The Project Gutenberg EBook of Les trois mousquetaires, by Alexandre Dumas

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Les trois mousquetaires

Author: Alexandre Dumas

Release Date: November 4, 2004 [EBook #13951]
[Date last updated: October 1, 2005]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS MOUSQUETAIRES ***




This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.





Alexandre Dumas

LES TROIS MOUSQUETAIRES


Table des matires

INTRODUCTION
CHAPITRE PREMIER LES TROIS PRSENTS DE M. D'ARTAGNAN PRE
CHAPITRE II L'ANTICHAMBRE DE M. DE TRVILLE
CHAPITRE III L'AUDIENCE
CHAPITRE IV L'PAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE
MOUCHOIR D'ARAMIS
CHAPITRE V LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE
CARDINAL
CHAPITRE VI SA MAJEST LE ROI LOUIS TREIZIME
CHAPITRE VII L'INTRIEUR DES MOUSQUETAIRES
CHAPITRE VIII UNE INTRIGUE DE COEUR
CHAPITRE IX D'ARTAGNAN SE DESSINE
CHAPITRE X UNE SOURICIRE AU XVIIe SICLE
CHAPITRE XI L'INTRIGUE SE NOUE
CHAPITRE XII GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM
CHAPITRE XIII MONSIEUR BONACIEUX
CHAPITRE XIV L'HOMME DE MEUNG
CHAPITRE XV GENS DE ROBE ET GENS D'PE
CHAPITRE XVI O M. LE GARDE DES SCEAUX SGUIER CHERCHA PLUS D'UNE
FOIS LA CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS
CHAPITRE XVII LE MNAGE BONACIEUX
CHAPITRE XVIII L'AMANT ET LE MARI
CHAPITRE XIX PLAN DE CAMPAGNE
CHAPITRE XX VOYAGE
CHAPITRE XXI LA COMTESSE DE WINTER
CHAPITRE XXII LE BALLET DE LA MERLAISON
CHAPITRE XXIII LE RENDEZ-VOUS
CHAPITRE XXIV LE PAVILLON
CHAPITRE XXV PORTHOS
CHAPITRE XXVI LA THSE D'ARAMIS
CHAPITRE XXVII LA FEMME D'ATHOS
CHAPITRE XXVIII RETOUR
CHAPITRE XXIX LA CHASSE  L'QUIPEMENT
CHAPITRE XXX MILADY
CHAPITRE XXXI ANGLAIS ET FRANAIS
CHAPITRE XXXII UN DNER DE PROCUREUR
CHAPITRE XXXIII SOUBRETTE ET MATRESSE
CHAPITRE XXXIV O IL EST TRAIT DE L'QUIPEMENT D'ARAMIS ET DE
PORTHOS
CHAPITRE XXXV LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS
CHAPITRE XXXVI RVE DE VENGEANCE
CHAPITRE XXXVII LE SECRET DE MILADY
CHAPITRE XXXVIII COMMENT, SANS SE DRANGER, ATHOS TROUVA SON
QUIPEMENT
CHAPITRE XXXIX UNE VISION
CHAPITRE XL LE CARDINAL
CHAPITRE XLI LE SIGE DE LA ROCHELLE
CHAPITRE XLII LE VIN D'ANJOU
CHAPITRE XLIII L'AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE
CHAPITRE XLIV DE L'UTILIT DES TUYAUX DE POLE
CHAPITRE XLV SCNE CONJUGALE
CHAPITRE XLVI LE BASTION SAINT-GERVAIS
CHAPITRE XLVII LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES
CHAPITRE XLVIII AFFAIRE DE FAMILLE
CHAPITRE XLIX FATALIT
CHAPITRE L CAUSERIE D'UN FRRE AVEC SA SOEUR
CHAPITRE LI OFFICIER
CHAPITRE LII PREMIERE JOURNE DE CAPTIVIT
CHAPITRE LIII DEUXIME JOURNE DE CAPTIVIT
CHAPITRE LIV TROISIME JOURNE DE CAPTIVIT
CHAPITRE LV QUATRIME JOURNE DE CAPTIVIT
CHAPITRE LVI CINQUIME JOURNE DE CAPTIVIT
CHAPITRE LVII UN MOYEN DE TRAGDIE CLASSIQUE
CHAPITRE LVIII VASION
CHAPITRE LIX CE QUI SE PASSAIT  PORTSMOUTH LE 23 AOT 1628
CHAPITRE LX EN FRANCE
CHAPITRE LXI LE COUVENT DES CARMLITES DE BTHUNE
CHAPITRE LXII DEUX VARITS DE DMONS
CHAPITRE LXIII UNE GOUTTE D'EAU
CHAPITRE LXIV L'HOMME AU MANTEAU ROUGE
CHAPITRE LXV LE JUGEMENT
CHAPITRE LXVI L'EXCUTION
CHAPITRE LXVII CONCLUSION
PILOGUE



INTRODUCTION

Il y a un an  peu prs, qu'en faisant  la Bibliothque royale
des recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par
hasard sur les Mmoires de M. d'Artagnan, imprims -- comme la
plus grande partie des ouvrages de cette poque, o les auteurs
tenaient  dire la vrit sans aller faire un tour plus ou moins
long  la Bastille --  Amsterdam, chez Pierre Rouge. Le titre me
sduisit: je les emportai chez moi, avec la permission de M. le
conservateur; bien entendu, je les dvorai.

Mon intention n'est pas de faire ici une analyse de ce curieux
ouvrage, et je me contenterai d'y renvoyer ceux de mes lecteurs
qui apprcient les tableaux d'poques. Ils y trouveront des
portraits crayonns de main de matre; et, quoique les esquisses
soient, pour la plupart du temps, traces sur des portes de
caserne et sur des murs de cabaret, ils n'y reconnatront pas
moins, aussi ressemblantes que dans l'histoire de M. Anquetil, les
images de Louis XIII, d'Anne d'Autriche, de Richelieu, de Mazarin
et de la plupart des courtisans de l'poque.

Mais, comme on le sait, ce qui frappe l'esprit capricieux du pote
n'est pas toujours ce qui impressionne la masse des lecteurs. Or,
tout en admirant, comme les autres admireront sans doute, les
dtails que nous avons signals, la chose qui nous proccupa le
plus est une chose  laquelle bien certainement personne avant
nous n'avait fait la moindre attention.

D'Artagnan raconte qu' sa premire visite  M. de Trville, le
capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son
antichambre trois jeunes gens servant dans l'illustre corps o il
sollicitait l'honneur d'tre reu, et ayant nom Athos, Porthos et
Aramis.

Nous l'avouons, ces trois noms trangers nous frapprent, et il
nous vint aussitt  l'esprit qu'ils n'taient que des pseudonymes
 l'aide desquels d'Artagnan avait dguis des noms peut-tre
illustres, si toutefois les porteurs de ces noms d'emprunt ne les
avaient pas choisis eux-mmes le jour o, par caprice, par
mcontentement ou par dfaut de fortune, ils avaient endoss la
simple casaque de mousquetaire.

Ds lors nous n'emes plus de repos que nous n'eussions retrouv,
dans les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms
extraordinaires qui avaient fort veill notre curiosit.

Le seul catalogue des livres que nous lmes pour arriver  ce but
remplirait un feuilleton tout entier, ce qui serait peut-tre fort
instructif, mais  coups sr peu amusant pour nos lecteurs. Nous
nous contenterons donc de leur dire qu'au moment o, dcourag de
tant d'investigations infructueuses, nous allions abandonner notre
recherche, nous trouvmes enfin, guid par les conseils de notre
illustre et savant ami Paulin Paris, un manuscrit in-folio, cot
le n 4772 ou 4773, nous ne nous le rappelons plus bien, ayant
pour titre:

Mmoires de M. le comte de La Fre, concernant quelques-uns des
vnements qui se passrent en France vers la fin du rgne du roi
Louis XIII et le commencement du rgne du roi Louis XIV.

On devine si notre joie fut grande, lorsqu'en feuilletant ce
manuscrit, notre dernier espoir, nous trouvmes  la vingtime
page le nom d'Athos,  la vingt-septime le nom de Porthos, et 
la trente et unime le nom d'Aramis.

La dcouverte d'un manuscrit compltement inconnu, dans une poque
o la science historique est pousse  un si haut degr, nous
parut presque miraculeuse. Aussi nous htmes-nous de solliciter
la permission de le faire imprimer, dans le but de nous prsenter
un jour avec le bagage des autres  l'Acadmie des inscriptions et
belles-lettres, si nous n'arrivions, chose fort probable,  entrer
 l'Acadmie franaise avec notre propre bagage. Cette permission,
nous devons le dire, nous fut gracieusement accorde; ce que nous
consignons ici pour donner un dmenti public aux malveillants qui
prtendent que nous vivons sous un gouvernement assez mdiocrement
dispos  l'endroit des gens de lettres.

Or, c'est la premire partie de ce prcieux manuscrit que nous
offrons aujourd'hui  nos lecteurs, en lui restituant le titre qui
lui convient, prenant l'engagement, si, comme nous n'en doutons
pas, cette premire partie obtient le succs qu'elle mrite, de
publier incessamment la seconde.

En attendant, comme le parrain est un second pre, nous invitons
le lecteur  s'en prendre  nous, et non au comte de La Fre, de
son plaisir ou de son ennui.

Cela pos, passons  notre histoire.


CHAPITRE PREMIER
LES TROIS PRSENTS DE M. D'ARTAGNAN PRE

Le premier lundi du mois d'avril 1625, le bourg de Meung, o
naquit l'auteur du Roman de la Rose, semblait tre dans une
rvolution aussi entire que si les huguenots en fussent venus
faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s'enfuir
les femmes du ct de la Grande-Rue, entendant les enfants crier
sur le seuil des portes, se htaient d'endosser la cuirasse et,
appuyant leur contenance quelque peu incertaine d'un mousquet ou
d'une pertuisane, se dirigeaient vers l'htellerie du Franc
Meunier, devant laquelle s'empressait, en grossissant de minute en
minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosit.

En ce temps-l les paniques taient frquentes, et peu de jours se
passaient sans qu'une ville ou l'autre enregistrt sur ses
archives quelque vnement de ce genre. Il y avait les seigneurs
qui guerroyaient entre eux; il y avait le roi qui faisait la
guerre au cardinal; il y avait l'Espagnol qui faisait la guerre au
roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrtes ou
patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les
huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre 
tout le monde. Les bourgeois s'armaient toujours contre les
voleurs, contre les loups, contre les laquais, -- souvent contre
les seigneurs et les huguenots, -- quelquefois contre le roi, --
 mais jamais contre le cardinal et l'Espagnol. Il rsulta donc de
cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d'avril
1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon
jaune et rouge, ni la livre du duc de Richelieu, se prcipitrent
du ct de l'htel du Franc Meunier.

Arriv l, chacun put voir et reconnatre la cause de cette
rumeur.

Un jeune homme... -- traons son portrait d'un seul trait de
plume: figurez-vous don Quichotte  dix-huit ans, don Quichotte
dcorcel, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revtu
d'un pourpoint de laine dont la couleur bleue s'tait transforme
en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d'azur cleste.
Visage long et brun; la pommette des joues saillante, signe
d'astuce; les muscles maxillaires normment dvelopps, indice
infaillible auquel on reconnat le Gascon, mme sans bret, et
notre jeune homme portait un bret orn d'une espce de plume;
l'oeil ouvert et intelligent; le nez crochu, mais finement
dessin; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme
fait, et qu'un oeil peu exerc et pris pour un fils de fermier en
voyage, sans sa longue pe qui, pendue  un baudrier de peau,
battait les mollets de son propritaire quand il tait  pied, et
le poil hriss de sa monture quand il tait  cheval.

Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture tait
mme si remarquable, qu'elle fut remarque: c'tait un bidet du
Barn, g de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins 
la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en
marchant la tte plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile
l'application de la martingale, faisait encore galement ses huit
lieues par jour. Malheureusement les qualits de ce cheval taient
si bien caches sous son poil trange et son allure incongrue, que
dans un temps o tout le monde se connaissait en chevaux,
l'apparition du susdit bidet  Meung, o il tait entr il y avait
un quart d'heure  peu prs par la porte de Beaugency, produisit
une sensation dont la dfaveur rejaillit jusqu' son cavalier.

Et cette sensation avait t d'autant plus pnible au jeune
d'Artagnan (ainsi s'appelait le don Quichotte de cette autre
Rossinante), qu'il ne se cachait pas le ct ridicule que lui
donnait, si bon cavalier qu'il ft, une pareille monture; aussi
avait-il fort soupir en acceptant le don que lui en avait fait
M. d'Artagnan pre. Il n'ignorait pas qu'une pareille bte valait
au moins vingt livres: il est vrai que les paroles dont le prsent
avait t accompagn n'avaient pas de prix.

Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon -- dans ce pur patois
de Barn dont Henri IV n'avait jamais pu parvenir  se dfaire --,
mon fils, ce cheval est n dans la maison de votre pre, il y a
tantt treize ans, et y est rest depuis ce temps-l, ce qui doit
vous porter  l'aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir
tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites
campagne avec lui, mnagez-le comme vous mnageriez un vieux
serviteur.  la cour, continua M. d'Artagnan pre, si toutefois
vous avez l'honneur d'y aller, honneur auquel, du reste, votre
vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre
nom de gentilhomme, qui a t port dignement par vos anctres
depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et pour les vtres -- par
les vtres, j'entends vos parents et vos amis --, ne supportez
jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C'est par son
courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu'un
gentilhomme fait son chemin aujourd'hui. Quiconque tremble une
seconde laisse peut-tre chapper l'appt que, pendant cette
seconde justement, la fortune lui tendait. Vous tes jeune, vous
devez tre brave par deux raisons: la premire, c'est que vous
tes Gascon, et la seconde, c'est que vous tes mon fils. Ne
craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai
fait apprendre  manier l'pe; vous avez un jarret de fer, un
poignet d'acier; battez-vous  tout propos; battez-vous d'autant
plus que les duels sont dfendus, et que, par consquent, il y a
deux fois du courage  se battre. Je n'ai, mon fils,  vous donner
que quinze cus, mon cheval et les conseils que vous venez
d'entendre. Votre mre y ajoutera la recette d'un certain baume
qu'elle tient d'une bohmienne, et qui a une vertu miraculeuse
pour gurir toute blessure qui n'atteint pas le coeur. Faites
votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. -- Je
n'ai plus qu'un mot  ajouter, et c'est un exemple que je vous
propose, non pas le mien, car je n'ai, moi, jamais paru  la cour
et n'ai fait que les guerres de religion en volontaire; je veux
parler de M. de Trville, qui tait mon voisin autrefois, et qui a
eu l'honneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis treizime,
que Dieu conserve! Quelquefois leurs jeux dgnraient en bataille
et dans ces batailles le roi n'tait pas toujours le plus fort.
Les coups qu'il en reut lui donnrent beaucoup d'estime et
d'amiti pour M. de Trville. Plus tard, M. de Trville se battit
contre d'autres dans son premier voyage  Paris, cinq fois; depuis
la mort du feu roi jusqu' la majorit du jeune sans compter les
guerres et les siges, sept fois; et depuis cette majorit
jusqu'aujourd'hui, cent fois peut-tre! -- Aussi, malgr les
dits, les ordonnances et les arrts, le voil capitaine des
mousquetaires, c'est--dire chef d'une lgion de Csars, dont le
roi fait un trs grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui
ne redoute pas grand-chose, comme chacun sait. De plus,
M. de Trville gagne dix mille cus par an; c'est donc un fort
grand seigneur. -- Il a commenc comme vous, allez le voir avec
cette lettre, et rglez-vous sur lui, afin de faire comme lui.

Sur quoi, M. d'Artagnan pre ceignit  son fils sa propre pe,
l'embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa
bndiction.

En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mre
qui l'attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous
venons de rapporter devaient ncessiter un assez frquent emploi.
Les adieux furent de ce ct plus longs et plus tendres qu'ils ne
l'avaient t de l'autre, non pas que M. d'Artagnan n'aimt son
fils, qui tait sa seule progniture, mais M. d'Artagnan tait un
homme, et il et regard comme indigne d'un homme de se laisser
aller  son motion, tandis que Mme d'Artagnan tait femme et, de
plus, tait mre. -- Elle pleura abondamment, et, disons-le  la
louange de M. d'Artagnan fils, quelques efforts qu'il tentt pour
rester ferme comme le devait tre un futur mousquetaire, la nature
l'emporta et il versa force larmes, dont il parvint  grand-peine
 cacher la moiti.

Le mme jour le jeune homme se mit en route, muni des trois
prsents paternels et qui se composaient, comme nous l'avons dit,
de quinze cus, du cheval et de la lettre pour M. de Trville;
comme on le pense bien, les conseils avaient t donns par-dessus
le march.

Avec un pareil _vade-mecum_, d'Artagnan se trouva, au moral comme
au physique, une copie exacte du hros de Cervantes, auquel nous
l'avons si heureusement compar lorsque nos devoirs d'historien
nous ont fait une ncessit de tracer son portrait. Don Quichotte
prenait les moulins  vent pour des gants et les moutons pour des
armes, d'Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque
regard pour une provocation. Il en rsulta qu'il eut toujours le
poing ferm depuis Tarbes jusqu' Meung, et que l'un dans l'autre
il porta la main au pommeau de son pe dix fois par jour;
toutefois le poing ne descendit sur aucune mchoire, et l'pe ne
sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue du
malencontreux bidet jaune n'panout bien des sourires sur les
visages des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une
pe de taille respectable et qu'au-dessus de cette pe brillait
un oeil plutt froce que fier, les passants rprimaient leur
hilarit, ou, si l'hilarit l'emportait sur la prudence, ils
tchaient au moins de ne rire que d'un seul ct, comme les
masques antiques. D'Artagnan demeura donc majestueux et intact
dans sa susceptibilit jusqu' cette malheureuse ville de Meung.

Mais l, comme il descendait de cheval  la porte du Franc Meunier
sans que personne, hte, garon ou palefrenier, ft venu prendre
l'trier au montoir, d'Artagnan avisa  une fentre entrouverte du
rez-de-chausse un gentilhomme de belle taille et de haute mine,
quoique au visage lgrement renfrogn, lequel causait avec deux
personnes qui paraissaient l'couter avec dfrence. D'Artagnan
crut tout naturellement, selon son habitude, tre l'objet de la
conversation et couta. Cette fois, d'Artagnan ne s'tait tromp
qu' moiti: ce n'tait pas de lui qu'il tait question, mais de
son cheval. Le gentilhomme paraissait numrer  ses auditeurs
toutes ses qualits, et comme, ainsi que je l'ai dit, les
auditeurs paraissaient avoir une grande dfrence pour le
narrateur, ils clataient de rire  tout moment. Or, comme un
demi-sourire suffisait pour veiller l'irascibilit du jeune
homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante
hilarit.

Cependant d'Artagnan voulut d'abord se rendre compte de la
physionomie de l'impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son
regard fier sur l'tranger et reconnut un homme de quarante 
quarante-cinq ans, aux yeux noirs et perants, au teint ple, au
nez fortement accentu,  la moustache noire et parfaitement
taille; il tait vtu d'un pourpoint et d'un haut-de-chausses
violet avec des aiguillettes de mme couleur, sans aucun ornement
que les crevs habituels par lesquels passait la chemise. Ce haut-
de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froisss
comme des habits de voyage longtemps renferms dans un
portemanteau. D'Artagnan fit toutes ces remarques avec la rapidit
de l'observateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment
instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une grande
influence sur sa vie  venir.

Or, comme au moment o d'Artagnan fixait son regard sur le
gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait 
l'endroit du bidet barnais une de ses plus savantes et de ses
plus profondes dmonstrations, ses deux auditeurs clatrent de
rire, et lui-mme laissa visiblement, contre son habitude, errer,
si l'on peut parler ainsi, un ple sourire sur son visage. Cette
fois, il n'y avait plus de doute, d'Artagnan tait rellement
insult. Aussi, plein de cette conviction, enfona-t-il son bret
sur ses yeux, et, tchant de copier quelques-uns des airs de cour
qu'il avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il
s'avana, une main sur la garde de son pe et l'autre appuye sur
la hanche. Malheureusement, au fur et  mesure qu'il avanait, la
colre l'aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et
hautain qu'il avait prpar pour formuler sa provocation, il ne
trouva plus au bout de sa langue qu'une personnalit grossire
qu'il accompagna d'un geste furieux.

Eh! Monsieur, s'cria-t-il, monsieur, qui vous cachez derrire ce
volet! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous
rirons ensemble.

Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au
cavalier, comme s'il lui et fallu un certain temps pour
comprendre que c'tait  lui que s'adressaient de si tranges
reproches; puis, lorsqu'il ne put plus conserver aucun doute, ses
sourcils se froncrent lgrement, et aprs une assez longue
pause, avec un accent d'ironie et d'insolence impossible 
dcrire, il rpondit  d'Artagnan:

Je ne vous parle pas, monsieur.

-- Mais je vous parle, moi! s'cria le jeune homme exaspr de ce
mlange d'insolence et de bonnes manires, de convenances et de
ddains.

L'inconnu le regarda encore un instant avec son lger sourire, et,
se retirant de la fentre, sortit lentement de l'htellerie pour
venir  deux pas de d'Artagnan se planter en face du cheval. Sa
contenance tranquille et sa physionomie railleuse avaient redoubl
l'hilarit de ceux avec lesquels il causait et qui, eux, taient
rests  la fentre.

D'Artagnan, le voyant arriver, tira son pe d'un pied hors du
fourreau.

Ce cheval est dcidment ou plutt a t dans sa jeunesse bouton
d'or, reprit l'inconnu continuant les investigations commences et
s'adressant  ses auditeurs de la fentre, sans paratre
aucunement remarquer l'exaspration de d'Artagnan, qui cependant
se redressait entre lui et eux. C'est une couleur fort connue en
botanique, mais jusqu' prsent fort rare chez les chevaux.

-- Tel rit du cheval qui n'oserait pas rire du matre! s'cria
l'mule de Trville, furieux.

-- Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l'inconnu, ainsi que
vous pouvez le voir vous-mme  l'air de mon visage; mais je tiens
cependant  conserver le privilge de rire quand il me plat.

-- Et moi, s'cria d'Artagnan, je ne veux pas qu'on rie quand il
me dplat!

-- En vrit, monsieur? continua l'inconnu plus calme que jamais,
eh bien, c'est parfaitement juste. Et tournant sur ses talons, il
s'apprta  rentrer dans l'htellerie par la grande porte, sous
laquelle d'Artagnan en arrivant avait remarqu un cheval tout
sell.

Mais d'Artagnan n'tait pas de caractre  lcher ainsi un homme
qui avait eu l'insolence de se moquer de lui. Il tira son pe
entirement du fourreau et se mit  sa poursuite en criant:

Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous
frappe point par-derrire.

-- Me frapper, moi! dit l'autre en pivotant sur ses talons et en
regardant le jeune homme avec autant d'tonnement que de mpris.
Allons, allons donc, mon cher, vous tes fou!

Puis,  demi-voix, et comme s'il se ft parl  lui-mme:

C'est fcheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majest,
qui cherche des braves de tous cts pour recruter ses
mousquetaires!

Il achevait  peine, que d'Artagnan lui allongea un si furieux
coup de pointe, que, s'il n'et fait vivement un bond en arrire,
il est probable qu'il et plaisant pour la dernire fois.
L'inconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son
pe, salua son adversaire et se mit gravement en garde. Mais au
mme moment ses deux auditeurs, accompagns de l'hte, tombrent
sur d'Artagnan  grands coups de btons, de pelles et de
pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complte 
l'attaque, que l'adversaire de d'Artagnan, pendant que celui-ci se
retournait pour faire face  cette grle de coups, rengainait avec
la mme prcision, et, d'acteur qu'il avait manqu d'tre,
redevenait spectateur du combat, rle dont il s'acquitta avec son
impassibilit ordinaire, tout en marmottant nanmoins:

La peste soit des Gascons! Remettez-le sur son cheval orange, et
qu'il s'en aille!

-- Pas avant de t'avoir tu, lche! criait d'Artagnan tout en
faisant face du mieux qu'il pouvait et sans reculer d'un pas  ses
trois ennemis, qui le moulaient de coups.

Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur,
ces Gascons sont incorrigibles! Continuez donc la danse, puisqu'il
le veut absolument. Quand il sera las, il dira qu'il en a assez.

Mais l'inconnu ne savait pas encore  quel genre d'entt il avait
affaire; d'Artagnan n'tait pas homme  jamais demander merci. Le
combat continua donc quelques secondes encore; enfin d'Artagnan,
puis, laissa chapper son pe qu'un coup de bton brisa en deux
morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa
presque en mme temps tout sanglant et presque vanoui.

C'est  ce moment que de tous cts on accourut sur le lieu de la
scne. L'hte, craignant du scandale, emporta, avec l'aide de ses
garons, le bless dans la cuisine o quelques soins lui furent
accords.

Quant au gentilhomme, il tait revenu prendre sa place  la
fentre et regardait avec une certaine impatience toute cette
foule, qui semblait en demeurant l lui causer une vive
contrarit.

Eh bien, comment va cet enrag? reprit-il en se retournant au
bruit de la porte qui s'ouvrit et en s'adressant  l'hte qui
venait s'informer de sa sant.

-- Votre Excellence est saine et sauve? demanda l'hte.

-- Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher htelier, et c'est
moi qui vous demande ce qu'est devenu notre jeune homme.

-- Il va mieux, dit l'hte: il s'est vanoui tout  fait.

-- Vraiment? fit le gentilhomme.

-- Mais avant de s'vanouir il a rassembl toutes ses forces pour
vous appeler et vous dfier en vous appelant.

-- Mais c'est donc le diable en personne que ce gaillard-l!
s'cria l'inconnu.

-- Oh! non, Votre Excellence, ce n'est pas le diable, reprit
l'hte avec une grimace de mpris, car pendant son vanouissement
nous l'avons fouill, et il n'a dans son paquet qu'une chemise et
dans sa bourse que onze cus, ce qui ne l'a pas empch de dire en
s'vanouissant que si pareille chose tait arrive  Paris, vous
vous en repentiriez tout de suite, tandis qu'ici vous ne vous en
repentirez que plus tard.

-- Alors, dit froidement l'inconnu, c'est quelque prince du sang
dguis.

-- Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l'hte, afin que vous
vous teniez sur vos gardes.

-- Et il n'a nomm personne dans sa colre?

-- Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait: Nous verrons
ce que M. de Trville pensera de cette insulte faite  son
protg.

-- M. de Trville? dit l'inconnu en devenant attentif; il frappait
sur sa poche en prononant le nom de M. de Trville?... Voyons,
mon cher hte, pendant que votre jeune homme tait vanoui, vous
n'avez pas t, j'en suis bien sr, sans regarder aussi cette
poche-l. Qu'y avait-il?

-- Une lettre adresse  M. de Trville, capitaine des
mousquetaires.

-- En vrit!

-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, Excellence.

L'hte, qui n'tait pas dou d'une grande perspicacit, ne
remarqua point l'expression que ses paroles avaient donne  la
physionomie de l'inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croise
sur lequel il tait toujours rest appuy du bout du coude, et
frona le sourcil en homme inquiet.

Diable! murmura-t-il entre ses dents, Trville m'aurait-il envoy
ce Gascon? il est bien jeune! Mais un coup d'pe est un coup
d'pe, quel que soit l'ge de celui qui le donne, et l'on se
dfie moins d'un enfant que de tout autre; il suffit parfois d'un
faible obstacle pour contrarier un grand dessein.

Et l'inconnu tomba dans une rflexion qui dura quelques minutes.

Voyons, l'hte, dit-il, est-ce que vous ne me dbarrasserez pas
de ce frntique? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant,
ajouta-t-il avec une expression froidement menaante, cependant il
me gne. O est-il?

-- Dans la chambre de ma femme, o on le panse, au premier tage.

-- Ses hardes et son sac sont avec lui? il n'a pas quitt son
pourpoint?

-- Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais
puisqu'il vous gne, ce jeune fou...

-- Sans doute. Il cause dans votre htellerie un scandale auquel
d'honntes gens ne sauraient rsister. Montez chez vous, faites
mon compte et avertissez mon laquais.

-- Quoi! Monsieur nous quitte dj?

-- Vous le savez bien, puisque je vous avais donn l'ordre de
seller mon cheval. Ne m'a-t-on point obi?

-- Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est
sous la grande porte, tout appareill pour partir.

-- C'est bien, faites ce que je vous ai dit alors.

Ouais! se dit l'hte, aurait-il peur du petit garon?

Mais un coup d'oeil impratif de l'inconnu vint l'arrter court.
Il salua humblement et sortit.

Il ne faut pas que Milady soit aperue de ce drle, continua
l'tranger: elle ne doit pas tarder  passer: dj mme elle est
en retard. Dcidment, mieux vaut que je monte  cheval et que
j'aille au-devant d'elle... Si seulement je pouvais savoir ce que
contient cette lettre adresse  Trville!

Et l'inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.

Pendant ce temps, l'hte, qui ne doutait pas que ce ne ft la
prsence du jeune garon qui chasst l'inconnu de son htellerie,
tait remont chez sa femme et avait trouv d'Artagnan matre
enfin de ses esprits. Alors, tout en lui faisant comprendre que la
police pourrait bien lui faire un mauvais parti pour avoir t
chercher querelle  un grand seigneur -- car,  l'avis de l'hte,
l'inconnu ne pouvait tre qu'un grand seigneur --, il le
dtermina, malgr sa faiblesse,  se lever et  continuer son
chemin. D'Artagnan  moiti abasourdi, sans pourpoint et la tte
tout emmaillote de linges, se leva donc et, pouss par l'hte,
commena de descendre; mais, en arrivant  la cuisine, la premire
chose qu'il aperut fut son provocateur qui causait tranquillement
au marchepied d'un lourd carrosse attel de deux gros chevaux
normands.

Son interlocutrice, dont la tte apparaissait encadre par la
portire, tait une femme de vingt  vingt-deux ans. Nous avons
dj dit avec quelle rapidit d'investigation d'Artagnan
embrassait toute une physionomie; il vit donc du premier coup
d'oeil que la femme tait jeune et belle. Or cette beaut le
frappa d'autant plus qu'elle tait parfaitement trangre aux pays
mridionaux que jusque-l d'Artagnan avait habits. C'tait une
ple et blonde personne, aux longs cheveux boucls tombant sur ses
paules, aux grands yeux bleus languissants, aux lvres roses et
aux mains d'albtre. Elle causait trs vivement avec l'inconnu.

Ainsi, Son minence m'ordonne..., disait la dame.

-- De retourner  l'instant mme en Angleterre, et de la prvenir
directement si le duc quittait Londres.

-- Et quant  mes autres instructions? demanda la belle voyageuse.

-- Elles sont renfermes dans cette bote, que vous n'ouvrirez que
de l'autre ct de la Manche.

-- Trs bien; et vous, que faites-vous?

-- Moi, je retourne  Paris.

-- Sans chtier cet insolent petit garon? demanda la dame.

L'inconnu allait rpondre: mais, au moment o il ouvrait la
bouche, d'Artagnan, qui avait tout entendu, s'lana sur le seuil
de la porte.

C'est cet insolent petit garon qui chtie les autres, s'cria-t-
il, et j'espre bien que cette fois-ci celui qu'il doit chtier ne
lui chappera pas comme la premire.

-- Ne lui chappera pas? reprit l'inconnu en fronant le sourcil.

-- Non, devant une femme, vous n'oseriez pas fuir, je prsume.

-- Songez, s'cria Milady en voyant le gentilhomme porter la main
 son pe, songez que le moindre retard peut tout perdre.

-- Vous avez raison, s'cria le gentilhomme; partez donc de votre
ct, moi, je pars du mien.

Et, saluant la dame d'un signe de tte, il s'lana sur son
cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement
son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc au galop,
s'loignant chacun par un ct oppos de la rue.

Eh! votre dpense, vocifra l'hte, dont l'affection pour son
voyageur se changeait en un profond ddain en voyant qu'il
s'loignait sans solder ses comptes.

Paie, maroufle, s'cria le voyageur toujours galopant  son
laquais, lequel jeta aux pieds de l'hte deux ou trois pices
d'argent et se mit  galoper aprs son matre.

Ah! lche, ah! misrable, ah! faux gentilhomme! cria d'Artagnan
s'lanant  son tour aprs le laquais.

Mais le bless tait trop faible encore pour supporter une
pareille secousse.  peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles
tintrent, qu'un blouissement le prit, qu'un nuage de sang passa
sur ses yeux et qu'il tomba au milieu de la rue, en criant encore:

Lche! lche! lche!

-- Il est en effet bien lche, murmura l'hte en s'approchant de
d'Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec
le pauvre garon, comme le hron de la fable avec son limaon du
soir.

Oui, bien lche, murmura d'Artagnan; mais elle, bien belle!

-- Qui, elle? demanda l'hte.

-- Milady, balbutia d'Artagnan.

Et il s'vanouit une seconde fois.

C'est gal, dit l'hte, j'en perds deux, mais il me reste celui-
l, que je suis sr de conserver au moins quelques jours. C'est
toujours onze cus de gagns.

On sait que onze cus faisaient juste la somme qui restait dans la
bourse de d'Artagnan.

L'hte avait compt sur onze jours de maladie  un cu par jour;
mais il avait compt sans son voyageur. Le lendemain, ds cinq
heures du matin, d'Artagnan se leva, descendit lui-mme  la
cuisine, demanda, outre quelques autres ingrdients dont la liste
n'est pas parvenue jusqu' nous, du vin, de l'huile, du romarin,
et, la recette de sa mre  la main, se composa un baume dont il
oignit ses nombreuses blessures, renouvelant ses compresses lui-
mme et ne voulant admettre l'adjonction d'aucun mdecin. Grce
sans doute  l'efficacit du baume de Bohme, et peut-tre aussi
grce  l'absence de tout docteur, d'Artagnan se trouva sur pied
ds le soir mme, et  peu prs guri le lendemain.

Mais, au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule
dpense du matre qui avait gard une dite absolue, tandis qu'au
contraire le cheval jaune, au dire de l'htelier du moins, avait
mang trois fois plus qu'on n'et raisonnablement pu le supposer
pour sa taille, d'Artagnan ne trouva dans sa poche que sa petite
bourse de velours rp ainsi que les onze cus qu'elle contenait;
mais quant  la lettre adresse  M. de Trville, elle avait
disparu.

Le jeune homme commena par chercher cette lettre avec une grande
patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses
goussets, fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et
refermant sa bourse; mais lorsqu'il eut acquis la conviction que
la lettre tait introuvable, il entra dans un troisime accs de
rage, qui faillit lui occasionner une nouvelle consommation de vin
et d'huile aromatiss: car, en voyant cette jeune mauvaise tte
s'chauffer et menacer de tout casser dans l'tablissement si l'on
ne retrouvait pas sa lettre, l'hte s'tait dj saisi d'un pieu,
sa femme d'un manche  balai, et ses garons des mmes btons qui
avaient servi la surveille.

Ma lettre de recommandation! s'cria d'Artagnan, ma lettre de
recommandation, sangdieu! ou je vous embroche tous comme des
ortolans!

Malheureusement une circonstance s'opposait  ce que le jeune
homme accomplt sa menace: c'est que, comme nous l'avons dit, son
pe avait t, dans sa premire lutte, brise en deux morceaux,
ce qu'il avait parfaitement oubli. Il en rsulta que, lorsque
d'Artagnan voulut en effet dgainer, il se trouva purement et
simplement arm d'un tronon d'pe de huit ou dix pouces  peu
prs, que l'hte avait soigneusement renfonc dans le fourreau.
Quant au reste de la lame, le chef l'avait adroitement dtourn
pour s'en faire une lardoire.

Cependant cette dception n'et probablement pas arrt notre
fougueux jeune homme, si l'hte n'avait rflchi que la
rclamation que lui adressait son voyageur tait parfaitement
juste.

Mais, au fait, dit-il en abaissant son pieu, o est cette
lettre?

-- Oui, o est cette lettre? cria d'Artagnan. D'abord, je vous en
prviens, cette lettre est pour M. de Trville, et il faut qu'elle
se retrouve; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire
retrouver, lui!

Cette menace acheva d'intimider l'hte. Aprs le roi et M. le
cardinal, M. de Trville tait l'homme dont le nom peut-tre tait
le plus souvent rpt par les militaires et mme par les
bourgeois. Il y avait bien le pre Joseph, c'est vrai; mais son
nom  lui n'tait jamais prononc que tout bas, tant tait grande
la terreur qu'inspirait l'minence grise, comme on appelait le
familier du cardinal.

Aussi, jetant son pieu loin de lui, et ordonnant  sa femme d'en
faire autant de son manche  balai et  ses valets de leurs
btons, il donna le premier l'exemple en se mettant lui-mme  la
recherche de la lettre perdue.

Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de prcieux?
demanda l'hte au bout d'un instant d'investigations inutiles.

-- Sandis! je le crois bien! s'cria le Gascon qui comptait sur
cette lettre pour faire son chemin  la cour; elle contenait ma
fortune.

-- Des bons sur l'pargne? demanda l'hte inquiet.

-- Des bons sur la trsorerie particulire de Sa Majest,
rpondit d'Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi grce
 cette recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette
rponse quelque peu hasarde.

Diable! fit l'hte tout  fait dsespr.

-- Mais il n'importe, continua d'Artagnan avec l'aplomb national,
il n'importe, et l'argent n'est rien: -- cette lettre tait tout.
J'eusse mieux aim perdre mille pistoles que de la perdre.

Il ne risquait pas davantage  dire vingt mille, mais une certaine
pudeur juvnile le retint.

Un trait de lumire frappa tout  coup l'esprit de l'hte qui se
donnait au diable en ne trouvant rien.

Cette lettre n'est point perdue, s'cria-t-il.

-- Ah! fit d'Artagnan.

-- Non; elle vous a t prise.

-- Prise! et par qui?

-- Par le gentilhomme d'hier. Il est descendu  la cuisine, o
tait votre pourpoint. Il y est rest seul. Je gagerais que c'est
lui qui l'a vole.

-- Vous croyez? rpondit d'Artagnan peu convaincu; car il savait
mieux que personne l'importance toute personnelle de cette lettre,
et n'y voyait rien qui pt tenter la cupidit. Le fait est
qu'aucun des valets, aucun des voyageurs prsents n'et rien gagn
 possder ce papier.

Vous dites donc, reprit d'Artagnan, que vous souponnez cet
impertinent gentilhomme.

-- Je vous dis que j'en suis sr, continua l'hte; lorsque je lui
ai annonc que Votre Seigneurie tait le protg de
M. de Trville, et que vous aviez mme une lettre pour cet
illustre gentilhomme, il a paru fort inquiet, m'a demand o tait
cette lettre, et est descendu immdiatement  la cuisine o il
savait qu'tait votre pourpoint.

-- Alors c'est mon voleur, rpondit d'Artagnan; je m'en plaindrai
 M. de Trville, et M. de Trville s'en plaindra au roi. Puis il
tira majestueusement deux cus de sa poche, les donna  l'hte,
qui l'accompagna, le chapeau  la main, jusqu' la porte, remonta
sur son cheval jaune, qui le conduisit sans autre incident jusqu'
la porte Saint-Antoine  Paris, o son propritaire le vendit
trois cus, ce qui tait fort bien pay, attendu que d'Artagnan
l'avait fort surmen pendant la dernire tape. Aussi le maquignon
auquel d'Artagnan le cda moyennant les neuf livres susdites ne
cacha-t-il point au jeune homme qu'il n'en donnait cette somme
exorbitante qu' cause de l'originalit de sa couleur.

D'Artagnan entra donc dans Paris  pied, portant son petit paquet
sous son bras, et marcha tant qu'il trouvt  louer une chambre
qui convnt  l'exigut de ses ressources. Cette chambre fut une
espce de mansarde, sise rue des Fossoyeurs, prs du Luxembourg.

Aussitt le denier  Dieu donn, d'Artagnan prit possession de son
logement, passa le reste de la journe  coudre  son pourpoint et
 ses chausses des passementeries que sa mre avait dtaches d'un
pourpoint presque neuf de M. d'Artagnan pre, et qu'elle lui avait
donnes en cachette; puis il alla quai de la Ferraille, faire
remettre une lame  son pe; puis il revint au Louvre s'informer,
au premier mousquetaire qu'il rencontra, de la situation de
l'htel de M. de Trville, lequel tait situ rue du Vieux-
Colombier, c'est--dire justement dans le voisinage de la chambre
arrte par d'Artagnan: circonstance qui lui parut d'un heureux
augure pour le succs de son voyage.

Aprs quoi, content de la faon dont il s'tait conduit  Meung,
sans remords dans le pass, confiant dans le prsent et plein
d'esprance dans l'avenir, il se coucha et s'endormit du sommeil
du brave.

Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu' neuf
heures du matin, heure  laquelle il se leva pour se rendre chez
ce fameux M. de Trville, le troisime personnage du royaume
d'aprs l'estimation paternelle.


CHAPITRE II
L'ANTICHAMBRE DE M. DE TRVILLE

M. de Troisvilles, comme s'appelait encore sa famille en Gascogne,
ou M. de Trville, comme il avait fini par s'appeler lui-mme 
Paris, avait rellement commenc comme d'Artagnan, c'est--dire
sans un sou vaillant, mais avec ce fonds d'audace, d'esprit et
d'entendement qui fait que le plus pauvre gentilltre gascon
reoit souvent plus en ses esprances de l'hritage paternel que
le plus riche gentilhomme prigourdin ou berrichon ne reoit en
ralit. Sa bravoure insolente, son bonheur plus insolent encore
dans un temps o les coups pleuvaient comme grle, l'avaient hiss
au sommet de cette chelle difficile qu'on appelle la faveur de
cour, et dont il avait escalad quatre  quatre les chelons.

Il tait l'ami du roi, lequel honorait fort, comme chacun sait, la
mmoire de son pre Henri IV. Le pre de M. de Trville l'avait si
fidlement servi dans ses guerres contre la Ligue, qu' dfaut
d'argent comptant -- chose qui toute la vie manqua au Barnais,
lequel paya constamment ses dettes avec la seule chose qu'il n'et
jamais besoin d'emprunter, c'est--dire avec de l'esprit --, qu'
dfaut d'argent comptant, disons-nous, il l'avait autoris, aprs
la reddition de Paris,  prendre pour armes un lion d'or passant
sur gueules avec cette devise: _Fidelis et fortis_. C'tait
beaucoup pour l'honneur, mais c'tait mdiocre pour le bien-tre.
Aussi, quand l'illustre compagnon du grand Henri mourut, il laissa
pour seul hritage  monsieur son fils son pe et sa devise.
Grce  ce double don et au nom sans tache qui l'accompagnait,
M. de Trville fut admis dans la maison du jeune prince, o il
servit si bien de son pe et fut si fidle  sa devise, que
Louis XIII, une des bonnes lames du royaume, avait l'habitude de
dire que, s'il avait un ami qui se battt, il lui donnerait le
conseil de prendre pour second, lui d'abord, et Trville aprs, et
peut-tre mme avant lui.

Aussi Louis XIII avait-il un attachement rel pour Trville,
attachement royal, attachement goste, c'est vrai, mais qui n'en
tait pas moins un attachement. C'est que, dans ces temps
malheureux, on cherchait fort  s'entourer d'hommes de la trempe
de Trville. Beaucoup pouvaient prendre pour devise l'pithte de
fort, qui faisait la seconde partie de son exergue; mais peu de
gentilshommes pouvaient rclamer l'pithte de fidle, qui en
formait la premire. Trville tait un de ces derniers; c'tait
une de ces rares organisations,  l'intelligence obissante comme
celle du dogue,  la valeur aveugle,  l'oeil rapide,  la main
prompte,  qui l'oeil n'avait t donn que pour voir si le roi
tait mcontent de quelqu'un et la main que pour frapper ce
dplaisant quelqu'un, un Besme, un Maurevers, un Poltrot de Mr,
un Vitry. Enfin  Trville, il n'avait manqu jusque-l que
l'occasion; mais il la guettait, et il se promettait bien de la
saisir par ses trois cheveux si jamais elle passait  la porte de
sa main. Aussi Louis XIII fit-il de Trville le capitaine de ses
mousquetaires, lesquels taient  Louis XIII, pour le dvouement
ou plutt pour le fanatisme, ce que ses ordinaires taient 
Henri III et ce que sa garde cossaise tait  Louis XI.

De son ct, et sous ce rapport, le cardinal n'tait pas en reste
avec le roi. Quand il avait vu la formidable lite dont Louis XIII
s'entourait, ce second ou plutt ce premier roi de France avait
voulu, lui aussi, avoir sa garde. Il eut donc ses mousquetaires
comme Louis XIII avait les siens et l'on voyait ces deux
puissances rivales trier pour leur service, dans toutes les
provinces de France et mme dans tous les tats trangers, les
hommes clbres pour les grands coups d'pe. Aussi Richelieu et
Louis XIII se disputaient souvent, en faisant leur partie
d'checs, le soir, au sujet du mrite de leurs serviteurs. Chacun
vantait la tenue et le courage des siens, et tout en se prononant
tout haut contre les duels et contre les rixes, ils les excitaient
tout bas  en venir aux mains, et concevaient un vritable chagrin
ou une joie immodre de la dfaite ou de la victoire des leurs.
Ainsi, du moins, le disent les mmoires d'un homme qui fut dans
quelques-unes de ces dfaites et dans beaucoup de ces victoires.

Trville avait pris le ct faible de son matre, et c'est  cette
adresse qu'il devait la longue et constante faveur d'un roi qui
n'a pas laiss la rputation d'avoir t trs fidle  ses
amitis. Il faisait parader ses mousquetaires devant le cardinal
Armand Duplessis avec un air narquois qui hrissait de colre la
moustache grise de Son minence. Trville entendait admirablement
bien la guerre de cette poque, o, quand on ne vivait pas aux
dpens de l'ennemi, on vivait aux dpens de ses compatriotes: ses
soldats formaient une lgion de diables  quatre, indiscipline
pour tout autre que pour lui.

Dbraills, avins, corchs, les mousquetaires du roi, ou plutt
ceux de M. de Trville, s'pandaient dans les cabarets, dans les
promenades, dans les jeux publics, criant fort et retroussant
leurs moustaches, faisant sonner leurs pes, heurtant avec
volupt les gardes de M. le cardinal quand ils les rencontraient;
puis dgainant en pleine rue, avec mille plaisanteries; tus
quelquefois, mais srs en ce cas d'tre pleurs et vengs; tuant
souvent, et srs alors de ne pas moisir en prison, M. de Trville
tant l pour les rclamer. Aussi M. de Trville tait-il lou sur
tous les tons, chant sur toutes les gammes par ces hommes qui
l'adoraient, et qui, tout gens de sac et de corde qu'ils taient,
tremblaient devant lui comme des coliers devant leur matre,
obissant au moindre mot, et prts  se faire tuer pour laver le
moindre reproche.

M. de Trville avait us de ce levier puissant, pour le roi
d'abord et les amis du roi, -- puis pour lui-mme et pour ses
amis. Au reste, dans aucun des mmoires de ce temps, qui a laiss
tant de mmoires, on ne voit que ce digne gentilhomme ait t
accus, mme par ses ennemis -- et il en avait autant parmi les
gens de plume que chez les gens d'pe --, nulle part on ne voit,
disons-nous, que ce digne gentilhomme ait t accus de se faire
payer la coopration de ses sides. Avec un rare gnie d'intrigue,
qui le rendait l'gal des plus forts intrigants, il tait rest
honnte homme. Bien plus, en dpit des grandes estocades qui
dhanchent et des exercices pnibles qui fatiguent, il tait
devenu un des plus galants coureurs de ruelles, un des plus fins
damerets, un des plus alambiqus diseurs de Phbus de son poque;
on parlait des bonnes fortunes de Trville comme on avait parl
vingt ans auparavant de celles de Bassompierre -- et ce n'tait
pas peu dire. Le capitaine des mousquetaires tait donc admir,
craint et aim, ce qui constitue l'apoge des fortunes humaines.

Louis XIV absorba tous les petits astres de sa cour dans son vaste
rayonnement; mais son pre, soleil _pluribus impar_, laissa sa
splendeur personnelle  chacun de ses favoris, sa valeur
individuelle  chacun de ses courtisans. Outre le lever du roi et
celui du cardinal, on comptait alors  Paris plus de deux cents
petits levers, un peu recherchs. Parmi les deux cents petits
levers celui de Trville tait un des plus courus.

La cour de son htel, situ rue du Vieux-Colombier, ressemblait 
un camp, et cela ds six heures du matin en t et ds huit heures
en hiver. Cinquante  soixante mousquetaires, qui semblaient s'y
relayer pour prsenter un nombre toujours imposant, s'y
promenaient sans cesse, arms en guerre et prts  tout. Le long
d'un de ses grands escaliers sur l'emplacement desquels notre
civilisation btirait une maison tout entire, montaient et
descendaient les solliciteurs de Paris qui couraient aprs une
faveur quelconque, les gentilshommes de province avides d'tre
enrls, et les laquais chamarrs de toutes couleurs, qui venaient
apporter  M. de Trville les messages de leurs matres. Dans
l'antichambre, sur de longues banquettes circulaires, reposaient
les lus, c'est--dire ceux qui taient convoqus. Un
bourdonnement durait l depuis le matin jusqu'au soir, tandis que
M. de Trville, dans son cabinet contigu  cette antichambre,
recevait les visites, coutait les plaintes, donnait ses ordres
et, comme le roi  son balcon du Louvre, n'avait qu' se mettre 
sa fentre pour passer la revue des hommes et des armes.

Le jour o d'Artagnan se prsenta, l'assemble tait imposante,
surtout pour un provincial arrivant de sa province: il est vrai
que ce provincial tait Gascon, et que surtout  cette poque les
compatriotes de d'Artagnan avaient la rputation de ne point
facilement se laisser intimider. En effet, une fois qu'on avait
franchi la porte massive, cheville de longs clous  tte
quadrangulaire, on tombait au milieu d'une troupe de gens d'pe
qui se croisaient dans la cour, s'interpellant, se querellant et
jouant entre eux. Pour se frayer un passage au milieu de toutes
ces vagues tourbillonnantes, il et fallu tre officier, grand
seigneur ou jolie femme.

Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce dsordre que notre
jeune homme s'avana, le coeur palpitant, rangeant sa longue
rapire le long de ses jambes maigres, et tenant une main au
rebord de son feutre avec ce demi-sourire du provincial embarrass
qui veut faire bonne contenance. Avait-il dpass un groupe, alors
il respirait plus librement, mais il comprenait qu'on se
retournait pour le regarder, et pour la premire fois de sa vie,
d'Artagnan, qui jusqu' ce jour avait une assez bonne opinion de
lui-mme, se trouva ridicule.

Arriv  l'escalier, ce fut pis encore: il y avait sur les
premires marches quatre mousquetaires qui se divertissaient 
l'exercice suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades
attendaient sur le palier que leur tour vnt de prendre place  la
partie.

Un d'eux, plac sur le degr suprieur, l'pe nue  la main,
empchait ou du moins s'efforait d'empcher les trois autres de
monter.

Ces trois autres s'escrimaient contre lui de leurs pes fort
agiles. D'Artagnan prit d'abord ces fers pour des fleurets
d'escrime, il les crut boutonns: mais il reconnut bientt 
certaines gratignures que chaque arme, au contraire, tait
affile et aiguise  souhait, et  chacune de ces gratignures,
non seulement les spectateurs, mais encore les acteurs riaient
comme des fous.

Celui qui occupait le degr en ce moment tenait merveilleusement
ses adversaires en respect. On faisait cercle autour d'eux: la
condition portait qu' chaque coup le touch quitterait la partie,
en perdant son tour d'audience au profit du toucheur. En cinq
minutes trois furent effleurs, l'un au poignet, l'autre au
menton, l'autre  l'oreille par le dfenseur du degr, qui lui-
mme ne fut pas atteint: adresse qui lui valut, selon les
conventions arrtes, trois tours de faveur.

Si difficile non pas qu'il ft, mais qu'il voult tre  tonner,
ce passe-temps tonna notre jeune voyageur; il avait vu dans sa
province, cette terre o s'chauffent cependant si promptement les
ttes, un peu plus de prliminaires aux duels, et la gasconnade de
ces quatre joueurs lui parut la plus forte de toutes celles qu'il
avait oues jusqu'alors, mme en Gascogne. Il se crut transport
dans ce fameux pays des gants o Gulliver alla depuis et eut si
grand-peur; et cependant il n'tait pas au bout: restaient le
palier et l'antichambre.

Sur le palier on ne se battait plus, on racontait des histoires de
femmes, et dans l'antichambre des histoires de cour. Sur le
palier, d'Artagnan rougit; dans l'antichambre, il frissonna. Son
imagination veille et vagabonde, qui en Gascogne le rendait
redoutable aux jeunes femmes de chambre et mme quelquefois aux
jeunes matresses, n'avait jamais rv, mme dans ces moments de
dlire, la moiti de ces merveilles amoureuses et le quart de ces
prouesses galantes, rehausses des noms les plus connus et des
dtails les moins voils. Mais si son amour pour les bonnes moeurs
fut choqu sur le palier, son respect pour le cardinal fut
scandalis dans l'antichambre. L,  son grand tonnement,
d'Artagnan entendait critiquer tout haut la politique qui faisait
trembler l'Europe, et la vie prive du cardinal, que tant de hauts
et puissants seigneurs avaient t punis d'avoir tent
d'approfondir: ce grand homme, rvr par M. d'Artagnan pre,
servait de rise aux mousquetaires de M. de Trville, qui
raillaient ses jambes cagneuses et son dos vot; quelques-uns
chantaient des Nols sur Mme d'Aiguillon, sa matresse, et
Mme de Combalet, sa nice, tandis que les autres liaient des
parties contre les pages et les gardes du cardinal-duc, toutes
choses qui paraissaient  d'Artagnan de monstrueuses
impossibilits.

Cependant, quand le nom du roi intervenait parfois tout  coup 
l'improviste au milieu de tous ces quolibets cardinalesques, une
espce de billon calfeutrait pour un moment toutes ces bouches
moqueuses; on regardait avec hsitation autour de soi, et l'on
semblait craindre l'indiscrtion de la cloison du cabinet de
M. de Trville; mais bientt une allusion ramenait la conversation
sur Son minence, et alors les clats reprenaient de plus belle,
et la lumire n'tait mnage sur aucune de ses actions.

Certes, voil des gens qui vont tre embastills et pendus, pensa
d'Artagnan avec terreur, et moi sans aucun doute avec eux, car du
moment o je les ai couts et entendus, je serai tenu pour leur
complice. Que dirait monsieur mon pre, qui m'a si fort recommand
le respect du cardinal, s'il me savait dans la socit de pareils
paens?

Aussi comme on s'en doute sans que je le dise, d'Artagnan n'osait
se livrer  la conversation; seulement il regardait de tous ses
yeux, coutant de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq
sens pour ne rien perdre, et malgr sa confiance dans les
recommandations paternelles, il se sentait port par ses gots et
entran par ses instincts  louer plutt qu' blmer les choses
inoues qui se passaient l.

Cependant, comme il tait absolument tranger  la foule des
courtisans de M. de Trville, et que c'tait la premire fois
qu'on l'apercevait en ce lieu, on vint lui demander ce qu'il
dsirait.  cette demande, d'Artagnan se nomma fort humblement,
s'appuya du titre de compatriote, et pria le valet de chambre qui
tait venu lui faire cette question de demander pour lui 
M. de Trville un moment d'audience, demande que celui-ci promit
d'un ton protecteur de transmettre en temps et lieu.

D'Artagnan, un peu revenu de sa surprise premire, eut donc le
loisir d'tudier un peu les costumes et les physionomies.

Au centre du groupe le plus anim tait un mousquetaire de grande
taille, d'une figure hautaine et d'une bizarrerie de costume qui
attirait sur lui l'attention gnrale. Il ne portait pas, pour le
moment, la casaque d'uniforme, qui, au reste, n'tait pas
absolument obligatoire dans cette poque de libert moindre mais
d'indpendance plus grande, mais un justaucorps bleu de ciel, tant
soit peu fan et rp, et sur cet habit un baudrier magnifique, en
broderies d'or, et qui reluisait comme les cailles dont l'eau se
couvre au grand soleil. Un manteau long de velours cramoisi
tombait avec grce sur ses paules dcouvrant par-devant seulement
le splendide baudrier auquel pendait une gigantesque rapire.

Ce mousquetaire venait de descendre de garde  l'instant mme, se
plaignait d'tre enrhum et toussait de temps en temps avec
affectation. Aussi avait-il pris le manteau,  ce qu'il disait
autour de lui, et tandis qu'il parlait du haut de sa tte, en
frisant ddaigneusement sa moustache, on admirait avec
enthousiasme le baudrier brod, et d'Artagnan plus que tout autre.

Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient; c'est
une folie, je le sais bien, mais c'est la mode. D'ailleurs, il
faut bien employer  quelque chose l'argent de sa lgitime.

-- Ah! Porthos! s'cria un des assistants, n'essaie pas de nous
faire croire que ce baudrier te vient de la gnrosit paternelle:
il t'aura t donn par la dame voile avec laquelle je t'ai
rencontr l'autre dimanche vers la porte Saint-Honor.

-- Non, sur mon honneur et foi de gentilhomme, je l'ai achet moi-
mme, et de mes propres deniers, rpondit celui qu'on venait de
dsigner sous le nom de Porthos.

-- Oui, comme j'ai achet, moi, dit un autre mousquetaire, cette
bourse neuve, avec ce que ma matresse avait mis dans la vieille.

-- Vrai, dit Porthos, et la preuve c'est que je l'ai pay douze
pistoles.

L'admiration redoubla, quoique le doute continut d'exister.

N'est-ce pas, Aramis? dit Porthos se tournant vers un autre
mousquetaire.

Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui
l'interrogeait et qui venait de le dsigner sous le nom d'Aramis:
c'tait un jeune homme de vingt-deux  vingt-trois ans  peine, 
la figure nave et doucereuse,  l'oeil noir et doux et aux joues
roses et veloutes comme une pche en automne; sa moustache fine
dessinait sur sa lvre suprieure une ligne d'une rectitude
parfaite; ses mains semblaient craindre de s'abaisser, de peur que
leurs veines ne se gonflassent, et de temps en temps il se pinait
le bout des oreilles pour les maintenir d'un incarnat tendre et
transparent. D'habitude il parlait peu et lentement, saluait
beaucoup, riait sans bruit en montrant ses dents, qu'il avait
belles et dont, comme du reste de sa personne, il semblait prendre
le plus grand soin. Il rpondit par un signe de tte affirmatif 
l'interpellation de son ami.

Cette affirmation parut avoir fix tous les doutes  l'endroit du
baudrier; on continua donc de l'admirer, mais on n'en parla plus;
et par un de ces revirements rapides de la pense, la conversation
passa tout  coup  un autre sujet.

Que pensez-vous de ce que raconte l'cuyer de Chalais? demanda
un autre mousquetaire sans interpeller directement personne, mais
s'adressant au contraire  tout le monde.

Et que raconte-t-il? demanda Porthos d'un ton suffisant.

-- Il raconte qu'il a trouv  Bruxelles Rochefort, l'me damne
du cardinal, dguis en capucin; ce Rochefort maudit, grce  ce
dguisement, avait jou M. de Laigues comme un niais qu'il est.

-- Comme un vrai niais, dit Porthos; mais la chose est-elle sre?

-- Je la tiens d'Aramis, rpondit le mousquetaire.

-- Vraiment?

-- Eh! vous le savez bien, Porthos, dit Aramis; je vous l'ai
raconte  vous-mme hier, n'en parlons donc plus.

-- N'en parlons plus, voil votre opinion  vous, reprit Porthos.
N'en parlons plus! peste! comme vous concluez vite. Comment! le
cardinal fait espionner un gentilhomme, fait voler sa
correspondance par un tratre, un brigand, un pendard; fait, avec
l'aide de cet espion et grce  cette correspondance, couper le
cou  Chalais, sous le stupide prtexte qu'il a voulu tuer le roi
et marier Monsieur avec la reine! Personne ne savait un mot de
cette nigme, vous nous l'apprenez hier,  la grande satisfaction
de tous, et quand nous sommes encore tout bahis de cette
nouvelle, vous venez nous dire aujourd'hui: N'en parlons plus!

-- Parlons-en donc, voyons, puisque vous le dsirez, reprit Aramis
avec patience.

-- Ce Rochefort, s'cria Porthos, si j'tais l'cuyer du pauvre
Chalais, passerait avec moi un vilain moment.

-- Et vous, vous passeriez un triste quart d'heure avec le duc
Rouge, reprit Aramis.

-- Ah! le duc Rouge! bravo, bravo, le duc Rouge! rpondit Porthos
en battant des mains et en approuvant de la tte. Le duc Rouge
est charmant. Je rpandrai le mot, mon cher, soyez tranquille. A-
t-il de l'esprit, cet Aramis! Quel malheur que vous n'ayez pas pu
suivre votre vocation, mon cher! quel dlicieux abb vous eussiez
fait!

-- Oh! ce n'est qu'un retard momentan, reprit Aramis; un jour, je
le serai. Vous savez bien, Porthos, que je continue d'tudier la
thologie pour cela.

-- Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tt ou
tard.

-- Tt, dit Aramis.

-- Il n'attend qu'une chose pour le dcider tout  fait et pour
reprendre sa soutane, qui est pendue derrire son uniforme, reprit
un mousquetaire.

-- Et quelle chose attend-il? demanda un autre.

-- Il attend que la reine ait donn un hritier  la couronne de
France.

-- Ne plaisantons pas l-dessus, messieurs, dit Porthos; grce 
Dieu, la reine est encore d'ge  le donner.

-- On dit que M. de Buckingham est en France, reprit Aramis avec
un rire narquois qui donnait  cette phrase, si simple en
apparence, une signification passablement scandaleuse.

-- Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort, interrompit
Porthos, et votre manie d'esprit vous entrane toujours au-del
des bornes; si M. de Trville vous entendait, vous seriez mal venu
de parler ainsi.

-- Allez-vous me faire la leon, Porthos? s'cria Aramis, dans
l'oeil doux duquel on vit passer comme un clair.

-- Mon cher, soyez mousquetaire ou abb. Soyez l'un ou l'autre,
mais pas l'un et l'autre, reprit Porthos. Tenez, Athos vous l'a
dit encore l'autre jour: vous mangez  tous les rteliers. Ah! ne
nous fchons pas, je vous prie, ce serait inutile, vous savez bien
ce qui est convenu entre vous, Athos et moi. Vous allez chez
Mme d'Aiguillon, et vous lui faites la cour; vous allez chez
Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et vous passez
pour tre fort en avant dans les bonnes grces de la dame. Oh! mon
Dieu, n'avouez pas votre bonheur, on ne vous demande pas votre
secret, on connat votre discrtion. Mais puisque vous possdez
cette vertu, que diable! Faites-en usage  l'endroit de
Sa Majest. S'occupe qui voudra et comme on voudra du roi et du
cardinal; mais la reine est sacre, et si l'on en parle, que ce
soit en bien.

-- Porthos, vous tes prtentieux comme Narcisse, je vous en
prviens, rpondit Aramis; vous savez que je hais la morale,
except quand elle est faite par Athos. Quant  vous, mon cher,
vous avez un trop magnifique baudrier pour tre bien fort l-
dessus. Je serai abb s'il me convient; en attendant, je suis
mousquetaire: en cette qualit, je dis ce qu'il me plat, et en ce
moment il me plat de vous dire que vous m'impatientez.

-- Aramis!

-- Porthos!

-- Eh! messieurs! messieurs! s'cria-t-on autour d'eux.

-- M. de Trville attend M. d'Artagnan, interrompit le laquais en
ouvrant la porte du cabinet.

 cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte,
chacun se tut, et au milieu du silence gnral le jeune Gascon
traversa l'antichambre dans une partie de sa longueur et entra
chez le capitaine des mousquetaires, se flicitant de tout son
coeur d'chapper aussi  point  la fin de cette bizarre querelle.


CHAPITRE III
L'AUDIENCE

M. de Trville tait pour le moment de fort mchante humeur;
nanmoins il salua poliment le jeune homme, qui s'inclina jusqu'
terre, et il sourit en recevant son compliment, dont l'accent
barnais lui rappela  la fois sa jeunesse et son pays, double
souvenir qui fait sourire l'homme  tous les ges. Mais, se
rapprochant presque aussitt de l'antichambre et faisant 
d'Artagnan un signe de la main, comme pour lui demander la
permission d'en finir avec les autres avant de commencer avec lui,
il appela trois fois, en grossissant la voix  chaque fois, de
sorte qu'il parcourut tous les tons intervallaires entre l'accent
impratif et l'accent irrit:

Athos! Porthos! Aramis!

Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons dj fait
connaissance, et qui rpondaient aux deux derniers de ces trois
noms, quittrent aussitt les groupes dont ils faisaient partie et
s'avancrent vers le cabinet, dont la porte se referma derrire
eux ds qu'ils en eurent franchi le seuil. Leur contenance, bien
qu'elle ne ft pas tout  fait tranquille, excita cependant par
son laisser-aller  la fois plein de dignit et de soumission,
l'admiration de d'Artagnan, qui voyait dans ces hommes des demi-
dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien arm de tous ses
foudres.

Quand les deux mousquetaires furent entrs, quand la porte fut
referme derrire eux, quand le murmure bourdonnant de
l'antichambre, auquel l'appel qui venait d'tre fait avait sans
doute donn un nouvel aliment eut recommenc; quand enfin
M. de Trville eut trois ou quatre fois arpent, silencieux et le
sourcil fronc, toute la longueur de son cabinet, passant chaque
fois devant Porthos et Aramis, roides et muets comme  la parade,
il s'arrta tout  coup en face d'eux, et les couvrant des pieds 
la tte d'un regard irrit:

Savez-vous ce que m'a dit le roi, s'cria-t-il, et cela pas plus
tard qu'hier au soir? le savez-vous, messieurs?

-- Non, rpondirent aprs un instant de silence les deux
mousquetaires; non, monsieur, nous l'ignorons.

-- Mais j'espre que vous nous ferez l'honneur de nous le dire,
ajouta Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse
rvrence.

-- Il m'a dit qu'il recruterait dsormais ses mousquetaires parmi
les gardes de M. le cardinal!

-- Parmi les gardes de M. le cardinal! et pourquoi cela? demanda
vivement Porthos.

-- Parce qu'il voyait bien que sa piquette avait besoin d'tre
ragaillardie par un mlange de bon vin.

Les deux mousquetaires rougirent jusqu'au blanc des yeux.
D'Artagnan ne savait o il en tait et et voulu tre  cent pieds
sous terre.

Oui, oui, continua M. de Trville en s'animant, oui, et
Sa Majest avait raison, car, sur mon honneur, il est vrai que les
mousquetaires font triste figure  la cour. M. le cardinal
racontait hier au jeu du roi, avec un air de condolance qui me
dplut fort, qu'avant-hier ces damns mousquetaires, ces diables 
quatre -- il appuyait sur ces mots avec un accent ironique qui me
dplut encore davantage --, ces pourfendeurs, ajoutait-il en me
regardant de son oeil de chat-tigre, s'taient attards rue Frou,
dans un cabaret, et qu'une ronde de ses gardes -- j'ai cru qu'il
allait me rire au nez -- avait t force d'arrter les
perturbateurs. Morbleu! vous devez en savoir quelque chose!
Arrter des mousquetaires! Vous en tiez, vous autres, ne vous en
dfendez pas, on vous a reconnus, et le cardinal vous a nomms.
Voil bien ma faute, oui, ma faute, puisque c'est moi qui choisis
mes hommes. Voyons, vous, Aramis, pourquoi diable m'avez-vous
demand la casaque quand vous alliez tre si bien sous la soutane?
Voyons, vous, Porthos, n'avez-vous un si beau baudrier d'or que
pour y suspendre une pe de paille? Et Athos! je ne vois pas
Athos. O est-il?

-- Monsieur, rpondit tristement Aramis, il est malade, fort
malade.

-- Malade, fort malade, dites-vous? et de quelle maladie?

-- On craint que ce ne soit de la petite vrole, monsieur,
rpondit Porthos voulant mler  son tour un mot  la
conversation, et ce qui serait fcheux en ce que trs certainement
cela gterait son visage.

-- De la petite vrole! Voil encore une glorieuse histoire que
vous me contez l, Porthos!... Malade de la petite vrole,  son
ge?... Non pas!... mais bless sans doute, tu peut-tre... Ah!
si je le savais!... Sangdieu! messieurs les mousquetaires, je
n'entends pas que l'on hante ainsi les mauvais lieux, qu'on se
prenne de querelle dans la rue et qu'on joue de l'pe dans les
carrefours. Je ne veux pas enfin qu'on prte  rire aux gardes de
M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles, adroits, qui
ne se mettent jamais dans le cas d'tre arrts, et qui d'ailleurs
ne se laisseraient pas arrter, eux!... j'en suis sr... Ils
aimeraient mieux mourir sur la place que de faire un pas en
arrire... Se sauver, dtaler, fuir, c'est bon pour les
mousquetaires du roi, cela!

Porthos et Aramis frmissaient de rage. Ils auraient volontiers
trangl M. de Trville, si au fond de tout cela ils n'avaient pas
senti que c'tait le grand amour qu'il leur portait qui le faisait
leur parler ainsi. Ils frappaient le tapis du pied, se mordaient
les lvres jusqu'au sang et serraient de toute leur force la garde
de leur pe. Au-dehors on avait entendu appeler, comme nous
l'avons dit, Athos, Porthos et Aramis, et l'on avait devin, 
l'accent de la voix de M. de Trville, qu'il tait parfaitement en
colre. Dix ttes curieuses taient appuyes  la tapisserie et
plissaient de fureur, car leurs oreilles colles  la porte ne
perdaient pas une syllabe de ce qui se disait, tandis que leurs
bouches rptaient au fur et  mesure les paroles insultantes du
capitaine  toute la population de l'antichambre. En un instant
depuis la porte du cabinet jusqu' la porte de la rue, tout
l'htel fut en bullition.

Ah! les mousquetaires du roi se font arrter par les gardes de
M. le cardinal, continua M. de Trville aussi furieux 
l'intrieur que ses soldats, mais saccadant ses paroles et les
plongeant une  une pour ainsi dire et comme autant de coups de
stylet dans la poitrine de ses auditeurs. Ah! six gardes de Son
minence arrtent six mousquetaires de Sa Majest! Morbleu! j'ai
pris mon parti. Je vais de ce pas au Louvre; je donne ma dmission
de capitaine des mousquetaires du roi pour demander une
lieutenance dans les gardes du cardinal, et s'il me refuse,
morbleu! je me fais abb.

 ces paroles, le murmure de l'extrieur devint une explosion:
partout on n'entendait que jurons et blasphmes. Les morbleu! les
sangdieu! les morts de tous les diables! se croisaient dans l'air.
D'Artagnan cherchait une tapisserie derrire laquelle se cacher,
et se sentait une envie dmesure de se fourrer sous la table.

Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de lui, la vrit est
que nous tions six contre six, mais nous avons t pris en
tratre, et avant que nous eussions eu le temps de tirer nos
pes, deux d'entre nous taient tombs morts, et Athos, bless
grivement, ne valait gure mieux. Car vous le connaissez, Athos;
eh bien, capitaine, il a essay de se relever deux fois, et il est
retomb deux fois. Cependant nous ne nous sommes pas rendus, non!
l'on nous a entrans de force. En chemin, nous nous sommes
sauvs. Quant  Athos, on l'avait cru mort, et on l'a laiss bien
tranquillement sur le champ de bataille, ne pensant pas qu'il
valt la peine d'tre emport. Voil l'histoire. Que diable,
capitaine! on ne gagne pas toutes les batailles. Le grand Pompe a
perdu celle de Pharsale, et le roi Franois Ier, qui,  ce que
j'ai entendu dire, en valait bien un autre, a perdu cependant
celle de Pavie.

-- Et j'ai l'honneur de vous assurer que j'en ai tu un avec sa
propre pe, dit Aramis, car la mienne s'est brise  la premire
parade... Tu ou poignard, monsieur, comme il vous sera agrable.

-- Je ne savais pas cela, reprit M. de Trville d'un ton un peu
radouci. M. le cardinal avait exagr,  ce que je vois.

-- Mais de grce, monsieur, continua Aramis, qui, voyant son
capitaine s'apaiser, osait hasarder une prire, de grce,
monsieur, ne dites pas qu'Athos lui-mme est bless: il serait au
dsespoir que cela parvint aux oreilles du roi, et comme la
blessure est des plus graves, attendu qu'aprs avoir travers
l'paule elle pntre dans la poitrine, il serait  craindre...

Au mme instant la portire se souleva, et une tte noble et
belle, mais affreusement ple, parut sous la frange.

Athos! s'crirent les deux mousquetaires.

-- Athos! rpta M. de Trville lui-mme.

-- Vous m'avez mand, monsieur, dit Athos  M. de Trville d'une
voix affaiblie mais parfaitement calme, vous m'avez demand,  ce
que m'ont dit nos camarades, et je m'empresse de me rendre  vos
ordres; voil, monsieur, que me voulez-vous?

Et  ces mots le mousquetaire, en tenue irrprochable, sangl
comme de coutume, entra d'un pas ferme dans le cabinet.
M. de Trville, mu jusqu'au fond du coeur de cette preuve de
courage, se prcipita vers lui.

J'tais en train de dire  ces messieurs, ajouta-t-il, que je
dfends  mes mousquetaires d'exposer leurs jours sans ncessit,
car les braves gens sont bien chers au roi, et le roi sait que ses
mousquetaires sont les plus braves gens de la terre. Votre main,
Athos.

Et sans attendre que le nouveau venu rpondt de lui-mme  cette
preuve d'affection, M. de Trville saisissait sa main droite et la
lui serrait de toutes ses forces, sans s'apercevoir qu'Athos, quel
que ft son empire sur lui-mme, laissait chapper un mouvement de
douleur et plissait encore, ce que l'on aurait pu croire
impossible.

La porte tait reste entrouverte, tant l'arrive d'Athos, dont,
malgr le secret gard, la blessure tait connue de tous, avait
produit de sensation. Un brouhaha de satisfaction accueillit les
derniers mots du capitaine et deux ou trois ttes, entranes par
l'enthousiasme, apparurent par les ouvertures de la tapisserie.
Sans doute, M. de Trville allait rprimer par de vives paroles
cette infraction aux lois de l'tiquette, lorsqu'il sentit tout 
coup la main d'Athos se crisper dans la sienne, et qu'en portant
les yeux sur lui il s'aperut qu'il allait s'vanouir. Au mme
instant Athos, qui avait rassembl toutes ses forces pour lutter
contre la douleur, vaincu enfin par elle, tomba sur le parquet
comme s'il ft mort.

Un chirurgien! cria M. de Trville. Le mien, celui du roi, le
meilleur! Un chirurgien! ou, sangdieu! mon brave Athos va
trpasser.

Aux cris de M. de Trville, tout le monde se prcipita dans son
cabinet sans qu'il songet  en fermer la porte  personne, chacun
s'empressant autour du bless. Mais tout cet empressement et t
inutile, si le docteur demand ne se ft trouv dans l'htel mme;
il fendit la foule, s'approcha d'Athos toujours vanoui, et, comme
tout ce bruit et tout ce mouvement le gnait fort, il demanda
comme premire chose et comme la plus urgente que le mousquetaire
ft emport dans une chambre voisine. Aussitt M. de Trville
ouvrit une porte et montra le chemin  Porthos et  Aramis, qui
emportrent leur camarade dans leurs bras. Derrire ce groupe
marchait le chirurgien, et derrire le chirurgien, la porte se
referma.

Alors le cabinet de M. de Trville, ce lieu ordinairement si
respect, devint momentanment une succursale de l'antichambre.
Chacun discourait, prorait, parlait haut, jurant, sacrant,
donnant le cardinal et ses gardes  tous les diables.

Un instant aprs, Porthos et Aramis rentrrent; le chirurgien et
M. de Trville seuls taient rests prs du bless.

Enfin M. de Trville rentra  son tour. Le bless avait repris
connaissance; le chirurgien dclarait que l'tat du mousquetaire
n'avait rien qui pt inquiter ses amis, sa faiblesse ayant t
purement et simplement occasionne par la perte de son sang.

Puis M. de Trville fit un signe de la main, et chacun se retira,
except d'Artagnan, qui n'oubliait point qu'il avait audience et
qui, avec sa tnacit de Gascon, tait demeur  la mme place.

Lorsque tout le monde fut sorti et que la porte fut referme,
M. de Trville se retourna et se trouva seul avec le jeune homme.
L'vnement qui venait d'arriver lui avait quelque peu fait perdre
le fil de ses ides. Il s'informa de ce que lui voulait l'obstin
solliciteur. D'Artagnan alors se nomma, et M. de Trville, se
rappelant d'un seul coup tous ses souvenirs du prsent et du
pass, se trouva au courant de sa situation.

Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote, mais
je vous avais parfaitement oubli. Que voulez-vous! un capitaine
n'est rien qu'un pre de famille charg d'une plus grande
responsabilit qu'un pre de famille ordinaire. Les soldats sont
de grands enfants; mais comme je tiens  ce que les ordres du roi,
et surtout ceux de M. le cardinal, soient excuts...

D'Artagnan ne put dissimuler un sourire.  ce sourire,
M. de Trville jugea qu'il n'avait point affaire  un sot, et
venant droit au fait, tout en changeant de conversation:

J'ai beaucoup aim monsieur votre pre, dit-il. Que puis-je faire
pour son fils? htez-vous, mon temps n'est pas  moi.

-- Monsieur, dit d'Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici,
je me proposais de vous demander, en souvenir de cette amiti dont
vous n'avez pas perdu mmoire, une casaque de mousquetaire; mais,
aprs tout ce que je vois depuis deux heures, je comprends qu'une
telle faveur serait norme, et je tremble de ne point la mriter.

-- C'est une faveur en effet, jeune homme, rpondit
M. de Trville; mais elle peut ne pas tre si fort au-dessus de
vous que vous le croyez ou que vous avez l'air de le croire.
Toutefois une dcision de Sa Majest a prvu ce cas, et je vous
annonce avec regret qu'on ne reoit personne mousquetaire avant
l'preuve pralable de quelques campagnes, de certaines actions
d'clat, ou d'un service de deux ans dans quelque autre rgiment
moins favoris que le ntre.

D'Artagnan s'inclina sans rien rpondre. Il se sentait encore plus
avide d'endosser l'uniforme de mousquetaire depuis qu'il y avait
de si grandes difficults  l'obtenir.

Mais, continua Trville en fixant sur son compatriote un regard
si perant qu'on et dit qu'il voulait lire jusqu'au fond de son
coeur, mais, en faveur de votre pre, mon ancien compagnon, comme
je vous l'ai dit, je veux faire quelque chose pour vous, jeune
homme. Nos cadets de Barn ne sont ordinairement pas riches, et je
doute que les choses aient fort chang de face depuis mon dpart
de la province. Vous ne devez donc pas avoir de trop, pour vivre,
de l'argent que vous avez apport avec vous.

D'Artagnan se redressa d'un air fier qui voulait dire qu'il ne
demandait l'aumne  personne.

C'est bien, jeune homme, c'est bien, continua Trville, je
connais ces airs-l, je suis venu  Paris avec quatre cus dans ma
poche, et je me serais battu avec quiconque m'aurait dit que je
n'tais pas en tat d'acheter le Louvre.

D'Artagnan se redressa de plus en plus; grce  la vente de son
cheval, il commenait sa carrire avec quatre cus de plus que
M. de Trville n'avait commenc la sienne.

Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous
avez, si forte que soit cette somme; mais vous devez avoir besoin
aussi de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent 
un gentilhomme. J'crirai ds aujourd'hui une lettre au directeur
de l'acadmie royale, et ds demain il vous recevra sans
rtribution aucune. Ne refusez pas cette petite douceur. Nos
gentilshommes les mieux ns et les plus riches la sollicitent
quelquefois, sans pouvoir l'obtenir. Vous apprendrez le mange du
cheval, l'escrime et la danse; vous y ferez de bonnes
connaissances, et de temps en temps vous reviendrez me voir pour
me dire o vous en tes et si je puis faire quelque chose pour
vous.

D'Artagnan, tout tranger qu'il ft encore aux faons de cour,
s'aperut de la froideur de cet accueil.

Hlas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de
recommandation que mon pre m'avait remise pour vous me fait
dfaut aujourd'hui!

-- En effet, rpondit M. de Trville, je m'tonne que vous ayez
entrepris un aussi long voyage sans ce viatique oblig, notre
seule ressource  nous autres Barnais.

-- Je l'avais, monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, s'cria
d'Artagnan; mais on me l'a perfidement drob.

Et il raconta toute la scne de Meung, dpeignit le gentilhomme
inconnu dans ses moindres dtails, le tout avec une chaleur, une
vrit qui charmrent M. de Trville.

Voil qui est trange, dit ce dernier en mditant; vous aviez
donc parl de moi tout haut?

-- Oui, monsieur, sans doute j'avais commis cette imprudence; que
voulez-vous, un nom comme le vtre devait me servir de bouclier en
route: jugez si je me suis mis souvent  couvert!

La flatterie tait fort de mise alors, et M. de Trville aimait
l'encens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc
s'empcher de sourire avec une visible satisfaction, mais ce
sourire s'effaa bientt, et revenant de lui-mme  l'aventure de
Meung:

Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n'avait-il pas une
lgre cicatrice  la tempe?

-- Oui, comme le ferait l'raflure d'une balle.

-- N'tait-ce pas un homme de belle mine?

-- Oui.

-- De haute taille?

-- Oui.

-- Ple de teint et brun de poil?

-- Oui, oui, c'est cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous
connaissiez cet homme? Ah! si jamais je le retrouve, et je le
retrouverai, je vous le jure, ft-ce en enfer...

-- Il attendait une femme? continua Trville.

-- Il est du moins parti aprs avoir caus un instant avec celle
qu'il attendait.

-- Vous ne savez pas quel tait le sujet de leur conversation?

-- Il lui remettait une bote, lui disait que cette bote
contenait ses instructions, et lui recommandait de ne l'ouvrir
qu' Londres.

-- Cette femme tait anglaise?

-- Il l'appelait Milady.

-- C'est lui! murmura Trville, c'est lui! je le croyais encore 
Bruxelles!

-- Oh! monsieur, si vous savez quel est cet homme, s'cria
d'Artagnan, indiquez-moi qui il est et d'o il est, puis je vous
tiens quitte de tout, mme de votre promesse de me faire entrer
dans les mousquetaires; car avant toute chose je veux me venger.

-- Gardez-vous-en bien, jeune homme, s'cria Trville; si vous le
voyez venir, au contraire, d'un ct de la rue, passez de l'autre!
Ne vous heurtez pas  un pareil rocher: il vous briserait comme un
verre.

-- Cela n'empche pas, dit d'Artagnan, que si jamais je le
retrouve...

-- En attendant, reprit Trville, ne le cherchez pas, si j'ai un
conseil  vous donner.

Tout  coup Trville s'arrta, frapp d'un soupon subit. Cette
grande haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour
cet homme, qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait drob la
lettre de son pre, cette haine ne cachait-elle pas quelque
perfidie? ce jeune homme n'tait-il pas envoy par Son minence?
ne venait-il pas pour lui tendre quelque pige? ce prtendu
d'Artagnan n'tait-il pas un missaire du cardinal qu'on cherchait
 introduire dans sa maison, et qu'on avait plac prs de lui pour
surprendre sa confiance et pour le perdre plus tard, comme cela
s'tait mille fois pratiqu? Il regarda d'Artagnan plus fixement
encore cette seconde fois que la premire. Il fut mdiocrement
rassur par l'aspect de cette physionomie ptillante d'esprit
astucieux et d'humilit affecte.

Je sais bien qu'il est Gascon, pensa-t-il; mais il peut l'tre
aussi bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, prouvons-le.

Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon
ancien ami, car je tiens pour vraie l'histoire de cette lettre
perdue, je veux, dis-je, pour rparer la froideur que vous avez
d'abord remarque dans mon accueil, vous dcouvrir les secrets de
notre politique. Le roi et le cardinal sont les meilleurs amis;
leurs apparents dmls ne sont que pour tromper les sots. Je ne
prtends pas qu'un compatriote, un joli cavalier, un brave garon,
fait pour avancer, soit la dupe de toutes ces feintises et donne
comme un niais dans le panneau,  la suite de tant d'autres qui
s'y sont perdus. Songez bien que je suis dvou  ces deux matres
tout-puissants, et que jamais mes dmarches srieuses n'auront
d'autre but que le service du roi et celui de M. le cardinal, un
des plus illustres gnies que la France ait produits. Maintenant,
jeune homme, rglez-vous l-dessus, et si vous avez, soit de
famille, soit par relations, soit d'instinct mme, quelqu'une de
ces inimitis contre le cardinal telles que nous les voyons
clater chez les gentilshommes, dites-moi adieu, et quittons-nous.
Je vous aiderai en mille circonstances, mais sans vous attacher 
ma personne. J'espre que ma franchise, en tout cas, vous fera mon
ami; car vous tes jusqu' prsent le seul jeune homme  qui j'aie
parl comme je le fais.

Trville se disait  part lui:

Si le cardinal m'a dpch ce jeune renard, il n'aura certes pas
manqu, lui qui sait  quel point je l'excre, de dire  son
espion que le meilleur moyen de me faire la cour est de me dire
pis que pendre de lui; aussi, malgr mes protestations, le rus
compre va-t-il me rpondre bien certainement qu'il a l'minence
en horreur.

Il en fut tout autrement que s'y attendait Trville; d'Artagnan
rpondit avec la plus grande simplicit:

Monsieur, j'arrive  Paris avec des intentions toutes semblables.
Mon pre m'a recommand de ne souffrir rien du roi, de M. le
cardinal et de vous, qu'il tient pour les trois premiers de
France.

D'Artagnan ajoutait M. de Trville aux deux autres, comme on peut
s'en apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait
rien gter.

J'ai donc la plus grande vnration pour M. le cardinal,
continua-t-il, et le plus profond respect pour ses actes. Tant
mieux pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites,
avec franchise; car alors vous me ferez l'honneur d'estimer cette
ressemblance de got; mais si vous avez eu quelque dfiance, bien
naturelle d'ailleurs, je sens que je me perds en disant la vrit;
mais, tant pis, vous ne laisserez pas que de m'estimer, et c'est 
quoi je tiens plus qu' toute chose au monde.

M. de Trville fut surpris au dernier point. Tant de pntration,
tant de franchise enfin, lui causait de l'admiration, mais ne
levait pas entirement ses doutes: plus ce jeune homme tait
suprieur aux autres jeunes gens, plus il tait  redouter s'il se
trompait. Nanmoins il serra la main  d'Artagnan, et lui dit:

Vous tes un honnte garon, mais dans ce moment je ne puis faire
que ce que je vous ai offert tout  l'heure. Mon htel vous sera
toujours ouvert. Plus tard, pouvant me demander  toute heure et
par consquent saisir toutes les occasions, vous obtiendrez
probablement ce que vous dsirez obtenir.

-- C'est--dire, monsieur, reprit d'Artagnan, que vous attendez
que je m'en sois rendu digne. Eh bien, soyez tranquille, ajouta-t-
il avec la familiarit du Gascon, vous n'attendrez pas longtemps.

Et il salua pour se retirer, comme si dsormais le reste le
regardait.

Mais attendez donc, dit M. de Trville en l'arrtant, je vous ai
promis une lettre pour le directeur de l'acadmie. tes-vous trop
fier pour l'accepter, mon jeune gentilhomme?

-- Non, monsieur, dit d'Artagnan; je vous rponds qu'il n'en sera
pas de celle-ci comme de l'autre. Je la garderai si bien qu'elle
arrivera, je vous le jure,  son adresse, et malheur  celui qui
tenterait de me l'enlever!

M. de Trville sourit  cette fanfaronnade, et, laissant son jeune
compatriote dans l'embrasure de la fentre o ils se trouvaient et
o ils avaient caus ensemble, il alla s'asseoir  une table et se
mit  crire la lettre de recommandation promise. Pendant ce
temps, d'Artagnan, qui n'avait rien de mieux  faire, se mit 
battre une marche contre les carreaux, regardant les mousquetaires
qui s'en allaient les uns aprs les autres, et les suivant du
regard jusqu' ce qu'ils eussent disparu au tournant de la rue.

M. de Trville, aprs avoir crit la lettre, la cacheta et, se
levant, s'approcha du jeune homme pour la lui donner; mais au
moment mme o d'Artagnan tendait la main pour la recevoir,
M. de Trville fut bien tonn de voir son protg faire un
soubresaut, rougir de colre et s'lancer hors du cabinet en
criant:

Ah! sangdieu! il ne m'chappera pas, cette fois.

-- Et qui cela? demanda M. de Trville.

-- Lui, mon voleur! rpondit d'Artagnan. Ah! tratre!

Et il disparut.

Diable de fou! murmura M. de Trville.  moins toutefois, ajouta-
t-il, que ce ne soit une manire adroite de s'esquiver, en voyant
qu'il a manqu son coup.


CHAPITRE IV
L'PAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D'ARAMIS

D'Artagnan, furieux, avait travers l'antichambre en trois bonds
et s'lanait sur l'escalier, dont il comptait descendre les
degrs quatre  quatre, lorsque, emport par sa course, il alla
donner tte baisse dans un mousquetaire qui sortait de chez
M. de Trville par une porte de dgagement, et, le heurtant du
front  l'paule, lui fit pousser un cri ou plutt un hurlement.

Excusez-moi, dit d'Artagnan, essayant de reprendre sa course,
excusez-moi, mais je suis press.

 peine avait-il descendu le premier escalier, qu'un poignet de
fer le saisit par son charpe et l'arrta.

Vous tes press! s'cria le mousquetaire, ple comme un linceul;
sous ce prtexte, vous me heurtez, vous dites: "Excusez-moi", et
vous croyez que cela suffit? Pas tout  fait, mon jeune homme.
Croyez-vous, parce que vous avez entendu M. de Trville nous
parler un peu cavalirement aujourd'hui, que l'on peut nous
traiter comme il nous parle? Dtrompez-vous, compagnon, vous
n'tes pas M. de Trville, vous.

-- Ma foi, rpliqua d'Artagnan, qui reconnut Athos, lequel, aprs
le pansement opr par le docteur, regagnait son appartement, ma
foi, je ne l'ai pas fait exprs, j'ai dit: "Excusez-moi." Il me
semble donc que c'est assez. Je vous rpte cependant, et cette
fois c'est trop peut-tre, parole d'honneur! je suis press, trs
press. Lchez-moi donc, je vous prie, et laissez-moi aller o
j'ai affaire.

-- Monsieur, dit Athos en le lchant, vous n'tes pas poli. On
voit que vous venez de loin.

D'Artagnan avait dj enjamb trois ou quatre degrs, mais  la
remarque d'Athos il s'arrta court.

Morbleu, monsieur! dit-il, de si loin que je vienne, ce n'est pas
vous qui me donnerez une leon de belles manires, je vous
prviens.

-- Peut-tre, dit Athos.

-- Ah! si je n'tais pas si press, s'cria d'Artagnan, et si je
ne courais pas aprs quelqu'un...

-- Monsieur l'homme press, vous me trouverez sans courir, moi,
entendez-vous?

-- Et o cela, s'il vous plat?

-- Prs des Carmes-Deschaux.

--  quelle heure?

-- Vers midi.

-- Vers midi, c'est bien, j'y serai.

-- Tchez de ne pas me faire attendre, car  midi un quart je vous
prviens que c'est moi qui courrai aprs vous et vous couperai les
oreilles  la course.

-- Bon! lui cria d'Artagnan; on y sera  midi moins dix minutes.

Et il se mit  courir comme si le diable l'emportait, esprant
retrouver encore son inconnu, que son pas tranquille ne devait pas
avoir conduit bien loin.

Mais,  la porte de la rue, causait Porthos avec un soldat aux
gardes. Entre les deux causeurs, il y avait juste l'espace d'un
homme. D'Artagnan crut que cet espace lui suffirait, et il
s'lana pour passer comme une flche entre eux deux. Mais
d'Artagnan avait compt sans le vent. Comme il allait passer, le
vent s'engouffra dans le long manteau de Porthos, et d'Artagnan
vint donner droit dans le manteau. Sans doute, Porthos avait des
raisons de ne pas abandonner cette partie essentielle de son
vtement car, au lieu de laisser aller le pan qu'il tenait, il
tira  lui, de sorte que d'Artagnan s'enroula dans le velours par
un mouvement de rotation qu'explique la rsistance de l'obstin
Porthos.

D'Artagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de
dessous le manteau qui l'aveuglait, et chercha son chemin dans le
pli. Il redoutait surtout d'avoir port atteinte  la fracheur du
magnifique baudrier que nous connaissons; mais, en ouvrant
timidement les yeux, il se trouva le nez coll entre les deux
paules de Porthos c'est--dire prcisment sur le baudrier.

Hlas! comme la plupart des choses de ce monde qui n'ont pour
elles que l'apparence, le baudrier tait d'or par-devant et de
simple buffle par-derrire. Porthos, en vrai glorieux qu'il tait,
ne pouvant avoir un baudrier d'or tout entier, en avait au moins
la moiti: on comprenait ds lors la ncessit du rhume et
l'urgence du manteau.

Vertubleu! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se
dbarrasser de d'Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous
tes donc enrag de vous jeter comme cela sur les gens!

-- Excusez-moi, dit d'Artagnan reparaissant sous l'paule du
gant, mais je suis trs press, je cours aprs quelqu'un, et...

-- Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard?
demanda Porthos.

-- Non, rpondit d'Artagnan piqu, non, et grce  mes yeux je
vois mme ce que ne voient pas les autres.

Porthos comprit ou ne comprit pas, toujours est-il que, se
laissant aller  sa colre:

Monsieur, dit-il, vous vous ferez triller, je vous en prviens,
si vous vous frottez ainsi aux mousquetaires.

-- triller, monsieur! dit d'Artagnan, le mot est dur.

-- C'est celui qui convient  un homme habitu  regarder en face
ses ennemis.

-- Ah! pardieu! je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux
vtres, vous.

Et le jeune homme, enchant de son espiglerie, s'loigna en riant
 gorge dploye.

Porthos cuma de rage et fit un mouvement pour se prcipiter sur
d'Artagnan.

Plus tard, plus tard, lui cria celui-ci, quand vous n'aurez plus
votre manteau.

--  une heure donc, derrire le Luxembourg.

-- Trs bien,  une heure, rpondit d'Artagnan en tournant
l'angle de la rue.

Mais ni dans la rue qu'il venait de parcourir, ni dans celle qu'il
embrassait maintenant du regard, il ne vit personne. Si doucement
qu'et march l'inconnu, il avait gagn du chemin; peut-tre aussi
tait-il entr dans quelque maison. D'Artagnan s'informa de lui 
tous ceux qu'il rencontra, descendit jusqu'au bac, remonta par la
rue de Seine et la Croix-Rouge; mais rien, absolument rien.
Cependant cette course lui fut profitable en ce sens qu' mesure
que la sueur inondait son front, son coeur se refroidissait.

Il se mit alors  rflchir sur les vnements qui venaient de se
passer; ils taient nombreux et nfastes: il tait onze heures du
matin  peine, et dj la matine lui avait apport la disgrce de
M. de Trville, qui ne pouvait manquer de trouver un peu cavalire
la faon dont d'Artagnan l'avait quitt.

En outre, il avait ramass deux bons duels avec deux hommes
capables de tuer chacun trois d'Artagnan, avec deux mousquetaires
enfin, c'est--dire avec deux de ces tres qu'il estimait si fort
qu'il les mettait, dans sa pense et dans son coeur, au-dessus de
tous les autres hommes.

La conjecture tait triste. Sr d'tre tu par Athos, on comprend
que le jeune homme ne s'inquitait pas beaucoup de Porthos.
Pourtant, comme l'esprance est la dernire chose qui s'teint
dans le coeur de l'homme, il en arriva  esprer qu'il pourrait
survivre, avec des blessures terribles, bien entendu,  ces deux
duels, et, en cas de survivance, il se fit pour l'avenir les
rprimandes suivantes:

Quel cervel je fais, et quel butor je suis! Ce brave et
malheureux Athos tait bless juste  l'paule contre laquelle je
m'en vais, moi, donner de la tte comme un blier. La seule chose
qui m'tonne, c'est qu'il ne m'ait pas tu roide; il en avait le
droit, et la douleur que je lui ai cause a d tre atroce. Quant
 Porthos! Oh! quant  Porthos, ma foi, c'est plus drle.

Et malgr lui le jeune homme se mit  rire, tout en regardant
nanmoins si ce rire isol, et sans cause aux yeux de ceux qui le
voyaient rire, n'allait pas blesser quelque passant.

Quant  Porthos, c'est plus drle; mais je n'en suis pas moins un
misrable tourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire
gare! non! et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce
qui n'y est pas! Il m'et pardonn bien certainement; il m'et
pardonn si je n'eusse pas t lui parler de ce maudit baudrier, 
mots couverts, c'est vrai; oui, couverts joliment! Ah! maudit
Gascon que je suis, je ferais de l'esprit dans la pole  frire.
Allons, d'Artagnan mon ami, continua-t-il, se parlant  lui-mme
avec toute l'amnit qu'il croyait se devoir, si tu en rchappes,
ce qui n'est pas probable, il s'agit d'tre  l'avenir d'une
politesse parfaite. Dsormais il faut qu'on t'admire, qu'on te
cite comme modle. tre prvenant et poli, ce n'est pas tre
lche. Regardez plutt Aramis: Aramis, c'est la douceur, c'est la
grce en personne. Eh bien, personne s'est-il jamais avis de dire
qu'Aramis tait un lche? Non, bien certainement, et dsormais je
veux en tout point me modeler sur lui. Ah! justement le voici.

D'Artagnan, tout en marchant et en monologuant, tait arriv 
quelques pas de l'htel d'Aiguillon, et devant cet htel il avait
aperu Aramis causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes
du roi. De son ct, Aramis aperut d'Artagnan; mais comme il
n'oubliait point que c'tait devant ce jeune homme que
M. de Trville s'tait si fort emport le matin, et qu'un tmoin
des reproches que les mousquetaires avaient reus ne lui tait
d'aucune faon agrable, il fit semblant de ne pas le voir.
D'Artagnan, tout entier au contraire  ses plans de conciliation
et de courtoisie, s'approcha des quatre jeunes gens en leur
faisant un grand salut accompagn du plus gracieux sourire. Aramis
inclina lgrement la tte, mais ne sourit point. Tous quatre, au
reste, interrompirent  l'instant mme leur conversation.

D'Artagnan n'tait pas assez niais pour ne point s'apercevoir
qu'il tait de trop; mais il n'tait pas encore assez rompu aux
faons du beau monde pour se tirer galamment d'une situation
fausse comme l'est, en gnral, celle d'un homme qui est venu se
mler  des gens qu'il connat  peine et  une conversation qui
ne le regarde pas. Il cherchait donc en lui-mme un moyen de faire
sa retraite le moins gauchement possible, lorsqu'il remarqua
qu'Aramis avait laiss tomber son mouchoir et, par mgarde sans
doute, avait mis le pied dessus; le moment lui parut arriv de
rparer son inconvenance: il se baissa, et de l'air le plus
gracieux qu'il pt trouver, il tira le mouchoir de dessous le pied
du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci ft pour le
retenir, et lui dit en le lui remettant:

Je crois, monsieur que voici un mouchoir que vous seriez fch de
perdre.

Le mouchoir tait en effet richement brod et portait une couronne
et des armes  l'un de ses coins. Aramis rougit excessivement et
arracha plutt qu'il ne prit le mouchoir des mains du Gascon.

Ah! Ah! s'cria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis,
que tu es mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a
l'obligeance de te prter ses mouchoirs?

Aramis lana  d'Artagnan un de ces regards qui font comprendre 
un homme qu'il vient de s'acqurir un ennemi mortel; puis,
reprenant son air doucereux:

Vous vous trompez, messieurs, dit-il, ce mouchoir n'est pas 
moi, et je ne sais pourquoi monsieur a eu la fantaisie de me le
remettre plutt qu' l'un de vous, et la preuve de ce que je dis,
c'est que voici le mien dans ma poche.

 ces mots, il tira son propre mouchoir, mouchoir fort lgant
aussi, et de fine batiste, quoique la batiste ft chre  cette
poque, mais mouchoir sans broderie, sans armes et orn d'un seul
chiffre, celui de son propritaire.

Cette fois, d'Artagnan ne souffla pas mot, il avait reconnu sa
bvue; mais les amis d'Aramis ne se laissrent pas convaincre par
ses dngations, et l'un d'eux, s'adressant au jeune mousquetaire
avec un srieux affect:

Si cela tait, dit-il, ainsi que tu le prtends, je serais forc,
mon cher Aramis, de te le redemander; car, comme tu le sais, Bois-
Tracy est de mes intimes, et je ne veux pas qu'on fasse trophe
des effets de sa femme.

-- Tu demandes cela mal, rpondit Aramis, et tout en reconnaissant
la justesse de ta rclamation quant au fond, je refuserais  cause
de la forme.

-- Le fait est, hasarda timidement d'Artagnan, que je n'ai pas vu
sortir le mouchoir de la poche de M. Aramis. Il avait le pied
dessus, voil tout, et j'ai pens que, puisqu'il avait le pied
dessus, le mouchoir tait  lui.

-- Et vous vous tes tromp, mon cher monsieur, rpondit
froidement Aramis, peu sensible  la rparation.

Puis, se retournant vers celui des gardes qui s'tait dclar
l'ami de Bois-Tracy:

D'ailleurs, continua-t-il, je rflchis, mon cher intime de Bois-
Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l'tre
toi-mme; de sorte qu' la rigueur ce mouchoir peut aussi bien
tre sorti de ta poche que de la mienne.

-- Non, sur mon honneur! s'cria le garde de Sa Majest.

-- Tu vas jurer sur ton honneur et moi sur ma parole et alors il y
aura videmment un de nous deux qui mentira. Tiens, faisons mieux,
Montaran, prenons-en chacun la moiti.

-- Du mouchoir?

-- Oui.

-- Parfaitement, s'crirent les deux autres gardes, le jugement
du roi Salomon. Dcidment, Aramis, tu es plein de sagesse.

Les jeunes gens clatrent de rire, et comme on le pense bien,
l'affaire n'eut pas d'autre suite. Au bout d'un instant, la
conversation cessa, et les trois gardes et le mousquetaire, aprs
s'tre cordialement serr la main, tirrent, les trois gardes de
leur ct et Aramis du sien.

Voil le moment de faire ma paix avec ce galant homme, se dit 
part lui d'Artagnan, qui s'tait tenu un peu  l'cart pendant
toute la dernire partie de cette conversation. Et, sur ce bon
sentiment, se rapprochant d'Aramis, qui s'loignait sans faire
autrement attention  lui:

Monsieur, lui dit-il, vous m'excuserez, je l'espre.

-- Ah! monsieur, interrompit Aramis, permettez-moi de vous faire
observer que vous n'avez point agi en cette circonstance comme un
galant homme le devait faire.

-- Quoi, monsieur! s'cria d'Artagnan, vous supposez...

-- Je suppose, monsieur, que vous n'tes pas un sot, et que vous
savez bien, quoique arrivant de Gascogne, qu'on ne marche pas sans
cause sur les mouchoirs de poche. Que diable! Paris n'est point
pav en batiste.

-- Monsieur, vous avez tort de chercher  m'humilier, dit
d'Artagnan, chez qui le naturel querelleur commenait  parler
plus haut que les rsolutions pacifiques. Je suis de Gascogne,
c'est vrai, et puisque vous le savez, je n'aurai pas besoin de
vous dire que les Gascons sont peu endurants; de sorte que,
lorsqu'ils se sont excuss une fois, ft-ce d'une sottise, ils
sont convaincus qu'ils ont dj fait moiti plus qu'ils ne
devaient faire.

-- Monsieur, ce que je vous en dis, rpondit Aramis, n'est point
pour vous chercher une querelle. Dieu merci! je ne suis pas un
spadassin, et n'tant mousquetaire que par intrim, je ne me bats
que lorsque j'y suis forc, et toujours avec une grande
rpugnance; mais cette fois l'affaire est grave, car voici une
dame compromise par vous.

-- Par nous, c'est--dire, s'cria d'Artagnan.

-- Pourquoi avez-vous eu la maladresse de me rendre le mouchoir?

-- Pourquoi avez-vous eu celle de le laisser tomber?

-- J'ai dit et je rpte, monsieur, que ce mouchoir n'est point
sorti de ma poche.

-- Eh bien, vous en avez menti deux fois, monsieur, car je l'en ai
vu sortir, moi!

-- Ah! vous le prenez sur ce ton, monsieur le Gascon! eh bien, je
vous apprendrai  vivre.

-- Et moi je vous renverrai  votre messe, monsieur l'abb!
Dgainez, s'il vous plat, et  l'instant mme.

-- Non pas, s'il vous plat, mon bel ami; non, pas ici, du moins.
Ne voyez-vous pas que nous sommes en face de l'htel d'Aiguillon,
lequel est plein de cratures du cardinal? Qui me dit que ce n'est
pas Son minence qui vous a charg de lui procurer ma tte? Or j'y
tiens ridiculement,  ma tte, attendu qu'elle me semble aller
assez correctement  mes paules. Je veux donc vous tuer, soyez
tranquille, mais vous tuer tout doucement, dans un endroit clos et
couvert, l o vous ne puissiez vous vanter de votre mort 
personne.

-- Je le veux bien, mais ne vous y fiez pas, et emportez votre
mouchoir, qu'il vous appartienne ou non; peut-tre aurez-vous
l'occasion de vous en servir.

-- Monsieur est Gascon? demanda Aramis.

-- Oui. Monsieur ne remet pas un rendez-vous par prudence?

-- La prudence, monsieur, est une vertu assez inutile aux
mousquetaires, je le sais, mais indispensable aux gens d'glise,
et comme je ne suis mousquetaire que provisoirement, je tiens 
rester prudent.  deux heures, j'aurai l'honneur de vous attendre
 l'htel de M. de Trville. L je vous indiquerai les bons
endroits.

Les deux jeunes gens se salurent, puis Aramis s'loigna en
remontant la rue qui remontait au Luxembourg, tandis que
d'Artagnan, voyant que l'heure s'avanait, prenait le chemin des
Carmes-Deschaux, tout en disant  part soi:

Dcidment, je n'en puis pas revenir; mais au moins, si je suis
tu, je serai tu par un mousquetaire.


CHAPITRE V
LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL

D'Artagnan ne connaissait personne  Paris. Il alla donc au
rendez-vous d'Athos sans amener de second, rsolu de se contenter
de ceux qu'aurait choisis son adversaire. D'ailleurs son intention
tait formelle de faire au brave mousquetaire toutes les excuses
convenables, mais sans faiblesse, craignant qu'il ne rsultt de
ce duel ce qui rsulte toujours de fcheux, dans une affaire de ce
genre, quand un homme jeune et vigoureux se bat contre un
adversaire bless et affaibli: vaincu, il double le triomphe de
son antagoniste; vainqueur, il est accus de forfaiture et de
facile audace.

Au reste, ou nous avons mal expos le caractre de notre chercheur
d'aventures, ou notre lecteur a dj d remarquer que d'Artagnan
n'tait point un homme ordinaire. Aussi, tout en se rptant 
lui-mme que sa mort tait invitable, il ne se rsigna point 
mourir tout doucettement, comme un autre moins courageux et moins
modr que lui et fait  sa place. Il rflchit aux diffrents
caractres de ceux avec lesquels il allait se battre, et commena
 voir plus clair dans sa situation. Il esprait, grce aux
excuses loyales qu'il lui rservait, se faire un ami d'Athos, dont
l'air grand seigneur et la mine austre lui agraient fort. Il se
flattait de faire peur  Porthos avec l'aventure du baudrier,
qu'il pouvait, s'il n'tait pas tu sur le coup, raconter  tout
le monde, rcit qui, pouss adroitement  l'effet, devait couvrir
Porthos de ridicule; enfin, quant au sournois Aramis, il n'en
avait pas trs grand-peur, et en supposant qu'il arrivt jusqu'
lui, il se chargeait de l'expdier bel et bien, ou du moins en le
frappant au visage, comme Csar avait recommand de faire aux
soldats de Pompe, d'endommager  tout jamais cette beaut dont il
tait si fier.

Ensuite il y avait chez d'Artagnan ce fonds inbranlable de
rsolution qu'avaient dpos dans son coeur les conseils de son
pre, conseils dont la substance tait: Ne rien souffrir de
personne que du roi, du cardinal et de M. de Trville. Il vola
donc plutt qu'il ne marcha vers le couvent des Carmes Dchausss,
ou plutt Deschaux, comme on disait  cette poque, sorte de
btiment sans fentres, bord de prs arides, succursale du Pr-
aux-Clercs, et qui servait d'ordinaire aux rencontres des gens qui
n'avaient pas de temps  perdre.

Lorsque d'Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui
s'tendait au pied de ce monastre, Athos attendait depuis cinq
minutes seulement, et midi sonnait. Il tait donc ponctuel comme
la Samaritaine, et le plus rigoureux casuiste  l'gard des duels
n'avait rien a dire.

Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure,
quoiqu'elle et t panse  neuf par le chirurgien de
M. de Trville, s'tait assis sur une borne et attendait son
adversaire avec cette contenance paisible et cet air digne qui ne
l'abandonnaient jamais.  l'aspect de d'Artagnan, il se leva et
fit poliment quelques pas au-devant de lui. Celui-ci, de son ct,
n'aborda son adversaire que le chapeau  la main et sa plume
tranant jusqu' terre.

Monsieur, dit Athos, j'ai fait prvenir deux de mes amis qui me
serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore
arrivs. Je m'tonne qu'ils tardent: ce n'est pas leur habitude.

-- Je n'ai pas de seconds, moi, monsieur, dit d'Artagnan, car
arriv d'hier seulement  Paris, je n'y connais encore personne
que M. de Trville, auquel j'ai t recommand par mon pre qui a
l'honneur d'tre quelque peu de ses amis.

Athos rflchit un instant.

Vous ne connaissez que M. de Trville? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur, je ne connais que lui.

-- Ah , mais..., continua Athos parlant moiti  lui-mme,
moiti  d'Artagnan, ah... , mais si je vous tue, j'aurai l'air
d'un mangeur d'enfants, moi!

-- Pas trop, monsieur, rpondit d'Artagnan avec un salut qui ne
manquait pas de dignit; pas trop, puisque vous me faites
l'honneur de tirer l'pe contre moi avec une blessure dont vous
devez tre fort incommod.

-- Trs incommod, sur ma parole, et vous m'avez fait un mal du
diable, je dois le dire; mais je prendrai la main gauche, c'est
mon habitude en pareille circonstance. Ne croyez donc pas que je
vous fasse une grce, je tire proprement des deux mains; et il y
aura mme dsavantage pour vous: un gaucher est trs gnant pour
les gens qui ne sont pas prvenus. Je regrette de ne pas vous
avoir fait part plus tt de cette circonstance.

-- Vous tes vraiment, monsieur, dit d'Artagnan en s'inclinant de
nouveau, d'une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus
reconnaissant.

-- Vous me rendez confus, rpondit Athos avec son air de
gentilhomme; causons donc d'autre chose, je vous prie,  moins que
cela ne vous soit dsagrable. Ah! sangbleu! que vous m'avez fait
mal! l'paule me brle.

-- Si vous vouliez permettre..., dit d'Artagnan avec timidit.

-- Quoi, monsieur?

-- J'ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me
vient de ma mre, et dont j'ai fait l'preuve sur moi-mme.

-- Eh bien?

-- Eh bien, je suis sr qu'en moins de trois jours ce baume vous
gurirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez guri: eh
bien, monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d'tre
votre homme.

D'Artagnan dit ces mots avec une simplicit qui faisait honneur 
sa courtoisie, sans porter aucunement atteinte  son courage.

Pardieu, monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me plat,
non pas que je l'accepte, mais elle sent son gentilhomme d'une
lieue. C'est ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps
de Charlemagne, sur lesquels tout cavalier doit chercher  se
modeler. Malheureusement, nous ne sommes plus au temps du grand
empereur. Nous sommes au temps de M. le cardinal, et d'ici  trois
jours on saurait, si bien gard que soit le secret, on saurait,
dis-je, que nous devons nous battre, et l'on s'opposerait  notre
combat. Ah , mais! ces flneurs ne viendront donc pas?

-- Si vous tes press, monsieur, dit d'Artagnan  Athos avec la
mme simplicit qu'un instant auparavant il lui avait propos de
remettre le duel  trois jours, si vous tes press et qu'il vous
plaise de m'expdier tout de suite, ne vous gnez pas, je vous en
prie.

-- Voil encore un mot qui me plat, dit Athos en faisant un
gracieux signe de tte  d'Artagnan, il n'est point d'un homme
sans cervelle, et il est  coup sr d'un homme de coeur. Monsieur,
j'aime les hommes de votre trempe, et je vois que si nous ne nous
tuons pas l'un l'autre, j'aurai plus tard un vrai plaisir dans
votre conversation. Attendons ces messieurs, je vous prie, j'ai
tout le temps, et cela sera plus correct. Ah! en voici un, je
crois.

En effet, au bout de la rue de Vaugirard commenait  apparatre
le gigantesque Porthos.

Quoi! s'cria d'Artagnan, votre premier tmoin est M. Porthos?

-- Oui, cela vous contrarie-t-il?

-- Non, aucunement.

-- Et voici le second.

D'Artagnan se retourna du ct indiqu par Athos, et reconnut
Aramis.

Quoi! s'cria-t-il d'un accent plus tonn que la premire fois,
votre second tmoin est M. Aramis?

-- Sans doute, ne savez-vous pas qu'on ne nous voit jamais l'un
sans l'autre, et qu'on nous appelle, dans les mousquetaires et
dans les gardes,  la cour et  la ville, Athos, Porthos et Aramis
ou les trois insparables? Aprs cela, comme vous arrivez de Dax
ou de Pau...

-- De Tarbes, dit d'Artagnan.

--... Il vous est permis d'ignorer ce dtail, dit Athos.

-- Ma foi, dit d'Artagnan, vous tes bien nomms, messieurs, et
mon aventure, si elle fait quelque bruit, prouvera du moins que
votre union n'est point fonde sur les contrastes.

Pendant ce temps, Porthos s'tait rapproch, avait salu de la
main Athos; puis, se retournant vers d'Artagnan, il tait rest
tout tonn.

Disons, en passant, qu'il avait chang de baudrier et quitt son
manteau.

Ah! ah! fit-il, qu'est-ce que cela?

-- C'est avec monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la
main d'Artagnan, et en le saluant du mme geste.

-- C'est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos.

-- Mais  une heure seulement, rpondit d'Artagnan.

-- Et moi aussi, c'est avec monsieur que je me bats, dit Aramis en
arrivant  son tour sur le terrain.

-- Mais  deux heures seulement, fit d'Artagnan avec le mme
calme.

-- Mais  propos de quoi te bats-tu, toi, Athos? demanda Aramis.

-- Ma foi, je ne sais pas trop, il m'a fait mal  l'paule; et
toi, Porthos?

-- Ma foi, je me bats parce que je me bats, rpondit Porthos en
rougissant.

Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les
lvres du Gascon.

Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme.

-- Et toi, Aramis? demanda Athos.

-- Moi, je me bats pour cause de thologie, rpondit Aramis tout
en faisant signe  d'Artagnan qu'il le priait de tenir secrte la
cause de son duel.

Athos vit passer un second sourire sur les lvres de d'Artagnan.

Vraiment, dit Athos.

-- Oui, un point de saint Augustin sur lequel nous ne sommes pas
d'accord, dit le Gascon.

-- Dcidment c'est un homme d'esprit, murmura Athos.

-- Et maintenant que vous tes rassembls, messieurs, dit
d'Artagnan, permettez-moi de vous faire mes excuses.

 ce mot d'excuses, un nuage passa sur le front d'Athos, un
sourire hautain glissa sur les lvres de Porthos, et un signe
ngatif fut la rponse d'Aramis.

Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d'Artagnan en relevant
sa tte, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui
en dorait les lignes fines et hardies: je vous demande excuse dans
le cas o je ne pourrais vous payer ma dette  tous trois, car
M. Athos a le droit de me tuer le premier, ce qui te beaucoup de
sa valeur  votre crance, monsieur Porthos, et ce qui rend la
vtre  peu prs nulle, monsieur Aramis. Et maintenant, messieurs,
je vous le rpte, excusez-moi, mais de cela seulement, et en
garde!

 ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir,
d'Artagnan tira son pe.

Le sang tait mont  la tte de d'Artagnan, et dans ce moment il
et tir son pe contre tous les mousquetaires du royaume, comme
il venait de faire contre Athos, Porthos et Aramis.

Il tait midi et un quart. Le soleil tait  son znith et
l'emplacement choisi pour tre le thtre du duel se trouvait
expos  toute son ardeur.

Il fait trs chaud, dit Athos en tirant son pe  son tour, et
cependant je ne saurais ter mon pourpoint; car, tout  l'heure
encore, j'ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de
gner monsieur en lui montrant du sang qu'il ne m'aurait pas tir
lui-mme.

-- C'est vrai, monsieur, dit d'Artagnan, et tir par un autre ou
par moi, je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret
le sang d'un aussi brave gentilhomme; je me battrai donc en
pourpoint comme vous.

-- Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela,
et songez que nous attendons notre tour.

-- Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez  dire de
pareilles incongruits, interrompit Aramis. Quant  moi, je trouve
les choses que ces messieurs se disent fort bien dites et tout 
fait dignes de deux gentilshommes.

-- Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde.

-- J'attendais vos ordres, dit d'Artagnan en croisant le fer.

Mais les deux rapires avaient  peine rsonn en se touchant,
qu'une escouade des gardes de Son minence, commande par
M. de Jussac, se montra  l'angle du couvent.

Les gardes du cardinal! s'crirent  la fois Porthos et Aramis.
L'pe au fourreau, messieurs! l'pe au fourreau!

Mais il tait trop tard. Les deux combattants avaient t vus dans
une pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.

Hol! cria Jussac en s'avanant vers eux et en faisant signe 
ses hommes d'en faire autant, hol! mousquetaires, on se bat donc
ici? Et les dits, qu'en faisons-nous?

-- Vous tes bien gnreux, messieurs les gardes, dit Athos plein
de rancune, car Jussac tait l'un des agresseurs de l'avant-
veille. Si nous vous voyions battre, je vous rponds, moi, que
nous nous garderions bien de vous en empcher. Laissez-nous donc
faire, et vous allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine.

-- Messieurs, dit Jussac, c'est avec grand regret que je vous
dclare que la chose est impossible. Notre devoir avant tout.
Rengainez donc, s'il vous plat, et nous suivez.

-- Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce serait avec un grand
plaisir que nous obirions  votre gracieuse invitation, si cela
dpendait de nous; mais malheureusement la chose est impossible:
M. de Trville nous l'a dfendu. Passez donc votre chemin, c'est
ce que vous avez de mieux  faire.

Cette raillerie exaspra Jussac.

Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous dsobissez.

-- Ils sont cinq, dit Athos  demi-voix, et nous ne sommes que
trois; nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici,
car je le dclare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine.

Alors Porthos et Aramis se rapprochrent  l'instant les uns des
autres, pendant que Jussac alignait ses soldats.

Ce seul moment suffit  d'Artagnan pour prendre son parti: c'tait
l un de ces vnements qui dcident de la vie d'un homme, c'tait
un choix  faire entre le roi et le cardinal; ce choix fait, il
allait y persvrer. Se battre, c'est--dire dsobir  la loi,
c'est--dire risquer sa tte, c'est--dire se faire d'un seul coup
l'ennemi d'un ministre plus puissant que le roi lui-mme: voil ce
qu'entrevit le jeune homme, et, disons-le  sa louange, il
n'hsita point une seconde. Se tournant donc vers Athos et ses
amis:

Messieurs, dit-il, je reprendrai, s'il vous plat, quelque chose
 vos paroles. Vous avez dit que vous n'tiez que trois, mais il
me semble,  moi, que nous sommes quatre.

-- Mais vous n'tes pas des ntres, dit Porthos.

-- C'est vrai, rpondit d'Artagnan; je n'ai pas l'habit, mais j'ai
l'me. Mon coeur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et
cela m'entrane.

-- cartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute  ses
gestes et  l'expression de son visage avait devin le dessein de
d'Artagnan. Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez
votre peau; allez vite.

D'Artagnan ne bougea point.

Dcidment vous tes un joli garon, dit Athos en serrant la main
du jeune homme.

-- Allons! allons! prenons un parti, reprit Jussac.

-- Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.

-- Monsieur est plein de gnrosit, dit Athos.

Mais tous trois pensaient  la jeunesse de d'Artagnan et
redoutaient son inexprience.

Nous ne serons que trois, dont un bless, plus un enfant, reprit
Athos, et l'on n'en dira pas moins que nous tions quatre hommes.

-- Oui, mais reculer! dit Porthos.

-- C'est difficile, reprit Athos.

D'Artagnan comprit leur irrsolution.

Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur
l'honneur que je ne veux pas m'en aller d'ici si nous sommes
vaincus.

-- Comment vous appelle-t-on, mon brave? dit Athos.

-- D'Artagnan, monsieur.

-- Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan, en avant! cria
Athos.

-- Eh bien, voyons, messieurs, vous dcidez-vous  vous dcider?
cria pour la troisime fois Jussac.

-- C'est fait, messieurs, dit Athos.

-- Et quel parti prenez-vous? demanda Jussac.

Nous allons avoir l'honneur de vous charger, rpondit Aramis en
levant son chapeau d'une main et tirant son pe de l'autre.

-- Ah! vous rsistez! s'cria Jussac.

-- Sangdieu! cela vous tonne?

Et les neuf combattants se prcipitrent les uns sur les autres
avec une furie qui n'excluait pas une certaine mthode.

Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal; Porthos eut
Biscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires.

Quant  d'Artagnan, il se trouva lanc contre Jussac lui-mme.

Le coeur du jeune Gascon battait  lui briser la poitrine, non pas
de peur, Dieu merci! il n'en avait pas l'ombre, mais d'mulation;
il se battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour
de son adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain.
Jussac tait, comme on le disait alors, friand de la lame, et
avait fort pratiqu; cependant il avait toutes les peines du monde
 se dfendre contre un adversaire qui, agile et bondissant,
s'cartait  tout moment des rgles reues, attaquant de tous
cts  la fois, et tout cela en parant en homme qui a le plus
grand respect pour son piderme.

Enfin cette lutte finit par faire perdre patience  Jussac.
Furieux d'tre tenu en chec par celui qu'il avait regard comme
un enfant, il s'chauffa et commena  faire des fautes.
D'Artagnan, qui,  dfaut de la pratique, avait une profonde
thorie, redoubla d'agilit. Jussac, voulant en finir, porta un
coup terrible  son adversaire en se fendant  fond; mais celui-ci
para prime, et tandis que Jussac se relevait, se glissant comme un
serpent sous son fer, il lui passa son pe au travers du corps.
Jussac tomba comme une masse.

D'Artagnan jeta alors un coup d'oeil inquiet et rapide sur le
champ de bataille.

Aramis avait dj tu un de ses adversaires; mais l'autre le
pressait vivement. Cependant Aramis tait en bonne situation et
pouvait encore se dfendre.

Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourr: Porthos avait
reu un coup d'pe au travers du bras, et Biscarat au travers de
la cuisse. Mais comme ni l'une ni l'autre des deux blessures
n'tait grave, ils ne s'en escrimaient qu'avec plus d'acharnement.

Athos, bless de nouveau par Cahusac, plissait  vue d'oeil, mais
il ne reculait pas d'une semelle: il avait seulement chang son
pe de main, et se battait de la main gauche.

D'Artagnan, selon les lois du duel de cette poque, pouvait
secourir quelqu'un; pendant qu'il cherchait du regard celui de ses
compagnons qui avait besoin de son aide, il surprit un coup d'oeil
d'Athos. Ce coup d'oeil tait d'une loquence sublime. Athos
serait mort plutt que d'appeler au secours; mais il pouvait
regarder, et du regard demander un appui. D'Artagnan le devina,
fit un bond terrible et tomba sur le flanc de Cahusac en criant:

 moi, monsieur le garde, je vous tue!

Cahusac se retourna; il tait temps. Athos, que son extrme
courage soutenait seul, tomba sur un genou.

Sangdieu! criait-il  d'Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je
vous en prie; j'ai une vieille affaire  terminer avec lui, quand
je serai guri et bien portant. Dsarmez-le seulement, liez-lui
l'pe. C'est cela. Bien! trs bien!

Cette exclamation tait arrache  Athos par l'pe de Cahusac qui
sautait  vingt pas de lui. D'Artagnan et Cahusac s'lancrent
ensemble, l'un pour la ressaisir, l'autre pour s'en emparer; mais
d'Artagnan, plus leste, arriva le premier et mit le pied dessus.

Cahusac courut  celui des gardes qu'avait tu Aramis, s'empara de
sa rapire, et voulut revenir  d'Artagnan; mais sur son chemin il
rencontra Athos, qui, pendant cette pause d'un instant que lui
avait procure d'Artagnan, avait repris haleine, et qui, de
crainte que d'Artagnan ne lui tut son ennemi, voulait recommencer
le combat.

D'Artagnan comprit que ce serait dsobliger Athos que de ne pas le
laisser faire. En effet, quelques secondes aprs, Cahusac tomba la
gorge traverse d'un coup d'pe.

Au mme instant, Aramis appuyait son pe contre la poitrine de
son adversaire renvers, et le forait  demander merci.

Restaient Porthos et Biscarat. Porthos faisait mille
fanfaronnades, demandant  Biscarat quelle heure il pouvait bien
tre, et lui faisait ses compliments sur la compagnie que venait
d'obtenir son frre dans le rgiment de Navarre; mais tout en
raillant, il ne gagnait rien. Biscarat tait un de ces hommes de
fer qui ne tombent que morts.

Cependant il fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre
tous les combattants, blesss ou non, royalistes ou cardinalistes.
Athos, Aramis et d'Artagnan entourrent Biscarat et le sommrent
de se rendre. Quoique seul contre tous, et avec un coup d'pe qui
lui traversait la cuisse, Biscarat voulait tenir; mais Jussac, qui
s'tait lev sur son coude, lui cria de se rendre. Biscarat tait
un Gascon comme d'Artagnan; il fit la sourde oreille et se
contenta de rire, et entre deux parades, trouvant le temps de
dsigner, du bout de son pe, une place  terre:

Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra
Biscarat, seul de ceux qui sont avec lui.

-- Mais ils sont quatre contre toi; finis-en, je te l'ordonne.

-- Ah! si tu l'ordonnes, c'est autre chose, dit Biscarat, comme tu
es mon brigadier, je dois obir.

Et, faisant un bond en arrire, il cassa son pe sur son genou
pour ne pas la rendre, en jeta les morceaux pardessus le mur du
couvent et se croisa les bras en sifflant un air cardinaliste.

La bravoure est toujours respecte, mme dans un ennemi. Les
mousquetaires salurent Biscarat de leurs pes et les remirent au
fourreau. D'Artagnan en fit autant, puis, aid de Biscarat, le
seul qui fut rest debout, il porta sous le porche du couvent
Jussac, Cahusac et celui des adversaires d'Aramis qui n'tait que
bless. Le quatrime, comme nous l'avons dit, tait mort. Puis ils
sonnrent la cloche, et, emportant quatre pes sur cinq, ils
s'acheminrent ivres de joie vers l'htel de M. de Trville. On
les voyait entrelacs, tenant toute la largeur de la rue, et
accostant chaque mousquetaire qu'ils rencontraient, si bien qu'
la fin ce fut une marche triomphale. Le coeur de d'Artagnan
nageait dans l'ivresse, il marchait entre Athos et Porthos en les
treignant tendrement.

Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il  ses nouveaux amis
en franchissant la porte de l'htel de M. de Trville, au moins me
voil reu apprenti, n'est-ce pas?


CHAPITRE VI
SA MAJEST LE ROI LOUIS TREIZIME

L'affaire fit grand bruit. M. de Trville gronda beaucoup tout
haut contre ses mousquetaires, et les flicita tout bas; mais
comme il n'y avait pas de temps  perdre pour prvenir le roi,
M. de Trville s'empressa de se rendre au Louvre. Il tait dj
trop tard, le roi tait enferm avec le cardinal, et l'on dit 
M. de Trville que le roi travaillait et ne pouvait recevoir en ce
moment. Le soir, M. de Trville vint au jeu du roi. Le roi
gagnait, et comme Sa Majest tait fort avare, elle tait
d'excellente humeur; aussi, du plus loin que le roi aperut
Trville:

Venez ici, monsieur le capitaine, dit-il, venez que je vous
gronde; savez-vous que Son minence est venue me faire des
plaintes sur vos mousquetaires, et cela avec une telle motion,
que ce soir Son minence en est malade? Ah , mais ce sont des
diables  quatre, des gens  pendre, que vos mousquetaires!

-- Non, Sire, rpondit Trville, qui vit du premier coup d'oeil
comment la chose allait tourner; non, tout au contraire, ce sont
de bonnes cratures, douces comme des agneaux, et qui n'ont qu'un
dsir, je m'en ferais garant: c'est que leur pe ne sorte du
fourreau que pour le service de Votre Majest. Mais, que voulez-
vous, les gardes de M. le cardinal sont sans cesse  leur chercher
querelle, et, pour l'honneur mme du corps, les pauvres jeunes
gens sont obligs de se dfendre.

-- coutez M. de Trville! dit le roi, coutez-le! ne dirait-on
pas qu'il parle d'une communaut religieuse! En vrit, mon cher
capitaine, j'ai envie de vous ter votre brevet et de le donner 
Mlle de Chmerault,  laquelle j'ai promis une abbaye. Mais ne
pensez pas que je vous croirai ainsi sur parole. On m'appelle
Louis le Juste, monsieur de Trville, et tout  l'heure, tout 
l'heure nous verrons.

-- Ah! c'est parce que je me fie  cette justice, Sire, que
j'attendrai patiemment et tranquillement le bon plaisir de
Votre Majest.

-- Attendez donc, monsieur, attendez donc, dit le roi, je ne vous
ferai pas longtemps attendre.

En effet, la chance tournait, et comme le roi commenait  perdre
ce qu'il avait gagn, il n'tait pas fch de trouver un prtexte
pour faire -- qu'on nous passe cette expression de joueur, dont,
nous l'avouons, nous ne connaissons pas l'origine --, pour faire
charlemagne. Le roi se leva donc au bout d'un instant, et mettant
dans sa poche l'argent qui tait devant lui et dont la majeure
partie venait de son gain:

La Vieuville, dit-il, prenez ma place, il faut que je parle 
M. de Trville pour affaire d'importance. Ah!... j'avais quatre-
vingts louis devant moi; mettez la mme somme, afin que ceux qui
ont perdu n'aient point  se plaindre. La justice avant tout.

Puis, se retournant vers M. de Trville et marchant avec lui vers
l'embrasure d'une fentre:

Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous dites que ce sont les
gardes de l'minentissime qui ont t chercher querelle  vos
mousquetaires?

-- Oui, Sire, comme toujours.

-- Et comment la chose est-elle venue, voyons? car, vous le savez,
mon cher capitaine, il faut qu'un juge coute les deux parties.

-- Ah! mon Dieu! de la faon la plus simple et la plus naturelle.
Trois de mes meilleurs soldats, que Votre Majest connat de nom
et dont elle a plus d'une fois apprci le dvouement, et qui ont,
je puis l'affirmer au roi, son service fort  coeur; -- trois de
mes meilleurs soldats, dis-je, MM. Athos, Porthos et Aramis,
avaient fait une partie de plaisir avec un jeune cadet de Gascogne
que je leur avais recommand le matin mme. La partie allait avoir
lieu  Saint-Germain, je crois, et ils s'taient donn rendez-vous
aux Carmes-Deschaux, lorsqu'elle fut trouble par M. de Jussac et
MM. Cahusac, Biscarat, et deux autres gardes qui ne venaient
certes pas l en si nombreuse compagnie sans mauvaise intention
contre les dits.

-- Ah! ah! vous m'y faites penser, dit le roi: sans doute, ils
venaient pour se battre eux-mmes.

-- Je ne les accuse pas, Sire, mais je laisse Votre Majest
apprcier ce que peuvent aller faire cinq hommes arms dans un
lieu aussi dsert que le sont les environs du couvent des Carmes.

-- Oui, vous avez raison, Trville, vous avez raison.

-- Alors, quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont chang
d'ide et ils ont oubli leur haine particulire pour la haine de
corps; car Votre Majest n'ignore pas que les mousquetaires, qui
sont au roi et rien qu'au roi, sont les ennemis naturels des
gardes, qui sont  M. le cardinal.

-- Oui, Trville, oui, dit le roi mlancoliquement, et c'est bien
triste, croyez-moi, de voir ainsi deux partis en France, deux
ttes  la royaut; mais tout cela finira, Trville, tout cela
finira. Vous dites donc que les gardes ont cherch querelle aux
mousquetaires?

-- Je dis qu'il est probable que les choses se sont passes ainsi,
mais je n'en jure pas, Sire. Vous savez combien la vrit est
difficile  connatre, et  moins d'tre dou de cet instinct
admirable qui a fait nommer Louis XIII le Juste...

-- Et vous avez raison, Trville; mais ils n'taient pas seuls,
vos mousquetaires, il y avait avec eux un enfant?

-- Oui, Sire, et un homme bless, de sorte que trois mousquetaires
du roi, dont un bless, et un enfant, non seulement ont tenu tte
 cinq des plus terribles gardes de M. le cardinal, mais encore en
ont port quatre  terre.

-- Mais c'est une victoire, cela! s'cria le roi tout rayonnant;
une victoire complte!

-- Oui, Sire, aussi complte que celle du pont de C.

-- Quatre hommes, dont un bless, et un enfant, dites-vous?

-- Un jeune homme  peine; lequel s'est mme si parfaitement
conduit en cette occasion, que je prendrai la libert de le
recommander  Votre Majest.

-- Comment s'appelle-t-il?

-- D'Artagnan, Sire. C'est le fils d'un de mes plus anciens amis;
le fils d'un homme qui a fait avec le roi votre pre, de glorieuse
mmoire, la guerre de partisan.

-- Et vous dites qu'il s'est bien conduit, ce jeune homme?
Racontez-moi cela, Trville; vous savez que j'aime les rcits de
guerre et de combat.

Et le roi Louis XIII releva firement sa moustache en se posant
sur la hanche.

Sire, reprit Trville, comme je vous l'ai dit M. d'Artagnan est
presque un enfant, et comme il n'a pas l'honneur d'tre
mousquetaire, il tait en habit bourgeois; les gardes de M. le
cardinal, reconnaissant sa grande jeunesse et, de plus, qu'il
tait tranger au corps, l'invitrent donc  se retirer avant
qu'ils attaquassent.

-- Alors, vous voyez bien, Trville, interrompit le roi, que ce
sont eux qui ont attaqu.

-- C'est juste, Sire: ainsi, plus de doute; ils le sommrent donc
de se retirer; mais il rpondit qu'il tait mousquetaire de coeur
et tout  Sa Majest, qu'ainsi donc il resterait avec messieurs
les mousquetaires.

-- Brave jeune homme! murmura le roi.

-- En effet, il demeura avec eux; et Votre Majest a l un si
ferme champion, que ce fut lui qui donna  Jussac ce terrible coup
d'pe qui met si fort en colre M. le cardinal.

-- C'est lui qui a bless Jussac? s'cria le roi; lui, un enfant!
Ceci, Trville, c'est impossible.

-- C'est comme j'ai l'honneur de le dire  Votre Majest.

-- Jussac, une des premires lames du royaume!

-- Eh bien, Sire! il a trouv son matre.

-- Je veux voir ce jeune homme, Trville, je veux le voir, et si
l'on peut faire quelque chose, eh bien, nous nous en occuperons.

-- Quand Votre Majest daignera-t-elle le recevoir?

-- Demain  midi, Trville.

-- L'amnerai-je seul?

-- Non, amenez-les-moi tous les quatre ensemble. Je veux les
remercier tous  la fois; les hommes dvous sont rares, Trville,
et il faut rcompenser le dvouement.

--  midi, Sire, nous serons au Louvre.

-- Ah! par le petit escalier, Trville, par le petit escalier. Il
est inutile que le cardinal sache...

-- Oui, Sire.

-- Vous comprenez, Trville, un dit est toujours un dit; il est
dfendu de se battre, au bout du compte.

-- Mais cette rencontre, Sire, sort tout  fait des conditions
ordinaires d'un duel: c'est une rixe, et la preuve, c'est qu'ils
taient cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et
M. d'Artagnan.

-- C'est juste, dit le roi; mais n'importe, Trville, venez
toujours par le petit escalier.

Trville sourit. Mais comme c'tait dj beaucoup pour lui d'avoir
obtenu de cet enfant qu'il se rvoltt contre son matre, il salua
respectueusement le roi, et avec son agrment prit cong de lui.

Ds le soir mme, les trois mousquetaires furent prvenus de
l'honneur qui leur tait accord. Comme ils connaissaient depuis
longtemps le roi, ils n'en furent pas trop chauffs: mais
d'Artagnan, avec son imagination gasconne, y vit sa fortune 
venir, et passa la nuit  faire des rves d'or. Aussi, ds huit
heures du matin, tait-il chez Athos.

D'Artagnan trouva le mousquetaire tout habill et prt  sortir.
Comme on n'avait rendez-vous chez le roi qu' midi, il avait form
le projet, avec Porthos et Aramis, d'aller faire une partie de
paume dans un tripot situ tout prs des curies du Luxembourg.
Athos invita d'Artagnan  les suivre, et malgr son ignorance de
ce jeu, auquel il n'avait jamais jou, celui-ci accepta, ne
sachant que faire de son temps, depuis neuf heures du matin qu'il
tait  peine jusqu' midi.

Les deux mousquetaires taient dj arrivs et pelotaient
ensemble. Athos, qui tait trs fort  tous les exercices du
corps, passa avec d'Artagnan du ct oppos, et leur fit dfi.
Mais au premier mouvement qu'il essaya, quoiqu'il jout de la main
gauche, il comprit que sa blessure tait encore trop rcente pour
lui permettre un pareil exercice. D'Artagnan resta donc seul, et
comme il dclara qu'il tait trop maladroit pour soutenir une
partie en rgle, on continua seulement  s'envoyer des balles sans
compter le jeu. Mais une de ces balles, lance par le poignet
herculen de Porthos, passa si prs du visage de d'Artagnan, qu'il
pensa que si, au lieu de passer  ct, elle et donn dedans, son
audience tait probablement perdue, attendu qu'il lui et t de
toute impossibilit de se prsenter chez le roi. Or, comme
de cette audience, dans son imagination gasconne, dpendait tout
son avenir, il salua poliment Porthos et Aramis, dclarant qu'il
ne reprendrait la partie que lorsqu'il serait en tat de leur
tenir tte, et il s'en revint prendre place prs de la corde et
dans la galerie.

Malheureusement pour d'Artagnan, parmi les spectateurs se trouvait
un garde de Son minence, lequel, tout chauff encore de la
dfaite de ses compagnons, arrive la veille seulement, s'tait
promis de saisir la premire occasion de la venger. Il crut donc
que cette occasion tait venue, et s'adressant  son voisin:

Il n'est pas tonnant, dit-il, que ce jeune homme ait eu peur
d'une balle, c'est sans doute un apprenti mousquetaire.

D'Artagnan se retourna comme si un serpent l'et mordu, et regarda
fixement le garde qui venait de tenir cet insolent propos.

Pardieu! reprit celui-ci en frisant insolemment, sa moustache,
regardez-moi tant que vous voudrez, mon petit monsieur, j'ai dit
ce que j'ai dit.

-- Et comme ce que vous avez dit est trop clair pour que vos
paroles aient besoin d'explication, rpondit d'Artagnan  voix
basse, je vous prierai de me suivre.

-- Et quand cela? demanda le garde avec le mme air railleur.

-- Tout de suite, s'il vous plat.

-- Et vous savez qui je suis, sans doute?

--Moi, je l'ignore compltement, et je ne m'en inquite gure.

-- Et vous avez tort, car, si vous saviez mon nom, peut-tre
seriez-vous moins press.

-- Comment vous appelez-vous?

-- Bernajoux, pour vous servir.

-- Eh bien, monsieur Bernajoux, dit tranquillement d'Artagnan, je
vais vous attendre sur la porte.

-- Allez, monsieur, je vous suis.

-- Ne vous pressez pas trop, monsieur, qu'on ne s'aperoive pas
que nous sortons ensemble; vous comprenez que pour ce que nous
allons faire, trop de monde nous gnerait.

-- C'est bien, rpondit le garde, tonn que son nom n'et pas
produit plus d'effet sur le jeune homme.

En effet, le nom de Bernajoux tait connu de tout le monde, de
d'Artagnan seul except, peut-tre; car c'tait un de ceux qui
figuraient le plus souvent dans les rixes journalires que tous
les dits du roi et du cardinal n'avaient pu rprimer.

Porthos et Aramis taient si occups de leur partie, et Athos les
regardait avec tant d'attention, qu'ils ne virent pas mme sortir
leur jeune compagnon, lequel, ainsi qu'il l'avait dit au garde de
Son minence, s'arrta sur la porte; un instant aprs, celui-ci
descendit  son tour. Comme d'Artagnan n'avait pas de temps 
perdre, vu l'audience du roi qui tait fixe  midi, il jeta les
yeux autour de lui, et voyant que la rue tait dserte:

Ma foi, dit-il  son adversaire, il est bien heureux pour vous,
quoique vous vous appeliez Bernajoux, de n'avoir affaire qu' un
apprenti mousquetaire; cependant, soyez tranquille, je ferai de
mon mieux. En garde!

-- Mais, dit celui que d'Artagnan provoquait ainsi, il me semble
que le lieu est assez mal choisi, et que nous serions mieux
derrire l'abbaye de Saint-Germain ou dans le Pr-aux-Clercs.

-- Ce que vous dites est plein de sens, rpondit d'Artagnan;
malheureusement j'ai peu de temps  moi, ayant un rendez-vous 
midi juste. En garde donc, monsieur, en garde!

Bernajoux n'tait pas homme  se faire rpter deux fois un pareil
compliment. Au mme instant son pe brilla  sa main, et il
fondit sur son adversaire que, grce  sa grande jeunesse, il
esprait intimider.

Mais d'Artagnan avait fait la veille son apprentissage, et tout
frais moulu de sa victoire, tout gonfl de sa future faveur, il
tait rsolu  ne pas reculer d'un pas: aussi les deux fers se
trouvrent-ils engags jusqu' la garde, et comme d'Artagnan
tenait ferme  sa place, ce fut son adversaire qui fit un pas de
retraite. Mais d'Artagnan saisit le moment o, dans ce mouvement,
le fer de Bernajoux dviait de la ligne, il dgagea, se fendit et
toucha son adversaire  l'paule. Aussitt d'Artagnan,  son tour,
fit un pas de retraite et releva son pe; mais Bernajoux lui cria
que ce n'tait rien, et se fendant aveuglment sur lui, il
s'enferra de lui-mme. Cependant, comme il ne tombait pas, comme
il ne se dclarait pas vaincu, mais que seulement il rompait du
ct de l'htel de M. de La Trmouille au service duquel il avait
un parent, d'Artagnan, ignorant lui-mme la gravit de la dernire
blessure que son adversaire avait reue, le pressait vivement, et
sans doute allait l'achever d'un troisime coup, lorsque la rumeur
qui s'levait de la rue s'tant tendue jusqu'au jeu de paume,
deux des amis du garde, qui l'avaient entendu changer quelques
paroles avec d'Artagnan et qui l'avaient vu sortir  la suite de
ces paroles, se prcipitrent l'pe  la main hors du tripot et
tombrent sur le vainqueur. Mais aussitt Athos, Porthos et Aramis
parurent  leur tour et au moment o les deux gardes attaquaient
leur jeune camarade, les forcrent  se retourner. En ce moment
Bernajoux tomba; et comme les gardes taient seulement deux contre
quatre, ils se mirent  crier:  nous, l'htel de La Trmouille!
 ces cris, tout ce qui tait dans l'htel sortit, se ruant sur
les quatre compagnons, qui de leur ct se mirent  crier: 
nous, mousquetaires!

Ce cri tait ordinairement entendu; car on savait les
mousquetaires ennemis de Son minence, et on les aimait pour la
haine qu'ils portaient au cardinal. Aussi les gardes des autres
compagnies que celles appartenant au duc Rouge, comme l'avait
appel Aramis, prenaient-ils en gnral parti dans ces sortes de
querelles pour les mousquetaires du roi. De trois gardes de la
compagnie de M. des Essarts qui passaient, deux vinrent donc en
aide aux quatre compagnons, tandis que l'autre courait  l'htel
de M. de Trville, criant:  nous, mousquetaires,  nous! Comme
d'habitude, l'htel de M. de Trville tait plein de soldats de
cette arme, qui accoururent au secours de leurs camarades; la
mle devint gnrale, mais la force tait aux mousquetaires: les
gardes du cardinal et les gens de M. de La Trmouille se
retirrent dans l'htel, dont ils fermrent les portes assez 
temps pour empcher que leurs ennemis n'y fissent irruption en
mme temps qu'eux. Quant au bless, il y avait t tout d'abord
transport et, comme nous l'avons dit, en fort mauvais tat.

L'agitation tait  son comble parmi les mousquetaires et leurs
allis, et l'on dlibrait dj si, pour punir l'insolence
qu'avaient eue les domestiques de M. de La Trmouille de faire une
sortie sur les mousquetaires du roi, on ne mettrait pas le feu 
son htel. La proposition en avait t faite et accueillie avec
enthousiasme, lorsque heureusement onze heures sonnrent;
d'Artagnan et ses compagnons se souvinrent de leur audience, et
comme ils eussent regrett que l'on ft un si beau coup sans eux,
ils parvinrent  calmer les ttes. On se contenta donc de jeter
quelques pavs dans les portes, mais les portes rsistrent: alors
on se lassa; d'ailleurs ceux qui devaient tre regards comme les
chefs de l'entreprise avaient depuis un instant quitt le groupe
et s'acheminaient vers l'htel de M. de Trville, qui les
attendait, dj au courant de cette algarade.

Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et
tchons de voir le roi avant qu'il soit prvenu par le cardinal;
nous lui raconterons la chose comme une suite de l'affaire d'hier,
et les deux passeront ensemble.

M. de Trville, accompagn des quatre jeunes gens, s'achemina donc
vers le Louvre; mais, au grand tonnement du capitaine des
mousquetaires, on lui annona que le roi tait all courre le cerf
dans la fort de Saint-Germain. M. de Trville se fit rpter deux
fois cette nouvelle, et  chaque fois ses compagnons virent son
visage se rembrunir.

Est-ce que Sa Majest, demanda-t-il, avait ds hier le projet de
faire cette chasse?

-- Non, Votre Excellence, rpondit le valet de chambre, c'est le
grand veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu'on avait
dtourn cette nuit un cerf  son intention. Il a d'abord rpondu
qu'il n'irait pas, puis il n'a pas su rsister au plaisir que lui
promettait cette chasse, et aprs le dner il est parti.

-- Et le roi a-t-il vu le cardinal? demanda M. de Trville.

-- Selon toute probabilit, rpondit le valet de chambre, car j'ai
vu ce matin les chevaux au carrosse de Son minence, j'ai demand
o elle allait, et l'on m'a rpondu: " Saint-Germain."

-- Nous sommes prvenus, dit M. de Trville, messieurs, je verrai
le roi ce soir; mais quant  vous, je ne vous conseille pas de
vous y hasarder.

L'avis tait trop raisonnable et surtout venait d'un homme qui
connaissait trop bien le roi, pour que les quatre jeunes gens
essayassent de le combattre. M. de Trville les invita donc 
rentrer chacun chez eux et  attendre de ses nouvelles.

En entrant  son htel, M. de Trville songea qu'il fallait
prendre date en portant plainte le premier. Il envoya un de ses
domestiques chez M. de La Trmouille avec une lettre dans laquelle
il le priait de mettre hors de chez lui le garde de M. le
cardinal, et de rprimander ses gens de l'audace qu'ils avaient
eue de faire leur sortie contre les mousquetaires. Mais
M. de La Trmouille, dj prvenu par son cuyer dont, comme on le
sait, Bernajoux tait le parent, lui fit rpondre que ce n'tait
ni  M. de Trville, ni  ses mousquetaires de se plaindre, mais
bien au contraire  lui dont les mousquetaires avaient charg les
gens et voulu brler l'htel. Or, comme le dbat entre ces deux
seigneurs et pu durer longtemps, chacun devant naturellement
s'entter dans son opinion, M. de Trville avisa un expdient qui
avait pour but de tout terminer: c'tait d'aller trouver lui-mme
M. de La Trmouille.

Il se rendit donc aussitt  son htel et se fit annoncer.

Les deux seigneurs se salurent poliment, car, s'il n'y avait pas
amiti entre eux, il y avait du moins estime. Tous deux taient
gens de coeur et d'honneur; et comme M. de La Trmouille,
protestant, et voyant rarement le roi, n'tait d'aucun parti, il
n'apportait en gnral dans ses relations sociales aucune
prvention. Cette fois, nanmoins, son accueil quoique poli fut
plus froid que d'habitude.

Monsieur, dit M. de Trville, nous croyons avoir  nous plaindre
chacun l'un de l'autre, et je suis venu moi-mme pour que nous
tirions de compagnie cette affaire au clair.

-- Volontiers, rpondit M. de La Trmouille; mais je vous prviens
que je suis bien renseign, et tout le tort est  vos
mousquetaires.

-- Vous tes un homme trop juste et trop raisonnable, monsieur,
dit M. de Trville, pour ne pas accepter la proposition que je
vais faire.

-- Faites, monsieur, j'coute.

-- Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre cuyer?

-- Mais, monsieur, fort mal. Outre le coup d'pe qu'il a reu
dans le bras, et qui n'est pas autrement dangereux, il en a encore
ramass un autre qui lui a travers le poumon, de sorte que le
mdecin en dit de pauvres choses.

-- Mais le bless a-t-il conserv sa connaissance?

-- Parfaitement.

-- Parle-t-il?

-- Avec difficult, mais il parle.

-- Eh bien, monsieur! rendons-nous prs de lui; adjurons-le, au
nom du Dieu devant lequel il va tre appel peut-tre, de dire la
vrit. Je le prends pour juge dans sa propre cause, monsieur, et
ce qu'il dira je le croirai.

M. de La Trmouille rflchit un instant, puis, comme il tait
difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta.

Tous deux descendirent dans la chambre o tait le bless. Celui-
ci, en voyant entrer ces deux nobles seigneurs qui venaient lui
faire visite, essaya de se relever sur son lit, mais il tait trop
faible, et, puis par l'effort qu'il avait fait, il retomba
presque sans connaissance.

M. de La Trmouille s'approcha de lui et lui fit respirer des sels
qui le rappelrent  la vie. Alors M. de Trville, ne voulant pas
qu'on pt l'accuser d'avoir influenc le malade, invita
M. de La Trmouille  l'interroger lui-mme.

Ce qu'avait prvu M. de Trville arriva. Plac entre la vie et la
mort comme l'tait Bernajoux, il n'eut pas mme l'ide de taire un
instant la vrit, et il raconta aux deux seigneurs les choses
exactement, telles qu'elles s'taient passes.

C'tait tout ce que voulait M. de Trville; il souhaita 
Bernajoux une prompte convalescence, prit cong de
M. de La Trmouille, rentra  son htel et fit aussitt prvenir
les quatre amis qu'il les attendait  dner.

M. de Trville recevait fort bonne compagnie, toute
anticardinaliste d'ailleurs. On comprend donc que la conversation
roula pendant tout le dner sur les deux checs que venaient
d'prouver les gardes de Son minence. Or, comme d'Artagnan avait
t le hros de ces deux journes, ce fut sur lui que tombrent
toutes les flicitations, qu'Athos, Porthos et Aramis lui
abandonnrent non seulement en bons camarades, mais en hommes qui
avaient eu assez souvent leur tour pour qu'ils lui laissassent le
sien.

Vers six heures, M. de Trville annona qu'il tait tenu d'aller
au Louvre; mais comme l'heure de l'audience accorde par
Sa Majest tait passe, au lieu de rclamer l'entre par le petit
escalier, il se plaa avec les quatre jeunes gens dans
l'antichambre. Le roi n'tait pas encore revenu de la chasse. Nos
jeunes gens attendaient depuis une demi-heure  peine, mls  la
foule des courtisans, lorsque toutes les portes s'ouvrirent et
qu'on annona Sa Majest.

 cette annonce, d'Artagnan se sentit frmir jusqu' la moelle des
os. L'instant qui allait suivre devait, selon toute probabilit,
dcider du reste de sa vie. Aussi ses yeux se fixrent-ils avec
angoisse sur la porte par laquelle devait entrer le roi.

Louis XIII parut, marchant le premier; il tait en costume de
chasse, encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un
fouet  la main. Au premier coup d'oeil, d'Artagnan jugea que
l'esprit du roi tait  l'orage.

Cette disposition, toute visible qu'elle tait chez Sa Majest,
n'empcha pas les courtisans de se ranger sur son passage: dans
les antichambres royales, mieux vaut encore tre vu d'un oeil
irrit que de n'tre pas vu du tout. Les trois mousquetaires
n'hsitrent donc pas, et firent un pas en avant, tandis que
d'Artagnan au contraire restait cach derrire eux; mais quoique
le roi connt personnellement Athos, Porthos et Aramis, il passa
devant eux sans les regarder, sans leur parler et comme s'il ne
les avait jamais vus. Quant  M. de Trville, lorsque les yeux du
roi s'arrtrent un instant sur lui, il soutint ce regard avec
tant de fermet, que ce fut le roi qui dtourna la vue; aprs
quoi, tout en grommelant, Sa Majest rentra dans son appartement.

Les affaires vont mal, dit Athos en souriant, et nous ne serons
pas encore fait chevaliers de l'ordre cette fois-ci.

-- Attendez ici dix minutes, dit M. de Trville; et si au bout de
dix minutes vous ne me voyez pas sortir, retournez  mon htel:
car il sera inutile que vous m'attendiez plus longtemps.

Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d'heure,
vingt minutes; et voyant que M. de Trville ne reparaissait point,
ils sortirent fort inquiets de ce qui allait arriver.

M. de Trville tait entr hardiment dans le cabinet du roi, et
avait trouv Sa Majest de trs mchante humeur, assise sur un
fauteuil et battant ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne
l'avait pas empch de lui demander avec le plus grand flegme des
nouvelles de sa sant.

Mauvaise, monsieur, mauvaise, rpondit le roi, je m'ennuie.

C'tait en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent
prenait un de ses courtisans, l'attirait  une fentre et lui
disait: Monsieur un tel, ennuyons-nous ensemble.

Comment! Votre Majest s'ennuie! dit M. de Trville. N'a-t-elle
donc pas pris aujourd'hui le plaisir de la chasse?

-- Beau plaisir, monsieur! Tout dgnre, sur mon me, et je ne
sais si c'est le gibier qui n'a plus de voie ou les chiens qui
n'ont plus de nez. Nous lanons un cerf dix cors, nous le courons
six heures, et quand il est prt  tenir, quand Saint-Simon met
dj le cor  sa bouche pour sonner l'hallali, crac! toute la
meute prend le change et s'emporte sur un daguet. Vous verrez que
je serai oblig de renoncer  la chasse  courre comme j'ai
renonc  la chasse au vol. Ah! je suis un roi bien malheureux,
monsieur de Trville! je n'avais plus qu'un gerfaut, et il est
mort avant-hier.

-- En effet, Sire, je comprends votre dsespoir, et le malheur est
grand; mais il vous reste encore, ce me semble, bon nombre de
faucons, d'perviers et de tiercelets.

-- Et pas un homme pour les instruire, les fauconniers s'en vont,
il n'y a plus que moi qui connaisse l'art de la vnerie. Aprs moi
tout sera dit, et l'on chassera avec des traquenards, des piges,
des trappes. Si j'avais le temps encore de former des lves! mais
oui, M. le cardinal est l qui ne me laisse pas un instant de
repos, qui me parle de l'Espagne, qui me parle de l'Autriche, qui
me parle de l'Angleterre! Ah!  propos de M. le cardinal, monsieur
de Trville, je suis mcontent de vous.

M. de Trville attendait le roi  cette chute. Il connaissait le
roi de longue main; il avait compris que toutes ses plaintes
n'taient qu'une prface, une espce d'excitation pour
s'encourager lui-mme, et que c'tait o il tait arriv enfin
qu'il en voulait venir.

Et en quoi ai-je t assez malheureux pour dplaire 
Votre Majest? demanda M. de Trville en feignant le plus profond
tonnement.

-- Est-ce ainsi que vous faites votre charge, monsieur? continua
le roi sans rpondre directement  la question de M. de Trville;
est-ce pour cela que je vous ai nomm capitaine de mes
mousquetaires, que ceux-ci assassinent un homme, meuvent tout un
quartier et veulent brler Paris sans que vous en disiez un mot?
Mais, au reste, continua le roi, sans doute que je me hte de vous
accuser, sans doute que les perturbateurs sont en prison et que
vous venez m'annoncer que justice est faite.

-- Sire, rpondit tranquillement M. de Trville, je viens vous la
demander au contraire.

-- Et contre qui? s'cria le roi.

-- Contre les calomniateurs, dit M. de Trville.

-- Ah! voil qui est nouveau, reprit le roi. N'allez-vous pas dire
que vos trois mousquetaires damns, Athos, Porthos et Aramis et
votre cadet de Barn, ne se sont pas jets comme des furieux sur
le pauvre Bernajoux, et ne l'ont pas maltrait de telle faon
qu'il est probable qu'il est en train de trpasser  cette heure!
N'allez-vous pas dire qu'ensuite ils n'ont pas fait le sige de
l'htel du duc de La Trmouille, et qu'ils n'ont point voulu le
brler! ce qui n'aurait peut-tre pas t un trs grand malheur en
temps de guerre, vu que c'est un nid de huguenots, mais ce qui, en
temps de paix, est un fcheux exemple. Dites, n'allez-vous pas
nier tout cela?

-- Et qui vous a fait ce beau rcit, Sire? demanda tranquillement
M. de Trville.

-- Qui m'a fait ce beau rcit, monsieur! et qui voulez-vous que ce
soit, si ce n'est celui qui veille quand je dors qui travaille
quand je m'amuse, qui mne tout au-dedans et au-dehors du royaume,
en France comme en Europe?

-- Sa Majest veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de Trville,
car je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de
Sa Majest.

-- Non monsieur; je veux parler du soutien de l'tat, de mon seul
serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal.

-- Son minence n'est pas Sa Saintet, Sire.

-- Qu'entendez-vous par l, monsieur?

-- Qu'il n'y a que le pape qui soit infaillible, et que cette
infaillibilit ne s'tend pas aux cardinaux.

-- Vous voulez dire qu'il me trompe, vous voulez dire qu'il me
trahit. Vous l'accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement
que vous l'accusez.

-- Non, Sire; mais je dis qu'il se trompe lui-mme, je dis qu'il a
t mal renseign; je dis qu'il a eu hte d'accuser les
mousquetaires de Votre Majest, pour lesquels il est injuste, et
qu'il n'a pas t puiser ses renseignements aux bonnes sources.

-- L'accusation vient de M. de La Trmouille, du duc lui-mme. Que
rpondrez-vous  cela?

-- Je pourrais rpondre, Sire, qu'il est trop intress dans la
question pour tre un tmoin bien impartial; mais loin de l,
Sire, je connais le duc pour un loyal gentilhomme, et je m'en
rapporterai  lui, mais  une condition, Sire.

-- Laquelle?

-- C'est que Votre Majest le fera venir, l'interrogera, mais
elle-mme, en tte--tte, sans tmoins, et que je reverrai
Votre Majest aussitt qu'elle aura reu le duc.

-- Oui-da! fit le roi, et vous vous en rapporterez  ce que dira
M. de La Trmouille?

-- Oui, Sire.

-- Vous accepterez son jugement?

-- Sans doute.

-- Et vous vous soumettrez aux rparations qu'il exigera?

-- Parfaitement.

-- La Chesnaye! fit le roi. La Chesnaye!

Le valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait
toujours  la porte, entra.

La Chesnaye, dit le roi, qu'on aille  l'instant mme me qurir
M. de La Trmouille; je veux lui parler ce soir.

-- Votre Majest me donne sa parole qu'elle ne verra personne
entre M. de La Trmouille et moi?

-- Personne, foi de gentilhomme.

--  demain, Sire, alors.

--  demain, monsieur.

--  quelle heure, s'il plat  Votre Majest?

--  l'heure que vous voudrez.

-- Mais, en venant par trop matin, je crains de rveiller votre
Majest.

-- Me rveiller? Est-ce que je dors? Je ne dors plus, monsieur; je
rve quelquefois, voil tout. Venez donc d'aussi bon matin que
vous voudrez,  sept heures; mais gare  vous, si vos
mousquetaires sont coupables!

-- Si mes mousquetaires sont coupables, Sire, les coupables seront
remis aux mains de Votre Majest, qui ordonnera d'eux selon son
bon plaisir. Votre Majest exige-t-elle quelque chose de plus?
qu'elle parle, je suis prt  lui obir.

-- Non, monsieur, non, et ce n'est pas sans raison qu'on m'a
appel Louis le Juste.  demain donc, monsieur,  demain.

-- Dieu garde jusque-l Votre Majest!

Si peu que dormit le roi, M. de Trville dormit plus mal encore;
il avait fait prvenir ds le soir mme ses trois mousquetaires et
leur compagnon de se trouver chez lui  six heures et demie du
matin. Il les emmena avec lui sans rien leur affirmer, sans leur
rien promettre, et ne leur cachant pas que leur faveur et mme la
sienne tenaient  un coup de ds.

Arriv au bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi
tait toujours irrit contre eux, ils s'loigneraient sans tre
vus; si le roi consentait  les recevoir, on n'aurait qu' les
faire appeler.

En arrivant dans l'antichambre particulire du roi, M. de Trville
trouva La Chesnaye, qui lui apprit qu'on n'avait pas rencontr le
duc de La Trmouille la veille au soir  son htel, qu'il tait
rentr trop tard pour se prsenter au Louvre, qu'il venait
seulement d'arriver, et qu'il tait  cette heure chez le roi.

Cette circonstance plut beaucoup  M. de Trville, qui, de cette
faon, fut certain qu'aucune suggestion trangre ne se glisserait
entre la dposition de M. de La Trmouille et lui.

En effet, dix minutes s'taient  peine coules, que la porte du
cabinet s'ouvrit et que M. de Trville en vit sortir le duc de
La Trmouille, lequel vint  lui et lui dit:

Monsieur de Trville, Sa Majest vient de m'envoyer qurir pour
savoir comment les choses s'taient passes hier matin  mon
htel. Je lui ai dit la vrit, c'est--dire que la faute tait 
mes gens, et que j'tais prt  vous en faire mes excuses. Puisque
je vous rencontre, veuillez les recevoir, et me tenir toujours
pour un de vos amis.

-- Monsieur le duc, dit M. de Trville, j'tais si plein de
confiance dans votre loyaut, que je n'avais pas voulu prs de
Sa Majest d'autre dfenseur que vous-mme. Je vois que je ne
m'tais pas abus, et je vous remercie de ce qu'il y a encore en
France un homme de qui on puisse dire sans se tromper ce que j'ai
dit de vous.

-- C'est bien, c'est bien! dit le roi qui avait cout tous ces
compliments entre les deux portes; seulement, dites-lui, Trville,
puisqu'il se prtend un de vos amis, que moi aussi je voudrais
tre des siens, mais qu'il me nglige; qu'il y a tantt trois ans
que je ne l'ai vu, et que je ne le vois que quand je l'envoie
chercher. Dites-lui tout cela de ma part, car ce sont de ces
choses qu'un roi ne peut dire lui-mme.

-- Merci, Sire, merci, dit le duc; mais que Votre Majest croie
bien que ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour
M. de Trville, que ce ne sont point ceux qu'elle voit  toute
heure du jour qui lui sont le plus dvous.

-- Ah! vous avez entendu ce que j'ai dit; tant mieux, duc, tant
mieux, dit le roi en s'avanant jusque sur la porte. Ah! c'est
vous, Trville! o sont vos mousquetaires? Je vous avais dit
avant-hier de me les amener, pourquoi ne l'avez-vous pas fait?

-- Ils sont en bas, Sire, et avec votre cong La Chesnaye va leur
dire de monter.

-- Oui, oui, qu'ils viennent tout de suite; il va tre huit
heures, et  neuf heures j'attends une visite. Allez, monsieur le
duc, et revenez surtout. Entrez, Trville.

Le duc salua et sortit. Au moment o il ouvrait la porte, les
trois mousquetaires et d'Artagnan, conduits par La Chesnaye,
apparaissaient au haut de l'escalier.

Venez, mes braves, dit le roi, venez; j'ai  vous gronder.

Les mousquetaires s'approchrent en s'inclinant; d'Artagnan les
suivait par-derrire.

Comment diable! continua le roi;  vous quatre, sept gardes de
Son minence mis hors de combat en deux jours! C'est trop,
messieurs, c'est trop.  ce compte-l, Son minence serait force
de renouveler sa compagnie dans trois semaines, et moi de faire
appliquer les dits dans toute leur rigueur. Un par hasard, je ne
dis pas; mais sept en deux jours, je le rpte, c'est trop, c'est
beaucoup trop.

-- Aussi, Sire, Votre Majest voit qu'ils viennent tout contrits
et tout repentants lui faire leurs excuses.

-- Tout contrits et tout repentants! Hum! fit le roi, je ne me fie
point  leurs faces hypocrites; il y a surtout l-bas une figure
de Gascon. Venez ici, monsieur.

D'Artagnan, qui comprit que c'tait  lui que le compliment
s'adressait, s'approcha en prenant son air le plus dsespr.

Eh bien, que me disiez-vous donc que c'tait un jeune homme?
c'est un enfant, monsieur de Trville, un vritable enfant! Et
c'est celui-l qui a donn ce rude coup d'pe  Jussac?

-- Et ces deux beaux coups d'pe  Bernajoux.

-- Vritablement!

-- Sans compter, dit Athos, que s'il ne m'avait pas tir des mains
de Biscarat, je n'aurais trs certainement pas l'honneur de faire
en ce moment-ci ma trs humble rvrence  Votre Majest.

-- Mais c'est donc un vritable dmon que ce Barnais, ventre-
saint-gris! monsieur de Trville comme et dit le roi mon pre. 
ce mtier-l, on doit trouer force pourpoints et briser force
pes. Or les Gascons sont toujours pauvres, n'est-ce pas?

-- Sire, je dois dire qu'on n'a pas encore trouv des mines d'or
dans leurs montagnes, quoique le Seigneur dt bien ce miracle en
rcompense de la manire dont ils ont soutenu les prtentions du
roi votre pre.

-- Ce qui veut dire que ce sont les Gascons qui m'ont fait roi
moi-mme, n'est-ce pas, Trville, puisque je suis le fils de mon
pre? Eh bien,  la bonne heure, je ne dis pas non. La Chesnaye,
allez voir si, en fouillant dans toutes mes poches, vous trouverez
quarante pistoles; et si vous les trouvez, apportez-les-moi. Et
maintenant, voyons, jeune homme, la main sur la conscience,
comment cela s'est-il pass?

D'Artagnan raconta l'aventure de la veille dans tous ses dtails:
comment, n'ayant pas pu dormir de la joie qu'il prouvait  voir
Sa Majest, il tait arriv chez ses amis trois heures avant
l'heure de l'audience; comment ils taient alls ensemble au
tripot, et comment, sur la crainte qu'il avait manifeste de
recevoir une balle au visage, il avait t raill par Bernajoux,
lequel avait failli payer cette raillerie de la perte de la vie,
et M. de La Trmouille, qui n'y tait pour rien, de la perte de
son htel.

C'est bien cela, murmurait le roi; oui, c'est ainsi que le duc
m'a racont la chose. Pauvre cardinal! sept hommes en deux jours,
et de ses plus chers; mais c'est assez comme cela, messieurs,
entendez-vous! c'est assez: vous avez pris votre revanche de la
rue Frou, et au-del; vous devez tre satisfaits.

-- Si Votre Majest l'est, dit Trville, nous le sommes.

-- Oui, je le suis, ajouta le roi en prenant une poigne d'or de
la main de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d'Artagnan.
Voici, dit-il, une preuve de ma satisfaction.

 cette poque, les ides de fiert qui sont de mise de nos jours
n'taient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main
 la main de l'argent du roi, et n'en tait pas le moins du monde
humili. D'Artagnan mit donc les quarante pistoles dans sa poche
sans faire aucune faon, et en remerciant tout au contraire
grandement Sa Majest.

L, dit le roi en regardant sa pendule, l, et maintenant qu'il
est huit heures et demie, retirez-vous; car, je vous l'ai dit,
j'attends quelqu'un  neuf heures. Merci de votre dvouement,
messieurs. J'y puis compter, n'est-ce pas?

-- Oh! Sire, s'crirent d'une mme voix les quatre compagnons,
nous nous ferions couper en morceaux pour Votre Majest.

-- Bien, bien; mais restez entiers: cela vaut mieux, et vous me
serez plus utiles. Trville, ajouta le roi  demi-voix pendant que
les autres se retiraient, comme vous n'avez pas de place dans les
mousquetaires et que d'ailleurs pour entrer dans ce corps nous
avons dcid qu'il fallait faire un noviciat, placez ce jeune
homme dans la compagnie des gardes de M. des Essarts, votre beau-
frre. Ah! pardieu! Trville, je me rjouis de la grimace que va
faire le cardinal: il sera furieux, mais cela m'est gal; je suis
dans mon droit.

Et le roi salua de la main Trville, qui sortit et s'en vint
rejoindre ses mousquetaires, qu'il trouva partageant avec
d'Artagnan les quarante pistoles.

Et le cardinal, comme l'avait dit Sa Majest, fut effectivement
furieux, si furieux que pendant huit jours il abandonna le jeu du
roi, ce qui n'empchait pas le roi de lui faire la plus charmante
mine du monde, et toutes les fois qu'il le rencontrait de lui
demander de sa voix la plus caressante:

Eh bien, monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux
et ce pauvre Jussac, qui sont  vous?


CHAPITRE VII
L'INTRIEUR DES MOUSQUETAIRES

Lorsque d'Artagnan fut hors du Louvre, et qu'il consulta ses amis
sur l'emploi qu'il devait faire de sa part des quarante pistoles,
Athos lui conseilla de commander un bon repas  la Pomme de Pin,
Porthos de prendre un laquais, et Aramis de se faire une matresse
convenable.

Le repas fut excut le jour mme, et le laquais y servit  table.
Le repas avait t command par Athos, et le laquais fourni par
Porthos. C'tait un Picard que le glorieux mousquetaire avait
embauch le jour mme et  cette occasion sur le pont de la
Tournelle, pendant qu'il faisait des ronds en crachant dans l'eau.

Porthos avait prtendu que cette occupation tait la preuve d'une
organisation rflchie et contemplative, et il l'avait emmen sans
autre recommandation. La grande mine de ce gentilhomme, pour le
compte duquel il se crut engag, avait sduit Planchet -- c'tait
le nom du Picard --; il y eut chez lui un lger dsappointement
lorsqu'il vit que la place tait dj prise par un confrre nomm
Mousqueton, et lorsque Porthos lui eut signifi que son tat de
maison, quoi que grand, ne comportait pas deux domestiques, et
qu'il lui fallait entrer au service de d'Artagnan. Cependant,
lorsqu'il assista au dner que donnait son matre et qu'il vit
celui-ci tirer en payant une poigne d'or de sa poche, il crut sa
fortune faite et remercia le Ciel d'tre tomb en la possession
d'un pareil Crsus; il persvra dans cette opinion jusqu'aprs le
festin, des reliefs duquel il rpara de longues abstinences. Mais
en faisant, le soir, le lit de son matre, les chimres de
Planchet s'vanouirent. Le lit tait le seul de l'appartement, qui
se composait d'une antichambre et d'une chambre  coucher.
Planchet coucha dans l'antichambre sur une couverture tire du lit
de d'Artagnan, et dont d'Artagnan se passa depuis.

Athos, de son ct, avait un valet qu'il avait dress  son
service d'une faon toute particulire, et que l'on appelait
Grimaud. Il tait fort silencieux, ce digne seigneur. Nous parlons
d'Athos, bien entendu. Depuis cinq ou six ans qu'il vivait dans la
plus profonde intimit avec ses compagnons Porthos et Aramis,
ceux-ci se rappelaient l'avoir vu sourire souvent, mais jamais ils
ne l'avaient entendu rire. Ses paroles taient brves et
expressives, disant toujours ce qu'elles voulaient dire, rien de
plus: pas d'enjolivements, pas de broderies, pas d'arabesques. Sa
conversation tait un fait sans aucun pisode.

Quoique Athos et  peine trente ans et ft d'une grande beaut de
corps et d'esprit, personne ne lui connaissait de matresse.
Jamais il ne parlait de femmes. Seulement il n'empchait pas qu'on
en parlt devant lui, quoiqu'il ft facile de voir que ce genre de
conversation, auquel il ne se mlait que par des mots amers et des
aperus misanthropiques, lui tait parfaitement dsagrable. Sa
rserve, sa sauvagerie et son mutisme en faisaient presque un
vieillard; il avait donc, pour ne point droger  ses habitudes,
habitu Grimaud  lui obir sur un simple geste ou sur un simple
mouvement des lvres. Il ne lui parlait que dans des circonstances
suprmes.

Quelquefois Grimaud, qui craignait son matre comme le feu, tout
en ayant pour sa personne un grand attachement et pour son gnie
une grande vnration, croyait avoir parfaitement compris ce qu'il
dsirait, s'lanait pour excuter l'ordre reu, et faisait
prcisment le contraire. Alors Athos haussait les paules et,
sans se mettre en colre, rossait Grimaud. Ces jours-l, il
parlait un peu.

Porthos, comme on a pu le voir, avait un caractre tout oppos 
celui d'Athos: non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait
haut; peu lui importait au reste, il faut lui rendre cette
justice, qu'on l'coutt ou non; il parlait pour le plaisir de
parler et pour le plaisir de s'entendre; il parlait de toutes
choses except de sciences, excipant  cet endroit de la haine
invtre que depuis son enfance il portait, disait-il, aux
savants. Il avait moins grand air qu'Athos, et le sentiment de son
infriorit  ce sujet l'avait, dans le commencement de leur
liaison, rendu souvent injuste pour ce gentilhomme, qu'il s'tait
alors efforc de dpasser par ses splendides toilettes. Mais, avec
sa simple casaque de mousquetaire et rien que par la faon dont il
rejetait la tte en arrire et avanait le pied, Athos prenait 
l'instant mme la place qui lui tait due et relguait le fastueux
Porthos au second rang. Porthos s'en consolait en remplissant
l'antichambre de M. de Trville et les corps de garde du Louvre du
bruit de ses bonnes fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et
pour le moment, aprs avoir pass de la noblesse de robe  la
noblesse d'pe, de la robine  la baronne, il n'tait question de
rien de moins pour Porthos que d'une princesse trangre qui lui
voulait un bien norme.

Un vieux proverbe dit: Tel matre, tel valet. Passons donc du
valet d'Athos au valet de Porthos, de Grimaud  Mousqueton.

Mousqueton tait un Normand dont son matre avait chang le nom
pacifique de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus
belliqueux de Mousqueton. Il tait entr au service de Porthos 
la condition qu'il serait habill et log seulement, mais d'une
faon magnifique; il ne rclamait que deux heures par jour pour
les consacrer  une industrie qui devait suffire  pourvoir  ses
autres besoins. Porthos avait accept le march; la chose lui
allait  merveille. Il faisait tailler  Mousqueton des pourpoints
dans ses vieux habits et dans ses manteaux de rechange, et, grce
 un tailleur fort intelligent qui lui remettait ses hardes  neuf
en les retournant, et dont la femme tait souponne de vouloir
faire descendre Porthos de ses habitudes aristocratiques,
Mousqueton faisait  la suite de son matre fort bonne figure.

Quant  Aramis, dont nous croyons avoir suffisamment expos le
caractre, caractre du reste que, comme celui de ses compagnons,
nous pourrons suivre dans son dveloppement, son laquais
s'appelait Bazin. Grce  l'esprance qu'avait son matre d'entrer
un jour dans les ordres, il tait toujours vtu de noir, comme
doit l'tre le serviteur d'un homme d'glise. C'tait un Berrichon
de trente-cinq  quarante ans, doux, paisible, grassouillet,
occupant  lire de pieux ouvrages les loisirs que lui laissait son
matre, faisant  la rigueur pour deux un dner de peu de plats,
mais excellent. Au reste, muet, aveugle, sourd et d'une fidlit 
toute preuve.

Maintenant que nous connaissons, superficiellement du moins, les
matres et les valets, passons aux demeures occupes par chacun
d'eux.

Athos habitait rue Frou,  deux pas du Luxembourg; son
appartement se composait de deux petites chambres, fort proprement
meubles, dans une maison garnie dont l'htesse encore jeune et
vritablement encore belle lui faisait inutilement les doux yeux.
Quelques fragments d'une grande splendeur passe clataient  et
l aux murailles de ce modeste logement: c'tait une pe, par
exemple, richement damasquine, qui remontait pour la faon 
l'poque de Franois Ier, et dont la poigne seule, incruste de
pierres prcieuses, pouvait valoir deux cents pistoles, et que
cependant, dans ses moments de plus grande dtresse, Athos n'avait
jamais consenti  engager ni  vendre. Cette pe avait longtemps
fait l'ambition de Porthos. Porthos aurait donn dix annes de sa
vie pour possder cette pe.

Un jour qu'il avait rendez-vous avec une duchesse, il essaya mme
de l'emprunter  Athos. Athos, sans rien dire, vida ses poches,
ramassa tous ses bijoux: bourses, aiguillettes et chanes d'or, il
offrit tout  Porthos; mais quant  l'pe, lui dit-il, elle tait
scelle  sa place et ne devait la quitter que lorsque son matre
quitterait lui-mme son logement. Outre son pe, il y avait
encore un portrait reprsentant un seigneur du temps de Henri III
vtu avec la plus grande lgance, et qui portait l'ordre du
Saint-Esprit, et ce portrait avait avec Athos certaines
ressemblances de lignes, certaines similitudes de famille, qui
indiquaient que ce grand seigneur, chevalier des ordres du roi,
tait son anctre.

Enfin, un coffre de magnifique orfvrerie, aux mmes armes que
l'pe et le portrait, faisait un milieu de chemine qui jurait
effroyablement avec le reste de la garniture. Athos portait
toujours la clef de ce coffre sur lui. Mais un jour il l'avait
ouvert devant Porthos, et Porthos avait pu s'assurer que ce coffre
ne contenait que des lettres et des papiers: des lettres d'amour
et des papiers de famille, sans doute.

Porthos habitait un appartement trs vaste et d'une trs
somptueuse apparence, rue du Vieux-Colombier. Chaque fois qu'il
passait avec quelque ami devant ses fentres,  l'une desquelles
Mousqueton se tenait toujours en grande livre, Porthos levait la
tte et la main, et disait: Voil ma demeure! Mais jamais on ne le
trouvait chez lui, jamais il n'invitait personne  y monter, et
nul ne pouvait se faire une ide de ce que cette somptueuse
apparence renfermait de richesses relles.

Quant  Aramis, il habitait un petit logement compos d'un
boudoir, d'une salle  manger et d'une chambre  coucher, laquelle
chambre, situe comme le reste de l'appartement au rez-de-
chausse, donnait sur un petit jardin frais, vert, ombreux et
impntrable aux yeux du voisinage.

Quant  d'Artagnan, nous savons comment il tait log, et nous
avons dj fait connaissance avec son laquais, matre Planchet.

D'Artagnan, qui tait fort curieux de sa nature, comme sont les
gens, du reste, qui ont le gnie de l'intrigue, fit tous ses
efforts pour savoir ce qu'taient au juste Athos, Porthos et
Aramis; car, sous ces noms de guerre, chacun des jeunes gens
cachait son nom de gentilhomme, Athos surtout, qui sentait son
grand seigneur d'une lieue. Il s'adressa donc  Porthos pour avoir
des renseignements sur Athos et Aramis, et  Aramis pour connatre
Porthos.

Malheureusement, Porthos lui-mme ne savait de la vie de son
silencieux camarade que ce qui en avait transpir. On disait qu'il
avait eu de grands malheurs dans ses affaires amoureuses, et
qu'une affreuse trahison avait empoisonn  jamais la vie de ce
galant homme. Quelle tait cette trahison? Tout le monde
l'ignorait.

Quant  Porthos, except son vritable nom, que M. de Trville
savait seul, ainsi que celui de ses deux camarades, sa vie tait
facile  connatre. Vaniteux et indiscret, on voyait  travers lui
comme  travers un cristal. La seule chose qui et pu garer
l'investigateur et t que l'on et cru tout le bien qu'il disait
de lui.

Quant  Aramis, tout en ayant l'air de n'avoir aucun secret,
c'tait un garon tout confit de mystres, rpondant peu aux
questions qu'on lui faisait sur les autres, et ludant celles que
l'on faisait sur lui-mme. Un jour, d'Artagnan, aprs l'avoir
longtemps interrog sur Porthos et en avoir appris ce bruit qui
courait de la bonne fortune du mousquetaire avec une princesse,
voulut savoir aussi  quoi s'en tenir sur les aventures amoureuses
de son interlocuteur.

Et vous, mon cher compagnon, lui dit-il, vous qui parlez des
baronnes, des comtesses et des princesses des autres?

-- Pardon, interrompit Aramis, j'ai parl parce que Porthos en
parle lui-mme, parce qu'il a cri toutes ces belles choses devant
moi. Mais croyez bien, mon cher monsieur d'Artagnan, que si je les
tenais d'une autre source ou qu'il me les et confies, il n'y
aurait pas eu de confesseur plus discret que moi.

-- Je n'en doute pas, reprit d'Artagnan; mais enfin, il me semble
que vous-mme vous tes assez familier avec les armoiries, tmoin
certain mouchoir brod auquel je dois l'honneur de votre
connaissance.

Aramis, cette fois, ne se fcha point, mais il prit son air le
plus modeste et rpondit affectueusement:

Mon cher, n'oubliez pas que je veux tre glise, et que je fuis
toutes les occasions mondaines. Ce mouchoir que vous avez vu ne
m'avait point t confi, mais il avait t oubli chez moi par un
de mes amis. J'ai d le recueillir pour ne pas les compromettre,
lui et la dame qu'il aime. Quant  moi, je n'ai point et ne veux
point avoir de matresse, suivant en cela l'exemple trs judicieux
d'Athos, qui n'en a pas plus que moi.

-- Mais, que diable! vous n'tes pas abb, puisque vous tes
mousquetaire.

-- Mousquetaire par intrim, mon cher, comme dit le cardinal,
mousquetaire contre mon gr, mais homme glise dans le coeur,
croyez-moi. Athos et Porthos m'ont fourr l-dedans pour
m'occuper: j'ai eu, au moment d'tre ordonn, une petite
difficult avec... Mais cela ne vous intresse gure, et je vous
prends un temps prcieux.

-- Point du tout, cela m'intresse fort, s'cria d'Artagnan, et je
n'ai pour le moment absolument rien  faire.

-- Oui, mais moi j'ai mon brviaire  dire, rpondit Aramis, puis
quelques vers  composer que m'a demands Mme d'Aiguillon; ensuite
je dois passer rue Saint-Honor afin d'acheter du rouge pour
Mme de Chevreuse. Vous voyez, mon cher ami, que si rien ne vous
presse, je suis trs press, moi.

Et Aramis tendit affectueusement la main  son compagnon, et prit
cong de lui.

D'Artagnan ne put, quelque peine qu'il se donnt, en savoir
davantage sur ses trois nouveaux amis. Il prit donc son parti de
croire dans le prsent tout ce qu'on disait de leur pass,
esprant des rvlations plus sres et plus tendues de l'avenir.
En attendant, il considra Athos comme un Achille, Porthos comme
un Ajax, et Aramis comme un Joseph.

Au reste, la vie des quatre jeunes gens tait joyeuse: Athos
jouait, et toujours malheureusement. Cependant il n'empruntait
jamais un sou  ses amis, quoique sa bourse ft sans cesse  leur
service, et lorsqu'il avait jou sur parole, il faisait toujours
rveiller son crancier  six heures du matin pour lui payer sa
dette de la veille.

Porthos avait des fougues: ces jours-l, s'il gagnait, on le
voyait insolent et splendide; s'il perdait, il disparaissait
compltement pendant quelques jours, aprs lesquels il
reparaissait le visage blme et la mine allonge, mais avec de
l'argent dans ses poches.

Quant  Aramis, il ne jouait jamais. C'tait bien le plus mauvais
mousquetaire et le plus mchant convive qui se pt voir... Il
avait toujours besoin de travailler. Quelquefois au milieu d'un
dner, quand chacun, dans l'entranement du vin et dans la chaleur
de la conversation, croyait que l'on en avait encore pour deux ou
trois heures  rester  table, Aramis regardait sa montre, se
levait avec un gracieux sourire et prenait cong de la socit,
pour aller, disait-il, consulter un casuiste avec lequel il avait
rendez-vous. D'autres fois, il retournait  son logis pour crire
une thse, et priait ses amis de ne pas le distraire.

Cependant Athos souriait de ce charmant sourire mlancolique, si
bien sant  sa noble figure, et Porthos buvait en jurant
qu'Aramis ne serait jamais qu'un cur de village.

Planchet, le valet de d'Artagnan, supporta noblement la bonne
fortune; il recevait trente sous par jour, et pendant un mois il
revenait au logis gai comme pinson et affable envers son matre.
Quand le vent de l'adversit commena  souffler sur le mnage de
la rue des Fossoyeurs, c'est--dire quand les quarante pistoles du
roi Louis XIII furent manges ou  peu prs, il commena des
plaintes qu'Athos trouva nausabondes, Porthos indcentes, et
Aramis ridicules. Athos conseilla donc  d'Artagnan de congdier
le drle, Porthos voulait qu'on le btonnt auparavant, et Aramis
prtendit qu'un matre ne devait entendre que les compliments
qu'on fait de lui.

Cela vous est bien ais  dire, reprit d'Artagnan:  vous, Athos,
qui vivez muet avec Grimaud, qui lui dfendez de parler, et qui,
par consquent, n'avez jamais de mauvaises paroles avec lui; 
vous, Porthos, qui menez un train magnifique et qui tes un dieu
pour votre valet Mousqueton;  vous enfin, Aramis, qui, toujours
distrait par vos tudes thologiques, inspirez un profond respect
 votre serviteur Bazin, homme doux et religieux; mais moi qui
suis sans consistance et sans ressources, moi qui ne suis pas
mousquetaire ni mme garde, moi, que ferai-je pour inspirer de
l'affection, de la terreur ou du respect  Planchet?

-- La chose est grave, rpondirent les trois amis, c'est une
affaire d'intrieur; il en est des valets comme des femmes, il
faut les mettre tout de suite sur le pied o l'on dsire qu'ils
restent. Rflchissez donc.

D'Artagnan rflchit et se rsolut  rouer Planchet par provision,
ce qui fut excut avec la conscience que d'Artagnan mettait en
toutes choses; puis, aprs l'avoir bien ross, il lui dfendit de
quitter son service sans sa permission. Car, ajouta-t-il,
l'avenir ne peut me faire faute; j'attends invitablement des
temps meilleurs. Ta fortune est donc faite si tu restes prs de
moi, et je suis trop bon matre pour te faire manquer ta fortune
en t'accordant le cong que tu me demandes.

Cette manire d'agir donna beaucoup de respect aux mousquetaires
pour la politique de d'Artagnan. Planchet fut galement saisi
d'admiration et ne parla plus de s'en aller.

La vie des quatre jeunes gens tait devenue commune; d'Artagnan,
qui n'avait aucune habitude, puisqu'il arrivait de sa province et
tombait au milieu d'un monde tout nouveau pour lui, prit aussitt
les habitudes de ses amis.

On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en t, et
l'on allait prendre le mot d'ordre et l'air des affaires chez
M. de Trville. D'Artagnan, bien qu'il ne ft pas mousquetaire, en
faisait le service avec une ponctualit touchante: il tait
toujours de garde, parce qu'il tenait toujours compagnie  celui
de ses trois amis qui montait la sienne. On le connaissait 
l'htel des mousquetaires, et chacun le tenait pour un bon
camarade; M. de Trville, qui l'avait apprci du premier coup
d'oeil, et qui lui portait une vritable affection, ne cessait de
le recommander au roi.

De leur ct, les trois mousquetaires aimaient fort leur jeune
camarade. L'amiti qui unissait ces quatre hommes, et le besoin de
se voir trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour
affaires, soit pour plaisir, les faisaient sans cesse courir l'un
aprs l'autre comme des ombres; et l'on rencontrait toujours les
insparables se cherchant du Luxembourg  la place Saint-Sulpice,
ou de la rue du Vieux-Colombier au Luxembourg.

En attendant, les promesses de M. de Trville allaient leur train.
Un beau jour, le roi commanda  M. le chevalier des Essarts de
prendre d'Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes.
D'Artagnan endossa en soupirant cet habit, qu'il et voulu, au
prix de dix annes de son existence, troquer contre la casaque de
mousquetaire. Mais M. de Trville promit cette faveur aprs un
noviciat de deux ans, noviciat qui pouvait tre abrg au reste,
si l'occasion se prsentait pour d'Artagnan de rendre quelque
service au roi ou de faire quelque action d'clat. D'Artagnan se
retira sur cette promesse et, ds le lendemain, commena son
service.

Alors ce fut le tour d'Athos, de Porthos et d'Aramis de monter la
garde avec d'Artagnan quand il tait de garde. La compagnie de
M. le chevalier des Essarts prit ainsi quatre hommes au lieu d'un,
le jour o elle prit d'Artagnan.


CHAPITRE VIII
UNE INTRIGUE DE COEUR

Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que
toutes les choses de ce monde, aprs avoir eu un commencement
avaient eu une fin, et depuis cette fin nos quatre compagnons
taient tombs dans la gne. D'abord Athos avait soutenu pendant
quelque temps l'association de ses propres deniers. Porthos lui
avait succd, et, grce  une de ces disparitions auxquelles on
tait habitu, il avait pendant prs de quinze jours encore
subvenu aux besoins de tout le monde; enfin tait arriv le tour
d'Aramis, qui s'tait excut de bonne grce, et qui tait
parvenu, disait-il, en vendant ses livres de thologie,  se
procurer quelques pistoles.

On eut alors, comme d'habitude, recours  M. de Trville, qui fit
quelques avances sur la solde; mais ces avances ne pouvaient
conduire bien loin trois mousquetaires qui avaient dj force
comptes arrirs, et un garde qui n'en avait pas encore.

Enfin, quand on vit qu'on allait manquer tout  fait, on rassembla
par un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua.
Malheureusement, il tait dans une mauvaise veine: il perdit tout,
plus vingt-cinq pistoles sur parole.

Alors la gne devint de la dtresse, on vit les affams suivis de
leurs laquais courir les quais et les corps de garde, ramassant
chez leurs amis du dehors tous les dners qu'ils purent trouver;
car, suivant l'avis d'Aramis, on devait dans la prosprit semer
des repas  droite et  gauche pour en rcolter quelques-uns dans
la disgrce.

Athos fut invit quatre fois et mena chaque fois ses amis avec
leurs laquais. Porthos eut six occasions et en fit galement jouir
ses camarades; Aramis en eut huit. C'tait un homme, comme on a
dj pu s'en apercevoir, qui faisait peu de bruit et beaucoup de
besogne.

Quant  d'Artagnan, qui ne connaissait encore personne dans la
capitale, il ne trouva qu'un djeuner de chocolat chez un prtre
de son pays, et un dner chez un cornette des gardes. Il mena son
arme chez le prtre, auquel on dvora sa provision de deux mois,
et chez le cornette, qui fit des merveilles; mais, comme le disait
Planchet, on ne mange toujours qu'une fois, mme quand on mange
beaucoup.

D'Artagnan se trouva donc assez humili de n'avoir eu qu'un repas
et demi, car le djeuner chez le prtre ne pouvait compter que
pour un demi-repas,  offrir  ses compagnons en change des
festins que s'taient procurs Athos, Porthos et Aramis. Il se
croyait  charge  la socit, oubliant dans sa bonne foi toute
juvnile qu'il avait nourri cette socit pendant un mois, et son
esprit proccup se mit  travailler activement. Il rflchit que
cette coalition de quatre hommes jeunes, braves, entreprenants et
actifs devait avoir un autre but que des promenades dhanches,
des leons d'escrime et des lazzi plus ou moins spirituels.

En effet, quatre hommes comme eux, quatre hommes dvous les uns
aux autres depuis la bourse jusqu' la vie, quatre hommes se
soutenant toujours, ne reculant jamais, excutant isolment ou
ensemble les rsolutions prises en commun; quatre bras menaant
les quatre points cardinaux ou se tournant vers un seul point,
devaient invitablement, soit souterrainement, soit au jour, soit
par la mine, soit par la tranche, soit par la ruse, soit par la
force, s'ouvrir un chemin vers le but qu'ils voulaient atteindre,
si bien dfendu ou si loign qu'il ft. La seule chose qui
tonnt d'Artagnan, c'est que ses compagnons n'eussent point song
 cela.

Il y songeait, lui, et srieusement mme, se creusant la cervelle
pour trouver une direction  cette force unique quatre fois
multiplie avec laquelle il ne doutait pas que, comme avec le
levier que cherchait Archimde, on ne parvnt  soulever le monde,
-- lorsque l'on frappa doucement  la porte. D'Artagnan rveilla
Planchet et lui ordonna d'aller ouvrir.

Que de cette phrase: d'Artagnan rveilla Planchet, le lecteur
n'aille pas augurer qu'il faisait nuit ou que le jour n'tait
point encore venu. Non! quatre heures venaient de sonner.
Planchet, deux heures auparavant, tait venu demander  dner 
son matre, lequel lui avait rpondu par le proverbe: Qui dort
dne. Et Planchet dnait en dormant.

Un homme fut introduit, de mine assez simple et qui avait l'air
d'un bourgeois.

Planchet, pour son dessert, et bien voulu entendre la
conversation; mais le bourgeois dclara  d'Artagnan que ce qu'il
avait  lui dire tant important et confidentiel, il dsirait
demeurer en tte--tte avec lui.

D'Artagnan congdia Planchet et fit asseoir son visiteur.

Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux hommes se
regardrent comme pour faire une connaissance pralable, aprs
quoi d'Artagnan s'inclina en signe qu'il coutait.

J'ai entendu parler de M. d'Artagnan comme d'un jeune homme fort
brave, dit le bourgeois, et cette rputation dont il jouit  juste
titre m'a dcid  lui confier un secret.

-- Parlez, monsieur, parlez, dit d'Artagnan, qui d'instinct
flaira quelque chose d'avantageux.

Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua:

J'ai ma femme qui est lingre chez la reine, monsieur, et qui ne
manque ni de sagesse, ni de beaut. On me l'a fait pouser voil
bientt trois ans, quoiqu'elle n'et qu'un petit avoir, parce que
M. de La Porte, le portemanteau de la reine, est son parrain et la
protge...

-- Eh bien, monsieur? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien, reprit le bourgeois, eh bien, monsieur, ma femme a t
enleve hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail.

-- Et par qui votre femme a-t-elle t enleve?

-- Je n'en sais rien srement, monsieur, mais je souponne
quelqu'un.

-- Et quelle est cette personne que vous souponnez?

-- Un homme qui la poursuivait depuis longtemps.

-- Diable!

-- Mais voulez-vous que je vous dise, monsieur, continua le
bourgeois, je suis convaincu, moi, qu'il y a moins d'amour que de
politique dans tout cela.

-- Moins d'amour que de politique, reprit d'Artagnan d'un air fort
rflchi, et que souponnez-vous?

-- Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je souponne...

-- Monsieur, je vous ferai observer que je ne vous demande
absolument rien, moi. C'est vous qui tes venu. C'est vous qui
m'avez dit que vous aviez un secret  me confier. Faites donc 
votre guise, il est encore temps de vous retirer.

-- Non, monsieur, non; vous m'avez l'air d'un honnte jeune homme,
et j'aurai confiance en vous. Je crois donc que ce n'est pas 
cause de ses amours que ma femme a t arrte, mais  cause de
celles d'une plus grande dame qu'elle.

-- Ah! ah! serait-ce  cause des amours de Mme de Bois-Tracy? fit
d'Artagnan, qui voulut avoir l'air, vis--vis de son bourgeois,
d'tre au courant des affaires de la cour.

-- Plus haut, monsieur, plus haut.

-- De Mme d'Aiguillon?

-- Plus haut encore.

-- De Mme de Chevreuse?

-- Plus haut, beaucoup plus haut!

-- De la... d'Artagnan s'arrta.

-- Oui, monsieur, rpondit si bas, qu' peine si on put
l'entendre, le bourgeois pouvant.

-- Et avec qui?

-- Avec qui cela peut-il tre, si ce n'est avec le duc de...

-- Le duc de...

-- Oui, monsieur! rpondit le bourgeois, en donnant  sa voix une
intonation plus sourde encore.

-- Mais comment savez-vous tout cela, vous?

-- Ah! comment je le sais?

-- Oui, comment le savez-vous? Pas de demi-confidence, ou... vous
comprenez.

-- Je le sais par ma femme, monsieur, par ma femme elle-mme.

-- Qui le sait, elle, par qui?

-- Par M. de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu'elle tait la
filleule de M. de La Porte, l'homme de confiance de la reine? Eh
bien, M. de La Porte l'avait mise prs de Sa Majest pour que
notre pauvre reine au moins et quelqu'un  qui se fier,
abandonne comme elle l'est par le roi, espionne comme elle l'est
par le cardinal, trahie comme elle l'est par tous.

-- Ah! ah! voil qui se dessine, dit d'Artagnan.

-- Or ma femme est venue il y a quatre jours, monsieur; une de ses
conditions tait qu'elle devait me venir voir deux fois la
semaine; car, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, ma
femme m'aime beaucoup; ma femme est donc venue, et m'a confi que
la reine, en ce moment-ci, avait de grandes craintes.

-- Vraiment?

-- Oui, M. le cardinal,  ce qu'il parat, la poursuit et la
perscute plus que jamais. Il ne peut pas lui pardonner l'histoire
de la sarabande. Vous savez l'histoire de la sarabande?

-- Pardieu, si je la sais! rpondit d'Artagnan, qui ne savait rien
du tout, mais qui voulait avoir l'air d'tre au courant.

-- De sorte que, maintenant, ce n'est plus de la haine, c'est de
la vengeance.

-- Vraiment?

-- Et la reine croit...

-- Eh bien, que croit la reine?

-- Elle croit qu'on a crit  M. le duc de Buckingham en son nom.

-- Au nom de la reine?

-- Oui, pour le faire venir  Paris, et une fois venu  Paris,
pour l'attirer dans quelque pige.

-- Diable! mais votre femme, mon cher monsieur, qu'a-t-elle 
faire dans tout cela?

-- On connat son dvouement pour la reine, et l'on veut ou
l'loigner de sa matresse, ou l'intimider pour avoir les secrets
de Sa Majest, ou la sduire pour se servir d'elle comme d'un
espion.

-- C'est probable, dit d'Artagnan; mais l'homme qui l'a enleve,
le connaissez-vous?

-- Je vous ai dit que je croyais le connatre.

-- Son nom?

-- Je ne le sais pas; ce que je sais seulement, c'est que c'est
une crature du cardinal, son me damne.

-- Mais vous l'avez vu?

-- Oui, ma femme me l'a montr un jour.

-- A-t-il un signalement auquel on puisse le reconnatre?

-- Oh! certainement, c'est un seigneur de haute mine, poil noir,
teint basan, oeil perant, dents blanches et une cicatrice  la
tempe.

-- Une cicatrice  la tempe! s'cria d'Artagnan, et avec cela
dents blanches, oeil perant, teint basan, poil noir, et haute
mine; c'est mon homme de Meung!

-- C'est votre homme, dites-vous?

-- Oui, oui; mais cela ne fait rien  la chose. Non, je me trompe,
cela la simplifie beaucoup, au contraire: si votre homme est le
mien, je ferai d'un coup deux vengeances, voil tout; mais o
rejoindre cet homme?

-- Je n'en sais rien.

-- Vous n'avez aucun renseignement sur sa demeure?

-- Aucun; un jour que je reconduisais ma femme au Louvre, il en
sortait comme elle allait y entrer, et elle me l'a fait voir.

-- Diable! diable! murmura d'Artagnan, tout ceci est bien vague;
par qui avez-vous su l'enlvement de votre femme?

-- Par M. de La Porte.

-- Vous a-t-il donn quelque dtail?

-- Il n'en avait aucun.

-- Et vous n'avez rien appris d'un autre ct?

-- Si fait, j'ai reu...

-- Quoi?

-- Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence?

-- Vous revenez encore l-dessus; cependant je vous ferai observer
que, cette fois, il est un peu tard pour reculer.

-- Aussi je ne recule pas, mordieu! s'cria le bourgeois en jurant
pour se monter la tte. D'ailleurs, foi de Bonacieux...

-- Vous vous appelez Bonacieux? interrompit d'Artagnan.

-- Oui, c'est mon nom.

-- Vous disiez donc: foi de Bonacieux! pardon si je vous ai
interrompu; mais il me semblait que ce nom ne m'tait pas inconnu.

-- C'est possible, monsieur. Je suis votre propritaire.

-- Ah! ah! fit d'Artagnan en se soulevant  demi et en saluant,
vous tes mon propritaire?

-- Oui, monsieur, oui. Et comme depuis trois mois que vous tes
chez moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations
vous avez oubli de me payer mon loyer; comme, dis-je, je ne vous
ai pas tourment un seul instant, j'ai pens que vous auriez gard
 ma dlicatesse.

-- Comment donc! mon cher monsieur Bonacieux, reprit d'Artagnan,
croyez que je suis plein de reconnaissance pour un pareil procd,
et que, comme je vous l'ai dit, si je puis vous tre bon  quelque
chose...

-- Je vous crois, monsieur, je vous crois, et comme j'allais vous
le dire, foi de Bonacieux, j'ai confiance en vous.

-- Achevez donc ce que vous avez commenc  me dire.

Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le prsenta 
d'Artagnan.

Une lettre! fit le jeune homme.

-- Que j'ai reue ce matin.

D'Artagnan l'ouvrit, et comme le jour commenait  baisser, il
s'approcha de la fentre. Le bourgeois le suivit.

Ne cherchez pas votre femme, lut d'Artagnan, elle vous sera
rendue quand on n'aura plus besoin d'elle. Si vous faites une
seule dmarche pour la retrouver, vous tes perdu.

Voil qui est positif, continua d'Artagnan; mais aprs tout, ce
n'est qu'une menace.

-- Oui, mais cette menace m'pouvante; moi, monsieur, je ne suis
pas homme d'pe du tout, et j'ai peur de la Bastille.

-- Hum! fit d'Artagnan; mais c'est que je ne me soucie pas plus de
la Bastille que vous, moi. S'il ne s'agissait que d'un coup
d'pe, passe encore.

-- Cependant, monsieur, j'avais bien compt sur vous dans cette
occasion.

-- Oui?

-- Vous voyant sans cesse entour de mousquetaires  l'air fort
superbe, et reconnaissant que ces mousquetaires taient ceux de
M. de Trville, et par consquent des ennemis du cardinal, j'avais
pens que vous et vos amis, tout en rendant justice  notre pauvre
reine, seriez enchants de jouer un mauvais tour  Son minence.

-- Sans doute.

-- Et puis j'avais pens que, me devant trois mois de loyer dont
je ne vous ai jamais parl...

-- Oui, oui, vous m'avez dj donn cette raison, et je la trouve
excellente.

-- Comptant de plus, tant que vous me ferez l'honneur de rester
chez moi, ne jamais vous parler de votre loyer  venir...

-- Trs bien.

-- Et ajoutez  cela, si besoin est, comptant vous offrir une
cinquantaine de pistoles si, contre toute probabilit, vous vous
trouviez gn en ce moment.

--  merveille; mais vous tes donc riche, mon cher monsieur
Bonacieux?

-- Je suis  mon aise, monsieur, c'est le mot; j'ai amass quelque
chose comme deux ou trois mille cus de rente dans le commerce de
la mercerie, et surtout en plaant quelques fonds sur le dernier
voyage du clbre navigateur Jean Mocquet; de sorte que, vous
comprenez, monsieur... Ah! mais... s'cria le bourgeois.

-- Quoi? demanda d'Artagnan.

-- Que vois-je l?

-- O?

-- Dans la rue, en face de vos fentres, dans l'embrasure de cette
porte: un homme envelopp dans un manteau.

-- C'est lui! s'crirent  la fois d'Artagnan et le bourgeois,
chacun d'eux en mme temps ayant reconnu son homme.

-- Ah! cette fois-ci, s'cria d'Artagnan en sautant sur son pe,
cette fois-ci, il ne m'chappera pas.

Et tirant son pe du fourreau, il se prcipita hors de
l'appartement.

Sur l'escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient
voir. Ils s'cartrent, d'Artagnan passa entre eux comme un trait.

Ah , o cours-tu ainsi? lui crirent  la fois les deux
mousquetaires.

-- L'homme de Meung! rpondit d'Artagnan, et il disparut.

D'Artagnan avait plus d'une fois racont  ses amis son aventure
avec l'inconnu, ainsi que l'apparition de la belle voyageuse 
laquelle cet homme avait paru confier une si importante missive.

L'avis d'Athos avait t que d'Artagnan avait perdu sa lettre dans
la bagarre. Un gentilhomme, selon lui -- et, au portrait que
d'Artagnan avait fait de l'inconnu, ce ne pouvait tre qu'un
gentilhomme --, un gentilhomme devait tre incapable de cette
bassesse, de voler une lettre.

Porthos n'avait vu dans tout cela qu'un rendez-vous amoureux donn
par une dame  un cavalier ou par un cavalier  une dame, et
qu'tait venu troubler la prsence de d'Artagnan et de son cheval
jaune.

Aramis avait dit que ces sortes de choses tant mystrieuses,
mieux valait ne les point approfondir.

Ils comprirent donc, sur les quelques mots chapps  d'Artagnan,
de quelle affaire il tait question, et comme ils pensrent
qu'aprs avoir rejoint son homme ou l'avoir perdu de vue,
d'Artagnan finirait toujours par remonter chez lui, ils
continurent leur chemin.

Lorsqu'ils entrrent dans la chambre de d'Artagnan, la chambre
tait vide: le propritaire, craignant les suites de la rencontre
qui allait sans doute avoir lieu entre le jeune homme et
l'inconnu, avait, par suite de l'exposition qu'il avait faite lui-
mme de son caractre, jug qu'il tait prudent de dcamper.


CHAPITRE IX
D'ARTAGNAN SE DESSINE

Comme l'avaient prvu Athos et Porthos, au bout d'une demi-heure
d'Artagnan rentra. Cette fois encore il avait manqu son homme,
qui avait disparu comme par enchantement. D'Artagnan avait couru,
l'pe  la main, toutes les rues environnantes, mais il n'avait
rien trouv qui ressemblt  celui qu'il cherchait, puis enfin il
en tait revenu  la chose par laquelle il aurait d commencer
peut-tre, et qui tait de frapper  la porte contre laquelle
l'inconnu tait appuy; mais c'tait inutilement qu'il avait dix
ou douze fois de suite fait rsonner le marteau, personne n'avait
rpondu, et des voisins qui, attirs par le bruit, taient
accourus sur le seuil de leur porte ou avaient mis le nez  leurs
fentres, lui avaient assur que cette maison, dont au reste
toutes les ouvertures taient closes, tait depuis six mois
compltement inhabite.

Pendant que d'Artagnan courait les rues et frappait aux portes,
Aramis avait rejoint ses deux compagnons, de sorte qu'en revenant
chez lui, d'Artagnan trouva la runion au grand complet.

Eh bien? dirent ensemble les trois mousquetaires en voyant entrer
d'Artagnan, la sueur sur le front et la figure bouleverse par la
colre.

-- Eh bien, s'cria celui-ci en jetant son pe sur le lit, il
faut que cet homme soit le diable en personne; il a disparu comme
un fantme, comme une ombre, comme un spectre.

-- Croyez-vous aux apparitions? demanda Athos  Porthos.

-- Moi, je ne crois que ce que j'ai vu, et comme je n'ai jamais vu
d'apparitions, je n'y crois pas.

-- La Bible, dit Aramis, nous fait une loi d'y croire: l'ombre de
Samuel apparut  Sal, et c'est un article de foi que je serais
fch de voir mettre en doute, Porthos.

-- Dans tous les cas, homme ou diable, corps ou ombre, illusion ou
ralit, cet homme est n pour ma damnation, car sa fuite nous
fait manquer une affaire superbe, messieurs, une affaire dans
laquelle il y avait cent pistoles et peut-tre plus  gagner.

-- Comment cela? dirent  la fois Porthos et Aramis.

Quant  Athos, fidle  son systme de mutisme, il se contenta
d'interroger d'Artagnan du regard.

Planchet, dit d'Artagnan  son domestique, qui passait en ce
moment la tte par la porte entrebille pour tcher de surprendre
quelques bribes de la conversation, descendez chez mon
propritaire, M. Bonacieux, et dites-lui de nous envoyer une demi-
douzaine de bouteilles de vin de Beaugency: c'est celui que je
prfre.

-- Ah , mais vous avez donc crdit ouvert chez votre
propritaire? demanda Porthos.

-- Oui, rpondit d'Artagnan,  compter d'aujourd'hui, et soyez
tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons qurir
d'autre.

-- Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis.

-- J'ai toujours dit que d'Artagnan tait la forte tte de nous
quatre, fit Athos, qui, aprs avoir mis cette opinion  laquelle
d'Artagnan rpondit par un salut, retomba aussitt dans son
silence accoutum.

-- Mais enfin, voyons, qu'y a-t-il? demanda Porthos.

-- Oui, dit Aramis, confiez-nous cela, mon cher ami,  moins que
l'honneur de quelque dame ne se trouve intress  cette
confidence,  ce quel cas vous feriez mieux de la garder pour
vous.

-- Soyez tranquilles, rpondit d'Artagnan, l'honneur de personne
n'aura  se plaindre de ce que j'ai  vous dire.

Et alors il raconta mot  mot  ses amis ce qui venait de se
passer entre lui et son hte, et comment l'homme qui avait enlev
la femme du digne propritaire tait le mme avec lequel il avait
eu maille  partir  l'htellerie du Franc Meunier.

Votre affaire n'est pas mauvaise, dit Athos aprs avoir got le
vin en connaisseur et indiqu d'un signe de tte qu'il le trouvait
bon, et l'on pourra tirer de ce brave homme cinquante  soixante
pistoles. Maintenant, reste  savoir si cinquante  soixante
pistoles valent la peine de risquer quatre ttes.

-- Mais faites attention, s'cria d'Artagnan qu'il y a une femme
dans cette affaire, une femme enleve, une femme qu'on menace sans
doute, qu'on torture peut-tre, et tout cela parce qu'elle est
fidle  sa matresse!

-- Prenez garde, d'Artagnan, prenez garde, dit Aramis, vous vous
chauffez un peu trop,  mon avis, sur le sort de Mme Bonacieux.
La femme a t cre pour notre perte, et c'est d'elle que nous
viennent toutes nos misres.

Athos,  cette sentence d'Aramis, frona le sourcil et se mordit
les lvres.

Ce n'est point de Mme Bonacieux que je m'inquite, s'cria
d'Artagnan, mais de la reine, que le roi abandonne, que le
cardinal perscute, et qui voit tomber, les unes aprs les autres,
les ttes de tous ses amis.

-- Pourquoi aime-t-elle ce que nous dtestons le plus au monde,
les Espagnols et les Anglais?

-- L'Espagne est sa patrie, rpondit d'Artagnan, et il est tout
simple qu'elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la mme
terre qu'elle. Quant au second reproche que vous lui faites, j'ai
entendu dire qu'elle aimait non pas les Anglais, mais un Anglais.

-- Eh! ma foi, dit Athos, il faut avouer que cet Anglais tait
bien digne d'tre aim. Je n'ai jamais vu un plus grand air que le
sien.

-- Sans compter qu'il s'habille comme personne, dit Porthos.
J'tais au Louvre le jour o il a sem ses perles, et pardieu!
j'en ai ramass deux que j'ai bien vendues dix pistoles pice. Et
toi, Aramis, le connais-tu?

-- Aussi bien que vous, messieurs, car j'tais de ceux qui l'ont
arrt dans le jardin d'Amiens, o m'avait introduit
M. de Putange, l'cuyer de la reine. J'tais au sminaire  cette
poque, et l'aventure me parut cruelle pour le roi.

-- Ce qui ne m'empcherait pas, dit d'Artagnan, si je savais o
est le duc de Buckingham, de le prendre par la main et de le
conduire prs de la reine, ne ft-ce que pour faire engager M. le
cardinal; car notre vritable, notre seul, notre ternel ennemi,
messieurs, c'est le cardinal, et si nous pouvions trouver moyen de
lui jouer quelque tour bien cruel, j'avoue que j'y engagerais
volontiers ma tte.

-- Et, reprit Athos, le mercier vous a dit, d'Artagnan, que la
reine pensait qu'on avait fait venir Buckingham sur un faux avis?

-- Elle en a peur.

-- Attendez donc, dit Aramis.

-- Quoi? demanda Porthos.

-- Allez toujours, je cherche  me rappeler des circonstances.

-- Et maintenant je suis convaincu, dit d'Artagnan, que
l'enlvement de cette femme de la reine se rattache aux vnements
dont nous parlons, et peut-tre  la prsence de M. de Buckingham
 Paris.

-- Le Gascon est plein d'ides, dit Porthos avec admiration.

-- J'aime beaucoup l'entendre parler, dit Athos, son patois
m'amuse.

-- Messieurs, reprit Aramis, coutez ceci.

-- coutons Aramis, dirent les trois amis.

-- Hier je me trouvais chez un savant docteur en thologie que je
consulte quelquefois pour mes tudes...

Athos sourit.

Il habite un quartier dsert, continua Aramis: ses gots, sa
profession l'exigent. Or, au moment o je sortais de chez lui...

Ici Aramis s'arrta.

Eh bien? demandrent ses auditeurs, au moment o vous sortiez de
chez lui?

Aramis parut faire un effort sur lui-mme, comme un homme qui, en
plein courant de mensonge, se voit arrter par quelque obstacle
imprvu; mais les yeux de ses trois compagnons taient fixs sur
lui, leurs oreilles attendaient bantes, il n'y avait pas moyen de
reculer.

Ce docteur a une nice, continua Aramis.

-- Ah! il a une nice! interrompit Porthos.

-- Dame fort respectable, dit Aramis.

Les trois amis se mirent  rire.

Ah! si vous riez ou si vous doutez, reprit Aramis, vous ne saurez
rien.

-- Nous sommes croyants comme des mahomtistes et muets comme des
catafalques, dit Athos.

-- Je continue donc, reprit Aramis. Cette nice vient quelquefois
voir son oncle; or elle s'y trouvait hier en mme temps que moi,
par hasard, et je dus m'offrir pour la conduire  son carrosse.

-- Ah! elle a un carrosse, la nice du docteur? interrompit
Porthos, dont un des dfauts tait une grande incontinence de
langue; belle connaissance, mon ami.

-- Porthos, reprit Aramis, je vous ai dj fait observer plus
d'une fois que vous tes fort indiscret, et que cela vous nuit
prs des femmes.

-- Messieurs, messieurs, s'cria d'Artagnan, qui entrevoyait le
fond de l'aventure, la chose est srieuse; tchons donc de ne pas
plaisanter si nous pouvons. Allez, Aramis, allez.

-- Tout  coup, un homme grand, brun, aux manires de
gentilhomme..., tenez, dans le genre du vtre, d'Artagnan.

-- Le mme peut-tre, dit celui-ci.

-- C'est possible, continua Aramis,... s'approcha de moi,
accompagn de cinq ou six hommes qui le suivaient  dix pas en
arrire, et du ton le plus poli: "Monsieur le duc, me dit-il, et
vous, madame", continua-t-il en s'adressant  la dame que j'avais
sous le bras...

--  la nice du docteur?

-- Silence donc, Porthos! dit Athos, vous tes insupportable.

-- Veuillez monter dans ce carrosse, et cela sans essayer la
moindre rsistance, sans faire le moindre bruit.

-- Il vous avait pris pour Buckingham! s'cria d'Artagnan.

-- Je le crois, rpondit Aramis.

-- Mais cette dame? demanda Porthos.

-- Il l'avait prise pour la reine! dit d'Artagnan.

-- Justement, rpondit Aramis.

-- Le Gascon est le diable! s'cria Athos, rien ne lui chappe.

-- Le fait est, dit Porthos, qu'Aramis est de la taille et a
quelque chose de la tournure du beau duc; mais cependant, il me
semble que l'habit de mousquetaire...

-- J'avais un manteau norme, dit Aramis.

-- Au mois de juillet, diable! fit Porthos, est-ce que le docteur
craint que tu ne sois reconnu?

-- Je comprends encore, dit Athos, que l'espion se soit laiss
prendre par la tournure; mais le visage...

-- J'avais un grand chapeau, dit Aramis.

-- Oh! mon Dieu, s'cria Porthos, que de prcautions pour tudier
la thologie!

-- Messieurs, messieurs, dit d'Artagnan, ne perdons pas notre
temps  badiner; parpillons-nous et cherchons la femme du
mercier, c'est la clef de l'intrigue.

-- Une femme de condition si infrieure! vous croyez, d'Artagnan?
fit Porthos en allongeant les lvres avec mpris.

-- C'est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la
reine. Ne vous l'ai-je pas dit, messieurs? Et d'ailleurs, c'est
peut-tre un calcul de Sa Majest d'avoir t, cette fois,
chercher ses appuis si bas. Les hautes ttes se voient de loin, et
le cardinal a bonne vue.

-- Eh bien, dit Porthos, faites d'abord prix avec le mercier, et
bon prix.

-- C'est inutile, dit d'Artagnan, car je crois que s'il ne nous
paie pas, nous serons assez pays d'un autre ct.

En ce moment, un bruit prcipit de pas retentit dans l'escalier,
la porte s'ouvrit avec fracas, et le malheureux mercier s'lana
dans la chambre o se tenait le conseil.

Ah! messieurs, s'cria-t-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, sauvez-
moi! Il y a quatre hommes qui viennent pour m'arrter; sauvez-moi,
sauvez-moi!

Porthos et Aramis se levrent.

Un moment, s'cria d'Artagnan en leur faisant signe de repousser
au fourreau leurs pes  demi tires; un moment, ce n'est pas du
courage qu'il faut ici, c'est de la prudence.

-- Cependant, s'cria Porthos, nous ne laisserons pas...

-- Vous laisserez faire d'Artagnan, dit Athos, c'est, je le
rpte, la forte tte de nous tous, et moi, pour mon compte, je
dclare que je lui obis. Fais ce que tu voudras, d'Artagnan.

En ce moment, les quatre gardes apparurent  la porte de
l'antichambre, et voyant quatre mousquetaires debout et l'pe au
ct, hsitrent  aller plus loin.

Entrez, messieurs, entrez, cria d'Artagnan; vous tes ici chez
moi, et nous sommes tous de fidles serviteurs du roi et de M. le
cardinal.

-- Alors, messieurs, vous ne vous opposerez pas  ce que nous
excutions les ordres que nous avons reus? demanda celui qui
paraissait le chef de l'escouade.

-- Au contraire, messieurs, et nous vous prterions main-forte, si
besoin tait.

-- Mais que dit-il donc? marmotta Porthos.

-- Tu es un niais, dit Athos, silence!

-- Mais vous m'avez promis..., dit tout bas le pauvre mercier.

-- Nous ne pouvons vous sauver qu'en restant libres, rpondit
rapidement et tout bas d'Artagnan, et si nous faisons mine de vous
dfendre, on nous arrte avec vous.

-- Il me semble, cependant...

-- Venez, messieurs, venez, dit tout haut d'Artagnan; je n'ai
aucun motif de dfendre monsieur. Je l'ai vu aujourd'hui pour la
premire fois, et encore  quelle occasion, il vous le dira lui-
mme, pour me venir rclamer le prix de mon loyer. Est-ce vrai,
monsieur Bonacieux? Rpondez!

-- C'est la vrit pure, s'cria le mercier, mais monsieur ne vous
dit pas...

-- Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine
surtout, ou vous perdriez tout le monde sans vous sauver. Allez,
allez, messieurs, emmenez cet homme!

Et d'Artagnan poussa le mercier tout tourdi aux mains des gardes,
en lui disant:

Vous tes un maraud, mon cher; vous venez me demander de
l'argent,  moi!  un mousquetaire! En prison, messieurs, encore
une fois, emmenez-le en prison et gardez-le sous clef le plus
longtemps possible, cela me donnera du temps pour payer.

Les sbires se confondirent en remerciements et emmenrent leur
proie.

Au moment o ils descendaient, d'Artagnan frappa sur l'paule du
chef:

Ne boirai-je pas  votre sant et vous  la mienne? dit-il, en
remplissant deux verres du vin de Beaugency qu'il tenait de la
libralit de M. Bonacieux.

-- Ce sera bien de l'honneur pour moi, dit le chef des sbires, et
j'accepte avec reconnaissance.

-- Donc,  la vtre, monsieur... comment vous nommez-vous?

-- Boisrenard.

-- Monsieur Boisrenard!

--  la vtre, mon gentilhomme: comment vous nommez-vous,  votre
tour, s'il vous plat?

-- D'Artagnan.

--  la vtre, monsieur d'Artagnan!

-- Et par-dessus toutes celles-l, s'cria d'Artagnan comme
emport par son enthousiasme,  celle du roi et du cardinal.

Le chef des sbires et peut-tre dout de la sincrit de
d'Artagnan, si le vin et t mauvais; mais le vin tait bon, il
fut convaincu.

Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc faite l? dit
Porthos lorsque l'alguazil en chef eut rejoint ses compagnons, et
que les quatre amis se retrouvrent seuls. Fi donc! quatre
mousquetaires laisser arrter au milieu d'eux un malheureux qui
crie  l'aide! Un gentilhomme trinquer avec un recors!

-- Porthos, dit Aramis, Athos t'a dj prvenu que tu tais un
niais, et je me range de son avis. D'Artagnan, tu es un grand
homme, et quand tu seras  la place de M. de Trville, je te
demande ta protection pour me faire avoir une abbaye.

-- Ah , je m'y perds, dit Porthos, vous approuvez ce que
d'Artagnan vient de faire?

-- Je le crois parbleu bien, dit Athos; non seulement j'approuve
ce qu'il vient de faire, mais encore je l'en flicite.

-- Et maintenant, messieurs, dit d'Artagnan sans se donner la
peine d'expliquer sa conduite  Porthos, tous pour un, un pour
tous, c'est notre devise, n'est-ce pas?

-- Cependant... dit Porthos.

-- tends la main et jure! s'crirent  la fois Athos et Aramis.

Vaincu par l'exemple, maugrant tout bas, Porthos tendit la main,
et les quatre amis rptrent d'une seule voix la formule dicte
par d'Artagnan:

Tous pour un, un pour tous.

C'est bien, que chacun se retire maintenant chez soi, dit
d'Artagnan comme s'il n'avait fait autre chose que de commander
toute sa vie, et attention, car  partir de ce moment, nous voil
aux prises avec le cardinal.


CHAPITRE X
UNE SOURICIRE AU XVIIe SICLE

L'invention de la souricire ne date pas de nos jours; ds que les
socits, en se formant, eurent invent une police quelconque,
cette police,  son tour, inventa les souricires.

Comme peut-tre nos lecteurs ne sont pas familiariss encore avec
l'argot de la rue de Jrusalem, et que c'est, depuis que nous
crivons -- et il y a quelque quinze ans de cela --, la premire
fois que nous employons ce mot appliqu  cette chose, expliquons-
leur ce que c'est qu'une souricire.

Quand, dans une maison quelle qu'elle soit, on a arrt un
individu souponn d'un crime quelconque, on tient secrte
l'arrestation; on place quatre ou cinq hommes en embuscade dans la
premire pice, on ouvre la porte  tous ceux qui frappent, on la
referme sur eux et on les arrte; de cette faon, au bout de deux
ou trois jours, on tient  peu prs tous les familiers de
l'tablissement.

Voil ce que c'est qu'une souricire.

On fit donc une souricire de l'appartement de matre Bonacieux,
et quiconque y apparut fut pris et interrog par les gens de M. le
cardinal. Il va sans dire que, comme une alle particulire
conduisait au premier tage qu'habitait d'Artagnan, ceux qui
venaient chez lui taient exempts de toutes visites.

D'ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls; ils s'taient
mis en qute chacun de son ct, et n'avaient rien trouv, rien
dcouvert. Athos avait t mme jusqu' questionner
M. de Trville, chose qui, vu le mutisme habituel du digne
mousquetaire, avait fort tonn son capitaine. Mais M. de Trville
ne savait rien, sinon que, la dernire fois qu'il avait vu le
cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait l'air fort
soucieux, que le roi tait inquiet, et que les yeux rouges de la
reine indiquaient qu'elle avait veill ou pleur. Mais cette
dernire circonstance l'avait peu frapp, la reine, depuis son
mariage, veillant et pleurant beaucoup.

M. de Trville recommanda en tout cas  Athos le service du roi et
surtout celui de la reine, le priant de faire la mme
recommandation  ses camarades.

Quant  d'Artagnan, il ne bougeait pas de chez lui. Il avait
converti sa chambre en observatoire. Des fentres il voyait
arriver ceux qui venaient se faire prendre; puis, comme il avait
t les carreaux du plancher, qu'il avait creus le parquet et
qu'un simple plafond le sparait de la chambre au-dessous, o se
faisaient les interrogatoires, il entendait tout ce qui se passait
entre les inquisiteurs et les accuss.

Les interrogatoires, prcds d'une perquisition minutieuse opre
sur la personne arrte, taient presque toujours ainsi conus:

Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou
pour quelque autre personne?

-- M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose pour sa femme ou
pour quelque autre personne?

-- L'un et l'autre vous ont-ils fait quelque confidence de vive
voix?

S'ils savaient quelque chose, ils ne questionneraient pas ainsi,
se dit  lui-mme d'Artagnan. Maintenant, que cherchent-ils 
savoir? Si le duc de Buckingham ne se trouve point  Paris et s'il
n'a pas eu ou s'il ne doit point avoir quelque entrevue avec la
reine.

D'Artagnan s'arrta  cette ide, qui, d'aprs tout ce qu'il avait
entendu, ne manquait pas de probabilit.

En attendant, la souricire tait en permanence, et la vigilance
de d'Artagnan aussi.

Le soir du lendemain de l'arrestation du pauvre Bonacieux, comme
Athos venait de quitter d'Artagnan pour se rendre chez
M. de Trville, comme neuf heures venaient de sonner, et comme
Planchet, qui n'avait pas encore fait le lit, commenait sa
besogne, on entendit frapper  la porte de la rue; aussitt cette
porte s'ouvrit et se referma: quelqu'un venait de se prendre  la
souricire.

D'Artagnan s'lana vers l'endroit dcarrel, se coucha ventre 
terre et couta.

Des cris retentirent bientt, puis des gmissements qu'on
cherchait  touffer. D'interrogatoire, il n'en tait pas
question.

Diable! se dit d'Artagnan, il me semble que c'est une femme: on
la fouille, elle rsiste, -- on la violente, -- les misrables!

Et d'Artagnan, malgr sa prudence, se tenait  quatre pour ne pas
se mler  la scne qui se passait au-dessous de lui.

Mais je vous dis que je suis la matresse de la maison,
messieurs; je vous dis que je suis Mme Bonacieux, je vous dis que
j'appartiens  la reine! s'criait la malheureuse femme.

Mme Bonacieux! murmura d'Artagnan; serais-je assez heureux pour
avoir trouv ce que tout le monde cherche?

C'est justement vous que nous attendions, reprirent les
interrogateurs.

La voix devint de plus en plus touffe: un mouvement tumultueux
fit retentir les boiseries. La victime rsistait autant qu'une
femme peut rsister  quatre hommes.

Pardon, messieurs, par..., murmura la voix, qui ne fit plus
entendre que des sons inarticuls.

Ils la billonnent, ils vont l'entraner, s'cria d'Artagnan en
se redressant comme par un ressort. Mon pe; bon, elle est  mon
ct. Planchet!

-- Monsieur?

-- Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L'un des trois sera
srement chez lui, peut-tre tous les trois seront-ils rentrs.
Qu'ils prennent des armes, qu'ils viennent, qu'ils accourent. Ah!
je me souviens, Athos est chez M. de Trville.

-- Mais o allez-vous, monsieur, o allez-vous?

-- Je descends par la fentre, s'cria d'Artagnan, afin d'tre
plus tt arriv; toi, remets les carreaux, balaie le plancher,
sors par la porte et cours o je te dis.

-- Oh! monsieur, monsieur, vous allez vous tuer, s'cria Planchet.

-- Tais-toi, imbcile, dit d'Artagnan. Et s'accrochant de la main
au rebord de sa fentre, il se laissa tomber du premier tage, qui
heureusement n'tait pas lev, sans se faire une corchure.

Puis il alla aussitt frapper  la porte en murmurant:

Je vais me faire prendre  mon tour dans la souricire, et
malheur aux chats qui se frotteront  pareille souris.

 peine le marteau eut-il rsonn sous la main du jeune homme, que
le tumulte cessa, que des pas s'approchrent, que la porte
s'ouvrit, et que d'Artagnan, l'pe nue, s'lana dans
l'appartement de matre Bonacieux, dont la porte, sans doute mue
par un ressort, se referma d'elle-mme sur lui.

Alors ceux qui habitaient encore la malheureuse maison de
Bonacieux et les voisins les plus proches entendirent de grands
cris, des trpignements, un cliquetis d'pes et un bruit prolong
de meubles. Puis, un moment aprs, ceux qui, surpris par ce bruit,
s'taient mis aux fentres pour en connatre la cause, purent voir
la porte se rouvrir et quatre hommes vtus de noir non pas en
sortir, mais s'envoler comme des corbeaux effarouchs, laissant
par terre et aux angles des tables des plumes de leurs ailes,
c'est--dire des loques de leurs habits et des bribes de leurs
manteaux.

D'Artagnan tait vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le
dire, car un seul des alguazils tait arm, encore se dfendit-il
pour la forme. Il est vrai que les trois autres avaient essay
d'assommer le jeune homme avec les chaises, les tabourets et les
poteries; mais deux ou trois gratignures faites par la flamberge
du Gascon les avaient pouvants. Dix minutes avaient suffi  leur
dfaite et d'Artagnan tait rest matre du champ de bataille.

Les voisins, qui avaient ouvert leurs fentres avec le sang-froid
particulier aux habitants de Paris dans ces temps d'meutes et de
rixes perptuelles, les refermrent ds qu'ils eurent vu s'enfuir
les quatre hommes noirs: leur instinct leur disait que, pour le
moment, tout tait fini.

D'ailleurs il se faisait tard, et alors comme aujourd'hui on se
couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg.

D'Artagnan, rest seul avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle:
la pauvre femme tait renverse sur un fauteuil et  demi
vanouie. D'Artagnan l'examina d'un coup d'oeil rapide.

C'tait une charmante femme de vingt-cinq  vingt-six ans, brune
avec des yeux bleus, ayant un nez lgrement retrouss, des dents
admirables, un teint marbr de rose et d'opale. L cependant
s'arrtaient les signes qui pouvaient la faire confondre avec une
grande dame. Les mains taient blanches, mais sans finesse: les
pieds n'annonaient pas la femme de qualit. Heureusement
d'Artagnan n'en tait pas encore  se proccuper de ces dtails.

Tandis que d'Artagnan examinait Mme Bonacieux, et en tait aux
pieds, comme nous l'avons dit, il vit  terre un fin mouchoir de
batiste, qu'il ramassa selon son habitude, et au coin duquel il
reconnut le mme chiffre qu'il avait vu au mouchoir qui avait
failli lui faire couper la gorge avec Aramis.

Depuis ce temps, d'Artagnan se mfiait des mouchoirs armoris; il
remit donc sans rien dire celui qu'il avait ramass dans la poche
de Mme Bonacieux. En ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens.
Elle ouvrit les yeux, regarda avec terreur autour d'elle, vit que
l'appartement tait vide, et qu'elle tait seule avec son
librateur. Elle lui tendit aussitt les mains en souriant.
Mme Bonacieux avait le plus charmant sourire du monde.

Ah! monsieur! dit-elle, c'est vous qui m'avez sauve; permettez-
moi que je vous remercie.

-- Madame, dit d'Artagnan, je n'ai fait que ce que tout
gentilhomme et fait  ma place, vous ne me devez donc aucun
remerciement.

-- Si fait, monsieur, si fait, et j'espre vous prouver que vous
n'avez pas rendu service  une ingrate. Mais que me voulaient donc
ces hommes, que j'ai pris d'abord pour des voleurs, et pourquoi
M. Bonacieux n'est-il point ici?

-- Madame, ces hommes taient bien autrement dangereux que ne
pourraient tre des voleurs, car ce sont des agents de M. le
cardinal, et quant  votre mari, M. Bonacieux, il n'est point ici
parce qu'hier on est venu le prendre pour le conduire  la
Bastille.

-- Mon mari  la Bastille! s'cria Mme Bonacieux, oh! mon Dieu!
qu'a-t-il donc fait? pauvre cher homme! lui, l'innocence mme!

Et quelque chose comme un sourire perait sur la figure encore
tout effraye de la jeune femme.

Ce qu'il a fait, madame? dit d'Artagnan. Je crois que son seul
crime est d'avoir  la fois le bonheur et le malheur d'tre votre
mari.

-- Mais, monsieur, vous savez donc...

-- Je sais que vous avez t enleve, madame.

-- Et par qui? Le savez-vous? Oh! si vous le savez, dites-le-moi.

-- Par un homme de quarante  quarante-cinq ans, aux cheveux
noirs, au teint basan, avec une cicatrice  la tempe gauche.

-- C'est cela, c'est cela; mais son nom?

-- Ah! son nom? c'est ce que j'ignore.

-- Et mon mari savait-il que j'avais t enleve?

-- Il en avait t prvenu par une lettre que lui avait crite le
ravisseur lui-mme.

-- Et souponne-t-il, demanda Mme Bonacieux avec embarras, la
cause de cet vnement?

-- Il l'attribuait, je crois,  une cause politique.

-- J'en ai dout d'abord, et maintenant je le pense comme lui.
Ainsi donc, ce cher M. Bonacieux ne m'a pas souponne un seul
instant...?

-- Ah! loin de l, madame, il tait trop fier de votre sagesse et
surtout de votre amour.

Un second sourire presque imperceptible effleura les lvres roses
de la belle jeune femme.

Mais, continua d'Artagnan, comment vous tes-vous enfuie?

-- J'ai profit d'un moment o l'on m'a laisse seule, et comme je
savais depuis ce matin  quoi m'en tenir sur mon enlvement, 
l'aide de mes draps je suis descendue par la fentre; alors, comme
je croyais mon mari ici, je suis accourue.

-- Pour vous mettre sous sa protection?

-- Oh! non, pauvre cher homme, je savais bien qu'il tait
incapable de me dfendre; mais comme il pouvait nous servir 
autre chose, je voulais le prvenir.

-- De quoi?

-- Oh! ceci n'est pas mon secret, je ne puis donc pas vous le
dire.

-- D'ailleurs, dit d'Artagnan (pardon, madame, si, tout garde que
je suis, je vous rappelle  la prudence), d'ailleurs je crois que
nous ne sommes pas ici en lieu opportun pour faire des
confidences. Les hommes que j'ai mis en fuite vont revenir avec
main-forte; s'ils nous retrouvent ici nous sommes perdus. J'ai
bien fait prvenir trois de mes amis, mais qui sait si on les aura
trouvs chez eux!

-- Oui, oui, vous avez raison, s'cria Mme Bonacieux effraye;
fuyons, sauvons-nous.

 ces mots, elle passa son bras sous celui de d'Artagnan et
l'entrana vivement.

Mais o fuir? dit d'Artagnan, o nous sauver?

-- loignons-nous d'abord de cette maison, puis aprs nous
verrons.

Et la jeune femme et le jeune homme, sans se donner la peine de
refermer la porte, descendirent rapidement la rue des Fossoyeurs,
s'engagrent dans la rue des Fosss-Monsieur-le-Prince et ne
s'arrtrent qu' la place Saint-Sulpice.

Et maintenant, qu'allons-nous faire, demanda d'Artagnan, et o
voulez-vous que je vous conduise?

-- Je suis fort embarrasse de vous rpondre, je vous l'avoue, dit
Mme Bonacieux; mon intention tait de faire prvenir M. de La
Porte par mon mari, afin que M. de La Porte pt nous dire
prcisment ce qui s'tait pass au Louvre depuis trois jours, et
s'il n'y avait pas danger pour moi de m'y prsenter.

-- Mais moi, dit d'Artagnan, je puis aller prvenir M. de La
Porte.

-- Sans doute; seulement il n'y a qu'un malheur: c'est qu'on
connat M. Bonacieux au Louvre et qu'on le laisserait passer, lui,
tandis qu'on ne vous connat pas, vous, et que l'on vous fermera
la porte.

-- Ah! bah, dit d'Artagnan, vous avez bien  quelque guichet du
Louvre un concierge qui vous est dvou, et qui grce  un mot
d'ordre...

Mme Bonacieux regarda fixement le jeune homme.

Et si je vous donnais ce mot d'ordre, dit-elle, l'oublieriez-vous
aussitt que vous vous en seriez servi?

-- Parole d'honneur, foi de gentilhomme! dit d'Artagnan avec un
accent  la vrit duquel il n'y avait pas  se tromper.

-- Tenez, je vous crois; vous avez l'air d'un brave jeune homme,
d'ailleurs votre fortune est peut-tre au bout de votre
dvouement.

-- Je ferai sans promesse et de conscience tout ce que je pourrai
pour servir le roi et tre agrable  la reine, dit d'Artagnan;
disposez donc de moi comme d'un ami.

-- Mais moi, o me mettrez-vous pendant ce temps-l?

-- N'avez-vous pas une personne chez laquelle M. de La Porte
puisse revenir vous prendre?

-- Non, je ne veux me fier  personne.

-- Attendez, dit d'Artagnan; nous sommes  la porte d'Athos. Oui,
c'est cela.

-- Qu'est-ce qu'Athos?

-- Un de mes amis.

-- Mais s'il est chez lui et qu'il me voie?

-- Il n'y est pas, et j'emporterai la clef aprs vous avoir fait
entrer dans son appartement.

-- Mais s'il revient?

-- Il ne reviendra pas; d'ailleurs on lui dirait que j'ai amen
une femme, et que cette femme est chez lui.

-- Mais cela me compromettra trs fort, savez-vous!

-- Que vous importe! on ne vous connat pas; d'ailleurs nous
sommes dans une situation  passer par-dessus quelques
convenances!

-- Allons donc chez votre ami. O demeure-t-il?

-- Rue Frou,  deux pas d'ici.

-- Allons.

Et tous deux reprirent leur course. Comme l'avait prvu
d'Artagnan, Athos n'tait pas chez lui: il prit la clef, qu'on
avait l'habitude de lui donner comme  un ami de la maison, monta
l'escalier et introduisit Mme Bonacieux dans le petit appartement
dont nous avons dj fait la description.

Vous tes chez vous, dit-il; attendez, fermez la porte en dedans
et n'ouvrez  personne,  moins que vous n'entendiez frapper trois
coups ainsi: tenez; et il frappa trois fois: deux coups rapprochs
l'un de l'autre et assez forts, un coup plus distant et plus
lger.

-- C'est bien, dit Mme Bonacieux; maintenant,  mon tour de vous
donner mes instructions.

-- J'coute.

-- Prsentez-vous au guichet du Louvre, du ct de la rue de
l'chelle, et demandez Germain.

-- C'est bien. Aprs?

-- Il vous demandera ce que vous voulez, et alors vous lui
rpondrez par ces deux mots: Tours et Bruxelles. Aussitt il se
mettra  vos ordres.

-- Et que lui ordonnerai-je?

-- D'aller chercher M. de La Porte, le valet de chambre de la
reine.

-- Et quand il l'aura t chercher et que M. de La Porte sera
venu?

-- Vous me l'enverrez.

-- C'est bien, mais o et comment vous reverrai-je?

-- Y tenez-vous beaucoup  me revoir?

-- Certainement.

-- Eh bien, reposez-vous sur moi de ce soin, et soyez tranquille.

-- Je compte sur votre parole.

-- Comptez-y.

D'Artagnan salua Mme Bonacieux en lui lanant le coup d'oeil le
plus amoureux qu'il lui ft possible de concentrer sur sa
charmante petite personne, et tandis qu'il descendait l'escalier,
il entendit la porte se fermer derrire lui  double tour. En deux
bonds il fut au Louvre: comme il entrait au guichet de chelle,
dix heures sonnaient. Tous les vnements que nous venons de
raconter s'taient succd en une demi-heure.

Tout s'excuta comme l'avait annonc Mme Bonacieux. Au mot d'ordre
convenu, Germain s'inclina; dix minutes aprs, La Porte tait dans
la loge; en deux mots, d'Artagnan le mit au fait et lui indiqua o
tait Mme Bonacieux. La Porte s'assura par deux fois de
l'exactitude de l'adresse, et partit en courant. Cependant, 
peine eut-il fait dix pas, qu'il revint.

Jeune homme, dit-il  d'Artagnan, un conseil.

-- Lequel?

-- Vous pourriez tre inquit pour ce qui vient de se passer.

-- Vous croyez?

-- Oui. Avez-vous quelque ami dont la pendule retarde?

-- Eh bien?

-- Allez le voir pour qu'il puisse tmoigner que vous tiez chez
lui  neuf heures et demie. En justice, cela s'appelle un alibi.

D'Artagnan trouva le conseil prudent; il prit ses jambes  son
cou, il arriva chez M. de Trville, mais, au lieu de passer au
salon avec tout le monde, il demanda  entrer dans son cabinet.
Comme d'Artagnan tait un des habitus de l'htel, on ne fit
aucune difficult d'accder  sa demande; et l'on alla prvenir
M. de Trville que son jeune compatriote, ayant quelque chose
d'important  lui dire, sollicitait une audience particulire.
Cinq minutes aprs, M. de Trville demandait  d'Artagnan ce qu'il
pouvait faire pour son service et ce qui lui valait sa visite 
une heure si avance.

Pardon, monsieur! dit d'Artagnan, qui avait profit du moment o
il tait rest seul pour retarder l'horloge de trois quarts
d'heure; j'ai pens que, comme il n'tait que neuf heures vingt-
cinq minutes, il tait encore temps de me prsenter chez vous.

-- Neuf heures vingt-cinq minutes! s'cria M. de Trville en
regardant sa pendule; mais c'est impossible!

-- Voyez plutt, monsieur, dit d'Artagnan, voil qui fait foi.

-- C'est juste, dit M. de Trville, j'aurais cru qu'il tait plus
tard. Mais voyons, que me voulez-vous?

Alors d'Artagnan fit  M. de Trville une longue histoire sur la
reine. Il lui exposa les craintes qu'il avait conues  l'gard de
Sa Majest; il lui raconta ce qu'il avait entendu dire des projets
du cardinal  l'endroit de Buckingham, et tout cela avec une
tranquillit et un aplomb dont M. de Trville fut d'autant mieux
la dupe, que lui-mme, comme nous l'avons dit, avait remarqu
quelque chose de nouveau entre le cardinal, le roi et la reine.

 dix heures sonnant, d'Artagnan quitta M. de Trville, qui le
remercia de ses renseignements, lui recommanda d'avoir toujours 
coeur le service du roi et de la reine, et qui rentra dans le
salon. Mais, au bas de l'escalier, d'Artagnan se souvint qu'il
avait oubli sa canne: en consquence, il remonta prcipitamment,
rentra dans le cabinet, d'un tour de doigt remit la pendule  son
heure, pour qu'on ne pt pas s'apercevoir, le lendemain, qu'elle
avait t drange, et sr dsormais qu'il y avait un tmoin pour
prouver son alibi, il descendit l'escalier et se trouva bientt
dans la rue.


CHAPITRE XI
L'INTRIGUE SE NOUE

Sa visite faite  M. de Trville, d'Artagnan prit, tout pensif, le
plus long pour rentrer chez lui.

 quoi pensait d'Artagnan, qu'il s'cartait ainsi de sa route,
regardant les toiles du ciel, et tantt soupirant tantt
souriant?

Il pensait  Mme Bonacieux. Pour un apprenti mousquetaire, la
jeune femme tait presque une idalit amoureuse. Jolie,
mystrieuse, initie  presque tous les secrets de cour, qui
refltaient tant de charmante gravit sur ses traits gracieux,
elle tait souponne de n'tre pas insensible, ce qui est un
attrait irrsistible pour les amants novices; de plus, d'Artagnan
l'avait dlivre des mains de ces dmons qui voulaient la fouiller
et la maltraiter, et cet important service avait tabli entre elle
et lui un de ces sentiments de reconnaissance qui prennent si
facilement un plus tendre caractre.

D'Artagnan se voyait dj, tant les rves marchent vite sur les
ailes de l'imagination, accost par un messager de la jeune femme
qui lui remettait quelque billet de rendez-vous, une chane d'or
ou un diamant. Nous avons dit que les jeunes cavaliers recevaient
sans honte de leur roi; ajoutons qu'en ce temps de facile morale,
ils n'avaient pas plus de vergogne  l'endroit de leurs
matresses, et que celles-ci leur laissaient presque toujours de
prcieux et durables souvenirs, comme si elles eussent essay de
conqurir la fragilit de leurs sentiments par la solidit de
leurs dons.

On faisait alors son chemin par les femmes, sans en rougir. Celles
qui n'taient que belles donnaient leur beaut, et de l vient
sans doute le proverbe, que la plus belle fille du monde ne peut
donner que ce qu'elle a. Celles qui taient riches donnaient en
outre une partie de leur argent, et l'on pourrait citer bon nombre
de hros de cette galante poque qui n'eussent gagn ni leurs
perons d'abord, ni leurs batailles ensuite, sans la bourse plus
ou moins garnie que leur matresse attachait  l'aron de leur
selle.

D'Artagnan ne possdait rien; l'hsitation du provincial, vernis
lger, fleur phmre, duvet de la pche, s'tait vapore au vent
des conseils peu orthodoxes que les trois mousquetaires donnaient
 leur ami. D'Artagnan, suivant l'trange coutume du temps, se
regardait  Paris comme en campagne, et cela ni plus ni moins que
dans les Flandres: l'Espagnol l-bas, la femme ici. C'tait
partout un ennemi  combattre, des contributions  frapper.

Mais, disons-le, pour le moment d'Artagnan tait m d'un sentiment
plus noble et plus dsintress. Le mercier lui avait dit qu'il
tait riche; le jeune homme avait pu deviner qu'avec un niais
comme l'tait M. Bonacieux, ce devait tre la femme qui tenait la
clef de la bourse. Mais tout cela n'avait influ en rien sur le
sentiment produit par la vue de Mme Bonacieux, et l'intrt tait
rest  peu prs tranger  ce commencement d'amour qui en avait
t la suite. Nous disons:  peu prs, car l'ide qu'une jeune
femme, belle, gracieuse, spirituelle, est riche en mme temps,
n'te rien  ce commencement d'amour, et tout au contraire le
corrobore.

Il y a dans l'aisance une foule de soins et de caprices
aristocratiques qui vont bien  la beaut. Un bas fin et blanc,
une robe de soie, une guimpe de dentelle, un joli soulier au pied,
un frais ruban sur la tte, ne font point jolie une femme laide,
mais font belle une femme jolie, sans compter les mains qui
gagnent  tout cela; les mains, chez les femmes surtout, ont
besoin de rester oisives pour rester belles.

Puis d'Artagnan, comme le sait bien le lecteur, auquel nous
n'avons pas cach l'tat de sa fortune, d'Artagnan n'tait pas un
millionnaire; il esprait bien le devenir un jour, mais le temps
qu'il se fixait lui-mme pour cet heureux changement tait assez
loign. En attendant, quel dsespoir que de voir une femme qu'on
aime dsirer ces mille riens dont les femmes composent leur
bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces mille riens! Au moins,
quand la femme est riche et que l'amant ne l'est pas, ce qu'il ne
peut lui offrir elle se l'offre elle-mme; et quoique ce soit
ordinairement avec l'argent du mari qu'elle se passe cette
jouissance, il est rare que ce soit  lui qu'en revienne la
reconnaissance.

Puis d'Artagnan, dispos  tre l'amant le plus tendre, tait en
attendant un ami trs dvou. Au milieu de ses projets amoureux
sur la femme du mercier, il n'oubliait pas les siens. La jolie
Mme Bonacieux tait femme  promener dans la plaine Saint-Denis ou
dans la foire Saint-Germain en compagnie d'Athos, de Porthos et
d'Aramis, auxquels d'Artagnan serait fier de montrer une telle
conqute. Puis, quand on a march longtemps, la faim arrive;
d'Artagnan depuis quelque temps avait remarqu cela. On ferait de
ces petits dners charmants o l'on touche d'un ct la main d'un
ami, et de l'autre le pied d'une matresse. Enfin, dans les
moments pressants, dans les positions extrmes, d'Artagnan serait
le sauveur de ses amis.

Et M. Bonacieux, que d'Artagnan avait pouss dans les mains des
sbires en le reniant bien haut et  qui il avait promis tout bas
de le sauver? Nous devons avouer  nos lecteurs que d'Artagnan n'y
songeait en aucune faon, ou que, s'il y songeait, c'tait pour se
dire qu'il tait bien o il tait, quelque part qu'il ft. L'amour
est la plus goste de toutes les passions.

Cependant, que nos lecteurs se rassurent: si d'Artagnan oublie son
hte ou fait semblant de l'oublier, sous prtexte qu'il ne sait
pas o on l'a conduit, nous ne l'oublions pas, nous, et nous
savons o il est. Mais pour le moment faisons comme le Gascon
amoureux. Quant au digne mercier, nous reviendrons  lui plus
tard.

D'Artagnan, tout en rflchissant  ses futures amours, tout en
parlant  la nuit, tout en souriant aux toiles, remontait la rue
du Cherche-Midi ou Chasse-Midi, ainsi qu'on l'appelait alors.
Comme il se trouvait dans le quartier d'Aramis, l'ide lui tait
venue d'aller faire une visite  son ami, pour lui donner quelques
explications sur les motifs qui lui avaient fait envoyer Planchet
avec invitation de se rendre immdiatement  la souricire. Or, si
Aramis s'tait trouv chez lui lorsque Planchet y tait venu, il
avait sans aucun doute couru rue des Fossoyeurs, et n'y trouvant
personne que ses deux autres compagnons peut-tre, ils n'avaient
d savoir, ni les uns ni les autres, ce que cela voulait dire. Ce
drangement mritait donc une explication, voil ce que disait
tout haut d'Artagnan.

Puis, tout bas, il pensait que c'tait pour lui une occasion de
parler de la jolie petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon
son coeur, tait dj tout plein. Ce n'est pas  propos d'un
premier amour qu'il faut demander de la discrtion. Ce premier
amour est accompagn d'une si grande joie, qu'il faut que cette
joie dborde, sans cela elle vous toufferait.

Paris depuis deux heures tait sombre et commenait  se faire
dsert. Onze heures sonnaient  toutes les horloges du faubourg
Saint-Germain, il faisait un temps doux. D'Artagnan suivait une
ruelle situe sur l'emplacement o passe aujourd'hui la rue
d'Assas, respirant les manations embaumes qui venaient avec le
vent de la rue de Vaugirard et qu'envoyaient les jardins
rafrachis par la rose du soir et par la brise de la nuit. Au
loin rsonnaient, assourdis cependant par de bons volets, les
chants des buveurs dans quelques cabarets perdus dans la plaine.
Arriv au bout de la ruelle, d'Artagnan tourna  gauche. La maison
qu'habitait Aramis se trouvait situe entre la rue Cassette et la
rue Servandoni.

D'Artagnan venait de dpasser la rue Cassette et reconnaissait
dj la porte de la maison de son ami, enfouie sous un massif de
sycomores et de clmatites qui formaient un vaste bourrelet au-
dessus d'elle lorsqu'il aperut quelque chose comme une ombre qui
sortait de la rue Servandoni. Ce quelque chose tait envelopp
d'un manteau, et d'Artagnan crut d'abord que c'tait un homme;
mais,  la petitesse de la taille,  l'incertitude de la dmarche,
 l'embarras du pas, il reconnut bientt une femme. De plus, cette
femme, comme si elle n'et pas t bien sre de la maison qu'elle
cherchait, levait les yeux pour se reconnatre, s'arrtait,
retournait en arrire, puis revenait encore. D'Artagnan fut
intrigu.

Si j'allais lui offrir mes services! pensa-t-il.  son allure, on
voit qu'elle est jeune; peut-tre jolie. Oh! oui. Mais une femme
qui court les rues  cette heure ne sort gure que pour aller
rejoindre son amant. Peste! si j'allais troubler les rendez-vous,
ce serait une mauvaise porte pour entrer en relations.

Cependant, la jeune femme s'avanait toujours, comptant les
maisons et les fentres. Ce n'tait, au reste, chose ni longue, ni
difficile. Il n'y avait que trois htels dans cette partie de la
rue, et deux fentres ayant vue sur cette rue; l'une tait celle
d'un pavillon parallle  celui qu'occupait Aramis, l'autre tait
celle d'Aramis lui-mme.

Pardieu! se dit d'Artagnan, auquel la nice du thologien
revenait  l'esprit; pardieu! il serait drle que cette colombe
attarde chercht la maison de notre ami. Mais sur mon me, cela y
ressemble fort. Ah! mon cher Aramis, pour cette fois, j'en veux
avoir le coeur net.

Et d'Artagnan, se faisant le plus mince qu'il put, s'abrita dans
le ct le plus obscur de la rue, prs d'un banc de pierre situ
au fond d'une niche.

La jeune femme continua de s'avancer, car outre la lgret de son
allure, qui l'avait trahie, elle venait de faire entendre une
petite toux qui dnonait une voix des plus fraches. D'Artagnan
pensa que cette toux tait un signal.

Cependant, soit qu'on et rpondu  cette toux par un signe
quivalent qui avait fix les irrsolutions de la nocturne
chercheuse, soit que sans secours tranger elle et reconnu
qu'elle tait arrive au bout de sa course, elle s'approcha
rsolument du volet d'Aramis et frappa  trois intervalles gaux
avec son doigt recourb.

C'est bien chez Aramis, murmura d'Artagnan. Ah! monsieur
l'hypocrite! je vous y prends  faire de la thologie!

Les trois coups taient  peine frapps, que la croise intrieure
s'ouvrit et qu'une lumire parut  travers les vitres du volet.

Ah! ah! fit l'couteur non pas aux portes, mais aux fentres, ah!
la visite tait attendue. Allons, le volet va s'ouvrir et la dame
entrera par escalade. Trs bien!

Mais, au grand tonnement de d'Artagnan, le volet resta ferm. De
plus, la lumire qui avait flamboy un instant, disparut, et tout
rentra dans l'obscurit.

D'Artagnan pensa que cela ne pouvait durer ainsi, et continua de
regarder de tous ses yeux et d'couter de toutes ses oreilles.

Il avait raison: au bout de quelques secondes, deux coups secs
retentirent dans l'intrieur.

La jeune femme de la rue rpondit par un seul coup, et le volet
s'entrouvrit.

On juge si d'Artagnan regardait et coutait avec avidit.

Malheureusement, la lumire avait t transporte dans un autre
appartement. Mais les yeux du jeune homme s'taient habitus  la
nuit. D'ailleurs les yeux des Gascons ont,  ce qu'on assure,
comme ceux des chats, la proprit de voir pendant la nuit.

D'Artagnan vit donc que la jeune femme tirait de sa poche un objet
blanc qu'elle dploya vivement et qui prit la forme d'un mouchoir.
Cet objet dploy, elle en fit remarquer le coin  son
interlocuteur.

Cela rappela  d'Artagnan ce mouchoir qu'il avait trouv aux pieds
de Mme Bonacieux, lequel lui avait rappel celui qu'il avait
trouv aux pieds d'Aramis.

Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir?

Plac o il tait, d'Artagnan ne pouvait voir le visage d'Aramis,
nous disons d'Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun
doute que ce ft son ami qui dialogut de l'intrieur avec la dame
de l'extrieur; la curiosit l'emporta donc sur la prudence, et,
profitant de la proccupation dans laquelle la vue du mouchoir
paraissait plonger les deux personnages que nous avons mis en
scne, il sortit de sa cachette, et prompt comme l'clair, mais
touffant le bruit de ses pas, il alla se coller  un angle de la
muraille, d'o son oeil pouvait parfaitement plonger dans
l'intrieur de l'appartement d'Aramis.

Arriv l, d'Artagnan pensa jeter un cri de surprise: ce n'tait
pas Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c'tait une
femme. Seulement, d'Artagnan y voyait assez pour reconnatre la
forme de ses vtements, mais pas assez pour distinguer ses traits.

Au mme instant, la femme de l'appartement tira un second mouchoir
de sa poche, et l'changea avec celui qu'on venait de lui montrer.
Puis, quelques mots furent prononcs entre les deux femmes. Enfin
le volet se referma; la femme qui se trouvait  l'extrieur de la
fentre se retourna, et vint passer  quatre pas de d'Artagnan en
abaissant la coiffe de sa mante; mais la prcaution avait t
prise trop tard, d'Artagnan avait dj reconnu Mme Bonacieux.

Mme Bonacieux! Le soupon que c'tait elle lui avait dj travers
l'esprit quand elle avait tir le mouchoir de sa poche; mais
quelle probabilit que Mme Bonacieux qui avait envoy chercher
M. de La Porte pour se faire reconduire par lui au Louvre, court
les rues de Paris seule  onze heures et demie du soir, au risque
de se faire enlever une seconde fois?

Il fallait donc que ce ft pour une affaire bien importante; et
quelle est l'affaire importante d'une femme de vingt-cinq ans?
L'amour.

Mais tait-ce pour son compte ou pour le compte d'une autre
personne qu'elle s'exposait  de semblables hasards? Voil ce que
se demandait  lui-mme le jeune homme, que le dmon de la
jalousie mordait au coeur ni plus ni moins qu'un amant en titre.

Il y avait, au reste, un moyen bien simple de s'assurer o allait
Mme Bonacieux: c'tait de la suivre. Ce moyen tait si simple, que
d'Artagnan l'employa tout naturellement et d'instinct.

Mais,  la vue du jeune homme qui se dtachait de la muraille
comme une statue de sa niche, et au bruit des pas qu'elle entendit
retentir derrire elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et
s'enfuit.

D'Artagnan courut aprs elle. Ce n'tait pas une chose difficile
pour lui que de rejoindre une femme embarrasse dans son manteau.
Il la rejoignit donc au tiers de la rue dans laquelle elle s'tait
engage. La malheureuse tait puise, non pas de fatigue, mais de
terreur, et quand d'Artagnan lui posa la main sur l'paule, elle
tomba sur un genou en criant d'une voix trangle:

Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien.

D'Artagnan la releva en lui passant le bras autour de la taille;
mais comme il sentait  son poids qu'elle tait sur le point de se
trouver mal, il s'empressa de la rassurer par des protestations de
dvouement. Ces protestations n'taient rien pour Mme Bonacieux;
car de pareilles protestations peuvent se faire avec les plus
mauvaises intentions du monde; mais la voix tait tout. La jeune
femme crut reconnatre le son de cette voix: elle rouvrit les
yeux, jeta un regard sur l'homme qui lui avait fait si grand-peur,
et, reconnaissant d'Artagnan, elle poussa un cri de joie.

Oh! c'est vous, c'est vous! dit-elle; merci, mon Dieu!

-- Oui, c'est moi, dit d'Artagnan, moi que Dieu a envoy pour
veiller sur vous.

-- tait-ce dans cette intention que vous me suiviez? demanda
avec un sourire plein de coquetterie la jeune femme, dont le
caractre un peu railleur reprenait le dessus, et chez laquelle
toute crainte avait disparu du moment o elle avait reconnu un ami
dans celui qu'elle avait pris pour un ennemi.

Non, dit d'Artagnan, non, je l'avoue; c'est le hasard qui m'a mis
sur votre route; j'ai vu une femme frapper  la fentre d'un de
mes amis...

-- D'un de vos amis? interrompit Mme Bonacieux.

-- Sans doute; Aramis est de mes meilleurs amis.

-- Aramis! qu'est-ce que cela?

-- Allons donc! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas
Aramis?

-- C'est la premire fois que j'entends prononcer ce nom.

-- C'est donc la premire fois que vous venez  cette maison?

-- Sans doute.

-- Et vous ne saviez pas qu'elle ft habite par un jeune homme?

-- Non.

-- Par un mousquetaire?

-- Nullement.

-- Ce n'est donc pas lui que vous veniez chercher?

-- Pas le moins du monde. D'ailleurs, vous l'avez bien vu, la
personne  qui j'ai parl est une femme.

-- C'est vrai; mais cette femme est des amies d'Aramis.

-- Je n'en sais rien.

-- Puisqu'elle loge chez lui.

-- Cela ne me regarde pas.

-- Mais qui est-elle?

-- Oh! cela n'est point mon secret.

-- Chre madame Bonacieux, vous tes charmante; mais en mme temps
vous tes la femme la plus mystrieuse...

-- Est-ce que je perds  cela?

-- Non; vous tes, au contraire, adorable. Alors, donnez-moi le
bras.

-- Bien volontiers. Et maintenant?

-- Maintenant, conduisez-moi.

-- O cela?

-- O je vais.

-- Mais o allez-vous?

-- Vous le verrez, puisque vous me laisserez  la porte.

-- Faudra-t-il vous attendre?

-- Ce sera inutile.

-- Vous reviendrez donc seule? Peut-tre oui, peut-tre non.

-- Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un
homme, sera-t-elle une femme?

-- Je n'en sais rien encore.

-- Je le saurai bien, moi!

-- Comment cela?

-- Je vous attendrai pour vous voir sortir.

-- En ce cas, adieu!

-- Comment cela?

-- Je n'ai pas besoin de vous.

-- Mais vous aviez rclam...

-- L'aide d'un gentilhomme, et non la surveillance d'un espion.

-- Le mot est un peu dur!

-- Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgr eux?

-- Des indiscrets.

-- Le mot est trop doux.

-- Allons, madame, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous
voulez.

-- Pourquoi vous tre priv du mrite de le faire tout de suite?

-- N'y en a-t-il donc aucun  se repentir?

-- Et vous repentez-vous rellement?

-- Je n'en sais rien moi-mme. Mais ce que je sais, c'est que je
vous promets de faire tout ce que vous voudrez si vous me laissez
vous accompagner jusqu'o vous allez.

-- Et vous me quitterez aprs?

-- Oui.

-- Sans m'pier  ma sortie?

-- Non.

-- Parole d'honneur?

-- Foi de gentilhomme!

-- Prenez mon bras et marchons alors.

D'Artagnan offrit son bras  Mme Bonacieux, qui s'y suspendit,
moiti rieuse, moiti tremblante, et tous deux gagnrent le haut
de la rue de La Harpe. Arrive l, la jeune femme parut hsiter,
comme elle avait dj fait dans la rue de Vaugirard. Cependant, 
de certains signes, elle sembla reconnatre une porte; et
s'approchant de cette porte:

Et maintenant, monsieur, dit-elle, c'est ici que j'ai affaire;
mille fois merci de votre honorable compagnie, qui m'a sauve de
tous les dangers auxquels, seule, j'eusse t expose. Mais le
moment est venu de tenir votre parole: je suis arrive  ma
destination.

-- Et vous n'aurez plus rien  craindre en revenant?

-- Je n'aurai  craindre que les voleurs.

-- N'est-ce donc rien?

-- Que pourraient-ils me prendre? je n'ai pas un denier sur moi.

-- Vous oubliez ce beau mouchoir brod, armori.

-- Lequel?

-- Celui que j'ai trouv  vos pieds et que j'ai remis dans votre
poche.

-- Taisez-vous, taisez-vous, malheureux! s'cria la jeune femme,
voulez-vous me perdre?

-- Vous voyez bien qu'il y a encore du danger pour vous, puisqu'un
seul mot vous fait trembler, et que vous avouez que, si on
entendait ce mot, vous seriez perdue. Ah! tenez, madame, s'cria
d'Artagnan en lui saisissant la main et la couvrant d'un ardent
regard, tenez! soyez plus gnreuse, confiez-vous  moi; n'avez-
vous donc pas lu dans mes yeux qu'il n'y a que dvouement et
sympathie dans mon coeur?

-- Si fait, rpondit Mme Bonacieux; aussi demandez-moi mes
secrets, et je vous les dirai; mais ceux des autres, c'est autre
chose.

-- C'est bien, dit d'Artagnan, je les dcouvrirai; puisque ces
secrets peuvent avoir une influence sur votre vie, il faut que ces
secrets deviennent les miens.

-- Gardez-vous-en bien, s'cria la jeune femme avec un srieux qui
fit frissonner d'Artagnan malgr lui. Oh! ne vous mlez en rien de
ce qui me regarde, ne cherchez point  m'aider dans ce que
j'accomplis; et cela, je vous le demande au nom de l'intrt que
je vous inspire, au nom du service que vous m'avez rendu! et que
je n'oublierai de ma vie. Croyez bien plutt  ce que je vous dis.
Ne vous occupez plus de moi, je n'existe plus pour vous, que ce
soit comme si vous ne m'aviez jamais vue.

-- Aramis doit-il en faire autant que moi, madame? dit d'Artagnan
piqu.

-- Voil deux ou trois fois que vous avez prononc ce nom,
monsieur, et cependant je vous ai dit que je ne le connaissais
pas.

-- Vous ne connaissez pas l'homme au volet duquel vous avez t
frapper. Allons donc, madame! vous me croyez par trop crdule,
aussi!

-- Avouez que c'est pour me faire parler que vous inventez cette
histoire, et que vous crez ce personnage.

-- Je n'invente rien, madame, je ne cre rien, je dis l'exacte
vrit.

-- Et vous dites qu'un de vos amis demeure dans cette maison?

-- Je le dis et je le rpte pour la troisime fois, cette maison
est celle qu'habite mon ami, et cet ami est Aramis.

-- Tout cela s'claircira plus tard, murmura la jeune femme:
maintenant, monsieur, taisez-vous.

-- Si vous pouviez voir mon coeur tout  dcouvert, dit
d'Artagnan, vous y liriez tant de curiosit, que vous auriez piti
de moi, et tant d'amour, que vous satisferiez  l'instant mme ma
curiosit. On n'a rien  craindre de ceux qui vous aiment.

-- Vous parlez bien vite d'amour, monsieur! dit la jeune femme en
secouant la tte.

-- C'est que l'amour m'est venu vite et pour la premire fois, et
que je n'ai pas vingt ans.

La jeune femme le regarda  la drobe.

coutez, je suis dj sur la trace, dit d'Artagnan. Il y a trois
mois, j'ai manqu avoir un duel avec Aramis pour un mouchoir
pareil  celui que vous avez montr  cette femme qui tait chez
lui, pour un mouchoir marqu de la mme manire, j'en suis sr.

-- Monsieur, dit la jeune femme, vous me fatiguez fort, je vous le
jure, avec ces questions.

-- Mais vous, si prudente, madame, songez-y, si vous tiez arrte
avec ce mouchoir, et que ce mouchoir ft saisi, ne seriez-vous pas
compromise?

-- Pourquoi cela, les initiales ne sont-elles pas les miennes:
C.B., Constance Bonacieux?

-- Ou Camille de Bois-Tracy.

-- Silence, monsieur, encore une fois silence! Ah! puisque les
dangers que je cours pour moi-mme ne vous arrtent pas, songez 
ceux que vous pouvez courir, vous!

-- Moi?

-- Oui, vous. Il y a danger de la prison, il y a danger de la vie
 me connatre.

-- Alors, je ne vous quitte plus.

-- Monsieur, dit la jeune femme suppliant et joignant les mains,
monsieur, au nom du Ciel, au nom de l'honneur d'un militaire, au
nom de la courtoisie d'un gentilhomme, loignez-vous; tenez, voil
minuit qui sonne, c'est l'heure o l'on m'attend.

-- Madame, dit le jeune homme en s'inclinant, je ne sais rien
refuser  qui me demande ainsi; soyez contente, je m'loigne.

-- Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m'pierez pas?

-- Je rentre chez moi  l'instant.

-- Ah! je le savais bien, que vous tiez un brave jeune homme!
s'cria Mme Bonacieux en lui tendant une main et en posant l'autre
sur le marteau d'une petite porte presque perdue dans la muraille.

-- D'Artagnan saisit la main qu'on lui tendait et la baisa
ardemment.

Ah! j'aimerais mieux ne vous avoir jamais vue, s'cria d'Artagnan
avec cette brutalit nave que les femmes prfrent souvent aux
affteries de la politesse, parce qu'elle dcouvre le fond de la
pense et qu'elle prouve que le sentiment l'emporte sur la raison.

-- Eh bien, reprit Mme Bonacieux d'une voix presque caressante, et
en serrant la main de d'Artagnan qui n'avait pas abandonn la
sienne; eh bien, je n'en dirai pas autant que vous: ce qui est
perdu pour aujourd'hui n'est pas perdu pour l'avenir. Qui sait, si
lorsque je serai dlie un jour, je ne satisferai pas votre
curiosit?

-- Et faites-vous la mme promesse  mon amour? s'cria d'Artagnan
au comble de la joie.

-- Oh! de ce ct, je ne veux point m'engager, cela dpendra des
sentiments que vous saurez m'inspirer.

-- Ainsi, aujourd'hui, madame...

-- Aujourd'hui, monsieur, je n'en suis encore qu' la
reconnaissance.

-- Ah! vous tes trop charmante, dit d'Artagnan avec tristesse, et
vous abusez de mon amour.

-- Non, j'use de votre gnrosit, voil tout. Mais croyez-le
bien, avec certaines gens tout se retrouve.

-- Oh! vous me rendez le plus heureux des hommes. N'oubliez pas
cette soire, n'oubliez pas cette promesse.

-- Soyez tranquille, en temps et lieu je me souviendrai de tout.
Eh bien, partez donc, partez, au nom du Ciel! On m'attendait 
minuit juste, et je suis en retard.

-- De cinq minutes.

-- Oui; mais dans certaines circonstances, cinq minutes sont cinq
sicles.

-- Quand on aime.

-- Eh bien, qui vous dit que je n'ai pas affaire  un amoureux?

-- C'est un homme qui vous attend? s'cria d'Artagnan, un homme!

-- Allons, voil la discussion qui va recommencer, fit
Mme Bonacieux avec un demi-sourire qui n'tait pas exempt d'une
certaine teinte d'impatience.

-- Non, non, je m'en vais, je pars; je crois en vous, je veux
avoir tout le mrite de mon dvouement, ce dvouement dt-il tre
une stupidit. Adieu, madame, adieu!

Et comme s'il ne se ft senti la force de se dtacher de la main
qu'il tenait que par une secousse, il s'loigna tout courant,
tandis que Mme Bonacieux frappait, comme au volet, trois coups
lents et rguliers; puis, arriv  l'angle de la rue, il se
retourna: la porte s'tait ouverte et referme, la jolie mercire
avait disparu.

D'Artagnan continua son chemin, il avait donn sa parole de ne pas
pier Mme Bonacieux, et sa vie et-elle dpendu de l'endroit o
elle allait se rendre, ou de la personne qui devait l'accompagner,
d'Artagnan serait rentr chez lui, puisqu'il avait dit qu'il y
rentrait. Cinq minutes aprs, il tait dans la rue des Fossoyeurs.

Pauvre Athos, disait-il, il ne saura pas ce que cela veut dire.
Il se sera endormi en m'attendant, ou il sera retourn chez lui,
et en rentrant il aura appris qu'une femme y tait venue. Une
femme chez Athos! Aprs tout, continua d'Artagnan, il y en avait
bien une chez Aramis. Tout cela est fort trange, et je serais
bien curieux de savoir comment cela finira.

-- Mal, monsieur, mal, rpondit une voix que le jeune homme
reconnut pour celle de Planchet; car tout en monologuant tout
haut,  la manire des gens trs proccups, il s'tait engag
dans l'alle au fond de laquelle tait l'escalier qui conduisait 
sa chambre.

Comment, mal? que veux-tu dire, imbcile? demanda d'Artagnan,
qu'est-il donc arriv?

-- Toutes sortes de malheurs.

-- Lesquels?

-- D'abord M. Athos est arrt.

-- Arrt! Athos! arrt! pourquoi?

-- On l'a trouv chez vous; on l'a pris pour vous.

-- Et par qui a-t-il t arrt?

-- Par la garde qu'ont t chercher les hommes noirs que vous avez
mis en fuite.

-- Pourquoi ne s'est-il pas nomm? pourquoi n'a-t-il pas dit qu'il
tait tranger  cette affaire?

-- Il s'en est bien gard, monsieur; il s'est au contraire
approch de moi et m'a dit: C'est ton matre qui a besoin de sa
libert en ce moment, et non pas moi, puisqu'il sait tout et que
je ne sais rien. On le croira arrt, et cela lui donnera du
temps; dans trois jours je dirai qui je suis, et il faudra bien
qu'on me fasse sortir.

-- Bravo, Athos! noble coeur, murmura d'Artagnan, je le reconnais
bien l! Et qu'ont fait les sbires?

-- Quatre l'ont emmen je ne sais o,  la Bastille ou au For-
l'vque; deux sont rests avec les hommes noirs, qui ont fouill
partout et qui ont pris tous les papiers. Enfin les deux derniers,
pendant cette expdition, montaient la garde  la porte; puis,
quand tout a t fini, ils sont partis, laissant la maison vide et
tout ouvert.

-- Et Porthos et Aramis?

-- Je ne les avais pas trouvs, ils ne sont pas venus.

-- Mais ils peuvent venir d'un moment  l'autre, car tu leur as
fait dire que je les attendais?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien, ne bouge pas d'ici; s'ils viennent, prviens-les de ce
qui m'est arriv, qu'ils m'attendent au cabaret de la Pomme de
Pin; ici il y aurait danger, la maison peut tre espionne. Je
cours chez M. de Trville pour lui annoncer tout cela, et je les y
rejoins.

-- C'est bien, monsieur, dit Planchet.

-- Mais tu resteras, tu n'auras pas peur! dit d'Artagnan en
revenant sur ses pas pour recommander le courage  son laquais.

-- Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous ne me connaissez
pas encore; je suis brave quand je m'y mets, allez; c'est le tout
de m'y mettre; d'ailleurs je suis Picard.

-- Alors, c'est convenu, dit d'Artagnan, tu te fais tuer plutt
que de quitter ton poste.

-- Oui, monsieur, et il n'y a rien que je ne fasse pour prouver 
monsieur que je lui suis attach.

Bon, dit en lui-mme d'Artagnan, il parat que la mthode que
j'ai employe  l'gard de ce garon est dcidment la bonne: j'en
userai dans l'occasion.

Et de toute la vitesse de ses jambes, dj quelque peu fatigues
cependant par les courses de la journe, d'Artagnan se dirigea
vers la rue du Colombier.

M. de Trville n'tait point  son htel; sa compagnie tait de
garde au Louvre; il tait au Louvre avec sa compagnie.

Il fallait arriver jusqu' M. de Trville; il tait important
qu'il ft prvenu de ce qui se passait. D'Artagnan rsolut
d'essayer d'entrer au Louvre. Son costume de garde dans la
compagnie de M. des Essarts lui devait tre un passeport.

Il descendit donc la rue des Petits-Augustins, et remonta le quai
pour prendre le Pont-Neuf. Il avait eu un instant l'ide de passer
le bac; mais en arrivant au bord de l'eau, il avait machinalement
introduit sa main dans sa poche et s'tait aperu qu'il n'avait
pas de quoi payer le passeur.

Comme il arrivait  la hauteur de la rue Gungaud, il vit
dboucher de la rue Dauphine un groupe compos de deux personnes
et dont l'allure le frappa.

Les deux personnes qui composaient le groupe taient: l'un, un
homme; l'autre, une femme.

La femme avait la tournure de Mme Bonacieux, et l'homme
ressemblait  s'y mprendre  Aramis.

En outre, la femme avait cette mante noire que d'Artagnan voyait
encore se dessiner sur le volet de la rue de Vaugirard et sur la
porte de la rue de La Harpe.

De plus, l'homme portait l'uniforme des mousquetaires.

Le capuchon de la femme tait rabattu, l'homme tenait son mouchoir
sur son visage; tous deux, cette double prcaution l'indiquait,
tous deux avaient donc intrt  n'tre point reconnus.

Ils prirent le pont: c'tait le chemin de d'Artagnan, puisque
d'Artagnan se rendait au Louvre; d'Artagnan les suivit.

D'Artagnan n'avait pas fait vingt pas, qu'il fut convaincu que
cette femme, c'tait Mme Bonacieux, et que cet homme, c'tait
Aramis.

Il sentit  l'instant mme tous les soupons de la jalousie qui
s'agitaient dans son coeur.

Il tait doublement trahi et par son ami et par celle qu'il aimait
dj comme une matresse. Mme Bonacieux lui avait jur ses grands
dieux qu'elle ne connaissait pas Aramis, et un quart d'heure aprs
qu'elle lui avait fait ce serment, il la retrouvait au bras
d'Aramis.

D'Artagnan ne rflchit pas seulement qu'il connaissait la jolie
mercire depuis trois heures seulement, qu'elle ne lui devait rien
qu'un peu de reconnaissance pour l'avoir dlivre des hommes noirs
qui voulaient l'enlever, et qu'elle ne lui avait rien promis. Il
se regarda comme un amant outrag, trahi, bafou; le sang et la
colre lui montrent au visage, il rsolut de tout claircir.

La jeune femme et le jeune homme s'taient aperus qu'ils taient
suivis, et ils avaient doubl le pas. D'Artagnan prit sa course,
les dpassa, puis revint sur eux au moment o ils se trouvaient
devant la Samaritaine, claire par un rverbre qui projetait sa
lueur sur toute cette partie du pont.

D'Artagnan s'arrta devant eux, et ils s'arrtrent devant lui.

Que voulez-vous, monsieur? demanda le mousquetaire en reculant
d'un pas et avec un accent tranger qui prouvait  d'Artagnan
qu'il s'tait tromp dans une partie de ses conjectures.

-- Ce n'est pas Aramis! s'cria-t-il.

-- Non, monsieur, ce n'est point Aramis, et  votre exclamation je
vois que vous m'avez pris pour un autre, et je vous pardonne.

-- Vous me pardonnez! s'cria d'Artagnan.

-- Oui, rpondit l'inconnu. Laissez-moi donc passer, puisque ce
n'est pas  moi que vous avez affaire.

-- Vous avez raison, monsieur, dit d'Artagnan, ce n'est pas  vous
que j'ai affaire, c'est  madame.

--  madame! vous ne la connaissez pas, dit l'tranger.

-- Vous vous trompez, monsieur, je la connais.

-- Ah! fit Mme Bonacieux d'un ton de reproche, ah monsieur!
j'avais votre parole de militaire et votre foi de gentilhomme;
j'esprais pouvoir compter dessus.

-- Et moi, madame, dit d'Artagnan embarrass, vous m'aviez
promis...

-- Prenez mon bras, madame, dit l'tranger, et continuons notre
chemin.

Cependant d'Artagnan, tourdi, atterr, ananti par tout ce qui
lui arrivait, restait debout et les bras croiss devant le
mousquetaire et Mme Bonacieux.

Le mousquetaire fit deux pas en avant et carta d'Artagnan avec la
main.

D'Artagnan fit un bond en arrire et tira son pe.

En mme temps et avec la rapidit de l'clair, l'inconnu tira la
sienne.

Au nom du Ciel, Milord! s'cria Mme Bonacieux en se jetant entre
les combattants et prenant les pes  pleines mains.

-- Milord! s'cria d'Artagnan illumin d'une ide subite, Milord!
pardon, monsieur; mais est-ce que vous seriez...

-- Milord duc de Buckingham, dit Mme Bonacieux  demi-voix; et
maintenant vous pouvez nous perdre tous.

-- Milord, madame, pardon, cent fois pardon; mais je l'aimais,
Milord, et j'tais jaloux; vous savez ce que c'est que d'aimer,
Milord; pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer
pour Votre Grce.

-- Vous tes un brave jeune homme, dit Buckingham en tendant 
d'Artagnan une main que celui-ci serra respectueusement; vous
m'offrez vos services, je les accepte; suivez-nous  vingt pas
jusqu'au Louvre; et si quelqu'un nous pie, tuez-le!

D'Artagnan mit son pe nue sous son bras, laissa prendre 
Mme Bonacieux et au duc vingt pas d'avance et les suivit, prt 
excuter  la lettre les instructions du noble et lgant ministre
de Charles Ier.

Mais heureusement le jeune side n'eut aucune occasion de donner
au duc cette preuve de son dvouement, et la jeune femme et le
beau mousquetaire rentrrent au Louvre par le guichet de l'chelle
sans avoir t inquits...

Quant  d'Artagnan, il se rendit aussitt au cabaret de la Pomme
de Pin, o il trouva Porthos et Aramis qui l'attendaient.

Mais, sans leur donner d'autre explication sur le drangement
qu'il leur avait caus, il leur dit qu'il avait termin seul
l'affaire pour laquelle il avait cru un instant avoir besoin de
leur intervention. Et maintenant, emports que nous sommes par
notre rcit, laissons nos trois amis rentrer chacun chez soi, et
suivons, dans les dtours du Louvre, le duc de Buckingham et son
guide.


CHAPITRE XII
GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM

Madame Bonacieux et le duc entrrent au Louvre sans difficult;
Mme Bonacieux tait connue pour appartenir  la reine; le duc
portait l'uniforme des mousquetaires de M. de Trville, qui, comme
nous l'avons dit, tait de garde ce soir-l. D'ailleurs Germain
tait dans les intrts de la reine, et si quelque chose arrivait,
Mme Bonacieux serait accuse d'avoir introduit son amant au
Louvre, voil tout; elle prenait sur elle le crime: sa rputation
tait perdue, il est vrai, mais de quelle valeur tait dans le
monde la rputation d'une petite mercire?

Une fois entrs dans l'intrieur de la cour, le duc et la jeune
femme suivirent le pied de la muraille pendant l'espace d'environ
vingt-cinq pas; cet espace parcouru, Mme Bonacieux poussa une
petite porte de service, ouverte le jour, mais ordinairement
ferme la nuit; la porte cda; tous deux entrrent et se
trouvrent dans l'obscurit, mais Mme Bonacieux connaissait tous
les tours et dtours de cette partie du Louvre, destine aux gens
de la suite. Elle referma les portes derrire elle, prit le duc
par la main, fit quelques pas en ttonnant, saisit une rampe,
toucha du pied un degr, et commena de monter un escalier: le duc
compta deux tages. Alors elle prit  droite, suivit un long
corridor, redescendit un tage, fit quelques pas encore,
introduisit une clef dans une serrure, ouvrit une porte et poussa
le duc dans un appartement clair seulement par une lampe de
nuit, en disant: Restez ici, Milord duc, on va venir. Puis elle
sortit par la mme porte, qu'elle ferma  la clef, de sorte que le
duc se trouva littralement prisonnier.

Cependant, tout isol qu'il se trouvait, il faut le dire, le duc
de Buckingham n'prouva pas un instant de crainte; un des cts
saillants de son caractre tait la recherche de l'aventure et
l'amour du romanesque. Brave, hardi, entreprenant, ce n'tait pas
la premire fois qu'il risquait sa vie dans de pareilles
tentatives; il avait appris que ce prtendu message d'Anne
d'Autriche, sur la foi duquel il tait venu  Paris, tait un
pige, et au lieu de regagner l'Angleterre, il avait, abusant de
la position qu'on lui avait faite, dclar  la reine qu'il ne
partirait pas sans l'avoir vue. La reine avait positivement refus
d'abord, puis enfin elle avait craint que le duc, exaspr, ne ft
quelque folie. Dj elle tait dcide  le recevoir et  le
supplier de partir aussitt, lorsque, le soir mme de cette
dcision, Mme Bonacieux, qui tait charge d'aller chercher le duc
et de le conduire au Louvre, fut enleve. Pendant deux jours on
ignora compltement ce qu'elle tait devenue, et tout resta en
suspens. Mais une fois libre, une fois remise en rapport avec La
Porte, les choses avaient repris leur cours, et elle venait
d'accomplir la prilleuse entreprise que, sans son arrestation,
elle et excute trois jours plus tt.

Buckingham, rest seul, s'approcha d'une glace. Cet habit de
mousquetaire lui allait  merveille.

 trente-cinq ans qu'il avait alors, il passait  juste titre pour
le plus beau gentilhomme et pour le plus lgant cavalier de
France et d'Angleterre.

Favori de deux rois, riche  millions, tout-puissant dans un
royaume qu'il bouleversait  sa fantaisie et calmait  son
caprice, Georges Villiers, duc de Buckingham, avait entrepris une
de ces existences fabuleuses qui restent dans le cours des sicles
comme un tonnement pour la postrit.

Aussi, sr de lui-mme, convaincu de sa puissance, certain que les
lois qui rgissent les autres hommes ne pouvaient l'atteindre,
allait-il droit au but qu'il s'tait fix, ce but ft-il si lev
et si blouissant que c'et t folie pour un autre que de
l'envisager seulement. C'est ainsi qu'il tait arriv 
s'approcher plusieurs fois de la belle et fire Anne d'Autriche et
 s'en faire aimer,  force d'blouissement.

Georges Villiers se plaa donc devant une glace, comme nous
l'avons dit, rendit  sa belle chevelure blonde les ondulations
que le poids de son chapeau lui avait fait perdre, retroussa sa
moustache, et le coeur tout gonfl de joie, heureux et fier de
toucher au moment qu'il avait si longtemps dsir, se sourit 
lui-mme d'orgueil et d'espoir.

En ce moment, une porte cache dans la tapisserie s'ouvrit et une
femme apparut. Buckingham vit cette apparition dans la glace; il
jeta un cri, c'tait la reine!

Anne d'Autriche avait alors vingt-six ou vingt-sept ans, c'est--
dire qu'elle se trouvait dans tout l'clat de sa beaut.

Sa dmarche tait celle d'une reine ou d'une desse; ses yeux, qui
jetaient des reflets d'meraude, taient parfaitement beaux, et
tout  la fois pleins de douceur et de majest.

Sa bouche tait petite et vermeille, et quoique sa lvre
infrieure, comme celle des princes de la maison d'Autriche,
avant lgrement sur l'autre, elle tait minemment gracieuse
dans le sourire, mais aussi profondment ddaigneuse dans le
mpris.

Sa peau tait cite pour sa douceur et son velout, sa main et ses
bras taient d'une beaut surprenante, et tous les potes du temps
les chantaient comme incomparables.

Enfin ses cheveux, qui, de blonds qu'ils taient dans sa jeunesse,
taient devenus chtains, et qu'elle portait friss trs clair et
avec beaucoup de poudre, encadraient admirablement son visage,
auquel le censeur le plus rigide n'et pu souhaiter qu'un peu
moins de rouge, et le statuaire le plus exigeant qu'un peu plus de
finesse dans le nez.

Buckingham resta un instant bloui; jamais Anne d'Autriche ne lui
tait apparue aussi belle, au milieu des bals, des ftes, des
carrousels, qu'elle lui apparut en ce moment, vtue d'une simple
robe de satin blanc et accompagne de doa Estefania, la seule de
ses femmes espagnoles qui n'et pas t chasse par la jalousie du
roi et par les perscutions de Richelieu.

Anne d'Autriche fit deux pas en avant; Buckingham se prcipita 
ses genoux, et avant que la reine et pu l'en empcher, il baisa
le bas de sa robe.

Duc, vous savez dj que ce n'est pas moi qui vous ai fait
crire.

-- Oh! oui, madame, oui, Votre Majest, s'cria le duc; je sais
que j'ai t un fou, un insens de croire que la neige
s'animerait, que le marbre s'chaufferait; mais, que voulez-vous,
quand on aime, on croit facilement  l'amour; d'ailleurs je n'ai
pas tout perdu  ce voyage, puisque je vous vois.

-- Oui, rpondit Anne, mais vous savez pourquoi et comment je vous
vois, Milord. Je vous vois par piti pour vous-mme; je vous vois
parce qu'insensible  toutes mes peines, vous vous tes obstin 
rester dans une ville o, en restant, vous courez risque de la vie
et me faites courir risque de mon honneur; je vous vois pour vous
dire que tout nous spare, les profondeurs de la mer, l'inimiti
des royaumes, la saintet des serments. Il est sacrilge de lutter
contre tant de choses, Milord. Je vous vois enfin pour vous dire
qu'il ne faut plus nous voir.

-- Parlez, madame; parlez, reine, dit Buckingham; la douceur de
votre voix couvre la duret de vos paroles. Vous parlez de
sacrilge! mais le sacrilge est dans la sparation des coeurs que
Dieu avait forms l'un pour l'autre.

-- Milord, s'cria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais
dit que je vous aimais.

-- Mais vous ne m'avez jamais dit non plus que vous ne m'aimiez
point; et vraiment, me dire de semblables paroles, ce serait de la
part de Votre Majest une trop grande ingratitude. Car, dites-moi,
o trouvez-vous un amour pareil au mien, un amour que ni le temps,
ni l'absence, ni le dsespoir ne peuvent teindre; un amour qui se
contente d'un ruban gar, d'un regard perdu, d'une parole
chappe?

Il y a trois ans, madame, que je vous ai vue pour la premire
fois, et depuis trois ans je vous aime ainsi.

Voulez-vous que je vous dise comment vous tiez vtue la premire
fois que je vous vis? voulez-vous que je dtaille chacun des
ornements de votre toilette? Tenez, je vous vois encore: vous
tiez assise sur des carreaux,  la mode d'Espagne; vous aviez une
robe de satin vert avec des broderies d'or et d'argent; des
manches pendantes et renoues sur vos beaux bras, sur ces bras
admirables, avec de gros diamants; vous aviez une fraise ferme,
un petit bonnet sur votre tte, de la couleur de votre robe, et
sur ce bonnet une plume de hron.

Oh! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que
vous tiez alors; je les rouvre, et je vous vois telle que vous
tes maintenant, c'est--dire cent fois plus belle encore!

-- Quelle folie! murmura Anne d'Autriche, qui n'avait pas le
courage d'en vouloir au duc d'avoir si bien conserv son portrait
dans son coeur; quelle folie de nourrir une passion inutile avec
de pareils souvenirs!

-- Et avec quoi voulez-vous donc que je vive? je n'ai que des
souvenirs, moi. C'est mon bonheur, mon trsor, mon esprance.
Chaque fois que je vous vois, c'est un diamant de plus que je
renferme dans l'crin de mon coeur. Celui-ci est le quatrime que
vous laissez tomber et que je ramasse; car en trois ans, madame,
je ne vous ai vue que quatre fois: cette premire que je viens de
vous dire, la seconde chez Mme de Chevreuse, la troisime dans les
jardins d'Amiens.

-- Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soire.

-- Oh! parlons-en, au contraire, madame, parlons-en: c'est la
soire heureuse et rayonnante de ma vie. Vous rappelez-vous la
belle nuit qu'il faisait? Comme l'air tait doux et parfum, comme
le ciel tait bleu et tout maill d'toiles! Ah! cette fois,
madame, j'avais pu tre un instant seul avec vous; cette fois,
vous tiez prte  tout me dire, l'isolement de votre vie, les
chagrins de votre coeur. Vous tiez appuye  mon bras, tenez, 
celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tte  votre ct, vos beaux
cheveux effleurer mon visage, et chaque fois qu'ils l'effleuraient
je frissonnais de la tte aux pieds. Oh! reine, reine! oh! vous ne
savez pas tout ce qu'il y a de flicits du ciel, de joies du
paradis enfermes dans un moment pareil. Tenez, mes biens, ma
fortune, ma gloire, tout ce qu'il me reste de jours  vivre, pour
un pareil instant et pour une semblable nuit! car cette nuit-l,
madame, cette nuit-l vous m'aimiez, je vous le jure.

-- Milord, il est possible, oui, que l'influence du lieu, que le
charme de cette belle soire, que la fascination de votre regard,
que ces mille circonstances enfin qui se runissent parfois pour
perdre une femme se soient groupes autour de moi dans cette
fatale soire; mais vous l'avez vu, Milord, la reine est venue au
secours de la femme qui faiblissait: au premier mot que vous avez
os dire,  la premire hardiesse  laquelle j'ai eu  rpondre,
j'ai appel.

-- Oh! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien
aurait succomb  cette preuve; mais mon amour,  moi, en est
sorti plus ardent et plus ternel. Vous avez cru me fuir en
revenant  Paris, vous avez cru que je n'oserais quitter le trsor
sur lequel mon matre m'avait charg de veiller. Ah! que
m'importent  moi tous les trsors du monde et tous les rois de la
terre! Huit jours aprs, j'tais de retour, madame. Cette fois,
vous n'avez rien eu  me dire: j'avais risqu ma faveur, ma vie,
pour vous voir une seconde, je n'ai pas mme touch votre main, et
vous m'avez pardonn en me voyant si soumis et si repentant.

-- Oui, mais la calomnie s'est empare de toutes ces folies dans
lesquelles je n'tais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le
roi, excit par M. le cardinal, a fait un clat terrible:
Mme de Vernet a t chasse, Putange exil, Mme de Chevreuse est
tombe en dfaveur, et lorsque vous avez voulu revenir comme
ambassadeur en France, le roi lui-mme, souvenez-vous-en, Milord,
le roi lui-mme s'y est oppos.

-- Oui, et la France va payer d'une guerre le refus de son roi. Je
ne puis plus vous voir, madame; eh bien, je veux chaque jour que
vous entendiez parler de moi.

Quel but pensez-vous qu'aient eu cette expdition de R et cette
ligue avec les protestants de La Rochelle que je projette? Le
plaisir de vous voir!

Je n'ai pas l'espoir de pntrer  main arme jusqu' Paris, je
le sais bien: mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix
ncessitera un ngociateur, ce ngociateur ce sera moi. On n'osera
plus me refuser alors, et je reviendrai  Paris, et je vous
reverrai, et je serai heureux un instant. Des milliers d'hommes,
il est vrai, auront pay mon bonheur de leur vie; mais que
m'importera,  moi, pourvu que je vous revoie! Tout cela est peut-
tre bien fou, peut-tre bien insens; mais, dites-moi, quelle
femme a un amant plus amoureux? quelle reine a eu un serviteur
plus ardent?

-- Milord, Milord, vous invoquez pour votre dfense des choses qui
vous accusent encore; Milord, toutes ces preuves d'amour que vous
voulez me donner sont presque des crimes.

-- Parce que vous ne m'aimez pas, madame: si vous m'aimiez, vous
verriez tout cela autrement, si vous m'aimiez, oh! mais, si vous
m'aimiez, ce serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah!
Mme de Chevreuse dont vous parliez tout  l'heure,
Mme de Chevreuse a t moins cruelle que vous; Holland l'a aime,
et elle a rpondu  son amour.

-- Mme de Chevreuse n'tait pas reine, murmura Anne d'Autriche,
vaincue malgr elle par l'expression d'un amour si profond.

-- Vous m'aimeriez donc si vous ne l'tiez pas, vous, madame,
dites, vous m'aimeriez donc? Je puis donc croire que c'est la
dignit seule de votre rang qui vous fait cruelle pour moi; je
puis donc croire que si vous eussiez t Mme de Chevreuse, le
pauvre Buckingham aurait pu esprer? Merci de ces douces paroles,
 ma belle Majest, cent fois merci.

-- Ah! Milord, vous avez mal entendu, mal interprt; je n'ai pas
voulu dire...

-- Silence! Silence! dit le duc, si je suis heureux d'une erreur,
n'ayez pas la cruaut de me l'enlever. Vous l'avez dit vous-mme,
on m'a attir dans un pige, j'y laisserai ma vie peut-tre, car,
tenez, c'est trange, depuis quelque temps j'ai des pressentiments
que je vais mourir. Et le duc sourit d'un sourire triste et
charmant  la fois.

Oh! mon Dieu! s'cria Anne d'Autriche avec un accent d'effroi qui
prouvait quel intrt plus grand qu'elle ne le voulait dire elle
prenait au duc.

-- Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, madame, non;
c'est mme ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me
proccupe point de pareils rves. Mais ce mot que vous venez de
dire, cette esprance que vous m'avez presque donne, aura tout
pay, ft-ce mme ma vie.

-- Eh bien, dit Anne d'Autriche, moi aussi, duc, moi, j'ai des
pressentiments, moi aussi j'ai des rves. J'ai song que je vous
voyais couch sanglant, frapp d'une blessure.

-- Au ct gauche, n'est-ce pas, avec un couteau? interrompit
Buckingham.

-- Oui, c'est cela, Milord, c'est cela, au ct gauche avec un
couteau. Qui a pu vous dire que j'avais fait ce rve? Je ne l'ai
confi qu' Dieu, et encore dans mes prires.

-- Je n'en veux pas davantage, et vous m'aimez, madame, c'est
bien.

-- Je vous aime, moi?

-- Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les mmes rves qu' moi, si
vous ne m'aimiez pas? Aurions-nous les mmes pressentiments, si
nos deux existences ne se touchaient pas par le coeur? Vous
m'aimez,  reine, et vous me pleurerez?

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'cria Anne d'Autriche, c'est plus que
je n'en puis supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel, partez,
retirez-vous; je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime
pas; mais ce que je sais, c'est que je ne serai point parjure.
Prenez donc piti de moi, et partez. Oh! si vous tes frapp en
France, si vous mourez en France, si je pouvais supposer que votre
amour pour moi ft cause de votre mort, je ne me consolerais
jamais, j'en deviendrais folle. Partez donc, partez, je vous en
supplie.

-- Oh! que vous tes belle ainsi! Oh! que je vous aime! dit
Buckingham.

-- Partez! partez! je vous en supplie, et revenez plus tard;
revenez comme ambassadeur, revenez comme ministre, revenez entour
de gardes qui vous dfendront, de serviteurs qui veilleront sur
vous, et alors je ne craindrai plus pour vos jours, et j'aurai du
bonheur  vous revoir.

-- Oh! est-ce bien vrai ce que vous me dites?

-- Oui...

-- Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de
vous et qui me rappelle que je n'ai point fait un rve; quelque
chose que vous ayez port et que je puisse porter  mon tour, une
bague, un collier, une chane.

-- Et partirez-vous, partirez-vous, si je vous donne ce que vous
me demandez?

-- Oui.

--  l'instant mme?

-- Oui.

-- Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre?

-- Oui, je vous le jure!

-- Attendez, alors, attendez.

Et Anne d'Autriche rentra dans son appartement et en sortit
presque aussitt, tenant  la main un petit coffret en bois de
rose  son chiffre, tout incrust d'or.

Tenez, Milord duc, tenez, dit-elle, gardez cela en mmoire de
moi.

Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois  genoux.

Vous m'avez promis de partir, dit la reine.

-- Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, madame, et je
pars.

Anne d'Autriche tendit sa main en fermant les yeux et en
s'appuyant de l'autre sur Estefania, car elle sentait que les
forces allaient lui manquer.

Buckingham appuya avec passion ses lvres sur cette belle main,
puis se relevant:

Avant six mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai
revue, madame, duss-je bouleverser le monde pour cela.

Et, fidle  la promesse qu'il avait faite, il s'lana hors de
l'appartement.

Dans le corridor, il rencontra Mme Bonacieux qui l'attendait, et
qui, avec les mmes prcautions et le mme bonheur, le reconduisit
hors du Louvre.


CHAPITRE XIII
MONSIEUR BONACIEUX

Il y avait dans tout cela, comme on a pu le remarquer, un
personnage dont, malgr sa position prcaire, on n'avait paru
s'inquiter que fort mdiocrement; ce personnage tait
M. Bonacieux, respectable martyr des intrigues politiques et
amoureuses qui s'enchevtraient si bien les unes aux autres, dans
cette poque  la fois si chevaleresque et si galante.

Heureusement -- le lecteur se le rappelle ou ne se le rappelle
pas -- heureusement que nous avons promis de ne pas le perdre de
vue.

Les estafiers qui l'avaient arrt le conduisirent droit  la
Bastille, o on le fit passer tout tremblant devant un peloton de
soldats qui chargeaient leurs mousquets.

De l, introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la
part de ceux qui l'avaient amen, l'objet des plus grossires
injures et des plus farouches traitements. Les sbires voyaient
qu'ils n'avaient pas affaire  un gentilhomme, et ils le
traitaient en vritable croquant.

Au bout d'une demi-heure  peu prs, un greffier vint mettre fin 
ses tortures, mais non pas  ses inquitudes, en donnant l'ordre
de conduire M. Bonacieux dans la chambre des interrogatoires.
Ordinairement on interrogeait les prisonniers chez eux, mais avec
M. Bonacieux on n'y faisait pas tant de faons.

Deux gardes s'emparrent du mercier, lui firent traverser une
cour, le firent entrer dans un corridor o il y avait trois
sentinelles, ouvrirent une porte et le poussrent dans une chambre
basse, o il n'y avait pour tous meubles qu'une table, une chaise
et un commissaire. Le commissaire tait assis sur la chaise et
occup  crire sur la table.

Les deux gardes conduisirent le prisonnier devant la table et, sur
un signe du commissaire, s'loignrent hors de la porte de la
voix.

Le commissaire, qui jusque-l avait tenu sa tte baisse sur ses
papiers, la releva pour voir  qui il avait affaire. Ce
commissaire tait un homme  la mine rbarbative, au nez pointu,
aux pommettes jaunes et saillantes, aux yeux petits mais
investigateurs et vifs,  la physionomie tenant  la fois de la
fouine et du renard. Sa tte, supporte par un cou long et mobile,
sortait de sa large robe noire en se balanant avec un mouvement 
peu prs pareil  celui de la tortue tirant sa tte hors de sa
carapace.

Il commena par demander  M. Bonacieux ses nom et prnoms, son
ge, son tat et son domicile.

L'accus rpondit qu'il s'appelait Jacques-Michel Bonacieux, qu'il
tait g de cinquante et un ans, mercier retir et qu'il
demeurait rue des Fossoyeurs, n 11.

Le commissaire alors, au lieu de continuer  l'interroger, lui fit
un grand discours sur le danger qu'il y a pour un bourgeois obscur
 se mler des choses publiques.

Il compliqua cet exorde d'une exposition dans laquelle il raconta
la puissance et les actes de M. le cardinal, ce ministre
incomparable, ce vainqueur des ministres passs, cet exemple des
ministres  venir: actes et puissance que nul ne contrecarrait
impunment.

Aprs cette deuxime partie de son discours, fixant son regard
d'pervier sur le pauvre Bonacieux, il l'invita  rflchir  la
gravit de sa situation.

Les rflexions du mercier taient toutes faites: il donnait au
diable l'instant o M. de La Porte avait eu l'ide de le marier
avec sa filleule, et l'instant surtout o cette filleule avait t
reue dame de la lingerie chez la reine.

Le fond du caractre de matre Bonacieux tait un profond gosme
ml  une avarice sordide, le tout assaisonn d'une poltronnerie
extrme. L'amour que lui avait inspir sa jeune femme, tant un
sentiment tout secondaire, ne pouvait lutter avec les sentiments
primitifs que nous venons d'numrer.

Bonacieux rflchit, en effet, sur ce qu'on venait de lui dire.

Mais, monsieur le commissaire, dit-il timidement, croyez bien que
je connais et que j'apprcie plus que personne le mrite de
l'incomparable minence par laquelle nous avons l'honneur d'tre
gouverns.

-- Vraiment? demanda le commissaire d'un air de doute; mais s'il
en tait vritablement ainsi, comment seriez-vous  la Bastille?

-- Comment j'y suis, ou plutt pourquoi j'y suis, rpliqua
M. Bonacieux, voil ce qu'il m'est parfaitement impossible de vous
dire, vu que je l'ignore moi-mme; mais,  coup sr, ce n'est pas
pour avoir dsoblig, sciemment du moins, M. le cardinal.

-- Il faut cependant que vous ayez commis un crime, puisque vous
tes ici accus de haute trahison.

-- De haute trahison! s'cria Bonacieux pouvant, de haute
trahison! et comment voulez-vous qu'un pauvre mercier qui dteste
les huguenots et qui abhorre les Espagnols soit accus de haute
trahison? Rflchissez, monsieur, la chose est matriellement
impossible.

-- Monsieur Bonacieux, dit le commissaire en regardant l'accus
comme si ses petits yeux avaient la facult de lire jusqu'au plus
profond des coeurs, monsieur Bonacieux, vous avez une femme?

-- Oui, monsieur, rpondit le mercier tout tremblant, sentant que
c'tait l o les affaires allaient s'embrouiller; c'est--dire,
j'en avais une.

-- Comment? vous en aviez une! qu'en avez-vous fait, si vous ne
l'avez plus?

-- On me l'a enleve, monsieur.

-- On vous l'a enleve? dit le commissaire. Ah!

Bonacieux sentit  ce ah! que l'affaire s'embrouillait de plus
en plus.

On vous l'a enleve! reprit le commissaire, et savez-vous quel
est l'homme qui a commis ce rapt?

-- Je crois le connatre.

-- Quel est-il?

-- Songez que je n'affirme rien, monsieur le commissaire, et que
je souponne seulement.

-- Qui souponnez-vous? Voyons, rpondez franchement.

M. Bonacieux tait dans la plus grande perplexit: devait-il tout
nier ou tout dire? En niant tout, on pouvait croire qu'il en
savait trop long pour avouer; en disant tout, il faisait preuve de
bonne volont. Il se dcida donc  tout dire.

Je souponne, dit-il, un grand brun, de haute mine, lequel a tout
 fait l'air d'un grand seigneur; il nous a suivis plusieurs fois,
 ce qu'il m'a sembl, quand j'attendais ma femme devant le
guichet du Louvre pour la ramener chez moi.

Le commissaire parut prouver quelque inquitude.

Et son nom? dit-il.

-- Oh! quant  son nom, je n'en sais rien, mais si je le rencontre
jamais, je le reconnatrai  l'instant mme, je vous en rponds,
ft-il entre mille personnes.

Le front du commissaire se rembrunit.

Vous le reconnatriez entre mille, dites-vous? continua-t-il...

-- C'est--dire, reprit Bonacieux, qui vit qu'il avait fait fausse
route, c'est--dire...

-- Vous avez rpondu que vous le reconnatriez, dit le
commissaire; c'est bien, en voici assez pour aujourd'hui; il faut,
avant que nous allions plus loin, que quelqu'un soit prvenu que
vous connaissez le ravisseur de votre femme.

-- Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais! s'cria
Bonacieux au dsespoir. Je vous ai dit au contraire...

-- Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux gardes.

-- Et o faut-il le conduire? demanda le greffier.

-- Dans un cachot.

-- Dans lequel?

-- Oh! mon Dieu, dans le premier venu, pourvu qu'il ferme bien,
rpondit le commissaire avec une indiffrence qui pntra
d'horreur le pauvre Bonacieux.

Hlas! hlas! se dit-il, le malheur est sur ma tte; ma femme
aura commis quelque crime effroyable; on me croit son complice, et
l'on me punira avec elle: elle en aura parl, elle aura avou
qu'elle m'avait tout dit; une femme, c'est si faible! Un cachot,
le premier venu! c'est cela! une nuit est bientt passe; et
demain,  la roue,  la potence! Oh! mon Dieu! mon Dieu! ayez
piti de moi!

Sans couter le moins du monde les lamentations de matre
Bonacieux, lamentations auxquelles d'ailleurs ils devaient tre
habitus, les deux gardes prirent le prisonnier par un bras, et
l'emmenrent, tandis que le commissaire crivait en hte une
lettre que son greffier attendait.

Bonacieux ne ferma pas l'oeil, non pas que son cachot ft par trop
dsagrable, mais parce que ses inquitudes taient trop grandes.
Il resta toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre
bruit; et quand les premiers rayons du jour se glissrent dans sa
chambre, l'aurore lui parut avoir pris des teintes funbres.

Tout  coup, il entendit tirer les verrous, et il fit un
soubresaut terrible. Il croyait qu'on venait le chercher pour le
conduire  l'chafaud; aussi, lorsqu'il vit purement et simplement
paratre, au lieu de l'excuteur qu'il attendait, son commissaire
et son greffier de la veille, il fut tout prs de leur sauter au
cou.

Votre affaire s'est fort complique depuis hier au soir, mon
brave homme, lui dit le commissaire, et je vous conseille de dire
toute la vrit; car votre repentir peut seul conjurer la colre
du cardinal.

-- Mais je suis prt  tout dire, s'cria Bonacieux, du moins tout
ce que je sais. Interrogez, je vous prie.

-- O est votre femme, d'abord?

-- Mais puisque je vous ai dit qu'on me l'avait enleve.

-- Oui, mais depuis hier cinq heures de l'aprs-midi, grce 
vous, elle s'est chappe.

-- Ma femme s'est chappe! s'cria Bonacieux. Oh! la malheureuse!
monsieur, si elle s'est chappe, ce n'est pas ma faute, je vous
le jure.

-- Qu'alliez-vous donc alors faire chez M. d'Artagnan votre
voisin, avec lequel vous avez eu une longue confrence dans la
journe?

-- Ah! oui, monsieur le commissaire, oui, cela est vrai, et
j'avoue que j'ai eu tort. J'ai t chez M. d'Artagnan.

-- Quel tait le but de cette visite?

-- De le prier de m'aider  retrouver ma femme. Je croyais que
j'avais droit de la rclamer; je me trompais,  ce qu'il parat,
et je vous en demande bien pardon.

-- Et qu'a rpondu M. d'Artagnan?

-- M. d'Artagnan m'a promis son aide; mais je me suis bientt
aperu qu'il me trahissait.

-- Vous en imposez  la justice! M. d'Artagnan a fait un pacte
avec vous, et en vertu de ce pacte il a mis en fuite les hommes de
police qui avaient arrt votre femme, et l'a soustraite  toutes
les recherches.

-- M. d'Artagnan a enlev ma femme! Ah , mais que me dites-vous
l?

-- Heureusement M. d'Artagnan est entre nos mains, et vous allez
lui tre confront.

-- Ah! ma foi, je ne demande pas mieux, s'cria Bonacieux; je ne
serais pas fch de voir une figure de connaissance.

-- Faites entrer M. d'Artagnan, dit le commissaire aux deux
gardes.

Les deux gardes firent entrer Athos.

Monsieur d'Artagnan, dit le commissaire en s'adressant  Athos,
dclarez ce qui s'est pass entre vous et monsieur.

-- Mais! s'cria Bonacieux, ce n'est pas M. d'Artagnan que vous me
montrez l!

-- Comment! ce n'est pas M. d'Artagnan? s'cria le commissaire.

-- Pas le moins du monde, rpondit Bonacieux.

-- Comment se nomme monsieur? demanda le commissaire.

-- Je ne puis vous le dire, je ne le connais pas.

-- Comment! vous ne le connaissez pas?

-- Non.

-- Vous ne l'avez jamais vu?

-- Si fait; mais je ne sais comment il s'appelle.

-- Votre nom? demanda le commissaire.

-- Athos, rpondit le mousquetaire.

-- Mais ce n'est pas un nom d'homme, a, c'est un nom de montagne!
s'cria le pauvre interrogateur qui commenait  perdre la tte.

-- C'est mon nom, dit tranquillement Athos.

-- Mais vous avez dit que vous vous nommiez d'Artagnan.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- C'est--dire que c'est  moi qu'on a dit: Vous tes
M. d'Artagnan? J'ai rpondu: Vous croyez? Mes gardes se sont
cris qu'ils en taient srs. Je n'ai pas voulu les contrarier.
D'ailleurs je pouvais me tromper.

-- Monsieur, vous insultez  la majest de la justice.

-- Aucunement, fit tranquillement Athos.

-- Vous tes M. d'Artagnan.

-- Vous voyez bien que vous me le dites encore.

-- Mais, s'cria  son tour M. Bonacieux, je vous dis, monsieur le
commissaire, qu'il n'y a pas un instant de doute  avoir.
M. d'Artagnan est mon hte, et par consquent, quoiqu'il ne me
paie pas mes loyers, et justement mme  cause de cela, je dois le
connatre. M. d'Artagnan est un jeune homme de dix-neuf  vingt
ans  peine, et monsieur en a trente au moins. M. d'Artagnan est
dans les gardes de M. des Essarts, et monsieur est dans la
compagnie des mousquetaires de M. de Trville: regardez
l'uniforme, monsieur le commissaire, regardez l'uniforme.

-- C'est vrai, murmura le commissaire; c'est pardieu vrai.

En ce moment la porte s'ouvrit vivement, et un messager, introduit
par un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au
commissaire.

Oh! la malheureuse! s'cria le commissaire.

-- Comment? que dites-vous? de qui parlez-vous? Ce n'est pas de ma
femme, j'espre!

-- Au contraire, c'est d'elle. Votre affaire est bonne, allez.

-- Ah , s'cria le mercier exaspr, faites-moi le plaisir de me
dire, monsieur, comment mon affaire  moi peut s'empirer de ce que
fait ma femme pendant que je suis en prison!

-- Parce que ce qu'elle fait est la suite d'un plan arrt entre
vous, plan infernal!

-- Je vous jure, monsieur le commissaire, que vous tes dans la
plus profonde erreur, que je ne sais rien au monde de ce que
devait faire ma femme, que je suis entirement tranger  ce
qu'elle a fait, et que, si elle a fait des sottises, je la renie,
je la dmens, je la maudis.

-- Ah , dit Athos au commissaire, si vous n'avez plus besoin de
moi ici, renvoyez-moi quelque part, il est trs ennuyeux, votre
monsieur Bonacieux.

-- Reconduisez les prisonniers dans leurs cachots, dit le
commissaire en dsignant d'un mme geste Athos et Bonacieux, et
qu'ils soient gards plus svrement que jamais.

-- Cependant, dit Athos avec son calme habituel, si c'est 
M. d'Artagnan que vous avez affaire, je ne vois pas trop en quoi
je puis le remplacer.

-- Faites ce que j'ai dit! s'cria le commissaire, et le secret le
plus absolu! Vous entendez!

Athos suivit ses gardes en levant les paules, et M. Bonacieux en
poussant des lamentations  fendre le coeur d'un tigre.

On ramena le mercier dans le mme cachot o il avait pass la
nuit, et l'on l'y laissa toute la journe. Toute la journe
Bonacieux pleura comme un vritable mercier, n'tant pas du tout
homme d'pe, il nous l'a dit lui-mme.

Le soir, vers les neuf heures, au moment o il allait se dcider 
se mettre au lit, il entendit des pas dans son corridor. Ces pas
se rapprochrent de son cachot, sa porte s'ouvrit, des gardes
parurent.

Suivez-moi, dit un exempt qui venait  la suite des gardes.

-- Vous suivre! s'cria Bonacieux; vous suivre  cette heure-ci!
et o cela, mon Dieu?

-- O nous avons l'ordre de vous conduire.

-- Mais ce n'est pas une rponse, cela.

-- C'est cependant la seule que nous puissions vous faire.

-- Ah! mon Dieu, mon Dieu, murmura le pauvre mercier, pour cette
fois je suis perdu!

Et il suivit machinalement et sans rsistance les gardes qui
venaient le qurir.

Il prit le mme corridor qu'il avait dj pris, traversa une
premire cour, puis un second corps de logis; enfin,  la porte de
la cour d'entre, il trouva une voiture entoure de quatre gardes
 cheval. On le fit monter dans cette voiture, l'exempt se plaa
prs de lui, on ferma la portire  clef, et tous deux se
trouvrent dans une prison roulante.

La voiture se mit en mouvement, lente comme un char funbre. 
travers la grille cadenasse, le prisonnier apercevait les maisons
et le pav, voil tout; mais, en vritable Parisien qu'il tait,
Bonacieux reconnaissait chaque rue aux bornes, aux enseignes, aux
rverbres. Au moment d'arriver  Saint-Paul, lieu o l'on
excutait les condamns de la Bastille, il faillit s'vanouir et
se signa deux fois. Il avait cru que la voiture devait s'arrter
l. La voiture passa cependant.

Plus loin, une grande terreur le prit encore, ce fut en ctoyant
le cimetire Saint-Jean o on enterrait les criminels d'tat. Une
seule chose le rassura un peu, c'est qu'avant de les enterrer on
leur coupait gnralement la tte, et que sa tte  lui tait
encore sur ses paules. Mais lorsqu'il vit que la voiture prenait
la route de la Grve, qu'il aperut les toits aigus de l'htel de
ville, que la voiture s'engagea sous l'arcade, il crut que tout
tait fini pour lui, voulut se confesser  l'exempt, et, sur son
refus, poussa des cris si pitoyables que l'exempt annona que,
s'il continuait  l'assourdir ainsi, il lui mettrait un billon.

Cette menace rassura quelque peu Bonacieux: si l'on et d
l'excuter en Grve, ce n'tait pas la peine de le billonner,
puisqu'on tait presque arriv au lieu de l'excution. En effet,
la voiture traversa la place fatale sans s'arrter. Il ne restait
plus  craindre que la Croix-du-Trahoir: la voiture en prit
justement le chemin.

Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'tait  la Croix-du-
Trahoir qu'on excutait les criminels subalternes. Bonacieux
s'tait flatt en se croyant digne de Saint-Paul ou de la place de
Grve: c'tait  la Croix-du-Trahoir qu'allaient finir son voyage
et sa destine! Il ne pouvait voir encore cette malheureuse croix,
mais il la sentait en quelque sorte venir au-devant de lui.
Lorsqu'il n'en fut plus qu' une vingtaine de pas, il entendit une
rumeur, et la voiture s'arrta. C'tait plus que n'en pouvait
supporter le pauvre Bonacieux, dj cras par les motions
successives qu'il avait prouves; il poussa un faible
gmissement, qu'on et pu prendre pour le dernier soupir d'un
moribond, et il s'vanouit.


CHAPITRE XIV
L'HOMME DE MEUNG

Ce rassemblement tait produit non point par l'attente d'un homme
qu'on devait pendre, mais par la contemplation d'un pendu.

La voiture, arrte un instant, reprit donc sa marche, traversa la
foule, continua son chemin, enfila la rue Saint-Honor, tourna la
rue des Bons-Enfants et s'arrta devant une porte basse.

La porte s'ouvrit, deux gardes reurent dans leurs bras Bonacieux,
soutenu par l'exempt; on le poussa dans une alle, on lui fit
monter un escalier, et on le dposa dans une antichambre.

Tous ces mouvements s'taient oprs pour lui d'une faon
machinale.

Il avait march comme on marche en rve; il avait entrevu les
objets  travers un brouillard; ses oreilles avaient peru des
sons sans les comprendre; on et pu l'excuter dans ce moment
qu'il n'et pas fait un geste pour entreprendre sa dfense, qu'il
n'et pas pouss un cri pour implorer la piti.

Il resta donc ainsi sur la banquette, le dos appuy au mur et les
bras pendants,  l'endroit mme o les gardes l'avaient dpos.

Cependant, comme, en regardant autour de lui, il ne voyait aucun
objet menaant, comme rien n'indiquait qu'il court un danger
rel, comme la banquette tait convenablement rembourre, comme la
muraille tait recouverte d'un beau cuir de Cordoue, comme
de grands rideaux de damas rouge flottaient devant la fentre,
retenus par des embrasses d'or, il comprit peu  peu que sa
frayeur tait exagre, et il commena de remuer la tte  droite
et  gauche et de bas en haut.

 ce mouvement, auquel personne ne s'opposa, il reprit un peu de
courage et se risqua  ramener une jambe, puis l'autre; enfin, en
s'aidant de ses deux mains, il se souleva sur sa banquette et se
trouva sur ses pieds.

En ce moment, un officier de bonne mine ouvrit une portire,
continua d'changer encore quelques paroles avec une personne qui
se trouvait dans la pice voisine, et se retournant vers le
prisonnier:

C'est vous qui vous nommez Bonacieux? dit-il.

-- Oui, monsieur l'officier, balbutia le mercier, plus mort que
vif, pour vous servir.

-- Entrez, dit l'officier.

Et il s'effaa pour que le mercier pt passer. Celui-ci obit sans
rplique, et entra dans la chambre o il paraissait tre attendu.

C'tait un grand cabinet, aux murailles garnies d'armes offensives
et dfensives, clos et touff, et dans lequel il y avait dj du
feu, quoique l'on ft  peine  la fin du mois de septembre. Une
table carre, couverte de livres et de papiers sur lesquels tait
droul un plan immense de la ville de La Rochelle, tenait le
milieu de l'appartement.

Debout devant la chemine tait un homme de moyenne taille,  la
mine haute et fire, aux yeux perants, au front large,  la
figure amaigrie qu'allongeait encore une royale surmonte d'une
paire de moustaches. Quoique cet homme et trente-six  trente-
sept ans  peine, cheveux, moustache et royale s'en allaient
grisonnant. Cet homme, moins l'pe, avait toute la mine d'un
homme de guerre, et ses bottes de buffle encore lgrement
couvertes de poussire indiquaient qu'il avait mont  cheval dans
la journe.

Cet homme, c'tait Armand-Jean Duplessis, cardinal de Richelieu,
non point tel qu'on nous le reprsente, cass comme un vieillard,
souffrant comme un martyr, le corps bris, la voix teinte,
enterr dans un grand fauteuil comme dans une tombe anticipe, ne
vivant plus que par la force de son gnie, et ne soutenant plus la
lutte avec l'Europe que par l'ternelle application de sa pense,
mais tel qu'il tait rellement  cette poque, c'est--dire
adroit et galant cavalier, faible de corps dj, mais soutenu par
cette puissance morale qui a fait de lui un des hommes les plus
extraordinaires qui aient exist; se prparant enfin, aprs avoir
soutenu le duc de Nevers dans son duch de Mantoue, aprs avoir
pris Nmes, Castres et Uzs,  chasser les Anglais de l'le de R
et  faire le sige de La Rochelle.

 la premire vue, rien ne dnotait donc le cardinal, et il tait
impossible  ceux-l qui ne connaissaient point son visage de
deviner devant qui ils se trouvaient.

Le pauvre mercier demeura debout  la porte, tandis que les yeux
du personnage que nous venons de dcrire se fixaient sur lui, et
semblaient vouloir pntrer jusqu'au fond du pass.

C'est l ce Bonacieux? demanda-t-il aprs un moment de silence.

-- Oui, Monseigneur, reprit l'officier.

-- C'est bien, donnez-moi ces papiers et laissez-nous.

L'officier prit sur la table les papiers dsigns, les remit 
celui qui les demandait, s'inclina jusqu' terre, et sortit.

Bonacieux reconnut dans ces papiers ses interrogatoires de la
Bastille. De temps en temps, l'homme de la chemine levait les
yeux de dessus les critures, et les plongeait comme deux
poignards jusqu'au fond du coeur du pauvre mercier.

Au bout de dix minutes de lecture et dix secondes d'examen, le
cardinal tait fix.

Cette tte-l n'a jamais conspir, murmura-t-il; mais n'importe,
voyons toujours.

-- Vous tes accus de haute trahison, dit lentement le cardinal.

-- C'est ce qu'on m'a dj appris, Monseigneur, s'cria Bonacieux,
donnant  son interrogateur le titre qu'il avait entendu
l'officier lui donner; mais je vous jure que je n'en savais rien.

Le cardinal rprima un sourire.

Vous avez conspir avec votre femme, avec Mme de Chevreuse et
avec Milord duc de Buckingham.

-- En effet, Monseigneur, rpondit le mercier, je l'ai entendue
prononcer tous ces noms-l.

-- Et  quelle occasion?

-- Elle disait que le cardinal de Richelieu avait attir le duc de
Buckingham  Paris pour le perdre et pour perdre la reine avec
lui.

-- Elle disait cela? s'cria le cardinal avec violence.

-- Oui, Monseigneur; mais moi je lui ai dit qu'elle avait tort de
tenir de pareils propos, et que Son minence tait incapable...

-- Taisez-vous, vous tes un imbcile, reprit le cardinal.

-- C'est justement ce que ma femme m'a rpondu, Monseigneur.

-- Savez-vous qui a enlev votre femme?

-- Non, Monseigneur.

-- Vous avez des soupons, cependant?

-- Oui, Monseigneur; mais ces soupons ont paru contrarier M. le
commissaire, et je ne les ai plus.

-- Votre femme s'est chappe, le saviez-vous?

-- Non, Monseigneur, je l'ai appris depuis que je suis en prison,
et toujours par l'entremise de M. le commissaire, un homme bien
aimable!

Le cardinal rprima un second sourire.

Alors vous ignorez ce que votre femme est devenue depuis sa
fuite?

-- Absolument, Monseigneur; mais elle a d rentrer au Louvre.

--  une heure du matin elle n'y tait pas rentre encore.

-- Ah! mon Dieu! mais qu'est-elle devenue alors?

-- On le saura, soyez tranquille; on ne cache rien au cardinal; le
cardinal sait tout.

-- En ce cas, Monseigneur, est-ce que vous croyez que le cardinal
consentira  me dire ce qu'est devenue ma femme?

-- Peut-tre; mais il faut d'abord que vous avouiez tout ce que
vous savez relativement aux relations de votre femme avec
Mme de Chevreuse.

-- Mais, Monseigneur, je n'en sais rien; je ne l'ai jamais vue.

-- Quand vous alliez chercher votre femme au Louvre, revenait-elle
directement chez vous?

-- Presque jamais: elle avait affaire  des marchands de toile,
chez lesquels je la conduisais.

-- Et combien y en avait-il de marchands de toile?

-- Deux, Monseigneur.

-- O demeurent-ils?

-- Un, rue de Vaugirard; l'autre, rue de La Harpe.

-- Entriez-vous chez eux avec elle?

-- Jamais, Monseigneur; je l'attendais  la porte.

-- Et quel prtexte vous donnait-elle pour entrer ainsi toute
seule?

-- Elle ne m'en donnait pas; elle me disait d'attendre, et
j'attendais.

-- Vous tes un mari complaisant, mon cher monsieur Bonacieux!
dit le cardinal

Il m'appelle son cher monsieur! dit en lui-mme le mercier.
Peste! les affaires vont bien!

Reconnatriez-vous ces portes?

-- Oui.

-- Savez-vous les numros?

-- Oui.

-- Quels sont-ils?

-- N 25, dans la rue de Vaugirard; n 75, dans la rue de La
Harpe.

-- C'est bien, dit le cardinal.

 ces mots, il prit une sonnette d'argent, et sonna; l'officier
rentra.

Allez, dit-il  demi-voix, me chercher Rochefort; et qu'il vienne
 l'instant mme, s'il est rentr.

-- Le comte est l, dit l'officier, il demande instamment  parler
 Votre minence!

 Votre minence! murmura Bonacieux, qui savait que tel tait le
titre qu'on donnait d'ordinaire  M. le cardinal;...  Votre
minence!

Qu'il vienne alors, qu'il vienne! dit vivement Richelieu.

L'officier s'lana hors de l'appartement, avec cette rapidit que
mettaient d'ordinaire tous les serviteurs du cardinal  lui obir.

 Votre minence! murmurait Bonacieux en roulant des yeux
gars.

Cinq secondes ne s'taient pas coules depuis la disparition de
l'officier, que la porte s'ouvrit et qu'un nouveau personnage
entra.

C'est lui, s'cria Bonacieux.

-- Qui lui? demanda le cardinal.

-- Celui qui m'a enlev ma femme.

Le cardinal sonna une seconde fois. L'officier reparut.

Remettez cet homme aux mains de ses deux gardes, et qu'il attende
que je le rappelle devant moi.

-- Non, Monseigneur! non, ce n'est pas lui! s'cria Bonacieux;
non, je m'tais tromp: c'est un autre qui ne lui ressemble pas du
tout! Monsieur est un honnte homme.

-- Emmenez cet imbcile! dit le cardinal.

L'officier prit Bonacieux sous le bras, et le reconduisit dans
l'antichambre o il trouva ses deux gardes.

Le nouveau personnage qu'on venait d'introduire suivit des yeux
avec impatience Bonacieux jusqu' ce qu'il ft sorti, et ds que
la porte se fut referme sur lui:

Ils se sont vus, dit-il en s'approchant vivement du cardinal.

-- Qui? demanda Son minence.

-- Elle et lui.

-- La reine et le duc? s'cria Richelieu.

-- Oui.

-- Et o cela?

-- Au Louvre.

-- Vous en tes sr?

-- Parfaitement sr.

-- Qui vous l'a dit?

-- Mme de Lannoy, qui est toute  Votre minence, comme vous le
savez.

-- Pourquoi ne l'a-t-elle pas dit plus tt?

-- Soit hasard, soit dfiance, la reine a fait coucher
Mme de Fargis dans sa chambre, et l'a garde toute la journe.

-- C'est bien, nous sommes battus. Tchons de prendre notre
revanche.

-- Je vous y aiderai de toute mon me, Monseigneur, soyez
tranquille.

-- Comment cela s'est-il pass?

--  minuit et demi, la reine tait avec ses femmes...

-- O cela?

-- Dans sa chambre  coucher...

-- Bien.

-- Lorsqu'on est venu lui remettre un mouchoir de la part de sa
dame de lingerie...

-- Aprs?

-- Aussitt la reine a manifest une grande motion, et, malgr le
rouge dont elle avait le visage couvert, elle a pli.

-- Aprs! aprs!

-- Cependant, elle s'est leve, et d'une voix altre: Mesdames,
a-t-elle dit, attendez-moi dix minutes, puis je reviens. Et elle
a ouvert la porte de son alcve, puis elle est sortie.

-- Pourquoi Mme de Lannoy n'est-elle pas venue vous prvenir 
l'instant mme?

-- Rien n'tait bien certain encore; d'ailleurs, la reine avait
dit: Mesdames, attendez-moi; et elle n'osait dsobir  la
reine.

-- Et combien de temps la reine est-elle reste hors de la
chambre?

-- Trois quarts d'heure.

-- Aucune de ses femmes ne l'accompagnait?

-- Doa Estefania seulement.

-- Et elle est rentre ensuite?

-- Oui, mais pour prendre un petit coffret de bois de rose  son
chiffre, et sortir aussitt.

-- Et quand elle est rentre, plus tard, a-t-elle rapport le
coffret?

-- Non.

-- Mme de Lannoy savait-elle ce qu'il y avait dans ce coffret?

-- Oui: les ferrets en diamants que Sa Majest a donns  la
reine.

-- Et elle est rentre sans ce coffret?

-- Oui.

-- L'opinion de Mme de Lannoy est qu'elle les a remis alors 
Buckingham?

-- Elle en est sre.

-- Comment cela?

-- Pendant la journe, Mme de Lannoy, en sa qualit de dame
d'atour de la reine, a cherch ce coffret, a paru inquite de ne
pas le trouver et a fini par en demander des nouvelles  la reine.

-- Et alors, la reine...?

-- La reine est devenue fort rouge et a rpondu qu'ayant bris la
veille un de ses ferrets, elle l'avait envoy raccommoder chez son
orfvre.

-- Il faut y passer et s'assurer si la chose est vraie ou non.

-- J'y suis pass.

-- Eh bien, l'orfvre?

-- L'orfvre n'a entendu parler de rien.

-- Bien! bien! Rochefort, tout n'est pas perdu, et peut-tre...
peut-tre tout est-il pour le mieux!

-- Le fait est que je ne doute pas que le gnie de Votre
minence...

-- Ne rpare les btises de mon agent, n'est-ce pas?

-- C'est justement ce que j'allais dire, si Votre minence m'avait
laiss achever ma phrase.

-- Maintenant, savez-vous o se cachaient la duchesse de Chevreuse
et le duc de Buckingham?

-- Non, Monseigneur, mes gens n'ont pu rien me dire de positif l-
dessus.

-- Je le sais, moi.

-- Vous, Monseigneur?

-- Oui, ou du moins je m'en doute. Ils se tenaient, l'un rue de
Vaugirard, n 25, et l'autre rue de La Harpe, n 75.

-- Votre minence veut-elle que je les fasse arrter tous deux?

-- Il sera trop tard, ils seront partis.

-- N'importe, on peut s'en assurer.

-- Prenez dix hommes de mes gardes, et fouillez les deux maisons.

-- J'y vais, Monseigneur.

Et Rochefort s'lana hors de l'appartement.

Le cardinal, rest seul, rflchit un instant et sonna une
troisime fois.

Le mme officier reparut.

Faites entrer le prisonnier, dit le cardinal.

Matre Bonacieux fut introduit de nouveau, et, sur un signe du
cardinal, l'officier se retira.

Vous m'avez tromp, dit svrement le cardinal.

-- Moi, s'cria Bonacieux, moi, tromper Votre minence!

-- Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de La Harpe,
n'allait pas chez des marchands de toile.

-- Et o allait-elle, juste Dieu?

-- Elle allait chez la duchesse de Chevreuse et chez le duc de
Buckingham.

-- Oui, dit Bonacieux rappelant tous ses souvenirs; oui, c'est
cela, Votre minence a raison. J'ai dit plusieurs fois  ma femme
qu'il tait tonnant que des marchands de toile demeurassent dans
des maisons pareilles, dans des maisons qui n'avaient pas
d'enseignes, et chaque fois ma femme s'est mise  rire. Ah!
Monseigneur, continua Bonacieux en se jetant aux pieds de
l'minence, ah! que vous tes bien le cardinal, le grand cardinal,
l'homme de gnie que tout le monde rvre.

Le cardinal, tout mdiocre qu'tait le triomphe remport sur un
tre aussi vulgaire que l'tait Bonacieux, n'en jouit pas moins un
instant; puis, presque aussitt, comme si une nouvelle pense se
prsentait  son esprit, un sourire plissa ses lvres, et tendant
la main au mercier:

Relevez-vous, mon ami, lui dit-il, vous tes un brave homme.

-- Le cardinal m'a touch la main! j'ai touch la main du grand
homme! s'cria Bonacieux; le grand homme m'a appel son ami!

-- Oui, mon ami; oui! dit le cardinal avec ce ton paterne qu'il
savait prendre quelquefois, mais qui ne trompait que les gens qui
ne le connaissaient pas; et comme on vous a souponn injustement,
eh bien, il vous faut une indemnit: tenez! prenez ce sac de cent
pistoles, et pardonnez-moi.

-- Que je vous pardonne, Monseigneur! dit Bonacieux hsitant 
prendre le sac, craignant sans doute que ce prtendu don ne ft
qu'une plaisanterie. Mais vous tiez bien libre de me faire
arrter, vous tes bien libre de me faire torturer, vous tes bien
libre de me faire pendre: vous tes le matre, et je n'aurais pas
eu le plus petit mot  dire. Vous pardonner, Monseigneur! Allons
donc, vous n'y pensez pas!

-- Ah! mon cher monsieur Bonacieux! vous y mettez de la
gnrosit, je le vois, et je vous en remercie. Ainsi donc, vous
prenez ce sac, et vous vous en allez sans tre trop mcontent?

-- Je m'en vais enchant, Monseigneur.

-- Adieu donc, ou plutt  revoir, car j'espre que nous nous
reverrons.

-- Tant que Monseigneur voudra, et je suis bien aux ordres de Son
minence.

-- Ce sera souvent, soyez tranquille, car j'ai trouv un charme
extrme  votre conversation.

-- Oh! Monseigneur!

-- Au revoir, monsieur Bonacieux, au revoir.

Et le cardinal lui fit un signe de la main, auquel Bonacieux
rpondit en s'inclinant jusqu' terre; puis il sortit  reculons,
et quand il fut dans l'antichambre, le cardinal l'entendit qui,
dans son enthousiasme, criait  tue-tte: Vive Monseigneur! vive
Son minence! vive le grand cardinal! Le cardinal couta en
souriant cette brillante manifestation des sentiments
enthousiastes de matre Bonacieux; puis, quand les cris de
Bonacieux se furent perdus dans l'loignement:

Bien, dit-il, voici dsormais un homme qui se fera tuer pour
moi.

Et le cardinal se mit  examiner avec la plus grande attention la
carte de La Rochelle qui, ainsi que nous l'avons dit, tait
tendue sur son bureau, traant avec un crayon la ligne o devait
passer la fameuse digue qui, dix-huit mois plus tard, fermait le
port de la cit assige.

Comme il en tait au plus profond de ses mditations stratgiques,
la porte se rouvrit, et Rochefort rentra.

Eh bien? dit vivement le cardinal en se levant avec une
promptitude qui prouvait le degr d'importance qu'il attachait 
la commission dont il avait charg le comte.

-- Eh bien, dit celui-ci, une jeune femme de vingt-six  vingt-
huit ans et un homme de trente-cinq  quarante ans ont log
effectivement, l'un quatre jours et l'autre cinq, dans les maisons
indiques par Votre minence: mais la femme est partie cette nuit,
et l'homme ce matin.

-- C'taient eux! s'cria le cardinal, qui regardait  la pendule;
et maintenant, continua-t-il, il est trop tard pour faire courir
aprs: la duchesse est  Tours, et le duc  Boulogne. C'est 
Londres qu'il faut les rejoindre.

-- Quels sont les ordres de Votre minence?

-- Pas un mot de ce qui s'est pass; que la reine reste dans une
scurit parfaite; qu'elle ignore que nous savons son secret;
qu'elle croie que nous sommes  la recherche d'une conspiration
quelconque. Envoyez-moi le garde des sceaux Sguier.

-- Et cet homme, qu'en a fait Votre minence?

-- Quel homme? demanda le cardinal.

-- Ce Bonacieux?

-- J'en ai fait tout ce qu'on pouvait en faire. J'en ai fait
l'espion de sa femme.

Le comte de Rochefort s'inclina en homme qui reconnat la grande
supriorit du matre, et se retira.

Rest seul, le cardinal s'assit de nouveau, crivit une lettre
qu'il cacheta de son sceau particulier, puis il sonna. L'officier
entra pour la quatrime fois.

Faites-moi venir Vitray, dit-il, et dites-lui de s'apprter pour
un voyage.

Un instant aprs, l'homme qu'il avait demand tait debout devant
lui, tout bott et tout peronn.

Vitray, dit-il, vous allez partir tout courant pour Londres. Vous
ne vous arrterez pas un instant en route. Vous remettrez cette
lettre  Milady. Voici un bon de deux cents pistoles, passez chez
mon trsorier et faites-vous payer. Il y en a autant  toucher si
vous tes ici de retour dans six jours et si vous avez bien fait
ma commission.

Le messager, sans rpondre un seul mot, s'inclina, prit la lettre,
le bon de deux cents pistoles, et sortit.

Voici ce que contenait la lettre:

Milady,

Trouvez-vous au premier bal o se trouvera le duc de Buckingham.
Il aura  son pourpoint douze ferrets de diamants, approchez-vous
de lui et coupez-en deux.

Aussitt que ces ferrets seront en votre possession, prvenez-
moi.


CHAPITRE XV
GENS DE ROBE ET GENS D'PE

Le lendemain du jour o ces vnements taient arrivs, Athos
n'ayant point reparu, M. de Trville avait t prvenu par
d'Artagnan et par Porthos de sa disparition.

Quant  Aramis, il avait demand un cong de cinq jours, et il
tait  Rouen, disait-on, pour affaires de famille.

M. de Trville tait le pre de ses soldats. Le moindre et le plus
inconnu d'entre eux, ds qu'il portait l'uniforme de la compagnie,
tait aussi certain de son aide et de son appui qu'aurait pu
l'tre son frre lui-mme.

Il se rendit donc  l'instant chez le lieutenant criminel. On fit
venir l'officier qui commandait le poste de la Croix-Rouge, et les
renseignements successifs apprirent qu'Athos tait momentanment
log au For-l'vque.

Athos avait pass par toutes les preuves que nous avons vu
Bonacieux subir.

Nous avons assist  la scne de confrontation entre les deux
captifs. Athos, qui n'avait rien dit jusque-l de peur que
d'Artagnan, inquit  son tour, n'et point le temps qu'il lui
fallait, Athos dclara,  partir de ce moment, qu'il se nommait
Athos et non d'Artagnan.

Il ajouta qu'il ne connaissait ni monsieur, ni madame Bonacieux,
qu'il n'avait jamais parl ni  l'un, ni  l'autre; qu'il tait
venu vers les dix heures du soir pour faire visite 
M. d'Artagnan, son ami, mais que jusqu' cette heure il tait
rest chez M. de Trville, o il avait dn; vingt tmoins,
ajouta-t-il, pouvaient attester le fait, et il nomma plusieurs
gentilshommes distingus, entre autres M. le duc de La Trmouille.

Le second commissaire fut aussi tourdi que le premier de la
dclaration simple et ferme de ce mousquetaire, sur lequel il
aurait bien voulu prendre la revanche que les gens de robe aiment
tant  gagner sur les gens d'pe; mais le nom de M. de Trville
et celui de M. le duc de La Trmouille mritaient rflexion.

Athos fut aussi envoy au cardinal, mais malheureusement le
cardinal tait au Louvre chez le roi.

C'tait prcisment le moment o M. de Trville, sortant de chez
le lieutenant criminel et de chez le gouverneur du For-l'vque,
sans avoir pu trouver Athos, arriva chez Sa Majest.

Comme capitaine des mousquetaires, M. de Trville avait  toute
heure ses entres chez le roi.

On sait quelles taient les prventions du roi contre la reine,
prventions habilement entretenues par le cardinal, qui, en fait
d'intrigues, se dfiait infiniment plus des femmes que des hommes.
Une des grandes causes surtout de cette prvention tait l'amiti
d'Anne d'Autriche pour Mme de Chevreuse. Ces deux femmes
l'inquitaient plus que les guerres avec l'Espagne, les dmls
avec l'Angleterre et l'embarras des finances.  ses yeux et dans
sa conviction, Mme de Chevreuse servait la reine non seulement
dans ses intrigues politiques, mais, ce qui le tourmentait bien
plus encore, dans ses intrigues amoureuses.

Au premier mot de ce qu'avait dit M. le cardinal, que
Mme de Chevreuse, exile  Tours et qu'on croyait dans cette
ville, tait venue  Paris et, pendant cinq jours qu'elle y tait
reste, avait dpist la police, le roi tait entr dans une
furieuse colre. Capricieux et infidle, le roi voulait tre
appel Louis le Juste et Louis le Chaste. La postrit comprendra
difficilement ce caractre, que l'histoire n'explique que par des
faits et jamais par des raisonnements.

Mais lorsque le cardinal ajouta que non seulement Mme de Chevreuse
tait venue  Paris, mais encore que la reine avait renou avec
elle  l'aide d'une de ces correspondances mystrieuses qu' cette
poque on nommait une cabale; lorsqu'il affirma que lui, le
cardinal, allait dmler les fils les plus obscurs de cette
intrigue, quand, au moment d'arrter sur le fait, en flagrant
dlit, nanti de toutes les preuves, l'missaire de la reine prs
de l'exile, un mousquetaire avait os interrompre violemment le
cours de la justice en tombant, l'pe  la main, sur d'honntes
gens de loi chargs d'examiner avec impartialit toute l'affaire
pour la mettre sous les yeux du roi, -- Louis XIII ne se contint
plus, il fit un pas vers l'appartement de la reine avec cette ple
et muette indignation qui, lorsqu'elle clatait, conduisait ce
prince jusqu' la plus froide cruaut.

Et cependant, dans tout cela, le cardinal n'avait pas encore dit
un mot du duc de Buckingham.

Ce fut alors que M. de Trville entra, froid, poli et dans une
tenue irrprochable.

Averti de ce qui venait de se passer par la prsence du cardinal
et par l'altration de la figure du roi, M. de Trville se sentit
fort comme Samson devant les Philistins.

Louis XIII mettait dj la main sur le bouton de la porte; au
bruit que fit M. de Trville en entrant, il se retourna.

Vous arrivez bien, monsieur, dit le roi, qui, lorsque ses
passions taient montes  un certain point, ne savait pas
dissimuler, et j'en apprends de belles sur le compte de vos
mousquetaires.

-- Et moi, dit froidement M. de Trville, j'en ai de belles 
apprendre  Votre Majest sur ses gens de robe.

-- Plat-il? dit le roi avec hauteur.

-- J'ai l'honneur d'apprendre  Votre Majest, continua
M. de Trville du mme ton, qu'un parti de procureurs, de
commissaires et de gens de police, gens fort estimables mais fort
acharns,  ce qu'il parat, contre l'uniforme, s'est permis
d'arrter dans une maison, d'emmener en pleine rue et de jeter au
For-l'vque, tout cela sur un ordre que l'on a refus de me
reprsenter, un de mes mousquetaires, ou plutt des vtres, Sire,
d'une conduite irrprochable, d'une rputation presque illustre,
et que Votre Majest connat favorablement, M. Athos.

-- Athos, dit le roi machinalement; oui, au fait, je connais ce
nom.

-- Que Votre Majest se le rappelle, dit M. de Trville; M. Athos
est ce mousquetaire qui, dans le fcheux duel que vous savez, a eu
le malheur de blesser grivement M. de Cahusac. --  propos,
Monseigneur, continua Trville en s'adressant au cardinal,
M. de Cahusac est tout  fait rtabli, n'est-ce pas?

-- Merci! dit le cardinal en se pinant les lvres de colre.

-- M. Athos tait donc all rendre visite  l'un de ses amis alors
absent, continua M. de Trville,  un jeune Barnais, cadet aux
gardes de Sa Majest, compagnie des Essarts; mais  peine venait-
il de s'installer chez son ami et de prendre un livre en
l'attendant, qu'une nue de recors et de soldats mls ensemble
vint faire le sige de la maison, enfona plusieurs portes...

Le cardinal fit au roi un signe qui signifiait: C'est pour
l'affaire dont je vous ai parl.

Nous savons tout cela, rpliqua le roi, car tout cela s'est fait
pour notre service.

-- Alors, dit Trville, c'est aussi pour le service de
Votre Majest qu'on a saisi un de mes mousquetaires innocent,
qu'on l'a plac entre deux gardes comme un malfaiteur, et qu'on a
promen au milieu d'une populace insolente ce galant homme, qui a
vers dix fois son sang pour le service de Votre Majest et qui
est prt  le rpandre encore.

-- Bah! dit le roi branl, les choses se sont passes ainsi?

-- M. de Trville ne dit pas, reprit le cardinal avec le plus
grand flegme, que ce mousquetaire innocent, que ce galant homme
venait, une heure auparavant, de frapper  coups d'pe quatre
commissaires instructeurs dlgus par moi afin d'instruire une
affaire de la plus haute importance.

-- Je dfie Votre minence de le prouver, s'cria M. de Trville
avec sa franchise toute gasconne et sa rudesse toute militaire,
car, une heure auparavant M. Athos, qui, je le confierai 
Votre Majest, est un homme de la plus haute qualit, me faisait
l'honneur, aprs avoir dn chez moi, de causer dans le salon de
mon htel avec M. le duc de La Trmouille et M. le comte de
Chlus, qui s'y trouvaient.

Le roi regarda le cardinal.

Un procs-verbal fait foi, dit le cardinal rpondant tout haut 
l'interrogation muette de Sa Majest, et les gens maltraits ont
dress le suivant, que j'ai l'honneur de prsenter 
Votre Majest.

-- Procs-verbal de gens de robe vaut-il la parole d'honneur,
rpondit firement Trville, d'homme d'pe?

-- Allons, allons, Trville, taisez-vous, dit le roi.

-- Si Son minence a quelque soupon contre un de mes
mousquetaires, dit Trville, la justice de M. le cardinal est
assez connue pour que je demande moi-mme une enqute.

-- Dans la maison o cette descente de justice a t faite,
continua le cardinal impassible, loge, je crois, un Barnais ami
du mousquetaire.

-- Votre minence veut parler de M. d'Artagnan?

-- Je veux parler d'un jeune homme que vous protgez, Monsieur de
Trville.

-- Oui, Votre minence, c'est cela mme.

-- Ne souponnez-vous pas ce jeune homme d'avoir donn de mauvais
conseils...

--  M. Athos,  un homme qui a le double de son ge? interrompit
M. de Trville; non, Monseigneur. D'ailleurs, M. d'Artagnan a
pass la soire chez moi.

-- Ah , dit le cardinal, tout le monde a donc pass la soire
chez vous?

-- Son minence douterait-elle de ma parole? dit Trville, le
rouge de la colre au front.

-- Non, Dieu m'en garde! dit le cardinal; mais, seulement, 
quelle heure tait-il chez vous?

-- Oh! cela je puis le dire sciemment  Votre minence, car, comme
il entrait, je remarquai qu'il tait neuf heures et demie  la
pendule, quoique j'eusse cru qu'il tait plus tard.

-- Et  quelle heure est-il sorti de votre htel?

--  dix heures et demie: une heure aprs l'vnement.

-- Mais, enfin, rpondit le cardinal, qui ne souponnait pas un
instant la loyaut de Trville, et qui sentait que la victoire lui
chappait, mais, enfin, Athos a t pris dans cette maison de la
rue des Fossoyeurs.

-- Est-il dfendu  un ami de visiter un ami?  un mousquetaire de
ma compagnie de fraterniser avec un garde de la compagnie de
M. des Essarts?

-- Oui, quand la maison o il fraternise avec cet ami est
suspecte.

-- C'est que cette maison est suspecte, Trville, dit le roi;
peut-tre ne le saviez-vous pas?

-- En effet, Sire, je l'ignorais. En tout cas, elle peut tre
suspecte partout; mais je nie qu'elle le soit dans la partie
qu'habite M. d'Artagnan; car je puis vous affirmer, Sire, que, si
j'en crois ce qu'il a dit, il n'existe pas un plus dvou
serviteur de Sa Majest, un admirateur plus profond de M. le
cardinal.

-- N'est-ce pas ce d'Artagnan qui a bless un jour Jussac dans
cette malheureuse rencontre qui a eu lieu prs du couvent des
Carmes-Dchausss? demanda le roi en regardant le cardinal, qui
rougit de dpit.

-- Et le lendemain, Bernajoux. Oui Sire, oui, c'est bien cela, et
Votre Majest a bonne mmoire.

-- Allons, que rsolvons-nous? dit le roi.

-- Cela regarde Votre Majest plus que moi, dit le cardinal.
J'affirmerais la culpabilit.

-- Et moi je la nie, dit Trville. Mais Sa Majest a des juges, et
ses juges dcideront.

-- C'est cela, dit le roi, renvoyons la cause devant les juges:
c'est leur affaire de juger, et ils jugeront.

-- Seulement, reprit Trville, il est bien triste qu'en ce temps
malheureux o nous sommes, la vie la plus pure, la vertu la plus
incontestable n'exemptent pas un homme de l'infamie et de la
perscution. Aussi l'arme sera-t-elle peu contente, je puis en
rpondre, d'tre en butte  des traitements rigoureux  propos
d'affaires de police.

Le mot tait imprudent; mais M. de Trville l'avait lanc avec
connaissance de cause. Il voulait une explosion, parce qu'en cela
la mine fait du feu, et que le feu claire.

Affaires de police! s'cria le roi, relevant les paroles de
M. de Trville: affaires de police! et qu'en savez-vous, monsieur?
Mlez-vous de vos mousquetaires, et ne me rompez pas la tte. Il
semble,  vous entendre, que, si par malheur on arrte un
mousquetaire, la France est en danger. Eh! que de bruit pour un
mousquetaire! j'en ferai arrter dix, ventrebleu! cent, mme;
toute la compagnie! et je ne veux pas que l'on souffle mot.

-- Du moment o ils sont suspects  Votre Majest, dit Trville,
les mousquetaires sont coupables; aussi, me voyez-vous, Sire, prt
 vous rendre mon pe; car aprs avoir accus mes soldats, M. le
cardinal, je n'en doute pas, finira par m'accuser moi-mme; ainsi
mieux vaut que je me constitue prisonnier avec M. Athos, qui est
arrt dj, et M. d'Artagnan, qu'on va arrter sans doute.

-- Tte gasconne, en finirez-vous? dit le roi.

-- Sire, rpondit Trville sans baisser le moindrement la voix,
ordonnez qu'on me rende mon mousquetaire, ou qu'il soit jug.

-- On le jugera, dit le cardinal.

-- Eh bien, tant mieux; car, dans ce cas, je demanderai 
Sa Majest la permission de plaider pour lui.

Le roi craignit un clat.

Si Son minence, dit-il, n'avait pas personnellement des
motifs...

Le cardinal vit venir le roi, et alla au-devant de lui:

Pardon, dit-il, mais du moment o Votre Majest voit en moi un
juge prvenu, je me retire.

-- Voyons, dit le roi, me jurez-vous, par mon pre, que M. Athos
tait chez vous pendant l'vnement, et qu'il n'y a point pris
part?

-- Par votre glorieux pre et par vous-mme, qui tes ce que
j'aime et ce que je vnre le plus au monde, je le jure!

-- Veuillez rflchir, Sire, dit le cardinal. Si nous relchons
ainsi le prisonnier, on ne pourra plus connatre la vrit.

-- M. Athos sera toujours l, reprit M. de Trville, prt 
rpondre quand il plaira aux gens de robe de l'interroger. Il ne
dsertera pas, monsieur le cardinal; soyez tranquille, je rponds
de lui, moi.

-- Au fait, il ne dsertera pas, dit le roi; on le retrouvera
toujours, comme dit M. de Trville. D'ailleurs, ajouta-t-il en
baissant la voix et en regardant d'un air suppliant Son minence,
donnons-leur de la scurit: cela est politique.

Cette politique de Louis XIII fit sourire Richelieu.

Ordonnez, Sire, dit-il, vous avez le droit de grce.

-- Le droit de grce ne s'applique qu'aux coupables, dit Trville,
qui voulait avoir le dernier mot, et mon mousquetaire est
innocent. Ce n'est donc pas grce que vous allez faire, Sire,
c'est justice.

-- Et il est au For-l'vque? dit le roi.

-- Oui, Sire, et au secret, dans un cachot, comme le dernier des
criminels.

-- Diable! diable! murmura le roi, que faut-il faire?

-- Signer l'ordre de mise en libert, et tout sera dit, reprit le
cardinal; je crois, comme Votre Majest, que la garantie de
M. de Trville est plus que suffisante.

Trville s'inclina respectueusement avec une joie qui n'tait pas
sans mlange de crainte; il et prfr une rsistance opinitre
du cardinal  cette soudaine facilit.

Le roi signa l'ordre d'largissement, et Trville l'emporta sans
retard.

Au moment o il allait sortir, le cardinal lui fit un sourire
amical, et dit au roi:

Une bonne harmonie rgne entre les chefs et les soldats, dans vos
mousquetaires, Sire; voil qui est bien profitable au service et
bien honorable pour tous.

Il me jouera quelque mauvais tour incessamment, se disait
Trville; on n'a jamais le dernier mot avec un pareil homme. Mais
htons-nous, car le roi peut changer d'avis tout  l'heure; et au
bout du compte, il est plus difficile de remettre  la Bastille ou
au For-l'vque un homme qui en est sorti, que d'y garder un
prisonnier qu'on y tient.

M. de Trville fit triomphalement son entre au For-l'vque, o
il dlivra le mousquetaire, que sa paisible indiffrence n'avait
pas abandonn.

Puis, la premire fois qu'il revit d'Artagnan:

Vous l'chappez belle, lui dit-il; voil votre coup d'pe 
Jussac pay. Reste bien encore celui de Bernajoux, mais il ne
faudrait pas trop vous y fier.

Au reste, M. de Trville avait raison de se dfier du cardinal et
de penser que tout n'tait pas fini, car  peine le capitaine des
mousquetaires eut-il ferm la porte derrire lui, que Son minence
dit au roi:

Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux, nous allons
causer srieusement, s'il plat  Votre Majest. Sire,
M. de Buckingham tait  Paris depuis cinq jours et n'en est parti
que ce matin.


CHAPITRE XVI
O M. LE GARDE DES SCEAUX SGUIER CHERCHA PLUS D'UNE FOIS LA
CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS

Il est impossible de se faire une ide de l'impression que ces
quelques mots produisirent sur Louis XIII. Il rougit et plit
successivement; et le cardinal vit tout d'abord qu'il venait de
conqurir d'un seul coup tout le terrain qu'il avait perdu.

M. de Buckingham  Paris! s'cria-t-il, et qu'y vient-il faire?

-- Sans doute conspirer avec nos ennemis les huguenots et les
Espagnols.

-- Non, pardieu, non! conspirer contre mon honneur avec
Mme de Chevreuse, Mme de Longueville et les Cond!

-- Oh! Sire, quelle ide! La reine est trop sage, et surtout aime
trop Votre Majest.

-- La femme est faible, monsieur le cardinal, dit le roi; et quant
 m'aimer beaucoup, j'ai mon opinion faite sur cet amour.

-- Je n'en maintiens pas moins, dit le cardinal, que le duc de
Buckingham est venu  Paris pour un projet tout politique.

-- Et moi je suis sr qu'il est venu pour autre chose, monsieur le
cardinal; mais si la reine est coupable, qu'elle tremble!

-- Au fait, dit le cardinal, quelque rpugnance que j'aie 
arrter mon esprit sur une pareille trahison, Votre Majest m'y
fait penser: Mme de Lannoy, que, d'aprs l'ordre de Votre Majest,
j'ai interroge plusieurs fois, m'a dit ce matin que la nuit avant
celle-ci Sa Majest avait veill fort tard, que ce matin elle
avait beaucoup pleur et que toute la journe elle avait crit.

-- C'est cela, dit le roi;  lui sans doute, Cardinal, il me faut
les papiers de la reine.

-- Mais comment les prendre, Sire? Il me semble que ce n'est ni
moi, ni Votre Majest qui pouvons nous charger d'une pareille
mission.

-- Comment s'y est-on pris pour la marchale d'Ancre? s'cria le
roi au plus haut degr de la colre; on a fouill ses armoires, et
enfin on l'a fouille elle-mme.

-- La marchale d'Ancre n'tait que la marchale d'Ancre, une
aventurire florentine, Sire, voil tout; tandis que l'auguste
pouse de Votre Majest est Anne d'Autriche, reine de France,
c'est--dire une des plus grandes princesses du monde.

-- Elle n'en est que plus coupable, monsieur le duc! Plus elle a
oubli la haute position o elle tait place, plus elle est bas
descendue. Il y a longtemps d'ailleurs que je suis dcid  en
finir avec toutes ces petites intrigues de politique et d'amour.
Elle a aussi prs d'elle un certain La Porte...

-- Que je crois la cheville ouvrire de tout cela, je l'avoue, dit
le cardinal.

-- Vous pensez donc, comme moi, qu'elle me trompe? dit le roi.

-- Je crois, et je le rpte  Votre Majest, que la reine
conspire contre la puissance de son roi, mais je n'ai point dit
contre son honneur.

-- Et moi je vous dis contre tous deux; moi je vous dis que la
reine ne m'aime pas; je vous dis qu'elle en aime un autre; je vous
dis qu'elle aime cet infme duc de Buckingham! Pourquoi ne l'avez-
vous pas fait arrter pendant qu'il tait  Paris?

-- Arrter le duc! arrter le premier ministre du roi Charles Ier!
Y pensez-vous, Sire? Quel clat! et si alors les soupons de
Votre Majest, ce dont je continue  douter, avaient quelque
consistance, quel clat terrible! quel scandale dsesprant!

-- Mais puisqu'il s'exposait comme un vagabond et un larronneur,
il fallait...

Louis XIII s'arrta lui-mme, effray de ce qu'il allait dire,
tandis que Richelieu, allongeant le cou, attendait inutilement la
parole qui tait reste sur les lvres du roi.

Il fallait?

-- Rien, dit le roi, rien. Mais, pendant tout le temps qu'il a t
 Paris, vous ne l'avez pas perdu de vue?

-- Non, Sire.

-- O logeait-il?

-- Rue de La Harpe, n 75.

-- O est-ce, cela?

-- Du ct du Luxembourg.

-- Et vous tes sr que la reine et lui ne se sont pas vus?

-- Je crois la reine trop attache  ses devoirs, Sire.

-- Mais ils ont correspondu, c'est  lui que la reine a crit
toute la journe; monsieur le duc, il me faut ces lettres!

-- Sire, cependant...

-- Monsieur le duc,  quelque prix que ce soit, je les veux.

-- Je ferai pourtant observer  Votre Majest...

-- Me trahissez-vous donc aussi, monsieur le cardinal, pour vous
opposer toujours ainsi  mes volonts? tes-vous aussi d'accord
avec l'Espagnol et avec l'Anglais, avec Mme de Chevreuse et avec
la reine?

-- Sire, rpondit en soupirant le cardinal, je croyais tre 
l'abri d'un pareil soupon.

-- Monsieur le cardinal, vous m'avez entendu; je veux ces lettres.

-- Il n'y aurait qu'un moyen.

-- Lequel?

-- Ce serait de charger de cette mission M. le garde des sceaux
Sguier. La chose rentre compltement dans les devoirs de sa
charge.

-- Qu'on l'envoie chercher  l'instant mme!

-- Il doit tre chez moi, Sire; je l'avais fait prier de passer,
et lorsque je suis venu au Louvre, j'ai laiss l'ordre, s'il se
prsentait, de le faire attendre.

-- Qu'on aille le chercher  l'instant mme!

-- Les ordres de Votre Majest seront excuts; mais...

-- Mais quoi?

-- Mais la reine se refusera peut-tre  obir.

--  mes ordres?

-- Oui, si elle ignore que ces ordres viennent du roi.

-- Eh bien, pour qu'elle n'en doute pas, je vais la prvenir moi-
mme.

-- Votre Majest n'oubliera pas que j'ai fait tout ce que j'ai pu
pour prvenir une rupture.

-- Oui, duc, je sais que vous tes fort indulgent pour la reine,
trop indulgent peut-tre; et nous aurons, je vous en prviens, 
parler plus tard de cela.

-- Quand il plaira  Votre Majest; mais je serai toujours heureux
et fier, Sire, de me sacrifier  la bonne harmonie que je dsire
voir rgner entre vous et la reine de France.

-- Bien, cardinal, bien; mais en attendant envoyez chercher M. le
garde des sceaux; moi, j'entre chez la reine.

Et Louis XIII, ouvrant la porte de communication, s'engagea dans
le corridor qui conduisait de chez lui chez Anne d'Autriche.

La reine tait au milieu de ses femmes, Mme de Guitaut,
Mme de Sabl, Mme de Montbazon et Mme de Gumne. Dans un coin
tait cette camriste espagnole doa Estefania, qui l'avait suivie
de Madrid. Mme de Gumne faisait la lecture, et tout le monde
coutait avec attention la lectrice,  l'exception de la reine,
qui, au contraire, avait provoqu cette lecture afin de pouvoir,
tout en feignant d'couter, suivre le fil de ses propres penses.

Ces penses, toutes dores qu'elles taient par un dernier reflet
d'amour, n'en taient pas moins tristes. Anne d'Autriche, prive
de la confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal,
qui ne pouvait lui pardonner d'avoir repouss un sentiment plus
doux, ayant sous les yeux l'exemple de la reine mre, que cette
haine avait tourmente toute sa vie -- quoique Marie de Mdicis,
s'il faut en croire les mmoires du temps, et commenc par
accorder au cardinal le sentiment qu'Anne d'Autriche finit
toujours par lui refuser --, Anne d'Autriche avait vu tomber
autour d'elle ses serviteurs les plus dvous, ses confidents les
plus intimes, ses favoris les plus chers. Comme ces malheureux
dous d'un don funeste, elle portait malheur  tout ce qu'elle
touchait, son amiti tait un signe fatal qui appelait la
perscution. Mme de Chevreuse et Mme de Vernel taient exiles;
enfin La Porte ne cachait pas  sa matresse qu'il s'attendait 
tre arrt d'un instant  l'autre.

C'est au moment o elle tait plonge au plus profond et au plus
sombre de ces rflexions, que la porte de la chambre s'ouvrit et
que le roi entra.

La lectrice se tut  l'instant mme, toutes les dames se levrent,
et il se fit un profond silence.

Quant au roi, il ne fit aucune dmonstration de politesse;
seulement, s'arrtant devant la reine:

Madame, dit-il d'une voix altre, vous allez recevoir la visite
de M. le chancelier, qui vous communiquera certaines affaires dont
je l'ai charg.

La malheureuse reine, qu'on menaait sans cesse de divorce, d'exil
et de jugement mme, plit sous son rouge et ne put s'empcher de
dire:

Mais pourquoi cette visite, Sire? Que me dira M. le chancelier
que Votre Majest ne puisse me dire elle-mme?

Le roi tourna sur ses talons sans rpondre, et presque au mme
instant le capitaine des gardes, M. de Guitaut, annona la visite
de M. le chancelier.

Lorsque le chancelier parut, le roi tait dj sorti par une autre
porte.

Le chancelier entra demi-souriant, demi-rougissant. Comme nous le
retrouverons probablement dans le cours de cette histoire, il n'y
a pas de mal  ce que nos lecteurs fassent ds  prsent
connaissance avec lui.

Ce chancelier tait un plaisant homme. Ce fut Des Roches le Masle,
chanoine  Notre-Dame, et qui avait t autrefois valet de chambre
du cardinal, qui le proposa  Son minence comme un homme tout
dvou. Le cardinal s'y fia et s'en trouva bien.

On racontait de lui certaines histoires, entre autres celle-ci:

Aprs une jeunesse orageuse, il s'tait retir dans un couvent
pour y expier au moins pendant quelque temps les folies de
l'adolescence.

Mais, en entrant dans ce saint lieu, le pauvre pnitent n'avait pu
refermer si vite la porte, que les passions qu'il fuyait n'y
entrassent avec lui. Il en tait obsd sans relche, et le
suprieur, auquel il avait confi cette disgrce, voulant autant
qu'il tait en lui l'en garantir, lui avait recommand pour
conjurer le dmon tentateur de recourir  la corde de la cloche et
de sonner  toute vole. Au bruit dnonciateur, les moines
seraient prvenus que la tentation assigeait un frre, et toute
la communaut se mettrait en prires.

Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura l'esprit
malin  grand renfort de prires faites par les moines; mais le
diable ne se laisse pas dpossder facilement d'une place o il a
mis garnison;  mesure qu'on redoublait les exorcismes, il
redoublait les tentations, de sorte que jour et nuit la cloche
sonnait  toute vole, annonant l'extrme dsir de mortification
qu'prouvait le pnitent.

Les moines n'avaient plus un instant de repos. Le jour, ils ne
faisaient que monter et descendre les escaliers qui conduisaient 
la chapelle; la nuit, outre complies et matines, ils taient
encore obligs de sauter vingt fois  bas de leurs lits et de se
prosterner sur le carreau de leurs cellules.

On ignore si ce fut le diable qui lcha prise ou les moines qui se
lassrent; mais, au bout de trois mois, le pnitent reparut dans
le monde avec la rputation du plus terrible possd qui et
jamais exist.

En sortant du couvent, il entra dans la magistrature, devint
prsident  mortier  la place de son oncle, embrassa le parti du
cardinal, ce qui ne prouvait pas peu de sagacit; devint
chancelier, servit Son minence avec zle dans sa haine contre la
reine mre et sa vengeance contre Anne d'Autriche; stimula les
juges dans l'affaire de Chalais, encouragea les essais de
M. de Laffemas, grand gibecier de France; puis enfin, investi de
toute la confiance du cardinal, confiance qu'il avait si bien
gagne, il en vint  recevoir la singulire commission pour
l'excution de laquelle il se prsentait chez la reine.

La reine tait encore debout quand il entra, mais  peine l'eut-
elle aperu, qu'elle se rassit sur son fauteuil et fit signe  ses
femmes de se rasseoir sur leurs coussins et leurs tabourets, et,
d'un ton de suprme hauteur:

Que dsirez-vous, monsieur, demanda Anne d'Autriche, et dans quel
but vous prsentez-vous ici?

-- Pour y faire au nom du roi, madame, et sauf tout le respect que
j'ai l'honneur de devoir  Votre Majest, une perquisition exacte
dans vos papiers.

-- Comment, monsieur! une perquisition dans mes papiers...  moi!
mais voil une chose indigne!

-- Veuillez me le pardonner, madame, mais, dans cette
circonstance, je ne suis que l'instrument dont le roi se sert.
Sa Majest ne sort-elle pas d'ici, et ne vous a-t-elle pas invite
elle-mme  vous prparer  cette visite?

-- Fouillez donc, monsieur; je suis une criminelle,  ce qu'il
parat: Estefania, donnez les clefs de mes tables et de mes
secrtaires.

Le chancelier fit pour la forme une visite dans les meubles, mais
il savait bien que ce n'tait pas dans un meuble que la reine
avait d serrer la lettre importante qu'elle avait crite dans la
journe.

Quand le chancelier eut rouvert et referm vingt fois les tiroirs
du secrtaire, il fallut bien, quelque hsitation qu'il prouvt,
il fallut bien, dis-je, en venir  la conclusion de l'affaire,
c'est--dire  fouiller la reine elle-mme. Le chancelier s'avana
donc vers Anne d'Autriche, et d'un ton trs perplexe et d'un air
fort embarrass:

Et maintenant, dit-il, il me reste  faire la perquisition
principale.

-- Laquelle? demanda la reine, qui ne comprenait pas ou plutt qui
ne voulait pas comprendre.

-- Sa Majest est certaine qu'une lettre a t crite par vous
dans la journe; elle sait qu'elle n'a pas encore t envoye 
son adresse. Cette lettre ne se trouve ni dans votre table, ni
dans votre secrtaire, et cependant cette lettre est quelque part.

-- Oserez-vous porter la main sur votre reine? dit Anne d'Autriche
en se dressant de toute sa hauteur et en fixant sur le chancelier
ses yeux, dont l'expression tait devenue presque menaante.

-- Je suis un fidle sujet du roi, madame; et tout ce que
Sa Majest ordonnera, je le ferai.

-- Eh bien, c'est vrai, dit Anne d'Autriche, et les espions de
M. le cardinal l'ont bien servi. J'ai crit aujourd'hui une
lettre, cette lettre n'est point partie. La lettre est l.

Et la reine ramena sa belle main  son corsage.

Alors donnez-moi cette lettre, madame, dit le chancelier.

-- Je ne la donnerai qu'au roi, monsieur, dit Anne.

-- Si le roi et voulu que cette lettre lui ft remise, madame, il
vous l'et demande lui-mme. Mais, je vous le rpte, c'est moi
qu'il a charg de vous la rclamer, et si vous ne la rendiez
pas...

-- Eh bien?

-- C'est encore moi qu'il a charg de vous la prendre.

-- Comment, que voulez-vous dire?

-- Que mes ordres vont loin, madame, et que je suis autoris 
chercher le papier suspect sur la personne mme de Votre Majest.

-- Quelle horreur! s'cria la reine.

-- Veuillez donc, madame, agir plus facilement.

-- Cette conduite est d'une violence infme; savez-vous cela,
monsieur?

-- Le roi commande, madame, excusez-moi.

-- Je ne le souffrirai pas; non, non, plutt mourir! s'cria la
reine, chez laquelle se rvoltait le sang imprieux de l'Espagnole
et de l'Autrichienne.

Le chancelier fit une profonde rvrence, puis avec l'intention
bien patente de ne pas reculer d'une semelle dans
l'accomplissement de la commission dont il s'tait charg, et
comme et pu le faire un valet de bourreau dans la chambre de la
question, il s'approcha d'Anne d'Autriche des yeux de laquelle on
vit  l'instant mme jaillir des pleurs de rage.

La reine tait, comme nous l'avons dit, d'une grande beaut.

La commission pouvait donc passer pour dlicate, et le roi en
tait arriv,  force de jalousie contre Buckingham,  n'tre plus
jaloux de personne.

Sans doute le chancelier Sguier chercha des yeux  ce moment le
cordon de la fameuse cloche; mais, ne le trouvant pas, il en prit
son parti et tendit la main vers l'endroit o la reine avait avou
que se trouvait le papier.

Anne d'Autriche fit un pas en arrire, si ple qu'on et dit
qu'elle allait mourir; et, s'appuyant de la main gauche, pour ne
pas tomber,  une table qui se trouvait derrire elle, elle tira
de la droite un papier de sa poitrine et le tendit au garde des
sceaux.

Tenez, monsieur, la voil, cette lettre, s'cria la reine d'une
voix entrecoupe et frmissante, prenez-la, et me dlivrez de
votre odieuse prsence.

Le chancelier, qui de son ct tremblait d'une motion facile 
concevoir, prit la lettre, salua jusqu' terre et se retira.

 peine la porte se fut-elle referme sur lui, que la reine tomba
 demi vanouie dans les bras de ses femmes.

Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un
seul mot. Le roi la prit d'une main tremblante, chercha l'adresse,
qui manquait, devint trs ple, l'ouvrit lentement, puis, voyant
par les premiers mots qu'elle tait adresse au roi d'Espagne, il
lut trs rapidement.

C'tait tout un plan d'attaque contre le cardinal. La reine
invitait son frre et l'empereur d'Autriche  faire semblant,
blesss qu'ils taient par la politique de Richelieu, dont
l'ternelle proccupation fut l'abaissement de la maison
d'Autriche, de dclarer la guerre  la France et d'imposer comme
condition de la paix le renvoi du cardinal: mais d'amour, il n'y
en avait pas un seul mot dans toute cette lettre.

Le roi, tout joyeux, s'informa si le cardinal tait encore au
Louvre. On lui dit que Son minence attendait, dans le cabinet de
travail, les ordres de Sa Majest.

Le roi se rendit aussitt prs de lui.

Tenez, duc, lui dit-il, vous aviez raison, et c'est moi qui avais
tort; toute l'intrigue est politique, et il n'tait aucunement
question d'amour dans cette lettre, que voici. En change, il y
est fort question de vous.

Le cardinal prit la lettre et la lut avec la plus grande
attention; puis, lorsqu'il fut arriv au bout, il la relut une
seconde fois.

Eh bien, Votre Majest, dit-il, vous voyez jusqu'o vont mes
ennemis: on vous menace de deux guerres, si vous ne me renvoyez
pas.  votre place, en vrit, Sire, je cderais  de si
puissantes instances, et ce serait de mon ct avec un vritable
bonheur que je me retirerais des affaires.

-- Que dites-vous l, duc?

-- Je dis, Sire, que ma sant se perd dans ces luttes excessives
et dans ces travaux ternels. Je dis que, selon toute probabilit,
je ne pourrai pas soutenir les fatigues du sige de La Rochelle,
et que mieux vaut que vous nommiez l ou M. de Cond, ou
M. de Bassompierre, ou enfin quelque vaillant homme dont c'est
l'tat de mener la guerre, et non pas moi qui suis homme d'glise
et qu'on dtourne sans cesse de ma vocation pour m'appliquer  des
choses auxquelles je n'ai aucune aptitude. Vous en serez plus
heureux  l'intrieur, Sire, et je ne doute pas que vous n'en
soyez plus grand  l'tranger.

-- Monsieur le duc, dit le roi, je comprends, soyez tranquille;
tous ceux qui sont nomms dans cette lettre seront punis comme ils
le mritent, et la reine elle-mme.

-- Que dites-vous l, Sire? Dieu me garde que, pour moi, la reine
prouve la moindre contrarit! elle m'a toujours cru son ennemi,
Sire, quoique Votre Majest puisse attester que j'ai toujours pris
chaudement son parti, mme contre vous. Oh! si elle trahissait
Votre Majest  l'endroit de son honneur, ce serait autre chose,
et je serais le premier  dire: Pas de grce, Sire, pas de grce
pour la coupable! Heureusement il n'en est rien, et Votre Majest
vient d'en acqurir une nouvelle preuve.

-- C'est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez
raison, comme toujours; mais la reine n'en mrite pas moins toute
ma colre.

-- C'est vous, Sire, qui avez encouru la sienne; et vritablement,
quand elle bouderait srieusement Votre Majest, je le
comprendrais; Votre Majest l'a traite avec une svrit!...

-- C'est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les
vtres, duc, si haut placs qu'ils soient et quelque pril que je
coure  agir svrement avec eux.

-- La reine est mon ennemie, mais n'est pas la vtre, Sire; au
contraire, elle est pouse dvoue, soumise et irrprochable;
laissez-moi donc, Sire, intercder pour elle prs de
Votre Majest.

-- Qu'elle s'humilie alors, et qu'elle revienne  moi la premire!

-- Au contraire, Sire, donnez l'exemple; vous avez eu le premier
tort, puisque c'est vous qui avez souponn la reine.

-- Moi, revenir le premier? dit le roi; jamais!

-- Sire, je vous en supplie.

-- D'ailleurs, comment reviendrais-je le premier?

-- En faisant une chose que vous sauriez lui tre agrable.

-- Laquelle?

-- Donnez un bal; vous savez combien la reine aime la danse; je
vous rponds que sa rancune ne tiendra point  une pareille
attention.

-- Monsieur le cardinal, vous savez que je n'aime pas tous les
plaisirs mondains.

-- La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu'elle
sait votre antipathie pour ce plaisir; d'ailleurs ce sera une
occasion pour elle de mettre ces beaux ferrets de diamants que
vous lui avez donns l'autre jour  sa fte, et dont elle n'a pas
encore eu le temps de se parer.

-- Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi,
qui, dans sa joie de trouver la reine coupable d'un crime dont il
se souciait peu, et innocente d'une faute qu'il redoutait fort,
tait tout prt  se raccommoder avec elle; nous verrons, mais,
sur mon honneur, vous tes trop indulgent.

-- Sire, dit le cardinal, laissez la svrit aux ministres,
l'indulgence est la vertu royale; usez-en, et vous verrez que vous
vous en trouverez bien.

Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures,
s'inclina profondment, demandant cong au roi pour se retirer, et
le suppliant de se raccommoder avec la reine.

Anne d'Autriche, qui,  la suite de la saisie de sa lettre,
s'attendait  quelque reproche, fut fort tonne de voir le
lendemain le roi faire prs d'elle des tentatives de
rapprochement. Son premier mouvement fut rpulsif, son orgueil de
femme et sa dignit de reine avaient t tous deux si cruellement
offenss, qu'elle ne pouvait revenir ainsi du premier coup; mais,
vaincue par le conseil de ses femmes, elle eut enfin l'air de
commencer  oublier. Le roi profita de ce premier moment de retour
pour lui dire qu'incessamment il comptait donner une fte.

C'tait une chose si rare qu'une fte pour la pauvre Anne
d'Autriche, qu' cette annonce, ainsi que l'avait pens le
cardinal, la dernire trace de ses ressentiments disparut sinon
dans son coeur, du moins sur son visage. Elle demanda quel jour
cette fte devait avoir lieu, mais le roi rpondit qu'il fallait
qu'il s'entendt sur ce point avec le cardinal.

En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal  quelle poque
cette fte aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un
prtexte quelconque, diffrait de la fixer.

Dix jours s'coulrent ainsi.

Le huitime jour aprs la scne que nous avons raconte, le
cardinal reut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait
seulement ces quelques lignes:

Je les ai; mais je ne puis quitter Londres, attendu que je manque
d'argent; envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours
aprs les avoir reues, je serai  Paris.

Le jour mme o le cardinal avait reu cette lettre, le roi lui
adressa sa question habituelle.

Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas:

Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours aprs avoir reu
l'argent; il faut quatre ou cinq jours  l'argent pour aller,
quatre ou cinq jours  elle pour revenir, cela fait dix jours;
maintenant faisons la part des vents contraires, des mauvais
hasards, des faiblesses de femme, et mettons cela  douze jours.

-- Eh bien, monsieur le duc, dit le roi, vous avez calcul?

-- Oui, Sire: nous sommes aujourd'hui le 20 septembre; les
chevins de la ville donnent une fte le 3 octobre. Cela
s'arrangera  merveille, car vous n'aurez pas l'air de faire un
retour vers la reine.

Puis le cardinal ajouta:

 propos, Sire, n'oubliez pas de dire  Sa Majest, la veille de
cette fte, que vous dsirez voir comment lui vont ses ferrets de
diamants.


CHAPITRE XVII
LE MNAGE BONACIEUX

C'tait la seconde fois que le cardinal revenait sur ce point des
ferrets de diamants avec le roi. Louis XIII fut donc frapp de
cette insistance, et pensa que cette recommandation cachait un
mystre.

Plus d'une fois le roi avait t humili que le cardinal, dont la
police, sans avoir atteint encore la perfection de la police
moderne, tait excellente, ft mieux instruit que lui-mme de ce
qui se passait dans son propre mnage. Il espra donc, dans une
conversation avec Anne d'Autriche, tirer quelque lumire de cette
conversation et revenir ensuite prs de Son minence avec quelque
secret que le cardinal st ou ne st pas, ce qui, dans l'un ou
l'autre cas, le rehaussait infiniment aux yeux de son ministre.

Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l'aborda
avec de nouvelles menaces contre ceux qui l'entouraient. Anne
d'Autriche baissa la tte, laissa s'couler le torrent sans
rpondre et esprant qu'il finirait par s'arrter; mais ce n'tait
pas cela que voulait Louis XIII; Louis XIII voulait une discussion
de laquelle jaillt une lumire quelconque, convaincu qu'il tait
que le cardinal avait quelque arrire-pense et lui machinait une
surprise terrible comme en savait faire Son minence. Il arriva 
ce but par sa persistance  accuser.

Mais, s'cria Anne d'Autriche, lasse de ces vagues attaques;
mais, Sire, vous ne me dites pas tout ce que vous avez dans le
coeur. Qu'ai-je donc fait? Voyons, quel crime aide donc commis? Il
est impossible que Votre Majest fasse tout ce bruit pour une
lettre crite  mon frre.

Le roi, attaqu  son tour d'une manire si directe, ne sut que
rpondre; il pensa que c'tait l le moment de placer la
recommandation qu'il ne devait faire que la veille de la fte.

Madame, dit-il avec majest, il y aura incessamment bal  l'htel
de ville; j'entends que, pour faire honneur  nos braves chevins,
vous y paraissiez en habit de crmonie, et surtout pare des
ferrets de diamants que je vous ai donns pour votre fte. Voici
ma rponse.

La rponse tait terrible. Anne d'Autriche crut que Louis XIII
savait tout, et que le cardinal avait obtenu de lui cette longue
dissimulation de sept ou huit jours, qui tait au reste dans son
caractre. Elle devint excessivement ple, appuya sur une console
sa main d'une admirable beaut, et qui semblait alors une main de
cire, et regardant le roi avec des yeux pouvants, elle ne
rpondit pas une seule syllabe.

Vous entendez, madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras
dans toute son tendue, mais sans en deviner la cause, vous
entendez?

-- Oui, Sire, j'entends, balbutia la reine.

-- Vous paratrez  ce bal?

-- Oui.

-- Avec vos ferrets?

-- Oui.

La pleur de la reine augmenta encore, s'il tait possible; le roi
s'en aperut, et en jouit avec cette froide cruaut qui tait un
des mauvais cts de son caractre.

Alors, c'est convenu, dit le roi, et voil tout ce que j'avais 
vous dire.

-- Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu? demanda Anne d'Autriche.

Louis XIII sentit instinctivement qu'il ne devait pas rpondre 
cette question, la reine l'ayant faite d'une voix presque
mourante.

Mais trs incessamment, madame, dit-il; mais je ne me rappelle
plus prcisment la date du jour, je la demanderai au cardinal.

-- C'est donc le cardinal qui vous a annonc cette fte? s'cria
la reine.

-- Oui, madame, rpondit le roi tonn; mais pourquoi cela?

-- C'est lui, qui vous a dit de m'inviter  y paratre avec ces
ferrets?

-- C'est--dire, madame...

-- C'est lui, Sire, c'est lui!

-- Eh bien qu'importe que ce soit lui ou moi? y a-t-il un crime 
cette invitation?

-- Non, Sire.

-- Alors vous paratrez?

-- Oui, Sire.

-- C'est bien, dit le roi en se retirant, c'est bien, j'y compte.

La reine fit une rvrence, moins par tiquette que parce que ses
genoux se drobaient sous elle.

Le roi partit enchant.

Je suis perdue, murmura la reine, perdue, car le cardinal sait
tout, et c'est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore,
mais qui saura tout bientt. Je suis perdue! Mon Dieu! mon Dieu!
mon Dieu!

Elle s'agenouilla sur un coussin et pria, la tte enfonce entre
ses bras palpitants.

En effet, la position tait terrible. Buckingham tait retourn 
Londres, Mme de Chevreuse tait  Tours. Plus surveille que
jamais, la reine sentait sourdement qu'une de ses femmes la
trahissait, sans savoir dire laquelle. La Porte ne pouvait pas
quitter le Louvre. Elle n'avait pas une me au monde  qui se
fier.

Aussi, en prsence du malheur qui la menaait et de l'abandon qui
tait le sien, clata-t-elle en sanglots.

Ne puis-je donc tre bonne  rien  Votre Majest? dit tout 
coup une voix pleine de douceur et de piti.

La reine se retourna vivement, car il n'y avait pas  se tromper 
l'expression de cette voix: c'tait une amie qui parlait ainsi.

En effet,  l'une des portes qui donnaient dans l'appartement de
la reine apparut la jolie Mme Bonacieux; elle tait occupe 
ranger les robes et le linge dans un cabinet, lorsque le roi tait
entr; elle n'avait pas pu sortir, et avait tout entendu.

La reine poussa un cri perant en se voyant surprise, car dans son
trouble elle ne reconnut pas d'abord la jeune femme qui lui avait
t donne par La Porte.

Oh! ne craignez rien, madame, dit la jeune femme en joignant les
mains et en pleurant elle-mme des angoisses de la reine; je suis
 Votre Majest corps et me, et si loin que je sois d'elle, si
infrieure que soit ma position, je crois que j'ai trouv un moyen
de tirer Votre Majest de peine.

-- Vous!  Ciel! vous! s'cria la reine; mais voyons regardez-moi
en face. Je suis trahie de tous cts, puis-je me fier  vous?

-- Oh! madame! s'cria la jeune femme en tombant  genoux: sur mon
me, je suis prte  mourir pour Votre Majest!

Ce cri tait sorti du plus profond du coeur, et, comme le premier,
il n'y avait pas  se tromper.

Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des tratres ici; mais,
par le saint nom de la Vierge, je vous jure que personne n'est
plus dvou que moi  Votre Majest. Ces ferrets que le roi
redemande, vous les avez donns au duc de Buckingham, n'est-ce
pas? Ces ferrets taient enferms dans une petite bote en bois de
rose qu'il tenait sous son bras? Est-ce que je me trompe? Est-ce
que ce n'est pas cela?

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine dont les dents
claquaient d'effroi.

-- Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les
ravoir.

-- Oui, sans doute, il le faut, s'cria la reine; mais comment
faire, comment y arriver?

-- Il faut envoyer quelqu'un au duc.

-- Mais qui?... qui?...  qui me fier?

-- Ayez confiance en moi, madame; faites-moi cet honneur, ma
reine, et je trouverai le messager, moi!

-- Mais il faudra crire!

-- Oh! oui. C'est indispensable. Deux mots de la main de
Votre Majest et votre cachet particulier.

-- Mais ces deux mots, c'est ma condamnation. C'est le divorce,
l'exil!

-- Oui, s'ils tombent entre des mains infmes! Mais je rponds que
ces deux mots seront remis  leur adresse.

-- Oh! mon Dieu! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur,
ma rputation entre vos mains!

-- Oui! oui, madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi!

-- Mais comment? dites-le-moi au moins.

-- Mon mari a t remis en libert il y a deux ou trois jours; je
n'ai pas encore eu le temps de le revoir. C'est un brave et
honnte homme qui n'a ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce
que je voudrai: il partira sur un ordre de moi, sans savoir ce
qu'il porte, et il remettra la lettre de Votre Majest, sans mme
savoir qu'elle est de Votre Majest,  l'adresse qu'elle
indiquera.

La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un lan
passionn, la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et ne
voyant que sincrit dans ses beaux yeux, elle l'embrassa
tendrement.

Fais cela, s'cria-t-elle, et tu m'auras sauv la vie, tu m'auras
sauv l'honneur!

-- Oh! n'exagrez pas le service que j'ai le bonheur de vous
rendre; je n'ai rien  sauver  Votre Majest, qui est seulement
victime de perfides complots.

-- C'est vrai, c'est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as
raison.

-- Donnez-moi donc cette lettre, madame, le temps presse.

La reine courut  une petite table sur laquelle se trouvaient
encre, papier et plumes: elle crivit deux lignes, cacheta la
lettre de son cachet et la remit  Mme Bonacieux.

Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose ncessaire.

-- Laquelle?

-- L'argent.

Mme Bonacieux rougit.

Oui, c'est vrai, dit-elle, et j'avouerai  Votre Majest que mon
mari...

-- Ton mari n'en a pas, c'est cela que tu veux dire.

-- Si fait, il en a, mais il est fort avare, c'est l son dfaut.
Cependant, que Votre Majest ne s'inquite pas, nous trouverons
moyen...

-- C'est que je n'en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui
liront les Mmoires de Mme de Motteville ne s'tonneront pas de
cette rponse); mais, attends.

Anne d'Autriche courut  son crin.

Tiens, dit-elle, voici une bague d'un grand prix  ce qu'on
assure; elle vient de mon frre le roi d'Espagne, elle est  moi
et j'en puis disposer. Prends cette bague et fais-en de l'argent,
et que ton mari parte.

-- Dans une heure vous serez obie.

-- Tu vois l'adresse, ajouta la reine, parlant si bas qu' peine
pouvait-on entendre ce qu'elle disait:  Milord duc de Buckingham,
 Londres.

-- La lettre sera remise  lui-mme.

-- Gnreuse enfant! s'cria Anne d'Autriche.

Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha le papier dans
son corsage et disparut avec la lgret d'un oiseau.

Dix minutes aprs, elle tait chez elle; comme elle l'avait dit 
la reine, elle n'avait pas revu son mari depuis sa mise en
libert; elle ignorait donc le changement qui s'tait fait en lui
 l'endroit du cardinal, changement qu'avaient opr la flatterie
et l'argent de Son minence et qu'avaient corrobor, depuis, deux
ou trois visites du comte de Rochefort, devenu le meilleur ami de
Bonacieux, auquel il avait fait croire sans beaucoup de peine
qu'aucun sentiment coupable n'avait amen l'enlvement de sa
femme, mais que c'tait seulement une prcaution politique.

Elle trouva M. Bonacieux seul: le pauvre homme remettait  grand-
peine de l'ordre dans la maison, dont il avait trouv les meubles
 peu prs briss et les armoires  peu prs vides, la justice
n'tant pas une des trois choses que le roi Salomon indique comme
ne laissant point de traces de leur passage. Quant  la servante,
elle s'tait enfuie lors de l'arrestation de son matre. La
terreur avait gagn la pauvre fille au point qu'elle n'avait cess
de marcher de Paris jusqu'en Bourgogne, son pays natal.

Le digne mercier avait, aussitt sa rentre dans sa maison, fait
part  sa femme de son heureux retour, et sa femme lui avait
rpondu pour le fliciter et pour lui dire que le premier moment
qu'elle pourrait drober  ses devoirs serait consacr tout entier
 lui rendre visite.

Ce premier moment s'tait fait attendre cinq jours, ce qui, dans
toute autre circonstance, et paru un peu bien long  matre
Bonacieux; mais il avait, dans la visite qu'il avait faite au
cardinal et dans les visites que lui faisait Rochefort, ample
sujet  rflexion, et, comme on sait, rien ne fait passer le temps
comme de rflchir.

D'autant plus que les rflexions de Bonacieux taient toutes
couleur de rose. Rochefort l'appelait son ami, son cher Bonacieux,
et ne cessait de lui dire que le cardinal faisait le plus grand
cas de lui. Le mercier se voyait dj sur le chemin des honneurs
et de la fortune.

De son ct, Mme Bonacieux avait rflchi, mais, il faut le dire,
 tout autre chose que l'ambition; malgr elle, ses penses
avaient eu pour mobile constant ce beau jeune homme si brave et
qui paraissait si amoureux. Marie  dix-huit ans  M. Bonacieux,
ayant toujours vcu au milieu des amis de son mari, peu
susceptibles d'inspirer un sentiment quelconque  une jeune femme
dont le coeur tait plus lev que sa position, Mme Bonacieux
tait reste insensible aux sductions vulgaires; mais,  cette
poque surtout, le titre de gentilhomme avait une grande influence
sur la bourgeoisie, et d'Artagnan tait gentilhomme; de plus, il
portait l'uniforme des gardes, qui, aprs l'uniforme des
mousquetaires, tait le plus apprci des dames. Il tait, nous le
rptons, beau, jeune, aventureux; il parlait d'amour en homme qui
aime et qui a soif d'tre aim; il y en avait l plus qu'il n'en
fallait pour tourner une tte de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux
en tait arrive juste  cet ge heureux de la vie.

Les deux poux, quoiqu'ils ne se fussent pas vus depuis plus de
huit jours, et que pendant cette semaine de graves vnements
eussent pass entre eux, s'abordrent donc avec une certaine
proccupation; nanmoins, M. Bonacieux manifesta une joie relle
et s'avana vers sa femme  bras ouverts.

Mme Bonacieux lui prsenta le front.

Causons un peu, dit-elle.

-- Comment? dit Bonacieux tonn.

-- Oui, sans doute, j'ai une chose de la plus haute importance 
vous dire.

-- Au fait, et moi aussi, j'ai quelques questions assez srieuses
 vous adresser. Expliquez-moi un peu votre enlvement, je vous
prie.

-- Il ne s'agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.

-- Et de quoi s'agit-il donc? de ma captivit?

-- Je l'ai apprise le jour mme; mais comme vous n'tiez coupable
d'aucun crime, comme vous n'tiez complice d'aucune intrigue,
comme vous ne saviez rien enfin qui pt vous compromettre, ni
vous, ni personne, je n'ai attach  cet vnement que
l'importance qu'il mritait.

-- Vous en parlez bien  votre aise, madame! reprit Bonacieux
bless du peu d'intrt que lui tmoignait sa femme; savez-vous
que j'ai t plong un jour et une nuit dans un cachot de la
Bastille?

-- Un jour et une nuit sont bientt passs; laissons donc votre
captivit, et revenons  ce qui m'amne prs de vous.

-- Comment? ce qui vous amne prs de moi! N'est-ce donc pas le
dsir de revoir un mari dont vous tes spare depuis huit jours?
demanda le mercier piqu au vif.

-- C'est cela d'abord, et autre chose ensuite.

-- Parlez!

-- Une chose du plus haut intrt et de laquelle dpend notre
fortune  venir peut-tre.

-- Notre fortune a fort chang de face depuis que je vous ai vue,
madame Bonacieux, et je ne serais pas tonn que d'ici  quelques
mois elle ne ft envie  beaucoup de gens.

-- Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais
vous donner.

--  moi?

-- Oui,  vous. Il y a une bonne et sainte action  faire,
monsieur, et beaucoup d'argent  gagner en mme temps.

Mme Bonacieux savait qu'en parlant d'argent  son mari, elle le
prenait par son faible.

Mais un homme, ft-ce un mercier, lorsqu'il a caus dix minutes
avec le cardinal de Richelieu, n'est plus le mme homme.

Beaucoup d'argent  gagner! dit Bonacieux en allongeant les
lvres.

-- Oui, beaucoup.

-- Combien,  peu prs?

-- Mille pistoles peut-tre.

-- Ce que vous avez  me demander est donc bien grave?

-- Oui.

-- Que faut-il faire?

-- Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont
vous ne vous dessaisirez sous aucun prtexte, et que vous
remettrez en main propre.

-- Et pour o partirai-je?

-- Pour Londres.

-- Moi, pour Londres! Allons donc, vous raillez, je n'ai pas
affaire  Londres.

-- Mais d'autres ont besoin que vous y alliez.

-- Quels sont ces autres? Je vous avertis, je ne fais plus rien en
aveugle, et je veux savoir non seulement  quoi je m'expose, mais
encore pour qui je m'expose.

-- Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous
attend: la rcompense dpassera vos dsirs, voil tout ce que je
puis vous promettre.

-- Des intrigues encore, toujours des intrigues! merci, je m'en
dfie maintenant, et M. le cardinal m'a clair l-dessus.

-- Le cardinal! s'cria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal?

-- Il m'a fait appeler, rpondit firement le mercier.

-- Et vous vous tes rendu  son invitation, imprudent que vous
tes.

-- Je dois dire que je n'avais pas le choix de m'y rendre ou de ne
pas m'y rendre, car j'tais entre deux gardes. Il est vrai encore
de dire que, comme alors je ne connaissais pas Son minence, si
j'avais pu me dispenser de cette visite, j'en eusse t fort
enchant.

-- Il vous a donc maltrait? il vous a donc fait des menaces?

-- Il m'a tendu la main et m'a appel son ami, -- son ami!
entendez-vous, madame? -- je suis l'ami du grand cardinal!

-- Du grand cardinal!

-- Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, madame?

-- Je ne lui conteste rien, mais je vous dis que la faveur d'un
ministre est phmre, et qu'il faut tre fou pour s'attacher  un
ministre; il est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent
pas sur le caprice d'un homme ou l'issue d'un vnement; c'est 
ces pouvoirs qu'il faut se rallier.

-- J'en suis fch, madame, mais je ne connais pas d'autre pouvoir
que celui du grand homme que j'ai l'honneur de servir.

-- Vous servez le cardinal?

-- Oui, madame, et comme son serviteur je ne permettrai pas que
vous vous livriez  des complots contre la sret de l'tat, et
que vous serviez, vous, les intrigues d'une femme qui n'est pas
franaise et qui a le coeur espagnol. Heureusement, le grand
cardinal est l, son regard vigilant surveille et pntre jusqu'au
fond du coeur.

Bonacieux rptait mot pour mot une phrase qu'il avait entendu
dire au comte de Rochefort; mais la pauvre femme, qui avait compt
sur son mari et qui, dans cet espoir, avait rpondu de lui  la
reine, n'en frmit pas moins, et du danger dans lequel elle avait
failli se jeter, et de l'impuissance dans laquelle elle se
trouvait. Cependant connaissant la faiblesse et surtout la
cupidit de son mari elle ne dsesprait pas de l'amener  ses
fins.

Ah! vous tes cardinaliste, monsieur, s'cria-t-elle ah! vous
servez le parti de ceux qui maltraitent votre femme et qui
insultent votre reine!

-- Les intrts particuliers ne sont rien devant les intrts de
tous. Je suis pour ceux qui sauvent tat, dit avec emphase
Bonacieux.

C'tait une autre phrase du comte de Rochefort, qu'il avait
retenue et qu'il trouvait l'occasion de placer.

Et savez-vous ce que c'est que tat dont vous parlez? dit
Mme Bonacieux en haussant les paules. Contentez-vous d'tre un
bourgeois sans finesse aucune, et tournez-vous du ct qui vous
offre le plus d'avantages.

-- Eh! eh! dit Bonacieux en frappant sur un sac  la panse
arrondie et qui rendit un son argentin; que dites-vous de ceci,
madame la prcheuse?

-- D'o vient cet argent?

-- Vous ne devinez pas?

-- Du cardinal?

-- De lui et de mon ami le comte de Rochefort.

-- Le comte de Rochefort! mais c'est lui qui m'a enleve!

-- Cela se peut, madame.

-- Et vous recevez de l'argent de cet homme?

-- Ne m'avez-vous pas dit que cet enlvement tait tout politique?

-- Oui; mais cet enlvement avait pour but de me faire trahir ma
matresse, de m'arracher par des tortures des aveux qui pussent
compromettre l'honneur et peut-tre la vie de mon auguste
matresse.

-- Madame, reprit Bonacieux, votre auguste matresse est une
perfide Espagnole, et ce que le cardinal fait est bien fait.

-- Monsieur, dit la jeune femme, je vous savais lche, avare et
imbcile, mais je ne vous savais pas infme!

-- Madame, dit Bonacieux, qui n'avait jamais vu sa femme en
colre, et qui reculait devant le courroux conjugal; madame, que
dites-vous donc?

-- Je dis que vous tes un misrable! continua Mme Bonacieux, qui
vit qu'elle reprenait quelque influence sur son mari. Ah! vous
faites de la politique, vous! et de la politique cardinaliste
encore! Ah! vous vous vendez, corps et me, au dmon pour de
l'argent.

-- Non, mais au cardinal.

-- C'est la mme chose! s'cria la jeune femme. Qui dit Richelieu,
dit Satan.

-- Taisez-vous, madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre!

-- Oui, vous avez raison, et je serais honteuse pour vous de votre
lchet.

-- Mais qu'exigez-vous donc de moi? voyons!

-- Je vous l'ai dit: que vous partiez  l'instant mme, monsieur,
que vous accomplissiez loyalement la commission dont je daigne
vous charger, et  cette condition j'oublie tout, je pardonne, et
il y a plus-elle lui tendit la main -- je vous rends mon amiti.

Bonacieux tait poltron et avare; mais il aimait sa femme: il fut
attendri. Un homme de cinquante ans ne tient pas longtemps rancune
 une femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu'il hsitait:

Allons, tes-vous dcid? dit-elle.

-- Mais, ma chre amie, rflchissez donc un peu  ce que vous
exigez de moi; Londres est loin de Paris, fort loin, et peut-tre
la commission dont vous me chargez n'est-elle pas sans dangers.

-- Qu'importe, si vous les vitez!

-- Tenez, madame Bonacieux, dit le mercier, tenez, dcidment, je
refuse: les intrigues me font peur. J'ai vu la Bastille, moi.
Brrrrou! c'est affreux, la Bastille! Rien que d'y penser, j'en ai
la chair de poule. On m'a menac de la torture. Savez-vous ce que
c'est que la torture? Des coins de bois qu'on vous enfonce entre
les jambes jusqu' ce que les os clatent! Non, dcidment, je
n'irai pas. Et morbleu! que n'y allez-vous vous-mme? car, en
vrit, je crois que je me suis tromp sur votre compte jusqu'
prsent: je crois que vous tes un homme, et des plus enrags
encore!

-- Et vous, vous tes une femme, une misrable femme, stupide et
abrutie. Ah! vous avez peur! Eh bien, si vous ne partez pas 
l'instant mme, je vous fais arrter par l'ordre de la reine, et
je vous fais mettre  cette Bastille que vous craignez tant.

Bonacieux tomba dans une rflexion profonde, il pesa mrement les
deux colres dans son cerveau, celle du cardinal et celle de la
reine: celle du cardinal l'emporta normment.

Faites-moi arrter de la part de la reine, dit-il, et moi je me
rclamerai de Son minence.

Pour le coup, Mme Bonacieux vit qu'elle avait t trop loin, et
elle fut pouvante de s'tre si fort avance. Elle contempla un
instant avec effroi cette figure stupide, d'une rsolution
invincible, comme celle des sots qui ont peur.

Eh bien, soit! dit-elle. Peut-tre, au bout du compte, avez-vous
raison: un homme en sait plus long que les femmes en politique, et
vous surtout, monsieur Bonacieux, qui avez caus avec le cardinal.
Et cependant, il est bien dur, ajouta-t-elle, que mon mari, un
homme sur l'affection duquel je croyais pouvoir compter, me traite
aussi disgracieusement et ne satisfasse point  ma fantaisie.

-- C'est que vos fantaisies peuvent mener trop loin, reprit
Bonacieux triomphant, et je m'en dfie.

-- J'y renoncerai donc, dit la jeune femme en soupirant; c'est
bien, n'en parlons plus.

-- Si, au moins, vous me disiez quelle chose je vais faire 
Londres, reprit Bonacieux, qui se rappelait un peu tard que
Rochefort lui avait recommand d'essayer de surprendre les secrets
de sa femme.

-- Il est inutile que vous le sachiez, dit la jeune femme, qu'une
dfiance instinctive repoussait maintenant en arrire: il
s'agissait d'une bagatelle comme en dsirent les femmes, d'une
emplette sur laquelle il y avait beaucoup  gagner.

Mais plus la jeune femme se dfendait, plus au contraire Bonacieux
pensa que le secret qu'elle refusait de lui confier tait
important. Il rsolut donc de courir  l'instant mme chez le
comte de Rochefort, et de lui dire que la reine cherchait un
messager pour l'envoyer  Londres.

Pardon, si je vous quitte, ma chre madame Bonacieux, dit-il;
mais, ne sachant pas que vous me viendriez voir, j'avais pris
rendez-vous avec un de mes amis, je reviens  l'instant mme, et
si vous voulez m'attendre seulement une demi-minute, aussitt que
j'en aurai fini avec cet ami, je reviens vous prendre, et, comme
il commence  se faire tard, je vous reconduis au Louvre.

-- Merci, monsieur, rpondit Mme Bonacieux: vous n'tes point
assez brave pour m'tre d'une utilit quelconque, et je m'en
retournerai bien au Louvre toute seule.

-- Comme il vous plaira, madame Bonacieux, reprit l'ex-mercier.
Vous reverrai-je bientt?

-- Sans doute; la semaine prochaine, je l'espre, mon service me
laissera quelque libert, et j'en profiterai pour revenir mettre
de l'ordre dans nos affaires, qui doivent tre quelque peu
dranges.

-- C'est bien; je vous attendrai. Vous ne m'en voulez pas?

-- Moi! pas le moins du monde.

--  bientt, alors?

--  bientt.

Bonacieux baisa la main de sa femme, et s'loigna rapidement.

Allons, dit Mme Bonacieux, lorsque son mari eut referm la porte
de la rue, et qu'elle se trouva seule, il ne manquait plus  cet
imbcile que d'tre cardinaliste! Et moi qui avais rpondu  la
reine, moi qui avais promis  ma pauvre matresse... Ah! mon Dieu,
mon Dieu! elle va me prendre pour quelqu'une de ces misrables
dont fourmille le palais, et qu'on a places prs d'elle pour
l'espionner! Ah! monsieur Bonacieux! je ne vous ai jamais beaucoup
aim; maintenant, c'est bien pis: je vous hais! et, sur ma parole,
vous me le paierez!

Au moment o elle disait ces mots, un coup frapp au plafond lui
fit lever la tte, et une voix, qui parvint  elle  travers le
plancher, lui cria:

Chre madame Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l'alle, et
je vais descendre prs de vous.


CHAPITRE XVIII
L'AMANT ET LE MARI

Ah! madame, dit d'Artagnan en entrant par la porte que lui
ouvrait la jeune femme, permettez-moi de vous le dire, vous avez
l un triste mari.

-- Vous avez donc entendu notre conversation? demanda vivement
Mme Bonacieux en regardant d'Artagnan avec inquitude.

-- Tout entire.

-- Mais comment cela? mon Dieu!

-- Par un procd  moi connu, et par lequel j'ai entendu aussi la
conversation plus anime que vous avez eue avec les sbires du
cardinal.

-- Et qu'avez-vous compris dans ce que nous disions?

-- Mille choses: d'abord, que votre mari est un niais et un sot,
heureusement; puis, que vous tiez embarrasse, ce dont j'ai t
fort aise, et que cela me donne une occasion de me mettre  votre
service, et Dieu sait si je suis prt  me jeter dans le feu pour
vous; enfin que la reine a besoin qu'un homme brave, intelligent
et dvou fasse pour elle un voyage  Londres. J'ai au moins deux
des trois qualits qu'il vous faut, et me voil.

Mme Bonacieux ne rpondit pas, mais son coeur battait de joie, et
une secrte esprance brilla  ses yeux.

Et quelle garantie me donnerez-vous, demanda-t-elle, si je
consens  vous confier cette mission?

-- Mon amour pour vous. Voyons, dites, ordonnez: que faut-il
faire?

-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura la jeune femme, dois-je vous
confier un pareil secret, monsieur? Vous tes presque un enfant!

-- Allons, je vois qu'il vous faut quelqu'un qui vous rponde de
moi.

-- J'avoue que cela me rassurerait fort.

-- Connaissez-vous Athos?

-- Non.

-- Porthos?

-- Non.

-- Aramis?

-- Non. Quels sont ces messieurs?

-- Des mousquetaires du roi. Connaissez-vous M. de Trville, leur
capitaine?

-- Oh! oui, celui-l, je le connais, non pas personnellement, mais
pour en avoir entendu plus d'une fois parler  la reine comme d'un
brave et loyal gentilhomme.

-- Vous ne craignez pas que lui vous trahisse pour le cardinal,
n'est-ce pas?

-- Oh! non, certainement.

-- Eh bien, rvlez-lui votre secret, et demandez-lui, si
important, si prcieux, si terrible qu'il soit, si vous pouvez me
le confier.

-- Mais ce secret ne m'appartient pas, et je ne puis le rvler
ainsi.

-- Vous l'alliez bien confier  M. Bonacieux, dit d'Artagnan avec
dpit.

-- Comme on confie une lettre au creux d'un arbre,  l'aile d'un
pigeon, au collier d'un chien.

-- Et cependant, moi, vous voyez bien que je vous aime.

-- Vous le dites.

-- Je suis un galant homme!

-- Je le crois.

-- Je suis brave!

-- Oh! cela, j'en suis sre.

-- Alors, mettez-moi donc  l'preuve.

Mme Bonacieux regarda le jeune homme, retenue par une dernire
hsitation. Mais il y avait une telle ardeur dans ses yeux, une
telle persuasion dans sa voix, qu'elle se sentit entrane  se
fier  lui. D'ailleurs elle se trouvait dans une de ces
circonstances o il faut risquer le tout pour le tout. La reine
tait aussi bien perdue par une trop grande retenue que par une
trop grande confiance. Puis, avouons-le, le sentiment involontaire
qu'elle prouvait pour ce jeune protecteur la dcida  parler.

coutez, lui dit-elle, je me rends  vos protestations et je cde
 vos assurances. Mais je vous jure devant Dieu qui nous entend,
que si vous me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me
tuerai en vous accusant de ma mort.

-- Et moi, je vous jure devant Dieu, madame, dit d'Artagnan, que
si je suis pris en accomplissant les ordres que vous me donnez, je
mourrai avant de rien faire ou dire qui compromette quelqu'un.

Alors la jeune femme lui confia le terrible secret dont le hasard
lui avait dj rvl une partie en face de la Samaritaine. Ce fut
leur mutuelle dclaration d'amour.

D'Artagnan rayonnait de joie et d'orgueil. Ce secret qu'il
possdait, cette femme qu'il aimait, la confiance et l'amour,
faisaient de lui un gant.

Je pars, dit-il, je pars sur-le-champ.

-- Comment! vous partez! s'cria Mme Bonacieux, et votre rgiment,
votre capitaine?

-- Sur mon me, vous m'aviez fait oublier tout cela, chre
Constance! oui, vous avez raison, il me faut un cong.

-- Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur.

-- Oh! celui-l, s'cria d'Artagnan aprs un moment de rflexion,
je le surmonterai, soyez tranquille.

-- Comment cela?

-- J'irai trouver ce soir mme M. de Trville, que je chargerai de
demander pour moi cette faveur  son beau-frre, M. des Essarts.

-- Maintenant, autre chose.

-- Quoi? demanda d'Artagnan, voyant que Mme Bonacieux hsitait 
continuer.

-- Vous n'avez peut-tre pas d'argent?

-- Peut-tre est de trop, dit d'Artagnan en souriant.

-- Alors, reprit Mme Bonacieux en ouvrant une armoire et en tirant
de cette armoire le sac qu'une demi-heure auparavant caressait si
amoureusement son mari, prenez ce sac.

-- Celui du cardinal! s'cria en clatant de rire d'Artagnan qui,
comme on s'en souvient, grce  ses carreaux enlevs, n'avait pas
perdu une syllabe de la conversation du mercier et de sa femme.

-- Celui du cardinal, rpondit Mme Bonacieux; vous voyez qu'il se
prsente sous un aspect assez respectable.

-- Pardieu! s'cria d'Artagnan, ce sera une chose doublement
divertissante que de sauver la reine avec l'argent de Son
minence!

-- Vous tes un aimable et charmant jeune homme, dit
Mme Bonacieux. Croyez que Sa Majest ne sera point ingrate.

-- Oh! je suis dj grandement rcompens! s'cria d'Artagnan. Je
vous aime, vous me permettez de vous le dire; c'est dj plus de
bonheur que je n'en osais esprer.

-- Silence! dit Mme Bonacieux en tressaillant.

-- Quoi?

-- On parle dans la rue.

-- C'est la voix...

-- De mon mari. Oui, je l'ai reconnue!

D'Artagnan courut  la porte et poussa le verrou.

Il n'entrera pas que je ne sois parti, dit-il, et quand je serai
parti, vous lui ouvrirez.

-- Mais je devrais tre partie aussi, moi. Et la disparition de
cet argent, comment la justifier si je suis l?

-- Vous avez raison, il faut sortir.

-- Sortir, comment? On nous verra si nous sortons.

-- Alors il faut monter chez moi.

-- Ah! s'cria Mme Bonacieux, vous me dites cela d'un ton qui me
fait peur.

Mme Bonacieux pronona ces paroles avec une larme dans les yeux.
D'Artagnan vit cette larme, et, troubl, attendri, il se jeta 
ses genoux.

Chez moi, dit-il, vous serez en sret comme dans un temple, je
vous en donne ma parole de gentilhomme.

-- Partons, dit-elle, je me fie  vous, mon ami.

D'Artagnan rouvrit avec prcaution le verrou, et tous deux, lgers
comme des ombres, se glissrent par la porte intrieure dans
l'alle, montrent sans bruit l'escalier et rentrrent dans la
chambre de d'Artagnan.

Une fois chez lui, pour plus de sret, le jeune homme barricada
la porte; ils s'approchrent tous deux de la fentre, et par une
fente du volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme
en manteau.

 la vue de l'homme en manteau, d'Artagnan bondit, et, tirant son
pe  demi, s'lana vers la porte.

C'tait l'homme de Meung.

Qu'allez-vous faire? s'cria Mme Bonacieux; vous nous perdez.

-- Mais j'ai jur de tuer cet homme! dit d'Artagnan.

-- Votre vie est voue en ce moment et ne vous appartient pas. Au
nom de la reine, je vous dfends de vous jeter dans aucun pril
tranger  celui du voyage.

-- Et en votre nom, n'ordonnez-vous rien?

-- En mon nom, dit Mme Bonacieux avec une vive motion; en mon
nom, je vous en prie. Mais coutons, il me semble qu'ils parlent
de moi.

D'Artagnan se rapprocha de la fentre et prta l'oreille.

M. Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant l'appartement vide,
il tait revenu  l'homme au manteau qu'un instant il avait laiss
seul.

Elle est partie, dit-il, elle sera retourne au Louvre.

-- Vous tes sr, rpondit l'tranger, qu'elle ne s'est pas doute
dans quelles intentions vous tes sorti?

-- Non, rpondit Bonacieux avec suffisance; c'est une femme trop
superficielle.

-- Le cadet aux gardes est-il chez lui?

-- Je ne le crois pas; comme vous le voyez, son volet est ferm,
et l'on ne voit aucune lumire briller  travers les fentes.

-- C'est gal, il faudrait s'en assurer.

-- Comment cela?

-- En allant frapper  sa porte.

-- Je demanderai  son valet.

-- Allez.

Bonacieux rentra chez lui, passa par la mme porte qui venait de
donner passage aux deux fugitifs, monta jusqu'au palier de
d'Artagnan et frappa.

Personne ne rpondit. Porthos, pour faire plus grande figure,
avait emprunt ce soir-l Planchet. Quant  d'Artagnan, il n'avait
garde de donner signe d'existence.

Au moment o le doigt de Bonacieux rsonna sur la porte, les deux
jeunes gens sentirent bondir leurs coeurs.

Il n'y a personne chez lui, dit Bonacieux.

-- N'importe, rentrons toujours chez vous, nous serons plus en
sret que sur le seuil d'une porte.

-- Ah! mon Dieu! murmura Mme Bonacieux, nous n'allons plus rien
entendre.

-- Au contraire, dit d'Artagnan, nous n'entendrons que mieux.

D'Artagnan enleva les trois ou quatre carreaux qui faisaient de sa
chambre une autre oreille de Denys, tendit un tapis  terre, se
mit  genoux, et fit signe  Mme Bonacieux de se pencher, comme il
le faisait vers l'ouverture.

Vous tes sr qu'il n'y a personne? dit l'inconnu.

-- J'en rponds, dit Bonacieux.

-- Et vous pensez que votre femme?...

-- Est retourne au Louvre.

-- Sans parler  aucune personne qu' vous?

-- J'en suis sr.

-- C'est un point important, comprenez-vous?

-- Ainsi, la nouvelle que je vous ai apporte a donc une
valeur...?

-- Trs grande, mon cher Bonacieux, je ne vous le cache pas.

-- Alors le cardinal sera content de moi?

-- Je n'en doute pas.

-- Le grand cardinal!

-- Vous tes sr que, dans sa conversation avec vous, votre femme
n'a pas prononc de noms propres?

-- Je ne crois pas.

-- Elle n'a nomm ni Mme de Chevreuse, ni M. de Buckingham, ni
Mme de Vernet?

-- Non, elle m'a dit seulement qu'elle voulait m'envoyer  Londres
pour servir les intrts d'une personne illustre.

Le tratre! murmura Mme Bonacieux.

-- Silence! dit d'Artagnan en lui prenant une main qu'elle lui
abandonna sans y penser.

N'importe, continua l'homme au manteau, vous tes un niais de
n'avoir pas feint d'accepter la commission, vous auriez la lettre
 prsent; tat qu'on menace tait sauv, et vous...

-- Et moi?

-- Eh bien, vous! le cardinal vous donnait des lettres de
noblesse...

-- Il vous l'a dit?

-- Oui, je sais qu'il voulait vous faire cette surprise.

-- Soyez tranquille, reprit Bonacieux; ma femme m'adore, et il est
encore temps.

Le niais! murmura Mme Bonacieux.

-- Silence! dit d'Artagnan en lui serrant plus fortement la main.

Comment est-il encore temps? reprit l'homme au manteau.

-- Je retourne au Louvre, je demande Mme Bonacieux, je dis que
j'ai rflchi, je renoue l'affaire, j'obtiens la lettre, et je
cours chez le cardinal.

-- Eh bien, allez vite; je reviendrai bientt savoir le rsultat
de votre dmarche.

L'inconnu sortit.

L'infme! dit Mme Bonacieux en adressant encore cette pithte 
son mari.

-- Silence! rpta d'Artagnan en lui serrant la main plus
fortement encore.

Un hurlement terrible interrompit alors les rflexions de
d'Artagnan et de Mme Bonacieux. C'tait son mari, qui s'tait
aperu de la disparition de son sac et qui criait au voleur.

Oh! mon Dieu! s'cria Mme Bonacieux, il va ameuter tout le
quartier.

Bonacieux cria longtemps; mais comme de pareils cris, attendu leur
frquence, n'attiraient personne dans la rue des Fossoyeurs, et
que d'ailleurs la maison du mercier tait depuis quelque temps
assez mal fame, voyant que personne ne venait, il sortit en
continuant de crier, et l'on entendit sa voix qui s'loignait dans
la direction de la rue du Bac.

Et maintenant qu'il est parti,  votre tour de vous loigner, dit
Mme Bonacieux; du courage, mais surtout de la prudence, et songez
que vous vous devez  la reine.

--  elle et  vous! s'cria d'Artagnan. Soyez tranquille, belle
Constance, je reviendrai digne de sa reconnaissance; mais
reviendrai-je aussi digne de votre amour?

La jeune femme ne rpondit que par la vive rougeur qui colora ses
joues. Quelques instants aprs, d'Artagnan sortit  son tour,
envelopp, lui aussi, d'un grand manteau que retroussait
cavalirement le fourreau d'une longue pe.

Mme Bonacieux le suivit des yeux avec ce long regard d'amour dont
la femme accompagne l'homme qu'elle se sent aimer; mais lorsqu'il
eut disparu  l'angle de la rue, elle tomba  genoux, et joignant
les mains:

O mon Dieu! s'cria-t-elle, protgez la reine, protgez-moi!


CHAPITRE XIX
PLAN DE CAMPAGNE

D'Artagnan se rendit droit chez M. de Trville. Il avait rflchi
que, dans quelques minutes, le cardinal serait averti par ce damn
inconnu, qui paraissait tre son agent, et il pensait avec raison
qu'il n'y avait pas un instant  perdre.

Le coeur du jeune homme dbordait de joie. Une occasion o il y
avait  la fois gloire  acqurir et argent  gagner se prsentait
 lui, et, comme premier encouragement, venait de le rapprocher
d'une femme qu'il adorait. Ce hasard faisait donc presque du
premier coup, pour lui, plus qu'il n'et os demander  la
Providence.

M. de Trville tait dans son salon avec sa cour habituelle de
gentilshommes. D'Artagnan, que l'on connaissait comme un familier
de la maison, alla droit  son cabinet et le fit prvenir qu'il
l'attendait pour chose d'importance.

D'Artagnan tait l depuis cinq minutes  peine, lorsque
M. de Trville entra. Au premier coup d'oeil et  la joie qui se
peignait sur son visage, le digne capitaine comprit qu'il se
passait effectivement quelque chose de nouveau.

Tout le long de la route, d'Artagnan s'tait demand s'il se
confierait  M. de Trville, ou si seulement il lui demanderait de
lui accorder carte blanche pour une affaire secrte. Mais
M. de Trville avait toujours t si parfait pour lui, il tait si
fort dvou au roi et  la reine, il hassait si cordialement le
cardinal, que le jeune homme rsolut de tout lui dire.

Vous m'avez fait demander, mon jeune ami? dit M. de Trville.

-- Oui, monsieur, dit d'Artagnan, et vous me pardonnerez, je
l'espre, de vous avoir drang, quand vous saurez de quelle chose
importante il est question.

-- Dites alors, je vous coute.

-- Il ne s'agit de rien de moins, dit d'Artagnan, en baissant la
voix, que de l'honneur et peut-tre de la vie de la reine.

-- Que dites-vous l? demanda M. de Trville en regardant tout
autour de lui s'ils taient bien seuls, et en ramenant son regard
interrogateur sur d'Artagnan.

-- Je dis, monsieur, que le hasard m'a rendu matre d'un secret...

-- Que vous garderez, j'espre, jeune homme, sur votre vie.

-- Mais que je dois vous confier,  vous, Monsieur, car vous seul
pouvez m'aider dans la mission que je viens de recevoir de
Sa Majest.

-- Ce secret est-il  vous?

-- Non, monsieur, c'est celui de la reine.

-- tes-vous autoris par Sa Majest  me le confier?

-- Non, monsieur, car au contraire le plus profond mystre m'est
recommand.

-- Et pourquoi donc allez-vous le trahir vis--vis de moi?

-- Parce que, je vous le dis, sans vous je ne puis rien, et que
j'ai peur que vous ne me refusiez la grce que je viens vous
demander, si vous ne savez pas dans quel but je vous la demande.

-- Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous
dsirez.

-- Je dsire que vous obteniez pour moi, de M. des Essarts, un
cong de quinze jours.

-- Quand cela?

-- Cette nuit mme.

-- Vous quittez Paris?

-- Je vais en mission.

-- Pouvez-vous me dire o?

--  Londres.

-- Quelqu'un a-t-il intrt  ce que vous n'arriviez pas  votre
but?

-- Le cardinal, je le crois, donnerait tout au monde pour
m'empcher de russir.

-- Et vous partez seul?

-- Je pars seul.

-- En ce cas, vous ne passerez pas Bondy; c'est moi qui vous le
dis, foi de Trville.

-- Comment cela?

-- On vous fera assassiner.

-- Je serai mort en faisant mon devoir.

-- Mais votre mission ne sera pas remplie.

-- C'est vrai, dit d'Artagnan.

-- Croyez-moi, continua Trville, dans les entreprises de ce
genre, il faut tre quatre pour arriver un.

-- Ah! vous avez raison, Monsieur, dit d'Artagnan; mais vous
connaissez Athos, Porthos et Aramis, et vous savez si je puis
disposer d'eux.

-- Sans leur confier le secret que je n'ai pas voulu savoir?

-- Nous nous sommes jur, une fois pour toutes, confiance aveugle
et dvouement  toute preuve; d'ailleurs vous pouvez leur dire
que vous avez toute confiance en moi, et ils ne seront pas plus
incrdules que vous.

-- Je puis leur envoyer  chacun un cong de quinze jours, voil
tout:  Athos, que sa blessure fait toujours souffrir, pour aller
aux eaux de Forges!  Porthos et  Aramis, pour suivre leur ami,
qu'ils ne veulent pas abandonner dans une si douloureuse position.
L'envoi de leur cong sera la preuve que j'autorise leur voyage.

-- Merci, monsieur, et vous tes cent fois bon.

-- Allez donc les trouver  l'instant mme, et que tout s'excute
cette nuit. Ah! et d'abord crivez-moi votre requte  M. des
Essarts. Peut-tre aviez-vous un espion  vos trousses, et votre
visite, qui dans ce cas est dj connue du cardinal, sera
lgitime ainsi.

D'Artagnan formula cette demande, et M. de Trville, en la
recevant de ses mains, assura qu'avant deux heures du matin les
quatre congs seraient au domicile respectif des voyageurs.

Ayez la bont d'envoyer le mien chez Athos, dit d'Artagnan. Je
craindrais, en rentrant chez moi, d'y faire quelque mauvaise
rencontre.

-- Soyez tranquille. Adieu et bon voyage!  propos! dit
M. de Trville en le rappelant.

D'Artagnan revint sur ses pas.

Avez-vous de l'argent?

D'Artagnan fit sonner le sac qu'il avait dans sa poche.

Assez? demanda M. de Trville.

-- Trois cents pistoles.

-- C'est bien, on va au bout du monde avec cela; allez donc.

D'Artagnan salua M. de Trville, qui lui tendit la main;
d'Artagnan la lui serra avec un respect ml de reconnaissance.
Depuis qu'il tait arriv  Paris, il n'avait eu qu' se louer de
cet excellent homme, qu'il avait toujours trouv digne, loyal et
grand.

Sa premire visite fut pour Aramis; il n'tait pas revenu chez son
ami depuis la fameuse soire o il avait suivi Mme Bonacieux. Il y
a plus:  peine avait-il vu le jeune mousquetaire, et  chaque
fois qu'il l'avait revu, il avait cru remarquer une profonde
tristesse empreinte sur son visage.

Ce soir encore, Aramis veillait sombre et rveur; d'Artagnan lui
fit quelques questions sur cette mlancolie profonde; Aramis
s'excusa sur un commentaire du dix-huitime chapitre de saint
Augustin qu'il tait forc d'crire en latin pour la semaine
suivante, et qui le proccupait beaucoup.

Comme les deux amis causaient depuis quelques instants, un
serviteur de M. de Trville entra porteur d'un paquet cachet.

Qu'est-ce l? demanda Aramis.

-- Le cong que monsieur a demand, rpondit le laquais.

-- Moi, je n'ai pas demand de cong.

-- Taisez-vous et prenez, dit d'Artagnan. Et vous, mon ami, voici
une demi-pistole pour votre peine; vous direz  M. de Trville que
M. Aramis le remercie bien sincrement. Allez.

Le laquais salua jusqu' terre et sortit.

Que signifie cela? demanda Aramis.

-- Prenez ce qu'il vous faut pour un voyage de quinze jours, et
suivez-moi.

-- Mais je ne puis quitter Paris en ce moment, sans savoir...

Aramis s'arrta.

Ce qu'elle est devenue, n'est-ce pas? continua d'Artagnan.

-- Qui? reprit Aramis.

-- La femme qui tait ici, la femme au mouchoir brod.

-- Qui vous a dit qu'il y avait une femme ici? rpliqua Aramis en
devenant ple comme la mort.

-- Je l'ai vue.

-- Et vous savez qui elle est?

-- Je crois m'en douter, du moins.

-- coutez, dit Aramis, puisque vous savez tant de choses, savez-
vous ce qu'est devenue cette femme?

-- Je prsume qu'elle est retourne  Tours.

--  Tours? oui, c'est bien cela, vous la connaissez. Mais comment
est-elle retourne  Tours sans me rien dire?

-- Parce qu'elle a craint d'tre arrte.

-- Comment ne m'a-t-elle pas crit?

-- Parce qu'elle craint de vous compromettre.

-- D'Artagnan, vous me rendez la vie! s'cria Aramis. Je me
croyais mpris, trahi. J'tais si heureux de la revoir! Je ne
pouvais croire qu'elle risqut sa libert pour moi, et cependant
pour quelle cause serait-elle revenue  Paris?

-- Pour la cause qui aujourd'hui nous fait aller en Angleterre.

-- Et quelle est cette cause? demanda Aramis.

-- Vous le saurez un jour, Aramis; mais, pour le moment,
j'imiterai la retenue de la nice du docteur.

Aramis sourit, car il se rappelait le conte qu'il avait fait
certain soir  ses amis.

Eh bien, donc, puisqu'elle a quitt Paris et que vous en tes
sr, d'Artagnan, rien ne m'y arrte plus, et je suis prt  vous
suivre. Vous dites que nous allons?...

-- Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je vous
invite mme  vous hter, car nous avons dj perdu beaucoup de
temps.  propos, prvenez Bazin.

-- Bazin vient avec nous? demanda Aramis.

-- Peut-tre. En tout cas, il est bon qu'il nous suive pour le
moment chez Athos.

Aramis appela Bazin, et aprs lui avoir ordonn de le venir
joindre chez Athos:

Partons donc, dit-il en prenant son manteau, son pe et ses
trois pistolets, et en ouvrant inutilement trois ou quatre tiroirs
pour voir s'il n'y trouverait pas quelque pistole gare. Puis,
quand il se fut bien assur que cette recherche tait superflue,
il suivit d'Artagnan en se demandant comment il se faisait que le
jeune cadet aux gardes st aussi bien que lui quelle tait la
femme  laquelle il avait donn l'hospitalit, et st mieux que
lui ce qu'elle tait devenue.

Seulement, en sortant, Aramis posa sa main sur le bras de
d'Artagnan, et le regardant fixement:

Vous n'avez parl de cette femme  personne? dit-il.

--  personne au monde.

-- Pas mme  Athos et  Porthos?

-- Je ne leur en ai pas souffl le moindre mot.

--  la bonne heure.

Et, tranquille sur ce point important, Aramis continua son chemin
avec d'Artagnan, et tous deux arrivrent bien tt chez Athos.

Ils le trouvrent tenant son cong d'une main et la lettre de
M. de Trville de l'autre.

Pouvez-vous m'expliquer ce que signifient ce cong et cette
lettre que je viens de recevoir? dit Athos tonn.

Mon cher Athos, je veux bien, puisque votre sant l'exige
absolument, que vous vous reposiez quinze jours. Allez donc
prendre les eaux de Forges ou telles autres qui vous conviendront,
et rtablissez-vous promptement.

Votre affectionn

Trville

Eh bien, ce cong et cette lettre signifient qu'il faut me
suivre, Athos.

-- Aux eaux de Forges?

-- L ou ailleurs.

-- Pour le service du roi?

-- Du roi ou de la reine: ne sommes-nous pas serviteurs de Leurs
Majests?

En ce moment, Porthos entra.

Pardieu, dit-il, voici une chose trange: depuis quand, dans les
mousquetaires, accorde-t-on aux gens des congs sans qu'ils les
demandent?

-- Depuis, dit d'Artagnan, qu'ils ont des amis qui les demandent
pour eux.

-- Ah! ah! dit Porthos, il parat qu'il y a du nouveau ici?

-- Oui, nous partons, dit Aramis.

-- Pour quel pays? demanda Porthos.

-- Ma foi, je n'en sais trop rien, dit Athos; demande cela 
d'Artagnan.

-- Pour Londres, messieurs, dit d'Artagnan.

-- Pour Londres! s'cria Porthos; et qu'allons-nous faire 
Londres?

-- Voil ce que je ne puis vous dire, messieurs, et il faut vous
fier  moi.

-- Mais pour aller  Londres, ajouta Porthos, il faut de l'argent,
et je n'en ai pas.

-- Ni moi, dit Aramis.

-- Ni moi, dit Athos.

-- J'en ai, moi, reprit d'Artagnan en tirant son trsor de sa
poche et en le posant sur la table. Il y a dans ce sac trois cents
pistoles; prenons-en chacun soixante-quinze; c'est autant qu'il en
faut pour aller  Londres et pour en revenir. D'ailleurs, soyez
tranquilles, nous n'y arriverons pas tous,  Londres.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que, selon toute probabilit, il y en aura quelques-uns
d'entre nous qui resteront en route.

-- Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons?

-- Et des plus dangereuses, je vous en avertis.

-- Ah , mais, puisque nous risquons de nous faire tuer, dit
Porthos, je voudrais bien savoir pourquoi, au moins?

-- Tu en seras bien plus avanc! dit Athos.

-- Cependant, dit Aramis, je suis de l'avis de Porthos.

-- Le roi a-t-il l'habitude de vous rendre des comptes? Non; il
vous dit tout bonnement: "Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans
les Flandres; allez vous battre", et vous y allez. Pourquoi? vous
ne vous en inquitez mme pas.

-- D'Artagnan a raison, dit Athos, voil nos trois congs qui
viennent de M. de Trville, et voil trois cents pistoles qui
viennent je ne sais d'o. Allons nous faire tuer o l'on nous dit
d'aller. La vie vaut-elle la peine de faire autant de questions?
D'Artagnan, je suis prt  te suivre.

-- Et moi aussi, dit Porthos.

-- Et moi aussi, dit Aramis. Aussi bien, je ne suis pas fch de
quitter Paris. J'ai besoin de distractions.

-- Eh bien, vous en aurez, des distractions, messieurs, soyez
tranquilles, dit d'Artagnan.

-- Et maintenant, quand partons-nous? dit Athos.

-- Tout de suite, rpondit d'Artagnan, il n'y a pas une minute 
perdre.

-- Hol! Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin! crirent les quatre
jeunes gens appelant leurs laquais, graissez nos bottes et ramenez
les chevaux de l'htel.

En effet, chaque mousquetaire laissait  l'htel gnral comme 
une caserne son cheval et celui de son laquais.

Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute hte.

Maintenant, dressons le plan de campagne, dit Porthos. O allons-
nous d'abord?

--  Calais, dit d'Artagnan; c'est la ligne la plus directe pour
arriver  Londres.

-- Eh bien, dit Porthos, voici mon avis.

-- Parle.

-- Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects: d'Artagnan
nous donnera  chacun ses instructions, je partirai en avant par
la route de Boulogne pour clairer le chemin; Athos partira deux
heures aprs par celle d'Amiens; Aramis nous suivra par celle de
Noyon; quant  d'Artagnan, il partira par celle qu'il voudra, avec
les habits de Planchet, tandis que Planchet nous suivra en
d'Artagnan et avec l'uniforme des gardes.

-- Messieurs, dit Athos, mon avis est qu'il ne convient pas de
mettre en rien des laquais dans une pareille affaire: un secret
peut par hasard tre trahi par des gentilshommes, mais il est
presque toujours vendu par des laquais.

-- Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d'Artagnan, en
ce que j'ignore moi-mme quelles instructions je puis vous donner.
Je suis porteur d'une lettre, voil tout. Je n'ai pas et ne puis
faire trois copies de cette lettre, puisqu'elle est scelle; il
faut donc,  mon avis, voyager de compagnie. Cette lettre est l,
dans cette poche. Et il montra la poche o tait la lettre. Si je
suis tu, l'un de vous la prendra et vous continuerez la route;
s'il est tu, ce sera le tour d'un autre, et ainsi de suite;
pourvu qu'un seul arrive, c'est tout ce qu'il faut.

-- Bravo, d'Artagnan! ton avis est le mien, dit Athos. Il faut
tre consquent, d'ailleurs: je vais prendre les eaux, vous
m'accompagnerez; au lieu des eaux de Forges, je vais prendre les
eaux de mer; je suis libre. On veut nous arrter, je montre la
lettre de M. de Trville, et vous montrez vos congs; on nous
attaque, nous nous dfendons; on nous juge, nous soutenons
mordicus que nous n'avions d'autre intention que de nous tremper
un certain nombre de fois dans la mer; on aurait trop bon march
de quatre hommes isols, tandis que quatre hommes runis font une
troupe. Nous armerons les quatre laquais de pistolets et de
mousquetons; si l'on envoie une arme contre nous, nous livrerons
bataille, et le survivant, comme l'a dit d'Artagnan, portera la
lettre.

-- Bien dit, s'cria Aramis; tu ne parles pas souvent, Athos, mais
quand tu parles, c'est comme saint Jean Bouche d'or. J'adopte le
plan d'Athos. Et toi, Porthos?

-- Moi aussi, dit Porthos, s'il convient  d'Artagnan. D'Artagnan,
porteur de la lettre, est naturellement le chef de l'entreprise;
qu'il dcide, et nous excuterons.

-- Eh bien, dit d'Artagnan, je dcide que nous adoptions le plan
d'Athos et que nous partions dans une demi-heure.

-- Adopt! reprirent en choeur les trois mousquetaires.

Et chacun, allongeant la main vers le sac, prit soixante-quinze
pistoles et fit ses prparatifs pour partir  l'heure convenue.


CHAPITRE XX
VOYAGE

 deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris
par la barrire Saint-Denis; tant qu'il fit nuit, ils restrent
muets; malgr eux, ils subissaient l'influence de l'obscurit et
voyaient des embches partout.

Aux premiers rayons du jour, leurs langues se dlirent; avec le
soleil, la gaiet revint: c'tait comme  la veille d'un combat,
le coeur battait, les yeux riaient; on sentait que la vie qu'on
allait peut-tre quitter tait, au bout du compte, une bonne
chose.

L'aspect de la caravane, au reste, tait des plus formidables: les
chevaux noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette
habitude de l'escadron qui fait marcher rgulirement ces nobles
compagnons du soldat, eussent trahi le plus strict incognito.

Les valets suivaient, arms jusqu'aux dents.

Tout alla bien jusqu' Chantilly, o l'on arriva vers les huit
heures du matin. Il fallait djeuner. On descendit devant une
auberge que recommandait une enseigne reprsentant saint Martin
donnant la moiti de son manteau  un pauvre. On enjoignit aux
laquais de ne pas desseller les chevaux et de se tenir prts 
repartir immdiatement.

On entra dans la salle commune, et l'on se mit  table. Un
gentilhomme, qui venait d'arriver par la route de Dammartin, tait
assis  cette mme table et djeunait. Il entama la conversation
sur la pluie et le beau temps; les voyageurs rpondirent: il but 
leur sant; les voyageurs lui rendirent sa politesse.

Mais au moment o Mousqueton venait annoncer que les chevaux
taient prts et o l'on se levait de table l'tranger proposa 
Porthos la sant du cardinal. Porthos rpondit qu'il ne demandait
pas mieux, si l'tranger  son tour voulait boire  la sant du
roi. L'tranger s'cria qu'il ne connaissait d'autre roi que Son
minence. Porthos l'appela ivrogne; l'tranger tira son pe.

Vous avez fait une sottise, dit Athos; n'importe, il n'y a plus 
reculer maintenant: tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus
vite que vous pourrez.

Et tous trois remontrent  cheval et repartirent  toute bride,
tandis que Porthos promettait  son adversaire de le perforer de
tous les coups connus dans l'escrime.

Et d'un! dit Athos au bout de cinq cents pas.

-- Mais pourquoi cet homme s'est-il attaqu  Porthos plutt qu'
tout autre? demanda Aramis.

-- Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous il l'a pris
pour le chef, dit d'Artagnan.

-- J'ai toujours dit que ce cadet de Gascogne tait un puits de
sagesse, murmura Athos.

Et les voyageurs continurent leur route.

 Beauvais, on s'arrta deux heures, tant pour faire souffler les
chevaux que pour attendre Porthos. Au bout de deux heures, comme
Porthos n'arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en
chemin.

 une lieue de Beauvais,  un endroit o le chemin se trouvait
resserr entre deux talus, on rencontra huit ou dix hommes qui,
profitant de ce que la route tait dpave en cet endroit, avaient
l'air d'y travailler en y creusant des trous et en pratiquant des
ornires boueuses.

Aramis, craignant de salir ses bottes dans ce mortier artificiel,
les apostropha durement. Athos voulut le retenir, il tait trop
tard. Les ouvriers se mirent  railler les voyageurs, et firent
perdre par leur insolence la tte mme au froid Athos qui poussa
son cheval contre l'un d'eux.

Alors chacun de ces hommes recula jusqu'au foss et y prit un
mousquet cach; il en rsulta que nos sept voyageurs furent
littralement passs par les armes. Aramis reut une balle qui lui
traversa l'paule, et Mousqueton une autre balle qui se logea dans
les parties charnues qui prolongent le bas des reins. Cependant
Mousqueton seul tomba de cheval, non pas qu'il ft grivement
bless, mais, comme il ne pouvait voir sa blessure, sans doute il
crut tre plus dangereusement bless qu'il ne l'tait.

C'est une embuscade, dit d'Artagnan, ne brlons pas une amorce,
et en route.

Aramis, tout bless qu'il tait, saisit la crinire de son cheval,
qui l'emporta avec les autres. Celui de Mousqueton les avait
rejoints, et galopait tout seul  son rang.

Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos.

-- J'aimerais mieux un chapeau, dit d'Artagnan, le mien a t
emport par une balle. C'est bien heureux, ma foi, que la lettre
que je porte n'ait pas t dedans.

-- Ah , mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera,
dit Aramis.

-- Si Porthos tait sur ses jambes, il nous aurait rejoints
maintenant, dit Athos. M'est avis que, sur le terrain, l'ivrogne
se sera dgris.

Et l'on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux
fussent si fatigus, qu'il tait  craindre qu'ils ne refusassent
bientt le service.

Les voyageurs avaient pris la traverse, esprant de cette faon
tre moins inquits, mais,  Crve-coeur, Aramis dclara qu'il ne
pouvait aller plus loin. En effet, il avait fallu tout le courage
qu'il cachait sous sa forme lgante et sous ses faons polies
pour arriver jusque-l.  tout moment il plissait, et l'on tait
oblig de le soutenir sur son cheval; on le descendit  la porte
d'un cabaret, on lui laissa Bazin qui, au reste, dans une
escarmouche, tait plus embarrassant qu'utile, et l'on repartit
dans l'esprance d'aller coucher  Amiens.

Morbleu! dit Athos, quand ils se retrouvrent en route, rduits 
deux matres et  Grimaud et Planchet, morbleu! je ne serai plus
leur dupe, et je vous rponds qu'ils ne me feront pas ouvrir la
bouche ni tirer l'pe d'ici  Calais. J'en jure...

-- Ne jurons pas, dit d'Artagnan, galopons, si toutefois nos
chevaux y consentent.

Et les voyageurs enfoncrent leurs perons dans le ventre de leurs
chevaux, qui, vigoureusement stimuls, retrouvrent des forces. On
arriva  Amiens  minuit, et l'on descendit  l'auberge du Lis
d'Or.

L'htelier avait l'air du plus honnte homme de la terre, il reut
les voyageurs son bougeoir d'une main et son bonnet de coton de
l'autre; il voulut loger les deux voyageurs chacun dans une
charmante chambre, malheureusement chacune de ces chambres tait 
l'extrmit de l'htel. D'Artagnan et Athos refusrent; l'hte
rpondit qu'il n'y en avait cependant pas d'autres dignes de Leurs
Excellences; mais les voyageurs dclarrent qu'ils coucheraient
dans la chambre commune, chacun sur un matelas qu'on leur
jetterait  terre. L'hte insista, les voyageurs tinrent bon; il
fallut faire ce qu'ils voulurent.

Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en
dedans, lorsqu'on frappa au volet de la cour; ils demandrent qui
tait l, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent.

En effet, c'taient Planchet et Grimaud.

Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet; si ces
messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte; de cette
faon-l, ils seront srs qu'on n'arrivera pas jusqu' eux.

-- Et sur quoi coucheras-tu? dit d'Artagnan.

-- Voici mon lit, rpondit Planchet.

Et il montra une botte de paille.

Viens donc, dit d'Artagnan, tu as raison: la figure de l'hte ne
me convient pas, elle est trop gracieuse.

-- Ni  moi non plus, dit Athos.

Planchet monta par la fentre, s'installa en travers de la porte,
tandis que Grimaud allait s'enfermer dans l'curie, rpondant qu'
cinq heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prts.

La nuit fut assez tranquille, on essaya bien vers les deux heures
du matin d'ouvrir la porte, mais comme Planchet se rveilla en
sursaut et cria: Qui va l? on rpondit qu'on se trompait, et on
s'loigna.

 quatre heures du matin, on entendit un grand bruit dans les
curies. Grimaud avait voulu rveiller les garons d'curie, et
les garons d'curie le battaient. Quand on ouvrit la fentre, on
vit le pauvre garon sans connaissance, la tte fendue d'un coup
de manche  fourche.

Planchet descendit dans la cour et voulut seller les chevaux; les
chevaux taient fourbus. Celui de Mousqueton seul, qui avait
voyag sans matre pendant cinq ou six heures la veille, aurait pu
continuer la route; mais, par une erreur inconcevable, le
chirurgien vtrinaire qu'on avait envoy chercher,  ce qu'il
parat, pour saigner le cheval de l'hte, avait saign celui de
Mousqueton.

Cela commenait  devenir inquitant: tous ces accidents
successifs taient peut-tre le rsultat du hasard, mais ils
pouvaient tout aussi bien tre le fruit d'un complot. Athos et
d'Artagnan sortirent, tandis que Planchet allait s'informer s'il
n'y avait pas trois chevaux  vendre dans les environs.  la porte
taient deux chevaux tout quips, frais et vigoureux. Cela
faisait bien l'affaire. Il demanda o taient les matres; on lui
dit que les matres avaient pass la nuit dans l'auberge et
rglaient leur compte  cette heure avec le matre.

Athos descendit pour payer la dpense, tandis que d'Artagnan et
Planchet se tenaient sur la porte de la rue; l'htelier tait dans
une chambre basse et recule, on pria Athos d'y passer.

Athos entra sans dfiance et tira deux pistoles pour payer: l'hte
tait seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs tait
entrouvert. Il prit l'argent que lui prsenta Athos, le tourna et
le retourna dans ses mains, et tout  coup, s'criant que la pice
tait fausse, il dclara qu'il allait le faire arrter, lui et son
compagnon, comme faux-monnayeurs.

Drle! dit Athos, en marchant sur lui, je vais te couper les
oreilles!

Au mme moment, quatre hommes arms jusqu'aux dents entrrent par
les portes latrales et se jetrent sur Athos.

Je suis pris, cria Athos de toutes les forces de ses poumons; au
large, d'Artagnan! pique, pique! et il lcha deux coups de
pistolet.

D'Artagnan et Planchet ne se le firent pas rpter  deux fois,
ils dtachrent les deux chevaux qui attendaient  la porte,
sautrent dessus, leur enfoncrent leurs perons dans le ventre et
partirent au triple galop.

Sais-tu ce qu'est devenu Athos? demanda d'Artagnan  Planchet en
courant.

-- Ah! monsieur, dit Planchet, j'en ai vu tomber deux  ses deux
coups, et il m'a sembl,  travers la porte vitre, qu'il
ferraillait avec les autres.

-- Brave Athos! murmura d'Artagnan. Et quand on pense qu'il faut
l'abandonner! Au reste, autant nous attend peut-tre  deux pas
d'ici. En avant, Planchet, en avant! tu es un brave homme.

-- Je vous l'ai dit, monsieur, rpondit Planchet, les Picards, a
se reconnat  l'user; d'ailleurs je suis ici dans mon pays, a
m'excite.

Et tous deux, piquant de plus belle, arrivrent  Saint-Omer d'une
seule traite.  Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la
bride passe  leurs bras, de peur d'accident, et mangrent un
morceau sur le pouce tout debout dans la rue; aprs quoi ils
repartirent.

 cent pas des portes de Calais, le cheval de d'Artagnan
s'abattit, et il n'y eut pas moyen de le faire se relever: le sang
lui sortait par le nez et par les yeux, restait celui de Planchet,
mais celui-l s'tait arrt, et il n'y eut plus moyen de le faire
repartir.

Heureusement, comme nous l'avons dit, ils taient  cent pas de la
ville; ils laissrent les deux montures sur le grand chemin et
coururent au port. Planchet fit remarquer  son matre un
gentilhomme qui arrivait avec son valet et qui ne les prcdait
que d'une cinquantaine de pas.

Ils s'approchrent vivement de ce gentilhomme, qui paraissait fort
affair. Il avait ses bottes couvertes de poussire, et
s'informait s'il ne pourrait point passer  l'instant mme en
Angleterre.

Rien ne serait plus facile, rpondit le patron d'un btiment prt
 mettre  la voile; mais, ce matin, est arriv l'ordre de ne
laisser partir personne sans une permission expresse de M. le
cardinal.

-- J'ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant un papier
de sa poche; la voici.

-- Faites-la viser par le gouverneur du port, dit le patron, et
donnez-moi la prfrence.

-- O trouverai-je le gouverneur?

--  sa campagne.

-- Et cette campagne est situe?

 un quart de lieue de la ville; tenez, vous la voyez d'ici, au
pied de cette petite minence, ce toit en ardoises.

-- Trs bien! dit le gentilhomme.

Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de
campagne du gouverneur.

D'Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme  cinq cents pas
de distance.

Une fois hors de la ville, d'Artagnan pressa le pas et rejoignit
le gentilhomme comme il entrait dans un petit bois.

Monsieur, lui dit d'Artagnan, vous me paraissez fort press?

-- On ne peut plus press, monsieur.

-- J'en suis dsespr, dit d'Artagnan, car, comme je suis trs
press aussi, je voulais vous prier de me rendre un service.

-- Lequel?

-- De me laisser passer le premier.

-- Impossible, dit le gentilhomme, j'ai fait soixante lieues en
quarante-quatre heures, et il faut que demain  midi je sois 
Londres.

-- J'ai fait le mme chemin en quarante heures, et il faut que
demain  dix heures du matin je sois  Londres.

-- Dsespr, monsieur; mais je suis arriv le premier et je ne
passerai pas le second.

-- Dsespr, monsieur; mais je suis arriv le second et je
passerai le premier.

-- Service du roi! dit le gentilhomme.

-- Service de moi! dit d'Artagnan.

-- Mais c'est une mauvaise querelle que vous me cherchez l, ce me
semble.

-- Parbleu! que voulez-vous que ce soit?

-- Que dsirez-vous?

-- Vous voulez le savoir?

-- Certainement.

-- Eh bien, je veux l'ordre dont vous tes porteur, attendu que je
n'en ai pas, moi, et qu'il m'en faut un.

-- Vous plaisantez, je prsume.

-- Je ne plaisante jamais.

-- Laissez-moi passer!

-- Vous ne passerez pas.

-- Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tte. Hol,
Lubin! mes pistolets.

-- Planchet, dit d'Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du
matre.

Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et
comme il tait fort et vigoureux, il le renversa les reins contre
terre et lui mit le genou sur la poitrine.

Faites votre affaire, monsieur, dit Planchet; moi, j'ai fait la
mienne.

Voyant cela, le gentilhomme tira son pe et fondit sur
d'Artagnan; mais il avait affaire  forte partie.

En trois secondes d'Artagnan lui fournit trois coups d'pe en
disant  chaque coup:

Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis.

Au troisime coup, le gentilhomme tomba comme une masse.

D'Artagnan le crut mort, ou tout au moins vanoui, et s'approcha
pour lui prendre l'ordre; mais au moment o il tendait le bras
afin de le fouiller, le bless qui n'avait pas lch son pe, lui
porta un coup de pointe dans la poitrine en disant:

Un pour vous.

-- Et un pour moi! au dernier les bons! s'cria d'Artagnan
furieux, en le clouant par terre d'un quatrime coup d'pe dans
le ventre.

Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et s'vanouit.

D'Artagnan fouilla dans la poche o il l'avait vu remettre l'ordre
de passage, et le prit. Il tait au nom du comte de Wardes.

Puis, jetant un dernier coup d'oeil sur le beau jeune homme, qui
avait vingt-cinq ans  peine et qu'il laissait l, gisant, priv
de sentiment et peut-tre mort, il poussa un soupir sur cette
trange destine qui porte les hommes  se dtruire les uns les
autres pour les intrts de gens qui leur sont trangers et qui
souvent ne savent pas mme qu'ils existent.

Mais il fut bientt tir de ces rflexions par Lubin, qui poussait
des hurlements et criait de toutes ses forces au secours.

Planchet lui appliqua la main sur la gorge et serra de toutes ses
forces.

Monsieur, dit-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera
pas, j'en suis bien sr; mais aussitt que je le lcherai, il va
se remettre  crier. Je le reconnais pour un Normand et les
Normands sont entts.

En effet, tout comprim qu'il tait, Lubin essayait encore de
filer des sons.

Attends! dit d'Artagnan.

Et prenant son mouchoir, il le billonna.

Maintenant, dit Planchet, lions-le  un arbre.

La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes
prs de son domestique; et comme la nuit commenait  tomber et
que le garrott et le bless taient tous deux  quelques pas dans
le bois, il tait vident qu'ils devaient rester jusqu'au
lendemain.

Et maintenant, dit d'Artagnan, chez le gouverneur!

-- Mais vous tes bless, ce me semble? dit Planchet.

-- Ce n'est rien, occupons-nous du plus press; puis nous
reviendrons  ma blessure, qui, au reste, ne me parat pas trs
dangereuse.

Et tous deux s'acheminrent  grands pas vers la campagne du digne
fonctionnaire.

On annona M. le comte de Wardes.

D'Artagnan fut introduit.

Vous avez un ordre sign du cardinal? dit le gouverneur.

-- Oui, monsieur, rpondit d'Artagnan, le voici.

-- Ah! ah! il est en rgle et bien recommand, dit le gouverneur.

-- C'est tout simple, rpondit d'Artagnan, je suis de ses plus
fidles.

-- Il parat que Son minence veut empcher quelqu'un de parvenir
en Angleterre.

-- Oui, un certain d'Artagnan, un gentilhomme barnais qui est
parti de Paris avec trois de ses amis dans l'intention de gagner
Londres.

-- Le connaissez-vous personnellement? demanda le gouverneur.

-- Qui cela?

-- Ce d'Artagnan?

--  merveille.

-- Donnez-moi son signalement alors.

-- Rien de plus facile.

Et d'Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte
de Wardes.

Est-il accompagn? demanda le gouverneur.

-- Oui, d'un valet nomm Lubin.

-- On veillera sur eux, et si on leur met la main dessus, Son
minence peut tre tranquille, ils seront reconduits  Paris sous
bonne escorte.

-- Et ce faisant, monsieur le gouverneur, dit d'Artagnan, vous
aurez bien mrit du cardinal.

-- Vous le reverrez  votre retour, monsieur le comte?

-- Sans aucun doute.

-- Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur.

-- Je n'y manquerai pas.

Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa le laissez-passer
et le remit  d'Artagnan.

D'Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il
salua le gouverneur, le remercia et partit.

Une fois dehors, lui et Planchet prirent leur course, et faisant
un long dtour, ils vitrent le bois et rentrrent par une autre
porte.

Le btiment tait toujours prt  partir, le patron attendait sur
le port.

Eh bien? dit-il en apercevant d'Artagnan.

-- Voici ma passe vise, dit celui-ci.

-- Et cet autre gentilhomme?

-- Il ne partira pas aujourd'hui, dit d'Artagnan, mais soyez
tranquille, je paierai le passage pour nous deux.

-- En ce cas, partons, dit le patron.

-- Partons! rpta d'Artagnan.

Et il sauta avec Planchet dans le canot; cinq minutes aprs, ils
taient  bord.

Il tait temps:  une demi-lieue en mer, d'Artagnan vit briller
une lumire et entendit une dtonation.

C'tait le coup de canon qui annonait la fermeture du port.

Il tait temps de s'occuper de sa blessure; heureusement, comme
l'avait pens d'Artagnan, elle n'tait pas des plus dangereuses:
la pointe de l'pe avait rencontr une cte et avait gliss le
long de l'os; de plus, la chemise s'tait colle aussitt  la
plaie, et  peine avait-elle rpandu quelques gouttes de sang.

D'Artagnan tait bris de fatigue: on lui tendit un matelas sur
le pont, il se jeta dessus et s'endormit.

Le lendemain, au point du jour, il se trouva  trois ou quatre
lieues seulement des ctes d'Angleterre; la brise avait t faible
toute la nuit, et l'on avait peu march.

 dix heures, le btiment jetait l'ancre dans le port de Douvres.

 dix heures et demie, d'Artagnan mettait le pied sur la terre
d'Angleterre, en s'criant:

Enfin, m'y voil!

Mais ce n'tait pas tout: il fallait gagner Londres. En
Angleterre, la poste tait assez bien servie. D'Artagnan et
Planchet prirent chacun un bidet, un postillon courut devant eux;
en quatre heures ils arrivrent aux portes de la capitale.

D'Artagnan ne connaissait pas Londres, d'Artagnan ne savait pas un
mot d'anglais; mais il crivit le nom de Buckingham sur un papier,
et chacun lui indiqua l'htel du duc.

Le duc tait  la chasse  Windsor, avec le roi.

D'Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui,
l'ayant accompagn dans tous ses voyages, parlait parfaitement
franais; il lui dit qu'il arrivait de Paris pour affaire de vie
et de mort, et qu'il fallait qu'il parlt  son matre  l'instant
mme.

La confiance avec laquelle parlait d'Artagnan convainquit Patrice;
c'tait le nom de ce ministre du ministre. Il fit seller deux
chevaux et se chargea de conduire le jeune garde. Quant 
Planchet, on l'avait descendu de sa monture, raide comme un jonc:
le pauvre garon tait au bout de ses forces; d'Artagnan semblait
de fer.

On arriva au chteau; l on se renseigna: le roi et Buckingham
chassaient  l'oiseau dans des marais situs  deux ou trois
lieues de l.

En vingt minutes on fut au lieu indiqu. Bientt Patrice entendit
la voix de son matre, qui appelait son faucon.

Qui faut-il que j'annonce  Milord duc? demanda Patrice.

-- Le jeune homme qui, un soir, lui a cherch une querelle sur le
Pont-Neuf, en face de la Samaritaine.

-- Singulire recommandation!

-- Vous verrez qu'elle en vaut bien une autre.

Patrice mit son cheval au galop, atteignit le duc et lui annona
dans les termes que nous avons dits qu'un messager l'attendait.

Buckingham reconnut d'Artagnan  l'instant mme, et se doutant que
quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la
nouvelle, il ne prit que le temps de demander o tait celui qui
la lui apportait; et ayant reconnu de loin l'uniforme des gardes,
il mit son cheval au galop et vint droit  d'Artagnan. Patrice,
par discrtion, se tint  l'cart.

Il n'est point arriv malheur  la reine? s'cria Buckingham,
rpandant toute sa pense et tout son amour dans cette
interrogation.

-- Je ne crois pas; cependant je crois qu'elle court quelque grand
pril dont Votre Grce seule peut la tirer.

-- Moi? s'cria Buckingham. Eh quoi! je serais assez heureux pour
lui tre bon  quelque chose! Parlez! parlez!

-- Prenez cette lettre, dit d'Artagnan.

-- Cette lettre! de qui vient cette lettre?

-- De Sa Majest,  ce que je pense.

-- De Sa Majest! dit Buckingham, plissant si fort que
d'Artagnan crut qu'il allait se trouver mal.

Et il brisa le cachet.

Quelle est cette dchirure? dit-il en montrant  d'Artagnan un
endroit o elle tait perce  jour.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan, je n'avais pas vu cela; c'est l'pe du
comte de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la
poitrine.

-- Vous tes bless? demanda Buckingham en rompant le cachet.

-- Oh! rien! dit d'Artagnan, une gratignure.

-- Juste Ciel! qu'ai-je lu! s'cria le duc. Patrice, reste ici, ou
plutt rejoins le roi partout o il sera, et dis  Sa Majest que
je la supplie bien humblement de m'excuser, mais qu'une affaire de
la plus haute importance me rappelle  Londres. Venez, monsieur,
venez.

Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale.


CHAPITRE XXI
LA COMTESSE DE WINTER

Tout le long de la route, le duc se fit mettre au courant par
d'Artagnan non pas de tout ce qui s'tait pass, mais de ce que
d'Artagnan savait. En rapprochant ce qu'il avait entendu sortir de
la bouche du jeune homme de ses souvenirs  lui, il put donc se
faire une ide assez exacte d'une position de la gravit de
laquelle, au reste, la lettre de la reine, si courte et si peu
explicite qu'elle ft, lui donnait la mesure. Mais ce qui
l'tonnait surtout, c'est que le cardinal, intress comme il
l'tait  ce que le jeune homme ne mt pas le pied en Angleterre,
ne ft point parvenu  l'arrter en route. Ce fut alors, et sur la
manifestation de cet tonnement, que d'Artagnan lui raconta les
prcautions prises, et comment, grce au dvouement de ses trois
amis qu'il avait parpills tout sanglants sur la route, il tait
arriv  en tre quitte pour le coup d'pe qui avait travers le
billet de la reine, et qu'il avait rendu  M. de Wardes en si
terrible monnaie. Tout en coutant ce rcit, fait avec la plus
grande simplicit, le duc regardait de temps en temps le jeune
homme d'un air tonn, comme s'il n'et pas pu comprendre que tant
de prudence, de courage et de dvouement s'allit avec un visage
qui n'indiquait pas encore vingt ans.

Les chevaux allaient comme le vent, et en quelques minutes ils
furent aux portes de Londres. D'Artagnan avait cru qu'en arrivant
dans la ville le duc allait ralentir l'allure du sien, mais il
n'en fut pas ainsi: il continua sa route  fond de train,
s'inquitant peu de renverser ceux qui taient sur son chemin. En
effet, en traversant la Cit deux ou trois accidents de ce genre
arrivrent; mais Buckingham ne dtourna pas mme la tte pour
regarder ce qu'taient devenus ceux qu'il avait culbuts.
D'Artagnan le suivait au milieu de cris qui ressemblaient fort 
des maldictions.

En entrant dans la cour de l'htel, Buckingham sauta  bas de son
cheval, et, sans s'inquiter de ce qu'il deviendrait, il lui jeta
la bride sur le cou et s'lana vers le perron. D'Artagnan en fit
autant, avec un peu plus d'inquitude, cependant, pour ces nobles
animaux dont il avait pu apprcier le mrite; mais il eut la
consolation de voir que trois ou quatre valets s'taient dj
lancs des cuisines et des curies, et s'emparaient aussitt de
leurs montures.

Le duc marchait si rapidement, que d'Artagnan avait peine  le
suivre. Il traversa successivement plusieurs salons d'une lgance
dont les plus grands seigneurs de France n'avaient pas mme
l'ide, et il parvint enfin dans une chambre  coucher qui tait 
la fois un miracle de got et de richesse. Dans l'alcve de cette
chambre tait une porte, prise dans la tapisserie, que le duc
ouvrit avec une petite clef d'or qu'il portait suspendue  son cou
par une chane du mme mtal. Par discrtion, d'Artagnan tait
rest en arrire; mais au moment o Buckingham franchissait le
seuil de cette porte, il se retourna, et voyant l'hsitation du
jeune homme:

Venez, lui dit-il, et si vous avez le bonheur d'tre admis en la
prsence de Sa Majest, dites-lui ce que vous avez vu.

Encourag par cette invitation, d'Artagnan suivit le duc, qui
referma la porte derrire lui.

Tous deux se trouvrent alors dans une petite chapelle toute
tapisse de soie de Perse et broche d'or, ardemment claire par
un grand nombre de bougies. Au-dessus d'une espce d'autel, et au-
dessous d'un dais de velours bleu surmont de plumes blanches et
rouges, tait un portrait de grandeur naturelle reprsentant Anne
d'Autriche, si parfaitement ressemblant, que d'Artagnan poussa un
cri de surprise: on et cru que la reine allait parler.

Sur l'autel, et au-dessous du portrait, tait le coffret qui
renfermait les ferrets de diamants.

Le duc s'approcha de l'autel, s'agenouilla comme et pu faire un
prtre devant le Christ; puis il ouvrit le coffret.

Tenez, lui dit-il en tirant du coffre un gros noeud de ruban bleu
tout tincelant de diamants; tenez, voici ces prcieux ferrets
avec lesquels j'avais fait le serment d'tre enterr. La reine me
les avait donns, la reine me les reprend: sa volont, comme celle
de Dieu, soit faite en toutes choses.

Puis il se mit  baiser les uns aprs les autres ces ferrets dont
il fallait se sparer. Tout  coup, il poussa un cri terrible.

Qu'y a-t-il? demanda d'Artagnan avec inquitude, et que vous
arrive-t-il, Milord?

-- Il y a que tout est perdu, s'cria Buckingham en devenant ple
comme un trpass; deux de ces ferrets manquent, il n'y en a plus
que dix.

-- Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu'on les lui ait vols?

-- On me les a vols, reprit le duc, et c'est le cardinal qui a
fait le coup. Tenez, voyez, les rubans qui les soutenaient ont t
coups avec des ciseaux.

-- Si Milord pouvait se douter qui a commis le vol... Peut-tre la
personne les a-t-elle encore entre les mains.

-- Attendez, attendez! s'cria le duc. La seule fois que j'ai mis
ces ferrets, c'tait au bal du roi, il y a huit jours,  Windsor.
La comtesse de Winter, avec laquelle j'tais brouill, s'est
rapproche de moi  ce bal. Ce raccommodement, c'tait une
vengeance de femme jalouse. Depuis ce jour, je ne l'ai pas revue.
Cette femme est un agent du cardinal.

-- Mais il en a donc dans le monde entier! s'cria d'Artagnan.

-- Oh! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de colre;
oui, c'est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir
lieu ce bal?

-- Lundi prochain.

-- Lundi prochain! cinq jours encore, c'est plus de temps qu'il ne
nous en faut. Patrice! s'cria le duc en ouvrant la porte de la
chapelle, Patrice!

Son valet de chambre de confiance parut.

Mon joaillier et mon secrtaire!

Le valet de chambre sortit avec une promptitude et un mutisme qui
prouvaient l'habitude qu'il avait contracte d'obir aveuglment
et sans rplique.

Mais, quoique ce ft le joaillier qui et t appel le premier,
ce fut le secrtaire qui parut d'abord. C'tait tout simple, il
habitait l'htel. Il trouva Buckingham assis devant une table dans
sa chambre  coucher, et crivant quelques ordres de sa propre
main.

Monsieur Jackson, lui dit-il, vous allez vous rendre de ce pas
chez le lord-chancelier, et lui dire que je le charge de
l'excution de ces ordres. Je dsire qu'ils soient promulgus 
l'instant mme.

-- Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m'interroge sur les
motifs qui ont pu porter Votre Grce  une mesure si
extraordinaire, que rpondrai-je?

-- Que tel a t mon bon plaisir, et que je n'ai de compte 
rendre  personne de ma volont.

-- Sera-ce la rponse qu'il devra transmettre  Sa Majest, reprit
en souriant le secrtaire, si par hasard Sa Majest avait la
curiosit de savoir pourquoi aucun vaisseau ne peut sortir des
ports de la Grande-Bretagne?

-- Vous avez raison, monsieur, rpondit Buckingham; il dirait en
ce cas au roi que j'ai dcid la guerre, et que cette mesure est
mon premier acte d'hostilit contre la France.

Le secrtaire s'inclina et sortit.

Nous voil tranquilles de ce ct, dit Buckingham en se
retournant vers d'Artagnan. Si les ferrets ne sont point dj
partis pour la France, ils n'y arriveront qu'aprs vous.

-- Comment cela?

-- Je viens de mettre un embargo sur tous les btiments qui se
trouvent  cette heure dans les ports de Sa Majest, et,  moins
de permission particulire, pas un seul n'osera lever l'ancre.

D'Artagnan regarda avec stupfaction cet homme qui mettait le
pouvoir illimit dont il tait revtu par la confiance d'un roi au
service de ses amours. Buckingham vit,  l'expression du visage du
jeune homme, ce qui se passait dans sa pense, et il sourit.

Oui, dit-il, oui, c'est qu'Anne d'Autriche est ma vritable
reine; sur un mot d'elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon
roi, je trahirais mon Dieu. Elle m'a demand de ne point envoyer
aux protestants de La Rochelle le secours que je leur avais
promis, et je l'ai fait. Je manquais  ma parole, mais qu'importe!
j'obissais  son dsir; n'ai-je point t grandement pay de mon
obissance, dites? car c'est  cette obissance que je dois son
portrait.

D'Artagnan admira  quels fils fragiles et inconnus sont parfois
suspendues les destines d'un peuple et la vie des hommes.

Il en tait au plus profond de ses rflexions, lorsque l'orfvre
entra: c'tait un Irlandais des plus habiles dans son art, et qui
avouait lui-mme qu'il gagnait cent mille livres par an avec le
duc de Buckingham.

Monsieur O'Reilly, lui dit le duc en le conduisant dans la
chapelle, voyez ces ferrets de diamants, et dites-moi ce qu'ils
valent la pice.

L'orfvre jeta un seul coup d'oeil sur la faon lgante dont ils
taient monts, calcula l'un dans l'autre la valeur des diamants,
et sans hsitation aucune:

Quinze cents pistoles la pice, Milord, rpondit-il.

-- Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme
ceux-l? Vous voyez qu'il en manque deux.

-- Huit jours, Milord.

-- Je les paierai trois mille pistoles la pice, il me les faut
aprs-demain.

-- Milord les aura.

-- Vous tes un homme prcieux, monsieur O'Reilly, mais ce n'est
pas le tout: ces ferrets ne peuvent tre confis  personne, il
faut qu'ils soient faits dans ce palais.

-- Impossible, Milord, il n'y a que moi qui puisse les excuter
pour qu'on ne voie pas la diffrence entre les nouveaux et les
anciens.

-- Aussi, mon cher monsieur O'Reilly, vous tes mon prisonnier, et
vous voudriez sortir  cette heure de mon palais que vous ne le
pourriez pas; prenez-en donc votre parti. Nommez-moi ceux de vos
garons dont vous aurez besoin, et dsignez-moi les ustensiles
qu'ils doivent apporter.

L'orfvre connaissait le duc, il savait que toute observation
tait inutile, il en prit donc  l'instant mme son parti.

Il me sera permis de prvenir ma femme? demanda-t-il.

-- Oh! il vous sera mme permis de la voir, mon cher monsieur
O'Reilly: votre captivit sera douce, soyez tranquille; et comme
tout drangement vaut un ddommagement, voici, en dehors du prix
des deux ferrets, un bon de mille pistoles pour vous faire oublier
l'ennui que je vous cause.

D'Artagnan ne revenait pas de la surprise que lui causait ce
ministre, qui remuait  pleines mains les hommes et les millions.

Quant  l'orfvre, il crivit  sa femme en lui envoyant le bon de
mille pistoles, et en la chargeant de lui retourner en change son
plus habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui
donnait le poids et le titre, et une liste des outils qui lui
taient ncessaires.

Buckingham conduisit l'orfvre dans la chambre qui lui tait
destine, et qui, au bout d'une demi-heure, fut transforme en
atelier. Puis il mit une sentinelle  chaque porte, avec dfense
de laisser entrer qui que ce ft,  l'exception de son valet de
chambre Patrice. Il est inutile d'ajouter qu'il tait absolument
dfendu  l'orfvre O'Reilly et  son aide de sortir sous quelque
prtexte que ce ft. Ce point rgl, le duc revint  d'Artagnan.

Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l'Angleterre est  nous deux;
que voulez-vous, que dsirez-vous?

-- Un lit, rpondit d'Artagnan; c'est, pour le moment, je l'avoue,
la chose dont j'ai le plus besoin.

Buckingham donna  d'Artagnan une chambre qui touchait  la
sienne. Il voulait garder le jeune homme sous sa main, non pas
qu'il se dfit de lui, mais pour avoir quelqu'un  qui parler
constamment de la reine.

Une heure aprs fut promulgue dans Londres l'ordonnance de ne
laisser sortir des ports aucun btiment charg pour la France, pas
mme le paquebot des lettres. Aux yeux de tous, c'tait une
dclaration de guerre entre les deux royaumes.

Le surlendemain,  onze heures, les deux ferrets en diamants
taient achevs, mais si exactement imits, mais si parfaitement
pareils, que Buckingham ne put reconnatre les nouveaux des
anciens, et que les plus exercs en pareille matire y auraient
t tromps comme lui.

Aussitt il fit appeler d'Artagnan.

Tenez, lui dit-il, voici les ferrets de diamants que vous tes
venu chercher, et soyez mon tmoin que tout ce que la puissance
humaine pouvait faire, je l'ai fait.

-- Soyez tranquille, Milord: je dirai ce que j'ai vu; mais Votre
Grce me remet les ferrets sans la bote?

-- La bote vous embarrasserait. D'ailleurs la bote m'est
d'autant plus prcieuse, qu'elle me reste seule. Vous direz que je
la garde.

-- Je ferai votre commission mot  mot, Milord.

-- Et maintenant, reprit Buckingham en regardant fixement le jeune
homme, comment m'acquitterai-je jamais envers vous?

D'Artagnan rougit jusqu'au blanc des yeux. Il vit que le duc
cherchait un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette
ide que le sang de ses compagnons et le sien lui allait tre pay
par de l'or anglais lui rpugnait trangement.

Entendons-nous, Milord, rpondit d'Artagnan, et pesons bien les
faits d'avance, afin qu'il n'y ait point de mprise. Je suis au
service du roi et de la reine de France, et fais partie de la
compagnie des gardes de M. des Essarts, lequel, ainsi que son
beau-frre M. de Trville, est tout particulirement attach 
Leurs Majests. J'ai donc tout fait pour la reine et rien pour
Votre Grce. Il y a plus, c'est que peut-tre n'euss-je rien fait
de tout cela, s'il ne se ft agi d'tre agrable  quelqu'un qui
est ma dame  moi, comme la reine est la vtre.

-- Oui, dit le duc en souriant, et je crois mme connatre cette
autre personne, c'est...

-- Milord, je ne l'ai point nomme, interrompit vivement le jeune
homme.

-- C'est juste, dit le duc; c'est donc  cette personne que je
dois tre reconnaissant de votre dvouement.

-- Vous l'avez dit, Milord, car justement  cette heure qu'il est
question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans votre Grce
qu'un Anglais, et par consquent qu'un ennemi que je serais encore
plus enchant de rencontrer sur le champ de bataille que dans le
parc de Windsor ou dans les corridors du Louvre; ce qui, au reste,
ne m'empchera pas d'excuter de point en point ma mission et de
me faire tuer, si besoin est, pour l'accomplir; mais, je le rpte
 Votre Grce, sans qu'elle ait personnellement pour cela plus 
me remercier de ce que je fais pour moi dans cette seconde
entrevue, que de ce que j'ai dj fait pour elle dans la premire.

-- Nous disons, nous: "Fier comme un cossais", murmura
Buckingham.

-- Et nous disons, nous: "Fier comme un Gascon", rpondit
d'Artagnan. Les Gascons sont les cossais de la France.

D'Artagnan salua le duc et s'apprta  partir.

Eh bien, vous vous en allez comme cela? Par o? Comment?

-- C'est vrai.

-- Dieu me damne! les Franais ne doutent de rien!

-- J'avais oubli que l'Angleterre tait une le, et que vous en
tiez le roi.

-- Allez au port, demandez le brick le _Sund_, remettez cette
lettre au capitaine; il vous conduira  un petit port o certes on
ne vous attend pas, et o n'abordent ordinairement que des
btiments pcheurs.

-- Ce port s'appelle?

-- Saint-Valery; mais, attendez donc: arriv l, vous entrerez
dans une mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un vritable
bouge  matelots; il n'y a pas  vous tromper, il n'y en a qu'une.

-- Aprs?

-- Vous demanderez l'hte, et vous lui direz: _Forward_.

-- Ce qui veut dire?

-- En avant: c'est le mot d'ordre. Il vous donnera un cheval tout
sell et vous indiquera le chemin que vous devez suivre; vous
trouverez ainsi quatre relais sur votre route. Si vous voulez, 
chacun d'eux, donner votre adresse  Paris, les quatre chevaux
vous y suivront; vous en connaissez dj deux, et vous m'avez paru
les apprcier en amateur: ce sont ceux que nous montions;
rapportez-vous en  moi, les autres ne leur sont point infrieurs.
Ces quatre chevaux sont quips pour la campagne. Si fier que vous
soyez, vous ne refuserez pas d'en accepter un et de faire accepter
les trois autres  vos compagnons: c'est pour nous faire la
guerre, d'ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous dites,
vous autres Franais, n'est-ce pas?

-- Oui, Milord, j'accepte, dit d'Artagnan; et s'il plat  Dieu,
nous ferons bon usage de vos prsents.

-- Maintenant, votre main, jeune homme; peut-tre nous
rencontrerons-nous bientt sur le champ de bataille; mais, en
attendant, nous nous quitterons bons amis, je l'espre.

-- Oui, Milord, mais avec l'esprance de devenir ennemis bientt.

-- Soyez tranquille, je vous le promets.

-- Je compte sur votre parole, Milord.

D'Artagnan salua le duc et s'avana vivement vers le port.

En face la Tour de Londres, il trouva le btiment dsign, remit
sa lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du
port, et appareilla aussitt.

Cinquante btiments taient en partance et attendaient.

En passant bord  bord de l'un d'eux, d'Artagnan crut reconnatre
la femme de Meung, la mme que le gentilhomme inconnu avait
appele Milady, et que lui, d'Artagnan, avait trouve si belle;
mais grce au courant du fleuve et au bon vent qui soufflait, son
navire allait si vite qu'au bout d'un instant on fut hors de vue.

Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda  Saint-Valery.

D'Artagnan se dirigea  l'instant mme vers l'auberge indique, et
la reconnut aux cris qui s'en chappaient: on parlait de guerre
entre l'Angleterre et la France comme de chose prochaine et
indubitable, et les matelots joyeux faisaient bombance.

D'Artagnan fendit la foule, s'avana vers l'hte, et pronona le
mot _Forward_.  l'instant mme, l'hte lui fit signe de le
suivre, sortit avec lui par une porte qui donnait dans la cour, le
conduisit  l'curie o l'attendait un cheval tout sell, et lui
demanda s'il avait besoin de quelque autre chose.

J'ai besoin de connatre la route que je dois suivre, dit
d'Artagnan.

-- Allez d'ici  Blangy, et de Blangy  Neufchtel.  Neufchtel,
entrez  l'auberge de la Herse d'Or, donnez le mot d'ordre 
l'htelier, et vous trouverez comme ici un cheval tout sell.

-- Dois-je quelque chose? demanda d'Artagnan.

-- Tout est pay, dit l'hte, et largement. Allez donc, et que
Dieu vous conduise!

-- Amen! rpondit le jeune homme en partant au galop.

Quatre heures aprs, il tait  Neufchtel.

Il suivit strictement les instructions reues;  Neufchtel, comme
 Saint-Valery, il trouva une monture toute selle et qui
l'attendait; il voulut transporter les pistolets de la selle qu'il
venait de quitter  la selle qu'il allait prendre: les fontes
taient garnies de pistolets pareils.

Votre adresse  Paris?

-- Htel des Gardes, compagnie des Essarts.

-- Bien, rpondit celui-ci.

-- Quelle route faut-il prendre? demanda  son tour d'Artagnan.

-- Celle de Rouen; mais vous laisserez la ville  votre droite. Au
petit village d'couis, vous vous arrterez, il n'y a qu'une
auberge, l'cu de France. Ne la jugez pas d'aprs son apparence;
elle aura dans ses curies un cheval qui vaudra celui-ci.

-- Mme mot d'ordre?

-- Exactement.

-- Adieu, matre!

-- Bon voyage, gentilhomme! avez-vous besoin de quelque chose?

D'Artagnan fit signe de la tte que non, et repartit  fond de
train.  couis, la mme scne se rpta: il trouva un hte aussi
prvenant, un cheval frais et repos; il laissa son adresse comme
il l'avait fait, et repartit du mme train pour Pontoise. 
Pontoise, il changea une dernire fois de monture, et  neuf
heures il entrait au grand galop dans la cour de l'htel de
M. de Trville.

Il avait fait prs de soixante lieues en douze heures.

M. de Trville le reut comme s'il l'avait vu le matin mme;
seulement, en lui serrant la main un peu plus vivement que de
coutume, il lui annona que la compagnie de M. des Essarts tait
de garde au Louvre et qu'il pouvait se rendre  son poste.


CHAPITRE XXII
LE BALLET DE LA MERLAISON

Le lendemain, il n'tait bruit dans tout Paris que du bal que
MM. les chevins de la ville donnaient au roi et  la reine, et
dans lequel Leurs Majests devaient danser le fameux ballet de la
Merlaison, qui tait le ballet favori du roi.

Depuis huit jours on prparait, en effet, toutes choses  l'Htel
de Ville pour cette solennelle soire. Le menuisier de la ville
avait dress des chafauds sur lesquels devaient se tenir les
dames invites; l'picier de la ville avait garni les salles de
deux cents flambeaux de cire blanche, ce qui tait un luxe inou
pour cette poque; enfin vingt violons avaient t prvenus, et le
prix qu'on leur accordait avait t fix au double du prix
ordinaire, attendu, dit ce rapport, qu'ils devaient sonner toute
la nuit.

 dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes
du roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps,
vint demander au greffier de la ville, nomm Clment, toutes les
clefs des portes, des chambres et bureaux de l'Htel. Ces clefs
lui furent remises  l'instant mme; chacune d'elles portait un
billet qui devait servir  la faire reconnatre, et  partir de ce
moment le sieur de La Coste fut charg de la garde de toutes les
portes et de toutes les avenues.

 onze heures vint  son tour Duhallier, capitaine des gardes,
amenant avec lui cinquante archers qui se rpartirent aussitt
dans l'Htel de Ville, aux portes qui leur avaient t assignes.

 trois heures arrivrent deux compagnies des gardes, l'une
franaise l'autre suisse. La compagnie des gardes franaises tait
compose moiti des hommes de M. Duhallier, moiti des hommes de
M. des Essarts.

 six heures du soir les invits commencrent  entrer.  mesure
qu'ils entraient, ils taient placs dans la grande salle, sur les
chafauds prpars.

 neuf heures arriva Mme la Premire prsidente. Comme c'tait,
aprs la reine, la personne la plus considrable de la fte, elle
fut reue par messieurs de la ville et place dans la loge en face
de celle que devait occuper la reine.

 dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi,
dans la petite salle du ct de l'glise Saint-Jean, et cela en
face du buffet d'argent de la ville, qui tait gard par quatre
archers.

 minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations:
c'tait le roi qui s'avanait  travers les rues qui conduisent du
Louvre  l'Htel de Ville, et qui taient toutes illumines avec
des lanternes de couleur.

Aussitt MM. les chevins, vtus de leurs robes de drap et
prcds de six sergents tenant chacun un flambeau  la main,
allrent au-devant du roi, qu'ils rencontrrent sur les degrs, o
le prvt des marchands lui fit compliment sur sa bienvenue,
compliment auquel Sa Majest rpondit en s'excusant d'tre venue
si tard, mais en rejetant la faute sur M. le cardinal, lequel
l'avait retenue jusqu' onze heures pour parler des affaires de
l'tat.

Sa Majest, en habit de crmonie, tait accompagne de S.A.R.
Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de
Longueville, du duc d'Elbeuf, du comte d'Harcourt, du comte de La
Roche-Guyon, de M. de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de
Cramail et du chevalier de Souveray.

Chacun remarqua que le roi avait l'air triste et proccup.

Un cabinet avait t prpar pour le roi, et un autre pour
Monsieur. Dans chacun de ces cabinets taient dposs des habits
de masques. Autant avait t fait pour la reine et pour Mme la
prsidente. Les seigneurs et les dames de la suite de Leurs
Majests devaient s'habiller deux par deux dans des chambres
prpares  cet effet.

Avant d'entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu'on le vnt
prvenir aussitt que paratrait le cardinal.

Une demi-heure aprs l'entre du roi, de nouvelles acclamations
retentirent: celles-l annonaient l'arrive de la reine: les
chevins firent ainsi qu'ils avaient fait dj et, prcds des
sergents, ils s'avancrent au devant de leur illustre convive.

La reine entra dans la salle: on remarqua que, comme le roi, elle
avait l'air triste et surtout fatigu.

Au moment o elle entrait, le rideau d'une petite tribune qui
jusque-l tait rest ferm s'ouvrit, et l'on vit apparatre la
tte ple du cardinal vtu en cavalier espagnol. Ses yeux se
fixrent sur ceux de la reine, et un sourire de joie terrible
passa sur ses lvres: la reine n'avait pas ses ferrets de
diamants.

La reine resta quelque temps  recevoir les compliments de
messieurs de la ville et  rpondre aux saluts des dames.

Tout  coup, le roi apparut avec le cardinal  l'une des portes de
la salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi tait trs
ple.

Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son
pourpoint  peine nous, il s'approcha de la reine, et d'une voix
altre:

Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s'il vous plat, n'avez-vous
point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu'il m'et t
agrable de les voir?

La reine tendit son regard autour d'elle, et vit derrire le roi
le cardinal qui souriait d'un sourire diabolique.

Sire, rpondit la reine d'une voix altre, parce qu'au milieu de
cette grande foule j'ai craint qu'il ne leur arrivt malheur.

-- Et vous avez eu tort, madame! Si je vous ai fait ce cadeau,
c'tait pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu
tort.

Et la voix du roi tait tremblante de colre; chacun regardait et
coutait avec tonnement, ne comprenant rien  ce qui se passait.

Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, o
ils sont, et ainsi les dsirs de Votre Majest seront accomplis.

-- Faites, madame, faites, et cela au plus tt: car dans une heure
le ballet va commencer.

La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui
devaient la conduire  son cabinet.

De son ct, le roi regagna le sien.

Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion.

Tout le monde avait pu remarquer qu'il s'tait pass quelque chose
entre le roi et la reine; mais tous deux avaient parl si bas,
que, chacun par respect s'tant loign de quelques pas, personne
n'avait rien entendu. Les violons sonnaient de toutes leurs
forces, mais on ne les coutait pas.

Le roi sortit le premier de son cabinet; il tait en costume de
chasse des plus lgants, et Monsieur et les autres seigneurs
taient habills comme lui. C'tait le costume que le roi portait
le mieux, et vtu ainsi il semblait vritablement le premier
gentilhomme de son royaume.

Le cardinal s'approcha du roi et lui remit une bote. Le roi
l'ouvrit et y trouva deux ferrets de diamants.

Que veut dire cela? demanda-t-il au cardinal.

-- Rien, rpondit celui-ci; seulement si la reine a les ferrets,
ce dont je doute, comptez-les, Sire, et si vous n'en trouvez que
dix, demandez  Sa Majest qui peut lui avoir drob les deux
ferrets que voici.

Le roi regarda le cardinal comme pour l'interroger; mais il n'eut
le temps de lui adresser aucune question: un cri d'admiration
sortit de toutes les bouches. Si le roi semblait le premier
gentilhomme de son royaume, la reine tait  coup sr la plus
belle femme de France.

Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait  merveille;
elle avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues, un surtout
en velours gris perle rattach avec des agrafes de diamants, et
une jupe de satin bleu toute brode d'argent. Sur son paule
gauche tincelaient les ferrets soutenus par un noeud de mme
couleur que les plumes et la jupe.

Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colre; cependant,
distants comme ils l'taient de la reine, ils ne pouvaient compter
les ferrets; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en
avait-elle douze?

En ce moment, les violons sonnrent le signal du ballet. Le roi
s'avana vers Mme la prsidente, avec laquelle il devait danser,
et S.A.R. Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet
commena.

Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu'il passait
prs d'elle, il dvorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait
savoir le compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal.

Le ballet dura une heure; il avait seize entres.

Le ballet finit au milieu des applaudissements de toute la salle,
chacun reconduisit sa dame  sa place; mais le roi profita du
privilge qu'il avait de laisser la sienne o il se trouvait, pour
s'avancer vivement vers la reine.

Je vous remercie, madame, lui dit-il, de la dfrence que vous
avez montre pour mes dsirs, mais je crois qu'il vous manque deux
ferrets, et je vous les rapporte.

 ces mots, il tendit  la reine les deux ferrets que lui avait
remis le cardinal.

Comment, Sire! s'cria la jeune reine jouant la surprise, vous
m'en donnez encore deux autres; mais alors cela m'en fera donc
quatorze?

En effet, le roi compta, et les douze ferrets se trouvrent sur
l'paule de Sa Majest.

Le roi appela le cardinal:

Eh bien, que signifie cela, monsieur le cardinal? demanda le roi
d'un ton svre.

-- Cela signifie, Sire, rpondit le cardinal, que je dsirais
faire accepter ces deux ferrets  Sa Majest, et que n'osant les
lui offrir moi-mme, j'ai adopt ce moyen.

-- Et j'en suis d'autant plus reconnaissante  Votre minence,
rpondit Anne d'Autriche avec un sourire qui prouvait qu'elle
n'tait pas dupe de cette ingnieuse galanterie, que je suis
certaine que ces deux ferrets vous cotent aussi cher  eux seuls
que les douze autres ont cot  Sa Majest.

Puis, ayant salu le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin
de la chambre o elle s'tait habille et o elle devait se
dvtir.

L'attention que nous avons t obligs de donner pendant le
commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y
avons introduits nous a carts un instant de celui  qui Anne
d'Autriche devait le triomphe inou qu'elle venait de remporter
sur le cardinal, et qui, confondu, ignor, perdu dans la foule
entasse  l'une des portes, regardait de l cette scne
comprhensible seulement pour quatre personnes: le roi, la reine,
Son minence et lui.

La reine venait de regagner sa chambre, et d'Artagnan s'apprtait
 se retirer, lorsqu'il sentit qu'on lui touchait lgrement
l'paule; il se retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait
signe de la suivre. Cette jeune femme avait le visage couvert d'un
loup de velours noir, mais malgr cette prcaution, qui, au reste,
tait bien plutt prise pour les autres que pour lui, il reconnut
 l'instant mme son guide ordinaire, la lgre et spirituelle
Mme Bonacieux.

La veille ils s'taient vus  peine chez le suisse Germain, o
d'Artagnan l'avait fait demander. La hte qu'avait la jeune femme
de porter  la reine cette excellente nouvelle de l'heureux retour
de son messager fit que les deux amants changrent  peine
quelques paroles. D'Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, m par un
double sentiment, l'amour et la curiosit. Pendant toute la route,
et  mesure que les corridors devenaient plus dserts, d'Artagnan
voulait arrter la jeune femme, la saisir, la contempler, ne ft-
ce qu'un instant; mais, vive comme un oiseau, elle glissait
toujours entre ses mains, et lorsqu'il voulait parler, son doigt
ramen sur sa bouche avec un petit geste impratif plein de charme
lui rappelait qu'il tait sous l'empire d'une puissance  laquelle
il devait aveuglment obir, et qui lui interdisait jusqu' la
plus lgre plainte; enfin, aprs une minute ou deux de tours et
de dtours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et introduisit le jeune
homme dans un cabinet tout  fait obscur. L elle lui fit un
nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte cache par
une tapisserie dont les ouvertures rpandirent tout  coup une
vive lumire, elle disparut.

D'Artagnan demeura un instant immobile et se demandant o il
tait, mais bientt un rayon de lumire qui pntrait par cette
chambre, l'air chaud et parfum qui arrivait jusqu' lui, la
conversation de deux ou trois femmes, au langage  la fois
respectueux et lgant, le mot de Majest plusieurs fois rpt,
lui indiqurent clairement qu'il tait dans un cabinet attenant 
la chambre de la reine.

Le jeune homme se tint dans l'ombre et attendit.

La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort tonner
les personnes qui l'entouraient, et qui avaient au contraire
l'habitude de la voir presque toujours soucieuse. La reine
rejetait ce sentiment joyeux sur la beaut de la fte, sur le
plaisir que lui avait fait prouver le ballet, et comme il n'est
pas permis de contredire une reine, qu'elle sourie ou qu'elle
pleure, chacun renchrissait sur la galanterie de MM. les chevins
de la ville de Paris.

Quoique d'Artagnan ne connt point la reine, il distingua sa voix
des autres voix, d'abord  un lger accent tranger, puis  ce
sentiment de domination naturellement empreint dans toutes les
paroles souveraines. Il l'entendait s'approcher et s'loigner de
cette porte ouverte, et deux ou trois fois il vit mme l'ombre
d'un corps intercepter la lumire.

Enfin, tout  coup une main et un bras adorables de forme et de
blancheur passrent  travers la tapisserie; d'Artagnan comprit
que c'tait sa rcompense: il se jeta  genoux, saisit cette main
et appuya respectueusement ses lvres; puis cette main se retira
laissant dans les siennes un objet qu'il reconnut pour tre une
bague; aussitt la porte se referma, et d'Artagnan se retrouva
dans la plus complte obscurit.

D'Artagnan mit la bague  son doigt et attendit de nouveau; il
tait vident que tout n'tait pas fini encore.

Aprs la rcompense de son dvouement venait la rcompense de son
amour. D'ailleurs, le ballet tait dans, mais la soire tait 
peine commence: on soupait  trois heures, et l'horloge Saint-
Jean, depuis quelque temps dj, avait sonn deux heures trois
quarts.

En effet, peu  peu le bruit des voix diminua dans la chambre
voisine; puis on l'entendit s'loigner; puis la porte du cabinet
o tait d'Artagnan se rouvrit, et Mme Bonacieux s'y lana.

Vous, enfin! s'cria d'Artagnan.

-- Silence! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les lvres
du jeune homme: silence! et allez-vous-en par o vous tes venu.

-- Mais o et quand vous reverrai-je? s'cria d'Artagnan.

-- Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez,
partez!

Et  ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa
d'Artagnan hors du cabinet.

D'Artagnan obit comme un enfant, sans rsistance et sans
objection aucune, ce qui prouve qu'il tait bien rellement
amoureux.


CHAPITRE XXIII
LE RENDEZ-VOUS

D'Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu'il ft plus de
trois heures du matin, et qu'il et les plus mchants quartiers de
Paris  traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre. On sait
qu'il y a un dieu pour les ivrognes et les amoureux.

Il trouva la porte de son alle entrouverte, monta son escalier,
et frappa doucement et d'une faon convenue entre lui et son
laquais. Planchet, qu'il avait renvoy deux heures auparavant de
l'Htel de Ville en lui recommandant de l'attendre, vint lui
ouvrir la porte.

Quelqu'un a-t-il apport une lettre pour moi? demanda vivement
d'Artagnan.

-- Personne n'a apport de lettre, monsieur, rpondit Planchet;
mais il y en a une qui est venue toute seule.

-- Que veux-tu dire, imbcile?

-- Je veux dire qu'en rentrant, quoique j'eusse la clef de votre
appartement dans ma poche et que cette clef ne m'et point quitt,
j'ai trouv une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre
chambre  coucher.

-- Et o est cette lettre?

-- Je l'ai laisse o elle tait, monsieur. Il n'est pas naturel
que les lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fentre tait
ouverte encore, ou seulement entrebille je ne dis pas; mais non,
tout tait hermtiquement ferm. Monsieur, prenez garde, car il y
a trs certainement quelque magie l-dessous.

Pendant ce temps, le jeune homme s'lanait dans la chambre et
ouvrait la lettre; elle tait de Mme Bonacieux, et conue en ces
termes:

On a de vifs remerciements  vous faire et  vous transmettre.
Trouvez-vous ce soir vers dix heures  Saint-Cloud, en face du
pavillon qui s'lve  l'angle de la maison de M. d'Estres.

C. B.

En lisant cette lettre, d'Artagnan sentait son coeur se dilater et
s'treindre de ce doux spasme qui torture et caresse le coeur des
amants.

C'tait le premier billet qu'il recevait, c'tait le premier
rendez-vous qui lui tait accord. Son coeur, gonfl par l'ivresse
de la joie, se sentait prt  dfaillir sur le seuil de ce paradis
terrestre qu'on appelait l'amour.

Eh bien! monsieur, dit Planchet, qui avait vu son matre rougir
et plir successivement; eh bien! n'est-ce pas que j'avais devin
juste et que c'est quelque mchante affaire?

-- Tu te trompes, Planchet, rpondit d'Artagnan, et la preuve,
c'est que voici un cu pour que tu boives  ma sant.

-- Je remercie monsieur de l'cu qu'il me donne, et je lui promets
de suivre exactement ses instructions; mais il n'en est pas moins
vrai que les lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermes...

-- Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel.

-- Alors, monsieur est content? demanda Planchet.

-- Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes!

-- Et je puis profiter du bonheur de monsieur pour aller me
coucher?

-- Oui, va.

-- Que toutes les bndictions du Ciel tombent sur monsieur, mais
il n'en est pas moins vrai que cette lettre...

Et Planchet se retira en secouant la tte avec un air de doute que
n'tait point parvenu  effacer entirement la libralit de
d'Artagnan.

Rest seul, d'Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et
rebaisa vingt fois ces lignes traces par la main de sa belle
matresse. Enfin il se coucha, s'endormit et fit des rves d'or.

 sept heures du matin, il se leva et appela Planchet, qui, au
second appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoy des
inquitudes de la veille.

Planchet, lui dit d'Artagnan, je sors pour toute la journe peut-
tre; tu es donc libre jusqu' sept heures du soir; mais,  sept
heures du soir, tiens-toi prt avec deux chevaux.

-- Allons! dit Planchet, il parat que nous allons encore nous
faire traverser la peau en plusieurs endroits.

-- Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets.

-- Eh bien, que disais-je? s'cria Planchet. L, j'en tais sr,
maudite lettre!

-- Mais rassure-toi donc, imbcile, il s'agit tout simplement
d'une partie de plaisir.

-- Oui! comme les voyages d'agrment de l'autre jour, o il
pleuvait des balles et o il poussait des chausse-trapes.

-- Au reste, si vous avez peur, monsieur Planchet, reprit
d'Artagnan, j'irai sans vous; j'aime mieux voyager seul que
d'avoir un compagnon qui tremble.

-- Monsieur me fait injure, dit Planchet; il me semblait cependant
qu'il m'avait vu  l'oeuvre.

-- Oui, mais j'ai cru que tu avais us tout ton courage d'une
seule fois.

-- Monsieur verra que dans l'occasion il m'en reste encore;
seulement je prie monsieur de ne pas trop le prodiguer, s'il veut
qu'il m'en reste longtemps.

-- Crois-tu en avoir encore une certaine somme  dpenser ce soir?

-- Je l'espre.

-- Eh bien, je compte sur toi.

--  l'heure dite, je serai prt; seulement je croyais que
monsieur n'avait qu'un cheval  l'curie des gardes.

-- Peut-tre n'y en a-t-il qu'un encore dans ce moment-ci, mais ce
soir il y en aura quatre.

-- Il parat que notre voyage tait un voyage de remonte?

-- Justement, dit d'Artagnan.

Et ayant fait  Planchet un dernier geste de recommandation, il
sortit.

M. Bonacieux tait sur sa porte. L'intention de d'Artagnan tait
de passer outre, sans parler au digne mercier; mais celui-ci fit
un salut si doux et si bnin, que force fut  son locataire non
seulement de le lui rendre, mais encore de lier conversation avec
lui.

Comment d'ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un
mari dont la femme vous a donn un rendez-vous le soir mme 
Saint-Cloud, en face du pavillon de M. d'Estres! D'Artagnan
s'approcha de l'air le plus aimable qu'il put prendre.

La conversation tomba tout naturellement sur l'incarcration du
pauvre homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d'Artagnan et
entendu sa conversation avec l'inconnu de Meung, raconta  son
jeune locataire les perscutions de ce monstre de M. de Laffemas,
qu'il ne cessa de qualifier pendant tout son rcit du titre de
bourreau du cardinal et s'tendit longuement sur la Bastille, les
verrous, les guichets, les soupiraux, les grilles et les
instruments de torture.

D'Artagnan l'couta avec une complaisance exemplaire puis,
lorsqu'il eut fini:

Et Mme Bonacieux, dit-il enfin, savez-vous qui l'avait enleve?
car je n'oublie pas que c'est  cette circonstance fcheuse que je
dois le bonheur d'avoir fait votre connaissance.

-- Ah! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gards de me le dire, et
ma femme de son ct m'a jur ses grands dieux qu'elle ne le
savait pas. Mais vous-mme, continua M. Bonacieux d'un ton de
bonhomie parfaite, qu'tes-vous devenu tous ces jours passs? je
ne vous ai vu, ni vous ni vos amis, et ce n'est pas sur le pav de
Paris, je pense, que vous avez ramass toute la poussire que
Planchet poussetait hier sur vos bottes.

-- Vous avez raison, mon cher monsieur Bonacieux, mes amis et moi
nous avons fait un petit voyage.

-- Loin d'ici?

-- Oh! mon Dieu non,  une quarantaine de lieues seulement; nous
avons t conduire M. Athos aux eaux de Forges, o mes amis sont
rests.

-- Et vous tes revenu, vous, n'est-ce pas? reprit M. Bonacieux en
donnant  sa physionomie son air le plus malin. Un beau garon
comme vous n'obtient pas de longs congs de sa matresse, et nous
tions impatiemment attendu  Paris, n'est-ce pas?

-- Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l'avoue, d'autant
mieux, mon cher monsieur Bonacieux, que je vois qu'on ne peut rien
vous cacher. Oui, j'tais attendu, et bien impatiemment, je vous
en rponds.

Un lger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si lger, que
d'Artagnan ne s'en aperut pas.

Et nous allons tre rcompens de notre diligence? continua le
mercier avec une lgre altration dans la voix, altration que
d'Artagnan ne remarqua pas plus qu'il n'avait fait du nuage
momentan qui, un instant auparavant, avait assombri la figure du
digne homme.

-- Ah! faites donc le bon aptre! dit en riant d'Artagnan.

-- Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c'est seulement
pour savoir si nous rentrons tard.

-- Pourquoi cette question, mon cher hte? demanda d'Artagnan;
est-ce que vous comptez m'attendre?

-- Non, c'est que depuis mon arrestation et le vol qui a t
commis chez moi, je m'effraie chaque fois que j'entends ouvrir une
porte, et surtout la nuit. Dame, que voulez-vous! je ne suis point
homme d'pe, moi!

-- Eh bien, ne vous effrayez pas si je rentre  une heure,  deux
ou trois heures du matin; si je ne rentre pas du tout, ne vous
effrayez pas encore.

Cette fois, Bonacieux devint si ple, que d'Artagnan ne put faire
autrement que de s'en apercevoir, et lui demanda ce qu'il avait.

Rien, rpondit Bonacieux, rien. Depuis mes malheurs seulement, je
suis sujet  des faiblesses qui me prennent tout  coup, et je
viens de me sentir passer un frisson. Ne faites pas attention 
cela, vous qui n'avez  vous occuper que d'tre heureux.

-- Alors j'ai de l'occupation, car je le suis.

-- Pas encore, attendez donc, vous avez dit:  ce soir.

-- Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci! et peut-tre l'attendez-
vous avec autant d'impatience que moi. Peut-tre, ce soir,
Mme Bonacieux visitera-t-elle le domicile conjugal.

-- Mme Bonacieux n'est pas libre ce soir, rpondit gravement le
mari; elle est retenue au Louvre par son service.

-- Tant pis pour vous, mon cher hte, tant pis; quand je suis
heureux, moi, je voudrais que tout le monde le ft; mais il parat
que ce n'est pas possible.

Et le jeune homme s'loigna en riant aux clats de la plaisanterie
que lui seul, pensait-il, pouvait comprendre.

Amusez-vous bien! rpondit Bonacieux d'un air spulcral.

Mais d'Artagnan tait dj trop loin pour l'entendre, et l'eut-il
entendu, dans la disposition d'esprit o il tait, il ne l'et
certes pas remarqu.

Il se dirigea vers l'htel de M. de Trville; sa visite de la
veille avait t, on se le rappelle, trs courte et trs peu
explicative.

Il trouva M. de Trville dans la joie de son me. Le roi et la
reine avaient t charmants pour lui au bal. Il est vrai que le
cardinal avait t parfaitement maussade.

 une heure du matin, il s'tait retir sous prtexte qu'il tait
indispos. Quant  Leurs Majests, elles n'taient rentres au
Louvre qu' six heures du matin.

Maintenant, dit M. de Trville en baissant la voix et en
interrogeant du regard tous les angles de l'appartement pour voir
s'ils taient bien seuls, maintenant parlons de vous, mon jeune
ami, car il est vident que votre heureux retour est pour quelque
chose dans la joie du roi, dans le triomphe de la reine et dans
l'humiliation de Son minence. Il s'agit de bien vous tenir.

-- Qu'ai-je  craindre, rpondit d'Artagnan, tant que j'aurai le
bonheur de jouir de la faveur de Leurs Majests?

-- Tout, croyez-moi. Le cardinal n'est point homme  oublier une
mystification tant qu'il n'aura pas rgl ses comptes avec le
mystificateur, et le mystificateur m'a bien l'air d'tre certain
Gascon de ma connaissance.

-- Croyez-vous que le cardinal soit aussi avanc que vous et sache
que c'est moi qui ai t  Londres?

-- Diable! vous avez t  Londres. Est-ce de Londres que vous
avez rapport ce beau diamant qui brille  votre doigt? Prenez
garde, mon cher d'Artagnan, ce n'est pas une bonne chose que le
prsent d'un ennemi; n'y a-t-il pas l-dessus certain vers
latin... Attendez donc...

-- Oui, sans doute, reprit d'Artagnan, qui n'avait jamais pu se
fourrer la premire rgle du rudiment dans la tte, et qui, par
ignorance, avait fait le dsespoir de son prcepteur; oui, sans
doute, il doit y en avoir un.

-- Il y en a un certainement, dit M. de Trville, qui avait une
teinte de lettres, et M. de Benserade me le citait l'autre jour...
Attendez donc... Ah! m'y voici:

_... timeo Danaos et donaa ferentes_

Ce qui veut dire: "Dfiez-vous de l'ennemi qui vous fait des
prsents."

-- Ce diamant ne vient pas d'un ennemi, monsieur, reprit
d'Artagnan, il vient de la reine.

-- De la reine! oh! oh! dit M. de Trville. Effectivement, c'est
un vritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier.
Par qui la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau?

-- Elle me l'a remis elle-mme.

-- O cela?

-- Dans le cabinet attenant  la chambre o elle a chang de
toilette.

-- Comment?

-- En me donnant sa main  baiser.

-- Vous avez bais la main de la reine! s'cria M. de Trville en
regardant d'Artagnan.

-- Sa Majest m'a fait l'honneur de m'accorder cette grce!

-- Et cela en prsence de tmoins? Imprudente, trois fois
imprudente!

-- Non, monsieur, rassurez-vous, personne ne l'a vue, reprit
d'Artagnan. Et il raconta  M. de Trville comment les choses
s'taient passes.

Oh! les femmes, les femmes! s'cria le vieux soldat, je les
reconnais bien  leur imagination romanesque; tout ce qui sent le
mystrieux les charme; ainsi vous avez vu le bras, voil tout;
vous rencontreriez la reine, que vous ne la reconnatriez pas;
elle vous rencontrerait, qu'elle ne saurait pas qui vous tes.

-- Non, mais grce  ce diamant..., reprit le jeune homme.

-- coutez, dit M. de Trville, voulez-vous que je vous donne un
conseil, un bon conseil, un conseil d'ami?

-- Vous me ferez honneur, monsieur, dit d'Artagnan.

-- Eh bien, allez chez le premier orfvre venu et vendez-lui ce
diamant pour le prix qu'il vous en donnera; si juif qu'il soit,
vous en trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles
n'ont pas de nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, ce
qui peut trahir celui qui la porte.

-- Vendre cette bague! une bague qui vient de ma souveraine!
jamais, dit d'Artagnan.

-- Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait
qu'un cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans
l'crin de sa mre.

-- Vous croyez donc que j'ai quelque chose  craindre? demanda
d'Artagnan.

-- C'est--dire, jeune homme, que celui qui s'endort sur une mine
dont la mche est allume doit se regarder comme en sret en
comparaison de vous.

-- Diable! dit d'Artagnan, que le ton d'assurance de
M. de Trville commenait  inquiter: diable, que faut-il faire?

-- Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le
cardinal a la mmoire tenace et la main longue; croyez-moi, il
vous jouera quelque tour.

-- Mais lequel?

-- Eh! le sais-je, moi! est-ce qu'il n'a pas  son service toutes
les ruses du dmon? Le moins qui puisse vous arriver est qu'on
vous arrte.

-- Comment! on oserait arrter un homme au service de Sa Majest?

-- Pardieu! on s'est bien gn pour Athos! En tout cas, jeune
homme, croyez-en un homme qui est depuis trente ans  la cour: ne
vous endormez pas dans votre scurit, ou vous tes perdu. Bien au
contraire, et c'est moi qui vous le dis, voyez des ennemis
partout. Si l'on vous cherche querelle, vitez-la, ft-ce un
enfant de dix ans qui vous la cherche; si l'on vous attaque de
nuit ou de jour, battez en retraite et sans honte; si vous
traversez un pont, ttez les planches, de peur qu'une planche ne
vous manque sous le pied; si vous passez devant une maison qu'on
btit, regardez en l'air de peur qu'une pierre ne vous tombe sur
la tte; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par votre
laquais, et que votre laquais soit arm, si toutefois vous tes
sr de votre laquais. Dfiez-vous de tout le monde, de votre ami,
de votre frre, de votre matresse, de votre matresse surtout.

D'Artagnan rougit.

De ma matresse, rpta-t-il machinalement; et pourquoi plutt
d'elle que d'un autre?

-- C'est que la matresse est un des moyens favoris du cardinal,
il n'en a pas de plus expditif: une femme vous vend pour dix
pistoles, tmoin Dalila. Vous savez les critures, hein?

D'Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donn Mme Bonacieux
pour le soir mme; mais nous devons dire,  la louange de notre
hros, que la mauvaise opinion que M. de Trville avait des femmes
en gnral ne lui inspira pas le moindre petit soupon contre sa
jolie htesse.

Mais,  propos, reprit M. de Trville, que sont devenus vos trois
compagnons?

-- J'allais vous demander si vous n'en aviez pas appris quelques
nouvelles.

-- Aucune, monsieur.

-- Eh bien, je les ai laisss sur ma route: Porthos  Chantilly,
avec un duel sur les bras; Aramis  Crvecoeur, avec une balle
dans l'paule; et Athos  Amiens, avec une accusation de faux-
monnayeur sur le corps.

-- Voyez-vous! dit M. de Trville; et comment vous tes-vous
chapp, vous?

-- Par miracle, monsieur, je dois le dire, avec un coup d'pe
dans la poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le
revers de la route de Calais, comme un papillon  une tapisserie.

-- Voyez-vous encore! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin
de Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une ide.

-- Dites, monsieur.

--  votre place, je ferais une chose.

-- Laquelle?

-- Tandis que Son minence me ferait chercher  Paris, je
reprendrais, moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie,
et je m'en irais savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que
diable! ils mritent bien cette petite attention de votre part.

-- Le conseil est bon, monsieur, et demain je partirai.

-- Demain! et pourquoi pas ce soir?

-- Ce soir, monsieur, je suis retenu  Paris par une affaire
indispensable.

-- Ah! jeune homme! jeune homme! quelque amourette? Prenez garde,
je vous le rpte: c'est la femme qui nous a perdus, tous tant que
nous sommes. Croyez-moi, partez ce soir.

-- Impossible! monsieur.

-- Vous avez donc donn votre parole?

-- Oui, monsieur.

-- Alors c'est autre chose; mais promettez-moi que si vous n'tes
pas tu cette nuit, vous partirez demain.

-- Je vous le promets.

-- Avez-vous besoin d'argent?

-- J'ai encore cinquante pistoles. C'est autant qu'il m'en faut,
je le pense.

-- Mais vos compagnons?

-- Je pense qu'ils ne doivent pas en manquer. Nous sommes sortis
de Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches.

-- Vous reverrai-je avant votre dpart?

-- Non, pas que je pense, monsieur,  moins qu'il n'y ait du
nouveau.

-- Allons, bon voyage!

-- Merci, monsieur.

Et d'Artagnan prit cong de M. de Trville, touch plus que jamais
de sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires.

Il passa successivement chez Athos, chez Porthos et chez Aramis.
Aucun d'eux n'tait rentr. Leurs laquais aussi taient absents,
et l'on n'avait des nouvelles ni des uns, ni des autres.

Il se serait bien inform d'eux  leurs matresses, mais il ne
connaissait ni celle de Porthos, ni celle d'Aramis; quant  Athos,
il n'en avait pas.

En passant devant l'htel des Gardes, il jeta un coup d'oeil dans
l'curie: trois chevaux taient dj rentrs sur quatre. Planchet,
tout bahi, tait en train de les triller, et avait dj fini
avec deux d'entre eux.

Ah! monsieur, dit Planchet en apercevant d'Artagnan, que je suis
aise de vous voir!

-- Et pourquoi cela, Planchet? demanda le jeune homme.

-- Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hte?

-- Moi? pas le moins du monde.

-- Oh! que vous faites bien, monsieur.

-- Mais d'o vient cette question?

-- De ce que, tandis que vous causiez avec lui, je vous observais
sans vous couter; monsieur, sa figure a chang deux ou trois fois
de couleur.

-- Bah!

-- Monsieur n'a pas remarqu cela, proccup qu'il tait de la
lettre qu'il venait de recevoir; mais moi, au contraire, que
l'trange faon dont cette lettre tait parvenue  la maison avait
mis sur mes gardes, je n'ai pas perdu un mouvement de sa
physionomie.

-- Et tu l'as trouve...?

-- Tratreuse, monsieur.

-- Vraiment!

-- De plus, aussitt que monsieur l'a eu quitt et qu'il a disparu
au coin de la rue, M. Bonacieux a pris son chapeau, a ferm sa
porte et s'est mis  courir par la rue oppose.

-- En effet, tu as raison, Planchet tout cela me parat fort
louche, et, sois tranquille, nous ne lui paierons pas notre loyer
que la chose ne nous ait t catgoriquement explique.

-- Monsieur plaisante, mais monsieur verra.

-- Que veux-tu, Planchet, ce qui doit arriver est crit!

-- Monsieur ne renonce donc pas  sa promenade de ce soir?

-- Bien au contraire, Planchet, plus j'en voudrai  M. Bonacieux,
et plus j'irai au rendez-vous que m'a donn cette lettre qui
t'inquite tant.

-- Alors, si c'est la rsolution de monsieur...

-- Inbranlable, mon ami; ainsi donc,  neuf heures tiens-toi prt
ici,  l'htel; je viendrai te prendre.

Planchet, voyant qu'il n'y avait plus aucun espoir de faire
renoncer son matre  son projet, poussa un profond soupir, et se
mit  triller le troisime cheval.

Quant  d'Artagnan, comme c'tait au fond un garon plein de
prudence, au lieu de rentrer chez lui, il s'en alla dner chez ce
prtre gascon qui, au moment de la dtresse des quatre amis, leur
avait donn un djeuner de chocolat.


CHAPITRE XXIV
LE PAVILLON

 neuf heures, d'Artagnan tait  l'htel des Gardes; il trouva
Planchet sous les armes. Le quatrime cheval tait arriv.

Planchet tait arm de son mousqueton et d'un pistolet. D'Artagnan
avait son pe et passa deux pistolets  sa ceinture, puis tous
deux enfourchrent chacun un cheval et s'loignrent sans bruit.
Il faisait nuit close, et personne ne les vit sortir. Planchet se
mit  la suite de son matre, et marcha par-derrire  dix pas.

D'Artagnan traversa les quais, sortit par la porte de la
Confrence et suivit alors le chemin, bien plus beau alors
qu'aujourd'hui, qui mne  Saint-Cloud.

Tant qu'on fut dans la ville, Planchet garda respectueusement la
distance qu'il s'tait impose; mais ds que le chemin commena 
devenir plus dsert et plus obscurs il se rapprocha tout
doucement: si bien que, lorsqu'on entra dans le bois de Boulogne,
il se trouva tout naturellement marcher cte  cte avec son
matre. En effet, nous ne devons pas dissimuler que l'oscillation
des grands arbres et le reflet de la lune dans les taillis sombres
lui causaient une vive inquitude. D'Artagnan s'aperut qu'il se
passait chez son laquais quelque chose d'extraordinaire.

Eh bien, monsieur Planchet, lui demanda-t-il, qu'avons-nous donc?

-- Ne trouvez-vous pas, monsieur, que les bois sont comme les
glises?

-- Pourquoi cela, Planchet?

-- Parce qu'on n'ose point parler haut dans ceux-ci comme dans
celles-l.

-- Pourquoi n'oses-tu parler haut, Planchet? parce que tu as peur?

-- Peur d'tre entendu, oui, monsieur.

-- Peur d'tre entendu! Notre conversation est cependant morale,
mon cher Planchet, et nul n'y trouverait  redire.

-- Ah! monsieur! reprit Planchet en revenant  son ide mre, que
ce M. Bonacieux a quelque chose de sournois dans ses sourcils et
de dplaisant dans le jeu de ses lvres!

-- Qui diable te fait penser  Bonacieux?

-- Monsieur, l'on pense  ce que l'on peut et non pas  ce que
l'on veut.

-- Parce que tu es un poltron, Planchet.

-- Monsieur, ne confondons pas la prudence avec la poltronnerie;
la prudence est une vertu.

-- Et tu es vertueux, n'est-ce pas, Planchet?

-- Monsieur, n'est-ce point le canon d'un mousquet qui brille l-
bas? Si nous baissions la tte?

-- En vrit, murmura d'Artagnan,  qui les recommandations de
M. de Trville revenaient en mmoire; en vrit, cet animal
finirait par me faire peur.

Et il mit son cheval au trot.

Planchet suivit le mouvement de son matre, exactement comme s'il
et t son ombre, et se retrouva trottant prs de lui.

Est-ce que nous allons marcher comme cela toute la nuit,
monsieur? demanda-t-il.

-- Non, Planchet, car tu es arriv, toi.

-- Comment, je suis arriv? et monsieur?

-- Moi, je vais encore  quelques pas.

-- Et monsieur me laisse seul ici?

-- Tu as peur, Planchet?

-- Non, mais je fais seulement observer  monsieur que la nuit
sera trs froide, que les fracheurs donnent des rhumatismes, et
qu'un laquais qui a des rhumatismes est un triste serviteur,
surtout pour un matre alerte comme monsieur.

-- Eh bien, si tu as froid, Planchet, tu entreras dans un de ces
cabarets que tu vois l-bas, et tu m'attendras demain matin  six
heures devant la porte.

-- Monsieur, j'ai bu et mang respectueusement l'cu que vous
m'avez donn ce matin; de sorte qu'il ne me reste pas un tratre
sou dans le cas o j'aurais froid.

-- Voici une demi-pistole.  demain.

D'Artagnan descendit de son cheval, jeta la bride au bras de
Planchet et s'loigna rapidement en s'enveloppant dans son
manteau.

Dieu que j'ai froid! s'cria Planchet ds qu'il eut perdu son
matre de vue; -- et press qu'il tait de se rchauffer, il se
hta d'aller frapper  la porte d'une maison pare de tous les
attributs d'un cabaret de banlieue.

Cependant d'Artagnan, qui s'tait jet dans un petit chemin de
traverse, continuait sa route et atteignait Saint-Cloud; mais, au
lieu de suivre la grande rue, il tourna derrire le chteau, gagna
une espce de ruelle fort carte, et se trouva bientt en face du
pavillon indiqu. Il tait situ dans un lieu tout  fait dsert.
Un grand mur,  l'angle duquel tait ce pavillon, rgnait d'un
ct de cette ruelle, et de l'autre une haie dfendait contre les
passants un petit jardin au fond duquel s'levait une maigre
cabane.

Il tait arriv au rendez-vous, et comme on ne lui avait pas dit
d'annoncer sa prsence par aucun signal, il attendit.

Nul bruit ne se faisait entendre, on et dit qu'on tait  cent
lieues de la capitale. D'Artagnan s'adossa  la haie aprs avoir
jet un coup d'oeil derrire lui. Par-del cette haie, ce jardin
et cette cabane, un brouillard sombre enveloppait de ses plis
cette immensit o dort Paris, vide, bant, immensit o
brillaient quelques points lumineux, toiles funbres de cet
enfer.

Mais pour d'Artagnan tous les aspects revtaient une forme
heureuse, toutes les ides avaient un sourire, toutes les tnbres
taient diaphanes. L'heure du rendez-vous allait sonner.

En effet, au bout de quelques instants, le beffroi de Saint-Cloud
laissa lentement tomber dix coups de sa large gueule mugissante.

Il y avait quelque chose de lugubre  cette voix de bronze qui se
lamentait ainsi au milieu de la nuit.

Mais chacune de ces heures qui composaient l'heure attendue
vibrait harmonieusement au coeur du jeune homme.

Ses yeux taient fixs sur le petit pavillon situ  l'angle de la
rue et dont toutes les fentres taient fermes par des volets,
except une seule du premier tage.

 travers cette fentre brillait une lumire douce qui argentait
le feuillage tremblant de deux ou trois tilleuls qui s'levaient
formant groupe en dehors du parc. videmment derrire cette petite
fentre, si gracieusement claire, la jolie Mme Bonacieux
l'attendait.

Berc par cette douce ide, d'Artagnan attendit de son ct une
demi-heure sans impatience aucune, les yeux fixs sur ce charmant
petit sjour dont d'Artagnan apercevait une partie de plafond aux
moulures dores, attestant l'lgance du reste de l'appartement.

Le beffroi de Saint-Cloud sonna dix heures et demie.

Cette fois-ci, sans que d'Artagnan comprt pourquoi, un frisson
courut dans ses veines. Peut-tre aussi le froid commenait-il 
le gagner et prenait-il pour une impression morale une sensation
tout  fait physique.

Puis l'ide lui vint qu'il avait mal lu et que le rendez-vous
tait pour onze heures seulement.

Il s'approcha de la fentre, se plaa dans un rayon de lumire,
tira sa lettre de sa poche et la relut; il ne s'tait point
tromp: le rendez-vous tait bien pour dix heures.

Il alla reprendre son poste, commenant  tre assez inquiet de ce
silence et de cette solitude.

Onze heures sonnrent.

D'Artagnan commena  craindre vritablement qu'il ne ft arriv
quelque chose  Mme Bonacieux.

Il frappa trois coups dans ses mains, signal ordinaire des
amoureux; mais personne ne lui rpondit: pas mme l'cho.

Alors il pensa avec un certain dpit que peut-tre la jeune femme
s'tait endormie en l'attendant.

Il s'approcha du mur et essaya d'y monter; mais le mur tait
nouvellement crpi, et d'Artagnan se retourna inutilement les
ongles.

En ce moment il avisa les arbres, dont la lumire continuait
d'argenter les feuilles, et comme l'un d'eux faisait saillie sur
le chemin, il pensa que du milieu de ses branches son regard
pourrait pntrer dans le pavillon.

L'arbre tait facile. D'ailleurs d'Artagnan avait vingt ans 
peine, et par consquent se souvenait de son mtier d'colier. En
un instant il fut au milieu des branches, et par les vitres
transparentes ses yeux plongrent dans l'intrieur du pavillon.

Chose trange et qui fit frissonner d'Artagnan de la plante des
pieds  la racine des cheveux, cette douce lumire, cette calme
lampe clairait une scne de dsordre pouvantable; une des vitres
de la fentre tait casse, la porte de la chambre avait t
enfonce et,  demi brise pendait  ses gonds; une table qui
avait d tre couverte d'un lgant souper gisait  terre; les
flacons en clats, les fruits crass jonchaient le parquet; tout
tmoignait dans cette chambre d'une lutte violente et dsespre;
d'Artagnan crut mme reconnatre au milieu de ce ple-mle trange
des lambeaux de vtements et quelques taches sanglantes maculant
la nappe et les rideaux.

Il se hta de redescendre dans la rue avec un horrible battement
de coeur, il voulait voir s'il ne trouverait pas d'autres traces
de violence.

La petite lueur suave brillait toujours dans le calme de la nuit.
D'Artagnan s'aperut alors, chose qu'il n'avait pas remarque
d'abord, car rien ne le poussait  cet examen, que le sol, battu
ici, trou l, prsentait des traces confuses de pas d'hommes, et
de pieds de chevaux. En outre, les roues d'une voiture, qui
paraissait venir de Paris, avaient creus dans la terre molle une
profonde empreinte qui ne dpassait pas la hauteur du pavillon et
qui retournait vers Paris.

Enfin d'Artagnan, en poursuivant ses recherches, trouva prs du
mur un gant de femme dchir. Cependant ce gant, par tous les
points o il n'avait pas touch la terre boueuse, tait d'une
fracheur irrprochable. C'tait un de ces gants parfums comme
les amants aiment  les arracher d'une jolie main.

 mesure que d'Artagnan poursuivait ses investigations, une sueur
plus abondante et plus glace perlait sur son front, son coeur
tait serr par une horrible angoisse, sa respiration tait
haletante; et cependant il se disait, pour se rassurer, que ce
pavillon n'avait peut-tre rien de commun avec Mme Bonacieux; que
la jeune femme lui avait donn rendez-vous devant ce pavillon, et
non dans ce pavillon; qu'elle avait pu tre retenue  Paris par
son service, par la jalousie de son mari peut-tre.

Mais tous ces raisonnements taient battus en brche, dtruits,
renverss par ce sentiment de douleur intime, qui dans certaines
occasions, s'empare de tout notre tre et nous crie, par tout ce
qui est destin chez nous  entendre, qu'un grand malheur plane
sur nous.

Alors d'Artagnan devint presque insens: il courut sur la grande
route, prit le mme chemin qu'il avait dj fait, s'avana
jusqu'au bac, et interrogea le passeur.

Vers les sept heures du soir, le passeur avait fait traverser la
rivire  une femme enveloppe d'une mante noire, qui paraissait
avoir le plus grand intrt  ne pas tre reconnue; mais,
justement  cause des prcautions qu'elle prenait, le passeur
avait prt une attention plus grande, et il avait reconnu que la
femme tait jeune et jolie.

Il y avait alors, comme aujourd'hui, une foule de jeunes et jolies
femmes qui venaient  Saint-Cloud et qui avaient intrt  ne pas
tre vues, et cependant d'Artagnan ne douta point un instant que
ce ne ft Mme Bonacieux qu'avait remarque le passeur.

D'Artagnan profita de la lampe qui brillait dans la cabane du
passeur pour relire encore une fois le billet de Mme Bonacieux et
s'assurer qu'il ne s'tait pas tromp, que le rendez-vous tait
bien  Saint-Cloud et non ailleurs, devant le pavillon de
M. d'Estres et non dans une autre rue.

Tout concourait  prouver  d'Artagnan que ses pressentiments ne
le trompaient point et qu'un grand malheur tait arriv.

Il reprit le chemin du chteau tout courant; il lui semblait qu'en
son absence quelque chose de nouveau s'tait peut-tre pass au
pavillon et que des renseignements l'attendaient l.

La ruelle tait toujours dserte, et la mme lueur calme et douce
s'panchait de la fentre.

D'Artagnan songea alors  cette masure muette et aveugle mais qui
sans doute avait vu et qui peut-tre pouvait parler.

La porte de clture tait ferme, mais il sauta par-dessus la
haie, et malgr les aboiements du chien  la chane, il s'approcha
de la cabane.

Aux premiers coups qu'il frappa, rien ne rpondit.

Un silence de mort rgnait dans la cabane comme dans le pavillon;
cependant, comme cette cabane tait sa dernire ressource, il
s'obstina.

Bientt il lui sembla entendre un lger bruit intrieur, bruit
craintif, et qui semblait trembler lui-mme d'tre entendu.

Alors d'Artagnan cessa de frapper et pria, avec un accent si plein
d'inquitude et de promesses, d'effroi et de cajolerie, que sa
voix tait de nature  rassurer de plus peureux. Enfin un vieux
volet vermoulu s'ouvrit, ou plutt s'entrebilla, et se referma
ds que la lueur d'une misrable lampe qui brlait dans un coin
eut clair le baudrier, la poigne de l'pe et le pommeau des
pistolets de d'Artagnan. Cependant, si rapide qu'et t le
mouvement, d'Artagnan avait eu le temps d'entrevoir une tte de
vieillard.

Au nom du Ciel! dit-il, coutez-moi: j'attendais quelqu'un qui ne
vient pas, je meurs d'inquitude. Serait-il arriv quelque malheur
aux environs? Parlez.

La fentre se rouvrit lentement, et la mme figure apparut de
nouveau: seulement elle tait plus ple encore que la premire
fois.

D'Artagnan raconta navement son histoire, aux noms prs; il dit
comment il avait rendez-vous avec une jeune femme devant ce
pavillon, et comment, ne la voyant pas venir, il tait mont sur
le tilleul et,  la lueur de la lampe, il avait vu le dsordre de
la chambre.

Le vieillard l'couta attentivement, tout en faisant signe que
c'tait bien cela: puis, lorsque d'Artagnan eut fini, il hocha la
tte d'un air qui n'annonait rien de bon.

Que voulez-vous dire? s'cria d'Artagnan. Au nom du Ciel! voyons,
expliquez-vous.

-- Oh! monsieur, dit le vieillard, ne me demandez rien; car si je
vous disais ce que j'ai vu, bien certainement il ne m'arriverait
rien de bon.

-- Vous avez donc vu quelque chose? reprit d'Artagnan. En ce cas,
au nom du Ciel! continua-t-il en lui jetant une pistole, dites,
dites ce que vous avez vu, et je vous donne ma foi de gentilhomme
que pas une de vos paroles ne sortira de mon coeur.

Le vieillard lut tant de franchise et de douleur sur le visage de
d'Artagnan, qu'il lui fit signe d'couter et qu'il lui dit  voix
basse:

Il tait neuf heures  peu prs, j'avais entendu quelque bruit
dans la rue et je dsirais savoir ce que ce pouvait tre,
lorsqu'en m'approchant de ma porte je m'aperus qu'on cherchait 
entrer. Comme je suis pauvre et que je n'ai pas peur qu'on me
vole, j'allai ouvrir et je vis trois hommes  quelques pas de l.
Dans l'ombre tait un carrosse avec des chevaux attels et des
chevaux de main. Ces chevaux de main appartenaient videmment aux
trois hommes qui taient vtus en cavaliers.

-- Ah, mes bons messieurs! m'criai-je, que demandez-vous?

-- Tu dois avoir une chelle? me dit celui qui paraissait le chef
de l'escorte.

-- Oui, monsieur; celle avec laquelle je cueille mes fruits.

-- Donne-nous la, et rentre chez toi, voil un cu pour le
drangement que nous te causons. Souviens-toi seulement que si tu
dis un mot de ce que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car
tu regarderas et tu couteras, quelque menace que nous te
fassions, j'en suis sr), tu es perdu.

 ces mots, il me jeta un cu, que je ramassai, et il prit mon
chelle.

Effectivement, aprs avoir referm la porte de la haie derrire
eux, je fis semblant de rentrer  la maison; mais j'en sortis
aussitt par la porte de derrire, et, me glissant dans l'ombre,
je parvins jusqu' cette touffe de sureau, du milieu de laquelle
je pouvais tout voir sans tre vu.

Les trois hommes avaient fait avancer la voiture sans aucun
bruit, ils en tirrent un petit homme, gros, court, grisonnant,
mesquinement vtu de couleur sombre, lequel monta avec prcaution
 l'chelle, regarda sournoisement dans l'intrieur de la chambre,
redescendit  pas de loup et murmura  voix basse:

-- C'est elle!

Aussitt celui qui m'avait parl s'approcha de la porte du
pavillon, l'ouvrit avec une clef qu'il portait sur lui, referma la
porte et disparut, en mme temps les deux autres hommes montrent
 l'chelle. Le petit vieux demeurait  la portire, le cocher
maintenait les chevaux de la voiture, et un laquais les chevaux de
selle.

Tout  coup de grands cris retentirent dans le pavillon, une femme
accourut  la fentre et l'ouvrit comme pour se prcipiter. Mais
aussitt qu'elle aperut les deux hommes, elle se rejeta en
arrire; les deux hommes s'lancrent aprs elle dans la chambre.

Alors je ne vis plus rien; mais j'entendis le bruit des meubles
que l'on brise. La femme criait et appelait au secours. Mais
bientt ses cris furent touffs; les trois hommes se
rapprochrent de la fentre, emportant la femme dans leurs bras;
deux descendirent par l'chelle et la transportrent dans la
voiture, o le petit vieux entra aprs elle. Celui qui tait rest
dans le pavillon referma la croise, sortit un instant aprs par
la porte et s'assura que la femme tait bien dans la voiture: ses
deux compagnons l'attendaient dj  cheval, il sauta  son tour
en selle, le laquais reprit sa place prs du cocher; le carrosse
s'loigna au galop escort par les trois cavaliers, et tout fut
fini.  partir de ce moment-l, je n'ai plus rien vu, rien
entendu.

D'Artagnan, cras par une si terrible nouvelle, resta immobile et
muet, tandis que tous les dmons de la colre et de la jalousie
hurlaient dans son coeur.

Mais, mon gentilhomme, reprit le vieillard, sur lequel ce muet
dsespoir causait certes plus d'effet que n'en eussent produit des
cris et des larmes; allons, ne vous dsolez pas, ils ne vous l'ont
pas tue, voil l'essentiel.

-- Savez-vous  peu prs, dit d'Artagnan, quel est l'homme qui
conduisait cette infernale expdition?

-- Je ne le connais pas.

-- Mais puisqu'il vous a parl, vous avez pu le voir.

-- Ah! c'est son signalement que vous me demandez?

-- Oui.

-- Un grand sec, basan, moustaches noires, oeil noir, l'air d'un
gentilhomme.

-- C'est cela, s'cria d'Artagnan; encore lui! toujours lui! C'est
mon dmon,  ce qu'il parat! Et l'autre?

-- Lequel?

-- Le petit.

-- Oh! celui-l n'est pas un seigneur, j'en rponds: d'ailleurs il
ne portait pas l'pe, et les autres le traitaient sans aucune
considration.

-- Quelque laquais, murmura d'Artagnan. Ah! pauvre femme! pauvre
femme! qu'en ont-ils fait?

-- Vous m'avez promis le secret, dit le vieillard.

-- Et je vous renouvelle ma promesse, soyez tranquille, je suis
gentilhomme. Un gentilhomme n'a que sa parole, et je vous ai donn
la mienne.

D'Artagnan reprit, l'me navre, le chemin du bac. Tantt il ne
pouvait croire que ce ft Mme Bonacieux, et il esprait le
lendemain la retrouver au Louvre; tantt il craignait qu'elle
n'et eu une intrigue avec quelque autre et qu'un jaloux ne l'et
surprise et fait enlever. Il flottait, il se dsolait, il se
dsesprait.

Oh! si j'avais l mes amis! s'criait-il, j'aurais au moins
quelque esprance de la retrouver; mais qui sait ce qu'ils sont
devenus eux-mmes!

Il tait minuit  peu prs; il s'agissait de retrouver Planchet.
D'Artagnan se fit ouvrir successivement tous les cabarets dans
lesquels il aperut un peu de lumire; dans aucun d'eux il ne
retrouva Planchet.

Au sixime, il commena de rflchir que la recherche tait un peu
hasarde. D'Artagnan n'avait donn rendez-vous  son laquais qu'
six heures du matin, et quelque part qu'il ft, il tait dans son
droit.

D'ailleurs, il vint au jeune homme cette ide, qu'en restant aux
environs du lieu o l'vnement s'tait pass, il obtiendrait
peut-tre quelque claircissement sur cette mystrieuse affaire.
Au sixime cabaret, comme nous l'avons dit, d'Artagnan s'arrta
donc, demanda une bouteille de vin de premire qualit, s'accouda
dans l'angle le plus obscur et se dcida  attendre ainsi le jour;
mais cette fois encore son esprance fut trompe, et quoiqu'il
coutt de toutes ses oreilles, il n'entendit, au milieu des
jurons, des lazzi et des injures qu'changeaient entre eux les
ouvriers, les laquais et les rouliers qui composaient l'honorable
socit dont il faisait partie, rien qui pt le mettre sur la
trace de la pauvre femme enleve. Force lui fut donc, aprs avoir
aval sa bouteille par dsoeuvrement et pour ne pas veiller des
soupons, de chercher dans son coin la posture la plus
satisfaisante possible et de s'endormir tant bien que mal.
D'Artagnan avait vingt ans, on se le rappelle, et  cet ge le
sommeil a des droits imprescriptibles qu'il rclame
imprieusement, mme sur les coeurs les plus dsesprs.

Vers six heures du matin, d'Artagnan se rveilla avec ce malaise
qui accompagne ordinairement le point du jour aprs une mauvaise
nuit. Sa toilette n'tait pas longue  faire; il se tta pour
savoir si on n'avait pas profit de son sommeil pour le voler, et
ayant retrouv son diamant  son doigt, sa bourse dans sa poche et
ses pistolets  sa ceinture, il se leva, paya sa bouteille et
sortit pour voir s'il n'aurait pas plus de bonheur dans la
recherche de son laquais le matin que la nuit. En effet, la
premire chose qu'il aperut  travers le brouillard humide et
gristre fut l'honnte Planchet qui, les deux chevaux en main,
l'attendait  la porte d'un petit cabaret borgne devant lequel
d'Artagnan tait pass sans mme souponner son existence.


CHAPITRE XXV
PORTHOS

Au lieu de rentrer chez lui directement, d'Artagnan mit pied 
terre  la porte de M. de Trville, et monta rapidement
l'escalier. Cette fois, il tait dcid  lui raconter tout ce qui
venait de se passer. Sans doute il lui donnerait de bons conseils
dans toute cette affaire; puis, comme M. de Trville voyait
presque journellement la reine, il pourrait peut-tre tirer de
Sa Majest quelque renseignement sur la pauvre femme  qui l'on
faisait sans doute payer son dvouement  sa matresse.

M. de Trville couta le rcit du jeune homme avec une gravit qui
prouvait qu'il voyait autre chose, dans toute cette aventure,
qu'une intrigue d'amour; puis, quand d'Artagnan eut achev:

Hum! dit-il, tout ceci sent Son minence d'une lieue.

-- Mais, que faire? dit d'Artagnan.

-- Rien, absolument rien,  cette heure, que quitter Paris, comme
je vous l'ai dit, le plus tt possible. Je verrai la reine, je lui
raconterai les dtails de la disparition de cette pauvre femme,
qu'elle ignore sans doute; ces dtails la guideront de son ct,
et,  votre retour, peut-tre aurai-je quelque bonne nouvelle 
vous dire. Reposez vous en sur moi.

D'Artagnan savait que, quoique Gascon, M. de Trville n'avait pas
l'habitude de promettre, et que lorsque par hasard il promettait,
il tenait plus qu'il n'avait promis. Il le salua donc, plein de
reconnaissance pour le pass et pour l'avenir, et le digne
capitaine, qui de son ct prouvait un vif intrt pour ce jeune
homme si brave et si rsolu, lui serra affectueusement la main en
lui souhaitant un bon voyage.

Dcid  mettre les conseils de M. de Trville en pratique 
l'instant mme, d'Artagnan s'achemina vers la rue des Fossoyeurs,
afin de veiller  la confection de son portemanteau. En
s'approchant de sa maison, il reconnut M. Bonacieux en costume du
matin, debout sur le seuil de sa porte. Tout ce que lui avait dit,
la veille, le prudent Planchet sur le caractre sinistre de son
hte revint alors  l'esprit de d'Artagnan, qui le regarda plus
attentivement qu'il n'avait fait encore. En effet, outre cette
pleur jauntre et maladive qui indique l'infiltration de la bile
dans le sang et qui pouvait d'ailleurs n'tre qu'accidentelle,
d'Artagnan remarqua quelque chose de sournoisement perfide dans
l'habitude des rides de sa face. Un fripon ne rit pas de la mme
faon qu'un honnte homme, un hypocrite ne pleure pas les mmes
larmes qu'un homme de bonne foi. Toute fausset est un masque, et
si bien fait que soit le masque, on arrive toujours, avec un peu
d'attention,  le distinguer du visage.

Il sembla donc  d'Artagnan que M. Bonacieux portait un masque, et
mme que ce masque tait des plus dsagrables  voir.

En consquence il allait, vaincu par sa rpugnance pour cet homme,
passer devant lui sans lui parler, quand, ainsi que la veille,
M. Bonacieux l'interpella.

Eh bien, jeune homme, lui dit-il, il parat que nous faisons de
grasses nuits? Sept heures du matin, peste! Il me semble que vous
retournez tant soit peu les habitudes reues, et que vous rentrez
 l'heure o les autres sortent.

-- On ne vous fera pas le mme reproche, matre Bonacieux, dit le
jeune homme, et vous tes le modle des gens rangs. Il est vrai
que lorsque l'on possde une jeune et jolie femme, on n'a pas
besoin de courir aprs le bonheur: c'est le bonheur qui vient vous
trouver; n'est-ce pas, monsieur Bonacieux?

Bonacieux devint ple comme la mort et grimaa un sourire.

Ah! ah! dit Bonacieux, vous tes un plaisant compagnon. Mais o
diable avez-vous t courir cette nuit, mon jeune matre? Il
parat qu'il ne faisait pas bon dans les chemins de traverse.

D'Artagnan baissa les yeux vers ses bottes toutes couvertes de
boue; mais dans ce mouvement ses regards se portrent en mme
temps sur les souliers et les bas du mercier; on et dit qu'on les
avait tremps dans le mme bourbier; les uns et les autres taient
maculs de taches absolument pareilles.

Alors une ide subite traversa l'esprit de d'Artagnan. Ce petit
homme gros, court, grisonnant, cette espce de laquais vtu d'un
habit sombre, trait sans considration par les gens d'pe qui
composaient l'escorte, c'tait Bonacieux lui-mme. Le mari avait
prsid  l'enlvement de sa femme.

Il prit  d'Artagnan une terrible envie de sauter  la gorge du
mercier et de l'trangler; mais, nous l'avons dit, c'tait un
garon fort prudent, et il se contint. Cependant la rvolution qui
s'tait faite sur son visage tait si visible, que Bonacieux en
fut effray et essaya de reculer d'un pas; mais justement il se
trouvait devant le battant de la porte, qui tait ferme, et
l'obstacle qu'il rencontra le fora de se tenir  la mme place.

Ah ! mais vous qui plaisantez, mon brave homme, dit d'Artagnan,
il me semble que si mes bottes ont besoin d'un coup d'ponge, vos
bas et vos souliers rclament aussi un coup de brosse. Est-ce que
de votre ct vous auriez couru la prtantaine, matre Bonacieux?
Ah! diable, ceci ne serait point pardonnable  un homme de votre
ge et qui, de plus, a une jeune et jolie femme comme la vtre.

-- Oh! mon Dieu, non, dit Bonacieux; mais hier j'ai t  Saint-
Mand pour prendre des renseignements sur une servante dont je ne
puis absolument me passer, et comme les chemins taient mauvais,
j'en ai rapport toute cette fange, que je n'ai pas encore eu le
temps de faire disparatre.

Le lieu que dsignait Bonacieux comme celui qui avait t le but
de sa course fut une nouvelle preuve  l'appui des soupons
qu'avait conus d'Artagnan. Bonacieux avait dit Saint-Mand, parce
que Saint-Mand est le point absolument oppos  Saint-Cloud.

Cette probabilit lui fut une premire consolation. Si Bonacieux
savait o tait sa femme, on pourrait toujours, en employant des
moyens extrmes, forcer le mercier  desserrer les dents et 
laisser chapper son secret. Il s'agissait seulement de changer
cette probabilit en certitude.

Pardon, mon cher monsieur Bonacieux, si j'en use avec vous sans
faon, dit d'Artagnan; mais rien n'altre comme de ne pas dormir,
j'ai donc une soif d'enrag; permettez-moi de prendre un verre
d'eau chez vous; vous le savez, cela ne se refuse pas entre
voisins.

Et sans attendre la permission de son hte, d'Artagnan entra
vivement dans la maison, et jeta un coup d'oeil rapide sur le lit.
Le lit n'tait pas dfait. Bonacieux ne s'tait pas couch. Il
rentrait donc seulement il y avait une heure ou deux; il avait
accompagn sa femme jusqu' l'endroit o on l'avait conduite, ou
tout au moins jusqu'au premier relais.

Merci, matre Bonacieux, dit d'Artagnan en vidant son verre,
voil tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez
moi, je vais faire brosser mes bottes par Planchet, et quand il
aura fini, je vous l'enverrai si vous voulez pour brosser vos
souliers.

Et il quitta le mercier tout bahi de ce singulier adieu et se
demandant s'il ne s'tait pas enferr lui-mme.

Sur le haut de l'escalier il trouva Planchet tout effar.

Ah! monsieur, s'cria Planchet ds qu'il eut aperu son matre,
en voil bien d'une autre, et il me tardait bien que vous
rentrassiez.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda d'Artagnan.

-- Oh! je vous le donne en cent, monsieur, je vous le donne en
mille de deviner la visite que j'ai reue pour vous en votre
absence.

-- Quand cela?

-- Il y a une demi-heure, tandis que vous tiez chez
M. de Trville.

-- Et qui donc est venu? Voyons, parle.

-- M. de Cavois.

-- M. de Cavois?

-- En personne.

-- Le capitaine des gardes de Son minence?

-- Lui-mme.

-- Il venait m'arrter?

-- Je m'en suis dout, monsieur, et cela malgr son air patelin.

-- Il avait l'air patelin, dis-tu?

-- C'est--dire qu'il tait tout miel, monsieur.

-- Vraiment?

-- Il venait, disait-il, de la part de Son minence, qui vous
voulait beaucoup de bien, vous prier de le suivre au Palais-Royal.

-- Et tu lui as rpondu?

-- Que la chose tait impossible, attendu que vous tiez hors de
la maison, comme il le pouvait voir.

-- Alors qu'a-t-il dit?

-- Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journe;
puis il a ajout tout bas: Dis  ton matre que Son minence est
parfaitement dispose pour lui, et que sa fortune dpend peut-tre
de cette entrevue.

-- Le pige est assez maladroit pour le cardinal, reprit en
souriant le jeune homme.

-- Aussi, je l'ai vu, le pige, et j'ai rpondu que vous seriez
dsespr  votre retour.

-- O est-il all? a demand M. de Cavois.  Troyes en Champagne,
ai-je rpondu. Et quand est-il parti?

-- Hier soir.

-- Planchet, mon ami, interrompit d'Artagnan, tu es vritablement
un homme prcieux.

-- Vous comprenez, monsieur, j'ai pens qu'il serait toujours
temps, si vous dsirez voir M. de Cavois, de me dmentir en disant
que vous n'tiez point parti; ce serait moi, dans ce cas, qui
aurais fait le mensonge, et comme je ne suis pas gentilhomme, moi,
je puis mentir.

-- Rassure-toi, Planchet, tu conserveras ta rputation d'homme
vridique: dans un quart d'heure nous partons.

-- C'est le conseil que j'allais donner  monsieur; et o allons-
nous, sans tre trop curieux?

-- Pardieu! du ct oppos  celui vers lequel tu as dit que
j'tais all. D'ailleurs, n'as-tu pas autant de hte d'avoir des
nouvelles de Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que j'en ai, moi,
de savoir ce que sont devenus Athos, Porthos et Aramis?

-- Si fait, monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous
voudrez; l'air de la province vaut mieux pour nous,  ce que je
crois, en ce moment, que l'air de Paris. Ainsi donc...

-- Ainsi donc, fais notre paquet, Planchet, et partons; moi, je
m'en vais devant, les mains dans mes poches, pour qu'on ne se
doute de rien. Tu me rejoindras  l'htel des Gardes.  propos,
Planchet, je crois que tu as raison  l'endroit de notre hte, et
que c'est dcidment une affreuse canaille.

-- Ah! croyez-moi, monsieur, quand je vous dis quelque chose; je
suis physionomiste, moi, allez!

D'Artagnan descendit le premier, comme la chose avait t
convenue; puis, pour n'avoir rien  se reprocher, il se dirigea
une dernire fois vers la demeure de ses trois amis: on n'avait
reu aucune nouvelle d'eux, seulement une lettre toute parfume et
d'une criture lgante et menue tait arrive pour Aramis.
D'Artagnan s'en chargea. Dix minutes aprs, Planchet le rejoignait
dans les curies de l'htel des Gardes. D'Artagnan, pour qu'il n'y
et pas de temps perdu, avait dj sell son cheval lui-mme.

C'est bien, dit-il  Planchet, lorsque celui-ci eut joint le
portemanteau  l'quipement; maintenant selle les trois autres, et
partons.

-- Croyez-vous que nous irons plus vite avec chacun deux chevaux?
demanda Planchet avec son air narquois.

-- Non, monsieur le mauvais plaisant, rpondit d'Artagnan, mais
avec nos quatre chevaux nous pourrons ramener nos trois amis, si
toutefois nous les retrouvons vivants.

-- Ce qui serait une grande chance, rpondit Planchet, mais enfin
il ne faut pas dsesprer de la misricorde de Dieu.

-- Amen, dit d'Artagnan en enfourchant son cheval.

Et tous deux sortirent de l'htel des Gardes, s'loignrent chacun
par un bout de la rue, l'un devant quitter Paris par la barrire
de la Villette et l'autre par la barrire de Montmartre, pour se
rejoindre au-del de Saint-Denis, manoeuvre stratgique qui, ayant
t excute avec une gale ponctualit, fut couronne des plus
heureux rsultats. D'Artagnan et Planchet entrrent ensemble 
Pierrefitte.

Planchet tait plus courageux, il faut le dire, le jour que la
nuit.

Cependant sa prudence naturelle ne l'abandonnait pas un seul
instant; il n'avait oubli aucun des incidents du premier voyage,
et il tenait pour ennemis tous ceux qu'il rencontrait sur la
route. Il en rsultait qu'il avait sans cesse le chapeau  la
main, ce qui lui valait de svres mercuriales de la part de
d'Artagnan, qui craignait que, grce  cet excs de politesse, on
ne le prt pour le valet d'un homme de peu.

Cependant, soit qu'effectivement les passants fussent touchs de
l'urbanit de Planchet, soit que cette fois personne ne ft apost
sur la route du jeune homme, nos deux voyageurs arrivrent 
Chantilly sans accident aucun et descendirent  l'htel du Grand
Saint Martin, le mme dans lequel ils s'taient arrts lors de
leur premier voyage.

L'hte, en voyant un jeune homme suivi d'un laquais et de deux
chevaux de main, s'avana respectueusement sur le seuil de la
porte. Or, comme il avait dj fait onze lieues, d'Artagnan jugea
 propos de s'arrter, que Porthos ft ou ne ft pas dans l'htel.
Puis peut-tre n'tait-il pas prudent de s'informer du premier
coup de ce qu'tait devenu le mousquetaire. Il rsulta de ces
rflexions que d'Artagnan, sans demander aucune nouvelle de qui
que ce ft, descendit, recommanda les chevaux  son laquais, entra
dans une petite chambre destine  recevoir ceux qui dsiraient
tre seuls, et demanda  son hte une bouteille de son meilleur
vin et un djeuner aussi bon que possible, demande qui corrobora
encore la bonne opinion que l'aubergiste avait prise de son
voyageur  la premire vue.

Aussi d'Artagnan fut-il servi avec une clrit miraculeuse.

Le rgiment des gardes se recrutait parmi les premiers
gentilshommes du royaume, et d'Artagnan, suivi d'un laquais et
voyageant avec quatre chevaux magnifiques, ne pouvait, malgr la
simplicit de son uniforme, manquer de faire sensation. L'hte
voulut le servir lui-mme; ce que voyant, d'Artagnan fit apporter
deux verres et entama la conversation suivante:

Ma foi, mon cher hte, dit d'Artagnan en remplissant les deux
verres, je vous ai demand de votre meilleur vin et si vous m'avez
tromp, vous allez tre puni par o vous avez pch, attendu que,
comme je dteste boire seul, vous allez boire avec moi. Prenez
donc ce verre, et buvons.  quoi boirons-nous, voyons, pour ne
blesser aucune susceptibilit? Buvons  la prosprit de votre
tablissement!

-- Votre Seigneurie me fait honneur, dit l'hte, et je la remercie
bien sincrement de son bon souhait.

-- Mais ne vous y trompez pas, dit d'Artagnan, il y a plus
d'gosme peut-tre que vous ne le pensez dans mon toast: il n'y a
que les tablissements qui prosprent dans lesquels on soit bien
reu; dans les htels qui priclitent, tout va  la dbandade, et
le voyageur est victime des embarras de son hte; or, moi qui
voyage beaucoup et surtout sur cette route, je voudrais voir tous
les aubergistes faire fortune.

-- En effet, dit l'hte, il me semble que ce n'est pas la premire
fois que j'ai l'honneur de voir monsieur.

-- Bah? je suis pass dix fois peut-tre  Chantilly, et sur les
dix fois je me suis arrt au moins trois ou quatre fois chez
vous. Tenez, j'y tais encore il y a dix ou douze jours  peu
prs; je faisais la conduite  des amis,  des mousquetaires, 
telle enseigne que l'un d'eux s'est pris de dispute avec un
tranger, un inconnu, un homme qui lui a cherch je ne sais quelle
querelle.

-- Ah! oui vraiment! dit l'hte, et je me le rappelle
parfaitement. N'est-ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut
me parler?

-- C'est justement le nom de mon compagnon de voyage.

Mon Dieu! mon cher hte, dites-moi, lui serait-il arriv malheur?

-- Mais Votre Seigneurie a d remarquer qu'il n'a pas pu continuer
sa route.

-- En effet, il nous avait promis de nous rejoindre, et nous ne
l'avons pas revu.

-- Il nous a fait l'honneur de rester ici.

-- Comment! il vous a fait l'honneur de rester ici?

-- Oui, monsieur, dans cet htel; nous sommes mme bien inquiets.

-- Et de quoi?

-- De certaines dpenses qu'il a faites.

-- Eh bien, mais les dpenses qu'il a faites, il les paiera.

-- Ah! monsieur, vous me mettez vritablement du baume dans le
sang! Nous avons fait de fort grandes avances, et ce matin encore
le chirurgien nous dclarait que si M. Porthos ne le payait pas,
c'tait  moi qu'il s'en prendrait, attendu que c'tait moi qui
l'avais envoy chercher.

-- Mais Porthos est donc bless?

-- Je ne saurais vous le dire, monsieur.

-- Comment, vous ne sauriez me le dire? vous devriez cependant
tre mieux inform que personne.

-- Oui, mais dans notre tat nous ne disons pas tout ce que nous
savons, monsieur, surtout quand on nous a prvenus que nos
oreilles rpondraient pour notre langue.

-- Eh bien, puis-je voir Porthos?

-- Certainement, monsieur. Prenez l'escalier, montez au premier et
frappez au n 1. Seulement, prvenez que c'est vous.

-- Comment! que je prvienne que c'est moi?

-- Oui, car il pourrait vous arriver malheur.

-- Et quel malheur voulez-vous qu'il m'arrive?

-- M. Porthos peut vous prendre pour quelqu'un de la maison et,
dans un mouvement de colre, vous passer son pe  travers le
corps ou vous brler la cervelle.

-- Que lui avez-vous donc fait?

-- Nous lui avons demand de l'argent.

-- Ah! diable, je comprends cela; c'est une demande que Porthos
reoit trs mal quand il n'est pas en fonds; mais je sais qu'il
devait y tre.

-- C'est ce que nous avions pens aussi, monsieur; comme la maison
est fort rgulire et que nous faisons nos comptes toutes les
semaines, au bout de huit jours nous lui avons prsent notre
note; mais il parat que nous sommes tombs dans un mauvais
moment, car, au premier mot que nous avons prononc sur la chose,
il nous a envoys  tous les diables; il est vrai qu'il avait jou
la veille.

-- Comment, il avait jou la veille! et avec qui?

-- Oh! mon Dieu, qui sait cela? avec un seigneur qui passait et
auquel il avait fait proposer une partie de lansquenet.

-- C'est cela, le malheureux aura tout perdu.

-- Jusqu' son cheval, monsieur, car lorsque l'tranger a t pour
partir, nous nous sommes aperus que son laquais sellait le cheval
de M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l'observation, mais il
nous a rpondu que nous nous mlions de ce qui ne nous regardait
pas et que ce cheval tait  lui. Nous avons aussitt fait
prvenir M. Porthos de ce qui se passait, mais il nous  fait dire
que nous tions des faquins de douter de la parole d'un
gentilhomme, et que, puisque celui-l avait dit que le cheval
tait  lui, il fallait bien que cela ft.

-- Je le reconnais bien l, murmura d'Artagnan.

-- Alors, continua l'hte, je lui fis rpondre que du moment o
nous paraissions destins  ne pas nous entendre  l'endroit du
paiement, j'esprais qu'il aurait au moins la bont d'accorder la
faveur de sa pratique  mon confrre le matre de l'Aigle d'Or;
mais M. Porthos me rpondit que mon htel tant le meilleur, il
dsirait y rester.

Cette rponse tait trop flatteuse pour que j'insistasse sur son
dpart. Je me bornai donc  le prier de me rendre sa chambre, qui
est la plus belle de l'htel, et de se contenter d'un joli petit
cabinet au troisime. Mais  ceci M. Porthos rpondit que, comme
il attendait d'un moment  l'autre sa matresse, qui tait une des
plus grandes dames de la cour, je devais comprendre que la chambre
qu'il me faisait l'honneur d'habiter chez moi tait encore bien
mdiocre pour une pareille personne.

Cependant, tout en reconnaissant la vrit de ce qu'il disait, je
crus devoir insister; mais, sans mme se donner la peine d'entrer
en discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table
de nuit et dclara qu'au premier mot qu'on lui dirait d'un
dmnagement quelconque  l'extrieur ou  l'intrieur, il
brlerait la cervelle  celui qui serait assez imprudent pour se
mler d'une chose qui ne regardait que lui. Aussi, depuis ce
temps-l, monsieur, personne n'entre plus dans sa chambre, si ce
n'est son domestique.

-- Mousqueton est donc ici?

-- Oui, monsieur; cinq jours aprs son dpart, il est revenu de
fort mauvaise humeur de son ct; il parat que lui aussi a eu du
dsagrment dans son voyage. Malheureusement, il est plus ingambe
que son matre, ce qui fait que pour son matre il met tout sens
dessus dessous, attendu que, comme il pense qu'on pourrait lui
refuser ce qu'il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans
demander.

-- Le fait est, rpondit d'Artagnan, que j'ai toujours remarqu
dans Mousqueton un dvouement et une intelligence trs suprieurs.

-- Cela est possible, monsieur; mais supposez qu'il m'arrive
seulement quatre fois par an de me trouver en contact avec une
intelligence et un dvouement semblables, et je suis un homme
ruin.

-- Non, car Porthos vous paiera.

-- Hum! fit l'htelier d'un ton de doute.

-- C'est le favori d'une trs grande dame qui ne le laissera pas
dans l'embarras pour une misre comme celle qu'il vous doit.

-- Si j'ose dire ce que je crois l-dessus...

-- Ce que vous croyez?

-- Je dirai plus: ce que je sais.

-- Ce que vous savez?

-- Et mme ce dont je suis sr.

-- Et de quoi tes-vous sr, voyons?

-- Je dirai que je connais cette grande dame.

-- Vous?

-- Oui, moi.

-- Et comment la connaissez-vous?

-- Oh! monsieur, si je croyais pouvoir me fier  votre
discrtion...

-- Parlez, et foi de gentilhomme, vous n'aurez pas  vous repentir
de votre confiance.

-- Eh bien, monsieur, vous concevez, l'inquitude fait faire bien
des choses.

-- Qu'avez-vous fait?

-- Oh! d'ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d'un crancier.

-- Enfin?

-- M. Porthos nous a remis un billet pour cette duchesse, en nous
recommandant de le jeter  la poste. Son domestique n'tait pas
encore arriv. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il
fallait bien qu'il nous charget de ses commissions.

-- Ensuite?

-- Au lieu de mettre la lettre  la poste, ce qui n'est jamais
bien sr, j'ai profit de l'occasion de l'un de mes garons qui
allait  Paris, et je lui ai ordonn de la remettre  cette
duchesse elle-mme. C'tait remplir les intentions de M. Porthos,
qui nous avait si fort recommand cette lettre, n'est-ce pas?

--  peu prs.

-- Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c'est que cette grande
dame?

-- Non; j'en ai entendu parler  Porthos, voil tout.

-- Savez-vous ce que c'est que cette prtendue duchesse?

-- Je vous le rpte, je ne la connais pas.

-- C'est une vieille procureuse au Chtelet, monsieur, nomme
Mme Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne
encore des airs d'tre jalouse. Cela me paraissait aussi fort
singulier, une princesse qui demeure rue aux Ours.

-- Comment savez-vous cela?

-- Parce qu'elle s'est mise dans une grande colre en recevant la
lettre, disant que M. Porthos tait un volage, et que c'tait
encore pour quelque femme qu'il avait reu ce coup d'pe.

-- Mais il a donc reu un coup d'pe?

-- Ah! mon Dieu! qu'ai-je dit l?

-- Vous avez dit que Porthos avait reu un coup d'pe.

-- Oui; mais il m'avait si fort dfendu de le dire!

-- Pourquoi cela?

-- Dame! monsieur, parce qu'il s'tait vant de perforer cet
tranger avec lequel vous l'avez laisse en dispute, et que c'est
cet tranger, au contraire, qui, malgr toutes ses rodomontades,
l'a couch sur le carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort
glorieux, except envers la duchesse, qu'il avait cru intresser
en lui faisant le rcit de son aventure, il ne veut avouer 
personne que c'est un coup d'pe qu'il a reu.

-- Ainsi c'est donc un coup d'pe qui le retient dans son lit?

-- Et un matre coup d'pe, je vous l'assure. Il faut que votre
ami ait l'me cheville dans le corps.

-- Vous tiez donc l?

-- Monsieur, je les avais suivis par curiosit, de sorte que j'ai
vu le combat sans que les combattants me vissent.

-- Et comment cela s'est-il pass?

-- Oh! la chose n'a pas t longue, je vous en rponds. Ils se
sont mis en garde; l'tranger a fait une feinte et s'est fendu;
tout cela si rapidement, que lorsque M. Porthos est arriv  la
parade, il avait dj trois pouces de fer dans la poitrine. Il est
tomb en arrire. L'tranger lui a mis aussitt la pointe de son
pe  la gorge; et M. Porthos, se voyant  la merci de son
adversaire, s'est avou vaincu. Sur quoi, l'tranger lui a demand
son nom et apprenant qu'il s'appelait M. Porthos, et non
M. d'Artagnan, lui a offert son bras, l'a ramen  l'htel, est
mont  cheval et a disparu.

-- Ainsi c'est  M. d'Artagnan qu'en voulait cet tranger?

-- Il parat que oui.

-- Et savez-vous ce qu'il est devenu?

-- Non; je ne l'avais jamais vu jusqu' ce moment et nous ne
l'avons pas revu depuis.

-- Trs bien; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant, vous
dites que la chambre de Porthos est au premier, n 1?

-- Oui, monsieur, la plus belle de l'auberge; une chambre que
j'aurais dj eu dix fois l'occasion de louer.

-- Bah! tranquillisez vous, dit d'Artagnan en riant; Porthos vous
paiera avec l'argent de la duchesse Coquenard.

-- Oh! monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lchait les
cordons de sa bourse, ce ne serait rien; mais elle a positivement
rpondu qu'elle tait lasse des exigences et des infidlits de
M. Porthos, et qu'elle ne lui enverrait pas un denier.

-- Et avez-vous rendu cette rponse  votre hte?

-- Nous nous en sommes bien gards: il aurait vu de quelle manire
nous avions fait la commission.

-- Si bien qu'il attend toujours son argent?

-- Oh! mon Dieu, oui! Hier encore, il a crit; mais, cette fois,
c'est son domestique qui a mis la lettre  la poste.

-- Et vous dites que la procureuse est vieille et laide.

-- Cinquante ans au moins, monsieur, et pas belle du tout,  ce
qu'a dit Pathaud.

-- En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir;
d'ailleurs Porthos ne peut pas vous devoir grand-chose.

-- Comment, pas grand-chose! Une vingtaine de pistoles dj, sans
compter le mdecin. Oh! il ne se refuse rien, allez! on voit qu'il
est habitu  bien vivre.

-- Eh bien, si sa matresse l'abandonne, il trouvera des amis, je
vous le certifie. Ainsi, mon cher hte, n'ayez aucune inquitude,
et continuez d'avoir pour lui tous les soins qu'exige son tat.

-- Monsieur m'a promis de ne pas parler de la procureuse et de ne
pas dire un mot de la blessure.

-- C'est chose convenue; vous avez ma parole.

-- Oh! c'est qu'il me tuerait, voyez-vous!

-- N'ayez pas peur; il n'est pas si diable qu'il en a l'air.

En disant ces mots, d'Artagnan monta l'escalier, laissant son hte
un peu plus rassur  l'endroit de deux choses auxquelles il
paraissait beaucoup tenir: sa crance et sa vie.

Au haut de l'escalier, sur la porte la plus apparente du corridor
tait trac,  l'encre noire, un n 1 gigantesque; d'Artagnan
frappa un coup, et, sur l'invitation de passer outre qui lui vint
de l'intrieur, il entra.

Porthos tait couch, et faisait une partie de lansquenet avec
Mousqueton, pour s'entretenir la main, tandis qu'une broche
charge de perdrix tournait devant le feu, et qu' chaque coin
d'une grande chemine bouillaient sur deux rchauds deux
casseroles, d'o s'exhalait une double odeur de gibelotte et de
matelote qui rjouissait l'odorat. En outre, le haut d'un
secrtaire et le marbre d'une commode taient couverts de
bouteilles vides.

 la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de joie; et
Mousqueton, se levant respectueusement, lui cda la place et s'en
alla donner un coup d'oeil aux deux casseroles, dont il paraissait
avoir l'inspection particulire.

Ah! pardieu! c'est vous, dit Porthos  d'Artagnan, soyez le
bienvenu, et excusez-moi si je ne vais pas au-devant de vous.
Mais, ajouta-t-il en regardant d'Artagnan avec une certaine
inquitude, vous savez ce qui m'est arriv?

-- Non.

-- L'hte ne vous a rien dit?

-- J'ai demand aprs vous, et je suis mont tout droit.

-- Porthos parut respirer plus librement.

Et que vous est-il donc arriv, mon cher Porthos? continua
d'Artagnan.

-- Il m'est arriv qu'en me fendant sur mon adversaire,  qui
j'avais dj allong trois coups d'pe, et avec lequel je voulais
en finir d'un quatrime, mon pied a port sur une pierre, et je me
suis foul le genou.

-- Vraiment?

-- D'honneur! Heureusement pour le maraud, car je ne l'aurais
laiss que mort sur la place, je vous en rponds.

-- Et qu'est-il devenu?

-- Oh! je n'en sais rien; il en a eu assez, et il est parti sans
demander son reste; mais vous, mon cher d'Artagnan, que vous est-
il arriv?

-- De sorte, continua d'Artagnan, que cette foulure, mon cher
Porthos, vous retient au lit?

-- Ah! mon Dieu, oui, voil tout; du reste, dans quelques jours je
serai sur pied.

-- Pourquoi alors ne vous tes-vous pas fait transporter  Paris?
Vous devez vous ennuyer cruellement ici.

-- C'tait mon intention; mais, mon cher ami, il faut que je vous
avoue une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que, comme je m'ennuyais cruellement, ainsi que vous le
dites, et que j'avais dans ma poche les soixante-quinze pistoles
que vous m'aviez distribues j'ai, pour me distraire, fait monter
prs de moi un gentilhomme qui tait de passage, et auquel j'ai
propos de faire une partie de ds. Il a accept, et, ma foi, mes
soixante-quinze pistoles sont passes de ma poche dans la sienne,
sans compter mon cheval, qu'il a encore emport par dessus le
march. Mais vous, mon cher d'Artagnan?

-- Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas tre
privilgi de toutes faons, dit d'Artagnan; vous savez le
proverbe: "Malheureux au jeu, heureux en amour." Vous tes trop
heureux en amour pour que le jeu ne se venge pas; mais que vous
importent,  vous, les revers de la fortune! n'avez-vous pas,
heureux coquin que vous tes, n'avez-vous pas votre duchesse, qui
ne peut manquer de vous venir en aide?

-- Eh bien, voyez, mon cher d'Artagnan, comme je joue de guignon,
rpondit Porthos de l'air le plus dgag du monde! je lui ai crit
de m'envoyer quelque cinquante louis dont j'avais absolument
besoin, vu la position o je me trouvais...

-- Eh bien?

-- Eh bien, il faut qu'elle soit dans ses terres, car elle ne m a
pas rpondu.

-- Vraiment?

-- Non. Aussi je lui ai adress hier une seconde ptre plus
pressante encore que la premire; mais vous voil, mon trs cher,
parlons de vous. Je commenais, je vous l'avoue,  tre dans une
certaine inquitude sur votre compte.

-- Mais votre hte se conduit bien envers vous,  ce qu'il parat,
mon cher Porthos, dit d'Artagnan, montrant au malade les
casseroles pleines et les bouteilles vides.

-- Couci-couci! rpondit Porthos. Il y a dj trois ou quatre
jours que l'impertinent m'a mont son compte, et que je les ai mis
 la porte, son compte et lui; de sorte que je suis ici comme une
faon de vainqueur, comme une manire de conqurant. Aussi, vous
le voyez, craignant toujours d'tre forc dans la position, je
suis arm jusqu'aux dents.

-- Cependant, dit en riant d'Artagnan, il me semble que de temps
en temps vous faites des sorties.

Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles.

Non, pas moi, malheureusement! dit Porthos. Cette misrable
foulure me retient au lit, mais Mousqueton bat la campagne, et il
rapporte des vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous
voyez qu'il nous arrive du renfort, il nous faudra un supplment
de victuailles.

-- Mousqueton, dit d'Artagnan, il faudra que vous me rendiez un
service.

-- Lequel, monsieur?

-- C'est de donner votre recette  Planchet; je pourrais me
trouver assig  mon tour, et je ne serais pas fch qu'il me ft
jouir des mmes avantages dont vous gratifiez votre matre.

-- Eh! mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton d'un air modeste, rien
de plus facile. Il s'agit d'tre adroit, voil tout. J'ai t
lev  la campagne, et mon pre, dans ses moments perdus, tait
quelque peu braconnier.

-- Et le reste du temps, que faisait-il?

-- Monsieur, il pratiquait une industrie que j'ai toujours trouve
assez heureuse.

-- Laquelle?

-- Comme c'tait au temps des guerres des catholiques et des
huguenots, et qu'il voyait les catholiques exterminer les
huguenots, et les huguenots exterminer les catholiques, le tout au
nom de la religion, il s'tait fait une croyance mixte, ce qui lui
permettait d'tre tantt catholique, tantt huguenot. Or il se
promenait habituellement, son escopette sur l'paule, derrire les
haies qui bordent les chemins, et quand il voyait venir un
catholique seul, la religion protestante l'emportait aussitt dans
son esprit. Il abaissait son escopette dans la direction du
voyageur; puis, lorsqu'il tait  dix pas de lui, il entamait un
dialogue qui finissait presque toujours par l'abandon que le
voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire
que lorsqu'il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d'un
zle catholique si ardent, qu'il ne comprenait pas comment, un
quart d'heure auparavant, il avait pu avoir des doutes sur la
supriorit de notre sainte religion. Car, moi, monsieur, je suis
catholique, mon pre, fidle  ses principes, ayant fait mon frre
an huguenot.

-- Et comment a fini ce digne homme? demanda d'Artagnan.

-- Oh! de la faon la plus malheureuse, monsieur. Un jour, il
s'tait trouv pris dans un chemin creux entre un huguenot et un
catholique  qui il avait dj eu affaire, et qui le reconnurent
tous deux; de sorte qu'ils se runirent contre lui et le pendirent
 un arbre; puis ils vinrent se vanter de la belle quipe qu'ils
avaient faite dans le cabaret du premier village, o nous tions 
boire, mon frre et moi.

-- Et que ftes-vous? dit d'Artagnan.

-- Nous les laissmes dire, reprit Mousqueton. Puis comme, en
sortant de ce cabaret, ils prenaient chacun une route oppose, mon
frre alla s'embusquer sur le chemin du catholique, et moi sur
celui du protestant. Deux heures aprs, tout tait fini, nous leur
avions fait  chacun son affaire, tout en admirant la prvoyance
de notre pauvre pre qui avait pris la prcaution de nous lever
chacun dans une religion diffrente.

-- En effet, comme vous le dites, Mousqueton, votre pre me parat
avoir t un gaillard fort intelligent. Et vous dites donc que,
dans ses moments perdus, le brave homme tait braconnier?

-- Oui, monsieur, et c'est lui qui m'a appris  nouer un collet et
 placer une ligne de fond. Il en rsulte que lorsque j'ai vu que
notre gredin d'hte nous nourrissait d'un tas de grosses viandes
bonnes pour des manants, et qui n'allaient point  deux estomacs
aussi dbilits que les ntres, je me suis remis quelque peu  mon
ancien mtier. Tout en me promenant dans le bois de M. le Prince,
j'ai tendu des collets dans les passes; tout en me couchant au
bord des pices d'eau de Son Altesse, j'ai gliss des lignes dans
les tangs. De sorte que maintenant, grce  Dieu, nous ne
manquons pas, comme monsieur peut s'en assurer, de perdrix et de
lapins, de carpes et d'anguilles, tous aliments lgers et sains,
convenables pour des malades.

-- Mais le vin, dit d'Artagnan, qui fournit le vin? c'est votre
hte?

-- C'est--dire, oui et non.

-- Comment, oui et non?

-- Il le fournit, il est vrai, mais il ignore qu'il a cet honneur.

-- Expliquez-vous, Mousqueton, votre conversation est pleine de
choses instructives.

-- Voici, monsieur. Le hasard a fait que j'ai rencontr dans mes
prgrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays, et entre
autres le Nouveau Monde.

-- Quel rapport le Nouveau Monde peut-il avoir avec les bouteilles
qui sont sur ce secrtaire et sur cette commode?

-- Patience, monsieur, chaque chose viendra  son tour.

-- C'est juste, Mousqueton; je m'en rapporte  vous, et j'coute.

-- Cet Espagnol avait  son service un laquais qui l'avait
accompagn dans son voyage au Mexique. Ce laquais tait mon
compatriote, de sorte que nous nous limes d'autant plus
rapidement qu'il y avait entre nous de grands rapports de
caractre. Nous aimions tous deux la chasse par-dessus tout, de
sorte qu'il me racontait comment, dans les plaines de pampas, les
naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec de simples
noeuds coulants qu'ils jettent au cou de ces terribles animaux.
D'abord, je ne voulais pas croire qu'on pt en arriver  ce degr
d'adresse, de jeter  vingt ou trente pas l'extrmit d'une corde
o l'on veut; mais devant la preuve il fallait bien reconnatre la
vrit du rcit. Mon ami plaait une bouteille  trente pas, et 
chaque coup il lui prenait le goulot dans un noeud coulant. Je me
livrai  cet exercice, et comme la nature m'a dou de quelques
facults, aujourd'hui je jette le lasso aussi bien qu'aucun homme
du monde. Eh bien, comprenez-vous? Notre hte a une cave trs bien
garnie, mais dont la clef ne le quitte pas; seulement, cette cave
a un soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso; et comme
je sais maintenant o est le bon coin, j'y puise. Voici, monsieur,
comment le Nouveau Monde se trouve tre en rapport avec les
bouteilles qui sont sur cette commode et sur ce secrtaire.
Maintenant, voulez-vous goter notre vin, et, sans prvention,
vous nous direz ce que vous en pensez.

-- Merci, mon ami, merci; malheureusement, je viens de djeuner.

-- Eh bien, dit Porthos, mets la table, Mousqueton, et tandis que
nous djeunerons, nous, d'Artagnan nous racontera ce qu'il est
devenu lui-mme, depuis dix jours qu'il nous a quitts.

-- Volontiers, dit d'Artagnan.

Tandis que Porthos et Mousqueton djeunaient avec des apptits de
convalescents et cette cordialit de frres qui rapproche les
hommes dans le malheur, d'Artagnan raconta comment Aramis bless
avait t forc de s'arrter  Crvecoeur, comment il avait laiss
Athos se dbattre  Amiens entre les mains de quatre hommes qui
l'accusaient d'tre un faux-monnayeur, et comment, lui,
d'Artagnan, avait t forc de passer sur le ventre du comte
de Wardes pour arriver jusqu'en Angleterre.

Mais l s'arrta la confidence de d'Artagnan; il annona seulement
qu' son retour de la Grande-Bretagne il avait ramen quatre
chevaux magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de
ses compagnons, puis il termina en annonant  Porthos que celui
qui lui tait destin tait dj install dans l'curie de
l'htel.

En ce moment Planchet entra; il prvenait son matre que les
chevaux taient suffisamment reposs, et qu'il serait possible
d'aller coucher  Clermont.

Comme d'Artagnan tait  peu prs rassur sur Porthos, et qu'il lui
tardait d'avoir des nouvelles de ses deux autres amis, il tendit la
main au malade, et le prvint qu'il allait se mettre en route pour
continuer ses recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la
mme route, si, dans sept  huit jours, Porthos tait encore  l'htel
du Grand Saint Martin, il le reprendrait en passant.

Porthos rpondit que, selon toute probabilit, sa foulure ne lui
permettrait pas de s'loigner d'ici l. D'ailleurs il fallait qu'il
restt  Chantilly pour attendre une rponse de sa duchesse.

D'Artagnan lui souhaita cette rponse prompte et bonne; et aprs avoir
recommand de nouveau Porthos  Mousqueton, et pay sa dpense 
l'hte, il se remit en route avec Planchet, dj dbarrass d'un de ses
chevaux de main.


CHAPITRE XXVI
LA THSE D'ARAMIS

D'Artagnan n'avait rien dit  Porthos de sa blessure ni de sa
procureuse. C'tait un garon fort sage que notre Barnais, si
jeune qu'il ft. En consquence, il avait fait semblant de croire
tout ce que lui avait racont le glorieux mousquetaire, convaincu
qu'il n'y a pas d'amiti qui tienne  un secret surpris, surtout
quand ce secret intresse l'orgueil; puis on a toujours une
certaine supriorit morale sur ceux dont on sait la vie.

Or d'Artagnan, dans ses projets d'intrigue  venir, et dcid
qu'il tait  faire de ses trois compagnons les instruments de sa
fortune, d'Artagnan n'tait pas fch de runir d'avance dans sa
main les fils invisibles  l'aide desquels il comptait les mener.

Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui
serrait le coeur: il pensait  cette jeune et jolie Mme Bonacieux
qui devait lui donner le prix de son dvouement; mais, htons-nous
de le dire, cette tristesse venait moins chez le jeune homme du
regret de son bonheur perdu que de la crainte qu'il prouvait
qu'il n'arrivt malheur  cette pauvre femme. Pour lui, il n'y
avait pas de doute, elle tait victime d'une vengeance du cardinal
et comme on le sait, les vengeances de Son minence taient
terribles. Comment avait-il trouv grce devant les yeux du
ministre, c'est ce qu'il ignorait lui-mme et sans doute ce que
lui et rvl M. de Cavois, si le capitaine des gardes l'et
trouv chez lui.

Rien ne fait marcher le temps et n'abrge la route comme une
pense qui absorbe en elle-mme toutes les facults de
l'organisation de celui qui pense. L'existence extrieure
ressemble alors  un sommeil dont cette pense est le rve. Par
son influence, le temps n'a plus de mesure, l'espace n'a plus de
distance. On part d'un lieu, et l'on arrive  un autre, voil
tout. De l'intervalle parcouru, rien ne reste prsent  votre
souvenir qu'un brouillard vague dans lequel s'effacent mille
images confuses d'arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en
proie  cette hallucination que d'Artagnan franchit,  l'allure
que voulut prendre son cheval, les six ou huit lieues qui sparent
Chantilly de Crvecoeur, sans qu'en arrivant dans ce village il se
souvnt d'aucune des choses qu'il avait rencontres sur sa route.

L seulement la mmoire lui revint, il secoua la tte aperut le
cabaret o il avait laiss Aramis, et, mettant son cheval au trot,
il s'arrta  la porte.

Cette fois ce ne fut pas un hte, mais une htesse qui le reut;
d'Artagnan tait physionomiste, il enveloppa d'un coup d'oeil la
grosse figure rjouie de la matresse du lieu, et comprit qu'il
n'avait pas besoin de dissimuler avec elle et qu'il n'avait rien 
craindre de la part d'une si joyeuse physionomie.

Ma bonne dame, lui demanda d'Artagnan, pourriez-vous me dire ce
qu'est devenu un de mes amis, que nous avons t forcs de laisser
ici il y a une douzaine de jours?

-- Un beau jeune homme de vingt-trois  vingt-quatre ans, doux,
aimable, bien fait?

-- De plus, bless  l'paule.

-- C'est cela!

-- Justement.

-- Eh bien, monsieur, il est toujours ici.

-- Ah! pardieu, ma chre dame, dit d'Artagnan en mettant pied 
terre et en jetant la bride de son cheval au bras de Planchet,
vous me rendez la vie; o est-il, ce cher Aramis, que je
l'embrasse? car, je l'avoue, j'ai hte de le revoir.

-- Pardon, monsieur, mais je doute qu'il puisse vous recevoir en
ce moment.

-- Pourquoi cela? est-ce qu'il est avec une femme?

-- Jsus! que dites-vous l! le pauvre garon! Non, monsieur, il
n'est pas avec une femme.

-- Et avec qui est-il donc?

-- Avec le cur de Montdidier et le suprieur des jsuites
d'Amiens.

-- Mon Dieu! s'cria d'Artagnan, le pauvre garon irait-il plus
mal?

-- Non, monsieur, au contraire; mais,  la suite de sa maladie, la
grce l'a touch et il s'est dcid  entrer dans les ordres.

-- C'est juste, dit d'Artagnan, j'avais oubli qu'il n'tait
mousquetaire que par intrim.

-- Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir?

-- Plus que jamais.

-- Eh bien, monsieur n'a qu' prendre l'escalier  droite dans la
cour, au second, n 5.

D'Artagnan s'lana dans la direction indique et trouva un de ces
escaliers extrieurs comme nous en voyons encore aujourd'hui dans
les cours des anciennes auberges. Mais on n'arrivait pas ainsi
chez le futur abb; les dfils de la chambre d'Aramis taient
gards ni plus ni moins que les jardins d'Aramis; Bazin
stationnait dans le corridor et lui barra le passage avec d'autant
plus d'intrpidit qu'aprs bien des annes d'preuve, Bazin se
voyait enfin prs d'arriver au rsultat qu'il avait ternellement
ambitionn.

En effet, le rve du pauvre Bazin avait toujours t de servir un
homme d'glise, et il attendait avec impatience le moment sans
cesse entrevu dans l'avenir o Aramis jetterait enfin la casaque
aux orties pour prendre la soutane. La promesse renouvele chaque
jour par le jeune homme que le moment ne pouvait tarder l'avait
seule retenu au service d'un mousquetaire, service dans lequel,
disait-il, il ne pouvait manquer de perdre son me.

Bazin tait donc au comble de la joie. Selon toute probabilit,
cette fois son matre ne se ddirait pas. La runion de la douleur
physique  la douleur morale avait produit l'effet si longtemps
dsir: Aramis, souffrant  la fois du corps et de l'me, avait
enfin arrt sur la religion ses yeux et sa pense, et il avait
regard comme un avertissement du Ciel le double accident qui lui
tait arriv, c'est--dire la disparition subite de sa matresse
et sa blessure  l'paule.

On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition o il se
trouvait, tre plus dsagrable  Bazin que l'arrive de
d'Artagnan, laquelle pouvait rejeter son matre dans le tourbillon
des ides mondaines qui l'avaient si longtemps entran. Il
rsolut donc de dfendre bravement la porte; et comme, trahi par
la matresse de l'auberge, il ne pouvait dire qu'Aramis tait
absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant que ce serait le
comble de l'indiscrtion que de dranger son matre dans la pieuse
confrence qu'il avait entame depuis le matin, et qui, au dire de
Bazin, ne pouvait tre termine avant le soir.

Mais d'Artagnan ne tint aucun compte de l'loquent discours de
matre Bazin, et comme il ne se souciait pas d'entamer une
polmique avec le valet de son ami, il l'carta tout simplement
d'une main, et de l'autre il tourna le bouton de la porte n 5.

La porte s'ouvrit, et d'Artagnan pntra dans la chambre.

Aramis, en surtout noir, le chef accommod d'une espce de
coiffure ronde et plate qui ne ressemblait pas mal  une calotte,
tait assis devant une table oblongue couverte de rouleaux de
papier et d'normes in-folio;  sa droite tait assis le suprieur
des jsuites, et  sa gauche le cur de Montdidier. Les rideaux
taient  demi clos et ne laissaient pntrer qu'un jour
mystrieux, mnag pour une bate rverie. Tous les objets
mondains qui peuvent frapper l'oeil quand on entre dans la chambre
d'un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune homme est
mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement; et, de peur
sans doute que leur vue ne rament son matre aux ides de ce
monde, Bazin avait fait main basse sur l'pe, les pistolets, le
chapeau  plume, les broderies et les dentelles de tout genre et
de toute espce.

Mais, en leur lieu et place, d'Artagnan crut apercevoir dans un
coin obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou 
la muraille.

Au bruit que fit d'Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la
tte et reconnut son ami. Mais, au grand tonnement du jeune
homme, sa vue ne parut pas produire une grande impression sur le
mousquetaire, tant son esprit tait dtach des choses de la
terre.

Bonjour, cher d'Artagnan, dit Aramis; croyez que je suis heureux
de vous voir.

-- Et moi aussi, dit d'Artagnan, quoique je ne sois pas encore
bien sr que ce soit  Aramis que je parle.

--  lui-mme, mon ami,  lui-mme; mais qui a pu vous faire
douter?

-- J'avais peur de me tromper de chambre, et j'ai cru d'abord
entrer dans l'appartement de quelque homme glise; puis une autre
erreur m'a pris en vous trouvant en compagnie de ces messieurs:
c'est que vous ne fussiez gravement malade.

Les deux hommes noirs lancrent sur d'Artagnan, dont ils
comprirent l'intention, un regard presque menaant; mais
d'Artagnan ne s'en inquita pas.

Je vous trouble peut-tre, mon cher Aramis, continua d'Artagnan;
car, d'aprs ce que je vois, je suis port  croire que vous vous
confessez  ces messieurs.

Aramis rougit imperceptiblement.

Vous, me troubler? oh! bien au contraire, cher ami, je vous le
jure; et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me
rjouir en vous voyant sain et sauf.

-- Ah! il y vient enfin! pensa d'Artagnan, ce n'est pas
malheureux.

-- Car, monsieur, qui est mon ami, vient d'chapper  un rude
danger, continua Aramis avec onction, en montrant de la main
d'Artagnan aux deux ecclsiastiques.

-- Louez Dieu, monsieur, rpondirent ceux-ci en s'inclinant 
l'unisson.

-- Je n'y ai pas manqu, mes rvrends, rpondit le jeune homme en
leur rendant leur salut  son tour.

-- Vous arrivez  propos, cher d'Artagnan, dit Aramis, et vous
allez, en prenant part  la discussion, l'clairer de vos
lumires. M. le principal d'Amiens, M. le cur de Montdidier et
moi, nous argumentons sur certaines questions thologiques dont
l'intrt nous captive depuis longtemps; je serais charm d'avoir
votre avis.

-- L'avis d'un homme d'pe est bien dnu de poids, rpondit
d'Artagnan, qui commenait  s'inquiter de la tournure que
prenaient les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, 
la science de ces messieurs.

Les deux hommes noirs salurent  leur tour.

Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera prcieux;
voici de quoi il s'agit: M. le principal croit que ma thse doit
tre surtout dogmatique et didactique.

-- Votre thse! vous faites donc une thse?

-- Sans doute, rpondit le jsuite; pour l'examen qui prcde
l'ordination, une thse est de rigueur.

-- L'ordination! s'cria d'Artagnan, qui ne pouvait croire  ce
que lui avaient dit successivement l'htesse et
Bazin,... l'ordination!

Et il promenait ses yeux stupfaits sur les trois personnages
qu'il avait devant lui.

Or, continua Aramis en prenant sur son fauteuil la mme pose
gracieuse que s'il et t dans une ruelle et en examinant avec
complaisance sa main blanche et potele comme une main de femme,
qu'il tenait en l'air pour en faire descendre le sang: or, comme
vous l'avez entendu, d'Artagnan, M. le principal voudrait que ma
thse ft dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu'elle ft
idale. C'est donc pourquoi M. le principal me proposait ce sujet
qui n'a point encore t trait, dans lequel je reconnais qu'il y
a matire  de magnifiques dveloppements.

_Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria
est._

D'Artagnan, dont nous connaissons l'rudition, ne sourcilla pas
plus  cette citation qu' celle que lui avait faite
M. de Trville  propos des prsents qu'il prtendait que
d'Artagnan avait reus de M. de Buckingham.

Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilit:
les deux mains sont indispensables aux prtres des ordres
infrieurs, quand ils donnent la bndiction.

-- Admirable sujet! s'cria le jsuite.

-- Admirable et dogmatique! rpta le cur qui, de la force de
d'Artagnan  peu prs sur le latin, surveillait soigneusement le
jsuite pour emboter le pas avec lui et rpter ses paroles comme
un cho.

Quant  d'Artagnan, il demeura parfaitement indiffrent 
l'enthousiasme des deux hommes noirs.

Oui, admirable! _prorsus admirabile_! continua Aramis, mais qui
exige une tude approfondie des Pres et des critures. Or j'ai
avou  ces savants ecclsiastiques, et cela en toute humilit,
que les veilles des corps de garde et le service du roi m'avaient
fait un peu ngliger l'tude. Je me trouverai donc plus  mon
aise, _facilius natans_, dans un sujet de mon choix, qui serait 
ces rudes questions thologiques ce que la morale est  la
mtaphysique en philosophie.

D'Artagnan s'ennuyait profondment, le cur aussi.

Voyez quel exorde! s'cria le jsuite.

-- _Exordium_, rpta le cur pour dire quelque chose.

-- _Quemadmodum minter coelorum immensitatem._

Aramis jeta un coup d'oeil de ct sur d'Artagnan, et il vit que
son ami billait  se dmonter la mchoire.

Parlons franais, mon pre, dit-il au jsuite, M. d'Artagnan
gotera plus vivement nos paroles.

-- Oui, je suis fatigu de la route, dit d'Artagnan, et tout ce
latin m'chappe.

-- D'accord, dit le jsuite un peu dpit, tandis que le cur,
transport d'aise, tournait sur d'Artagnan un regard plein de
reconnaissance; eh bien, voyez le parti qu'on tirerait de cette
glose.

-- Mose, serviteur de Dieu... il n'est que serviteur, entendez-
vous bien! Mose bnit avec les mains; il se fait tenir les deux
bras, tandis que les Hbreux battent leurs ennemis; donc il bnit
avec les deux mains. D'ailleurs, que dit l'vangile: _imponite
manus_, et non pas _manum_. Imposez les mains, et non pas la main.

-- Imposez les mains, rpta le cur en faisant un geste. -- 
saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs,
continua le jsuite: _Ponite digitos_. Prsentez les doigts; y
tes-vous maintenant?

-- Certes, rpondit Aramis en se dlectant, mais la chose est
subtile.

-- Les doigts! reprit le jsuite; saint Pierre bnit avec les
doigts. Le pape bnit donc aussi avec les doigts. Et avec combien
de doigts bnit-il? Avec trois doigts, un pour le Pre, un pour le
Fils, et un pour le Saint-Esprit.

Tout le monde se signa; d'Artagnan crut devoir imiter cet exemple.

Le pape est successeur de saint Pierre et reprsente les trois
pouvoirs divins; le reste, _ordines inferiores_ de la hirarchie
ecclsiastique, bnit par le nom des saints archanges et des
anges. Les plus humbles clercs, tels que nos diacres et
sacristains, bnissent avec les goupillons, qui simulent un nombre
indfini de doigts bnissants. Voil le sujet simplifi,
_argumentum omni denudatum ornamento_. Je ferais avec cela,
continua le jsuite, deux volumes de la taille de celui-ci.

Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le saint Chrysostome
in-folio qui faisait plier la table sous son poids.

D'Artagnan frmit.

Certes, dit Aramis, je rends justice aux beauts de cette thse,
mais en mme temps je la reconnais crasante pour moi. J'avais
choisi ce texte; dites-moi, cher d'Artagnan, s'il n'est point de
votre got: _Non inutile est desiderium in oblatione_, ou mieux
encore: un peu de regret ne messied pas dans une offrande au
Seigneur.

-- Halte-l! s'cria le jsuite, car cette thse frise l'hrsie;
il y a une proposition presque semblable dans l'Augustinus de
l'hrsiarque Jansnius, dont tt ou tard le livre sera brl par
les mains du bourreau. Prenez garde! mon jeune ami; vous penchez
vers les fausses doctrines, mon jeune ami; vous vous perdrez!

-- Vous vous perdrez, dit le cur en secouant douloureusement la
tte.

-- Vous touchez  ce fameux point du libre arbitre, qui est un
cueil mortel. Vous abordez de front les insinuations des
plagiens et des demi-plagiens.

-- Mais, mon rvrend..., reprit Aramis quelque peu abasourdi de
la grle d'arguments qui lui tombait sur la tte.

-- Comment prouverez-vous, continua le jsuite sans lui donner le
temps de parler, que l'on doit regretter le monde lorsqu'on
s'offre  Dieu? coutez ce dilemme: Dieu est Dieu, et le monde est
le diable. Regretter le monde, c'est regretter le diable: voil ma
conclusion.

-- C'est la mienne aussi, dit le cur.

-- Mais de grce!... dit Aramis.

-- _Desideras diabolum_, infortun! s'cria le jsuite.

-- Il regrette le diable! Ah! mon jeune ami, reprit le cur en
gmissant, ne regrettez pas le diable, c'est moi qui vous en
supplie.

D'Artagnan tournait  l'idiotisme; il lui semblait tre dans une
maison de fous, et qu'il allait devenir fou comme ceux qu'il
voyait. Seulement il tait forc de se taire, ne comprenant point
la langue qui se parlait devant lui.

Mais coutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous
laquelle commenait  percer un peu d'impatience, je ne dis pas
que je regrette; non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne
serait pas orthodoxe...

Le jsuite leva les bras au ciel, et le cur en fit autant.

Non, mais convenez au moins qu'on a mauvaise grce de n'offrir au
Seigneur que ce dont on est parfaitement dgot. Ai-je raison,
d'Artagnan?

-- Je le crois pardieu bien! s'cria celui-ci.

Le cur et le jsuite firent un bond sur leur chaise.

Voici mon point de dpart, c'est un syllogisme: le monde ne
manque pas d'attraits, je quitte le monde, donc je fais un
sacrifice; or l'criture dit positivement: Faites un sacrifice au
Seigneur.

-- Cela est vrai, dirent les antagonistes.

-- Et puis, continua Aramis en se pinant l'oreille pour la rendre
rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et
puis j'ai fait certain rondeau l-dessus que je communiquai 
M. Voiture l'an pass, et duquel ce grand homme m'a fait mille
compliments.

-- Un rondeau! fit ddaigneusement le jsuite.

-- Un rondeau! dit machinalement le cur.

-- Dites, dites, s'cria d'Artagnan, cela nous changera quelque
peu.

-- Non, car il est religieux, rpondit Aramis, et c'est de la
thologie en vers.

-- Diable! fit d'Artagnan.

-- Le voici, dit Aramis d'un petit air modeste qui n'tait pas
exempt d'une certaine teinte d'hypocrisie:

_Vous qui pleurez un pass plein de charmes,_
_Et qui tranez des jours infortuns,_
_Tous vos malheurs se verront termins,_
_Quand  Dieu seul vous offrirez vos larmes,_
_Vous qui pleurez._

D'Artagnan et le cur parurent flatts. Le jsuite persista dans
son opinion.

Gardez-vous du got profane dans le style thologique. Que dit en
effet saint Augustin? _Severus sit clericorum sermo_.

-- Oui, que le sermon soit clair! dit le cur.

-- Or, se hta d'interrompre le jsuite en voyant que son acolyte
se fourvoyait, or votre thse plaira aux dames, voil tout; elle
aura le succs d'une plaidoirie de matre Patru.

-- Plaise  Dieu! s'cria Aramis transport.

-- Vous le voyez, s'cria le jsuite, le monde parle encore en
vous  haute voix, _altissima voce_. Vous suivez le monde, mon
jeune ami, et je tremble que la grce ne soit point efficace.

-- Rassurez-vous, mon rvrend, je rponds de moi.

-- Prsomption mondaine!

-- Je me connais, mon pre, ma rsolution est irrvocable.

-- Alors vous vous obstinez  poursuivre cette thse?

-- Je me sens appel  traiter celle-l, et non pas une autre; je
vais donc la continuer, et demain j'espre que vous serez
satisfait des corrections que j'y aurai faites d'aprs vos avis.

-- Travaillez lentement, dit le cur, nous vous laissons dans des
dispositions excellentes.

-- Oui, le terrain est tout ensemenc, dit le jsuite, et nous
n'avons pas  craindre qu'une partie du grain soit tombe sur la
pierre, l'autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel
aient mang le reste, _aves coeli coznederunt illam_.

-- Que la peste t'touffe avec ton latin! dit d'Artagnan, qui se
sentait au bout de ses forces.

-- Adieu, mon fils, dit le cur,  demain.

--  demain, jeune tmraire, dit le jsuite; vous promettez
d'tre une des lumires de l'glise; veuille le Ciel que cette
lumire ne soit pas un feu dvorant.

D'Artagnan, qui pendant une heure s'tait rong les ongles
d'impatience, commenait  attaquer la chair.

Les deux hommes noirs se levrent, salurent Aramis et d'Artagnan,
et s'avancrent vers la porte. Bazin, qui s'tait tenu debout et
qui avait cout toute cette controverse avec une pieuse
jubilation, s'lana vers eux, prit le brviaire du cur, le
missel du jsuite, et marcha respectueusement devant eux pour leur
frayer le chemin.

Aramis les conduisit jusqu'au bas de l'escalier et remonta
aussitt prs de d'Artagnan qui rvait encore.

Rests seuls, les deux amis gardrent d'abord un silence
embarrass; cependant il fallait que l'un des deux le rompt le
premier, et comme d'Artagnan paraissait dcid  laisser cet
honneur  son ami:

Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu  mes ides
fondamentales.

-- Oui, la grce efficace vous a touch, comme disait ce monsieur
tout  l'heure.

-- Oh! ces plans de retraite sont forms depuis longtemps; et vous
m'en avez dj ou parler, n'est-ce pas, mon ami?

-- Sans doute, mais je vous avoue que j'ai cru que vous
plaisantiez.

-- Avec ces sortes de choses! Oh! d'Artagnan!

-- Dame! on plaisante bien avec la mort.

-- Et l'on a tort, d'Artagnan: car la mort, c'est la porte qui
conduit  la perdition ou au salut.

-- D'accord; mais, s'il vous plat, ne thologisons pas, Aramis;
vous devez en avoir assez pour le reste de la journe: quant 
moi, j'ai  peu prs oubli le peu de latin que je n'ai jamais su;
puis, je vous l'avouerai, je n'ai rien mang depuis ce matin dix
heures, et j'ai une faim de tous les diables.

-- Nous dnerons tout  l'heure, cher ami; seulement, vous vous
rappellerez que c'est aujourd'hui vendredi; or, dans un pareil
jour, je ne puis ni voir, ni manger de la chair. Si vous voulez
vous contenter de mon dner, il se compose de ttragones cuits et
de fruits.

-- Qu'entendez-vous par ttragones? demanda d'Artagnan avec
inquitude.

-- J'entends des pinards, reprit Aramis, mais pour vous
j'ajouterai des oeufs, et c'est une grave infraction  la rgle,
car les oeufs sont viande, puisqu'ils engendrent le poulet.

-- Ce festin n'est pas succulent, mais n'importe; pour rester avec
vous, je le subirai.

-- Je vous suis reconnaissant du sacrifice, dit Aramis; mais s'il
ne profite pas  votre corps, il profitera, soyez-en certain, 
votre me.

-- Ainsi, dcidment, Aramis, vous entrez en religion. Que vont
dire nos amis, que va dire M. de Trville? Ils vous traiteront de
dserteur, je vous en prviens.

-- Je n'entre pas en religion, j'y rentre. C'est glise que
j'avais dserte pour le monde, car vous savez que je me suis fait
violence pour prendre la casaque de mousquetaire.

-- Moi, je n'en sais rien.

-- Vous ignorez comment j'ai quitt le sminaire?

-- Tout  fait.

-- Voici mon histoire; d'ailleurs les critures disent:
Confessez-vous les uns aux autres, et je me confesse  vous,
d'Artagnan.

-- Et moi, je vous donne l'absolution d'avance, vous voyez que je
suis bon homme.

-- Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami.

-- Alors, dites, je vous coute.

-- J'tais donc au sminaire depuis l'ge de neuf ans, j'en avais
vingt dans trois jours, j'allais tre abb, et tout tait dit. Un
soir que je me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je
frquentais avec plaisir -- on est jeune que voulez-vous! on est
faible -- un officier qui me voyait d'un oeil jaloux lire les vies
des saints  la matresse de la maison, entra tout  coup et sans
tre annonc. Justement, ce soir-l, j'avais traduit un pisode de
Judith, et je venais de communiquer mes vers  la dame qui me
faisait toutes sortes de compliments, et, penche sur mon paule,
les relisait avec moi. La pose, qui tait quelque peu abandonne,
je l'avoue, blessa cet officier; il ne dit rien, mais lorsque je
sortis, il sortit derrire moi, et me rejoignant:

-- Monsieur l'abb, dit-il, aimez-vous les coups de canne?

-- Je ne puis le dire, monsieur, rpondis-je, personne n'ayant
jamais os m'en donner.

-- Eh bien, coutez-moi, monsieur l'abb, si vous retournez dans
la maison o je vous ai rencontr ce soir, j'oserai, moi.

Je crois que j'eus peur, je devins fort ple, je sentis les
jambes qui me manquaient, je cherchai une rponse que je ne
trouvai pas, je me tus.

L'officier attendait cette rponse, et voyant qu'elle tardait, il
se mit  rire, me tourna le dos et rentra dans la maison. Je
rentrai au sminaire.

Je suis bon gentilhomme et j'ai le sang vif, comme vous avez pu
le remarquer, mon cher d'Artagnan; l'insulte tait terrible, et,
tout inconnue qu'elle tait reste au monde, je la sentais vivre
et remuer au fond de mon coeur. Je dclarai  mes suprieurs que
je ne me sentais pas suffisamment prpar pour l'ordination, et,
sur ma demande, on remit la crmonie  un an.

J'allai trouver le meilleur matre d'armes de Paris, je fis
condition avec lui pour prendre une leon d'escrime chaque jour,
et chaque jour, pendant une anne, je pris cette leon. Puis, le
jour anniversaire de celui o j'avais t insult, j'accrochai ma
soutane  un clou, je pris un costume complet de cavalier, et je
me rendis  un bal que donnait une dame de mes amies, et o je
savais que devait se trouver mon homme. C'tait rue des Francs-
Bourgeois, tout prs de la Force.

En effet, mon officier y tait; je m'approchai de lui, comme il
chantait un lai d'amour en regardant tendrement une femme, et je
l'interrompis au beau milieu du second couplet.

-- Monsieur, lui dis-je, vous dplat-il toujours que je retourne
dans certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore
des coups de carme, s'il me prend fantaisie de vous dsobir?

L'officier me regarda avec tonnement, puis il dit:

-- Que me voulez-vous, monsieur? Je ne vous connais pas.

-- Je suis, rpondis-je, le petit abb qui lit les vies des
saints et qui traduit Judith en vers.

-- Ah! ah! je me rappelle, dit l'officier en goguenardant; que me
voulez-vous?

-- Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour
de promenade avec moi.

-- Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus
grand plaisir.

-- Non, pas demain matin, s'il vous plat, tout de suite.

-- Si vous l'exigez absolument...

-- Mais oui, je l'exige.

-- Alors, sortons. Mesdames, dit l'officier, ne vous drangez
pas. Le temps de tuer monsieur seulement, et je reviens vous
achever le dernier couplet.

Nous sortmes.

Je le menai rue Payenne, juste  l'endroit o un an auparavant,
heure pour heure, il m'avait fait le compliment que je vous ai
rapport. Il faisait un clair de lune superbe. Nous mmes l'pe 
la main, et  la premire passe, je le tuai roide.

-- Diable! fit d'Artagnan.

-- Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur
chanteur, et qu'on le trouva rue Payenne avec un grand coup d'pe
au travers du corps, on pensa que c'tait moi qui l'avait
accommod ainsi, et la chose fit scandale. Je fus donc pour
quelque temps forc de renoncer  la soutane. Athos, dont je fis
la connaissance  cette poque, et Porthos, qui m'avait, en dehors
de mes leons d'escrime, appris quelques bottes gaillardes, me
dcidrent  demander une casaque de mousquetaire. Le roi avait
fort aim mon pre, tu au sige d'Arras, et l'on m'accorda cette
casaque. Vous comprenez donc qu'aujourd'hui le moment est venu
pour moi de rentrer dans le sein de glise

-- Et pourquoi aujourd'hui plutt qu'hier et que demain? Que vous
est-il donc arriv aujourd'hui, qui vous donne de si mchantes
ides?

-- Cette blessure, mon cher d'Artagnan, m'a t un avertissement
du Ciel.

-- Cette blessure? bah! elle est  peu prs gurie, et je suis sr
qu'aujourd'hui ce n'est pas celle-l qui vous fait le plus
souffrir.

-- Et laquelle? demanda Aramis en rougissant.

-- Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus
sanglante, une blessure faite par une femme.

L'oeil d'Aramis tincela malgr lui.

Ah! dit-il en dissimulant son motion sous une feinte ngligence,
ne parlez pas de ces choses-l; moi, penser  ces choses-l! avoir
des chagrins d'amour? _Vanitas vanitatum_! Me serais-je donc, 
votre avis, retourn la cervelle, et pour qui? pour quelque
grisette, pour quelque fille de chambre,  qui j'aurais fait la
cour dans une garnison, fi!

-- Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos
vises plus haut.

-- Plus haut? et que suis-je pour avoir tant d'ambition? un pauvre
mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes et
se trouve grandement dplac dans le monde!

-- Aramis, Aramis! s'cria d'Artagnan en regardant son ami avec un
air de doute.

-- Poussire, je rentre dans la poussire. La vie est pleine
d'humiliations et de douleurs, continua-t-il en s'assombrissant;
tous les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour  tour
dans la main de l'homme, surtout les fils d'or. O mon cher
d'Artagnan! reprit Aramis en donnant  sa voix une lgre teinte
d'amertume, croyez-moi, cachez bien vos plaies quand vous en
aurez. Le silence est la dernire joie des malheureux; gardez-vous
de mettre qui que ce soit sur la trace de vos douleurs, les
curieux pompent nos larmes comme les mouches font du sang d'un
daim bless.

-- Hlas, mon cher Aramis, dit d'Artagnan en poussant  son tour
un profond soupir, c'est mon histoire  moi-mme que vous faites
l.

-- Comment?

-- Oui, une femme que j'aimais, que j'adorais, vient de m'tre
enleve de force. Je ne sais pas o elle est, o on l'a conduite;
elle est peut-tre prisonnire, elle est peut-tre morte.

-- Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu'elle ne
vous a pas quitt volontairement; que si vous n'avez point de ses
nouvelles, c'est que toute communication avec vous lui est
interdite, tandis que...

-- Tandis que...

-- Rien, reprit Aramis, rien.

-- Ainsi, vous renoncez  jamais au monde, c'est un parti pris,
une rsolution arrte?

--  tout jamais. Vous tes mon ami aujourd'hui demain vous ne
serez plus pour moi qu'une ombre; o plutt mme, vous n'existerez
plus. Quant au monde, c'est un spulcre et pas autre chose.

-- Diable! c'est fort triste ce que vous me dites l.

-- Que voulez-vous! ma vocation m'attire, elle m'enlve.

D'Artagnan sourit et ne rpondit point. Aramis continua:

Et cependant, tandis que je tiens encore  la terre j'eusse voulu
vous parler de vous, de nos amis.

-- Et moi, dit d'Artagnan, j'eusse voulu vous parler de vous-mme,
mais je vous vois si dtach de tout; les amours, vous en faites
fi; les amis sont des ombres, le monde est un spulcre.

-- Hlas! vous le verrez par vous-mme, dit Aramis avec un soupir.

-- N'en parlons donc plus, dit d'Artagnan, et brlons cette lettre
qui, sans doute, vous annonait quelque nouvelle infidlit de
votre grisette ou de votre fille de chambre.

-- Quelle lettre? s'cria vivement Aramis.

-- Une lettre qui tait venue chez vous en votre absence et qu'on
m'a remise pour vous.

-- Mais de qui cette lettre?

-- Ah! de quelque suivante plore, de quelque grisette au
dsespoir; la fille de chambre de Mme de Chevreuse peut-tre, qui
aura t oblige de retourner  Tours avec sa matresse, et qui,
pour se faire pimpante, aura pris du papier parfum et aura
cachet sa lettre avec une couronne de duchesse.

-- Que dites-vous l?

-- Tiens, je l'aurai perdue! dit sournoisement le jeune homme en
faisant semblant de chercher. Heureusement que le monde est un
spulcre, que les hommes et par consquent les femmes sont des
ombres, que l'amour est un sentiment dont vous faites fi!

-- Ah! d'Artagnan, d'Artagnan! s'cria Aramis, tu me fais mourir!

-- Enfin, la voici! dit d'Artagnan.

Et il tira la lettre de sa poche.

Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutt la dvora,
son visage rayonnait.

Il parat que la suivante  un beau style, dit nonchalamment le
messager.

-- Merci, d'Artagnan! s'cria Aramis presque en dlire. Elle a t
force de retourner  Tours; elle ne m'est pas infidle, elle
m'aime toujours. Viens, mon ami, viens que je t'embrasse, le
bonheur m'touffe!

Et les deux amis se mirent  danser autour du vnrable saint
Chrysostome, pitinant bravement les feuillets de la thse qui
avaient roul sur le parquet.

En ce moment, Bazin entrait avec les pinards et l'omelette.

Fuis, malheureux! s'cria Aramis en lui jetant sa calotte au
visage; retourne d'o tu viens, remporte ces horribles lgumes et
cet affreux entremets! demande un livre piqu, un chapon gras, un
gigot  l'ail et quatre bouteilles de vieux bourgogne.

Bazin, qui regardait son matre et qui ne comprenait rien  ce
changement, laissa mlancoliquement glisser l'omelette dans les
pinards, et les pinards sur le parquet.

Voil le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit
d'Artagnan, si vous tenez  lui faire une politesse: _Non inutile
desiderium in oblatione_.

-- Allez-vous-en au diable avec votre latin! Mon cher d'Artagnan,
buvons, morbleu, buvons frais, buvons beaucoup, et racontez-moi un
peu ce qu'on fait l-bas.


CHAPITRE XXVII
LA FEMME D'ATHOS

Il reste maintenant  savoir des nouvelles d'Athos, dit
d'Artagnan au fringant Aramis, quand il l'eut mis au courant de ce
qui s'tait pass dans la capitale depuis leur dpart, et qu'un
excellent dner leur eut fait oublier  l'un sa thse,  l'autre
sa fatigue.

-- Croyez-vous donc qu'il lui soit arriv malheur? demanda Aramis.
Athos est si froid, si brave et manie si habilement son pe.

-- Oui, sans doute, et personne ne reconnat mieux que moi le
courage et l'adresse d'Athos, mais j'aime mieux sur mon pe le
choc des lances que celui des btons, je crains qu'Athos n'ait t
trill par de la valetaille, les valets sont gens qui frappent
fort et ne finissent pas tt. Voil pourquoi, je vous l'avoue, je
voudrais repartir le plus tt possible.

-- Je tcherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me
sente gure en tat de monter  cheval. Hier, j'essayai de la
discipline que vous voyez sur ce mur et la douleur m'empcha de
continuer ce pieux exercice.

-- C'est qu'aussi, mon cher ami, on n'a jamais vu essayer de
gurir un coup d'escopette avec des coups de martinet; mais vous
tiez malade, et la maladie rend la tte faible, ce qui fait que
je vous excuse.

-- Et quand partez-vous?

-- Demain, au point du jour; reposez-vous de votre mieux cette
nuit, et demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble.

--  demain donc, dit Aramis; car tout de fer que vous tes, vous
devez avoir besoin de repos.

Le lendemain, lorsque d'Artagnan entra chez Aramis, il le trouva 
sa fentre.

Que regardez-vous donc l? demanda d'Artagnan.

-- Ma foi! J'admire ces trois magnifiques chevaux que les garons
d'curie tiennent en bride; c'est un plaisir de prince que de
voyager sur de pareilles montures.

-- Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-l, car
l'un de ces chevaux est  vous.

-- Ah! bah, et lequel?

-- Celui des trois que vous voudrez: je n'ai pas de prfrence.

-- Et le riche caparaon qui le couvre est  moi aussi?

-- Sans doute.

-- Vous voulez rire, d'Artagnan.

-- Je ne ris plus depuis que vous parlez franais.

-- C'est pour moi, ces fontes dores, cette housse de velours,
cette selle cheville d'argent?

--  vous-mme, comme le cheval qui piaffe est  moi, comme cet
autre cheval qui caracole est  Athos.

-- Peste! ce sont trois btes superbes.

-- Je suis flatt qu'elles soient de votre got.

-- C'est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-l?

--  coup sr, ce n'est point le cardinal, mais ne vous inquitez
pas d'o ils viennent, et songez seulement qu'un des trois est
votre proprit.

-- Je prends celui que tient le valet roux.

--  merveille!

-- Vive Dieu! s'cria Aramis, voil qui me fait passer le reste de
ma douleur; je monterais l-dessus avec trente balles dans le
corps. Ah! sur mon me, les beaux triers! Hol! Bazin, venez ,
et  l'instant mme.

Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte.

Fourbissez mon pe, redressez mon feutre, brossez mon manteau,
et chargez mes pistolets! dit Aramis.

-- Cette dernire recommandation est inutile, interrompit
d'Artagnan: il y a des pistolets chargs dans vos fontes.

Bazin soupira.

Allons, matre Bazin, tranquillisez-vous, dit d'Artagnan; on
gagne le royaume des cieux dans toutes les conditions.

-- Monsieur tait dj si bon thologien! dit Bazin presque
larmoyant; il ft devenu vque et peut-tre cardinal.

-- Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, rflchis un peu;  quoi
sert d'tre homme d'glise, je te prie? on n'vite pas pour cela
d'aller faire la guerre; tu vois bien que le cardinal va faire la
premire campagne avec le pot en tte et la pertuisane au poing;
et M. de Nogaret de La Valette, qu'en dis-tu? il est cardinal
aussi, demande  son laquais combien de fois il lui a fait de la
charpie.

-- Hlas! soupira Bazin, je le sais, monsieur, tout est boulevers
dans le monde aujourd'hui.

Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais
taient descendus.

Tiens-moi l'trier, Bazin, dit Aramis.

Et Aramis s'lana en selle avec sa grce et sa lgret
ordinaire; mais aprs quelques voltes et quelques courbettes du
noble animal, son cavalier ressentit des douleurs tellement
insupportables, qu'il plit et chancela. D'Artagnan qui, dans la
prvision de cet accident, ne l'avait pas perdu des yeux, s'lana
vers lui, le retint dans ses bras et le conduisit  sa chambre.

C'est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j'irai seul 
la recherche d'Athos.

-- Vous tes un homme d'airain, lui dit Aramis.

-- Non, j'ai du bonheur, voil tout, mais comment allez-vous vivre
en m'attendant? plus de thse, plus de glose sur les doigts et les
bndictions, hein?

Aramis sourit.

Je ferai des vers, dit-il.

-- Oui, des vers parfums  l'odeur du billet de la suivante de
Mme de Chevreuse. Enseignez donc la prosodie  Bazin, cela le
consolera. Quant au cheval, montez-le tous les jours un peu, et
cela vous habituera aux manoeuvres.

-- Oh! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me
retrouverez prt  vous suivre.

Ils se dirent adieu et, dix minutes aprs, d'Artagnan, aprs avoir
recommand son ami  Bazin et  l'htesse, trottait dans la
direction d'Amiens.

Comment allait-il retrouver Athos, et mme le retrouverait-il?

La position dans laquelle il l'avait laiss tait critique; il
pouvait bien avoir succomb. Cette ide, en assombrissant son
front, lui arracha quelques soupirs et lui fit formuler tout bas
quelques serments de vengeance. De tous ses amis, Athos tait le
plus g, et partant le moins rapproch en apparence de ses gots
et de ses sympathies.

Cependant il avait pour ce gentilhomme une prfrence marque.
L'air noble et distingu d'Athos, ces clairs de grandeur qui
jaillissaient de temps en temps de l'ombre o il se tenait
volontairement enferm, cette inaltrable galit d'humeur qui en
faisait le plus facile compagnon de la terre, cette gaiet force
et mordante, cette bravoure qu'on et appele aveugle si elle
n'et t le rsultat du plus rare sang-froid, tant de qualits
attiraient plus que l'estime, plus que l'amiti de d'Artagnan,
elles attiraient son admiration.

En effet, considr mme auprs de M. de Trville, l'lgant et
noble courtisan, Athos, dans ses jours de belle humeur, pouvait
soutenir avantageusement la comparaison; il tait de taille
moyenne, mais cette taille tait si admirablement prise et si bien
proportionne, que, plus d'une fois, dans ses luttes avec Porthos,
il avait fait plier le gant dont la force physique tait devenue
proverbiale parmi les mousquetaires; sa tte, aux yeux perants,
au nez droit, au menton dessin comme celui de Brutus, avait un
caractre indfinissable de grandeur et de grce; ses mains, dont
il ne prenait aucun soin, faisaient le dsespoir d'Aramis, qui
cultivait les siennes  grand renfort de pte d'amandes et d'huile
parfume; le son de sa voix tait pntrant et mlodieux tout  la
fois, et puis, ce qu'il y avait d'indfinissable dans Athos, qui
se faisait toujours obscur et petit, c'tait cette science
dlicate du monde et des usages de la plus brillante socit,
cette habitude de bonne maison qui perait comme  son insu dans
ses moindres actions.

S'agissait-il d'un repas, Athos l'ordonnait mieux qu'aucun homme
du monde, plaant chaque convive  la place et au rang que lui
avaient faits ses anctres ou qu'il s'tait faits lui-mme.
S'agissait-il de science hraldique, Athos connaissait toutes les
familles nobles du royaume, leur gnalogie, leurs alliances,
leurs armes et l'origine de leurs armes. L'tiquette n'avait pas
de minuties qui lui fussent trangres, il savait quels taient
les droits des grands propritaires, il connaissait  fond la
vnerie et la fauconnerie, et un jour il avait, en causant de ce
grand art, tonn le roi Louis XIII lui-mme, qui cependant y
tait pass matre.

Comme tous les grands seigneurs de cette poque, il montait 
cheval et faisait des armes dans la perfection. Il y a plus: son
ducation avait t si peu nglige, mme sous le rapport des
tudes scolastiques, si rares  cette poque chez les
gentilshommes, qu'il souriait aux bribes de latin que dtachait
Aramis, et qu'avait l'air de comprendre Porthos; deux ou trois
fois mme, au grand tonnement de ses amis, il lui tait arriv,
lorsque Aramis laissait chapper quelque erreur de rudiment, de
remettre un verbe  son temps et un nom  son cas. En outre, sa
probit tait inattaquable, dans ce sicle o les hommes de guerre
transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience,
les amants avec la dlicatesse rigoureuse de nos jours, et les
pauvres avec le septime commandement de Dieu. C'tait donc un
homme fort extraordinaire qu'Athos.

Et cependant, on voyait cette nature si distingue, cette crature
si belle, cette essence si fine, tourner insensiblement vers la
vie matrielle, comme les vieillards tournent vers l'imbcillit
physique et morale. Athos, dans ses heures de privation, et ces
heures taient frquentes, s'teignait dans toute sa partie
lumineuse, et son ct brillant disparaissait comme dans une
profonde nuit.

Alors, le demi-dieu vanoui, il restait  peine un homme. La tte
basse, l'oeil terne, la parole lourde et pnible, Athos regardait
pendant de longues heures soit sa bouteille et son verre, soit
Grimaud, qui, habitu  lui obir par signes, lisait dans le
regard atone de son matre jusqu' son moindre dsir, qu'il
satisfaisait aussitt. La runion des quatre amis avait-elle lieu
dans un de ces moments-l, un mot, chapp avec un violent effort,
tait tout le contingent qu'Athos fournissait  la conversation.
En change, Athos  lui seul buvait comme quatre, et cela sans
qu'il y part autrement que par un froncement de sourcil plus
indiqu et par une tristesse plus profonde.

D'Artagnan, dont nous connaissons l'esprit investigateur et
pntrant, n'avait, quelque intrt qu'il et  satisfaire sa
curiosit sur ce sujet, pu encore assigner aucune cause  ce
marasme, ni en noter les occurrences. Jamais Athos ne recevait de
lettres, jamais Athos ne faisait aucune dmarche qui ne ft connue
de tous ses amis.

On ne pouvait dire que ce ft le vin qui lui donnt cette
tristesse, car au contraire il ne buvait que pour combattre cette
tristesse, que ce remde, comme nous l'avons dit, rendait plus
sombre encore. On ne pouvait attribuer cet excs d'humeur noire au
jeu, car, au contraire de Porthos, qui accompagnait de ses chants
ou de ses jurons toutes les variations de la chance, Athos,
lorsqu'il avait gagn, demeurait aussi impassible que lorsqu'il
avait perdu. On l'avait vu, au cercle des mousquetaires, gagner un
soir trois mille pistoles, les perdre jusqu'au ceinturon brod
d'or des jours de gala; regagner tout cela, plus cent louis, sans
que son beau sourcil noir et hauss ou baiss d'une demi-ligne,
sans que ses mains eussent perdu leur nuance nacre, sans que sa
conversation, qui tait agrable ce soir-l, et cess d'tre
calme et agrable.

Ce n'tait pas non plus, comme chez nos voisins les Anglais, une
influence atmosphrique qui assombrissait son visage, car cette
tristesse devenait plus intense en gnral vers les beaux jours de
l'anne; juin et juillet taient les mois terribles d'Athos.

Pour le prsent, il n'avait pas de chagrin, il haussait les
paules quand on lui parlait de l'avenir; son secret tait donc
dans le pass, comme on l'avait dit vaguement  d'Artagnan.

Cette teinte mystrieuse rpandue sur toute sa personne rendait
encore plus intressant l'homme dont jamais les yeux ni la bouche,
dans l'ivresse la plus complte, n'avaient rien rvl, quelle que
ft l'adresse des questions diriges contre lui.

Eh bien, pensait d'Artagnan, le pauvre Athos est peut-tre mort 
cette heure, et mort par ma faute, car c'est moi qui l'ai entran
dans cette affaire, dont il ignorait l'origine, dont il ignorera
le rsultat et dont il ne devait tirer aucun profit.

-- Sans compter, monsieur, rpondait Planchet, que nous lui devons
probablement la vie. Vous rappelez-vous comme il a cri: "Au
large, d'Artagnan! je suis pris." Et aprs avoir dcharg ses deux
pistolets, quel bruit terrible il faisait avec son pe! On et
dit vingt hommes, ou plutt vingt diables enrags!

Et ces mots redoublaient l'ardeur de d'Artagnan, qui excitait son
cheval, lequel n'ayant pas besoin d'tre excit emportait son
cavalier au galop.

Vers onze heures du matin, on aperut Amiens;  onze heures et
demie, on tait  la porte de l'auberge maudite.

D'Artagnan avait souvent mdit contre l'hte perfide une de ces
bonnes vengeances qui consolent, rien qu'en esprance. Il entra
donc dans l'htellerie, le feutre sur les yeux, la main gauche sur
le pommeau de l'pe et faisant siffler sa cravache de la main
droite.

Me reconnaissez-vous? dit-il  l'hte, qui s'avanait pour le
saluer.

-- Je n'ai pas cet honneur, Monseigneur, rpondit celui-ci les
yeux encore blouis du brillant quipage avec lequel d'Artagnan se
prsentait.

-- Ah! vous ne me connaissez pas!

-- Non, Monseigneur.

-- Eh bien, deux mots vont vous rendre la mmoire. Qu'avez-vous
fait de ce gentilhomme  qui vous etes l'audace, voici quinze
jours passs  peu prs, d'intenter une accusation de fausse
monnaie?

L'hte plit, car d'Artagnan avait pris l'attitude la plus
menaante, et Planchet se modelait sur son matre.

Ah! Monseigneur, ne m'en parlez pas, s'cria l'hte de son ton de
voix le plus larmoyant; ah! Seigneur, combien j'ai pay cette
faute! Ah! malheureux que je suis!

-- Ce gentilhomme, vous dis-je, qu'est-il devenu?

-- Daignez m'couter, Monseigneur, et soyez clment. Voyons,
asseyez-vous, par grce!

D'Artagnan, muet de colre et d'inquitude, s'assit, menaant
comme un juge. Planchet s'adossa firement  son fauteuil.

Voici l'histoire, Monseigneur, reprit l'hte tout tremblant, car
je vous reconnais  cette heure; c'est vous qui tes parti quand
j'eus ce malheureux dml avec ce gentilhomme dont vous parlez.

-- Oui, c'est moi; ainsi vous voyez bien que vous n'avez pas de
grce  attendre si vous ne dites pas toute la vrit.

-- Aussi veuillez m'couter, et vous la saurez tout entire.

-- J'coute.

-- J'avais t prvenu par les autorits qu'un faux-monnayeur
clbre arriverait  mon auberge avec plusieurs de ses compagnons,
tous dguiss sous le costume de gardes ou de mousquetaires. Vos
chevaux, vos laquais, votre figure, Messeigneurs, tout m'avait t
dpeint.

-- Aprs, aprs? dit d'Artagnan, qui reconnut bien vite d'o
venait le signalement si exactement donn.

-- Je pris donc, d'aprs les ordres de l'autorit, qui m'envoya un
renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes afin de
m'assurer de la personne des prtendus faux-monnayeurs.

-- Encore! dit d'Artagnan,  qui ce mot de faux-monnayeur
chauffait terriblement les oreilles.

-- Pardonnez-moi, Monseigneur, de dire de telles choses, mais
elles sont justement mon excuse. L'autorit m'avait fait peur, et
vous savez qu'un aubergiste doit mnager l'autorit.

-- Mais encore une fois, ce gentilhomme, o est-il? qu'est-il
devenu? Est-il mort? est-il vivant?

-- Patience, Monseigneur, nous y voici. Il arriva donc ce que vous
savez, et dont votre dpart prcipit, ajouta l'hte avec une
finesse qui n'chappa point  d'Artagnan, semblait autoriser
l'issue. Ce gentilhomme votre ami se dfendit en dsespr. Son
valet, qui, par un malheur imprvu, avait cherch querelle aux
gens de l'autorit, dguiss en garons d'curie...

-- Ah! misrable! s'cria d'Artagnan, vous tiez tous d'accord, et
je ne sais  quoi tient que je ne vous extermine tous!

-- Hlas! non, Monseigneur, nous n'tions pas tous d'accord, et
vous l'allez bien voir. Monsieur votre ami (pardon de ne point
l'appeler par le nom honorable qu'il porte sans doute, mais nous
ignorons ce nom), monsieur votre ami, aprs avoir mis hors de
combat deux hommes de ses deux coups de pistolet, battit en
retraite en se dfendant avec son pe dont il estropia encore un
de mes hommes, et d'un coup du plat de laquelle il m'tourdit.

-- Mais, bourreau, finiras-tu? dit d'Artagnan. Athos, que devient
Athos?

-- En battant en retraite, comme j'ai dit  Monseigneur, il trouva
derrire lui l'escalier de la cave, et comme la porte tait
ouverte, il tira la clef  lui et se barricada en dedans. Comme on
tait sr de le retrouver l, on le laissa libre.

-- Oui, dit d'Artagnan, on ne tenait pas tout  fait  le tuer, on
ne cherchait qu' l'emprisonner.

-- Juste Dieu!  l'emprisonner, Monseigneur? il s'emprisonna bien
lui-mme, je vous le jure. D'abord il avait fait de rude besogne,
un homme tait tu sur le coup et deux autres taient blesss
grivement. Le mort et les deux blesss furent emports par leurs
camarades, et jamais je n'ai plus entendu parler ni des uns, ni
des autres. Moi-mme, quand je repris mes sens, j'allai trouver
M. le gouverneur, auquel je racontai tout ce qui s'tait pass, et
auquel je demandai ce que je devais faire du prisonnier. Mais
M. le gouverneur eut l'air de tomber des nues; il me dit qu'il
ignorait compltement ce que je voulais dire, que les ordres qui
m'taient parvenus n'manaient pas de lui et que si j'avais le
malheur de dire  qui que ce ft qu'il tait pour quelque chose
dans toute cette chauffoure, il me ferait pendre. Il parat que
je m'tais tromp, monsieur, que j'avais arrt l'un pour l'autre,
et que celui qu'on devait arrter tait sauv.

-- Mais Athos? s'cria d'Artagnan, dont l'impatience se doublait
de l'abandon o l'autorit laissait la chose; Athos, qu'est-il
devenu?

-- Comme j'avais hte de rparer mes torts envers le prisonnier,
reprit l'aubergiste, je m'acheminai vers la cave afin de lui
rendre sa libert. Ah! monsieur, ce n'tait plus un homme, c'tait
un diable.  cette proposition de libert, il dclara que c'tait
un pige qu'on lui tendait et qu'avant de sortir il entendait
imposer ses conditions. Je lui dis bien humblement, car je ne me
dissimulais pas la mauvaise position o je m'tais mis en portant
la main sur un mousquetaire de Sa Majest, je lui dis que j'tais
prt  me soumettre  ses conditions.

-- D'abord, dit-il, je veux qu'on me rende mon valet tout arm.

On s'empressa d'obir  cet ordre; car vous comprenez bien,
monsieur, que nous tions disposs  faire tout ce que voudrait
votre ami. M. Grimaud (il a dit ce nom, celui-l, quoiqu'il ne
parle pas beaucoup), M. Grimaud fut donc descendu  la cave, tout
bless qu'il tait; alors, son matre l'ayant reu, rebarricada la
porte et nous ordonna de rester dans notre boutique.

-- Mais enfin, s'cria d'Artagnan, o est-il? o est Athos?

-- Dans la cave, monsieur.

-- Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce
temps-l?

-- Bont divine! Non, monsieur. Nous, le retenir dans la cave!
vous ne savez donc pas ce qu'il y fait, dans la cave! Ah! si vous
pouviez l'en faire sortir, monsieur, je vous en serais
reconnaissant toute ma vie, vous adorerais comme mon patron.

-- Alors il est l, je le retrouverai l?

-- Sans doute, monsieur, il s'est obstin  y rester. Tous les
jours, on lui passe par le soupirail du pain au bout d'une
fourche, et de la viande quand il en demande; mais, hlas! ce
n'est pas de pain et de viande qu'il fait la plus grande
consommation. Une fois, j'ai essay de descendre avec deux de mes
garons, mais il est entr dans une terrible fureur. J'ai entendu
le bruit de ses pistolets qu'il armait et de son mousqueton
qu'armait son domestique. Puis, comme nous leur demandions quelles
taient leurs intentions, le matre a rpondu qu'ils avaient
quarante coups  tirer lui et son laquais, et qu'ils les
tireraient jusqu'au dernier plutt que de permettre qu'un seul de
nous mt le pied dans la cave. Alors, monsieur, j'ai t me
plaindre au gouverneur, lequel m'a rpondu que je n'avais que ce
que je mritais, et que cela m'apprendrait  insulter les
honorables seigneurs qui prenaient gte chez moi.

-- De sorte que, depuis ce temps?... reprit d'Artagnan ne pouvant
s'empcher de rire de la figure piteuse de son hte.

-- De sorte que, depuis ce temps, monsieur, continua celui-ci,
nous menons la vie la plus triste qui se puisse voir; car,
monsieur, il faut que vous sachiez que toutes nos provisions sont
dans la cave; il y a notre vin en bouteilles et notre vin en
pice, la bire, l'huile et les pices, le lard et les saucissons;
et comme il nous est dfendu d'y descendre, nous sommes forcs de
refuser le boire et le manger aux voyageurs qui nous arrivent, de
sorte que tous les jours notre htellerie se perd. Encore une
semaine avec votre ami dans ma cave, et nous sommes ruins.

-- Et ce sera justice, drle. Ne voyait-on pas bien,  notre mine,
que nous tions gens de qualit et non faussaires, dites?

-- Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit l'hte. Mais tenez,
tenez, le voil qui s'emporte.

-- Sans doute qu'on l'aura troubl, dit d'Artagnan.

-- Mais il faut bien qu'on le trouble, s'cria l'hte; il vient de
nous arriver deux gentilshommes anglais.

-- Eh bien?

-- Eh bien, les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez,
monsieur; ceux-ci ont demand du meilleur. Ma femme alors aura
sollicit de M. Athos la permission d'entrer pour satisfaire ces
messieurs; et il aura refus comme de coutume. Ah! bont divine!
voil le sabbat qui redouble!

D'Artagnan, en effet, entendit mener un grand bruit du ct de la
cave; il se leva et, prcd de l'hte qui se tordait les mains,
et suivi de Planchet qui tenait son mousqueton tout arm, il
s'approcha du lieu de la scne.

Les deux gentilshommes taient exasprs, ils avaient fait une
longue course et mouraient de faim et de soif.

Mais c'est une tyrannie, s'criaient-ils en trs bon franais,
quoique avec un accent tranger, que ce matre fou ne veuille pas
laisser  ces bonnes gens l'usage de leur vin. a, nous allons
enfoncer la porte, et s'il est trop enrag, eh bien! nous le
tuerons.

-- Tout beau, messieurs! dit d'Artagnan en tirant ses pistolets de
sa ceinture; vous ne tuerez personne, s'il vous plat.

-- Bon, bon, disait derrire la porte la voix calme d'Athos, qu'on
les laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous
allons voir.

Tout braves qu'ils paraissaient tre, les deux gentilshommes
anglais se regardrent en hsitant; on et dit qu'il y avait dans
cette cave un de ces ogres famliques, gigantesques hros des
lgendes populaires, et dont nul ne force impunment la caverne.

Il y eut un moment de silence; mais enfin les deux Anglais eurent
honte de reculer, et le plus hargneux des deux descendit les cinq
ou six marches dont se composait l'escalier et donna dans la porte
un coup de pied  fendre une muraille.

Planchet, dit d'Artagnan en armant ses pistolets, je me charge de
celui qui est en haut, charge-toi de celui qui est en bas. Ah!
messieurs! vous voulez de la bataille! eh bien! on va vous en
donner!

-- Mon Dieu, s'cria la voix creuse d'Athos, j'entends d'Artagnan,
ce me semble.

-- En effet, dit d'Artagnan en haussant la voix  son tour, c'est
moi-mme, mon ami.

-- Ah! bon! alors, dit Athos, nous allons les travailler, ces
enfonceurs de portes.

Les gentilshommes avaient mis l'pe  la main, mais ils se
trouvaient pris entre deux feux; ils hsitrent un instant encore;
mais, comme la premire fois, l'orgueil l'emporta, et un second
coup de pied fit craquer la porte dans toute sa hauteur.

Range-toi, d'Artagnan, range-toi, cria Athos, range-toi, je vais
tirer.

-- Messieurs, dit d'Artagnan, que la rflexion n'abandonnait
jamais, messieurs, songez-y! De la patience, Athos. Vous vous
engagez l dans une mauvaise affaire, et vous allez tre cribls.
Voici mon valet et moi qui vous lcherons trois coups de feu,
autant vous arriveront de la cave; puis nous aurons encore nos
pes, dont, je vous assure, mon ami et moi nous jouons
passablement. Laissez-moi faire vos affaires et les miennes. Tout
 l'heure vous aurez  boire, je vous en donne ma parole.

-- S'il en reste, grogna la voix railleuse d'Athos.

L'htelier sentit une sueur froide couler le long de son chine.

Comment, s'il en reste! murmura-t-il.

-- Que diable! il en restera, reprit d'Artagnan; soyez donc
tranquille,  eux deux ils n'auront pas bu toute la cave.
Messieurs, remettez vos pes au fourreau.

-- Eh bien, vous, remettez vos pistolets  votre ceinture.

-- Volontiers.

Et d'Artagnan donna l'exemple. Puis, se retournant vers Planchet,
il lui fit signe de dsarmer son mousqueton.

Les Anglais, convaincus, remirent en grommelant leurs pes au
fourreau. On leur raconta l'histoire de l'emprisonnement d'Athos.
Et comme ils taient bons gentilshommes, ils donnrent tort 
l'htelier.

Maintenant, messieurs, dit d'Artagnan, remontez chez vous, et,
dans dix minutes, je vous rponds qu'on vous y portera tout ce que
vous pourrez dsirer.

Les Anglais salurent et sortirent.

Maintenant que je suis seul, mon cher Athos, dit d'Artagnan,
ouvrez-moi la porte, je vous en prie.

--  l'instant mme, dit Athos.

Alors on entendit un grand bruit de fagots entrechoqus et de
poutres gmissantes: c'taient les contrescarpes et les bastions
d'Athos, que l'assig dmolissait lui-mme.

Un instant aprs, la porte s'branla, et l'on vit paratre la tte
ple d'Athos qui, d'un coup d'oeil rapide, explorait les environs.

D'Artagnan se jeta  son cou et l'embrassa tendrement puis il
voulut l'entraner hors de ce sjour humide, alors il s'aperut
qu'Athos chancelait.

Vous tes bless? lui dit-il.

-- Moi! pas le moins du monde; je suis ivre mort, voil tout, et
jamais homme n'a mieux fait ce qu'il fallait pour cela. Vive Dieu!
mon hte, il faut que j'en aie bu au moins pour ma part cent
cinquante bouteilles.

-- Misricorde! s'cria l'hte, si le valet en a bu la moiti du
matre seulement, je suis ruin.

-- Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se serait pas
permis le mme ordinaire que moi; il a bu  la pice seulement;
tenez, je crois qu'il a oubli de remettre le fosset. Entendez-
vous? cela coule.

D'Artagnan partit d'un clat de rire qui changea le frisson de
l'hte en fivre chaude.

En mme temps, Grimaud parut  son tour derrire son matre, le
mousqueton sur l'paule, la tte tremblante, comme ces satyres
ivres des tableaux de Rubens. Il tait arros par-devant et par-
derrire d'une liqueur grasse que l'hte reconnut pour tre sa
meilleure huile d'olive.

Le cortge traversa la grande salle et alla s'installer dans la
meilleure chambre de l'auberge, que d'Artagnan occupa d'autorit.

Pendant ce temps, l'hte et sa femme se prcipitrent avec des
lampes dans la cave, qui leur avait t si longtemps interdite et
o un affreux spectacle les attendait.

Au-del des fortifications auxquelles Athos avait fait brche pour
sortir et qui se composaient de fagots, de planches et de
futailles vides entasses selon toutes les rgles de l'art
stratgique, on voyait  et l, nageant dans les mares d'huile et
de vin, les ossements de tous les jambons mangs, tandis qu'un
amas de bouteilles casses jonchait tout l'angle gauche de la cave
et qu'un tonneau, dont le robinet tait rest ouvert, perdait par
cette ouverture les dernires gouttes de son sang. L'image de la
dvastation et de la mort, comme dit le pote de l'Antiquit,
rgnait l comme sur un champ de bataille.

Sur cinquante saucissons, pendus aux solives, dix restaient 
peine.

Alors les hurlements de l'hte et de l'htesse percrent la vote
de la cave, d'Artagnan lui-mme en fut mu. Athos ne tourna pas
mme la tte.

Mais  la douleur succda la rage. L'hte s'arma d'une broche et,
dans son dsespoir, s'lana dans la chambre o les deux amis
s'taient retirs.

Du vin! dit Athos en apercevant l'hte.

-- Du vin! s'cria l'hte stupfait, du vin! mais vous m'en avez
bu pour plus de cent pistoles; mais je suis un homme ruin, perdu,
ananti!

-- Bah! dit Athos, nous sommes constamment rests sur notre soif.

-- Si vous vous tiez contents de boire, encore; mais vous avez
cass toutes les bouteilles.

-- Vous m'avez pouss sur un tas qui a dgringol. C'est votre
faute.

-- Toute mon huile est perdue!

-- L'huile est un baume souverain pour les blessures, et il
fallait bien que ce pauvre Grimaud panst celles que vous lui avez
faites.

-- Tous mes saucissons rongs!

-- Il y a normment de rats dans cette cave.

-- Vous allez me payer tout cela, cria l'hte exaspr.

-- Triple drle! dit Athos en se soulevant. Mais il retomba
aussitt; il venait de donner la mesure de ses forces. D'Artagnan
vint  son secours en levant sa cravache.

L'hte recula d'un pas et se mit  fondre en larmes.

Cela vous apprendra, dit d'Artagnan,  traiter d'une faon plus
courtoise les htes que Dieu vous envoie.

-- Dieu..., dites le diable!

-- Mon cher ami, dit d'Artagnan, si vous nous rompez encore les
oreilles, nous allons nous renfermer tous les quatre dans votre
cave, et nous verrons si vritablement le dgt est aussi grand
que vous le dites.

-- Eh bien, oui, messieurs, dit l'hte, j'ai tort, je l'avoue;
mais  tout pch misricorde; vous tes des seigneurs et je suis
un pauvre aubergiste, vous aurez piti de moi.

-- Ah! si tu parles comme cela, dit Athos, tu vas me fendre le
coeur, et les larmes vont couler de mes yeux comme le vin coulait
de tes futailles. On n'est pas si diable qu'on en a l'air. Voyons,
viens ici et causons.

L'hte s'approcha avec inquitude.

Viens, te dis-je, et n'aie pas peur, continua Athos. Au moment o
j'allais te payer, j'avais pos ma bourse sur la table.

-- Oui, Monseigneur.

-- Cette bourse contenait soixante pistoles, o est-elle?

-- Dpose au greffe, Monseigneur: on avait dit que c'tait de la
fausse monnaie.

-- Eh bien, fais-toi rendre ma bourse, et garde les soixante
pistoles.

-- Mais Monseigneur sait bien que le greffe ne lche pas ce qu'il
tient. Si c'tait de la fausse monnaie, il y aurait encore de
l'espoir; mais malheureusement ce sont de bonnes pices.

-- Arrange-toi avec lui, mon brave homme, cela ne me regarde pas,
d'autant plus qu'il ne me reste pas une livre.

-- Voyons, dit d'Artagnan, l'ancien cheval d'Athos, o est-il?

--  l'curie.

-- Combien vaut-il?

-- Cinquante pistoles tout au plus.

-- Il en vaut quatre-vingts; prends-le, et que tout soit dit.

-- Comment! tu vends mon cheval, dit Athos, tu vends mon Bajazet?
et sur quoi ferai-je la campagne? sur Grimaud?

-- Je t'en amne un autre, dit d'Artagnan.

-- Un autre?

-- Et magnifique! s'cria l'hte.

-- Alors, s'il y en a un autre plus beau et plus jeune, prends le
vieux, et  boire!

-- Duquel? demanda l'hte tout  fait rassrn.

-- De celui qui est au fond, prs des lattes; il en reste encore
vingt-cinq bouteilles, toutes les autres ont t casses dans ma
chute. Montez-en six.

-- Mais c'est un foudre que cet homme! dit l'hte  part lui; s'il
reste seulement quinze jours ici, et qu'il paie ce qu'il boira, je
rtablirai mes affaires.

-- Et n'oublie pas, continua d'Artagnan, de monter quatre
bouteilles du pareil aux deux seigneurs anglais.

-- Maintenant, dit Athos, en attendant qu'on nous apporte du vin,
conte-moi, d'Artagnan, ce que sont devenus les autres; voyons.

D'Artagnan lui raconta comment il avait trouv Porthos dans son
lit avec une foulure, et Aramis  une table entre les deux
thologiens. Comme il achevait, l'hte rentra avec les bouteilles
demandes et un jambon qui, heureusement pour lui, tait rest
hors de la cave.

C'est bien, dit Athos en remplissant son verre et celui de
d'Artagnan, voil pour Porthos et pour Aramis; mais vous, mon ami,
qu'avez-vous et que vous est-il arriv personnellement? Je vous
trouve un air sinistre.

-- Hlas! dit d'Artagnan, c'est que je suis le plus malheureux de
nous tous, moi!

-- Toi malheureux, d'Artagnan! dit Athos. Voyons, comment es-tu
malheureux? Dis-moi cela.

-- Plus tard, dit d'Artagnan.

-- Plus tard! et pourquoi plus tard? parce que tu crois que je
suis ivre, d'Artagnan? Retiens bien ceci: je n'ai jamais les ides
plus nettes que dans le vin. Parle donc, je suis tout oreilles.

D'Artagnan raconta son aventure avec Mme Bonacieux.

Athos l'couta sans sourciller; puis, lorsqu'il eut fini:

Misres que tout cela, dit Athos, misres!

C'tait le mot d'Athos.

Vous dites toujours misres! mon cher Athos, dit d'Artagnan; cela
vous sied bien mal,  vous qui n'avez jamais aim.

L'oeil mort d'Athos s'enflamma soudain, mais ce ne fut qu'un
clair, il redevint terne et vague comme auparavant.

C'est vrai, dit-il tranquillement, je n'ai jamais aim, moi.

-- Vous voyez bien alors, coeur de pierre, dit d'Artagnan, que
vous avez tort d'tre dur pour nous autres coeurs tendres.

-- Coeurs tendres, coeurs percs, dit Athos.

-- Que dites-vous?

-- Je dis que l'amour est une loterie o celui qui gagne, gagne la
mort! Vous tes bien heureux d'avoir perdu, croyez-moi, mon cher
d'Artagnan. Et si j'ai un conseil  vous donner, c'est de perdre
toujours.

-- Elle avait l'air de si bien m'aimer!

-- Elle en avait l'air.

-- Oh! elle m'aimait.

-- Enfant! il n'y a pas un homme qui n'ait cru comme vous que sa
matresse l'aimait, et il n'y a pas un homme qui n'ait t tromp
par sa matresse.

-- Except vous, Athos, qui n'en avez jamais eu.

-- C'est vrai, dit Athos aprs un moment de silence, je n'en ai
jamais eu, moi. Buvons!

-- Mais alors, philosophe que vous tes, dit d'Artagnan,
instruisez-moi, soutenez-moi; j'ai besoin de savoir et d'tre
consol.

-- Consol de quoi?

-- De mon malheur.

-- Votre malheur fait rire, dit Athos en haussant les paules; je
serais curieux de savoir ce que vous diriez si je vous racontais
une histoire d'amour.

-- Arrive  vous?

-- Ou  un de mes amis, qu'importe!

-- Dites, Athos, dites.

-- Buvons, nous ferons mieux.

-- Buvez et racontez.

-- Au fait, cela se peut, dit Athos en vidant et remplissant son
verre, les deux choses vont  merveille ensemble.

-- J'coute, dit d'Artagnan.

Athos se recueillit, et,  mesure qu'il se recueillait, d'Artagnan
le voyait plir; il en tait  cette priode de l'ivresse o les
buveurs vulgaires tombent et dorment. Lui, il rvait tout haut
sans dormir. Ce somnambulisme de l'ivresse avait quelque chose
d'effrayant.

Vous le voulez absolument? demanda-t-il.

-- Je vous en prie, dit d'Artagnan.

-- Qu'il soit fait donc comme vous le dsirez. Un de mes amis, un
de mes amis, entendez-vous bien! pas moi, dit Athos en
s'interrompant avec un sourire sombre; un des comtes de ma
province, c'est--dire du Berry, noble comme un Dandolo ou un
Montmorency, devint amoureux  vingt-cinq ans d'une jeune fille de
seize, belle comme les amours.  travers la navet de son ge
perait un esprit ardent, un esprit non pas de femme, mais de
pote; elle ne plaisait pas, elle enivrait; elle vivait dans un
petit bourg, prs de son frre qui tait cur. Tous deux taient
arrivs dans le pays: ils venaient on ne savait d'o; mais en la
voyant si belle et en voyant son frre si pieux, on ne songeait
pas  leur demander d'o ils venaient. Du reste, on les disait de
bonne extraction. Mon ami, qui tait le seigneur du pays, aurait
pu la sduire ou la prendre de force,  son gr, il tait le
matre; qui serait venu  l'aide de deux trangers, de deux
inconnus? Malheureusement il tait honnte homme, il l'pousa. Le
sot, le niais, l'imbcile!

-- Mais pourquoi cela, puisqu'il l'aimait? demanda d'Artagnan.

-- Attendez donc, dit Athos. Il l'emmena dans son chteau, et en
fit la premire dame de sa province; et il faut lui rendre
justice, elle tenait parfaitement son rang.

-- Eh bien? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien, un jour qu'elle tait  la chasse avec son mari,
continua Athos  voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de
cheval et s'vanouit; le comte s'lana  son secours, et comme
elle touffait dans ses habits, il les fendit avec son poignard et
lui dcouvrit l'paule. Devinez ce qu'elle avait sur l'paule,
d'Artagnan? dit Athos avec un grand clat de rire.

-- Puis-je le savoir? demanda d'Artagnan.

-- Une fleur de lis, dit Athos. Elle tait marque!

Et Athos vida d'un seul trait le verre qu'il tenait  la main.

Horreur! s'cria d'Artagnan, que me dites-vous l?

-- La vrit. Mon cher, l'ange tait un dmon. La pauvre fille
avait vol.

-- Et que fit le comte?

-- Le comte tait un grand seigneur, il avait sur ses terres droit
de justice basse et haute: il acheva de dchirer les habits de la
comtesse, il lui lia les mains derrire le dos et la pendit  un
arbre.

-- Ciel! Athos! un meurtre! s'cria d'Artagnan.

-- Oui, un meurtre, pas davantage, dit Athos ple comme la mort.
Mais on me laisse manquer de vin, ce me semble.

Et Athos saisit au goulot la dernire bouteille qui restait,
l'approcha de sa bouche et la vida d'un seul trait, comme il et
fait d'un verre ordinaire.

Puis il laissa tomber sa tte sur ses deux mains; d'Artagnan
demeura devant lui, saisi d'pouvante.

Cela m'a guri des femmes belles, potiques et amoureuses, dit
Athos en se relevant et sans songer  continuer l'apologue du
comte. Dieu vous en accorde autant! Buvons!

-- Ainsi elle est morte? balbutia d'Artagnan.

-- Parbleu! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, drle,
cria Athos, nous ne pouvons plus boire!

-- Et son frre? ajouta timidement d'Artagnan.

-- Son frre? reprit Athos.

-- Oui, le prtre?

-- Ah! je m'en informai pour le faire pendre  son tour; mais il
avait pris les devants, il avait quitt sa cure depuis la veille.

-- A-t-on su au moins ce que c'tait que ce misrable?

-- C'tait sans doute le premier amant et le complice de la belle,
un digne homme qui avait fait semblant d'tre cur peut-tre pour
marier sa matresse et lui assurer un sort. Il aura t cartel,
je l'espre.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit d'Artagnan, tout tourdi de cette
horrible aventure.

-- Mangez donc de ce jambon, d'Artagnan, il est exquis, dit Athos
en coupant une tranche qu'il mit sur l'assiette du jeune homme.
Quel malheur qu'il n'y en ait pas eu seulement quatre comme celui-
l dans la cave! j'aurais bu cinquante bouteilles de plus.

D'Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l'et
rendu fou; il laissa tomber sa tte sur ses deux mains et fit
semblant de s'endormir.

Les jeunes gens ne savent plus boire, dit Athos en le regardant
en piti, et pourtant celui-l est des meilleurs!...


CHAPITRE XXVIII
RETOUR

D'Artagnan tait rest tourdi de la terrible confidence d'Athos;
cependant bien des choses lui paraissaient encore obscures dans
cette demi-rvlation; d'abord elle avait t faite par un homme
tout  fait ivre  un homme qui l'tait  moiti, et cependant,
malgr ce vague que fait monter au cerveau la fume de deux ou
trois bouteilles de bourgogne, d'Artagnan, en se rveillant le
lendemain matin, avait chaque parole d'Athos aussi prsente  son
esprit que si,  mesure qu'elles taient tombes de sa bouche,
elles s'taient imprimes dans son esprit. Tout ce doute ne lui
donna qu'un plus vif dsir d'arriver  une certitude, et il passa
chez son ami avec l'intention bien arrte de renouer sa
conversation de la veille mais il trouva Athos de sens tout  fait
rassis, c'est--dire le plus fin et le plus impntrable des
hommes.

Au reste, le mousquetaire, aprs avoir chang avec lui une
poigne de main, alla le premier au-devant de sa pense.

J'tais bien ivre hier, mon cher d'Artagnan, dit-il, j'ai senti
cela ce matin  ma langue, qui tait encore fort paisse, et  mon
pouls qui tait encore fort agit; je parie que j'ai dit mille
extravagances.

Et, en disant ces mots, il regarda son ami avec une fixit qui
l'embarrassa.

Mais non pas, rpliqua d'Artagnan, et, si je me le rappelle bien,
vous n'avez rien dit que de fort ordinaire.

-- Ah! vous m'tonnez! Je croyais vous avoir racont une histoire
des plus lamentables.

Et il regardait le jeune homme comme s'il et voulu lire au plus
profond de son coeur.

Ma foi! dit d'Artagnan, il parat que j'tais encore plus ivre
que vous, puisque je ne me souviens de rien.

Athos ne se paya point de cette parole, et il reprit:

Vous n'tes pas sans avoir remarqu, mon cher ami, que chacun a
son genre d'ivresse, triste ou gaie, moi j'ai l'ivresse triste,
et, quand une fois je suis gris, ma manire est de raconter toutes
les histoires lugubres que ma sotte nourrice m'a inculques dans
le cerveau. C'est mon dfaut; dfaut capital, j'en conviens; mais,
 cela prs, je suis bon buveur.

Athos disait cela d'une faon si naturelle, que d'Artagnan fut
branl dans sa conviction.

Oh! c'est donc cela, en effet, reprit le jeune homme en essayant
de ressaisir la vrit, c'est donc cela que je me souviens, comme,
au reste, on se souvient d'un rve, que nous avons parl de
pendus.

-- Ah! vous voyez bien, dit Athos en plissant et cependant en
essayant de rire, j'en tais sr, les pendus sont mon cauchemar, 
moi.

-- Oui, oui, reprit d'Artagnan, et voil la mmoire qui me
revient; oui, il s'agissait... attendez donc... il s'agissait
d'une femme.

-- Voyez, rpondit Athos en devenant presque livide, c'est ma
grande histoire de la femme blonde, et quand je raconte celle-l,
c'est que je suis ivre mort.

-- Oui, c'est cela, dit d'Artagnan, l'histoire de la femme blonde,
grande et belle, aux yeux bleus.

-- Oui, et pendue.

-- Par son mari, qui tait un seigneur de votre connaissance,
continua d'Artagnan en regardant fixement Athos.

-- Eh bien, voyez cependant comme on compromettrait un homme quand
on ne sait plus ce que l'on dit, reprit Athos en haussant les
paules, comme s'il se ft pris lui-mme en piti. Dcidment, je
ne veux plus me griser, d'Artagnan, c'est une trop mauvaise
habitude.

D'Artagnan garda le silence.

Puis Athos, changeant tout  coup de conversation:

 propos, dit-il, je vous remercie du cheval que vous m'avez
amen.

-- Est-il de votre got? demanda d'Artagnan.

-- Oui, mais ce n'tait pas un cheval de fatigue.

-- Vous vous trompez; j'ai fait avec lui dix lieues en moins d'une
heure et demie, et il n'y paraissait pas plus que s'il et fait le
tour de la place Saint-Sulpice.

-- Ah , vous allez me donner des regrets.

-- Des regrets?

-- Oui, je m'en suis dfait.

-- Comment cela?

-- Voici le fait: ce matin, je me suis rveill  six heures, vous
dormiez comme un sourd, et je ne savais que faire; j'tais encore
tout hbt de notre dbauche d'hier; je descendis dans la grande
salle, et j'avisai un de nos Anglais qui marchandait un cheval 
un maquignon, le sien tant mort hier d'un coup de sang. Je
m'approchai de lui, et comme je vis qu'il offrait cent pistoles
d'un alezan brl: Par Dieu, lui dis-je, mon gentilhomme, moi
aussi j'ai un cheval  vendre.

-- Et trs beau mme, dit-il, je l'ai vu hier, le valet de votre
ami le tenait en main.

-- Trouvez-vous qu'il vaille cent pistoles?

-- Oui, et voulez-vous me le donner pour ce prix-l?

-- Non, mais je vous le joue.

-- Vous me le jouez?

-- Oui.

--  quoi?

-- Aux ds.

Ce qui fut dit fut fait; et j'ai perdu le cheval. Ah! mais par
exemple, continua Athos, j'ai regagn le caparaon.

D'Artagnan fit une mine assez maussade.

Cela vous contrarie? dit Athos.

-- Mais oui, je vous l'avoue, reprit d'Artagnan; ce cheval devait
servir  nous faire reconnatre un jour de bataille; c'tait un
gage, un souvenir. Athos, vous avez eu tort.

-- Eh! mon cher ami, mettez-vous  ma place, reprit le
mousquetaire; je m'ennuyais  prir, moi, et puis, d'honneur, je
n'aime pas les chevaux anglais. Voyons, s'il ne s'agit que d'tre
reconnu par quelqu'un, eh bien, la selle suffira; elle est assez
remarquable. Quant au cheval, nous trouverons quelque excuse pour
motiver sa disparition. Que diable! un cheval est mortel; mettons
que le mien a eu la morve ou le farcin.

D'Artagnan ne se dridait pas.

Cela me contrarie, continua Athos, que vous paraissiez tant tenir
 ces animaux, car je ne suis pas au bout de mon histoire.

-- Qu'avez-vous donc fait encore?

-- Aprs avoir perdu mon cheval, neuf contre dix, voyez le coup,
l'ide me vint de jouer le vtre.

-- Oui, mais vous vous en tntes, j'espre,  l'ide?

-- Non pas, je la mis  excution  l'instant mme.

-- Ah! par exemple! s'cria d'Artagnan inquiet.

-- Je jouai, et je perdis.

-- Mon cheval?

-- Votre cheval; sept contre huit; faute d'un point..., vous
connaissez le proverbe.

-- Athos, vous n'tes pas dans votre bon sens, je vous jure!

-- Mon cher, c'tait hier, quand je vous contais mes sottes
histoires, qu'il fallait me dire cela, et non pas ce matin. Je le
perdis donc avec tous les quipages et harnais possibles.

-- Mais c'est affreux!

-- Attendez donc, vous n'y tes point, je ferais un joueur
excellent, si je ne m'enttais pas; mais je m'entte, c'est comme
quand je bois; je m'enttai donc...

-- Mais que ptes-vous jouer, il ne vous restait plus rien?

-- Si fait, si fait, mon ami; il nous restait ce diamant qui
brille  votre doigt, et que j'avais remarqu hier.

-- Ce diamant! s'cria d'Artagnan, en portant vivement la main 
sa bague.

-- Et comme je suis connaisseur, en ayant eu quelques-uns pour mon
propre compte, je l'avais estim mille pistoles.

-- J'espre, dit srieusement d'Artagnan  demi mort de frayeur,
que vous n'avez aucunement fait mention de mon diamant?

-- Au contraire, cher ami; vous comprenez, ce diamant devenait
notre seule ressource; avec lui, je pouvais regagner nos harnais
et nos chevaux, et, de plus, l'argent pour faire la route.

-- Athos, vous me faites frmir! s'cria d'Artagnan.

-- Je parlai donc de votre diamant  mon partenaire, lequel
l'avait aussi remarqu. Que diable aussi, mon cher, vous portez 
votre doigt une toile du ciel, et vous ne voulez pas qu'on y
fasse attention! Impossible!

-- Achevez, mon cher; achevez! dit d'Artagnan, car, d'honneur!
avec votre sang-froid, vous me faites mourir!

-- Nous divismes donc ce diamant en dix parties de cent pistoles
chacune.

-- Ah! vous voulez rire et m'prouver? dit d'Artagnan que la
colre commenait  prendre aux cheveux comme Minerve prend
Achille, dans l'Iliade.

-- Non, je ne plaisante pas, mordieu! j'aurais bien voulu vous y
voir, vous! il y avait quinze jours que je n'avais envisag face
humaine et que j'tais l  m'abrutir en m'abouchant avec des
bouteilles.

-- Ce n'est point une raison pour jouer mon diamant, cela?
rpondit d'Artagnan en serrant sa main avec une crispation
nerveuse.

-- coutez donc la fin; dix parties de cent pistoles chacune en
dix coups sans revanche. En treize coups je perdis tout. En treize
coups! Le nombre 13 m'a toujours t fatal, c'tait le 13 du mois
de juillet que...

-- Ventrebleu! s'cria d'Artagnan en se levant de table,
l'histoire du jour lui faisant oublier celle de la veille.

-- Patience, dit Athos, j'avais un plan. L'Anglais tait un
original, je l'avais vu le matin causer avec Grimaud, et Grimaud
m'avait averti qu'il lui avait fait des propositions pour entrer 
son service. Je lui joue Grimaud, le silencieux Grimaud, divis en
dix portions.

-- Ah! pour le coup! dit d'Artagnan clatant de rire malgr lui.

-- Grimaud lui-mme, entendez-vous cela! et avec les dix parts de
Grimaud, qui ne vaut pas en tout un ducaton, je regagne le
diamant. Dites maintenant que la persistance n'est pas une vertu.

-- Ma foi, c'est trs drle! s'cria d'Artagnan consol et se
tenant les ctes de rire.

-- Vous comprenez que, me sentant en veine, je me remis aussitt 
jouer sur le diamant.

-- Ah! diable, dit d'Artagnan assombri de nouveau.

-- J'ai regagn vos harnais, puis votre cheval, puis mes harnais,
puis mon cheval, puis reperdu. Bref, j'ai rattrap votre harnais,
puis le mien. Voil o nous en sommes. C'est un coup superbe;
aussi je m'en suis tenu l.

D'Artagnan respira comme si on lui et enlev l'htellerie de
dessus la poitrine.

Enfin, le diamant me reste? dit-il timidement.

-- Intact! cher ami; plus les harnais de votre Bucphale et du
mien.

-- Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux?

-- J'ai une ide sur eux.

-- Athos, vous me faites frmir.

-- coutez, vous n'avez pas jou depuis longtemps, vous,
d'Artagnan?

-- Et je n'ai point l'envie de jouer.

-- Ne jurons de rien. Vous n'avez pas jou depuis longtemps,
disais-je, vous devez donc avoir la main bonne.

-- Eh bien, aprs?

-- Eh bien, l'Anglais et son compagnon sont encore l. J'ai
remarqu qu'ils regrettaient beaucoup les harnais. Vous, vous
paraissez tenir  votre cheval. A votre place, je jouerais vos
harnais contre votre cheval.

-- Mais il ne voudra pas un seul harnais.

-- Jouez les deux, pardieu! je ne suis point un goste comme
vous, moi.

-- Vous feriez cela? dit d'Artagnan indcis, tant la confiance
d'Athos commenait  le gagner  son insu.

-- Parole d'honneur, en un seul coup.

-- Mais c'est qu'ayant perdu les chevaux, je tenais normment 
conserver les harnais.

-- Jouez votre diamant, alors.

-- Oh! ceci, c'est autre chose; jamais, jamais.

-- Diable! dit Athos, je vous proposerais bien de jouer Planchet;
mais comme cela a dj t fait, l'Anglais ne voudrait peut-tre
plus.

-- Dcidment, mon cher Athos, dit d'Artagnan, j'aime mieux ne
rien risquer.

-- C'est dommage, dit froidement Athos, l'Anglais est cousu de
pistoles. Eh! mon Dieu, essayez un coup, un coup est bientt jou.

-- Et si je perds?

-- Vous gagnerez.

-- Mais si je perds?

-- Eh bien, vous donnerez les harnais.

-- Va pour un coup, dit d'Artagnan.

Athos se mit en qute de l'Anglais et le trouva dans l'curie, o
il examinait les harnais d'un oeil de convoitise. L'occasion tait
bonne. Il fit ses conditions: les deux harnais contre un cheval ou
cent pistoles,  choisir. L'Anglais calcula vite: les deux harnais
valaient trois cents pistoles  eux deux; il topa.

D'Artagnan jeta les ds en tremblant et amena le nombre trois; sa
pleur effraya Athos, qui se contenta de dire:

Voil un triste coup, compagnon; vous aurez les chevaux tout
harnachs, monsieur.

L'Anglais, triomphant, ne se donna mme la peine de rouler les
ds, il les jeta sur la table sans regarder, tant il tait sr de
la victoire; d'Artagnan s'tait dtourn pour cacher sa mauvaise
humeur.

Tiens, tiens, tiens, dit Athos avec sa voix tranquille, ce coup
de ds est extraordinaire, et je ne l'ai vu que quatre fois dans
ma vie: deux as!

L'Anglais regarda et fut saisi d'tonnement, d'Artagnan regarda et
fut saisi de plaisir.

Oui, continua Athos, quatre fois seulement: une fois chez
M. de Crquy; une autre fois chez moi,  la campagne, dans mon
chteau de... quand j'avais un chteau; une troisime fois chez
M. de Trville, o il nous surprit tous; enfin une quatrime fois
au cabaret, o il chut  moi et o je perdis sur lui cent louis
et un souper.

-- Alors, monsieur reprend son cheval, dit l'Anglais.

-- Certes, dit d'Artagnan.

-- Alors il n'y a pas de revanche?

-- Nos conditions disaient: pas de revanche, vous vous le
rappelez?

-- C'est vrai; le cheval va tre rendu  votre valet, monsieur.

-- Un moment, dit Athos; avec votre permission, monsieur, je
demande  dire un mot  mon ami.

-- Dites.

Athos tira d'Artagnan  part.

Eh bien, lui dit d'Artagnan, que me veux-tu encore, tentateur, tu
veux que je joue, n'est-ce pas?

-- Non, je veux que vous rflchissiez.

--  quoi?

-- Vous allez reprendre le cheval, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Vous avez tort, je prendrais les cent pistoles; vous savez que
vous avez jou les harnais contre le cheval ou cent pistoles, 
votre choix.

-- Oui.

-- Je prendrais les cent pistoles.

-- Eh bien, moi, je prends le cheval.

-- Et vous avez tort, je vous le rpte; que ferons-nous d'un
cheval pour nous deux, je ne puis pas monter en croupe nous
aurions l'air des deux fils Aymon qui ont perdu leurs frres; vous
ne pouvez pas m'humilier en chevauchant prs de moi, en
chevauchant sur ce magnifique destrier. Moi, sans balancer un seul
instant, je prendrais les cent pistoles, nous avons besoin
d'argent pour revenir  Paris.

-- Je tiens  ce cheval, Athos.

-- Et vous avez tort, mon ami; un cheval prend un cart, un cheval
bute et se couronne, un cheval mange dans un rtelier o a mang
un cheval morveux: voil un cheval ou plutt cent pistoles
perdues; il faut que le matre nourrisse son cheval, tandis qu'au
contraire cent pistoles nourrissent leur matre.

-- Mais comment reviendrons-nous?

-- Sur les chevaux de nos laquais, pardieu! on verra toujours bien
 l'air de nos figures que nous sommes gens de condition.

-- La belle mine que nous aurons sur des bidets, tandis qu'Aramis
et Porthos caracoleront sur leurs chevaux!

-- Aramis! Porthos! s'cria Athos, et il se mit  rire.

-- Quoi? demanda d'Artagnan, qui ne comprenait rien  l'hilarit
de son ami.

-- Bien, bien, continuons, dit Athos.

-- Ainsi, votre avis...?

-- Est de prendre les cent pistoles, d'Artagnan; avec les cent
pistoles nous allons festiner jusqu' la fin du mois; nous avons
essuy des fatigues, voyez-vous, et il sera bon de nous reposer un
peu.

-- Me reposer! oh! non, Athos, aussitt  Paris je me mets  la
recherche de cette pauvre femme.

-- Eh bien, croyez-vous que votre cheval vous sera aussi utile
pour cela que de bons louis d'or? Prenez les cent pistoles, mon
ami, prenez les cent pistoles.

D'Artagnan n'avait besoin que d'une raison pour se rendre. Celle-
l lui parut excellente. D'ailleurs, en rsistant plus longtemps,
il craignait de paratre goste aux yeux d'Athos; il acquiesa
donc et choisit les cent pistoles, que l'Anglais lui compta sur-
le-champ.

Puis l'on ne songea plus qu' partir. La paix signe avec
l'aubergiste, outre le vieux cheval d'Athos, cota six pistoles;
d'Artagnan et Athos prirent les chevaux de Planchet et de Grimaud,
les deux valets se mirent en route  pied, portant les selles sur
leurs ttes.

Si mal monts que fussent les deux amis, ils prirent bientt les
devants sur leurs valets et arrivrent  Crvecoeur. De loin ils
aperurent Aramis mlancoliquement appuy sur sa fentre et
regardant, comme ma soeur Anne, poudroyer l'horizon.

Hol, eh! Aramis! que diable faites-vous donc l? crirent les
deux amis.

-- Ah! c'est vous, d'Artagnan, c'est vous Athos, dit le jeune
homme; je songeais avec quelle rapidit s'en vont les biens de ce
monde, et mon cheval anglais, qui s'loignait et qui vient de
disparatre au milieu d'un tourbillon de poussire, m'tait une
vivante image de la fragilit des choses de la terre. La vie elle-
mme peut se rsoudre en trois mots: Erat, est, fuit.

-- Cela veut dire au fond? demanda d'Artagnan, qui commenait  se
douter de la vrit.

-- Cela veut dire que je viens de faire un march de dupe:
soixante louis, un cheval qui,  la manire dont il file, peut
faire au trot cinq lieues  l'heure.

D'Artagnan et Athos clatrent de rire.

Mon cher d'Artagnan, dit Aramis, ne m'en veuillez pas trop, je
vous prie: ncessit n'a pas de loi; d'ailleurs je suis le premier
puni, puisque cet infme maquignon m'a vol cinquante louis au
moins. Ah! vous tes bons mnagers, vous autres! vous venez sur
les chevaux de vos laquais et vous faites mener vos chevaux de
luxe en main, doucement et  petites journes.

Au mme instant un fourgon, qui depuis quelques instants pointait
sur la route d'Amiens, s'arrta, et l'on vit sortir Grimaud et
Planchet leurs selles sur la tte. Le fourgon retournait  vide
vers Paris, et les deux laquais s'taient engags, moyennant leur
transport,  dsaltrer le voiturier tout le long de la route.

Qu'est-ce que cela? dit Aramis en voyant ce qui se passait; rien
que les selles?

-- Comprenez-vous maintenant? dit Athos.

-- Mes amis, c'est exactement comme moi. J'ai conserv le harnais,
par instinct. Hol, Bazin! portez mon harnais neuf auprs de celui
de ces messieurs.

-- Et qu'avez-vous fait de vos curs? demanda d'Artagnan.

-- Mon cher, je les ai invits  dner le lendemain, dit Aramis:
il y a ici du vin exquis, cela soit dit en passant; je les ai
griss de mon mieux; alors le cur m'a dfendu de quitter la
casaque, et le jsuite m'a pri de le faire recevoir mousquetaire.

-- Sans thse! cria d'Artagnan, sans thse! je demande la
suppression de la thse, moi!

-- Depuis lors, continua Aramis, je vis agrablement. J'ai
commenc un pome en vers d'une syllabe; c'est assez difficile,
mais le mrite en toutes choses est dans la difficult. La matire
est galante, je vous lirai le premier chant, il a quatre cents
vers et dure une minute.

-- Ma foi, mon cher Aramis, dit d'Artagnan, qui dtestait presque
autant les vers que le latin, ajoutez au mrite de la difficult
celui de la brivet, et vous tes sr au moins que votre pome
aura deux mrites.

-- Puis, continua Aramis, il respire des passions honntes, vous
verrez. Ah , mes amis, nous retournons donc  Paris? Bravo, je
suis prt; nous allons donc revoir ce bon Porthos, tant mieux.
Vous ne croyez pas qu'il me manquait, ce grand niais-l? Ce n'est
pas lui qui aurait vendu son cheval, ft-ce contre un royaume. Je
voudrais dj le voir sur sa bte et sur sa selle. Il aura, j'en
suis sr, l'air du grand mogol.

On fit une halte d'une heure pour faire souffler les chevaux;
Aramis solda son compte, plaa Bazin dans le fourgon avec ses
camarades, et l'on se mit en route pour aller retrouver Porthos.

On le trouva debout, moins ple que ne l'avait vu d'Artagnan  sa
premire visite, et assis  une table o, quoiqu'il ft seul,
figurait un dner de quatre personnes; ce dner se composait de
viandes galamment trousses, de vins choisis et de fruits
superbes.

Ah! pardieu! dit-il en se levant, vous arrivez  merveille,
messieurs, j'en tais justement au potage, et vous allez dner
avec moi.

-- Oh! oh! fit d'Artagnan, ce n'est pas Mousqueton qui a pris au
lasso de pareilles bouteilles, puis voil un fricandeau piqu et
un filet de boeuf...

-- Je me refais, dit Porthos, je me refais, rien n'affaiblit comme
ces diables de foulures; avez-vous eu des foulures, Athos?

-- Jamais; seulement je me rappelle que dans notre chauffoure de
la rue Frou je reus un coup d'pe qui, au bout de quinze ou
dix-huit jours, m'avait produit exactement le mme effet.

-- Mais ce dner n'tait pas pour vous seul, mon cher Porthos? dit
Aramis.

-- Non, dit Porthos; j'attendais quelques gentilshommes du
voisinage qui viennent de me faire dire qu'ils ne viendraient pas;
vous les remplacerez et je ne perdrai pas au change. Hol,
Mousqueton! des siges, et que l'on double les bouteilles!

-- Savez-vous ce que nous mangeons ici? dit Athos au bout de dix
minutes.

-- Pardieu! rpondit d'Artagnan, moi je mange du veau piqu aux
cardons et  la moelle.

-- Et moi des filets d'agneau, dit Porthos.

-- Et moi un blanc de volaille, dit Aramis.

-- Vous vous trompez tous, messieurs, rpondit Athos, vous mangez
du cheval.

-- Allons donc! dit d'Artagnan.

-- Du cheval! fit Aramis avec une grimace de dgot.

Porthos seul ne rpondit pas.

Oui, du cheval; n'est-ce pas, Porthos, que nous mangeons du
cheval? Peut-tre mme les caparaons avec!

-- Non, messieurs, j'ai gard le harnais, dit Porthos.

-- Ma foi, nous nous valons tous, dit Aramis: on dirait que nous
nous sommes donn le mot.

-- Que voulez-vous, dit Porthos, ce cheval faisait honte  mes
visiteurs, et je n'ai pas voulu les humilier!

-- Puis, votre duchesse est toujours aux eaux, n'est-ce pas?
reprit d'Artagnan.

-- Toujours, rpondit Porthos. Or, ma foi, le gouverneur de la
province, un des gentilshommes que j'attendais aujourd'hui 
dner, m'a paru le dsirer si fort que je le lui ai donn.

-- Donn! s'cria d'Artagnan.

-- Oh! mon Dieu! oui, donn! c'est le mot, dit Porthos; car il
valait certainement cent cinquante louis, et le ladre n'a voulu me
le payer que quatre-vingts.

-- Sans la selle? dit Aramis.

-- Oui, sans la selle.

-- Vous remarquerez, messieurs, dit Athos, que c'est encore
Porthos qui a fait le meilleur march de nous tous.

Ce fut alors un hourra de rires dont le pauvre Porthos fut tout
saisi; mais on lui expliqua bientt la raison de cette hilarit,
qu'il partagea bruyamment selon sa coutume.

De sorte que nous sommes tous en fonds? dit d'Artagnan.

-- Mais pas pour mon compte, dit Athos; j'ai trouv le vin
d'Espagne d'Aramis si bon, que j'en ai fait charger une
soixantaine de bouteilles dans le fourgon des laquais: ce qui m'a
fort dsargent.

-- Et moi, dit Aramis, imaginez donc que j'avais donn jusqu' mon
dernier sou  l'glise de Montdidier et aux jsuites d'Amiens; que
j'avais pris en outre des engagements qu'il m'a fallu tenir, des
messes commandes pour moi et pour vous, messieurs, que l'on dira,
messieurs, et dont je ne doute pas que nous ne nous trouvions 
merveille.

-- Et moi, dit Porthos, ma foulure, croyez-vous qu'elle ne m'a
rien cot? sans compter la blessure de Mousqueton, pour laquelle
j'ai t oblig de faire venir le chirurgien deux fois par jour,
lequel m'a fait payer ses visites double sous prtexte que cet
imbcile de Mousqueton avait t se faire donner une balle dans un
endroit qu'on ne montre ordinairement qu'aux apothicaires; aussi
je lui ai bien recommand de ne plus se faire blesser l.

-- Allons, allons, dit Athos, en changeant un sourire avec
d'Artagnan et Aramis, je vois que vous vous tes conduit
grandement  l'gard du pauvre garon: c'est d'un bon matre.

-- Bref, continua Porthos, ma dpense paye, il me restera bien
une trentaine d'cus.

-- Et  moi une dizaine de pistoles, dit Aramis.

-- Allons, allons, dit Athos, il parat que nous sommes les Crsus
de la socit. Combien vous reste-t-il sur vos cent pistoles,
d'Artagnan?

-- Sur mes cent pistoles? D'abord, je vous en ai donn cinquante.

-- Vous croyez?

-- Pardieu! -- Ah! c'est vrai, je me rappelle.

-- Puis, j'en ai pay six  l'hte.

-- Quel animal que cet hte! pourquoi lui avez-vous donn six
pistoles?

-- C'est vous qui m'avez dit de les lui donner.

-- C'est vrai que je suis trop bon. Bref, en reliquat?

-- Vingt-cinq pistoles, dit d'Artagnan.

-- Et moi, dit Athos en tirant quelque menue monnaie de sa poche,
moi...

-- Vous, rien.

-- Ma foi, ou si peu de chose, que ce n'est pas la peine de
rapporter  la masse.

-- Maintenant, calculons combien nous possdons en tout: Porthos?

-- Trente cus.

-- Aramis?

-- Dix pistoles.

-- Et vous, d'Artagnan?

-- Vingt-cinq.

-- Cela fait en tout? dit Athos.

-- Quatre cent soixante-quinze livres! dit d'Artagnan, qui
comptait comme Archimde.

-- Arrivs  Paris, nous en aurons bien encore quatre cents, dit
Porthos, plus les harnais.

-- Mais nos chevaux d'escadron? dit Aramis.

-- Eh bien, des quatre chevaux des laquais nous en ferons deux de
matre que nous tirerons au sort; avec les quatre cents livres, on
en fera un demi pour un des dmonts, puis nous donnerons les
grattures de nos poches  d'Artagnan, qui a la main bonne, et qui
ira les jouer dans le premier tripot venu, voil.

-- Dnons donc, dit Porthos, cela refroidit.

Les quatre amis, plus tranquilles dsormais sur leur avenir,
firent honneur au repas, dont les restes furent abandonns 
MM. Mousqueton, Bazin, Planchet et Grimaud.

En arrivant  Paris, d'Artagnan trouva une lettre de
M. de Trville qui le prvenait que, sur sa demande, le roi venait
de lui accorder la faveur d'entrer dans les mousquetaires.

Comme c'tait tout ce que d'Artagnan ambitionnait au monde,  part
bien entendu le dsir de retrouver Mme Bonacieux, il courut tout
joyeux chez ses camarades, qu'il venait de quitter il y avait une
demi-heure, et qu'il trouva fort tristes et fort proccups. Ils
taient runis en conseil chez Athos: ce qui indiquait toujours
des circonstances d'une certaine gravit.

M. de Trville venait de les faire prvenir que l'intention bien
arrte de Sa Majest tant d'ouvrir la campagne le 1ermai, ils
eussent  prparer incontinent leurs quipages.

Les quatre philosophes se regardrent tout bahis: M. de Trville
ne plaisantait pas sous le rapport de la discipline.

Et  combien estimez-vous ces quipages? dit d'Artagnan.

-- Oh! il n'y a pas  dire, reprit Aramis, nous venons de faire
nos comptes avec une lsinerie de Spartiates, et il nous faut 
chacun quinze cents livres.

-- Quatre fois quinze font soixante, soit six mille livres, dit
Athos.

-- Moi, dit d'Artagnan, il me semble qu'avec mille livres chacun,
il est vrai que je ne parle pas en Spartiate, mais en
procureur...

Ce mot de procureur rveilla Porthos.

Tiens, j'ai une ide! dit-il.

-- C'est dj quelque chose: moi, je n'en ai pas mme l'ombre, fit
froidement Athos, mais quant  d'Artagnan, messieurs, le bonheur
d'tre dsormais des ntres l'a rendu fou; mille livres! je
dclare que pour moi seul il m'en faut deux mille.

-- Quatre fois deux font huit, dit alors Aramis: c'est donc huit
mille livres qu'il nous faut pour nos quipages, sur lesquels
quipages, il est vrai, nous avons dj les selles.

-- Plus, dit Athos, en attendant que d'Artagnan qui allait
remercier M. de Trville et ferm la porte, plus ce beau diamant
qui brille au doigt de notre ami. Que diable! d'Artagnan est trop
bon camarade pour laisser des frres dans l'embarras, quand il
porte  son mdius la ranon d'un roi.


CHAPITRE XXIX
LA CHASSE  L'QUIPEMENT

Le plus proccup des quatre amis tait bien certainement
d'Artagnan, quoique d'Artagnan, en sa qualit de garde, ft bien
plus facile  quiper que messieurs les mousquetaires, qui taient
des seigneurs; mais notre cadet de Gascogne tait, comme on a pu
le voir, d'un caractre prvoyant et presque avare, et avec cela
(expliquez les contraires) glorieux presque  rendre des points 
Porthos.  cette proccupation de sa vanit, d'Artagnan joignait
en ce moment une inquitude moins goste. Quelques informations
qu'il et pu prendre sur Mme Bonacieux, il ne lui en tait venu
aucune nouvelle. M. de Trville en avait parl  la reine; la
reine ignorait o tait la jeune mercire et avait promis de la
faire chercher.

Mais cette promesse tait bien vague et ne rassurait gure
d'Artagnan.

Athos ne sortait pas de sa chambre; il tait rsolu  ne pas
risquer une enjambe pour s'quiper.

Il nous reste quinze jours, disait-il  ses amis; eh bien, si au
bout de ces quinze jours je n'ai rien trouv, ou plutt si rien
n'est venu me trouver, comme je suis trop bon catholique pour me
casser la tte d'un coup de pistolet, je chercherai une bonne
querelle  quatre gardes de Son minence ou  huit Anglais, et je
me battrai jusqu' ce qu'il y en ait un qui me tue, ce qui, sur la
quantit, ne peut manquer de m'arriver. On dira alors que je suis
mort pour le roi, de sorte que j'aurai fait mon service sans avoir
eu besoin de m'quiper.

Porthos continuait  se promener, les mains derrire le dos, en
hochant la tte de haut en bas et disant:

Je poursuivrai mon ide.

Aramis, soucieux et mal fris, ne disait rien.

On peut voir par ces dtails dsastreux que la dsolation rgnait
dans la communaut.

Les laquais, de leur ct, comme les coursiers d'Hippolyte,
partageaient la triste peine de leurs matres. Mousqueton faisait
des provisions de crotes; Bazin, qui avait toujours donn dans la
dvotion, ne quittait plus les glises; Planchet regardait voler
les mouches; et Grimaud, que la dtresse gnrale ne pouvait
dterminer  rompre le silence impos par son matre, poussait des
soupirs  attendrir des pierres.

Les trois amis -- car, ainsi que nous l'avons dit, Athos avait
jur de ne pas faire un pas pour s'quiper -- les trois amis
sortaient donc de grand matin et rentraient fort tard. Ils
erraient par les rues, regardant sur chaque pav pour savoir si
les personnes qui y taient passes avant eux n'y avaient pas
laiss quelque bourse. On et dit qu'ils suivaient des pistes,
tant ils taient attentifs partout o ils allaient. Quand ils se
rencontraient, ils avaient des regards dsols qui voulaient dire:
As-tu trouv quelque chose?

Cependant, comme Porthos avait trouv le premier son ide, et
comme il l'avait poursuivie avec persistance, il fut le premier 
agir. C'tait un homme d'excution que ce digne Porthos.
D'Artagnan l'aperut un jour qu'il s'acheminait vers l'glise
Saint-Leu, et le suivit instinctivement: il entra au lieu saint
aprs avoir relev sa moustache et allong sa royale, ce qui
annonait toujours de sa part les intentions les plus
conqurantes. Comme d'Artagnan prenait quelques prcautions pour
se dissimuler, Porthos crut n'avoir pas t vu. D'Artagnan entra
derrire lui. Porthos alla s'adosser au ct d'un pilier;
d'Artagnan, toujours inaperu, s'appuya de l'autre.

Justement il y avait un sermon, ce qui faisait que l'glise tait
fort peuple. Porthos profita de la circonstance pour lorgner les
femmes: grce aux bons soins de Mousqueton l'extrieur tait loin
d'annoncer la dtresse de l'intrieur; son feutre tait bien un
peu rp, sa plume tait bien un peu dteinte, ses broderies
taient bien un peu ternies, ses dentelles taient bien railles;
mais dans la demi-teinte toutes ces bagatelles disparaissaient, et
Porthos tait toujours le beau Porthos.

D'Artagnan remarqua, sur le banc le plus rapproch du pilier o
Porthos et lui taient adosss, une espce de beaut mre, un peu
jaune, un peu sche, mais raide et hautaine sous ses coiffes
noires. Les yeux de Porthos s'abaissaient furtivement sur cette
dame, puis papillonnaient au loin dans la nef.

De son ct, la dame, qui de temps en temps rougissait, lanait
avec la rapidit de l'clair un coup d'oeil sur le volage Porthos,
et aussitt les yeux de Porthos de papillonner avec fureur. Il
tait clair que c'tait un mange qui piquait au vif la dame aux
coiffes noires, car elle se mordait les lvres jusqu'au sang, se
grattait le bout du nez, et se dmenait dsesprment sur son
sige.

Ce que voyant, Porthos retroussa de nouveau sa moustache, allongea
une seconde fois sa royale, et se mit  faire des signaux  une
belle dame qui tait prs du choeur, et qui non seulement tait
une belle dame, mais encore une grande dame sans doute, car elle
avait derrire elle un ngrillon qui avait apport le coussin sur
lequel elle tait agenouille, et une suivante qui tenait le sac
armori dans lequel on renfermait le livre o elle lisait sa
messe.

La dame aux coiffes noires suivit  travers tous ses dtours le
regard de Porthos, et reconnut qu'il s'arrtait sur la dame au
coussin de velours, au ngrillon et  la suivante.

Pendant ce temps, Porthos jouait serr: c'tait des clignements
d'yeux, des doigts poss sur les lvres, de petits sourires
assassins qui rellement assassinaient la belle ddaigne.

Aussi poussa-t-elle, en forme de mea culpa et en se frappant la
poitrine, un hum! tellement vigoureux que tout le monde, mme la
dame au coussin rouge, se retourna de son ct; Porthos tint bon:
pourtant il avait bien compris, mais il fit le sourd.

La dame au coussin rouge fit un grand effet, car elle tait fort
belle, sur la dame aux coiffes noires, qui vit en elle une rivale
vritablement  craindre; un grand effet sur Porthos, qui la
trouva plus jolie que la dame aux coiffes noires; un grand effet
sur d'Artagnan, qui reconnut la dame de Meung, de Calais et de
Douvres, que son perscuteur, l'homme  la cicatrice, avait salue
du nom de Milady.

D'Artagnan, sans perdre de vue la dame au coussin rouge, continua
de suivre le mange de Porthos, qui l'amusait fort; il crut
deviner que la dame aux coiffes noires tait la procureuse de la
rue aux Ours, d'autant mieux que l'glise Saint-Leu n'tait pas
trs loigne de ladite rue.

Il devina alors par induction que Porthos cherchait  prendre sa
revanche de sa dfaite de Chantilly, alors que la procureuse
s'tait montre si rcalcitrante  l'endroit de la bourse.

Mais, au milieu de tout cela, d'Artagnan remarqua aussi que pas
une figure ne correspondait aux galanteries de Porthos. Ce
n'taient que chimres et illusions; mais pour un amour rel, pour
une jalousie vritable, y a-t-il d'autre ralit que les illusions
et les chimres?

Le sermon finit: la procureuse s'avana vers le bnitier; Porthos
l'y devana, et, au lieu d'un doigt, y mit toute la main. La
procureuse sourit, croyant que c'tait pour elle que Porthos se
mettait en frais: mais elle fut promptement et cruellement
dtrompe: lorsqu'elle ne fut plus qu' trois pas de lui, il
dtourna la tte, fixant invariablement les yeux sur la dame au
coussin rouge, qui s'tait leve et qui s'approchait suivie de son
ngrillon et de sa fille de chambre.

Lorsque la dame au coussin rouge fut prs de Porthos, Porthos tira
sa main toute ruisselante du bnitier; la belle dvote toucha de
sa main effile la grosse main de Porthos, fit en souriant le
signe de la croix et sortit de l'glise.

C'en fut trop pour la procureuse: elle ne douta plus que cette
dame et Porthos fussent en galanterie. Si elle et t une grande
dame, elle se serait vanouie, mais comme elle n'tait qu'une
procureuse, elle se contenta de dire au mousquetaire avec une
fureur concentre:

Eh! monsieur Porthos, vous ne m'en offrez pas  moi, d'eau
bnite?

Porthos fit, au son de cette voix, un soubresaut comme ferait un
homme qui se rveillerait aprs un somme de cent ans.

Ma... madame! s'cria-t-il, est-ce bien vous? Comment se porte
votre mari, ce cher monsieur Coquenard? Est-il toujours aussi
ladre qu'il tait? O avais-je donc les yeux, que je ne vous ai
pas mme aperue pendant les deux heures qu'a dur ce sermon?

-- J'tais  deux pas de vous, monsieur, rpondit la procureuse;
mais vous ne m'avez pas aperue parce que vous n'aviez d'yeux que
pour la belle dame  qui vous venez de donner de l'eau bnite.

Porthos feignit d'tre embarrass.

Ah! dit-il, vous avez remarqu...

-- Il et fallu tre aveugle pour ne pas le voir.

-- Oui, dit ngligemment Porthos, c'est une duchesse de mes amies
avec laquelle j'ai grand-peine  me rencontrer  cause de la
jalousie de son mari, et qui m'avait fait prvenir qu'elle
viendrait aujourd'hui, rien que pour me voir, dans cette chtive
glise, au fond de ce quartier perdu.

-- Monsieur Porthos, dit la procureuse, auriez-vous la bont de
m'offrir le bras pendant cinq minutes, je causerais volontiers
avec vous?

-- Comment donc, madame, dit Porthos en se clignant de l'oeil 
lui-mme comme un joueur qui rit de la dupe qu'il va faire.

Dans ce moment, d'Artagnan passait poursuivant Milady; il jeta un
regard de ct sur Porthos, et vit ce coup d'oeil triomphant.

Eh! eh! se dit-il  lui mme en raisonnant dans le sens de la
morale trangement facile de cette poque galante, en voici un qui
pourrait bien tre quip pour le terme voulu.

Porthos, cdant  la pression du bras de sa procureuse comme une
barque cde au gouvernail, arriva au clotre Saint-Magloire,
passage peu frquent, enferm d'un tourniquet  ses deux bouts.
On n'y voyait, le jour, que mendiants qui mangeaient ou enfants
qui jouaient.

Ah! monsieur Porthos! s'cria la procureuse, quand elle se fut
assure qu'aucune personne trangre  la population habituelle de
la localit ne pouvait les voir ni les entendre; ah! monsieur
Porthos! vous tes un grand vainqueur,  ce qu'il parat!

-- Moi, madame! dit Porthos en se rengorgeant, et pourquoi cela?

-- Et les signes de tantt, et l'eau bnite? Mais c'est une
princesse pour le moins, que cette dame avec son ngrillon et sa
fille de chambre!

-- Vous vous trompez; mon Dieu, non, rpondit Porthos, c'est tout
bonnement une duchesse.

-- Et ce coureur qui attendait  la porte, et ce carrosse avec un
cocher  grande livre qui attendait sur son sige?

Porthos n'avait vu ni le coureur, ni le carrosse; mais, de son
regard de femme jalouse, Mme Coquenard avait tout vu.

Porthos regretta de n'avoir pas, du premier coup, fait la dame au
coussin rouge princesse.

Ah! vous tes l'enfant chri des belles, monsieur Porthos! reprit
en soupirant la procureuse.

-- Mais, rpondit Porthos, vous comprenez qu'avec un physique
comme celui dont la nature m'a dou, je ne manque pas de bonnes
fortunes.

-- Mon Dieu! comme les hommes oublient vite! s'cria la procureuse
en levant les yeux au ciel.

-- Moins vite encore que les femmes, ce me semble, rpondit
Porthos; car enfin, moi, madame, je puis dire que j'ai t votre
victime, lorsque bless, mourant, je me suis vu abandonn des
chirurgiens; moi, le rejeton d'une famille illustre, qui m'tais
fi  votre amiti, j'ai manqu mourir de mes blessures d'abord,
et de faim ensuite dans une mauvaise auberge de Chantilly, et cela
sans que vous ayez daign rpondre une seule fois aux lettres
brlantes que je vous ai crites.

-- Mais, monsieur Porthos..., murmura la procureuse, qui sentait
qu' en juger par la conduite des plus grandes dames de ce temps-
l, elle tait dans son tort.

-- Moi qui avais sacrifi pour vous la comtesse de Penaflor...

-- Je le sais bien.

-- La baronne de...

-- Monsieur Porthos, ne m'accablez pas.

-- La duchesse de...

-- Monsieur Porthos, soyez gnreux!

-- Vous avez raison, madame, et je n'achverai pas.

-- Mais c'est mon mari qui ne veut pas entendre parler de prter.

-- Madame Coquenard, dit Porthos, rappelez-vous la premire lettre
que vous m'avez crite et que je conserve grave dans ma mmoire.

La procureuse poussa un gmissement.

Mais c'est qu'aussi, dit-elle, la somme que vous demandiez 
emprunter tait un peu bien forte.

-- Madame Coquenard, je vous donnais la prfrence. Je n'ai eu
qu' crire  la duchesse de... Je ne veux pas dire son nom, car
je ne sais pas ce que c'est que de compromettre une femme; mais ce
que je sais, c'est que je n'ai eu qu' lui crire pour qu'elle
m'en envoyt quinze cents.

La procureuse versa une larme.

Monsieur Porthos, dit-elle, je vous jure que vous m'avez
grandement punie, et que si dans l'avenir vous vous retrouviez en
pareille passe, vous n'auriez qu' vous adresser  moi.

-- Fi donc, madame! dit Porthos comme rvolt, ne parlons pas
argent, s'il vous plat, c'est humiliant.

-- Ainsi, vous ne m'aimez plus! dit lentement et tristement la
procureuse.

Porthos garda un majestueux silence.

C'est ainsi que vous me rpondez? Hlas! je comprends.

-- Songez  l'offense que vous m'avez faite, madame: elle est
reste l, dit Porthos, en posant la main  son coeur et en l'y
appuyant avec force.

-- Je la rparerai; voyons, mon cher Porthos!

-- D'ailleurs, que vous demandais-je, moi? reprit Porthos avec un
mouvement d'paules plein de bonhomie; un prt, pas autre chose.
Aprs tout, je ne suis pas un homme draisonnable. Je sais que
vous n'tes pas riche, madame Coquenard, et que votre mari est
oblig de sangsurer les pauvres plaideurs pour en tirer quelques
pauvres cus. Oh! si vous tiez comtesse, marquise ou duchesse, ce
serait autre chose, et vous seriez impardonnable.

La procureuse fut pique.

Apprenez, monsieur Porthos, dit-elle, que mon coffre-fort, tout
coffre-fort de procureuse qu'il est, est peut-tre mieux garni que
celui de toutes vos mijaures ruines.

-- Double offense que vous m'avez faite alors, dit Porthos en
dgageant le bras de la procureuse de dessous le sien; car si vous
tes riche, madame Coquenard, alors votre refus n'a plus d'excuse.

-- Quand je dis riche, reprit la procureuse, qui vit qu'elle
s'tait laiss entraner trop loin, il ne faut pas prendre le mot
au pied de la lettre. Je ne suis pas prcisment riche, je suis 
mon aise.

-- Tenez, madame, dit Porthos, ne parlons plus de tout cela, je
vous en prie. Vous m'avez mconnu; toute sympathie est teinte
entre nous.

-- Ingrat que vous tes!

-- Ah! je vous conseille de vous plaindre! dit Porthos.

-- Allez donc avec votre belle duchesse! je ne vous retiens plus.

-- Eh! elle n'est dj point si dcharne, que je crois!

-- Voyons, monsieur Porthos, encore une fois, c'est la dernire:
m'aimez-vous encore?

-- Hlas! madame, dit Porthos du ton le plus mlancolique qu'il
put prendre, quand nous allons entrer en campagne, dans une
campagne o mes pressentiments me disent que je serai tu...

-- Oh! ne dites pas de pareilles choses! s'cria la procureuse en
clatant en sanglots.

-- Quelque chose me le dit, continua Porthos en mlancolisant de
plus en plus.

-- Dites plutt que vous avez un nouvel amour.

-- Non pas, je vous parle franc. Nul objet nouveau ne me touche,
et mme je sens l, au fond de mon coeur, quelque chose qui parle
pour vous. Mais, dans quinze jours, comme vous le savez ou comme
vous ne le savez pas, cette fatale campagne s'ouvre; je vais tre
affreusement proccup de mon quipement. Puis je vais faire un
voyage dans ma famille, au fond de la Bretagne, pour raliser la
somme ncessaire  mon dpart.

Porthos remarqua un dernier combat entre l'amour et l'avarice.

Et comme, continua-t-il, la duchesse que vous venez de voir 
l'glise a ses terres prs des miennes, nous ferons le voyage
ensemble. Les voyages, vous le savez, paraissent beaucoup moins
longs quand on les fait  deux.

-- Vous n'avez donc point d'amis  Paris, monsieur Porthos? dit la
procureuse.

-- J'ai cru en avoir, dit Porthos en prenant son air mlancolique,
mais j'ai bien vu que je me trompais.

-- Vous en avez, monsieur Porthos, vous en avez, reprit la
procureuse dans un transport qui la surprit elle-mme; revenez
demain  la maison. Vous tes le fils de ma tante, mon cousin par
consquent; vous venez de Noyon en Picardie, vous avez plusieurs
procs  Paris, et pas de procureur. Retiendrez-vous bien tout
cela?

-- Parfaitement, madame.

-- Venez  l'heure du dner.

-- Fort bien.

-- Et tenez ferme devant mon mari, qui est retors, malgr ses
soixante-seize ans.

-- Soixante-seize ans! peste! le bel ge! reprit Porthos.

-- Le grand ge, vous voulez dire, monsieur Porthos. Aussi le
pauvre cher homme peut me laisser veuve d'un moment  l'autre,
continua la procureuse en jetant un regard significatif  Porthos.
Heureusement que, par contrat de mariage, nous nous sommes tout
pass au dernier vivant.

-- Tout? dit Porthos.

-- Tout.

-- Vous tes femme de prcaution, je le vois, ma chre madame
Coquenard, dit Porthos en serrant tendrement la main de la
procureuse.

-- Nous sommes donc rconcilis, cher monsieur Porthos? dit-elle
en minaudant.

-- Pour la vie, rpliqua Porthos sur le mme air.

-- Au revoir donc, mon tratre.

-- Au revoir, mon oublieuse.

--  demain, mon ange!

--  demain, flamme de ma vie!


CHAPITRE XXX
MILADY

D'Artagnan avait suivi Milady sans tre aperu par elle: il la vit
monter dans son carrosse, et il l'entendit donner  son cocher
l'ordre d'aller  Saint-Germain.

Il tait inutile d'essayer de suivre  pied une voiture emporte
au trot de deux vigoureux chevaux. D'Artagnan revint donc rue
Frou.

Dans la rue de Seine, il rencontra Planchet, qui tait arrt
devant la boutique d'un ptissier, et qui semblait en extase
devant une brioche de la forme la plus apptissante.

Il lui donna l'ordre d'aller seller deux chevaux dans les curies
de M. de Trville, un pour lui d'Artagnan, l'autre pour lui
Planchet, et de venir le joindre chez Athos, -- M. de Trville,
une fois pour toutes, ayant mis ses curies au service de
d'Artagnan.

Planchet s'achemina vers la rue du Colombier, et d'Artagnan vers
la rue Frou. Athos tait chez lui, vidant tristement une des
bouteilles de ce fameux vin d'Espagne qu'il avait rapport de son
voyage en Picardie. Il fit signe  Grimaud d'apporter un verre
pour d'Artagnan, et Grimaud obit comme d'habitude.

D'Artagnan raconta alors  Athos tout ce qui s'tait pass 
l'glise entre Porthos et la procureuse, et comment leur camarade
tait probablement,  cette heure, en voie de s'quiper.

Quant  moi, rpondit Athos  tout ce rcit, je suis bien
tranquille, ce ne seront pas les femmes qui feront les frais de
mon harnais.

-- Et cependant, beau, poli, grand seigneur comme vous l'tes, mon
cher Athos, il n'y aurait ni princesses, ni reines  l'abri de vos
traits amoureux.

-- Que ce d'Artagnan est jeune! dit Athos en haussant les
paules.

Et il fit signe  Grimaud d'apporter une seconde bouteille.

En ce moment, Planchet passa modestement la tte par la porte
entrebille, et annona  son matre que les deux chevaux taient
l.

Quels chevaux? demanda Athos.

-- Deux que M. de Trville me prte pour la promenade, et avec
lesquels je vais aller faire un tour  Saint-Germain.

-- Et qu'allez-vous faire  Saint-Germain? demanda encore Athos.

Alors d'Artagnan lui raconta la rencontre qu'il avait faite dans
l'glise, et comment il avait retrouv cette femme qui, avec le
seigneur au manteau noir et  la cicatrice prs de la tempe, tait
sa proccupation ternelle.

C'est--dire que vous tes amoureux de celle-l, comme vous
l'tiez de Mme Bonacieux, dit Athos en haussant ddaigneusement
les paules, comme s'il et pris en piti la faiblesse humaine.

-- Moi, point du tout! s'cria d'Artagnan. Je suis seulement
curieux d'claircir le mystre auquel elle se rattache. Je ne sais
pourquoi, je me figure que cette femme, tout inconnue qu'elle
m'est et tout inconnu que je lui suis, a une action sur ma vie.

-- Au fait, vous avez raison, dit Athos, je ne connais pas une
femme qui vaille la peine qu'on la cherche quand elle est perdue.
Mme Bonacieux est perdue, tant pis pour elle! qu'elle se retrouve!

-- Non, Athos, non, vous vous trompez, dit d'Artagnan; j'aime ma
pauvre Constance plus que jamais, et si je savais le lieu o elle
est, ft-elle au bout du monde, je partirais pour la tirer des
mains de ses ennemis; mais je l'ignore, toutes mes recherches ont
t inutiles. Que voulez-vous, il faut bien se distraire.

-- Distrayez-vous donc avec Milady, mon cher d'Artagnan; je le
souhaite de tout mon coeur, si cela peut vous amuser.

-- coutez, Athos, dit d'Artagnan, au lieu de vous tenir enferm
ici comme si vous tiez aux arrts, montez  cheval et venez vous
promener avec moi  Saint-Germain.

-- Mon cher, rpliqua Athos, je monte mes chevaux quand j'en ai,
sinon je vais  pied.

-- Eh bien, moi, rpondit d'Artagnan en souriant de la
misanthropie d'Athos, qui dans un autre l'et certainement bless,
moi, je suis moins fier que vous, je monte ce que je trouve.
Ainsi, au revoir, mon cher Athos.

-- Au revoir, dit le mousquetaire en faisant signe  Grimaud de
dboucher la bouteille qu'il venait d'apporter.

D'Artagnan et Planchet se mirent en selle et prirent le chemin de
Saint-Germain.

Tout le long de la route, ce qu'Athos avait dit au jeune homme
de Mme Bonacieux lui revenait  l'esprit. Quoique d'Artagnan ne
ft pas d'un caractre fort sentimental, la jolie mercire avait
fait une impression relle sur son coeur: comme il le disait, il
tait prt  aller au bout du monde pour la chercher. Mais le
monde a bien des bouts, par cela mme qu'il est rond; de sorte
qu'il ne savait de quel ct se tourner.

En attendant, il allait tcher de savoir ce que c'tait que
Milady. Milady avait parl  l'homme au manteau noir, donc elle le
connaissait. Or, dans l'esprit de d'Artagnan, c'tait l'homme au
manteau noir qui avait enlev Mme Bonacieux une seconde fois,
comme il l'avait enleve une premire. D'Artagnan ne mentait donc
qu' moiti, ce qui est bien peu mentir, quand il disait qu'en se
mettant  la recherche de Milady, il se mettait en mme temps  la
recherche de Constance.

Tout en songeant ainsi et en donnant de temps en temps un coup
d'peron  son cheval, d'Artagnan avait fait la route et tait
arriv  Saint-Germain. Il venait de longer le pavillon o, dix
ans plus tard, devait natre Louis XIV. Il traversait une rue fort
dserte, regardant  droite et  gauche s'il ne reconnatrait pas
quelque vestige de sa belle Anglaise, lorsque au rez-de-chausse
d'une jolie maison qui, selon l'usage du temps, n'avait aucune
fentre sur la rue, il vit apparatre une figure de connaissance.
Cette figure se promenait sur une sorte de terrasse garnie de
fleurs. Planchet la reconnut le premier. Eh! monsieur dit-il
s'adressant  d'Artagnan, ne vous remettez-vous pas ce visage qui
baye aux corneilles?

-- Non, dit d'Artagnan; et cependant je suis certain que ce n'est
point la premire fois que je le vois, ce visage.

-- Je le crois pardieu bien, dit Planchet: c'est ce pauvre Lubin,
le laquais du comte de Wardes, celui que vous avez si bien
accommod il y a un mois,  Calais, sur la route de la maison de
campagne du gouverneur.

-- Ah! oui bien, dit d'Artagnan, et je le reconnais  cette heure.
Crois-tu qu'il te reconnaisse, toi?

-- Ma foi, monsieur, il tait si fort troubl que je doute qu'il
ait gard de moi une mmoire bien nette.

-- Eh bien, va donc causer avec ce garon, dit d'Artagnan, et
informe-toi dans la conversation si son matre est mort.

Planchet descendit de cheval, marcha droit  Lubin, qui en effet
ne le reconnut pas, et les deux laquais se mirent  causer dans la
meilleure intelligence du monde, tandis que d'Artagnan poussait
les deux chevaux dans une ruelle et, faisant le tour d'une maison,
s'en revenait assister  la confrence derrire une haie de
coudriers.

Au bout d'un instant d'observation derrire la haie, il entendit
le bruit d'une voiture, et il vit s'arrter en face de lui le
carrosse de Milady. Il n'y avait pas  s'y tromper. Milady tait
dedans. D'Artagnan se coucha sur le cou de son cheval, afin de
tout voir sans tre vu.

Milady sortit sa charmante tte blonde par la portire, et donna
des ordres  sa femme de chambre.

Cette dernire, jolie fille de vingt  vingt-deux ans, alerte et
vive, vritable soubrette de grande dame, sauta en bas du
marchepied, sur lequel elle tait assise selon l'usage du temps,
et se dirigea vers la terrasse o d'Artagnan avait aperu Lubin.

D'Artagnan suivit la soubrette des yeux, et la vit s'acheminer
vers la terrasse. Mais, par hasard, un ordre de l'intrieur avait
appel Lubin, de sorte que Planchet tait rest seul, regardant de
tous cts par quel chemin avait disparu d'Artagnan.

La femme de chambre s'approcha de Planchet, qu'elle prit pour
Lubin, et lui tendant un petit billet:

Pour votre matre, dit-elle.

-- Pour mon matre? reprit Planchet tonn.

-- Oui, et trs press. Prenez donc vite.

L-dessus elle s'enfuit vers le carrosse, retourn  l'avance du
ct par lequel il tait venu; elle s'lana sur le marchepied, et
le carrosse repartit.

Planchet tourna et retourna le billet, puis, accoutum 
l'obissance passive, il sauta  bas de la terrasse, enfila la
ruelle et rencontra au bout de vingt pas d'Artagnan qui, ayant
tout vu, allait au-devant de lui.

Pour vous, monsieur, dit Planchet, prsentant le billet au jeune
homme.

-- Pour moi? dit d'Artagnan; en es-tu bien sr?

-- Pardieu! si j'en suis sr; la soubrette a dit: "Pour ton
matre." Je n'ai d'autre matre que vous; ainsi... Un joli brin de
fille, ma foi, que cette soubrette!

D'Artagnan ouvrit la lettre, et lut ces mots:

Une personne qui s'intresse  vous plus qu'elle ne peut le dire
voudrait savoir quel jour vous serez en tat de vous promener dans
la fort. Demain,  l'htel du Champ du Drap d'Or, un laquais noir
et rouge attendra votre rponse.

Oh! oh! se dit d'Artagnan, voil qui est un peu vif. Il parat
que Milady et moi nous sommes en peine de la sant de la mme
personne. Eh bien, Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes?
il n'est donc pas mort?

-- Non, monsieur, il va aussi bien qu'on peut aller avec quatre
coups d'pe dans le corps, car vous lui en avez, sans reproche,
allong quatre,  ce cher gentilhomme, et il est encore bien
faible, ayant perdu presque tout son sang. Comme je l'avais dit 
monsieur, Lubin ne m'a pas reconnu, et m'a racont d'un bout 
l'autre notre aventure.

-- Fort bien, Planchet, tu es le roi des laquais; maintenant,
remonte  cheval et rattrapons le carrosse.

Ce ne fut pas long; au bout de cinq minutes on aperut le carrosse
arrt sur le revers de la route, un cavalier richement vtu se
tenait  la portire.

La conversation entre Milady et le cavalier tait tellement
anime, que d'Artagnan s'arrta de l'autre ct du carrosse sans
que personne autre que la jolie soubrette s'apert de sa
prsence.

La conversation avait lieu en anglais, langue que d'Artagnan ne
comprenait pas; mais,  l'accent, le jeune homme crut deviner que
la belle Anglaise tait fort en colre; elle termina par un geste
qui ne lui laissa point de doute sur la nature de cette
conversation: c'tait un coup d'ventail appliqu de telle force,
que le petit meuble fminin vola en mille morceaux.

Le cavalier poussa un clat de rire qui parut exasprer Milady.

D'Artagnan pensa que c'tait le moment d'intervenir; il s'approcha
de l'autre portire, et se dcouvrant respectueusement:

Madame, dit-il, me permettez-vous de vous offrir mes services? Il
me semble que ce cavalier vous a mise en colre. Dites un mot,
madame, et je me charge de le punir de son manque de courtoisie.

Aux premires paroles, Milady s'tait retourne, regardant le
jeune homme avec tonnement, et lorsqu'il eut fini:

Monsieur, dit-elle en trs bon franais, ce serait de grand coeur
que je me mettrais sous votre protection si la personne qui me
querelle n'tait point mon frre.

-- Ah! excusez-moi, alors, dit d'Artagnan, vous comprenez que
j'ignorais cela, madame.

-- De quoi donc se mle cet tourneau, s'cria en s'abaissant  la
hauteur de la portire le cavalier que Milady avait dsign comme
son parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin?

-- tourneau vous-mme, dit d'Artagnan en se baissant  son tour
sur le cou de son cheval, et en rpondant de son ct par la
portire; je ne passe pas mon chemin parce qu'il me plat de
m'arrter ici.

Le cavalier adressa quelques mots en anglais  sa soeur.

Je vous parle franais, moi, dit d'Artagnan; faites-moi donc, je
vous prie, le plaisir de me rpondre dans la mme langue. Vous
tes le frre de madame, soit, mais vous n'tes pas le mien,
heureusement.

On et pu croire que Milady, craintive comme l'est ordinairement
une femme, allait s'interposer dans ce commencement de
provocation, afin d'empcher que la querelle n'allt plus loin;
mais, tout au contraire, elle se rejeta au fond de son carrosse,
et cria froidement au cocher:

Touche  l'htel!

La jolie soubrette jeta un regard d'inquitude sur d'Artagnan,
dont la bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle.

Le carrosse partit et laissa les deux hommes en face l'un de
l'autre, aucun obstacle matriel ne les sparant plus.

Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture; mais
d'Artagnan, dont la colre dj bouillante s'tait encore
augmente en reconnaissant en lui l'Anglais qui,  Amiens, lui
avait gagn son cheval et avait failli gagner  Athos son diamant,
sauta  la bride et l'arrta.

Eh! Monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus tourneau que
moi, car vous me faites l'effet d'oublier qu'il y a entre nous une
petite querelle engage.

-- Ah! ah! dit l'Anglais, c'est vous, mon matre. Il faut donc
toujours que vous jouiez un jeu ou un autre?

-- Oui, et cela me rappelle que j'ai une revanche  prendre. Nous
verrons, mon cher monsieur, si vous maniez aussi adroitement la
rapire que le cornet.

-- Vous voyez bien que je n'ai pas d'pe, dit l'Anglais; voulez-
vous faire le brave contre un homme sans armes?

-- J'espre bien que vous en avez chez vous, rpondit d'Artagnan.
En tout cas, j'en ai deux, et si vous le voulez, je vous en
jouerai une.

-- Inutile, dit l'Anglais, je suis muni suffisamment de ces sortes
d'ustensiles.

-- Eh bien, mon digne gentilhomme, reprit d'Artagnan choisissez la
plus longue et venez me la montrer ce soir.

-- O cela, s'il vous plat?

-- Derrire le Luxembourg, c'est un charmant quartier pour les
promenades dans le genre de celle que je vous propose.

-- C'est bien, on y sera.

-- Votre heure?

-- Six heures.

--  propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis?

-- Mais j'en ai trois qui seront fort honors de jouer la mme
partie que moi.

-- Trois?  merveille! comme cela se rencontre! dit d'Artagnan,
c'est juste mon compte.

-- Maintenant, qui tes-vous? demanda l'Anglais.

-- Je suis M. d'Artagnan, gentilhomme gascon, servant aux gardes,
compagnie de M. des Essarts. Et vous?

-- Moi, je suis Lord de Winter, baron de Sheffield.

-- Eh bien, je suis votre serviteur, monsieur le baron, dit
d'Artagnan, quoique vous ayez des noms bien difficiles  retenir.

Et piquant son cheval, il le mit au galop, et reprit le chemin de
Paris.

Comme il avait l'habitude de le faire en pareille occasion,
d'Artagnan descendit droit chez Athos.

Il trouva Athos couch sur un grand canap, o il attendait, comme
il l'avait dit, que son quipement le vnt trouver.

Il raconta  Athos tout ce qui venait de se passer, moins la
lettre de M. de Wardes.

Athos fut enchant lorsqu'il sut qu'il allait se battre contre un
Anglais. Nous avons dit que c'tait son rve.

On envoya chercher  l'instant mme Porthos et Aramis par les
laquais, et on les mit au courant de la situation.

Porthos tira son pe hors du fourreau et se mit  espadonner
contre le mur en se reculant de temps en temps et en faisant des
plis comme un danseur. Aramis, qui travaillait toujours  son
pome, s'enferma dans le cabinet d'Athos et pria qu'on ne le
dranget plus qu'au moment de dgainer.

Athos demanda par signe  Grimaud une bouteille.

Quant  d'Artagnan, il arrangea en lui-mme un petit plan dont
nous verrons plus tard l'excution, et qui lui promettait quelque
gracieuse aventure, comme on pouvait le voir aux sourires qui, de
temps en temps, passaient sur son visage dont ils clairaient la
rverie.


CHAPITRE XXXI
ANGLAIS ET FRANAIS

L'heure venue, on se rendit avec les quatre laquais, derrire le
Luxembourg, dans un enclos abandonn aux chvres. Athos donna une
pice de monnaie au chevrier pour qu'il s'cartt. Les laquais
furent chargs de faire sentinelle.

Bientt une troupe silencieuse s'approcha du mme enclos, y
pntra et joignit les mousquetaires; puis, selon les habitudes
d'outre-mer, les prsentations eurent lieu.

Les Anglais taient tous gens de la plus haute qualit, les noms
bizarres de leurs adversaires furent donc pour eux un sujet non
seulement de surprise, mais encore d'inquitude.

Mais, avec tout cela, dit Lord de Winter quand les trois amis
eurent t nomms, nous ne savons pas qui vous tes, et nous ne
nous battrons pas avec des noms pareils; ce sont des noms de
bergers, cela.

-- Aussi, comme vous le supposez bien, Milord, ce sont de faux
noms, dit Athos.

-- Ce qui ne nous donne qu'un plus grand dsir de connatre les
noms vritables, rpondit l'Anglais.

-- Vous avez bien jou contre nous sans les connatre, dit Athos,
 telles enseignes que vous nous avez gagn nos deux chevaux?

-- C'est vrai, mais nous ne risquions que nos pistoles; cette fois
nous risquons notre sang: on joue avec tout le monde, on ne se bat
qu'avec ses gaux.

-- C'est juste, dit Athos. Et il prit  l'cart celui des quatre
Anglais avec lequel il devait se battre, et lui dit son nom tout
bas.

Porthos et Aramis en firent autant de leur ct.

Cela vous suffit-il, dit Athos  son adversaire, et me trouvez-
vous assez grand seigneur pour me faire la grce de croiser l'pe
avec moi?

-- Oui, monsieur, dit l'Anglais en s'inclinant.

-- Eh bien, maintenant, voulez-vous que je vous dise une chose?
reprit froidement Athos.

-- Laquelle? demanda l'Anglais.

-- C'est que vous auriez aussi bien fait de ne pas exiger que je
me fisse connatre.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'on me croit mort, que j'ai des raisons pour dsirer
qu'on ne sache pas que je vis, et que je vais tre oblig de vous
tuer, pour que mon secret ne coure pas les champs.

L'Anglais regarda Athos, croyant que celui-ci plaisantait; mais
Athos ne plaisantait pas le moins du monde.

Messieurs, dit-il en s'adressant  la fois  ses compagnons et 
leurs adversaires, y sommes-nous?

-- Oui, rpondirent tout d'une voix Anglais et Franais.

-- Alors, en garde, dit Athos.

Et aussitt huit pes brillrent aux rayons du soleil couchant,
et le combat commena avec un acharnement bien naturel entre gens
deux fois ennemis.

Athos s'escrimait avec autant de calme et de mthode que s'il et
t dans une salle d'armes.

Porthos, corrig sans doute de sa trop grande confiance par son
aventure de Chantilly, jouait un jeu plein de finesse et de
prudence.

Aramis, qui avait le troisime chant de son pome  finir, se
dpchait en homme trs press.

Athos, le premier, tua son adversaire: il ne lui avait port qu'un
coup, mais, comme il l'en avait prvenu, le coup avait t mortel.
L'pe lui traversa le coeur.

Porthos, le second, tendit le sien sur l'herbe: il lui avait
perc la cuisse. Alors, comme l'Anglais, sans faire plus longue
rsistance, lui avait rendu son pe, Porthos le prit dans ses
bras et le porta dans son carrosse.

Aramis poussa le sien si vigoureusement, qu'aprs avoir rompu une
cinquantaine de pas, il finit par prendre la fuite  toutes jambes
et disparut aux hues des laquais.

Quant  d'Artagnan, il avait jou purement et simplement un jeu
dfensif; puis, lorsqu'il avait vu son adversaire bien fatigu, il
lui avait, d'une vigoureuse flanconade, fait sauter son pe. Le
baron, se voyant dsarm, fit deux ou trois pas en arrire; mais,
dans ce mouvement, son pied glissa, et il tomba  la renverse.

D'Artagnan fut sur lui d'un seul bond, et lui portant l'pe  la
gorge:

Je pourrais vous tuer, monsieur, dit-il  l'Anglais, et vous tes
bien entre mes mains, mais je vous donne la vie pour l'amour de
votre soeur.

D'Artagnan tait au comble de la joie; il venait de raliser le
plan qu'il avait arrt d'avance, et dont le dveloppement avait
fait clore sur son visage les sourires dont nous avons parl.

L'Anglais, enchant d'avoir affaire  un gentilhomme d'aussi bonne
composition, serra d'Artagnan entre ses bras, fit mille caresses
aux trois mousquetaires, et, comme l'adversaire de Porthos tait
dj install dans la voiture et que celui d'Aramis avait pis la
poudre d'escampette, on ne songea plus qu'au dfunt.

Comme Porthos et Aramis le dshabillaient dans l'esprance que sa
blessure n'tait pas mortelle, une grosse bourse s'chappa de sa
ceinture. D'Artagnan la ramassa et la tendit  Lord de Winter.

Et que diable voulez-vous que je fasse de cela? dit l'Anglais.

-- Vous la rendrez  sa famille, dit d'Artagnan.

-- Sa famille se soucie bien de cette misre: elle hrite de
quinze mille louis de rente: gardez cette bourse pour vos
laquais.

D'Artagnan mit la bourse dans sa poche.

Et maintenant. mon jeune ami, car vous me permettrez, je
l'espre, de vous donner ce nom, dit Lord de Winter, ds ce soir,
si vous le voulez bien, je vous prsenterai  ma soeur, Lady
Clarick; car je veux qu'elle vous prenne  son tour dans ses
bonnes grces, et, comme elle n'est point tout  fait mal en cour,
peut-tre dans l'avenir un mot dit par elle ne vous serait-il
point inutile.

D'Artagnan rougit de plaisir, et s'inclina en signe d'assentiment.

Pendant ce temps, Athos s'tait approch de d'Artagnan.

Que voulez-vous faire de cette bourse? lui dit-il tout bas 
l'oreille.

-- Mais je comptais vous la remettre, mon cher Athos.

--  moi? et pourquoi cela?

-- Dame, vous l'avez tu: ce sont les dpouilles opimes.

-- Moi, hritier d'un ennemi! dit Athos, pour qui donc me prenez-
vous?

-- C'est l'habitude  la guerre, dit d'Artagnan; pourquoi ne
serait-ce pas l'habitude dans un duel?

-- Mme sur le champ de bataille, dit Athos, je n'ai jamais fait
cela.

Porthos leva les paules. Aramis, d'un mouvement de lvres,
approuva Athos.

Alors, dit d'Artagnan, donnons cet argent aux laquais, comme Lord
de Winter nous a dit de le faire.

-- Oui, dit Athos, donnons cette bourse, non  nos laquais, mais
aux laquais anglais.

Athos prit la bourse, et la jeta dans la main du cocher:

Pour vous et vos camarades.

Cette grandeur de manires dans un homme entirement dnu frappa
Porthos lui-mme, et cette gnrosit franaise, redite par Lord
de Winter et son ami, eut partout un grand succs, except auprs
de MM. Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin.

Lord de Winter, en quittant d'Artagnan, lui donna l'adresse de sa
soeur; elle demeurait place Royale, qui tait alors le quartier 
la mode, au n 6. D'ailleurs, il s'engageait  le venir prendre
pour le prsenter. D'Artagnan lui donna rendez-vous  huit heures,
chez Athos.

Cette prsentation  Milady occupait fort la tte de notre Gascon.
Il se rappelait de quelle faon trange cette femme avait t
mle jusque-l dans sa destine. Selon sa conviction, c'tait
quelque crature du cardinal, et cependant il se sentait
invinciblement entran vers elle, par un de ces sentiments dont
on ne se rend pas compte. Sa seule crainte tait que Milady ne
reconnt en lui l'homme de Meung et de Douvres. Alors, elle
saurait qu'il tait des amis de M. de Trville, et par consquent
qu'il appartenait corps et me au roi, ce qui, ds lors, lui
ferait perdre une partie de ses avantages, puisque, connu de
Milady comme il la connaissait, il jouerait avec elle  jeu gal.
Quant  ce commencement d'intrigue entre elle et le comte
de Wardes, notre prsomptueux ne s'en proccupait que
mdiocrement, bien que le marquis ft jeune, beau, riche et fort
avant dans la faveur du cardinal. Ce n'est pas pour rien que l'on
a vingt ans, et surtout que l'on est n  Tarbes.

D'Artagnan commena par aller faire chez lui une toilette
flamboyante; puis, il s'en revint chez Athos, et, selon son
habitude, lui raconta tout. Athos couta ses projets; puis il
secoua la tte, et lui recommanda la prudence avec une sorte
d'amertume.

Quoi! lui dit-il, vous venez de perdre une femme que vous disiez
bonne, charmante, parfaite, et voil que vous courez dj aprs
une autre!

D'Artagnan sentit la vrit de ce reproche.

J'aimais Mme Bonacieux avec le coeur, tandis que j'aime Milady
avec la tte, dit-il; en me faisant conduire chez elle, je cherche
surtout  m'clairer sur le rle qu'elle joue  la cour.

-- Le rle qu'elle joue, pardieu! il n'est pas difficile  deviner
d'aprs tout ce que vous m'avez dit. C'est quelque missaire du
cardinal: une femme qui vous attirera dans un pige, o vous
laisserez votre tte tout bonnement.

-- Diable! mon cher Athos, vous voyez les choses bien en noir, ce
me semble.

-- Mon cher, je me dfie des femmes; que voulez-vous! je suis pay
pour cela, et surtout des femmes blondes. Milady est blonde,
m'avez-vous dit?

-- Elle a les cheveux du plus beau blond qui se puisse voir.

-- Ah! mon pauvre d'Artagnan, fit Athos.

-- coutez, je veux m'clairer; puis, quand je saurai ce que je
dsire savoir, je m'loignerai.

-- clairez-vous, dit flegmatiquement Athos.

Lord de Winter arriva  l'heure dite, mais Athos, prvenu  temps,
passa dans la seconde pice. Il trouva donc d'Artagnan seul, et,
comme il tait prs de huit heures, il emmena le jeune homme.

Un lgant carrosse attendait en bas, et comme il tait attel de
deux excellents chevaux, en un instant on fut place Royale.

Milady Clarick reut gracieusement d'Artagnan. Son htel tait
d'une somptuosit remarquable; et, bien que la plupart des
Anglais, chasss par la guerre, quittassent la France, ou fussent
sur le point de la quitter, Milady venait de faire faire chez elle
de nouvelles dpenses: ce qui prouvait que la mesure gnrale qui
renvoyait les Anglais ne la regardait pas.

Vous voyez, dit Lord de Winter en prsentant d'Artagnan  sa
soeur, un jeune gentilhomme qui a tenu ma vie entre ses mains, et
qui n'a point voulu abuser de ses avantages, quoique nous fussions
deux fois ennemis, puisque c'est moi qui l'ai insult, et que je
suis anglais. Remerciez-le donc, madame, si vous avez quelque
amiti pour moi.

Milady frona lgrement le sourcil; un nuage  peine visible
passa sur son front, et un sourire tellement trange apparut sur
ses lvres, que le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en
eut comme un frisson.

Le frre ne vit rien; il s'tait retourn pour jouer avec le singe
favori de Milady, qui l'avait tir par son pourpoint.

Soyez le bienvenu, monsieur, dit Milady d'une voix dont la
douceur singulire contrastait avec les symptmes de mauvaise
humeur que venait de remarquer d'Artagnan, vous avez acquis
aujourd'hui des droits ternels  ma reconnaissance.

L'Anglais alors se retourna et raconta le combat sans omettre un
dtail. Milady l'couta avec la plus grande attention; cependant
on voyait facilement, quelque effort qu'elle ft pour cacher ses
impressions, que ce rcit ne lui tait point agrable. Le sang lui
montait  la tte, et son petit pied s'agitait impatiemment sous
sa robe.

Lord de Winter ne s'aperut de rien. Puis, lorsqu'il eut fini, il
s'approcha d'une table o taient servis sur un plateau une
bouteille de vin d'Espagne et des verres. Il emplit deux verres et
d'un signe invita d'Artagnan  boire.

D'Artagnan savait que c'tait fort dsobliger un Anglais que de
refuser de toaster avec lui. Il s'approcha donc de la table, et
prit le second verre. Cependant il n'avait point perdu de vue
Milady, et dans la glace il s'aperut du changement qui venait de
s'oprer sur son visage. Maintenant qu'elle croyait n'tre plus
regarde, un sentiment qui ressemblait  de la frocit animait sa
physionomie. Elle mordait son mouchoir  belles dents.

Cette jolie petite soubrette, que d'Artagnan avait dj remarque,
entra alors; elle dit en anglais quelques mots  Lord de Winter,
qui demanda aussitt  d'Artagnan la permission de se retirer,
s'excusant sur l'urgence de l'affaire qui l'appelait, et chargeant
sa soeur d'obtenir son pardon.

D'Artagnan changea une poigne de main avec Lord de Winter et
revint prs de Milady. Le visage de cette femme, avec une mobilit
surprenante, avait repris son expression gracieuse, seulement
quelques petites taches rouges dissmines sur son mouchoir
indiquaient qu'elle s'tait mordu les lvres jusqu'au sang.

Ses lvres taient magnifiques, on et dit du corail.

La conversation prit une tournure enjoue. Milady paraissait
s'tre entirement remise. Elle raconta que Lord de Winter n'tait
que son beau-frre et non son frre: elle avait pous un cadet de
famille qui l'avait laisse veuve avec un enfant. Cet enfant tait
le seul hritier de Lord de Winter, si Lord de Winter ne se
mariait point. Tout cela laissait voir  d'Artagnan un voile qui
enveloppait quelque chose, mais il ne distinguait pas encore sous
ce voile.

Au reste, au bout d'une demi-heure de conversation, d'Artagnan
tait convaincu que Milady tait sa compatriote: elle parlait le
franais avec une puret et une lgance qui ne laissaient aucun
doute  cet gard.

D'Artagnan se rpandit en propos galants et en protestations de
dvouement.  toutes les fadaises qui chapprent  notre Gascon,
Milady sourit avec bienveillance. L'heure de se retirer arriva.
D'Artagnan prit cong de Milady et sortit du salon le plus heureux
des hommes.

Sur l'escalier il rencontra la jolie soubrette, laquelle le frla
doucement en passant, et, tout en rougissant jusqu'aux yeux, lui
demanda pardon de l'avoir touch, d'une voix si douce, que le
pardon lui fut accord  l'instant mme.

D'Artagnan revint le lendemain et fut reu encore mieux que la
veille. Lord de Winter n'y tait point, et ce fut Milady qui lui
fit cette fois tous les honneurs de la soire. Elle parut prendre
un grand intrt  lui, lui demanda d'o il tait, quels taient
ses amis, et s'il n'avait pas pens quelquefois  s'attacher au
service de M. le cardinal.

D'Artagnan, qui, comme on le sait, tait fort prudent pour un
garon de vingt ans, se souvint alors de ses soupons sur Milady;
il lui fit un grand loge de Son minence, lui dit qu'il n'et
point manqu d'entrer dans les gardes du cardinal au lieu d'entrer
dans les gardes du roi, s'il et connu par exemple M. de Cavois au
lieu de connatre M. de Trville.

Milady changea de conversation sans affectation aucune, et demanda
 d'Artagnan de la faon la plus nglige du monde s'il n'avait
jamais t en Angleterre.

D'Artagnan rpondit qu'il y avait t envoy par M. de Trville
pour traiter d'une remonte de chevaux et qu'il en avait mme
ramen quatre comme chantillon.

Milady, dans le cours de la conversation, se pina deux ou trois
fois les lvres: elle avait affaire a un Gascon qui jouait serr.

 la mme heure que la veille d'Artagnan se retira. Dans le
corridor il rencontra encore la jolie Ketty; c'tait le nom de la
soubrette. Celle-ci le regarda avec une expression de mystrieuse
bienveillance  laquelle il n'y avait point  se tromper. Mais
d'Artagnan tait si proccup de la matresse, qu'il ne remarquait
absolument que ce qui venait d'elle.

D'Artagnan revint chez Milady le lendemain et le surlendemain, et
chaque fois Milady lui fit un accueil plus gracieux.

Chaque fois aussi, soit dans l'antichambre, soit dans le corridor,
soit sur l'escalier, il rencontrait la jolie soubrette.

Mais, comme nous l'avons dit, d'Artagnan ne faisait aucune
attention  cette persistance de la pauvre Ketty.


CHAPITRE XXXII
UN DNER DE PROCUREUR

Cependant le duel dans lequel Porthos avait jou un rle si
brillant ne lui avait pas fait oublier le dner auquel l'avait
invit la femme du procureur. Le lendemain, vers une heure, il se
fit donner le dernier coup de brosse par Mousqueton, et s'achemina
vers la rue aux Ours, du pas d'un homme qui est en double bonne
fortune.

Son coeur battait, mais ce n'tait pas, comme celui de d'Artagnan,
d'un jeune et impatient amour. Non, un intrt plus matriel lui
fouettait le sang, il allait enfin franchir ce seuil mystrieux,
gravir cet escalier inconnu qu'avaient mont, un  un, les vieux
cus de matre Coquenard.

Il allait voir en ralit certain bahut dont vingt fois il avait
vu l'image dans ses rves; bahut de forme longue et profonde,
cadenass, verrouill, scell au sol; bahut dont il avait si
souvent entendu parler, et que les mains un peu sches, il est
vrai, mais non pas sans lgance de la procureuse, allaient ouvrir
 ses regards admirateurs.

Et puis lui, l'homme errant sur la terre, l'homme sans fortune,
l'homme sans famille, le soldat habitu aux auberges, aux
cabarets, aux tavernes, aux posadas, le gourmet forc pour la
plupart du temps de s'en tenir aux lippes de rencontre, il allait
tter des repas de mnage, savourer un intrieur confortable, et
se laisser faire  ces petits soins, qui, plus on est dur, plus
ils plaisent, comme disent les vieux soudards.

Venir en qualit de cousin s'asseoir tous les jours  une bonne
table, drider le front jaune et pliss du vieux procureur, plumer
quelque peu les jeunes clercs en leur apprenant la bassette, le
passe-dix et le lansquenet dans leurs plus fines pratiques, et en
leur gagnant par manire d'honoraires, pour la leon qu'il leur
donnerait en une heure, leurs conomies d'un mois, tout cela
souriait normment  Porthos.

Le mousquetaire se retraait bien, de-ci, de-l, les mauvais
propos qui couraient ds ce temps-l sur les procureurs et qui
leur ont survcu: la lsine, la rognure, les jours de jene, mais
comme, aprs tout, sauf quelques accs d'conomie que Porthos
avait toujours trouvs fort intempestifs, il avait vu la
procureuse assez librale, pour une procureuse, bien entendu, il
espra rencontrer une maison monte sur un pied flatteur.

Cependant,  la porte, le mousquetaire eut quelques doutes,
l'abord n'tait point fait pour engager les gens: alle puante et
noire, escalier mal clair par des barreaux au travers desquels
filtrait le jour gris d'une cour voisine; au premier une porte
basse et ferre d'norme clous comme la porte principale du Grand-
Chtelet.

Porthos heurta du doigt; un grand clerc ple et enfoui sous une
fort de cheveux vierges vint ouvrir et salua de l'air d'un homme
forc de respecter  la fois dans un autre la haute taille qui
indique la force, l'habit militaire qui indique l'tat, et la mine
vermeille qui indique l'habitude de bien vivre.

Autre clerc plus petit derrire le premier, autre clerc plus grand
derrire le second, saute-ruisseau de douze ans derrire le
troisime.

En tout, trois clercs et demi; ce qui, pour le temps, annonait
une tude des plus achalandes.

Quoique le mousquetaire ne dt arriver qu' une heure, depuis midi
la procureuse avait l'oeil au guet et comptait sur le coeur et
peut-tre aussi sur l'estomac de son adorateur pour lui faire
devancer l'heure.

Mme Coquenard arriva donc par la porte de l'appartement, presque
en mme temps que son convive arrivait par la porte de l'escalier,
et l'apparition de la digne dame le tira d'un grand embarras. Les
clercs avaient l'oeil curieux, et lui, ne sachant trop que dire 
cette gamme ascendante et descendante, demeurait la langue muette.

C'est mon cousin, s'cria la procureuse; entrez donc, entrez
donc, monsieur Porthos.

Le nom de Porthos fit son effet sur les clercs, qui se mirent 
rire; mais Porthos se retourna, et tous les visages rentrrent
dans leur gravit.

On arriva dans le cabinet du procureur aprs avoir travers
l'antichambre o taient les clercs, et l'tude o ils auraient d
tre: cette dernire chambre tait une sorte de salle noire et
meuble de paperasses. En sortant de l'tude on laissa la cuisine
 droite, et l'on entra dans la salle de rception.

Toutes ces pices qui se commandaient n'inspirrent point 
Porthos de bonnes ides. Les paroles devaient s'entendre de loin
par toutes ces portes ouvertes; puis, en passant, il avait jet un
regard rapide et investigateur sur la cuisine, et il s'avouait 
lui-mme,  la honte de la procureuse et  son grand regret, 
lui, qu'il n'y avait pas vu ce feu, cette animation, ce mouvement
qui, au moment d'un bon repas, rgnent ordinairement dans ce
sanctuaire de la gourmandise.

Le procureur avait sans doute t prvenu de cette visite, car il
ne tmoigna aucune surprise  la vue de Porthos, qui s'avana
jusqu' lui d'un air assez dgag et le salua courtoisement.

Nous sommes cousins,  ce qu'il parat, monsieur Porthos? dit le
procureur en se soulevant  la force des bras sur son fauteuil de
canne.

Le vieillard, envelopp dans un grand pourpoint noir o se perdait
son corps fluet, tait vert et sec; ses petits yeux gris
brillaient comme des escarboucles, et semblaient, avec sa bouche
grimaante, la seule partie de son visage o la vie ft demeure.
Malheureusement les jambes commenaient  refuser le service 
toute cette machine osseuse; depuis cinq ou six mois que cet
affaiblissement s'tait fait sentir, le digne procureur tait 
peu prs devenu l'esclave de sa femme.

Le cousin fut accept avec rsignation, voil tout. Matre
Coquenard ingambe et dclin toute parent avec M. Porthos.

Oui, monsieur, nous sommes cousins, dit sans se dconcerter
Porthos, qui, d'ailleurs, n'avait jamais compt tre reu par le
mari avec enthousiasme.

-- Par les femmes, je crois? dit malicieusement le procureur.

Porthos ne sentit point cette raillerie et la prit pour une
navet dont il rit dans sa grosse moustache. Mme Coquenard, qui
savait que le procureur naf tait une varit for rare dans
l'espce, sourit un peu et rougit beaucoup.

Matre Coquenard avait, ds l'arrive de Porthos, jet les yeux
avec inquitude sur une grande armoire place en face de son
bureau de chne. Porthos comprit que cette armoire, quoiqu'elle ne
rpondt point par la forme  celle qu'il avait vue dans ses
songes, devait tre le bienheureux bahut, et il s'applaudit de ce
que la ralit avait six pieds de plus en hauteur que le rve.

Matre Coquenard ne poussa pas plus loin ses investigations
gnalogiques, mais en ramenant son regard inquiet de l'armoire
sur Porthos, il se contenta de dire:

Monsieur notre cousin, avant son dpart pour la campagne, nous
fera bien la grce de dner une fois avec nous, n'est-ce pas,
madame Coquenard!

Cette fois, Porthos reut le coup en plein estomac et le sentit;
il parat que de son ct Mme Coquenard non plus n'y fut pas
insensible, car elle ajouta:

Mon cousin ne reviendra pas s'il trouve que nous le traitons mal;
mais, dans le cas contraire, il a trop peu de temps  passer 
Paris, et par consquent  nous voir, pour que nous ne lui
demandions pas presque tous les instants dont il peut disposer
jusqu' son dpart.

-- Oh! mes jambes, mes pauvres jambes! o tes-vous? murmura
Coquenard. Et il essaya de sourire.

Ce secours qui tait arriv  Porthos au moment o il tait
attaqu dans ses esprances gastronomiques inspira au mousquetaire
beaucoup de reconnaissance pour sa procureuse.

Bientt l'heure du dner arriva. On passa dans la salle  manger,
grande pice noire qui tait situe en face de la cuisine.

Les clercs, qui,  ce qu'il parat, avaient senti dans la maison
des parfums inaccoutums, taient d'une exactitude militaire, et
tenaient en main leurs tabourets, tout prts qu'ils taient 
s'asseoir. On les voyait d'avance remuer les mchoires avec des
dispositions effrayantes.

Tudieu! pensa Porthos en jetant un regard sur les trois affams,
car le saute-ruisseau n'tait pas, comme on le pense bien, admis
aux honneurs de la table magistrale; tudieu!  la place de mon
cousin, je ne garderais pas de pareils gourmands. On dirait des
naufrags qui n'ont pas mang depuis six semaines.

Matre Coquenard entra, pouss sur son fauteuil  roulettes par
Mme Coquenard,  qui Porthos,  son tour, vint en aide pour rouler
son mari jusqu' la table.

 peine entr, il remua le nez et les mchoires  l'exemple de ses
clercs.

Oh! oh! dit-il, voici un potage qui est engageant!

Que diable sentent-ils donc d'extraordinaire dans ce potage? dit
Porthos  l'aspect d'un bouillon ple, abondant, mais parfaitement
aveugle, et sur lequel quelques crotes nageaient rares comme les
les d'un archipel.

Mme Coquenard sourit, et, sur un signe d'elle, tout le monde
s'assit avec empressement.

Matre Coquenard fut le premier servi, puis Porthos; ensuite
Mme Coquenard emplit son assiette, et distribua les crotes sans
bouillon aux clercs impatients.

En ce moment la porte de la salle  manger s'ouvrit d'elle-mme en
criant, et Porthos,  travers les battants entrebills, aperut
le petit clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait
son pain  la double odeur de la cuisine et de la salle  manger.

Aprs le potage la servante apporta une poule bouillie;
magnificence qui fit dilater les paupires des convives, de telle
faon qu'elles semblaient prtes  se fendre.

On voit que vous aimez votre famille, madame Coquenard, dit le
procureur avec un sourire presque tragique; voil certes une
galanterie que vous faites  votre cousin.

La pauvre poule tait maigre et revtue d'une de ces grosses peaux
hrisses que les os ne percent jamais malgr leurs efforts; il
fallait qu'on l'et cherche bien longtemps avant de la trouver
sur le perchoir o elle s'tait retire pour mourir de vieillesse.

Diable! pensa Porthos, voil qui est fort triste; je respecte la
vieillesse, mais j'en fais peu de cas bouillie ou rtie.

Et il regarda  la ronde pour voir si son opinion tait partage;
mais tout au contraire de lui, il ne vit que des yeux flamboyants,
qui dvoraient d'avance cette sublime poule, objet de ses mpris.

Mme Coquenard tira le plat  elle, dtacha adroitement les deux
grandes pattes noires, qu'elle plaa sur l'assiette de son mari;
trancha le cou, qu'elle mit avec la tte  part pour elle-mme;
leva l'aile pour Porthos, et remit  la servante, qui venait de
l'apporter, l'animal qui s'en retourna presque intact, et qui
avait disparu avant que le mousquetaire et eu le temps d'examiner
les variations que le dsappointement amne sur les visages, selon
les caractres et les tempraments de ceux qui l'prouvent.

Au lieu de poulet, un plat de fves fit son entre, plat norme,
dans lequel quelques os de mouton, qu'on et pu, au premier abord,
croire accompagns de viande, faisaient semblant de se montrer.

Mais les clercs ne furent pas dupes de cette supercherie, et les
mines lugubres devinrent des visages rsigns.

Mme Coquenard distribua ce mets aux jeunes gens avec la modration
d'une bonne mnagre.

Le tour du vin tait venu. Matre Coquenard versa d'une bouteille
de grs fort exigu le tiers d'un verre  chacun des jeunes gens,
s'en versa  lui-mme dans des proportions  peu prs gales, et
la bouteille passa aussitt du ct de Porthos et de
Mme Coquenard.

Les jeunes gens remplissaient d'eau ce tiers de vin, puis,
lorsqu'ils avaient bu la moiti du verre, ils le remplissaient
encore, et ils faisaient toujours ainsi; ce qui les amenait  la
fin du repas  avaler une boisson qui de la couleur du rubis tait
passe  celle de la topaze brle.

Porthos mangea timidement son aile de poule, et frmit lorsqu'il
sentit sous la table le genou de la procureuse qui venait trouver
le sien. Il but aussi un demi-verre de ce vin fort mnag, et
qu'il reconnut pour cet horrible cru de Montreuil, la terreur des
palais exercs.

Matre Coquenard le regarda engloutir ce vin pur et soupira.

Mangerez-vous bien de ces fves, mon cousin Porthos? dit
Mme Coquenard de ce ton qui veut dire: croyez-moi, n'en mangez
pas.

Du diable si j'en gote! murmura tout bas Porthos...

Puis tout haut:

Merci, ma cousine, dit-il, je n'ai plus faim.

Il se fit un silence: Porthos ne savait quelle contenance tenir.
Le procureur rpta plusieurs fois:

Ah! madame Coquenard! je vous en fais mon compliment, votre dner
tait un vritable festin; Dieu! ai-je mang!

Matre Coquenard avait mang son potage, les pattes noires de la
poule et le seul os de mouton o il y et un peu de viande.

Porthos crut qu'on le mystifiait, et commena  relever sa
moustache et  froncer le sourcil; mais le genou de Mme Coquenard
vint tout doucement lui conseiller la patience.

Ce silence et cette interruption de service, qui taient rests
inintelligibles pour Porthos, avaient au contraire une
signification terrible pour les clercs: sur un regard du
procureur, accompagn d'un sourire de Mme Coquenard, ils se
levrent lentement de table, plirent leurs serviettes plus
lentement encore, puis ils salurent et partirent.

Allez, jeunes gens, allez faire la digestion en travaillant, dit
gravement le procureur.

Les clercs partis, Mme Coquenard se leva et tira d'un buffet un
morceau de fromage, des confitures de coings et un gteau qu'elle
avait fait elle-mme avec des amandes et du miel.

Matre Coquenard frona le sourcil, parce qu'il voyait trop de
mets; Porthos se pina les lvres, parce qu'il voyait qu'il n'y
avait pas de quoi dner.

Il regarda si le plat de fves tait encore l, le plat de fves
avait disparu.

Festin dcidment, s'cria matre Coquenard en s'agitant sur sa
chaise, vritable festin, _epulae epularum_; Lucullus dne chez
Lucullus.

Porthos regarda la bouteille qui tait prs de lui, et il espra
qu'avec du vin, du pain et du fromage il dnerait; mais le vin
manquait, la bouteille tait vide; M. et Mme Coquenard n'eurent
point l'air de s'en apercevoir.

C'est bien, se dit Porthos  lui-mme, me voil prvenu.

Il passa la langue sur une petite cuillere de confitures, et
s'englua les dents dans la pte collante de Mme Coquenard.

Maintenant, se dit-il, le sacrifice est consomm. Ah! si je
n'avais pas l'espoir de regarder avec Mme Coquenard dans l'armoire
de son mari!

Matre Coquenard, aprs les dlices d'un pareil repas, qu'il
appelait un excs, prouva le besoin de faire sa sieste. Porthos
esprait que la chose aurait lieu sance tenante et dans la
localit mme; mais le procureur maudit ne voulut entendre  rien:
il fallut le conduire dans sa chambre et il cria tant qu'il ne fut
pas devant son armoire, sur le rebord de laquelle, pour plus de
prcaution encore, il posa ses pieds.

La procureuse emmena Porthos dans une chambre voisine et l'on
commena de poser les bases de la rconciliation.

Vous pourrez venir dner trois fois la semaine, dit
Mme Coquenard.

-- Merci, dit Porthos, je n'aime pas  abuser; d'ailleurs, il faut
que je songe  mon quipement.

-- C'est vrai, dit la procureuse en gmissant... c'est ce
malheureux quipement.

-- Hlas! oui, dit Porthos, c'est lui.

-- Mais de quoi donc se compose l'quipement de votre corps,
monsieur Porthos?

-- Oh! de bien des choses, dit Porthos; les mousquetaires, comme
vous savez, sont soldats d'lite, et il leur faut beaucoup
d'objets inutiles aux gardes ou aux Suisses.

-- Mais encore, dtaillez-le-moi.

-- Mais cela peut aller ..., dit Porthos, qui aimait mieux
discuter le total que le menu.

La procureuse attendait frmissante.

 combien? dit-elle, j'espre bien que cela ne passe point...

Elle s'arrta, la parole lui manquait.

Oh! non, dit Porthos, cela ne passe point deux mille cinq cents
livres; je crois mme qu'en y mettant de l'conomie, avec deux
mille livres je m'en tirerai.

-- Bon Dieu, deux mille livres! s'cria-t-elle, mais c'est une
fortune.

Porthos fit une grimace des plus significatives, Mme Coquenard la
comprit.

Je demandais le dtail, dit-elle, parce qu'ayant beaucoup de
parents et de pratiques dans le commerce, j'tais presque sre
d'obtenir les choses  cent pour cent au-dessous du prix o vous
les payeriez vous-mme.

-- Ah! ah! fit Porthos, si c'est cela que vous avez voulu dire!

-- Oui, cher monsieur Porthos! ainsi ne vous faut-il pas d'abord
un cheval?

-- Oui, un cheval.

-- Eh bien, justement j'ai votre affaire.

-- Ah! dit Porthos rayonnant, voil donc qui va bien quant  mon
cheval; ensuite il me faut le harnachement complet, qui se compose
d'objets qu'un mousquetaire seul peut acheter, et qui ne montera
pas, d'ailleurs,  plus de trois cents livres.

-- Trois cents livres: alors mettons trois cents livres dit la
procureuse avec un soupir.

Porthos sourit: on se souvient qu'il avait la selle qui lui venait
de Buckingham, c'tait donc trois cents livres qu'il comptait
mettre sournoisement dans sa poche.

Puis, continua-t-il, il y a le cheval de mon laquais et ma
valise; quant aux armes, il est inutile que vous vous en
proccupiez, je les ai.

-- Un cheval pour votre laquais? reprit en hsitant la procureuse;
mais c'est bien grand seigneur, mon ami.

-- Eh! madame! dit firement Porthos, est-ce que je suis un
croquant, par hasard?

-- Non; je vous disais seulement qu'un joli mulet avait
quelquefois aussi bon air qu'un cheval, et qu'il me semble qu'en
vous procurant un joli mulet pour Mousqueton...

-- Va pour un joli mulet, dit Porthos; vous avez raison, j'ai vu
de trs grands seigneurs espagnols dont toute la suite tait 
mulets. Mais alors, vous comprenez, madame Coquenard, un mulet
avec des panaches et des grelots?

-- Soyez tranquille, dit la procureuse.

-- Reste la valise, reprit Porthos.

-- Oh! que cela ne vous inquite point, s'cria Mme Coquenard: mon
mari a cinq ou six valises, vous choisirez la meilleure; il y en a
une surtout qu'il affectionnait dans ses voyages, et qui est
grande  tenir un monde.

-- Elle est donc vide, votre valise? demanda navement Porthos.

-- Assurment qu'elle est vide, rpondit navement de son ct la
procureuse.

-- Ah! mais la valise dont j'ai besoin est une valise bien garnie,
ma chre.

Mme Coquenard poussa de nouveaux soupirs. Molire n'avait pas
encore crit sa scne de l'Avare. Mme Coquenard a donc le pas sur
Harpagon.

Enfin le reste de l'quipement fut successivement dbattu de la
mme manire; et le rsultat de la scne fut que la procureuse
demanderait  son mari un prt de huit cents livres en argent, et
fournirait le cheval et le mulet qui auraient l'honneur de porter
 la gloire Porthos et Mousqueton.

Ces conditions arrtes, et les intrts stipuls ainsi que
l'poque du remboursement, Porthos prit cong de Mme Coquenard.
Celle-ci voulait bien le retenir en lui faisant les yeux doux;
mais Porthos prtexta les exigences du service, et il fallut que
la procureuse cdt le pas au roi.

Le mousquetaire rentra chez lui avec une faim de fort mauvaise
humeur.


CHAPITRE XXXIII
SOUBRETTE ET MATRESSE

Cependant, comme nous l'avons dit, malgr les cris de sa
conscience et les sages conseils d'Athos, d'Artagnan devenait
d'heure en heure plus amoureux de Milady; aussi ne manquait-il pas
tous les jours d'aller lui faire une cour  laquelle l'aventureux
Gascon tait convaincu qu'elle ne pouvait, tt ou tard, manquer de
rpondre.

Un soir qu'il arrivait le nez au vent, lger comme un homme qui
attend une pluie d'or, il rencontra la soubrette sous la porte
cochre; mais cette fois la jolie Ketty ne se contenta point de
lui sourire en passant, elle lui prit doucement la main.

Bon! fit d'Artagnan, elle est charge de quelque message pour moi
de la part de sa matresse; elle va m'assigner quelque rendez-vous
qu'on n'aura pas os me donner de vive voix.

Et il regarda la belle enfant de l'air le plus vainqueur qu'il put
prendre.

Je voudrais bien vous dire deux mots, monsieur le chevalier...,
balbutia la soubrette.

-- Parle, mon enfant, parle, dit d'Artagnan, j'coute.

-- Ici, impossible: ce que j'ai  vous dire est trop long et
surtout trop secret.

-- Eh bien, mais comment faire alors?

-- Si monsieur le chevalier voulait me suivre, dit timidement
Ketty.

-- O tu voudras, ma belle enfant.

-- Alors, venez.

Et Ketty, qui n'avait point lch la main de d'Artagnan,
l'entrana par un petit escalier sombre et tournant, et, aprs lui
avoir fait monter une quinzaine de marches, ouvrit une porte.

Entrez, monsieur le chevalier, dit-elle, ici nous serons seuls et
nous pourrons causer.

-- Et quelle est donc cette chambre, ma belle enfant? demanda
d'Artagnan.

-- C'est la mienne, monsieur le chevalier; elle communique avec
celle de ma matresse par cette porte. Mais soyez tranquille, elle
ne pourra entendre ce que nous dirons, jamais elle ne se couche
qu' minuit.

D'Artagnan jeta un coup d'oeil autour de lui. La petite chambre
tait charmante de got et de propret; mais, malgr lui, ses yeux
se fixrent sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire  la
chambre de Milady.

Ketty devina ce qui se passait dans l'me du jeune homme et poussa
un soupir.

Vous aimez donc bien ma matresse, monsieur le chevalier, dit-
elle.

-- Oh! plus que je ne puis dire! j'en suis fou!

Ketty poussa un second soupir.

Hlas! monsieur, dit-elle, c'est bien dommage!

-- Et que diable vois-tu donc l de si fcheux? demanda
d'Artagnan.

-- C'est que, monsieur, reprit Ketty, ma matresse ne vous aime
pas du tout.

-- Hein! fit d'Artagnan, t'aurait-elle charge de me le dire?

-- Oh! non pas, monsieur! mais c'est moi qui, par intrt pour
vous, ai pris la rsolution de vous en prvenir.

-- Merci, ma bonne Ketty, mais de l'intention seulement, car la
confidence, tu en conviendras, n'est point agrable.

-- C'est--dire que vous ne croyez point  ce que je vous ai dit,
n'est-ce pas?

-- On a toujours peine  croire de pareilles choses, ma belle
enfant, ne ft-ce que par amour-propre.

-- Donc vous ne me croyez pas?

-- J'avoue que jusqu' ce que tu daignes me donner quelques
preuves de ce que tu avances...

-- Que dites-vous de celle-ci?

Et Ketty tira de sa poitrine un petit billet.

Pour moi? dit d'Artagnan en s'emparant vivement de la lettre.

-- Non, pour un autre.

-- Pour un autre?

-- Oui.

-- Son nom, son nom! s'cria d'Artagnan.

-- Voyez l'adresse.

-- M. le comte de Wardes.

Le souvenir de la scne de Saint-Germain se prsenta aussitt 
l'esprit du prsomptueux Gascon; par un mouvement rapide comme la
pense, il dchira l'enveloppe malgr le cri que poussa Ketty en
voyant ce qu'il allait faire, ou plutt ce qu'il faisait.

Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, dit-elle, que faites-vous?

-- Moi, rien! dit d'Artagnan, et il lut:

Vous n'avez pas rpondu  mon premier billet; tes-vous donc
souffrant, ou bien auriez-vous oubli quels yeux vous me ftes au
bal de Mme de Guise? Voici l'occasion, comte! ne la laissez pas
chapper.

D'Artagnan plit; il tait bless dans son amour-propre, il se
crut bless dans son amour.

Pauvre cher monsieur d'Artagnan! dit Ketty d'une voix pleine de
compassion et en serrant de nouveau la main du jeune homme.

-- Tu me plains, bonne petite! dit d'Artagnan.

-- Oh! oui, de tout mon coeur! car je sais ce que c'est que
l'amour, moi!

-- Tu sais ce que c'est que l'amour? dit d'Artagnan la regardant
pour la premire fois avec une certaine attention.

-- Hlas! oui.

-- Eh bien, au lieu de me plaindre, alors, tu ferais bien mieux de
m'aider  me venger de ta matresse.

-- Et quelle sorte de vengeance voudriez-vous en tirer? Je
voudrais triompher d'elle, supplanter mon rival.

-- Je ne vous aiderai jamais  cela, monsieur le chevalier! dit
vivement Ketty.

-- Et pourquoi cela? demanda d'Artagnan.

-- Pour deux raisons.

-- Lesquelles?

-- La premire, c'est que jamais ma matresse ne vous a aim.

-- Qu'en sais-tu?

-- Vous l'avez blesse au coeur.

-- Moi! en quoi puis-je l'avoir blesse, moi qui, depuis que je la
connais, vis  ses pieds comme un esclave! parle, je t'en prie.

-- Je n'avouerais jamais cela qu' l'homme... qui lirait jusqu'au
fond de mon me!

D'Artagnan regarda Ketty pour la seconde fois. La jeune fille
tait d'une fracheur et d'une beaut que bien des duchesses
eussent achetes de leur couronne.

Ketty, dit-il, je lirai jusqu'au fond de ton me quand tu
voudras; qu' cela ne tienne, ma chre enfant.

Et il lui donna un baiser sous lequel la pauvre enfant devint
rouge comme une cerise.

Oh! non, s'cria Ketty, vous ne m'aimez pas! C'est ma matresse
que vous aimez, vous me l'avez dit tout  l'heure.

-- Et cela t'empche-t-il de me faire connatre la seconde raison?

-- La seconde raison, monsieur le chevalier, reprit Ketty enhardie
par le baiser d'abord et ensuite par l'expression des yeux du
jeune homme, c'est qu'en amour chacun pour soi.

Alors seulement d'Artagnan se rappela les coups d'oeil
languissants de Ketty, ses rencontres dans l'antichambre, sur
l'escalier, dans le corridor, ses frlements de main chaque fois
qu'elle le rencontrait, et ses soupirs touffs; mais, absorb par
le dsir de plaire  la grande dame, il avait ddaign la
soubrette: qui chasse l'aigle ne s'inquite pas du passereau.

Mais cette fois notre Gascon vit d'un seul coup d'oeil tout le
parti qu'on pouvait tirer de cet amour que Ketty venait d'avouer
d'une faon si nave ou si effronte: interception des lettres
adresses au comte de Wardes, intelligences dans la place, entre
 toute heure dans la chambre de Ketty, contigu  celle de sa
matresse. Le perfide, comme on le voit, sacrifiait dj en ide
la pauvre fille pour obtenir Milady de gr ou de force.

Eh bien, dit-il  la jeune fille, veux-tu, ma chre Ketty, que je
te donne une preuve de cet amour dont tu doutes?

-- De quel amour? demanda la jeune fille.

-- De celui que je suis tout prt  ressentir pour toi.

-- Et quelle est cette preuve?

-- Veux-tu que ce soir je passe avec toi le temps que je passe
ordinairement avec ta matresse?

-- Oh! oui, dit Ketty en battant des mains, bien volontiers.

-- Eh bien, ma chre enfant, dit d'Artagnan en s'tablissant dans
un fauteuil, viens  que je te dise que tu es la plus jolie
soubrette que j'aie jamais vue!

Et il le lui dit tant et si bien, que la pauvre enfant, qui ne
demandait pas mieux que de le croire, le crut... Cependant, au
grand tonnement de d'Artagnan, la jolie Ketty se dfendait avec
une certaine rsolution.

Le temps passe vite, lorsqu'il se passe en attaques et en
dfenses.

Minuit sonna, et l'on entendit presque en mme temps retentir la
sonnette dans la chambre de Milady.

Grand Dieu! s'cria Ketty, voici ma matresse qui m'appelle!
Partez, partez vite!

D'Artagnan se leva, prit son chapeau comme s'il avait l'intention
d'obir; puis, ouvrant vivement la porte d'une grande armoire au
lieu d'ouvrir celle de l'escalier, il se blottit dedans au milieu
des robes et des peignoirs de Milady.

Que faites-vous donc? s'cria Ketty.

D'Artagnan, qui d'avance avait pris la clef, s'enferma dans son
armoire sans rpondre.

Eh bien, cria Milady d'une voix aigre, dormez-vous donc que vous
ne venez pas quand je sonne?

Et d'Artagnan entendit qu'on ouvrit violemment la porte de
communication.

Me voici, Milady, me voici, s'cria Ketty en s'lanant  la
rencontre de sa matresse.

Toutes deux rentrrent dans la chambre  coucher et comme la porte
de communication resta ouverte, d'Artagnan put entendre quelque
temps encore Milady gronder sa suivante, puis enfin elle s'apaisa,
et la conversation tomba sur lui tandis que Ketty accommodait sa
matresse.

Eh bien, dit Milady, je n'ai pas vu notre Gascon ce soir?

-- Comment, madame, dit Ketty, il n'est pas venu! Serait-il volage
avant d'tre heureux?

-- Oh non! il faut qu'il ait t empch par M. de Trville ou par
M. des Essarts. Je m'y connais, Ketty, et je le tiens, celui-l.

-- Qu'en fera madame?

-- Ce que j'en ferai!... Sois tranquille, Ketty, il y a entre cet
homme et moi une chose qu'il ignore... il a manqu me faire perdre
mon crdit prs de Son minence... Oh! je me vengerai!

-- Je croyais que madame l'aimait?

-- Moi, l'aimer! je le dteste! Un niais, qui tient la vie de Lord
de Winter entre ses mains et qui ne le tue pas, et qui me fait
perdre trois cent mille livres de rente!

-- C'est vrai, dit Ketty, votre fils tait le seul hritier de son
oncle, et jusqu' sa majorit vous auriez eu la jouissance de sa
fortune.

D'Artagnan frissonna jusqu' la moelle des os en entendant cette
suave crature lui reprocher, avec cette voix stridente qu'elle
avait tant de peine  cacher dans la conversation, de n'avoir pas
tu un homme qu'il l'avait vue combler d'amiti.

Aussi, continua Milady, je me serais dj venge sur lui-mme,
si, je ne sais pourquoi, le cardinal ne m'avait recommand de le
mnager.

-- Oh! oui, mais madame n'a point mnag cette petite femme qu'il
aimait.

-- Oh! la mercire de la rue des Fossoyeurs: est-ce qu'il n'a pas
dj oubli qu'elle existait? La belle vengeance, ma foi!

Une sueur froide coulait sur le front de d'Artagnan: c'tait donc
un monstre que cette femme.

Il se remit  couter, mais malheureusement la toilette tait
finie.

C'est bien, dit Milady, rentrez chez vous et demain tchez enfin
d'avoir une rponse  cette lettre que je vous ai donne.

-- Pour M. de Wardes? dit Ketty.

-- Sans doute, pour M. de Wardes.

-- En voil un, dit Ketty, qui m'a bien l'air d'tre tout le
contraire de ce pauvre M. d'Artagnan.

-- Sortez, mademoiselle, dit Milady, je n'aime pas les
commentaires.

D'Artagnan entendit la porte qui se refermait, puis le bruit de
deux verrous que mettait Milady afin de s'enfermer chez elle; de
son ct, mais le plus doucement qu'elle put, Ketty donna  la
serrure un tour de clef; d'Artagnan alors poussa la porte de
l'armoire.

O mon Dieu! dit tout bas Ketty, qu'avez-vous? et comme vous tes
ple!

-- L'abominable crature! murmura d'Artagnan.

-- Silence! silence! sortez, dit Ketty; il n'y a qu'une cloison
entre ma chambre et celle de Milady, on entend de l'une tout ce
qui se dit dans l'autre!

-- C'est justement pour cela que je ne sortirai pas, dit
d'Artagnan.

-- Comment? fit Ketty en rougissant.

-- Ou du moins que je sortirai... plus tard.

Et il attira Ketty  lui; il n'y avait plus moyen de rsister, la
rsistance fait tant de bruit! aussi Ketty cda.

C'tait un mouvement de vengeance contre Milady. D'Artagnan trouva
qu'on avait raison de dire que la vengeance est le plaisir des
dieux. Aussi, avec un peu de coeur, se serait-il content de cette
nouvelle conqute; mais d'Artagnan n'avait que de l'ambition et de
l'orgueil.

Cependant, il faut le dire  sa louange, le premier emploi qu'il
avait fait de son influence sur Ketty avait t d'essayer de
savoir d'elle ce qu'tait devenue Mme Bonacieux, mais la pauvre
fille jura sur le crucifix  d'Artagnan qu'elle l'ignorait
compltement, sa matresse ne laissant jamais pntrer que la
moiti de ses secrets; seulement, elle croyait pouvoir rpondre
qu'elle n'tait pas morte.

Quant  la cause qui avait manqu faire perdre  Milady son crdit
prs du cardinal, Ketty n'en savait pas davantage; mais cette
fois, d'Artagnan tait plus avanc qu'elle: comme il avait aperu
Milady sur un btiment consign au moment o lui-mme quittait
l'Angleterre, il se douta qu'il tait question cette fois des
ferrets de diamants.

Mais ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que la
haine vritable, la haine profonde, la haine invtre de Milady
lui venait de ce qu'il n'avait pas tu son beau-frre.

D'Artagnan retourna le lendemain chez Milady. Elle tait de fort
mchante humeur, d'Artagnan se douta que c'tait le dfaut de
rponse de M. de Wardes qui l'agaait ainsi. Ketty entra; mais
Milady la reut fort durement. Un coup d'oeil qu'elle lana 
d'Artagnan voulait dire: Vous voyez ce que je souffre pour vous.

Cependant vers la fin de la soire, la belle lionne s'adoucit,
elle couta en souriant les doux propos de d'Artagnan, elle lui
donna mme sa main  baiser.

D'Artagnan sortit ne sachant plus que penser: mais comme c'tait
un garon  qui on ne faisait pas facilement perdre la tte, tout
en faisant sa cour  Milady il avait bti dans son esprit un petit
plan.

Il trouva Ketty  la porte, et comme la veille il monta chez elle
pour avoir des nouvelles. Ketty avait t fort gronde, on l'avait
accuse de ngligence. Milady ne comprenait rien au silence du
comte de Wardes, et elle lui avait ordonn d'entrer chez elle 
neuf heures du matin pour y prendre une troisime lettre.

D'Artagnan fit promettre  Ketty de lui apporter chez lui cette
lettre le lendemain matin; la pauvre fille promit tout ce que
voulut son amant: elle tait folle.

Les choses se passrent comme la veille: d'Artagnan s'enferma dans
son armoire, Milady appela, fit sa toilette, renvoya Ketty et
referma sa porte. Comme la veille d'Artagnan ne rentra chez lui
qu' cinq heures du matin.

 onze heures, il vit arriver Ketty; elle tenait  la main un
nouveau billet de Milady. Cette fois, la pauvre enfant n'essaya
pas mme de le disputer  d'Artagnan; elle le laissa faire; elle
appartenait corps et me  son beau soldat.

D'Artagnan ouvrit le billet et lut ce qui suit:

Voil la troisime fois que je vous cris pour vous dire que je
vous aime. Prenez garde que je ne vous crive une quatrime pour
vous dire que je vous dteste.

Si vous vous repentez de la faon dont vous avez agi avec moi, la
jeune fille qui vous remettra ce billet vous dira de quelle
manire un galant homme peut obtenir son pardon.

D'Artagnan rougit et plit plusieurs fois en lisant ce billet.

Oh! vous l'aimez toujours! dit Ketty, qui n'avait pas dtourn un
instant les yeux du visage du jeune homme.

-- Non, Ketty, tu te trompes, je ne l'aime plus; mais je veux me
venger de ses mpris.

-- Oui, je connais votre vengeance; vous me l'avez dite.

-- Que t'importe, Ketty! tu sais bien que c'est toi seule que
j'aime.

-- Comment peut-on savoir cela?

-- Par le mpris que je ferai d'elle.

Ketty soupira.

D'Artagnan prit une plume et crivit:

Madame, jusqu'ici j'avais dout que ce ft bien  moi que vos
deux premiers billets eussent t adresss, tant je me croyais
indigne d'un pareil honneur; d'ailleurs j'tais si souffrant, que
j'eusse en tout cas hsit  y rpondre.

Mais aujourd'hui il faut bien que je croie  l'excs de vos
bonts, puisque non seulement votre lettre, mais encore votre
suivante, m'affirme que j'ai le bonheur d'tre aim de vous.

Elle n'a pas besoin de me dire de quelle manire un galant homme
peut obtenir son pardon. J'irai donc vous demander le mien ce soir
 onze heures. Tarder d'un jour serait  mes yeux, maintenant,
vous faire une nouvelle offense.

Celui que vous avez rendu le plus heureux des hommes.

Comte DE WARDES.

Ce billet tait d'abord un faux, c'tait ensuite une
indlicatesse; c'tait mme, au point de vue de nos moeurs
actuelles, quelque chose comme une infamie; mais on se mnageait
moins  cette poque qu'on ne le fait aujourd'hui. D'ailleurs
d'Artagnan, par ses propres aveux, savait Milady coupable de
trahison  des chefs plus importants, et il n'avait pour elle
qu'une estime fort mince. Et cependant malgr ce peu d'estime, il
sentait qu'une passion insense le brlait pour cette femme.
Passion ivre de mpris, mais passion ou soif, comme on voudra.

L'intention de d'Artagnan tait bien simple: par la chambre de
Ketty il arrivait  celle de sa matresse; il profitait du premier
moment de surprise, de honte, de terreur pour triompher d'elle;
peut-tre aussi chouerait-il, mais il fallait bien donner quelque
chose au hasard. Dans huit jours la campagne s'ouvrait, et il
fallait partir; d'Artagnan n'avait pas le temps de filer le
parfait amour.

Tiens, dit le jeune homme en remettant  Ketty le billet tout
cachet, donne cette lettre  Milady; c'est la rponse de
M. de Wardes.

La pauvre Ketty devint ple comme la mort, elle se doutait de ce
que contenait le billet.

coute, ma chre enfant, lui dit d'Artagnan, tu comprends qu'il
faut que tout cela finisse d'une faon ou de l'autre; Milady peut
dcouvrir que tu as remis le premier billet  mon valet, au lieu
de le remettre au valet du comte; que c'est moi qui ai dcachet
les autres qui devaient tre dcachets par M. de Wardes; alors
Milady te chasse, et, tu la connais, ce n'est pas une femme 
borner l sa vengeance.

-- Hlas! dit Ketty, pour qui me suis-je expose  tout cela?

-- Pour moi, je le sais bien, ma toute belle, dit le jeune homme,
aussi je t'en suis bien reconnaissant, je te le jure.

-- Mais enfin, que contient votre billet?

-- Milady te le dira.

-- Ah! vous ne m'aimez pas! s'cria Ketty, et je suis bien
malheureuse!

 ce reproche il y a une rponse  laquelle les femmes se trompent
toujours; d'Artagnan rpondit de manire que Ketty demeurt dans
la plus grande erreur.

Cependant elle pleura beaucoup avant de se dcider  remettre
cette lettre  Milady, mais enfin elle se dcida, c'est tout ce
que voulait d'Artagnan.

D'ailleurs il lui promit que le soir il sortirait de bonne heure
de chez sa matresse, et qu'en sortant de chez sa matresse il
monterait chez elle.

Cette promesse acheva de consoler la pauvre Ketty.


CHAPITRE XXXIV
O IL EST TRAIT DE L'QUIPEMENT D'ARAMIS ET DE PORTHOS

Depuis que les quatre amis taient chacun  la chasse de son
quipement, il n'y avait plus entre eux de runion arrte. On
dnait les uns sans les autres, o l'on se trouvait, ou plutt o
l'on pouvait. Le service, de son ct, prenait aussi sa part de ce
temps prcieux, qui s'coulait si vite. Seulement on tait convenu
de se trouver une fois la semaine, vers une heure, au logis
d'Athos, attendu que ce dernier, selon le serment qu'il avait
fait, ne passait plus le seuil de sa porte.

C'tait le jour mme o Ketty tait venue trouver d'Artagnan chez
lui, jour de runion.

 peine Ketty fut-elle sortie, que d'Artagnan se dirigea vers la
rue Frou.

Il trouva Athos et Aramis qui philosophaient. Aramis avait
quelques vellits de revenir  la soutane. Athos, selon ses
habitudes, ne le dissuadait ni ne l'encourageait. Athos tait pour
qu'on laisst  chacun son libre arbitre. Il ne donnait jamais de
conseils qu'on ne les lui demandt. Encore fallait-il les lui
demander deux fois.

En gnral, on ne demande de conseils, disait-il, que pour ne les
pas suivre; ou, si on les a suivis, que pour avoir quelqu'un  qui
l'on puisse faire le reproche de les avoir donns.

Porthos arriva un instant aprs d'Artagnan. Les quatre amis se
trouvaient donc runis.

Les quatre visages exprimaient quatre sentiments diffrents: celui
de Porthos la tranquillit, celui de d'Artagnan l'espoir, celui
d'Aramis l'inquitude, celui d'Athos l'insouciance.

Au bout d'un instant de conversation dans laquelle Porthos laissa
entrevoir qu'une personne haut place avait bien voulu se charger
de le tirer d'embarras, Mousqueton entra.

Il venait prier Porthos de passer  son logis, o, disait-il d'un
air fort piteux, sa prsence tait urgente.

Sont-ce mes quipages? demanda Porthos.

-- Oui et non, rpondit Mousqueton.

-- Mais enfin que veux-tu dire?...

-- Venez, monsieur.

Porthos se leva, salua ses amis et suivit Mousqueton.

Un instant aprs, Bazin apparut au seuil de la porte.

Que me voulez-vous, mon ami? dit Aramis avec cette douceur de
langage que l'on remarquait en lui chaque fois que ses ides le
ramenaient vers l'glise...

-- Un homme attend monsieur  la maison, rpondit Bazin.

-- Un homme! quel homme?

-- Un mendiant.

-- Faites-lui l'aumne, Bazin, et dites-lui de prier pour un
pauvre pcheur.

-- Ce mendiant veut  toute force vous parler, et prtend que vous
serez bien aise de le voir.

-- N'a-t-il rien dit de particulier pour moi?

-- Si fait. "Si M. Aramis, a-t-il dit, hsite  me venir trouver,
vous lui annoncerez que j'arrive de Tours."

-- De Tours? s'cria Aramis; messieurs, mille pardons, mais sans
doute cet homme m'apporte des nouvelles que j'attendais.

Et, se levant aussitt, il s'loigna rapidement.

Restrent Athos et d'Artagnan.

Je crois que ces gaillards-l ont trouv leur affaire. Qu'en
pensez-vous, d'Artagnan? dit Athos.

-- Je sais que Porthos tait en bon train, dit d'Artagnan; et
quant  Aramis,  vrai dire, je n'en ai jamais t srieusement
inquiet: mais vous, mon cher Athos, vous qui avez si gnreusement
distribu les pistoles de l'Anglais qui taient votre bien
lgitime, qu'allez-vous faire?

-- Je suis fort content d'avoir tu ce drle, mon enfant, vu que
c'est pain bnit que de tuer un Anglais: mais si j'avais empoch
ses pistoles, elles me pseraient comme un remords.

-- Allons donc, mon cher Athos! vous avez vraiment des ides
inconcevables.

-- Passons, passons! Que me disait donc M. de Trville, qui me fit
l'honneur de me venir voir hier, que vous hantez ces Anglais
suspects que protge le cardinal?

-- C'est--dire que je rends visite  une Anglaise, celle dont je
vous ai parl.

-- Ah! oui, la femme blonde au sujet de laquelle je vous ai donn
des conseils que naturellement vous vous tes bien gard de
suivre.

-- Je vous ai donn mes raisons.

-- Oui; vous voyez l votre quipement, je crois,  ce que vous
m'avez dit.

-- Point du tout! j'ai acquis la certitude que cette femme tait
pour quelque chose dans l'enlvement de Mme Bonacieux.

-- Oui, et je comprends; pour retrouver une femme, vous faites la
cour  une autre: c'est le chemin le plus long, mais le plus
amusant.

D'Artagnan fut sur le point de tout raconter  Athos; mais un
point l'arrta: Athos tait un gentilhomme svre sur le point
d'honneur, et il y avait, dans tout ce petit plan que notre
amoureux avait arrt  l'endroit de Milady, certaines choses qui,
d'avance, il en tait sr, n'obtiendraient pas l'assentiment du
puritain; il prfra donc garder le silence, et comme Athos tait
l'homme le moins curieux de la terre, les confidences de
d'Artagnan en taient restes l.

Nous quitterons donc les deux amis, qui n'avaient rien de bien
important  se dire, pour suivre Aramis.

 cette nouvelle, que l'homme qui voulait lui parler arrivait de
Tours, nous avons vu avec quelle rapidit le jeune homme avait
suivi ou plutt devanc Bazin; il ne fit donc qu'un saut de la rue
Frou  la rue de Vaugirard.

En entrant chez lui, il trouva effectivement un homme de petite
taille, aux yeux intelligents, mais couvert de haillons.

C'est vous qui me demandez? dit le mousquetaire.

-- C'est--dire que je demande M. Aramis: est-ce vous qui vous
appelez ainsi?

-- Moi-mme: vous avez quelque chose  me remettre?

-- Oui, si vous me montrez certain mouchoir brod.

-- Le voici, dit Aramis en tirant une clef de sa poitrine, et en
ouvrant un petit coffret de bois d'bne incrust de nacre, le
voici, tenez.

-- C'est bien, dit le mendiant, renvoyez votre laquais.

En effet, Bazin, curieux de savoir ce que le mendiant voulait 
son matre, avait rgl son pas sur le sien, et tait arriv
presque en mme temps que lui; mais cette clrit ne lui servit
pas  grand-chose; sur l'invitation du mendiant, son matre lui
fit signe de se retirer, et force lui fut d'obir.

Bazin parti, le mendiant jeta un regard rapide autour de lui, afin
d'tre sr que personne ne pouvait ni le voir ni l'entendre, et
ouvrant sa veste en haillons mal serre par une ceinture de cuir,
il se mit  dcoudre le haut de son pourpoint, d'o il tira une
lettre.

Aramis jeta un cri de joie  la vue du cachet, baisa l'criture,
et avec un respect presque religieux, il ouvrit l'ptre qui
contenait ce qui suit:

Ami, le sort veut que nous soyons spars quelque temps encore;
mais les beaux jours de la jeunesse ne sont pas perdus sans
retour. Faites votre devoir au camp; je fais le mien autre part.
Prenez ce que le porteur vous remettra; faites la campagne en beau
et bon gentilhomme, et pensez  moi, qui baise tendrement vos yeux
noirs.

Adieu, ou plutt au revoir!

Le mendiant dcousait toujours; il tira une  une de ses sales
habits cent cinquante doubles pistoles d'Espagne, qu'il aligna sur
la table; puis, il ouvrit la porte, salua et partit avant que le
jeune homme, stupfait, et os lui adresser une parole.

Aramis alors relut la lettre, et s'aperut que cette lettre avait
un post-scriptum.

P.-S. -- Vous pouvez faire accueil au porteur, qui est comte et
grand d'Espagne.

Rves dors! s'cria Aramis. Oh! la belle vie! oui, nous sommes
jeunes! oui, nous aurons encore des jours heureux! Oh!  toi, mon
amour, mon sang, ma vie! tout, tout, tout, ma belle matresse!

Et il baisait la lettre avec passion, sans mme regarder l'or qui
tincelait sur la table.

Bazin gratta  la porte; Aramis n'avait plus de raison pour le
tenir  distance; il lui permit d'entrer.

Bazin resta stupfait  la vue de cet or, et oublia qu'il venait
annoncer d'Artagnan, qui, curieux de savoir ce que c'tait que le
mendiant, venait chez Aramis en sortant de chez Athos.

Or, comme d'Artagnan ne se gnait pas avec Aramis, voyant que
Bazin oubliait de l'annoncer, il s'annona lui-mme.

Ah! diable, mon cher Aramis, dit d'Artagnan, si ce sont l les
pruneaux qu'on nous envoie de Tours, vous en ferez mon compliment
au jardinier qui les rcolte.

-- Vous vous trompez, mon cher, dit Aramis toujours discret: c'est
mon libraire qui vient de m'envoyer le prix de ce pome en vers
d'une syllabe que j'avais commenc l-bas.

-- Ah! vraiment! dit d'Artagnan; eh bien, votre libraire est
gnreux, mon cher Aramis, voil tout ce que je puis vous dire.

-- Comment, monsieur! s'cria Bazin, un pome se vend si cher!
c'est incroyable! Oh! monsieur! vous faites tout ce que vous
voulez, vous pouvez devenir l'gal de M. de Voiture et de
M. de Benserade. J'aime encore cela, moi. Un pote, c'est presque
un abb. Ah! monsieur Aramis, mettez-vous donc pote, je vous en
prie.

-- Bazin, mon ami, dit Aramis, je crois que vous vous mlez  la
conversation.

Bazin comprit qu'il tait dans son tort; il baissa la tte, et
sortit.

Ah! dit d'Artagnan avec un sourire, vous vendez vos productions
au poids de l'or: vous tes bien heureux, mon ami; mais prenez
garde, vous allez perdre cette lettre qui sort de votre casaque,
et qui est sans doute aussi de votre libraire.

Aramis rougit jusqu'au blanc des yeux, renfona sa lettre, et
reboutonna son pourpoint.

Mon cher d'Artagnan, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien,
aller trouver nos amis; et puisque je suis riche, nous
recommencerons aujourd'hui  dner ensemble en attendant que vous
soyez riches  votre tour.

-- Ma foi! dit d'Artagnan, avec grand plaisir. Il y a longtemps
que nous n'avons fait un dner convenable; et comme j'ai pour mon
compte une expdition quelque peu hasardeuse  faire ce soir, je
ne serais pas fch, je l'avoue, de me monter un peu la tte avec
quelques bouteilles de vieux bourgogne.

-- Va pour le vieux bourgogne; je ne le dteste pas non plus, dit
Aramis, auquel la vue de l'or avait enlev comme avec la main ses
ides de retraite.

Et ayant mis trois ou quatre doubles pistoles dans sa poche pour
rpondre aux besoins du moment, il enferma les autres dans le
coffre d'bne incrust de nacre, o tait dj le fameux mouchoir
qui lui avait servi de talisman.

Les deux amis se rendirent d'abord chez Athos, qui, fidle au
serment qu'il avait fait de ne pas sortir, se chargea de faire
apporter  dner chez lui: comme il entendait  merveille les
dtails gastronomiques, d'Artagnan et Aramis ne firent aucune
difficult de lui abandonner ce soin important.

Ils se rendaient chez Porthos, lorsque, au coin de la rue du Bac,
ils rencontrrent Mousqueton, qui, d'un air piteux, chassait
devant lui un mulet et un cheval.

D'Artagnan poussa un cri de surprise, qui n'tait pas exempt d'un
mlange de joie.

Ah! mon cheval jaune! s'cria-t-il. Aramis, regardez ce cheval!

-- Oh! l'affreux roussin! dit Aramis.

-- Eh bien, mon cher, reprit d'Artagnan, c'est le cheval sur
lequel je suis venu  Paris.

-- Comment, monsieur connat ce cheval? dit Mousqueton.

-- Il est d'une couleur originale, fit Aramis; c'est le seul que
j'aie jamais vu de ce poil-l.

-- Je le crois bien, reprit d'Artagnan, aussi je l'ai vendu trois
cus, et il faut bien que ce soit pour le poil, car la carcasse ne
vaut certes pas dix-huit livres. Mais comment ce cheval se trouve-
t-il entre tes mains, Mousqueton?

-- Ah! dit le valet, ne m'en parlez pas, monsieur, c'est un
affreux tour du mari de notre duchesse!

-- Comment cela, Mousqueton?

-- Oui nous sommes vus d'un trs bon oeil par une femme de
qualit, la duchesse de...; mais pardon! mon matre m'a recommand
d'tre discret: elle nous avait forcs d'accepter un petit
souvenir, un magnifique genet d'Espagne et un mulet andalou, que
c'tait merveilleux  voir; le mari a appris la chose, il a
confisqu au passage les deux magnifiques btes qu'on nous
envoyait, et il leur a substitu ces horribles animaux!

-- Que tu lui ramnes? dit d'Artagnan.

-- Justement! reprit Mousqueton; vous comprenez que nous ne
pouvons point accepter de pareilles montures en change de celles
que l'on nous avait promises.

-- Non, pardieu, quoique j'eusse voulu voir Porthos sur mon
Bouton-d'Or; cela m'aurait donn une ide de ce que j'tais moi-
mme, quand je suis arriv  Paris. Mais que nous ne t'arrtions
pas, Mousqueton; va faire la commission de ton matre, va. Est-il
chez lui?

-- Oui, monsieur, dit Mousqueton, mais bien maussade, allez!

Et il continua son chemin vers le quai des Grands-Augustins,
tandis que les deux amis allaient sonner  la porte de l'infortun
Porthos. Celui-ci les avait vus traversant la cour, et il n'avait
garde d'ouvrir. Ils sonnrent donc inutilement.

Cependant, Mousqueton continuait sa route, et, traversant le Pont-
Neuf, toujours chassant devant lui ses deux haridelles, il
atteignit la rue aux Ours. Arriv l, il attacha, selon les ordres
de son matre, cheval et mulet au marteau de la porte du
procureur; puis, sans s'inquiter de leur sort futur, il s'en
revint trouver Porthos et lui annona que sa commission tait
faite.

Au bout d'un certain temps, les deux malheureuses btes, qui
n'avaient pas mang depuis le matin, firent un tel bruit en
soulevant et en laissant retomber le marteau de la porte, que le
procureur ordonna  son saute-ruisseau d'aller s'informer dans le
voisinage  qui appartenaient ce cheval et ce mulet.

Mme Coquenard reconnut son prsent, et ne comprit rien d'abord 
cette restitution; mais bientt la visite de Porthos l'claira. Le
courroux qui brillait dans les yeux du mousquetaire, malgr la
contrainte qu'il s'imposait, pouvanta la sensible amante. En
effet, Mousqueton n'avait point cach  son matre qu'il avait
rencontr d'Artagnan et Aramis, et que d'Artagnan, dans le cheval
jaune, avait reconnu le bidet barnais sur lequel il tait venu 
Paris, et qu'il avait vendu trois cus.

Porthos sortit aprs avoir donn rendez-vous  la procureuse dans
le clotre Saint-Magloire. Le procureur, voyant que Porthos
partait, l'invita  dner, invitation que le mousquetaire refusa
avec un air plein de majest.

Mme Coquenard se rendit toute tremblante au clotre Saint-
Magloire, car elle devinait les reproches qui l'y attendaient;
mais elle tait fascine par les grandes faons de Porthos.

Tout ce qu'un homme bless dans son amour-propre peut laisser
tomber d'imprcations et de reproches sur la tte d'une femme,
Porthos le laissa tomber sur la tte courbe de la procureuse.

Hlas! dit-elle, j'ai fait pour le mieux. Un de nos clients est
marchand de chevaux, il devait de l'argent  l'tude, et s'est
montr rcalcitrant. J'ai pris ce mulet et ce cheval pour ce qu'il
nous devait; il m'avait promis deux montures royales.

-- Eh bien, madame, dit Porthos, s'il vous devait plus de cinq
cus, votre maquignon est un voleur.

-- Il n'est pas dfendu de chercher le bon march, monsieur
Porthos, dit la procureuse cherchant  s'excuser.

-- Non, madame, mais ceux qui cherchent le bon march doivent
permettre aux autres de chercher des amis plus gnreux.

Et Porthos, tournant sur ses talons, fit un pas pour se retirer.

Monsieur Porthos! monsieur Porthos! s'cria la procureuse, j'ai
tort, je le reconnais, je n'aurais pas d marchander quand il
s'agissait d'quiper un cavalier comme vous!

Porthos, sans rpondre, fit un second pas de retraite.

La procureuse crut le voir dans un nuage tincelant tout entour
de duchesses et de marquises qui lui jetaient des sacs d'or sous
les pieds.

Arrtez, au nom du Ciel! monsieur Porthos, s'cria-t-elle,
arrtez et causons.

-- Causer avec vous me porte malheur, dit Porthos.

-- Mais, dites-moi, que demandez-vous?

-- Rien, car cela revient au mme que si je vous demandais quelque
chose.

La procureuse se pendit au bras de Porthos, et, dans l'lan de sa
douleur, elle s'cria:

Monsieur Porthos, je suis ignorante de tout cela, moi; sais-je ce
que c'est qu'un cheval? sais-je ce que c'est que des harnais?

-- Il fallait vous en rapporter  moi, qui m'y connais, madame;
mais vous avez voulu mnager, et, par consquent, prter  usure.

-- C'est un tort, monsieur Porthos, et je le rparerai sur ma
parole d'honneur.

-- Et comment cela? demanda le mousquetaire.

-- coutez. Ce soir M. Coquenard va chez M. le duc de Chaulnes,
qui l'a mand. C'est pour une consultation qui durera deux heures
au moins, venez, nous serons seuls, et nous ferons nos comptes.

--  la bonne heure! voil qui est parler, ma chre!

-- Vous me pardonnez?

-- Nous verrons, dit majestueusement Porthos.

Et tous deux se sparrent en se disant:  ce soir.

Diable! pensa Porthos en s'loignant, il me semble que je me
rapproche enfin du bahut de matre Coquenard.


CHAPITRE XXXV
LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS

Ce soir, attendu si impatiemment par Porthos et par d'Artagnan,
arriva enfin.

D'Artagnan, comme d'habitude, se prsenta vers les neuf heures
chez Milady. Il la trouva d'une humeur charmante; jamais elle ne
l'avait si bien reu. Notre Gascon vit du premier coup d'oeil que
son billet avait t remis, et ce billet faisait son effet.

Ketty entra pour apporter des sorbets. Sa matresse lui fit une
mine charmante, lui sourit de son plus gracieux sourire; mais,
hlas! la pauvre fille tait si triste, qu'elle ne s'aperut mme
pas de la bienveillance de Milady.

D'Artagnan regardait l'une aprs l'autre ces deux femmes, et il
tait forc de s'avouer que la nature s'tait trompe en les
formant;  la grande dame elle avait donn une me vnale et vile,
 la soubrette elle avait donn le coeur d'une duchesse.

 dix heures Milady commena  paratre inquite, d'Artagnan
comprit ce que cela voulait dire; elle regardait la pendule, se
levait, se rasseyait, souriait  d'Artagnan d'un air qui voulait
dire: Vous tes fort aimable sans doute, mais vous seriez charmant
si vous partiez!

D'Artagnan se leva et prit son chapeau; Milady lui donna sa main 
baiser; le jeune homme sentit qu'elle la lui serrait et comprit
que c'tait par un sentiment non pas de coquetterie, mais de
reconnaissance  cause de son dpart.

Elle l'aime diablement, murmura-t-il. Puis il sortit.

Cette fois Ketty ne l'attendait aucunement, ni dans l'antichambre,
ni dans le corridor, ni sous la grande porte. Il fallut que
d'Artagnan trouvt tout seul l'escalier et la petite chambre.

Ketty tait assise la tte cache dans ses mains, et pleurait.

Elle entendit entrer d'Artagnan, mais elle ne releva point la
tte; le jeune homme alla  elle et lui prit les mains, alors elle
clata en sanglots.

Comme l'avait prsum d'Artagnan, Milady, en recevant la lettre,
avait, dans le dlire de sa joie, tout dit  sa suivante; puis, en
rcompense de la manire dont cette fois elle avait fait la
commission, elle lui avait donn une bourse. Ketty, en rentrant
chez elle, avait jet la bourse dans un coin, o elle tait reste
tout ouverte, dgorgeant trois ou quatre pices d'or sur le tapis.

La pauvre fille,  la voix de d'Artagnan, releva la tte.
D'Artagnan lui-mme fut effray du bouleversement de son visage;
elle joignit les mains d'un air suppliant, mais sans oser dire une
parole.

Si peu sensible que ft le coeur de d'Artagnan, il se sentit
attendri par cette douleur muette; mais il tenait trop  ses
projets et surtout  celui-ci, pour rien changer au programme
qu'il avait fait d'avance. Il ne laissa donc  Ketty aucun espoir
de le flchir, seulement il lui prsenta son action comme une
simple vengeance.

Cette vengeance, au reste, devenait d'autant plus facile, que
Milady, sans doute pour cacher sa rougeur  son amant, avait
recommand  Ketty d'teindre toutes les lumires dans
l'appartement, et mme dans sa chambre,  elle. Avant le jour,
M. de Wardes devait sortir, toujours dans l'obscurit.

Au bout d'un instant on entendit Milady qui rentrait dans sa
chambre. D'Artagnan s'lana aussitt dans son armoire.  peine y
tait-il blotti que la sonnette se fit entendre.

Ketty entra chez sa matresse, et ne laissa point la porte
ouverte; mais la cloison tait si mince, que l'on entendait  peu
prs tout ce qui se disait entre les deux femmes.

Milady semblait ivre de joie, elle se faisait rpter par Ketty
les moindres dtails de la prtendue entrevue de la soubrette avec
de Wardes, comment il avait reu sa lettre, comment il avait
rpondu, quelle tait l'expression de son visage, s'il paraissait
bien amoureux; et  toutes ces questions la pauvre Ketty, force
de faire bonne contenance, rpondait d'une voix touffe dont sa
matresse ne remarquait mme pas l'accent douloureux, tant le
bonheur est goste.

Enfin, comme l'heure de son entretien avec le comte approchait,
Milady fit en effet tout teindre chez elle, et ordonna  Ketty de
rentrer dans sa chambre, et d'introduire de Wardes aussitt qu'il
se prsenterait.

L'attente de Ketty ne fut pas longue.  peine d'Artagnan eut-il vu
par le trou de la serrure de son armoire que tout l'appartement
tait dans l'obscurit, qu'il s'lana de sa cachette au moment
mme o Ketty refermait la porte de communication.

Qu'est-ce que ce bruit? demanda Milady.

-- C'est moi, dit d'Artagnan  demi-voix; moi, le comte de Wardes.

-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Ketty, il n'a pas mme pu
attendre l'heure qu'il avait fixe lui-mme!

-- Eh bien, dit Milady d'une voix tremblante, pourquoi n'entre-t-
il pas? Comte, comte, ajouta-t-elle, vous savez bien que je vous
attends!

 cet appel, d'Artagnan loigna doucement Ketty et s'lana dans
la chambre de Milady.

Si la rage et la douleur doivent torturer une me, c'est celle de
l'amant qui reoit sous un nom qui n'est pas le sien des
protestations d'amour qui s'adressent  son heureux rival.

D'Artagnan tait dans une situation douloureuse qu'il n'avait pas
prvue, la jalousie le mordait au coeur, et il souffrait presque
autant que la pauvre Ketty, qui pleurait en ce mme moment dans la
chambre voisine.

Oui, comte, disait Milady de sa plus douce voix en lui serrant
tendrement la main dans les siennes; oui, je suis heureuse de
l'amour que vos regards et vos paroles m'ont exprim chaque fois
que nous nous sommes rencontrs. Moi aussi, je vous aime. Oh!
demain, demain, je veux quelque gage de vous qui me prouve que
vous pensez  moi, et comme vous pourriez m'oublier, tenez.

Et elle passa une bague de son doigt  celui de d'Artagnan.

D'Artagnan se rappela avoir vu cette bague  la main de Milady:
c'tait un magnifique saphir entour de brillants.

Le premier mouvement de d'Artagnan fut de le lui rendre, mais
Milady ajouta:

Non, non; gardez cette bague pour l'amour de moi. Vous me rendez
d'ailleurs, en l'acceptant, ajouta-t-elle d'une voix mue, un
service bien plus grand que vous ne sauriez l'imaginer.

Cette femme est pleine de mystres, murmura en lui-mme
d'Artagnan.

En ce moment il se sentit prt  tout rvler. Il ouvrit la bouche
pour dire  Milady qui il tait, et dans quel but de vengeance il
tait venu, mais elle ajouta:

Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer!

Le monstre, c'tait lui.

Oh! continua Milady, est-ce que vos blessures vous font encore
souffrir?

-- Oui, beaucoup, dit d'Artagnan, qui ne savait trop que rpondre.

-- Soyez tranquille, murmura Milady, je vous vengerai, moi et
cruellement!

Peste! se dit d'Artagnan, le moment des confidences n'est pas
encore venu.

Il fallut quelque temps  d'Artagnan pour se remettre de ce petit
dialogue: mais toutes les ides de vengeance qu'il avait apportes
s'taient compltement vanouies. Cette femme exerait sur lui une
incroyable puissance, il la hassait et l'adorait  la fois, il
n'avait jamais cru que deux sentiments si contraires pussent
habiter dans le mme coeur, et en se runissant, former un amour
trange et en quelque sorte diabolique.

Cependant une heure venait de sonner; il fallut se sparer;
d'Artagnan, au moment de quitter Milady, ne sentit plus qu'un vif
regret de s'loigner, et, dans l'adieu passionn qu'ils
s'adressrent rciproquement, une nouvelle entrevue fut convenue
pour la semaine suivante. La pauvre Ketty esprait pouvoir
adresser quelques mots  d'Artagnan lorsqu'il passerait dans sa
chambre; mais Milady le reconduisit elle-mme dans l'obscurit et
ne le quitta que sur l'escalier.

Le lendemain au matin, d'Artagnan courut chez Athos. Il tait
engag dans une si singulire aventure qu'il voulait lui demander
conseil. Il lui raconta tout: Athos frona plusieurs fois le
sourcil.

Votre Milady, lui dit-il, me parat une crature infme, mais
vous n'en avez pas moins eu tort de la tromper: vous voil d'une
faon ou d'une autre une ennemie terrible sur les bras.

Et tout en lui parlant, Athos regardait avec attention le saphir
entour de diamants qui avait pris au doigt de d'Artagnan la place
de la bague de la reine, soigneusement remise dans un crin.

Vous regardez cette bague? dit le Gascon tout glorieux d'taler
aux regards de ses amis un si riche prsent.

-- Oui, dit Athos, elle me rappelle un bijou de famille.

-- Elle est belle, n'est-ce pas? dit d'Artagnan.

-- Magnifique! rpondit Athos; je ne croyais pas qu'il existt
deux saphirs d'une si belle eau. L'avez-vous donc troque contre
votre diamant?

-- Non, dit d'Artagnan; c'est un cadeau de ma belle Anglaise, ou
plutt de ma belle Franaise: car, quoique je ne le lui aie point
demand, je suis convaincu qu'elle est ne en France.

-- Cette bague vous vient de Milady? s'cria Athos avec une voix
dans laquelle il tait facile de distinguer une grande motion.

-- D'elle-mme; elle me l'a donne cette nuit.

-- Montrez-moi donc cette bague, dit Athos.

-- La voici, rpondit d'Artagnan en la tirant de son doigt.

Athos l'examina et devint trs ple, puis il l'essaya 
l'annulaire de sa main gauche; elle allait  ce doigt comme si
elle et t faite pour lui. Un nuage de colre et de vengeance
passa sur le front ordinairement calme du gentilhomme.

Il est impossible que ce soit la mme, dit-il; comment cette
bague se trouverait-elle entre les mains de Milady Clarick? Et
cependant il est bien difficile qu'il y ait entre deux bijoux une
pareille ressemblance.

-- Connaissez-vous cette bague? demanda d'Artagnan.

-- J'avais cru la reconnatre, dit Athos, mais sans doute que je
me trompais.

Et il la rendit  d'Artagnan, sans cesser cependant de la
regarder.

Tenez, dit-il au bout d'un instant, d'Artagnan, tez cette bague
de votre doigt ou tournez-en le chaton en dedans; elle me rappelle
de si cruels souvenirs, que je n'aurais pas ma tte pour causer
avec vous. Ne veniez-vous pas me demander des conseils, ne me
disiez-vous point que vous tiez embarrass sur ce que vous deviez
faire?... Mais attendez... rendez-moi ce saphir: celui dont je
voulais parler doit avoir une de ses faces raille par suite d'un
accident.

D'Artagnan tira de nouveau la bague de son doigt et la rendit 
Athos.

Athos tressaillit:

Tenez, dit-il, voyez, n'est-ce pas trange?

Et il montrait  d'Artagnan cette gratignure qu'il se rappelait
devoir exister.

Mais de qui vous venait ce saphir, Athos?

-- De ma mre, qui le tenait de sa mre  elle. Comme je vous le
dis, c'est un vieux bijou... qui ne devait jamais sortir de la
famille.

-- Et vous l'avez... vendu? demanda avec hsitation d'Artagnan.

-- Non, reprit Athos avec un singulier sourire; je l'ai donn
pendant une nuit d'amour, comme il vous a t donn  vous.

D'Artagnan resta pensif  son tour, il lui semblait voir dans
l'me de Milady des abmes dont les profondeurs taient sombres et
inconnues.

Il remit la bague non pas  son doigt, mais dans sa poche.

coutez, lui dit Athos en lui prenant la main, vous savez si je
vous aime, d'Artagnan; j'aurais un fils que je ne l'aimerais pas
plus que vous. Eh bien, croyez-moi, renoncez  cette femme. Je ne
la connais pas, mais une espce d'intuition me dit que c'est une
crature perdue, et qu'il y a quelque chose de fatal en elle.

-- Et vous avez raison, dit d'Artagnan. Aussi, je m'en spare; je
vous avoue que cette femme m'effraie moi-mme.

-- Aurez-vous ce courage? dit Athos.

-- Je l'aurai, rpondit d'Artagnan, et  l'instant mme.

-- Eh bien, vrai, mon enfant, vous avez raison, dit le gentilhomme
en serrant la main du Gascon avec une affection presque
paternelle; que Dieu veuille que cette femme, qui est  peine
entre dans votre vie, n'y laisse pas une trace funeste!

Et Athos salua d'Artagnan de la tte, en homme qui veut faire
comprendre qu'il n'est pas fch de rester seul avec ses penses.

En rentrant chez lui d'Artagnan trouva Ketty, qui l'attendait. Un
mois de fivre n'et pas plus chang la pauvre enfant qu'elle ne
l'tait pour cette nuit d'insomnie et de douleur.

Elle tait envoye par sa matresse au faux de Wardes. Sa
matresse tait folle d'amour, ivre de joie: elle voulait savoir
quand le comte lui donnerait une seconde entrevue.

Et la pauvre Ketty, ple et tremblante, attendait la rponse de
d'Artagnan.

Athos avait une grande influence sur le jeune homme: les conseils
de son ami joints aux cris de son propre coeur l'avaient
dtermin, maintenant que son orgueil tait sauv et sa vengeance
satisfaite,  ne plus revoir Milady. Pour toute rponse il prit
donc une plume et crivit la lettre suivante:

Ne comptez pas sur moi, madame, pour le prochain rendez-vous:
depuis ma convalescence j'ai tant d'occupations de ce genre qu'il
m'a fallu y mettre un certain ordre. Quand votre tour viendra,
j'aurai l'honneur de vous en faire part.

Je vous baise les mains.

Comte de Wardes.

Du saphir pas un mot: le Gascon voulait-il garder une arme contre
Milady? ou bien, soyons franc, ne conservait-il pas ce saphir
comme une dernire ressource pour l'quipement?

On aurait tort au reste de juger les actions d'une poque au point
de vue d'une autre poque. Ce qui aujourd'hui serait regard comme
une honte pour un galant homme tait dans ce temps une chose toute
simple et toute naturelle, et les cadets des meilleures familles
se faisaient en gnral entretenir par leurs matresses.

D'Artagnan passa sa lettre tout ouverte  Ketty, qui la lut
d'abord sans la comprendre et qui faillit devenir folle de joie en
la relisant une seconde fois.

Ketty ne pouvait croire  ce bonheur: d'Artagnan fut forc de lui
renouveler de vive voix les assurances que la lettre lui donnait
par crit; et quel que ft, avec le caractre emport de Milady,
le danger que court la pauvre enfant  remettre ce billet  sa
matresse, elle n'en revint pas moins place Royale de toute la
vitesse de ses jambes.

Le coeur de la meilleure femme est impitoyable pour les douleurs
d'une rivale.

Milady ouvrit la lettre avec un empressement gal  celui que
Ketty avait mis  l'apporter, mais au premier mot qu'elle lut,
elle devint livide; puis elle froissa le papier; puis elle se
retourna avec un clair dans les yeux du ct de Ketty.

Qu'est-ce que cette lettre? dit-elle.

-- Mais c'est la rponse  celle de madame, rpondit Ketty toute
tremblante.

-- Impossible! s'cria Milady; impossible qu'un gentilhomme ait
crit  une femme une pareille lettre!

Puis tout  coup tressaillant:

Mon Dieu! dit-elle, saurait-il... Et elle s'arrta.

Ses dents grinaient, elle tait couleur de cendre: elle voulut
faire un pas vers la fentre pour aller chercher de l'air; mais
elle ne put qu'tendre les bras, les jambes lui manqurent, et
elle tomba sur un fauteuil.

Ketty crut qu'elle se trouvait mal et se prcipita pour ouvrir son
corsage. Mais Milady se releva vivement:

Que me voulez-vous? dit-elle, et pourquoi portez-vous la main sur
moi?

-- J'ai pens que madame se trouvait mal et j'ai voulu lui porter
secours, rpondit la suivante tout pouvante de l'expression
terrible qu'avait prise la figure de sa matresse.

-- Me trouver mal, moi? moi? me prenez-vous pour une femmelette?
Quand on m'insulte, je ne me trouve pas mal, je me venge,
entendez-vous!

Et de la main elle fit signe  Ketty de sortir.


CHAPITRE XXXVI
RVE DE VENGEANCE

Le soir Milady donna l'ordre d'introduire M. d'Artagnan aussitt
qu'il viendrait, selon son habitude. Mais il ne vint pas.

Le lendemain Ketty vint voir de nouveau le jeune homme et lui
raconta tout ce qui s'tait pass la veille: d'Artagnan sourit;
cette jalouse colre de Milady, c'tait sa vengeance.

Le soir Milady fut plus impatiente encore que la veille, elle
renouvela l'ordre relatif au Gascon; mais comme la veille elle
l'attendit inutilement.

Le lendemain Ketty se prsenta chez d'Artagnan, non plus joyeuse
et alerte comme les deux jours prcdents, mais au contraire
triste  mourir.

D'Artagnan demanda  la pauvre fille ce qu'elle avait; mais celle-
ci, pour toute rponse, tira une lettre de sa poche et la lui
remit.

Cette lettre tait de l'criture de Milady: seulement cette fois
elle tait bien  l'adresse de d'Artagnan et non  celle de
M. de Wardes.

Il l'ouvrit et lut ce qui suit:

Cher monsieur d'Artagnan, c'est mal de ngliger ainsi ses amis,
surtout au moment o l'on va les quitter pour si longtemps. Mon
beau-frre et moi nous avons attendu hier et avant-hier
inutilement. En sera-t-il de mme ce soir?

Votre bien reconnaissante,

Lady Clarick.

C'est tout simple, dit d'Artagnan, et je m'attendais  cette
lettre. Mon crdit hausse de la baisse du comte de Wardes.

-- Est-ce que vous irez? demanda Ketty.

-- coute, ma chre enfant, dit le Gascon, qui cherchait 
s'excuser  ses propres yeux de manquer  la promesse qu'il avait
faite  Athos, tu comprends qu'il serait impolitique de ne pas se
rendre  une invitation si positive. Milady, en ne me voyant pas
revenir, ne comprendrait rien  l'interruption de mes visites,
elle pourrait se douter de quelque chose, et qui peut dire
jusqu'o irait la vengeance d'une femme de cette trempe?

-- Oh! mon Dieu! dit Ketty, vous savez prsenter les choses de
faon que vous avez toujours raison. Mais vous allez encore lui
faire la cour; et si cette fois vous alliez lui plaire sous votre
vritable nom et votre vrai visage, ce serait bien pis que la
premire fois!

L'instinct faisait deviner  la pauvre fille une partie de ce qui
allait arriver.

D'Artagnan la rassura du mieux qu'il put et lui promit de rester
insensible aux sductions de Milady.

Il lui fit rpondre qu'il tait on ne peut plus reconnaissant de
ses bonts et qu'il se rendrait  ses ordres; mais il n'osa lui
crire de peur de ne pouvoir,  des yeux aussi exercs que ceux de
Milady, dguiser suffisamment son criture.

 neuf heures sonnant, d'Artagnan tait place Royale. Il tait
vident que les domestiques qui attendaient dans l'antichambre
taient prvenus, car aussitt que d'Artagnan parut, avant mme
qu'il et demand si Milady tait visible, un d'eux courut
l'annoncer.

Faites entrer, dit Milady d'une voix brve, mais si perante que
d'Artagnan l'entendit de l'antichambre.

On l'introduisit.

Je n'y suis pour personne, dit Milady; entendez-vous, pour
personne.

Le laquais sortit.

D'Artagnan jeta un regard curieux sur Milady: elle tait ple et
avait les yeux fatigus, soit par les larmes, soit par l'insomnie.
On avait avec intention diminu le nombre habituel des lumires,
et cependant la jeune femme ne pouvait arriver  cacher les traces
de la fivre qui l'avait dvore depuis deux jours.

D'Artagnan s'approcha d'elle avec sa galanterie ordinaire; elle
fit alors un effort suprme pour le recevoir, mais jamais
physionomie plus bouleverse ne dmentit sourire plus aimable.

Aux questions que d'Artagnan lui fit sur sa sant:

Mauvaise, rpondit-elle, trs mauvaise.

-- Mais alors, dit d'Artagnan, je suis indiscret, vous avez besoin
de repos sans doute et je vais me retirer.

-- Non pas, dit Milady; au contraire, restez, monsieur d'Artagnan,
votre aimable compagnie me distraira.

Oh! oh! pensa d'Artagnan, elle n'a jamais t si charmante,
dfions-nous.

Milady prit l'air le plus affectueux qu'elle put prendre, et donna
tout l'clat possible  sa conversation. En mme temps cette
fivre qui l'avait abandonne un instant revenait rendre l'clat 
ses yeux, le coloris  ses joues, le carmin  ses lvres.
D'Artagnan retrouva la Circ qui l'avait dj envelopp de ses
enchantements. Son amour, qu'il croyait teint et qui n'tait
qu'assoupi, se rveilla dans son coeur. Milady souriait et
d'Artagnan sentait qu'il se damnerait pour ce sourire.

Il y eut un moment o il sentit quelque chose comme un remords de
ce qu'il avait fait contre elle.

Peu  peu Milady devint plus communicative. Elle demanda 
d'Artagnan s'il avait une matresse.

Hlas! dit d'Artagnan de l'air le plus sentimental qu'il put
prendre, pouvez-vous tre assez cruelle pour me faire une pareille
question,  moi qui, depuis que je vous ai vue, ne respire et ne
soupire que par vous et pour vous!

Milady sourit d'un trange sourire.

Ainsi vous m'aimez? dit-elle.

-- Ai-je besoin de vous le dire, et ne vous en tes-vous point
aperue?

-- Si fait; mais, vous le savez, plus les coeurs sont fiers, plus
ils sont difficiles  prendre.

-- Oh! les difficults ne m'effraient pas, dit d'Artagnan; il n'y
a que les impossibilits qui m'pouvantent.

-- Rien n'est impossible, dit Milady,  un vritable amour.

-- Rien, madame?

-- Rien, reprit Milady.

Diable! reprit d'Artagnan  part lui, la note est change.
Deviendrait-elle amoureuse de moi, par hasard, la capricieuse, et
serait-elle dispose  me donner  moi-mme quelque autre saphir
pareil  celui qu'elle m'a donn me prenant pour de Wardes?

D'Artagnan rapprocha vivement son sige de celui de Milady.

Voyons, dit-elle, que feriez-vous bien pour prouver cet amour
dont vous parlez?

-- Tout ce qu'on exigerait de moi. Qu'on ordonne, et je suis prt.

--  tout?

--  tout! s'cria d'Artagnan qui savait d'avance qu'il n'avait
pas grand-chose  risquer en s'engageant ainsi.

-- Eh bien, causons un peu, dit  son tour Milady en rapprochant
son fauteuil de la chaise de d'Artagnan.

-- Je vous coute, madame, dit celui-ci.

Milady resta un instant soucieuse et comme indcise puis
paraissant prendre une rsolution:

J'ai un ennemi, dit-elle.

-- Vous, madame! s'cria d'Artagnan jouant la surprise, est-ce
possible, mon Dieu? belle et bonne comme vous l'tes!

-- Un ennemi mortel.

-- En vrit?

-- Un ennemi qui m'a insulte si cruellement que c'est entre lui
et moi une guerre  mort. Puis-je compter sur vous comme
auxiliaire?

D'Artagnan comprit sur-le-champ o la vindicative crature en
voulait venir.

Vous le pouvez, madame, dit-il avec emphase, mon bras et ma vie
vous appartiennent comme mon amour.

Alors, dit Milady, puisque vous tes aussi gnreux qu'amoureux...

Elle s'arrta.

Eh bien? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien, reprit Milady aprs un moment de silence, cessez ds
aujourd'hui de parler d'impossibilits.

-- Ne m'accablez pas de mon bonheur, s'cria d'Artagnan en se
prcipitant  genoux et en couvrant de baisers les mains qu'on lui
abandonnait.

-- Venge-moi de cet infme de Wardes, murmura Milady entre ses
dents, et je saurai bien me dbarrasser de toi ensuite, double
sot, lame d'pe vivante!

-- Tombe volontairement entre mes bras aprs m'avoir raill si
effrontment, hypocrite et dangereuse femme, pensait d'Artagnan de
son ct, et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux tuer
par ma main.

D'Artagnan releva la tte.

Je suis prt, dit-il.

-- Vous m'avez donc comprise, cher monsieur d'Artagnan! dit
Milady.

-- Je devinerais un de vos regards.

-- Ainsi vous emploieriez pour moi votre bras, qui s'est dj
acquis tant de renomme?

 l'instant mme.

Mais moi, dit Milady, comment paierai-je un pareil service; je
connais les amoureux, ce sont des gens qui ne font rien pour rien?

-- Vous savez la seule rponse que je dsire, dit d'Artagnan, la
seule qui soit digne de vous et de moi!

Et il l'attira doucement vers lui.

Elle rsista  peine.

Intress! dit-elle en souriant.

-- Ah! s'cria d'Artagnan vritablement emport par la passion que
cette femme avait le don d'allumer dans son coeur, ah! c'est que
mon bonheur me parat invraisemblable, et qu'ayant toujours peur
de le voir s'envoler comme un rve, j'ai hte d'en faire une
ralit.

-- Eh bien, mritez donc ce prtendu bonheur.

-- Je suis  vos ordres, dit d'Artagnan.

-- Bien sr? fit Milady avec un dernier doute.

-- Nommez-moi l'infme qui a pu faire pleurer vos beaux yeux.

-- Qui vous dit que j'ai pleur? dit-elle.

-- Il me semblait...

-- Les femmes comme moi ne pleurent pas, dit Milady.

-- Tant mieux! Voyons, dites-moi comment il s'appelle.

-- Songez que son nom c'est tout mon secret.

-- Il faut cependant que je sache son nom.

-- Oui, il le faut; voyez si j'ai confiance en vous!

-- Vous me comblez de joie. Comment s'appelle-t-il?

-- Vous le connaissez.

-- Vraiment?

-- Oui.

-- Ce n'est pas un de mes amis? reprit d'Artagnan en jouant
l'hsitation pour faire croire  son ignorance.

-- Si c'tait un de vos amis, vous hsiteriez donc? s'cria
Milady. Et un clair de menace passa dans ses yeux.

Non, ft-ce mon frre! s'cria d'Artagnan comme emport par
l'enthousiasme.

Notre Gascon s'avanait sans risque; car il savait o il allait.

J'aime votre dvouement, dit Milady.

-- Hlas! n'aimez-vous que cela en moi? demanda d'Artagnan.

-- Je vous aime aussi, vous, dit-elle en lui prenant la main.

Et l'ardente pression fit frissonner d'Artagnan, comme si, par le
toucher, cette fivre qui brlait Milady le gagnait lui-mme.

Vous m'aimez, vous! s'cria-t-il. Oh! si cela tait, ce serait 
en perdre la raison.

Et il l'enveloppa de ses deux bras. Elle n'essaya point d'carter
ses lvres de son baiser, seulement elle ne le lui rendit pas.

Ses lvres taient froides: il sembla  d'Artagnan qu'il venait
d'embrasser une statue.

Il n'en tait pas moins ivre de joie, lectris d'amour, il
croyait presque  la tendresse de Milady; il croyait presque au
crime de de Wardes. Si de Wardes et t en ce moment sous sa
main, il l'et tu.

Milady saisit l'occasion.

Il s'appelle..., dit-elle  son tour.

-- De Wardes, je le sais, s'cria d'Artagnan.

-- Et comment le savez-vous? demanda Milady en lui saisissant les
deux mains et en essayant de lire par ses yeux jusqu'au fond de
son me.

D'Artagnan sentit qu'il s'tait laiss emporter, et qu'il avait
fait une faute.

Dites, dites, mais dites donc! rptait Milady, comment le savez-
vous?

-- Comment je le sais? dit d'Artagnan.

-- Oui.

-- Je le sais, parce que, hier, de Wardes, dans un salon o
j'tais, a montr une bague qu'il a dit tenir de vous.

-- Le misrable! s'cria Milady.

L'pithte, comme on le comprend bien, retentit jusqu'au fond du
coeur de d'Artagnan.

Eh bien? continua-t-elle.

-- Eh bien, je vous vengerai de ce misrable, reprit d'Artagnan en
se donnant des airs de don Japhet d'Armnie.

-- Merci, mon brave ami! s'cria Milady; et quand serai-je venge?

-- Demain, tout de suite, quand vous voudrez.

Milady allait s'crier: Tout de suite; mais elle rflchit
qu'une pareille prcipitation serait peu gracieuse pour
d'Artagnan.

D'ailleurs, elle avait mille prcautions  prendre, mille conseils
 donner  son dfenseur, pour qu'il vitt les explications
devant tmoins avec le comte. Tout cela se trouva prvu par un mot
de d'Artagnan.

Demain, dit-il, vous serez venge ou je serai mort.

-- Non! dit-elle, vous me vengerez; mais vous ne mourrez pas.
C'est un lche.

-- Avec les femmes peut-tre, mais pas avec les hommes. J'en sais
quelque chose, moi.

-- Mais il me semble que dans votre lutte avec lui, vous n'avez
pas eu  vous plaindre de la fortune.

-- La fortune est une courtisane: favorable hier, elle peut me
trahir demain.

-- Ce qui veut dire que vous hsitez maintenant.

-- Non, je n'hsite pas, Dieu m'en garde; mais serait-il juste de
me laisser aller  une mort possible sans m'avoir donn au moins
un peu plus que de l'espoir?

Milady rpondit par un coup d'oeil qui voulait dire:

N'est-ce que cela? parlez donc.

Puis, accompagnant le coup d'oeil de paroles explicatives.

C'est trop juste, dit-elle tendrement.

-- Oh! vous tes un ange, dit le jeune homme.

-- Ainsi, tout est convenu? dit-elle.

-- Sauf ce que je vous demande, chre me!

-- Mais, lorsque je vous dis que vous pouvez vous fier  ma
tendresse?

-- Je n'ai pas de lendemain pour attendre.

-- Silence; j'entends mon frre: il est inutile qu'il vous trouve
ici.

Elle sonna; Ketty parut.

Sortez par cette porte, dit-elle en poussant une petit porte
drobe, et revenez  onze heures; nous achverons cet entretien:
Ketty vous introduira chez moi.

La pauvre enfant pensa tomber  la renverse en entendant ces
paroles.

Eh bien, que faites-vous, mademoiselle,  demeurer immobile comme
une statue? Allons, reconduisez le chevalier; et ce soir,  onze
heures, vous avez entendu!

Il parat que ses rendez-vous sont  onze heures, pensa
d'Artagnan: c'est une habitude prise.

Milady lui tendit une main qu'il baisa tendrement.

Voyons, dit-il en se retirant et en rpondant  peine aux
reproches de Ketty, voyons, ne soyons pas un sot; dcidment cette
femme est une grande sclrate: prenons garde.


CHAPITRE XXXVII
LE SECRET DE MILADY

D'Artagnan tait sorti de l'htel au lieu de monter tout de suite
chez Ketty, malgr les instances que lui avait faites la jeune
fille, et cela pour deux raisons: la premire parce que de cette
faon il vitait les reproches, les rcriminations, les prires;
la seconde, parce qu'il n'tait pas fch de lire un peu dans sa
pense, et, s'il tait possible, dans celle de cette femme.

Tout ce qu'il y avait de plus clair l-dedans, c'est que
d'Artagnan aimait Milady comme un fou et qu'elle ne l'aimait pas
le moins du monde. Un instant d'Artagnan comprit que ce qu'il
aurait de mieux  faire serait de rentrer chez lui et d'crire 
Milady une longue lettre dans laquelle il lui avouerait que lui et
de Wardes taient jusqu' prsent absolument le mme, que par
consquent il ne pouvait s'engager, sous peine de suicide,  tuer
de Wardes. Mais lui aussi tait peronn d'un froce dsir de
vengeance; il voulait possder  son tour cette femme sous son
propre nom; et comme cette vengeance lui paraissait avoir une
certaine douceur, il ne voulait point y renoncer.

Il fit cinq ou six fois le tour de la place Royale, se retournant
de dix pas en dix pas pour regarder la lumire de l'appartement de
Milady, qu'on apercevait  travers les jalousies; il tait vident
que cette fois la jeune femme tait moins presse que la premire
de rentrer dans sa chambre.

Enfin la lumire disparut.

Avec cette lueur s'teignit la dernire irrsolution dans le coeur
de d'Artagnan; il se rappela les dtails de la premire nuit, et,
le coeur bondissant, la tte en feu, il rentra dans l'htel et se
prcipita dans la chambre de Ketty.

La jeune fille, ple comme la mort, tremblant de tous ses membres,
voulut arrter son amant; mais Milady, l'oreille au guet, avait
entendu le bruit qu'avait fait d'Artagnan: elle ouvrit la porte.

Venez, dit-elle.

Tout cela tait d'une si incroyable imprudence, d'une si
monstrueuse effronterie, qu' peine si d'Artagnan pouvait croire 
ce qu'il voyait et  ce qu'il entendait. Il croyait tre entran
dans quelqu'une de ces intrigues fantastiques comme on en
accomplit en rve.

Il ne s'lana pas moins vers Milady, cdant  cette attraction
que l'aimant exerce sur le fer. La porte se referma derrire eux.

Ketty s'lana  son tour contre la porte.

La jalousie, la fureur, l'orgueil offens, toutes les passions
enfin qui se disputent le coeur d'une femme amoureuse la
poussaient  une rvlation; mais elle tait perdue si elle
avouait avoir donn les mains  une pareille machination; et, par-
dessus tout, d'Artagnan tait perdu pour elle. Cette dernire
pense d'amour lui conseilla encore ce dernier sacrifice.

D'Artagnan, de son ct, tait arriv au comble de tous ses voeux:
ce n'tait plus un rival qu'on aimait en lui, c'tait lui-mme
qu'on avait l'air d'aimer. Une voix secrte lui disait bien au
fond du coeur qu'il n'tait qu'un instrument de vengeance que l'on
caressait en attendant qu'il donnt la mort, mais l'orgueil, mais
l'amour-propre, mais la folie faisaient taire cette voix,
touffaient ce murmure. Puis notre Gascon, avec la dose de
confiance que nous lui connaissons, se comparait  de Wardes et se
demandait pourquoi, au bout du compte, on ne l'aimerait pas, lui
aussi, pour lui-mme.

Il s'abandonna donc tout entier aux sensations du moment. Milady
ne fut plus pour lui cette femme aux intentions fatales qui
l'avait un instant pouvant, ce fut une matresse ardente et
passionne s'abandonnant tout entire  un amour qu'elle semblait
prouver elle-mme. Deux heures  peu prs s'coulrent ainsi.

Cependant les transports des deux amants se calmrent; Milady, qui
n'avait point les mmes motifs que d'Artagnan pour oublier, revint
la premire  la ralit et demanda au jeune homme si les mesures
qui devaient amener le lendemain entre lui et de Wardes une
rencontre taient bien arrtes d'avance dans son esprit.

Mais d'Artagnan, dont les ides avaient pris un tout autre cours,
s'oublia comme un sot et rpondit galamment qu'il tait bien tard
pour s'occuper de duels  coups d'pe.

Cette froideur pour les seuls intrts qui l'occupassent effraya
Milady, dont les questions devinrent plus pressantes.

Alors d'Artagnan, qui n'avait jamais srieusement pens  ce duel
impossible, voulut dtourner la conversation, mais il n'tait plus
de force.

Milady le contint dans les limites qu'elle avait traces d'avance
avec son esprit irrsistible et sa volont de fer.

D'Artagnan se crut fort spirituel en conseillant  Milady de
renoncer, en pardonnant  de Wardes, aux projets furieux qu'elle
avait forms.

Mais aux premiers mots qu'il dit, la jeune femme tressaillit et
s'loigna.

Auriez-vous peur, cher d'Artagnan? dit-elle d'une voix aigu et
railleuse qui rsonna trangement dans l'obscurit.

-- Vous ne le pensez pas, chre me! rpondit d'Artagnan; mais
enfin, si ce pauvre comte de Wardes tait moins coupable que vous
ne le pensez?

-- En tout cas dit gravement Milady, il m'a trompe, et du moment
o il m'a trompe il a mrit la mort.

-- Il mourra donc, puisque vous le condamnez! dit d'Artagnan d'un
ton si ferme, qu'il parut  Milady l'expression d'un dvouement 
toute preuve.

Aussitt elle se rapprocha de lui.

Nous ne pourrions dire le temps que dura la nuit pour Milady; mais
d'Artagnan croyait tre prs d'elle depuis deux heures  peine
lorsque le jour parut aux fentes des jalousies et bientt envahit
la chambre de sa lueur blafarde.

Alors Milady, voyant que d'Artagnan allait la quitter, lui rappela
la promesse qu'il lui avait faite de la venger de de Wardes.

Je suis tout prt, dit d'Artagnan, mais auparavant je voudrais
tre certain d'une chose.

-- De laquelle? demanda Milady.

-- C'est que vous m'aimez.

-- Je vous en ai donn la preuve, ce me semble.

-- Oui, aussi je suis  vous corps et me.

-- Merci, mon brave amant! mais de mme que je vous ai prouv mon
amour, vous me prouverez le vtre  votre tour, n'est-ce pas?

-- Certainement. Mais si vous m'aimez comme vous me le dites,
reprit d'Artagnan, ne craignez-vous pas un peu pour moi?

-- Que puis-je craindre?

-- Mais enfin, que je sois bless dangereusement, tu mme.

-- Impossible, dit Milady, vous tes un homme si vaillant et une
si fine pe.

-- Vous ne prfreriez donc point, reprit d'Artagnan, un moyen qui
vous vengerait de mme tout en rendant inutile le combat.

Milady regarda son amant en silence: cette lueur blafarde des
premiers rayons du jour donnait  ses yeux clairs une expression
trangement funeste.

Vraiment, dit-elle, je crois que voil que vous hsitez
maintenant.

-- Non, je n'hsite pas; mais c'est que ce pauvre comte de Wardes
me fait vraiment peine depuis que vous ne l'aimez plus, et il me
semble qu'un homme doit tre si cruellement puni par la perte
seule de votre amour, qu'il n'a pas besoin d'autre chtiment:

-- Qui vous dit que je l'aie aim? demanda Milady.

-- Au moins puis-je croire maintenant sans trop de fatuit que
vous en aimez un autre, dit le jeune homme d'un ton caressant, et
je vous le rpte, je m'intresse au comte.

-- Vous? demanda Milady.

-- Oui moi.

-- Et pourquoi vous?

-- Parce que seul je sais...

-- Quoi?

-- Qu'il est loin d'tre ou plutt d'avoir t aussi coupable
envers vous qu'il le parat.

-- En vrit! dit Milady d'un air inquiet; expliquez-vous, car je
ne sais vraiment ce que vous voulez dire.

Et elle regardait d'Artagnan, qui la tenait embrasse avec des
yeux qui semblaient s'enflammer peu  peu.

Oui, je suis galant homme, moi! dit d'Artagnan dcid  en finir;
et depuis que votre amour est  moi, que je suis bien sr de le
possder, car je le possde, n'est-ce pas?...

-- Tout entier, continuez.

-- Eh bien, je me sens comme transport, un aveu me pse.

-- Un aveu?

-- Si j'eusse dout de votre amour je ne l'eusse pas fait; mais
vous m'aimez, ma belle matresse? n'est-ce pas, vous m'aimez?

-- Sans doute.

-- Alors si par excs d'amour je me suis rendu coupable envers
vous, vous me pardonnerez?

-- Peut-tre!

D'Artagnan essaya, avec le plus doux sourire qu'il pt prendre, de
rapprocher ses lvres des lvres de Milady, mais celle-ci
l'carta.

Cet aveu, dit-elle en plissant, quel est cet aveu?

-- Vous aviez donn rendez-vous  de Wardes, jeudi dernier, dans
cette mme chambre, n'est-ce pas?

-- Moi, non! cela n'est pas, dit Milady d'un ton de voix si ferme
et d'un visage si impassible, que si d'Artagnan n'et pas eu une
certitude si parfaite, il et dout.

-- Ne mentez pas, mon bel ange, dit d'Artagnan en souriant, ce
serait inutile.

-- Comment cela? parlez donc! vous me faites mourir!

-- Oh! rassurez-vous, vous n'tes point coupable envers moi, et je
vous ai dj pardonn!

-- Aprs, aprs?

-- De Wardes ne peut se glorifier de rien.

-- Pourquoi? Vous m'avez dit vous-mme que cette bague...

-- Cette bague, mon amour, c'est moi qui l'ai. Le comte de Wardes
de jeudi et le d'Artagnan d'aujourd'hui sont la mme personne.

L'imprudent s'attendait  une surprise mle de pudeur,  un petit
orage qui se rsoudrait en larmes; mais il se trompait
trangement, et son erreur ne fut pas longue.

Ple et terrible, Milady se redressa, et, repoussant d'Artagnan
d'un violent coup dans la poitrine, elle s'lana hors du lit.

Il faisait alors presque grand jour.

D'Artagnan la retint par son peignoir de fine toile des Indes pour
implorer son pardon; mais elle, d'un mouvement puissant et rsolu,
elle essaya de fuir. Alors la batiste se dchira en laissant  nu
les paules et sur l'une de ces belles paules rondes et blanches,
d'Artagnan avec un saisissement inexprimable, reconnut la fleur de
lis, cette marque indlbile qu'imprime la main infamante du
bourreau.

Grand Dieu! s'cria d'Artagnan en lchant le peignoir.

Et il demeura muet, immobile et glac sur le lit.

Mais Milady se sentait dnonce par l'effroi mme de d'Artagnan.
Sans doute il avait tout vu: le jeune homme maintenant savait son
secret, secret terrible, que tout le monde ignorait, except lui.

Elle se retourna, non plus comme une femme furieuse mais comme une
panthre blesse.

Ah! misrable, dit-elle, tu m'as lchement trahie, et de plus tu
as mon secret! Tu mourras!

Et elle courut  un coffret de marqueterie pos sur la toilette,
l'ouvrit d'une main fivreuse et tremblante, en tira un petit
poignard  manche d'or,  la lame aigu et mince et revint d'un
bond sur d'Artagnan  demi nu.

Quoique le jeune homme ft brave, on le sait, il fut pouvant de
cette figure bouleverse, de ces pupilles dilates horriblement,
de ces joues ples et de ces lvres sanglantes; il recula jusqu'
la ruelle, comme il et fait  l'approche d'un serpent qui et
ramp vers lui, et son pe se rencontrant sous sa main souille
de sueur, il la tira du fourreau.

Mais sans s'inquiter de l'pe, Milady essaya de remonter sur le
lit pour le frapper, et elle ne s'arrta que lorsqu'elle sentit la
pointe aigu sur sa gorge.

Alors elle essaya de saisir cette pe avec les mains mais
d'Artagnan l'carta toujours de ses treintes et, la lui
prsentant tantt aux yeux, tantt  la poitrine, il se laissa
glisser  bas du lit, cherchant pour faire retraite la porte qui
conduisait chez Ketty.

Milady, pendant ce temps, se ruait sur lui avec d'horribles
transports, rugissant d'une faon formidable.

Cependant cela ressemblait  un duel, aussi d'Artagnan se
remettait petit  petit.

Bien, belle dame, bien! disait-il, mais, de par Dieu, calmez-
vous, ou je vous dessine une seconde fleur de lis sur l'autre
paule.

-- Infme! infme! hurlait Milady.

Mais d'Artagnan, cherchant toujours la porte, se tenait sur la
dfensive.

Au bruit qu'ils faisaient, elle renversant les meubles pour aller
 lui, lui s'abritant derrire les meubles pour se garantir
d'elle, Ketty ouvrit la porte. D'Artagnan, qui avait sans cesse
manoeuvr pour se rapprocher de cette porte, n'en tait plus qu'
trois pas. D'un seul lan il s'lana de la chambre de Milady dans
celle de la suivante, et, rapide comme l'clair, il referma la
porte, contre laquelle il s'appuya de tout son poids tandis que
Ketty poussait les verrous.

Alors Milady essaya de renverser l'arc-boutant qui l'enfermait
dans sa chambre, avec des forces bien au-dessus de celles d'une
femme; puis, lorsqu'elle sentit que c'tait chose impossible, elle
cribla la porte de coups de poignard, dont quelques-uns
traversrent l'paisseur du bois.

Chaque coup tait accompagn d'une imprcation terrible.

Vite, vite, Ketty, dit d'Artagnan  demi-voix lorsque les verrous
furent mis, fais-moi sortir de l'htel, ou si nous lui laissons le
temps de se retourner, elle me fera tuer par les laquais.

-- Mais vous ne pouvez pas sortir ainsi, dit Ketty, vous tes tout
nu.

-- C'est vrai, dit d'Artagnan, qui s'aperut alors seulement du
costume dans lequel il se trouvait, c'est vrai; habille-moi comme
tu pourras, mais htons-nous; comprends-tu, il y va de la vie et
de la mort!

Ketty ne comprenait que trop; en un tour de main elle l'affubla
d'une robe  fleurs, d'une large coiffe et d'un mantelet; elle lui
donna des pantoufles, dans lesquelles il passa ses pieds nus, puis
elle l'entrana par les degrs. Il tait temps, Milady avait dj
sonn et rveill tout l'htel. Le portier tira le cordon  la
voix de Ketty au moment mme o Milady,  demi nue de son ct,
criait par la fentre:

N'ouvrez pas!


CHAPITRE XXXVIII
COMMENT, SANS SE DRANGER, ATHOS TROUVA SON QUIPEMENT

Le jeune homme s'enfuit tandis qu'elle le menaait encore d'un
geste impuissant. Au moment o elle le perdit de vue, Milady tomba
vanouie dans sa chambre.

D'Artagnan tait tellement boulevers, que, sans s'inquiter de ce
que deviendrait Ketty, il traversa la moiti de Paris tout en
courant, et ne s'arrta que devant la porte d'Athos. L'garement
de son esprit, la terreur qui l'peronnait, les cris de quelques
patrouilles qui se mirent  sa poursuite, et les hues de quelques
passants qui, malgr l'heure peu avance, se rendaient  leurs
affaires, ne firent que prcipiter sa course.

Il traversa la cour, monta les deux tages d'Athos et frappa  la
porte  tout rompre.

Grimaud vint ouvrir les yeux bouffis de sommeil. D'Artagnan
s'lana avec tant de force dans l'antichambre qu'il faillit le
culbuter en entrant.

Malgr le mutisme habituel du pauvre garon, cette fois la parole
lui revint.

H, l, l! s'cria-t-il, que voulez-vous, coureuse? que
demandez-vous, drlesse?

D'Artagnan releva ses coiffes et dgagea ses mains de dessous son
mantelet;  la vue de ses moustaches et de son pe nue, le pauvre
diable s'aperut qu'il avait affaire  un homme.

Il crut alors que c'tait quelque assassin.

Au secours!  l'aide! au secours! s'cria-t-il.

-- Tais-toi, malheureux! dit le jeune homme, je suis d'Artagnan,
ne me reconnais-tu pas? O est ton matre?

-- Vous, monsieur d'Artagnan! s'cria Grimaud pouvant.
Impossible.

-- Grimaud, dit Athos sortant de son appartement en robe de
chambre, je crois que vous vous permettez de parler.

-- Ah! monsieur! c'est que...

-- Silence.

Grimaud se contenta de montrer du doigt d'Artagnan  son matre.

Athos reconnut son camarade, et, tout flegmatique qu'il tait, il
partit d'un clat de rire que motivait bien la mascarade trange
qu'il avait sous les yeux: coiffes de travers, jupes tombantes sur
les souliers; manches retrousses et moustaches raides d'motion.

Ne riez pas, mon ami, s'cria d'Artagnan; de par le Ciel ne riez
pas, car, sur mon me, je vous le dis, il n'y a point de quoi
rire.

Et il pronona ces mots d'un air si solennel et avec une pouvante
si vraie qu'Athos lui prit aussitt les mains en s'criant:

Seriez-vous bless, mon ami? vous tes bien ple!

-- Non, mais il vient de m'arriver un terrible vnement. tes-
vous seul, Athos?

-- Pardieu! qui voulez-vous donc qui soit chez moi  cette heure?

-- Bien, bien.

Et d'Artagnan se prcipita dans la chambre d'Athos.

H, parlez! dit celui-ci en refermant la porte et en poussant les
verrous pour n'tre pas drangs. Le roi est-il mort? avez-vous
tu M. le cardinal? vous tes tout renvers; voyons, voyons,
dites, car je meurs vritablement d'inquitude.

-- Athos, dit d'Artagnan se dbarrassant de ses vtements de femme
et apparaissant en chemise, prparez-vous  entendre une histoire
incroyable, inoue.

-- Prenez d'abord cette robe de chambre, dit le mousquetaire 
son ami.

D'Artagnan passa la robe de chambre, prenant une manche pour une
autre tant il tait encore mu.

Eh bien? dit Athos.

-- Eh bien, rpondit d'Artagnan en se courbant vers l'oreille
d'Athos et en baissant la voix, Milady est marque d'une fleur de
lis  l'paule.

-- Ah! cria le mousquetaire comme s'il et reu une balle dans le
coeur.

-- Voyons, dit d'Artagnan, tes-vous sr que l'autre soit bien
morte?

-- L'autre? dit Athos d'une voix si sourde, qu' peine si
d'Artagnan l'entendit.

-- Oui, celle dont vous m'avez parl un jour  Amiens.

Athos poussa un gmissement et laissa tomber sa tte dans ses
mains.

Celle-ci, continua d'Artagnan, est une femme de vingt-six 
vingt-huit ans.

-- Blonde, dit Athos, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Des yeux clairs, d'une clart trange, avec des cils et
sourcils noirs?

-- Oui.

-- Grande, bien faite? Il lui manque une dent prs de l'oeillre
gauche.

-- Oui.

-- La fleur de lis est petite, rousse de couleur et comme efface
par les couches de pte qu'on y applique.

-- Oui.

-- Cependant vous dites qu'elle est anglaise!

-- On l'appelle Milady, mais elle peut tre franaise. Malgr
cela, Lord de Winter n'est que son beau-frre.

-- Je veux la voir, d'Artagnan.

-- Prenez garde, Athos, prenez garde; vous avez voulu la tuer,
elle est femme  vous rendre la pareille et  ne pas vous manquer.

-- Elle n'osera rien dire, car ce serait se dnoncer elle-mme.

-- Elle est capable de tout! L'avez-vous jamais vue furieuse?

-- Non, dit Athos.

-- Une tigresse, une panthre! Ah! mon cher Athos! j'ai bien peur
d'avoir attir sur nous deux une vengeance terrible!

D'Artagnan raconta tout alors: la colre insense de Milady et ses
menaces de mort.

Vous avez raison, et, sur mon me, je donnerais ma vie pour un
cheveu, dit Athos. Heureusement, c'est aprs-demain que nous
quittons Paris; nous allons, selon toute probabilit,  La
Rochelle, et une fois partis...

-- Elle vous suivra jusqu'au bout du monde, Athos, si elle vous
reconnat; laissez donc sa haine s'exercer sur moi seul.

-- Ah! mon cher! que m'importe qu'elle me tue! dit Athos; est-ce
que par hasard vous croyez que je tiens  la vie?

-- Il y a quelque horrible mystre sous tout cela, Athos! cette
femme est l'espion du cardinal, j'en suis sr!

-- En ce cas, prenez garde  vous. Si le cardinal ne vous a pas
dans une haute admiration pour l'affaire de Londres, il vous a en
grande haine; mais comme, au bout du compte, il ne peut rien vous
reprocher ostensiblement, et qu'il faut que haine se satisfasse,
surtout quand c'est une haine de cardinal, prenez garde  vous! Si
vous sortez, ne sortez pas seul; si vous mangez, prenez vos
prcautions: mfiez-vous de tout enfin, mme de votre ombre.

-- Heureusement, dit d'Artagnan, qu'il s'agit seulement d'aller
jusqu' aprs-demain soir sans encombre, car une fois  l'arme
nous n'aurons plus, je l'espre, que des hommes  craindre.

-- En attendant, dit Athos, je renonce  mes projets de rclusion,
et je vais partout avec vous: il faut que vous retourniez rue des
Fossoyeurs, je vous accompagne.

-- Mais si prs que ce soit d'ici, reprit d'Artagnan, je ne puis y
retourner comme cela.

-- C'est juste, dit Athos. Et il tira la sonnette.

Grimaud entra.

Athos lui fit signe d'aller chez d'Artagnan, et d'en rapporter des
habits.

Grimaud rpondit par un autre signe qu'il comprenait parfaitement
et partit.

Ah ! mais voil qui ne nous avance pas pour l'quipement cher
ami, dit Athos; car, si je ne m'abuse, vous avez laiss toute
votre dfroque chez Milady, qui n'aura sans doute pas l'attention
de vous la retourner. Heureusement que vous avez le saphir.

-- Le saphir est  vous, mon cher Athos! ne m'avez-vous pas dit
que c'tait une bague de famille?

-- Oui, mon pre l'acheta deux mille cus,  ce qu'il me dit
autrefois; il faisait partie des cadeaux de noces qu'il fit  ma
mre; et il est magnifique. Ma mre me le donna, et moi, fou que
j'tais, plutt que de garder cette bague comme une relique
sainte, je la donnai  mon tour  cette misrable.

-- Alors, mon cher, reprenez cette bague,  laquelle je comprends
que vous devez tenir.

-- Moi, reprendre cette bague, aprs qu'elle a pass par les mains
de l'infme! jamais: cette bague est souille, d'Artagnan.

-- Vendez-la donc.

-- Vendre un diamant qui vient de ma mre! je vous avoue que je
regarderais cela comme une profanation.

-- Alors engagez-la, on vous prtera bien dessus un millier
d'cus. Avec cette somme vous serez au-dessus de vos affaires,
puis, au premier argent qui vous rentrera, vous la dgagerez, et
vous la reprendrez lave de ses anciennes taches, car elle aura
pass par les mains des usuriers.

Athos sourit.

Vous tes un charmant compagnon, dit-il, mon cher d'Artagnan;
vous relevez par votre ternelle gaiet les pauvres esprits dans
l'affliction. Eh bien, oui, engageons cette bague, mais  une
condition!

-- Laquelle?

-- C'est qu'il y aura cinq cents cus pour vous et cinq cents cus
pour moi.

-- Y songez-vous, Athos? je n'ai pas besoin du quart de cette
somme, moi qui suis dans les gardes, et en vendant ma selle je me
la procurerai. Que me faut-il? Un cheval pour Planchet, voil
tout. Puis vous oubliez que j'ai une bague aussi.

--  laquelle vous tenez encore plus, ce me semble, que je ne
tiens, moi,  la mienne; du moins j'ai cru m'en apercevoir.

-- Oui, car dans une circonstance extrme elle peut nous tirer non
seulement de quelque grand embarras mais encore de quelque grand
danger; c'est non seulement un diamant prcieux, mais c'est encore
un talisman enchant.

Je ne vous comprends pas, mais je crois  ce que vous me dites.
Revenons donc  ma bague, ou plutt  la vtre, vous toucherez la
moiti de la somme qu'on nous donnera sur elle ou je la jette dans
la Seine, et je doute que, comme  Polycrate, quelque poisson soit
assez complaisant pour nous la rapporter.

-- Eh bien, donc, j'accepte! dit d'Artagnan.

En ce moment Grimaud rentra accompagn de Planchet; celui-ci,
inquiet de son matre et curieux de savoir ce qui lui tait
arriv, avait profit de la circonstance et apportait les habits
lui-mme.

D'Artagnan s'habilla, Athos en fit autant: puis quand tous deux
furent prts  sortir, ce dernier fit  Grimaud le signe d'un
homme qui met en joue; celui-ci dcrocha aussitt son mousqueton
et s'apprta  accompagner son matre.

Athos et d'Artagnan suivis de leurs valets arrivrent sans
incident  la rue des Fossoyeurs. Bonacieux tait sur la porte, il
regarda d'Artagnan d'un air goguenard.

Eh, mon cher locataire! dit-il, htez-vous donc, vous avez une
belle jeune fille qui vous attend chez vous, et les femmes, vous
le savez, n'aiment pas qu'on les fasse attendre!

-- C'est Ketty! s'cria d'Artagnan.

Et il s'lana dans l'alle.

Effectivement, sur le carr conduisant  sa chambre, et tapie
contre sa porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante. Ds
qu'elle l'aperut:

Vous m'avez promis votre protection, vous m'avez promis de me
sauver de sa colre, dit-elle; souvenez-vous que c'est vous qui
m'avez perdue!

-- Oui, sans doute, dit d'Artagnan, sois tranquille, Ketty. Mais
qu'est-il arriv aprs mon dpart?

-- Le sais-je? dit Ketty. Aux cris qu'elle a pousss les laquais
sont accourus elle tait folle de colre; tout ce qu'il existe
d'imprcations elle les a vomies contre vous. Alors j'ai pens
qu'elle se rappellerait que c'tait par ma chambre que vous aviez
pntr dans la sienne, et qu'alors elle songerait que j'tais
votre complice; j'ai pris le peu d'argent que j'avais, mes hardes
les plus prcieuses, et je me suis sauve.

-- Pauvre enfant! Mais que vais-je faire de toi? Je pars aprs-
demain.

-- Tout ce que vous voudrez, Monsieur le chevalier, faites-moi
quitter Paris, faites-moi quitter la France.

-- Je ne puis cependant pas t'emmener avec moi au sige de La
Rochelle, dit d'Artagnan.

-- Non; mais vous pouvez me placer en province, chez quelque dame
de votre connaissance: dans votre pays, par exemple.

-- Ah! ma chre amie! dans mon pays les dames n'ont point de
femmes de chambre. Mais, attends, j'ai ton affaire. Planchet, va
me chercher Aramis: qu'il vienne tout de suite. Nous avons quelque
chose de trs important  lui dire.

-- Je comprends, dit Athos; mais pourquoi pas Porthos? Il me
semble que sa marquise...

-- La marquise de Porthos se fait habiller par les clercs de son
mari, dit d'Artagnan en riant. D'ailleurs Ketty ne voudrait pas
demeurer rue aux Ours, n'est-ce pas, Ketty?

-- Je demeurerai o l'on voudra, dit Ketty, pourvu que je sois
bien cache et que l'on ne sache pas o je suis.

-- Maintenant, Ketty, que nous allons nous sparer, et par
consquent que tu n'es plus jalouse de moi...

-- Monsieur le chevalier, de loin ou de prs, dit Ketty, je vous
aimerai toujours.

O diable la constance va-t-elle se nicher? murmura Athos.

Moi aussi, dit d'Artagnan, moi aussi, je t'aimerai toujours, sois
tranquille. Mais voyons, rponds-moi. Maintenant j'attache une
grande importance  la question que je te fais: n'aurais-tu jamais
entendu parler d'une jeune dame qu'on aurait enleve pendant une
nuit.

-- Attendez donc... Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, est-ce
que vous aimez encore cette femme?

-- Non, c'est un de mes amis qui l'aime. Tiens, c'est Athos que
voil.

-- Moi! s'cria Athos avec un accent pareil  celui d'un homme qui
s'aperoit qu'il va marcher sur une couleuvre.

-- Sans doute, vous! fit d'Artagnan en serrant la main d'Athos.
Vous savez bien l'intrt que nous prenons tous  cette pauvre
petite Mme Bonacieux. D'ailleurs Ketty ne dira rien: n'est-ce pas,
Ketty? Tu comprends, mon enfant, continua d'Artagnan, c'est la
femme de cet affreux magot que tu as vu sur le pas de la porte en
entrant ici.

-- Oh! mon Dieu! s'cria Ketty, vous me rappelez ma peur; pourvu
qu'il ne m'ait pas reconnue!

-- Comment, reconnue! tu as donc dj vu cet homme?

-- Il est venu deux fois chez Milady.

-- C'est cela. Vers quelle poque?

-- Mais il y a quinze ou dix-huit jours  peu prs.

-- Justement.

-- Et hier soir il est revenu.

-- Hier soir.

-- Oui, un instant avant que vous vinssiez vous-mme.

-- Mon cher Athos, nous sommes envelopps dans un rseau
d'espions! Et tu crois qu'il t'a reconnue, Ketty?

-- J'ai baiss ma coiffe en l'apercevant, mais peut-tre tait-il
trop tard.

-- Descendez, Athos, vous dont il se mfie moins que de moi, et
voyez s'il est toujours sur sa porte.

Athos descendit et remonta bientt.

Il est parti, dit-il, et la maison est ferme.

-- Il est all faire son rapport, et dire que tous les pigeons
sont en ce moment au colombier.

-- Eh bien, mais, envolons-nous, dit Athos, et ne laissons ici que
Planchet pour nous rapporter les nouvelles.

-- Un instant! Et Aramis que nous avons envoy chercher!

-- C'est juste, dit Athos, attendons Aramis.

En ce moment Aramis entra.

On lui exposa l'affaire, et on lui dit comment il tait urgent que
parmi toutes ses hautes connaissances il trouvt une place 
Ketty.

Aramis rflchit un instant, et dit en rougissant:

Cela vous rendra-t-il bien rellement service, d'Artagnan.

-- Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.

-- Eh bien, Mme de Bois-Tracy m'a demand, pour une de ses amies
qui habite la province, je crois, une femme de chambre sre; et si
vous pouvez, mon cher d'Artagnan, me rpondre de mademoiselle...

-- Oh! monsieur, s'cria Ketty, je serai toute dvoue, soyez-en
certain,  la personne qui me donnera les moyens de quitter Paris.

-- Alors, dit Aramis, cela va pour le mieux.

Il se mit  une table et crivit un petit mot qu'il cacheta avec
une bague, et donna le billet  Ketty.

Maintenant, mon enfant, dit d'Artagnan, tu sais qu'il ne fait pas
meilleur ici pour nous que pour toi. Ainsi sparons-nous. Nous
nous retrouverons dans des jours meilleurs.

-- Et dans quelque temps que nous nous retrouvions et dans quelque
lieu que ce soit, dit Ketty, vous me retrouverez vous aimant
encore comme je vous aime aujourd'hui.

Serment de joueur, dit Athos pendant que d'Artagnan allait
reconduire Ketty sur l'escalier.

Un instant aprs, les trois jeunes gens se sparrent en prenant
rendez-vous  quatre heures chez Athos et en laissant Planchet
pour garder la maison.

Aramis rentra chez lui, et Athos et d'Artagnan s'inquitrent du
placement du saphir.

Comme l'avait prvu notre Gascon, on trouva facilement trois cents
pistoles sur la bague. De plus, le juif annona que si on voulait
la lui vendre, comme elle lui ferait un pendant magnifique pour
des boucles d'oreilles, il en donnerait jusqu' cinq cents
pistoles.

Athos et d'Artagnan, avec l'activit de deux soldats et la science
de deux connaisseurs, mirent trois heures  peine  acheter tout
l'quipement du mousquetaire. D'ailleurs Athos tait de bonne
composition et grand seigneur jusqu'au bout des ongles. Chaque
fois qu'une chose lui convenait, il payait le prix demand sans
essayer mme d'en rabattre. D'Artagnan voulait bien l-dessus
faire ses observations, mais Athos lui posait la main sur l'paule
en souriant, et d'Artagnan comprenait que c'tait bon pour lui,
petit gentilhomme gascon, de marchander, mais non pour un homme
qui avait les airs d'un prince.

Le mousquetaire trouva un superbe cheval andalou, noir comme du
jais, aux narines de feu, aux jambes fines et lgantes, qui
prenait six ans. Il l'examina et le trouva sans dfaut. On le lui
fit mille livres.

Peut-tre l'et-il eu pour moins; mais tandis que d'Artagnan
discutait sur le prix avec le maquignon, Athos comptait les cent
pistoles sur la table.

Grimaud eut un cheval picard, trapu et fort, qui cota trois cents
livres.

Mais la selle de ce dernier cheval et les armes de Grimaud
achetes, il ne restait plus un sou des cent cinquante pistoles
d'Athos. D'Artagnan offrit  son ami de mordre une bouche dans la
part qui lui revenait, quitte  lui rendre plus tard ce qu'il lui
aurait emprunt.

Mais Athos, pour toute rponse, se contenta de hausser les
paules.

Combien le juif donnait-il du saphir pour l'avoir en toute
proprit? demanda Athos.

-- Cinq cents pistoles.

-- C'est--dire, deux cents pistoles de plus; cent pistoles pour
vous, cent pistoles pour moi. Mais c'est une vritable fortune,
cela, mon ami, retournez chez le juif.

-- Comment, vous voulez...

-- Cette bague, dcidment, me rappellerait de trop tristes
souvenirs; puis nous n'aurons jamais trois cents pistoles  lui
rendre, de sorte que nous perdrions deux mille livres  ce march.
Allez lui dire que la bague est  lui, d'Artagnan, et revenez avec
les deux cents pistoles.

-- Rflchissez, Athos.

-- L'argent comptant est cher par le temps qui court, et il faut
savoir faire des sacrifices. Allez, d'Artagnan, allez; Grimaud
vous accompagnera avec son mousqueton.

Une demi-heure aprs, d'Artagnan revint avec les deux mille livres
et sans qu'il lui ft arriv aucun accident.

Ce fut ainsi qu'Athos trouva dans son mnage des ressources
auxquelles il ne s'attendait pas.


CHAPITRE XXXIX
UNE VISION

 quatre heures, les quatre amis taient donc runis chez Athos.
Leurs proccupations sur l'quipement avaient tout  fait disparu,
et chaque visage ne conservait plus l'expression que de ses
propres et secrtes inquitudes; car derrire tout bonheur prsent
est cache une crainte  venir.

Tout  coup Planchet entra apportant deux lettres  l'adresse de
d'Artagnan.

L'une tait un petit billet gentiment pli en long avec un joli
cachet de cire verte sur lequel tait empreinte une colombe
rapportant un rameau vert.

L'autre tait une grande ptre carre et resplendissante des
armes terribles de Son minence le cardinal-duc.

 la vue de la petite lettre, le coeur de d'Artagnan bondit, car
il avait cru reconnatre l'criture; et quoiqu'il n'et vu cette
criture qu'une fois, la mmoire en tait reste au plus profond
de son coeur.

Il prit donc la petite ptre et la dcacheta vivement.

Promenez-vous, lui disait-on, mercredi prochain, de six heures 
sept heures du soir, sur la route de Chaillot, et regardez avec
soin dans les carrosses qui passeront, mais si vous tenez  votre
vie et  celle des gens qui vous aiment, ne dites pas un mot, ne
faites pas un mouvement qui puisse faire croire que vous avez
reconnu celle qui s'expose  tout pour vous apercevoir un
instant.

Pas de signature.

C'est un pige, dit Athos, n'y allez pas, d'Artagnan.

-- Cependant, dit d'Artagnan, il me semble bien reconnatre
l'criture.

-- Elle est peut-tre contrefaite, reprit Athos;  six ou sept
heures, dans ce temps-ci, la route de Chaillot est tout  fait
dserte: autant que vous alliez vous promener dans la fort de
Bondy.

-- Mais si nous y allions tous! dit d'Artagnan; que diable! on ne
nous dvorera point tous les quatre; plus, quatre laquais; plus,
les chevaux; plus, les armes.

-- Puis ce sera une occasion de montrer nos quipages, dit
Porthos.

-- Mais si c'est une femme qui crit, dit Aramis, et que cette
femme dsire ne pas tre vue, songez que vous la compromettez,
d'Artagnan: ce qui est mal de la part d'un gentilhomme.

-- Nous resterons en arrire, dit Porthos, et lui seul s'avancera.

-- Oui, mais un coup de pistolet est bientt tir d'un carrosse
qui marche au galop.

-- Bah! dit d'Artagnan, on me manquera. Nous rejoindrons alors le
carrosse, et nous exterminerons ceux qui se trouvent dedans. Ce
sera toujours autant d'ennemis de moins.

-- Il a raison, dit Porthos; bataille; il faut bien essayer nos
armes d'ailleurs.

-- Bah! donnons-nous ce plaisir, dit Aramis de son air doux et
nonchalant.

-- Comme vous voudrez, dit Athos.

-- Messieurs, dit d'Artagnan, il est quatre heures et demie, et
nous avons le temps  peine d'tre  six heures sur la route de
Chaillot.

-- Puis, si nous sortions trop tard, dit Porthos, on ne nous
verrait pas, ce qui serait dommage. Allons donc nous apprter,
messieurs.

-- Mais cette seconde lettre, dit Athos, vous l'oubliez; il me
semble que le cachet indique cependant qu'elle mrite bien d'tre
ouverte: quant  moi, je vous dclare, mon cher d'Artagnan, que je
m'en soucie bien plus que du petit brimborion que vous venez tout
doucement de glisser sur votre coeur.

D'Artagnan rougit.

Eh bien, dit le jeune homme, voyons, messieurs, ce que me veut
Son minence.

Et d'Artagnan dcacheta la lettre et lut:

M. d'Artagnan, garde du roi, compagnie des Essarts, est attendu
au Palais-Cardinal ce soir  huit heures.

La Houdinire,

Capitaine des gardes.

Diable! dit Athos, voici un rendez-vous bien autrement inquitant
que l'autre.

-- J'irai au second en sortant du premier, dit d'Artagnan: l'un
est pour sept heures, l'autre pour huit; il y aura temps pour
tout.

-- Hum! je n'irais pas, dit Aramis: un galant chevalier ne peut
manquer  un rendez-vous donn par une dame; mais un gentilhomme
prudent peut s'excuser de ne pas se rendre chez Son minence,
surtout lorsqu'il a quelque raison de croire que ce n'est pas pour
y recevoir des compliments.

-- Je suis de l'avis d'Aramis, dit Porthos.

-- Messieurs, rpondit d'Artagnan, j'ai dj reu par M. de Cavois
pareille invitation de Son minence, je l'ai nglige, et le
lendemain il m'est arriv un grand malheur! Constance a disparu;
quelque chose qui puisse advenir, j'irai.

-- Si c'est un parti pris, dit Athos, faites.

-- Mais la Bastille? dit Aramis.

-- Bah! vous m'en tirerez, reprit d'Artagnan.

-- Sans doute, reprirent Aramis et Porthos avec un aplomb
admirable et comme si c'tait la chose la plus simple, sans doute
nous vous en tirerons; mais, en attendant, comme nous devons
partir aprs-demain, vous feriez mieux de ne pas risquer cette
Bastille.

-- Faisons mieux, dit Athos, ne le quittons pas de la soire,
attendons-le chacun  une porte du palais avec trois mousquetaires
derrire nous; si nous voyons sortir quelque voiture  portire
ferme et  demi suspecte, nous tomberons dessus. Il y a longtemps
que nous n'avons eu maille  partir avec les gardes de M. le
cardinal, et M. de Trville doit nous croire morts.

-- Dcidment, Athos, dit Aramis, vous tiez fait pour tre
gnral d'arme; que dites-vous du plan, messieurs?

-- Admirable! rptrent en choeur les jeunes gens.

-- Eh bien, dit Porthos, je cours  l'htel, je prviens nos
camarades de se tenir prts pour huit heures, le rendez-vous sera
sur la place du Palais-Cardinal; vous, pendant ce temps, faites
seller les chevaux par les laquais.

-- Mais moi, je n'ai pas de cheval, dit d'Artagnan; mais je vais
en faire prendre un chez M. de Trville.

-- C'est inutile, dit Aramis, vous prendrez un des miens.

-- Combien en avez-vous donc? demanda d'Artagnan.

-- Trois, rpondit en souriant Aramis.

-- Mon cher! dit Athos, vous tes certainement le pote le mieux
mont de France et de Navarre.

-- coutez, mon cher Aramis, vous ne saurez que faire de trois
chevaux, n'est-ce pas? je ne comprends pas mme que vous ayez
achet trois chevaux.

-- Aussi, je n'en ai achet que deux, dit Aramis.

-- Le troisime vous est donc tomb du ciel?

-- Non, le troisime m'a t amen ce matin mme par un domestique
sans livre qui n'a pas voulu me dire  qui il appartenait et qui
m'a affirm avoir reu l'ordre de son matre...

-- Ou de sa matresse, interrompit d'Artagnan.

-- La chose n'y fait rien, dit Aramis en rougissant... et qui m'a
affirm, dis-je, avoir reu l'ordre de sa matresse de mettre ce
cheval dans mon curie sans me dire de quelle part il venait.

-- Il n'y a qu'aux potes que ces choses-l arrivent, reprit
gravement Athos.

-- Eh bien, en ce cas, faisons mieux, dit d'Artagnan; lequel des
deux chevaux monterez-vous: celui que vous avez achet, ou celui
qu'on vous a donn?

-- Celui que l'on m'a donn sans contredit; vous comprenez,
d'Artagnan, que je ne puis faire cette injure...

-- Au donateur inconnu, reprit d'Artagnan.

-- Ou  la donatrice mystrieuse, dit Athos.

-- Celui que vous avez achet vous devient donc inutile?

--  peu prs.

-- Et vous l'avez choisi vous-mme?

-- Et avec le plus grand soin; la sret du cavalier, vous le
savez, dpend presque toujours de son cheval!

-- Eh bien, cdez-le-moi pour le prix qu'il vous a cot!

-- J'allais vous l'offrir, mon cher d'Artagnan, en vous donnant
tout le temps qui vous sera ncessaire pour me rendre cette
bagatelle.

-- Et combien vous cote-t-il?

-- Huit cents livres.

-- Voici quarante doubles pistoles, mon cher ami, dit d'Artagnan
en tirant la somme de sa poche; je sais que c'est la monnaie avec
laquelle on vous paie vos pomes.

-- Vous tes donc en fonds? dit Aramis.

-- Riche, richissime, mon cher!

Et d'Artagnan fit sonner dans sa poche le reste de ses pistoles.

Envoyez votre selle  l'Htel des Mousquetaires, et l'on vous
amnera votre cheval ici avec les ntres.

-- Trs bien; mais il est bientt cinq heures, htons-nous.

Un quart d'heure aprs, Porthos apparut  un bout de la rue Frou
sur un genet magnifique; Mousqueton le suivait sur un cheval
d'Auvergne, petit, mais solide. Porthos resplendissait de joie et
d'orgueil.

En mme temps Aramis apparut  l'autre bout de la rue mont sur un
superbe coursier anglais; Bazin le suivait sur un cheval rouan,
tenant en laisse un vigoureux mecklembourgeois: c'tait la monture
de d'Artagnan.

Les deux mousquetaires se rencontrrent  la porte: Athos et
d'Artagnan les regardaient par la fentre.

Diable! dit Aramis, vous avez l un superbe cheval, mon cher
Porthos.

-- Oui, rpondit Porthos; c'est celui qu'on devait m'envoyer tout
d'abord: une mauvaise plaisanterie du mari lui a substitu
l'autre; mais le mari a t puni depuis et j'ai obtenu toute
satisfaction.

Planchet et Grimaud parurent alors  leur tour, tenant en main les
montures de leurs matres; d'Artagnan et Athos descendirent, se
mirent en selle prs de leurs compagnons, et tous quatre se mirent
en marche: Athos sur le cheval qu'il devait  sa femme, Aramis sur
le cheval qu'il devait  sa matresse, Porthos sur le cheval qu'il
devait  sa procureuse, et d'Artagnan sur le cheval qu'il devait 
sa bonne fortune, la meilleure matresse qui soit.

Les valets suivirent.

Comme l'avait pens Porthos, la cavalcade fit bon effet; et si
Mme Coquenard s'tait trouve sur le chemin de Porthos et et pu
voir quel grand air il avait sur son beau genet d'Espagne, elle
n'aurait pas regrett la saigne qu'elle avait faite au coffre-
fort de son mari.

Prs du Louvre les quatre amis rencontrrent M. de Trville qui
revenait de Saint-Germain; il les arrta pour leur faire
compliment sur leur quipage, ce qui en un instant amena autour
d'eux quelques centaines de badauds.

D'Artagnan profita de la circonstance pour parler  M. de Trville
de la lettre au grand cachet rouge et aux armes ducales; il est
bien entendu que de l'autre il n'en souffla point mot.

M. de Trville approuva la rsolution qu'il avait prise, et
l'assura que, si le lendemain il n'avait pas reparu, il saurait
bien le retrouver, lui, partout o il serait.

En ce moment, l'horloge de la Samaritaine sonna six heures; les
quatre amis s'excusrent sur un rendez-vous, et prirent cong de
M. de Trville.

Un temps de galop les conduisit sur la route de Chaillot; le jour
commenait  baisser, les voitures passaient et repassaient;
d'Artagnan, gard  quelques pas par ses amis, plongeait ses
regards jusqu'au fond des carrosses, et n'y apercevait aucune
figure de connaissance.

Enfin, aprs, un quart d'heure d'attente et comme le crpuscule
tombait tout  fait, une voiture apparut, arrivant au grand galop
par la route de Svres; un pressentiment dit d'avance  d'Artagnan
que cette voiture renfermait la personne qui lui avait donn
rendez-vous: le jeune homme fut tout tonn lui-mme de sentir son
coeur battre si violemment. Presque aussitt une tte de femme
sortit par la portire, deux doigts sur la bouche, comme pour
recommander le silence, ou comme pour envoyer un baiser;
d'Artagnan poussa un lger cri de joie, cette femme, ou plutt
cette apparition, car la voiture tait passe avec la rapidit
d'une vision, tait Mme Bonacieux.

Par un mouvement involontaire, et malgr la recommandation faite,
d'Artagnan lana son cheval au galop et en quelques bonds
rejoignit la voiture; mais la glace de la portire tait
hermtiquement ferme: la vision avait disparu.

D'Artagnan se rappela alors cette recommandation: Si vous tenez 
votre vie et  celle des personnes qui vous aiment, demeurez
immobile et comme si vous n'aviez rien vu.

Il s'arrta donc, tremblant non pour lui, mais pour la pauvre
femme qui videmment s'tait expose  un grand pril en lui
donnant ce rendez-vous.

La voiture continua sa route toujours marchant  fond de train,
s'enfona dans Paris et disparut.

D'Artagnan tait rest interdit  la mme place et ne sachant que
penser. Si c'tait Mme Bonacieux et si elle revenait  Paris,
pourquoi ce rendez-vous fugitif, pourquoi ce simple change d'un
coup d'oeil, pourquoi ce baiser perdu? Si d'un autre ct ce
n'tait pas elle, ce qui tait encore bien possible, car le peu de
jour qui restait rendait une erreur facile, si ce n'tait pas
elle, ne serait-ce pas le commencement d'un coup de main mont
contre lui avec l'appt de cette femme pour laquelle on
connaissait son amour?

Les trois compagnons se rapprochrent de lui. Tous trois avaient
parfaitement vu une tte de femme apparatre  la portire, mais
aucun d'eux, except Athos, ne connaissait Mme Bonacieux. L'avis
d'Athos, au reste, fut que c'tait bien elle; mais moins proccup
que d'Artagnan de ce joli visage, il avait cru voir une seconde
tte, une tte d'homme au fond de la voiture.

S'il en est ainsi, dit d'Artagnan, ils la transportent sans doute
d'une prison dans une autre. Mais que veulent-ils donc faire de
cette pauvre crature, et comment la rejoindrai-je jamais?

-- Ami, dit gravement Athos, rappelez-vous que les morts sont les
seuls qu'on ne soit pas expos  rencontrer sur la terre. Vous en
savez quelque chose ainsi que moi, n'est-ce pas? Or, si votre
matresse n'est pas morte, si c'est elle que nous venons de voir,
vous la retrouverez un jour ou l'autre. Et peut-tre, mon Dieu,
ajouta-t-il avec un accent misanthropique qui lui tait propre,
peut tre plus tt que vous ne voudrez.

Sept heures et demie sonnrent, la voiture tait en retard d'une
vingtaine de minutes sur le rendez-vous donn. Les amis de
d'Artagnan lui rappelrent qu'il avait une visite  faire, tout en
lui faisant observer qu'il tait encore temps de s'en ddire.

Mais d'Artagnan tait  la fois entt et curieux. Il avait mis
dans sa tte qu'il irait au Palais-Cardinal, et qu'il saurait ce
que voulait lui dire Son minence. Rien ne put le faire changer de
rsolution.

On arriva rue Saint-Honor, et place du Palais-Cardinal on trouva
les douze mousquetaires convoqus qui se promenaient en attendant
leurs camarades. L seulement, on leur expliqua ce dont il tait
question.

D'Artagnan tait fort connu dans l'honorable corps des
mousquetaires du roi, o l'on savait qu'il prendrait un jour sa
place; on le regardait donc d'avance comme un camarade. Il rsulta
de ces antcdents que chacun accepta de grand coeur la mission
pour laquelle il tait convi; d'ailleurs il s'agissait, selon
toute probabilit, de jouer un mauvais tour  M. le cardinal et 
ses gens, et pour de pareilles expditions, ces dignes
gentilshommes taient toujours prts.

Athos les partagea donc en trois groupes, prit le commandement de
l'un, donna le second  Aramis et le troisime  Porthos, puis
chaque groupe alla s'embusquer en face d'une sortie.

D'Artagnan, de son ct, entra bravement par la porte principale.

Quoiqu'il se sentt vigoureusement appuy, le jeune homme n'tait
pas sans inquitude en montant pas  pas le grand escalier. Sa
conduite avec Milady ressemblait tant soit peu  une trahison, et
il se doutait des relations politiques qui existaient entre cette
femme et le cardinal; de plus, de Wardes, qu'il avait si mal
accommod, tait des fidles de Son minence, et d'Artagnan savait
que si Son minence tait terrible  ses ennemis, elle tait fort
attache  ses amis.

Si de Wardes a racont toute notre affaire au cardinal, ce qui
n'est pas douteux, et s'il m'a reconnu, ce qui est probable, je
dois me regarder  peu prs comme un homme condamn, disait
d'Artagnan en secouant la tte. Mais pourquoi a-t-il attendu
jusqu'aujourd'hui? C'est tout simple, Milady aura port plainte
contre moi avec cette hypocrite douleur qui la rend si
intressante, et ce dernier crime aura fait dborder le vase.

Heureusement, ajouta-t-il, mes bons amis sont en bas, et ils ne
me laisseront pas emmener sans me dfendre. Cependant la compagnie
des mousquetaires de M. de Trville ne peut pas faire  elle seule
la guerre au cardinal, qui dispose des forces de toute la France,
et devant lequel la reine est sans pouvoir et le roi sans volont.
D'Artagnan, mon ami, tu es brave, tu as d'excellentes qualits,
mais les femmes te perdront!

Il en tait  cette triste conclusion lorsqu'il entra dans
l'antichambre. Il remit sa lettre  l'huissier de service qui le
fit passer dans la salle d'attente et s'enfona dans l'intrieur
du palais.

Dans cette salle d'attente taient cinq ou six gardes de M. le
cardinal, qui, reconnaissant d'Artagnan et sachant que c'tait lui
qui avait bless Jussac, le regardrent en souriant d'un singulier
sourire.

Ce sourire parut  d'Artagnan d'un mauvais augure; seulement,
comme notre Gascon n'tait pas facile  intimider, ou que plutt,
grce  un grand orgueil naturel aux gens de son pays, il ne
laissait pas voir facilement ce qui se passait dans son me, quand
ce qui s'y passait ressemblait  de la crainte, il se campa
firement devant MM. les gardes et attendit la main sur la hanche,
dans une attitude qui ne manquait pas de majest.

L'huissier rentra et fit signe  d'Artagnan de le suivre. Il
sembla au jeune homme que les gardes, en le regardant s'loigner,
chuchotaient entre eux.

Il suivit un corridor, traversa un grand salon, entra dans une
bibliothque, et se trouva en face d'un homme assis devant un
bureau et qui crivait.

L'huissier l'introduisit et se retira sans dire une parole.
D'Artagnan crut d'abord qu'il avait affaire  quelque juge
examinant son dossier, mais il s'aperut que l'homme de bureau
crivait ou plutt corrigeait des lignes d'ingales longueurs, en
scandant des mots sur ses doigts; il vit qu'il tait en face d'un
pote. Au bout d'un instant, le pote ferma son manuscrit sur la
couverture duquel tait crit: _Mirame_, tragdie en cinq actes,
et leva la tte.

D'Artagnan reconnut le cardinal.


CHAPITRE XL
LE CARDINAL

Le cardinal appuya son coude sur son manuscrit, sa joue sur sa
main, et regarda un instant le jeune homme. Nul n'avait l'oeil
plus profondment scrutateur que le cardinal de Richelieu, et
d'Artagnan sentit ce regard courir par ses veines comme une
fivre.

Cependant il fit bonne contenance, tenant son feutre  la main, et
attendant le bon plaisir de Son minence, sans trop d'orgueil,
mais aussi sans trop d'humilit.

Monsieur, lui dit le cardinal, tes-vous un d'Artagnan du Barn?

-- Oui, Monseigneur, rpondit le jeune homme.

-- Il y a plusieurs branches de d'Artagnan  Tarbes et dans les
environs, dit le cardinal,  laquelle appartenez-vous?

-- Je suis le fils de celui qui a fait les guerres de religion
avec le grand roi Henri, pre de Sa Gracieuse Majest.

-- C'est bien cela. C'est vous qui tes parti, il y a sept  huit
mois  peu prs, de votre pays, pour venir chercher fortune dans
la capitale?

-- Oui, Monseigneur.

-- Vous tes venu par Meung, o il vous est arriv quelque chose,
je ne sais plus trop quoi, mais enfin quelque chose.

Monseigneur, dit d'Artagnan, voici ce qui m'est arriv...

-- Inutile, inutile, reprit le cardinal avec un sourire qui
indiquait qu'il connaissait l'histoire aussi bien que celui qui
voulait la lui raconter; vous tiez recommand  M. de Trville,
n'est-ce pas?

-- Oui, Monseigneur; mais justement, dans cette malheureuse
affaire de Meung...

-- La lettre avait t perdue, reprit l'minence; oui, je sais
cela; mais M. de Trville est un habile physionomiste qui connat
les hommes  la premire vue, et il vous a plac dans la compagnie
de son beau-frre, M. des Essarts, en vous laissant esprer qu'un
jour ou l'autre vous entreriez dans les mousquetaires.

-- Monseigneur est parfaitement renseign, dit d'Artagnan.

Depuis ce temps-l, il vous est arriv bien des choses: vous vous
tes promen derrire les Chartreux, un jour qu'il et mieux valu
que vous fussiez ailleurs; puis, vous avez fait avec vos amis un
voyage aux eaux de Forges; eux se sont arrts en route; mais
vous, vous avez continu votre chemin. C'est tout simple, vous
aviez des affaires en Angleterre.

-- Monseigneur, dit d'Artagnan tout interdit, j'allais.

--  la chasse,  Windsor, ou ailleurs, cela ne regarde personne.
Je sais cela, moi, parce que mon tat est de tout savoir.  votre
retour, vous avez t reu par une auguste personne, et je vois
avec plaisir que vous avez conserv le souvenir qu'elle vous a
donn.

-- D'Artagnan porta la main au diamant qu'il tenait de la reine,
et en tourna vivement le chaton en dedans; mais il tait trop
tard.

Le lendemain de ce jour vous avez reu la visite de Cavois,
reprit le cardinal; il allait vous prier de passer au palais;
cette visite vous ne la lui avez pas rendue, et vous avez eu tort.

-- Monseigneur, je craignais d'avoir encouru la disgrce de Votre
minence.

-- Eh! pourquoi cela, monsieur? pour avoir suivi les ordres de vos
suprieurs avec plus d'intelligence et de courage que ne l'et
fait un autre, encourir ma disgrce quand vous mritiez des
loges! Ce sont les gens qui n'obissent pas que je punis, et non
pas ceux qui, comme vous, obissent... trop bien... Et, la preuve,
rappelez-vous la date du jour o je vous avais fait dire de me
venir voir, et cherchez dans votre mmoire ce qui est arriv le
soir mme.

C'tait le soir mme qu'avait eu lieu l'enlvement de
Mme Bonacieux. D'Artagnan frissonna; et il se rappela qu'une demi-
heure auparavant la pauvre femme tait passe prs de lui, sans
doute encore emporte par la mme puissance qui l'avait fait
disparatre.

Enfin, continua le cardinal, comme je n'entendais pas parler de
vous depuis quelque temps, j'ai voulu savoir ce que vous faisiez.
D'ailleurs, vous me devez bien quelque remerciement: vous avez
remarqu vous-mme combien vous avez t mnag dans toutes les
circonstances.

D'Artagnan s'inclina avec respect.

Cela, continua le cardinal, partait non seulement d'un sentiment
d'quit naturelle, mais encore d'un plan que je m'tais trac 
votre gard.

D'Artagnan tait de plus en plus tonn.

Je voulais vous exposer ce plan le jour o vous retes ma
premire invitation; mais vous n'tes pas venu. Heureusement, rien
n'est perdu pour ce retard, et aujourd'hui vous allez l'entendre.
Asseyez-vous l, devant moi, monsieur d'Artagnan: vous tes assez
bon gentilhomme pour ne pas couter debout.

Et le cardinal indiqua du doigt une chaise au jeune homme, qui
tait si tonn de ce qui se passait, que, pour obir, il attendit
un second signe de son interlocuteur.

Vous tes brave, monsieur d'Artagnan, continua l'minence; vous
tes prudent, ce qui vaut mieux. J'aime les hommes de tte et de
coeur, moi; ne vous effrayez pas, dit-il en souriant, par les
hommes de coeur, j'entends les hommes de courage; mais, tout jeune
que vous tes, et  peine entrant dans le monde, vous avez des
ennemis puissants: si vous n'y prenez garde, ils vous perdront!

-- Hlas! Monseigneur, rpondit le jeune homme, ils le feront bien
facilement, sans doute; car ils sont forts et bien appuys, tandis
que moi je suis seul!

-- Oui, c'est vrai; mais, tout seul que vous tes, vous avez dj
fait beaucoup, et vous ferez encore plus, je n'en doute pas.
Cependant, vous avez, je le crois, besoin d'tre guid dans
l'aventureuse carrire que vous avez entreprise; car, si je ne me
trompe, vous tes venu  Paris avec l'ambitieuse ide de faire
fortune.

-- Je suis dans l'ge des folles esprances, Monseigneur, dit
d'Artagnan.

-- Il n'y a de folles esprances que pour les sots, monsieur, et
vous tes homme d'esprit. Voyons, que diriez-vous d'une enseigne
dans mes gardes, et d'une compagnie aprs la campagne?

-- Ah! Monseigneur!

-- Vous acceptez, n'est-ce pas?

-- Monseigneur, reprit d'Artagnan d'un air embarrass.

-- Comment, vous refusez? s'cria le cardinal avec tonnement.

-- Je suis dans les gardes de Sa Majest, Monseigneur, et je n'ai
point de raisons d'tre mcontent.

-- Mais il me semble, dit l'minence, que mes gardes,  moi, sont
aussi les gardes de Sa Majest, et que, pourvu qu'on serve dans un
corps franais, on sert le roi.

-- Monseigneur, Votre minence a mal compris mes paroles.

-- Vous voulez un prtexte, n'est-ce pas? Je comprends. Eh bien,
ce prtexte, vous l'avez. L'avancement, la campagne qui s'ouvre,
l'occasion que je vous offre, voil pour le monde; pour vous, le
besoin de protections sres; car il est bon que vous sachiez,
monsieur d'Artagnan, que j'ai reu des plaintes graves contre
vous, vous ne consacrez pas exclusivement vos jours et vos nuits
au service du roi.

D'Artagnan rougit.

Au reste, continua le cardinal en posant la main sur une liasse
de papiers, j'ai l tout un dossier qui vous concerne; mais avant
de le lire, j'ai voulu causer avec vous. Je vous sais homme
de rsolution et vos services bien dirigs, au lieu de vous mener
 mal pourraient vous rapporter beaucoup. Allons, rflchissez, et
dcidez-vous.

-- Votre bont me confond, Monseigneur, rpondit d'Artagnan, et je
reconnais dans Votre minence une grandeur d'me qui me fait petit
comme un ver de terre; mais enfin, puisque Monseigneur me permet
de lui parler franchement...

D'Artagnan s'arrta.

Oui, parlez.

-- Eh bien, je dirai  Votre minence que tous mes amis sont aux
mousquetaires et aux gardes du roi, et que mes ennemis, par une
fatalit inconcevable, sont  Votre minence; je serais donc mal
venu ici et mal regard l-bas, si j'acceptais ce que m'offre
Monseigneur.

-- Auriez-vous dj cette orgueilleuse ide que je ne vous offre
pas ce que vous valez, monsieur? dit le cardinal avec un sourire
de ddain.

-- Monseigneur, Votre minence est cent fois trop bonne pour moi,
et au contraire je pense n'avoir point encore fait assez pour tre
digne de ses bonts. Le sige de La Rochelle va s'ouvrir,
Monseigneur; je servirai sous les yeux de Votre minence, et si
j'ai le bonheur de me conduire  ce sige de telle faon que je
mrite d'attirer ses regards, eh bien, aprs j'aurai au moins
derrire moi quelque action d'clat pour justifier la protection
dont elle voudra bien m'honorer. Toute chose doit se faire  son
temps, Monseigneur; peut-tre plus tard aurai-je le droit de me
donner,  cette heure j'aurais l'air de me vendre.

-- C'est--dire que vous refusez de me servir, monsieur, dit le
cardinal avec un ton de dpit dans lequel perait cependant une
sorte d'estime; demeurez donc libre et gardez vos haines et vos
sympathies.

-- Monseigneur...

Bien, bien, dit le cardinal, je ne vous en veux pas, mais vous
comprenez, on a assez de dfendre ses amis et de les rcompenser,
on ne doit rien  ses ennemis, et cependant je vous donnerai un
conseil: tenez-vous bien, monsieur d'Artagnan, car, du moment que
j'aurai retir ma main de dessus vous, je n'achterai pas votre
vie pour une obole.

-- J'y tcherai, Monseigneur, rpondit le Gascon avec une noble
assurance.

-- Songez plus tard, et  un certain moment, s'il vous arrive
malheur, dit Richelieu avec intention, que c'est moi qui ai t
vous chercher, et que j'ai fait ce que j'ai pu pour que ce malheur
ne vous arrivt pas.

-- J'aurai, quoi qu'il arrive, dit d'Artagnan en mettant la main
sur sa poitrine et en s'inclinant, une ternelle reconnaissance 
Votre minence de ce qu'elle fait pour moi en ce moment.

-- Eh bien donc! comme vous l'avez dit, monsieur d'Artagnan, nous
nous reverrons aprs la campagne; je vous suivrai des yeux; car je
serai l-bas, reprit le cardinal en montrant du doigt  d'Artagnan
une magnifique armure qu'il devait endosser, et  notre retour, eh
bien, nous compterons!

-- Ah! Monseigneur, s'cria d'Artagnan, pargnez-moi le poids de
votre disgrce; restez neutre, Monseigneur, si vous trouvez que
j'agis en galant homme.

-- Jeune homme, dit Richelieu, si je puis vous dire encore une
fois ce que je vous ai dit aujourd'hui, je vous promets de vous le
dire.

Cette dernire parole de Richelieu exprimait un doute terrible;
elle consterna d'Artagnan plus que n'et fait une menace, car
c'tait un avertissement. Le cardinal cherchait donc  le
prserver de quelque malheur qui le menaait. Il ouvrit la bouche
pour rpondre, mais d'un geste hautain, le cardinal le congdia.

D'Artagnan sortit; mais  la porte le coeur fut prt  lui
manquer, et peu s'en fallut qu'il ne rentrt. Cependant la figure
grave et svre d'Athos lui apparut: s'il faisait avec le cardinal
le pacte que celui-ci lui proposait, Athos ne lui donnerait plus
la main, Athos le renierait.

Ce fut cette crainte qui le retint, tant est puissante l'influence
d'un caractre vraiment grand sur tout ce qui l'entoure.

D'Artagnan descendit par le mme escalier qu'il tait entr, et
trouva devant la porte Athos et les quatre mousquetaires qui
attendaient son retour et qui commenaient  s'inquiter. D'un mot
d'Artagnan les rassura, et Planchet courut prvenir les autres
postes qu'il tait inutile de monter une plus longue garde,
attendu que son matre tait sorti sain et sauf du Palais-
Cardinal.

Rentrs chez Athos, Aramis et Porthos s'informrent des causes de
cet trange rendez-vous; mais d'Artagnan se contenta de leur dire
que M. de Richelieu l'avait fait venir pour lui proposer d'entrer
dans ses gardes avec le grade d'enseigne, et qu'il avait refus.

Et vous avez eu raison, s'crirent d'une seule voix Porthos et
Aramis.

Athos tomba dans une profonde rverie et ne rpondit rien. Mais
lorsqu'il fut seul avec d'Artagnan:

Vous avez fait ce que vous deviez faire, d'Artagnan, dit Athos,
mais peut-tre avez-vous eu tort.

D'Artagnan poussa un soupir; car cette voix rpondait  une voix
secrte de son me, qui lui disait que de grands malheurs
l'attendaient.

La journe du lendemain se passa en prparatifs de dpart;
d'Artagnan alla faire ses adieux  M. de Trville.  cette heure
on croyait encore que la sparation des gardes et des
mousquetaires serait momentane, le roi tenant son parlement le
jour mme et devant partir le lendemain. M. de Trville se
contenta donc de demander  d'Artagnan s'il avait besoin de lui,
mais d'Artagnan rpondit firement qu'il avait tout ce qu'il lui
fallait.

La nuit runit tous les camarades de la compagnie des gardes de
M. des Essarts et de la compagnie des mousquetaires de
M. de Trville, qui avaient fait amiti ensemble. On se quittait
pour se revoir quand il plairait  Dieu et s'il plaisait  Dieu.
La nuit fut donc des plus bruyantes, comme on peut le penser, car,
en pareil cas, on ne peut combattre l'extrme proccupation que
par l'extrme insouciance.

Le lendemain, au premier son des trompettes, les amis se
quittrent: les mousquetaires coururent  l'htel de
M. de Trville, les gardes  celui de M. des Essarts. Chacun des
capitaines conduisit aussitt sa compagnie au Louvre, o le roi
passait sa revue.

Le roi tait triste et paraissait malade, ce qui lui tait un peu
de sa haute mine. En effet, la veille, la fivre l'avait pris au
milieu du parlement et tandis qu'il tenait son lit de justice. Il
n'en tait pas moins dcid  partir le soir mme; et, malgr les
observations qu'on lui avait faites, il avait voulu passer sa
revue, esprant, par le premier coup de vigueur, vaincre la
maladie qui commenait  s'emparer de lui.

La revue passe, les gardes se mirent seuls en marche, les
mousquetaires ne devant partir qu'avec le roi, ce qui permit 
Porthos d'aller faire, dans son superbe quipage, un tour dans la
rue aux Ours.

La procureuse le vit passer dans son uniforme neuf et sur son beau
cheval. Elle aimait trop Porthos pour le laisser partir ainsi;
elle lui fit signe de descendre et de venir auprs d'elle. Porthos
tait magnifique; ses perons rsonnaient, sa cuirasse brillait,
son pe lui battait firement les jambes. Cette fois les clercs
n'eurent aucune envie de rire, tant Porthos avait l'air d'un
coupeur d'oreilles.

Le mousquetaire fut introduit prs de M. Coquenard, dont le petit
oeil gris brilla de colre en voyant son cousin tout flambant
neuf. Cependant une chose le consola intrieurement; c'est qu'on
disait partout que la campagne serait rude: il esprait tout
doucement, au fond du coeur, que Porthos y serait tu.

Porthos prsenta ses compliments  matre Coquenard et lui fit ses
adieux; matre Coquenard lui souhaita toutes sortes de
prosprits. Quant  Mme Coquenard, elle ne pouvait retenir ses
larmes; mais on ne tira aucune mauvaise consquence de sa douleur,
on la savait fort attache  ses parents, pour lesquels elle avait
toujours eu de cruelles disputes avec son mari.

Mais les vritables adieux se firent dans la chambre de
Mme Coquenard: ils furent dchirants.

Tant que la procureuse put suivre des yeux son amant, elle agita
un mouchoir en se penchant hors de la fentre,  croire qu'elle
voulait se prcipiter. Porthos reut toutes ces marques de
tendresse en homme habitu  de pareilles dmonstrations.
Seulement, en tournant le coin de la rue, il souleva son feutre et
l'agita en signe d'adieu.

De son ct, Aramis crivait une longue lettre.  qui? Personne
n'en savait rien. Dans la chambre voisine, Ketty, qui devait
partir le soir mme pour Tours, attendait cette lettre
mystrieuse.

Athos buvait  petits coups la dernire bouteille de son vin
d'Espagne.

Pendant ce temps, d'Artagnan dfilait avec sa compagnie.

En arrivant au faubourg Saint-Antoine, il se retourna pour
regarder gaiement la Bastille; mais, comme c'tait la Bastille
seulement qu'il regardait, il ne vit point Milady, qui, monte sur
un cheval isabelle, le dsignait du doigt  deux hommes de
mauvaise mine qui s'approchrent aussitt des rangs pour le
reconnatre. Sur une interrogation qu'ils firent du regard, Milady
rpondit par un signe que c'tait bien lui. Puis, certaine qu'il
ne pouvait plus y avoir de mprise dans l'excution de ses ordres,
elle piqua son cheval et disparut.

Les deux hommes suivirent alors la compagnie, et,  la sortie du
faubourg Saint-Antoine, montrent sur des chevaux tout prpars
qu'un domestique sans livre tenait en les attendant.


CHAPITRE XLI
LE SIGE DE LA ROCHELLE

Le sige de La Rochelle fut un des grands vnements politiques du
rgne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du
cardinal. Il est donc intressant, et mme ncessaire, que nous en
disions quelques mots; plusieurs dtails de ce sige se liant
d'ailleurs d'une manire trop importante  l'histoire que nous
avons entrepris de raconter, pour que nous les passions sous
silence.

Les vues politiques du cardinal, lorsqu'il entreprit ce sige,
taient considrables. Exposons-les d'abord, puis nous passerons
aux vues particulires qui n'eurent peut-tre pas sur Son minence
moins d'influence que les premires.

Des villes importantes donnes par Henri IV aux huguenots comme
places de sret, il ne restait plus que La Rochelle. Il
s'agissait donc de dtruire ce dernier boulevard du calvinisme,
levain dangereux, auquel se venaient incessamment mler des
ferments de rvolte civile ou de guerre trangre.

Espagnols, Anglais, Italiens mcontents, aventuriers de toute
nation, soldats de fortune de toute secte accouraient au premier
appel sous les drapeaux des protestants et s'organisaient comme
une vaste association dont les branches divergeaient  loisir sur
tous les points de l'Europe.

La Rochelle, qui avait pris une nouvelle importance de la ruine
des autres villes calvinistes, tait donc le foyer des dissensions
et des ambitions. Il y avait plus, son port tait la dernire
porte ouverte aux Anglais dans le royaume de France; et en la
fermant  l'Angleterre, notre ternelle ennemie, le cardinal
achevait l'oeuvre de Jeanne d'Arc et du duc de Guise.

Aussi Bassompierre, qui tait  la fois protestant et catholique,
protestant de conviction et catholique comme commandeur du Saint-
Esprit; Bassompierre, qui tait allemand de naissance et franais
de coeur; Bassompierre, enfin, qui avait un commandement
particulier au sige de La Rochelle, disait-il, en chargeant  la
tte de plusieurs autres seigneurs protestants comme lui:

Vous verrez, messieurs, que nous serons assez btes pour prendre
La Rochelle!

Et Bassompierre avait raison: la canonnade de l'le de R lui
prsageait les dragonnades des Cvennes; la prise de La Rochelle
tait la prface de la rvocation de l'dit de Nantes.

Mais nous l'avons dit,  ct de ces vues du ministre niveleur et
simplificateur, et qui appartiennent  l'histoire, le chroniqueur
est bien forc de reconnatre les petites vises de l'homme
amoureux et du rival jaloux.

Richelieu, comme chacun sait, avait t amoureux de la reine; cet
amour avait-il chez lui un simple but politique ou tait-ce tout
naturellement une de ces profondes passions comme en inspira Anne
d'Autriche  ceux qui l'entouraient, c'est ce que nous ne saurions
dire; mais en tout cas on a vu, par les dveloppements antrieurs
de cette histoire, que Buckingham l'avait emport sur lui, et que,
dans deux ou trois circonstances et particulirement dans celles
des ferrets, il l'avait, grce au dvouement des trois
mousquetaires et au courage de d'Artagnan, cruellement mystifi.

Il s'agissait donc pour Richelieu, non seulement de dbarrasser la
France d'un ennemi, mais de se venger d'un rival; au reste, la
vengeance devait tre grande et clatante, et digne en tout d'un
homme qui tient dans sa main, pour pe de combat, les forces de
tout un royaume.

Richelieu savait qu'en combattant l'Angleterre il combattait
Buckingham, qu'en triomphant de l'Angleterre il triomphait de
Buckingham, enfin qu'en humiliant l'Angleterre aux yeux de
l'Europe il humiliait Buckingham aux yeux de la reine.

De son ct Buckingham, tout en mettant en avant l'honneur de
l'Angleterre, tait m par des intrts absolument semblables 
ceux du cardinal; Buckingham aussi poursuivait une vengeance
particulire: sous aucun prtexte, Buckingham n'avait pu rentrer
en France comme ambassadeur, il voulait y rentrer comme
conqurant.

Il en rsulte que le vritable enjeu de cette partie, que les deux
plus puissants royaumes jouaient pour le bon plaisir de deux
hommes amoureux, tait un simple regard d'Anne d'Autriche.

Le premier avantage avait t au duc de Buckingham: arriv
inopinment en vue de l'le de R avec quatre-vingt-dix vaisseaux
et vingt mille hommes  peu prs, il avait surpris le comte de
Toiras, qui commandait pour le roi dans l'le; il avait, aprs un
combat sanglant, opr son dbarquement.

Relatons en passant que dans ce combat avait pri le baron de
Chantal; le baron de Chantal laissait orpheline une petite fille
de dix-huit mois.

Cette petite fille fut depuis Mme de Svign.

Le comte de Toiras se retira dans la citadelle Saint-Martin avec
la garnison, et jeta une centaine d'hommes dans un petit fort
qu'on appelait le fort de La Pre.

Cet vnement avait ht les rsolutions du cardinal; et en
attendant que le roi et lui pussent aller prendre le commandement
du sige de La Rochelle, qui tait rsolu, il avait fait partir
Monsieur pour diriger les premires oprations, et avait fait
filer vers le thtre de la guerre toutes les troupes dont il
avait pu disposer.

C'tait de ce dtachement envoy en avant-garde que faisait partie
notre ami d'Artagnan.

Le roi, comme nous l'avons dit, devait suivre, aussitt son lit de
justice tenu, mais en se levant de ce lit de justice, le 28 juin,
il s'tait senti pris par la fivre; il n'en avait pas moins voulu
partir, mais, son tat empirant, il avait t forc de s'arrter 
Villeroi.

Or, o s'arrtait le roi s'arrtaient les mousquetaires; il en
rsultait que d'Artagnan, qui tait purement et simplement dans
les gardes, se trouvait spar, momentanment du moins, de ses
bons amis Athos, Porthos et Aramis; cette sparation, qui n'tait
pour lui qu'une contrarit, ft certes devenue une inquitude
srieuse s'il et pu deviner de quels dangers inconnus il tait
entour.

Il n'en arriva pas moins sans accident au camp tabli devant La
Rochelle, vers le 10 du mois de septembre de l'anne 1627.

Tout tait dans le mme tat: le duc de Buckingham et ses Anglais,
matres de l'le de R, continuaient d'assiger mais sans succs,
la citadelle de Saint-Martin et le fort de La Pre, et les
hostilits avec La Rochelle taient commences depuis deux ou
trois jours  propos d'un fort que le duc d'Angoulme venait de
faire construire prs de la ville.

Les gardes, sous le commandement de M. des Essarts, avaient leur
logement aux Minimes.

Mais nous le savons, d'Artagnan, proccup de l'ambition de passer
aux mousquetaires, avait rarement fait amiti avec ses camarades;
il se trouvait donc isol et livr  ses propres rflexions.

Ses rflexions n'taient pas riantes: depuis un an qu'il tait
arriv  Paris, il s'tait ml aux affaires publiques; ses
affaires prives n'avaient pas fait grand chemin comme amour et
comme fortune.

Comme amour, la seule femme qu'il et aime tait Mme Bonacieux,
et Mme Bonacieux avait disparu sans qu'il pt dcouvrir encore ce
qu'elle tait devenue.

Comme fortunes il s'tait fait, lui chtif, ennemi du cardinal,
c'est--dire d'un homme devant lequel tremblaient les plus grands
du royaume,  commencer par le roi.

Cet homme pouvait l'craser, et cependant il ne l'avait pas fait:
pour un esprit aussi perspicace que l'tait d'Artagnan, cette
indulgence tait un jour par lequel il voyait dans un meilleur
avenir.

Puis, il s'tait fait encore un autre ennemi moins  craindre,
pensait-il, mais que cependant il sentait instinctivement n'tre
pas  mpriser: cet ennemi, c'tait Milady.

En change de tout cela il avait acquis la protection et la
bienveillance de la reine, mais la bienveillance de la reine
tait, par le temps qui courait, une cause de plus de perscution;
et sa protection, on le sait, protgeait fort mal: tmoins Chalais
et Mme Bonacieux.

Ce qu'il avait donc gagn de plus clair dans tout cela c'tait le
diamant de cinq ou six mille livres qu'il portait au doigt; et
encore ce diamant, en supposant que d'Artagnan dans ses projets
d'ambition, voult le garder pour s'en faire un jour un signe de
reconnaissance prs de la reine n'avait en attendant, puisqu'il ne
pouvait s'en dfaire, pas plus de valeur que les cailloux qu'il
foulait  ses pieds.

Nous disons que les cailloux qu'il foulait  ses pieds, car
d'Artagnan faisait ces rflexions en se promenant solitairement
sur un joli petit chemin qui conduisait du camp au village
d'Angoutin; or ces rflexions l'avaient conduit plus loin qu'il ne
croyait, et le jour commenait  baisser, lorsqu'au dernier rayon
du soleil couchant il lui sembla voir briller derrire une haie le
canon d'un mousquet.

D'Artagnan avait l'oeil vif et l'esprit prompt, il comprit que le
mousquet n'tait pas venu l tout seul et que celui qui le portait
ne s'tait pas cach derrire une haie dans des intentions
amicales. Il rsolut donc de gagner au large, lorsque de l'autre
ct de la route, derrire un rocher, il aperut l'extrmit d'un
second mousquet.

C'tait videmment une embuscade.

Le jeune homme jeta un coup d'oeil sur le premier mousquet et vit
avec une certaine inquitude qu'il s'abaissait dans sa direction,
mais aussitt qu'il vit l'orifice du canon immobile il se jeta
ventre  terre. En mme temps le coup partit, il entendit le
sifflement d'une balle qui passait au-dessus de sa tte.

Il n'y avait pas de temps  perdre, d'Artagnan se redressa d'un
bond, et au mme moment la balle de l'autre mousquet fit voler les
cailloux  l'endroit mme du chemin o il s'tait jet la face
contre terre.

D'Artagnan n'tait pas un de ces hommes inutilement braves qui
cherchent une mort ridicule pour qu'on dise d'eux qu'ils n'ont pas
recul d'un pas, d'ailleurs il ne s'agissait plus de courage ici,
d'Artagnan tait tomb dans un guet-apens.

S'il y a un troisime coup, se dit-il, je suis un homme perdu!

Et aussitt prenant ses jambes  son cou, il s'enfuit dans la
direction du camp, avec la vitesse des gens de son pays si
renomms pour leur agilit; mais, quelle que ft la rapidit de sa
course, le premier qui avait tir, ayant eu le temps de recharger
son arme, lui tira un second coup si bien ajust, cette fois, que
la balle traversa son feutre et le fit voler  dix pas de lui.

Cependant, comme d'Artagnan n'avait pas d'autre chapeau, il
ramassa le sien tout en courant, arriva fort essouffl et fort
ple, dans son logis, s'assit sans rien dire  personne et se mit
 rflchir.

Cet vnement pouvait avoir trois causes:

La premire et la plus naturelle pouvait tre une embuscade des
Rochelois, qui n'eussent pas t fchs de tuer un des gardes de
Sa Majest, d'abord parce que c'tait un ennemi de moins, et que
cet ennemi pouvait avoir une bourse bien garnie dans sa poche.

D'Artagnan prit son chapeau, examina le trou de la balle, et
secoua la tte. La balle n'tait pas une balle de mousquet,
c'tait une balle d'arquebuse; la justesse du coup lui avait dj
donn l'ide qu'il avait t tir par une arme particulire: ce
n'tait donc pas une embuscade militaire, puisque la balle n'tait
pas de calibre.

Ce pouvait tre un bon souvenir de M. le cardinal. On se rappelle
qu'au moment mme o il avait, grce  ce bienheureux rayon de
soleil, aperu le canon du fusil, il s'tonnait de la longanimit
de Son minence  son gard.

Mais d'Artagnan secoua la tte. Pour les gens vers lesquels elle
n'avait qu' tendre la main, Son minence recourait rarement  de
pareils moyens.

Ce pouvait tre une vengeance de Milady.

Ceci, c'tait plus probable.

Il chercha inutilement  se rappeler ou les traits ou le costume
des assassins; il s'tait loign d'eux si rapidement, qu'il
n'avait eu le loisir de rien remarquer.

Ah! mes pauvres amis, murmura d'Artagnan, o tes-vous? et que
vous me faites faute!

D'Artagnan passa une fort mauvaise nuit. Trois ou quatre fois il
se rveilla en sursaut, se figurant qu'un homme s'approchait de
son lit pour le poignarder. Cependant le jour parut sans que
l'obscurit et amen aucun incident.

Mais d'Artagnan se douta bien que ce qui tait diffr n'tait pas
perdu.

D'Artagnan resta toute la journe dans son logis; il se donna pour
excuse, vis--vis de lui-mme, que le temps tait mauvais.

Le surlendemain,  neuf heures, on battit aux champs. Le duc
d'Orlans visitait les postes. Les gardes coururent aux armes,
d'Artagnan prit son rang au milieu de ses camarades.

Monsieur passa sur le front de bataille; puis tous les officiers
suprieurs s'approchrent de lui pour lui faire leur cour, M. des
Essarts, le capitaine des gardes, comme les autres.

Au bout d'un instant il parut  d'Artagnan que M. des Essarts lui
faisait signe de s'approcher de lui: il attendit un nouveau geste
de son suprieur, craignant de se tromper, mais ce geste s'tant
renouvel, il quitta les rangs et s'avana pour prendre l'ordre.

Monsieur va demander des hommes de bonne volont pour une mission
dangereuse, mais qui fera honneur  ceux qui l'auront accomplie,
et je vous ai fait signe afin que vous vous tinssiez prt.

-- Merci, mon capitaine! rpondit d'Artagnan, qui ne demandait
pas mieux que de se distinguer sous les yeux du lieutenant
gnral.

En effet, les Rochelois avaient fait une sortie pendant la nuit et
avaient repris un bastion dont l'arme royaliste s'tait empare
deux jours auparavant; il s'agissait de pousser une reconnaissance
perdue pour voir comment l'arme gardait ce bastion.

Effectivement, au bout de quelques instants, Monsieur leva la
voix et dit:

Il me faudrait, pour cette mission, trois ou quatre volontaires
conduits par un homme sr.

-- Quant  l'homme sr, je l'ai sous la main, Monseigneur, dit
M. des Essarts en montrant d'Artagnan; et quant aux quatre ou cinq
volontaires, Monseigneur n'a qu' faire connatre ses intentions,
et les hommes ne lui manqueront pas.

-- Quatre hommes de bonne volont pour venir se faire tuer avec
moi! dit d'Artagnan en levant son pe.

Deux de ses camarades aux gardes s'lancrent aussitt, et deux
soldats s'tant joints  eux, il se trouva que le nombre demand
tait suffisant; d'Artagnan refusa donc tous les autres, ne
voulant pas faire de passe-droit  ceux qui avaient la priorit.

On ignorait si, aprs la prise du bastion, les Rochelois l'avaient
vacu ou s'ils y avaient laiss garnison; il fallait donc
examiner le lieu indiqu d'assez prs pour vrifier la chose.

D'Artagnan partit avec ses quatre compagnons et suivit la
tranche: les deux gardes marchaient au mme rang que lui et les
soldats venaient par-derrire.

Ils arrivrent ainsi, en se couvrant de revtements, jusqu' une
centaine de pas du bastion! L, d'Artagnan, en se retournant,
s'aperut que les deux soldats avaient disparu.

Il crut qu'ayant eu peur ils taient rests en arrire et continua
d'avancer.

Au dtour de la contrescarpe, ils se trouvrent  soixante pas 
peu prs du bastion.

On ne voyait personne, et le bastion semblait abandonn.

Les trois enfants perdus dlibraient s'ils iraient plus avant,
lorsque tout  coup une ceinture de fume ceignit le gant de
pierre, et une douzaine de balles vinrent siffler autour de
d'Artagnan et de ses deux compagnons.

Ils savaient ce qu'ils voulaient savoir: le bastion tait gard.
Une plus longue station dans cet endroit dangereux et donc t
une imprudence inutile; d'Artagnan et les deux gardes tournrent
le dos et commencrent une retraite qui ressemblait  une fuite.

En arrivant  l'angle de la tranche qui allait leur servir de
rempart, un des gardes tomba: une balle lui avait travers la
poitrine. L'autre, qui tait sain et sauf, continua sa course vers
le camp.

D'Artagnan ne voulut pas abandonner ainsi son compagnon, et
s'inclina vers lui pour le relever et l'aider  rejoindre les
lignes; mais en ce moment deux coups de fusil partirent: une balle
cassa la tte du garde dj bless, et l'autre vint s'aplatir sur
le roc aprs avoir pass  deux pouces de d'Artagnan.

Le jeune homme se retourna vivement, car cette attaque ne pouvait
venir du bastion, qui tait masqu par l'angle de la tranche.
L'ide des deux soldats qui l'avaient abandonn lui revint 
l'esprit et lui rappela ses assassins de la surveille; il rsolut
donc cette fois de savoir  quoi s'en tenir, et tomba sur le corps
de son camarade comme s'il tait mort.

Il vit aussitt deux ttes qui s'levaient au-dessus d'un ouvrage
abandonn qui tait  trente pas de l: c'taient celles de nos
deux soldats. D'Artagnan ne s'tait pas tromp: ces deux hommes ne
l'avaient suivi que pour l'assassiner, esprant que la mort du
jeune homme serait mise sur le compte de l'ennemi.

Seulement, comme il pouvait n'tre que bless et dnoncer leur
crime, ils s'approchrent pour l'achever; heureusement, tromps
par la ruse de d'Artagnan, ils ngligrent de recharger leurs
fusils.

Lorsqu'ils furent  dix pas de lui, d'Artagnan, qui en tombant
avait eu grand soin de ne pas lcher son pe, se releva tout 
coup et d'un bond se trouva prs d'eux.

Les assassins comprirent que s'ils s'enfuyaient du ct du camp
sans avoir tu leur homme, ils seraient accuss par lui; aussi
leur premire ide fut-elle de passer  l'ennemi. L'un d'eux prit
son fusil par le canon, et s'en servit comme d'une massue: il en
porta un coup terrible  d'Artagnan, qui l'vita en se jetant de
ct, mais par ce mouvement il livra passage au bandit, qui
s'lana aussitt vers le bastion. Comme les Rochelois qui le
gardaient ignoraient dans quelle intention cet homme venait  eux,
ils firent feu sur lui et il tomba frapp d'une balle qui lui
brisa l'paule.

Pendant ce temps, d'Artagnan s'tait jet sur le second soldat,
l'attaquant avec son pe; la lutte ne fut pas longue, ce
misrable n'avait pour se dfendre que son arquebuse dcharge;
l'pe du garde glissa contre le canon de l'arme devenue inutile
et alla traverser la cuisse de l'assassin, qui tomba. D'Artagnan
lui mit aussitt la pointe du fer sur la gorge.

Oh! ne me tuez pas! s'cria le bandit; grce, grce, mon
officier! et je vous dirai tout.

-- Ton secret vaut-il la peine que je te garde la vie au moins?
demanda le jeune homme en retenant son bras.

-- Oui; si vous estimez que l'existence soit quelque chose quand
on a vingt-deux ans comme vous et qu'on peut arriver  tout, tant
beau et brave comme vous l'tes.

-- Misrable! dit d'Artagnan, voyons, parle vite, qui t'a charg
de m'assassiner?

-- Une femme que je ne connais pas, mais qu'on appelle Milady.

-- Mais si tu ne connais pas cette femme, comment sais-tu son nom?

-- Mon camarade la connaissait et l'appelait ainsi, c'est  lui
qu'elle a eu affaire et non pas  moi; il a mme dans sa poche une
lettre de cette personne qui doit avoir pour vous une grande
importance,  ce que je lui ai entendu dire.

-- Mais comment te trouves-tu de moiti dans ce guet-apens?

-- Il m'a propos de faire le coup  nous deux et j'ai accept.

-- Et combien vous a-t-elle donn pour cette belle expdition?

-- Cent louis.

-- Eh bien,  la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle
estime que je vaux quelque chose; cent louis! c'est une somme pour
deux misrables comme vous: aussi je comprends que tu aies
accept, et je te fais grce, mais  une condition!

-- Laquelle? demanda le soldat inquiet en voyant que tout n'tait
pas fini.

-- C'est que tu vas aller me chercher la lettre que ton camarade a
dans sa poche.

-- Mais, s'cria le bandit, c'est une autre manire de me tuer;
comment voulez-vous que j'aille chercher cette lettre sous le feu
du bastion?

-- Il faut pourtant que tu te dcides  l'aller chercher, ou je te
jure que tu vas mourir de ma main.

-- Grce, monsieur, piti! au nom de cette jeune dame que vous
aimez, que vous croyez morte peut-tre, et qui ne l'est pas!
s'cria le bandit en se mettant  genoux et s'appuyant sur sa
main, car il commenait  perdre ses forces avec son sang.

-- Et d'o sais-tu qu'il y a une jeune femme que j'aime, et que
j'ai cru cette femme morte? demanda d'Artagnan.

-- Par cette lettre que mon camarade a dans sa poche.

-- Tu vois bien alors qu'il faut que j'aie cette lettre, dit
d'Artagnan; ainsi donc plus de retard, plus d'hsitation, ou
quelle que soit ma rpugnance  tremper une seconde fois mon pe
dans le sang d'un misrable comme toi, je le jure par ma foi
d'honnte homme...

Et  ces mots d'Artagnan fit un geste si menaant, que le bless
se releva.

Arrtez! arrtez! s'cria-t-il reprenant courage  force de
terreur, j'irai... j'irai!...

D'Artagnan prit l'arquebuse du soldat, le fit passer devant lui et
le poussa vers son compagnon en lui piquant les reins de la pointe
de son pe.

C'tait une chose affreuse que de voir ce malheureux, laissant sur
le chemin qu'il parcourait une longue trace de sang, ple de sa
mort prochaine, essayant de se traner sans tre vu jusqu'au corps
de son complice qui gisait  vingt pas de l!

La terreur tait tellement peinte sur son visage couvert d'une
froide sueur, que d'Artagnan en eut piti; et que, le regardant
avec mpris:

Eh bien, lui dit-il, je vais te montrer la diffrence qu'il y a
entre un homme de coeur et un lche comme toi; reste, j'irai.

Et d'un pas agile, l'oeil au guet, observant les mouvements de
l'ennemi, s'aidant de tous les accidents de terrain, d'Artagnan
parvint jusqu'au second soldat.

Il y avait deux moyens d'arriver  son but: le fouiller sur la
place, ou l'emporter en se faisant un bouclier de son corps, et le
fouiller dans la tranche.

D'Artagnan prfra le second moyen et chargea l'assassin sur ses
paules au moment mme o l'ennemi faisait feu.

Une lgre secousse, le bruit mat de trois balles qui trouaient
les chairs, un dernier cri, un frmissement d'agonie prouvrent 
d'Artagnan que celui qui avait voulu l'assassiner venait de lui
sauver la vie.

D'Artagnan regagna la tranche et jeta le cadavre auprs du bless
aussi ple qu'un mort.

Aussitt il commena l'inventaire: un portefeuille de cuir, une
bourse o se trouvait videmment une partie de la somme que le
bandit avait reue, un cornet et des ds formaient l'hritage du
mort.

Il laissa le cornet et les ds o ils taient tombs, jeta la
bourse au bless et ouvrit avidement le portefeuille.

Au milieu de quelques papiers sans importance, il trouva la lettre
suivante: c'tait celle qu'il tait all chercher au risque de sa
vie:

Puisque vous avez perdu la trace de cette femme et qu'elle est
maintenant en sret dans ce couvent o vous n'auriez jamais d la
laisser arriver, tchez au moins de ne pas manquer l'homme; sinon,
vous savez que j'ai la main longue et que vous payeriez cher les
cent louis que vous avez  moi.

Pas de signature. Nanmoins il tait vident que la lettre venait
de Milady. En consquence, il la garda comme pice  conviction,
et, en sret derrire l'angle de la tranche, il se mit 
interroger le bless. Celui-ci confessa qu'il s'tait charg avec
son camarade, le mme qui venait d'tre tu, d'enlever une jeune
femme qui devait sortir de Paris par la barrire de La Villette,
mais que, s'tant arrts  boire dans un cabaret, ils avaient
manqu la voiture de dix minutes.

Mais qu'eussiez-vous fait de cette femme? demanda d'Artagnan avec
angoisse.

-- Nous devions la remettre dans un htel de la place Royale, dit
le bless.

-- Oui! oui! murmura d'Artagnan, c'est bien cela, chez Milady
elle-mme.

Alors le jeune homme comprit en frmissant quelle terrible soif de
vengeance poussait cette femme  le perdre, ainsi que ceux qui
l'aimaient, et combien elle en savait sur les affaires de la cour,
puisqu'elle avait tout dcouvert. Sans doute elle devait ces
renseignements au cardinal.

Mais, au milieu de tout cela, il comprit, avec un sentiment de
joie bien rel, que la reine avait fini par dcouvrir la prison o
la pauvre Mme Bonacieux expiait son dvouement, et qu'elle l'avait
tire de cette prison. Alors la lettre qu'il avait reue de la
jeune femme et son passage sur la route de Chaillot, passage
pareil  une apparition, lui furent expliqus.

Ds lors, ainsi qu'Athos l'avait prdit, il tait possible de
retrouver Mme Bonacieux, et un couvent n'tait pas imprenable.

Cette ide acheva de lui remettre la clmence au coeur. Il se
retourna vers le bless qui suivait avec anxit toutes les
expressions diverses de son visage, et lui tendant le bras:

Allons, lui dit-il, je ne veux pas t'abandonner ainsi. Appuie-toi
sur moi et retournons au camp.

-- Oui, dit le bless, qui avait peine  croire  tant de
magnanimit, mais n'est-ce point pour me faire pendre?

-- Tu as ma parole, dit-il, et pour la seconde fois je te donne la
vie.

Le bless se laissa glisser  genoux et baisa de nouveau les pieds
de son sauveur; mais d'Artagnan, qui n'avait plus aucun motif de
rester si prs de l'ennemi, abrgea lui-mme les tmoignages de sa
reconnaissance.

Le garde qui tait revenu  la premire dcharge des Rochelois
avait annonc la mort de ses quatre compagnons. On fut donc  la
fois fort tonn et fort joyeux dans le rgiment, quand on vit
reparatre le jeune homme sain et sauf.

D'Artagnan expliqua le coup d'pe de son compagnon par une sortie
qu'il improvisa. Il raconta la mort de l'autre soldat et les
prils qu'ils avaient courus. Ce rcit fut pour lui l'occasion
d'un vritable triomphe. Toute l'arme parla de cette expdition
pendant un jour, et Monsieur lui en fit faire ses compliments.

Au reste, comme toute belle action porte avec elle sa rcompense,
la belle action de d'Artagnan eut pour rsultat de lui rendre la
tranquillit qu'il avait perdue. En effet, d'Artagnan croyait
pouvoir tre tranquille, puisque, de ses deux ennemis, l'un tait
tu et l'autre dvou  ses intrts.

Cette tranquillit prouvait une chose, c'est que d'Artagnan ne
connaissait pas encore Milady.


CHAPITRE XLII
LE VIN D'ANJOU

Aprs des nouvelles presque dsespres du roi, le bruit de sa
convalescence commenait  se rpandre dans le camp; et comme il
avait grande hte d'arriver en personne au sige, on disait
qu'aussitt qu'il pourrait remonter  cheval, il se remettrait en
route.

Pendant ce temps, Monsieur, qui savait que, d'un jour  l'autre,
il allait tre remplac dans son commandement, soit par le duc
d'Angoulme, soit par Bassompierre ou par Schomberg, qui se
disputaient le commandement, faisait peu de choses, perdait ses
journes en ttonnements, et n'osait risquer quelque grande
entreprise pour chasser les Anglais de l'le de R, o ils
assigeaient toujours la citadelle Saint-Martin et le fort de La
Pre, tandis que, de leur ct, les Franais assigeaient La
Rochelle.

D'Artagnan, comme nous l'avons dit, tait redevenu plus
tranquille, comme il arrive toujours aprs un danger pass, et
quand le danger semble vanoui; il ne lui restait qu'une
inquitude, c'tait de n'apprendre aucune nouvelle de ses amis.

Mais, un matin du commencement du mois de novembre, tout lui fut
expliqu par cette lettre, date de Villeroi:

Monsieur d'Artagnan,

MM. Athos, Porthos et Aramis, aprs avoir fait une bonne partie
chez moi, et s'tre gays beaucoup, ont men si grand bruit, que
le prvt du chteau, homme trs rigide, les a consigns pour
quelques jours; mais j'accomplis les ordres qu'ils m'ont donns,
de vous envoyer douze bouteilles de mon vin d'Anjou, dont ils ont
fait grand cas: ils veulent que vous buviez  leur sant avec leur
vin favori.

Je l'ai fait, et suis, monsieur, avec un grand respect,

Votre serviteur trs humble et trs obissant,

Godeau,

Htelier de messieurs les mousquetaires.

 la bonne heure! s'cria d'Artagnan, ils pensent  moi dans
leurs plaisirs comme je pensais  eux dans mon ennui; bien
certainement que je boirai  leur sant et de grand coeur; mais je
n'y boirai pas seul.

Et d'Artagnan courut chez deux gardes, avec lesquels il avait fait
plus amiti qu'avec les autres, afin de les inviter  boire avec
lui le dlicieux petit vin d'Anjou qui venait d'arriver de
Villeroi. L'un des deux gardes tait invit pour le soir mme, et
l'autre invit pour le lendemain; la runion fut donc fixe au
surlendemain.

D'Artagnan, en rentrant, envoya les douze bouteilles de vin  la
buvette des gardes, en recommandant qu'on les lui gardt avec
soin; puis, le jour de la solennit, comme le dner tait fix
pour l'heure de midi, d'Artagnan envoya, ds neuf heures, Planchet
pour tout prparer.

Planchet, tout fier d'tre lev  la dignit de matre d'htel,
songea  tout apprter en homme intelligent;  cet effet il
s'adjoignit le valet d'un des convives de son matre, nomm
Fourreau, et ce faux soldat qui avait voulu tuer d'Artagnan, et
qui, n'appartenant  aucun corps, tait entr  son service ou
plutt  celui de Planchet, depuis que d'Artagnan lui avait sauv
la vie.

L'heure du festin venue, les deux convives arrivrent, prirent
place et les mets s'alignrent sur la table. Planchet servait la
serviette au bras, Fourreau dbouchait les bouteilles, et
Brisemont, c'tait le nom du convalescent, transvasait dans des
carafons de verre le vin qui paraissait avoir dpos par effet des
secousses de la route. De ce vin, la premire bouteille tait un
peu trouble vers la fin, Brisemont versa cette lie dans un verre,
et d'Artagnan lui permit de la boire; car le pauvre diable n'avait
pas encore beaucoup de forces.

Les convives, aprs avoir mang le potage, allaient porter le
premier verre  leurs lvres, lorsque tout  coup le canon
retentit au fort Louis et au fort Neuf; aussitt les gardes,
croyant qu'il s'agissait de quelque attaque imprvue, soit des
assigs, soit des Anglais, sautrent sur leurs pes; d'Artagnan,
non moins leste, fit comme eux, et tous trois sortirent en
courant, afin de se rendre  leurs postes.

Mais  peine furent-ils hors de la buvette, qu'ils se trouvrent
fixs sur la cause de ce grand bruit; les cris de Vive le roi!
Vive M. le cardinal! retentissaient de tous cts, et les tambours
battaient dans toutes les directions.

En effet, le roi, impatient comme on l'avait dit, venait de
doubler deux tapes, et arrivait  l'instant mme avec toute sa
maison et un renfort de dix mille hommes de troupe; ses
mousquetaires le prcdaient et le suivaient. D'Artagnan, plac en
haie avec sa compagnie, salua d'un geste expressif ses amis, qui
lui rpondirent des yeux, et M. de Trville, qui le reconnut tout
d'abord.

La crmonie de rception acheve, les quatre amis furent bientt
dans les bras l'un de l'autre.

Pardieu! s'cria d'Artagnan, il n'est pas possible de mieux
arriver, et les viandes n'auront pas encore eu le temps de
refroidir! n'est-ce pas, messieurs? ajouta le jeune homme en se
tournant vers les deux gardes, qu'il prsenta  ses amis.

-- Ah! ah! il parat que nous banquetions, dit Porthos.

-- J'espre, dit Aramis, qu'il n'y a pas de femmes  votre dner!

-- Est-ce qu'il y a du vin potable dans votre bicoque? demanda
Athos.

-- Mais, pardieu! il y a le vtre, cher ami, rpondit d'Artagnan.

-- Notre vin? fit Athos tonn.

-- Oui, celui que vous m'avez envoy.

-- Nous vous avons envoy du vin?

-- Mais vous savez bien, de ce petit vin des coteaux d'Anjou?

-- Oui, je sais bien de quel vin vous voulez parler.

-- Le vin que vous prfrez.

-- Sans doute, quand je n'ai ni champagne ni chambertin.

-- Eh bien,  dfaut de champagne et de chambertin, vous vous
contenterez de celui-l.

-- Nous avons donc fait venir du vin d'Anjou, gourmet que nous
sommes? dit Porthos.

-- Mais non, c'est le vin qu'on m'a envoy de votre part.

-- De notre part? firent les trois mousquetaires.

-- Est-ce vous, Aramis, dit Athos, qui avez envoy du vin?

-- Non, et vous, Porthos?

-- Non, et vous, Athos?

-- Non.

-- Si ce n'est pas vous, dit d'Artagnan, c'est votre htelier.

-- Notre htelier?

-- Eh oui! votre htelier, Godeau, htelier des mousquetaires.

-- Ma foi, qu'il vienne d'o il voudra, n'importe, dit Porthos,
gotons-le, et, s'il est bon, buvons-le.

-- Non pas, dit Athos, ne buvons pas le vin qui a une source
inconnue.

-- Vous avez raison, Athos, dit d'Artagnan. Personne de vous n'a
charg l'htelier Godeau de m'envoyer du vin?

-- Non! et cependant il vous en a envoy de notre part?

-- Voici la lettre! dit d'Artagnan.

Et il prsenta le billet  ses camarades.

Ce n'est pas son criture! s'cria Athos, je la connais, c'est
moi qui, avant de partir, ai rgl les comptes de la communaut.

-- Fausse lettre, dit Porthos; nous n'avons pas t consigns.

-- D'Artagnan, demanda Aramis d'un ton de reproche, comment avez-
vous pu croire que nous avions fait du bruit?...

D'Artagnan plit, et un tremblement convulsif secoua tous ses
membres.

Tu m'effraies, dit Athos, qui ne le tutoyait que dans les grandes
occasions, qu'est-il donc arriv?

-- Courons, courons, mes amis! s'cria d'Artagnan, un horrible
soupon me traverse l'esprit! serait-ce encore une vengeance de
cette femme?

Ce fut Athos qui plit  son tour.

D'Artagnan s'lana vers la buvette, les trois mousquetaires et
les deux gardes l'y suivirent.

Le premier objet qui frappa la vue de d'Artagnan en entrant dans
la salle  manger, fut Brisemont tendu par terre et se roulant
dans d'atroces convulsions.

Planchet et Fourreau, ples comme des morts, essayaient de lui
porter secours; mais il tait vident que tout secours tait
inutile: tous les traits du moribond taient crisps par l'agonie.

Ah! s'cria-t-il en apercevant d'Artagnan, ah! c'est affreux,
vous avez l'air de me faire grce et vous m'empoisonnez!

-- Moi! s'cria d'Artagnan, moi, malheureux! moi! que dis-tu donc
l?

-- Je dis que c'est vous qui m'avez donn ce vin, je dis que c'est
vous qui m'avez dit de le boire, je dis que vous avez voulu vous
venger de moi, je dis que c'est affreux!

-- N'en croyez rien, Brisemont, dit d'Artagnan, n'en croyez rien;
je vous jure, je vous proteste...

-- Oh! mais Dieu est l! Dieu vous punira! Mon Dieu! qu'il souffre
un jour ce que je souffre!

-- Sur l'vangile, s'cria d'Artagnan en se prcipitant vers le
moribond, je vous jure que j'ignorais que ce vin ft empoisonn et
que j'allais en boire comme vous.

-- Je ne vous crois pas, dit le soldat.

Et il expira dans un redoublement de tortures.

Affreux! affreux! murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les
bouteilles et qu'Aramis donnait des ordres un peu tardifs pour
qu'on allt chercher un confesseur.

-- O mes amis! dit d'Artagnan, vous venez encore une fois de me
sauver la vie, non seulement  moi, mais  ces messieurs.
Messieurs, continua-t-il en s'adressant aux gardes, je vous
demanderai le silence sur toute cette aventure; de grands
personnages pourraient avoir tremp dans ce que vous avez vu, et
le mal de tout cela retomberait sur nous.

-- Ah! monsieur! balbutiait Planchet plus mort que vif; ah!
monsieur! que je l'ai chapp belle!

-- Comment, drle, s'cria d'Artagnan, tu allais donc boire mon
vin?

--  la sant du roi, monsieur, j'allais en boire un pauvre verre,
si Fourreau ne m'avait pas dit qu'on m'appelait.

-- Hlas! dit Fourreau, dont les dents claquaient de terreur, je
voulais l'loigner pour boire tout seul!

-- Messieurs, dit d'Artagnan en s'adressant aux gardes, vous
comprenez qu'un pareil festin ne pourrait tre que fort triste
aprs ce qui vient de se passer; ainsi recevez toutes mes excuses
et remettez la partie  un autre jour, je vous prie.

Les deux gardes acceptrent courtoisement les excuses de
d'Artagnan, et, comprenant que les quatre amis dsiraient demeurer
seuls, ils se retirrent.

Lorsque le jeune garde et les trois mousquetaires furent sans
tmoins, ils se regardrent d'un air qui voulait dire que chacun
comprenait la gravit de la situation.

D'abord, dit Athos, sortons de cette chambre; c'est une mauvaise
compagnie qu'un mort, mort de mort violente.

-- Planchet, dit d'Artagnan, je vous recommande le cadavre de ce
pauvre diable. Qu'il soit enterr en terre sainte. Il avait commis
un crime, c'est vrai, mais il s'en tait repenti.

Et les quatre amis sortirent de la chambre, laissant  Planchet et
 Fourreau le soin de rendre les honneurs mortuaires  Brisemont.

L'hte leur donna une autre chambre dans laquelle il leur servit
des oeufs  la coque et de l'eau, qu'Athos alla puiser lui-mme 
la fontaine. En quelques paroles Porthos et Aramis furent mis au
courant de la situation.

Eh bien, dit d'Artagnan  Athos, vous le voyez, cher ami, c'est
une guerre  mort.

Athos secoua la tte.

Oui, oui, dit-il, je le vois bien; mais croyez-vous que ce soit
elle?

-- J'en suis sr.

-- Cependant je vous avoue que je doute encore.

-- Mais cette fleur de lis sur l'paule?

-- C'est une Anglaise qui aura commis quelque mfait en France, et
qu'on aura fltrie  la suite de son crime.

-- Athos, c'est votre femme, vous dis-je, rptait d'Artagnan, ne
vous rappelez-vous donc pas comme les deux signalements se
ressemblent?

-- J'aurais cependant cru que l'autre tait morte, je l'avais si
bien pendue.

Ce fut d'Artagnan qui secoua la tte  son tour.

Mais enfin, que faire? dit le jeune homme.

-- Le fait est qu'on ne peut rester ainsi avec une pe
ternellement suspendue au-dessus de sa tte, dit Athos, et qu'il
faut sortir de cette situation.

-- Mais comment?

-- coutez, tchez de la rejoindre et d'avoir une explication avec
elle; dites-lui: La paix ou la guerre! ma parole de gentilhomme
de ne jamais rien dire de vous, de ne jamais rien faire contre
vous; de votre ct serment solennel de rester neutre  mon gard:
sinon, je vais trouver le chancelier, je vais trouver le roi, je
vais trouver le bourreau, j'ameute la cour contre vous, je vous
dnonce comme fltrie, je vous fais mettre en jugement, et si l'on
vous absout, eh bien, je vous tue, foi de gentilhomme! au coin de
quelque borne, comme je tuerais un chien enrag.

-- J'aime assez ce moyen, dit d'Artagnan, mais comment la joindre?

-- Le temps, cher ami, le temps amne l'occasion, l'occasion c'est
la martingale de l'homme: plus on a engag, plus l'on gagne quand
on sait attendre.

-- Oui, mais attendre entour d'assassins et d'empoisonneurs...

-- Bah! dit Athos, Dieu nous a gards jusqu' prsent, Dieu nous
gardera encore.

-- Oui, nous; nous d'ailleurs, nous sommes des hommes, et,  tout
prendre, c'est notre tat de risquer notre vie: mais elle! ajouta-
t-il  demi-voix.

-- Qui elle? demanda Athos.

-- Constance.

-- Mme Bonacieux! ah! c'est juste, fit Athos; pauvre ami!
j'oubliais que vous tiez amoureux.

-- Eh bien, mais, dit Aramis, n'avez-vous pas vu par la lettre
mme que vous avez trouve sur le misrable mort qu'elle tait
dans un couvent? On est trs bien dans un couvent, et aussitt le
sige de La Rochelle termin, je vous promets que pour mon
compte...

-- Bon! dit Athos, bon! oui, mon cher Aramis! nous savons que vos
voeux tendent  la religion.

-- Je ne suis mousquetaire que par intrim, dit humblement Aramis.

-- Il parat qu'il y a longtemps qu'il n'a reu des nouvelles de
sa matresse, dit tout bas Athos; mais ne faites pas attention,
nous connaissons cela.

-- Eh bien, dit Porthos, il me semble qu'il y aurait un moyen bien
simple.

-- Lequel? demanda d'Artagnan.

-- Elle est dans un couvent, dites-vous? reprit Porthos.

-- Oui.

-- Eh bien, aussitt le sige fini, nous l'enlevons de ce couvent.

-- Mais encore faut-il savoir dans quel couvent elle est.

-- C'est juste, dit Porthos.

-- Mais, j'y pense, dit Athos, ne prtendez-vous pas, cher
d'Artagnan, que c'est la reine qui a fait choix de ce couvent pour
elle?

-- Oui, je le crois du moins.

-- Eh bien, mais Porthos nous aidera l-dedans.

-- Et comment cela, s'il vous plat?

-- Mais par votre marquise, votre duchesse, votre princesse; elle
doit avoir le bras long.

-- Chut! dit Porthos en mettant un doigt sur ses lvres, je la
crois cardinaliste et elle ne doit rien savoir.

-- Alors, dit Aramis, je me charge, moi, d'en avoir des nouvelles.

-- Vous, Aramis, s'crirent les trois amis, vous, et comment
cela?

-- Par l'aumnier de la reine, avec lequel je suis fort li...,
dit Aramis en rougissant.

Et sur cette assurance, les quatre amis, qui avaient achev leur
modeste repas, se sparrent avec promesse de se revoir le soir
mme: d'Artagnan retourna aux Minimes, et les trois mousquetaires
rejoignirent le quartier du roi, o ils avaient  faire prparer
leur logis.


CHAPITRE XLIII
L'AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE

 peine arriv au camp, le roi, qui avait si grande hte de se
trouver en face de l'ennemi, et qui,  meilleur droit que le
cardinal, partageait sa haine contre Buckingham, voulut faire
toutes les dispositions, d'abord pour chasser les Anglais de l'le
de R, ensuite pour presser le sige de La Rochelle; mais, malgr
lui, il fut retard par les dissensions qui clatrent entre
MM. de Bassompierre et Schomberg, contre le duc d'Angoulme.

MM. de Bassompierre et Schomberg taient marchaux de France, et
rclamaient leur droit de commander l'arme sous les ordres du
roi; mais le cardinal, qui craignait que Bassompierre, huguenot au
fond du coeur, ne presst faiblement les Anglais et les Rochelois,
ses frres en religion, poussait au contraire le duc d'Angoulme,
que le roi,  son instigation, avait nomm lieutenant gnral. Il
en rsulta que, sous peine de voir MM. de Bassompierre et
Schomberg dserter l'arme, on fut oblig de faire  chacun un
commandement particulier: Bassompierre prit ses quartiers au nord
de la ville, depuis La Leu jusqu' Dompierre; le duc d'Angoulme 
l'est, depuis Dompierre jusqu' Prigny; et M. de Schomberg au
midi, depuis Prigny jusqu' Angoutin.

Le logis de Monsieur tait  Dompierre.

Le logis du roi tait tantt  tr, tantt  La Jarrie.

Enfin le logis du cardinal tait sur les dunes, au pont de La
Pierre, dans une simple maison sans aucun retranchement.

De cette faon, Monsieur surveillait Bassompierre; le roi, le duc
d'Angoulme, et le cardinal, M. de Schomberg.

Aussitt cette organisation tablie, on s'tait occup de chasser
les Anglais de l'le.

La conjoncture tait favorable: les Anglais, qui ont, avant toute
chose, besoin de bons vivres pour tre de bons soldats, ne
mangeant que des viandes sales et de mauvais biscuits, avaient
force malades dans leur camp; de plus, la mer, fort mauvaise 
cette poque de l'anne sur toutes les ctes de l'ocan, mettait
tous les jours quelque petit btiment  mal; et la plage, depuis
la pointe de l'Aiguillon jusqu' la tranche, tait littralement,
 chaque mare, couverte des dbris de pinasses, de roberges et de
felouques; il en rsultait que, mme les gens du roi se tinssent-
ils dans leur camp, il tait vident qu'un jour ou l'autre
Buckingham, qui ne demeurait dans l'le de R que par enttement,
serait oblig de lever le sige.

Mais, comme M. de Toiras fit dire que tout se prparait dans le
camp ennemi pour un nouvel assaut, le roi jugea qu'il fallait en
finir et donna les ordres ncessaires pour une affaire dcisive.

Notre intention n'tant pas de faire un journal de sige, mais au
contraire de n'en rapporter que les vnements qui ont trait 
l'histoire que nous racontons, nous nous contenterons de dire en
deux mots que l'entreprise russit au grand tonnement du roi et 
la grande gloire de M. le cardinal. Les Anglais, repousss pied 
pied, battus dans toutes les rencontres, crass au passage de
l'le de Loix, furent obligs de se rembarquer, laissant sur le
champ de bataille deux mille hommes parmi lesquels cinq colonels,
trois lieutenant-colonels, deux cent cinquante capitaines et vingt
gentilshommes de qualit, quatre pices de canon et soixante
drapeaux qui furent apports  Paris par Claude de Saint-Simon, et
suspendus en grande pompe aux votes de Notre-Dame.

Des Te Deum furent chants au camp, et de l se rpandirent par
toute la France.

Le cardinal resta donc matre de poursuivre le sige sans avoir,
du moins momentanment, rien  craindre de la part des Anglais.

Mais, comme nous venons de le dire, le repos n'tait que
momentan.

Un envoy du duc de Buckingham, nomm Montaigu, avait t pris, et
l'on avait acquis la preuve d'une ligue entre l'Empir, l'Espagne,
l'Angleterre et la Lorraine.

Cette ligue tait dirige contre la France.

De plus, dans le logis de Buckingham, qu'il avait t forc
d'abandonner plus prcipitamment qu'il ne l'avait cru, on avait
trouv des papiers qui confirmaient cette ligue, et qui,  ce
qu'assure M. le cardinal dans ses mmoires, compromettaient fort
Mme de Chevreuse, et par consquent la reine.

C'tait sur le cardinal que pesait toute la responsabilit, car on
n'est pas ministre absolu sans tre responsable; aussi toutes les
ressources de son vaste gnie taient-elles tendues nuit et jour,
et occupes  couter le moindre bruit qui s'levait dans un des
grands royaumes de l'Europe.

Le cardinal connaissait l'activit et surtout la haine de
Buckingham; si la ligue qui menaait la France triomphait, toute
son influence tait perdue: la politique espagnole et la politique
autrichienne avaient leurs reprsentants dans le cabinet du
Louvre, o elles n'avaient encore que des partisans; lui
Richelieu, le ministre franais, le ministre national par
excellence, tait perdu. Le roi, qui, tout en lui obissant comme
un enfant, le hassait comme un enfant hait son matre,
l'abandonnait aux vengeances runies de Monsieur et de la reine;
il tait donc perdu, et peut-tre la France avec lui. Il fallait
parer  tout cela.

Aussi vit-on les courriers, devenus  chaque instant plus
nombreux, se succder nuit et jour dans cette petite maison du
pont de La Pierre, o le cardinal avait tabli sa rsidence.

C'taient des moines qui portaient si mal le froc, qu'il tait
facile de reconnatre qu'ils appartenaient surtout  l'glise
militante; des femmes un peu gnes dans leurs costumes de pages,
et dont les larges trousses ne pouvaient entirement dissimuler
les formes arrondies; enfin des paysans aux mains noircies, mais 
la jambe fine, et qui sentaient l'homme de qualit  une lieue 
la ronde.

Puis encore d'autres visites moins agrables, car deux ou trois
fois le bruit se rpandit que le cardinal avait failli tre
assassin.

Il est vrai que les ennemis de Son minence disaient que c'tait
elle-mme qui mettait en campagne les assassins maladroits, afin
d'avoir le cas chant le droit d'user de reprsailles; mais il ne
faut croire ni  ce que disent les ministres, ni  ce que disent
leurs ennemis.

Ce qui n'empchait pas, au reste, le cardinal,  qui ses plus
acharns dtracteurs n'ont jamais contest la bravoure
personnelle, de faire force courses nocturnes tantt pour
communiquer au duc d'Angoulme des ordres importants, tantt pour
aller se concerter avec le roi, tantt pour aller confrer avec
quelque messager qu'il ne voulait pas qu'on laisst entrer chez
lui.

De leur ct les mousquetaires qui n'avaient pas grand-chose 
faire au sige n'taient pas tenus svrement et menaient joyeuse
vie. Cela leur tait d'autant plus facile,  nos trois compagnons
surtout, qu'tant des amis de M. de Trville, ils obtenaient
facilement de lui de s'attarder et de rester aprs la fermeture du
camp avec des permissions particulires.

Or, un soir que d'Artagnan, qui tait de tranche, n'avait pu les
accompagner, Athos, Porthos et Aramis, monts sur leurs chevaux de
bataille, envelopps de manteaux de guerre, une main sur la crosse
de leurs pistolets, revenaient tous trois d'une buvette qu'Athos
avait dcouverte deux jours auparavant sur la route de La Jarrie,
et qu'on appelait le Colombier-Rouge, suivant le chemin qui
conduisait au camp, tout en se tenant sur leurs gardes, comme nous
l'avons dit, de peur d'embuscade, lorsqu' un quart de lieue  peu
prs du village de Boisnar ils crurent entendre le pas d'une
cavalcade qui venait  eux; aussitt tous trois s'arrtrent,
serrs l'un contre l'autre, et attendirent, tenant le milieu de la
route: au bout d'un instant, et comme la lune sortait justement
d'un nuage, ils virent apparatre au dtour d'un chemin deux
cavaliers qui, en les apercevant, s'arrtrent  leur tour,
paraissant dlibrer s'ils devaient continuer leur route ou
retourner en arrire. Cette hsitation donna quelques soupons aux
trois amis, et Athos, faisant quelques pas en avant, cria de sa
voix ferme:

Qui vive?

-- Qui vive vous-mme? rpondit un de ces deux cavaliers.

-- Ce n'est pas rpondre, cela! dit Athos. Qui vive? Rpondez, ou
nous chargeons.

-- Prenez garde  ce que vous allez faire, messieurs! dit alors
une voix vibrante qui paraissait avoir l'habitude du commandement.

-- C'est quelque officier suprieur qui fait sa ronde de nuit, dit
Athos, que voulez-vous faire, messieurs?

-- Qui tes-vous? dit la mme voix du mme ton de commandement;
rpondez  votre tour, ou vous pourriez vous mal trouver de votre
dsobissance.

-- Mousquetaires du roi, dit Athos, de plus en plus convaincu que
celui qui les interrogeait en avait le droit.

-- Quelle compagnie?

-- Compagnie de Trville.

-- Avancez  l'ordre, et venez me rendre compte de ce que vous
faites ici,  cette heure.

Les trois compagnons s'avancrent, l'oreille un peu basse, car
tous trois maintenant taient convaincus qu'ils avaient affaire 
plus fort qu'eux; on laissa, au reste,  Athos le soin de porter
la parole.

Un des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second
lieu, tait  dix pas en avant de son compagnon; Athos fit signe 
Porthos et  Aramis de rester de leur ct en arrire, et s'avana
seul.

Pardon, mon officier! dit Athos; mais nous ignorions  qui nous
avions affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde.

-- Votre nom? dit l'officier, qui se couvrait une partie du visage
avec son manteau.

-- Mais vous-mme, monsieur, dit Athos qui commenait  se
rvolter contre cette inquisition; donnez-moi, je vous prie, la
preuve que vous avez le droit de m'interroger.

-- Votre nom? reprit une seconde fois le cavalier en laissant
tomber son manteau de manire  avoir le visage dcouvert.

-- Monsieur le cardinal! s'cria le mousquetaire stupfait.

-- Votre nom? reprit pour la troisime fois Son minence.

-- Athos, dit le mousquetaire.

Le cardinal fit un signe  l'cuyer, qui se rapprocha.

Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il  voix basse, je ne
veux pas qu'on sache que je suis sorti du camp, et, en nous
suivant, nous serons srs qu'ils ne le diront  personne.

-- Nous sommes gentilshommes, Monseigneur, dit Athos; demandez-
nous donc notre parole et ne vous inquitez de rien. Dieu merci,
nous savons garder un secret.

Le cardinal fixa ses yeux perants sur ce hardi interlocuteur.

Vous avez l'oreille fine, monsieur Athos, dit le cardinal; mais
maintenant, coutez ceci: ce n'est point par dfiance que je vous
prie de me suivre, c'est pour ma sret: sans doute vos deux
compagnons sont MM. Porthos et Aramis?

-- Oui, Votre minence, dit Athos, tandis que les deux
mousquetaires rests en arrire s'approchaient, le chapeau  la
main.

-- Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais:
je sais que vous n'tes pas tout  fait de mes amis, et j'en suis
fch, mais je sais que vous tes de braves et loyaux
gentilshommes, et qu'on peut se fier  vous. Monsieur Athos,
faites-moi donc l'honneur de m'accompagner, vous et vos deux amis,
et alors j'aurai une escorte  faire envie  Sa Majest, si nous
la rencontrons.

Les trois mousquetaires s'inclinrent jusque sur le cou de leurs
chevaux.

Eh bien, sur mon honneur, dit Athos, Votre minence a raison de
nous emmener avec elle: nous avons rencontr sur la route des
visages affreux, et nous avons mme eu avec quatre de ces visages
une querelle au Colombier-Rouge.

-- Une querelle, et pourquoi, messieurs? dit le cardinal, je
n'aime pas les querelleurs, vous le savez!

-- C'est justement pour cela que j'ai l'honneur de prvenir Votre
minence de ce qui vient d'arriver; car elle pourrait l'apprendre
par d'autres que par nous, et, sur un faux rapport, croire que
nous sommes en faute.

-- Et quels ont t les rsultats de cette querelle? demanda le
cardinal en fronant le sourcil.

-- Mais mon ami Aramis, que voici, a reu un petit coup d'pe
dans le bras, ce qui ne l'empchera pas, comme Votre minence peut
le voir, de monter  l'assaut demain, si Votre minence ordonne
l'escalade.

-- Mais vous n'tes pas hommes  vous laisser donner des coups
d'pe ainsi, dit le cardinal: voyons, soyez francs, messieurs,
vous en avez bien rendu quelques-uns; confessez-vous, vous savez
que j'ai le droit de donner l'absolution.

-- Moi, Monseigneur, dit Athos, je n'ai pas mme mis l'pe  la
main, mais j'ai pris celui  qui j'avais affaire  bras-le-corps
et je l'ai jet par la fentre; il parat qu'en tombant, continua
Athos avec quelque hsitation, il s'est cass la cuisse.

-- Ah! ah! fit le cardinal; et vous, monsieur Porthos?

-- Moi, Monseigneur, sachant que le duel est dfendu, j'ai saisi
un banc, et j'en ai donn  l'un de ces brigands un coup qui, je
crois, lui a bris l'paule.

-- Bien, dit le cardinal; et vous, monsieur Aramis?

-- Moi, Monseigneur, comme je suis d'un naturel trs doux et que,
d'ailleurs, ce que Monseigneur ne sait peut-tre pas, je suis sur
le point de rentrer dans les ordres, je voulais sparer mes
camarades, quand un de ces misrables m'a donn tratreusement un
coup d'pe  travers le bras gauche: alors la patience m'a
manqu, j'ai tir mon pe  mon tour, et comme il revenait  la
charge, je crois avoir senti qu'en se jetant sur moi il se l'tait
passe au travers du corps: je sais bien qu'il est tomb
seulement, et il m'a sembl qu'on l'emportait avec ses deux
compagnons.

-- Diable, messieurs! dit le cardinal, trois hommes hors de combat
pour une dispute de cabaret, vous n'y allez pas de main morte; et
 propos de quoi tait venue la querelle?

-- Ces misrables taient ivres, dit Athos, et sachant qu'il y
avait une femme qui tait arrive le soir dans le cabaret, ils
voulaient forcer la porte.

-- Forcer la porte! dit le cardinal, et pour quoi faire?

-- Pour lui faire violence sans doute, dit Athos; j'ai eu
l'honneur de dire  Votre minence que ces misrables taient
ivres.

-- Et cette femme tait jeune et jolie? demanda le cardinal avec
une certaine inquitude.

-- Nous ne l'avons pas vue, Monseigneur, dit Athos.

-- Vous ne l'avez pas vue; ah! trs bien, reprit vivement le
cardinal; vous avez bien fait de dfendre l'honneur d'une femme,
et, comme c'est  l'auberge du Colombier-Rouge que je vais moi-
mme, je saurai si vous m'avez dit la vrit.

-- Monseigneur, dit firement Athos, nous sommes gentilshommes, et
pour sauver notre tte, nous ne ferions pas un mensonge.

-- Aussi je ne doute pas de ce que vous me dites, monsieur Athos,
je n'en doute pas un seul instant; mais, ajouta-t-il pour changer
la conversation, cette dame tait donc seule?

-- Cette dame avait un cavalier enferm avec elle, dit Athos;
mais, comme malgr le bruit ce cavalier ne s'est pas montr, il
est  prsumer que c'est un lche.

-- Ne jugez pas tmrairement, dit l'vangile, rpliqua le
cardinal.

Athos s'inclina.

Et maintenant, messieurs, c'est bien, continua Son minence, je
sais ce que je voulais savoir; suivez-moi.

Les trois mousquetaires passrent derrire le cardinal, qui
s'enveloppa de nouveau le visage de son manteau et remit son
cheval en marche, se tenant  huit ou dix pas en avant de ses
quatre compagnons.

On arriva bientt  l'auberge silencieuse et solitaire; sans doute
l'hte savait quel illustre visiteur il attendait, et en
consquence il avait renvoy les importuns.

Dix pas avant d'arriver  la porte, le cardinal fit signe  son
cuyer et aux trois mousquetaires de faire halte, un cheval tout
sell tait attach au contrevent, le cardinal frappa trois coups
et de certaine faon.

Un homme envelopp d'un manteau sortit aussitt et changea
quelques rapides paroles avec le cardinal; aprs quoi il remonta 
cheval et repartit dans la direction de Surgres, qui tait aussi
celle de Paris.

Avancez, messieurs, dit le cardinal.

-- Vous m'avez dit la vrit, mes gentilshommes, dit-il en
s'adressant aux trois mousquetaires, il ne tiendra pas  moi que
notre rencontre de ce soir ne vous soit avantageuse; en attendant,
suivez-moi.

Le cardinal mit pied  terre, les trois mousquetaires en firent
autant; le cardinal jeta la bride de son cheval aux mains de son
cuyer, les trois mousquetaires attachrent les brides des leurs
aux contrevents.

L'hte se tenait sur le seuil de la porte; pour lui, le cardinal
n'tait qu'un officier venant visiter une dame.

Avez-vous quelque chambre au rez-de-chausse o ces messieurs
puissent m'attendre prs d'un bon feu? dit le cardinal.

L'hte ouvrit la porte d'une grande salle, dans laquelle justement
on venait de remplacer un mauvais pole par une grande et
excellente chemine.

J'ai celle-ci, rpondit-il.

-- C'est bien, dit le cardinal; entrez l, messieurs, et veuillez
m'attendre; je ne serai pas plus d'une demi-heure.

Et tandis que les trois mousquetaires entraient dans la chambre du
rez-de-chausse, le cardinal, sans demander plus amples
renseignements, monta l'escalier en homme qui n'a pas besoin qu'on
lui indique son chemin.


CHAPITRE XLIV
DE L'UTILIT DES TUYAUX DE POLE

Il tait vident que, sans s'en douter, et mus seulement par leur
caractre chevaleresque et aventureux, nos trois amis venaient de
rendre service  quelqu'un que le cardinal honorait de sa
protection particulire.

Maintenant quel tait ce quelqu'un? C'est la question que se
firent d'abord les trois mousquetaires; puis, voyant qu'aucune des
rponses que pouvait leur faire leur intelligence n'tait
satisfaisante, Porthos appela l'hte et demanda des ds.

Porthos et Aramis se placrent  une table et se mirent  jouer.
Athos se promena en rflchissant.

En rflchissant et en se promenant, Athos passait et repassait
devant le tuyau du pole rompu par la moiti et dont l'autre
extrmit donnait dans la chambre suprieure, et  chaque fois
qu'il passait et repassait, il entendait un murmure de paroles qui
finit par fixer son attention. Athos s'approcha, et il distingua
quelques mots qui lui parurent sans doute mriter un si grand
intrt qu'il fit signe  ses compagnons de se taire, restant lui-
mme courb l'oreille tendue  la hauteur de l'orifice infrieur.

coutez, Milady, disait le cardinal, l'affaire est importante:
asseyez-vous l et causons.

-- Milady! murmura Athos.

-- J'coute Votre minence avec la plus grande attention, rpondit
une voix de femme qui fit tressaillir le mousquetaire.

-- Un petit btiment avec quipage anglais, dont le capitaine est
 moi, vous attend  l'embouchure de la Charente, au fort de La
Pointe; il mettra  la voile demain matin.

-- Il faut alors que je m'y rende cette nuit?

--  l'instant mme, c'est--dire lorsque vous aurez reu mes
instructions. Deux hommes que vous trouverez  la porte en sortant
vous serviront d'escorte; vous me laisserez sortir le premier,
puis une demi-heure aprs moi, vous sortirez  votre tour.

-- Oui, Monseigneur. Maintenant revenons  la mission dont vous
voulez bien me charger; et comme je tiens  continuer de mriter
la confiance de Votre minence, daignez me l'exposer en termes
clairs et prcis, afin que je ne commette aucune erreur.

Il y eut un instant de profond silence entre les deux
interlocuteurs; il tait vident que le cardinal mesurait d'avance
les termes dans lesquels il allait parler, et que Milady
recueillait toutes ses facults intellectuelles pour comprendre
les choses qu'il allait dire et les graver dans sa mmoire quand
elles seraient dites.

Athos profita de ce moment pour dire  ses deux compagnons de
fermer la porte en dedans et pour leur faire signe de venir
couter avec lui.

Les deux mousquetaires, qui aimaient leurs aises, apportrent une
chaise pour chacun d'eux, et une chaise pour Athos. Tous trois
s'assirent alors, leurs ttes rapproches et l'oreille au guet.

Vous allez partir pour Londres, continua le cardinal. Arrive 
Londres, vous irez trouver Buckingham.

-- Je ferai observer  Son minence, dit Milady, que depuis
l'affaire des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m'a
toujours souponne, Sa Grce se dfie de moi.

-- Aussi cette fois-ci, dit le cardinal, ne s'agit-il plus de
capter sa confiance, mais de se prsenter franchement et
loyalement  lui comme ngociatrice.

-- Franchement et loyalement, rpta Milady avec une indicible
expression de duplicit.

-- Oui, franchement et loyalement, reprit le cardinal du mme ton;
toute cette ngociation doit tre faite  dcouvert.

-- Je suivrai  la lettre les instructions de Son minence, et
j'attends qu'elle me les donne.

-- Vous irez trouver Buckingham de ma part, et vous lui direz que
je sais tous les prparatifs qu'il fait mais que je ne m'en
inquite gure, attendu qu'au premier mouvement qu'il risquera, je
perds la reine.

-- Croira-t-il que Votre minence est en mesure d'accomplir la
menace qu'elle lui fait?

-- Oui, car j'ai des preuves.

-- Il faut que je puisse prsenter ces preuves  son apprciation.

-- Sans doute, et vous lui direz que je publie le rapport de Bois-
Robert et du marquis de Beautru sur l'entrevue que le duc a eu
chez Mme la conntable avec la reine, le soir que Mme la
conntable a donn une fte masque; vous lui direz, afin qu'il ne
doute de rien, qu'il y est venu sous le costume du grand mogol que
devait porter le chevalier de Guise, et qu'il a achet  ce
dernier moyennant la somme de trois mille pistoles.

-- Bien, Monseigneur.

-- Tous les dtails de son entre au Louvre et de sa sortie
pendant la nuit o il s'est introduit au palais sous le costume
d'un diseur de bonne aventure italien me sont connus; vous lui
direz, pour qu'il ne doute pas encore de l'authenticit de mes
renseignements, qu'il avait sous son manteau une grande robe
blanche seme de larmes noires, de ttes de mort et d'os en
sautoir: car, en cas de surprise, il devait se faire passer pour
le fantme de la Dame blanche qui, comme chacun le sait, revient
au Louvre chaque fois que quelque grand vnement va s'accomplir.

-- Est-ce tout, Monseigneur?

-- Dites-lui que je sais encore tous les dtails de l'aventure
d'Amiens, que j'en ferai faire un petit roman, spirituellement
tourn, avec un plan du jardin et les portraits des principaux
acteurs de cette scne nocturne.

-- Je lui dirai cela.

-- Dites-lui encore que je tiens Montaigu, que Montaigu est  la
Bastille, qu'on n'a surpris aucune lettre sur lui, c'est vrai,
mais que la torture peut lui faire dire ce qu'il sait, et mme...
ce qu'il ne sait pas.

--  merveille.

-- Enfin ajoutez que Sa Grce, dans la prcipitation qu'elle a
mise  quitter l'le de R, oublia dans son logis certaine lettre
de Mme de Chevreuse qui compromet singulirement la reine, en ce
qu'elle prouve non seulement que Sa Majest peut aimer les ennemis
du roi, mais encore qu'elle conspire avec ceux de la France. Vous
avez bien retenu tout ce que je vous ai dit, n'est-ce pas?

-- Votre minence va en juger: le bal de Mme la conntable; la
nuit du Louvre; la soire d'Amiens; l'arrestation de Montaigu; la
lettre de Mme de Chevreuse.

-- C'est cela, dit le cardinal, c'est cela: vous avez une bien
heureuse mmoire, Milady.

-- Mais, reprit celle  qui le cardinal venait d'adresser ce
compliment flatteur, si malgr toutes ces raisons le duc ne se
rend pas et continue de menacer la France?

-- Le duc est amoureux comme un fou, ou plutt comme un niais,
reprit Richelieu avec une profonde amertume; comme les anciens
paladins, il n'a entrepris cette guerre que pour obtenir un regard
de sa belle. S'il sait que cette guerre peut coter l'honneur et
peut-tre la libert  la dame de ses penses, comme il dit, je
vous rponds qu'il y regardera  deux fois.

-- Et cependant, dit Milady avec une persistance qui prouvait
qu'elle voulait voir clair jusqu'au bout, dans la mission dont
elle allait tre charge, cependant s'il persiste?

-- S'il persiste, dit le cardinal..., ce n'est pas probable.

-- C'est possible, dit Milady.

-- S'il persiste... Son minence fit une pause et repritS'il
persiste, eh bien, j'esprerai dans un de ces vnements qui
changent la face des tats.

-- Si Son minence voulait me citer dans l'histoire quelques-uns
de ces vnements, dit Milady, peut-tre partagerais-je sa
confiance dans l'avenir.

-- Eh bien, tenez! par exemple, dit Richelieu, lorsqu'en 1610,
pour une cause  peu prs pareille  celle qui fait mouvoir le
duc, le roi Henri IV, de glorieuse mmoire, allait  la fois
envahir les Flandres et l'Italie pour frapper  la fois l'Autriche
des deux cts, eh bien, n'est-il pas arriv un vnement qui a
sauv l'Autriche? Pourquoi le roi de France n'aurait-il pas la
mme chance que l'empereur?

-- Votre minence veut parler du coup de couteau de la rue de la
Ferronnerie?

-- Justement, dit le cardinal.

-- Votre minence ne craint-elle pas que le supplice de Ravaillac
pouvante ceux qui auraient un instant l'ide de l'imiter?

-- Il y aura en tout temps et dans tous les pays, surtout si ces
pays sont diviss de religion, des fanatiques qui ne demanderont
pas mieux que de se faire martyrs. Et tenez, justement il me
revient  cette heure que les puritains sont furieux contre le duc
de Buckingham et que leurs prdicateurs le dsignent comme
l'Antchrist.

-- Eh bien? fit Milady.

-- Eh bien, continua le cardinal d'un air indiffrent, il ne
s'agirait, pour le moment, par exemple, que de trouver une femme,
belle, jeune, adroite, qui et  se venger elle-mme du duc. Une
pareille femme peut se rencontrer: le duc est homme  bonnes
fortunes, et, s'il a sem bien des amours par ses promesses de
constance ternelle, il a d semer bien des haines aussi par ses
ternelles infidlits.

-- Sans doute, dit froidement Milady, une pareille femme peut se
rencontrer.

-- Eh bien, une pareille femme, qui mettrait le couteau de Jacques
Clment ou de Ravaillac aux mains d'un fanatique, sauverait la
France.

-- Oui, mais elle serait complice d'un assassinat.

-- A-t-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques
Clment?

-- Non, car peut-tre taient-ils placs trop haut pour qu'on ost
les aller chercher l o ils taient: on ne brlerait pas le
Palais de Justice pour tout le monde, Monseigneur.

-- Vous croyez donc que l'incendie du Palais de Justice a une
cause autre que celle du hasard? demanda Richelieu du ton dont il
et fait une question sans aucune importance.

-- Moi, Monseigneur, rpondit Milady, je ne crois rien, je cite un
fait, voil tout, seulement, je dis que si je m'appelais
Mlle de Monpensier ou la reine Marie de Mdicis, je prendrais
moins de prcautions que j'en prends, m'appelant tout simplement
Lady Clarick.

-- C'est juste, dit Richelieu, et que voudriez-vous donc?

-- Je voudrais un ordre qui ratifit d'avance tout ce que je
croirai devoir faire pour le plus grand bien de la France.

-- Mais il faudrait d'abord trouver la femme que j'ai dit, et qui
aurait  se venger du duc.

-- Elle est trouve, dit Milady.

-- Puis il faudrait trouver ce misrable fanatique qui servira
d'instrument  la justice de Dieu.

-- On le trouvera.

-- Eh bien, dit le duc, alors il sera temps de rclamer l'ordre
que vous demandiez tout  l'heure.

-- Votre minence a raison, dit Milady, et c'est moi qui ai eu
tort de voir dans la mission dont elle m'honore autre chose que ce
qui est rellement, c'est--dire d'annoncer  Sa Grce, de la part
de Son minence, que vous connaissez les diffrents dguisements 
l'aide desquels il est parvenu  se rapprocher de la reine pendant
la fte donne par Mme la conntable; que vous avez les preuves de
l'entrevue accorde au Louvre par la reine  certain astrologue
italien qui n'est autre que le duc de Buckingham; que vous avez
command un petit roman, des plus spirituels, sur l'aventure
d'Amiens, avec plan du jardin o cette aventure s'est passe et
portraits des acteurs qui y ont figur; que Montaigu est  la
Bastille, et que la torture peut lui faire dire des choses dont il
se souvient et mme des choses qu'il aurait oublies; enfin, que
vous possdez certaine lettre de Mme de Chevreuse, trouve dans le
logis de Sa Grce, qui compromet singulirement, non seulement
celle qui l'a crite, mais encore celle au nom de qui elle a t
crite. Puis, s'il persiste malgr tout cela, comme c'est  ce que
je viens de dire que se borne ma mission, je n'aurai plus qu'
prier Dieu de faire un miracle pour sauver la France. C'est bien
cela, n'est-ce pas, Monseigneur, et je n'ai pas autre chose 
faire?

-- C'est bien cela, reprit schement le cardinal.

-- Et maintenant, dit Milady sans paratre remarquer le changement
de ton du duc  son gard, maintenant que j'ai reu les
instructions de Votre minence  propos de ses ennemis,
Monseigneur me permettra-t-il de lui dire deux mots des miens?

-- Vous avez donc des ennemis? demanda Richelieu.

-- Oui, Monseigneur; des ennemis contre lesquels vous me devez
tout votre appui, car je me les suis faits en servant Votre
minence.

-- Et lesquels? rpliqua le duc.

-- D'abord une petite intrigante du nom de Bonacieux.

-- Elle est dans la prison de Mantes.

-- C'est--dire qu'elle y tait, reprit Milady, mais la reine a
surpris un ordre du roi,  l'aide duquel elle l'a fait transporter
dans un couvent.

-- Dans un couvent? dit le duc.

-- Oui, dans un couvent.

-- Et dans lequel?

-- Je l'ignore, le secret a t bien gard...

-- Je le saurai, moi!

-- Et Votre minence me dira dans quel couvent est cette femme?

-- Je n'y vois pas d'inconvnient, dit le cardinal.

-- Bien; maintenant j'ai un autre ennemi bien autrement  craindre
pour moi que cette petite Mme Bonacieux.

-- Et lequel?

-- Son amant.

-- Comment s'appelle-t-il?

-- Oh! Votre minence le connat bien, s'cria Milady emporte par
la colre, c'est notre mauvais gnie  tous deux; c'est celui qui,
dans une rencontre avec les gardes de Votre minence, a dcid la
victoire en faveur des mousquetaires du roi; c'est celui qui a
donn trois coups d'pe  de Wardes, votre missaire, et qui a
fait chouer l'affaire des ferrets; c'est celui enfin qui, sachant
que c'tait moi qui lui avais enlev Mme Bonacieux, a jur ma
mort.

-- Ah! ah! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler.

-- Je veux parler de ce misrable d'Artagnan.

-- C'est un hardi compagnon, dit le cardinal.

-- Et c'est justement parce que c'est un hardi compagnon qu'il
n'en est que plus  craindre.

-- Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences
avec Buckingham.

-- Une preuve, s'cria Milady, j'en aurai dix.

-- Eh bien, alors! c'est la chose la plus simple du monde, ayez-
moi cette preuve et je l'envoie  la Bastille.

-- Bien, Monseigneur! mais ensuite?

-- Quand on est  la Bastille, il n'y a pas d'ensuite, dit le
cardinal d'une voix sourde. Ah! pardieu, continua-t-il, s'il
m'tait aussi facile de me dbarrasser de mon ennemi qu'il m'est
facile de me dbarrasser des vtres, et si c'tait contre de
pareilles gens que vous me demandiez l'impunit!...

-- Monseigneur, reprit Milady, troc pour troc, existence pour
existence, homme pour homme; donnez-moi celui-l, je vous donne
l'autre.

-- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit le cardinal, et
ne veux mme pas le savoir, mais j'ai le dsir de vous tre
agrable et ne vois aucun inconvnient  vous donner ce que vous
demandez  l'gard d'une si infime crature; d'autant plus, comme
vous me le dites, que ce petit d'Artagnan est un libertin, un
duelliste, un tratre.

-- Un infme, Monseigneur, un infme!

-- Donnez-moi donc du papier, une plume et de l'encre, dit le
cardinal.

-- En voici, Monseigneur.

Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal tait
occup  chercher les termes dans lesquels devait tre crit le
billet, ou mme  l'crire. Athos, qui n'avait pas perdu un mot de
la conversation, prit ses deux compagnons chacun par une main et
les conduisit  l'autre bout de la chambre.

Eh bien, dit Porthos, que veux-tu, et pourquoi ne nous laisses-tu
pas couter la fin de la conversation?

-- Chut! dit Athos parlant  voix basse, nous en avons entendu
tout ce qu'il est ncessaire que nous entendions; d'ailleurs je ne
vous empche pas d'couter le reste, mais il faut que je sorte.

-- Il faut que tu sortes! dit Porthos; mais si le cardinal te
demande, que rpondrons-nous?

-- Vous n'attendrez pas qu'il me demande, vous lui direz les
premiers que je suis parti en claireur parce que certaines
paroles de notre hte m'ont donn  penser que le chemin n'tait
pas sr; j'en toucherai d'abord deux mots  l'cuyer du cardinal;
le reste me regarde, ne vous en inquitez pas.

-- Soyez prudent, Athos! dit Aramis.

-- Soyez tranquille, rpondit Athos, vous le savez, j'ai du sang-
froid.

Porthos et Aramis allrent reprendre leur place prs du tuyau de
pole.

Quant  Athos, il sortit sans aucun mystre, alla prendre son
cheval attach avec ceux de ses deux amis aux tourniquets des
contrevents, convainquit en quatre mots l'cuyer de la ncessit
d'une avant-garde pour le retour, visita avec affectation l'amorce
de ses pistolets, mit l'pe aux dents et suivit, en enfant perdu,
la route qui conduisait au camp.


CHAPITRE XLV
SCNE CONJUGALE

Comme l'avait prvu Athos, le cardinal ne tarda point  descendre;
il ouvrit la porte de la chambre o taient entrs les
mousquetaires, et trouva Porthos faisant une partie de ds
acharne avec Aramis. D'un coup d'oeil rapide, il fouilla tous les
coins de la salle, et vit qu'un de ses hommes lui manquait.

Qu'est devenu M. Athos? demanda-t-il.

-- Monseigneur, rpondit Porthos, il est parti en claireur sur
quelques propos de notre hte, qui lui ont fait croire que la
route n'tait pas sre.

-- Et vous, qu'avez-vous fait, monsieur Porthos?

-- J'ai gagn cinq pistoles  Aramis.

-- Et maintenant, vous pouvez revenir avec moi?

-- Nous sommes aux ordres de Votre minence.

--  cheval donc, messieurs, car il se fait tard.

L'cuyer tait  la porte, et tenait en bride le cheval du
cardinal. Un peu plus loin, un groupe de deux hommes et de trois
chevaux apparaissait dans l'ombre; ces deux hommes taient ceux
qui devaient conduire Milady au fort de La Pointe, et veiller 
son embarquement.

L'cuyer confirma au cardinal ce que les deux mousquetaires lui
avaient dj dit  propos d'Athos. Le cardinal fit un geste
approbateur, et reprit la route, s'entourant au retour des mmes
prcautions qu'il avait prises au dpart.

Laissons-le suivre le chemin du camp, protg par l'cuyer et les
deux mousquetaires, et revenons  Athos.

Pendant une centaine de pas, il avait march de la mme allure;
mais, une fois hors de vue, il avait lanc son cheval  droite,
avait fait un dtour, et tait revenu  une vingtaine de pas, dans
le taillis, guetter le passage de la petite troupe; ayant reconnu
les chapeaux bords de ses compagnons et la frange dore du
manteau de M. le cardinal, il attendit que les cavaliers eussent
tourn l'angle de la route, et, les ayant perdus de vue, il revint
au galop  l'auberge, qu'on lui ouvrit sans difficult.

L'hte le reconnut.

Mon officier, dit Athos, a oubli de faire  la dame du premier
une recommandation importante, il m'envoie pour rparer son oubli.

-- Montez, dit l'hte, elle est encore dans sa chambre.

Athos profita de la permission, monta l'escalier de son pas le
plus lger, arriva sur le carr, et,  travers la porte
entrouverte, il vit Milady qui attachait son chapeau.

Il entra dans la chambre, et referma la porte derrire lui.

Au bruit qu'il fit en repoussant le verrou, Milady se retourna.

Athos tait debout devant la porte, envelopp dans son manteau,
son chapeau rabattu sur ses yeux.

En voyant cette figure muette et immobile comme une statue, Milady
eut peur.

Qui tes-vous? et que demandez-vous? s'cria-t-elle. Allons,
c'est bien elle! murmura Athos.

Et, laissant tomber son manteau, et relevant son feutre, il
s'avana vers Milady.

Me reconnaissez-vous, madame? dit-il.

Milady fit un pas en avant, puis recula comme  la vue d'un
serpent.

Allons, dit Athos, c'est bien, je vois que vous me reconnaissez.

-- Le comte de La Fre! murmura Milady en plissant et en reculant
jusqu' ce que la muraille l'empcht d'aller plus loin.

-- Oui, Milady, rpondit Athos, le comte de La Fre en personne,
qui revient tout exprs de l'autre monde pour avoir le plaisir de
vous voir. Asseyons-nous donc, et causons, comme dit Monseigneur
le cardinal.

Milady, domine par une terreur inexprimable, s'assit sans
profrer une seule parole.

Vous tes donc un dmon envoy sur la terre? dit Athos. Votre
puissance est grande, je le sais; mais vous savez aussi qu'avec
l'aide de Dieu les hommes ont souvent vaincu les dmons les plus
terribles. Vous vous tes dj trouve sur mon chemin, je croyais
vous avoir terrasse, madame; mais, ou je me trompai, ou l'enfer
vous a ressuscite.

Milady,  ces paroles qui lui rappelaient des souvenirs
effroyables, baissa la tte avec un gmissement sourd.

Oui, l'enfer vous a ressuscite, reprit Athos, l'enfer vous a
faite riche, l'enfer vous a donn un autre nom l'enfer vous a
presque refait mme un autre visage; mais il n'a effac ni les
souillures de votre me, ni la fltrissure de votre corps.

Milady se leva comme mue par un ressort, et ses yeux lancrent des
clairs. Athos resta assis.

Vous me croyiez mort, n'est-ce pas, comme je vous croyais morte?
et ce nom d'Athos avait cach le comte de La Fre, comme le nom de
Milady Clarick avait cach Anne de Breuil! N'tait-ce pas ainsi
que vous vous appeliez quand votre honor frre nous a maris?
Notre position est vraiment trange, poursuivit Athos en riant;
nous n'avons vcu jusqu' prsent l'un et l'autre que parce que
nous nous croyions morts, et qu'un souvenir gne moins qu'une
crature, quoique ce soit chose dvorante parfois qu'un souvenir!

-- Mais enfin, dit Milady d'une voix sourde, qui vous ramne vers
moi? et que me voulez-vous?

-- Je veux vous dire que, tout en restant invisible  vos yeux, je
ne vous ai pas perdue de vue, moi!

-- Vous savez ce que j'ai fait?

-- Je puis vous raconter jour par jour vos actions, depuis votre
entre au service du cardinal jusqu' ce soir.

Un sourire d'incrdulit passa sur les lvres ples de Milady.

coutez: c'est vous qui avez coup les deux ferrets de diamants
sur l'paule du duc de Buckingham; c'est vous qui avez fait
enlever Mme Bonacieux; c'est vous qui, amoureuse de de Wardes, et
croyant passer la nuit avec lui, avez ouvert votre porte 
M. d'Artagnan; c'est vous qui, croyant que de Wardes vous avait
trompe, avez voulu le faire tuer par son rival; c'est vous qui,
lorsque ce rival eut dcouvert votre infme secret, avez voulu le
faire tuer  son tour par deux assassins que vous avez envoys 
sa poursuite; c'est vous qui, voyant que les balles avaient manqu
leur coup, avez envoy du vin empoisonn avec une fausse lettre,
pour faire croire  votre victime que ce vin venait de ses amis;
c'est vous, enfin, qui venez l, dans cette chambre, assise sur
cette chaise o je suis, de prendre avec le cardinal de Richelieu
l'engagement de faire assassiner le duc de Buckingham, en change
de la promesse qu'il vous a faite de vous laisser assassiner
d'Artagnan.

Milady tait livide.

Mais vous tes donc Satan? dit-elle.

-- Peut-tre, dit Athos; mais, en tout cas, coutez bien ceci:
Assassinez ou faites assassiner le duc de Buckingham, peu
m'importe! je ne le connais pas: d'ailleurs c'est un Anglais; mais
ne touchez pas du bout du doigt  un seul cheveu de d'Artagnan,
qui est un fidle ami que j'aime et que je dfends, ou, je vous le
jure par la tte de mon pre, le crime que vous aurez commis sera
le dernier.

-- M. d'Artagnan m'a cruellement offense, dit Milady d'une voix
sourde, M. d'Artagnan mourra.

-- En vrit, cela est-il possible qu'on vous offense, madame? dit
en riant Athos; il vous a offense, et il mourra?

-- Il mourra, reprit Milady; elle d'abord, lui ensuite.

Athos fut saisi comme d'un vertige: la vue de cette crature, qui
n'avait rien d'une femme, lui rappelait des souvenirs terribles;
il pensa qu'un jour, dans une situation moins dangereuse que celle
o il se trouvait, il avait dj voulu la sacrifier  son honneur;
son dsir de meurtre lui revint brlant et l'envahit comme une
fivre ardente: il se leva  son tour, porta la main  sa
ceinture, en tira un pistolet et l'arma.

Milady, ple comme un cadavre, voulut crier, mais sa langue glace
ne put profrer qu'un son rauque qui n'avait rien de la parole
humaine et qui semblait le rle d'une bte fauve; colle contre la
sombre tapisserie, elle apparaissait, les cheveux pars, comme
l'image effrayante de la terreur.

Athos leva lentement son pistolet, tendit le bras de manire que
l'arme toucht presque le front de Milady puis, d'une voix
d'autant plus terrible qu'elle avait le calme suprme d'une
inflexible rsolution:

Madame, dit-il, vous allez  l'instant mme me remettre le papier
que vous a sign le cardinal, ou, sur mon me, je vous fais sauter
la cervelle.

Avec un autre homme Milady aurait pu conserver quelque doute, mais
elle connaissait Athos; cependant elle resta immobile.

Vous avez une seconde pour vous dcider, dit-il.

Milady vit  la contraction de son visage que le coup allait
partir; elle porta vivement la main  sa poitrine, en tira un
papier et le tendit  Athos.

Tenez, dit-elle, et soyez maudit!

Athos prit le papier, repassa le pistolet  sa ceinture,
s'approcha de la lampe pour s'assurer que c'tait bien celui-l,
le dplia et lut:

C'est par mon ordre et pour le bien de l'tat que le porteur du
prsent a fait ce qu'il a fait.

3 dcembre 1627.

Richelieu

Et maintenant, dit Athos en reprenant son manteau et en replaant
son feutre sur sa tte, maintenant que je t'ai arrach les dents,
vipre, mords si tu peux.

Et il sortit de la chambre sans mme regarder en arrire.

 la porte il trouva les deux hommes et le cheval qu'ils tenaient
en main.

Messieurs, dit-il, l'ordre de Monseigneur, vous le savez, est de
conduire cette femme, sans perdre de temps, au fort de La Pointe
et de ne la quitter que lorsqu'elle sera  bord.

Comme ces paroles s'accordaient effectivement avec l'ordre qu'ils
avaient reu, ils inclinrent la tte en signe d'assentiment.

Quant  Athos, il se mit lgrement en selle et partit au galop;
seulement, au lieu de suivre la route, il prit  travers champs,
piquant avec vigueur son cheval et de temps en temps s'arrtant
pour couter.

Dans une de ces haltes, il entendit sur la route le pas de
plusieurs chevaux. Il ne douta point que ce ne ft le cardinal et
son escorte. Aussitt il fit une nouvelle pointe en avant,
bouchonna son cheval avec de la bruyre et des feuilles d'arbres,
et vint se mettre en travers de la route  deux cents pas du camp
 peu prs.

Qui vive? cria-t-il de loin quand il aperut les cavaliers.

-- C'est notre brave mousquetaire, je crois, dit le cardinal.

-- Oui, Monseigneur, rpondit Athos. C'est lui-mme.

-- Monsieur Athos, dit Richelieu, recevez tous mes remerciements
pour la bonne garde que vous nous avez faite; messieurs, nous
voici arrivs: prenez la porte  gauche, le mot d'ordre est Roi et
R.

En disant ces mots, le cardinal salua de la tte les trois amis,
et prit  droite suivi de son cuyer; car, cette nuit-l, lui-mme
couchait au camp.

Eh bien! dirent ensemble Porthos et Aramis lorsque le cardinal
fut hors de la porte de la voix, eh bien il a sign le papier
qu'elle demandait.

-- Je le sais, dit tranquillement Athos, puisque le voici.

Et les trois amis n'changrent plus une seule parole jusqu' leur
quartier, except pour donner le mot d'ordre aux sentinelles.

Seulement, on envoya Mousqueton dire  Planchet que son matre
tait pri, en relevant de tranche, de se rendre  l'instant mme
au logis des mousquetaires.

D'un autre ct, comme l'avait prvu Athos, Milady, en retrouvant
 la porte les hommes qui l'attendaient, ne fit aucune difficult
de les suivre; elle avait bien eu l'envie un instant de se faire
reconduire devant le cardinal et de lui tout raconter, mais une
rvlation de sa part amenait une rvlation de la part d'Athos:
elle dirait bien qu'Athos l'avait pendue, mais Athos dirait
qu'elle tait marque; elle pensa qu'il valait donc encore mieux
garder le silence, partir discrtement, accomplir avec son
habilet ordinaire la mission difficile dont elle s'tait charge,
puis, toutes les choses accomplies  la satisfaction du cardinal,
venir lui rclamer sa vengeance.

En consquence, aprs avoir voyag toute la nuit,  sept heures du
matin elle tait au fort de La Pointe,  huit heures elle tait
embarque, et  neuf heures le btiment, qui, avec des lettres de
marque du cardinal, tait cens tre en partance pour Bayonne,
levait l'ancre et faisait voile pour l'Angleterre.


CHAPITRE XLVI
LE BASTION SAINT-GERVAIS

En arrivant chez ses trois amis, d'Artagnan les trouva runis dans
la mme chambre: Athos rflchissait, Porthos frisait sa
moustache, Aramis disait ses prires dans un charmant petit livre
d'heures reli en velours bleu.

Pardieu, messieurs! dit-il, j'espre que ce que vous avez  me
dire en vaut la peine, sans cela je vous prviens que je ne vous
pardonnerai pas de m'avoir fait venir, au lieu de me laisser
reposer aprs une nuit passe  prendre et  dmanteler un
bastion. Ah! que n'tiez-vous l, messieurs! il y a fait chaud!

-- Nous tions ailleurs, o il ne faisait pas froid non plus!
rpondit Porthos tout en faisant prendre  sa moustache un pli qui
lui tait particulier.

-- Chut! dit Athos.

-- Oh! oh! fit d'Artagnan comprenant le lger froncement de
sourcils du mousquetaire, il parat qu'il y a du nouveau ici.

-- Aramis, dit Athos, vous avez t djeuner avant-hier 
l'auberge du Parpaillot, je crois?

-- Oui.

-- Comment est-on l?

-- Mais, j'y ai fort mal mang pour mon compte, avant-hier tait
un jour maigre, et ils n'avaient que du gras.

-- Comment! dit Athos, dans un port de mer ils n'ont pas de
poisson?

-- Ils disent, reprit Aramis en se remettant  sa pieuse lecture,
que la digue que fait btir M. le cardinal le chasse en pleine
mer.

-- Mais, ce n'est pas cela que je vous demandais, Aramis, reprit
Athos; je vous demandais si vous aviez t bien libre, et si
personne ne vous avait drang?

-- Mais il me semble que nous n'avons pas eu trop d'importuns;
oui, au fait, pour ce que vous voulez dire, Athos, nous serons
assez bien au Parpaillot.

-- Allons donc au Parpaillot, dit Athos, car ici les murailles
sont comme des feuilles de papier.

D'Artagnan, qui tait habitu aux manires de faire de son ami, et
qui reconnaissait tout de suite  une parole,  un geste,  un
signe de lui, que les circonstances taient graves, prit le bras
d'Athos et sortit avec lui sans rien dire; Porthos suivit en
devisant avec Aramis.

En route, on rencontra Grimaud, Athos lui fit signe de suivre;
Grimaud, selon son habitude, obit en silence; le pauvre garon
avait  peu prs fini par dsapprendre de parler.

On arriva  la buvette du Parpaillot: il tait sept heures du
matin, le jour commenait  paratre; les trois amis commandrent
 djeuner, et entrrent dans une salle o au dire de l'hte, ils
ne devaient pas tre drangs.

Malheureusement l'heure tait mal choisie pour un conciliabule; on
venait de battre la diane, chacun secouait le sommeil de la nuit,
et, pour chasser l'air humide du matin, venait boire la goutte 
la buvette: dragons, Suisses, gardes, mousquetaires, chevau-lgers
se succdaient avec une rapidit qui devait trs bien faire les
affaires de l'hte, mais qui remplissait fort mal les vues des
quatre amis. Aussi rpondaient-ils d'une manire fort maussade aux
saluts, aux toasts et aux _lazzi_ de leurs compagnons.

Allons! dit Athos, nous allons nous faire quelque bonne querelle,
et nous n'avons pas besoin de cela en ce moment. D'Artagnan,
racontez-nous votre nuit; nous vous raconterons la ntre aprs.

-- En effet, dit un chevau-lger qui se dandinait en tenant  la
main un verre d'eau-de-vie qu'il dgustait lentement; en effet,
vous tiez de tranche cette nuit, messieurs les gardes, et il me
semble que vous avez eu maille  partir avec les Rochelois?

D'Artagnan regarda Athos pour savoir s'il devait rpondre  cet
intrus qui se mlait  la conversation.

Eh bien, dit Athos, n'entends-tu pas M. de Busigny qui te fait
l'honneur de t'adresser la parole? Raconte ce qui s'est pass
cette nuit, puisque ces messieurs dsirent le savoir.

-- N'avre-bous bas bris un pastion? demanda un Suisse qui buvait
du rhum dans un verre  bire.

-- Oui, monsieur, rpondit d'Artagnan en s'inclinant, nous avons
eu cet honneur, nous avons mme, comme vous avez pu l'entendre,
introduit sous un des angles un baril de poudre qui, en clatant,
a fait une fort jolie brche; sans compter que, comme le bastion
n'tait pas d'hier, tout le reste de la btisse s'en est trouv
fort branl.

-- Et quel bastion est-ce? demanda un dragon qui tenait enfile 
son sabre une oie qu'il apportait pour qu'on la ft cuire.

-- Le bastion Saint-Gervais, rpondit d'Artagnan, derrire lequel
les Rochelois inquitaient nos travailleurs.

-- Et l'affaire a t chaude?

-- Mais, oui; nous y avons perdu cinq hommes, et les Rochelois
huit ou dix.

-- Balzampleu! fit le Suisse, qui, malgr l'admirable collection
de jurons que possde la langue allemande, avait pris l'habitude
de jurer en franais.

-- Mais il est probable, dit le chevau-lger, qu'ils vont, ce
matin, envoyer des pionniers pour remettre le bastion en tat.

-- Oui, c'est probable, dit d'Artagnan.

-- Messieurs, dit Athos, un pari!

-- Ah! woui! un bari! dit le Suisse.

-- Lequel? demanda le chevau-lger.

-- Attendez, dit le dragon en posant son sabre comme une broche
sur les deux grands chenets de fer qui soutenaient le feu de la
chemine, j'en suis. Htelier de malheur! une lchefrite tout de
suite, que je ne perde pas une goutte de la graisse de cette
estimable volaille.

-- Il avre raison, dit le Suisse, la graisse t'oie, il est trs
ponne avec des gonfitures.

-- L! dit le dragon. Maintenant, voyons le pari! Nous coutons,
monsieur Athos!

-- Oui, le pari! dit le chevau-lger.

-- Eh bien, monsieur de Busigny, je parie avec vous, dit Athos,
que mes trois compagnons, MM. Porthos, Aramis, d'Artagnan et moi,
nous allons djeuner dans le bastion Saint-Gervais et que nous y
tenons une heure, montre  la main, quelque chose que l'ennemi
fasse pour nous dloger.

Porthos et Aramis se regardrent, ils commenaient  comprendre.

Mais, dit d'Artagnan en se penchant  l'oreille d'Athos, tu vas
nous faire tuer sans misricorde.

-- Nous sommes bien plus tus, rpondit Athos, si nous n'y allons
pas.

-- Ah! ma foi! messieurs, dit Porthos en se renversant sur sa
chaise et frisant sa moustache, voici un beau pari, j'espre.

-- Aussi je l'accepte, dit M. de Busigny; maintenant il s'agit de
fixer l'enjeu.

-- Mais vous tes quatre, messieurs, dit Athos, nous sommes
quatre; un dner  discrtion pour huit, cela vous va-t-il?

--  merveille, reprit M. de Busigny.

-- Parfaitement, dit le dragon.

-- a me fa, dit le Suisse.

Le quatrime auditeur, qui, dans toute cette conversation, avait
jou un rle muet, fit un signe de la tte en signe qu'il
acquiesait  la proposition.

Le djeuner de ces messieurs est prt, dit l'hte.

-- Eh bien, apportez-le, dit Athos.

L'hte obit. Athos appela Grimaud, lui montra un grand panier qui
gisait dans un coin et fit le geste d'envelopper dans les
serviettes les viandes apportes.

Grimaud comprit  l'instant mme qu'il s'agissait d'un djeuner
sur l'herbe, prit le panier, empaqueta les viandes, y joignit les
bouteilles et prit le panier  son bras.

Mais o allez-vous manger mon djeuner? dit l'hte.

-- Que vous importe, dit Athos, pourvu qu'on vous le paie?

Et il jeta majestueusement deux pistoles sur la table.

Faut-il vous rendre, mon officier? dit l'hte.

-- Non; ajoute seulement deux bouteilles de vin de Champagne et la
diffrence sera pour les serviettes.

L'hte ne faisait pas une aussi bonne affaire qu'il l'avait cru
d'abord, mais il se rattrapa en glissant aux quatre convives deux
bouteilles de vin d'Anjou au lieu de deux bouteilles de vin de
Champagne.

Monsieur de Busigny, dit Athos, voulez-vous bien rgler votre
montre sur la mienne, ou me permettre de rgler la mienne sur la
vtre?

--  merveille, monsieur! dit le chevau-lger en tirant de son
gousset une fort belle montre entoure de diamants; sept heures et
demie, dit-il.

-- Sept heures trente-cinq minutes, dit Athos; nous saurons que
j'avance de cinq minutes sur vous, monsieur.

Et, saluant les assistants bahis, les quatre jeunes gens prirent
le chemin du bastion Saint-Gervais, suivis de Grimaud, qui portait
le panier, ignorant o il allait, mais, dans l'obissance passive
dont il avait pris l'habitude avec Athos, ne songeait pas mme 
le demander.

Tant qu'ils furent dans l'enceinte du camp, les quatre amis
n'changrent pas une parole; d'ailleurs ils taient suivis par
les curieux, qui, connaissant le pari engag, voulaient savoir
comment ils s'en tireraient.

Mais une fois qu'ils eurent franchi la ligne de circonvallation et
qu'ils se trouvrent en plein air, d'Artagnan, qui ignorait
compltement ce dont il s'agissait, crut qu'il tait temps de
demander une explication.

Et maintenant, mon cher Athos, dit-il, faites-moi l'amiti de
m'apprendre o nous allons?

-- Vous le voyez bien, dit Athos, nous allons au bastion.

-- Mais qu'y allons-nous faire?

-- Vous le savez bien, nous y allons djeuner.

-- Mais pourquoi n'avons-nous pas djeun au Parpaillat?

Parce que nous avons des choses fort importantes  nous dire, et
qu'il tait impossible de causer cinq minutes dans cette auberge
avec tous ces importuns qui vont, qui viennent, qui saluent, qui
accostent; ici, du moins, continua Athos en montrant le bastion,
on ne viendra pas nous dranger.

-- Il me semble, dit d'Artagnan avec cette prudence qui s'alliait
si bien et si naturellement chez lui  une excessive bravoure, il
me semble que nous aurions pu trouver quelque endroit cart dans
les dunes, au bord de la mer.

-- O l'on nous aurait vus confrer tous les quatre ensemble, de
sorte qu'au bout d'un quart d'heure le cardinal et t prvenu
par ses espions que nous tenions conseil.

Oui, dit Aramis, Athos a raison: _Animadvertuntur in desertis_.

Un dsert n'aurait pas t mal, dit Porthos, mais il s'agissait de
le trouver.

-- Il n'y a pas de dsert o un oiseau ne puisse passer au-dessus
de la tte, o un poisson ne puisse sauter au-dessus de l'eau, o
un lapin ne puisse partir de son gte, et je crois qu'oiseau,
poisson, lapin, tout s'est fait espion du cardinal. Mieux vaut
donc poursuivre notre entreprise, devant laquelle d'ailleurs nous
ne pouvons plus reculer sans honte; nous avons fait un pari, un
pari qui ne pouvait tre prvu, et dont je dfie qui que ce soit
de deviner la vritable cause: nous allons, pour le gagner, tenir
une heure dans le bastion. Ou nous serons attaqus, ou nous ne le
serons pas. Si nous ne le sommes pas, nous aurons tout le temps de
causer et personne ne nous entendra, car je rponds que les murs
de ce bastion n'ont pas d'oreilles; si nous le sommes, nous
causerons de nos affaires tout de mme, et de plus, tout en nous
dfendant, nous nous couvrons de gloire. Vous voyez bien que tout
est bnfice.

-- Oui, dit d'Artagnan, mais nous attraperons indubitablement une
balle.

-- Eh! mon cher, dit Athos, vous savez bien que les balles les
plus  craindre ne sont pas celles de l'ennemi.

-- Mais il me semble que pour une pareille expdition, nous
aurions d au moins emporter nos mousquets.

-- Vous tes un niais, ami Porthos; pourquoi nous charger d'un
fardeau inutile?

-- Je ne trouve pas inutile en face de l'ennemi un bon mousquet de
calibre, douze cartouches et une poire  poudre.

-- Oh! bien, dit Athos, n'avez-vous pas entendu ce qu'a dit
d'Artagnan?

-- Qu'a dit d'Artagnan? demanda Porthos.

-- D'Artagnan a dit que dans l'attaque de cette nuit il y avait eu
huit ou dix Franais de tus et autant de Rochelois.

-- Aprs?

-- On n'a pas eu le temps de les dpouiller, n'est-ce pas? attendu
qu'on avait autre chose pour le moment de plus press  faire.

-- Eh bien?

-- Eh bien, nous allons trouver leurs mousquets, leurs poires 
poudre et leurs cartouches, et au lieu de quatre mousquetons et de
douze balles, nous allons avoir une quinzaine de fusils et une
centaine de coups  tirer.

-- O Athos! dit Aramis, tu es vritablement un grand homme!

Porthos inclina la tte en signe d'adhsion.

D'Artagnan seul ne paraissait pas convaincu.

Sans doute Grimaud partageait les doutes du jeune homme; car,
voyant que l'on continuait de marcher vers le bastion, chose dont
il avait dout jusqu'alors, il tira son matre par le pan de son
habit.

O allons-nous? demanda-t-il par geste.

Athos lui montra le bastion.

Mais, dit toujours dans le mme dialecte le silencieux Grimaud,
nous y laisserons notre peau.

Athos leva les yeux et le doigt vers le ciel.

Grimaud posa son panier  terre et s'assit en secouant la tte.

Athos prit  sa ceinture un pistolet, regarda s'il tait bien
amorc, l'arma et approcha le canon de l'oreille de Grimaud.

Grimaud se retrouva sur ses jambes comme par un ressort.

Athos alors lui fit signe de prendre le panier et de marcher
devant.

Grimaud obit.

Tout ce qu'avait gagn le pauvre garon  cette pantomime d'un
instant, c'est qu'il tait pass de l'arrire-garde  l'avant-
garde.

Arrivs au bastion, les quatre amis se retournrent.

Plus de trois cents soldats de toutes armes taient assembls  la
porte du camp, et dans un groupe spar on pouvait distinguer
M. de Busigny, le dragon, le Suisse et le quatrime parieur.

Athos ta son chapeau, le mit au bout de son pe et l'agita en
l'air.

Tous les spectateurs lui rendirent son salut, accompagnant cette
politesse d'un grand hourra qui arriva jusqu' eux.

Aprs quoi, ils disparurent tous quatre dans le bastion, o les
avait dj prcds Grimaud.


CHAPITRE XLVII
LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES

Comme l'avait prvu Athos, le bastion n'tait occup que par une
douzaine de morts tant Franais que Rochelois.

Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de
l'expdition, tandis que Grimaud va mettre la table, commenons
par recueillir les fusils et les cartouches; nous pouvons
d'ailleurs causer tout en accomplissant cette besogne. Ces
messieurs, ajouta-t-il en montrant les morts, ne nous coutent
pas.

-- Mais nous pourrions toujours les jeter dans le foss, dit
Porthos, aprs toutefois nous tre assurs qu'ils n'ont rien dans
leurs poches.

-- Oui, dit Aramis, c'est l'affaire de Grimaud.

-- Ah! bien alors, dit d'Artagnan, que Grimaud les fouille et les
jette par-dessus les murailles.

-- Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.

-- Ces morts peuvent nous servir? dit Porthos. Ah , vous devenez
fou, cher ami.

-- Ne jugez pas tmrairement, disent l'vangile et M. le
cardinal, rpondit Athos; combien de fusils, messieurs?

-- Douze, rpondit Aramis.

-- Combien de coups  tirer?

-- Une centaine.

-- C'est tout autant qu'il nous en faut; chargeons les armes.

Les quatre mousquetaires se mirent  la besogne. Comme ils
achevaient de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le
djeuner tait servi.

Athos rpondit, toujours par geste, que c'tait bien, et indiqua 
Grimaud une espce de poivrire o celui-ci comprit qu'il se
devait tenir en sentinelle. Seulement, pour adoucir l'ennui de la
faction, Athos lui permit d'emporter un pain, deux ctelettes et
une bouteille de vin.

Et maintenant,  table, dit Athos.

Les quatre amis s'assirent  terre, les jambes croises, comme les
Turcs ou comme les tailleurs.

Ah! maintenant, dit d'Artagnan, que tu n'as plus la crainte
d'tre entendu, j'espre que tu vas nous faire part de ton secret,
Athos.

-- J'espre que je vous procure  la fois de l'agrment et de la
gloire, messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade
charmante; voici un djeuner des plus succulents, et cinq cents
personnes l-bas, comme vous pouvez les voir  travers les
meurtrires, qui nous prennent pour des fous ou pour des hros,
deux classes d'imbciles qui se ressemblent assez.

-- Mais ce secret? demanda d'Artagnan.

-- Le secret, dit Athos, c'est que j'ai vu Milady hier soir.

D'Artagnan portait son verre  ses lvres; mais  ce nom de
Milady, la main lui trembla si fort, qu'il le posa  terre pour ne
pas en rpandre le contenu.

Tu as vu ta fem...

-- Chut donc! interrompit Athos: vous oubliez, mon cher, que ces
messieurs ne sont pas initis comme vous dans le secret de mes
affaires de mnage; j'ai vu Milady.

-- Et o cela? demanda d'Artagnan.

--  deux lieues d'ici  peu prs,  l'auberge du Colombier-Rouge.

-- En ce cas je suis perdu, dit d'Artagnan.

-- Non, pas tout  fait encore, reprit Athos; car,  cette heure,
elle doit avoir quitt les ctes de France.

D'Artagnan respira.

Mais au bout du compte, demanda Porthos, qu'est-ce donc que cette
Milady?

-- Une femme charmante, dit Athos en dgustant un verre de vin
mousseux. Canaille d'htelier! s'cria-t-il, qui nous donne du vin
d'Anjou pour du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y
laisserons prendre! Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a
eu des bonts pour notre ami d'Artagnan, qui lui a fait je ne sais
quelle noirceur dont elle a essay de se venger, il y a un mois en
voulant le faire tuer  coups de mousquet, il y a huit jours en
essayant de l'empoisonner, et hier en demandant sa tte au
cardinal.

-- Comment! en demandant ma tte au cardinal? s'cria d'Artagnan,
ple de terreur.

-- a, dit Porthos, c'est vrai comme l'vangile; je l'ai entendu
de mes deux oreilles.

-- Moi aussi, dit Aramis.

-- Alors, dit d'Artagnan en laissant tomber son bras avec
dcouragement, il est inutile de lutter plus longtemps; autant que
je me brle la cervelle et que tout soit fini!

-- C'est la dernire sottise qu'il faut faire, dit Athos, attendu
que c'est la seule  laquelle il n'y ait pas de remde.

-- Mais je n'en rchapperai jamais, dit d'Artagnan, avec des
ennemis pareils. D'abord mon inconnu de Meung; ensuite de Wardes,
 qui j'ai donn trois coups d'pe; puis Milady, dont j'ai
surpris le secret; enfin, le cardinal, dont j'ai fait chouer la
vengeance.

-- Eh bien, dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous
sommes quatre, un contre un. Pardieu! si nous en croyons les
signes que nous fait Grimaud, nous allons avoir affaire  un bien
plus grand nombre de gens. Qu'y a-t-il, Grimaud? Considrant la
gravit de la circonstance, je vous permets de parler, mon ami,
mais soyez laconique je vous prie. Que voyez-vous?

-- Une troupe.

-- De combien de personnes?

-- De vingt hommes.

-- Quels hommes?

-- Seize pionniers, quatre soldats.

--  combien de pas sont-ils?

--  cinq cents pas;

-- Bon, nous avons encore le temps d'achever cette volaille et de
boire un verre de vin  ta sant, d'Artagnan!

--  ta sant! rptrent Porthos et Aramis.

-- Eh bien donc,  ma sant! quoique je ne croie pas que vos
souhaits me servent  grand-chose.

-- Bah! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de
Mahomet, et l'avenir est dans ses mains.

Puis, avalant le contenu de son verre, qu'il posa prs de lui,
Athos se leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et
s'approcha d'une meurtrire.

Porthos, Aramis et d'Artagnan en firent autant. Quant  Grimaud,
il reut l'ordre de se placer derrire les quatre amis afin de
recharger les armes.

Au bout d'un instant on vit paratre la troupe; elle suivait une
espce de boyau de tranche qui tablissait une communication
entre le bastion et la ville.

Pardieu! dit Athos, c'est bien la peine de nous dranger pour une
vingtaine de drles arms de pioches, de hoyaux et de pelles!
Grimaud n'aurait eu qu' leur faire signe de s'en aller, et je
suis convaincu qu'ils nous eussent laisss tranquilles.

-- J'en doute, observa d'Artagnan, car ils avancent fort
rsolument de ce ct. D'ailleurs, il y a avec les travailleurs
quatre soldats et un brigadier arms de mousquets.

-- C'est qu'ils ne nous ont pas vus, reprit Athos.

-- Ma foi! dit Aramis, j'avoue que j'ai rpugnance  tirer sur ces
pauvres diables de bourgeois.

-- Mauvais prtre, rpondit Porthos, qui a piti des hrtiques!

-- En vrit, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prvenir.

-- Que diable faites-vous donc? s'cria d'Artagnan, vous allez
vous faire fusiller, mon cher.

Mais Athos ne tint aucun compte de l'avis, et, montant sur la
brche, son fusil d'une main et son chapeau de l'autre:

Messieurs, dit-il en s'adressant aux soldats et aux travailleurs,
qui, tonns de son apparition, s'arrtaient  cinquante pas
environ du bastion, et en les saluant courtoisement, messieurs,
nous sommes, quelques amis et moi, en train de djeuner dans ce
bastion. Or, vous savez que rien n'est dsagrable comme d'tre
drang quand on djeune; nous vous prions donc, si vous avez
absolument affaire ici, d'attendre que nous ayons fini notre
repas, ou de repasser plus tard,  moins qu'il ne vous prenne la
salutaire envie de quitter le parti de la rbellion et de venir
boire avec nous  la sant du roi de France.

-- Prends garde, Athos! s'cria d'Artagnan; ne vois-tu pas qu'ils
te mettent en joue?

-- Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui
tirent fort mal, et qui n'ont garde de me toucher.

En effet, au mme instant quatre coups de fusil partirent, et les
balles vinrent s'aplatir autour d'Athos, mais sans qu'une seule le
toucht.

Quatre coups de fusil leur rpondirent presque en mme temps, mais
ils taient mieux dirigs que ceux des agresseurs, trois soldats
tombrent tus raide, et un des travailleurs fut bless.

Grimaud, un autre mousquet! dit Athos toujours sur la brche.

Grimaud obit aussitt. De leur ct, les trois amis avaient
charg leurs armes; une seconde dcharge suivit la premire: le
brigadier et deux pionniers tombrent morts, le reste de la troupe
prit la fuite.

Allons, messieurs, une sortie, dit Athos.

Et les quatre amis, s'lanant hors du fort, parvinrent jusqu'au
champ de bataille, ramassrent les quatre mousquets des soldats et
la demi-pique du brigadier; et, convaincus que les fuyards ne
s'arrteraient qu' la ville, reprirent le chemin du bastion,
rapportant les trophes de leur victoire.

Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, messieurs,
reprenons notre djeuner et continuons notre conversation. O en
tions-nous?

-- Je me le rappelle, dit d'Artagnan, qui se proccupait fort de
l'itinraire que devait suivre Milady.

-- Elle va en Angleterre, rpondit Athos.

-- Et dans quel but?

-- Dans le but d'assassiner ou de faire assassiner Buckingham.

D'Artagnan poussa une exclamation de surprise et d'indignation.

Mais c'est infme! s'cria-t-il.

-- Oh! quant  cela, dit Athos, je vous prie de croire que je m'en
inquite fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud,
continua Athos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez-
y une serviette et plantez-la au haut de notre bastion, afin que
ces rebelles de Rochelois voient qu'ils ont affaire  de braves et
loyaux soldats du roi.

Grimaud obit sans rpondre. Un instant aprs le drapeau blanc
flottait au-dessus de la tte des quatre amis; un tonnerre
d'applaudissements salua son apparition; la moiti du camp tait
aux barrires.

Comment! reprit d'Artagnan, tu t'inquites fort peu qu'elle tue
ou qu'elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami.

-- Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu'elle fasse du
duc ce qu'elle voudra, je m'en soucie comme d'une bouteille vide.

Et Athos envoya  quinze pas de lui une bouteille qu'il tenait, et
dont il venait de transvaser jusqu' la dernire goutte dans son
verre.

Un instant, dit d'Artagnan, je n'abandonne pas Buckingham ainsi;
il nous avait donn de fort beaux chevaux.

-- Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui,  ce
moment mme, portait  son manteau le galon de la sienne.

-- Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du
pcheur.

-- Amen, dit Athos, et nous reviendrons l-dessus plus tard, si
tel est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me proccupait
le plus, et je suis sr que tu me comprendras, d'Artagnan, c'tait
de reprendre  cette femme une espce de blanc-seing qu'elle avait
extorqu au cardinal, et  l'aide duquel elle devait impunment se
dbarrasser de toi et peut-tre de nous.

-- Mais c'est donc un dmon que cette crature? dit Porthos en
tendant son assiette  Aramis, qui dcoupait une volaille.

-- Et ce blanc-seing, dit d'Artagnan, ce blanc-seing est-il rest
entre ses mains?

-- Non, il est pass dans les miennes; je ne dirai pas que ce fut
sans peine, par exemple, car je mentirais.

-- Mon cher Athos, dit d'Artagnan, je ne compte plus les fois que
je vous dois la vie.

-- Alors c'tait donc pour venir prs d'elle que vous nous avez
quitts? demanda Aramis.

-- Justement. Et tu as cette lettre du cardinal? dit d'Artagnan.

-- La voici, dit Athos.

Et il tira le prcieux papier de la poche de sa casaque.

D'Artagnan le dplia d'une main dont il n'essayait pas mme de
dissimuler le tremblement et lut:

C'est par mon ordre et pour le bien de l'tat que le porteur du
prsent a fait ce qu'il a fait.

5 dcembre 1627

Richelieu

En effet, dit Aramis, c'est une absolution dans toutes les
rgles.

-- Il faut dchirer ce papier, s'cria d'Artagnan, qui semblait
lire sa sentence de mort.

-- Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver
prcieusement, et je ne donnerais pas ce papier quand on le
couvrirait de pices d'or.

-- Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme.

-- Mais, dit ngligemment Athos, elle va probablement crire au
cardinal qu'un damn mousquetaire, nomm Athos, lui a arrach son
sauf-conduit; elle lui donnera dans la mme lettre le conseil de
se dbarrasser, en mme temps que de lui, de ses deux amis,
Porthos et Aramis; le cardinal se rappellera que ce sont les mmes
hommes qu'il rencontre toujours sur son chemin; alors, un beau
matin il fera arrter d'Artagnan, et, pour qu'il ne s'ennuie pas
tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie  la Bastille.

-- Ah , mais, dit Porthos, il me semble que vous faites l de
tristes plaisanteries, mon cher.

-- Je ne plaisante pas, rpondit Athos.

-- Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou  cette damne
Milady serait un pch moins grand que de le tordre  ces pauvres
diables de huguenots, qui n'ont jamais commis d'autres crimes que
de chanter en franais des psaumes que nous chantons en latin?

-- Qu'en dit l'abb? demanda tranquillement Athos.

-- Je dis que je suis de l'avis de Porthos, rpondit Aramis.

-- Et moi donc! fit d'Artagnan.

-- Heureusement qu'elle est loin, observa Porthos; car j'avoue
qu'elle me gnerait fort ici.

-- Elle me gne en Angleterre aussi bien qu'en France, dit Athos.

-- Elle me gne partout, continua d'Artagnan.

-- Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l'avez-vous
noye, trangle, pendue? il n'y a que les morts qui ne reviennent
pas.

-- Vous croyez cela, Porthos? rpondit le mousquetaire avec un
sombre sourire que d'Artagnan comprit seul.

-- J'ai une ide, dit d'Artagnan.

-- Voyons, dirent les mousquetaires.

-- Aux armes! cria Grimaud.

Les jeunes gens se levrent vivement et coururent aux fusils.

Cette fois, une petite troupe s'avanait compose de vingt ou
vingt-cinq hommes; mais ce n'taient plus des travailleurs,
c'taient des soldats de la garnison.

Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la
partie n'est pas gale.

-- Impossible pour trois raisons, rpondit Athos: la premire,
c'est que nous n'avons pas fini de djeuner; la seconde, c'est que
nous avons encore des choses d'importance  dire; la troisime,
c'est qu'il s'en manque encore de dix minutes que l'heure ne soit
coule.

-- Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrter un plan de
bataille.

-- Il est bien simple, rpondit Athos: aussitt que l'ennemi est 
porte de mousquet, nous faisons feu; s'il continue d'avancer,
nous faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des
fusils chargs; si ce qui reste de la troupe veut encore monter 
l'assaut, nous laissons les assigeants descendre jusque dans le
foss, et alors nous leur poussons sur la tte ce pan de mur qui
ne tient plus que par un miracle d'quilibre.

-- Bravo! s'cria Porthos; dcidment, Athos, vous tiez n pour
tre gnral, et le cardinal, qui se croit un grand homme
de guerre, est bien peu de chose auprs de vous.

-- Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie; visez
bien chacun votre homme.

-- Je tiens le mien, dit d'Artagnan.

-- Et moi le mien dit Porthos.

-- Et moi idem, dit Aramis.

-- Alors feu! dit Athos.

Les quatre coups de fusil ne firent qu'une dtonation, et quatre
hommes tombrent.

Aussitt le tambour battit, et la petite troupe s'avana au pas de
charge.

Alors les coups de fusil se succdrent sans rgularit, mais
toujours envoys avec la mme justesse. Cependant, comme s'ils
eussent connu la faiblesse numrique des amis, les Rochelois
continuaient d'avancer au pas de course.

Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tombrent; mais
cependant la marche de ceux qui restaient debout ne se
ralentissait pas.

Arrivs au bas du bastion, les ennemis taient encore douze ou
quinze; une dernire dcharge les accueillit, mais ne les arrta
point: ils sautrent dans le foss et s'apprtrent  escalader la
brche.

Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d'un coup:  la
muraille!  la muraille!

Et les quatre amis, seconds par Grimaud, se mirent  pousser avec
le canon de leurs fusils un norme pan de mur, qui s'inclina comme
si le vent le poussait, et, se dtachant de sa base, tomba avec un
bruit horrible dans le foss: puis on entendit un grand cri, un
nuage de poussire monta vers le ciel, et tout fut dit.

Les aurions-nous crass depuis le premier jusqu'au dernier?
demanda Athos.

-- Ma foi, cela m'en a l'air, dit d'Artagnan.

-- Non, dit Porthos, en voil deux ou trois qui se sauvent tout
clops.

En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et
de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville:
c'tait tout ce qui restait de la petite troupe.

Athos regarda  sa montre.

Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et
maintenant le pari est gagn, mais il faut tre beaux joueurs:
d'ailleurs d'Artagnan ne nous a pas dit son ide.

Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s'asseoir
devant les restes du djeuner.

Mon ide? dit d'Artagnan.

-- Oui, vous disiez que vous aviez une ide, rpliqua Athos.

-- Ah! j'y suis, reprit d'Artagnan: je passe en Angleterre une
seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham et je l'avertis du
complot tram contre sa vie.

-- Vous ne ferez pas cela, d'Artagnan, dit froidement Athos.

-- Et pourquoi cela? ne l'ai-je pas fait dj?

-- Oui, mais  cette poque nous n'tions pas en guerre;  cette
poque, M. de Buckingham tait un alli et non un ennemi: ce que
vous voulez faire serait tax de trahison.

D'Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.

Mais, dit Porthos, il me semble que j'ai une ide  mon tour.

-- Silence pour l'ide de M. Porthos! dit Aramis.

-- Je demande un cong  M. de Trville, sous un prtexte
quelconque que vous trouverez: je ne suis pas fort sur les
prtextes, moi. Milady ne me connat pas, je m'approche d'elle
sans qu'elle me redoute, et lorsque je trouve ma belle, je
l'trangle.

-- Eh bien, dit Athos, je ne suis pas trs loign d'adopter
l'ide de Porthos.

-- Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j'ai la
vritable ide.

-- Voyons votre ide, Aramis! demanda Athos, qui avait beaucoup de
dfrence pour le jeune mousquetaire.

-- Il faut prvenir la reine.

-- Ah! ma foi, oui, s'crirent ensemble Porthos et d'Artagnan; je
crois que nous touchons au moyen.

-- Prvenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des
relations  la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu'un  Paris sans
qu'on le sache au camp? D'ici  Paris il y a cent quarante lieues;
notre lettre ne sera pas  Angers que nous serons au cachot, nous.

-- Quant  ce qui est de faire remettre srement une lettre 
Sa Majest, proposa Aramis en rougissant, moi, je m'en charge; je
connais  Tours une personne adroite...

Aramis s'arrta en voyant sourire Athos.

Eh bien, vous n'adoptez pas ce moyen, Athos? dit d'Artagnan.

-- Je ne le repousse pas tout  fait, dit Athos, mais je voulais
seulement faire observer  Aramis qu'il ne peut quitter le camp;
que tout autre qu'un de nous n'est pas sr; que, deux heures aprs
que le messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils,
tous les bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par coeur,
et qu'on arrtera vous et votre adroite personne.

-- Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera
M. de Buckingham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.

-- Messieurs, dit d'Artagnan, ce qu'objecte Porthos est plein de
sens.

-- Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos.

-- On bat la gnrale.

Les quatre amis coutrent, et le bruit du tambour parvint
effectivement jusqu' eux.

Vous allez voir qu'ils vont nous envoyer un rgiment tout entier,
dit Athos.

-- Vous ne comptez pas tenir contre un rgiment tout entier? dit
Porthos.

-- Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train; et je
tiendrais devant une arme, si nous avions seulement eu la
prcaution de prendre une douzaine de bouteilles en plus.

-- Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d'Artagnan.

-- Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart
d'heure de chemin d'ici  la ville, et par consquent de la ville
ici. C'est plus de temps qu'il ne nous en faut pour arrter notre
plan; si nous nous en allons d'ici, nous ne retrouverons jamais un
endroit aussi convenable. Et tenez, justement, messieurs, voil la
vraie ide qui me vient.

-- Dites alors.

-- Permettez que je donne  Grimaud quelques ordres
indispensables.

Athos fit signe  son valet d'approcher.

Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le
bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser
contre la muraille vous leur mettrez leur chapeau sur la tte et
leur fusil  la main.

-- O grand homme! s'cria d'Artagnan, je te comprends.

-- Vous comprenez? dit Porthos.

-- Et toi, comprends-tu, Grimaud? demanda Aramis.

Grimaud fit signe que oui.

C'est tout ce qu'il faut, dit Athos, revenons  mon ide.

-- Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos.

-- C'est inutile.

-- Oui, oui, l'ide d'Athos, dirent en mme temps d'Artagnan et
Aramis.

-- Cette Milady, cette femme, cette crature, ce dmon, a un beau-
frre,  ce que vous m'avez dit, je crois, d'Artagnan.

-- Oui, je le connais beaucoup mme, et je crois aussi qu'il n'a
pas une grande sympathie pour sa belle-soeur.

-- Il n'y a pas de mal  cela, rpondit Athos, et il la
dtesterait que cela n'en vaudrait que mieux.

-- En ce cas nous sommes servis  souhait.

-- Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait
Grimaud.

-- Silence, Porthos! dit Aramis.

-- Comment se nomme ce beau-frre?

-- Lord de Winter.

-- O est-il maintenant?

-- Il est retourn  Londres au premier bruit de guerre.

-- Eh bien, voil justement l'homme qu'il nous faut, dit Athos,
c'est celui qu'il nous convient de prvenir; nous lui ferons
savoir que sa belle-soeur est sur le point d'assassiner quelqu'un,
et nous le prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien 
Londres, je l'espre, quelque tablissement dans le genre des
Madelonnettes ou des Filles repenties; il y fait mettre sa belle-
soeur, et nous sommes tranquilles.

-- Oui, dit d'Artagnan, jusqu' ce qu'elle en sorte.

-- Ah! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, d'Artagnan, je
vous ai donn tout ce que j'avais et je vous prviens que c'est le
fond de mon sac.

-- Moi, je trouve que c'est ce qu'il y a de mieux, dit Aramis;
nous prvenons  la fois la reine et Lord de Winter.

-- Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre  Tours et la
lettre  Londres?

-- Je rponds de Bazin, dit Aramis.

-- Et moi de Planchet, continua d'Artagnan.

-- En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du
camp, nos laquais peuvent le quitter.

-- Sans doute, dit Aramis, et ds aujourd'hui nous crivons les
lettres, nous leur donnons de l'argent, et ils partent.

-- Nous leur donnons de l'argent? reprit Athos, vous en avez donc,
de l'argent?

Les quatre amis se regardrent, et un nuage passa sur les fronts
qui s'taient un instant claircis.

Alerte! cria d'Artagnan, je vois des points noirs et des points
rouges qui s'agitent l-bas; que disiez-vous donc d'un rgiment,
Athos? c'est une vritable arme.

-- Ma foi, oui, dit Athos, les voil. Voyez-vous les sournois qui
venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini,
Grimaud?

Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu'il
avait placs dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au
port d'armes, les autres ayant l'air de mettre en joue, les autres
l'pe  la main.

Bravo! reprit Athos, voil qui fait honneur  ton imagination.

-- C'est gal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.

-- Dcampons d'abord, interrompit d'Artagnan, tu comprendras
aprs.

-- Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps  Grimaud
de desservir.

-- Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui
grandissent fort visiblement et je suis de l'avis de d'Artagnan;
je crois que nous n'avons pas de temps  perdre pour regagner
notre camp.

-- Ma foi, dit Athos, je n'ai plus rien contre la retraite: nous
avions pari pour une heure, nous sommes rests une heure et
demie; il n'y a rien  dire; partons, messieurs, partons.

Grimaud avait dj pris les devants avec le panier et la desserte.

Les quatre amis sortirent derrire lui et firent une dizaine de
pas.

Eh! s'cria Athos, que diable faisons-nous, messieurs?

-- Avez-vous oubli quelque chose? demanda Aramis.

-- Et le drapeau, morbleu! Il ne faut pas laisser un drapeau aux
mains de l'ennemi, mme quand ce drapeau ne serait qu'une
serviette.

Et Athos s'lana dans le bastion, monta sur la plate-forme, et
enleva le drapeau; seulement comme les Rochelois taient arrivs 
porte de mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui,
comme par plaisir, allait s'exposer aux coups.

Mais on et dit qu'Athos avait un charme attach  sa personne,
les balles passrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le
toucha.

Athos agita son tendard en tournant le dos aux gens de la ville
et en saluant ceux du camp. Des deux cts de grands cris
retentirent, d'un ct des cris de colre, de l'autre des cris
d'enthousiasme.

Une seconde dcharge suivit la premire, et trois balles, en la
trouant, firent rellement de la serviette un drapeau. On entendit
les clameurs de tout le camp qui criait:

-- Descendez, descendez!

Athos descendit; ses camarades, qui l'attendaient avec anxit, le
virent paratre avec joie.

-- Allons, Athos, allons, dit d'Artagnan, allongeons, allongeons;
maintenant que nous avons tout trouv, except l'argent, il serait
stupide d'tre tus.

Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque
observation que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant
toute observation inutile, rglrent leur pas sur le sien.

Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient
tous deux hors d'atteinte.

Au bout d'un instant on entendit le bruit d'une fusillade enrage.

Qu'est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? je
n'entends pas siffler les balles et je ne vois personne.

-- Ils tirent sur nos morts, rpondit Athos.

-- Mais nos morts ne rpondront pas.

-- Justement; alors ils croiront  une embuscade, ils
dlibreront; ils enverront un parlementaire, et quand ils
s'apercevront de la plaisanterie, nous serons hors de la porte
des balles. Voil pourquoi il est inutile de gagner une pleursie
en nous pressant.

-- Oh! je comprends, s'cria Porthos merveill.

-- C'est bien heureux! dit Athos en haussant les paules.

De leur ct, les Franais, en voyant revenir les quatre amis au
pas, poussaient des cris d'enthousiasme.

Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre, et cette fois les
balles vinrent s'aplatir sur les cailloux autour des quatre amis
et siffler lugubrement  leurs oreilles. Les Rochelois venaient
enfin de s'emparer du bastion.

Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous
tu? douze?

-- Ou quinze.

-- Combien en avons-nous cras?

-- Huit ou dix.

-- Et en change de tout cela pas une gratignure? Ah! si fait!
Qu'avez-vous donc l  la main, d'Artagnan? du sang, ce me semble?

-- Ce n'est rien, dit d'Artagnan.

-- Une balle perdue?

-- Pas mme.

-- Qu'est-ce donc alors?

Nous l'avons dit, Athos aimait d'Artagnan comme son enfant, et ce
caractre sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme
des sollicitudes de pre.

Une corchure, reprit d'Artagnan; mes doigts ont t pris entre
deux pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors la peau
s'est ouverte.

-- Voil ce que c'est que d'avoir des diamants, mon matre, dit
ddaigneusement Athos.

-- Ah , mais, s'cria Porthos, il y a un diamant en effet, et
pourquoi diable alors, puisqu'il y a un diamant, nous plaignons-
nous de ne pas avoir d'argent?

-- Tiens, au fait! dit Aramis.

--  la bonne heure, Porthos; cette fois-ci voil une ide.

-- Sans doute, dit Porthos, en se rengorgeant sur le compliment
d'Athos, puisqu'il y a un diamant, vendons-le.

-- Mais, dit d'Artagnan, c'est le diamant de la reine.

-- Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham
son amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses
amis, rien de plus moral: vendons le diamant. Qu'en pense monsieur
l'abb? Je ne demande pas l'avis de Porthos, il est donn.

-- Mais je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant
pas d'une matresse, et par consquent n'tant pas un gage
d'amour, d'Artagnan peut la vendre.

-- Mon cher, vous parlez comme la thologie en personne. Ainsi
votre avis est?...

-- De vendre le diamant, rpondit Aramis.

-- Eh bien, dit gaiement d'Artagnan, vendons le diamant et n'en
parlons plus.

La fusillade continuait, mais les amis taient hors de porte, et
les Rochelois ne tiraient plus que pour l'acquit de leur
conscience.

Ma foi, dit Athos, il tait temps que cette ide vnt  Porthos;
nous voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur cette
affaire. On nous observe, on vient  notre rencontre, nous allons
tre ports en triomphe.

En effet, comme nous l'avons dit, tout le camp tait en moi; plus
de deux mille personnes avaient assist, comme  un spectacle, 
l'heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on tait
bien loin de souponner le vritable motif. On n'entendait que le
cri de: Vivent les gardes! Vivent les mousquetaires! M. de Busigny
tait venu le premier serrer la main  Athos et reconnatre que le
pari tait perdu. Le dragon et le Suisse l'avaient suivi, tous les
camarades avaient suivi le dragon et le Suisse. C'taient des
flicitations, des poignes de main, des embrassades  n'en plus
finir, des rires inextinguibles  l'endroit des Rochelois; enfin,
un tumulte si grand, que M. Le cardinal crut qu'il y avait meute
et envoya La Houdinire, son capitaine des gardes, s'informer de
ce qui se passait.

La chose fut raconte au messager avec toute l'efflorescence de
l'enthousiasme.

Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdinire.

-- Eh bien, Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires
et un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d'aller
djeuner au bastion Saint-Gervais, et qui, tout en djeunant, ont
tenu l deux heures contre l'ennemi, et ont tu je ne sais combien
de Rochelois.

-- Vous tes-vous inform du nom de ces trois mousquetaires?

-- Oui, Monseigneur.

-- Comment les appelle-t-on?

-- Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.

-- Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde?

-- M. d'Artagnan.

-- Toujours mon jeune drle! Dcidment il faut que ces quatre
hommes soient  moi.

Le soir mme, le cardinal parla  M. de Trville de l'exploit du
matin, qui faisait la conversation de tout le camp.
M. de Trville, qui tenait le rcit de l'aventure de la bouche
mme de ceux qui en taient les hros, la raconta dans tous ses
dtails  Son minence, sans oublier l'pisode de la serviette.

C'est bien, monsieur de Trville, dit le cardinal, faites-moi
tenir cette serviette, je vous prie. J'y ferai broder trois fleurs
de lis d'or, et je la donnerai pour guidon  votre compagnie.

-- Monseigneur, dit M. de Trville, il y aura injustice pour les
gardes: M. d'Artagnan n'est pas  moi, mais  M. des Essarts.

-- Eh bien, prenez-le, dit le cardinal; il n'est pas juste que,
puisque ces quatre braves militaires s'aiment tant, ils ne servent
pas dans la mme compagnie.

Le mme soir, M. de Trville annona cette bonne nouvelle aux
trois mousquetaires et  d'Artagnan, en les invitant tous les
quatre  djeuner le lendemain.

D'Artagnan ne se possdait pas de joie. On le sait, le rve de
toute sa vie avait t d'tre mousquetaire.

Les trois amis taient fort joyeux.

Ma foi! dit d'Artagnan  Athos, tu as eu une triomphante ide,
et, comme tu l'as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous
avons pu lier une conversation de la plus haute importance.

-- Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous
souponne; car, avec l'aide de Dieu, nous allons passer dsormais
pour des cardinalistes.

Le mme soir, d'Artagnan alla prsenter ses hommages  M. des
Essarts, et lui faire part de l'avancement qu'il avait obtenu.

M. des Essarts, qui aimait beaucoup d'Artagnan, lui fit alors ses
offres de service: ce changement de corps amenant des dpenses
d'quipement.

D'Artagnan refusa; mais, trouvant l'occasion bonne, il le pria de
faire estimer le diamant qu'il lui remit, et dont il dsirait
faire de l'argent.

Le lendemain  huit heures du matin, le valet de M. des Essarts
entra chez d'Artagnan, et lui remit un sac d'or contenant sept
mille livres.

C'tait le prix du diamant de la reine.


CHAPITRE XLVIII
AFFAIRE DE FAMILLE

Athos avait trouv le mot: affaire de famille. Une affaire de
famille n'tait point soumise  l'investigation du cardinal; une
affaire de famille ne regardait personne; on pouvait s'occuper
devant tout le monde d'une affaire de famille.

Ainsi, Athos avait trouv le mot: affaire de famille.

Aramis avait trouv l'ide: les laquais.

Porthos avait trouv le moyen: le diamant.

D'Artagnan seul n'avait rien trouv, lui ordinairement le plus
inventif des quatre; mais il faut dire aussi que le nom seul de
Milady le paralysait.

Ah! si; nous nous trompons: il avait trouv un acheteur pour le
diamant.

Le djeuner chez M. de Trville fut d'une gaiet charmante.
D'Artagnan avait dj son uniforme; comme il tait  peu prs de
la mme taille qu'Aramis, et qu'Aramis, largement pay, comme on
se le rappelle, par le libraire qui lui avait achet son pome,
avait fait tout en double, il avait cd  son ami un quipement
complet.

D'Artagnan et t au comble de ses voeux, s'il n'et point vu
pointer Milady, comme un nuage sombre  l'horizon.

Aprs djeuner, on convint qu'on se runirait le soir au logis
d'Athos, et que l on terminerait l'affaire.

D'Artagnan passa la journe  montrer son habit de mousquetaire
dans toutes les rues du camp.

Le soir,  l'heure dite, les quatre amis se runirent: il ne
restait plus que trois choses  dcider:

Ce qu'on crirait au frre de Milady;

Ce qu'on crirait  la personne adroite de Tours;

Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres.

Chacun offrait le sien: Athos parlait de la discrtion de Grimaud,
qui ne parlait que lorsque son matre lui dcousait la bouche;
Porthos vantait la force de Mousqueton, qui tait de taille 
rosser quatre hommes de complexion ordinaire; Aramis, confiant
dans l'adresse de Bazin, faisait un loge pompeux de son candidat;
enfin, d'Artagnan avait foi entire dans la bravoure de Planchet,
et rappelait de quelle faon il s'tait conduit dans l'affaire
pineuse de Boulogne.

Ces quatre vertus disputrent longtemps le prix, et donnrent lieu
 de magnifiques discours, que nous ne rapporterons pas ici, de
peur qu'ils ne fassent longueur.

Malheureusement, dit Athos, il faudrait que celui qu'on enverra
possdt en lui seul les quatre qualits runies.

-- Mais o rencontrer un pareil laquais?

-- Introuvable! dit Athos; je le sais bien: prenez donc Grimaud.

-- Prenez Mousqueton.

-- Prenez Bazin.

-- Prenez Planchet; Planchet est brave et adroit: c'est dj deux
qualits sur quatre.

-- Messieurs, dit Aramis, le principal n'est pas de savoir lequel
de nos quatre laquais est le plus discret, le plus fort, le plus
adroit ou le plus brave; le principal est de savoir lequel aime le
plus l'argent.

-- Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos; il faut
spculer sur les dfauts des gens et non sur leurs vertus:
Monsieur l'abb, vous tes un grand moraliste!

-- Sans doute, rpliqua Aramis; car non seulement nous avons
besoin d'tre bien servis pour russir, mais encore pour ne pas
chouer; car, en cas d'chec, il y va de la tte, non pas pour les
laquais...

-- Plus bas, Aramis! dit Athos.

-- C'est juste, non pas pour les laquais, reprit Aramis, mais pour
le matre, et mme pour les matres! Nos valets nous sont-ils
assez dvous pour risquer leur vie pour nous? Non.

-- Ma foi, dit d'Artagnan, je rpondrais presque de Planchet, moi.

-- Eh bien, mon cher ami, ajoutez  son dvouement naturel une
bonne somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d'en
rpondre une fois, rpondez-en deux.

-- Eh! bon Dieu! vous serez tromps tout de mme, dit Athos, qui
tait optimiste quand il s'agissait des choses, et pessimiste
quand il s'agissait des hommes. Ils promettront tout pour avoir de
l'argent, et en chemin la peur les empchera d'agir. Une fois
pris, on les serrera; serrs, ils avoueront. Que diable! nous ne
sommes pas des enfants! Pour aller en Angleterre (Athos baissa la
voix), il faut traverser toute la France, seme d'espions et de
cratures du cardinal; il faut une passe pour s'embarquer; il faut
savoir l'anglais pour demander son chemin  Londres. Tenez, je
vois la chose bien difficile.

-- Mais point du tout, dit d'Artagnan, qui tenait fort  ce que la
chose s'accomplt; je la vois facile, au contraire, moi. Il va
sans dire, parbleu! que si l'on crit  Lord de Winter des choses
par-dessus les maisons, des horreurs du cardinal...

-- Plus bas! dit Athos.

-- Des intrigues et des secrets tat, continua d'Artagnan en se
conformant  la recommandation, il va sans dire que nous serons
tous rous vifs; mais, pour Dieu, n'oubliez pas, comme vous l'avez
dit vous-mme, Athos, que nous lui crivons pour affaire de
famille; que nous lui crivons  cette seule fin qu'il mette
Milady, ds son arrive  Londres, hors d'tat de nous nuire. Je
lui crirai donc une lettre  peu prs en ces termes:

-- Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de
critique.

--Monsieur et cher ami...

-- Ah! oui; cher ami,  un Anglais, interrompit Athos; bien
commenc! bravo, d'Artagnan! Rien qu'avec ce mot-l vous serez
cartel, au lieu d'tre rou vif.

-- Eh bien, soit; je dirai donc, monsieur, tout court.

-- Vous pouvez mme dire, Milord, reprit Athos, qui tenait fort
aux convenances.

--Milord, vous souvient-il du petit enclos aux chvres du
Luxembourg?

-- Bon! le Luxembourg  prsent! On croira que c'est une allusion
 la reine mre! Voil qui est ingnieux, dit Athos.

-- Eh bien, nous mettrons tout simplement: Milord, vous souvient-
il de certain petit enclos o l'on vous sauva la vie?

-- Mon cher d'Artagnan, dit Athos, vous ne serez jamais qu'un fort
mauvais rdacteur: O l'on vous sauva la vie! Fi donc! ce n'est
pas digne. On ne rappelle pas ces services-l  un galant homme.
Bienfait reproch, offense faite.

-- Ah! mon cher, dit d'Artagnan, vous tes insupportable, et s'il
faut crire sous votre censure, ma foi, j'y renonce.

-- Et vous faites bien. Maniez le mousquet et l'pe, mon cher,
vous vous tirez galamment des deux exercices; mais passez la plume
 M. l'abb, cela le regarde.

-- Ah! oui, au fait, dit Porthos, passez la plume  Aramis, qui
crit des thses en latin, lui.

-- Eh bien, soit dit d'Artagnan, rdigez-nous cette note, Aramis;
mais, de par notre Saint-Pre le pape! tenez-vous serr, car je
vous pluche  mon tour, je vous en prviens.

-- Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette nave confiance
que tout pote a en lui-mme; mais qu'on me mette au courant: j'ai
bien ou dire, de-ci de-l, que cette belle-soeur tait une
coquine, j'en ai mme acquis la preuve en coutant sa conversation
avec le cardinal.

-- Plus bas donc, sacrebleu! dit Athos.

-- Mais, continua Aramis, le dtail m'chappe.

-- Et  moi aussi, dit Porthos.

D'Artagnan et Athos se regardrent quelque temps en silence. Enfin
Athos, aprs s'tre recueilli, et en devenant plus ple encore
qu'il n'tait de coutume, fit un signe d'adhsion, d'Artagnan
comprit qu'il pouvait parler.

Eh bien, voici ce qu'il y a  dire, reprit d'Artagnan: Milord,
votre belle-soeur est une sclrate, qui a voulu vous faire tuer
pour hriter de vous. Mais elle ne pouvait pouser votre frre,
tant dj marie en France, et ayant t...

D'Artagnan s'arrta comme s'il cherchait le mot, en regardant
Athos.

Chasse par son mari, dit Athos.

-- Parce qu'elle avait t marque, continua d'Artagnan.

-- Bah! s'cria Porthos, impossible! elle a voulu faire tuer son
beau-frre?

-- Oui.

-- Elle tait marie? demanda Aramis.

-- Oui.

-- Et son mari s'est aperu qu'elle avait une fleur de lis sur
l'paule? s'cria Porthos.

-- Oui.

Ces trois oui avaient t dits par Athos, chacun avec une
intonation plus sombre.

Et qui l'a vue, cette fleur de lis? demanda Aramis.

-- D'Artagnan et moi, ou plutt, pour observer l'ordre
chronologique, moi et d'Artagnan, rpondit Athos.

-- Et le mari de cette affreuse crature vit encore? dit Aramis.

-- Il vit encore.

-- Vous en tes sr?

-- J'en suis sr.

Il y eut un instant de froid silence, pendant lequel chacun se
sentit impressionn selon sa nature.

Cette fois, reprit Athos, interrompant le premier le silence,
d'Artagnan nous a donn un excellent programme, et c'est cela
qu'il faut crire d'abord.

-- Diable! vous avez raison, Athos, reprit Aramis, et la rdaction
est pineuse. M. le chancelier lui-mme serait embarrass pour
rdiger une ptre de cette force, et cependant M. le chancelier
rdige trs agrablement un procs-verbal. N'importe! taisez-vous,
j'cris.

Aramis en effet prit la plume, rflchit quelques instants, se mit
 crire huit ou dix lignes d'une charmante petite criture de
femme, puis, d'une voix douce et lente, comme si chaque mot et
t scrupuleusement pes, il lut ce qui suit:

Milord,

La personne qui vous crit ces quelques lignes a eu l'honneur de
croiser l'pe avec vous dans un petit enclos de la rue d'Enfer.
Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l'ami
de cette personne, elle vous doit de reconnatre cette amiti par
un bon avis. Deux fois vous avez failli tre victime d'une proche
parente que vous croyez votre hritire, parce que vous ignorez
qu'avant de contracter mariage en Angleterre, elle tait dj
marie en France. Mais, la troisime fois, qui est celle-ci, vous
pouvez y succomber. Votre parente est partie de La Rochelle pour
l'Angleterre pendant la nuit. Surveillez son arrive car elle a de
grands et terribles projets. Si vous tenez absolument  savoir ce
dont elle est capable, lisez son pass sur son paule gauche.

Eh bien, voil qui est  merveille, dit Athos, et vous avez une
plume de secrtaire tat, mon cher Aramis. Lord de Winter fera
bonne garde maintenant, si toutefois l'avis lui arrive; et tombt-
il aux mains de Son minence elle-mme, nous ne saurions tre
compromis. Mais comme le valet qui partira pourrait nous faire
accroire qu'il a t  Londres et s'arrter  Chtelleraut, ne lui
donnons avec la lettre que la moiti de la somme en lui promettant
l'autre moiti en change de la rponse. Avez-vous le diamant?
continua Athos.

J'ai mieux que cela, j'ai la somme.

Et d'Artagnan jeta le sac sur la table: au son de l'or, Aramis
leva les yeux. Porthos tressaillit; quant  Athos, il resta
impassible.

Combien dans ce petit sac? dit-il.

-- Sept mille livres en louis de douze francs.

-- Sept mille livres! s'cria Porthos, ce mauvais petit diamant
valait sept mille livres?

-- Il parat, dit Athos, puisque les voil; je ne prsume pas que
notre ami d'Artagnan y ait mis du sien.

-- Mais, messieurs, dans tout cela, dit d'Artagnan, nous ne
pensons pas  la reine. Soignons un peu la sant de son cher
Buckingham. C'est le moins que nous lui devions.

-- C'est juste, dit Athos, mais ceci regarde Aramis.

-- Eh bien, rpondit celui-ci en rougissant, que faut-il que je
fasse?

-- Mais, rpliqua Athos, c'est tout simple: rdiger une seconde
lettre pour cette adroite personne qui habite Tours.

Aramis reprit la plume, se mit  rflchir de nouveau, et crivit
les lignes suivantes, qu'il soumit  l'instant mme 
l'approbation de ses amis:

Ma chre cousine...

Ah! dit Athos, cette personne adroite est votre parente!

-- Cousine germaine, dit Aramis.

-- Va donc pour cousine!

Aramis continua:

Ma chre cousine, Son minence le cardinal, que Dieu conserve
pour le bonheur de la France et la confusion des ennemis du
royaume, est sur le point d'en finir avec les rebelles hrtiques
de La Rochelle: il est probable que le secours de la Hotte
anglaise n'arrivera pas mme en vue de la place; j'oserai mme
dire que je suis certain que M. de Buckingham sera empch de
partir par quelque grand vnement. Son minence est le plus
illustre politique des temps passs, du temps prsent et
probablement des temps  venir. Il teindrait le soleil si le
soleil le gnait. Donnez ces heureuses nouvelles  votre soeur, ma
chre cousine. J'ai rv que cet Anglais maudit tait mort. Je ne
puis me rappeler si c'tait par le fer ou par le poison; seulement
ce dont je suis sr, c'est que j'ai rv qu'il tait mort, et,
vous le savez, mes rves ne me trompent jamais. Assurez-vous donc
de me voir revenir bientt.

 merveille! s'cria Athos, vous tes le roi des potes; mon cher
Aramis, vous parlez comme l'Apocalypse et vous tes vrai comme
l'vangile. Il ne vous reste maintenant que l'adresse  mettre sur
cette lettre.

-- C'est bien facile, dit Aramis.

Il plia coquettement la lettre, la reprit et crivit:

 Mademoiselle Marie Michon, lingre  Tours.

Les trois amis se regardrent en riant: ils taient pris.

Maintenant, dit Aramis, vous comprenez, messieurs, que Bazin seul
peut porter cette lettre  Tours; ma cousine ne connat que Bazin
et n'a confiance qu'en lui: tout autre ferait chouer l'affaire.
D'ailleurs Bazin est ambitieux et savant; Bazin a lu l'histoire,
messieurs, il sait que Sixte Quint est devenu pape aprs avoir
gard les pourceaux; eh bien, comme il compte se mettre d'glise
en mme temps que moi, il ne dsespre pas  son tour de devenir
pape ou tout au moins cardinal: vous comprenez qu'un homme qui a
de pareilles vises ne se laissera pas prendre, ou, s'il est pris,
subira le martyre plutt que de parler.

-- Bien, bien, dit d'Artagnan, je vous passe de grand coeur Bazin;
mais passez-moi Planchet: Milady l'a fait jeter  la porte,
certain jour, avec force coups de bton; or Planchet a bonne
mmoire, et, je vous en rponds, s'il peut supposer une vengeance
possible, il se fera plutt chiner que d'y renoncer. Si vos
affaires de Tours sont vos affaires, Aramis, celles de Londres
sont les miennes. Je prie donc qu'on choisisse Planchet, lequel
d'ailleurs a dj t  Londres avec moi et sait dire trs
correctement: London, _sir, if you please_ et _my master_ lord
d'Artagnan; avec cela soyez tranquilles, il fera son chemin en
allant et en revenant.

-- En ce cas, dit Athos, il faut que Planchet reoive sept cents
livres pour aller et sept cents livres pour revenir, et Bazin,
trois cents livres pour aller et trois cents livres pour revenir;
cela rduira la somme  cinq mille livres; nous prendrons mille
livres chacun pour les employer comme bon nous semblera, et nous
laisserons un fond de mille livres que gardera l'abb pour les cas
extraordinaires ou les besoins communs. Cela vous va-t-il?

-- Mon cher Athos, dit Aramis, vous parlez comme Nestor, qui
tait, comme chacun sait, le plus sage des Grecs.

-- Eh bien, c'est dit, reprit Athos, Planchet et Bazin partiront;
 tout prendre, je ne suis pas fch de conserver Grimaud: il est
accoutum  mes faons et j'y tiens; la journe d'hier a dj d
l'branler, ce voyage le perdrait.

On fit venir Planchet, et on lui donna des instructions; il avait
t prvenu dj par d'Artagnan, qui, du premier coup, lui avait
annonc la gloire, ensuite l'argent, puis le danger.

Je porterai la lettre dans le parement de mon habit, dit
Planchet, et je l'avalerai si l'on me prend.

-- Mais alors tu ne pourras pas faire la commission, dit
d'Artagnan.

-- Vous m'en donnerez ce soir une copie que je saurai par coeur
demain.

D'Artagnan regarda ses amis comme pour leur dire:

Eh bien, que vous avais-je promis?

Maintenant, continua-t-il en s'adressant  Planchet, tu as huit
jours pour arriver prs de Lord de Winter, tu as huit autres jours
pour revenir ici, en tout seize jours; si le seizime jour de ton
dpart,  huit heures du soir, tu n'es pas arriv, pas d'argent,
ft-il huit heures cinq minutes.

Alors, monsieur, dit Planchet, achetez-moi une montre.

Prends celle-ci, dit Athos, en lui donnant la sienne avec une
insouciante gnrosit, et sois brave garon. Songe que, si tu
parles, si tu bavardes, si tu flnes, tu fais couper le cou  ton
matre, qui a si grande confiance dans ta fidlit qu'il nous a
rpondu de toi. Mais songe aussi que s'il arrive, par ta faute,
malheur  d'Artagnan, je te retrouverai partout, et ce sera pour
t'ouvrir le ventre.

-- Oh! monsieur! dit Planchet, humili du soupon et surtout
effray de l'air calme du mousquetaire.

-- Et moi, dit Porthos en roulant ses gros yeux, songe que je
t'corche vif.

-- Ah! monsieur!

-- Et moi, continua Aramis de sa voix douce et mlodieuse, songe
que je te brle  petit feu comme un sauvage.

-- Ah! monsieur!

Et Planchet se mit  pleurer; nous n'oserions dire si ce fut de
terreur,  cause des menaces qui lui taient faites, ou
d'attendrissement de voir quatre amis si troitement unis.

D'Artagnan lui prit la main, et l'embrassa.

Vois-tu, Planchet, lui dit-il, ces messieurs te disent tout cela
par tendresse pour moi, mais au fond ils t'aiment.

-- Ah! monsieur! dit Planchet, ou je russirai, ou l'on me coupera
en quatre; me coupt-on en quatre, soyez convaincu qu'il n'y a pas
un morceau qui parlera.

Il fut dcid que Planchet partirait le lendemain  huit heures du
matin, afin, comme il l'avait dit, qu'il pt, pendant la nuit,
apprendre la lettre par coeur. Il gagna juste douze heures  cet
arrangement; il devait tre revenu le seizime jour,  huit heures
du soir.

Le matin, au moment o il allait monter  cheval, d'Artagnan, qui
se sentait au fond du coeur un faible pour le duc, prit Planchet 
part.

coute, lui dit-il, quand tu auras remis la lettre  Lord de
Winter et qu'il l'aura lue, tu lui diras encore: "Veillez sur Sa
Grce Lord Buckingham, car on veut l'assassiner." Mais ceci,
Planchet, vois-tu, c'est si grave et si important, que je n'ai pas
mme voulu avouer  mes amis que je te confierais ce secret, et
que pour une commission de capitaine je ne voudrais pas te
l'crire.

-- Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous verrez si l'on
peut compter sur moi.

Et mont sur un excellent cheval, qu'il devait quitter  vingt
lieues de l pour prendre la poste, Planchet partit au galop, le
coeur un peu serr par la triple promesse que lui avaient faite
les mousquetaires, mais du reste dans les meilleures dispositions
du monde.

Bazin partit le lendemain matin pour Tours, et eut huit jours pour
faire sa commission.

Les quatre amis, pendant toute la dure de ces deux absences,
avaient, comme on le comprend bien, plus que jamais l'oeil au
guet, le nez au vent et l'oreille aux coutes. Leurs journes se
passaient  essayer de surprendre ce qu'on disait,  guetter les
allures du cardinal et  flairer les courriers qui arrivaient.
Plus d'une fois un tremblement insurmontable les prit, lorsqu'on
les appela pour quelque service inattendu. Ils avaient d'ailleurs
 se garder pour leur propre sret; Milady tait un fantme qui,
lorsqu'il tait apparu une fois aux gens, ne les laissait pas
dormir tranquillement.

Le matin du huitime jour, Bazin, frais comme toujours et souriant
selon son habitude, entra dans le cabaret de Parpaillot, comme les
quatre amis taient en train de djeuner, en disant, selon la
convention arrte:

Monsieur Aramis, voici la rponse de votre cousine.

Les quatre amis changrent un coup d'oeil joyeux: la moiti de la
besogne tait faite; il est vrai que c'tait la plus courte et la
plus facile.

Aramis prit, en rougissant malgr lui, la lettre, qui tait d'une
criture grossire et sans orthographe.

Bon Dieu! s'cria-t-il en riant, dcidment j'en dsespre;
jamais cette pauvre Michon n'crira comme M. de Voiture.

-- Qu'est-ce que cela feut dire, cette baufre Migeon? demanda le
Suisse, qui tait en train de causer avec les quatre amis quand la
lettre tait arrive.

-- Oh! mon Dieu! moins que rien, dit Aramis, une petite lingre
charmante que j'aimais fort et  qui j'ai demand quelques lignes
de sa main en manire de souvenir.

-- Dutieu! dit le Suisse; zi zella il tre auzi grante tame que
son l'gridure, fous l'tre en ponne fordune, mon gamarate!

Aramis lut la lettre et la passa  Athos.

Voyez donc ce qu'elle m'crit, Athos, dit-il.

Athos jeta un coup d'oeil sur l'ptre, et, pour faire vanouir
tous les soupons qui auraient pu natre, lut tout haut:

Mon cousin, ma soeur et moi devinons trs bien les rves, et nous
en avons mme une peur affreuse; mais du vtre, on pourra dire, je
l'espre, tout songe est mensonge. Adieu! portez-vous bien, et
faites que de temps en temps nous entendions parler de vous.

Agl Michon.

Et de quel rve parle-t-elle? demanda le dragon, qui s'tait
approch pendant la lecture.

-- Foui, te quel rfe? dit le Suisse.

-- Eh! pardieu! dit Aramis, c'est tout simple, d'un rve que j'ai
fait et que je lui ai racont.

-- Oh! foui, par Tieu! c'tre tout simple de ragonter son rfe;
mais moi je ne rfe jamais.

-- Vous tes fort heureux, dit Athos en se levant, et je voudrais
bien pouvoir en dire autant que vous!

-- Chamais! reprit le Suisse, enchant qu'un homme comme Athos lui
envit quelque chose, chamais! chamais!

D'Artagnan, voyant qu'Athos se levait, en fit autant, prit son
bras, et sortit.

Porthos et Aramis restrent pour faire face aux quolibets du
dragon et du Suisse.

Quant  Bazin, il s'alla coucher sur une botte de paille; et comme
il avait plus d'imagination que le Suisse, il rva que M. Aramis,
devenu pape, le coiffait d'un chapeau de cardinal.

Mais, comme nous l'avons dit, Bazin n'avait, par son heureux
retour, enlev qu'une partie de l'inquitude qui aiguillonnait les
quatre amis. Les jours de l'attente sont longs, et d'Artagnan
surtout aurait pari que les jours avaient maintenant quarante-
huit heures. Il oubliait les lenteurs obliges de la navigation,
il s'exagrait la puissance de Milady. Il prtait  cette femme,
qui lui apparaissait pareille  un dmon, des auxiliaires
surnaturels comme elle; il s'imaginait, au moindre bruit, qu'on
venait l'arrter, et qu'on ramenait Planchet pour le confronter
avec lui et ses amis. Il y a plus: sa confiance autrefois si
grande dans le digne Picard, diminuait de jour en jour. Cette
inquitude tait si grande, qu'elle gagnait Porthos et Aramis. Il
n'y avait qu'Athos qui demeurt impassible, comme si aucun danger
ne s'agitait autour de lui, et qu'il respirt son atmosphre
quotidienne.

Le seizime jour surtout, ces signes d'agitation taient si
visibles chez d'Artagnan et ses deux amis, qu'ils ne pouvaient
rester en place, et qu'ils erraient comme des ombres sur le chemin
par lequel devait revenir Planchet.

Vraiment, leur disait Athos, vous n'tes pas des hommes, mais des
enfants, pour qu'une femme vous fasse si grand-peur! Et de quoi
s'agit-il, aprs tout? D'tre emprisonns! Eh bien, mais on nous
tirera de prison: on en a bien retir Mme Bonacieux. D'tre
dcapits? Mais tous les jours, dans la tranche, nous allons
joyeusement nous exposer  pis que cela, car un boulet peut nous
casser la jambe, et je suis convaincu qu'un chirurgien nous fait
plus souffrir en nous coupant la cuisse qu'un bourreau en nous
coupant la tte. Demeurez donc tranquilles; dans deux heures, dans
quatre, dans six heures, au plus tard, Planchet sera ici: il a
promis d'y tre, et moi j'ai trs grande foi aux promesses de
Planchet, qui m'a l'air d'un fort brave garon.

-- Mais s'il n'arrive pas? dit d'Artagnan.

-- Eh bien, s'il n'arrive pas, c'est qu'il aura t retard, voil
tout. Il peut tre tomb de cheval, il peut avoir fait une
cabriole par-dessus le pont, il peut avoir couru si vite qu'il en
ait attrap une fluxion de poitrine. Eh! messieurs! faisons donc
la part des vnements. La vie est un chapelet de petites misres
que le philosophe grne en riant. Soyez philosophes comme moi,
messieurs, mettez-vous  table et buvons; rien ne fait paratre
l'avenir couleur de rose comme de le regarder  travers un verre
de chambertin.

-- C'est fort bien, rpondit d'Artagnan; mais je suis las d'avoir
 craindre, en buvant frais, que le vin ne sorte de la cave de
Milady.

-- Vous tes bien difficile, dit Athos, une si belle femme!

-- Une femme de marque! dit Porthos avec son gros rire.

Athos tressaillit, passa la main sur son front pour en essuyer la
sueur, et se leva  son tour avec un mouvement nerveux qu'il ne
put rprimer.

Le jour s'coula cependant, et le soir vint plus lentement, mais
enfin il vint; les buvettes s'emplirent de chalands; Athos, qui
avait empoch sa part du diamant, ne quittait plus le Parpaillot.
Il avait trouv dans M. de Busigny, qui, au reste, leur avait
donn un dner magnifique, un _partner_ digne de lui. Ils jouaient
donc ensemble, comme d'habitude, quand sept heures sonnrent: on
entendit passer les patrouilles qui allaient doubler les postes; 
sept heures et demie la retraite sonna.

Nous sommes perdus, dit d'Artagnan  l'oreille d'Athos.

-- Vous voulez dire que nous avons perdu, dit tranquillement Athos
en tirant quatre pistoles de sa poche et en les jetant sur la
table. Allons, messieurs, continua-t-il, on bat la retraite,
allons nous coucher.

Et Athos sortit du Parpaillot suivi de d'Artagnan. Aramis venait
derrire donnant le bras  Porthos. Aramis mchonnait des vers, et
Porthos s'arrachait de temps en temps quelques poils de moustache
en signe de dsespoir.

Mais voil que tout  coup, dans l'obscurit, une ombre se
dessine, dont la forme est familire  d'Artagnan, et qu'une voix
bien connue lui dit:

Monsieur, je vous apporte votre manteau, car il fait frais ce
soir.

-- Planchet! s'cria d'Artagnan, ivre de joie.

-- Planchet! rptrent Porthos et Aramis.

-- Eh bien, oui, Planchet, dit Athos, qu'y a-t-il d'tonnant 
cela? Il avait promis d'tre de retour  huit heures, et voil les
huit heures qui sonnent. Bravo! Planchet, vous tes un garon de
parole, et si jamais vous quittez votre matre, je vous garde une
place  mon service.

-- Oh! non, jamais, dit Planchet, jamais je ne quitterai
M. d'Artagnan.

En mme temps d'Artagnan sentit que Planchet lui glissait un
billet dans la main.

D'Artagnan avait grande envie d'embrasser Planchet au retour comme
il l'avait embrass au dpart; mais il eut peur que cette marque
d'effusion, donne  son laquais en pleine rue, ne part
extraordinaire  quelque passant, et il se contint.

J'ai le billet, dit-il  Athos et  ses amis.

-- C'est bien, dit Athos, entrons chez nous, et nous le lirons.

Le billet brlait la main de d'Artagnan: il voulait hter le pas;
mais Athos lui prit le bras et le passa sous le sien, et force fut
au jeune homme de rgler sa course sur celle de son ami.

Enfin on entra dans la tente, on alluma une lampe, et tandis que
Planchet se tenait sur la porte pour que les quatre amis ne
fussent pas surpris, d'Artagnan, d'une main tremblante, brisa le
cachet et ouvrit la lettre tant attendue.

Elle contenait une demi-ligne, d'une criture toute britannique et
d'une concision toute spartiate:

_Thank you, be easy._

Ce qui voulait dire:

Merci, soyez tranquille.

Athos prit la lettre des mains de d'Artagnan, l'approcha de la
lampe, y mit le feu, et ne la lcha point qu'elle ne ft rduite
en cendres.

Puis appelant Planchet:

Maintenant, mon garon, lui dit-il, tu peux rclamer tes sept
cents livres, mais tu ne risquais pas grand-chose avec un billet
comme celui-l.

-- Ce n'est pas faute que j'aie invent bien des moyens de le
serrer, dit Planchet.

-- Eh bien, dit d'Artagnan, conte-nous cela.

-- Dame! c'est bien long, monsieur.

-- Tu as raison, Planchet, dit Athos; d'ailleurs la retraite est
battue, et nous serions remarqus en gardant de la lumire plus
longtemps que les autres.

-- Soit, dit d'Artagnan, couchons-nous. Dors bien, Planchet!

-- Ma foi, monsieur! ce sera la premire fois depuis seize jours.

-- Et moi aussi! dit d'Artagnan.

-- Et moi aussi! rpta Porthos.

-- Et moi aussi! rpta Aramis.

-- Eh bien, voulez-vous que je vous avoue la vrit? et moi
aussi! dit Athos.


CHAPITRE XLIX
FATALIT

Cependant Milady, ivre de colre, rugissant sur le pont du
btiment comme une lionne qu'on embarque, avait t tente de se
jeter  la mer pour regagner la cte, car elle ne pouvait se faire
 l'ide qu'elle avait t insulte par d'Artagnan, menace par
Athos, et qu'elle quittait la France sans se venger d'eux.
Bientt, cette ide tait devenue pour elle tellement
insupportable, qu'au risque de ce qui pouvait arriver de terrible
pour elle-mme, elle avait suppli le capitaine de la jeter sur la
cte; mais le capitaine, press d'chapper  sa fausse position,
plac entre les croiseurs franais et anglais, comme la chauve-
souris entre les rats et les oiseaux, avait grande hte de
regagner l'Angleterre, et refusa obstinment d'obir  ce qu'il
prenait pour un caprice de femme, promettant  sa passagre, qui
au reste lui tait particulirement recommande par le cardinal,
de la jeter, si la mer et les Franais le permettaient, dans un
des ports de la Bretagne, soit  Lorient, soit  Brest; mais en
attendant, le vent tait contraire, la mer mauvaise, on louvoyait
et l'on courait des bordes. Neuf jours aprs la sortie de la
Charente, Milady, toute ple de ses chagrins et de sa rage, voyait
apparatre seulement les ctes bleutres du Finistre.

Elle calcula que pour traverser ce coin de la France et revenir
prs du cardinal il lui fallait au moins trois jours; ajoutez un
jour pour le dbarquement et cela faisait quatre; ajoutez ces
quatre jours aux neuf autres, c'tait treize jours de perdus,
treize jours pendant lesquels tant d'vnements importants se
pouvaient passer  Londres. Elle songea que sans aucun doute le
cardinal serait furieux de son retour, et que par consquent il
serait plus dispos  couter les plaintes qu'on porterait contre
elle que les accusations qu'elle porterait contre les autres. Elle
laissa donc passer Lorient et Brest sans insister prs du
capitaine, qui, de son ct, se garda bien de lui donner l'veil.
Milady continua donc sa route, et le jour mme o Planchet
s'embarquait de Portsmouth pour la France, la messagre de son
minence entrait triomphante dans le port.

Toute la ville tait agite d'un mouvement extraordinaire: --
 quatre grands vaisseaux rcemment achevs venaient d'tre lancs
 la mer; -- debout sur la jete, chamarr d'or, blouissant,
selon son habitude de diamants et de pierreries, le feutre orn
d'une plume blanche qui retombait sur son paule, on voyait
Buckingham entour d'un tat-major presque aussi brillant que lui.

C'tait une de ces belles et rares journes d'hiver o
l'Angleterre se souvient qu'il y a un soleil. L'astre pli, mais
cependant splendide encore, se couchait  l'horizon, empourprant 
la fois le ciel et la mer de bandes de feu et jetant sur les tours
et les vieilles maisons de la ville un dernier rayon d'or qui
faisait tinceler les vitres comme le reflet d'un incendie.
Milady, en respirant cet air de l'Ocan plus vif et plus
balsamique  l'approche de la terre, en contemplant toute la
puissance de ces prparatifs qu'elle tait charge de dtruire,
toute la puissance de cette arme qu'elle devait combattre  elle
seule -- elle femme -- avec quelques sacs d'or, se compara
mentalement  Judith, la terrible Juive, lorsqu'elle pntra dans
le camp des Assyriens et qu'elle vit la masse norme de chars, de
chevaux, d'hommes et d'armes qu'un geste de sa main devait
dissiper comme un nuage de fume.

On entra dans la rade; mais comme on s'apprtait  y jeter
l'ancre, un petit cutter formidablement arm s'approcha du
btiment marchand, se donnant comme garde-cte, et fit mettre  la
mer son canot, qui se dirigea vers l'chelle. Ce canot renfermait
un officier, un contrematre et huit rameurs; l'officier seul
monta  bord, o il fut reu avec toute la dfrence qu'inspire
l'uniforme.

L'officier s'entretint quelques instants avec le patron, lui fit
lire un papier dont il tait porteur, et, sur l'ordre du capitaine
marchand, tout l'quipage du btiment, matelots et passagers, fut
appel sur le pont.

Lorsque cette espce d'appel fut fait, l'officier s'enquit tout
haut du point de dpart du brik, de sa route, de ses
atterrissements, et  toutes les questions le capitaine satisfit
sans hsitation et sans difficult. Alors l'officier commena de
passer la revue de toutes les personnes les unes aprs les autres,
et, s'arrtant  Milady, la considra avec un grand soin, mais
sans lui adresser une seule parole.

Puis il revint au capitaine, lui dit encore quelques mots; et,
comme si c'et t  lui dsormais que le btiment dt obir, il
commanda une manoeuvre que l'quipage excuta aussitt. Alors le
btiment se remit en route, toujours escort du petit cutter, qui
voguait bord  bord avec lui, menaant son flanc de la bouche de
ses six canons tandis que la barque suivait dans le sillage du
navire, faible point prs de l'norme masse.

Pendant l'examen que l'officier avait fait de Milady, Milady,
comme on le pense bien, l'avait de son ct dvor du regard.
Mais, quelque habitude que cette femme aux yeux de flamme et de
lire dans le coeur de ceux dont elle avait besoin de deviner les
secrets, elle trouva cette fois un visage d'une impassibilit
telle qu'aucune dcouverte ne suivit son investigation. L'officier
qui s'tait arrt devant elle et qui l'avait silencieusement
tudie avec tant de soin pouvait tre g de vingt-cinq  vingt-
six ans, tait blanc de visage avec des yeux bleu clair un peu
enfoncs; sa bouche, fine et bien dessine, demeurait immobile
dans ses lignes correctes; son menton, vigoureusement accus,
dnotait cette force de volont qui, dans le type vulgaire
britannique, n'est ordinairement que de l'enttement; un front un
peu fuyant, comme il convient aux potes, aux enthousiastes et aux
soldats, tait  peine ombrag d'une chevelure courte et
clairseme, qui, comme la barbe qui couvrait le bas de son visage,
tait d'une belle couleur chtain fonc.

Lorsqu'on entra dans le port, il faisait dj nuit. La brume
paississait encore l'obscurit et formait autour des fanaux et
des lanternes des jetes un cercle pareil  celui qui entoure la
lune quand le temps menace de devenir pluvieux. L'air qu'on
respirait tait triste, humide et froid.

Milady, cette femme si forte, se sentait frissonner malgr elle.

L'officier se fit indiquer les paquets de Milady, fit porter son
bagage dans le canot; et lorsque cette opration fut faite, il
l'invita  y descendre elle-mme en lui tendant sa main.

Milady regarda cet homme et hsita.

Qui tes-vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez la bont de
vous occuper si particulirement de moi?

-- Vous devez le voir, madame,  mon uniforme; je suis officier de
la marine anglaise, rpondit le jeune homme.

-- Mais enfin, est-ce l'habitude que les officiers de la marine
anglaise se mettent aux ordres de leurs compatriotes lorsqu'ils
abordent dans un port de la Grande-Bretagne, et poussent la
galanterie jusqu' les conduire  terre?

-- Oui, Milady, c'est l'habitude, non point par galanterie, mais
par prudence, qu'en temps de guerre les trangers soient conduits
 une htellerie dsigne, afin que jusqu' parfaite information
sur eux ils restent sous la surveillance du gouvernement.

Ces mots furent prononcs avec la politesse la plus exacte et le
calme le plus parfait. Cependant ils n'eurent point le don de
convaincre Milady.

Mais je ne suis pas trangre, monsieur, dit-elle avec l'accent
le plus pur qui ait jamais retenti de Portsmouth  Manchester, je
me nomme Lady Clarick, et cette mesure...

-- Cette mesure est gnrale, Milady, et vous tenteriez
inutilement de vous y soustraire.

-- Je vous suivrai donc, monsieur.

Et acceptant la main de l'officier, elle commena de descendre
l'chelle au bas de laquelle l'attendait le canot. L'officier la
suivit; un grand manteau tait tendu  la poupe, l'officier la
fit asseoir sur le manteau et s'assit prs d'elle.

Nagez, dit-il aux matelots.

Les huit rames retombrent dans la mer, ne formant qu'un seul
bruit, ne frappant qu'un seul coup, et le canot sembla voler sur
la surface de l'eau.

Au bout de cinq minutes on touchait  terre.

L'officier sauta sur le quai et offrit la main  Milady.

Une voiture attendait.

Cette voiture est-elle pour nous? demanda Milady.

-- Oui, madame, rpondit l'officier.

-- L'htellerie est donc bien loin?

--  l'autre bout de la ville.

-- Allons, dit Milady.

Et elle monta rsolument dans la voiture.

L'officier veilla  ce que les paquets fussent soigneusement
attachs derrire la caisse, et cette opration termine, prit sa
place prs de Milady et referma la portire.

Aussitt, sans qu'aucun ordre ft donn et sans qu'on et besoin
de lui indiquer sa destination, le cocher partit au galop et
s'enfona dans les rues de la ville.

Une rception si trange devait tre pour Milady une ample matire
 rflexion; aussi, voyant que le jeune officier ne paraissait
nullement dispos  lier conversation, elle s'accouda dans un
angle de la voiture et passa les unes aprs les autres en revue
toutes les suppositions qui se prsentaient  son esprit.

Cependant, au bout d'un quart d'heure, tonne de la longueur du
chemin, elle se pencha vers la portire pour voir o on la
conduisait. On n'apercevait plus de maisons; des arbres
apparaissaient dans les tnbres comme de grands fantmes noirs
courant les uns aprs les autres.

Milady frissonna.

Mais nous ne sommes plus dans la ville, monsieur, dit-elle.

Le jeune officier garda le silence.

Je n'irai pas plus loin, si vous ne me dites pas o vous me
conduisez; je vous en prviens, monsieur!

Cette menace n'obtint aucune rponse.

Oh! c'est trop fort! s'cria Milady, au secours! au secours!

Pas une voix ne rpondit  la sienne, la voiture continua de
rouler avec rapidit; l'officier semblait une statue.

Milady regarda l'officier avec une de ces expressions terribles,
particulires  son visage et qui manquaient si rarement leur
effet; la colre faisait tinceler ses yeux dans l'ombre.

Le jeune homme resta impassible.

Milady voulut ouvrir la portire et se prcipiter.

Prenez garde, madame, dit froidement le jeune homme, vous vous
tuerez en sautant.

Milady se rassit cumante; l'officier se pencha, la regarda  son
tour et parut surpris de voir cette figure, si belle nagure,
bouleverse par la rage et devenue presque hideuse. L'astucieuse
crature comprit qu'elle se perdait en laissant voir ainsi dans
son me; elle rassrna ses traits, et d'une voix gmissante:

Au nom du Ciel, monsieur! dites-moi si c'est  vous, si c'est 
votre gouvernement, si c'est  un ennemi que je dois attribuer la
violence que l'on me fait?

-- On ne vous fait aucune violence, madame, et ce qui vous arrive
est le rsultat d'une mesure toute simple que nous sommes forcs
de prendre avec tous ceux qui dbarquent en Angleterre.

-- Alors vous ne me connaissez pas, monsieur?

-- C'est la premire fois que j'ai l'honneur de vous voir.

-- Et, sur votre honneur, vous n'avez aucun sujet de haine contre
moi?

-- Aucun, je vous le jure.

II y avait tant de srnit, de sang-froid, de douceur mme dans
la voix du jeune homme, que Milady fut rassure.

Enfin, aprs une heure de marche  peu prs, la voiture s'arrta
devant une grille de fer qui fermait un chemin creux conduisant 
un chteau svre de forme, massif et isol. Alors, comme les
roues tournaient sur un sable fin, Milady entendit un vaste
mugissement, qu'elle reconnut pour le bruit de la mer qui vient se
briser sur une cte escarpe.

La voiture passa sous deux votes, et enfin s'arrta dans une cour
sombre et carre; presque aussitt la portire de la voiture
s'ouvrit, le jeune homme sauta lgrement  terre et prsenta sa
main  Milady, qui s'appuya dessus, et descendit  son tour avec
assez de calme.

Toujours est-il, dit Milady en regardant autour d'elle et en
ramenant ses yeux sur le jeune officier avec le plus gracieux
sourire, que je suis prisonnire; mais ce ne sera pas pour
longtemps, j'en suis sre, ajouta-t-elle, ma conscience et votre
politesse, monsieur, m'en sont garants.

Si flatteur que ft le compliment, l'officier ne rpondit rien;
mais, tirant de sa ceinture un petit sifflet d'argent pareil 
celui dont se servent les contrematres sur les btiments de
guerre, il siffla trois fois, sur trois modulations diffrentes:
alors plusieurs hommes parurent, dtelrent les chevaux fumants et
emmenrent la voiture sous une remise.

Puis l'officier, toujours avec la mme politesse calme, invita sa
prisonnire  entrer dans la maison. Celle-ci, toujours avec son
mme visage souriant, lui prit le bras, et entra avec lui sous une
porte basse et cintre qui, par une vote claire seulement au
fond, conduisait  un escalier de pierre tournant autour d'une
arte de pierre; puis on s'arrta devant une porte massive qui,
aprs l'introduction dans la serrure d'une clef que le jeune homme
portait sur lui, roula lourdement sur ses gonds et donna ouverture
 la chambre destine  Milady.

D'un seul regard, la prisonnire embrassa l'appartement dans ses
moindres dtails.

C'tait une chambre dont l'ameublement tait  la fois bien propre
pour une prison et bien svre pour une habitation d'homme libre;
cependant, des barreaux aux fentres et des verrous extrieurs 
la porte dcidaient le procs en faveur de la prison.

Un instant toute la force d'me de cette crature, trempe
cependant aux sources les plus vigoureuses, l'abandonna; elle
tomba sur un fauteuil, croisant les bras, baissant la tte, et
s'attendant  chaque instant  voir entrer un juge pour
l'interroger.

Mais personne n'entra, que deux ou trois soldats de marine qui
apportrent les malles et les caisses, les dposrent dans un coin
et se retirrent sans rien dire.

L'officier prsidait  tous ces dtails avec le mme calme que
Milady lui avait constamment vu, ne prononant pas une parole lui-
mme, et se faisant obir d'un geste de sa main ou d'un coup de
son sifflet.

On et dit qu'entre cet homme et ses infrieurs la langue parle
n'existait pas ou devenait inutile.

Enfin Milady n'y put tenir plus longtemps, elle rompit le silence:

Au nom du Ciel, monsieur! s'cria-t-elle, que veut dire tout ce
qui se passe? Fixez mes irrsolutions; j'ai du courage pour tout
danger que je prvois, pour tout malheur que je comprends. O
suis-je et que suis-je ici? suis-je libre, pourquoi ces barreaux
et ces portes? suis-je prisonnire, quel crime ai-je commis?

-- Vous tes ici dans l'appartement qui vous est destin, madame.
J'ai reu l'ordre d'aller vous prendre en mer et de vous conduire
en ce chteau: cet ordre, je l'ai accompli, je crois, avec toute
la rigidit d'un soldat, mais aussi avec toute la courtoisie d'un
gentilhomme. L se termine, du moins jusqu' prsent, la charge
que j'avais  remplir prs de vous, le reste regarde une autre
personne.

-- Et cette autre personne, quelle est-elle? demanda Milady; ne
pouvez-vous me dire son nom?...

En ce moment on entendit par les escaliers un grand bruit
d'perons; quelques voix passrent et s'teignirent, et le bruit
d'un pas isol se rapprocha de la porte.

Cette personne, la voici, madame, dit l'officier en dmasquant
le passage, et en se rangeant dans l'attitude du respect et de la
soumission.

En mme temps, la porte s'ouvrit; un homme parut sur le seuil.

Il tait sans chapeau, portait l'pe au ct, et froissait un
mouchoir entre ses doigts.

Milady crut reconnatre cette ombre dans l'ombre, elle s'appuya
d'une main sur le bras de son fauteuil, et avana la tte comme
pour aller au-devant d'une certitude.

Alors l'tranger s'avana lentement; et,  mesure qu'il s'avanait
en entrant dans le cercle de lumire projet par la lampe, Milady
se reculait involontairement.

Puis, lorsqu'elle n'eut plus aucun doute:

Eh quoi! mon frre! s'cria-t-elle au comble de la stupeur, c'est
vous vous?

-- Oui, belle dame! rpondit Lord de Winter en faisant un salut
moiti courtois, moiti ironique, moi-mme.

-- Mais alors, ce chteau?

-- Est  moi.

-- Cette chambre?

-- C'est la vtre.

-- Je suis donc votre prisonnire?

--  peu prs.

-- Mais c'est un affreux abus de la force!

-- Pas de grands mots; asseyons-nous, et causons tranquillement,
comme il convient de faire entre un frre et une soeur.

Puis, se retournant vers la porte, et voyant que le jeune officier
attendait ses derniers ordres:

C'est bien, dit-il, je vous remercie; maintenant, laissez-nous,
monsieur Felton.


CHAPITRE L
CAUSERIE D'UN FRRE AVEC SA SOEUR

Pendant le temps que Lord de Winter mit  fermer la porte, 
pousser un volet et  approcher un sige du fauteuil de sa belle-
soeur, Milady, rveuse, plongea son regard dans les profondeurs de
la possibilit, et dcouvrit toute la trame qu'elle n'avait pas
mme pu entrevoir, tant qu'elle ignorait en quelles mains elle
tait tombe. Elle connaissait son beau-frre pour un bon
gentilhomme, franc-chasseur, joueur intrpide, entreprenant prs
des femmes, mais d'une force infrieure  la sienne  l'endroit de
l'intrigue. Comment avait-il pu dcouvrir son arrive? la faire
saisir? Pourquoi la retenait-il?

Athos lui avait bien dit quelques mots qui prouvaient que la
conversation qu'elle avait eue avec le cardinal tait tombe dans
des oreilles trangres; mais elle ne pouvait admettre qu'il et
pu creuser une contre-mine si prompte et si hardie.

Elle craignit bien plutt que ses prcdentes oprations en
Angleterre n'eussent t dcouvertes. Buckingham pouvait avoir
devin que c'tait elle qui avait coup les deux ferrets, et se
venger de cette petite trahison; mais Buckingham tait incapable
de se porter  aucun excs contre une femme, surtout si cette
femme tait cense avoir agi par un sentiment de jalousie.

Cette supposition lui parut la plus probable; il lui sembla qu'on
voulait se venger du pass, et non aller au-devant de l'avenir.
Toutefois, et en tout cas, elle s'applaudit d'tre tombe entre
les mains de son beau-frre, dont elle comptait avoir bon march,
plutt qu'entre celles d'un ennemi direct et intelligent.

Oui, causons, mon frre, dit-elle avec une espce d'enjouement,
dcide qu'elle tait  tirer de la conversation, malgr toute la
dissimulation que pourrait y apporter Lord de Winter, les
claircissements dont elle avait besoin pour rgler sa conduite 
venir.

-- Vous vous tes donc dcide  revenir en Angleterre, dit Lord
de Winter, malgr la rsolution que vous m'aviez si souvent
manifeste  Paris de ne jamais remettre les pieds sur le
territoire de la Grande-Bretagne?

Milady rpondit  une question par une autre question.

Avant tout, dit-elle, apprenez-moi donc comment vous m'avez fait
guetter assez svrement pour tre d'avance prvenu non seulement
de mon arrive, mais encore du jour, de l'heure et du port o
j'arrivais.

Lord de Winter adopta la mme tactique que Milady, pensant que,
puisque sa belle-soeur l'employait, ce devait tre la bonne.

Mais, dites-moi vous-mme, ma chre soeur, reprit-il, ce que vous
venez faire en Angleterre.

-- Mais je viens vous voir, reprit Milady, sans savoir combien
elle aggravait, par cette rponse, les soupons qu'avait fait
natre dans l'esprit de son beau-frre la lettre de d'Artagnan, et
voulant seulement capter la bienveillance de son auditeur par un
mensonge.

-- Ah! me voir? dit sournoisement Lord de Winter.

-- Sans doute, vous voir. Qu'y a-t-il d'tonnant  cela?

-- Et vous n'avez pas, en venant en Angleterre, d'autre but que de
me voir?

-- Non.

-- Ainsi, c'est pour moi seul que vous vous tes donne la peine de
traverser la Manche?

-- Pour vous seul.

-- Peste! quelle tendresse, ma soeur!

-- Mais ne suis-je pas votre plus proche parente? demanda Milady
du ton de la plus touchante navet.

-- Et mme ma seule hritire, n'est-ce pas? dit  son tour Lord
de Winter, en fixant ses yeux sur ceux de Milady.

Quelque puissance qu'elle et sur elle-mme, Milady ne put
s'empcher de tressaillir, et comme, en prononant les dernires
paroles qu'il avait dites, Lord de Winter avait pos la main sur
le bras de sa soeur, ce tressaillement ne lui chappa point.

En effet, le coup tait direct et profond. La premire ide qui
vint  l'esprit de Milady fut qu'elle avait t trahie par Ketty,
et que celle-ci avait racont au baron cette aversion intresse
dont elle avait imprudemment laiss chapper des marques devant sa
suivante; elle se rappela aussi la sortie furieuse et imprudente
qu'elle avait faite contre d'Artagnan, lorsqu'il avait sauv la
vie de son beau-frre.

Je ne comprends pas, Milord, dit-elle pour gagner du temps et
faire parler son adversaire. Que voulez-vous dire? et y a-t-il
quelque sens inconnu cach sous vos paroles?

-- Oh! mon Dieu, non, dit Lord de Winter avec une apparente
bonhomie; vous avez le dsir de me voir, et vous venez en
Angleterre. J'apprends ce dsir, ou plutt je me doute que vous
l'prouvez, et afin de vous pargner tous les ennuis d'une arrive
nocturne dans un port, toutes les fatigues d'un dbarquement,
j'envoie un de mes officiers au-devant de vous; je mets une
voiture  ses ordres, et il vous amne ici dans ce chteau, dont
je suis gouverneur, o je viens tous les jours, et o, pour que
notre double dsir de nous voir soit satisfait, je vous fais
prparer une chambre. Qu'y a-t-il dans tout ce que je dis l de
plus tonnant que dans ce que vous m'avez dit?

-- Non, ce que je trouve d'tonnant, c'est que vous ayez t
prvenu de mon arrive.

-- C'est cependant la chose la plus simple, ma chre soeur:
n'avez-vous pas vu que le capitaine de votre petit btiment avait,
en entrant dans la rade, envoy en avant et afin d'obtenir son
entre dans le port, un petit canot porteur de son livre de loch
et de son registre d'quipage? Je suis commandant du port, on m'a
apport ce livre, j'y ai reconnu votre nom. Mon coeur m'a dit ce
que vient de me confier votre bouche, c'est--dire dans quel but
vous vous exposiez aux dangers d'une mer si prilleuse ou tout au
moins si fatigante en ce moment, et j'ai envoy mon cutter au-
devant de vous. Vous savez le reste.

Milady comprit que Lord de Winter mentait et n'en fut que plus
effraye.

Mon frre, continua-t-elle, n'est-ce pas Milord Buckingham que je
vis sur la jete, le soir, en arrivant?

-- Lui-mme. Ah! je comprends que sa vue vous ait frappe, reprit
Lord de Winter: vous venez d'un pays o l'on doit beaucoup
s'occuper de lui, et je sais que ses armements contre la France
proccupent fort votre ami le cardinal.

-- Mon ami le cardinal! s'cria Milady, voyant que, sur ce point
comme sur l'autre, Lord de Winter paraissait instruit de tout.

-- N'est-il donc point votre ami? reprit ngligemment le baron;
ah! pardon, je le croyais; mais nous reviendrons  Milord duc plus
tard, ne nous cartons point du tour sentimental que la
conversation avait pris: vous veniez, disiez-vous, pour me voir?

-- Oui.

-- Eh bien, je vous ai rpondu que vous seriez servie  souhait et
que nous nous verrions tous les jours.

-- Dois-je donc demeurer ternellement ici? demanda Milady avec un
certain effroi.

-- Vous trouveriez-vous mal loge, ma soeur? demandez ce qui vous
manque, et je m'empresserai de vous le faire donner.

-- Mais je n'ai ni mes femmes ni mes gens...

-- Vous aurez tout cela, madame; dites-moi sur quel pied votre
premier mari avait mont votre maison; quoique je ne sois que
votre beau-frre, je vous la monterai sur un pied pareil.

-- Mon premier mari! s'cria Milady en regardant Lord de Winter
avec des yeux effars.

-- Oui, votre mari franais; je ne parle pas de mon frre. Au
reste, si vous l'avez oubli, comme il vit encore, je pourrais lui
crire et il me ferait passer des renseignements  ce sujet.

Une sueur froide perla sur le front de Milady.

Vous raillez, dit-elle d'une voix sourde.

-- En ai-je l'air? demanda le baron en se relevant et en faisant
un pas en arrire.

-- Ou plutt vous m'insultez, continua-t-elle en pressant de ses
mains crispes les deux bras du fauteuil et en se soulevant sur
ses poignets.

-- Vous insulter, moi! dit Lord de Winter avec mpris; en vrit,
madame, croyez-vous que ce soit possible?

-- En vrit, monsieur, dit Milady, vous tes ou ivre ou insens;
sortez et envoyez-moi une femme.

-- Des femmes sont bien indiscrtes, ma soeur! ne pourrais-je pas
vous servir de suivante? de cette faon tous nos secrets
resteraient en famille.

-- Insolent! s'cria Milady, et, comme mue par un ressort, elle
bondit sur le baron, qui l'attendait avec impassibilit, mais une
main cependant sur la garde de son pe.

-- Eh! eh! dit-il, je sais que vous avez l'habitude d'assassiner
les gens, mais je me dfendrai, moi, je vous en prviens, ft-ce
contre vous.

-- Oh! vous avez raison, dit Milady, et vous me faites l'effet
d'tre assez lche pour porter la main sur une femme.

-- Peut-tre que oui, d'ailleurs j'aurais mon excuse: ma main ne
serait pas la premire main d'homme qui se serait pose sur vous,
j'imagine.

Et le baron indiqua d'un geste lent et accusateur l'paule gauche
de Milady, qu'il toucha presque du doigt.

Milady poussa un rugissement sourd, et se recula jusque dans
l'angle de la chambre, comme une panthre qui veut s'acculer pour
s'lancer.

Oh! rugissez tant que vous voudrez, s'cria Lord de Winter, mais
n'essayez pas de mordre, car, je vous en prviens, la chose
tournerait  votre prjudice: il n'y a pas ici de procureurs qui
rglent d'avance les successions, il n'y a pas de chevalier errant
qui vienne me chercher querelle pour la belle dame que je retiens
prisonnire; mais je tiens tout prts des juges qui disposeront
d'une femme assez honte pour venir se glisser, bigame, dans le
lit de Lord de Winter, mon frre an, et ces juges, je vous en
prviens, vous enverront  un bourreau qui vous fera les deux
paules pareilles.

Les yeux de Milady lanaient de tels clairs, que quoiqu'il ft
homme et arm devant une femme dsarme il sentit le froid de la
peur se glisser jusqu'au fond de son me; il n'en continua pas
moins, mais avec une fureur croissante:

Oui, je comprends, aprs avoir hrit de mon frre, il vous et
t doux d'hriter de moi; mais, sachez-le d'avance, vous pouvez
me tuer ou me faire tuer, mes prcautions sont prises, pas un
penny de ce que je possde ne passera dans vos mains. N'tes-vous
pas dj assez riche, vous qui possdez prs d'un million, et ne
pouviez-vous vous arrter dans votre route fatale, si vous ne
faisiez le mal que pour la jouissance infinie et suprme de le
faire? Oh! tenez, je vous le dis, si la mmoire de mon frre ne
m'tait sacre, vous iriez pourrir dans un cachot d'tat ou
rassasier  Tyburn la curiosit des matelots; je me tairai, mais
vous, supportez tranquillement votre captivit; dans quinze ou
vingt jours je pars pour La Rochelle avec l'arme; mais la veille
de mon dpart, un vaisseau viendra vous prendre, que je verrai
partir et qui vous conduira dans nos colonies du Sud; et, soyez
tranquille, je vous adjoindrai un compagnon qui vous brlera la
cervelle  la premire tentative que vous risquerez pour revenir
en Angleterre ou sur le continent.

Milady coutait avec une attention qui dilatait ses yeux
enflamms.

Oui, mais  cette heure, continua Lord de Winter, vous demeurerez
dans ce chteau: les murailles en sont paisses, les portes en
sont fortes, les barreaux en sont solides; d'ailleurs votre
fentre donne  pic sur la mer: les hommes de mon quipage, qui me
sont dvous  la vie et  la mort, montent la garde autour de cet
appartement, et surveillent tous les passages qui conduisent  la
cour; puis arrive  la cour, il vous resterait encore trois
grilles  traverser. La consigne est prcise: un pas, un geste, un
mot qui simule une vasion, et l'on fait feu sur vous; si l'on
vous tue, la justice anglaise m'aura, je l'espre, quelque
obligation de lui avoir pargn de la besogne. Ah! vos traits
reprennent leur calme, votre visage retrouve son assurance: Quinze
jours, vingt jours dites-vous, bah! d'ici l, j'ai l'esprit
inventif, il me viendra quelque ide; j'ai l'esprit infernal, et
je trouverai quelque victime. D'ici  quinze jours, vous dites-
vous, je serai hors d'ici. Ah! ah! essayez!

Milady se voyant devine s'enfona les ongles dans la chair pour
dompter tout mouvement qui et pu donner  sa physionomie une
signification quelconque, autre que celle de l'angoisse.

Lord de Winter continua:

L'officier qui commande seul ici en mon absence, vous l'avez vu,
donc vous le connaissez dj, sait, comme vous voyez, observer une
consigne, car vous n'tes pas, je vous connais, venue de
Portsmouth ici sans avoir essay de le faire parler. Qu'en dites-
vous? une statue de marbre et-elle t plus impassible et plus
muette? Vous avez dj essay le pouvoir de vos sductions sur
bien des hommes, et malheureusement vous avez toujours russi;
mais essayez sur celui-l, pardieu! si vous en venez  bout, je
vous dclare le dmon lui-mme.

Il alla vers la porte et l'ouvrit brusquement.

Qu'on appelle M. Felton, dit-il. Attendez encore un instant, et
je vais vous recommander  lui.

Il se fit entre ces deux personnages un silence trange, pendant
lequel on entendit le bruit d'un pas lent et rgulier qui se
rapprochait; bientt, dans l'ombre du corridor, on vit se dessiner
une forme humaine, et le jeune lieutenant avec lequel nous avons
dj fait connaissance s'arrta sur le seuil, attendant les ordres
du baron.

Entrez, mon cher John, dit Lord de Winter, entrez et fermez la
porte.

Le jeune officier entra.

Maintenant, dit le baron, regardez cette femme: elle est jeune,
elle est belle, elle a toutes les sductions de la terre, eh bien,
c'est un monstre qui,  vingt-cinq ans, s'est rendu coupable
d'autant de crimes que vous pouvez en lire en un an dans les
archives de nos tribunaux; sa voix prvient en sa faveur, sa
beaut sert d'appt aux victimes, son corps mme paye ce qu'elle a
promis, c'est une justice  lui rendre; elle essayera de vous
sduire, peut-tre mme essayera-t-elle de vous tuer. Je vous ai
tir de la misre, Felton, je vous ai fait nommer lieutenant, je
vous ai sauv la vie une fois, vous savez  quelle occasion; je
suis pour vous non seulement un protecteur, mais un ami; non
seulement un bienfaiteur, mais un pre; cette femme est revenue en
Angleterre afin de conspirer contre ma vie; je tiens ce serpent
entre mes mains; eh bien, je vous fais appeler et vous dis: Ami
Felton, John, mon enfant, garde-moi et surtout garde-toi de cette
femme; jure sur ton salut de la conserver pour le chtiment
qu'elle a mrit. John Felton, je me fie  ta parole; John Felton,
je crois  ta loyaut.

-- Milord, dit le jeune officier en chargeant son regard pur de
toute la haine qu'il put trouver dans son coeur, Milord, je vous
jure qu'il sera fait comme vous dsirez.

Milady reut ce regard en victime rsigne: il tait impossible de
voir une expression plus soumise et plus douce que celle qui
rgnait alors sur son beau visage.  peine si Lord de Winter lui-
mme reconnut la tigresse qu'un instant auparavant il s'apprtait
 combattre.

Elle ne sortira jamais de cette chambre, entendez-vous, John,
continua le baron; elle ne correspondra avec personne, elle ne
parlera qu' vous, si toutefois vous voulez bien lui faire
l'honneur de lui adresser la parole.

-- Il suffit, Milord, j'ai jur.

-- Et maintenant, madame, tchez de faire la paix avec Dieu, car
vous tes juge par les hommes.

Milady laissa tomber sa tte comme si elle se ft sentie crase
par ce jugement. Lord de Winter sortit en faisant un geste 
Felton, qui sortit derrire lui et ferma la porte.

Un instant aprs on entendait dans le corridor le pas pesant d'un
soldat de marine qui faisait sentinelle, sa hache  la ceinture et
son mousquet  la main.

Milady demeura pendant quelques minutes dans la mme position, car
elle songea qu'on l'examinait peut-tre par la serrure; puis
lentement elle releva sa tte, qui avait repris une expression
formidable de menace et de dfi, courut couter  la porte,
regarda par la fentre, et revenant s'enterrer dans un vaste
fauteuil, elle songea.


CHAPITRE LI
OFFICIER

Cependant le cardinal attendait des nouvelles d'Angleterre, mais
aucune nouvelle n'arrivait, si ce n'est fcheuse et menaante.

Si bien que La Rochelle ft investie, si certain que pt paratre
le succs, grce aux prcautions prises et surtout  la digue qui
ne laissait plus pntrer aucune barque dans la ville assige,
cependant le blocus pouvait durer longtemps encore; et c'tait un
grand affront pour les armes du roi et une grande gne pour M. le
cardinal, qui n'avait plus, il est vrai,  brouiller Louis XIII
avec Anne d'Autriche, la chose tait faite, mais  raccommoder
M. de Bassompierre, qui tait brouill avec le duc d'Angoulme.

Quant  Monsieur, qui avait commenc le sige, il laissait au
cardinal le soin de l'achever.

La ville, malgr l'incroyable persvrance de son maire, avait
tent une espce de mutinerie pour se rendre; le maire avait fait
pendre les meutiers. Cette excution calma les plus mauvaises
ttes, qui se dcidrent alors  se laisser mourir de faim. Cette
mort leur paraissait toujours plus lente et moins sre que le
trpas par strangulation.

De leur ct, de temps en temps, les assigeants prenaient des
messagers que les Rochelois envoyaient  Buckingham ou des espions
que Buckingham envoyait aux Rochelois. Dans l'un et l'autre cas le
procs tait vite fait. M. le cardinal disait ce seul mot: Pendu!
On invitait le roi  venir voir la pendaison. Le roi venait
languissamment, se mettait en bonne place pour voir l'opration
dans tous ses dtails: cela le distrayait toujours un peu et lui
faisait prendre le sige en patience, mais cela ne l'empchait pas
de s'ennuyer fort, de parler  tout moment de retourner  Paris;
de sorte que si les messagers et les espions eussent fait dfaut,
Son minence, malgr toute son imagination, se ft trouve fort
embarrasse.

Nanmoins le temps passait, les Rochelois ne se rendaient pas: le
dernier espion que l'on avait pris tait porteur d'une lettre.
Cette lettre disait bien  Buckingham que la ville tait  toute
extrmit; mais, au lieu d'ajouter: Si votre secours n'arrive pas
avant quinze jours, nous nous rendrons, elle ajoutait tout
simplement: Si votre secours n'arrive pas avant quinze jours,
nous serons tous morts de faim quand il arrivera.

Les Rochelois n'avaient donc espoir qu'en Buckingham. Buckingham
tait leur Messie. Il tait vident que si un jour ils apprenaient
d'une manire certaine qu'il ne fallait plus compter sur
Buckingham, avec l'espoir leur courage tomberait.

Le cardinal attendait donc avec grande impatience des nouvelles
d'Angleterre qui devaient annoncer que Buckingham ne viendrait
pas.

La question d'emporter la ville de vive force, dbattue souvent
dans le conseil du roi, avait toujours t carte; d'abord La
Rochelle semblait imprenable, puis le cardinal, quoi qu'il et
dit, savait bien que l'horreur du sang rpandu en cette rencontre,
o Franais devaient combattre contre Franais, tait un mouvement
rtrograde de soixante ans imprim  la politique, et le cardinal
tait,  cette poque, ce qu'on appelle aujourd'hui un homme
de progrs. En effet, le sac de La Rochelle, l'assassinat de trois
ou quatre mille huguenots qui se fussent fait tuer ressemblaient
trop, en 1628, au massacre de la Saint-Barthlmy, en 1572; et
puis, par-dessus tout cela, ce moyen extrme, auquel le roi, bon
catholique, ne rpugnait aucunement, venait toujours chouer
contre cet argument des gnraux assigeants: La Rochelle est
imprenable autrement que par la famine.

Le cardinal ne pouvait carter de son esprit la crainte o le
jetait sa terrible missaire, car il avait compris, lui aussi, les
proportions tranges de cette femme, tantt serpent, tantt lion.
L'avait-elle trahi? tait-elle morte? Il la connaissait assez, en
tout cas, pour savoir qu'en agissant pour lui ou contre lui, amie
ou ennemie, elle ne demeurait pas immobile sans de grands
empchements. C'tait ce qu'il ne pouvait savoir.

Au reste, il comptait, et avec raison, sur Milady: il avait devin
dans le pass de cette femme de ces choses terribles que son
manteau rouge pouvait seul couvrir; et il sentait que, pour une
cause ou pour une autre, cette femme lui tait acquise, ne pouvant
trouver qu'en lui un appui suprieur au danger qui la menaait.

Il rsolut donc de faire la guerre tout seul et de n'attendre tout
succs tranger que comme on attend une chance heureuse. Il
continua de faire lever la fameuse digue qui devait affamer La
Rochelle; en attendant, il jeta les yeux sur cette malheureuse
ville, qui renfermait tant de misre profonde et tant d'hroques
vertus, et, se rappelant le mot de Louis XI, son prdcesseur
politique, comme lui-mme tait le prdcesseur de Robespierre, il
murmura cette maxime du compre de Tristan: Diviser pour rgner.

Henri IV, assigeant Paris, faisait jeter par-dessus les murailles
du pain et des vivres; le cardinal fit jeter des petits billets
par lesquels il reprsentait aux Rochelois combien la conduite de
leurs chefs tait injuste, goste et barbare; ces chefs avaient
du bl en abondance, et ne le partageaient pas; ils adoptaient
cette maxime, car eux aussi avaient des maximes, que peu importait
que les femmes, les enfants et les vieillards mourussent, pourvu
que les hommes qui devaient dfendre leurs murailles restassent
forts et bien portants. Jusque-l, soit dvouement, soit
impuissance de ragir contre elle, cette maxime, sans tre
gnralement adopte, tait cependant passe de la thorie  la
pratique; mais les billets vinrent y porter atteinte. Les billets
rappelaient aux hommes que ces enfants, ces femmes, ces vieillards
qu'on laissait mourir taient leurs fils, leurs pouses et leurs
pres; qu'il serait plus juste que chacun ft rduit  la misre
commune, afin qu'une mme position fit prendre des rsolutions
unanimes.

Ces billets firent tout l'effet qu'en pouvait attendre celui qui
les avait crits, en ce qu'ils dterminrent un grand nombre
d'habitants  ouvrir des ngociations particulires avec l'arme
royale.

Mais au moment o le cardinal voyait dj fructifier son moyen et
s'applaudissait de l'avoir mis en usage, un habitant de La
Rochelle, qui avait pu passer  travers les lignes royales, Dieu
sait comment, tant tait grande la surveillance de Bassompierre,
de Schomberg et du duc d'Angoulme, surveills eux-mmes par le
cardinal, un habitant de La Rochelle, disons-nous, entra dans la
ville, venant de Portsmouth et disant qu'il avait vu une flotte
magnifique prte  mettre  la voile avant huit jours. De plus,
Buckingham annonait au maire qu'enfin la grande ligue contre la
France allait se dclarer, et que le royaume allait tre envahi 
la fois par les armes anglaises, impriales et espagnoles. Cette
lettre fut lue publiquement sur toutes les places, on en afficha
des copies aux angles des rues, et ceux-l mmes qui avaient
commenc d'ouvrir des ngociations les interrompirent, rsolus
d'attendre ce secours si pompeusement annonc.

Cette circonstance inattendue rendit  Richelieu ses inquitudes
premires, et le fora malgr lui  tourner de nouveau les yeux de
l'autre ct de la mer.

Pendant ce temps, exempte des inquitudes de son seul et vritable
chef, l'arme royale menait joyeuse vie; les vivres ne manquaient
pas au camp, ni l'argent non plus; tous les corps rivalisaient
d'audace et de gaiet. Prendre des espions et les pendre, faire
des expditions hasardeuses sur la digue ou sur la mer, imaginer
des folies, les excuter froidement, tel tait le passe-temps qui
faisait trouver courts  l'arme ces jours si longs, non seulement
pour les Rochelois, rongs par la famine et l'anxit, mais encore
pour le cardinal qui les bloquait si vivement.

Quelquefois, quand le cardinal, toujours chevauchant comme le
dernier gendarme de l'arme, promenait son regard pensif sur ces
ouvrages, si lents au gr de son dsir, qu'levaient sous son
ordre les ingnieurs qu'il faisait venir de tous les coins du
royaume de France, s'il rencontrait un mousquetaire de la
compagnie de Trville, il s'approchait de lui, le regardait d'une
faon singulire, et ne le reconnaissant pas pour un de nos quatre
compagnons, il laissait aller ailleurs son regard profond et sa
vaste pense.

Un jour o, rong d'un mortel ennui, sans esprance dans les
ngociations avec la ville, sans nouvelles d'Angleterre, le
cardinal tait sorti sans autre but que de sortir, accompagn
seulement de Cahusac et de La Houdinire, longeant les grves et
mlant l'immensit de ses rves  l'immensit de l'ocan, il
arriva au petit pas de son cheval sur une colline du haut de
laquelle il aperut derrire une haie, couchs sur le sable et
prenant au passage un de ces rayons de soleil si rares  cette
poque de l'anne, sept hommes entours de bouteilles vides.
Quatre de ces hommes taient nos mousquetaires s'apprtant 
couter la lecture d'une lettre que l'un d'eux venait de recevoir.
Cette lettre tait si importante, qu'elle avait fait abandonner
sur un tambour des cartes et des ds.

Les trois autres s'occupaient  dcoiffer une norme dame-jeanne
de vin de Collioure; c'taient les laquais de ces messieurs.

Le cardinal, comme nous l'avons dit, tait de sombre humeur, et
rien, quand il tait dans cette situation d'esprit, ne redoublait
sa maussaderie comme la gaiet des autres. D'ailleurs, il avait
une proccupation trange, c'tait de croire toujours que les
causes mmes de sa tristesse excitaient la gaiet des trangers.
Faisant signe  La Houdinire et  Cahusac de s'arrter, il
descendit de cheval et s'approcha de ces rieurs suspects, esprant
qu' l'aide du sable qui assourdissait ses pas, et de la haie qui
voilait sa marche, il pourrait entendre quelques mots de cette
conversation qui lui paraissait si intressante;  dix pas de la
haie seulement il reconnut le babil gascon de d'Artagnan, et comme
il savait dj que ces hommes taient des mousquetaires, il ne
douta pas que les trois autres ne fussent ceux qu'on appelait les
insparables, c'est--dire Athos, Porthos et Aramis.

On juge si son dsir d'entendre la conversation s'augmenta de
cette dcouverte; ses yeux prirent une expression trange, et d'un
pas de chat-tigre il s'avana vers la haie; mais il n'avait pu
saisir encore que des syllabes vagues et sans aucun sens positif,
lorsqu'un cri sonore et bref le fit tressaillir et attira
l'attention des mousquetaires.

Officier! cria Grimaud.

-- Vous parlez, je crois, drle, dit Athos se soulevant sur un
coude et fascinant Grimaud de son regard flamboyant.

Aussi Grimaud n'ajouta-t-il point une parole, se contentant de
tendre le doigt indicateur dans la direction de la haie et
dnonant par ce geste le cardinal et son escorte.

D'un seul bond les quatre mousquetaires furent sur pied et
salurent avec respect.

Le cardinal semblait furieux.

Il parat qu'on se fait garder chez messieurs les mousquetaires!
dit-il. Est-ce que l'Anglais vient par terre, ou serait-ce que les
mousquetaires se regardent comme des officiers suprieurs?

-- Monseigneur, rpondit Athos, car au milieu de l'effroi gnral
lui seul avait conserv ce calme et ce sang-froid de grand
seigneur qui ne le quittaient jamais, Monseigneur, les
mousquetaires, lorsqu'ils ne sont pas de service, ou que leur
service est fini, boivent et jouent aux ds, et ils sont des
officiers trs suprieurs pour leurs laquais.

-- Des laquais! grommela le cardinal, des laquais qui ont la
consigne d'avertir leurs matres quand passe quelqu'un, ce ne sont
point des laquais, ce sont des sentinelles.

-- Son minence voit bien cependant que si nous n'avions point
pris cette prcaution, nous tions exposs  la laisser passer
sans lui prsenter nos respects et lui offrir nos remerciements
pour la grce qu'elle nous a faite de nous runir. D'Artagnan,
continua Athos, vous qui tout  l'heure demandiez cette occasion
d'exprimer votre reconnaissance  Monseigneur, la voici venue,
profitez-en.

Ces mots furent prononcs avec ce flegme imperturbable qui
distinguait Athos dans les heures du danger, et cette excessive
politesse qui faisait de lui dans certains moments un roi plus
majestueux que les rois de naissance.

D'Artagnan s'approcha et balbutia quelques paroles de
remerciements, qui bientt expirrent sous le regard assombri du
cardinal.

N'importe, messieurs, continua le cardinal sans paratre le moins
du monde dtourn de son intention premire par l'incident
qu'Athos avait soulev; n'importe, messieurs, je n'aime pas que de
simples soldats, parce qu'ils ont l'avantage de servir dans un
corps privilgi, fassent ainsi les grands seigneurs, et la
discipline est la mme pour eux que pour tout le monde.

Athos laissa le cardinal achever parfaitement sa phrase et,
s'inclinant en signe d'assentiment, il reprit  son tour:

La discipline, Monseigneur, n'a en aucune faon, je l'espre, t
oublie par nous. Nous ne sommes pas de service, et nous avons cru
que, n'tant pas de service, nous pouvions disposer de notre temps
comme bon nous semblait. Si nous sommes assez heureux pour que Son
minence ait quelque ordre particulier  nous donner, nous sommes
prts  lui obir. Monseigneur voit, continua Athos en fronant le
sourcil, car cette espce d'interrogatoire commenait 
l'impatienter, que, pour tre prts  la moindre alerte, nous
sommes sortis avec nos armes.

Et il montra du doigt au cardinal les quatre mousquets en faisceau
prs du tambour sur lequel taient les cartes et les ds.

Que Votre minence veuille croire, ajouta d'Artagnan, que nous
nous serions ports au-devant d'elle si nous eussions pu supposer
que c'tait elle qui venait vers nous en si petite compagnie.

Le cardinal se mordait les moustaches et un peu les lvres.

Savez-vous de quoi vous avez l'air, toujours ensemble, comme vous
voil, arms comme vous tes, et gards par vos laquais? dit le
cardinal, vous avez l'air de quatre conspirateurs.

-- Oh! quant  ceci, Monseigneur, c'est vrai, dit Athos, et nous
conspirons, comme Votre minence a pu le voir l'autre matin,
seulement c'est contre les Rochelois.

-- Eh! messieurs les politiques, reprit le cardinal en fronant le
sourcil  son tour, on trouverait peut-tre dans vos cervelles le
secret de bien des choses qui sont ignores, si on pouvait y lire
comme vous lisiez dans cette lettre que vous avez cache quand
vous m'avez vu venir.

Le rouge monta  la figure d'Athos, il fit un pas vers Son
minence.

On dirait que vous nous souponnez rellement, Monseigneur, et
que nous subissons un vritable interrogatoire; s'il en est ainsi,
que Votre minence daigne s'expliquer, et nous saurons du moins 
quoi nous en tenir.

-- Et quand cela serait un interrogatoire, reprit le cardinal,
d'autres que vous en ont subi, monsieur Athos, et y ont rpondu.

-- Aussi, Monseigneur, ai-je dit  Votre minence qu'elle n'avait
qu' questionner, et que nous tions prts  rpondre.

-- Quelle tait cette lettre que vous alliez lire, monsieur
Aramis, et que vous avez cache?

-- Une lettre de femme, Monseigneur.

-- Oh! je conois, dit le cardinal, il faut tre discret pour ces
sortes de lettres; mais cependant on peut les montrer  un
confesseur, et, vous le savez, j'ai reu les ordres.

-- Monseigneur, dit Athos avec un calme d'autant plus terrible
qu'il jouait sa tte en faisant cette rponse, la lettre est d'une
femme, mais elle n'est signe ni Marion de Lorme, ni
Mme d'Aiguillon.

Le cardinal devint ple comme la mort, un clair fauve sortit de
ses yeux; il se retourna comme pour donner un ordre  Cahusac et 
La Houdinire. Athos vit le mouvement; il fit un pas vers les
mousquetons, sur lesquels les trois amis avaient les yeux fixs en
hommes mal disposs  se laisser arrter. Le cardinal tait, lui,
troisime; les mousquetaires, y compris les laquais, taient sept:
il jugea que la partie serait d'autant moins gale, qu'Athos et
ses compagnons conspiraient rellement; et, par un de ces retours
rapides qu'il tenait toujours  sa disposition, toute sa colre se
fondit dans un sourire.

Allons, allons! dit-il, vous tes de braves jeunes gens, fiers au
soleil, fidles dans l'obscurit; il n'y a pas de mal  veiller
sur soi quand on veille si bien sur les autres; messieurs, je n'ai
point oubli la nuit o vous m'avez servi d'escorte pour aller au
Colombier-Rouge; s'il y avait quelque danger  craindre sur la
route que je vais suivre, je vous prierais de m'accompagner; mais,
comme il n'y en a pas, restez o vous tes, achevez vos
bouteilles, votre partie et votre lettre. Adieu, messieurs.

Et, remontant sur son cheval, que Cahusac lui avait amen, il les
salua de la main et s'loigna.

Les quatre jeunes gens, debout et immobiles, le suivirent des yeux
sans dire un seul mot jusqu' ce qu'il et disparu.

Puis ils se regardrent.

Tous avaient la figure consterne, car malgr l'adieu amical de
Son minence, ils comprenaient que le cardinal s'en allait la rage
dans le coeur.

Athos seul souriait d'un sourire puissant et ddaigneux. Quand le
cardinal fut hors de la porte de la voix et de la vue:

Ce Grimaud a cri bien tard! dit Porthos, qui avait grande envie
de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu'un.

Grimaud allait rpondre pour s'excuser. Athos leva le doigt et
Grimaud se tut.

Auriez-vous rendu la lettre, Aramis? dit d'Artagnan.

-- Moi, dit Aramis de sa voix la plus flte, j'tais dcid: s'il
avait exig que la lettre lui ft remise, je lui prsentais la
lettre d'une main, et de l'autre je lui passais mon pe au
travers du corps.

-- Je m'y attendais bien, dit Athos; voil pourquoi je me suis
jet entre vous et lui. En vrit, cet homme est bien imprudent de
parler ainsi  d'autres hommes; on dirait qu'il n'a jamais eu
affaire qu' des femmes et  des enfants.

-- Mon cher Athos, dit d'Artagnan, je vous admire, mais cependant
nous tions dans notre tort, aprs tout.

-- Comment, dans notre tort! reprit Athos.  qui donc cet air que
nous respirons?  qui cet ocan sur lequel s'tendent nos regards?
 qui ce sable sur lequel nous tions couchs?  qui cette lettre
de votre matresse? Est-ce au cardinal? Sur mon honneur, cet homme
se figure que le monde lui appartient: vous tiez l, balbutiant,
stupfait, ananti; on et dit que la Bastille se dressait devant
vous et que la gigantesque Mduse vous changeait en pierre. Est-ce
que c'est conspirer, voyons, que d'tre amoureux? Vous tes
amoureux d'une femme que le cardinal a fait enfermer, vous voulez
la tirer des mains du cardinal; c'est une partie que vous jouez
avec Son minence: cette lettre c'est votre jeu; pourquoi
montreriez-vous votre jeu  votre adversaire? cela ne se fait pas.
Qu'il le devine,  la bonne heure! nous devinons bien le sien,
nous!

-- Au fait, dit d'Artagnan, c'est plein de sens, ce que vous dites
l, Athos.

-- En ce cas, qu'il ne soit plus question de ce qui vient de se
passer, et qu'Aramis reprenne la lettre de sa cousine o M. le
cardinal l'a interrompue.

Aramis tira la lettre de sa poche, les trois amis se rapprochrent
de lui, et les trois laquais se grouprent de nouveau auprs de la
dame-jeanne.

Vous n'aviez lu qu'une ligne ou deux, dit d'Artagnan, reprenez
donc la lettre  partir du commencement.

Volontiers, dit Aramis.

Mon cher cousin, je crois bien que je me dciderai  partir pour
Stenay, o ma soeur a fait entrer notre petite servante dans le
couvent des Carmlites; cette pauvre enfant s'est rsigne, elle
sait qu'elle ne peut vivre autre part sans que le salut de son me
soit en danger. Cependant, si les affaires de notre famille
s'arrangent comme nous le dsirons, je crois qu'elle courra le
risque de se damner, et qu'elle reviendra prs de ceux qu'elle
regrette, d'autant plus qu'elle sait qu'on pense toujours  elle.
En attendant, elle n'est pas trop malheureuse: tout ce qu'elle
dsire c'est une lettre de son prtendu. Je sais bien que ces
sortes de denres passent difficilement par les grilles; mais,
aprs tout, comme je vous en ai donn des preuves, mon cher
cousin, je ne suis pas trop maladroite et je me chargerai de cette
commission. Ma soeur vous remercie de votre bon et ternel
souvenir. Elle a eu un instant de grande inquitude; mais enfin
elle est quelque peu rassure maintenant, ayant envoy son commis
l-bas afin qu'il ne s'y passe rien d'imprvu.

Adieu, mon cher cousin, donnez-nous de vos nouvelles le plus
souvent que vous pourrez, c'est--dire toutes les fois que vous
croirez pouvoir le faire srement. Je vous embrasse.

Marie Michon.

Oh! que ne vous dois-je pas, Aramis? s'cria d'Artagnan. Chre
Constance! j'ai donc enfin de ses nouvelles; elle vit, elle est en
sret dans un couvent, elle est  Stenay! O prenez-vous Stenay,
Athos?

-- Mais  quelques lieues des frontires; une fois le sige lev,
nous pourrons aller faire un tour de ce ct.

-- Et ce ne sera pas long, il faut l'esprer, dit Porthos, car on
a, ce matin, pendu un espion, lequel a dclar que les Rochelois
en taient aux cuirs de leurs souliers. En supposant qu'aprs
avoir mang le cuir ils mangent la semelle, je ne vois pas trop ce
qui leur restera aprs,  moins de se manger les uns les autres.

-- Pauvres sots! dit Athos en vidant un verre d'excellent vin de
Bordeaux, qui, sans avoir  cette poque la rputation qu'il a
aujourd'hui, ne la mritait pas moins; pauvres sots! comme si la
religion catholique n'tait pas la plus avantageuse et la plus
agrable des religions! C'est gal, reprit-il aprs avoir fait
claquer sa langue contre son palais, ce sont de braves gens. Mais
que diable faites-vous donc, Aramis? continua Athos; vous serrez
cette lettre dans votre poche?

-- Oui, dit d'Artagnan, Athos a raison, il faut la brler; encore,
qui sait si M. le cardinal n'a pas un secret pour interroger les
cendres?

-- Il doit en avoir un, dit Athos.

-- Mais que voulez-vous faire de cette lettre? demanda Porthos.

-- Venez ici, Grimaud, dit Athos.

Grimaud se leva et obit.

Pour vous punir d'avoir parl sans permission, mon ami, vous
allez manger ce morceau de papier, puis, pour vous rcompenser du
service que vous nous aurez rendu, vous boirez ensuite ce verre de
vin; voici la lettre d'abord, mchez avec nergie.

Grimaud sourit, et, les yeux fixs sur le verre qu'Athos venait de
remplir bord  bord, il broya le papier et l'avala.

Bravo, matre Grimaud! dit Athos, et maintenant prenez ceci;
bien, je vous dispense de dire merci.

Grimaud avala silencieusement le verre de vin de Bordeaux, mais
ses yeux levs au ciel parlaient, pendant tout le temps que dura
cette douce occupation, un langage qui, pour tre muet, n'en tait
pas moins expressif.

Et maintenant, dit Athos,  moins que M. le cardinal n'ait
l'ingnieuse ide de faire ouvrir le ventre  Grimaud, je crois
que nous pouvons tre  peu prs tranquilles.

Pendant ce temps, Son minence continuait sa promenade
mlancolique en murmurant entre ses moustaches:

Dcidment, il faut que ces quatre hommes soient  moi.


CHAPITRE LII
PREMIERE JOURNE DE CAPTIVIT

Revenons  Milady, qu'un regard jet sur les ctes de France nous
a fait perdre de vue un instant.

Nous la retrouverons dans la position dsespre o nous l'avons
laisse, se creusant un abme de sombres rflexions, sombre enfer
 la porte duquel elle a presque laiss l'esprance: car pour la
premire fois elle doute, pour la premire fois elle craint.

Dans deux occasions sa fortune lui a manqu, dans deux occasions
elle s'est vue dcouverte et trahie, et dans ces deux occasions,
c'est contre le gnie fatal envoy sans doute par le Seigneur pour
la combattre qu'elle a chou: d'Artagnan l'a vaincue, elle, cette
invincible puissance du mal.

Il l'a abuse dans son amour, humilie dans son orgueil, trompe
dans son ambition, et maintenant voil qu'il la perd dans sa
fortune, qu'il l'atteint dans sa libert, qu'il la menace mme
dans sa vie. Bien plus, il a lev un coin de son masque, cette
gide dont elle se couvre et qui la rend si forte.

D'Artagnan a dtourn de Buckingham, qu'elle hait, comme elle hait
tout ce qu'elle a aim, la tempte dont le menaait Richelieu dans
la personne de la reine. D'Artagnan s'est fait passer pour
de Wardes, pour lequel elle avait une de ces fantaisies de
tigresse, indomptables comme en ont les femmes de ce caractre.
D'Artagnan connat ce terrible secret qu'elle a jur que nul ne
connatrait sans mourir. Enfin, au moment o elle vient d'obtenir
un blanc-seing  l'aide duquel elle va se venger de son ennemi, le
blanc-seing lui est arrach des mains, et c'est d'Artagnan qui la
tient prisonnire et qui va l'envoyer dans quelque immonde Botany-
Bay, dans quelque Tyburn infme de l'ocan Indien.

Car tout cela lui vient de d'Artagnan sans doute; de qui
viendraient tant de hontes amasses sur sa tte, sinon de lui? Lui
seul a pu transmettre  Lord de Winter tous ces affreux secrets,
qu'il a dcouverts les uns aprs les autres par une sorte de
fatalit. Il connat son beau-frre, il lui aura crit.

Que de haine elle distille! L, immobile, et les yeux ardents et
fixes dans son appartement dsert, comme les clats de ses
rugissements sourds, qui parfois s'chappent avec sa respiration
du fond de sa poitrine, accompagnent bien le bruit de la houle qui
monte, gronde, mugit et vient se briser, comme un dsespoir
ternel et impuissant, contre les rochers sur lesquels est bti ce
chteau sombre et orgueilleux! Comme,  la lueur des clairs que
sa colre orageuse fait briller dans son esprit, elle conoit
contre Mme Bonacieux, contre Buckingham, et surtout contre
d'Artagnan, de magnifiques projets de vengeance, perdus dans les
lointains de l'avenir!

Oui, mais pour se venger il faut tre libre, et pour tre libre,
quand on est prisonnier, il faut percer un mur, desceller des
barreaux, trouer un plancher; toutes entreprises que peut mener 
bout un homme patient et fort mais devant lesquelles doivent
chouer les irritations fbriles d'une femme. D'ailleurs, pour
faire tout cela il faut avoir le temps, des mois, des annes, et
elle... elle a dix ou douze jours,  ce que lui a dit Lord de
Winter, son fraternel et terrible gelier.

Et cependant, si elle tait un homme, elle tenterait tout cela, et
peut-tre russirait-elle: pourquoi donc le Ciel s'est-il ainsi
tromp, en mettant cette me virile dans ce corps frle et
dlicat!

Aussi les premiers moments de la captivit ont t terribles:
quelques convulsions de rage qu'elle n'a pu vaincre ont pay sa
dette de faiblesse fminine  la nature. Mais peu  peu elle a
surmont les clats de sa folle colre, les frmissements nerveux
qui ont agit son corps ont disparu, et maintenant elle s'est
replie sur elle-mme comme un serpent fatigu qui se repose.

Allons, allons; j'tais folle de m'emporter ainsi, dit-elle en
plongeant dans la glace, qui reflte dans ses yeux son regard
brlant, par lequel elle semble s'interroger elle-mme. Pas de
violence, la violence est une preuve de faiblesse. D'abord je n'ai
jamais russi par ce moyen: peut-tre, si j'usais de ma force
contre des femmes, aurais-je chance de les trouver plus faibles
encore que moi, et par consquent de les vaincre; mais c'est
contre des hommes que je lutte, et je ne suis qu'une femme pour
eux. Luttons en femme, ma force est dans ma faiblesse.

Alors, comme pour se rendre compte  elle-mme des changements
qu'elle pouvait imposer  sa physionomie si expressive et si
mobile, elle lui fit prendre  la fois toutes les expressions,
depuis celle de la colre qui crispait ses traits, jusqu' celle
du plus doux, du plus affectueux et du plus sduisant sourire.
Puis ses cheveux prirent successivement sous ses mains savantes
les ondulations qu'elle crut pouvoir aider aux charmes de son
visage. Enfin elle murmura, satisfaite d'elle-mme:

Allons, rien n'est perdu. Je suis toujours belle

Il tait huit heures du soir  peu prs. Milady aperut un lit;
elle pensa qu'un repos de quelques heures rafrachirait non
seulement sa tte et ses ides, mais encore son teint. Cependant,
avant de se coucher, une ide meilleure lui vint. Elle avait
entendu parler de souper. Dj elle tait depuis une heure dans
cette chambre, on ne pouvait tarder  lui apporter son repas. La
prisonnire ne voulut pas perdre de temps, et elle rsolut de
faire, ds cette mme soire, quelque tentative pour sonder le
terrain, en tudiant le caractre des gens auxquels sa garde tait
confie.

Une lumire apparut sous la porte; cette lumire annonait le
retour de ses geliers. Milady, qui s'tait leve, se rejeta
vivement sur son fauteuil, la tte renverse en arrire, ses beaux
cheveux dnous et pars, sa gorge demi-nue sous ses dentelles
froisses, une main sur son coeur et l'autre pendante.

On ouvrit les verrous, la porte grina sur ses gonds, des pas
retentirent dans la chambre et s'approchrent.

Posez l cette table, dit une voix que la prisonnire reconnut
pour celle de Felton.

L'ordre fut excut.

Vous apporterez des flambeaux et ferez relever la sentinelle,
continua Felton.

Ce double ordre que donna aux mmes individus le jeune lieutenant
prouva  Milady que ses serviteurs taient les mmes hommes que
ses gardiens, c'est--dire des soldats.

Les ordres de Felton taient, au reste, excuts avec une
silencieuse rapidit qui donnait une bonne ide de l'tat
florissant dans lequel il maintenait la discipline.

Enfin, Felton, qui n'avait pas encore regard Milady, se retourna
vers elle.

Ah! ah! dit-il, elle dort, c'est bien:  son rveil elle
soupera.

Et il fit quelques pas pour sortir.

Mais, mon lieutenant, dit un soldat moins stoque que son chef,
et qui s'tait approch de Milady, cette femme ne dort pas.

-- Comment, elle ne dort pas? dit Felton, que fait-elle donc,
alors?

-- Elle est vanouie; son visage est trs ple, et j'ai beau
couter, je n'entends pas sa respiration.

-- Vous avez raison, dit Felton aprs avoir regard Milady de la
place o il se trouvait, sans faire un pas vers elle, allez
prvenir Lord de Winter que sa prisonnire est vanouie, car je ne
sais que faire, le cas n'ayant pas t prvu.

Le soldat sortit pour obir aux ordres de son officier; Felton
s'assit sur un fauteuil qui se trouvait par hasard prs de la
porte et attendit sans dire une parole, sans faire un geste.
Milady possdait ce grand art, tant tudi par les femmes, de voir
 travers ses longs cils sans avoir l'air d'ouvrir les paupires:
elle aperut Felton qui lui tournait le dos, elle continua de le
regarder pendant dix minutes  peu prs, et pendant ces dix
minutes, l'impassible gardien ne se retourna pas une seule fois.

Elle songea alors que Lord de Winter allait venir et rendre, par
sa prsence, une nouvelle force  son gelier: sa premire preuve
tait perdue, elle en prit son parti en femme qui compte sur ses
ressources; en consquence elle leva la tte, ouvrit les yeux et
soupira faiblement.

 ce soupir, Felton se retourna enfin.

Ah! vous voici rveille, madame! dit-il, je n'ai donc plus
affaire ici! Si vous avez besoin de quelque chose, vous
appellerez.

-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! que j'ai souffert! murmura Milady avec
cette voix harmonieuse qui, pareille  celle des enchanteresses
antiques, charmait tous ceux qu'elle voulait perdre.

Et elle prit en se redressant sur son fauteuil une position plus
gracieuse et plus abandonne encore que celle qu'elle avait
lorsqu'elle tait couche.

Felton se leva.

Vous serez servie ainsi trois fois par jour, madame, dit-il: le
matin  neuf heures, dans la journe  une heure, et le soir 
huit heures. Si cela ne vous convient pas, vous pouvez indiquer
vos heures au lieu de celles que je vous propose, et, sur ce
point, on se conformera  vos dsirs.

-- Mais vais-je donc rester toujours seule dans cette grande et
triste chambre? demanda Milady.

-- Une femme des environs a t prvenue, elle sera demain au
chteau, et viendra toutes les fois que vous dsirerez sa
prsence.

-- Je vous rends grce, monsieur, rpondit humblement la
prisonnire.

Felton fit un lger salut et se dirigea vers la porte. Au moment
o il allait en franchir le seuil, Lord de Winter parut dans le
corridor, suivi du soldat qui tait all lui porter la nouvelle de
l'vanouissement de Milady. Il tenait  la main un flacon de sels.
Eh bien! qu'est-ce? et que se passe-t-il donc ici? dit-il d'une
voix railleuse en voyant sa prisonnire debout et Felton prt 
sortir. Cette morte est-elle donc dj ressuscite? Pardieu,
Felton, mon enfant, tu n'as donc pas vu qu'on te prenait pour un
novice et qu'on te jouait le premier acte d'une comdie dont nous
aurons sans doute le plaisir de suivre tous les dveloppements?

-- Je l'ai bien pens, Milord, dit Felton; mais, enfin, comme la
prisonnire est femme, aprs tout, j'ai voulu avoir les gards que
tout homme bien n doit  une femme, sinon pour elle, du moins
pour lui-mme.

Milady frissonna par tout son corps. Ces paroles de Felton
passaient comme une glace par toutes ses veines.

Ainsi, reprit de Winter en riant, ces beaux cheveux savamment
tals, cette peau blanche et ce langoureux regard ne t'ont pas
encore sduit, coeur de pierre?

-- Non, Milord, rpondit l'impassible jeune homme, et croyez-moi
bien, il faut plus que des manges et des coquetteries de femme
pour me corrompre.

-- En ce cas, mon brave lieutenant, laissons Milady chercher autre
chose et allons souper; ah! sois tranquille, elle a l'imagination
fconde et le second acte de la comdie ne tardera pas  suivre le
premier.

Et  ces mots Lord de Winter passa son bras sous celui de Felton
et l'emmena en riant.

Oh! je trouverai bien ce qu'il te faut, murmura Milady entre ses
dents; sois tranquille, pauvre moine manqu, pauvre soldat
converti qui t'es taill ton uniforme dans un froc.

 propos, reprit de Winter en s'arrtant sur le seuil de la
porte, il ne faut pas, Milady, que cet chec vous te l'apptit.
Ttez de ce poulet et de ces poissons que je n'ai pas fait
empoisonner, sur l'honneur. Je m'accommode assez de mon cuisinier,
et comme il ne doit pas hriter de moi, j'ai en lui pleine et
entire confiance. Faites comme moi. Adieu, chre soeur!  votre
prochain vanouissement.

C'tait tout ce que pouvait supporter Milady: ses mains se
crisprent sur son fauteuil, ses dents grincrent sourdement, ses
yeux suivirent le mouvement de la porte qui se fermait derrire
Lord de Winter et Felton; et, lorsqu'elle se vit seule, une
nouvelle crise de dsespoir la prit; elle jeta les yeux sur la
table, vit briller un couteau, s'lana et le saisit; mais son
dsappointement fut cruel: la lame en tait ronde et d'argent
flexible.

Un clat de rire retentit derrire la porte mal ferme, et la
porte se rouvrit.

Ah! ah! s'cria Lord de Winter; ah! ah! vois-tu bien, mon brave
Felton, vois-tu ce que je t'avais dit: ce couteau, c'tait pour
toi; mon enfant, elle t'aurait tu; vois-tu, c'est un de ses
travers, de se dbarrasser ainsi, d'une faon ou de l'autre, des
gens qui la gnent. Si je t'eusse cout, le couteau et t
pointu et d'acier: alors plus de Felton, elle t'aurait gorg et,
aprs toi, tout le monde. Vois donc, John, comme elle sait bien
tenir son couteau.

En effet, Milady tenait encore l'arme offensive dans sa main
crispe, mais ces derniers mots, cette suprme insulte,
dtendirent ses mains, ses forces et jusqu' sa volont.

Le couteau tomba par terre.

Vous avez raison, Milord, dit Felton avec un accent de profond
dgot qui retentit jusqu'au fond du coeur de Milady, vous avez
raison et c'est moi qui avais tort.

Et tous deux sortirent de nouveau.

Mais cette fois, Milady prta une oreille plus attentive que la
premire fois, et elle entendit leurs pas s'loigner et s'teindre
dans le fond du corridor.

Je suis perdue, murmura-t-elle, me voil au pouvoir de gens sur
lesquels je n'aurai pas plus de prise que sur des statues de
bronze ou de granit; ils me savent par coeur et sont cuirasss
contre toutes mes armes.

Il est cependant impossible que cela finisse comme ils l'ont
dcid.

En effet, comme l'indiquait cette dernire rflexion, ce retour
instinctif  l'esprance, dans cette me profonde la crainte et
les sentiments faibles ne surnageaient pas longtemps. Milady se
mit  table, mangea de plusieurs mets, but un peu de vin
d'Espagne, et sentit revenir toute sa rsolution.

Avant de se coucher elle avait dj comment, analys, retourn
sur toutes leurs faces, examin sous tous les points, les paroles,
les pas, les gestes, les signes et jusqu'au silence de ses
geliers, et de cette tude profonde, habile et savante, il tait
rsult que Felton tait,  tout prendre, le plus vulnrable de
ses deux perscuteurs.

Un mot surtout revenait  l'esprit de la prisonnire:

Si je t'eusse cout, avait dit Lord de Winter  Felton.

Donc Felton avait parl en sa faveur, puisque Lord de Winter
n'avait pas voulu couter Felton.

Faible ou forte, rptait Milady, cet homme a donc une lueur de
piti dans son me; de cette lueur je ferai un incendie qui le
dvorera.

Quant  l'autre, il me connat, il me craint et sait ce qu'il a 
attendre de moi si jamais je m'chappe de ses mains, il est donc
inutile de rien tenter sur lui. Mais Felton, c'est autre chose;
c'est un jeune homme naf, pur et qui semble vertueux; celui-l,
il y a moyen de le perdre.

Et Milady se coucha et s'endormit le sourire sur les lvres;
quelqu'un qui l'et vue dormant et dit une jeune fille rvant 
la couronne de fleurs qu'elle devait mettre sur son front  la
prochaine fte.


CHAPITRE LIII
DEUXIME JOURNE DE CAPTIVIT

Milady rvait qu'elle tenait enfin d'Artagnan, qu'elle assistait 
son supplice, et c'tait la vue de son sang odieux, coulant sous
la hache du bourreau, qui dessinait ce charmant sourire sur les
lvres.

Elle dormait comme dort un prisonnier berc par sa premire
esprance.

Le lendemain, lorsqu'on entra dans sa chambre, elle tait encore
au lit. Felton tait dans le corridor: il amenait la femme dont il
avait parl la veille, et qui venait d'arriver; cette femme entra
et s'approcha du lit de Milady en lui offrant ses services.

Milady tait habituellement ple; son teint pouvait donc tromper
une personne qui la voyait pour la premire fois.

J'ai la fivre, dit-elle; je n'ai pas dormi un seul instant
pendant toute cette longue nuit, je souffre horriblement: serez-
vous plus humaine qu'on ne l'a t hier avec moi? Tout ce que je
demande, au reste, c'est la permission de rester couche.

-- Voulez-vous qu'on appelle un mdecin? dit la femme.

Felton coutait ce dialogue sans dire une parole.

Milady rflchissait que plus on l'entourerait de monde, plus elle
aurait de monde  apitoyer, et plus la surveillance de Lord de
Winter redoublerait; d'ailleurs le mdecin pourrait dclarer que
la maladie tait feinte, et Milady aprs avoir perdu la premire
partie ne voulait pas perdre la seconde.

Aller chercher un mdecin, dit-elle,  quoi bon? ces messieurs
ont dclar hier que mon mal tait une comdie, il en serait sans
doute de mme aujourd'hui; car depuis hier soir, on a eu le temps
de prvenir le docteur.

-- Alors, dit Felton impatient, dites vous-mme, madame, quel
traitement vous voulez suivre.

-- Eh! le sais-je, moi? mon Dieu! je sens que je souffre, voil
tout, que l'on me donne ce que l'on voudra, peu m'importe.

-- Allez chercher Lord de Winter, dit Felton fatigu de ces
plaintes ternelles.

-- Oh! non, non! s'cria Milady, non, monsieur, ne l'appelez pas,
je vous en conjure, je suis bien, je n'ai besoin de rien, ne
l'appelez pas.

Elle mit une vhmence si prodigieuse, une loquence si
entranante dans cette exclamation, que Felton, entran, fit
quelques pas dans la chambre.

Il est mu, pensa Milady.

Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez rellement, on
enverra chercher un mdecin, et si vous nous trompez, eh bien, ce
sera tant pis pour vous, mais du moins, de notre ct, nous
n'aurons rien  nous reprocher.

Milady ne rpondit point; mais renversant sa belle tte sur son
oreiller, elle fondit en larmes et clata en sanglots.

Felton la regarda un instant avec son impassibilit ordinaire;
puis voyant que la crise menaait de se prolonger, il sortit; la
femme le suivit. Lord de Winter ne parut pas.

Je crois que je commence  voir clair, murmura Milady avec une
joie sauvage, en s'ensevelissant sous les draps pour cacher  tous
ceux qui pourraient l'pier cet lan de satisfaction intrieure.

Deux heures s'coulrent.

Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle: levons-
nous et obtenons quelque succs ds aujourd'hui; je n'ai que dix
jours, et ce soir il y en aura deux d'couls.

En entrant, le matin, dans la chambre de Milady, on lui avait
apport son djeuner; or elle avait pens qu'on ne tarderait pas 
venir enlever la table, et qu'en ce moment elle reverrait Felton.

Milady ne se trompait pas. Felton reparut, et, sans faire
attention si Milady avait ou non touch au repas, fit un signe
pour qu'on emportt hors de la chambre la table, que l'on
apportait ordinairement toute servie.

Felton resta le dernier, il tenait un livre  la main.

Milady, couche dans un fauteuil prs de la chemine, belle, ple
et rsigne, ressemblait  une vierge sainte attendant le martyre.

Felton s'approcha d'elle et dit:

Lord de Winter, qui est catholique comme vous, madame, a pens
que la privation des rites et des crmonies de votre religion
peut vous tre pnible: il consent donc  ce que vous lisiez
chaque jour l'ordinaire de votre messe, et voici un livre qui en
contient le rituel.

 l'air dont Felton dposa ce livre sur la petite table prs de
laquelle tait Milady, au ton dont il pronona ces deux mots,
votre messe, au sourire ddaigneux dont il les accompagna, Milady
leva la tte et regarda plus attentivement l'officier.

Alors,  cette coiffure svre,  ce costume d'une simplicit
exagre,  ce front poli comme le marbre, mais dur et
impntrable comme lui, elle reconnut un de ces sombres puritains
qu'elle avait rencontrs si souvent tant  la cour du roi Jacques
qu' celle du roi de France, o, malgr le souvenir de la Saint-
Barthlmy, ils venaient parfois chercher un refuge.

Elle eut donc une de ces inspirations subites comme les gens de
gnie seuls en reoivent dans les grandes crises, dans les moments
suprmes qui doivent dcider de leur fortune ou de leur vie.

Ces deux mots, votre messe, et un simple coup d'oeil jet sur
Felton, lui avaient en effet rvl toute l'importance de la
rponse qu'elle allait faire.

Mais avec cette rapidit d'intelligence qui lui tait
particulire, cette rponse toute formule se prsenta sur ses
lvres:

Moi! dit-elle avec un accent de ddain mont  l'unisson de celui
qu'elle avait remarqu dans la voix du jeune officier, moi,
monsieur, ma messe! Lord de Winter, le catholique corrompu, sait
bien que je ne suis pas de sa religion, et c'est un pige qu'il
veut me tendre!

-- Et de quelle religion tes-vous donc, madame? demanda Felton
avec un tonnement que, malgr son empire sur lui-mme, il ne put
cacher entirement.

-- Je le dirai, s'cria Milady avec une exaltation feinte, le jour
o j'aurai assez souffert pour ma foi.

Le regard de Felton dcouvrit  Milady toute l'tendue de l'espace
qu'elle venait de s'ouvrir par cette seule parole.

Cependant le jeune officier demeura muet et immobile, son regard
seul avait parl.

Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec ce ton
d'enthousiasme qu'elle savait familier aux puritains; eh bien, que
mon Dieu me sauve ou que je prisse pour mon Dieu! voil la
rponse que je vous prie de faire  Lord de Winter. Et quant  ce
livre, ajouta-t-elle en montrant le rituel du bout du doigt, mais
sans le toucher, comme si elle et d tre souille par cet
attouchement, vous pouvez le remporter et vous en servir pour
vous-mme, car sans doute vous tes doublement complice de Lord de
Winter, complice dans sa perscution, complice dans son hrsie.

Felton ne rpondit rien, prit le livre avec le mme sentiment de
rpugnance qu'il avait dj manifest et se retira pensif. Lord de
Winter vint vers les cinq heures du soir; Milady avait eu le temps
pendant toute la journe de se tracer son plan de conduite; elle
le reut en femme qui a dj repris tous ses avantages.

Il parat, dit le baron en s'asseyant dans un fauteuil en face de
celui qu'occupait Milady et en tendant nonchalamment ses pieds
sur le foyer, il parat que nous avons fait une petite apostasie!

-- Que voulez-vous dire, monsieur?

-- Je veux dire que depuis la dernire fois que nous nous sommes
vus, nous avons chang de religion; auriez-vous pous un
troisime mari protestant, par hasard?

-- Expliquez-vous, Milord, reprit la prisonnire avec majest, car
je vous dclare que j'entends vos paroles, mais que je ne les
comprends pas.

-- Alors, c'est que vous n'avez pas de religion du tout; j'aime
mieux cela, reprit en ricanant Lord de Winter.

-- Il est certain que cela est plus selon vos principes, reprit
froidement Milady.

-- Oh! je vous avoue que cela m'est parfaitement gal.

-- Oh! vous n'avoueriez pas cette indiffrence religieuse, Milord,
que vos dbauches et vos crimes en feraient foi.

-- Hein! vous parlez de dbauches, madame Messaline, vous parlez
de crimes, Lady Macbeth! Ou j'ai mal entendu, ou vous tes,
pardieu, bien impudente.

-- Vous parlez ainsi parce que vous savez qu'on nous coute,
monsieur, rpondit froidement Milady, et que vous voulez
intresser vos geliers et vos bourreaux contre moi.

-- Mes geliers! mes bourreaux! Ouais, madame, vous le prenez sur
un ton potique, et la comdie d'hier tourne ce soir  la
tragdie. Au reste, dans huit jours vous serez o vous devez tre
et ma tche sera acheve.

-- Tche infme! tche impie! reprit Milady avec l'exaltation de
la victime qui provoque son juge.

-- Je crois, ma parole d'honneur, dit de Winter en se levant, que
la drlesse devient folle. Allons, allons, calmez-vous, madame la
puritaine, ou je vous fais mettre au cachot. Pardieu! c'est mon
vin d'Espagne qui vous monte  la tte, n'est-ce pas? mais, soyez
tranquille, cette ivresse-l n'est pas dangereuse et n'aura pas de
suites.

Et Lord de Winter se retira en jurant, ce qui  cette poque tait
une habitude toute cavalire.

Felton tait en effet derrire la porte et n'avait pas perdu un
mot de toute cette scne.

Milady avait devin juste.

Oui, va! va! dit-elle  son frre, les suites approchent, au
contraire, mais tu ne les verras, imbcile, que lorsqu'il ne sera
plus temps de les viter.

Le silence se rtablit, deux heures s'coulrent; on apporta le
souper, et l'on trouva Milady occupe  faire tout haut ses
prires, prires qu'elle avait apprises d'un vieux serviteur de
son second mari, puritain des plus austres. Elle semblait en
extase et ne parut pas mme faire attention  ce qui se passait
autour d'elle. Felton fit signe qu'on ne la dranget point, et
lorsque tout fut en tat il sortit sans bruit avec les soldats.

Milady savait qu'elle pouvait tre pie, elle continua donc ses
prires jusqu' la fin, et il lui sembla que le soldat qui tait
de sentinelle  sa porte ne marchait plus du mme pas et
paraissait couter.

Pour le moment, elle n'en voulait pas davantage, elle se releva,
se mit  table, mangea peu et ne but que de l'eau.

Une heure aprs on vint enlever la table, mais Milady remarqua que
cette fois Felton n'accompagnait point les soldats.

Il craignait donc de la voir trop souvent.

Elle se retourna vers le mur pour sourire, car il y avait dans ce
sourire une telle expression de triomphe que ce seul sourire l'et
dnonce.

Elle laissa encore s'couler une demi-heure, et comme en ce moment
tout faisait silence dans le vieux chteau, comme on n'entendait
que l'ternel murmure de la houle, cette respiration immense de
l'ocan, de sa voix pure, harmonieuse et vibrante, elle commena
le premier couplet de ce psaume alors en entire faveur prs des
puritains:

_Seigneur, si tu nous abandonnes,_
_C'est pour voir si nous sommes forts;_
_Mais ensuite c'est toi qui donnes_
_De ta cleste main la palme  nos efforts._

Ces vers n'taient pas excellents, il s'en fallait mme de
beaucoup; mais, comme on le sait, les protestants ne se piquaient
pas de posie.

Tout en chantant, Milady coutait: le soldat de garde  sa porte
s'tait arrt comme s'il et t chang en pierre. Milady put
donc juger de l'effet qu'elle avait produit.

Alors elle continua son chant avec une ferveur et un sentiment
inexprimables; il lui sembla que les sons se rpandaient au loin
sous les votes et allaient comme un charme magique adoucir le
coeur de ses geliers. Cependant il parat que le soldat en
sentinelle, zl catholique sans doute, secoua le charme, car 
travers la porte:

Taisez-vous donc madame, dit-il, votre chanson est triste comme
un _De profondis_, et si, outre l'agrment d'tre en garnison ici,
il faut encore y entendre de pareilles choses, ce sera  n'y point
tenir.

-- Silence! dit alors une voix grave, que Milady reconnut pour
celle de Felton; de quoi vous mlez-vous, drle? Vous a-t-on
ordonn d'empcher cette femme de chanter? Non. On vous a dit de
la garder, de tirer sur elle si elle essayait de fuir. Gardez-la;
si elle fuit, tuez-la, mais ne changez rien  la consigne.

Une expression de joie indicible illumina le visage de Milady,
mais cette expression fut fugitive comme le reflet d'un clair,
et, sans paratre avoir entendu le dialogue dont elle n'avait pas
perdu un mot, elle reprit en donnant  sa voix tout le charme,
toute l'tendue et toute la sduction que le dmon y avait mis:

_Pour tant de pleurs et de misre,_
_Pour mon exil et pour mes fers,_
_J'ai ma jeunesse, ma prire,_
_Et Dieu, qui comptera les maux que j'ai soufferts._

Cette voix, d'une tendue inoue et d'une passion sublime, donnait
 la posie rude et inculte de ces psaumes une magie et une
expression que les puritains les plus exalts trouvaient rarement
dans les chants de leurs frres et qu'ils taient forcs d'orner
de toutes les ressources de leur imagination: Felton crut entendre
chanter l'ange qui consolait les trois Hbreux dans la fournaise.

_Milady continua:_
_Mais le jour de la dlivrance_
_Viendra pour nous, Dieu juste et fort;_
_Et s'il trompe notre esprance,_
_Il nous reste toujours le martyre et la mort._

Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse s'effora de
mettre toute son me, acheva de porter le dsordre dans le coeur
du jeune officier: il ouvrit brusquement la porte, et Milady le
vit apparatre ple comme toujours, mais les yeux ardents et
presque gars.

Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille voix?

-- Pardon, monsieur, dit Milady avec douceur, j'oubliais que mes
chants ne sont pas de mise dans cette maison. Je vous ai sans
doute offens dans vos croyances; mais c'tait sans le vouloir, je
vous jure; pardonnez-moi donc une faute qui est peut-tre grande,
mais qui certainement est involontaire.

Milady tait si belle dans ce moment, l'extase religieuse dans
laquelle elle semblait plonge donnait une telle expression  sa
physionomie, que Felton, bloui, crut voir l'ange que tout 
l'heure il croyait seulement entendre.

Oui, oui, rpondit-il, oui: vous troublez, vous agitez les gens
qui habitent ce chteau.

Et le pauvre insens ne s'apercevait pas lui-mme de l'incohrence
de ses discours, tandis que Milady plongeait son oeil de lynx au
plus profond de son coeur.

Je me tairai, dit Milady en baissant les yeux avec toute la
douceur qu'elle put donner  sa voix, avec toute la rsignation
qu'elle put imprimer  son maintien.

-- Non, non, madame, dit Felton; seulement, chantez moins haut, la
nuit surtout.

Et  ces mots, Felton, sentant qu'il ne pourrait pas conserver
longtemps sa svrit  l'gard de la prisonnire, s'lana hors
de son appartement.

Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat; ces chants
bouleversent l'me; cependant on finit par s'y accoutumer: sa voix
est si belle!


CHAPITRE LIV
TROISIME JOURNE DE CAPTIVIT

Felton tait venu; mais il y avait encore un pas  faire: il
fallait le retenir, ou plutt il fallait qu'il restt tout seul;
et Milady ne voyait encore qu'obscurment le moyen qui devait la
conduire  ce rsultat.

Il fallait plus encore: il fallait le faire parler, afin de lui
parler aussi: car, Milady le savait bien, sa plus grande sduction
tait dans sa voix, qui parcourait si habilement toute la gamme
des tons, depuis la parole humaine jusqu'au langage cleste.

Et cependant, malgr toute cette sduction, Milady pouvait
chouer, car Felton tait prvenu, et cela contre le moindre
hasard. Ds lors, elle surveilla toutes ses actions, toutes ses
paroles, jusqu'au plus simple regard de ses yeux, jusqu' son
geste, jusqu' sa respiration, qu'on pouvait interprter comme un
soupir. Enfin, elle tudia tout comme fait un habile comdien 
qui l'on vient de donner un rle nouveau dans un emploi qu'il n'a
pas l'habitude de tenir.

Vis--vis de Lord de Winter sa conduite tait plus facile; aussi
avait-elle t arrte ds la veille. Rester muette et digne en sa
prsence, de temps en temps l'irriter par un ddain affect, par
un mot mprisant, le pousser  des menaces et  des violences qui
faisaient un contraste avec sa rsignation  elle, tel tait son
projet. Felton verrait: peut-tre ne dirait-il rien; mais il
verrait.

Le matin, Felton vint comme d'habitude; mais Milady le laissa
prsider  tous les apprts du djeuner sans lui adresser la
parole. Aussi, au moment o il allait se retirer, eut-elle une
lueur d'espoir; car elle crut que c'tait lui qui allait parler;
mais ses lvres remurent sans qu'aucun son sortt de sa bouche,
et, faisant un effort sur lui-mme, il renferma dans son coeur les
paroles qui allaient s'chapper de ses lvres, et sortit.

Vers midi, Lord de Winter entra.

Il faisait une assez belle journe d'hiver, et un rayon de ce ple
soleil d'Angleterre qui claire, mais qui n'chauffe pas, passait
 travers les barreaux de la prison.

Milady regardait par la fentre, et fit semblant de ne pas
entendre la porte qui s'ouvrait.

Ah! ah! dit Lord de Winter, aprs avoir fait de la comdie, aprs
avoir fait de la tragdie, voil que nous faisons de la
mlancolie.

La prisonnire ne rpondit pas.

Oui, oui, continua Lord de Winter, je comprends; vous voudriez
bien tre en libert sur ce rivage; vous voudriez bien, sur un bon
navire, fendre les flots de cette mer verte comme de l'meraude;
vous voudriez bien, soit sur terre, soit sur l'ocan, me dresser
une de ces bonnes petites embuscades comme vous savez si bien les
combiner. Patience! patience! Dans quatre jours, le rivage vous
sera permis, la mer vous sera ouverte, plus ouverte que vous ne le
voudrez, car dans quatre jours l'Angleterre sera dbarrasse de
vous.

Milady joignit les mains, et levant ses beaux yeux vers le ciel:

Seigneur! Seigneur! dit-elle avec une anglique suavit de geste
et d'intonation, pardonnez  cet homme, comme je lui pardonne moi-
mme.

-- Oui, prie, maudite, s'cria le baron, ta prire est d'autant
plus gnreuse que tu es, je te le jure, au pouvoir d'un homme qui
ne pardonnera pas.

Et il sortit.

Au moment o il sortait, un regard perant glissa par la porte
entrebille, et elle aperut Felton qui se rangeait rapidement
pour n'tre pas vu d'elle.

Alors elle se jeta  genoux et se mit  prier.

Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, vous savez pour quelle sainte cause
je souffre, donnez-moi donc la force de souffrir.

La porte s'ouvrit doucement; la belle suppliante fit semblant de
n'avoir pas entendu, et d'une voix pleine de larmes, elle
continua:

Dieu vengeur! Dieu de bont! laisserez-vous s'accomplir les
affreux projets de cet homme!

Alors, seulement, elle feignit d'entendre le bruit des pas de
Felton et, se relevant rapide comme la pense, elle rougit comme
si elle et t honteuse d'avoir t surprise  genoux.

Je n'aime point  dranger ceux qui prient, madame, dit gravement
Felton; ne vous drangez donc pas pour moi, je vous en conjure.

-- Comment savez-vous que je priais, monsieur? dit Milady d'une
voix suffoque par les sanglots; vous vous trompiez, monsieur, je
ne priais pas.

-- Pensez-vous donc, madame, rpondit Felton de sa mme voix
grave, quoique avec un accent plus doux, que je me croie le droit
d'empcher une crature de se prosterner devant son Crateur? 
Dieu ne plaise! D'ailleurs le repentir sied bien aux coupables;
quelque crime qu'il ait commis, un coupable m'est sacr aux pieds
de Dieu.

-- Coupable, moi! dit Milady avec un sourire qui et dsarm
l'ange du jugement dernier. Coupable! mon Dieu, tu sais si je le
suis! Dites que je suis condamne, monsieur,  la bonne heure;
mais vous le savez, Dieu qui aime les martyrs, permet que l'on
condamne quelquefois les innocents.

-- Fussiez-vous condamne, fussiez-vous martyre, rpondit Felton,
raison de plus pour prier, et moi-mme je vous aiderai de mes
prires.

-- Oh! vous tes un juste, vous, s'cria Milady en se prcipitant
 ses pieds; tenez, je n'y puis tenir plus longtemps, car je
crains de manquer de force au moment o il me faudra soutenir la
lutte et confesser ma foi, coutez donc la supplication d'une
femme au dsespoir. On vous abuse, monsieur, mais il n'est pas
question de cela, je ne vous demande qu'une grce, et, si vous me
l'accordez, je vous bnirai dans ce monde et dans l'autre.

-- Parlez au matre, madame, dit Felton; je ne suis heureusement
charg, moi, ni de pardonner ni de punir, et c'est  plus haut que
moi que Dieu a remis cette responsabilit.

--  vous, non,  vous seul. coutez-moi, plutt que de contribuer
 ma perte, plutt que de contribuer  mon ignominie.

-- Si vous avez mrit cette honte, madame, si vous avez encouru
cette ignominie, il faut la subir en l'offrant  Dieu.

-- Que dites-vous? Oh! vous ne me comprenez pas! Quand je parle
d'ignominie, vous croyez que je parle d'un chtiment quelconque,
de la prison ou de la mort! Plt au Ciel! que m'importent,  moi,
la mort ou la prison!

-- C'est moi qui ne vous comprends plus, madame.

-- Ou qui faites semblant de ne plus me comprendre, monsieur,
rpondit la prisonnire avec un sourire de doute.

-- Non, madame, sur l'honneur d'un soldat, sur la foi d'un
chrtien!

-- Comment! vous ignorez les desseins de Lord de Winter sur moi.

-- Je les ignore.

-- Impossible, vous son confident!

-- Je ne mens jamais, madame.

-- Oh! il se cache trop peu cependant pour qu'on ne les devine
pas.

-- Je ne cherche  rien deviner, madame; j'attends qu'on me
confie, et  part ce qu'il m'a dit devant vous, Lord de Winter ne
m'a rien confi.

-- Mais, s'cria Milady avec un incroyable accent de vrit, vous
n'tes donc pas son complice, vous ne savez donc pas qu'il me
destine  une honte que tous les chtiments de la terre ne
sauraient galer en horreur?

-- Vous vous trompez, madame, dit Felton en rougissant, Lord de
Winter n'est pas capable d'un tel crime.

Bon, dit Milady en elle-mme, sans savoir ce que c'est, il
appelle cela un crime!

Puis tout haut:

L'ami de l'infme est capable de tout.

-- Qui appelez-vous l'infme? demanda Felton.

-- Y a-t-il donc en Angleterre deux hommes  qui un semblable nom
puisse convenir?

-- Vous voulez parler de Georges Villiers? dit Felton, dont les
regards s'enflammrent.

-- Que les paens, les gentils et les infidles appellent duc de
Buckingham, reprit Milady; je n'aurais pas cru qu'il y aurait eu
un Anglais dans toute l'Angleterre qui et eu besoin d'une si
longue explication pour reconnatre celui dont je voulais parler!

-- La main du Seigneur est tendue sur lui, dit Felton, il
n'chappera pas au chtiment qu'il mrite.

Felton ne faisait qu'exprimer  l'gard du duc le sentiment
d'excration que tous les Anglais avaient vou  celui que les
catholiques eux-mmes appelaient l'exacteur, le concussionnaire,
le dbauch, et que les puritains appelaient tout simplement
Satan.

Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'cria Milady, quand je vous supplie
d'envoyer  cet homme le chtiment qui lui est d, vous savez que
ce n'est pas ma propre vengeance que je poursuis, mais la
dlivrance de tout un peuple que j'implore.

-- Le connaissez-vous donc? demanda Felton.

Enfin, il m'interroge, se dit en elle-mme Milady au comble de
la joie d'en tre arrive si vite  un si grand rsultat.

Oh! si je le connais! oh, oui! pour mon malheur, pour mon malheur
ternel.

Et Milady se tordit les bras comme arrive au paroxysme de la
douleur. Felton sentit sans doute en lui-mme que sa force
l'abandonnait, et il fit quelques pas vers la porte; la
prisonnire, qui ne le perdait pas de vue, bondit  sa poursuite
et l'arrta.

Monsieur! s'cria-t-elle, soyez bon, soyez clment, coutez ma
prire: ce couteau que la fatale prudence du baron m'a enlev,
parce qu'il sait l'usage que j'en veux faire; oh! coutez-moi
jusqu'au bout! ce couteau, rendez-le moi une minute seulement, par
grce, par piti! J'embrasse vos genoux; voyez, vous fermerez la
porte, ce n'est pas  vous que j'en veux: Dieu! vous en vouloir, 
vous, le seul tre juste, bon et compatissant que j'aie rencontr!
 vous, mon sauveur peut-tre! une minute, ce couteau, une minute,
une seule, et je vous le rends par le guichet de la porte; rien
qu'une minute, monsieur Felton, et vous m'aurez sauv l'honneur!

-- Vous tuer! s'cria Felton avec terreur, oubliant de retirer ses
mains des mains de la prisonnire; vous tuer!

-- J'ai dit, monsieur, murmura Milady en baissant la voix et en se
laissant tomber affaisse sur le parquet, j'ai dit mon secret! il
sait tout! mon Dieu, je suis perdue!

Felton demeurait debout, immobile et indcis.

Il doute encore, pensa Milady, je n'ai pas t assez vraie.

On entendit marcher dans le corridor; Milady reconnut le pas de
Lord de Winter. Felton le reconnut aussi et s'avana vers la
porte.

Milady s'lana.

Oh! pas un mot, dit-elle d'une voix concentre, pas un mot de
tout ce que je vous ai dit  cet homme, ou je suis perdue, et
c'est vous, vous...

Puis, comme les pas se rapprochaient, elle se tut de peur qu'on
n'entendit sa voix, appuyant avec un geste de terreur infinie sa
belle main sur la bouche de Felton. Felton repoussa doucement
Milady, qui alla tomber sur une chaise longue.

Lord de Winter passa devant la porte sans s'arrter, et l'on
entendit le bruit des pas qui s'loignaient.

Felton, ple comme la mort, resta quelques instants l'oreille
tendue et coutant, puis quand le bruit se fut teint tout  fait,
il respira comme un homme qui sort d'un songe, et s'lana hors de
l'appartement.

Ah! dit Milady en coutant  son tour le bruit des pas de Felton,
qui s'loignaient dans la direction oppose  ceux de Lord de
Winter, enfin tu es donc  moi!

Puis son front se rembrunit.

S'il parle au baron, dit-elle, je suis perdue, car le baron, qui
sait bien que je ne me tuerai pas, me mettra devant lui un couteau
entre les mains, et il verra bien que tout ce grand dsespoir
n'tait qu'un jeu.

Elle alla se placer devant sa glace et se regarda; jamais elle
n'avait t si belle.

Oh! oui! dit-elle en souriant, mais il ne lui parlera pas.

Le soir, Lord de Winter accompagna le souper.

-- Monsieur, lui dit Milady, votre prsence est-elle un accessoire
oblig de ma captivit, et ne pourriez-vous pas m'pargner ce
surcrot de tortures que me causent vos visites?

-- Comment donc, chre soeur! dit de Winter, ne m'avez-vous pas
sentimentalement annonc, de cette jolie bouche si cruelle pour
moi aujourd'hui, que vous veniez en Angleterre  cette seule fin
de me voir tout  votre aise, jouissance dont, me disiez-vous,
vous ressentiez si vivement la privation, que vous avez tout
risqu pour cela, mal de mer, tempte, captivit! eh bien, me
voil, soyez satisfaite; d'ailleurs, cette fois ma visite a un
motif.

Milady frissonna, elle crut que Felton avait parl; jamais de sa
vie, peut-tre, cette femme, qui avait prouv tant d'motions
puissantes et opposes, n'avait senti battre son coeur si
violemment.

Elle tait assise; Lord de Winter prit un fauteuil, le tira  son
ct et s'assit auprs d'elle, puis prenant dans sa poche un
papier qu'il dploya lentement:

Tenez, lui dit-il, je voulais vous montrer cette espce de
passeport que j'ai rdig moi-mme et qui vous servira dsormais
de numro d'ordre dans la vie que je consens  vous laisser.

Puis ramenant ses yeux de Milady sur le papier, il lut:

Ordre de conduire ... Le nom est en blanc, interrompit de
Winter: si vous avez quelque prfrence, vous me l'indiquerez; et
pour peu que ce soit  un millier de lieues de Londres, il sera
fait droit  votre requte. Je reprends donc: Ordre de conduire
... la nomme Charlotte Backson, fltrie par la justice du
royaume de France, mais libre aprs chtiment; elle demeurera
dans cette rsidence, sans jamais s'en carter de plus de trois
lieues. En cas de tentative d'vasion, la peine de mort lui sera
applique. Elle touchera cinq shillings par jour pour son logement
et sa nourriture.

Cet ordre ne me concerne pas, rpondit froidement Milady,
puisqu'un autre nom que le mien y est port.

-- Un nom! Est-ce que vous en avez un?

-- J'ai celui de votre frre.

-- Vous vous trompez, mon frre n'est que votre second mari, et le
premier vit encore. Dites-moi son nom et je le mettrai en place du
nom de Charlotte Backson. Non?... vous ne voulez pas?... vous
gardez le silence? C'est bien! vous serez croue sous le nom de
Charlotte Backson.

Milady demeura silencieuse; seulement, cette fois ce n'tait plus
par affectation, mais par terreur: elle crut l'ordre prt  tre
excut: elle pensa que Lord de Winter avait avanc son dpart;
elle crut qu'elle tait condamne  partir le soir mme. Tout dans
son esprit fut donc perdu pendant un instant, quand tout  coup
elle s'aperut que l'ordre n'tait revtu d'aucune signature.

La joie qu'elle ressentit de cette dcouverte fut si grande,
qu'elle ne put la cacher.

Oui, oui, dit Lord de Winter, qui s'aperut de ce qui se passait
en elle, oui, vous cherchez la signature, et vous vous dites: tout
n'est pas perdu, puisque cet acte n'est pas sign; on me le montre
pour m'effrayer, voil tout. Vous vous trompez: demain cet ordre
sera envoy  Lord Buckingham; aprs-demain il reviendra sign de
sa main et revtu de son sceau, et vingt-quatre heures aprs,
c'est moi qui vous en rponds, il recevra son commencement
d'excution. Adieu, madame, voil tout ce que j'avais  vous dire.

-- Et moi je vous rpondrai, monsieur, que cet abus de pouvoir,
que cet exil sous un nom suppos sont une infamie.

-- Aimez-vous mieux tre pendue sous votre vrai nom, Milady? Vous
le savez, les lois anglaises sont inexorables sur l'abus que l'on
fait du mariage; expliquez-vous franchement: quoique mon nom ou
plutt le nom de mon frre se trouve ml dans tout cela, je
risquerai le scandale d'un procs public pour tre sr que du coup
je serai dbarrass de vous.

Milady ne rpondit pas, mais devint ple comme un cadavre.

Oh! je vois que vous aimez mieux la prgrination.  merveille,
madame, et il y a un vieux proverbe qui dit que les voyages
forment la jeunesse. Ma foi! vous n'avez pas tort, aprs tout, et
la vie est bonne. C'est pour cela que je ne me soucie pas que vous
me l'tiez. Reste donc  rgler l'affaire des cinq shillings; je
me montre un peu parcimonieux, n'est-ce pas? cela tient  ce que
je ne me soucie pas que vous corrompiez vos gardiens. D'ailleurs
il vous restera toujours vos charmes pour les sduire. Usez-en si
votre chec avec Felton ne vous a pas dgote des tentatives de
ce genre.

Felton n'a point parl, se dit Milady  elle-mme, rien n'est
perdu alors.

Et maintenant, madame,  vous revoir. Demain je viendrai vous
annoncer le dpart de mon messager.

Lord de Winter se leva, salua ironiquement Milady et sortit.

Milady respira: elle avait encore quatre jours devant elle; quatre
jours lui suffiraient pour achever de sduire Felton.

Une ide terrible lui vint alors, c'est que Lord de Winter
enverrait peut-tre Felton lui-mme pour faire signer l'ordre 
Buckingham; de cette faon Felton lui chappait, et pour que la
prisonnire russt il fallait la magie d'une sduction continue.

Cependant, comme nous l'avons dit, une chose la rassurait: Felton
n'avait pas parl.

Elle ne voulut point paratre mue par les menaces de Lord de
Winter, elle se mit  table et mangea.

Puis, comme elle avait fait la veille, elle se mit  genoux, et
rpta tout haut ses prires. Comme la veille, le soldat cessa de
marcher et s'arrta pour l'couter.

Bientt elle entendit des pas plus lgers que ceux de la
sentinelle qui venaient du fond du corridor et qui s'arrtaient
devant sa porte.

C'est lui, dit-elle.

Et elle commena le mme chant religieux qui la veille avait si
violemment exalt Felton.

Mais, quoique sa voix douce, pleine et sonore et vibr plus
harmonieuse et plus dchirante que jamais, la porte resta close.
Il parut bien  Milady, dans un des regards furtifs qu'elle
lanait sur le petit guichet, apercevoir  travers le grillage
serr les yeux ardents du jeune homme mais, que ce ft une ralit
ou une vision, cette fois il eut sur lui-mme la puissance de ne
pas entrer.

Seulement, quelques instants aprs qu'elle et fini son chant
religieux, Milady crut entendre un profond soupir; puis les mmes
pas qu'elle avait entendus s'approcher s'loignrent lentement et
comme  regret.


CHAPITRE LV
QUATRIME JOURNE DE CAPTIVIT

Le lendemain, lorsque Felton entra chez Milady, il la trouva
debout, monte sur un fauteuil, tenant entre ses mains une corde
tisse  l'aide de quelques mouchoirs de batiste dchirs en
lanires tresses les unes avec les autres et attaches bout 
bout; au bruit que fit Felton en ouvrant la porte, Milady sauta
lgrement  bas de son fauteuil, et essaya de cacher derrire
elle cette corde improvise, qu'elle tenait  la main.

Le jeune homme tait plus ple encore que d'habitude, et ses yeux
rougis par l'insomnie indiquaient qu'il avait pass une nuit
fivreuse.

Cependant son front tait arm d'une srnit plus austre que
jamais.

Il s'avana lentement vers Milady, qui s'tait assise, et prenant
un bout de la tresse meurtrire que par mgarde ou  dessein peut-
tre elle avait laisse passer:

Qu'est-ce que cela, madame? demanda-t-il froidement.

-- Cela, rien, dit Milady en souriant avec cette expression
douloureuse qu'elle savait si bien donner  son sourire, l'ennui
est l'ennemi mortel des prisonniers, je m'ennuyais et je me suis
amuse  tresser cette corde.

Felton porta les yeux vers le point du mur de l'appartement devant
lequel il avait trouv Milady debout sur le fauteuil o elle tait
assise maintenant, et au-dessus de sa tte il aperut un crampon
dor, scell dans le mur, et qui servait  accrocher soit des
hardes, soit des armes.

Il tressaillit, et la prisonnire vit ce tressaillement; car,
quoiqu'elle et les yeux baisss, rien ne lui chappait.

Et que faisiez-vous, debout sur ce fauteuil? demanda-t-il.

-- Que vous importe? rpondit Milady.

-- Mais, reprit Felton, je dsire le savoir.

-- Ne m'interrogez pas, dit la prisonnire, vous savez bien qu'
nous autres, vritables chrtiens, il nous est dfendu de mentir.

-- Eh bien, dit Felton, je vais vous le dire, ce que vous faisiez,
ou plutt ce que vous alliez faire, vous alliez achever l'oeuvre
fatale que vous nourrissez dans votre esprit: songez-y, madame, si
notre Dieu dfend le mensonge, il dfend bien plus svrement
encore le suicide.

-- Quand Dieu voit une de ses cratures perscute injustement,
place entre le suicide et le dshonneur, croyez-moi, monsieur,
rpondit Milady d'un ton de profonde conviction, Dieu lui pardonne
le suicide: car, alors, le suicide c'est le martyre.

-- Vous en dites trop ou trop peu; parlez, madame, au nom du Ciel,
expliquez-vous.

-- Que je vous raconte mes malheurs, pour que vous les traitiez de
fables; que je vous dise mes projets, pour que vous alliez les
dnoncer  mon perscuteur: non, monsieur; d'ailleurs, que vous
importe la vie ou la mort d'une malheureuse condamne? vous ne
rpondez que de mon corps, n'est-ce pas? et pourvu que vous
reprsentiez un cadavre, qu'il soit reconnu pour le mien, on ne
vous en demandera pas davantage, et peut-tre, mme, aurez-vous
double rcompense.

-- Moi, madame, moi! s'cria Felton, supposer que j'accepterais
jamais le prix de votre vie; oh! vous ne pensez pas ce que vous
dites.

-- Laissez-moi faire, Felton, laissez-moi faire, dit Milady en
s'exaltant, tout soldat doit tre ambitieux, n'est-ce pas? vous
tes lieutenant, eh bien, vous suivrez mon convoi avec le grade de
capitaine.

-- Mais que vous ai-je donc fait, dit Felton branl, pour que
vous me chargiez d'une pareille responsabilit devant les hommes
et devant Dieu? Dans quelques jours vous allez tre loin d'ici,
madame, votre vie ne sera plus sous ma garde, et, ajouta-t-il avec
un soupir, alors vous en ferez ce que vous voudrez.

-- Ainsi, s'cria Milady comme si elle ne pouvait rsister  une
sainte indignation, vous, un homme pieux, vous que l'on appelle un
juste, vous ne demandez qu'une chose: c'est de n'tre point
inculp, inquit pour ma mort!

-- Je dois veiller sur votre vie, madame, et j'y veillerai.

-- Mais comprenez-vous la mission que vous remplissez? cruelle
dj si j'tais coupable, quel nom lui donnerez-vous, quel nom le
Seigneur lui donnera-t-il, si je suis innocente?

-- Je suis soldat, madame, et j'accomplis les ordres que j'ai
reus.

-- Croyez-vous qu'au jour du jugement dernier Dieu sparera les
bourreaux aveugles des juges iniques? vous ne voulez pas que je
tue mon corps, et vous vous faites l'agent de celui qui veut tuer
mon me!

-- Mais, je vous le rpte, reprit Felton branl, aucun danger ne
vous menace, et je rponds de Lord de Winter comme de moi-mme.

-- Insens! s'cria Milady, pauvre insens, qui ose rpondre d'un
autre homme quand les plus sages, quand les plus grands selon Dieu
hsitent  rpondre d'eux-mmes, et qui se range du parti le plus
fort et le plus heureux, pour accabler la plus faible et la plus
malheureuse!

-- Impossible, madame, impossible, murmura Felton, qui sentait au
fond du coeur la justesse de cet argument: prisonnire, vous ne
recouvrerez pas par moi la libert, vivante, vous ne perdrez pas
par moi la vie.

-- Oui, s'cria Milady, mais je perdrai ce qui m'est bien plus
cher que la vie, je perdrai l'honneur, Felton; et c'est vous, vous
que je ferai responsable devant Dieu et devant les hommes de ma
honte et de mon infamie.

Cette fois Felton, tout impassible qu'il tait ou qu'il faisait
semblant d'tre, ne put rsister  l'influence secrte qui s'tait
dj empare de lui: voir cette femme si belle, blanche comme la
plus candide vision, la voir tour  tour plore et menaante,
subir  la fois l'ascendant de la douleur et de la beaut, c'tait
trop pour un visionnaire, c'tait trop pour un cerveau min par
les rves ardents de la foi extatique, c'tait trop pour un coeur
corrod  la fois par l'amour du Ciel qui brle, par la haine des
hommes qui dvore.

Milady vit le trouble, elle sentait par intuition la flamme des
passions opposes qui brlaient avec le sang dans les veines du
jeune fanatique; et, pareille  un gnral habile qui, voyant
l'ennemi prt  reculer, marche sur lui en poussant un cri de
victoire, elle se leva, belle comme une prtresse antique,
inspire comme une vierge chrtienne et, le bras tendu, le col
dcouvert, les cheveux pars retenant d'une main sa robe
pudiquement ramene sur sa poitrine, le regard illumin de ce feu
qui avait dj port le dsordre dans les sens du jeune puritain,
elle marcha vers lui, s'criant sur un air vhment, de sa voix si
douce,  laquelle, dans l'occasion, elle donnait un accent
terrible:

Livre  Baal sa victime.
Jette aux lions le martyr:
Dieu te fera repentir!...
Je crie  lui de l'abme.
Felton s'arrta sous cette trange apostrophe, et comme ptrifi.

Qui tes-vous, qui tes-vous? s'cria-t-il en joignant les mains;
tes-vous une envoye de Dieu, tes-vous un ministre des enfers,
tes-vous ange ou dmon, vous appelez-vous Eloa ou Astart?

-- Ne m'as-tu pas reconnue, Felton? Je ne suis ni un ange, ni un
dmon, je suis une fille de la terre, je suis une soeur de ta
croyance, voil tout.

-- Oui! oui! dit Felton, je doutais encore, mais maintenant je
crois.

-- Tu crois, et cependant tu es le complice de cet enfant de
Blial qu'on appelle Lord de Winter! Tu crois, et cependant tu me
laisses aux mains de mes ennemis, de l'ennemi de l'Angleterre, de
l'ennemi de Dieu? Tu crois, et cependant tu me livres  celui qui
remplit et souille le monde de ses hrsies et de ses dbauches, 
cet infme Sardanapale que les aveugles nomment le duc de
Buckingham et que les croyants appellent l'Antchrist.

-- Moi, vous livrer  Buckingham! moi! que dites-vous l?

-- Ils ont des yeux, s'cria Milady, et ils ne verront pas; ils
ont des oreilles, et ils n'entendront point.

-- Oui, oui, dit Felton en passant ses mains sur son front couvert
de sueur, comme pour en arracher son dernier doute; oui, je
reconnais la voix qui me parle dans mes rves; oui, je reconnais
les traits de l'ange qui m'apparat chaque nuit, criant  mon me
qui ne peut dormir: "Frappe, sauve l'Angleterre, sauve-toi, car tu
mourras sans avoir dsarm Dieu!" Parlez, parlez! s'cria Felton,
je puis vous comprendre  prsent.

Un clair de joie terrible, mais rapide comme la pense, jaillit
des yeux de Milady.

Si fugitive qu'et t cette lueur homicide, Felton la vit et
tressaillit comme si cette lueur et clair les abmes du coeur
de cette femme.

Felton se rappela tout  coup les avertissements de Lord de
Winter, les sductions de Milady, ses premires tentatives lors de
son arrive; il recula d'un pas et baissa la tte, mais sans
cesser de la regarder: comme si, fascin par cette trange
crature, ses yeux ne pouvaient se dtacher de ses yeux.

Milady n'tait point femme  se mprendre au sens de cette
hsitation. Sous ses motions apparentes, son sang-froid glac ne
l'abandonnait point. Avant que Felton lui et rpondu et qu'elle
ft force de reprendre cette conversation si difficile  soutenir
sur le mme accent d'exaltation, elle laissa retomber ses mains,
et, comme si la faiblesse de la femme reprenait le dessus sur
l'enthousiasme de l'inspire:

Mais, non, dit-elle, ce n'est pas  moi d'tre la Judith qui
dlivrera Bthulie de cet Holopherne. Le glaive de l'ternel est
trop lourd pour mon bras. Laissez-moi donc fuir le dshonneur par
la mort, laissez-moi me rfugier dans le martyre. Je ne vous
demande ni la libert, comme ferait une coupable, ni la vengeance,
comme ferait une paenne. Laissez-moi mourir, voil tout. Je vous
supplie, je vous implore  genoux; laissez-moi mourir, et mon
dernier soupir sera une bndiction pour mon sauveur.

 cette voix douce et suppliante,  ce regard timide et abattu,
Felton se rapprocha. Peu  peu l'enchanteresse avait revtu cette
parure magique qu'elle reprenait et quittait  volont, c'est--
dire la beaut, la douceur, les larmes et surtout l'irrsistible
attrait de la volupt mystique, la plus dvorante des volupts.

Hlas! dit Felton, je ne puis qu'une chose, vous plaindre si vous
me prouvez que vous tes une victime! Mais Lord de Winter a de
cruels griefs contre vous. Vous tes chrtienne, vous tes ma
soeur en religion; je me sens entran vers vous, moi qui n'ai
aim que mon bienfaiteur, moi qui n'ai trouv dans la vie que des
tratres et des impies. Mais vous, madame, vous si belle en
ralit, vous si pure en apparence, pour que Lord de Winter vous
poursuive ainsi, vous avez donc commis des iniquits?

-- Ils ont des yeux, rpta Milady avec un accent d'indicible
douleur, et ils ne verront pas; ils ont des oreilles, et ils
n'entendront point.

-- Mais, alors, s'cria le jeune officier, parlez, parlez donc!

-- Vous confier ma honte! s'cria Milady avec le rouge de la
pudeur au visage, car souvent le crime de l'un est la honte de
l'autre; vous confier ma honte,  vous homme, moi femme! Oh!
continua-t-elle en ramenant pudiquement sa main sur ses beaux
yeux, oh! jamais, jamais je ne pourrai!

--  moi,  un frre! s'cria Felton.

Milady le regarda longtemps avec une expression que le jeune
officier prit pour du doute, et qui cependant n'tait que de
l'observation et surtout la volont de fasciner.

Felton,  son tour suppliant, joignit les mains.

Eh bien, dit Milady, je me fie  mon frre, j'oserai!

En ce moment, on entendit le pas de Lord de Winter; mais, cette
fois le terrible beau-frre de Milady ne se contenta point, comme
il avait fait la veille, de passer devant la porte et de
s'loigner, il s'arrta, changea deux mots avec la sentinelle,
puis la porte s'ouvrit et il parut.

Pendant ces deux mots changs, Felton s'tait recul vivement, et
lorsque Lord de Winter entra, il tait  quelques pas de la
prisonnire.

Le baron entra lentement, et porta son regard scrutateur de la
prisonnire au jeune officier:

Voil bien longtemps, John, dit-il, que vous tes ici; cette
femme vous a-t-elle racont ses crimes? alors je comprends la
dure de l'entretien.

Felton tressaillit, et Milady sentit qu'elle tait perdue si elle
ne venait au secours du puritain dcontenanc.

Ah! vous craignez que votre prisonnire ne vous chappe! dit-
elle, eh bien, demandez  votre digne gelier quelle grce, 
l'instant mme, je sollicitais de lui.

-- Vous demandiez une grce? dit le baron souponneux.

-- Oui, Milord, reprit le jeune homme confus.

-- Et quelle grce, voyons? demanda Lord de Winter.

-- Un couteau qu'elle me rendra par le guichet, une minute aprs
l'avoir reu, rpondit Felton.

-- Il y a donc quelqu'un de cach ici que cette gracieuse personne
veuille gorger? reprit Lord de Winter de sa voix railleuse et
mprisante.

-- Il y a moi, rpondit Milady.

-- Je vous ai donn le choix entre l'Amrique et Tyburn, reprit
Lord de Winter, choisissez Tyburn, Milady: la corde est, croyez-
moi, encore plus sre que le couteau.

Felton plit et fit un pas en avant, en songeant qu'au moment o
il tait entr, Milady tenait une corde.

Vous avez raison, dit celle-ci, et j'y avais dj pens; puis
elle ajouta d'une voix sourde: j'y penserai encore.

Felton sentit courir un frisson jusque dans la moelle de ses os;
probablement Lord de Winter aperut ce mouvement.

Mfie-toi, John, dit-il, John, mon ami, je me suis repos sur
toi, prends garde! Je t'ai prvenu! D'ailleurs, aie bon courage,
mon enfant, dans trois jours nous serons dlivrs de cette
crature, et o je l'envoie, elle ne nuira plus  personne.

-- Vous l'entendez! s'cria Milady avec clat, de faon que le
baron crt qu'elle s'adressait au Ciel et que Felton comprt que
c'tait  lui.

Felton baissa la tte et rva.

Le baron prit l'officier par le bras en tournant la tte sur son
paule, afin de ne pas perdre Milady de vue jusqu' ce qu'il ft
sorti.

Allons, allons, dit la prisonnire lorsque la porte se fut
referme, je ne suis pas encore si avance que je le croyais.
Winter a chang sa sottise ordinaire en une prudence inconnue; ce
que c'est que le dsir de la vengeance, et comme ce dsir forme
l'homme! Quant  Felton, il hsite. Ah! ce n'est pas un homme
comme ce d'Artagnan maudit. Un puritain n'adore que les vierges,
et il les adore en joignant les mains. Un mousquetaire aime les
femmes, et il les aime en joignant les bras.

Cependant Milady attendit avec impatience, car elle se doutait
bien que la journe ne se passerait pas sans qu'elle revit Felton.
Enfin, une heure aprs la scne que nous venons de raconter, elle
entendit que l'on parlait bas  la porte, puis bientt la porte
s'ouvrit, et elle reconnut Felton.

Le jeune homme s'avana rapidement dans la chambre en laissant la
porte ouverte derrire lui et en faisant signe  Milady de se
taire; il avait le visage boulevers.

Que me voulez-vous? dit-elle.

-- coutez, rpondit Felton  voix basse, je viens d'loigner la
sentinelle pour pouvoir rester ici sans qu'on sache que je suis
venu, pour vous parler sans qu'on puisse entendre ce que je vous
dis. Le baron vient de me raconter une histoire effroyable.

Milady prit son sourire de victime rsigne, et secoua la tte.

Ou vous tes un dmon, continua Felton, ou le baron, mon
bienfaiteur, mon pre, est un monstre. Je vous connais depuis
quatre jours, je l'aime depuis dix ans, lui; je puis donc hsiter
entre vous deux: ne vous effrayez pas de ce que je vous dis, j'ai
besoin d'tre convaincu. Cette nuit, aprs minuit, je viendrai
vous voir, vous me convaincrez.

-- Non, Felton, non, mon frre, dit-elle, le sacrifice est trop
grand, et je sens qu'il vous cote. Non, je suis perdue, ne vous
perdez pas avec moi. Ma mort sera bien plus loquente que ma vie,
et le silence du cadavre vous convaincra bien mieux que les
paroles de la prisonnire.

-- Taisez-vous, madame, s'cria Felton, et ne me parlez pas ainsi;
je suis venu pour que vous me promettiez sur l'honneur, pour que
vous me juriez sur ce que vous avez de plus sacr, que vous
n'attenterez pas  votre vie.

-- Je ne veux pas promettre, dit Milady, car personne plus que moi
n'a le respect du serment, et, si je promettais, il me faudrait
tenir.

-- Eh bien, dit Felton, engagez-vous seulement jusqu'au moment o
vous m'aurez revu. Si, lorsque vous m'aurez revu, vous persistez
encore, eh bien, alors, vous serez libre, et moi-mme je vous
donnerai l'arme que vous m'avez demande.

-- Eh bien, dit Milady, pour vous j'attendrai.

-- Jurez-le.

-- Je le jure par notre Dieu. tes-vous content?

-- Bien, dit Felton,  cette nuit!

Et il s'lana hors de l'appartement, referma la porte, et
attendit en dehors, la demi-pique du soldat  la main, comme s'il
et mont la garde  sa place.

Le soldat revenu, Felton lui rendit son arme.

Alors,  travers le guichet dont elle s'tait rapproche, Milady
vit le jeune homme se signer avec une ferveur dlirante et s'en
aller par le corridor avec un transport de joie.

Quant  elle, elle revint  sa place, un sourire de sauvage mpris
sur les lvres, et elle rpta en blasphmant ce nom terrible de
Dieu, par lequel elle avait jur sans jamais avoir appris  le
connatre.

Mon Dieu! dit-elle, fanatique insens! mon Dieu! c'est moi, moi
et celui qui m'aidera  me venger.


CHAPITRE LVI
CINQUIME JOURNE DE CAPTIVIT

Cependant Milady en tait arrive  un demi-triomphe, et le succs
obtenu doublait ses forces.

Il n'tait pas difficile de vaincre, ainsi qu'elle l'avait fait
jusque-l, des hommes prompts  se laisser sduire, et que
l'ducation galante de la cour entranait vite dans le pige;
Milady tait assez belle pour ne pas trouver de rsistance de la
part de la chair, et elle tait assez adroite pour l'emporter sur
tous les obstacles de l'esprit.

Mais, cette fois, elle avait  lutter contre une nature sauvage,
concentre, insensible  force d'austrit; la religion et la
pnitence avaient fait de Felton un homme inaccessible aux
sductions ordinaires. Il roulait dans cette tte exalte des
plans tellement vastes, des projets tellement tumultueux, qu'il
n'y restait plus de place pour aucun amour, de caprice ou de
matire, ce sentiment qui se nourrit de loisir et grandit par la
corruption. Milady avait donc fait brche, avec sa fausse vertu,
dans l'opinion d'un homme prvenu horriblement contre elle, et par
sa beaut, dans le coeur et les sens d'un homme chaste et pur.
Enfin, elle s'tait donn la mesure de ses moyens, inconnus
d'elle-mme jusqu'alors, par cette exprience faite sur le sujet
le plus rebelle que la nature et la religion pussent soumettre 
son tude.

Bien des fois nanmoins pendant la soire elle avait dsespr du
sort et d'elle-mme; elle n'invoquait pas Dieu, nous le savons,
mais elle avait foi dans le gnie du mal, cette immense
souverainet qui rgne dans tous les dtails de la vie humaine, et
 laquelle, comme dans la fable arabe, un grain de grenade suffit
pour reconstruire un monde perdu.

Milady, bien prpare  recevoir Felton, put dresser ses batteries
pour le lendemain. Elle savait qu'il ne lui restait plus que deux
jours, qu'une fois l'ordre sign par Buckingham (et Buckingham le
signerait d'autant plus facilement, que cet ordre portait un faux
nom, et qu'il ne pourrait reconnatre la femme dont il tait
question), une fois cet ordre sign, disons-nous, le baron la
faisait embarquer sur-le-champ, et elle savait aussi que les
femmes condamnes  la dportation usent d'armes bien moins
puissantes dans leurs sductions que les prtendues femmes
vertueuses dont le soleil du monde claire la beaut, dont la voix
de la mode vante l'esprit et qu'un reflet d'aristocratie dore de
ses lueurs enchantes. tre une femme condamne  une peine
misrable et infamante n'est pas un empchement  tre belle, mais
c'est un obstacle  jamais redevenir puissante. Comme tous les
gens d'un mrite rel, Milady connaissait le milieu qui convenait
 sa nature,  ses moyens. La pauvret lui rpugnait, l'abjection
la diminuait des deux tiers de sa grandeur. Milady n'tait reine
que parmi les reines; il fallait  sa domination le plaisir de
l'orgueil satisfait. Commander aux tres infrieurs tait plutt
une humiliation qu'un plaisir pour elle.

Certes, elle ft revenue de son exil, elle n'en doutait pas un
seul instant; mais combien de temps cet exil pouvait-il durer?
Pour une nature agissante et ambitieuse comme celle de Milady, les
jours qu'on n'occupe point  monter sont des jours nfastes; qu'on
trouve donc le mot dont on doive nommer les jours qu'on emploie 
descendre! Perdre un an, deux ans, trois ans, c'est--dire une
ternit; revenir quand d'Artagnan, heureux et triomphant, aurait,
lui et ses amis, reu de la reine la rcompense qui leur tait
bien acquise pour les services qu'ils lui avaient rendus,
c'taient l de ces ides dvorantes qu'une femme comme Milady ne
pouvait supporter. Au reste, l'orage qui grondait en elle doublait
sa force, et elle et fait clater les murs de sa prison, si son
corps et pu prendre un seul instant les proportions de son
esprit.

Puis ce qui l'aiguillonnait encore au milieu de tout cela, c'tait
le souvenir du cardinal. Que devait penser, que devait dire de son
silence le cardinal dfiant, inquiet, souponneux, le cardinal,
non seulement son seul appui, son seul soutien, son seul
protecteur dans le prsent, mais encore le principal instrument de
sa fortune et de sa vengeance  venir? Elle le connaissait, elle
savait qu' son retour, aprs un voyage inutile, elle aurait beau
arguer de la prison, elle aurait beau exalter les souffrances
subies, le cardinal rpondrait avec ce calme railleur du sceptique
puissant  la fois par la force et par le gnie: Il ne fallait
pas vous laisser prendre!

Alors Milady runissait toute son nergie, murmurant au fond de sa
pense le nom de Felton, la seule lueur de jour qui pntrt
jusqu' elle au fond de l'enfer o elle tait tombe; et comme un
serpent qui roule et droule ses anneaux pour se rendre compte 
lui-mme de sa force, elle enveloppait d'avance Felton dans les
mille replis de son inventive imagination.

Cependant le temps s'coulait, les heures les unes aprs les
autres semblaient rveiller la cloche en passant, et chaque coup
du battant d'airain retentissait sur le coeur de la prisonnire. 
neuf heures, Lord de Winter fit sa visite accoutume, regarda la
fentre et les barreaux, sonda le parquet et les murs, visita la
chemine et les portes, sans que, pendant cette longue et
minutieuse visite, ni lui ni Milady prononassent une seule
parole.

Sans doute que tous deux comprenaient que la situation tait
devenue trop grave pour perdre le temps en mots inutiles et en
colre sans effet.

Allons, allons, dit le baron en la quittant, vous ne vous
sauverez pas encore cette nuit!

 dix heures, Felton vint placer une sentinelle; Milady reconnut
son pas. Elle le devinait maintenant comme une matresse devine
celui de l'amant de son coeur, et cependant Milady dtestait et
mprisait  la fois ce faible fanatique.

Ce n'tait point l'heure convenue, Felton n'entra point.

Deux heures aprs et comme minuit sonnait, la sentinelle fut
releve.

Cette fois c'tait l'heure: aussi,  partir de ce moment, Milady
attendit-elle avec impatience.

La nouvelle sentinelle commena  se promener dans le corridor.

Au bout de dix minutes Felton vint.

Milady prta l'oreille.

coutez, dit le jeune homme  la sentinelle, sous aucun prtexte
ne t'loigne de cette porte, car tu sais que la nuit dernire un
soldat a t puni par Milord pour avoir quitt son poste un
instant, et cependant c'est moi qui, pendant sa courte absence,
avais veill  sa place.

-- Oui, je le sais, dit le soldat.

-- Je te recommande donc la plus exacte surveillance. Moi, ajouta-
t-il, je vais rentrer pour visiter une seconde fois la chambre de
cette femme, qui a, j'en ai peur, de sinistres projets sur elle-
mme et que j'ai reu l'ordre de surveiller.

Bon, murmura Milady, voil l'austre puritain qui ment!

Quant au soldat, il se contenta de sourire.

Peste! mon lieutenant, dit-il, vous n'tes pas malheureux d'tre
charg de commissions pareilles, surtout si Milord vous a autoris
 regarder jusque dans son lit.

Felton rougit; dans toute autre circonstance il eut rprimand le
soldat qui se permettait une pareille plaisanterie; mais sa
conscience murmurait trop haut pour que sa bouche ost parler.

Si j'appelle, dit-il, viens; de mme que si l'on vient, appelle-
moi.

-- Oui, mon lieutenant, dit le soldat.

Felton entra chez Milady. Milady se leva.

Vous voil? dit-elle.

-- Je vous avais promis de venir, dit Felton, et je suis venu.

-- Vous m'avez promis autre chose encore.

-- Quoi donc? mon Dieu! dit le jeune homme, qui malgr son empire
sur lui-mme, sentait ses genoux trembler et la sueur poindre sur
son front.

-- Vous avez promis de m'apporter un couteau, et de me le laisser
aprs notre entretien.

-- Ne parlez pas de cela, madame, dit Felton, il n'y a pas de
situation, si terrible qu'elle soit, qui autorise une crature de
Dieu  se donner la mort. J'ai rflchi que jamais je ne devais me
rendre coupable d'un pareil pch.

-- Ah! vous avez rflchi! dit la prisonnire en s'asseyant sur
son fauteuil avec un sourire de ddain; et moi aussi j'ai
rflchi.

--  quoi?

-- Que je n'avais rien  dire  un homme qui ne tenait pas sa
parole.

-- O mon Dieu! murmura Felton.

-- Vous pouvez vous retirer, dit Milady, je ne parlerai pas.

-- Voil le couteau! dit Felton tirant de sa poche l'arme que,
selon sa promesse, il avait apporte, mais qu'il hsitait 
remettre  sa prisonnire.

-- Voyons-le, dit Milady.

-- Pour quoi faire?

-- Sur l'honneur, je vous le rends  l'instant mme; vous le
poserez sur cette table; et vous resterez entre lui et moi.

Felton tendit l'arme  Milady, qui en examina attentivement la
trempe, et qui en essaya la pointe sur le bout de son doigt.

Bien, dit-elle en rendant le couteau au jeune officier, celui-ci
est en bel et bon acier; vous tes un fidle ami, Felton.

Felton reprit l'arme et la posa sur la table comme il venait
d'tre convenu avec sa prisonnire.

Milady le suivit des yeux et fit un geste de satisfaction.

Maintenant, dit-elle, coutez-moi.

La recommandation tait inutile: le jeune officier se tenait
debout devant elle, attendant ses paroles pour les dvorer.

Felton, dit Milady avec une solennit pleine de mlancolie,
Felton, si votre soeur, la fille de votre pre, vous disait:
Jeune encore, assez belle par malheur, on m'a fait tomber dans un
pige, j'ai rsist; on a multipli autour de moi les embches,
les violences, j'ai rsist; on a blasphm la religion que je
sers, le Dieu que j'adore, parce que j'appelais  mon secours ce
Dieu et cette religion, j'ai rsist; alors on m'a prodigu les
outrages, et comme on ne pouvait perdre mon me, on a voulu  tout
jamais fltrir mon corps; enfin...

Milady s'arrta, et un sourire amer passa sur ses lvres.

Enfin, dit Felton, enfin qu'a-t-on fait?

-- Enfin, un soir, on rsolut de paralyser cette rsistance qu'on
ne pouvait vaincre: un soir, on mla  mon eau un narcotique
puissant;  peine eus-je achev mon repas, que je me sentis tomber
peu  peu dans une torpeur inconnue. Quoique je fusse sans
dfiance, une crainte vague me saisit et j'essayai de lutter
contre le sommeil; je me levai, je voulus courir  la fentre,
appeler au secours, mais mes jambes refusrent de me porter; il me
semblait que le plafond s'abaissait sur ma tte et m'crasait de
son poids; je tendis les bras, j'essayai de parler, je ne pus que
pousser des sons inarticuls; un engourdissement irrsistible
s'emparait de moi, je me retins  un fauteuil, sentant que
j'allais tomber, mais bientt cet appui fut insuffisant pour mes
bras dbiles, je tombai sur un genou, puis sur les deux; je voulus
crier, ma langue tait glace; Dieu ne me vit ni ne m'entendit
sans doute, et je glissai sur le parquet, en proie  un sommeil
qui ressemblait  la mort.

De tout ce qui se passa dans ce sommeil et du temps qui s'coula
pendant sa dure, je n'eus aucun souvenir; la seule chose que je
me rappelle, c'est que je me rveillai couche dans une chambre
ronde, dont l'ameublement tait somptueux, et dans laquelle le
jour ne pntrait que par une ouverture au plafond. Du reste,
aucune porte ne semblait y donner entre: on et dit une
magnifique prison.

Je fus longtemps  pouvoir me rendre compte du lieu o je me
trouvais et de tous les dtails que je rapporte, mon esprit
semblait lutter inutilement pour secouer les pesantes tnbres de
ce sommeil auquel je ne pouvais m'arracher; j'avais des
perceptions vagues d'un espace parcouru, du roulement d'une
voiture, d'un rve horrible dans lequel mes forces se seraient
puises; mais tout cela tait si sombre et si indistinct dans ma
pense, que ces vnements semblaient appartenir  une autre vie
que la mienne et cependant mle  la mienne par une fantastique
dualit.

Quelque temps, l'tat dans lequel je me trouvais me sembla si
trange, que je crus que je faisais un rve. Je me levai
chancelante, mes habits taient prs de moi, sur une chaise: je ne
me rappelai ni m'tre dvtue, ni m'tre couche. Alors peu  peu
la ralit se prsenta  moi pleine de pudiques terreurs: je
n'tais plus dans la maison que j'habitais; autant que j'en
pouvais juger par la lumire du soleil, le jour tait dj aux
deux tiers coul! c'tait la veille au soir que je m'tais
endormie; mon sommeil avait donc dj dur prs de vingt-quatre
heures. Que s'tait-il pass pendant ce long sommeil?

Je m'habillai aussi rapidement qu'il me fut possible. Tous mes
mouvements lents et engourdis attestaient que l'influence du
narcotique n'tait point encore entirement dissipe. Au reste,
cette chambre tait meuble pour recevoir une femme; et la
coquette la plus acheve n'et pas eu un souhait  former, qu'en
promenant son regard autour de l'appartement elle n'et vu son
souhait accompli.

Certes, je n'tais pas la premire captive qui s'tait vue
enferme dans cette splendide prison; mais, vous le comprenez,
Felton, plus la prison tait belle, plus je m'pouvantais.

Oui, c'tait une prison, car j'essayai vainement d'en sortir. Je
sondai tous les murs afin de dcouvrir une porte, partout les murs
rendirent un son plein et mat.

Je fis peut-tre vingt fois le tour de cette chambre, cherchant
une issue quelconque; il n'y en avait pas: je tombai crase de
fatigue et de terreur sur un fauteuil.

Pendant ce temps, la nuit venait rapidement, et avec la nuit mes
terreurs augmentaient: je ne savais si je devais rester o j'tais
assise; il me semblait que j'tais entoure de dangers inconnus,
dans lesquels j'allais tomber  chaque pas. Quoique je n'eusse
rien mang depuis la veille, mes craintes m'empchaient de
ressentir la faim.

Aucun bruit du dehors, qui me permt de mesurer le temps, ne
venait jusqu' moi; je prsumai seulement qu'il pouvait tre sept
ou huit heures du soir; car nous tions au mois d'octobre, et il
faisait nuit entire.

Tout  coup, le cri d'une porte qui tourne sur ses gonds me fit
tressaillir; un globe de feu apparut au-dessus de l'ouverture
vitre du plafond, jetant une vive lumire dans ma chambre, et je
m'aperus avec terreur qu'un homme tait debout  quelques pas de
moi.

Une table  deux couverts, supportant un souper tout prpar,
s'tait dresse comme par magie au milieu de l'appartement.

Cet homme tait celui qui me poursuivait depuis un an, qui avait
jur mon dshonneur, et qui, aux premiers mots qui sortirent de sa
bouche, me fit comprendre qu'il l'avait accompli la nuit
prcdente.

-- L'infme! murmura Felton.

-- Oh! oui, l'infme! s'cria Milady, voyant l'intrt que le
jeune officier, dont l'me semblait suspendue  ses lvres,
prenait  cet trange rcit; oh! oui, l'infme! il avait cru qu'il
lui suffisait d'avoir triomph de moi dans mon sommeil, pour que
tout ft dit; il venait, esprant que j'accepterais ma honte,
puisque ma honte tait consomme; il venait m'offrir sa fortune en
change de mon amour.

Tout ce que le coeur d'une femme peut contenir de superbe mpris
et de paroles ddaigneuses, je le versai sur cet homme; sans
doute, il tait habitu  de pareils reproches; car il m'couta
calme, souriant, et les bras croiss sur la poitrine; puis,
lorsqu'il crut que j'avais tout dit, il s'avana vers moi; je
bondis vers la table, je saisis un couteau, je l'appuyai sur ma
poitrine.

Faites un pas de plus, lui dis-je, et outre mon dshonneur, vous
aurez encore ma mort  vous reprocher.

Sans doute, il y avait dans mon regard, dans ma voix, dans toute
ma personne, cette vrit de geste, de pose et d'accent, qui porte
la conviction dans les mes les plus perverses, car il s'arrta.

Votre mort! me dit-il; oh! non, vous tes une trop charmante
matresse pour que je consente  vous perdre ainsi, aprs avoir eu
le bonheur de vous possder une seule fois seulement. Adieu, ma
toute belle! j'attendrai, pour revenir vous faire ma visite, que
vous soyez dans de meilleures dispositions.

 ces mots, il donna un coup de sifflet; le globe de flamme qui
clairait ma chambre remonta et disparut; je me retrouvai dans
l'obscurit. Le mme bruit d'une porte qui s'ouvre et se referme
se reproduisit un instant aprs, le globe flamboyant descendit de
nouveau, et je me retrouvai seule.

Ce moment fut affreux; si j'avais encore quelques doutes sur mon
malheur, ces doutes s'taient vanouis dans une dsesprante
ralit: j'tais au pouvoir d'un homme que non seulement je
dtestais, mais que je mprisais; d'un homme capable de tout, et
qui m'avait dj donn une preuve fatale de ce qu'il pouvait oser.

-- Mais quel tait donc cet homme? demanda Felton.

-- Je passai la nuit sur une chaise, tressaillant au moindre
bruit, car  minuit  peu prs, la lampe s'tait teinte, et je
m'tais retrouve dans l'obscurit. Mais la nuit se passa sans
nouvelle tentative de mon perscuteur; le jour vint: la table
avait disparu; seulement, j'avais encore le couteau  la main.

Ce couteau c'tait tout mon espoir.

J'tais crase de fatigue; l'insomnie brlait mes yeux; je
n'avais pas os dormir un seul instant: le jour me rassura,
j'allai me jeter sur mon lit sans quitter le couteau librateur
que je cachai sous mon oreiller.

Quand je me rveillai, une nouvelle table tait servie.

Cette fois, malgr mes terreurs, en dpit de mes angoisses, une
faim dvorante se faisait sentir; il y avait quarante-huit heures
que je n'avais pris aucune nourriture: je mangeai du pain et
quelques fruits; puis, me rappelant le narcotique ml  l'eau que
j'avais bue, je ne touchai point  celle qui tait sur la table,
et j'allai remplir mon verre  une fontaine de marbre scelle dans
le mur, au-dessus de ma toilette.

Cependant, malgr cette prcaution, je ne demeurai pas moins
quelque temps encore dans une affreuse angoisse; mais mes
craintes, cette fois, n'taient pas fondes: je passai la journe
sans rien prouver qui ressemblt  ce que je redoutais.

J'avais eu la prcaution de vider  demi la carafe, pour qu'on ne
s'apert point de ma dfiance.

Le soir vint, et avec lui l'obscurit; cependant, si profonde
qu'elle ft, mes yeux commenaient  s'y habituer; je vis, au
milieu des tnbres, la table s'enfoncer dans le plancher; un
quart d'heure aprs, elle reparut portant mon souper; un instant
aprs, grce  la mme lampe, ma chambre s'claira de nouveau.

J'tais rsolue  ne manger que des objets auxquels il tait
impossible de mler aucun somnifre: deux oeufs et quelques fruits
composrent mon repas; puis, j'allai puiser un verre d'eau  ma
fontaine protectrice, et je le bus.

Aux premires gorges, il me sembla qu'elle n'avait plus le mme
got que le matin: un soupon rapide me prit, je m'arrtai; mais
j'en avais dj aval un demi-verre.

Je jetai le reste avec horreur, et j'attendis, la sueur de
l'pouvante au front.

Sans doute quelque invisible tmoin m'avait vue prendre de l'eau
 cette fontaine, et avait profit de ma confiance mme pour mieux
assurer ma perte si froidement rsolue, si cruellement poursuivie.

Une demi-heure ne s'tait pas coule, que les mmes symptmes se
produisirent; seulement, comme cette fois je n'avais bu qu'un
demi-verre d'eau, je luttai plus longtemps, et, au lieu de
m'endormir tout  fait, je tombai dans un tat de somnolence qui
me laissait le sentiment de ce qui se passait autour de moi, tout
en m'tant la force ou de me dfendre ou de fuir.

Je me tranai vers mon lit, pour y chercher la seule dfense qui
me restt, mon couteau sauveur; mais je ne pus arriver jusqu'au
chevet: je tombai  genoux, les mains cramponnes  l'une des
colonnes du pied; alors, je compris que j'tais perdue.

Felton plit affreusement, et un frisson convulsif courut par tout
son corps.

Et ce qu'il y avait de plus affreux, continua Milady, la voix
altre comme si elle et encore prouv la mme angoisse qu'en ce
moment terrible, c'est que, cette fois, j'avais la conscience du
danger qui me menaait; c'est que mon me, je puis le dire,
veillait dans mon corps endormi; c'est que je voyais, c'est que
j'entendais: il est vrai que tout cela tait comme dans un rve;
mais ce n'en tait que plus effrayant.

Je vis la lampe qui remontait et qui peu  peu me laissait dans
l'obscurit; puis j'entendis le cri si bien connu de cette porte,
quoique cette porte ne se ft ouverte que deux fois.

Je sentis instinctivement qu'on s'approchait de moi: on dit que
le malheureux perdu dans les dserts de l'Amrique sent ainsi
l'approche du serpent.

Je voulais faire un effort, je tentai de crier; par une
incroyable nergie de volont je me relevai mme, mais pour
retomber aussitt... et retomber dans les bras de mon perscuteur.

-- Dites-moi donc quel tait cet homme? s'cria le jeune
officier.

Milady vit d'un seul regard tout ce qu'elle inspirait de
souffrance  Felton, en pesant sur chaque dtail de son rcit;
mais elle ne voulait lui faire grce d'aucune torture. Plus
profondment elle lui briserait le coeur, plus srement il la
vengerait. Elle continua donc comme si elle n'et point entendu
son exclamation, ou comme si elle et pens que le moment n'tait
pas encore venu d'y rpondre.

Seulement, cette fois, ce n'tait plus  une espce de cadavre
inerte, sans aucun sentiment, que l'infme avait affaire. Je vous
l'ai dit: sans pouvoir parvenir  retrouver l'exercice complet de
mes facults, il me restait le sentiment de mon danger: je luttai
donc de toutes mes forces et sans doute j'opposai, tout affaiblie
que j'tais, une longue rsistance, car je l'entendis s'crier:

"Ces misrables puritaines! je savais bien qu'elles lassaient
leurs bourreaux, mais je les croyais moins fortes contre leurs
sducteurs."

Hlas! cette rsistance dsespre ne pouvait durer longtemps, je
sentis mes forces qui s'puisaient, et cette fois ce ne fut pas de
mon sommeil que le lche profita, ce fut de mon vanouissement.

Felton coutait sans faire entendre autre chose qu'une espce de
rugissement sourd; seulement la sueur ruisselait sur son front de
marbre, et sa main cache sous son habit dchirait sa poitrine.

Mon premier mouvement, en revenant  moi, fui de chercher sous
mon oreiller ce couteau que je n'avais pu atteindre; s'il n'avait
point servi  la dfense, il pouvait au moins servir 
l'expiation.

Mais en prenant ce couteau, Felton, une ide terrible me vint.
J'ai jur de tout vous dire et je vous dirai tout; je vous ai
promis la vrit, je la dirai, dt-elle me perdre.

-- L'ide vous vint de vous venger de cet homme, n'est-ce pas?
s'cria Felton.

-- Eh bien, oui! dit Milady: cette ide n'tait pas d'une
chrtienne, je le sais; sans doute cet ternel ennemi de notre
me, ce lion rugissant sans cesse autour de nous la soufflait 
mon esprit. Enfin, que vous dirai-je, Felton? continua Milady du
ton d'une femme qui s'accuse d'un crime, cette ide me vint et ne
me quitta plus sans doute. C'est de cette pense homicide que je
porte aujourd'hui la punition.

-- Continuez, continuez, dit Felton, j'ai hte de vous voir
arriver  la vengeance.

-- Oh! je rsolus qu'elle aurait lieu le plus tt possible, je ne
doutais pas qu'il ne revnt la nuit suivante. Dans le jour je
n'avais rien  craindre.

Aussi, quand vint l'heure du djeuner, je n'hsitai pas  manger
et  boire: j'tais rsolue  faire semblant de souper, mais  ne
rien prendre: je devais donc par la nourriture du matin combattre
le jene du soir.

Seulement je cachai un verre d'eau soustraite  mon djeuner, la
soif ayant t ce qui m'avait le plus fait souffrir quand j'tais
demeure quarante-huit heures sans boire ni manger.

La journe s'coula sans avoir d'autre influence sur moi que de
m'affermir dans la rsolution prise: seulement j'eus soin que mon
visage ne traht en rien la pense de mon coeur, car je ne doutais
pas que je ne fusse observe; plusieurs fois mme je sentis un
sourire sur mes lvres. Felton, je n'ose pas vous dire  quelle
ide je souriais, vous me prendriez en horreur...

-- Continuez, continuez, dit Felton, vous voyez bien que j'coute
et que j'ai hte d'arriver.

-- Le soir vint, les vnements ordinaires s'accomplirent; pendant
l'obscurit, comme d'habitude, mon souper fut servi, puis la lampe
s'alluma, et je me mis  table.

Je mangeai quelques fruits seulement: je fis semblant de me
verser de l'eau de la carafe, mais je ne bus que celle que j'avais
conserve dans mon verre, la substitution, au reste, fut faite
assez adroitement pour que mes espions, si j'en avais, ne
conussent aucun soupon.

Aprs le souper, je donnai les mmes marques d'engourdissement
que la veille; mais cette fois, comme si je succombais  la
fatigue ou comme si je me familiarisais avec le danger, je me
tranai vers mon lit, et je fis semblant de m'endormir.

Cette fois, j'avais retrouv mon couteau sous l'oreiller, et tout
en feignant de dormir, ma main serrait convulsivement la poigne.

Deux heures s'coulrent sans qu'il se passt rien de nouveau:
cette fois,  mon Dieu! qui m'et dit cela la veille? je
commenais  craindre qu'il ne vnt pas.

Enfin, je vis la lampe s'lever doucement et disparatre dans les
profondeurs du plafond; ma chambre s'emplit de tnbres, mais je
fis un effort pour percer du regard l'obscurit.

Dix minutes  peu prs se passrent. Je n'entendais d'autre bruit
que celui du battement de mon coeur.

J'implorais le Ciel pour qu'il vnt.

Enfin j'entendis le bruit si connu de la porte qui s'ouvrait et
se refermait; j'entendis, malgr l'paisseur du tapis, un pas qui
faisait crier le parquet; je vis, malgr l'obscurit, une ombre
qui approchait de mon lit.

-- Htez-vous, htez-vous! dit Felton, ne voyez-vous pas que
chacune de vos paroles me brle comme du plomb fondu!

-- Alors, continua Milady, alors je runis toutes mes forces, je
me rappelai que le moment de la vengeance ou plutt de la justice
avait sonn; je me regardai comme une autre Judith; je me ramassai
sur moi-mme, mon couteau  la main, et quand je le vis prs de
moi, tendant les bras pour chercher sa victime, alors, avec le
dernier cri de la douleur et du dsespoir, je le frappai au milieu
de la poitrine.

Le misrable! il avait tout prvu: sa poitrine tait couverte
d'une cotte de mailles; le couteau s'moussa.

Ah! ah! s'cria-t-il en me saisissant le bras et en m'arrachant
l'arme qui m'avait si mal servie, vous en voulez  ma vie, ma
belle puritaine! mais c'est plus que de la haine, cela, c'est de
l'ingratitude! Allons, allons, calmez-vous, ma belle enfant!
j'avais cru que vous tiez adoucie. Je ne suis pas de ces tyrans
qui gardent les femmes de force: vous ne m'aimez pas, j'en doutais
avec ma fatuit ordinaire; maintenant j'en suis convaincu. Demain,
vous serez libre.

Je n'avais qu'un dsir, c'tait qu'il me tut.

Prenez garde! lui dis-je, car ma libert c'est votre dshonneur.
Oui, car,  peine sortie d'ici, je dirai tout, je dirai la
violence dont vous avez us envers moi, je dirai ma captivit. Je
dnoncerai ce palais d'infamie; vous tes bien haut plac, Milord,
mais tremblez! Au-dessus de vous il y a le roi, au-dessus du roi
il y a Dieu.

Si matre qu'il part de lui, mon perscuteur laissa chapper un
mouvement de colre. Je ne pouvais voir l'expression de son
visage, mais j'avais senti frmir son bras sur lequel tait pose
ma main.

-- Alors, vous ne sortirez pas d'ici, dit-il.

-- Bien, bien! m'criai-je, alors le lieu de mon supplice sera
aussi celui de mon tombeau. Bien! je mourrai ici et vous verrez si
un fantme qui accuse n'est pas plus terrible encore qu'un vivant
qui menace!

-- On ne vous laissera aucune arme.

-- Il y en a une que le dsespoir a mise  la porte de toute
crature qui a le courage de s'en servir. Je me laisserai mourir
de faim.

-- Voyons, dit le misrable, la paix ne vaut-elle pas mieux
qu'une pareille guerre? Je vous rends la libert  l'instant mme,
je vous proclame une vertu, je vous surnomme la Lucrce de
l'Angleterre.

-- Et moi je dis que vous en tes le Sextus, moi je vous dnonce
aux hommes comme je vous ai dj dnonc  Dieu; et s'il faut que,
comme Lucrce, je signe mon accusation de mon sang, je la
signerai.

-- Ah! ah! dit mon ennemi d'un ton railleur, alors c'est autre
chose. Ma foi, au bout du compte, vous tes bien ici, rien ne vous
manquera, et si vous vous laissez mourir de faim ce sera de votre
faute.

 ces mots, il se retira, j'entendis s'ouvrir et se refermer la
porte, et je restai abme, moins encore, je l'avoue, dans ma
douleur, que dans la honte de ne m'tre pas venge.

Il me tint parole. Toute la journe, toute la nuit du lendemain
s'coulrent sans que je le revisse. Mais moi aussi je lui tins
parole, et je ne mangeai ni ne bus; j'tais, comme je le lui avais
dit, rsolue  me laisser mourir de faim.

Je passai le jour et la nuit en prire, car j'esprais que Dieu
me pardonnerait mon suicide.

La seconde nuit la porte s'ouvrit; j'tais couche  terre sur le
parquet, les forces commenaient  m'abandonner.

Au bruit je me relevai sur une main.

Eh bien, me dit une voix qui vibrait d'une faon trop terrible 
mon oreille pour que je ne la reconnusse pas, eh bien! sommes-nous
un peu adoucie et paierons nous notre libert d'une seule promesse
de silence?

Tenez, moi, je suis bon prince, ajouta-t-il, et, quoique je
n'aime pas les puritains, je leur rends justice, ainsi qu'aux
puritaines, quand elles sont jolies. Allons, faites-moi un petit
serment sur la croix, je ne vous en demande pas davantage.

-- Sur la croix! m'criai-je en me relevant, car  cette voix
abhorre j'avais retrouv toutes mes forces; sur la croix! je jure
que nulle promesse, nulle menace, nulle torture ne me fermera la
bouche; sur la croix! je jure de vous dnoncer partout comme un
meurtrier, comme un larron d'honneur, comme un lche; sur la
croix! je jure, si jamais je parviens  sortir d'ici, de demander
vengeance contre vous au genre humain entier.

-- Prenez garde! dit la voix avec un accent de menace que je
n'avais pas encore entendu, j'ai un moyen suprme, que je
n'emploierai qu' la dernire extrmit, de vous fermer la bouche
ou du moins d'empcher qu'on ne croie  un seul mot de ce que vous
direz.

Je rassemblai toutes mes forces pour rpondre par un clat de
rire.

Il vit que c'tait entre nous dsormais une guerre ternelle, une
guerre  mort.

coutez, dit-il, je vous donne encore le reste de cette nuit et
la journe de demain; rflchissez: promettez de vous taire, la
richesse, la considration, les honneurs mmes vous entoureront;
menacez de parler, et je vous condamne  l'infamie.

-- Vous! m'criai-je, vous!

--  l'infamie ternelle, ineffaable!

-- Vous! rptai-je. Oh! je vous le dis, Felton, je le croyais
insens!

Oui, moi! reprit-il.

-- Ah! laissez-moi, lui dis-je, sortez, si vous ne voulez pas
qu' vos yeux je me brise la tte contre la muraille!

-- C'est bien, reprit-il, vous le voulez,  demain soir!

--  demain soir, rpondis-je en me laissant tomber et en mordant
le tapis de rage...

Felton s'appuyait sur un meuble, et Milady voyait avec une joie de
dmon que la force lui manquerait peut-tre avant la fin du rcit.


CHAPITRE LVII
UN MOYEN DE TRAGDIE CLASSIQUE

Aprs un moment de silence employ par Milady  observer le jeune
homme qui l'coutait, elle continua son rcit:

Il y avait prs de trois jours que je n'avais ni bu ni mang, je
souffrais des tortures atroces: parfois il me passait comme des
nuages qui me serraient le front, qui me voilaient les yeux:
c'tait le dlire.

Le soir vint; j'tais si faible, qu' chaque instant je
m'vanouissais et  chaque fois que je m'vanouissais je
remerciais Dieu, car je croyais que j'allais mourir.

Au milieu de l'un de ces vanouissements, j'entendis la porte
s'ouvrir; la terreur me rappela  moi.

Mon perscuteur entra suivi d'un homme masqu, il tait masqu
lui-mme; mais je reconnus son pas, je reconnus cet air imposant
que l'enfer a donn  sa personne pour le malheur de l'humanit.

Eh bien, me dit-il, tes-vous dcide  me faire le serment que
je vous ai demand?

Vous l'avez dit, les puritains n'ont qu'une parole: la mienne,
vous l'avez entendue, c'est de vous poursuivre sur la terre au
tribunal des hommes, dans le ciel au tribunal de Dieu!

Ainsi, vous persistez?

Je le jure devant ce Dieu qui m'entend: je prendrai le monde
entier  tmoin de votre crime, et cela jusqu' ce que j'aie
trouv un vengeur.

Vous tes une prostitue, dit-il d'une voix tonnante, et vous
subirez le supplice des prostitues! Fltrie aux yeux du monde que
vous invoquerez, tchez de prouver  ce monde que vous n'tes ni
coupable ni folle!

Puis s'adressant  l'homme qui l'accompagnait:

Bourreau, dit-il, fais ton devoir.

-- Oh! son nom, son nom! s'cria Felton; son nom, dites-le-moi!

-- Alors, malgr mes cris, malgr ma rsistance, car je commenais
 comprendre qu'il s'agissait pour moi de quelque chose de pire
que la mort, le bourreau me saisit, me renversa sur le parquet, me
meurtrit de ses treintes, et suffoque par les sanglots, presque
sans connaissance invoquant Dieu, qui ne m'coutait pas, je
poussai tout  coup un effroyable cri de douleur et de honte; un
fer brlant, un fer rouge, le fer du bourreau, s'tait imprim sur
mon paule.

Felton poussa un rugissement.

Tenez, dit Milady, en se levant alors avec une majest de reine,
-- tenez, Felton, voyez comment on a invent un nouveau martyre
pour la jeune fille pure et cependant victime de la brutalit d'un
sclrat. Apprenez  connatre le coeur des hommes, et dsormais
faites-vous moins facilement l'instrument de leurs injustes
vengeances.

Milady d'un geste rapide ouvrit sa robe, dchira la batiste qui
couvrait son sein, et, rouge d'une feinte colre et d'une honte
joue, montra au jeune homme l'empreinte ineffaable qui
dshonorait cette paule si belle.

Mais, s'cria Felton, c'est une fleur de lis que je vois l!

-- Et voil justement o est l'infamie, rpondit Milady. La
fltrissure d'Angleterre!... il fallait prouver quel tribunal me
l'avait impose, et j'aurais fait un appel public  tous les
tribunaux du royaume; mais la fltrissure de France... oh! par
elle, j'tais bien rellement fltrie.

C'en tait trop pour Felton.

Ple, immobile, cras par cette rvlation effroyable, bloui par
la beaut surhumaine de cette femme qui se dvoilait  lui avec
une impudeur qu'il trouva sublime, il finit par tomber  genoux
devant elle comme faisaient les premiers chrtiens devant ces
pures et saintes martyres que la perscution des empereurs livrait
dans le cirque  la sanguinaire lubricit des populaces. La
fltrissure disparut, la beaut seule resta.

Pardon, pardon! s'cria Felton, oh! pardon!

Milady lut dans ses yeux: Amour, amour.

Pardon de quoi? demanda-t-elle.

-- Pardon de m'tre joint  vos perscuteurs.

Milady lui tendit la main.

Si belle, si jeune! s'cria Felton en couvrant cette main de
baisers.

Milady laissa tomber sur lui un de ces regards qui d'un esclave
font un roi.

Felton tait puritain: il quitta la main de cette femme pour
baiser ses pieds.

Il ne l'aimait dj plus, il l'adorait.

Quand cette crise fut passe, quand Milady parut avoir recouvr
son sang-froid, qu'elle n'avait jamais perdu; lorsque Felton eut
vu se refermer sous le voile de la chastet ces trsors d'amour
qu'on ne lui cachait si bien que pour les lui faire dsirer plus
ardemment:

Ah! maintenant, dit-il, je n'ai plus qu'une chose  vous
demander, c'est le nom de votre vritable bourreau; car pour moi
il n'y en a qu'un; l'autre tait l'instrument, voil tout.

-- Eh quoi, frre! s'cria Milady, il faut encore que je te le
nomme, et tu ne l'as pas devin?

-- Quoi! reprit Felton, lui!... encore lui!... toujours lui!...
Quoi! le vrai coupable...

-- Le vrai coupable, dit Milady, c'est le ravageur de
l'Angleterre, le perscuteur des vrais croyants, le lche
ravisseur de l'honneur de tant de femmes, celui qui pour un
caprice de son coeur corrompu va faire verser tant de sang  deux
royaumes, qui protge les protestants aujourd'hui et qui les
trahira demain...

-- Buckingham! c'est donc Buckingham! s'cria Felton exaspr.

Milady cacha son visage dans ses mains, comme si elle n'et pu
supporter la honte que lui rappelait ce nom.

Buckingham, le bourreau de cette anglique crature! s'cria
Felton. Et tu ne l'as pas foudroy, mon Dieu! et tu l'as laiss
noble, honor, puissant pour notre perte  tous!

-- Dieu abandonne qui s'abandonne lui-mme, dit Milady.

-- Mais il veut donc attirer sur sa tte le chtiment rserv aux
maudits! continua Felton avec une exaltation croissante, il veut
donc que la vengeance humaine prvienne la justice cleste!

-- Les hommes le craignent et l'pargnent.

-- Oh! moi, dit Felton, je ne le crains pas et je ne l'pargnerai
pas!...

Milady sentit son me baigne d'une joie infernale.

Mais comment Lord de Winter, mon protecteur, mon pre, demanda
Felton, se trouve-t-il ml  tout cela?

-- coutez, Felton, reprit Milady, car  ct des hommes lches et
mprisables, il est encore des natures grandes et gnreuses.
J'avais un fianc, un homme que j'aimais et qui m'aimait; un coeur
comme le vtre, Felton, un homme comme vous. Je vins  lui et je
lui racontai tout, il me connaissait, celui-l, et ne douta point
un instant. C'tait un grand seigneur, c'tait un homme en tout
point l'gal de Buckingham. Il ne dit rien, il ceignit seulement
son pe, s'enveloppa de son manteau et se rendit  Buckingham
Palace.

-- Oui, oui, dit Felton, je comprends; quoique avec de pareils
hommes ce ne soit pas l'pe qu'il faille employer, mais le
poignard.

-- Buckingham tait parti depuis la veille, envoy comme
ambassadeur en Espagne, o il allait demander la main de l'infante
pour le roi Charles Ier, qui n'tait alors que prince de Galles.
Mon fianc revint.

coutez, me dit-il, cet homme est parti, et pour le moment, par
consquent, il chappe  ma vengeance; mais en attendant soyons
unis, comme nous devions l'tre, puis rapportez-vous-en  Lord de
Winter pour soutenir son honneur et celui de sa femme.

-- Lord de Winter! s'cria Felton.

-- Oui, dit Milady, Lord de Winter, et maintenant vous devez tout
comprendre, n'est-ce pas? Buckingham resta plus d'un an absent.
Huit jours avant son arrive, Lord de Winter mourut subitement, me
laissant sa seule hritire. D'o venait le coup? Dieu, qui sait
tout, le sait sans doute, moi je n'accuse personne...

-- Oh! quel abme, quel abme! s'cria Felton.

-- Lord de Winter tait mort sans rien dire  son frre. Le secret
terrible devait tre cach  tous, jusqu' ce qu'il clatt comme
la foudre sur la tte du coupable. Votre protecteur avait vu avec
peine ce mariage de son frre an avec une jeune fille sans
fortune. Je sentis que je ne pouvais attendre d'un homme tromp
dans ses esprances d'hritage aucun appui. Je passai en France
rsolue  y demeurer pendant tout le reste de ma vie. Mais toute
ma fortune est en Angleterre; les communications fermes par la
guerre, tout me manqua: force fut alors d'y revenir; il y a six
jours j'abordais  Portsmouth.

-- Eh bien? dit Felton.

-- Eh bien, Buckingham apprit sans doute mon retour, il en parla 
Lord de Winter, dj prvenu contre moi, et lui dit que sa belle-
soeur tait une prostitue, une femme fltrie. La voix pure et
noble de mon mari n'tait plus l pour me dfendre. Lord de Winter
crut tout ce qu'on lui dit, avec d'autant plus de facilit qu'il
avait intrt  le croire. Il me fit arrter, me conduisit ici, me
remit sous votre garde. Vous savez le reste: aprs-demain il me
bannit, il me dporte; aprs-demain il me relgue parmi les
infmes. Oh! la trame est bien ourdie, allez! le complot est
habile et mon honneur n'y survivra pas. Vous voyez bien qu'il faut
que je meure, Felton; Felton, donnez-moi ce couteau!

Et  ces mots, comme si toutes ses forces taient puises, Milady
se laissa aller dbile et languissante entre les bras du jeune
officier, qui, ivre d'amour, de colre et de volupts inconnues,
la reut avec transport, la serra contre son coeur, tout
frissonnant  l'haleine de cette bouche si belle, tout perdu au
contact de ce sein si palpitant.

Non, non, dit-il; non, tu vivras honore et pure, tu vivras pour
triompher de tes ennemis.

Milady le repoussa lentement de la main en l'attirant du regard;
mais Felton,  son tour, s'empara d'elle, l'implorant comme une
Divinit.

Oh! la mort, la mort! dit-elle en voilant sa voix et ses
paupires, oh! la mort plutt que la honte; Felton, mon frre, mon
ami, je t'en conjure!

-- Non, s'cria Felton, non, tu vivras, et tu seras venge!

-- Felton, je porte malheur  tout ce qui m'entoure! Felton,
abandonne-moi! Felton, laisse-moi mourir!

-- Eh bien, nous mourrons donc ensemble! s'cria-t-il en appuyant
ses lvres sur celles de la prisonnire.

Plusieurs coups retentirent  la porte; cette fois, Milady le
repoussa rellement.

coutez, dit-elle, on nous a entendus, on vient! c'en est fait,
nous sommes perdus!

-- Non, dit Felton, c'est la sentinelle qui me prvient seulement
qu'une ronde arrive.

-- Alors, courez  la porte et ouvrez vous-mme.

Felton obit; cette femme tait dj toute sa pense, toute son
me.

Il se trouva en face d'un sergent commandant une patrouille de
surveillance.

Eh bien, qu'y a-t-il? demanda le jeune lieutenant.

-- Vous m'aviez dit d'ouvrir la porte si j'entendais crier au
secours, dit le soldat, mais vous aviez oubli de me laisser la
clef; je vous ai entendu crier sans comprendre ce que vous disiez,
j'ai voulu ouvrir la porte, elle tait ferme en dedans, alors
j'ai appel le sergent.

-- Et me voil, dit le sergent.

Felton, gar, presque fou, demeurait sans voix.

Milady comprit que c'tait  elle de s'emparer de la situation,
elle courut  la table et prit le couteau qu'y avait dpos
Felton:

Et de quel droit voulez-vous m'empcher de mourir? dit-elle.

-- Grand Dieu! s'cria Felton en voyant le couteau luire  sa
main.

En ce moment, un clat de rire ironique retentit dans le corridor.

Le baron, attir par le bruit, en robe de chambre, son pe sous
le bras, se tenait debout sur le seuil de la porte.

Ah! ah! dit-il, nous voici au dernier acte de la tragdie; vous
le voyez, Felton, le drame a suivi toutes les phases que j'avais
indiques; mais soyez tranquille, le sang ne coulera pas.

Milady comprit qu'elle tait perdue si elle ne donnait pas 
Felton une preuve immdiate et terrible de son courage.

Vous vous trompez, Milord, le sang coulera, et puisse ce sang
retomber sur ceux qui le font couler!

Felton jeta un cri et se prcipita vers elle; il tait trop tard:
Milady s'tait frappe. Mais le couteau avait rencontr,
heureusement, nous devrions dire adroitement, le busc de fer qui,
 cette poque, dfendait comme une cuirasse la poitrine des
femmes; il avait gliss en dchirant la robe, et avait pntr de
biais entre la chair et les ctes.

La robe de Milady n'en fut pas moins tache de sang en une
seconde.

Milady tait tombe  la renverse et semblait vanouie.

Felton arracha le couteau.

Voyez, Milord, dit-il d'un air sombre, voici une femme qui tait
sous ma garde et qui s'est tue!

-- Soyez tranquille, Felton, dit Lord de Winter, elle n'est pas
morte, les dmons ne meurent pas si facilement, soyez tranquille
et allez m'attendre chez moi.

-- Mais, Milord...

-- Allez, je vous l'ordonne.

 cette injonction de son suprieur, Felton obit; mais, en
sortant, il mit le couteau dans sa poitrine.

Quant  Lord de Winter, il se contenta d'appeler la femme qui
servait Milady et, lorsqu'elle fut venue, lui recommandant la
prisonnire toujours vanouie, il la laissa seule avec elle.

Cependant, comme  tout prendre, malgr ses soupons, la blessure
pouvait tre grave, il envoya,  l'instant mme, un homme  cheval
chercher un mdecin.


CHAPITRE LVIII
VASION

Comme l'avait pens Lord de Winter, la blessure de Milady n'tait
pas dangereuse; aussi ds qu'elle se trouva seule avec la femme
que le baron avait fait appeler et qui se htait de la
dshabiller, rouvrit-elle les yeux.

Cependant, il fallait jouer la faiblesse et la douleur; ce
n'taient pas choses difficiles pour une comdienne comme Milady;
aussi la pauvre femme fut-elle si compltement dupe de sa
prisonnire, que, malgr ses instances, elle s'obstina  la
veiller toute la nuit.

Mais la prsence de cette femme n'empchait pas Milady de songer.

Il n'y avait plus de doute, Felton tait convaincu, Felton tait 
elle: un ange appart-il au jeune homme pour accuser Milady, il le
prendrait certainement, dans la disposition d'esprit o il se
trouvait, pour un envoy du dmon.

Milady souriait  cette pense, car Felton, c'tait dsormais sa
seule esprance, son seul moyen de salut.

Mais Lord de Winter pouvait l'avoir souponn, mais Felton
maintenant pouvait tre surveill lui-mme.

Vers les quatre heures du matin, le mdecin arriva; mais depuis le
temps o Milady s'tait frappe, la blessure s'tait dj
referme: le mdecin ne put donc en mesurer ni la direction, ni la
profondeur; il reconnut seulement au pouls de la malade que le cas
n'tait point grave.

Le matin, Milady, sous prtexte qu'elle n'avait pas dormi de la
nuit et qu'elle avait besoin de repos, renvoya la femme qui
veillait prs d'elle.

Elle avait une esprance, c'est que Felton arriverait  l'heure du
djeuner, mais Felton ne vint pas.

Ses craintes s'taient-elles ralises? Felton, souponn par le
baron, allait-il lui manquer au moment dcisif? Elle n'avait plus
qu'un jour: Lord de Winter lui avait annonc son embarquement pour
le 23 et l'on tait arriv au matin du 22.

Nanmoins, elle attendit encore assez patiemment jusqu' l'heure
du dner.

Quoiqu'elle n'et pas mang le matin, le dner fut apport 
l'heure habituelle; Milady s'aperut alors avec effroi que
l'uniforme des soldats qui la gardaient tait chang.

Alors elle se hasarda  demander ce qu'tait devenu Felton. On lui
rpondit que Felton tait mont  cheval il y avait une heure, et
tait parti.

Elle s'informa si le baron tait toujours au chteau; le soldat
rpondit que oui, et qu'il avait ordre de le prvenir si la
prisonnire dsirait lui parler.

Milady rpondit qu'elle tait trop faible pour le moment, et que
son seul dsir tait de demeurer seule.

Le soldat sortit, laissant le dner servi.

Felton tait cart, les soldats de marine taient changs, on se
dfiait donc de Felton.

C'tait le dernier coup port  la prisonnire.

Reste seule, elle se leva; ce lit o elle se tenait par prudence
et pour qu'on la crt gravement blesse, la brlait comme un
brasier ardent. Elle jeta un coup d'oeil sur la porte: le baron
avait fait clouer une planche sur le guichet; il craignait sans
doute que, par cette ouverture, elle ne parvint encore, par
quelque moyen diabolique,  sduire les gardes.

Milady sourit de joie; elle pouvait donc se livrer  ses
transports sans tre observe: elle parcourait la chambre avec
l'exaltation d'une folle furieuse ou d'une tigresse enferme dans
une cage de fer. Certes, si le couteau lui ft rest, elle et
song, non plus  se tuer elle-mme, mais, cette fois,  tuer le
baron.

 six heures, Lord de Winter entra; il tait arm jusqu'aux dents.
Cet homme, dans lequel, jusque-l, Milady n'avait vu qu'un
gentleman assez niais, tait devenu un admirable gelier: il
semblait tout prvoir, tout deviner, tout prvenir.

Un seul regard jet sur Milady lui apprit ce qui se passait dans
son me.

Soit, dit-il, mais vous ne me tuerez point encore aujourd'hui;
vous n'avez plus d'armes, et d'ailleurs je suis sur mes gardes.
Vous aviez commenc  pervertir mon pauvre Felton: il subissait
dj votre infernale influence, mais je veux le sauver, il ne vous
verra plus, tout est fini. Rassemblez vos hardes, demain vous
partirez. J'avais fix l'embarquement au 24, mais j'ai pens que
plus la chose serait rapproche, plus elle serait sre. Demain 
midi j'aurai l'ordre de votre exil, sign Buckingham. Si vous
dites un seul mot  qui que ce soit avant d'tre sur le navire,
mon sergent vous fera sauter la cervelle, et il en a l'ordre; si,
sur le navire, vous dites un mot  qui que ce soit avant que le
capitaine vous le permette, le capitaine vous fait jeter  la mer,
c'est convenu. Au revoir, voil ce que pour aujourd'hui j'avais 
vous dire. Demain je vous reverrai pour vous faire mes adieux!

Et sur ces paroles le baron sortit.

Milady avait cout toute cette menaante tirade le sourire du
ddain sur les lvres, mais la rage dans le coeur.

On servit le souper; Milady sentit qu'elle avait besoin de forces,
elle ne savait pas ce qui pouvait se passer pendant cette nuit qui
s'approchait menaante, car de gros nuages roulaient au ciel, et
des clairs lointains annonaient un orage.

L'orage clata vers les dix heures du soir: Milady sentait une
consolation  voir la nature partager le dsordre de son coeur; la
foudre grondait dans l'air comme la colre dans sa pense, il lui
semblait que la rafale, en passant, chevelait son front comme les
arbres dont elle courbait les branches et enlevait les feuilles;
elle hurlait comme l'ouragan, et sa voix se perdait dans la grande
voix de la nature, qui, elle aussi, semblait gmir et se
dsesprer.

Tout  coup elle entendit frapper  une vitre, et,  la lueur d'un
clair, elle vit le visage d'un homme apparatre derrire les
barreaux.

Elle courut  la fentre et l'ouvrit.

Felton! s'cria-t-elle, je suis sauve!

-- Oui, dit Felton! mais silence, silence! il me faut le temps de
scier vos barreaux. Prenez garde seulement qu'ils ne vous voient
par le guichet.

-- Oh! c'est une preuve que le Seigneur est pour nous, Felton,
reprit Milady, ils ont ferm le guichet avec une planche.

-- C'est bien, Dieu les a rendus insenss! dit Felton.

-- Mais que faut-il que je fasse? demanda Milady.

-- Rien, rien; refermez la fentre seulement. Couchez-vous, ou, du
moins, mettez-vous dans votre lit tout habille; quand j'aurai
fini, je frapperai aux carreaux. Mais pourrez-vous me suivre?

-- Oh! oui.

-- Votre blessure?

-- Me fait souffrir, mais ne m'empche pas de marcher.

-- Tenez-vous donc prte au premier signal.

Milady referma la fentre, teignit la lampe, et alla, comme le
lui avait recommand Felton, se blottir dans son lit. Au milieu
des plaintes de l'orage, elle entendait le grincement de la lime
contre les barreaux, et,  la lueur de chaque clair, elle
apercevait l'ombre de Felton derrire les vitres.

Elle passa une heure sans respirer, haletante, la sueur sur le
front, et le coeur serr par une pouvantable angoisse  chaque
mouvement qu'elle entendait dans le corridor.

Il y a des heures qui durent une anne.

Au bout d'une heure, Felton frappa de nouveau.

Milady bondit hors de son lit et alla ouvrir. Deux barreaux de
moins formaient une ouverture  passer un homme.

tes-vous prte? demanda Felton.

-- Oui. Faut-il que j'emporte quelque chose?

-- De l'or, si vous en avez.

-- Oui, heureusement on m'a laiss ce que j'en avais.

-- Tant mieux, car j'ai us tout le mien pour frter une barque.

-- Prenez, dit Milady en mettant aux mains de Felton un sac plein
d'or.

Felton prit le sac et le jeta au pied du mur.

Maintenant, dit-il, voulez-vous venir?

-- Me voici.

Milady monta sur un fauteuil et passa tout le haut de son corps
par la fentre: elle vit le jeune officier suspendu au-dessus de
l'abme par une chelle de corde.

Pour la premire fois, un mouvement de terreur lui rappela qu'elle
tait femme.

Le vide l'pouvantait.

Je m'en tais dout, dit Felton.

-- Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Milady, je descendrai les
yeux ferms.

-- Avez-vous confiance en moi? dit Felton.

-- Vous le demandez?

-- Rapprochez vos deux mains; croisez-les, c'est bien.

Felton lui lia les deux poignets avec son mouchoir, puis par-
dessus le mouchoir, avec une corde.

Que faites-vous? demanda Milady avec surprise.

-- Passez vos bras autour de mon cou et ne craignez rien.

-- Mais je vous ferai perdre l'quilibre, et nous nous briserons
tous les deux.

-- Soyez tranquille, je suis marin.

Il n'y avait pas une seconde  perdre; Milady passa ses deux bras
autour du cou de Felton et se laissa glisser hors de la fentre.

Felton se mit  descendre les chelons lentement et un  un.
Malgr la pesanteur des deux corps, le souffle de l'ouragan les
balanait dans l'air.

Tout  coup Felton s'arrta.

Qu'y a-t-il? demanda Milady.

-- Silence, dit Felton, j'entends des pas.

-- Nous sommes dcouverts!

Il se fit un silence de quelques instants.

Non, dit Felton, ce n'est rien.

-- Mais enfin quel est ce bruit?

-- Celui de la patrouille qui va passer sur le chemin de ronde.

-- O est le chemin de ronde?

-- Juste au-dessous de nous.

-- Elle va nous dcouvrir.

-- Non, s'il ne fait pas d'clairs.

-- Elle heurtera le bas de l'chelle.

-- Heureusement elle est trop courte de six pieds.

-- Les voil, mon Dieu!

-- Silence!

Tous deux restrent suspendus, immobiles et sans souffle,  vingt
pieds du sol; pendant ce temps les soldats passaient au-dessous
riant et causant.

Il y eut pour les fugitifs un moment terrible.

La patrouille passa; on entendit le bruit des pas qui s'loignait,
et le murmure des voix qui allait s'affaiblissant.

Maintenant, dit Felton, nous sommes sauvs.

Milady poussa un soupir et s'vanouit.

Felton continua de descendre. Parvenu au bas de l'chelle, et
lorsqu'il ne sentit plus d'appui pour ses pieds, il se cramponna
avec ses mains; enfin, arriv au dernier chelon il se laissa
pendre  la force des poignets et toucha la terre. Il se baissa,
ramassa le sac d'or et le prit entre ses dents.

Puis il souleva Milady dans ses bras, et s'loigna vivement du
ct oppos  celui qu'avait pris la patrouille. Bientt il quitta
le chemin de ronde, descendit  travers les rochers, et, arriv au
bord de la mer, fit entendre un coup de sifflet.

Un signal pareil lui rpondit, et, cinq minutes aprs, il vit
apparatre une barque monte par quatre hommes.

La barque s'approcha aussi prs qu'elle put du rivage, mais il n'y
avait pas assez de fond pour qu'elle pt toucher le bord; Felton
se mit  l'eau jusqu' la ceinture, ne voulant confier  personne
son prcieux fardeau.

Heureusement la tempte commenait  se calmer, et cependant la
mer tait encore violente; la petite barque bondissait sur les
vagues comme une coquille de noix.

Au sloop, dit Felton, et nagez vivement.

Les quatre hommes se mirent  la rame; mais la mer tait trop
grosse pour que les avirons eussent grande prise dessus.

Toutefois on s'loignait du chteau; c'tait le principal. La nuit
tait profondment tnbreuse, et il tait dj presque impossible
de distinguer le rivage de la barque,  plus forte raison n'et-on
pas pu distinguer la barque du rivage.

Un point noir se balanait sur la mer.

C'tait le sloop.

Pendant que la barque s'avanait de son ct de toute la force de
ses quatre rameurs, Felton dliait la corde, puis le mouchoir qui
liait les mains de Milady.

Puis, lorsque ses mains furent dlies, il prit de l'eau de la mer
et la lui jeta au visage.

Milady poussa un soupir et ouvrit les yeux.

O suis-je? dit-elle.

-- Sauve, rpondit le jeune officier.

-- Oh! sauve! sauve! s'cria-t-elle. Oui, voici le ciel, voici
la mer! Cet air que je respire, c'est celui de la libert. Ah!...
merci, Felton, merci!

Le jeune homme la pressa contre son coeur.

Mais qu'ai-je donc aux mains? demanda Milady; il me semble qu'on
m'a bris les poignets dans un tau.

En effet, Milady souleva ses bras: elle avait les poignets
meurtris.

Hlas! dit Felton en regardant ces belles mains et en secouant
doucement la tte.

-- Oh! ce n'est rien, ce n'est rien! s'cria Milady: maintenant je
me rappelle!

Milady chercha des yeux autour d'elle.

Il est l, dit Felton en poussant du pied le sac d'or.

On s'approchait du sloop. Le marin de quart hla la barque, la
barque rpondit.

Quel est ce btiment? demanda Milady.

-- Celui que j'ai frt pour vous.

-- O va-t-il me conduire?

-- O vous voudrez, pourvu que, moi, vous me jetiez  Portsmouth.

-- Qu'allez-vous faire  Portsmouth? demanda Milady.

-- Accomplir les ordres de Lord de Winter, dit Felton avec un
sombre sourire.

-- Quels ordres? demanda Milady.

-- Vous ne comprenez donc pas? dit Felton.

-- Non; expliquez-vous, je vous en prie.

-- Comme il se dfiait de moi, il a voulu vous garder lui-mme, et
m'a envoy  sa place faire signer  Buckingham l'ordre de votre
dportation.

-- Mais s'il se dfiait de vous, comment vous a-t-il confi cet
ordre?

-- tais-je cens savoir ce que je portais?

-- C'est juste. Et vous allez  Portsmouth?

-- Je n'ai pas de temps  perdre: c'est demain le 23, et
Buckingham part demain avec la flotte.

-- Il part demain, pour o part-il?

-- Pour La Rochelle.

-- Il ne faut pas qu'il parte! s'cria Milady, oubliant sa
prsence d'esprit accoutume.

-- Soyez tranquille, rpondit Felton, il ne partira pas.

Milady tressaillit de joie; elle venait de lire au plus profond du
coeur du jeune homme: la mort de Buckingham y tait crite en
toutes lettres.

Felton..., dit-elle, vous tes grand comme Judas Macchabe! Si
vous mourez, je meurs avec vous: voil tout ce que je puis vous
dire.

-- Silence! dit Felton, nous sommes arrivs.

En effet, on touchait au sloop.

Felton monta le premier  l'chelle et donna la main  Milady,
tandis que les matelots la soutenaient, car la mer tait encore
fort agite.

Un instant aprs ils taient sur le pont.

Capitaine, dit Felton, voici la personne dont je vous ai parl,
et qu'il faut conduire saine et sauve en France.

-- Moyennant mille pistoles, dit le capitaine.

-- Je vous en ai donn cinq cents.

-- C'est juste, dit le capitaine.

-- Et voil les cinq cents autres, reprit Milady, en portant la
main au sac d'or.

-- Non, dit le capitaine, je n'ai qu'une parole, et je l'ai donne
 ce jeune homme; les cinq cents autres pistoles ne me sont dues
qu'en arrivant  Boulogne.

-- Et nous y arriverons?

-- Sains et saufs, dit le capitaine, aussi vrai que je m'appelle
Jack Buttler.

-- Eh bien, dit Milady, si vous tenez votre parole, ce n'est pas
cinq cents, mais mille pistoles que je vous donnerai.

-- Hurrah pour vous alors, ma belle dame, cria le capitaine, et
puisse Dieu m'envoyer souvent des pratiques comme Votre
Seigneurie!

-- En attendant, dit Felton, conduisez-nous dans la petite baie de
Chichester, en avant de Portsmouth; vous savez qu'il est convenu
que vous nous conduirez l.

Le capitaine rpondit en commandant la manoeuvre ncessaire, et
vers les sept heures du matin le petit btiment jetait l'ancre
dans la baie dsigne.

Pendant cette traverse, Felton avait tout racont  Milady:
comment, au lieu d'aller  Londres, il avait frt le petit
btiment, comment il tait revenu, comment il avait escalad la
muraille en plaant dans les interstices des pierres,  mesure
qu'il montait, des crampons, pour assurer ses pieds, et comment
enfin, arriv aux barreaux, il avait attach l'chelle, Milady
savait le reste.

De son ct, Milady essaya d'encourager Felton dans son projet,
mais aux premiers mots qui sortirent de sa bouche, elle vit bien
que le jeune fanatique avait plutt besoin d'tre modr que
d'tre affermi.

Il fut convenu que Milady attendrait Felton jusqu' dix heures; si
 dix heures il n'tait pas de retour, elle partirait.

Alors, en supposant qu'il ft libre, il la rejoindrait en France,
au couvent des Carmlites de Bthune.


CHAPITRE LIX
CE QUI SE PASSAIT  PORTSMOUTH LE 23 AOT 1628

Felton prit cong de Milady comme un frre qui va faire une simple
promenade prend cong de sa soeur en lui baisant la main.

Toute sa personne paraissait dans son tat de calme ordinaire:
seulement une lueur inaccoutume brillait dans ses yeux, pareille
 un reflet de fivre; son front tait plus ple encore que de
coutume; ses dents taient serres, et sa parole avait un accent
bref et saccad qui indiquait que quelque chose de sombre
s'agitait en lui.

Tant qu'il resta sur la barque qui le conduisait  terre, il
demeura le visage tourn du ct de Milady, qui, debout sur le
pont, le suivait des yeux. Tous deux taient assez rassurs sur la
crainte d'tre poursuivis: on n'entrait jamais dans la chambre de
Milady avant neuf heures; et il fallait trois heures pour venir du
chteau  Londres.

Felton mit pied  terre, gravit la petite crte qui conduisait au
haut de la falaise, salua Milady une dernire fois, et prit sa
course vers la ville.

Au bout de cent pas, comme le terrain allait en descendant, il ne
pouvait plus voir que le mt du sloop.

Il courut aussitt dans la direction de Portsmouth, dont il voyait
en face de lui,  un demi-mille  peu prs, se dessiner dans la
brume du matin les tours et les maisons.

Au-del de Portsmouth, la mer tait couverte de vaisseaux dont on
voyait les mts, pareils  une fort de peupliers dpouills par
l'hiver, se balancer sous le souffle du vent.

Felton, dans sa marche rapide, repassait ce que dix annes de
mditations asctiques et un long sjour au milieu des puritains
lui avaient fourni d'accusations vraies ou fausses contre le
favori de Jacques VI et de Charles Ier.

Lorsqu'il comparait les crimes publics de ce ministre, crimes
clatants, crimes europens, si on pouvait le dire, avec les
crimes privs et inconnus dont l'avait charg Milady, Felton
trouvait que le plus coupable des deux hommes que renfermait
Buckingham tait celui dont le public ne connaissait pas la vie.
C'est que son amour si trange, si nouveau, si ardent, lui faisait
voir les accusations infmes et imaginaires de Lady de Winter,
comme on voit au travers d'un verre grossissant,  l'tat de
monstres effroyables, des atomes imperceptibles en ralit auprs
d'une fourmi.

La rapidit de sa course allumait encore son sang: l'ide qu'il
laissait derrire lui, expose  une vengeance effroyable, la
femme qu'il aimait ou plutt qu'il adorait comme une sainte,
I'motion passe, sa fatigue prsente, tout exaltait encore son
me au-dessus des sentiments humains.

Il entra  Portsmouth vers les huit heures du matin; toute la
population tait sur pied; le tambour battait dans les rues et sur
le port; les troupes d'embarquement descendaient vers la mer.

Felton arriva au palais de l'Amiraut, couvert de poussire et
ruisselant de sueur; son visage, ordinairement si ple, tait
pourpre de chaleur et de colre. La sentinelle voulut le
repousser; mais Felton appela le chef du poste, et tirant de sa
poche la lettre dont il tait porteur:

Message press de la part de Lord de Winter, dit-il.

Au nom de Lord de Winter, qu'on savait l'un des plus intimes de Sa
Grce, le chef de poste donna l'ordre de laisser passer Felton,
qui, du reste, portait lui-mme l'uniforme d'officier de marine.

Felton s'lana dans le palais.

Au moment o il entrait dans le vestibule un homme entrait aussi,
poudreux, hors d'haleine, laissant  la porte un cheval de poste
qui en arrivant tomba sur les deux genoux.

Felton et lui s'adressrent en mme temps  Patrick, le valet de
chambre de confiance du duc. Felton nomma le baron de Winter,
l'inconnu ne voulut nommer personne, et prtendit que c'tait au
duc seul qu'il pouvait se faire connatre. Tous deux insistaient
pour passer l'un avant l'autre.

Patrick, qui savait que Lord de Winter tait en affaires de
service et en relations d'amiti avec le duc, donna la prfrence
 celui qui venait en son nom. L'autre fut forc d'attendre, et il
fut facile de voir combien il maudissait ce retard.

Le valet de chambre fit traverser  Felton une grande salle dans
laquelle attendaient les dputs de La Rochelle conduits par le
prince de Soubise, et l'introduisit dans un cabinet o Buckingham,
sortant du bain, achevait sa toilette,  laquelle, cette fois
comme toujours, il accordait une attention extraordinaire.

Le lieutenant Felton, dit Patrick, de la part de Lord de Winter.

-- De la part de Lord de Winter! rpta Buckingham, faites
entrer.

Felton entra. En ce moment Buckingham jetait sur un canap une
riche robe de chambre broche d'or, pour endosser un pourpoint de
velours bleu tout brod de perles.

Pourquoi le baron n'est-il pas venu lui-mme? demanda Buckingham,
je l'attendais ce matin.

-- Il m'a charg de dire  Votre Grce, rpondit Felton, qu'il
regrettait fort de ne pas avoir cet honneur, mais qu'il en tait
empch par la garde qu'il est oblig de faire au chteau.

-- Oui, oui, dit Buckingham, je sais cela, il a une prisonnire.

-- C'est justement de cette prisonnire que je voulais parler 
Votre Grce, reprit Felton.

-- Eh bien, parlez.

-- Ce que j'ai  vous dire ne peut tre entendu que de vous,
Milord.

-- Laissez-nous, Patrick, dit Buckingham, mais tenez-vous  porte
de la sonnette; je vous appellerai tout  l'heure.

Patrick sortit.

Nous sommes seuls, monsieur, dit Buckingham, parlez.

-- Milord, dit Felton, le baron de Winter vous a crit l'autre
jour pour vous prier de signer un ordre d'embarquement relatif 
une jeune femme nomme Charlotte Backson.

-- Oui, monsieur, et je lui ai rpondu de m'apporter ou de
m'envoyer cet ordre et que je le signerais.

-- Le voici, Milord.

-- Donnez, dit le duc.

Et, le prenant des mains de Felton, il jeta sur le papier un coup
d'oeil rapide. Alors, s'apercevant que c'tait bien celui qui lui
tait annonc, il le posa sur la table, prit une plume et
s'apprta  signer.

Pardon, Milord, dit Felton arrtant le duc, mais Votre Grce
sait-elle que le nom de Charlotte Backson n'est pas le vritable
nom de cette jeune femme?

-- Oui, monsieur, je le sais, rpondit le duc en trempant la plume
dans l'encrier.

-- Alors, Votre Grce connat son vritable nom? demanda Felton
d'une voix brve.

-- Je le connais.

Le duc approcha la plume du papier.

Et, connaissant ce vritable nom, reprit Felton, Monseigneur
signera tout de mme?

-- Sans doute, dit Buckingham, et plutt deux fois qu'une.

-- Je ne puis croire, continua Felton d'une voix qui devenait de
plus en plus brve et saccade, que Sa Grce sache qu'il s'agit de
Lady de Winter...

-- Je le sais parfaitement, quoique je sois tonn que vous le
sachiez, vous!

-- Et Votre Grce signera cet ordre sans remords?

Buckingham regarda le jeune homme avec hauteur.

Ah , monsieur, savez-vous bien, lui dit-il, que vous me faites
l d'tranges questions, et que je suis bien simple d'y rpondre?

-- Rpondez-y, Monseigneur, dit Felton, la situation est plus
grave que vous ne le croyez peut-tre.

Buckingham pensa que le jeune homme, venant de la part de Lord de
Winter, parlait sans doute en son nom et se radoucit.

Sans remords aucun, dit-il, et le baron sait comme moi que Milady
de Winter est une grande coupable, et que c'est presque lui faire
grce que de borner sa peine  l'extradition.

Le duc posa sa plume sur le papier.

Vous ne signerez pas cet ordre, Milord! dit Felton en faisant un
pas vers le duc.

-- Je ne signerai pas cet ordre, dit Buckingham, et pourquoi?

-- Parce que vous descendrez en vous-mme, et que vous rendrez
justice  Milady.

-- On lui rendra justice en l'envoyant  Tyburn, dit Buckingham;
Milady est une infme.

-- Monseigneur, Milady est un ange, vous le savez bien, et je vous
demande sa libert.

-- Ah , dit Buckingham, tes-vous fou de me parler ainsi?

-- Milord, excusez-moi! je parle comme je puis; je me contiens.
Cependant, Milord, songez  ce que vous allez faire, et craignez
d'outrepasser la mesure!

-- Plat-il?... Dieu me pardonne! s'cria Buckingham, mais je
crois qu'il me menace!

-- Non, Milord, je prie encore, et je vous dis: une goutte d'eau
suffit pour faire dborder le vase plein, une faute lgre peut
attirer le chtiment sur la tte pargne malgr tant de crimes.

-- Monsieur Felton, dit Buckingham, vous allez sortir d'ici et
vous rendre aux arrts sur-le-champ.

-- Vous allez m'couter jusqu'au bout, Milord. Vous avez sduit
cette jeune fille, vous l'avez outrage, souille; rparez vos
crimes envers elle, laissez-la partir librement, et je n'exigerai
pas autre chose de vous.

-- Vous n'exigerez pas? dit Buckingham regardant Felton avec
tonnement et appuyant sur chacune des syllabes des trois mots
qu'il venait de prononcer.

-- Milord, continua Felton s'exaltant  mesure qu'il parlait,
Milord, prenez garde, toute l'Angleterre est lasse de vos
iniquits; Milord, vous avez abus de la puissance royale que vous
avez presque usurpe; Milord, vous tes en horreur aux hommes et 
Dieu; Dieu vous punira plus tard, mais, moi, je vous punirai
aujourd'hui.

-- Ah! ceci est trop fort! cria Buckingham en faisant un pas vers
la porte.

Felton lui barra le passage.

Je vous le demande humblement, dit-il, signez l'ordre de mise en
libert de Lady de Winter; songez que c'est la femme que vous avez
dshonore.

-- Retirez-vous, monsieur, dit Buckingham, ou j'appelle et vous
fais mettre aux fers.

-- Vous n'appellerez pas, dit Felton en se jetant entre le duc et
la sonnette place sur un guridon incrust d'argent; prenez
garde, Milord, vous voil entre les mains de Dieu.

-- Dans les mains du diable, vous voulez dire, s'cria Buckingham
en levant la voix pour attirer du monde, sans cependant appeler
directement.

-- Signez, Milord, signez la libert de Lady de Winter, dit Felton
en poussant un papier vers le duc.

-- De force! vous moquez-vous? hol, Patrick!

-- Signez, Milord!

-- Jamais!

-- Jamais!

--  moi, cria le duc, et en mme temps il sauta sur son pe.

Mais Felton ne lui donna pas le temps de la tirer: il tenait tout
ouvert et cach dans son pourpoint le couteau dont s'tait frappe
Milady; d'un bond il fut sur le duc.

En ce moment Patrick entrait dans la salle en criant:

Milord, une lettre de France!

-- De France! s'cria Buckingham, oubliant tout en pensant de qui
lui venait cette lettre.

Felton profita du moment et lui enfona dans le flanc le couteau
jusqu'au manche.

Ah! tratre! cria Buckingham, tu m'as tu...

-- Au meurtre! hurla Patrick.

Felton jeta les yeux autour de lui pour fuir, et, voyant la porte
libre, s'lana dans la chambre voisine, qui tait celle o
attendaient, comme nous l'avons dit, les dputs de La Rochelle,
la traversa tout en courant et se prcipita vers l'escalier; mais,
sur la premire marche, il rencontra Lord de Winter, qui, le
voyant ple, gar, livide, tach de sang  la main et  la
figure, lui sauta au cou en s'criant:

Je le savais, je l'avais devin et j'arrive trop tard d'une
minute! oh! malheureux que je suis!

Felton ne fit aucune rsistance; Lord de Winter le remit aux mains
des gardes, qui le conduisirent, en attendant de nouveaux ordres,
sur une petite terrasse dominant la mer, et il s'lana dans le
cabinet de Buckingham.

Au cri pouss par le duc,  l'appel de Patrick, l'homme que Felton
avait rencontr dans l'antichambre se prcipita dans le cabinet.

Il trouva le duc couch sur un sofa, serrant sa blessure dans sa
main crispe.

La Porte, dit le duc d'une voix mourante, La Porte, viens-tu de
sa part?

-- Oui, Monseigneur, rpondit le fidle serviteur d'Anne
d'Autriche, mais trop tard peut-tre.

-- Silence, La Porte! on pourrait vous entendre; Patrick, ne
laissez entrer personne: oh! je ne saurai pas ce qu'elle me fait
dire! mon Dieu, je me meurs!

Et le duc s'vanouit.

Cependant, Lord de Winter, les dputs, les chefs de l'expdition,
les officiers de la maison de Buckingham, avaient fait irruption
dans sa chambre; partout des cris de dsespoir retentissaient. La
nouvelle qui emplissait le palais de plaintes et de gmissements
en dborda bientt partout et se rpandit par la ville.

Un coup de canon annona qu'il venait de se passer quelque chose
de nouveau et d'inattendu.

Lord de Winter s'arrachait les cheveux.

Trop tard d'une minute! s'criait-il, trop tard d'une minute! oh!
mon Dieu, mon Dieu, quel malheur!

En effet, on tait venu lui dire  sept heures du matin qu'une
chelle de corde flottait  une des fentres du chteau; il avait
couru aussitt  la chambre de Milady, avait trouv la chambre
vide et la fentre ouverte, les barreaux scis, il s'tait rappel
la recommandation verbale que lui avait fait transmettre
d'Artagnan par son messager, il avait trembl pour le duc, et,
courant  l'curie, sans prendre le temps de faire seller son
cheval, avait saut sur le premier venu, tait accouru ventre 
terre, et sautant  bas dans la cour, avait mont prcipitamment
l'escalier, et, sur le premier degr, avait, comme nous l'avons
dit, rencontr Felton.

Cependant le duc n'tait pas mort: il revint  lui, rouvrit les
yeux, et l'espoir rentra dans tous les coeurs.

Messieurs, dit-il, laissez-moi seul avec Patrick et La Porte.

Ah! c'est vous, de Winter! vous m'avez envoy ce matin un
singulier fou, voyez l'tat dans lequel il m'a mis!

-- Oh! Milord! s'cria le baron, je ne m'en consolerai jamais.

-- Et tu aurais tort, mon cher de Winter, dit Buckingham en lui
tendant la main, je ne connais pas d'homme qui mrite d'tre
regrett pendant toute la vie d'un autre homme; mais laisse-nous,
je t'en prie.

Le baron sortit en sanglotant.

Il ne resta dans le cabinet que le duc bless, La Porte et
Patrick.

On cherchait un mdecin, qu'on ne pouvait trouver.

Vous vivrez, Milord, vous vivrez, rptait,  genoux devant le
sofa du duc, le messager d'Anne d'Autriche.

-- Que m'crivait-elle? dit faiblement Buckingham tout ruisselant
de sang et domptant, pour parler de celle qu'il aimait, d'atroces
douleurs, que m'crivait-elle? Lis-moi sa lettre.

-- Oh! Milord! fit La Porte.

-- Obis, La Porte; ne vois-tu pas que je n'ai pas de temps 
perdre?

La Porte rompit le cachet et plaa le parchemin sous les yeux du
duc; mais Buckingham essaya vainement de distinguer l'criture.

Lis donc, dit-il, lis donc, je n'y vois plus; lis donc! car
bientt peut-tre je n'entendrai plus, et je mourrai sans savoir
ce qu'elle m'a crit.

La Porte ne fit plus de difficult, et lut:

Milord,

Par ce que j'ai, depuis que je vous connais, souffert par vous et
pour vous, je vous conjure, si vous avez souci de mon repos,
d'interrompre les grands armements que vous faites contre la
France et de cesser une guerre dont on dit tout haut que la
religion est la cause visible, et tout bas que votre amour pour
moi est la cause cache. Cette guerre peut non seulement amener
pour la France et pour l'Angleterre de grandes catastrophes, mais
encore pour vous, Milord, des malheurs dont je ne me consolerais
pas.

Veillez sur votre vie, que l'on menace et qui me sera chre du
moment o je ne serai pas oblige de voir en vous un ennemi.

Votre affectionne,

Anne.

Buckingham rappela tous les restes de sa vie pour couter cette
lecture; puis, lorsqu'elle fut finie, comme s'il et trouv dans
cette lettre un amer dsappointement:

N'avez-vous donc pas autre chose  me dire de vive voix, La
Porte? demanda-t-il.

-- Si fait, Monseigneur: la reine m'avait charg de vous dire de
veiller sur vous, car elle avait eu avis qu'on voulait vous
assassiner.

-- Et c'est tout, c'est tout? reprit Buckingham avec impatience.

-- Elle m'avait encore charg de vous dire qu'elle vous aimait
toujours.

-- Ah! fit Buckingham, Dieu soit lou! ma mort ne sera donc pas
pour elle la mort d'un tranger!...

La Porte fondit en larmes.

Patrick, dit le duc, apportez-moi le coffret o taient les
ferrets de diamants.

Patrick apporta l'objet demand, que La Porte reconnut pour avoir
appartenu  la reine.

Maintenant le sachet de satin blanc, o son chiffre est brod en
perles.

Patrick obit encore.

Tenez, La Porte, dit Buckingham, voici les seuls gages que
j'eusse  elle, ce coffret d'argent, et ces deux lettres. Vous les
rendrez  Sa Majest; et pour dernier souvenir... (il chercha
autour de lui quelque objet prcieux)... vous y joindrez...

Il chercha encore; mais ses regards obscurcis par la mort ne
rencontrrent que le couteau tomb des mains de Felton, et fumant
encore du sang vermeil tendu sur la lame.

Et vous y joindrez ce couteau, dit le duc en serrant la main de
La Porte.

Il put encore mettre le sachet au fond du coffret d'argent, y
laissa tomber le couteau en faisant signe  La Porte qu'il ne
pouvait plus parler; puis, dans une dernire convulsion, que cette
fois il n'avait plus la force de combattre, il glissa du sofa sur
le parquet.

Patrick poussa un grand cri.

Buckingham voulut sourire une dernire fois; mais la mort arrta
sa pense, qui resta grave sur son front comme un dernier baiser
d'amour.

En ce moment le mdecin du duc arriva tout effar; il tait dj 
bord du vaisseau amiral, on avait t oblig d'aller le chercher
l.

Il s'approcha du duc, prit sa main, la garda un instant dans la
sienne, et la laissa retomber.

Tout est inutile, dit-il, il est mort.

-- Mort, mort! s'cria Patrick.

 ce cri toute la foule rentra dans la salle, et partout ce ne fut
que consternation et que tumulte.

Aussitt que Lord de Winter vit Buckingham expir, il courut 
Felton, que les soldats gardaient toujours sur la terrasse du
palais.

Misrable! dit-il au jeune homme qui, depuis la mort de
Buckingham, avait retrouv ce calme et ce sang-froid qui ne
devaient plus l'abandonner; misrable! qu'as-tu fait?

-- Je me suis veng, dit-il.

-- Toi! dit le baron; dis que tu as servi d'instrument  cette
femme maudite; mais je te le jure, ce crime sera son dernier
crime.

-- Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit tranquillement
Felton, et j'ignore de qui vous voulez parler, Milord; j'ai tu
M. de Buckingham parce qu'il a refus deux fois  vous-mme de me
nommer capitaine: je l'ai puni de son injustice, voil tout.

De Winter, stupfait, regardait les gens qui liaient Felton, et ne
savait que penser d'une pareille insensibilit.

Une seule chose jetait cependant un nuage sur le front pur de
Felton.  chaque bruit qu'il entendait, le naf puritain croyait
reconnatre les pas et la voix de Milady venant se jeter dans ses
bras pour s'accuser et se perdre avec lui.

Tout  coup il tressaillit, son regard se fixa sur un point de la
mer, que de la terrasse o il se trouvait on dominait tout
entire; avec ce regard d'aigle du marin, il avait reconnu, l o
un autre n'aurait vu qu'un goland se balanant sur les flots, la
voile du sloop qui se dirigeait vers les ctes de France.

Il plit, porta la main  son coeur, qui se brisait, et comprit
toute la trahison.

Une dernire grce, Milord! dit-il au baron.

-- Laquelle? demanda celui-ci.

-- Quelle heure est-il?

Le baron tira sa montre.

Neuf heures moins dix minutes, dit-il.

Milady avait avanc son dpart d'une heure et demie ds qu'elle
avait entendu le coup de canon qui annonait le fatal vnement,
elle avait donn l'ordre de lever l'ancre.

La barque voguait sous un ciel bleu  une grande distance de la
cte.

Dieu l'a voulu, dit Felton avec la rsignation du fanatique,
mais cependant sans pouvoir dtacher les yeux de cet esquif  bord
duquel il croyait sans doute distinguer le blanc fantme de celle
 qui sa vie allait tre sacrifie.

De Winter suivit son regard, interrogea sa souffrance et devina
tout.

Sois puni seul d'abord, misrable, dit Lord de Winter  Felton,
qui se laissait entraner les yeux tourns vers la mer; mais je te
jure, sur la mmoire de mon frre que j'aimais tant, que ta
complice n'est pas sauve.

Felton baissa la tte sans prononcer une syllabe.

Quant  de Winter, il descendit rapidement l'escalier et se rendit
au port.


CHAPITRE LX
EN FRANCE

La premire crainte du roi d'Angleterre, Charles Ier, en apprenant
cette mort, fut qu'une si terrible nouvelle ne dcouraget les
Rochelois; il essaya, dit Richelieu dans ses Mmoires, de la leur
cacher le plus longtemps possible, faisant fermer les ports par
tout son royaume, et prenant soigneusement garde qu'aucun vaisseau
ne sortit jusqu' ce que l'arme que Buckingham apprtait ft
partie, se chargeant,  dfaut de Buckingham, de surveiller lui-
mme le dpart.

Il poussa mme la svrit de cet ordre jusqu' retenir en
Angleterre l'ambassadeur de Danemark, qui avait pris cong, et
l'ambassadeur ordinaire de Hollande, qui devait ramener dans le
port de Flessingue les navires des Indes que Charles Ier avait
fait restituer aux Provinces-Unies.

Mais comme il ne songea  donner cet ordre que cinq heures aprs
l'vnement, c'est--dire  deux heures de l'aprs-midi, deux
navires taient dj sortis du port: l'un emmenant, comme nous le
savons, Milady, laquelle, se doutant dj de l'vnement, fut
encore confirme dans cette croyance en voyant le pavillon noir se
dployer au mt du vaisseau amiral.

Quant au second btiment, nous dirons plus tard qui il portait et
comment il partit.

Pendant ce temps, du reste, rien de nouveau au camp de La
Rochelle; seulement le roi, qui s'ennuyait fort, comme toujours,
mais peut-tre encore un peu plus au camp qu'ailleurs, rsolut
d'aller incognito passer les ftes de Saint-Louis  Saint-Germain,
et demanda au cardinal de lui faire prparer une escorte de vingt
mousquetaires seulement. Le cardinal, que l'ennui du roi gagnait
quelquefois, accorda avec grand plaisir ce cong  son royal
lieutenant, lequel promit d'tre de retour vers le 15 septembre.

M. de Trville, prvenu par Son minence, fit son portemanteau, et
comme, sans en savoir la cause, il savait le vif dsir et mme
l'imprieux besoin que ses amis avaient de revenir  Paris, il va
sans dire qu'il les dsigna pour faire partie de l'escorte.

Les quatre jeunes gens surent la nouvelle un quart d'heure aprs
M. de Trville, car ils furent les premiers  qui il la
communiqua. Ce fut alors que d'Artagnan apprcia la faveur que lui
avait accorde le cardinal en le faisant enfin passer aux
mousquetaires; sans cette circonstance, il tait forc de rester
au camp tandis que ses compagnons partaient.

On verra plus tard que cette impatience de remonter vers Paris
avait pour cause le danger que devait courir Mme Bonacieux en se
rencontrant au couvent de Bthune avec Milady, son ennemie
mortelle. Aussi, comme nous l'avons dit, Aramis avait crit
immdiatement  Marie Michon, cette lingre de Tours qui avait de
si belles connaissances, pour qu'elle obtnt que la reine donnt
l'autorisation  Mme Bonacieux de sortir du couvent et de se
retirer soit en Lorraine, soit en Belgique. La rponse ne s'tait
pas fait attendre, et, huit ou dix jours aprs, Aramis avait reu
cette lettre:

Mon cher cousin,

Voici l'autorisation de ma soeur  retirer notre petite servante
du couvent de Bthune, dont vous pensez que l'air est mauvais pour
elle. Ma soeur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir,
car elle aime fort cette petite fille,  laquelle elle se rserve
d'tre utile plus tard.

Je vous embrasse.

Marie Michon.

 cette lettre tait jointe une autorisation ainsi conue:

La suprieure du couvent de Bthune remettra aux mains de la
personne qui lui remettra ce billet la novice qui tait entre
dans son couvent sous ma recommandation et sous mon patronage.

Au Louvre, le 10 aot 1628.

Anne.

On comprend combien ces relations de parent entre Aramis et une
lingre qui appelait la reine sa soeur avaient gay la verve des
jeunes gens; mais Aramis, aprs avoir rougi deux ou trois fois
jusqu'au blanc des yeux aux grosses plaisanteries de Porthos,
avait pri ses amis de ne plus revenir sur ce sujet, dclarant que
s'il lui en tait dit encore un seul mot, il n'emploierait plus sa
cousine comme intermdiaire dans ces sortes d'affaires.

Il ne fut donc plus question de Marie Michon entre les quatre
mousquetaires, qui d'ailleurs avaient ce qu'ils voulaient: l'ordre
de tirer Mme Bonacieux du couvent des carmlites de Bthune. Il
est vrai que cet ordre ne leur servirait pas  grand-chose tant
qu'ils seraient au camp de La Rochelle, c'est--dire  l'autre
bout de la France; aussi d'Artagnan allait-il demander un cong 
M. de Trville, en lui confiant tout bonnement l'importance de son
dpart, lorsque cette nouvelle lui fut transmise, ainsi qu' ses
trois compagnons, que le roi allait partir pour Paris avec une
escorte de vingt mousquetaires, et qu'ils faisaient partie de
l'escorte.

La joie fut grande. On envoya les valets devant avec les bagages,
et l'on partit le 16 au matin.

Le cardinal reconduisit Sa Majest de Surgres  Mauz, et l, le
roi et son ministre prirent cong l'un de l'autre avec de grandes
dmonstrations d'amiti.

Cependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en
cheminant le plus vite qu'il lui tait possible, car il dsirait
tre arriv  Paris pour le 23, s'arrtait de temps en temps pour
voler la pie, passe-temps dont le got lui avait autrefois t
inspir par de Luynes, et pour lequel il avait toujours conserv
une grande prdilection. Sur les vingt mousquetaires, seize,
lorsque la chose arrivait, se rjouissaient fort de ce bon temps;
mais quatre maugraient de leur mieux. D'Artagnan surtout avait
des bourdonnements perptuels dans les oreilles, ce que Porthos
expliquait ainsi:

Une trs grande dame m'a appris que cela veut dire que l'on parle
de vous quelque part.

Enfin l'escorte traversa Paris le 23, dans la nuit; le roi
remercia M. de Trville, et lui permit de distribuer des congs
pour quatre jours,  la condition que pas un des favoriss ne
paratrait dans un lieu public, sous peine de la Bastille.

Les quatre premiers congs accords, comme on le pense bien,
furent  nos quatre amis. Il y a plus, Athos obtint de
M. de Trville six jours au lieu de quatre et fit mettre dans ces
six jours deux nuits de plus, car ils partirent le 24,  cinq
heures du soir, et par complaisance encore, M. de Trville
postdata le cong du 25 au matin.

Eh, mon Dieu, disait d'Artagnan, qui, comme on le sait, ne
doutait jamais de rien, il me semble que nous faisons bien de
l'embarras pour une chose bien simple: en deux jours, et en
crevant deux ou trois chevaux (peu m'importe: j'ai de l'argent),
je suis  Bthune, je remets la lettre de la reine  la
suprieure, et je ramne le cher trsor que je vais chercher, non
pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais  Paris, o il sera
mieux cach, surtout tant que M. le cardinal sera  La Rochelle.
Puis, une fois de retour de la campagne, eh bien, moiti par la
protection de sa cousine, moiti en faveur de ce que nous avons
fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce
que nous voudrons. Restez donc ici, ne vous puisez pas de fatigue
inutilement; moi et Planchet, c'est tout ce qu'il faut pour une
expdition aussi simple.

 ceci Athos rpondit tranquillement:

Nous aussi, nous avons de l'argent; car je n'ai pas encore bu
tout  fait le reste du diamant, et Porthos et Aramis ne l'ont pas
tout  fait mang. Nous crverons donc aussi bien quatre chevaux
qu'un. Mais songez, d'Artagnan, ajouta-t-il d'une voix si sombre
que son accent donna le frisson au jeune homme, songez que Bthune
est une ville o le cardinal a donn rendez-vous  une femme qui,
partout o elle va, mne le malheur aprs elle. Si vous n'aviez
affaire qu' quatre hommes, d'Artagnan, je vous laisserais aller
seul; vous avez affaire  cette femme, allons-y quatre, et plaise
 Dieu qu'avec nos quatre valets nous soyons en nombre suffisant!

-- Vous m'pouvantez, Athos, s'cria d'Artagnan; que craignez-vous
donc, mon Dieu?

-- Tout! rpondit Athos.

D'Artagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celui
d'Athos, portaient l'empreinte d'une inquitude profonde, et l'on
continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter
une seule parole.

Le 25 au soir, comme ils entraient  Arras, et comme d'Artagnan
venait de mettre pied  terre  l'auberge de la Herse d'Or pour
boire un verre de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste,
o il venait de relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval
frais, le chemin de Paris. Au moment o il passait de la grande
porte dans la rue, le vent entrouvrit le manteau dont il tait
envelopp, quoiqu'on ft au mois d'aot, et enleva son chapeau,
que le voyageur retint de sa main, au moment o il avait dj
quitt sa tte, et l'enfona vivement sur ses yeux.

D'Artagnan, qui avait les yeux fixs sur cet homme, devint fort
ple et laissa tomber son verre.

Qu'avez-vous, monsieur? dit Planchet... Oh! l, accourez,
messieurs, voil mon matre qui se trouve mal!

Les trois amis accoururent et trouvrent d'Artagnan qui, au lieu
de se trouver mal, courait  son cheval. Ils l'arrtrent sur le
seuil de la porte.

Eh bien, o diable vas-tu donc ainsi? lui cria Athos.

-- C'est lui! s'cria d'Artagnan, ple de colre et la sueur sur
le front, c'est lui! laissez-moi le rejoindre!

-- Mais qui, lui? demanda Athos.

-- Lui, cet homme!

-- Quel homme?

-- Cet homme maudit, mon mauvais gnie, que j'ai toujours vu
lorsque j'tais menac de quelque malheur: celui qui accompagnait
l'horrible femme lorsque je la rencontrai pour la premire fois,
celui que je cherchais quand j'ai provoqu Athos, celui que j'ai
vu le matin du jour o Mme Bonacieux a t enleve! l'homme
de Meung enfin! je l'ai vu, c'est lui! Je l'ai reconnu quand le
vent a entrouvert son manteau.

-- Diable! dit Athos rveur.

-- En selle, messieurs, en selle; poursuivons-le, et nous le
rattraperons.

-- Mon cher, dit Aramis, songez qu'il va du ct oppos  celui o
nous allons; qu'il a un cheval frais et que nos chevaux sont
fatigus; que par consquent nous crverons nos chevaux sans mme
avoir la chance de le rejoindre. Laissons l'homme, d'Artagnan,
sauvons la femme.

-- Eh! monsieur! s'cria un garon d'curie courant aprs
l'inconnu, eh! monsieur, voil un papier qui s'est chapp de
votre chapeau! Eh! monsieur! eh!

-- Mon ami, dit d'Artagnan, une demi-pistole pour ce papier!

-- Ma foi, monsieur, avec grand plaisir! le voici!

Le garon d'curie, enchant de la bonne journe qu'il avait
faite, rentra dans la cour de l'htel: d'Artagnan dplia le
papier.

Eh bien? demandrent ses amis en l'entourant.

-- Rien qu'un mot! dit d'Artagnan.

-- Oui, dit Aramis, mais ce nom est un nom de ville ou de village.

--Armentires, lut Porthos. Armentires, je ne connais pas cela!

-- Et ce nom de ville ou de village est crit de sa main! s'cria
Athos.

-- Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit
d'Artagnan, peut-tre n'ai-je pas perdu ma dernire pistole. 
cheval, mes amis,  cheval!

Et les quatre compagnons s'lancrent au galop sur la route de
Bthune.


CHAPITRE LXI
LE COUVENT DES CARMLITES DE BTHUNE

Les grands criminels portent avec eux une espce de prdestination
qui leur fait surmonter tous les obstacles, qui les fait chapper
 tous les dangers, jusqu'au moment que la Providence, lasse, a
marqu pour l'cueil de leur fortune impie.

Il en tait ainsi de Milady: elle passa au travers des croiseurs
des deux nations, et arriva  Boulogne sans aucun accident.

En dbarquant  Portsmouth, Milady tait une Anglaise que les
perscutions de la France chassaient de La Rochelle; dbarque 
Boulogne, aprs deux jours de traverse, elle se fit passer pour
une Franaise que les Anglais inquitaient  Portsmouth, dans la
haine qu'ils avaient conue contre la France.

Milady avait d'ailleurs le plus efficace des passeports: sa
beaut, sa grande mine et la gnrosit avec laquelle elle
rpandait les pistoles. Affranchie des formalits d'usage par le
sourire affable et les manires galantes d'un vieux gouverneur du
port, qui lui baisa la main, elle ne resta  Boulogne que le temps
de mettre  la poste une lettre ainsi conue:

 Son minence Monseigneur le cardinal de Richelieu, en son camp
devant La Rochelle.

Monseigneur, que Votre minence se rassure, Sa Grce le duc de
Buckingham ne partira point pour la France.

Boulogne, 25 au soir.

Milady de ***

P. -S. -- Selon les dsirs de Votre minence, je me rends au
couvent des carmlites de Bthune o j'attendrai ses ordres.

Effectivement, le mme soir, Milady se mit en route; la nuit la
prit: elle s'arrta et coucha dans une auberge; puis, le
lendemain,  cinq heures du matin, elle partit, et trois heures
aprs, elle entra  Bthune.

Elle se fit indiquer le couvent des carmlites et y entra
aussitt.

La suprieure vint au-devant d'elle; Milady lui montra l'ordre du
cardinal, l'abbesse lui fit donner une chambre et servir 
djeuner.

Tout le pass s'tait dj effac aux yeux de cette femme, et, le
regard fix vers l'avenir, elle ne voyait que la haute fortune que
lui rservait le cardinal, qu'elle avait si heureusement servi,
sans que son nom ft ml en rien  toute cette sanglante affaire.
Les passions toujours nouvelles qui la consumaient donnaient  sa
vie l'apparence de ces nuages qui volent dans le ciel, refltant
tantt l'azur, tantt le feu, tantt le noir opaque de la tempte,
et qui ne laissent d'autres traces sur la terre que la dvastation
et la mort.

Aprs le djeuner, l'abbesse vint lui faire sa visite; il y a peu
de distraction au clotre, et la bonne suprieure avait hte de
faire connaissance avec sa nouvelle pensionnaire.

Milady voulait plaire  l'abbesse; or, c'tait chose facile 
cette femme si rellement suprieure; elle essaya d'tre aimable:
elle fut charmante et sduisit la bonne suprieure par sa
conversation si varie et par les grces rpandues dans toute sa
personne.

L'abbesse, qui tait une fille de noblesse, aimait surtout les
histoires de cour, qui parviennent si rarement jusqu'aux
extrmits du royaume et qui, surtout, ont tant de peine 
franchir les murs des couvents, au seuil desquels viennent expirer
les bruits du monde.

Milady, au contraire, tait fort au courant de toutes les
intrigues aristocratiques, au milieu desquelles, depuis cinq ou
six ans, elle avait constamment vcu, elle se mit donc 
entretenir la bonne abbesse des pratiques mondaines de la cour de
France, mles aux dvotions outres du roi, elle lui fit la
chronique scandaleuse des seigneurs et des dames de la cour, que
l'abbesse connaissait parfaitement de nom, toucha lgrement les
amours de la reine et de Buckingham, parlant beaucoup pour qu'on
parlt un peu.

Mais l'abbesse se contenta d'couter et de sourire, le tout sans
rpondre. Cependant, comme Milady vit que ce genre de rcit
l'amusait fort, elle continua; seulement, elle fit tomber la
conversation sur le cardinal.

Mais elle tait fort embarrasse; elle ignorait si l'abbesse tait
royaliste ou cardinaliste: elle se tint dans un milieu prudent;
mais l'abbesse, de son ct, se tint dans une rserve plus
prudente encore, se contentant de faire une profonde inclination
de tte toutes les fois que la voyageuse prononait le nom de Son
minence.

Milady commena  croire qu'elle s'ennuierait fort dans le
couvent; elle rsolut donc de risquer quelque chose pour savoir de
suite  quoi s'en tenir. Voulant voir jusqu'o irait la discrtion
de cette bonne abbesse, elle se mit  dire un mal, trs dissimul
d'abord, puis trs circonstanci du cardinal, racontant les amours
du ministre avec Mme d'Aiguillon, avec Marion de Lorme et avec
quelques autres femmes galantes.

L'abbesse couta plus attentivement, s'anima peu  peu et sourit.

Bon, dit Milady, elle prend got  mon discours; si elle est
cardinaliste, elle n'y met pas de fanatisme au moins.

Alors elle passa aux perscutions exerces par le cardinal sur ses
ennemis. L'abbesse se contenta de se signer, sans approuver ni
dsapprouver.

Cela confirma Milady dans son opinion que la religieuse tait
plutt royaliste que cardinaliste. Milady continua, renchrissant
de plus en plus.

Je suis fort ignorante de toutes ces matires-l, dit enfin
l'abbesse, mais tout loignes que nous sommes de la cour, tout en
dehors des intrts du monde o nous nous trouvons places, nous
avons des exemples fort tristes de ce que vous nous racontez l;
et l'une de nos pensionnaires a bien souffert des vengeances et
des perscutions de M. le cardinal.

-- Une de vos pensionnaires, dit Milady; oh! mon Dieu! pauvre
femme, je la plains alors.

-- Et vous avez raison, car elle est bien  plaindre: prison,
menaces, mauvais traitements, elle a tout souffert. Mais, aprs
tout, reprit l'abbesse, M. le cardinal avait peut-tre des motifs
plausibles pour agir ainsi, et quoiqu'elle ait l'air d'un ange, il
ne faut pas toujours juger les gens sur la mine.

Bon! dit Milady  elle-mme, qui sait! je vais peut-tre
dcouvrir quelque chose ici, je suis en veine.

Et elle s'appliqua  donner  son visage une expression de candeur
parfaite.

Hlas! dit Milady, je le sais; on dit cela, qu'il ne faut pas
croire aux physionomies; mais  quoi croira-t-on cependant, si ce
n'est au plus bel ouvrage du Seigneur? Quant  moi, je serai
trompe toute ma vie peut-tre; mais je me fierai toujours  une
personne dont le visage m'inspirera de la sympathie.

-- Vous seriez donc tente de croire, dit l'abbesse, que cette
jeune femme est innocente?

-- M. le cardinal ne punit pas que les crimes, dit-elle; il y a
certaines vertus qu'il poursuit plus svrement que certains
forfaits.

-- Permettez-moi, madame, de vous exprimer ma surprise, dit
l'abbesse.

-- Et sur quoi? demanda Milady avec navet.

-- Mais sur le langage que vous tenez.

-- Que trouvez-vous d'tonnant  ce langage? demanda en souriant
Milady.

-- Vous tes l'amie du cardinal, puisqu'il vous envoie ici, et
cependant...

-- Et cependant j'en dis du mal, reprit Milady, achevant la pense
de la suprieure.

-- Au moins n'en dites-vous pas de bien.

-- C'est que je ne suis pas son amie, dit-elle en soupirant, mais
sa victime.

-- Mais cependant cette lettre par laquelle il vous recommande 
moi?...

-- Est un ordre  moi de me tenir dans une espce de prison dont
il me fera tirer par quelques-uns de ses satellites.

-- Mais pourquoi n'avez-vous pas fui?

-- O irais-je? croyez-vous qu'il y ait un endroit de la terre o
ne puisse atteindre le cardinal, s'il veut se donner la peine de
tendre la main? Si j'tais un homme,  la rigueur cela serait
possible encore; mais une femme, que voulez-vous que fasse une
femme? Cette jeune pensionnaire que vous avez ici a-t-elle essay
de fuir, elle?

-- Non, c'est vrai; mais elle, c'est autre chose, je la crois
retenue en France par quelque amour.

-- Alors, dit Milady avec un soupir, si elle aime, elle n'est pas
tout  fait malheureuse.

-- Ainsi, dit l'abbesse en regardant Milady avec un intrt
croissant, c'est encore une pauvre perscute que je vois?

-- Hlas, oui, dit Milady.

L'abbesse regarda un instant Milady avec inquitude, comme si une
nouvelle pense surgissait dans son esprit.

Vous n'tes pas ennemie de notre sainte foi? dit-elle en
balbutiant.

-- Moi, s'cria Milady, moi, protestante! Oh! non, j'atteste le
Dieu qui nous entend que je suis au contraire fervente catholique.

-- Alors, madame, dit l'abbesse en souriant, rassurez-vous; la
maison o vous tes ne sera pas une prison bien dure, et nous
ferons tout ce qu'il faudra pour vous faire chrir la captivit.
Il y a plus, vous trouverez ici cette jeune femme perscute sans
doute par suite de quelque intrigue de cour. Elle est aimable,
gracieuse.

-- Comment la nommez-vous?

-- Elle m'a t recommande par quelqu'un de trs haut plac, sous
le nom de Ketty. Je n'ai pas cherch  savoir son autre nom.

-- Ketty! s'cria Milady; quoi! vous tes sre?...

-- Qu'elle se fait appeler ainsi? Oui, madame, la connatriez-
vous?

Milady sourit  elle-mme et  l'ide qui lui tait venue que
cette jeune femme pouvait tre son ancienne camrire. Il se
mlait au souvenir de cette jeune fille un souvenir de colre, et
un dsir de vengeance avait boulevers les traits de Milady, qui
reprirent au reste presque aussitt l'expression calme et
bienveillante que cette femme aux cent visages leur avait
momentanment fait perdre.

Et quand pourrai-je voir cette jeune dame, pour laquelle je me
sens dj une si grande sympathie? demanda Milady.

-- Mais, ce soir, dit l'abbesse, dans la journe mme. Mais vous
voyagez depuis quatre jours, m'avez-vous dit vous-mme; ce matin
vous vous tes leve  cinq heures, vous devez avoir besoin de
repos. Couchez-vous et dormez,  l'heure du dner nous vous
rveillerons.

Quoique Milady et trs bien pu se passer de sommeil, soutenue
qu'elle tait par toutes les excitations qu'une aventure nouvelle
faisait prouver  son coeur avide d'intrigues, elle n'en accepta
pas moins l'offre de la suprieure: depuis douze ou quinze jours
elle avait pass par tant d'motions diverses que, si son corps de
fer pouvait encore soutenir la fatigue, son me avait besoin de
repos.

Elle prit donc cong de l'abbesse et se coucha, doucement berce
par les ides de vengeance auxquelles l'avait tout naturellement
ramene le nom de Ketty. Elle se rappelait cette promesse presque
illimite que lui avait faite le cardinal, si elle russissait
dans son entreprise. Elle avait russi, elle pourrait donc se
venger de d'Artagnan.

Une seule chose pouvantait Milady, c'tait le souvenir de son
mari! le comte de La Fre, qu'elle avait cru mort ou du moins
expatri, et qu'elle retrouvait dans Athos, le meilleur ami de
d'Artagnan.

Mais aussi, s'il tait l'ami de d'Artagnan, il avait d lui prter
assistance dans toutes les menes  l'aide desquelles la reine
avait djou les projets de Son minence; s'il tait l'ami de
d'Artagnan, il tait l'ennemi du cardinal; et sans doute elle
parviendrait  l'envelopper dans la vengeance aux replis de
laquelle elle comptait touffer le jeune mousquetaire.

Toutes ces esprances taient de douces penses pour Milady;
aussi, berce par elles, s'endormit-elle bientt.

Elle fut rveille par une voix douce qui retentit au pied de son
lit. Elle ouvrit les yeux, et vit l'abbesse accompagne d'une
jeune femme aux cheveux blonds, au teint dlicat, qui fixait sur
elle un regard plein d'une bienveillante curiosit.

La figure de cette jeune femme lui tait compltement inconnue;
toutes deux s'examinrent avec une scrupuleuse attention, tout en
changeant les compliments d'usage: toutes deux taient fort
belles, mais de beauts tout  fait diffrentes. Cependant Milady
sourit en reconnaissant qu'elle l'emportait de beaucoup sur la
jeune femme en grand air et en faons aristocratiques. Il est vrai
que l'habit de novice que portait la jeune femme n'tait pas trs
avantageux pour soutenir une lutte de ce genre.

L'abbesse les prsenta l'une  l'autre; puis, lorsque cette
formalit fut remplie, comme ses devoirs l'appelaient  l'glise,
elle laissa les deux jeunes femmes seules.

La novice, voyant Milady couche, voulait suivre la suprieure,
mais Milady la retint.

Comment, madame, lui dit-elle,  peine vous ai-je aperue et vous
voulez dj me priver de votre prsence, sur laquelle je comptais
cependant un peu, je vous l'avoue, pour le temps que j'ai  passer
ici?

-- Non, madame, rpondit la novice, seulement je craignais d'avoir
mal choisi mon temps: vous dormiez, vous tes fatigue.

-- Eh bien, dit Milady, que peuvent demander les gens qui dorment?
un bon rveil. Ce rveil, vous me l'avez donn; laissez-moi en
jouir tout  mon aise.

Et lui prenant la main, elle l'attira sur un fauteuil qui tait
prs de son lit.

La novice s'assit.

Mon Dieu! dit-elle, que je suis malheureuse! voil six mois que
je suis ici, sans l'ombre d'une distraction, vous arrivez, votre
prsence allait tre pour moi une compagnie charmante, et voil
que, selon toute probabilit, d'un moment  l'autre je vais
quitter le couvent!

-- Comment! dit Milady, vous sortez bientt?

-- Du moins je l'espre, dit la novice avec une expression de joie
qu'elle ne cherchait pas le moins du monde  dguiser.

-- Je crois avoir appris que vous aviez souffert de la part du
cardinal, continua Milady; c'et t un motif de plus de sympathie
entre nous.

-- Ce que m'a dit notre bonne mre est donc la vrit, que vous
tiez aussi une victime de ce mchant cardinal?

-- Chut! dit Milady, mme ici ne parlons pas ainsi de lui; tous
mes malheurs viennent d'avoir dit  peu prs ce que vous venez de
dire, devant une femme que je croyais mon amie et qui m'a trahie.
Et vous tes aussi, vous, la victime d'une trahison?

-- Non, dit la novice, mais de mon dvouement  une femme que
j'aimais, pour qui j'eusse donn ma vie, pour qui je la donnerais
encore.

-- Et qui vous a abandonne, c'est cela!

-- J'ai t assez injuste pour le croire, mais depuis deux ou
trois jours j'ai acquis la preuve du contraire, et j'en remercie
Dieu; il m'aurait cot de croire qu'elle m'avait oublie. Mais
vous, madame, continua la novice, il me semble que vous tes
libre, et que si vous vouliez fuir, il ne tiendrait qu' vous.

-- O voulez-vous que j'aille, sans amis, sans argent, dans une
partie de la France que je ne connais pas, o je ne suis jamais
venue?...

-- Oh! s'cria la novice, quant  des amis, vous en aurez partout
o vous vous montrerez, vous paraissez si bonne et vous tes si
belle!

-- Cela n'empche pas, reprit Milady en adoucissant son sourire de
manire  lui donner une expression anglique, que je suis seule
et perscute.

-- coutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans le Ciel,
voyez-vous; il vient toujours un moment o le bien que l'on a fait
plaide votre cause devant Dieu, et, tenez, peut-tre est-ce un
bonheur pour vous, tout humble et sans pouvoir que je suis, que
vous m'ayez rencontre: car, si je sors d'ici, eh bien, j'aurai
quelques amis puissants, qui, aprs s'tre mis en campagne pour
moi, pourront aussi se mettre en campagne pour vous.

-- Oh! quand j'ai dit que j'tais seule, dit Milady, esprant
faire parler la novice en parlant d'elle-mme, ce n'est pas faute
d'avoir aussi quelques connaissances haut places; mais ces
connaissances tremblent elles-mmes devant le cardinal: la reine
elle-mme n'ose pas soutenir contre le terrible ministre; j'ai la
preuve que Sa Majest, malgr son excellent coeur, a plus d'une
fois t oblige d'abandonner  la colre de Son minence les
personnes qui l'avaient servie.

-- Croyez-moi, madame, la reine peut avoir l'air d'avoir abandonn
ces personnes-l; mais il ne faut pas en croire l'apparence: plus
elles sont perscutes, plus elle pense  elles, et souvent, au
moment o elles y pensent le moins, elles ont la preuve d'un bon
souvenir.

-- Hlas! dit Milady, je le crois: la reine est si bonne.

-- Oh! vous la connaissez donc, cette belle et noble reine, que
vous parlez d'elle ainsi! s'cria la novice avec enthousiasme.

-- C'est--dire, reprit Milady, pousse dans ses retranchements,
qu'elle, personnellement, je n'ai pas l'honneur de la connatre;
mais je connais bon nombre de ses amis les plus intimes: je
connais M. de Putange; j'ai connu en Angleterre M. Dujart; je
connais M. de Trville.

-- M. de Trville! s'cria la novice, vous connaissez
M. de Trville?

-- Oui, parfaitement, beaucoup mme.

-- Le capitaine des mousquetaires du roi?

-- Le capitaine des mousquetaires du roi.

-- Oh! mais vous allez voir, s'cria la novice, que tout  l'heure
nous allons tre des connaissances acheves, presque des amies; si
vous connaissez M. de Trville, vous avez d aller chez lui?

-- Souvent! dit Milady, qui, entre dans cette voie, et
s'apercevant que le mensonge russissait, voulait le pousser
jusqu'au bout.

-- Chez lui, vous avez d voir quelques-uns de ses mousquetaires?

-- Tous ceux qu'il reoit habituellement! rpondit Milady, pour
laquelle cette conversation commenait  prendre un intrt rel.

-- Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissez, et vous
verrez qu'ils seront de mes amis.

-- Mais, dit Milady embarrasse, je connais M. de Louvigny,
M. de Courtivron, M. de Frussac.

La novice la laissa dire; puis, voyant qu'elle s'arrtait:

Vous ne connaissez pas, dit-elle, un gentilhomme nomm Athos?

Milady devint aussi ple que les draps dans lesquels elle tait
couche, et, si matresse qu'elle ft d'elle-mme, ne put
s'empcher de pousser un cri en saisissant la main de son
interlocutrice et en la dvorant du regard.

Quoi! qu'avez-vous? Oh! mon Dieu! demanda cette pauvre femme, ai-
je donc dit quelque chose qui vous ait blesse?

-- Non, mais ce nom m'a frappe, parce que, moi aussi j'ai connu
ce gentilhomme, et qu'il me parat trange de trouver quelqu'un
qui le connaisse beaucoup.

-- Oh! oui! beaucoup! beaucoup! non seulement lui, mais encore ses
amis: MM. Porthos et Aramis!

-- En vrit! eux aussi je les connais! s'cria Milady, qui sentit
le froid pntrer jusqu' son coeur.

-- Eh bien, si vous les connaissez, vous devez savoir qu'ils sont
bons et francs compagnons; que ne vous adressez-vous  eux, si
vous avez besoin d'appui?

-- C'est--dire, balbutia Milady, je ne suis lie rellement avec
aucun d'eux; je les connais pour en avoir beaucoup entendu parler
par un de leurs amis, M. d'Artagnan.

-- Vous connaissez M. d'Artagnan! s'cria la novice  son tour,
en saisissant la main de Milady et en la dvorant des yeux.

Puis, remarquant l'trange expression du regard de Milady:

Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez,  quel titre?

-- Mais, reprit Milady embarrasse, mais  titre d'ami.

-- Vous me trompez, madame, dit la novice; vous avez t sa
matresse.

-- C'est vous qui l'avez t, madame, s'cria Milady  son tour.

-- Moi! dit la novice.

-- Oui, vous; je vous connais maintenant: vous tes madame
Bonacieux.

La jeune femme se recula, pleine de surprise et de terreur.

Oh! ne niez pas! rpondez, reprit Milady.

-- Eh bien, oui, madame! je l'aime, dit la novice; sommes-nous
rivales?

La figure de Milady s'illumina d'un feu tellement sauvage que,
dans toute autre circonstance, Mme Bonacieux se ft enfuie
d'pouvante; mais elle tait toute  sa jalousie.

Voyons, dites, madame, reprit Mme Bonacieux avec une nergie dont
on l'et crue incapable, avez-vous t ou tes-vous sa matresse?

-- Oh! non! s'cria Milady avec un accent qui n'admettait pas le
doute sur sa vrit, jamais! jamais!

-- Je vous crois, dit Mme Bonacieux; mais pourquoi donc alors vous
tes-vous crie ainsi?

-- Comment, vous ne comprenez pas! dit Milady, qui tait dj
remise de son trouble, et qui avait retrouv toute sa prsence
d'esprit.

-- Comment voulez-vous que je comprenne? je ne sais rien.

-- Vous ne comprenez pas que M. d'Artagnan tant mon ami, il
m'avait prise pour confidente?

-- Vraiment!

-- Vous ne comprenez pas que je sais tout, votre enlvement de la
petite maison de Saint-Germain, son dsespoir, celui de ses amis,
leurs recherches inutiles depuis ce moment! Et comment ne voulez-
vous pas que je m'en tonne, quand, sans m'en douter, je me trouve
en face de vous, de vous dont nous avons parl si souvent
ensemble, de vous qu'il aime de toute la force de son me, de vous
qu'il m'avait fait aimer avant que je vous eusse vue? Ah! chre
Constance, je vous trouve donc, je vous vois donc enfin!

Et Milady tendit ses bras  Mme Bonacieux, qui, convaincue par ce
qu'elle venait de lui dire, ne vit plus dans cette femme, qu'un
instant auparavant elle avait crue sa rivale, qu'une amie sincre
et dvoue.

Oh! pardonnez-moi! pardonnez-moi! s'cria-t-elle en se laissant
aller sur son paule, je l'aime tant!

Ces deux femmes se tinrent un instant embrasses. Certes, si les
forces de Milady eussent t  la hauteur de sa haine,
Mme Bonacieux ne ft sortie que morte de cet embrassement. Mais,
ne pouvant pas l'touffer, elle lui sourit.

O chre belle! chre bonne petite! dit Milady, que je suis
heureuse de vous voir! Laissez-moi vous regarder. Et, en disant
ces mots, elle la dvorait effectivement du regard. Oui, c'est
bien vous. Ah! d'aprs ce qu'il m'a dit, je vous reconnais  cette
heure, je vous reconnais parfaitement.

La pauvre jeune femme ne pouvait se douter de ce qui se passait
d'affreusement cruel derrire le rempart de ce front pur, derrire
ces yeux si brillants o elle ne lisait que de l'intrt et de la
compassion.

Alors vous savez ce que j'ai souffert, dit Mme Bonacieux,
puisqu'il vous a dit ce qu'il souffrait; mais souffrir pour lui,
c'est du bonheur.

Milady reprit machinalement:

Oui, c'est du bonheur.

Elle pensait  autre chose.

Et puis, continua Mme Bonacieux, mon supplice touche  son terme;
demain, ce soir peut-tre, je le reverrai, et alors le pass
n'existera plus.

-- Ce soir? demain? s'cria Milady tire de sa rverie par ces
paroles, que voulez-vous dire? attendez-vous quelque nouvelle de
lui?

-- Je l'attends lui-mme.

-- Lui-mme; d'Artagnan, ici!

-- Lui-mme.

-- Mais, c'est impossible! il est au sige de La Rochelle avec le
cardinal; il ne reviendra  Paris qu'aprs la prise de la ville.

-- Vous le croyez ainsi, mais est-ce qu'il y a quelque chose
d'impossible  mon d'Artagnan, le noble et loyal gentilhomme!

-- Oh! je ne puis vous croire!

-- Eh bien, lisez donc! dit, dans l'excs de son orgueil et de sa
joie, la malheureuse jeune femme en prsentant une lettre 
Milady.

L'criture de Mme de Chevreuse! se dit en elle-mme Milady. Ah!
j'tais bien sre qu'ils avaient des intelligences de ce ct-l!

Et elle lut avidement ces quelques lignes:

Ma chre enfant, tenez-vous prte; notre ami vous verra bientt,
et il ne vous verra que pour vous arracher de la prison o votre
sret exigeait que vous fussiez cache: prparez-vous donc au
dpart et ne dsesprez jamais de nous.

Notre charmant Gascon vient de se montrer brave et fidle comme
toujours, dites-lui qu'on lui est bien reconnaissant quelque part
de l'avis qu'il a donn.

Oui, oui, dit Milady, oui, la lettre est prcise. Savez-vous quel
est cet avis?

-- Non. Je me doute seulement qu'il aura prvenu la reine de
quelque nouvelle machination du cardinal.

-- Oui, c'est cela sans doute! dit Milady en rendant la lettre 
Mme Bonacieux et en laissant retomber sa tte pensive sur sa
poitrine.

En ce moment on entendit le galop d'un cheval.

Oh! s'cria Mme Bonacieux en s'lanant  la fentre, serait-ce
dj lui?

Milady tait reste dans son lit, ptrifie par la surprise; tant
de choses inattendues lui arrivaient tout  coup, que pour la
premire fois la tte lui manquait.

Lui! lui! murmura-t-elle, serait-ce lui?

Et elle demeurait dans son lit les yeux fixes.

Hlas, non! dit Mme Bonacieux, c'est un homme que je ne connais
pas, et qui cependant a l'air de venir ici; oui, il ralentit sa
course, il s'arrte  la porte, il sonne.

Milady sauta hors de son lit.

Vous tes bien sre que ce n'est pas lui? dit-elle.

-- Oh! oui, bien sre!

-- Vous avez peut-tre mal vu.

-- Oh! je verrais la plume de son feutre, le bout de son manteau,
que je le reconnatrais, lui!

Milady s'habillait toujours.

N'importe! cet homme vient ici, dites-vous?

-- Oui, il est entr.

-- C'est ou pour vous ou pour moi.

-- Oh! mon Dieu, comme vous semblez agite!

-- Oui, je l'avoue, je n'ai pas votre confiance, je crains tout du
cardinal.

-- Chut! dit Mme Bonacieux, on vient!

Effectivement, la porte s'ouvrit, et la suprieure entra.

Est-ce vous qui arrivez de Boulogne? demanda-t-elle  Milady.

-- Oui, c'est moi, rpondit celle-ci, et, tchant de ressaisir son
sang-froid, qui me demande?

-- Un homme qui ne veut pas dire son nom, mais qui vient de la
part du cardinal.

-- Et qui veut me parler? demanda Milady.

-- Qui veut parler  une dame arrivant de Boulogne.

-- Alors faites entrer, madame, je vous prie.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Mme Bonacieux, serait-ce quelque
mauvaise nouvelle?

-- J'en ai peur.

-- Je vous laisse avec cet tranger, mais aussitt son dpart, si
vous le permettez, je reviendrai.

-- Comment donc! je vous en prie.

La suprieure et Mme Bonacieux sortirent.

Milady resta seule, les yeux fixs sur la porte; un instant aprs
on entendit le bruit d'perons qui retentissaient sur les
escaliers, puis les pas se rapprochrent, puis la porte s'ouvrit,
et un homme parut.

Milady jeta un cri de joie: cet homme c'tait le comte de
Rochefort, l'me damne de Son minence.


CHAPITRE LXII
DEUX VARITS DE DMONS

Ah! s'crirent ensemble Rochefort et Milady, c'est vous!

-- Oui, c'est moi.

-- Et vous arrivez...? demanda Milady.

-- De La Rochelle, et vous?

-- D'Angleterre.

-- Buckingham?

-- Mort ou bless dangereusement; comme je partais sans avoir rien
pu obtenir de lui, un fanatique venait de l'assassiner.

-- Ah! fit Rochefort avec un sourire, voil un hasard bien
heureux! et qui satisfera Son minence! L'avez-vous prvenue?

-- Je lui ai crit de Boulogne. Mais comment tes-vous ici?

-- Son minence, inquite, m'a envoy  votre recherche.

-- Je suis arrive d'hier seulement.

-- Et qu'avez-vous fait depuis hier?

-- Je n'ai pas perdu mon temps.

-- Oh! je m'en doute bien!

-- Savez-vous qui j'ai rencontr ici?

-- Non.

-- Devinez.

-- Comment voulez-vous?...

-- Cette jeune femme que la reine a tire de prison.

-- La matresse du petit d'Artagnan?

-- Oui, Mme Bonacieux, dont le cardinal ignorait la retraite.

-- Eh bien, dit Rochefort, voil encore un hasard qui peut aller
de pair avec l'autre, M. le cardinal est en vrit un homme
privilgi.

-- Comprenez-vous mon tonnement, continua Milady, quand je me
suis trouve face  face avec cette femme?

-- Vous connat-elle?

-- Non.

-- Alors elle vous regarde comme une trangre?

Milady sourit.

Je suis sa meilleure amie!

-- Sur mon honneur, dit Rochefort, il n'y a que vous, ma chre
comtesse, pour faire de ces miracles-l.

-- Et bien m'en a pris, chevalier, dit Milady, car savez-vous ce
qui se passe?

-- Non.

-- On va la venir chercher demain ou aprs-demain avec un ordre de
la reine.

-- Vraiment? et qui cela?

-- D'Artagnan et ses amis.

-- En vrit ils en feront tant, que nous serons obligs de les
envoyer  la Bastille.

-- Pourquoi n'est-ce point dj fait?

-- Que voulez-vous! parce que M. le cardinal a pour ces hommes une
faiblesse que je ne comprends pas.

-- Vraiment?

-- Oui.

-- Eh bien, dites-lui ceci, Rochefort: dites-lui que notre
conversation  l'auberge du Colombier-Rouge a t entendue par ces
quatre hommes; dites-lui qu'aprs son dpart l'un d'eux est mont
et m'a arrach par violence le sauf-conduit qu'il m'avait donn;
dites-lui qu'ils avaient fait prvenir Lord de Winter de mon
passage en Angleterre; que, cette fois encore, ils ont failli
faire chouer ma mission, comme ils ont fait chouer celle des
ferrets; dites-lui que parmi ces quatre hommes, deux seulement
sont  craindre, d'Artagnan et Athos; dites-lui que le troisime,
Aramis, est l'amant de Mme de Chevreuse: il faut laisser vivre
celui-l, on sait son secret, il peut tre utile; quant au
quatrime, Porthos, c'est un sot, un fat et un niais, qu'il ne
s'en occupe mme pas.

-- Mais ces quatre hommes doivent tre  cette heure au sige de
La Rochelle.

-- Je le croyais comme vous; mais une lettre que Mme Bonacieux a
reue de Mme de Chevreuse, et qu'elle a eu l'imprudence de me
communiquer, me porte  croire que ces quatre hommes au contraire
sont en campagne pour la venir enlever.

-- Diable! comment faire?

-- Que vous a dit le cardinal  mon gard?

-- De prendre vos dpches crites ou verbales, de revenir en
poste, et, quand il saura ce que vous avez fait, il avisera  ce
que vous devez faire.

-- Je dois donc rester ici? demanda Milady.

-- Ici ou dans les environs.

-- Vous ne pouvez m'emmener avec vous?

-- Non, l'ordre est formel: aux environs du camp, vous pourriez
tre reconnue, et votre prsence, vous le comprenez,
compromettrait Son minence, surtout aprs ce qui vient de se
passer l-bas. Seulement, dites-moi d'avance o vous attendrez des
nouvelles du cardinal, que je sache toujours o vous retrouver.

-- coutez, il est probable que je ne pourrai rester ici.

-- Pourquoi?

-- Vous oubliez que mes ennemis peuvent arriver d'un moment 
l'autre.

-- C'est vrai; mais alors cette petite femme va chapper  Son
minence?

-- Bah! dit Milady avec un sourire qui n'appartenait qu' elle,
vous oubliez que je suis sa meilleure amie.

-- Ah! c'est vrai! je puis donc dire au cardinal,  l'endroit de
cette femme...

-- Qu'il soit tranquille.

-- Voil tout?

-- Il saura ce que cela veut dire.

-- Il le devinera. Maintenant, voyons, que dois-je faire?

-- Repartir  l'instant mme; il me semble que les nouvelles que
vous reportez valent bien la peine que l'on fasse diligence.

-- Ma chaise s'est casse en entrant  Lillers.

--  merveille!

-- Comment,  merveille?

-- Oui, j'ai besoin de votre chaise, moi, dit la comtesse.

-- Et comment partirai-je, alors?

--  franc trier.

-- Vous en parlez bien  votre aise, cent quatre-vingts lieues.

-- Qu'est-ce que cela?

-- On les fera. Aprs?

-- Aprs: en passant  Lillers, vous me renvoyez la chaise avec
ordre  votre domestique de se mettre  ma disposition.

-- Bien.

-- Vous avez sans doute sur vous quelque ordre du cardinal?

-- J'ai mon plein pouvoir.

-- Vous le montrez  l'abbesse, et vous dites qu'on viendra me
chercher, soit aujourd'hui, soit demain, et que j'aurai  suivre
la personne qui se prsentera en votre nom.

-- Trs bien!

-- N'oubliez pas de me traiter durement en parlant de moi 
l'abbesse.

--  quoi bon?

-- Je suis une victime du cardinal. Il faut bien que j'inspire de
la confiance  cette pauvre petite Mme Bonacieux.

-- C'est juste. Maintenant voulez-vous me faire un rapport de tout
ce qui est arriv?

-- Mais je vous ai racont les vnements, vous avez bonne
mmoire, rptez les choses comme je vous les ai dites, un papier
se perd.

-- Vous avez raison; seulement que je sache o vous retrouver, que
je n'aille pas courir inutilement dans les environs.

-- C'est juste, attendez.

-- Voulez-vous une carte?

-- Oh! je connais ce pays  merveille.

-- Vous? quand donc y tes-vous venue?

-- J'y ai t leve.

-- Vraiment?

-- C'est bon  quelque chose, vous le voyez, que d'avoir t
leve quelque part.

-- Vous m'attendrez donc...?

-- Laissez-moi rflchir un instant; eh! tenez,  Armentires.

-- Qu'est-ce que cela, Armentires?

-- Une petite ville sur la Lys! je n'aurai qu' traverser la
rivire et je suis en pays tranger.

--  merveille! mais il est bien entendu que vous ne traverserez
la rivire qu'en cas de danger.

-- C'est bien entendu.

-- Et, dans ce cas, comment saurai-je o vous tes?

-- Vous n'avez pas besoin de votre laquais?

-- Non.

-- C'est un homme sr?

--  l'preuve.

-- Donnez-le-moi; personne ne le connat, je le laisse  l'endroit
que je quitte, et il vous conduit o je suis.

-- Et vous dites que vous m'attendez  Argentires?

--  Armentires, rpondit Milady.

-- crivez-moi ce nom-l sur un morceau de papier, de peur que je
l'oublie; ce n'est pas compromettant, un nom de ville, n'est-ce
pas?

-- Eh, qui sait? N'importe, dit Milady en crivant le nom sur une
demi-feuille de papier, je me compromets.

-- Bien! dit Rochefort en prenant des mains de Milady le papier,
qu'il plia et qu'il enfona dans la coiffe de son feutre;
d'ailleurs, soyez tranquille, je vais faire comme les enfants, et,
dans le cas o je perdrais ce papier, rpter le nom tout le long
de la route. Maintenant est-ce tout?

-- Je le crois.

-- Cherchons bien: Buckingham mort ou grivement bless; votre
entretien avec le cardinal entendu des quatre mousquetaires; Lord
de Winter prvenu de votre arrive  Portsmouth; d'Artagnan et
Athos  la Bastille; Aramis l'amant de Mme de Chevreuse; Porthos
un fat; Mme Bonacieux retrouve; vous envoyer la chaise le plus
tt possible; mettre mon laquais  votre disposition; faire de
vous une victime du cardinal, pour que l'abbesse ne prenne aucun
soupon; Armentires sur les bords de la Lys. Est-ce cela?

-- En vrit, mon cher chevalier, vous tes un miracle de mmoire.
 propos, ajoutez une chose...

-- Laquelle?

-- J'ai vu de trs jolis bois qui doivent toucher au jardin du
couvent, dites qu'il m'est permis de me promener dans ces bois;
qui sait? j'aurai peut-tre besoin de sortir par une porte de
derrire.

-- Vous pensez  tout.

-- Et vous, vous oubliez une chose...

-- Laquelle?

-- C'est de me demander si j'ai besoin d'argent.

-- C'est juste, combien voulez-vous?

-- Tout ce que vous aurez d'or.

-- J'ai cinq cents pistoles  peu prs.

-- J'en ai autant: avec mille pistoles on fait face  tout; videz
vos poches.

-- Voil, comtesse.

-- Bien, mon cher comte! et vous partez...?

-- Dans une heure; le temps de manger un morceau, pendant lequel
j'enverrai chercher un cheval de poste.

--  merveille! Adieu, chevalier!

-- Adieu, comtesse!

-- Recommandez-moi au cardinal, dit Milady.

-- Recommandez-moi  Satan, rpliqua Rochefort.

Milady et Rochefort changrent un sourire et se sparrent.

Une heure aprs, Rochefort partit au grand galop de son cheval;
cinq heures aprs il passait  Arras.

Nos lecteurs savent dj comment il avait t reconnu par
d'Artagnan, et comment cette reconnaissance, en inspirant des
craintes aux quatre mousquetaires, avait donn une nouvelle
activit  leur voyage.


CHAPITRE LXIII
UNE GOUTTE D'EAU

 peine Rochefort fut-il sorti, que Mme Bonacieux rentra. Elle
trouva Milady le visage riant.

Eh bien, dit la jeune femme, ce que vous craigniez est donc
arriv; ce soir ou demain le cardinal vous envoie prendre?

-- Qui vous a dit cela, mon enfant? demanda Milady.

-- Je l'ai entendu de la bouche mme du messager.

-- Venez vous asseoir ici prs de moi, dit Milady.

-- Me voici.

-- Attendez que je m'assure si personne ne nous coute.

-- Pourquoi toutes ces prcautions?

-- Vous allez le savoir.

Milady se leva et alla  la porte, l'ouvrit, regarda dans le
corridor, et revint se rasseoir prs de Mme Bonacieux.

Alors, dit-elle, il a bien jou son rle.

-- Qui cela?

-- Celui qui s'est prsent  l'abbesse comme l'envoy du
cardinal.

-- C'tait donc un rle qu'il jouait?

-- Oui, mon enfant.

-- Cet homme n'est donc pas...

-- Cet homme, dit Milady en baissant la voix, c'est mon frre.

-- Votre frre! s'cria Mme Bonacieux.

-- Eh bien, il n'y a que vous qui sachiez ce secret, mon enfant;
si vous le confiez  qui que ce soit au monde, je serai perdue, et
vous aussi peut-tre.

-- Oh! mon Dieu!

-- coutez, voici ce qui se passe: mon frre, qui venait  mon
secours pour m'enlever ici de force, s'il le fallait, a rencontr
l'missaire du cardinal qui venait me chercher; il l'a suivi.
Arriv  un endroit du chemin solitaire et cart, il a mis l'pe
 la main en sommant le messager de lui remettre les papiers dont
il tait porteur; le messager a voulu se dfendre, mon frre l'a
tu.

-- Oh! fit Mme Bonacieux en frissonnant.

-- C'tait le seul moyen, songez-y. Alors mon frre a rsolu de
substituer la ruse  la force: il a pris les papiers, il s'est
prsent ici comme l'missaire du cardinal lui-mme, et dans une
heure ou deux, une voiture doit venir me prendre de la part de Son
minence.

-- Je comprends; cette voiture, c'est votre frre qui vous
l'envoie.

-- Justement; mais ce n'est pas tout: cette lettre que vous avez
reue, et que vous croyez de Mme Chevreuse...

-- Eh bien?

-- Elle est fausse.

-- Comment cela?

-- Oui, fausse: c'est un pige pour que vous ne fassiez pas de
rsistance quand on viendra vous chercher.

-- Mais c'est d'Artagnan qui viendra.

-- Dtrompez-vous, d'Artagnan et ses amis sont retenus au sige de
La Rochelle.

-- Comment savez-vous cela?

-- Mon frre a rencontr des missaires du cardinal en habits de
mousquetaires. On vous aurait appele  la porte, vous auriez cru
avoir affaire  des amis, on vous enlevait et on vous ramenait 
Paris.

-- Oh! mon Dieu! ma tte se perd au milieu de ce chaos
d'iniquits. Je sens que si cela durait, continua Mme Bonacieux en
portant ses mains  son front, je deviendrais folle!

-- Attendez...

-- Quoi?

-- J'entends le pas d'un cheval, c'est celui de mon frre qui
repart; je veux lui dire un dernier adieu, venez.

Milady ouvrit la fentre et fit signe  Mme Bonacieux de l'y
rejoindre. La jeune femme y alla.

Rochefort passait au galop.

Adieu, frre, s'cria Milady.

Le chevalier leva la tte, vit les deux jeunes femmes, et, tout
courant, fit  Milady un signe amical de la main.

Ce bon Georges! dit-elle en refermant la fentre avec une
expression de visage pleine d'affection et de mlancolie.

Et elle revint s'asseoir  sa place, comme si elle et t plonge
dans des rflexions toutes personnelles.

Chre dame! dit Mme Bonacieux, pardon de vous interrompre! mais
que me conseillez-vous de faire? mon Dieu! Vous avez plus
d'exprience que moi, parlez, je vous coute.

-- D'abord, dit Milady, il se peut que je me trompe et que
d'Artagnan et ses amis viennent vritablement  votre secours.

-- Oh! c'et t trop beau! s'cria Mme Bonacieux, et tant de
bonheur n'est pas fait pour moi!

-- Alors, vous comprenez; ce serait tout simplement une question
de temps, une espce de course  qui arrivera le premier. Si ce
sont vos amis qui l'emportent en rapidit, vous tes sauve; si ce
sont les satellites du cardinal, vous tes perdue.

-- Oh! oui, oui, perdue sans misricorde! Que faire donc? que
faire?

-- Il y aurait un moyen bien simple, bien naturel...

-- Lequel, dites?

-- Ce serait d'attendre, cache dans les environs, et de s'assurer
ainsi quels sont les hommes qui viendront vous demander.

-- Mais o attendre?

-- Oh! ceci n'est point une question: moi-mme je m'arrte et je
me cache  quelques lieues d'ici en attendant que mon frre vienne
me rejoindre; eh bien, je vous emmne avec moi, nous nous cachons
et nous attendons ensemble.

-- Mais on ne me laissera pas partir, je suis ici presque
prisonnire.

-- Comme on croit que je pars sur un ordre du cardinal, on ne vous
croira pas trs presse de me suivre.

-- Eh bien?

-- Eh bien, la voiture est  la porte, vous me dites adieu, vous
montez sur le marchepied pour me serrer dans vos bras une dernire
fois; le domestique de mon frre qui vient me prendre est prvenu,
il fait un signe au postillon, et nous partons au galop.

-- Mais d'Artagnan, d'Artagnan, s'il vient?

-- Ne le saurons-nous pas?

-- Comment?

-- Rien de plus facile. Nous renvoyons  Bthune ce domestique de
mon frre,  qui, je vous l'ai dit, nous pouvons nous fier; il
prend un dguisement et se loge en face du couvent: si ce sont les
missaires du cardinal qui viennent, il ne bouge pas; si c'est
M. d'Artagnan et ses amis, il les amne o nous sommes.

-- Il les connat donc?

-- Sans doute, n'a-t-il pas vu M. d'Artagnan chez moi!

-- Oh! oui, oui, vous avez raison; ainsi, tout va bien, tout est
pour le mieux; mais ne nous loignons pas d'ici.

--  sept ou huit lieues tout au plus, nous nous tenons sur la
frontire par exemple, et  la premire alerte, nous sortons de
France.

-- Et d'ici l, que faire?

-- Attendre.

-- Mais s'ils arrivent?

-- La voiture de mon frre arrivera avant eux.

-- Si je suis loin de vous quand on viendra vous prendre;  dner
ou  souper, par exemple?

-- Faites une chose.

-- Laquelle?

-- Dites  votre bonne suprieure que, pour nous quitter le moins
possible, vous lui demanderez la permission de partager mon repas.

-- Le permettra-t-elle?

-- Quel inconvnient y a-t-il  cela?

-- Oh! trs bien, de cette faon nous ne nous quitterons pas un
instant!

-- Eh bien, descendez chez elle pour lui faire votre demande! je
me sens la tte lourde, je vais faire un tour au jardin.

-- Allez, et o vous retrouverai-je?

-- Ici dans une heure.

-- Ici dans une heure; oh! vous tes bonne et je vous remercie.

-- Comment ne m'intresserais-je pas  vous? Quand vous ne seriez
pas belle et charmante, n'tes-vous pas l'amie d'un de mes
meilleurs amis!

-- Cher d'Artagnan, oh! comme il vous remerciera!

-- Je l'espre bien. Allons! tout est convenu, descendons.

-- Vous allez au jardin?

-- Oui.

-- Suivez ce corridor, un petit escalier vous y conduit.

--  merveille! merci.

Et les deux femmes se quittrent en changeant un charmant
sourire.

Milady avait dit la vrit, elle avait la tte lourde; car ses
projets mal classs s'y heurtaient comme dans un chaos. Elle avait
besoin d'tre seule pour mettre un peu d'ordre dans ses penses.
Elle voyait vaguement dans l'avenir; mais il lui fallait un peu de
silence et de quitude pour donner  toutes ses ides, encore
confuses, une forme distincte, un plan arrt.

Ce qu'il y avait de plus press, c'tait d'enlever Mme Bonacieux,
de la mettre en lieu de sret, et l, le cas chant, de s'en
faire un otage. Milady commenait  redouter l'issue de ce duel
terrible, o ses ennemis mettaient autant de persvrance qu'elle
mettait, elle, d'acharnement.

D'ailleurs elle sentait, comme on sent venir un orage, que cette
issue tait proche et ne pouvait manquer d'tre terrible.

Le principal pour elle, comme nous l'avons dit, tait donc de
tenir Mme Bonacieux entre ses mains. Mme Bonacieux, c'tait la vie
de d'Artagnan; c'tait plus que sa vie, c'tait celle de la femme
qu'il aimait; c'tait, en cas de mauvaise fortune, un moyen de
traiter et d'obtenir srement de bonnes conditions.

Or, ce point tait arrt: Mme Bonacieux, sans dfiance, la
suivait; une fois cache avec elle  Armentires, il tait facile
de lui faire croire que d'Artagnan n'tait pas venu  Bthune.
Dans quinze jours au plus, Rochefort serait de retour; pendant ces
quinze jours, d'ailleurs, elle aviserait  ce qu'elle aurait 
faire pour se venger des quatre amis. Elle ne s'ennuierait pas,
Dieu merci, car elle aurait le plus doux passe-temps que les
vnements pussent accorder  une femme de son caractre: une
bonne vengeance  perfectionner.

Tout en rvant, elle jetait les yeux autour d'elle et classait
dans sa tte la topographie du jardin. Milady tait comme un bon
gnral, qui prvoit tout ensemble la victoire et la dfaite, et
qui est tout prs, selon les chances de la bataille,  marcher en
avant ou  battre en retraite.

Au bout d'une heure, elle entendit une douce voix qui l'appelait;
c'tait celle de Mme Bonacieux. La bonne abbesse avait
naturellement consenti  tout, et, pour commencer, elles allaient
souper ensemble.

En arrivant dans la cour, elles entendirent le bruit d'une voiture
qui s'arrtait a la porte.

Entendez-vous? dit-elle.

-- Oui, le roulement d'une voiture.

-- C'est celle que mon frre nous envoie.

-- Oh! mon Dieu!

-- Voyons, du courage!

On sonna  la porte du couvent, Milady ne s'tait pas trompe.

Montez dans votre chambre, dit-elle  Mme Bonacieux, vous avez
bien quelques bijoux que vous dsirez emporter.

-- J'ai ses lettres, dit-elle.

-- Eh bien, allez les chercher et venez me rejoindre chez moi,
nous souperons  la hte, peut-tre voyagerons-nous une partie de
la nuit, il faut prendre des forces.

-- Grand Dieu! dit Mme Bonacieux en mettant la main sur sa
poitrine, le coeur m'touffe, je ne puis marcher.

-- Du courage, allons, du courage! pensez que dans un quart
d'heure vous tes sauve, et songez que ce que vous allez faire,
c'est pour lui que vous le faites.

-- Oh! oui, tout pour lui. Vous m'avez rendu mon courage par un
seul mot; allez, je vous rejoins.

Milady monta vivement chez elle, elle y trouva le laquais de
Rochefort, et lui donna ses instructions.

Il devait attendre  la porte; si par hasard les mousquetaires
paraissaient, la voiture partait au galop, faisait le tour du
couvent, et allait attendre Milady  un petit village qui tait
situ de l'autre ct du bois. Dans ce cas, Milady traversait le
jardin et gagnait le village  pied; nous l'avons dit dj, Milady
connaissait  merveille cette partie de la France.

Si les mousquetaires ne paraissaient pas, les choses allaient
comme il tait convenu: Mme Bonacieux montait dans la voiture sous
prtexte de lui dire adieu et Milady enlevait Mme Bonacieux.

Mme Bonacieux entra, et pour lui ter tout soupon si elle en
avait, Milady rpta devant elle au laquais toute la dernire
partie de ses instructions.

Milady fit quelques questions sur la voiture: c'tait une chaise
attele de trois chevaux, conduite par un postillon; le laquais de
Rochefort devait la prcder en courrier.

C'tait  tort que Milady craignait que Mme Bonacieux n'et des
soupons: la pauvre jeune femme tait trop pure pour souponner
dans une autre femme une telle perfidie; d'ailleurs le nom de la
comtesse de Winter, qu'elle avait entendu prononcer par l'abbesse,
lui tait parfaitement inconnu, et elle ignorait mme qu'une femme
et eu une part si grande et si fatale aux malheurs de sa vie.

Vous le voyez, dit Milady, lorsque le laquais fut sorti, tout est
prt. L'abbesse ne se doute de rien et croit qu'on me vient
chercher de la part du cardinal. Cet homme va donner les derniers
ordres; prenez la moindre chose, buvez un doigt de vin et partons.

-- Oui, dit machinalement Mme Bonacieux, oui, partons.

Milady lui fit signe de s'asseoir devant elle, lui versa un petit
verre de vin d'Espagne et lui servit un blanc de poulet.

Voyez, lui dit-elle, si tout ne nous seconde pas: voici la nuit
qui vient; au point du jour nous serons arrives dans notre
retraite, et nul ne pourra se douter o nous sommes. Voyons, du
courage, prenez quelque chose.

Mme Bonacieux mangea machinalement quelques bouches et trempa ses
lvres dans son verre.

Allons donc, allons donc, dit Milady portant le sien  ses
lvres, faites comme moi.

Mais au moment o elle l'approchait de sa bouche, sa main resta
suspendue: elle venait d'entendre sur la route comme le roulement
lointain d'un galop qui allait s'approchant; puis, presque en mme
temps, il lui sembla entendre des hennissements de chevaux.

Ce bruit la tira de sa joie comme un bruit d'orage rveille au
milieu d'un beau rve; elle plit et courut  la fentre, tandis
que Mme Bonacieux, se levant toute tremblante, s'appuyait sur sa
chaise pour ne point tomber.

On ne voyait rien encore, seulement on entendait le galop qui
allait toujours se rapprochant.

Oh! mon Dieu, dit Mme Bonacieux, qu'est-ce que ce bruit?

-- Celui de nos amis ou de nos ennemis, dit Milady avec son sang-
froid terrible; restez o vous tes, je vais vous le dire.

Mme Bonacieux demeura debout, muette, immobile et ple comme une
statue.

Le bruit devenait plus fort, les chevaux ne devaient pas tre 
plus de cent cinquante pas; si on ne les apercevait point encore,
c'est que la route faisait un coude. Toutefois, le bruit devenait
si distinct qu'on et pu compter les chevaux par le bruit saccad
de leurs fers.

Milady regardait de toute la puissance de son attention; il
faisait juste assez clair pour qu'elle pt reconnatre ceux qui
venaient.

Tout  coup, au dtour du chemin, elle vit reluire des chapeaux
galonns et flotter des plumes; elle compta deux, puis cinq puis
huit cavaliers; l'un d'eux prcdait tous les autres de deux
longueurs de cheval.

Milady poussa un rugissement touff. Dans celui qui tenait la
tte elle reconnut d'Artagnan.

Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'cria Mme Bonacieux, qu'y a-t-il donc?

-- C'est l'uniforme des gardes de M. le cardinal; pas un instant 
perdre! s'cria Milady. Fuyons, fuyons!

-- Oui, oui, fuyons, rpta Mme Bonacieux, mais sans pouvoir
faire un pas, cloue qu'elle tait  sa place par la terreur.

On entendit les cavaliers qui passaient sous la fentre.

Venez donc! mais venez donc! s'criait Milady en essayant de
traner la jeune femme par le bras. Grce au jardin, nous pouvons
fuir encore, j'ai la clef, mais htons-nous, dans cinq minutes il
serait trop tard.

Mme Bonacieux essaya de marcher, fit deux pas et tomba sur ses
genoux.

Milady essaya de la soulever et de l'emporter, mais elle ne put en
venir  bout.

En ce moment on entendit le roulement de la voiture, qui  la vue
des mousquetaires partait au galop. Puis, trois ou quatre coups de
feu retentirent.

Une dernire fois, voulez-vous venir? s'cria Milady.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! vous voyez bien que les forces me
manquent; vous voyez bien que je ne puis marcher: fuyez seule.

-- Fuir seule! vous laisser ici! non, non, jamais, s'cria
Milady.

Tout  coup, un clair livide jaillit de ses yeux; d'un bond,
perdue, elle courut  la table, versa dans le verre de
Mme Bonacieux le contenu d'un chaton de bague qu'elle ouvrit avec
une promptitude singulire.

C'tait un grain rougetre qui se fondit aussitt.

Puis, prenant le verre d'une main ferme:

Buvez, dit-elle, ce vin vous donnera des forces, buvez.

Et elle approcha le verre des lvres de la jeune femme qui but
machinalement.

Ah! ce n'est pas ainsi que je voulais me venger, dit Milady en
reposant avec un sourire infernal le verre sur la table, mais, ma
foi! on fait ce qu'on peut.

Et elle s'lana hors de l'appartement.

Mme Bonacieux la regarda fuir, sans pouvoir la suivre; elle tait
comme ces gens qui rvent qu'on les poursuit et qui essayent
vainement de marcher.

Quelques minutes se passrent, un bruit affreux retentissait  la
porte;  chaque instant Mme Bonacieux s'attendait  voir
reparatre Milady, qui ne reparaissait pas.

Plusieurs fois, de terreur sans doute, la sueur monta froide  son
front brlant.

Enfin elle entendit le grincement des grilles qu'on ouvrait, le
bruit des bottes et des perons retentit par les escaliers; il se
faisait un grand murmure de voix qui allaient se rapprochant, et
au milieu desquelles il lui semblait entendre prononcer son nom.

Tout  coup elle jeta un grand cri de joie et s'lana vers la
porte, elle avait reconnu la voix de d'Artagnan.

D'Artagnan! d'Artagnan! s'cria-t-elle, est-ce vous? Par ici, par
ici.

-- Constance! Constance! rpondit le jeune homme, o tes-vous?
mon Dieu!

Au mme moment, la porte de la cellule cda au choc plutt qu'elle
ne s'ouvrit; plusieurs hommes se prcipitrent dans la chambre;
Mme Bonacieux tait tombe dans un fauteuil sans pouvoir faire un
mouvement.

D'Artagnan jeta un pistolet encore fumant qu'il tenait  la main,
et tomba  genoux devant sa matresse, Athos repassa le sien  sa
ceinture; Porthos et Aramis, qui tenaient leurs pes nues, les
remirent au fourreau.

Oh! d'Artagnan! mon bien-aim d'Artagnan! tu viens donc enfin, tu
ne m'avais pas trompe, c'est bien toi!

-- Oui, oui, Constance! runis!

-- Oh!elle avait beau dire que tu ne viendrais pas, j'esprais
sourdement; je n'ai pas voulu fuir; oh! comme j'ai bien fait,
comme je suis heureuse!

 ce mot, elle, Athos, qui s'tait assis tranquillement, se leva
tout  coup.

Elle! qui, elle? demanda d'Artagnan.

-- Mais ma compagne; celle qui, par amiti pour moi, voulait me
soustraire  mes perscuteurs; celle qui, vous prenant pour des
gardes du cardinal, vient de s'enfuir.

-- Votre compagne, s'cria d'Artagnan, devenant plus ple que le
voile blanc de sa matresse, de quelle compagne voulez-vous donc
parler?

-- De celle dont la voiture tait  la porte, d'une femme qui se
dit votre amie, d'Artagnan; d'une femme  qui vous avez tout
racont.

-- Son nom, son nom! s'cria d'Artagnan; mon Dieu! ne savez-vous
donc pas son nom?

-- Si fait, on l'a prononc devant moi, attendez... mais c'est
trange... oh! mon Dieu! ma tte se trouble, je n'y vois plus.

--  moi, mes amis,  moi! ses mains sont glaces, s'cria
d'Artagnan, elle se trouve mal; grand Dieu! elle perd
connaissance!

Tandis que Porthos appelait au secours de toute la puissance de sa
voix, Aramis courut  la table pour prendre un verre d'eau; mais
il s'arrta en voyant l'horrible altration du visage d'Athos,
qui, debout devant la table, les cheveux hrisss, les yeux glacs
de stupeur, regardait l'un des verres et semblait en proie au
doute le plus horrible.

Oh! disait Athos, oh! non, c'est impossible! Dieu ne permettrait
pas un pareil crime.

-- De l'eau, de l'eau, criait d'Artagnan, de l'eau!

Pauvre femme, pauvre femme! murmurait Athos d'une voix brise.

Mme Bonacieux rouvrit les yeux sous les baisers de d'Artagnan.

Elle revient  elle! s'cria le jeune homme. Oh! mon Dieu, mon
Dieu! je te remercie!

-- Madame, dit Athos, madame, au nom du Ciel!  qui ce verre vide?

--  moi, monsieur..., rpondit la jeune femme d'une voix
mourante.

-- Mais qui vous a vers ce vin qui tait dans ce verre?

-- Elle.

-- Mais, qui donc, elle?

-- Ah! je me souviens, dit Mme Bonacieux, la comtesse de
Winter...

Les quatre amis poussrent un seul et mme cri, mais celui d'Athos
domina tous les autres.

En ce moment, le visage de Mme Bonacieux devint livide, une
douleur sourde la terrassa, elle tomba haletante dans les bras de
Porthos et d'Aramis.

D'Artagnan saisit les mains d'Athos avec une angoisse difficile 
dcrire.

Et quoi! dit-il, tu crois...

Sa voix s'teignit dans un sanglot.

Je crois tout, dit Athos en se mordant les lvres jusqu'au sang.

-- D'Artagnan, d'Artagnan! s'cria Mme Bonacieux, o es-tu? ne me
quitte pas, tu vois bien que je vais mourir.

D'Artagnan lcha les mains d'Athos, qu'il tenait encore entre ses
mains crispes, et courut  elle.

Son visage si beau tait tout boulevers, ses yeux vitreux
n'avaient dj plus de regard, un tremblement convulsif agitait
son corps, la sueur coulait sur son front.

Au nom du Ciel! courez appeler; Porthos, Aramis demandez du
secours!

-- Inutile, dit Athos, inutile, au poison qu'elle verse il n'y a
pas de contrepoison.

-- Oui, oui, du secours, du secours! murmura Mme Bonacieux; du
secours!

Puis, rassemblant toutes ses forces, elle prit la tte du jeune
homme entre ses deux mains, le regarda un instant comme si toute
son me tait passe dans son regard, et, avec un cri sanglotant,
elle appuya ses lvres sur les siennes.

Constance! Constance! s'cria d'Artagnan.

Un soupir s'chappa de la bouche de Mme Bonacieux, effleurant
celle de d'Artagnan; ce soupir, c'tait cette me si chaste et si
aimante qui remontait au ciel.

D'Artagnan ne serrait plus qu'un cadavre entre ses bras.

Le jeune homme poussa un cri et tomba prs de sa matresse, aussi
ple et aussi glac qu'elle.

Porthos pleura, Aramis montra le poing au ciel, Athos fit le signe
de la croix.

En ce moment un homme parut sur la porte, presque aussi ple que
ceux qui taient dans la chambre, et regarda tout autour de lui,
vit Mme Bonacieux morte et d'Artagnan vanoui.

Il apparaissait juste  cet instant de stupeur qui suit les
grandes catastrophes.

Je ne m'tais pas tromp, dit-il, voil M. d'Artagnan, et vous
tes ses trois amis, MM. Athos, Porthos et Aramis.

Ceux dont les noms venaient d'tre prononcs regardaient
l'tranger avec tonnement, il leur semblait  tous trois le
reconnatre.

Messieurs, reprit le nouveau venu, vous tes comme moi  la
recherche d'une femme qui, ajouta-t-il avec un sourire terrible, a
d passer par ici, car j'y vois un cadavre!

Les trois amis restrent muets; seulement la voix comme le visage
leur rappelait un homme qu'ils avaient dj vu; cependant, ils ne
pouvaient se souvenir dans quelles circonstances.

Messieurs, continua l'tranger, puisque vous ne voulez pas
reconnatre un homme qui probablement vous doit la vie deux fois,
il faut bien que je me nomme; je suis Lord de Winter, le beau-
frre de cette femme.

Les trois amis jetrent un cri de surprise.

Athos se leva et lui tendit la main.

Soyez le bienvenu, Milord, dit-il, vous tes des ntres.

-- Je suis parti cinq heures aprs elle de Portsmouth, dit Lord de
Winter, je suis arriv trois heures aprs elle  Boulogne, je l'ai
manque de vingt minutes  Saint-Omer; enfin,  Lillers, j'ai
perdu sa trace. J'allais au hasard, m'informant  tout le monde,
quand je vous ai vus passer au galop; j'ai reconnu M. d'Artagnan.
Je vous ai appels, vous ne m'avez pas rpondu; j'ai voulu vous
suivre, mais mon cheval tait trop fatigu pour aller du mme
train que les vtres. Et cependant il parat que malgr la
diligence que vous avez faite, vous tes encore arrivs trop tard!

-- Vous voyez, dit Athos en montrant  Lord de Winter
Mme Bonacieux morte et d'Artagnan que Porthos et Aramis essayaient
de rappeler  la vie.

-- Sont-ils donc morts tous deux? demanda froidement Lord de
Winter.

-- Non, heureusement, rpondit Athos, M. d'Artagnan n'est
qu'vanoui.

-- Ah! tant mieux! dit Lord de Winter.

En effet, en ce moment d'Artagnan rouvrit les yeux.

Il s'arracha des bras de Porthos et d'Aramis et se jeta comme un
insens sur le corps de sa matresse.

Athos se leva, marcha vers son ami d'un pas lent et solennel,
l'embrassa tendrement, et, comme il clatait en sanglots, il lui
dit de sa voix si noble et si persuasive:

Ami, sois homme: les femmes pleurent les morts, les hommes les
vengent!

-- Oh! oui, dit d'Artagnan, oui! si c'est pour la venger, je suis
prt  te suivre!

Athos profita de ce moment de force que l'espoir de la vengeance
rendait  son malheureux ami pour faire signe  Porthos et 
Aramis d'aller chercher la suprieure.

Les deux amis la rencontrrent dans le corridor, encore toute
trouble et tout perdue de tant d'vnements; elle appela
quelques religieuses, qui, contre toutes les habitudes
monastiques, se trouvrent en prsence de cinq hommes.

Madame, dit Athos en passant le bras de d'Artagnan sous le sien,
nous abandonnons  vos soins pieux le corps de cette malheureuse
femme. Ce fut un ange sur la terre avant d'tre un ange au ciel.
Traitez-la comme une de vos soeurs; nous reviendrons un jour prier
sur sa tombe.

D'Artagnan cacha sa figure dans la poitrine d'Athos et clata en
sanglots.

Pleure, dit Athos, pleure, coeur plein d'amour, de jeunesse et de
vie! Hlas! je voudrais bien pouvoir pleurer comme toi!

Et il entrana son ami, affectueux comme un pre, consolant comme
un prtre, grand comme l'homme qui a beaucoup souffert.

Tous cinq, suivis de leurs valets, tenant leurs chevaux par la
bride, s'avancrent vers la ville de Bthune, dont on apercevait
le faubourg, et ils s'arrtrent devant la premire auberge qu'ils
rencontrrent.

Mais, dit d'Artagnan, ne poursuivons-nous pas cette femme?

-- Plus tard, dit Athos, j'ai des mesures  prendre.

-- Elle nous chappera, reprit le jeune homme, elle nous
chappera, Athos, et ce sera ta faute.

-- Je rponds d'elle, dit Athos.

D'Artagnan avait une telle confiance dans la parole de son ami,
qu'il baissa la tte et entra dans l'auberge sans rien rpondre.

Porthos et Aramis se regardaient, ne comprenant rien  l'assurance
d'Athos.

Lord de Winter croyait qu'il parlait ainsi pour engourdir la
douleur de d'Artagnan.

Maintenant, messieurs, dit Athos lorsqu'il se fut assur qu'il y
avait cinq chambres de libres dans l'htel, retirons-nous chacun
chez soi; d'Artagnan a besoin d'tre seul pour pleurer et vous
pour dormir. Je me charge de tout, soyez tranquilles.

-- Il me semble cependant, dit Lord de Winter, que s'il y a
quelque mesure  prendre contre la comtesse, cela me regarde:
c'est ma belle-soeur.

-- Et moi, dit Athos, c'est ma femme.

D'Artagnan tressaillit, car il comprit qu'Athos tait sr de sa
vengeance, puisqu'il rvlait un pareil secret; Porthos et Aramis
se regardrent en plissant. Lord de Winter pensa qu'Athos tait
fou.

Retirez-vous donc, dit Athos, et laissez-moi faire. Vous voyez
bien qu'en ma qualit de mari cela me regarde. Seulement,
d'Artagnan, si vous ne l'avez pas perdu, remettez-moi ce papier
qui s'est chapp du chapeau de cet homme et sur lequel est crit
le nom de la ville...

-- Ah! dit d'Artagnan, je comprends, ce nom crit de sa main...

-- Tu vois bien, dit Athos, qu'il y a un Dieu dans le ciel!


CHAPITRE LXIV
L'HOMME AU MANTEAU ROUGE

Le dsespoir d'Athos avait fait place  une douleur concentre,
qui rendait plus lucides encore les brillantes facults d'esprit
de cet homme.

Tout entier  une seule pense, celle de la promesse qu'il avait
faite et de la responsabilit qu'il avait prise, il se retira le
dernier dans sa chambre, pria l'hte de lui procurer une carte de
la province, se courba dessus, interrogea les lignes traces,
reconnut que quatre chemins diffrents se rendaient de Bthune 
Armentires, et fit appeler les valets.

Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin se prsentrent et reurent
les ordres clairs, ponctuels et graves d'Athos.

Ils devaient partir au point du jour, le lendemain, et se rendre 
Armentires, chacun par une route diffrente. Planchet, le plus
intelligent des quatre, devait suivre celle par laquelle avait
disparu la voiture sur laquelle les quatre amis avaient tir, et
qui tait accompagne, on se le rappelle, du domestique de
Rochefort.

Athos mit les valets en campagne d'abord, parce que, depuis que
ces hommes taient  son service et  celui de ses amis, il avait
reconnu en chacun d'eux des qualits diffrentes et essentielles.

Puis, des valets qui interrogent inspirent aux passants moins de
dfiance que leurs matres, et trouvent plus de sympathie chez
ceux auxquels ils s'adressent.

Enfin, Milady connaissait les matres, tandis qu'elle ne
connaissait pas les valets; au contraire, les valets connaissaient
parfaitement Milady.

Tous quatre devaient se trouver runis le lendemain  onze heures
 l'endroit indiqu; s'ils avaient dcouvert la retraite de
Milady, trois resteraient  la garder, le quatrime reviendrait 
Bthune pour prvenir Athos et servir de guide aux quatre amis.

Ces dispositions prises, les valets se retirrent  leur tour.

Athos alors se leva de sa chaise, ceignit son pe, s'enveloppa
dans son manteau et sortit de l'htel; il tait dix heures  peu
prs.  dix heures du soir, on le sait, en province les rues sont
peu frquentes. Athos cependant cherchait visiblement quelqu'un 
qui il pt adresser une question. Enfin il rencontra un passant
attard, s'approcha de lui, lui dit quelques paroles; l'homme
auquel il s'adressait recula avec terreur, cependant il rpondit
aux paroles du mousquetaire par une indication. Athos offrit  cet
homme une demi-pistole pour l'accompagner, mais l'homme refusa.

Athos s'enfona dans la rue que l'indicateur avait dsigne du
doigt; mais, arriv  un carrefour, il s'arrta de nouveau,
visiblement embarrass. Cependant, comme, plus qu'aucun autre
lieu, le carrefour lui offrait la chance de rencontrer quelqu'un,
il s'y arrta. En effet, au bout d'un instant, un veilleur de nuit
passa. Athos lui rpta la mme question qu'il avait dj faite 
la premire personne qu'il avait rencontre, le veilleur de nuit
laissa apercevoir la mme terreur, refusa  son tour d'accompagner
Athos, et lui montra de la main le chemin qu'il devait suivre.

Athos marcha dans la direction indique et atteignit le faubourg
situ  l'extrmit de la ville oppose  celle par laquelle lui
et ses compagnons taient entrs. L il parut de nouveau inquiet
et embarrass, et s'arrta pour la troisime fois.

Heureusement un mendiant passa, qui s'approcha d'Athos pour lui
demander l'aumne. Athos lui proposa un cu pour l'accompagner o
il allait. Le mendiant hsita un instant, mais  la vue de la
pice d'argent qui brillait dans l'obscurit, il se dcida et
marcha devant Athos.

Arriv  l'angle d'une rue, il lui montra de loin une petite
maison isole, solitaire, triste; Athos s'en approcha, tandis que
le mendiant, qui avait reu son salaire, s'en loignait  toutes
jambes.

Athos en fit le tour, avant de distinguer la porte au milieu de la
couleur rougetre dont cette maison tait peinte; aucune lumire
ne paraissait  travers les gerures des contrevents, aucun bruit
ne pouvait faire supposer qu'elle ft habite, elle tait sombre
et muette comme un tombeau.

Trois fois Athos frappa sans qu'on lui rpondt. Au troisime coup
cependant des pas intrieurs se rapprochrent; enfin la porte
s'entrebilla, et un homme de haute taille, au teint ple, aux
cheveux et  la barbe noire, parut.

Athos et lui changrent quelques mots  voix basse, puis l'homme
 la haute taille fit signe au mousquetaire qu'il pouvait entrer.
Athos profita  l'instant mme de la permission, et la porte se
referma derrire lui.

L'homme qu'Athos tait venu chercher si loin et qu'il avait trouv
avec tant de peine, le fit entrer dans son laboratoire, o il
tait occup  retenir avec des fils de fer les os cliquetants
d'un squelette. Tout le corps tait dj rajust: la tte seule
tait pose sur une table.

Tout le reste de l'ameublement indiquait que celui chez lequel on
se trouvait s'occupait de sciences naturelles: il y avait des
bocaux pleins de serpents, tiquets selon les espces; des
lzards desschs reluisaient comme des meraudes tailles dans de
grands cadres de bois noir; enfin, des bottes d'herbes sauvages,
odorifrantes et sans doute doues de vertus inconnues au vulgaire
des hommes, taient attaches au plafond et descendaient dans les
angles de l'appartement.

Du reste, pas de famille, pas de serviteurs; l'homme  la haute
taille habitait seul cette maison.

Athos jeta un coup d'oeil froid et indiffrent sur tous les objets
que nous venons de dcrire, et, sur l'invitation de celui qu'il
venait chercher, il s'assit prs de lui.

Alors il lui expliqua la cause de sa visite et le service qu'il
rclamait de lui; mais  peine eut-il expos sa demande, que
l'inconnu, qui tait rest debout devant le mousquetaire, recula
de terreur et refusa. Alors Athos tira de sa poche un petit papier
sur lequel taient crites deux lignes accompagnes d'une
signature et d'un sceau, et le prsenta  celui qui donnait trop
prmaturment ces signes de rpugnance. L'homme  la grande taille
eut  peine lu ces deux lignes, vu la signature et reconnu le
sceau, qu'il s'inclina en signe qu'il n'avait plus aucune
objection  faire, et qu'il tait prt  obir.

Athos n'en demanda pas davantage; il se leva, salua, sortit,
reprit en s'en allant le chemin qu'il avait suivi pour venir,
rentra dans l'htel et s'enferma chez lui.

Au point du jour, d'Artagnan entra dans sa chambre et demanda ce
qu'il fallait faire.

Attendre, rpondit Athos.

Quelques instants aprs, la suprieure du couvent fit prvenir les
mousquetaires que l'enterrement de la victime de Milady aurait
lieu  midi. Quant  l'empoisonneuse, on n'en avait pas eu de
nouvelles; seulement elle avait d fuir par le jardin, sur le
sable duquel on avait reconnu la trace de ses pas et dont on avait
retrouv la porte ferme; quant  la cl, elle avait disparu.

 l'heure indique, Lord de Winter et les quatre amis se rendirent
au couvent: les cloches sonnaient  toute vole, la chapelle tait
ouverte, la grille du choeur tait ferme. Au milieu du choeur, le
corps de la victime, revtue de ses habits de novice, tait
expos. De chaque ct du choeur et derrire des grilles s'ouvrant
sur le couvent tait toute la communaut des carmlites, qui
coutait de l le service divin et mlait son chant au chant des
prtres, sans voir les profanes et sans tre vue d'eux.

 la porte de la chapelle, d'Artagnan sentit son courage qui
fuyait de nouveau; il se retourna pour chercher Athos, mais Athos
avait disparu.

Fidle  sa mission de vengeance, Athos s'tait fait conduire au
jardin; et l, sur le sable, suivant les pas lgers de cette femme
qui avait laiss une trace sanglante partout o elle avait pass,
il s'avana jusqu' la porte qui donnait sur le bois, se la fit
ouvrir, et s'enfona dans la fort.

Alors tous ses doutes se confirmrent: le chemin par lequel la
voiture avait disparu contournait la fort. Athos suivit le chemin
quelque temps les yeux fixs sur le sol; de lgres taches de
sang, qui provenaient d'une blessure faite ou  l'homme qui
accompagnait la voiture en courrier, ou  l'un des chevaux,
piquetaient le chemin. Au bout de trois quarts de lieue  peu
prs,  cinquante pas de Festubert, une tache de sang plus large
apparaissait; le sol tait pitin par les chevaux. Entre la fort
et cet endroit dnonciateur, un peu en arrire de la terre
corche, on retrouvait la mme trace de petits pas que dans le
jardin; la voiture s'tait arrte.

En cet endroit, Milady tait sortie du bois et tait monte dans
la voiture.

Satisfait de cette dcouverte qui confirmait tous ses soupons,
Athos revint  l'htel et trouva Planchet qui l'attendait avec
impatience.

Tout tait comme l'avait prvu Athos.

Planchet avait suivi la route, avait comme Athos remarqu les
taches de sang, comme Athos il avait reconnu l'endroit o les
chevaux s'taient arrts; mais il avait pouss plus loin
qu'Athos, de sorte qu'au village de Festubert, en buvant dans une
auberge, il avait, sans avoir eu besoin de questionner, appris que
la veille,  huit heures et demie du soir, un homme bless, qui
accompagnait une dame qui voyageait dans une chaise de poste,
avait t oblig de s'arrter, ne pouvant aller plus loin.
L'accident avait t mis sur le compte de voleurs qui auraient
arrt la chaise dans le bois. L'homme tait rest dans le
village, la femme avait relay et continu son chemin.

Planchet se mit en qute du postillon qui avait conduit la chaise,
et le retrouva. Il avait conduit la dame jusqu' Fromelles, et de
Fromelles elle tait partie pour Armentires. Planchet prit la
traverse, et  sept heures du matin il tait  Armentires.

Il n'y avait qu'un seul htel, celui de la Poste. Planchet alla
s'y prsenter comme un laquais sans place qui cherchait une
condition. Il n'avait pas caus dix minutes avec les gens de
l'auberge, qu'il savait qu'une femme seule tait arrive  onze
heures du soir, avait pris une chambre, avait fait venir le matre
d'htel et lui avait dit qu'elle dsirerait demeurer quelque temps
dans les environs.

Planchet n'avait pas besoin d'en savoir davantage. Il courut au
rendez-vous, trouva les trois laquais exacts  leur poste, les
plaa en sentinelles  toutes les issues de l'htel, et vint
trouver Athos, qui achevait de recevoir les renseignements de
Planchet, lorsque ses amis rentrrent.

Tous les visages taient sombres et crisps, mme le doux visage
d'Aramis.

Que faut-il faire? demanda d'Artagnan.

-- Attendre, rpondit Athos.

Chacun se retira chez soi.

 huit heures du soir, Athos donna l'ordre de seller les chevaux,
et fit prvenir Lord de Winter et ses amis qu'ils eussent  se
prparer pour l'expdition.

En un instant tous cinq furent prts. Chacun visita ses armes et
les mit en tat. Athos descendit le premier et trouva d'Artagnan
dj  cheval et s'impatientant.

Patience, dit Athos, il nous manque encore quelqu'un.

Les quatre cavaliers regardrent autour d'eux avec tonnement, car
ils cherchaient inutilement dans leur esprit quel tait ce
quelqu'un qui pouvait leur manquer.

En ce moment Planchet amena le cheval d'Athos, le mousquetaire
sauta lgrement en selle.

Attendez-moi, dit-il, je reviens.

Et il partit au galop.

Un quart d'heure aprs, il revint effectivement accompagn d'un
homme masqu et envelopp d'un grand manteau rouge.

Lord de Winter et les trois mousquetaires s'interrogrent du
regard. Nul d'entre eux ne put renseigner les autres, car tous
ignoraient ce qu'tait cet homme. Cependant ils pensrent que cela
devait tre ainsi, puisque la chose se faisait par l'ordre
d'Athos.

 neuf heures, guide par Planchet, la petite cavalcade se mit en
route, prenant le chemin qu'avait suivi la voiture.

C'tait un triste aspect que celui de ces six hommes courant en
silence, plongs chacun dans sa pense, mornes comme le dsespoir,
sombres comme le chtiment.


CHAPITRE LXV
LE JUGEMENT

C'tait une nuit orageuse et sombre, de gros nuages couraient au
ciel, voilant la clart des toiles; la lune ne devait se lever
qu' minuit.

Parfois,  la lueur d'un clair qui brillait  l'horizon, on
apercevait la route qui se droulait blanche et solitaire; puis,
l'clair teint, tout rentrait dans l'obscurit.

 chaque instant, Athos invitait d'Artagnan, toujours  la tte de
la petite troupe,  reprendre son rang qu'au bout d'un instant il
abandonnait de nouveau; il n'avait qu'une pense, c'tait d'aller
en avant, et il allait.

On traversa en silence le village de Festubert, o tait rest le
domestique bless, puis on longea le bois de Richebourg; arrivs 
Herlies, Planchet, qui dirigeait toujours la colonne, prit 
gauche.

Plusieurs fois, Lord de Winter, soit Porthos, soit Aramis, avaient
essay d'adresser la parole  l'homme au manteau rouge; mais 
chaque interrogation qui lui avait t faite, il s'tait inclin
sans rpondre. Les voyageurs avaient alors compris qu'il y avait
quelque raison pour que l'inconnu gardt le silence, et ils
avaient cess de lui adresser la parole.

D'ailleurs, l'orage grossissait, les clairs se succdaient
rapidement, le tonnerre commenait  gronder, et le vent,
prcurseur de l'ouragan, sifflait dans la plaine, agitant les
plumes des cavaliers.

La cavalcade prit le grand trot.

Un peu au-del de Fromelles, l'orage clata; on dploya les
manteaux; il restait encore trois lieues  faire: on les fit sous
des torrents de pluie.

D'Artagnan avait t son feutre et n'avait pas mis son manteau; il
trouvait plaisir  laisser ruisseler l'eau sur son front brlant
et sur son corps agit de frissons fivreux.

Au moment o la petite troupe avait dpass Goskal et allait
arriver  la poste, un homme, abrit sous un arbre, se dtacha du
tronc avec lequel il tait rest confondu dans l'obscurit, et
s'avana jusqu'au milieu de la route, mettant son doigt sur ses
lvres.

Athos reconnut Grimaud.

Qu'y a-t-il donc? s'cria d'Artagnan, aurait-elle quitt
Armentires?

Grimaud fit de sa tte un signe affirmatif. D'Artagnan grina des
dents.

Silence, d'Artagnan! dit Athos, c'est moi qui me suis charg de
tout, c'est donc  moi d'interroger Grimaud.

-- O est-elle? demanda Athos.

Grimaud tendit la main dans la direction de la Lys.

Loin d'ici? demanda Athos.

Grimaud prsenta  son matre son index pli.

Seule? demanda Athos.

Grimaud fit signe que oui.

Messieurs, dit Athos, elle est seule  une demi-lieue d'ici, dans
la direction de la rivire.

-- C'est bien, dit d'Artagnan, conduis-nous, Grimaud.

Grimaud prit  travers champs, et servit de guide  la cavalcade.

Au bout de cinq cents pas  peu prs, on trouva un ruisseau, que
l'on traversa  gu.

 la lueur d'un clair, on aperut le village d'Erquinghem.

Est-ce l? demanda d'Artagnan.

Grimaud secoua la tte en signe de ngation.

Silence donc! dit Athos.

Et la troupe continua son chemin.

Un autre clair brilla; Grimaud tendit le bras, et  la lueur
bleutre du serpent de feu on distingua une petite maison isole,
au bord de la rivire,  cent pas d'un bac. Une fentre tait
claire.

Nous y sommes, dit Athos.

En ce moment, un homme couch dans le foss se leva, c'tait
Mousqueton; il montra du doigt la fentre claire.

Elle est l, dit-il.

-- Et Bazin? demanda Athos.

-- Tandis que je gardais la fentre, il gardait la porte.

-- Bien, dit Athos, vous tes tous de fidles serviteurs. Athos
sauta  bas de son cheval, dont il remit la bride aux mains de
Grimaud, et s'avana vers la fentre aprs avoir fait signe au
reste de la troupe de tourner du ct de la porte.

La petite maison tait entoure d'une haie vive, de deux ou trois
pieds de haut. Athos franchit la haie, parvint jusqu' la fentre
prive de contrevents, mais dont les demi-rideaux taient
exactement tirs.

Il monta sur le rebord de pierre, afin que son oeil pt dpasser
la hauteur des rideaux.

 la lueur d'une lampe, il vit une femme enveloppe d'une mante de
couleur sombre, assise sur un escabeau, prs d'un feu mourant: ses
coudes taient poss sur une mauvaise table, et elle appuyait sa
tte dans ses deux mains blanches comme l'ivoire.

On ne pouvait distinguer son visage, mais un sourire sinistre
passa sur les lvres d'Athos, il n'y avait pas  s'y tromper,
c'tait bien celle qu'il cherchait.

En ce moment un cheval hennit: Milady releva la tte, vit, coll 
la vitre, le visage ple d'Athos, et poussa un cri.

Athos comprit qu'il tait reconnu, poussa la fentre du genou et
de la main, la fentre cda, les carreaux se rompirent.

Et Athos, pareil au spectre de la vengeance, sauta dans la
chambre.

Milady courut  la porte et l'ouvrit; plus ple et plus menaant
encore qu'Athos, d'Artagnan tait sur le seuil.

Milady recula en poussant un cri. D'Artagnan, croyant qu'elle
avait quelque moyen de fuir et craignant qu'elle ne leur chappt,
tira un pistolet de sa ceinture; mais Athos leva la main.

Remets cette arme  sa place, d'Artagnan, dit-il, il importe que
cette femme soit juge et non assassine. Attends encore un
instant, d'Artagnan, et tu seras satisfait. Entrez, messieurs.

D'Artagnan obit, car Athos avait la voix solennelle et le geste
puissant d'un juge envoy par le Seigneur lui-mme. Aussi,
derrire d'Artagnan, entrrent Porthos, Aramis, Lord de Winter et
l'homme au manteau rouge.

Les quatre valets gardaient la porte et la fentre.

Milady tait tombe sur sa chaise les mains tendues, comme pour
conjurer cette terrible apparition; en apercevant son beau-frre,
elle jeta un cri terrible.

Que demandez-vous? s'cria Milady.

-- Nous demandons, dit Athos, Charlotte Backson, qui s'est appele
d'abord la comtesse de La Fre, puis Lady de Winter, baronne de
Sheffield.

-- C'est moi, c'est moi! murmura-t-elle au comble de la terreur,
que me voulez-vous?

-- Nous voulons vous juger selon vos crimes, dit Athos: vous serez
libre de vous dfendre, justifiez-vous si vous pouvez. Monsieur
d'Artagnan,  vous d'accuser le premier.

D'Artagnan s'avana.

Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j'accuse cette femme
d'avoir empoisonn Constance Bonacieux, morte hier soir.

Il se retourna vers Porthos et vers Aramis.

Nous attestons, dirent d'un seul mouvement les deux
mousquetaires.

D'Artagnan continua.

Devant Dieu et devant les hommes, j'accuse cette femme d'avoir
voulu m'empoisonner moi-mme, dans du vin qu'elle m'avait envoy
de Villeroi, avec une fausse lettre, comme si le vin venait de mes
amis; Dieu m'a sauv; mais un homme est mort  ma place, qui
s'appelait Brisemont.

-- Nous attestons, dirent de la mme voix Porthos et Aramis.

-- Devant Dieu et devant les hommes, j'accuse cette femme
de m'avoir pouss au meurtre du baron de Wardes; et, comme
personne n'est l pour attester la vrit de cette accusation, je
l'atteste, moi.

J'ai dit.

Et d'Artagnan passa de l'autre ct de la chambre avec Porthos et
Aramis.

 vous, Milord! dit Athos.

Le baron s'approcha  son tour.

Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j'accuse cette femme
d'avoir fait assassiner le duc de Buckingham.

-- Le duc de Buckingham assassin? s'crirent d'un seul cri tous
les assistants.

-- Oui, dit le baron, assassin! Sur la lettre d'avis que vous
m'aviez crite, j'avais fait arrter cette femme, et je l'avais
donne en garde  un loyal serviteur; elle a corrompu cet homme,
elle lui a mis le poignard dans la main, elle lui a fait tuer le
duc, et dans ce moment peut-tre Felton paie de sa tte le crime
de cette furie.

Un frmissement courut parmi les juges  la rvlation de ces
crimes encore inconnus.

Ce n'est pas tout, reprit Lord de Winter, mon frre, qui vous
avait faite son hritire, est mort en trois heures d'une trange
maladie qui laisse des taches livides sur tout le corps. Ma soeur,
comment votre mari est-il mort?

-- Horreur! s'crirent Porthos et Aramis.

-- Assassin de Buckingham, assassin de Felton, assassin de mon
frre, je demande justice contre vous, et je dclare que si on ne
me la fait pas, je me la ferai.

Et Lord de Winter alla se ranger prs de d'Artagnan, laissant la
place libre  un autre accusateur.

Milady laissa tomber son front dans ses deux mains et essaya de
rappeler ses ides confondues par un vertige mortel.

 mon tour, dit Athos, tremblant lui-mme comme le lion tremble 
l'aspect du serpent,  mon tour. J'pousai cette femme quand elle
tait jeune fille, je l'pousai malgr toute ma famille; je lui
donnai mon bien, je lui donnai mon nom; et un jour je m'aperus
que cette femme tait fltrie: cette femme tait marque d'une
fleur de lis sur l'paule gauche.

-- Oh! dit Milady en se levant, je dfie de retrouver le tribunal
qui a prononc sur moi cette sentence infme. Je dfie de
retrouver celui qui l'a excute.

-- Silence, dit une voix.

--  ceci, c'est  moi de rpondre!

Et l'homme au manteau rouge s'approcha  son tour.

Quel est cet homme, quel est cet homme? s'cria Milady suffoque
par la terreur et dont les cheveux se dnourent et se dressrent
sur sa tte livide comme s'ils eussent t vivants.

Tous les yeux se tournrent sur cet homme, car  tous, except 
Athos, il tait inconnu.

Encore Athos le regardait-il avec autant de stupfaction que les
autres, car il ignorait comment il pouvait se trouver ml en
quelque chose  l'horrible drame qui se dnouait en ce moment.

Aprs s'tre approch de Milady, d'un pas lent et solennel, de
manire que la table seule le spart d'elle, l'inconnu ta son
masque.

Milady regarda quelque temps avec une terreur croissante ce visage
ple encadr de cheveux et de favoris noirs, dont la seule
expression tait une impassibilit glace, puis tout  coup:

Oh! non, non, dit-elle en se levant et en reculant jusqu'au mur;
non, non, c'est une apparition infernale! ce n'est pas lui!  moi!
 moi! s'cria-t-elle d'une voix rauque en se retournant vers la
muraille, comme si elle et pu s'y ouvrir un passage avec ses
mains.

Mais qui tes-vous donc? s'crirent tous les tmoins de cette
scne.

-- Demandez-le  cette femme, dit l'homme au manteau rouge, car
vous voyez bien qu'elle m'a reconnu, elle.

-- Le bourreau de Lille, le bourreau de Lille! s'cria Milady en
proie  une terreur insense et se cramponnant des mains  la
muraille pour ne pas tomber.

Tout le monde s'carta, et l'homme au manteau rouge resta seul
debout au milieu de la salle.

Oh! grce! grce! pardon! s'cria la misrable en tombant 
genoux.

L'inconnu laissa le silence se rtablir.

Je vous le disais bien qu'elle m'avait reconnu! reprit-il. Oui,
je suis le bourreau de la ville de Lille, et voici mon histoire.

Tous les yeux taient fixs sur cet homme dont on attendait les
paroles avec une avide anxit.

Cette jeune femme tait autrefois une jeune fille aussi belle
qu'elle est belle aujourd'hui. Elle tait religieuse au couvent
des bndictines de Templemar. Un jeune prtre au coeur simple et
croyant desservait l'glise de ce couvent; elle entreprit de le
sduire et y russit, elle et sduit un saint.

Leurs voeux  tous deux taient sacrs, irrvocables; leur
liaison ne pouvait durer longtemps sans les perdre tous deux. Elle
obtint de lui qu'ils quitteraient le pays; mais pour quitter le
pays, pour fuir ensemble, pour gagner une autre partie de la
France, o ils pussent vivre tranquilles parce qu'ils seraient
inconnus, il fallait de l'argent; ni l'un ni l'autre n'en avait.
Le prtre vola les vases sacrs, les vendit; mais comme ils
s'apprtaient  partir ensemble, ils furent arrts tous deux.

Huit jours aprs, elle avait sduit le fils du gelier et s'tait
sauve. Le jeune prtre fut condamn  dix ans de fers et  la
fltrissure. J'tais le bourreau de la ville de Lille, comme dit
cette femme. Je fus oblig de marquer le coupable, et le coupable,
messieurs, c'tait mon frre!

Je jurai alors que cette femme qui l'avait perdu, qui tait plus
que sa complice, puisqu'elle l'avait pouss au crime, partagerait
au moins le chtiment. Je me doutai du lieu o elle tait cache,
je la poursuivis, je l'atteignis, je la garrottai et lui imprimai
la mme fltrissure que j'avais imprime  mon frre.

Le lendemain de mon retour  Lille, mon frre parvint 
s'chapper  son tour, on m'accusa de complicit, et l'on me
condamna  rester en prison  sa place tant qu'il ne se serait pas
constitu prisonnier. Mon pauvre frre ignorait ce jugement; il
avait rejoint cette femme, ils avaient fui ensemble dans le Berry;
et l, il avait obtenu une petite cure. Cette femme passait pour
sa soeur.

Le seigneur de la terre sur laquelle tait situe l'glise du
cur vit cette prtendue soeur et en devint amoureux, amoureux au
point qu'il lui proposa de l'pouser. Alors elle quitta celui
qu'elle avait perdu pour celui qu'elle devait perdre, et devint la
comtesse de La Fre...

Tous les yeux se tournrent vers Athos, dont c'tait le vritable
nom, et qui fit signe de la tte que tout ce qu'avait dit le
bourreau tait vrai.

Alors, reprit celui-ci, fou, dsespr, dcid  se dbarrasser
d'une existence  laquelle elle avait tout enlev, honneur et
bonheur, mon pauvre frre revint  Lille, et apprenant l'arrt qui
m'avait condamn  sa place, se constitua prisonnier et se pendit
le mme soir au soupirail de son cachot.

Au reste, c'est une justice  leur rendre, ceux qui m'avaient
condamn me tinrent parole.  peine l'identit du cadavre fut-elle
constate qu'on me rendit ma libert.

Voil le crime dont je l'accuse, voil la cause pour laquelle je
l'ai marque.

-- Monsieur d'Artagnan, dit Athos, quelle est la peine que vous
rclamez contre cette femme?

-- La peine de mort, rpondit d'Artagnan.

-- Milord de Winter, continua Athos, quelle est la peine que vous
rclamez contre cette femme?

-- La peine de mort, reprit Lord de Winter.

-- Messieurs Porthos et Aramis, reprit Athos, vous qui tes ses
juges, quelle est la peine que vous portez contre cette femme?

-- La peine de mort, rpondirent d'une voix sourde les deux
mousquetaires.

Milady poussa un hurlement affreux, et fit quelques pas vers ses
juges en se tranant sur ses genoux.

Athos tendit la main vers elle.

Anne de Breuil, comtesse de La Fre, Milady de Winter, dit-il,
vos crimes ont lass les hommes sur la terre et Dieu dans le ciel.
Si vous savez quelque prire, dites-la, car vous tes condamne et
vous allez mourir.

 ces paroles, qui ne lui laissaient aucun espoir, Milady se
releva de toute sa hauteur et voulut parler, mais les forces lui
manqurent; elle sentit qu'une main puissante et implacable la
saisissait par les cheveux et l'entranait aussi irrvocablement
que la fatalit entrane l'homme: elle ne tenta donc pas mme de
faire rsistance et sortit de la chaumire.

Lord de Winter, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sortirent
derrire elle. Les valets suivirent leurs matres et la chambre
resta solitaire avec sa fentre brise, sa porte ouverte et sa
lampe fumeuse qui brlait tristement sur la table.


CHAPITRE LXVI
L'EXCUTION

Il tait minuit  peu prs; la lune, chancre par sa dcroissance
et ensanglante par les dernires traces de l'orage, se levait
derrire la petite ville d'Armentires, qui dtachait sur sa lueur
blafarde la silhouette sombre de ses maisons et le squelette de
son haut clocher dcoup  jour. En face, la Lys roulait ses eaux
pareilles  une rivire d'tain fondu; tandis que sur l'autre rive
on voyait la masse noire des arbres se profiler sur un ciel
orageux envahi par de gros nuages cuivrs qui faisaient une espce
de crpuscule au milieu de la nuit.  gauche s'levait un vieux
moulin abandonn, aux ailes immobiles, dans les ruines duquel une
chouette faisait entendre son cri aigu, priodique et monotone. 
et l dans la plaine,  droite et  gauche du chemin que suivait
le lugubre cortge, apparaissaient quelques arbres bas et trapus,
qui semblaient des nains difformes accroupis pour guetter les
hommes  cette heure sinistre.

De temps en temps un large clair ouvrait l'horizon dans toute sa
largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et
venait comme un effrayant cimeterre couper le ciel et l'eau en
deux parties. Pas un souffle de vent ne passait dans l'atmosphre
alourdie. Un silence de mort crasait toute la nature; le sol
tait humide et glissant de la pluie qui venait de tomber, et les
herbes ranimes jetaient leur parfum avec plus d'nergie.

Deux valets tranaient Milady, qu'ils tenaient chacun par un bras;
le bourreau marchait derrire, et Lord de Winter, d'Artagnan,
Athos, Porthos et Aramis marchaient derrire le bourreau.

Planchet et Bazin venaient les derniers.

Les deux valets conduisaient Milady du ct de la rivire. Sa
bouche tait muette; mais ses yeux parlaient avec leur
inexprimable loquence, suppliant tour  tour chacun de ceux
qu'elle regardait.

Comme elle se trouvait de quelques pas en avant, elle dit aux
valets:

Mille pistoles  chacun de vous si vous protgez ma fuite; mais
si vous me livrez  vos matres, j'ai ici prs des vengeurs qui
vous feront payer cher ma mort.

Grimaud hsitait. Mousqueton tremblait de tous ses membres.

Athos, qui avait entendu la voix de Milady, s'approcha vivement,
Lord de Winter en fit autant.

Renvoyez ces valets, dit-il, elle leur a parl, ils ne sont plus
srs.

On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de Grimaud et de
Mousqueton.

Arrivs au bord de l'eau, le bourreau s'approcha de Milady et lui
lia les pieds et les mains.

Alors elle rompit le silence pour s'crier:

Vous tes des lches, vous tes des misrables assassins, vous
vous mettez  dix pour gorger une femme; prenez garde, si je ne
suis point secourue, je serai venge.

-- Vous n'tes pas une femme, dit froidement Athos, vous
n'appartenez pas  l'espce humaine, vous tes un dmon chapp de
l'enfer et que nous allons y faire rentrer.

-- Ah! messieurs les hommes vertueux! dit Milady, faites attention
que celui qui touchera un cheveu de ma tte est  son tour un
assassin.

-- Le bourreau peut tuer, sans tre pour cela un assassin, madame,
dit l'homme au manteau rouge en frappant sur sa large pe; c'est
le dernier juge, voil tout: _Nachrichter_, comme disent nos
voisins les Allemands.

Et, comme il la liait en disant ces paroles, Milady poussa deux ou
trois cris sauvages, qui firent un effet sombre et trange en
s'envolant dans la nuit et en se perdant dans les profondeurs du
bois.

Mais si je suis coupable, si j'ai commis les crimes dont vous
m'accusez, hurlait Milady, conduisez-moi devant un tribunal, vous
n'tes pas des juges, vous, pour me condamner.

-- Je vous avais propos Tyburn, dit Lord de Winter, pourquoi
n'avez-vous pas voulu?

-- Parce que je ne veux pas mourir! s'cria Milady en se
dbattant, parce que je suis trop jeune pour mourir!

-- La femme que vous avez empoisonne  Bthune tait plus jeune
encore que vous, madame, et cependant elle est morte, dit
d'Artagnan.

-- J'entrerai dans un clotre, je me ferai religieuse, dit Milady.

-- Vous tiez dans un clotre, dit le bourreau, et vous en tes
sortie pour perdre mon frre.

Milady poussa un cri d'effroi, et tomba sur ses genoux.

Le bourreau la souleva sous les bras, et voulut l'emporter vers le
bateau.

Oh! mon Dieu! s'cria-t-elle, mon Dieu! allez-vous donc me
noyer!

Ces cris avaient quelque chose de si dchirant, que d'Artagnan,
qui d'abord tait le plus acharn  la poursuite de Milady, se
laissa aller sur une souche, et pencha la tte, se bouchant les
oreilles avec les paumes de ses mains; et cependant, malgr cela,
il l'entendait encore menacer et crier.

D'Artagnan tait le plus jeune de tous ces hommes, le coeur lui
manqua.

Oh! je ne puis voir cet affreux spectacle! je ne puis consentir 
ce que cette femme meure ainsi!

Milady avait entendu ces quelques mots, et elle s'tait reprise 
une lueur d'esprance.

D'Artagnan! d'Artagnan! cria-t-elle, souviens-toi que je t'ai
aim!

Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle.

Mais Athos, brusquement, tira son pe, se mit sur son chemin.

Si vous faites un pas de plus, d'Artagnan, dit-il, nous
croiserons le fer ensemble.

D'Artagnan tomba  genoux et pria.

Allons, continua Athos, bourreau, fais ton devoir.

-- Volontiers, Monseigneur, dit le bourreau, car aussi vrai que je
suis bon catholique, je crois fermement tre juste en
accomplissant ma fonction sur cette femme.

-- C'est bien.

Athos fit un pas vers Milady.

Je vous pardonne, dit-il, le mal que vous m'avez fait; je vous
pardonne mon avenir bris, mon honneur perdu, mon amour souill et
mon salut  jamais compromis par le dsespoir o vous m'avez jet.
Mourez en paix.

Lord de Winter s'avana  son tour.

Je vous pardonne, dit-il, l'empoisonnement de mon frre,
I'assassinat de Sa Grce Lord Buckingham; je vous pardonne la mort
du pauvre Felton, je vous pardonne vos tentatives sur ma personne.
Mourez en paix.

-- Et moi, dit d'Artagnan, pardonnez-moi, madame, d'avoir, par une
fourberie indigne d'un gentilhomme, provoqu votre colre; et, en
change, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos
vengeances cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur
vous. Mourez en paix.

-- _I am lost!_ murmura en anglais Milady. _I must die._

Alors elle se releva d'elle-mme, jeta tout autour d'elle un de
ces regards clairs qui semblaient jaillir d'un oeil de flamme.

Elle ne vit rien.

Elle couta et n'entendit rien.

Elle n'avait autour d'elle que des ennemis.

O vais-je mourir? dit-elle.

-- Sur l'autre rive, rpondit le bourreau.

Alors il la fit entrer dans la barque, et, comme il allait y
mettre le pied, Athos lui remit une somme d'argent.

Tenez, dit-il, voici le prix de l'excution; que l'on voie bien
que nous agissons en juges.

-- C'est bien, dit le bourreau; et que maintenant,  son tour,
cette femme sache que je n'accomplis pas mon mtier, mais mon
devoir.

Et il jeta l'argent dans la rivire.

Le bateau s'loigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la
coupable et l'excuteur; tous les autres demeurrent sur la rive
droite, o ils taient tombs  genoux.

Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le
reflet d'un nuage ple qui surplombait l'eau en ce moment.

On le vit aborder sur l'autre rive; les personnages se dessinaient
en noir sur l'horizon rougetre.

Milady, pendant le trajet, tait parvenue  dtacher la corde qui
liait ses pieds: en arrivant sur le rivage, elle sauta lgrement
 terre et prit la fuite.

Mais le sol tait humide; en arrivant au haut du talus, elle
glissa et tomba sur ses genoux.

Une ide superstitieuse la frappa sans doute; elle comprit que le
Ciel lui refusait son secours et resta dans l'attitude o elle se
trouvait, la tte incline et les mains jointes.

Alors on vit, de l'autre rive, le bourreau lever lentement ses
deux bras, un rayon de lune se reflta sur la lame de sa large
pe, les deux bras retombrent; on entendit le sifflement du
cimeterre et le cri de la victime, puis une masse tronque
s'affaissa sous le coup.

Alors le bourreau dtacha son manteau rouge, l'tendit  terre, y
coucha le corps, y jeta la tte, le noua par les quatre coins, le
chargea sur son paule et remonta dans le bateau.

Arriv au milieu de la Lys, il arrta la barque, et suspendant son
fardeau au-dessus de la rivire:

Laissez passer la justice de Dieu! cria-t-il  haute voix.

Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l'eau, qui se
referma sur lui.

Trois jours aprs, les quatre mousquetaires rentraient  Paris;
ils taient rests dans les limites de leur cong, et le mme soir
ils allrent faire leur visite accoutume  M. de Trville.

Eh bien, messieurs, leur demanda le brave capitaine, vous tes-
vous bien amuss dans votre excursion?

-- Prodigieusement, rpondit Athos, les dents serres.


CHAPITRE LXVII
CONCLUSION

Le 6 du mois suivant, le roi, tenant la promesse qu'il avait faite
au cardinal de quitter Paris pour revenir  La Rochelle, sortit de
sa capitale tout tourdi encore de la nouvelle qui venait de s'y
rpandre que Buckingham venait d'tre assassin.

Quoique prvenue que l'homme qu'elle avait tant aim courait un
danger, la reine, lorsqu'on lui annona cette mort, ne voulut pas
la croire; il lui arriva mme de s'crier imprudemment:

C'est faux! il vient de m'crire.

Mais le lendemain il lui fallut bien croire  cette fatale
nouvelle; La Porte, retenu comme tout le monde en Angleterre par
les ordres du roi Charles Ier, arriva porteur du dernier et
funbre prsent que Buckingham envoyait  la reine.

La joie du roi avait t trs vive; il ne se donna pas la peine de
la dissimuler et la fit mme clater avec affectation devant la
reine. Louis XIII, comme tous les coeurs faibles, manquait de
gnrosit.

Mais bientt le roi redevint sombre et mal portant: son front
n'tait pas de ceux qui s'claircissent pour longtemps; il sentait
qu'en retournant au camp il allait reprendre son esclavage, et
cependant il y retournait.

Le cardinal tait pour lui le serpent fascinateur et il tait,
lui, l'oiseau qui voltige de branche en branche sans pouvoir lui
chapper.

Aussi le retour vers La Rochelle tait-il profondment triste. Nos
quatre amis surtout faisaient l'tonnement de leurs camarades; ils
voyageaient ensemble, cte  cte, l'oeil sombre et la tte
baisse. Athos relevait seul de temps en temps son large front; un
clair brillait dans ses yeux, un sourire amer passait sur ses
lvres, puis, pareil  ses camarades, il se laissait de nouveau
aller  ses rveries.

Aussitt l'arrive de l'escorte dans une ville, ds qu'ils avaient
conduit le roi  son logis, les quatre amis se retiraient ou chez
eux ou dans quelque cabaret cart, o ils ne jouaient ni ne
buvaient; seulement ils parlaient  voix basse en regardant avec
attention si nul ne les coutait.

Un jour que le roi avait fait halte sur la route pour voler la
pie, et que les quatre amis, selon leur habitude, au lieu de
suivre la chasse, s'taient arrts dans un cabaret sur la grande
route, un homme, qui venait de La Rochelle  franc trier,
s'arrta  la porte pour boire un verre de vin, et plongea son
regard dans l'intrieur de la chambre o taient attabls les
quatre mousquetaires.

Hol! monsieur d'Artagnan! dit-il, n'est-ce point vous que je
vois l-bas?

D'Artagnan leva la tte et poussa un cri de joie. Cet homme qu'il
appelait son fantme, c'tait son inconnu de Meung, de la rue des
Fossoyeurs et d'Arras.

D'Artagnan tira son pe et s'lana vers la porte.

Mais cette fois, au lieu de fuir, l'inconnu s'lana  bas de son
cheval, et s'avana  la rencontre de d'Artagnan.

Ah! monsieur, dit le jeune homme, je vous rejoins donc enfin;
cette fois vous ne m'chapperez pas.

-- Ce n'est pas mon intention non plus, monsieur, car cette fois
je vous cherchais; au nom du roi, je vous arrte et dis que vous
ayez  me rendre votre pe, monsieur, et cela sans rsistance; il
y va de la tte, je vous en avertis.

-- Qui tes-vous donc? demanda d'Artagnan en baissant son pe,
mais sans la rendre encore.

-- Je suis le chevalier de Rochefort, rpondit l'inconnu, l'cuyer
de M. le cardinal de Richelieu, et j'ai ordre de vous ramener 
Son minence.

-- Nous retournons auprs de Son minence, monsieur le chevalier,
dit Athos en s'avanant, et vous accepterez bien la parole de
M. d'Artagnan, qu'il va se rendre en droite ligne  La Rochelle.

-- Je dois le remettre entre les mains des gardes qui le
ramneront au camp.

-- Nous lui en servirons, monsieur, sur notre parole de
gentilshommes; mais sur notre parole de gentilshommes aussi,
ajouta Athos en fronant le sourcil, M. d'Artagnan ne nous
quittera pas.

Le chevalier de Rochefort jeta un coup d'oeil en arrire et vit
que Porthos et Aramis s'taient placs entre lui et la porte; il
comprit qu'il tait compltement  la merci de ces quatre hommes.

Messieurs, dit-il, si M. d'Artagnan veut me rendre son pe, et
joindre sa parole  la vtre, je me contenterai de votre promesse
de conduire M. d'Artagnan au quartier de Mgr le cardinal.

-- Vous avez ma parole, monsieur, dit d'Artagnan, et voici mon
pe.

-- Cela me va d'autant mieux, ajouta Rochefort, qu'il faut que je
continue mon voyage.

-- Si c'est pour rejoindre Milady, dit froidement Athos, c'est
inutile, vous ne la retrouverez pas.

-- Qu'est-elle donc devenue? demanda vivement Rochefort.

-- Revenez au camp et vous le saurez.

Rochefort demeura un instant pensif, puis, comme on n'tait plus
qu' une journe de Surgres, jusqu'o le cardinal devait venir
au-devant du roi, il rsolut de suivre le conseil d'Athos et de
revenir avec eux.

D'ailleurs ce retour lui offrait un avantage, c'tait de
surveiller lui-mme son prisonnier.

On se remit en route.

Le lendemain,  trois heures de l'aprs-midi, on arriva 
Surgres. Le cardinal y attendait Louis XIII. Le ministre et le
roi y changrent force caresses, se flicitrent de l'heureux
hasard qui dbarrassait la France de l'ennemi acharn qui ameutait
l'Europe contre elle. Aprs quoi, le cardinal, qui avait t
prvenu par Rochefort que d'Artagnan tait arrt, et qui avait
hte de le voir, prit cong du roi en l'invitant  venir voir le
lendemain les travaux de la digue qui taient achevs.

En revenant le soir  son quartier du pont de La Pierre, le
cardinal trouva debout, devant la porte de la maison qu'il
habitait, d'Artagnan sans pe et les trois mousquetaires arms.

Cette fois, comme il tait en force, il les regarda svrement, et
fit signe de l'oeil et de la main  d'Artagnan de le suivre.

D'Artagnan obit.

Nous t'attendrons, d'Artagnan, dit Athos assez haut pour que le
cardinal l'entendit.

Son minence frona le sourcil, s'arrta un instant, puis continua
son chemin sans prononcer une seule parole.

D'Artagnan entra derrire le cardinal, et Rochefort derrire
d'Artagnan; la porte fut garde.

Son minence se rendit dans la chambre qui lui servait de cabinet,
et fit signe  Rochefort d'introduire le jeune mousquetaire.

Rochefort obit et se retira.

D'Artagnan resta seul en face du cardinal; c'tait sa seconde
entrevue avec Richelieu, et il avoua depuis qu'il avait t bien
convaincu que ce serait la dernire.

Richelieu resta debout, appuy contre la chemine, une table tait
dresse entre lui et d'Artagnan.

Monsieur, dit le cardinal, vous avez t arrt par mes ordres.

-- On me l'a dit, Monseigneur.

-- Savez-vous pourquoi?

-- Non, Monseigneur; car la seule chose pour laquelle je pourrais
tre arrt est encore inconnue de Son minence.

Richelieu regarda fixement le jeune homme.

Oh! Oh! dit-il, que veut dire cela?

-- Si Monseigneur veut m'apprendre d'abord les crimes qu'on
m'impute, je lui dirai ensuite les faits que j'ai accomplis.

-- On vous impute des crimes qui ont fait choir des ttes plus
hautes que la vtre, monsieur! dit le cardinal.

-- Lesquels, Monseigneur? demanda d'Artagnan avec un calme qui
tonna le cardinal lui-mme.

-- On vous impute d'avoir correspondu avec les ennemis du royaume,
on vous impute d'avoir surpris les secrets de l'tat, on vous
impute d'avoir essay de faire avorter les plans de votre gnral.

-- Et qui m'impute cela, Monseigneur? dit d'Artagnan, qui se
doutait que l'accusation venait de Milady: une femme fltrie par
la justice du pays, une femme qui a pous un homme en France et
un autre en Angleterre, une femme qui a empoisonn son second mari
et qui a tent de m'empoisonner moi-mme!

-- Que dites-vous donc l? Monsieur, s'cria le cardinal tonn,
et de quelle femme parlez-vous ainsi?

-- De Milady de Winter, rpondit d'Artagnan; oui, de Milady de
Winter, dont, sans doute, Votre minence ignorait tous les crimes
lorsqu'elle l'a honore de sa confiance.

-- Monsieur, dit le cardinal, si Milady de Winter a commis les
crimes que vous dites, elle sera punie.

-- Elle l'est, Monseigneur.

-- Et qui l'a punie?

-- Nous.

-- Elle est en prison?

-- Elle est morte.

-- Morte! rpta le cardinal, qui ne pouvait croire  ce qu'il
entendait: morte! n'avez-vous pas dit qu'elle tait morte?

-- Trois fois elle avait essay de me tuer, et je lui avais
pardonn, mais elle a tu la femme que j'aimais. Alors, mes amis
et moi, nous l'avons prise, juge et condamne.

D'Artagnan alors raconta l'empoisonnement de Mme Bonacieux dans le
couvent des Carmlites de Bthune, le jugement de la maison
isole, l'excution sur les bords de la Lys.

Un frisson courut par tout le corps du cardinal, qui cependant ne
frissonnait pas facilement.

Mais tout  coup, comme subissant l'influence d'une pense muette,
la physionomie du cardinal, sombre jusqu'alors, s'claircit peu 
peu et arriva  la plus parfaite srnit.

Ainsi, dit-il avec une voix dont la douceur contrastait avec la
svrit de ses paroles, vous vous tes constitus juges, sans
penser que ceux qui n'ont pas mission de punir et qui punissent
sont des assassins!

-- Monseigneur, je vous jure que je n'ai pas eu un instant
l'intention de dfendre ma tte contre vous. Je subirai le
chtiment que Votre minence voudra bien m'infliger. Je ne tiens
pas assez  la vie pour craindre la mort.

-- Oui, je le sais, vous tes un homme de coeur, monsieur, dit le
cardinal avec une voix presque affectueuse; je puis donc vous dire
d'avance que vous serez jug, condamn mme.

-- Un autre pourrait rpondre  Votre minence qu'il a sa grce
dans sa poche; moi je me contenterai de vous dire: Ordonnez,
Monseigneur, je suis prt.

-- Votre grce? dit Richelieu surpris.

-- Oui, Monseigneur, dit d'Artagnan.

-- Et signe de qui? du roi?

Et le cardinal pronona ces mots avec une singulire expression de
mpris.

Non, de Votre minence.

-- De moi? vous tes fou, monsieur?

-- Monseigneur reconnatra sans doute son criture.

Et d'Artagnan prsenta au cardinal le prcieux papier qu'Athos
avait arrach  Milady, et qu'il avait donn  d'Artagnan pour lui
servir de sauvegarde.

Son minence prit le papier et lut d'une voix lente et en appuyant
sur chaque syllabe:

C'est par mon ordre et pour le bien de tat que le porteur du
prsent a fait ce qu'il a fait.

Au camp devant La Rochelle, ce 5 aot 1628.

Richelieu.

Le cardinal, aprs avoir lu ces deux lignes, tomba dans une
rverie profonde, mais il ne rendit pas le papier  d'Artagnan.

Il mdite de quel genre de supplice il me fera mourir, se dit
tout bas d'Artagnan; eh bien, ma foi! il verra comment meurt un
gentilhomme.

Le jeune mousquetaire tait en excellente disposition pour
trpasser hroquement.

Richelieu pensait toujours, roulait et droulait le papier dans
ses mains. Enfin il leva la tte, fixa son regard d'aigle sur
cette physionomie loyale, ouverte, intelligente, lut sur ce visage
sillonn de larmes toutes les souffrances qu'il avait endures
depuis un mois, et songea pour la troisime ou quatrime fois
combien cet enfant de vingt et un ans avait d'avenir, et quelles
ressources son activit, son courage et son esprit pouvaient
offrir  un bon matre.

D'un autre ct, les crimes, la puissance, le gnie infernal de
Milady l'avaient plus d'une fois pouvant. Il sentait comme une
joie secrte d'tre  jamais dbarrass de ce complice dangereux.

Il dchira lentement le papier que d'Artagnan lui avait si
gnreusement remis.

Je suis perdu, dit en lui-mme d'Artagnan.

Et il s'inclina profondment devant le cardinal en homme qui dit:
Seigneur, que votre volont soit faite!

Le cardinal s'approcha de la table, et, sans s'asseoir, crivit
quelques lignes sur un parchemin dont les deux tiers taient dj
remplis et y apposa son sceau.

Ceci est ma condamnation, dit d'Artagnan; il m'pargne l'ennui de
la Bastille et les lenteurs d'un jugement. C'est encore fort
aimable  lui.

Tenez, monsieur, dit le cardinal au jeune homme, je vous ai pris
un blanc-seing et je vous en rends un autre. Le nom manque sur ce
brevet: vous l'crirez vous-mme.

D'Artagnan prit le papier en hsitant et jeta les yeux dessus.

C'tait une lieutenance dans les mousquetaires.

D'Artagnan tomba aux pieds du cardinal.

Monseigneur, dit-il, ma vie est  vous; disposez-en dsormais;
mais cette faveur que vous m'accordez, je ne la mrite pas: j'ai
trois amis qui sont plus mritants et plus dignes...

-- Vous tes un brave garon, d'Artagnan, interrompit le cardinal
en lui frappant familirement sur l'paule, charm qu'il tait
d'avoir vaincu cette nature rebelle. Faites de ce brevet ce qu'il
vous plaira. Seulement rappelez-vous que, quoique le nom soit en
blanc, c'est  vous que je le donne.

-- Je ne l'oublierai jamais, rpondit d'Artagnan. Votre minence
peut en tre certaine.

Le cardinal se retourna et dit  haute voix:

Rochefort!

Le chevalier, qui sans doute tait derrire la porte entra
aussitt.

Rochefort, dit le cardinal, vous voyez M. d'Artagnan; je le
reois au nombre de mes amis; ainsi donc que l'on s'embrasse et
que l'on soit sage si l'on tient  conserver sa tte.

Rochefort et d'Artagnan s'embrassrent du bout des lvres; mais le
cardinal tait l, qui les observait de son oeil vigilant.

Ils sortirent de la chambre en mme temps.

Nous nous retrouverons, n'est-ce pas, monsieur?

-- Quand il vous plaira, fit d'Artagnan.

-- L'occasion viendra, rpondit Rochefort.

-- Hein? fit Richelieu en ouvrant la porte.

Les deux hommes se sourirent, se serrrent la main et salurent
Son minence.

Nous commencions  nous impatienter, dit Athos.

-- Me voil, mes amis! rpondit d'Artagnan, non seulement libre,
mais en faveur.

-- Vous nous conterez cela?

-- Ds ce soir.

En effet, ds le soir mme d'Artagnan se rendit au logis d'Athos,
qu'il trouva en train de vider sa bouteille de vin d'Espagne,
occupation qu'il accomplissait religieusement tous les soirs.

Il lui raconta ce qui s'tait pass entre le cardinal et lui, et
tirant le brevet de sa poche:

Tenez, mon cher Athos, voil, dit-il, qui vous revient tout
naturellement.

Athos sourit de son doux et charmant sourire.

Amis, dit-il, pour Athos c'est trop; pour le comte de La Fre,
c'est trop peu. Gardez ce brevet, il est  vous; hlas, mon Dieu!
vous l'avez achet assez cher.

D'Artagnan sortit de la chambre d'Athos, et entra dans celle de
Porthos.

Il le trouva vtu d'un magnifique habit, couvert de broderies
splendides, et se mirant dans une glace.

Ah! ah! dit Porthos, c'est vous, cher ami! comment trouvez-vous
que ce vtement me va?

--  merveille, dit d'Artagnan, mais je viens vous proposer un
habit qui vous ira mieux encore.

-- Lequel? demanda Porthos.

-- Celui de lieutenant aux mousquetaires.

D'Artagnan raconta  Porthos son entrevue avec le cardinal, et
tirant le brevet de sa poche:

Tenez, mon cher, dit-il, crivez votre nom l-dessus, et soyez
bon chef pour moi.

Porthos jeta les yeux sur le brevet, et le rendit  d'Artagnan, au
grand tonnement du jeune homme.

Oui, dit-il, cela me flatterait beaucoup, mais je n'aurais pas
assez longtemps  jouir de cette faveur. Pendant notre expdition
de Bthune, le mari de ma duchesse est mort; de sorte que, mon
cher, le coffre du dfunt me tendant les bras, j'pouse la veuve.
Tenez, j'essayais mon habit de noce; gardez la lieutenance, mon
cher, gardez.

Et il rendit le brevet  d'Artagnan.

Le jeune homme entra chez Aramis.

Il le trouva agenouill devant un prie-Dieu, le front appuy
contre son livre d'heures ouvert.

Il lui raconta son entrevue avec le cardinal, et tirant pour la
troisime fois son brevet de sa poche:

Vous, notre ami, notre lumire, notre protecteur invisible, dit-
il, acceptez ce brevet; vous l'avez mrit plus que personne, par
votre sagesse et vos conseils toujours suivis de si heureux
rsultats.

-- Hlas, cher ami! dit Aramis, nos dernires aventures m'ont
dgot tout  fait de la vie d'homme d'pe. Cette fois, mon
parti est pris irrvocablement, aprs le sige j'entre chez les
lazaristes. Gardez ce brevet, d'Artagnan, le mtier des armes vous
convient, vous serez un brave et aventureux capitaine.

D'Artagnan, l'oeil humide de reconnaissance et brillant de joie,
revint  Athos, qu'il trouva toujours attabl et mirant son
dernier verre de malaga  la lueur de la lampe.

Eh bien, dit-il, eux aussi m'ont refus.

-- C'est que personne, cher ami, n'en tait plus digne que vous.

Il prit une plume, crivit sur le brevet le nom de d'Artagnan, et
le lui remit.

Je n'aurai donc plus d'amis, dit le jeune homme, hlas! plus
rien, que d'amers souvenirs...

Et il laissa tomber sa tte entre ses deux mains, tandis que deux
larmes roulaient le long de ses joues.

Vous tes jeune, vous, rpondit Athos, et vos souvenirs amers ont
le temps de se changer en doux souvenirs!


PILOGUE

La Rochelle, prive du secours de la flotte anglaise et de la
division promise par Buckingham, se rendit aprs un sige d'un an.
Le 28 octobre 1628, on signa la capitulation.

Le roi fit son entre  Paris le 23 dcembre de la mme anne. On
lui fit un triomphe comme s'il revenait de vaincre l'ennemi et non
des Franais. Il entra par le faubourg Saint-Jacques sous des arcs
de verdure.

D'Artagnan prit possession de son grade. Porthos quitta le service
et pousa, dans le courant de l'anne suivante, Mme Coquenard, le
coffre tant convoit contenait huit cent mille livres.

Mousqueton eut une livre magnifique, et de plus la satisfaction,
qu'il avait ambitionne toute sa vie, de monter derrire un
carrosse dor.

Aramis, aprs un voyage en Lorraine, disparut tout  coup et cessa
d'crire  ses amis. On apprit plus tard, par Mme de Chevreuse,
qui le dit  deux ou trois de ses amants, qu'il avait pris l'habit
dans un couvent de Nancy.

Bazin devint frre lai.

Athos resta mousquetaire sous les ordres de d'Artagnan jusqu'en
1633, poque  laquelle,  la suite d'un voyage qu'il fit en
Touraine, il quitta aussi le service sous prtexte qu'il venait de
recueillir un petit hritage en Roussillon.

Grimaud suivit Athos.

D'Artagnan se battit trois fois avec Rochefort et le blessa trois
fois.

Je vous tuerai probablement  la quatrime, lui dit-il en lui
tendant la main pour le relever.

-- Il vaut donc mieux, pour vous et pour moi, que nous en restions
l, rpondit le bless. Corbleu! je suis plus votre ami que vous
ne pensez, car ds la premire rencontre j'aurais pu, en disant un
mot au cardinal, vous faire couper le cou.

Ils s'embrassrent cette fois, mais de bon coeur et sans arrire-
pense.

Planchet obtint de Rochefort le grade de sergent dans les gardes.

M. Bonacieux vivait fort tranquille, ignorant parfaitement ce
qu'tait devenue sa femme et ne s'en inquitant gure. Un jour, il
eut l'imprudence de se rappeler au souvenir du cardinal; le
cardinal lui fit rpondre qu'il allait pourvoir  ce qu'il ne
manqut jamais de rien dsormais.

En effet, le lendemain, M. Bonacieux, tant sorti  sept heures du
soir de chez lui pour se rendre au Louvre, ne reparut plus rue des
Fossoyeurs; l'avis de ceux qui parurent les mieux informs fut
qu'il tait nourri et log dans quelque chteau royal aux frais de
sa gnreuse minence.

FIN





End of Project Gutenberg's Les trois mousquetaires, by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS MOUSQUETAIRES ***

***** This file should be named 13951-8.txt or 13951-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/3/9/5/13951/

This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
