Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, Pre

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Title: La reine Margot - Tome I

Author: Alexandre Dumas, Pre

Release Date: October 25, 2004 [EBook #13856]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME I ***




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Alexandre Dumas

LA REINE MARGOT
Tome I

(1845)


Table des matires

I Le latin de M. de Guise
II La chambre de la reine de Navarre
III Un roi pote
IV La soire du 24 aot 1572
V Du Louvre en particulier et de la vertu en gnral
VI La dette paye
VII La nuit du 24 aot 1572
VIII Les massacrs
IX Les massacreurs
X Mort, messe ou Bastille
XI Laubpine du cimetire des Innocents
XII Les confidences
XIII Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles
elles ne sont pas destines
XIV Seconde nuit de noces
XV Ce que femme veut Dieu le veut
XVI Le corps dun ennemi mort sent toujours bon
XVII Le confrre de matre Ambroise Par
XVIII Les revenants
XIX Le logis de matre Ren, le parfumeur de la reine mre
XX Les poules noires
XXI Lappartement de Madame de Sauve
XXII Sire, vous serez roi
XXIII Un nouveau converti
XXIV La rue Tizon et la rue Cloche-Perce
XXV Le manteau cerise
XXVI Margarita
XXVII  La main de Dieu
XXVIII La lettre de Rome
XXIX Le dpart
XXX Maurevel
XXXI La chasse  courre


PREMIRE PARTIE


I
Le latin de M. de Guise


Le lundi, dix-huitime jour du mois daot 1572, il y avait grande
fte au Louvre.

Les fentres de la vieille demeure royale, ordinairement si
sombres, taient ardemment claires; les places et les rues
attenantes, habituellement si solitaires, ds que neuf heures
sonnaient  Saint-Germain-lAuxerrois, taient, quoiquil ft
minuit, encombres de populaire.

Tout ce concours menaant, press, bruyant, ressemblait, dans
lobscurit,  une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait
une vague grondante; cette mer, pandue sur le quai, o elle se
dgorgeait par la rue des Fosss-Saint-Germain et par la rue de
lAstruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et
de son reflux la base de lhtel de Bourbon qui slevait en face.

Il y avait, malgr la fte royale, et mme peut-tre  cause de la
fte royale, quelque chose de menaant dans ce peuple, car il ne
se doutait pas que cette solennit,  laquelle il assistait comme
spectateur, ntait que le prlude dune autre remise  huitaine,
et  laquelle il serait convi et sbattrait de tout son coeur.

La cour clbrait les noces de madame Marguerite de Valois, fille
du roi Henri II et soeur du roi Charles IX, avec Henri de Bourbon,
roi de Navarre. En effet, le matin mme, le cardinal de Bourbon
avait uni les deux poux avec le crmonial usit pour les noces
des filles de France, sur un thtre dress  la porte de Notre-
Dame.

Ce mariage avait tonn tout le monde et avait fort donn  songer
 quelques-uns qui voyaient plus clair que les autres; on
comprenait peu le rapprochement de deux partis aussi haineux que
ltaient  cette heure le parti protestant et le parti
catholique: on se demandait comment le jeune prince de Cond
pardonnerait au duc dAnjou, frre du roi, la mort de son pre
assassin  Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le
jeune duc de Guise pardonnerait  lamiral de Coligny la mort du
sien assassin  Orlans par Poltrot du Mr. Il y a plus: Jeanne
de Navarre, la courageuse pouse du faible Antoine de Bourbon, qui
avait amen son fils Henri aux royales fianailles qui
lattendaient, tait morte il y avait deux mois  peine, et de
singuliers bruits staient rpandus sur cette mort subite.
Partout on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, quun
secret terrible avait t surpris par elle, et que Catherine de
Mdicis, craignant la rvlation de ce secret, lavait empoisonne
avec des gants de senteur qui avaient t confectionns par un
nomm Ren, Florentin fort habile dans ces sortes de matires. Ce
bruit stait dautant plus rpandu et confirm, quaprs la mort
de cette grande reine, sur la demande de son fils, deux mdecins,
desquels tait le fameux Ambroise Par, avaient t autoriss 
ouvrir et  tudier le corps, mais non le cerveau. Or, comme
ctait par lodorat quavait t empoisonne Jeanne de Navarre,
ctait le cerveau, seule partie du corps exclue de lautopsie,
qui devait offrir les traces du crime. Nous disons crime, car
personne ne doutait quun crime net t commis.

Ce ntait pas tout: le roi Charles, particulirement, avait mis 
ce mariage, qui non seulement rtablissait la paix dans son
royaume, mais encore attirait  Paris les principaux huguenots de
France, une persistance qui ressemblait  de lenttement. Comme
les deux fiancs appartenaient, lun  la religion catholique,
lautre  la religion rforme, on avait t oblig de sadresser
pour la dispense  Grgoire XIII, qui tenait alors le sige de
Rome. La dispense tardait, et ce retard inquitait fort la feue
reine de Navarre; elle avait un jour exprim  Charles IX ses
craintes que cette dispense narrivt point, ce  quoi le roi
avait rpondu:

-- Nayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus que le pape,
et aime plus ma soeur que je ne le crains. Je ne suis pas
huguenot, mais je ne suis pas sot non plus, et si monsieur le pape
fait trop la bte, je prendrai moi-mme Margot par la main, et je
la mnerai pouser votre fils en plein prche.

Ces paroles staient rpandues du Louvre dans la ville, et, tout
en rjouissant fort les huguenots, avaient considrablement donn
 penser aux catholiques, qui se demandaient tout bas si le roi
les trahissait rellement, ou bien ne jouait pas quelque comdie
qui aurait un beau matin ou un beau soir son dnouement inattendu.

Ctait vis--vis de lamiral de Coligny surtout, qui depuis cinq
ou six ans faisait une guerre acharne au roi, que la conduite de
Charles IX paraissait inexplicable: aprs avoir mis sa tte  prix
 cent cinquante mille cus dor, le roi ne jurait plus que par
lui, lappelant son pre et dclarant tout haut quil allait
confier dsormais  lui seul la conduite de la guerre; cest au
point que Catherine de Mdicis, elle-mme, qui jusqualors avait
rgl les actions, les volonts et jusquaux dsirs du jeune
prince, paraissait commencer  sinquiter tout de bon, et ce
ntait pas sans sujet, car, dans un moment dpanchement Charles
IX avait dit  lamiral  propos de la guerre de Flandre:

-- Mon pre, il y a encore une chose en ceci  laquelle il faut
bien prendre garde: cest que la reine mre, qui veut mettre le
nez partout comme vous savez, ne connaisse rien de cette
entreprise; que nous la tenions si secrte quelle ny voie
goutte, car, brouillonne comme je la connais, elle nous gterait
tout.

Or, tout sage et expriment quil tait, Coligny navait pu tenir
secrte une si entire confiance; et quoiquil ft arriv  Paris
avec de grands soupons, quoique  son dpart de Chtillon une
paysanne se ft jete  ses pieds, en criant: Oh! monsieur, notre
bon matre, nallez pas  Paris, car si vous y allez vous mourrez,
vous et tous ceux qui iront avec vous; ces soupons staient peu
 peu teints dans son coeur et dans celui de Tligny, son gendre,
auquel le roi de son ct faisait de grandes amitis, lappelant
son frre comme il appelait lamiral son pre, et le tutoyant,
ainsi quil faisait pour ses meilleurs amis.

Les huguenots,  part quelques esprits chagrins et dfiants,
taient donc entirement rassurs: la mort de la reine de Navarre
passait pour avoir t cause par une pleursie, et les vastes
salles du Louvre staient emplies de tous ces braves protestants
auxquels le mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour
de fortune bien inespr. Lamiral de Coligny, La Rochefoucault,
le prince de Cond fils, Tligny, enfin tous les principaux du
parti, triomphaient de voir tout-puissants au Louvre et si bien
venus  Paris ceux-l mmes que trois mois auparavant le roi
Charles et la reine Catherine voulaient faire pendre  des
potences plus hautes que celles des assassins. Il ny avait que le
marchal de Montmorency que lon cherchait vainement parmi tous
ses frres, car aucune promesse navait pu le sduire, aucun
semblant navait pu le tromper, et il restait retir en son
chteau de lIsle-Adam, donnant pour excuse de sa retraite la
douleur que lui causait encore la mort de son pre le conntable
Anne de Montmorency, tu dun coup de pistolet par Robert Stuart,
 la bataille de Saint-Denis. Mais comme cet vnement tait
arriv depuis plus de trois ans et que la sensibilit tait une
vertu assez peu  la mode  cette poque, on navait cru de ce
deuil prolong outre mesure que ce quon avait bien voulu en
croire.

Au reste, tout donnait tort au marchal de Montmorency; le roi, la
reine, le duc dAnjou et le duc dAlenon faisaient  merveille
les honneurs de la royale fte.

Le duc dAnjou recevait des huguenots eux-mmes des compliments
bien mrits sur les deux batailles de Jarnac et de Moncontour,
quil avait gagnes avant davoir atteint lge de dix-huit ans,
plus prcoce en cela que navaient t Csar et Alexandre,
auxquels on le comparait en donnant, bien entendu, linfriorit
aux vainqueurs dIssus et de Pharsale; le duc dAlenon regardait
tout cela de son oeil caressant et faux; la reine Catherine
rayonnait de joie et, toute confite en gracieusets, complimentait
le prince Henri de Cond sur son rcent mariage avec Marie de
Clves; enfin MM. de Guise eux-mmes souriaient aux formidables
ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne discourait avec
M. de Tavannes et lamiral sur la prochaine guerre quil tait
plus que jamais question de dclarer  Philippe II.

Au milieu de ces groupes allait et venait, la tte lgrement
incline et loreille ouverte  tous les propos, un jeune homme de
dix-neuf ans,  loeil fin, aux cheveux noirs coups trs court,
aux sourcils pais, au nez recourb comme un bec daigle, au
sourire narquois,  la moustache et  la barbe naissantes. Ce
jeune homme, qui ne stait fait remarquer encore quau combat
dArnay-le-Duc o il avait bravement pay de sa personne, et qui
recevait compliments sur compliments, tait llve bien-aim de
Coligny et le hros du jour; trois mois auparavant, cest--dire 
lpoque o sa mre vivait encore, on lavait appel le prince de
Barn; on lappelait maintenant le roi de Navarre, en attendant
quon lappelt Henri IV.

De temps en temps un nuage sombre et rapide passait sur son front;
sans doute il se rappelait quil y avait deux mois  peine que sa
mre tait morte, et moins que personne il doutait quelle ne ft
morte empoisonne. Mais le nuage tait passager et disparaissait
comme une ombre flottante; car ceux qui lui parlaient, ceux qui le
flicitaient, ceux qui le coudoyaient, taient ceux-l mmes qui
avaient assassin la courageuse Jeanne dAlbret.

 quelques pas du roi de Navarre, presque aussi pensif, presque
aussi soucieux que le premier affectait dtre joyeux et ouvert,
le jeune duc de Guise causait avec Tligny. Plus heureux que le
Barnais,  vingt-deux ans sa renomme avait presque atteint celle
de son pre, le grand Franois de Guise. Ctait un lgant
seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et dou
de cette majest naturelle qui faisait dire, quand il passait, que
prs de lui les autres princes paraissaient peuple. Tout jeune
quil tait, les catholiques voyaient en lui le chef de leur
parti, comme les huguenots voyaient le leur dans ce jeune Henri de
Navarre dont nous venons de tracer le portrait. Il avait dabord
port le titre de prince de Joinville, et avait fait, au sige
dOrlans, ses premires armes sous son pre, qui tait mort dans
ses bras en lui dsignant lamiral Coligny pour son assassin.
Alors le jeune duc, comme Annibal, avait fait un serment solennel:
ctait de venger la mort de son pre sur lamiral et sur sa
famille, et de poursuivre ceux de sa religion sans trve ni
relche, ayant promis  Dieu dtre son ange exterminateur sur la
terre jusquau jour o le dernier hrtique serait extermin. Ce
ntait donc pas sans un profond tonnement quon voyait ce
prince, ordinairement si fidle  sa parole, tendre la main  ceux
quil avait jur de tenir pour ses ternels ennemis et causer
familirement avec le gendre de celui dont il avait promis la mort
 son pre mourant.

Mais, nous lavons dit, cette soire tait celle des tonnements.

En effet, avec cette connaissance de lavenir qui manque
heureusement aux hommes, avec cette facult de lire dans les
coeurs qui nappartient malheureusement qu Dieu, lobservateur
privilgi auquel il et t donn dassister  cette fte, et
joui certainement du plus curieux spectacle que fournissent les
annales de la triste comdie humaine.

Mais cet observateur qui manquait aux galeries intrieures du
Louvre, continuait dans la rue  regarder de ses yeux flamboyants
et  gronder de sa voix menaante: cet observateur ctait le
peuple, qui, avec son instinct merveilleusement aiguis par la
haine, suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et
traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le faire le
curieux devant les fentres dune salle de bal hermtiquement
ferme. La musique enivre et rgle le danseur, tandis que le
curieux voit le mouvement seul et rit de ce pantin qui sagite
sans raison, car le curieux, lui, nentend pas la musique.

La musique qui enivrait les huguenots, ctait la voix de leur
orgueil.

Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au milieu de la
nuit, ctaient les clairs de leur haine qui illuminaient
lavenir.

Et cependant tout continuait dtre riant  lintrieur, et mme
un murmure plus doux et plus flatteur que jamais courait en ce
moment par tout le Louvre: cest que la jeune fiance, aprs tre
alle dposer sa toilette dapparat, son manteau tranant et son
long voile, venait de rentrer dans la salle de bal, accompagne de
la belle duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et mene par son
frre Charles IX, qui la prsentait aux principaux de ses htes.

Cette fiance, ctait la fille de Henri II, ctait la perle de
la couronne de France, ctait Marguerite de Valois, que, dans sa
familire tendresse pour elle, le roi Charles IX nappelait jamais
que _ma soeur Margot._

Certes jamais accueil, si flatteur quil ft, navait t mieux
mrit que celui quon faisait en ce moment  la nouvelle reine de
Navarre. Marguerite  cette poque avait vingt ans  peine, et
dj elle tait lobjet des louanges de tous les potes, qui la
comparaient les uns  lAurore, les autres  Cythre. Ctait en
effet la beaut sans rivale de cette cour o Catherine de Mdicis
avait runi, pour en faire ses sirnes, les plus belles femmes
quelle avait pu trouver. Elle avait les cheveux noirs, le teint
brillant, loeil voluptueux et voil de longs cils, la bouche
vermeille et fine, le cou lgant, la taille riche et souple, et,
perdu dans une mule de satin, un pied denfant. Les Franais, qui
la possdaient, taient fiers de voir clore sur leur sol une si
magnifique fleur, et les trangers qui passaient par la France
sen retournaient blouis de sa beaut sils lavaient vue
seulement, tourdis de sa science sils avaient caus avec elle.
Cest que Marguerite tait non seulement la plus belle, mais
encore la plus lettre des femmes de son temps, et lon citait le
mot dun savant italien qui lui avait t prsent, et qui, aprs
avoir caus avec elle une heure en italien, en espagnol, en latin
et en grec, lavait quitte en disant dans son enthousiasme: Voir
la cour sans voir Marguerite de Valois, cest ne voir ni la France
ni la cour.

Aussi les harangues ne manquaient pas au roi Charles IX et  la
reine de Navarre; on sait combien les huguenots taient
harangueurs. Force allusions au pass, force demandes pour
lavenir furent adroitement glisses au roi au milieu de ces
harangues; mais  toutes ces allusions, il rpondait avec ses
lvres ples et son sourire rus:

-- En donnant ma soeur Margot  Henri de Navarre, je donne mon
coeur  tous les protestants du royaume.

Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres, car il
avait rellement deux sens: lun paternel, et dont en bonne
conscience Charles IX ne voulait pas surcharger sa pense; lautre
injurieux pour lpouse, pour son mari et pour celui-l mme qui
le disait, car il rappelait quelques sourds scandales dont la
chronique de la cour avait dj trouv moyen de souiller la robe
nuptiale de Marguerite de Valois.

Cependant M. de Guise causait, comme nous lavons dit, avec
Tligny; mais il ne donnait pas  lentretien une attention si
soutenue quil ne se dtournt parfois pour lancer un regard sur
le groupe de dames au centre duquel resplendissait la reine de
Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors celui du
jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front charmant autour
duquel des toiles de diamants formaient une tremblante aurole,
et quelque vague dessein perait dans son attitude impatiente et
agite.

La princesse Claude, soeur ane de Marguerite, qui depuis
quelques annes dj avait pous le duc de Lorraine, avait
remarqu cette inquitude, et elle sapprochait delle pour lui en
demander la cause, lorsque chacun scartant devant la reine mre,
qui savanait appuye au bras du jeune prince de Cond, la
princesse se trouva refoule loin de sa soeur. Il y eut alors un
mouvement gnral dont le duc de Guise profita pour se rapprocher
de madame de Nevers, sa belle-soeur, et par consquent de
Marguerite. Madame de Lorraine, qui navait pas perdu la jeune
reine des yeux, vit alors, au lieu de ce nuage quelle avait
remarqu sur son front, une flamme ardente passer sur ses joues.
Cependant le duc sapprochait toujours, et quand il ne fut plus
qu deux pas de Marguerite, celle-ci, qui semblait plutt le
sentir que le voir, se retourna en faisant un effort violent pour
donner  son visage le calme et linsouciance; alors le duc salua
respectueusement, et, tout en sinclinant devant elle, murmura 
demi-voix:

-- _Ipse attuli._

Ce qui voulait dire:

Je lai_ apport_, ou _apport moi-mme_.

Marguerite rendit sa rvrence au jeune duc, et, en se relevant,
laissa tomber cette rponse:

-- _Noctu pro more. _Ce qui signifiait: Cette nuit comme
dhabitude. Ces douces paroles, absorbes par lnorme collet
goudronn de la princesse comme par lenroulement dun porte-voix,
ne furent entendues que de la personne  laquelle on les
adressait; mais si court quet t le dialogue, sans doute il
embrassait tout ce que les deux jeunes gens avaient  se dire, car
aprs cet change de deux mots contre trois, ils se sparrent,
Marguerite le front plus rveur, et le duc le front plus radieux
quavant quils se fussent rapprochs. Cette petite scne avait eu
lieu sans que lhomme le plus intress  la remarquer et paru y
faire la moindre attention, car, de son ct, le roi de Navarre
navait dyeux que pour une seule personne qui rassemblait autour
delle une cour presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois,
cette personne tait la belle madame de Sauve.

Charlotte de Beaune-Semblanay, petite-fille du malheureux
Semblanay et femme de Simon de Fizes, baron de Sauve, tait une
des dames datours de Catherine de Mdicis, et lune des plus
redoutables auxiliaires de cette reine, qui versait  ses ennemis
le philtre de lamour quand elle nosait leur verser le poison
florentin; petite, blonde, tour  tour ptillante de vivacit ou
languissante de mlancolie, toujours prte  lamour et 
lintrigue, les deux grandes affaires qui, depuis cinquante ans,
occupaient la cour des trois rois qui staient succd; femme
dans toute lacception du mot et dans tout le charme de la chose,
depuis loeil bleu languissant ou brillant de flammes jusquaux
petits pieds mutins et cambrs dans leurs mules de velours, madame
de Sauve stait, depuis quelques mois dj, empare de toutes les
facults du roi de Navarre, qui dbutait alors dans la carrire
amoureuse comme dans la carrire politique; si bien que Marguerite
de Navarre, beaut magnifique et royale, navait mme plus trouv
ladmiration au fond du coeur de son poux; et, chose trange et
qui tonnait tout le monde, mme de la part de cette me pleine de
tnbres et de mystres, cest que Catherine de Mdicis, tout en
poursuivant son projet dunion entre sa fille et le roi de
Navarre, navait pas discontinu de favoriser presque ouvertement
les amours de celui-ci avec madame de Sauve. Mais malgr cette
aide puissante et en dpit des moeurs faciles de lpoque, la
belle Charlotte avait rsist jusque-l; et de cette rsistance
inconnue, incroyable, inoue, plus encore que de la beaut et de
lesprit de celle qui rsistait, tait ne dans le coeur du
Barnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire, stait
replie sur elle-mme et avait dvor dans le coeur du jeune roi
la timidit, lorgueil et jusqu cette insouciance, moiti
philosophique, moiti paresseuse, qui faisait le fond de son
caractre.

Madame de Sauve venait dentrer depuis quelques minutes seulement
dans la salle de bal: soit dpit, soit douleur, elle avait rsolu
dabord de ne point assister au triomphe de sa rivale, et, sous le
prtexte dune indisposition, elle avait laiss son mari,
secrtaire dtat depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en
apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine de Mdicis
stait informe des causes qui tenaient sa bien-aime Charlotte
loigne; et, apprenant que ce ntait quune lgre
indisposition, elle lui avait crit quelques mots dappel,
auxquels la jeune femme stait empresse dobir. Henri, tout
attrist quil avait t dabord de son absence, avait cependant
respir plus librement lorsquil avait vu M. de Sauve entrer seul;
mais au moment o, ne sattendant aucunement  cette apparition,
il allait en soupirant se rapprocher de laimable crature quil
tait condamn, sinon  aimer, du moins  traiter en pouse, il
avait vu au bout de la galerie surgir madame de Sauve; alors il
tait demeur clou  sa place, les yeux fixs sur cette Circ qui
lenchanait  elle comme un lien magique, et, au lieu de
continuer sa marche vers sa femme, par un mouvement dhsitation
qui tenait bien plus  ltonnement qu la crainte, il savana
vers madame de Sauve.

De leur ct les courtisans, voyant que le roi de Navarre, dont on
connaissait dj le coeur inflammable, se rapprochait de la belle
Charlotte, neurent point le courage de sopposer  leur runion;
ils sloignrent complaisamment, de sorte quau mme instant o
Marguerite de Valois et M. de Guise changeaient les quelques mots
latins que nous avons rapports, Henri, arriv prs de madame de
Sauve, entamait avec elle en franais fort intelligible, quoique
saupoudr daccent gascon, une conversation beaucoup moins
mystrieuse.

-- Ah! ma mie! lui dit-il, vous voil donc revenue au moment o
lon mavait dit que vous tiez malade et o javais perdu
lesprance de vous voir?

-- Votre Majest, rpondit madame de Sauve, aurait-elle la
prtention de me faire croire que cette esprance lui avait
beaucoup cot  perdre?

-- Sang-diou! je crois bien, reprit le Barnais; ne savez-vous
point que vous tes mon soleil pendant le jour et mon toile
pendant la nuit? En vrit je me croyais dans lobscurit la plus
profonde, lorsque vous avez paru tout  lheure et avez soudain
tout clair.

-- Cest un mauvais tour que je vous joue alors, Monseigneur.

-- Que voulez-vous dire, ma mie? demanda Henri.

-- Je veux dire que lorsquon est matre de la plus belle femme de
France, la seule chose quon doive dsirer, cest que la lumire
disparaisse pour faire place  lobscurit, car cest dans
lobscurit que nous attend le bonheur.

-- Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien quil est aux mains dune
seule personne, et que cette personne se rit et se joue du pauvre
Henri.

-- Oh! reprit la baronne, jaurais cru, au contraire, moi, que
ctait cette personne qui tait le jouet et la rise du roi de
Navarre.

Henri fut effray de cette attitude hostile, et cependant il
rflchit quelle trahissait le dpit, et que le dpit nest que
le masque de lamour.

-- En vrit, dit-il, chre Charlotte, vous me faites l un
injuste reproche, et je ne comprends pas quune si jolie bouche
soit en mme temps si cruelle. Croyez-vous donc que ce soit moi
qui me marie? Eh! non, ventre saint gris! ce nest pas moi!

-- Cest moi, peut-tre! reprit aigrement la baronne, si jamais
peut paratre aigre la voix de la femme qui nous aime et qui nous
reproche de ne pas laimer.

-- Avec vos beaux yeux navez-vous pas vu plus loin, baronne? Non,
non, ce nest pas Henri de Navarre qui pouse Marguerite de
Valois.

-- Et qui est-ce donc alors?

-- Eh, sang-diou! cest la religion rforme qui pouse le pape,
voil tout.

-- Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas prendre  vos
jeux desprit, moi: Votre Majest aime madame Marguerite, et je ne
vous en fais pas un reproche, Dieu men garde! elle est assez
belle pour tre aime.

Henri rflchit un instant, et tandis quil rflchissait, un bon
sourire retroussa le coin de ses lvres.

-- Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me semble, et
cependant vous nen avez pas le droit; quavez-vous fait, voyons!
pour mempcher dpouser madame Marguerite? Rien; au contraire,
vous mavez toujours dsespr.

-- Et bien men a pris, Monseigneur! rpondit madame de Sauve.

-- Comment cela?

-- Sans doute, puisque aujourdhui vous en pousez une autre.

-- Ah! je lpouse parce que vous ne maimez pas.

-- Si je vous eusse aim, Sire, il me faudrait donc mourir dans
une heure!

-- Dans une heure! Que voulez-vous dire, et de quelle mort seriez-
vous morte?

-- De jalousie... car dans une heure la reine de Navarre renverra
ses femmes, et Votre Majest ses gentilshommes.

-- Est-ce l vritablement la pense qui vous proccupe, ma mie?

-- Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais, elle me
proccuperait horriblement.

-- Eh bien, scria Henri au comble de la joie dentendre cet
aveu, le premier quil et reu, si le roi de Navarre ne renvoyait
pas ses gentilshommes ce soir?

-- Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec un tonnement
qui cette fois ntait pas jou, vous dites l des choses
impossibles et surtout incroyables.

-- Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire?

-- Il faudrait men donner la preuve, et cette preuve, vous ne
pouvez me la donner.

-- Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri! je vous la
donnerai, au contraire, scria le roi en dvorant la jeune femme
dun regard embras damour.

--  Votre Majest! ... murmura la belle Charlotte en baissant la
voix et les yeux. Je ne comprends pas... Non, non! il est
impossible que vous chappiez au bonheur qui vous attend.

-- Il y a quatre Henri dans cette salle, mon adore! reprit le
roi: Henri de France, Henri de Cond, Henri de Guise, mais il ny
a quun Henri de Navarre.

-- Eh bien?

-- Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre prs de vous toute
cette nuit...

-- Toute cette nuit?

-- Oui; serez-vous certaine quil ne sera pas prs dune autre?

-- Ah! si vous faites cela, Sire, scria  son tour la dame de
Sauve.

-- Foi de gentilhomme, je le ferai. Madame de Sauve leva ses
grands yeux humides de voluptueuses promesses et sourit au roi,
dont le coeur semplit dune joie enivrante.

-- Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous?

-- Oh! en ce cas, rpondit Charlotte, en ce cas je dirai que je
suis vritablement aime de Votre Majest.

-- Ventre-saint-gris! vous le direz donc, car cela est, baronne.

-- Mais comment faire? murmura madame de Sauve.

-- Oh! par Dieu! baronne, il nest point que vous nayez autour de
vous quelque camrire, quelque suivante, quelque fille dont vous
soyez sre?

-- Oh! jai Dariole, qui mest si dvoue quelle se ferait couper
en morceaux pour moi: un vritable trsor.

-- Sang-diou! baronne, dites  cette fille que je ferai sa fortune
quand je serai roi de France, comme me le prdisent les
astrologues.

Charlotte sourit; car ds cette poque la rputation gasconne du
Barnais tait dj tablie  lendroit de ses promesses.

-- Eh bien, dit-elle, que dsirez-vous de Dariole?

-- Bien peu de chose pour elle, tout pour moi.

-- Enfin?

-- Votre appartement est au-dessus du mien?

-- Oui.

-- Quelle attende derrire la porte. Je frapperai doucement trois
coups; elle ouvrira, et vous aurez la preuve que je vous ai
offerte.

Madame de Sauve garda le silence pendant quelques secondes; puis,
comme si elle et regard autour delle pour ntre pas entendue,
elle fixa un instant la vue sur le groupe o se tenait la reine
mre; mais si court que fut cet instant, il suffit pour que
Catherine et sa dame datours changeassent chacune un regard.

-- Oh! si je voulais, dit madame de Sauve avec un accent de sirne
qui et fait fondre la cire dans les oreilles dUlysse, si je
voulais prendre Votre Majest en mensonge.

-- Essayez, ma mie, essayez...

-- Ah! ma foi! javoue que jen combats lenvie.

-- Laissez-vous vaincre: les femmes ne sont jamais si fortes
quaprs leur dfaite.

-- Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour o vous
serez roi de France. Henri jeta un cri de joie.

Ctait juste au moment o ce cri schappait de la bouche du
Barnais que la reine de Navarre rpondait au duc de Guise:

_Noctu pro more_: Cette nuit comme dhabitude.

Alors Henri sloigna de madame de Sauve aussi heureux que ltait
le duc de Guise en sloignant lui-mme de Marguerite de Valois.

Une heure aprs cette double scne que nous venons de raconter, le
roi Charles et la reine mre se retirrent dans leurs
appartements; presque aussitt les salles commencrent  se
dpeupler, les galeries laissrent voir la base de leurs colonnes
de marbre. Lamiral et le prince de Cond furent reconduits par
quatre cents gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui
grondait sur leur passage. Puis Henri de Guise, avec les seigneurs
lorrains et les catholiques, sortirent  leur tour, escorts des
cris de joie et des applaudissements du peuple.

Quant  Marguerite de Valois,  Henri de Navarre et  madame de
Sauve, on sait quils demeuraient au Louvre mme.



II
La chambre de la reine de Navarre


Le duc de Guise reconduisit sa belle-soeur, la duchesse de Nevers,
en son htel qui tait situ rue du Chaume, en face de la rue de
Brac, et aprs lavoir remise  ses femmes, passa dans son
appartement pour changer de costume, prendre un manteau de nuit et
sarmer dun de ces poignards courts et aigus quon appelait une
foi de gentilhomme, lesquels se portaient sans lpe; mais au
moment o il le prenait sur la table o il tait dpos, il
aperut un petit billet serr entre la lame et le fourreau.

Il louvrit et lut ce qui suit:

Jespre bien que M. de Guise ne retournera pas cette nuit au
Louvre, ou, sil y retourne, quil prendra au moins la prcaution
de sarmer dune bonne cotte de mailles et dune bonne pe.

-- Ah! ah! dit le duc en se retournant vers son valet de chambre,
voici un singulier avertissement, matre Robin. Maintenant faites-
moi le plaisir de me dire quelles sont les personnes qui ont
pntr ici pendant mon absence.

-- Une seule, Monseigneur.

-- Laquelle?

-- M. du Gast.

-- Ah! ah! En effet, il me semblait bien reconnatre lcriture.
Et tu es sr que du Gast est venu, tu las vu?

-- Jai fait plus, Monseigneur, je lui ai parl.

-- Bon; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et mon pe.

Le valet de chambre, habitu  ces mutations de costumes, apporta
lune et lautre. Le duc alors revtit sa jaquette, qui tait en
chanons de mailles si souples que la trame dacier ntait gure
plus paisse que du velours; puis il passa par-dessus son jaque
des chausses et un pourpoint gris et argent, qui taient ses
couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient jusquau
milieu de ses cuisses, se coiffa dun toquet de velours noir sans
plume ni pierreries, senveloppa dun manteau de couleur sombre,
passa un poignard  sa ceinture, et, mettant son pe aux mains
dun page, seule escorte dont il voult se faire accompagner, il
prit le chemin du Louvre.

Comme il posait le pied sur le seuil de lhtel, le veilleur de
Saint-Germain-lAuxerrois venait dannoncer une heure du matin.

Si avance que ft la nuit et si peu sres que fussent les rues 
cette poque, aucun accident narriva  laventureux prince par le
chemin, et il arriva sain et sauf devant la masse colossale du
vieux Louvre, dont toute les lumires staient successivement
teintes, et qui se dressait,  cette heure, formidable de silence
et dobscurit.

En avant du chteau royal stendait un foss profond, sur lequel
donnaient la plupart des chambres des princes logs au palais.
Lappartement de Marguerite tait situ au premier tage.

Mais ce premier tage, accessible sil ny et point eu de foss,
se trouvait, grce au retranchement, lev de prs de trente
pieds, et, par consquent, hors de latteinte des amants et des
voleurs, ce qui nempcha point M. le duc de Guise de descendre
rsolument dans le foss.

Au mme instant, on entendit le bruit dune fentre du rez-de-
chausse qui souvrait. Cette fentre tait grille; mais une main
parut, souleva un des barreaux descells davance, et laissa
pendre, par cette ouverture, un lacet de soie.

-- Est-ce vous, Gillonne? demanda le duc  voix basse.

-- Oui, Monseigneur, rpondit une voix de femme dun accent plus
bas encore.

-- Et Marguerite?

-- Elle vous attend.

-- Bien.  ces mots le duc fit signe  son page, qui, ouvrant son
manteau, droula une petite chelle de corde. Le prince attacha
lune des extrmits de lchelle au lacet qui pendait. Gillonne
tira lchelle  elle, lassujettit solidement; et le prince,
aprs avoir boucl son pe  son ceinturon, commena lescalade,
quil acheva sans accident. Derrire lui, le barreau reprit sa
place, la fentre se referma, et le page, aprs avoir vu entrer
paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fentres duquel il
lavait accompagn vingt fois de la mme faon, salla coucher,
envelopp dans son manteau, sur lherbe du foss et  lombre de
la muraille. Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes deau
tombaient tides et larges des nuages chargs de soufre et
dlectricit.

Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui ntait rien moins que
la fille de Jacques de Matignon, marchal de France; ctait la
confidente toute particulire de Marguerite, qui navait aucun
secret pour elle, et lon prtendait quau nombre des mystres
quenfermait son incorruptible fidlit, il y en avait de si
terribles que ctaient ceux-l qui la foraient de garder les
autres.

Aucune lumire ntait demeure ni dans les chambres basses ni
dans les corridors; de temps en temps seulement un clair livide
illuminait les appartements sombres dun reflet bleutre qui
disparaissait aussitt.

Le duc, toujours guid par sa conductrice qui le tenait par la
main, atteignit enfin un escalier en spirale pratiqu dans
lpaisseur dun mur et qui souvrait par une porte secrte et
invisible dans lantichambre de lappartement de Marguerite.

Lantichambre, comme les autres salles du bas, tait dans la plus
profonde obscurit.

Arrivs dans cette antichambre, Gillonne sarrta.

-- Avez-vous apport ce que dsire la reine? demanda-t-elle  voix
basse.

-- Oui, rpondit le duc de Guise; mais je ne le remettrai qu Sa
Majest elle-mme.

-- Venez donc et sans perdre un instant! dit alors au milieu de
lobscurit une voix qui fit tressaillir le duc, car il la
reconnut pour celle de Marguerite.

Et en mme temps une portire de velours violet fleurdelis dor
se soulevant, le duc distingua dans lombre la reine elle-mme,
qui, impatiente, tait venue au-devant de lui.

-- Me voici, madame, dit alors le duc. Et il passa rapidement de
lautre ct de la portire qui retomba derrire lui. Alors ce
fut,  son tour,  Marguerite de Valois de servir de guide au
prince dans cet appartement dailleurs bien connu de lui, tandis
que Gillonne, reste  la porte, avait, en portant le doigt  sa
bouche, rassur sa royale matresse. Comme si elle et compris les
jalouses inquitudes du duc, Marguerite le conduisit jusque dans
sa chambre  coucher; l elle sarrta.

-- Eh bien, lui dit-elle, tes-vous content, duc?

-- Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je vous prie?

-- De cette preuve que je vous donne, reprit Marguerite avec un
lger accent de dpit, que jappartiens  un homme qui, le soir de
son mariage, la nuit mme de ses noces, fait assez peu de cas de
moi pour ntre pas mme venu me remercier de lhonneur que je lui
ai fait non pas en le choisissant, mais en lacceptant pour poux.

-- Oh! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous, il viendra,
surtout si vous le dsirez.

-- Et cest vous qui dites cela, Henri, scria Marguerite, vous
qui, entre tous, savez le contraire de ce que vous dites! Si
javais le dsir que vous me supposez, vous euss-je donc pri de
venir au Louvre?

-- Vous mavez pri de venir au Louvre, Marguerite, parce que vous
avez le dsir dteindre tout vestige de notre pass, et que ce
pass vivait non seulement dans mon coeur, mais dans ce coffre
dargent que je vous rapporte.

-- Henri, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit
Marguerite en regardant fixement le duc, cest que vous ne me
faites plus leffet dun prince, mais dun colier! Moi nier que
je vous ai aim! moi vouloir teindre une flamme qui mourra peut-
tre, mais dont le reflet ne mourra pas! Car les amours des
personnes de mon rang illuminent et souvent dvorent toute
lpoque qui leur est contemporaine. Non, non, mon duc! Vous
pouvez garder les lettres de votre Marguerite et le coffre quelle
vous a donn. De ces lettres que contient le coffre elle ne vous
en demande quune seule, et encore parce que cette lettre est
aussi dangereuse pour vous que pour elle.

-- Tout est  vous, dit le duc; choisissez donc l-dedans celle
que vous voudrez anantir.

Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et dune main
frmissante prit lune aprs lautre une douzaine de lettres dont
elle se contenta de regarder les adresses, comme si  linspection
de ces seules adresses sa mmoire lui rappelait ce que contenaient
ces lettres; mais arrive au bout de lexamen elle regarda le duc,
et, toute plissante:

-- Monsieur, dit-elle, celle que je cherche nest pas l.
Lauriez-vous perdue, par hasard; car, quant  lavoir livre...

-- Et quelle lettre cherchez-vous, madame?

-- Celle dans laquelle je vous disais de vous marier sans retard.

-- Pour excuser votre infidlit? Marguerite haussa les paules.

-- Non, mais pour vous sauver la vie. Celle o je vous disais que
le roi, voyant notre amour et les efforts que je faisais pour
rompre votre future union avec linfante de Portugal, avait fait
venir son frre le btard dAngoulme et lui avait dit en lui
montrant deux pes: De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou
de celle-l je te tuerai demain. Cette lettre, o est-elle?

-- La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa poitrine.
Marguerite la lui arracha presque des mains, louvrit avidement,
sassura que ctait bien celle quelle rclamait, poussa une
exclamation de joie et lapprocha de la bougie. La flamme se
communiqua aussitt de la mche au papier, qui en un instant fut
consum; puis, comme si Marguerite et craint quon pt aller
chercher limprudent avis jusque dans les cendres, elle les crasa
sous son pied.

Le duc de Guise, pendant toute cette fivreuse action, avait suivi
des yeux sa matresse.

-- Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, tes-vous
contente maintenant?

-- Oui; car, maintenant que vous avez pous la princesse de
Porcian, mon frre me pardonnera votre amour; tandis quil ne
met pas pardonn la rvlation dun secret comme celui que, dans
ma faiblesse pour vous, je nai pas eu la puissance de vous
cacher.

-- Cest vrai, dit le duc de Guise; dans ce temps-l vous
maimiez.

-- Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que jamais.

-- Vous?...

-- Oui, moi; car jamais plus quaujourdhui je neus besoin dun
ami sincre et dvou. Reine, je nai pas de trne; femme, je nai
pas de mari.

Le jeune prince secoua tristement la tte.

-- Mais quand je vous dis, quand je vous rpte, Henri, que mon
mari non seulement ne maime pas, mais quil me hait, mais quil
me mprise; dailleurs, il me semble que votre prsence dans la
chambre o il devrait tre fait bien preuve de cette haine et de
ce mpris.

-- Il nest pas encore tard, madame, et il a fallu au roi de
Navarre le temps de congdier ses gentilshommes, et, sil nest
pas venu, il ne tardera pas  venir.

-- Et moi je vous dis, scria Marguerite avec un dpit croissant,
moi je vous dis quil ne viendra pas.

-- Madame, scria Gillonne en ouvrant la porte et en soulevant la
portire, madame, le roi de Navarre sort de son appartement.

-- Oh! je le savais bien, moi, quil viendrait! scria le duc de
Guise.

-- Henri, dit Marguerite dune voix brve et en saisissant la main
du duc, Henri, vous allez voir si je suis une femme de parole, et
si lon peut compter sur ce que jai promis une fois. Henri,
entrez dans ce cabinet.

-- Madame, laissez-moi partir sil en est temps encore, car songez
qu la premire marque damour quil vous donne je sors de ce
cabinet, et alors malheur  lui!

-- Vous tes fou! entrez, entrez, vous dis-je, je rponds de tout.
Et elle poussa le duc dans le cabinet.

Il tait temps. La porte tait  peine ferme derrire le prince
que le roi de Navarre, escort de deux pages qui portaient huit
flambeaux de cire jaune sur deux candlabres, apparut souriant sur
le seuil de la chambre.

Marguerite cacha son trouble en faisant une profonde rvrence.

-- Vous ntes pas encore au lit, madame? demanda le Barnais avec
sa physionomie ouverte et joyeuse; mattendiez-vous, par hasard?

-- Non, monsieur, rpondit Marguerite, car hier encore vous mavez
dit que vous saviez bien que notre mariage tait une alliance
politique, et que vous ne me contraindriez jamais.

--  la bonne heure; mais ce nest point une raison pour ne pas
causer quelque peu ensemble. Gillonne, fermez la porte et laissez-
nous.

Marguerite, qui tait assise, se leva, et tendit la main comme
pour ordonner aux pages de rester.

-- Faut-il que jappelle vos femmes? demanda le roi. Je le ferai
si tel est votre dsir, quoique je vous avoue que, pour les choses
que jai  vous dire, jaimerais mieux que nous fussions en tte-
-tte.

Et le roi de Navarre savana vers le cabinet.

-- Non! scria Marguerite en slanant au-devant de lui avec
imptuosit; non, cest inutile, et je suis prte  vous entendre.

Le Barnais savait ce quil voulait savoir; il jeta un regard
rapide et profond vers le cabinet, comme sil et voulu, malgr la
portire qui le voilait, pntrer dans ses plus sombres
profondeurs; puis, ramenant ses regards sur sa belle pouse ple
de terreur:

-- En ce cas, madame, dit-il dune voix parfaitement calme,
causons donc un instant.

-- Comme il plaira  Votre Majest, dit la jeune femme en
retombant plutt quelle ne sassit sur le sige que lui indiquait
son mari.

Le Barnais se plaa prs delle.

-- Madame, continua-t-il, quoi quen aient dit bien des gens,
notre mariage est, je le pense, un bon mariage. Je suis bien 
vous et vous tes bien  moi.

-- Mais..., dit Marguerite effraye.

-- Nous devons en consquence, continua le roi de Navarre sans
paratre remarquer lhsitation de Marguerite, agir lun avec
lautre comme de bons allis, puisque nous nous sommes aujourdhui
jur alliance devant Dieu. Nest-ce pas votre avis?

-- Sans doute, monsieur.

-- Je sais, madame, combien votre pntration est grande, je sais
combien le terrain de la cour est sem de dangereux abmes; or, je
suis jeune, et, quoique je naie jamais fait de mal  personne,
jai bon nombre dennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger
celle qui porte mon nom et qui ma jur affection au pied de
lautel?

-- Oh! monsieur, pourriez-vous penser...

-- Je ne pense rien, madame, jespre, et je veux massurer que
mon esprance est fonde. Il est certain que notre mariage nest
quun prtexte ou quun pige.

Marguerite tressaillit, car peut-tre aussi cette pense stait-
elle prsente  son esprit.

-- Maintenant, lequel des deux? continua Henri de Navarre. Le roi
me hait, le duc dAnjou me hait, le duc dAlenon me hait,
Catherine de Mdicis hassait trop ma mre pour ne point me har.

-- Oh! monsieur, que dites-vous?

-- La vrit, madame, reprit le roi, et je voudrais, afin quon ne
crt pas que je suis dupe de lassassinat de M. de Mouy et de
lempoisonnement de ma mre, je voudrais quil y et ici quelquun
qui pt mentendre.

-- Oh! monsieur, dit vivement Marguerite, et de lair le plus
calme et le plus souriant quelle pt prendre, vous savez bien
quil ny a ici que vous et moi.

-- Et voil justement ce qui fait que je mabandonne, voil ce qui
fait que jose vous dire que je ne suis dupe ni des caresses que
me fait la maison de France, ni de celles que me fait la maison de
Lorraine.

-- Sire! Sire! scria Marguerite.

-- Eh bien, quy a-t-il, ma mie? demanda Henri souriant  son
tour.

-- Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien dangereux.

-- Non, pas quand on est en tte--tte, reprit le roi. Je vous
disais donc...

Marguerite tait visiblement au supplice; elle et voulu arrter
chaque parole sur les lvres du Barnais; mais Henri continua avec
son apparente bonhomie:

-- Je vous disais donc que jtais menac de tous cts, menac
par le roi, menac par le duc dAlenon, menac par le duc
dAnjou, menac par la reine mre, menac par le duc de Guise, par
le duc de Mayenne, par le cardinal de Lorraine, menac par tout le
monde, enfin. On sent cela instinctivement; vous le savez, madame.
Eh bien! contre toutes ces menaces qui ne peuvent tarder de
devenir des attaques, je puis me dfendre avec votre secours; car
vous tes aime, vous, de toutes les personnes qui me dtestent.

-- Moi? dit Marguerite.

-- Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une bonhomie parfaite;
oui, vous tes aime du roi Charles; vous tes aime, il appuya
sur le mot, du duc dAlenon; vous tes aime de la reine
Catherine; enfin, vous tes aime du duc de Guise.

-- Monsieur..., murmura Marguerite.

-- Eh bien! quy a-t-il donc dtonnant que tout le monde vous
aime? ceux que je viens de vous nommer sont vos frres ou vos
parents. Aimer ses parents ou ses frres, cest vivre selon le
coeur de Dieu.

-- Mais enfin, reprit Marguerite oppresse, o voulez-vous en
venir, monsieur?

-- Jen veux venir  ce que je vous ai dit; cest que si vous vous
faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon allie, je puis tout
braver; tandis quau contraire, si vous vous faites mon ennemie,
je suis perdu.

-- Oh! votre ennemie, jamais, monsieur! scria Marguerite.

-- Mais mon amie, jamais non plus?...

-- Peut-tre.

-- Et mon allie?

-- Certainement. Et Marguerite se retourna et tendit la main au
roi.

Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans les siennes
bien plus dans un dsir dinvestigation que par un sentiment de
tendresse:

-- Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous accepte pour
allie. Ainsi donc on nous a maris sans que nous nous
connussions, sans que nous nous aimassions; on nous a maris sans
nous consulter, nous quon mariait. Nous ne nous devons donc rien
comme mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au-devant de
vos voeux, et que je vous confirme ce soir ce que je vous disais
hier. Mais nous, nous nous allions librement, sans que personne
nous y force, nous, nous allions comme deux coeurs loyaux qui se
doivent protection mutuelle et sallient; cest bien comme cela
que vous lentendez?

-- Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de retirer sa main.

-- Eh bien, continua le Barnais les yeux toujours fixs sur la
porte du cabinet, comme la premire preuve dune alliance franche
est la confiance la plus absolue, je vais, madame, vous raconter
dans ses dtails les plus secrets le plan que jai form  leffet
de combattre victorieusement toutes ces inimitis.

-- Monsieur..., murmura Marguerite en tournant  son tour et
malgr elle les yeux vers le cabinet, tandis que le Barnais,
voyant sa ruse russir, souriait dans sa barbe.

-- Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans paratre
remarquer le trouble de la jeune femme; je vais...

-- Monsieur, scria Marguerite en se levant vivement et en
saisissant le roi par le bras, permettez que je respire;
lmotion... la chaleur... jtouffe.

En effet Marguerite tait ple et tremblante comme si elle allait
se laisser choir sur le tapis.

Henri marcha droit  une fentre situe  bonne distance et
louvrit. Cette fentre donnait sur la rivire.

Marguerite le suivit.

-- Silence! silence! Sire! par piti pour vous, murmura-t-elle.

-- Eh! madame, fit le Barnais en souriant  sa manire, ne
mavez-vous pas dit que nous tions seuls?

-- Oui, monsieur; mais navez-vous pas entendu dire qu laide
dune sarbacane, introduite  travers un plafond ou  travers un
mur, on peut tout entendre?

-- Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le Barnais. Vous
ne maimez pas, cest vrai; mais vous tes une honnte femme.

-- Que voulez-vous dire, monsieur?

-- Je veux dire que si vous tiez capable de me trahir, vous
meussiez laiss continuer puisque je me trahissais tout seul.
Vous mavez arrt. Je sais maintenant que quelquun est cach
ici; que vous tes une pouse infidle, mais une fidle allie, et
dans ce moment-ci, ajouta le Barnais en souriant, jai plus
besoin, je lavoue, de fidlit en politique quen amour...

-- Sire..., murmura Marguerite confuse.

-- Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri,
quand nous nous connatrons mieux. Puis, haussant la voix:

-- Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement  cette
heure, madame?

-- Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.

-- En ce cas reprit le Barnais, je ne veux pas vous importuner
plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de
bonne amiti; veuillez les accepter comme je vous les offre, de
tout mon coeur. Reposez-vous donc et bonne nuit.

Marguerite leva sur son mari un oeil brillant de reconnaissance et
 son tour lui tendit la main.

-- Cest convenu, dit-elle.

-- Alliance politique, franche et loyale? demanda Henri.

-- Franche et loyale, rpondit la reine. Alors le Barnais marcha
vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascine. Puis,
lorsque la portire fut retombe entre eux et la chambre 
coucher:

-- Merci, Marguerite, dit vivement Henri  voix basse, merci! Vous
tes une vraie fille de France. Je pars tranquille.  dfaut de
votre amour, votre amiti ne me fera pas dfaut. Je compte sur
vous, comme de votre ct vous pouvez compter sur moi. Adieu,
madame.

Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement; puis,
dun pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le
corridor:

-- Qui diable est chez elle? Est-ce le roi, est-ce le duc dAnjou,
est-ce le duc dAlenon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frre,
est-ce un amant, est-ce lun et lautre? En vrit, je suis
presque fch davoir demand maintenant ce rendez-vous  la
baronne; mais puisque je lui ai engag ma parole et que Dariole
mattend... nimporte; elle perdra un peu, jen ai peur,  ce que
jai pass par la chambre  coucher de ma femme pour aller chez
elle, car, ventre-saint-gris! cette Margot, comme lappelle mon
beau-frre Charles IX, est une adorable crature.

Et dun pas dans lequel se trahissait une lgre hsitation Henri
de Navarre monta lescalier qui conduisait  lappartement de
madame de Sauve.

Marguerite lavait suivi des yeux jusqu ce quil et disparu, et
alors elle tait rentre dans sa chambre. Elle trouva le duc  la
porte du cabinet: cette vue lui inspira presque un remords.

De son ct le duc tait grave, et son sourcil fronc dnonait
une amre proccupation.

-- Marguerite est neutre aujourdhui, dit-il, Marguerite sera
hostile dans huit jours.

-- Ah! vous avez cout? dit Marguerite.

-- Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet?

-- Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se
conduire la reine de Navarre?

-- Non, mais autrement que devait se conduire la matresse du duc
de Guise.

-- Monsieur, rpondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari,
mais personne na le droit dexiger de moi que je le trahisse. De
bonne foi, trahiriez-vous le secret de la princesse de Porcian,
votre femme?

-- Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la tte, cest
bien. Je vois que vous ne maimez plus comme aux jours o vous me
racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens.

-- Le roi tait le fort et vous tiez les faibles. Henri est le
faible et vous tes les forts. Je joue toujours le mme rle, vous
le voyez bien.

-- Seulement vous passez dun camp  lautre.

-- Cest un droit que jai acquis, monsieur, en vous sauvant la
vie.

-- Bien, madame; et comme quand on se spare on se rend entre
amants tout ce quon sest donn, je vous sauverai la vie  mon
tour, si loccasion sen prsente, et nous serons quittes.

Et sur ce le duc sinclina et sortit sans que Marguerite ft un
geste pour le retenir. Dans lantichambre il trouva Gillonne, qui
le conduisit jusqu la fentre du rez-de-chausse, et dans les
fosss son page avec lequel il retourna  lhtel de Guise.

Pendant ce temps, Marguerite, rveuse, alla se placer  sa
fentre.

-- Quelle nuit de noces! murmura-t-elle; lpoux me fuit et
lamant me quitte!

En ce moment passa de lautre ct du foss, venant de la Tour du
Bois, et remontant vers le moulin de la Monnaie, un colier le
poing sur la hanche et chantant:

_Pourquoi doncques, quand je veux_
_Ou mordre tes beaux cheveux,_
_Ou baiser ta bouche aime,_
_Ou toucher  ton beau sein,_
_Contrefais-tu la nonnain_
_Dedans un clotre enferme?_

_Pour qui gardes-tu tes yeux_
_Et ton sein dlicieux,_
_Ton front, ta lvre jumelle?_
_En veux-tu baiser Pluton,_
_L-bas, aprs que Caron_
_Taura mise en sa nacelle?_

_Aprs ton dernier trpas,_
_Belle, tu nauras l-bas_
_Quune bouchette blmie;_
_Et quand, mort, je te verrai,_
_Aux ombres je navouerai_
_Que jadis tu fus ma mie._

_Doncques, tandis que tu vis,_
_Change, matresse, davis,_
_Et ne mpargne ta bouche;_
_Car au jour o tu mourras,_
_Lors tu te repentiras_
_De mavoir t farouche._

Marguerite couta cette chanson en souriant avec mlancolie; puis,
lorsque la voix de lcolier se fut perdue dans le lointain, elle
referma la fentre et appela Gillonne pour laider  se mettre au
lit.



III
Un roi pote


Le lendemain et les jours qui suivirent se passrent en ftes,
ballets et tournois.

La mme fusion continuait de soprer entre les deux partis.
Ctaient des caresses et des attendrissements  faire perdre la
tte aux plus enrags huguenots. On avait vu le pre Cotton dner
et faire dbauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise
remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Cond.

Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa mlancolie
habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-frre Henri.
Enfin la reine mre tait si joyeuse et si occupe de broderies,
de joyaux et de panaches, quelle en perdait le sommeil.

Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle,
commenaient  revtir les pourpoints de soie,  arborer les
devises et  parader devant certains balcons comme sils eussent
t catholiques. De tous cts ctait une raction en faveur de
la religion rforme,  croire que toute la cour allait se faire
protestante. Lamiral lui-mme, malgr son exprience, sy tait
laiss prendre comme les autres, et il en avait la tte tellement
monte, quun soir il avait oubli, pendant deux heures, de mcher
son cure-dent, occupation  laquelle il se livrait dordinaire
depuis deux heures de laprs-midi, moment o son dner finissait,
jusqu huit heures du soir, moment auquel il se remettait  table
pour souper.

Le soir o lamiral stait laiss aller  cet incroyable oubli de
ses habitudes, le roi Charles IX avait invit  goter avec lui,
en petit comit, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la
collation termine, il avait pass avec eux dans sa chambre, et l
il leur expliquait lingnieux mcanisme dun pige  loups quil
avait invent lui-mme, lorsque, sinterrompant tout  coup:

-- Monsieur lamiral ne vient-il donc pas ce soir? demanda-t-il;
qui la aperu aujourdhui et qui peut me donner de ses nouvelles?

-- Moi, dit le roi de Navarre, et au cas o Votre Majest serait
inquite de sa sant, je pourrais la rassurer, car je lai vu ce
matin  six heures et ce soir  sept.

-- Ah! ah! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se
reposrent avec une curiosit perante sur son beau-frre, vous
tes bien matineux, Henriot, pour un jeune mari!

-- Oui, Sire, rpondit le roi de Barn, je voulais savoir de
lamiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que jattends
encore ne sont point en route pour venir.

-- Des gentilshommes encore! vous en aviez huit cents le jour de
vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous
donc nous envahir? dit Charles IX en riant.

Le duc de Guise frona le sourcil.

-- Sire, rpliqua le Barnais, on parle dune entreprise sur les
Flandres, et je runis autour de moi tous ceux de mon pays et des
environs que je crois pouvoir tre utiles  Votre Majest.

Le duc, se rappelant le projet dont le Barnais avait parl 
Marguerite le jour de ses noces, couta plus attentivement.

-- Bon! bon! rpondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en
aura, plus nous serons contents; amenez, amenez, Henri. Mais qui
sont ces gentilshommes? des vaillants, jespre?

-- Jignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de
Votre Majest, ceux de monsieur le duc dAnjou ou ceux de monsieur
de Guise, mais je les connais et sais quils feront de leur mieux.

-- En attendez-vous beaucoup?

-- Dix ou douze encore.

-- Vous les appelez?

-- Sire, leurs noms mchappent, et,  lexception de lun deux,
qui mest recommand par Tligny comme un gentilhomme accompli et
qui sappelle de la Mole, je ne saurais dire...

-- De la Mole! nest-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi
fort vers dans la science gnalogique, un Provenal?

-- Prcisment, Sire; comme vous voyez, je recrute jusquen
Provence.

-- Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais
plus loin encore que Sa Majest le roi de Navarre, car je vais
chercher jusquen Pimont tous les catholiques srs que jy puis
trouver.

-- Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu mimporte,
pourvu quils soient vaillants.

Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, mlaient
huguenots et catholiques, avait pris une mine si indiffrente que
le duc de Guise en fut tonn lui-mme.

-- Votre Majest soccupe de nos Flamands? dit lamiral  qui le
roi, depuis quelques jours, avait accord la faveur dentrer chez
lui sans tre annonc, et qui venait dentendre les dernires
paroles du roi.

-- Ah! voici mon pre lamiral, scria Charles IX en ouvrant les
bras; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il
arrive; ce que cest que laimant, le fer sy tourne; mon beau-
frre de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts
pour votre arme. Voil ce dont il tait question.

-- Et ces renforts arrivent, dit lamiral.

-- Avez-vous eu des nouvelles, monsieur? demanda le Barnais.

-- Oui, mon fils, et particulirement de M. de La Mole; il tait
hier  Orlans, et sera demain ou aprs-demain  Paris.

-- Peste! monsieur lamiral est donc ncromant, pour savoir ainsi
ce qui se fait  trente ou quarante lieues de distance! Quant 
moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se
passa ou ce qui sest pass devant Orlans!

Coligny resta impassible  ce trait sanglant du duc de Guise,
lequel faisait videmment allusion  la mort de Franois de Guise,
son pre, tu devant Orlans par Poltrot de Mr, non sans soupon
que lamiral eut conseill le crime.

-- Monsieur, rpliqua-t-il froidement et avec dignit, je suis
ncromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce
qui importe  mes affaires ou  celles du roi.

Mon courrier est arriv dOrlans il y a une heure, et, grce  la
poste, a fait trente-deux lieues dans la journe. M. de La Mole,
qui voyage sur son cheval, nen fait que dix par jour, lui, et
arrivera seulement le 24. Voil toute la magie.

-- Bravo, mon pre! bien rpondu, dit Charles IX. Montrez  ces
jeunes gens que cest la sagesse en mme temps que lge qui ont
fait blanchir votre barbe et vos cheveux: aussi allons-nous les
envoyer parler de leurs tournois et de leurs amours, et rester
ensemble  parler de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui
font les bons rois, mon pre. Allez, messieurs, jai  causer avec
lamiral.

Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre dabord, le duc
de Guise ensuite; mais, hors de la porte, chacun tourna de son
ct aprs une froide rvrence.

Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquitude,
car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre
quil nen jaillt quelque nouvel clair. Charles IX comprit ce
qui se passait dans son esprit, vint  lui, et appuyant son bras
au sien:

-- Soyez tranquille, mon pre, je suis l pour maintenir chacun
dans lobissance et le respect. Je suis vritablement roi depuis
que ma mre nest plus reine, et elle nest plus reine depuis que
Coligny est mon pre.

-- Oh! Sire, dit lamiral, la reine Catherine...

-- Est une brouillonne. Avec elle il ny a pas de paix possible.
Ces catholiques italiens sont enrags et nentendent rien qu
exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux
pacifier, mais encore je veux donner de la puissance  ceux de la
religion. Les autres sont trop dissolus, mon pre, et ils me
scandalisent par leurs amours et par leurs drglements. Tiens,
veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en
redoublant dpanchement, je me dfie de tout ce qui mentoure,
except de mes nouveaux amis! Lambition des Tavannes mest
suspecte. Vieilleville naime que le bon vin, et il serait capable
de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se
soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et
ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont
Lorrains: il ny a de vrais Franais en France, je crois, Dieu me
pardonne! que moi, mon beau-frre de Navarre et toi. Mais, moi, je
suis enchan au trne et ne puis commander des armes. Cest tout
au plus si on me laisse chasser  mon aise  Saint-Germain et 
Rambouillet. Mon beau-frre de Navarre est trop jeune et trop peu
expriment. Dailleurs, il me semble en tout point tenir de son
pre Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il ny a que toi,
mon pre, qui sois  la fois brave comme Julius Csar, et sage
comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en vrit: te
garder comme conseiller ici, ou tenvoyer l-bas comme gnral. Si
tu me conseilles, qui commandera? Si tu commandes, qui me
conseillera?

-- Sire, dit Coligny, il faut vaincre dabord, puis le conseil
viendra aprs la victoire.

-- Cest ton avis, mon pre? eh bien, soit. Il sera fait selon ton
avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise.

-- Votre Majest quitte Paris?

-- Oui. Je suis fatigu de tout ce bruit et de toutes ces ftes.
Je ne suis pas un homme daction, moi, je suis un rveur. Je
ntais pas n pour tre roi, jtais n pour tre pote. Tu feras
une espce de conseil qui gouvernera tant que tu seras  la
guerre; et pourvu que ma mre nen soit pas, tout ira bien. Moi,
jai dj prvenu Ronsard de venir me rejoindre; et l, tous les
deux loin du bruit, loin du monde, loin des mchants, sous nos
grands bois, aux bords de la rivire, au murmure des ruisseaux,
nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation quil y ait
en ce monde aux choses des hommes. Tiens, coute ces vers, par
lesquels je linvite  me rejoindre; je les ai faits ce matin.

Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et
poli comme de livoire, et dit avec une espce de chant cadenc
les vers suivants:

_Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois_
_Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,_
_Mais, pour ton souvenir, pense que je noublie_
_Continuer toujours dapprendre en posie,_

_Et pour ce jai voulu tenvoyer cet crit,_
_Pour enthousiasmer ton fantastique esprit._
_Donc ne tamuse plus aux soins de ton mnage,_
_Maintenant nest plus temps de faire jardinage;_

_Il faut suivre ton roi, qui taime par sus tous,_
_Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,_
_Et crois, si tu ne viens me trouver  Amboise,_
_Quentre nous adviendra une bien grande noise._

_-- _Bravo! Sire, bravo! dit Coligny; je me connais mieux en
choses de guerre quen choses de posie, mais il me semble que ces
vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et mme
Michel de lHospital, chancelier de France.

-- Ah! mon pre! scria Charles IX, que ne dis-tu vrai! car le
titre de pote, vois-tu, est celui que jambitionne avant toutes
choses; et, comme je le disais il y a quelques jours  mon matre
en posie:

_Lart de faire des vers, dt-on sen indigner, Doit tre  plus
haut prix que celui de rgner; Tous deux galement nous portons
des couronnes: Mais roi, je les reus, pote, tu les donnes; Ton
esprit, enflamm dune cleste ardeur, clate par soi-mme et moi
par ma grandeur. Si du ct des dieux je cherche lavantage,
Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit
par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je nai que les
corps; Elle ten rend le matre et te fait introduire O le plus
fier tyran na jamais eu dempire._

_-- _Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majest
sentretenait avec les Muses, mais jignorais quelle en et fait
son principal conseil.

-- Aprs toi, mon pre, aprs toi; et cest pour ne pas me
troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre  la
tte de toutes choses. coute donc: il faut en ce moment que je
rponde  un nouveau madrigal que mon grand et cher pote ma
envoy... je ne puis donc te donner  cette heure tous les papiers
qui sont ncessaires pour te mettre au courant de la grande
question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre,
une espce de plan de campagne qui avait t fait par mes
ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain
matin.

--  quelle heure, Sire?

--  dix heures; et si par hasard jtais occup de vers, si
jtais enferm dans mon cabinet de travail... eh bien, tu
entrerais tout de mme, et tu prendrais tous les papiers que tu
trouverais sur cette table, enferms dans ce portefeuille rouge;
la couleur est clatante, et tu ne ty tromperas pas; moi, je vais
crire  Ronsard.

-- Adieu, Sire.

-- Adieu, mon pre.

-- Votre main?

-- Que dis-tu, ma main? dans mes bras, sur mon coeur, cest l ta
place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant 
lui Coligny qui sinclinait, posa ses lvres sur ses cheveux
blancs. Lamiral sortit en essuyant une larme.

Charles IX le suivit des yeux tant quil put le voir, tendit
loreille tant quil put lentendre; puis, lorsquil ne vit et
nentendit plus rien, il laissa, comme ctait son habitude,
retomber sa tte ple sur son paule, et passa lentement de la
chambre o il se trouvait dans son cabinet darmes.

Ce cabinet tait la demeure favorite du roi; ctait l quil
prenait ses leons descrime avec Pompe, et ses leons de posie
avec Ronsard. Il y avait runi une grande collection darmes
offensives et dfensives des plus belles quil avait pu trouver.
Aussi toutes les murailles taient tapisses de haches, de
boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de
mousquetons, et le jour mme un clbre armurier lui avait apport
une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle taient
incrusts en argent ces quatre vers que le pote royal avait
composs lui-mme:

_Pour maintenir la foy,_
_Je suis belle et fidle;_
_Aux ennemis du roy_
_Je suis belle et cruelle._

Charles IX entra donc, comme nous lavons dit, dans ce cabinet,
et, aprs avoir ferm la porte principale par laquelle il tait
entr, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage
donnant sur une chambre o une femme agenouille devant un prie-
Dieu disait ses prires.

Comme ce mouvement stait fait avec lenteur et que les pas du
roi, assourdis par le tapis, navaient pas eu plus de
retentissement que ceux dun fantme, la femme agenouille,
nayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier,
Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant.

Ctait une femme de trente-quatre  trente-cinq ans, dont la
beaut vigoureuse tait releve par le costume des paysannes des
environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait t si
fort  la mode  la Cour de France pendant le rgne dIsabeau de
Bavire, et son corsage rouge tait tout brod dor, comme le sont
aujourdhui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora.
Lappartement quelle occupait depuis tantt vingt ans tait
contigu  la chambre  coucher du roi, et offrait un singulier
mlange dlgance et de rusticit. Cest quen proportion  peu
prs gale, le palais avait dteint sur la chaumire, et la
chaumire sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un
milieu entre la simplicit de la villageoise et le luxe de la
grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle tait
agenouille tait de bois de chne merveilleusement sculpt,
recouvert de velours  crpines dor; tandis que la bible, car
cette femme tait de la religion rforme, tandis que la bible
dans laquelle elle lisait ses prires tait un de ces vieux livres
 moiti dchirs, comme on en trouve dans les plus pauvres
maisons.

Or, tout tait  lavenant de ce prie-Dieu et de cette bible.

-- Eh! Madelon! dit le roi.

La femme agenouille releva la tte en souriant,  cette voix
familire; puis, se levant:

-- Ah! cest toi, mon fils! dit-elle.

-- Oui, nourrice, viens ici.

Charles IX laissa retomber la portire et alla sasseoir sur le
bras du fauteuil. La nourrice parut.

-- Que me veux-tu, Charlot? dit-elle.

-- Viens ici et rponds tout bas. La nourrice sapprocha avec
cette familiarit qui pouvait venir de cette tendresse maternelle
que la femme conoit pour lenfant quelle a allait, mais 
laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment
moins pure.

-- Me voil, dit-elle, parle.

-- Lhomme que jai fait demander est-il l?

-- Depuis une demi-heure.

Charles se leva, sapprocha de la fentre, regarda si personne
ntait aux aguets, sapprocha de la porte, tendit loreille pour
sassurer que personne ntait aux coutes, secoua la poussire de
ses trophes darmes, caressa un grand lvrier qui le suivait pas
 pas, sarrtant quand son matre sarrtait, reprenant sa marche
quand son matre se remettait en mouvement; puis, revenant  sa
nourrice:

-- Cest bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par
le mme passage qui lui avait donn entre, tandis que le roi
allait sappuyer  une table sur laquelle taient poses des armes
de toute espce. Il y tait  peine, que la portire se souleva de
nouveau et donna passage  celui quil attendait. Ctait un homme
de quarante ans  peu prs,  loeil gris et faux, au nez recourb
en bec de chat-huant, au facis largi par des pommettes
saillantes: son visage essaya dexprimer le respect et ne put
fournir quun sourire hypocrite sur ses lvres blmies par la
peur. Charles allongea doucement derrire lui une main qui se
porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui
partait  laide dune pierre mise en contact avec une roue
dacier, au lieu de partir  laide dune mche, et regarda de son
oeil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en
scne; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et mme
avec une mlodie remarquable un de ses airs de chasse favoris.

Aprs quelques secondes, pendant lesquelles le visage de
ltranger se dcomposa de plus en plus:

-- Cest bien vous, dit le roi, que lon nomme Franois de
Louviers-Maurevel?

-- Oui, Sire.

-- Commandant des ptardiers?

-- Oui, Sire.

-- Jai voulu vous voir. Maurevel sinclina.

-- Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que
jaime galement tous mes sujets.

-- Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majest est le pre de
son peuple.

-- Et que huguenots et catholiques sont galement mes enfants.

Maurevel resta muet; seulement, le tremblement qui agitait son
corps devint visible au regard perant du roi, quoique celui
auquel il adressait la parole ft presque cach dans lombre.

-- Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si
rude guerre aux huguenots? Maurevel tomba  genoux.

-- Sire, balbutia-t-il, croyez bien...

-- Je crois, continua Charles IX en arrtant de plus en plus sur
Maurevel un regard qui, de vitreux quil tait dabord, devenait
presque flamboyant; je crois que vous aviez bien envie de tuer 
Moncontour M. lamiral qui sort dici; je crois que vous avez
manqu votre coup, et qualors vous tes pass dans larme du duc
dAnjou, notre frre; enfin, je crois qualors vous tes pass une
seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service
dans la compagnie de M. de Mouy de Saint-Phale...

-- Oh! Sire!

-- Un brave gentilhomme picard?

-- Sire, Sire, scria Maurevel, ne maccablez pas!

-- Ctait un digne officier, continua Charles IX, -- et au fur et
 mesure quil parlait, une expression de cruaut presque froce
se peignait sur son visage, -- lequel vous accueillit comme un
fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit.

Maurevel laissa chapper un soupir de dsespoir.

-- Vous lappeliez votre pre, je crois, continua impitoyablement
le roi, et une tendre amiti vous liait au jeune de Mouy, son
fils?

Maurevel, toujours  genoux, se courbait de plus en plus, cras
sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil  une
statue dont les lvres seules eussent t doues de vie.

--  propos continua le roi, ntait-ce pas dix mille cus que
vous deviez toucher de M. de Guise au cas o vous tueriez
lamiral?

Lassassin, constern, frappait le parquet de son front.

-- Quant au sieur de Mouy, votre bon pre, un jour vous
lescortiez dans une reconnaissance quil poussait vers Chevreux.
Il laissa tomber son fouet et mit pied  terre pour le ramasser.
Vous tiez seul avec lui, alors vous prtes un pistolet dans vos
fontes, et, tandis quil se penchait, vous lui bristes les reins;
puis le voyant mort, car vous le tutes du coup, vous prtes la
fuite sur le cheval quil vous avait donn. Voil lhistoire, je
crois?

Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont
chaque dtail tait vrai, Charles IX se remit  siffler avec la
mme justesse et la mme mlodie le mme air de chasse.

-- Or l, matre assassin, dit-il au bout dun instant, savez-vous
que jai grande envie de vous faire pendre?

-- Oh! Majest! scria Maurevel.

-- Le jeune de Mouy men suppliait encore hier, et en vrit je ne
savais que lui rpondre, car sa demande est fort juste.

Maurevel joignit les mains.

-- Dautant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le pre
de mon peuple, et que, comme je vous rpondais, maintenant que me
voil raccommod avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes
enfants que les catholiques.

-- Sire, dit Maurevel compltement dcourag, ma vie est entre vos
mains, faites-en ce que vous voudrez.

-- Vous avez raison, et je nen donnerais pas une obole.

-- Mais, Sire, demanda lassassin, ny a-t-il donc pas un moyen de
racheter mon crime?

-- Je nen connais gure. Toutefois, si jtais  votre place, ce
qui nest pas, Dieu merci! ...

-- Eh bien, Sire! si vous tiez  ma place?... murmura Maurevel,
le regard suspendu aux lvres de Charles.

-- Je crois que je me tirerais daffaire, continua le roi.

Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux
sur Charles pour sassurer quil ne raillait pas.

-- Jaime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi,
mais jaime beaucoup aussi mon cousin de Guise; et si lui me
demandait la vie dun homme dont lautre me demanderait la mort,
javoue que je serais fort embarrass. Cependant, en bonne
politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me
demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant
capitaine quil est, est bien petit compagnon, compar  un prince
de Lorraine.

Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un
homme qui revient  la vie.

-- Or, limportant pour vous serait donc, dans la situation
extrme o vous tes, de gagner la faveur de mon cousin de Guise;
et  ce propos je me rappelle une chose quil me contait hier.

Maurevel se rapprocha dun pas.

-- Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins,  dix
heures, passe dans la rue Saint-Germain-lAuxerrois, revenant du
Louvre, mon ennemi mortel; je le vois passer dune fentre grille
du rez-de-chausse; cest la fentre du logis de mon ancien
prcepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les
jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de labmer
dans les entrailles de la terre. Dites donc, matre Maurevel,
continua Charles, si vous tiez le diable, ou si du moins pour un
instant vous preniez sa place, cela ferait peut-tre plaisir  mon
cousin de Guise?

Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses lvres, ples
encore deffroi, laissrent tomber ces mots:

-- Mais, Sire, je nai pas le pouvoir douvrir la terre, moi.

-- Vous lavez ouverte, cependant, sil men souvient bien, au
brave de Mouy. Aprs cela, vous me direz que cest avec un
pistolet... Ne lavez-vous plus, ce pistolet?...

-- Pardonnez, Sire, reprit le brigand  peu prs rassur, mais je
tire mieux encore larquebuse que le pistolet.

-- Oh! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon
cousin de Guise, jen suis sr, ne chicanera pas sur le choix du
moyen!

-- Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de
laquelle je pusse compter, car peut-tre me faudra-t-il tirer de
loin.

-- Jai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec
lesquelles je touche un cu dor  cent cinquante pas. Voulez-vous
en essayer une?

-- Oh! Sire! avec la plus grande joie, scria Maurevel en
savanant vers celle qui tait dpose dans un coin, et quon
avait apporte le jour mme  Charles IX.

-- Non, pas celle-l, dit le roi, pas celle-l, je la rserve pour
moi-mme. Jaurai un de ces jours une grande chasse, o jespre
quelle me servira. Mais toute autre  votre choix.

Maurevel dtacha une arquebuse dun trophe.

-- Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il? demanda lassassin.

-- Est-ce que je sais cela, moi? rpondit Charles IX en crasant
le misrable de son regard ddaigneux.

-- Je le demanderai donc  M. de Guise, balbutia Maurevel. Le roi
haussa les paules.

-- Ne demandez rien, dit-il; M. de Guise ne rpondrait pas. Est-ce
quon rpond  ces choses-l? Cest  ceux qui ne veulent pas tre
pendus  deviner.

-- Mais enfin  quoi le reconnatrai-je?

-- Je vous ai dit que tous les matins  dix heures il passait
devant la fentre du chanoine.

-- Mais beaucoup passent devant cette fentre. Que Votre Majest
daigne seulement mindiquer un signe quelconque.

-- Oh! cest bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son
bras un portefeuille de maroquin rouge.

-- Sire, il suffit.

-- Vous avez toujours ce cheval que vous a donn M. de Mouy, et
qui court si bien?

-- Sire, jai un barbe des plus vites.

-- Oh! je ne suis pas en peine de vous! seulement il est bon que
vous sachiez que le clotre a une porte de derrire.

-- Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.

-- Eh! mille dmons! priez le diable bien plutt; car ce nest que
par sa protection que vous pouvez viter la corde.

-- Adieu, Sire.

-- Adieu. Ah!  propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si
dune faon quelconque on entend parler de vous demain avant dix
heures du matin, ou si lon nen entend pas parler aprs, il y a
une oubliette au Louvre!

Et Charles IX se remit  siffler tranquillement et plus juste que
jamais son air favori.



IV
La soire du 24 aot 1572


Notre lecteur na pas oubli que dans le chapitre prcdent il a
t question dun gentilhomme nomm La Mole, attendu avec quelque
impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme
lavait annonc lamiral, entrait  Paris par la porte Saint-
Marcel vers la fin de la journe du 24 aot 1572, et jetant un
regard assez ddaigneux sur les nombreuses htelleries qui
talaient  sa droite et  sa gauche leurs pittoresques enseignes,
laissa pntrer son cheval tout fumant jusquau coeur de la ville,
o, aprs avoir travers la place Maubert, le Petit-Pont, le pont
Notre-Dame, et long les quais, il sarrta au bout de la rue de
Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de lArbre-Sec, et 
laquelle, pour la plus grande facilit de nos lecteurs, nous
conserverons son nom moderne.

Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme  sa gauche
une magnifique plaque de tle grinant sur sa tringle, avec
accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une
seconde halte pour lire ces mots: _ la Belle-toile_, crits en
lgende sous une peinture qui reprsentait le simulacre le plus
flatteur pour un voyageur affam: ctait une volaille rtissant
au milieu dun ciel noir, tandis quun homme  manteau rouge
tendait vers cet astre dune nouvelle espce ses bras, sa bourse
et ses voeux.

-- Voil, se dit le gentilhomme, une auberge qui sannonce bien,
et lhte qui la tient doit tre, sur mon me, un ingnieux
compre. Jai toujours entendu dire que la rue de lArbre-Sec
tait dans le quartier du Louvre; et pour peu que ltablissement
rponde  lenseigne, je serai  merveille ici.

Pendant que le nouveau venu se dbitait  lui-mme ce monologue,
un autre cavalier, entr par lautre bout de la rue, cest--dire
par la rue Saint-Honor, sarrtait et demeurait aussi en extase
devant lenseigne de la Belle-toile.

Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un
cheval blanc de race espagnole, et tait vtu dun pourpoint noir,
garni de jais. Son manteau tait de velours violet fonc: il
portait des bottes de cuir noir, une pe  poigne de fer cisel,
et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume
 son visage, nous dirons que ctait un homme de vingt-quatre 
vingt-cinq ans, au teint basan, aux yeux bleus,  la fine
moustache, aux dents clatantes, qui semblaient clairer sa figure
lorsque souvrait, pour sourire dun sourire doux et mlancolique,
une bouche dune forme exquise et de la plus parfaite distinction.

Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un
contraste complet. Sous son chapeau,  bords retrousss,
apparaissaient, riches et crpus, des cheveux plutt roux que
blonds; sous ses cheveux, un oeil gris brillait  la moindre
contrarit dun feu si resplendissant, quon et dit alors un
oeil noir.

Le reste du visage se composait dun teint ros, dune lvre
mince, surmonte dune moustache fauve et de dents admirables.
Ctait en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses
larges paules, un fort beau cavalier dans lacception ordinaire
du mot, et depuis une heure quil levait le nez vers toutes les
fentres, sous le prtexte dy chercher des enseignes, les femmes
lavaient fort regard; quant aux hommes, qui avaient peut-tre
prouv quelque envie de rire en voyant son manteau triqu, ses
chausses collantes et ses bottes dune forme antique, ils avaient
achev ce rire commenc par un _Dieu vous garde! _des plus
gracieux,  lexamen de cette physionomie qui prenait en une
minute dix expressions diffrentes, sauf toutefois lexpression
bienveillante qui caractrise toujours la figure du provincial
embarrass.

Ce fut lui qui sadressa le premier  lautre gentilhomme qui,
ainsi que nous lavons dit, regardait lhtellerie de la Belle-
toile.

-- Mordi! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne
qui ferait au premier mot reconnatre un Pimontais entre cent
trangers, ne sommes-nous pas ici prs du Louvre? En tout cas, je
crois que vous avez eu mme got que moi: cest flatteur pour ma
seigneurie.

-- Monsieur, rpondit lautre avec un accent provenal qui ne le
cdait en rien  laccent pimontais de son compagnon, je crois en
effet que cette htellerie est prs du Louvre. Cependant, je me
demande encore si jaurai lhonneur davoir t de votre avis. Je
me consulte.

-- Vous ntes pas dcid, monsieur? la maison est flatteuse,
pourtant. Aprs cela, peut-tre me suis-je laiss tenter par votre
prsence. Avouez nanmoins que voil une jolie peinture?

-- Oh! sans doute; mais cest justement ce qui me fait douter de
la ralit: Paris est plein de pipeurs, ma-t-on dit, et lon pipe
avec une enseigne aussi bien quavec autre chose.

-- Mordi! monsieur, reprit le Pimontais, je ne minquite pas de
la piperie, moi, et si lhte me fournit une volaille moins bien
rtie que celle de son enseigne, je le mets  la broche lui-mme
et je ne le quitte pas quil ne soit convenablement rissol.
Entrons, monsieur.

-- Vous achevez de me dcider, dit le Provenal en riant; montrez-
moi donc le chemin, monsieur, je vous prie.

-- Oh! monsieur, sur mon me, je nen ferai rien, car je ne suis
que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas.

-- Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe-
Boniface de Lerac de la Mole, tout  votre service.

-- En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons
ensemble.

Le rsultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux
jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jetrent la bride
aux mains dun palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant
leurs pes, se dirigrent vers la porte de lhtellerie, sur le
seuil de laquelle se tenait lhte. Mais, contre lhabitude de ces
sortes de gens, le digne propritaire navait paru faire aucune
attention  eux, occup quil tait de confrer trs attentivement
avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur
damadou, comme un hibou sous ses plumes.

Les deux gentilshommes taient arrivs si prs de lhte et de
lhomme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas,
impatient de ce peu dimportance quon accordait  lui et  son
compagnon, tira la manche de lhte. Celui-ci parut alors se
rveiller en sursaut et congdia son interlocuteur par un Au
revoir. Venez tantt, et surtout tenez-moi au courant de lheure.

-- Eh! monsieur le drle, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que lon
a affaire  vous?

-- Ah! pardon, messieurs, dit lhte; je ne vous voyais pas.

-- Eh! mordi! il fallait nous voir; et maintenant que vous nous
avez vus, au lieu de dire monsieur tout court, dites monsieur
le comte, sil vous plat.

La Mole se tenait derrire, laissant parler Coconnas, qui
paraissait avoir pris laffaire  son compte.

Cependant il tait facile de voir  ses sourcils froncs quil
tait prt  lui venir en aide quand le moment dagir serait
arriv.

-- Eh bien, que dsirez-vous, monsieur le comte? demanda lhte du
ton le plus calme.

-- Bien... cest dj mieux, nest-ce pas? dit Coconnas en se
retournant vers La Mole, qui fit de la tte un signe affirmatif.
Nous dsirons, M. le comte et moi, attirs que nous sommes par
votre enseigne, trouver  souper et  coucher dans votre
htellerie.

-- Messieurs, dit lhte, je suis au dsespoir; mais il ny a
quune chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir.

-- Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole; nous irons loger
ailleurs.

-- Ah! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi; mon
cheval est harass. Je prends donc la chambre, puisque vous nen
voulez pas.

-- Ah! cest autre chose, rpondit lhte en conservant toujours
le mme flegme impertinent. Si vous ntes quun, je ne puis pas
vous loger du tout.

-- Mordi! scria Coconnas, voici, sur ma foi! un plaisant animal.
Tout  lheure nous tions trop de deux, maintenant nous ne sommes
pas assez dun! Tu ne veux donc pas nous loger, drle?

-- Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous
rpondrai avec franchise.

-- Rponds, alors, mais rponds vite.

-- Eh bien, jaime mieux ne pas avoir lhonneur de vous loger.

-- Parce que?... demanda Coconnas blmissant de colre.

-- Parce que vous navez pas de laquais, et que, pour une chambre
de matre pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides.
Or, si je vous donne la chambre de matre, je risque fort de ne
pas louer les autres.

-- Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous
semble-t-il pas comme  moi que nous allons massacrer ce gaillard-
l?

-- Mais cest faisable, dit La Mole en se prparant comme son
compagnon  rouer lhtelier de coups de fouet.

Mais malgr cette double dmonstration, qui navait rien de bien
rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si
dtermins, lhtelier ne stonna point, et se contentant de
reculer dun pas afin dtre chez lui:

-- On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de
province.  Paris, la mode est passe de massacrer les aubergistes
qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs
quon massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort,
je vais appeler mes voisins; de sorte que ce sera vous qui serez
rous de coups, traitement tout  fait indigne de deux
gentilshommes.

-- Mais il se moque de nous, scria Coconnas exaspr, mordi!

-- Grgoire, mon arquebuse! dit lhte en sadressant  son valet,
du mme ton quil et dit: Un sige  ces messieurs.

-- _Trippe del papa_! hurla Coconnas en tirant son pe; mais
chauffez-vous donc, monsieur de La Mole!

-- Non pas, sil vous plat, non pas; car tandis que nous nous
chaufferons, le souper refroidira, lui.

-- Comment! vous trouvez? scria Coconnas.

-- Je trouve que M. de la Belle-toile a raison; seulement il sait
mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des
gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement: Messieurs, je ne
veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec
politesse: Entrez, messieurs, quitte  mettre sur son mmoire:
_chambre de matre, tant; chambre de laquais, tant; _attendu que
si nous navons pas de laquais nous comptons en prendre.

Et, ce disant, La Mole carta doucement lhtelier, qui tendait
dj la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra
derrire lui dans la maison.

-- Nimporte, dit Coconnas, jai bien de la peine  remettre mon
pe dans le fourreau avant de mtre assur quelle pique aussi
bien que les lardoires de ce gaillard-l.

-- Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience! Toutes les
auberges sont pleines de gentilshommes attirs  Paris pour les
ftes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne
trouverions plus dautres logis; et puis, cest peut-tre la
coutume  Paris de recevoir ainsi les trangers qui y arrivent.

-- Mordi! comme vous tes patient! murmura Coconnas en tortillant
de rage sa moustache rouge et en foudroyant lhte de ses regards.
Mais que le coquin prenne garde  lui: si sa cuisine est mauvaise,
si son lit est dur, si son vin na pas trois ans de bouteille, si
son valet nest pas souple comme un jonc....

-- L, l, l, mon gentilhomme, fit lhte en aiguisant sur un
repassoir le couteau de sa ceinture; l, tranquillisez-vous, vous
tes en pays de Cocagne.

Puis tout bas et en secouant la tte:

-- Cest quelque huguenot, murmura-t-il; les tratres sont si
insolents depuis le mariage de leur Barnais avec mademoiselle
Margot!

Puis, avec un sourire qui et fait frissonner ses htes sils
lavaient vu, il ajouta:

-- Eh! eh! ce serait drle quil me ft justement tomb des
huguenots ici... et que...

-- ! souperons-nous? demanda aigrement Coconnas, interrompant
les aparts de son hte.

-- Mais, comme il vous plaira, monsieur, rpondit celui-ci,
radouci sans doute par la dernire pense qui lui tait venue.

-- Eh bien, il nous plat, et promptement, rpondit Coconnas. Puis
se retournant vers La Mole:

-- , monsieur le comte, tandis que lon nous prpare notre
chambre, dites moi: est-ce par hasard vous avez trouv Paris une
ville gaie, vous?

-- Ma foi, non, dit La Mole; il me semble ny avoir vu encore que
des visages effarouchs ou rbarbatifs. Peut-tre aussi les
Parisiens ont-ils peur de lorage. Voyez comme le ciel est noir et
comme lair est lourd.

-- Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, nest-ce pas?

-- Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.

-- Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble.

-- Hein! fit La Mole, nest-il pas un peu tard pour sortir.

-- Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont prcis.
Arriver au plus vite  Paris, et, aussitt arriv, communiquer
avec le duc de Guise.

 ce nom du duc de Guise, lhte sapprocha, fort attentif.

-- Il me semble que ce maraud nous coute, dit Coconnas, qui, en
sa qualit de Pimontais, tait fort rancunier, et qui ne pouvait
passer au matre de la Belle-toile la faon peu civile dont il
recevait les voyageurs.

-- Oui, messieurs, je vous coute, dit celui-ci en mettant la main
 son bonnet, mais pour vous servir. Jentends parler du grand duc
de Guise et jaccours.  quoi puis-je vous tre bon, mes
gentilshommes?

-- Ah! ah! ce mot magique,  ce quil parat, car dinsolent te
voil devenu obsquieux. Mordi! matre, matre... comment
tappelles-tu?

-- Matre La Hurire, rpondit lhte sinclinant.

-- Eh bien, matre La Hurire, crois-tu que mon bras soit moins
lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilge de te
rendre si poli?

-- Non, monsieur le comte, mais il est moins long, rpliqua La
Hurire. Dailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand
Henri est notre idole,  nous autres Parisiens.

-- Quel Henri? demanda La Mole.

-- Il me semble quil ny en a quun, dit laubergiste.

-- Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite
 ne pas dire de mal; cest Henri de Navarre, sans compter Henri
de Cond, qui a bien aussi son mrite.

-- Ceux-l, je ne les connais pas, rpondit lhte.

-- Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis
adress au roi Henri de Navarre, je vous invite  nen pas mdire
devant moi.

Lhte, sans rpondre  M. de La Mole, se contenta de toucher
lgrement  son bonnet, et continuant de faire les doux yeux 
Coconnas:

-- Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise? Monsieur est
un gentilhomme bien heureux; et sans doute quil vient pour...?

-- Pour quoi? demanda Coconnas.

-- Pour la fte, rpondit lhte avec un singulier sourire.

-- Vous devriez dire pour les ftes, car Paris en regorge, de
ftes,  ce que jai entendu dire; du moins on ne parle que de
bals, de festins, de carrousels. Ne samuse-t-on pas beaucoup 
Paris, hein?

-- Mais modrment, monsieur, jusqu prsent du moins, rpondit
lhte; mais on va samuser, je lespre.

-- Les noces de Sa Majest le roi de Navarre attirent cependant
beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole.

-- Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, rpondit brusquement La
Hurire; puis se reprenant: Ah! pardon, dit-il; ces messieurs sont
peut-tre de la religion?

-- Moi, de la religion! scria Coconnas; allons donc! je suis
catholique comme notre saint-pre le pape.

La Hurire se retourna vers La Mole comme pour linterroger; mais
ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point 
propos dy rpondre autrement que par une autre question.

-- Si vous ne connaissez point Sa Majest le roi de Navarre,
matre La Hurire, dit-il, peut-tre connaissez-vous M. lamiral?
Jai entendu dire que M. lamiral jouissait de quelque faveur  la
cour; et comme je lui tais recommand, je dsirerais, si son
adresse ne vous corche pas la bouche, savoir o il loge.

-- _Il logeait_ rue de Bthisy, monsieur, ici  droite, rpondit
lhte avec une satisfaction intrieure qui ne put sempcher de
devenir extrieure.

-- Comment, il logeait? demanda La Mole; est-il donc dmnag?

-- Oui, de ce monde peut-tre.

-- Quest-ce  dire? scrirent ensemble les deux gentilshommes,
lamiral dmnag de ce monde!

-- Quoi! monsieur de Coconnas, poursuivit lhte avec un malin
sourire, vous tes de ceux de Guise, et vous ignorez cela?

-- Quoi cela?

-- Quavant-hier, en passant sur la place Saint-Germain-
lAuxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, lamiral a
reu un coup darquebuse.

-- Et il est tu? scria La Mole.

-- Non, le coup lui a seulement cass le bras et coup deux
doigts; mais on espre que les balles taient empoisonnes.

-- Comment, misrable! scria La Mole, on espre! ...

-- Je veux dire quon croit, reprit lhte; ne nous fchons pas
pour un mot: la langue ma fourch.

Et matre La Hurire, tournant le dos  La Mole, tira la langue 
Coconnas de la faon la plus goguenarde, accompagnant ce geste
dun coup doeil dintelligence.

-- En vrit! dit Coconnas rayonnant.

-- En vrit! murmura La Mole avec une stupfaction douloureuse.

-- Cest comme jai lhonneur de vous le dire, messieurs, rpondit
lhte.

-- En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un
moment. Y trouverai-je le roi Henri?

-- Cest possible, puisquil y loge.

-- Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le
duc de Guise?

-- Cest probable, car je viens de le voir passer il ny a quun
instant, avec deux cents gentilshommes.

-- Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.

-- Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.

-- Mais votre souper, mes gentilshommes? demanda matre La
Hurire.

-- Ah! dit La Mole, je souperai peut-tre chez le roi de Navarre.

-- Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.

-- Et moi, dit lhte, aprs avoir suivi des yeux les deux
gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais
fourbir ma salade, mcher mon arquebuse et affiler ma pertuisane.
On ne sait pas ce qui peut arriver.



V
Du Louvre en particulier et de la vertu en gnral


Les deux gentilshommes, renseigns par la premire personne quils
rencontrrent, prirent la rue dAveron, la rue Saint-Germain-
lAuxerrois, et se trouvrent bientt devant le Louvre, dont les
tours commenaient  se confondre dans les premires ombres du
soir.

-- Quavez-vous donc? demanda Coconnas  La Mole, qui, arrt  la
vue du vieux chteau, regardait avec un saint respect ces ponts-
levis, ces fentres troites et ces clochetons aigus qui se
prsentaient tout  coup  ses yeux.

-- Ma foi, je nen sais rien, dit La Mole, le coeur me bat. Je ne
suis cependant pas timide outre mesure; mais je ne sais pourquoi
ce palais me parat sombre, et, dirai-je? terrible!

-- Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui marrive, mais je
suis dune allgresse rare. La tenue est pourtant quelque peu
nglige, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de
voyage. Mais, bah! on a lair cavalier. Puis, mes ordres me
recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque
jaurai ponctuellement obi.

Et les deux jeunes gens continurent leur chemin agits chacun des
sentiments quils avaient exprims.

Il y avait bonne garde au Louvre; tous les postes semblaient
doubls. Nos deux voyageurs furent donc dabord assez embarrasss.
Mais Coconnas, qui avait remarqu que le nom du duc de Guise tait
une espce de talisman prs des Parisiens, sapprocha dune
sentinelle, et, se rclamant de ce nom tout-puissant, demanda si,
grce  lui, il ne pourrait point pntrer dans le Louvre.

Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire;
cependant, il demanda  Coconnas sil navait point le mot
dordre.

Coconnas fut forc davouer quil ne lavait point.

-- Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat.  ce moment,
un homme qui causait avec lofficier du poste, et qui, tout en
causant, avait entendu Coconnas rclamer son admission au Louvre,
interrompit son entretien, et, venant  lui:

-- Goi fouloir, fous,  monsir di Gouise? dit-il.

-- Moi, vouloir lui parler, rpondit Coconnas en souriant.

-- Imbossible! le dugue il tre chez le roi.

-- Cependant jai une lettre davis pour me rendre  Paris.

-- Ah! fous afre eine lettre dafis?

-- Oui, et jarrive de fort loin.

-- Ah! fous arrife de fort loin?

-- Jarrive du Pimont.

-- Pien! pien! Cest autre chose. Et fous fous abbelez...?

-- Le comte Annibal de Coconnas.

-- Pon! pon! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez.

-- Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se
parlant  lui-mme; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me
conduire chez le roi de Navarre.

-- Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en
tendant la main vers Coconnas qui hsitait.

-- Mordi! reprit le Pimontais, dfiant comme un demi-Italien, je
ne sais si je dois... Je nai pas lhonneur de vous connatre,
moi, monsieur.

-- Je suis Pesme. Jabbartiens  M. le dugue de Gouise.

-- Pesme, murmura Coconnas; je ne connais pas ce nom l.

-- Cest monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La
prononciation vous trompe, voil tout. Donnez votre lettre 
monsieur, allez, jen rponds.

-- Ah! monsieur de Besme, scria Coconnas, je le crois bien si je
vous connais! ... comment donc! avec le plus grand plaisir. Voici
ma lettre. Excusez mon hsitation. Mais on doit hsiter quand on
veut tre fidle.

-- Pien, pien, dit de Besme, il ny afre pas besoin dexguses.

-- Ma foi, monsieur, dit La Mole en sapprochant  son tour,
puisque vous tes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma
lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon?

-- Comment fous abbelez-vous?

-- Le comte Lerac de La Mole.

-- Le gonte Lerag de La Mole.

-- Oui.

-- Che ne gonnais pas.

-- Il est tout simple que je nai pas lhonneur dtre connu de
vous, monsieur, je suis tranger, et, comme le comte de Coconnas,
jarrive ce soir de bien loin.

-- Et to arrifez-vous?

-- De Provence.

-- Avec eine lettre?

-- Oui, avec une lettre.

-- Pourmonsir de Gouise?

-- Non, pour Sa Majest le roi de Navarre.

-- Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, rpondit Besme avec
un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre.

Et Besme, tournant les talons  La Mole, entra dans le Louvre en
faisant signe  Coconnas de le suivre.

La Mole demeura seul.

Au mme moment, par la porte du Louvre, parallle  celle qui
avait donn passage  Besme et  Coconnas, sortit une troupe de
cavaliers dune centaine dhommes.

-- Ah! ah! dit la sentinelle  son camarade, cest de Mouy et ses
huguenots; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de
lassassin de lamiral; et comme cest dj lui qui a tu le pre
de Mouy, le fils fera dune pierre deux coups.

-- Pardon, fit La Mole sadressant au soldat, mais navez-vous pas
dit, mon brave, que cet officier tait monsieur de Mouy?

-- Oui-da, mon gentilhomme.

-- Et que ceux qui laccompagnaient taient...

-- taient des parpaillots... Je lai dit.

-- Merci, dit La Mole, sans paratre remarquer le terme de mpris
employ par la sentinelle. Voil tout ce que je voulais savoir.

Et se dirigeant aussitt vers le chef des cavaliers:

-- Monsieur, dit-il en labordant, japprends que vous tes
monsieur de Mouy.

-- Oui, monsieur, rpondit lofficier avec politesse.

-- Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, menhardit 
madresser  vous, monsieur, pour vous demander un service.

-- Lequel, monsieur?... Mais, dabord,  qui ai-je lhonneur de
parler?

-- Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se salurent.

-- Je vous coute, monsieur, dit de Mouy.

-- Monsieur, jarrive dAix, porteur dune lettre de M. dAuriac,
gouverneur de la Provence. Cette lettre est adresse au roi de
Navarre et contient des nouvelles importantes et presses...
Comment puis-je lui remettre cette lettre? comment puis-je entrer
au Louvre?

-- Rien de plus facile que dentrer au Louvre, monsieur, rpliqua
de Mouy; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop
occup  cette heure pour vous recevoir. Mais nimporte, si vous
voulez me suivre, je vous conduirai jusqu son appartement. Le
reste vous regarde.

-- Mille fois merci!

-- Venez, monsieur, dit de Mouy.

de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son
laquais, sachemina vers le guichet, se fit reconnatre de la
sentinelle, introduisit La Mole dans le chteau, et, ouvrant la
porte de lappartement du roi:

-- Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole,
il se retira. La Mole, demeur seul, regarda autour de lui.
Lantichambre tait vide, une des portes intrieures tait
ouverte.

Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.

Il frappa et appela sans que personne rpondt. Le plus profond
silence rgnait dans cette partie du Louvre.

-- Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette tiquette si svre?
On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique.

Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur rsultat que la
premire fois.

-- Allons, marchons devant nous, pensa-t-il; il faudra bien que je
finisse par rencontrer quelquun. Et il sengagea dans le couloir,
qui allait toujours sassombrissant.

Tout  coup la porte oppose  celle par laquelle il tait entr
souvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et
clairant une femme dune taille imposante, dun maintien
majestueux, et surtout dune admirable beaut.

La lumire porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La
femme sarrta, de son ct, comme La Mole stait arrt du sien.

-- Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle au jeune homme dune
voix qui bruit  ses oreilles comme une musique dlicieuse.

-- Oh! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je
vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a eu lobligeance de me
conduire jusquici, et je cherchais le roi de Navarre.

-- Sa Majest nest point ici, monsieur; elle est, je crois, chez
son beau frre. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire  la
reine...

-- Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelquun daignait
me conduire devant elle.

-- Vous y tes, monsieur.

-- Comment! scria La Mole.

-- Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.

La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et deffroi
que la reine sourit.

-- Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on mattend chez la reine
mre.

-- Oh! madame, si vous tes si instamment attendue, permettez-moi
de mloigner, car il me serait impossible de vous parler en ce
moment. Je suis incapable de rassembler deux ides; votre vue ma
bloui. Je ne pense plus, jadmire.

Marguerite savana pleine de grce et de beaut vers ce jeune
homme qui, sans le savoir, venait dagir en courtisan raffin.

-- Remettez-vous, monsieur, dit-elle. Jattendrai et lon
mattendra.

-- Oh! pardonnez-moi, madame, si je nai point salu dabord Votre
Majest avec tout le respect quelle a le droit dattendre dun de
ses plus humbles serviteurs, mais...

-- Mais, continua Marguerite, vous maviez prise pour une de mes
femmes.

-- Non, madame, mais pour lombre de la belle Diane de Poitiers.
On ma dit quelle revenait au Louvre.

-- Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne minquite plus de
vous, et vous ferez fortune  la cour. Vous aviez une lettre pour
le roi, dites-vous? Ctait fort inutile. Mais, nimporte, o est-
elle? Je la lui remettrai... Seulement, htez-vous, je vous prie.

En un clin doeil La Mole carta les aiguillettes de son
pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enferme dans une
enveloppe de soie.

Marguerite prit la lettre et regarda lcriture.

-- Ntes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.

-- Oui, madame. Oh! mon Dieu! aurais-je le bonheur que mon nom ft
connu de Votre Majest?

-- Je lai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon frre
le duc dAlenon. Je sais que vous tes attendu.

Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de
diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et
qui tait encore tide de la chaleur de sa poitrine. La Mole
suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite.

-- Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au-
dessous, et attendez jusqu ce quil vienne quelquun de la part
du roi de Navarre ou du duc dAlenon. Un de mes pages va vous
conduire.

 ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea
contre la muraille. Mais le passage tait si troit, et le
vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie
effleura lhabit du jeune homme, tandis quun parfum pntrant
spandait l o elle avait pass.

La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant quil allait
tomber, chercha un appui contre le mur.

Marguerite disparut comme une vision.

-- Venez-vous, monsieur? dit le page charg de conduire La Mole
dans la galerie infrieure.

-- Oh! oui, oui, scria La Mole enivr, car comme le jeune homme
lui indiquait le chemin par lequel venait de sloigner
Marguerite, il esprait, en se htant, la revoir encore.

En effet en arrivant au haut de lescalier, il laperut  ltage
infrieur; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas ft arriv
jusqu elle, Marguerite ayant relev la tte, il put la voir
encore une fois.

-- Oh! dit-il, en suivant le page, ce nest pas une mortelle,
cest une desse; et, comme dit Virgilius Maro:

_Et vera incessu patuit dea._

_-- _Eh bien? demanda le jeune page.

-- Me voici, dit La Mole; pardon, me voici.

Le page prcda La Mole, descendit un tage, ouvrit une premire
porte, puis une seconde et sarrtant sur le seuil:

-- Voici lendroit o vous devez attendre, lui dit-il.

La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derrire
lui.

La galerie tait vide,  lexception dun gentilhomme qui se
promenait, et qui, de son ct, paraissait attendre.

Dj le soir commenait  faire tomber de larges ombres du haut
des votes, et, quoique les deux hommes fussent  peine  vingt
pas lun de lautre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La
Mole sapprocha.

-- Dieu me pardonne! murmura-t-il quand il ne fut plus qu
quelques pas du second gentilhomme, cest M. le comte de Coconnas
que je retrouve ici.

Au bruit de ses pas, le Pimontais stait dj retourn, et le
regardait avec le mme tonnement quil en tait regard.

-- Mordi! scria-t-il, cest M. de La Mole, ou le diable
memporte! Ouf! que fais-je donc l! je jure chez le roi; mais
bah! il parat que le roi jure bien autrement encore que moi, et
jusque dans les glises. Eh, mais! nous voici donc au Louvre?...

-- Comme vous voyez, M. de Besme vous a introduit?

-- Oui. Cest un charmant Allemand que ce M. de Besme... Et vous,
qui vous a servi de guide?

-- M. de Mouy... Je vous disais bien que les huguenots ntaient
pas trop mal en cour non plus... Et avez-vous rencontr
M. de Guise?

-- Non, pas encore... Et vous, avez-vous obtenu votre audience du
roi de Navarre?

-- Non; mais cela ne peut tarder. On ma conduit ici, et lon ma
dit dattendre.

-- Vous verrez quil sagit de quelque grand souper, et que nous
serons cte  cte au festin. Quel singulier hasard, en vrit!
Depuis deux heures le sort nous marie... Mais quavez-vous? vous
semblez proccup...

-- Moi! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il
demeurait toujours comme bloui par la vision qui lui tait
apparue; non, mais le lieu o nous nous trouvons fait natre dans
mon esprit une foule de rflexions.

-- Philosophiques, nest-ce pas? cest comme moi. Quand vous tes
entr, justement, toutes les recommandations de mon prcepteur me
revenaient  lesprit. Monsieur le comte, connaissez-vous
Plutarque?

-- Comment donc! dit La Mole en souriant, cest un de mes auteurs
favoris.

-- Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me
parat pas stre abus quand il compare les dons de la nature 
des fleurs brillantes, mais phmres, tandis quil regarde la
vertu comme une plante balsamique dun imprissable parfum et
dune efficacit souveraine pour la gurison des blessures.

-- Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas? dit La
Mole en regardant fixement son interlocuteur.

-- Non pas; mais mon prcepteur le savait, et il ma fort
recommand, lorsque je serais  la cour, de discourir sur la
vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirass sur
ce sujet, je vous en avertis.  propos, avez-vous faim?

-- Non.

-- Il me semblait cependant que vous teniez  la volaille
embroche de la Belle-toile; moi, je meurs dinanition.

-- Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion
dutiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre
admiration pour Plutarque, car ce grand crivain dit quelque part:
Il est bon dexercer lme  la douleur et lestomac  la faim.
_Prepon esti tn men psuchn odun, ton de gastra sem asken._

_-- _Ah a! vous le savez donc, le grec? scria Coconnas
stupfait.

-- Ma foi, oui! rpondit La Mole; mon prcepteur me la appris, 
moi.

-- Mordi! comte, votre fortune est assure en ce cas; vous ferez
des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la
reine Marguerite.

-- Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore
parler gascon avec le roi de Navarre.

En ce moment, lissue de la galerie qui aboutissait chez le roi
souvrit; un pas retentit, on vit dans lobscurit une ombre
sapprocher. Cette ombre devint un corps. Ce corps tait celui de
M. de Besme.

Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconnatre
le sien, et fit signe  Coconnas de le suivre.

Coconnas salua de la main La Mole.

De Besme conduisit Coconnas  lextrmit de la galerie, ouvrit
une porte, et se trouva avec lui sur la premire marche dun
escalier.

Arriv l, il sarrta, et regardant tout autour de lui, puis en
haut, puis en bas:

-- Monsir de Gogonnas, dit-il, o temeurez-fous?

--  lauberge de la Belle-toile, rue de lArbre-Sec.

-- Pon, pon! tre  teux pas tizi... Rentez-fous fite  fotre
hodel, et ste nuit... Il regarda de nouveau autour de lui.

-- Eh bien, cette nuit? demanda Coconnas.

-- Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche  fotre
jabeau. Li mot di basse, il sera _Gouise_. Chut! pouche glose.

-- Mais  quelle heure dois-je venir?

-- Gand fous ententrez le doguesin.

-- Comment, le doguesin? demanda Coconnas.

-- Foui, le doguesin: pum! pum! ...

-- Ah! le tocsin?

-- Oui, ctre cela que che tisais.

-- Cest bien! on y sera, dit Coconnas.

Et saluant de Besme, il sloigna en se demandant tout bas:

-- Que diable veut-il donc dire, et  propos de quoi sonnera-t-on
le tocsin? Nimporte! je persiste dans mon opinion: cest un
charmant Tdesco que M. de Besme. Si jattendais le comte de La
Mole?... Ah! ma foi, non; il est probable quil soupera avec le
roi de Navarre.

Et Coconnas se dirigea vers la rue de lArbre-Sec, o lattirait
comme un aimant lenseigne de la Belle-toile.

Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux
appartements du roi de Navarre souvrit, et un page savana vers
M. de La Mole.

-- Cest bien vous qui tes le comte de La Mole? dit-il.

-- Cest moi-mme.

-- O demeurez-vous?

-- Rue de lArbre-Sec,  la Belle-toile.

-- Bon! cest  la porte du Louvre. coutez... Sa Majest vous
fait dire quelle ne peut vous recevoir en ce moment; peut-tre
cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain
matin vous naviez pas reu de ses nouvelles, venez au Louvre.

-- Mais si la sentinelle me refuse la porte?

-- Ah! cest juste... Le mot de passe est _Navarre;_ dites ce mot,
et toutes les portes souvriront devant vous.

-- Merci.

-- Attendez, mon gentilhomme; jai ordre de vous reconduire
jusquau guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre.

--  propos, et Coconnas? se dit La Mole  lui-mme quand il se
trouva hors du palais. Oh! il sera rest  souper avec le duc de
Guise.

Mais en rentrant chez matre La Hurire, la premire figure
quaperut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attabl devant
une gigantesque omelette au lard.

-- Oh! oh! scria Coconnas en riant aux clats, il parat que
vous navez pas plus dn chez le roi de Navarre que je nai soup
chez M. de Guise.

-- Ma foi, non.

-- Et la faim vous est-elle venue?

-- Je crois que oui.

-- Malgr Plutarque?

-- Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un
autre endroit: Quil faut que celui qui a partage avec celui qui
na pas. Voulez-vous, pour lamour de Plutarque, partager votre
omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant?

-- Oh! ma foi, non, dit Coconnas; cest bon quand on est au
Louvre, quon craint dtre cout et quon a lestomac vide.
Mettez-vous l, et soupons.

-- Allons, je vois que dcidment le sort nous a faits
insparables. Couchez-vous ici?

-- Je nen sais rien.

-- Ni moi non plus.

-- En tout cas je sais bien o je passerai la nuit, moi.

-- O cela?

-- O vous la passerez vous-mme, cest immanquable.

Et tous deux se mirent  rire, en faisant de leur mieux honneur 
lomelette de matre La Hurire.



VI
La dette paye


Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir pourquoi M. de La
Mole navait pas t reu par le roi de Navarre, pourquoi
M. de Coconnas navait pu voir M. de Guise, et enfin pourquoi tous
deux, au lieu de souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et
du chevreuil, soupaient  lhtel de la Belle-toile avec une
omelette au lard, il faut quil ait la complaisance de rentrer
avec nous au vieux palais des rois et de suivre la reine
Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue de vue  lentre
de la grande galerie.

Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le duc Henri de
Guise, quelle navait pas revu depuis la nuit de ses noces, tait
dans le cabinet du roi.  cet escalier que descendait Marguerite,
il y avait une issue.  ce cabinet o tait M. de Guise, il y
avait une porte. Or, cette porte et cette issue conduisaient
toutes deux  un corridor, lequel corridor conduisait lui-mme aux
appartements de la reine mre Catherine de Mdicis.

Catherine de Mdicis tait seule, assise prs dune table, le
coude appuy sur un livre dheures entrouvert, et la tte pose
sur sa main encore remarquablement belle, grce au cosmtique que
lui fournissait le Florentin Ren, qui runissait la double charge
de parfumeur et dempoisonneur de la reine mre.

La veuve de Henri II tait vtue de ce deuil quelle navait point
quitt depuis la mort de son mari. Ctait  cette poque une
femme de cinquante-deux  cinquante-trois ans  peu prs, qui
conservait, grce  son embonpoint plein de fracheur, les traits
de sa premire beaut. Son appartement, comme son costume, tait
celui dune veuve. Tout y tait dun caractre sombre: toffes,
murailles, meubles. Seulement, au-dessus dune espce de dais
couvrant un fauteuil royal, o pour le moment dormait couche la
petite levrette favorite de la reine mre, laquelle lui avait t
donne par son gendre Henri de Navarre et avait reu le nom
mythologique de Phb, on voyait peint au naturel un arc-en-ciel
entour de cette devise grecque que le roi Franois Ier lui avait
donne: _Phs pherei  de kai athzn_, et qui peut se traduire
par ce vers franais:

_Il porte la lumire et la srnit._

Tout  coup, et au moment o la reine mre paraissait plonge au
plus profond dune pense qui faisait clore sur ses lvres
peintes avec du carmin un sourire lent et plein dhsitation, un
homme ouvrit la porte, souleva la tapisserie et montra son visage
ple en disant:

-- Tout va mal. Catherine leva la tte et reconnut le duc de
Guise.

-- Comment, tout va mal! rpondit-elle. Que voulez-vous dire,
Henri?

-- Je veux dire que le roi est plus que jamais coiff de ses
huguenots maudits, et que, si nous attendons son cong pour
excuter la grande entreprise, nous attendrons encore longtemps et
peut-tre toujours.

-- Quest-il donc arriv? demanda Catherine en conservant ce
visage calme qui lui tait habituel, et auquel elle savait
cependant si bien, selon loccasion, donner les expressions les
plus opposes.

-- Il y a que tout  lheure, pour la vingtime fois, jai entam
avec Sa Majest cette question de savoir si lon continuerait de
supporter les bravades que se permettent, depuis la blessure de
leur amiral, messieurs de la religion.

-- Et que vous a rpondu mon fils? demanda Catherine.

-- Il ma rpondu: Monsieur le duc, vous devez tre souponn du
peuple comme auteur de lassassinat commis sur mon second pre
monsieur lamiral; dfendez-vous comme il vous plaira. Quant 
moi, je me dfendrai bien moi-mme si lon minsulte... Et sur ce
il ma tourn le dos pour aller donner  souper  ses chiens.

-- Et vous navez point tent de le retenir?

-- Si fait. Mais il ma rpondu avec cette voix que vous lui
connaissez et en me regardant de ce regard qui nest qu lui:
Monsieur le duc, mes chiens ont faim, et ce ne sont pas des
hommes pour que je les fasse attendre... Sur quoi je suis venu
vous prvenir.

-- Et vous avez bien fait, dit la reine mre.

-- Mais que rsoudre?

-- Tenter un dernier effort.

-- Et qui lessaiera?

-- Moi. Le roi est-il seul?

-- Non! Il est avec M. de Tavannes.

-- Attendez-moi ici. Ou plutt suivez-moi de loin. Catherine se
leva aussitt et prit le chemin de la chambre o se tenaient, sur
des tapis de Turquie et des coussins de velours, les lvriers
favoris du roi. Sur des perchoirs scells dans la muraille taient
deux ou trois faucons de choix et une petite pie-griche avec
laquelle Charles IX samusait  voler les petits oiseaux dans le
jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, quon commenait 
btir. Pendant le chemin la reine mre stait arrang un visage
ple et plein dangoisse, sur lequel roulait une dernire ou
plutt une premire larme.

Elle sapprocha sans bruit de Charles IX, qui donnait  ses chiens
des fragments de gteaux coups en portions pareilles.

-- Mon fils! dit Catherine avec un tremblement de voix si bien
jou quil fit tressaillir le roi.

-- Quavez-vous, madame? dit le roi en se retournant vivement.

-- Jai, mon fils, rpondit Catherine, que je vous demande la
permission de me retirer dans un de vos chteaux, peu mimporte
lequel, pourvu quil soit bien loign de Paris.

-- Et pourquoi cela, madame? demanda Charles IX en fixant sur sa
mre son oeil vitreux qui, dans certaines occasions, devenait si
pntrant.

-- Parce que chaque jour je reois de nouveaux outrages de ceux de
la religion, parce quaujourdhui je vous ai entendu menacer par
les protestants jusque dans votre Louvre, et que je ne veux plus
assister  de pareils spectacles.

-- Mais enfin, ma mre, dit Charles IX avec une expression pleine
de conviction, on leur a voulu tuer leur amiral. Un infme
meurtrier leur avait dj assassin le brave M. de Mouy,  ces
pauvres gens. Mort de ma vie, ma mre! il faut pourtant une
justice dans un royaume.

-- Oh! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la justice ne
leur manquera point, car si vous la leur refusez, ils se la feront
 leur manire: sur M. de Guise aujourdhui, sur moi demain, sur
vous plus tard.

-- Oh! madame, dit Charles IX laissant percer dans sa voix un
premier accent de doute, vous croyez?

-- Eh! mon fils, reprit Catherine, sabandonnant tout entire  la
violence de ses penses, ne savez-vous pas quil ne sagit plus de
la mort de M. Franois de Guise ou de celle de M. lamiral, de la
religion protestante ou de la religion catholique, mais tout
simplement de la substitution du fils dAntoine de Bourbon au fils
de Henri II?

-- Allons, allons, ma mre, voici que vous retombez encore dans
vos exagrations habituelles! dit le roi.

-- Quel est donc votre avis, mon fils?

-- Dattendre, ma mre! dattendre. Toute la sagesse humaine est
dans ce seul mot. Le plus grand, le plus fort et le plus adroit
surtout est celui qui sait attendre.

-- Attendez donc; mais moi je nattendrai pas. Et sur ce,
Catherine fit une rvrence, et, se rapprochant de la porte,
sapprta  reprendre le chemin de son appartement. Charles IX
larrta.

-- Enfin, que faut-il donc faire, ma mre! dit-il, car je suis
juste avant toute chose, et je voudrais que chacun ft content de
moi.

Catherine se rapprocha.

-- Venez, monsieur le comte, dit-elle  Tavannes, qui caressait la
pie-griche du roi, et dites au roi ce qu votre avis il faut
faire.

-- Votre Majest me permet-elle? demanda le comte.

-- Dis, Tavannes! dis.

-- Que fait Votre Majest  la chasse quand le sanglier revient
sur elle?

-- Mordieu! monsieur, je lattends de pied ferme, dit Charles IX,
et je lui perce la gorge avec mon pieu.

-- Uniquement pour lempcher de vous nuire, ajouta Catherine.

-- Et pour mamuser, dit le roi avec un soupir qui indiquait le
courage pouss jusqu la frocit; mais je ne mamuserais pas 
tuer mes sujets, car enfin, les huguenots sont mes sujets aussi
bien que les catholiques.

-- Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots feront
comme le sanglier  qui on ne met pas un pieu dans la gorge: ils
dcoudront votre trne.

-- Bah! vous croyez, madame, dit le roi dun air qui indiquait
quil najoutait pas grande foi aux prdictions de sa mre.

-- Mais navez-vous pas vu aujourdhui M. de Mouy et les siens?

-- Oui, je les ai vus, puisque je les quitte; mais que ma-t-il
demand qui ne soit pas juste? Il ma demand la mort du meurtrier
de son pre et de lassassin de lamiral! Est-ce que nous navons
pas puni M. de Montgommery de la mort de mon pre et de votre
poux, quoique cette mort ft un simple accident?

-- Cest bien, Sire, dit Catherine pique, nen parlons plus.
Votre Majest est sous la protection du Dieu qui lui donna la
force, la sagesse et la confiance; mais moi, pauvre femme, que
Dieu abandonne sans doute  cause de mes pchs, je crains et je
cde.

Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit, faisant
signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites tait entr, de
demeurer  sa place pour tenter encore un dernier effort.

Charles IX suivit des yeux sa mre, mais sans la rappeler cette
fois; puis il se mit  caresser ses chiens en sifflant un air de
chasse.

Tout  coup il sinterrompit.

-- Ma mre est bien un esprit royal, dit-il; en vrit elle ne
doute de rien. Allez donc, dun propos dlibr, tuer quelques
douzaines de huguenots, parce quils sont venus demander justice!
Nest-ce pas leur droit aprs tout?

-- Quelques douzaines, murmura le duc de Guise.

-- Ah! vous tes l, monsieur! dit le roi faisant semblant de
lapercevoir pour la premire fois; oui, quelques douzaines; le
beau dchet! Ah! si quelquun venait me dire: Sire, vous serez
dbarrass de tous vos ennemis  la fois, et demain il nen
restera pas un pour vous reprocher la mort des autres, ah! alors,
je ne dis pas!

-- Et bien, Sire.

-- Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez Margot, remettez-la
au perchoir. Ce nest pas une raison, parce quelle porte le nom
de ma soeur la reine de Navarre, pour que tout le monde la
caresse.

Tavannes remit la pie sur son bton, et samusa  rouler et 
drouler les oreilles dun lvrier.

-- Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si lon disait  Votre
Majest: Sire, Votre Majest sera dlivre demain de tous ses
ennemis.

-- Et par lintercession de quel saint ferait-on ce miracle?

-- Sire, nous sommes aujourdhui le 24 aot, ce serait donc par
lintercession de saint Barthlemy.

-- Un beau saint, dit le roi, qui sest laiss corcher tout vif!

-- Tant mieux! plus il a souffert, plus il doit avoir gard
rancune  ses bourreaux.

-- Et cest vous, mon cousin, dit le roi, cest vous qui avec
votre jolie petite pe  poigne dor, tuerez dici  demain dix
mille huguenots! Ah! ah! ah! mort de ma vie! que vous tes
plaisant, monsieur de Guise!

Et le roi clata de rire, mais dun rire si faux, que lcho de la
chambre le rpta dun ton lugubre.

-- Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en frissonnant
malgr lui au bruit de ce rire qui navait rien dhumain. Un
signe, et tout est prt. Jai les Suisses, jai onze cents
gentilshommes, jai les chevau-lgers, jai les bourgeois: de son
ct, Votre Majest a ses gardes, ses amis, sa noblesse
catholique... Nous sommes vingt contre un.

-- Eh bien, puisque vous tes si fort, mon cousin, pourquoi diable
venez-vous me rebattre les oreilles de cela?... Faites sans moi,
faites! ...

Et le roi se retourna vers ses chiens. Alors la portire se
souleva et Catherine reparut.

-- Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cdera.

Et la portire retomba sur Catherine sans que Charles IX la vt ou
du moins fit semblant de la voir.

-- Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je sache si en
agissant comme je le dsire, je serai agrable  Votre Majest.

-- En vrit, mon cousin Henri, vous me plantez le couteau sur la
gorge; mais je rsisterai, mordieu! ne suis-je donc pas le roi?

-- Non, pas encore, Sire; mais, si vous voulez, vous le serez
demain.

-- Ah ! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de
Navarre, le prince de Cond... dans mon Louvre! ... Ah! Puis il
ajouta dune voix  peine intelligible:

-- Dehors, je ne dis pas.

-- Sire, scria le duc, ils sortent ce soir pour faire dbauche
avec le duc dAlenon, votre frre.

-- Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien
joue, ne voyez-vous pas que vous taquinez mon chien! Viens,
Acton, viens.

Et Charles IX sortit sans en vouloir couter davantage, et rentra
chez lui en laissant Tavannes et le duc de Guise presque aussi
incertains quauparavant.

Cependant une scne dun autre genre se passait chez Catherine,
qui, aprs avoir donn au duc de Guise le conseil de tenir bon,
tait rentre dans son appartement, o elle avait trouv runies
les personnes qui, dordinaire, assistaient  son coucher.

 son retour Catherine avait la figure aussi riante quelle tait
dcompose  son dpart. Peu  peu elle congdia de son air le
plus agrable ses femmes et ses courtisans; il ne resta bientt
prs delle que madame Marguerite, qui, assise sur un coffre prs
de la fentre ouverte, regardait le ciel, absorbe dans ses
penses.

Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa fille, la reine
mre ouvrit la bouche pour parler, mais chaque fois une sombre
pense refoula au fond de sa poitrine les mots prts  schapper
de ses lvres.

Sur ces entrefaites, la portire se souleva et Henri de Navarre
parut.

La petite levrette, qui dormait sur le trne, bondit et courut 
lui.

-- Vous ici, mon fils! dit Catherine en tressaillant, est-ce que
vous soupez au Louvre?

-- Non, madame, rpondit Henri, nous battons la ville ce soir avec
MM. dAlenon et de Cond. Je croyais presque les trouver occups
 vous faire la cour.

Catherine sourit.

-- Allez, messieurs, dit-elle, allez... Les hommes sont bien
heureux de pouvoir courir ainsi... Nest-ce pas, ma fille?

-- Cest vrai, rpondit Marguerite, cest une si belle et si douce
chose que la libert.

-- Cela veut-il dire que jenchane la vtre, madame? dit Henri en
sinclinant devant sa femme.

-- Non, monsieur; aussi ce nest pas moi que je plains, mais la
condition des femmes en gnral.

-- Vous allez peut-tre voir M. lamiral, mon fils? dit Catherine.

-- Oui, peut-tre.

-- Allez-y; ce sera dun bon exemple, et demain vous me donnerez
de ses nouvelles.

-- Jirai donc, madame, puisque vous approuvez cette dmarche.

-- Moi, dit Catherine, je napprouve rien... Mais qui va l?...
Renvoyez, renvoyez.

Henri fit un pas vers la porte pour excuter lordre de Catherine;
mais au mme instant la tapisserie se souleva, et madame de Sauve
montra sa tte blonde.

-- Madame, dit-elle, cest Ren le parfumeur, que Votre Majest a
fait demander. Catherine lana un regard aussi prompt que lclair
sur Henri de Navarre.

Le jeune prince rougit lgrement, puis presque aussitt plit
dune manire effrayante. En effet, on venait de prononcer le nom
de lassassin de sa mre. Il sentit que son visage trahissait son
motion, et alla sappuyer sur la barre de la fentre.

La petite levrette poussa un gmissement. Au mme instant deux
personnes entraient, lune annonce et lautre qui navait pas
besoin de ltre. La premire tait Ren, le parfumeur, qui
sapprocha de Catherine avec toutes les obsquieuses civilits des
serviteurs florentins; il tenait une bote, quil ouvrit, et dont
on vit tous les compartiments remplis de poudres et de flacons.

La seconde tait madame de Lorraine, soeur ane de Marguerite.
Elle entra par une petite porte drobe qui donnait dans le
cabinet du roi et, toute ple et toute tremblante, esprant ntre
point aperue de Catherine qui examinait avec madame de Sauve le
contenu de la bote apporte par Ren, elle alla sasseoir  ct
de Marguerite, prs de laquelle le roi de Navarre se tenait
debout, la main sur le front, comme un homme qui cherche  se
remettre dun blouissement.

En ce moment Catherine se retourna.

-- Ma fille, dit-elle  Marguerite, vous pouvez-vous retirer chez
vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller vous amuser par la
ville.

Marguerite se leva, et Henri se retourna  moiti. Madame de
Lorraine saisit la main de Marguerite.

-- Ma soeur, lui dit-elle tout bas et avec volubilit, au nom de
M. de Guise, qui vous sauve comme vous lavez sauv, ne sortez pas
dici, nallez pas chez vous!

-- Hein! que dites-vous, Claude? demanda Catherine en se
retournant.

-- Rien, ma mre.

-- Vous avez parl tout bas  Marguerite.

-- Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, madame, et pour lui
dire mille choses de la part de la duchesse de Nevers.

-- Et o est-elle, cette belle duchesse?

-- Prs de son beau-frre M. de Guise.

Catherine regarda les deux femmes de son oeil souponneux, et
fronant le sourcil:

-- Venez , Claude! dit la reine mre. Claude obit. Catherine
lui saisit la main.

-- Que lui avez-vous dit? indiscrte que vous tes! murmura-t-elle
en serrant le poignet de sa fille  la faire crier.

-- Madame, dit  sa femme Henri, qui, sans entendre, navait rien
perdu de la pantomime de la reine, de Claude et de Marguerite;
madame, me ferez-vous lhonneur de me donner votre main  baiser?

Marguerite lui tendit une main tremblante.

-- Que vous a-t-elle dit? murmura Henri en se baissant pour
rapprocher ses lvres de cette main.

-- De ne pas sortir. Au nom du Ciel, ne sortez pas non plus!

Ce ne fut quun clair; mais  la lueur de cet clair, si rapide
quelle ft, Henri devina tout un complot.

-- Ce nest pas le tout, dit Marguerite; voici une lettre quun
gentilhomme provenal a apporte.

-- M. de La Mole?

-- Oui.

-- Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant dans son
pourpoint.

Et passant devant sa femme perdue, il alla appuyer sa main sur
lpaule du Florentin.

-- Eh bien, matre Ren, dit-il, comment vont les affaires
commerciales?

-- Mais assez bien, Monseigneur, assez bien, rpondit
lempoisonneur avec son perfide sourire.

-- Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme vous le
fournisseur de toutes les ttes couronnes de France et de
ltranger.

-- Except de celle du roi de Navarre, rpondit effrontment le
Florentin.

-- Ventre-saint-gris! matre Ren, dit Henri, vous avez raison; et
cependant ma pauvre mre, qui achetait aussi chez vous, vous a
recommand  moi en mourant, matre Ren. Venez me voir demain ou
aprs-demain en mon appartement et apportez-moi vos meilleures
parfumeries.

-- Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine, car on
dit...

-- Que jai le gousset fin, reprit Henri en riant; qui vous a dit
cela, ma mre? est-ce Margot?

-- Non, mon fils, dit Catherine, cest madame de Sauve. En ce
moment madame la duchesse de Lorraine, qui, malgr les efforts
quelle faisait, ne pouvait se contenir, clata en sanglots. Henri
ne se retourna mme pas.

-- Ma soeur, scria Marguerite en slanant vers Claude,
quavez-vous?

-- Rien, dit Catherine en passant entre les deux jeunes femmes,
rien: elle a cette fivre nerveuse que Mazille lui recommande de
traiter avec des aromates.

Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur encore que la
premire fois le bras de sa fille ane; puis, se retournant vers
la cadette:

-- , Margot, dit-elle, navez-vous pas entendu que, dj, je
vous ai invite  vous retirer chez vous? Si cela ne suffit pas,
je vous lordonne.

-- Pardonnez-moi, madame, dit Marguerite tremblante et ple, je
souhaite une bonne nuit  Votre Majest.

-- Et jespre que votre souhait sera exauc. Bonsoir, bonsoir.

Marguerite se retira toute chancelante en cherchant vainement 
rencontrer un regard de son mari, qui ne se retourna pas mme de
son ct.

Il se fit un instant de silence pendant lequel Catherine demeura
les yeux fixs sur la duchesse de Lorraine, qui de son ct, sans
parler, regardait sa mre les mains jointes.

Henri tournait le dos, mais voyait la scne dans une glace, tout
en ayant lair de friser sa moustache avec une pommade que venait
de lui donner Ren.

-- Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous toujours?

-- Ah! oui! cest vrai! scria le roi de Navarre. Ah! par ma foi!
joubliais que le duc dAlenon et le prince de Cond mattendent:
ce sont ces admirables parfums qui menivrent et, je crois, me
font perdre la mmoire. Au revoir, madame.

-- Au revoir! Demain, vous mapprendrez des nouvelles de lamiral,
nest ce pas?

-- Je naurai garde dy manquer. Eh bien, Phb! quy a-t-il?

-- Phb! dit la reine mre avec impatience.

-- Rappelez-la, madame, dit le Barnais, car elle ne veut pas me
laisser sortir.

La reine mre se leva, prit la petite chienne par son collier et
la retint, tandis que Henri sloignait le visage aussi calme et
aussi riant que sil net pas senti au fond de son coeur quil
courait danger de mort.

Derrire lui, la petite chienne lche par Catherine de Mdicis
slana pour le rejoindre; mais la porte tait referme, et elle
ne put que glisser son museau allong sous la tapisserie en
poussant un hurlement lugubre et prolong.

-- Maintenant, Charlotte, dit Catherine  madame de Sauve, va
chercher M. de Guise et Tavannes, qui sont dans mon oratoire, et
reviens avec eux pour tenir compagnie  la duchesse de Lorraine
qui a ses vapeurs.



VII
La nuit du 24 aot 1572


Lorsque La Mole et Coconnas eurent achev leur maigre souper, car
les volailles de lhtellerie de la Belle-toile ne flambaient que
sur lenseigne, Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses
quatre pieds, tendit les jambes, appuya son coude sur la table,
et dgustant un dernier verre de vin:

-- Est-ce que vous allez vous coucher incontinent, monsieur de la
Mole? demanda-t-il.

-- Ma foi! jen aurais grande envie, monsieur, car il est possible
quon vienne me rveiller dans la nuit.

-- Et moi aussi, dit Coconnas; mais il me semble, en ce cas, quau
lieu de nous coucher et de faire attendre ceux qui doivent nous
envoyer chercher, nous ferions mieux de demander des cartes et de
jouer. Cela fait quon nous trouverait tout prpars.

-- Jaccepterais volontiers la proposition, monsieur; mais pour
jouer je possde bien peu dargent;  peine si jai cent cus dor
dans ma valise; et encore, cest tout mon trsor. Maintenant,
cest  moi de faire fortune avec cela.

-- Cent cus dor! scria Coconnas, et vous vous plaignez! Mordi!
mais moi, monsieur, je nen ai que six.

-- Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de votre poche
une bourse qui ma paru non seulement fort ronde, mais on pourrait
mme dire quelque peu boursoufle.

-- Ah! ceci, dit Coconnas, cest pour teindre une ancienne dette
que je suis oblig de payer  un vieil ami de mon pre que je
souponne dtre comme vous tant soit peu huguenot. Oui, il y a l
cent nobles  la rose, continua Coconnas en frappant sur sa poche;
mais ces cent nobles  la rose appartiennent  matre Mercandon;
quant  mon patrimoine personnel, il se borne, comme je vous lai
dit,  six cus.

-- Comment jouer, alors?

-- Et cest prcisment  cause de cela que je voulais jouer.
Dailleurs, il mtait venu une ide.

-- Laquelle?

-- Nous venons tous deux  Paris dans un mme but?

-- Oui.

-- Nous avons chacun un protecteur puissant?

-- Oui.

-- Vous comptez sur le vtre comme je compte sur le mien?

-- Oui.

-- Eh bien, il mtait venu dans la pense de jouer dabord notre
argent, puis la premire faveur qui nous arrivera, soit de la
cour, soit de notre matresse...

-- En effet, cest fort ingnieux! dit La Mole en souriant; mais
javoue que je ne suis pas assez joueur pour risquer ma vie tout
entire sur un coup de cartes ou de ds, car de la premire faveur
qui nous arrivera  vous et  moi dcoulera probablement notre vie
tout entire.

-- Eh bien, laissons donc l la premire faveur de la cour, et
jouons la premire faveur de notre matresse.

-- Je ny vois quun inconvnient, dit La Mole.

-- Lequel?

-- Cest que je nai point de matresse, moi.

-- Ni moi non plus; mais je compte bien ne pas tarder  en avoir
une! Dieu merci! on nest point taill de faon  manquer de
femmes.

-- Aussi, comme vous dites, nen manquerez-vous point, monsieur de
Coconnas; mais, comme je nai point la mme confiance dans mon
toile amoureuse, je crois que ce serait vous voler que de mettre
mon enjeu contre le vtre. Jouons donc jusqu concurrence de vos
six cus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous
voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous tes gentilhomme, et
votre parole vaut de lor.

--  la bonne heure! scria Coconnas, et voil qui est parler;
vous avez raison, monsieur, la parole dun gentilhomme vaut de
lor, surtout quand ce gentilhomme a du crdit  la cour. Aussi,
croyez que je ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la
premire faveur que je devrais recevoir.

-- Oui, sans doute, vous pouvez la perdre; mais moi, je ne
pourrais pas la gagner; car, tant au roi de Navarre, je ne puis
rien tenir de M. le duc de Guise.

-- Ah! parpaillot! murmura lhte tout en fourbissant son vieux
casque, je tavais donc bien flair. Et il sinterrompit pour
faire le signe de la croix.

-- Ah , dcidment, reprit Coconnas en battant les cartes que
venait de lui apporter le garon, vous en tes donc?...

-- De quoi?

-- De la religion.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Eh bien! mettez que jen sois! dit La Mole en souriant. Avez-
vous quelque chose contre nous?

-- Oh! Dieu merci, non; cela mest bien gal. Je hais profondment
la huguenoterie, mais je ne dteste pas les huguenots, et puis
cest la mode.

-- Oui, rpliqua La Mole en riant, tmoin larquebusade de
M. lamiral! Jouerons-nous aussi des arquebusades?

-- Comme vous voudrez, dit Coconnas; pourvu que je joue, peu
mimporte quoi.

-- Jouons donc, dit La Mole en ramassant ses cartes et en les
rangeant dans sa main.

-- Oui, jouez et jouez de confiance; car, duss-je perdre cent
cus dor comme les vtres, jaurai demain matin de quoi les
payer.

-- La fortune vous viendra donc en dormant?

-- Non, cest moi qui irai la trouver.

-- O cela, dites-moi? jirai avec vous!

-- Au Louvre.

-- Vous y retournez cette nuit?

-- Oui, cette nuit jai une audience particulire du grand duc de
Guise.

Depuis que Coconnas avait parl daller chercher fortune au
Louvre, La Hurire stait interrompu de fourbir sa salade et
stait venu placer derrire la chaise de La Mole, de manire que
Coconnas seul le pt voir, et de l il lui faisait des signes que
le Pimontais, tout  son jeu et  sa conversation, ne remarquait
pas.

-- Eh bien, voil qui est miraculeux! dit La Mole, et vous aviez
raison de dire que nous tions ns sous une mme toile. Moi aussi
jai rendez-vous au Louvre cette nuit; mais ce nest pas avec le
duc de Guise, moi, cest avec le roi de Navarre.

-- Avez-vous un mot dordre, vous?

-- Oui.

-- Un signe de ralliement?

-- Non.

-- Eh bien, jen ai un, moi. Mon mot dordre est...  ces paroles
du Pimontais, La Hurire fit un geste si expressif, juste au
moment o lindiscret gentilhomme relevait la tte, que Coconnas
sarrta ptrifi bien plus de ce geste encore que du coup par
lequel il venait de perdre trois cus. En voyant ltonnement qui
se peignait sur le visage de son _partner_, La Mole se retourna;
mais il ne vit pas autre chose que son hte derrire lui, les bras
croiss et coiff de la salade quil lui avait vu fourbir
linstant auparavant.

-- Quavez-vous donc? dit La Mole  Coconnas. Coconnas regardait
lhte et son compagnon sans rpondre, car il ne comprenait rien
aux gestes redoubls de matre La Hurire. La Hurire vit quil
devait venir  son secours:

-- Cest que, dit-il rapidement, jaime beaucoup le jeu, moi, et
comme je mtais approch pour voir le coup sur lequel vous venez
de gagner, monsieur maura vu coiff en guerre, et cela laura
surpris de la part dun pauvre bourgeois.

-- Bonne figure, en effet! scria La Mole en clatant de rire.

-- Eh, monsieur! rpliqua La Hurire avec une bonhomie
admirablement joue et un mouvement dpaule plein du sentiment de
son infriorit, nous ne sommes pas des vaillants, nous autres, et
nous navons pas la tournure raffine. Cest bon pour les braves
gentilshommes comme vous de faire reluire les casques dors et les
fines rapires, et pourvu que nous montions exactement notre
garde...

-- Ah! ah! dit La Mole en battant les cartes  son tour, vous
montez votre garde?

-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur le comte; je suis sergent dune
compagnie de milice bourgeoise.

Et cela dit, tandis que La Mole tait occup  donner les cartes,
La Hurire se retira en posant un doigt sur ses lvres pour
recommander la discrtion  Coconnas, plus interdit que jamais.

Cette prcaution fut cause sans doute quil perdit le second coup
presque aussi rapidement quil venait de perdre le premier.

-- Eh bien, dit La Mole, voil qui fait juste vos six cus!
Voulez-vous votre revanche sur votre fortune future?

-- Volontiers, dit Coconnas, volontiers.

-- Mais avant de vous engager plus avant, ne me disiez-vous pas
que vous aviez rendez-vous avec M. de Guise?

Coconnas tourna ses regards vers la cuisine et vit les gros yeux
de La Hurire qui rptaient le mme avertissement.

-- Oui, dit-il; mais il nest pas encore lheure. Dailleurs,
parlons un peu de vous, monsieur de la Mole.

-- Nous ferions mieux, je crois, de parler du jeu, mon cher
monsieur de Coconnas, car, ou je me trompe fort, ou me voil
encore en train de vous gagner six cus.

-- Mordi! cest la vrit... On me lavait toujours dit, que les
huguenots avaient du bonheur au jeu. Jai envie de me faire
huguenot, le diable memporte!

Les yeux de La Hurire tincelrent comme deux charbons; mais
Coconnas, tout  son jeu, ne les aperut pas.

-- Faites, comte, faites, dit La Mole, et quoique la faon dont la
vocation vous est venue soit singulire, vous serez le bien reu
parmi nous.

Coconnas se gratta loreille.

-- Si jtais sr que votre bonheur vient de l, dit-il, je vous
rponds bien... car, enfin, je ne tiens pas normment  la messe,
moi, et ds que le roi ny tient pas non plus...

-- Et puis... cest une si belle religion, dit La Mole, si simple,
si pure!

-- Et puis... elle est  la mode, dit Coconnas, et puis... elle
porte bonheur au jeu, car, le diable memporte! il ny a das que
pour vous; et cependant je vous examine depuis que nous avons les
cartes aux mains: vous jouez franc jeu, vous ne trichez pas... il
faut que ce soit la religion...

-- Vous me devez six cus de plus, dit tranquillement La Mole.

-- Ah! comme vous me tentez! dit Coconnas, et si cette nuit je ne
suis pas content de M. de Guise...

-- Eh bien?

-- Eh bien, demain je vous demande de me prsenter au roi de
Navarre; et, soyez tranquille, si une fois je me fais huguenot, je
serai plus huguenot que Luther, que Calvin, que Mlanchthon et que
tous les rformistes de la terre.

-- Chut! dit La Mole, vous allez vous brouiller avec notre hte.

-- Oh! cest vrai! dit Coconnas en tournant les yeux vers la
cuisine. Mais non, il ne nous coute pas; il est trop occup en ce
moment.

-- Que fait-il donc? dit La Mole, qui, de sa place, ne pouvait
lapercevoir.

-- Il cause avec... Le diable memporte! cest lui!

-- Qui, lui?

-- Cette espce doiseau de nuit avec lequel il causait dj quand
nous sommes arrivs, lhomme au pourpoint jaune et au manteau
amadou. Mordi! quel feu il y met! Eh! dites donc, matre La
Hurire! est-ce que vous faites de la politique, par hasard?

Mais cette fois la rponse de matre La Hurire fut un geste si
nergique et si imprieux, que, malgr son amour pour le carton
peint, Coconnas se leva et alla  lui.

-- Quavez-vous donc? demanda La Mole.

-- Vous demandez du vin, mon gentilhomme? dit La Hurire
saisissant vivement la main de Coconnas, on va vous en donner.
Grgoire! du vin  ces messieurs!

Puis  loreille:

-- Silence, lui glissa-t-il, silence, sur votre vie! et congdiez
votre compagnon.

La Hurire tait si ple, lhomme jaune si lugubre, que Coconnas
ressentit comme un frisson, et se retournant vers La Mole:

-- Mon cher monsieur de la Mole, lui dit-il, je vous prie de
mexcuser. Voil cinquante cus que je perds en un tour de main.
Je suis en malheur ce soir, et je craindrais de membarrasser.

-- Fort bien, monsieur, fort bien, dit La Mole,  votre aise.
Dailleurs, je ne suis point fch de me jeter un instant sur mon
lit. Matre La Hurire! ...

-- Monsieur le comte?

-- Si lon venait me chercher de la part du roi de Navarre, vous
me rveilleriez. Je serai tout habill, et par consquent vite
prt.

-- Cest comme moi, dit Coconnas; pour ne pas faire attendre Son
Altesse un seul instant, je vais me prparer le signe. Matre La
Hurire, donnez-moi des ciseaux et du papier blanc.

-- Grgoire! cria La Hurire, du papier blanc pour crire une
lettre, des ciseaux pour en tailler lenveloppe!

-- Ah , dcidment, se dit  lui-mme le Pimontais, il se passe
ici quelque chose dextraordinaire.

-- Bonsoir, monsieur de Coconnas! dit La Mole. Et vous, mon hte,
faites-moi lamiti de me montrer le chemin de ma chambre. Bonne
chance, notre ami!

Et La Mole disparut dans lescalier tournant, suivi de La Hurire.
Alors lhomme mystrieux saisit  son tour le bras de Coconnas,
et, lattirant  lui, il lui dit avec volubilit:

-- Monsieur, vous avez failli rvler cent fois un secret duquel
dpend le sort du royaume. Dieu a voulu que votre bouche ft
ferme  temps. Un mot de plus, et jallais vous abattre dun coup
darquebuse. Maintenant nous sommes seuls, heureusement, coutez.

-- Mais qui tes-vous, pour me parler avec ce ton de commandement?
demanda Coconnas.

-- Avez-vous, par hasard, entendu parler du sire de Maurevel?

-- Le meurtrier de lamiral?

-- Et du capitaine de Mouy.

-- Oui, sans doute.

-- Eh bien, le sire de Maurevel, cest moi.

-- Oh! oh! fit Coconnas.

-- coutez-moi donc.

-- Mordi! Je crois bien que je vous coute.

-- Chut! fit le sire de Maurevel en portant son doigt  sa bouche.
Coconnas demeura loreille tendue.

On entendit en ce moment lhte refermer la porte dune chambre,
puis la porte du corridor, y mettre les verrous, et revenir
prcipitamment du ct des deux interlocuteurs.

Il offrit alors un sige  Coconnas, un sige  Maurevel, et en
prenant un troisime pour lui:

-- Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel, vous pouvez
parler.

Onze heures sonnaient en Saint-Germain-lAuxerrois. Maurevel
compta lun aprs lautre chaque battement de marteau qui
retentissait vibrant et lugubre dans la nuit, et quand le dernier
se fut teint dans lespace:

-- Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas tout hriss 
laspect des prcautions que prenaient les deux hommes, monsieur,
tes-vous bon catholique?

-- Mais je le crois, rpondit Coconnas.

-- Monsieur, continua Maurevel, tes-vous dvou au roi?

-- De coeur et dme. Je crois mme que vous moffensez, monsieur,
en madressant une pareille question.

-- Nous naurons pas de querelle l-dessus; seulement, vous allez
nous suivre.

-- O cela?

-- Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va de votre
fortune et peut-tre de votre vie.

-- Je vous prviens, monsieur, qu minuit jai affaire au Louvre.

-- Cest justement l que nous allons.

-- M. de Guise my attend.

-- Nous aussi.

-- Mais jai un mot de passe particulier, continua Coconnas un peu
mortifi de partager lhonneur de son audience avec le sire de
Maurevel et matre La Hurire.

-- Nous aussi.

-- Mais jai un signe de reconnaissance. Maurevel sourit, tira de
dessous son pourpoint une poigne de croix en toffe blanche, en
donna une  La Hurire, une  Coconnas, et en prit une pour lui.
La Hurire attacha la sienne  son casque, Maurevel en fit autant
de la sienne  son chapeau.

-- Oh ! dit Coconnas stupfait, le rendez-vous, le mot dordre,
le signe de ralliement, cest donc pour tout le monde?

-- Oui, monsieur; cest--dire pour tous les bons catholiques.

-- Il y a fte au Louvre alors, banquet royal, nest-ce pas?
scria Coconnas, et lon en veut exclure ces chiens de
huguenots?... Bon! bien!  merveille! Il y a assez longtemps
quils y paradent.

-- Oui, il y a fte au Louvre, dit Maurevel, il y a banquet royal,
et les huguenots y seront convis... Il y a plus, ils seront les
hros de la fte, ils paieront le banquet, et, si vous voulez bien
tre des ntres, nous allons commencer par aller inviter leur
principal champion, leur Gdon, comme ils disent.

-- M. lamiral? scria Coconnas.

-- Oui, le vieux Gaspard, que jai manqu comme un imbcile,
quoique jaie tir sur lui avec larquebuse mme du roi.

-- Et voil pourquoi, mon gentilhomme, je fourbissais ma salade,
jaffilais mon pe et je repassais mes couteaux, dit dune voix
stridente matre La Hurire travesti en guerre.

 ces mots, Coconnas frissonna et devint fort ple, car il
commenait  comprendre.

-- Quoi, vraiment! scria-t-il, cette fte, ce banquet...
cest... on va...

-- Vous avez t bien long  deviner, monsieur, dit Maurevel, et
lon voit bien que vous ntes pas fatigu comme nous des
insolences de ces hrtiques.

-- Et vous prenez sur vous, dit-il, daller chez lamiral, et
de...? Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la fentre:

-- Regardez, dit-il; voyez-vous, sur la petite place, au bout de
la rue, derrire lglise, cette troupe qui se range
silencieusement dans lombre?

-- Oui.

-- Les hommes qui composent cette troupe ont, comme matre La
Hurire, vous et moi, une croix au chapeau.

-- Eh bien?

-- Eh bien, ces hommes, cest une compagnie de Suisses des petits
cantons, commands par Toquenot; vous savez que messieurs des
petits cantons sont les compres du roi.

-- Oh! oh! fit Coconnas.

-- Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui passe sur le
quai; reconnaissez-vous son chef?

-- Comment voulez-vous que je le reconnaisse? dit Coconnas tout
frmissant, je suis  Paris de ce soir seulement.

-- Eh bien, cest celui avec qui vous avez rendez-vous  minuit au
Louvre. Voyez, il va vous y attendre.

-- Le duc de Guise?

-- Lui-mme. Ceux qui lescortent sont Marcel, ex-prvt des
marchands, et J. Choron, prvt actuel. Les deux derniers vont
mettre sur pied leurs compagnies de bourgeois; et tenez, voici le
capitaine du quartier qui entre dans la rue: regardez bien ce
quil va faire.

-- Il heurte  chaque porte. Mais quy a-t-il donc sur les portes
auxquelles il heurte?

-- Une croix blanche, jeune homme; une croix pareille  celle que
nous avons  nos chapeaux. Autrefois on laissait  Dieu le soin de
distinguer les siens; aujourdhui nous sommes plus civiliss, et
nous lui pargnons cette besogne.

-- Mais chaque maison  laquelle il frappe souvre, et de chaque
maison sortent des bourgeois arms.

-- Il frappera  la ntre comme aux autres, et nous sortirons 
notre tour.

-- Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour aller tuer un
vieil huguenot! Mordi! cest honteux! cest une affaire
dgorgeurs et non de soldats!

-- Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous rpugnent, vous
pourrez en choisir de jeunes. Il y en aura pour tous les gots. Si
vous mprisez les poignards, vous pourrez vous servir de lpe;
car les huguenots ne sont pas gens  se laisser gorger sans se
dfendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou vieux, ont
la vie dure.

-- Mais on les tuera donc tous, alors? scria Coconnas.

-- Tous.

-- Par ordre du roi?

-- Par ordre du roi et de M. de Guise.

-- Et quand cela?

-- Quand vous entendrez la cloche de Saint-Germain-lAuxerrois.

-- Ah! cest donc pour cela que cet aimable Allemand, qui est 
M. de Guise... comment lappelez-vous donc?

-- M. de Besme?

-- Justement. Cest donc pour cela que M. de Besme me disait
daccourir au premier coup de tocsin?

-- Vous avez donc vu M. de Besme?

-- Je lai vu et je lui ai parl.

-- O cela?

-- Au Louvre. Cest lui qui ma fait entrer, qui ma donn le mot
dordre, qui ma...

-- Regardez.

-- Mordi! cest lui-mme.

-- Voulez-vous lui parler?

-- Sur mon me! je nen serais pas fch.

Maurevel ouvrit doucement la fentre. Besme, en effet, passait
avec une vingtaine dhommes.

-- _Guise et Lorraine! _dit Maurevel.

Besme se retourna, et, comprenant que ctait  lui quon avait
affaire, il sapprocha.

-- Ah! ah! ctre fous, monsir de Maurefel.

-- Oui, cest moi; que cherchez-vous?

-- Jy cherche lauperge de la Belle-toile, pour brvenir un
certain monsir Gogonnas.

-- Me voici, monsieur de Besme! dit le jeune homme.

-- Ah! pon, ah! pien... Vous tes brt?

-- Oui. Que faut-il faire?

-- Ce que vous tira monsir de Maurefel. Ctre un bon gatholique.

-- Vous lentendez? dit Maurevel.

-- Oui, rpondit Coconnas. Mais vous, monsieur de Besme, o allez-
vous?

-- Moi?... dit de Besme en riant...

-- Oui, vous?

-- Moi, je fas tire un betit mot  lamiral.

-- Dites-lui-en deux, sil le faut, dit Maurevel, et que cette
fois, sil se relve du premier, il ne se relve pas du second.

-- Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez dranguille, et
tressez-moi pien ce cheune homme-l.

-- Oui, oui, nayez pas de crainte, les Coconnas sont de fins
limiers, et bons chiens chassent de race.

-- Atieu!

-- Allez.

-- Et fous?

-- Commencez toujours la chasse, nous arriverons pour la cure. De
Besme sloigna et Maurevel ferma la fentre.

-- Vous lentendez, jeune homme? dit Maurevel; si vous avez
quelque ennemi particulier, quand il ne serait pas tout  fait
huguenot, mettez-le sur la liste, et il passera avec les autres.

Coconnas, plus tourdi que jamais de tout ce quil voyait et de
tout ce quil entendait, regardait tour  tour lhte, qui prenait
des poses formidables, et Maurevel, qui tirait tranquillement un
papier de sa poche.

-- Quant  moi, voil ma liste, dit-il; trois cents. Que chaque
bon catholique fasse, cette nuit, la dixime partie de la besogne
que je ferai, et il ny aura plus demain un seul hrtique dans le
royaume!

-- Chut! dit La Hurire.

-- Quoi? rptrent ensemble Coconnas et Maurevel.

On entendit vibrer le premier coup de beffroi  Saint-Germain-
lAuxerrois.

-- Le signal! scria Maurevel. Lheure est donc avance? Ce
ntait que pour minuit, mavait-on dit... Tant mieux! Quand il
sagit de la gloire de Dieu et du roi, mieux vaut les horloges qui
avancent que celles qui retardent.

En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de lglise.
Bientt un premier coup de feu retentit, et presque aussitt la
lueur de plusieurs flambeaux illumina comme un clair la rue de
lArbre-Sec.

Coconnas passa sur son front sa main humide de sueur.

-- Cest commenc, scria Maurevel, en route!

-- Un moment, un moment! dit lhte; avant de nous mettre en
campagne, assurons-nous du logis, comme on dit  la guerre. Je ne
veux pas quon gorge ma femme et mes enfants pendant que je serai
dehors: il y a un huguenot ici.

-- M. de La Mole? scria Coconnas avec un soubresaut.

-- Oui! le parpaillot sest jet dans la gueule du loup.

-- Comment! dit Coconnas, vous vous attaqueriez  votre hte?

-- Cest  son intention surtout que jai repass ma rapire.

-- Oh! oh! fit le Pimontais en fronant le sourcil.

-- Je nai jamais tu personne que mes lapins, mes canards et mes
poulets, rpliqua le digne aubergiste; je ne sais donc trop
comment my prendre pour tuer un homme. Eh bien, je vais mexercer
sur celui-l. Si je fais quelque gaucherie, au moins personne ne
sera l pour se moquer de moi.

-- Mordi, cest dur! objecta Coconnas. M. de La Mole est mon
compagnon, M. de La Mole a soup avec moi, M. de La Mole a jou
avec moi.

-- Oui, mais M. de La Mole est un hrtique, dit Maurevel.

M.

de La Mole est condamn; et si nous ne le tuons pas, dautres le
tueront.

-- Sans compter, dit lhte, quil vous a gagn cinquante cus.

-- Cest vrai, dit Coconnas, mais loyalement, jen suis sr.

-- Loyalement ou non, il vous faudra toujours le payer; tandis
que, si je le tue, vous tes quitte.

-- Allons, allons! dpchons, messieurs, scria Maurevel; une
arquebusade, un coup de rapire, un coup de marteau, un coup de
chenet, un coup de ce que vous voudrez; mais finissons-en, si vous
voulez arriver  temps, comme nous avons promis, pour aider
M. de Guise chez lamiral.

Coconnas soupira.

-- Jy cours! scria La Hurire, attendez-moi.

-- Mordi! scria Coconnas, il va faire souffrir ce pauvre garon,
et le voler peut-tre. Je veux tre l pour lachever, sil est
besoin, et empcher quon ne touche  son argent.

Et m par cette heureuse ide, Coconnas monta lescalier derrire
matre La Hurire, quil eut bientt rejoint; car,  mesure quil
montait, par un effet de la rflexion sans doute, La Hurire
ralentissait le pas.

Au moment o il arrivait  la porte, toujours suivi de Coconnas,
plusieurs coups de feu retentirent dans la rue.

Aussitt on entendit La Mole sauter de son lit et le plancher
crier sous ses pas.

-- Diable! murmura La Hurire un peu troubl, il est rveill, je
crois!

-- a men a lair, dit Coconnas.

-- Et il va se dfendre?

-- Il en est capable. Dites donc, matre La Hurire, sil allait
vous tuer, a serait drle.

-- Hum! hum! fit lhte. Mais, se sentant arm dune bonne
arquebuse, il se rassura et enfona la porte dun vigoureux coup
de pied. On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vtu,
retranch derrire son lit, son pe entre ses dents et ses
pistolets  la main.

-- Oh! oh! dit Coconnas en ouvrant les narines en vritable bte
fauve qui flaire le sang, voil qui devient intressant, matre La
Hurire. Allons, allons! en avant!

-- Ah! lon veut massassiner,  ce quil parat! cria La Mole
dont les yeux flamboyaient, et cest toi, misrable?

Matre La Hurire ne rpondit  cette apostrophe quen abaissant
son arquebuse et quen mettant le jeune homme en joue. Mais La
Mole avait vu la dmonstration, et, au moment o le coup partit,
il se jeta  genoux, et la balle passa pardessus sa tte.

--  moi! cria La Mole,  moi, monsieur de Coconnas!

--  moi! monsieur de Maurevel,  moi! cria La Hurire.

-- Ma foi, monsieur de la Mole! dit Coconnas, tout ce que je puis
dans cette affaire est de ne point me mettre contre vous. Il
parat quon tue cette nuit les huguenots au nom du roi. Tirez-
vous de l comme vous pourrez.

-- Ah! tratres! ah! assassins! cest comme cela! eh bien,
attendez.

Et La Mole, visant  son tour, lcha la dtente dun de ses
pistolets. La Hurire, qui ne le perdait pas de vue, eut le temps
de se jeter de ct; mais Coconnas, qui ne sattendait pas  cette
riposte, resta  la place o il tait et la balle lui effleura
lpaule.

-- Mordi! cria-t-il en grinant des dents, jen tiens;  nous deux
donc! puisque tu le veux. Et, tirant sa rapire, il slana vers
La Mole.

Sans doute, sil et t seul, La Mole let attendu; mais
Coconnas avait derrire lui matre La Hurire qui rechargeait son
arquebuse, sans compter Maurevel qui, pour se rendre 
linvitation de laubergiste, montait les escaliers quatre 
quatre. La Mole se jeta donc dans un cabinet, et verrouilla la
porte derrire lui.

-- Ah! schelme! scria Coconnas furieux, heurtant la porte du
pommeau de sa rapire, attends, attends. Je veux te trouer le
corps dautant de coups dpe que tu mas gagn dcus ce soir!
Ah! je viens pour tempcher de souffrir! ah! je viens pour quon
ne te vole pas, et tu me rcompenses en menvoyant une balle dans
lpaule! attends! birbonne! attends!

Sur ces entrefaites, matre La Hurire sapprocha et dun coup de
crosse de son arquebuse fit voler la porte en clats.

Coconnas slana dans le cabinet, mais il alla donner du nez
contre la muraille: le cabinet tait vide et la fentre ouverte.

-- Il se sera prcipit, dit lhte; et comme nous sommes au
quatrime, il est mort.

-- Ou il se sera sauv par le toit de la maison voisine, dit
Coconnas en enjambant la barre de la fentre et en sapprtant 
le suivre sur ce terrain glissant et escarp.

Mais Maurevel et La Hurire se prcipitrent sur lui, et le
ramenant dans la chambre:

-- tes-vous fou? scrirent-ils tous deux  la fois. Vous allez
vous tuer.

-- Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et habitu  courir
dans les glaciers. Dailleurs, quand un homme ma insult une
fois, je monterais avec lui jusquau ciel, ou je descendrais avec
lui jusquen enfer, quelque chemin quil prt pour y arriver.
Laissez-moi faire.

-- Allons donc! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est loin
maintenant. Venez avec nous; et si celui-l vous chappe, vous en
trouverez mille autres  sa place.

-- Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux huguenots! Jai
besoin de me venger, et le plus tt sera le mieux.

Et tous trois descendirent lescalier comme une avalanche.

-- Chez lamiral! cria Maurevel.

-- Chez lamiral! rpta La Hurire.

-- Chez lamiral, donc! puisque vous le voulez, dit  son tour
Coconnas.

Et tous trois slancrent de lhtel de la Belle-toile, laiss
en garde  Grgoire et aux autres garons, se dirigeant vers
lhtel de lamiral, situ rue de Bthisy; une flamme brillante et
le bruit des arquebusades les guidaient de ce ct.

-- Eh! qui vient l? scria Coconnas. Un homme sans pourpoint et
sans charpe.

-- Cen est un qui se sauve, dit Maurevel.

--  vous,  vous!  vous qui avez des arquebuses, scria
Coconnas.

-- Ma foi, non, dit Maurevel; je garde ma poudre pour meilleur
gibier.

--  vous, La Hurire.

-- Attendez, attendez, dit laubergiste en ajustant.

-- Ah! oui, attendez, scria Coconnas; et en attendant il va se
sauver.

Et il slana  la poursuite du malheureux quil eut bientt
rejoint, car il tait dj bless. Mais au moment o, pour ne pas
le frapper par derrire, il lui criait: Tourne, mais tourne
donc! un coup darquebuse retentit, une balle siffla aux oreilles
de Coconnas, et le fugitif roula comme un livre atteint dans sa
course la plus rapide par le plomb du chasseur.

Un cri de triomphe se fit entendre derrire Coconnas; le
Pimontais se retourna, et vit La Hurire agitant son arme.

-- Ah! cette fois, scria-t-il, jai trenn au moins.

-- Oui, mais vous avez manqu me percer doutre en outre, moi.

-- Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde, cria La Hurire.

Coconnas fit un bond en arrire. Le bless stait relev sur un
genou; et, tout entier  la vengeance, il allait percer Coconnas
de son poignard au moment mme o lavertissement de son hte
avait prvenu le Pimontais.

-- Ah! vipre! scria Coconnas.

Et, se jetant sur le bless, il lui enfona trois fois son pe
jusqu la garde dans la poitrine.

-- Et maintenant, scria Coconnas laissant le huguenot se
dbattre dans les convulsions de lagonie, chez lamiral! chez
lamiral!

-- Ah! ah! mon gentilhomme, dit Maurevel, il parat que vous y
mordez.

-- Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si cest lodeur de
la poudre qui me grise ou la vue du sang qui mexcite, mais,
mordi! je prends got  la tuerie. Cest comme qui dirait une
battue  lhomme. Je nai encore fait que des battues  lours ou
au loup, et sur mon honneur la battue  lhomme me parat plus
divertissante.

Et tous trois reprirent leur course.



VIII
Les massacrs


Lhtel quhabitait lamiral tait, comme nous lavons dit, situ
rue de Bthisy. Ctait une grande maison slevant au fond dune
cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une
grande porte et par deux petites grilles donnait entre dans cette
cour.

Lorsque nos trois guisards atteignirent lextrmit de la rue de
Bthisy, qui fait suite  la rue des Fosss-Saint-Germain-
lAuxerrois, ils virent lhtel entour de Suisses, de soldats et
de bourgeois en armes; tous tenaient  la main droite ou des
pes, ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns,  la
main gauche, des flambeaux qui rpandaient sur cette scne un jour
funbre et vacillant, lequel, suivant le mouvement imprim,
spandait sur le pav, montait le long des murailles ou
flamboyait sur cette mer vivante o chaque arme jetait son clair.
Tout autour de lhtel et dans les rues Tirechappe, tienne et
Bertin-Poire, loeuvre terrible saccomplissait. De longs cris se
faisaient entendre, la mousqueterie ptillait, et de temps en
temps quelque malheureux,  moiti nu, ple, ensanglant, passait,
bondissant comme un daim poursuivi, dans un cercle de lumire
funbre o semblait sagiter un monde de dmons.

En un instant, Coconnas, Maurevel et La Hurire, signals de loin
par leurs croix blanches et accueillis par des cris de bienvenue,
furent au plus pais de cette foule haletante et presse comme une
meute. Sans doute ils neussent pas pu passer; mais quelques-uns
reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et La
Hurire se glissrent  sa suite; tous trois parvinrent donc  se
glisser dans la cour.

Au centre de cette cour, dont les trois portes taient enfonces,
un homme, autour duquel les assassins laissaient un vide
respectueux, se tenait debout, appuy sur une rapire nue, et les
yeux fixs sur un balcon lev de quinze pieds  peu prs et
stendant devant la fentre principale de lhtel. Cet homme
frappait du pied avec impatience, et de temps en temps se
retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches
de lui.

-- Rien encore, murmura-t-il. Personne... Il aura t prvenu, il
aura fui. Quen pensez-vous, Du Gast?

-- Impossible, Monseigneur.

-- Pourquoi pas? Ne mavez-vous pas dit quun instant avant que
nous arrivassions, un homme sans chapeau, lpe nue  la main et
courant comme sil tait poursuivi, tait venu frapper  la porte,
et quon lui avait ouvert?

-- Oui, Monseigneur; mais presque aussitt M. de Besme est arriv,
les portes ont t enfonces, lhtel cern. Lhomme est bien
entr, mais  coup sr il na pu sortir.

-- Eh! mais, dit Coconnas  La Hurire, est-ce que je me trompe,
ou nest-ce pas M. de Guise que je vois l?

-- Lui-mme, mon gentilhomme. Oui, cest le grand Henri de Guise
en personne, qui attend sans doute que lamiral sorte pour lui en
faire autant que lamiral en a fait  son pre. Chacun a son tour,
mon gentilhomme, et, Dieu merci! cest aujourdhui le ntre.

-- Hol! Besme! hol! cria le duc de sa voix puissante, nest-ce
donc point encore fini? Et, de la pointe de son pe impatiente
comme lui, il faisait jaillir des tincelles du pav.

En ce moment, on entendit comme des cris dans lhtel, puis des
coups de feu, puis un grand mouvement de pieds et un bruit darmes
heurtes, auquel succda un nouveau silence.

Le duc fit un mouvement pour se prcipiter dans la maison.

-- Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se rapprochant de
lui et en larrtant, votre dignit vous commande de demeurer et
dattendre.

-- Tu as raison, Du Gast; merci! jattendrai. Mais, en vrit, je
meurs dimpatience et dinquitude. Ah! sil mchappait!

Tout  coup le bruit des pas se rapprocha... les vitres du premier
tage silluminrent de reflets pareils  ceux dun incendie.

La fentre, sur laquelle le duc avait tant de fois lev les yeux,
souvrit ou plutt vola en clats; et un homme, au visage ple et
au cou blanc tout souill de sang, apparut sur le balcon.

-- Besme! cria le duc; enfin cest toi! Eh bien? eh bien?

-- Foil, foil! rpondit froidement lAllemand, qui, se baissant,
se releva presque aussitt en paraissant soulever un poids
considrable.

-- Mais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres, o
sont-ils?

-- Les autres, ils achfent les autres.

-- Et toi, toi! quas-tu fait?

-- Moi, fous allez foir; regulez-vous un beu. Le duc fit un pas en
arrire. En ce moment on put distinguer lobjet que Besme attirait
 lui dun si puissant effort.

Ctait le cadavre dun vieillard.

Il le souleva au-dessus du balcon, le balana un instant dans le
vide, et le jeta aux pieds de son matre. Le bruit sourd de la
chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprrent au
loin le pav, frapprent dpouvante jusquau duc lui-mme; mais
ce sentiment dura peu, et la curiosit fit que chacun savana de
quelques pas, et que la lueur dun flambeau vint trembler sur la
victime. On distingua alors une barbe blanche, un visage
vnrable, et des mains raidies par la mort.

-- Lamiral, scrirent ensemble vingt voix qui ensemble se
turent aussitt.

-- Oui, lamiral. Cest bien lui, dit le duc en se rapprochant du
cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse.

-- Lamiral! lamiral! rptrent  demi-voix tous les tmoins de
cette terrible scne, se serrant les uns contre les autres, et se
rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu.

-- Ah! te voil donc, Gaspard! dit le duc de Guise triomphant; tu
as fait assassiner mon pre, je le venge! Et il osa poser le pied
sur la poitrine du hros protestant.

Mais aussitt les yeux du mourant souvrirent avec effort, sa main
sanglante et mutile se crispa une dernire fois, et lamiral,
sans sortir de son immobilit, dit au sacrilge dune voix
spulcrale:

-- Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le
pied dun assassin. Je nai pas tu ton pre. Sois maudit!

Le duc, ple et tremblant malgr lui, sentit un frisson de glace
courir par tout son corps; il passa la main sur son front comme
pour en chasser la vision lugubre; puis, quand il la laissa
retomber, quand il osa reporter la vue sur lamiral, ses yeux
staient referms, sa main tait redevenue inerte, et un sang
noir panch de sa bouche sur sa barbe blanche avait succd aux
terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.

Le duc releva son pe avec un geste de rsolution dsespre.

-- Eh bien, monsir, lui dit Besme, tes-fous gontent?

-- Oui, mon brave, oui, rpliqua Henri, car tu as veng...

-- Le dugue Franois, nest-ce pas?

-- La religion, reprit Henri dune voix sourde. Et maintenant,
continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et
les bourgeois qui encombraient la cour et la rue,  loeuvre, mes
amis,  loeuvre!

-- Eh! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas sapprochant
avec une sorte dadmiration de lAllemand, qui, toujours sur le
balcon, essuyait tranquillement son pe.

-- Cest donc vous qui lavez expdi? cria La Hurire en extase;
comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme?

-- Oh! pien zimblement, pien zimblement: il avre entendu tu pruit,
il avre oufert son borte, et moi ly avre pass mon rapir tans le
corps  lui. Mais ce nest bas le dout, che grois que le Tligny
en dient, che lendens grier.

En ce moment, en effet, quelques cris de dtresse qui semblaient
pousss par une voix de femme se firent entendre; des reflets
rougetres illuminrent une des deux ailes formant galerie. On
aperut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de
massacreurs. Une arquebusade tua lun; lautre trouva sur son
chemin une fentre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans
sinquiter des ennemis qui lattendaient en bas, il sauta
intrpidement dans la cour.

-- Tuez! tuez! crirent les assassins en voyant leur victime prte
 leur chapper.

Lhomme se releva en ramassant son pe, qui, dans sa chute, lui
tait chappe des mains, prit sa course tte baisse  travers
les assistants, enculbuta trois ou quatre, en pera un de son
pe, et au milieu du feu des pistolades, au milieu des
imprcations des soldats furieux de lavoir manqu, il passa comme
lclair devant Coconnas, qui lattendait  la porte, le poignard
 la main.

-- Touch! cria le Pimontais en lui traversant le bras de sa lame
fine et aigu.

-- Lche! rpondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi
avec la lame de son pe, faute despace pour lui donner un coup
de pointe.

-- Oh! mille dmons! scria Coconnas, cest monsieur de la Mole!

-- Monsieur de la Mole! rptrent La Hurire et Maurevel.

-- Cest celui qui a prvenu lamiral! crirent plusieurs soldats.

-- Tue! tue! ... hurla-t-on de tous cts. Coconnas, La Hurire et
dix soldats slancrent  la poursuite de La Mole, qui, couvert
de sang et arriv  ce degr dexaltation qui est la dernire
rserve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre
guide que linstinct. Derrire lui, les pas et les cris de ses
ennemis lperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois
une balle sifflait  son oreille et imprimait tout  coup  sa
course, prs de se ralentir, une nouvelle rapidit. Ce ntait
plus une respiration, ce ntait plus une haleine qui sortait de
sa poitrine, mais un rle sourd, mais un rauque hurlement. La
sueur et le sang dgouttaient de ses cheveux et coulaient
confondus sur son visage. Bientt son pourpoint devint trop serr
pour les battements de son coeur, et il larracha. Bientt son
pe devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui.
Parfois il lui semblait que les pas sloignaient et quil tait
prs dchapper  ses bourreaux; mais aux cris de ceux-ci,
dautres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus
rapprochs quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout
 coup il aperut la rivire coulant silencieusement  sa gauche;
il lui sembla quil prouverait, comme le cerf aux abois, un
indicible plaisir  sy prcipiter, et la force suprme de la
raison put seule le retenir.  sa droite ctait le Louvre,
sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le
pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui
renvoyaient en froids clairs les rayons de la lune. La Mole
songea au roi de Navarre comme il avait song  Coligny: ctaient
ses deux seuls protecteurs. Il runit toutes ses forces, regarda
le ciel en faisant tout bas le voeu dabjurer sil chappait au
massacre, fit perdre par un dtour une trentaine de pas  la meute
qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, slana sur le
pont ple-mle avec les soldats, reut un nouveau coup de poignard
qui glissa le long des ctes, et, malgr les cris de: Tue! tue!
qui retentissaient derrire lui et autour de lui, malgr
lattitude offensive que prenaient les sentinelles, il se
prcipita comme une flche dans la cour, bondit jusquau
vestibule, franchit lescalier, monta deux tages, reconnut une
porte et sy appuya en frappant des pieds et des mains.

-- Qui est l?murmura une voix de femme.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura La Mole, ils viennent... je les
entends... les voil... je les vois... Cest moi! ... moi! ...

-- Qui vous? reprit la voix. La Mole se rappela le mot dordre.

-- Navarre! Navarre! cria-t-il. Aussitt la porte souvrit. La
Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un
vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et
parvint enfin dans une chambre claire par une lampe suspendue au
plafond. Sous des rideaux de velours fleurdelis dor, dans un lit
de chne sculpt, une femme  moiti nue, appuye sur son bras,
ouvrait des yeux fixes dpouvante. La Mole se prcipita vers
elle.

-- Madame! scria-t-il, on tue, on gorge mes frres; on veut me
tuer, on veut mgorger aussi. Ah! vous tes la reine... sauvez-
moi.

Et il se prcipita  ses pieds, laissant sur le tapis une large
trace de sang.

En voyant cet homme ple, dfait, agenouill devant elle, la reine
de Navarre se dressa pouvante, cachant son visage entre ses
mains et criant au secours.

-- Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au
nom du Ciel, nappelez pas, car si lon vous entend, je suis
perdu! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degrs
derrire moi. Je les entends... les voil! les voil! ...

-- Au secours! rpta la reine de Navarre, hors delle, au
secours!

-- Ah! cest vous qui mavez tu! dit La Mole au dsespoir. Mourir
par une si belle voix, mourir par une si belle main! Ah! jaurais
cru cela impossible!

Au mme instant la porte souvrit et une meute dhommes haletants,
furieux, le visage tach de sang et de poudre, arquebuses,
hallebardes et pes en arrt, se prcipita dans la chambre.

 leur tte tait Coconnas, ses cheveux roux hrisss, son oeil
bleu ple dmesurment dilat, la joue toute meurtrie par lpe
de La Mole, qui avait trac sur les chairs son sillon sanglant:
ainsi dfigur, le Pimontais tait terrible  voir.

-- Mordi! cria-t-il, le voil, le voil! Ah! cette fois, nous le
tenons, enfin!

La Mole chercha autour de lui une arme et nen trouva point. Il
jeta les yeux sur la reine et vit la plus profonde piti peinte
sur son visage. Alors il comprit quelle seule pouvait le sauver,
se prcipita vers elle et lenveloppa dans ses bras.

Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa longue
rapire troua encore une fois lpaule de son ennemi, et quelques
gouttes de sang tide et vermeil diaprrent comme une rose les
draps blancs et parfums de Marguerite.

Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit frissonner ce
corps enlac au sien, elle se jeta avec lui dans la ruelle. Il
tait temps. La Mole, au bout de ses forces, tait incapable de
faire un mouvement ni pour fuir, ni pour se dfendre. Il appuya sa
tte livide sur lpaule de la jeune femme, et ses doigts crisps
se cramponnrent, en la dchirant,  la fine batiste brode qui
couvrait dun flot de gaze le corps de Marguerite.

-- Ah! madame! murmura-t-il dune voix mourante, sauvez-moi!

Ce fut tout ce quil put dire. Son oeil voil par un nuage pareil
 la nuit de la mort sobscurcit; sa tte alourdie retomba en
arrire, ses bras se dtendirent, ses reins plirent et il glissa
sur le plancher dans son propre sang, entranant la reine avec
lui.

En ce moment Coconnas, exalt par les cris, enivr par lodeur du
sang, exaspr par la course ardente quil venait de faire,
allongea le bras vers lalcve royale. Un instant encore et son
pe perait le coeur de La Mole, et peut-tre en mme temps celui
de Marguerite.

 laspect de ce fer nu, et peut-tre plutt encore  la vue de
cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa
taille et poussa un cri tellement empreint dpouvante,
dindignation et de rage, que le Pimontais demeura ptrifi par
un sentiment inconnu; il est vrai que, si cette scne se ft
prolonge renferme entre les mmes acteurs, ce sentiment allait
se fondre comme neige matinale au soleil davril.

Mais tout  coup, par une porte cache dans la muraille slana
un jeune homme de seize  dix-sept ans, vtu de noir, ple et les
cheveux en dsordre.

-- Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voil! me voil!

-- Franois! Franois!  mon secours! dit Marguerite.

-- Le duc dAlenon! murmura La Hurire en baissant son arquebuse.

-- Mordi, un fils de France! grommela Coconnas en reculant dun
pas.

Le duc dAlenon jeta un regard autour de lui. Il vit Marguerite
chevele, plus belle que jamais, appuye  la muraille, entoure
dhommes la fureur dans les yeux, la sueur au front, et lcume 
la bouche.

-- Misrables! scria-t-il.

-- Sauvez-moi, mon frre! dit Marguerite puise. Ils veulent
massassiner. Une flamme passa sur le visage ple du duc.

Quoiquil ft sans armes, soutenu, sans doute par la conscience de
son nom, il savana les poings crisps contre Coconnas et ses
compagnons, qui reculrent pouvants devant les clairs qui
jaillissaient de ses yeux.

-- Assassinerez-vous ainsi un fils de France? voyons! Puis, comme
ils continuaient de reculer devant lui:

-- , mon capitaine des gardes, venez ici, et quon me pende tous
ces brigands!

Plus effray  la vue de ce jeune homme sans armes quil ne let
t  laspect dune compagnie de retres ou de lansquenets,
Coconnas avait dj gagn la porte. La Hurire redescendait les
degrs avec des jambes de cerf, les soldats sentrechoquaient et
se culbutaient dans le vestibule pour fuir au plus tt, trouvant
la porte trop troite compare au grand dsir quils avaient
dtre dehors.

Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement jet sur le
jeune homme vanoui sa couverture de damas, et stait loigne de
lui.

Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc dAlenon se
retourna.

-- Ma soeur, scria-t-il en voyant Marguerite toute marbre de
sang, serais tu blesse?

Et il slana vers sa soeur avec une inquitude qui et fait
honneur  sa tendresse, si cette tendresse net pas t accuse
dtre plus grande quil ne convenait  un frre.

-- Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis, cest
lgrement.

-- Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses mains tremblantes
tout le corps de Marguerite; ce sang, do vient-il?

-- Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces misrables a port la
main sur moi, peut-tre tait-il bless.

-- Port la main sur ma soeur! scria le duc. Oh! si tu me
lavais seulement montr du doigt, si tu mavais dit lequel, si je
savais o le trouver!

-- Chut! dit Marguerite.

-- Et pourquoi? dit Franois.

-- Parce que si lon vous voyait  cette heure dans ma chambre...

-- Un frre ne peut-il pas visiter sa soeur, Marguerite?

La reine arrta sur le duc dAlenon un regard si fixe et
cependant si menaant, que le jeune homme recula.

-- Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je rentre chez
moi. Mais tu ne peux rester seule pendant cette nuit terrible.
Veux-tu que jappelle Gillonne?

-- Non, non, personne; va-ten, Franois, va-ten par o tu es
venu.

Le jeune prince obit; et  peine eut-il disparu, que Marguerite,
entendant un soupir qui venait de derrire son lit, slana vers
la porte du passage secret, la ferma au verrou, puis courut 
lautre porte, quelle ferma de mme, juste au moment o un gros
darchers et de soldats qui poursuivaient dautres huguenots logs
dans le Louvre passait comme un ouragan  lextrmit du corridor.

Alors, aprs avoir regard avec attention autour delle pour voir
si elle tait bien seule, elle revint vers la ruelle de son lit,
souleva la couverture de damas qui avait drob le corps de La
Mole aux regards du duc dAlenon, tira avec effort la masse
inerte dans la chambre, et, voyant que le malheureux respirait
encore, elle sassit, appuya sa tte sur ses genoux, et lui jeta
de leau au visage pour le faire revenir.

Ce fut alors seulement que, leau cartant le voile de poussire,
de poudre et de sang qui couvrait la figure du bless, Marguerite
reconnut en lui ce beau gentilhomme qui, plein dexistence et
despoir, tait trois ou quatre heures auparavant venu lui
demander sa protection prs du roi de Navarre, et lavait, en la
laissant rveuse elle-mme, quitte bloui de sa beaut.

Marguerite jeta un cri deffroi, car maintenant ce quelle
ressentait pour le bless ctait plus que de la piti, ctait de
lintrt; en effet, le bless pour elle ntait plus un simple
tranger, ctait presque une connaissance. Sous sa main le beau
visage de La Mole reparut bientt tout entier, mais ple, alangui
par la douleur; elle mit avec un frisson mortel et presque aussi
ple que lui la main sur son coeur, son coeur battait encore.
Alors elle tendit cette main vers un flacon de sels qui se
trouvait sur une table voisine et le lui fit respirer.

La Mole ouvrit les yeux.

-- Oh! mon Dieu! murmura-t-il, o suis-je?

-- Sauv! Rassurez-vous, sauv! dit Marguerite.

La Mole tourna avec effort son regard vers la reine, la dvora un
instant des yeux et balbutia:

-- Oh! que vous tes belle! Et, comme bloui, il referma aussitt
la paupire en poussant un soupir. Marguerite jeta un lger cri.
Le jeune homme avait pli encore, si ctait possible; et elle
crut un instant que ce soupir tait le dernier.

-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle, ayez piti de lui! En ce
moment on heurta violemment  la porte du corridor.

Marguerite se leva  moiti, soutenant La Mole par-dessous
lpaule.

-- Qui va l? cria-t-elle.

-- Madame, madame, cest moi, moi! cria une voix de femme. Moi, la
duchesse de Nevers.

-- Henriette! scria Marguerite. Oh! il ny a pas de danger,
cest une amie, entendez-vous, monsieur? La Mole fit un effort et
se souleva sur un genou.

-- Tchez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir la porte, dit
la reine. La Mole appuya sa main  terre, et parvint  garder
lquilibre.

Marguerite fit un pas vers la porte; mais elle sarrta tout 
coup, frmissant deffroi.

-- Ah! tu nes pas seule? scria-t-elle en entendant un bruit
darmes.

-- Non, je suis accompagne de douze gardes que ma laisss mon
beau frre M. de Guise.

-- M. de Guise! murmura La Mole. Oh! lassassin! lassassin!

-- Silence, dit Marguerite, pas un mot.

Et elle regarda tout autour delle pour voir o elle pourrait
cacher le bless.

-- Une pe, un poignard! murmura La Mole.

-- Pour vous dfendre? inutile; navez-vous pas entendu? ils sont
douze et vous tes seul.

-- Non pas pour me dfendre, mais pour ne pas tomber vivant entre
leurs mains.

-- Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai. Ah! ce
cabinet! venez, venez.

La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se trana
jusquau cabinet. Marguerite referma la porte derrire lui, et
serrant la clef dans son aumnire:

-- Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui glissa-t-elle 
travers le lambris, et vous tes sauv.

Puis jetant un manteau de nuit sur ses paules, elle alla ouvrir 
son amie qui se prcipita dans ses bras.

-- Ah! dit-elle, il ne vous est rien arriv, nest-ce pas, madame?

-- Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau pour quon ne
vt point les taches de sang qui maculaient son peignoir.

-- Tant mieux, mais en tout cas, comme M. le duc de Guise ma
donn douze gardes pour me reconduire  son htel, et que je nai
pas besoin dun si grand cortge, jen laisse six  Votre Majest.
Six gardes du duc de Guise valent mieux cette nuit quun rgiment
entier des gardes du roi.

Marguerite nosa pas refuser; elle installa ses six gardes dans le
corridor, et embrassa la duchesse qui, avec les six autres,
regagna lhtel du duc de Guise, quelle habitait en labsence de
son mari.



IX
Les massacreurs


Coconnas navait pas fui, il avait fait retraite. La Hurire
navait pas fui, il stait prcipit. Lun avait disparu  la
manire du tigre, lautre  celle du loup.

Il en rsulta que La Hurire se trouvait dj sur la place Saint-
Germain lAuxerrois, que Coconnas ne faisait encore que sortir du
Louvre.

La Hurire, se voyant seul avec son arquebuse au milieu des
passants qui couraient, des balles qui sifflaient et des cadavres
qui tombaient des fentres, les uns entiers, les autres par
morceaux, commena  avoir peur et  chercher prudemment 
regagner son htellerie; mais comme il dbouchait de la rue de
lArbre-Sec par la rue dAveron, il tomba dans une troupe de
Suisses et de chevau-lgers: ctait celle que commandait
Maurevel.

-- Eh bien, scria celui qui stait baptis lui-mme du nom de
Tueur de roi, vous avez dj fini? Vous rentrez, mon hte? et que
diable avez-vous fait de notre gentilhomme pimontais? il ne lui
est pas arriv malheur? Ce serait dommage, car il allait bien.

-- Non pas, que je pense, reprit La Hurire, et jespre quil va
nous rejoindre.

-- Do venez-vous?

-- Du Louvre, o je dois dire quon nous a reus assez rudement.

-- Et qui cela?

-- M. le duc dAlenon. Est-ce quil nen est pas, lui?

-- Monseigneur le duc dAlenon nest de rien que de ce qui le
touche personnellement; proposez-lui de traiter ses deux frres
ans en huguenots, et il en sera: pourvu toutefois que la besogne
se fasse sans le compromettre. Mais nallez-vous point avec ces
braves gens, matre La Hurire?

-- Et o vont-ils?

-- Oh! mon Dieu! rue Montorgueil; il y a l un ministre huguenot
de ma connaissance; il a une femme et six enfants. Ces hrtiques
engendrent normment. Ce sera curieux.

-- Et vous, o allez-vous?

-- Oh! moi, je vais  une affaire particulire.

-- Dites donc, ny allez pas sans moi, dit une voix qui fit
tressaillir Maurevel; vous connaissez les bons endroits et je veux
en tre.

-- Ah! cest notre Pimontais, dit Maurevel.

-- Cest M. de Coconnas, dit La Hurire. Je croyais que vous me
suiviez.

-- Peste! vous dtalez trop vite pour cela; et puis, je me suis un
peu dtourn de la ligne droite pour aller jeter  la rivire un
affreux enfant qui criait:  bas les papistes, vive lamiral!
Malheureusement, je crois que le drle savait nager. Ces
misrables parpaillots, si on veut les noyer, il faudra les jeter
 leau comme les chats, avant quils voient clair.

-- Ah ! vous dites que vous venez du Louvre? Votre huguenot sy
tait donc rfugi? demanda Maurevel.

-- Oh! mon Dieu, oui!

-- Je lui ai envoy un coup de pistolet au moment o il ramassait
son pe dans la cour de lamiral; mais je ne sais comment cela
sest fait, je lai manqu.

-- Oh! moi, dit Coconnas, je ne lai pas manqu; je lui ai donn
de mon pe dans le dos, que la lame en tait humide  cinq pouces
de la pointe. Dailleurs, je lai vu tomber dans les bras de
Marguerite, jolie femme, mordi! Cependant, javoue que je ne
serais pas fch dtre tout  fait sr quil est mort. Ce
gaillard-l mavait lair dtre dun caractre fort rancunier, et
il serait capable de men vouloir toute sa vie. Mais ne disiez-
vous pas que vous alliez quelque part?

-- Vous tenez donc  venir avec moi?

-- Je tiens  ne pas rester en place, mordi! Je nen ai encore tu
que trois ou quatre, et, quand je me refroidis, mon paule me fait
mal. En route! en route!

-- Capitaine! dit Maurevel au chef de la troupe, donnez-moi trois
hommes et allez expdier votre ministre avec le reste.

Trois Suisses se dtachrent et vinrent se joindre  Maurevel. Les
deux troupes cependant marchrent cte  cte jusqu la hauteur
de la rue Tirechappe; l, les chevau-lgers et les Suisses prirent
la rue de la Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La
Hurire et ses trois hommes suivaient la rue de la Ferronnerie,
prenaient la rue Trousse-Vache et gagnaient la rue Sainte-Avoye.

-- Mais o diable nous conduisez-vous? dit Coconnas, que cette
longue marche sans rsultat commenait  ennuyer.

-- Je vous conduis  une expdition brillante et utile  la fois.
Aprs lamiral, aprs Tligny, aprs les princes huguenots, je ne
pouvais rien vous offrir de mieux. Prenez donc patience. Cest rue
du Chaume que nous avons affaire, et dans un instant nous allons y
tre.

-- Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume nest-elle pas
proche du Temple?

-- Oui, pourquoi?

-- Ah! cest quil y a l un vieux crancier de notre famille, un
certain Lambert Mercandon, auquel mon pre ma recommand de
rendre cent nobles  la rose que jai l  cet effet dans ma
poche.

-- Eh bien, dit Maurevel, voil une belle occasion de vous
acquitter envers lui.

-- Comment cela?

-- Cest aujourdhui le jour o lon rgle ses vieux comptes.
Votre Mercandon est-il huguenot?

-- Oh! oh! fit Coconnas, je comprends, il doit ltre.

-- Chut! nous sommes arrivs.

-- Quel est ce grand htel avec son pavillon sur la rue?

-- Lhtel de Guise.

-- En vrit, dit Coconnas, je ne pouvais pas manquer de venir
ici, puisque jarrive  Paris sous le patronage du grand Henri.
Mais, mordi! tout est bien tranquille dans ce quartier-ci, mon
cher, cest tout au plus si lon entend le bruit des arquebusades:
on se croirait en province; tout le monde dort, ou que le diable
memporte!

En effet, lhtel de Guise lui-mme semblait aussi tranquille que
dans les temps ordinaires. Toutes les fentres en taient fermes,
et une seule lumire brillait derrire la jalousie de la fentre
principale du pavillon qui avait, lorsquil tait entr dans la
rue, attir lattention de Coconnas. Un peu au-del de lhtel de
Guise, cest--dire au coin de la rue du Petit-Chantier et de
celle des Quatre-Fils, Maurevel sarrta.

-- Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il.

-- De celui que vous cherchez, cest--dire..., fit La Hurire.

-- Puisque vous maccompagnez, nous le cherchons.

-- Comment! cette maison qui semble dormir dun si bon sommeil...

-- Justement! Vous, La Hurire, vous allez utiliser lhonnte
figure que le ciel vous a donne par erreur, en frappant  cette
maison. Passez votre arquebuse  M. de Coconnas, il y a une heure
que je vois quil la lorgne. Si vous tes introduit, vous
demanderez  parler au seigneur de Mouy.

-- Ah! ah! fit Coconnas, je comprends: vous avez aussi un
crancier dans le quartier du Temple,  ce quil parat.

-- Justement, continua Maurevel. Vous monterez donc en jouant le
huguenot, vous avertirez de Mouy de tout ce qui se passe; il est
brave, il descendra...

-- Et une fois descendu? demanda La Hurire.

-- Une fois descendu, je le prierai daligner son pe avec la
mienne.

-- Sur mon me, cest dun brave gentilhomme, dit Coconnas, et je
compte faire exactement la mme chose avec Lambert Mercandon; et
sil est trop vieux pour accepter, ce sera avec quelquun de ses
fils ou de ses neveux.

La Hurire alla sans rpliquer frapper  la porte; ses coups,
retentissant dans le silence de la nuit, firent ouvrir les portes
de lhtel de Guise et sortir quelques ttes par ses ouvertures:
on vit alors que lhtel tait calme  la manire des citadelles,
cest--dire parce quil tait plein de soldats.

Ces ttes rentrrent presque aussitt, devinant sans doute de quoi
il tait question.

-- Il loge donc l, votre M. de Mouy? dit Coconnas montrant la
maison o La Hurire continuait de frapper.

-- Non, cest le logis de sa matresse.

-- Mordi! quelle galanterie vous lui faites! lui fournir
loccasion de tirer lpe sous les yeux de sa belle! Alors nous
serons les juges du camp. Cependant jaimerais assez  me battre
moi-mme. Mon paule me brle.

-- Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi fort
endommage. Coconnas poussa une espce de rugissement.

-- Mordi! dit-il, jespre quil est mort, ou sans cela je
retournerais au Louvre pour lachever. La Hurire frappait
toujours.

Bientt une fentre du premier tage souvrit, et un homme parut
sur le balcon en bonnet de nuit, en caleon et sans armes.

-- Qui va l? cria cet homme. Maurevel fit un signe  ses Suisses,
qui se rangrent sous une encoignure, tandis que Coconnas
saplatissait de lui-mme contre la muraille.

-- Ah! monsieur de Mouy, dit laubergiste de sa voix cline, est-
ce vous?

-- Oui, cest moi: aprs?

-- Cest bien lui, murmura Maurevel en frmissant de joie.

-- Eh! monsieur, continua La Hurire, ne savez-vous point ce qui
se passe? On gorge M. lamiral, on tue les religionnaires nos
frres. Venez vite  leur aide, venez.

-- Ah! scria de Mouy, je me doutais bien quil se tramait
quelque chose pour cette nuit. Ah! je naurais pas d quitter mes
braves camarades. Me voici, mon ami, me voici, attendez-moi.

Et sans refermer la fentre, par laquelle sortirent quelques cris
de femme effraye, quelques supplications tendres, M. de Mouy
chercha son pourpoint, son manteau et ses armes.

-- Il descend, il descend! murmura Maurevel ple de joie.
Attention, vous autres! glissa-t-il dans loreille des Suisses.

Puis retirant larquebuse des mains de Coconnas et soufflant sur
la mche pour sassurer quelle tait toujours bien allume:

-- Tiens, La Hurire, ajouta-t-il  laubergiste, qui avait fait
retraite vers le gros de la troupe, reprends ton arquebuse.

-- Mordi! scria Coconnas, voici la lune qui sort dun nuage pour
tre tmoin de cette belle rencontre. Je donnerais beaucoup pour
que Lambert Mercandon ft ici et servt de second  M. de Mouy.

-- Attendez, attendez! dit Maurevel. M. de Mouy vaut dix hommes 
lui tout seul, et nous en aurons peut-tre assez  nous six  nous
dbarrasser de lui. Avancez, vous autres, continua Maurevel en
faisant signe aux Suisses de se glisser contre la porte, afin de
le frapper quand il sortira.

-- Oh! oh! dit Coconnas en regardant ces prparatifs, il parat
que cela ne se passera point tout  fait comme je my attendais.

Dj on entendait le bruit de la barre que tirait de Mouy. Les
Suisses taient sortis de leur cachette pour prendre leur place
prs de la porte. Maurevel et La Hurire savanaient sur la
pointe du pied, tandis que, par un reste de gentilhommerie,
Coconnas restait  sa place, lorsque la jeune femme,  laquelle on
ne pensait plus, parut  son tour au balcon et poussa un cri
terrible en apercevant les Suisses, Maurevel et La Hurire.

de Mouy, qui avait dj entrouvert la porte, sarrta.

-- Remonte, remonte, cria la jeune femme; je vois reluire des
pes, je vois briller la mche dune arquebuse. Cest un guet-
apens.

-- Oh! oh! reprit en grondant la voix du jeune homme, voyons un
peu ce que veut dire tout ceci. Et il referma la porte, remit la
barre, repoussa le verrou et remonta.

Lordre de bataille de Maurevel fut chang ds quil vit que de
Mouy ne sortirait point. Les Suisses allrent se poster de lautre
ct de la rue, et La Hurire, son arquebuse au poing, attendit
que lennemi repart  la fentre. Il nattendit pas longtemps. de
Mouy savana prcd de deux pistolets dune longueur si
respectable, que La Hurire, qui le couchait dj en joue,
rflchit soudain que les balles du huguenot navaient pas plus de
chemin  faire pour arriver dans la rue que sa balle  lui nen
avait pour arriver au balcon. Certes, se dit-il, je puis tuer ce
gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme peut me tuer du mme coup.

Or, comme au bout du compte matre La Hurire, aubergiste de son
tat, ntait soldat que par circonstance, cette rflexion le
dtermina  faire retraite et  chercher un abri  langle de la
rue de Braque, assez loigne pour quil et quelque difficult 
trouver de l, avec une certaine certitude, surtout la nuit, la
ligne que devait suivre sa balle pour arriver jusqu de Mouy.

de Mouy jeta un coup doeil autour de lui et savana en
seffaant comme un homme qui se prpare  un duel; mais voyant
que rien ne venait:

-- a, dit-il, il parat, monsieur le donneur davis, que vous
avez oubli votre arquebuse  ma porte. Me voil, que me voulez-
vous?

-- Ah! ah! se dit Coconnas, voici en effet un brave.

-- Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui que vous soyez,
ne voyez-vous pas que jattends? La Hurire garda le silence.
Maurevel ne rpondit point, et les trois Suisses demeurrent cois.

Coconnas attendit un instant; puis, voyant que personne ne
soutenait la conversation entame par La Hurire et continue par
de Mouy, il quitta son poste, savana jusquau milieu de la rue,
et mettant le chapeau  la main:

-- Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un assassinat,
comme vous pourriez le croire, mais pour un duel... Jaccompagne
un de vos ennemis qui voudrait avoir affaire  vous pour terminer
galamment une vieille discussion. Eh! mordi! avancez donc,
monsieur de Maurevel, au lieu de tourner le dos: monsieur accepte.

-- Maurevel! scria de Mouy; Maurevel, lassassin de mon pre!
Maurevel, le Tueur du roi! Ah! pardieu, oui, jaccepte.

Et, ajustant Maurevel qui allait frapper  lhtel de Guise pour y
chercher du renfort, il pera son chapeau dune balle.

Au bruit de lexplosion, aux cris de Maurevel, les gardes qui
avaient ramen la duchesse de Nevers sortirent, accompagns de
trois ou quatre gentilshommes suivis de leurs pages, et
savancrent vers la maison de la matresse du jeune de Mouy.

Un second coup de pistolet, tir au milieu de la troupe, fit
tomber mort le soldat qui se trouvait le plus proche de Maurevel;
aprs quoi de Mouy se trouvant sans armes, ou du moins avec des
armes inutiles, puisque ses pistolets taient dchargs et que ses
adversaires taient hors de la porte de lpe, sabrita derrire
la galerie du balcon.

Cependant  et l les fentres commenaient de souvrir aux
environs, et, selon lhumeur pacifique ou belliqueuse de leurs
habitants, se refermaient ou se hrissaient de mousquets ou
darquebuses.

--  moi, mon brave Mercandon! scria de Mouy en faisant signe 
un homme dj vieux qui, dune fentre qui venait de souvrir en
face de lhtel de Guise, cherchait  voir quelque chose dans
cette confusion.

-- Vous appelez, sire de Mouy? cria le vieillard; est-ce  vous
quon en veut?

-- Cest  moi, cest  vous, cest  tous les protestants; et,
tenez, en voil la preuve.

En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger contre lui
larquebuse de La Hurire. Le coup partit; mais le jeune homme eut
le temps de se baisser, et la balle alla briser une vitre au-
dessus de sa tte.

-- Mercandon! scria Coconnas, qui  la vue de cette bagarre
tressaillait de plaisir et avait oubli son crancier, mais  qui
cette apostrophe de de Mouy le rappelait: Mercandon, rue du
Chaume, cest bien cela! Ah! il demeure l, cest bon; nous allons
avoir affaire chacun  notre homme.

Et tandis que les gens de lhtel de Guise enfonaient les portes
de la maison o tait de Mouy; tandis que Maurevel, un flambeau 
la main, essayait dincendier la maison; tandis que, les portes
une fois brises, un combat terrible sengageait contre un seul
homme qui,  chaque coup de rapire, abattait son ennemi, Coconnas
essayait,  laide dun pav, denfoncer la porte de Mercandon,
qui, sans sinquiter de cet effort solitaire, arquebusait de son
mieux  sa fentre.

Alors tout ce quartier dsert et obscur se trouva illumin comme
en plein jour, peupl comme lintrieur dune fourmilire; car, de
lhtel de Montmorency, six ou huit gentilshommes huguenots, avec
leurs serviteurs et leurs amis, venaient de faire une charge
furieuse et commenaient, soutenus par le feu des fentres, 
faire reculer les gens de Maurevel et ceux de lhtel de Guise,
quils finirent par acculer  lhtel do ils taient sortis.

Coconnas, qui navait point encore achev denfoncer la porte de
Mercandon quoiquil sescrimt de tout son coeur, fut pris dans ce
brusque refoulement. Sadossant alors  la muraille et mettant
lpe  la main, il commena non seulement  se dfendre, mais
encore  attaquer avec des cris si terribles, quil dominait toute
cette mle. Il ferrailla ainsi de droite et de gauche, frappant
amis et ennemis, jusqu ce quun large vide se ft opr autour
de lui.  mesure que sa rapire trouait une poitrine et que le
sang tide claboussait ses mains et son visage, lui, loeil
dilat, les narines ouvertes, les dents serres, regagnait le
terrain perdu et se rapprochait de la maison assige.

de Mouy, aprs un combat terrible livr dans lescalier et le
vestibule, avait fini par sortir en vritable hros de sa maison
brlante. Au milieu de toute cette lutte, il navait pas cess de
crier:  moi, Maurevel! Maurevel, o es-tu? linsultant par les
pithtes les plus injurieuses. Il apparut enfin dans la rue,
soutenant dun bras sa matresse,  moiti nue et presque
vanouie, et tenant un poignard entre ses dents. Son pe,
flamboyante par le mouvement de rotation quil lui imprimait,
traait des cercles blancs ou rouges, selon que la lune en
argentait la lame ou quun flambeau en faisait reluire lhumidit
sanglante. Maurevel avait fui. La Hurire, repouss par de Mouy
jusqu Coconnas, qui ne le reconnaissait pas et le recevait  la
pointe de son pe, demandait grce des deux cts. En ce moment,
Mercandon laperut, le reconnut  son charpe blanche pour un
massacreur.

Le coup partit. La Hurire jeta un cri, tendit les bras, laissa
chapper son arquebuse, et, aprs avoir essay de gagner la
muraille pour se retenir  quelque chose, tomba la face contre
terre.

de Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans la rue de
Paradis et disparut.

La rsistance des huguenots avait t telle, que les gens de
lhtel de Guise, repousss, taient rentrs et avaient ferm les
portes de lhtel, dans la crainte dtre assigs et pris chez
eux.

Coconnas, ivre de sang et de bruit, arriv  cette exaltation o,
pour les gens du Midi surtout, le courage se change en folie,
navait rien vu, rien entendu. Il remarqua seulement que ses
oreilles tintaient moins fort, que ses mains et son visage se
schaient un peu, et, abaissant la pointe de son pe, il ne vit
plus prs de lui quun homme couch, la face noye dans un
ruisseau rouge, et autour de lui que maisons qui brlaient.

Ce fut une bien courte trve, car au moment o il allait
sapprocher de cet homme, quil croyait reconnatre pour La
Hurire, la porte de la maison quil avait vainement essay de
briser  coups de pavs souvrit, et le vieux Mercandon, suivi de
son fils et de ses deux neveux, fondit sur le Pimontais, occup 
reprendre haleine.

-- Le voil! le voil! scrirent-ils tout dune voix. Coconnas
se trouvait au milieu de la rue, et, craignant dtre entour par
ces quatre hommes qui lattaquaient  la fois, il fit, avec la
vigueur dun de ces chamois quil avait si souvent poursuivis dans
les montagnes, un bond en arrire, et se trouva adoss  la
muraille de lhtel de Guise. Une fois tranquillis sur les
surprises, il se remit en garde et redevint railleur.

-- Ah! ah! pre Mercandon! dit-il, vous ne me reconnaissez pas?

-- Oh! misrable! scria le vieux huguenot, je te reconnais bien,
au contraire; tu men veux!  moi, lami, le compagnon de ton
pre?

-- Et son crancier, nest-ce pas?

-- Oui, son crancier, puisque cest toi qui le dis.

-- Eh bien, justement, rpondit Coconnas, je viens rgler nos
comptes.

-- Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes gens qui
laccompagnaient, et qui  sa voix slancrent contre la
muraille.

-- Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour arrter les
gens il vous faut une prise de corps et vous avez nglig de la
demander au prvt.

Et  ces paroles il engagea lpe avec celui des jeunes gens qui
se trouvait le plus proche de lui, et au premier dgagement lui
abattit le poignet avec sa rapire. Le malheureux se recula en
hurlant.

-- Et dun! dit Coconnas. Au mme instant, la fentre sous
laquelle Coconnas avait cherch un abri souvrit en grinant.
Coconnas fit un soubresaut, craignant une attaque de ce ct;
mais, au lieu dun ennemi, ce fut une femme quil aperut; au lieu
de larme meurtrire quil sapprtait  combattre, ce fut un
bouquet qui tomba  ses pieds.

-- Tiens! une femme! dit-il.

Il salua la dame de son pe et se baissa pour ramasser le
bouquet.

-- Prenez garde, brave catholique, prenez garde, scria la dame.

Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le poignard du
second neveu ne fendt son manteau et nentamt lautre paule.

La dame jeta un cri perant.

Coconnas la remercia et la rassura dun mme geste, slana sur
le second neveu, qui rompit; mais au second appel son pied de
derrire glissa dans le sang. Coconnas slana sur lui avec la
rapidit du chat-tigre, et lui traversa la poitrine de son pe.

-- Bien, bien, brave cavalier! cria la dame de lhtel de Guise,
bien! je vous envoie du secours.

-- Ce nest point la peine de vous dranger pour cela, madame! dit
Coconnas. Regardez plutt jusquau bout, si la chose vous
intresse, et vous allez voir comment le comte Annibal de Coconnas
accommode les huguenots.

En ce moment le fils du vieux Mercandon tira presque  bout
portant un coup de pistolet  Coconnas, qui tomba sur un genou.

La dame de la fentre poussa un cri, mais Coconnas se releva; il
ne stait agenouill que pour viter la balle, qui alla trouver
le mur  deux pieds de la belle spectatrice.

Presque en mme temps, de la fentre du logis de Mercandon partit
un cri de rage, et une vieille femme, qui  sa croix et  son
charpe blanche reconnut Coconnas pour un catholique, lui lana un
pot de fleurs qui latteignit au dessus du genou.

-- Bon! dit Coconnas; lune me jette des fleurs, lautre les pots.
Si cela continue, on va dmolir les maisons.

-- Merci, ma mre, merci! cria le jeune homme.

-- Va, femme, va! dit le vieux Mercandon, mais prends garde 
nous!

-- Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la jeune dame de
lhtel de Guise; je vais faire tirer aux fentres.

-- Ah a! cest donc un enfer de femmes, dont les unes sont pour
moi et les autres contre moi! dit Coconnas. Mordi! finissons-en.

La scne, en effet, tait bien change, et tirait videmment  son
dnouement. En face de Coconnas, bless il est vrai, mais dans
toute la vigueur de ses vingt-quatre ans, mais habitu aux armes,
mais irrit plutt quaffaibli par les trois ou quatre
gratignures quil avait reues, il ne restait plus que Mercandon
et son fils: Mercandon, vieillard de soixante  soixante-dix ans;
son fils, enfant de seize  dix-huit ans: ce dernier ple, blond
et frle, avait jet son pistolet dcharg et par consquent
devenu inutile, et agitait en tremblant une pe de moiti moins
longue que celle du Pimontais; le pre, arm seulement dun
poignard et dune arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille
femme,  la fentre en face, la mre du jeune homme, tenait  la
main un morceau de marbre et sapprtait  le lancer. Enfin
Coconnas, excit dun ct par les menaces, de lautre par les
encouragements, fier de sa double victoire, enivr de poudre et de
sang, clair par la rverbration dune maison en flammes, exalt
par lide quil combattait sous les yeux dune femme dont la
beaut lui avait sembl aussi suprieure que son rang lui
paraissait incontestable; Coconnas, comme le dernier des Horaces,
avait senti doubler ses forces, et voyant le jeune homme hsiter,
il courut  lui et croisa sur sa petite pe sa terrible et
sanglante rapire. Deux coups suffirent pour la lui faire sauter
des mains. Alors Mercandon chercha  repousser Coconnas, pour que
les projectiles lancs par la fentre latteignissent plus
srement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser la double
attaque du vieux Mercandon, qui essayait de le percer de son
poignard, et de la mre du jeune homme, qui tentait de lui briser
la tte avec la pierre quelle sapprtait  lui lancer, saisit
son adversaire  bras-le-corps, le prsentant  tous les coups
comme un bouclier, et ltouffant dans son treinte herculenne.

--  moi,  moi! scria le jeune homme, il me brise la poitrine!
 moi,  moi! Et sa voix commena de se perdre dans un rle sourd
et trangl. Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia.

-- Grce! grce! dit-il, monsieur de Coconnas! grce! cest mon
unique enfant!

-- Cest mon fils! cest mon fils! cria la mre, lespoir de notre
vieillesse! ne le tuez pas, monsieur! ne le tuez pas!

-- Ah! vraiment! cria Coconnas en clatant de rire. Que je ne le
tue pas! et que voulait-il donc me faire avec son pe et son
pistolet?

-- Monsieur, continua Mercandon en joignant les mains, jai chez
moi lobligation souscrite par votre pre, je vous la rendrai;
jai dix mille cus dor, je vous les donnerai; jai les
pierreries de notre famille, et elles seront  vous; mais ne le
tuez pas, ne le tuez pas!

-- Et moi, jai mon amour, dit  demi-voix la femme de lhtel de
Guise, et je vous le promets. Coconnas rflchit une seconde, et
soudain:

-- tes-vous huguenot? demanda-t-il au jeune homme.

-- Je le suis, murmura lenfant.

-- En ce cas, il faut mourir! rpondit Coconnas en fronant les
sourcils et en approchant de la poitrine de son adversaire la
misricorde acre et tranchante.

-- Mourir! scria le vieillard, mon pauvre enfant! mourir!

Et un cri de mre retentit si douloureux et si profond, quil
branla pour un moment la sauvage rsolution du Pimontais.

-- Oh! madame la duchesse! scria le pre se tournant vers la
femme de lhtel de Guise, intercdez pour nous, et tous les
matins et tous les soirs votre nom sera dans nos prires.

-- Alors, quil se convertisse! dit la dame de lhtel de Guise.

-- Je suis protestant, dit lenfant.

-- Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague, meurs donc puisque
tu ne veux pas de la vie que cette belle bouche toffrait.

Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire comme un
clair au dessus de la tte de leur fils.

-- Mon fils, mon Olivier, hurla la mre, abjure... abjure!

-- Abjure, cher enfant! cria Mercandon, se roulant aux pieds de
Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la terre.

-- Abjurez tous ensemble! cria Coconnas; pour un _Credo_, trois
mes et une vie!

-- Je le veux bien, dit le jeune homme.

-- Nous le voulons bien, crirent Mercandon et sa femme.

--  genoux, alors! fit Coconnas, et que ton fils rcite mot  mot
la prire que je vais te dire. Le pre obit le premier.

-- Je suis prt, dit lenfant. Et il sagenouilla  son tour.

Coconnas commena alors  lui dicter en latin les paroles du
_Credo_. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune Olivier stait
agenouill prs de lendroit o avait vol son pe.  peine vit-
il cette arme  la porte de sa main, que, sans cesser de rpter
les paroles de Coconnas, il tendit le bras pour la saisir.
Coconnas aperut le mouvement, tout en faisant semblant de ne pas
le voir. Mais au moment o le jeune homme touchait du bout de ses
doigts crisps la poigne de larme, il slana sur lui, et le
renversant:

-- Ah! tratre! dit-il. Et il lui plongea sa dague dans la gorge.
Le jeune homme jeta un cri, se releva convulsivement sur un genou
et retomba mort.

-- Ah! bourreau! hurla Mercandon, tu nous gorges pour nous voler
les cent nobles  la rose que tu nous dois.

-- Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve... En disant ces mots,
Coconnas jeta aux pieds du vieillard la bourse quavant son dpart
son pre lui avait remise pour acquitter sa dette avec son
crancier.

-- Et la preuve, continua-t-il, cest que voil votre argent.

-- Et toi, voici ta mort! cria la mre de la fentre.

-- Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez garde, dit la dame
de lhtel de Guise.

Mais avant que Coconnas et pu tourner la tte pour se rendre  ce
dernier avis ou pour se soustraire  la premire menace, une masse
pesante fendit lair en sifflant, sabattit  plat sur le chapeau
du Pimontais, lui brisa son pe dans la main et le coucha sur le
pav, surpris, tourdi, assomm, sans quil et pu entendre le
double cri de joie et de dtresse qui se rpandit de droite et de
gauche.

Mercandon slana aussitt, le poignard  la main, sur Coconnas
vanoui. Mais en ce moment la porte de lhtel de Guise souvrit,
et le vieillard, voyant luire les pertuisanes et les pes,
senfuit; tandis que celle quil avait appele madame la duchesse,
belle dune beaut terrible  la lueur de lincendie, blouissante
de pierreries et de diamants, se penchait,  moiti hors de la
fentre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu vers
Coconnas:

-- L! l! en face de moi; un gentilhomme vtu dun pourpoint
rouge. Celui-l, oui, oui, celui-l! ...



X
Mort, messe ou Bastille


Marguerite, comme nous lavons dit, avait referm sa porte et
tait rentre dans sa chambre. Mais comme elle y entrait, toute
palpitante, elle aperut Gillonne, qui, penche avec terreur vers
la porte du cabinet, contemplait des traces de sang parses sur le
lit, sur les meubles et sur le tapis.

-- Ah! madame, scria-t-elle en apercevant la reine. Oh! madame,
est-il donc mort?

-- Silence! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de voix qui indique
limportance de la recommandation. Gillonne se tut.

Marguerite tira alors de son aumnire une petite clef dore,
ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt le jeune homme  sa
suivante.

La Mole avait russi  se soulever et  sapprocher de la fentre.
Un petit poignard, de ceux que les femmes portaient  cette
poque, stait rencontr sous sa main, et le jeune gentilhomme
lavait saisi en entendant ouvrir la porte.

-- Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car, sur mon me,
vous tes en sret. La Mole se laissa retomber sur ses genoux.

-- Oh! madame, scria-t-il, vous tes pour moi plus quune reine,
vous tes une divinit.

-- Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, scria Marguerite, votre
sang coule encore... Oh! regarde, Gillonne, comme il est ple...
Voyons, o tes-vous bless?

-- Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des points
principaux la douleur errante par tout le corps, je crois avoir
reu un premier coup de dague  lpaule et un second dans la
poitrine; les autres blessures ne valent point la peine quon sen
occupe.

-- Nous allons voir cela, dit Marguerite; Gillonne, apporte ma
cassette de baumes.

Gillonne obit et rentra, tenant dune main la cassette, et de
lautre une aiguire de vermeil et du linge de fine toile de
Hollande.

-- Aide-moi  le soulever, Gillonne, dit la reine Marguerite, car,
en se soulevant lui-mme, le malheureux a achev de perdre ses
forces.

-- Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus; je ne puis
souffrir en vrit...

-- Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que je pense,
dit Marguerite; quand nous pouvons vous sauver, ce serait un crime
de vous laisser mourir.

-- Oh! scria La Mole, jaime mieux mourir que de vous voir,
vous, la reine, souiller vos mains dun sang indigne comme le
mien... Oh! jamais! jamais!

Et il se recula respectueusement.

-- Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant Gillonne, eh!
vous en avez dj souill tout  votre aise le lit et la chambre
de Sa Majest.

Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de batiste, tout
clabouss de petites taches vermeilles. Ce geste, plein de pudeur
fminine, rappela  La Mole quil avait tenu dans ses bras et
serr contre sa poitrine cette reine si belle, si aime, et  ce
souvenir une rougeur fugitive passa sur ses joues blmies.

-- Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous mabandonner aux soins
dun chirurgien?

-- Dun chirurgien catholique, nest-ce pas? demanda la reine avec
une expression que comprit La Mole, et qui le fit tressaillir.

-- Ignorez-vous donc, continua la reine avec une voix et un
sourire dune douceur inoue, que, nous autres filles de France,
nous sommes leves  connatre la valeur des plantes et 
composer des baumes? car notre devoir, comme femmes et comme
reines, a t de tout temps dadoucir les douleurs! Aussi valons-
nous les meilleurs chirurgiens du monde,  ce que disent nos
flatteurs du moins. Ma rputation, sous ce rapport, nest-elle pas
venue  votre oreille? Allons, Gillonne,  louvrage!

La Mole voulait essayer de rsister encore; il rpta de nouveau
quil aimait mieux mourir que doccasionner  la reine ce labeur,
qui pouvait commencer par la piti et finir par le dgot. Cette
lutte ne servit qu puiser compltement ses forces. Il chancela,
ferma les yeux, et laissa retomber sa tte en arrire, vanoui
pour la seconde fois.

Alors Marguerite, saisissant le poignard quil avait laiss
chapper, coupa rapidement le lacet qui fermait son pourpoint,
tandis que Gillonne, avec une autre lame, dcousait ou plutt
tranchait les manches de La Mole.

Gillonne, avec un linge imbib deau frache, tancha le sang qui
schappait de lpaule et de la poitrine du jeune homme, tandis
que Marguerite, dune aiguille dor  la pointe arrondie, sondait
les plaies avec toute la dlicatesse et lhabilet que matre
Ambroise Par et pu dployer en pareille circonstance.

Celle de lpaule tait profonde, celle de la poitrine avait
gliss sur les ctes et traversait seulement les chairs; aucune
des deux ne pntrait dans les cavits de cette forteresse
naturelle qui protge le coeur et les poumons.

-- Plaie douloureuse et non mortelle, _Acerrimum humeri vulnus,
non autem lethale_, murmura la belle et savante chirurgienne;
passe-moi du baume et prpare de la charpie, Gillonne.

Cependant Gillonne,  qui la reine venait de donner ce nouvel
ordre, avait dj essuy et parfum la poitrine du jeune homme et
en avait fait autant de ses bras models sur un dessin antique, de
ses paules gracieusement rejetes en arrire, de son cou ombrag
de boucles paisses et qui appartenait bien plutt  une statue de
marbre de Paros quau corps mutil dun homme expirant.

-- Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en regardant non pas tant
son ouvrage que celui qui venait den tre lobjet.

-- Nest-ce pas quil est beau? dit Marguerite avec une franchise
toute royale.

-- Oui, madame. Mais il me semble quau lieu de le laisser ainsi
couch  terre nous devrions le soulever et ltendre sur le lit
de repos contre lequel il est seulement appuy.

-- Oui, dit Marguerite, tu as raison.

Et les deux femmes, sinclinant et runissant leurs forces,
soulevrent La Mole et le dposrent sur une espce de grand sofa
 dossier sculpt qui stendait devant la fentre, quelles
entrouvrirent pour lui donner de lair.

Le mouvement rveilla La Mole, qui poussa un soupir et, rouvrant
les yeux, commena dprouver cet incroyable bien-tre qui
accompagne toutes les sensations du bless, alors qu son retour
 la vie il retrouve la fracheur au lieu des flammes dvorantes,
et les parfums du baume au lieu de la tide et nausabonde odeur
du sang.

Il murmura quelques mots sans suite, auxquels Marguerite rpondit
par un sourire en posant le doigt sur sa bouche.

En ce moment le bruit de plusieurs coups frapps  une porte
retentit.

-- On heurte au passage secret, dit Marguerite.

-- Qui donc peut venir, madame? demanda Gillonne effraye.

-- Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste auprs de lui et ne le
quitte pas dun seul instant.

Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la porte du
cabinet, alla ouvrir celle du passage qui donnait chez le roi et
chez la reine mre.

-- Madame de Sauve! scria-t-elle en reculant vivement et avec
une expression qui ressemblait sinon  la terreur, du moins  la
haine, tant il est vrai quune femme ne pardonne jamais  une
autre femme de lui enlever mme un homme quelle naime pas.
Madame de Sauve!

-- Oui, Votre Majest! dit celle-ci en joignant les mains.

-- Ici, vous, madame! continua Marguerite de plus en plus tonne,
mais aussi dune voix plus imprative. Charlotte tomba  genoux.

-- Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais  quel point je
suis coupable envers vous; mais, si vous saviez! la faute nest
pas tout entire  moi, et un ordre exprs de la reine mre...

-- Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne pense pas que vous
soyez venue dans lesprance de vous justifier vis--vis de moi,
dites-moi pourquoi vous tes venue.

-- Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours  genoux et avec
un regard presque gar, je suis venue pour vous demander sil
ntait pas ici.

-- Ici, qui? de qui parlez-vous, madame?... car, en vrit, je ne
comprends pas.

-- Du roi!

-- Du roi? vous le poursuivez jusque chez moi! Vous savez bien
quil ny vient pas, cependant!

-- Ah! madame! continua la baronne de Sauve sans rpondre  toutes
ces attaques et sans mme paratre les sentir; ah! plt  Dieu
quil y ft!

-- Et pourquoi cela?

-- Eh! mon Dieu! madame, parce quon gorge les huguenots, et que
le roi de Navarre est le chef des huguenots.

-- Oh! scria Marguerite en saisissant madame de Sauve par la
main et en la forant de se relever, oh! je lavais oubli!
Dailleurs, je navais pas cru quun roi pt courir les mmes
dangers que les autres hommes.

-- Plus, madame, mille fois plus, scria Charlotte.

-- En effet, madame de Lorraine mavait prvenue. Je lui avais dit
de ne pas sortir. Serait-il sorti?

-- Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve pas. Et sil
nest pas ici...

-- Il ny est pas.

-- Oh! scria madame de Sauve avec une explosion de douleur, cen
est fait de lui, car la reine mre a jur sa mort.

-- Sa mort! Ah! dit Marguerite, vous mpouvantez. Impossible!

-- Madame, reprit madame de Sauve avec cette nergie que donne
seule la passion, je vous dis quon ne sait pas o est le roi de
Navarre.

-- Et la reine mre, o est-elle?

-- La reine mre ma envoye chercher M. de Guise et
M. de Tavannes, qui taient dans son oratoire, puis elle ma
congdie. Alors, pardonnez-moi, madame! je suis remonte chez
moi, et comme dhabitude, jai attendu.

-- Mon mari, nest-ce pas? dit Marguerite.

-- Il nest pas venu, madame. Alors, je lai cherch de tous
cts; je lai demand  tout le monde. Un seul soldat ma rpondu
quil croyait lavoir aperu au milieu des gardes qui
laccompagnaient lpe nue quelque temps avant que le massacre
comment, et le massacre est commenc depuis une heure.

-- Merci, madame, dit Marguerite; et quoique peut-tre le
sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle offense pour moi,
merci.

-- Oh! alors, pardonnez-moi, madame! dit-elle, et je rentrerai
chez moi plus forte de votre pardon; car je nose vous suivre,
mme de loin.

Marguerite lui tendit la main.

-- Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle; rentrez chez
vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je lui ai promis
alliance et je serai fidle  ma promesse.

-- Mais si vous ne pouvez pntrer jusqu la reine mre, madame?

-- Alors, je me tournerai du ct de mon frre Charles, et il
faudra bien que je lui parle.

-- Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le passage
libre  Marguerite, et que Dieu conduise Votre Majest.

Marguerite slana par le couloir. Mais arrive  lextrmit,
elle se retourna pour sassurer que madame de Sauve ne demeurait
pas en arrire. Madame de Sauve la suivait.

La reine de Navarre lui vit prendre lescalier qui conduisait 
son appartement, et poursuivit son chemin vers la chambre de la
reine.

Tout tait chang; au lieu de cette foule de courtisans empresss,
qui dordinaire ouvrait ses rangs devant la reine en la saluant
respectueusement, Marguerite ne rencontrait que des gardes avec
des pertuisanes rougies et des vtements souills de sang, ou des
gentilshommes aux manteaux dchirs,  la figure noircie par la
poudre, porteurs dordres et de dpches, les uns entrant et les
autres sortant: toutes ces alles et venues faisaient un
fourmillement terrible et immense dans les galeries.

Marguerite nen continua pas moins daller en avant et parvint
jusqu lantichambre de la reine mre. Mais cette antichambre
tait garde par deux haies de soldats qui ne laissaient pntrer
que ceux qui taient porteurs dun certain mot dordre.

Marguerite essaya vainement de franchir cette barrire vivante.
Elle vit plusieurs fois souvrir et se fermer la porte, et 
chaque fois, par lentrebillement, elle aperut Catherine
rajeunie par laction, active comme si elle navait que vingt ans,
crivant, recevant des lettres, les dcachetant, donnant des
ordres, adressant  ceux-ci un mot,  ceux-l un sourire, et ceux
auxquels elle souriait plus amicalement taient ceux qui taient
plus couverts de poussire et de sang.

Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le Louvre, quil
emplissait deffrayantes rumeurs, on entendait clater les
arquebusades de la rue de plus en plus rptes.

-- Jamais je narriverai jusqu elle, se dit Marguerite aprs
avoir fait prs des hallebardiers trois tentatives inutiles.
Plutt que de perdre mon temps ici, allons donc trouver mon frre.

En ce moment passa M. de Guise; il venait dannoncer  la reine la
mort de lamiral et retournait  la boucherie.

-- Oh! Henri! scria Marguerite, o est le roi de Navarre? Le duc
la regarda avec un sourire tonn, sinclina, et, sans rpondre,
sortit avec ses gardes. Marguerite courut  un capitaine qui
allait sortir du Louvre et qui, avant de partir, faisait charger
les arquebuses de ses soldats.

-- Le roi de Navarre? demanda-t-elle; monsieur, o est le roi de
Navarre?

-- Je ne sais, madame, rpondit celui-ci, je ne suis point des
gardes de Sa Majest.

-- Ah! mon cher Ren! scria Marguerite en reconnaissant le
parfumeur de Catherine... cest vous... vous sortez de chez ma
mre... savez-vous ce quest devenu mon mari?

-- Sa Majest le roi de Navarre nest point mon ami, madame...
vous devez vous en souvenir. On dit mme, ajouta-t-il avec une
contraction qui ressemblait plus  un grincement qu un sourire,
on dit mme quil ose maccuser davoir, de complicit avec madame
Catherine, empoisonn sa mre.

-- Non! non! scria Marguerite, ne croyez pas cela, mon bon Ren!

-- Oh! peu mimporte, madame! dit le parfumeur; ni le roi de
Navarre ni les siens ne sont plus gure  craindre en ce moment.

Et il tourna le dos  Marguerite.

-- Oh! monsieur de Tavannes, monsieur de Tavannes!

scria Marguerite, un mot, un seul, je vous prie! Tavannes qui
passait, sarrta.

-- O est Henri de Navarre? dit Marguerite.

-- Ma foi! dit-il tout haut, je crois quil court la ville avec
MM. dAlenon et Cond. Puis, si bas que Marguerite seule put
lentendre:

-- Belle Majest, dit-il, si vous voulez voir celui pour tre  la
place duquel je donnerais ma vie, allez frapper au cabinet des
Armes du roi.

-- Oh! merci, Tavannes! dit Marguerite, qui, de tout ce que lui
avait dit Tavannes, navait entendu que lindication principale;
merci, jy vais.

Et elle prit sa course tout en murmurant:

-- Oh! aprs ce que je lui ai promis, aprs la faon dont il sest
conduit envers moi quand cet ingrat Henri stait cach dans le
cabinet, je ne puis le laisser prir!

Et elle vint heurter  la porte des appartements du roi; mais ils
taient ceints intrieurement par deux compagnies des gardes.

-- On nentre point chez le roi, dit lofficier en savanant
vivement.

-- Mais moi? dit Marguerite.

-- Lordre est gnral.

-- Moi, la reine de Navarre! moi, sa soeur!

-- Ma consigne nadmet point dexception, madame; recevez donc mes
excuses. Et lofficier referma la porte.

-- Oh! il est perdu, scria Marguerite alarme par la vue de
toutes ces figures sinistres, qui, lorsquelles ne respiraient pas
la vengeance, exprimaient linflexibilit. -- Oui, oui, je
comprends tout... on sest servi de moi comme dun appt... je
suis le pige o lon prend et gorge les huguenots... Oh!
jentrerai, duss-je me faire tuer.

Et Marguerite courait comme une folle par les corridors et par les
galeries, lorsque tout  coup passant devant une petite porte,
elle entendit un chant doux, presque lugubre, tant il tait
monotone. Ctait un psaume calviniste que chantait une voix
tremblante dans la pice voisine.

-- La nourrice du roi mon frre, la bonne Madelon... elle est l!
scria Marguerite en se frappant le front, claire par une
pense subite; elle est l! ... Dieu des chrtiens, aide-moi!

Et Marguerite, pleine desprance, heurta doucement  la petite
porte.

En effet, aprs lavis qui lui avait t donn par Marguerite,
aprs son entretien avec Ren, aprs sa sortie de chez la reine
mre,  laquelle, comme un bon gnie, avait voulu sopposer la
pauvre petite Phb, Henri de Navarre avait rencontr quelques
gentilshommes catholiques qui, sous prtexte de lui faire honneur,
lavaient reconduit chez lui, o lattendaient une vingtaine de
huguenots, lesquels staient runis chez le jeune prince, et, une
fois runis, ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques
heures le pressentiment de cette nuit fatale avait plan sur le
Louvre. Ils taient donc rests ainsi sans quon et tent de les
troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de Saint-Germain-
lAuxerrois, qui retentit dans tous ces coeurs comme un glas
funbre, Tavannes entra, et, au milieu dun silence de mort,
annona  Henri que le roi Charles IX voulait lui parler.

Il ny avait point de rsistance  tenter, personne nen eut mme
la pense. On entendait les plafonds, les galeries et les
corridors du Louvre craquer sous les pieds des soldats runis tant
dans les cours que dans les appartements, au nombre de prs de
deux mille. Henri, aprs avoir pris cong de ses amis, quil ne
devait plus revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans
une petite galerie contigu au logis du roi, o il le laissa seul,
sans armes et le coeur gonfl de toutes les dfiances.

Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute, deux mortelles
heures, coutant avec une terreur croissante le bruit du tocsin et
le retentissement des arquebusades; voyant, par un guichet vitr,
passer,  la lueur de lincendie, au flamboiement des torches, les
fuyards et les assassins; ne comprenant rien  ces clameurs de
meurtre et  ces cris de dtresse; ne pouvant souponner enfin,
malgr la connaissance quil avait de Charles IX, de la reine mre
et du duc de Guise, lhorrible drame qui saccomplissait en ce
moment.

Henri navait pas le courage physique; il avait mieux que cela, il
avait la puissance morale: craignant le danger, il laffrontait en
souriant, mais le danger du champ de bataille, le danger en plein
air et en plein jour, le danger aux yeux de tous,
quaccompagnaient la stridente harmonie des trompettes et la voix
sourde et vibrante des tambours... Mais l, il tait sans armes,
seul, enferm, perdu dans une demi-obscurit, suffisante  peine
pour voir lennemi qui pouvait se glisser jusqu lui et le fer
qui le voulait percer. Ces deux heures furent donc pour lui les
deux heures peut-tre les plus cruelles de sa vie.

Au plus fort du tumulte, et comme Henri commenait  comprendre
que, selon toute probabilit, il sagissait dun massacre
organis, un capitaine vint chercher le prince et le conduisit,
par un corridor,  lappartement du roi.  leur approche la porte
souvrit, derrire eux la porte se referma, le tout comme par
enchantement, puis le capitaine introduisit Henri prs de Charles
IX, alors dans son cabinet des Armes.

Lorsquils entrrent, le roi tait assis dans un grand fauteuil,
ses deux mains poses sur les deux bras de son sige et la tte
retombant sur sa poitrine. Au bruit que firent les nouveaux venus,
Charles IX releva son front, sur lequel Henri vit couler la sueur
par grosses gouttes.

-- Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi. Vous, La
Chastre, laissez-nous. Le capitaine obit. Il se fit un moment de
sombre silence. Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui
avec inquitude et vit quil tait seul avec le roi. Charles IX se
leva tout  coup.

-- Par la mordieu! dit-il en retroussant dun geste rapide ses
cheveux blonds et en essuyant son front en mme temps, vous tes
content de vous voir prs de moi, nest-ce pas, Henriot?

-- Mais sans doute, Sire, rpondit le roi de Navarre, et cest
toujours avec bonheur que je me trouve auprs de Votre Majest.

-- Plus content que dtre l-bas, hein? reprit Charles IX,
continuant  suivre sa pauvre pense plutt quil ne rpondait au
compliment de Henri.

-- Sire, je ne comprends pas, dit Henri.

-- Regardez et vous comprendrez. Dun mouvement rapide, Charles IX
marcha ou plutt bondit vers la fentre. Et, attirant  lui son
beau-frre, de plus en plus pouvant, il lui montra lhorrible
silhouette des assassins, qui, sur le plancher dun bateau,
gorgeaient ou noyaient les victimes quon leur amenait  chaque
instant.

-- Mais, au nom du Ciel, scria Henri tout ple, que se passe-t-
il donc cette nuit?

-- Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me dbarrasse de tous
les huguenots. Voyez-vous l-bas, au-dessus de lhtel de Bourbon,
cette fume et cette flamme? Cest la fume et la flamme de la
maison de lamiral, qui brle. Voyez-vous ce corps que de bons
catholiques tranent sur une paillasse dchire, cest le corps du
gendre de lamiral, le cadavre de votre ami Tligny.

-- Oh! que veut dire cela? scria le roi de Navarre, en cherchant
inutilement  son ct la poigne de sa dague et tremblant  la
fois de honte et de colre, car il sentait que tout  la fois on
le raillait et on le menaait.

-- Cela veut dire, scria Charles IX furieux, sans transition et
blmissant dune manire effrayante, cela veut dire que je ne veux
plus de huguenot autour de moi, entendez-vous, Henri? Suis-je le
roi? suis-je le matre?

-- Mais, Votre Majest...

-- Ma Majest tue et massacre  cette heure tout ce qui nest pas
catholique; cest son plaisir. tes-vous catholique? scria
Charles, dont la colre montait incessamment comme une mare
terrible.

-- Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles: Quimporte la
religion de qui me sert bien!

-- Ha! ha! ha! scria Charles en clatant dun rire sinistre; que
je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri! _Verba volant, _comme
dit ma soeur Margot. Et tous ceux-l, regarde, ajouta-t-il en
montrant du doigt la ville, ceux-l ne mavaient-ils pas bien
servi aussi? ntaient-ils pas braves au combat, sages au conseil,
dvous toujours? Tous taient des sujets utiles! mais ils taient
huguenots, et je ne veux que des catholiques.

Henri resta muet.

-- , comprenez-moi donc, Henriot! scria Charles IX.

-- Jai compris, Sire.

-- Eh bien?

-- Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de Navarre ferait
ce que tant de gentilshommes ou de pauvres gens nont pas fait.
Car enfin, sils meurent tous, ces malheureux, cest aussi parce
quon leur a propos ce que Votre Majest me propose, et quils
ont refus comme je refuse.

Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur lui un
regard dont latonie se changeait peu  peu en un fauve
rayonnement:

-- Ah! tu crois, dit-il, que jai pris la peine doffrir la messe
 ceux quon gorge l-bas?

-- Sire, dit Henri en dgageant son bras, ne mourrez-vous point
dans la religion de vos pres?

-- Oui, par la mordieu! et toi?

-- Eh bien, moi aussi, Sire, rpondit Henri. Charles poussa un
rugissement de rage, et saisit dune main tremblante son
arquebuse, place sur une table. Henri, coll contre la
tapisserie, la sueur de langoisse au front, mais, grce  cette
puissance quil conservait sur lui-mme, calme en apparence,
suivait tous les mouvements du terrible monarque avec lavide
stupeur de loiseau fascin par le serpent.

Charles arma son arquebuse, et frappant du pied avec une fureur
aveugle:

-- Veux-tu la messe? scria-t-il en blouissant Henri du
miroitement de larme fatale. Henri resta muet.

Charles IX branla les votes du Louvre du plus terrible juron qui
soit jamais sorti des lvres dun homme, et de ple quil tait,
il devint livide.

-- Mort, messe ou Bastille! scria-t-il en mettant le roi de
Navarre en joue.

-- Oh! Sire! scria Henri, me tuerez-vous, moi votre frre?

Henri venait dluder, avec cet esprit incomparable qui tait une
des plus puissantes facults de son organisation, la rponse que
lui demandait Charles IX; car, sans aucun doute, si cette rponse
et t ngative, Henri tait mort.

Aussi, comme aprs les derniers paroxysmes de la rage se trouve
immdiatement le commencement de la raction, Charles IX ne
ritra pas la question quil venait dadresser au prince de
Navarre, et aprs un moment dhsitation, pendant lequel il fit
entendre un rugissement sourd, il se retourna vers la fentre
ouverte, et coucha en joue un homme qui courait sur le quai
oppos.

-- Il faut cependant bien que je tue quelquun, scria Charles
IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux sinjectaient de
sang.

Et lchant le coup, il abattit lhomme qui courait. Henri poussa
un gmissement. Alors, anim par une effrayante ardeur, Charles
chargea et tira sans relche son arquebuse, poussant des cris de
joie chaque fois que le coup avait port.

-- Cest fait de moi, se dit le roi de Navarre; quand il ne
trouvera plus personne  tuer, il me tuera.

-- Eh bien, dit tout  coup une voix derrire les princes, est-ce
fait?

Ctait Catherine de Mdicis, qui, pendant la dernire dtonation
de larme, venait dentrer sans tre entendue.

-- Non, mille tonnerres denfer! hurla Charles en jetant son
arquebuse par la chambre... Non, lentt... il ne veut pas! ...

Catherine ne rpondit point. Elle tourna lentement son regard vers
la partie de la chambre o se tenait Henri, aussi immobile quune
des figures de la tapisserie contre laquelle il tait appuy.
Alors elle ramena sur Charles un oeil qui voulait dire: Alors,
pourquoi vit-il?

-- Il vit... il vit... murmura Charles IX, qui comprenait
parfaitement ce regard et qui y rpondait, comme on le voit, sans
hsitation; il vit, parce quil... est mon parent.

Catherine sourit. Henri vit ce sourire et reconnut que ctait
Catherine surtout quil lui fallait combattre.

-- Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois bien, et
rien de mon beau-frre Charles; cest vous qui avez eu lide de
mattirer dans un pige; cest vous qui avez pens  faire de
votre fille lappt qui devait nous perdre tous; cest vous qui
mavez spar de ma femme, pour quelle net pas lennui de me
voir tuer sous ses yeux...

-- Oui, mais cela ne sera pas! scria une autre voix haletante et
passionne que Henri reconnut  linstant et qui fit tressaillir
Charles IX de surprise et Catherine de fureur.

-- Marguerite! scria Henri.

-- Margot! dit Charles IX.

-- Ma fille! murmura Catherine.

-- Monsieur, dit Marguerite  Henri, vos dernires paroles
maccusaient, et vous aviez  la fois tort et raison: raison, car
en effet je suis bien linstrument dont on sest servi pour vous
perdre tous; tort, car jignorais que vous marchiez  votre perte.
Moi-mme, monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au
hasard,  loubli de ma mre, peut-tre; mais sitt que jai
appris votre danger, je me suis souvenue de mon devoir. Or, le
devoir dune femme est de partager la fortune de son mari. Vous
exile-t-on, monsieur, je vous suis dans lexil; vous emprisonne-t-
on, je me fais captive; vous tue-t-on, je meurs.

Et elle tendit  son mari une main que Henri saisit, sinon avec
amour, du moins avec reconnaissance.

-- Ah! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais bien mieux de
lui dire de se faire catholique!

-- Sire, rpondit Marguerite avec cette haute dignit qui lui
tait si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-mme ne demandez
pas une lchet  un prince de votre maison.

Catherine lana un regard significatif  Charles.

-- Mon frre, scria Marguerite, qui, aussi bien que Charles IX,
comprenait la terrible pantomime de Catherine, mon frre, songez-
y, vous avez fait de lui mon poux.

Charles IX, pris entre le regard impratif de Catherine et le
regard suppliant de Marguerite comme entre deux principes opposs,
resta un instant indcis; enfin, Oromase lemporta.

-- Au fait, madame, dit-il en se penchant  loreille de
Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-frre.

-- Oui, rpondit Catherine en sapprochant  son tour de loreille
de son fils, oui... mais sil ne ltait pas?



XI
Laubpine du cimetire des Innocents


Rentre chez elle, Marguerite chercha vainement  deviner le mot
que Catherine de Mdicis avait dit tout bas  Charles IX, et qui
avait arrt court le terrible conseil de vie et de mort qui se
tenait en ce moment.

Une partie de la matine fut employe par elle  soigner La Mole,
lautre  chercher lnigme que son esprit se refusait 
comprendre.

Le roi de Navarre tait rest prisonnier au Louvre. Les huguenots
taient plus que jamais poursuivis.  la nuit terrible avait
succd un jour de massacre plus hideux encore. Ce ntait plus le
tocsin que les cloches sonnaient, ctaient des _Te Deum_, et les
accents de ce bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et
des incendies, taient peut-tre plus tristes  la lumire du
soleil que ne lavait t pendant lobscurit le glas de la nuit
prcdente. Ce ntait pas le tout: une chose trange tait
arrive; une aubpine, qui avait fleuri au printemps et qui, comme
dhabitude, avait perdu son odorante parure au mois de juin,
venait de refleurir pendant la nuit, et les catholiques, qui
voyaient dans cet vnement un miracle et qui, pour la
popularisation de ce miracle, faisaient Dieu leur complice,
allaient en procession, croix et bannire en tte, au cimetire
des Innocents, o cette aubpine fleurissait. Cette espce
dassentiment donn par le ciel au massacre qui sexcutait avait
redoubl lardeur des assassins. Et tandis que la ville continuait
 offrir dans chaque rue, dans chaque carrefour, sur chaque place
une scne de dsolation, le Louvre avait dj servi de tombeau
commun  tous les protestants qui sy taient trouvs enferms au
moment du signal. Le roi de Navarre, le prince de Cond et La Mole
y taient seuls demeurs vivants.

Rassure sur La Mole, dont les plaies, comme elle lavait dit la
veille, taient dangereuses, mais non mortelles, Marguerite
ntait donc plus proccupe que dune chose: sauver la vie de son
mari, qui continuait dtre menace. Sans doute le premier
sentiment qui stait empar de lpouse tait un sentiment de
loyale piti pour un homme auquel elle venait, comme lavait dit
lui-mme le Barnais, de jurer sinon amour, du moins alliance.
Mais,  la suite de ce sentiment, un autre moins pur avait pntr
dans le coeur de la reine.

Marguerite tait ambitieuse, Marguerite avait vu presque une
certitude de royaut dans son mariage avec Henri de Bourbon, La
Navarre, tiraille dun ct par les rois de France, de lautre
par les rois dEspagne, qui, lambeau  lambeau, avaient fini par
emporter la moiti de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon
ralisait les esprances de courage quil avait donnes dans les
rares occasions quil avait eues de tirer lpe, devenir un
royaume rel, avec les huguenots de France pour sujets. Grce 
son esprit fin et si lev, Marguerite avait entrevu et calcul
tout cela. En perdant Henri, ce ntait donc pas seulement un mari
quelle perdait, ctait un trne.

Elle en tait au plus intime de ces rflexions, lorsquelle
entendit frapper  la porte du corridor secret; elle tressaillit,
car trois personnes seulement venaient par cette porte: le roi, la
reine mre et le duc dAlenon. Elle entrouvrit la porte du
cabinet, recommanda du doigt le silence  Gillonne et  La Mole,
et alla ouvrir au visiteur.

Ce visiteur tait le duc dAlenon.

Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un instant
Marguerite avait eu lide de rclamer son intercession en faveur
du roi de Navarre; mais une ide terrible lavait arrte. Le
mariage stait fait contre son gr; Franois dtestait Henri et
navait conserv la neutralit en faveur du Barnais que parce
quil tait convaincu que Henri et sa femme taient rests
trangers lun  lautre. Une marque dintrt donne par
Marguerite  son poux pouvait en consquence, au lieu de
lcarter, rapprocher de sa poitrine un des trois poignards qui le
menaaient.

Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus
quelle net frissonn en apercevant le roi Charles IX ou la
reine mre elle-mme. On net point dit dailleurs, en le voyant,
quil se passt quelque chose dinsolite par la ville, ni au
Louvre; il tait vtu avec son lgance ordinaire. Ses habits et
son linge exhalaient ces parfums que mprisait Charles IX, mais
dont le duc dAnjou et lui faisaient un si continuel usage.
Seulement, un oeil exerc comme ltait celui de Marguerite
pouvait remarquer que, malgr sa pleur plus grande que
dhabitude, et malgr le lger tremblement qui agitait lextrmit
de ses mains, aussi belles et aussi soignes que des mains de
femme, il renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux.

Son entre fut ce quelle avait lhabitude dtre. Il sapprocha
de sa soeur pour lembrasser. Mais, au lieu de lui tendre ses
joues, comme elle et fait au roi Charles ou au duc dAnjou,
Marguerite sinclina et lui offrit le front.

Le duc dAlenon poussa un soupir, et posa ses lvres blmissantes
sur ce front que lui prsentait Marguerite.

Alors, sasseyant, il se mit  raconter  sa soeur les nouvelles
sanglantes de la nuit; la mort lente et terrible de lamiral; la
mort instantane de Tligny, qui, perc dune balle, rendit 
linstant mme le dernier soupir. Il sarrta, sappesantit, se
complut sur les dtails sanglants de cette nuit avec cet amour du
sang particulier  lui et  ses deux frres. Marguerite le laissa
dire.

Enfin, ayant tout dit, il se tut.

-- Ce nest pas pour me faire ce rcit seulement que vous tes
venu me rendre visite, nest-ce pas, mon frre? demanda
Marguerite.

Le duc dAlenon sourit.

-- Vous avez encore autre chose  me dire?

-- Non, rpondit le duc, jattends.

-- Quattendez-vous?

-- Ne mavez-vous pas dit, chre Marguerite bien-aime, reprit le
duc en rapprochant son fauteuil de celui de sa soeur, que ce
mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gr.

-- Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de Barn
lorsquon me la propos pour poux.

-- Et depuis que vous le connaissez, ne mavez-vous pas affirm
que vous nprouviez aucun amour pour lui?

-- Je vous lai dit, il est vrai.

-- Votre opinion ntait-elle pas que ce mariage devait faire
votre malheur?

-- Mon cher Franois, dit Marguerite, quand un mariage nest pas
la suprme flicit, cest presque toujours la suprme douleur.

-- Eh bien, ma chre Marguerite! comme je vous le disais,
jattends.

-- Mais quattendez-vous, dites?

-- Que vous tmoigniez votre joie.

-- De quoi donc ai-je  me rjouir?

-- Mais de cette occasion inattendue qui se prsente de reprendre
votre libert.

-- Ma libert! reprit Marguerite, qui voulait forcer le prince 
aller jusquau bout de sa pense.

-- Sans doute, votre libert; vous allez tre spare du roi de
Navarre.

-- Spare! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le jeune prince.

Le duc dAlenon essaya de soutenir le regard de sa soeur; mais
bientt ses yeux scartrent delle avec embarras.

-- Spare! rpta Marguerite; voyons cela, mon frre, car je suis
bien aise que vous me mettiez  mme dapprofondir la question; et
comment compte-t-on nous sparer?

-- Mais, murmura le duc, Henri est huguenot.

-- Sans doute; mais il navait pas fait mystre de sa religion, et
lon savait cela quand on nous a maris.

-- Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le duc, laissant
malgr lui un rayon de joie illuminer son visage, qua fait Henri?

-- Mais vous le savez mieux que personne, Franois, puisquil a
pass ses journes presque toujours en votre compagnie, tantt 
la chasse, tantt au mail, tantt  la paume.

-- Oui, ses journes, sans doute, reprit le duc, ses journes;
mais ses nuits? Marguerite se tut, et ce fut  son tour de baisser
les yeux.

-- Ses nuits, continua le duc dAlenon, ses nuits?

-- Eh bien? demanda Marguerite, sentant quil fallait bien
rpondre quelque chose.

-- Eh bien, il les a passes chez madame de Sauve.

-- Comment le savez-vous? scria Marguerite.

-- Je le sais parce que javais intrt  le savoir, rpondit le
jeune prince en plissant et en dchiquetant la broderie de ses
manches.

Marguerite commenait  comprendre ce que Catherine avait dit tout
bas  Charles IX: mais elle fit semblant de demeurer dans son
ignorance.

-- Pourquoi me dites-vous cela, mon frre? rpondit-elle avec un
air de mlancolie parfaitement jou; est-ce pour me rappeler que
personne ici ne maime et ne tient  moi: pas plus ceux que la
nature ma donns pour protecteurs que celui que lglise ma
donn pour poux?

-- Vous tes injuste, dit vivement le duc dAlenon en rapprochant
encore son fauteuil de celui de sa soeur, je vous aime et vous
protge, moi.

-- Mon frre, dit Marguerite en le regardant fixement, vous avez
quelque chose  me dire de la part de la reine mre.

-- Moi! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure; qui peut vous
faire croire cela?

-- Ce qui peut me le faire croire, cest que vous rompez lamiti
qui vous attachait  mon mari; cest que vous abandonnez la cause
du roi de Navarre.

-- La cause du roi de Navarre! reprit le duc dAlenon tout
interdit.

-- Oui, sans doute. Tenez, Franois, parlons franc. Vous en tes
convenu vingt fois, vous ne pouvez vous lever et mme vous
soutenir que lun par lautre. Cette alliance...

-- Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le duc dAlenon.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que le roi a des desseins sur votre mari. Pardon! en
disant votre mari, je me trompe: cest sur Henri de Navarre que je
voulais dire. Notre mre a devin tout. Je malliais aux huguenots
parce que je croyais les huguenots en faveur. Mais voil quon tue
les huguenots et que dans huit jours il nen restera pas cinquante
dans tout le royaume. Je tendais la main au roi de Navarre parce
quil tait... votre mari. Mais voil quil nest plus votre mari.
Quavez-vous  dire  cela, vous qui tes non seulement la plus
belle femme de France, mais encore la plus forte tte du royaume?

-- Jai  dire, reprit Marguerite, que je connais notre frre
Charles. Je lai vu hier dans un de ces accs de frnsie dont
chacun abrge sa vie de dix ans; jai  dire que ces accs se
renouvellent, par malheur, bien souvent maintenant, ce qui fait
que, selon toute probabilit, notre frre Charles na pas
longtemps  vivre; jai  dire enfin que le roi de Pologne vient
de mourir et quil est fort question dlire en sa place un prince
de la maison de France; jai  dire enfin que, lorsque les
circonstances se prsentent ainsi, ce nest point le moment
dabandonner des allis qui, au moment du combat, peuvent nous
soutenir avec le concours dun peuple et lappui dun royaume.

-- Et vous, scria le duc, ne me faites-vous pas une trahison
bien plus grande de prfrer un tranger  votre frre?

-- Expliquez-vous, Franois; en quoi et comment vous ai-je trahi?

-- Vous avez demand hier au roi la vie du roi de Navarre?

-- Eh bien? demanda Marguerite avec une feinte navet. Le duc se
leva prcipitamment, fit deux ou trois fois le tour de la chambre
dun air gar, puis revint prendre la main de Marguerite. Cette
main tait raide et glace.

-- Adieu, ma soeur, dit-il; vous navez pas voulu me comprendre,
ne vous en prenez donc qu vous des malheurs qui pourront vous
arriver.

Marguerite plit, mais demeura immobile  sa place. Elle vit
sortir le duc dAlenon sans faire un signe pour le rappeler; mais
 peine lavait-elle perdu de vue dans le corridor quil revint
sur ses pas.

-- coutez, Marguerite, dit-il, jai oubli de vous dire une
chose: cest que demain,  pareille heure, le roi de Navarre sera
mort.

Marguerite poussa un cri; car cette ide quelle tait
linstrument dun assassinat lui causait une pouvante quelle ne
pouvait surmonter.

-- Et vous nempcherez pas cette mort? dit-elle; vous ne sauverez
pas votre meilleur et votre plus fidle alli?

-- Depuis hier, mon alli nest plus le roi de Navarre.

-- Et qui est-ce donc, alors?

-- Cest M. de Guise. En dtruisant les huguenots, on a fait M. de
Guise roi des catholiques.

-- Et cest le fils de Henri II qui reconnat pour son roi un duc
de Lorraine! ...

-- Vous tes dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne
comprenez rien.

-- Javoue que je cherche en vain  lire dans votre pense.

-- Ma soeur, vous tes daussi bonne maison que madame la
princesse de Porcian, et Guise nest pas plus immortel que le roi
de Navarre; eh bien, Marguerite, supposez maintenant trois choses,
toutes trois possibles: la premire, cest que Monsieur soit lu
roi de Pologne; la seconde, cest que vous maimiez comme je vous
aime; eh bien, je suis roi de France, et vous... et vous... reine
des catholiques.

Marguerite cacha sa tte dans ses mains, blouie de la profondeur
des vues de cet adolescent que personne  la cour nosait appeler
une intelligence.

-- Mais, demanda-t-elle aprs un moment de silence, vous ntes
donc pas jaloux de M. le duc de Guise comme vous ltes du roi de
Navarre?

-- Ce qui est fait est fait, dit le duc dAlenon dune voix
sourde; et si jai eu  tre jaloux du duc de Guise, eh bien, je
lai t.

-- Il ny a quune seule chose qui puisse empcher ce beau plan de
russir.

-- Laquelle?

-- Cest que je naime plus le duc de Guise.

-- Et qui donc aimez-vous, alors?

-- Personne. Le duc dAlenon regarda Marguerite avec ltonnement
dun homme qui,  son tour, ne comprend plus, et sortit de
lappartement en poussant un soupir et en pressant de sa main
glace son front prt  se fendre. Marguerite demeura seule et
pensive. La situation commenait  se dessiner claire et prcise 
ses yeux; le roi avait laiss faire la Saint-Barthlemy, la reine
Catherine et le duc de Guise lavaient faite. Le duc de Guise et
le duc dAlenon allaient se runir pour en tirer le meilleur
parti possible. La mort du roi de Navarre tait une consquence
naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on
semparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans
trne, sans puissance, et nayant dautre perspective quun
clotre o elle naurait pas mme la triste douleur de pleurer son
poux qui navait jamais t son mari. Elle en tait l, lorsque
la reine Catherine lui fit demander si elle ne voulait pas venir
faire avec toute la cour un plerinage  laubpine du cimetire
des Innocents.

Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser de faire partie
de cette cavalcade. Mais la pense que cette sortie lui fournirait
peut-tre loccasion dapprendre quelque chose de nouveau sur le
sort du roi de Navarre la dcida. Elle fit donc rpondre que si on
voulait lui tenir un cheval prt, elle accompagnerait volontiers
Leurs Majests.

Cinq minutes aprs, un page vint lui annoncer que, si elle voulait
descendre, le cortge allait se mettre en marche. Marguerite fit
de la main  Gillone un signe pour lui recommander le bless et
descendit.

Le roi, la reine mre, Tavannes et les principaux catholiques
taient dj  cheval. Marguerite jeta un coup doeil rapide sur
ce groupe, qui se composait dune vingtaine de personnes  peu
prs: le roi de Navarre ny tait point.

Mais madame de Sauve y tait; elle changea un regard avec elle,
et Marguerite comprit que la matresse de son mari avait quelque
chose  lui dire.

On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honor par la rue de
lAstruce.  la vue du roi, de la reine Catherine et des
principaux catholiques, le peuple stait amass, suivant le
cortge comme un flot qui monte, criant:

-- Vive le roi! vive la messe! mort aux huguenots! Ces cris
taient accompagns de brandissements dpes rougies et
darquebuses fumantes, qui indiquaient la part que chacun avait
prise au sinistre vnement qui venait de saccomplir. En arrivant
 la hauteur de la rue des Prouvelles, on rencontra des hommes qui
tranaient un cadavre sans tte. Ctait celui de lamiral. Ces
hommes allaient le pendre par les pieds  Montfaucon.

On entra dans le cimetire des Saints-Innocents par la porte qui
souvrait en face de la rue des Chaps, aujourdhui celle des
Dchargeurs. Le clerg, prvenu de la visite du roi et de celle de
la reine mre, attendait Leurs Majests pour les haranguer.

Madame de Sauve profita du moment o Catherine coutait le
discours quon lui faisait pour sapprocher de la reine de Navarre
et lui demander la permission de lui baiser sa main. Marguerite
tendit le bras vers elle, madame de Sauve approcha ses lvres de
la main de la reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier
roul dans la manche.

Si rapide et si dissimule quet t la retraite de madame de
Sauve, Catherine sen tait aperue, elle se retourna au moment o
sa dame dhonneur baisait la main de la reine.

Les deux femmes virent ce regard qui pntrait jusqu elles comme
un clair, mais toutes deux restrent impassibles. Seulement
madame de Sauve sloigna de Marguerite, et alla reprendre sa
place prs de Catherine.

Lorsquelle eut rpondu au discours qui venait de lui tre
adress, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe  la reine
de Navarre de sapprocher delle.

Marguerite obit.

-- Eh! ma fille! dit la reine mre dans son patois italien, vous
avez donc de grandes amitis avec madame de Sauve?

Marguerite sourit, en donnant  son beau visage lexpression la
plus amre quelle put trouver.

-- Oui, ma mre, rpondit-elle, le serpent est venu me mordre la
main.

-- Ah! ah! dit Catherine en souriant, vous tes jalouse, je crois!

-- Vous vous trompez, madame, rpondit Marguerite. Je ne suis pas
plus jalouse du roi de Navarre que le roi de Navarre nest
amoureux de moi. Seulement je sais distinguer mes amis de mes
ennemis. Jaime qui maime, et dteste qui me hait. Sans cela,
madame, serais-je votre fille?

Catherine sourit de manire  faire comprendre  Marguerite que,
si elle avait eu quelque soupon, ce soupon tait vanoui.

Dailleurs, en ce moment, de nouveaux plerins attirrent
lattention de lauguste assemble. Le duc de Guise arrivait
escort dune troupe de gentilshommes tout chauffs encore dun
carnage rcent. Ils escortaient une litire richement tapisse,
qui sarrta en face du roi.

-- La duchesse de Nevers! scria Charles IX. , voyons! quelle
vienne recevoir nos compliments, cette belle et rude catholique.
Que ma-t-on dit, ma cousine, que, de votre propre fentre, vous
avez giboy aux huguenots, et que vous en avez tu un dun coup de
pierre?

La duchesse de Nevers rougit extrmement.

-- Sire, dit-elle  voix basse, en venant sagenouiller devant le
roi, cest au contraire un catholique bless que jai eu le
bonheur de recueillir.

-- Bien, bien, ma cousine! il y a deux faons de me servir: lune
en exterminant mes ennemis, lautre en secourant mes amis. On fait
ce quon peut, et je suis sr que si vous eussiez pu davantage,
vous leussiez fait.

Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne harmonie qui
rgnait entre la maison de Lorraine et Charles IX, criait  tue-
tte:

-- Vive le roi! vive le duc de Guise! vive la messe!

-- Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette? dit la reine mre
 la belle duchesse.

Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit aussitt ce
signe, et qui rpondit:

-- Non pas, madame,  moins que Votre Majest ne me lordonne, car
jai affaire en ville avec Sa Majest la reine de Navarre.

-- Et quallez-vous faire ensemble? demanda Catherine.

-- Voir des livres grecs trs rares et trs curieux quon a
trouvs chez un vieux pasteur protestant, et quon a transports 
la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, rpondit Marguerite.

-- Vous feriez mieux daller voir jeter les derniers huguenots du
haut du pont des Meuniers dans la Seine, dit Charles IX. Cest la
place des bons Franais.

-- Nous irons, sil plat  Votre Majest, rpondit la duchesse de
Nevers.

Catherine jeta un regard de dfiance sur les deux jeunes femmes.
Marguerite, aux aguets, lintercepta, et se tournant et retournant
aussitt dun air fort proccup, elle regarda avec inquitude
autour delle.

Cette inquitude, feinte ou relle, nchappa point  Catherine.

-- Que cherchez-vous?

-- Je cherche... Je ne vois plus..., dit-elle.

-- Que cherchez-vous? qui ne voyez-vous plus?

-- La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retourne au Louvre?

-- Quand je te disais que tu tais jalouse! dit Catherine 
loreille de sa fille. _O bestia! ... _Allons, allons, Henriette!
continua-t-elle en haussant les paules, emmenez la reine de
Navarre.

Marguerite feignit encore de regarder autour delle, puis, se
penchant  son tour  loreille de son amie:

-- Emmne-moi vite, lui dit-elle. Jai des choses de la plus haute
importance  te dire.

La duchesse fit une rvrence  Charles IX et  Catherine, puis
sinclinant devant la reine de Navarre:

-- Votre Majest daignera-t-elle monter dans ma litire? dit-elle.

-- Volontiers. Seulement vous serez oblige de me faire reconduire
au Louvre.

-- Ma litire, comme mes gens, comme moi-mme, rpondit la
duchesse, sont aux ordres de Votre Majest.

La reine Marguerite monta dans la litire, et, sur un signe
quelle lui fit, la duchesse de Nevers monta  son tour et prit
respectueusement place sur le devant.

Catherine et ses gentilshommes retournrent au Louvre en suivant
le mme chemin quils avaient pris pour venir. Seulement, pendant
toute la route, on vit la reine mre parler sans relche 
loreille du roi, en lui dsignant plusieurs fois madame de Sauve.

Et  chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX, cest--
dire dun rire plus sinistre quune menace.

Quant  Marguerite, une fois quelle eut senti la litire se
mettre en mouvement, et quelle neut plus  craindre la perante
investigation de Catherine, elle tira vivement de sa manche le
billet de madame de Sauve et lut les mots suivants:

Jai reu lordre de faire remettre ce soir au roi de Navarre
deux clefs: lune est celle de la chambre dans laquelle il est
enferm, lautre est celle de la mienne. Une fois quil sera entr
chez moi, il mest enjoint de ly garder jusqu six heures du
matin.

Que Votre Majest rflchisse, que Votre Majest dcide, que
Votre Majest ne compte ma vie pour rien.

-- Il ny a plus de doute, murmura Marguerite, et la pauvre femme
est linstrument dont on veut se servir pour nous perdre tous.
Mais nous verrons si de la reine Margot, comme dit mon frre
Charles, on fait si facilement une religieuse.

-- De qui donc est cette lettre? demanda la duchesse de Nevers en
montrant le papier que Marguerite venait de lire et de relire avec
une si grande attention.

-- Ah! duchesse! jai bien des choses  te dire, rpondit
Marguerite en dchirant le billet en mille et mille morceaux.



XII
Les confidences


-- Et, dabord, o allons-nous? demanda Marguerite. Ce nest pas
au pont des Meuniers, jimagine?... Jai vu assez de tueries comme
cela depuis hier, ma pauvre Henriette!

-- Jai pris la libert de conduire Votre Majest...

-- Dabord, et avant toute chose, Ma Majest te prie doublier sa
majest... Tu me conduisais donc...

--  lhtel de Guise,  moins que vous nen dcidiez autrement.

-- Non pas! non pas, Henriette! allons chez toi; le duc de Guise
ny est pas, ton mari ny est pas?

-- Oh! non! scria la duchesse avec une joie qui fit tinceler
ses beaux yeux couleur dmeraude; non! ni mon beau-frre, ni mon
mari, ni personne! Je suis libre, libre comme lair, comme
loiseau, comme le nuage... Libre, ma reine, entendez-vous?
Comprenez-vous ce quil y a de bonheur dans ce mot: libre?... Je
vais, je viens, je commande! Ah! pauvre reine! vous ntes pas
libre, vous! aussi vous soupirez...

-- Tu vas, tu viens, tu commandes! Est-ce donc tout? Et ta libert
ne sert-elle qu cela? Voyons, tu es bien joyeuse pour ntre que
libre.

-- Votre Majest ma promis dentamer les confidences.

-- Encore Ma Majest; voyons, nous nous fcherons, Henriette; as-
tu donc oubli nos conventions?

-- Non, votre respectueuse servante devant le monde, ta folle
confidente dans le tte--tte. Nest-ce pas cela, madame, nest-
ce pas cela, Marguerite?

-- Oui, oui! dit la reine en souriant.

-- Ni rivalits de maisons, ni perfidies damour; tout bien, tout
bon, tout franc; une alliance enfin offensive et dfensive, dans
le seul but de rencontrer et de saisir au vol, si nous le
rencontrons, cet phmre quon nomme le bonheur.

-- Bien, ma duchesse! cest cela; et pour renouveler le pacte,
embrasse-moi.

Et les deux charmantes ttes, lune ple et voile de mlancolie,
lautre rose, blonde et rieuse se rapprochrent gracieusement et
unirent leurs lvres comme elles avaient uni leurs penses.

-- Donc il y a du nouveau? demanda la duchesse en fixant sur
Marguerite un regard avide et curieux.

-- Tout nest-il pas nouveau depuis deux jours?

-- Oh! je parle damour et non de politique, moi. Quand nous
aurons lge de dame Catherine, ta mre, nous en ferons, de la
politique. Mais nous avons vingt ans, ma belle reine, parlons
dautre chose. Voyons, serais-tu marie pour tout de bon?

--  qui? dit Marguerite en riant.

-- Ah! tu me rassures, en vrit.

-- Eh bien, Henriette, ce qui te rassure mpouvante. Duchesse, il
faut que je sois marie.

-- Quand cela?

-- Demain.

-- Ah! bah! vraiment! Pauvre amie! Et cest ncessaire?

-- Absolument.

-- Mordi! comme dit quelquun de ma connaissance, voil qui est
fort triste.

-- Tu connais quelquun qui dit: Mordi? demanda en riant
Marguerite.

-- Oui.

-- Et quel est ce quelquun?

-- Tu minterroges toujours, quand cest  toi de parler. Achve,
et je commencerai.

-- En deux mots, voici: le roi de Navarre est amoureux et ne veut
pas de moi. Je ne suis pas amoureuse; mais je ne veux pas de lui.
Cependant il faudrait que nous changeassions dide lun et
lautre, ou que nous eussions lair den changer dici  demain.

-- Eh bien, change, toi! et tu peux tre sre quil changera, lui!

-- Justement, voil limpossible; car je suis moins dispose 
changer que jamais.

--  lgard de ton mari seulement, jespre!

-- Henriette, jai un scrupule.

-- Un scrupule de quoi?

-- De religion. Fais-tu une diffrence entre les huguenots et les
catholiques?

-- En politique?

-- Oui.

-- Sans doute.

-- Mais en amour?

-- Ma chre amie, nous autres femmes, nous sommes tellement
paennes, quen fait de sectes nous les admettons toutes, quen
fait de dieux nous en reconnaissons plusieurs.

-- En un seul, nest-ce pas?

-- Oui, dit la duchesse, avec un regard tincelant de paganisme;
oui, celui qui sappelle ros, Cupido, Amor; oui, celui qui a un
carquois, un bandeau et des ailes... Mordi! vive la dvotion!

-- Cependant tu as une manire de prier qui est exclusive; tu
jettes des pierres sur la tte des huguenots.

-- Faisons bien et laissons dire... Ah! Marguerite, comme les
meilleures ides, comme les plus belles actions se travestissent
en passant par la bouche du vulgaire!

-- Le vulgaire! ... Mais cest mon frre Charles qui te
flicitait, ce me semble?

-- Ton frre Charles, Marguerite, est un grand chasseur qui sonne
du cor toute la journe, ce qui le rend fort maigre... Je rcuse
donc jusqu ses compliments. Dailleurs, je lui ai rpondu,  ton
frre Charles... Nas-tu pas entendu ma rponse?

-- Non, tu parlais si bas!

-- Tant mieux, jaurai plus de nouveau  tapprendre. ! la fin
de ta confidence, Marguerite?

-- Cest que... cest que...

-- Eh bien?

-- Cest que, dit la reine en riant, si la pierre dont parlait mon
frre Charles tait historique, je mabstiendrais.

-- Bon! scria Henriette, tu as choisi un huguenot. Eh bien, sois
tranquille! pour rassurer ta conscience, je te promets den
choisir un  la premire occasion.

-- Ah! il parat que cette fois tu as pris un catholique?

-- Mordi! reprit la duchesse.

-- Bien, bien! je comprends.

-- Et comment est-il notre huguenot?

-- Je ne lai pas choisi; ce jeune homme ne mest rien, et ne me
sera probablement jamais rien.

-- Mais enfin, comment est-il? cela ne tempche pas de me le
dire, tu sais combien je suis curieuse.

-- Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de Benvenuto Cellini,
et qui sest venu rfugier dans mon appartement.

-- Oh! oh! ... et tu ne lavais pas un peu convoqu?

-- Pauvre garon! ne ris donc pas ainsi, Henriette, car en ce
moment il est encore entre la vie et la mort.

-- Il est donc malade?

-- Il est grivement bless.

-- Mais cest trs gnant, un huguenot bless! surtout dans des
jours comme ceux o nous nous trouvons; et quen fais-tu de ce
huguenot bless qui ne test rien et ne te sera jamais rien?

-- Il est dans mon cabinet; je le cache et je veux le sauver.

-- Il est beau, il est jeune, il est bless. Tu le caches dans ton
cabinet, tu veux le sauver; ce huguenot-l sera bien ingrat sil
nest pas trop reconnaissant!

-- Il lest dj, jen ai bien peur... plus que je ne le
dsirerais.

-- Et il tintresse... ce pauvre jeune homme?

-- Par humanit... seulement.

-- Ah! lhumanit, ma pauvre reine! cest toujours cette vertu-l
qui nous perd, nous autres femmes!

-- Oui, et tu comprends: comme dun moment  lautre le roi, le
duc dAlenon, ma mre, mon mari mme... peuvent entrer dans mon
appartement...

-- Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot, nest-ce pas,
tant quil sera malade,  la condition de te le rendre quand il
sera guri?

-- Rieuse! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne prpare pas
les choses de si loin. Seulement, si tu pouvais trouver un moyen
de cacher le pauvre garon; si tu pouvais lui conserver la vie que
je lui ai sauve; eh bien, je tavoue que je ten serais
vritablement reconnaissante! Tu es libre  lhtel de Guise, tu
nas ni beau-frre, ni mari qui tespionne ou qui te contraigne,
et de plus derrire ta chambre, o personne, chre Henriette, na
heureusement pour toi le droit dentrer, un grand cabinet pareil
au mien. Eh bien, prte-moi ce cabinet pour mon huguenot; quand il
sera guri tu lui ouvriras la cage et loiseau senvolera.

-- Il ny a quune difficult, chre reine, cest que la cage est
occupe.

-- Comment! tu as donc aussi sauv quelquun, toi?

-- Cest justement ce que jai rpondu  ton frre.

-- Ah! je comprends; voil pourquoi tu parlais si bas que je ne
tai pas entendue.

-- coute, Marguerite, cest une histoire admirable, non moins
belle, non moins potique que la tienne. Aprs tavoir laiss six
de mes gardes, jtais monte avec les six autres  lhtel de
Guise, et je regardais piller et brler une maison qui nest
spare de lhtel de mon frre que par la rue des Quatre-Fils,
quand tout  coup jentends crier des femmes et jurer des hommes.
Je mavance sur le balcon et je vois dabord une pe dont le feu
semblait clairer toute la scne  elle seule. Jadmire cette lame
furieuse: jaime les belles choses, moi! ... puis je cherche
naturellement  distinguer le bras qui la faisait mouvoir, et le
corps auquel ce bras appartenait. Au milieu des coups, des cris,
je distingue enfin lhomme, et je vois... un hros, un Ajax
Tlamon; jentends une voix, une voix de stentor. Je
menthousiasme, je demeure toute palpitante, tressaillant  chaque
coup dont il tait menac,  chaque botte quil portait; a t
une motion dun quart dheure, vois-tu, ma reine, comme je nen
avais jamais prouv, comme javais cru quil nen existait pas.
Aussi jtais l, haletante, suspendue, muette, quand tout  coup
mon hros a disparu.

-- Comment cela?

-- Sous une pierre que lui a jete une vieille femme; alors, comme
Cyrus, jai retrouv la voix, jai cri:  laide, au secours! Nos
gardes sont venus, lont pris, lont relev, et enfin lont
transport dans la chambre que tu me demandes pour ton protg.

-- Hlas! je comprends dautant mieux cette histoire, chre
Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la
mienne.

-- Avec cette diffrence, ma reine, que servant mon roi et ma
religion, je nai point besoin de renvoyer M. Annibal de Coconnas.

-- Il sappelle Annibal de Coconnas? reprit Marguerite en clatant
de rire.

-- Cest un terrible nom, nest-ce pas, dit Henriette. Eh bien,
celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi! et que de
sang il a fait couler! Mets ton masque, ma reine, nous voici 
lhtel.

-- Pourquoi donc mettre mon masque?

-- Parce que je veux te montrer mon hros.

-- Il est beau?

-- Il ma sembl magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que
ctait la nuit  la lueur des flammes. Ce matin,  la lumire du
jour, il ma paru perdre un peu, je lavoue. Cependant je crois
que tu en seras contente.

-- Alors, mon protg est refus  lhtel de Guise; jen suis
fche, car cest le dernier endroit o lon viendrait chercher un
huguenot.

-- Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce soir; lun
couchera dans le coin  droite, lautre dans le coin  gauche.

-- Mais sils se reconnaissent lun pour protestant, lautre pour
catholique, ils vont se dvorer.

-- Oh! il ny a pas de danger. M. de Coconnas a reu dans la
figure un coup qui fait quil ny voit presque pas clair; ton
huguenot a reu dans la poitrine un coup qui fait quil ne peut
presque pas remuer... Et puis, dailleurs, tu lui recommanderas de
garder le silence  lendroit de la religion, et tout ira 
merveille.

-- Allons, soit!

-- Entrons, cest conclu.

-- Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie.

-- Ici, madame, vous redevenez Majest, dit la duchesse de Nevers;
permettez-moi donc de vous faire les honneurs de lhtel de Guise,
comme ils doivent tre faits  la reine de Navarre.

Et la duchesse, descendant de sa litire, mit presque un genou en
terre pour aider Marguerite  descendre  son tour; puis lui
montrant de la main la porte de lhtel garde par deux
sentinelles, arquebuse  la main, elle suivit  quelques pas la
reine, qui marcha majestueusement prcdant la duchesse, qui garda
son humble attitude tant quelle put tre vue. Arrive  sa
chambre, la duchesse ferma sa porte; et appelant sa camriste,
Sicilienne des plus alertes:

-- Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le comte?

-- Mais de mieux en mieux, rpondit celle-ci.

-- Et que fait-il?

-- En ce moment, je crois, madame, quil prend quelque chose.

-- Bien! dit Marguerite, si lapptit revient, cest bon signe.

-- Ah! cest vrai! joubliais que tu es une lve dAmbroise Par.
Allez, Mica.

-- Tu la renvoies?

-- Oui, pour quelle veille sur nous. Mica sortit.

-- Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu
que je le fasse venir?

-- Ni lun, ni lautre; je voudrais le voir sans tre vue.

-- Que timporte, puisque tu as ton masque?

-- Il peut me reconnatre  mes cheveux,  mes mains,  un bijou.

-- Oh! comme elle est prudente depuis quelle est marie, ma belle
reine! Marguerite sourit.

-- Eh bien, mais je ne vois quun moyen, continua la duchesse.

-- Lequel?

-- Cest de le regarder par le trou de la serrure.

-- Soit! conduis-moi! La duchesse prit Marguerite par la main, la
conduisit  une porte sur laquelle retombait une tapisserie,
sinclina sur un genou et approcha son oeil de louverture que
laissait la clef absente.

-- Justement, dit-elle, il est  table et a le visage tourn de
notre ct. Viens.

La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha  son
tour son oeil du trou de la serrure. Coconnas, comme lavait dit
la duchesse, tait assis  une table admirablement servie, et 
laquelle ses blessures ne lempchaient pas de faire honneur.

-- Ah! mon Dieu! scria Marguerite en se reculant.

-- Quoi donc? demanda la duchesse tonne.

-- Impossible! Non! Si! Oh! sur mon me! cest lui-mme.

-- Qui, lui-mme?

-- Chut! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de
la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui la
poursuivi jusque dans ma chambre, qui la frapp jusque dans mes
bras! Oh! Henriette, quel bonheur quil ne mait pas aperue!

-- Eh bien, alors! puisque tu las vu  loeuvre, nest-ce pas
quil tait beau?

-- Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui quil
poursuivait.

-- Et celui quil poursuivait sappelle?

-- Tu ne prononceras pas son nom devant lui?

-- Non, je te le promets.

-- Lerac de la Mole.

-- Et comment le trouves-tu maintenant?

-- M. de La Mole?

-- Non, M. de Coconnas.

-- Ma foi, dit Marguerite, javoue que je lui trouve... Elle
sarrta.

-- Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de
la blessure quil a faite  ton huguenot.

-- Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que mon huguenot ne
lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a soulign
loeil...

-- Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder.
Envoie-moi ton bless.

-- Non, pas encore; plus tard.

-- Quand cela?

-- Quand tu auras prt au tien une autre chambre.

-- Laquelle donc?

Marguerite regarda son amie, qui, aprs un moment de silence, la
regarda aussi et se mit  rire.

-- Eh bien, soit! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que
jamais?

-- Amiti sincre toujours, rpondit la reine.

-- Et le mot dordre, le signe de reconnaissance, si nous avons
besoin lune de lautre?

-- Le triple nom de ton triple dieu: _ros-Cupido-Amor_. Et les
deux femmes se quittrent aprs stre embrasses pour la seconde
fois et stre serr la main pour la vingtime fois.



XIII
Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne
sont pas destines


La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans
une grande motion. Madame de Sauve tait venue en son absence.
Elle avait apport une clef que lui avait fait passer la reine
mre. Cette clef tait celle de la chambre o tait renferm
Henri. Il tait vident que la reine mre avait besoin, pour un
dessein quelconque, que le Barnais passt cette nuit chez madame
de Sauve.

Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains.
Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve,
les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris
le projet de Catherine.

Elle prit une plume, de lencre et crivit sur son papier:

Au lieu daller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine
de Navarre. MARGUERITE.

Puis elle roula le papier, lintroduisit dans le trou de la clef
et ordonna  Gillonne, ds que la nuit serait venue, daller
glisser cette clef sous la porte du prisonnier.

Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre bless; elle
ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et,  son grand
tonnement, elle trouva La Mole revtu de ses habits encore tout
dchirs et tout tachs de sang.

En la voyant, il essaya de se lever; mais, chancelant encore, il
ne put se tenir debout et retomba sur le canap dont on avait fait
un lit.

-- Mais quarrive-t-il donc, monsieur? demanda Marguerite, et
pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre mdecin? Je
vous avais recommand le repos, et voil quau lieu de mobir
vous faites tout le contraire de ce que jai ordonn!

-- Oh! madame, dit Gillonne, ce nest point ma faute. Jai pri,
suppli monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il
ma dclar que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre.

-- Quitter le Louvre! dit Marguerite en regardant avec tonnement
le jeune homme, qui baissait les yeux; mais cest impossible. Vous
ne pouvez pas marcher; vous tes ple et sans force, on voit
trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de lpaule a saign
encore.

-- Madame, rpondit le jeune homme, autant jai rendu grce 
Votre Majest de mavoir donn asile hier au soir, autant je la
supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourdhui.

-- Mais, dit Marguerite tonne, je ne sais comment qualifier une
si folle rsolution: cest pire que de lingratitude.

-- Oh! madame! scria La Mole en joignant les mains, croyez que,
loin dtre ingrat, il y a dans mon coeur un sentiment de
reconnaissance qui durera toute ma vie.

-- Il ne durera pas longtemps, alors! dit Marguerite mue  cet
accent, qui ne laissait pas de doute sur la sincrit des paroles;
car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du
sang, ou lon vous reconnatra comme huguenot et vous ne ferez pas
cent pas dans la rue sans quon vous achve.

-- Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole.

-- Il faut! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide
et profond; puis plissant lgrement: Oh, oui! je comprends! dit-
elle, pardon, monsieur! Il y a sans doute, hors du Louvre, une
personne  qui votre absence donne de cruelles inquitudes. Cest
juste, monsieur de la Mole, cest naturel, et je comprends cela.
Que ne lavez-vous dit tout de suite, ou plutt comment ny ai-je
pas song moi-mme! Cest un devoir, quand on exerce
lhospitalit, de protger les affections de son hte comme on
panse des blessures, et de soigner lme comme on soigne le corps.

-- Hlas! madame, rpondit La Mole, vous vous trompez trangement.
Je suis presque seul au monde et tout  fait seul  Paris, o
personne ne me connat. Mon assassin est le premier homme  qui
jaie parl dans cette ville, et Votre Majest est la premire
femme qui my ait adress la parole.

-- Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous
en aller?

-- Parce que, dit La Mole, la nuit passe, Votre Majest na pris
aucun repos, et que cette nuit... Marguerite rougit.

-- Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois quil est
temps que tu ailles porter la clef. Gillonne sourit et se retira.

-- Mais, continua Marguerite, si vous tes seul  Paris, sans
amis, comment ferez-vous?

-- Madame, jen aurai beaucoup; car, tandis que jtais poursuivi,
jai pens  ma mre, qui tait catholique; il ma sembl que je
la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix 
la main, et jai fait voeu, si Dieu me conservait la vie,
dembrasser la religion de ma mre. Dieu a fait plus que de me
conserver la vie, madame; il ma envoy un de ses anges pour me la
faire aimer.

-- Mais vous ne pourrez marcher; avant davoir fait cent pas vous
tomberez vanoui.

-- Madame, je me suis essay aujourdhui dans le cabinet; je
marche lentement et avec souffrance, cest vrai; mais que jaille
seulement jusqu la place du Louvre; une fois dehors, il arrivera
ce quil pourra.

Marguerite appuya sa tte sur sa main et rflchit profondment.

-- Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous ne men
parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le
dsir dentrer  son service?

-- Madame, rpondit La Mole en plissant, vous venez de toucher 
la vritable cause de mon dpart... Je sais que le roi de Navarre
court les plus grands dangers et que tout le crdit de Votre
Majest comme fille de France suffira  peine  sauver sa tte.

-- Comment, monsieur? demanda Marguerite; que voulez-vous dire et
de quels dangers me parlez-vous?

-- Madame, rpondit La Mole en hsitant, on entend tout du cabinet
o je suis plac.

-- Cest vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M. de Guise me
lavait dj dit. Puis tout haut:

-- Eh bien, ajouta-t-elle, quavez-vous donc entendu?

-- Mais dabord la conversation que Votre Majest a eue ce matin
avec son frre.

-- Avec Franois? scria Marguerite en rougissant.

-- Avec le duc dAlenon, oui, madame; puis ensuite, aprs votre
dpart, celle de mademoiselle Gillonne avec madame de Sauve.

-- Et ce sont ces deux conversations...?

-- Oui, madame. Marie depuis huit jours  peine, vous aimez votre
poux. Votre poux viendra  son tour comme sont venus M. le duc
dAlenon et madame de Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets.
Eh bien, je ne dois pas les entendre; je serais indiscret... et je
ne puis pas... je ne dois pas... surtout je ne veux pas ltre!

Au ton que La Mole mit  prononcer ces derniers mots, au trouble
de sa voix,  lembarras de sa contenance, Marguerite fut
illumine dune rvlation subite.

-- Ah! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout ce qui a t
dit dans cette chambre jusqu prsent?

-- Oui, madame. Ces mots furent soupirs  peine.

-- Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour nen pas
entendre davantage?

--  linstant mme, madame! sil plat  Votre Majest de me le
permettre.

-- Pauvre enfant! dit Marguerite avec un singulier accent de douce
piti.

tonn dune rponse si douce lorsquil sattendait  quelque
brusque riposte, La Mole leva timidement la tte; son regard
rencontra celui de Marguerite et demeura riv comme par une
puissance magntique sur le limpide et profond regard de la reine.

-- Vous vous sentez donc incapable de garder un secret, monsieur
de la Mole? dit doucement Marguerite, qui, penche sur le dossier
de son sige,  moiti cache par lombre dune tapisserie
paisse, jouissait du bonheur de lire couramment dans cette me en
restant impntrable elle-mme.

-- Madame, dit La Mole, je suis une misrable nature, je me dfie
de moi mme, et le bonheur dautrui me fait mal.

-- Le bonheur de qui? dit Marguerite en souriant; ah! oui, le
bonheur du roi de Navarre! Pauvre Henri!

-- Vous voyez bien quil est heureux, madame! scria vivement La
Mole.

-- Heureux?...

-- Oui, puisque Votre Majest le plaint.

Marguerite chiffonnait la soie de son aumnire et en effilait les
torsades dor.

-- Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-elle, cest
arrt, cest dcid dans votre esprit?

-- Je crains dimportuner Sa Majest en ce moment.

-- Mais le duc dAlenon, mon frre?

-- Oh! madame, scria La Mole, M. le duc dAlenon! non, non;
moins encore M. le duc dAlenon que le roi de Navarre.

-- Parce que...? demanda Marguerite mue au point de trembler en
parlant.

-- Parce que, quoique dj trop mauvais huguenot pour tre
serviteur bien dvou de Sa Majest le roi de Navarre, je ne suis
pas encore assez bon catholique pour tre des amis de M. dAlenon
et de M. de Guise. Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les
yeux et qui sentit le coup vibrer au plus profond de son coeur;
elle net pas su dire si le mot de La Mole tait pour elle
caressant ou douloureux. En ce moment Gillonne rentra. Marguerite
linterrogea dun coup doeil. La rponse de Gillonne, renferme
aussi dans un regard, fut affirmative. Elle tait parvenue  faire
passer la clef au roi de Navarre. Marguerite ramena ses yeux sur
La Mole, qui demeurait devant elle indcis, la tte penche sur sa
poitrine, et ple comme lest un homme qui souffre  la fois du
corps et de lme.

-- Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et jhsite  lui faire
une proposition quil refusera sans doute.

La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut sincliner
devant elle en signe quil tait  ses ordres; mais une douleur
profonde, aigu, brlante, vint tirer des larmes de ses yeux, et,
sentant quil allait tomber, il saisit une tapisserie,  laquelle
il se soutint.

-- Voyez-vous, scria Marguerite en courant  lui et en le
retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que vous avez encore
besoin de moi!

Un mouvement  peine sensible agita les lvres de La Mole.

-- Oh! oui! murmura-t-il, comme de lair que je respire, comme du
jour que je vois!

En ce moment trois coups retentirent, frapps  la porte de
Marguerite.

-- Entendez-vous, madame? dit Gillonne effraye.

-- Dj! murmura Marguerite.

-- Faut-il ouvrir?

-- Attends. Cest le roi de Navarre peut-tre.

-- Oh! madame! scria La Mole rendu fort par ces quelques mots,
que la reine avait cependant prononcs  voix si basse quelle
esprait que Gillonne seule les aurait entendus; madame! je vous
en supplie  genoux, faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame!
Ayez piti de moi! Oh! vous ne me rpondez pas. Eh bien, je vais
parler et, quand jaurai parl, vous me chasserez, je lespre.

-- Taisez-vous, malheureux! dit Marguerite, qui ressentait un
charme infini  couter les reproches du jeune homme; taisez-vous
donc!

-- Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans doute dans
laccent de Marguerite cette rigueur  laquelle il sattendait;
madame, je vous le rpte, on entend tout de ce cabinet. Oh! ne me
faites pas mourir dune mort que les bourreaux les plus cruels
noseraient inventer.

-- Silence! silence! dit Marguerite.

-- Oh! madame, vous tes sans piti; vous ne voulez rien couter,
vous ne voulez rien entendre. Mais comprenez donc que je vous
aime...

-- Silence donc, puisque je vous le dis! interrompit Marguerite en
appuyant sa main tide et parfume sur la bouche du jeune homme,
qui la saisit entre ses deux mains et lappuya contre ses lvres.

-- Mais..., murmura La Mole.

-- Mais taisez-vous donc, enfant! Quest-ce donc que ce rebelle
qui ne veut pas obir  sa reine?

Puis, slanant hors du cabinet, elle referma la porte, et
sadossant  la muraille en comprimant avec sa main tremblante les
battements de son coeur:

-- Ouvre, Gillonne! dit-elle. Gillonne sortit de la chambre, et,
un instant aprs, la tte fine, spirituelle et un peu inquite du
roi de Navarre souleva la tapisserie.

-- Vous mavez mand, madame? dit le roi de Navarre  Marguerite.

-- Oui, monsieur. Votre Majest a reu ma lettre?

-- Et non sans quelque tonnement, je lavoue, dit Henri en
regardant autour de lui avec une dfiance bientt vanouie.

-- Et non sans quelque inquitude, nest-ce pas, monsieur? ajouta
Marguerite.

-- Je vous lavouerai, madame. Cependant, tout entour que je suis
dennemis acharns et damis plus dangereux encore peut-tre que
mes ennemis, je me suis rappel quun soir javais vu rayonner
dans vos yeux le sentiment de la gnrosit: ctait le soir de
nos noces; quun autre jour jy avais vu briller ltoile du
courage, et, cet autre jour, ctait hier, jour fix pour ma mort.

-- Eh bien, monsieur? dit Marguerite en souriant, tandis que Henri
semblait vouloir lire jusquau fond de son coeur.

-- Eh bien, madame, en songeant  tout cela je me suis dit 
linstant mme, en lisant votre billet qui me disait de venir:
Sans amis, comme il est, prisonnier, dsarm, le roi de Navarre
na quun moyen de mourir avec clat, dune mort quenregistre
lhistoire, cest de mourir trahi par sa femme, et je suis venu.

-- Sire, rpondit Marguerite, vous changerez de langage quand vous
saurez que tout ce qui se fait en ce moment est louvrage dune
personne qui vous aime... et que vous aimez.

Henri recula presque  ces paroles et son oeil gris et perant
interrogea sous son sourcil noir la reine avec curiosit.

-- Oh! rassurez-vous, Sire! dit la reine en souriant; cette
personne, je nai pas la prtention de dire que ce soit moi!

-- Mais cependant, madame, dit Henri, cest vous qui mavez fait
tenir cette clef: cette criture, cest la vtre.

-- Cette criture est la mienne, je lavoue, ce billet vient de
moi, je ne le nie pas. Quant  cette clef, cest autre chose.

Quil vous suffise de savoir quelle a pass entre les mains de
quatre femmes avant darriver jusqu vous.

-- De quatre femmes! scria Henri avec tonnement.

-- Oui, entre les mains de quatre femmes, dit Marguerite; entre
les mains de la reine mre, entre les mains de madame de Sauve,
entre les mains de Gillonne, et entre les miennes.

Henri se mit  mditer cette nigme.

-- Parlons raison maintenant, monsieur, dit Marguerite, et surtout
parlons franc. Est-il vrai, comme cest aujourdhui le bruit
public, que Votre Majest consente  abjurer?

-- Ce bruit public se trompe, madame, je nai pas encore consenti.

-- Mais vous tes dcid, cependant.

-- Cest--dire, je me consulte. Que voulez-vous? quand on a vingt
ans et quon est  peu prs roi, ventre-saint-gris! il y a des
choses qui valent bien une messe.

-- Et entre autres choses la vie, nest-ce pas? Henri ne put
rprimer un lger sourire.

-- Vous ne me dites pas toute votre pense, Sire! dit Marguerite.

-- Je fais des rserves pour mes allis, madame; car, vous le
savez, nous ne sommes encore quallis: si vous tiez  la fois
mon allie... et...

-- Et votre femme, nest-ce pas, Sire?

-- Ma foi, oui... et ma femme.

-- Alors?

-- Alors, peut-tre serait-ce diffrent; et peut-tre tiendrais-je
 rester roi des huguenots, comme ils disent... Maintenant, il
faut que je me contente de vivre.

Marguerite regarda Henri dun air si trange quil et veill les
soupons dun esprit moins dli que ne ltait celui du roi de
Navarre.

-- Et tes-vous sr, au moins, darriver  ce rsultat? dit-elle.

-- Mais  peu prs, dit Henri; vous savez quen ce monde, madame,
on nest jamais sr de rien.

-- Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majest annonce tant
de modration et professe tant de dsintressement, quaprs avoir
renonc  sa couronne, aprs avoir renonc  sa religion, elle
renoncera probablement, on en a lespoir du moins,  son alliance
avec une fille de France.

Ces mots portaient avec eux une si profonde signification que
Henri en frissonna malgr lui. Mais domptant cette motion avec la
rapidit de lclair:

-- Daignez vous souvenir, madame, quen ce moment je nai point
mon libre arbitre. Je ferai donc ce que mordonnera le roi de
France. Quant  moi, si lon me consultait le moins du monde dans
cette question o il ne va de rien moins que de mon trne, de mon
bonheur et de ma vie, plutt que dasseoir mon avenir sur les
droits que me donne notre mariage forc, jaimerais mieux
mensevelir chasseur dans quelque chteau, pnitent dans quelque
clotre.

Ce calme rsign  sa situation, cette renonciation aux choses de
ce monde, effrayrent Marguerite. Elle pensa que peut-tre cette
rupture de mariage tait convenue entre Charles IX, Catherine et
le roi de Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas
pour dupe ou pour victime? Parce quelle tait soeur de lun et
fille de lautre? Lexprience lui avait appris que ce ntait
point l une raison sur laquelle elle pt fonder sa scurit.
Lambition donc mordit au coeur la jeune femme ou plutt la jeune
reine, trop au-dessus des faiblesses vulgaires pour se laisser
entraner  un dpit damour-propre: chez toute femme, mme
mdiocre, lorsquelle aime, lamour na point de ces misres, car
lamour vritable est aussi une ambition.

-- Votre Majest, dit Marguerite avec une sorte de ddain
railleur, na pas grande confiance, ce me semble, dans ltoile
qui rayonne au-dessus du front de chaque roi?

-- Ah! dit Henri, cest que jai beau chercher la mienne en ce
moment, je ne puis la voir, cache quelle est dans lorage qui
gronde sur moi  cette heure.

-- Et si le souffle dune femme cartait cet orage, et faisait
cette toile aussi brillante que jamais?

-- Cest bien difficile, dit Henri.

-- Niez-vous lexistence de cette femme, monsieur?

-- Non, seulement je nie son pouvoir.

-- Vous voulez dire sa volont?

-- Jai dit son pouvoir, et je rpte le mot. La femme nest
rellement puissante que lorsque lamour et lintrt sont runis
chez elle  un degr gal; et si lun de ces deux sentiments la
proccupe seule, comme Achille elle est vulnrable. Or, cette
femme, si je ne mabuse, je ne puis pas compter sur son amour.

Marguerite se tut.

-- coutez, continua Henri; au dernier tintement de la cloche de
Saint-Germain-lAuxerrois, vous avez d songer  reconqurir votre
libert quon avait mise en gage pour dtruire ceux de mon parti.
Moi, jai d songer  sauver ma vie. Ctait le plus press. Nous
y perdons la Navarre, je le sais bien; mais cest peu de chose que
la Navarre en comparaison de la libert qui vous est rendue de
pouvoir parler haut dans votre chambre, ce que vous nosiez pas
faire quand vous aviez quelquun qui vous coutait de ce cabinet.

Quoique au plus fort de sa proccupation, Marguerite ne put
sempcher de sourire. Quant au roi de Navarre, il stait dj
lev pour regagner son appartement; car depuis quelque temps onze
heures taient sonnes, et tout dormait ou du moins semblait
dormir au Louvre.

Henri fit trois pas vers la porte; puis, sarrtant tout  coup,
comme sil se rappelait seulement  cette heure la circonstance
qui lavait amen chez la reine:

--  propos, madame, dit-il, navez-vous point  me communiquer
certaines choses; ou ne vouliez-vous que moffrir loccasion de
vous remercier du rpit que votre brave prsence dans le cabinet
des Armes du roi ma donn hier? En vrit, madame, il tait
temps, je ne puis le nier, et vous tes descendue sur le lieu de
la scne comme la divinit antique, juste  point pour me sauver
la vie.

-- Malheureux! scria Marguerite dune voix sourde, et saisissant
le bras de son mari. Comment donc ne voyez-vous pas que rien nest
sauv au contraire, ni votre libert, ni votre couronne, ni votre
vie! ... Aveugle! fou! pauvre fou! Vous navez pas vu dans ma
lettre autre chose, nest-ce pas, quun rendez-vous? vous avez cru
que Marguerite, outre de vos froideurs, dsirait une rparation?

-- Mais, madame, dit Henri tonn, javoue... Marguerite haussa
les paules avec une expression impossible  rendre. Au mme
instant un bruit trange, comme un grattement aigu et press
retentit  la petite porte drobe. Marguerite entrana le roi du
ct de cette petite porte.

-- coutez, dit-elle.

-- La reine mre sort de chez elle, murmura une voix saccade par
la terreur et que Henri reconnut  linstant mme pour celle de
madame de Sauve.

-- Et o va-t-elle? demanda Marguerite.

-- Elle vient chez Votre Majest.

Et aussitt le frlement dune robe de soie prouva, en
sloignant, que madame de Sauve senfuyait.

-- Oh! oh! scria Henri.

-- Jen tais sre, dit Marguerite.

-- Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve, voyez. Alors,
dun geste rapide, il ouvrit son pourpoint de velours noir, et sur
sa poitrine fit voir  Marguerite une fine tunique de mailles
dacier et un long poignard de Milan qui brilla aussitt  sa main
comme une vipre au soleil.

-- Il sagit bien ici de fer et de cuirasse! scria Marguerite;
allons, Sire, allons, cachez cette dague: cest la reine mre,
cest vrai; mais cest la reine mre toute seule.

-- Cependant...

-- Cest elle, je lentends, silence!

Et, se penchant  loreille de Henri, elle lui dit  voix basse
quelques mots que le jeune roi couta avec une attention mle
dtonnement.

Aussitt Henri se droba derrire les rideaux du lit.

De son ct, Marguerite bondit avec lagilit dune panthre vers
le cabinet o La Mole attendait en frissonnant, louvrit, chercha
le jeune homme, et lui prenant, lui serrant la main dans
lobscurit:

-- Silence! lui dit-elle en sapprochant si prs de lui quil
sentit son souffle tide et embaum couvrir son visage dune moite
vapeur, silence!

Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte, elle dtacha
sa coiffure, coupa avec son poignard tous les lacets de sa robe et
se jeta dans le lit.

Il tait temps, la clef tournait dans la serrure. Catherine avait
des passe-partout pour toutes les portes du Louvre.

-- Qui est l? scria Marguerite, tandis que Catherine consignait
 la porte une garde de quatre gentilshommes qui lavait
accompagne.

Et, comme si elle et t effraye de cette brusque irruption dans
sa chambre, Marguerite sortant de dessous les rideaux en peignoir
blanc, sauta  bas du lit, et, reconnaissant Catherine, vint, avec
une surprise trop bien imite pour que la Florentine elle-mme
nen ft pas dupe, baiser la main de sa mre.



XIV
Seconde nuit de noces


La reine mre promena son regard autour delle avec une
merveilleuse rapidit. Des mules de velours au pied du lit, les
habits de Marguerite pars sur des chaises, ses yeux quelle
frottait pour en chasser le sommeil, convainquirent Catherine
quelle avait rveill sa fille.

Alors elle sourit comme une femme qui a russi dans ses projets,
et tirant son fauteuil:

-- Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons.

-- Madame, je vous coute.

-- Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux avec cette
lenteur particulire aux gens qui rflchissent ou qui dissimulent
profondment, il est temps, ma fille, que vous compreniez combien
votre frre et moi aspirons  vous rendre heureuse.

Lexorde tait effrayant pour qui connaissait Catherine.

-- Que va-t-elle me dire? pensa Marguerite.

-- Certes, en vous mariant, continua la Florentine, nous avons
accompli un de ces actes de politique commands souvent par de
graves intrts  ceux qui gouvernent. Mais il le faut avouer, ma
pauvre enfant, nous ne pensions pas que la rpugnance du roi de
Navarre pour vous, si jeune, si belle et si sduisante,
demeurerait opinitre  ce point.

Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une
crmonieuse rvrence  sa mre.

-- Japprends de ce soir seulement, dit Catherine, car sans cela
je vous eusse visite plus tt, japprends que votre mari est loin
davoir pour vous les gards quon doit non seulement  une jolie
femme, mais encore  une fille de France.

Marguerite poussa un soupir, et Catherine, encourage par cette
muette adhsion, continua:

-- En effet, que le roi de Navarre entretienne publiquement une de
mes filles, qui ladore jusquau scandale, quil fasse mpris pour
cet amour de la femme quon a bien voulu lui accorder, cest un
malheur auquel nous ne pouvons remdier, nous autres pauvres tout-
puissants, mais que punirait le moindre gentilhomme de notre
royaume en appelant son gendre ou en le faisant appeler par son
fils.

Marguerite baissa la tte.

-- Depuis assez longtemps, continua Catherine, je vois, ma fille,
 vos yeux rougis,  vos amres sorties contre la Sauve, que la
plaie de votre coeur ne peut, malgr vos efforts, toujours saigner
en dedans.

Marguerite tressaillit: un lger mouvement avait agit les
rideaux; mais heureusement Catherine ne sen tait pas aperue.

-- Cette plaie, dit-elle en redoublant daffectueuse douceur,
cette plaie, mon enfant, cest  la main dune mre quil
appartient de la gurir. Ceux qui, en croyant faire votre bonheur,
ont dcid votre mariage, et qui, dans leur sollicitude pour vous,
remarquent que chaque nuit Henri de Navarre se trompe
dappartement; ceux qui ne peuvent permettre quun roitelet comme
lui offense  tout instant une femme de votre beaut, de votre
rang et de votre mrite, par le ddain de votre personne et la
ngligence de sa postrit; ceux qui voient enfin quau premier
vent quil croira favorable, cette folle et insolente tte
tournera contre notre famille et vous expulsera de sa maison;
ceux-l nont-ils pas le droit dassurer, en le sparant du sien,
votre avenir dune faon  la fois plus digne de vous et de votre
condition?

-- Cependant, madame, rpondit Marguerite, malgr ces observations
tout empreintes damour maternel, et qui me comblent de joie et
dhonneur, jaurai la hardiesse de reprsenter  Votre Majest que
le roi de Navarre est mon poux.

Catherine fit un mouvement de colre, et se rapprochant de
Marguerite:

-- Lui, dit-elle, votre poux? Suffit-il donc pour tre mari et
femme que lglise vous ait bnis? et la conscration du mariage
est-elle seulement dans les paroles du prtre? Lui, votre poux?
Eh! ma fille, si vous tiez madame de Sauve vous pourriez me faire
cette rponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions
de lui, depuis que vous avez accord  Henri de Navarre lhonneur
de vous nommer sa femme, cest  une autre quil en a donn les
droits, et, en ce moment mme, dit Catherine en haussant la voix,
venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de lappartement
de madame de Sauve, et vous verrez.

-- Oh! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit Marguerite,
car non seulement vous vous trompez, mais encore...

-- Eh bien?

-- Eh bien, vous allez rveiller mon mari.  ces mots, Marguerite
se leva avec une grce toute voluptueuse, et laissant flotter
entrouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient 
nu son bras dun model si pur, et sa main vritablement royale,
elle approcha un flambeau de cire rose du lit, et, relevant le
rideau, elle montra du doigt, en souriant  sa mre, le profil
fier, les cheveux noirs et la bouche entrouverte du roi de
Navarre, qui semblait, sur la couche en dsordre, reposer du plus
calme et du plus profond sommeil. Ple, les yeux hagards, le corps
cambr en arrire comme si un abme se ft ouvert sur ses pas,
Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.

-- Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous tiez mal
informe.

Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un autre sur Henri.
Elle unit dans sa pense active limage de ce front ple et moite,
de ces yeux entours dun lger cercle de bistre, au sourire de
Marguerite, et elle mordit ses lvres minces avec une fureur
silencieuse.

Marguerite permit  sa mre de contempler un instant ce tableau,
qui faisait sur elle leffet de la tte de Mduse. Puis elle
laissa retomber le rideau, et, marchant sur la pointe du pied,
elle revint prs de Catherine, et, reprenant sa place sur sa
chaise:

-- Vous disiez donc, madame? La Florentine chercha pendant
quelques secondes  sonder cette navet de la jeune femme; puis,
comme si ses regards thrs se fussent mousss sur le calme de
Marguerite:

-- Rien, dit-elle. Et elle sortit  grands pas de lappartement.
Aussitt que le bruit de ses pas se fut assourdi dans la
profondeur du corridor, le rideau du lit souvrit de nouveau, et
Henri, loeil brillant, la respiration oppresse, la main
tremblante, vint sagenouiller devant Marguerite. Il tait
seulement vtu de ses trousses et de sa cotte de mailles, de sorte
quen le voyant ainsi affubl, Marguerite, tout en lui serrant la
main de bon coeur, ne put sempcher dclater de rire.

-- Ah! madame, ah! Marguerite, scria-t-il, comment
macquitterai-je jamais envers vous?

Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main montaient
insensiblement au bras de la jeune femme.

-- Sire, dit-elle en se reculant tout doucement, oubliez-vous qu
cette heure une pauvre femme,  laquelle vous devez la vie,
souffre et gmit pour vous? Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout
bas, vous a fait le sacrifice de sa jalousie en vous envoyant prs
de moi, et peut-tre, aprs vous avoir fait le sacrifice de sa
jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez mieux
que personne, la colre de ma mre est terrible.

Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement pour sortir.

-- Oh! mais, dit Marguerite avec une admirable coquetterie, je
rflchis et me rassure. La clef vous a t donne sans
indication, et vous serez cens mavoir accord ce soir la
prfrence.

-- Et je vous laccorde, Marguerite; consentez-vous seulement 
oublier...

-- Plus bas, Sire, plus bas, rpliqua la reine parodiant les
paroles que dix minutes auparavant elle venait dadresser  sa
mre; on vous entend du cabinet, et comme je ne suis pas encore
tout  fait libre, Sire, je vous prierai de parler moins haut.

-- Oh! oh! dit Henri, moiti riant, moiti assombri, cest vrai;
joubliais que ce nest probablement pas moi qui suis destin 
jouer la fin de cette scne intressante. Ce cabinet...

-- Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir lhonneur de
prsenter  Votre Majest un brave gentilhomme bless pendant le
massacre, en venant avertir jusque dans le Louvre Votre Majest du
danger quelle courait.

La reine savana vers la porte. Henri suivit sa femme. La porte
souvrit, et Henri demeura stupfait en voyant un homme dans ce
cabinet prdestin aux surprises. Mais La Mole fut plus surpris
encore en se trouvant inopinment en face du roi de Navarre. Il en
rsulta que Henri jeta un coup doeil ironique  Marguerite, qui
le soutint  merveille.

-- Sire, dit Marguerite, jen suis rduite  craindre quon ne tue
dans mon logis mme ce gentilhomme, qui est dvou au service de
Votre Majest, et que je mets sous sa protection.

-- Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte Lerac de la
Mole, que Votre Majest attendait, et qui vous avait t
recommand par ce pauvre M. de Tligny, qui a t tu  mes cts.

-- Ah! ah! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine ma remis sa
lettre; mais naviez-vous pas aussi une lettre de M. le gouverneur
du Languedoc?

-- Oui, Sire, et recommandation de la remettre  Votre Majest
aussitt mon arrive.

-- Pourquoi ne lavez-vous pas fait?

-- Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soire dhier; mais
Votre Majest tait tellement occupe, quelle na pu me recevoir.

-- Cest vrai, dit le roi; mais vous eussiez pu, ce me semble, me
faire passer cette lettre?

-- Javais ordre, de la part de M. dAuriac, de ne la remettre
qu Votre Majest elle-mme; car elle contenait, ma-t-il assur,
un avis si important, quil nosait le confier  un messager
ordinaire.

-- En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre, ctait
lavis de quitter la cour et de me retirer en Barn. M. dAuriac
tait de mes bons amis, quoique catholique, et il est probable
que, comme gouverneur de province, il avait vent de ce qui sest
pass. Ventre-saint-gris! monsieur, pourquoi ne pas mavoir remis
cette lettre il y a trois jours au lieu de ne me la remettre
quaujourdhui?

-- Parce que, ainsi que jai eu lhonneur de le dire  Votre
Majest, quelque diligence que jaie faite, je nai pu arriver
quhier.

-- Cest fcheux, cest fcheux, murmura le roi; car  cette heure
nous serions en sret, soit  La Rochelle, soit dans quelque
bonne plaine, avec deux  trois mille chevaux autour de nous.

-- Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite  demi-voix, et,
au lieu de perdre votre temps  rcriminer sur le pass, il sagit
de tirer le meilleur parti possible de lavenir.

--  ma place, dit Henri avec son regard interrogateur, vous
auriez donc encore quelque espoir, madame?

-- Oui, certes, et je regarderais le jeu engag comme une partie
en trois points, dont je nai perdu que la premire manche.

-- Ah! madame, dit tout bas Henri, si jtais sr que vous fussiez
de moiti dans mon jeu...

-- Si javais voulu passer du ct de vos adversaires, rpondit
Marguerite, il me semble que je neusse point attendu si tard.

-- Cest juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme vous
dites, tout peut encore se rparer aujourdhui.

-- Hlas! Sire, rpliqua La Mole, je souhaite  Votre Majest
toutes sortes de bonheurs; mais aujourdhui nous navons plus
M. lamiral.

Henri se mit  sourire de ce sourire de paysan matois que lon ne
comprit  la cour que le jour o il fut roi de France.

-- Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole avec attention, ce
gentilhomme ne peut demeurer chez vous sans vous gner infiniment
et sans tre expos  de fcheuses surprises. Quen ferez-vous?

-- Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le faire sortir
du Louvre? car en tous points je suis de votre avis.

-- Cest difficile.

-- Sire, M. de La Mole ne peut-il trouver un peu de place dans la
maison de Votre Majest?

-- Hlas! madame, vous me traitez toujours comme si jtais encore
roi des huguenots et comme si javais encore un peuple. Vous savez
bien que je suis  moiti converti et que je nai plus de peuple
du tout.

Une autre que Marguerite se ft empresse de rpondre sur-le-
champ: _Il _est catholique. Mais la reine voulait se faire
demander par Henri ce quelle dsirait obtenir de lui. Quant  La
Mole, voyant cette rserve de sa protectrice et ne sachant encore
o poser le pied sur le terrain glissant dune cour aussi
dangereuse que ltait celle de France, il se tut galement.

-- Mais, reprit Henri, relisant la lettre apporte par La Mole,
que me dit donc M. le gouverneur de Provence, que votre mre tait
catholique et que de l vient lamiti quil vous porte?

-- Et  moi, dit Marguerite, que me parliez-vous dun voeu que
vous avez fait, monsieur le comte, dun changement de religion?
Mes ides se brouillent  cet gard; aidez-moi donc, monsieur de
la Mole. Ne sagissait-il pas de quelque chose de semblable  ce
que parat dsirer le roi?

-- Hlas! oui; mais Votre Majest a si froidement accueilli mes
explications  cet gard, reprit La Mole, que je nai point os...

-- Cest que tout cela ne me regardait aucunement, monsieur.
Expliquez au roi, expliquez.

-- Eh bien, quest-ce que ce voeu? demanda le roi.

-- Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans armes,
presque mourant de mes deux blessures, il ma sembl voir lombre
de ma mre me guidant vers le Louvre une croix  la main. Alors
jai fait le voeu, si javais la vie sauve, dadopter la religion
de ma mre,  qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour
me servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu ma conduit
ici, Sire. Je my vois sous la double protection dune fille de
France et du roi de Navarre. Ma vie a t sauve miraculeusement;
je nai donc qu accomplir mon voeu, Sire. Je suis prt  me
faire catholique.

Henri frona le sourcil. Le sceptique quil tait comprenait bien
labjuration par intrt; mais il doutait fort de labjuration par
la foi.

-- Le roi ne veut pas se charger de mon protg, pensa Marguerite.

La Mole cependant demeurait timide et gn entre les deux volonts
contraires. Il sentait bien, sans se lexpliquer, le ridicule de
sa position. Ce fut encore Marguerite qui, avec sa dlicatesse de
femme, le tira de ce mauvais pas.

-- Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre bless a besoin de
repos. Moi mme je tombe de sommeil. Eh! tenez!

La Mole plissait en effet; mais ctaient les dernires paroles
de Marguerite quil avait entendues et interprtes qui le
faisaient plir.

-- Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple; ne pouvons-
nous laisser reposer M. de La Mole?

Le jeune homme adressa  Marguerite un regard suppliant et, malgr
la prsence des deux Majests, se laissa aller sur un sige, bris
de douleur et de fatigue.

Marguerite comprit tout ce quil y avait damour dans ce regard et
de dsespoir dans cette faiblesse.

-- Sire, dit-elle, il convient  Votre Majest de faire  ce jeune
gentilhomme, qui a risqu sa vie pour son roi, puisquil accourait
ici pour vous annoncer la mort de lamiral et de Tligny,
lorsquil a t bless; il convient, dis-je,  Votre Majest de
lui faire un honneur dont il sera reconnaissant toute sa vie.

-- Et lequel, madame? dit Henri. Commandez, je suis prt.

-- M. de La Mole couchera cette nuit aux pieds de Votre Majest,
qui couchera, elle, sur ce lit de repos. Quant  moi, avec la
permission de mon auguste poux, ajouta Marguerite en souriant, je
vais appeler Gillonne et me remettre au lit; car, je vous le jure,
Sire, je ne suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de
repos.

Henri avait de lesprit, peut-tre un peu trop mme: ses amis et
ses ennemis le lui reprochrent plus tard. Mais il comprit que
celle qui lexilait de la couche conjugale en avait acquis le
droit par lindiffrence mme quil avait manifeste pour elle;
dailleurs, Marguerite venait de se venger de cette indiffrence
en lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas damour-propre dans sa
rponse.

-- Madame, dit-il, si M. de La Mole tait en tat de passer dans
mon appartement, je lui offrirais mon propre lit.

-- Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement,  cette heure,
ne vous peut protger ni lun ni lautre, et la prudence veut que
Votre Majest demeure ici jusqu demain.

Et, sans attendre la rponse du roi, elle appela Gillonne, fit
prparer les coussins pour le roi, et aux pieds du roi un lit pour
La Mole, qui semblait si heureux et si satisfait de cet honneur,
quon et jur quil ne sentait plus ses blessures.

Quant  Marguerite, elle tira au roi une crmonieuse rvrence,
et, rentre dans sa chambre bien verrouille de tous cts, elle
stendit dans son lit.

-- Maintenant, se dit Marguerite  elle-mme, il faut que demain
M. de La Mole ait un protecteur au Louvre, et tel fait ce soir la
sourde oreille qui demain se repentira.

Puis elle fit signe  Gillonne, qui attendait ses derniers ordres,
de venir les recevoir. Gillonne sapprocha.

-- Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain, sous un
prtexte quelconque, mon frre, le duc dAlenon, ait envie de
venir ici avant huit heures du matin.

Deux heures sonnaient au Louvre. La Mole causa un instant
politique avec le roi, qui peu  peu sendormit, et bientt ronfla
aux clats, comme sil et t couch dans son lit de cuir de
Barn. La Mole et peut-tre dormi comme le roi; mais Marguerite
ne dormait pas; elle se tournait et se retournait dans son lit, et
ce bruit troublait les ides et le sommeil du jeune homme.

-- Il est bien jeune, murmurait Marguerite au milieu de son
insomnie, il est bien timide; peut-tre mme, il faudra voir cela,
peut-tre mme sera-t-il ridicule; de beaux yeux cependant... une
taille bien prise, beaucoup de charmes; mais sil allait ne pas
tre brave! ... Il fuyait... Il abjure... cest fcheux, le rve
commenait bien; allons... Laissons aller les choses et
rapportons-nous-en au triple dieu de cette folle Henriette.

Et vers le jour Marguerite finit enfin par sendormir en
murmurant: _ros-Cupido-Amor_.



XV
Ce que femme veut Dieu le veut


Marguerite ne stait pas trompe: la colre amasse au fond du
coeur de Catherine par cette comdie, dont elle voyait lintrigue
sans avoir la puissance de rien changer au dnouement, avait
besoin de dborder sur quelquun. Au lieu de rentrer chez elle, la
reine mre monta directement chez sa dame datours.

Madame de Sauve sattendait  deux visites: elle esprait celle de
Henri, elle craignait celle de la reine mre. Au lit,  moiti
vtue, tandis que Dariole veillait dans lantichambre, elle
entendit tourner une clef dans la serrure, puis sapprocher des
pas lents et qui eussent paru lourds sils neussent pas t
assourdis par dpais tapis. Elle ne reconnut point l la marche
lgre et empresse de Henri; elle se douta quon empchait
Dariole de la venir avertir; et, appuye sur sa main, loreille et
loeil tendus, elle attendit.

La portire se leva, et la jeune femme, frissonnante, vit paratre
Catherine de Mdicis.

Catherine semblait calme; mais madame de Sauve habitue 
ltudier depuis deux ans comprit tout ce que ce calme apparent
cachait de sombres proccupations et peut-tre de cruelles
vengeances.

Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut sauter en bas de
son lit; mais Catherine leva le doigt pour lui faire signe de
rester, et la pauvre Charlotte demeura cloue  sa place, amassant
intrieurement toutes les forces de son me pour faire face 
lorage qui se prparait silencieusement.

-- Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre? demanda
Catherine sans que laccent de sa voix indiqut aucune altration;
seulement ces paroles taient prononces avec des lvres de plus
en plus blmissantes.

-- Oui, madame..., rpondit Charlotte dune voix quelle tentait
inutilement de rendre aussi assure que ltait celle de
Catherine.

-- Et vous lavez vu?

-- Qui? demanda madame de Sauve.

-- Le roi de Navarre?

-- Non, madame; mais je lattends, et javais mme cru, en
entendant tourner une clef dans la serrure, que ctait lui qui
venait.

 cette rponse, qui annonait dans madame de Sauve ou une
parfaite confiance ou une suprme dissimulation, Catherine ne put
retenir un lger frmissement. Elle crispa sa main grasse et
courte.

-- Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son mchant sourire,
tu savais bien, Carlotta, que le roi de Navarre ne viendrait point
cette nuit.

-- Moi, madame, je savais cela! scria Charlotte avec un accent
de surprise parfaitement bien joue.

-- Oui, tu le savais.

-- Pour ne point venir, reprit la jeune femme frissonnante  cette
seule supposition, il faut donc quil soit mort!

Ce qui donnait  Charlotte le courage de mentir ainsi, ctait la
certitude quelle avait dune terrible vengeance, dans le cas o
sa petite trahison serait dcouverte.

-- Mais tu nas donc pas crit au roi de Navarre, Carlotta _mia_?
demanda Catherine avec ce mme rire silencieux et cruel.

-- Non, madame, rpondit Charlotte avec un admirable accent de
navet; Votre Majest ne me lavait pas dit, ce me semble.

Il se fit un moment de silence pendant lequel Catherine regarda
madame de Sauve comme le serpent regarde loiseau quil veut
fasciner.

-- Tu te crois belle, dit alors Catherine; tu te crois adroite,
nest-ce pas?

-- Non, madame, rpondit Charlotte, je sais seulement que Votre
Majest a t parfois dune bien grande indulgence pour moi, quand
il sagissait de mon adresse et de ma beaut.

-- Eh bien, dit Catherine en sanimant, tu te trompais si tu as
cru cela, et moi je mentais si je te lai dit, tu nes quune
sotte et quune laide prs de ma fille Margot.

-- Oh! ceci, madame, cest vrai! dit Charlotte, et je nessaierai
pas mme de le nier, surtout  vous.

-- Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te prfre-t-il de
beaucoup ma fille, et ce ntait pas ce que tu voulais, je crois,
ni ce dont nous tions convenues.

-- Hlas, madame! dit Charlotte clatant cette fois en sanglots
sans quelle et besoin de se faire aucune violence, si cela est
ainsi, je suis bien malheureuse.

-- Cela est, dit Catherine en enfonant comme un double poignard
le double rayon de ses yeux dans le coeur de madame de Sauve.

-- Mais qui peut vous le faire croire? demanda Charlotte.

-- Descends chez la reine de Navarre, _pazza! _et tu y trouveras
ton amant.

-- Oh! fit madame de Sauve. Catherine haussa les paules.

-- Es-tu jalouse, par hasard? demanda la reine mre.

-- Moi? dit madame de Sauve, rappelant  elle toute sa force prte
 labandonner.

-- Oui, toi! je serais curieuse de voir une jalousie de Franaise.

-- Mais, dit madame de Sauve, comment Votre Majest veut-elle que
je sois jalouse autrement que damour-propre? je naime le roi de
Navarre quautant quil le faut pour le service de Votre Majest!

Catherine la regarda un moment avec des yeux rveurs.

-- Ce que tu me dis l peut,  tout prendre, tre vrai, murmura-t-
elle.

-- Votre Majest lit dans mon coeur.

-- Et ce coeur mest tout dvou?

-- Ordonnez, madame, et vous en jugerez.

-- Eh bien, puisque tu te sacrifies  mon service, Carlotta, il
faut, pour mon service toujours, que tu sois trs prise du roi de
Navarre, et trs jalouse surtout, jalouse comme une Italienne.

-- Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle faon une Italienne
est-elle jalouse?

-- Je te le dirai, reprit Catherine. Et, aprs avoir fait deux ou
trois mouvements de tte du haut en bas, elle sortit
silencieusement et lentement, comme elle tait rentre. Charlotte,
trouble par le clair regard de ces yeux dilats comme ceux du
chat et de la panthre, sans que cette dilatation lui ft rien
perdre de sa profondeur, la laissa partir sans prononcer un seul
mot, sans mme laisser  son souffle la libert de se faire
entendre, et elle ne respira que lorsquelle eut entendu la porte
se refermer derrire elle et que Dariole fut venue lui dire que la
terrible apparition tait bien vanouie.

-- Dariole, lui dit-elle alors, trane un fauteuil prs de mon lit
et passe la nuit dans ce fauteuil. Je ten prie, car je noserais
pas rester seule.

Dariole obit; mais malgr la compagnie de sa femme de chambre,
qui restait prs delle, malgr la lumire de la lampe quelle
ordonna de laisser allume pour plus grande tranquillit, madame
de Sauve aussi ne sendormit quau jour, tant bruissait  son
oreille le mtallique accent de la voix de Catherine.

Cependant, quoique endormie au moment o le jour commenait 
paratre, Marguerite se rveilla au premier son des trompettes,
aux premiers aboiements des chiens. Elle se leva aussitt et
commena de revtir un costume si nglig quil en tait
prtentieux. Alors elle appela ses femmes, fit introduire dans son
antichambre les gentilshommes du service ordinaire du roi de
Navarre; puis, ouvrant la porte qui enfermait sous la mme clef
Henri et de la Mole, elle donna du regard un bonjour affectueux 
ce dernier, et appelant son mari:

-- Allons, Sire, dit-elle, ce nest pas le tout que davoir fait
croire  madame ma mre ce qui nest pas, il convient encore que
vous persuadiez toute votre cour de la parfaite intelligence qui
rgne entre nous. Mais tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant,
et retenez bien mes paroles, que la circonstance fait presque
solennelles: Aujourdhui sera la dernire fois que je mettrai
Votre Majest  cette cruelle preuve.

Le roi de Navarre sourit et ordonna quon introduist ses
gentilshommes. Au moment o ils le saluaient, il fit semblant de
sapercevoir seulement que son manteau tait rest sur le lit de
la reine; il leur fit ses excuses de les recevoir ainsi, prit son
manteau des mains de Marguerite rougissante, et lagrafa sur son
paule. Puis, se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles
de la ville et de la cour.

Marguerite remarquait du coin de loeil limperceptible tonnement
que produisit sur le visage des gentilshommes cette intimit qui
venait de se rvler entre le roi et la reine de Navarre,
lorsquun huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes,
et annonant le duc dAlenon.

Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui apprendre
seulement que le roi avait pass la nuit chez sa femme.

Franois entra si rapidement quil faillit, en les cartant,
renverser ceux qui le prcdaient. Son premier coup doeil fut
pour Henri. Marguerite neut que le second.

Henri lui rpondit par un salut courtois. Marguerite composa son
visage, qui exprima la plus parfaite srnit.

Dun autre regard vague, mais scrutateur, le duc embrassa alors
toute la chambre; il vit le lit aux tapisseries dranges, le
double oreiller affaiss au chevet, le chapeau du roi jet sur une
chaise.

Il plit; mais se remettant sur-le-champ:

-- Mon frre Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin  la paume
avec le roi?

-- Le roi me fait-il cet honneur de mavoir choisi, demanda Henri,
ou nest-ce quune attention de votre part, mon beau-frre?

-- Mais non, le roi na point parl de cela, dit le duc un peu
embarrass; mais ntes-vous point de sa partie ordinaire?

Henri sourit, car il stait pass tant et de si graves choses
depuis la dernire partie quil avait faite avec le roi, quil ny
aurait rien eu dtonnant  ce que Charles IX et chang ses
joueurs habituels.

-- Jy vais, mon frre! dit Henri en souriant.

-- Venez, reprit le duc.

-- Vous vous en allez? demanda Marguerite.

-- Oui, ma soeur.

-- Vous tes donc press?

-- Trs press.

-- Si cependant je rclamais de vous quelques minutes?

Une pareille demande tait si rare dans la bouche de Marguerite,
que son frre la regarda en rougissant et en plissant tour 
tour.

-- Que va-t-elle lui dire? pensa Henri non moins tonn que le duc
dAlenon.

Marguerite, comme si elle et devin la pense de son poux, se
retourna de son ct.

-- Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous pouvez
rejoindre Sa Majest, si bon vous semble, car le secret que jai 
rvler  mon frre est dj connu de vous, puisque la demande que
je vous ai adresse hier  propos de ce secret a t  peu prs
refuse par Votre Majest. Je ne voudrais donc pas, continua
Marguerite, fatiguer une seconde fois Votre Majest par
lexpression mise en face delle dun dsir qui lui a paru tre
dsagrable.

-- Quest-ce donc? demanda Franois en les regardant tous deux
avec tonnement.

-- Ah! ah! dit Henri en rougissant de dpit, je sais ce que vous
voulez dire, madame. En vrit, je regrette de ne pas tre plus
libre. Mais si je ne puis donner  M. de La Mole une hospitalit
qui ne lui offrirait aucune assurance, je nen peux pas moins
recommander aprs vous  mon frre dAlenon la personne _
laquelle vous vous intressez._ Peut-tre mme, ajouta-t-il pour
donner plus de force encore aux mots que nous venons de souligner,
peut-tre mme mon frre trouvera-t-il une ide qui vous permettra
de garder M. de La Mole... ici... prs de vous... ce qui serait
mieux que tout, nest-ce pas, madame?

-- Allons, allons, se dit Marguerite en elle-mme,  eux deux ils
vont faire ce que ni lun ni lautre des deux net fait tout
seul.

Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le jeune
bless aprs avoir dit  Henri:

-- Cest  vous, monsieur, dexpliquer  mon frre  quel titre
nous nous intressons  M. de La Mole.

En deux mots Henri, pris au trbuchet, raconta  M. dAlenon,
moiti protestant par opposition, comme Henri moiti catholique
par prudence, larrive de La Mole  Paris, et comment le jeune
homme avait t bless en venant lui apporter une lettre de
M. dAuriac.

Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet, se tenait
debout devant lui.

Franois, en lapercevant si beau, si ple, et par consquent
doublement sduisant par sa beaut et par sa pleur, sentit natre
une nouvelle terreur au fond de son me. Marguerite le prenait 
la fois par la jalousie et par lamour-propre.

-- Mon frre, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, jen rponds,
sera utile  qui saura lemployer. Si vous lacceptez pour vtre,
il trouvera en vous un matre puissant, et vous en lui un
serviteur dvou. En ces temps, il faut bien sentourer, mon
frre! surtout, ajouta-t-elle en baissant la voix de manire que
le duc dAlenon lentendt seul, quand on est ambitieux et que
lon a le malheur de ntre que troisime fils de France.

Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer  Franois que,
malgr cette ouverture, elle gardait encore  part en elle-mme
une portion importante de sa pense.

-- Puis, ajouta-t-elle, peut-tre trouverez-vous, tout au
contraire de Henri, quil nest pas sant que ce jeune homme
demeure si prs de mon appartement.

-- Ma soeur, dit vivement Franois, monsieur de La Mole, si cela
lui convient toutefois, sera dans une demi-heure install dans mon
logis, o je crois quil na rien  craindre. Quil maime et je
laimerai.

Franois mentait, car au fond de son coeur il dtestait dj La
Mole.

-- Bien, bien... je ne mtais donc pas trompe! murmura
Marguerite, qui vit les sourcils du roi de Navarre se froncer. Ah!
pour vous conduire lun et lautre, je vois quil faut vous
conduire lun par lautre.

Puis compltant sa pense:

-- Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite, dirait
Henriette.

En effet, une demi-heure aprs, La Mole, gravement catchis par
Marguerite, baisait le bas de sa robe et montait, assez lestement
pour un bless, lescalier qui conduisait chez M. dAlenon. Deux
ou trois jours scoulrent pendant lesquels la bonne harmonie
parut se consolider de plus en plus entre Henri et sa femme. Henri
avait obtenu de ne pas faire abjuration publique, mais il avait
renonc entre les mains du confesseur du roi et entendait tous les
matins la messe quon disait au Louvre. Le soir il prenait
ostensiblement le chemin de lappartement de sa femme, entrait par
la grande porte, causait quelques instants avec elle, puis sortait
par la petite porte secrte et montait chez madame de Sauve, qui
navait pas manqu de le prvenir de la visite de Catherine et du
danger incontestable qui le menaait. Henri, renseign des deux
cts, redoublait donc de mfiance  lendroit de la reine mre,
et cela avec dautant plus de raison quinsensiblement la figure
de Catherine commenait  se drider. Henri en arriva mme  voir
clore un matin sur ses lvres ples un sourire de bienveillance.
Ce jour-l il eut toutes les peines du monde  se dcider  manger
autre chose que des oeufs quil avait fait cuire lui-mme, et 
boire autre chose que de leau quil avait vu puiser  la Seine
devant lui.

Les massacres continuaient, mais nanmoins allaient steignant;
on avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en
tait fort diminu. La plus grande partie taient morts, beaucoup
avaient fui, quelques-uns taient rests cachs.

De temps en temps une grande clameur slevait dans un quartier ou
dans un autre; ctait quand on avait dcouvert un de ceux-l.
Lexcution alors tait prive ou publique, selon que le
malheureux tait accul dans quelque endroit sans issue ou pouvait
fuir. Dans le dernier cas, ctait une grande joie pour le
quartier o lvnement avait eu lieu: car, au lieu de se calmer
par lextinction de leurs ennemis, les catholiques devenaient de
plus en plus froces; et moins il en restait, plus ils
paraissaient acharns aprs ces malheureux restes.

Charles IX avait pris grand plaisir  la chasse aux huguenots;
puis, quand il navait pas pu continuer lui-mme, il stait
dlect au bruit des chasses des autres.

Un jour, en revenant de jouer au mail, qui tait avec la paume et
la chasse son plaisir favori, il entra chez sa mre le visage tout
joyeux, suivi de ses courtisans habituels.

-- Ma mre, dit-il en embrassant la Florentine, qui, remarquant
cette joie, avait dj essay den deviner la cause; ma mre,
bonne nouvelle! Mort de tous les diables, savez-vous une chose?
cest que lillustre carcasse de monsieur lamiral, quon croyait
perdue, est retrouve!

-- Ah! ah! dit Catherine.

-- Oh! mon Dieu, oui! Vous avez eu comme moi lide, nest-ce pas,
ma mre, que les chiens en avaient fait leur repas de noce? mais
il nen tait rien. Mon peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a
eu une ide: il a pendu lamiral au croc de Montfaucon.

_Du haut en bas Gaspard on a jet, Et puis de bas en haut on la
mont._

-- Eh bien? dit Catherine.

-- Eh bien, ma bonne mre! reprit Charles IX, jai toujours eu
lenvie de le revoir depuis que je sais quil est mort, le cher
homme. Il fait beau: tout me semble en fleurs aujourdhui; lair
est plein de vie et de parfums; je me porte comme je ne me suis
jamais port; si vous voulez, ma mre, nous monterons  cheval et
nous irons  Montfaucon.

-- Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine, si je
navais pas donn un rendez-vous que je ne veux pas manquer; puis
 une visite faite  un homme de limportance de monsieur
lamiral, ajouta-t-elle, il faut convier toute la cour. Ce sera
une occasion pour les observateurs de faire des observations
curieuses. Nous verrons qui viendra et qui demeurera.

-- Vous avez, ma foi, raison, ma mre!  demain la chose, cela
vaut mieux! Ainsi, faites vos invitations, je ferai les miennes,
ou plutt nous ninviterons personne. Nous dirons seulement que
nous y allons; cela fait, tout le monde sera libre. Adieu, ma
mre! je vais sonner du cor.

-- Vous vous puiserez, Charles! Ambroise Par vous le dit sans
cesse, et il a raison; cest un trop rude exercice pour vous.

-- Bah! bah! bah! dit Charles, je voudrais bien tre sr de ne
mourir que de cela. Jenterrerais tout le monde ici, et mme
Henriot, qui doit un jour nous succder  tous,  ce que prtend
Nostradamus.

Catherine frona le sourcil.

-- Mon fils, dit-elle, dfiez-vous surtout des choses qui
paraissent impossibles, et, en attendant, mnagez-vous.

-- Deux ou trois fanfares seulement pour rjouir mes chiens, qui
sennuient  crever, pauvres btes! jaurais d les lcher sur le
huguenot, cela les aurait rjouis.

Et Charles IX sortit de la chambre de sa mre, entra dans son
cabinet dArmes, dtacha un cor, en sonna avec une vigueur qui et
fait honneur  Roland lui-mme. On ne pouvait pas comprendre
comment, de ce corps faible et maladif et de ces lvres ples,
pouvait sortir un souffle si puissant.

Catherine attendait en effet quelquun, comme elle lavait dit 
son fils. Un instant aprs quil fut sorti, une de ses femmes vint
lui parler tout bas. La reine sourit, se leva, salua les personnes
qui lui faisaient la cour et suivit la messagre.

Le Florentin Ren, celui auquel le roi de Navarre, le soir mme de
la Saint-Barthlemy, avait fait un accueil si diplomatique, venait
dentrer dans son oratoire.

-- Ah! cest vous, Ren! lui dit Catherine, je vous attendais avec
impatience. Ren sinclina.

-- Vous avez reu hier le petit mot que je vous ai crit?

-- Jai eu cet honneur.

-- Avez-vous renouvel, comme je vous le disais, lpreuve de cet
horoscope tir par Ruggieri et qui saccorde si bien avec cette
prophtie de Nostradamus, qui dit que mes fils rgneront tous
trois?... Depuis quelques jours, les choses sont bien modifies,
Ren, et jai pens quil tait possible que les destines fussent
devenues moins menaantes.

-- Madame, rpondit Ren en secouant la tte, Votre Majest sait
bien que les choses ne modifient pas la destine; cest la
destine au contraire qui gouverne les choses.

-- Vous nen avez pas moins renouvel le sacrifice, nest-ce pas?

-- Oui, madame, rpondit Ren, car vous obir est mon premier
devoir.

-- Eh bien, le rsultat?

-- Est demeur le mme, madame.

-- Quoi! lagneau noir a toujours pouss ses trois cris?

-- Toujours, madame.

-- Signe de trois morts cruelles dans ma famille! murmura
Catherine.

-- Hlas! dit Ren.

-- Mais ensuite?

-- Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet trange
dplacement du foie que nous avons dj remarqu dans les deux
premiers et qui penchait en sens inverse.

-- Changement de dynastie. Toujours, toujours, toujours? grommela
Catherine. Il faudra cependant combattre cela, Ren! continua-t-
elle.

Ren secoua la tte.

-- Je lai dit  Votre Majest, reprit-il, le destin gouverne.

-- Cest ton avis? dit Catherine.

-- Oui, madame.

-- Te souviens-tu de lhoroscope de Jeanne dAlbret?

-- Oui, madame.

-- Redis-le un peu, voyons, je lai oubli, moi.

-- _Vives honorata_, dit Ren, _morieris reformidata, regina
amplificabere._

_-- _Ce qui veut dire, je crois: _Tu vivras honore_, et elle
manquait du ncessaire, la pauvre femme! _Tu mourras redoute_, et
nous nous sommes moqus delle. _Tu seras plus grande que tu nas
t comme reine_, et voil quelle est morte et que sa grandeur
repose dans un tombeau o nous avons oubli de mettre mme son
nom.

-- Madame, Votre Majest traduit mal le_ vives honorata_. La reine
de Navarre a vcu honore, en effet, car elle a joui, tant quelle
a vcu, de lamour de ses enfants et du respect de ses partisans,
amour et respect dautant plus sincres quelle tait plus pauvre.

-- Oui, dit Catherine, je vous passe le _tu vivras honore; _mais
_morieris reformidata, _voyons, comment lexpliquerez-vous?

-- Comment je lexpliquerai! Rien de plus facile: Tu mourras
redoute.

-- Eh bien, est-elle morte redoute?

-- Si bien redoute, madame, quelle ne ft pas morte si Votre
Majest nen avait pas eu peur. Enfin _comme reine, tu grandiras,
ou tu seras plus grande que tu nas t comme reine; _ce qui est
encore vrai, madame, car en change de la couronne prissable,
elle a peut-tre maintenant, comme reine et martyre, la couronne
du ciel, et outre cela, qui sait encore lavenir rserv  sa race
sur la terre?

Catherine tait superstitieuse  lexcs. Elle spouvanta plus
encore peut-tre du sang-froid de Ren que de cette persistance
des augures; et comme pour elle un mauvais pas tait une occasion
de franchir hardiment la situation, elle dit brusquement  Ren et
sans transition aucune que le travail muet de sa pense:

-- Est-il arriv des parfums dItalie?

-- Oui, madame.

-- Vous men enverrez un coffret garni.

-- Desquels?

-- Des derniers, de ceux... Catherine sarrta.

-- De ceux quaimait particulirement la reine de Navarre? reprit
Ren.

-- Prcisment.

-- Il nest point besoin de les prparer, nest-ce pas, madame?
car Votre Majest y est  cette heure aussi savante que moi.

-- Tu trouves? dit Catherine. Le fait est quils russissent.

-- Votre Majest na rien de plus  me dire? demanda le parfumeur.

-- Non, non, reprit Catherine pensive; je ne crois pas, du moins.
Si toutefois il y avait du nouveau dans les sacrifices, faites-le-
moi savoir.  propos, laissons l les agneaux, et essayons des
poules.

-- Hlas! madame, jai bien peur quen changeant la victime nous
ne changions rien aux prsages.

-- Fais ce que je dis. Ren salua et sortit. Catherine resta un
instant assise et pensive; puis elle se leva  son tour et rentra
dans sa chambre  coucher, o lattendaient ses femmes et o elle
annona pour le lendemain le plerinage  Montfaucon.

La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant toute la soire
le bruit du palais et la rumeur de la ville. Les dames firent
prparer leurs toilettes les plus lgantes, les gentilshommes
leurs armes et leurs chevaux dapparat. Les marchands fermrent
boutiques et ateliers, et les flneurs de la populace turent,
par-ci, par-l, quelques huguenots pargns pour la bonne
occasion, afin davoir un accompagnement convenable  donner au
cadavre de lamiral.

Ce fut un grand vacarme pendant toute la soire et pendant une
bonne partie de la nuit.

La Mole avait pass la plus triste journe du monde, et cette
journe avait succd  trois ou quatre autres qui ntaient pas
moins tristes.

M. dAlenon, pour obir aux dsirs de Marguerite, lavait
install chez lui, mais ne lavait point revu depuis. Il se
sentait tout  coup comme un pauvre enfant abandonn, priv des
soins tendres, dlicats et charmants de deux femmes dont le
souvenir seul de lune dvorait incessamment sa pense. Il avait
bien eu de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Par, quelle
lui avait envoy; mais ces nouvelles, transmises par un homme de
cinquante ans, qui ignorait ou feignait dignorer lintrt que La
Mole portait aux moindres choses qui se rapportaient  Marguerite,
taient bien incompltes et bien insuffisantes. Il est vrai que
Gillonne tait venue une fois, en son propre nom, bien entendu,
pour savoir des nouvelles du bless. Cette visite avait fait
leffet dun rayon de soleil dans un cachot, et La Mole en tait
rest comme bloui, attendant toujours une seconde apparition,
laquelle, quoiquil se ft coul deux jours depuis la premire,
ne venait point.

Aussi, quand la nouvelle fut apporte au convalescent de cette
runion splendide de toute la cour pour le lendemain, fit-il
demander  M. dAlenon la faveur de laccompagner.

Le duc ne se demanda pas mme si La Mole tait en tat de
supporter cette fatigue; il rpondit seulement:

--  merveille! Quon lui donne un de mes chevaux. Ctait tout ce
que dsirait La Mole. Matre Ambroise Par vint comme dhabitude
pour le panser. La Mole lui exposa la ncessit o il tait de
monter  cheval et le pria de mettre un double soin  la pose des
appareils. Les deux blessures, au reste, taient refermes, celle
de la poitrine comme celle de lpaule, et celle de lpaule seule
le faisait souffrir. Toutes deux taient vermeilles, comme il
convient  des chairs en voie de gurison. Matre Ambroise Par
les recouvrit dun taffetas gomm fort en vogue  cette poque
pour ces sortes de cas, et promit  La Mole que, pourvu quil ne
se donnt point trop de mouvement dans lexcursion quil allait
faire, les choses iraient convenablement.

La Mole tait au comble de la joie.  part une certaine faiblesse
cause par la perte de son sang et un lger tourdissement qui se
rattachait  cette cause, il se sentait aussi bien quil pouvait
tre. Dailleurs, Marguerite serait sans doute de cette cavalcade;
il reverrait Marguerite, et lorsquil songeait au bien que lui
avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en doute
lefficacit bien plus grande de celle de sa matresse.

La Mole employa donc une partie de largent quil avait reu en
partant de sa famille  acheter le plus beau justaucorps de satin
blanc et la plus riche broderie de manteau que lui pt procurer le
tailleur  la mode. Le mme lui fournit encore les bottes de cuir
parfum quon portait  cette poque. Le tout lui fut apport le
matin, une demi-heure seulement aprs lheure pour laquelle La
Mole lavait demand, ce qui fait quil neut trop rien  dire. Il
shabilla rapidement, se regarda dans un miroir, se trouva assez
convenablement vtu, coiff, parfum pour tre satisfait de lui-
mme; enfin il sassura par plusieurs tours faits rapidement dans
sa chambre qu part plusieurs douleurs assez vives, le bonheur
moral ferait taire les incommodits physiques.

Un manteau cerise de son invention, et taill un peu plus long
quon ne les portait alors, lui allait particulirement bien.

Tandis que cette scne se passait au Louvre, une autre du mme
genre avait lieu  lhtel de Guise. Un grand gentilhomme  poil
roux examinait devant une glace une raie rougetre qui lui
traversait dsagrablement le visage; il peignait et parfumait sa
moustache, et tout en la parfumant, il tendait sur cette
malheureuse raie, qui, malgr tous les cosmtiques en usage 
cette poque sobstinait  reparatre, il tendait, dis-je, une
triple couche de blanc et de rouge; mais comme lapplication tait
insuffisante, une ide lui vint: un ardent soleil, un soleil
daot dardait ses rayons dans la cour; il descendit dans cette
cour, mit son chapeau  la main, et, le nez en lair et les yeux
ferms, il se promena pendant dix minutes, sexposant
volontairement  cette flamme dvorante qui tombait par torrents
du ciel.

Au bout de dix minutes, grce  un coup de soleil de premier
ordre, le gentilhomme tait arriv  avoir un visage si clatant
que ctait la raie rouge qui maintenant ntait plus en harmonie
avec le reste et qui par comparaison paraissait jaune. Notre
gentilhomme ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel,
quil rassortit de son mieux avec le reste du visage, grce  une
couche de vermillon quil tendit dessus; aprs quoi il endossa un
magnifique habit quun tailleur avait mis dans sa chambre avant
quil et demand le tailleur.

Ainsi par, musqu, arm de pied en cap, il descendit une seconde
fois dans la cour et se mit  caresser un grand cheval noir dont
la beaut et t sans gale sans une petite coupure qu linstar
de celle de son matre lui avait faite dans une des dernires
batailles civiles un sabre de retre.

Nanmoins, enchant de son cheval comme il ltait de lui-mme, ce
gentilhomme, que nos lecteurs ont sans doute reconnu sans peine,
fut en selle un quart dheure avant tout le monde, et fit retentir
la cour de lhtel de Guise des hennissements de son coursier,
auxquels rpondaient,  mesure quil sen rendait matre, des
_mordi_ prononcs sur tous les tons. Au bout dun instant le
cheval, compltement dompt, reconnaissait par sa souplesse et son
obissance la lgitime domination de son cavalier; mais la
victoire navait pas t remporte sans bruit, et ce bruit
(ctait peut-tre l-dessus que comptait notre gentilhomme), et
ce bruit avait attir aux vitres une dame que notre dompteur de
chevaux salua profondment et qui lui sourit de la faon la plus
agrable.

Cinq minutes aprs, madame de Nevers faisait appeler son
intendant.

-- Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait convenablement djeuner
M. le comte Annibal de Coconnas?

-- Oui, madame, rpondit lintendant. Il a mme ce matin mang de
meilleur apptit encore que dhabitude.

-- Bien, monsieur! dit la duchesse. Puis se retournant vers son
premier gentilhomme:

-- Monsieur dArguzon, dit-elle, partons pour le Louvre et tenez
loeil, je vous prie, sur M. le comte Annibal de Coconnas, car il
est bless, par consquent encore faible, et je ne voudrais pas
pour tout au monde quil lui arrivt malheur. Cela ferait rire les
huguenots, qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse
soire de la Saint-Barthlemy.

Et madame de Nevers, montant  cheval  son tour, partit toute
rayonnante pour le Louvre, o tait le rendez-vous gnral.

Il tait deux heures de laprs-midi, lorsquune file de cavaliers
ruisselants dor, de joyaux et dhabits splendides apparut dans la
rue Saint-Denis, dbouchant  langle du cimetire des Innocents,
et se droulant au soleil entre les deux ranges de maisons
sombres comme un immense reptile aux chatoyants anneaux.



XVI
Le corps dun ennemi mort sent toujours bon


Nulle troupe, si riche quelle soit, ne peut donner une ide de ce
spectacle. Les habits soyeux, riches et clatants, lgus comme
une mode splendide par Franois Ier  ses successeurs, ne
staient pas transforms encore dans ces vtements triqus et
sombres qui furent de mise sous Henri III; de sorte que le costume
de Charles IX, moins riche, mais peut-tre plus lgant que ceux
des poques prcdentes, clatait dans toute sa parfaite harmonie.
De nos jours, il ny a plus de point de comparaison possible avec
un semblable cortge; car nous en sommes rduits, pour nos
magnificences de parade,  la symtrie et  luniforme.

Pages, cuyers, gentilshommes de bas tage, chiens et chevaux
marchant sur les flancs et en arrire, faisaient du cortge royal
une vritable arme. Derrire cette arme venait le peuple, ou,
pour mieux dire, le peuple tait partout.

Le peuple suivait, escortait et prcdait; il criait  la fois
Nol et Haro, car, dans le cortge, on distinguait plusieurs
calvinistes rallis, et le peuple a de la rancune.

Ctait le matin, en face de Catherine et du duc de Guise, que
Charles IX avait, comme dune chose toute naturelle, parl devant
Henri de Navarre daller visiter le gibet de Montfaucon, ou plutt
le corps mutil de lamiral, qui tait pendu. Le premier mouvement
de Henri avait t de se dispenser de prendre part  cette visite.
Ctait l o lattendait Catherine. Aux premiers mots quil dit
exprimant sa rpugnance, elle changea un coup doeil et un
sourire avec le duc de Guise. Henri surprit lun et lautre, les
comprit, puis se reprenant tout  coup:

-- Mais, au fait, dit-il, pourquoi nirais-je pas? Je suis
catholique et je me dois  ma nouvelle religion. Puis sadressant
 Charles IX:

-- Que Votre Majest compte sur moi, lui dit-il, je serai toujours
heureux de laccompagner partout o elle ira. Et il jeta autour de
lui un coup doeil rapide pour compter les sourcils qui se
fronaient.

Aussi celui de tout le cortge que lon regardait avec le plus de
curiosit, peut-tre, tait ce fils sans mre, ce roi sans
royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure longue et
caractrise, sa tournure un peu vulgaire, sa familiarit avec ses
infrieurs, familiarit quil portait  un degr presque
inconvenant pour un roi, familiarit qui tenait aux habitudes
montagnardes de sa jeunesse et quil conserva jusqu sa mort, le
signalaient aux spectateurs, dont quelques-uns lui criaient:

--  la messe, Henriot,  la messe! Ce  quoi Henri rpondait:

-- Jy ai t hier, jen viens aujourdhui, et jy retournerai
demain. Ventre saint gris! il me semble cependant que cest assez
comme cela.

Quant  Marguerite, elle tait  cheval, si belle, si frache, si
lgante, que ladmiration faisait autour delle un concert dont
quelques notes, il faut lavouer, sadressaient  sa compagne,
madame la duchesse de Nevers, quelle venait de rejoindre, et dont
le cheval blanc, comme sil tait fier du poids quil portait,
secouait furieusement la tte.

-- Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de nouveau?

-- Mais, madame, rpondit tout haut Henriette, rien que je sache.
Puis tout bas:

-- Et le huguenot, demanda-t-elle, quest-il devenu?

-- Je lui ai trouv une retraite  peu prs sre, rpondit
Marguerite. Et le grand massacreur de gens, quen as-tu fait?

-- Il a voulu tre de la fte; il monte le cheval de bataille de
M. de Nevers, un cheval grand comme un lphant. Cest un cavalier
effrayant. Je lui ai permis dassister  la crmonie, parce que
jai pens que prudemment ton huguenot garderait la chambre et que
de cette faon il ny aurait pas de rencontre  craindre.

-- Oh! ma foi! rpondit Marguerite en souriant, ft-il ici, et il
ny est pas, je crois quil ny aurait pas de rencontre pour cela.
Cest un beau garon que mon huguenot, mais pas autre chose: une
colombe et non un milan; il roucoule, mais ne mord pas. Aprs
tout, fit-elle avec un accent intraduisible et en haussant
lgrement les paules; aprs tout, peut-tre lavons-nous cru
huguenot, tandis quil tait brahme, et sa religion lui dfend-
elle de rpandre le sang.

-- Mais o donc est le duc dAlenon? demanda Henriette, je ne
laperois point.

-- Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et dsirait
ne pas venir; mais comme on sait que, pour ne pas tre du mme
avis que son frre Charles et son frre Henri, il penche pour les
huguenots, on lui a fait observer que le roi pourrait interprter
 mal son absence et il sest dcid. Mais, justement, tiens, on
regarde, on crie l-bas, cest lui qui sera venu par la porte
Montmartre.

-- En effet, cest lui-mme, je le reconnais, dit Henriette. En
vrit, mais il a bon air aujourdhui. Depuis quelque temps, il se
soigne particulirement: il faut quil soit amoureux. Voyez donc
comme cest bon dtre prince du sang: il galope sur tout le monde
et tout le monde se range.

-- En effet, dit en riant Marguerite, il va nous craser. Dieu me
pardonne! Mais faites donc ranger vos gentilshommes, duchesse! car
en voici un qui, sil ne se range pas, va se faire tuer.

-- Eh, cest mon intrpide! scria la duchesse, regarde donc,
regarde.

Coconnas avait en effet quitt son rang pour se rapprocher de
madame de Nevers; mais au moment mme o son cheval traversait
lespce de boulevard extrieur qui sparait la rue du faubourg
Saint-Denis, un cavalier de la suite du duc dAlenon, essayant en
vain de retenir son cheval emport, alla en plein corps heurter
Coconnas. Coconnas branl vacilla sur sa colossale monture, son
chapeau faillit tomber, il le retint et se retourna furieux.

-- Dieu! dit Marguerite en se penchant  loreille de son amie,
M. de La Mole!

-- Ce beau jeune homme ple! scria la duchesse incapable de
matriser sa premire impression.

-- Oui, oui! celui-l mme qui a failli renverser ton Pimontais.

-- Oh! mais, dit la duchesse, il va se passer des choses
affreuses! ils se regardent, ils se reconnaissent!

En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la figure de La
Mole; et, de surprise, il avait laiss chapper la bride de son
cheval, car il croyait bien avoir tu son ancien compagnon, ou du
moins lavoir mis pour un certain temps hors de combat. De son
ct, La Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait
au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent  lexpression
de tous les sentiments que couvaient ces deux hommes, ils
streignirent dun regard qui fit frissonner les deux femmes.
Aprs quoi La Mole ayant regard tout autour de lui, et ayant
compris sans doute que le lieu tait mal choisi pour une
explication, piqua son cheval et rejoignit le duc dAlenon.
Coconnas resta un moment ferme  la mme place, tordant sa
moustache et en faisant remonter la pointe jusqu se crever
loeil; aprs quoi, voyant que La Mole sloignait sans lui rien
dire de plus, il se remit lui-mme en route.

-- Ah! ah! dit avec une ddaigneuse douleur Marguerite, je ne
mtais donc pas trompe... Oh! pour cette fois cest trop fort.

Et elle se mordit les lvres jusquau sang.

-- Il est bien joli, rpondit la duchesse avec commisration.

Juste en ce moment le duc dAlenon venait de reprendre sa place
derrire le roi et la reine mre, de sorte que ses gentilshommes,
en le rejoignant, taient forcs de passer devant Marguerite et la
duchesse de Nevers. La Mole, en passant  son tour devant les deux
princesses, leva son chapeau, salua la reine en sinclinant jusque
sur le cou de son cheval et demeura tte nue en attendant que Sa
Majest lhonort dun regard.

Mais Marguerite dtourna firement la tte.

La Mole lut sans doute lexpression de ddain empreinte sur le
visage de la reine et de ple quil tait devint livide. De plus,
pour ne pas choir de son cheval il fut forc de se retenir  la
crinire.

-- Oh! oh! dit Henriette  la reine, regarde donc, cruelle que tu
es! Mais il va se trouver mal! ...

-- Bon! dit la reine avec un sourire crasant, il ne nous
manquerait plus que cela... As-tu des sels? Madame de Nevers se
trompait.

La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se raffermissant sur
son cheval, alla reprendre son rang  la suite du duc dAlenon.

Cependant on continuait davancer, on voyait se dessiner la
silhouette lugubre du gibet dress et trenn par Enguerrand de
Marigny. Jamais il navait t si bien garni qu cette heure.

Les huissiers et les gardes marchrent en avant et formrent un
large cercle autour de lenceinte.  leur approche, les corbeaux
perchs sur le gibet senvolrent avec des croassements de
dsespoir.

Le gibet qui slevait  Montfaucon offrait dordinaire, derrire
ses colonnes, un abri aux chiens attirs par une proie frquente
et aux bandits philosophes qui venaient mditer sur les tristes
vicissitudes de la fortune.

Ce jour-l il ny avait, en apparence du moins,  Montfaucon, ni
chiens ni bandits. Les huissiers et les gardes avaient chass les
premiers en mme temps que les corbeaux, et les autres staient
confondus dans la foule pour y oprer quelques-uns de ces bons
coups qui sont les riantes vicissitudes du mtier.

Le cortge savanait; le roi et Catherine arrivaient les
premiers, puis venaient le duc dAnjou, le duc dAlenon, le roi
de Navarre, M. de Guise et leurs gentilshommes; puis madame
Marguerite, la duchesse de Nevers et toutes les femmes composant
ce quon appelait lescadron volant de la reine; puis les pages,
les cuyers, les valets et le peuple: en tout dix mille personnes.

Au gibet principal pendait une masse informe, un cadavre noir,
souill de sang coagul et de boue blanchie par de nouvelles
couches de poussire. Au cadavre il manquait une tte. Aussi
lavait-on pendu par les pieds. Au reste, la populace, ingnieuse
comme elle lest toujours, avait remplac la tte par un bouchon
de paille sur lequel elle avait mis un masque, et dans la bouche
de ce masque, quelque railleur qui connaissait les habitudes de
M. lamiral avait introduit un cure-dent.

Ctait un spectacle  la fois lugubre et bizarre, que tous ces
lgants seigneurs et toutes ces belles dames dfilant, comme une
procession peinte par Goya, au milieu de ces squelettes noircis et
de ces gibets aux longs bras dcharns. Plus la joie des visiteurs
tait bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne silence
et la froide insensibilit de ces cadavres, objets de railleries
qui faisaient frissonner ceux-l mme qui les faisaient.

Beaucoup supportaient  grand-peine ce terrible spectacle; et  sa
pleur on pouvait distinguer, dans le groupe des huguenots
rallis, Henri, qui, quelle que ft sa puissance sur lui-mme et
si tendu que ft le degr de dissimulation dont le Ciel lavait
dot, ny put tenir. Il prtexta lodeur impure que rpandaient
tous ces dbris humains; et sapprochant de Charles IX, qui, cte
 cte avec Catherine, tait arrt devant les restes de lamiral:

-- Sire, dit-il, Votre Majest ne trouve-t-elle pas que, pour
rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent bien mauvais?

-- Tu trouves, Henriot! dit Charles IX, dont les yeux tincelaient
dune joie froce.

-- Oui, Sire.

-- Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi... le corps dun
ennemi mort sent toujours bon.

-- Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre Majest savait que
nous devions venir faire une petite visite  M. lamiral, elle et
d inviter Pierre Ronsard, son matre en posie: il et fait,
sance tenante, lpitaphe du vieux Gaspard.

-- Il ny a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX, et nous
la ferons bien nous-mme... Par exemple, coutez, messieurs, dit
Charles IX aprs avoir rflchi un instant:

_Ci-gt, -- mais cest mal entendu, Pour lui le mot est trop
honnte, -- Ici lamiral est pendu Par les pieds,  faute de
tte._

_-- _Bravo! bravo! scrirent les gentilshommes catholiques tout
dune voix, tandis que les huguenots rallis fronaient les
sourcils en gardant le silence.

Quant  Henri, comme il causait avec Marguerite et madame de
Nevers, il fit semblant de navoir pas entendu.

-- Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que, malgr les
parfums dont elle tait couverte, cette odeur commenait 
indisposer, allons, il ny a si bonne compagnie quon ne quitte.
Disons adieu  M. lamiral, et revenons  Paris.

Elle fit de la tte un geste ironique comme lorsquon prend cong
dun ami, et, reprenant la tte de colonne, elle revint gagner le
chemin, tandis que le cortge dfilait devant le cadavre de
Coligny.

Le soleil se couchait  lhorizon. La foule scoula sur les pas
de Leurs Majests pour jouir jusquau bout des magnificences du
cortge et des dtails du spectacle: les voleurs suivirent la
foule; de sorte que, dix minutes aprs le dpart du roi, il ny
avait plus personne autour du cadavre mutil de lamiral, que
commenaient  effleurer les premires brises du soir. Quand nous
disons personne, nous nous trompons. Un gentilhomme mont sur un
cheval noir, et qui navait pu sans doute, au moment o il tait
honor de la prsence des princes, contempler  son aise ce tronc
informe et noirci, tait demeur le dernier, et samusait 
examiner dans tous leurs dtails chanes, crampons, piliers de
pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans doute,  lui
arriv depuis quelques jours  Paris et ignorant des
perfectionnements quapporte en toute chose la capitale, le
parangon de tout ce que lhomme peut inventer de plus terriblement
laid.

Il nest pas besoin de dire  nos lecteurs que cet homme tait
notre ami Coconnas. Un oeil exerc de femme lavait en vain
cherch dans la cavalcade et avait sond les rangs sans pouvoir le
retrouver.

M. de Coconnas, comme nous lavons dit, tait donc en extase
devant loeuvre dEnguerrand de Marigny.

Mais cette femme ntait pas seule  chercher M. de Coconnas. Un
autre gentilhomme, remarquable par son pourpoint de satin blanc et
sa galante plume, aprs avoir regard en avant et sur les cts,
savisa de regarder en arrire et vit la haute taille de Coconnas
et la gigantesque silhouette de son cheval se profiler en vigueur
sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil couchant.

Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc quitta le chemin
suivi par lensemble de la troupe, prit un petit sentier, et,
dcrivant une courbe, retourna vers le gibet.

Presque aussitt la dame que nous avons reconnue pour la duchesse
de Nevers, comme nous avons reconnu le grand gentilhomme au cheval
noir pour Coconnas, sapprocha de Marguerite et lui dit:

-- Nous nous sommes trompes toutes deux, Marguerite, car le
Pimontais est demeur en arrire, et M. de La Mole la suivi.

-- Mordi! reprit Marguerite en riant, il va donc se passer quelque
chose. Ma foi, javoue que je ne serais pas fche davoir 
revenir sur son compte.

Marguerite alors se retourna et vit sexcuter effectivement de la
part de La Mole la manoeuvre que nous avons dite.

Ce fut alors au tour des deux princesses  quitter la file:
loccasion tait des plus favorables; on tournait devant un
sentier bord de larges haies qui remontait, et, en remontant,
passait  trente pas du gibet. Madame de Nevers dit un mot 
loreille de son capitaine, Marguerite fit un signe  Gillonne, et
les quatre personnes sen allrent par ce chemin de traverse
sembusquer derrire le buisson le plus proche du lieu o allait
se passer la scne dont ils paraissaient dsirer tre spectateurs.
Il y avait trente pas environ, comme nous lavons dit, de cet
endroit  celui o Coconnas, ravi, en extase, gesticulait devant
M. lamiral.

Marguerite mit pied  terre, madame de Nevers et Gillonne en
firent autant; le capitaine descendit  son tour, et runit dans
ses mains les brides des quatre chevaux. Un gazon frais et touffu
offrait aux trois femmes un sige comme en demandent souvent et
inutilement les princesses.

Une claircie leur permettait de ne pas perdre le moindre dtail.

La Mole avait dcrit son cercle. Il vint au pas se placer derrire
Coconnas, et, allongeant la main, il lui frappa sur lpaule.

Le Pimontais se retourna.

-- Oh! dit-il, ce ntait donc pas un rve! et vous vivez encore!

-- Oui, monsieur, rpondit La Mole, oui, je vis encore. Ce nest
pas votre faute, mais enfin je vis.

-- Mordi! je vous reconnais bien, reprit Coconnas, malgr votre
mine ple. Vous tiez plus rouge que cela la dernire fois que
nous nous sommes vus.

-- Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi malgr cette ligne
jaune qui vous coupe le visage; vous tiez plus ple que cela
lorsque je vous la fis.

Coconnas se mordit les lvres; mais, dcid,  ce quil parat, 
continuer la conversation sur le ton de lironie, il continua:

-- Cest curieux, nest-ce pas, monsieur de la Mole, surtout pour
un huguenot, de pouvoir regarder M. lamiral pendu  ce crochet de
fer; et dire cependant quil y a des gens assez exagrs pour nous
accuser davoir tu jusquaux huguenotins  la mamelle!

-- Comte, dit La Mole en sinclinant, je ne suis plus huguenot,
jai le bonheur dtre catholique.

-- Bah! scria Coconnas en clatant de rire, vous tes converti,
monsieur! oh! que cest adroit!

-- Monsieur, continua La Mole avec le mme srieux et la mme
politesse, javais fait voeu de me convertir si jchappais au
massacre.

-- Comte, reprit le Pimontais, cest un voeu trs prudent, et je
vous en flicite; nen auriez-vous point fait dautres encore?

-- Oui, bien, monsieur, jen ai fait un second, rpondit La Mole
en caressant sa monture avec une tranquillit parfaite.

-- Lequel? demanda Coconnas.

-- Celui de vous accrocher l-haut, voyez-vous,  ce petit clou
qui semble vous attendre au-dessous de M. de Coligny.

-- Comment! dit Coconnas, comme je suis l, tout grouillant?

-- Non, monsieur, aprs vous avoir pass mon pe au travers du
corps.

Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancrent des flammes.

-- Voyez-vous, dit-il en goguenardant,  ce clou!

-- Oui, reprit La Mole,  ce clou...

-- Vous ntes pas assez grand pour cela, mon petit monsieur! dit
Coconnas.

-- Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand tueur de gens!
rpondit La Mole. Ah! vous croyez, mon cher monsieur Annibal de
Coconnas, quon peut impunment assassiner les gens sous le loyal
et honorable prtexte quon est cent contre un; nenni! Un jour
vient o lhomme retrouve son homme, et je crois que ce jour est
venu aujourdhui. Jaurais bien envie de casser votre vilaine tte
dun coup de pistolet; mais, bah! jajusterais mal, car jai la
main encore tremblante des blessures que vous mavez faites en
tratre.

-- Ma vilaine tte! hurla Coconnas en sautant de son cheval. 
terre! sus! sus! monsieur le comte, dgainons. Et il mit lpe 
la main.

Je crois que ton huguenot a dit: Vilaine tte, murmura la duchesse
de Nevers  loreille de Marguerite; est-ce que tu le trouves
laid?

-- Il est charmant! dit en riant Marguerite, et je suis force de
dire que la fureur rend M. de La Mole injuste; mais, chut!
regardons.

En effet, La Mole tait descendu de son cheval avec autant de
mesure que Coconnas avait mis, lui, de rapidit; il avait dtach
son manteau cerise, lavait pos  terre, avait tir son pe et
tait tomb en garde.

-- Ae! fit-il en allongeant le bras.

-- Ouf! murmura Coconnas en dployant le sien, car tous deux, on
se le rappelle, taient blesss  lpaule et souffraient dun
mouvement trop vif.

Un clat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les princesses
navaient pu se contraindre tout  fait en voyant les deux
champions se frotter lomoplate en grimaant. Cet clat de rire
parvint jusquaux deux gentilshommes, qui ignoraient quils
eussent des tmoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs
dames.

La Mole se remit en garde, ferme, comme un automate, et Coconnas
engagea le fer avec un _mordi! _des plus accentus.

-- Ah ; mais, ils y vont tout de bon et sgorgeront si nous ny
mettons bon ordre. Assez de plaisanteries. Hol! messieurs! hol!
cria Marguerite.

-- Laisse! laisse! dit Henriette, qui, ayant vu Coconnas 
loeuvre, esprait au fond du coeur que Coconnas aurait aussi bon
march de La Mole quil avait eu des deux neveux et du fils de
Mercandon.

-- Oh! ils sont vraiment trs beaux ainsi, dit Marguerite;
regarde, on dirait quils soufflent du feu.

En effet, le combat, commenc par des railleries et des
provocations, tait devenu silencieux depuis que les deux
champions avaient crois le fer. Tous deux se dfiaient de leurs
forces, et lun et autre,  chaque mouvement trop vif, tait forc
de rprimer un frisson de douleur arrach par les anciennes
blessures. Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche
entrouverte, les dents serres, La Mole avanait  petits pas
fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant en lui un
matre en fait darmes, rompait aussi pas  pas, mais enfin
rompait. Tous deux arrivrent ainsi jusquau bord du foss, de
lautre ct duquel se trouvaient les spectateurs. L, comme si sa
retraite et t un simple calcul pour se rapprocher de sa dame,
Coconnas sarrta, et, sur un dgagement un peu large de La Mole,
fournit avec la rapidit de lclair un coup droit, et  linstant
mme le pourpoint de satin blanc de La Mole simbiba dune tache
rouge qui alla slargissant.

-- Courage! cria la duchesse de Nevers.

-- Ah! pauvre La Mole! fit Marguerite avec un cri de douleur.

La Mole entendit ce cri, lana  la reine un de ces regards qui
pntrent plus profondment dans le coeur que la pointe dune
pe, et sur un cercle tromp se fendit  fond.

Cette fois les deux femmes jetrent deux cris qui nen firent
quun. La pointe de la rapire de La Mole avait apparu sanglante
derrire le dos de Coconnas.

Cependant ni lun ni lautre ne tomba: tous deux restrent debout,
se regardant la bouche ouverte, sentant chacun de son ct quau
moindre mouvement quil ferait lquilibre allait lui manquer.
Enfin le Pimontais, plus dangereusement bless que son
adversaire, et sentant que ses forces allaient fuir avec son sang,
se laissa tomber sur La Mole, ltreignant dun bras, tandis que
de lautre il cherchait  dgainer son poignard. De son ct, La
Mole runit toutes ses forces, leva la main et laissa retomber le
pommeau de son pe au milieu du front de Coconnas, qui, tourdi
du coup, tomba; mais en tombant il entrana son adversaire dans sa
chute, si bien que tous deux roulrent dans le foss.

Aussitt Marguerite et la duchesse de Nevers, voyant que tout
mourants quils taient ils cherchaient encore  sachever, se
prcipitrent, aides du capitaine des gardes. Mais avant quelles
fussent arrives  eux, les mains se dtendirent, les yeux se
refermrent, et chacun des combattants, laissant chapper le fer
quil tenait, se raidit dans une convulsion suprme.

Un large flot de sang cumait autour deux.

-- Oh! brave, brave La Mole! scria Marguerite, incapable de
renfermer plus longtemps en elle son admiration. Ah! pardon, mille
fois pardon de tavoir souponn!

Et ses yeux se remplirent de larmes.

-- Hlas! hlas! murmura la duchesse, valeureux Annibal... Dites,
dites, madame, avez-vous jamais vu deux plus intrpides lions?

Et elle clata en sanglots.

-- Tudieu! les rudes coups! dit le capitaine en cherchant 
tancher le sang qui coulait  flots... Hol! vous qui venez,
venez plus vite!

En effet, un homme, assis sur le devant dune espce de tombereau
peint en rouge, apparaissait dans la brume du soir, chantant cette
vieille chanson que lui avait sans doute rappele le miracle du
cimetire des Innocents:

_Bel aubespin fleurissant,_
_Verdissant,_
__
_Le long de ce beau rivage,_
_Tu es vtu, jusquau bas,_
_Des longs bras_
_Dune lambrusche sauvage._
__
_Le chantre rossignolet,_
_Nouvelet,_
__
_Courtisant sa bien-aime,_
_Pour ses amours allger,_
_Vient loger_
_Tous les ans sous la rame._
__
_Or, vis, gentil aubespin,_
_Vis sans fin;_
__
_Vis, sans que jamais tonnerre_
_Ou la cogne, ou les vents,_
_Ou le temps_
_Te puissent ruer par..._

_-- _Hol h! rpta le capitaine, venez donc quand on vous
appelle! Ne voyez-vous pas que ces gentilshommes ont besoin de
secours?

Lhomme au chariot, dont lextrieur repoussant et le visage rude
formaient un contraste trange avec la douce et bucolique chanson
que nous venons de citer, arrta alors son cheval, descendit, et
se baissant sur les deux corps:

-- Voil de belles plaies, dit-il; mais jen fais encore de
meilleures.

-- Qui donc tes-vous? demanda Marguerite ressentant malgr elle
une certaine terreur quelle navait pas la force de vaincre.

-- Madame, rpondit cet homme en sinclinant jusqu terre, je
suis matre Caboche, bourreau de la prvt de Paris, et je venais
accrocher  ce gibet des compagnons pour M. lamiral.

-- Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, rpondit Marguerite;
jetez l vos cadavres, tendez dans votre chariot les housses de
nos chevaux, et ramenez doucement derrire nous ces deux
gentilshommes au Louvre.



XVII
Le confrre de matre Ambroise Par


Le tombereau dans lequel on avait plac Coconnas et La Mole reprit
la route de Paris, suivant dans lombre le groupe qui lui servait
de guide. Il sarrta au Louvre; le conducteur reut un riche
salaire. On fit transporter les blesss chez M. le duc dAlenon,
et lon envoya chercher matre Ambroise Par.

Lorsquil arriva, ni lun ni lautre navaient encore repris
connaissance.

La Mole tait le moins maltrait des deux: le coup dpe lavait
frapp au-dessous de laisselle droite, mais navait offens aucun
organe essentiel; quant  Coconnas, il avait le poumon travers,
et le souffle qui sortait par la blessure faisait vaciller la
flamme dune bougie.

Matre Ambroise Par ne rpondait pas de Coconnas.

Madame de Nevers tait dsespre; ctait elle qui, confiante
dans la force, dans ladresse et le courage du Pimontais, avait
empch Marguerite de sopposer au combat. Elle et bien fait
porter Coconnas  lhtel de Guise pour lui renouveler dans cette
seconde occasion les soins de la premire; mais dun moment 
lautre son mari pouvait arriver de Rome, et trouver trange
linstallation dun intrus dans le domicile conjugal.

Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait fait porter
les deux jeunes gens chez son frre, o lun deux, dailleurs,
tait dj install, en disant que ctaient deux gentilshommes
qui staient laisss choir de cheval pendant la promenade; mais
la vrit fut divulgue par ladmiration du capitaine tmoin du
combat, et lon sut bientt  la cour que deux nouveaux raffins
venaient de natre au grand jour de la renomme.

Soigns par le mme chirurgien qui partageait ses soins entre eux,
les deux blesss parcoururent les diffrentes phases de
convalescence qui ressortaient du plus ou du moins de gravit de
leurs blessures. La Mole, le moins grivement atteint des deux,
reprit le premier connaissance. Quant  Coconnas, une fivre
terrible stait empare de lui, et son retour  la vie fut
signal par tous les signes du plus affreux dlire.

Quoique enferm dans la mme chambre que Coconnas, La Mole, en
reprenant connaissance, navait pas vu son compagnon, ou navait
par aucun signe indiqu quil le vt. Coconnas tout au contraire,
en rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une
expression qui et pu prouver que le sang que le Pimontais venait
de perdre navait en rien diminu les passions de ce temprament
de feu.

Coconnas pensa quil rvait, et que dans son rve il retrouvait
lennemi que deux fois il croyait avoir tu; seulement le rve se
prolongeait outre mesure. Aprs avoir vu La Mole couch comme lui,
pans comme lui par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur
ce lit, o lui-mme tait clou encore par la fivre, la faiblesse
et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras du
chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin marcher tout
seul.

Coconnas, toujours en dlire, regardait toutes ces diffrentes
priodes de la convalescence de son compagnon dun regard tantt
atone, tantt furieux, mais toujours menaant.

Tout cela offrait,  lesprit brlant du Pimontais un mlange
effrayant de fantastique et de rel. Pour lui, La Mole tait mort,
bien mort, et mme plutt deux fois quune, et cependant il
reconnaissait lombre de ce La Mole couche dans un lit pareil au
sien; puis il vit, comme nous lavons dit, lombre se lever, puis
lombre marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit. Cette
ombre, que Coconnas et voulu fuir, ft-ce au fond des enfers,
vint droit  lui et sarrta  son chevet, debout et le regardant;
il y avait mme dans ses traits un sentiment de douceur et de
compassion que Coconnas prit pour lexpression dune drision
infernale.

Alors salluma, dans cet esprit, plus malade peut-tre que le
corps, une aveugle passion de vengeance. Coconnas neut plus
quune proccupation, celle de se procurer une arme quelconque,
et, avec cette arme, de frapper ce corps ou cette ombre de La Mole
qui le tourmentait si cruellement. Ses habits avaient t dposs
sur une chaise, puis emports; car, tout souills de sang quils
taient, on avait jug  propos de les loigner du bless, mais on
avait laiss sur la mme chaise son poignard dont on ne supposait
pas quavant longtemps il et lenvie de se servir. Coconnas vit
le poignard; pendant trois nuits, profitant du moment o La Mole
dormait, il essaya dtendre la main jusqu lui; trois fois la
force lui manqua, et il svanouit. Enfin la quatrime nuit, il
atteignit larme, la saisit du bout de ses doigts crisps, et, en
poussant un gmissement arrach par la douleur, il la cacha sous
son oreiller.

Le lendemain, il vit quelque chose dinou jusque-l: lombre de
La Mole, qui semblait chaque jour reprendre de nouvelles forces,
tandis que lui, sans cesse occup de la vision terrible, usait les
siennes dans lternelle trame du complot qui devait len
dbarrasser; lombre de La Mole, devenue de plus en plus alerte,
fit, dun air pensif, deux ou trois tours dans la chambre; puis
enfin, aprs avoir ajust son manteau, ceint son pe, coiff sa
tte dun feutre  larges bords, ouvrit la porte et sortit.

Coconnas respira; il se crut dbarrass de son fantme. Pendant
deux ou trois heures son sang circula dans ses veines plus calme
et plus rafrachi quil navait jamais encore t depuis le moment
du duel; un jour dabsence de La Mole et rendu la connaissance 
Coconnas, huit jours leussent guri peut-tre; malheureusement La
Mole rentra au bout de deux heures.

Cette rentre fut pour le Pimontais un vritable coup de
poignard, et, quoique La Mole ne rentrt point seul, Coconnas
neut pas un regard pour son compagnon.

Son compagnon mritait cependant bien quon le regardt.

Ctait un homme dune quarantaine dannes, court, trapu,
vigoureux, avec des cheveux noirs qui descendaient jusquaux
sourcils, et une barbe noire qui, contre la mode du temps,
couvrait tout le bas de son visage; mais le nouveau venu
paraissait peu soccuper de mode. Il avait une espce de
justaucorps de cuir tout macul de taches brunes, de chausses
sang-de-boeuf, un maillot rouge, de gros souliers de cuir montant
au-dessus de la cheville, un bonnet de la mme couleur que ses
chausses, et la taille serre par une large ceinture  laquelle
pendait un couteau cach dans sa gaine.

Cet trange personnage, dont la prsence semblait une anomalie
dans le Louvre, jeta sur une chaise le manteau brun qui
lenveloppait, et sapprocha brutalement du lit de Coconnas, dont
les yeux, comme par une fascination singulire, demeuraient
constamment fixs sur La Mole, qui se tenait  distance. Il
regarda le malade, et secouant la tte:

-- Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme! dit-il.

-- Je ne pouvais pas sortir plus tt, dit La Mole.

-- Eh! pardieu! il fallait menvoyer chercher.

-- Par qui?

-- Ah! cest vrai! Joubliais o nous sommes. Je lavais dit  ces
dames; mais elles nont point voulu mcouter. Si lon avait suivi
mes ordonnances, au lieu de sen rapporter  celles de cet ne
bt que lon nomme Ambroise Par, vous seriez depuis longtemps en
tat ou de courir les aventures ensemble, ou de vous redonner un
autre coup dpe si ctait votre bon plaisir; enfin on verra.
Entend-il raison, votre ami?

-- Pas trop.

-- Tirez la langue, mon gentilhomme. Coconnas tira la langue  La
Mole en faisant une si affreuse grimace, que lexaminateur secoua
une seconde fois la tte.

-- Oh! oh! murmura-t-il, contraction des muscles. Il ny a pas de
temps  perdre. Ce soir mme je vous enverrai une potion toute
prpare quon lui fera prendre en trois fois, dheure en heure:
une fois  minuit, une fois  une heure, une fois  deux heures.

-- Bien.

-- Mais qui la lui fera prendre, cette potion?

-- Moi.

-- Vous-mme?

-- Oui.

-- Vous men donnez votre parole?

-- Foi de gentilhomme!

-- Et si quelque mdecin voulait en soustraire la moindre partie
pour la dcomposer et voir de quels ingrdients elle est forme...

-- Je la renverserais jusqu la dernire goutte.

-- Foi de gentilhomme aussi?

-- Je vous le jure.

-- Par qui vous enverrai-je cette potion?

-- Par qui vous voudrez.

-- Mais mon envoy...

-- Eh bien?

-- Comment pntrera-t-il jusqu vous?

-- Cest prvu. Il dira quil vient de la part de M. Ren le
parfumeur.

-- Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-Michel?

-- Justement. Il a ses entres au Louvre  toute heure du jour et
de la nuit. Lhomme sourit.

-- En effet, dit-il, cest bien le moins que lui doive la reine
mre. Cest dit, on viendra de la part de matre Ren le
parfumeur. Je puis bien prendre son nom une fois: il a assez
souvent, sans tre patent, exerc ma profession.

-- Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous?

-- Comptez-y.

-- Quant au paiement...

-- Oh! nous rglerons cela avec le gentilhomme lui-mme quand il
sera sur pied.

-- Et soyez tranquille, je crois quil sera en tat de vous
rcompenser gnreusement.

-- Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un singulier
sourire, comme ce nest pas lhabitude des gens qui ont affaire 
moi dtre reconnaissants, cela ne mtonnerait point quune fois
sur ses pieds il oublit ou plutt ne se soucit point de se
souvenir de moi.

-- Bon! bon! dit La Mole en souriant  son tour; en ce cas je
serai l pour lui en rafrachir la mmoire.

-- Allons, soit! dans deux heures vous aurez la potion.

-- Au revoir.

-- Vous dites?

-- Au revoir. Lhomme sourit.

-- Moi, reprit-il, jai lhabitude de dire toujours adieu. Adieu
donc, monsieur de la Mole; dans deux heures vous aurez votre
potion. Vous entendez, elle doit tre prise  minuit... en trois
doses... dheure en heure.

Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec Coconnas.

Coconnas avait entendu toute cette conversation, mais ny avait
rien compris: un vain bruit de paroles, un vain cliquetis de mots
taient arrivs jusqu lui. De tout cet entretien, il navait
retenu que le mot: Minuit.

Il continua donc de suivre de son regard ardent La Mole, qui
continua, lui, de demeurer dans la chambre, rvant et se
promenant.

Le docteur inconnu tint parole, et  lheure dite envoya la
potion, que La Mole mit sur un petit rchaud dargent. Puis, cette
prcaution prise, il se coucha.

Cette action de La Mole donna un peu de repos  Coconnas; il
essaya de fermer les yeux  son tour, mais son assoupissement
fivreux ntait quune suite de sa veille dlirante. Le mme
fantme qui le poursuivait le jour venait le relancer la nuit; 
travers ses paupires arides, il continuait de voir La Mole
toujours menaant, puis une voix rptait  son oreille: Minuit!
minuit! minuit!

Tout  coup le timbre vibrant de lhorloge sveilla dans la nuit
et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses yeux enflamms; le
souffle ardent de sa poitrine dvorait ses lvres arides; une soif
inextinguible consumait son gosier embras; la petite lampe de
nuit brlait comme dhabitude, et  sa terne lueur faisait danser
mille fantmes aux regards vacillants de Coconnas.

Il vit alors, chose effrayante! La Mole descendre de son lit;
puis, aprs avoir fait un tour ou deux dans sa chambre, comme fait
lpervier devant loiseau quil fascine, savancer jusqu lui en
lui montrant le poing. Coconnas tendit la main vers son poignard,
le saisit par le manche, et sapprta  ventrer son ennemi.

La Mole approchait toujours.

Coconnas murmurait:

-- Ah! cest toi, toi encore, toi toujours! Viens. Ah! tu me
menaces, tu me montres le poing, tu souris! viens, viens! Ah! tu
continues dapprocher tout doucement, pas  pas; viens, viens, que
je te massacre!

Et en effet, joignant le geste  cette sourde menace, au moment o
La Mole se penchait vers lui, Coconnas fit jaillir de dessous ses
draps lclair dune lame; mais leffort que le Pimontais fit en
se soulevant brisa ses forces: le bras tendu vers La Mole
sarrta  moiti chemin, le poignard chappa  sa main dbile, et
le moribond retomba sur son oreiller.

-- Allons, allons, murmura La Mole en soulevant doucement sa tte
et en approchant une tasse de ses lvres, buvez cela, mon pauvre
camarade, car vous brlez.

Ctait en effet une tasse que La Mole prsentait  Coconnas, et
que celui-ci avait prise pour ce poing menaant dont stait
effarouch le cerveau vide du bless.

Mais, au contact velout de la liqueur bienfaisante humectant ses
lvres et rafrachissant sa poitrine, Coconnas reprit sa raison ou
plutt son instinct: il sentit se rpandre en lui un bien-tre
comme jamais il nen avait prouv; il ouvrit un oeil intelligent
sur La Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de
cet oeil contract nagure par une fureur sombre, une petite larme
imperceptible roula sur sa joue ardente, qui la but avidement.

-- Mordi! murmura Coconnas en se laissant aller sur son traversin,
si jen rchappe, monsieur de la Mole, vous serez mon ami.

-- Et vous en rchapperez, mon camarade, dit La Mole, si vous
voulez boire trois tasses comme celle que je viens de vous donner,
et ne plus faire de vilains rves.

Une heure aprs, La Mole, constitu en garde-malade et obissant
ponctuellement aux ordonnances du docteur inconnu, se leva une
seconde fois, versa une seconde portion de la liqueur dans une
tasse, et porta cette tasse  Coconnas. Mais cette fois le
Pimontais, au lieu de lattendre le poignard  la main, le reut
les bras ouverts, et avala son breuvage avec dlices, puis pour la
premire fois sendormit avec tranquillit.

La troisime tasse eut un effet non moins merveilleux. La poitrine
du malade commena de laisser passer un souffle rgulier, quoique
haletant encore. Ses membres raidis se dtendirent, une douce
moiteur spandit  la surface de la peau brlante; et lorsque le
lendemain matre Ambroise Par vint visiter le bless, il sourit
avec satisfaction en disant:

--  partir de ce moment je rponds de M. de Coconnas, et ce ne
sera pas une des moins belles cures que jaurai faites.

Il rsulta de cette scne moiti dramatique, moiti burlesque,
mais qui ne manquait pas au fond dune certaine posie
attendrissante, eu gard aux moeurs farouches de Coconnas, que
lamiti des deux gentilshommes, commence  lauberge de la
Belle-toile, et violemment interrompue par les vnements de la
nuit de la Saint-Barthlemy, reprit ds lors avec une nouvelle
vigueur, et dpassa bientt celles dOreste et de Pylade de cinq
coups dpe et dun coup de pistolet rpartis sur leurs deux
corps.

Quoi quil en soit, blessures vieilles et nouvelles, profondes et
lgres, se trouvrent enfin en voie de gurison.

La Mole, fidle  sa mission de garde-malade, ne voulut point
quitter la chambre que Coconnas ne ft entirement guri. Il le
souleva dans son lit tant que sa faiblesse ly enchana, laida 
marcher quand il commena de se soutenir, enfin eut pour lui tous
les soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et qui,
seconds par la vigueur du Pimontais, amenrent une convalescence
plus rapide quon navait le droit de lesprer.

Cependant une seule et mme pense tourmentait les deux jeunes
gens: chacun dans le dlire de sa fivre avait bien cru voir
sapprocher de lui la femme qui remplissait tout son coeur; mais
depuis que chacun avait repris connaissance, ni Marguerite ni
madame de Nevers ntaient certainement entres dans la chambre.
Au reste, cela se comprenait: lune, femme du roi de Navarre,
lautre, belle-soeur du duc de Guise pouvaient-elles donner aux
yeux de tous une marque si publique dintrt  deux simples
gentilshommes? Non. Ctait bien certainement la rponse que
devaient se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui
tenait peut-tre  un oubli total, nen tait pas moins
douloureuse.

Il est vrai que le gentilhomme qui avait assist au combat tait
venu de temps en temps, et comme de son propre mouvement, demander
des nouvelles des deux blesss. Il est vrai que Gillonne, pour son
propre compte, en avait fait autant; mais La Mole navait point
os parler  lune de Marguerite, et Coconnas navait point os
parler  lautre de madame de Nevers.



XVIII
Les revenants


Pendant quelque temps les deux jeunes gens gardrent chacun de son
ct le secret enferm dans sa poitrine. Enfin, dans un jour
dexpansion, la pense qui les proccupait seule dborda de leurs
lvres, et tous deux corroborrent leur amiti par cette dernire
preuve, sans laquelle il ny a pas damiti, cest--dire par une
confiance entire.

Ils taient perdument amoureux, lun dune princesse, lautre
dune reine.

Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose
deffrayant dans cette distance presque infranchissable qui les
sparait de lobjet de leurs dsirs. Et cependant lesprance est
un sentiment si profondment enracin au coeur de lhomme, que,
malgr la folie de leur esprance, ils espraient.

Tous deux, au reste,  mesure quils revenaient  eux, soignaient
fort leur visage. Chaque homme, mme le plus indiffrent aux
avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son
miroir des conversations muettes, des signes dintelligence, aprs
lesquels il sloigne presque toujours de son confident, fort
satisfait de lentretien. Or, nos deux jeunes gens ntaient point
de ceux  qui leurs miroirs devaient donner de trop rudes avis. La
Mole, mince, ple et lgant, avait la beaut de la distinction;
Coconnas, vigoureux, bien dcoupl, haut en couleur, avait la
beaut de la force. Il y avait mme plus: pour ce dernier, la
maladie avait t un avantage. Il avait maigri, il avait pli;
enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donn tant de tracas
par ses rapports prismatiques avec larc-en-ciel avait disparu,
annonant probablement, comme le phnomne postdiluvien, une
longue suite de jours purs et de nuits sereines.

Au reste les soins les plus dlicats continuaient dentourer les
deux blesss; le jour o chacun deux avait pu se lever, il avait
trouv une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son
lit; le jour o il avait pu se vtir, un habillement complet. Il y
a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse
largement fournie, que chacun deux ne garda, bien entendu, que
pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait
sur lui.

Ce protecteur inconnu ne pouvait tre le prince chez lequel
logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement
ntait pas mont une seule fois chez eux pour les voir, mais
encore navait pas fait demander de leurs nouvelles.

Un vague espoir disait tout bas  chaque coeur que ce protecteur
inconnu tait la femme quil aimait.

Aussi les deux blesss attendaient-ils avec une impatience sans
gale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux guri
que Coconnas, aurait pu oprer la sienne depuis longtemps; mais
une espce de convention tacite le liait au sort de son ami. Il
tait convenu que leur premire sortie serait consacre  trois
visites.

La premire, au docteur inconnu dont le breuvage velout avait
opr sur la poitrine enflamme de Coconnas une si notable
amlioration.

La seconde,  lhtel de dfunt matre La Hurire, o chacun deux
avait laiss valise et cheval.

La troisime, au Florentin Ren, lequel, joignant  son titre de
parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosmtiques
et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des
oracles.

Enfin, aprs deux mois passs de convalescence et de rclusion, ce
jour tant attendu arriva.

Nous avons dit de rclusion, cest le mot qui convient, car
plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu hter ce
jour; mais une sentinelle place  la porte leur avait constamment
barr le passage, et ils avaient appris quils ne sortiraient que
sur un _exeat_ de matre Ambroise Par.

Or, un jour, lhabile chirurgien ayant reconnu que les deux
malades taient, sinon compltement guris, du moins en voie de
complte gurison, avait donn cet _exeat_, et vers les deux
heures de laprs-midi, par une de ces belles journes dautomne,
comme Paris en offre parfois  ses habitants tonns qui ont dj
fait provision de rsignation pour lhiver, les deux amis, appuys
au bras lun de lautre, mirent le pied hors du Louvre.

La Mole, qui avait retrouv avec grand plaisir sur un fauteuil le
fameux manteau cerise quil avait pli avec tant de soin avant le
combat, stait constitu le guide de Coconnas, et Coconnas se
laissait guider sans rsistance et mme sans rflexion. Il savait
que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion,
non patente, lavait guri en une seule nuit, quand toutes les
drogues de matre Ambroise Par le tuaient lentement. Il avait
fait deux parts de largent renferm dans sa bourse, cest--dire
de deux cents nobles  la rose, et il en avait destin cent 
rcompenser lEsculape anonyme auquel il devait sa convalescence:
Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas nen tait pas
moins fort aise de vivre; aussi, comme on le voit, sapprtait-il
 rcompenser gnreusement son sauveur.

La Mole prit la rue de lAstruce, la grande rue Saint Honor, la
rue des Prouvelles, et se trouva bientt sur la place des Halles.
Prs de lancienne fontaine et  lendroit que lon dsigne
aujourdhui par le nom de _Carreau des Halles_, slevait une
construction octogone en maonnerie surmonte dune vaste lanterne
de bois, surmonte elle-mme par un toit pointu, au sommet duquel
grinait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit
ouvertures que traversait, comme cette pice hraldique quon
appelle la _fasce_ traverse le champ du blason, une espce de roue
en bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans
des chancrures tailles  cet effet la tte et les mains du
condamn ou des condamns que lon exposait  lune ou lautre, ou
 plusieurs de ces huit ouvertures.

Cette construction trange, qui navait son analogue dans aucune
des constructions environnantes, sappelait le pilori.

Une maison informe, bossue, raille, borgne et boiteuse, au toit
tach de mousse comme la peau dun lpreux, avait, pareille  un
champignon, pouss au pied de cette espce de tour.

Cette maison tait celle du bourreau.

Un homme tait expos et tirait la langue aux passants; ctait un
des voleurs qui avaient exerc autour du gibet de Montfaucon, et
qui avait par hasard t arrt dans lexercice de ses fonctions.

Coconnas crut que son ami lamenait voir ce curieux spectacle; il
se mla  la foule des amateurs qui rpondaient aux grimaces du
patient par des vocifrations et des hues.

Coconnas tait naturellement cruel, et ce spectacle lamusa fort;
seulement, il et voulu quau lieu des hues et des vocifrations,
ce fussent des pierres que lon jett au condamn assez insolent
pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient
lhonneur de le visiter.

Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire
jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la
foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il
suivre le mouvement de la foule, mais La Mole larrta en lui
disant  demi-voix:

-- Ce nest point pour cela que nous sommes venus ici.

-- Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors? demanda Coconnas.

-- Tu vas le voir, rpondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient
depuis le lendemain de cette fameuse nuit o Coconnas avait voulu
ventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit  la petite
fentre de cette maison adosse  la tour et sur lappui de
laquelle se tenait un homme accoud.

-- Ah! ah! cest vous, Messeigneurs! dit lhomme en soulevant son
bonnet sang-de-boeuf et en dcouvrant sa tte aux cheveux noirs et
pais descendant jusqu ses sourcils, soyez les bienvenus.

-- Quel est cet homme? demanda Coconnas cherchant  rappeler ses
souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette tte-l pendant un des
moments de sa fivre.

-- Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui ta apport
au Louvre cette boisson rafrachissante qui ta fait tant de bien.

-- Oh! oh! fit Coconnas; en ce cas, mon ami... Et il lui tendit la
main. Mais lhomme, au lieu de correspondre  cette avance par un
geste pareil, se redressa, et, en se redressant, sloigna des
deux amis de toute la distance quoccupait la courbe de son corps.

-- Monsieur, dit-il  Coconnas, merci de lhonneur que vous voulez
bien me faire; mais il est probable que si vous me connaissiez
vous ne me le feriez pas.

-- Ma foi, dit Coconnas, je dclare que quand vous seriez le
diable je me tiens pour votre oblig, car sans vous je serais mort
 cette heure.

-- Je ne suis pas tout  fait le diable, rpondit lhomme au
bonnet rouge; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le
diable que de me voir.

-- Qui tes-vous donc? demanda Coconnas.

-- Monsieur, rpondit lhomme, je suis matre Caboche, bourreau de
la prvt de Paris! ...

-- Ah! ... fit Coconnas en retirant sa main.

-- Vous voyez bien! dit matre Caboche.

-- Non pas! je toucherai votre main, ou le diable memporte!
tendez-la...

-- En vrit?

-- Toute grande.

-- Voici!

-- Plus grande... encore... bien! ... Et Coconnas prit dans sa
poche la poigne dor prpare pour son mdecin anonyme et la
dposa dans la main du bourreau.

-- Jaurais mieux aim votre main seule, dit matre Caboche en
secouant la tte, car je ne manque pas dor; mais de mains qui
touchent la mienne, tout au contraire, jen chme fort. Nimporte!
Dieu vous bnisse, mon gentilhomme.

-- Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosit le
bourreau, cest vous qui donnez la gne, qui rouez, qui cartelez,
qui coupez les ttes, qui brisez les os. Ah! ah! je suis bien aise
davoir fait votre connaissance.

-- Monsieur, dit matre Caboche, je ne fais pas tout moi-mme;
car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour
faire ce que vous ne voulez pas faire, moi jai mes aides, qui
font la grosse besogne et qui expdient les manants. Seulement,
quand par hasard jai affaire  des gentilshommes, comme vous et
votre compagnon par exemple, oh! alors cest autre chose, et je me
fais un honneur de macquitter moi-mme de tous les dtails de
lexcution, depuis le premier jusquau dernier, cest--dire la
question jusquau dcollement.

Coconnas sentit malgr lui courir un frisson dans ses veines,
comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de
lacier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la
cause, prouva la mme sensation.

Mais Coconnas surmonta cette motion dont il avait honte, et
voulant prendre cong de matre Caboche par une dernire
plaisanterie:

-- Eh bien, matre! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce
sera mon tour de monter  la potence dEnguerrand de Marigny ou
sur lchafaud de M. de Nemours, il ny aura que vous qui me
toucherez.

-- Je vous le promets.

-- Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que jaccepte
votre promesse.

Et il tendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha
timidement de la sienne, quoiquil ft visible quil et grande
envie de la toucher franchement.

 ce simple attouchement, Coconnas plit lgrement, mais le mme
sourire demeura sur ses lvres; tandis que La Mole, mal  laise,
et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher
deux, le tirait par son manteau.

Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de
mettre fin  cette scne dans laquelle, par la pente naturelle de
son caractre, il stait trouv enfonc plus quil net voulu,
fit un signe de tte et sloigna.

-- Ma foi! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arrivs 
la croix du Trahoir, conviens que lon respire mieux ici que sur
la place des Halles?

-- Jen conviens, dit Coconnas, mais je nen suis pas moins fort
aise davoir fait connaissance avec matre Caboche. Il est bon
davoir des amis partout.

-- Mme  lenseigne de la Belle-toile, dit La Mole en riant.

-- Oh! pour le pauvre matre La Hurire, dit Coconnas, celui-l
est mort et bien mort. Jai vu la flamme de larquebuse, jai
entendu le coup de la balle qui a rsonn comme sil et frapp
sur le bourdon de Notre-Dame, et je lai laiss tendu dans le
ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche.
En supposant que ce soit un ami, cest un ami que nous avons dans
lautre monde.

Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrrent dans la rue
de lArbre-Sec et sacheminrent vers lenseigne de la Belle-
toile, qui continuait de grincer  la mme place, offrant
toujours au voyageur son tre gastronomique et son apptissante
lgende.

Coconnas et La Mole sattendaient  trouver la maison dsespre,
la veuve en deuil, et les marmitons un crpe au bras; mais,  leur
grand tonnement, ils trouvrent la maison en pleine activit,
madame La Hurire fort resplendissante, et les garons plus joyeux
que jamais.

-- Oh! linfidle! dit La Mole, elle se sera remarie! Puis
sadressant  la nouvelle Artmise:

-- Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la
connaissance de ce pauvre M. La Hurire. Nous avons laiss ici
deux chevaux et deux valises que nous venons rclamer.

-- Messieurs, rpondit la matresse de la maison aprs avoir
essay de rappeler ses souvenirs, comme je nai pas lhonneur de
vous reconnatre, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon
mari... Grgoire, faites venir votre matre.

Grgoire passa de la premire cuisine, qui tait le pandmonium
gnral, dans la seconde, qui tait le laboratoire o se
confectionnaient les plats que matre La Hurire, de son vivant,
jugeait dignes dtre prpars par ses savantes mains.

-- Le diable memporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas
de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait tre
si triste! Pauvre La Hurire, va!

-- Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand
coeur.

La Mole avait  peine prononc ces paroles, quun homme apparut
tenant  la main une casserole au fond de laquelle il faisait
roussir des oignons quil tournait avec une cuiller de bois.

La Mole et Coconnas jetrent un cri de surprise.  ce cri lhomme
releva la tte, et, rpondant par un cri pareil, laissa chapper
sa casserole, ne conservant  la main que sa cuiller de bois.

-- _In nomine Patris_, dit lhomme en agitant sa cuiller comme il
et fait dun goupillon, _et Filii, et Spiritus sancti..._

_-- _Matre La Hurire! scrirent les jeunes gens.

-- Messieurs de Coconnas et de la Mole! dit La Hurire.

-- Vous ntes donc pas mort? fit Coconnas.

-- Mais vous tes donc vivants? demanda lhte.

-- Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas; jai entendu le
bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas
quoi. Je vous ai laiss couch dans le ruisseau, perdant le sang
par le nez, par la bouche et mme par les yeux.

-- Tout cela est vrai comme lvangile, monsieur de Coconnas.
Mais, ce bruit que vous avez entendu, ctait celui de la balle
frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle sest
aplatie; mais le coup nen a pas t moins rude, et la preuve,
ajouta La Hurire en levant son bonnet et montrant sa tte pele
comme un genou, cest que, comme vous le voyez, il ne men est pas
rest un cheveu.

Les deux jeunes gens clatrent de rire en voyant cette figure
grotesque.

-- Ah! ah! vous riez! dit La Hurire un peu rassur, vous ne venez
donc pas avec de mauvaises intentions?

-- Et vous, matre La Hurire, vous tes donc guri de vos gots
belliqueux?

-- Oui, ma foi, oui, messieurs; et maintenant...

-- Eh bien? maintenant...

-- Maintenant, jai fait voeu de ne plus voir dautre feu que
celui de ma cuisine.

-- Bravo! dit Coconnas, voil qui est prudent. Maintenant, ajouta
le Pimontais, nous avons laiss dans vos curies deux chevaux, et
dans vos chambres deux valises.

-- Ah diable! fit lhte se grattant loreille.

-- Eh bien?

-- Deux chevaux, vous dites?

-- Oui, dans lcurie.

-- Et deux valises?

-- Oui, dans la chambre.

-- Cest que, voyez-vous... vous maviez cru mort, nest-ce pas?

-- Certainement.

-- Vous avouez que, puisque vous vous tes tromps, je pouvais
bien me tromper de mon ct.

-- En nous croyant morts aussi? vous tiez parfaitement libre.

-- Ah! voil! ... cest que, comme vous mouriez intestat...,
continua matre La Hurire.

-- Aprs?

-- Jai cru, jai eu tort, je le vois bien maintenant...

-- Quavez-vous cru, voyons?

-- Jai cru que je pouvais hriter de vous.

-- Ah! ah! firent les deux jeunes gens.

-- Je nen suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez
vivants, messieurs.

-- De sorte que vous avez vendu nos chevaux? dit Coconnas.

-- Hlas! dit La Hurire.

-- Et nos valises? continua La Mole.

-- Oh! les valises! non..., scria La Hurire, mais seulement ce
quil y avait dedans.

-- Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voil, ce me semble, un
hardi coquin... Si nous ltripions?

Cette menace parut faire un grand effet sur matre La Hurire, qui
hasarda ces paroles:

-- Mais, messieurs, on peut sarranger, ce me semble.

-- coute, dit La Mole, cest moi qui ai le plus  me plaindre de
toi.

-- Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans
un moment de folie, jai eu laudace de vous menacer.

-- Oui, dune balle qui mest passe  deux pouces au-dessus de la
tte.

-- Vous croyez?

-- Jen suis sr.

-- Si vous en tes sr, monsieur de la Mole, dit La Hurire en
ramassant sa casserole dun air innocent, je suis trop votre
serviteur pour vous dmentir.

-- Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te rclame rien.

-- Comment, mon gentilhomme! ...

-- Si ce nest...

-- Ae! ae! ... fit La Hurire.

-- Si ce nest un dner pour moi et mes amis toutes les fois que
je me trouverai dans ton quartier.

-- Comment donc! scria La Hurire ravi,  vos ordres, mon
gentilhomme,  vos ordres!

-- Ainsi, cest chose convenue?

-- De grand coeur... Et vous, monsieur de Coconnas, continua
lhte, souscrivez-vous au march?

-- Oui; mais, comme mon ami, jy mets une petite condition.

-- Laquelle?

-- Cest que vous rendrez  M. de La Mole les cinquante cus que
je lui dois et que je vous ai confis.

--  moi, monsieur! Et quand cela?

-- Un quart dheure avant que vous vendissiez mon cheval et ma
valise. La Hurire fit un signe dintelligence.

-- Ah! je comprends! dit-il.

Et il savana vers une armoire, en tira, lun aprs lautre,
cinquante cus quil apporta  La Mole.

-- Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien! servez-nous une
omelette. Les cinquante cus seront pour M. Grgoire.

-- Oh! scria La Hurire, en vrit, mes gentilshommes, vous tes
des coeurs de princes, et vous pouvez compter sur moi  la vie et
 la mort.

-- En ce cas, dit Coconnas, faites-nous lomelette demande, et
ny pargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la
pendule:

-- Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois
heures  attendre, autant donc les passer ici quailleurs.
Dautant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque 
moiti chemin du pont Saint-Michel.

Et les deux jeunes gens allrent reprendre  table et dans la
petite pice du fond la mme place quils occupaient pendant cette
fameuse soire du 24 aot 1572, pendant laquelle Coconnas avait
propos  La Mole de jouer lun contre lautre la premire
matresse quils auraient.

Avouons,  lhonneur de la moralit des deux jeunes gens, que ni
lun ni lautre neut lide de faire  son compagnon ce soir-l
pareille proposition.



XIX
Le logis de matre Ren, le parfumeur de la reine mre


 lpoque o se passe lhistoire que nous racontons  nos
lecteurs, il nexistait, pour passer dune partie de la ville 
lautre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois;
encore ces cinq ponts aboutissaient-ils  la Cit. Ctaient le
pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le
Petit-Pont et le pont Saint-Michel.

Aux autres endroits o la circulation tait ncessaire, des bacs
taient tablis, et tant bien que mal remplaaient les ponts.

Ces cinq ponts taient garnis de maisons, comme lest encore
aujourdhui le Ponte-Vecchio  Florence.

Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous
occuperons particulirement, pour le moment, du pont Saint-Michel.

Le pont Saint-Michel avait t bti en pierres en 1373: malgr son
apparente solidit, un dbordement de la Seine le renversa en
partie le 31 janvier 1408; en 1416, il avait t reconstruit en
bois; mais pendant la nuit du 16 dcembre 1547 il avait t
emport de nouveau; vers 1550, cest--dire vingt-deux ans avant
lpoque o nous sommes arrivs, on le reconstruisit en bois, et,
quoiquon et dj eu besoin de le rparer, il passait pour assez
solide.

Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face
au petit lot sur lequel avaient t brls les Templiers, et o
pose aujourdhui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une
maison  panneaux de bois sur laquelle un large toit sabaissait
comme la paupire dun oeil immense.  la seule fentre qui
souvrt au premier tage, au-dessus dune fentre et dune porte
de rez-de-chausse hermtiquement ferme, transparaissait une
lueur rougetre qui attirait les regards des passants sur la
faade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures
dores. Une espce de frise, qui sparait le rez-de-chausse du
premier tage, reprsentait une foule de diables dans des
attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large
ruban, peint en bleu comme la faade, stendait entre la frise et
la fentre du premier, avec cette inscription:

_Ren, Florentin, parfumeur de Sa Majest la reine mre._

La porte de cette boutique, comme nous lavons dit, tait bien
verrouille; mais, mieux que par ses verrous, elle tait dfendue
des attaques nocturnes par la rputation si effrayante de son
locataire que les passants qui traversaient le pont  cet endroit
le traversaient presque toujours en dcrivant une courbe qui les
rejetait vers lautre rang de maisons, comme sils eussent redout
que lodeur des parfums ne sut jusqu eux par la muraille.

Il y avait plus: les voisins de droite et de gauche, craignant
sans doute dtre compromis par le voisinage, avaient, depuis
linstallation de matre Ren sur le pont Saint-Michel, dguerpi
lun et lautre de leur logis, de sorte que les deux maisons
attenantes  la maison de Ren taient demeures dsertes et
fermes. Cependant, malgr cette solitude et cet abandon, des
passants attards avaient vu jaillir,  travers les contrevents
ferms de ces maisons vides, certains rayons de lumire, et
assuraient avoir entendu certains bruits pareils  des plaintes,
qui prouvaient que des tres quelconques frquentaient ces deux
maisons; seulement on ignorait si ces tres appartenaient  ce
monde ou  lautre.

Il en rsultait que les locataires des deux maisons attenantes aux
deux maisons dsertes se demandaient de temps en temps sil ne
serait pas prudent  eux de faire  leur tour comme leurs voisins
avaient fait.

Ctait sans doute  ce privilge de terreur qui lui tait
publiquement acquis que matre Ren avait d de conserver seul du
feu aprs lheure consacre. Ni ronde ni guet net os dailleurs
inquiter un homme doublement cher  Sa Majest, en sa qualit de
compatriote et de parfumeur.

Comme nous supposons que le lecteur cuirass par le philosophisme
du XVIIIe sicle ne croit plus ni  la magie ni aux magiciens,
nous linviterons  entrer avec nous dans cette habitation qui, 
cette poque de superstitieuse croyance, rpandait autour delle
un si profond effroi.

La boutique du rez-de-chausse est sombre et dserte  partir de
huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se
rouvrir quassez avant quelquefois dans la journe du lendemain;
cest l que se fait la vente quotidienne des parfums, des
onguents et des cosmtiques de tout genre que dbite lhabile
chimiste. Deux apprentis laident dans cette vente de dtail, mais
ils ne couchent pas dans la maison; ils couchent rue de la
Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique
soit ferme. Le matin, ils se promnent devant la porte jusqu ce
que la boutique soit ouverte.

Cette boutique du rez-de-chausse est donc, comme nous lavons
dit, sombre et dserte.

Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux
portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe
dans la muraille mme, et il est latral: lautre est extrieur et
est visible du quai quon appelle aujourdhui le quai des
Augustins, et de la berge quon appelle aujourdhui le quai des
Orfvres.

Tous deux conduisent  la chambre du premier.

Cette chambre est de la mme grandeur que celle du rez-de-
chausse, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la
spare en deux compartiments. Au fond du premier compartiment
souvre la porte donnant sur lescalier extrieur. Sur la face
latrale du second souvre la porte de lescalier secret;
seulement cette porte est invisible, car elle est cache par une
haute armoire sculpte, scelle  elle par des crampons de fer, et
quelle poussait en souvrant. Catherine seule connat avec Ren
le secret de cette porte, cest par l quelle monte et quelle
descend; cest loreille ou loeil pos contre cette armoire dans
laquelle des trous sont mnags, quelle coute et quelle voit ce
qui se passe dans la chambre.

Deux autres portes parfaitement ostensibles soffrent encore sur
les cts latraux de ce second compartiment. Lune souvre sur
une petite chambre claire par le toit et qui na pour tout
meuble quun vaste fourneau, des cornues, des alambics, des
creusets: cest le laboratoire de lalchimiste. Lautre souvre
sur une cellule plus bizarre que le reste de lappartement, car
elle nest point claire du tout, car elle na ni tapis ni
meubles, mais seulement une sorte dautel de pierre.

Le parquet est une dalle incline du centre aux extrmits, et aux
extrmits court au pied du mur une espce de rigole aboutissant 
un entonnoir par lorifice duquel on voit couler leau sombre de
la Seine.  des clous enfoncs dans la muraille sont suspendus des
instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants; la pointe
en est fine comme celle dune aiguille, le fil en est tranchant
comme celui dun rasoir; les uns brillent comme des miroirs; les
autres, au contraire, sont dun gris mat ou dun bleu sombre.

Dans un coin, deux poules noires se dbattent, attaches lune 
lautre par la patte, cest le sanctuaire de laugure.

Revenons  la chambre du milieu,  la chambre aux deux
compartiments.

Cest l quest introduit le vulgaire des consultants; cest l
que les ibis gyptiens, les momies aux bandelettes dores, le
crocodile billant au plafond, les ttes de mort aux yeux vides et
aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux vnrablement
rongs par les rats, offrent  loeil du visiteur le ple-mle
do rsultent les motions diverses qui empchent la pense de
suivre son droit chemin. Derrire le rideau sont des fioles, des
botes particulires, des amphores  laspect sinistre; tout cela
est clair par deux petites lampes dargent exactement pareilles,
qui semblent enleves  quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de
lglise Dei Servi de Florence, et qui, brlant une huile
parfume, jettent leur clart jauntre du haut de la vote sombre
o chacune est suspendue par trois chanettes noircies.

Ren, seul et les bras croiss, se promne  grands pas dans le
second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la tte.
Aprs une mditation longue et douloureuse, il sarrte devant un
sablier.

-- Ah! ah! dit-il, jai oubli de le retourner, et voil que
depuis longtemps peut-tre tout le sable est pass.

Alors, regardant la lune qui se dgage  grand-peine dun grand
nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre-
Dame:

-- Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme
dhabitude, dans une heure ou une heure et demie; il y aura donc
temps pour tout.

En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. Ren appliqua
son oreille  lorifice dun long tuyau dont lautre extrmit
allait souvrir sur la rue, sous la forme dune tte de Guivre.

-- Non, dit-il, ce nest ni _elle_, ni _elles._ Ce sont des pas
dhommes; ils sarrtent devant ma porte; ils viennent ici. En
mme temps trois coups secs retentirent. Ren descendit
rapidement; cependant il se contenta dappuyer son oreille contre
la porte sans ouvrir encore. Les mmes trois coups secs se
renouvelrent.

-- Qui va l? demanda matre Ren.

-- Est-il bien ncessaire de dire nos noms? demanda une voix.

-- Cest indispensable, rpondit Ren.

-- En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la
mme voix qui avait dj parl.

-- Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour
la premire fois, se faisait entendre.

-- Attendez, attendez, messieurs, je suis  vous. Et en mme temps
Ren, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux
jeunes gens la porte quil se contenta de fermer  la clef; puis,
les conduisant par lescalier extrieur, il les introduisit dans
le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la
croix sous son manteau; il tait ple, et sa main tremblait sans
quil pt rprimer cette faiblesse. Coconnas regarda chaque chose
lune aprs lautre, et trouvant au milieu de son examen la porte
de la cellule, il voulut louvrir.

-- Permettez, mon gentilhomme, dit Ren de sa voix grave et en
posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font
lhonneur dentrer ici nont la jouissance que de cette partie de
la chambre.

-- Ah! cest diffrent, reprit Coconnas; et, dailleurs, je sens
que jai besoin de masseoir. Et il se laissa aller sur une
chaise.

Il se fit un instant de profond silence: matre Ren attendait que
lun ou lautre des deux jeunes gens sexpliqut. Pendant ce
temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore
mal guri.

-- Matre Ren, dit-il enfin, vous tes un habile homme, dites-moi
donc si je demeurerai estropi de ma blessure, cest--dire si
jaurai toujours cette courte respiration qui mempche de monter
 cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard.

Ren approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et couta
attentivement le jeu des poumons.

-- Non, monsieur le comte, dit-il, vous gurirez.

-- En vrit?

-- Je vous laffirme.

-- Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence.

-- Ne dsirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le
comte?

-- Si fait, dit Coconnas; je dsire savoir si je suis
vritablement amoureux.

-- Vous ltes, dit Ren.

-- Comment le savez-vous?

-- Parce que vous le demandez.

-- Mordi! je crois que vous avez raison. Mais de qui?

-- De celle qui dit maintenant  tout propos le juron que vous
venez de dire.

-- En vrit, dit Coconnas stupfait, matre Ren, vous tes un
habile homme.  ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura
embarrass.

-- Eh! que diable! dit Coconnas, parle donc!

-- Parlez, dit le Florentin.

-- Moi, monsieur Ren, balbutia La Mole dont la voix se rassura
peu  peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car
je sais que je le suis et ne men cache point; mais dites-moi si
je serai aim, car en vrit tout ce qui mtait dabord un sujet
despoir tourne maintenant contre moi.

-- Vous navez peut-tre pas fait tout ce quil faut faire pour
cela.

-- Quy a-t-il  faire, monsieur, qu prouver par son respect et
son dvouement  la dame de ses penses quelle est vritablement
et profondment aime?

-- Vous savez, dit Ren, que ces dmonstrations sont parfois bien
insignifiantes.

-- Alors, il faut dsesprer?

-- Non, alors il faut recourir  la science. Il y a dans la nature
humaine des antipathies quon peut vaincre, des sympathies quon
peut forcer. Le fer nest pas laimant; mais en laimantant,  son
tour il attire le fer.

-- Sans doute, sans doute, murmura La Mole; mais je rpugne 
toutes ces conjurations.

-- Ah! si vous rpugnez, dit Ren, alors il ne fallait pas venir.

-- Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire lenfant 
prsent? Monsieur Ren, pouvez-vous me faire voir le diable?

-- Non, monsieur le comte.

-- Jen suis fch, javais deux mots  lui dire, et cela et
peut-tre encourag La Mole.

-- Eh bien, soit! dit La Mole, abordons franchement la question.
On ma parl de figures en cire modeles  la ressemblance de
lobjet aim. Est-ce un moyen?

-- Infaillible.

-- Et rien, dans cette exprience, ne peut porter atteinte  la
vie ni  la sant de la personne quon aime?

-- Rien.

-- Essayons donc.

-- Veux-tu que je commence? dit Coconnas.

-- Non, dit La Mole, et, puisque me voil engag, jirai jusquau
bout.

-- Dsirez-vous beaucoup, ardemment, imprieusement savoir  quoi
vous en tenir, monsieur de la Mole? demanda le Florentin.

-- Oh! scria La Mole, jen meurs, matre Ren. Au mme instant
on heurta doucement  la porte de la rue, si doucement que matre
Ren entendit seul ce bruit, et encore parce quil sy attendait
sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant
quelques questions oiseuses  La Mole, son oreille du tuyau et
perut quelques clats de voix qui parurent le fixer.

-- Rsumez donc maintenant votre dsir, dit-il, et appelez la
personne que vous aimez.

La Mole sagenouilla comme sil et parl  une divinit, et Ren,
passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par
lescalier extrieur: un instant aprs des pas lgers effleuraient
le plancher de la boutique.

La Mole, en se relevant, vit devant lui matre Ren; le Florentin
tenait  la main une petite figurine de cire dun travail assez
mdiocre; elle portait une couronne et un manteau.

-- Voulez-vous toujours tre aim de votre royale matresse?
demanda le parfumeur.

-- Oui, dt-il men coter la vie, duss-je y perdre mon me,
rpondit La Mole.

-- Cest bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts
quelques gouttes deau dans une aiguire et en les secouant sur la
tte de la figurine en prononant quelques mots latins.

La Mole frissonna, il comprit quun sacrilge saccomplissait.

-- Que faites-vous? demanda-t-il.

-- Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite.

-- Mais dans quel but?

-- Pour tablir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour
lempcher daller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas
larrta. Ren, qui avait vu le mouvement, attendit.

-- Il faut la pleine et entire volont, dit-il.

-- Faites, rpondit La Mole. Ren traa sur une petite banderole
de papier rouge quelques caractres cabalistiques, les passa dans
une aiguille dacier, et avec cette aiguille, piqua la statuette
au coeur. Chose trange!  lorifice de la blessure apparut une
gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.

La chaleur de laiguille fit fondre la cire autour delle et scha
la gouttelette de sang.

-- Ainsi, dit Ren, par la force de la sympathie, votre amour
percera et brlera le coeur de la femme que vous aimez.

Coconnas, en sa qualit desprit fort, riait dans sa moustache et
raillait tout bas; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait
une sueur glace perler  la racine de ses cheveux.

-- Et maintenant, dit Ren, appuyez vos lvres sur les lvres de
la statuette en disant: Marguerite, je taime; viens,
Marguerite!

La Mole obit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la
seconde chambre, et des pas lgers sapprochrent. Coconnas,
curieux et incrdule, tira son poignard, et craignant sil tentait
de soulever la tapisserie, que Ren ne lui ft la mme observation
que lorsquil voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard
lpaisse tapisserie, et, ayant appliqu son oeil  louverture,
poussa un cri dtonnement auquel deux cris de femmes rpondirent.

-- Quy a-t-il? demanda La Mole prt  laisser tomber la figurine
de cire, que Ren lui reprit des mains.

-- Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame
Marguerite sont l.

-- Eh bien, incrdules! dit Ren avec un sourire austre, doutez-
vous encore de la force de la sympathie?

La Mole tait rest ptrifi en apercevant sa reine. Coconnas
avait eu un moment dblouissement en reconnaissant madame de
Nevers. Lun se figura que les sorcelleries de matre Ren avaient
voqu le fantme de Marguerite; lautre, en voyant entrouverte
encore la porte par laquelle les charmants fantmes taient
entrs, eut bientt trouv lexplication de ce prodige dans le
monde vulgaire et matriel.

Pendant que La Mole se signait et soupirait  fendre des quartiers
de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des
questions philosophiques et de chasser lesprit malin  laide de
ce goupillon quon appelle lincrdulit, Coconnas, voyant par
louverture du rideau ferm lbahissement de madame de Nevers et
le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment
tait dcisif, et comprenant que lon peut dire pour un ami ce que
lon nose dire pour soi-mme, au lieu daller  madame de Nevers,
il alla droit  Marguerite, et mettant un genou en terre  la
faon dont tait reprsent, dans les parades de la foire, le
grand Artaxerce, il scria dune voix  laquelle le sifflement de
sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de
puissance:

-- Madame,  linstant mme, sur la demande de mon ami le comte de
la Mole, matre Ren voquait votre ombre; or,  mon grand
tonnement, votre ombre est apparue accompagne dun corps qui
mest bien cher et que je recommande  mon ami. Ombre de Sa
Majest la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de
votre compagne de passer de lautre ct du rideau?

Marguerite se mit  rire et fit signe  Henriette qui passa de
lautre ct.

-- La Mole, mon ami! dit Coconnas, sois loquent comme Dmosthne,
comme Cicron, comme M. le chancelier de lHospital; et songe
quil y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la
duchesse de Nevers que je suis son plus dvou, son plus obissant
et son plus fidle serviteur.

-- Mais..., balbutia La Mole.

-- Fait ce que je te dis; et vous, matre Ren, veillez  ce que
personne ne nous drange.

Ren fit ce que lui demandait Coconnas.

-- Mordi! monsieur, dit Marguerite, vous tes homme desprit. Je
vous coute; voyons, quavez-vous  me dire?

-- Jai  vous dire, madame, que lombre de mon ami, car cest une
ombre, et la preuve cest quelle ne prononce pas le plus petit
mot, jai donc  vous dire que cette ombre me supplie duser de la
facult quont les corps de parler intelligiblement pour vous
dire: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorpor a perdu tout son
corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous
tiez vous-mme, je demanderais  matre Ren de mabmer dans
quelque trou sulfureux plutt que de tenir un pareil langage  la
fille du roi Henri II,  la soeur du roi Charles IX, et  lpouse
du roi de Navarre. Mais les ombres sont dgages de tout orgueil
terrestre, et elles ne se fchent pas quand on les aime. Or, priez
votre corps, madame, daimer un peu lme de ce pauvre La Mole,
me en peine sil en fut jamais; me perscute dabord par
lamiti, qui lui a,  trois reprises, enfonc plusieurs pouces de
fer dans le ventre; me brle par le feu de vos yeux, feu mille
fois plus dvorant que tous les feux de lenfer. Ayez donc piti
de cette pauvre me, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et
si vous navez plus la parole, usez du geste, usez du sourire.
Cest une me fort intelligente que celle de mon ami, et elle
comprendra tout. Usez-en, mordi! ou je passe mon pe au travers
du corps de Ren, pour quen vertu du pouvoir quil a sur les
ombres il force la vtre, quil a dj voque si  propos, de
faire des choses peu santes pour une ombre honnte comme vous me
faites leffet de ltre.

 cette proraison de Coconnas, qui stait camp devant la reine
en ne descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un norme
clat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en
pareille occasion  une ombre royale, elle tendit la main 
Coconnas.

Celui-ci la reut dlicatement dans la sienne, en appelant La
Mole.

-- Ombre de mon ami, scria-t-il, venez ici  linstant mme. La
Mole, tout stupfait et tout palpitant, obit.

-- Cest bien, dit Coconnas en le prenant par-derrire la tte;
maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la
blanche et vaporeuse main que voici.

Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main 
la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement
appuyes lune sur lautre, sans que la main essayt de se dgager
de la douce treinte.

Marguerite navait pas cess de sourire, mais madame de Nevers ne
souriait pas, elle, encore tremblante de lapparition inattendue
des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de
toute la fivre dune jalousie naissante, car il lui semblait que
Coconnas net pas d oublier ainsi ses affaires pour celles des
autres.

La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit lclair
menaant de ses yeux, et, malgr le trouble enivrant o la volupt
lui conseillait de sengourdir, il comprit le danger que courait
son ami et devina ce quil devait tenter pour ly soustraire.

Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de
Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et,
mettant un genou en terre:

--  la plus belle,  la plus adorable des femmes! dit-il, je
parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un
regard et un sourire  Marguerite), permettez  une me dgage de
son enveloppe grossire de rparer les absences dun corps tout
absorb par une amiti matrielle. M. de Coconnas, que vous voyez,
nest quun homme, un homme dune structure ferme et hardie, cest
une chair belle  voir peut-tre, mais prissable comme toute
chair: _Omnis caro fenum._ Bien que ce gentilhomme madresse du
matin au soir les litanies les plus suppliantes  votre sujet,
bien que vous layez vu distribuer les plus rudes coups que lon
ait jamais fournis en France, ce champion si fort en loquence
prs dune ombre nose parler  une femme. Cest pour cela quil
sest adress  lombre de la reine, en me chargeant, moi, de
parler  votre beau corps, de vous dire quil dpose  vos pieds
son coeur et son me; quil demande  vos yeux divins de le
regarder en piti;  vos doigts roses et brlants de lappeler
dun signe;  votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de
ces mots quon noublie pas; ou sinon, il ma encore pri dune
chose, cest, dans le cas o il ne pourrait vous attendrir, de lui
passer, pour la seconde fois, mon pe, qui est une lame
vritable, les pes nont dombre quau soleil, de lui passer,
dis-je, pour la seconde fois, mon pe au travers du corps; car il
ne saurait vivre si vous ne lautorisez  vivre exclusivement pour
vous.

Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son
discours, autant La Mole venait de dployer de sensibilit, de
puissance enivrante et de cline humilit dans sa supplique.

Les yeux de Henriette se dtournrent de La Mole, quelle avait
cout tout le temps quil venait de parler, et se portrent sur
Coconnas pour voir si lexpression du visage du gentilhomme tait
en harmonie avec loraison amoureuse de son ami. Il parat quelle
en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit 
Coconnas avec un sourire qui dcouvrait une double range de
perles enchsses dans du corail:

-- Est-ce vrai?

-- Mordi! scria Coconnas fascin par ce regard, et brlant des
feux du mme fluide, cest vrai! ... Oh! oui, madame, cest vrai,
vrai sur votre vie, vrai sur ma mort!

-- Alors; venez donc! dit Henriette en lui tendant la main avec un
abandon qui trahissait la langueur de ses yeux.

Coconnas jeta en lair son toquet de velours et dun bond fut prs
de la jeune femme, tandis que La Mole, rappel de son ct par un
geste de Marguerite, faisait avec son ami un chass-crois
amoureux.

En ce moment Ren apparut  la porte du fond.

-- Silence! ... scria-t-il avec un accent qui teignit toute
cette flamme; silence!

Et lon entendit dans lpaisseur de la muraille le frlement du
fer grinant dans une serrure et le cri dune porte roulant sur
ses gonds.

-- Mais, dit Marguerite firement, il me semble que personne na
le droit dentrer ici quand nous y sommes!

-- Pas mme la reine mre? murmura Ren  son oreille.

Marguerite slana aussitt par lescalier extrieur, attirant La
Mole aprs elle; Henriette et Coconnas,  demi enlacs,
senfuirent sur leurs traces, tous quatre senvolant comme
senvolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux quon
a vus se becqueter sur une branche en fleur.



XX
Les poules noires


Il tait temps que les deux couples disparussent. Catherine
mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment o
Coconnas et madame de Nevers sortaient par lissue du fond, et
Catherine en entrant put entendre le craquement de lescalier sous
les pas des fugitifs.

Elle jeta autour delle un regard inquisiteur, et arrtant enfin
son oeil souponneux sur Ren, qui se trouvait debout et inclin
devant elle:

-- Qui tait l? demanda-t-elle.

-- Des amants qui se sont contents de ma parole quand je leur ai
assur quils saimaient.

-- Laissons cela, dit Catherine en haussant les paules; ny a-t-
il plus personne ici?

-- Personne que Votre Majest et moi.

-- Avez-vous fait ce que je vous ai dit?

--  propos des poules noires?

-- Oui.

-- Elles sont prtes, madame.

-- Ah! si vous tiez juif! murmura Catherine.

-- Moi, juif, madame, pourquoi?

-- Parce que vous pourriez lire les livres prcieux quont crits
les Hbreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire lun
deux, et jai vu que ce ntait ni dans le coeur ni dans le foie,
comme les Romains, que les Hbreux cherchaient les prsages:
ctait dans la disposition du cerveau et dans la figuration des
lettres qui y sont traces par la main toute-puissante de la
destine.

-- Oui, madame! je lai aussi entendu dire par un vieux rabbin de
mes amis.

-- Il y a, dit Catherine, des caractres ainsi dessins qui
ouvrent toute une voie prophtique; seulement les savants
chaldens recommandent...

-- Recommandent... quoi? demanda Ren, voyant que la reine
hsitait  continuer.

-- Recommandent que lexprience se fasse sur des cerveaux
humains, comme tant plus dvelopps et plus sympathiques  la
volont du consultant.

-- Hlas! madame, dit Ren, Votre Majest sait bien que cest
impossible!

-- Difficile du moins, dit Catherine; car si nous avions su cela 
la Saint-Barthlemy... hein, Ren! Quelle riche rcolte! Le
premier condamn... jy songerai. En attendant, demeurons dans le
cercle du possible... La chambre des sacrifices est-elle prpare?

-- Oui, madame.

-- Passons-y.

Ren alluma une bougie faite dlments tranges et dont lodeur,
tantt subtile et pntrante, tantt nausabonde et fumeuse,
rvlait lintroduction de plusieurs matires: puis clairant
Catherine, il passa le premier dans la cellule.

Catherine choisit elle-mme parmi tous les instruments de
sacrifice un couteau dacier bleuissant, tandis que Ren allait
chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur oeil
dor inquiet.

-- Comment procderons-nous?

-- Nous interrogerons le foie de lune et le cerveau de lautre.
Si les deux expriences nous donnent les mmes rsultats, il
faudra bien croire, surtout si ces rsultats se combinent avec
ceux prcdemment obtenus.

-- Par o commencerons-nous?

-- Par lexprience du foie.

-- Cest bien, dit Ren. Et il attacha la poule sur le petit autel
 deux anneaux placs aux deux extrmits, de manire que lanimal
renvers sur le dos ne pouvait que se dbattre sans bouger de
place. Catherine lui ouvrit la poitrine dun seul coup de couteau.

La poule jeta trois cris, et expira aprs stre assez longtemps
dbattue.

-- Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort.
Puis elle ouvrit le corps.

-- Et le foie pendant  gauche, continua-t-elle, toujours 
gauche, triple mort suivie dune dchance. Sais-tu, Ren, que
cest effrayant?

-- Il faut voir, madame, si les prsages de la seconde victime
concideront avec ceux de la premire.

Ren dtacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin; puis
il alla vers lautre, qui, jugeant de son sort par celui de sa
compagne, essaya de sy soustraire en courant tout autour de la
cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, senvola par-
dessus la tte de Ren, et sen alla dans son vol teindre la
bougie magique que tenait  la main Catherine.

-- Vous le voyez, Ren, dit la reine. Cest ainsi que steindra
notre race. La mort soufflera dessus et elle disparatra de la
surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils! ...
murmura-t-elle tristement.

Ren lui prit des mains la bougie teinte et alla la rallumer dans
la pice  ct. Quand il revint, il vit la poule qui stait
fourr la tte dans lentonnoir.

-- Cette fois, dit Catherine, jviterai les cris, car je lui
trancherai la tte dun seul coup.

Et en effet, lorsque la poule fut attache, Catherine, comme elle
lavait dit, dun seul coup lui trancha la tte. Mais dans la
convulsion suprme, le bec souvrit trois fois et se rejoignit
pour ne plus se rouvrir.

-- Vois-tu! dit Catherine pouvante.  dfaut de trois cris,
trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois.
Toutes ces mes, avant de partir, comptent et appellent jusqu
trois. Voyons maintenant les signes de la tte.

Alors Catherine abattit la crte plie de lanimal, ouvrit avec
prcaution le crne, et le sparant de manire  laisser 
dcouvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme
dune lettre quelconque sur les sinuosits sanglantes que trace la
division de la pulpe crbrale.

-- Toujours, scria-t-elle en frappant dans ses deux mains,
toujours! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais.
Viens et regarde.

Ren sapprocha.

-- Quelle est cette lettre? lui demanda Catherine en lui dsignant
un signe.

-- Un H, rpondit Ren.

-- Combien de fois rpt? Ren compta.

-- Quatre, dit-il.

-- Eh bien, eh bien, est-ce cela? Je le vois, cest--dire Henri
IV. Oh! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans
ma postrit.

Ctait une effrayante figure que celle de cette femme ple comme
un cadavre, claire par la lugubre lumire et crispant ses mains
sanglantes.

-- Il rgnera, dit-elle, avec un soupir de dsespoir, il rgnera!

-- Il rgnera, rpta Ren enseveli dans une rverie profonde.

Cependant, bientt cette expression sombre seffaa des traits de
Catherine  la lumire dune pense qui semblait clore au fond de
son cerveau.

-- Ren, dit-elle en tendant la main vers le Florentin sans
dtourner sa tte incline sur sa poitrine, Ren, ny a-t-il pas
une terrible histoire dun mdecin de Prouse qui, du mme coup, 
laide dune pommade, a empoisonn sa fille et lamant de sa
fille?

-- Oui, madame.

-- Cet amant, ctait? continua Catherine toujours pensive.

-- Ctait le roi Ladislas, madame.

-- Ah! oui, cest vrai! murmura-t-elle. Avez-vous quelques dtails
sur cette histoire?

-- Je possde un vieux livre qui en traite, rpondit Ren.

-- Eh bien, passons dans lautre chambre, vous me le prterez.

Tous deux quittrent alors la cellule, dont Ren ferma la porte
derrire lui.

-- Votre Majest me donne-t-elle dautres ordres pour de nouveaux
sacrifices? demanda le Florentin.

-- Non, Ren, non! je suis pour le moment suffisamment convaincue.
Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tte de
quelque condamn, et le jour de lexcution tu en traiteras avec
le bourreau.

Ren sinclina en signe dassentiment, puis il sapprocha, sa
bougie  la main, des rayons o taient rangs les livres, monta
sur une chaise, en prit un et le donna  la reine.

Catherine louvrit.

-- Quest-ce que cela? dit-elle. De la manire dlever et de
nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour quils
soient braves, vaillants et toujours prts au vol.

-- Ah! pardon, madame, je me trompe! Ceci est un trait de vnerie
fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani.
Il tait plac  ct de lautre, reli de la mme faon. Je me
suis tromp. Cest dailleurs un livre trs prcieux; il nen
existe que trois exemplaires au monde: un qui appartient  la
bibliothque de Venise, lautre qui avait t achet par votre
aeul Laurent, et qui a t offert par Pierre de Mdicis au roi
Charles VIII, lors de son passage  Florence, et le troisime que
voici.

-- Je le vnre, dit Catherine,  cause de sa raret; mais nen
ayant pas besoin, je vous le rends.

Et elle tendit la main droite vers Ren pour recevoir lautre,
tandis que de la main gauche elle lui rendit celui quelle avait
reu.

Cette fois Ren ne stait point tromp, ctait bien le livre
quelle dsirait. Ren descendit, le feuilleta un instant et le
lui rendit tout ouvert.

Catherine alla sasseoir  une table, Ren posa prs delle la
bougie magique, et  la lueur de cette flamme bleutre, elle lut
quelques lignes  demi-voix.

-- Bien, dit-elle en refermant le livre, voil tout ce que je
voulais savoir.

Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant
seulement au fond de son esprit la pense qui y avait germ et qui
devait y mrir.

Ren attendit respectueusement, la bougie  la main, que la reine,
qui paraissait prte  se retirer, lui donnt de nouveaux ordres
ou lui adresst de nouvelles questions.

Catherine fit plusieurs pas la tte incline, le doigt sur la
bouche et en gardant le silence. Puis sarrtant tout  coup
devant Ren en relevant sur lui son oeil rond et fixe comme celui
dun oiseau de proie:

-- Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle.

-- Pour qui? demanda Ren en tressaillant.

-- Pour la Sauve.

-- Moi, madame, dit Ren; jamais!

-- Jamais?

-- Sur mon me, je vous le jure.

-- Il y a cependant de la magie, car il laime comme un fou, lui
qui nest pas renomm par sa constance.

-- Qui lui, madame?

-- Lui, Henri le maudit, celui qui succdera  nos trois fils,
celui quon appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le
fils de Jeanne dAlbret.

Et Catherine accompagna ces derniers mots dun soupir qui fit
frissonner Ren, car il lui rappelait les fameux gants que, par
ordre de Catherine, il avait prpars pour la reine de Navarre.

-- Il y va donc toujours? demanda Ren.

-- Toujours, dit Catherine.

-- Javais cru cependant que le roi de Navarre tait revenu tout
entier  sa femme.

-- Comdie, Ren, comdie. Je ne sais dans quel but, mais tout se
runit pour me tromper. Ma fille elle-mme, Marguerite, se dclare
contre moi; peut-tre, elle aussi, espre-t-elle la mort de ses
frres, peut-tre espre-t-elle tre reine de France.

-- Oui, peut-tre, dit Ren, rejet dans sa rverie et se faisant
lcho du doute terrible de Catherine.

-- Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle sachemina vers la
porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par
lescalier secret, puisquelle tait sre dtre seule.

Ren la prcda, et, quelques instants aprs, tous deux se
trouvrent dans la boutique du parfumeur.

-- Tu mavais promis de nouveaux cosmtiques pour mes mains et
pour mes lvres, Ren, dit-elle; voici lhiver, et tu sais que
jai la peau fort sensible au froid.

-- Je men suis dj occup, madame, et je vous les porterai
demain.

-- Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures.
Pendant la journe je fais mes dvotions.

-- Bien, madame, je serai au Louvre  neuf heures.

-- Madame de Sauve a de belles mains et de belles lvres, dit dun
ton indiffrent Catherine; et de quelle pte se sert-elle?

-- Pour ses mains?

-- Oui, pour ses mains dabord.

-- De pte  lhliotrope.

-- Et pour ses lvres?

-- Pour ses lvres, elle va se servir du nouvel opiat que jai
invent et dont je comptais porter demain une bote  Votre
Majest en mme temps qu elle.

Catherine resta un instant pensive.

-- Au reste, elle est belle, cette crature, dit-elle, rpondant
toujours  sa secrte pense, et il ny a rien dtonnant  cette
passion du Barnais.

-- Et surtout dvoue  Votre Majest, dit Ren,  ce que je crois
du moins. Catherine sourit et haussa les paules.

-- Lorsquune femme aime, dit-elle, est-ce quelle est jamais
dvoue  un autre qu son amant! Tu lui as fait quelque philtre,
Ren.

-- Je vous jure que non, madame.

-- Cest bien! nen parlons plus. Montre-moi donc cet opiat
nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les lvres plus
fraches et plus roses encore.

Ren sapprocha dun rayon et montra  Catherine six petites
botes dargent de la mme forme, cest--dire rondes, ranges les
unes  ct des autres.

-- Voil le seul philtre quelle mait demand, dit Ren; il est
vrai, comme le dit Votre Majest, que je lai compos exprs pour
elle, car elle a les lvres si fines et si tendres que le soleil
et le vent les gercent galement.

Catherine ouvrit une de ces botes, elle contenait une pte du
carmin le plus sduisant.

-- Ren, dit-elle, donne-moi de la pte pour mes mains; jen
emporterai avec moi.

Ren sloigna avec la bougie et sen alla chercher dans un
compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant
il ne se retourna pas si vite, quil ne crt voir que Catherine,
par un brusque mouvement, venait de prendre une bote et de la
cacher sous sa mante. Il tait trop familiaris avec ces
soustractions de la reine mre pour avoir la maladresse de
paratre sen apercevoir. Aussi, prenant la pte demande enferme
dans un sac de papier fleurdelis:

-- Voici, madame, dit-il.

-- Merci, Ren! reprit Catherine. Puis, aprs un moment de
silence: Ne porte cet opiat  madame de Sauve que dans huit ou dix
jours, je veux tre la premire  en faire lessai.

Et elle sapprta  sortir.

-- Votre Majest veut-elle que je la reconduise? dit Ren.

-- Jusquau bout du pont seulement, rpondit Catherine; mes
gentilshommes mattendent l avec ma litire.

Tous deux sortirent et gagnrent le coin de la rue de la
Barillerie, o quatre gentilshommes  cheval et une litire sans
armoiries attendaient Catherine.

En rentrant chez lui, le premier soin de Ren fut de compter ses
botes dopiat. Il en manquait une.



XXI
Lappartement de Madame de Sauve


Catherine ne stait pas trompe dans ses soupons. Henri avait
repris ses habitudes, et chaque soir il se rendait chez madame de
Sauve. Dabord, il avait excut cette excursion avec le plus
grand secret, puis, peu  peu, il stait relch de sa dfiance,
avait nglig les prcautions, de sorte que Catherine navait pas
eu de peine  sassurer que la reine de Navarre continuait dtre
de nom Marguerite, de fait madame de Sauve.

Nous avons dit deux mots, au commencement de cette histoire, de
lappartement de madame de Sauve; mais la porte ouverte par
Dariole au roi de Navarre sest hermtiquement referme sur lui,
de sorte que cet appartement, thtre des mystrieuses amours du
Barnais, nous est compltement inconnu.

Ce logement, du genre de ceux que les princes fournissent  leurs
commensaux dans les palais quils habitent, afin de les avoir 
leur porte, tait plus petit et moins commode que net
certainement t un logement situ par la ville. Il tait, comme
on le sait dj, plac au second,  peu prs au-dessus de celui de
Henri, et la porte sen ouvrait sur un corridor dont lextrmit
tait claire par une fentre ogivale  petits carreaux enchsss
de plomb, laquelle, mme dans les plus beaux jours de lanne, ne
laissait pntrer quune lumire douteuse. Pendant lhiver, ds
trois heures de laprs-midi, on tait oblig dy allumer une
lampe, qui, ne contenant, t comme hiver, que la mme quantit
dhuile, steignait alors vers les dix heures du soir, et donnait
ainsi, depuis que les jours dhiver taient arrivs, une plus
grande scurit aux deux amants.

Une petite antichambre tapisse de damas de soie  larges fleurs
jaunes, une chambre de rception tendue de velours bleu, une
chambre  coucher, dont le lit  colonnes torses et  rideau de
satin cerise enchssait une ruelle orne dun miroir garni
dargent et de deux tableaux tirs des amours de Vnus et
dAdonis; tel tait le logement, aujourdhui lon dirait le nid,
de la charmante fille datours de la reine Catherine de Mdicis.

En cherchant bien on et encore, en face dune toilette garnie de
tous ses accessoires, trouv, dans un coin sombre de cette
chambre, une petite porte ouvrant sur une espce doratoire, o,
exhauss sur deux gradins, slevait un prie-Dieu. Dans cet
oratoire taient pendues  la muraille, et comme pour servir de
correctif aux deux tableaux mythologiques dont nous avons parl,
trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus exalt. Entre
ces peintures taient suspendues,  des clous dors, des armes de
femme; car,  cette poque de mystrieuses intrigues, les femmes
portaient des armes comme les hommes, et, parfois, sen servaient
aussi habilement queux.

Ce soir-l, qui tait le lendemain du jour o staient passes
chez matre Ren les scnes que nous avons racontes, madame de
Sauve, assise dans sa chambre  coucher sur un lit de repos,
racontait  Henri ses craintes et son amour, et lui donnait comme
preuve de ces craintes et de cet amour le dvouement quelle avait
montr dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la Saint-
Barthlemy, nuit que Henri, on se le rappelle, avait passe chez
sa femme.

Henri, de son ct, lui exprimait sa reconnaissance. Madame de
Sauve tait charmante ce soir-l dans son simple peignoir de
batiste, et Henri tait trs reconnaissant.

Au milieu de tout cela, comme Henri tait rellement amoureux, il
tait rveur. De son ct madame de Sauve, qui avait fini par
adopter de tout son coeur cet amour command par Catherine,
regardait beaucoup Henri pour voir si ses yeux taient daccord
avec ses paroles.

-- Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez franc: pendant
cette nuit passe dans le cabinet de Sa Majest la reine de
Navarre, avec M. de La Mole  vos pieds, navez-vous pas regrett
que ce digne gentilhomme se trouvt entre vous et la chambre 
coucher de la reine?

-- Oui, en vrit, ma mie, dit Henri, car il me fallait absolument
passer par cette chambre pour aller  celle o je me trouve si
bien, et o je suis si heureux en ce moment.

Madame de Sauve sourit.

-- Et vous ny tes pas rentr depuis?

-- Que les fois que je vous ai dites.

-- Vous ny rentrerez jamais sans me le dire?

-- Jamais.

-- En jureriez-vous?

-- Oui, certainement, si jtais encore huguenot, mais...

-- Mais quoi?

-- Mais la religion catholique, dont japprends les dogmes en ce
moment, ma appris quon ne doit jamais jurer.

-- Gascon, dit madame de Sauve en secouant la tte.

-- Mais  votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous
interrogeais, rpondriez-vous  mes questions?

-- Sans doute, rpondit la jeune femme. Moi je nai rien  vous
cacher.

-- Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une bonne fois
comment il se fait quaprs cette rsistance dsespre qui a
prcd mon mariage, vous soyez devenue moins cruelle pour moi qui
suis un gauche Barnais, un provincial ridicule, un prince trop
pauvre, enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa
couronne?

-- Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de lnigme que
cherchent depuis trois mille ans les philosophes de tous les pays!
Henri, ne demandez jamais  une femme pourquoi elle vous aime;
contentez-vous de lui demander: Maimez-vous?

-- Maimez-vous, Charlotte? demanda Henri.

-- Je vous aime, rpondit madame de Sauve avec un charmant sourire
et en laissant tomber sa belle main dans celle de son amant.

Henri retint cette main.

-- Mais, reprit-il poursuivant sa pense, si je lavais devin ce
mot que les philosophes cherchent en vain depuis trois mille ans,
du moins relativement  vous, Charlotte?

Madame de Sauve rougit.

-- Vous maimez, continua Henri; par consquent je nai pas autre
chose  vous demander, et me tiens pour le plus heureux homme du
monde. Mais, vous le savez, au bonheur il manque toujours quelque
chose. Adam, au milieu du paradis, ne sest pas trouv
compltement heureux, et il a mordu  cette misrable pomme qui
nous a donn  tous ce besoin de curiosit qui fait que chacun
passe sa vie  la recherche dun inconnu quelconque. Dites-moi, ma
mie, pour maider  trouver le mien, nest-ce point la reine
Catherine qui vous a dit dabord de maimer?

-- Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand vous parlez de la
reine mre.

-- Oh! dit Henri avec un abandon et une confiance  laquelle
madame de Sauve fut trompe elle-mme, ctait bon autrefois de me
dfier delle, cette bonne mre, quand nous tions mal ensemble;
mais maintenant que je suis le mari de sa fille...

-- Le mari de madame Marguerite! dit Charlotte en rougissant de
jalousie.

-- Parlez bas  votre tour, dit Henri. Maintenant que je suis le
mari de sa fille, nous sommes les meilleurs amis du monde. Que
voulait-on? que je me fisse catholique,  ce quil parat. Eh
bien, la grce ma touch; et, par lintercession de saint
Barthlemy, je le suis devenu. Nous vivons maintenant en famille
comme de bons frres, comme de bons chrtiens.

-- Et la reine Marguerite?

-- La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le lien qui
nous unit tous.

-- Mais vous mavez dit, Henri, que la reine de Navarre, en
rcompense de ce que javais t dvoue pour elle, avait t
gnreuse pour moi. Si vous mavez dit vrai, si cette gnrosit,
pour laquelle je lui ai vou une si grande reconnaissance, est
relle, elle nest quun lien de convention facile  briser. Vous
ne pouvez donc vous reposer sur cet appui, car vous nen avez
impos  personne avec cette prtendue intimit.

-- Je my repose cependant, et cest depuis trois mois loreiller
sur lequel je dors.

-- Alors, Henri, scria madame de Sauve, cest que vous mavez
trompe, cest que vritablement madame Marguerite est votre
femme.

Henri sourit.

-- Tenez, Henri! dit madame de Sauve, voil de ces sourires qui
mexasprent, et qui font que, tout roi que vous tes, il me prend
parfois de cruelles envies de vous arracher les yeux.

-- Alors, dit Henri, jarrive donc  en imposer sur cette
prtendue intimit, puisquil y a des moments o, tout roi que je
suis, vous voulez marracher les yeux, parce que vous croyez
quelle existe!

-- Henri! Henri! dit madame de Sauve, je crois que Dieu lui-mme
ne sait pas ce que vous pensez.

-- Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a dit dabord
de maimer, que votre coeur vous la dit ensuite, et que, quand
ces deux voix vous parlent, vous nentendez que celle de votre
coeur. Maintenant, moi aussi, je vous aime, et de toute mon me,
et mme cest pour cela que lorsque jaurais des secrets, je ne
vous les confierais pas, de peur de vous compromettre, bien
entendu... car lamiti de la reine est changeante, cest celle
dune belle mre.

Ce ntait point l le compte de Charlotte; il lui semblait que ce
voile qui spaississait entre elle et son amant toutes les fois
quelle voulait sonder les abmes de ce coeur sans fond, prenait
la consistance dun mur et les sparait lun de lautre. Elle
sentit donc les larmes envahir ses yeux  cette rponse, et comme
en ce moment dix heures sonnrent:

-- Sire, dit Charlotte, voici lheure de me reposer; mon service
mappelle de trs bon matin demain chez la reine mre.

-- Vous me chassez donc ce soir, ma mie? dit Henri.

-- Henri, je suis triste. tant triste, vous me trouveriez
maussade, et, me trouvant maussade, vous ne maimeriez plus. Vous
voyez bien quil vaut mieux que vous vous retiriez.

-- Soit! dit Henri, je me retirerai si vous lexigez, Charlotte;
seulement, ventre-saint-gris! vous maccorderez bien la faveur
dassister  votre toilette!

-- Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous pas attendre
en y assistant?

-- Charlotte, rpliqua Henri srieux, il avait t convenu entre
nous que nous ne parlerions jamais de la reine de Navarre, et ce
soir, ce me semble, nous navons parl que delle.

Madame de Sauve soupira, et elle alla sasseoir devant sa
toilette. Henri prit une chaise, la trana jusqu celle qui
servait de sige  sa matresse, et mettant un genou dessus en
sappuyant au dossier:

-- Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je vous voie
vous faire belle, et belle pour moi, quoi que vous en disiez. Mon
Dieu! que de choses, que de pots de parfums, que de sacs de
poudre, que de fioles, que de cassolettes!

-- Cela parat beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et cependant
cest trop peu, puisque je nai pas encore, avec tout cela, trouv
le moyen de rgner seule sur le coeur de Votre Majest.

-- Allons! dit Henri, ne retombons pas dans la politique. Quest-
ce que ce petit pinceau si fin, si dlicat? Ne serait-ce pas pour
peindre les sourcils de mon Jupiter Olympien?

-- Oui, Sire, rpondit madame de Sauve en souriant, et vous avez
devin du premier coup.

-- Et ce joli petit rteau divoire?

-- Cest pour tracer la ligne des cheveux.

-- Et cette charmante petite bote dargent au couvercle cisel?

-- Oh! cela, cest un envoi de Ren, Sire, cest le fameux opiat
quil me promet depuis si longtemps pour adoucir encore ces lvres
que Votre Majest a la bont de trouver quelquefois assez douces.

Et Henri, comme pour approuver ce que venait de dire la charmante
femme dont le front sclaircissait  mesure quon la remettait
sur le terrain de la coquetterie, appuya ses lvres sur celles que
la baronne regardait avec attention dans son miroir.

Charlotte porta la main  la bote qui venait dtre lobjet de
lexplication ci-dessus, sans doute pour montrer  Henri de quelle
faon semployait la pte vermeille, lorsquun coup sec frapp 
la porte de lantichambre fit tressaillir les deux amants.

-- On frappe, madame, dit Dariole en passant la tte par
louverture de la portire.

-- Va tinformer qui frappe et reviens, dit madame de Sauve.

Henri et Charlotte se regardrent avec inquitude, et Henri
songeait  se retirer dans loratoire o dj plus dune fois il
avait trouv un refuge, lorsque Dariole reparut.

-- Madame, dit-elle, cest matre Ren le parfumeur.

 ce nom, Henri frona le sourcil et se pina involontairement les
lvres.

-- Voulez-vous que je lui refuse la porte? dit Charlotte.

-- Non pas! dit Henri; matre Ren ne fait rien sans avoir
auparavant song  ce quil fait; sil vient chez vous, cest
quil a des raisons dy venir.

-- Voulez-vous vous cacher alors?

-- Je men garderai bien, dit Henri, car matre Ren sait tout, et
matre Ren sait que je suis ici.

-- Mais Votre Majest na-t-elle pas quelque raison pour que sa
prsence lui soit douloureuse?

-- Moi! dit Henri en faisant un effort que, malgr sa puissance
sur lui-mme, il ne put tout  fait dissimuler, moi! aucune! Nous
tions en froid, cest vrai; mais, depuis le soir de la Saint-
Barthlemy, nous nous sommes raccommods.

-- Faites entrer! dit madame de Sauve  Dariole. Un instant aprs,
Ren parut et jeta un regard qui embrassa toute la chambre. Madame
de Sauve tait toujours devant sa toilette. Henri avait repris sa
place sur le lit de repos. Charlotte tait dans la lumire et
Henri dans lombre.

-- Madame, dit Ren avec une respectueuse familiarit, je viens
vous faire mes excuses.

-- Et de quoi donc, Ren? demanda madame de Sauve avec cette
condescendance que les jolies femmes ont toujours pour ce monde de
fournisseurs qui les entoure et qui tend  les rendre plus jolies.

-- De ce que depuis si longtemps javais promis de travailler pour
ces jolies lvres, et de ce que...

-- De ce que vous navez tenu votre promesse quaujourdhui,
nest-ce pas? dit Charlotte.

-- Quaujourdhui! rpta Ren.

-- Oui, cest aujourdhui seulement, et mme ce soir, que jai
reu cette bote que vous mavez envoye.

-- Ah! en effet, dit Ren en regardant avec une expression trange
la petite bote dopiat qui se trouvait sur la table de madame de
Sauve, et qui tait de tout point pareille  celles quil avait
dans son magasin.

-- Javais devin! murmura-t-il; et vous vous en tes servie?

-- Non, pas encore, et jallais lessayer quand vous tes entr.

La figure de Ren prit une expression rveuse qui nchappa point
 Henri, auquel, dailleurs, bien peu de choses chappaient.

-- Eh bien, Ren! quavez-vous donc? demanda le roi.

-- Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, jattends humblement que
Votre Majest madresse la parole avant de prendre cong de madame
la baronne.

-- Allons donc! dit Henri en souriant. Avez-vous besoin de mes
paroles pour savoir que je vous vois avec plaisir?

Ren regarda autour de lui, fit le tour de la chambre comme pour
sonder de loeil et de loreille les portes et les tapisseries,
puis sarrtant de nouveau et se plaant de manire  embrasser du
mme regard madame de Sauve et Henri:

-- Je ne le sais pas, dit-il. Henri averti, grce  cet instinct
admirable qui, pareil  un sixime sens, le guida pendant toute la
premire partie de sa vie au milieu des dangers qui lentouraient,
quil se passait en ce moment quelque chose dtrange et qui
ressemblait  une lutte dans lesprit du parfumeur, se tourna vers
lui, et tout en restant dans lombre, tandis que le visage du
Florentin se trouvait dans la lumire:

-- Vous  cette heure ici, Ren? lui dit-il.

-- Aurais-je le malheur de gner Votre Majest? rpondit le
parfumeur en faisant un pas en arrire.

-- Non pas. Seulement je dsire savoir une chose.

-- Laquelle, Sire?

-- Pensiez-vous me trouver ici?

-- Jen tais sr.

-- Vous me cherchiez donc?

-- Je suis heureux de vous rencontrer, du moins.

-- Vous avez quelque chose  me dire? insista Henri.

-- Peut-tre, Sire! rpondit Ren. Charlotte rougit, car elle
tremblait que cette rvlation, que semblait vouloir faire le
parfumeur, ne ft relative  sa conduite passe envers Henri; elle
fit donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle net rien
entendu, et interrompant la conversation:

-- Ah! en vrit, Ren, scria-t-elle en ouvrant la bote
dopiat, vous tes un homme charmant; cette pte est dune couleur
merveilleuse, et, puisque vous voil, je vais, pour vous faire
honneur, exprimenter devant vous votre nouvelle production.

Et elle prit la bote dune main, tandis que de lautre elle
effleurait du bout du doigt la pte rose qui devait passer du
doigt  ses lvres.

Ren tressaillit.

La baronne approcha en souriant lopiat de sa bouche.

Ren plit.

Henri, toujours dans lombre, mais les yeux fixes et ardents, ne
perdait ni un mouvement de lun ni un frisson de lautre.

La main de Charlotte navait plus que quelques lignes  parcourir
pour toucher ses lvres, lorsque Ren lui saisit le bras, au
moment o Henri se levait pour en faire autant.

Henri retomba sans bruit sur son lit de repos.

-- Un moment, madame, dit Ren avec un sourire contraint; mais il
ne faudrait pas employer cet opiat sans quelques recommandations
particulires.

-- Et qui me les donnera, ces recommandations?

-- Moi.

-- Quand cela?

-- Aussitt que je vais avoir termin ce que jai  dire  Sa
Majest le roi de Navarre.

Charlotte ouvrit de grands yeux, ne comprenant rien  cette espce
de langue mystrieuse qui se parlait auprs delle, et elle resta
tenant le pot dopiat dune main, et regardant lextrmit de son
doigt rougie par la pte carmine.

Henri se leva, et m par une pense qui, comme toutes celles du
jeune roi, avait deux cts, lun qui paraissait superficiel et
lautre qui tait profond, il alla prendre la main de Charlotte,
et fit, toute rougie quelle tait, un mouvement pour la porter 
ses lvres.

-- Un instant, dit vivement Ren, un instant! Veuillez, madame,
laver vos belles mains avec ce savon de Naples que javais oubli
de vous envoyer en mme temps que lopiat, et que jai eu
lhonneur de vous apporter moi-mme.

Et tirant de son enveloppe dargent une tablette de savon de
couleur verdtre, il la mit dans un bassin de vermeil, y versa de
leau, et, un genou en terre, prsenta le tout  madame de Sauve.

-- Mais, en vrit, matre Ren, je ne vous reconnais plus, dit
Henri; vous tes dune galanterie  laisser loin de vous tous les
muguets de la cour.

-- Oh! quel dlicieux arme! scria Charlotte en frottant ses
belles mains avec de la mousse nacre qui se dgageait de la
tablette embaume.

Ren accomplit ses fonctions de cavalier servant jusquau bout; il
prsenta une serviette de fine toile de Frise  madame de Sauve,
qui essuya ses mains.

-- Et maintenant, dit le Florentin  Henri, faites  votre
plaisir, Monseigneur.

Charlotte prsenta sa main  Henri, qui la baisa, et tandis que
Charlotte se tournait  demi sur son sige pour couter ce que
Ren allait dire, le roi de Navarre alla reprendre sa place, plus
convaincu que jamais quil se passait dans lesprit du parfumeur
quelque chose dextraordinaire.

-- Eh bien? demanda Charlotte.

Le Florentin parut rassembler toute sa rsolution et se tourna
vers Henri.



XXII
Sire, vous serez roi


-- Sire, dit Ren  Henri, je viens vous parler dune chose dont
je moccupe depuis longtemps.

-- De parfums? dit Henri en souriant.

-- Eh bien, oui, Sire... de parfums! rpondit Ren avec un
singulier signe dacquiescement.

-- Parlez, je vous coute, cest un sujet qui de tout temps ma
fort intress.

Ren regarda Henri pour essayer de lire, malgr ses paroles, dans
cette impntrable pense; mais voyant que ctait chose
parfaitement inutile, il continua:

-- Un de mes amis, Sire, arrive de Florence; cet ami soccupe
beaucoup dastrologie.

-- Oui, interrompit Henri, je sais que cest une passion
florentine.

-- Il a, en compagnie des premiers savants du monde, tir les
horoscopes des principaux gentilshommes de lEurope.

-- Ah! ah! fit Henri.

-- Et comme la maison de Bourbon est en tte des plus hautes,
descendant comme elle le fait du comte de Clermont, cinquime fils
de saint Louis, Votre Majest doit penser que le sien na pas t
oubli.

Henri couta plus attentivement encore.

-- Et vous vous souvenez de cet horoscope? dit le roi de Navarre
avec un sourire quil essaya de rendre indiffrent.

-- Oh! reprit Ren en secouant la tte, votre horoscope nest pas
de ceux quon oublie.

-- En vrit! dit Henri avec un geste ironique.

-- Oui, Sire, Votre Majest, selon les termes de cet horoscope,
est appele aux plus brillantes destines.

Loeil du jeune prince lana un clair involontaire qui steignit
presque aussitt dans un nuage dindiffrence.

-- Tous ces oracles italiens sont flatteurs, dit Henri; or, qui
dit flatteur dit menteur. Ny en a-t-il pas qui mont prdit que
je commanderais des armes, moi?

Et il clata de rire. Mais un observateur moins occup de lui-mme
que ne ltait Ren et vu et reconnu leffort de ce rire.

-- Sire, dit froidement Ren, lhoroscope annonce mieux que cela.

-- Annonce-t-il qu la tte dune de ces armes je gagnerai des
batailles?

-- Mieux que cela, Sire.

-- Allons, dit Henri, vous verrez que je serai conqurant.

-- Sire, vous serez roi.

-- Eh! ventre-saint-gris! dit Henri en rprimant un violent
battement de coeur, ne le suis-je point dj?

-- Sire, mon ami sait ce quil promet; non seulement vous serez
roi, mais vous rgnerez.

-- Alors, dit Henri avec son mme ton railleur, votre ami a besoin
de dix cus dor, nest-ce pas, Ren? car une pareille prophtie
est bien ambitieuse, par le temps qui court surtout. Allons, Ren,
comme je ne suis pas riche, jen donnerai  votre ami cinq tout de
suite, et cinq autres quand la prophtie sera ralise.

-- Sire, dit madame de Sauve, noubliez pas que vous tes dj
engag avec Dariole, et ne vous surchargez pas de promesses.

-- Madame, dit Henri, ce moment venu, jespre que lon me
traitera en roi, et que chacun sera fort satisfait si je tiens la
moiti de ce que jai promis.

-- Sire, reprit Ren, je continue.

-- Oh! ce nest donc pas tout? dit Henri, soit: si je suis
empereur, je donne le double.

-- Sire, mon ami revient donc de Florence avec cet horoscope quil
renouvela  Paris, et qui donna toujours le mme rsultat, et il
me confia un secret.

-- Un secret qui intresse Sa Majest? demanda vivement Charlotte.

-- Je le crois, dit le Florentin.

Il cherche ses mots, pensa Henri, sans aider en rien Ren; il
parat que la chose est difficile  dire.

-- Alors, parlez, reprit la baronne de Sauve, de quoi sagit-il?

-- Il sagit, dit le Florentin en pesant une  une toutes ses
paroles, il sagit de tous ces bruits dempoisonnement qui ont
couru depuis quelque temps  la cour.

Un lger gonflement de narines du roi de Navarre fut le seul
indice de son attention croissante  ce dtour subit que faisait
la conversation.

-- Et votre ami le Florentin, dit Henri, sait des nouvelles de ces
empoisonnements?

-- Oui, Sire.

-- Comment me confiez-vous un secret qui nest pas le vtre, Ren,
surtout quand ce secret est si important? dit Henri du ton le plus
naturel quil put prendre.

-- Cet ami a un conseil  demander  Votre Majest.

--  moi?

-- Quy a-t-il dtonnant  cela, Sire? Rappelez-vous le vieux
soldat dActium, qui, ayant un procs, demandait un conseil 
Auguste.

-- Auguste tait avocat, Ren, et je ne le suis pas.

-- Sire, quand mon ami me confia ce secret, Votre Majest
appartenait encore au parti calviniste, dont vous tiez le premier
chef, et M. de Cond le second.

-- Aprs? dit Henri.

-- Cet ami esprait que vous useriez de votre influence toute
puissante sur M. le prince de Cond pour le prier de ne pas lui
tre hostile.

-- Expliquez-moi cela, Ren, si vous voulez que je le comprenne,
dit Henri sans manifester la moindre altration dans ses traits ni
dans sa voix.

-- Sire, Votre Majest comprendra au premier mot; cet ami sait
toutes les particularits de la tentative dempoisonnement essay
sur monseigneur le prince de Cond.

-- On a essay dempoisonner le prince de Cond? demanda Henri
avec un tonnement parfaitement jou; ah! vraiment, et quand cela?

Ren regarda fixement le roi, et rpondit ces seuls mots:

-- Il y a huit jours, Majest.

-- Quelque ennemi? demanda le roi.

-- Oui, rpondit Ren, un ennemi que Votre Majest connat, et qui
connat Votre Majest.

-- En effet, dit Henri, je crois avoir entendu parler de cela;
mais jignore les dtails que votre ami veut me rvler, dites-
vous.

-- Eh bien, une pomme de senteur fut offerte au prince de Cond;
mais, par bonheur, son mdecin se trouva chez lui quand on
lapporta. Il la prit des mains du messager et la flaira pour en
essayer lodeur et la vertu. Deux jours aprs, une enflure
gangreneuse du visage, une extravasation du sang, une plaie vive
qui lui dvora la face, furent le prix de son dvouement ou le
rsultat de son imprudence.

-- Malheureusement, rpondit Henri, tant dj  moiti
catholique, jai perdu toute influence sur M. de Cond; votre ami
aurait donc tort de sadresser  moi.

-- Ce ntait pas seulement prs du prince de Cond que Votre
Majest pouvait, par son influence, tre utile  mon ami, mais
encore prs du prince de Porcian, frre de celui qui a t
empoisonn.

-- Ah ! dit Charlotte, savez-vous, Ren, que vos histoires
sentent le trembleur? Vous sollicitez mal  propos. Il est tard,
votre conversation est mortuaire. En vrit, vos parfums valent
mieux.

Et Charlotte tendit de nouveau la main sur la bote dopiat.

-- Madame, dit Ren, avant de lessayer comme vous allez le faire,
coutez ce que les mchants en peuvent tirer de cruels effets.

-- Dcidment, Ren, dit la baronne, vous tes funbre ce soir.

Henri frona le sourcil, mais il comprit que Ren voulait en venir
 un but quil nentrevoyait pas encore, et il rsolut de pousser
jusquau bout cette conversation, qui veillait en lui de si
douloureux souvenirs.

-- Et, reprit-il, vous connaissez aussi les dtails de
lempoisonnement du prince de Porcian?

-- Oui, dit-il. On savait quil laissait brler chaque nuit une
lampe prs de son lit; on empoisonna lhuile, et il fut asphyxi
par lodeur.

Henri crispa lun sur lautre ses doigts humides de sueur.

-- Ainsi donc, murmura-t-il, celui que vous nommez votre ami sait
non seulement les dtails de cet empoisonnement, mais il en
connat lauteur?

-- Oui, et cest pour cela quil et voulu savoir de vous si vous
auriez sur le prince de Porcian qui reste cette influence de lui
faire pardonner au meurtrier la mort de son frre.

-- Malheureusement, rpondit Henri, tant encore  moiti
huguenot, je nai aucune influence sur M. le prince de Porcian:
votre ami aurait donc tort de sadresser  moi.

-- Mais que pensez-vous des dispositions de M. le prince de Cond
et de M. de Porcian?

-- Comment connatrais-je leurs dispositions, Ren? Dieu, que je
sache, ne ma point donn le privilge de lire dans les coeurs.

-- Votre Majest peut sinterroger elle-mme, dit le Florentin
avec calme. Ny a-t-il pas dans la vie de Votre Majest quelque
vnement si sombre quil puisse servir dpreuve  la clmence,
si douloureux quil soit une pierre de touche pour la gnrosit?

Ces mots furent prononcs avec un accent qui fit frissonner
Charlotte elle-mme: ctait une allusion tellement directe,
tellement sensible, que la jeune femme se dtourna pour cacher sa
rougeur et pour viter de rencontrer le regard de Henri.

Henri fit un suprme effort sur lui-mme; dsarma son front, qui,
pendant les paroles du Florentin, stait charg de menaces, et
changeant la noble douleur filiale qui lui treignait le coeur en
vague mditation:

-- Dans ma vie, dit-il, un vnement sombre... non, Ren, non, je
ne me rappelle de ma jeunesse que la folie et linsouciance mles
aux ncessits plus ou moins cruelles quimposent  tous les
besoins de la nature et les preuves de Dieu.

Ren se contraignit  son tour en promenant son attention de Henri
 Charlotte, comme pour exciter lun et retenir lautre; car
Charlotte, en effet, se remettant  sa toilette pour cacher la
gne que lui inspirait cette conversation, venait de nouveau
dtendre la main vers la bote dopiat.

-- Mais enfin, Sire, si vous tiez le frre du prince de Porcian,
ou le fils du prince de Cond, et quon et empoisonn votre frre
ou assassin votre pre...

Charlotte poussa un lger cri et approcha de nouveau lopiat de
ses lvres. Ren vit le mouvement; mais, cette fois, il ne
larrta ni de la parole ni du geste, seulement il scria:

-- Au nom du Ciel! rpondez, Sire: Sire, si vous tiez  leur
place, que feriez-vous?

Henri se recueillit, essuya de sa main tremblante son front o
perlaient quelques gouttes de sueur froide, et, se levant de toute
sa hauteur, il rpondit, au milieu du silence qui suspendait
jusqu la respiration de Ren et de Charlotte:

-- Si jtais  leur place et que je fusse sr dtre roi, cest-
-dire de reprsenter Dieu sur la terre, je ferais comme Dieu, je
pardonnerais.

-- Madame, scria Ren en arrachant lopiat des mains de madame
de Sauve, madame, rendez-moi cette bote; mon garon, je le vois,
sest tromp en vous lapportant: demain je vous en enverrai une
autre.



XXIII
Un nouveau converti


Le lendemain, il devait y avoir chasse  courre dans la fort de
Saint-Germain.

Henri avait ordonn quon lui tnt prt, pour huit heures du
matin, cest--dire tout sell et tout brid, un petit cheval du
Barn, quil comptait donner  madame de Sauve, mais quauparavant
il dsirait essayer.  huit heures moins un quart, le cheval tait
appareill.  huit heures sonnant, Henri descendait.

Le cheval, fier et ardent, malgr sa petite taille, dressait les
crins et piaffait dans la cour. Il avait fait froid, et un lger
verglas couvrait la terre.

Henri sapprta  traverser la cour pour gagner le ct des
curies o lattendaient le cheval et le palefrenier, lorsquen
passant devant un soldat suisse, en sentinelle  la porte, ce
soldat lui prsenta les armes en disant:

-- Dieu garde Sa Majest le roi de Navarre!  ce souhait, et
surtout  laccent de la voix qui venait de lmettre, le Barnais
tressaillit. Il se retourna et fit un pas en arrire.

-- de Mouy! murmura-t-il.

-- Oui, Sire, de Mouy.

-- Que venez-vous faire ici?

-- Je vous cherche.

-- Que me voulez-vous?

-- Il faut que je parle  Votre Majest.

-- Malheureux, dit le roi en se rapprochant de lui, ne sais-tu pas
que tu risques ta tte?

-- Je le sais.

-- Eh bien?

-- Eh bien, me voil. Henri plit lgrement, car ce danger que
courait lardent jeune homme, il comprit quil le partageait. Il
regarda donc avec inquitude autour de lui, et se recula une
seconde fois, non moins vivement que la premire. Il venait
dapercevoir le duc dAlenon  une fentre. Changeant aussitt
dallure, Henri prit le mousquet des mains de de Mouy, plac,
comme nous lavons dit, en sentinelle, et tout en ayant lair de
lexaminer:

-- de Mouy, lui dit-il, ce nest pas certainement sans un motif
bien puissant que vous tes venu ainsi vous jeter dans la gueule
du loup?

-- Non, Sire. Aussi voil huit jours que je vous guette. Hier
seulement, jai appris que Votre Majest devait essayer ce cheval
ce matin et jai pris poste  la porte du Louvre.

-- Mais comment sous ce costume?

-- Le capitaine de la compagnie est protestant et de mes amis.

-- Voici votre mousquet, remettez-vous  votre faction. On nous
examine. En repassant, je tcherai de vous dire un mot; mais si je
ne vous parle point, ne marrtez point. Adieu.

de Mouy reprit sa marche mesure, et Henri savana vers le
cheval.

-- Quest-ce que ce joli petit animal? demanda le duc dAlenon de
sa fentre.

-- Un cheval que je devais essayer ce matin, rpondit Henri.

-- Mais ce nest point un cheval dhomme, cela.

-- Aussi tait-il destin  une belle dame.

-- Prenez garde, Henri, vous allez tre indiscret, car nous allons
voir cette belle dame  la chasse; et si je ne sais pas de qui
vous tes le chevalier, je saurai au moins de qui vous tes
lcuyer.

-- Eh! mon Dieu non, vous ne le saurez pas, dit Henri avec sa
feinte bonhomie, car cette belle dame ne pourra sortir, tant fort
indispose ce matin.

Et il se mit en selle.

-- Ah bah! dit dAlenon en riant, pauvre madame de Sauve!

-- Franois! Franois! cest vous qui tes indiscret.

-- Et qua-t-elle donc cette belle Charlotte? reprit le duc
dAlenon.

-- Mais, continua Henri en lanant son cheval au petit galop et en
lui faisant dcrire un cercle de mange, mais je ne sais trop: une
grande lourdeur de tte,  ce que ma dit Dariole, une espce
dengourdissement par tout le corps, une faiblesse gnrale enfin.

-- Et cela vous empchera-t-il dtre des ntres? demanda le duc.

-- Moi, et pourquoi? reprit Henri, vous savez que je suis fou de
la chasse  courre, et que rien naurait cette influence de men
faire manquer une.

-- Vous manquerez pourtant celle-ci, Henri, dit le duc aprs
stre retourn et avoir caus un instant avec une personne qui
tait demeure invisible aux yeux de Henri, attendu quelle
causait avec son interlocuteur du fond de la chambre, car voici Sa
Majest qui me fait dire que la chasse ne peut avoir lieu.

-- Bah! dit Henri de lair le plus dsappoint du monde. Pourquoi
cela?

-- Des lettres fort importantes de M. de Nevers,  ce quil
parat. Il y a conseil entre le roi, la reine mre et mon frre le
duc dAnjou.

-- Ah! ah! fit en lui-mme Henri, serait-il arriv des nouvelles
de Pologne? Puis tout haut:

-- En ce cas, continua-t-il, il est inutile que je me risque plus
longtemps sur ce verglas. Au revoir, mon frre! Puis arrtant le
cheval en face de de Mouy:

-- Mon ami, dit-il, appelle un de tes camarades pour finir ta
faction. Aide le palefrenier  dessangler ce cheval, mets la selle
sur ta tte et porte-la chez lorfvre de la sellerie; il y a une
broderie  y faire quil navait pas eu le temps dachever pour
aujourdhui. Tu reviendras me rendre rponse chez moi.

de Mouy se hta dobir, car le duc dAlenon avait disparu de sa
fentre, et il est vident quil avait conu quelque soupon.

En effet,  peine avait-il tourn le guichet que le duc dAlenon
parut. Un vritable Suisse tait  la place de de Mouy.

DAlenon regarda avec grande attention le nouveau factionnaire;
puis se retournant du ct de Henri:

-- Ce nest point avec cet homme que vous causiez tout  lheure,
nest-ce pas, mon frre?

-- Lautre est un garon qui est de ma maison et que jai fait
entrer dans les Suisses: je lui ai donn une commission et il est
all lexcuter.

-- Ah! fit le duc, comme si cette rponse lui suffisait. Et
Marguerite, comment va-t-elle?

-- Je vais le lui demander, mon frre.

-- Ne lavez-vous donc point vue depuis hier?

-- Non, je me suis prsent chez elle cette nuit vers onze heures,
mais Gillonne ma dit quelle tait fatigue et quelle dormait.

-- Vous ne la trouverez point dans son appartement, elle est
sortie.

-- Oui, dit Henri, cest possible; elle devait aller au couvent de
lAnnonciade. Il ny avait pas moyen de pousser la conversation
plus loin, Henri paraissant dcid seulement  rpondre.

Les deux beaux-frres se quittrent donc, le duc dAlenon pour
aller aux nouvelles, disait-il, le roi de Navarre pour rentrer
chez lui.

Henri y tait  peine depuis cinq minutes lorsquil entendit
frapper.

-- Qui est l? demanda-t-il.

-- Sire, rpondit une voix que Henri reconnut pour celle de de
Mouy, cest la rponse de lorfvre de la sellerie.

Henri, visiblement mu, fit entrer le jeune homme, et referma la
porte derrire lui.

-- Cest vous, de Mouy! dit-il. Jesprais que vous rflchiriez.

-- Sire, rpondit de Mouy, il y a trois mois que je rflchis,
cest assez; maintenant il est temps dagir. Henri fit un
mouvement dinquitude.

-- Ne craignez rien, Sire, nous sommes seuls et je me hte, car
les moments sont prcieux. Votre Majest peut nous rendre, par un
seul mot, tout ce que les vnements de lanne ont fait perdre 
la religion. Soyons clairs, soyons brefs, soyons francs.

-- Jcoute, mon brave de Mouy, rpondit Henri voyant quil lui
tait impossible dluder lexplication.

-- Est-il vrai que Votre Majest ait abjur la religion
protestante?

-- Cest vrai, dit Henri.

-- Oui, mais est-ce des lvres? est-ce du coeur?

-- On est toujours reconnaissant  Dieu quand il nous sauve la
vie, rpondit Henri tournant la question, comme il avait
lhabitude de le faire en pareil cas, et Dieu ma visiblement
pargn dans ce cruel danger.

-- Sire, reprit de Mouy, avouons une chose.

-- Laquelle?

-- Cest que votre abjuration nest point une affaire de
conviction, mais de calcul. Vous avez abjur pour que le roi vous
laisst vivre, et non parce que Dieu vous avait conserv la vie.

-- Quelle que soit la cause de ma conversion, de Mouy, rpondit
Henri, je nen suis pas moins catholique.

-- Oui, mais le resterez-vous toujours?  la premire occasion de
reprendre votre libert dexistence et de conscience, ne la
reprendrez-vous pas? Eh bien! cette occasion, elle se prsente: La
Rochelle est insurge, le Roussillon et le Barn nattendent quun
mot pour agir; dans la Guyenne, tout crie  la guerre. Dites-moi
seulement que vous tes un catholique forc et je vous rponds de
lavenir.

-- On ne force pas un gentilhomme de ma naissance, mon cher de
Mouy. Ce que jai fait, je lai fait librement.

-- Mais, Sire, dit le jeune homme le coeur oppress de cette
rsistance  laquelle il ne sattendait pas, vous ne songez donc
pas quen agissant ainsi vous nous abandonnez... vous nous
trahissez?

Henri resta impassible.

-- Oui, reprit de Mouy, oui, vous nous trahissez, Sire, car
plusieurs dentre nous sont venus, au pril de leur vie, pour
sauver votre honneur et votre libert. Nous avons tout prpar
pour vous donner un trne, Sire, entendez-vous bien? Non seulement
la libert, mais la puissance: un trne  votre choix, car dans
deux mois vous pourrez opter entre Navarre et France.

-- de Mouy, dit Henri en voilant son regard, qui malgr lui, 
cette proposition, avait jet un clair, de Mouy, je suis sauf, je
suis catholique, je suis lpoux de Marguerite, je suis frre du
roi Charles, je suis gendre de ma bonne mre Catherine. de Mouy,
en prenant ces diverses positions, jen ai calcul les chances,
mais aussi les obligations.

-- Mais, Sire, reprit de Mouy,  quoi faut-il croire? On me dit
que votre mariage nest pas consomm, on me dit que vous tes
libre au fond du coeur, on me dit que la haine de Catherine...

-- Mensonge, mensonge, interrompit vivement le Barnais. Oui, lon
vous a tromp impudemment, mon ami. Cette chre Marguerite est
bien ma femme; Catherine est bien ma mre; le roi Charles IX enfin
est bien le seigneur et le matre de ma vie et de mon coeur.

de Mouy frissonna, un sourire presque mprisant passa sur ses
lvres.

-- Ainsi donc, Sire, dit-il en laissant retomber ses bras avec
dcouragement et en essayant de sonder du regard cette me pleine
de tnbres, voil la rponse que je rapporterai  mes frres. Je
leur dirai que le roi de Navarre tend sa main et donne son coeur 
ceux qui nous ont gorgs, je leur dirai quil est devenu le
flatteur de la reine mre et lami de Maurevel...

-- Mon cher de Mouy, dit Henri, le roi va sortir du conseil, et il
faut que jaille minformer prs de lui des raisons qui nous ont
fait remettre une chose aussi importante quune partie de chasse.
Adieu, imitez-moi, mon ami, quittez la politique, revenez au roi
et prenez la messe.

Et Henri reconduisit ou plutt repoussa jusqu lantichambre le
jeune homme, dont la stupfaction commenait  faire place  la
fureur.

 peine eut-il referm la porte que, ne pouvant rsister  lenvie
de se venger sur quelque chose  dfaut de quelquun, de Mouy
broya son chapeau entre ses mains, le jeta  terre, et le foulant
aux pieds comme fait un taureau du manteau du matador:

-- Par la mort! scria-t-il, voil un misrable prince, et jai
bien envie de me faire tuer ici pour le souiller  jamais de mon
sang.

-- Chut! monsieur de Mouy! dit une voix qui se glissait par
louverture dune porte entrebille; chut! car un autre que moi
pourrait vous entendre.

de Mouy se retourna vivement et aperut le duc dAlenon envelopp
dun manteau et avanant sa tte ple dans le corridor pour
sassurer si de Mouy et lui taient bien seuls.

-- M. le duc dAlenon! scria de Mouy, je suis perdu.

-- Au contraire, murmura le prince, peut-tre mme avez-vous
trouv ce que vous cherchez, et la preuve, cest que je ne veux
pas que vous vous fassiez tuer ici comme vous en avez le dessein.
Croyez-moi, votre sang peut tre mieux employ qu rougir le
seuil du roi de Navarre.

Et  ces mots le duc ouvrit toute grande la porte quil tenait
entrebille.

-- Cette chambre est celle de deux de mes gentilshommes, dit le
duc; nul ne viendra nous relancer ici; nous pourrons donc y causer
en toute libert. Venez, monsieur.

-- Me voici, Monseigneur! dit le conspirateur stupfait.

Et il entra dans la chambre, dont le duc dAlenon referma la
porte derrire lui non moins vivement que navait fait le roi de
Navarre.

de Mouy tait entr furieux, exaspr, maudissant; mais peu  peu
le regard froid et fixe du jeune duc Franois fit sur le capitaine
huguenot leffet de cette glace enchante qui dissipe livresse.

-- Monseigneur, dit-il, si jai bien compris, Votre Altesse veut
me parler?

-- Oui, monsieur de Mouy, rpondit Franois. Malgr votre
dguisement, javais cru vous reconnatre, et quand vous avez
prsent les armes  mon frre Henri, je vous ai reconnu tout 
fait. Eh bien, de Mouy, vous ntes donc pas content du roi de
Navarre?

-- Monseigneur!

-- Allons, voyons! parlez-moi hardiment. Sans que vous vous en
doutiez, peut-tre suis-je de vos amis.

-- Vous, Monseigneur?

-- Oui, moi. Parlez donc.

-- Je ne sais que dire  Votre Altesse, Monseigneur. Les choses
dont javais  entretenir le roi de Navarre touchent  des
intrts que Votre Altesse ne saurait comprendre. Dailleurs,
ajouta de Mouy dun air quil tcha de rendre indiffrent, il
sagissait de bagatelles.

-- De bagatelles? fit le duc.

-- Oui, Monseigneur.

-- De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir exposer
votre vie en revenant au Louvre, o, vous le savez, votre tte
vaut son pesant dor. Car on nignore point que vous tes, avec le
roi de Navarre et le prince de Cond, un des principaux chefs des
huguenots.

-- Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers moi comme doit
le faire le frre du roi Charles et le fils de la reine Catherine.

-- Pourquoi voulez-vous que jagisse ainsi, quand je vous ai dit
que jtais de vos amis? Dites-moi donc la vrit.

-- Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure...

-- Ne jurez pas, monsieur; la religion reforme dfend de faire
des serments, et surtout de faux serments. de Mouy frona le
sourcil.

-- Je vous dis que je sais tout, reprit le duc. de Mouy continua
de se taire.

-- Vous en doutez? reprit le prince avec une affectueuse
insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il faut vous convaincre.
Voyons, vous allez juger si je me trompe. Avez-vous ou non propos
 mon beau-frre Henri, l, tout  lheure (le duc tendit la main
dans la direction de la chambre du Barnais), votre secours et
celui des vtres pour le rinstaller dans sa royaut de Navarre?

de Mouy regarda le duc dun air effar.

-- Propositions quil a refuses avec terreur! de Mouy demeura
stupfait.

-- Avez-vous alors invoqu votre ancienne amiti, le souvenir de
la religion commune? Avez-vous mme alors leurr le roi de Navarre
dun espoir bien brillant, si brillant quil en a t bloui, de
lespoir datteindre  la couronne de France? Hein? dites, suis-je
bien inform? Est-ce l ce que vous tes venu proposer au
Barnais?

-- Monseigneur! scria de Mouy, cest si bien cela que je me
demande en ce moment mme si je ne dois pas dire  Votre Altesse
Royale quelle en a menti! provoquer dans cette chambre un combat
sans merci, et assurer ainsi par la mort de nous deux lextinction
de ce terrible secret!

-- Doucement, mon brave de Mouy, doucement, dit le duc dAlenon
sans changer de visage, sans faire le moindre mouvement  cette
terrible menace; le secret steindra mieux entre nous si nous
vivons tous deux que si lun de nous meurt. coutez-moi et cessez
de tourmenter ainsi la poigne de votre pe. Pour la troisime
fois, je vous dis que vous tes avec un ami; rpondez donc comme 
un ami. Voyons, le roi de Navarre na-t-il pas refus tout ce que
vous lui avez offert?

-- Oui, Monseigneur, et je lavoue, puisque cet aveu ne peut
compromettre que moi.

-- Navez-vous pas cri en sortant de sa chambre et en foulant aux
pieds votre chapeau, quil tait un prince lche et indigne de
demeurer votre chef?

-- Cest vrai, Monseigneur, jai dit cela.

-- Ah! cest vrai! Vous lavouez, enfin?

-- Oui.

-- Et cest toujours votre avis?

-- Plus que jamais, Monseigneur!

-- Eh bien, moi, moi, monsieur de Mouy, moi, troisime fils de
Henri II, moi, fils de France, suis-je assez bon gentilhomme pour
commander  vos soldats, voyons? et jugez-vous que je suis assez
loyal pour que vous puissiez compter sur ma parole?

-- Vous, Monseigneur! vous, le chef des huguenots?

-- Pourquoi pas? Cest lpoque des conversions, vous le savez.
Henri sest bien fait catholique, je puis bien me faire
protestant, moi.

-- Oui, sans doute, Monseigneur; mais jattends que vous
mexpliquiez...

-- Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux mots la
politique de tout le monde.

 Mon frre Charles tue les huguenots pour rgner plus largement.
Mon frre dAnjou les laisse tuer parce quil doit succder  mon
frre Charles, et que, comme vous le savez, mon frre Charles est
souvent malade. Mais moi... et cest tout diffrent, moi qui ne
rgnerai jamais, en France du moins, attendu que jai deux ans
devant moi; moi que la haine de ma mre et de mes frres, plus
encore que la loi de la nature, loigne du trne; moi qui ne dois
prtendre  aucune affection de famille,  aucune gloire,  aucun
royaume; moi qui, cependant, porte un coeur aussi noble que mes
ans; eh bien! de Mouy! moi, je veux chercher  me tailler avec
mon pe un royaume dans cette France quils couvrent de sang.

 Or, voil ce que je veux, moi, de Mouy, coutez. Je veux tre
roi de Navarre, non par la naissance, mais par llection. Et
remarquez bien que vous navez aucune objection  faire  cela,
car je ne suis pas usurpateur, puisque mon frre refuse vos
offres, et, sensevelissant dans sa torpeur, reconnat hautement
que ce royaume de Navarre nest quune fiction. Avec Henri de
Barn, vous navez rien; avec moi, vous avez une pe et un nom.
Franois dAlenon, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons
ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh
bien, que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy?

-- Je dis quelle mblouit, Monseigneur.

-- de Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles  vaincre. Ne
vous montrez donc pas ds labord si exigeant et si difficile
envers un fils de roi et un frre de roi qui vient  vous.

-- Monseigneur, la chose serait dj faite si jtais seul 
soutenir mes ides; mais nous avons un conseil, et si brillante
que soit loffre, peut-tre mme  cause de cela, les chefs du
parti ny adhreront-ils pas sans condition.

-- Ceci est autre chose, et la rponse est dun coeur honnte et
dun esprit prudent.  la faon dont je viens dagir, de Mouy,
vous avez d reconnatre ma probit. Traitez-moi donc de votre
ct en homme quon estime et non en prince quon flatte. de Mouy,
ai-je des chances?

-- Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que
je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le
roi de Navarre a refus loffre que jtais venu lui faire. Mais,
je vous le rpte, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est
chose indispensable.

-- Faites donc, monsieur, rpondit dAlenon. Seulement,  quand
la rponse?

de Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une
rsolution:

-- Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main; jai besoin que
cette main dun fils de France touche la mienne pour tre sr que
je ne serai point trahi.

Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit
la sienne et la serra.

-- Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune
huguenot. Si nous tions trahis, je dirais que vous ny tes pour
rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans
cette trahison, vous seriez dshonor.

-- Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand
vous me rapporterez la rponse de vos chefs?

-- Parce que, Monseigneur, en me demandant  quand la rponse,
vous me demandez en mme temps o sont les chefs, et que, si je
vous dis:  ce soir, vous saurez que les chefs sont  Paris et sy
cachent.

Et en disant ces mots, par un geste de dfiance, de Mouy attachait
son oeil perant sur le regard faux et vacillant du jeune homme.

-- Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes,
monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous
une entire confiance. Vous me connatrez mieux plus tard. Nous
allons tre lis par une communaut dintrts qui vous dlivrera
de tout soupon. Vous dites donc  ce soir, monsieur de Mouy?

-- Oui, Monseigneur, car le temps presse.  ce soir. Mais o cela,
sil vous plat?

-- Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il?

-- Cette chambre est habite? dit de Mouy en montrant du regard
les deux lits qui sy trouvaient en face lun de lautre.

-- Par deux de mes gentilshommes, oui.

-- Monseigneur, il me semble imprudent,  moi, de revenir au
Louvre.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que, si vous mavez reconnu, dautres peuvent avoir
daussi bons yeux que Votre Altesse et me reconnatre  leur tour.
Je reviendrai cependant au Louvre, si vous maccordez ce que je
vais vous demander.

-- Quoi?

-- Un sauf-conduit.

-- de Mouy, rpondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous
me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose
qu la condition qu tous les yeux nous sommes compltement
trangers lun  lautre. La moindre relation de ma part avec
vous, prouve  ma mre ou  mes frres, me coterait la vie. Vous
tes donc sauvegard par mon propre intrt, du moment o je me
serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous
en ce moment. Libre dans ma sphre daction, fort si je suis
inconnu, tant que je reste moi-mme impntrable je vous garantis
tous; ne loubliez pas. Faites donc un nouvel appel  votre
courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole
de mon frre. Venez ce soir au Louvre.

-- Mais comment voulez-vous que jy vienne? Je ne puis risquer ce
costume dans les appartements. Il tait pour les vestibules et les
cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me
connat ici et quil ne me dguise aucunement.

-- Aussi, je cherche, attendez... Je crois que... oui, le voici.

En effet, le duc avait jet les yeux autour de lui, et ses yeux
staient arrts sur la garde-robe dapparat de La Mole, pour le
moment tendue sur le lit, cest--dire sur ce magnifique manteau
cerise brod dor dont nous avons dj parl, sur son toquet orn
dune plume blanche, entour dun cordon de marguerites dor et
dargent entremles, enfin sur un pourpoint de satin gris perle
et or.

-- Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint? dit le duc;
ils appartiennent  M. de La Mole, un de mes gentilshommes, un
muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage  la cour, et on
reconnat M. de La Mole  cent pas lorsquil le porte. Je vais
vous donner ladresse du tailleur qui le lui a fourni; en le lui
payant le double de ce quil vaut, vous en aurez un pareil ce
soir. Vous retiendrez bien le nom de M. de La Mole, nest-ce pas?

Le duc dAlenon achevait  peine la recommandation, que lon
entendit un pas qui sapprochait dans le corridor et quune clef
tourna dans la serrure.

-- Eh! qui va l? scria le duc en slanant vers la porte et en
poussant le verrou.

-- Pardieu, rpondit une voix du dehors, je trouve la question
singulire. Qui va l vous-mme? Voil qui est plaisant! quand je
veux rentrer chez moi, on me demande qui va l!

-- Est-ce vous, monsieur de la Mole?

-- Eh! sans doute que cest moi. Mais vous, qui tes-vous? Pendant
que La Mole exprimait son tonnement de trouver sa chambre habite
et essayait de dcouvrir quel en tait le nouveau commensal, le
duc dAlenon se retournait vivement, une main sur le verrou,
lautre sur la serrure.

-- Connaissez-vous M. de La Mole? demanda-t-il  de Mouy.

-- Non, Monseigneur.

-- Et lui, vous connat-il?

-- Je ne le crois pas.

-- Alors, tout va bien; dailleurs, faites semblant de regarder
par la fentre. de Mouy obit sans rpondre, car La Mole
commenait  simpatienter et frappait  tour de bras.

Le duc dAlenon jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant
quil avait le dos tourn, il ouvrit.

-- Monseigneur le duc! scria La Mole en reculant de surprise,
oh! pardon, pardon, Monseigneur!

-- Ce nest rien, monsieur. Jai eu besoin de votre chambre pour
recevoir quelquun.

-- Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en
supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le
lit; car jai perdu lun et lautre cette nuit sur le quai de la
Grve, o jai t attaqu de nuit par des voleurs.

-- En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant
lui-mme  La Mole les objets demands, vous voici assez mal
accommod; vous avez eu affaire  des gaillards fort entts,  ce
quil parat!

Et le duc passa lui-mme  La Mole le manteau et le toquet. Le
jeune homme salua et sortit pour changer de vtement dans
lantichambre, ne sinquitant aucunement de ce que le duc faisait
dans sa chambre; car ctait assez lusage au Louvre que les
logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils
taient attachs, des htelleries quils employaient  toutes
sortes de rceptions.

de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux coutrent pour
savoir le moment o La Mole aurait fini et sortirait; mais
lorsquil eut chang de costume, lui-mme les tira dembarras,
car, sapprochant de la porte:

-- Pardon, Monseigneur! dit-il; mais Votre Altesse na pas
rencontr sur son chemin le comte de Coconnas?

-- Non, monsieur le comte! et cependant il tait de service ce
matin.

-- Alors on me laura assassin, dit La Mole en se parlant  lui-
mme tout en sloignant.

Le duc couta le bruit des pas qui allaient saffaiblissant; puis
ouvrant la porte et tirant de Mouy aprs lui:

-- Regardez-le sloigner, dit-il, et tchez dimiter cette
tournure inimitable.

-- Je ferai de mon mieux, rpondit de Mouy. Malheureusement je ne
suis pas un damoiseau, mais un soldat.

-- En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si
la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai; si
elle ne lest pas, nous en trouverons une autre.

-- Oui, Monseigneur.

-- Ainsi donc,  ce soir, avant minuit.

--  ce soir, avant minuit.

-- Ah!  propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant,
cest lallure particulire de M. de La Mole.



XXIV
La rue Tizon et la rue Cloche-Perce


La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit  fureter dans
Paris pour dcouvrir le pauvre Coconnas.

Son premier soin fut de se rendre  la rue de lArbre-Sec et
dentrer chez matre La Hurire, car La Mole se rappelait avoir
souvent cit au Pimontais certaine devise latine qui tendait 
prouver que lAmour, Bacchus et Crs sont des dieux de premire
ncessit, et il avait lespoir que Coconnas, pour suivre
laphorisme romain, se serait install  la Belle-toile, aprs
une nuit qui devait avoir t pour son ami non moins occupe
quelle ne lavait t pour lui.

La Mole ne trouva rien chez La Hurire que le souvenir de
lobligation prise et un djeuner offert dassez bonne grce que
notre gentilhomme accepta avec grand apptit, malgr son
inquitude.

Lestomac tranquillis  dfaut de lesprit, La Mole se remit en
course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme
noye. En arrivant sur le quai de Grve, il reconnut lendroit o,
ainsi quil lavait dit  M. dAlenon, il avait, pendant sa
course nocturne, t arrt trois ou quatre heures auparavant, ce
qui ntait pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que
celui o Boileau se rveillait au bruit dune balle perant son
volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau tait rest sur
le champ de bataille. Le sentiment de possession est inn chez
lhomme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les
autres; il ne sarrta pas moins  ramasser celle-l, ou plutt le
seul fragment qui en et survcu, et le considrait dun air
piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, sapprochant de lui,
et que des voix brutales lui ordonnrent de se ranger. La Mole
releva la tte et aperut une litire prcde de deux pages et
accompagne dun cuyer.

La Mole crut reconnatre la litire et se rangea vivement.

Le jeune gentilhomme ne stait pas tromp.

-- Monsieur de la Mole! dit une voix pleine de douceur qui sortait
de la litire, tandis quune main blanche et douce comme le satin
cartait les rideaux.

-- Oui, madame, moi-mme, rpondit La Mole en sinclinant.

-- Monsieur de la Mole une plume  la main..., continua la dame 
la litire; tes-vous donc amoureux, mon cher monsieur, et
retrouvez-vous des traces perdues?

-- Oui, madame, rpondit La Mole, je suis amoureux, et trs fort;
mais pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve,
quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majest
me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa sant.

-- Excellente, monsieur; je ne me suis jamais mieux porte, ce me
semble; cela vient probablement de ce que jai pass la nuit en
retraite.

-- Ah! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite dune
faon trange.

-- Eh bien, oui! quy a-t-il dtonnant  cela?

-- Peut-on, sans indiscrtion, vous demander dans quel couvent?

-- Certainement, monsieur, je nen fais pas mystre: au couvent
des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air
effarouch?

-- Madame, moi aussi jai pass la nuit en retraite et dans les
environs du mme couvent; ce matin, je cherche mon ami, qui a
disparu, et en le cherchant jai retrouv cette plume.

-- Qui vient de lui? Mais en vrit nous meffrayez sur son
compte, la place est mauvaise.

-- Que Votre Majest se rassure, la plume vient de moi; je lai
perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant
des mains de quatre bandits qui me voulaient  toute force
assassiner,  ce que je crois du moins.

Marguerite rprima un vif mouvement deffroi.

-- Oh! contez-moi cela! dit-elle.

-- Rien de plus simple, madame. Il tait donc, comme javais
lhonneur de dire  Votre Majest, cinq heures du matin  peu
prs...

-- Et  cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous tiez
dj sorti?

-- Votre Majest mexcusera, dit La Mole, je ntais pas encore
rentr.

-- Ah! monsieur de la Mole! rentrer  cinq heures du matin! dit
Marguerite avec un sourire qui pour tous tait malicieux et que La
Mole eut la fatuit de trouver adorable, rentrer si tard! vous
aviez mrit cette punition.

-- Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole en sinclinant
avec respect, et jeusse t ventr que je mestimerais encore
plus heureux cent fois que je ne mrite de ltre. Mais enfin je
rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majest voudra, de
cette bien heureuse maison o javais pass la nuit en retraite,
lorsque quatre tire-laine ont dbouch de la rue de la Mortellerie
et mont poursuivi avec des coupe-choux dmesurment longs. Cest
grotesque, nest-ce pas, madame? mais enfin cest comme cela; il
ma fallu fuir, car javais oubli mon pe.

-- Oh! je comprends, dit Marguerite avec un air dadmirable
navet, et vous retournez chercher votre pe.

La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son
esprit.

-- Madame, jy retournerais effectivement et mme trs volontiers,
attendu que mon pe est une excellente lame, mais je ne sais pas
o est cette maison.

-- Comment, monsieur! reprit Marguerite, vous ne savez pas o est
la maison o vous avez pass la nuit?

-- Non, madame, et que Satan mextermine si je men doute!

-- Oh! voil qui est singulier! cest donc tout un roman que votre
histoire?

-- Un vritable roman, vous lavez dit, madame.

-- Contez-la-moi.

-- Cest un peu long.

-- Quimporte! jai le temps.

-- Et fort incroyable surtout.

-- Allez toujours: je suis on ne peut plus crdule.

-- Votre Majest lordonne?

-- Mais oui, sil le faut.

-- Jobis. Hier soir, aprs avoir quitt deux adorables femmes
avec lesquelles nous avions pass la soire sur le pont Saint-
Michel, nous soupions chez matre La Hurire.

-- Dabord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, quest-ce
que matre La Hurire?

-- Matre La Hurire, madame, dit La Mole en regardant une seconde
fois Marguerite avec cet air de doute quon avait dj pu
remarquer une premire fois chez lui, matre La Hurire est le
matre de lhtellerie de la Belle toile, situe rue de lArbre-
Sec.

-- Bien, je vois cela dici... Vous soupiez donc chez matre La
Hurire, avec votre ami Coconnas sans doute?

-- Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et
nous remit  chacun un billet.

-- Pareil? demanda Marguerite.

-- Exactement pareil. Cette ligne seulement:

Vous tes attendu rue Saint-Antoine, en face de la rue de Jouy.

-- Et pas de signature au bas de ce billet? demanda Marguerite.

-- Non; mais trois mots, trois mots charmants qui promettaient
trois fois la mme chose; cest--dire un triple bonheur.

-- Et quels taient ces trois mots?

-- _ros-Cupido-Amor._

_-- _En effet, ce sont trois doux noms; et ont-ils tenu ce quils
promettaient?

-- Oh! plus, madame, cent fois plus! scria La Mole avec
enthousiasme.

-- Continuez; je suis curieuse de savoir ce qui vous attendait rue
Saint Antoine, en face la rue de Jouy.

-- Deux dugnes avec chacune un mouchoir  la main. Il sagissait
de nous laisser bander les yeux. Votre Majest devine que nous ny
fmes point de difficult. Nous tendmes bravement le cou. Mon
guide me fit tourner  gauche, le guide de mon ami le fit tourner
 droite, et nous nous sparmes.

-- Et alors? continua Marguerite, qui paraissait dcide  pousser
linvestigation jusquau bout.

-- Je ne sais, reprit La Mole, o son guide conduisit mon ami. En
enfer, peut-tre. Mais quant  moi, ce que je sais, cest que le
mien me mena en un lieu que je tiens pour le paradis.

-- Et do vous fit sans doute chasser votre trop grande
curiosit?

-- Justement, madame, et vous avez le don de la divination.
Jattendais le jour avec impatience pour voir o jtais, quand, 
quatre heures et demie, la mme dugne est rentre, ma band de
nouveau les yeux, ma fait promettre de ne point chercher 
soulever mon bandeau, ma conduit dehors, ma accompagn cent pas,
ma fait encore jurer de nter mon bandeau que lorsque jaurais
compt jusqu cinquante. Jai compt jusqu cinquante, et je me
suis trouv rue Saint-Antoine, en face la rue de Jouy.

-- Et alors...?

-- Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux que je nai
point fait attention aux quatre misrables des mains desquels jai
eu tant de mal  me tirer. Or, madame, continua La Mole, en
retrouvant ici un morceau de ma plume, mon coeur a tressailli de
joie, et je lai ramass en me promettant  moi-mme de le garder
comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais, au milieu de mon
bonheur, une chose me tourmente, cest ce que peut tre devenu mon
compagnon.

-- Il nest pas rentr au Louvre?

-- Hlas! non, madame! Je lai cherch partout o il pouvait tre,
 la Belle-toile, au jeu de paume, et en quantit dautres lieux
honorables; mais dAnnibal point et de Coconnas pas davantage...

En disant ces paroles et les accompagnant dun geste lamentable,
La Mole ouvrit les bras et carta son manteau, sous lequel on vit
biller  divers endroits son pourpoint qui montrait, comme autant
dlgants crevs, la doublure par les accrocs.

-- Mais vous avez t cribl? dit Marguerite.

-- Cribl, cest le mot! dit La Mole, qui ntait pas fch de se
faire un mrite du danger quil avait couru. Voyez, madame! voyez!

-- Comment navez-vous pas chang de pourpoint au Louvre, puisque
vous y tes retourn? demanda la reine.

-- Ah! dit La Mole, cest quil y avait quelquun dans ma chambre.

-- Comment, quelquun dans votre chambre? dit Marguerite dont les
yeux exprimrent le plus vif tonnement; et qui donc tait dans
votre chambre?

-- Son Altesse...

-- Chut! interrompit Marguerite.

Le jeune homme obit.

-- _Qui ad lecticam meam stant? _dit-elle  La Mole.

-- _Duo pueri et unus eques._

_-- Optime, barbari! _dit-elle. _Dic, Moles, quem inveneris in
cubiculo tuo?_

_-- Franciscum ducem._

_-- Agentem?_

_-- Nescio quid._

_-- Quocum?_

_-- Cum ignoto. _

-- Cest bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous navez pu retrouver
Coconnas? continua-t-elle sans songer videmment  ce quelle
disait.

-- Aussi, madame, comme javais lhonneur de le dire  Votre
Majest, jen meurs vritablement dinquitude.

-- Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux pas vous
distraire plus longtemps de sa recherche, mais je ne sais pourquoi
jai lide quil se retrouvera tout seul! Nimporte, allez
toujours.

Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or, comme la belle
Marguerite navait confi aucun secret, navait fait aucun aveu 
La Mole, le jeune homme comprit que ce geste charmant, ne pouvant
avoir pour but de lui recommander le silence, devait avoir une
autre signification.

Le cortge se remit en marche; et La Mole, dans le but de
poursuivre son investigation, continua de remonter le quai jusqu
la rue du Long-Pont, qui le conduisit dans la rue Saint-Antoine.

En face la rue de Jouy, il sarrta.

Ctait l que, la veille, les deux dugnes leur avaient band les
yeux,  lui et  Coconnas. Il avait tourn  gauche, puis il avait
compt vingt pas; il recommena le mange et se trouva en face
dune maison ou plutt dun mur derrire lequel slevait une
maison; au milieu de ce mur tait une porte  auvent garnie de
clous larges et de meurtrires.

La maison tait situe rue Cloche-Perce, petite rue troite qui
commence  la rue Saint-Antoine et aboutit  la rue du Roi-de-
Sicile.

-- Par la sambleu! dit La Mole, cest bien l... jen jurerais...
En tendant la main, comme je sortais, jai senti les clous de la
porte, puis jai descendu deux degrs. Cet homme qui courait en
criant:  laide! et quon a tu rue du Roi-de-Sicile, passait au
moment o je mettais le pied sur le premier. Voyons.

La Mole alla  la porte et frappa. La porte souvrit, et une
espce de concierge  moustaches vint ouvrir.

-- _Was ist das?_ demanda le concierge.

-- Ah! ah! fit La Mole, il me parat que nous sommes Suisse. Mon
ami, continua-t-il en prenant son air le plus charmant, je
voudrais avoir mon pe, que jai laisse dans cette maison o
jai pass la nuit.

-- _Ich verstehe nicht_, rpta le concierge.

-- Mon pe..., reprit La Mole.

-- _Ich verstehe nicht_, rpta le concierge.

-- ... que jai laisse... Mon pe, que jai laisse...

-- _Ich verstehe nicht..._

_-- _... dans cette maison, o jai pass la nuit.

-- _Gehe zum Teufel... _Et il lui referma la porte au nez.

-- Mordieu! dit La Mole, si javais cette pe que je rclame, je
la passerais bien volontiers  travers le corps de ce drle-l.
Mais je ne lai point, et ce sera pour un autre jour.

Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu la rue du Roi-de-
Sicile, prit  droite, fit cinquante pas  peu prs, prit  droite
encore et se trouva rue Tizon, petite rue parallle  la rue
Cloche-Perce, et en tout point semblable. Il y eut plus:  peine
eut-il fait trente pas, quil retrouva la petite porte  clous
larges,  auvent et  meurtrires, les deux degrs et le mur. On
et dit que la rue Cloche-Perce stait retourne pour le voir
passer.

La Mole rflchit alors quil avait bien pu prendre sa droite pour
sa gauche, et il alla frapper  cette porte pour y faire la mme
rclamation quil avait faite  lautre. Mais cette fois il eut
beau frapper, on nouvrit mme pas.

La Mole fit et refit deux ou trois fois le mme tour quil venait
de faire, ce qui lamena  cette ide, toute naturelle, que la
maison avait deux entres, lune sur la rue ClochePerce et
lautre sur la rue Tizon.

Mais ce raisonnement, si logique quil ft, ne lui rendait pas son
pe, et ne lui apprenait pas o tait son ami.

Il eut un instant lide dacheter une autre pe et dventrer le
misrable portier qui sobstinait  ne parler quallemand; mais il
pensa que si ce portier tait  Marguerite et que si Marguerite
lavait choisi ainsi, cest quelle avait ses raisons pour cela,
et quil lui serait peut-tre dsagrable den tre prive.

Or, La Mole, pour rien au monde, net voulu faire une chose
dsagrable  Marguerite.

De peur de cder  la tentation, il reprit donc vers les deux
heures de laprs midi le chemin du Louvre.

Comme son appartement ntait point occup cette fois, il put
rentrer chez lui. La chose tait assez urgente relativement au
pourpoint, qui, comme lui avait fait observer la reine, tait
considrablement dtrior.

Il savana donc incontinent vers son lit pour substituer le beau
pourpoint gris perle  celui-l. Mais,  son grand tonnement, la
premire chose quil aperut prs du pourpoint gris perle fut
cette fameuse pe quil avait laisse rue Cloche-Perce.

La Mole la prit, la tourna et la retourna: ctait bien elle.

-- Ah! ah! fit-il, est-ce quil y aurait quelque magie l-dessous?
Puis avec un soupir: Ah! si le pauvre Coconnas se pouvait
retrouver comme mon pe!

Deux ou trois heures aprs que La Mole avait cess sa ronde
circulaire autour de la petite maison double, la porte de la rue
Tizon souvrit. Il tait cinq heures du soir  peu prs, et par
consquent nuit ferme.

Une femme enveloppe dans un long manteau garni de fourrures,
accompagne dune suivante, sortit par cette porte que lui tenait
ouverte une dugne dune quarantaine dannes, se glissa
rapidement jusqu la rue du Roi-de-Sicile, frappa  une petite
porte de la rue dArgenson qui souvrit devant elle, sortit par la
grande porte du mme htel qui donnait Vieille-rue-du-Temple, alla
gagner une petite poterne de lhtel de Guise, louvrit avec une
clef quelle avait dans sa poche, et disparut.

Une demi-heure aprs, un jeune homme, les yeux bands, sortait par
la mme porte de la mme petite maison, guid par une femme qui le
conduisait au coin de la rue Geoffroy-Lasnier et de la
Mortellerie. L, elle linvita  compter jusqu cinquante et 
ter son bandeau.

Le jeune homme accomplit scrupuleusement la recommandation, et au
chiffre convenu ta le mouchoir qui lui couvrait les yeux.

-- Mordi! scria-t-il en regardant tout autour de lui; si je sais
o je suis, je veux tre pendu! Six heures! scria-t-il en
entendant sonner lhorloge de Notre-Dame. Et ce pauvre La Mole,
que peut-il tre devenu? Courons au Louvre, peut-tre l en saura-
t-on des nouvelles.

Et ce disant, Coconnas descendit tout courant la rue de la
Mortellerie et arriva aux portes du Louvre en moins de temps quil
nen et fallu  un cheval ordinaire; il bouscula et dmolit sur
son passage cette haie mobile de braves bourgeois qui se
promenaient paisiblement autour des boutiques de la place
Baudoyer, et entra dans le palais.

L il interrogea suisse et sentinelle. Le suisse croyait bien
avoir vu entrer M. de La Mole le matin, mais il ne lavait pas vu
sortir. La sentinelle ntait l que depuis une heure et demie et
navait rien vu.

Il monta tout courant  la chambre et en ouvrit la porte
prcipitamment; mais il ne trouva dans la chambre que le pourpoint
de La Mole tout lacr, ce qui redoubla encore ses inquitudes.

Alors il songea  La Hurire et courut chez le digne htelier de
la Belle-toile. La Hurire avait vu La Mole; La Mole avait
djeun chez La Hurire. Coconnas fut donc entirement rassur,
et, comme il avait grand faim, il demanda  souper  son tour.

Coconnas tait dans les deux dispositions ncessaires pour bien
souper: il avait lesprit rassur et lestomac vide; il soupa donc
si bien que son repas le conduisit jusqu huit heures. Alors,
rconfort par deux bouteilles dun petit vin dAnjou quil aimait
fort et quil venait de sabler avec une sensualit qui se
trahissait par des clignements dyeux et des clappements de langue
ritrs, il se remit  la recherche de La Mole, accompagnant
cette nouvelle exploration  travers la foule de coups de pied et
de coups de poing proportionns  laccroissement damiti que lui
avait inspir le bien-tre qui suit toujours un bon repas.

Cela dura une heure; pendant une heure Coconnas parcourut toutes
les rues avoisinant le quai de la Grve, le port au charbon, la
rue Saint-Antoine et les rues Tizon et Cloche-Perce, o il
pensait que son ami pouvait tre revenu. Enfin, il comprit quil y
avait un endroit par lequel il fallait quil passt, ctait le
guichet du Louvre, et il rsolut de laller attendre sous ce
guichet jusqu sa rentre.

Il ntait plus qu cent pas du Louvre, et remettait sur ses
jambes une femme dont il avait dj renvers le mari, place Saint-
Germain-lAuxerrois, lorsqu lhorizon il aperut devant lui  la
clart douteuse dun grand fanal dress prs du pont-levis du
Louvre, le manteau de velours cerise et la plume blanche de son
ami qui, dj pareil  une ombre, disparaissait sous le guichet en
rendant le salut  la sentinelle.

Le fameux manteau cerise avait fait tant deffet de par le monde
quil ny avait pas  sy tromper.

-- Eh mordi! scria Coconnas; cest bien lui, cette fois, et le
voil qui rentre. Eh! eh! La Mole, eh! notre ami. Peste! jai
pourtant une bonne voix. Comment se fait-il donc quil ne mait
pas entendu? Mais par bonheur jai aussi bonnes jambes que bonne
voix, et je vais le rejoindre.

Dans cette esprance, Coconnas slana de toute la vigueur de ses
jarrets, arriva en un instant au Louvre; mais quelque diligence
quil et faite, au moment o il mettait le pied dans la cour, le
manteau rouge, qui paraissait fort press aussi, disparaissait
sous le vestibule.

-- Oh! La Mole! scria Coconnas en reprenant sa course, attends-
moi donc, cest moi, Coconnas! Que diable as-tu donc  courir
ainsi? Est-ce que tu te sauves, par hasard?

En effet, le manteau rouge, comme sil et eu des ailes,
escaladait le second tage plutt quil ne le montait.

-- Ah! tu ne veux pas mentendre! cria Coconnas. Ah! tu men veux!
ah! tu es fch! Eh bien, au diable, mordi! quant  moi, je nen
puis plus.

Ctait au bas de lescalier que Coconnas lanait cette apostrophe
au fugitif, quil renonait  suivre des jambes, mais quil
continuait  suivre de loeil  travers la vis de lescalier et
qui tait arriv  la hauteur de lappartement de Marguerite. Tout
 coup une femme sortit de cet appartement et prit celui que
poursuivait Coconnas par le bras.

-- Oh! oh! fit Coconnas, cela ma tout lair dtre la reine
Marguerite. Il tait attendu. Alors, cest autre chose, je
comprends quil ne mait pas rpondu.

Et il se coucha sur la rampe, plongeant son regard par louverture
de lescalier. Alors, aprs quelques paroles  voix basse, il vit
le manteau cerise suivre la reine chez elle.

-- Bon! bon! dit Coconnas, cest cela. Je ne me trompais point. Il
y a des moments o la prsence de notre meilleur ami nous est
importune, et ce cher La Mole est dans un de ces moments-l.

Et Coconnas, montant doucement les escaliers, sassit sur un banc
de velours qui garnissait le palier mme, en se disant:

-- Soit, au lieu de le rejoindre, jattendrai... oui; mais,
ajouta-t-il, jy pense, il est chez la reine de Navarre, de sorte
que je pourrais bien attendre longtemps... Il fait froid, mordi!
Allons, allons! jattendrai aussi bien dans ma chambre. Il faudra
toujours bien quil y rentre, quand le diable y serait.

Il achevait  peine ces paroles et commenait  mettre  excution
la rsolution qui en tait le rsultat, lorsquun pas allgre et
lger retentit au-dessus de sa tte, accompagn dune petite
chanson si familire  son ami que Coconnas tendit aussitt le cou
vers le ct do venait le bruit du pas et de la chanson. Ctait
La Mole qui descendait de ltage suprieur, celui o tait situe
sa chambre, et qui, apercevant Coconnas, se mit  sauter quatre 
quatre les escaliers qui le sparaient encore de lui, et, cette
opration termine, se jeta dans ses bras.

-- Oh! mordi, cest toi! dit Coconnas. Et par o diable es-tu donc
sorti?

-- Eh! par la rue Cloche-Perce, pardieu!

-- Non. Je ne dis pas de la maison l-bas...

-- Et do?

-- De chez la reine.

-- De chez la reine?

-- De chez la reine de Navarre.

-- Je ny suis pas entr.

-- Allons donc!

-- Mon cher Annibal, dit La Mole, tu draisonnes. Je sors de ma
chambre, o je tattends depuis deux heures.

-- Tu sors de ta chambre?

-- Oui.

-- Ce nest pas toi que jai poursuivi sur la place du Louvre?

-- Quand cela?

--  linstant mme.

-- Non.

-- Ce nest pas toi qui as disparu sous le guichet il y a dix
minutes?

-- Non.

-- Ce nest pas toi qui viens de monter cet escalier comme si tu
tais poursuivi par une lgion de diables?

-- Non.

-- Mordi! scria Coconnas, le vin de la Belle-toile nest point
assez mchant pour mavoir tourn  ce point la tte. Je te dis
que je viens dapercevoir ton manteau cerise et ta plume blanche
sous le guichet du Louvre, que jai poursuivi lun et lautre
jusquau bas de cet escalier, et que ton manteau, ton plumeau,
tout, jusqu ton bras qui fait le balancier, tait attendu ici
par une dame que je souponne fort dtre la reine de Navarre,
laquelle a entran le tout par cette porte qui, si je ne me
trompe, est bien celle de la belle Marguerite.

-- Mordieu! dit La Mole en plissant, y aurait-il dj trahison?

--  la bonne heure! dit Coconnas. Jure tant que tu voudras, mais
ne me dis plus que je me trompe.

La Mole hsita un instant, serrant sa tte entre ses mains et
retenu entre son respect et sa jalousie; mais sa jalousie
lemporta, et il slana vers la porte,  laquelle il commena 
heurter de toutes ses forces, ce qui produisit un vacarme assez
peu convenable, eu gard  la majest du lieu o lon se trouvait.

-- Nous allons nous faire arrter, dit Coconnas; mais nimporte,
cest bien drle. Dis donc, La Mole, est-ce quil y aurait des
revenants au Louvre?

-- Je nen sais rien, dit le jeune homme, aussi ple que la plume
qui ombrageait son front; mais jai toujours dsir en voir, et
comme loccasion sen prsente, je ferai de mon mieux pour me
trouver face  face avec celui-l.

-- Je ne my oppose pas, dit Coconnas, seulement frappe un peu
moins fort si tu ne veux pas leffaroucher.

La Mole, si exaspr quil ft, comprit la justesse de
lobservation et continua de frapper, mais plus doucement.



XXV
Le manteau cerise


Coconnas ne stait point tromp. La dame qui avait arrt le
cavalier au manteau cerise tait bien la reine de Navarre; quant
au cavalier au manteau cerise, notre lecteur a dj devin, je
prsume, quil ntait autre que le brave de Mouy.

En reconnaissant la reine de Navarre, le jeune huguenot comprit
quil y avait quelque mprise: mais il nosa rien dire, dans la
crainte quun cri de Marguerite ne le traht. Il prfra donc se
laisser amener jusque dans les appartements, quitte, une fois
arriv l,  dire  sa belle conductrice:

-- Silence pour silence, madame. En effet, Marguerite avait serr
doucement le bras de celui que, dans la demi-obscurit, elle avait
pris pour La Mole, et, se penchant  son oreille, elle lui avait
dit en latin:

_Sola sum; introito, carissime. _

de Mouy, sans rpondre, se laissa guider; mais  peine la porte se
fut-elle referme derrire lui et se trouva-t-il dans
lantichambre, mieux claire que lescalier, que Marguerite
reconnut que ce ntait point La Mole.

Ce petit cri quavait redout le prudent huguenot chappa en ce
moment  Marguerite; heureusement il ntait plus  craindre.

-- Monsieur de Mouy! dit-elle en reculant dun pas.

-- Moi-mme, madame, et je supplie Votre Majest de me laisser
libre de continuer mon chemin sans rien dire  personne de ma
prsence au Louvre.

-- Oh! monsieur de Mouy, rpta Marguerite, je mtais trompe!

-- Oui, dit de Mouy, je comprends. Votre Majest maura pris pour
le roi de Navarre: cest la mme taille, la mme plume blanche, et
beaucoup, qui voudraient me flatter sans doute, mont dit la mme
tournure.

Marguerite regarda fixement de Mouy.

-- Savez-vous le latin, monsieur de Mouy? demanda-t-elle.

-- Je lai su autrefois, rpondit le jeune homme; mais je lai
oubli. Marguerite sourit.

-- Monsieur de Mouy, dit-elle, vous pouvez tre sr de ma
discrtion. Cependant, comme je crois savoir le nom de la personne
que vous cherchez au Louvre, je vous offrirai mes services pour
vous guider srement vers elle.

-- Excusez-moi, madame, dit de Mouy, je crois que vous vous
trompez, et quau contraire vous ignorez compltement...

-- Comment! scria Marguerite, ne cherchez-vous pas le roi de
Navarre?

-- Hlas! madame, dit de Mouy, jai le regret de vous prier
davoir surtout  cacher ma prsence au Louvre  Sa Majest le roi
votre poux.

-- coutez, monsieur de Mouy, dit Marguerite surprise, je vous ai
tenu jusquici pour un des plus fermes chefs du parti huguenot,
pour un des plus fidles partisans du roi mon mari; me suis-je
donc trompe?

-- Non, madame, car ce matin encore jtais tout ce que vous
dites.

-- Et pour quelle cause avez-vous chang depuis ce matin?

-- Madame, dit de Mouy en sinclinant, veuillez me dispenser de
rpondre, et faites-moi la grce dagrer mes hommages.

Et de Mouy, dans une attitude respectueuse, mais ferme, fit
quelques pas vers la porte par laquelle il tait entr. Marguerite
larrta.

-- Cependant, monsieur, dit-elle, si josais vous demander un mot
dexplication; ma parole est bonne, ce me semble?

-- Madame, rpondit de Mouy, je dois me taire, et il faut que ce
dernier devoir soit bien rel pour que je naie point encore
rpondu  Votre Majest.

-- Cependant, monsieur...

-- Votre Majest peut me perdre, madame, mais elle ne peut exiger
que je trahisse mes nouveaux amis.

-- Mais les anciens, monsieur, nont-ils pas aussi quelques droits
sur vous?

-- Ceux qui sont rests fidles, oui; ceux qui non seulement nous
ont abandonns, mais encore se sont abandonns eux-mmes, non.

Marguerite, pensive et inquite, allait sans doute rpondre par
une nouvelle interrogation, quand soudain Gillonne slana dans
lappartement.

-- Le roi de Navarre! cria-t-elle.

-- Par o vient-il?

-- Par le corridor secret.

-- Faites sortir monsieur par lautre porte.

-- Impossible, madame. Entendez-vous?

-- On frappe?

-- Oui,  la porte par laquelle vous voulez que je fasse sortir
monsieur.

-- Et qui frappe?

-- Je ne sais.

-- Allez voir, et me le revenez dire.

-- Madame, dit de Mouy, oserais-je faire observer  Votre Majest
que si le roi de Navarre me voit  cette heure et sous ce costume
au Louvre je suis perdu?

Marguerite saisit de Mouy, et lentranant vers le fameux cabinet:

-- Entrez ici, monsieur, dit-elle; vous y tes aussi bien cach et
surtout aussi garanti que dans votre maison mme, car vous y tes
sur la foi de ma parole.

de Mouy sy lana prcipitamment, et  peine la porte tait-elle
referme derrire lui, que Henri parut. Cette fois, Marguerite
navait aucun trouble  cacher; elle ntait que sombre, et
lamour tait  cent lieues de sa pense. Quant  Henri, il entra
avec cette minutieuse dfiance qui, dans les moments les moins
dangereux, lui faisait remarquer jusquaux plus petits dtails; 
plus forte raison Henri tait-il profondment observateur dans les
circonstances o il se trouvait.

Aussi vit-il  linstant mme le nuage qui obscurcissait le front
de Marguerite.

-- Vous tiez occupe, madame? dit-il.

-- Moi, mais, oui, Sire, je rvais.

-- Et vous avez raison, madame; la rverie vous sied. Moi aussi,
je rvais; mais tout au contraire de vous, qui recherchez la
solitude, je suis descendu exprs pour vous faire part de mes
rves.

Marguerite fit au roi un signe de bienvenue, et, lui montrant un
fauteuil, elle sassit elle-mme sur une chaise dbne sculpte,
fine et forte comme de lacier.

Il se fit entre les deux poux un instant de silence; puis,
rompant ce silence le premier:

-- Je me suis rappel, madame, dit Henri, que mes rves sur
lavenir avaient cela de commun avec les vtres, que, spars
comme poux, nous dsirions cependant lun et lautre unir notre
fortune.

-- Cest vrai, Sire.

-- Je crois avoir compris aussi que, dans tous les plans que je
pourrai faire dlvation commune, vous mavez dit que je
trouverais en vous, non seulement une fidle, mais encore une
active allie.

-- Oui, Sire, et je ne demande quune chose, cest quen vous
mettant le plus vite possible  loeuvre, vous me donniez bientt
loccasion de my mettre aussi.

-- Je suis heureux de vous trouver dans ces dispositions, madame,
et je crois que vous navez pas dout un instant que je perdisse
de vue le plan dont jai rsolu lexcution, le jour mme o,
grce  votre courageuse intervention, jai t  peu prs sr
davoir la vie sauve.

-- Monsieur, je crois quen vous linsouciance nest quun masque
et jai foi non seulement dans les prdictions des astrologues,
mais encore dans votre gnie.

-- Que diriez-vous donc, madame, si quelquun venait se jeter  la
traverse de nos plans et nous menaait de nous rduire, vous et
moi,  un tat mdiocre?

-- Je dirais que je suis prte  lutter avec vous, soit dans
lombre, soit ouvertement, contre ce quelquun, quel quil ft.

-- Madame, continua Henri, il vous est possible dentrer  toute
heure, nest-ce pas, chez M. dAlenon, votre frre? vous avez sa
confiance et il vous porte une vive amiti. Oserais-je vous prier
de vous informer si dans ce moment mme il nest pas en confrence
secrte avec quelquun?

Marguerite tressaillit.

-- Avec qui, monsieur? demanda-t-elle.

-- Avec de Mouy.

-- Pourquoi cela? demanda Marguerite en rprimant son motion.

-- Parce que sil en est ainsi, madame, adieu tous nos projets,
tous les miens du moins.

-- Sire, parlez bas, dit Marguerite en faisant  la fois un signe
des yeux et des lvres, et en dsignant du doigt le cabinet.

-- Oh! oh! dit Henri; encore quelquun? En vrit, ce cabinet est
si souvent habit quil rend votre chambre inhabitable.

Marguerite sourit.

-- Au moins est-ce toujours M. de La Mole? demanda Henri.

-- Non, Sire, cest M. de Mouy.

-- Lui? scria Henri avec une surprise mle de joie; il nest
donc pas chez le duc dAlenon, alors? oh! faites-le venir, que je
lui parle...

Marguerite courut au cabinet, louvrit, et prenant de Mouy par la
main lamena sans prambule devant le roi de Navarre.

-- Ah! madame, dit le jeune huguenot avec un accent de reproche
plus triste quamer, vous me trahissez malgr votre promesse,
cest mal. Que diriez vous si je me vengeais en disant...

-- Vous ne vous vengerez pas, de Mouy, interrompit Henri en
serrant la main du jeune homme, ou du moins vous mcouterez
auparavant. Madame, continua Henri en sadressant  la reine,
veillez, je vous prie,  ce que personne ne nous coute.

Henri achevait  peine ces mots, que Gillonne arriva tout effare
et dit  loreille de Marguerite quelques mots qui la firent
bondir de son sige. Pendant quelle courait vers lantichambre
avec Gillonne, Henri, sans sinquiter de la cause qui lappelait
hors de lappartement, visitait le lit, la ruelle, les tapisseries
et sondait du doigt les murailles. Quant  M. de Mouy, effarouch
de tous ces prambules, il sassurait pralablement que son pe
ne tenait pas au fourreau.

Marguerite, en sortant de sa chambre  coucher, stait lance
dans lantichambre et stait trouve en face de La Mole, lequel,
malgr toutes les prires de Gillonne, voulait  toute force
entrer chez Marguerite.

Coconnas se tenait derrire lui, prt  le pousser en avant ou 
soutenir la retraite.

-- Ah! cest vous, monsieur de la Mole, scria la reine; mais
quavez-vous donc, et pourquoi tes-vous aussi ple et tremblant?

-- Madame, dit Gillonne, M. de La Mole a frapp  la porte de
telle sorte que, malgr les ordres de Votre Majest, jai t
force de lui ouvrir.

-- Oh! oh! quest-ce donc que cela? dit svrement la reine; est-
ce vrai ce quon me dit l, monsieur de la Mole?

-- Madame, cest que je voulais prvenir Votre Majest quun
tranger, un inconnu, un voleur peut-tre, stait introduit chez
elle avec mon manteau et mon chapeau.

-- Vous tes fou, monsieur, dit Marguerite, car je vois votre
manteau sur vos paules, et je crois, Dieu me pardonne, que je
vois aussi votre chapeau sur votre tte lorsque vous parlez  une
reine.

-- Oh! pardon, madame, pardon! scria La Mole en se dcouvrant
vivement, ce nest cependant pas, Dieu men est tmoin, le respect
qui me manque.

-- Non, cest la foi, nest-ce pas? dit la reine.

-- Que voulez-vous! scria La Mole; quand un homme est chez Votre
Majest, quand il sy introduit en prenant mon costume, et peut-
tre mon nom, qui sait?...

-- Un homme! dit Marguerite en serrant doucement le bras du pauvre
amoureux; un homme! ... Vous tes modeste, monsieur de la Mole.
Approchez votre tte de louverture de la tapisserie, et vous
verrez deux hommes.

Et Marguerite entrouvrit en effet la portire de velours brod
dor, et La Mole reconnut Henri causant avec lhomme au manteau
rouge; Coconnas, curieux comme sil se ft agi de lui-mme,
regarda aussi, vit et reconnut de Mouy; tous deux demeurrent
stupfaits.

-- Maintenant que vous voil rassur,  ce que jespre du moins,
dit Marguerite, placez-vous  la porte de mon appartement, et, sur
votre vie, mon cher La Mole, ne laissez entrer personne. Sil
approche quelquun du palier mme, avertissez.

La Mole, faible et obissant comme un enfant, sortit en regardant
Coconnas, qui le regardait aussi, et tous deux se trouvrent
dehors sans tre bien revenus de leur bahissement.

-- de Mouy! scria Coconnas.

-- Henri! murmura La Mole.

-- de Mouy avec ton manteau cerise, ta plume blanche et ton bras
en balancier.

-- Ah , mais... reprit La Mole, du moment quil ne sagit pas
damour il sagit certainement de complot.

-- Ah! mordi! nous voil dans la politique, dit Coconnas en
grommelant. Heureusement que je ne vois point dans tout cela
madame de Nevers.

Marguerite revint sasseoir prs des deux interlocuteurs; sa
disparition navait dur quune minute, et elle avait bien utilis
son temps. Gillonne, en vedette au passage secret, les deux
gentilshommes en faction  lentre principale, lui donnaient
toute scurit.

-- Madame, dit Henri, croyez-vous quil soit possible, par un
moyen quelconque, de nous couter et de nous entendre?

-- Monsieur, dit Marguerite, cette chambre est matelasse, et un
double lambris me rpond de son assourdissement.

-- Je men rapporte  vous, rpondit Henri en souriant. Puis se
retournant vers de Mouy:

-- Voyons, dit le roi  voix basse et comme si, malgr lassurance
de Marguerite, ses craintes ne staient pas entirement
dissipes, que venez-vous faire ici?

-- Ici? dit de Mouy.

-- Oui, ici, dans cette chambre, rpta Henri.

-- Il ny venait rien faire, dit Marguerite; cest moi qui ly ai
attir.

-- Vous saviez donc?...

-- Jai devin tout.

-- Vous voyez bien, de Mouy, quon peut deviner.

-- Monsieur de Mouy, continua Marguerite, tait ce matin avec le
duc Franois dans la chambre de deux de ses gentilshommes.

-- Vous voyez bien, de Mouy, rpta Henri, quon sait tout.

-- Cest vrai, dit de Mouy.

-- Jen tais sr, dit Henri, que M. dAlenon stait empar de
vous.

-- Cest votre faute, Sire. Pourquoi avez-vous refus si
obstinment ce que je venais vous offrir?

-- Vous avez refus! scria Marguerite. Ce refus que je
pressentais tait donc rel?

-- Madame, dit Henri secouant la tte, et toi, mon brave de Mouy,
en vrit vous me faites rire avec vos exclamations. Quoi! un
homme entre chez moi, me parle de trne, de rvolte, de
bouleversement,  moi,  moi Henri, prince tolr pourvu que je
porte le front humble, huguenot pargn  la condition que je
jouerai le catholique, et jirais accepter quand ces propositions
me sont faites dans une chambre non matelasse et sans double
lambris! Ventre-saint-gris! vous tes des enfants ou des fous!

-- Mais, Sire, Votre Majest ne pouvait-elle me laisser quelque
esprance, sinon par ses paroles, du moins par un geste, par un
signe?

-- Que vous a dit mon beau-frre, de Mouy? demanda Henri.

-- Oh! Sire, ceci nest point mon secret.

-- Eh! mon Dieu, reprit Henri avec une certaine impatience davoir
affaire  un homme qui comprenait si mal ses paroles, je ne vous
demande pas quelles sont les propositions quil vous a faites, je
vous demande seulement sil coutait, sil a entendu.

-- Il coutait, Sire, et il a entendu.

-- Il coutait, et il a entendu! Vous le dites vous-mme, de Mouy.
Pauvre conspirateur que vous tes! si javais dit un mot, vous
tiez perdu. Car je ne savais point, je me doutais, du moins,
quil tait l, et, sinon lui, quelque autre, le duc dAnjou,
Charles IX, la reine mre; vous ne connaissez pas les murs du
Louvre, de Mouy; cest pour eux qua t fait le proverbe que les
murs ont des oreilles; et connaissant ces murs-l jeusse parl!
Allons, allons, de Mouy, vous faites peu dhonneur au bon sens du
roi de Navarre, et je mtonne que, ne le mettant pas plus haut
dans votre esprit, vous soyez venu lui offrir une couronne.

-- Mais, Sire, reprit encore de Mouy, ne pouviez-vous, tout en
refusant cette couronne, me faire un signe? Je naurais pas cru
tout dsespr, tout perdu.

-- Eh ventre-saint-gris! scria Henri, sil coutait, ne pouvait-
il pas aussi bien voir, et nest-on pas perdu par un signe comme
par une parole? Tenez, de Mouy, continua le roi en regardant
autour de lui,  cette heure, si prs de vous que mes paroles ne
franchissent pas le cercle de nos trois chaises, je crains encore
dtre entendu quand je dis: de Mouy, rpte-moi tes propositions.

-- Mais, Sire, scria de Mouy au dsespoir, maintenant je suis
engag avec M. dAlenon.

Marguerite frappa lune contre lautre et avec dpit ses deux
belles mains.

-- Alors, il est donc trop tard? dit-elle.

-- Au contraire, murmura Henri, comprenez donc quen cela mme la
protection de Dieu est visible. Reste engag, de Mouy, car ce duc
Franois cest notre salut  tous. Crois-tu donc que le roi de
Navarre garantirait vos ttes? Au contraire, malheureux! Je vous
fais tuer tous jusquau dernier, et cela sur le moindre soupon.
Mais un fils de France, cest autre chose; aie des preuves, de
Mouy, demande des garanties; mais, niais que tu es, tu te seras
engag de coeur, et une parole taura suffi.

-- Oh! Sire! cest le dsespoir de votre abandon, croyez-le bien,
qui ma jet dans les bras du duc; cest aussi la crainte dtre
trahi, car il tenait notre secret.

-- Tiens donc le sien  ton tour, de Mouy, cela dpend de toi. Que
dsire-t-il? tre roi de Navarre? promets-lui la couronne. Que
veut-il? Quitter la cour? fournis-lui les moyens de fuir,
travaille pour lui, de Mouy, comme si tu travaillais pour moi,
dirige le bouclier pour quil pare tous les coups quon nous
portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons  deux; quand il
faudra combattre et rgner, je rgnerai seul.

-- Dfiez-vous du duc, dit Marguerite, cest un esprit sombre et
pntrant, sans haine comme sans amiti, toujours prt  traiter
ses amis en ennemis et ses ennemis en amis.

-- Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy?

-- Oui, Sire.

-- O cela?

-- Dans la chambre de ses deux gentilshommes.

--  quelle heure?

-- Jusqu minuit.

-- Pas encore onze heures, dit Henri; il ny a point de temps
perdu, allez, de Mouy.

-- Nous avons votre parole, monsieur? dit Marguerite.

-- Allons donc! madame, dit Henri avec cette confiance quil
savait si bien montrer avec certaines personnes et dans certaines
occasions, avec M. de Mouy ces choses-l ne se demandent mme
point.

-- Vous avez raison, Sire, rpondit le jeune homme; mais moi jai
besoin de la vtre, car il faut que je dise aux chefs que je lai
reue. Vous ntes point catholique, nest-ce pas?

Henri haussa les paules.

-- Vous ne renoncez pas  la royaut de Navarre?

-- Je ne renonce  aucune royaut, de Mouy; seulement, je me
rserve de choisir la meilleure, cest--dire celle qui sera le
plus  ma convenance et  la vtre.

-- Et si, en attendant, Votre Majest tait arrte, Votre Majest
promet-elle de ne rien rvler, au cas mme o lon violerait par
la torture la majest royale?

-- de Mouy, je le jure sur Dieu.

-- Un mot, Sire: comment vous reverrai-je?

-- Vous aurez, ds demain, une clef de ma chambre; vous y
entrerez, de Mouy, autant de fois quil sera ncessaire aux heures
que vous voudrez. Ce sera au duc dAlenon de rpondre de votre
prsence au Louvre. En attendant, remontez par le petit escalier,
je vous servirai de guide. Pendant ce temps-l la reine fera
entrer ici le manteau rouge, pareil au vtre, qui tait tout 
lheure dans lantichambre. Il ne faut pas quon fasse une
diffrence entre les deux et quon sache que vous tes double,
nest-ce pas, de Mouy? nest-ce pas madame?

Henri pronona ces derniers mots en riant et en regardant
Marguerite.

-- Oui, dit-elle sans smouvoir; car enfin, ce M. de La Mole est
au duc mon frre.

-- Eh bien, tchez de nous le gagner, madame, dit Henri avec un
srieux parfait. Npargnez ni lor ni les promesses. Je mets tous
mes trsors  sa disposition.

-- Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui
nappartiennent quaux femmes de Boccace, puisque tel est votre
dsir, je ferai de mon mieux pour le seconder.

-- Bien, bien, madame; et vous, de Mouy? retournez vers le duc et
enferrez-le.



XXVI
Margarita


Pendant la conversation que nous venons de rapporter, La Mole et
Coconnas montaient leur faction; La Mole un peu chagrin, Coconnas
un peu inquiet.

Cest que La Mole avait eu le temps de rflchir et que Coconnas
ly avait merveilleusement aid.

-- Que penses-tu de tout cela, notre ami? avait demand La Mole 
Coconnas.

-- Je pense, avait rpondu le Pimontais, quil y a dans tout cela
quelque intrigue de cour.

-- Et, le cas chant, es-tu dispos  jouer un rle dans cette
intrigue?

-- Mon cher, rpondit Coconnas, coute bien ce que je te vais dire
et tche den faire ton profit. Dans toutes ces menes princires,
dans toutes ces machinations royales, nous ne pouvons et surtout
nous ne devons passer que comme des ombres: o le roi de Navarre
laissera un morceau de sa plume et le duc dAlenon un pan de son
manteau, nous laisserons notre vie, nous. La reine a un caprice
pour toi, et toi une fantaisie pour elle, rien de mieux. Perds la
tte en amour, mon cher, mais ne la perds pas en politique.

Ctait un sage conseil. Aussi fut-il cout par La Mole avec la
tristesse dun homme qui sent que, plac entre la raison et la
folie, cest la folie quil va suivre.

-- Je nai point une fantaisie pour la reine, Annibal, je laime;
et, malheureusement ou heureusement, je laime de toute mon me.
Cest de la folie, me diras-tu, je ladmets, je suis fou. Mais toi
qui es un sage, Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises
et de mon infortune. Va-ten retrouver notre matre et ne te
compromets pas.

Coconnas rflchit un instant, puis relevant la tte:

-- Mon cher, rpondit-il, tout ce que tu dis l est parfaitement
juste; tu es amoureux, agis en amoureux. Moi je suis ambitieux, et
je pense, en cette qualit, que la vie vaut mieux quun baiser de
femme. Quand je risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de
ton ct, pauvre Mdor, tche de faire les tiennes.

Et sur ce, Coconnas tendit la main  La Mole, et partit aprs
avoir chang avec son compagnon un dernier regard et un dernier
sourire.

Il y avait dix minutes  peu prs quil avait quitt son poste
lorsque la porte souvrit et que Marguerite, paraissant avec
prcaution, vint prendre La Mole par la main, et, sans dire une
seule parole, lattira du corridor au plus profond de son
appartement, fermant elle-mme les portes avec un soin qui
indiquait limportance de la confrence qui allait avoir lieu.

Arrive dans la chambre, elle sarrta, sassit sur sa chaise
dbne, et attirant La Mole  elle en enfermant ses deux mains
dans les siennes:

-- Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle, causons
srieusement, mon grand ami.

-- Srieusement, madame? dit La Mole.

-- Ou amoureusement, voyons! cela vous va-t-il mieux? il peut y
avoir des choses srieuses dans lamour, et surtout dans lamour
dune reine.

-- Causons... alors de ces choses srieuses, mais  la condition
que Votre Majest ne se fchera pas des choses folles que je vais
lui dire.

-- Je ne me fcherai que dune chose, La Mole, cest si vous
mappelez madame ou Majest. Pour vous, trs cher, je suis
seulement Marguerite.

-- Oui, Marguerite! oui, Margarita! oui! ma perle! dit le jeune
homme en dvorant la reine de son regard.

-- Bien comme cela, dit Marguerite; ainsi vous tes jaloux, mon
beau gentilhomme?

-- Oh!  en perdre la raison.

-- Encore! ...

--  en devenir fou, Marguerite.

-- Et jaloux de qui? voyons.

-- De tout le monde.

-- Mais enfin?

-- Du roi dabord.

-- Je croyais quaprs ce que vous aviez vu et entendu, vous
pouviez tre tranquille de ce ct-l.

-- De ce M. de Mouy que jai vu ce matin pour la premire fois, et
que je trouve ce soir si avant dans votre intimit.

-- De M. de Mouy?

-- Oui.

-- Et qui vous donne ces soupons sur M. de Mouy?

-- coutez... je lai reconnu  sa taille,  la couleur de ses
cheveux,  un sentiment naturel de haine; cest lui qui ce matin
tait chez M. dAlenon.

-- Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi?

-- M. dAlenon est votre frre; on dit que vous laimez beaucoup;
vous lui aurez cont une vague pense de votre coeur; et lui,
selon lhabitude de la cour, il aura favoris votre dsir en
introduisant prs de vous M. de Mouy. Maintenant, comment ai-je
t assez heureux pour que le roi se trouvt l en mme temps que
lui? cest ce que je ne puis savoir; mais en tout cas, madame,
soyez franche avec moi;  dfaut dun autre sentiment, un amour
comme le mien a bien le droit dexiger la franchise en retour.
Voyez, je me prosterne  vos pieds. Si ce que vous avez prouv
pour moi nest que le caprice dun moment, je vous rends votre
foi, votre promesse, votre amour, je rends  M. dAlenon ses
bonnes grces et ma charge de gentilhomme, et je vais me faire
tuer au sige de La Rochelle, si toutefois lamour ne ma pas tu
avant que je puisse arriver jusque-l.

Marguerite couta en souriant ces paroles pleines de charme, et
suivit des yeux cette action pleine de grces; puis, penchant sa
belle tte rveuse sur sa main brlante:

-- Vous maimez? dit-elle.

-- Oh! madame! plus que ma vie, plus que mon salut, plus que tout;
mais vous, vous... vous ne maimez pas.

-- Pauvre fou! murmura-t-elle.

-- Eh! oui, madame, scria La Mole toujours  ses pieds, je vous
ai dit que je ltais.

-- La premire affaire de votre vie est donc votre amour, cher La
Mole!

-- Cest la seule, madame, cest lunique.

-- Eh bien, soit; je ne ferai de tout le reste quun accessoire de
cet amour. Vous maimez, vous voulez demeurer prs de moi?

-- Ma seule prire  Dieu est quil ne mloigne jamais de vous.

-- Eh bien, vous ne me quitterez pas; jai besoin de vous, La
Mole.

-- Vous avez besoin de moi? le soleil a besoin du ver luisant?

-- Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous entirement
dvou?

-- Eh! ne le suis-je point dj, madame, et tout entier?

-- Oui; mais vous doutez encore, Dieu me pardonne!

-- Oh! jai tort, je suis ingrat, ou plutt, comme je vous lai
dit et comme vous lavez rpt, je suis un fou. Mais pourquoi
M. de Mouy tait-il chez vous ce soir? pourquoi lai-je vu ce
matin chez M. le duc dAlenon? pourquoi ce manteau cerise, cette
plume blanche, cette affectation dimiter ma tournure?... Ah!
madame, ce nest pas vous que je souponne, cest votre frre.

-- Malheureux! dit Marguerite, malheureux qui croit que le duc
Franois pousse la complaisance jusqu introduire un soupirant
chez sa soeur! Insens qui se dit jaloux et qui na pas devin!
Savez-vous, La Mole, que le duc dAlenon demain vous tuerait de
sa propre pe sil savait que vous tes l, ce soir,  mes
genoux, et quau lieu de vous chasser de cette place, je vous dis:
Restez l comme vous tes, La Mole; car je vous aime, mon beau
gentilhomme, entendez-vous? je vous aime! Eh bien, oui, je vous le
rpte, il vous tuerait!

-- Grand Dieu! scria La Mole en se renversant en arrire et en
regardant Marguerite avec effroi, serait-il possible?

-- Tout est possible, ami, en notre temps et dans cette cour.
Maintenant, un seul mot: ce ntait pas pour moi que M. de Mouy,
revtu de votre manteau, le visage cach sous votre feutre, venait
au Louvre. Ctait pour M. dAlenon. Mais moi, je lai amen ici,
croyant que ctait vous. Il tient notre secret, La Mole, il faut
donc le mnager.

-- Jaime mieux le tuer, dit La Mole, cest plus court et cest
plus sr.

-- Et moi, mon brave gentilhomme, dit la reine, jaime mieux quil
vive et que vous sachiez tout, car sa vie nous est non seulement
utile, mais ncessaire. coutez et pesez bien vos paroles avant de
me rpondre: maimez-vous assez, La Mole, pour vous rjouir si je
devenais vritablement reine, cest--dire matresse dun
vritable royaume?

-- Hlas! madame, je vous aime assez pour dsirer ce que vous
dsirez, ce dsir dt-il faire le malheur de toute ma vie!

-- Eh bien, voulez-vous maider  raliser ce dsir, qui vous
rendra plus heureux encore?

-- Oh! je vous perdrai, madame! scria La Mole en cachant sa tte
dans ses mains.

-- Non pas, au contraire; au lieu dtre le premier de mes
serviteurs, vous deviendrez le premier de mes sujets. Voil tout.

-- Oh! pas dintrt... pas dambition, madame... Ne souillez pas
vous-mme le sentiment que jai pour vous... du dvouement, rien
que du dvouement!

-- Noble nature! dit Marguerite. Eh bien, oui, je laccepte, ton
dvouement, et je saurai le reconnatre.

Et elle lui tendit ses deux mains que La Mole couvrit de baisers.

-- Eh bien? dit-elle.

-- Eh bien, oui! rpondit La Mole. Oui, Marguerite, je commence 
comprendre ce vague projet dont on parlait dj chez nous autres
huguenots avant la Saint-Barthlemy; ce projet pour lexcution
duquel, comme tant dautres plus dignes que moi, javais t mand
 Paris. Cette royaut relle de Navarre qui devait remplacer une
royaut fictive, vous la convoitez; le roi Henri vous y pousse. de
Mouy conspire avec vous, nest-ce pas? Mais le duc dAlenon, que
fait-il dans toute cette affaire? o y a-t-il un trne pour lui
dans tout cela? Je nen vois point. Or, le duc dAlenon est-il
assez votre... ami pour vous aider dans tout cela, et sans rien
exiger en change du danger quil court?

-- Le duc, ami, conspire pour son compte. Laissons-le sgarer: sa
vie nous rpond de la ntre.

-- Mais moi, moi qui suis  lui, puis-je le trahir?

-- Le trahir! et en quoi le trahirez-vous? Que vous a-t-il confi?
Nest-ce pas lui qui vous a trahi en donnant  de Mouy votre
manteau et votre chapeau comme un moyen de pntrer jusqu lui?
Vous tes  lui, dites-vous! Ntiez-vous pas  moi, mon
gentilhomme, avant dtre  lui? Vous a-t-il donn une plus grande
preuve damiti que la preuve damour que vous tenez de moi?

La Mole se releva ple et comme foudroy.

-- Oh! murmura-t-il, Coconnas me le disait bien. Lintrigue
menveloppe dans ses replis. Elle mtouffera.

-- Eh bien? demanda Marguerite.

-- Eh bien, dit La Mole, voici ma rponse: on prtend, et je lai
entendu dire  lautre extrmit de la France, o votre nom si
illustre, votre rputation de beaut si universelle mtaient
venus, comme un vague dsir de linconnu, effleurer le coeur; on
prtend que vous avez aim quelquefois, et que votre amour a
toujours t fatal aux objets de votre amour, si bien que la mort,
jalouse sans doute, vous a presque toujours enlev vos amants.

-- La Mole! ...

-- Ne minterrompez pas,  ma Margarita chrie, car on ajoute
aussi que vous conservez dans des botes dor les coeurs de ces
fidles amis, et que parfois vous donnez  ces tristes restes un
souvenir mlancolique, un regard pieux. Vous soupirez, ma reine,
vos yeux se voilent; cest vrai. Eh bien, faites de moi le plus
aim et le plus heureux de vos favoris. Des autres vous avez perc
le coeur, et vous gardez ce coeur; de moi, vous faites plus, vous
exposez ma tte... Eh bien, Marguerite, jurez-moi devant limage
de ce Dieu qui ma sauv la vie ici mme, jurez-moi que si je
meurs pour vous, comme un sombre pressentiment me lannonce,
jurez-moi que vous garderez, pour y appuyer quelquefois vos
lvres, cette tte que le bourreau aura spare de mon corps;
jurez, Marguerite, et la promesse dune telle rcompense, faite
par ma reine, me rendra muet, tratre et lche au besoin, cest--
dire tout dvou, comme doit ltre votre amant et votre complice.

--  lugubre folie, ma chre me! dit Marguerite;  fatale pense,
mon doux amour!

-- Jurez...

-- Que je jure?

-- Oui, sur ce coffret dargent que surmonte une croix. Jurez.

-- Eh bien, dit Marguerite, si, ce qu Dieu ne plaise! tes
sombres pressentiments se ralisaient, mon beau gentilhomme, sur
cette croix, je te le jure, tu seras prs de moi, vivant ou mort,
tant que je vivrai moi-mme; et si je ne puis te sauver dans le
pril o tu te jettes pour moi, pour moi seule, je le sais, je
donnerai du moins  ta pauvre me la consolation que tu demandes
et que tu auras si bien mrite.

-- Un mot encore, Marguerite. Je puis mourir maintenant, me voil
rassur sur ma mort; mais aussi je puis vivre, nous pouvons
russir: le roi de Navarre peut tre roi, vous pouvez tre reine,
alors le roi vous emmnera; ce voeu de sparation fait entre vous
se rompra un jour et amnera la ntre. Allons, Marguerite, chre
Marguerite bien-aime, dun mot vous mavez rassur sur ma mort,
dun mot maintenant rassurez-moi sur ma vie.

-- Oh! ne crains rien, je suis  toi corps et me, scria
Marguerite en tendant de nouveau la main sur la croix du petit
coffre: si je pars, tu me suivras; et si le roi refuse de
temmener, cest moi alors qui ne partirai pas.

-- Mais vous noserez rsister!

-- Mon Hyacinthe bien-aim, dit Marguerite, tu ne connais pas
Henri; Henri ne songe en ce moment qu une chose, cest  tre
roi; et  ce dsir il sacrifierait en ce moment tout ce quil
possde, et  plus forte raison ce quil ne possde pas. Adieu.

-- Madame, dit en souriant La Mole, vous me renvoyez?

-- Il est tard, dit Marguerite.

-- Sans doute; mais o voulez-vous que jaille? M. de Mouy est
dans ma chambre avec M. le duc dAlenon.

-- Ah! cest juste, dit Marguerite avec un admirable sourire.
Dailleurs, jai encore beaucoup de choses  vous dire  propos de
cette conspiration.

 dater de cette nuit, La Mole ne fut plus un favori vulgaire, et
il put porter haut la tte  laquelle, vivante ou morte, tait
rserv un si doux avenir.

Cependant, parfois, son front pesant sinclinait vers la terre, sa
joue plissait, et laustre mditation creusait son sillon entre
les sourcils du jeune homme, si gai autrefois, si heureux
maintenant!



XXVII
La main de Dieu


Henri avait dit  madame de Sauve en la quittant:

-- Mettez-vous au lit, Charlotte. Feignez dtre gravement malade,
et sous aucun prtexte demain de toute la journe ne recevez
personne.

Charlotte obit sans se rendre compte du motif quavait le roi de
lui faire cette recommandation. Mais elle commenait  shabituer
 ses excentricits, comme on dirait de nos jours, et  ses
fantaisies, comme on disait alors.

Dailleurs elle savait que Henri renfermait dans son coeur des
secrets quil ne disait  personne, dans sa pense des projets
quil craignait de rvler mme dans ses rves; de sorte quelle
se faisait obissante  toutes ses volonts, certaine que ses
ides les plus tranges avaient un but.

Le soir mme elle se plaignit donc  Dariole dune grande lourdeur
de tte accompagne dblouissements. Ctaient les symptmes que
Henri lui avait recommand daccuser.

Le lendemain elle feignit de se vouloir lever, mais  peine eut-
elle pos un pied sur le parquet quelle se plaignit dune
faiblesse gnrale et quelle se recoucha.

Cette indisposition, que Henri avait dj annonce au duc
dAlenon, fut la premire nouvelle que lon apprit  Catherine
lorsquelle demanda dun air tranquille pourquoi la Sauve ne
paraissait pas comme dhabitude  son lever.

-- Malade! rpondit madame de Lorraine qui se trouvait l.

-- Malade! rpta Catherine sans quun muscle de son visage
dnont lintrt quelle prenait  sa rponse. Quelque fatigue
de paresseuse.

-- Non pas, madame, reprit la princesse. Elle se plaint dun
violent mal de tte et dune faiblesse qui lempche de marcher.

Catherine ne rpondit rien; mais pour cacher sa joie, sans doute,
elle se retourna vers la fentre, et voyant Henri qui traversait
la cour  la suite de son entretien avec de Mouy, elle se leva
pour mieux le regarder, et, pousse par cette conscience qui
bouillonne toujours, quoique invisiblement, au fond des coeurs les
plus endurcis au crime:

-- Ne semblerait-il pas, demanda-t-elle  son capitaine des
gardes, que mon fils Henri est plus ple ce matin que dhabitude?

Il nen tait rien; Henri tait fort inquiet desprit, mais fort
sain de corps.

Peu  peu les personnes qui assistaient dhabitude au lever de la
reine se retirrent; trois ou quatre restaient, plus familires
que les autres; Catherine impatiente les congdia en disant
quelle voulait rester seule.

Lorsque le dernier courtisan fut sorti, Catherine ferma la porte
derrire lui, et allant  une armoire secrte cache dans lun des
panneaux de sa chambre, elle en fit glisser la porte dans une
rainure de la boiserie et en tira un livre dont les feuillets
froisss annonaient les frquents services.

Elle posa le livre sur une table, louvrit  laide dun signet,
appuya son coude sur la table et la tte sur sa main.

-- Cest bien cela, murmura-t-elle tout en lisant; mal de tte,
faiblesse gnrale, douleurs dyeux, enflure du palais. On na
encore parl que des maux de tte et de la faiblesse... les autres
symptmes ne se feront pas attendre.

Elle continua:

-- Puis linflammation gagne la gorge, stend  lestomac,
enveloppe le coeur comme dun cercle de feu et fait clater le
cerveau comme un coup de foudre.

Elle relut tout bas; puis elle continua encore, mais  demi-voix:

-- Pour la fivre six heures, pour linflammation gnrale douze
heures, pour la gangrne douze heures, pour lagonie six heures;
en tout trente-six heures.

 Maintenant, supposons que labsorption soit plus lente que
linglutition, et au lieu de trente-six heures nous en aurons
quarante, quarante-huit mme; oui, quarante-huit heures doivent
suffire. Mais lui, lui Henri, comment est-il encore debout? Parce
quil est homme, parce quil est dun temprament robuste, parce
que peut-tre il aura bu aprs lavoir embrasse, et se sera
essuy les lvres aprs avoir bu.

Catherine attendit lheure du dner avec impatience. Henri dnait
tous les jours  la table du roi. Il vint, il se plaignit  son
tour dlancements au cerveau, ne mangea point, et se retira
aussitt aprs le repas, en disant quayant veill une partie de
la nuit passe, il prouvait un pressant besoin de dormir.

Catherine couta sloigner le pas chancelant de Henri et le fit
suivre. On lui rapporta que le roi de Navarre avait pris le chemin
de la chambre de madame de Sauve.

-- Henri, se dit-elle, va achever auprs delle ce soir loeuvre
dune mort quun hasard malheureux a peut-tre laisse incomplte.

Le roi de Navarre tait en effet all chez madame de Sauve, mais
ctait pour lui dire de continuer  jouer son rle.

Le lendemain, Henri ne sortit point de sa chambre pendant toute la
matine, et il ne parut point au dner du roi. Madame de Sauve,
disait-on, allait de plus mal en plus mal, et le bruit de la
maladie de Henri, rpandu par Catherine elle-mme, courait comme
un de ces pressentiments dont personne nexplique la cause, mais
qui passent dans lair.

Catherine sapplaudissait: ds la veille au matin elle avait
loign Ambroise Par pour aller porter des secours  un de ses
valets de chambre favoris, malade  Saint-Germain.

Il fallait alors que ce ft un homme  elle que lon appelt chez
madame de Sauve et chez Henri; et cet homme ne dirait que ce
quelle voudrait quil dt. Si, contre toute attente, quelque
autre docteur se trouvait ml l-dedans, et si quelque
dclaration de poison venait pouvanter cette cour o avaient dj
retenti tant de dclarations pareilles, elle comptait fort sur le
bruit que faisait la jalousie de Marguerite  lendroit des amours
de son mari. On se rappelle qu tout hasard elle avait fort parl
de cette jalousie qui avait clat en plusieurs circonstances, et
entre autres  la promenade de laubpine, o elle avait dit  sa
fille en prsence de plusieurs personnes:

-- Vous tes donc bien jalouse, Marguerite?

Elle attendait donc avec un visage compos le moment o la porte
souvrirait, et o quelque serviteur tout ple et tout effar
entrerait en criant:

-- Majest, le roi de Navarre se meurt et madame de Sauve est
morte!

Quatre heures du soir sonnrent. Catherine achevait son goter
dans la volire o elle miettait des biscuits  quelques oiseaux
rares quelle nourrissait de sa propre main. Quoique son visage,
comme toujours, ft calme et mme morne, son coeur battait
violemment au moindre bruit.

La porte souvrit tout  coup.

-- Madame, dit le capitaine des gardes, le roi de Navarre est...

-- Malade? interrompit vivement Catherine.

-- Non, madame, Dieu merci! et Sa Majest semble se porter 
merveille.

-- Que dites-vous donc alors?

-- Que le roi de Navarre est l.

-- Que me veut-il?

-- Il apporte  Votre Majest un petit singe de lespce la plus
rare. En ce moment Henri entra tenant une corbeille  la main et
caressant un ouistiti couch dans cette corbeille.

Henri souriait en entrant et paraissait tout entier au charmant
petit animal quil apportait; mais, si proccup quil part, il
nen perdit point cependant ce premier coup doeil qui lui
suffisait dans les circonstances difficiles. Quant  Catherine,
elle tait fort ple, dune pleur qui croissait au fur et 
mesure quelle voyait sur les joues du jeune homme qui
sapprochait delle circuler le vermillon de la sant.

La reine mre fut tourdie  ce coup. Elle accepta machinalement
le prsent de Henri, se troubla, lui fit compliment sur sa bonne
mine, et ajouta:

-- Je suis dautant plus aise de vous voir si bien portant, mon
fils, que javais entendu dire que vous tiez malade et que, si je
me le rappelle bien, vous vous tes plaint en ma prsence dune
indisposition; mais je comprends maintenant, ajouta-t-elle en
essayant de sourire, ctait quelque prtexte pour vous rendre
libre.

-- Jai t fort malade, en effet, madame, rpondit Henri; mais un
spcifique usit dans nos montagnes, et qui me vient de ma mre, a
guri cette indisposition.

-- Ah! vous mapprendrez la recette, nest-ce pas, Henri? dit
Catherine en souriant cette fois vritablement, mais avec une
ironie quelle ne put dguiser.

Quelque contrepoison, murmura-t-elle; nous aviserons  cela, ou
plutt non. Voyant madame de Sauve malade, il se sera dfi. En
vrit, cest  croire que la main de Dieu est tendue sur cet
homme.

Catherine attendit impatiemment la nuit, madame de Sauve ne parut
point. Au jeu, elle en demanda des nouvelles; on lui rpondit
quelle tait de plus en plus souffrante.

Toute la soire elle fut inquite, et lon se demandait avec
anxit quelles taient les penses qui pouvaient agiter ce visage
dordinaire si immobile.

Tout le monde se retira. Catherine se fit coucher et dshabiller
par ses femmes; puis, quand tout le monde fut couch dans le
Louvre, elle se releva, passa une longue robe de chambre noire,
prit une lampe, choisit parmi toutes ses clefs celle qui ouvrait
la porte de madame de Sauve, et monta chez sa dame dhonneur.

Henri avait-il prvu cette visite, tait-il occup chez lui,
tait-il cach quelque part? toujours est-il que la jeune femme
tait seule.

Catherine ouvrit la porte avec prcaution, traversa lantichambre,
entra dans le salon, dposa sa lampe sur un meuble, car une
veilleuse brlait prs de la malade, et, comme une ombre, elle se
glissa dans la chambre  coucher.

Dariole, tendue dans un grand fauteuil, dormait prs du lit de sa
matresse.

Ce lit tait entirement ferm par les rideaux.

La respiration de la jeune femme tait si lgre, quun instant
Catherine crut quelle ne respirait plus.

Enfin elle entendit un lger souffle, et, avec une joie maligne,
elle vint lever le rideau, afin de constater par elle-mme leffet
du terrible poison, tressaillant davance  laspect de cette
livide pleur ou de cette dvorante pourpre dune fivre mortelle
quelle esprait; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux
doucement clos par leurs blanches paupires, la bouche rose et
entrouverte, sa joue moite doucement appuye sur un de ses bras
gracieusement arrondi, tandis que lautre, frais et nacr,
sallongeait sur le damas cramoisi qui lui servait de couverture,
la belle jeune femme dormait presque rieuse encore; car sans doute
quelque songe charmant faisait clore sur ses lvres le sourire,
et sur sa joue ce coloris dun bien-tre que rien ne trouble.

Catherine ne put sempcher de pousser un cri de surprise qui
rveilla pour un instant Dariole.

La reine mre se jeta derrire les rideaux du lit.

Dariole ouvrit les yeux; mais, accable de sommeil, sans mme
chercher dans son esprit engourdi la cause de son rveil, la jeune
fille laissa retomber sa lourde paupire et se rendormit.

Catherine alors sortit de dessous son rideau, et, tournant son
regard vers les autres points de lappartement, elle vit sur une
petite table un flacon de vin dEspagne, des fruits, des ptes
sucres et deux verres. Henri avait d venir souper chez la
baronne, qui visiblement se portait aussi bien que lui.

Aussitt Catherine, marchant  sa toilette, y prit la petite bote
dargent au tiers vide. Ctait exactement la mme ou tout au
moins la pareille de celle quelle avait fait remettre 
Charlotte. Elle en enleva une parcelle de la grosseur dune perle
sur le bout dune aiguille dor, rentra chez elle, la prsenta au
petit singe que lui avait donn Henri le soir mme. Lanimal,
affriand par lodeur aromatique, la dvora avidement, et,
sarrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine attendit
un quart dheure.

-- Avec la moiti de ce quil vient de manger l, dit Catherine,
mon chien Brutus est mort enfl en une minute. On ma joue. Est-
ce Ren? Ren! cest impossible. Alors cest donc Henri! 
fatalit! Cest clair: puisquil doit rgner, il ne peut pas
mourir.

 Mais peut-tre ny a-t-il que le poison qui soit impuissant,
nous verrons bien en essayant du fer.

Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit une nouvelle
pense qui se trouva sans doute complte le lendemain; car, le
lendemain, elle appela son capitaine des gardes, lui remit une
lettre, lui ordonna de la porter  son adresse, et de ne la
soumettre quaux propres mains de celui  qui elle tait adresse.

Elle tait adresse au sire de Louviers de Maurevel, capitaine des
ptardiers du roi, rue de la Cerisaie, prs de lArsenal.



XXVIII
La lettre de Rome


Quelques jours staient couls depuis les vnements que nous
venons de raconter, lorsquun matin une litire escorte de
plusieurs gentilshommes aux couleurs de M. de Guise entra au
Louvre, et que lon vint annoncer  la reine de Navarre que madame
la Duchesse de Nevers sollicitait lhonneur de lui faire sa cour.

Marguerite recevait la visite de madame de Sauve. Ctait la
premire fois que la belle baronne sortait depuis sa prtendue
maladie. Elle avait su que la reine avait manifest  son mari une
grande inquitude de cette indisposition, qui avait t pendant
prs dune semaine le bruit de la cour, et elle venait la
remercier.

Marguerite la flicitait sur sa convalescence et sur le bonheur
quelle avait eu dchapper  laccs subit de ce mal trange
dont, en sa qualit de fille de France, elle ne pouvait manquer
dapprcier toute la gravit.

-- Vous viendrez, jespre,  cette grande chasse dj remise une
fois, demanda Marguerite, et qui doit avoir lieu dfinitivement
demain. Le temps est doux pour un temps dhiver. Le soleil a rendu
la terre plus molle, et tous nos chasseurs prtendent que ce sera
un jour des plus favorables.

-- Mais, madame, dit la baronne, je ne sais si je serai assez bien
remise.

-- Bah! reprit Marguerite, vous ferez un effort; puis, comme je
suis une guerrire, moi, jai autoris le roi  disposer dun
petit cheval de Barn que je devais monter et qui vous portera 
merveille. Nen avez-vous point encore entendu parler?

-- Si fait, madame, mais jignorais que ce petit cheval et t
destin  lhonneur dtre offert  Votre Majest: sans cela je ne
leusse point accept.

-- Par orgueil, baronne?

-- Non, madame, tout au contraire, par humilit.

-- Donc, vous viendrez?

-- Votre Majest me comble dhonneur. Je viendrai puisquelle
lordonne.

Ce fut en ce moment quon annona madame la duchesse de Nevers. 
ce nom Marguerite laissa chapper un tel mouvement de joie, que la
baronne comprit que les deux femmes avaient  causer ensemble, et
elle se leva pour se retirer.

--  demain donc, dit Marguerite.

--  demain, madame.

--  propos! vous savez, baronne, continua Marguerite en la
congdiant de la main, quen public je vous dteste, attendu que
je suis horriblement jalouse.

-- Mais en particulier? demanda madame de Sauve.

-- Oh! en particulier, non seulement je vous pardonne, mais encore
je vous remercie.

-- Alors, Votre Majest permettra...

Marguerite lui tendit la main, la baronne la baisa avec respect,
fit une rvrence profonde et sortit.

Tandis que madame de Sauve remontait son escalier, bondissant
comme un chevreau dont on a rompu lattache, madame de Nevers
changeait avec la reine quelques saluts crmonieux qui donnrent
le temps aux gentilshommes qui lavaient accompagne jusque-l de
se retirer.

-- Gillonne, cria Marguerite lorsque la porte se fut referme sur
le dernier, Gillonne, fais que personne ne nous interrompe.

-- Oui, dit la duchesse, car nous avons  parler daffaires tout 
fait graves.

Et, prenant un sige, elle sassit sans faon, certaine que
personne ne viendrait dranger cette intimit convenue entre elle
et la reine de Navarre, prenant sa meilleure place du feu et du
soleil.

-- Eh bien, dit Marguerite avec un sourire, notre fameux
massacreur, quen faisons-nous?

-- Ma chre reine, dit la duchesse, cest sur mon me un tre
mythologique. Il est incomparable en esprit et ne tarit jamais. Il
a des saillies qui feraient pmer de rire un saint dans sa chsse.
Au demeurant, cest le plus furieux paen qui ait jamais t cousu
dans la peau dun catholique! jen raffole. Et toi, que fais-tu de
ton Apollo?

-- Hlas! fit Marguerite avec un soupir.

-- Oh! oh! que cet hlas meffraie, chre reine! est-il donc trop
respectueux ou trop sentimental, ce gentil La Mole? Ce serait, je
suis force de lavouer, tout le contraire de son ami Coconnas.

-- Mais non, il a ses moments, dit Marguerite, et cet hlas ne se
rapporte qu moi.

-- Que veut-il dire alors?

-- Il veut dire, chre duchesse, que jai une peur affreuse de
laimer tout de bon.

-- Vraiment?

-- Foi de Marguerite!

-- Oh! tant mieux! la joyeuse vie que nous allons mener alors!
scria Henriette; aimer un peu, ctait mon rve; aimer beaucoup
ctait le tien. Cest si doux, chre et docte reine, de se
reposer lesprit par le coeur, nest-ce pas? et davoir aprs le
dlire le sourire. Ah! Marguerite, jai le pressentiment que nous
allons passer une bonne anne.

-- Crois-tu? dit la reine; moi, tout au contraire, je ne sais pas
comment cela se fait, je vois les choses  travers un crpe. Toute
cette politique me proccupe affreusement.  propos, sache donc si
ton Annibal est aussi dvou  mon frre quil parat ltre.
Informe-toi de cela, cest important.

-- Lui, dvou  quelquun ou  quelque chose! on voit bien que tu
ne le connais pas comme moi. Sil se dvoue jamais  quelque
chose, ce sera  son ambition et voil tout. Ton frre est-il
homme  lui faire de grandes promesses, oh! alors, trs bien: il
sera dvou  ton frre; mais que ton frre, tout fils de France
quil est, prenne garde de manquer aux promesses quil lui aura
faites, ou sans cela, ma foi, gare  ton frre!

-- Vraiment?

-- Cest comme je te le dis. En vrit, Marguerite, il y a des
moments o ce tigre que jai apprivois me fait peur  moi-mme.
Lautre jour, je lui disais: Annibal, prenez-y garde, ne me
trompez pas, car si vous me trompiez! ... Je lui disais cependant
cela avec mes yeux dmeraude qui ont fait dire  Ronsard:

_La duchesse de Nevers_
_Aux yeux verts_
_Qui, sous leur paupire blonde,_
_Lancent sur nous plus dclairs_
_Que ne font vingt Jupiters_
_Dans les airs,_
_Lorsque la tempte gronde._

-- Eh bien?

-- Eh bien! je crus quil allait me rpondre: Moi, vous tromper!
moi, jamais! etc., etc. Sais-tu ce quil ma rpondu?

-- Non.

-- Eh bien, juge lhomme: Et vous, a-t-il rpondu, si vous me
trompiez, prenez garde aussi; car, toute princesse que vous
tes... Et, en disant ces mots, il me menaait, non seulement des
yeux, mais de son doigt sec et pointu, muni dun ongle taill en
fer de lance, et quil me mit presque sous le nez. En ce moment,
ma pauvre reine, je te lavoue, il avait une physionomie si peu
rassurante que jen tressaillis, et, tu le sais, cependant je ne
suis pas trembleuse.

-- Te menacer, toi, Henriette! il a os?

-- Eh! mordi! je le menaais bien, moi! Au bout du compte, il a eu
raison. Ainsi, tu le vois, dvou jusqu un certain point, ou
plutt jusqu un point trs incertain.

-- Alors, nous verrons, dit Marguerite rveuse, je parlerai  La
Mole. Tu navais pas autre chose  me dire?

-- Si fait: une chose des plus intressantes et pour laquelle je
suis venue. Mais, que veux-tu! tu as t me parler de choses plus
intressantes encore. Jai reu des nouvelles.

-- De Rome?

-- Oui, un courrier de mon mari.

-- Eh bien, laffaire de Pologne?

-- Va  merveille, et tu vas probablement sous peu de jours tre
dbarrasse de ton frre dAnjou.

-- Le pape a donc ratifi son lection?

-- Oui, ma chre.

-- Et tu ne me disais pas cela! scria Marguerite. Eh! vite,
vite, des dtails.

-- Oh! ma foi, je nen ai pas dautres que ceux que je te
transmets. Dailleurs attends, je vais te donner la lettre de
M. de Nevers. Tiens, la voil. Eh! non, non; ce sont des vers
dAnnibal, des vers atroces, ma pauvre Marguerite. Il nen fait
pas dautres. Tiens, cette fois, la voici. Non, pas encore ceci:
cest un billet de moi que jai apport pour que tu le lui fasses
passer par La Mole. Ah! enfin, cette fois, cest la lettre en
question.

Et madame de Nevers remit la lettre  la reine. Marguerite
louvrit vivement et la parcourut; mais effectivement elle ne
disait rien autre chose que ce quelle avait dj appris de la
bouche de son amie.

-- Et comment as-tu reu cette lettre? continua la reine.

-- Par un courrier de mon mari qui avait ordre de toucher 
lhtel de Guise avant daller au Louvre et de me remettre cette
lettre avant celle du roi. Je savais limportance que ma reine
attachait  cette nouvelle, et javais crit  M. de Nevers den
agir ainsi. Tu vois, il a obi, lui. Ce nest pas comme ce monstre
de Coconnas. Maintenant il ny a donc dans tout Paris que le roi,
toi et moi qui sachions cette nouvelle;  moins que lhomme qui
suivait notre courrier...

-- Quel homme?

-- Oh! lhorrible mtier! Imagine-toi que ce malheureux messager
est arriv las, dfait, poudreux; il a couru sept jours, jour et
nuit, sans sarrter un instant.

-- Mais cet homme dont tu parlais tout  lheure?

-- Attends donc. Constamment suivi par un homme de mine farouche
qui avait des relais comme lui et courait aussi vite que lui
pendant ces quatre cents lieues, ce pauvre courrier a toujours
attendu quelque balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont
arrivs  la barrire Saint-Marcel en mme temps, tous deux ont
descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux ont travers
la Cit. Mais, au bout du pont Notre-Dame, notre courrier a pris 
droite, tandis que lautre tournait  gauche par la place du
Chtelet, et filait par les quais du ct du Louvre comme un trait
darbalte.

-- Merci, ma bonne Henriette, merci, scria Marguerite. Tu avais
raison, et voici de bien intressantes nouvelles. Pour qui cet
autre courrier? Je le saurai. Mais laisse-moi.  ce soir, rue
Tizon, nest-ce pas? et  demain la chasse; et surtout prends un
cheval bien mchant pour quil semporte et que nous soyons
seules. Je te dirai ce soir ce quil faut que tu tches de savoir
de ton Coconnas.

-- Tu noublieras donc pas ma lettre? dit la duchesse de Nevers en
riant.

-- Non, non, sois tranquille, il laura et  temps. Madame de
Nevers sortit, et aussitt Marguerite envoya chercher Henri, qui
accourut et auquel elle remit la lettre du duc de Nevers.

-- Oh! oh! fit-il. Puis Marguerite lui raconta lhistoire du
double courrier.

-- Au fait, dit Henri, je lai vu entrer au Louvre.

-- Peut-tre tait-il pour la reine mre?

-- Non pas; jen suis sr, car jai t  tout hasard me placer
dans le corridor, et je nai vu passer personne.

-- Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut que ce
soit...

-- Pour votre frre dAlenon, nest-ce pas? dit Henri.

-- Oui; mais comment le savoir?

-- Ne pourrait-on, demanda Henri ngligemment, envoyer chercher un
de ces deux gentilshommes et savoir par lui...

-- Vous avez raison, Sire! dit Marguerite mise  son aise par la
proposition de son mari; je vais envoyer chercher M. de La Mole...
Gillonne! Gillonne!

La jeune fille parut.

-- Il faut que je parle  linstant mme  M. de La Mole, lui dit
la reine. Tchez de le trouver et amenez-le.

Gillonne partit. Henri sassit devant une table sur laquelle tait
un livre allemand avec des gravures dAlbert Drer, quil se mit 
regarder avec une si grande attention que lorsque La Mole vint, il
ne parut pas lentendre et ne leva mme pas la tte.

De son ct, le jeune homme voyant le roi chez Marguerite demeura
debout sur le seuil de la chambre, muet de surprise et plissant
dinquitude.

Marguerite alla  lui.

-- Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-vous me dire qui
est aujourdhui de garde chez M. dAlenon?

-- Coconnas, madame..., dit La Mole.

-- Tchez de me savoir de lui sil a introduit chez son matre un
homme couvert de boue et paraissant avoir fait une longue route 
franc trier.

-- Ah! madame, je crains bien quil ne me le dise pas; depuis
quelques jours il devient trs taciturne.

-- Vraiment! Mais en lui donnant ce billet, il me semble quil
vous devra quelque chose en change.

-- De la duchesse! ... Oh! avec ce billet, jessaierai.

-- Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce billet lui
servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans la maison que
vous savez.

-- Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le mien?

-- Vous vous nommerez, et cela suffira.

-- Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout palpitant damour; je
vous rponds de tout. Et il partit.

-- Nous saurons demain si le duc dAlenon est instruit de
laffaire de Pologne, dit tranquillement Marguerite en se
retournant vers son mari.

-- Ce M. de La Mole est vritablement un gentil serviteur, dit le
Barnais avec ce sourire qui nappartenait qu lui; et... par la
messe! je ferai sa fortune.



XXIX
Le dpart


Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais sans rayons, comme
cest lhabitude dans les jours privilgis de lhiver, se leva
derrire les collines de Paris, tout depuis deux heures tait dj
en mouvement dans la cour du Louvre.

Un magnifique barbe, nerveux quoique lanc, aux jambes de cerf
sur lesquelles les veines se croisaient comme un rseau, frappant
du pied, dressant loreille et soufflant le feu par ses narines,
attendait Charles IX dans la cour; mais il tait moins impatient
encore que son matre, retenu par Catherine, qui lavait arrt au
passage pour lui parler, disait-elle, dune affaire importante.

Tous deux taient dans la galerie vitre, Catherine froide, ple
et impassible comme toujours, Charles IX frmissant, rongeant ses
ongles et fouettant ses deux chiens favoris, revtus de cuirasses
de mailles pour que le boutoir du sanglier net pas de prise sur
eux et quils pussent impunment affronter le terrible animal. Un
petit cusson aux armes de France tait cousu sur leur poitrine 
peu prs comme sur la poitrine des pages, qui plus dune fois
avaient envi les privilges de ces bienheureux favoris.

-- Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine, nul que
vous et moi ne sait encore larrive prochaine des Polonais;
cependant le roi de Navarre agit, Dieu me pardonne! comme sil le
savait. Malgr son abjuration, dont je me suis toujours dfie, il
a des intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarqu comme
il sort souvent depuis quelques jours? Il a de largent, lui qui
nen a jamais eu; il achte des chevaux, des armes, et, les jours
de pluie, du matin au soir il sexerce  lescrime.

-- Eh! mon Dieu, ma mre, fit Charles IX impatient, croyez-vous
point quil ait lintention de me tuer, moi, ou mon frre dAnjou?
En ce cas il lui faudra encore quelques leons, car hier je lui ai
compt avec mon fleuret onze boutonnires sur son pourpoint qui
nen a cependant que six. Et quant  mon frre dAnjou, vous savez
quil tire encore mieux que moi ou tout aussi bien,  ce quil dit
du moins.

-- coutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne traitez pas
lgrement les choses que vous dit votre mre. Les ambassadeurs
vont arriver; eh bien, vous verrez! Une fois quils seront 
Paris, Henri fera tout ce quil pourra pour captiver leur
attention. Il est insinuant, il est sournois; sans compter que sa
femme, qui le seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux,
leur parler latin, grec, hongrois, que sais-je! oh! je vous dis,
Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais! je vous dis,
moi, quil y a quelque chose sous jeu.

En ce moment lheure sonna, et Charles IX cessa dcouter sa mre
pour couter lheure.

-- Mort de ma vie! sept heures! scria-t-il. Une heure pour
aller, cela fera huit; une heure pour arriver au rendez-vous et
lancer, nous ne pourrons nous mettre en chasse qu neuf heures.
En vrit, ma mre, vous me faites perdre bien du temps!  bas,
Risquetout! ... mort de ma vie!  bas donc, brigand!

Et un vigoureux coup de fouet sangl sur les reins du molosse
arracha au pauvre animal, tout tonn de recevoir un chtiment en
change dune caresse, un cri de vive douleur.

-- Charles, reprit Catherine, coutez-moi donc, au nom de Dieu! et
ne jetez pas ainsi au hasard votre fortune et celle de la France.
La chasse, la chasse, la chasse, dites-vous... Eh! vous aurez tout
le temps de chasser lorsque votre besogne de roi sera faite.

-- Allons, allons, ma mre! dit Charles ple dimpatience,
expliquons-nous vite, car vous me faites bouillir. En vrit, il y
a des jours o je ne vous comprends pas.

Et il sarrta battant sa botte du manche de son fouet. Catherine
jugea que le bon moment tait venu, et quil ne fallait pas le
laisser passer.

-- Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de Mouy est revenu
 Paris. M. de Maurevel, que vous connaissez bien, ly a vu. Ce ne
peut tre que pour le roi de Navarre. Cela nous suffit, je
lespre, pour quil nous soit plus suspect que jamais.

-- Allons, vous voil encore aprs mon pauvre Henriot! vous voulez
me le faire tuer, nest-ce pas?

-- Oh! non.

-- Exiler? Mais comment ne comprenez-vous pas quexil il devient
beaucoup plus  craindre quil ne le sera jamais ici, sous nos
yeux, dans le Louvre, o il ne peut rien faire que nous ne le
sachions  linstant mme?

-- Aussi ne veux-je pas lexiler.

-- Mais que voulez-vous donc? dites vite!

-- Je veux quon le tienne en sret, tandis que les Polonais
seront ici;  la Bastille, par exemple.

-- Ah! ma foi non, scria Charles IX. Nous chassons le sanglier
ce matin, Henriot est un de mes meilleurs suivants. Sans lui la
chasse est manque. Mordieu, ma mre! vous ne songez vraiment qu
me contrarier.

-- Eh! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les envoys
narrivent que demain ou aprs-demain. Arrtons-le aprs la chasse
seulement, ce soir... cette nuit...

-- Cest diffrent, alors. Eh bien, nous reparlerons de cela, nous
verrons; aprs la chasse, je ne dis pas. Adieu! Allons! ici,
Risquetout! ne vas-tu pas bouder  ton tour?

-- Charles, dit Catherine en larrtant par le bras au risque de
lexplosion qui pouvait rsulter de ce nouveau retard, je crois
que le mieux serait, tout en ne lexcutant que ce soir ou cette
nuit, de signer lacte darrestation de suite.

-- Signer, crire un ordre, aller chercher le scel des parchemins
quand on mattend pour la chasse, moi qui ne me fais jamais
attendre! Au diable, par exemple!

-- Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder; jai tout
prvu, entrez l, chez moi, tenez!

Et Catherine, agile comme si elle net eu que vingt ans, poussa
une porte qui communiquait  son cabinet, montra au roi un
encrier, une plume, un parchemin, le sceau et une bougie allume.

Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement. Ordre, etc.
de faire arrter et conduire  la Bastille notre frre Henri de
Navarre.

-- Bon, cest fait! dit-il en signant dun trait. Adieu ma mre.
Et il slana hors du cabinet suivi de ses chiens, tout allgre
de stre si facilement dbarrass de Catherine.

Charles IX tait attendu avec impatience, et, comme on connaissait
son exactitude en matire de chasse, chacun stonnait de ce
retard. Aussi, lorsquil parut, les chasseurs le salurent-ils par
leurs vivats, les piqueurs par leurs fanfares, les chevaux par
leurs hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit,
tout ce fracas fit monter une rougeur  ses joues ples, son coeur
se gonfla, Charles fut jeune et heureux pendant une seconde.

 peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante socit
runie dans la cour; il fit un signe de tte au duc dAlenon, un
signe de main  sa soeur Marguerite, passa devant Henri sans faire
semblant de le voir, et slana sur ce cheval barbe qui,
impatient, bondit sous lui. Mais aprs trois ou quatre courbettes,
il comprit  quel cuyer il avait affaire et se calma.

Aussitt les fanfares retentirent de nouveau, et le roi sortit du
Louvre suivi du duc dAlenon, du roi de Navarre, de Marguerite,
de madame de Nevers, de madame de Sauve, de Tavannes et des
principaux seigneurs de la cour.

Il va sans dire que La Mole et Coconnas taient de la partie.

Quant au duc dAnjou, il tait depuis trois mois au sige de La
Rochelle.

Pendant quon attendait le roi, Henri tait venu saluer sa femme,
qui, tout en rpondant  son compliment, lui avait gliss 
loreille:

-- Le courrier venu de Rome a t introduit par M. de Coconnas
lui-mme chez le duc dAlenon, un quart dheure avant que
lenvoy du duc de Nevers ft introduit chez le roi.

-- Alors il sait tout, dit Henri.

-- Il doit tout savoir, rpondit Marguerite; dailleurs jetez les
yeux sur lui, et voyez comme, malgr sa dissimulation habituelle,
son oeil rayonne.

-- Ventre-saint-gris! murmura le Barnais, je le crois bien! il
chasse aujourdhui trois proies: France, Pologne et Navarre, sans
compter le sanglier.

Il salua sa femme, revint  son rang, et appelant un de ses gens,
Barnais dorigine, dont les aeux taient serviteurs des siens
depuis plus dun sicle et quil employait comme messager
ordinaire de ses affaires de galanterie:

-- Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter chez ce
cousin de madame de Sauve que tu sais, qui demeure chez sa
matresse, au coin de la rue des Quatre-Fils, tu lui diras que sa
cousine dsire lui parler ce soir; quil entre dans ma chambre,
et, si je ny suis pas, quil mattende; si je tarde, quil se
jette sur mon lit en attendant.

-- Il ny a pas de rponse, Sire?

-- Aucune, que de me dire si tu las trouv. La clef est pour lui
seul, tu comprends?

-- Oui, Sire.

-- Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste! Avant de sortir
de Paris, je tappellerai comme pour ressangler mon cheval, tu
demeureras ainsi en arrire tout naturellement, tu feras ta
commission et tu nous rejoindras  Bondy.

Le valet fit un signe dobissance et sloigna.

On se mit en marche par la rue Saint-Honor, on gagna la rue
Saint-Denis, puis le faubourg; arriv  la rue Saint-Laurent, le
cheval du roi de Navarre se dessangla, Orthon accourut, et tout se
passa comme il avait t convenu entre lui et son matre, qui
continua de suivre avec le cortge royal la rue des Rcollets,
tandis que son fidle serviteur gagnait la rue du Temple.

Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles tait engag avec le duc
dAlenon dans une conversation si intressante sur le temps, sur
lge du sanglier dtourn qui tait un solitaire, enfin sur
lendroit o il avait tabli sa bauge, quil ne saperut pas ou
feignit ne pas sapercevoir que Henri tait rest un instant en
arrire.

Pendant ce temps Marguerite observait de loin la contenance de
chacun, et croyait reconnatre dans les yeux de son frre un
certain embarras toutes les fois que ses yeux se reposaient sur
Henri. Madame de Nevers se laissait aller  une gaiet folle, car
Coconnas, minemment joyeux ce jour l, faisait autour delle cent
lazzis pour faire rire les dames.

Quant  La Mole, il avait dj trouv deux fois loccasion de
baiser lcharpe blanche  frange dor de Marguerite sans que
cette action, faite avec ladresse ordinaire aux amants, et t
vue de plus de trois ou quatre personnes.

On arriva vers huit heures et un quart  Bondy.

Le premier soin de Charles IX fut de sinformer si le sanglier
avait tenu.

Le sanglier tait  sa bauge, et le piqueur qui lavait dtourn
rpondait de lui.

Une collation tait prte. Le roi but un verre de vin de Hongrie.
Charles IX invita les dames  se mettre  table, et, tout  son
impatience, sen alla, pour occuper son temps, visiter les chenils
et les perchoirs, recommandant quon ne dessellt pas son cheval,
attendu, dit-il, quil nen avait jamais mont de meilleur et de
plus fort.

Pendant que le roi faisait sa tourne, le duc de Guise arriva. Il
tait arm en guerre plutt quen chasse, et vingt ou trente
gentilshommes, quips comme lui, laccompagnaient. Il sinforma
aussitt du lieu o tait le roi, lalla rejoindre et revint en
causant avec lui.

 neuf heures prcises, le roi donna lui-mme le signal en sonnant
le _lancer_, et chacun, montant  cheval, sachemina vers le
rendez-vous.

Pendant la route, Henri trouva moyen de se rapprocher encore une
fois de sa femme.

-- Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque chose de nouveau?

-- Non, rpondit Marguerite, si ce nest que mon frre Charles
vous regarde dune trange faon.

-- Je men suis aperu, dit Henri.

-- Avez-vous pris vos prcautions?

-- Jai sur ma poitrine ma cotte de mailles et  mon ct un
excellent couteau de chasse espagnol, affil comme un rasoir,
pointu comme une aiguille, et avec lequel je perce des doublons.

-- Alors, dit Marguerite,  la garde de Dieu!

Le piqueur qui dirigeait le cortge fit un signe: on tait arriv
 la bauge.



XXX
Maurevel


Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et insouciante, en
apparence du moins, se rpandait comme un tourbillon dor sur la
route de Bondy, Catherine, roulant le parchemin prcieux sur
lequel le roi Charles venait dapposer sa signature, faisait
introduire dans son cabinet lhomme  qui son capitaine des gardes
avait apport, quelques jours auparavant, une lettre rue de la
Cerisaie, quartier de lArsenal.

Une large bande de taffetas, pareil  un sceau mortuaire, cachait
un des yeux de cet homme, dcouvrant seulement lautre oeil, et
laissant voir entre deux pommettes saillantes la courbure dun nez
de vautour, tandis quune barbe grisonnante lui couvrait le bas du
visage. Il tait vtu dun manteau long et pais sous lequel on
devinait tout un arsenal. En outre il portait au ct, quoique ce
ne ft pas lhabitude des gens appels  la cour, une pe de
campagne longue, large et  double coquille. Une de ses mains
tait cache et ne quittait point sous son manteau le manche dun
long poignard.

-- Ah! vous voici, monsieur, dit la reine en sasseyant; vous
savez que je vous ai promis aprs la Saint-Barthlemy, o vous
nous avez rendu de si signals services, de ne pas vous laisser
dans linaction. Loccasion se prsente, ou plutt non, je lai
fait natre. Remerciez-moi donc.

-- Madame, je remercie humblement Votre Majest, rpondit lhomme
au bandeau noir avec une rserve basse et insolente  la fois.

-- Une belle occasion, monsieur, comme vous nen trouverez pas
deux dans votre vie, profitez-en donc.

-- Jattends, madame; seulement, je crains, daprs le
prambule...

-- Que la commission ne soit violente? Nest-ce pas de ces
commissions-l que sont friands ceux qui veulent savancer? Celle
dont je vous parle serait envie par les Tavannes et par les Guise
mme.

-- Ah! madame, reprit lhomme, croyez bien, quelle quelle soit,
je suis aux ordres de Votre Majest.

-- En ce cas, lisez, dit Catherine. Et elle lui prsenta le
parchemin. Lhomme le parcourut et plit.

-- Quoi! scria-t-il, lordre darrter le roi de Navarre!

-- Eh bien, quy a-t-il dextraordinaire  cela?

-- Mais un roi, madame! En vrit, je doute, je crains de ntre
pas assez bon gentilhomme.

-- Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de ma cour,
monsieur de Maurevel, dit Catherine.

-- Grces soient rendues  Votre Majest, dit lassassin si mu
quil paraissait hsiter.

-- Vous obirez donc?

-- Si Votre Majest le commande, nest-ce pas mon devoir?

-- Oui, je le commande.

-- Alors, jobirai.

-- Comment vous y prendrez-vous?

-- Mais je ne sais pas trop, madame, et je dsirerais fort tre
guid par Votre Majest.

-- Vous redoutez le bruit?

-- Je lavoue.

-- Prenez douze hommes srs, plus sil le faut.

-- Sans doute, je le comprends, Votre Majest me permet de prendre
mes avantages, et je lui en suis reconnaissant; mais o saisirai-
je le roi de Navarre?

-- O vous plairait-il mieux de le saisir?

-- Dans un lieu qui, par sa majest mme, me garantt, sil tait
possible.

-- Oui, je comprends, dans quelque palais royal; que diriez-vous
du Louvre, par exemple?

-- Oh! Si Votre Majest me le permettait, ce serait une grande
faveur.

-- Vous larrterez donc dans le Louvre.

-- Et dans quelle partie du Louvre?

-- Dans sa chambre mme. Maurevel sinclina.

-- Et quand cela, madame?

-- Ce soir, ou plutt cette nuit.

-- Bien, madame. Maintenant, que Votre Majest daigne me
renseigner sur une chose.

-- Sur laquelle?

-- Sur les gards dus  sa qualit.

-- gards! ... qualit! ..., dit Catherine. Mais vous ignorez
donc, monsieur, que le roi de France ne doit les gards  qui que
ce soit dans son royaume, ne reconnaissant personne dont la
qualit soit gale  la sienne?

Maurevel fit une seconde rvrence.

-- Jinsisterai sur ce point cependant, madame, dit-il, si Votre
Majest le permet.

-- Je le permets, monsieur.

-- Si le roi contestait lauthenticit de lordre, ce nest pas
probable, mais enfin...

-- Au contraire, monsieur, cest sr.

-- Il contestera?

-- Sans aucun doute.

-- Et par consquent il refusera dy obir?

-- Je le crains.

-- Et il rsistera?

-- Cest probable.

-- Ah! diable, dit Maurevel; et dans ce cas...

-- Dans quel cas? dit Catherine avec son regard fixe.

-- Mais dans le cas o il rsisterait, que faut-il faire?

-- Que faites-vous quand vous tes charg dun ordre du roi,
cest--dire quand vous reprsentez le roi, et quon vous rsiste,
monsieur de Maurevel?

-- Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honor dun pareil
ordre, et que cet ordre concerne un simple gentilhomme, je le tue.

-- Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne croyais
pas quil y et assez longtemps pour que vous leussiez dj
oubli, que le roi de France ne reconnaissait aucune qualit dans
son royaume; cest vous dire que le roi de France seul est roi, et
quauprs de lui les plus grands sont de simples gentilshommes.

Maurevel plit, car il commenait  comprendre.

-- Oh! oh! dit-il, tuer le roi de Navarre?...

-- Mais qui vous parle donc de le tuer? o est lordre de le tuer?
Le roi veut quon le mne  la Bastille, et lordre ne porte que
cela. Quil se laisse arrter, trs bien; mais comme il ne se
laissera pas arrter, comme il rsistera, comme il essaiera de
vous tuer...

Maurevel plit.

-- Vous vous dfendrez, continua Catherine. On ne peut pas
demander  un vaillant comme vous de se laisser tuer sans se
dfendre; et en vous dfendant, que voulez-vous, arrive quarrive.
Vous me comprenez, nest-ce pas?

-- Oui, madame; mais cependant...

-- Allons, vous voulez quaprs ces mots: _Ordre darrter_,
jcrive de ma main: _mort ou vif?_

-- Javoue, madame, que cela lverait mes scrupules.

-- Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas la
commission excutable sans cela.

Et Catherine, en haussant les paules, droula le parchemin dune
main, et de lautre crivit:_ mort ou vif._

_-- _Tenez, dit-elle, trouvez-vous lordre suffisamment en rgle,
maintenant?

-- Oui, madame, rpondit Maurevel; mais je prie Votre Majest de
me laisser lentire disposition de lentreprise.

-- En quoi ce que jai dit nuit-il donc  son excution?

-- Votre Majest ma dit de prendre douze hommes?

-- Oui; pour tre plus sr...

-- Eh bien! je demanderai la permission de nen prendre que six.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que, madame, sil arrivait malheur au prince, comme la
chose est probable, on excuserait facilement six hommes davoir eu
peur de manquer un prisonnier, tandis que personne nexcuserait
douze gardes de navoir pas laiss tuer la moiti de leurs
camarades avant de porter la main sur une Majest.

-- Belle Majest, ma foi! qui na pas de royaume.

-- Madame, dit Maurevel, ce nest pas le royaume qui fait le roi,
cest la naissance.

-- Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous plaira.
Seulement, je dois vous prvenir que je dsire que vous ne
quittiez point le Louvre.

-- Mais, madame, pour runir mes hommes?

-- Vous avez bien une espce de sergent que vous puissiez charger
de ce soin?

-- Jai mon laquais, qui non seulement est un garon fidle, mais
qui mme ma quelquefois aid dans ces sortes dentreprises.

-- Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui. Vous
connaissez le cabinet des Armes du roi, nest-ce pas? eh bien, on
va vous servir l  djeuner; l vous donnerez vos ordres.

Le lieu raffermira vos sens sils taient branls. Puis, quand
mon fils reviendra de la chasse, vous passerez dans mon oratoire,
o vous attendrez lheure.

-- Mais comment entrerons-nous dans la chambre? Le roi a sans
doute quelque soupon, et il senfermera en dedans.

-- Jai une double clef de toutes les portes, dit Catherine, et on
a enlev les verrous de celle de Henri. Adieu, monsieur de
Maurevel;  tantt. Je vais vous faire conduire dans le cabinet
des Armes du roi. Ah!  propos! rappelez-vous que ce quun roi
ordonne doit, avant toute chose, tre excut; quaucune excuse
nest admise; quune dfaite, mme un insuccs compromettraient
lhonneur du roi. Cest grave.

Et Catherine, sans laisser  Maurevel le temps de lui rpondre,
appela M. de Nancey, capitaine des gardes, et lui ordonna de
conduire Maurevel dans le cabinet des Armes du roi.

-- Mordieu! disait Maurevel en suivant son guide, je mlve dans
la hirarchie de lassassinat: dun simple gentilhomme  un
capitaine, dun capitaine  un amiral, dun amiral  un roi sans
couronne. Et qui sait si je narriverai pas un jour  un roi
couronn?...



XXXI
La chasse  courre


Le piqueur qui avait dtourn le sanglier et qui avait affirm au
roi que lanimal navait pas quitt lenceinte ne stait pas
tromp.  peine le limier fut-il mis sur la trace, quil senfona
dans le taillis et que dun massif dpines il fit sortir le
sanglier qui, ainsi que le piqueur lavait reconnu  ses voies,
tait un solitaire, cest--dire une bte de la plus forte taille.

Lanimal piqua droit devant lui et traversa la route  cinquante
pas du roi, suivi seulement du limier qui lavait dtourn. On
dcoupla aussitt un premier relais, et une vingtaine de chiens
senfoncrent  sa poursuite.

La chasse tait la passion de Charles.  peine lanimal eut-il
travers la route quil slana derrire lui, sonnant la vue,
suivi du duc dAlenon et de Henri,  qui un signe de Marguerite
avait indiqu quil ne devait point quitter Charles.

Tous les autres chasseurs suivirent le roi.

Les forts royales taient loin,  lpoque o se passe lhistoire
que nous racontons, dtre, comme elles le sont aujourdhui, de
grands parcs coups par des alles carrossables. Alors,
lexploitation tait  peu prs nulle. Les rois navaient pas
encore eu lide de se faire commerants et de diviser leurs bois
en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, sems non point
par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la
graine au caprice du vent, ntaient pas disposs en quinconces,
mais poussaient  leur loisir et comme ils font encore aujourdhui
dans une fort vierge de lAmrique. Bref, une fort,  cette
poque, tait un repaire o il y avait  foison du sanglier, du
cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers
seulement, partant dun point, toilaient celle de Bondy, quune
route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe
les jantes.

En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne reprsenterait
pas mal lunique carrefour situ au centre du bois, et o les
chasseurs gars se ralliaient pour slancer de l vers le point
o la chasse perdue reparaissait.

Au bout dun quart dheure, il arriva ce qui arrivait toujours en
pareil cas: cest que des obstacles presque insurmontables stant
opposs  la course des chasseurs, les voix des chiens staient
teintes dans le lointain, et le roi lui-mme tait revenu au
carrefour, jurant et sacrant, comme ctait son habitude.

-- Eh bien! dAlenon, eh bien! Henriot, dit-il, vous voil,
mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent
leur abbesse. Voyez-vous, a ne sappelle point chasser, cela.
Vous, dAlenon, vous avez lair de sortir dune bote, et vous
tes tellement parfum que si vous passez entre la bte et mes
chiens, vous tes capable de leur faire perdre la voie. Et vous,
Henriot, o est votre pieu, o est votre arquebuse? voyons.

-- Sire, dit Henri,  quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre
Majest aime  tirer lanimal quand il tient aux chiens. Quant 
un pieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui nest
point dusage dans nos montagnes, o nous chassons lours avec le
simple poignard.

-- Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourn dans vos
Pyrnes, il faudra que vous menvoyiez une pleine charrete
dours, car ce doit tre une belle chasse que celle qui se fait
ainsi corps  corps avec un animal qui peut nous touffer. coutez
donc, je crois que jentends les chiens. Non, je me trompais.

Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui
rpondirent. Tout  coup un piqueur parut qui fit entendre un
autre air.

-- La vue! la vue! cria le roi. Et il slana au galop, suivi de
tous les chasseurs qui staient rallis  lui. Le piqueur ne
stait pas tromp.  mesure que le roi savanait, on commenait
dentendre les aboiements de la meute, compose alors de plus de
soixante chiens, car on avait successivement lch tous les relais
placs dans les endroits que le sanglier avait dj parcourus. Le
roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant dune haute
futaie, se jeta sous bois aprs lui, donnant du cor de toutes ses
forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait
un cheval si vigoureux, emport par son ardeur il passait par des
chemins tellement escarps, par des taillis si pais, que dabord
les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les
deux princes, furent forcs de labandonner. Tavannes tint encore
quelque temps; mais enfin il y renona  son tour.

Tout le monde, except Charles et quelques piqueurs qui, excits
par une rcompense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se
retrouva donc dans les environs du carrefour.

Les deux princes taient lun prs de lautre dans une longue
alle.  cent pas deux, le duc de Guise et ses gentilshommes
avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes.

-- Ne semblerait-il pas, en vrit, dit le duc dAlenon  Henri
en lui montrant du coin de loeil le duc de Guise, que cet homme,
avec son escorte barde de fer, est le vritable roi? Pauvres
princes que nous sommes, il ne nous honore pas mme dun regard.

-- Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos
propres parents? rpondit Henri. Eh! mon frre! ne sommes-nous
pas, vous et moi, des prisonniers  la cour de France, des otages
de notre parti?

Le duc Franois tressaillit  ces mots, et regarda Henri comme
pour provoquer une plus large explication; mais Henri stait plus
avanc quil navait coutume de le faire, et il garda le silence.

-- Que voulez-vous dire, Henri? demanda le duc Franois,
visiblement contrari que son beau-frre, en ne continuant pas, le
laisst entamer ces claircissements.

-- Je dis, mon frre, reprit Henri, que ces hommes si bien arms,
qui semblent avoir reu pour tche de ne point nous perdre de vue,
ont tout laspect de gardes qui prtendraient empcher deux
personnes de schapper.

-- Schapper, pourquoi? comment? demanda dAlenon en jouant
admirablement la surprise et la navet.

-- Vous avez l un magnifique gent, Franois, dit Henri
poursuivant sa pense tout en ayant lair de changer de
conversation; je suis sr quil ferait sept lieues en une heure,
et vingt lieues dici  midi. Il fait beau; cela invite, sur ma
parole,  baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse.
Est ce quil ne vous tente pas, Franois? Quant  moi, lperon me
brle.

Franois ne rpondit rien. Seulement il rougit et plit
successivement; puis il tendit loreille comme sil coutait la
chasse.

-- La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cher
beau-frre a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais
je ne me sauverai pas seul.

Il achevait  peine cette rflexion, quand plusieurs nouveaux
convertis, revenus  la cour depuis deux ou trois mois, arrivrent
au petit galop et salurent les deux princes avec un sourire des
plus engageants.

Le duc dAlenon, provoqu par les ouvertures de Henri, navait
quun mot  dire, quun geste  faire, et il tait vident que
trente ou quarante cavaliers, runis en ce moment autour deux
comme pour faire opposition  la troupe de M. de Guise,
favoriseraient la fuite; mais il dtourna la tte, et portant son
cor  sa bouche, il sonna le ralliement.

Cependant les nouveaux venus, comme sils eussent cru que
lhsitation du duc dAlenon venait du voisinage et de la
prsence des Guisards, staient peu  peu glisss entre eux et
les deux princes, et staient chelonns avec une habilet
stratgique qui annonait lhabitude des dispositions militaires.
En effet, pour arriver au duc dAlenon et au roi de Navarre, il
et fallu leur passer sur le corps, tandis qu perte de vue
stendait devant les deux beaux frres une route parfaitement
libre.

Tout  coup, entre les arbres,  dix pas du roi de Navarre,
apparut un autre gentilhomme que les deux princes navaient pas
encore vu. Henri cherchait  deviner qui il tait, quand ce
gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconnatre  Henri
pour le vicomte de Turenne, un des chefs du parti protestant que
lon croyait en Poitou.

Le vicomte hasarda mme un signe qui voulait clairement dire:

-- Venez-vous? Mais Henri, aprs avoir bien consult le visage
impassible et loeil terne du duc dAlenon, tourna deux ou trois
fois la tte sur son paule comme si quelque chose le gnait dans
le col de son pourpoint. Ctait une rponse ngative. Le vicomte
la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourr. Au mme
instant on entendit la meute se rapprocher, puis,  lextrmit de
lalle o lon se trouvait, on vit passer le sanglier, puis au
mme instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal,
Charles IX sans chapeau, le cor  la bouche, sonnant  se briser
les poumons; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait
disparu.

-- Le roi! scria le duc dAlenon. Et il slana sur la trace.
Henri, rassur par la prsence de ses bons amis, leur fit signe de
ne pas sloigner et savana vers les dames.

-- Eh bien? dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de
lui.

-- Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le sanglier.

-- Voil tout?

-- Oui, le vent a tourn depuis hier matin; mais je crois vous
avoir prdit que cela serait ainsi.

-- Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, nest-ce
pas, monsieur? demanda Marguerite.

-- Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes les
dispositions arrtes, et cest un plan  refaire.

En ce moment les aboiements de la meute commencrent  se faire
entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur
tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes.
Chacun leva la tte et tendit loreille.

Presque aussitt le sanglier dboucha, et au lieu de se rejeter
dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour o
se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la
cour, et les chasseurs qui avaient perdu la chasse.

Derrire lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou
quarante chiens des plus robustes; puis, derrire les chiens, 
vingt pas  peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec
ses habits tout dchirs par les pines, le visage et les mains en
sang.

Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui. Le roi ne quittait
son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait dexciter ses
chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait
disparu  ses yeux. Si son cheval et manqu, il et cri comme
Richard III: Ma couronne pour un cheval!

Mais le cheval paraissait aussi ardent que le matre, ses pieds ne
touchaient pas la terre et ses naseaux soufflaient le feu.

Le sanglier, les chiens, le roi passrent comme une vision.

-- Hallali, hallali! cria le roi en passant. Et il ramena son cor
 ses lvres sanglantes.  quelques pas de lui venaient le duc
dAlenon et deux piqueurs; seulement les chevaux des autres
avaient renonc ou ils staient perdus.

Tout le monde partit sur la trace, car il tait vident que le
sanglier ne tarderait pas  tenir.

En effet, au bout de dix minutes  peine, le sanglier quitta le
sentier quil suivait et se jeta dans le bois; mais, arriv  une
clairire, il saccula  une roche et fit tte aux chiens.

Aux cris de Charles, qui lavait suivi, tout le monde accourut.

On tait arriv au moment intressant de la chasse. Lanimal
paraissait rsolu  une dfense dsespre. Les chiens, anims par
une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un
acharnement que redoublaient les cris et les jurons du roi.

Tous les chasseurs se rangrent en cercle, le roi un peu en avant,
ayant derrire lui le duc dAlenon arm dune arquebuse, et Henri
qui navait que son simple couteau de chasse.

Le duc dAlenon dtacha son arquebuse du crochet et en alluma la
mche. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau.

Quant au duc de Guise, assez ddaigneux de tous ces exercices de
vnerie, il se tenait un peu  lcart avec tous ses
gentilshommes.

Les femmes runies en groupe formaient une petite troupe qui
faisait le pendant  celle du duc de Guise.

Tout ce qui tait chasseur demeurait les yeux fixs sur lanimal,
dans une attente pleine danxit.

 lcart se tenait un piqueur se raidissant pour rsister aux
deux molosses du roi, qui, couverts de leurs jaques de mailles,
attendaient, en hurlant et en slanant de manire  faire croire
 chaque instant quils allaient briser leurs chanes, le moment
de coiffer le sanglier.

Lanimal faisait merveille: attaqu  la fois par une quarantaine
de chiens qui lenveloppaient comme une mare hurlante, qui le
recouvraient de leur tapis bigarr, qui de tous cts essayaient
dentamer sa peau rugueuse aux poils hrisss,  chaque coup de
boutoir, il lanait  dix pieds de haut un chien, qui retombait
ventr, et qui, les entrailles tranantes, se rejetait aussitt
dans la mle tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux
enflamms, les narines ouvertes, courb sur le cou de son cheval
ruisselant, sonnait un hallali furieux.

En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat.

-- Les dogues! cria Charles, les dogues! ...  ce cri, le piqueur
ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se
rurent au milieu du carnage, renversant tout, cartant tout, se
frayant avec leurs cottes de fer un chemin jusqu lanimal,
quils saisirent chacun par une oreille.

Le sanglier, se sentant coiff, fit claquer ses dents  la fois de
rage et de douleur.

-- Bravo! Duredent! bravo! Risquetout! cria Charles. Courage, les
chiens! Un pieu! un pieu!

-- Vous ne voulez pas mon arquebuse? dit le duc dAlenon.

-- Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle; il ny a
pas de plaisir; tandis quon sent entrer lpieu. Un pieu! un
pieu!

On prsenta au roi un pieu de chasse durci au feu et arm dune
pointe de fer.

-- Mon frre, prenez garde! cria Marguerite.

-- Sus! sus! cria la duchesse de Nevers. Ne le manquez pas, Sire!
Un bon coup  ce parpaillot!

-- Soyez tranquille, duchesse! dit Charles. Et, mettant son pieu
en arrt, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux
chiens, ne put viter le coup. Cependant,  la vue de lpieu
luisant, il fit un mouvement de ct, et larme, au lieu de
pntrer dans la poitrine, glissa sur lpaule et alla smousser
sur la roche contre laquelle lanimal tait accul.

-- Mille noms dun diable! cria le roi, je lai manqu... Un
pieu! un pieu!

Et, se reculant comme faisaient les chevaliers lorsquils
prenaient du champ, il jeta  dix pas de lui son pieu hors de
service.

Un piqueur savana pour lui en offrir un autre. Mais au mme
moment, comme sil et prvu le sort qui lattendait et quil et
voulu sy soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha
aux dents des molosses ses deux oreilles dchires, et, les yeux
sanglants, hriss, hideux, lhaleine bruyante comme un soufflet
de forge, faisant claquer ses dents lune contre lautre, il
slana la tte basse, vers le cheval du roi.

Charles tait trop bon chasseur pour ne pas avoir prvu cette
attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra; mais il avait mal
mesur la pression, le cheval, trop serr par le mors ou peut-tre
mme cdant  son pouvante, se renversa en arrire.

Tous les spectateurs jetrent un cri terrible: le cheval tait
tomb, et le roi avait la cuisse engage sous lui.

-- La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi lcha la bride
de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de
tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, press
par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.

-- Le sanglier! le sanglier! cria Charles.  moi, dAlenon! 
moi!

Cependant le cheval, rendu  lui-mme, comme sil et compris le
danger que courait son matre, tendit ses muscles et tait parvenu
dj  se relever sur trois jambes, lorsqu lappel de son frre,
Henri vit le duc Franois plir affreusement et approcher
larquebuse de son paule; mais la balle, au lieu daller frapper
le sanglier, qui ntait plus qu deux pas du roi, brisa le genou
du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au mme instant le
sanglier dchira de son boutoir la botte de Charles.

-- Oh! murmura dAlenon de ses lvres blmissantes, je crois que
le duc dAnjou est roi de France, et que moi je suis roi de
Pologne.

En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque
celui-ci sentit quelquun qui lui levait le bras; puis il vit
briller une lame aigu et tranchante qui senfonait et
disparaissait jusqu la garde au dfaut de lpaule de lanimal,
tandis quune main gante de fer cartait la hure dj fumante
sous ses habits.

Charles, qui dans le mouvement quavait fait le cheval tait
parvenu  dgager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant
tout ruisselant de sang, devint ple comme un cadavre.

-- Sire, dit Henri, qui toujours  genoux maintenait le sanglier
atteint au coeur, Sire, ce nest rien, jai cart la dent, et
Votre Majest nest pas blesse.

Puis il se releva, lchant le couteau, et le sanglier tomba,
rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie.

Charles, entour de tout un monde haletant, assailli par des cris
de terreur qui eussent tourdi le plus calme courage, fut un
moment sur le point de tomber prs de lanimal agonisant. Mais il
se remit; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la
main avec un regard o brillait le premier lan de sensibilit qui
et fait battre son coeur depuis vingt-quatre ans.

-- Merci, Henriot! lui dit-il.

-- Mon pauvre frre! scria dAlenon en sapprochant de Charles.

-- Ah! cest toi, dAlenon! dit le roi. Eh bien, fameux tireur,
quest donc devenue ta balle?

-- Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.

-- Eh! mon Dieu! scria Henri avec une surprise admirablement
joue, voyez donc, Franois, votre balle a cass la jambe du
cheval de Sa Majest. Cest trange!

-- Hein! dit le roi. Est-ce vrai, cela?

-- Cest possible, dit le duc constern; la main me tremblait si
fort!

-- Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait l un
singulier coup, Franois! dit Charles en fronant le sourcil. Une
seconde fois, merci, Henriot! Messieurs, continua le roi,
retournons  Paris, jen ai assez comme cela.

Marguerite sapprocha pour fliciter Henri.

-- Ah! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment,
et bien sincre mme, car sans lui le roi de France sappelait
Henri III.

-- Hlas! madame, dit le Barnais, M. le duc dAnjou, qui est dj
mon ennemi, va men vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous!
on fait ce quon peut; demandez  M. dAlenon.

Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de
chasse, quil plongea deux ou trois fois dans la terre, afin den
essuyer le sang.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.
        -- Qui est  ma portire? -- Deux pages et un
cuyer. -- Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La
Mole, qui avez-vous trouv dans votre chambre? -- Le
duc Franois. -- Faisant? -- Je ne sais quoi. -- Avec? --
Avec un inconnu.
        Je suis seule; entrez, mon cher.




- 42 -





End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, Pre

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