Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Pre

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Title: La reine Margot - Tome II

Author: Alexandre Dumas, Pre

Release Date: October 25, 2004 [EBook #13857]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Alexandre Dumas

LA REINE MARGOT
Tome II
(1845)


Table des matires

I Fraternit
II La reconnaissance du roi Charles IX
III Dieu dispose
IV La nuit des rois
V Anagramme
VI La rentre au Louvre
VII La cordelire de la reine mre
VIII Projets de vengeance
IX Les Atrides
X LHoroscope
XI Les confidences
XII Les ambassadeurs
XIII Oreste et Pylade
XIV Orthon
XV Lhtellerie de la Belle-toile
XVI De Mouy de Saint-Phale
XVII Deux ttes pour une couronne
XVIII Le livre de vnerie
XIX La chasse au vol
XX Le pavillon de Franois Ier
XXI Les investigations
XXII Acton
XXIII Le bois de Vincennes
XXIV La figure de cire
XXV Les boucliers invisibles
XXVI Les juges
XXVII La torture du brodequin
XXVIII La chapelle
XXIX La place Saint-Jean-en-Grve
XXX La tour du Pilori
XXXI La sueur de sang
XXXII La plate-forme du donjon de Vincennes
XXXIII La Rgence
XXXIV Le roi est mort: vive le roi!
XXXV pilogue


DEUXIME PARTIE



I
Fraternit


En sauvant la vie de Charles, Henri avait fait plus que sauver la
vie dun homme: il avait empch trois royaumes de changer de
souverains.

En effet, Charles IX tu, le duc dAnjou devenait roi de France,
et le duc dAlenon, selon toute probabilit, devenait roi de
Pologne. Quant  la Navarre, comme M. le duc dAnjou tait lamant
de madame de Cond, sa couronne et probablement pay au mari la
complaisance de sa femme.

Or, dans tout ce grand bouleversement il narrivait rien de bon
pour Henri. Il changeait de matre, voil tout; et au lieu de
Charles IX, qui le tolrait, il voyait monter au trne de France
le duc dAnjou, qui, nayant avec sa mre Catherine quun coeur et
quune tte, avait jur sa mort et ne manquerait pas de tenir son
serment.

Toutes ces ides staient prsentes  la fois  son esprit quand
le sanglier stait lanc sur Charles IX, et nous avons vu ce qui
tait rsult de cette rflexion rapide comme lclair, qu la
vie de Charles IX tait attache sa propre vie.

Charles IX avait t sauv par un dvouement dont il tait
impossible au roi de comprendre le motif.

Mais Marguerite avait tout compris, et elle avait admir ce
courage trange de Henri qui, pareil  lclair, ne brillait que
dans lorage.

Malheureusement ce ntait pas le tout que davoir chapp au
rgne du duc dAnjou, il fallait se faire roi soi-mme. Il fallait
disputer la Navarre au duc dAlenon et au prince de Cond; il
fallait surtout quitter cette cour o lon ne marchait quentre
deux prcipices, et la quitter protg par un fils de France.

Henri, tout en revenant de Bondy, rflchit profondment  la
situation. En arrivant au Louvre, son plan tait fait.

Sans se dbotter, tel quil tait, tout poudreux et tout sanglant
encore, il se rendit chez le duc dAlenon, quil trouva fort
agit en se promenant  grands pas dans sa chambre.

En lapercevant, le prince fit un mouvement.

-- Oui, lui dit Henri en lui prenant les deux mains, oui, je
comprends, mon bon frre, vous men voulez de ce que le premier
jai fait remarquer au roi que votre balle avait frapp la jambe
de son cheval, au lieu daller frapper le sanglier, comme ctait
votre intention. Mais que voulez-vous? je nai pu retenir une
exclamation de surprise. Dailleurs le roi sen ft toujours
aperu, nest-ce pas?

-- Sans doute, sans doute, murmura dAlenon. Mais je ne puis
cependant attribuer qu mauvaise intention cette espce de
dnonciation que vous avez faite, et qui, vous lavez vu, na pas
eu un rsultat moindre que de faire suspecter  mon frre Charles
mes intentions, et de jeter un nuage entre nous.

-- Nous reviendrons l-dessus tout  lheure; et quant  la bonne
ou  la mauvaise intention que jai  votre gard, je viens exprs
auprs de vous pour vous en faire juge.

-- Bien! dit dAlenon avec sa rserve ordinaire; parlez, Henri,
je vous coute.

-- Quand jaurai parl, Franois, vous verrez bien quelles sont
mes intentions, car la confidence que je viens vous faire exclut
toute rserve et toute prudence; et quand je vous laurai faite,
dun seul mot vous pourrez me perdre!

-- Quest-ce donc? dit Franois, qui commenait  se troubler.

-- Et cependant, continua Henri, jai hsit longtemps  vous
parler de la chose qui mamne, surtout aprs la faon dont vous
avez fait la sourde oreille aujourdhui.

-- En vrit, dit Franois en plissant, je ne sais pas ce que
vous voulez dire, Henri.

-- Mon frre, vos intrts me sont trop chers pour que je ne vous
avertisse pas que les huguenots ont fait faire auprs de moi des
dmarches.

-- Des dmarches! demanda dAlenon, et quelles dmarches?

-- Lun deux, M. de Mouy de Saint-Phale, le fils du brave de Mouy
assassin par Maurevel, vous savez...

-- Oui.

-- Eh bien, il est venu me trouver au risque de sa vie pour me
dmontrer que jtais en captivit.

-- Ah! vraiment! et que lui avez-vous rpondu?

-- Mon frre, vous savez que jaime tendrement Charles, qui ma
sauv la vie, et que la reine mre a pour moi remplac ma mre.
Jai donc refus toutes les offres quil venait me faire.

-- Et quelles taient ces offres?

-- Les huguenots veulent reconstituer le trne de Navarre, et
comme en ralit ce trne mappartient par hritage, ils me
loffraient.

-- Oui; et M. de Mouy, au lieu de ladhsion quil venait
solliciter, a reu votre dsistement?

-- Formel... par crit mme. Mais depuis..., continua Henri.

-- Vous vous tes repenti, mon frre? interrompit dAlenon.

-- Non, jai cru mapercevoir seulement que M. de Mouy, mcontent
de moi, reportait ailleurs ses vises.

-- Et o cela? demanda vivement Franois.

-- Je nen sais rien. Prs du prince de Cond, peut-tre.

-- Oui, cest probable, dit le duc.

-- Dailleurs, reprit Henri, jai moyen de connatre dune manire
infaillible le chef quil sest choisi. Franois devint livide.

-- Mais, continua Henri, les huguenots sont diviss entre eux, et
de Mouy, tout brave et tout loyal quil est, ne reprsente quune
moiti du parti. Or, cette autre moiti, qui nest point 
ddaigner, na pas perdu lespoir de porter au trne ce Henri de
Navarre, qui, aprs avoir hsit dans le premier moment, peut
avoir rflchi depuis.

-- Vous croyez?

-- Oh! tous les jours jen reois des tmoignages. Cette troupe
qui nous a rejoints  la chasse, avez-vous remarqu de quels
hommes elle se composait?

-- Oui, de gentilshommes convertis.

-- Le chef de cette troupe, qui ma fait un signe, lavez-vous
reconnu?

-- Oui, cest le vicomte de Turenne.

-- Ce quils me voulaient, lavez-vous compris?

-- Oui, ils vous proposaient de fuir.

-- Alors, dit Henri  Franois inquiet, il est donc vident quil
y a un second parti qui veut autre chose que ce que veut
M. de Mouy.

-- Un second parti?

-- Oui, et fort puissant, vous dis-je; de sorte que pour russir
il faudrait runir les deux partis: Turenne et de Mouy. La
conspiration marche, les troupes sont dsignes, on nattend quun
signal. Or, dans cette situation suprme, qui demande de ma part
une prompte solution, jai dbattu deux rsolutions entre
lesquelles je flotte. Ces deux rsolutions, je viens vous les
soumettre comme  un ami.

-- Dites mieux, comme  un frre.

-- Oui, comme  un frre, reprit Henri.

-- Parlez donc, je vous coute.

-- Et dabord je dois vous exposer ltat de mon me, mon cher
Franois. Nul dsir, nulle ambition, nulle capacit; je suis un
bon gentilhomme de campagne, pauvre, sensuel et timide; le mtier
de conspirateur me prsente des disgrces mal compenses par la
perspective mme certaine dune couronne.

-- Ah! mon frre, dit Franois, vous vous faites tort, et cest
une situation triste que celle dun prince dont la fortune est
limite par une borne dans le champ paternel ou par un homme dans
la carrire des honneurs! Je ne crois donc pas  ce que vous me
dites.

-- Ce que je vous dis est si vrai cependant, mon frre, reprit
Henri, que si je croyais avoir un ami rel, je me dmettrais en sa
faveur de la puissance que veut me confrer le parti qui soccupe
de moi; mais, ajouta-t-il avec un soupir, je nen ai point.

-- Peut-tre. Vous vous trompez sans doute.

-- Non, ventre-saint-gris! dit Henri. Except vous, mon frre, je
ne vois personne qui me soit attach; aussi, plutt que de laisser
avorter en des dchirements affreux une tentative qui produirait 
la lumire quelque homme... indigne... je prfre en vrit
avertir le roi mon frre de ce qui se passe. Je ne nommerai
personne, je ne citerai ni pays ni date; mais je prviendrai la
catastrophe.

-- Grand Dieu! scria dAlenon ne pouvant rprimer sa terreur,
que dites-vous l?... Quoi! Vous, vous la seule esprance du parti
depuis la mort de lamiral; vous, un huguenot converti, mal
converti, on le croyait du moins, vous lveriez le couteau sur vos
frres! Henri, Henri, en faisant cela, savez-vous que vous livrez
 une seconde Saint-Barthlemy tous les calvinistes du royaume?
Savez-vous que Catherine nattend quune occasion pareille pour
exterminer tout ce qui a survcu?

Et le duc tremblant, le visage marbr de plaques rouges et
livides, pressait la main de Henri pour le supplier de renoncer 
cette solution, qui le perdait.

-- Comment! dit Henri avec une expression de parfaite bonhomie,
vous croyez, Franois, quil arriverait tant de malheurs? Avec la
parole du roi, cependant, il me semble que je garantirais les
imprudents.

-- La parole du roi Charles IX, Henri! ... Eh! lamiral ne
lavait-il pas? Tligny ne lavait-il pas? Ne laviez-vous pas
vous-mme? Oh! Henri, cest moi qui vous le dis: si vous faites
cela, vous les perdez tous; non seulement eux, mais encore tout ce
qui a eu des relations directes ou indirectes avec eux.

Henri parut rflchir un moment.

-- Si jeusse t un prince important  la cour, dit-il, jeusse
agi autrement.  votre place, par exemple,  votre place,  vous,
Franois, fils de France, hritier probable de la couronne...

Franois secoua ironiquement la tte.

--  ma place, dit-il que feriez-vous?

--  votre place, mon frre, rpondit Henri, je me mettrais  la
tte du mouvement pour le diriger. Mon nom et mon crdit
rpondraient  ma conscience de la vie des sditieux, et je
tirerais utilit pour moi dabord et pour le roi ensuite, peut-
tre, dune entreprise qui, sans cela, peut faire le plus grand
mal  la France.

DAlenon couta ces paroles avec une joie qui dilata tous les
muscles de son visage.

-- Croyez-vous, dit-il, que ce moyen soit praticable, et quil
nous pargne tous ces dsastres que vous prvoyez?

-- Je le crois, dit Henri. Les huguenots vous aiment: votre
extrieur modeste, votre situation leve et intressante  la
fois, la bienveillance enfin que vous avez toujours tmoigne 
ceux de la religion, les portent  vous servir.

-- Mais, dit dAlenon, il y a schisme dans le parti. Ceux qui
sont pour vous seront-ils pour moi?

-- Je me charge de vous les concilier par deux raisons.

-- Lesquelles?

-- Dabord, par la confiance que les chefs ont en moi; ensuite,
par la crainte o ils seraient que Votre Altesse, connaissant
leurs noms...

-- Mais ces noms, qui me les rvlera?

-- Moi, ventre-saint-gris!

-- Vous feriez cela?

-- coutez, Franois, je vous lai dit, continua Henri, je naime
que vous  la cour: cela vient sans doute de ce que vous tes
perscut comme moi; et puis, ma femme aussi vous aime dune
affection qui na pas dgale...

Franois rougit de plaisir.

-- Croyez-moi, mon frre, continua Henri, prenez cette affaire en
main, rgnez en Navarre; et pourvu que vous me conserviez une
place  votre table et une belle fort pour chasser, je
mestimerai heureux.

-- Rgner en Navarre! dit le duc; mais si...

-- Si le duc dAnjou est nomm roi de Pologne, nest-ce pas?
Jachve votre pense. Franois regarda Henri avec une certaine
terreur.

-- Eh bien, coutez, Franois! continua Henri; puisque rien ne
vous chappe, cest justement dans cette hypothse que je
raisonne: si le duc dAnjou est nomm roi de Pologne, et que notre
frre Charles, que Dieu conserve! vienne  mourir, il ny a que
deux cents lieues de Pau  Paris, tandis quil y en a quatre cents
de Paris  Cracovie; vous serez donc ici pour recueillir
lhritage juste au moment o le roi de Pologne apprendra quil
est vacant. Alors, si vous tes content de moi, Franois, vous me
donnerez ce royaume de Navarre, qui ne sera plus quun des
fleurons de votre couronne; de cette faon, jaccepte. Le pis qui
puisse vous arriver, cest de rester roi l-bas et de faire souche
de rois en vivant en famille avec moi et ma famille, tandis
quici, qutes-vous? un pauvre prince perscut, un pauvre
troisime fils de roi, esclave de deux ans et quun caprice peut
envoyer  la Bastille.

-- Oui, oui, dit Franois, je sens bien cela, si bien que je ne
comprends pas que vous renonciez  ce plan que vous me proposez.
Rien ne bat donc l?

Et le duc dAlenon posa la main sur le coeur de son frre.

-- Il y a, dit Henri en souriant, des fardeaux trop lourds pour
certaines mains; je nessaierai pas de soulever celui-l; la
crainte de la fatigue me fait passer lenvie de la possession.

-- Ainsi, Henri, vritablement vous renoncez?

-- Je lai dit  de Mouy et je vous le rpte.

-- Mais en pareille circonstance, cher frre, dit dAlenon, on ne
dit pas, on prouve.

Henri respira comme un lutteur qui sent plier les reins de son
adversaire.

-- Je le prouverai, dit-il, ce soir:  neuf heures la liste des
chefs et le plan de lentreprise seront chez vous. Jai mme dj
remis mon acte de renonciation  de Mouy.

Franois prit la main de Henri et la serra avec effusion entre les
siennes.

Au mme instant Catherine entra chez le duc dAlenon, et cela,
selon son habitude, sans se faire annoncer.

-- Ensemble! dit-elle en souriant; deux bons frres, en vrit!

-- Je lespre, madame, dit Henri avec le plus grand sang-froid,
tandis que le duc dAlenon plissait dangoisse. Puis il fit
quelques pas en arrire pour laisser Catherine libre de parler 
son fils.

La reine mre alors tira de son aumnire un joyau magnifique.

-- Cette agrafe vient de Florence, dit-elle, je vous la donne pour
mettre au ceinturon de votre pe. Puis tout bas:

-- Si, continua-t-elle, vous entendez ce soir du bruit chez votre
bon frre Henri, ne bougez pas. Franois serra la main de sa mre,
et dit:

-- Me permettez-vous de lui montrer le beau prsent que vous venez
de me faire?

-- Faites mieux, donnez-le-lui en votre nom et au mien, car jen
avais ordonn une seconde  mon intention.

-- Vous entendez, Henri, dit Franois, ma bonne mre mapporte ce
bijou, et en double la valeur en permettant que je vous le donne.

Henri sextasia sur la beaut de lagrafe, et se confondit en
remerciements. Quand ses transports se furent calms:

-- Mon fils, dit Catherine, je me sens un peu indispose, et je
vais me mettre au lit; votre frre Charles est bien fatigu de sa
chute et va en faire autant. On ne soupera donc pas en famille ce
soir, et nous serons servis chacun chez nous. Ah! Henri,
joubliais de vous faire mon compliment sur votre courage et votre
adresse: vous avez sauv votre roi et votre frre, vous en serez
rcompens.

-- Je le suis dj, madame! rpondit Henri en sinclinant.

-- Par le sentiment que vous avez fait votre devoir, reprit
Catherine, ce nest pas assez, et croyez que nous songeons,
Charles et moi,  faire quelque chose qui nous acquitte envers
vous.

-- Tout ce qui me viendra de vous et de mon bon frre sera
bienvenu, madame. Puis il sinclina et sortit.

-- Ah! mon frre Franois, pensa Henri en sortant, je suis sr
maintenant de ne pas partir seul, et la conspiration, qui avait un
corps, vient de trouver une tte et un coeur. Seulement prenons
garde  nous. Catherine me fait un cadeau, Catherine me promet une
rcompense: il y a quelque diablerie l-dessous; je veux confrer
ce soir avec Marguerite.



II
La reconnaissance du roi Charles IX


Maurevel tait rest une partie de la journe dans le cabinet des
Armes du roi; mais, quand Catherine avait vu approcher le moment
du retour de la chasse, elle lavait fait passer dans son oratoire
avec les sbires qui ltaient venus rejoindre.

Charles IX, averti  son arrive par sa nourrice quun homme avait
pass une partie de la journe dans son cabinet, stait dabord
mis dans une grande colre quon se ft permis dintroduire un
tranger chez lui. Mais se ltant fait dpeindre, et sa nourrice
lui ayant dit que ctait le mme homme quelle avait t elle-
mme charge de lui amener un soir, le roi avait reconnu Maurevel;
et se rappelant lordre arrach le matin par sa mre, il avait
tout compris.

-- Oh! oh! murmura Charles, dans la mme journe o il ma sauv
la vie; le moment est mal choisi.

En consquence il fit quelques pas pour descendre chez sa mre;
mais une pense le retint.

-- Mordieu! dit-il, si je lui parle de cela, ce sera une
discussion  nen pas finir; mieux vaut que nous agissions chacun
de notre ct.

-- Nourrice, dit-il, ferme bien toutes les portes, et prviens la
reine lisabeth[1], quun peu souffrant de la chute que jai faite,
je dormirai seul cette nuit.

La nourrice obit, et, comme lheure dexcuter son projet ntait
pas arrive, Charles se mit  faire des vers.

Ctait loccupation pendant laquelle le temps passait le plus
vite pour le roi. Aussi neuf heures sonnrent-elles que Charles
croyait encore quil en tait  peine sept. Il compta lun aprs
lautre les battements de la cloche, et au dernier il se leva.

-- Nom dun diable! dit-il, il est temps tout juste. Et, prenant
son manteau et son chapeau, il sortit par une porte secrte quil
avait fait percer dans la boiserie, et dont Catherine elle-mme
ignorait lexistence. Charles alla droit  lappartement de Henri.
Henri navait fait que rentrer chez lui pour changer de costume en
quittant le duc dAlenon, et il tait sorti aussitt.

-- Il sera all souper chez Margot, se dit le roi; il tait au
mieux aujourdhui avec elle,  ce quil ma sembl du moins. Et il
sachemina vers lappartement de Marguerite.

Marguerite avait ramen chez elle la duchesse de Nevers, Coconnas
et La Mole, et faisait avec eux une collation de confitures et de
ptisseries.

Charles heurta  la porte dentre: Gillonne alla ouvrir; mais 
laspect du roi elle fut si pouvante, quelle trouva  peine la
force de faire la rvrence, et quau lieu de courir pour prvenir
sa matresse de lauguste visite qui lui arrivait, elle laissa
passer Charles sans donner dautre signal que le cri quelle avait
pouss.

Le roi traversa lantichambre, et, guid par les clats de rire,
il savana vers la salle  manger.

Pauvre Henriot! dit-il, il se rjouit sans penser  mal.

-- Cest moi, dit-il en soulevant la tapisserie et en montrant un
visage riant.

Marguerite poussa un cri terrible; tout riant quil tait, ce
visage avait produit sur elle leffet de la tte de Mduse. Place
en face de la portire, elle venait de reconnatre Charles.

Les deux hommes tournaient le dos au roi.

-- Majest! scria-t-elle avec effroi. Et elle se leva. Coconnas,
quand les trois autres convives sentaient en quelque sorte leur
tte vaciller sur leurs paules, fut le seul qui ne perdit pas la
sienne. Il se leva aussi, mais avec une si habile maladresse,
quen se levant il renversa la table, et quavec elle il culbuta
cristaux, vaisselle et bougies.

En un instant il y eut obscurit complte et silence de mort.

-- Gagne au pied, dit Coconnas  La Mole. Hardi! hardi! La Mole ne
se le fit pas dire deux fois; il se jeta contre le mur, sorienta
des mains, cherchant la chambre  coucher pour se coucher dans le
cabinet quil connaissait si bien. Mais en mettant le pied dans la
chambre  coucher il se heurta contre un homme qui venait dentrer
par le passage secret.

-- Que signifie donc tout cela? dit Charles dans les tnbres,
avec une voix qui commenait  prendre un formidable accent
dimpatience; suis-je donc un trouble-fte, que lon fasse  ma
vue un pareil remue-mnage? Voyons, Henriot! Henriot! o es-tu?
rponds-moi.

-- Nous sommes sauvs! murmura Marguerite en saisissant une main
quelle prit pour celle de La Mole. Le roi croit que mon mari est
un de nos convives.

-- Et je lui laisserai croire, madame, soyez tranquille, dit Henri
rpondant  la reine sur le mme ton.

-- Grand Dieu! scria Marguerite en lchant vivement la main
quelle tenait, et qui tait celle du roi de Navarre.

-- Silence! dit Henri.

-- Mille noms du diable! quavez-vous donc  chuchoter ainsi?
scria Charles. Henri, rpondez-moi, o tes-vous?

-- Me voici, Sire, dit la voix du roi de Navarre.

-- Diable! dit Coconnas qui tenait la duchesse de Nevers dans un
coin, voil qui se complique.

-- Alors, nous sommes deux fois perdus, dit Henriette. Coconnas,
brave jusqu limprudence, avait rflchi quil fallait toujours
finir par rallumer les bougies; et pensant que le plus tt serait
le mieux, il quitta la main de madame de Nevers, ramassa au milieu
des dbris un chandelier, sapprocha du chauffe-doux[2], et souffla
sur un charbon qui enflamma aussitt la mche dune bougie. La
chambre sclaira. Charles IX jeta autour de lui un regard
interrogateur.

Henri tait prs de sa femme; la duchesse de Nevers tait seule
dans un coin; et Coconnas, debout au milieu de la chambre, un
chandelier  la main, clairait toute la scne.

-- Excusez-nous, mon frre, dit Marguerite, nous ne vous
attendions pas.

-- Aussi Votre Majest, comme elle peut le voir, nous a fait une
peur trange! dit Henriette.

-- Pour ma part, dit Henri qui devina tout, je crois que la peur a
t si relle quen me levant jai renvers la table. Coconnas
jeta au roi de Navarre un regard qui voulait dire:

 la bonne heure! voil un mari qui entend  demi-mot.

-- Quel affreux remue-mnage! rpta Charles IX. Voil ton souper
renvers, Henriot. Viens avec moi, tu lachveras ailleurs; je te
dbauche pour ce soir.

-- Comment, Sire! dit Henri, Votre Majest me ferait lhonneur?...

-- Oui, Ma Majest te fait lhonneur de temmener hors du Louvre.
Prte-le moi, Margot, je te le ramnerai demain matin.

-- Ah! mon frre! dit Marguerite, vous navez pas besoin de ma
permission pour cela, et vous tes bien le matre.

-- Sire, dit Henri, je vais prendre chez moi un autre manteau, et
je reviens  linstant mme.

-- Tu nen as pas besoin, Henriot; celui que tu as l est bon.

-- Mais, Sire..., essaya le Barnais.

-- Je te dis de ne pas retourner chez toi, mille noms dun diable!
nentends tu pas ce que je te dis? Allons, viens donc!

-- Oui, oui, allez! dit tout  coup Marguerite en serrant le bras
de son mari, car un singulier regard de Charles venait de lui
apprendre quil se passait quelque chose dtrange.

-- Me voil, Sire, dit Henri. Mais Charles ramena son regard sur
Coconnas, qui continuait son office dclaireur en rallumant les
autres bougies.

-- Quel est ce gentilhomme, demanda-t-il  Henri en toisant le
Pimontais; ne serait-ce point, par hasard, M. de La Mole?

-- Qui lui a donc parl de La Mole? se demanda tout bas
Marguerite.

-- Non, Sire, rpondit Henri, M. de La Mole nest point ici, et je
le regrette, car jaurais eu lhonneur de le prsenter  Votre
Majest en mme temps que M. de Coconnas, son ami; ce sont deux
insparables, et tous deux appartiennent  M. dAlenon.

-- Ah! ah! notre grand tireur! dit Charles. Bon! Puis en fronant
le sourcil:

-- Ce M. de La Mole, ajouta-t-il, nest-il pas huguenot?

-- Converti, Sire, dit Henri, et je rponds de lui comme de moi.

-- Quand vous rpondrez de quelquun, Henriot, aprs ce que vous
avez fait aujourdhui, je nai plus le droit de douter de lui.
Mais nimporte, jaurais voulu le voir, ce M. de La Mole. Ce sera
pour plus tard.

En faisant de ses gros yeux une dernire perquisition dans la
chambre, Charles embrassa Marguerite et emmena le roi de Navarre
en le tenant par dessous le bras.

 la porte du Louvre, Henri voulut sarrter pour parler 
quelquun.

-- Allons, allons! sors vite, Henriot, lui dit Charles. Quand je
te dis que lair du Louvre nest pas bon pour toi ce soir, que
diable! crois-moi donc.

-- Ventre-saint-gris! murmura Henri; et de Mouy, que va-t-il
devenir tout seul dans ma chambre?... Pourvu que cet air qui nest
pas bon pour moi ne soit pas plus mauvais encore pour lui!

-- Ah a! dit le roi lorsque Henri et lui eurent travers le pont-
levis, cela tarrange donc, Henriot, que les gens de M. dAlenon
fassent la cour  ta femme?

-- Comment cela, Sire?

-- Oui, ce M. de Coconnas ne fait-il pas les doux yeux  Margot?

-- Qui vous a dit cela?

-- Dame! reprit le roi, on me la dit.

-- Raillerie pure, Sire; M. de Coconnas fait les doux yeux 
quelquun, cest vrai, mais cest  madame de Nevers.

-- Ah bah!

-- Je puis rpondre  Votre Majest de ce que je lui dis l.
Charles se prit  rire aux clats.

-- Eh bien, dit-il, que le duc de Guise vienne encore me faire des
propos, et jallongerai agrablement sa moustache en lui contant
les exploits de sa belle-soeur. Aprs cela, dit le roi en se
ravisant, je ne sais plus si cest de M. de Coconnas ou de
M. de La Mole quil ma parl.

-- Pas plus lun que lautre, Sire, dit Henri, et je vous rponds
des sentiments de ma femme.

-- Bon! Henriot, bon! dit le roi; jaime mieux te voir ainsi
quautrement; et, sur mon honneur, tu es si brave garon que je
crois que je finirai par ne plus pouvoir me passer de toi.

En disant ces mots, le roi se mit  siffler dune faon
particulire, et quatre gentilshommes qui attendaient au bout de
la rue de Beauvais le vinrent rejoindre, et tous ensemble
senfoncrent dans lintrieur de la ville.

Dix heures sonnaient.

-- Eh bien, dit Marguerite quand le roi et Henri furent partis,
nous remettons nous  table?

-- Non, ma foi! dit la duchesse, jai eu trop peur. Vive la petite
maison de la rue Cloche-Perce! on ny peut pas entrer sans en
faire le sige, et nos braves ont le droit dy jouer des pes.
Mais que cherchez-vous sous les meubles et dans les armoires,
monsieur de Coconnas?

-- Je cherche mon ami La Mole, dit le Pimontais.

-- Cherchez du ct de ma chambre, monsieur, dit Marguerite, il y
a l un certain cabinet...

-- Bon, dit Coconnas, jy suis. Et il entra dans la chambre.

-- Eh bien, dit une voix dans les tnbres, o en sommes-nous?

-- Eh! mordi! nous en sommes au dessert.

-- Et le roi de Navarre?

-- Il na rien vu; cest un mari parfait, et jen souhaite un
pareil  ma femme. Cependant je crains bien quelle ne lait
jamais quen secondes noces.

-- Et le roi Charles?

-- Ah! le roi, cest diffrent; il a emmen le mari.

-- En vrit?

-- Cest comme je te le dis. De plus, il ma fait lhonneur de me
regarder de ct quand il a su que jtais  M. dAlenon, et de
travers quand il a su que jtais ton ami.

-- Tu crois donc quon lui aura parl de moi?

-- Jai peur, au contraire, quon ne lui en ait dit trop de bien.
Mais ce nest point de tout cela quil sagit, je crois que ces
dames ont un plerinage  faire du ct de la rue du Roi-de-
Sicile, et que nous conduisons les plerines.

-- Mais, impossible! ... Tu le sais bien.

-- Comment, impossible?

-- Eh! oui, nous sommes de service chez son Altesse Royale.

-- Mordi, cest ma foi vrai; joublie toujours que nous sommes en
grade, et que de gentilshommes que nous tions nous avons eu
lhonneur de passer valets.

Et les deux amis allrent exposer  la reine et  la duchesse la
ncessit o ils taient dassister au moins au coucher de
monsieur le duc.

-- Cest bien, dit madame de Nevers, nous partons de notre ct.

-- Et peut-on savoir o vous allez? demanda Coconnas.

-- Oh! vous tes trop curieux, dit la duchesse. _Quaere et
invenies._
_ _
Les deux jeunes gens salurent et montrent en toute hte chez
M. dAlenon.

Le duc semblait les attendre dans son cabinet.

-- Ah! ah! dit-il, vous voil bien tard, messieurs.

-- Dix heures  peine, Monseigneur, dit Coconnas. Le duc tira sa
montre.

-- Cest vrai, dit-il. Tout le monde est couch au Louvre,
cependant.

-- Oui, Monseigneur, mais nous voici  vos ordres. Faut-il
introduire dans la chambre de Votre Altesse les gentilshommes du
petit coucher?

-- Au contraire, passez dans la petite salle et congdiez tout le
monde.

Les deux jeunes gens obirent, excutrent lordre donn, qui
ntonna personne  cause du caractre bien connu du duc, et
revinrent prs de lui.

-- Monseigneur, dit Coconnas, Votre Altesse va sans doute se
mettre au lit ou travailler?

-- Non, messieurs; vous avez cong jusqu demain.

-- Allons, allons, dit tout bas Coconnas  loreille de La Mole,
la cour dcouche ce soir,  ce quil parat; la nuit sera friande
en diable, prenons notre part de la nuit.

Et les deux jeunes gens montrent les escaliers quatre  quatre,
prirent leurs manteaux et leurs pes de nuit, et slancrent
hors du Louvre  la poursuite des deux dames, quils rejoignirent
au coin de la rue du Coq-Saint-Honor.

Pendant ce temps, le duc dAlenon, loeil ouvert, loreille au
guet, attendait, enferm dans sa chambre, les vnements imprvus
quon lui avait promis.



III
Dieu dispose


Comme lavait dit le duc aux jeunes gens, le plus profond silence
rgnait au Louvre.

En effet, Marguerite et madame de Nevers taient parties pour la
rue Tizon. Coconnas et La Mole staient mis  leur poursuite. Le
roi et Henri battaient la ville. Le duc dAlenon se tenait chez
lui dans lattente vague et anxieuse des vnements que lui avait
prdits la reine mre. Enfin Catherine stait mise au lit, et
madame de Sauve, assise  son chevet, lui faisait lecture de
certains contes italiens dont riait fort la bonne reine.

Depuis longtemps Catherine navait t de si belle humeur. Aprs
avoir fait de bon apptit une collation avec ses femmes, aprs
avoir rgl les comptes quotidiens de sa maison, elle avait
ordonn une prire pour le succs de certaine entreprise
importante, disait-elle, pour le bonheur de ses enfants; ctait
lhabitude de Catherine, habitude, au reste toute florentine, de
faire dire dans certaines circonstances des prires et des messes
dont Dieu et elle savaient seuls le but.

Enfin elle avait revu Ren, et avait choisi, dans ses odorants
sachets et dans son riche assortiment, plusieurs nouveauts.

-- Quon sache, dit Catherine, si ma fille la reine de Navarre est
chez elle; et si elle y est, quon la prie de venir me faire
compagnie.

Le page auquel cet ordre tait adress sortit, et un instant aprs
il revint accompagn de Gillonne.

-- Eh bien, dit la reine mre, jai demand la matresse et non la
suivante.

-- Madame, dit Gillonne, jai cru devoir venir moi-mme dire 
Votre Majest que la reine de Navarre est sortie avec son amie la
duchesse de Nevers...

-- Sortie  cette heure! reprit Catherine en fronant le sourcil;
et o peut-elle tre alle?

--  une sance dalchimie, rpondit Gillonne, laquelle doit avoir
lieu  lhtel de Guise, dans le pavillon habit par madame de
Nevers.

-- Et quand rentrera-t-elle? demanda la reine mre.

-- La sance se prolongera fort avant dans la nuit, rpondit
Gillonne, de sorte quil est probable que Sa Majest demeurera
demain matin chez son amie.

-- Elle est heureuse, la reine de Navarre, murmura Catherine, elle
a des amies et elle est reine; elle porte une couronne, on
lappelle Votre Majest, et elle na pas de sujets; elle est bien
heureuse.

Aprs cette boutade, qui fit sourire intrieurement les auditeurs:

-- Au reste, murmura Catherine, puisquelle est sortie! car elle
est sortie, dites-vous?

-- Depuis une demi-heure, madame.

-- Tout est pour le mieux; allez.

Gillonne salua et sortit.

-- Continuez votre lecture, Charlotte, dit la reine. Madame de
Sauve continua. Au bout de dix minutes Catherine interrompit la
lecture.

-- Ah!  propos, dit-elle, quon renvoie les gardes de la galerie.
Ctait le signal quattendait Maurevel. On excuta lordre de la
reine mre, et madame de Sauve continua son histoire.

Elle avait lu un quart dheure  peu prs sans interruption
aucune, lorsquun cri long, prolong, terrible, parvint jusque
dans la chambre royale et fit dresser les cheveux sur la tte des
assistants.

Un coup de pistolet le suivit immdiatement.

-- Quest-ce cela, dit Catherine, et pourquoi ne lisez-vous plus,
Carlotta?

-- Madame, dit la jeune femme plissante, navez-vous point
entendu?

-- Quoi? demanda Catherine.

-- Ce cri?

-- Et ce coup de pistolet? ajouta le capitaine des gardes.

-- Un cri, un coup de pistolet, ajouta Catherine, je nai rien
entendu, moi... Dailleurs, est-ce donc une chose bien
extraordinaire au Louvre quun cri et quun coup de pistolet?
Lisez, lisez, Carlotta.

-- Mais coutez, madame, dit celle-ci, tandis que M. de Nancey se
tenait debout la main  la poigne de son pe et nosant sortir
sans le cong de la reine; coutez, on entend des pas, des
imprcations.

-- Faut-il que je minforme, madame? dit ce dernier.

-- Point du tout, monsieur, restez l, dit Catherine en se
soulevant sur une main comme pour donner plus de force  son
ordre. Qui donc me garderait en cas dalarme? Ce sont quelques
Suisses ivres qui se battent.

Le calme de la reine, oppos  la terreur qui planait sur toute
cette assemble, formait un contraste tellement remarquable que,
si timide quelle ft, madame de Sauve fixa un regard
interrogateur sur la reine.

-- Mais, madame, scria-t-elle, on dirait que lon tue quelquun.

-- Et qui voulez-vous quon tue?

-- Mais le roi de Navarre, madame; le bruit vient du ct de son
appartement.

-- La sotte! murmura la reine, dont les lvres, malgr sa
puissance sur elle-mme, commenaient  sagiter trangement, car
elle marmottait une prire; la sotte voit son roi de Navarre
partout.

-- Mon Dieu! mon Dieu! dit madame de Sauve en retombant sur son
fauteuil.

-- Cest fini, cest fini, dit Catherine. Capitaine, continua-t-
elle en sadressant  M. de Nancey, jespre que, sil y a du
scandale dans le palais, vous ferez demain punir svrement les
coupables. Reprenez votre lecture, Carlotta.

Et Catherine retomba elle-mme sur son oreiller dans une
impassibilit qui ressemblait beaucoup  de laffaissement, car
les assistants remarqurent que de grosses gouttes de sueur
roulaient sur son visage.

Madame de Sauve obit  cet ordre formel; mais ses yeux et sa voix
fonctionnaient seuls. Sa pense errante sur dautres objets lui
reprsentait un danger terrible suspendu sur une tte chrie.
Enfin, aprs quelques minutes de ce combat, elle se trouva
tellement oppresse entre lmotion et ltiquette que sa voix
cessa dtre intelligible; le livre lui tomba des mains, elle
svanouit.

Soudain un fracas plus violent se fit entendre; un pas lourd et
press branla le corridor; deux coups de feu partirent faisant
vibrer les vitres; et Catherine, tonne de cette lutte prolonge
outre mesure, se dressa  son tour, droite, ple, les yeux
dilats; et au moment o le capitaine des gardes allait slancer
dehors, elle larrta en disant:

-- Que tout le monde reste ici, jirai moi-mme voir l-bas ce qui
se passe. Voil ce qui se passait, ou plutt ce qui stait pass:

De Mouy avait reu le matin des mains dOrthon la clef de Henri.
Dans cette clef, qui tait fore, il avait remarqu un papier
roul. Il avait tir le papier avec une pingle.

Ctait le mot dordre du Louvre pour la prochaine nuit. En outre,
Orthon lui avait verbalement transmis les paroles de Henri qui
invitaient de Mouy  venir trouver  dix heures le roi au Louvre.
 neuf heures et demie, de Mouy avait revtu une armure dont il
avait plus dune fois dj eu loccasion de reconnatre la
solidit; il avait boutonn dessus un pourpoint de soie, avait
agraf son pe, pass dans le ceinturon ses pistolets, recouvert
le tout du fameux manteau cerise de La Mole.

Nous avons vu comment, avant de rentrer chez lui, Henri avait jug
 propos de faire une visite  Marguerite, et comment il tait
arriv par lescalier secret juste  temps pour heurter La Mole
dans la chambre  coucher de Marguerite, et pour prendre sa place
aux yeux du roi dans la salle  manger. Ctait prcisment au
moment mme que, grce au mot dordre envoy par Henri et surtout
au fameux manteau cerise, de Mouy traversait le guichet du Louvre.

Le jeune homme monta droit chez le roi de Navarre, imitant de son
mieux, comme dhabitude, la dmarche de La Mole. Il trouva dans
lantichambre Orthon qui lattendait.

-- Sire de Mouy, lui dit le montagnard, le roi est sorti, mais il
ma ordonn de vous introduire chez lui et de vous dire de
lattendre. Sil tarde par trop, il vous invite, vous le savez, 
vous jeter sur son lit.

De Mouy entra sans demander dautre explication, car ce que venait
de lui dire Orthon ntait que la rptition de ce quil lui avait
dj dit le matin.

Pour utiliser son temps, de Mouy prit une plume et de lencre; et
sapprochant dune excellente carte de France pendue  la
muraille, il se mit  compter et  rgler les tapes quil y avait
de Paris  Pau.

Mais ce travail fut laffaire dun quart dheure, et ce travail
fini, de Mouy ne sut plus  quoi soccuper.

Il fit deux ou trois tours de chambre, se frotta les yeux, billa,
sassit et se leva, se rassit encore. Enfin, profitant de
linvitation de Henri, excus dailleurs par les lois de
familiarit qui existaient entre les princes et leurs
gentilshommes, il dposa sur la table de nuit ses pistolets et la
lampe, stendit sur le vaste lit  tentures sombres qui
garnissait le fond de la chambre, plaa son pe nue le long de sa
cuisse, et, sr de ntre pas surpris puisquun domestique se
tenait dans la pice prcdente, il se laissa aller  un sommeil
pesant, dont bientt le bruit fit retentir les vastes chos du
baldaquin. De Mouy ronflait en vrai soudard, et sous ce rapport
aurait pu lutter avec le roi de Navarre lui-mme.

Cest alors que six hommes, lpe  la main et le poignard  la
ceinture, se glissrent silencieusement dans le corridor qui, par
une petite porte, communiquait aux appartements de Catherine et
par une grande donnait chez Henri.

Un de ces six hommes marchait le premier. Outre son pe nue et
son poignard fort comme un couteau de chasse, il portait encore
ses fidles pistolets accrochs  sa ceinture par des agrafes
dargent. Cet homme, ctait Maurevel.

Arriv  la porte de Henri, il sarrta.

-- Vous vous tes bien assur que les sentinelles du corridor ont
disparu? demanda-t-il  celui qui paraissait commander la petite
troupe.

-- Plus une seule nest  son poste, rpondit le lieutenant.

-- Bien, dit Maurevel. Maintenant il ny a plus qu sinformer
dune chose, cest si celui que nous cherchons est chez lui.

-- Mais, dit le lieutenant en arrtant la main que Maurevel posait
sur le marteau de la porte, mais, capitaine, cet appartement est
celui du roi de Navarre.

-- Qui vous dit le contraire? rpondit Maurevel.

Les sbires se regardrent tout surpris, et le lieutenant fit un
pas en arrire.

-- Heu! fit le lieutenant, arrter quelquun  cette heure, au
Louvre, et dans lappartement du roi de Navarre?

-- Que rpondriez-vous donc, dit Maurevel, si je vous disais que
celui que vous allez arrter est le roi de Navarre lui-mme?

-- Je vous dirais, capitaine, que la chose est grave, et que, sans
un ordre sign de la main de Charles IX...

-- Lisez, dit Maurevel.

Et, tirant de son pourpoint lordre que lui avait remis Catherine,
il le donna au lieutenant.

-- Cest bien, rpondit celui-ci aprs avoir lu; je nai plus rien
 vous dire.

-- Et vous tes prt?

-- Je le suis.

-- Et vous? continua Maurevel en sadressant aux cinq autres
sbires. Ceux-ci salurent avec respect.

-- coutez-moi donc, messieurs, dit Maurevel, voil le plan: deux
de vous resteront  cette porte, deux  la porte de la chambre 
coucher, et deux entreront avec moi.

-- Ensuite? dit le lieutenant.

-- coutez bien ceci: il nous est ordonn dempcher le prisonnier
dappeler, de crier, de rsister; toute infraction  cet ordre
doit tre punie de mort.

-- Allons, allons, il a carte blanche, dit le lieutenant  lhomme
dsign avec lui pour suivre Maurevel chez le roi.

-- Tout  fait, dit Maurevel.

-- Pauvre diable de roi de Navarre! dit un des hommes, il tait
crit l-haut quil ne devait point en rchapper.

-- Et ici-bas, dit Maurevel en reprenant des mains du lieutenant
lordre de Catherine, quil rentra dans sa poitrine.

Maurevel introduisit dans la serrure la clef que lui avait remise
Catherine, et, laissant deux hommes  la porte extrieure, comme
il en tait convenu, entra avec les quatre autres dans
lantichambre.

-- Ah! ah! dit Maurevel en entendant la bruyante respiration du
dormeur, dont le bruit arrivait jusqu lui, il parat que nous
trouverons ici ce que nous cherchons.

Aussitt Orthon, pensant que ctait son matre qui rentrait, alla
au-devant de lui, et se trouva en face de cinq hommes arms qui
occupaient la premire chambre.

 la vue de ce visage sinistre, de ce Maurevel quon appelait le
Tueur de roi, le fidle serviteur recula, et se plaant devant la
seconde porte:

-- Qui tes-vous? dit Orthon; que voulez-vous?

-- Au nom du roi, rpondit Maurevel, o est ton matre?

-- Mon matre?

-- Oui, le roi de Navarre?

-- Le roi de Navarre nest pas au logis, dit Orthon en dfendant
plus que jamais la porte; ainsi vous ne pouvez pas entrer.

-- Prtexte, mensonge, dit Maurevel. Allons, arrire!

Les Barnais sont entts; celui-ci gronda comme un chien de ses
montagnes, et sans se laisser intimider:

-- Vous nentrerez pas, dit-il; le roi est absent.

Et il se cramponna  la porte.

Maurevel fit un geste; les quatre hommes semparrent du
rcalcitrant, larrachant au chambranle auquel il se tenait
cramponn, et, comme il ouvrait la bouche pour crier, Maurevel lui
appliqua la main sur les lvres.

Orthon mordit furieusement lassassin, qui retira sa main avec un
cri sourd, et frappa du pommeau de son pe le serviteur sur la
tte. Orthon chancela et tomba en criant:

-- Alarme! alarme! alarme! Sa voix expira, il tait vanoui. Les
assassins passrent sur son corps, puis deux restrent  cette
seconde porte, et les deux autres entrrent dans la chambre 
coucher, conduits par Maurevel.  la lueur de la lampe brlant sur
la table de nuit, ils virent le lit. Les rideaux taient ferms.

-- Oh! oh! dit le lieutenant, il ne ronfle plus, ce me semble.

-- Allons, sus! dit Maurevel.  cette voix, un cri rauque qui
ressemblait plutt au rugissement du lion qu des accents humains
partit de dessous les rideaux, qui souvrirent violemment, et un
homme, arm dune cuirasse et le front couvert dune de ces
salades qui ensevelissaient la tte jusquaux yeux, apparut assis,
deux pistolets  la main et son pe sur les genoux. Maurevel
neut pas plus tt aperu cette figure et reconnu de Mouy, quil
sentit ses cheveux se dresser sur sa tte; il devint dune pleur
affreuse; sa bouche se remplit dcume; et, comme sil se ft
trouv en face dun spectre, il fit un pas en arrire.

Soudain la figure arme se leva et fit en avant un pas gal 
celui que Maurevel avait fait en arrire, de sorte que ctait
celui qui tait menac qui semblait poursuivre, et celui qui
menaait qui semblait fuir.

-- Ah! sclrat, dit de Mouy dune voix sourde, tu viens pour me
tuer comme tu as tu mon pre!

Deux des sbires, cest--dire ceux qui taient entrs avec
Maurevel dans la chambre du roi, entendirent seuls ces paroles
terribles; mais en mme temps quelles avaient t dites, le
pistolet stait abaiss  la hauteur du front de Maurevel.
Maurevel se jeta  genoux au moment o de Mouy appuyait le doigt
sur la dtente; le coup partit, et un des gardes qui se trouvaient
derrire lui, et quil avait dmasqu par ce mouvement, tomba
frapp au coeur. Au mme instant Maurevel riposta, mais la balle
alla saplatir sur la cuirasse de De Mouy.

Alors prenant son lan, mesurant la distance, de Mouy, dun revers
de sa large pe, fendit le crne du deuxime garde, et, se
retournant vers Maurevel, engagea lpe avec lui.

Le combat fut terrible, mais court.  la quatrime passe, Maurevel
sentit dans sa gorge le froid de lacier; il poussa un cri
trangl, tomba en arrire, et en tombant renversa la lampe, qui
steignit.

Aussitt de Mouy, profitant de lobscurit, vigoureux et agile
comme un hros dHomre, slana tte baisse vers lantichambre,
renversa un des gardes, repoussa lautre, passa comme un clair
entre les sbires qui gardaient la porte extrieure, essuya deux
coups de pistolet, dont les balles raillrent la muraille du
corridor, et ds lors il fut sauv, car un pistolet tout charg
lui restait encore, outre cette pe qui frappait de si terribles
coups.

Un instant de Mouy hsita pour savoir sil devait fuir chez
M. dAlenon, dont il lui semblait que la porte venait de
souvrir, ou sil devait essayer de sortir du Louvre. Il se dcida
pour ce dernier parti, reprit sa course dabord ralentie, sauta
dix degrs dun seul coup, parvint au guichet, pronona les deux
mots de passe et slana en criant:

-- Allez l-haut, on y tue pour le compte du roi. Et profitant de
la stupfaction que ses paroles jointes au bruit des coups de
pistolet avaient jete dans le poste, il gagna au pied et disparut
dans la rue du Coq sans avoir reu une gratignure.

Ctait en ce moment que Catherine avait arrt son capitaine des
gardes en disant:

-- Demeurez, jirai voir moi-mme ce qui se passe l-bas.

-- Mais, madame, rpondit le capitaine, le danger que pourrait
courir Votre Majest mordonne de la suivre.

-- Restez, monsieur, dit Catherine dun ton plus imprieux encore
que la premire fois, restez. Il y a autour des rois une
protection plus puissante que lpe humaine.

Le capitaine demeura.

Alors Catherine prit une lampe, passa ses pieds nus dans des mules
de velours, sortit de sa chambre, gagna le corridor encore plein
de fume, savana impassible et froide comme une ombre, vers
lappartement du roi de Navarre.

Tout tait redevenu silencieux.

Catherine arriva  la porte dentre, en franchit le seuil, et vit
dabord dans lantichambre Orthon vanoui.

-- Ah! ah! dit-elle, voici toujours le laquais; plus loin sans
doute nous allons trouver le matre. Et elle franchit la seconde
porte.

L, son pied heurta un cadavre; elle abaissa sa lampe; ctait
celui du garde qui avait eu la tte fendue; il tait compltement
mort.

Trois pas plus loin tait le lieutenant frapp dune balle et
rlant le dernier soupir.

Enfin, devant le lit un homme qui, la tte ple comme celle dun
mort, perdant son sang par une double blessure qui lui traversait
le cou, raidissant ses mains crispes, essayait de se relever.

Ctait Maurevel. Un frisson passa dans les veines de Catherine;
elle vit le lit dsert, elle regarda tout autour de la chambre, et
chercha en vain parmi ces trois hommes couchs dans leur sang le
cadavre quelle esprait. Maurevel reconnut Catherine; ses yeux se
dilatrent horriblement, et il tendit vers elle un geste
dsespr.

-- Eh bien, dit-elle  demi-voix, o est-il? quest-il devenu?
Malheureux! lauriez-vous laiss chapper?

Maurevel essaya darticuler quelques paroles; mais un sifflement
inintelligible sortit seul de sa blessure, une cume rougetre
frangea ses lvres, et il secoua la tte en signe dimpuissance et
de douleur.

-- Mais parle donc! scria Catherine, parle donc! ne ft-ce que
pour me dire un seul mot!

Maurevel montra sa blessure, et fit entendre de nouveau quelques
sons inarticuls, tenta un effort qui naboutit qu un rauque
rlement et svanouit.

Catherine alors regarda autour delle: elle ntait entoure que
de cadavres et de mourants; le sang coulait  flots par la
chambre, et un silence de mort planait sur toute cette scne.

Encore une fois elle adressa la parole  Maurevel, mais sans le
rveiller: cette fois, il demeura non seulement muet, mais
immobile; un papier sortait de son pourpoint, ctait lordre
darrestation sign du roi. Catherine sen saisit et le cacha dans
sa poitrine.

En ce moment Catherine entendit derrire elle un lger froissement
de parquet; elle se retourna et vit debout,  la porte de la
chambre, le duc dAlenon, que le bruit avait attir malgr lui,
et que le spectacle quil avait sous les yeux fascinait.

-- Vous ici? dit-elle.

-- Oui, madame. Que se passe-t-il donc, mon Dieu? demanda le duc.

-- Retournez chez vous, Franois, et vous apprendrez assez tt la
nouvelle.

DAlenon ntait pas aussi ignorant de laventure que Catherine
le supposait. Aux premiers pas retentissant dans le corridor, il
avait cout. Voyant entrer des hommes chez le roi de Navarre, il
avait, en rapprochant ce fait des paroles de Catherine, devin ce
qui allait se passer, et stait applaudi de voir un ami si
dangereux dtruit par une main plus forte que la sienne.

Bientt des coups de feu, les pas rapides dun fugitif, avaient
attir son attention, et il avait vu dans lespace lumineux
projet par louverture de la porte de lescalier disparatre un
manteau rouge qui lui tait par trop familier pour quil ne le
reconnt pas.

-- De Mouy! scria-t-il, de Mouy chez mon beau-frre de Navarre!
Mais non, cest impossible! Serait-ce M. de La Mole?...

Alors linquitude le gagna. Il se rappela que le jeune homme lui
avait t recommand par Marguerite elle-mme, et voulant
sassurer si ctait lui quil venait de voir passer, il monta
rapidement  la chambre des deux jeunes gens: elle tait vide.
Mais, dans un coin de cette chambre, il trouva suspendu le fameux
manteau cerise. Ses doutes avaient t fixs: ce nest donc pas La
Mole, mais de Mouy.

La pleur sur le front, tremblant que le huguenot ne ft dcouvert
et ne traht les secrets de la conspiration, il stait alors
prcipit vers le guichet du Louvre. L il avait appris que le
manteau cerise stait chapp sain et sauf, en annonant quon
tuait dans le Louvre pour le compte du roi.

-- Il sest tromp, murmura dAlenon; cest pour le compte de la
reine mre. Et, revenant vers le thtre du combat, il trouva
Catherine errant comme une hyne parmi les morts.

 lordre que lui donna sa mre, le jeune homme rentra chez lui
affectant le calme et lobissance, malgr les ides tumultueuses
qui agitaient son esprit.

Catherine, dsespre de voir cette nouvelle tentative choue,
appela son capitaine des gardes, fit enlever les corps, commanda
que Maurevel, qui ntait que bless, ft report chez lui, et
ordonna quon ne rveillt point le roi.

-- Oh! murmura-t-elle en rentrant dans son appartement la tte
incline sur sa poitrine, il a chapp cette fois encore. La main
de Dieu est tendue sur cet homme. Il rgnera! il rgnera!

Puis, comme elle ouvrait la porte de sa chambre, elle passa la
main sur son front et se composa un sourire banal.

-- Quy avait-il donc, madame? demandrent tous les assistants, 
lexception de madame de Sauve, trop effraye pour faire des
questions.

-- Rien, rpondit Catherine; du bruit, voil tout.

-- Oh! scria tout  coup madame de Sauve en indiquant du doigt
le passage de Catherine, Votre Majest dit quil ny a rien, et
chacun de ses pas laisse une trace sur le tapis!



IV
La nuit des rois


Cependant Charles IX marchait cte  cte avec Henri appuy  son
bras, suivi de ses quatre gentilshommes et prcd de deux porte-
torches.

-- Quand je sors du Louvre, disait le pauvre roi, jprouve un
plaisir analogue  celui qui me vient quand jentre dans une belle
fort; je respire, je vis, je suis libre.

Henri sourit.

-- Votre Majest serait bien dans les montagnes du Barn, alors!
dit Henri.

-- Oui, et je comprends que tu aies envie dy retourner; mais si
le dsir ten prend par trop fort, Henriot, ajouta Charles en
riant, prends bien tes prcautions, cest un conseil que je te
donne: car ma mre Catherine taime si fort quelle ne peut pas
absolument se passer de toi.

-- Que fera Votre Majest ce soir? dit Henri en dtournant cette
conversation dangereuse.

-- Je veux te faire faire une connaissance, Henriot; tu me diras
ton avis.

-- Je suis aux ordres de Votre Majest.

--  droite,  droite! nous allons rue des Barres.

Les deux rois, suivis de leur escorte, avaient dpass la rue de
la Savonnerie, quand,  la hauteur de lhtel de Cond, ils virent
deux hommes envelopps de grands manteaux sortir par une fausse
porte que lun deux referma sans bruit.

-- Oh! oh! dit le roi  Henri, qui selon son habitude regardait
aussi, mais sans rien dire, cela mrite attention.

-- Pourquoi dites-vous cela, Sire? demanda le roi de Navarre.

-- Ce nest pas pour toi, Henriot. Tu es sr de ta femme, ajouta
Charles avec un sourire; mais ton cousin de Cond nest pas sr de
la sienne, ou, sil en est sr, il a tort, le diable memporte!

-- Mais qui vous dit, Sire, que ce soit madame de Cond que
visitaient ces messieurs?

-- Un pressentiment. Limmobilit de ces deux hommes, qui se sont
rangs dans la porte depuis quils nous ont vus et qui nen
bougent pas; puis, certaine coupe de manteau du plus petit des
deux... Pardieu! ce serait trange.

-- Quoi?

-- Rien; une ide qui marrive, voil tout. Avanons. Et il marcha
droit aux deux hommes, qui, voyant alors que ctait bien  eux
quon en avait, firent quelques pas pour sloigner.

-- Hol, messieurs! dit le roi, arrtez.

-- Est-ce  nous quon parle? demanda une voix qui fit tressaillir
Charles et son compagnon.

-- Eh bien, Henriot, dit Charles, reconnais-tu cette voix-l,
maintenant?

-- Sire, dit Henri, si votre frre le duc dAnjou ntait point 
La Rochelle, je jurerais que cest lui qui vient de parler.

-- Eh bien, dit Charles, cest quil nest point  La Rochelle,
voil tout.

-- Mais qui est avec lui?

-- Tu ne reconnais pas le compagnon?

-- Non, Sire.

-- Il est pourtant de taille  ne pas sy tromper. Attends, tu vas
le reconnatre... Hol! h! vous dis-je, rpta le roi; navez-
vous pas entendu, mordieu!

-- tes-vous le guet pour nous arrter? dit le plus grand des deux
hommes, dveloppant son bras hors des plis de son manteau.

-- Prenez que nous sommes le guet, dit le roi, et arrtez quand on
vous lordonne. Puis se penchant  loreille de Henri:

-- Tu vas voir le volcan jeter des flammes, lui dit-il.

-- Vous tes huit, dit le plus grand des deux hommes, montrant
cette fois non seulement son bras mais encore son visage, mais
fussiez-vous cent, passez au large!

-- Ah! ah! le duc de Guise! dit Henri.

-- Ah! notre cousin de Lorraine! dit le roi; vous vous faites
enfin connatre! cest heureux!

-- Le roi! scria le duc. Quant  lautre personnage, on le vit 
ces paroles sensevelir dans son manteau et demeurer immobile
aprs stre dabord dcouvert la tte par respect.

-- Sire, dit le duc de Guise, je venais de rendre visite  ma
belle-soeur, madame de Cond.

-- Oui... et vous avez emmen avec vous un de vos gentilshommes,
lequel?

-- Sire, rpondit le duc, Votre Majest ne le connat pas.

-- Nous ferons connaissance, alors, dit le roi.

Et marchant droit  lautre figure, il fit signe  un des deux
laquais dapprocher avec son flambeau.

-- Pardon, mon frre! dit le duc dAnjou en dcroisant son manteau
et sinclinant avec un dpit mal dguis.

-- Ah! ah! Henri, cest vous! ... Mais non, ce nest point
possible, je me trompe... Mon frre dAnjou ne serait all voir
personne avant de venir me voir moi-mme. Il nignore pas que pour
les princes du sang qui rentrent dans la capitale, il ny a quune
porte  Paris: cest le guichet du Louvre.

-- Pardonnez, Sire, dit le duc dAnjou; je prie Votre Majest
dexcuser mon inconsquence.

-- Oui-da! rpondit le roi dun ton moqueur; et que faisiez-vous
donc, mon frre,  lhtel de Cond?

-- Eh! mais, dit le roi de Navarre de son air narquois, ce que
Votre Majest disait tout  lheure.

Et se penchant  loreille du roi, il termina sa phrase par un
grand clat de rire.

-- Quest-ce donc?... demanda le duc de Guise avec hauteur, car,
comme tout le monde  la cour, il avait pris lhabitude de traiter
assez rudement ce pauvre roi de Navarre. Pourquoi nirais-je pas
voir ma belle-soeur? M. le duc dAlenon ne va-t-il pas voir la
sienne?

Henri rougit lgrement.

-- Quelle belle-soeur? demanda Charles; je ne lui en connais pas
dautre que la reine lisabeth.

-- Pardon, Sire! Ctait sa soeur que jaurais d dire, madame
Marguerite, que nous avons vue passer en venant ici il y a une
demi-heure dans sa litire, accompagne de deux muguets qui
trottaient chacun  une portire.

-- Vraiment! ... dit Charles. Que rpondez-vous  cela, Henri?

-- Que la reine de Navarre est bien libre daller o elle veut,
mais je doute quelle soit sortie du Louvre.

-- Et moi, jen suis sr, dit le duc de Guise.

-- Et moi aussi, fit le duc dAnjou,  telle enseigne que la
litire sest arrte rue Cloche-Perce.

-- Il faut que votre belle-soeur, pas celle-ci, dit Henri en
montrant lhtel de Cond, mais celle de l-bas, et il tourna son
doigt dans la direction de lhtel de Guise, soit aussi de la
partie, car nous les avons laisses ensemble, et, comme vous le
savez, elles sont insparables.

-- Je ne comprends pas ce que veut dire Votre Majest, rpondit le
duc de Guise.

-- Au contraire, dit le roi, rien de plus clair, et voil pourquoi
il y avait un muguet courant  chaque portire.

-- Eh bien, dit le duc, sil y a scandale de la part de la reine
et de la part de mes belles-soeurs, invoquons pour le faire cesser
la justice du roi.

-- Eh! pardieu, dit Henri, laissez l madames de Cond et de
Nevers. Le roi ne sinquite pas de sa soeur... et moi jai
confiance dans ma femme.

-- Non pas, non pas, dit Charles; je veux en avoir le coeur net;
mais faisons nos affaires nous-mmes. La litire sest arrte rue
Cloche-Perce, dites-vous, mon cousin?

-- Oui, Sire.

-- Vous reconnatriez lendroit?

-- Oui, Sire.

-- Eh bien, allons-y; et sil faut brler la maison pour savoir
qui est dedans, on la brlera.

Cest avec ces dispositions, assez peu rassurantes pour la
tranquillit de ceux dont il est question, que les quatre
principaux seigneurs du monde chrtien prirent le chemin de la rue
Saint-Antoine.

Les quatre princes arrivrent rue Cloche-Perce; Charles, qui
voulait faire ses affaires en famille, renvoya les gentilshommes
de sa suite en leur disant de disposer du reste de leur nuit, mais
de se tenir prs de la Bastille  six heures du matin avec deux
chevaux.

Il ny avait que trois maisons dans la rue Cloche-Perce; la
recherche tait dautant moins difficile que deux ne firent aucun
refus douvrir; ctaient celles qui touchaient lune  la rue
Saint-Antoine, lautre  la rue du Roi-de-Sicile.

Quant  la troisime, ce fut autre chose: ctait celle qui tait
garde par le concierge allemand, et le concierge allemand tait
peu traitable. Paris semblait destin  offrir cette nuit les plus
mmorables exemples de fidlit domestique.

M. de Guise eut beau menacer dans le plus pur saxon, Henri dAnjou
eut beau offrir une bourse pleine dor, Charles eut beau aller
jusqu dire quil tait lieutenant du guet, le brave Allemand ne
tint compte ni de la dclaration, ni de loffre, ni des menaces.
Voyant que lon insistait, et dune manire qui devenait
importune, il glissa entre les barres de fer lextrmit de
certaine arquebuse, dmonstration dont ne firent que rire trois
des quatre visiteurs... Henri de Navarre se tenant  lcart,
comme si la chose et t sans intrt pour lui... attendu que
larme, ne pouvant obliquer dans les barreaux, ne devait gure
tre dangereuse que pour un aveugle qui et t se placer en face.

Voyant quon ne pouvait intimider, corrompre ni flchir le
portier, le duc de Guise feignit de partir avec ses compagnons;
mais la retraite ne fut pas longue. Au coin de la rue Saint-
Antoine, le duc trouva ce quil cherchait: ctait une de ces
pierres comme en remuaient, trois mille ans auparavant, Ajax,
Tlamon et Diomde; il la chargea sur son paule, et revint en
faisant signe  ses compagnons de le suivre. Juste en ce moment le
concierge, qui avait vu ceux quil prenait pour des malfaiteurs
sloigner, refermait la porte sans avoir encore eu le temps de
repousser les verrous. Le duc de Guise profita du moment:
vritable catapulte vivante, il lana la pierre contre la porte.
La serrure vola, emportant la portion de la muraille dans laquelle
elle tait scelle. La porte souvrit, renversant lAllemand, qui
tomba en donnant, par un cri terrible, lveil  la garnison, qui,
sans ce cri, courait grand risque dtre surprise.

Justement en ce moment-l mme, La Mole traduisait, avec
Marguerite, une idylle de Thocrite, et Coconnas buvait, sous
prtexte quil tait Grec aussi, force vin de Syracuse avec
Henriette.

La conversation scientifique et la conversation bachique furent
violemment interrompues.

Commencer par teindre les bougies, ouvrir les fentres, slancer
sur le balcon, distinguer quatre hommes dans les tnbres, leur
lancer sur la tte tous les projectiles qui leur tombrent sous la
main, faire un affreux bruit de coups de plat dpe qui
natteignaient que le mur, tel fut lexercice auquel se livrrent
immdiatement La Mole et Coconnas. Charles, le plus acharn des
assaillants, reut une aiguire dargent sur lpaule, le duc
dAnjou un bassin contenant une compote dorange et de cdrats, et
le duc de Guise un quartier de venaison.

Henri ne reut rien. Il questionnait tout bas le portier, que
M. de Guise avait attach  la porte, et qui rpondait par son
ternel:

-- _Ich verstehe nicht._
_ _
Les femmes encourageaient les assigs et leur passaient des
projectiles qui se succdaient comme une grle.

-- Par la mort-diable! scria Charles IX en recevant sur la tte
un tabouret qui lui fit rentrer son chapeau jusque sur le nez,
quon mouvre bien vite, ou je ferai tout pendre l-haut.

-- Mon frre! dit Marguerite bas  La Mole.

-- Le roi! dit celui-ci tout bas  Henriette.

-- Le roi! le roi! dit celle-ci  Coconnas, qui tranait un bahut
vers la fentre, et qui tenait  exterminer le duc de Guise,
auquel, sans le connatre, il avait particulirement affaire. Le
roi! je vous dis.

Coconnas lcha le bahut, regarda dun air tonn.

-- Le roi? dit-il.

-- Oui, le roi.

-- Alors, en retraite.

-- Eh! justement La Mole et Marguerite sont dj partis! venez.

-- Par o?

-- Venez, vous dis-je. Et le prenant par la main, Henriette
entrana Coconnas par la porte secrte qui donnait dans la maison
attenante; et tous quatre, aprs avoir referm la porte derrire
eux, senfuirent par lissue qui donnait rue Tizon.

-- Oh! oh! dit Charles, je crois que la garnison se rend.

On attendit quelques minutes; mais aucun bruit ne parvint
jusquaux assigeants.

-- On prpare quelque ruse, dit le duc de Guise.

-- Ou plutt on a reconnu la voix de mon frre et lon dtale, dit
le duc dAnjou.

-- Il faudra toujours bien quon passe par ici, dit Charles.

-- Oui, reprit le duc dAnjou, si la maison na pas deux issues.

-- Cousin, dit le roi, reprenez votre pierre, et faites de lautre
porte comme de celle-ci.

Le duc pensa quil tait inutile de recourir  de pareils moyens,
et comme il avait remarqu que la seconde porte tait moins forte
que la premire, il lenfona dun simple coup de pied.

-- Les torches, les torches! dit le roi.

Les laquais sapprochrent. Elles taient teintes, mais ils
avaient sur eux tout ce quil fallait pour les rallumer. On fit de
la flamme. Charles IX en prit une et passa lautre au duc dAnjou.

Le duc de Guise marcha le premier, lpe  la main.

Henri ferma la marche.

On arriva au premier tage.

Dans la salle  manger tait servi ou plutt desservi le souper,
car ctait particulirement le souper qui avait fourni les
projectiles. Les candlabres taient renverss, les meubles sens
dessus dessous, et tout ce qui ntait pas vaisselle dargent en
pices.

On passa dans le salon. L pas plus de renseignements que dans la
premire chambre sur lidentit des personnages. Des livres grecs
et latins, quelques instruments de musique, voil tout ce que lon
trouva.

La chambre  coucher tait plus muette encore. Une veilleuse
brlait dans un globe dalbtre suspendu au plafond; mais on ne
paraissait pas mme tre entr dans cette chambre.

-- Il y a une seconde sortie, dit le roi.

-- Cest probable, dit le duc dAnjou.

-- Mais o est-elle? demanda le duc de Guise. On chercha de tous
cts; on ne la trouva pas.

-- O est le concierge? demanda le roi.

-- Je lai attach  la grille, dit le duc de Guise.

-- Interrogez-le, cousin.

-- Il ne voudra pas rpondre.

-- Bah! on lui fera un petit feu bien sec autour des jambes, dit
le roi en riant, et il faudra bien quil parle.

Henri regarda vivement par la fentre.

-- Il ny est plus, dit-il.

-- Qui la dtach? demanda vivement le duc de Guise.

-- Mort-diable! scria le roi, nous ne saurons rien encore.

-- En effet, dit Henri, vous voyez bien, Sire, que rien ne prouve
que ma femme et la belle-soeur de M. de Guise aient t dans cette
maison.

-- Cest vrai, dit Charles. Lcriture nous apprend: il y a trois
choses qui ne laissent pas de traces: loiseau dans lair, le
poisson dans leau, et la femme... non, je me trompe, lhomme
chez...

-- Ainsi, interrompit Henri, ce que nous avons de mieux  faire...

-- Oui, dit Charles, cest de soigner, moi ma contusion; vous,
dAnjou, dessuyer votre sirop doranges, et vous, Guise, de faire
disparatre votre graisse de sanglier.

Et l-dessus ils sortirent sans se donner la peine de refermer la
porte. Arrivs  la rue Saint-Antoine:

-- O allez-vous, messieurs? dit le roi au duc dAnjou et au duc
de Guise.

-- Sire, nous allons chez Nantouillet, qui nous attend  souper,
mon cousin de Lorraine et moi. Votre Majest veut-elle venir avec
nous?

-- Non, merci; nous allons du ct oppos. Voulez-vous un de mes
porte-torches?

-- Nous vous rendons grce, Sire, dit vivement le duc dAnjou.

-- Bon; il a peur que je ne le fasse espionner, souffla Charles 
loreille du roi de Navarre. Puis prenant ce dernier par-dessous
le bras:

-- Viens! Henriot, dit-il; je te donne  souper ce soir.

-- Nous ne rentrons donc pas au Louvre? demanda Henri.

-- Non, te dis-je, triple entt! viens avec moi, puisque je te
dis de venir; viens. Et il entrana Henri par la rue Geoffroy-
Lasnier.



V
Anagramme


Au milieu de la rue Geoffroy-Lasnier venait aboutir la rue
Garnier-sur-lEau, et au bout de la rue Garnier-sur-lEau
stendait  droite et  gauche la rue des Barres.

L, en faisant quelques pas vers la rue de la Mortellerie, on
trouvait  droite une petite maison isole au milieu dun jardin
clos de hautes murailles et auquel une porte pleine donnait seule
entre.

Charles tira une clef de sa poche, ouvrit la porte, qui cda
aussitt, tant ferme seulement au pne; puis ayant fait passer
Henri et le laquais qui portait la torche, il referma la porte
derrire lui.

Une seule petite fentre tait claire. Charles la montra du
doigt en souriant  Henri.

-- Sire, je ne comprends pas, dit celui-ci.

-- Tu vas comprendre, Henriot. Le roi de Navarre regarda Charles
avec tonnement. Sa voix, son visage avaient pris une expression
de douceur qui tait si loin du caractre habituel de sa
physionomie, que Henri ne le reconnaissait pas.

-- Henriot, lui dit le roi, je tai dit que lorsque je sortais du
Louvre, je sortais de lenfer. Quand jentre ici, jentre dans le
paradis.

-- Sire, dit Henri, je suis heureux que Votre Majest mait trouv
digne de me faire faire le voyage du ciel avec elle.

-- Le chemin en est troit, dit le roi en sengageant dans un
petit escalier, mais cest pour que rien ne manque  la
comparaison.

-- Et quel est lange qui garde lentre de votre den, Sire?

-- Tu vas voir, rpondit Charles IX.

Et faisant signe  Henri de le suivre sans bruit, il poussa une
premire porte, puis une seconde, et sarrta sur le seuil.

-- Regarde, dit-il. Henri sapprocha et son regard demeura fix
sur un des plus charmants tableaux quil et vus. Ctait une
femme de dix-huit  dix-neuf ans  peu prs, dormant la tte pose
sur le pied du lit dun enfant endormi dont elle tenait entre ses
deux mains les petits pieds rapprochs de ses lvres, tandis que
ses longs cheveux ondoyaient, pandus comme un flot dor.

On et dit un tableau de lAlbane reprsentant la Vierge et
lenfant Jsus.

-- Oh! Sire, dit le roi de Navarre, quelle est cette charmante
crature?

-- Lange de mon paradis, Henriot, le seul qui maime pour moi.
Henri sourit.

-- Oui, pour moi, dit Charles, car elle ma aim avant de savoir
que jtais roi.

-- Et depuis quelle le sait?

-- Eh bien, depuis quelle le sait, dit Charles avec un soupir qui
prouvait que cette sanglante royaut lui tait lourde parfois,
depuis quelle le sait, elle maime encore; ainsi juge.

Le roi sapprocha tout doucement, et sur la joue en fleur de la
jeune femme, il posa un baiser aussi lger que celui dune abeille
sur un lis.

Et cependant la jeune femme se rveilla.

-- Charles! murmura-t-elle en ouvrant les yeux.

-- Tu vois, dit le roi, elle mappelle Charles. La reine dit Sire.

-- Oh! scria la jeune femme, vous ntes pas seul, mon roi.

-- Non, ma bonne Marie. Jai voulu tamener un autre roi plus
heureux que moi, car il na pas de couronne; plus malheureux que
moi, car il na pas une Marie Touchet. Dieu fait une compensation
 tout.

-- Sire, cest le roi de Navarre? demanda Marie.

-- Lui-mme, mon enfant. Approche, Henriot.

Le roi de Navarre sapprocha. Charles lui prit la main droite.

-- Regarde cette main, Marie, dit-il; cest la main dun bon frre
et dun loyal ami. Sans cette main, vois-tu...

-- Eh bien, Sire?

-- Eh bien, sans cette main, aujourdhui, Marie, notre enfant
naurait plus de pre.

Marie jeta un cri, tomba  genoux, saisit la main de Henri et la
baisa.

-- Bien, Marie, bien, dit Charles.

-- Et quavez-vous fait pour le remercier, Sire?

-- Je lui ai rendu la pareille. Henri regarda Charles avec
tonnement.

-- Tu sauras un jour ce que je veux dire, Henriot. En attendant,
viens voir. Et il sapprocha du lit o lenfant dormait toujours.

-- Eh! dit-il, si ce gros garon-l dormait au Louvre au lieu de
dormir ici, dans cette petite maison de la rue des Barres, cela
changerait bien des choses dans le prsent et peut-tre dans
lavenir[3].

-- Sire, dit Marie, nen dplaise  Votre Majest, jaime mieux
quil dorme ici, il dort mieux.

-- Ne troublons donc pas son sommeil, dit le roi; cest si bon de
dormir quand on ne fait pas de rves!

-- Eh bien, Sire, fit Marie en tendant la main vers une des
portes qui donnaient dans cette chambre.

-- Oui, tu as raison, Marie, dit Charles IX; soupons.

-- Mon bien-aim Charles, dit Marie, vous direz au roi votre frre
de mexcuser, nest-ce pas?

-- Et de quoi?

-- De ce que jai renvoy nos serviteurs. Sire, continua Marie en
sadressant au roi de Navarre, vous saurez que Charles ne veut
tre servi que par moi.

-- Ventre-saint-gris! dit Henri, je le crois bien.

Les deux hommes passrent dans la salle  manger, tandis que la
mre, inquite et soigneuse, couvrait dune chaude toffe le petit
Charles, qui, grce  son bon sommeil denfant que lui enviait son
pre, ne stait pas rveill.

Marie vint les rejoindre.

-- Il ny a que deux couverts, dit le roi.

-- Permettez, dit Marie, que je serve Vos Majests.

-- Allons, dit Charles, voil que tu me portes malheur, Henriot.

-- Comment, Sire?

-- Nentends-tu pas?

-- Pardon, Charles, pardon.

-- Je te pardonne. Mais place-toi l, prs de moi, entre nous
deux.

-- Jobis, dit Marie.

Elle apporta un couvert, sassit entre les deux rois et les
servit.

-- Nest-ce pas, Henriot, que cest bon, dit Charles, davoir un
endroit au monde dans lequel on ose boire et manger sans avoir
besoin que personne fasse avant vous lessai de vos vins et de vos
viandes?

-- Sire, dit Henri en souriant et en rpondant par le sourire 
lapprhension ternelle de son esprit, croyez que japprcie
votre bonheur plus que personne.

-- Aussi dis-lui bien, Henriot, que pour que nous demeurions ainsi
heureux, il ne faut pas quelle se mle de politique; il ne faut
pas surtout quelle fasse connaissance avec ma mre.

-- La reine Catherine aime en effet Votre Majest avec tant de
passion, quelle pourrait tre jalouse de tout autre amour,
rpondit Henri, trouvant, par un subterfuge, le moyen dchapper 
la dangereuse confiance du roi.

-- Marie, dit le roi, je te prsente un des hommes les plus fins
et les plus spirituels que je connaisse.  la cour, vois-tu, et ce
nest pas peu dire, il a mis tout le monde dedans; moi seul ai vu
clair peut-tre, je ne dis pas dans son coeur, mais dans son
esprit.

-- Sire, dit Henri, je suis fch quen exagrant lun comme vous
le faites, vous doutiez de lautre.

-- Je nexagre rien, Henriot, dit le roi; dailleurs, on te
connatra un jour. Puis se retournant vers la jeune femme:

-- Il fait surtout les anagrammes  ravir. Dis-lui de faire celle
de ton nom et je rponds quil la fera.

-- Oh! que voulez-vous quon trouve dans le nom dune pauvre fille
comme moi? quelle gracieuse pense peut sortir de cet assemblage
de lettres avec lesquelles le hasard a crit Marie Touchet?

-- Oh! lanagramme de ce nom, Sire, dit Henri, est trop facile, et
je nai pas eu grand mrite  la trouver.

-- Ah! ah! cest dj fait, dit Charles. Tu vois... Marie.

Henri tira de la poche de son pourpoint ses tablettes, en dchira
une page, et en dessous du nom:

_Marie Touchet,_
_ _
crivit:

_Je charme tout._
_ _
Puis il passa la feuille  la jeune femme.

-- En vrit, scria-t-elle, cest impossible!

-- Qua-t-il trouv? demanda Charles.

-- Sire, je nose rpter, moi.

-- Sire, dit Henri, dans le nom de Marie Touchet, il y a, lettre
pour lettre, en faisant de lI un J comme cest lhabitude: _Je
charme tout._
_ _
-- En effet, scria Charles, lettre pour lettre. Je veux que ce
soit ta devise, entends-tu, Marie! Jamais devise na t mieux
mrite. Merci, Henriot. Marie, je te la donnerai crite en
diamants.

Le souper sacheva; deux heures sonnrent  Notre-Dame.

-- Maintenant, dit Charles, en rcompense de son compliment,
Marie, tu vas lui donner un fauteuil o il puisse dormir jusquau
jour; bien loin de nous seulement, parce quil ronfle  faire
peur. Puis, si tu tveilles avant moi, tu me rveilleras, car
nous devons tre  six heures du matin  la Bastille. Bonsoir,
Henriot. Arrange-toi comme tu voudras. Mais, ajouta-t-il en
sapprochant du roi de Navarre et en lui posant la main sur
lpaule, sur ta vie, entends-tu bien, Henri? sur ta vie, ne sors
pas dici sans moi, surtout pour retourner au Louvre.

Henri avait souponn trop de choses dans ce quil navait pas
compris pour manquer  une telle recommandation.

Charles IX entra dans sa chambre, et Henri, le dur montagnard,
saccommoda sur un fauteuil, o bientt il justifia la prcaution
quavait prise son beau-frre de lloigner de lui.

Le lendemain, au point du jour, il fut veill par Charles. Comme
il tait rest tout habill, sa toilette ne fut pas longue. Le roi
tait heureux et souriant comme on ne le voyait jamais au Louvre.
Les heures quil passait dans cette petite maison de la rue des
Barres taient ses heures de soleil.

Tous deux repassrent par la chambre  coucher. La jeune femme
dormait dans son lit; lenfant dormait dans son berceau. Tous deux
souriaient en dormant.

Charles les regarda un instant avec une tendresse infinie. Puis se
tournant vers le roi de Navarre:

-- Henriot, lui dit-il, sil tarrivait jamais dapprendre quel
service je tai rendu cette nuit, et qu moi il marrivt
malheur, souviens-toi de cet enfant qui repose dans son berceau.

Puis les embrassant tous deux au front, sans donner  Henri le
temps de linterroger:

-- Au revoir, mes anges, dit-il. Et il sortit. Henri le suivit
tout pensif. Des chevaux tenus en main par des gentilshommes
auxquels Charles IX avait donn rendez-vous, les attendaient  la
Bastille. Charles fit signe  Henri de monter  cheval, se mit en
selle, sortit par le jardin de lArbalte, et suivit les
boulevards extrieurs.

-- O allons-nous? demanda Henri.

-- Nous allons, rpondit Charles, voir si le duc dAnjou est
revenu pour madame de Cond seule, et sil y a dans ce coeur-l
autant dambition que damour, ce dont je doute fort.

Henri ne comprenait rien  lexplication: il suivit Charles sans
rien dire.

En arrivant au Marais, et comme  labri des palissades on
dcouvrait tout ce quon appelait alors les faubourgs Saint-
Laurent, Charles montra  Henri,  travers la brume gristre du
matin, des hommes envelopps de grands manteaux et coiffs de
bonnets de fourrures qui savanaient  cheval, prcdant un
fourgon pesamment charg.  mesure quils avanaient, ces hommes
prenaient une forme prcise, et lon pouvait voir,  cheval comme
eux et causant avec eux, un autre homme vtu dun long manteau
brun et le front ombrag dun chapeau  la franaise.

-- Ah! ah! dit Charles en souriant, je men doutais.

-- Eh! Sire, dit Henri, je ne me trompe pas, ce cavalier au
manteau brun, cest le duc dAnjou.

-- Lui-mme, dit Charles IX. Range-toi un peu, Henriot, je dsire
quil ne nous voie pas.

-- Mais, demanda Henri, les hommes aux manteaux gristres et aux
bonnets fourrs quels sont-ils? et dans ce chariot quy a-t-il?

-- Ces hommes, dit Charles, ce sont les ambassadeurs polonais, et
dans ce chariot il y a une couronne. Et maintenant, continua-t-il
en mettant son cheval au galop et en reprenant le chemin de la
porte du Temple, viens, Henriot, jai vu tout ce que je voulais
voir.



VI
La rentre au Louvre


Lorsque Catherine pensa que tout tait fini dans la chambre du roi
de Navarre, que les gardes morts taient enlevs, que Maurevel
tait transport chez lui, que les tapis taient lavs, elle
congdia ses femmes, car il tait minuit  peu prs, et elle
essaya de dormir. Mais la secousse avait t trop violente et la
dception trop forte. Ce Henri dtest, chappant ternellement 
ses embches dordinaire mortelles, semblait protg par quelque
puissance invincible que Catherine sobstinait  appeler hasard,
quoique au fond de son coeur une voix lui dt que le vritable nom
de cette puissance ft la destine. Cette ide que le bruit de
cette nouvelle tentative, en se rpandant dans le Louvre et hors
du Louvre, allait donner  Henri et aux huguenots une plus grande
confiance encore dans lavenir, lexasprait, et en ce moment, si
ce hasard contre lequel elle luttait si malheureusement lui et
livr son ennemi, certes avec le petit poignard florentin quelle
portait  sa ceinture elle et djou cette fatalit si favorable
au roi de Navarre.

Les heures de la nuit, ces heures si lentes  celui qui attend et
qui veille, sonnrent donc les unes aprs les autres sans que
Catherine pt fermer loeil. Tout un monde de projets nouveaux se
droula pendant ces heures nocturnes dans son esprit plein de
visions. Enfin au point du jour elle se leva, shabilla toute
seule et sachemina vers lappartement de Charles IX.

Les gardes, qui avaient lhabitude de la voir venir chez le roi 
toute heure du jour et de la nuit, la laissrent passer. Elle
traversa donc lantichambre et atteignit le cabinet des Armes.
Mais l, elle trouva la nourrice de Charles qui veillait.

-- Mon fils? dit la reine.

-- Madame, il a dfendu quon entrt dans sa chambre avant huit
heures.

-- Cette dfense nest pas pour moi, nourrice.

-- Elle est pour tout le monde, madame. Catherine sourit.

-- Oui, je sais bien, reprit la nourrice, je sais bien que nul ici
na le droit de faire obstacle  Votre Majest; je la supplierai
donc dcouter la prire dune pauvre femme et de ne pas aller
plus avant.

-- Nourrice, il faut que je parle  mon fils.

-- Madame, je nouvrirai la porte que sur un ordre formel de Votre
Majest.

-- Ouvrez, nourrice, dit Catherine, je le veux! La nourrice, 
cette voix plus respecte et surtout plus redoute au Louvre que
celle de Charles lui-mme, prsenta la clef  Catherine, mais
Catherine nen avait pas besoin. Elle tira de sa poche la clef qui
ouvrait la porte de son fils, et sous sa rapide pression la porte
cda. La chambre tait vide, la couche de Charles tait intacte,
et son lvrier Acton, couch sur la peau dours tendue  la
descente de son lit, se leva et vint lcher les mains divoire de
Catherine.

-- Ah! dit la reine en fronant le sourcil, il est sorti!
Jattendrai.

Et elle alla sasseoir, pensive et sombrement recueillie,  la
fentre qui donnait sur la cour du Louvre et de laquelle on
dcouvrait le principal guichet.

Depuis deux heures elle tait l immobile et ple comme une statue
de marbre, lorsquelle aperut enfin rentrant au Louvre une troupe
de cavaliers  la tte desquels elle reconnut Charles et Henri de
Navarre.

Alors elle comprit tout, Charles, au lieu de discuter avec elle
sur larrestation de son beau-frre, lavait emmen et sauv
ainsi.

-- Aveugle, aveugle, aveugle! murmura-t-elle. Et elle attendit. Un
instant aprs des pas retentirent dans la chambre  ct, qui
tait le cabinet des Armes.

-- Mais, Sire, disait Henri, maintenant que nous voil rentrs au
Louvre, dites-moi pourquoi vous men avez fait sortir et quel est
le service que vous mavez rendu?

-- Non pas, non pas, Henriot, rpondit Charles en riant. Un jour
tu le sauras peut-tre; mais pour le moment cest un mystre.
Sache seulement que pour lheure tu vas, selon toute probabilit,
me valoir une rude querelle avec ma mre.

En achevant ces mots, Charles souleva la tapisserie et se trouva
face  face avec Catherine. Derrire lui et par-dessus son paule
apparaissait la tte ple et inquite du Barnais.

-- Ah! vous tes ici, madame! dit Charles IX en fronant le
sourcil.

-- Oui, mon fils, dit Catherine. Jai  vous parler.

--  moi?

--  vous seul.

-- Allons, allons, dit Charles en se retournant vers son beau-
frre, puisquil ny avait pas moyen dy chapper, le plus tt est
le mieux.

-- Je vous laisse, Sire, dit Henri.

-- Oui, oui, laisse-nous, rpondit Charles; et puisque tu es
catholique, Henriot, va entendre la messe  mon intention, moi je
reste au prche.

Henri salua et sortit. Charles IX alla au-devant des questions que
venait lui adresser sa mre.

-- Eh bien, madame, dit-il en essayant de tourner la chose au
rire; pardieu! vous mattendez pour me gronder, nest-ce pas? jai
fait manquer irrligieusement votre petit projet. Eh! mort dun
diable! je ne pouvais pas cependant laisser arrter et conduire 
la Bastille lhomme qui venait de me sauver la vie. Je ne voulais
pas non plus me quereller avec vous; je suis bon fils. Et puis,
ajouta-t-il tout bas, le Bon Dieu punit les enfants qui se
querellent avec leur mre, tmoin mon frre Franois II.
Pardonnez-moi donc franchement, et avouez ensuite que la
plaisanterie tait bonne.

-- Sire, dit Catherine, Votre majest se trompe; il ne sagit pas
dune plaisanterie.

-- Si fait, si fait! et vous finirez par lenvisager ainsi, ou le
diable memporte!

-- Sire, vous avez par votre faute fait manquer tout un plan qui
devait nous amener  une grande dcouverte.

-- Bah! un plan... Est-ce que vous tes embarrasse pour un plan
avort, vous, ma mre? Vous en ferez vingt autres, et dans ceux-
l, eh bien, je vous promets de vous seconder.

-- Maintenant, me secondassiez-vous, il est trop tard, car il est
averti et il se tiendra sur ses gardes.

-- Voyons, fit le roi, venons au but. Quavez-vous contre Henriot?

-- Jai contre lui quil conspire.

-- Oui, je comprends bien, cest votre accusation ternelle; mais
tout le monde ne conspire-t-il pas peu ou prou dans cette
charmante rsidence royale quon appelle le Louvre?

-- Mais lui conspire plus que personne, et il est dautant plus
dangereux que personne ne sen doute.

-- Voyez-vous, le Lorenzino! dit Charles.

-- coutez, dit Catherine sassombrissant  ce nom qui lui
rappelait une des plus sanglantes catastrophes de lhistoire
florentine; coutez, il y a un moyen de me prouver que jai tort.

-- Et lequel, ma mre?

-- Demandez  Henri qui tait cette nuit dans sa chambre.

-- Dans sa chambre... cette nuit?

-- Oui. Et sil vous le dit...

-- Eh bien?

-- Eh bien, je suis prte  avouer que je me trompais.

-- Mais si ctait une femme cependant, nous ne pouvons pas
exiger...

-- Une femme?

-- Oui.

-- Une femme qui a tu deux de vos gardes et qui a bless
mortellement peut-tre M. de Maurevel!

-- Oh! oh! dit le roi, cela devient srieux. Il y a eu du sang
rpandu?

-- Trois hommes sont rests couchs sur le plancher.

-- Et celui qui les a mis dans cet tat?

-- Sest sauv sain et sauf.

-- Par Gog et Magog! dit Charles, ctait un brave, et vous avez
raison, ma mre, je veux le connatre.

-- Eh bien, je vous le dis davance, vous ne le connatrez pas, du
moins par Henri.

-- Mais par vous, ma mre? Cet homme na pas fui ainsi sans
laisser quelque indice, sans quon ait remarqu quelque partie de
son habillement?

-- On na remarqu que le manteau cerise fort lgant dans lequel
il tait envelopp.

-- Ah! ah! un manteau cerise, dit Charles; je nen connais quun 
la cour assez remarquable pour quil frappe ainsi les yeux.

-- Justement, dit Catherine.

-- Eh bien? demanda Charles.

-- Eh bien, dit Catherine, attendez-moi chez vous, mon fils, et je
vais voir si mes ordres ont t excuts.

Catherine sortit et Charles demeura seul, se promenant de long en
large avec distraction, sifflant un air de chasse, une main dans
son pourpoint et laissant pendre lautre main, que lchait son
lvrier chaque fois quil sarrtait.

Quant  Henri, il tait sorti de chez son beau-frre fort inquiet,
et, au lieu de suivre le corridor ordinaire, il avait pris le
petit escalier drob dont plus dune fois dj il a t question
et qui conduisait au second tage. Mais  peine avait-il mont
quatre marches, quau premier tournant il aperut une ombre. Il
sarrta en portant la main  son poignard. Aussitt il reconnut
une femme, et une charmante voix dont le timbre lui tait familier
lui dit en lui saisissant la main:

-- Dieu soit lou, Sire, vous voil sain et sauf. Jai eu bien
peur pour vous; mais sans doute Dieu a exauc ma prire.

-- Quest-il donc arriv? dit Henri.

-- Vous le saurez en rentrant chez vous. Ne vous inquitez point
dOrthon, je lai recueilli.

Et la jeune femme descendit rapidement, croisant Henri comme si
ctait par hasard quelle let rencontr sur lescalier.

-- Voil qui est bizarre, se dit Henri; que sest-il donc pass?
quest-il arriv  Orthon? La question malheureusement ne pouvait
tre entendue de madame de Sauve, car madame de Sauve tait dj
loin.

Au haut de lescalier Henri vit tout  coup apparatre une autre
ombre; mais celle-l ctait celle dun homme.

-- Chut! dit cet homme.

-- Ah! ah! cest vous, Franois!

-- Ne mappelez point par mon nom.

-- Que sest-il donc pass?

-- Rentrez chez vous, et vous le saurez; puis ensuite glissez-vous
dans le corridor, regardez bien de tous cts si personne ne vous
pie, entrez chez moi, la porte sera seulement pousse.

Et il disparut  son tour par lescalier comme ces fantmes qui au
thtre sabment dans une trappe.

-- Ventre-saint-gris! murmura le Barnais, lnigme se continue;
mais puisque le mot est chez moi, allons-y, et nous verrons bien.

Cependant ce ne fut pas sans motion que Henri continua son
chemin; il avait la sensibilit, cette superstition de la
jeunesse. Tout se refltait nettement sur cette me  la surface
unie comme un miroir, et tout ce quil venait dentendre lui
prsageait un malheur.

Il arriva  la porte de son appartement et couta. Aucun bruit ne
sy faisait entendre. Dailleurs, puisque Charlotte lui avait dit
de rentrer chez lui, il tait vident quil navait rien 
craindre en y rentrant. Il jeta un coup doeil rapide autour de
lantichambre; elle tait solitaire, mais rien ne lui indiquait
encore quelle chose stait passe.

-- En effet, dit-il, Orthon nest point l. Et il passa dans la
seconde chambre. L tout fut expliqu. Malgr leau quon avait
jete  flots, de larges taches rougetres marbraient le plancher;
un meuble tait bris, les tentures du lit dchiquetes  coups
dpe, un miroir de Venise tait bris par le choc dune balle;
et une main sanglante appuye contre la muraille, et qui avait
laiss sa terrible empreinte, annonait que cette chambre muette
alors avait t tmoin dune lutte mortelle.

Henri recueillit dun oeil hagard tous ces diffrents dtails,
passa sa main sur son front moite de sueur, et murmura:

-- Ah! je comprends ce service que ma rendu le roi; on est venu
pour massassiner... Et... -- Ah! de Mouy! quont-ils fait de De
Mouy! Les misrables! ils lauront tu!

Et, aussi press dapprendre des nouvelles que le duc dAlenon
ltait de lui en donner, Henri, aprs avoir jet une dernire
fois un morne regard sur les objets qui lentouraient, slana
hors de la chambre, gagna le corridor, sassura quil tait bien
solitaire, et poussant la porte entrebille, quil referma avec
soin derrire lui, il se prcipita chez le duc dAlenon.

Le duc lattendait dans la premire pice. Il prit vivement la
main de Henri, lentrana en mettant un doigt sur sa bouche, dans
un petit cabinet en tourelle, compltement isol, et par
consquent chappant par sa disposition  tout espionnage.

-- Ah! mon frre, lui dit-il, quelle horrible nuit!

-- Que sest-il donc pass? demanda Henri.

-- On a voulu vous arrter.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Et  quel propos?

-- Je ne sais. O tiez-vous?

-- Le roi mavait emmen hier soir avec lui par la ville.

-- Alors il le savait, dit dAlenon. Mais puisque vous ntiez
pas chez vous, qui donc y tait?

-- Y avait-il donc quelquun chez moi? demanda Henri comme sil
let ignor.

-- Oui, un homme. Quand jai entendu le bruit, jai couru pour
vous porter secours; mais il tait trop tard.

-- Lhomme tait arrt? demanda Henri avec anxit.

-- Non, il stait sauv aprs avoir bless dangereusement
Maurevel et tu deux gardes.

-- Ah! brave de Mouy! scria Henri.

-- Ctait donc de Mouy? dit vivement dAlenon. Henri vit quil
avait fait une faute.

-- Du moins, je le prsume, dit-il, car je lui avais donn rendez-
vous pour mentendre avec lui de votre fuite, et lui dire que je
vous avais concd tous mes droits au trne de Navarre.

-- Alors, si la chose est sue, dit dAlenon en plissant, nous
sommes perdus.

-- Oui, car Maurevel parlera.

-- Maurevel a reu un coup dpe dans la gorge; et je men suis
inform au chirurgien qui la pans, de plus de huit jours il ne
pourra prononcer une seule parole.

-- Huit jours! cest plus quil nen faudra  de Mouy pour se
mettre en sret.

-- Aprs cela, dit dAlenon, a peut tre un autre que
M. de Mouy.

-- Vous croyez? dit Henri.

-- Oui, cet homme a disparu trs vite, et lon na vu que son
manteau cerise.

-- En effet, dit Henri, un manteau cerise est bon pour un dameret
et non pour un soldat. Jamais on ne souponnera de Mouy sous un
manteau cerise.

-- Non. Si lon souponnait quelquun, dit dAlenon, ce serait
plutt...

Il sarrta.

-- Ce serait plutt M. de La Mole, dit Henri.

-- Certainement, puisque moi-mme, qui ai vu fuir cet homme, jai
dout un instant.

-- Vous avez dout! En effet, ce pourrait bien tre M. de La Mole.

-- Ne sait-il rien? demanda dAlenon.

-- Rien absolument, du moins rien dimportant.

-- Mon frre, dit le duc, maintenant je crois vritablement que
ctait lui.

-- Diable! dit Henri, si cest lui, cela va faire grand-peine  la
reine, qui lui porte intrt.

-- Intrt, dites-vous? demanda dAlenon interdit.

-- Sans doute. Ne vous rappelez-vous pas, Franois, que cest
votre soeur qui vous la recommand?

-- Si fait, dit le duc dune voix sourde; aussi je voudrais lui
tre agrable, et la preuve cest que, de peur que son manteau
rouge ne le compromt, je suis mont chez lui et je lai rapport
chez moi.

-- Oh! oh! dit Henri, voil qui est doublement prudent; et
maintenant je ne parierais pas, mais je jurerais que ctait lui.

-- Mme en justice? demanda Franois.

-- Ma foi, oui, rpondit Henri. Il sera venu mapporter quelque
message de la part de Marguerite.

-- Si jtais sr dtre appuy par votre tmoignage, dit
dAlenon, moi je laccuserais presque.

-- Si vous accusiez, rpondit Henri, vous comprenez, mon frre,
que je ne vous dmentirais pas.

-- Mais la reine? dit dAlenon.

-- Ah! oui, la reine.

-- Il faut savoir ce quelle fera.

-- Je me charge de la commission.

-- Peste, mon frre! elle aurait tort de nous dmentir, car voil
une flambante rputation de vaillant faite  ce jeune homme, et
qui ne lui aura pas cot cher, car il laura achete  crdit. Il
est vrai quil pourra bien rembourser ensemble intrt et capital.

-- Dame! que voulez-vous! dit Henri, dans ce bas monde on na rien
pour rien!

Et saluant dAlenon de la main et du sourire, il passa avec
prcaution sa tte dans le corridor; et stant assur quil ny
avait personne aux coutes, il se glissa rapidement et disparut
dans lescalier drob qui conduisait chez Marguerite.

De son ct, la reine de Navarre ntait gure plus tranquille que
son mari. Lexpdition de la nuit dirige contre elle et la
duchesse de Nevers par le roi, par le duc dAnjou, par le duc de
Guise et par Henri, quelle avait reconnu, linquitait fort. Sans
doute, il ny avait aucune preuve qui put la compromettre, le
concierge dtach de sa grille par La Mole et Coconnas avait
affirm tre rest muet. Mais quatre seigneurs de la taille de
ceux  qui deux simples gentilshommes comme La Mole et Coconnas
avaient tenu tte, ne staient pas drangs de leur chemin au
hasard et sans savoir pour qui ils se drangeaient. Marguerite
tait donc rentre au point du jour, aprs avoir pass le reste de
la nuit chez la duchesse de Nevers. Elle stait couche aussitt,
mais elle ne pouvait dormir, elle tressaillait au moindre bruit.

Ce fut au milieu de ces anxits quelle entendit frapper  la
porte secrte, et quaprs avoir fait reconnatre le visiteur par
Gillonne, elle ordonna de laisser entrer.

Henri sarrta  la porte: rien en lui nannonait le mari bless.
Son sourire habituel errait sur ses lvres fines, et aucun muscle
de son visage ne trahissait les terribles motions  travers
lesquelles il venait de passer.

Il parut interroger de loeil Marguerite pour savoir si elle lui
permettrait de rester en tte--tte avec elle. Marguerite comprit
le regard de son mari et fit signe  Gillonne de sloigner.

-- Madame, dit alors Henri, je sais combien vous tes attache 
vos amis, et jai bien peur de vous apporter une fcheuse
nouvelle.

-- Laquelle, monsieur? demanda Marguerite.

-- Un de nos plus chers serviteurs se trouve en ce moment fort
compromis.

-- Lequel?

-- Ce cher comte de la Mole.

-- M. le comte de la Mole compromis! et  propos de quoi?

--  propos de laventure de cette nuit. Marguerite, malgr sa
puissance sur elle-mme, ne put sempcher de rougir. Enfin elle
fit un effort:

-- Quelle aventure? demanda-t-elle.

-- Comment! dit Henri, navez-vous point entendu tout ce bruit qui
sest fait cette nuit au Louvre?

-- Non, monsieur.

-- Oh! je vous en flicite, madame, dit Henri avec une navet
charmante, cela prouve que vous avez un bien excellent sommeil.

-- Eh bien, que sest-il donc pass?

-- Il sest pass que notre bonne mre avait donn lordre 
M. de Maurevel et  six de ses gardes de marrter.

-- Vous, monsieur! vous?

-- Oui, moi.

-- Et pour quelle raison?

-- Ah! qui peut dire les raisons dun esprit profond comme lest
celui de notre mre? Je les respecte, mais je ne les sais pas.

-- Et vous ntiez pas chez vous?

-- Non, par hasard, cest vrai. Vous avez devin cela, madame,
non, je ntais pas chez moi. Hier au soir le roi ma invit 
laccompagner, mais si je ntais pas chez moi, un autre y tait.

-- Et quel tait cet autre?

-- Il parat que ctait le comte de la Mole.

-- Le comte de la Mole! dit Marguerite tonne.

-- Tudieu! quel gaillard que ce petit Provenal, continua Henri.
Comprenez-vous quil a bless Maurevel et tu deux gardes?

-- Bless M. de Maurevel et tu deux gardes... impossible!

-- Comment! vous doutez de son courage, madame?

-- Non; mais je dis que M. de La Mole ne pouvait pas tre chez
vous.

-- Comment ne pouvait-il pas tre chez moi?

-- Mais parce que... parce que..., reprit Marguerite embarrasse,
parce quil tait ailleurs.

-- Ah! sil peut prouver un alibi, reprit Henri, cest autre
chose; il dira o il tait, et tout sera fini.

-- O il tait? dit vivement Marguerite.

-- Sans doute... La journe ne se passera pas sans quil soit
arrt et interrog. Mais malheureusement, comme on a des
preuves...

-- Des preuves... lesquelles?...

-- Lhomme qui a fait cette dfense dsespre avait un manteau
rouge.

-- Mais il ny a pas que M. de La Mole qui ait un manteau rouge...
je connais un autre homme encore.

-- Sans doute, et moi aussi... Mais voil ce qui arrivera: si ce
nest pas M. de La Mole qui tait chez moi, ce sera cet autre
homme  manteau rouge comme lui. Or, cet autre homme vous savez
qui?

-- ciel!

-- Voil lcueil; vous lavez vu comme moi, madame, et votre
motion me le prouve. Causons donc maintenant comme deux personnes
qui parlent de la chose la plus recherche du monde... dun
trne... du bien le plus prcieux... de la vie... De Mouy arrt
nous perd.

-- Oui, je comprends cela.

-- Tandis que M. de La Mole ne compromet personne;  moins que
vous ne le croyiez capable dinventer quelque histoire, comme de
dire, par hasard, quil tait en partie avec des dames... que
sais-je... moi?

-- Monsieur, dit Marguerite, si vous ne craignez que cela, soyez
tranquille... il ne le dira point.

-- Comment! dit Henri, il se taira, sa mort dt-elle tre le prix
de son silence?

-- Il se taira, monsieur.

-- Vous en tes sre?

-- Jen rponds.

-- Alors tout est pour le mieux, dit Henri en se levant.

-- Vous vous retirez, monsieur? demanda vivement Marguerite.

-- Oh! mon Dieu, oui. Voil tout ce que javais  vous dire.

-- Et vous allez?...

-- Tcher de nous tirer tous du mauvais pas o ce diable dhomme
au manteau rouge nous a mis.

-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! pauvre jeune homme! scria
douloureusement Marguerite en se tordant les mains.

-- En vrit, dit Henri en se retirant, cest un bien gentil
serviteur que ce cher M. de La Mole!



VII
La cordelire de la reine mre


Charles tait entr riant et railleur chez lui; mais aprs une
conversation de dix minutes avec sa mre, on et dit que celle-ci
lui avait cd sa pleur et sa colre, tandis quelle avait repris
la joyeuse humeur de son fils.

-- M. de La Mole, disait Charles, M. de La Mole! ... il faut
appeler Henri et le duc dAlenon. Henri, parce que ce jeune homme
tait huguenot; le duc dAlenon, parce quil est  son service.

-- Appelez-les si vous voulez, mon fils, vous ne saurez rien.
Henri et Franois, jen ai peur, son plus lis ensemble que ne
pourrait le faire croire lapparence. Les interroger, cest leur
donner des soupons: mieux vaudrait, je crois, lpreuve lente et
sre de quelques jours. Si vous laissez respirer les coupables,
mon fils, si vous laissez croire quils ont chapp  votre
vigilance, enhardis, triomphants, ils vont vous fournir une
occasion meilleure de svir; alors nous saurons tout.

Charles se promenait indcis, rongeant sa colre, comme un cheval
qui ronge son frein, et comprimant de sa main crispe son coeur
mordu par le soupon.

-- Non, non, dit-il enfin, je nattendrai pas. Vous ne savez pas
ce que cest que dattendre, escort comme je le suis de fantmes.
Dailleurs tous les jours ces muguets deviennent plus insolents:
cette nuit mme deux damoiseaux nont-ils pas os nous tenir tte
et se rebeller contre nous?... Si M. de La Mole est innocent,
cest bien; mais je ne suis pas fch de savoir o tait M. de La
Mole cette nuit, tandis quon battait mes gardes au Louvre et
quon me battait, moi, rue Cloche-Perce. Quon maille donc
chercher le duc dAlenon, puis Henri; je veux les interroger
sparment. Quant  vous, vous pouvez rester, ma mre.

Catherine sassit. Pour un esprit ferme comme le sien, tout
incident pouvait, courb par sa main puissante, la conduire  son
but, bien quil part sen carter. De tout choc jaillit un bruit
ou une tincelle. Le bruit guide, ltincelle claire.

Le duc dAlenon entra: sa conversation avec Henri lavait prpar
 lentrevue, il tait donc assez calme.

Ses rponses furent des plus prcises. Prvenu par sa mre de
demeurer chez lui, il ignorait compltement les vnements de la
nuit. Seulement comme son appartement se trouvait donner sur le
mme corridor que celui du roi de Navarre, il avait dabord cru
entendre un bruit comme celui dune porte quon enfonce, puis des
imprcations, puis des coups de feu. Alors seulement il stait
hasard  entrebiller sa porte, et avait vu fuir un homme en
manteau rouge.

Charles et sa mre changrent un regard.

-- En manteau rouge? dit le roi.

-- En manteau rouge, reprit dAlenon.

-- Et ce manteau rouge ne vous a donn soupon sur personne?

DAlenon rappela toute sa force pour mentir le plus naturellement
possible.

-- Au premier aspect, dit-il, je dois avouer  Votre Majest que
javais cru reconnatre le manteau incarnat dun de mes
gentilshommes.

-- Et comment nommez-vous ce gentilhomme?

-- M. de La Mole.

-- Pourquoi M. de La Mole ntait-il pas prs de vous comme son
devoir lexigeait?

-- Je lui avais donn cong, dit le duc.

-- Cest bien; allez, dit Charles.

Le duc dAlenon savana vers la porte qui lui avait donn
passage pour entrer.

-- Non point par celle-l, dit Charles; par celle-ci. Et il lui
indiqua celle qui donnait chez sa nourrice. Charles ne voulait pas
que Franois et Henri se rencontrassent. Il ignorait quils se
fussent vus un instant, que cet instant et suffi pour que les
deux beaux-frres convinssent de leurs faits... Derrire
dAlenon, et sur un signe de Charles, Henri entra  son tour.
Henri nattendit pas que Charles linterroget.

-- Sire, dit-il. Votre Majest a bien fait de menvoyer chercher,
car jallais descendre pour lui demander justice. Charles frona
le sourcil.

-- Oui, justice, dit Henri. Je commence par remercier Votre
Majest de ce quelle ma pris hier au soir avec elle; car en me
prenant avec elle, je sais maintenant quelle ma sauv la vie;
mais quavais-je fait pour quon tentt sur moi un assassinat?

-- Ce ntait point un assassinat, dit vivement Catherine, ctait
une arrestation.

-- Eh bien, soit, dit Henri. Quel crime avais-je commis pour tre
arrt? Si je suis coupable, je le suis autant ce matin quhier
soir. Dites-moi mon crime, Sire.

Charles regarda sa mre assez embarrass de la rponse quil avait
 faire.

-- Mon fils, dit Catherine, vous recevez des gens suspects.

-- Bien, dit Henri; et ces gens suspects me compromettent, nest-
ce pas, madame?

-- Oui, Henri.

-- Nommez-les-moi, nommez-les-moi! Quels sont-ils? Confrontez-moi
avec eux!

-- En effet, dit Charles, Henriot a le droit de demander une
explication.

-- Et je la demande! reprit Henri, qui, sentant la supriorit de
sa position, en voulait tirer parti; je la demande  mon frre
Charles,  ma bonne mre Catherine. Depuis mon mariage avec
Marguerite, ne me suis-je pas conduit en bon poux? quon le
demande  Marguerite; en bon catholique? quon le demande  mon
confesseur; en bon parent? quon le demande  tous ceux qui
assistaient  la chasse dhier.

-- Oui, cest vrai, Henriot, dit le roi; mais, que veux-tu? on
prtend que tu conspires.

-- Contre qui?

-- Contre moi.

-- Sire, si jeusse conspir contre vous, je navais qu laisser
faire les vnements, quand votre cheval ayant la cuisse casse ne
pouvait se relever, quand le sanglier furieux revenait sur Votre
Majest.

-- Eh! mort-diable! ma mre, savez-vous quil a raison!

-- Mais enfin qui tait chez vous cette nuit?

-- Madame, dit Henri, dans un temps o si peu osent rpondre
deux-mmes, je ne rpondrai jamais des autres. Jai quitt mon
appartement  sept heures du soir;  dix heures mon frre Charles
ma emmen avec lui; je suis rest avec lui pendant toute la nuit.
Je ne pouvais pas  la fois tre avec Sa Majest et savoir ce qui
se passait chez moi.

-- Mais, dit Catherine, il nen est pas moins vrai quun homme 
vous a tu deux gardes de Sa Majest et bless M. de Maurevel.

-- Un homme  moi? dit Henri. Quel tait cet homme, madame? nommez
le...

-- Tout le monde accuse M. de La Mole.

-- M. de La Mole nest point  moi, madame; M. de La Mole est 
M. dAlenon,  qui il a t recommand par votre fille.

-- Mais enfin, dit Charles, est-ce M. de La Mole qui tait chez
toi, Henriot?

-- Comment voulez-vous que je sache cela, Sire? Je ne dis pas oui,
je ne dis pas non... M. de La Mole est un fort gentil serviteur,
tout dvou  la reine de Navarre, et qui mapporte souvent des
messages, soit de Marguerite  qui il est reconnaissant de lavoir
recommand  M. le duc dAlenon, soit de M. le duc lui-mme. Je
ne puis pas dire que ce ne soit pas M. de La Mole.

-- Ctait lui, dit Catherine; on a reconnu son manteau rouge.

-- M. de La Mole a donc un manteau rouge?

-- Oui.

-- Et lhomme qui a si bien arrang mes deux gardes et
M. de Maurevel...

-- Avait un manteau rouge? demanda Henri.

-- Justement, dit Charles.

-- Je nai rien  dire, reprit le Barnais. Mais il me semble, en
ce cas, quau lieu de me faire venir, moi, qui ntais point chez
moi, ctait M. de La Mole, qui y tait, dites-vous, quil fallait
interroger. Seulement, dit Henri, je dois faire observer une chose
 Votre Majest.

-- Laquelle?

-- Si ctait moi qui, voyant un ordre sign de mon roi, me fusse
dfendu au lieu dobir  cet ordre, je serais coupable et
mriterais toutes sortes de chtiments; mais ce nest point moi,
cest un inconnu que cet ordre ne concernait en rien: on a voulu
larrter injustement, il sest dfendu, trop bien dfendu mme,
mais il tait dans son droit.

-- Cependant... murmura Catherine.

-- Madame, dit Henri, lordre portait-il de marrter?

-- Oui, dit Catherine, et cest Sa Majest elle-mme qui lavait
sign.

-- Mais portait-il en outre darrter, si lon ne me trouvait pas,
celui que lon trouverait  ma place?

-- Non, dit Catherine.

-- Eh bien, reprit Henri,  moins quon ne prouve que je conspire
et que lhomme qui tait dans ma chambre conspire avec moi, cet
homme est innocent.

Puis, se retournant vers Charles IX:

-- Sire, continua Henri, je ne quitte pas le Louvre. Je suis mme
prt  me rendre, sur un simple mot de Votre Majest, dans telle
prison dtat quil lui plaira de mindiquer. Mais en attendant la
preuve du contraire, jai le droit de me dire et je me dirai le
trs fidle serviteur, sujet et frre de Votre Majest.

Et avec une dignit quon ne lui avait point vue encore, Henri
salua Charles et se retira.

-- Bravo, Henriot! dit Charles quand le roi de Navarre fut sorti.

-- Bravo! parce quil nous a battus? dit Catherine.

-- Et pourquoi napplaudirais-je pas? Quand nous faisons des armes
ensemble et quil me touche, est-ce que je ne dis pas bravo aussi?
Ma mre, vous avez tort de mpriser ce garon-l comme vous le
faites.

-- Mon fils, dit Catherine en serrant la main de Charles IX, je ne
le mprise pas, je le crains.

-- Eh bien, vous avez tort, ma mre. Henriot est mon ami, et,
comme il la dit, sil et conspir contre moi, il net eu qu
laisser faire le sanglier.

-- Oui, dit Catherine, pour que M. le duc dAnjou, son ennemi
personnel, ft le roi de France?

-- Ma mre, nimporte le motif pour lequel Henriot ma sauv la
vie; mais il y a un fait, cest quil me la sauve, et, mort de
tous les diables! je ne veux pas quon lui fasse de la peine.
Quant  M. de La Mole, eh bien, je vais mentendre avec mon frre
dAlenon, auquel il appartient.

Ctait un cong que Charles IX donnait  sa mre. Elle se retira
en essayant dimprimer une certaine fixit  ses soupons errants.

M. de La Mole, par son peu dimportance, ne rpondait pas  ses
besoins.

En rentrant dans sa chambre,  son tour Catherine trouva
Marguerite qui lattendait.

-- Ah! ah! dit-elle, cest vous, ma fille; je vous ai envoy
chercher hier soir.

-- Je le sais, madame; mais jtais sortie.

-- Et ce matin?

-- Ce matin, madame, je viens vous trouver pour dire  Votre
Majest quelle va commettre une grande injustice.

-- Laquelle?

-- Vous allez faire arrter M. le comte de la Mole.

-- Vous vous trompez, ma fille, je ne fais arrter personne, cest
le roi qui fait arrter, et non pas moi.

-- Ne jouons pas sur les mots, madame, quand les circonstances
sont graves. On va arrter M. de La Mole, nest-ce pas?

-- Cest probable.

-- Comme accus de stre trouv cette nuit dans la chambre du roi
de Navarre et davoir tu deux gardes et bless M. de Maurevel?

-- Cest en effet le crime quon lui impute.

-- On le lui impute  tort, madame, dit Marguerite; M. de La Mole
nest pas coupable.

-- M. de La Mole nest pas coupable! dit Catherine en faisant un
soubresaut de joie et en devinant quil allait jaillir quelque
lueur de ce que Marguerite venait lui dire.

-- Non, reprit Marguerite, il nest pas coupable, il ne peut pas
ltre, car il ntait pas chez le roi.

-- Et o tait-il?

-- Chez moi, madame.

-- Chez vous!

-- Oui, chez moi. Catherine devait un regard foudroyant  cet aveu
dune fille de France, mais elle se contenta de croiser ses mains
sur sa ceinture.

-- Et... dit-elle aprs un moment de silence, si lon arrte
M. de La Mole et quon linterroge...

-- Il dira o il tait et avec qui il tait, ma mre, rpondit
Marguerite, quoiquelle ft sre du contraire.

-- Puisquil en est ainsi, vous avez raison, ma fille, il ne faut
pas quon arrte M. de La Mole.

Marguerite frissonna: il lui sembla quil y avait dans la manire
dont sa mre prononait ces paroles un sens mystrieux et
terrible: mais elle navait rien  dire, car ce quelle venait
demander lui tait accord.

-- Mais alors, dit Catherine, si ce ntait point M. de La Mole
qui tait chez le roi, ctait un autre? Marguerite se tut.

-- Cet autre, le connaissez-vous, ma fille? dit Catherine.

-- Non, ma mre, dit Marguerite dune voix mal assure.

-- Voyons, ne soyez pas confiante  moiti.

-- Je vous rpte, madame, que je ne le connais pas, rpondit une
seconde fois Marguerite en plissant malgr elle.

-- Bien, bien, dit Catherine dun air indiffrent, on sinformera.
Allez, ma fille: tranquillisez-vous, votre mre veille sur votre
honneur.

Marguerite sourit.

-- Ah! murmura Catherine, on se ligue; Henri et Marguerite
sentendent: pourvu que la femme soit muette, le mari est aveugle.
Ah! vous tes bien adroits, mes enfants, et vous vous croyez bien
forts; mais votre force est dans votre union, et je vous briserai
les uns aprs les autres. Dailleurs un jour viendra o Maurevel
pourra parler ou crire, prononcer un nom ou former six lettres,
et ce jour-l on saura tout...

-- Oui, mais dici  ce jour-l le coupable sera en sret. Ce
quil y a de mieux, cest de les dsunir tout de suite.

Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des
appartements de son fils, quelle trouva en confrence avec
dAlenon.

-- Ah! ah! dit Charles IX en fronant le sourcil, cest vous, ma
mre?

-- Pourquoi navez-vous pas dit _encore? _Le mot tait dans votre
pense, Charles.

-- Ce qui est dans ma pense nappartient qu moi, madame, dit le
roi de ce ton brutal quil prenait quelquefois, mme pour parler 
Catherine. Que me voulez-vous? dites vite.

-- Eh bien, vous aviez raison, mon fils, dit Catherine  Charles;
et vous, dAlenon, vous aviez tort.

-- En quoi, madame? demandrent les deux princes.

-- Ce nest point M. de La Mole qui tait chez le roi de Navarre.

-- Ah! ah! dit Franois en plissant.

-- Et qui tait-ce donc? demanda Charles.

-- Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand
Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons l cette affaire qui ne
peut tarder  sclaircir, et revenons  M. de La Mole.

-- Eh bien, M. de La Mole, que lui voulez-vous, ma mre, puisquil
ntait pas chez le roi de Navarre?

-- Non, dit Catherine, il ntait pas chez le roi, mais il tait
chez... la reine.

-- Chez la reine! dit Charles en partant dun clat de rire
nerveux.

-- Chez la reine! murmura dAlenon en devenant ple comme un
cadavre.

-- Mais non, mais non, dit Charles, Guise ma dit avoir rencontr
la litire de Marguerite.

-- Cest cela, dit Catherine; elle a une maison en ville.

-- Rue Cloche-Perce! scria le roi.

-- Oh! oh! cest trop fort, dit dAlenon en enfonant ses ongles
dans les chairs de sa poitrine. Et me lavoir recommand  moi-
mme!

-- Ah! mais jy pense! dit le roi en sarrtant tout  coup, cest
lui alors qui sest dfendu cette nuit contre nous et qui ma jet
une aiguire dargent sur la tte, le misrable!

-- Oh! oui, rpta Franois, le misrable!

-- Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir lair
de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux
fils. Vous avez raison, car une seule indiscrtion de ce
gentilhomme peut causer un scandale horrible; perdre une fille de
France! il ne faut quun moment divresse pour cela.

-- Ou de vanit, dit Franois.

-- Sans doute, sans doute, dit Charles; mais nous ne pouvons
cependant dfrer la cause  des juges,  moins que Henriot ne
consente  se porter plaignant.

-- Mon fils, dit Catherine en posant la main sur lpaule de
Charles et en lappuyant dune faon assez significative pour
appeler toute lattention du roi sur ce quelle allait proposer,
coutez bien ce que je vous dis: Il y a crime et il peut y avoir
scandale. Mais ce nest pas avec des juges et des bourreaux quon
punit ces sortes de dlits  la majest royale. Si vous tiez de
simples gentilshommes, je naurais rien  vous apprendre, car vous
tes braves tous deux; mais vous tes princes, vous ne pouvez
croiser votre pe contre celle dun hobereau: avisez  vous
venger en princes.

-- Mort de tous les diables! dit Charles, vous avez raison, ma
mre, et jy vais rver.

-- Je vous y aiderai, mon frre, scria Franois.

-- Et moi, dit Catherine en dtachant la cordelire de soie noire
qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout,
termin par un gland, retombait jusquaux genoux, je me retire,
mais je vous laisse ceci pour me reprsenter.

Et elle jeta la cordelire aux pieds des deux princes.

-- Ah! ah! dit Charles, je comprends.

-- Cette cordelire... fit dAlenon en la ramassant.

-- Cest la punition et le silence, dit Catherine victorieuse;
seulement, ajouta-t-elle, il ny aurait pas de mal  mettre Henri
dans tout cela.

Et elle sortit.

-- Pardieu! dit dAlenon, rien de plus facile, et quand Henri
saura que sa femme le trahit... Ainsi, ajouta-t-il en se tournant
vers le roi, vous avez adopt lavis de notre mre?

-- De point en point, dit Charles, ne se doutant point quil
enfonait mille poignards dans le coeur de dAlenon. Cela
contrariera Marguerite, mais cela rjouira Henriot.

Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que lon ft
descendre Henri; mais se ravisant:

-- Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-mme. Toi, dAlenon,
prviens dAnjou et Guise.

Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant
par lequel on montait au second, et qui aboutissait  la porte de
Henri.



VIII
Projets de vengeance


Henri avait profit du moment de rpit que lui donnait
linterrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame
de Sauve. Il y avait trouv Orthon compltement revenu de son
vanouissement; mais Orthon navait pu rien lui dire, si ce
ntait que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le
chef de ces hommes lavait frapp dun coup de pommeau dpe qui
lavait tourdi. Quant  Orthon, on ne sen tait pas inquit.
Catherine lavait vu vanoui et lavait cru mort.

Et comme il tait revenu  lui dans lintervalle du dpart de la
reine mre,  larrive du capitaine des gardes charg de dblayer
la place, il stait rfugi chez madame de Sauve.

Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu ce quil et
des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu o il stait retir, ne
pouvait manquer de lui crire. Alors il enverrait Orthon porter sa
rponse  de Mouy, et, au lieu dun homme dvou, il pouvait alors
compter sur deux.

Ce plan arrt, il tait revenu chez lui et philosophait en se
promenant de long en large, lorsque tout  coup la porte souvrit
et le roi parut.

-- Votre Majest! scria Henri en slanant au-devant du roi.

-- Moi-mme... En vrit, Henriot, tu es un excellent garon, et
je sens que je taime de plus en plus.

-- Sire, dit Henri, Votre Majest me comble.

-- Tu nas quun tort, Henriot.

-- Lequel? celui que Votre Majest ma dj reproch plusieurs
fois, dit Henri, de prfrer la chasse  courre  la chasse au
vol?

-- Non, non, je ne parle pas de celui-l, Henriot, je parle dun
autre.

-- Que Votre Majest sexplique, dit Henri, qui vit au sourire de
Charles que le roi tait de bonne humeur, et je tcherai de me
corriger.

-- Cest, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus
clair que tu ne vois.

-- Bah! dit Henri, est-ce que, sans men douter, je serais myope,
Sire?

-- Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle.

-- Ah! vraiment, dit le Barnais; mais ne serait-ce pas quand je
ferme les yeux que ce malheur-l marrive?

-- Oui-da! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je
vais te les ouvrir, moi.

-- Dieu dit: Que la lumire soit, et la lumire fut. Votre Majest
est le reprsentant de Dieu en ce monde; elle peut donc faire sur
la terre ce que Dieu fait au ciel: jcoute.

-- Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer,
escorte dun dameret, tu nas pas voulu le croire!

-- Sire, dit Henri, comment croire que la soeur de Votre Majest
commette une pareille imprudence?

-- Quand il ta dit que ta femme tait alle rue Cloche-Perce, tu
nas pas voulu le croire non plus!

-- Comment supposer, Sire, quune fille de France risque
publiquement sa rputation?

-- Quand nous avons assig la maison de la rue Cloche-Perce, et
que jai reu, moi, une aiguire dargent sur lpaule, dAnjou
une compote doranges sur la tte, et de Guise un jambon de
sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes?

-- Je nai rien vu, Sire. Votre Majest doit se rappeler que
jinterrogeais le concierge.

-- Oui; mais, corboeuf! jai vu, moi!

-- Ah! si Votre Majest a vu, cest autre chose.

-- Cest--dire jai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je
sais maintenant,  nen pas douter, quune de ces deux femmes
tait Margot, et quun de ces deux hommes tait M. de La Mole.

-- Eh mais! dit Henri, si M. de La Mole tait rue Cloche-Perce,
il ntait pas ici.

-- Non, dit Charles, non, il ntait pas ici. Mais il nest plus
question de la personne qui tait ici, on la connatra quand cet
imbcile de Maurevel pourra parler ou crire. Il est question que
Margot te trompe.

-- Bah! dit Henri, ne croyez donc pas des mdisances.

-- Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle,
mort-diable! veux-tu me croire une fois, entt? Je te dis que
Margot te trompe, que nous tranglerons ce soir lobjet de ses
affections.

Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frre dun air
stupfait.

-- Tu nen es pas fch, Henri, au fond, avoue cela. Margot va
bien crier comme cent mille corneilles; mais, ma foi, tant pis. Je
ne veux pas quon te rende malheureux, moi. Que Cond soit tromp
par le duc dAnjou, je men bats loeil, Cond est mon ennemi;
mais toi, tu es mon frre, tu es plus que mon frre, tu es mon
ami.

-- Mais, Sire...

-- Et je ne veux pas quon te moleste, je ne veux pas quon te
berne; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine  tous ces
godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et
courtiser nos femmes; quils y viennent, ou plutt quils y
reviennent, corboeuf! On ta tromp, Henriot, cela peut arriver 
tout le monde; mais tu auras, je te jure, une clatante
satisfaction, et lon dira demain: Mille noms dun diable! il
parat que le roi Charles aime son frre Henriot, car cette nuit
il a drlement fait tirer la langue  M. de La Mole.

-- Voyons, Sire, dit Henri, est-ce vritablement une chose bien
arrte?

-- Arrte, rsolue, dcide; le muguet naura pas  se plaindre.
Nous faisons lexpdition entre moi, dAnjou, dAlenon et Guise:
un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te
compter.

-- Comment, sans me compter?

-- Oui, tu en seras, toi.

-- Moi?

-- Oui, toi; dague-moi ce gaillard-l dune faon royale tandis
que nous ltranglerons.

-- Sire, dit Henri, votre bont me confond; mais comment savez-
vous?

-- Eh! corne du diable! il parat que le drle sen est vant. Il
va tantt chez elle au Louvre, tantt rue Cloche-Perce. Ils font
des vers ensemble; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-l;
des pastorales; ils causent de Bion et de Moschus, ils font
alterner Daphnis et Corydon. Ah a, prends moi une bonne
misricorde, au moins!

-- Sire, dit Henri, en y rflchissant...

-- Quoi?

-- Votre Majest comprendra que je ne puis me trouver  une
pareille expdition. tre l en personne serait inconvenant, ce me
semble. Je suis trop intress  la chose pour que mon
intervention ne soit pas traite de frocit. Votre Majest venge
lhonneur de sa soeur sur un fat qui sest vant en calomniant ma
femme, rien nest plus simple, et Marguerite, que je maintiens
innocente, Sire, nest pas dshonore pour cela: mais si je suis
de la partie, cest autre chose; ma coopration fait dun acte de
justice un acte de vengeance. Ce nest plus une excution, cest
un assassinat; ma femme nest plus calomnie, elle est coupable.

-- Mordieu! Henri, tu parles dor, et je le disais tout  lheure
encore  ma mre, tu as de lesprit comme un dmon.

Et Charles regarda complaisamment son beau-frre, qui sinclina
pour rpondre au compliment.

-- Nanmoins, ajouta Charles, tu es content quon te dbarrasse de
ce muguet?

-- Tout ce que fait Votre Majest est bien fait, rpondit le roi
de Navarre.

-- Cest bien, cest bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne;
sois tranquille, elle nen sera pas plus mal faite.

-- Je men rapporte  vous, Sire, dit Henri.

-- Seulement  quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme?

-- Mais vers les neuf heures du soir.

-- Et il en sort?

-- Avant que je ny arrive, car je ne ly trouve jamais.

-- Vers...

-- Vers les onze heures.

-- Bon; descends ce soir  minuit, la chose sera faite. Et Charles
ayant cordialement serr la main  Henri, et lui ayant renouvel
ses promesses damiti, sortit en sifflant son air de chasse
favori.

-- Ventre-saint-gris! dit le Barnais en suivant Charles des yeux,
je suis bien tromp si toute cette diablerie ne sort pas encore de
chez la reine mre. En vrit elle ne sait quinventer pour nous
brouiller, ma femme et moi; un si joli mnage!

Et Henri se mit  rire comme il riait quand personne ne pouvait le
voir ni lentendre.

Vers les sept heures du soir de la mme journe o tous ces
vnements staient passs, un beau jeune homme, qui venait de
prendre un bain, spilait et se promenait avec complaisance,
fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du
Louvre.

 ct de lui dormait ou plutt se dtirait sur un lit un autre
jeune homme.

Lun tait notre ami La Mole, dont on stait si fort occup dans
la journe, et dont on soccupait encore peut-tre davantage sans
quil le souponnt, et lautre son compagnon Coconnas.

En effet, tout ce grand orage avait pass autour de lui sans quil
et entendu gronder la foudre, sans quil et vu briller les
clairs. Rentr  trois heures du matin, il tait rest couch
jusqu trois heures du soir, moiti dormant, moiti rvant,
btissant des chteaux sur ce sable mouvant quon appelle
lavenir; puis il stait lev, avait t passer une heure chez
les baigneurs  la mode, tait all dner chez matre La Hurire,
et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire
sa visite ordinaire  la reine.

-- Et tu dis donc que tu as dn, toi? lui demanda Coconnas en
billant.

-- Ma foi, oui, et de grand apptit.

-- Pourquoi ne mas-tu pas emmen avec toi, goste?

-- Ma foi, tu dormais si fort que je nai pas voulu te rveiller.
Mais, sais-tu? tu souperas au lieu de dner. Surtout noublie pas
de demander  matre La Hurire de ce petit vin dAnjou qui lui
est arriv ces jours-ci.

-- Il est bon?

-- Demandes-en, je ne te dis que cela.

-- Et toi, ou vas-tu?

-- Moi, dit La Mole, tonn que son ami lui fit mme cette
question, o je vais? faire ma cour  la reine.

-- Tiens, au fait, dit Coconnas, si jallais dner  notre petite
maison de la rue Cloche-Perce, je dnerais des reliefs dhier, et
il y a un certain vin dAlicante qui est restaurant.

-- Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, aprs ce qui sest
pass cette nuit. Dailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre
parole que nous ny retournerions pas seuls? Passe-moi donc mon
manteau.

-- Cest ma foi vrai, dit Coconnas; je lavais oubli. Mais o
diable est-il donc ton manteau?... Ah! le voil.

-- Non, tu me passes le noir, et cest le rouge que je te demande.
La reine maime mieux avec celui-l.

-- Ah! ma foi, dit Coconnas aprs avoir regard de tous cts,
cherche-le toi-mme, je ne le trouve pas.

-- Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas? mais o donc est-
il?

-- Tu lauras vendu...

-- Pour quoi faire? il me reste encore six cus.

-- Alors, mets le mien.

-- Ah! oui... un manteau jaune avec un pourpoint vert, jaurais
lair dun papegeai.

-- Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras,
alors.

En ce moment, et comme aprs avoir tout mis sens dessus dessous La
Mole commenait  se rpandre en invectives contre les voleurs qui
se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc dAlenon
parut avec le prcieux manteau tant demand.

-- Ah! scria La Mole, le voil, enfin!

-- Votre manteau, monsieur?... dit le page. Oui, Monseigneur
lavait fait prendre chez vous pour sclaircir  propos dun pari
quil avait fait sur la nuance.

-- Oh! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux
sortir, mais si Son Altesse dsire le garder encore...

-- Non, monsieur le comte, cest fini. Le page sortit; La Mole
agrafa son manteau.

-- Eh bien, continua La Mole,  quoi te dcides-tu?

-- Je nen sais rien.

-- Te retrouverai-je ici ce soir?

-- Comment veux-tu que je te dise cela?

-- Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures?

-- Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce quon me
fera faire.

-- La duchesse de Nevers?

-- Non, le duc dAlenon.

-- En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il
te fait force amitis.

-- Mais oui, dit Coconnas.

-- Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole.

-- Peuh! fit Coconnas, un cadet!

-- Oh! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir lan, que le
ciel fera peut-tre un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas
o tu seras ce soir?

-- Non.

-- Au diable, alors... ou plutt adieu!

-- Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours
quon lui dise o lon sera! est-ce quon le sait? Dailleurs, je
crois que jai envie de dormir.

Et il se recoucha. Quant  La Mole, il prit son vol vers les
appartements de la reine. Arriv au corridor que nous connaissons,
il rencontra le duc dAlenon.

-- Ah! cest vous, monsieur de la Mole? lui dit le prince.

-- Oui, Monseigneur, rpondit La Mole en saluant avec respect.

-- Sortez-vous donc du Louvre?

-- Non, Votre Altesse; je vais prsenter mes hommages  Sa Majest
la reine de Navarre.

-- Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de la
Mole?

-- Monseigneur a-t-il quelques ordres  me donner?

-- Non, pas pour le moment, mais jaurai  vous parler ce soir.

-- Vers quelle heure?

-- Mais de neuf  dix.

-- Jaurai lhonneur de me prsenter  cette heure-l chez Votre
Altesse.

-- Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin.

-- Ce duc, dit-il, a des moments o il est ple comme un cadavre;
cest singulier. Et il frappa  la porte de la reine. Gillonne,
qui semblait guetter son arrive, le conduisit prs de Marguerite.

Celle-ci tait occupe dun travail qui paraissait la fatiguer
beaucoup; un papier charg de ratures et un volume dIsocrate
taient placs devant elle. Elle fit signe  La Mole de la laisser
achever un paragraphe; puis, ayant termin, ce qui ne fut pas
long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme  sasseoir
prs delle.

La Mole rayonnait. Il navait jamais t si beau, jamais si gai.

-- Du grec! scria-t-il en jetant les yeux sur le livre; une
harangue dIsocrate! Que voulez-vous faire de cela? Oh! oh! sur ce
papier du latin: _Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio!
_Vous allez donc haranguer ces barbares en latin?

-- Il le faut bien, dit Marguerite, puisquils ne parlent pas
franais.

-- Mais comment pouvez-vous faire la rponse avant davoir le
discours?

-- Une plus coquette que moi vous ferait croire  une
improvisation; mais pour vous, mon Hyacinthe, je nai point de ces
sortes de tromperies: on ma communiqu davance le discours, et
jy rponds.

-- Sont-ils donc prs darriver, ces ambassadeurs?

-- Mieux que cela, ils sont arrivs ce matin.

-- Mais personne ne le sait?

-- Ils sont arrivs incognito. Leur entre solennelle est remise 
aprs-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec
un petit air satisfait qui ntait point exempt de pdantisme, ce
que jai fait ce soir est assez cicronien; mais laissons l ces
futilits. Parlons de ce qui vous est arriv.

--  moi?

-- Oui.

-- Que mest-il donc arriv?

-- Ah! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu ple.

-- Alors, cest davoir trop dormi; je men accuse bien
humblement.

-- Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout.

-- Ayez donc la bont de me mettre au courant, ma perle, car moi
je ne sais rien.

-- Voyons, rpondez-moi franchement. Que vous a demand la reine
mre?

-- La reine mre  moi! avait-elle donc  me parler?

-- Comment! vous ne lavez pas vue?

-- Non.

-- Et le roi Charles?

-- Non.

-- Et le roi de Navarre?

-- Non.

-- Mais le duc dAlenon, vous lavez vu?

-- Oui, tout  lheure, je lai rencontr dans le corridor.

-- Que vous a-t-il dit?

-- Quil avait  me donner quelques ordres entre neuf et dix
heures du soir.

-- Et pas autre chose?

-- Pas autre chose.

-- Cest trange.

-- Mais enfin, que trouvez-vous dtrange, dites-moi?

-- Que vous nayez entendu parler de rien.

-- Que sest-il donc pass?

-- Il sest pass que pendant toute cette journe, malheureux,
vous avez t suspendu sur un abme.

-- Moi?

-- Oui, vous.

--  quel propos?

-- coutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de
Navarre, que lon voulait arrter, a tu trois hommes, et sest
sauv, sans que lon reconnt de lui autre chose que le fameux
manteau rouge.

-- Eh bien?

-- Eh bien, ce manteau rouge qui mavait trompe une fois en a
tromp dautres aussi: vous avez t souponn, accus mme de ce
triple meurtre. Ce matin on voulait vous arrter, vous juger, qui
sait? vous condamner peut-tre, car pour vous sauver vous
neussiez pas voulu dire o vous tiez, nest-ce pas?

-- Dire o jtais! scria La Mole, vous compromettre, vous, ma
belle Majest! Oh! vous avez bien raison; je fusse mort en
chantant pour pargner une larme  vos beaux yeux.

-- Hlas! mon pauvre gentilhomme! dit Marguerite, mes beaux yeux
eussent bien pleur.

-- Mais comment sest apais ce grand orage?

-- Devinez.

-- Que sais-je, moi?

-- Il ny avait quun moyen de prouver que vous ntiez pas dans
la chambre du roi de Navarre.

-- Lequel?

-- Ctait de dire o vous tiez.

-- Eh bien?

-- Eh bien, je lai dit!

-- Et  qui?

--  ma mre.

-- Et la reine Catherine...

-- La reine Catherine sait que vous tes mon amant.

-- Oh! madame, aprs avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout
exiger de votre serviteur. Oh! vraiment, cest beau et grand,
Marguerite, ce que vous avez fait l! Oh! Marguerite, ma vie est
bien  vous!

-- Je lespre, car je lai arrache  ceux qui me la voulaient
prendre; mais  prsent vous tes sauv.

-- Et par vous! scria le jeune homme, par ma reine adore!

Au mme moment un bruit clatant les fit tressaillir. La Mole se
rejeta en arrire plein dun vague effroi; Marguerite poussa un
cri, demeura les yeux fixs sur la vitre brise dune fentre.

Par cette vitre un caillou de la grosseur dun oeuf venait
dentrer; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit  son tour
le carreau cass et reconnut la cause du bruit.

-- Quel est linsolent?... scria-t-il. Et il slana vers la
fentre.

-- Un moment, dit Marguerite;  cette pierre est attach quelque
chose, ce me semble.

-- En effet, dit La Mole, on dirait un papier.

Marguerite se prcipita sur ltrange projectile, et arracha la
mince feuille qui, plie comme un troit ruban, enveloppait le
caillou par le milieu.

Ce papier tait maintenu par une ficelle, laquelle sortait par
louverture de la vitre casse.

Marguerite dplia la lettre et lut.

-- Malheureux! scria-t-elle. Elle tendit le papier  La Mole
ple, debout et immobile comme la statue de lEffroi. La Mole, le
coeur serr dune douleur pressentimentale, lut ces mots: On
attend M. de La Mole avec de longues pes dans le corridor qui
conduit chez M. dAlenon. Peut-tre aimerait-il mieux sortir par
cette fentre et aller rejoindre M. de Mouy  Mantes...

-- Eh! demanda La Mole aprs avoir lu, ces pes sont-elles donc
plus longues que la mienne?

-- Non, mais il y en a peut-tre dix contre une.

-- Et quel est lami qui nous envoie ce billet? demanda La Mole.

Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un
regard ardent.

-- Lcriture du roi de Navarre! scria-t-elle. Sil prvient,
cest que le danger est rel. Fuyez, La Mole, fuyez, cest moi qui
vous en prie.

-- Et comment voulez-vous que je fuie? dit La Mole.

-- Mais cette fentre, ne parle-t-on pas de cette fentre?

-- Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fentre pour vous
obir, duss-je vingt fois me briser en tombant.

-- Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que
cette ficelle supporte un poids.

-- Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant  eux lobjet
suspendu aprs cette corde, virent avec une joie indicible
apparatre lextrmit dune chelle de crin et de soie.

-- Ah! vous tes sauv, scria Marguerite.

-- Cest un miracle du ciel!

-- Non, cest un bienfait du roi de Navarre.

-- Et si ctait un pige, au contraire? dit La Mole; si cette
chelle devait se briser sous mes pieds! madame, navez-vous point
avou aujourdhui votre affection pour moi?

Marguerite,  qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint dune
pleur mortelle.

-- Vous avez raison, dit-elle, cest possible. Et elle slana
vers la porte.

-- Quallez-vous faire? scria La Mole.

-- Massurer par moi-mme sil est vrai quon vous attende dans le
corridor.

-- Jamais, jamais! Pour que leur colre tombe sur vous!

-- Que voulez-vous quon fasse  une fille de France? femme et
princesse du sang, je suis deux fois inviolable.

La reine dit ces paroles avec une telle dignit quen effet La
Mole comprit quelle ne risquait rien, et quil devait la laisser
agir comme elle lentendrait.

Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant  sa
sagacit, selon ce qui se passerait, de fuir, ou dattendre son
retour, et elle savana dans le corridor qui, par un
embranchement, conduisait  la bibliothque ainsi qu plusieurs
salons de rception, et qui en le suivant dans toute sa longueur
aboutissait aux appartements du roi, de la reine mre, et  ce
petit escalier drob par lequel on montait chez le duc dAlenon
et chez Henri. Quoiquil ft  peine neuf heures du soir, toutes
les lumires taient teintes, et le corridor,  part une lgre
lueur qui venait de lembranchement, tait dans la plus parfaite
obscurit. La reine de Navarre savana dun pas ferme; mais
lorsquelle fut au tiers du corridor  peine, elle entendit comme
un chuchotement de voix basses auxquelles le soin quon prenait de
les teindre donnait un accent mystrieux et effrayant. Mais
presque aussitt le bruit cessa comme si un ordre suprieur let
teint, et tout rentra dans lobscurit; car cette lueur, si
faible quelle ft, parut diminuer encore.

Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, sil
existait, lattendait l. Elle tait calme en apparence, quoique
ses mains crispes indiquassent une violente tension nerveuse. 
mesure quelle sapprochait, ce silence sinistre redoublait, et
une ombre pareille  celle dune main obscurcissait la tremblante
et incertaine lueur.

Tout  coup, arrive  lembranchement du corridor, un homme fit
deux pas en avant, dmasqua un bougeoir de vermeil dont il
sclairait en scriant:

-- Le voil! Marguerite se trouva face  face avec son frre
Charles. Derrire lui se tenait debout, un cordon de soie  la
main, le duc dAlenon. Au fond, dans lobscurit, deux ombres
apparaissaient debout, lune  ct de lautre, ne refltant
dautre lumire que celle que renvoyait lpe nue quils tenaient
 la main.

Marguerite embrassa tout le tableau dun coup doeil. Elle fit un
effort suprme, et rpondit en souriant  Charles:

-- Vous voulez dire: _La voil, _Sire!

Charles recula dun pas. Tous les autres demeurrent immobiles.

-- Toi, Margot! dit-il; et o vas-tu  cette heure?

--  cette heure! dit Marguerite; est-il donc si tard?

-- Je te demande o tu vas.

-- Chercher un livre des discours de Cicron, que je pense avoir
laiss chez notre mre.

-- Ainsi, sans lumire?

-- Je croyais le corridor clair.

-- Et tu viens de chez toi?

-- Oui.

-- Que fais-tu donc ce soir?

-- Je prpare ma harangue aux envoys polonais. Ny a-t-il pas
conseil demain, et nest-il pas convenu que chacun soumettra sa
harangue  Votre Majest?

-- Et nas-tu pas quelquun qui taide dans ce travail? Marguerite
rassembla toutes ses forces.

-- Oui, mon frre, dit-elle, M. de La Mole; il est trs savant.

-- Si savant, dit le duc dAlenon, que je lavais pri, quand il
aurait fini avec vous, ma soeur, de me venir trouver pour me
donner des conseils,  moi qui ne suis pas de votre force.

-- Et vous lattendiez? dit Marguerite du ton le plus naturel.

-- Oui, dit dAlenon avec impatience.

-- En ce cas, fit Marguerite, je vais vous lenvoyer, mon frre,
car nous avons fini.

-- Et votre livre? dit Charles.

-- Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux frres changrent
un signe.

-- Allez, dit Charles; et nous, continuons notre ronde.

-- Votre ronde! dit Marguerite; que cherchez-vous donc?

-- Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas quil y a
un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre? Mon frre
dAlenon prtend lavoir vu, et nous sommes en qute de lui.

-- Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un
regard derrire elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor
les quatre ombres runies et qui semblaient confrer. En une
seconde elle fut  la porte de son appartement.

-- Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne obit. Marguerite
slana dans lappartement, et trouva La Mole qui lattendait,
calme et rsolu, mais lpe  la main.

-- Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous
attendent dans le corridor pour vous assassiner.

-- Vous lordonnez? dit La Mole.

-- Je le veux. Il faut nous sparer pour nous revoir.

Pendant lexcursion de Marguerite, La Mole avait assur lchelle
 la barre de la fentre, il lenjamba; mais avant de poser le
pied sur le premier chelon, il baisa tendrement la main de la
reine.

-- Si cette chelle est un pige et que je meure pour vous,
Marguerite, souvenez-vous de votre promesse.

-- Ce nest pas une promesse, La Mole, cest un serment. Ne
craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plutt
quil ne descendit par lchelle. Au mme moment on frappa  la
porte.

Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa prilleuse opration,
et ne se retourna quau moment o elle se fut bien assure que ses
pieds avaient touch la terre.

-- Madame, disait Gillonne, madame!

-- Eh bien? demanda Marguerite.

-- Le roi frappe  la porte.

-- Ouvrez. Gillonne obit. Les quatre princes, sans doute
impatients dattendre, taient debout sur le seuil.

Charles entra.

Marguerite vint au-devant de son frre, le sourire sur les lvres.
Le roi jeta un regard rapide autour de lui.

-- Que cherchez-vous, mon frre? demanda Marguerite.

-- Mais, dit Charles, je cherche... je cherche... eh! corne de
boeuf! je cherche M. de La Mole.

-- M. de La Mole!

-- Oui; o est-il?Marguerite prit son frre par la main et le
conduisit  la fentre. En ce moment mme deux hommes
sloignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de
bois; lun deux dtacha son charpe, et fit en signe dadieu
voltiger le blanc satin dans la nuit: ces deux hommes taient La
Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes 
Charles.

-- Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela?

-- Cela veut dire, rpondit Marguerite, que M. le duc dAlenon
peut remettre son cordon dans sa poche et MM. dAnjou et de Guise
leur pe dans le fourreau, attendu que M. de La Mole ne repassera
pas cette nuit par le corridor.



IX
Les Atrides


Depuis son retour  Paris, Henri dAnjou navait pas encore revu
librement sa mre Catherine, dont, comme chacun sait, il tait le
fils bien-aim.

Ctait pour lui non pas la vaine satisfaction de ltiquette, non
plus un crmonial pnible  remplir, mais laccomplissement dun
devoir bien doux pour ce fils qui, sil naimait pas sa mre,
tait sr du moins dtre tendrement aim par elle.

En effet, Catherine prfrait rellement ce fils, soit pour sa
bravoure, soit plutt pour sa beaut, car il y avait, outre la
mre, de la femme dans Catherine, soit enfin parce que, suivant
quelques chroniques scandaleuses, Henri dAnjou rappelait  la
Florentine certaine heureuse poque de mystrieuses amours.

Catherine savait seule le retour du duc dAnjou  Paris, retour
que Charles IX et ignor si le hasard ne let point conduit en
face de lhtel de Cond au moment mme o son frre en sortait.
Charles ne lattendait que le lendemain, et Henri dAnjou esprait
lui drober les deux dmarches qui avaient avanc son arrive dun
jour, et qui taient sa visite  la belle Marie de Clves,
princesse de Cond, et sa confrence avec les ambassadeurs
polonais.

Cest cette dernire dmarche, sur lintention de laquelle Charles
tait incertain, que le duc dAnjou avait  expliquer  sa mre;
et le lecteur, qui, comme Henri de Navarre, tait certainement
dans lerreur  lendroit de cette dmarche, profitera de
lexplication.

Aussi lorsque le duc dAnjou, longtemps attendu, entra chez sa
mre, Catherine, si froide, si compasse dhabitude, Catherine,
qui navait depuis le dpart de son fils bien-aim embrass avec
effusion que Coligny qui devait tre assassin le lendemain,
ouvrit ses bras  lenfant de son amour et le serra sur sa
poitrine avec un lan daffection maternelle quon tait tonn de
trouver encore dans ce coeur dessch.

Puis elle sloignait de lui, le regardait et se reprenait encore
 lembrasser.

-- Ah! madame, lui dit-il, puisque le ciel me donne cette
satisfaction dembrasser sans tmoin ma mre, consolez lhomme le
plus malheureux du monde.

-- Eh! mon Dieu! mon cher enfant, scria Catherine, que vous est-
il donc arriv?

-- Rien que vous ne sachiez, ma mre. Je suis amoureux, je suis
aim; mais cest cet amour mme qui fait mon malheur  moi.

-- Expliquez-moi cela, mon fils, dit Catherine.

-- Eh! ma mre... ces ambassadeurs, ce dpart...

-- Oui, dit Catherine, ces ambassadeurs sont arrivs, ce dpart
presse.

-- Il ne presse pas, ma mre, mais mon frre le pressera. Il me
dteste, je lui fais ombrage, il veut se dbarrasser de moi.
Catherine sourit.

-- En vous donnant un trne, pauvre malheureux couronn!

-- Oh! nimporte, ma mre, reprit Henri avec angoisse, je ne veux
pas partir. Moi, un fils de France, lev dans le raffinement des
moeurs polies, prs de la meilleure mre, aim dune des plus
charmantes femmes de la terre, jirais l-bas dans ces neiges, au
bout du monde, mourir lentement parmi ces gens grossiers qui
senivrent du matin au soir et jugent les capacits de leur roi
sur celles dun tonneau, selon ce quil contient! Non, ma mre, je
ne veux point partir, jen mourrais!

-- Voyons, Henri, dit Catherine en pressant les deux mains de son
fils, voyons, est-ce l la vritable raison?

Henri baissa les yeux comme sil nosait,  sa mre elle-mme,
avouer ce qui se passait dans son coeur.

-- Nen est-il pas une autre, demanda Catherine, moins romanesque,
plus raisonnable, plus politique!

-- Ma mre, ce nest pas ma faute si cette ide mest reste dans
lesprit, et peut-tre y tient-elle plus de place quelle nen
devrait prendre; mais ne mavez-vous pas dit vous-mme que
lhoroscope tir  la naissance de mon frre Charles le condamnait
 mourir jeune?

-- Oui, dit Catherine, mais un horoscope peut mentir, mon fils.
Moi-mme, jen suis  esprer en ce moment que tous ces horoscopes
ne soient pas vrais.

-- Mais enfin, son horoscope ne disait-il pas cela?

-- Son horoscope parlait dun quart de sicle; mais il ne disait
pas si ctait pour sa vie ou pour son rgne.

-- Eh bien, ma mre, faites que je reste. Mon frre a prs de
vingt-quatre ans: dans un an la question sera rsolue. Catherine
rflchit profondment.

-- Oui, certes, dit-elle, cela serait mieux si cela se pouvait
ainsi.

-- Oh! jugez donc, ma mre, scria Henri, quel dsespoir pour moi
si jallais avoir troqu la couronne de France contre celle de
Pologne! tre tourment l-bas de cette ide que je pouvais rgner
au Louvre, au milieu de cette cour lgante et lettre, prs de la
meilleure mre du monde, dont les conseils meussent pargn la
moiti du travail et des fatigues, qui, habitue  porter avec mon
pre une partie du fardeau de ltat, et bien voulu le porter
encore avec moi! Ah! ma mre! jeusse t un grand roi!

-- L, l, cher enfant, dit Catherine, dont cet avenir avait
toujours t aussi la plus douce esprance; l, ne vous dsolez
point. Navez-vous pas song de votre ct  quelque moyen
darranger la chose?

-- Oh! certes, oui, et cest surtout pour cela que je suis revenu
deux ou trois jours plus tt quon ne mattendait, tout en
laissant croire  mon frre Charles que ctait pour madame de
Cond; puis jai t au-devant de Lasco, le plus important des
envoys, je me suis fait connatre de lui, faisant dans cette
premire entrevue tout ce quil tait possible pour me rendre
hassable, et jespre y tre parvenu.

-- Ah! mon cher enfant, dit Catherine, cest mal. Il faut mettre
lintrt de la France avant vos petites rpugnances.

-- Ma mre, lintrt de la France veut-il, en cas de malheur
arriv  mon frre, que ce soit le duc dAlenon ou le roi de
Navarre qui rgne?

-- Oh! le roi de Navarre, jamais, jamais, murmura Catherine en
laissant linquitude couvrir son front de ce voile soucieux qui
sy tendait chaque fois que cette question se reprsentait.

-- Ma foi, continua Henri, mon frre dAlenon ne vaut gure mieux
et ne vous aime pas davantage.

-- Enfin, reprit Catherine, qua dit Lasco?

-- Lasco a hsit lui-mme quand je lai press de demander
audience. Oh! sil pouvait crire en Pologne, casser cette
lection?

-- Folie, mon fils, folie... ce quune dite a consacr est sacr.

-- Mais enfin, ma mre, ne pourrait-on,  ces Polonais, leur faire
accepter mon frre  ma place?

-- Cest, sinon impossible, du moins difficile, rpondit
Catherine.

-- Nimporte! essayez, tentez, parlez au roi, ma mre; rejetez
tout sur mon amour pour madame de Cond; dites que jen suis fou,
que jen perds lesprit. Justement il ma vu sortir de lhtel du
prince avec Guise, qui me rend l tous les services dun bon ami.

-- Oui, pour faire la Ligue. Vous ne voyez pas cela, vous, mais je
le vois.

-- Si fait, ma mre, si fait, mais en attendant juse de lui. Eh!
ne sommes-nous pas heureux quand un homme nous sert en se servant?

-- Et qua dit le roi en vous rencontrant!

-- Il a pu croire ce que je lui ai affirm, cest--dire que
lamour seul mavait ramen  Paris.

-- Mais du reste de la nuit, ne vous en a-t-il pas demand compte?

-- Si fait, ma mre; mais jai t au souper chez Nantouillet, o
jai fait un scandale affreux pour que le bruit de ce scandale se
rpandt et que le roi ne doutt point que jy tais.

-- Alors il ignore votre visite  Lasco?

-- Absolument.

-- Bon, tant mieux. Jessaierai donc de lui parler pour vous, cher
enfant; mais, vous le savez, sur cette rude nature aucune
influence nest relle.

-- Oh! ma mre, ma mre, quel bonheur si je restais, comme je vous
aimerais plus encore que je ne vous aime, si ctait possible!

-- Si vous restez, on vous enverra encore  la guerre.

-- Oh! peu mimporte, pourvu que je ne quitte pas la France.

-- Vous vous ferez tuer.

-- Ma mre, on ne meurt pas des coups... on meurt de douleur,
dennui. Mais Charles ne me permettra point de rester; il me
dteste.

-- Il est jaloux de vous, mon beau vainqueur, cest une chose
dite; pourquoi aussi tes-vous si brave et si heureux? Pourquoi, 
vingt ans  peine, avez-vous gagn des batailles comme Alexandre
et comme Csar? Mais en attendant, ne vous dcouvrez  personne,
feignez dtre rsign, faites votre cour au roi. Aujourdhui
mme, on se runit en conseil priv pour lire et pour discuter les
discours qui seront prononcs  la crmonie; faites le roi de
Pologne et laissez-moi le soin du reste.  propos, et votre
expdition dhier soir?

-- Elle a chou, ma mre; le galant tait prvenu, et il a pris
son vol par la fentre.

-- Enfin, dit Catherine, je saurai un jour quel est le mauvais
gnie qui contrarie ainsi tous mes projets... En attendant, je
men doute, et... malheur  lui!

-- Ainsi, ma mre?... dit le duc dAnjou.

-- Laissez-moi mener cette affaire. Et elle baisa tendrement Henri
sur les yeux en le poussant hors de son cabinet. Bientt
arrivrent chez la reine les princesses de sa maison. Charles
tait en belle humeur, car laplomb de sa soeur Margot lavait
plus rjoui quaffect; il nen voulait pas autrement  La Mole,
et il lavait attendu avec quelque ardeur dans le corridor parce
que ctait une espce de chasse  lafft. DAlenon, tout au
contraire, tait trs proccup. La rpulsion quil avait toujours
eue pour La Mole stait change en haine du moment o il avait su
que La Mole tait aim de sa soeur. Marguerite avait tout ensemble
lesprit rveur et loeil au guet. Elle avait  la fois  se
souvenir et  veiller. Les dputs polonais avaient envoy le
texte des harangues quils devaient prononcer. Marguerite,  qui
lon navait pas plus parl de la scne de la veille que si la
scne navait point exist, lut les discours, et, hormis Charles,
chacun discuta ce quil rpondrait. Charles laissa Marguerite
rpondre comme elle lentendrait.

Il se montra trs difficile sur le choix des termes pour
dAlenon; mais quant au discours de Henri dAnjou, il y apporta
plus que du mauvais vouloir: il fut acharn  corriger et 
reprendre.

Cette sance, sans rien faire clater encore, avait lourdement
envenim les esprits.

Henri dAnjou, qui avait son discours  refaire presque
entirement, sortit pour se mettre  cette tche. Marguerite, qui
navait pas eu de nouvelles du roi de Navarre depuis celles qui
lui avaient t donnes au dtriment des vitres de sa fentre,
retourna chez elle dans lesprance de ly voir venir.

DAlenon, qui avait lu lhsitation dans les yeux de son frre
dAnjou, et surpris entre lui et sa mre un regard dintelligence,
se retira pour rver  ce quil regardait comme une cabale
naissante. Enfin, Charles allait passer dans sa forge pour achever
un pieu quil se fabriquait lui-mme, lorsque Catherine larrta.

Charles, qui se doutait quil allait rencontrer chez sa mre
quelque opposition  sa volont, sarrta et la regarda fixement:

-- Eh bien, dit-il, quavons-nous encore?

-- Un dernier mot  changer, Sire. Nous avons oubli ce mot, et
cependant il est de quelque importance. Quel jour fixons-nous pour
la sance publique?

-- Ah! cest vrai, dit le roi en se rasseyant; causons-en, mre.
Eh bien!  quand vous plat-il que nous fixions le jour?

-- Je croyais, rpondit Catherine, que dans le silence mme de
Votre Majest, dans son oubli apparent, il y avait quelque chose
de profondment calcul.

-- Non, dit Charles; pourquoi cela, ma mre?

-- Parce que, ajouta Catherine trs doucement, il ne faudrait pas,
ce me semble, mon fils, que les Polonais nous vissent courir avec
tant dpret aprs cette couronne.

-- Au contraire, ma mre, dit Charles, ils se sont hts, eux, en
venant  marches forces de Varsovie ici... Honneur pour honneur,
politesse pour politesse.

-- Votre Majest peut avoir raison dans un sens, comme dans un
autre je pourrais ne pas avoir tort. Ainsi, son avis est que la
sance publique doit tre hte?

-- Ma foi, oui, ma mre; ne serait-ce point le vtre par hasard?

-- Vous savez que je nai davis que ceux qui peuvent le plus
concourir  votre gloire; je vous dirai donc quen vous pressant
ainsi je craindrais quon ne vous accust de profiter bien vite de
cette occasion qui se prsente de soulager la maison de France des
charges que votre frre lui impose, mais que, bien certainement,
il lui rend en gloire et en dvouement.

-- Ma mre, dit Charles,  son dpart de France, je doterai mon
frre si richement que personne nosera mme penser ce que vous
craignez que lon dise.

-- Allons, dit Catherine, je me rends, puisque vous avez une si
bonne rponse  chacune de mes objections... Mais, pour recevoir
ce peuple guerrier, qui juge de la puissance des tats par les
signes extrieurs, il vous faut un dploiement considrable de
troupes, et je ne pense pas quil y en ait assez de convoques
dans lle-de-France.

-- Pardonnez-moi, ma mre, car jai prvu lvnement, et je me
suis prpar. Jai rappel deux bataillons de la Normandie, un de
la Guyenne; ma compagnie darchers est arrive hier de la
Bretagne; les chevau-lgers, rpandus dans la Touraine, seront 
Paris dans le courant de la journe; et tandis quon croit que je
dispose  peine de quatre rgiments, jai vingt mille hommes prts
 paratre.

-- Ah! ah! dit Catherine surprise; alors il ne vous manque plus
quune chose, mais on se la procurera.

-- Laquelle?

-- De largent. Je crois que vous nen tes pas fourni outre
mesure.

-- Au contraire, madame, au contraire, dit Charles IX. Jai
quatorze cent mille cus  la Bastille; mon pargne particulire
ma remis ces jours passs huit cent mille cus que jai enfouis
dans mes caves du Louvre, et, en cas de pnurie, Nantouillet tient
trois cent mille autres cus  ma disposition.

Catherine frmit; car elle avait vu jusqualors Charles violent et
emport, mais jamais prvoyant.

-- Allons, fit-elle, Votre Majest pense  tout, cest admirable,
et pour peu que les tailleurs, les brodeuses et les joailliers se
htent, Votre Majest sera en tat de donner sance avant six
semaines.

-- Six semaines! scria Charles. Ma mre, les tailleurs, les
brodeuses et les joailliers travaillent depuis le jour o lon a
appris la nomination de mon frre.  la rigueur, tout pourrait
tre prt pour aujourdhui; mais,  coup sr, tout sera prt dans
trois ou quatre jours.

-- Oh! murmura Catherine, vous tes plus press encore que je ne
le croyais, mon fils.

-- Honneur pour honneur, je vous lai dit.

-- Bien. Cest donc cet honneur fait  la maison de France qui
vous flatte, nest-ce pas?

-- Assurment.

-- Et voir un fils de France sur le trne de Pologne est votre
plus cher dsir?

-- Vous dites vrai.

-- Alors cest le fait, cest la chose et non lhomme qui vous
proccupe, et quel que soit celui qui rgne l-bas...

-- Non pas, non pas, ma mre, corboeuf! demeurons-en o nous
sommes! Les Polonais ont bien choisi. Ils sont adroits et forts,
ces gens-l! Nation militaire, peuple de soldats, ils prennent un
capitaine pour prince, cest logique, peste! dAnjou fait leur
affaire: le hros de Jarnac et de Moncontour leur va comme un
gant... Qui voulez-vous que je leur envoie? dAlenon? un lche!
cela leur donnerait une belle ide des Valois! ... DAlenon! il
fuirait  la premire balle qui lui sifflerait aux oreilles,
tandis que Henri dAnjou, un batailleur, bon! toujours lpe au
poing, toujours marchant en avant,  pied ou  cheval! ... Hardi!
pique, pousse, assomme, tue! Ah! cest un homme que mon frre
dAnjou, un vaillant qui va les faire battre du matin au soir,
depuis le premier jusquau dernier jour de lanne. Il boit mal,
cest vrai; mais il les fera tuer de sang-froid, voil tout. Il
sera l dans sa sphre, ce cher Henri! Sus! sus! au champ de
bataille! Bravo les trompettes et les tambours! Vive le roi! vive
le vainqueur! vive le gnral! On le proclame _imperator _trois
fois lan! Ce sera admirable pour la maison de France et lhonneur
des Valois... Il sera peut-tre tu; mais, ventremahon! ce sera
une mort superbe!

Catherine frissonna et un clair jaillit de ses yeux.

-- Dites, scria-t-elle, que vous voulez loigner Henri dAnjou,
dites que vous naimez pas votre frre!

-- Ah! ah! ah! fit Charles en clatant dun rire nerveux, vous
avez devin cela, vous, que je voulais lloigner? Vous avez
devin cela, vous, que je ne laimais pas? Et quand cela serait,
voyons? Aimer mon frre! Pourquoi donc laimerais-je? Ah! ah! ah!
est-ce que vous voulez rire?... (Et  mesure quil parlait, ses
joues ples sanimaient dune fbrile rougeur.) Est-ce quil
maime, lui? Est-ce que vous maimez, vous? Est-ce que, except
mes chiens, Marie Touchet et ma nourrice, est-ce quil y a
quelquun qui mait jamais aim? Non, non, je naime pas mon
frre, je naime que moi, entendez-vous! et je nempche pas mon
frre den faire autant que je fais.

-- Sire, dit Catherine sanimant  son tour, puisque vous me
dcouvrez votre coeur, il faut que je vous ouvre le mien. Vous
agissez en roi faible, en monarque mal conseill; vous renvoyez
votre second frre, le soutien naturel du trne, et qui est en
tous points digne de vous succder sil vous advenait malheur,
laissant dans ce cas votre couronne  labandon; car, comme vous
le disiez, dAlenon est jeune, incapable, faible, plus que
faible, lche! ... Et le Barnais se dresse derrire, entendez-
vous?

-- Eh! mort de tous les diables! scria Charles, quest-ce que me
fait ce qui arrivera quand je ny serai plus? Le Barnais se
dresse derrire mon frre, dites-vous? Corboeuf! tant mieux! ...
Je disais que je naimais personne... je me trompais, jaime
Henriot; oui, je laime, ce bon Henriot: il a lair franc, la main
tide, tandis que je ne vois autour de moi que des yeux faux et ne
touche que des mains glaces. Il est incapable de trahison envers
moi, jen jurerais. Dailleurs je lui dois un ddommagement: on
lui a empoisonn sa mre, pauvre garon! des gens de ma famille, 
ce que jai entendu dire. Dailleurs je me porte bien. Mais, si je
tombais malade, je lappellerais, je ne voudrais pas quil me
quittt, je ne prendrais rien que de sa main, et quand je mourrai
je le ferai roi de France et de Navarre... Et, ventre du pape! au
lieu de rire  ma mort, comme feraient mes frres, il pleurerait
ou du moins il ferait semblant de pleurer.

La foudre tombant aux pieds de Catherine let moins pouvante
que ces paroles. Elle demeura atterre, regardant Charles dun
oeil hagard; puis enfin, au bout de quelques secondes:

-- Henri de Navarre! scria-t-elle, Henri de Navarre! roi de
France au prjudice de mes enfants! Ah! sainte madone! nous
verrons! Cest donc pour cela que vous voulez loigner mon fils?

-- Votre fils... et que suis-je donc moi? un fils de louve comme
Romulus! scria Charles tremblant de colre et loeil scintillant
comme sil se ft allum par places. Votre fils! vous avez raison,
le roi de France nest pas votre fils lui, le roi de France na
pas de frres, le roi de France na pas de mre, le roi de France
na que des sujets. Le roi de France na pas besoin davoir des
sentiments, il a des volonts. Il se passera quon laime, mais il
veut quon lui obisse.

-- Sire, vous avez mal interprt mes paroles: jai appel mon
fils celui qui allait me quitter. Je laime mieux en ce moment
parce que cest lui quen ce moment je crains le plus de perdre.
Est-ce un crime  une mre de dsirer que son enfant ne la quitte
pas?

-- Et moi, je vous dis quil vous quittera, je vous dis quil
quittera la France, quil sen ira en Pologne, et cela dans deux
jours; et si vous ajoutez une parole ce sera demain; et si vous ne
baissez pas le front, si vous nteignez pas la menace de vos
yeux, je ltrangle ce soir comme vous vouliez quon tranglt
hier lamant de votre fille. Seulement je ne le manquerai pas,
moi, comme nous avons manqu La Mole.

Sous cette premire menace, Catherine baissa le front; mais
presque aussitt elle le releva.

-- Ah! pauvre enfant! dit-elle, ton frre veut te tuer. Eh bien,
soit tranquille, ta mre te dfendra.

-- Ah! lon me brave! scria Charles. Eh bien, par le sang du
Christ! il mourra, non pas ce soir, non pas tout  lheure, mais 
linstant mme. Ah! une arme! une dague! un couteau! ... Ah!

Et Charles, aprs avoir port inutilement les yeux autour de lui
pour chercher ce quil demandait, aperut le petit poignard que sa
mre portait  sa ceinture, se jeta dessus, larracha de sa gaine
de chagrin incruste dargent, et bondit hors de la chambre pour
aller frapper Henri dAnjou partout o il le trouverait. Mais en
arrivant dans le vestibule ses forces surexcites au-del de la
puissance humaine, labandonnrent tout  coup: il tendit le
bras, laissa tomber larme aigu, qui resta fiche dans le
parquet, jeta un cri lamentable, saffaissa sur lui-mme et roula
sur le plancher.

En mme temps le sang jaillit en abondance de ses lvres et de son
nez.

-- Jsus! dit-il, on me tue;  moi!  moi!

Catherine, qui lavait suivi, le vit tomber; elle regarda un
instant impassible et sans bouger; puis rappele  elle, non par
lamour maternel, mais par la difficult de la situation, elle
ouvrit en criant:

-- Le roi se trouve mal! au secours! au secours!  ce cri un monde
de serviteurs, dofficiers et de courtisans sempressrent autour
du jeune roi. Mais avant tout le monde une femme stait lance,
cartant les spectateurs et relevant Charles ple comme un
cadavre.

-- On me tue, nourrice, on me tue, murmura le roi baign de sueur
et de sang.

-- On te tue! mon Charles! scria la bonne femme en parcourant
tous les visages avec un regard qui fit reculer jusqu Catherine
elle-mme; et qui donc cela qui te tue?

Charles poussa un faible soupir et svanouit tout  fait.

-- Ah! dit le mdecin Ambroise Par, quon avait envoy chercher 
linstant mme, ah! voil le roi bien malade!

-- Maintenant, de gr ou de force, se dit limplacable Catherine,
il faudra bien quil accorde un dlai.

Et elle quitta le roi pour aller joindre son second fils, qui
attendait avec anxit dans loratoire le rsultat de cet
entretien si important pour lui.



X
LHoroscope


En sortant de loratoire, o elle venait dapprendre  Henri
dAnjou tout ce qui stait pass, Catherine avait trouv Ren
dans sa chambre.

Ctait la premire fois que la reine et lastrologue se
revoyaient depuis la visite que la reine lui avait faite  sa
boutique du pont Saint-Michel; seulement, la veille, la reine lui
avait crit, et ctait la rponse  ce billet que Ren lui
apportait en personne.

-- Eh bien, lui demanda la reine, lavez-vous vu?

-- Oui.

-- Comment va-t-il?

-- Plutt mieux que plus mal.

-- Et peut-il parler?

-- Non, lpe a travers le larynx.

-- Je vous avais dit en ce cas de le faire crire?

-- Jai essay, lui-mme a runi toutes ses forces; mais sa main
na pu tracer que deux lettres presque illisibles, puis il sest
vanoui: la veine jugulaire a t ouverte, et le sang quil a
perdu lui a t toutes ses forces.

-- Avez-vous vu ces lettres?

-- Les voici.

Ren tira un papier de sa poche et le prsenta  Catherine, qui le
dplia vivement.

-- Un M et un O, dit-elle... Serait-ce dcidment ce La Mole, et
toute cette comdie de Marguerite ne serait-elle quun moyen de
dtourner les soupons?

-- Madame, dit Ren, si josais mettre mon opinion dans une
affaire o Votre Majest hsite  former la sienne, je lui dirais
que je crois M. de La Mole trop amoureux pour soccuper
srieusement de politique.

-- Vous croyez?

-- Oui, surtout trop amoureux de la reine de Navarre pour servir
avec dvouement le roi, car il ny a pas de vritable amour sans
jalousie.

-- Et vous le croyez donc tout  fait amoureux?

-- Jen suis sr.

-- Aurait-il eu recours  vous?

-- Oui.

-- Et il vous a demand quelque breuvage, quelque philtre?

-- Non, nous nous en sommes tenus  la figure de cire.

-- Pique au coeur?

-- Pique au coeur.

-- Et cette figure existe toujours?

-- Oui.

-- Elle est chez vous?

-- Elle est chez moi.

-- Il serait curieux, dit Catherine, que ces prparations
cabalistiques eussent rellement leffet quon leur attribue.

-- Votre Majest est plus que moi  mme den juger.

-- La reine de Navarre aime-t-elle M. de La Mole?

-- Elle laime au point de se perdre pour lui. Hier elle la sauv
de la mort au risque de son honneur et de sa vie. Vous voyez,
madame, et cependant vous doutez toujours.

-- De quoi?

-- De la science.

-- Cest quaussi la science ma trahie, dit Catherine en
regardant fixement Ren, qui supporta admirablement bien ce
regard.

-- En quelle occasion?

-- Oh! vous savez ce que je veux dire;  moins toutefois que ce
soit le savant et non la science.

-- Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, rpondit le
Florentin.

-- Ren, vos parfums ont-ils perdu leur odeur?

-- Non, madame, quand ils sont employs par moi; mais il est
possible quen passant par la main des autres... Catherine sourit
et hocha la tte.

-- Votre opiat a fait merveille, Ren, dit-elle, et madame de
Sauve a les lvres plus fraches et plus vermeilles que jamais.

-- Ce nest pas mon opiat quil faut en fliciter, madame, car la
baronne de Sauve, usant du droit qua toute jolie femme dtre
capricieuse, ne ma plus reparl de cet opiat, et moi, de mon
ct, aprs la recommandation que mavait faite Votre Majest,
jai jug  propos de ne lui en point envoyer. Les botes sont
donc toutes encore  la maison telles que vous les y avez
laisses, moins une qui a disparu sans que je sache quelle
personne me la prise ni ce que cette personne a voulu en faire.

-- Cest bien, Ren, dit Catherine; peut-tre plus tard
reviendrons-nous l-dessus; en attendant, parlons dautre chose.

-- Jcoute, madame.

-- Que faut-il pour apprcier la dure probable de la vie dune
personne?

-- Savoir dabord le jour de sa naissance, lge quelle a, et
sous quel signe elle a vu le jour.

-- Puis ensuite?

-- Avoir de son sang et de ses cheveux.

-- Et si je vous porte de son sang et de ses cheveux, si je vous
dis sous quel signe il a vu le jour, si je vous dis lge quil a,
le jour de sa naissance, vous me direz, vous, lpoque probable de
sa mort?

-- Oui,  quelques jours prs.

-- Cest bien. Jai de ses cheveux, je me procurerai de son sang.

-- La personne est-elle ne pendant le jour ou pendant la nuit?

--  cinq heures vingt-trois minutes du soir.

-- Soyez demain  cinq heures chez moi, lexprience doit tre
faite  lheure prcise de la naissance.

-- Cest bien, dit Catherine, _nous y serons. _Ren salua et
sortit sans paratre avoir remarqu le _nous y serons_, qui
indiquait cependant, que contre son habitude, Catherine ne
viendrait pas seule.

Le lendemain, au point du jour, Catherine passa chez son fils. 
minuit elle avait fait demander de ses nouvelles, et on lui avait
rpondu que matre Ambroise Par tait prs de lui, et sapprtait
 le saigner si la mme agitation nerveuse continuait.

Encore tressaillant dans son sommeil, encore ple du sang quil
avait perdu, Charles dormait sur lpaule de sa fidle nourrice,
qui, appuye contre son lit, navait point depuis trois heures
chang de position, de peur de troubler le repos de son cher
enfant.

Une lgre cume venait poindre de temps en temps sur les lvres
du malade, et la nourrice lessuyait avec une fine batiste brode.
Sur le chevet tait un mouchoir tout macul de larges taches de
sang.

Catherine eut un instant lide de semparer de ce mouchoir, mais
elle pensa que ce sang, ml comme il ltait  la salive qui
lavait dtremp, naurait peut-tre pas la mme efficacit; elle
demanda  la nourrice si le mdecin navait pas saign son fils
comme il lui avait fait dire quil le devait faire. La nourrice
rpondit que si, et que la saigne avait t si abondante que
Charles stait vanoui deux fois.

La reine mre, qui avait quelque connaissance en mdecine comme
toutes les princesses de cette poque, demanda  voir le sang;
rien ntait plus facile, le mdecin avait recommand quon le
conservt pour en tudier les phnomnes.

Il tait dans une cuvette dans le cabinet  ct de la chambre.
Catherine y passa pour lexaminer, remplit de la rouge liqueur un
petit flacon quelle avait apport dans cette intention; puis
rentra, cachant dans ses poches ses doigts, dont lextrmit et
dnonc la profanation quelle venait de commettre.

Au moment o elle reparaissait sur le seuil du cabinet, Charles
rouvrit les yeux et fut frapp de la vue de sa mre. Alors
rappelant, comme  la suite dun rve, toutes ses penses
empreintes de rancune:

-- Ah! cest vous, madame? dit-il. Eh bien, annoncez  votre fils
bien-aim,  votre Henri dAnjou, que ce sera pour demain.

-- Mon cher Charles, dit Catherine, ce sera pour le jour que vous
voudrez. Tranquillisez-vous et dormez.

Charles, comme sil et cd  ce conseil, ferma effectivement les
yeux; et Catherine qui lavait donn comme on fait pour consoler
un malade ou un enfant, sortit de sa chambre. Mais derrire elle,
et lorsquil eut entendu se refermer la porte, Charles se
redressa, et tout  coup, dune voix touffe par laccs dont il
souffrait encore:

-- Mon chancelier! cria-t-il, les sceaux, la cour! ... quon me
fasse venir tout cela.

La nourrice, avec une tendre violence, ramena la tte du roi sur
son paule, et pour le rendormir essaya de le bercer comme
lorsquil tait enfant.

-- Non, non, nourrice, je ne dormirai plus. Appelle mes gens, je
veux travailler ce matin.

Quand Charles parlait ainsi, il fallait obir; et la nourrice
elle-mme, malgr les privilges que son royal nourrisson lui
avait conservs, nosait aller contre ses commandements. On fit
venir ceux que le roi demandait, et la sance fut fixe, non pas
au lendemain, ctait chose impossible, mais  cinq jours de l.

Cependant  lheure convenue, cest--dire  cinq heures, la reine
mre et le duc dAnjou se rendaient chez Ren, lequel, prvenu,
comme on le sait, de cette visite, avait tout prpar pour la
sance mystrieuse.

Dans la chambre  droite, cest--dire dans la chambre aux
sacrifices, rougissait, sur un rchaud ardent, une lame dacier
destine  reprsenter, par ses capricieuses arabesques, les
vnements de la destine sur laquelle on consultait loracle; sur
lautel tait prpar le livre des sorts, et pendant la nuit, qui
avait t fort claire, Ren avait pu tudier la marche et
lattitude des constellations.

Henri dAnjou entra le premier; il avait de faux cheveux; un
masque couvrait sa figure et un grand manteau de nuit dguisait sa
taille. Sa mre vint ensuite; et si elle net pas su davance que
ctait son fils qui lattendait l, elle-mme net pu le
reconnatre. Catherine ta son masque; le duc dAnjou, au
contraire, garda le sien.

-- As-tu fait cette nuit tes observations? demanda Catherine.

-- Oui, madame, dit-il; et la rponse des astres ma dj appris
le pass. Celui pour qui vous minterrogez a, comme toutes les
personnes nes sous le signe de lcrevisse, le coeur ardent et
dune fiert sans exemple. Il est puissant; il a vcu prs dun
quart de sicle; il a jusqu prsent obtenu du ciel gloire et
richesse. Est-ce cela, madame?

-- Peut-tre, dit Catherine.

-- Avez-vous les cheveux et le sang?

-- Les voici.

Et Catherine remit au ncromancien une boucle de cheveux dun
blond fauve et une petite fiole de sang.

Ren prit la fiole, la secoua pour bien runir la fibrine et la
srosit, et laissa tomber sur la lame rougie une large goutte de
cette chair coulante, qui bouillonna  linstant mme et
sextravasa bientt en dessins fantastiques.

-- Oh! madame, scria Ren, je le vois se tordre en datroces
douleurs. Entendez-vous comme il gmit, comme il crie  laide!
Voyez-vous comme tout devient sang autour de lui? Voyez-vous
comme, enfin, autour de son lit de mort sapprtent de grands
combats? Tenez, voici les lances; tenez, voici les pes.

-- Sera-ce long? demanda Catherine palpitante dune motion
indicible et arrtant la main de Henri dAnjou, qui, dans son
avide curiosit, se penchait au-dessus du brasier.

Ren sapprocha de lautel et rpta une prire cabalistique,
mettant  cette action un feu et une conviction qui gonflaient les
veines de ses tempes et lui donnaient ces convulsions prophtiques
et ces tressaillements nerveux qui prenaient les pythies antiques
sur le trpied et les poursuivaient jusque sur leur lit de mort.

Enfin il se releva et annona que tout tait prt, prit dune main
le flacon encore aux trois quarts plein, et de lautre la boucle
de cheveux; puis commandant  Catherine douvrir le livre au
hasard et de laisser tomber sa vue sur le premier endroit venu, il
versa sur la lame dacier tout le sang, et jeta dans le brasier
tous les cheveux, en prononant une phrase cabalistique compose
de mots hbreux auxquels il nentendait rien lui-mme.

Aussitt le duc dAnjou et Catherine virent stendre sur cette
lame une figure blanche comme celle dun cadavre envelopp de son
suaire.

Une autre figure, qui semblait celle dune femme, tait incline
sur la premire.

En mme temps les cheveux senflammrent en donnant un seul jet de
feu, clair, rapide, dard comme une langue rouge.

-- Un an! scria Ren, un an  peine, et cet homme sera mort, et
une femme pleurera seule sur lui. Mais non, l-bas, au bout de la
lame, une autre femme encore, qui tient comme un enfant dans ses
bras.

Catherine regarda son fils, et, toute mre quelle tait, sembla
lui demander quelles taient ces deux femmes.

Mais Ren achevait  peine, que la plaque dacier redevint
blanche; tout sy tait graduellement effac.

Alors Catherine ouvrit le livre au hasard, et lut, dune voix
dont, malgr toute sa force, elle ne pouvait cacher laltration,
le distique suivant:

_Ains a peri cil que lon redoutoit, Plus tt, trop tt, si
prudence ntoit._

Un profond silence rgna quelque temps autour du brasier.

-- Et pour celui que tu sais, demanda Catherine, quels sont les
signes de ce mois?

-- Florissant comme toujours, madame.  moins de vaincre le destin
par une lutte de dieu  dieu, lavenir est bien certainement  cet
homme. Cependant...

-- Cependant, quoi?

-- Une des toiles qui composent sa pliade est reste pendant le
temps de mes observations couverte dun nuage noir.

-- Ah! scria Catherine, un nuage noir... Il y aurait donc
quelque esprance?

-- De qui parlez-vous, madame? demanda le duc dAnjou. Catherine
emmena son fils loin de la lueur du brasier et lui parla  voix
basse. Pendant ce temps Ren sagenouillait, et  la clart de la
flamme, versant dans sa main une dernire goutte de sang demeure
au fond de la fiole:

-- Bizarre contradiction, disait-il, et qui prouve combien peu
sont solides les tmoignages de la science simple que pratiquent
les hommes vulgaires! Pour tout autre que moi, pour un mdecin,
pour un savant, pour matre Ambroise Par lui-mme, voil un sang
si pur, si fcond, si plein de mordant et de sucs animaux, quil
promet de longues annes au corps dont il est sorti; et cependant
toute cette vigueur doit disparatre bientt, toute cette vie doit
steindre avant un an!

Catherine et Henri dAnjou staient retourns et coutaient. Les
yeux du prince brillaient  travers son masque.

-- Ah! continua Ren, cest quaux savants ordinaires le prsent
seul appartient; tandis qu nous appartiennent le pass et
lavenir.

-- Ainsi donc, continua Catherine, vous persistez  croire quil
mourra avant une anne?

-- Aussi certainement que nous sommes ici trois personnes vivantes
qui un jour reposeront  leur tour dans le cercueil.

-- Cependant vous disiez que le sang tait pur et fcond, vous
disiez que ce sang promettait une longue vie?

-- Oui, si les choses suivaient leur cours naturel. Mais nest-il
pas possible quun accident...

-- Ah! oui, vous entendez, dit Catherine  Henri, un accident...

-- Hlas! dit celui-ci, raison de plus pour demeurer.

-- Oh! quant  cela, ny songez plus, cest chose impossible.
Alors se retournant vers Ren:

-- Merci, dit le jeune homme en dguisant le timbre de sa voix,
merci; prends cette bourse.

-- Venez, _comte_, dit Catherine, donnant  dessein  son fils un
titre qui devait drouter les conjectures de Ren. Et ils
partirent.

-- Oh! ma mre, vous voyez, dit Henri, un accident! ... et si cet
accident-l arrive, je ne serai point l; je serai  quatre cents
lieues de vous...

-- Quatre cents lieues se font en huit jours, mon fils.

-- Oui; mais sait-on si ces gens-l me laisseront revenir? Que ne
puis-je attendre, ma mre! ...

-- Qui sait? dit Catherine; cet accident dont parle Ren nest-il
pas celui qui, depuis hier, couche le roi sur un lit de douleur?
coutez, rentrez de votre ct, mon enfant; moi, je vais passer
par la petite porte du clotre des Augustines, ma suite mattend
dans ce couvent. Allez, Henri, allez, et gardez-vous dirriter
votre frre, si vous le voyez.



XI
Les confidences


La premire chose quapprit le duc dAnjou en arrivant au Louvre,
cest que lentre solennelle des ambassadeurs tait fixe au
cinquime jour. Les tailleurs et les joailliers attendaient le
prince avec de magnifiques habits et de superbes parures que le
roi avait commands pour lui.

Pendant quil les essayait avec une colre qui mouillait ses yeux
de larmes, Henri de Navarre sgayait fort dun magnifique collier
dmeraudes, dune pe  poigne dor et dune bague prcieuse
que Charles lui avait envoys le matin mme.

DAlenon venait de recevoir une lettre et stait renferm dans
sa chambre pour la lire en toute libert.

Quant  Coconnas, il demandait son ami  tous les chos du Louvre.

En effet, comme on le pense bien, Coconnas, assez peu surpris de
ne pas voir rentrer La Mole de toute la nuit, avait commenc dans
la matine  concevoir quelque inquitude: il stait en
consquence mis  la recherche de son ami, commenant son
investigation par lhtel de la Belle-toile, passant de lhtel
de la Belle-toile  la rue Cloche-Perce, de la rue Cloche-Perce
 la rue Tizon, de la rue Tizon au pont Saint-Michel, enfin du
pont Saint-Michel au Louvre.

Cette investigation avait t faite, vis--vis de ceux auxquels
elle sadressait, dune faon tantt si originale, tantt si
exigeante, ce qui est facile  concevoir quand on connat le
caractre excentrique de Coconnas, quelle avait suscit entre lui
et trois seigneurs de la cour des explications qui avaient fini 
la mode de lpoque, cest--dire sur le terrain. Coconnas avait
mis  ces rencontres la conscience quil mettait dordinaire  ces
sortes de choses; il avait tu le premier et bless les deux
autres, en disant:

-- Ce pauvre La Mole, il savait si bien le latin!

Ctait au point que le dernier, qui tait le baron de Boissey,
lui avait dit en tombant:

-- Ah! pour lamour du ciel, Coconnas, varie un peu, et dis au
moins quil savait le grec.

Enfin, le bruit de laventure du corridor avait transpir:
Coconnas sen tait gonfl de douleur, car un instant il avait cru
que tous ces rois et tous ces princes lui avaient tu son ami, et
lavaient jet dans quelque oubliette.

Il apprit que dAlenon avait t de la partie, et passant par-
dessus la majest qui entourait le prince du sang, il lalla
trouver et lui demanda une explication comme il let fait envers
un simple gentilhomme.

DAlenon eut dabord bonne envie de mettre  la porte
limpertinent qui venait lui demander compte de ses actions; mais
Coconnas parlait dun ton de voix si bref, ses yeux flamboyaient
dun tel clat, laventure des trois duels en moins de vingt-
quatre heures avait plac le Pimontais si haut, quil rflchit,
et quau lieu de se livrer  son premier mouvement, il rpondit 
son gentilhomme avec un charmant sourire:

-- Mon cher Coconnas, il est vrai que le roi furieux davoir reu
sur lpaule une aiguire dargent, le duc dAnjou mcontent
davoir t coiff avec une compote doranges, et le duc de Guise
humili davoir t soufflet avec un quartier de sanglier, ont
fait la partie de tuer M. de La Mole; mais un ami de votre ami a
dtourn le coup. La partie a donc manqu, je vous en donne ma
parole de prince.

-- Ah! fit Coconnas respirant sur cette assurance comme un
soufflet de forge, ah! mordi, Monseigneur, voil qui est bien, et
je voudrais connatre cet ami, pour lui prouver ma reconnaissance.

M. dAlenon ne rpondit rien, mais sourit plus agrablement
encore quil ne lavait fait; ce qui laissa croire  Coconnas que
cet ami ntait autre que le prince lui-mme.

-- Eh bien, Monseigneur! reprit-il, puisque vous avez tant fait
que de me dire le commencement de lhistoire, mettez le comble 
vos bonts en me racontant la fin. On voulait le tuer, mais on ne
la pas tu, me dites-vous; voyons! quen a-t-on fait? Je suis
courageux, allez! dites, et je sais supporter une mauvaise
nouvelle. On la jet dans quelque cul de basse-fosse, nest-ce
pas? Tant mieux, cela le rendra circonspect. Il ne veut jamais
couter mes conseils. Dailleurs on len tirera, mordi! Les
pierres ne sont pas dures pour tout le monde.

DAlenon hocha la tte.

-- Le pis de tout cela, dit-il, mon brave Coconnas, cest que
depuis cette aventure ton ami a disparu, sans quon sache o il
est pass.

-- Mordi! scria le Pimontais en plissant de nouveau, ft-il
pass en enfer, je saurai o il est.

-- coute, dit dAlenon qui avait, mais par des motifs bien
diffrents, aussi bonne envie que Coconnas de savoir o tait La
Mole, je te donnerai un conseil dami.

-- Donnez, Monseigneur, dit Coconnas, donnez.

-- Va trouver la reine Marguerite, elle doit savoir ce quest
devenu celui que tu pleures.

-- Sil faut que je lavoue  Votre Altesse, dit Coconnas, jy
avais dj pens, mais je navais point os; car, outre que madame
Marguerite mimpose plus que je ne saurais dire, javais peur de
la trouver dans les larmes. Mais, puisque Votre Altesse massure
que La Mole nest pas mort et que Sa Majest doit savoir o il
est, je vais faire provision de courage et aller la trouver.

-- Va, mon ami, va, dit le duc Franois. Et quand tu auras des
nouvelles, donne-men  moi-mme; car je suis en vrit aussi
inquiet que toi. Seulement souviens-toi dune chose, Coconnas...

-- Laquelle?

-- Ne dis pas que tu viens de ma part, car en commettant cette
imprudence tu pourrais bien ne rien apprendre.

-- Monseigneur, dit Coconnas, du moment o Votre Altesse me
recommande le secret sur ce point, je serai muet comme une tanche
ou comme la reine mre.

Bon prince, excellent prince, prince magnanime, murmura Coconnas
en se rendant chez la reine de Navarre.

Marguerite attendait Coconnas, car le bruit de son dsespoir tait
arriv jusqu elle, et en apprenant par quels exploits ce
dsespoir stait signal, elle avait presque pardonn  Coconnas
la faon quelque peu brutale dont il traitait son amie madame la
duchesse de Nevers,  laquelle le Pimontais ne stait point
adress  cause dune grosse brouille existant dj depuis deux ou
trois jours entre eux. Il fut donc introduit chez la reine
aussitt quannonc.

Coconnas entra, sans pouvoir surmonter ce certain embarras dont il
avait parl  dAlenon quil prouvait toujours en face de la
reine, et qui lui tait bien plus inspir par la supriorit de
lesprit que par celle du rang; mais Marguerite laccueillit avec
un sourire qui le rassura tout dabord.

-- Eh! madame, dit-il, rendez-moi mon ami, je vous en supplie, ou
dites-moi tout au moins ce quil est devenu; car sans lui je ne
puis pas vivre. Supposez Euryale sans Nisus, Damon sans Pythias,
ou Oreste sans Pylade, et ayez piti de mon infortune en faveur
dun des hros que je viens de vous citer, et dont le coeur, je
vous le jure, ne lemportait pas en tendresse sur le mien.

Marguerite sourit, et aprs avoir fait promettre le secret 
Coconnas, elle lui raconta la fuite par la fentre. Quant au lieu
de son sjour, si instantes que fussent les prires du Pimontais,
elle garda sur ce point le plus profond silence. Cela ne
satisfaisait qu demi Coconnas; aussi se laissa-t-il aller  des
aperus diplomatiques de la plus haute sphre. Il en rsulta que
Marguerite vit clairement que le duc dAlenon tait de moiti
dans le dsir quavait son gentilhomme de connatre ce qutait
devenu La Mole.

-- Eh bien, dit la reine, si vous voulez absolument savoir quelque
chose de positif sur le compte de votre ami, demandez au roi Henri
de Navarre, cest le seul qui ait le droit de parler; quant  moi,
tout ce que je puis vous dire, cest que celui que vous cherchez
est vivant: croyez-en ma parole.

-- Jen crois une chose plus certaine encore, madame, rpondit
Coconnas, ce sont vos beaux yeux qui nont point pleur.

Puis, croyant quil ny avait rien  ajouter  une phrase qui
avait le double avantage de rendre sa pense et dexprimer la
haute opinion quil avait du mrite de La Mole, Coconnas se retira
en ruminant un raccommodement avec madame de Nevers, non pas pour
elle personnellement, mais pour savoir delle ce quil navait pu
savoir de Marguerite.

Les grandes douleurs sont des situations anormales dont lesprit
secoue le joug aussi vite quil lui est possible. Lide de
quitter Marguerite avait dabord bris le coeur de La Mole; et
ctait bien plutt pour sauver la rputation de la reine que pour
prserver sa propre vie quil avait consenti  fuir.

Aussi ds le lendemain au soir tait-il revenu  Paris pour revoir
Marguerite  son balcon. Marguerite, de son ct, comme si une
voix secrte lui et appris le retour du jeune homme, avait pass
toute la soire  sa fentre; il en rsulta que tous deux
staient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les
jouissances dfendues. Il y a mme plus: lesprit mlancolique et
romanesque de La Mole trouvait un certain charme  ce contretemps.
Cependant, comme lamant vritablement pris nest heureux quun
moment, celui pendant lequel il voit ou possde, et souffre
pendant tout le temps de labsence, La Mole, ardent de revoir
Marguerite, soccupa dorganiser au plus vite, lvnement qui
devait la lui rendre, cest--dire la fuite du roi de Navarre.

Quant  Marguerite, elle se laissait, de son ct, aller au
bonheur dtre aime avec un dvouement si pur. Souvent elle sen
voulait de ce quelle regardait comme une faiblesse; elle, cet
esprit viril, mprisant les pauvrets de lamour vulgaire,
insensible aux minuties qui en font pour les mes tendres le plus
doux, le plus dlicat, le plus dsirable de tous les bonheurs,
elle trouvait sa journe sinon heureusement remplie, du moins
heureusement termine, quand vers neuf heures, paraissant  son
balcon vtue dun peignoir blanc, elle apercevait sur le quai,
dans lombre, un cavalier dont la main se posait sur ses lvres,
sur son coeur; ctait alors une toux significative, qui rendait 
lamant le souvenir de la voix aime. Ctait quelquefois aussi un
billet vigoureusement lanc par une petite main et qui enveloppait
quelque bijou prcieux, mais bien plus prcieux encore pour avoir
appartenu  celle qui lenvoyait que pour la matire qui lui
donnait sa valeur, et qui allait rsonner sur le pav  quelques
pas du jeune homme. Alors La Mole, pareil  un milan, fondait sur
cette proie, la serrait dans son sein, rpondait par la mme voie,
et Marguerite ne quittait son balcon quaprs avoir entendu se
perdre dans la nuit les pas du cheval pouss  toute bride pour
venir, et qui, pour sloigner, semblait dune matire aussi
inerte que le fameux colosse qui perdit Troie.

Voil pourquoi la reine ntait pas inquite du sort de La Mole,
auquel, du reste, de peur que ses pas ne fussent pis, elle
refusait opinitrement tout autre rendez-vous que ces entrevues 
lespagnole, qui duraient depuis sa fuite et se renouvelaient dans
la soire de chacun des jours qui scoulaient dans lattente de
la rception des ambassadeurs, rception remise  quelques jours,
comme on la vu, par les ordres exprs dAmbroise Par.

La veille de cette rception, vers neuf heures du soir, comme tout
le monde au Louvre tait proccup des prparatifs du lendemain,
Marguerite ouvrit sa fentre et savana sur le balcon; mais 
peine y fut-elle que, sans attendre la lettre de Marguerite, La
Mole, plus press que de coutume, envoya la sienne, qui vint, avec
son adresse accoutume, tomber aux pieds de sa royale matresse.
Marguerite comprit que la missive devait renfermer quelque chose
de particulier, elle rentra pour la lire.

Le billet, sur le recto de la premire page, renfermait ces mots:

Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. Laffaire est
urgente. Jattends.

Et sur le second recto ces mots, que lon pouvait isoler des
premiers en sparant les deux feuilles:

Madame et ma reine, faites que je puisse vous donner un de ces
baisers que je vous envoie. Jattends.

Marguerite achevait  peine cette seconde partie de la lettre,
quelle entendit la voix de Henri de Navarre qui, avec sa rserve
habituelle, frappait  la porte commune, et demandait  Gillonne
sil pouvait entrer.

La reine divisa aussitt la lettre, mit une des pages dans son
corset, lautre dans sa poche, courut  la fentre quelle ferma,
et slanant vers la porte:

-- Entrez, Sire, dit-elle.

Si doucement, si promptement, si habilement que Marguerite et
ferm cette fentre, la commotion en tait arrive jusqu Henri,
dont les sens toujours tendus avaient, au milieu de cette socit
dont il se dfiait si fort, presque acquis lexquise dlicatesse
o ils sont ports chez lhomme vivant dans ltat sauvage. Mais
le roi de Navarre ntait pas un de ces tyrans qui veulent
empcher leurs femmes de prendre lair et de contempler les
toiles.

Henri tait souriant et gracieux comme dhabitude.

-- Madame, dit-il, tandis que nos gens de cour essaient leurs
habits de crmonie, je pense  venir changer avec vous quelques
mots de mes affaires, que vous continuez de regarder comme les
vtres, nest-ce pas?

-- Certainement, monsieur, rpondit Marguerite, nos intrts ne
sont-ils pas toujours les mmes?

-- Oui, madame, et cest pour cela que je voulais vous demander ce
que vous pensez de laffectation que M. le duc dAlenon met
depuis quelques jours  me fuir,  ce point que depuis avant-hier
il sest retir  Saint-Germain. Ne serait-ce pas pour lui soit un
moyen de partir seul, car il est peu surveill, soit un moyen de
ne point partir du tout? Votre avis, sil vous plat, madame? il
sera, je vous lavoue, dun grand poids pour affermir le mien.

-- Votre Majest a raison de sinquiter du silence de mon frre.
Jy ai song aujourdhui toute la journe, et mon avis est que,
les circonstances ayant chang, il a chang avec elles.

-- Cest--dire, nest-ce pas, que, voyant le roi Charles malade,
le duc dAnjou roi de Pologne, il ne serait pas fch de demeurer
 Paris pour garder  vue la couronne de France?

-- Justement.

-- Soit. Je ne demande pas mieux, dit Henri, quil reste;
seulement cela change tout notre plan; car il me faut, pour partir
seul, trois fois les garanties que jaurais demandes pour partir
avec votre frre, dont le nom et la prsence dans lentreprise me
sauvegardaient. Ce qui mtonne seulement, cest de ne pas
entendre parler de M. de Mouy. Ce nest point son habitude de
demeurer ainsi sans bouger. Nen auriez-vous point eu des
nouvelles, madame?

-- Moi, Sire! dit Marguerite tonne; et comment voulez-vous?...

-- Eh! pardieu, ma mie, rien ne serait plus naturel; vous avez
bien voulu, pour me faire plaisir, sauver la vie au petit La
Mole... Ce garon a d aller  Mantes... et quand on y va, on en
peut bien revenir...

-- Ah! voil qui me donne la clef dune nigme dont je cherchais
vainement le mot, rpondit Marguerite. Javais laiss la fentre
ouverte, et jai trouv, en rentrant, sur mon tapis, une espce de
billet.

-- Voyez-vous cela! dit Henri.

-- Un billet auquel dabord je nai rien compris, et auquel je
nai attach aucune importance, continua Marguerite; peut-tre
avais-je tort et vient-il de ce ct-l.

-- Cest possible, dit Henri; joserais mme dire que cest
probable. Peut-on voir ce billet?

-- Certainement, Sire, rpondit Marguerite en remettant au roi
celle des deux feuilles de papier quelle avait introduite dans sa
poche.

Le roi jeta les yeux dessus.

-- Nest-ce point lcriture de M. de La Mole? dit-il.

-- Je ne sais, rpondit Marguerite; le caractre men a paru
contrefait.

-- Nimporte, lisons, dit Henri. Et il lut: Madame, il faut que
je parle au roi de Navarre. Laffaire est urgente. Jattends.

-- Ah! oui-da! ... continua Henri. Voyez-vous, il dit quil
attend!

-- Certainement je le vois..., dit Marguerite. Mais que voulez-
vous?

-- Eh! ventre-saint-gris, je veux quil vienne.

-- Quil vienne! scria Marguerite en fixant sur son mari ses
beaux yeux tonns; comment pouvez-vous dire une chose pareille,
Sire? Un homme que le roi a voulu tuer... qui est signal,
menac... quil vienne! dites-vous; est-ce que cest possible?...
Les portes sont-elles bien faites pour ceux qui ont t...

-- Obligs de fuir par la fentre... vous voulez dire?

-- Justement, et vous achevez ma pense.

-- Eh bien! mais, sils connaissent le chemin de la fentre,
quils reprennent ce chemin, puisquils ne peuvent absolument pas
entrer par la porte. Cest tout simple, cela.

-- Vous croyez? dit Marguerite rougissant de plaisir  lide de
se rapprocher de La Mole.

-- Jen suis sr.

-- Mais comment monter? demanda la reine.

-- Navez-vous donc pas conserv lchelle de corde que je vous
avais envoye? Ah! je ne reconnatrais point l votre prvoyance
habituelle.

-- Si fait, Sire, dit Marguerite.

-- Alors, cest parfait, dit Henri.

-- Quordonne donc Votre Majest?

-- Mais cest tout simple, dit Henri, attachez-la  votre balcon
et la laissez pendre. Si cest de Mouy qui attend... et je serais
tent de le croire... si cest de Mouy qui attend et quil veuille
monter, il montera, ce digne ami.

Et sans perdre de son flegme, Henri prit la bougie pour clairer
Marguerite dans la recherche quelle sapprtait  faire de
lchelle; la recherche ne fut pas longue, elle tait enferme
dans une armoire du fameux cabinet.

-- L, cest cela, dit Henri; maintenant, madame, si ce nest pas
trop exiger de votre complaisance, attachez, je vous prie, cette
chelle au balcon.

-- Pourquoi moi et non pas vous, Sire? dit Marguerite.

-- Parce que les meilleurs conspirateurs sont les plus prudents.
La vue dun homme effaroucherait peut-tre notre ami, vous
comprenez.

Marguerite sourit et attacha lchelle.

-- L, dit Henri en restant cach dans langle de lappartement,
montrez-vous bien; maintenant faites voir lchelle.  merveille;
je suis sr que de Mouy va monter.

En effet, dix minutes aprs, un homme ivre de joie enjamba le
balcon, et, voyant que la reine ne venait pas au-devant de lui,
demeura quelques secondes hsitant. Mais,  dfaut de Marguerite,
Henri savana:

-- Tiens, dit-il gracieusement, ce nest point de Mouy, cest
M. de La Mole. Bonsoir, monsieur de la Mole; entrez donc, je vous
prie.

La Mole demeura un instant stupfait.

Peut-tre, sil et t encore suspendu  son chelle au lieu
dtre pos le pied ferme sur le balcon, ft-il tomb en arrire.

-- Vous avez dsir parler au roi de Navarre pour affaires
urgentes, dit Marguerite; je lai fait prvenir, et le voil.
Henri alla fermer la fentre.

-- Je taime, dit Marguerite en serrant vivement la main du jeune
homme.

-- Eh bien, monsieur, fit Henri en prsentant une chaise  La
Mole, que disons-nous?

-- Nous disons, Sire, rpondit celui-ci, que jai quitt
M. de Mouy  la barrire. Il dsire savoir si Maurevel a parl et
si sa prsence dans la chambre de Votre Majest est connue.

-- Pas encore, mais cela ne peut tarder; il faut donc nous hter.

-- Votre opinion est la sienne, Sire, et si demain, pendant la
soire, M. dAlenon est prt  partir, il se trouvera  la porte
Saint-Marcel avec cent cinquante hommes; cinq cents vous
attendront  Fontainebleau: alors vous gagnerez Blois, Angoulme
et Bordeaux.

-- Madame, dit Henri en se tournant vers sa femme, demain, pour
mon compte, je serai prt, le serez-vous?

Les yeux de La Mole se fixrent sur ceux de Marguerite avec une
profonde anxit.

-- Vous avez ma parole, dit la reine, partout o vous irez, je
vous suis; mais vous le savez, il faut que M. dAlenon parte en
mme temps que nous. Pas de milieu avec lui, il nous sert ou il
nous trahit; sil hsite, ne bougeons pas.

-- Sait-il quelque chose de ce projet, monsieur de la Mole?
demanda Henri.

-- Il a d, il y a quelques jours, recevoir une lettre de
M. de Mouy.

-- Ah! ah! dit Henri, et il ne ma parl de rien!

-- Dfiez-vous, monsieur, dit Marguerite, dfiez-vous.

-- Soyez tranquille, je suis sur mes gardes. Comment faire tenir
une rponse  M. de Mouy?

-- Ne vous inquitez de rien, Sire.  droite ou  gauche de Votre
Majest, visible ou invisible, demain, pendant la rception des
ambassadeurs, il sera l: un mot dans le discours de la reine qui
lui fasse comprendre si vous consentez ou non, sil doit fuir ou
vous attendre. Si le duc dAlenon refuse, il ne demande que
quinze jours pour tout rorganiser en votre nom.

-- En vrit, dit Henri, de Mouy est un homme prcieux. Pouvez-
vous intercaler dans votre discours la phrase attendue, madame?

-- Rien de plus facile, rpondit Marguerite.

-- Alors, dit Henri, je verrai demain M. dAlenon; que de Mouy
soit  son poste et comprenne  demi-mot.

-- Il y sera, Sire.

-- Eh bien, monsieur de la Mole, dit Henri, allez lui porter ma
rponse. Vous avez sans doute dans les environs un cheval, un
serviteur?

-- Orthon est l qui mattend sur le quai.

-- Allez le rejoindre, monsieur le comte. Oh! non point par la
fentre; cest bon dans les occasions extrmes. Vous pourriez tre
vu, et comme on ne saurait pas que cest pour moi que vous vous
exposez ainsi, vous compromettriez la reine.

-- Mais par o, Sire?

-- Si vous ne pouvez pas entrer seul au Louvre, vous en pouvez
sortir avec moi, qui ai le mot dordre. Vous avez votre manteau,
jai le mien; nous nous envelopperons tous deux, et nous
traverserons le guichet sans difficult. Dailleurs, je serai aise
de donner quelques ordres particuliers  Orthon. Attendez ici, je
vais voir sil ny a personne dans les corridors.

Henri, de lair du monde le plus naturel, sortit pour aller
explorer le chemin. La Mole resta seul avec la reine.

-- Oh! quand vous reverrai-je? dit La Mole.

-- Demain soir si nous fuyons: un de ces soirs, dans la maison de
la rue Cloche-Perce, si nous ne fuyons pas.

-- Monsieur de la Mole, dit Henri en rentrant, vous pouvez venir,
il ny a personne. La Mole sinclina respectueusement devant la
reine.

-- Donnez-lui votre main  baiser, madame, dit Henri; monsieur de
La Mole nest pas un serviteur ordinaire. Marguerite obit.

--  propos, dit Henri, serrez lchelle de corde avec soin; cest
un meuble prcieux pour des conspirateurs; et, au moment o lon
sy attend le moins, on peut avoir besoin de sen servir. Venez,
monsieur de la Mole, venez.



XII
Les ambassadeurs


Le lendemain toute la population de Paris stait porte vers le
faubourg Saint-Antoine, par lequel il avait t dcid que les
ambassadeurs polonais feraient leur entre. Une haie de Suisses
contenait la foule, et des dtachements de cavaliers protgeaient
la circulation des seigneurs et des dames de la cour qui se
portaient au-devant du cortge.

Bientt parut,  la hauteur de labbaye Saint-Antoine, une troupe
de cavaliers vtus de rouge et de jaune, avec des bonnets et des
manteaux fourrs, et tenant  la main des sabres larges et
recourbs comme les cimeterres des Turcs.

Les officiers marchaient sur le flanc des lignes.

Derrire cette premire troupe en venait une seconde quipe avec
un luxe tout  fait oriental. Elle prcdait les ambassadeurs,
qui, au nombre de quatre, reprsentaient magnifiquement le plus
mythologique des royaumes chevaleresques du XVIe sicle.

Lun de ces ambassadeurs tait lvque de Cracovie. Il portait un
costume demi-pontifical, demi-guerrier, mais blouissant dor et
de pierreries. Son cheval blanc  longs crins flottants et au pas
relev semblait souffler le feu par ses naseaux; personne naurait
pens que depuis un mois le noble animal faisait quinze lieues
chaque jour par des chemins que le mauvais temps avait rendus
presque impraticables.

Prs de lvque marchait le palatin Lasco, puissant seigneur si
rapproch de la couronne quil avait la richesse dun roi comme il
en avait lorgueil.

Aprs les deux ambassadeurs principaux, quaccompagnaient deux
autres palatins de haute naissance, venait une quantit de
seigneurs polonais dont les chevaux, harnachs de soie, dor et de
pierreries, excitrent la bruyante approbation du peuple. En
effet, les cavaliers franais, malgr la richesse de leurs
quipages, taient compltement clipss par ces nouveaux venus,
quils appelaient ddaigneusement des barbares.

Jusquau dernier moment, Catherine avait espr que la rception
serait remise encore et que la dcision du roi cderait  sa
faiblesse, qui continuait. Mais lorsque le jour fut venu,
lorsquelle vit Charles, ple comme un spectre, revtir le
splendide manteau royal, elle comprit quil fallait plier en
apparence sous cette volont de fer, et elle commena de croire
que le plus sr parti pour Henri dAnjou tait lexil magnifique
auquel il tait condamn.

Charles,  part les quelques mots quil avait prononcs lorsquil
avait rouvert les yeux, au moment o sa mre sortait du cabinet,
navait point parl  Catherine depuis la scne qui avait amen la
crise  laquelle il avait failli succomber. Chacun, dans le
Louvre, savait quil y avait eu une altercation terrible entre eux
sans connatre la cause de cette altercation, et les plus hardis
tremblaient devant cette froideur et ce silence, comme tremblent
les oiseaux devant le calme menaant qui prcde lorage.

Cependant tout stait prpar au Louvre, non pas comme pour une
fte, il est vrai, mais comme pour quelque lugubre crmonie.
Lobissance de chacun avait t morne ou passive. On savait que
Catherine avait presque trembl, et tout le monde tremblait.

La grande salle de rception du palais avait t prpare, et
comme ces sortes de sances taient ordinairement publiques, les
gardes et les sentinelles avaient reu lordre de laisser entrer,
avec les ambassadeurs, tout ce que les appartements et les cours
pourraient contenir de populaire.

Quant  Paris, son aspect tait toujours celui que prsente la
grande ville en pareille circonstance: cest--dire empressement
et curiosit. Seulement quiconque et bien considr ce jour-l la
population de la capitale, et reconnu parmi les groupes composs
de ces honntes figures de bourgeois navement bantes, bon nombre
dhommes envelopps dans de grands manteaux, se rpondant les uns
aux autres par des coups doeil, des signes de la main quand ils
taient  distance, et changeant  voix basse quelques mots
rapides et significatifs toutes les fois quils se rapprochaient.
Ces hommes, au reste, paraissaient fort proccups du cortge, le
suivaient des premiers, et paraissaient recevoir leurs ordres dun
vnrable vieillard dont les yeux noirs et vifs faisaient, malgr
sa barbe blanche et ses sourcils grisonnants, ressortir la verte
activit. En effet, ce vieillard, soit par ses propres moyens,
soit quil ft aid par les efforts de ses compagnons, parvint 
se glisser des premiers dans le Louvre, et, grce  la
complaisance du chef des Suisses, digne huguenot fort peu
catholique malgr sa conversion, trouva moyen de se placer
derrire les ambassadeurs, juste en face de Marguerite et de Henri
de Navarre.

Henri prvenu par La Mole que de Mouy devait, sous un dguisement
quelconque, assister  la sance, jetait les yeux de tous cts.
Enfin ses regards rencontrrent ceux du vieillard et ne le
quittrent plus: un signe de De Mouy avait fix tous les doutes du
roi de Navarre. Car de Mouy tait si bien dguis que Henri lui-
mme avait dout que ce vieillard  barbe blanche pt tre le mme
que cet intrpide chef des huguenots qui avait fait, cinq ou six
jours auparavant, une si rude dfense.

Un mot de Henri, prononc  loreille de Marguerite, fixa les
regards de la reine sur de Mouy. Puis alors ses beaux yeux
sgarrent dans les profondeurs de la salle: elle cherchait La
Mole, mais inutilement.

La Mole ny tait pas.

Les discours commencrent. Le premier fut au roi. Lasco lui
demandait, au nom de la dite, son assentiment  ce que la
couronne de Pologne ft offerte  un prince de la maison de
France.

Charles rpondit par une adhsion courte et prcise, prsentant le
duc dAnjou, son frre, du courage duquel il fit un grand loge
aux envoys polonais. Il parlait en franais; un interprte
traduisait sa rponse aprs chaque priode. Et pendant que
linterprte parlait  son tour, on pouvait voir le roi approcher
de sa bouche un mouchoir qui,  chaque fois, sen loignait teint
de sang.

Quand la rponse de Charles fut termine, Lasco se tourna vers le
duc dAnjou, sinclina et commena un discours latin dans lequel
il lui offrait le trne au nom de la nation polonaise.

Le duc rpondit dans la mme langue, et dune voix dont il
cherchait en vain  contenir lmotion, quil acceptait avec
reconnaissance lhonneur qui lui tait dcern. Pendant tout le
temps quil parla, Charles resta debout, les lvres serres,
loeil fix sur lui, immobile et menaant comme loeil dun aigle.

Quand le duc dAnjou eut fini, Lasco prit la couronne des
Jagellons pose sur un coussin de velours rouge, et tandis que
deux seigneurs polonais revtaient le duc dAnjou du manteau
royal, il dposa la couronne entre les mains de Charles.

Charles fit un signe  son frre. Le duc dAnjou vint
sagenouiller devant lui, et de ses propres mains, Charles lui
posa la couronne sur la tte: alors les deux rois changrent un
des plus haineux baisers que se soient jamais donns deux frres.

Aussitt un hraut cria:

Alexandre-douard-Henri de France, duc dAnjou, vient dtre
couronn roi de Pologne. Vive le roi de Pologne!

Toute lassemble rpta dun seul cri:

-- Vive le roi de Pologne! Alors Lasco se tourna vers Marguerite.
Le discours de la belle reine avait t gard pour le dernier. Or,
comme ctait une galanterie qui lui avait t accorde pour faire
briller son beau gnie, comme on disait alors, chacun porta une
grande attention  la rponse, qui devait tre en latin. Nous
avons vu que Marguerite lavait compose elle-mme.

Le discours de Lasco fut plutt un loge quun discours. Il avait
cd, tout Sarmate quil tait,  ladmiration quinspirait  tous
la belle reine de Navarre; et empruntant la langue  Ovide, mais
le style  Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la
plus profonde nuit, ils nauraient su, lui et ses compagnons,
comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils
navaient eu deux toiles pour les guider; toiles qui devenaient
de plus en plus brillantes  mesure quils approchaient de la
France, et quils reconnaissaient maintenant ntre autre chose
que les deux beaux yeux de la reine de Navarre. Enfin, passant de
lvangile au Coran, de la Syrie  lArabie Ptre, de Nazareth 
La Mecque, il termina en disant quil tait tout prt  faire ce
que faisaient les sectateurs ardents du Prophte, qui, une fois
quils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se
crevaient les yeux, jugeant quaprs avoir joui dune si belle vue
rien dans ce monde ne valait plus la peine dtre admir.

Ce discours fut couvert dapplaudissements de la part de ceux qui
parlaient latin, parce quils partageaient lopinion de lorateur;
de la part de ceux qui ne lentendaient point, parce quils
voulaient avoir lair de lentendre.

Marguerite fit dabord une gracieuse rvrence au galant Sarmate;
puis, tout en rpondant  lambassadeur, fixant les yeux sur de
Mouy, elle commena en ces termes:

_Quod nunc hac in aula insperati adestis exultaremus ego et
conjux, nisi ideo immineret calimitas, scilicet non solum fratris
sed etiam amici orbitas.__[4]_

Ces paroles avaient deux sens, et, tout en sadressant  de Mouy,
pouvaient sadresser  Henri dAnjou. Aussi ce dernier salua-t-il
en signe de reconnaissance.

Charles ne se rappela point avoir lu cette phrase dans le discours
qui lui avait t communiqu quelques jours auparavant; mais il
nattachait point grande importance aux paroles de Marguerite,
quil savait tre un discours de simple courtoisie. Dailleurs, il
comprenait fort mal le latin.

Marguerite continua:

_Adeo dolemur a te dividi ut tecum proficisci maluissemus. __Sed
idem fatum que nunc sine ull mor Luteti cedere juberis, hac in
urbe detinet. Proficiscere ergo, frater; proficiscere, amice;
proficiscere sine nobis; proficiscentem sequentur spes et
desideria nostra_.[5]

On devine aisment que de Mouy coutait avec une attention
profonde ces paroles, qui, adresses aux ambassadeurs, taient
prononces pour lui seul. Henri avait bien dj deux ou trois fois
tourn la tte ngativement sur les paules, pour faire comprendre
au jeune huguenot que dAlenon avait refus; mais ce geste, qui
pouvait tre un effet du hasard, et paru insuffisant  de Mouy,
si les paroles de Marguerite ne fussent venues le confirmer. Or,
tandis quil regardait Marguerite et lcoutait de toute son me,
ses deux yeux noirs, si brillants sous leurs sourcils gris,
frapprent Catherine, qui tressaillit comme  une commotion
lectrique, et qui ne dtourna plus son regard de ce ct de la
salle.

-- Voil une figure trange, murmura-t-elle tout en continuant de
composer son visage selon les lois du crmonial. Qui donc est cet
homme qui regarde si attentivement Marguerite, et que, de leur
ct Marguerite et Henri regardent si attentivement?

Cependant la reine de Navarre continuait son discours, qui, 
partir de ce moment, rpondait aux politesses de lenvoy
polonais, tandis que Catherine se creusait la tte, cherchant quel
pouvait tre le nom de ce beau vieillard, lorsque le matre des
crmonies, sapprochant delle par derrire, lui remit un sachet
de satin parfum contenant un papier pli en quatre. Elle ouvrit
le sachet, tira le papier, et lut ces mots:

Maurevel,  laide dun cordial que je viens de lui donner, a
enfin repris quelque force, et est parvenu  crire le nom de
lhomme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre. Cet
homme, cest M. de Mouy.

-- De Mouy! pensa la reine; eh bien, jen avais le pressentiment.
Mais ce vieillard... Eh! _cospetto! ..._ ce vieillard, cest...

Catherine demeura loeil fixe, la bouche bante. Puis, se penchant
 loreille du capitaine des gardes qui se tenait  son ct:

-- Regardez, monsieur de Nancey, lui dit-elle, mais sans
affectation; regardez le seigneur Lasco, celui qui parle en ce
moment. Derrire lui... cest cela... voyez-vous un vieillard 
barbe blanche, en habit de velours noir?

-- Oui, madame, rpondit le capitaine.

-- Bon, ne le perdez pas de vue.

-- Celui auquel le roi de Navarre fait un signe?

-- Justement. Placez-vous  la porte du Louvre avec dix hommes,
et, quand il sortira, invitez-le de la part du roi  dner. Sil
vous suit, conduisez-le dans une chambre o vous le retiendrez
prisonnier. Sil vous rsiste, emparez vous-en mort ou vif. Allez!
allez!

Heureusement Henri, fort peu occup du discours de Marguerite,
avait loeil arrt sur Catherine, et navait point perdu une
seule expression de son visage. En voyant les yeux de la reine
mre fixs avec un si grand acharnement sur de Mouy, il
sinquita; en lui voyant donner un ordre au capitaine des gardes,
il comprit tout.

Ce fut en ce moment quil fit le geste quavait surpris
M. de Nancey, et qui, dans la langue des signes, voulait dire:
Vous tes dcouvert, sauvez-vous  linstant mme.

De Mouy comprit ce geste, qui couronnait si bien la portion du
discours de Marguerite qui lui tait adress. Il ne se le fit pas
dire deux fois, il se perdit dans la foule, et disparut.

Mais Henri ne fut tranquille que lorsquil eut vu M. de Nancey
revenir  Catherine, et quil eut compris  la contraction du
visage de la reine mre que celui-ci lui annonait quil tait
arriv trop tard. Laudience tait finie. Marguerite changeait
encore quelques paroles non officielles avec Lasco.

Le roi se leva chancelant, salua et sortit appuy sur lpaule
dAmbroise Par, qui ne le quittait pas depuis laccident qui lui
tait arriv.

Catherine, ple de colre, et Henri, muet de douleur, le
suivirent.

Quant au duc dAlenon, il stait compltement effac pendant la
crmonie; et pas une fois le regard de Charles qui ne stait pas
cart un instant du duc dAnjou, ne stait fix sur lui.

Le nouveau roi de Pologne se sentait perdu. Loin de sa mre,
enlev par ces barbares du Nord, il tait semblable  Ante, ce
fils de la Terre, qui perdait ses forces, soulev dans les bras
dHercule. Une fois hors de la frontire, le duc dAnjou se
regardait comme  tout jamais exclu du trne de France.

Aussi, au lieu de suivre le roi, ce fut chez sa mre quil se
retira.

Il la trouva non moins sombre et non moins proccupe que lui-
mme, car elle songeait  cette tte fine et moqueuse quelle
navait point perdue de vue pendant la crmonie,  ce Barnais
auquel la destine semblait faire place en balayant autour de lui
les rois, princes assassins, ses ennemis et ses obstacles.

En voyant son fils bien-aim ple sous sa couronne, bris sous son
manteau royal, joignant sans rien dire, en signe de supplication,
ses belles mains, quil tenait delle, Catherine se leva et alla 
lui.

-- Oh! ma mre, scria le roi de Pologne, me voil condamn 
mourir dans lexil!

-- Mon fils, lui dit Catherine, oubliez-vous si vite la prdiction
de Ren? Soyez tranquille, vous ny demeurerez pas longtemps.

-- Ma mre, je vous en conjure, dit le duc dAnjou, au premier
bruit, au premier soupon que la couronne de France peut tre
vacante, prvenez-moi...

-- Soyez tranquille, mon fils, dit Catherine; jusquau jour que
nous attendons tous deux il y aura incessamment dans mon curie un
cheval sell, et dans mon antichambre un courrier prt  partir
pour la Pologne.



XIII
Oreste et Pylade


Henri dAnjou parti, on et dit que la paix et le bonheur taient
revenus sasseoir dans le Louvre au foyer de cette famille
dAtrides.

Charles, oubliant sa mlancolie, reprenait sa vigoureuse sant,
chassant avec Henri et parlant de chasse avec lui les jours o il
ne pouvait chasser; ne lui reprochant quune chose, son apathie
pour la chasse au vol, et disant quil serait un prince parfait
sil savait dresser les faucons, les gerfauts et les tiercelets
comme il savait dresser braques et courants.

Catherine tait redevenue bonne mre: douce  Charles et 
dAlenon, caressante  Henri et  Marguerite, gracieuse  madame
de Nevers et  madame de Sauve; et, sous prtexte que ctait en
accomplissant un ordre delle quil avait t bless, elle avait
pouss la bont dme jusqu aller voir deux fois Maurevel
convalescent dans sa maison de la rue de la Cerisaie.

Marguerite continuait ses amours  lespagnole.

Tous les soirs elle ouvrait sa fentre et correspondait avec La
Mole par gestes et par crit; et dans chacune de ses lettres le
jeune homme rappelait  sa belle reine quelle lui avait promis
quelques instants, en rcompense de son exil, rue Cloche-Perce.

Une seule personne au monde tait seule et dpareille dans le
Louvre redevenu si calme et si paisible.

Cette personne, ctait notre ami le comte Annibal de Coconnas.

Certes, ctait quelque chose que de savoir La Mole vivant;
ctait beaucoup que dtre toujours le prfr de madame de
Nevers, la plus rieuse et la plus fantasque de toutes les femmes.
Mais tout le bonheur de ce tte--tte que la belle duchesse lui
accordait, tout le repos desprit donn par Marguerite  Coconnas
sur le sort de leur ami commun, ne valaient point aux yeux du
Pimontais une heure passe avec La Mole chez lami La Hurire
devant un pot de vin doux, ou bien une de ces courses dvergondes
faites dans tous ces endroits de Paris o un honnte gentilhomme
pouvait attraper des accrocs  sa peau,  sa bourse ou  son
habit.

Madame de Nevers, il faut lavouer  la honte de lhumanit,
supportait impatiemment cette rivalit de La Mole. Ce nest point
quelle dtestt le Provenal, au contraire: entrane par cet
instinct irrsistible qui porte toute femme  tre coquette malgr
elle avec lamant dune autre femme, surtout quand cette femme est
son amie, elle navait point pargn  La Mole les clairs de ses
yeux dmeraude, et Coconnas et pu envier les franches poignes
de main et les frais damabilit faits par la duchesse en faveur
de son ami pendant ces jours de caprice, o lastre du Pimontais
semblait plir dans le ciel de sa belle matresse; mais Coconnas,
qui et gorg quinze personnes pour un seul clin doeil de sa
dame, tait si peu jaloux de La Mole quil lui avait souvent fait
 loreille,  la suite de ces inconsquences de la duchesse,
certaines offres qui avaient fait rougir le Provenal.

Il rsulte de cet tat de choses que Henriette, que labsence de
La Mole privait de tous les avantages que lui procurait la
compagnie de Coconnas, cest--dire de son intarissable gaiet et
de ses insatiables caprices de plaisir, vint un jour trouver
Marguerite pour la supplier de lui rendre ce tiers oblig, sans
lequel lesprit et le coeur de Coconnas allaient svaporant de
jour en jour.

Marguerite, toujours compatissante et dailleurs presse par les
prires de La Mole et les dsirs de son propre coeur, donna
rendez-vous pour le lendemain  Henriette dans la maison aux deux
portes, afin dy traiter  fond ces matires dans une conversation
que personne ne pourrait interrompre.

Coconnas reut dassez mauvaise grce le billet de Henriette qui
le convoquait rue Tizon pour neuf heures et demie. Il ne sen
achemina pas moins vers le lieu du rendez-vous, o il trouva
Henriette dj courrouce dtre arrive la premire.

-- Fi! monsieur, dit-elle, que cest mal appris de faire attendre
ainsi... je ne dirai pas une princesse, mais une femme!

-- Oh! attendre, dit Coconnas, voil bien un mot  vous, par
exemple! je parie au contraire que nous sommes en avance.

-- Moi, oui.

-- Bah! moi aussi; il est tout au plus dix heures, je parie.

-- Eh bien, mon billet portait neuf heures et demie.

-- Aussi tais-je parti du Louvre  neuf heures, car je suis de
service prs de M. le duc dAlenon, soit dit en passant; ce qui
fait que je serai oblig de vous quitter dans une heure.

-- Ce qui vous enchante?

-- Non, ma foi! attendu que M. dAlenon est un matre fort
maussade et fort quinteux; et, que pour tre querell, jaime
mieux ltre par de jolies lvres comme les vtres que par une
bouche de travers comme la sienne.

-- Allons! dit la duchesse, voil qui est un peu mieux
cependant... Vous disiez donc que vous tiez sorti  neuf heures
du Louvre?

-- Oh! mon Dieu, oui, dans lintention de venir droit ici, quand,
au coin de la rue de Grenelle, japerois un homme qui ressemble 
La Mole.

-- Bon! encore La Mole.

-- Toujours, avec ou sans permission.

-- Brutal!

-- Bon! dit Coconnas, nous allons recommencer nos galanteries.

-- Non, mais finissez-en avec vos rcits.

-- Ce nest pas moi qui demande  les faire, cest vous qui me
demandez pourquoi je suis en retard.

-- Sans doute; est-ce  moi darriver la premire?

-- Eh! vous navez personne  chercher, vous.

-- Vous tes assommant, mon cher; mais continuez. Enfin, au coin
de la rue de Grenelle, vous apercevez un homme qui ressemble  La
Mole... Mais quavez-vous donc  votre pourpoint? du sang!

-- Bon! en voil encore un qui maura clabouss en tombant.

-- Vous vous tes battu?

-- Je le crois bien.

-- Pour votre La Mole?

-- Pour qui voulez-vous que je me batte? pour une femme?

-- Merci!

-- Je le suis donc, cet homme qui avait limpudence demprunter
des airs de mon ami. Je le rejoins  la rue Coquillire, je le
devance, je le regarde sous le nez  la lueur dune boutique. Ce
ntait pas lui.

-- Bon! ctait bien fait.

-- Oui, mais mal lui en a pris. Monsieur, lui ai-je dit, vous tes
un fat de vous permettre de ressembler de loin  mon ami M. de La
Mole, lequel est un cavalier accompli, tandis que de prs on voit
bien que vous ntes quun truand. Sur ce, il a mis lpe  la
main et moi aussi.  la troisime passe, voyez le mal appris! il
est tomb en mclaboussant.

-- Et lui avez-vous port secours, au moins?

-- Jallais le faire quand est pass un cavalier. Ah! cette fois,
duchesse, je suis sr que ctait La Mole. Malheureusement le
cheval courait au galop. Je me suis mis  courir aprs le cheval,
et les gens qui staient rassembls pour me voir battre,  courir
derrire moi. Or, comme on et pu me prendre pour un voleur, suivi
que jtais de toute cette canaille qui hurlait aprs mes
chausses, jai t oblig de me retourner pour la mettre en fuite,
ce qui ma fait perdre un certain temps. Pendant ce temps le
cavalier avait disparu. Je me suis mis  sa poursuite, je me suis
inform, jai demand, donn la couleur du cheval; mais, baste!
inutile: personne ne lavait remarqu. Enfin, de guerre lasse, je
suis venu ici.

-- De guerre lasse! dit la duchesse; comme cest obligeant!

-- coutez, chre amie, dit Coconnas en se renversant
nonchalamment dans un fauteuil, vous mallez encore perscuter 
lendroit de ce pauvre La Mole; eh bien! vous aurez tort: car
enfin, lamiti, voyez-vous... Je voudrais avoir son esprit ou sa
science,  ce pauvre ami; je trouverais quelque comparaison qui
vous ferait palper ma pense... Lamiti, voyez-vous, cest une
toile, tandis que lamour... lamour... eh bien, je la tiens, la
comparaison... lamour nest quune bougie. Vous me direz quil y
en a de plusieurs espces...

-- Damours?

-- Non! de bougies, et que dans ces espces il y en a de
prfrables: la rose, par exemple... va pour la rose... cest la
meilleure; mais, toute rose quelle est, la bougie suse, tandis
que ltoile brille toujours.  cela vous me rpondrez que quand
la bougie est use on en met une autre dans le flambeau.

-- Monsieur de Coconnas, vous tes un fat.

-- L!

-- Monsieur de Coconnas, vous tes un impertinent.

-- L! l!

-- Monsieur de Coconnas, vous tes un drle.

-- Madame, je vous prviens que vous allez me faire regretter
trois fois plus La Mole.

-- Vous ne maimez plus.

-- Au contraire, duchesse, vous ne vous y connaissez pas, je vous
idoltre. Mais je puis vous aimer, vous chrir, vous idoltrer,
et, dans mes moments perdus, faire lloge de mon ami.

-- Vous appelez vos moments perdus ceux o vous tes prs de moi,
alors?

-- Que voulez-vous! ce pauvre La Mole, il est sans cesse prsent 
ma pense.

-- Vous me le prfrez, cest indigne! Tenez, Annibal! je vous
dteste. Osez tre franc, dites-moi que vous me le prfrez.
Annibal, je vous prviens que si vous me prfrez quelque chose au
monde...

-- Henriette, la plus belle des duchesses! pour votre
tranquillit, croyez-moi, ne me faites point de questions
indiscrtes. Je vous aime plus que toutes les femmes, mais jaime
La Mole plus que tous les hommes.

-- Bien rpondu, dit soudain une voix trangre. Et une tapisserie
de damas souleve devant un grand panneau, qui, en glissant dans
lpaisseur de la muraille, ouvrait une communication entre les
deux appartements, laissa voir La Mole pris dans le cadre de cette
porte, comme un beau portrait du Titien dans sa bordure dore.

-- La Mole! cria Coconnas sans faire attention  Marguerite et
sans se donner le temps de la remercier de la surprise quelle lui
avait mnage; La Mole, mon ami, mon cher La Mole!

Et il slana dans les bras de son ami, renversant le fauteuil
sur lequel il tait assis et la table qui se trouvait sur son
chemin.

La Mole lui rendit avec effusion ses accolades; mais tout en les
lui rendant:

-- Pardonnez-moi, madame, dit-il en sadressant  la duchesse de
Nevers, si mon nom prononc entre vous a pu quelquefois troubler
votre charmant mnage: certes, ajouta-t-il en jetant un regard
dindicible tendresse  Marguerite, il na pas tenu  moi que je
vous revisse plus tt.

-- Tu vois, dit  son tour Marguerite, tu vois Henriette, que jai
tenu parole: le voici.

-- Est-ce donc aux seules prires de madame la duchesse que je
dois ce bonheur? demanda La Mole.

--  ses seules prires, rpondit Marguerite. Puis se tournant
vers La Mole:

-- La Mole, continua-t-elle, je vous permets de ne pas croire un
mot de ce que je dis.

Pendant ce temps, Coconnas, qui avait dix fois serr son ami
contre son coeur, qui avait tourn vingt fois autour de lui, qui
avait approch un candlabre de son visage pour le regarder tout 
son aise, alla sagenouiller devant Marguerite et baisa le bas de
sa robe.

-- Ah! cest heureux, dit la duchesse de Nevers: vous allez me
trouver supportable  prsent.

-- Mordi! scria Coconnas, je vais vous trouver, comme toujours,
adorable; seulement je vous le dirai de meilleur coeur, et puiss-
je avoir l une trentaine de Polonais, de Sarmates et autres
barbares hyperborens, pour leur faire confesser que vous tes la
reine des belles.

-- Eh! doucement, doucement, Coconnas, dit La Mole, et madame
Marguerite donc?...

-- Oh! je ne men ddis pas, scria Coconnas avec cet accent
demi-bouffon qui nappartenait qu lui, madame Henriette est la
reine des belles, et madame Marguerite est la belle des reines.

Mais, quoi quil pt dire ou faire, le Pimontais, tout entier au
bonheur davoir retrouv son cher La Mole, navait dyeux que pour
lui.

-- Allons, allons, ma belle reine, dit madame de Nevers, venez, et
laissons ces parfaits amis causer une heure ensemble; ils ont
mille choses  se dire qui viendraient se mettre en travers de
notre conversation. Cest dur pour nous, mais cest le seul remde
qui puisse, je vous en prviens, rendre lentire sant 
M. Annibal. Faites donc cela pour moi, ma reine! puisque jai la
sottise daimer cette vilaine tte-l, comme dit son ami La Mole.

Marguerite glissa quelques mots  loreille de La Mole, qui, si
dsireux quil ft de revoir son ami, aurait bien voulu que la
tendresse de Coconnas ft moins exigeante... Pendant ce temps
Coconnas essayait,  force de protestations, de ramener un franc
sourire et une douce parole sur les lvres de Henriette, rsultat
auquel il arriva facilement.

Alors les deux femmes passrent dans la chambre  ct, o les
attendait le souper.

Les deux amis demeurrent seuls.

Les premiers dtails, on le comprend bien, que demanda Coconnas 
son ami, furent ceux de la fatale soire qui avait failli lui
coter la vie.  mesure que La Mole avanait dans sa narration, le
Pimontais, qui sur ce point cependant, on le sait, ntait pas
facile  mouvoir, frissonnait de tous ses membres.

-- Et pourquoi, lui demanda-t-il, au lieu de courir les champs
comme tu las fait, et de me donner les inquitudes que tu mas
donnes, ne tes-tu point rfugi prs de notre matre? Le duc,
qui tavait dfendu, taurait cach. Jeusse vcu prs de toi, et
ma tristesse, quoique feinte, nen et pas moins abus les niais
de la cour.

-- Notre matre! dit La Mole  voix basse, le duc dAlenon?

-- Oui. Daprs ce quil ma dit, jai d croire que cest  lui
que tu dois la vie.

-- Je dois la vie au roi de Navarre, rpondit La Mole.

-- Oh! oh! fit Coconnas, en es-tu sr?

--  nen point douter.

-- Ah! le bon, lexcellent roi! Mais le duc dAlenon, que
faisait-il, lui, dans tout cela?

-- Il tenait la corde pour mtrangler.

-- Mordi! scria Coconnas, es-tu sr de ce que tu dis, La Mole?
Comment! ce prince ple, ce roquet, ce piteux, trangler mon ami!
Ah! mordi! ds demain je veux lui dire ce que je pense de cette
action.

-- Es-tu fou?

-- Cest vrai, il recommencerait... Mais quimporte? cela ne se
passera point ainsi.

-- Allons, allons, Coconnas, calme-toi, et tche de ne pas oublier
que onze heures et demie viennent de sonner et que tu es de
service ce soir.

-- Je men soucie bien de son service! Ah! bon, quil compte l-
dessus! Mon service! Moi, servir un homme qui a tenu la corde! ...
Tu plaisantes! ... Non! ... Cest providentiel: il est dit que je
devais te retrouver pour ne plus te quitter. Je reste ici.

-- Mais malheureux, rflchis donc, tu nes pas ivre.

-- Heureusement; car si je ltais, je mettrais le feu au Louvre.

-- Voyons, Annibal, reprit La Mole, sois raisonnable. Retourne l-
bas. Le service est chose sacre.

-- Retournes-tu avec moi?

-- Impossible.

-- Penserait-on encore  te tuer?

-- Je ne crois pas. Je suis trop peu important pour quil y ait
contre moi un complot arrt, une rsolution suivie. Dans un
moment de caprice, on a voulu me tuer, et cest tout: les princes
taient en gaiet ce soir-l.

-- Que fais-tu, alors?

-- Moi, rien: jerre, je me promne.

-- Eh bien, je me promnerai comme toi, jerrerai avec toi. Cest
un charmant tat. Puis, si lon tattaque, nous serons deux, et
nous leur donnerons du fil  retordre. Ah! quil vienne, ton
insecte de duc! je le cloue comme un papillon  la muraille!

-- Mais demande-lui un cong, au moins!

-- Oui, dfinitif.

-- Prviens-le que tu le quittes, en ce cas.

-- Rien de plus juste. Jy consens. Je vais lui crire.

-- Lui crire, cest bien leste, Coconnas,  un prince du sang!

-- Oui, du sang! du sang de mon ami. Prends garde, scria
Coconnas en roulant ses gros yeux tragiques, prends garde que je
mamuse aux choses de ltiquette!

-- Au fait, se dit La Mole, dans quelques jours il naura plus
besoin du prince, ni de personne; car sil veut venir avec nous,
nous lemmnerons.

Coconnas prit donc la plume sans plus longue opposition de son
ami, et tout couramment composa le morceau dloquence que lon va
lire.

Monseigneur, Il nest pas que Votre Altesse, verse dans les
auteurs de lAntiquit comme elle lest, ne connaisse lhistoire
touchante dOreste et de Pylade, qui taient deux hros fameux par
leurs malheurs et par leur amiti. Mon ami La Mole nest pas moins
malheureux quOreste, et moi je ne suis pas moins tendre que
Pylade. Il a, dans ce moment-ci, de grandes occupations qui
rclament mon aide. Il est donc impossible que je me spare de
lui. Ce qui fait que, sauf lapprobation de Votre Altesse, je
prends un petit cong, dtermin que je suis de mattacher  sa
fortune, quelque part quelle me conduise: cest dire  Votre
Altesse combien est grande la violence qui marrache de son
service, en raison de quoi je ne dsespre pas dobtenir son
pardon, et jose continuer de me dire avec respect, De Votre
Altesse royale, Monseigneur, Le trs humble et trs obissant
ANNIBAL, COMTE DE COCONNAS, ami insparable de M. de La Mole.

Ce chef-doeuvre termin, Coconnas le lut  haute voix  La Mole
qui haussa les paules.

-- Eh bien, quen dis-tu? demanda Coconnas, qui navait pas vu le
mouvement, ou qui avait fait semblant de ne pas le voir.

-- Je dis, rpondit La Mole, que M. dAlenon va se moquer de
nous.

-- De nous?

-- Conjointement.

-- Cela vaut encore mieux, ce me semble, que de nous trangler
sparment.

-- Bah! dit La Mole en riant, lun nempchera peut-tre point
lautre.

-- Eh bien, tant pis! arrive quarrive, jenvoie la lettre demain
matin. O allons-nous coucher en sortant dici?

-- Chez matre La Hurire. Tu sais, dans cette petite chambre o
tu voulais me daguer quand nous ntions pas encore Oreste et
Pylade?

-- Bien, je ferai porter ma lettre au Louvre par notre hte. En ce
moment le panneau souvrit.

-- Eh bien, demandrent ensemble les deux princesses, o sont
Oreste et Pylade?

-- Mordi! madame, rpondit Coconnas, Pylade et Oreste meurent de
faim et damour.

Ce fut effectivement matre La Hurire qui, le lendemain  neuf
heures du matin, porta au Louvre la respectueuse missive de matre
Annibal de Coconnas.



XIV
Orthon


Henri, mme aprs le refus du duc dAlenon qui remettait tout en
question, jusqu son existence, tait devenu, sil tait
possible, encore plus grand ami du prince quil ne ltait
auparavant.

Catherine conclut de cette intimit que les deux princes non
seulement sentendaient, mais encore conspiraient ensemble. Elle
interrogea l-dessus Marguerite; mais Marguerite tait sa digne
fille, et la reine de Navarre, dont le principal talent tait
dviter une explication scabreuse, se garda si bien des questions
de sa mre, quaprs avoir rpondu  toutes, elle la laissa plus
embarrasse quauparavant.

La Florentine neut donc plus pour la conduire que cet instinct
intrigant quelle avait apport de la Toscane, le plus intrigant
des petits tats de cette poque, et ce sentiment de haine quelle
avait puis  la cour de France, qui tait la cour la plus divise
dintrts et dopinions de ce temps.

Elle comprit dabord quune partie de la force du Barnais lui
venait de son alliance avec le duc dAlenon, et elle rsolut de
lisoler.

Du jour o elle eut pris cette rsolution, elle entoura son fils
avec la patience et le talent du pcheur, qui, lorsquil a laiss
tomber les plombs loin du poisson, les trane insensiblement
jusqu ce que de tous cts ils aient envelopp sa proie.

Le duc Franois saperut de ce redoublement de caresses, et de
son ct fit un pas vers sa mre. Quant  Henri, il feignit de ne
rien voir, et surveilla son alli de plus prs quil ne lavait
fait encore.

Chacun attendait un vnement.

Or, tandis que chacun tait dans lattente de cet vnement,
certain pour les uns, probable pour les autres, un matin que le
soleil stait lev rose et distillant cette tide chaleur et ce
doux parfum qui annonce un beau jour, un homme ple, appuy sur un
bton et marchant pniblement, sortit dune petite maison sise
derrire lArsenal et sachemina par la rue du Petit-Musc.

Vers la porte Saint-Antoine, et aprs avoir long cette promenade
qui tournait comme une prairie marcageuse autour des fosss de la
Bastille, il laissa le grand boulevard  sa gauche et entra dans
le jardin de lArbalte, dont le concierge le reut avec de
grandes salutations.

Il ny avait personne dans ce jardin, qui, comme lindique son
nom, appartenait  une socit particulire: celle des
arbaltriers. Mais, y et-il eu des promeneurs, lhomme ple et
t digne de tout leur intrt, car sa longue moustache, son pas
qui conservait une allure militaire, bien quil ft ralenti par la
souffrance, indiquaient assez que ctait quelque officier bless
dans une occasion rcente qui essayait ses forces par un exercice
modr et reprenait la vie au soleil.

Cependant, chose trange! lorsque le manteau dont, malgr la
chaleur naissante, cet homme en apparence inoffensif tait
envelopp souvrait, il laissait voir deux longs pistolets pendant
aux agrafes dargent de sa ceinture, laquelle serrait en outre un
large poignard et soutenait une longue pe quil semblait ne
pouvoir tirer, tant elle tait colossale, et qui, compltant cet
arsenal vivant, battait de son fourreau deux jambes amaigries et
tremblantes. En outre, et pour surcrot de prcautions, le
promeneur, tout solitaire quil tait, lanait  chaque pas un
regard scrutateur, comme pour interroger chaque dtour dalle,
chaque buisson, chaque foss.

Ce fut ainsi que cet homme pntra dans le jardin, gagna
paisiblement une espce de petite tonnelle donnant sur les
boulevards, dont il ntait spar que par une haie paisse et un
petit foss qui formaient sa double clture. L, il stendit sur
un banc de gazon  porte dune table o le gardien de
ltablissement, qui joignait  son titre de concierge lindustrie
de gargotier, vint au bout dun instant lui apporter une espce de
cordial.

Le malade tait l depuis dix minutes et avait  plusieurs
reprises port  sa bouche la tasse de faence dont il dgustait
le contenu  petites gorges, lorsque tout  coup son visage prit,
malgr lintressante pleur qui le couvrait, une expression
effrayante. Il venait dapercevoir, venant de la Croix-Faubin par
un sentier qui est aujourdhui la rue de Naples, un cavalier
envelopp dun grand manteau, lequel sarrta proche du bastion et
attendit.

Il y tait depuis cinq minutes, et lhomme au visage ple, que le
lecteur a peut-tre dj reconnu pour Maurevel, avait  peine eu
le temps de se remettre de lmotion que lui avait cause sa
prsence, lorsquun jeune homme au justaucorps serr comme celui
dun page arriva par ce chemin qui fut depuis la rue des Fosss-
Saint-Nicolas, et rejoignit le cavalier.

Perdu dans sa tonnelle de feuillage, Maurevel pouvait tout voir et
mme tout entendre sans peine, et quand on saura que le cavalier
tait de Mouy et le jeune homme au justaucorps serr Orthon, on
jugera si les oreilles et les yeux taient occups.

Lun et lautre regardrent autour deux avec la plus minutieuse
attention; Maurevel retenait son souffle.

-- Vous pouvez parler, monsieur, dit le premier Orthon, qui, tant
le plus jeune, tait le plus confiant, personne ne nous voit ni ne
nous coute.

-- Cest bien, dit de Mouy. Tu vas allez chez madame de Sauve; tu
remettras ce billet  elle-mme, si tu la trouves chez elle; si
elle ny est pas, tu le dposeras derrire le miroir o le roi
avait lhabitude de mettre les siens; puis tu attendras dans le
Louvre. Si lon te donne une rponse, tu lapporteras o tu sais;
si tu nen as pas, tu viendras me chercher ce soir avec un
poitrinal  lendroit que je tai dsign et do je sors.

-- Bien, dit Orthon; je sais.

-- Moi, je te quitte; jai fort affaire pendant toute la journe.
Ne te hte pas, toi, ce serait inutile; tu nas pas besoin
darriver au Louvre avant qu_il _y soit, et je crois qu_il
_prend une leon de chasse au vol ce matin. Va, et montre-toi
hardiment. Tu es rtabli, tu viens remercier madame de Sauve des
bonts quelle a eues pour toi pendant ta convalescence. Va,
enfant, va.

Maurevel coutait, les yeux fixes, les cheveux hrisss, la sueur
sur le front. Son premier mouvement avait t de dtacher un
pistolet de son agrafe et dajuster de Mouy; mais un mouvement qui
avait entrouvert son manteau lui avait montr sous ce manteau une
cuirasse bien ferme et bien solide. Il tait donc probable que la
balle saplatirait sur cette cuirasse, ou quelle frapperait dans
quelque endroit du corps o la blessure quelle ferait ne serait
pas mortelle. Dailleurs il pensa que de Mouy, vigoureux et bien
arm, aurait bon march de lui, bless comme il ltait, et, avec
un soupir, il retira  lui son pistolet dj tendu vers le
huguenot.

-- Quel malheur, murmura-t-il, de ne pouvoir labattre ici sans
autre tmoin que ce brigandeau  qui mon second coup irait si
bien!

Mais en ce moment Maurevel rflchit que ce billet donn  Orthon,
et quOrthon devait remettre  madame de Sauve, tait peut-tre
plus important que la vie mme du chef huguenot.

-- Ah! dit-il, tu mchappes encore ce matin; soit. loigne-toi
sain et sauf; mais jaurai mon tour demain, duss-je te suivre
jusque dans lenfer, dont tu es sorti pour me perdre si je ne te
perds.

En ce moment de Mouy croisa son manteau sur son visage et
sloigna rapidement dans la direction des marais du Temple.
Orthon reprit les fosss qui le conduisaient au bord de la
rivire.

Alors Maurevel, se soulevant avec plus de vigueur et dagilit
quil nosait lesprer, regagna la rue de la Cerisaie, rentra
chez lui, fit seller un cheval, et tout faible quil tait, au
risque de rouvrir ses blessures, prit au galop la rue Saint-
Antoine, gagna les quais et senfona dans le Louvre.

Cinq minutes aprs quil eut disparu sous le guichet, Catherine
savait tout ce qui venait de se passer, et Maurevel recevait les
mille cus dor qui lui avaient t promis pour larrestation du
roi de Navarre.

-- Oh! dit alors Catherine, ou je me trompe bien, ou ce de Mouy
sera la tache noire que Ren a trouve dans lhoroscope de ce
Barnais maudit.

Un quart dheure aprs Maurevel, Orthon entrait au Louvre, se
faisait voir comme le lui avait recommand de Mouy, et gagnait
lappartement de madame de Sauve aprs avoir parl  plusieurs
commensaux du palais.

Dariole seule tait chez sa matresse; Catherine venait de faire
demander cette dernire pour transcrire certaines lettres
importantes, et depuis cinq minutes elle tait chez la reine.

-- Cest bien, dit Orthon, jattendrai. Et, profitant de sa
familiarit dans la maison, le jeune homme passa dans la chambre 
coucher de la baronne, et aprs stre bien assur quil tait
seul, il dposa le billet derrire le miroir. Au moment mme o il
loignait sa main de la glace, Catherine entra. Orthon plit, car
il semblait que le regard rapide et perant de la reine mre
stait tout dabord port sur le miroir.

-- Que fais-tu l, petit? demanda Catherine; ne cherches-tu point
madame de Sauve?

-- Oui, madame; il y avait longtemps que je ne lavais vue, et en
tardant encore  la venir remercier je craignais de passer pour un
ingrat.

-- Tu laimes donc bien, cette chre Charlotte?

-- De toute mon me, madame.

-- Et tu es fidle,  ce quon dit?

-- Votre Majest comprendra que cest une chose bien naturelle
quand elle saura que madame de Sauve a eu de moi des soins que je
ne mritais pas, ntant quun simple serviteur.

-- Et dans quelle occasion a-t-elle eu de toi ces soins? demanda
Catherine, feignant dignorer lvnement arriv au jeune garon.

-- Madame, lorsque je fus bless.

-- Ah! pauvre enfant! dit Catherine, tu as t bless?

-- Oui, madame.

-- Et quand cela?

-- Le soir o lon vint pour arrter le roi de Navarre. Jeus si
grand-peur en voyant des soldats, que je criai, jappelai; lun
deux me donna un coup sur la tte et je tombai vanoui.

-- Pauvre garon! Et te voil bien rtabli, maintenant?

-- Oui, madame.

-- De sorte que tu cherches le roi de Navarre pour rentrer chez
lui?

-- Non, madame. Le roi de Navarre, ayant appris que javais os
rsist aux ordres de Votre Majest, ma chass sans misricorde.

-- Vraiment! dit Catherine avec une intonation pleine dintrt.
Eh bien, je me charge de cette affaire. Mais si tu attends madame
de Sauve, tu lattendras inutilement; elle est occupe au-dessus
dici, chez moi, dans mon cabinet.

Et Catherine, pensant quOrthon navait peut-tre pas eu le temps
de cacher le billet derrire la glace, entra dans le cabinet de
madame de Sauve pour laisser toute libert au jeune homme.

Au mme moment, et comme Orthon, inquiet de cette arrive
inattendue de la reine mre, se demandait si cette arrive ne
cachait pas quelque complot contre son matre, il entendit frapper
trois petits coups au plafond; ctait le signal quil devait lui-
mme donner  son matre dans le cas de danger, quand son matre
tait chez madame de Sauve et quil veillait sur lui.

Ces trois coups le firent tressaillir; une rvlation mystrieuse
lclaira, et il pensa que cette fois lavis tait donn  lui-
mme; il courut donc au miroir, et en retira le billet quil y
avait dj pos.

Catherine suivait,  travers une ouverture de la tapisserie, tous
les mouvements de lenfant; elle le vit slancer vers le miroir,
mais elle ne sut si ctait pour y cacher le billet ou pour len
retirer.

-- Eh bien, murmura limpatiente Florentine, pourquoi tarde-t-il
donc maintenant  partir? Et elle rentra aussitt dans la chambre
le visage souriant.

-- Encore ici, petit garon? dit-elle. Eh bien! mais quattends-tu
donc? Ne tai-je pas dit que je prenais en main le soin de ta
petite fortune? Quand je te dis une chose, en doutes-tu?

-- Oh! madame, Dieu men garde! rpondit Orthon. Et lenfant,
sapprochant de la reine, mit un genou en terre, baisa le bas de
sa robe et sortit rapidement. En sortant il vit dans lantichambre
le capitaine des gardes qui attendait Catherine. Cette vue ntait
pas faite pour loigner ses soupons; aussi ne fit-elle que les
redoubler. De son ct Catherine neut pas plus tt vu la
tapisserie de la portire retomber derrire Orthon, quelle
slana vers le miroir. Mais ce fut inutilement quelle plongea
derrire lui sa main tremblante dimpatience, elle ne trouva aucun
billet. Et cependant elle tait sre davoir vu lenfant
sapprocher du miroir. Ctait donc pour reprendre et non pour
dposer. La fatalit donnait une force gale  ses adversaires. Un
enfant devenait un homme du moment o il luttait contre elle. Elle
remua, regarda, sonda: rien! ...

-- Oh! le malheureux! scria-t-elle. Je ne lui voulais cependant
pas de mal, et voil quen retirant le billet il va au-devant de
sa destine. Hol! monsieur de Nancey, hol!

La voix vibrante de la reine mre traversa le salon et pntra
jusque dans lantichambre ou se tenait, comme nous lavons dit, le
capitaine des gardes.

M. de Nancey accourut.

-- Me voil, dit-il, madame. Que dsire Votre Majest?

-- Vous tes dans lantichambre?

-- Oui, madame.

-- Vous avez vu sortir un jeune homme, un enfant?

--  linstant mme.

-- Il ne peut tre loin encore?

--  moiti de lescalier  peine.

-- Rappelez-le.

-- Comment se nomme-t-il?

-- Orthon. Sil refuse de revenir, ramenez-le de force. Cependant
ne leffrayez point sil ne fait aucune rsistance. Il faut que je
lui parle  linstant mme.

Le capitaine des gardes slana.

Comme il lavait prvu, Orthon tait  peine  moiti de
lescalier, car il descendait lentement dans lesprance de
rencontrer dans lescalier ou dapercevoir dans quelque corridor
le roi de Navarre ou madame de Sauve.

Il sentendit rappeler et tressaillit.

Son premier mouvement fut de fuir; mais avec une puissance de
rflexion au-dessus de son ge, il comprit que sil fuyait il
perdait tout. Il sarrta donc.

-- Qui mappelle?

-- Moi, M. de Nancey, rpondit le capitaine des gardes en se
prcipitant par les montes.

-- Mais je suis bien press, dit Orthon.

-- De la part de Sa Majest la reine mre, reprit M. de Nancey en
arrivant prs de lui. Lenfant essuya la sueur qui coulait sur son
front et remonta. Le capitaine le suivit par-derrire.

Le premier plan quavait form Catherine tait darrter le jeune
homme, de le faire fouiller et de semparer du billet dont elle le
savait porteur; en consquence, elle avait song  laccuser de
vol, et dj avait dtach de la toilette une agrafe de diamants
dont elle voulait faire peser la soustraction sur lenfant; mais
elle rflchit que le moyen tait dangereux, en ceci quil
veillait les soupons du jeune homme, lequel prvenait son
matre, qui alors se dfiait, et dans sa dfiance ne donnait point
prise sur lui.

Sans doute elle pouvait faire conduire le jeune homme dans quelque
cachot; mais le bruit de larrestation, si secrtement quelle se
fit, se rpandrait dans le Louvre, et un seul mot de cette
arrestation mettrait Henri sur ses gardes.

Il fallait cependant  Catherine ce billet, car un billet de
M. de Mouy au roi de Navarre, un billet recommand avec tant de
soin devait renfermer toute une conspiration. Elle replaa donc
lagrafe o elle lavait prise.

-- Non, non, dit-elle, ide de sbire; mauvaise ide. Mais pour un
billet... qui peut-tre nen vaut pas la peine, continua-t-elle en
fronant les sourcils, et en parlant si bas quelle-mme pouvait 
peine entendre le bruit de ses paroles. Eh! ma foi, ce nest point
ma faute; cest la sienne. Pourquoi le petit brigand na-t-il
point mis le billet o il devait le mettre? Ce billet, il me le
faut.

En ce moment Orthon rentra. Sans doute le visage de Catherine
avait une expression terrible, car le jeune homme sarrta
plissant sur le seuil. Il tait encore trop jeune pour tre
parfaitement matre de lui-mme.

-- Madame, dit-il, vous mavez fait lhonneur de me rappeler; en
quelle chose puis-je tre bon  Votre Majest?

Le visage de Catherine sclaira, comme si un rayon de soleil ft
venu le mettre en lumire.

-- Je tai fait appeler, enfant, dit-elle, parce que ton visage me
plat, et que tayant fait une promesse, celle de moccuper de ta
fortune, je veux tenir cette promesse sans retard. On nous accuse,
nous autres reines, dtre oublieuses. Ce nest point notre coeur
qui lest, cest notre esprit, emport par les vnements. Or, je
me suis rappel que les rois tiennent dans leurs mains la fortune
des hommes, et je tai rappel. Viens, mon enfant, suis-moi.

M. de Nancey, qui prenait la scne au srieux, regardait cet
attendrissement de Catherine avec un grand tonnement.

-- Sais-tu monter  cheval, petit? demanda Catherine.

-- Oui, madame.

-- En ce cas, viens dans mon cabinet. Je vais te remettre un
message que tu porteras  Saint-Germain.

-- Je suis aux ordres de Votre Majest.

-- Faites-lui prparer un cheval, Nancey.

M. de Nancey disparut.

-- Allons, enfant, dit Catherine. Et elle marcha la premire.
Orthon la suivit. La reine mre descendit un tage, puis elle
sengagea dans le corridor o taient les appartements du roi et
du duc dAlenon, gagna lescalier tournant, descendit encore un
tage, ouvrit une porte qui aboutissait  une galerie circulaire
dont nul, except le roi et elle, navait la clef, fit entrer
Orthon, entra ensuite, et tira derrire elle la porte. Cette
galerie entourait comme un rempart certaines portions des
appartements du roi et de la reine mre. Ctait, comme la galerie
du chteau Saint-Ange  Rome et celle du palais Pitti  Florence,
une retraite mnage en cas de danger.

La porte tire, Catherine se trouva enferme avec le jeune homme
dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas,
Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine.

Tout  coup Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son
visage la mme expression sombre quil y avait vue dix minutes
auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux dune chatte ou dune
panthre, semblaient jeter du feu dans lobscurit.

-- Arrte! dit-elle. Orthon sentit un frisson courir dans ses
paules: un froid mortel, pareil  un manteau de glace, tombait de
cette vote; le parquet semblait morne, comme le couvercle dune
tombe; le regard de Catherine tait aigu, si cela peut se dire, et
pntrait dans la poitrine du jeune homme.

Il se recula en se rangeant tout tremblant contre la muraille.

-- O est le billet que tu tais charg de remettre au roi de
Navarre?

-- Le billet? balbutia Orthon.

-- Oui, ou de dposer en son absence derrire le miroir?

-- Moi, madame? dit Orthon. Je ne sais ce que vous voulez dire.

-- Le billet que de Mouy ta remis, il y a une heure, derrire le
jardin de lArbalte.

-- Je nai point de billet, dit Orthon; Votre Majest se trompe
bien certainement.

-- Tu mens, dit Catherine. Donne le billet, et je tiens la
promesse que je tai faite.

-- Laquelle, madame?

-- Je tenrichis.

-- Je nai point de billet, madame, reprit lenfant.

Catherine commena un grincement de dents qui sacheva par un
sourire.

-- Veux-tu me le donner, dit-elle, et tu auras mille cus dor?

-- Je nai pas de billet, madame.

-- Deux mille cus.

-- Impossible. Puisque je nen ai pas, je ne puis vous le donner.

-- Dix mille cus, Orthon. Orthon, qui voyait la colre monter
comme une mare du coeur au front de la reine, pensa quil navait
quun moyen de sauver son matre, ctait davaler le billet. Il
porta la main  sa poche. Catherine devina son intention et arrta
sa main.

-- Allons! enfant! dit-elle en riant. Bien, tu es fidle. Quand
les rois veulent sattacher un serviteur, il ny a point de mal
quils sassurent si cest un coeur dvou. Je sais  quoi men
tenir sur toi maintenant. Tiens, voici ma bourse comme premire
rcompense. Va porter ce billet  ton matre, et annonce-lui qu
partir daujourdhui tu es  mon service. Va, tu peux sortir sans
moi par la porte qui nous a donn passage: elle souvre en dedans.

Et Catherine, dposant la bourse dans la main du jeune homme
stupfait, fit quelques pas en avant et posa sa main sur le mur.

Cependant le jeune homme demeurait debout et hsitant. Il ne
pouvait croire que le danger quil avait senti sabattre sur sa
tte se ft loign.

-- Allons, ne tremble donc pas ainsi, dit Catherine; ne tai-je
pas dit que tu tais libre de ten aller, et que si tu voulais
revenir ta fortune serait faite?

-- Merci, madame, dit Orthon. Ainsi, vous me faites grce?

-- Il y a plus, je te rcompense; tu es un bon porteur de billet
doux, un gentil messager damour; seulement tu oublies que ton
matre tattend.

-- Ah! cest vrai, dit le jeune homme en slanant vers la porte.

Mais  peine eut-il fait trois pas que le parquet manqua sous ses
pieds. Il trbucha, tendit les deux mains, poussa un horrible
cri, disparut abm dans loubliette du Louvre, dont Catherine
venait de pousser le ressort.

-- Allons, murmura Catherine, maintenant grce  la tnacit de ce
drle, il me va falloir descendre cent cinquante marches.

Catherine rentra chez elle, alluma une lanterne sourde, revint
dans le corridor, replaa le ressort, ouvrit la porte dun
escalier  vis qui semblait senfoncer dans les entrailles de la
terre, et, presse par la soif insatiable dune curiosit qui
ntait que le ministre de sa haine, elle parvint  une porte de
fer qui souvrait en retour et donnait sur le fond de loubliette.

Cest l que, sanglant, broy, cras par une chute de cent pieds,
mais cependant palpitant encore, gisait le pauvre Orthon.

Derrire lpaisseur du mur on entendait rouler leau de la Seine,
quune infiltration souterraine amenait jusquau fond de
lescalier.

Catherine entra dans la fosse humide et nausabonde qui, depuis
quelle existait, avait d tre tmoin de bien des chutes
pareilles  celle quelle venait de voir, fouilla le corps, saisit
la lettre, sassura que ctait bien celle quelle dsirait avoir,
repoussa du pied le cadavre, appuya le pouce sur un ressort: le
fond bascula, et le cadavre glissant, emport par son propre
poids, disparut dans la direction de la rivire.

Puis refermant la porte, elle remonta, senferma dans son cabinet,
et lut le billet qui tait conu en ces termes:

Ce soir,  dix heures, rue de lArbre-Sec, htel de la Belle-
toile. Si vous venez, ne rpondez rien; si vous ne venez pas,
dites non au porteur.

DE MOUY DE SAINT-PHALE.

En lisant ce billet, il ny avait quun sourire sur les lvres de
Catherine; elle songeait seulement  la victoire quelle allait
remporter, oubliant compltement  quel prix elle achetait cette
victoire.

Mais aussi, qutait-ce quOrthon? Un coeur fidle, une me
dvoue, un enfant jeune et beau; voil tout.

Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le
plateau de cette froide balance o se psent les destins des
empires.

Le billet lu, Catherine remonta immdiatement chez madame de
Sauve, et le plaa derrire le miroir.

En descendant, elle retrouva  lentre du corridor le capitaine
des gardes.

-- Madame, dit M. de Mancey, selon les ordres qua donns Votre
Majest, le cheval est prt.

-- Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, jai fait
causer ce garon, et il est vritablement trop sot pour le charger
de lemploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un
laquais, et ctait tout au plus un palefrenier; je lui ai donn
quelque argent, et lai renvoy par le petit guichet.

-- Mais, dit M. de Nancey, cette commission?

-- Cette commission? rpta Catherine.

-- Oui, quil devait faire  Saint-Germain, Votre Majest veut-
elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelquun de
mes hommes?

-- Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre
chose  faire.

Et Catherine rentra chez elle, esprant bien ce soir-l tenir
entre ses mains le sort de ce damn roi de Navarre.



XV
Lhtellerie de la Belle-toile


Deux heures aprs lvnement que nous avons racont, et dont
nulle trace ntait reste mme sur la figure de Catherine, madame
de Sauve, ayant fini son travail chez la reine, remonta dans son
appartement. Derrire elle Henri rentra; et, ayant su de Dariole
quOrthon tait venu, il alla droit  la glace et prit le billet.

Il tait, comme nous lavons dit, conu en ces termes:

Ce soir,  dix heures, rue de lArbre-Sec, htel de la Belle-
toile. Si vous venez, ne rpondez rien; si vous ne venez pas,
dites non au porteur.

De suscription, il ny en avait point.

-- Henri ne manquera pas daller au rendez-vous, dit Catherine,
car et-il envie de ny point aller, il ne trouvera plus
maintenant le porteur pour lui dire non.

Sur ce point, Catherine ne stait point trompe. Henri sinforma
dOrthon, Dariole lui dit quil tait sorti avec la reine mre;
mais, comme il trouva le billet  sa place et quil savait le
pauvre enfant incapable de trahison, il ne conut aucune
inquitude.

Il dna comme de coutume  la table du roi, qui railla fort Henri
sur les maladresses quil avait faites dans la matine  la chasse
au vol.

Henri sexcusa sur ce quil tait homme de montagne et non homme
de la plaine, mais il promit  Charles dtudier la volerie.

Catherine fut charmante, et, en se levant de table, pria
Marguerite de lui tenir compagnie toute la soire.

 huit heures, Henri prit deux gentilshommes, sortit avec eux par
la porte Saint-Honor, fit un long dtour, rentra par la tour de
Bois, passa la Seine au bac de Nesle, remonta jusqu la rue
Saint-Jacques, et l il les congdia, comme sil et t en
aventure amoureuse. Au coin de la rue des Mathurins, il trouva un
homme  cheval envelopp dun manteau; il sapprocha de lui.

-- Mantes, dit lhomme.

-- Pau, rpondit le roi. Lhomme mit aussitt pied  terre. Henri
senveloppa du manteau qui tait tout crott, monta sur le cheval
qui tait tout fumant, revint par la rue de La Harpe, traversa le
pont Saint-Michel, enfila la rue Barthlemy, passa de nouveau la
rivire sur le Pont-Aux-Meuniers, descendit les quais, prit la rue
de lArbre-Sec, et sen vint heurter  la porte de matre La
Hurire. La Mole tait dans la salle que nous connaissons, et
crivait une longue lettre damour  qui vous savez. Coconnas
tait dans la cuisine avec La Hurire, regardant tourner six
perdreaux, et discutant avec son ami lhtelier sur le degr de
cuisson auquel il tait convenable de tirer les perdreaux de la
broche.

Ce fut en ce moment que Henri frappa. Grgoire alla ouvrir, et
conduisit le cheval  lcurie, tandis que le voyageur entrait en
faisant rsonner ses bottes sur le plancher, comme pour rchauffer
ses pieds engourdis.

-- Eh! matre La Hurire, dit La Mole tout en crivant, voici un
gentilhomme qui vous demande.

La Hurire savana, toisa Henri des pieds  la tte, et comme son
manteau de gros drap ne lui inspirait pas une grande vnration:

-- Qui tes-vous? demanda-t-il au roi.

-- Eh! sang-dieu! dit Henri montrant La Mole, monsieur vient de
vous le dire, je suis un gentilhomme de Gascogne qui vient  Paris
pour se produire  la cour.

-- Que voulez-vous?

-- Une chambre et un souper.

-- Hum! fit La Hurire, avez-vous un laquais? Ctait, on le sait,
la question habituelle.

-- Non, rpondit Henri; mais je compte bien en prendre un ds que
jaurai fait fortune.

-- Je ne loue pas de chambre de matre sans chambre de laquais,
dit La Hurire.

-- Mme si je vous offre de vous payer votre souper un noble  la
rose, quitte  faire notre prix demain?

-- Oh! oh! vous tes bien gnreux, mon gentilhomme! dit La
Hurire en regardant Henri avec dfiance.

-- Non; mais dans la croyance que je passerais la soire et la
nuit dans votre htel, que mavait fort recommand un seigneur de
mon pays, qui lhabite, jai invit un ami  venir souper avec
moi. Avez-vous du bon vin dArbois?

-- Jen ai que le Barnais nen boit pas de meilleur.

-- Bon! je le paie  part. Ah! justement, voici mon convive.

Effectivement la porte venait de souvrir, et avait donn passage
 un second gentilhomme de quelques annes plus g que le
premier, tranant  son ct une immense rapire.

-- Ah! ah! dit-il, vous tes exact, mon jeune ami. Pour un homme
qui vient de faire deux cents lieues, cest beau darriver  la
minute.

-- Est-ce votre convive? demanda La Hurire.

-- Oui, dit le premier venu en allant au jeune homme  la rapire
et en lui serrant la main; servez-nous  souper.

-- Ici, ou dans votre chambre?

-- O vous voudrez.

-- Matre, fit La Mole en appelant La Hurire, dbarrassez-nous de
ces figures de huguenots; nous ne pourrions pas, devant eux,
Coconnas et moi, dire un mot de nos affaires.

-- Dressez le souper dans la chambre numro 2, au troisime, dit
La Hurire. Montez, messieurs, montez. Les deux voyageurs
suivirent Grgoire, qui marcha devant eux en les clairant.

La Mole les suivit des yeux jusqu ce quils eussent disparu; et,
se retournant alors, il vit Coconnas, dont la tte sortait de la
cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient 
cette tte un air dtonnement remarquable.

La Mole sapprocha de lui.

-- Mordi! lui dit Coconnas, as-tu vu?

-- Quoi?

-- Ces deux gentilshommes?

-- Eh bien?

-- Je jurerais que cest...

-- Qui?

-- Mais... le roi de Navarre et lhomme au manteau rouge.

-- Jure si tu veux, mais pas trop haut.

-- Tu as donc reconnu aussi?

-- Certainement.

-- Que viennent-ils faire ici?

-- Quelque affaire damourettes.

-- Tu crois?

-- Jen suis sr.

-- La Mole, jaime mieux des coups dpe que ces amourettes-l.
Je voulais jurer tout  lheure, je parie maintenant.

-- Que paries-tu?

-- Quil sagit de quelque conspiration.

-- Ah! tu es fou.

-- Et moi, je te dis...

-- Je te dis que sils conspirent cela les regarde.

-- Ah! cest vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus 
M. dAlenon; quils sarrangent comme bon leur semblera. Et comme
les perdreaux paraissaient arrivs au degr de cuisson o les
aimait Coconnas, le Pimontais, qui en comptait faire la meilleure
portion de son dner, appela matre La Hurire pour quil les
tirt de la broche.

Pendant ce temps, Henri et de Mouy sinstallaient dans leur
chambre.

-- Eh bien, Sire, dit de Mouy quand Grgoire eut dress la table,
vous avez vu Orthon?

-- Non; mais jai eu le billet quil a dpos au miroir. Lenfant
aura pris peur,  ce que je prsume; car la reine Catherine est
venue, tandis quil tait l, si bien quil sen est all sans
mattendre. Jai eu un instant quelque inquitude, car Dariole ma
dit que la reine mre la fait longuement causer.

-- Oh! il ny a pas de danger, le drle est adroit; et quoique la
reine mre sache son mtier, il lui donnera du fil  retordre,
jen suis sr.

-- Et vous, de Mouy, lavez-vous revu? demanda Henri.

-- Non, mais je le reverrai ce soir;  minuit il doit me revenir
prendre ici avec un bon poitrinal; il me contera cela en nous en
allant.

-- Et lhomme qui tait au coin de la rue des Mathurins?

-- Quel homme?

-- Lhomme dont jai le cheval et le manteau, en tes-vous sr?

-- Cest un de nos plus dvous. Dailleurs, il ne connat pas
Votre Majest, et il ignore  qui il a eu affaire.

-- Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute
tranquillit?

-- Sans aucun doute. Dailleurs La Mole fait le guet.

--  merveille.

-- Eh bien, Sire, que dit M. dAlenon?

-- M. dAlenon ne veut plus partir, de Mouy; il sest expliqu
nettement  ce sujet. Llection du duc dAnjou au trne de
Pologne et lindisposition du roi ont chang tous ses desseins.

-- Ainsi, cest lui qui a fait manquer tout notre plan?

-- Oui.

-- Il nous trahit, alors?

-- Pas encore; mais il nous trahira  la premire occasion quil
trouvera.

-- Coeur lche! esprit perfide! pourquoi na-t-il pas rpondu aux
lettres que je lui ai crites?

-- Pour avoir des preuves et nen pas donner. En attendant tout
est perdu, nest-ce pas, de Mouy?

-- Au contraire, Sire, tout est gagn. Vous savez bien que le
parti tout entier, moins la fraction du prince de Cond, tait
pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu lair
de se mettre en relation, que comme dune sauvegarde. Eh bien!
depuis le jour de la crmonie, jai tout reli, tout rattach 
vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc
dAlenon, jen ai lev quinze cents; dans huit jours ils seront
prts, chelonns sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite,
ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils,
Sire, et vous croirez-vous en sret avec une arme?

Henri sourit, et lui frappant sur lpaule:

-- Tu sais, de Mouy, lui dit-il, et tu es seul  le savoir, que le
roi de Navarre nest pas de son naturel aussi effray quon le
croit.

-- Eh! mon Dieu! je le sais, Sire, et jespre quavant quil soit
longtemps la France tout entire le saura comme moi.

-- Mais quand on conspire, il faut russir. La premire condition
de la russite est la dcision; et pour que la dcision soit
rapide, franche, incisive, il faut tre convaincu quon russira.

-- Eh bien! Sire, quels sont les jours o il y a chasse?

-- Tous les huit ou dix jours, soit  courre, soit au vol.

-- Quand a-t-on chass?

-- Aujourdhui mme.

-- Daujourdhui en huit ou dix jours, on chassera donc encore?

-- Sans aucun doute, peut-tre mme avant.

-- coutez; tout me semble parfaitement calme: le duc dAnjou est
parti; on ne pense plus  lui. Le roi se remet de jour en jour de
son indisposition. Les perscutions contre nous ont  peu prs
cess. Faites les doux yeux  la reine mre, faites les doux yeux
 M. dAlenon: dites-lui toujours que vous ne pouvez partir sans
lui: tchez quil le croie, ce qui est plus difficile.

-- Sois tranquille, il le croira.

-- Croyez-vous quil ait si grande confiance en vous?

-- Non pas, Dieu men garde! mais il croit tout ce que lui dit la
reine.

-- Et la reine nous sert franchement, elle?

-- Oh! jen ai la preuve. Dailleurs elle est ambitieuse, et cette
couronne de Navarre absente lui brle le front.

-- Eh bien! trois jours avant cette chasse, faites-moi dire o
elle aura lieu: si cest  Bondy,  Saint-Germain ou 
Rambouillet; ajoutez que vous tes prt, et quand vous verrez
M. de La Mole piquer devant vous, suivez-le, et piquez ferme. Une
fois hors de la fort, si la reine mre veut vous avoir, il faudra
quelle coure aprs vous; or, ses chevaux normands ne verront pas
mme, je lespre, les fers de nos chevaux barbes et de nos gents
dEspagne.

-- Cest dit, de Mouy.

-- Avez-vous de largent, Sire? Henri fit la grimace que toute sa
vie il fit  cette question.

-- Pas trop, dit-il; mais je crois que Margot en a.

-- Eh bien, soit  vous, soit  elle, emportez-en le plus que vous
pourrez.

-- Et toi, en attendant, que vas-tu faire?

-- Aprs mtre occup des affaires de Votre Majest assez
activement, comme elle voit, Votre Majest me permettra-t-elle de
moccuper un peu des miennes?

-- Fais, de Mouy, fais; mais quelles sont tes affaires?

-- coutez, Sire, Orthon ma dit (cest un garon fort intelligent
que je recommande  Votre Majest), Orthon ma dit hier avoir
rencontr prs de lArsenal ce brigand de Maurevel, qui est
rtabli grce aux soins de Ren, et qui se rchauffe au soleil
comme un serpent quil est.

-- Ah! oui, je comprends, dit Henri.

-- Ah! vous comprenez, bon... Vous serez roi un jour, vous, Sire,
et si vous avez quelque vengeance du genre de la mienne 
accomplir, vous laccomplirez en roi. Je suis un soldat, et je
dois me venger en soldat. Donc quand toutes nos petites affaires
seront arranges, ce qui donnera  ce brigand l cinq ou six
journes encore pour se remettre, jirai, moi aussi, faire un tour
du ct de lArsenal, et je le clouerai au gazon de quatre bons
coups de rapire, aprs quoi je quitterai Paris le coeur moins
gros.

-- Fais tes affaires, mon ami, fais tes affaires, dit le Barnais.
 propos, tu es content de La Mole, nest-ce pas?

-- Ah! charmant garon qui vous est dvou corps et me, Sire, et
sur lequel vous pouvez compter comme sur moi... brave...

-- Et surtout discret; aussi nous suivra-t-il en Navarre, de Mouy;
une fois arrivs l, nous chercherons ce que nous devrons faire
pour le rcompenser.

Comme Henri achevait ces mots avec son sourire narquois, la porte
souvrit ou plutt senfona, et celui dont on faisait lloge au
moment mme parut, ple et agit.

-- Alerte, Sire, scria-t-il; alerte! la maison est cerne.

-- Cerne! scria Henri en se levant; par qui?

-- Par les gardes du roi.

-- Oh! oh! dit de Mouy en tirant ses pistolets de sa ceinture,
bataille,  ce quil parat.

-- Ah! oui, dit La Mole, il sagit bien de pistolets et de
bataille! que voulez-vous faire contre cinquante hommes?

-- Il a raison, dit le roi, et sil y avait quelque moyen de
retraite...

-- Il y en a un qui ma dj servi  moi, et si Votre Majest veut
me suivre...

-- Et de Mouy?

-- M. de Mouy peut nous suivre aussi, sil veut: mais il faut que
vous vous pressiez tous deux. On entendit des pas dans lescalier.

-- Il est trop tard, dit Henri.

-- Ah! si lon pouvait seulement les occuper pendant cinq minutes,
scria La Mole, je rpondrais du roi.

-- Alors, rpondez-en, monsieur, dit de Mouy; je me charge de les
occuper, moi. Allez, Sire, allez.

-- Mais que feras-tu?

-- Ne vous inquitez pas, Sire; allez toujours. Et de Mouy
commena par faire disparatre lassiette, la serviette et le
verre du roi, de faon quon pt croire quil tait seul  table.

-- Venez, Sire, venez, scria La Mole en prenant le roi par le
bras et lentranant dans lescalier.

-- De Mouy! mon brave de Mouy! scria Henri en tendant la main au
jeune homme.

De Mouy baisa cette main, poussa Henri hors de la chambre, et en
referma derrire lui la porte au verrou.

-- Oui, oui, je comprends, dit Henri; il va se faire prendre, lui,
tandis que nous nous sauverons, nous; mais qui diable peut nous
avoir trahis?

-- Venez, Sire, venez; ils montent, ils montent. En effet, la
lueur des flambeaux commenait  ramper le long de ltroit
escalier, tandis quon entendait au bas comme une espce de
cliquetis dpe.

-- Alerte! Sire! alerte! dit La Mole. Et, guidant le roi dans
lobscurit, il lui fit monter deux tages, poussa la porte dune
chambre quil referma au verrou, et allant ouvrir la fentre dun
cabinet:

-- Sire, dit-il, Votre Majest craint-elle beaucoup les excursions
sur les toits?

-- Moi? dit Henri; allons donc, un chasseur disards!

-- Eh bien, que Votre Majest me suive; je connais le chemin et
vais lui servir de guide.

-- Allez, allez, dit Henri, je vous suis. Et La Mole enjamba le
premier, suivit un large rebord faisant gouttire, au bout duquel
il trouva une valle forme par deux toits; sur cette valle
souvrait une mansarde sans fentre et donnant dans un grenier
inhabit.

-- Sire, dit La Mole, vous voici au port.

-- Ah! ah! dit Henri, tant mieux. Et il essuya son front ple o
perlait la sueur.

-- Maintenant, dit La Mole, les choses vont aller toutes seules;
le grenier donne sur lescalier, lescalier aboutit  une alle et
cette alle conduit  la rue. Jai fait le mme chemin, Sire, par
une nuit bien autrement terrible que celle-ci.

-- Allons, allons, dit Henri, en avant! La Mole se glissa le
premier par la fentre bante, gagna la porte mal ferme,
louvrit, se trouva en haut dun escalier tournant, et mettant
dans la main du roi la corde qui servait de rampe:

-- Venez, Sire, dit-il.

Au milieu de lescalier Henri sarrta; il tait arriv devant une
fentre; cette fentre donnait sur la cour de lhtellerie de la
Belle-toile. On voyait dans lescalier en face courir des
soldats, les uns portant  la main des pes et les autres des
flambeaux.

Tout  coup, au milieu dun groupe, le roi de Navarre aperut de
Mouy. Il avait rendu son pe et descendait tranquillement.

-- Pauvre garon, dit Henri; coeur brave et dvou!

-- Ma foi, Sire, dit La Mole, Votre Majest remarquera quil a
lair fort calme; et, tenez, mme il rit! Il faut quil mdite
quelque bon tour, car, vous le savez, il rit rarement.

-- Et ce jeune homme qui tait avec vous?

-- M. de Coconnas? demanda La Mole.

-- Oui, M. de Coconnas, quest-il devenu?

-- Oh! Sire, je ne suis point inquiet de lui. En apercevant les
soldats, il ne ma dit quun mot: -- Risquons-nous quelque
chose? -- La tte, lui ai-je rpondu. -- Et te sauveras-tu,
toi? -- Je lespre.

 -- Eh bien, moi aussi, a-t-il rpondu. Et je vous jure quil se
sauvera, Sire. Quand on prendra Coconnas, je vous en rponds,
cest quil lui conviendra de se laisser prendre.

-- Alors, dit Henri, tout va bien, tout va bien; tchons de
regagner le Louvre.

-- Ah! mon Dieu, fit La Mole, rien de plus facile, Sire;
enveloppons-nous de nos manteaux et sortons. La rue est pleine de
gens accourus au bruit, on nous prendra pour des curieux.

En effet, Henri et La Mole trouvrent la porte ouverte, et
nprouvrent dautre difficult pour sortir que le flot de
populaire qui encombrait la rue.

Cependant tous deux parvinrent  se glisser par la rue dAveron;
mais en arrivant rue des Poulies, ils virent, traversant la place
Saint-Germain-lAuxerrois, de Mouy et son escorte conduits par le
capitaine des gardes, M. de Nancey.

-- Ah! ah! dit Henri, on le conduit au Louvre,  ce quil parat.
Diable! les guichets vont tre ferms... On prendra les noms de
tous ceux qui rentreront; et si lon me voit rentrer aprs lui, ce
sera une probabilit que jtais avec lui.

-- Eh bien! mais, Sire, dit La Mole, rentrez au Louvre autrement
que par le guichet.

-- Comment diable veux-tu que jy rentre?

-- Votre Majest na-t-elle point la fentre de la reine de
Navarre?

-- Ventre-saint-gris! monsieur de la Mole, dit Henri, vous avez
raison. Et moi qui ny pensais pas! ... Mais comment prvenir la
reine?

-- Oh! dit La Mole en sinclinant avec une respectueuse
reconnaissance, Votre Majest lance si bien les pierres!



XVI
De Mouy de Saint-Phale


Cette fois, Catherine avait si bien pris ses prcautions quelle
croyait tre sre de son fait.

En consquence, vers dix heures, elle avait renvoy Marguerite,
bien convaincue, ctait dailleurs la vrit, que la reine de
Navarre ignorait ce qui se tramait contre son mari, et elle tait
passe chez le roi, le priant de retarder son coucher.

Intrigu par lair de triomphe qui, malgr sa dissimulation
habituelle, panouissait le visage de sa mre, Charles questionna
Catherine, qui lui rpondit seulement ces mots:

-- Je ne puis dire quune chose  Votre Majest, cest que ce soir
elle sera dlivre de ses deux plus cruels ennemis.

Charles fit ce mouvement de sourcil dun homme qui dit en lui-
mme: Cest bien, nous allons voir. Et sifflant son grand lvrier,
qui vient  lui se tranant sur le ventre comme un serpent et posa
sa tte fine et intelligente sur le genou de son matre, il
attendit.

Au bout de quelques minutes, que Catherine passa les yeux fixes et
loreille tendue, on entendit un coup de pistolet dans la cour du
Louvre.

-- Quest-ce que ce bruit? demanda Charles en fronant le sourcil,
tandis que le lvrier se relevait par un mouvement brusque en
redressant les oreilles.

-- Rien, dit Catherine; un signal, voil tout.

-- Et que signifie ce signal?

-- Il signifie qu partir de ce moment, Sire, votre unique, votre
vritable ennemi, est hors de vous nuire.

-- Vient-on de tuer un homme? demanda Charles en regardant sa mre
avec cet oeil de matre qui signifie que lassassinat et la grce
sont deux attributs inhrents  la puissance royale.

-- Non, Sire; on vient seulement den arrter deux.

-- Oh! murmura Charles, toujours des trames caches, toujours des
complots dont le roi nest pas. Mort-diable! ma mre, je suis
grand garon cependant, assez grand garon pour veiller sur moi-
mme, et nai besoin ni de lisire ni de bourrelet. Allez-vous-en
en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez rgner; mais ici
vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-l.

-- Mon fils, dit Catherine, cest la dernire fois que je me mle
de vos affaires. Mais ctait une entreprise commence depuis
longtemps, dans laquelle vous mavez toujours donn tort, et je
tenais  coeur de prouver  Votre Majest que javais raison.

En ce moment plusieurs hommes sarrtrent dans le vestibule, et
lon entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets dune
petite troupe.

Presque aussitt M. de Nancey fit demander la permission dentrer
chez le roi.

-- Quil entre, dit vivement Charles.

M. de Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine:

-- Madame, dit-il, les ordres de Votre Majest sont excuts: il
est pris.

-- Comment, _il?_ scria Catherine fort trouble; nen avez-vous
pris quun?

-- Il tait seul, madame.

-- Et sest-il dfendu?

-- Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son
pe  la premire sommation.

-- Qui cela? demanda le roi.

-- Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier,
monsieur de Nancey. Cinq minutes aprs de Mouy fut introduit.

-- De Mouy! scria le roi; et quy a-t-il donc, monsieur?

-- Eh! Sire, dit de Mouy avec une tranquillit parfaite, si Votre
Majest men accorde la permission, je lui ferai la mme demande.

-- Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la
bont, monsieur de Mouy, dapprendre  mon fils quel est lhomme
qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit,
et qui, cette nuit-l, en rsistant aux ordres de Sa Majest comme
un rebelle quil est, a tu deux gardes et bless M. de Maurevel?

-- En effet, dit Charles en fronant le sourcil; sauriez-vous le
nom de cet homme, monsieur de Mouy?

-- Oui, Sire; Votre Majest dsire-t-elle le connatre?

-- Cela me ferait plaisir, je lavoue.

-- Eh bien, Sire, il sappelait de Mouy de Saint-Phale.

-- Ctait vous?

-- Moi-mme!

Catherine, tonne de cette audace, recula dun pas vers le jeune
homme.

-- Et comment, dit Charles IX, ostes-vous rsister aux ordres du
roi?

-- Dabord, Sire, jignorais quil y et un ordre de Votre
Majest; puis je nai vu quune chose, ou plutt quun homme,
M. de Maurevel, lassassin de mon pre et de M. lamiral. Je me
suis rappel alors quil y avait un an et demi, dans cette mme
chambre o nous sommes, pendant la soire du 24 aot, Votre
Majest mavait promis, parlant  moi-mme, de nous faire justice
du meurtrier; or, comme il stait depuis ce temps pass de graves
vnements, jai pens que le roi avait t malgr lui dtourn de
ses dsirs. Et voyant Maurevel  ma porte, jai cru que ctait
le ciel qui me lenvoyait. Votre Majest sait le reste, Sire; jai
frapp sur lui comme sur un assassin et tir sur ses hommes comme
sur des bandits.

Charles ne rpondit rien; son amiti pour Henri lui avait fait
voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de
vue que celui o il les avait envisages dabord, et plus dune
fois avec terreur.

La reine mre,  propos de la Saint-Barthlemy, avait enregistr
dans sa mmoire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui
ressemblaient  des remords.

-- Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire  une pareille heure
chez le roi de Navarre?

-- Oh! rpondit de Mouy, cest toute une histoire bien longue 
raconter; mais si cependant Sa Majest a la patience de
lentendre...

-- Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux.

-- Jobirai, Sire, dit de Mouy en sinclinant.

Catherine sassit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet.

-- Nous coutons, dit Charles. Ici, Acton.

Le chien reprit la place quil avait avant que le prisonnier net
t introduit.

-- Sire, dit de Mouy, jtais venu chez Sa Majest le roi de
Navarre comme dput de nos frres, vos fidles sujets de la
religion.

Catherine fit signe  Charles IX.

-- Soyez tranquille, ma mre, dit celui-ci, je ne perds pas un
mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez; pourquoi tiez-vous
venu?

-- Pour prvenir le roi de Navarre, continua M. de Mouy, que son
abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot;
mais que cependant, en souvenir de son pre, Antoine de Bourbon,
et surtout en mmoire de sa mre, la courageuse Jeanne dAlbret,
dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient
cette marque de dfrence de le prier de se dsister de ses droits
 la couronne de Navarre.

-- Que dit-il? scria Catherine, ne pouvant, malgr sa puissance
sur elle-mme, recevoir sans crier un peu le coup inattendu qui la
frappait.

-- Ah! ah! fit Charles; mais cette couronne de Navarre, quon fait
ainsi sans ma permission voltiger sur toutes les ttes, il me
semble cependant quelle mappartient un peu.

-- Les huguenots, Sire, reconnaissent mieux que personne ce
principe de suzerainet que le roi vient dmettre. Aussi
espraient-ils engager Votre Majest  la fixer sur une tte qui
lui est chre.

--  moi! dit Charles, sur une tte qui mest chre! Mort-diable!
de quelle tte voulez-vous donc parler, monsieur? Je ne vous
comprends pas.

-- De la tte de M. le duc dAlenon.

Catherine devint ple comme la mort, et dvora de Mouy dun regard
flamboyant.

-- Et mon frre dAlenon le savait?

-- Oui, Sire.

-- Et il acceptait cette couronne?

-- Sauf lagrment de Votre Majest,  laquelle il nous renvoyait.

-- Oh! oh! dit Charles, en effet, cest une couronne qui ira 
merveille  notre frre dAlenon. Et moi qui ny avais pas song!
Merci, de Mouy. Merci! Quand vous aurez des ides semblables, vous
serez le bienvenu au Louvre.

-- Sire, vous seriez instruit depuis longtemps de tout ce projet
sans cette malheureuse affaire de Maurevel qui ma fait craindre
dtre tomb dans la disgrce de Votre Majest.

-- Oui, mais, fit Catherine, que disait Henri de ce projet?

-- Le roi de Navarre, madame, se soumettait au dsir de ses
frres, et sa renonciation tait prte.

-- En ce cas, scria Catherine, cette renonciation, vous devez
lavoir?

-- En effet, madame, dit de Mouy, par hasard je lai sur moi,
signe de lui et date.

-- Dune date antrieure  la scne du Louvre? dit Catherine.

-- Oui, de la veille, je crois. Et M. de Mouy tira de sa poche une
renonciation en faveur du duc dAlenon, crite, signe de la main
de Henri, et portant la date indique.

-- Ma foi, oui, dit Charles, et tout est bien en rgle.

-- Et que demandait Henri en change de cette renonciation?

-- Rien, madame; lamiti du roi Charles, nous a-t-il dit, le
ddommagerait amplement de la perte dune couronne.

Catherine mordit ses lvres de colre et tordit ses belles mains.

-- Tout cela est parfaitement exact, de Mouy, ajouta le roi.

-- Alors, reprit la reine mre, si tout tait arrt entre vous et
le roi de Navarre,  quelle fin lentrevue que vous avez eue ce
soir avec lui?

-- Moi, madame, avec le roi de Navarre? dit de Mouy. M. de Nancey,
qui ma arrt, fera foi que jtais seul. Votre Majest peut
lappeler.

-- Monsieur de Nancey! dit le roi. Le capitaine des gardes
reparut.

-- Monsieur de Nancey, dit vivement Catherine, M. de Mouy tait-il
tout  fait seul  lauberge de la Belle-toile?

-- Dans la chambre, oui, madame; mais dans lauberge, non.

-- Ah! dit Catherine, quel tait son compagnon?

-- Je ne sais si ctait le compagnon de M. de Mouy, madame; mais
je sais quil sest chapp par une porte de derrire, aprs avoir
couch sur le carreau deux de mes gardes.

-- Et vous avez reconnu ce gentilhomme, sans doute?

-- Non, pas moi, mais mes gardes.

-- Et quel tait-il? demanda Charles IX.

-- M. le comte Annibal de Coconnas.

-- Annibal de Coconnas, rpta le roi assombri et rveur, celui
qui a fait un si terrible massacre de huguenots pendant la Saint-
Barthlemy.

-- M. de Coconnas, gentilhomme de M. dAlenon, dit M. de Nancey.

-- Cest bien, cest bien, dit Charles IX; retirez-vous, monsieur
de Nancey, et une autre fois, souvenez-vous dune chose...

-- De laquelle, Sire?

-- Cest que vous tes  mon service, et que vous ne devez obir
qu moi.

M. de Nancey se retira  reculons en saluant respectueusement. De
Mouy envoya un sourire ironique  Catherine. Il se fit un silence
dun instant.

La reine tordait la ganse de sa cordelire, Charles caressait son
chien.

-- Mais quel tait votre but, monsieur? continua Charles;
agissiez-vous violemment?

-- Contre qui, Sire?

-- Mais contre Henri, contre Franois ou contre moi.

-- Sire, nous avions la renonciation de votre beau-frre,
lagrment de votre frre; et, comme jai eu lhonneur de vous le
dire, nous tions sur le point de solliciter lautorisation de
Votre Majest, lorsque est arrive cette fatale affaire du Louvre.

-- Eh bien, ma mre, dit Charles, je ne vois aucun mal  tout
cela. Vous tiez dans votre droit, monsieur de Mouy, en demandant
un roi. Oui, la Navarre peut tre et doit tre un royaume spar.
Il y a plus, ce royaume semble fait exprs pour doter mon frre
dAlenon, qui a toujours eu si grande envie dune couronne, que
lorsque nous portons la ntre il ne peut dtourner les yeux de
dessus elle. La seule chose qui sopposait  cette intronisation,
ctait le droit de Henriot; mais puisque Henriot y renonce
volontairement...

-- Volontairement, Sire.

-- Il parat que cest la volont de Dieu! Monsieur de Mouy, vous
tes libre de retourner vers vos frres, que jai chtis... un
peu durement, peut-tre; mais ceci est une affaire entre moi et
Dieu: et dites-leur que, puisquils dsirent pour roi de Navarre
mon frre dAlenon, le roi de France se rend  leurs dsirs. 
partir de ce moment, la Navarre est un royaume, et son souverain
sappelle Franois. Je ne demande que huit jours pour que mon
frre quitte Paris avec lclat et la pompe qui conviennent  un
roi. Allez, monsieur de Mouy, allez! ... Monsieur de Nancey,
laissez passer M. de Mouy, il est libre.

-- Sire, dit de Mouy en faisant un pas en avant, Votre Majest
permet-elle?

-- Oui, dit le roi. Et il tendit la main au jeune huguenot. De
Mouy mit un genou  terre et baisa la main du roi.

--  propos, dit Charles en le retenant au moment o il allait se
relever, ne maviez-vous pas demand justice de ce brigand de
Maurevel?

-- Oui, Sire.

-- Je ne sais o il est pour vous la faire, car il se cache; mais
si vous le rencontrez, faites-vous justice vous-mme, je vous y
autorise, et de grand coeur.

-- Ah! Sire, scria de Mouy, voil qui me comble vritablement;
que Votre Majest sen rapporte  moi; je ne sais non plus o il
est, mais je le trouverai, soyez tranquille.

Et de Mouy, aprs avoir respectueusement salu le roi Charles et
la reine Catherine, se retira sans que les gardes qui lavaient
amen missent aucun empchement  sa sortie. Il traversa les
corridors, gagna rapidement le guichet, et une fois dehors ne fit
quun bond de la place Saint-Germain-lAuxerrois  lauberge de la
Belle-toile, o il retrouva son cheval, grce auquel, trois
heures aprs la scne que nous venons de raconter, le jeune homme
respirait en sret derrire les murailles de Mantes.

Catherine, dvorant sa colre, regagna son appartement do elle
passa dans celui de Marguerite. Elle y trouva Henri en robe de
chambre et qui paraissait prt  se mettre au lit.

-- Satan, murmura-t-elle, aide une pauvre reine pour qui Dieu ne
veut plus rien faire!



XVII
Deux ttes pour une couronne


-- Quon prie M. dAlenon de me venir voir, avait dit Charles en
congdiant sa mre.

M. de Nancey, dispos daprs linvitation du roi de nobir
dsormais qu lui-mme, ne fit quun bond de chez Charles chez
son frre, lui transmettant sans adoucissement aucun lordre quil
venait de recevoir.

Le duc dAlenon tressaillit: en tout temps il avait trembl
devant Charles; et  bien plus forte raison encore depuis quil
stait fait, en conspirant, des motifs de le craindre.

Il ne sen rendit pas moins prs de son frre avec un empressement
calcul.

Charles tait debout et sifflait entre ses dents un hallali sur
pied.

En entrant, le duc dAlenon surprit dans loeil vitreux de
Charles un de ces regards envenims de haine quil connaissait si
bien.

-- Votre Majest ma fait demander, me voici, Sire, dit-il. Que
dsire de moi Votre Majest?

-- Je dsire vous dire, mon bon frre, que, pour rcompenser cette
grande amiti que vous me portez, je suis dcid  faire
aujourdhui pour vous la chose que vous dsirez le plus.

-- Pour moi?

-- Oui, pour vous. Cherchez dans votre esprit quelle chose vous
rvez depuis quelque temps sans oser me la demander, et cette
chose, je vous la donne.

-- Sire, dit Franois, jen jure  mon frre, je ne dsire que la
continuation de la bonne sant du roi.

-- Alors vous devez tre satisfait, dAlenon; lindisposition que
jai prouve  lpoque de larrive des Polonais est passe.
Jai chapp, grce  Henriot,  un sanglier furieux qui voulait
me dcoudre, et je me porte de faon  navoir rien  envier au
mieux portant de mon royaume; vous pouviez donc sans tre mauvais
frre dsirer autre chose que la continuation de ma sant, qui est
excellente.

-- Je ne dsirais rien, Sire.

-- Si fait, si fait, Franois, reprit Charles simpatientant; vous
dsirez la couronne de Navarre, puisque vous vous tes entendu
avec Henriot et de Mouy: avec le premier pour quil y renont,
avec le second pour quil vous la ft avoir. Eh bien, Henriot y
renonce! de Mouy ma transmis votre demande, et cette couronne que
vous ambitionnez...

-- Eh bien? demanda dAlenon dune voix tremblante.

-- Eh bien, mort-diable! elle est  vous. DAlenon plit
affreusement; puis tout  coup le sang appel  son coeur, quil
faillit briser, reflua vers les extrmits, et une rougeur ardente
lui brla les joues; la faveur que lui faisait le roi le
dsesprait en un pareil moment.

-- Mais, Sire, reprit-il tout en palpitant dmotion et cherchant
vainement  se remettre, je nai rien dsir et surtout rien
demand de pareil.

-- Cest possible, dit le roi, car vous tes fort discret, mon
frre; mais on a dsir, on a demand pour vous, mon frre.

-- Sire, je vous jure que jamais...

-- Ne jurez pas Dieu.

-- Mais, Sire, vous mexilez donc?

-- Vous appelez a un exil, Franois? Peste! vous tes
difficile... Quespriez-vous donc de mieux? DAlenon se mordit
les lvres de dsespoir.

-- Ma foi! continua Charles en affectant la bonhomie, je vous
croyais moins populaire, Franois, et surtout moins prs des
huguenots; mais ils vous demandent, il faut bien que je mavoue 
moi-mme que je me trompais. Dailleurs, je ne pouvais rien
dsirer de mieux que davoir un homme  moi, mon frre qui maime
et qui est incapable de me trahir,  la tte dun parti qui depuis
trente ans nous fait la guerre. Cela va tout calmer comme par
enchantement, sans compter que nous serons tous rois dans la
famille. Il ny aura que le pauvre Henriot qui ne sera rien que
mon ami. Mais il nest point ambitieux, et ce titre, que personne
ne rclame, il le prendra, lui.

-- Oh! Sire, vous vous trompez, ce titre, je le rclame... ce
titre, qui donc y a plus droit que moi? Henri nest que votre
beau-frre par alliance; moi, je suis votre frre par le sang et
surtout par le coeur... Sire, je vous en supplie, gardez-moi prs
de vous.

-- Non pas, non pas, Franois, rpondit Charles; ce serait faire
votre malheur.

-- Comment cela?

-- Pour mille raisons.

-- Mais voyez donc un peu, Sire, si vous trouverez jamais un
compagnon si fidle que je le suis. Depuis mon enfance je nai
jamais quitt Votre Majest.

-- Je le sais bien, je le sais bien, et quelquefois mme je vous
aurais voulu voir plus loin.

-- Que veut dire le roi?

-- Rien, rien... je mentends... Oh! que vous aurez de belles
chasses l-bas! Franois, que je vous porte envie! Savez-vous
quon chasse lours dans ces diables de montagnes comme on chasse
ici le sanglier? Vous allez nous entretenir tous de peaux
magnifiques. Cela se chasse au poignard, vous savez; on attend
lanimal, on lexcite, on lirrite; il marche au chasseur, et, 
quatre pas de lui, il se dresse sur ses pattes de derrire. Cest
 ce moment-l quon lui enfonce lacier dans le coeur, comme
Henri a fait pour le sanglier  la dernire chasse. Cest
dangereux; mais vous tes brave, Franois, et ce danger sera pour
vous un vrai plaisir.

-- Ah! Votre Majest redouble mes chagrins, car je ne chasserai
plus avec elle.

-- Corboeuf! tant mieux! dit le roi, cela ne nous russit ni 
lun ni  lautre de chasser ensemble.

-- Que veut dire Votre Majest?

-- Que chasser avec moi vous cause un tel plaisir et vous donne
une telle motion, que vous, qui tes ladresse en personne, que
vous qui, avec la premire arquebuse venue, abattez une pie  cent
pas, vous avez, la dernire fois que nous avons chass de
compagnie, avec votre arme, une arme qui vous est familire,
manqu  vingt pas un gros sanglier, et cass par contre la jambe
 mon meilleur cheval. Mort-diable! Franois, cela donne  songer,
savez-vous!

-- Oh! Sire, pardonnez  lmotion, dit dAlenon devenu livide.

-- Eh! oui, reprit Charles, lmotion, je le sais bien; et cest 
cause de cette motion, que japprcie  sa juste valeur, que je
vous dis: Croyez-moi, Franois, mieux vaut chasser loin lun de
lautre, surtout quand on a des motions pareilles. Rflchissez 
cela, mon frre, non pas en ma prsence, ma prsence vous trouble,
je le vois, mais quand vous serez seul, et vous conviendrez que
jai tout lieu de craindre qu une nouvelle chasse une autre
motion ne vienne  vous prendre; car alors il ny a rien qui
fasse relever la main comme lmotion, car alors vous tueriez le
cavalier au lieu du cheval, le roi au lieu de la bte. Peste! une
balle place trop haut ou trop bas, cela change fort la face dun
gouvernement, et nous en avons un exemple dans notre famille.
Quand Montgomery a tu notre pre Henri II par accident, par
motion peut-tre, le coup a port notre frre Franois II sur le
trne et notre pre Henri  Saint-Denis. Il faut si peu de chose 
Dieu pour faire beaucoup!

Le duc sentit la sueur ruisseler sur son front pendant ce choc
aussi redoutable quimprvu.

Il tait impossible que le roi dt plus clairement  son frre
quil avait tout devin. Charles, voilant sa colre sous une ombre
de plaisanterie, tait peut-tre plus terrible encore que sil et
laiss la lave haineuse qui lui dvorait le coeur se rpandre
bouillante au-dehors; sa vengeance paraissait proportionne  sa
rancune.  mesure que lune saigrissait, lautre grandissait, et
pour la premire fois dAlenon connut le remords, ou plutt le
regret davoir conu un crime qui navait pas russi.

Il avait soutenu la lutte tant quil avait pu, mais sous ce
dernier coup il plia la tte, et Charles vit poindre dans ses yeux
cette flamme dvorante qui, chez les tres dune nature tendre,
creuse le sillon par o jaillissent les larmes.

Mais dAlenon tait de ceux-l qui ne pleurent que de rage.

Charles tenait fix sur lui son oeil de vautour, aspirant pour
ainsi dire chacune des sensations qui se succdaient dans le coeur
du jeune homme. Et toutes ces sensations lui apparaissaient aussi
prcises, grce  cette tude approfondie quil avait faite de sa
famille, que si le coeur du duc et t un livre ouvert.

Il le laissa ainsi un instant cras, immobile et muet. Puis dune
voix empreinte de haineuse fermet:

-- Mon frre, dit-il, nous vous avons dit notre rsolution, et
notre rsolution est immuable: vous partirez.

DAlenon fit un mouvement. Charles ne parut pas le remarquer et
continua:

-- Je veux que la Navarre soit fire davoir pour prince un frre
du roi de France. Or, pouvoir, honneurs, vous aurez tout ce qui
convient  votre naissance, comme votre frre Henri la eu, et
comme lui, ajouta-t-il en souriant, vous me bnirez de loin. Mais
nimporte, les bndictions ne connaissent pas la distance.

-- Sire...

-- Acceptez, ou plutt rsignez-vous. Une fois roi, on trouvera
une femme digne dun fils de France. Qui sait! qui vous apportera
un autre trne peut tre.

-- Mais, dit le duc dAlenon, Votre Majest oublie son bon ami
Henri.

-- Henri! mais puisque je vous ai dit quil nen voulait pas, du
trne de Navarre! Puisque je vous ai dj dit quil vous
labandonnait! Henri est un joyeux garon et non pas une face ple
comme vous. Il veut rire et samuser  son aise, et non scher,
comme nous sommes condamns  le faire, nous, sous des couronnes.

DAlenon poussa un soupir.

-- Mais, dit-il, Votre Majest mordonne donc de moccuper...

-- Non pas, non pas. Ne vous inquitez de rien, Franois, je
rglerai tout moi-mme; reposez-vous sur moi comme sur un bon
frre. Et maintenant que tout est convenu, allez; dites ou ne
dites pas notre entretien  vos amis: je veux prendre des mesures
pour que la chose devienne bientt publique. Allez, Franois.

Il ny avait rien  rpondre, le duc salua et partit la rage dans
le coeur.

Il brlait de trouver Henri pour causer avec lui de tout ce qui
venait de se passer; mais il ne trouva que Catherine: en effet,
Henri fuyait lentretien et la reine mre le recherchait.

Le duc, en voyant Catherine, touffa aussitt ses douleurs et
essaya de sourire. Moins heureux que Henri dAnjou, ce ntait pas
une mre quil cherchait dans Catherine, mais simplement une
allie. Il commenait donc par dissimuler avec elle, car, pour
faire de bonnes alliances, il faut bien se tromper un peu
mutuellement.

Il aborda donc Catherine avec un visage o ne restait plus quune
lgre trace dinquitude.

-- Eh bien, madame, dit-il, voil de grandes nouvelles; les savez-
vous?

-- Je sais quil sagit de faire un roi de vous, monsieur.

-- Cest une grande bont de la part de mon frre, madame.

-- Nest-ce pas?

-- Et je suis presque tent de croire que je dois reporter sur
vous une partie de ma reconnaissance; car enfin, si ctait vous
qui lui eussiez donn le conseil de me faire don dun trne, cest
 vous que je le devrais; quoique javoue au fond quil ma fait
peine de dpouiller ainsi le roi de Navarre.

-- Vous aimez fort Henriot, mon fils,  ce quil parat?

-- Mais oui; depuis quelque temps nous nous sommes intimement
lis.

-- Croyez-vous quil vous aime autant que vous laimez vous-mme?

-- Je lespre, madame.

-- Cest difiant une pareille amiti, savez-vous? surtout entre
princes. Les amitis de cour passent pour peu solides, mon cher
Franois.

-- Ma mre, songez que nous sommes non seulement amis, mais encore
presque frres. Catherine sourit dun trange sourire.

-- Bon! dit-elle, est-ce quil y a des frres entre rois?

-- Oh! quant  cela, nous ntions roi ni lun ni lautre, ma
mre, quand nous nous sommes lis ainsi; nous ne devions mme
jamais ltre; voil pourquoi nous nous aimions.

-- Oui, mais les choses sont bien changes  cette heure.

-- Comment, bien changes?

-- Oui, sans doute; qui vous dit maintenant que vous ne serez pas
tous deux rois?

Au tressaillement nerveux du duc,  la rougeur qui envahit son
front, Catherine vit que le coup lanc par elle avait port en
plein coeur.

-- Lui? dit-il. Henriot roi? et de quel royaume, ma mre?

-- Dun des plus magnifiques de la chrtient, mon fils.

-- Ah! ma mre, dit dAlenon en plissant, que dites-vous donc
l?

-- Ce quune bonne mre doit dire  son fils, ce  quoi vous avez
plus dune fois song, Franois.

-- Moi? dit le duc, je nai song  rien, madame, je vous jure.

-- Je veux bien vous croire; car votre ami, car votre frre Henri,
comme vous lappelez, est, sous sa franchise apparente, un
seigneur fort habile et fort rus qui garde ses secrets mieux que
vous ne gardez les vtres, Franois. Par exemple, vous a-t-il
jamais dit que de Mouy ft son homme daffaires?

Et, en disant ces mots, Catherine plongea son regard comme un
stylet dans lme de Franois.

Mais celui-ci navait quune vertu, ou plutt quun vice, la
dissimulation; il supporta donc parfaitement le regard.

-- De Mouy! dit-il avec surprise, et comme si ce nom tait
prononc pour la premire fois devant lui en pareille
circonstance.

-- Oui, le huguenot de Mouy de Saint-Phale, celui-l mme qui a
failli tuer M. de Maurevel, et qui, clandestinement et en courant
la France et la capitale sous des habits diffrents, intrigue et
lve une arme pour soutenir votre frre Henri contre votre
famille.

Catherine, qui ignorait que sous ce rapport son fils Franois en
st autant et mme plus quelle se leva sur ces mots, sapprtant
 faire une majestueuse sortie.

Franois la retint.

-- Ma mre, dit-il, encore un mot, sil vous plat. Puisque vous
daignez minitier  votre politique, dites-moi comment, avec de si
faibles ressources et si peu connu quil est, Henri parviendrait-
il  faire une guerre assez srieuse pour inquiter ma famille?

-- Enfant, dit la reine en souriant, sachez donc quil est soutenu
par plus de trente mille hommes peut-tre; que le jour o il dira
un mot, ces trente mille hommes apparatront tout  coup comme
sils sortaient de terre; et ces trente mille hommes, ce sont des
huguenots, songez-y, cest--dire les plus braves soldats du
monde. Et puis, et puis, il a une protection que vous navez pas
su ou pas voulu vous concilier, vous.

-- Laquelle?

-- Il a le roi, le roi qui laime, qui le pousse, le roi qui, par
jalousie contre votre frre de Pologne et par dpit contre vous,
cherche autour de lui des successeurs. Seulement, aveugle que vous
tes si vous ne le voyez pas, il les cherche autre part que dans
sa famille.

-- Le roi! ... vous croyez, ma mre?

-- Ne vous tes-vous donc pas aperu quil chrit Henriot, son
Henriot?

-- Si fait, ma mre, si fait.

-- Et quil en est pay de retour? car ce mme Henriot, oubliant
que son beau-frre le voulait arquebuser le jour de la Saint-
Barthlemy, se couche  plat ventre comme un chien qui lche la
main dont il a t battu.

-- Oui, oui, murmura Franois, je lai dj remarqu, Henri est
bien humble avec mon frre Charles.

-- Ingnieux  lui complaire en toute chose.

-- Au point que, dpit dtre toujours raill par le roi sur son
ignorance de la chasse au faucon, il veut se mettre ... Si bien
quhier il ma demand, oui, pas plus tard quhier, si je navais
point quelques bons livres qui traitent de cet art.

-- Attendez donc, dit Catherine, dont les yeux tincelrent comme
si une ide subite lui traversait lesprit; attendez donc... et
que lui avez-vous rpondu?

-- Que je chercherais dans ma bibliothque.

-- Bien, dit Catherine, bien, il faut quil lait, ce livre.

-- Mais jai cherch, madame, et nai rien trouv.

-- Je trouverai, moi, je trouverai... et vous lui donnerez le
livre comme sil venait de vous.

-- Et quen rsultera-t-il?

-- Avez-vous confiance en moi, dAlenon?

-- Oui, ma mre.

-- Voulez-vous mobir aveuglment  lgard de Henri, que vous
naimez pas, quoi que vous en disiez? DAlenon sourit.

-- Et que je dteste, moi, continua Catherine.

-- Oui, jobirai.

-- Aprs-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai,
vous le porterez  Henri... et...

-- Et...?

-- Laissez Dieu, la Providence ou le hasard faire le reste.
Franois connaissait assez sa mre pour savoir quelle ne sen
rapportait point dhabitude  Dieu,  la Providence ou au hasard
du soin de servir ses amitis ou ses haines; mais il se garda
dajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la
commission dont on le charge, il se retira chez lui.

-- Que veut-elle dire? pensa le jeune homme en montant lescalier,
je nen sais rien. Mais ce quil y a de clair pour moi dans tout
ceci, cest quelle agit contre un ennemi commun. Laissons-la
faire.

Pendant ce temps, Marguerite, par lintermdiaire de La Mole,
recevait une lettre de De Mouy. Comme en politique les deux
illustres conjoints navaient point de secret, elle dcacheta
cette lettre et la lut.

Sans doute cette lettre lui parut intressante, car  linstant
mme Marguerite, profitant de lobscurit qui commenait 
descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le
passage secret, monta lescalier tournant, et, aprs avoir regard
de tous cts avec attention, slana rapide comme une ombre, et
disparut dans lantichambre du roi de Navarre.

Cette antichambre ntait plus garde par personne depuis la
disparition dOrthon.

Cette disparition, dont nous navons pas parl depuis le moment o
le lecteur la vu soprer dune faon si tragique pour le pauvre
Orthon, avait fort inquit Henri. Il sen tait ouvert  madame
de Sauve et  sa femme, mais ni lune ni lautre ntait plus
instruite que lui; seulement, madame de Sauve lui avait donn
quelques renseignements,  la suite desquels il tait demeur
parfaitement clair  lesprit de Henri que le pauvre enfant avait
t victime de quelque machination de la reine mre, et que
ctait  la suite de cette machination quil avait failli, lui,
tre arrt avec de Mouy, dans lauberge de la Belle-toile.

Un autre que Henri et gard le silence, car il net rien os
dire; mais Henri calculait tout: il comprit que son silence le
trahirait; dordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs,
un de ses confidents, sans sinformer de lui, sans faire des
recherches. Henri sinforma donc, rechercha donc, en prsence du
roi et de la reine mre elle-mme; il demanda Orthon  tout le
monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du
Louvre, jusquau capitaine des gardes qui veillait dans
lantichambre du roi; mais toute demande et toute dmarche furent
inutiles; et Henri parut si ostensiblement affect de cet
vnement et si attach au pauvre serviteur absent, quil dclara
quil ne le remplacerait que lorsquil aurait acquis la certitude
quil aurait disparu pour toujours.

Lantichambre, comme nous lavons dit, tait donc vide lorsque
Marguerite se prsenta chez Henri.

Si lgers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et
se retourna.

-- Vous, madame! scria-t-il.

-- Oui, rpondit Marguerite. Lisez vite. Et elle lui prsenta le
papier tout ouvert. Il contenait ces quelques lignes: Sire, le
moment est venu de mettre notre projet de fuite  excution.
Aprs-demain il y a chasse au vol le long de la Seine, depuis
Saint-Germain jusqu Maisons, cest--dire dans toute la longueur
de la fort. Allez  cette chasse, quoique ce soit une chasse au
vol; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles; ceignez
votre meilleure pe; montez le plus fin cheval de votre curie.
Vers midi, cest--dire au plus fort de la chasse et quand le roi
sera lanc  la suite du faucon, drobez-vous seul si vous venez
seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit. Cinquante
des ntres seront cachs au pavillon de Franois Ier, dont nous
avons la clef; tout le monde ignorera quils y sont, car ils y
seront venus de nuit et les jalousies en seront fermes. Vous
passerez par lalle des Violettes, au bout de laquelle je
veillerai;  droite de cette alle, dans une petite clairire,
seront MM. de La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces
chevaux frais seront destins  remplacer le vtre et celui de Sa
Majest la reine de Navarre, si par hasard ils taient fatigus.

 Adieu, Sire; soyez prt, nous le serons.

-- Vous le serez, dit Marguerite, prononant aprs seize cents ans
les mmes paroles que Csar avait prononces sur les bords du
Rubicon.

-- Soit, madame, rpondit Henri, ce nest pas moi qui vous
dmentirai.

-- Allons, Sire, devenez un hros; ce nest pas difficile; vous
navez qu suivre votre route; et faites-moi un beau trne, dit
la fille de Henri II.

Un imperceptible sourire effleura la lvre fine du Barnais. Il
baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le
passage, tout en fredonnant le refrain dune vieille chanson:

_Cil qui mieux battit la muraille_
_Nentra point dedans le chasteau._

La prcaution ntait pas mauvaise: au moment o il ouvrait la
porte de sa chambre  coucher, le duc dAlenon ouvrait celle de
son antichambre; il fit de la main un signe  Marguerite, puis
tout haut:

-- Ah! cest vous, mon frre, dit-il, soyez le bienvenu. Au signe
de son mari, la reine avait tout compris et stait jete dans un
cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une norme
tapisserie.

Le duc dAlenon entra dun pas craintif en regardant tout autour
de lui.

-- Sommes-nous seuls, mon frre? demanda-t-il  demi-voix.

-- Parfaitement seuls. Quy a-t-il donc? vous paraissez tout
boulevers.

-- Il y a que nous sommes dcouverts, Henri.

-- Comment dcouverts?

-- Oui, de Mouy a t arrt.

-- Je le sais.

-- Eh bien! de Mouy a tout dit au roi.

-- Qua-t-il dit?

-- Il a dit que je dsirais le trne de Navarre, et que je
conspirais pour lobtenir.

-- Ah! pcare! dit Henri, de sorte que vous voil compromis, mon
pauvre frre! Comment alors ntes-vous pas encore arrt?

-- Je nen sais rien moi-mme; le roi ma raill en faisant
semblant de moffrir le trne de Navarre. Il esprait sans doute
me tirer un aveu du coeur; mais je nai rien dit.

-- Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le Barnais;
tenons ferme, notre vie  tous deux en dpend.

-- Oui, reprit Franois, le cas est pineux; voici pourquoi je
suis venu demander votre avis, mon frre; que croyez-vous que je
doive faire: fuir ou rester?

-- Vous avez vu le roi, puisque cest  vous quil a parl?

-- Oui, sans doute.

-- Eh bien, vous avez d lire dans sa pense! Suivez votre
inspiration.

-- Jaimerais mieux rester, rpondit Franois.

Si matre quil ft de lui-mme, Henri laissa chapper un
mouvement de joie; si imperceptible que ft ce mouvement, Franois
le surprit au passage.

-- Restez alors, dit Henri.

-- Mais vous?

-- Dame! rpondit Henri, si vous restez, je nai aucun motif pour
men aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par
dvouement, pour ne pas quitter un frre que jaime.

-- Ainsi, dit dAlenon, cen est fait de tous nos plans; vous
vous abandonnez sans lutte au premier entranement de la mauvaise
fortune?

-- Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de
demeurer ici; grce  mon caractre insoucieux, je me trouve bien
partout.

-- Eh bien, soit! dit dAlenon, nen parlons plus; seulement, si
vous prenez quelque rsolution nouvelle, faites-la-moi savoir.

-- Corbleu! je ny manquerai pas, croyez-le bien, rpondit Henri.
Nest-il pas convenu que nous navons pas de secrets lun pour
lautre?

DAlenon ninsista pas davantage et se retira tout pensif, car, 
un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du
cabinet de toilette.

En effet,  peine dAlenon tait-il sorti, que cette tapisserie
se souleva et que Marguerite reparut.

-- Que pensez-vous de cette visite? demanda Henri.

-- Quil y a quelque chose de nouveau et dimportant.

-- Et que croyez-vous quil y ait?

-- Je nen sais rien encore, mais je le saurai.

-- En attendant?

-- En attendant ne manquez pas de venir chez moi demain soir.

-- Je naurai garde dy manquer, madame! dit Henri en baisant
galamment la main de sa femme.

Et avec les mmes prcautions quelle en tait sortie, Marguerite
rentra chez elle.



XVIII
Le livre de vnerie


Trente-six heures staient coules depuis les vnements que
nous venons de raconter. Le jour commenait  paratre, mais tout
tait dj veill au Louvre, comme ctait lhabitude les jours
de chasse, lorsque le duc dAlenon se rendit chez la reine mre,
selon linvitation quil en avait reue.

La reine mre ntait point dans sa chambre  coucher, mais elle
avait ordonn quon le ft attendre sil venait.

Au bout de quelques instants elle sortit dun cabinet secret o
personne nentrait quelle, et o elle se retirait pour faire ses
oprations chimiques.

Soit par la porte entrouverte, soit attache  ses vtements,
entra en mme temps que la reine mre lodeur pntrante dun cre
parfum, et, par louverture de la porte, dAlenon remarqua une
vapeur paisse, comme celle dun aromate brl, qui flottait en
blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine.

Le duc ne put rprimer un regard de curiosit.

-- Oui, dit Catherine de Mdicis, oui, jai brl quelques vieux
parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que
jai jet du genivre sur le brasier: de l cette odeur.

DAlenon sinclina.

-- Eh bien, dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa
robe de chambre ses mains, que de lgres taches dun jaune
rougetre diapraient a et l, quavez-vous de nouveau depuis
hier?

-- Rien, ma mre.

-- Avez-vous vu Henri?

-- Oui.

-- Il refuse toujours de partir?

-- Absolument.

-- Le fourbe!

-- Que dites-vous, madame?

-- Je dis quil part.

-- Vous croyez?

-- Jen suis sre.

-- Alors, il nous chappe?

-- Oui, dit Catherine.

-- Et vous le laissez partir?

-- Non seulement je le laisse partir, mais je vous dis plus, il
faut quil parte.

-- Je ne vous comprends pas, ma mre.

-- coutez bien ce que je vais vous dire, Franois. Un mdecin
trs habile, le mme qui ma remis le livre de chasse que vous
allez lui porter, ma affirm que le roi de Navarre tait sur le
point dtre atteint dune maladie de consomption, dune de ces
maladies qui ne pardonnent pas et auxquelles la science ne peut
apporter aucun remde. Or, vous comprenez que sil doit mourir
dun mal si cruel, il vaut mieux quil meure loin de nous que sous
nos yeux,  la cour.

-- En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine.

-- Et surtout  votre frre Charles, dit Catherine; tandis que
lorsque Henri mourra aprs lui avoir dsobi, le roi regardera
cette mort comme une punition du ciel.

-- Vous avez raison, ma mre, dit Franois avec admiration, il
faut quil parte. Mais tes-vous bien sre quil partira?

-- Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la
fort de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir
descorte jusqu Fontainebleau, o cinq cents autres lattendent.

-- Et, dit dAlenon avec une lgre hsitation et une pleur
visible, ma soeur Margot part avec lui?

-- Oui, rpondit Catherine, cest convenu. Mais, Henri mort,
Margot revient  la cour, veuve et libre.

-- Et Henri mourra, madame! vous en tes certaine?

-- Le mdecin qui ma remis le livre en question me la assur du
moins.

-- Et ce livre, o est-il, madame? Catherine retourna  pas lents
vers le cabinet mystrieux, ouvrit la porte, sy enfona, et
reparut un instant aprs, le livre  la main.

-- Le voici, dit-elle.

DAlenon regarda le livre que lui prsentait sa mre avec une
certaine terreur.

-- Quest-ce que ce livre, madame? demanda en frissonnant le duc.

-- Je vous lai dj dit, mon fils, cest un travail sur lart
dlever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par
un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran
de Lucques.

-- Et que dois-je en faire?

-- Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous la
demand,  ce que vous mavez dit, lui ou quelque autre pareil,
pour sinstruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au
vol aujourdhui avec le roi, il ne manquera pas den lire quelques
pages, afin de prouver au roi quil suit ses conseils en prenant
des leons. Le tout est de le remettre  lui-mme.

-- Oh! je noserai pas, dit dAlenon en frissonnant.

-- Pourquoi? dit Catherine, cest un livre comme un autre, except
quil a t si longtemps renferm que les pages sont colles les
unes aux autres. Nessayez donc pas de les lire, vous, Franois,
car on ne peut les lire quen mouillant son doigt et en poussant
les pages feuille  feuille, ce qui prend beaucoup de temps et
donne beaucoup de peine.

-- Si bien quil ny a quun homme qui a le grand dsir de
sinstruire qui puisse perdre ce temps et prendre cette peine? dit
dAlenon.

-- Justement, mon fils, vous comprenez.

-- Oh! dit dAlenon, voici dj Henriot dans la cour, donnez,
madame, donnez. Je vais profiter de son absence pour porter ce
livre chez lui:  son retour il le trouvera.

-- Jaimerais mieux que vous le lui donnassiez  lui-mme,
Franois, ce serait plus sr.

-- Je vous ai dj dit que je noserais point, madame, reprit le
duc.

-- Allez donc; mais au moins posez-le dans un endroit bien
apparent.

-- Ouvert?... Y a-t-il inconvnient  ce quil soit ouvert?

-- Non.

-- Donnez alors.

DAlenon prit dune main tremblante le livre que, dune main
ferme, Catherine tendait vers lui.

-- Prenez, prenez, dit Catherine, il ny a pas de danger, puisque
jy touche; dailleurs vous avez des gants.

Cette prcaution ne suffit pas pour dAlenon, qui enveloppa le
livre dans son manteau.

-- Htez-vous, dit Catherine, htez-vous, dun moment  lautre
Henri peut remonter.

-- Vous avez raison, madame, jy vais. Et le duc sortit tout
chancelant dmotion. Nous avons introduit plusieurs fois dj le
lecteur dans lappartement du roi de Navarre, et nous lavons fait
assister aux sances qui sy sont passes, joyeuses ou terribles,
selon que souriait ou menaait le gnie protecteur du futur roi de
France.

Mais jamais peut-tre les murs souills de sang par le meurtre,
arross de vin par lorgie, embaums de parfums par lamour;
jamais ce coin du Louvre enfin navait vu apparatre un visage
plus ple que celui du duc dAlenon ouvrant, son livre  la main,
la porte de la chambre  coucher du roi de Navarre.

Et cependant, comme sy attendait le duc, personne ntait dans
cette chambre pour interroger dun oeil curieux ou inquiet
laction quil allait commettre. Les premiers rayons du jour
clairaient lappartement parfaitement vide.

 la muraille pendait toute prte cette pe que M. de Mouy avait
conseill  Henri demporter. Quelques chanons dune ceinture de
mailles taient pars sur le parquet. Une bourse honntement
arrondie et un petit poignard taient poss sur un meuble, et des
cendres, lgres et flottantes encore, dans la chemine, jointes 
ces autres indices, disaient clairement  dAlenon que le roi de
Navarre avait endoss une chemise de mailles, demand de largent
 son trsorier et brl des papiers compromettants.

-- Ma mre ne stait pas trompe, dit dAlenon, le fourbe me
trahissait.

Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune
homme, car aprs avoir sond du regard tous les coins de la
chambre, aprs avoir soulev les tapisseries des portires, aprs
quun grand bruit retentissait dans les cours et quun grand
silence qui rgnait dans lappartement lui eut prouv que personne
ne songeait  lespionner, il tira le livre de dessous son
manteau, le posa rapidement sur la table o tait la bourse,
ladossant  un pupitre de chne sculpt, puis, scartant
aussitt, il allongea le bras, et, avec une hsitation qui
trahissait ses craintes, de sa main gante il ouvrit le livre 
lendroit dune gravure de chasse.

Le livre ouvert, dAlenon fit aussitt trois pas en arrire; et
retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui
venait de dvorer les lettres. La peau souple cria sur les
charbons, se tordit, et stala comme le cadavre dun large
reptile, puis ne laissa bientt plus quun rsidu noir et crisp.

DAlenon demeura jusqu ce que la flamme et entirement dvor
le gant, puis il roula le manteau qui avait envelopp le livre, le
jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y
entrait, le coeur tout palpitant, il entendit des pas dans
lescalier tournant, et, ne doutant plus que ce ft Henri qui
rentrait, il referma vivement sa porte.

Puis il slana vers la fentre; mais de la fentre on
napercevait quune portion de la cour du Louvre. Henri ntait
point dans cette portion de la cour, et sa conviction sen
affermit que ctait lui qui venait de rentrer.

Le duc sassit, ouvrit un livre, et essaya de lire. Ctait une
histoire de France depuis Pharamond jusqu Henri II, et pour
laquelle, quelques jours aprs son avnement au trne, il avait
donn privilge.

Mais lesprit du duc ntait point l: la fivre de lattente
brlait ses artres. Les battements de ses tempes retentissaient
jusquau fond de son cerveau; comme on voit dans un rve ou dans
une extase magntique, il semblait  Franois quil voyait 
travers les murailles; son regard plongeait dans la chambre de
Henri, malgr le triple obstacle qui le sparait de lui.

Pour carter lobjet terrible quil croyait voir avec les yeux de
la pense, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que
sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de chne 
lendroit de limage; mais ce fut inutilement quil prit lune
aprs lautre ses armes, lun aprs lautre ses joyaux, quil
arpenta cent fois le mme sillon du parquet, chaque dtail de
cette image, que le duc navait quentrevue cependant, lui tait
rest dans lesprit. Ctait un seigneur  cheval qui, remplissant
lui-mme loffice dun valet de fauconnerie, lanait le leurre en
rappelant le faucon et en courant au grand galop de son cheval
dans les herbes dun marcage. Si violente que ft la volont du
duc, le souvenir triomphait de sa volont.

Puis, ce ntait pas seulement le livre quil voyait, ctait le
roi de Navarre sapprochant de ce livre, regardant cette image,
essayant de tourner les pages, et, empch par lobstacle quelles
opposaient, triomphant de lobstacle en mouillant son pouce et en
forant les feuilles  glisser.

Et  cette vue, toute fictive et toute fantastique quelle tait,
dAlenon chancelant tait forc de sappuyer dune main  un
meuble, tandis que de lautre il couvrait ses yeux comme si, les
yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle quil
voulait fuir.

Ce spectacle tait sa propre pense.

Tout  coup dAlenon vit Henri qui traversait la cour; celui-ci
sarrta quelques instants devant des hommes qui entassaient sur
deux mules des provisions de chasse qui ntaient autres que de
largent et des effets de voyage, puis, ses ordres donns, il
coupa diagonalement la cour, et sachemina visiblement vers la
porte dentre.

DAlenon tait immobile  sa place. Ce ntait donc pas Henri qui
tait mont par lescalier secret. Toutes ces angoisses quil
prouvait depuis un quart dheure, il les avait donc prouves
inutilement. Ce quil croyait fini ou prs de finir tait donc 
recommencer.

DAlenon ouvrit la porte de sa chambre, puis, tout en la tenant
ferme, il alla couter  celle du corridor. Cette fois, il ny
avait pas  se tromper, ctait bien Henri. DAlenon reconnut son
pas et jusquau bruit particulier de la molette de ses perons.

La porte de lappartement de Henri souvrit et se referma.

DAlenon rentra chez lui et tomba dans un fauteuil.

-- Bon! se dit-il, voici ce qui se passe  cette heure: il a
travers lantichambre, la premire pice, puis il est parvenu
jusqu la chambre  coucher; arriv l, il aura cherch des yeux
son pe, puis sa bourse, puis son poignard, puis enfin il aura
trouv le livre tout ouvert sur son dressoir.

 -- Quel est ce livre? se sera-t-il demand; qui ma apport ce
livre?

 Puis il se sera rapproch, aura vu cette gravure reprsentant un
cavalier rappelant son faucon, puis il aura voulu lire, puis il
aura essay de tourner les feuilles.

Une sueur froide passa sur le front de Franois.

-- Va-t-il appeler? dit-il. Est-ce un poison dun effet soudain?
Non, non, sans doute, puisque ma mre a dit quil devait mourir
lentement de consomption.

Cette pense le rassura un peu. Dix minutes se passrent ainsi,
sicle dagonie us seconde par seconde, et chacune de ces
secondes fournissant tout ce que limagination invente de terreurs
insenses, un monde de visions. DAlenon ny put tenir davantage,
il se leva, traversa son antichambre, qui commenait  se remplir
de gentilshommes.

-- Salut, messieurs, dit-il, je descends chez le roi.

Et pour tromper sa dvorante inquitude, pour prparer un alibi
peut-tre, dAlenon descendit effectivement chez son frre.
Pourquoi descendait-il? Il lignorait... Quavait-il  lui
dire?... Rien! Ce ntait point Charles quil cherchait, ctait
Henri quil fuyait.

Il prit le petit escalier tournant et trouva la porte du roi
entrouverte.

Les gardes laissrent entrer le duc sans mettre aucun empchement
 son passage: les jours de chasse il ny avait ni tiquette ni
consigne.

Franois traversa successivement lantichambre, le salon et la
chambre  coucher sans rencontrer personne; enfin il songeait que
Charles tait sans doute dans son cabinet des Armes, et poussa la
porte qui donnait de la chambre  coucher dans le cabinet.

Charles tait assis devant une table, dans un grand fauteuil
sculpt  dossier aigu; il tournait le dos  la porte par laquelle
tait entr Franois.

Il paraissait plong dans une occupation qui le dominait.

Le duc sapprocha sur la pointe du pied; Charles lisait.

-- Pardieu! scria-t-il tout  coup, voil un livre admirable.
Jen avais bien entendu parler, mais je navais pas cru quil
existt en France.

DAlenon tendit loreille, et fit un pas encore.

-- Maudites feuilles, dit le roi en portant son pouce  ses lvres
et en pesant sur le livre pour sparer la page quil avait lue de
celle quil voulait lire; on dirait quon en a coll les feuillets
pour drober aux regards des hommes les merveilles quil renferme.

DAlenon fit un bond en avant.

Ce livre, sur lequel Charles tait courb, tait celui quil avait
dpos chez Henri!

Un cri sourd lui chappa.

-- Ah! cest vous, dAlenon? dit Charles, soyez le bienvenu, et
venez voir le plus beau livre de vnerie qui soit jamais sorti de
la plume dun homme.

Le premier mouvement de dAlenon fut darracher le livre des
mains de son frre; mais une pense infernale le cloua  sa place,
un sourire effrayant passa sur ses lvres blmies, il passa la
main sur ses yeux comme un homme bloui.

Puis revenant un peu  lui, mais sans faire un pas en avant ni en
arrire:

-- Sire, demanda dAlenon, comment donc ce livre se trouve-t-il
dans les mains de Votre Majest?

-- Rien de plus simple. Ce matin, je suis mont chez Henriot pour
voir sil tait prt; il ntait dj plus chez lui: sans doute il
courait les chenils et les curies; mais,  sa place, jai trouv
ce trsor que jai descendu ici pour le lire tout  mon aise.

Et le roi porta encore une fois son pouce  ses lvres, et une
fois encore fit tourner la page rebelle.

-- Sire, balbutia dAlenon dont les cheveux se hrissrent et qui
se sentit saisir par tout le corps dune angoisse terrible; Sire,
je venais pour vous dire...

-- Laissez-moi achever ce chapitre, Franois, dit Charles, et
ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voil cinquante
pages que je lis, cest  dire que je dvore.

-- Il a got vingt-cinq fois le poison, pensa Franois. Mon frre
est mort! Alors il pensa quil y avait un Dieu au ciel qui ntait
peut-tre point le hasard.

Franois essuya de sa main tremblante la froide rose qui
dgouttait sur son front, et attendit silencieux, comme le lui
avait ordonn son frre, que le chapitre ft achev.



XIX
La chasse au vol


Charles lisait toujours. Dans sa curiosit, il dvorait les pages;
et chaque page, nous lavons dit, soit  cause de lhumidit 
laquelle elles avaient t longtemps exposes, soit pour tout
autre motif, adhrait  la page suivante.

DAlenon considrait dun oeil hagard ce terrible spectacle dont
il entrevoyait seul le dnouement.

-- Oh! murmura-t-il, que va-t-il donc se passer ici? Comment! je
partirais, je mexilerais, jirais chercher un trne imaginaire,
tandis que Henri,  la premire nouvelle de la maladie de Charles,
reviendrait dans quelque ville forte  vingt lieues de la
capitale, guettant cette proie que le hasard nous livre, et
pourrait dune seule enjambe tre dans la capitale; de sorte
quavant que le roi de Pologne et seulement appris la nouvelle de
la mort de mon frre, la dynastie serait dj change: cest
impossible!

Ctaient ces penses qui avaient domin le premier sentiment
dhorreur involontaire qui poussait Franois  arrter Charles.
Ctait cette fatalit persvrante qui semblait garder Henri et
poursuivre les Valois, contre laquelle le duc allait encore
essayer une fois de ragir.

En un instant tout son plan venait de changer  lgard de Henri.
Ctait Charles et non Henri qui avait lu le livre empoisonn;
Henri devait partir, mais partir condamn. Du moment o la
fatalit venait de le sauver encore une fois, il fallait que Henri
restt; car Henri tait moins  craindre prisonnier  Vincennes ou
 la Bastille, que le roi de Navarre  la tte de trente mille
hommes.

Le duc dAlenon laissa donc Charles achever son chapitre; et
lorsque le roi releva la tte:

-- Mon frre, lui dit-il, jai attendu parce que Votre Majest la
ordonn, mais ctait  mon grand regret, parce que javais des
choses de la plus haute importance  vous dire.

-- Ah! au diable! dit Charles, dont les joues ples
sempourpraient peu  peu, soit quil et mis une trop grande
ardeur  sa lecture, soit que le poison comment  agir; au
diable! si tu viens encore me parler de la mme chose, tu partiras
comme est parti le roi de Pologne. Je me suis dbarrass de lui,
je me dbarrasserai de toi, et plus un mot l-dessus.

-- Aussi, mon frre, dit Franois, ce nest point de mon dpart
que je veux vous entretenir, mais de celui dun autre. Votre
Majest ma atteint dans mon sentiment le plus profond et le plus
dlicat, qui est mon dvouement pour elle comme frre, ma fidlit
comme sujet, et je tiens  lui prouver que je ne suis pas un
tratre, moi.

-- Allons, dit Charles en saccoudant sur le livre, en croisant
ses jambes lune sur lautre, et en regardant dAlenon en homme
qui fait contre ses habitudes provision de patience; allons,
quelque bruit nouveau, quelque accusation matinale?

-- Non, Sire. Une certitude, un complot que ma ridicule
dlicatesse mavait seule empch de vous rvler.

-- Un complot! dit Charles, voyons le complot.

-- Sire, dit Franois, tandis que Votre Majest chassera au vol
prs de la rivire, et dans la plaine du Vsinet, le roi de
Navarre gagnera la fort de Saint-Germain, une troupe damis
lattend dans cette fort et il doit fuir avec eux.

-- Ah! je le savais bien, dit Charles. Encore une bonne calomnie
contre mon pauvre Henriot! Ah a! en finirez-vous avec lui?

-- Votre Majest naura pas besoin dattendre longtemps au moins
pour sassurer si ce que jai lhonneur de lui dire est ou non une
calomnie.

-- Et comment cela?

-- Parce que ce soir notre beau-frre sera parti. Charles se leva.

-- coutez, dit-il, je veux bien une dernire fois encore avoir
lair de croire  vos intentions; mais je vous en avertis, toi et
ta mre, cette fois cest la dernire.

Puis haussant la voix:

-- Quon appelle le roi de Navarre! ajouta-t-il.

Un garde fit un mouvement pour obir; mais Franois larrta dun
signe.

-- Mauvais moyen, mon frre, dit-il; de cette faon vous
napprendrez rien. Henri niera, donnera un signal, ses complices
seront avertis et disparatront; puis ma mre et moi nous serons
accuss non seulement dtre des visionnaires, mais encore des
calomniateurs.

-- Que demandez-vous donc alors?

-- Quau nom de notre fraternit, Votre Majest mcoute, quau
nom de mon dvouement quelle va reconnatre, elle ne brusque
rien. Faites en sorte, Sire, que le vritable coupable, que celui
qui depuis deux ans trahit dintention Votre Majest, en attendant
quil la trahisse de fait, soit enfin reconnu coupable par une
preuve infaillible et puni comme il le mrite.

Charles ne rpondit rien; il alla  une fentre et louvrit: le
sang envahissait son cerveau. Enfin se retournant vivement:

-- Eh bien, dit-il, que feriez-vous? Parlez, Franois.

-- Sire, dit dAlenon, je ferais cerner la fort de Saint-Germain
par trois dtachements de chevau-lgers, qui,  une heure
convenue,  onze heures par exemple, se mettraient en marche et
rabattraient tout ce qui se trouve dans la fort sur le pavillon
de Franois Ier, que jaurais, comme par hasard, dsign pour
lendroit du rendez-vous, du dner. Puis quand, tout en ayant
lair de suivre mon faucon, je verrais Henri sloigner, je
piquerais au rendez-vous, o il se trouvera pris avec ses
complices.

-- Lide est bonne, dit le roi; quon fasse venir mon capitaine
des gardes. DAlenon tira de son pourpoint un sifflet dargent
pendu  une chane dor et siffla. De Nancey parut. Charles alla 
lui et lui donna ses ordres  voix basse.

Pendant ce temps, son grand lvrier Acton avait saisi une proie
quil roulait par la chambre et quil dchirait  belles dents
avec mille bonds foltres.

Charles se retourna et poussa un juron terrible. Cette proie, que
stait faite Acton, ctait ce prcieux livre de vnerie, dont
il nexistait, comme nous lavons dit, que trois exemplaires au
monde.

Le chtiment fut gal au crime.

Charles saisit un fouet, la lanire sifflante enveloppa lanimal
dun triple noeud. Acton jeta un cri et disparut sous une table
couverte dun immense tapis qui lui servait de retraite.

Charles ramassa le livre et vit avec joie quil ny manquait quun
feuillet; et encore ntait-il pas une page de texte, mais une
gravure.

Il le plaa avec soin sur un rayon o Acton ne pouvait atteindre.
DAlenon le regardait faire avec inquitude. Il et voulu fort
que ce livre, maintenant quil avait fait sa terrible mission,
sortt des mains de Charles.

Six heures sonnrent.

Ctait lheure  laquelle le roi devait descendre dans la cour
encombre de chevaux richement caparaonns, dhommes et de femmes
richement vtus. Les veneurs tenaient sur leurs poings leurs
faucons chaperonns; quelques piqueurs avaient les cors en charpe
au cas o le roi, fatigu de la chasse au vol, comme cela lui
arrivait quelquefois, voudrait courre un daim ou un chevreuil.

Le roi descendit, et, en descendant, ferma la porte de son cabinet
des Armes. DAlenon suivait chacun de ses mouvements dun ardent
regard et lui vit mettre la clef dans sa poche.

En descendant lescalier, il sarrta, porta la main  son front.

Les jambes du duc dAlenon tremblaient non moins que celles du
roi.

-- En effet, balbutia-t-il, il me semble que le temps est 
lorage.

--  lorage au mois de janvier? dit Charles, vous tes fou! Non,
jai des vertiges, ma peau est sche; je suis faible, voil tout.

Puis  demi-voix:

-- Ils me tueront, continua-t-il, avec leur haine et leurs
complots.

Mais en mettant le pied dans la cour, lair frais du matin, les
cris des chasseurs, les saluts bruyants de cent personnes
rassembles, produisirent sur Charles leur effet ordinaire.

Il respira libre et joyeux. Son premier regard avait t pour
chercher Henri. Henri tait prs de Marguerite. Ces deux
excellents poux semblaient ne se pouvoir quitter tant ils
saimaient. En apercevant Charles, Henri fit bondir son cheval, et
en trois courbettes de lanimal fut prs de son beau-frre.

-- Ah! ah! dit Charles, vous tes mont en coureur de daim,
Henriot. Vous savez cependant que cest une chasse au vol que nous
faisons aujourdhui.

Puis sans attendre la rponse:

-- Partons, messieurs, partons. Il faut que nous soyons en chasse
 neuf heures! dit le roi le sourcil fronc et avec une intonation
de voix presque menaante.

Catherine regardait tout cela par une fentre du Louvre. Un rideau
soulev donnait passage  sa tte ple et voile, tout le corps
vtu de noir disparaissait dans la pnombre.

Sur lordre de Charles, toute cette foule dore, brode, parfume,
le roi en tte, sallongea pour passer  travers les guichets du
Louvre et roula comme une avalanche sur la route de Saint-Germain,
au milieu des cris du peuple qui saluait le jeune roi, soucieux et
pensif, sur son cheval plus blanc que la neige.

-- Que vous a-t-il dit? demanda Marguerite  Henri.

-- Il ma flicit sur la finesse de mon cheval.

-- Voil tout?

-- Voil tout.

-- Il sait quelque chose alors.

-- Jen ai peur.

-- Soyons prudents. Henri claira son visage dun de ces fins
sourires qui lui taient habituels, et qui voulaient dire, pour
Marguerite surtout: Soyez tranquille, ma mie. Quant  Catherine, 
peine tout ce cortge avait-il quitt la cour du Louvre quelle
avait laiss retomber son rideau. Mais elle navait point laiss
chapper une chose: ctait la pleur de Henri, ctaient ses
tressaillements nerveux, ctaient ses confrences  voix basse
avec Marguerite. Henri tait ple parce que, nayant pas le
courage sanguin, son sang, dans toutes les circonstances o sa vie
tait mise en jeu, au lieu de lui monter au cerveau, comme il
arrive ordinairement, lui refluait au coeur.

Il prouvait des tressaillements nerveux parce que la faon dont
lavait reu Charles, si diffrente de laccueil habituel quil
lui faisait, lavait vivement impressionn.

Enfin, il avait confr avec Marguerite, parce que, ainsi que nous
le savons, le mari et la femme avaient fait, sous le rapport de la
politique, une alliance offensive et dfensive.

Mais Catherine avait interprt les choses tout autrement.

-- Cette fois, murmura-t-elle avec son sourire florentin, je crois
quil en tient, ce cher Henriot.

Puis, pour sassurer du fait, aprs avoir attendu un quart dheure
pour donner le temps  toute la chasse de quitter Paris, elle
sortit de son appartement, suivit le corridor, monta le petit
escalier tournant, et  laide de sa double clef ouvrit
lappartement du roi de Navarre.

Mais ce fut inutilement que par tout cet appartement elle chercha
le livre. Ce fut inutilement que partout son regard ardent passa
des tables aux dressoirs, des dressoirs aux rayons, des rayons aux
armoires; nulle part elle naperut le livre quelle cherchait.

-- DAlenon laura dj enlev, dit-elle, cest prudent. Et elle
descendit chez elle, presque certaine, cette fois, que son projet
avait russi. Cependant le roi poursuivait sa route vers Saint-
Germain, o il arriva aprs une heure et demie de course rapide;
on ne monta mme pas au vieux chteau, qui slevait sombre et
majestueux au milieu des maisons parses sur la montagne. On
traversa le pont de bois situ  cette poque en face de larbre
quaujourdhui encore on appelle le chne de Sully. Puis on fit
signe aux barques pavoises qui suivaient la chasse, pour donner
la facilit au roi et aux gens de sa suite de traverser la rivire
et de se mettre en mouvement.

 linstant mme toute cette joyeuse jeunesse, anime dintrts
si divers, se mit en marche, le roi en tte, sur cette magnifique
prairie qui pend du sommet bois de Saint-Germain, et qui prit
soudain laspect dune grande tapisserie  personnages diaprs de
mille couleurs et dont la rivire cumante sur sa rive simulait la
frange argente.

En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son
faucon favori au poing, marchaient les valets de vnerie vtus de
justaucorps verts et chausss de grosses bottes, qui, maintenant
de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les
roseaux qui garnissaient la rivire.

En ce moment le soleil, cach jusque-l derrire les nuages,
sortit tout  coup du sombre ocan o il stait plong. Un rayon
de soleil claira de sa lumire tout cet or, tous ces joyaux, tous
ces yeux ardents, et de toute cette lumire il faisait un torrent
de feu.

Alors, et comme sil net attendu que ce moment pour quun beau
soleil clairt sa dfaite, un hron sleva du sein des roseaux
en poussant un cri prolong et plaintif.

-- Haw! haw! cria Charles en dchaperonnant son faucon et en le
lanant aprs le fugitif.

-- Haw! haw! crirent toutes les voix pour encourager loiseau.

Le faucon, un instant bloui par la lumire, tourna sur lui-mme,
dcrivant un cercle sans avancer ni reculer; puis tout  coup il
aperut le hron, et prit son vol sur lui  tire-daile.

Cependant le hron qui stait, en oiseau prudent, lev  plus de
cent pas des valets de vnerie, avait, pendant que le roi
dchaperonnait son faucon et que celui-ci stait habitu  la
lumire, gagn de lespace, ou plutt de la hauteur. Il en rsulta
que lorsque son ennemi laperut, il tait dj  plus de cinq
cents pieds de hauteur, et quayant trouv dans les zones leves
lair ncessaire  ses puissantes ailes, il montait rapidement.

-- Haw! haw! Bec-de-Fer, cria Charles, encourageant son faucon,
prouve nous que tu es de race. Haw! haw!

Comme sil et entendu cet encouragement, le noble animal partit,
semblable  une flche, parcourant une ligne diagonale qui devait
aboutir  la ligne verticale quadoptait le hron, lequel montait
toujours comme sil et voulu disparatre dans lther.

-- Ah! double couard, cria Charles, comme si le fugitif et pu
lentendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse
autant quil tait en lui, la tte renverse en arrire pour ne
pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah! double couard,
tu fuis. Mon Bec-de-Fer est de race; attends! attends! Haw! Bec-
de-Fer; haw!

En effet, la lutte fut curieuse; les deux oiseaux se rapprochaient
lun de lautre, ou plutt le faucon se rapprochait du hron.

La seule question tait de savoir lequel dans cette premire
attaque conserverait le dessus.

La peur eut de meilleures ailes que le courage.

Le faucon, emport par son vol, passa sous le ventre du hron
quil et d dominer. Le hron profita de sa supriorit et lui
allongea un coup de son long bec.

Le faucon, frapp comme dun coup de poignard, fit trois tours sur
lui-mme, comme tourdi, et un instant on dut croire quil allait
redescendre. Mais, comme un guerrier bless qui se relve plus
terrible, il jeta une espce de cri aigu et menaant et reprit son
vol sur le hron.

Le hron avait profit de son avantage, et, changeant la direction
de son vol, il avait fait un coude vers la fort, essayant cette
fois de gagner de lespace et dchapper par la distance au lieu
dchapper par la hauteur.

Mais le faucon tait un animal de noble race, qui avait un coup
doeil de gerfaut.

Il rpta la mme manoeuvre, piqua diagonalement sur le hron, qui
jeta deux ou trois cris de dtresse et essaya de monter
perpendiculairement comme il lavait fait une premire fois.

Au bout de quelques secondes de cette noble lutte, les deux
oiseaux semblrent sur le point de disparatre dans les nuages. Le
hron ntait pas plus gros quune alouette, et le faucon semblait
un point noir qui,  chaque instant, devenait plus imperceptible.

Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux. Chacun
tait demeur  sa place, les yeux fixs sur le fugitif et sur le
poursuivant.

-- Bravo! bravo! Bec-de-Fer! cria tout  coup Charles. Voyez,
voyez, messieurs, il a le dessus! Haw! haw!

-- Ma foi, javoue que je ne vois plus ni lun ni lautre, dit
Henri.

-- Ni moi non plus, dit Marguerite.

-- Oui, mais si tu ne les vois plus, Henriot, tu peux les entendre
encore, dit Charles; le hron du moins. Entends-tu, entends-tu? il
demande grce!

En effet, deux ou trois cris plaintifs, et quune oreille exerce
pouvait seule saisir, descendirent du ciel sur la terre.

-- coute, coute, cria Charles, et tu vas les voir descendre plus
vite quils ne sont monts. En effet, comme le roi prononait ces
mots, les deux oiseaux commencrent  reparatre.

Ctaient deux points noirs seulement, mais  la diffrence de
grosseur de ces deux points, il tait facile de voir cependant que
le faucon avait le dessus.

-- Voyez! voyez! ... cria Charles. Bec-de-Fer le tient. En effet,
le hron, domin par loiseau de proie, nessayait mme plus de se
dfendre. Il descendait rapidement, incessamment frapp par le
faucon et ne rpondant que par ses cris; tout  coup il replia ses
ailes et se laissa tomber comme une pierre; mais son adversaire en
fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un
dernier coup de bec ltendit; il continua sa chute en tournoyant
sur lui-mme, et, au moment o il touchait la terre, le faucon
sabattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri
de dfaite du vaincu.

-- Au faucon! au faucon! cria Charles. Et il lana son cheval au
galop dans la direction de lendroit o les deux oiseaux staient
abattus. Mais tout  coup il arrta court sa monture, jeta un cri
lui-mme, lcha la bride et saccrocha dune main  la crinire de
son cheval, tandis que de son autre main il saisit son estomac
comme sil et voulu dchirer ses entrailles.  ce cri tous les
courtisans accoururent.

-- Ce nest rien, ce nest rien, dit Charles, le visage enflamm
et loeil hagard; mais il vient de me sembler quon me passait un
fer rouge  travers lestomac. Allons, allons, ce nest rien.

Et Charles remit son cheval au galop. DAlenon plit.

-- Quy a-t-il donc encore de nouveau? demanda Henri  Marguerite.

-- Je nen sais rien, rpondit celle-ci; mais avez-vous vu? mon
frre tait pourpre.

-- Ce nest pas cependant son habitude, dit Henri. Les courtisans
sentre-regardrent tonns et suivirent le roi. On arriva 
lendroit o les deux oiseaux staient abattus. Le faucon
rongeait dj la cervelle du hron. En arrivant, Charles sauta 
bas de son cheval pour voir le combat de plus prs. Mais en
touchant la terre il fut oblig de se tenir  la selle, la terre
tournait sous lui. Il prouva une violente envie de dormir.

-- Mon frre! mon frre! scria Marguerite, quavez-vous?

-- Jai, dit Charles, jai ce que dut avoir Porcie quand elle eut
aval ses charbons ardents; jai que je brle, et quil me semble
que mon haleine est de flamme.

En mme temps Charles poussa son souffle au-dehors, et parut
tonn de ne pas voir sortir du feu de ses lvres. Cependant, on
avait repris et rechaperonn le faucon, et tout le monde stait
rassembl autour de Charles.

-- Eh bien, eh bien, que veut dire cela? Corps du Christ! ce nest
rien, ou si cest quelque chose, cest le soleil qui me casse la
tte et me crve les yeux. Allons, allons, en chasse, messieurs!
Voici toute une compagnie de halbrans. Lchez tout, lchez tout.
Corboeuf! nous allons nous amuser!

On dchaperonna en effet et on lcha  linstant mme cinq ou six
faucons, qui slancrent dans la direction du gibier, tandis que
toute la chasse, le roi en tte, regagnait les bords de la
rivire.

-- Eh bien, que dites-vous, madame? demanda Henri  Marguerite.

-- Que le moment est bon, dit Marguerite, et que si le roi ne se
retourne pas, nous pouvons dici gagner la fort facilement.

Henri appela le valet de vnerie qui portait le hron; et tandis
que lavalanche bruyante et dore roulait le long du talus qui
fait aujourdhui la terrasse, il resta seul en arrire comme sil
examinait le cadavre du vaincu.



XX
Le pavillon de Franois Ier


Ctait une belle chose que la chasse  loiseau faite par des
rois, quand les rois taient presque des demi-dieux et que la
chasse tait non seulement un loisir, mais un art.

Nanmoins nous devons quitter ce spectacle royal pour pntrer
dans un endroit de la fort o tous les acteurs de la scne que
nous venons de raconter vont nous rejoindre bientt.

 droite de lalle de Violettes, longue arcade de feuillage,
retraite moussue o, parmi les lavandes et les bruyres, un livre
inquiet dresse de temps en temps les oreilles, tandis que le daim
errant lve sa tte charge de bois, ouvre les naseaux et coute,
est une clairire assez loigne pour que de la route on ne la
voie pas; mais pas assez pour que de cette clairire on ne voie
pas la route.

Au milieu de cette clairire, deux hommes couchs sur lherbe,
ayant sous eux un manteau de voyage,  leur ct une longue pe,
et auprs deux chacun un mousqueton  gueule vase, quon
appelait alors un poitrinal, ressemblaient de loin, par llgance
de leur costume,  ces joyeux deviseurs du Dcamron; de prs, par
la menace de leurs armes,  ces bandits de bois que cent ans plus
tard Salvator Rosa peignit daprs nature dans ses paysages.

Lun deux tait appuy sur un genou et sur une main, et coutait
comme un de ces livres ou de ces daims dont nous avons parl tout
 lheure.

-- Il me semble, dit celui-ci, que la chasse stait
singulirement rapproche de nous tout  lheure. Jai entendu
jusquaux cris des veneurs encourageant le faucon.

-- Et maintenant, dit lautre, qui paraissait attendre les
vnements avec beaucoup plus de philosophie que son camarade,
maintenant, je nentends plus rien: il faut quils se soient
loigns... Je tavais bien dit que ctait un mauvais endroit
pour lobservation. On nest pas vu, cest vrai, mais on ne voit
pas.

-- Que diable! mon cher Annibal, dit le premier des
interlocuteurs, il fallait bien mettre quelque part nos deux
chevaux  nous, puis nos deux chevaux de main, puis ces deux mules
si charges que je ne sais pas comment elles feront pour nous
suivre. Or, je ne connais que ces vieux htres et ces chnes
sculaires qui puissent se charger convenablement de cette
difficile besogne. Joserais donc dire que, loin de blmer comme
toi M. de Mouy, je reconnais, dans tous les prparatifs de cette
entreprise quil a dirige, le sens profond dun vritable
conspirateur.

-- Bon! dit le second gentilhomme dans lequel notre lecteur a dj
bien certainement reconnu Coconnas, bon! voil le mot lch, je
lattendais. Je ty prends. Nous conspirons donc.

-- Nous ne conspirons pas, nous servons le roi et la reine.

-- Qui conspirent, ce qui revient exactement au mme pour nous.

-- Coconnas, je te lai dit, reprit La Mole, je ne te force pas le
moins du monde  me suivre dans cette aventure quun sentiment
particulier que tu ne partages pas, que tu ne peux partager, me
fait seul entreprendre.

-- Eh! mordi! qui est-ce donc qui dit que tu me forces? Dabord,
je ne sache pas un homme qui pourrait forcer Coconnas  faire ce
quil ne veut pas faire; mais crois-tu que je te laisserai aller
sans te suivre, surtout quand je vois que tu vas au diable?

-- Annibal! Annibal! dit La Mole, je crois que japerois l-bas
sa blanche haquene. Oh! cest trange comme, rien que de penser
quelle vient, mon coeur bat.

-- Eh bien, cest drle, dit Coconnas en billant, le coeur ne me
bat pas du tout,  moi.

-- Ce ntait pas elle, dit La Mole. Quest-il donc arriv?
ctait pour midi, ce me semble.

-- Il est arriv quil nest point midi, dit Coconnas, voil tout,
et que nous avons encore le temps de faire un somme,  ce quil
parat.

Et sur cette conviction, Coconnas stendit sur son manteau en
homme qui va joindre le prcepte aux paroles; mais comme son
oreille touchait la terre, il demeura le doigt lev et faisant
signe  La Mole de se taire.

-- Quy a-t-il donc? demanda celui-ci.

-- Silence! cette fois jentends quelque chose et je ne me trompe
pas.

-- Cest singulier, jai beau couter, je nentends rien, moi.

-- Tu nentends rien?

-- Non.

-- Eh bien, dit Coconnas en se soulevant et en posant la main sur
le bras de La Mole, regarde ce daim.

-- O?

-- L-bas. Et Coconnas montra du doigt lanimal  La Mole.

-- Eh bien?

-- Eh bien, tu vas voir. La Mole regarda lanimal. La tte
incline comme sil sapprtait  brouter, il coutait immobile.
Bientt il releva son front charg de bois superbes, et tendit
loreille du ct do sans doute venait le bruit; puis tout 
coup, sans cause apparente, il partit rapide comme lclair.

-- Oh! oh! dit La Mole, je crois que tu as raison, car voil le
daim qui senfuit.

-- Donc, puisquil senfuit, dit Coconnas, cest quil entend ce
que tu nentends pas.

En effet, un bruit sourd et  peine perceptible frmissait
vaguement dans lherbe; pour des oreilles moins exerces, cet
t le vent; pour des cavaliers, ctait un galop lointain de
chevaux.

La Mole fut sur pied en un moment.

-- Les voici, dit-il, alerte! Coconnas se leva, mais plus
tranquillement; la vivacit du Pimontais semblait tre passe
dans le coeur de La Mole, tandis quau contraire linsouciance de
celui-ci semblait  son tour stre empare de son ami. Cest que
lun, dans cette circonstance, agissait denthousiasme, et lautre
 contrecoeur.

Bientt un bruit gal et cadenc frappa loreille des deux amis:
le hennissement dun cheval fit dresser loreille aux chevaux
quils tenaient prts  dix pas deux, et dans lalle passa,
comme une ombre blanche, une femme qui, se tournant de leur ct,
fit un signe trange et disparut.

-- La reine! scrirent-ils ensemble.

-- Quest-ce que cela signifie? dit Coconnas.

-- Elle a fait ainsi, dit La Mole, ce qui signifie: Tout 
lheure...

-- Elle a fait ainsi, dit Coconnas, ce qui signifie: Partez...

-- Ce signe rpond : _Attendez-moi._
_ _
-- Ce signe rpond : _Sauvez-vous._
_ _
-- Eh bien, dit La Mole, agissons chacun selon notre conviction.
Pars, je resterai. Coconnas haussa les paules et se recoucha.

Au mme instant, en sens inverse du chemin quavait suivi la
reine, mais par la mme alle, passa, bride abattue, une troupe de
cavaliers que les deux amis reconnurent pour des protestants
ardents, presque furieux. Leurs chevaux bondissaient comme ces
sauterelles dont parle Job: ils parurent et disparurent.

-- Peste! cela devient grave, dit Coconnas en se relevant. Allons
au pavillon de Franois Ier.

-- Au contraire, ny allons pas! dit La Mole. Si nous sommes
dcouverts, cest sur ce pavillon que se portera dabord
lattention du roi! puisque ctait l le rendez-vous gnral.

-- Cette fois, tu peux bien avoir raison, grommela Coconnas.

Coconnas navait pas prononc ces paroles, quun cavalier passa
comme lclair au milieu des arbres, et, franchissant fosss,
buissons, barrires, arriva prs des deux gentilshommes.

Il tenait un pistolet de chaque main et guidait des genoux
seulement son cheval dans cette course furieuse.

-- M. de Mouy! scria Coconnas inquiet et devenu plus alerte
maintenant que La Mole; M. de Mouy fuyant! On se sauve donc?

-- Eh! vite! cria le huguenot, dtalez, tout est perdu! Jai fait
un dtour pour vous le dire. En route!

Et comme il navait pas cess de courir en prononant ces paroles,
il tait dj loin quand elles furent acheves, et par consquent
lorsque La Mole et Coconnas en saisirent compltement le sens.

-- Et la reine? cria La Mole. Mais la voix du jeune homme se
perdit dans lespace; de Mouy tait dj  une trop grande
distance pour lentendre, et surtout pour lui rpondre. Coconnas
eut bientt pris son parti. Tandis que La Mole restait immobile et
suivait des yeux de Mouy qui disparaissait entre les branches qui
souvraient devant lui et se refermaient sur lui, il courut aux
chevaux, les amena, sauta sur le sien, jeta la bride de lautre
aux mains de La Mole, et sapprta  piquer.

-- Allons, allons! dit-il, je rpterai ce qua dit de Mouy: En
route! Et de Mouy est un monsieur qui parle bien. En route, en
route, La Mole!

-- Un instant, dit La Mole; nous sommes venus ici pour quelque
chose.

--  moins que ce ne soit pour nous faire pendre, rpondit
Coconnas, je te conseille de ne pas perdre de temps. Je devine, tu
vas faire de la rhtorique, paraphraser le mot fuir, parler
dHorace qui jeta son bouclier et dpaminondas quon rapporta sur
le sien; mais, je dirai un seul mot: O fuit M. de Mouy de Saint-
Phale, tout le monde peut fuir.

-- M. de Mouy de Saint-Phale, dit La Mole, nest pas charg
denlever la reine Marguerite, M. de Mouy de Saint-Phale naime
pas la reine Marguerite.

-- Mordi! et il fait bien, si cet amour devait lui faire faire des
sottises pareilles  celle que je te vois mditer. Que cinq cent
mille diables denfer enlvent lamour qui peut coter la tte 
deux braves gentilshommes! Corne de boeuf! comme dit le roi
Charles, nous conspirons, mon cher; et quand on conspire mal, il
faut se bien sauver. En selle, en selle, La Mole!

-- Sauve-toi, mon cher, je ne ten empche pas, et mme je ty
invite. Ta vie est plus prcieuse que la mienne. Dfends donc ta
vie.

-- Il faut me dire: Coconnas, faisons-nous pendre ensemble, et non
me dire: Coconnas, sauve-toi tout seul.

-- Bah! mon ami, rpondit La Mole, la corde est faite pour les
manants, et non pour des gentilshommes comme nous.

-- Je commence  croire, dit Coconnas avec un soupir, que la
prcaution que jai prise nest pas mauvaise.

-- Laquelle?

-- De me faire un ami du bourreau.

-- Tu es sinistre, mon cher Coconnas.

-- Mais enfin que faisons-nous? scria celui-ci impatient.

-- Nous allons retrouver la reine.

-- O cela?

-- Je nen sais rien... Retrouver le roi!

-- O cela?

-- Je nen sais rien... mais nous le retrouverons, et nous ferons
 nous deux ce que cinquante personnes nont pu ou nont os
faire.

-- Tu me prends par lamour-propre, Hyacinthe; cest mauvais
signe.

-- Eh bien, voyons,  cheval et partons.

-- Cest bien heureux! La Mole se retourna pour prendre le pommeau
de la selle; mais au moment o il mettait le pied  ltrier, une
voix imprieuse se fit entendre.

-- Halte-l! rendez-vous, dit la voix. En mme temps une figure
dhomme parut derrire un chne, puis une autre, puis trente:
ctaient les chevau-lgers, qui, devenus fantassins, staient
glisss  plat ventre dans les bruyres et fouillaient dans le
bois.

-- Quest-ce que je tai dit? murmura Coconnas. Une espce de
rugissement sourd fut la rponse de La Mole.

Les chevau-lgers taient encore  trente pas des deux amis.

-- Voyons! continua le Pimontais parlant tout haut au lieutenant
des chevau-lgers et tout bas  La Mole; messieurs, quy a-t-il?

Le lieutenant ordonna de coucher en joue les deux amis. Coconnas
continua tout bas:

-- En selle! La Mole, il en est temps encore: saute  cheval,
comme je tai vu cent fois, et partons. Puis se retournant vers
les chevau-lgers:

-- Eh! que diable, messieurs, ne tirez pas, vous pourriez tuer des
amis. Puis  La Mole:

--  travers les arbres, on tire mal; ils tireront et nous
manqueront.

-- Impossible, dit La Mole; nous ne pouvons emmener avec nous le
cheval de Marguerite et les deux mules, ce cheval et ces deux
mules la compromettraient, tandis que par mes rponses
jloignerai tout soupon. Pars! mon ami, pars!

-- Messieurs, dit Coconnas en tirant son pe et en llevant en
lair, messieurs, nous sommes tout rendus. Les chevau-lgers
relevrent leurs mousquetons.

-- Mais dabord, pourquoi faut-il que nous nous rendions?

-- Vous le demanderez au roi de Navarre.

-- Quel crime avons-nous commis?

-- M. dAlenon vous le dira. Coconnas et La Mole se regardrent:
le nom de leur ennemi en un pareil moment tait peu fait pour les
rassurer.

Cependant ni lun ni lautre ne fit rsistance. Coconnas fut
invit  descendre de cheval, manoeuvre quil excuta sans
observation. Puis tous deux furent placs au centre des chevau-
lgers, et lon prit la route du pavillon de Franois Ier.

-- Tu voulais voir le pavillon de Franois Ier? dit Coconnas  La
Mole, en apercevant,  travers les arbres, les murs dune
charmante fabrique gothique; eh bien, il parat que tu le verras.

La Mole ne rpondit rien, et tendit seulement la main  Coconnas.

 ct de ce charmant pavillon, bti du temps de Louis XII, et
quon appelait le pavillon de Franois Ier, parce que celui-ci le
choisissait toujours pour ses rendez-vous de chasse, tait une
espce de hutte leve pour les piqueurs, et qui disparaissait en
quelque sorte sous les mousquets et sous les hallebardes et les
pes reluisantes, comme une taupinire sous une moisson
blanchissante.

Ctait dans cette hutte quavaient t conduits les prisonniers.

Maintenant clairons la situation fort nuageuse, pour les deux
amis surtout, en racontant ce qui stait pass.

Les gentilshommes protestants staient runis, comme la chose
avait t convenue, dans le pavillon de Franois Ier, dont, on le
sait, de Mouy stait procur la clef.

Matres de la fort,  ce quils croyaient du moins, ils avaient
pos par-ci, par-l quelques sentinelles, que les chevau-lgers,
moyennant un changement dcharpes blanches en charpes rouges,
prcaution due au zle ingnieux de M. de Nancey, avaient enleves
sans coup frir par une surprise vigoureuse.

Les chevau-lgers avaient continu leur battue, cernant le
pavillon; mais de Mouy, qui, ainsi que nous lavons dit, attendait
le roi au bout de lalle des Violettes, avait vu ces charpes
rouges marchant  pas de loup, et ds ce moment les charpes
rouges lui avaient paru suspectes. Il stait donc jet de ct
pour ntre point vu, et avait remarqu que le vaste cercle se
rtrcissait de manire  battre la fort et  envelopper le lieu
du rendez-vous.

Puis en mme temps, au fond de lalle principale, il avait vu
poindre les aigrettes blanches et briller les arquebuses de la
garde du roi.

Enfin il avait reconnu le roi lui-mme, tandis que du ct oppos
il avait aperu le roi de Navarre.

Alors il avait coup lair en croix avec son chapeau, ce qui tait
le signal convenu pour dire que tout tait perdu.

 ce signal le roi avait rebrouss chemin et avait disparu.

Aussitt de Mouy, enfonant les deux larges molettes de ses
perons dans le ventre de son cheval, avait pris la fuite, et tout
en fuyant avait jet les paroles davertissement que nous avons
dites,  La Mole et  Coconnas.

Or, le roi, qui stait aperu de la disparition de Henri et de
Marguerite, arrivait escort de M. dAlenon, pour les voir sortir
tous deux de la hutte o il avait dit de renfermer tout ce qui se
trouverait non seulement dans le pavillon, mais encore dans la
fort.

DAlenon, plein de confiance, galopait prs du roi, dont les
douleurs aigus augmentaient la mauvaise humeur. Deux ou trois
fois il avait failli svanouir, et une fois il avait vomi
jusquau sang.

-- Allons! allons! dit le roi en arrivant, dpchons-nous, jai
hte de rentrer au Louvre: tirez-moi tous ces parpaillots du
terrier, cest aujourdhui saint Blaise, cousin de saint
Barthlemy.

 ces paroles du roi, toute cette fourmilire de piques et
darquebuses se mit en mouvement, et lon fora les huguenots,
arrts soit dans la fort, soit dans le pavillon,  sortir lun
aprs lautre de la cabane.

Mais de roi de Navarre, de Marguerite et de De Mouy, point.

-- Eh bien, dit le roi, o est Henri, o est Margot? Vous me les
avez promis, dAlenon, et corboeuf! il faut quon me les trouve.

-- Le roi et la reine de Navarre, dit M. de Nancey, nous ne les
avons pas mme aperus, Sire.

-- Mais les voil, dit madame de Nevers. En effet,  ce moment
mme,  lextrmit dune alle qui donnait sur la rivire,
parurent Henri et Margot, tous deux calmes comme sil ne se ft
agi de rien; tous deux le faucon au poing et amoureusement serrs
avec tant dart que leurs chevaux tout en galopant, non moins unis
queux, semblaient se caresser lun lautre des naseaux. Ce fut
alors que dAlenon furieux fit fouiller les environs, et que lon
trouva La Mole et Coconnas sous leur berceau de lierre. Eux aussi
firent leur entre dans le cercle que formaient les gardes avec un
fraternel enlacement. Seulement, comme ils ntaient point rois,
ils navaient pu se donner si bonne contenance que Henri et
Marguerite: La Mole tait trop ple, Coconnas tait trop rouge.



XXI
Les investigations


Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le
cercle fut de ceux quon noublie jamais, ne les et-on vus quune
seule fois en un seul instant.

Charles IX avait, comme nous lavons dit, regard dfiler tous les
gentilshommes enferms dans la hutte des piqueurs et extraits lun
aprs lautre par ses gardes.

Lui et dAlenon suivaient chaque mouvement dun oeil avide,
sattendant  voir sortir le roi de Navarre  son tour.

Leur attente avait t trompe.

Mais ce ntait point assez, il fallait savoir ce quils taient
devenus.

Aussi, quand au bout de lalle on vit apparatre les deux jeunes
poux, dAlenon plit, Charles sentit son coeur se dilater; car
instinctivement il dsirait que tout ce que son frre lavait
forc de faire retombt sur lui.

-- Il chappera encore, murmura Franois en plissant. En ce
moment le roi fut saisi de douleurs dentrailles si violentes
quil lcha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa
des cris comme un homme en dlire. Henri sapprocha avec
empressement; mais pendant le temps quil avait mis  parcourir
les deux cents pas qui le sparaient de son frre, Charles tait
dj remis.

-- Do venez-vous, monsieur? dit le roi avec une duret de voix
qui mut Marguerite.

-- Mais... de la chasse, mon frre, reprit-elle.

-- La chasse tait au bord de la rivire et non dans la fort.

-- Mon faucon sest emport sur un faisan, Sire, au moment o nous
tions rests en arrire pour voir le hron.

-- Et o est le faisan?

-- Le voici; un beau coq, nest-ce pas?

Et Henri, de son air le plus innocent, prsenta  Charles son
oiseau de pourpre, dazur et dor.

-- Ah! ah! dit Charles; et ce faisan pris, pourquoi ne mavez-vous
pas rejoint?

-- Parce quil avait dirig son vol vers le parc, Sire; de sorte
que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la rivire, nous
vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant dj vers
la fort: alors nous nous sommes mis  galoper sur vos traces, car
tant de la chasse de Votre Majest nous navons pas voulu la
perdre.

-- Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, taient-ils invits
aussi?

-- Quels gentilshommes, rpondit Henri en jetant un regard
circulaire et interrogatif autour de lui.

-- Eh! vos huguenots, pardieu! dit Charles; dans tous les cas, si
quelquun les a invits ce nest pas moi.

-- Non, Sire, rpondit Henri, mais cest peut-tre M. dAlenon.

-- M. dAlenon! comment cela?

-- Moi? fit le duc.

-- Eh! oui, mon frre, reprit Henri, navez-vous pas annonc hier
que vous tiez roi de Navarre? Eh bien, les huguenots qui vous ont
demand pour roi viennent vous remercier, vous, davoir accept la
couronne, et le roi de lavoir donne. Nest-ce pas, messieurs?

-- Oui! oui! crirent vingt voix; vive le duc dAlenon! vive le
roi Charles!

-- Je ne suis pas le roi des huguenots, dit Franois plissant de
colre. Puis, jetant  la drobe un regard sur Charles: Et
jespre bien, ajouta-t-il, ne ltre jamais.

-- Nimporte! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout
cela trange.

-- Sire, dit le roi de Navarre avec fermet, on dirait, Dieu me
pardonne, que je subis un interrogatoire?

-- Et si je vous disais que je vous interroge, que rpondriez-
vous?

-- Que je suis roi comme vous, Sire, dit firement Henri, car ce
nest pas la couronne, mais la naissance qui fait la royaut, et
que je rpondrais  mon frre et  mon ami, mais jamais  mon
juge.

-- Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles,  quoi
men tenir une fois dans ma vie.

-- Quon amne M. de Mouy, dit dAlenon, vous le saurez.
M. de Mouy doit tre pris.

-- M. de Mouy est-il parmi les prisonniers? demanda le roi. Henri
eut un mouvement dinquitude, et changea un regard avec
Marguerite; mais ce moment fut de courte dure. Aucune voix ne
rpondit.

-- M. de Mouy nest point parmi les prisonniers, dit M. de Nancey;
quelques-uns de nos hommes croient lavoir vu, mais aucun nen est
sr.

DAlenon murmura un blasphme.

-- Eh! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient
entendu tout le dialogue, et sur lintelligence desquels elle
croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de
M. dAlenon, interrogez-les, ils rpondront.

Le duc sentit le coup.

-- Je les ai fait arrter justement pour prouver quils ne sont
point  moi, dit le duc.

Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole.

-- Oh! oh! encore ce Provenal, dit-il. Coconnas salua
gracieusement.

-- Que faisiez-vous quand on vous a arrts? dit le roi.

-- Sire, nous devisions de faits de guerre et damour.

--  cheval! arms jusquaux dents! prts  fuir!

-- Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majest est mal
renseigne. Nous tions couchs sous lombre dun htre:

_Sub tegmine fagi._
_ _
-- Ah! vous tiez couchs sous lombre dun htre?

-- Et nous eussions mme pu fuir, si nous avions cru avoir en
quelque faon encouru la colre de Votre Majest. Voyons,
messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se
retournant vers les chevau-lgers, croyez-vous que si nous
leussions voulu nous pouvions nous chapper?

-- Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs nont pas
fait un mouvement pour fuir.

-- Parce que leurs chevaux taient loin, dit le duc dAlenon.

-- Jen demande humblement pardon  Monseigneur, dit Coconnas,
mais javais le mien entre les jambes, et mon ami le comte Lrac
de la Mole tenait le sien par la bride.

-- Est-ce vrai, messieurs? dit le roi.

-- Cest vrai, Sire, rpondit le lieutenant; M. de Coconnas en
nous apercevant est mme descendu du sien.

Coconnas grimaa un sourire qui signifiait: Vous voyez bien, Sire!

-- Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont
elles son charges? demanda Franois.

-- Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets
dcurie? faites chercher le palefrenier qui les gardait.

-- Il ny est pas, dit le duc furieux.

-- Alors, cest quil aura pris peur et se sera sauv, reprit
Coconnas; on ne peut pas demander  un manant davoir le calme
dun gentilhomme.

-- Toujours le mme systme, dit dAlenon en grinant des dents.
Heureusement, Sire, je vous ai prvenu que ces messieurs depuis
quelques jours ntaient plus  mon service.

-- Moi! dit Coconnas, jaurais le malheur de ne plus appartenir 
Votre Altesse?...

-- Eh! morbleu! monsieur, vous le savez mieux que personne,
puisque vous mavez donn votre dmission dans une lettre assez
impertinente que jai conserve, Dieu merci, et que par bonheur
jai sur moi.

-- Oh! dit Coconnas, jesprais que Votre Altesse mavait pardonn
une lettre crite dans un premier mouvement de mauvaise humeur.
Javais appris que Votre Altesse avait voulu, dans un corridor du
Louvre, trangler mon ami La Mole.

-- Eh bien, interrompit le roi, que dit-il donc?

-- Javais cru que Votre Altesse tait seule, continua ingnument
La Mole. Mais depuis que jai su que trois autres personnes...

-- Silence! dit Charles, nous sommes suffisamment renseigns.
Henri, dit il au roi de Navarre, votre parole de ne pas fuir?

-- Je la donne  Votre Majest, Sire.

-- Retournez  Paris avec M. de Nancey et prenez les arrts dans
votre chambre. Vous, messieurs, continua-t-il en sadressant aux
deux gentilshommes, rendez vos pes.

La Mole regarda Marguerite. Elle sourit. Aussitt La Mole remit
son pe au capitaine qui tait le plus proche de lui. Coconnas en
fit autant.

-- Et M. de Mouy, la-t-on retrouv? demanda le roi.

-- Non, Sire, dit M. de Nancey; ou il ntait pas dans la fort,
ou il sest sauv.

-- Tant pis, dit le roi. Retournons. Jai froid, je suis bloui.

-- Sire, cest la colre sans doute, dit Franois.

-- Oui, peut-tre. Mes yeux vacillent. O sont donc les
prisonniers? Je ny vois plus. Est-ce donc dj la nuit! oh!
misricorde! je brle! ...  moi!  moi!

Et le malheureux roi lchant la bride de son cheval, tendant les
bras, tomba en arrire, soutenu par les courtisans pouvants de
cette seconde attaque.

Franois,  lcart, essuyait la sueur de son front, car lui seul
connaissait la cause du mal qui torturait son frre.

De lautre ct, le roi de Navarre, dj sous la garde de
M. de Nancey, considrait toute cette scne avec un tonnement
croissant.

-- Eh! eh! murmura-t-il avec cette prodigieuse intuition qui par
moments faisait de lui un homme illumin pour ainsi dire, si
jallais me trouver heureux davoir t arrt dans ma fuite?

Il regarda Margot, dont les grands yeux, dilats par la surprise,
se reportaient de lui au roi et du roi  lui.

Cette fois le roi tait sans connaissance. On fit approcher une
civire sur laquelle on ltendit. On le recouvrit dun manteau,
quun des cavaliers dtacha de ses paules, et le cortge reprit
tranquillement la route de Paris, do lon avait vu partir le
matin des conspirateurs allgres et un roi joyeux, et o lon
voyait rentrer un roi moribond entour de rebelles prisonniers.

Marguerite, qui dans tout cela navait perdu ni sa libert de
corps ni sa libert desprit, fit un dernier signe dintelligence
 son mari, puis elle passa si prs de La Mole que celui-ci put
recueillir ces deux mots grecs quelle laissa tomber:

-- _M did. _Cest--dire:

-- Ne crains rien.

-- Que ta-t-elle dit? demanda Coconnas.

-- Elle ma dit de ne rien craindre, rpondit La Mole.

-- Tant pis, murmura le Pimontais, tant pis, cela veut dire quil
ne fait pas bon ici pour tous. Toutes les fois que ce mot l ma
t adress en manire dencouragement, jai reu  linstant mme
soit une balle quelque part, soit un coup dpe dans le corps,
soit un pot de fleurs sur la tte. Ne crains rien, soit en hbreu,
soit en grec, soit en latin, soit en franais, a toujours signifi
pour moi: _Gare l-dessous! _
_ _
_-- _En route, messieurs! dit le lieutenant des chevau-lgers.

-- Eh! sans indiscrtion, monsieur, demanda Coconnas, o nous
mne-t on?

--  Vincennes, je crois, dit le lieutenant.

-- Jaimerais mieux aller ailleurs, dit Coconnas; mais enfin on ne
va pas toujours o lon veut.

Pendant la route le roi tait revenu de son vanouissement et
avait repris quelque force.  Nanterre il avait mme voulu monter
 cheval, mais on len avait empch.

-- Faites prvenir matre Ambroise Par, dit Charles en arrivant
au Louvre.

Il descendit de sa litire, monta lescalier appuy au bras de
Tavannes, et il gagna son appartement, o il dfendit que personne
le suivt.

Tout le monde remarqua quil semblait fort grave; pendant toute la
route il avait profondment rflchi, nadressant la parole 
personne, et ne soccupant plus ni de la conspiration ni des
conspirateurs. Il tait vident que ce qui le proccupait ctait
sa maladie.

Maladie si subite, si trange, si aigu, et dont quelques
symptmes taient les mmes que les symptmes quon avait
remarqus chez son frre Franois II quelque temps avant sa mort.

Aussi la dfense faite  qui que ce ft, except matre Par,
dentrer chez le roi, ntonna-t-elle personne. La misanthropie,
on le savait, tait le fond du caractre du prince.

Charles entra dans sa chambre  coucher, sassit sur une espce de
chaise longue, appuya sa tte sur des coussins, et, rflchissant
que matre Ambroise Par pourrait ntre pas chez lui et tarder 
venir, il voulut utiliser le temps de lattente.

En consquence, il frappa dans ses mains; un garde parut.

-- Prvenez le roi de Navarre que je veux lui parler, dit Charles.
Le garde sinclina et obit.

Charles renversa sa tte en arrire, une lourdeur effroyable de
cerveau lui laissait  peine la facult de lier ses ides les unes
aux autres, une espce de nuage sanglant flottait devant ses yeux;
sa bouche tait aride, et il avait dj, sans tancher sa soif,
vid toute une carafe deau.

Au milieu de cette somnolence, la porte se rouvrit et Henri parut;
M. de Nancey le suivait par-derrire, mais il sarrta dans
lantichambre.

Le roi de Navarre attendit que la porte ft referme derrire lui.
Alors il savana.

-- Sire, dit-il, vous mavez fait demander, me voici.

Le roi tressaillit  cette voix, et fit le mouvement machinal
dtendre la main.

-- Sire, dit Henri en laissant ses deux mains pendre  ses cts,
Votre Majest oublie que je ne suis plus son frre, mais son
prisonnier.

-- Ah! ah! cest vrai, dit Charles; merci de me lavoir rappel.
Il y a plus, il me souvient que vous mavez promis, lorsque nous
serions en tte--tte, de me rpondre franchement.

-- Je suis prt  tenir cette promesse. Interrogez, Sire.

Le roi versa de leau froide dans sa main, et posa sa main sur son
front.

-- Quy a-t-il de vrai dans laccusation du duc dAlenon? Voyons,
rpondez, Henri.

-- La moiti seulement: ctait M. dAlenon qui devait fuir, et
moi qui devais laccompagner.

-- Et pourquoi deviez-vous laccompagner? demanda Charles; tes-
vous donc mcontent de moi, Henri?

-- Non, Sire, au contraire; je nai qu me louer de Votre
Majest; et Dieu qui lit dans les coeurs, voit dans le mien quelle
profonde affection je porte  mon frre et  mon roi.

-- Il me semble, dit Charles, quil nest point dans la nature de
fuir les gens que lon aime et qui nous aiment!

-- Aussi, dit Henri, je ne fuyais pas ceux qui maiment, je fuyais
ceux qui me dtestent. Votre Majest me permet-elle de lui parler
 coeur ouvert?

-- Parlez, monsieur.

-- Ceux qui me dtestent ici, Sire, cest M. dAlenon et la reine
mre.

-- M. dAlenon, je ne dis pas, reprit Charles, mais la reine mre
vous comble dattentions.

-- Cest justement pour cela que je me dfie delle, Sire. Et bien
men a pris de men dfier!

-- Delle?

-- Delle ou de ceux qui lentourent. Vous savez que le malheur
des rois, Sire, nest pas toujours dtre trop mal, mais trop bien
servis.

-- Expliquez-vous: cest un engagement pris de votre part de tout
me dire.

-- Et Votre Majest voit que je laccomplis.

-- Continuez.

-- Votre Majest maime, ma-t-elle dit?

-- Cest--dire que je vous aimais avant votre trahison, Henriot.

-- Supposez que vous maimez toujours, Sire.

-- Soit!

-- Si vous maimez, vous devez dsirer que je vive, nest-ce pas?

-- Jaurais t dsespr quil tarrivt malheur.

-- Eh bien, Sire, deux fois Votre Majest a bien manqu de tomber
dans le dsespoir.

-- Comment cela?

-- Oui, car deux fois la Providence seule ma sauv la vie. Il est
vrai que la seconde fois la Providence avait pris les traits de
Votre Majest.

-- Et la premire fois, quelle marque avait-elle prise?

-- Celle dun homme qui serait bien tonn de se voir confondu
avec elle, de Ren. Oui, vous, Sire, vous mavez sauv du fer.

Charles frona le sourcil, car il se rappelait la nuit o il avait
emmen Henriot rue des Barres.

-- Et Ren? dit-il.

-- Ren ma sauv du poison.

-- Peste! tu as de la chance. Henriot, dit le roi en essayant un
sourire dont une vive douleur fit une contraction nerveuse. Ce
nest pas l son tat.

-- Deux miracles mont donc sauv, Sire. Un miracle de repentir de
la part du Florentin, un miracle de bont de votre part. Eh bien,
je lavoue  Votre Majest, jai peur que le ciel ne se lasse de
faire des miracles, et jai voulu fuir en raison de cet axiome:
Aide-toi, le ciel taidera.

-- Pourquoi ne mas-tu pas dit cela plus tt, Henri?

-- En vous disant ces mmes paroles hier, jtais un dnonciateur.

-- Et en me les disant aujourdhui?

-- Aujourdhui, cest autre chose; je suis accus et je me
dfends.

-- Es-tu sr de cette premire tentative, Henriot?

-- Aussi sr que de la seconde.

-- Et lon a tent de tempoisonner?

-- On la tent.

-- Avec quoi?

-- Avec de lopiat.

-- Et comment empoisonne-t-on avec de lopiat?

-- Dame! Sire, demandez  Ren; on empoisonne bien avec des
gants...

Charles frona le sourcil; puis peu  peu sa figure se drida.

-- Oui, oui, dit-il, comme sil se parlait  lui-mme; cest dans
la nature des tres crs de fuir la mort. Pourquoi donc
lintelligence ne ferait-elle pas ce que fait linstinct?

-- Eh bien, Sire, demanda Henri, Votre Majest est-elle contente
de ma franchise, et croit-elle que je lui aie tout dit?

-- Oui, Henriot, oui, et tu es un brave garon. Et tu crois alors
que ceux qui ten voulaient ne se sont point lasss, que de
nouvelles tentatives auraient t faites.

-- Sire, tous les soirs, je mtonne de me trouver encore vivant.

-- Cest parce quon sait que je taime, vois-tu, Henriot, quils
veulent te tuer. Mais, sois tranquille; ils seront punis de leur
mauvais vouloir. En attendant, tu es libre.

-- Libre de quitter Paris, Sire? demanda Henri.

-- Non pas; tu sais bien quil mest impossible de me passer de
toi. Eh! mille noms dun diable, il faut bien que jaie quelquun
qui maime.

-- Alors, Sire, si Votre Majest me garde prs delle, quelle
veuille bien maccorder une grce...

-- Laquelle?

-- Cest de ne point me garder  titre dami, mais  titre de
prisonnier.

-- Comment, de prisonnier?

-- Eh! oui. Votre Majest ne voit-elle pas que cest son amiti
qui me perd?

-- Et tu aimes mieux ma haine?

-- Une haine apparente, Sire. Cette haine me sauvera: tant quon
me croira en disgrce, on aura moins hte de me voir mort.

-- Henriot, dit Charles, je ne sais pas ce que tu dsires, je ne
sais pas quel est ton but; mais si tes dsirs ne saccomplissent
point, si tu manques le but que tu te proposes, je serai bien
tonn.

-- Je puis donc compter sur la svrit du roi?

-- Oui.

-- Alors, je suis plus tranquille... Maintenant quordonne Votre
Majest?

-- Rentre chez toi, Henriot. Moi, je suis souffrant, je vais voir
mes chiens et me mettre au lit.

-- Sire, dit Henri, Votre Majest aurait d faire venir un
mdecin; son indisposition daujourdhui est peut-tre plus grave
quelle ne pense.

-- Jai fait prvenir matre Ambroise Par, Henriot.

-- Alors, je mloigne plus tranquille.

-- Sur mon me, dit le roi, je crois que de toute ma famille tu es
le seul qui maime vritablement.

-- Est-ce bien votre opinion, Sire?

-- Foi de gentilhomme!

-- Eh bien, recommandez-moi  M. de Nancey comme un homme  qui
votre colre ne donne pas un mois  vivre: cest le moyen que je
vous aime longtemps.

-- Monsieur de Nancey! cria Charles. Le capitaine des gardes
entra.

-- Je remets le plus grand coupable du royaume entre vos mains,
continua le roi, vous men rpondez sur votre tte.

Et Henri, la mine consterne, sortit derrire M. de Nancey.



XXII
Acton


Charles, rest seul, stonna de navoir pas vu paratre lun ou
lautre de ses deux fidles; ses deux fidles taient sa nourrice
Madeleine et son lvrier Acton.

-- La nourrice sera alle chanter ses psaumes chez quelque
huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Acton me boude encore
du coup de fouet que je lui ai donn ce matin.

En effet, Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. La
bonne femme ntait pas chez elle. Une porte de lappartement de
Madeleine donnait, on se le rappelle, dans le cabinet des Armes.
Il sapprocha de cette porte.

Mais, dans le trajet, une de ces crises quil avait dj
prouves, et qui semblaient sabattre sur lui tout  coup, le
reprit. Le roi souffrait comme si lon et fouill ses entrailles
avec un fer rouge. Une soif inextinguible le dvorait; il vit une
tasse de lait sur une table, lavala dun trait, et se sentit un
peu calm.

Alors il reprit la bougie quil avait pose sur un meuble, et
entra dans le cabinet.

 son grand tonnement, Acton ne vint pas au-devant de lui.
Lavait-on enferm? En ce cas, il sentirait que son matre est
revenu de la chasse, et hurlerait.

Charles appela, siffla; rien ne parut.

Il fit quatre pas en avant; et, comme la lumire de la bougie
parvenait jusqu langle du cabinet, il aperut dans cet angle
une masse inerte tendue sur le carreau.

-- Hol! Acton; hol! dit Charles. Et il siffla de nouveau. Le
chien ne bougea point. Charles courut  lui et le toucha; le
pauvre animal tait raide et froid. De sa gueule, contracte par
la douleur, quelques gouttes de fiel taient tombes, mles  une
bave cumeuse et sanglante. Le chien avait trouv dans le cabinet
une barrette de son matre, et il avait voulu mourir en appuyant
sa tte sur cet objet qui lui reprsentait un ami.

 ce spectacle qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui
rendit toute son nergie, la colre bouillonna dans les veines de
Charles, il voulut crier; mais enchans quils sont dans leurs
grandeurs, les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que
tout homme fait tourner au profit de sa passion ou de sa dfense.
Charles rflchit quil y avait l quelque trahison, et se tut.

Alors il sagenouilla devant son chien et examina le cadavre dun
oeil expert. Loeil tait vitreux, la langue rouge et crible de
pustules. Ctait une trange maladie, et qui fit frissonner
Charles.

Le roi remit ses gants, quil avait ts et passs  sa ceinture,
souleva la lvre livide du chien pour examiner les dents, et
aperut dans les interstices quelques fragments blanchtres
accrochs aux pointes des crocs aigus.

Il dtacha ces fragments, et reconnut que ctait du papier.

Prs de ce papier lenflure tait plus violente, les gencives
taient tumfies, et la peau tait ronge comme par du vitriol.

Charles regarda attentivement autour de lui. Sur le tapis gisaient
deux ou trois parcelles de papier semblable  celui quil avait
dj reconnu dans la bouche du chien. Lune de ces parcelles, plus
large que les autres, offrait des traces dun dessin sur bois.

Les cheveux de Charles se hrissrent sur sa tte, il reconnut un
fragment de cette image reprsentant un seigneur chassant au vol,
et quActon avait arrache de son livre de chasse.

-- Ah! dit-il en plissant, le livre tait empoisonn. Puis tout 
coup rappelant ses souvenirs:

-- Mille dmons! scria-t-il, jai touch chaque page de mon
doigt, et  chaque page jai port mon doigt  ma bouche pour le
mouiller. Ces vanouissements, ces douleurs, ces vomissements! ...
Je suis mort!

Charles demeura un instant immobile sous le poids de cette
effroyable ide. Puis, se relevant avec un rugissement sourd, il
slana vers la porte de son cabinet.

-- Matre Ren! cria-t-il, matre Ren le Florentin! quon coure
au pont Saint-Michel, et quon me lamne; dans dix minutes il
faut quil soit ici. Que lun de vous monte  cheval et prenne un
cheval de main pour tre plus tt de retour. Quant  matre
Ambroise Par, sil vient, vous le ferez attendre.

Un garde partit tout courant pour obir  lordre donn.

-- Oh! murmura Charles, quand je devrais faire donner la torture 
tout le monde, je saurai qui a donn ce livre  Henriot.

Et, la sueur au front, les mains crispes, la poitrine haletante,
Charles demeura les yeux fixs sur le cadavre de son chien.

Dix minutes aprs, le Florentin heurta timidement, et non sans
inquitude,  la porte du roi. Il est de certaines consciences
pour lesquelles le ciel nest jamais pur.

-- Entrez! dit Charles.

Le parfumeur parut. Charles marcha  lui lair imprieux et la
lvre crispe.

-- Votre Majest ma fait demander, dit Ren tout tremblant.

-- Vous tes habile chimiste, nest-ce pas?

-- Sire...

-- Et vous savez tout ce que savent les plus habiles mdecins?

-- Votre Majest exagre.

-- Non, ma mre me la dit. Dailleurs, jai confiance en vous, et
jai mieux aim vous consulter, vous, que tout autre. Tenez,
continua-t-il en dmasquant le cadavre du chien, regardez, je vous
prie, ce que cet animal a entre les dents, et dites-moi de quoi il
est mort.

Pendant que Ren, la bougie  la main, se baissait jusqu terre,
autant pour dissimuler son motion que pour obir au roi, Charles,
debout, les yeux fixs sur cet homme, attendait avec une
impatience facile  comprendre la parole qui devait tre sa
sentence de mort ou son gage de salut.

Ren tira une espce de scalpel de sa poche, louvrit, et, du bout
de la pointe, dtacha de la gueule du lvrier les parcelles de
papier adhrentes  ses gencives, et regarda longtemps et avec
attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie.

-- Sire, dit-il en tremblant, voil de bien tristes symptmes.

Charles sentit un frisson glac courir dans ses veines et pntrer
jusqu son coeur.

-- Oui, dit-il, ce chien a t empoisonn, nest-ce pas?

-- Jen ai peur, Sire.

-- Et avec quel genre de poison?

-- Avec un poison minral,  ce que je suppose.

-- Pourriez-vous acqurir la certitude quil a t empoisonn?

-- Oui, sans doute, en louvrant et en examinant lestomac.

-- Ouvrez-le; je veux ne conserver aucun doute.

-- Il faudrait appeler quelquun pour maider.

-- Je vous aiderai, moi, dit Charles.

-- Vous, Sire!

-- Oui, moi. Et, sil est empoisonn, quels symptmes trouverons-
nous?

-- Des rougeurs et des herborisations dans lestomac.

-- Allons, dit Charles,  loeuvre. Ren, dun coup de scalpel,
ouvrit la poitrine du lvrier et lcarta avec force de ses deux
mains, tandis que Charles, un genou en terre, clairait dune main
crispe et tremblante.

-- Voyez, Sire, dit Ren, voyez, voici des traces videntes. Ces
rougeurs sont celles que je vous ai prdites; quant  ces veines
sanguinolentes, qui semblent les racines dune plante, cest ce
que je dsignais sous le nom dherborisations. Je trouve ici tout
ce que je cherchais.

-- Ainsi le chien est empoisonn?

-- Oui, Sire.

-- Avec un poison minral?

-- Selon toute probabilit.

-- Et quprouverait un homme qui, par mgarde, aurait aval de ce
mme poison?

-- Une grande douleur de tte, des brlures intrieures, comme
sil et aval des charbons ardents; des douleurs dentrailles,
des vomissements.

-- Et aurait-il soif? demanda Charles.

-- Une soif inextinguible.

-- Cest bien cela, cest bien cela, murmura le roi.

-- Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes.

--  quoi bon le chercher? Vous navez pas besoin de le savoir.
Rpondez  nos questions, voil tout.

-- Que Votre Majest minterroge.

-- Quel est le contre-poison  administrer  un homme qui aurait
aval la mme substance que mon chien? Ren rflchit un instant.

-- Il y a plusieurs poisons minraux, dit-il; je voudrais bien,
avant de rpondre, savoir duquel il sagit. Votre Majest a-t-elle
quelque ide de la faon dont son chien a t empoisonn?

-- Oui, dit Charles; il a mang une feuille dun livre.

-- Une feuille dun livre?

-- Oui.

-- Et Votre Majest a-t-elle ce livre?

-- Le voil, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le
rayon o il lavait plac et en le montrant  Ren.

Ren fit un mouvement de surprise qui nchappa point au roi.

-- Il a mang une feuille de ce livre? balbutia Ren.

-- Celle-ci. Et Charles montra la feuille dchire.

-- Permettez-vous que jen dchire une autre, Sire?

-- Faites.

Ren dchira une feuille, lapprocha de la bougie. Le papier prit
feu, et une forte odeur alliace se rpandit dans le cabinet.

-- Il a t empoisonn avec une mixture darsenic, dit-il.

-- Vous en tes sr?

-- Comme si je lavais prpare moi-mme.

-- Et le contre-poison?... Ren secoua la tte.

-- Comment, dit Charles dune voix rauque, vous ne connaissez pas
de remde?

-- Le meilleur et le plus efficace est des blancs doeufs battus
dans du lait; mais...

-- Mais... quoi?

-- Mais il faudrait quil ft administr aussitt, sans cela...

-- Sans cela?

-- Sire, cest un poison terrible, reprit encore une fois Ren.

-- Il ne tue pas tout de suite cependant, dit Charles.

-- Non, mais il tue srement, peu importe le temps quon mette 
mourir, et quelquefois mme cest un calcul. Charles sappuya sur
la table de marbre.

-- Maintenant, dit-il, en posant la main sur lpaule de Ren,
vous connaissez ce livre?

-- Moi, Sire! dit Ren en plissant.

-- Oui, vous; en lapercevant vous vous tes trahi.

-- Sire, je vous jure...

-- Ren, dit Charles, coutez bien ceci: Vous avez empoisonn la
reine de Navarre avec des gants; vous avez empoisonn le prince de
Porcian avec la fume dune lampe; vous avez essay dempoisonner
M. de Cond avec une pomme de senteur. Ren, je vous ferai enlever
la chair lambeau par lambeau avec une tenaille rougie, si vous ne
me dites pas  qui appartient ce livre.

Le Florentin vit quil ny avait pas  plaisanter avec la colre
de Charles IX, et rsolut de payer daudace.

-- Et si je dis la vrit, Sire, qui me garantira que je ne serai
pas puni plus cruellement encore que si je me tais?

-- Moi.

-- Me donnerez-vous votre parole royale?

-- Foi de gentilhomme, vous aurez la vie sauve, dit le roi.

-- En ce cas, ce livre mappartient, dit-il.

--  vous! fit Charles en se reculant et en regardant
lempoisonneur dun oeil gar.

-- Oui,  moi.

-- Et comment est-il sorti de vos mains?

-- Cest Sa Majest la reine mre qui la pris chez moi.

-- La reine mre! scria Charles.

-- Oui.

-- Mais dans quel but?

-- Dans le but, je crois, de le faire porter au roi de Navarre,
qui avait demand au duc dAlenon un livre de ce genre pour
tudier la chasse au vol.

-- Oh! scria Charles, cest cela: je tiens tout. Ce livre, en
effet, tait chez Henriot. Il y a une destine, et je la subis.

En ce moment Charles fut pris dune toux sche et violente, 
laquelle succda une nouvelle douleur dentrailles. Il poussa deux
ou trois cris touffs, et se renversa sur sa chaise.

-- Quavez-vous, Sire? demanda Ren dune voix pouvante.

-- Rien, dit Charles; seulement jai soif, donnez-moi  boire.

Ren emplit un verre deau et le prsenta dune main tremblante 
Charles, qui lavala dun seul trait.

-- Maintenant, dit Charles, prenant une plume et la trempant dans
lencre, crivez sur ce livre.

-- Que faut-il que jcrive?

-- Ce que je vais vous dicter:

Ce manuel de chasse au vol a t donn par moi  la reine mre
Catherine de Mdicis.

Ren prit la plume et crivit.

-- Et maintenant signez. Le Florentin signa.

-- Vous mavez promis la vie sauve, dit le parfumeur.

-- Et, de mon ct, je vous tiendrai parole.

-- Mais, dit Ren, du ct de la reine mre?

-- Oh! de ce ct, dit Charles, cela ne me regarde plus: si lon
vous attaque, dfendez-vous.

-- Sire, puis-je quitter la France quand je croirai ma vie
menace?

-- Je vous rpondrai  cela dans quinze jours.

-- Mais en attendant...

Charles posa, en fronant le sourcil, son doigt sur ses lvres
livides.

-- Oh! soyez tranquille, Sire. Et, trop heureux den tre quitte 
si bon march, le Florentin sinclina et sortit. Derrire lui, la
nourrice apparut  la porte de sa chambre.

-- Quy a-t-il donc, mon Charlot? dit-elle.

-- Nourrice, il y a que jai march dans la rose, et que cela ma
fait mal.

-- En effet, tu es bien ple, mon Charlot.

-- Cest que je suis bien faible. Donne-moi le bras, nourrice,
pour aller jusqu mon lit.

La nourrice savana vivement. Charles sappuya sur elle et gagna
sa chambre.

-- Maintenant, dit Charles, je me mettrai au lit tout seul.

-- Et si matre Ambroise Par vient?

-- Tu lui diras que je vais mieux et que je nai plus besoin de
lui.

-- Mais, en attendant, que prendras-tu?

-- Oh! une mdecine bien simple, dit Charles, des blancs doeufs
battus dans du lait.  propos, nourrice, continua-t-il, ce pauvre
Acton est mort. Il faudra, demain matin, le faire enterrer dans
un coin du jardin du Louvre. Ctait un de mes meilleurs amis...
Je lui ferai faire un tombeau... Si jen ai le temps.



XXIII
Le bois de Vincennes


Ainsi que lordre en avait t donn par Charles IX, Henri fut
conduit le mme soir au bois de Vincennes. Cest ainsi quon
appelait  cette poque le fameux chteau dont il ne reste plus
aujourdhui quun dbris, fragment colossal qui suffit  donner
une ide de sa grandeur passe.

Le voyage se fit en litire. Quatre gardes marchaient de chaque
ct. M. de Nancey, porteur de lordre qui devait ouvrir  Henri
les portes de la prison protectrice, marchait le premier.

 la poterne du donjon, on sarrta. M. de Nancey descendit de
cheval, ouvrit la portire ferme  cadenas, et invita
respectueusement le roi  descendre.

Henri obit sans faire la moindre observation. Toute demeure lui
semblait plus sre que le Louvre, et dix portes se fermant sur lui
se fermaient en mme temps entre lui et Catherine de Mdicis.

Le prisonnier royal traversa le pont-levis entre deux soldats,
franchit les trois portes du bas du donjon et les trois portes du
bas de lescalier; puis, toujours prcd de M. de Nancey, il
monta un tage. Arriv l, le capitaine des gardes, voyant quil
sapprtait encore  monter, lui dit:

-- Monseigneur, arrtez-vous l.

-- Ah! ah! ah! dit Henri en sarrtant, il parat quon me fait
les honneurs du premier tage.

-- Sire, rpondit M. de Nancey, on vous traite en tte couronne.

-- Diable! diable! se dit Henri, deux ou trois tages de plus ne
mauraient aucunement humili. Je serai trop bien ici: on se
doutera de quelque chose.

-- Votre Majest veut-elle me suivre? dit M. de Nancey.

-- Ventre-saint-gris! dit le roi de Navarre, vous savez bien,
monsieur, quil ne sagit point ici de ce que je veux ou de ce que
je ne veux pas, mais de ce quordonne mon frre Charles. Ordonne-
t-il de vous suivre?

-- Oui, Sire.

-- En ce cas, je vous suis, monsieur. On sengagea dans une espce
de corridor  lextrmit duquel on se trouva dans une salle assez
vaste, aux murs sombres et dun aspect parfaitement lugubre.

Henri regarda autour de lui avec un regard qui ntait pas exempt
dinquitude.

-- O sommes-nous? dit-il.

-- Nous traversons la salle de la question, Monseigneur.

-- Ah! ah! fit le roi. Et il regarda plus attentivement. Il y
avait un peu de tout dans cette chambre: des brocs et des
chevalets pour la question de leau, des coins et des maillets
pour la question des brodequins; en outre, des siges de pierre
destins aux malheureux qui attendaient la torture faisaient  peu
prs le tour de la salle, et au-dessus de ces siges,  ces siges
eux-mmes, au pied de ces siges, taient des anneaux de fer
scells dans le mur sans autre symtrie que celle de lart
tortionnaire. Mais leur proximit des siges indiquait assez
quils taient l pour attendre les membres de ceux qui seraient
assis.

Henri continua son chemin sans dire une parole, mais ne perdant
pas un dtail de tout cet appareil hideux qui crivait, pour ainsi
dire, lhistoire de la douleur sur les murailles.

Cette attention  regarder autour de lui fit que Henri ne regarda
point  ses pieds et trbucha.

-- Eh! dit-il, quest-ce donc que cela?

Et il montrait une espce de sillon creus sur la dalle humide qui
faisait le plancher.

-- Cest la gouttire, Sire.

-- Il pleut donc, ici?

-- Oui, Sire, du sang.

-- Ah! ah! dit Henri, fort bien. Est-ce que nous narriverons pas
bientt  ma chambre?

-- Si fait, Monseigneur, nous y sommes, dit une ombre qui se
dessinait dans lobscurit et qui devenait,  mesure quon
sapprochait delle, plus visible et plus palpable.

Henri, qui croyait avoir reconnu la voix, fit quelques pas et
reconnut la figure.

-- Tiens! cest vous, Beaulieu, dit-il, et que diable faites-vous
ici?

-- Sire, je viens de recevoir ma nomination au gouvernement de la
forteresse de Vincennes.

-- Eh bien, mon cher ami, votre dbut vous fait honneur; un roi
pour prisonnier, ce nest point mal.

-- Pardon, Sire, reprit Beaulieu, mais avant vous jai dj reu
deux gentilshommes.

-- Lesquels? Ah! pardon, je commets, peut-tre une indiscrtion.
Dans ce cas, prenons que je nai rien dit.

-- Monseigneur, on ne ma pas recommand le secret. Ce sont
MM. de La Mole et de Coconnas.

-- Ah! cest vrai, je les ai vu arrter, ces pauvres
gentilshommes; et comment supportent-ils ce malheur?

-- Dune faon tout oppose, lun est gai, lautre est triste;
lun chante, lautre gmit.

-- Et lequel gmit?

-- M. de La Mole, Sire.

-- Ma foi, dit Henri, je comprends plutt celui qui gmit que
celui qui chante. Daprs ce que jen vois, la prison nest pas
une chose bien gaie. Et  quel tage sont-ils logs?

-- Tout en haut, au quatrime. Henri poussa un soupir. Cest l
quil et voulu tre.

-- Allons, monsieur de Beaulieu, dit Henri, ayez la bont de
mindiquer ma chambre, jai hte de my voir, tant trs fatigu
de la journe que je viens de passer.

-- Voici Monseigneur, dit Beaulieu, montrant  Henri une porte
tout ouverte.

-- Numro 2, dit Henri; et pourquoi pas le numro 1?

-- Parce quil est retenu, Monseigneur.

-- Ah! ah! il parat alors que vous attendez un prisonnier de
meilleure noblesse que moi?

-- Je nai pas dit, Monseigneur, que ce ft un prisonnier.

-- Et qui est-ce donc?

-- Que Monseigneur ninsiste point, car je serais forc de
manquer, en gardant le silence,  lobissance que je lui dois.

-- Ah! cest autre chose, dit Henri. Et il devint plus pensif
encore quil ntait; ce numro 1 lintriguait visiblement. Au
reste, le gouverneur ne dmentit pas sa politesse premire. Avec
mille prcautions oratoires il installa Henri dans sa chambre, lui
fit toutes ses excuses des commodits qui pouvaient lui manquer,
plaa deux soldats  sa porte et sortit.

-- Maintenant, dit le gouverneur sadressant au guichetier,
passons aux autres.

Le guichetier marcha devant. On reprit le mme chemin quon venait
de faire, on traversa la salle de la question, on franchit le
corridor, on arriva  lescalier; et toujours suivant son guide,
M. de Beaulieu monta trois tages.

En arrivant au haut de ces trois tages, qui, y compris le
premier, en faisaient quatre, le guichetier ouvrit successivement
trois portes ornes chacune de deux serrures et de trois normes
verrous.

Il touchait  peine  la troisime porte que lon entendit une
voix joyeuse qui scriait:

-- Eh! mordi! ouvrez donc quand ce ne serait que pour donner de
lair. Votre pole est tellement chaud quon touffe ici.

Et Coconnas, qu son juron favori le lecteur a dj reconnu sans
doute, ne fit quun bond de lendroit o il tait jusqu la
porte.

-- Un instant, mon gentilhomme, dit le guichetier, je ne viens pas
pour vous faire sortir, je viens pour entrer et monsieur le
gouverneur me suit.

-- Monsieur le gouverneur! dit Coconnas, et que vient-il faire?

-- Vous visiter.

-- Cest beaucoup dhonneur quil me fait, rpondit Coconnas; que
monsieur le gouverneur soit le bienvenu.

M. de Beaulieu entra effectivement et comprima aussitt le sourire
cordial de Coconnas par une de ces politesses glaciales qui sont
propres aux gouverneurs de forteresses, aux geliers et aux
bourreaux.

-- Avez-vous de largent, monsieur? demanda-t-il au prisonnier.

-- Moi, dit Coconnas, pas un cu!

-- Des bijoux?

-- Jai une bague.

-- Voulez-vous permettre que je vous fouille?

-- Mordi! scria Coconnas rougissant de colre, bien vous prend
dtre en prison et moi aussi.

-- Il faut tout souffrir pour le service du roi.

-- Mais, dit le Pimontais, les honntes gens qui dvalisent sur
le Pont-Neuf sont donc, comme vous, au service du roi? Mordi!
jtais bien injuste, monsieur, car jusqu prsent je les avais
pris pour des voleurs.

-- Monsieur, je vous salue, dit Beaulieu. Gelier, enfermez
monsieur.

Le gouverneur sen alla emportant la bague de Coconnas, laquelle
tait une fort belle meraude que madame de Nevers lui avait
donne pour lui rappeler la couleur de ses yeux.

--  lautre, dit-il en sortant. On traversa une chambre vide, et
le jeu des trois portes, des six serrures et des neuf verrous
recommena. La dernire porte souvrit, et un soupir fut le
premier bruit qui frappa les visiteurs. La chambre tait plus
lugubre encore daspect que celle do M. de Beaulieu venait de
sortir. Quatre meurtrires longues et troites qui allaient en
diminuant de lintrieur  lextrieur clairaient faiblement ce
triste sjour. De plus des barreaux de fer croiss avec assez
dart pour que la vue ft sans cesse arrte par une ligne opaque,
empchaient que par les meurtrires le prisonnier pt mme voir le
ciel. Des filets ogiviques partaient de chaque angle de la salle
et allaient se runir au milieu du plafond, o ils
spanouissaient en rosace. La Mole tait assis dans un coin, et
malgr la visite et les visiteurs, il resta comme sil net rien
entendu.

Le gouverneur sarrta sur le seuil et regarda un instant le
prisonnier, qui demeurait immobile, la tte dans ses mains.

-- Bonsoir, monsieur de la Mole, dit Beaulieu. Le jeune homme leva
lentement la tte.

-- Bonsoir, monsieur, dit-il.

-- Monsieur, continua le gouverneur, je viens vous fouiller.

-- Cest inutile, dit La Mole, je vais vous remettre tout ce que
jai.

-- Quavez-vous?

-- Trois cents cus environ, ces bijoux, ces bagues.

-- Donnez, monsieur, dit le gouverneur.

-- Voici.

La Mole retourna ses poches, dgarnit ses doigts, et arracha
lagrafe de son chapeau.

-- Navez-vous rien de plus?

-- Non pas que je sache.

-- Et ce cordon de soie serr  votre cou, que porte-t-il? demanda
le gouverneur.

-- Monsieur, ce nest pas un joyau, cest une relique.

-- Donnez.

-- Comment! vous exigez?...

-- Jai ordre de ne vous laisser que vos vtements, et une relique
nest point un vtement.

La Mole fit un mouvement de colre, qui, au milieu du calme
douloureux et digne qui le distinguait, parut plus effrayant
encore  ces gens habitus aux rudes motions.

Mais il se remit presque aussitt.

-- Cest bien, monsieur, dit-il, et vous allez voir ce que vous
demandez.

Alors se dtournant comme pour sapprocher de la lumire, il
dtacha la prtendue relique, laquelle ntait autre quun
mdaillon contenant un portrait quil tira du mdaillon et quil
porta  ses lvres. Mais aprs lavoir bais  plusieurs reprises,
il feignit de le laisser tomber; et appuyant violemment dessus le
talon de sa botte, il lcrasa en mille morceaux.

-- Monsieur! ... dit le gouverneur. Et il se baissa pour voir sil
ne pourrait pas sauver de la destruction lobjet inconnu que La
Mole voulait lui drober; mais la miniature tait littralement en
poussire.

-- Le roi voulait avoir ce joyau, dit La Mole, mais il navait
aucun droit sur le portrait quil renfermait. Maintenant voici le
mdaillon, vous le pouvez prendre.

-- Monsieur, dit Beaulieu, je me plaindrai au roi. Et sans prendre
cong du prisonnier par une seule parole, il se retira si
courrouc, quil laissa au guichetier le soin de fermer les portes
sans prsider  leur fermeture. Le gelier fit quelques pas pour
sortir, et voyant que M. de Beaulieu descendait dj les premires
marches de lescalier:

-- Ma foi! monsieur, dit-il en se retournant, bien men a pris de
vous inviter  me donner tout de suite les cent cus moyennant
lesquels je consens  vous laisser parler  votre compagnon; car
si vous ne les aviez pas donns, le gouvernement vous les et pris
avec les trois cents autres, et ma conscience ne me permettrait
plus de rien faire pour vous; mais jai t pay davance, je vous
ai promis que vous verriez votre camarade... venez... un honnte
homme na que sa parole... Seulement si cela est possible, autant
pour vous que pour moi, ne causez pas politique.

La Mole sortit de sa chambre et se trouva en face de Coconnas qui
arpentait les dalles de la chambre du milieu. Les deux amis se
jetrent dans les bras lun de lautre.

Le guichetier fit semblant de sessuyer le coin de loeil et
sortit pour veiller  ce quon ne surprit pas les prisonniers, ou
plutt  ce quon ne le surprt pas lui-mme.

-- Ah! te voil, dit Coconnas; eh bien, cet affreux gouverneur ta
fait sa visite?

-- Comme  toi, je prsume.

-- Et il ta tout pris?

-- Comme  toi aussi.

-- Oh! moi, je navais pas grand-chose, une bague de Henriette,
voil tout.

-- Et de largent comptant?

-- Javais donn tout ce que je possdais  ce brave homme de
guichetier pour quil nous procurt cette entrevue.

-- Ah! ah! dit La Mole, il parat quil reoit des deux mains.

-- Tu las donc pay aussi, toi?

-- Je lui ai donn cent cus.

-- Tant mieux que notre guichetier soit un misrable!

-- Sans doute, on en fera tout ce quon voudra avec de largent,
et, il faut lesprer, largent ne nous manquera point.

-- Maintenant, comprends-tu ce qui nous arrive?

-- Parfaitement... Nous avons t trahis.

-- Par cet excrable duc dAlenon. Javais bien raison de vouloir
lui tordre le cou, moi.

-- Et crois-tu que notre affaire est grave?

-- Jen ai peur.

-- Ainsi, il y a  craindre... la question.

-- Je ne te cache pas que jy ai dj song.

-- Que diras-tu si on en vient l?

-- Et toi?

-- Moi, je garderai le silence, rpondit La Mole avec une rougeur
fbrile.

-- Tu te tairas? scria Coconnas.

-- Oui, si jen ai la force.

-- Eh bien, moi, dit Coconnas, si on me fait cette infamie, je te
garantis que je dirai bien des choses.

-- Mais quelles choses? demanda vivement La Mole.

-- Oh! sois tranquille, de ces choses qui empcheront pendant
quelque temps M. dAlenon de dormir.

La Mole allait rpliquer, lorsque le gelier, qui sans doute avait
entendu quelque bruit, accourut, poussa chacun des deux amis dans
sa chambre et referma la porte sur lui.



XXIV
La figure de cire


Depuis huit jours, Charles tait clou dans son lit par une fivre
de langueur entrecoupe par des accs violents qui ressemblaient 
des attaques dpilepsie. Pendant ces accs, il poussait parfois
des hurlements qucoutaient avec effroi les gardes qui veillaient
dans son antichambre, et que rptaient dans leurs profondeurs les
chos du vieux Louvre, veills depuis quelque temps par tant de
bruits sinistres. Puis, ces accs passs, cras de fatigue,
loeil teint, il se laissait aller aux bras de sa nourrice avec
des silences qui tenaient  la fois du mpris et de la terreur.

Dire ce que, chacun de son ct, sans se communiquer leurs
sensations, car la mre et son fils se fuyaient plutt quils ne
se cherchaient; dire ce que Catherine de Mdicis et le duc
dAlenon remuaient de penses sinistres au fond de leur coeur, ce
serait vouloir peindre ce fourmillement hideux quon voit
grouiller au fond dun nid de vipres.

Henri avait t enferm dans sa chambre; et, sur sa propre
recommandation  Charles, personne navait obtenu la permission de
le voir, pas mme Marguerite. Ctait aux yeux de tous une
disgrce complte. Catherine et dAlenon respiraient, le croyant
perdu, et Henri buvait et mangeait plus tranquillement, sesprant
oubli.

 la cour nul ne souponnait la cause de la maladie du roi. Matre
Ambroise Par et Mazille, son collgue, avaient reconnu une
inflammation destomac, se trompant de la cause au rsultat, voil
tout. Ils avaient, en consquence, prescrit un rgime adoucissant
qui ne pouvait quaider au breuvage particulier indiqu par Ren,
que Charles recevait trois fois par jour de la main de sa
nourrice, et qui faisait sa principale nourriture.

La Mole et Coconnas taient  Vincennes, au secret le plus
rigoureux. Marguerite et madame de Nevers avaient fait dix
tentatives pour arriver jusqu eux, ou tout au moins pour leur
faire passer un billet, et ny taient point parvenues.

Un matin, au milieu des ternelles alternatives de bien et de mal
quil prouvait, Charles se sentit un peu mieux, et voulut quon
laisst entrer toute la cour qui, comme dhabitude, quoique le
lever net plus lieu, se prsentait tous les matins. Les portes
furent donc ouvertes, et lon put reconnatre,  la pleur de ses
joues, au jaunissement de son front divoire,  la flamme fbrile
qui jaillissait de ses yeux caves et entours dun cercle de
bistre, quels effroyables ravages avait faits sur le jeune
monarque la maladie inconnue dont il tait atteint.

La chambre royale fut bientt pleine de courtisans curieux et
intresss.

Catherine, dAlenon et Marguerite furent avertis que le roi
recevait. Tous trois entrrent  peu dintervalle lun de lautre,
Catherine calme, dAlenon souriant, Marguerite abattue.

Catherine sassit au chevet du lit de son fils, sans remarquer le
regard avec lequel celui-ci lavait vue sapprocher.

M. dAlenon se plaa au pied, et se tint debout. Marguerite
sappuya  un meuble, et, voyant le front ple, le visage amaigri
et loeil enfonc de son frre, elle ne put retenir un soupir et
une larme. Charles, auquel rien nchappait, vit cette larme,
entendit ce soupir, et de la tte fit un signe imperceptible 
Marguerite. Ce signe, si imperceptible quil ft, claira le
visage de la pauvre reine de Navarre,  qui Henri navait eu le
temps de rien dire, ou peut-tre mme navait voulu rien dire.
Elle craignait pour son mari, elle tremblait pour son amant.

Pour elle-mme elle ne redoutait rien, elle connaissait trop bien
La Mole, et savait quelle pouvait compter sur lui.

-- Eh bien, mon cher fils, dit Catherine, comment vous trouvez-
vous?

-- Mieux, ma mre, mieux.

-- Et que disent vos mdecins?

-- Mes mdecins? ah! ce sont de grands docteurs, ma mre, dit
Charles en clatant de rire, et jai un suprme plaisir, je
lavoue,  les entendre discuter sur ma maladie. Nourrice, donne-
moi  boire.

La nourrice apporta  Charles une tasse de sa potion ordinaire.

-- Et que vous font-ils prendre, mon fils?

-- Oh! madame, qui connat quelque chose  leurs prparations?
rpondit le roi en avalant vivement le breuvage.

-- Ce quil faudrait  mon frre, dit Franois, ce serait de
pouvoir se lever et prendre le beau soleil; la chasse, quil aime
tant, lui ferait grand bien.

-- Oui, dit Charles, avec un sourire dont il fut impossible au duc
de deviner lexpression, cependant la dernire ma fait grand mal.

Charles avait dit ces mots dune faon si trange que la
conversation,  laquelle les assistants ne staient pas un
instant mls, en resta l. Puis il fit un signe de tte. Les
courtisans comprirent que la rception tait acheve, et se
retirrent les uns aprs les autres.

DAlenon fit un mouvement pour sapprocher de son frre, mais un
sentiment intrieur larrta. Il salua, et sortit. Marguerite se
jeta sur la main dcharne que son frre lui tendait, la serra et
la baisa, et sortit  son tour.

-- Bonne Margot, murmura Charles. Catherine seule resta,
conservant sa place au chevet du lit. Charles, en se trouvant en
tte--tte avec elle, se recula vers la ruelle avec le mme
sentiment de terreur qui fait quon recule devant un serpent.
Cest que Charles, instruit par les aveux de Ren, puis peut-tre
mieux encore par le silence et la mditation, navait plus mme le
bonheur de douter.

Il savait parfaitement  qui et  quoi attribuer sa mort.

Aussi, lorsque Catherine se rapprocha du lit et allongea vers son
fils une main froide comme son regard, celui-ci frissonna et eut
peur.

-- Vous demeurez, madame? lui dit-il.

-- Oui, mon fils, rpondit Catherine, jai  vous entretenir de
choses importantes.

-- Parlez, madame, dit Charles en se reculant encore.

-- Sire, dit la reine, je vous ai entendu affirmer tout  lheure
que vos mdecins taient de grands docteurs...

-- Et je laffirme encore, madame.

-- Cependant quont-ils fait depuis que vous tes malade?

-- Rien, cest vrai... mais si vous aviez entendu ce quils ont
dit... en vrit, madame, on voudrait tre malade rien que pour
entendre de si savantes dissertations.

-- Eh bien, moi, mon fils, voulez-vous que je vous dise une chose?

-- Comment donc? dites, ma mre.

-- Eh bien, je souponne que tous ces grands docteurs ne
connaissent rien  votre maladie!

-- Vraiment, madame!

-- Quils voient peut-tre un rsultat, mais que la cause leur
chappe.

-- Cest possible, dit Charles ne comprenant pas o sa mre en
voulait venir.

-- De sorte quils traitent le symptme au lieu de traiter le mal.

-- Sur mon me! reprit Charles tonn, je crois que vous avez
raison, ma mre.

-- Eh bien, moi, mon fils, dit Catherine, comme il ne convient ni
 mon coeur ni au bien de ltat que vous soyez malade si
longtemps, attendu que le moral pourrait finir par saffecter chez
vous, jai rassembl les plus savants docteurs.

-- En art mdical, madame?

-- Non, dans un art plus profond, dans lart qui permet non
seulement de lire dans les corps, mais encore dans les coeurs.

-- Ah! le bel art, madame, fit Charles, et quon a raison de ne
pas lenseigner aux rois! Et vos recherches ont eu un rsultat?
continua-t-il.

-- Oui.

-- Lequel?

-- Celui que jesprais; et japporte  Votre Majest le remde
qui doit gurir son corps et son esprit.

Charles frissonna. Il crut que sa mre, trouvant quil vivait trop
longtemps encore, avait rsolu dachever sciemment ce quelle
avait commenc sans le savoir.

-- Et o est-il, ce remde? dit Charles en se soulevant sur un
coude et en regardant sa mre.

-- Il est dans le mal mme, rpondit Catherine.

-- Alors o est le mal?

-- coutez-moi, mon fils, dit Catherine. Avez-vous entendu dire
parfois quil est des ennemis secrets dont la vengeance  distance
assassine la victime?

-- Par le fer ou par le poison? demanda Charles sans perdre un
instant de vue la physionomie impassible de sa mre.

-- Non, par des moyens bien autrement srs, bien autrement
terribles, dit Catherine.

-- Expliquez-vous.

-- Mon fils, demanda la Florentine, avez-vous foi aux pratiques de
la cabale et de la magie? Charles comprima un sourire de mpris et
dincrdulit.

-- Beaucoup, dit-il.

-- Eh bien, dit vivement Catherine, de l viennent vos
souffrances. Un ennemi de Votre Majest, qui net point os vous
attaquer en face, a conspir dans lombre. Il a dirig contre la
personne de Votre Majest une conspiration dautant plus terrible
quil navait pas de complices, et que les fils mystrieux de
cette conspiration taient insaisissables.

-- Ma foi, non! dit Charles rvolt par tant dastuce.

-- Cherchez bien, mon fils, dit Catherine, rappelez-vous certains
projets dvasion qui devaient assurer limpunit au meurtrier.

-- Au meurtrier! scria Charles, au meurtrier, dites-vous? on a
donc essay de me tuer, ma mre?

Loeil chatoyant de Catherine roula hypocritement sous sa paupire
plisse.

-- Oui, mon fils: vous en doutez peut-tre, vous; mais moi, jen
ai acquis la certitude.

-- Je ne doute jamais de ce que vous me dites, rpondit amrement
le roi. Et comment a-t-on essay de me tuer? Je suis curieux de le
savoir.

-- Par la magie, mon fils.

-- Expliquez-vous, madame, dit Charles ramen par le dgot  son
rle dobservateur.

-- Si ce conspirateur que je veux dsigner... et que Votre Majest
a dj dsign du fond du coeur... ayant tout dispos pour ses
batteries, tant sr du succs, et russi  sesquiver, nul peut-
tre net pntr la cause des souffrances de Votre Majest; mais
heureusement, Sire, votre frre veillait sur vous.

-- Quel frre?

-- Votre frre dAlenon.

-- Ah! oui, cest vrai; joublie toujours que jai un frre,
murmura Charles en riant avec amertume. Et vous dites donc,
madame...

-- Quil a heureusement rvl le ct matriel de la conspiration
 Votre Majest. Mais tandis quil ne cherchait, lui, enfant
inexpriment, que les traces dun complot ordinaire, que les
preuves dune escapade de jeune homme, je cherchais, moi, des
preuves dune action bien plus importante; car je connais la
porte de lesprit du coupable.

-- Ah a! mais, ma mre, on dirait que vous parlez du roi de
Navarre? dit Charles voulant voir jusquo irait cette
dissimulation florentine.

Catherine baissa hypocritement les yeux.

-- Je lai fait arrter, ce me semble, et conduire  Vincennes
pour lescapade en question, continua le roi; serait-il donc
encore plus coupable que je ne le souponne?

-- Sentez-vous la fivre qui vous dvore? demanda Catherine.

-- Oui, certes, madame, dit Charles en fronant le sourcil.

-- Sentez-vous la chaleur brlante qui ronge votre coeur et vos
entrailles?

-- Oui, madame, rpondit Charles en sassombrissant de plus en
plus.

-- Et les douleurs aigus de tte qui passent par vos yeux pour
arriver  votre cerveau, comme autant de coups de flches?

-- Oui, oui, madame; oh! je sens bien tout cela! oh! vous savez
bien dcrire mon mal!

-- Eh bien, cela est tout simple, dit la Florentine; regardez...
Et elle tira de dessous son manteau un objet quelle prsenta au
roi.

Ctait une figurine de cire jauntre, haute de six pouces  peu
prs. Cette figure tait vtue dabord dune robe toile dor, en
cire, comme la figurine; puis dun manteau royal de mme matire.

-- Eh bien, demanda Charles, quest-ce que cette petite statue?

-- Voyez ce quelle a sur la tte, dit Catherine.

-- Une couronne, rpondit Charles.

-- Et au coeur?

-- Une aiguille.

-- Eh bien, Sire, vous reconnaissez-vous?

-- Moi?

-- Oui, vous, avec votre couronne, avec votre manteau?

-- Et qui donc a fait cette figure? dit Charles que cette comdie
fatiguait; le roi de Navarre, sans doute?

-- Non pas, Sire.

-- Non pas! ... alors je ne vous comprends plus.

-- Je dis _non, _reprit Catherine, parce que Votre Majest
pourrait tenir au fait exact. Jaurais dit _oui _si Votre Majest
met pos la question dune autre faon.

Charles ne rpondit pas. Il essayait de pntrer toutes les
penses de cette me tnbreuse, qui se refermait sans cesse
devant lui au moment o il se croyait tout prt  y lire.

-- Sire, continua Catherine, cette statue a t trouve, par les
soins de votre procureur gnral Laguesle, au logis de lhomme
qui, le jour de la chasse au vol, tenait un cheval de main tout
prt pour le roi de Navarre.

-- Chez M. de La Mole? dit Charles.

-- Chez lui-mme; et, sil vous plat, regardez encore cette
aiguille dacier qui perce le coeur, et voyez quelle lettre est
crite sur ltiquette quelle porte.

-- Je vois un M, dit Charles.

-- Cest--dire mort; cest la formule magique, Sire. Linventeur
crit ainsi son voeu sur la plaie mme quil creuse. Sil et
voulu frapper de folie, comme le duc de Bretagne fit pour le roi
Charles VI, il et enfonc lpingle dans la tte et il et mis un
F au lieu dun M.

-- Ainsi, dit Charles IX,  votre avis, madame, celui qui en veut
 mes jours, cest M. de La Mole?

-- Oui, comme le poignard en veut au coeur; oui, mais derrire le
poignard, il y a le bras qui le pousse.

-- Et voil toute la cause du mal dont je suis atteint? le jour o
le charme sera dtruit, le mal cessera? Mais comment sy prendre?
demanda Charles; vous le savez, vous, ma bonne mre; mais moi,
tout au contraire de vous, qui vous en tes occupe toute votre
vie, je suis fort ignorant en cabale et en magie.

-- La mort de linventeur rompt le charme, voil tout. Le jour o
le charme sera dtruit, le mal cessera, dit Catherine.

-- Vraiment! dit Charles dun air tonn.

-- Comment! vous ne savez pas cela?

-- Dame! je ne suis pas sorcier, dit le roi.

-- Eh bien, maintenant, dit Catherine, Votre Majest est
convaincue, nest ce pas?

-- Certainement.

-- La conviction va chasser linquitude?

-- Compltement.

-- Ce nest point par complaisance que vous le dites?

-- Non, ma mre; cest du fond de mon coeur. Le visage de
Catherine se drida.

-- Dieu soit lou! scria-t-elle, comme si elle et cru en Dieu.

-- Oui, Dieu soit lou! reprit ironiquement Charles. Je sais
maintenant comme vous  qui attribuer ltat o je me trouve, et
par consquent qui punir.

-- Et nous punirons...

-- M. de La Mole: navez-vous pas dit quil tait le coupable?

-- Jai dit quil tait linstrument.

-- Eh bien, dit Charles, M. de La Mole dabord; cest le plus
important. Toutes ces crises dont je suis atteint peuvent faire
natre autour de nous de dangereux soupons. Il est urgent que la
lumire se fasse, et qu lclat que jettera cette lumire la
vrit se dcouvre.

-- Ainsi, M. de La Mole...?

-- Me va admirablement comme coupable: je laccepte donc.
Commenons par lui dabord; et sil a un complice, il parlera.

-- Oui, murmura Catherine; sil ne parle pas, on le fera parler.
Nous avons des moyens infaillibles pour cela. Puis tout haut en se
levant:

-- Vous permettez donc, Sire, que linstruction commence?

-- Je le dsire, madame, rpondit Charles, et... le plus tt sera
le mieux.

Catherine serra la main de son fils sans comprendre le
tressaillement nerveux qui agita cette main en serrant la sienne,
et sortit sans entendre le rire sardonique du roi et la sourde et
terrible imprcation qui suivit ce rire.

Le roi se demandait sil ny avait pas danger  laisser aller
ainsi cette femme qui, en quelques heures, ferait peut-tre tant
de besogne quil ny aurait plus moyen dy remdier.

En ce moment, comme il regardait la portire retombant derrire
Catherine, il entendit un lger froissement derrire lui, et se
retournant il aperut Marguerite qui soulevait la tapisserie
retombant devant le corridor qui conduisait chez sa nourrice.

Marguerite dont la pleur, les yeux hagards et la poitrine
oppresse dcelaient la plus violente motion:

-- Oh! Sire, Sire! scria Marguerite en se prcipitant vers le
lit de son frre, vous savez bien quelle ment!

-- Qui, _elle?_ demanda Charles.

-- coutez, Charles: certes, cest terrible daccuser sa mre;
mais je me suis doute quelle resterait prs de vous pour les
poursuivre encore. Mais, sur ma vie, sur la vtre, sur notre me 
tous les deux, je vous dis quelle ment!

-- Les poursuivre! ... qui poursuit-elle?...

Tous les deux parlaient bas par instinct: on et dit quils
avaient peur de sentendre eux-mmes.

-- Henri dabord, votre Henriot, qui vous aime, qui vous est
dvou plus que personne au monde.

-- Tu le crois, Margot? dit Charles.

-- Oh! Sire, jen suis sre.

-- Eh bien, moi aussi, dit Charles.

-- Alors, si vous en tes sr, mon frre, dit Marguerite tonne,
pourquoi lavez-vous fait arrter et conduire  Vincennes?

-- Parce quil me la demand lui-mme.

-- Il vous la demand, Sire?...

-- Oui, il a de singulires ides, Henriot. Peut-tre se trompe-t-
il, peut-tre a-t-il raison; mais enfin, une de ses ides, cest
quil est plus en sret dans ma disgrce que dans ma faveur, loin
de moi que prs de moi,  Vincennes quau Louvre.

-- Ah! je comprends, dit Marguerite, et il est en sret alors?

-- Dame! aussi en sret que peut ltre un homme dont Beaulieu me
rpond sur sa tte.

-- Oh! merci, mon frre, voil pour Henri. Mais...

-- Mais quoi? demanda Charles.

-- Mais il y a une autre personne, Sire,  laquelle jai tort de
mintresser peut-tre, mais  laquelle je mintresse enfin.

-- Et quelle est cette personne?

-- Sire, pargnez-moi... joserais  peine le nommer  mon frre,
et nose le nommer  mon roi.

-- M. de La Mole, nest-ce pas? dit Charles.

-- Hlas! dit Marguerite, vous avez voulu le tuer une fois, Sire,
et il na chapp que par miracle  votre vengeance royale.

-- Et cela, Marguerite, quand il tait coupable dun seul crime;
mais maintenant quil en a commis deux...

-- Sire, il nest pas coupable du second.

-- Mais, dit Charles, nas-tu pas entendu ce qua dit notre bonne
mre, pauvre Margot?

-- Oh! je vous ai dj dit, Charles, reprit Marguerite en baissant
la voix, je vous ai dj dit quelle mentait.

-- Vous ne savez peut-tre pas quil existe une figure de cire qui
a t saisie chez M. de La Mole?

-- Si fait, mon frre, je le sais.

-- Que cette figure est perce au coeur par une aiguille, et que
laiguille qui la blesse ainsi porte une petite bannire avec un
M?

-- Je le sais encore.

-- Que cette figure a un manteau royal sur les paules et une
couronne royale sur la tte?

-- Je sais tout cela.

-- Eh bien, quavez-vous  dire?

-- Jai  dire que cette petite figure qui porte un manteau royal
sur les paules et une couronne royale sur la tte est la
reprsentation dune femme et non dun homme.

-- Bah! dit Charles; et cette aiguille qui lui perce le coeur?

-- Ctait un charme pour se faire aimer de cette femme et non un
malfice pour faire mourir un homme.

-- Mais cette lettre M?

-- Elle ne veut pas dire: MORT, comme la dit la reine mre.

-- Que veut-elle donc dire, alors? demanda Charles.

-- Elle veut dire... elle veut dire le nom de la femme que
M. de La Mole aimait.

-- Et cette femme se nomme?

-- Cette femme se nomme Marguerite, mon frre, dit la reine de
Navarre en tombant  genoux devant le lit du roi, en prenant sa
main dans les deux siennes, et en appuyant son visage baign de
larmes sur cette main.

-- Ma soeur, silence! dit Charles en promenant autour de lui un
regard tincelant sous un sourcil fronc; car, de mme que vous
avez entendu, vous, on pourrait vous entendre  votre tour.

-- Oh! que mimporte! dit Marguerite en relevant la tte et que le
monde entier nest-il l pour mcouter! devant le monde entier,
je dclarerais quil est infme dabuser de lamour dun
gentilhomme pour souiller sa rputation dun soupon dassassinat.

-- Margot, si je te disais que je sais aussi bien que toi ce qui
est et ce qui nest pas?

-- Mon frre!

-- Si je te disais que M. de La Mole est innocent?

-- Vous le savez?

-- Si je te disais que je connais le vrai coupable?

-- Le vrai coupable! scria Marguerite; mais il y a donc eu un
crime commis?

-- Oui. Volontaire ou involontaire, il y a eu un crime commis.

-- Sur vous?

-- Sur moi.

-- Impossible!

-- Impossible?... Regarde-moi, Margot.

La jeune femme regarda son frre et frissonna en le voyant si
ple.

-- Margot, je nai pas trois mois  vivre, dit Charles.

-- Vous, mon frre! Toi, mon Charles! scria-t-elle.

-- Margot, je suis empoisonn. Marguerite jeta un cri.

-- Tais-toi donc, dit Charles; il faut quon croie que je meurs
par magie.

-- Et vous connaissez le coupable?

-- Je le connais.

-- Vous avez dit que ce nest pas La Mole?

-- Non, ce nest pas lui.

-- Ce nest pas Henri non plus, certainement... Grand Dieu!
serait-ce...?

-- Qui?

-- Mon frre... dAlenon?... murmura Marguerite.

-- Peut-tre.

-- Ou bien, ou bien... (Marguerite baissa la voix comme pouvante
elle mme de ce quelle allait dire.) ou bien... notre mre?

Charles se tut. Marguerite le regarda, lut dans son regard tout ce
quelle y cherchait, et tomba toujours  genoux et demi-renverse
sur un fauteuil.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, cest impossible!

-- Impossible! dit Charles avec un rire strident; il est fcheux
que Ren ne soit pas ici, il te raconterait mon histoire.

-- Lui, Ren?

-- Oui. Il te raconterait, par exemple, quune femme  laquelle il
nose rien refuser a t lui demander un livre de chasse enfoui
dans sa bibliothque; quun poison subtil a t vers sur chaque
page de ce livre; que le poison, destin  quelquun, je ne sais 
qui, est tomb par un caprice du hasard, ou par un chtiment du
ciel, sur une autre personne que celle  qui il tait destin.
Mais en labsence de Ren, si tu veux voir le livre, il est l,
dans mon cabinet, et, crit de la main du Florentin, tu verras que
ce livre, qui contient dans ses feuilles la mort de vingt
personnes encore, a t donn de sa main  sa compatriote.

-- Silence, Charles,  ton tour, silence! dit Marguerite.

-- Tu vois bien maintenant quil faut quon croie que je meurs par
magie.

-- Mais cest inique, mais cest affreux! grce! grce! vous savez
bien quil est innocent.

-- Oui, je le sais, mais il faut quon le croie coupable. Souffre
donc la mort de ton amant; cest peu pour sauver lhonneur de la
maison de France. Je souffre bien la mort pour que le secret meure
avec moi.

Marguerite courba la tte, comprenant quil ny avait rien  faire
pour sauver La Mole du ct du roi, et se retira toute pleurante
et nayant plus despoir quen ses propres ressources.

Pendant ce temps, comme lavait prvu Charles, Catherine ne
perdait pas une minute, et elle crivait au procureur gnral
Laguesle une lettre dont lhistoire a conserv jusquau dernier
mot, et qui jette sur toute cette affaire de sanglantes lueurs:

Monsieur le procureur, ce soir on me dit pour certain que La Mole
a fait le sacrilge. En son logis  Paris, on a trouv beaucoup de
mchantes choses, comme des livres et des papiers. Je vous prie
dappeler le premier prsident et dinstruire au plus vite
laffaire de la figure de cire  laquelle ils ont donn un coup au
coeur, et ce, contre le roi[6].

 CATHERINE.



XXV
Les boucliers invisibles


Le lendemain du jour o Catherine avait crit la lettre quon
vient de lire, le gouverneur entra chez Coconnas avec un appareil
des plus imposants: il se composait de deux hallebardiers et de
quatre robes noires.

Coconnas tait invit  descendre dans une salle o le procureur
Laguesle et deux juges lattendaient pour linterroger selon les
instructions de Catherine.

Pendant les huit jours quil avait passs en prison, Coconnas
avait beaucoup rflchi; sans compter que chaque jour La Mole et
lui, runis un instant pour les soins de leur gelier qui, sans
leur rien dire, leur avait fait cette surprise que selon toute
probabilit ils ne devaient pas  sa seule philanthropie; sans
compter, disons-nous, que La Mole et lui staient records sur la
conduite quils avaient  tenir et qui tait une ngation absolue,
il tait donc persuad quavec un peu dadresse son affaire
prendrait la meilleure tournure, les charges ntaient pas plus
fortes pour eux que pour les autres. Henri et Marguerite navaient
fait aucune tentative de fuite, ils ne pouvaient donc tre
compromis dans une affaire o les principaux coupables taient
libres. Coconnas ignorait que Henri habitt le mme chteau que
lui, et la complaisance de son gelier lui apprenait quau-dessus
de sa tte planaient des protections quil appelait ses_ boucliers
invisibles_.

Jusque-l, les interrogatoires avaient port sur les desseins du
roi de Navarre, sur les projets de fuite et sur la part que les
deux amis devaient prendre  cette fuite.  tous ces
interrogatoires, Coconnas avait constamment rpondu dune faon
plus que vague et beaucoup plus quadroite; il sapprtait encore
 rpondre de la mme faon, et davance il avait prpar toutes
ses petites reparties, lorsquil saperut tout  coup que
linterrogatoire avait chang dobjet.

Il sagissait dune ou de plusieurs visites faites  Ren, dune
ou de plusieurs figures de cire faites  linstigation de La Mole.

Coconnas, tout prpar quil tait, crut remarquer que
laccusation perdait beaucoup de son intensit, puisquil ne
sagissait plus, au lieu davoir trahi un roi, que davoir fait
une statue de reine; encore cette statue tait-elle haute de huit
 dix pouces tout au plus.

Il rpondit donc fort gaiement que ni lui ni son ami ne jouaient
plus depuis longtemps  la poupe, et remarqua avec plaisir que
plusieurs fois ses rponses avaient eu le privilge de faire
sourire ses juges.

On navait pas encore dit en vers: _jai ri, me voil dsarm;
_mais cela stait dj beaucoup dit en prose. Et Coconnas crut
avoir  moiti dsarm ses juges parce quils avaient souri.

Son interrogatoire termin, il remonta donc dans sa chambre si
chantant, si bruyant, que La Mole, pour qui il faisait tout ce
tapage, dut en tirer les plus heureuses consquences.

On le fit descendre  son tour. La Mole, comme Coconnas, vit avec
tonnement laccusation abandonner sa premire voie et entrer dans
une voie nouvelle. On linterrogea sur ses visites  Ren. Il
rpondit quil avait t chez le Florentin une fois seulement. On
lui demanda si cette fois il ne lui avait pas command une figure
de cire. Il rpondit que Ren lui avait montr cette figure toute
faite. On lui demanda si cette figure ne reprsentait pas un
homme. Il rpondit quelle reprsentait une femme. On lui demanda
si le charme navait point pour but de faire mourir cet homme. Il
rpondit que le but de ce charme tait de se faire aimer de cette
femme.

Ces questions furent faites, tournes et retournes de cent faons
diffrentes; mais  toutes ces questions, sous quelque face
quelles lui fussent prsentes, La Mole fit constamment les mmes
rponses.

Les juges se regardrent avec une sorte dindcision, ne sachant
que trop dire ni que faire devant une pareille simplicit,
lorsquun billet apport au procureur gnral trancha la
difficult.

Il tait conu en ces termes:

Si laccus nie, recourez  la question. C.

Le procureur mit le billet dans sa poche, sourit  La Mole, et le
congdia poliment. La Mole rentra dans son cachot presque aussi
rassur sinon presque aussi joyeux que Coconnas.

-- Je crois que tout va bien, dit-il.

Une heure aprs il entendit des pas et vit un billet qui se
glissait sous la porte, sans voir quelle main lui donnait le
mouvement. Il le prit, tout en pensant que la dpche venait,
selon toute probabilit, du guichetier.

En voyant ce billet, un espoir presque aussi douloureux quune
dception lui tait venu au coeur; il esprait que ce billet tait
de Marguerite, dont il navait eu aucune nouvelle depuis quil
tait prisonnier. Il sen saisit tout tremblant. Lcriture
faillit le faire mourir de joie.

Courage, disait le billet, je veille.

-- Ah! si elle veille, scria La Mole en couvrant de baisers ce
papier quavait touch une main si chre, si elle veille, je suis
sauv! ...

Il faut, pour que La Mole comprenne ce billet et pour quil ait
foi avec Coconnas dans ce que le Pimontais appelait ses
_boucliers invisibles_, que nous ramenions le lecteur  cette
petite maison,  cette chambre o tant de scnes dun bonheur
enivrant, o tant de parfums,  peine vapors, o tant de doux
souvenirs, devenus depuis des angoisses, brisaient le coeur dune
femme  demi renverse sur des coussins de velours.

-- tre reine, tre forte, tre jeune, tre riche, tre belle, et
souffrir ce que je souffre! scriait cette femme; oh! cest
impossible!

Puis, dans son agitation, elle se levait, marchait, sarrtait
tout  coup, appuyait son front brlant contre quelque marbre
glac, se relevait ple et le visage couvert de larmes, se tordait
les bras avec des cris, et retombait brise sur quelque fauteuil.

Tout  coup la tapisserie qui sparait lappartement de la rue
Cloche-Perce de lappartement de la rue Tizon se souleva; un
frmissement soyeux effleura la boiserie, et la duchesse de Nevers
apparut.

-- Oh! scria Marguerite, cest toi! Avec quelle impatience je
tattendais! Eh bien, quelles nouvelles?

-- Mauvaises, mauvaises, ma pauvre amie. Catherine pousse elle-
mme linstruction, et en ce moment encore elle est  Vincennes.

-- Et Ren?

-- Il est arrt.

-- Avant que tu aies pu lui parler?

-- Oui.

-- Et nos prisonniers?

-- Jai de leurs nouvelles.

-- Par le guichetier?

-- Toujours.

-- Eh bien?

-- Eh bien, ils communiquent chaque jour ensemble. Avant-hier on
les a fouills. La Mole a bris ton portrait plutt que de le
livrer.

-- Ce cher La Mole!

-- Annibal a ri au nez des inquisiteurs.

-- Bon Annibal! Mais aprs?

-- On les a interrogs ce matin sur la fuite du roi, sur ses
projets de rbellion en Navarre, et ils nont rien dit.

-- Oh! je savais bien quils garderaient le silence; mais ce
silence les tue aussi bien que sils parlaient.

-- Oui, mais nous les sauvons, nous.

-- Tu as donc pens  notre entreprise?

-- Je ne me suis occupe que de cela depuis hier.

-- Eh bien?

-- Je viens de conclure avec Beaulieu. Ah! ma chre reine, quel
homme difficile et cupide! Cela cotera la vie dun homme et trois
cent mille cus.

-- Tu dis quil est difficile et cupide... et cependant il ne
demande que la vie dun homme et trois cent mille cus... Mais
cest pour rien!

-- Pour rien... trois cent mille cus! ... Mais tous tes joyaux et
tous les miens ny suffiraient pas.

-- Oh! qu cela ne tienne. Le roi de Navarre paiera, le duc
dAlenon paiera, mon frre Charles paiera, ou sinon...

-- Allons! tu raisonnes comme une folle. Je les ai, les trois cent
mille cus.

-- Toi?

-- Oui, moi.

-- Et comment te les es-tu procurs?

-- Ah! voil!

-- Cest un secret?

-- Pour tout le monde, except pour toi.

-- Oh! mon Dieu! dit Marguerite souriant au milieu de ses larmes,
les aurais-tu vols?

-- Tu en jugeras.

-- Voyons.

-- Tu te rappelles cet horrible Nantouillet?

-- Le richard, lusurier?

-- Si tu veux.

-- Eh bien?

-- Eh bien! tant il y a quun jour en voyant passer certaine femme
blonde, aux yeux verts, coiffe de trois rubis poss lun au
front, les deux autres aux tempes, coiffure qui lui va si bien, et
ignorant que cette femme tait une duchesse, ce richard, cet
usurier scria: Pour trois baisers  la place de ces trois
rubis, je ferais natre trois diamants de cent mille cus chacun!

-- Eh bien, Henriette?

-- Eh bien, ma chre, les diamants sont clos et vendus.

-- Oh! Henriette! Henriette! murmura Marguerite.

-- Tiens! scria la duchesse avec un accent dimpudeur naf et
sublime  la fois, qui rsume et le sicle et la femme, tiens!
jaime Annibal, moi!

-- Cest vrai, dit Marguerite en souriant et en rougissant tout 
la fois, tu laimes beaucoup, tu laimes trop mme. Et cependant
elle lui serra la main.

-- Donc, continua Henriette, grce  nos trois diamants les trois
cent mille cus et lhomme sont prts.

-- Lhomme? quel homme?

-- Lhomme  tuer: tu oublies quil faut tuer un homme.

-- Et tu as trouv lhomme quil te fallait?

-- Parfaitement.

-- Au mme prix? demanda en souriant Marguerite.

-- Au mme prix! jen eusse trouv mille, rpondit Henriette. Non,
non; moyennant cinq cents cus, tout bonnement.

-- Pour cinq cents cus tu as trouv un homme qui a consenti  se
faire tuer?

-- Que veux-tu! il faut bien vivre.

-- Ma chre amie, je ne te comprends plus. Voyons, parle
clairement; les nigmes prennent trop de temps  deviner dans la
situation o nous nous trouvons.

-- Eh bien, coute: le gelier auquel est confie la garde de La
Mole et de Coconnas est un ancien soldat qui sait ce que cest
quune blessure; il veut bien aider  sauver nos amis, mais il ne
veut pas perdre sa place. Un coup de poignard adroitement plac
fera laffaire; nous lui donnerons une rcompense, et ltat un
ddommagement. De cette faon, le brave homme recevra des deux
mains, et aura renouvel la fable du plican.

-- Mais, dit Marguerite, un coup de poignard...

-- Sois tranquille, cest Annibal qui le donnera.

-- Au fait, dit en riant Marguerite, il a donn trois coups tant
dpe que de poignard  La Mole, et La Mole nen est pas mort; il
y a donc tout lieu desprer.

-- Mchante! tu mriterais que jen restasse l.

-- Oh! non, non, au contraire; dis-moi le reste, je ten supplie.
Comment les sauverons-nous, voyons?

-- Eh bien, voici laffaire: la chapelle est le seul lieu du
chteau o puissent pntrer les femmes qui ne sont point
prisonnires. On nous fait cacher derrire lautel: sous la nappe
de lautel, ils trouvent deux poignards. La porte de la sacristie
est ouverte davance; Coconnas frappe son gelier qui tombe et
fait semblant dtre mort; nous apparaissons, nous jetons chacune
un manteau sur les paules de nos amis; nous fuyons avec eux par
la petite porte de la sacristie, et comme nous avons le mot
dordre, nous sortons sans empchement.

-- Et une fois sortis?

-- Deux chevaux les attendent  la porte; ils sautent dessus,
quittent lle-de-France et gagnent la Lorraine, do de temps en
temps ils reviennent incognito.

-- Oh! tu me rends la vie, dit Marguerite. Ainsi nous les
sauverons?

-- Jen rpondrais presque.

-- Et cela bientt?

-- Dame! dans trois ou quatre jours; Beaulieu nous prviendra.

-- Mais si lon te reconnat dans les environs de Vincennes, cela
peut faire du tort  notre projet.

-- Comment veux-tu que lon me reconnaisse? Je sors en religieuse
avec une coiffe, grce  laquelle on ne me voit pas mme le bout
du nez.

-- Cest que nous ne pouvons prendre trop de prcautions.

-- Je le sais bien, mordi! comme dirait le pauvre Annibal.

-- Et le roi de Navarre, ten es-tu informe?

-- Je nai eu garde dy manquer.

-- Eh bien?

-- Eh bien, il na jamais t si joyeux,  ce quil parat; il
rit, il chante, il fait bonne chre, et ne demande quune chose,
cest dtre bien gard.

-- Il a raison. Et ma mre?

-- Je te lai dit, elle pousse tant quelle peut le procs.

-- Oui, mais elle ne se doute de rien relativement  nous?

-- Comment voudrais-tu quelle se doutt de quelque chose? Tous
ceux qui sont du secret ont intrt  le garder. Ah! jai su
quelle avait fait dire aux juges de Paris de se tenir prts.

-- Agissons vite, Henriette. Si nos pauvres captifs changeaient de
prison, tout serait  recommencer.

-- Sois tranquille, je dsire autant que toi de les voir dehors.

-- Oh! oui, je le sais bien, et merci, merci cent fois de ce que
tu fais pour en arriver l.

-- Adieu, Marguerite, adieu. Je me remets en campagne.

-- Et tu es sre de Beaulieu?

-- Je lespre.

-- Du guichetier?

-- Il a promis.

-- Des chevaux?

-- Ils seront les meilleurs de lcurie du duc de Nevers.

-- Je tadore, Henriette. Et Marguerite se jeta au cou de son
amie, aprs quoi les deux femmes se sparrent, se promettant de
se revoir le lendemain et tous les jours au mme lieu et  la mme
heure. Ctaient ces deux cratures charmantes et dvoues que
Coconnas appelait avec une si saine raison ses boucliers
invisibles.



XXVI
Les juges


-- Eh bien, mon brave ami, dit Coconnas  La Mole, lorsque les
deux compagnons se retrouvrent ensemble  la suite de
linterrogatoire o, pour la premire fois, il avait t question
de la figure de cire, il me semble que tout marche  ravir et que
nous ne tarderons pas  tre abandonns des juges, ce qui est un
diagnostic tout oppos  celui de labandon des mdecins; car
lorsque le mdecin abandonne le malade, cest quil ne peut plus
le sauver; mais, tout au contraire, quand le juge abandonne
laccus, cest quil perd lespoir de lui faire couper la tte.

-- Oui, dit La Mole; il me semble mme qu cette politesse, 
cette facilit des geliers,  llasticit des portes, je
reconnais nos nobles amies; mais je ne reconnais pas
M. de Beaulieu,  ce quon mavait dit, du moins.

-- Je le reconnais bien, moi, dit Coconnas; seulement cela cotera
cher; mais, baste! lune est princesse, lautre est reine; elles
sont riches toutes deux, et jamais elles nauront occasion de
faire un si bon emploi de leur argent. Maintenant, rcapitulons
bien notre leon: on nous mne  la chapelle, on nous laisse l
sous la garde de notre guichetier, nous trouvons  lendroit
indiqu chacun un poignard; je pratique un trou dans le ventre de
notre guide...

-- Oh! non, pas dans le ventre, tu lui volerais ses cinq cents
cus; dans le bras.

-- Ah! oui, dans le bras ce serait le perdre, pauvre cher homme!
on verrait bien quil y a mis de la complaisance, et moi aussi.
Non, non, dans le ct droit, en glissant adroitement le long des
ctes: cest un coup vraisemblable et innocent.

-- Allons, va pour celui-l; ensuite...

-- Ensuite tu barricades la grande porte avec des bancs tandis que
nos deux princesses slancent de lautel o elles sont caches et
que Henriette ouvre la petite porte. Ah! ma foi! je laime
aujourdhui Henriette, il faut quelle mait fait quelque
infidlit pour que cela me reprenne ainsi.

-- Et puis, dit La Mole avec cette voix frmissante qui passe
comme une musique  travers les lvres, et puis nous gagnons les
bois. Un bon baiser donn  chacun de nous nous fait joyeux et
forts. Nous vois-tu, Annibal, penchs sur nos chevaux rapides et
le coeur doucement oppress? Oh! la bonne chose que la peur! La
peur en plein air, lorsquon a sa bonne pe nue au flanc,
lorsquon crie hourra au coursier quon aiguillonne de lperon,
et qui  chaque hourra bondit et vole.

-- Oui, dit Coconnas, mais la peur entre quatre murs, quen dis-
tu, La Mole? Moi, je puis en parler, car jai prouv quelque
chose comme cela. Quand ce visage blme de Beaulieu est entr pour
la premire fois dans ma chambre, derrire lui dans lombre
brillaient des pertuisanes et retentissait un sinistre bruit de
fer heurt contre du fer. Je te jure que jai pens tout aussitt
au duc dAlenon, et que je mattendais  voir apparatre sa
vilaine face entre deux vilaines ttes de hallebardiers. Jai t
tromp et ce fut ma seule consolation; mais je nai pas tout
perdu: la nuit venue, jen ai rv.

-- Ainsi, dit La Mole, qui suivait sa pense souriante sans
accompagner son ami dans les excursions que faisait la sienne aux
champs du fantastique, ainsi elles ont tout prvu, mme le lieu de
notre retraite. Nous allons en Lorraine, cher ami. En vrit,
jeusse mieux aim aller en Navarre; en Navarre, jtais chez
elle, mais la Navarre est trop loin, Nancy vaut mieux; dailleurs,
l, nous ne serons qu quatre-vingts lieues de Paris. Sais-tu un
regret que jemporte, Annibal, en sortant dici?

-- Ah! ma foi, non... par exemple. Quant  moi, javoue que jy
laisse tous les miens.

-- Eh bien, cest de ne pouvoir emmener avec nous le digne gelier
au lieu de...

-- Mais il ne voudrait pas, dit Coconnas, il y perdrait trop:
songe donc, cinq cents cus de nous, une rcompense du
gouvernement, de lavancement peut-tre; comme il vivra heureux ce
gaillard-l, quand je laurai tu! ... Mais quas-tu donc?

-- Rien! Une ide qui me passe par lesprit.

-- Elle nest pas drle,  ce quil parat, car tu plis
affreusement.

-- Cest que je me demande pourquoi on nous mnerait  la
chapelle.

-- Tiens! dit Coconnas, pour faire nos pques. Voil le moment, ce
me semble.

-- Mais, dit La Mole, on ne conduit  la chapelle que les
condamns  mort ou les torturs.

-- Oh! oh! fit Coconnas en plissant lgrement  son tour, ceci
mrite attention. Interrogeons sur ce point le brave homme que je
dois ventrer incessamment. Eh! porte-clefs, mon ami!

-- Monsieur mappelle! dit le gelier qui faisait le guet sur les
premires marches de lescalier.

-- Oui, viens a.

-- Me voici.

-- Il est convenu que cest de la chapelle que nous nous
sauverons, nest-ce pas?

-- Chut! dit le porte-clefs en regardant avec effroi autour de
lui.

-- Sois tranquille, personne ne nous coute.

-- Oui, monsieur, cest de la chapelle.

-- On nous y conduira donc  la chapelle?

-- Sans doute, cest lusage.

-- Cest lusage?

-- Oui, aprs toute condamnation  mort, cest lusage de
permettre que le condamn passe la nuit dans la chapelle.

Coconnas et La Mole tressaillirent et se regardrent en mme
temps.

-- Vous croyez donc que nous serons condamns  mort?

-- Sans doute... mais vous aussi, vous le croyiez.

-- Comment! nous aussi, dit La Mole.

-- Certainement... si vous ne le croyiez pas, vous nauriez pas
tout prpar pour votre fuite.

-- Sais-tu que cest plein de sens ce quil dit l! fit Coconnas 
La Mole.

-- Oui... ce que je sais aussi, maintenant du moins, cest que
nous jouons gros jeu,  ce quil parat.

-- Et moi donc! dit le guichetier, croyez-vous que je ne risque
rien?... Si dans un moment dmotion monsieur allait se tromper de
ct! ...

-- Eh! mordi! je voudrais tre  ta place, dit lentement Coconnas,
et ne pas avoir affaire  dautres mains qu cette main, 
dautre fer que celui qui te touchera.

-- Condamns  mort! murmura La Mole, mais cest impossible!

-- Impossible! dit navement le guichetier, et pourquoi?

-- Chut! dit Coconnas, je crois que lon ouvre la porte den bas.

-- En effet, reprit vivement le gelier; rentrez, messieurs!
rentrez!

-- Et quand croyez-vous que le jugement ait lieu? demanda La Mole.

-- Demain au plus tard. Mais soyez tranquilles, les personnes qui
doivent tre prvenues le seront.

-- Alors embrassons-nous et faisons nos adieux  ces murs.

Les deux amis se jetrent dans les bras lun de lautre, et
rentrrent chacun dans sa chambre, La Mole soupirant, Coconnas
chantonnant.

Il ne se passa rien de nouveau jusqu sept heures du soir. La
nuit descendit sombre et pluvieuse sur le donjon de Vincennes, une
vraie nuit dvasion. On apporta le repas du soir de Coconnas,
lequel soupa avec son apptit ordinaire, tout en songeant au
plaisir quil aurait  tre mouill par cette pluie qui fouettait
les murailles, et dj il se prparait  sendormir au murmure
sourd et monotone du vent, quand il lui sembla que ce vent, quil
coutait parfois avec un sentiment de mlancolie quil navait
jamais prouv avant quil ft en prison, sifflait plus
trangement que dhabitude sous toutes les portes, et que le pole
ronflait avec plus de rage qu lordinaire. Ce phnomne avait
lieu chaque fois quon ouvrait un des cachots de ltage suprieur
et surtout celui den face. Cest  ce bruit quAnnibal
reconnaissait toujours que le gelier allait venir, attendu que ce
bruit indiquait quil sortait de chez La Mole.

Cependant cette fois, Coconnas demeura inutilement le cou tendu et
loreille au guet.

Le temps scoula, personne ne vint.

-- Cest trange, dit Coconnas, on a ouvert chez La Mole et lon
nouvre pas chez moi. La Mole aurait-il appel? serait-il malade?
que veut dire cela?

Tout est soupon et inquitude comme tout est joie et espoir pour
un prisonnier. Une demi-heure scoula, puis une heure, puis une
heure et demie. Coconnas commenait  sendormir de dpit, quand
le bruit de la serrure le fit bondir.

-- Oh! oh! dit-il, est-ce dj lheure du dpart et va-t-on nous
conduire  la chapelle sans tre condamns? Mordi! ce serait un
plaisir de fuir par une nuit pareille, il fait noir comme dans un
four; pourvu que les chevaux ne soient point aveugls!

Il se prparait  questionner gaiement le porte-clefs, quand il
vit celui-ci appliquer son doigt sur les lvres en roulant des
yeux trs loquents.

En effet, derrire le gelier on entendait du bruit et lon
apercevait des ombres.

Tout  coup, au milieu de lobscurit, il distingua deux casques
sur chacun desquels la chandelle fumeuse envoya une paillette
dor.

-- Oh! oh! demanda-t-il  demi-voix, quest-ce que cest que cet
appareil sinistre? o allons-nous donc?

Le gelier ne rpondit que par un soupir qui ressemblait fort  un
gmissement.

-- Mordi! murmura Coconnas, quelle peste dexistence! toujours des
extrmes, jamais de terre ferme: on barbote dans cent pieds deau,
ou lon plane au-dessus des nuages, pas de milieu. Voyons, o
allons-nous?

-- Suivez les hallebardiers, monsieur, dit une voix grasseyante
qui fit connatre  Coconnas que les soldats quil avait entrevus
taient accompagns dun huissier quelconque.

-- Et M. de La Mole, demanda le Pimontais, o est-il? que
devient-il?

-- Suivez les hallebardiers, rpta la mme voix grasseyante sur
le mme ton.

Il fallait obir. Coconnas sortit de sa chambre, et aperut
lhomme noir dont la voix lui avait t si dsagrable. Ctait un
petit greffier bossu, et qui sans doute stait fait homme de robe
pour quon ne sapert point quil tait bancal en mme temps.

Il descendit lentement lescalier en spirale. Au premier tage,
les gardes sarrtrent.

-- Cest beaucoup descendre, murmura Coconnas, mais pas encore
assez.

La porte souvrit. Coconnas avait un regard de lynx et un flair de
limier; il flaira les juges, et vit dans lombre une silhouette
dhomme aux bras nus qui lui fit monter la sueur au front. Il nen
prit pas moins la mine la plus souriante, pencha la tte  gauche,
selon le code des grands airs  la mode  cette poque, et, le
poing sur la hanche, entra dans la salle.

On leva une tapisserie, et Coconnas aperut effectivement des
juges et des greffiers.

 quelques pas de ces juges et de ces greffiers, La Mole tait
assis sur un banc.

Coconnas fut conduit devant un tribunal. Arriv en face des juges,
Coconnas sarrta, salua La Mole dun signe de tte et dun
sourire, puis il attendit.

-- Comment vous nommez-vous, monsieur? lui demanda le prsident.

-- Marc-Annibal de Coconnas, rpondit le gentilhomme avec une
grce parfaite, comte de Montpantier, Chenaux et autres lieux;
mais on connat nos qualits, je prsume.

-- O tes-vous n?

--  Saint-Colomban, prs de Suze.

-- Quel ge avez-vous?

-- Vingt-sept ans et trois mois.

-- Bien, dit le prsident.

-- Il parat que cela lui fit plaisir, murmura Coconnas.

-- Maintenant, dit le prsident aprs un moment de silence qui
donna au greffier le temps dcrire les rponses de laccus, quel
tait votre but en quittant la maison de M. dAlenon?

-- De me runir  M. de La Mole, mon ami, que voil, et qui,
lorsque je la quittai, moi, lavait dj quitte depuis quelques
jours.

-- Que faisiez-vous  la chasse o vous ftes arrt?

-- Mais, rpondit Coconnas, je chassais.

-- Le roi tait aussi  cette chasse, et il y ressentit les
premires atteintes du mal dont il souffre en ce moment.

-- Quant  ceci, je ntais pas prs du roi, et je ne puis rien
dire. Jignorais mme quil ft atteint dun mal quelconque. Les
juges se regardrent avec un sourire dincrdulit.

-- Ah! vous lignoriez? dit le prsident.

-- Oui, monsieur, et jen suis fch. Quoique le roi de France ne
soit pas mon roi, jai beaucoup de sympathie pour lui.

-- Vraiment?

-- Parole dhonneur! Ce nest pas comme pour son frre le duc
dAlenon. Celui-l, je lavoue...

-- Il ne sagit point ici du duc dAlenon, monsieur, mais de Sa
Majest.

-- Eh bien, je vous ai dj dit que jtais son trs humble
serviteur, rpondit Coconnas en se dandinant avec une adorable
insolence.

-- Si vous tes en effet son serviteur, comme vous le prtendez,
monsieur, voulez-vous nous dire ce que vous savez dune certaine
statue magique?

-- Ah! bon! nous revenons  lhistoire de la statue,  ce quil
parat?

-- Oui, monsieur, cela vous dplat-il?

-- Non point, au contraire; jaime mieux cela. Allez.

-- Pourquoi cette statue se trouvait-elle chez M. de La Mole?

-- Chez M. de La Mole, cette statue? Chez Ren, vous voulez dire.

-- Vous reconnaissez donc quelle existe?

-- Dame! si on me la montre.

-- La voici. Est-ce celle que vous connaissez?

-- Trs bien.

-- Greffier, dit le prsident, crivez que laccus reconnat la
statue pour lavoir vue chez M. de La Mole.

-- Non pas, non pas, dit Coconnas, ne confondons point: pour
lavoir vue chez Ren.

-- Chez Ren, soit! Quel jour?

-- Le seul jour o nous y avons t, M. de La Mole et moi.

-- Vous avouez donc que vous avez t chez Ren avec M. de La
Mole?

-- Ah! a! est-ce que je men suis jamais cach?

-- Greffier, crivez que laccus avoue avoir t chez Ren pour
faire des conjurations.

-- Hol, h! tout beau, tout beau, monsieur le prsident. Modrez
votre enthousiasme, je vous prie: je nai pas dit un mot de tout
cela.

-- Vous niez que vous avez t chez Ren pour faire des
conjurations?

-- Je le nie. La conjuration sest faite par accident, mais sans
prmditation.

-- Mais elle a eu lieu?

-- Je ne puis nier quil se soit fait quelque chose qui
ressemblait  un charme.

-- Greffier, crivez que laccus avoue quil sest fait chez Ren
un charme contre la vie du roi.

-- Comment! contre la vie du roi! Cest un infme mensonge. Il ne
sest jamais fait de charme contre la vie du roi.

-- Vous le voyez, messieurs, dit La Mole.

-- Silence! fit le prsident. Puis se retournant vers le greffier:
-- Contre la vie du roi, continua-t-il. Y tes-vous?

-- Mais non, mais non, dit Coconnas. Dailleurs la statue nest
pas une statue dhomme, mais de femme.

-- Eh bien, messieurs, que vous avais-je dit? reprit La Mole.

-- Monsieur de la Mole, dit le prsident, vous rpondrez quand
nous vous interrogerons; mais ninterrompez pas linterrogatoire
des autres.

-- Ainsi, vous dites que cest une femme?

-- Sans doute, je le dis.

-- Pourquoi alors a-t-elle une couronne et un manteau royal?

-- Pardieu! dit Coconnas, cest bien simple; parce que ctait...
La Mole se leva et mit un doigt sur sa bouche.

-- Cest juste, dit Coconnas; quallais-je donc raconter, moi,
comme si cela regardait ces messieurs!

-- Vous persistez  dire que cette statue est une statue de femme?

-- Oui, certainement, je persiste.

-- Et vous refusez de dire quelle est cette femme?

-- Une femme de mon pays, dit La Mole, que jaimais et dont je
voulais tre aim.

-- Ce nest pas vous quon interroge, monsieur de la Mole, scria
le prsident; taisez-vous donc, ou lon vous billonnera.

-- ... Billonnera! dit Coconnas; comment dites-vous cela,
monsieur de la robe noire? On billonnera mon ami! ... un
gentilhomme! Allons donc!

-- Faites entrer Ren, dit le procureur gnral Laguesle.

-- Oui, faites entrer Ren, dit Coconnas, faites; nous allons voir
un peu qui a raison, ici, de vous trois ou de nous deux.

Ren entra ple, vieilli, presque mconnaissable pour les deux
amis, courb sous le poids du crime quil allait commettre, bien
plus que de ceux quil avait commis.

-- Matre Ren, dit le juge, reconnaissez-vous les deux accuss
ici prsents?

-- Oui, monsieur, rpondit Ren dune voix qui trahissait son
motion.

-- Pour les avoir vus o?

-- En plusieurs lieux, et notamment chez moi.

-- Combien de fois ont-ils t chez vous?

-- Une seule.

 mesure que Ren parlait, la figure de Coconnas spanouissait.
Le visage de La Mole, au contraire, demeurait grave comme sil
avait eu un pressentiment.

-- Et  quelle occasion ont-ils t chez vous? Ren sembla hsiter
un moment.

-- Pour me commander une figure de cire, dit-il.

-- Pardon, pardon, matre Ren, dit Coconnas, vous faites une
petite erreur.

-- Silence! dit le prsident. Puis se retournant vers Ren: Cette
figurine, continua-t-il, est-elle une figure dhomme ou de femme?

-- Dhomme, rpondit Ren.

Coconnas bondit comme sil et reu une commotion lectrique.

-- Dhomme! dit-il.

-- Dhomme, rpta Ren, mais dune voix si faible qu peine le
prsident lentendit.

-- Et pourquoi cette statue dhomme a-t-elle un manteau sur les
paules et une couronne sur la tte?

-- Parce que cette statue reprsente un roi.

-- Infme menteur! cria Coconnas exaspr.

-- Tais-toi, Coconnas, tais-toi, interrompit La Mole, laisse dire
cet homme, chacun est matre de perdre son me.

-- Mais non pas le corps des autres, mordi!

-- Et que voulait dire cette aiguille dacier que la statue avait
dans le coeur, avec la lettre M crite sur une petite bannire?

-- Laiguille simulait lpe ou le poignard, la lettre M veut
dire MORT.

Coconnas fit un mouvement pour trangler Ren, quatre gardes le
retinrent.

-- Cest bien, dit le procureur Laguesle, le tribunal est
suffisamment renseign. Reconduisez les prisonniers dans les
chambres dattente.

-- Mais, scriait Coconnas, il est impossible de sentendre
accuser de pareilles choses sans protester.

-- Protestez, monsieur, on ne vous en empche pas. Gardes, vous
avez entendu? Les gardes semparrent des deux accuss et les
firent sortir, La Mole par une porte, Coconnas par lautre.

Puis le procureur fit signe  cet homme que Coconnas avait aperu
dans lombre et lui dit:

-- Ne vous loignez pas, matre, vous aurez de la besogne cette
nuit.

-- Par lequel commencerai-je, monsieur? demanda lhomme en mettant
respectueusement le bonnet  la main.

-- Par celui-ci, dit le prsident en montrant La Mole quon
apercevait encore comme une ombre entre les deux gardes.

Puis sapprochant de Ren, qui tait rest debout et tremblant en
attendant  son tour quon le reconduist au Chtelet o il tait
enferm:

-- Bien, monsieur, lui dit-il, soyez tranquille, la reine et le
roi sauront que cest  vous quils auront d de connatre la
vrit.

Mais au lieu de lui rendre de la force, cette promesse parut
atterrer Ren, et il ne rpondit quen poussant un profond soupir.



XXVII
La torture du brodequin


Ce fut seulement lorsquon leut reconduit dans son nouveau cachot
et quon eut referm la porte derrire lui, que Coconnas,
abandonn  lui-mme et cessant dtre soutenu par la lutte avec
les juges et par sa colre contre Ren, commena la srie de ses
tristes rflexions.

-- Il me semble, se dit-il  lui-mme, que cela tourne au plus
mal, et quil serait temps daller un peu  la chapelle. Je me
dfie des condamnations  mort; car incontestablement on soccupe
de nous condamner  mort  cette heure. Je me dfie surtout des
condamnations  mort qui se prononcent dans le huis clos dun
chteau fort devant des figures aussi laides que toutes ces
figures qui mentouraient. On veut srieusement nous couper la
tte, hum! hum! ... Je reviens donc  ce que je disais, il serait
temps daller  la chapelle.

Ces mots prononcs  demi-voix furent suivis dun silence, et ce
silence fut interrompu par un bruit sourd, touff, lugubre, et
qui navait rien dhumain; ce cri sembla percer la muraille
paisse et vint vibrer sur le fer de ses barreaux.

Coconnas frissonna malgr lui: et cependant ctait un homme si
brave que chez lui la valeur ressemblait  linstinct des btes
froces; Coconnas demeura immobile  lendroit o il avait entendu
la plainte, doutant quune pareille plainte pt tre prononce par
un tre humain, et la prenant pour le gmissement du vent dans les
arbres, ou pour un de ces mille bruits de la nuit qui semblent
descendre ou monter des deux mondes inconnus entre lesquels tourne
notre monde; alors une seconde plainte, plus douloureuse, plus
profonde, plus poignante encore que la premire, parvint 
Coconnas, et cette fois, non seulement il distingua bien
positivement lexpression de la douleur dans la voix humaine, mais
encore il crut reconnatre dans cette voix celle de La Mole.

 cette voix, le Pimontais oublia quil tait retenu par deux
portes, par trois grilles et par une muraille paisse de douze
pieds; il slana de tout son poids contre cette muraille comme
pour la renverser et voler au secours de la victime en scriant:

-- On gorge donc quelquun ici? Mais il rencontra sur son chemin
le mur auquel il navait pas pens, et il tomba froiss du choc
contre un banc de pierre sur lequel il saffaissa. Ce fut tout.

-- Oh! ils lont tu! murmura-t-il; cest abominable! Mais cest
quon ne peut se dfendre ici... rien, pas darmes. Il tendit les
mains autour de lui.

-- Ah! cet anneau de fer, scria-t-il, je larracherai, et
malheur  qui mapprochera!

Coconnas se releva, saisit lanneau de fer, et dune premire
secousse lbranla si violemment, quil tait vident quavec deux
secousses pareilles il le descellerait.

Mais soudain la porte souvrit et une lumire produite par deux
torches envahit le cachot.

-- Venez, monsieur, lui dit la mme voix grasseyante qui lui avait
t dj si particulirement dsagrable, et qui, pour se faire
entendre cette fois trois tages au-dessous, ne lui parut pas
avoir acquis le charme qui lui manquait; venez, monsieur, la cour
vous attend.

-- Bon, dit Coconnas lchant son anneau, cest mon arrt que je
vais entendre, nest-ce pas?

-- Oui, monsieur.

-- Oh! je respire; marchons, dit-il. Et il suivit lhuissier, qui
marchait devant lui de son pas compass et tenant sa baguette
noire. Malgr la satisfaction quil avait tmoigne dans un
premier mouvement, Coconnas jetait, tout en marchant, un regard
inquiet  droite et  gauche, devant et derrire.

-- Oh! oh! murmura-t-il, je naperois pas mon digne gelier;
javoue que sa prsence me manque.

On entra dans la salle que venaient de quitter les juges, et o
demeurait seul debout un homme que Coconnas reconnut pour le
procureur gnral, qui avait plusieurs fois, dans le cours de
linterrogatoire, port la parole, et toujours avec une animosit
facile  reconnatre.

En effet, ctait celui  qui Catherine, tantt par lettre, tantt
de vive voix, avait particulirement recommand le procs.

Un rideau lev laissait voir le fond de cette chambre, et cette
chambre, dont les profondeurs se perdaient dans lobscurit, avait
dans ses parties claires un aspect si terrible que Coconnas
sentit que les jambes lui manquaient et scria:

-- Oh! mon Dieu! Ce ntait pas sans cause que Coconnas avait
pouss ce cri de terreur. Le spectacle tait en effet des plus
lugubres. La salle, cache pendant linterrogatoire par ce rideau,
qui tait lev maintenant, apparaissait comme le vestibule de
lenfer. Au premier plan on voyait un chevalet de bois garni de
cordes, de poulies et dautres accessoires tortionnaires. Plus
loin flambait un brasier qui refltait ses lueurs rougetres sur
tous les objets environnants, et qui assombrissait encore la
silhouette de ceux qui se trouvaient entre Coconnas et lui. Contre
une des colonnes qui soutenaient la vote, un homme immobile comme
une statue se tenait debout une corde  la main. On et dit quil
tait de la mme pierre que la colonne  laquelle il adhrait. Sur
les murs au-dessus des bancs de grs, entre des anneaux de fer,
pendaient des chanes et reluisaient des lames.

-- Oh! murmura Coconnas, la salle de la torture toute prpare et
qui semble ne plus attendre que le patient! Quest-ce que cela
signifie?

--  genoux, Marc-Annibal Coconnas, dit une voix qui fit relever
la tte du gentilhomme,  genoux pour entendre larrt qui vient
dtre rendu contre vous!

Ctait une de ces invitations contre lesquelles toute la personne
dAnnibal ragissait instinctivement.

Mais comme elle tait en train de ragir, deux hommes appuyrent
leurs mains sur son paule dune faon si inattendue et surtout si
pesante, quil tomba les deux genoux sur la dalle.

La voix continua:

Arrt rendu par la cour sant au donjon de Vincennes contre Marc-
Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de lse-
majest, de tentative dempoisonnement, de sortilge et de magie
contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la
sret de ltat, comme aussi pour avoir entran, par ses
pernicieux conseils, un prince du sang  la rbellion...

 chacune de ces imputations, Coconnas avait hoch la tte en
battant la mesure comme font les coliers indociles.

Le juge continua:

En consquence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas
conduit de la prison  la place Saint-Jean-en-Grve pour y tre
dcapit; ses biens seront confisqus, ses hautes futaies coupes
 la hauteur de six pieds, ses chteaux ruins, et en lair un
poteau plant avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et
le chtiment...

-- Pour ma tte, dit Coconnas, je crois bien quon la tranchera,
car elle est en France et fort aventure mme. Quant  mes bois de
haute futaie, et quant  mes chteaux je dfie toutes les scies et
toutes les pioches du royaume trs chrtien de mordre dedans.

-- Silence! fit le juge. Et il continua: De plus sera ledit
Coconnas...

-- Comment! interrompit Coconnas, il me sera fait quelque chose
encore aprs la dcapitation? Oh! oh! cela me parat bien svre.

-- Non, monsieur, dit le juge: avant...

Et il reprit:

Et sera de plus ledit Coconnas, avant lexcution du jugement,
appliqu  la question extraordinaire qui est des dix coins.

Coconnas bondit, foudroyant le juge dun regard tincelant.

-- Et pour quoi faire? scria-t-il, ne trouvant pas dautres mots
que cette navet pour exprimer la foule de penses qui venaient
de surgir dans son esprit.

En effet, cette torture tait pour Coconnas le renversement
complet de ses esprances; il ne serait conduit  la chapelle
quaprs la torture, et de cette torture on mourait souvent; on en
mourait dautant mieux quon tait plus brave et plus fort, car
alors on regardait comme une lchet davouer; et tant quon
navouait pas, la torture continuait, et non seulement continuait,
mais redoublait de force.

Le juge se dispensa de rpondre  Coconnas, la suite de larrt
rpondant pour lui; seulement il continua: Afin de le forcer
davouer ses complices, complots et machinations dans le dtail.

-- Mordi! scria Coconnas, voil ce que jappelle une infamie;
voil ce que jappelle bien plus quune infamie, voil ce que
jappelle une lchet.

Accoutum aux colres des victimes, colres que la souffrance
calme en les changeant en larmes, le juge impassible ne fit quun
seul geste.

Coconnas, saisi par les pieds et par les paules, fut renvers,
emport, couch et attach sur le lit de la question avant davoir
pu regarder mme ceux qui lui faisaient cette violence.

-- Misrables! hurlait Coconnas, secouant dans un paroxysme de
fureur le lit et les trteaux de manire  faire reculer les
tourmenteurs eux-mmes; misrables! torturez-moi, brisez-moi,
mettez-moi en morceaux, vous ne saurez rien, je vous le jure! Ah!
vous croyez que cest avec des morceaux de bois ou avec des
morceaux de fer quon fait parler un gentilhomme de mon nom!
Allez, allez, je vous en dfie.

-- Prparez-vous  crire, greffier, dit le juge.

-- Oui, prpare-toi! hurla Coconnas, et si tu cris tout ce que je
vais vous dire  tous, infmes bourreaux, tu auras de louvrage.
cris, cris.

-- Voulez-vous faire des rvlations? dit le juge de sa mme voix
calme.

-- Rien, pas un mot; allez au diable!

-- Vous rflchirez, monsieur, pendant les prparatifs. Allons,
matre, ajustez les bottines  monsieur.

 ces mots, lhomme qui tait rest debout et immobile jusque-l,
les cordes  la main, se dtacha de la colonne, et dun pas lent
sapprocha de Coconnas, qui se retourna de son ct pour lui faire
la grimace.

Ctait matre Caboche, le bourreau de la prvt de Paris.

Un douloureux tonnement se peignit sur les traits de Coconnas,
qui, au lieu de crier et de sagiter, demeura immobile et ne
pouvant dtacher ses yeux du visage de cet ami oubli qui
reparaissait en un pareil moment.

Caboche, sans quun seul muscle de son visage ft agit, sans
quil part avoir jamais vu Coconnas autre part que sur le
chevalet, lui introduisit deux planches entre les jambes, lui
plaa deux autres planches pareilles en dehors des jambes, et
ficela le tout avec la corde quil tenait  la main.

Ctait cet appareil quon appelait les brodequins.

Pour la question ordinaire, on enfonait six coins entre les deux
planches, qui en scartant broyaient les chairs.

Pour la question extraordinaire, on enfonait dix coins, et alors
les planches, non seulement broyaient les chairs, mais faisaient
clater les os.

Lopration prliminaire termine, matre Caboche introduisit
lextrmit du coin entre les deux planches; puis, son maillet 
la main, agenouill sur un seul genou, il regarda le juge.

-- Voulez-vous parler? demanda celui-ci.

-- Non, rpondit rsolument Coconnas, quoiquil sentt la sueur
perler sur son front et ses cheveux se dresser sur sa tte.

-- En ce cas, allez, dit le juge, premier coin de lordinaire.
Caboche leva son bras arm dun lourd maillet et assena un coup
terrible sur le coin, qui rendit un son mat.

Le chevalet trembla.

Coconnas ne laissa point chapper une plainte  ce premier coin,
qui, dordinaire, faisait gmir les plus rsolus. Il y eut mme
plus: la seule expression qui se peignit sur son visage fut celle
dun indicible tonnement. Il regarda avec des yeux stupfaits
Caboche, qui, le bras lev,  demi retourn vers le juge,
sapprtait  redoubler.

-- Quelle tait votre intention en vous cachant dans la fort?
demanda le juge.

-- De nous asseoir  lombre, rpondit Coconnas.

-- Allez, dit le juge. Caboche appliqua un second coup, qui
rsonna comme le premier. Mais pas plus quau premier coup
Coconnas ne sourcilla, et son oeil continua de regarder le
bourreau avec la mme expression. Le juge frona le sourcil.

-- Voil un chrtien bien dur, murmura-t-il; le coin est-il entr
jusquau bout, matre?

Caboche se baissa comme pour examiner; mais en se baissant il dit
tout bas  Coconnas:

-- Mais criez donc, malheureux! Puis se relevant:

-- Jusquau bout, monsieur, dit-il.

-- Second coin de lordinaire, reprit froidement le juge. Les
quatre mots de Caboche expliquaient tout  Coconnas. Le digne
bourreau venait de rendre _ son ami_ le plus grand service qui se
puisse rendre de bourreau  gentilhomme. Il lui pargnait plus que
la douleur, il lui pargnait la honte des aveux, en lui enfonant
entre les jambes des coins de cuir lastiques, dont la partie
suprieure tait seulement garnie de bois, au lieu de lui enfoncer
des coins de chne. De plus, il lui laissait toute sa force pour
faire face  lchafaud.

-- Ah brave, brave Caboche, murmura Coconnas, sois tranquille, va,
je vais crier, puisque tu me le demandes, et si tu nes pas
content, tu seras difficile.

Pendant ce temps, Caboche avait introduit entre les planches
lextrmit dun coin plus gros encore que le premier.

-- Allez, dit le juge.

 ce mot, Caboche frappa comme sil se ft agi de dmolir dun
seul coup le donjon de Vincennes.

-- Ah! ah! hou! hou! cria Coconnas sur les intonations les plus
varies. Mille tonnerres, vous me brisez les os, prenez donc
garde!

-- Ah! dit le juge en souriant, le second fait son effet; cela
mtonnait aussi. Coconnas respira comme un soufflet de forge.

-- Que faisiez-vous donc dans la fort? rpta le juge.

-- Eh! mordieu! je vous lai dj dit, je prenais le frais.

-- Allez, dit le juge.

-- Avouez, lui glissa Caboche  loreille.

-- Quoi?

-- Tout ce que vous voudrez, mais avouez quelque chose. Et il
donna le second coup non moins bien appliqu que le premier.
Coconnas pensa strangler  force de crier.

-- Oh! l, l, dit-il. Que dsirez-vous savoir, monsieur? par
ordre de qui jtais dans le bois?

-- Oui, monsieur.

-- Jy tais par ordre de M. dAlenon.

-- crivez, dit le juge.

-- Si jai commis un crime en tendant un pige au roi de Navarre,
continua Coconnas, je ntais quun instrument, monsieur, et
jobissais  mon matre.

Le greffier se mit  crire.

-- Oh! tu mas dnonc, face blme, murmura le patient, attends,
attends.

Et il raconta la visite de Franois au roi de Navarre, les
entrevues entre de Mouy et M. dAlenon, lhistoire du manteau
rouge, le tout en hurlant par rminiscence et en se faisant
ajouter de temps en temps un coup de marteau.

Enfin il donna tant de renseignements prcis, vridiques,
incontestables, terribles contre M. le duc dAlenon; il fit si
bien paratre ne les accorder qu la violence des douleurs; il
grimaa, rugit, se plaignit si naturellement et sur tant
dintonations diffrentes, que le juge lui-mme finit par
seffaroucher davoir  enregistrer des dtails si compromettants
pour un fils de France.

-- Eh bien,  la bonne heure! disait Caboche, voici un gentilhomme
 qui il nest pas besoin de dire les choses  deux fois et qui
fait bonne mesure au greffier. Jsus-Dieu! que serait-ce donc, si,
au lieu dtre de cuir, les coins taient de bois!

Aussi fit-on grce  Coconnas du dernier coin de lextraordinaire;
mais, sans compter celui-l, il avait eu affaire  neuf autres, ce
qui suffisait parfaitement  lui mettre les jambes en bouillie.

Le juge fit valoir  Coconnas la douceur quil lui accordait en
faveur de ses aveux et se retira.

Le patient resta seul avec Caboche.

-- Eh bien, lui demanda celui-ci, comment allons-nous, mon
gentilhomme?

-- Ah! mon ami! mon brave ami, mon cher Caboche! dit Coconnas,
sois certain que je serai reconnaissant toute ma vie de ce que tu
viens de faire pour moi.

-- Peste! vous avez raison, monsieur, car si on savait ce que jai
fait pour vous, cest moi qui prendrais votre place sur ce
chevalet, et on ne me mnagerait point, moi, comme je vous ai
mnag.

-- Mais comment as-tu eu lingnieuse ide...

-- Voil, dit Caboche tout en entortillant les jambes de Coconnas
dans des linges ensanglants: jai su que vous tiez arrt, jai
su quon faisait votre procs, jai su que la reine Catherine
voulait votre mort; jai devin quon vous donnerait la question,
et jai pris mes prcautions en consquence.

-- Au risque de ce qui pouvait arriver?

-- Monsieur, dit Caboche, vous tes le seul gentilhomme qui mait
donn la main, et lon a de la mmoire et un coeur, tout bourreau
quon est, et peut-tre mme parce quon est bourreau. Vous verrez
demain comme je ferai proprement ma besogne.

-- Demain? dit Coconnas.

-- Sans doute, demain.

-- Quelle besogne? Caboche regarda Coconnas avec stupfaction.

-- Comment, quelle besogne? avez-vous donc oubli larrt?

-- Ah! oui, en effet, larrt, dit Coconnas, je lavais oubli. Le
fait est que Coconnas ne lavait point oubli, mais quil ny
pensait pas. Ce  quoi il pensait, ctait  la chapelle, au
couteau cach sous la nappe sacre,  Henriette et  la reine, 
la porte de la sacristie et aux deux chevaux attendant  la
lisire de la fort; ce  quoi il pensait, ctait  la libert,
ctait  la course en plein air, ctait  la scurit au-del
des frontires de France.

-- Maintenant, dit Caboche, il sagit de vous faire passer
adroitement du chevalet sur la litire. Noubliez pas que pour
tout le monde, et mme pour mes valets, vous avez les jambes
brises, et qu chaque mouvement vous devez pousser un cri.

-- Ae! fit Coconnas rien quen voyant les deux valets approcher
de lui la litire.

-- Allons! allons! un peu de courage, dit Caboche; si vous criez
dj, que direz-vous donc tout  lheure?

-- Mon cher Caboche, dit Coconnas, ne me laissez pas toucher, je
vous en supplie, par vos estimables acolytes; peut-tre
nauraient-ils pas la main aussi lgre que vous.

-- Posez la litire prs du chevalet, dit matre Caboche.

Les deux valets obirent. Matre Caboche prit Coconnas dans ses
bras comme il aurait fait dun enfant, et le dposa couch sur le
brancard; mais malgr toutes ces prcautions, Coconnas poussa des
cris froces. Le brave guichetier parut alors avec une lanterne.

--  la chapelle, dit-il.

Et les porteurs de Coconnas se mirent en route aprs que Coconnas
eut donn  Caboche une seconde poigne de main.

La premire avait trop bien russi au Pimontais pour quil ft
dsormais le difficile.



XXVIII
La chapelle


Le lugubre cortge traversa dans le plus profond silence les deux
ponts-levis du donjon et la grande cour du chteau qui mne  la
chapelle, et aux vitraux de laquelle une ple lumire colorait les
figures livides des aptres en robes rouges.

Coconnas aspirait avidement lair de la nuit, quoique cet air ft
tout charg de pluie. Il regardait lobscurit profonde et
sapplaudissait de ce que toutes ces circonstances taient
propices  sa fuite et  celle de son compagnon.

Il lui fallut toute sa volont, toute sa prudence, toute sa
puissance sur lui-mme pour ne pas sauter en bas de la litire ds
que, port dans la chapelle, il aperut dans le choeur, et  trois
pas de lautel, une masse gisante dans un grand manteau blanc.

Ctait La Mole.

Les deux soldats qui accompagnaient la litire staient arrts
en dehors de la porte.

-- Puisquon nous fait cette suprme grce de nous runir encore
une fois, dit Coconnas, alanguissant sa voix, portez-moi prs de
mon ami.

Les porteurs navaient aucun ordre contraire, ils ne firent donc
aucune difficult daccorder la demande de Coconnas.

La Mole tait sombre et ple, sa tte tait appuye au marbre de
la muraille; ses cheveux noirs, baigns dune sueur abondante, qui
donnait  son visage la mate pleur de livoire, semblaient avoir
conserv leur raideur aprs stre hrisss sur sa tte.

Sur un signe du porte-clefs les deux valets sloignrent pour
aller chercher le prtre que demanda Coconnas.

Ctait le signal convenu.

Coconnas les suivait des yeux avec anxit; mais il ntait pas le
seul dont le regard ardent tait fix sur eux.  peine eurent-ils
disparu, que deux femmes slancrent de derrire lautel et
firent irruption dans le choeur avec des frmissements de joie qui
les prcdaient, agitant lair comme le souffle chaud et bruyant
qui prcde lorage.

Marguerite se prcipita vers La Mole et le saisit dans ses bras.

La Mole poussa un cri terrible, un de ces cris comme en avait
entendu Coconnas dans son cachot et qui avaient failli le rendre
fou.

-- Mon Dieu! quy a-t-il donc, La Mole? dit Marguerite se reculant
deffroi. La Mole poussa un gmissement profond et porta ses mains
 ses yeux comme pour ne pas voir Marguerite.

Marguerite fut pouvante plus encore de ce silence et de ce geste
que du cri de douleur quavait pouss La Mole.

-- Oh! scria-t-elle, quas-tu donc? tu es tout en sang.

Coconnas, qui stait lanc vers lautel, qui avait pris le
poignard, qui tenait dj Henriette enlace, se retourna.

-- Lve-toi donc, disait Marguerite, lve-toi donc, je ten
supplie! tu vois bien que le moment est venu.

Un sourire effrayant de tristesse passa sur les lvres blmes de
La Mole, qui semblait ne plus devoir sourire.

-- Chre reine! dit le jeune homme, vous aviez compt sans
Catherine, et par consquent sans un crime. Jai subi la question,
mes os sont rompus, tout mon corps nest quune plaie, et le
mouvement que je fais en ce moment pour appuyer mes lvres sur
votre front me cause des douleurs pires que la mort.

Et en effet, avec effort et tout plissant, La Mole appuya ses
lvres sur le front de la reine.

-- La question! scria Coconnas; mais moi aussi je lai subie;
mais le bourreau na-t-il donc pas fait pour toi ce quil a fait
pour moi?

Et Coconnas raconta tout.

-- Ah! dit La Mole, cela se comprend: tu lui as donn la main le
jour de notre visite; moi jai oubli que tous les hommes sont
frres, jai fait le ddaigneux. Dieu me punit de mon orgueil,
merci  Dieu!

La Mole joignit les mains. Coconnas et les deux femmes changrent
un regard dindicible terreur.

-- Allons, allons, dit le gelier, qui avait t jusqu la porte
pour couter et qui tait revenu, allons, ne perdez pas de temps,
cher monsieur de Coconnas; mon coup de dague, et arrangez-moi cela
en digne gentilhomme, car ils vont venir.

Marguerite stait agenouille prs de La Mole, pareille  ces
figures de marbre courbes sur un tombeau, prs du simulacre de
celui quil renferme.

-- Allons, ami, dit Coconnas, du courage! je suis fort, je
temporterai, je te placerai sur ton cheval, je te tiendrai mme
devant moi si tu ne peux te soutenir sur la selle, mais partons,
partons; tu entends bien ce que nous dit ce brave homme, il sagit
de ta vie.

La Mole fit un effort surhumain, un effort sublime.

-- Cest vrai, il sagit de ta vie, dit-il. Et il essaya de se
soulever. Annibal le prit sous le bras et le dressa debout. La
Mole, pendant ce temps, navait fait entendre quune espce de
rugissement sourd; mais au moment o Coconnas le lchait pour
aller au guichetier, et lorsque le patient ne fut plus soutenu que
par les bras des deux femmes, ses jambes plirent, et, malgr les
efforts de Marguerite en larmes, il tomba comme une masse, et le
cri dchirant quil ne put retenir fit retentir la chapelle dun
cho lugubre qui vibra longtemps sous ses votes.

-- Vous voyez, dit La Mole avec un accent de dtresse, vous voyez,
ma reine, laissez-moi donc, abandonnez-moi donc avec un dernier
adieu de vous. Je nai point parl, Marguerite, votre secret est
donc demeur envelopp dans mon amour, et mourra tout entier avec
moi. Adieu, ma reine, adieu...

Marguerite, presque inanime elle-mme, entoura de ses bras cette
tte charmante, et y imprima un baiser presque religieux.

-- Toi, Annibal, dit La Mole, toi que les douleurs ont pargn,
toi qui es jeune encore et qui peux vivre, fuis, mon ami, donne-
moi cette consolation suprme de te savoir en libert.

-- Lheure passe, cria le gelier, allons, htez-vous. Henriette
essayait dentraner doucement Annibal, tandis que Marguerite 
genoux devant La Mole, les cheveux pars et les yeux ruisselants,
semblait une Madeleine.

-- Fuis, Annibal, reprit La Mole, fuis, ne donne pas  nos ennemis
le joyeux spectacle de la mort de deux innocents.

Coconnas repoussa doucement Henriette qui lattirait vers la
porte, et dun geste si solennel quil en tait devenu majestueux:

-- Madame, dit-il, donnez dabord les cinq cents cus que nous
avons promis  cet homme.

-- Les voici, dit Henriette.

Alors se retournant vers La Mole et secouant tristement la tte:

-- Quant  toi, bon La Mole, dit-il, tu me fais injure en pensant
un instant que je puisse te quitter. Nai-je pas jur de vivre et
de mourir avec toi? Mais tu souffres tant, pauvre ami, que je te
pardonne.

Et il se recoucha rsolument prs de son ami, vers lequel il
pencha sa tte et dont il effleura le front avec ses lvres.

Puis il attira doucement, doucement, comme une mre ferait pour
son enfant, la tte de son ami, qui glissa contre la muraille et
vint se reposer sur sa poitrine.

Marguerite tait sombre. Elle avait ramass le poignard que venait
de laisser tomber Coconnas.

--  ma reine, dit, en tendant les bras vers elle, La Mole, qui
comprenait sa pense;  ma reine, noubliez pas que je meurs pour
teindre jusquau moindre soupon de notre amour!

-- Mais que puis-je donc faire pour toi, scria Marguerite
dsespre, si je ne puis pas mme mourir avec toi?

-- Tu peux faire, dit La Mole, tu peux faire que la mort me sera
douce, et viendra en quelque sorte  moi avec un visage souriant.

Marguerite se rapprocha de lui en joignant les mains comme pour
lui dire de parler.

-- Te rappelles-tu ce soir, Marguerite, o, en change de ma vie
que je toffrais alors et que je te donne aujourdhui, tu me fis
une promesse sacre?...

Marguerite tressaillit.

-- Ah! tu te rappelles, dit La Mole, car tu frissonnes.

-- Oui, oui, je me la rappelle, dit Marguerite, et sur mon me,
Hyacinthe, cette promesse, je la tiendrai.

Marguerite tendit de sa place la main vers lautel, comme pour
prendre une seconde fois Dieu  tmoin de son serment.

Le visage de La Mole sclaira comme si la vote de la chapelle se
ft ouverte, et quun rayon cleste et descendu jusqu lui.

-- On vient, on vient, dit le gelier. Marguerite poussa un cri,
et se prcipita vers La Mole, mais la crainte de redoubler ses
douleurs larrta tremblante devant lui.

Henriette posa ses lvres sur le front de Coconnas et lui dit:

-- Je te comprends, mon Annibal, et je suis fire de toi. Je sais
bien que ton hrosme te fait mourir, mais je taime pour ton
hrosme. Devant Dieu je taimerai toujours avant et plus que
toute chose, et ce que Marguerite a jur de faire pour La Mole,
sans savoir quelle chose cela est, je te jure que pour toi aussi
je le ferai.

Et elle tendit sa main  Marguerite.

-- Cest bien parler cela; merci, dit Coconnas.

-- Avant de me quitter, ma reine, dit La Mole, une dernire grce:
donnez-moi un souvenir quelconque de vous, que je puisse baiser en
montant  lchafaud.

-- Oh oui! scria Marguerite, tiens! ...

Et elle dtacha de son cou un petit reliquaire dor soutenu par
une chane du mme mtal.

-- Tiens, dit-elle, voici une relique sainte que je porte depuis
mon enfance; ma mre me la passa au cou quand jtais toute petite
et quelle maimait encore; elle vient de notre oncle le pape
Clment; je ne lai jamais quitte. Tiens, prends-la.

La Mole la prit et la baisa avidement.

-- On ouvre la porte, dit le gelier; fuyez, mesdames! fuyez! Les
deux femmes slancrent derrire lautel, o elles disparurent.
Au mme moment le prtre entrait.



XXIX
La place Saint-Jean-en-Grve


Il est sept heures du matin; la foule attendait bruyante sur les
places, dans les rues et sur les quais.

 dix heures du matin, un tombereau, le mme dans lequel les deux
amis, aprs leur duel, avaient t ramens vanouis au Louvre,
tait parti de Vincennes, traversait lentement la rue Saint-
Antoine, et sur son passage les spectateurs, si presss quils
scrasaient les uns les autres, semblaient des statues aux yeux
fixes et  la bouche glace.

Cest quen effet il y avait ce jour-l un spectacle dchirant,
offert par la reine mre  tout le peuple de Paris.

Dans ce tombereau, dont nous avons parl, et qui sacheminait 
travers les rues, couchs sur quelques brins de paille, deux
jeunes gens, la tte nue et compltement vtus de noir,
sappuyaient lun contre lautre. Coconnas portait sur ses genoux
La Mole, dont la tte dpassait les traverses du tombereau et dont
les yeux vagues erraient a et l.

Et cependant la foule, pour plonger son regard avide jusquau fond
de la voiture, se pressait, se levait, se haussait, montant sur
les bornes, saccrochant aux anfractuosits des murailles, et
paraissait satisfaite lorsquelle tait parvenue  ne pas laisser
vierge de son regard un seul point des deux corps qui sortaient de
la souffrance pour aller  la destruction.

Il avait t dit que La Mole mourait sans avoir avou un seul des
faits qui lui taient imputs, tandis quau contraire, assurait-
on, Coconnas navait pu supporter la douleur et avait tout rvl.

Aussi, criait-on de tous cts:

-- Voyez, voyez le rouge! cest lui qui a parl, cest lui qui a
tout dit; cest un lche qui est cause de la mort de lautre.
Lautre, au contraire, est un brave et na rien avou.

Les deux jeunes gens entendaient bien, lun les louanges, lautre
les injures qui accompagnaient leur marche funbre, et tandis que
La Mole serrait les mains de son ami, un sublime ddain clatait
sur la figure du Pimontais, qui, du haut du tombereau immonde,
regardait la foule stupide comme il let regarde dun char
triomphal.

Linfortune avait fait son oeuvre cleste, elle avait ennobli la
figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son me.

-- Sommes-nous bientt arrivs? demanda La Mole; je nen puis
plus, ami, et je crois que je vais mvanouir.

-- Attends, attends, La Mole, nous allons passez devant la rue
Tizon et devant la rue Cloche-Perce, regarde, regarde un peu.

-- Oh! soulve-moi, soulve-moi, que je voie encore une fois cette
bienheureuse maison.

Coconnas tendit la main et toucha lpaule du bourreau, il tait
assis sur le devant du tombereau, et conduisait le cheval.

-- Matre, lui dit-il, rends-nous ce service de tarrter un
instant en face de la rue Tizon.

Caboche fit de la tte un mouvement dadhsion, et, arriv en face
de la rue Tizon, il sarrta.

La Mole se souleva avec effort, aid par Coconnas; regarda, loeil
voil par une larme, cette petite maison silencieuse, muette et
close comme un tombeau; un soupir gonfla sa poitrine, et  voix
basse:

-- Adieu, murmura-t-il; adieu, la jeunesse, lamour, la vie. Et il
laissa retomber sa tte sur sa poitrine.

-- Courage! dit Coconnas, nous retrouverons peut-tre tout cela
l-haut.

-- Crois-tu? murmura La Mole.

-- Je le crois parce que le prtre me la dit, et surtout parce
que je lespre. Mais ne tvanouis pas, mon ami! ces misrables
qui nous regardent riraient de nous.

Caboche entendit ces derniers mots; et fouettant son cheval dune
main, il tendit de lautre  Coconnas, et sans que personne le pt
voir, une petite ponge imprgne dun rvulsif si violent que La
Mole, aprs lavoir respir et sen tre frott les tempes, sen
trouva rafrachi et ranim.

-- Ah! dit La Mole, je renais. Et il baisa le reliquaire suspendu
 son cou par la chane dor. En arrivant  langle du quai et en
tournant le charmant petit difice bti par Henri II, on aperut
lchafaud se dressant comme une plate-forme nue et sanglante:
cette plate-forme dominait toutes les ttes.

-- Ami, dit La Mole, je voudrais bien mourir le premier.

Coconnas toucha une seconde fois de sa main lpaule du bourreau.

-- Quy a-t-il, mon gentilhomme? demanda celui-ci en se
retournant.

-- Brave homme, dit Coconnas, tu tiens  me faire plaisir, nest-
ce pas? tu me las dit, du moins.

-- Oui, et je vous le rpte.

-- Voil mon ami qui a plus souffert que moi, et qui, par
consquent, a moins de force...

-- Eh bien?

-- Eh bien, il me dit quil souffrirait trop de me voir mourir le
premier. Dailleurs, si je mourais le premier, il naurait
personne pour le porter sur lchafaud.

-- Cest bien, cest bien, dit Caboche en essuyant une larme avec
le dos de sa main; soyez tranquille, on fera ce que vous dsirez.

-- Et dun seul coup, nest-ce pas? dit  voix basse le
Pimontais.

-- Dun seul.

-- Cest bien... si vous avez  vous reprendre, reprenez-vous sur
moi. Le tombereau sarrta, on tait arriv. Coconnas mit son
chapeau sur sa tte.

Une rumeur semblable  celle des flots de la mer bruit aux
oreilles de La Mole. Il voulut se lever, mais les forces lui
manqurent; et il fallut que Caboche et Coconnas le soutinssent
sous les bras.

La place tait pave de ttes, les marches de lHtel de Ville
semblaient un amphithtre peupl de spectateurs. Chaque fentre
donnait passage  des visages anims dont les regards semblaient
flamboyer.

Quand on vit le beau jeune homme qui ne pouvait plus se soutenir
sur ses jambes brises faire un effort suprme pour aller de lui-
mme  lchafaud, une clameur immense sleva comme un cri de
dsolation universelle. Les hommes rugissaient, les femmes
poussaient des gmissements plaintifs.

-- Ctait un des premiers raffins de la cour, disaient les
hommes, et ce ntait pas  Saint-Jean-en-Grve quil devait
mourir, ctait au Pr-aux-Clercs.

-- Quil est beau! quil est ple! disaient les femmes; cest
celui qui na point parl.

-- Ami, dit La Mole, je ne puis me soutenir! Porte-moi!

-- Attends, dit Coconnas. Il fit un signe au bourreau, qui
scarta; puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme
il et fait dun enfant, et monta sans chanceler, charg de son
fardeau, lescalier de la plate-forme o il dposa La Mole, au
milieu des cris frntiques et des applaudissements de la foule.
Coconnas leva son chapeau de dessus sa tte, et salua. Puis il
jeta son chapeau prs de lui sur lchafaud.

-- Regarde autour de nous, dit La Mole, ne les aperois-tu pas
quelque part?

Coconnas jeta lentement un regard circulaire tout autour de la
place, et, arriv sur un point, il sarrta, tendant, sans
dtourner les yeux, sa main, qui toucha lpaule de son ami.

-- Regarde, dit-il, regarde la fentre de cette petite tourelle.

Et de son autre main il montrait  La Mole le petit monument qui
existe encore aujourdhui entre la rue de la Vannerie et la rue du
Mouton, un des dbris des sicles passs.

Deux femmes vtues de noir se tenaient appuyes lune  lautre,
non pas  la fentre, mais un peu en arrire.

-- Ah! fit La Mole, je ne craignais quune chose, ctait de
mourir sans la revoir. Je lai revue, je puis mourir. Et, les yeux
avidement fixs sur la petite fentre, il porta le reliquaire  sa
bouche et le couvrit de baisers. Coconnas saluait les deux femmes
avec toutes les grces quil se ft donnes dans un salon. En
rponse  ce signe elles agitrent leurs mouchoirs tout tremps de
larmes.

Caboche,  son tour, toucha du doigt lpaule de Coconnas, et lui
fit des yeux un signe significatif.

-- Oui, oui, dit le Pimontais. Alors se retournant vers La Mole:

-- Embrasse-moi, lui dit-il, et meurs bien. Cela ne sera point
difficile, ami, tu es si brave!

-- Ah! dit La Mole, il ny a pas de mrite  moi de mourir bien,
je souffre tant!

Le prtre sapprocha, et tendit un crucifix  La Mole, qui lui
montra en souriant le reliquaire quil tenait  la main.

-- Nimporte, dit le prtre, demandez toujours la force  celui
qui a souffert ce que vous allez souffrir. La Mole baisa les pieds
du Christ.

-- Recommandez-moi, dit-il, aux prires des Dames de la benote
Sainte Vierge.

-- Hte-toi, hte-toi, La Mole, dit Coconnas, tu me fais tant de
mal que je sens que je faiblis.

-- Je suis prt, dit La Mole.

-- Pourrez-vous tenir votre tte bien droite? dit Caboche
apprtant son pe derrire La Mole agenouill.

-- Je lespre, dit celui-ci.

-- Alors tout ira bien.

-- Mais vous, dit La Mole, vous noublierez pas ce que je vous ai
demand; ce reliquaire vous ouvrira les portes.

-- Soyez tranquille. Mais essayez un peu de tenir la tte droite.

La Mole redressa le cou, et tournant les yeux vers la petite
tourelle:

-- Adieu, Marguerite, dit-il, sois b... Il nacheva pas. Dun
revers de son glaive rapide et flamboyant comme un clair, Caboche
fit tomber dun seul coup la tte, qui alla rouler aux pieds de
Coconnas.

Le corps stendit doucement comme sil se couchait.

Un cri immense retentit form de mille cris, et dans toutes ces
voix de femmes il sembla  Coconnas quil avait entendu un accent
plus douloureux que tous les autres.

-- Merci, mon digne ami, merci, dit Coconnas, qui tendit une
troisime fois la main au bourreau.

-- Mon fils, dit le prtre  Coconnas, navez-vous rien  confier
 Dieu?

-- Ma foi, non, mon pre, dit le Pimontais; tout ce que jaurais
 lui dire, je vous lai dit  vous-mme hier. Puis se retournant
vers Caboche:

-- Allons, bourreau, mon dernier ami, dit-il, encore un service.

Et avant de sagenouiller il promena sur la foule un regard si
calme et si serein quun murmure dadmiration vint caresser son
oreille et faire sourire son orgueil. Alors pressant la tte de
son ami et dposant un baiser sur ses lvres violettes, il jeta un
dernier regard sur la tourelle; et sagenouillant, tout en
conservant cette tte bien-aime entre ses mains:

--  moi, dit-il. Il navait pas achev ces mots que Caboche avait
fait voler sa tte.

Ce coup fait, un tremblement convulsif sempara du digne homme.

-- Il tait temps que cela fint, murmura-t-il. Pauvre enfant!

Et il tira avec peine des mains crispes de La Mole le reliquaire
dor; il jeta son manteau sur les tristes dpouilles que le
tombereau devait ramener chez lui.

Le spectacle tant fini, la foule scoula.



XXX
La tour du Pilori


La nuit venait de descendre sur la ville frmissante encore du
bruit de ce supplice, dont les dtails couraient de bouche en
bouche assombrir dans chaque maison lheure joyeuse du souper de
famille.

Cependant, tout au contraire de la ville, qui tait silencieuse et
lugubre, le Louvre tait bruyant, joyeux et illumin. Cest quil
y avait grande fte au palais. Une fte commande par Charles IX,
une fte quil avait indique pour le soir, en mme temps quil
indiquait le supplice pour le matin.

La reine de Navarre avait reu, ds la veille au soir, lordre de
sy trouver, et, dans lesprance que La Mole et Coconnas seraient
sauvs dans la nuit, dans la conviction que toutes les mesures
taient bien prises pour leur salut, elle avait rpondu  son
frre quelle ferait selon ses dsirs.

Mais depuis quelle avait perdu tout espoir, par la scne de la
chapelle; depuis quelle avait, dans un dernier mouvement de piti
pour cet amour, le plus grand et le plus profond quelle avait
prouv de sa vie, assist  lexcution, elle stait bien promis
que ni prires ni menaces ne la feraient assister  une fte
joyeuse au Louvre le mme jour o elle avait vu une fte si
lugubre en Grve.

Le roi Charles IX avait donn ce jour-l une nouvelle preuve de
cette puissance de volont que personne peut-tre ne poussa au
mme degr que lui: alit depuis quinze jours, frle comme un
moribond, livide comme un cadavre, il se leva vers cinq heures, et
revtit ses plus beaux habits. Il est vrai que pendant la toilette
il svanouit trois fois.

Vers huit heures, il sinforma de ce qutait devenue sa soeur, et
demanda si on lavait vue et si lon savait ce quelle faisait.
Personne ne lui rpondit; car la reine tait rentre chez elle
vers les onze heures, et sy tait renferme en dfendant
absolument sa porte.

Mais il ny avait pas de porte ferme pour Charles. Appuy sur le
bras de M. de Nancey, il sachemina vers lappartement de la reine
de Navarre, et entra tout  coup par la porte du corridor secret.

Quoiquil sattendt  un triste spectacle, et quil y et
davance prpar son coeur, celui quil vit tait plus dplorable
encore que celui quil avait rv.

Marguerite,  demi morte, couche sur une chaise longue, la tte
ensevelie dans des coussins, ne pleurait pas, ne priait pas; mais,
depuis son retour, elle rlait comme une agonisante.

 lautre coin de la chambre, Henriette de Nevers, cette femme
intrpide, gisait, sans connaissance, tendue sur le tapis. En
revenant de la Grve, comme  Marguerite, les forces lui avaient
manqu, et la pauvre Gillonne allait de lune  lautre, nosant
pas essayer de leur adresser une parole de consolation.

Dans les crises qui suivent ces grandes catastrophes, on est avare
de sa douleur comme dun trsor, et lon tient pour ennemi
quiconque tente de nous en distraire la moindre partie.

Charles IX poussa donc la porte, et laissant Nancey dans le
corridor, il entra ple et tremblant.

Ni lune ni lautre des femmes ne lavait vu. Gillonne seule, qui
dans ce moment portait secours  Henriette, se releva sur un genou
et tout effraye regarda le roi.

Le roi fit un geste de la main, elle se releva, fit la rvrence,
et sortit.

Alors Charles se dirigea vers Marguerite, la regarda un instant en
silence; puis avec une intonation dont on et cru cette voix
incapable:

-- Margot! dit-il, ma soeur! La jeune femme tressaillit et se
redressa:

-- Votre Majest! dit-elle.

-- Allons, ma soeur, du courage! Marguerite leva les yeux au ciel.

-- Oui, dit Charles, je sais bien, mais coute-moi. La reine de
Navarre fit signe quelle coutait.

-- Tu mas promis de venir au bal, dit Charles.

-- Moi! scria Marguerite.

-- Oui, et daprs ta promesse on tattend; de sorte que si tu ne
venais pas on serait tonn de ne pas ty voir.

-- Excusez-moi, mon frre, dit Marguerite; vous le voyez, je suis
bien souffrante.

-- Faites un effort sur vous-mme.

Marguerite parut un instant tente de rappeler son courage, puis
tout  coup sabandonnant et laissant retomber sa tte sur ses
coussins:

-- Non, non, je nirai pas, dit-elle.

Charles lui prit la main, sassit sur sa chaise longue, et lui
dit:

-- Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot; mais regarde-
moi, nai-je pas perdu tous mes amis, moi! et de plus, ma mre!
Toi, tu as toujours pu pleurer  laise comme tu pleures en ce
moment; moi,  lheure de mes plus fortes douleurs, jai toujours
t forc de sourire. Tu souffres, regarde-moi! moi, je meurs. Eh
bien, Margot, voyons, du courage! Je te le demande, ma soeur, au
nom de notre gloire! Nous portons comme une croix dangoisses la
renomme de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusquau
Calvaire! et si sur la route, comme lui, nous trbuchons,
relevons-nous, courageux et rsigns comme lui.

-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! scria Marguerite.

-- Oui, dit Charles, rpondant  sa pense; oui, le sacrifice est
rude, ma soeur; mais chacun fait le sien, les uns de leur honneur,
les autres de leur vie. Crois-tu quavec mes vingt-cinq ans et le
plus beau trne du monde, je ne regrette pas de mourir? Eh bien,
regarde-moi... mes yeux, mon teint, mes lvres sont dun mourant,
cest vrai; mais mon sourire... est-ce que mon sourire ne ferait
pas croire que jespre? Et, cependant, dans huit jours, un mois
tout au plus, tu me pleureras, ma soeur, comme celui qui est mort
aujourdhui.

-- Mon frre! ... scria Margot en jetant ses deux bras autour du
cou de Charles.

-- Allons, habillez-vous, chre Marguerite, dit le roi; cachez
votre pleur et paraissez au bal. Je viens de donner ordre quon
vous apporte des pierreries nouvelles et des ajustements dignes de
votre beaut.

-- Oh! des diamants, des robes, dit Marguerite, que mimporte tout
cela maintenant!

-- La vie est longue, Marguerite, dit en souriant Charles, pour
toi du moins.

-- Jamais! jamais!

-- Ma soeur, souviens-toi dune chose: quelquefois cest en
touffant ou plutt en dissimulant la souffrance que lon honore
le mieux les morts.

-- Eh bien, Sire, dit Marguerite frissonnante, jirai. Une larme,
qui fut bue aussitt par sa paupire aride, mouilla loeil de
Charles. Il sinclina vers sa soeur, la baisa au front, sarrta
un instant devant Henriette, qui ne lavait ni vu ni entendu, et
dit:

-- Pauvre femme! Puis il sortit silencieusement. Derrire le roi,
plusieurs pages entrrent, apportant des coffres et des crins.
Marguerite fit signe de la main que lon dpost tout cela 
terre. Les pages sortirent, Gillonne resta seule.

-- Prpare-moi tout ce quil me faut pour mhabiller, Gillonne,
dit Marguerite. La jeune fille regarda sa matresse dun air
tonn.

-- Oui, dit Marguerite avec un accent dont il serait impossible de
rendre lamertume, oui, je mhabille, je vais au bal, on mattend
l-bas. Dpche-toi donc! la journe aura t complte: fte  la
Grve ce matin, fte au Louvre ce soir.

-- Et madame la duchesse? dit Gillonne.

-- Oh! elle, elle est bien heureuse; elle peut rester ici; elle
peut pleurer, elle peut souffrir tout  son aise. Elle nest pas
fille de roi, femme de roi, soeur de roi. Elle nest pas reine.
Aide-moi  mhabiller, Gillonne.

La jeune fille obit. Les parures taient magnifiques, la robe
splendide. Jamais Marguerite navait t si belle. Elle se regarda
dans une glace.

-- Mon frre a bien raison, dit-elle, et cest une bien misrable
chose que la crature humaine. En ce moment Gillonne revint.

-- Madame, dit-elle, un homme est l qui vous demande.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Quel est cet homme?

-- Je ne sais, mais son aspect est terrible, et sa seule vue ma
fait frissonner.

-- Va lui demander son nom, dit Marguerite en plissant. Gillonne
sortit, et quelques instants aprs elle rentra.

-- Il na pas voulu me dire son nom, madame, mais il ma prie de
vous remettre ceci.

Gillonne tendit  Marguerite le reliquaire quelle avait donn la
veille au soir  La Mole.

-- Oh! fais entrer, fais entrer, dit vivement la reine.

Et elle devint plus ple et plus glace encore quelle ntait.

Un pas lourd branla le parquet. Lcho, indign sans doute de
rpter un pareil bruit, gronda sous le lambris, et un homme parut
sur le seuil.

-- Vous tes...? dit la reine.

-- Celui que vous rencontrtes un jour prs de Montfaucon, madame,
et qui ramena au Louvre, dans son tombereau, deux gentilshommes
blesss.

-- Oui, oui, je vous reconnais, vous tes matre Caboche.

-- Bourreau de la prvt de Paris, madame. Ctaient les seuls
mots que Henriette avait entendus de tous ceux que depuis une
heure on prononait autour delle. Elle dgagea sa tte ple de
ses deux mains et regarda le bourreau avec ses yeux dmeraude,
do semblait sortir un double jet de flammes.

-- Et vous venez...? dit Marguerite tremblante.

-- Vous rappeler la promesse faite au plus jeune des deux
gentilshommes,  celui qui ma charg de vous rendre ce
reliquaire. Vous la rappelez-vous, madame?

-- Ah! oui, oui, scria la reine, et jamais ombre plus gnreuse
naura plus noble satisfaction; mais o est-elle?

-- Elle est chez moi avec le corps.

-- Chez vous? pourquoi ne lavez-vous pas apporte?

-- Je pouvais tre arrt au guichet du Louvre, on pouvait me
forcer de lever mon manteau; quaurait-on dit si, sous ce manteau,
on avait vu une tte?

-- Cest bien, gardez-la chez vous; jirai la chercher demain.

-- Demain, madame, demain, dit matre Caboche, il sera peut-tre
trop tard.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que la reine mre ma fait retenir pour ses expriences
cabalistiques les ttes des deux premiers condamns que je
dcapiterais.

-- Oh! profanation! les ttes de nos bien-aims! Henriette,
scria Marguerite en courant  son amie, quelle retrouva debout
comme si un ressort venait de la remettre sur ses pieds;
Henriette, mon ange, entends-tu ce quil dit, cet homme?

-- Oui. Eh bien, que faut-il faire?

-- Il faut aller avec lui.

Puis poussant un cri de douleur avec lequel les grandes infortunes
se reprennent  la vie:

-- Ah! jtais cependant si bien, dit-elle; jtais presque morte.

Pendant ce temps, Marguerite jetait sur ses paules nues un
manteau de velours.

-- Viens, viens, dit-elle, nous allons les revoir encore une fois.

Marguerite fit fermer toutes les portes, ordonna que lon ament
la litire  la petite porte drobe; puis, prenant Henriette sous
le bras, descendit par le passage secret, faisant signe  Caboche
de les suivre.

 la porte den bas tait la litire, au guichet tait le valet de
Caboche avec une lanterne.

Les porteurs de Marguerite taient des hommes de confiance muets
et sourds, plus srs que ne leussent t des btes de somme.

La litire marcha pendant dix minutes  peu prs, prcde de
matre Caboche et de son valet portant la lanterne; puis elle
sarrta.

Le bourreau ouvrit la portire tandis que le valet courait devant.

Marguerite descendit, aida la duchesse de Nevers  descendre. Dans
cette grande douleur qui les treignait toutes deux, ctait cette
organisation nerveuse qui se trouvait tre la plus forte.

La tour du Pilori se dressait devant les deux femmes comme un
gant sombre et informe, envoyant une lumire rougetre par deux
sarbacanes qui flamboyaient  son sommet.

Le valet reparut sur la porte.

-- Vous pouvez entrer, mesdames, dit Caboche, tout le monde est
couch dans la tour. Au mme moment la lumire des deux
meurtrires steignit.

Les deux femmes, serres lune contre lautre, passrent sous la
petite porte en ogive et foulrent dans lombre une dalle humide
et raboteuse. Elles aperurent une lumire au fond dun corridor
tournant, et, guides par le matre hideux du logis, elles se
dirigrent de ce ct. La porte se referma derrire elles.

Caboche, un flambeau de cire  la main, les introduisit dans une
salle basse et enfume. Au milieu de cette salle tait une table
dresse avec les restes dun souper et trois couverts. Ces trois
couverts taient sans doute pour le bourreau, sa femme et son aide
principal.

Dans lendroit le plus apparent tait clou  la muraille un
parchemin scell du sceau du roi. Ctait le brevet patibulaire.

Dans un coin tait une grande pe,  poigne longue. Ctait
lpe flamboyante de la justice.

 et l on voyait encore quelques images grossires reprsentant
des saints martyriss par tous les supplices.

Arriv l, Caboche sinclina profondment.

-- Votre Majest mexcusera, dit-il, si jai os pntrer dans le
Louvre et vous amener ici. Mais ctait la volont expresse et
suprme du gentilhomme, de sorte que jai d...

-- Vous avez bien fait, matre, vous avez bien fait, dit
Marguerite, et voici pour rcompenser votre zle.

Caboche regarda tristement la bourse gonfle dor que Marguerite
venait de dposer sur la table.

-- De lor! toujours de lor! murmura-t-il. Hlas! madame, que ne
puis-je moi-mme racheter  prix dor le sang que jai t oblig
de rpandre aujourdhui!

-- Matre, dit Marguerite avec une hsitation douloureuse et en
regardant autour delle, matre, matre, nous faudrait-il encore
aller ailleurs? je ne vois pas...

-- Non, madame, non, ils sont ici; mais cest un triste spectacle
et que je pourrais vous pargner en vous apportant cach dans un
manteau ce que vous venez chercher.

Marguerite et Henriette se regardrent simultanment.

-- Non, dit Marguerite, qui avait lu dans le regard de son amie la
mme rsolution quelle venait de prendre, non; montrez-nous le
chemin et nous vous suivrons.

Caboche prit le flambeau, ouvrit une porte de chne qui donnait
sur un escalier de quelques marches et qui senfonait en
plongeant sous la terre. Au mme instant un courant dair passa,
faisant voler quelques tincelles de la torche et jetant au visage
des princesses lodeur nausabonde de la moisissure et du sang.

Henriette sappuya, blanche comme une statue dalbtre, sur le
bras de son amie  la marche plus assure; mais au premier degr
elle chancela.

-- Oh! je ne pourrai jamais, dit-elle.

-- Quand on aime bien, Henriette, rpliqua la reine, on doit aimer
jusque dans la mort.

Ctait un spectacle horrible et touchant  la fois que celui que
prsentaient ces deux femmes resplendissantes de jeunesse, de
beaut, de parure, se courbant sous la vote ignoble et crayeuse,
la plus faible sappuyant  la plus forte, et la plus forte
sappuyant au bras du bourreau.

On arriva  la dernire marche. Au fond du caveau gisaient deux
formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire.
Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit:

-- Regardez, madame la reine. Dans leurs habits noirs, les deux
jeunes gens taient couchs cte  cte avec leffrayante symtrie
de la mort. Leurs ttes, inclines et rapproches du tronc,
semblaient spares seulement au milieu du cou par un cercle de
rouge vif. La mort navait pas dsuni leurs mains, car, soit
hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La
Mole reposait dans la main gauche de Coconnas.

Il y avait un regard damour sous les paupires de La Mole, il y
avait un sourire de ddain sous celles de Coconnas.

Marguerite sagenouilla prs de son amant, et de ses mains
blouissantes de pierreries leva doucement cette tte quelle
avait tant aime.

Quant  la duchesse de Nevers, appuye  la muraille, elle ne
pouvait dtacher son regard de ce ple visage sur lequel tant de
fois elle avait cherch la joie et lamour.

-- La Mole! cher La Mole! murmura Marguerite.

-- Annibal! Annibal! scria la duchesse de Nevers, si fier, si
brave, tu ne me rponds plus! ... Et un torrent de larmes
schappa de ses yeux.

Cette femme si ddaigneuse, si intrpide, si insolente dans le
bonheur; cette femme qui poussait le scepticisme jusquau doute
suprme, la passion jusqu la cruaut, cette femme navait jamais
pens  la mort.

Marguerite lui en donna lexemple. Elle enferma dans un sac brod
de perles et parfum des plus fines essences la tte de La Mole,
plus belle encore puisquelle se rapprochait du velours et de
lor, et  laquelle une prparation particulire, employe  cette
poque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beaut.
Henriette sapprocha  son tour, enveloppant la tte de Coconnas
dans un pan de son manteau.

Et toutes deux, courbes sous leur douleur plus que sous leur
fardeau, montrent lescalier avec un dernier regard pour les
restes quelles laissaient  la merci du bourreau, dans ce sombre
rduit des criminels vulgaires.

-- Ne craignez rien, madame, dit Caboche, qui comprit ce regard,
les gentilshommes seront ensevelis, enterrs saintement, je vous
le jure.

-- Et tu leur feras dire des messes avec ceci, dit Henriette
arrachant de son cou un magnifique collier de rubis et le
prsentant au bourreau.

On revint au Louvre comme on en tait sorti. Au guichet, la reine
se fit reconnatre; au bas de son escalier particulier, elle
descendit, rentra chez elle, dposa sa triste relique dans le
cabinet de sa chambre  coucher, destin ds ce moment  devenir
un oratoire, laissa Henriette en garde de sa chambre, et plus ple
et plus belle que jamais, entra vers dix heures dans la grande
salle du bal, la mme o nous avons vu, il y a tantt deux ans et
demi, souvrir le premier chapitre de notre histoire.

Tous les yeux se tournrent vers elle, et elle supporta ce regard
universel dun air fier et presque joyeux. Cest quelle avait
religieusement accompli le dernier voeu de son ami. Charles, en
lapercevant, traversa chancelant le flot dor qui lentourait.

-- Ma soeur, dit-il tout haut, je vous remercie. Puis tout bas:

-- Prenez garde! dit-il, vous avez au bras une tache de sang...

-- Ah! quimporte, Sire, dit Marguerite, pourvu que jaie le
sourire sur les lvres!



XXXI
La sueur de sang


Quelques jours aprs la scne terrible que nous venons de
raconter, cest--dire le 30 mai 1574, la cour tant  Vincennes,
on entendit tout  coup un grand bruit dans la chambre du roi,
lequel, tant retomb plus malade que jamais au milieu du bal
quil avait voulu donner le jour mme de la mort des deux jeunes
gens, tait, par ordre des mdecins, venu chercher  la campagne
un air plus pur.

Il tait huit heures du matin. Un petit groupe de courtisans
causait avec feu dans lantichambre, quand tout  coup retentit le
cri, et parut au seuil de lappartement la nourrice de Charles,
les yeux baigns de larmes et criant dune voix dsespre:

-- Secours au roi! secours au roi!

-- Sa Majest est-elle donc plus mal? demanda le capitaine de
Nancey, que le roi avait, comme nous lavons vu, dgag de toute
obissance  la reine Catherine pour lattacher  sa personne.

-- Oh! que de sang! que de sang! dit la nourrice. Les mdecins!
appelez les mdecins!

Mazille et Ambroise Par se relevaient tour  tour auprs de
lauguste malade, et Ambroise Par, qui tait de garde, ayant vu
sendormir le roi, avait profit de cet assoupissement pour
sloigner quelques instants.

Pendant ce temps, une sueur abondante avait pris le roi; et comme
Charles tait atteint dun relchement des vaisseaux capillaires,
et que ce relchement amenait une hmorragie de la peau, cette
sueur sanglante avait pouvant la nourrice, qui ne pouvait
shabituer  cet trange phnomne, et qui, protestante, on se le
rappelle, lui disait sans cesse que ctait le sang huguenot vers
le jour de la Saint-Barthlemy qui appelait son sang.

On slana dans toutes les directions; le docteur ne devait pas
tre loin, et lon ne pouvait manquer de le rencontrer.

Lantichambre resta donc vide, chacun tant dsireux de montrer
son zle en ramenant le mdecin demand.

Alors une porte souvrit, et lon vit apparatre Catherine. Elle
traversa rapidement lantichambre et entra vivement dans
lappartement de son fils.

Charles tait renvers sur son lit, loeil teint, la poitrine
haletante; de tout son corps dcoulait une sueur rougetre; sa
main, carte, pendait hors de son lit, et au bout de chacun de
ses doigts pendait un rubis liquide.

Ctait un horrible spectacle.

Cependant, au bruit des pas de sa mre, et comme sil les et
reconnus, Charles se redressa.

-- Pardon, madame, dit-il en regardant sa mre, je voudrais bien
mourir en paix.

-- Mourir, mon fils, dit Catherine, pour une crise passagre de ce
vilain mal! Voudriez-vous donc nous dsesprer ainsi?

-- Je vous dis, madame, que je sens mon me qui sen va. Je vous
dis, madame, que cest la mort qui arrive, mort de tous les
diables! Je sens ce que je sens, et je sais ce que je dis.

-- Sire, dit la reine, votre imagination est votre plus grave
maladie; depuis le supplice si mrit de ces deux sorciers, de ces
deux assassins quon appelait La Mole et Coconnas, vos souffrances
physiques doivent avoir diminu. Le mal moral persvre seul, et,
si je pouvais causer avec vous dix minutes seulement, je vous
prouverais...

-- Nourrice, dit Charles, veille  la porte, et que personne
nentre: la reine Catherine de Mdicis veut causer avec son fils
bien-aim Charles IX.

La nourrice obit.

-- Au fait, continua Charles, cet entretien devait avoir lieu un
jour ou lautre, mieux vaut donc aujourdhui que demain. Demain,
dailleurs, il serait peut-tre trop tard. Seulement, une
troisime personne doit assister  notre entretien.

-- Et pourquoi?

-- Parce que, je vous le rpte, la mort est en route, reprit
Charles avec une effrayante solennit; parce que dun moment 
lautre elle entrera dans cette chambre comme vous, ple et
muette, et sans se faire annoncer. Il est donc temps, puisque jai
mis cette nuit ordre  mes affaires, de mettre ordre ce matin 
celles du royaume.

-- Et quelle est cette personne que vous dsirez voir? demanda
Catherine.

-- Mon frre, madame. Faites-le appeler.

-- Sire, dit la reine, je vois avec plaisir que ces dnonciations,
dictes par la haine bien plus quarraches  la douleur,
seffacent de votre esprit et vont bientt seffacer de votre
coeur. Nourrice! cria Catherine, nourrice!

La bonne femme, qui veillait au-dehors, ouvrit la porte.

-- Nourrice, dit Catherine, par ordre de mon fils, quand
M. de Nancey viendra, vous lui direz daller qurir le duc
dAlenon.

Charles fit un signe qui retint la bonne femme prte  obir.

-- Jai dit mon frre, madame, reprit Charles. Les yeux de
Catherine se dilatrent comme ceux de la tigresse qui va se mettre
en colre. Mais Charles leva imprativement la main.

-- Je veux parler  mon frre Henri, dit-il. Henri seul est mon
frre; non pas celui qui est roi l-bas, mais celui qui est
prisonnier ici. Henri saura mes dernires volonts.

-- Et moi, scria la Florentine avec une audace inaccoutume en
face de la terrible volont de son fils, tant la haine quelle
portait au Barnais la jetait hors de sa dissimulation habituelle,
si vous tes, comme vous le dites, si prs de la tombe, croyez-
vous que je cderai  personne, surtout  un tranger, mon droit
de vous assister  votre heure suprme, mon droit de reine, mon
droit de mre?

-- Madame, dit Charles, je suis roi encore; je commande encore,
madame; je vous dis que je veux parler  mon frre Henri, et vous
nappelez pas mon capitaine des gardes?... Mille diables, je vous
en prviens, jai encore assez de force pour laller chercher moi-
mme.

Et il fit un mouvement pour sauter  bas du lit, qui mit au jour
son corps pareil  celui du Christ aprs la flagellation.

-- Sire, scria Catherine en le retenant, vous nous faites injure
 tous: vous oubliez les affronts faits  notre famille, vous
rpudiez notre sang; un fils de France doit seul sagenouiller
prs du lit de mort dun roi de France. Quant  moi ma place est
marque ici par les lois de la nature et de ltiquette; jy reste
donc.

-- Et  quel titre, madame, y restez-vous? demanda Charles IX.

--  titre de mre.

-- Vous ntes pas plus ma mre, madame, que le duc dAlenon
nest mon frre.

-- Vous dlirez, monsieur, dit Catherine; depuis quand celle qui
donne le jour nest-elle pas la mre de celui qui la reu?

-- Du moment, madame, o cette mre dnature te ce quelle
donna, rpondit Charles en essuyant une cume sanglante qui
montait  ses lvres.

-- Que voulez-vous dire, Charles? Je ne vous comprends pas,
murmura Catherine regardant son fils dun oeil dilat par
ltonnement.

-- Vous allez me comprendre, madame.

Charles fouilla sous son traversin et en tira une petite clef
dargent.

-- Prenez cette clef, madame, et ouvrez mon coffre de voyage; il
contient certains papiers qui parleront pour moi.

Et Charles tendit la main vers un coffre magnifiquement sculpt,
ferm dune serrure dargent comme la clef qui louvrait, et qui
tenait la place la plus apparente de la chambre.

Catherine, domine par la position suprme que Charles prenait sur
elle, obit, savana  pas lents vers le coffre, louvrit,
plongea ses regards vers lintrieur, et tout  coup recula comme
si elle avait vu dans les flancs du meuble quelque reptile
endormi.

-- Eh bien, dit Charles, qui ne perdait pas sa mre de vue, quy
a-t-il donc dans ce coffre qui vous effraie, madame?

-- Rien, dit Catherine.

-- En ce cas, plongez-y la main, madame, et prenez-y un livre; il
doit y avoir un livre, nest-ce pas? ajouta Charles avec ce
sourire blmissant, plus terrible chez lui que navait jamais t
la menace chez un autre.

-- Oui, balbutia Catherine.

-- Un livre de chasse?

-- Oui.

-- Prenez-le, et apportez-le-moi.

Catherine, malgr son assurance, plit, trembla de tous ses
membres, et allongeant la main dans lintrieur du coffre:

-- Fatalit! murmura-t-elle en prenant le livre.

-- Bien, dit Charles. coutez maintenant: ce livre de chasse...
jtais insens... jaimais la chasse, au-dessus de toutes
choses... ce livre de chasse, je lai trop lu; comprenez-vous,
madame?...

Catherine poussa un gmissement sourd.

-- Ctait une faiblesse, continua Charles; brlez-le, madame! il
ne faut pas quon sache les faiblesses des rois!

Catherine sapprocha de la chemine ardente, laissa tomber le
livre au milieu du foyer, et demeura debout, immobile et muette,
regardant dun oeil atone les flammes bleuissantes qui rongeaient
les feuilles empoisonnes.

 mesure que le livre brlait, une forte odeur dail se rpandait
dans toute la chambre.

Bientt il fut entirement dvor.

-- Et maintenant, madame, appelez mon frre, dit Charles avec une
irrsistible majest.

Catherine, frappe de stupeur, crase sous une motion multiple
que sa profonde sagacit ne pouvait analyser, et que sa force
presque surhumaine ne pouvait combattre, fit un pas en avant et
voulut parler.

La mre avait un remords; la reine avait une terreur;
lempoisonneuse avait un retour de haine. Ce dernier sentiment
domina tous les autres.

-- Maudit soit-il, scria-t-elle en slanant hors de la
chambre, il triomphe, il touche au but; oui, maudit, quil soit
maudit!

-- Vous entendez, mon frre, mon frre Henri, cria Charles
poursuivant sa mre de la voix; mon frre Henri  qui je veux
parler  linstant mme au sujet de la rgence du royaume.

Presque au mme instant, matre Ambroise Par entra par la porte
oppose  celle qui venait de donner passage  Catherine, et
sarrtant sur le seuil pour humer latmosphre alliace de la
chambre:

-- Qui donc a brl de larsenic ici? dit-il.

-- Moi, rpondit Charles.



XXXII
La plate-forme du donjon de Vincennes


Cependant Henri de Navarre se promenait seul et rveur sur la
terrasse du donjon; il savait la cour au chteau quil voyait 
cent pas de lui, et  travers les murailles, son oeil perant
devinait Charles moribond.

Il faisait un temps dazur et dor: un large rayon de soleil
miroitait dans les plaines loignes, tandis quil baignait dun
or fluide la cime des arbres de la fort, fiers de la richesse de
leur premier feuillage. Les pierres grises du donjon elles-mmes
semblaient simprgner de la douce chaleur du ciel, et des
ravenelles, apportes par le souffle du vent dest dans les fentes
de la muraille, ouvraient leurs disques de velours rouge et jaune
aux baisers dune brise attidie.

Mais le regard de Henri ne se fixait ni sur ces plaines
verdoyantes, ni sur ces cimes chenues et dores: son regard
franchissait les espaces intermdiaires, et allait au-del se
fixer ardent dambition sur cette capitale de France, destine 
devenir un jour la capitale du monde.

-- Paris, murmurait le roi de Navarre, voil Paris; cest--dire
la joie, le triomphe, la gloire, le bonheur; Paris o est le
Louvre, et le Louvre o est le trne; et dire quune seule chose
me spare de ce Paris tant dsir! ... ce sont les pierres qui
rampent  mes pieds et qui renferment avec moi mon ennemie.

Et en ramenant son regard de Paris  Vincennes, il aperut  sa
gauche, dans un vallon voil par des amandiers en fleur, un homme
sur la cuirasse duquel se jouait obstinment un rayon de soleil,
point enflamm qui voltigeait dans lespace  chaque mouvement de
cet homme.

Cet homme tait sur un cheval plein dardeur, et tenait en main un
cheval qui paraissait non moins impatient.

Le roi de Navarre arrta ses yeux sur le cavalier et le vit tirer
son pe hors du fourreau, passer la pointe dans son mouchoir, et
agiter ce mouchoir en faon de signal.

Au mme instant, sur la colline en face, un signal pareil se
rpta, puis tout autour du chteau voltigea comme une ceinture de
mouchoirs.

Ctaient de Mouy et ses huguenots, qui, sachant le roi mourant,
et qui, craignant quon ne tentt quelque chose contre Henri,
staient runis et se tenaient prts  dfendre ou  attaquer.

Henri reporta ses yeux sur le cavalier quil avait vu le premier,
se courba hors de la balustrade, couvrit ses yeux de sa main, et
brisant ainsi les rayons du soleil qui lblouissait reconnut le
jeune huguenot.

-- De Mouy! scria-t-il comme si celui-ci et pu lentendre. Et
dans sa joie de se voir ainsi environn damis, il leva lui-mme
son chapeau et fit voltiger son charpe.

Toutes les banderoles blanches sagitrent de nouveau avec une
vivacit qui tmoignait de leur joie.

-- Hlas! ils mattendent, dit-il, et je ne puis les rejoindre...
Que ne lai-je fait quand je le pouvais peut-tre! ... Maintenant
jai trop tard.

Et il leur fit un geste de dsespoir auquel de Mouy rpondit par
un signe qui voulait dire: _jattendrai_.

En ce moment Henri entendit des pas qui retentissaient dans
lescalier de pierre. Il se retira vivement. Les huguenots
comprirent la cause de cette retraite. Les pes rentrrent au
fourreau et les mouchoirs disparurent.

Henri vit dboucher de lescalier une femme dont la respiration
haletante dnonait une marche rapide, et reconnut, non sans une
secrte fureur quil prouvait toujours en lapercevant, Catherine
de Mdicis.

Derrire elle, taient deux gardes qui sarrtrent au haut de
lescalier.

-- Oh! oh! murmura Henri, il faut quil y ait quelque chose de
nouveau et de grave pour que la reine mre vienne ainsi me
chercher sur la plate-forme du donjon de Vincennes.

Catherine sassit sur un banc de pierre adoss aux crneaux pour
reprendre haleine. Henri sapprocha delle, et avec son plus
gracieux sourire:

-- Serait-ce moi que vous cherchez, ma bonne mre? dit-il.

-- Oui, monsieur, rpondit Catherine, jai voulu vous donner une
dernire preuve de mon attachement. Nous touchons  un moment
suprme: le roi se meurt et veut vous entretenir.

-- Moi? dit Henri en tressaillant de joie.

-- Oui, vous. On lui a dit, jen suis certaine, que non seulement
vous regrettez le trne de Navarre, mais encore que vous
ambitionnez le trne de France.

-- Oh! fit Henri.

-- Ce nest pas, je le sais bien, mais il le croit, lui, et nul
doute que cet entretien quil veut avoir avec vous nait pour but
de vous tendre un pige.

--  moi?

-- Oui. Charles, avant de mourir, veut savoir ce quil y a 
craindre ou  esprer de vous; et de votre rponse  ses offres,
faites-y attention, dpendront les derniers ordres quil donnera,
cest--dire votre mort ou votre vie.

-- Mais que doit-il donc moffrir?

-- Que sais-je, moi! des choses impossibles, probablement.

-- Enfin, ne devinez-vous pas, ma mre?

-- Non; mais je suppose, par exemple... Catherine sarrta.

-- Quoi?

-- Je suppose que, vous croyant ces vues ambitieuses quon lui a
dites, il veuille acqurir de votre bouche mme la preuve de cette
ambition. Supposez quil vous tente comme autrefois on tentait les
coupables, pour provoquer un aveu sans torture; supposez, continua
Catherine en regardant fixement Henri, quil vous propose un
gouvernement, la rgence mme.

Une joie indicible spandit dans le coeur oppress de Henri; mais
il devina le coup, et cette me vigoureuse et souple rebondit sous
lattaque.

--  moi? dit-il, le pige serait trop grossier;  moi la rgence,
quand il y a vous, quand il y a mon frre dAlenon? Catherine se
pina les lvres pour cacher sa satisfaction.

-- Alors, dit-elle vivement, vous renoncez  la rgence? Le roi
est mort, pensa Henri, et cest elle qui me tend un pige. Puis
tout haut:

-- Il faut dabord que jentende le roi de France, rpondit-il,
car, de votre aveu mme, madame, tout ce que nous avons dit l
nest que supposition.

-- Sans doute, dit Catherine; mais vous pouvez toujours rpondre
de vos intentions.

-- Eh! mon Dieu! dit innocemment Henri, nayant pas de
prtentions, je nai pas dintentions.

-- Ce nest point rpondre, cela, dit Catherine, sentant que le
temps pressait, et se laissant emporter  sa colre; dune faon
ou de lautre, prononcez-vous.

-- Je ne puis pas me prononcer sur des suppositions, madame; une
rsolution positive est chose si difficile et surtout si grave 
prendre, quil faut attendre les ralits.

-- coutez, monsieur, dit Catherine, il ny a pas de temps 
perdre, et nous le perdons en discussions vaines, en finesses
rciproques. Jouons notre jeu en roi et en reine. Si vous acceptez
la rgence, vous tes mort.

Le roi vit, pensa Henri. Puis tout haut:

-- Madame, dit-il avec fermet, Dieu tient la vie des hommes et
des rois entre ses mains: il minspirera. Quon dise  Sa Majest
que je suis prt  me prsenter devant elle.

-- Rflchissez, monsieur.

-- Depuis deux ans que je suis proscrit, depuis un mois que je
suis prisonnier, rpondit Henri gravement, jai eu le temps de
rflchir, madame, et jai rflchi. Ayez donc la bont de
descendre la premire prs du roi, et de lui dire que je vous
suis. Ces deux braves, ajouta Henri en montrant les deux soldats,
veilleront  ce que je ne mchappe point. Dailleurs, ce nest
point mon intention.

Il y avait un tel accent de fermet dans les paroles de Henri, que
Catherine vit bien que toutes ses tentatives, sous quelque forme
quelles fussent dguises, ne gagneraient rien sur lui; elle
descendit prcipitamment.

Aussitt quelle eut disparu, Henri courut au parapet et fit  de
Mouy un signe qui voulait dire: Approchez-vous et tenez-vous prt
 tout vnement.

De Mouy, qui tait descendu de cheval, sauta en selle, et, avec le
second cheval de main, vint au galop prendre position  deux
portes de mousquet du donjon.

Henri le remercia du geste et descendit.

Sur le premier palier il trouva les deux soldats qui
lattendaient.

Un double poste de Suisses et de chevau-lgers gardait lentre
des cours; il fallait traverser une double haie de pertuisanes
pour entrer au chteau et pour en sortir.

Catherine stait arrte l et attendait.

Elle fit signe aux deux soldats qui suivaient Henri de scarter,
et posant une de ses mains sur son bras:

-- Cette cour a deux portes, dit-elle;  celle-ci, que vous voyez
derrire les appartements du roi, si vous refusez la rgence, un
bon cheval et la libert vous attendent;  celle-l, sous laquelle
vous venez de passer, si vous coutez lambition... Que dites-
vous?

-- Je dis que si le roi me fait rgent, madame, cest moi qui
donnerai des ordres aux soldats, et non pas vous. Je dis que si je
sors du chteau  la nuit, toutes ces piques, toutes ces
hallebardes, tous ces mousquets sabaisseront devant moi.

-- Insens! murmura Catherine exaspre, crois-moi, ne joue pas
avec Catherine ce terrible jeu de la vie et de la mort.

-- Pourquoi pas? dit Henri en regardant fixement Catherine;
pourquoi pas avec vous aussi bien quavec un autre, puisque jy ai
gagn jusqu prsent?

-- Montez donc chez le roi, monsieur, puisque vous ne voulez rien
croire et rien entendre, dit Catherine en lui montrant lescalier
dune main et en jouant avec un des deux couteaux empoisonns
quelle portait dans cette gaine de chagrin noir devenue
historique.

-- Passez la premire, madame, dit Henri; tant que je ne serai pas
rgent, lhonneur du pas vous appartient.

Catherine, devine dans toutes ses intentions, nessaya point de
lutter, et passa la premire.



XXXIII
La Rgence


Le roi commenait  simpatienter; il avait fait appeler
M. de Nancey dans sa chambre, et venait de lui donner lordre
daller chercher Henri, lorsque celui-ci parut.

En voyant son beau-frre apparatre sur le seuil de la porte,
Charles poussa un cri de joie, et Henri demeura pouvant comme
sil se ft trouv en face dun cadavre.

Les deux mdecins qui taient  ses cts sloignrent; le prtre
qui venait dexhorter le malheureux prince  une fin chrtienne se
retira galement.

Charles IX ntait pas aim, et cependant on pleurait beaucoup
dans les antichambres.  la mort des rois, quels quils aient t,
il y a toujours des gens qui perdent quelque chose et qui
craignent de ne pas retrouver ce quelque chose sous leur
successeur.

Ce deuil, ces sanglots, les paroles de Catherine, lappareil
sinistre et majestueux des derniers moments dun roi, enfin, la
vue de ce roi lui-mme, atteint dune maladie qui sest reproduite
depuis, mais dont la science navait pas encore eu dexemple,
produisirent sur lesprit encore jeune et par consquent encore
impressionnable de Henri un effet si terrible que, malgr sa
rsolution de ne point donner de nouvelles inquitudes  Charles
sur son tat, il ne put, comme nous lavons dit, rprimer le
sentiment de terreur qui se peignit sur son visage en apercevant
ce moribond tout ruisselant de sang.

Charles sourit avec tristesse. Rien nchappe aux mourants des
impressions de ceux qui les entourent.

-- Venez, Henriot, dit-il en tendant la main  son beau-frre avec
une douceur de voix que Henri navait jamais remarque en lui
jusque-l. Venez, car je souffrais de ne pas vous voir; je vous ai
bien tourment dans ma vie, mon pauvre ami, et parfois, je me le
reproche maintenant, croyez-moi! parfois jai prt les mains 
ceux qui vous tourmentaient; mais un roi nest pas matre des
vnements, et outre ma mre Catherine, outre mon frre dAnjou,
outre mon frre dAlenon, javais au-dessus de moi, pendant ma
vie, quelque chose de gnant, qui cesse du jour o je touche  la
mort: la raison dtat.

-- Sire, balbutia Henri, je ne me souviens plus de rien que de
lamour que jai toujours eu pour mon frre, que du respect que
jai toujours port  mon roi.

-- Oui, oui, tu as raison, dit Charles, et je te suis
reconnaissant de parler ainsi, Henriot; car en vrit tu as
beaucoup souffert sous mon rgne, sans compter que cest pendant
mon rgne que ta pauvre mre est morte. Mais tu as d voir que
lon me poussait souvent. Parfois jai rsist; mais parfois aussi
jai cd de fatigue. Mais, tu las dit, ne parlons plus du pass;
maintenant cest le prsent qui me pousse, cest lavenir qui
meffraie.

Et en disant ces mots, le pauvre roi cacha son visage livide dans
ses mains dcharnes.

Puis, aprs un instant de silence, secouant son front pour en
chasser ces sombres ides et faisant pleuvoir autour de lui une
rose de sang:

-- Il faut sauver ltat, continua-t-il  voix basse et en
sinclinant vers Henri; il faut lempcher de tomber entre les
mains des fanatiques ou des femmes.

Charles, comme nous venons de le dire, pronona ces paroles  voix
basse, et cependant Henri crut entendre derrire la coulisse du
lit comme une sourde exclamation de colre. Peut-tre quelque
ouverture pratique dans la muraille,  linsu de Charles lui-
mme, permettait-elle  Catherine dentendre cette suprme
conversation.

-- Des femmes? reprit le roi de Navarre pour provoquer une
explication.

-- Oui, Henri, dit Charles, ma mre veut la rgence en attendant
que mon frre de Pologne revienne. Mais coute ce que je te dis,
il ne reviendra pas.

-- Comment! il ne reviendra pas? scria Henri, dont le coeur
bondissait sourdement de joie.

-- Non, il ne reviendra pas, continua Charles, ses sujets ne le
laisseront pas partir.

-- Mais, dit Henri, croyez-vous, mon frre, que la reine mre ne
lui aura pas crit  lavance?

-- Si fait, mais Nancey a surpris le courrier  Chteau-Thierry et
ma rapport la lettre; dans cette lettre jallais mourir, disait-
elle. Mais moi aussi jai crit  Varsovie, ma lettre y arrivera,
jen suis sr, et mon frre sera surveill. Donc, selon toute
probabilit, Henri, le trne va tre vacant.

Un second frmissement plus sensible encore que le premier se fit
entendre dans lalcve.

-- Dcidment, se dit Henri, elle est l; elle coute, elle
attend! Charles nentendit rien.

-- Or, poursuivit-il, je meurs sans hritier mle.

Puis il sarrta: une douce pense parut clairer son visage, et
posant sa main sur lpaule du roi de Navarre:

-- Hlas! te souviens-tu, Henriot, continua-t-il, te souviens-tu
de ce pauvre petit enfant que je tai montr un soir dormant dans
son berceau de soie, et veill par un ange? Hlas! Henriot, ils me
le tueront! ...

--  Sire, scria Henri, dont les yeux se mouillrent de larmes,
je vous jure devant Dieu que mes jours et mes nuits se passeront 
veiller sur sa vie. Ordonnez, mon roi.

-- Merci! Henriot, merci, dit le roi avec une effusion qui tait
bien loin de son caractre, mais que cependant lui donnait la
situation. Jaccepte ta parole. Nen fais pas un roi...
heureusement il nest pas n pour le trne, mais un homme heureux.
Je lui laisse une fortune indpendante; quil ait la noblesse de
sa mre, celle du coeur. Peut-tre vaudrait-il mieux pour lui
quon le destint  lglise; il inspirerait moins de crainte. Oh!
il me semble que je mourrais, sinon heureux, du moins tranquille,
si javais l pour me consoler les caresses de lenfant et le doux
visage de la mre.

-- Sire, ne pouvez-vous les faire venir?

-- Eh! malheureux! ils ne sortiraient pas dici. Voil la
condition des rois, Henriot: ils ne peuvent ni vivre ni mourir 
leur guise. Mais depuis ta promesse je suis plus tranquille.

Henri rflchit.

-- Oui, sans doute, mon roi, jai promis, mais pourrai-je tenir?

-- Que veux-tu dire?

-- Moi-mme, ne serai-je pas proscrit, menac comme lui, plus que
lui, mme? Car, moi, je suis un homme, et lui nest quun enfant.

-- Tu te trompes, rpondit Charles; moi mort, tu seras fort et
puissant, et voil qui te donnera la force et la puissance.  ces
mots, le moribond tira un parchemin de son chevet.

-- Tiens, lui dit-il. Henri parcourut la feuille revtue du sceau
royal.

-- La rgence  moi, Sire! dit-il en plissant de joie.

-- Oui, la rgence  toi, en attendant le retour du duc dAnjou,
et comme, selon toute probabilit, le duc dAnjou ne reviendra
point, ce nest pas la rgence qui te donne ce papier, cest le
trne.

-- Le trne,  moi! murmura Henri.

-- Oui, dit Charles,  toi, seul digne et surtout seul capable de
gouverner ces galants dbauchs, ces filles perdues qui vivent de
sang et de larmes. Mon frre dAlenon est un tratre, il sera
tratre envers tous, laisse-le dans le donjon o je lai mis. Ma
mre voudra te tuer, exile-la. Mon frre dAnjou, dans trois mois,
dans quatre mois, dans un an peut-tre, quittera Varsovie et
viendra te disputer la puissance; rponds  Henri par un bref du
pape. Jai ngoci cette affaire par mon ambassadeur, le duc de
Nevers, et tu recevras incessamment le bref.

--  mon roi!

-- Ne crains quune chose, Henri, la guerre civile. Mais en
restant converti, tu lvites, car le parti huguenot na
consistance qu la condition que tu te mettras  sa tte, et
M. de Cond nest pas de force  lutter contre toi. La France est
un pays de plaine, Henri, par consquent un pays catholique. Le
roi de France doit tre le roi des catholiques et non le roi des
huguenots; car le roi de France doit tre le roi de la majorit.
On dit que jai des remords davoir fait la Saint-Barthlemy; des
doutes, oui; des remords, non. On dit que je rends le sang des
huguenots par tous les pores. Je sais ce que je rends: de
larsenic, et non du sang.

-- Oh! Sire, que dites-vous?

-- Rien. Si ma mort doit tre venge, Henriot, elle doit tre
venge par Dieu seul. Nen parlons plus que pour prvoir les
vnements qui en seront la suite. Je te lgue un bon parlement,
une arme prouve. Appuie-toi sur le parlement et sur larme
pour rsister  tes seuls ennemis: ma mre et le duc dAlenon.

En ce moment, on entendit dans le vestibule un bruit sourd darmes
et de commandements militaires.

-- Je suis mort, murmura Henri.

-- Tu crains, tu hsites, dit Charles avec inquitude.

-- Moi! Sire, rpliqua Henri; non, je ne crains pas; non, je
nhsite pas; jaccepte.

Charles lui serra la main. Et comme en ce moment sa nourrice
sapprochait de lui, tenant une potion quelle venait de prparer
dans une chambre voisine, sans faire attention que le sort de la
France se dcidait  trois pas delle:

-- Appelle ma mre, bonne nourrice, et dis aussi quon fasse venir
M. dAlenon.



XXXIV
Le roi est mort: vive le roi!


Catherine et le duc dAlenon, livides deffroi et tremblants de
fureur tout ensemble, entrrent quelques minutes aprs. Comme
Henri lavait devin, Catherine savait tout et avait tout dit, en
peu de mots,  Franois. Ils firent quelques pas et sarrtrent,
attendant.

Henri tait debout au chevet du lit de Charles.

Le roi leur dclara sa volont.

-- Madame, dit-il  sa mre, si javais un fils, vous seriez
rgente, ou,  dfaut de vous, ce serait le roi de Pologne, ou, 
dfaut du roi de Pologne enfin, ce serait mon frre Franois; mais
je nai pas de fils, et aprs moi le trne appartient  mon frre
le duc dAnjou, qui est absent. Comme un jour ou lautre il
viendra rclamer ce trne, je ne veux pas quil trouve  sa place
un homme qui puisse, par des droits presque gaux, lui disputer
ses droits, et qui expose par consquent le royaume  des guerres
de prtendants. Voil pourquoi je ne vous prends pas pour rgente,
madame, car vous auriez  choisir entre vos deux fils, ce qui
serait pnible pour le coeur dune mre. Voil pourquoi je ne
choisis pas mon frre Franois, car mon frre Franois pourrait
dire  son an: Vous aviez un trne, pourquoi lavez-vous
quitt? Non, je choisis donc un rgent qui puisse prendre en
dpt la couronne, et qui la garde sous sa main et non sur sa
tte. Ce rgent, saluez-le, madame; saluez-le, mon frre; ce
rgent, cest le roi de Navarre!

Et avec un geste de suprme commandement, il salua Henri de la
main.

Catherine et dAlenon firent un mouvement qui tenait le milieu
entre un tressaillement nerveux et un salut.

-- Tenez, monseigneur le rgent, dit Charles au roi de Navarre,
voici le parchemin qui, jusquau retour du roi de Pologne, vous
donne le commandement des armes, les clefs du trsor, le droit et
le pouvoir royal.

Catherine dvorait Henri du regard, Franois tait si chancelant
quil pouvait  peine se soutenir; mais cette faiblesse de lun et
cette fermet de lautre, au lieu de rassurer Henri, lui
montraient le danger prsent, debout, menaant.

Henri nen fit pas moins un effort violent, et, surmontant toutes
ses craintes, il prit le rouleau des mains du roi, puis, se
redressant de toute sa hauteur, il fixa sur Catherine et Franois
un regard qui voulait dire:

-- Prenez garde, je suis votre matre. Catherine comprit ce
regard.

-- Non, non, jamais, dit-elle; jamais ma race ne pliera la tte
sous une race trangre; jamais un Bourbon ne rgnera en France
tant quil restera un Valois.

-- Ma mre, ma mre, scria Charles IX en se redressant dans son
lit aux draps rougis, plus effrayant que jamais, prenez garde, je
suis roi encore: pas pour longtemps, je le sais bien, mais il ne
faut pas longtemps pour donner un ordre, il ne faut pas longtemps
pour punir les meurtriers et les empoisonneurs.

-- Eh bien, donnez-le donc, cet ordre, si vous losez. Moi je vais
donner les miens. Venez, Franois, venez.

Et elle sortit rapidement, entranant avec elle le duc dAlenon.

-- Nancey! cria Charles; Nancey,  moi,  moi! je lordonne, je le
veux, Nancey, arrtez ma mre, arrtez mon frre, arrtez...

Une gorge de sang coupa la parole  Charles au moment o le
capitaine des gardes ouvrit la porte, et le roi suffoqu rla sur
son lit.

Nancey navait entendu que son nom; les ordres qui lavaient
suivi, prononcs dune voix moins distincte, staient perdus dans
lespace.

-- Gardez la porte, dit Henri, et ne laissez entrer personne.
Nancey salua et sortit. Henri reporta ses yeux sur ce corps
inanim et quon et pu prendre pour un cadavre, si un lger
souffle net agit la frange dcume qui bordait ses lvres. Il
regarda longtemps; puis se parlant  lui-mme:

-- Voici linstant suprme, dit-il, faut-il rgner, faut-il vivre?

Au mme instant la tapisserie de lalcve se souleva, une tte
plie parut derrire, et une voix vibra au milieu du silence de
mort qui rgnait dans la chambre royale:

-- Vivez, dit cette voix.

-- Ren! scria Henri.

-- Oui, Sire.

-- Ta prdiction tait donc fausse: je ne serai donc pas roi?
scria Henri.

-- Vous le serez, Sire, mais lheure nest pas encore venue.

-- Comment le sais-tu? parle, que je sache si je dois te croire.

-- coutez.

-- Jcoute.

-- Baissez-vous. Henri sinclina au-dessus du corps de Charles.
Ren se pencha de son ct. La largeur du lit les sparait seule,
et encore la distance tait-elle diminue par leur double
mouvement. Entre eux deux tait couch et toujours sans voix et
sans mouvement le corps du roi moribond.

-- coutez, dit Ren; plac ici par la reine mre pour vous
perdre, jaime mieux vous servir, moi, car jai confiance en votre
horoscope; en vous servant je trouve  la fois, dans ce que je
fais, lintrt de mon corps et de mon me.

-- Est-ce la reine mre aussi qui ta ordonn de me dire cela?
demanda Henri plein de doute et dangoisses.

-- Non, dit Ren, mais coutez un secret. Et il se pencha encore
davantage. Henri limita, de sorte que les deux ttes se
touchaient presque. Cet entretien de deux hommes courbs sur le
corps dun roi mourant avait quelque chose de si sombre, que les
cheveux du superstitieux Florentin se dressaient sur sa tte et
quune sueur abondante perlait sur le visage de Henri.

-- coutez, continua Ren, coutez un secret que je sais seul, et
que je vous rvle si vous me jurez sur ce mourant de me pardonner
la mort de votre mre.

-- Je vous lai dj promis une fois, dit Henri dont le visage
sassombrit.

-- Promis, mais non jur, dit Ren en faisant un mouvement en
arrire.

-- Je le jure, dit Henri tendant la main droite sur la tte du
roi.

-- Eh bien, Sire, dit prcipitamment le Florentin, le roi de
Pologne arrive!

-- Non, dit Henri, le courrier a t arrt par le roi Charles.

-- Le roi Charles nen a arrt quun sur la route de Chteau-
Thierry; mais la reine mre, dans sa prvoyance, en avait envoy
trois par trois routes.

-- Oh! malheur  moi! dit Henri.

-- Un messager est arriv ce matin de Varsovie. Le roi partait
derrire lui sans que personne songet  sy opposer, car 
Varsovie on ignorait encore la maladie du roi. Il ne prcde Henri
dAnjou que de quelques heures.

-- Oh! si javais seulement huit jours! dit Henri.

-- Oui, mais vous navez que huit heures. Avez-vous entendu le
bruit des armes que lon prparait?

-- Oui.

-- Ces armes, on les prparait  votre intention. Ils viendront
vous tuer jusquici, jusque dans la chambre du roi.

-- Le roi nest pas mort encore. Ren regarda fixement Charles:

-- Dans dix minutes il le sera. Vous avez donc dix minutes 
vivre, peut-tre moins.

-- Que faire alors?

-- Fuir sans perdre une minute, sans perdre une seconde.

-- Mais par o? sils attendent dans lantichambre, ils me tueront
quand je sortirai.

-- coutez: je risque tout pour vous, ne loubliez jamais.

-- Sois tranquille.

-- Suivez-moi par ce passage secret, je vous conduirai jusqu la
poterne. Puis, pour vous donner du temps, jirai dire  la belle-
mre que vous descendez; vous serez cens avoir dcouvert ce
passage secret et en avoir profit pour fuir: venez, venez.

Henri se baissa vers Charles et lembrassa au front.

-- Adieu, mon frre, dit-il; je noublierai point que ton dernier
dsir fut de me voir te succder. Je noublierai pas que ta
dernire volont fut de me faire roi. Meurs en paix. Au nom de nos
frres, je te pardonne le sang vers.

-- Alerte! alerte! dit Ren, il revient  lui; fuyez avant quil
rouvre les yeux, fuyez.

-- Nourrice! murmura Charles, nourrice! Henri saisit au chevet de
Charles lpe dsormais inutile du roi mourant, mit le parchemin
qui le faisait rgent dans sa poitrine, baisa une dernire fois le
front de Charles, tourna autour du lit, et slana par
louverture qui se referma derrire lui.

-- Nourrice! cria le roi dune voix plus forte, nourrice! La bonne
femme accourut.

-- Eh bien, quy a-t-il, mon Charlot? demanda-t-elle.

-- Nourrice, dit le roi, la paupire ouverte et loeil dilat par
la fixit terrible de la mort, il faut quil se soit pass quelque
chose pendant que je dormais: je vois une grande lumire, je vois
Dieu notre matre; je vois mon Seigneur Jsus, je vois la benote
Vierge Marie. Ils le prient, ils le supplient pour moi: le
Seigneur tout-puissant me pardonne... il mappelle... Mon Dieu!
mon Dieu! recevez-moi dans votre misricorde... Mon Dieu! oubliez
que jtais roi, car je viens  vous sans sceptre et sans
couronne... Mon Dieu! oubliez les crimes du roi pour ne vous
rappeler que les souffrances de lhomme... Mon dieu! me voil.

Et Charles, qui,  mesure quil prononait ces paroles, stait
soulev de plus en plus comme pour aller au-devant de la voix qui
lappelait, Charles, aprs ces derniers mots, poussa un soupir et
retomba immobile et glac entre les bras de sa nourrice.

Pendant ce temps, et tandis que les soldats, commands par
Catherine, se portaient sur le passage connu de tous par lequel
Henri devait sortir, Henri, guid par Ren, suivait le couloir
secret et gagnait la poterne, sautait sur le cheval qui
lattendait, et piquait vers lendroit o il savait retrouver de
Mouy.

Tout  coup au bruit de son cheval, dont le galop faisait retentir
le pav sonore, quelques sentinelles se retournrent en criant:

-- Il fuit! il fuit!

-- Qui cela? scria la reine mre en sapprochant dune fentre.

-- Le roi Henri, le roi de Navarre, crirent les sentinelles.

-- Feu! dit Catherine, feu sur lui! Les sentinelles ajustrent,
mais Henri tait dj trop loin.

-- Il fuit, scria la reine mre, donc il est vaincu.

-- Il fuit, murmura le duc dAlenon, donc je suis roi. Mais au
mme instant, et tandis que Franois et sa mre taient encore 
la fentre, le pont-levis craqua sous les pas des chevaux, et
prcd par un cliquetis darmes et par une grande rumeur, un
jeune homme lanc au galop, son chapeau  la main, entra dans la
cour en criant: _France! _suivi de quatre gentilshommes, couverts
comme lui de sueur, de poussire et dcume.

-- Mon fils! scria Catherine en tendant les deux bras par la
fentre.

-- Ma mre! rpondit le jeune homme en sautant  bas du cheval.

-- Mon frre dAnjou! scria avec pouvante Franois en se
rejetant en arrire.

-- Est-il trop tard? demanda Henri dAnjou  sa mre.

-- Non, au contraire, il est temps, et Dieu tet conduit par la
main quil ne tet pas amen plus  propos; regarde et coute.

En effet, M. de Nancey, capitaine des gardes, savanait sur le
balcon de la chambre du roi. Tous les regards se tournrent vers
lui. Il brisa une baguette en deux morceaux, et, les bras tendus,
tenant les deux morceaux de chaque main:

-- Le roi Charles IX est mort! le roi Charles IX est mort! le roi
Charles IX est mort! cria-t-il trois fois. Et il laissa tomber les
deux morceaux de la baguette.

-- Vive le roi Henri III! cria alors Catherine en se signant avec
une pieuse reconnaissance. Vive le roi Henri III!

Toutes les voix rptrent ce cri, except celle du duc Franois.

-- Ah! elle ma jou, dit-il en dchirant sa poitrine avec ses
ongles.

-- Je lemporte, scria Catherine, et cet odieux Barnais ne
rgnera pas!



XXXV
pilogue


Un an stait coul depuis la mort du roi Charles IX et
lavnement au trne de son successeur.

Le roi Henri III, heureusement rgnant par la grce de Dieu et de
sa mre Catherine, tait all  une belle procession faite en
lhonneur de Notre-Dame de Clry.

Il tait parti  pied avec la reine sa femme et toute la cour.

Le roi Henri III pouvait bien se donner ce petit passe-temps; nul
souci srieux ne loccupait  cette heure. Le roi de Navarre tait
en Navarre, o il avait si longtemps dsir tre, et soccupait
fort, disait-on, dune belle fille du sang des Montmorency et
quil appelait la Fosseuse. Marguerite tait prs de lui, triste
et sombre, et ne trouvant que dans ses belles montagnes, non pas
une distraction, mais un adoucissement aux deux grandes douleurs
de la vie: labsence et la mort.

Paris tait fort tranquille, et la reine mre, vritablement
rgente depuis que son cher fils Henri tait roi, y faisait sjour
tantt au Louvre, tantt  lhtel de Soissons, qui tait situ
sur lemplacement que couvre aujourdhui la halle au bl, et dont
il ne reste que llgante colonne quon peut voir encore
aujourdhui.

Elle tait un soir fort occupe  tudier les astres avec Ren,
dont elle avait toujours ignor les petites trahisons, et qui
tait rentr en grce auprs delle pour le faux tmoignage quil
avait si  point port dans laffaire de Coconnas et de La Mole,
lorsquon vint lui dire quun homme qui disait avoir une chose de
la plus haute importance  lui communiquer, lattendait dans son
oratoire.

Elle descendit prcipitamment et trouva le sire de Maurevel.

-- _Il _est ici, scria lancien capitaine des ptardiers, ne
laissant point, contre ltiquette royale, le temps  Catherine de
lui adresser la parole.

-- Qui, _il?_ demanda Catherine.

-- Qui voulez-vous que ce soit, madame, sinon le roi de Navarre?

-- Ici! dit Catherine, ici... lui... Henri... Et quy vient-il
faire, limprudent?

-- Si lon en croit les apparences, il vient voir madame de Sauve;
voil tout. Si lon en croit les probabilits, il vient conspirer
contre le roi.

-- Et comment savez-vous quil est ici?

-- Hier, je lai vu entrer dans une maison, et un instant aprs
madame de Sauve est venue ly joindre.

-- tes-vous sr que ce soit lui?

-- Je lai attendu jusqu sa sortie, cest--dire une partie de
la nuit.  trois heures, les deux amants se sont remis en chemin.
Le roi a conduit madame de Sauve jusquau guichet du Louvre; l,
grce au concierge, qui est dans ses intrts sans doute, elle est
rentre sans tre inquite, et le roi sen est revenu tout en
chantonnant un petit air et dun pas aussi dgag que sil tait
au milieu de ses montagnes.

-- Et o est-il all ainsi?

-- Rue de lArbre-Sec, htel de la Belle-toile, chez ce mme
aubergiste o logeaient les deux sorciers que Votre Majest a fait
excuter lan pass.

-- Pourquoi ntes-vous pas venu me dire la chose aussitt?

-- Parce que je ntais pas encore assez sr de mon fait.

-- Tandis que maintenant?

-- Maintenant, je le suis.

-- Tu las vu?

-- Parfaitement. Jtais embusqu chez un marchand de vin en face;
je lai vu entrer dabord dans la mme maison que la veille; puis
comme madame de Sauve tardait, il a mis imprudemment son visage au
carreau dune fentre du premier, et cette fois je nai plus
conserv aucun doute. Dailleurs, un instant aprs, madame de
Sauve lest venue rejoindre de nouveau.

-- Et tu crois quils resteront, comme la nuit passe, jusqu
trois heures du matin?

-- Cest probable.

-- O est donc cette maison?

-- Prs de la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honor.

-- Bien, dit Catherine. M. de Sauve ne connat point votre
criture?

-- Non.

-- Asseyez-vous l et crivez. Maurevel obit et prenant la plume:

-- Je suis prt, madame, dit-il.

Catherine dicta:

Pendant que le baron de Sauve fait son service au Louvre, la
baronne est avec un muguet de ses amis, dans une maison proche de
la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honor; le baron de Sauve
reconnatra la maison  une croix rouge qui sera faite sur la
muraille.

-- Eh bien? demanda Maurevel.

-- Faites une seconde copie de cette lettre, dit Catherine.
Maurevel obit passivement.

-- Maintenant, dit la reine, faites remettre une de ces lettres
par un homme adroit au baron de Sauve, et que cet homme laisse
tomber lautre dans les corridors du Louvre.

-- Je ne comprends pas, dit Maurevel. Catherine haussa les
paules.

-- Vous ne comprenez pas quun mari qui reoit une pareille lettre
se fche?

-- Mais il me semble, madame, que du temps du roi de Navarre il ne
se fchait pas.

-- Tel qui passe des choses  un roi ne les passe peut-tre pas 
un simple galant. Dailleurs, sil ne se fche pas, vous vous
fcherez pour lui, vous.

-- Moi?

-- Sans doute. Vous prenez quatre hommes, six hommes sil le faut,
vous vous masquez, vous enfoncez la porte, comme si vous tiez les
envoys du baron, vous surprenez les amants au milieu de leur
tte--tte, vous frappez au nom du roi; et le lendemain le billet
perdu dans le corridor du Louvre, et trouv par quelque me
charitable qui la dj fait circuler, atteste que cest le mari
qui sest veng. Seulement, le hasard a fait que le galant tait
le roi de Navarre; mais qui pouvait deviner cela, quand chacun le
croyait  Pau?

Maurevel regarda avec admiration Catherine, sinclina et sortit.

En mme temps que Maurevel sortait de lhtel de Soissons, madame
de Sauve entrait dans la petite maison de la Croix-des-Petits-
Champs.

Henri lattendait la porte entrouverte.

Ds quil laperut dans lescalier:

-- Vous navez pas t suivie? dit-il.

-- Mais non, dit Charlotte, que je sache, du moins.

-- Cest que je crois lavoir t, dit Henri, non seulement cette
nuit, mais encore ce soir.

-- Oh! mon Dieu! dit Charlotte, vous meffrayez, Sire; si un bon
souvenir donn par vous  une ancienne amie allait tourner  mal
pour vous, je ne men consolerais pas.

-- Soyez tranquille, ma mie, dit le Barnais, nous avons trois
pes qui veillent dans lombre.

-- Trois, cest bien peu, Sire.

-- Cest assez quand ces pes sappellent de Mouy, Saucourt et
Barthlemy.

-- De Mouy est donc avec vous  Paris?

-- Sans doute.

-- Il a os revenir dans la capitale? Il a donc, comme vous,
quelque pauvre femme folle de lui?

-- Non, mais il a un ennemi dont il a jur la mort. Il ny a que
la haine, ma chre, qui fasse faire autant de sottises que
lamour.

-- Merci, Sire.

-- Oh! dit Henri, je ne dis pas cela pour les sottises prsentes,
je dit cela pour les sottises passes et  venir. Mais ne
discutons pas l-dessus, nous navons pas de temps  perdre.

-- Vous partez donc toujours?

-- Cette nuit.

-- Les affaires pour lesquelles vous tiez revenu  Paris sont
donc termines?

-- Je ny suis revenu que pour vous.

-- Gascon!

-- Ventre-saint-Gris! ma mie, je dis la vrit; mais cartons ces
souvenirs: jai encore deux ou trois heures  tre heureux, et
puis une sparation ternelle.

-- Ah! Sire, dit madame de Sauve, il ny a dternel que mon
amour.

Henri venait de dire quil navait pas le temps de discuter, il ne
discuta donc point; il crut, ou, le sceptique quil tait, il fit
semblant de croire.

Cependant, comme lavait dit le roi de Navarre, de Mouy et ses
deux compagnons taient cachs aux environs de la maison.

Il tait convenu que Henri sortirait  minuit de la petite maison
au lieu den sortir  trois heures; quon irait comme la veille
reconduire madame de Sauve au Louvre, et que de l on irait rue de
la Cerisaie, o demeurait Maurevel.

Ctait seulement pendant la journe qui venait de scouler que
de Mouy avait enfin eu notion certaine de la maison quhabitait
son ennemi.

Ils taient l depuis une heure  peu prs, lorsquils virent un
homme, suivi  quelques pas de cinq autres, qui sapprochait de la
porte de la petite maison, et qui, lune aprs lautre, essayait
plusieurs clefs.

 cette vue, de Mouy, cach dans lenfoncement dune porte
voisine, ne fit quun bond de sa cachette  cet homme, et le
saisit par le bras.

-- Un instant, dit-il, on nentre pas l.

Lhomme fit un bond en arrire, et en bondissant son chapeau
tomba.

-- De Mouy de Saint-Phale! scria-t-il.

-- Maurevel! hurla le huguenot en levant son pe. Je te
cherchais; tu viens au-devant de moi, merci!

Mais la colre ne lui fit pas oublier Henri; et se retournant vers
la fentre, il siffla  la manire des ptres barnais.

-- Cela suffira, dit-il  Saucourt. Maintenant,  moi, assassin! 
moi! Et il slana vers Maurevel.

Celui-ci avait eu le temps de tirer de sa ceinture un pistolet.

-- Ah! cette fois, dit le Tueur de Roi en ajustant le jeune homme,
je crois que tu es mort.

Et il lcha le coup. Mais de Mouy se jeta  droite, et la balle
passa sans latteindre.

--  mon tour maintenant, scria le jeune homme. Et il fournit 
Maurevel un si rude coup dpe que, quoique ce coup atteignt sa
ceinture de cuir, la pointe acre traversa lobstacle et
senfona dans les chairs.

Lassassin poussa un cri sauvage qui accusait une si profonde
douleur que les sbires qui laccompagnaient le crurent frapp 
mort et senfuirent pouvants du ct de la rue Saint-Honor.

Maurevel ntait point brave. Se voyant abandonn par ses gens et
ayant devant lui un adversaire comme de Mouy, il essaya  son tour
de prendre la fuite, et se sauva par le mme chemin quils avaient
pris, en criant:  laide!

De Mouy, Saucourt et Barthlemy, emports par leur ardeur, les
poursuivirent.

Comme ils entraient dans la rue de Grenelle, quils avaient prise
pour leur couper le chemin, une fentre souvrait et un homme
sautait du premier tage sur la terre frachement arrose par la
pluie.

Ctait Henri.

Le sifflement de De Mouy lavait averti dun danger quelconque, et
ce coup de pistolet, en lui indiquant que le danger tait grave,
lavait attir au secours de ses amis.

Ardent, vigoureux, il slana sur leurs traces lpe  la main.

Un cri le guida: il venait de la barrire des Sergents. Ctait
Maurevel, qui, se sentant press par de Mouy, appelait une seconde
fois  son secours ses hommes emports par la terreur.

Il fallait se retourner ou tre poignard par derrire.

Maurevel se retourna, rencontra le fer de son ennemi, et presque
aussitt lui porta un coup si habile que son charpe en fut
traverse. Mais de Mouy riposta aussitt.

Lpe senfona de nouveau dans la chair quelle avait dj
entame, et un double jet de sang slana par une double plaie.

-- Il en tient! cria Henri, qui arrivait. Sus! sus, de Mouy! De
Mouy navait pas besoin dtre encourag. Il chargea de nouveau
Maurevel; mais celui-ci ne lattendit point. Appuyant sa main
gauche sur sa blessure, il reprit une course dsespre.

-- Tue-le vite! tue-le! cria le roi; voici ses soldats qui
sarrtent, et le dsespoir des lches ne vaut rien pour les
braves.

Maurevel, dont les poumons clataient, dont la respiration
sifflait, dont chaque haleine chassait une sueur sanglante, tomba
tout  coup dpuisement; mais aussitt il se releva, et, se
retournant sur un genou, il prsenta la pointe de son pe  de
Mouy.

-- Amis! amis! cria Maurevel, ils ne sont que deux. Feu, feu sur
eux!

En effet, Saucourt et Barthlemy staient gars  la poursuite
de deux sbires qui avaient pris par la rue des Poulies, et le roi
et de Mouy se trouvaient seuls en prsence de quatre hommes.

-- Feu! continuait de hurler Maurevel, tandis quun de ses soldats
apprtait effectivement son poitrinal.

-- Oui, mais auparavant, dit de Mouy, meurs, tratre, meurs,
misrable, meurs damn comme un assassin!

Et saisissant dune main lpe tranchante de Maurevel, de lautre
il plongea la sienne du haut en bas dans la poitrine de son
ennemi, et cela avec tant de force quil le cloua contre terre.

-- Prends garde! prends garde! cria Henri. De Mouy fit un bond en
arrire, laissant son pe dans le corps de Maurevel, car un
soldat lajustait et allait le tuer  bout portant. En mme temps
Henri passait son pe au travers du corps du soldat, qui tomba
prs de Maurevel en jetant un cri. Les deux autres soldats prirent
la fuite.

-- Viens! de Mouy, viens! cria Henri. Ne perdons pas un instant;
si nous tions reconnus, ce serait fait de nous.

-- Attendez, Sire; et mon pe, croyez-vous que je veuille la
laisser dans le corps de ce misrable?

Et il sapprocha de Maurevel gisant et en apparence sans
mouvement; mais au moment o de Mouy mettait la main  la garde de
cette pe, qui effectivement tait reste dans le corps de
Maurevel, celui-ci se releva arm du poitrinal que le soldat avait
lch en tombant, et  bout portant il lcha le coup au milieu de
la poitrine de De Mouy.

Le jeune homme tomba sans mme pousser un cri; il tait tu raide.

Henri slana sur Maurevel; mais il tait tomb  son tour, et
son pe ne pera plus quun cadavre.

Il fallait fuir, le bruit avait attir un grand nombre de
personnes, la garde de nuit pouvait venir. Henri chercha parmi les
curieux attirs par le bruit une figure, une connaissance, et tout
 coup poussa un cri de joie.

Il venait de reconnatre matre La Hurire.

Comme la scne se passait au pied de la croix du Trahoir, cest--
dire en face de la rue de lArbre-Sec, notre ancienne
connaissance, dont lhumeur naturellement sombre stait encore
singulirement attriste depuis la mort de La Mole et de Coconnas,
ses deux htes bien-aims, avait quitt ses fourneaux et ses
casseroles au moment o justement il apprtait le souper du roi de
Navarre et tait accouru.

-- Mon cher La Hurire, je vous recommande De Mouy, quoique jai
bien peur quil ny ait plus rien  faire. Emportez-le chez vous,
et sil vit encore npargnez rien, voil ma bourse. Quant 
lautre laissez-le dans le ruisseau et quil y pourrisse comme un
chien.

-- Mais vous? dit La Hurire.

-- Moi, jai un adieu  dire. Je cours, et dans dix minutes, je
suis chez vous. Tenez mes chevaux prts.

Et Henri se mit effectivement  courir dans la direction de la
petite maison de la Croix-des-Petits-Champs; mais en dbouchant de
la rue de Grenelle, il sarrta plein de terreur.

Un groupe nombreux tait amass devant la porte.

-- Quy a-t-il dans cette maison, demanda Henri, et quest-il
arriv?

-- Oh! rpondit celui auquel il sadressait, un grand malheur,
monsieur. Cest une belle jeune femme qui vient dtre poignarde
par son mari,  qui lon avait remis un billet pour le prvenir
que sa femme tait avec un amant.

-- Et le mari? scria Henri.

-- Il sest sauv.

-- La femme?

-- Elle est l.

-- Morte?

-- Pas encore; mais, Dieu merci, elle nen vaut gure mieux.

-- Oh! scria Henri, je suis donc maudit! Et il slana dans la
maison. La chambre tait pleine de monde; tout ce monde entourait
un lit sur lequel tait couche la pauvre Charlotte perce de deux
coups de poignard. Son mari, qui pendant deux ans avait dissimul
sa jalousie contre Henri, avait saisi cette occasion de se venger
delle.

-- Charlotte! Charlotte! cria Henri fendant la foule et tombant 
genoux devant le lit.

Charlotte rouvrit ses beaux yeux dj voils par la mort; elle
jeta un cri qui fit jaillir le sang de ses deux blessures, et
faisant un effort pour se soulever.

-- Oh! je savais bien, dit-elle, que je ne pouvais pas mourir sans
le revoir.

Et en effet, comme si elle net attendu que ce moment pour rendre
 Henri cette me qui lavait tant aim, elle appuya ses lvres
sur le front du roi de Navarre, murmura encore une dernire fois:
Je taime, et tomba morte.

Henri ne pouvait rester plus longtemps sans se perdre. Il tira son
poignard, coupa une boucle de ses beaux cheveux blonds quil avait
si souvent dnous pour en admirer la longueur, et sortit en
sanglotant au milieu des sanglots des assistants, qui ne se
doutaient pas quils pleuraient sur de si hautes infortunes.

-- Ami, amour, scria Henri perdu, tout mabandonne, tout me
quitte, tout me manque  la fois!

-- Oui, Sire, lui dit tout bas un homme qui stait dtach du
groupe de curieux amass devant la petite maison et qui lavait
suivi, mais vous avez toujours le trne.

-- Ren! scria Henri.

-- Oui, Sire, Ren qui veille sur vous: ce misrable en expirant
vous a nomm; on sait que vous tes  Paris, les archers vous
cherchent, fuyez, fuyez!

-- Et tu dis que je serai roi, Ren! un fugitif!

-- Regardez, Sire, dit le Florentin en montrant au roi une toile
qui se dgageait, brillante, des plis dun nuage noir, ce nest
pas moi qui le dis, cest elle.

Henri poussa un soupir et disparut dans lobscurit.

FIN



      [1] Charles IX avait pous lisabeth dAutriche, fille de
Maximilien.
      [2] Espce de brasero.
      [3] En effet, cet enfant naturel, qui ntait autre que le
fameux duc dAngoulme, qui mourut en 1650, supprimait, sil et
t lgitime, Henri III, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. Que nous
donnait-il  la place? Lesprit se confond et se perd dans les
tnbres dune pareille question.
      [4] Votre prsence inespre dans cette cour nous comblerait
de joie, moi et mon mari, si elle namenait un grand malheur,
cest--dire non seulement la perte dun frre, mais encore celle
dun ami.
      [5] Nous sommes dsesprs dtre spars de vous, quand nous
eussions prfr partir avec vous. Mais le mme destin qui veut
que vous quittiez sans retard Paris, nous enchane, nous, dans
cette ville. Partez donc, cher frre; partez donc, cher ami;
partez sans nous. Notre esprance et nos dsirs vous suivent.
      [6] Textuelle.





End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Pre

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