The Project Gutenberg EBook of L'le mystrieuse, by Jules Verne

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Title: L'le mystrieuse

Author: Jules Verne

Release Date: December 7, 2004 [EBook #14287]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jules Verne

LLE MYSTRIEUSE

(1875)


Table des matires

PARTIE 1 LES NAUFRAGS DE LAIR
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
PARTIE 2 LABANDONN
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
PARTIE 3 LE SECRET DE LLE
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VIII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX


PARTIE 1
LES NAUFRAGS DE LAIR
CHAPITRE I

Remontons-nous?

-- Non! Au contraire! Nous descendons!

-- Pis que cela, monsieur Cyrus! Nous tombons!

-- Pour Dieu! Jetez du lest!

-- Voil le dernier sac vid!

-- Le ballon se relve-t-il?

-- Non!

-- Jentends comme un clapotement de vagues!

-- La mer est sous la nacelle!

-- Elle ne doit pas tre  cinq cents pieds de nous!

Alors une voix puissante dchira lair, et ces mots retentirent:

Dehors tout ce qui pse!... tout! et  la grce de Dieu!

Telles sont les paroles qui clataient en lair, au-dessus de ce
vaste dsert deau du Pacifique, vers quatre heures du soir, dans
la journe du 23 mars 1865.

Personne na sans doute oubli le terrible coup de vent de nord-
est qui se dchana au milieu de lquinoxe de cette anne, et
pendant lequel le baromtre tomba  sept cent dix millimtres. Ce
fut un ouragan, sans intermittence, qui dura du 18 au 26 mars. Les
ravages quil produisit furent immenses en Amrique, en Europe, en
Asie, sur une zone large de dix-huit cents milles, qui se
dessinait obliquement  lquateur, depuis le trente-cinquime
parallle nord jusquau quarantime parallle sud!

Villes renverses, forts dracines, rivages dvasts par des
montagnes deau qui se prcipitaient comme des mascarets, navires
jets  la cte, que les relevs du Bureau-Veritas chiffrrent par
centaines, territoires entiers nivels par des trombes qui
broyaient tout sur leur passage, plusieurs milliers de personnes
crases sur terre ou englouties en mer: tels furent les
tmoignages de sa fureur, qui furent laisss aprs lui par ce
formidable ouragan. Il dpassait en dsastres ceux qui ravagrent
si pouvantablement la Havane et la Guadeloupe, lun le 25 octobre
1810, lautre le 26 juillet 1825.

Or, au moment mme o tant de catastrophes saccomplissaient sur
terre et sur mer, un drame, non moins saisissant, se jouait dans
les airs bouleverss. En effet, un ballon, port comme une boule
au sommet dune trombe, et pris dans le mouvement giratoire de la
colonne dair, parcourait lespace avec une vitesse de quatre-
vingt-dix milles  lheure, en tournant sur lui-mme, comme sil
et t saisi par quelque maelstrm arien. Au-dessous de
lappendice infrieur de ce ballon oscillait une nacelle, qui
contenait cinq passagers,  peine visibles au milieu de ces
paisses vapeurs, mles deau pulvrise, qui tranaient jusqu
la surface de lOcan.

Do venait cet arostat, vritable jouet de leffroyable tempte?
De quel point du monde stait-il lanc? Il navait videmment
pas pu partir pendant louragan. Or, louragan durait depuis cinq
jours dj, et ses premiers symptmes staient manifests le 18.
On et donc t fond  croire que ce ballon venait de trs loin,
car il navait pas d franchir moins de deux mille milles par
vingt-quatre heures? en tout cas, les passagers navaient pu avoir
 leur disposition aucun moyen destimer la route parcourue depuis
leur dpart, car tout point de repre leur manquait. Il devait
mme se produire ce fait curieux, quemports au milieu des
violences de la tempte, ils ne les subissaient pas. Ils se
dplaaient, ils tournaient sur eux-mmes sans rien ressentir de
cette rotation, ni de leur dplacement dans le sens horizontal.
Leurs yeux ne pouvaient percer lpais brouillard qui samoncelait
sous la nacelle. Autour deux, tout tait brume. Telle tait mme
lopacit des nuages, quils nauraient pu dire sil faisait jour
ou nuit. Aucun reflet de lumire, aucun bruit des terres habites,
aucun mugissement de lOcan navaient d parvenir jusqu eux
dans cette immensit obscure, tant quils staient tenus dans les
hautes zones. Leur rapide descente avait seule pu leur donner
connaissance des dangers quils couraient au-dessus des flots.

Cependant, le ballon, dlest de lourds objets, tels que
munitions, armes, provisions, stait relev dans les couches
suprieures de latmosphre,  une hauteur de quatre mille cinq
cents pieds. Les passagers, aprs avoir reconnu que la mer tait
sous la nacelle, trouvant les dangers moins redoutables en haut
quen bas, navaient pas hsit  jeter par-dessus le bord les
objets mme les plus utiles, et ils cherchaient  ne plus rien
perdre de ce fluide, de cette me de leur appareil, qui les
soutenait au-dessus de labme.

La nuit se passa au milieu dinquitudes qui auraient t
mortelles pour des mes moins nergiques. Puis le jour reparut,
et, avec le jour, louragan marqua une tendance  se modrer. Ds
le dbut de cette journe du 24 mars, il y eut quelques symptmes
dapaisement.  laube, les nuages, plus vsiculaires, taient
remonts dans les hauteurs du ciel. En quelques heures, la trombe
svasa et se rompit. Le vent, de ltat douragan, passa au
grand frais, cest--dire que la vitesse de translation des
couches atmosphriques diminua de moiti. Ctait encore ce que
les marins appellent une brise  trois ris, mais lamlioration
dans le trouble des lments nen fut pas moins considrable.

Vers onze heures, la partie infrieure de lair stait
sensiblement nettoye. Latmosphre dgageait cette limpidit
humide qui se voit, qui se sent mme, aprs le passage des grands
mtores. Il ne semblait pas que louragan ft all plus loin dans
louest. Il paraissait stre tu lui-mme. Peut-tre stait-il
coul en nappes lectriques, aprs la rupture de la trombe, ainsi
quil arrive quelquefois aux typhons de locan Indien.

Mais, vers cette heure-l aussi, on et pu constater, de nouveau,
que le ballon sabaissait lentement, par un mouvement continu,
dans les couches infrieures de lair. Il semblait mme quil se
dgonflait peu  peu, et que son enveloppe sallongeait en se
distendant, passant de la forme sphrique  la forme ovode.

Vers midi, larostat ne planait plus qu une hauteur de deux
mille pieds au-dessus de la mer. Il jaugeait cinquante mille pieds
cubes, et, grce  sa capacit, il avait videmment pu se
maintenir longtemps dans lair, soit quil et atteint de grandes
altitudes, soit quil se ft dplac suivant une direction
horizontale. En ce moment, les passagers jetrent les derniers
objets qui alourdissaient encore, la nacelle, les quelques vivres
quils avaient conservs, tout, jusquaux menus ustensiles qui
garnissaient leurs poches, et lun deux, stant hiss sur le
cercle auquel se runissaient les cordes du filet, chercha  lier
solidement lappendice infrieur de larostat.

Il tait vident que les passagers ne pouvaient plus maintenir le
ballon dans les zones leves, et que le gaz leur manquait!

Ils taient donc perdus! en effet, ce ntait ni un continent, ni
mme une le, qui stendait au-dessous deux. Lespace noffrait
pas un seul point datterrissement, pas une surface solide sur
laquelle leur ancre pt mordre.

Ctait limmense mer, dont les flots se heurtaient encore avec
une incomparable violence! Ctait lOcan sans limites visibles,
mme pour eux, qui le dominaient de haut et dont les regards
stendaient alors sur un rayon de quarante milles! Ctait cette
plaine liquide, battue sans merci, fouette par louragan, qui
devait leur apparatre comme une chevauche de lames cheveles,
sur lesquelles et t jet un vaste rseau de crtes blanches!
Pas une terre en vue, pas un navire!

Il fallait donc,  tout prix, arrter le mouvement descensionnel,
pour empcher que larostat ne vnt sengloutir au milieu des
flots. Et ctait videmment  cette urgente opration que
semployaient les passagers de la nacelle. Mais, malgr leurs
efforts, le ballon sabaissait toujours, en mme temps quil se
dplaait avec une extrme vitesse, suivant la direction du vent,
cest--dire du nord-est au sud-ouest.

Situation terrible, que celle de ces infortuns! Ils ntaient
videmment plus matres de larostat. Leurs tentatives ne
pouvaient aboutir. Lenveloppe du ballon se dgonflait de plus en
plus. Le fluide schappait sans quil ft aucunement possible de
le retenir. La descente sacclrait visiblement, et,  une heure
aprs midi, la nacelle ntait pas suspendue  plus de six cents
pieds au-dessus de lOcan.

Cest que, en effet, il tait impossible dempcher la fuite du
gaz, qui schappait librement par une dchirure de lappareil. En
allgeant la nacelle de tous les objets quelle contenait, les
passagers avaient pu prolonger, pendant quelques heures, leur
suspension dans lair.

Mais linvitable catastrophe ne pouvait qutre retarde, et, si
quelque terre ne se montrait pas avant la nuit, passagers, nacelle
et ballon auraient dfinitivement disparu dans les flots.

La seule manoeuvre quil y et  faire encore fut faite  ce
moment. Les passagers de larostat taient videmment des gens
nergiques, et qui savaient regarder la mort en face. On net pas
entendu un seul murmure schapper de leurs lvres.

Ils taient dcids  lutter jusqu la dernire seconde,  tout
faire pour retarder leur chute. La nacelle ntait quune sorte de
caisse dosier, impropre  flotter, et il ny avait aucune
possibilit de la maintenir  la surface de la mer, si elle y
tombait.

 deux heures, larostat tait  peine  quatre cents pieds au-
dessus des flots. En ce moment, une voix mle -- la voix dun
homme dont le coeur tait inaccessible  la crainte -- se fit
entendre.  cette voix rpondirent des voix non moins nergiques.

Tout est-il jet?

-- Non! Il y a encore dix mille francs dor!

Un sac pesant tomba aussitt  la mer.

Le ballon se relve-t-il?

-- Un peu, mais il ne tardera pas  retomber!

-- Que reste-t-il  jeter au dehors?

-- Rien!

-- Si!... La nacelle!

-- Accrochons-nous au filet! et  la mer la nacelle!

Ctait, en effet, le seul et dernier moyen dallger larostat.
Les cordes qui rattachaient la nacelle au cercle furent coupes,
et larostat, aprs sa chute, remonta de deux mille pieds.

Les cinq passagers staient hisss dans le filet, au-dessus du
cercle, et se tenaient dans le rseau des mailles, regardant
labme.

On sait de quelle sensibilit statique sont dous les arostats.
Il suffit de jeter lobjet le plus lger pour provoquer un
dplacement dans le sens vertical. Lappareil, flottant dans
lair, se comporte comme une balance dune justesse mathmatique.
On comprend donc que, lorsquil est dlest dun poids
relativement considrable, son dplacement soit important et
brusque. Cest ce qui arriva dans cette occasion.

Mais, aprs stre un instant quilibr dans les zones
suprieures, larostat commena  redescendre.

Le gaz fuyait par la dchirure, quil tait impossible de rparer.

Les passagers avaient fait tout ce quils pouvaient faire. Aucun
moyen humain ne pouvait les sauver dsormais. Ils navaient plus 
compter que sur laide de Dieu.

 quatre heures, le ballon ntait plus qu cinq cents pieds de
la surface des eaux. Un aboiement sonore se fit entendre. Un chien
accompagnait les passagers et se tenait accroch prs de son
matre dans les mailles du filet.

Top a vu quelque chose! scria lun des passagers.

Puis, aussitt, une voix forte se fit entendre:

Terre! terre!

Le ballon, que le vent ne cessait dentraner vers le sud-ouest,
avait, depuis laube, franchi une distance considrable, qui se
chiffrait par centaines de milles, et une terre assez leve
venait, en effet, dapparatre dans cette direction.

Mais cette terre se trouvait encore  trente milles sous le vent.
Il ne fallait pas moins dune grande heure pour latteindre, et
encore  la condition de ne pas driver. Une heure! Le ballon ne
se serait-il pas auparavant vid de tout ce quil avait gard de
son fluide?

Telle tait la terrible question! Les passagers voyaient
distinctement ce point solide, quil fallait atteindre  tout
prix. Ils ignoraient ce quil tait, le ou continent, car cest 
peine sils savaient vers quelle partie du monde louragan les
avait entrans! Mais cette terre, quelle ft habite ou quelle
ne le ft pas, quelle dt tre hospitalire ou non, il fallait y
arriver!

Or,  quatre heures, il tait visible que le ballon ne pouvait
plus se soutenir.

CHAPITRE II

Il rasait la surface de la mer. Dj la crte des normes lames
avait plusieurs fois lch le bas du filet, lalourdissant encore,
et larostat ne se soulevait plus qu demi, comme un oiseau qui
a du plomb dans laile. Une demi-heure plus tard, la terre ntait
plus qu un mille, mais le ballon, puis, flasque, distendu,
chiffonn en gros plis, ne conservait plus de gaz que dans sa
partie suprieure. Les passagers, accrochs au filet, pesaient
encore trop pour lui, et bientt,  demi plongs dans la mer, ils
furent battus par les lames furieuses. Lenveloppe de larostat
fit poche alors, et le vent sy engouffrant, le poussa comme un
navire vent arrire.

Peut-tre accosterait-il ainsi la cte!

Or, il nen tait qu deux encablures, quand des cris terribles,
sortis de quatre poitrines  la fois, retentirent. Le ballon, qui
semblait ne plus devoir se relever, venait de refaire encore un
bond inattendu, aprs avoir t frapp dun formidable coup de
mer. Comme sil et t dlest subitement dune nouvelle partie
de son poids, il remonta  une hauteur de quinze cents pieds, et
l il rencontra une sorte de remous du vent, qui, au lieu de le
porter directement  la cte, lui fit suivre une direction presque
parallle. Enfin, deux minutes plus tard, il sen rapprochait
obliquement, et il retombait dfinitivement sur le sable du
rivage, hors de la porte des lames.

Les passagers, saidant les uns les autres, parvinrent  se
dgager des mailles du filet. Le ballon, dlest de leur poids,
fut repris par le vent, et comme un oiseau bless qui retrouve un
instant de vie, il disparut dans lespace.

La nacelle avait contenu cinq passagers, plus un chien, et le
ballon nen jetait que quatre sur le rivage.

Le passager manquant avait videmment t enlev par le coup de
mer qui venait de frapper le filet, et cest ce qui avait permis 
larostat allg, de remonter une dernire fois, puis, quelques
instants aprs, datteindre la terre.

 peine les quatre naufrags -- on peut leur donner ce nom --
avaient-ils pris pied sur le sol, que tous, songeant  labsent,
scriaient: Il essaye peut-tre daborder  la nage! Sauvons-le!
sauvons-le!

Ce ntaient ni des aronautes de profession, ni des amateurs
dexpditions ariennes, que louragan venait de jeter sur cette
cte. Ctaient des prisonniers de guerre, que leur audace avait
pousss  senfuir dans des circonstances extraordinaires.

Cent fois, ils auraient d prir! Cent fois, leur ballon dchir
aurait d les prcipiter dans labme! Mais le ciel les rservait
 une trange destine, et le 20 mars, aprs avoir fui Richmond,
assige par les troupes du gnral Ulysse Grant, ils se
trouvaient  sept mille milles de cette capitale de la Virginie,
la principale place forte des sparatistes, pendant la terrible
guerre de Scession. Leur navigation arienne avait dur cinq
jours.

Voici, dailleurs, dans quelles circonstances curieuses stait
produite lvasion des prisonniers, -- vasion qui devait aboutir
 la catastrophe que lon connat.

Cette anne mme, au mois de fvrier 1865, dans un de ces coups de
main que tenta, mais inutilement, le gnral Grant pour semparer
de Richmond, plusieurs de ses officiers tombrent au pouvoir de
lennemi et furent interns dans la ville. Lun des plus
distingus de ceux qui furent pris appartenait  ltat-major
fdral, et se nommait Cyrus Smith.

Cyrus Smith, originaire du Massachussets, tait un ingnieur, un
savant de premier ordre, auquel le gouvernement de lUnion avait
confi, pendant la guerre, la direction des chemins de fer, dont
le rle stratgique fut si considrable. Vritable Amricain du
nord, maigre, osseux, efflanqu, g de quarante-cinq ans environ,
il grisonnait dj par ses cheveux ras et par sa barbe, dont il ne
conservait quune paisse moustache. Il avait une de ces belles
ttes numismatiques, qui semblent faites pour tre frappes en
mdailles, les yeux ardents, la bouche srieuse, la physionomie
dun savant de lcole militante. Ctait un de ces ingnieurs qui
ont voulu commencer par manier le marteau et le pic, comme ces
gnraux qui ont voulu dbuter simples soldats. Aussi, en mme
temps que lingniosit de lesprit, possdait-il la suprme
habilet de main. Ses muscles prsentaient de remarquables
symptmes de tonicit. Vritablement homme daction en mme temps
quhomme de pense, il agissait sans effort, sous linfluence
dune large expansion vitale, ayant cette persistance vivace qui
dfie toute mauvaise chance.

Trs instruit, trs pratique, trs dbrouillard, pour employer
un mot de la langue militaire franaise, ctait un temprament
superbe, car, tout en restant matre de lui, quelles que fussent
les circonstances, il remplissait au plus haut degr ces trois
conditions dont lensemble dtermine lnergie humaine: activit
desprit et de corps, imptuosit des dsirs, puissance de la
volont. Et sa devise aurait pu tre celle de Guillaume dOrange
au XVIIe sicle: Je nai pas besoin desprer pour entreprendre,
ni de russir pour persvrer. En mme temps, Cyrus Smith tait
le courage personnifi. Il avait t de toutes les batailles
pendant cette guerre de Scession. Aprs avoir commenc sous
Ulysse Grant dans les volontaires de lIllinois, il stait battu
 Paducah,  Belmont,  Pittsburg-Landing, au sige de Corinth, 
Port-Gibson,  la Rivire-Noire,  Chattanoga,  Wilderness, sur
le Potomak, partout et vaillamment, en soldat digne du gnral qui
rpondait: Je ne compte jamais mes morts! Et, cent fois, Cyrus
Smith aurait d tre au nombre de ceux-l que ne comptait pas le
terrible Grant, mais dans ces combats, o il ne spargnait gure,
la chance le favorisa toujours, jusquau moment o il fut bless
et pris sur le champ de bataille de Richmond. En mme temps que
Cyrus Smith, et le mme jour, un autre personnage important
tombait au pouvoir des sudistes. Ce ntait rien moins que
lhonorable Gdon Spilett, reporter du New-York Herald, qui
avait t charg de suivre les pripties de la guerre au milieu
des armes du Nord.

Gdon Spilett tait de la race de ces tonnants chroniqueurs
anglais ou amricains, des Stanley et autres, qui ne reculent
devant rien pour obtenir une information exacte et pour la
transmettre  leur journal dans les plus brefs dlais. Les
journaux de lUnion, tels que le New-York Herald, forment de
vritables puissances, et leurs dlgus sont des reprsentants
avec lesquels on compte. Gdon Spilett marquait au premier rang
de ces dlgus.

Homme de grand mrite, nergique, prompt et prt  tout, plein
dides, ayant couru le monde entier, soldat et artiste, bouillant
dans le conseil, rsolu dans laction, ne comptant ni peines, ni
fatigues, ni dangers, quand il sagissait de tout savoir, pour lui
dabord, et pour son journal ensuite, vritable hros de la
curiosit, de linformation, de lindit, de linconnu, de
limpossible, ctait un de ces intrpides observateurs qui
crivent sous les balles, chroniquent sous les boulets, et pour
lesquels tous les prils sont des bonnes fortunes.

Lui aussi avait t de toutes les batailles, au premier rang,
revolver dune main, carnet de lautre, et la mitraille ne faisait
pas trembler son crayon.

Il ne fatiguait pas les fils de tlgrammes incessants, comme ceux
qui parlent alors quils nont rien  dire, mais chacune de ses
notes, courtes, nettes, claires, portait la lumire sur un point
important. Dailleurs, lhumour ne lui manquait pas. Ce fut lui
qui, aprs laffaire de la Rivire-Noire, voulant  tout prix
conserver sa place au guichet du bureau tlgraphique, afin
dannoncer  son journal le rsultat de la bataille, tlgraphia
pendant deux heures les premiers chapitres de la Bible. Il en
cota deux mille dollars au New-York Herald, mais le New-York
Herald fut le premier inform.

Gdon Spilett tait de haute taille. Il avait quarante ans au
plus. Des favoris blonds tirant sur le rouge encadraient sa
figure. Son oeil tait calme, vif, rapide dans ses dplacements.
Ctait loeil dun homme qui a lhabitude de percevoir vite tous
les dtails dun horizon. Solidement bti, il stait tremp dans
tous les climats comme une barre dacier dans leau froide. Depuis
dix ans, Gdon Spilett tait le reporter attitr du New-York
Herald, quil enrichissait de ses chroniques et de ses dessins,
car il maniait aussi bien le crayon que la plume.

Lorsquil fut pris, il tait en train de faire la description et
le croquis de la bataille. Les derniers mots relevs sur son
carnet furent ceux-ci: Un sudiste me couche en joue et... Et
Gdon Spilett fut manqu, car, suivant son invariable habitude,
il se tira de cette affaire sans une gratignure.

Cyrus Smith et Gdon Spilett, qui ne se connaissaient pas, si ce
nest de rputation, avaient t tous les deux transports 
Richmond.

Lingnieur gurit rapidement de sa blessure, et ce fut pendant sa
convalescence quil fit connaissance du reporter. Ces deux hommes
se plurent et apprirent  sapprcier. Bientt, leur vie commune
neut plus quun but, senfuir, rejoindre larme de Grant et
combattre encore dans ses rangs pour lunit fdrale.

Les deux Amricains taient donc dcids  profiter de toute
occasion; mais bien quils eussent t laisss libres dans la
ville, Richmond tait si svrement garde, quune vasion devait
tre regarde comme impossible. Sur ces entre faits, Cyrus Smith
fut rejoint par un serviteur, qui lui tait dvou  la vie,  la
mort.

Cet intrpide tait un ngre, n sur le domaine de lingnieur,
dun pre et dune mre esclaves, mais que, depuis longtemps,
Cyrus Smith, abolitionniste de raison et de coeur, avait
affranchi. Lesclave, devenu libre, navait pas voulu quitter son
matre.

Il laimait  mourir pour lui. Ctait un garon de trente ans,
vigoureux, agile, adroit, intelligent, doux et calme, parfois
naf, toujours souriant, serviable et bon. Il se nommait
Nabuchodonosor, mais il ne rpondait qu lappellation
abrviative et familire de Nab.

Quand Nab apprit que son matre avait t fait prisonnier, il
quitta le Massachussets sans hsiter, arriva devant Richmond, et,
 force de ruse et dadresse, aprs avoir risqu vingt fois sa
vie, il parvint  pntrer dans la ville assige. Ce que furent
le plaisir de Cyrus Smith, en revoyant son serviteur, et la joie
de Nab  retrouver son matre, cela ne peut sexprimer.

Mais si Nab avait pu pntrer dans Richmond, il tait bien
autrement difficile den sortir, car on surveillait de trs prs
les prisonniers fdraux.

Il fallait une occasion extraordinaire pour pouvoir tenter une
vasion avec quelques chances de succs, et cette occasion non
seulement ne se prsentait pas, mais il tait malais de la faire
natre.

Cependant, Grant continuait ses nergiques oprations. La victoire
de Petersburg lui avait t trs chrement dispute. Ses forces,
runies  celles de Butler, nobtenaient encore aucun rsultat
devant Richmond, et rien ne faisait prsager que la dlivrance des
prisonniers dt tre prochaine. Le reporter, auquel sa captivit
fastidieuse ne fournissait plus un dtail intressant  noter, ne
pouvait plus y tenir. Il navait quune ide: sortir de Richmond
et  tout prix. Plusieurs fois, mme, il tenta laventure et fut
arrt par des obstacles infranchissables.

Cependant, le sige continuait, et si les prisonniers avaient hte
de schapper pour rejoindre larme de Grant, certains assigs
avaient non moins hte de senfuir, afin de rejoindre larme
sparatiste, et, parmi eux, un certain Jonathan Forster, sudiste
enrag. Cest quen effet, si les prisonniers fdraux ne
pouvaient quitter la ville, les fdrs ne le pouvaient pas non
plus, car larme du Nord les investissait. Le gouverneur de
Richmond, depuis longtemps dj, ne pouvait plus communiquer avec
le gnral Lee, et il tait du plus haut intrt de faire
connatre la situation de la ville, afin de hter la marche de
larme de secours. Ce Jonathan Forster eut alors lide de
senlever en ballon, afin de traverser les lignes assigeantes et
darriver ainsi au camp des sparatistes.

Le gouverneur autorisa la tentative. Un arostat fut fabriqu et
mis  la disposition de Jonathan Forster, que cinq de ses
compagnons devaient suivre dans les airs. Ils taient munis
darmes, pour le cas o ils auraient  se dfendre en
atterrissant, et de vivres, pour le cas o leur voyage arien se
prolongerait.

Le dpart du ballon avait t fix au 18 mars. Il devait
seffectuer pendant la nuit, et, avec un vent de nord-ouest de
moyenne force, les aronautes comptaient en quelques heures
arriver au quartier gnral de Lee.

Mais ce vent du nord-ouest ne fut point une simple brise. Ds le
18, on put voir quil tournait  louragan. Bientt, la tempte
devint telle, que le dpart de Forster dut tre diffr, car il
tait impossible de risquer larostat et ceux quil emporterait
au milieu des lments dchans.

Le ballon, gonfl sur la grande place de Richmond, tait donc l,
prt  partir  la premire accalmie du vent, et, dans la ville,
limpatience tait grande  voir que ltat de latmosphre ne se
modifiait pas.

Le 18, le 19 mars se passrent sans quaucun changement se
produist dans la tourmente. On prouvait mme de grandes
difficults pour prserver le ballon, attach au sol, que les
rafales couchaient jusqu terre.

La nuit du 19 au 20 scoula, mais, au matin, louragan se
dveloppait encore avec plus dimptuosit. Le dpart tait
impossible.

Ce jour-l, lingnieur Cyrus Smith fut accost dans une des rues
de Richmond par un homme quil ne connaissait point. Ctait un
marin nomm Pencroff, g de trente-cinq  quarante ans,
vigoureusement bti, trs hl, les yeux vifs et clignotants, mais
avec une bonne figure. Ce Pencroff tait un Amricain du nord, qui
avait couru toutes les mers du globe, et auquel, en fait
daventures, tout ce qui peut survenir dextraordinaire  un tre
 deux pieds sans plumes tait arriv. Inutile de dire que ctait
une nature entreprenante, prte  tout oser, et qui ne pouvait
stonner de rien. Pencroff, au commencement de cette anne,
stait rendu pour affaires  Richmond avec un jeune garon de
quinze ans, Harbert Brown, du New-Jersey, fils de son capitaine,
un orphelin quil aimait comme si cet t son propre enfant.
Nayant pu quitter la ville avant les premires oprations du
sige, il sy trouva donc bloqu,  son grand dplaisir, et il
neut plus aussi, lui, quune ide: senfuir par tous les moyens
possibles. Il connaissait de rputation lingnieur Cyrus Smith.
Il savait avec quelle impatience cet homme dtermin rongeait son
frein. Ce jour-l, il nhsita donc pas  laborder en lui disant
sans plus de prparation:

Monsieur Smith, en avez-vous assez de Richmond?

Lingnieur regarda fixement lhomme qui lui parlait ainsi, et qui
ajouta  voix basse:

Monsieur Smith, voulez-vous fuir?

-- Quand cela?... rpondit vivement lingnieur, et on peut
affirmer que cette rponse lui chappa, car il navait pas encore
examin linconnu qui lui adressait la parole.

Mais aprs avoir, dun oeil pntrant, observ la loyale figure du
marin, il ne put douter quil net devant lui un honnte homme.

Qui tes-vous? demanda-t-il dune voix brve.

Pencroff se fit connatre.

Bien, rpondit Cyrus Smith. Et par quel moyen me proposez-vous de
fuir?

-- Par ce fainant de ballon quon laisse l  rien faire, et qui
me fait leffet de nous attendre tout exprs!...

Le marin navait pas eu besoin dachever sa phrase.

Lingnieur avait compris dun mot. Il saisit Pencroff par le bras
et lentrana chez lui.

L, le marin dveloppa son projet, trs simple en vrit. On ne
risquait que sa vie  lexcuter.

Louragan tait dans toute sa violence, il est vrai, mais un
ingnieur adroit et audacieux, tel que Cyrus Smith, saurait bien
conduire un arostat.

Sil et connu la manoeuvre, lui, Pencroff, il naurait pas hsit
 partir, -- avec Harbert, sentend. Il en avait vu bien dautres,
et nen tait plus  compter avec une tempte!

Cyrus Smith avait cout le marin sans mot dire, mais son regard
brillait. Loccasion tait l. Il ntait pas homme  la laisser
chapper. Le projet ntait que trs dangereux, donc il tait
excutable.

La nuit, malgr la surveillance, on pouvait aborder le ballon, se
glisser dans la nacelle, puis couper les liens qui le retenaient!
Certes, on risquait dtre tu, mais, par contre, on pouvait
russir, et sans cette tempte... Mais sans cette tempte, le
ballon ft dj parti, et loccasion, tant cherche, ne se
prsenterait pas en ce moment!

Je ne suis pas seul!... dit en terminant Cyrus Smith.

-- Combien de personnes voulez-vous donc emmener? demanda le
marin.

-- Deux: mon ami Spilett et mon serviteur Nab.

-- Cela fait donc trois, rpondit Pencroff, et, avec Harbert et
moi, cinq. Or, le ballon devait enlever six...

-- Cela suffit. Nous partirons! dit Cyrus Smith.

Ce nous engageait le reporter, mais le reporter ntait pas
homme  reculer, et quand le projet lui fut communiqu, il
lapprouva sans rserve. Ce dont il stonnait, ctait quune
ide aussi simple ne lui ft pas dj venue. Quant  Nab, il
suivait son matre partout o son matre voulait aller.

 ce soir alors, dit Pencroff. Nous flnerons tous les cinq, par
l, en curieux!

--  ce soir, dix heures, rpondit Cyrus Smith, et fasse le ciel
que cette tempte ne sapaise pas avant notre dpart!

Pencroff prit cong de lingnieur, et retourna  son logis, o
tait rest jeune Harbert Brown. Ce courageux enfant connaissait
le plan du marin, et ce ntait pas sans une certaine anxit
quil attendait le rsultat de la dmarche faite auprs de
lingnieur. On le voit, ctaient cinq hommes dtermins qui
allaient ainsi se lancer dans la tourmente, en plein ouragan!

Non! Louragan ne se calma pas, et ni Jonathan Forster, ni ses
compagnons ne pouvaient songer  laffronter dans cette frle
nacelle! La journe fut terrible. Lingnieur ne craignait quune
chose: ctait que larostat, retenu au sol et couch sous le
vent, ne se dchirt en mille pices. Pendant plusieurs heures, il
rda sur la place presque dserte, surveillant lappareil.
Pencroff en faisait autant de son ct, les mains dans les poches,
et billant au besoin, comme un homme qui ne sait  quoi tuer le
temps, mais redoutant aussi que le ballon ne vnt  se dchirer ou
mme  rompre ses liens et  senfuir dans les airs.

Le soir arriva. La nuit se fit trs sombre. Dpaisses brumes
passaient comme des nuages au ras du sol. Une pluie mle de neige
tombait. Le temps tait froid. Une sorte de brouillard pesait sur
Richmond. Il semblait que la violente tempte et fait comme une
trve entre les assigeants et les assigs, et que le canon et
voulu se taire devant les formidables dtonations de louragan.
Les rues de la ville taient dsertes. Il navait pas mme paru
ncessaire, par cet horrible temps, de garder la place au milieu
de laquelle se dbattait larostat.

Tout favorisait le dpart des prisonniers, videmment; mais ce
voyage, au milieu des rafales dchanes!...

Vilaine mare! se disait Pencroff, en fixant dun coup de poing
son chapeau que le vent disputait  sa tte. Mais bah! on en
viendra  bout tout de mme!

 neuf heures et demie, Cyrus Smith et ses compagnons se
glissaient par divers cts sur la place, que les lanternes de
gaz, teintes par le vent, laissaient dans une obscurit profonde.
On ne voyait mme pas lnorme arostat, presque entirement
rabattu sur le sol.

Indpendamment des sacs de lest qui maintenaient les cordes du
filet, la nacelle tait retenue par un fort cble pass dans un
anneau scell dans le pav, et dont le double remontait  bord.

Les cinq prisonniers se rencontrrent prs de la nacelle. Ils
navaient point t aperus, et telle tait lobscurit, quils ne
pouvaient se voir eux-mmes.

Sans prononcer une parole, Cyrus Smith, Gdon Spilett, Nab et
Harbert prirent place dans la nacelle, pendant que Pencroff, sur
lordre de lingnieur, dtachait successivement les paquets de
lest. Ce fut laffaire de quelques instants, et le marin rejoignit
ses compagnons.

Larostat ntait alors retenu que par le double du cble, et
Cyrus Smith navait plus qu donner lordre du dpart. En ce
moment, un chien escalada dun bond la nacelle.

Ctait Top, le chien de lingnieur, qui, ayant bris sa chane,
avait suivi son matre. Cyrus Smith craignant un excs de poids,
voulait renvoyer le pauvre animal.

Bah! un de plus! dit Pencroff, en dlestant la nacelle de deux
sacs de sable.

Puis, il largua le double du cble, et le ballon, partant par une
direction oblique, disparut, aprs avoir heurt sa nacelle contre
deux chemines quil abattit dans la furie de son dpart.

Louragan se dchanait alors avec une pouvantable violence.
Lingnieur, pendant la nuit, ne put songer  descendre, et quand
le jour vint, toute vue de la terre lui tait intercepte par les
brumes. Ce fut cinq jours aprs seulement, quune claircie laissa
voir limmense mer au-dessous de cet arostat, que le vent
entranait avec une vitesse effroyable!

On sait comment, de ces cinq hommes, partis le 20 mars, quatre
taient jets, le 24 mars, sur une cte dserte,  plus de six
mille milles de leur pays!

Et celui qui manquait, celui au secours duquel les quatre
survivants du ballon couraient tout dabord, ctait leur chef
naturel, ctait lingnieur Cyrus Smith!

CHAPITRE III

Lingnieur,  travers les mailles du filet qui avaient cd,
avait t enlev par un coup de mer.

Son chien avait galement disparu. Le fidle animal stait
volontairement prcipit au secours de son matre.

En avant! scria le reporter.

Et tous quatre, Gdon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab, oubliant
puisement et fatigues, commencrent leurs recherches.

Le pauvre Nab pleurait de rage et de dsespoir  la fois,  la
pense davoir perdu tout ce quil aimait au monde.

Il ne stait pas coul deux minutes entre le moment o Cyrus
Smith avait disparu et linstant o ses compagnons avaient pris
terre. Ceux-ci pouvaient donc esprer darriver  temps pour le
sauver.

Cherchons! cherchons! cria Nab.

-- Oui, Nab, rpondit Gdon Spilett, et nous le retrouverons!

-- Vivant?

-- Vivant!

-- Sait-il nager? demanda Pencroff.

-- Oui! rpondit Nab! Et, dailleurs, Top est l!...

Le marin, entendant la mer mugir, secoua la tte!

Ctait dans le nord de la cte, et environ  un demi-mille de
lendroit o les naufrags venaient datterrir, que lingnieur
avait disparu. Sil avait pu atteindre le point le plus rapproch
du littoral, ctait donc  un demi-mille au plus que devait tre
situ ce point.

Il tait prs de six heures alors. La brume venait de se lever et
rendait la nuit trs obscure. Les naufrags marchaient en suivant
vers le nord la cte est de cette terre sur laquelle le hasard les
avait jets, -- terre inconnue, dont ils ne pouvaient mme
souponner la situation gographique. Ils foulaient du pied un sol
sablonneux, ml de pierres, qui paraissait dpourvu de toute
espce de vgtation.

Ce sol, fort ingal, trs raboteux, semblait en de certains
endroits cribl de petites fondrires, qui rendaient la marche
trs pnible. De ces trous schappaient  chaque instant de gros
oiseaux au vol lourd, fuyant en toutes directions, que lobscurit
empchait de voir. Dautres, plus agiles, se levaient par bandes
et passaient comme des nues.

Le marin croyait reconnatre des golands et des mouettes, dont
les sifflements aigus luttaient avec les rugissements de la mer.
De temps en temps, les naufrags sarrtaient, appelaient  grands
cris, et coutaient si quelque appel ne se ferait pas entendre du
ct de lOcan.

Ils devaient penser, en effet, que sils eussent t  proximit
du lieu o lingnieur avait pu atterrir, les aboiements du chien
Top, au cas o Cyrus Smith et t hors dtat de donner signe
dexistence, seraient arrivs jusqu eux. Mais aucun cri ne se
dtachait sur le grondement des lames et le cliquetis du ressac.
Alors, la petite troupe reprenait sa marche en avant, et fouillait
les moindres anfractuosits du littoral.

Aprs une course de vingt minutes, les quatre naufrags furent
subitement arrts par une lisire cumante de lames. Le terrain
solide manquait. Ils se trouvaient  lextrmit dune pointe
aigu, sur laquelle la mer brisait avec fureur.

Cest un promontoire, dit le marin. Il faut revenir sur nos pas
en tenant notre droite, et nous gagnerons ainsi la franche terre.

-- Mais sil est l! rpondit Nab, en montrant lOcan, dont les
normes lames blanchissaient dans lombre.

-- Eh bien, appelons-le!

Et tous, unissant leurs voix, lancrent un appel vigoureux, mais
rien ne rpondit. Ils attendirent une accalmie. Ils
recommencrent. Rien encore.

Les naufrags revinrent alors, en suivant le revers oppos du
promontoire, sur un sol galement sablonneux et rocailleux.
Toutefois, Pencroff observa que le littoral tait plus accore, que
le terrain montait, et il supposa quil devait rejoindre, par une
rampe assez allonge, une haute cte dont le massif se profilait
confusment dans lombre. Les oiseaux taient moins nombreux sur
cette partie du rivage. La mer aussi sy montrait moins houleuse,
moins bruyante, et il tait mme remarquable que lagitation des
lames diminuait sensiblement. On entendait  peine le bruit du
ressac. Sans doute, ce ct du promontoire formait une anse semi-
circulaire, que sa pointe aigu protgeait contre les ondulations
du large.

Mais,  suivre cette direction, on marchait vers le sud, et
ctait aller  loppos de cette portion de la cte sur laquelle
Cyrus Smith avait pu prendre pied. Aprs un parcours dun mille et
demi, le littoral ne prsentait encore aucune courbure qui permt
de revenir vers le nord. Il fallait pourtant bien que ce
promontoire, dont on avait tourn la pointe, se rattacht  la
franche terre.

Les naufrags, bien que leurs forces fussent puises, marchaient
toujours avec courage, esprant trouver  chaque moment quelque
angle brusque qui les remt dans la direction premire. Quel fut
donc leur dsappointement, quand, aprs avoir parcouru deux milles
environ, ils se virent encore une fois arrts par la mer sur une
pointe assez leve, faite de roches glissantes.

Nous sommes sur un lot! dit Pencroff, et nous lavons arpent
dune extrmit  lautre!

Lobservation du marin tait juste. Les naufrags avaient t
jets, non sur un continent, pas mme sur une le, mais sur un
lot qui ne mesurait pas plus de deux mille en longueur, et dont
la largeur tait videmment peu considrable.

Cet lot aride, sem de pierres, sans vgtation, refuge dsol de
quelques oiseaux de mer, se rattachait-il  un archipel plus
important? On ne pouvait laffirmer. Les passagers du ballon,
lorsque, de leur nacelle, ils entrevirent la terre  travers les
brumes, navaient pu suffisamment reconnatre son importance.
Cependant, Pencroff, avec ses yeux de marin habitus  percer
lombre, croyait bien, en ce moment, distinguer dans louest des
masses confuses, qui annonaient une cte leve.

Mais, alors, on ne pouvait, par cette obscurit, dterminer  quel
systme, simple ou complexe, appartenait llot. On ne pouvait non
plus en sortir, puisque la mer lentourait. Il fallait donc
remettre au lendemain la recherche de lingnieur, qui navait,
hlas! signal sa prsence par aucun cri.

Le silence de Cyrus ne prouve rien, dit le reporter. Il peut tre
vanoui, bless, hors dtat de rpondre momentanment, mais ne
dsesprons pas.

Le reporter mit alors lide dallumer sur un point de llot
quelque feu qui pourrait servir de signal  lingnieur. Mais on
chercha vainement du bois ou des broussailles sches. Sable et
pierres, il ny avait pas autre chose.

On comprend ce que durent tre la douleur de Nab et celle de ses
compagnons, qui staient vivement attachs  cet intrpide Cyrus
Smith. Il tait trop vident quils taient impuissants alors  le
secourir. Il fallait attendre le jour. Ou lingnieur avait pu se
sauver seul, et dj il avait trouv refuge sur un point de la
cte, ou il tait perdu  jamais!

Ce furent de longues et pnibles heures  passer. Le froid tait
vif. Les naufrags souffrirent cruellement, mais ils sen
apercevaient  peine. Ils ne songrent mme pas  prendre un
instant de repos.

Soubliant pour leur chef, esprant, voulant esprer toujours, ils
allaient et venaient sur cet lot aride, retournant incessamment 
sa pointe nord, l o ils devaient tre plus rapprochs du lieu de
la catastrophe. Ils coutaient, ils criaient, ils cherchaient 
surprendre quelque appel suprme, et leurs voix devaient se
transmettre au loin, car un certain calme rgnait alors dans
latmosphre, et les bruits de la mer commenaient  tomber avec
la houle. Un des cris de Nab sembla mme,  un certain moment, se
reproduire en cho. Harbert le fit observer  Pencroff, en
ajoutant:

Cela prouverait quil existe dans louest une cte assez
rapproche.

Le marin fit un signe affirmatif. Dailleurs ses yeux ne pouvaient
le tromper. Sil avait, si peu que ce ft, distingu une terre,
cest quune terre tait l.

Mais cet cho lointain fut la seule rponse provoque par les cris
de Nab, et limmensit, sur toute la partie est de llot, demeura
silencieuse.

Cependant le ciel se dgageait peu  peu. Vers minuit, quelques
toiles brillrent, et si lingnieur et t l, prs de ses
compagnons, il aurait pu remarquer que ces toiles ntaient plus
celles de lhmisphre boral. En effet, la polaire napparaissait
pas sur ce nouvel horizon, les constellations znithales ntaient
plus celles quil avait lhabitude dobserver dans la partie nord
du nouveau continent, et la Croix du Sud resplendissait alors au
ple austral du monde.

La nuit scoula. Vers cinq heures du matin, le 25 mars, les
hauteurs du ciel se nuancrent lgrement. Lhorizon restait
sombre encore, mais, avec les premires lueurs du jour, une opaque
brume se leva de la mer, de telle sorte que le rayon visuel ne
pouvait stendre  plus dune vingtaine de pas. Le brouillard se
droulait en grosses volutes qui se dplaaient lourdement.

Ctait un contre-temps. Les naufrags ne pouvaient rien
distinguer autour deux. Tandis que les regards de Nab et du
reporter se projetaient sur lOcan, le marin et Harbert
cherchaient la cte dans louest. Mais pas un bout de terre
ntait visible.

Nimporte, dit Pencroff, si je ne vois pas la cte, je la sens...
elle est l... l... aussi sr que nous ne sommes plus 
Richmond!

Mais le brouillard ne devait pas tarder  se lever.

Ce ntait quune brumaille de beau temps. Un bon soleil en
chauffait les couches suprieures, et cette chaleur se tamisait
jusqu la surface de llot. En effet, vers six heures et demie,
trois quarts dheure aprs le lever du soleil, la brume devenait
plus transparente. Elle spaississait en haut, mais se dissipait
en bas. Bientt tout llot apparut, comme sil ft descendu dun
nuage; puis, la mer se montra suivant un plan circulaire, infinie
dans lest, mais borne dans louest par une cte leve et
abrupte.

Oui! la terre tait l. L, le salut, provisoirement assur, du
moins. Entre llot et la cte, spars par un canal large dun
demi-mille, un courant extrmement rapide se propageait avec
bruit.

Cependant, un des naufrags, ne consultant que son coeur, se
prcipita aussitt dans le courant, sans prendre lavis de ses
compagnons, sans mme dire un seul mot. Ctait Nab. Il avait hte
dtre sur cette cte et de la remonter au nord. Personne net pu
le retenir. Pencroff le rappela, mais en vain.

Le reporter se disposait  suivre Nab.

Pencroff, allant alors  lui:

Vous voulez traverser ce canal? demanda-t-il.

-- Oui, rpondit Gdon Spilett.

-- Eh bien, attendez, croyez-moi, dit le marin. Nab suffira 
porter secours  son matre. Si nous nous engagions dans ce canal,
nous risquerions dtre entrans au large par le courant, qui est
dune violence extrme. Or, si je ne me trompe, cest un courant
de jusant. Voyez, la mare baisse sur le sable. Prenons donc
patience, et,  mer basse, il est possible que nous trouvions un
passage guable...

-- Vous avez raison, rpondit le reporter. Sparons-nous le moins
que nous pourrons...

Pendant ce temps, Nab luttait avec vigueur contre le courant. Il
le traversait suivant une direction oblique. On voyait ses noires
paules merger  chaque coupe. Il drivait avec une extrme
vitesse, mais il gagnait aussi vers la cte. Ce demi-mille qui
sparait llot de la terre, il employa plus dune demi-heure  le
franchir, et il naccosta le rivage qu plusieurs milliers de
pieds de lendroit qui faisait face au point do il tait parti.

Nab prit pied au bas dune haute muraille de granit et se secoua
vigoureusement; puis, tout courant, il disparut bientt derrire
une pointe de roches, qui se projetait en mer,  peu prs  la
hauteur de lextrmit septentrionale de llot.

Les compagnons de Nab avaient suivi avec angoisse son audacieuse
tentative, et, quand il fut hors de vue, ils reportrent leurs
regards sur cette terre  laquelle ils allaient demander refuge,
tout en mangeant quelques coquillages dont le sable tait sem.
Ctait un maigre repas, mais, enfin, cen tait un.

La cte oppose formait une vaste baie, termine, au sud, par une
pointe trs aigu, dpourvue de toute vgtation et dun aspect
trs sauvage. Cette pointe venait se souder au littoral par un
dessin assez capricieux et sarc-boutait  de hautes roches
granitiques. Vers le nord, au contraire, la baie, svasant,
formait une cte plus arrondie, qui courait du sud-ouest au nord-
est et finissait par un cap effil. Entre ces deux points
extrmes, sur lesquels sappuyait larc de la baie, la distance
pouvait tre de huit milles.  un demi-mille du rivage, llot
occupait une troite bande de mer, et ressemblait  un norme
ctac, dont il reprsentait la carcasse trs agrandie. Son
extrme largeur ne dpassait pas un quart de mille. Devant llot,
le littoral se composait, en premier plan, dune grve de sable,
seme de roches noirtres, qui, en ce moment, rapparaissaient peu
 peu sous la mare descendante. Au deuxime plan, se dtachait
une sorte de courtine granitique, taille  pic, couronne par une
capricieuse arte  une hauteur de trois cents pieds au moins.
Elle se profilait ainsi sur une longueur de trois milles, et se
terminait brusquement  droite par un pan coup quon et cru
taill de main dhomme. Sur la gauche, au contraire, au-dessus du
promontoire, cette espce de falaise irrgulire, sgrenant en
clats prismatiques, et faite de roches agglomres et dboulis,
sabaissait par une rampe allonge qui se confondait peu  peu
avec les roches de la pointe mridionale. Sur le plateau suprieur
de la cte, aucun arbre.

Ctait une table nette, comme celle qui domine Cape-Town, au cap
de Bonne-Esprance, mais avec des proportions plus rduites. Du
moins, elle apparaissait telle, vue de llot. Toutefois, la
verdure ne manquait pas  droite, en arrire du pan coup. On
distinguait facilement la masse confuse de grands arbres, dont
lagglomration se prolongeait au del des limites du regard.
Cette verdure rjouissait loeil, vivement attrist par les pres
lignes du parement de granit. Enfin, tout en arrire-plan et au-
dessus du plateau, dans la direction du nord-ouest et  une
distance de sept milles au moins, resplendissait un sommet blanc,
que frappaient les rayons solaires. Ctait un chapeau de neiges,
coiffant quelque mont loign.

On ne pouvait donc se prononcer sur la question de savoir si cette
terre formait une le ou si elle appartenait  un continent. Mais,
 la vue de ces roches convulsionnes qui sentassaient sur la
gauche, un gologue net pas hsit  leur donner une origine
volcanique, car elles taient incontestablement le produit dun
travail plutonien.

Gdon Spilett, Pencroff et Harbert observaient attentivement
cette terre, sur laquelle ils allaient peut-tre vivre de longues
annes, sur laquelle ils mourraient mme, si elle ne se trouvait
pas sur la route des navires!

Eh bien! demanda Harbert, que dis-tu, Pencroff?

-- Eh bien, rpondit le marin, il y a du bon et du mauvais, comme
dans tout. Nous verrons. Mais voici le jusant qui se fait sentir.
Dans trois heures, nous tenterons le passage, et, une fois l, on
tchera de se tirer daffaire et de retrouver M Smith!

Pencroff ne stait pas tromp dans ses prvisions.

Trois heures plus tard,  mer basse, la plus grande partie des
sables, formant le lit du canal, avait dcouvert. Il ne restait
entre llot et la cte quun chenal troit quil serait ais sans
doute de franchir. En effet, vers dix heures, Gdon Spilett et
ses deux compagnons se dpouillrent de leurs vtements, ils les
mirent en paquet sur leur tte, et ils saventurrent dans le
chenal, dont la profondeur ne dpassait pas cinq pieds. Harbert,
pour qui leau et t trop haute, nageait comme un poisson, et il
sen tira  merveille. Tous trois arrivrent sans difficult sur
le littoral oppos. L, le soleil les ayant schs rapidement, ils
remirent leurs habits, quils avaient prservs du contact de
leau, et ils tinrent conseil.

CHAPITRE IV

Tout dabord, le reporter dit au marin de lattendre en cet
endroit mme, o il le rejoindrait, et, sans perdre un instant, il
remonta le littoral, dans la direction quavait suivie, quelques
heures auparavant, le ngre Nab. Puis il disparut rapidement
derrire un angle de la cte, tant il lui tardait davoir des
nouvelles de lingnieur.

Harbert avait voulu laccompagner.

Restez, mon garon, lui avait dit le marin. Nous avons  prparer
un campement et  voir sil est possible de trouver  se mettre
sous la dent quelque chose de plus solide que des coquillages. Nos
amis auront besoin de se refaire  leur retour.  chacun sa tche.

-- Je suis prt, Pencroff, rpondit Harbert.

-- Bon! reprit le marin, cela ira. Procdons avec mthode. Nous
sommes fatigus, nous avons froid, nous avons faim. Il sagit donc
de trouver abri, feu et nourriture. La fort a du bois, les nids
ont des oeufs: il reste  chercher la maison.

-- Eh bien, rpondit Harbert, je chercherai une grotte dans ces
roches, et je finirai bien par dcouvrir quelque trou dans lequel
nous pourrons nous fourrer!

-- Cest cela, rpondit Pencroff. En route, mon garon.

Et les voil marchant tous deux au pied de lnorme muraille, sur
cette grve que le flot descendant avait largement dcouverte.
Mais, au lieu de remonter vers le nord, ils descendirent au sud.
Pencroff avait remarqu,  quelques centaines de pas au-dessous de
lendroit o ils taient dbarqus, que la cte offrait une
troite coupe qui, suivant lui, devait servir de dbouch  une
rivire ou  un ruisseau.

Or, dune part, il tait important de stablir dans le voisinage
dun cours deau potable, et, de lautre, il ntait pas
impossible que le courant et pouss Cyrus Smith de ce ct.

La haute muraille, on la dit, se dressait  une hauteur de trois
cents pieds, mais le bloc tait plein partout, et, mme  sa base,
 peine lche par la mer, elle ne prsentait pas la moindre
fissure qui pt servir de demeure provisoire. Ctait un mur
daplomb, fait dun granit trs dur, que le flot navait jamais
rong. Vers le sommet voltigeait tout un monde doiseaux
aquatiques, et particulirement diverses espces de lordre des
palmipdes,  bec allong, comprim et pointu, -- volatiles trs
criards, peu effrays de la prsence de lhomme, qui, pour la
premire fois, sans doute, troublait ainsi leur solitude. Parmi
ces palmipdes, Pencroff reconnut plusieurs labbes, sortes de
golands auxquels on donne quelquefois le nom de stercoraires, et
aussi de petites mouettes voraces qui nichaient dans les
anfractuosits du granit. Un coup de fusil, tir au milieu de ce
fourmillement doiseaux, en et abattu un grand nombre; mais, pour
tirer un coup de fusil, il faut un fusil, et ni Pencroff, ni
Harbert nen avaient.

Dailleurs, ces mouettes et ces labbes sont  peine mangeables, et
leurs oeufs mme ont un dtestable got.

Cependant, Harbert, qui stait port un peu plus sur la gauche,
signala bientt quelques rochers tapisss dalgues, que la haute
mer devait recouvrir quelques heures plus tard. Sur ces roches, au
milieu des varechs glissants, pullulaient des coquillages  double
valve, que ne pouvaient ddaigner des gens affams. Harbert appela
donc Pencroff, qui se hta daccourir.

Eh! ce sont des moules! scria le marin. Voil de quoi remplacer
les oeufs qui nous manquent!

-- Ce ne sont point des moules, rpondit le jeune Harbert, qui
examinait avec attention les mollusques attachs aux roches, ce
sont des lithodomes.

-- Et cela se mange? demanda Pencroff.

-- Parfaitement.

-- Alors, mangeons des lithodomes.

Le marin pouvait sen rapporter  Harbert. Le jeune garon tait
trs fort en histoire naturelle et avait toujours eu une vritable
passion pour cette science. Son pre lavait pouss dans cette
voie, en lui faisant suivre les cours des meilleurs professeurs de
Boston, qui affectionnaient cet enfant, intelligent et
travailleur. Aussi ses instincts de naturaliste devaient-ils tre
plus dune fois utiliss par la suite, et, pour son dbut, il ne
se trompa pas.

Ces lithodomes taient des coquillages oblongs, attachs par
grappes et trs adhrents aux roches.

Ils appartenaient  cette espce de mollusques perforateurs qui
creusent des trous dans les pierres les plus dures, et leur
coquille sarrondissait  ses deux bouts, disposition qui ne se
remarque pas dans la moule ordinaire.

Pencroff et Harbert firent une bonne consommation de ces
lithodomes, qui sentre-billaient alors au soleil. Ils les
mangrent comme des hutres, et ils leur trouvrent une saveur
fortement poivre, ce qui leur ta tout regret de navoir ni
poivre, ni condiments daucune sorte.

Leur faim fut donc momentanment apaise, mais non leur soif, qui
saccrut aprs labsorption de ces mollusques naturellement
pics. Il sagissait donc de trouver de leau douce, et il
ntait pas vraisemblable quelle manqut dans une rgion si
capricieusement accidente. Pencroff et Harbert, aprs avoir pris
la prcaution de faire une ample provision de lithodomes, dont ils
remplirent leurs poches et leurs mouchoirs, regagnrent le pied de
la haute terre. Deux cents pas plus loin, ils arrivaient  cette
coupe par laquelle, suivant le pressentiment de Pencroff, une
petite rivire devait couler  pleins bords. En cet endroit, la
muraille semblait avoir t spare par quelque violent effort
plutonien.  sa base schancrait une petite anse, dont le fond
formait un angle assez aigu. Le cours deau mesurait l cent pieds
de largeur, et ses deux berges, de chaque ct, nen comptaient
que vingt pieds  peine.

La rivire senfonait presque directement entre les deux murs de
granit qui tendaient  sabaisser en amont de lembouchure; puis,
elle tournait brusquement et disparaissait sous un taillis  un
demi-mille.

Ici, leau! L-bas, le bois! dit Pencroff. Eh bien, Harbert, il
ne manque plus que la maison!

Leau de la rivire tait limpide. Le marin reconnut qu ce
moment de la mare, cest--dire  basse mer, quand le flot
montant ny portait pas, elle tait douce. Ce point important
tabli, Harbert chercha quelque cavit qui pt servir de retraite,
mais ce fut inutilement. Partout la muraille tait lisse, plane et
daplomb.

Toutefois,  lembouchure mme du cours deau, et au-dessus des
relais de la haute mer, les boulis avaient form, non point une
grotte, mais un entassement dnormes rochers, tels quil sen
rencontre souvent dans les pays granitiques, et qui portent le nom
de Chemines.

Pencroff et Harbert sengagrent assez profondment entre les
roches, dans ces couloirs sabls, auxquels la lumire ne manquait
pas, car elle pntrait par les vides que laissaient entre eux ces
granits, dont quelques-uns ne se maintenaient que par un miracle
dquilibre. Mais avec la lumire entrait aussi le vent, -- une
vraie bise de corridors, -- et, avec le vent, le froid aigu de
lextrieur. Cependant, le marin pensa quen obstruant certaines
portions de ces couloirs, en bouchant quelques ouvertures avec un
mlange de pierres et de sable, on pourrait rendre les Chemines
habitables. Leur plan gomtrique reprsentait ce signe
typographique (...), qui signifie et ctera en abrg. Or, en
isolant la boucle suprieure du signe, par laquelle sengouffrait
le vent du sud et de louest, on parviendrait sans doute 
utiliser sa disposition infrieure.

Voil notre affaire, dit Pencroff, et, si jamais nous revoyions M
Smith, il saurait tirer parti de ce labyrinthe.

-- Nous le reverrons, Pencroff, scria Harbert, et quand il
reviendra, il faut quil trouve ici une demeure  peu prs
supportable. Elle le sera si nous pouvons tablir un foyer dans le
couloir de gauche et y conserver une ouverture pour la fume.

-- Nous le pourrons, mon garon, rpondit le marin, et ces
Chemines -- ce fut le nom que Pencroff conserva  cette demeure
provisoire -- feront notre affaire. Mais dabord, allons faire
provision de combustible. Jimagine que le bois ne nous sera pas
inutile pour boucher ces ouvertures  travers lesquelles le diable
joue de sa trompette!

Harbert et Pencroff quittrent les Chemines, et, doublant
langle, ils commencrent  remonter la rive gauche de la rivire.
Le courant en tait assez rapide et charriait quelques bois morts.
Le flot montant -- et il se faisait dj sentir en ce moment --
devait le refouler avec force jusqu une distance assez
considrable. Le marin pensa donc que lon pourrait utiliser ce
flux et ce reflux pour le transport des objets pesants.

Aprs avoir march pendant un quart dheure, le marin et le jeune
garon arrivrent au brusque coude que faisait la rivire en
senfonant vers la gauche.  partir de ce point, son cours se
poursuivait  travers une fort darbres magnifiques. Ces arbres
avaient conserv leur verdure, malgr la saison avance, car ils
appartenaient  cette famille des conifres qui se propage sur
toutes les rgions du globe, depuis les climats septentrionaux
jusquaux contres tropicales.

Le jeune naturaliste reconnut plus particulirement des dodars,
essences trs nombreuses dans la zone himalayenne, et qui
rpandaient un agrable arme. Entre ces beaux arbres poussaient
des bouquets de pins, dont lopaque parasol souvrait largement.
Au milieu des hautes herbes, Pencroff sentit que son pied crasait
des branches sches, qui crpitaient comme des pices dartifice.

Bon, mon garon, dit-il  Harbert, si moi jignore le nom de ces
arbres, je sais du moins les ranger dans la catgorie du bois 
brler, et, pour le moment, cest la seule qui nous convienne!

-- Faisons notre provision! rpondit Harbert, qui se mit aussitt
 louvrage.

La rcolte fut facile. Il ntait pas mme ncessaire dbrancher
les arbres, car dnormes quantits de bois mort gisaient  leurs
pieds. Mais si le combustible ne manquait pas, les moyens de
transport laissaient  dsirer. Ce bois tant trs sec, devait
rapidement brler. De l, ncessit den rapporter aux Chemines
une quantit considrable, et la charge de deux hommes naurait
pas suffi. Cest ce que fit observer Harbert.

Eh! mon garon, rpondit le marin, il doit y avoir un moyen de
transporter ce bois. Il y a toujours moyen de tout faire! Si nous
avions une charrette ou un bateau, ce serait trop facile.

-- Mais nous avons la rivire! dit Harbert.

-- Juste, rpondit Pencroff. La rivire sera pour nous un chemin
qui marche tout seul, et les trains de bois nont pas t invents
pour rien.

-- Seulement, fit observer Harbert, notre chemin marche en ce
moment dans une direction contraire  la ntre, puisque la mer
monte!

-- Nous en serons quittes pour attendre quelle baisse, rpondit
le marin, et cest elle qui se chargera de transporter notre
combustible aux Chemines. Prparons toujours notre train.

Le marin, suivi dHarbert, se dirigea vers langle que la lisire
de la fort faisait avec la rivire.

Tous deux portaient, chacun en proportion de ses forces, une
charge de bois, lie en fagots. Sur la berge se trouvait aussi une
grande quantit de branches mortes, au milieu de ces herbes entre
lesquelles le pied dun homme ne stait, probablement, jamais
hasard. Pencroff commena aussitt  confectionner son train.

Dans une sorte de remous produit par une pointe de la rive et qui
brisait le courant, le marin et le jeune garon placrent des
morceaux de bois assez gros quils avaient attachs ensemble avec
des lianes sches. Il se forma ainsi une sorte de radeau sur
lequel fut empile successivement toute la rcolte, soit la charge
de vingt hommes au moins. En une heure, le travail fut fini, et le
train, amarr  la berge, dut attendre le renversement de la
mare.

Il y avait alors quelques heures  occuper, et, dun commun
accord, Pencroff et Harbert rsolurent de gagner le plateau
suprieur, afin dexaminer la contre sur un rayon plus tendu.

Prcisment,  deux cents pas en arrire de langle form par la
rivire, la muraille, termine par un boulement de roches, venait
mourir en pente douce sur la lisire de la fort. Ctait comme un
escalier naturel. Harbert et le marin commencrent donc leur
ascension. Grce  la vigueur de leurs jarrets, ils atteignirent
la crte en peu dinstants, et vinrent se poster  langle quelle
faisait sur lembouchure de la rivire. En arrivant, leur premier
regard fut pour cet Ocan quils venaient de traverser dans de si
terribles conditions! Ils observrent avec motion toute cette
partie du nord de la cte, sur laquelle la catastrophe stait
produite. Ctait l que Cyrus Smith avait disparu. Ils
cherchrent des yeux si quelque pave de leur ballon,  laquelle
un homme aurait pu saccrocher, ne surnagerait pas encore. Rien!
La mer ntait quun vaste dsert deau. Quant  la cte, dserte
aussi. Ni le reporter, ni Nab ne sy montraient. Mais il tait
possible quen ce moment, tous deux fussent  une telle distance,
quon ne pt les apercevoir.

Quelque chose me dit, scria Harbert, quun homme aussi
nergique que M Cyrus na pas pu se laisser noyer comme le premier
venu. Il doit avoir atteint quelque point du rivage. Nest-ce pas,
Pencroff?

Le marin secoua tristement la tte. Lui nesprait gure plus
revoir Cyrus Smith; mais, voulant laisser quelque espoir 
Harbert:

Sans doute, sans doute, dit-il, notre ingnieur est homme  se
tirer daffaire l o tout autre succomberait!...

Cependant, il observait la cte avec une extrme attention. Sous
ses yeux se dveloppait la grve de sable, borne, sur la droite
de lembouchure, par des lignes de brisants. Ces roches, encore
merges, ressemblaient  des groupes damphibies couchs dans le
ressac. Au del de la bande dcueils, la mer tincelait sous les
rayons du soleil. Dans le sud, une pointe aigu fermait lhorizon,
et lon ne pouvait reconnatre si la terre se prolongeait dans
cette direction, ou si elle sorientait sud-est et sud-ouest, ce
qui et fait de cette cte une sorte de presqule trs allonge.
 lextrmit septentrionale de la baie, le dessin du littoral se
poursuivait  une grande distance, suivant une ligne plus
arrondie. L, le rivage tait bas, plat, sans falaise, avec de
larges bancs de sable, que le reflux laissait  dcouvert.

Pencroff et Harbert se retournrent alors vers louest. Leur
regard fut tout dabord arrt par la montagne  cime neigeuse,
qui se dressait  une distance de six ou sept milles. Depuis ses
premires rampes jusqu deux milles de la cte, stendaient de
vastes masses boises, releves de grandes plaques vertes dues 
la prsence darbres  feuillage persistant. Puis, de la lisire
de cette fort jusqu la cte mme, verdoyait un large plateau
sem de bouquets darbres capricieusement distribus. Sur la
gauche, on voyait par instants tinceler les eaux de la petite
rivire,  travers quelques claircies, et il semblait que son
cours assez sinueux la ramenait vers les contre-forts de la
montagne, entre lesquels elle devait prendre sa source. Au point
o le marin avait laiss son train de bois, elle commenait 
couler entre les deux hautes murailles de granit; mais si, sur sa
rive gauche, les parois demeuraient nettes et abruptes, sur la
rive droite, au contraire, elles sabaissaient peu  peu, les
massifs se changeant en rocs isols, les rocs en cailloux, les
cailloux en galets jusqu lextrmit de la pointe.

Sommes-nous sur une le? murmura le marin.

-- En tout cas, elle semblerait tre assez vaste! rpondit le
jeune garon.

-- Une le, si vaste quelle ft, ne serait toujours quune le!
dit Pencroff.

Mais cette importante question ne pouvait encore tre rsolue. Il
fallait en remettre la solution  un autre moment. Quant  la
terre elle-mme, le ou continent, elle paraissait fertile,
agrable dans ses aspects, varie dans ses productions.

Cela est heureux, fit observer Pencroff, et, dans notre malheur,
il faut en remercier la Providence.

-- Dieu soit donc lou! rpondit Harbert, dont le coeur pieux
tait plein de reconnaissance pour lAuteur de toutes choses.

Pendant longtemps, Pencroff et Harbert examinrent cette contre
sur laquelle les avait jets leur destine, mais il tait
difficile dimaginer, aprs une si sommaire inspection, ce que
leur rservait lavenir.

Puis ils revinrent, en suivant la crte mridionale du plateau de
granit, dessine par un long feston de roches capricieuses, qui
affectaient les formes les plus bizarres. L vivaient quelques
centaines doiseaux nichs dans les trous de la pierre. Harbert,
en sautant sur les roches, fit partir toute une troupe de ces
volatiles.

Ah! scria-t-il, ceux-l ne sont ni des golands, ni des
mouettes!

-- Quels sont donc ces oiseaux? demanda Pencroff.

On dirait, ma foi, des pigeons!

-- En effet, mais ce sont des pigeons sauvages, ou pigeons de
roche, rpondit Harbert. Je les reconnais  la double bande noire
de leur aile,  leur croupion blanc,  leur plumage bleu-cendr.
Or, si le pigeon de roche est bon  manger, ses oeufs doivent tre
excellents, et, pour peu que ceux-ci en aient laiss dans leurs
nids!...

-- Nous ne leur donnerons pas le temps dclore, si ce nest sous
forme domelette! rpondit gament Pencroff.

-- Mais dans quoi feras-tu ton omelette? demanda Harbert. Dans ton
chapeau?

-- Bon! rpondit le marin, je ne suis pas assez sorcier pour cela.
Nous nous rabattrons donc sur les oeufs  la coque, mon garon, et
je me charge dexpdier les plus durs!

Pencroff et le jeune garon examinrent avec attention les
anfractuosits du granit, et ils trouvrent, en effet, des oeufs
dans certaines cavits! Quelques douzaines furent recueillies,
puis places dans le mouchoir du marin, et, le moment approchant
o la mer devait tre pleine, Harbert et Pencroff commencrent 
redescendre vers le cours deau.

Quand ils arrivrent au coude de la rivire, il tait une heure
aprs midi.

Le courant se renversait dj. Il fallait donc profiter du reflux
pour amener le train de bois  lembouchure. Pencroff navait pas
lintention de laisser ce train sen aller, au courant, sans
direction, et il nentendait pas, non plus, sy embarquer pour le
diriger. Mais un marin nest jamais embarrass, quand il sagit de
cbles ou de cordages, et Pencroff tressa rapidement une corde
longue de plusieurs brasses au moyen de lianes sches. Ce cble
vgtal fut attach  larrire du radeau, et le marin le tint 
la main, tandis que Harbert, repoussant le train avec une longue
perche, le maintenait dans le courant.

Le procd russit  souhait. Lnorme charge de bois, que le
marin retenait en marchant sur la rive, suivit le fil de leau. La
berge tait trs accore, il ny avait pas  craindre que le train
ne schout, et, avant deux heures, il arrivait  lembouchure, 
quelques pas des Chemines.

CHAPITRE V

Le premier soin de Pencroff, ds que le train de bois eut t
dcharg, fut de rendre les Chemines habitables, en obstruant
ceux des couloirs  travers lesquels stablissait le courant
dair. Du sable, des pierres, des branches entrelaces, de la
terre mouille bouchrent hermtiquement les galeries de l(...),
ouvertes aux vents du sud, et en isolrent la boucle suprieure.
Un seul boyau, troit et sinueux, qui souvrait sur la partie
latrale, fut mnag, afin de conduire la fume au dehors et de
provoquer le tirage du foyer. Les Chemines se trouvaient ainsi
divises en trois ou quatre chambres, si toutefois on peut donner
ce nom  autant de tanires sombres, dont un fauve se ft  peine
content. Mais on y tait au sec, et lon pouvait sy tenir
debout, du moins dans la principale de ces chambres, qui occupait
le centre. Un sable fin en couvrait le sol, et, tout compte fait,
on pouvait sen arranger, en attendant mieux.

Tout en travaillant, Harbert et Pencroff causaient.

Peut-tre, disait Harbert, nos compagnons auront-ils trouv une
meilleure installation que la ntre?

-- Cest possible, rpondait le marin, mais, dans le doute, ne
tabstiens pas! Mieux vaut une corde de trop  son arc que pas du
tout de corde!

-- Ah! rptait Harbert, quils ramnent M Smith, quils le
retrouvent, et nous naurons plus qu remercier le ciel!

-- Oui! murmurait Pencroff. Ctait un homme celui-l, et un vrai!

-- Ctait... dit Harbert. Est-ce que tu dsespres de le revoir
jamais?

-- Dieu men garde! rpondit le marin.

Le travail dappropriation fut rapidement excut, et Pencroff
sen dclara trs satisfait.

Maintenant, dit-il, nos amis peuvent revenir. Ils trouveront un
abri suffisant.

Restait  tablir le foyer et  prparer le repas.

Besogne simple et facile, en vrit. De larges pierres plates
furent disposes au fond du premier couloir de gauche,  lorifice
de ltroit boyau qui avait t rserv. Ce que la fume
nentranerait pas de chaleur au dehors suffirait videmment 
maintenir une temprature convenable au dedans. La provision de
bois fut emmagasine dans lune des chambres, et le marin plaa
sur les pierres du foyer quelques bches, entremles de menu
bois.

Le marin soccupait de ce travail, quand Harbert lui demanda sil
avait des allumettes.

Certainement, rpondit Pencroff, et jajouterai: Heureusement,
car, sans allumettes ou sans amadou, nous serions fort
embarrasss!

-- Nous pourrions toujours faire du feu comme les sauvages,
rpondit Harbert, en frottant deux morceaux de bois secs lun
contre lautre?

-- Eh bien! essayez, mon garon, et nous verrons si vous arriverez
 autre chose qu vous rompre les bras!

-- Cependant, cest un procd trs simple et trs usit dans les
les du Pacifique.

-- Je ne dis pas non, rpondit Pencroff, mais il faut croire que
les sauvages connaissent la manire de sy prendre, ou quils
emploient un bois particulier, car, plus dune fois dj, jai
voulu me procurer du feu de cette faon, et je nai jamais pu y
parvenir! Javoue donc que je prfre les allumettes! O sont mes
allumettes?

Pencroff chercha dans sa veste la bote qui ne le quittait jamais,
car il tait un fumeur acharn. Il ne la trouva pas. Il fouilla
les poches de son pantalon, et,  sa stupfaction profonde, il ne
trouva point davantage la bote en question.

Voil qui est bte, et plus que bte! dit-il en regardant
Harbert. Cette bote sera tombe de ma poche, et je lai perdue!
Mais, vous, Harbert, est-ce que vous navez rien, ni briquet, ni
quoi que ce soit qui puisse servir  faire du feu?

-- Non, Pencroff!

Le marin sortit, suivi du jeune garon, et se grattant le front
avec vivacit. Sur le sable, dans les roches, prs de la berge de
la rivire, tous deux cherchrent avec le plus grand soin, mais
inutilement. La bote tait en cuivre et net point chapp 
leurs yeux.

Pencroff, demanda Harbert, nas-tu pas jet cette bote hors de
la nacelle?

-- Je men suis bien gard, rpondit le marin. Mais, quand on a
t secous comme nous venons de ltre, un si mince objet peut
avoir disparu. Ma pipe, elle-mme, ma bien quitt! Satane bote!
O peut-elle tre?

-- Eh bien, la mer se retire, dit Harbert, courons  lendroit o
nous avons pris terre.

Il tait peu probable quon retrouvt cette bote que les lames
avaient d rouler au milieu des galets,  mare haute, mais il
tait bon de tenir compte de cette circonstance. Harbert et
Pencroff se dirigrent rapidement vers le point o ils avaient
atterri la veille,  deux cents pas environ des Chemines.

L, au milieu des galets, dans le creux des roches, les recherches
furent faites minutieusement. Rsultat nul. Si la bote tait
tombe en cet endroit, elle avait d tre entrane par les flots.
 mesure que la mer se retirait, le marin fouillait tous les
interstices des roches, sans rien trouver. Ctait une perte grave
dans la circonstance, et, pour le moment, irrparable.

Pencroff ne cacha point son dsappointement trs vif. Son front
stait fortement pliss. Il ne prononait pas une seule parole.
Harbert voulut le consoler en faisant observer que, trs
probablement, les allumettes auraient t mouilles par leau de
mer, et quil et t impossible de sen servir.

Mais non, mon garon, rpondit le marin. Elles taient dans une
bote en cuivre qui fermait bien! Et maintenant, comment faire?

-- Nous trouverons certainement moyen de nous procurer du feu, dit
Harbert. M Smith ou M Spilett ne seront pas  court comme nous!

-- Oui, rpondit Pencroff, mais, en attendant, nous sommes sans
feu, et nos compagnons ne trouveront quun triste repas  leur
retour!

-- Mais, dit vivement Harbert, il nest pas possible quils
naient ni amadou, ni allumettes!

-- Jen doute, rpondit le marin en secouant la tte. Dabord Nab
et M Smith ne fument pas, et je crains bien que M Spilett nait
plutt conserv son carnet que sa bote dallumettes!

Harbert ne rpondit pas. La perte de la bote tait videmment un
fait regrettable. Toutefois, le jeune garon comptait bien que
lon se procurerait du feu dune manire ou dune autre. Pencroff,
plus expriment, et bien quil ne ft point homme  sembarrasser
de peu, ni de beaucoup, nen jugeait pas ainsi. En tout cas, il
ny avait quun parti  prendre: attendre le retour de Nab et du
reporter. Mais il fallait renoncer au repas doeufs durcis quil
voulait leur prparer, et le rgime de chair crue ne lui semblait,
ni pour eux, ni pour lui-mme, une perspective agrable.

Avant de retourner aux Chemines, le marin et Harbert, dans le cas
o le feu leur manquerait dfinitivement, firent une nouvelle
rcolte de lithodomes, et ils reprirent silencieusement le chemin
de leur demeure.

Pencroff, les yeux fixs  terre, cherchait toujours son
introuvable bote. Il remonta mme la rive gauche de la rivire
depuis son embouchure jusqu langle o le train de bois avait
t amarr.

Il revint sur le plateau suprieur, il le parcourut en tous sens,
il chercha dans les hautes herbes sur la lisire de la fort, --
le tout vainement.

Il tait cinq heures du soir, quand Harbert et lui rentrrent aux
Chemines. Inutile de dire que les couloirs furent fouills jusque
dans leurs plus sombres coins, et quil fallut y renoncer
dcidment.

Vers six heures, au moment o le soleil disparaissait derrire les
hautes terres de louest, Harbert, qui allait et venait sur la
grve, signala le retour de Nab et de Gdon Spilett.

Ils revenaient seuls!... Le jeune garon prouva un inexprimable
serrement de coeur. Le marin ne stait point tromp dans ses
pressentiments.

Lingnieur Cyrus Smith navait pu tre retrouv!

Le reporter, en arrivant, sassit sur une roche, sans mot dire.
puis de fatigue, mourant de faim, il navait pas la force de
prononcer une parole!

Quant  Nab, ses yeux rougis prouvaient combien il avait pleur,
et de nouvelles larmes quil ne put retenir dirent trop clairement
quil avait perdu tout espoir!

Le reporter fit le rcit des recherches tentes pour retrouver
Cyrus Smith. Nab et lui avaient parcouru la cte sur un espace de
plus de huit milles, et, par consquent, bien au del du point o
stait effectue lavant-dernire chute du ballon, chute qui
avait t suivie de la disparition de lingnieur et du chien Top.
La grve tait dserte. Nulle trace, nulle empreinte. Pas un
caillou frachement retourn, pas un indice sur le sable, pas une
marque dun pied humain sur toute cette partie du littoral. Il
tait vident quaucun habitant ne frquentait cette portion de la
cte. La mer tait aussi dserte que le rivage, et ctait l, 
quelques centaines de pieds de la cte, que lingnieur avait
trouv son tombeau.

En ce moment, Nab se leva, et dune voix qui dnotait combien les
sentiments despoir rsistaient en lui:

Non! scria-t-il, non! Il nest pas mort! Non! cela nest pas!
Lui! allons donc! Moi! nimporte quel autre, possible! mais lui!
jamais. Cest un homme  revenir de tout!...

Puis, la force labandonnant:

Ah! je nen puis plus! murmura-t-il.

Harbert courut  lui.

Nab, dit le jeune garon, nous le retrouverons! Dieu nous le
rendra! Mais en attendant, vous avez faim! Mangez, mangez un peu,
je vous en prie!

Et, ce disant, il offrait au pauvre ngre quelques poignes de
coquillages, maigre et insuffisante nourriture!

Nab navait pas mang depuis bien des heures, mais il refusa.
Priv de son matre, Nab ne pouvait ou ne voulait plus vivre!

Quant  Gdon Spilett, il dvora ces mollusques; puis, il se
coucha sur le sable au pied dune roche.

Il tait extnu, mais calme.

Alors, Harbert sapprocha de lui, et, lui prenant la main:

Monsieur, dit-il, nous avons dcouvert un abri o vous serez
mieux quici. Voici la nuit qui vient. Venez vous reposer! Demain,
nous verrons...

Le reporter se leva, et, guid par le jeune garon, il se dirigea
vers les Chemines. En ce moment, Pencroff sapprocha de lui, et,
du ton le plus naturel, il lui demanda si, par hasard, il naurait
pas sur lui une allumette.

Le reporter sarrta, chercha dans ses poches, ny trouva rien et
dit:

Jen avais, mais jai d tout jeter...

Le marin appela Nab alors, lui fit la mme demande, et reut la
mme rponse.

Maldiction! scria le marin, qui ne put retenir ce mot.

Le reporter lentendit, et, allant  Pencroff:

Pas une allumette? dit-il.

-- Pas une, et par consquent pas de feu!

-- Ah! scria Nab, sil tait l, mon matre, il saurait bien
vous en faire!

Les quatre naufrags restrent immobiles et se regardrent, non
sans inquitude. Ce fut Harbert qui le premier rompit le silence,
en disant:

Monsieur Spilett, vous tes fumeur, vous avez toujours des
allumettes sur vous! Peut-tre navez-vous pas bien cherch?
Cherchez encore! Une seule allumette nous suffirait!

Le reporter fouilla de nouveau ses poches de pantalon, de gilet,
de paletot, et enfin,  la grande joie de Pencroff, non moins qu
son extrme surprise, il sentit un petit morceau de bois engag
dans la doublure de son gilet. Ses doigts avaient saisi ce petit
morceau de bois  travers ltoffe, mais ils ne pouvaient le
retirer. Comme ce devait tre une allumette, et une seule, il
sagissait de ne point en railler le phosphore.

Voulez-vous me laisser faire? lui dit le jeune garon.

Et fort adroitement, sans le casser, il parvint  retirer ce petit
morceau de bois, ce misrable et prcieux ftu, qui, pour ces
pauvres gens, avait une si grande importance! Il tait intact.

Une allumette! scria Pencroff. Ah! cest comme si nous en
avions une cargaison tout entire!

Il prit lallumette, et, suivi de ses compagnons, il regagna les
Chemines.

Ce petit morceau de bois, que dans les pays habits on prodigue
avec tant dindiffrence, et dont la valeur est nulle, il fallait
ici sen servir avec une extrme prcaution. Le marin sassura
quil tait bien sec. Puis, cela fait:

Il faudrait du papier, dit-il.

-- En voici, rpondit Gdon Spilett, qui, aprs quelque
hsitation, dchira une feuille de son carnet.

Pencroff prit le morceau de papier que lui tendait le reporter, et
il saccroupit devant le foyer. L, quelques poignes dherbes, de
feuilles et de mousses sches furent places sous les fagots et
disposes de manire que lair pt circuler aisment et enflammer
rapidement le bois mort.

Alors, Pencroff plia le morceau de papier en forme de cornet,
ainsi que font les fumeurs de pipe par les grands vents, puis, il
lintroduisit entre les mousses.

Prenant ensuite un galet lgrement raboteux, il lessuya avec
soin, et, non sans que le coeur lui battt, il frotta doucement
lallumette, en retenant sa respiration.

Le premier frottement ne produisit aucun effet.

Pencroff navait pas appuy assez vivement, craignant drailler
le phosphore.

Non, je ne pourrai pas, dit-il, ma main tremble... Lallumette
raterait... Je ne peux pas... je ne veux pas!...

Et se relevant, il chargea Harbert de le remplacer.

Certes, le jeune garon navait de sa vie t aussi impressionn.
Le coeur lui battait fort. Promthe allant drober le feu du ciel
ne devait pas tre plus mu! Il nhsita pas, cependant, et frotta
rapidement le galet. Un petit grsillement se fit entendre et une
lgre flamme bleutre jaillit en produisant une fume cre.
Harbert retourna doucement lallumette, de manire  alimenter la
flamme, puis, il la glissa dans le cornet de papier.

Le papier prit feu en quelques secondes, et les mousses brlrent
aussitt. Quelques instants plus tard, le bois sec craquait, et
une joyeuse flamme, active par le vigoureux souffle du marin, se
dveloppait au milieu de lobscurit.

Enfin, scria Pencroff en se relevant, je nai jamais t si mu
de ma vie!

Il est certain que ce feu faisait bien sur le foyer de pierres
plates. La fume sen allait facilement par ltroit conduit, la
chemine tirait, et une agrable chaleur ne tarda pas  se
rpandre.

Quant  ce feu, il fallait prendre garde de ne plus le laisser
teindre, et conserver toujours quelque braise sous la cendre.
Mais ce ntait quune affaire de soin et dattention, puisque le
bois ne manquait pas, et que la provision pourrait toujours tre
renouvele en temps utile.

Pencroff songea tout dabord  utiliser le foyer, en prparant un
souper plus nourrissant quun plat de lithodomes. Deux douzaines
doeufs furent apportes par Harbert. Le reporter, accot dans un
coin, regardait ces apprts sans rien dire. Une triple pense
tendait son esprit. Cyrus vit-il encore?

Sil vit, o peut-il tre? Sil a survcu  sa chute, comment
expliquer quil nait pas trouv le moyen de faire connatre son
existence? Quant  Nab, il rdait sur la grve. Ce ntait plus
quun corps sans me.

Pencroff, qui connaissait cinquante-deux manires daccommoder les
oeufs, navait pas le choix en ce moment. Il dut se contenter de
les introduire dans les cendres chaudes, et de les laisser durcir
 petit feu. En quelques minutes, la cuisson fut opre, et le
marin invita le reporter  prendre sa part du souper.

Tel fut le premier repas des naufrags sur cette cte inconnue.
Ces oeufs durcis taient excellents, et, comme loeuf contient
tous les lments indispensables  la nourriture de lhomme, ces
pauvres gens sen trouvrent fort bien et se sentirent
rconforts.

Ah! si lun deux net pas manqu  ce repas! Si les cinq
prisonniers chapps de Richmond eussent t tous l, sous ces
roches amonceles, devant ce feu ptillant et clair, sur ce sable
sec, peut-tre nauraient-ils eu que des actions de grces 
rendre au ciel! Mais le plus ingnieux, le plus savant aussi,
celui qui tait leur chef incontest, Cyrus Smith, manquait,
hlas! et son corps navait pu mme obtenir une spulture!

Ainsi se passa cette journe du 25 mars. La nuit tait venue. On
entendait au dehors le vent siffler et le ressac monotone battre
la cte. Les galets, pousss et ramens par les lames, roulaient
avec un fracas assourdissant.

Le reporter stait retir au fond dun obscur couloir, aprs
avoir sommairement not les incidents de ce jour: la premire
apparition de cette terre nouvelle, la disparition de lingnieur,
lexploration de la cte, lincident des allumettes, etc.; et, la
fatigue aidant, il parvint  trouver quelque repos dans le
sommeil.

Harbert, lui, sendormit bientt. Quant au marin, veillant dun
oeil, il passa la nuit prs du foyer, auquel il npargna pas le
combustible. Un seul des naufrags ne reposa pas dans les
Chemines. Ce fut linconsolable, le dsespr Nab, qui, cette
nuit tout entire, et malgr ce que lui dirent ses compagnons pour
lengager  prendre du repos, erra sur la grve en appelant son
matre!

CHAPITRE VI

Linventaire des objets possds par ces naufrags de lair, jets
sur une cte qui paraissait tre inhabite, sera promptement
tabli.

Ils navaient rien, sauf les habits quils portaient au moment de
la catastrophe. Il faut cependant mentionner un carnet et une
montre que Gdon Spilett avait conserve par mgarde sans doute,
mais pas une arme, pas un outil, pas mme un couteau de poche. Les
passagers de la nacelle avaient tout jet au dehors pour allger
larostat.

Les hros imaginaires de Daniel de Foe ou de Wyss, aussi bien que
les Selkirk et les Raynal, naufrags  Juan-Fernandez ou 
larchipel des Auckland, ne furent jamais dans un dnuement aussi
absolu. Ou ils tiraient des ressources abondantes de leur navire
chou, soit en graines, en bestiaux, en outils, en munitions, ou
bien quelque pave arrivait  la cte qui leur permettait de
subvenir aux premiers besoins de la vie. Ils ne se trouvaient pas
tout dabord absolument dsarms en face de la nature. Mais ici,
pas un instrument quelconque, pas un ustensile. De rien, il leur
faudrait arriver  tout!

Et si encore Cyrus Smith et t avec eux, si lingnieur et pu
mettre sa science pratique, son esprit inventif, au service de
cette situation, peut-tre tout espoir net-il pas t perdu!
Hlas!

Il ne fallait plus compter revoir Cyrus Smith.

Les naufrags ne devaient rien attendre que deux-mmes, et de
cette Providence qui nabandonne jamais ceux dont la foi est
sincre.

Mais, avant tout, devaient-ils sinstaller sur cette partie de la
cte, sans chercher  savoir  quel continent elle appartenait, si
elle tait habite, ou si ce littoral ntait que le rivage dune
le dserte?

Ctait une question importante  rsoudre et dans le plus bref
dlai. De sa solution sortiraient les mesures  prendre.
Toutefois, suivant lavis de Pencroff, il parut convenable
dattendre quelques jours avant dentreprendre une exploration. Il
fallait, en effet, prparer des vivres et se procurer une
alimentation plus fortifiante que celle uniquement due  des oeufs
ou des mollusques. Les explorateurs, exposs  supporter de
longues fatigues, sans un abri pour y reposer leur tte, devaient,
avant tout, refaire leurs forces.

Les Chemines offraient une retraite suffisante provisoirement. Le
feu tait allum, et il serait facile de conserver des braises.
Pour le moment, les coquillages et les oeufs ne manquaient pas
dans les rochers et sur la grve. On trouverait bien le moyen de
tuer quelques-uns de ces pigeons qui volaient par centaines  la
crte du plateau, ft-ce  coups de bton ou  coups de pierre.
Peut-tre les arbres de la fort voisine donneraient-ils des
fruits comestibles? Enfin, leau douce tait l. Il fut donc
convenu que, pendant quelques jours, on resterait aux Chemines,
afin de sy prparer pour une exploration, soit sur le littoral,
soit  lintrieur du pays.

Ce projet convenait particulirement  Nab. Entt dans ses ides
comme dans ses pressentiments, il navait aucune hte dabandonner
cette portion de la cte, thtre de la catastrophe. Il ne croyait
pas, il ne voulait pas croire  la perte de Cyrus Smith.

Non, il ne lui semblait pas possible quun tel homme et fini de
cette vulgaire faon, emport par un coup de mer, noy dans les
flots,  quelques centaines de pas dun rivage! Tant que les lames
nauraient pas rejet le corps de lingnieur, tant que lui, Nab,
naurait pas vu de ses yeux, touch de ses mains, le cadavre de
son matre, il ne croirait pas  sa mort!

Et cette ide senracina plus que jamais dans son coeur obstin.
Illusion peut-tre, illusion respectable toutefois, que le marin
ne voulut pas dtruire! Pour lui, il ntait plus despoir, et
lingnieur avait bien rellement pri dans les flots, mais avec
Nab, il ny avait pas  discuter.

Ctait comme le chien qui ne peut quitter la place o est tomb
son matre, et sa douleur tait telle que, probablement, il ne lui
survivrait pas.

Ce matin-l, 26 mars, ds laube, Nab avait repris sur la cte la
direction du nord, et il tait retourn l o la mer, sans doute,
stait referme sur linfortun Smith.

Le djeuner de ce jour fut uniquement compos doeufs de pigeon et
de lithodomes. Harbert avait trouv du sel dpos dans le creux
des roches par vaporation, et cette substance minrale vint fort
 propos.

Ce repas termin, Pencroff demanda au reporter si celui-ci voulait
les accompagner dans la fort, o Harbert et lui allaient essayer
de chasser! Mais, toute rflexion faite, il tait ncessaire que
quelquun restt, afin dentretenir le feu, et pour le cas, fort
improbable, o Nab aurait eu besoin daide. Le reporter resta
donc.

En chasse, Harbert, dit le marin. Nous trouverons des munitions
sur notre route, et nous couperons notre fusil dans la fort.

Mais, au moment de partir, Harbert fit observer que, puisque
lamadou manquait, il serait peut-tre prudent de le remplacer par
une autre substance.

Laquelle? demanda Pencroff.

-- Le linge brl, rpondit le jeune garon. Cela peut, au besoin,
servir damadou.

Le marin trouva lavis fort sens. Seulement, il avait
linconvnient de ncessiter le sacrifice dun morceau de
mouchoir. Nanmoins, la chose en valait la peine, et le mouchoir 
grands carreaux de Pencroff fut bientt rduit, pour une partie, 
ltat de chiffon  demi brl. Cette matire inflammable fut
dpose dans la chambre centrale, au fond dune petite cavit du
roc,  labri de tout vent et de toute humidit.

Il tait alors neuf heures du matin. Le temps menaait, et la
brise soufflait du sud-est. Harbert et Pencroff tournrent langle
des Chemines, non sans avoir jet un regard sur la fume qui se
tordait  une pointe de roc; puis, ils remontrent la rive gauche
de la rivire.

Arriv  la fort, Pencroff cassa au premier arbre deux solides
branches quil transforma en gourdins, et dont Harbert usa la
pointe sur une roche. Ah! que net-il donn pour avoir un
couteau! Puis, les deux chasseurs savancrent dans les hautes
herbes, en suivant la berge.  partir du coude qui reportait son
cours dans le sud-ouest, la rivire se rtrcissait peu  peu, et
ses rives formaient un lit trs encaiss recouvert par le double
arceau des arbres. Pencroff, afin de ne pas sgarer, rsolut de
suivre le cours deau qui le ramnerait toujours  son point de
dpart. Mais la berge ntait pas sans prsenter quelques
obstacles, ici des arbres dont les branches flexibles se
courbaient jusquau niveau du courant, l des lianes ou des pines
quil fallait briser  coups de bton. Souvent, Harbert se
glissait entre les souches brises avec la prestesse dun jeune
chat, et il disparaissait dans le taillis. Mais Pencroff le
rappelait aussitt en le priant de ne point sloigner.

Cependant, le marin observait avec attention la disposition et la
nature des lieux. Sur cette rive gauche, le sol tait plat et
remontait insensiblement vers lintrieur. Quelquefois humide, il
prenait alors une apparence marcageuse.

On y sentait tout un rseau sous-jacent de filets liquides qui,
par quelque faille souterraine, devaient spancher vers la
rivire. Quelquefois aussi, un ruisseau coulait  travers le
taillis, que lon traversait sans peine. La rive oppose
paraissait tre plus accidente, et la valle, dont la rivire
occupait le thalweg, sy dessinait plus nettement. La colline,
couverte darbres disposs par tages, formait un rideau qui
masquait le regard. Sur cette rive droite, la marche et t
difficile, car les dclivits sy abaissaient brusquement, et les
arbres, courbs sur leau, ne se maintenaient que par la puissance
de leurs racines.

Inutile dajouter que cette fort, aussi bien que la cte dj
parcourue, tait vierge de toute empreinte humaine. Pencroff ny
remarqua que des traces de quadrupdes, des passes fraches
danimaux, dont il ne pouvait reconnatre lespce. Trs
certainement, -- et ce fut aussi lopinion dHarbert, -- quelques-
unes avaient t laisses par des fauves formidables avec lesquels
il y aurait  compter sans doute; mais nulle part la marque dune
hache sur un tronc darbre, ni les restes dun feu teint, ni
lempreinte dun pas; ce dont on devait se fliciter peut-tre,
car sur cette terre, en plein Pacifique, la prsence de lhomme
et t peut-tre plus  craindre qu dsirer.

Harbert et Pencroff, causant  peine, car les difficults de la
route taient grandes, navanaient que fort lentement, et, aprs
une heure de marche, ils avaient  peine franchis un mille.
Jusqualors, la chasse navait pas t fructueuse. Cependant,
quelques oiseaux chantaient et voletaient sous la ramure, et se
montraient trs farouches, comme si lhomme leur et
instinctivement inspir une juste crainte. Entre autres volatiles,
Harbert signala, dans une partie marcageuse de la fort, un
oiseau  bec aigu et allong, qui ressemblait anatomiquement  un
martin-pcheur. Toutefois, il se distinguait de ce dernier par son
plumage assez rude, revtu dun clat mtallique.

Ce doit tre un jacamar, dit Harbert, en essayant dapprocher
lanimal  bonne porte.

-- Ce serait bien loccasion de goter du jacamar, rpondit le
marin, si cet oiseau-l tait dhumeur  se laisser rtir!

En ce moment, une pierre, adroitement et vigoureusement lance par
le jeune garon, vint frapper le volatile  la naissance de
laile; mais le coup ne fut pas suffisant, car le jacamar senfuit
de toute la vitesse de ses jambes et disparut en un instant.

Maladroit que je suis! scria Harbert.

-- Eh non, mon garon! rpondit le marin. Le coup tait bien
port, et plus dun aurait manqu loiseau. Allons! ne vous
dpitez pas! Nous le rattraperons un autre jour!

Lexploration continua.  mesure que les chasseurs savanaient,
les arbres, plus espacs, devenaient magnifiques, mais aucun ne
produisait de fruits comestibles. Pencroff cherchait vainement
quelques-uns de ces prcieux palmiers qui se prtent  tant
dusages de la vie domestique, et dont la prsence a t signale
jusquau quarantime parallle dans lhmisphre boral et
jusquau trente-cinquime seulement dans lhmisphre austral.

Mais cette fort ne se composait que de conifres, tels que les
dodars, dj reconnus par Harbert, des douglas, semblables 
ceux qui poussent sur la cte nord-ouest de lAmrique, et des
sapins admirables, mesurant cent cinquante pieds de hauteur. En ce
moment, une vole doiseaux de petite taille et dun joli plumage,
 queue longue et chatoyante, sparpillrent entre les branches,
semant leurs plumes, faiblement attaches, qui couvrirent le sol
dun fin duvet. Harbert ramassa quelques-unes de ces plumes, et,
aprs les avoir examines:

Ce sont des couroucous, dit-il.

-- Je leur prfrerais une pintade ou un coq de bruyre, rpondit
Pencroff; mais enfin, sils sont bons  manger?...

-- Ils sont bons  manger, et mme leur chair est trs dlicate,
reprit Harbert. Dailleurs, si je ne me trompe, il est facile de
les approcher et de les tuer  coups de bton.

Le marin et le jeune garon, se glissant entre les herbes,
arrivrent au pied dun arbre dont les basses branches taient
couvertes de petits oiseaux. Ces couroucous attendaient au passage
les insectes qui leur servent de nourriture. On voyait leurs
pattes emplumes serrer fortement les pousses moyennes qui leur
servaient dappui.

Les chasseurs se redressrent alors, et, avec leurs btons
manoeuvrs comme une faux, ils rasrent des files entires de ces
couroucous, qui ne songeaient point  senvoler et se laissrent
stupidement abattre. Une centaine jonchait dj le sol, quand les
autres se dcidrent  fuir.

Bien, dit Pencroff, voil un gibier tout  fait  la porte de
chasseurs tels que nous! On le prendrait  la main!

Le marin enfila les couroucous, comme des mauviettes, au moyen
dune baguette flexible, et lexploration continua. On put
observer que le cours deau sarrondissait lgrement, de manire
 former un crochet vers le sud, mais ce dtour ne se prolongeait
vraisemblablement pas, car la rivire devait prendre sa source
dans la montagne et salimenter de la fonte des neiges qui
tapissaient les flancs du cne central.

Lobjet particulier de cette excursion tait, on le sait, de
procurer aux htes des Chemines la plus grande quantit possible
de gibier. On ne pouvait dire que le but jusquici et t
atteint. Aussi le marin poursuivait-il activement ses recherches,
et maugrait-il quand quelque animal, quil navait pas mme le
temps de reconnatre, senfuyait entre les hautes herbes. Si
encore il avait eu le chien Top!

Mais Top avait disparu en mme temps que son matre et
probablement pri avec lui!

Vers trois heures aprs midi, de nouvelles bandes doiseaux furent
entrevues  travers certains arbres, dont ils becquetaient les
baies aromatiques, entre autres des genvriers. Soudain, un
vritable appel de trompette rsonna dans la fort. Ces tranges
et sonores fanfares taient produites par ces gallinacs que lon
nomme ttras aux tats-Unis.

Bientt on en vit quelques couples, au plumage vari de fauve et
de brun, et  la queue brune. Harbert reconnut les mles aux deux
ailerons pointus, forms par les pennes releves de leur cou.
Pencroff jugea indispensable de semparer de lun de ces
gallinacs, gros comme une poule, et dont la chair vaut celle de
la glinotte. Mais ctait difficile, car ils ne se laissaient
point approcher. Aprs plusieurs tentatives infructueuses, qui
neurent dautre rsultat que deffrayer les ttras, le marin dit
au jeune garon:

Dcidment, puisquon ne peut les tuer au vol, il faut essayer de
les prendre  la ligne.

-- Comme une carpe? scria Harbert, trs surpris de la
proposition.

-- Comme une carpe, rpondit srieusement le marin.

Pencroff avait trouv dans les herbes une demi-douzaine de nids de
ttras, ayant chacun de deux  trois oeufs. Il eut grand soin de
ne pas toucher  ces nids, auxquels leurs propritaires ne
pouvaient manquer de revenir. Ce fut autour deux quil imagina de
tendre ses lignes, -- non des lignes  collets, mais de vritables
lignes  hameon. Il emmena Harbert  quelque distance des nids,
et l il prpara ses engins singuliers avec le soin quet apport
un disciple dIsaac Walton. Harbert suivait ce travail avec un
intrt facile  comprendre, tout en doutant de la russite. Les
lignes furent faites de minces lianes, rattaches lune  lautre
et longues de quinze  vingt pieds. De grosses pines trs fortes,
 pointes recourbes, que fournit un buisson dacacias nains,
furent lies aux extrmits des lianes en guise dhameon. Quant 
lappt, de gros vers rouges qui rampaient sur le sol en tinrent
lieu.

Cela fait, Pencroff, passant entre les herbes et se dissimulant
avec adresse, alla placer le bout de ses lignes armes dhameons
prs des nids de ttras; puis il revint prendre lautre bout et se
cacha avec Harbert derrire un gros arbre. Tous deux alors
attendirent patiemment. Harbert, il faut le dire, ne comptait pas
beaucoup sur le succs de linventif Pencroff. Une grande demi-
heure scoula, mais, ainsi que lavait prvu le marin, plusieurs
couples de ttras revinrent  leurs nids. Ils sautillaient,
becquetant le sol, et ne pressentant en aucune faon la prsence
des chasseurs, qui, dailleurs, avaient eu soin de se placer sous
le vent des gallinacs.

Certes, le jeune garon,  ce moment, se sentit intress trs
vivement. Il retenait son souffle, et Pencroff, les yeux
carquills, la bouche ouverte, les lvres avances comme sil
allait goter un morceau de ttras, respirait  peine.

Cependant, les gallinacs se promenaient entre les hameons, sans
trop sen proccuper. Pencroff alors donna de petites secousses
qui agitrent les appts, comme si les vers eussent t encore
vivants.

 coup sr, le marin, en ce moment, prouvait une motion bien
autrement forte que celle du pcheur  la ligne, qui, lui, ne voit
pas venir sa proie  travers les eaux.

Les secousses veillrent bientt lattention des gallinacs, et
les hameons furent attaqus  coups de bec. Trois ttras, trs
voraces sans doute, avalrent  la fois lappt et lhameon.
Soudain, dun coup sec, Pencroff ferra son engin, et des
battements daile lui indiqurent que les oiseaux taient pris.

Hurrah! scria-t-il en se prcipitant vers ce gibier, dont il
se rendit matre en un instant.

Harbert avait battu des mains. Ctait la premire fois quil
voyait prendre des oiseaux  la ligne, mais le marin, trs
modeste, lui affirma quil nen tait pas  son coup dessai, et
que, dailleurs, il navait pas le mrite de linvention.

Et en tout cas, ajouta-t-il, dans la situation o nous sommes, il
faut nous attendre  en voir bien dautres!

Les ttras furent attachs par les pattes, et Pencroff, heureux de
ne point revenir les mains vides et voyant que le jour commenait
 baisser, jugea convenable de retourner  sa demeure.

La direction  suivre tait tout indique par celle de la rivire,
dont il ne sagissait que de redescendre le cours, et, vers six
heures, assez fatigus de leur excursion, Harbert et Pencroff
rentraient aux Chemines.

CHAPITRE VII

Gdon Spilett, immobile, les bras croiss, tait alors sur la
grve, regardant la mer, dont lhorizon se confondait dans lest
avec un gros nuage noir qui montait rapidement vers le znith. Le
vent tait dj fort, et il frachissait avec le dclin du jour.
Tout le ciel avait un mauvais aspect, et les premiers symptmes
dun coup de vent se manifestaient visiblement.

Harbert entra dans les Chemines, et Pencroff se dirigea vers le
reporter. Celui-ci, trs absorb, ne le vit pas venir.

Nous allons avoir une mauvaise nuit, Monsieur Spilett! dit le
marin. De la pluie et du vent  faire la joie des ptrels!

Le reporter, se retournant alors, aperut Pencroff, et ses
premires paroles furent celles-ci:

 quelle distance de la cte la nacelle a-t-elle, selon vous,
reu ce coup de mer qui a emport notre compagnon?

Le marin ne sattendait pas  cette question. Il rflchit un
instant et rpondit:

 deux encablures, au plus.

-- Mais quest-ce quune encablure? demanda Gdon Spilett.

-- Cent vingt brasses environ ou six cents pieds.

-- Ainsi, dit le reporter, Cyrus Smith aurait disparu  douze
cents pieds au plus du rivage?

-- Environ, rpondit Pencroff.

-- Et son chien aussi?

-- Aussi.

-- Ce qui mtonne, ajouta le reporter, en admettant que notre
compagnon ait pri, cest que Top ait galement trouv la mort, et
que ni le corps du chien, ni celui de son matre naient t
rejets au rivage!

-- Ce nest pas tonnant, avec une mer aussi forte, rpondit le
marin. Dailleurs, il se peut que les courants les aient ports
plus loin sur la cte.

-- Ainsi, cest bien votre avis que notre compagnon a pri dans
les flots? demanda encore une fois le reporter.

-- Cest mon avis.

-- Mon avis,  moi, dit Gdon Spilett, sauf ce que je dois 
votre exprience, Pencroff, cest que le double fait de la
disparition absolue de Cyrus et de Top, vivants ou morts, a
quelque chose dinexplicable et dinvraisemblable.

-- Je voudrais penser comme vous, Monsieur Spilett, rpondit
Pencroff. Malheureusement, ma conviction est faite!

Cela dit, le marin revint vers les Chemines. Un bon feu ptillait
sur le foyer. Harbert venait dy jeter une brasse de bois sec, et
la flamme projetait de grandes clarts dans les parties sombres du
couloir.

Pencroff soccupa aussitt de prparer le dner. Il lui parut
convenable dintroduire dans le menu quelque pice de rsistance,
car tous avaient besoin de rparer leurs forces. Les chapelets de
couroucous furent conservs pour le lendemain, mais on pluma deux
ttras, et bientt, embrochs dans une baguette, les gallinacs
rtissaient devant un feu flambant.

 sept heures du soir, Nab ntait pas encore de retour. Cette
absence prolonge ne pouvait quinquiter Pencroff au sujet du
ngre. Il devait craindre ou quil lui ft arriv quelque accident
sur cette terre inconnue, ou que le malheureux et fait quelque
coup de dsespoir. Mais Harbert tira de cette absence des
consquences toutes diffrentes. Pour lui, si Nab ne revenait pas,
cest quil stait produit une circonstance nouvelle, qui lavait
engag  prolonger ses recherches. Or, tout ce qui tait nouveau
ne pouvait ltre qu lavantage de Cyrus Smith.

Pourquoi Nab ntait-il pas rentr, si un espoir quelconque ne le
retenait pas? Peut-tre avait-il trouv quelque indice, une
empreinte de pas, un reste dpave qui lavait mis sur la voie?
Peut-tre suivait-il en ce moment une piste certaine? Peut-tre
tait-il prs de son matre?...

Ainsi raisonnait le jeune garon. Ainsi parla-t-il.

Ses compagnons le laissrent dire. Seul, le reporter lapprouvait
du geste. Mais, pour Pencroff, ce qui tait probable, cest que
Nab avait pouss plus loin que la veille ses recherches sur le
littoral, et quil ne pouvait encore tre de retour.

Cependant, Harbert, trs agit par de vagues pressentiments,
manifesta plusieurs fois lintention daller au-devant de Nab.
Mais Pencroff lui fit comprendre que ce serait l une course
inutile, que, dans cette obscurit et par ce dplorable temps, il
ne pourrait retrouver les traces de Nab, et que mieux valait
attendre. Si le lendemain Nab navait pas reparu, Pencroff
nhsiterait pas  se joindre  Harbert pour aller  la recherche
de Nab.

Gdon Spilett approuva lopinion du marin sur ce point quil ne
fallait pas se diviser, et Harbert dut renoncer  son projet; mais
deux grosses larmes tombrent de ses yeux.

Le reporter ne put se retenir dembrasser le gnreux enfant.

Le mauvais temps stait absolument dclar. Un coup de vent de
sud-est passait sur la cte avec une violence sans gale. On
entendait la mer, qui baissait alors, mugir contre la lisire des
premires roches, au large du littoral. La pluie, pulvrise par
louragan, senlevait comme un brouillard liquide.

On et dit des haillons de vapeurs qui tranaient sur la cte,
dont les galets bruissaient violemment, comme des tombereaux de
cailloux qui se vident. Le sable, soulev par le vent, se mlait
aux averses et en rendait lassaut insoutenable. Il y avait dans
lair autant de poussire minrale que de poussire aqueuse. Entre
lembouchure de la rivire et le pan de la muraille, de grands
remous tourbillonnaient, et les couches dair qui schappaient de
ce maelstrm, ne trouvant dautre issue que ltroite valle au
fond de laquelle se soulevait le cours deau, sy engouffraient
avec une irrsistible violence. Aussi la fume du foyer, repousse
par ltroit boyau, se rabattait-elle frquemment, emplissant les
couloirs et les rendant inhabitables.

Cest pourquoi, ds que les ttras furent cuits, Pencroff laissa
tomber le feu, et ne conserva plus que des braises enfouies sous
les cendres.

 huit heures, Nab navait pas encore reparu; mais on pouvait
admettre maintenant que cet effroyable temps lavait seul empch
de revenir, et quil avait d chercher refuge dans quelque cavit,
pour attendre la fin de la tourmente ou tout au moins le retour du
jour. Quant  aller au-devant de lui,  tenter de le retrouver
dans ces conditions, ctait impossible.

Le gibier forma lunique plat du souper. On mangea volontiers de
cette viande, qui tait excellente.

Pencroff et Harbert, dont une longue excursion avait surexcit
lapptit, dvorrent.

Puis, chacun se retira dans le coin o il avait dj repos la
nuit prcdente, et Harbert ne tarda pas  sendormir prs du
marin, qui stait tendu le long du foyer. Au dehors, avec la
nuit qui savanait, la tempte prenait des proportions
formidables. Ctait un coup de vent comparable  celui qui avait
emport les prisonniers depuis Richmond jusqu cette terre du
Pacifique. Temptes frquentes pendant ces temps dquinoxe,
fcondes en catastrophes, terribles surtout sur ce large champ,
qui noppose aucun obstacle  leur fureur! On comprend donc quune
cte ainsi expose  lest, cest--dire directement aux coups de
louragan, et frappe de plein fouet, ft battue avec une force
dont aucune description ne peut donner lide.

Trs heureusement, lentassement de roches qui formait les
Chemines tait solide. Ctaient dnormes quartiers de granit,
dont quelques-uns pourtant, insuffisamment quilibrs, semblaient
trembler sur leur base. Pencroff sentait cela, et sous sa main,
appuye aux parois, couraient de rapides frmissements. Mais enfin
il se rptait, et avec raison, quil ny avait rien  craindre,
et que sa retraite improvise ne seffondrerait pas.

Toutefois, il entendait le bruit des pierres, dtaches du sommet
du plateau et arraches par les remous du vent, qui tombaient sur
la grve. Quelques-unes roulaient mme  la partie suprieure des
Chemines, ou y volaient en clats, quand elles taient projetes
perpendiculairement. Deux fois, le marin se releva et vint en
rampant  lorifice du couloir, afin dobserver au dehors. Mais
ces boulements, peu considrables, ne constituaient aucun danger,
et il reprit sa place devant le foyer, dont les braises
crpitaient sous la cendre.

Malgr les fureurs de louragan, le fracas de la tempte, le
tonnerre de la tourmente, Harbert dormait profondment. Le sommeil
finit mme par semparer de Pencroff, que sa vie de marin avait
habitu  toutes ces violences. Seul, Gdon Spilett tait tenu
veill par linquitude. Il se reprochait de ne pas avoir
accompagn Nab. On a vu que tout espoir ne lavait pas abandonn.
Les pressentiments qui avaient agit Harbert navaient pas cess
de lagiter aussi. Sa pense tait concentre sur Nab. Pourquoi
Nab ntait-il pas revenu? Il se retournait sur sa couche de
sable, donnant  peine une vague attention  cette lutte des
lments.

Parfois, ses yeux, appesantis par la fatigue, se fermaient un
instant, mais quelque rapide pense les rouvrait presque aussitt.

Cependant, la nuit savanait, et il pouvait tre deux heures du
matin, quand Pencroff, profondment endormi alors, fut secou
vigoureusement.

Quest-ce? scria-t-il, en sveillant et en reprenant ses
ides avec cette promptitude particulire aux gens de mer.

Le reporter tait pench sur lui, et lui disait:

coutez, Pencroff, coutez!

Le marin prta loreille et ne distingua aucun bruit tranger 
celui des rafales.

Cest le vent, dit-il.

-- Non, rpondit Gdon Spilett, en coutant de nouveau, jai cru
entendre...

-- Quoi?

-- Les aboiements dun chien!

-- Un chien! scria Pencroff, qui se releva dun bond.

-- Oui... des aboiements...

-- Ce nest pas possible! rpondit le marin. Et, dailleurs,
comment, avec les mugissements de la tempte...

-- Tenez... coutez... dit le reporter.

Pencroff couta plus attentivement, et il crut, en effet, dans un
instant daccalmie, entendre des aboiements loigns.

Eh bien!... dit le reporter, en serrant la main du marin.

-- Oui... oui!... rpondit Pencroff.

-- Cest Top! Cest Top!... scria Harbert, qui venait de
sveiller, et tous trois slancrent vers lorifice des
Chemines.

Ils eurent une peine extrme  sortir. Le vent les repoussait.
Mais enfin, ils y parvinrent, et ne purent se tenir debout quen
saccotant contre les roches.

Ils regardrent, ils ne pouvaient parler.

Lobscurit tait absolue. La mer, le ciel, la terre, se
confondaient dans une gale intensit des tnbres. Il semblait
quil ny et pas un atome de lumire diffuse dans latmosphre.

Pendant quelques minutes, le reporter et ses deux compagnons
demeurrent ainsi, comme crass par la rafale, tremps par la
pluie, aveugls par le sable.

Puis, ils entendirent encore une fois ces aboiements dans un rpit
de la tourmente, et ils reconnurent quils devaient tre assez
loigns.

Ce ne pouvait tre que Top qui aboyait ainsi!

Mais tait-il seul ou accompagn? Il est plus probable quil tait
seul, car, en admettant que Nab ft avec lui, Nab se serait dirig
en toute hte vers les Chemines.

Le marin pressa la main du reporter, dont il ne pouvait se faire
entendre, et dune faon qui signifiait: Attendez! puis, il
rentra dans le couloir. Un instant aprs, il ressortait avec un
fagot allum, il le projetait dans les tnbres, et il poussait
des sifflements aigus.

 ce signal, qui tait comme attendu, on et pu le croire, des
aboiements plus rapprochs rpondirent, et bientt un chien se
prcipita dans le couloir.

Pencroff, Harbert et Gdon Spilett y rentrrent  sa suite. Une
brasse de bois sec fut jete sur les charbons. Le couloir
sclaira dune vive flamme.

Cest Top! scria Harbert.

Ctait Top, en effet, un magnifique anglo-normand, qui tenait de
ces deux races croises la vitesse des jambes et la finesse de
lodorat, les deux qualits par excellence du chien courant.

Ctait le chien de lingnieur Cyrus Smith.

Mais il tait seul! Ni son matre, ni Nab ne laccompagnaient!

Cependant, comment son instinct avait-il pu le conduire jusquaux
Chemines, quil ne connaissait pas? Cela paraissait inexplicable,
surtout au milieu de cette nuit noire, et par une telle tempte!
Mais, dtail plus inexplicable encore, Top ntait ni fatigu, ni
puis, ni mme souill de vase ou de sable!...

Harbert lavait attir vers lui et lui pressait la tte entre ses
mains. Le chien se laissait faire et frottait son cou sur les
mains du jeune garon.

Si le chien est retrouv, le matre se retrouvera aussi! dit le
reporter.

-- Dieu le veuille! rpondit Harbert. Partons! Top nous guidera!

Pencroff ne fit pas une objection. Il sentait bien que larrive
de Top pouvait donner un dmenti  ses conjectures.

En route! dit-il.

Pencroff recouvrit avec soin les charbons du foyer.

Il plaa quelques morceaux de bois sous les cendres, de manire 
retrouver du feu au retour. Puis, prcd du chien, qui semblait
linviter  venir par de petits aboiements, et suivi du reporter
et du jeune garon, il slana au dehors, aprs avoir pris les
restes du souper.

La tempte tait alors dans toute sa violence, et peut-tre mme 
son maximum dintensit. La lune, nouvelle alors, et, par
consquent, en conjonction avec le soleil, ne laissait pas filtrer
la moindre lueur  travers les nuages. Suivre une route rectiligne
devenait difficile. Le mieux tait de sen rapporter  linstinct
de Top. Ce qui fut fait. Le reporter et le jeune garon marchaient
derrire le chien, et le marin fermait la marche. Aucun change de
paroles net t possible. La pluie ne tombait pas trs
abondamment, car elle se pulvrisait au souffle de louragan, mais
louragan tait terrible.

Toutefois, une circonstance favorisa trs heureusement le marin et
ses deux compagnons. En effet, le vent chassait du sud-est, et,
par consquent, il les poussait de dos. Ce sable quil projetait
avec violence, et qui net pas t supportable, ils le recevaient
par derrire, et,  la condition de ne point se retourner, ils ne
pouvaient en tre incommods de faon  gner leur marche. En
somme, ils allaient souvent plus vite quils ne le voulaient, et
prcipitaient leurs pas afin de ne point tre renverss, mais un
immense espoir doublait leurs forces, et ce ntait plus 
laventure, cette fois, quils remontaient le rivage. Ils ne
mettaient pas en doute que Nab net retrouv son matre, et quil
ne leur et envoy le fidle chien. Mais lingnieur tait-il
vivant, ou Nab ne mandait-il ses compagnons que pour rendre les
derniers devoirs au cadavre de linfortun Smith?

Aprs avoir dpass le pan coup de la haute terre dont ils
staient prudemment carts, Harbert, le reporter et Pencroff
sarrtrent pour reprendre haleine. Le retour du rocher les
abritait contre le vent, et ils respiraient aprs cette marche
dun quart dheure, qui avait t plutt une course.

 ce moment, ils pouvaient sentendre, se rpondre, et le jeune
garon ayant prononc le nom de Cyrus Smith, Top aboya  petits
coups, comme sil et voulu dire que son matre tait sauv.

Sauv, nest-ce pas? rptait Harbert, sauv, Top?

Et le chien aboyait comme pour rpondre.

La marche fut reprise. Il tait environ deux heures et demie du
matin. La mer commenait  monter, et, pousse par le vent, cette
mare, qui tait une mare de syzygie, menaait dtre trs forte.
Les grandes lames tonnaient contre la lisire dcueils, et elles
lassaillaient avec une telle violence, que, trs probablement,
elles devaient passer par-dessus llot, absolument invisible
alors. Cette longue digue ne couvrait donc plus la cte, qui tait
directement expose aux chocs du large.

Ds que le marin et ses compagnons se furent dtachs du pan
coup, le vent les frappa de nouveau avec une extrme fureur.
Courbs, tendant le dos  la rafale, ils marchaient trs vite,
suivant Top, qui nhsitait pas sur la direction  prendre. Ils
remontaient au nord, ayant sur leur droite une interminable crte
de lames, qui dferlait avec un assourdissant fracas, et sur leur
gauche une obscure contre dont il tait impossible de saisir
laspect.

Mais ils sentaient bien quelle devait tre relativement plate,
car louragan passait maintenant au-dessus deux sans les prendre
en retour, effet qui se produisait quand il frappait la muraille
de granit.

 quatre heures du matin, on pouvait estimer quune distance de
cinq milles avait t franchie. Les nuages staient lgrement
relevs et ne tranaient plus sur le sol. La rafale, moins humide,
se propageait en courants dair trs vifs, plus secs et plus
froids. Insuffisamment protgs par leurs vtements, Pencroff,
Harbert et Gdon Spilett devaient souffrir cruellement, mais pas
une plainte ne schappait de leurs lvres. Ils taient dcids 
suivre Top jusquo lintelligent animal voudrait les conduire.

Vers cinq heures, le jour commena  se faire. Au znith dabord,
o les vapeurs taient moins paisses, quelques nuances gristres
dcouprent le bord des nuages, et bientt, sous une bande opaque,
un trait plus lumineux dessina nettement lhorizon de mer. La
crte des lames se piqua lgrement de lueurs fauves, et lcume
se refit blanche. En mme temps, sur la gauche, les parties
accidentes du littoral commenaient  sestomper confusment,
mais ce ntait encore que du gris sur du noir.

 six heures du matin, le jour tait fait. Les nuages couraient
avec une extrme rapidit dans une zone relativement haute. Le
marin et ses compagnons taient alors  six milles environ des
Chemines. Ils suivaient une grve trs plate, borde au large par
une lisire de roches dont les ttes seulement mergeaient alors,
car on tait au plein de la mer. Sur la gauche, la contre,
quaccidentaient quelques dunes hrisses de chardons, offrait
laspect assez sauvage dune vaste rgion sablonneuse. Le littoral
tait peu dcoup, et noffrait dautre barrire  lOcan quune
chane assez irrgulire de monticules.  et l, un ou deux
arbres grimaaient, couchs vers louest, les branches projetes
dans cette direction. Bien en arrire, dans le sud-ouest,
sarrondissait la lisire de la dernire fort. En ce moment, Top
donna des signes non quivoques dagitation. Il allait en avant,
revenait au marin, et semblait lengager  hter le pas. Le chien
avait alors quitt la grve, et, pouss par son admirable
instinct, sans montrer une seule hsitation, il stait engag
entre les dunes.

On le suivit. Le pays paraissait tre absolument dsert. Pas un
tre vivant ne lanimait.

La lisire des dunes, fort large, tait compose de monticules, et
mme de collines trs capricieusement distribues. Ctait comme
une petite Suisse de sable, et il ne fallait rien moins quun
instinct prodigieux pour sy reconnatre.

Cinq minutes aprs avoir quitt la grve, le reporter et ses
compagnons arrivaient devant une sorte dexcavation creuse au
revers dune haute dune. L, Top sarrta et jeta un aboiement
clair. Spilett, Harbert et Pencroff pntrrent dans cette grotte.

Nab tait l, agenouill prs dun corps tendu sur un lit
dherbes...

Ce corps tait celui de lingnieur Cyrus Smith.

CHAPITRE VIII

Nab ne bougea pas. Le marin ne lui jeta quun mot.

Vivant! scria-t-il.

Nab ne rpondit pas. Gdon Pilett et Pencroff devinrent ples.
Harbert joignit les mains et demeura immobile. Mais il tait
vident que le pauvre ngre, absorb dans sa douleur, navait ni
vu ses compagnons ni entendu les paroles du marin.

Le reporter sagenouilla prs de ce corps sans mouvement, et posa
son oreille sur la poitrine de lingnieur, dont il entrouvrit
les vtements. Une minute -- un sicle! -- scoula, pendant quil
cherchait  surprendre quelque battement du coeur.

Nab stait redress un peu et regardait sans voir.

Le dsespoir net pu altrer davantage un visage dhomme. Nab
tait mconnaissable, puis par la fatigue, bris par la douleur.
Il croyait son matre mort.

Gdon Spilett, aprs une longue et attentive observation, se
releva.

Il vit! dit-il.

Pencroff,  son tour, se mit  genoux prs de Cyrus Smith; son
oreille saisit aussi quelques battements, et ses lvres, quelque
souffle qui schappait des lvres de lingnieur.

Harbert, sur un mot du reporter, slana au dehors pour chercher
de leau. Il trouva  cent pas de l un ruisseau limpide,
videmment trs grossi par les pluies de la veille, et qui
filtrait  travers le sable. Mais rien pour mettre cette eau, pas
une coquille dans ces dunes! Le jeune garon dut se contenter de
tremper son mouchoir dans le ruisseau, et il revint en courant
vers la grotte.

Heureusement, ce mouchoir imbib suffit  Gdon Spilett, qui ne
voulait quhumecter les lvres de lingnieur. Ces molcules deau
frache produisirent un effet presque immdiat. Un soupir
schappa de la poitrine de Cyrus Smith, et il sembla mme quil
essayait de prononcer quelques paroles.

Nous le sauverons! dit le reporter.

Nab avait repris espoir  ces paroles. Il dshabilla son matre,
afin de voir si le corps ne prsenterait pas quelque blessure. Ni
la tte, ni le torse, ni les membres navaient de contusions, pas
mme dcorchures, chose surprenante, puisque le corps de Cyrus
Smith avait d tre roul au milieu des roches; les mains elles-
mmes taient intactes, et il tait difficile dexpliquer comment
lingnieur ne portait aucune trace des efforts quil avait d
faire pour franchir la ligne dcueils.

Mais lexplication de cette circonstance viendrait plus tard.
Quand Cyrus Smith pourrait parler, il dirait ce qui stait pass.
Pour le moment, il sagissait de le rappeler  la vie, et il tait
probable que des frictions amneraient ce rsultat.

Cest ce qui fut fait avec la vareuse du marin.

Lingnieur, rchauff par ce rude massage, remua lgrement le
bras, et sa respiration commena  se rtablir dune faon plus
rgulire. Il mourait dpuisement, et certes, sans larrive du
reporter et de ses compagnons, cen tait fait de Cyrus Smith.

Vous lavez donc cru mort, votre matre? demanda le marin  Nab.

-- Oui! mort! rpondit Nab, et si Top ne vous et pas trouvs, si
vous ntiez pas venus, jaurais enterr mon matre et je serais
mort prs de lui!

On voit  quoi avait tenu la vie de Cyrus Smith!

Nab raconta alors ce qui stait pass. La veille, aprs avoir
quitt les Chemines ds laube, il avait remont la cte dans la
direction du nord-nord et atteint la partie du littoral quil
avait dj visite.

L, sans aucun espoir, il lavouait, Nab avait cherch sur le
rivage, au milieu des roches, sur le sable, les plus lgers
indices qui pussent le guider.

Il avait examin surtout la partie de la grve que la haute mer ne
recouvrait pas, car, sur sa lisire, le flux et le reflux devaient
avoir effac tout indice. Nab nesprait plus retrouver son matre
vivant. Ctait  la dcouverte dun cadavre quil allait ainsi,
un cadavre quil voulait ensevelir de ses propres mains!

Nab avait cherch longtemps. Ses efforts demeurrent infructueux.
Il ne semblait pas que cette cte dserte et jamais t
frquente par un tre humain. Les coquillages, ceux que la mer ne
pouvait atteindre, -- et qui se rencontraient par millions au del
du relais des mares, -- taient intacts. Pas une coquille
crase. Sur un espace de deux  trois cents yards, il nexistait
pas trace dun atterrissage, ni ancien, ni rcent.

Nab stait donc dcid  remonter la cte pendant quelques
milles. Il se pouvait que les courants eussent port un corps sur
quelque point plus loign.

Lorsquun cadavre flotte  peu de distance dun rivage plat, il
est bien rare que le flot ne ly rejette pas tt ou tard. Nab le
savait, et il voulait revoir son matre une dernire fois.

Je longeai la cte pendant deux milles encore, je visitai toute
la ligne des cueils  mer basse, toute la grve  mer haute, et
je dsesprais de rien trouver, quand hier, vers cinq heures du
soir, je remarquai sur le sable des empreintes de pas.

-- Des empreintes de pas? scria Pencroff.

-- Oui! rpondit Nab.

-- Et ces empreintes commenaient aux cueils mme? demanda le
reporter.

-- Non, rpondit Nab, au relais de mare, seulement, car entre les
relais et les rcifs, les autres avaient d tre effaces.

-- Continue, Nab, dit Gdon Spilett.

-- Quand je vis ces empreintes, je devins comme fou. Elles taient
trs reconnaissables, et se dirigeaient vers les dunes. Je les
suivis pendant un quart de mille, courant, mais prenant garde de
les effacer. Cinq minutes aprs, comme la nuit se faisait,
jentendis les aboiements dun chien. Ctait Top, et Top me
conduisit ici mme, prs de mon matre!

Nab acheva son rcit en disant quelle avait t sa douleur en
retrouvant ce corps inanim. Il avait essay de surprendre en lui
quelque reste de vie!

Maintenant quil lavait retrouv mort, il le voulait vivant! Tous
ses efforts avaient t inutiles! Il navait plus qu rendre les
derniers devoirs  celui quil aimait tant!

Nab avait alors song  ses compagnons. Ceux-ci voudraient, sans
doute, revoir une dernire fois linfortun! Top tait l. Ne
pouvait-il sen rapporter  la sagacit de ce fidle animal? Nab
pronona  plusieurs reprises le nom du reporter, celui des
compagnons de lingnieur que Top connaissait le plus. Puis, il
lui montra le sud de la cte, et le chien slana dans la
direction qui lui tait indique.

On sait comment, guid par un instinct que lon peut regarder
presque comme surnaturel, car lanimal navait jamais t aux
Chemines, Top y arriva cependant.

Les compagnons de Nab avaient cout ce rcit avec une extrme
attention.

Il y avait pour eux quelque chose dinexplicable  ce que Cyrus
Smith, aprs les efforts quil avait d faire pour chapper aux
flots, en traversant les rcifs, net pas trace dune
gratignure. Et ce qui ne sexpliquait pas davantage, ctait que
lingnieur et pu gagner,  plus dun mille de la cte, cette
grotte perdue au milieu des dunes.

Ainsi, Nab, dit le reporter, ce nest pas toi qui as transport
ton matre jusqu cette place?

-- Non, ce nest pas moi, rpondit Nab.

-- Il est bien vident que M Smith y est venu seul, dit Pencroff.

-- Cest vident, en effet, fit observer Gdon Spilett, mais ce
nest pas croyable!

On ne pourrait avoir lexplication de ce fait que de la bouche de
lingnieur. Il fallait pour cela attendre que la parole lui ft
revenue. Heureusement, la vie reprenait dj son cours. Les
frictions avaient rtabli la circulation du sang. Cyrus Smith
remua de nouveau les bras, puis la tte, et quelques mots
incomprhensibles schapprent encore une fois de ses lvres.

Nab, pench sur lui, lappelait, mais lingnieur ne semblait pas
entendre, et ses yeux taient toujours ferms. La vie ne se
rvlait en lui que par le mouvement. Les sens ny avaient encore
aucune part.

Pencroff regretta bien de navoir pas de feu, ni de quoi sen
procurer, car il avait malheureusement oubli demporter le linge
brl, quil et facilement enflamm au choc de deux cailloux.
Quant aux poches de lingnieur, elles taient absolument vides,
sauf celle de son gilet, qui contenait sa montre. Il fallait donc
transporter Cyrus Smith aux Chemines, et le plus tt possible. Ce
fut lavis de tous.

Cependant, les soins qui furent prodigus  lingnieur devaient
lui rendre la connaissance plus vite quon ne pouvait lesprer.
Leau dont on humectait ses lvres le ranimait peu  peu. Pencroff
eut aussi lide de mler  cette eau du jus de cette chair de
ttras quil avait apporte. Harbert, ayant couru jusquau rivage,
en revint avec deux grandes coquilles de bivalves. Le marin
composa une sorte de mixture, et lintroduisit entre les lvres de
lingnieur, qui parut humer avidement ce mlange.

Ses yeux souvrirent alors. Nab et le reporter staient penchs
sur lui.

Mon matre! mon matre! scria Nab.

Lingnieur lentendit. Il reconnut Nab et Spilett, puis ses deux
autres compagnons, Harbert et le marin, et sa main pressa
lgrement les leurs. Quelques mots schapprent encore de sa
bouche, -- mots quil avait dj prononcs, sans doute, et qui
indiquaient quelles penses tourmentaient, mme alors, son esprit.
Ces mots furent compris, cette fois.

le ou continent? murmura-t-il.

-- Ah! scria Pencroff, qui ne put retenir cette exclamation. De
par tous les diables, nous nous en moquons bien, pourvu que vous
viviez, monsieur Cyrus! le ou continent? On verra plus tard.

Lingnieur fit un lger signe affirmatif, et parut sendormir.

On respecta ce sommeil, et le reporter prit immdiatement ses
dispositions pour que lingnieur ft transport dans les
meilleures conditions. Nab, Harbert et Pencroff quittrent la
grotte et se dirigrent vers une haute dune couronne de quelques
arbres rachitiques. Et, chemin faisant, le marin ne pouvait se
retenir de rpter:

le ou continent! Songer  cela quand on na plus que le souffle!
quel homme!

Arrivs au sommet de la dune, Pencroff et ses deux compagnons,
sans autres outils que leurs bras, dpouillrent de ses
principales branches un arbre assez malingre, sorte de pin
maritime maci par les vents; puis, de ces branches, on fit une
litire qui, une fois recouverte de feuilles et dherbes,
permettrait de transporter lingnieur.

Ce fut laffaire de quarante minutes environ, et il tait dix
heures quand le marin, Nab et Harbert revinrent auprs de Cyrus
Smith, que Gdon Spilett navait pas quitt.

Lingnieur se rveillait alors de ce sommeil, ou plutt de cet
assoupissement dans lequel on lavait trouv. La coloration
revenait  ses joues, qui avaient eu jusquici la pleur de la
mort. Il se releva un peu, regarda autour de lui, et sembla
demander o il se trouvait.

Pouvez-vous mentendre sans vous fatiguer, Cyrus? dit le
reporter.

-- Oui, rpondit lingnieur.

-- Mest avis, dit alors le marin, que M Smith vous entendra
encore mieux, sil revient  cette gele de ttras, -- car cest
du ttras, monsieur Cyrus, ajouta-t-il, en lui prsentant quelque
peu de cette gele,  laquelle il mla, cette fois, des parcelles
de chair.

Cyrus Smith mcha ces morceaux du ttras, dont les restes furent
partags entre ses trois compagnons, qui souffraient de la faim,
et trouvrent le djeuner assez maigre.

Bon! fit le marin, les victuailles nous attendent aux Chemines,
car il est bon que vous le sachiez, monsieur Cyrus, nous avons l-
bas, dans le sud, une maison avec chambres, lits et foyer, et,
dans loffice, quelques douzaines doiseaux que notre Harbert
appelle des couroucous. Votre litire est prte, et, ds que vous
vous en sentirez la force, nous vous transporterons  notre
demeure.

-- Merci, mon ami, rpondit lingnieur, encore une heure ou deux,
et nous pourrons partir... Et maintenant, parlez, Spilett.

Le reporter fit alors le rcit de ce qui stait pass. Il raconta
ces vnements que devait ignorer Cyrus Smith, la dernire chute
du ballon, latterrissage sur cette terre inconnue, qui semblait
dserte, quelle quelle ft, soit une le, soit un continent, la
dcouverte des Chemines, les recherches entreprises pour
retrouver lingnieur, le dvouement de Nab, tout ce quon devait
 lintelligence du fidle Top, etc.

Mais, demanda Cyrus Smith dune voix encore affaiblie, vous ne
mavez donc pas ramass sur la grve?

-- Non, rpondit le reporter.

-- Et ce nest pas vous qui mavez rapport dans cette grotte?

-- Non.

--  quelle distance cette grotte est-elle donc des rcifs?

--  un demi-mille environ, rpondit Pencroff, et si vous tes
tonn, monsieur Cyrus, nous ne sommes pas moins surpris nous-
mmes de vous voir en cet endroit!

-- En effet, rpondit lingnieur, qui se ranimait peu  peu et
prenait intrt  ces dtails, en effet, voil qui est singulier!

-- Mais, reprit le marin, pouvez-vous nous dire ce qui sest pass
aprs que vous avez t emport par le coup de mer?

Cyrus Smith rappela ses souvenirs. Il savait peu de chose. Le coup
de mer lavait arrach du filet de larostat. Il senfona
dabord  quelques brasses de profondeur. Revenu  la surface de
la mer, dans cette demi-obscurit, il sentit un tre vivant
sagiter prs de lui. Ctait Top, qui stait prcipit  son
secours. En levant les yeux, il naperut plus le ballon, qui,
dlest de son poids et de celui du chien, tait reparti comme une
flche. Il se vit, au milieu de ces flots courroucs,  une
distance de la cte qui ne devait pas tre infrieure  un demi-
mille. Il tenta de lutter contre les lames en nageant avec
vigueur. Top le soutenait par ses vtements; mais un courant de
foudre le saisit, le poussa vers le nord, et, aprs une demi-heure
defforts, il coula, entranant Top avec lui dans labme. Depuis
ce moment jusquau moment o il venait de se retrouver dans les
bras de ses amis, il navait plus souvenir de rien.

Cependant, reprit Pencroff, il faut que vous ayez t lanc sur
le rivage, et que vous ayez eu la force de marcher jusquici,
puisque Nab a retrouv les empreintes de vos pas!

-- Oui... il le faut... rpondit lingnieur en rflchissant. Et
vous navez pas vu trace dtres humains sur cette cte?

-- Pas trace, rpondit le reporter. Dailleurs, si par hasard
quelque sauveur se ft rencontr l, juste  point, pourquoi vous
aurait-il abandonn aprs vous avoir arrach aux flots?

-- Vous avez raison, mon cher Spilett. -- Dis-moi, Nab, ajouta
lingnieur en se tournant vers son serviteur, ce nest pas toi
qui... tu naurais pas eu un moment dabsence... pendant lequel...
Non, cest absurde... Est-ce quil existe encore quelques-unes de
ces empreintes? demanda Cyrus Smith.

-- Oui, mon matre, rpondit Nab, tenez,  lentre, sur le revers
mme de cette dune, dans un endroit abrit du vent et de la pluie.
Les autres ont t effaces par la tempte.

-- Pencroff, rpondit Cyrus Smith, voulez-vous prendre mes
souliers, et voir sils sappliquent absolument  ces empreintes!

Le marin fit ce que demandait lingnieur. Harbert et lui, guids
par Nab, allrent  lendroit o se trouvaient les empreintes,
pendant que Cyrus Smith disait au reporter:

Il sest pass l des choses inexplicables!

-- Inexplicables, en effet! rpondit Gdon Spilett.

-- Mais ny insistons pas en ce moment, mon cher Spilett, nous en
causerons plus tard.

Un instant aprs, le marin, Nab et Harbert rentraient.

Il ny avait pas de doute possible. Les souliers de lingnieur
sappliquaient exactement aux empreintes conserves. Donc, ctait
Cyrus Smith qui les avait laisses sur le sable.

Allons, dit-il, cest moi qui aurai prouv cette hallucination,
cette absence que je mettais au compte de Nab! Jaurai march
comme un somnambule, sans avoir conscience de mes pas, et cest
Top qui, dans son instinct, maura conduit ici, aprs mavoir
arrach des flots... Viens, Top! Viens, mon chien!

Le magnifique animal bondit jusqu son matre, en aboyant, et les
caresses ne lui furent pas pargnes.

On conviendra quil ny avait pas dautre explication  donner aux
faits qui avaient amen le sauvetage de Cyrus Smith, et qu Top
revenait tout lhonneur de laffaire.

Vers midi, Pencroff ayant demand  Cyrus Smith si lon pouvait le
transporter, Cyrus Smith, pour toute rponse, et par un effort qui
attestait la volont la plus nergique, se leva.

Mais il dut sappuyer sur le marin, car il serait tomb.

Bon! bon! fit Pencroff! -- La litire de monsieur lingnieur.

La litire fut apporte. Les branches transversales avaient t
recouvertes de mousses et de longues herbes. On y tendit Cyrus
Smith, et lon se dirigea vers la cte, Pencroff  une extrmit
des brancards, Nab  lautre.

Ctaient huit milles  franchir, mais comme on ne pourrait aller
vite, et quil faudrait peut-tre sarrter frquemment, il
fallait compter sur un laps de six heures au moins, avant davoir
atteint les Chemines.

Le vent tait toujours violent, mais heureusement il ne pleuvait
plus. Tout couch quil fut, lingnieur, accoud sur son bras,
observait la cte, surtout dans la partie oppose  la mer. Il ne
parlait pas, mais il regardait, et certainement le dessin de cette
contre avec ses accidents de terrain, ses forts, ses productions
diverses, se grava dans son esprit.

Cependant, aprs deux heures de route, la fatigue lemporta, et il
sendormit sur la litire.

 cinq heures et demie, la petite troupe arrivait au pan coup,
et, un peu aprs, devant les Chemines.

Tous sarrtrent, et la litire fut dpose sur le sable. Cyrus
Smith dormait profondment et ne se rveilla pas.

Pencroff,  son extrme surprise, put alors constater que
leffroyable tempte de la veille avait modifi laspect des
lieux. Des boulements assez importants staient produits. De
gros quartiers de roche gisaient sur la grve, et un pais tapis
dherbes marines, varechs et algues, couvrait tout le rivage. Il
tait vident que la mer, passant par-dessus llot, stait
porte jusquau pied de lnorme courtine de granit. Devant
lorifice des Chemines, le sol, profondment ravin, avait subi
un violent assaut des lames.

Pencroff eut comme un pressentiment qui lui traversa lesprit. Il
se prcipita dans le couloir.

Presque aussitt, il en sortait, et demeurait immobile, regardant
ses compagnons...

Le feu tait teint. Les cendres noyes ntaient plus que vase.
Le linge brl, qui devait servir damadou, avait disparu. La mer
avait pntr jusquau fond des couloirs, et tout boulevers, tout
dtruit  lintrieur des Chemines!

CHAPITRE IX

En quelques mots, Gdon Spilett, Harbert et Nab furent mis au
courant de la situation. Cet accident, qui pouvait avoir des
consquences fort graves, -- du moins Pencroff lenvisageait
ainsi, -- produisit des effets divers sur les compagnons de
lhonnte marin.

Nab, tout  la joie davoir retrouv son matre, ncouta pas, ou
plutt ne voulut pas mme se proccuper de ce que disait Pencroff.

Harbert, lui, parut partager dans une certaine mesure les
apprhensions du marin.

Quant au reporter, aux paroles de Pencroff, il rpondit
simplement:

Sur ma foi, Pencroff, voil qui mest bien gal!

-- Mais, je vous rpte que nous navons plus de feu!

-- Peuh!

-- Ni aucun moyen de le rallumer.

-- Baste!

-- Pourtant, Monsieur Spilett...

-- Est-ce que Cyrus nest pas l? rpondit le reporter. Est-ce
quil nest pas vivant, notre ingnieur? Il trouvera bien le moyen
de nous faire du feu, lui!

-- Et avec quoi?

-- Avec rien.

Quet rpondu Pencroff? Il net pas rpondu, car, au fond, il
partageait la confiance que ses compagnons avaient en Cyrus Smith.
Lingnieur tait pour eux un microcosme, un compos de toute la
science et de toute lintelligence humaine! Autant valait se
trouver avec Cyrus dans une le dserte que sans Cyrus dans la
plus industrieuse villa de lUnion. Avec lui, on ne pouvait
manquer de rien.

Avec lui, on ne pouvait dsesprer. On serait venu dire  ces
braves gens quune ruption volcanique allait anantir cette
terre, que cette terre allait senfoncer dans les abmes du
Pacifique, quils eussent imperturbablement rpondu: Cyrus est
l! Voyez Cyrus!

En attendant, toutefois, lingnieur tait encore plong dans une
nouvelle prostration que le transport avait dtermine, et on ne
pouvait faire appel  son ingniosit en ce moment. Le souper
devait ncessairement tre fort maigre. En effet, toute la chair
de ttras avait t consomme, et il nexistait aucun moyen de
faire cuire un gibier quelconque.

Dailleurs, les couroucous qui servaient de rserve avaient
disparu. Il fallait donc aviser.

Avant tout, Cyrus Smith fut transport dans le couloir central.
L, on parvint  lui arranger une couche dalgues et de varechs
rests  peu prs secs.

Le profond sommeil qui stait empar de lui ne pouvait que
rparer rapidement ses forces, et mieux, sans doute, que ne let
fait une nourriture abondante.

La nuit tait venue, et, avec elle, la temprature, modifie par
une saute du vent dans le nord-est, se refroidit srieusement. Or,
comme la mer avait dtruit les cloisons tablies par Pencroff en
certains points des couloirs, des courants dair stablirent, qui
rendirent les Chemines peu habitables. Lingnieur se ft donc
trouv dans des conditions assez mauvaises, si ses compagnons, se
dpouillant de leur veste ou de leur vareuse, ne leussent
soigneusement couvert.

Le souper, ce soir-l, ne se composa que de ces invitables
lithodomes, dont Harbert et Nab firent une ample rcolte sur la
grve. Cependant,  ces mollusques, le jeune garon joignit une
certaine quantit dalgues comestibles, quil ramassa sur de
hautes roches dont la mer ne devait mouiller les parois qu
lpoque des grandes mares. Ces algues, appartenant  la famille
des fucaces, taient des espces de sargasse qui, sches,
fournissent une matire glatineuse assez riche en lments
nutritifs. Le reporter et ses compagnons, aprs avoir absorb une
quantit considrable de lithodomes, sucrent donc ces sargasses,
auxquelles ils trouvrent un got trs supportable, et il faut
dire que, sur les rivages asiatiques, elles entrent pour une
notable proportion dans lalimentation des indignes.

Nimporte! dit le marin, il est temps que M Cyrus nous vienne en
aide.

Cependant le froid devint trs vif et, par malheur, il ny avait
aucun moyen de le combattre.

Le marin, vritablement vex, chercha par tous les moyens
possibles  se procurer du feu. Nab laida mme dans cette
opration. Il avait trouv quelques mousses sches, et, en
frappant deux galets, il obtint des tincelles; mais la mousse,
ntant pas assez inflammable, ne prit pas, et, dailleurs, ces
tincelles, qui ntaient que du silex incandescent, navaient pas
la consistance de celles qui schappent du morceau dacier dans
le briquet usuel. Lopration ne russit donc pas.

Pencroff, bien quil net aucune confiance dans le procd,
essaya ensuite de frotter deux morceaux de bois sec lun contre
lautre,  la manire des sauvages. Certes, le mouvement que Nab
et lui se donnrent, sil se ft transform en chaleur, suivant
les thories nouvelles, aurait suffi  faire bouillir une
chaudire de steamer! Le rsultat fut nul. Les morceaux de bois
schauffrent, voil tout, et encore beaucoup moins que les
oprateurs eux-mmes.

Aprs une heure de travail, Pencroff tait en nage, et il jeta les
morceaux de bois avec dpit.

Quand on me fera croire que les sauvages allument du feu de cette
faon, dit-il, il fera chaud, mme en hiver! Jallumerais plutt
mes bras en les frottant lun contre lautre!

Le marin avait tort de nier le procd. Il est constant que les
sauvages enflamment le bois au moyen dun frottement rapide. Mais
toute espce de bois nest pas propre  cette opration, et puis,
il y a le coup, suivant lexpression consacre, et il est
probable que Pencroff navait pas le coup.

La mauvaise humeur de Pencroff ne fut pas de longue dure. Ces
deux morceaux de bois rejets par lui avaient t repris par
Harbert, qui svertuait  les frotter de plus belle. Le robuste
marin ne put retenir un clat de rire, en voyant les efforts de
ladolescent pour russir l o, lui, il avait chou.

Frottez, mon garon, frottez! dit-il.

-- Je frotte, rpondit Harbert en riant, mais je nai pas dautre
prtention que de mchauffer  mon tour au lieu de grelotter, et
bientt jaurai aussi chaud que toi, Pencroff!

Ce qui arriva. Quoi quil en ft, il fallut renoncer, pour cette
nuit,  se procurer du feu.

Gdon Spilett rpta une vingtime fois que Cyrus Smith ne serait
pas embarrass pour si peu.

Et, en attendant, il stendit dans un des couloirs, sur la couche
de sable. Harbert, Nab et Pencroff limitrent, tandis que Top
dormait aux pieds de son matre.

Le lendemain, 28 mars, quand lingnieur se rveilla, vers huit
heures du matin, il vit ses compagnons prs de lui, qui guettaient
son rveil, et, comme la veille, ses premires paroles furent:

le ou continent?

On le voit, ctait son ide fixe.

Bon! rpondit Pencroff, nous nen savons rien, monsieur Smith!

-- Vous ne savez pas encore?...

-- Mais nous le saurons, ajouta Pencroff, quand vous nous aurez
pilot dans ce pays.

-- Je crois tre en tat de lessayer, rpondit lingnieur, qui,
sans trop defforts, se leva et se tint debout.

-- Voil qui est bon! scria le marin.

-- Je mourais surtout dpuisement, rpondit Cyrus Smith. Mes
amis, un peu de nourriture, et il ny paratra plus. -- Vous avez
du feu, nest-ce pas?

Cette demande nobtint pas une rponse immdiate.

Mais, aprs quelques instants:

Hlas! nous navons pas de feu, dit Pencroff, ou plutt, monsieur
Cyrus, nous nen avons plus!

Et le marin fit le rcit de ce qui stait pass la veille. Il
gaya lingnieur en lui racontant lhistoire de leur unique
allumette, puis sa tentative avorte pour se procurer du feu  la
faon des sauvages.

Nous aviserons, rpondit lingnieur, et si nous ne trouvons pas
une substance analogue  lamadou...

-- Eh bien? demanda le marin.

-- Eh bien, nous ferons des allumettes.

-- Chimiques?

-- Chimiques!

-- Ce nest pas plus difficile que cela, scria le reporter, en
frappant sur lpaule du marin.

Celui-ci ne trouvait pas la chose si simple, mais il ne protesta
pas. Tous sortirent. Le temps tait redevenu beau. Un vif soleil
se levait sur lhorizon de la mer, et piquait de paillettes dor
les rugosits prismatiques de lnorme muraille.

Aprs avoir jet un rapide coup doeil autour de lui, lingnieur
sassit sur un quartier de roche. Harbert lui offrit quelques
poignes de moules et de sargasses, en disant:

Cest tout ce que nous avons, monsieur Cyrus.

-- Merci, mon garon, rpondit Cyrus Smith, cela suffira, -- pour
ce matin, du moins.

Et il mangea avec apptit cette maigre nourriture, quil arrosa
dun peu deau frache, puise  la rivire dans une vaste
coquille.

Ses compagnons le regardaient sans parler. Puis, aprs stre
rassasi tant bien que mal, Cyrus Smith, croisant ses bras, dit:

Ainsi, mes amis, vous ne savez pas encore si le sort nous a jets
sur un continent ou sur une le?

-- Non, monsieur Cyrus, rpondit le jeune garon.

-- Nous le saurons demain, reprit lingnieur. Jusque-l, il ny a
rien  faire.

-- Si, rpliqua Pencroff.

-- Quoi donc?

-- Du feu, dit le marin, qui, lui aussi, avait son ide fixe.

-- Nous en ferons, Pencroff, rpondit Cyrus Smith. -- Pendant que
vous me transportiez, hier, nai-je pas aperu, dans louest, une
montagne qui domine cette contre?

-- Oui, rpondit Gdon Spilett, une montagne qui doit tre assez
leve...

-- Bien, reprit lingnieur. Demain, nous monterons  son sommet,
et nous verrons si cette terre est une le ou un continent.
Jusque-l, je le rpte, rien  faire.

-- Si, du feu! dit encore lentt marin.

-- Mais on en fera, du feu! rpliqua Gdon Spilett. Un peu de
patience, Pencroff!

Le marin regarda Gdon Spilett dun air qui semblait dire: Sil
ny a que vous pour en faire, nous ne tterons pas du rti de
sitt! Mais il se tut.

Cependant Cyrus Smith navait point rpondu. Il semblait fort peu
proccup de cette question du feu. Pendant quelques instants, il
demeura absorb dans ses rflexions. Puis, reprenant la parole:

Mes amis, dit-il, notre situation est peut-tre dplorable, mais,
en tout cas, elle est fort simple.

Ou nous sommes sur un continent, et alors, au prix de fatigues
plus ou moins grandes, nous gagnerons quelque point habit, ou
bien nous sommes sur une le. Dans ce dernier cas, de deux choses
lune: si lle est habite, nous verrons  nous tirer daffaire
avec ses habitants; si elle est dserte, nous verrons  nous tirer
daffaire tout seuls.

-- Il est certain que rien nest plus simple, rpondit Pencroff.

-- Mais, que ce soit un continent ou une le, demanda Gdon
Spilett, o pensez-vous, Cyrus, que cet ouragan nous ait jets?

-- Au juste, je ne puis le savoir, rpondit lingnieur, mais les
prsomptions sont pour une terre du Pacifique. En effet, quand
nous avons quitt Richmond, le vent soufflait du nord-est, et sa
violence mme prouve que sa direction na pas d varier. Si cette
direction sest maintenue du nord-est au sud-ouest, nous avons
travers les tats de la Caroline du Nord, de la Caroline du Sud,
de la Gorgie, le golfe du Mexique, le Mexique lui-mme, dans sa
partie troite, puis une portion de locan Pacifique. Je nestime
pas  moins de six  sept mille milles la distance parcourue par
le ballon, et, pour peu que le vent ait vari dun demi-quart, il
a d nous porter soit sur larchipel de Mendana, soit sur les
Pomotou, soit mme, sil avait une vitesse plus grande que je ne
le suppose, jusquaux terres de la Nouvelle-Zlande. Si cette
dernire hypothse sest ralise, notre rapatriement sera facile.
Anglais ou Maoris, nous trouverons toujours  qui parler. Si, au
contraire, cette cte appartient  quelque le dserte dun
archipel micronsien, peut-tre pourrons-nous le reconnatre du
haut de ce cne qui domine la contre, et alors nous aviserons 
nous tablir ici, comme si nous ne devions jamais en sortir!

-- Jamais! scria le reporter. Vous dites: jamais! mon cher
Cyrus?

-- Mieux vaut mettre les choses au pis tout de suite, rpondit
lingnieur, et ne se rserver que la surprise du mieux.

-- Bien dit! rpliqua Pencroff. Et il faut esprer aussi que cette
le, si cen est une, ne sera pas prcisment situe en dehors de
la route des navires! Ce serait l vritablement jouer de malheur!

-- Nous ne saurons  quoi nous en tenir quaprs avoir fait, et
avant tout, lascension de la montagne, rpondit lingnieur.

-- Mais demain, monsieur Cyrus, demanda Harbert, serez-vous en
tat de supporter les fatigues de cette ascension?

-- Je lespre, rpondit lingnieur, mais  la condition que
matre Pencroff et toi, mon enfant, vous vous montriez chasseurs
intelligents et adroits.

-- Monsieur Cyrus, rpondit le marin, puisque vous parlez de
gibier, si,  mon retour, jtais aussi certain de pouvoir le
faire rtir que je suis certain de le rapporter...

-- Rapportez toujours, Pencroff, rpondit Cyrus Smith.

Il fut donc convenu que lingnieur et le reporter passeraient la
journe aux Chemines, afin dexaminer le littoral et le plateau
suprieur. Pendant ce temps, Nab, Harbert et le marin
retourneraient  la fort, y renouvelleraient la provision de
bois, et feraient main-basse sur toute bte de plume ou de poil
qui passerait  leur porte.

Ils partirent donc, vers dix heures du matin, Harbert confiant,
Nab joyeux, Pencroff murmurant  part lui:

Si,  mon retour, je trouve du feu  la maison, cest que le
tonnerre en personne sera venu lallumer!

Tous trois remontrent la berge, et, arrivs au coude que formait
la rivire, le marin, sarrtant, dit  ses deux compagnons:

Commenons-nous par tre chasseurs ou bcherons?

-- Chasseurs, rpondit Harbert. Voil dj Top qui est en qute.

-- Chassons donc, reprit le marin; puis, nous reviendrons ici
faire notre provision de bois.

Cela dit, Harbert, Nab et Pencroff, aprs avoir arrach trois
btons au tronc dun jeune sapin, suivirent Top, qui bondissait
dans les grandes herbes.

Cette fois, les chasseurs, au lieu de longer le cours de la
rivire, senfoncrent plus directement au coeur mme de la fort.
Ctaient toujours les mmes arbres, appartenant pour la plupart 
la famille des pins. En de certains endroits, moins presss,
isols par bouquets, ces pins prsentaient des dimensions
considrables, et semblaient indiquer, par leur dveloppement, que
cette contre se trouvait plus leve en latitude que ne le
supposait lingnieur. Quelques clairires, hrisses de souches
ronges par le temps, taient couvertes de bois mort, et formaient
ainsi dinpuisables rserves de combustible. Puis, la clairire
passe, le taillis se resserrait et devenait presque impntrable.

Se guider au milieu de ces massifs darbres, sans aucun chemin
fray, tait chose assez difficile. Aussi, le marin, de temps en
temps, jalonnait-il sa route en faisant quelques brises qui
devaient tre aisment reconnaissables. Mais peut-tre avait-il eu
tort de ne pas remonter le cours deau, ainsi quHarbert et lui
avaient fait pendant leur premire excursion, car, aprs une heure
de marche, pas un gibier ne stait encore montr. Top, en courant
sous les basses ramures, ne donnait lveil qu des oiseaux quon
ne pouvait approcher. Les couroucous eux-mmes taient absolument
invisibles, et il tait probable que le marin serait forc de
revenir  cette partie marcageuse de la fort, dans laquelle il
avait si heureusement opr sa pche aux ttras.

Eh! Pencroff, dit Nab dun ton un peu sarcastique, si cest l
tout le gibier que vous avez promis de rapporter  mon matre, il
ne faudra pas grand feu pour le faire rtir!

-- Patience, Nab, rpondit le marin, ce nest pas le gibier qui
manquera au retour!

-- Vous navez donc pas confiance en M Smith?

-- Si.

-- Mais vous ne croyez pas quil fera du feu?

-- Je le croirai quand le bois flambera dans le foyer.

-- Il flambera, puisque mon matre la dit!

-- Nous verrons!

Cependant, le soleil navait pas encore atteint le plus haut point
de sa course au-dessus de lhorizon.

Lexploration continua donc, et fut utilement marque par la
dcouverte quHarbert fit dun arbre dont les fruits taient
comestibles. Ctait le pin pigeon, qui produit une amande
excellente, trs estime dans les rgions tempres de lAmrique
et de lEurope. Ces amandes taient dans un parfait tat de
maturit, et Harbert les signala  ses deux compagnons, qui sen
rgalrent.

Allons, dit Pencroff, des algues en guise de pain, des moules
crues en guise de chair, et des amandes pour dessert, voil bien
le dner de gens qui nont plus une seule allumette dans leur
poche!

-- Il ne faut pas se plaindre, rpondit Harbert.

-- Je ne me plains pas, mon garon, rpondit Pencroff. Seulement,
je rpte que la viande est un peu trop conomise dans ce genre
de repas!

-- Top a vu quelque chose!... scria Nab, qui courut vers un
fourr au milieu duquel le chien avait disparu en aboyant.

Aux aboiements de Top se mlaient des grognements singuliers.

Le marin et Harbert avaient suivi Nab. Sil y avait l quelque
gibier, ce ntait pas le moment de discuter comment on pourrait
le faire cuire, mais bien comment on pourrait sen emparer.

Les chasseurs,  peine entrs dans le taillis, virent Top aux
prises avec un animal quil tenait par une oreille. Ce quadrupde
tait une espce de porc long de deux pieds et demi environ, dun
brun noirtre mais moins fonc au ventre, ayant un poil dur et peu
pais, et dont les doigts, alors fortement appliqus sur le sol,
semblaient runis par des membranes.

Harbert crut reconnatre en cet animal un cabiai, cest--dire un
des plus grands chantillons de lordre des rongeurs.

Cependant, le cabiai ne se dbattait pas contre le chien. Il
roulait btement ses gros yeux profondment engags dans une
paisse couche de graisse. Peut-tre voyait-il des hommes pour la
premire fois.

Cependant, Nab, ayant assur son bton dans sa main, allait
assommer le rongeur, quand celui-ci, sarrachant aux dents de Top,
qui ne garda quun bout de son oreille, poussa un vigoureux
grognement, se prcipita sur Harbert, le renversa  demi, et
disparut  travers bois.

Ah! le gueux! scria Pencroff.

Aussitt tous trois staient lancs sur les traces de Top, et au
moment o ils allaient le rejoindre, lanimal disparaissait sous
les eaux dune vaste mare, ombrage par de grands pins sculaires.

Nab, Harbert, Pencroff staient arrts, immobiles. Top stait
jet  leau, mais le cabiai, cach au fond de la mare, ne
paraissait plus.

Attendons, dit le jeune garon, car il viendra bientt respirer 
la surface.

-- Ne se noiera-t-il pas? demanda Nab.

-- Non, rpondit Harbert, puisquil a les pieds palms, et cest
presque un amphibie. Mais guettons-le.

Top tait rest  la nage. Pencroff et ses deux compagnons
allrent occuper chacun un point de la berge, afin de couper toute
retraite au cabiai, que le chien cherchait en nageant  la surface
de la mare.

Harbert ne se trompait pas. Aprs quelques minutes, lanimal
remonta au-dessus des eaux. Top dun bond fut sur lui, et
lempcha de plonger  nouveau. Un instant plus tard, le cabiai,
tran jusqu la berge, tait assomm dun coup du bton de Nab.

Hurrah! scria Pencroff, qui employait volontiers ce cri de
triomphe. Rien quun charbon ardent, et ce rongeur sera rong
jusquaux os!

Pencroff chargea le cabiai sur son paule, et, jugeant  la
hauteur du soleil quil devait tre environ deux heures, il donna
le signal du retour.

Linstinct de Top ne fut pas inutile aux chasseurs, qui, grce 
lintelligent animal, purent retrouver le chemin dj parcouru.
Une demi-heure aprs, ils arrivaient au coude de la rivire.

Ainsi quil lavait fait la premire fois, Pencroff tablit
rapidement un train de bois, bien que, faute de feu, cela lui
semblt une besogne inutile, et, le train suivant le fil de leau,
on revint vers les Chemines.

Mais, le marin nen tait pas  cinquante pas quil sarrtait,
poussait de nouveau un hurrah formidable, et, tendant la main vers
langle de la falaise:

Harbert! Nab! Voyez! scriait-il.

Une fume schappait et tourbillonnait au-dessus des roches!

CHAPITRE X

Quelques instants aprs, les trois chasseurs se trouvaient devant
un foyer ptillant. Cyrus Smith et le reporter taient l.
Pencroff les regardait lun et lautre, sans mot dire, son cabiai
 la main.

Eh bien, oui, mon brave, scria le reporter. Du feu, du vrai
feu, qui rtira parfaitement ce magnifique gibier dont nous nous
rgalerons tout  lheure!

-- Mais qui a allum?... demanda Pencroff.

-- Le soleil!

La rponse de Gdon Spilett tait exacte. Ctait le soleil qui
avait fourni cette chaleur dont smerveillait Pencroff. Le marin
ne voulait pas en croire ses yeux, et il tait tellement bahi,
quil ne pensait pas  interroger lingnieur.

Vous aviez donc une lentille, monsieur? demanda Harbert  Cyrus
Smith.

-- Non, mon enfant, rpondit celui-ci, mais jen ai fait une.

Et il montra lappareil qui lui avait servi de lentille. Ctaient
tout simplement les deux verres quil avait enlevs  la montre du
reporter et  la sienne. Aprs les avoir remplis deau et rendu
leurs bords adhrents au moyen dun peu de glaise, il stait
ainsi fabriqu une vritable lentille, qui, concentrant les rayons
solaires sur une mousse bien sche, en avait dtermin la
combustion.

Le marin considra lappareil, puis il regarda lingnieur sans
prononcer un mot. Seulement, son regard en disait long! Si, pour
lui, Cyrus SMith ntait pas un dieu, ctait assurment plus
quun homme. Enfin la parole lui revint, et il scria:

Notez cela, Monsieur Spilett, notez cela sur votre papier!

-- Cest not, rpondit le reporter.

Puis, Nab aidant, le marin disposa la broche, et le cabiai,
convenablement vid, grilla bientt, comme un simple cochon de
lait, devant une flamme claire et ptillante.

Les Chemines taient redevenues plus habitables, non seulement
parce que les couloirs schauffaient au feu du foyer, mais parce
que les cloisons de pierres et de sable avaient t rtablies.

On le voit, lingnieur et son compagnon avaient bien employ la
journe. Cyrus Smith avait presque entirement recouvr ses
forces, et stait essay en montant sur le plateau suprieur. De
ce point, son oeil, accoutum  valuer les hauteurs et les
distances, stait longtemps fix sur ce cne dont il voulait le
lendemain atteindre la cime. Le mont, situ  six milles environ
dans le nord-ouest, lui parut mesurer trois mille cinq cents pieds
au-dessus du niveau de la mer. Par consquent, le regard dun
observateur post  son sommet pourrait parcourir lhorizon dans
un rayon de cinquante milles au moins.

Il tait donc probable que Cyrus Smith rsoudrait aisment cette
question de continent ou dle,  laquelle il donnait, non sans
raison, le pas sur toutes les autres.

On soupa convenablement. La chair du cabiai fut dclare
excellente. Les sargasses et les amandes de pin pignon
compltrent ce repas, pendant lequel lingnieur parla peu. Il
tait proccup des projets du lendemain. Une ou deux fois,
Pencroff mit quelques ides sur ce quil conviendrait de faire,
mais Cyrus Smith, qui tait videmment un esprit mthodique, se
contenta de secouer la tte.

Demain, rptait-il, nous saurons  quoi nous en tenir, et nous
agirons en consquence.

Le repas termin, de nouvelles brasses de bois furent jetes sur
le foyer, et les htes des Chemines, y compris le fidle Top,
sendormirent dun profond sommeil. Aucun incident ne troubla
cette nuit paisible, et le lendemain, -- 29 mars, -- frais et
dispos, ils se rveillaient, prts  entreprendre cette excursion
qui devait fixer leur sort.

Tout tait prt pour le dpart. Les restes du cabiai pouvaient
nourrir pendant vingt-quatre heures encore Cyrus Smith et ses
compagnons. Dailleurs, ils espraient bien se ravitailler en
route. Comme les verres avaient t remis aux montres de
lingnieur et du reporter, Pencroff brla un peu de ce linge qui
devait servir damadou. Quant au silex, il ne devait pas manquer
dans ces terrains dorigine plutonienne.

Il tait sept heures et demie du matin, quand les explorateurs,
arms de btons, quittrent les Chemines. Suivant lavis de
Pencroff, il parut bon de prendre le chemin dj parcouru 
travers la fort, quitte  revenir par une autre route. Ctait
aussi la voie la plus directe pour atteindre la montagne. On
tourna donc langle sud, et on suivit la rive gauche de la
rivire, qui fut abandonne au point o elle se coudait vers le
sud-ouest. Le sentier, dj fray sous les arbres verts, fut
retrouv, et,  neuf heures, Cyrus Smith et ses compagnons
atteignaient la lisire occidentale de la fort.

Le sol, jusqualors peu accident, marcageux dabord, sec et
sablonneux ensuite, accusait une lgre pente, qui remontait du
littoral vers lintrieur de la contre. Quelques animaux, trs
fuyards, avaient t entrevus sous les futaies. Top les faisait
lever lestement, mais son matre le rappelait aussitt, car le
moment ntait pas venu de les poursuivre. Plus tard, on verrait.
Lingnieur ntait point homme  se laisser distraire de son ide
fixe. On ne se serait mme pas tromp en affirmant quil
nobservait le pays, ni dans sa configuration, ni dans ses
productions naturelles. Son seul objectif, ctait ce mont quil
prtendait gravir, et il y allait tout droit.

 dix heures, on fit une halte de quelques minutes. Au sortir de
la fort, le systme orographique de la contre avait apparu aux
regards. Le mont se composait de deux cnes. Le premier, tronqu 
une hauteur de deux mille cinq cents pieds environ, tait soutenu
par de capricieux contreforts, qui semblaient se ramifier comme
les griffes dune immense serre applique sur le sol. Entre ces
contreforts se creusaient autant de valles troites, hrisses
darbres, dont les derniers bouquets slevaient jusqu la
troncature du premier cne. Toutefois, la vgtation paraissait
tre moins fournie dans la partie de la montagne expose au nord-
est, et on y apercevait des zbrures assez profondes, qui devaient
tre des coules laviques. Sur le premier cne reposait un second
cne, lgrement arrondi  sa cime, et qui se tenait un peu de
travers. On et dit un vaste chapeau rond plac sur loreille. Il
semblait form dune terre dnude, que peraient en maint endroit
des roches rougetres.

Ctait le sommet de ce second cne quil convenait datteindre,
et larte des contreforts devait offrir la meilleure route pour y
arriver.

Nous sommes sur un terrain volcanique, avait dit Cyrus Smith, et
ses compagnons, le suivant, commencrent  slever peu  peu sur
le dos dun contrefort, qui, par une ligne sinueuse et par
consquent plus aisment franchissable, aboutissait au premier
plateau.

Les intumescences taient nombreuses sur ce sol, que les forces
plutoniennes avaient videmment convulsionn.  et l, blocs
erratiques, dbris nombreux de basalte, pierres ponces,
obsidiennes. Par bouquets isols, slevaient de ces conifres,
qui, quelques centaines de pieds plus bas, au fond des troites
gorges, formaient dpais massifs, presque impntrables aux
rayons du soleil.

Pendant cette premire partie de lascension sur les rampes
infrieures, Harbert fit remarquer des empreintes qui indiquaient
le passage rcent de grands animaux, fauves ou autres.

Ces btes-l ne nous cderont peut-tre pas volontiers leur
domaine? dit Pencroff.

-- Eh bien, rpondit le reporter, qui avait dj chass le tigre
aux Indes et le lion en Afrique, nous verrons  nous en
dbarrasser. Mais, en attendant, tenons-nous sur nos gardes!

Cependant, on slevait peu  peu. La route, accrue par des
dtours et des obstacles qui ne pouvaient tre franchis
directement, tait longue. Quelquefois aussi, le sol manquait
subitement, et lon se trouvait sur le bord de profondes crevasses
quil fallait tourner.  revenir ainsi sur ses pas, afin de suivre
quelque sentier praticable, ctait du temps employ et des
fatigues subies.  midi, quand la petite troupe fit halte pour
djeuner au pied dun large bouquet de sapins, prs dun petit
ruisseau qui sen allait en cascade, elle se trouvait encore  mi-
chemin du premier plateau, qui, ds lors, ne serait
vraisemblablement atteint qu la nuit tombante. De ce point,
lhorizon de mer se dveloppait plus largement; mais, sur la
droite, le regard, arrt par le promontoire aigu du sud-est, ne
pouvait dterminer si la cte se rattachait par un brusque retour
 quelque terre darrire plan.  gauche, le rayon de vue gagnait
bien quelques milles au nord; toutefois, ds le nord-ouest, au
point quoccupaient les explorateurs, il tait coup net par
larte dun contrefort bizarrement taill, qui formait comme la
puissante cule du cne central. On ne pouvait donc rien
pressentir encore de la question que voulait rsoudre Cyrus Smith.

 une heure, lascension fut reprise. Il fallut biaiser vers le
sud-ouest et sengager de nouveau dans des taillis assez pais.
L, sous le couvert des arbres, voletaient plusieurs couples de
gallinacs de la famille des faisans. Ctaient des tragopans,
orns dun fanon charnu qui pendait sur leurs gorges, et de deux
minces cornes cylindriques, plantes en arrire de leurs yeux.
Parmi ces couples, de la taille dun coq, la femelle tait
uniformment brune, tandis que le mle resplendissait sous son
plumage rouge, sem de petites larmes blanches.

Gdon Spilett, dun coup de pierre, adroitement et vigoureusement
lanc, tua un de ces tragopans, que Pencroff, affam par le grand
air, ne regarda pas sans quelque convoitise.

Aprs avoir quitt ce taillis, les ascensionnistes, se faisant la
courte chelle, gravirent sur un espace de cent pieds un talus
trs raide, et atteignirent un tage suprieur, peu fourni
darbres, dont le sol prenait une apparence volcanique. Il
sagissait alors de revenir vers lest, en dcrivant des lacets
qui rendaient les pentes plus praticables, car elles taient alors
fort raides, et chacun devait choisir avec soin lendroit o se
posait son pied. Nab et Harbert tenaient la tte, Pencroff la
queue; entre eux, Cyrus et le reporter. Les animaux qui
frquentaient ces hauteurs -- et les traces ne manquaient pas --
devaient ncessairement appartenir  ces races, au pied sr et 
lchine souple, des chamois ou des isards. On en vit quelques-
uns, mais ce ne fut pas le nom que leur donna Pencroff, car,  un
certain moment:

Des moutons! scria-t-il.

Tous staient arrts  cinquante pas dune demi-douzaine
danimaux de grande taille, aux fortes cornes courbes en arrire
et aplaties vers la pointe,  la toison laineuse, cache sous de
longs poils soyeux de couleur fauve.

Ce ntaient point des moutons ordinaires, mais une espce
communment rpandue dans les rgions montagneuses des zones
tempres,  laquelle Harbert donna le nom de mouflons.

Ont-ils des gigots et des ctelettes? demanda le marin.

-- Oui, rpondit Harbert.

-- Eh bien, ce sont des moutons! dit Pencroff.

Ces animaux, immobiles entre les dbris de basalte, regardaient
dun oeil tonn, comme sils voyaient pour la premire fois des
bipdes humains. Puis, leur crainte subitement veille, ils
disparurent en bondissant sur les roches.

Au revoir! leur cria Pencroff dun ton si comique, que Cyrus
Smith, Gdon Spilett, Harbert et Nab ne purent sempcher de
rire.

Lascension continua. On pouvait frquemment observer, sur
certaines dclivits, des traces de laves, trs capricieusement
stries. De petites solfatares coupaient parfois la route suivie
par les ascensionnistes, et il fallait en prolonger les bords. En
quelques points, le soufre avait dpos sous la forme de
concrtions cristallines, au milieu de ces matires qui prcdent
gnralement les panchements laviques, pouzzolanes  grains
irrguliers et fortement torrfis, cendres blanchtres faites
dune infinit de petits cristaux feldspathiques. Aux approches du
premier plateau, form par la troncature du cne infrieur, les
difficults de lascension furent trs prononces. Vers quatre
heures, lextrme zone des arbres avait t dpasse. Il ne
restait plus,  et l, que quelques pins grimaants et dcharns,
qui devaient avoir la vie dure pour rsister,  cette hauteur, aux
grands vents du large.

Heureusement pour lingnieur et ses compagnons, le temps tait
beau, latmosphre tranquille, car une violente brise,  une
altitude de trois mille pieds, et gn leurs volutions. La
puret du ciel au znith se sentait  travers la transparence de
lair. Un calme parfait rgnait autour deux. Ils ne voyaient plus
le soleil, alors cach par le vaste cran du cne suprieur, qui
masquait le demi-horizon de louest, et dont lombre norme,
sallongeant jusquau littoral, croissait  mesure que lastre
radieux sabaissait dans sa course diurne. Quelques vapeurs,
brumes plutt que nuages, commenaient  se montrer dans lest, et
se coloraient de toutes les couleurs spectrales sous laction des
rayons solaires.

Cinq cents pieds seulement sparaient alors les explorateurs du
plateau quils voulaient atteindre, afin dy tablir un campement
pour la nuit, mais ces cinq cents pieds saccrurent de plus de
deux milles par les zigzags quil fallut dcrire. Le sol, pour
ainsi dire, manquait sous le pied. Les pentes prsentaient souvent
un angle tellement ouvert, que lon glissait sur les coules de
laves, quand les stries, uses par lair, noffraient pas un point
dappui suffisant. Enfin, le soir se faisait peu  peu, et il
tait presque nuit, quand Cyrus Smith et ses compagnons, trs
fatigus par une ascension de sept heures, arrivrent au plateau
du premier cne.

Il fut alors question dorganiser le campement, et de rparer ses
forces, en soupant dabord, en dormant ensuite. Ce second tage de
la montagne slevait sur une base de roches, au milieu desquelles
on trouva facilement une retraite. Le combustible ntait pas
abondant. Cependant, on pouvait obtenir du feu au moyen des
mousses et des broussailles sches qui hrissaient certaines
portions du plateau. Pendant que le marin prparait son foyer sur
des pierres quil disposa  cet usage, Nab et Harbert soccuprent
de lapprovisionner en combustible.

Ils revinrent bientt avec leur charge de broussailles.

Le briquet fut battu, le linge brl recueillit les tincelles du
silex, et, sous le souffle de Nab, un feu ptillant se dveloppa,
en quelques instants,  labri des roches.

Ce feu ntait destin qu combattre la temprature un peu froide
de la nuit, et il ne fut pas employ  la cuisson du faisan, que
Nab rservait pour le lendemain. Les restes du cabiai et quelques
douzaines damandes de pin pignon formrent les lments du
souper. Il ntait pas encore six heures et demie que tout tait
termin.

Cyrus Smith eut alors la pense dexplorer, dans la demi-
obscurit, cette large assise circulaire qui supportait le cne
suprieur de la montagne. Avant de prendre quelque repos, il
voulait savoir si ce cne pourrait tre tourn  sa base, pour le
cas o ses flancs, trop dclives, le rendraient inaccessible
jusqu son sommet. Cette question ne laissait pas de le
proccuper, car il tait possible que, du ct o le chapeau
sinclinait, cest--dire vers le nord, le plateau ne ft pas
praticable. Or, si la cime de la montagne ne pouvait tre
atteinte, dune part, et si, de lautre, on ne pouvait contourner
la base du cne, il serait impossible dexaminer la portion
occidentale de la contre, et le but de lascension serait en
partie manqu.

Donc, lingnieur, sans tenir compte de ses fatigues, laissant
Pencroff et Nab organiser la couche, et Gdon Spilett noter les
incidents du jour, commena  suivre la lisire circulaire du
plateau, en se dirigeant vers le nord. Harbert laccompagnait.

La nuit tait belle et tranquille, lobscurit peu profonde
encore. Cyrus Smith et le jeune garon marchaient lun prs de
lautre, sans parler. En de certains endroits, le plateau
souvrait largement devant eux, et ils passaient sans encombre. En
dautres, obstru par les boulis, il noffrait quune troite
sente, sur laquelle deux personnes ne pouvaient marcher de front.
Il arriva mme quaprs une marche de vingt minutes, Cyrus Smith
et Harbert durent sarrter.  partir de ce point, le talus des
deux cnes affleurait. Plus dpaulement qui spart les deux
parties de la montagne. La contourner sur des pentes inclines 
prs de soixante-dix degrs devenait impraticable.

Mais, si lingnieur et le jeune garon durent renoncer  suivre
une direction circulaire, en revanche, la possibilit leur fut
alors donne de reprendre directement lascension du cne. En
effet, devant eux souvrait un ventrement profond du massif.
Ctait lgueulement du cratre suprieur, le goulot, si lon
veut, par lequel schappaient les matires ruptives liquides, 
lpoque o le volcan tait encore en activit. Les laves durcies,
les scories encrotes formaient une sorte descalier naturel, aux
marches largement dessines, qui devaient faciliter laccs du
sommet de la montagne. Un coup doeil suffit  Cyrus Smith pour
reconnatre cette disposition, et, sans hsiter, suivi du jeune
garon, il sengagea dans lnorme crevasse, au milieu dune
obscurit croissante.

Ctait encore une hauteur de mille pieds  franchir.

Les dclivits intrieures du cratre seraient-elles praticables?
On le verrait bien. Lingnieur continuerait sa marche
ascensionnelle, tant quil ne serait pas arrt. Heureusement, ces
dclivits, trs allonges et trs sinueuses, dcrivaient un large
pas de vis  lintrieur du volcan, et favorisaient la marche en
hauteur.

Quant au volcan lui-mme, on ne pouvait douter quil ne ft
compltement teint. Pas une fume ne schappait de ses flancs.
Pas une flamme ne se dcelait dans les cavits profondes. Pas un
grondement, pas un murmure, pas un tressaillement ne sortait de ce
puits obscur, qui se creusait peut-tre jusquaux entrailles du
globe. Latmosphre mme, au dedans de ce cratre, ntait sature
daucune vapeur sulfureuse. Ctait plus que le sommeil dun
volcan, ctait sa complte extinction.

La tentative de Cyrus Smith devait russir. Peu  peu, Harbert et
lui, en remontant sur les parois internes, virent le cratre
slargir au-dessus de leur tte. Le rayon de cette portion
circulaire du ciel, encadre par les bords du cne, saccrut
sensiblement.  chaque pas, pour ainsi dire, que firent Cyrus
Smith et Harbert, de nouvelles toiles entrrent dans le champ de
leur vision. Les magnifiques constellations de ce ciel austral
resplendissaient. Au znith, brillaient dun pur clat la
splendide Antars du Scorpion, et, non loin, cette B du Centaure
que lon croit tre ltoile la plus rapproche du globe
terrestre. Puis,  mesure que svasait le cratre, apparurent
Fomalhaut du Poisson, le Triangle austral, et enfin, presque au
ple antarctique du monde, cette tincelante Croix du Sud, qui
remplace la Polaire de lhmisphre boral.

Il tait prs de huit heures, quand Cyrus Smith et Harbert mirent
le pied sur la crte suprieure du mont, au sommet du cne.

Lobscurit tait complte alors, et ne permettait pas au regard
de stendre sur un rayon de deux milles. La mer entourait-elle
cette terre inconnue, ou cette terre se rattachait-elle, dans
louest,  quelque continent du Pacifique? On ne pouvait encore le
reconnatre. Vers louest, une bande nuageuse, nettement dessine
 lhorizon, accroissait les tnbres, et loeil ne savait
dcouvrir si le ciel et leau sy confondaient sur une mme ligne
circulaire.

Mais, en un point de cet horizon, une vague lueur parut soudain,
qui descendait lentement,  mesure que le nuage montait vers le
znith.

Ctait le croissant dli de la lune, dj prs de disparatre.
Mais sa lumire suffit  dessiner nettement la ligne horizontale,
alors dtache du nuage, et lingnieur put voir son image
tremblotante se reflter un instant sur une surface liquide.

Cyrus Smith saisit la main du jeune garon, et, dune voix grave:

Une le! dit-il, au moment o le croissant lunaire steignait
dans les flots.

CHAPITRE XI

Une demi-heure plus tard, Cyrus Smith et Harbert taient de retour
au campement. Lingnieur se bornait  dire  ses compagnons que
la terre sur laquelle le hasard les avait jets tait une le, et
que, le lendemain, on aviserait. Puis, chacun sarrangea de son
mieux pour dormir, et, dans ce trou de basalte,  une hauteur de
deux mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, par une
nuit paisible, les insulaires gotrent un repos profond.

Le lendemain, 30 mars, aprs un djeuner sommaire, dont le
tragopan rti fit tous les frais, lingnieur voulut remonter au
sommet du volcan, afin dobserver avec attention lle dans
laquelle lui et les siens taient emprisonns pour la vie, peut-
tre, si cette le tait situe  une grande distance de toute
terre, ou si elle ne se trouvait pas sur le chemin des navires qui
visitent les archipels de locan Pacifique. Cette fois, ses
compagnons le suivirent dans cette nouvelle exploration. Eux
aussi, ils voulaient voir cette le  laquelle ils allaient
demander de subvenir  tous leurs besoins.

Il devait tre sept heures du matin environ, quand Cyrus Smith,
Harbert, Pencroff, Gdon Spilett et Nab quittrent le campement.
Aucun ne paraissait inquiet de la situation qui lui tait faite.
Ils avaient foi en eux, sans doute, mais il faut observer que le
point dappui de cette foi ntait pas le mme chez Cyrus Smith
que chez ses compagnons.

Lingnieur avait confiance, parce quil se sentait capable
darracher  cette nature sauvage tout ce qui serait ncessaire 
la vie de ses compagnons et  la sienne, et ceux-ci ne redoutaient
rien, prcisment parce que Cyrus Smith tait avec eux. Cette
nuance se comprendra. Pencroff surtout, depuis lincident du feu
rallum, naurait pas dsespr un instant, quand bien mme il se
ft trouv sur un roc nu, si lingnieur et t avec lui sur ce
roc.

Bah! dit-il, nous sommes sortis de Richmond, sans la permission
des autorits! Ce serait bien le diable si nous ne parvenions pas
un jour ou lautre  partir dun lieu o personne ne nous
retiendra certainement!

Cyrus Smith suivit le mme chemin que la veille. On contourna le
cne par le plateau qui formait paulement, jusqu la gueule de
lnorme crevasse.

Le temps tait magnifique. Le soleil montait sur un ciel pur et
couvrait de ses rayons tout le flanc oriental de la montagne.

Le cratre fut abord. Il tait bien tel que lingnieur lavait
reconnu dans lombre, cest--dire un vaste entonnoir qui allait
en svasant jusqu une hauteur de mille pieds au-dessus du
plateau. Au bas de la crevasse, de larges et paisses coules de
laves serpentaient sur les flancs du mont et jalonnaient ainsi la
route des matires ruptives jusquaux valles infrieures qui
sillonnaient la portion septentrionale de lle.

Lintrieur du cratre, dont linclinaison ne dpassait pas
trente-cinq  quarante degrs, ne prsentait ni difficults ni
obstacles  lascension.

On y remarquait les traces de laves trs anciennes, qui
probablement spanchaient par le sommet du cne, avant que cette
crevasse latrale leur et ouvert une voie nouvelle.

Quant  la chemine volcanique qui tablissait la communication
entre les couches souterraines et le cratre, on ne pouvait en
estimer la profondeur par le regard, car elle se perdait dans
lobscurit. Mais, quant  lextinction complte du volcan, elle
ntait pas douteuse.

Avant huit heures, Cyrus Smith et ses compagnons taient runis au
sommet du cratre, sur une intumescence conique qui en
boursouflait le bord septentrional.

La mer! la mer partout! scrirent-ils, comme si leurs lvres
neussent pu retenir ce mot qui faisait deux des insulaires.

La mer, en effet, limmense nappe deau circulaire autour deux!
Peut-tre, en remontant au sommet du cne, Cyrus Smith avait-il eu
lespoir de dcouvrir quelque cte, quelque le rapproche, quil
navait pu apercevoir la veille pendant lobscurit. Mais rien
napparut jusquaux limites de lhorizon, cest--dire sur un
rayon de plus de cinquante milles. Aucune terre en vue. Pas une
voile. Toute cette immensit tait dserte, et lle occupait le
centre dune circonfrence qui semblait tre infinie.

Lingnieur et ses compagnons, muets, immobiles, parcoururent du
regard, pendant quelques minutes, tous les points de lOcan. Cet
Ocan, leurs yeux le fouillrent jusqu ses plus extrmes
limites. Mais Pencroff, qui possdait une si merveilleuse
puissance de vision, ne vit rien, et certainement, si une terre se
ft releve  lhorizon, quand bien mme elle net apparu que
sous lapparence dune insaisissable vapeur, le marin laurait
indubitablement reconnue, car ctaient deux vritables tlescopes
que la nature avait fixs sous son arcade sourcilire! De lOcan,
les regards se reportrent sur lle quils dominaient tout
entire, et la premire question qui fut pose le fut par Gdon
Spilett, en ces termes: Quelle peut tre la grandeur de cette
le?

Vritablement, elle ne paraissait pas considrable au milieu de
cet immense Ocan.

Cyrus Smith rflchit pendant quelques instants; il observa
attentivement le primtre de lle, en tenant compte de la
hauteur  laquelle il se trouvait plac; puis:

Mes amis, dit-il, je ne crois pas me tromper en donnant au
littoral de lle un dveloppement de plus de cent milles.

-- Et consquemment, sa superficie?...

-- Il est difficile de lapprcier, rpondit lingnieur, car elle
est trop capricieusement dcoupe.

Si Cyrus Smith ne se trompait pas dans son valuation, lle
avait,  peu de chose prs, ltendue de Malte ou Zante, dans la
Mditerrane; mais elle tait,  la fois, beaucoup plus
irrgulire, et moins riche en caps, promontoires, pointes, baies,
anses ou criques. Sa forme, vritablement trange, surprenait le
regard, et quand Gdon Spilett, sur le conseil de lingnieur, en
eut dessin les contours, on trouva quelle ressemblait  quelque
fantastique animal, une sorte de ptropode monstrueux, qui et t
endormi  la surface du Pacifique.

Voici, en effet, la configuration exacte de cette le, quil
importe de faire connatre, et dont la carte fut immdiatement
dresse par le reporter avec une prcision suffisante.

La portion est du littoral, cest--dire celle sur laquelle les
naufrags avaient atterri, schancrait largement et bordait une
vaste baie termine au sud-est par un cap aigu, quune pointe
avait cach  Pencroff, lors de sa premire exploration. Au nord-
est, deux autres caps fermaient la baie, et entre eux se creusait
un troit golfe qui ressemblait  la mchoire entrouverte de
quelque formidable squale.

Du nord-est au nord-ouest, la cte sarrondissait comme le crne
aplati dun fauve, pour se relever en formant une sorte de
gibbosit qui nassignait pas un dessin trs dtermin  cette
partie de lle, dont le centre tait occup par la montagne
volcanique. De ce point, le littoral courait assez rgulirement
nord et sud, creus, aux deux tiers de son primtre, par une
troite crique,  partir de laquelle il finissait en une longue
queue, semblable  lappendice caudal dun gigantesque alligator.

Cette queue formait une vritable presqule qui sallongeait de
plus de trente milles en mer,  compter du cap sud-est de lle,
dj mentionn, et elle sarrondissait en dcrivant une rade
foraine, largement ouverte, que dessinait le littoral infrieur de
cette terre si trangement dcoupe.

Dans sa plus petite largeur, cest--dire entre les Chemines et
la crique observe sur la cte occidentale qui lui correspondait
en latitude, lle mesurait dix milles seulement; mais sa plus
grande longueur, de la mchoire du nord-est  lextrmit de la
queue du sud-ouest, ne comptait pas moins de trente milles.

Quant  lintrieur de lle, son aspect gnral tait celui-ci:
trs boise dans toute sa portion mridionale depuis la montagne
jusquau littoral, elle tait aride et sablonneuse dans sa partie
septentrionale. Entre le volcan et la cte est, Cyrus Smith et ses
compagnons furent assez surpris de voir un lac, encadr dans sa
bordure darbres verts, dont ils ne souponnaient pas lexistence.
Vu de cette hauteur, le lac semblait tre au mme niveau que la
mer, mais, rflexion faite, lingnieur expliqua  ses compagnons
que laltitude de cette petite nappe deau devait tre de trois
cents pieds, car le plateau qui lui servait de bassin ntait que
le prolongement de celui de la cte.

Cest donc un lac deau douce? demanda Pencroff.

-- Ncessairement, rpondit lingnieur, car il doit tre aliment
par les eaux qui scoulent de la montagne.

-- Japerois une petite rivire qui sy jette, dit Harbert, en
montrant un troit ruisseau, dont la source devait spancher dans
les contreforts de louest.

-- En effet, rpondit Cyrus Smith, et puisque ce ruisseau alimente
le lac il est probable que du ct de la mer il existe un
dversoir par lequel schappe le trop-plein des eaux. Nous
verrons cela  notre retour.

Ce petit cours deau, assez sinueux, et la rivire dj reconnue,
tel tait le systme hydrographique, du moins tel il se
dveloppait aux yeux des explorateurs. Cependant, il tait
possible que, sous ces masses darbres qui faisaient des deux
tiers de lle une fort immense, dautres rios scoulassent vers
la mer. On devait mme le supposer, tant cette rgion se montrait
fertile et riche des plus magnifiques chantillons de la flore des
zones tempres. Quant  la partie septentrionale, nul indice
deaux courantes; peut-tre des eaux stagnantes dans la portion
marcageuse du nord-est, mais voil tout; en somme, des dunes, des
sables, une aridit trs prononce qui contrastait vivement avec
lopulence du sol dans sa plus grande tendue.

Le volcan noccupait pas la partie centrale de lle. Il se
dressait, au contraire, dans la rgion du nord-ouest, et semblait
marquer la limite des deux zones. Au sud-ouest, au sud et au sud-
est, les premiers tages des contreforts disparaissaient sous des
masses de verdure. Au nord, au contraire, on pouvait suivre leurs
ramifications, qui allaient mourir sur les plaines de sable.
Ctait aussi de ce ct quau temps des ruptions, les
panchements staient frays un passage, et une large chausse de
laves se prolongeait jusqu cette troite mchoire qui formait
golfe au nord-est.

Cyrus Smith et les siens demeurrent une heure ainsi au sommet de
la montagne. Lle se dveloppait sous leurs regards comme un plan
en relief avec ses teintes diverses, vertes pour les forts,
jaunes pour les sables, bleues pour les eaux. Ils la saisissaient
dans tout son ensemble, et ce sol cach sous limmense verdure, le
thalweg des valles ombreuses, lintrieur des gorges troites,
creuses au pied du volcan, chappaient seuls  leurs
investigations.

Restait une question grave  rsoudre, et qui devait
singulirement influer sur lavenir des naufrags.

Lle tait-elle habite?

Ce fut le reporter qui posa cette question,  laquelle il semblait
que lon pt dj rpondre ngativement, aprs le minutieux examen
qui venait dtre fait des diverses rgions de lle.

Nulle part on napercevait loeuvre de la main humaine. Pas une
agglomration de cases, pas une cabane isole, pas une pcherie
sur le littoral. Aucune fume ne slevait dans lair et ne
trahissait la prsence de lhomme. Il est vrai, une distance de
trente milles environ sparait les observateurs des points
extrmes, cest--dire de cette queue qui se projetait au sud-
ouest, et il et t difficile, mme aux yeux de Pencroff, dy
dcouvrir une habitation. On ne pouvait, non plus, soulever ce
rideau de verdure qui couvrait les trois quarts de lle, et voir
sil abritait ou non quelque bourgade.

Mais, gnralement, les insulaires, dans ces troits espaces
mergs des flots du Pacifique, habitent plutt le littoral, et le
littoral paraissait tre absolument dsert.

Jusqu plus complte exploration, on pouvait donc admettre que
lle tait inhabite.

Mais tait-elle frquente, au moins temporairement, par les
indignes des les voisines?  cette question, il tait difficile
de rpondre. Aucune terre napparaissait dans un rayon denviron
cinquante milles. Mais cinquante milles peuvent tre facilement
franchis, soit par des praos malais, soit par de grandes pirogues
polynsiennes. Tout dpendait donc de la situation de lle, de
son isolement sur le Pacifique, ou de sa proximit des archipels.

Cyrus Smith parviendrait-il sans instruments  relever plus tard
sa position en latitude et en longitude? Ce serait difficile. Dans
le doute, il tait donc convenable de prendre certaines
prcautions contre une descente possible des indignes voisins.

Lexploration de lle tait acheve, sa configuration dtermine,
son relief cot, son tendue calcule, son hydrographie et son
orographie reconnues. La disposition des forts et des plaines
avait t releve dune manire gnrale sur le plan du reporter.
Il ny avait plus qu redescendre les pentes de la montagne, et 
explorer le sol au triple point de vue de ses ressources
minrales, vgtales et animales.

Mais, avant de donner  ses compagnons le signal du dpart, Cyrus
Smith leur dit de sa voix calme et grave:

Voici, mes amis, ltroit coin de terre sur lequel la main du
Tout-Puissant nous a jets. Cest ici que nous allons vivre,
longtemps peut-tre. Peut-tre aussi, un secours inattendu nous
arrivera-t-il, si quelque navire passe par hasard... Je dis par
hasard, car cette le est peu importante; elle noffre mme pas un
port qui puisse servir de relche aux btiments, et il est 
craindre quelle ne soit situe en dehors des routes ordinairement
suivies, cest--dire trop au sud pour les navires qui frquentent
les archipels du Pacifique, trop au nord pour ceux qui se rendent
 lAustralie en doublant le cap Horn. Je ne veux rien vous
dissimuler de la situation...

-- Et vous avez raison, mon cher Cyrus, rpondit vivement le
reporter. Vous avez affaire  des hommes. Ils ont confiance en
vous, et vous pouvez compter sur eux. -- Nest-ce pas, mes amis?

-- Je vous obirai en tout, monsieur Cyrus, dit Harbert, qui
saisit la main de lingnieur.

-- Mon matre, toujours et partout! scria Nab.

-- Quant  moi, dit le marin, que je perde mon nom si je boude 
la besogne, et si vous le voulez bien, monsieur Smith, nous ferons
de cette le une petite Amrique! Nous y btirons des villes, nous
y tablirons des chemins de fer, nous y installerons des
tlgraphes, et un beau jour, quand elle sera bien transforme,
bien amnage, bien civilise, nous irons loffrir au gouvernement
de lUnion! Seulement, je demande une chose.

-- Laquelle? rpondit le reporter.

-- Cest de ne plus nous considrer comme des naufrags, mais bien
comme des colons qui sont venus ici pour coloniser!

Cyrus Smith ne put sempcher de sourire, et la motion du marin
fut adopte. Puis, il remercia ses compagnons, et ajouta quil
comptait sur leur nergie et sur laide du ciel.

Eh bien! en route pour les Chemines! scria Pencroff.

-- Un instant, mes amis, rpondit lingnieur, il me parat bon de
donner un nom  cette le, ainsi quaux caps, aux promontoires,
aux cours deau que nous avons sous les yeux.

-- Trs bon, dit le reporter. Cela simplifiera  lavenir les
instructions que nous pourrons avoir  donner ou  suivre.

-- En effet, reprit le marin, cest dj quelque chose de pouvoir
dire o lon va et do lon vient. Au moins, on a lair dtre
quelque part.

-- Les Chemines, par exemple, dit Harbert.

-- Juste! rpondit Pencroff. Ce nom-l, ctait dj plus commode,
et cela mest venu tout seul. Garderons-nous  notre premier
campement ce nom de Chemines, monsieur Cyrus?

-- Oui, Pencroff, puisque vous lavez baptis ainsi.

-- Bon, quant aux autres, ce sera facile, reprit le marin, qui
tait en verve. Donnons-leur des noms comme faisaient les
Robinsons dont Harbert ma lu plus dune fois lhistoire: la baie
Providence, la pointe des Cachalots, le cap de lEspoir
tromp!...

-- Ou plutt les noms de M Smith, rpondit Harbert, de M Spilett,
de Nab!...

-- Mon nom! scria Nab, en montrant ses dents tincelantes de
blancheur.

-- Pourquoi pas? rpliqua Pencroff. Le port Nab, cela ferait
trs bien! Et le cap Gdon...

-- Je prfrerais des noms emprunts  notre pays, rpondit le
reporter, et qui nous rappelleraient lAmrique.

-- Oui, pour les principaux, dit alors Cyrus Smith, pour ceux des
baies ou des mers, je ladmets volontiers. Que nous donnions 
cette vaste baie de lest le nom de baie de lUnion, par exemple,
 cette large chancrure du sud, celui de baie Washington, au mont
qui nous porte en ce moment, celui de mont Franklin,  ce lac qui
stend sous nos regards, celui de lac Grant, rien de mieux, mes
amis. Ces noms nous rappelleront notre pays et ceux des grands
citoyens qui lont honor; mais pour les rivires, les golfes, les
caps, les promontoires, que nous apercevons du haut de cette
montagne, choisissons des dnominations que rappellent plutt leur
configuration particulire. Elles se graveront mieux dans notre
esprit, et seront en mme temps plus pratiques. La forme de lle
est assez trange pour que nous ne soyons pas embarrasss
dimaginer des noms qui fassent figure. Quant aux cours deau que
nous ne connaissons pas, aux diverses parties de la fort que nous
explorerons plus tard, aux criques qui seront dcouvertes dans la
suite, nous les baptiserons  mesure quils se prsenteront 
nous. Quen pensez-vous, mes amis?

La proposition de lingnieur fut unanimement admise par ses
compagnons. Lle tait l sous leurs yeux comme une carte
dploye, et il ny avait quun nom  mettre  tous ses angles
rentrants ou sortants, comme  tous ses reliefs. Gdon Spilett
les inscrirait  mesure, et la nomenclature gographique de lle
serait dfinitivement adopte.

Tout dabord, on nomma baie de lUnion, baie Washington et mont
Franklin, les deux baies et la montagne, ainsi que lavait fait
lingnieur.

Maintenant, dit le reporter,  cette presqule qui se projette
au sud-ouest de lle, je proposerai de donner le nom de
presqule Serpentine, et celui de promontoire du Reptile
(Reptile-end)  la queue recourbe qui la termine, car cest
vritablement une queue de reptile.

-- Adopt, dit lingnieur.

--  prsent, dit Harbert, cette autre extrmit de lle, ce
golfe qui ressemble si singulirement  une mchoire ouverte,
appelons-le golfe du Requin (Shark-gulf).

-- Bien trouv! scria Pencroff, et nous complterons limage en
nommant cap Mandibule (Mandible-cape) les deux parties de la
mchoire.

-- Mais il y a deux caps, fit observer le reporter.

-- Eh bien! rpondit Pencroff, nous aurons le cap Mandibule-Nord
et le cap Mandibule-Sud.

-- Ils sont inscrits, rpondit Gdon Spilett.

-- Reste  nommer la pointe  lextrmit sud-est de lle, dit
Pencroff.

-- Cest--dire lextrmit de la baie de lUnion? rpondit
Harbert.

-- Cap de la Griffe (Claw-cape), scria aussitt Nab, qui
voulait aussi, lui, tre parrain dun morceau quelconque de son
domaine.

Et, en vrit, Nab avait trouv une dnomination excellente, car
ce cap reprsentait bien la puissante griffe de lanimal
fantastique que figurait cette le si singulirement dessine.

Pencroff tait enchant de la tournure que prenaient les choses,
et les imaginations, un peu surexcites, eurent bientt donn:

 la rivire qui fournissait leau potable aux colons, et prs de
laquelle le ballon les avait jets, le nom de la Mercy, -- un
vritable remerciement  la Providence;  llot sur lequel les
naufrags avaient pris pied tout dabord, le nom de llot du
Salut (Safety-island); au plateau qui couronnait la haute muraille
de granit, au-dessus des Chemines, et do le regard pouvait
embrasser toute la vaste baie, le nom de plateau de Grande-vue;
enfin  tout ce massif dimpntrables bois qui couvraient la
presqule Serpentine, le nom de forts du Far-West.

La nomenclature des parties visibles et connues de lle tait
ainsi termine, et, plus tard, on la complterait au fur et 
mesure des nouvelles dcouvertes.

Quant  lorientation de lle, lingnieur lavait dtermine
approximativement par la hauteur et la position du soleil, ce qui
mettait  lest la baie de lUnion et tout le plateau de Grande-
vue. Mais le lendemain, en prenant lheure exacte du lever et du
coucher du soleil, et en relevant sa position au demi-temps coul
entre ce lever et ce coucher, il comptait fixer exactement le nord
de lle, car, par suite de sa situation dans lhmisphre
austral, le soleil, au moment prcis de sa culmination, passait au
nord, et non pas au midi, comme, en son mouvement apparent, il
semble le faire pour les lieux situs dans lhmisphre boral.

Tout tait donc termin, et les colons navaient plus qu
redescendre le mont Franklin pour revenir aux Chemines, lorsque
Pencroff de scrier:

Eh bien! nous sommes de fameux tourdis!

-- Pourquoi cela? demanda Gdon Spilett, qui avait ferm son
carnet, et se levait pour partir.

-- Et notre le? Comment! Nous avons oubli de la baptiser?

Harbert allait proposer de lui donner le nom de lingnieur, et
tous ses compagnons y eussent applaudi, quand Cyrus Smith dit
simplement:

Appelons-la du nom dun grand citoyen, mes amis, de celui qui
lutte maintenant pour dfendre lunit de la rpublique
amricaine! Appelons-la lle Lincoln!

Trois hurrahs furent la rponse faite  la proposition de
lingnieur.

Et ce soir-l, avant de sendormir, les nouveaux colons causrent
de leur pays absent; ils parlrent de cette terrible guerre qui
lensanglantait; ils ne pouvaient douter que le Sud ne ft bientt
rduit, et que la cause du Nord, la cause de la justice, ne
triompht, grce  Grant, grce  Lincoln!

Or, ceci se passait le 30 mars 1865, et ils ne savaient gure que,
seize jours aprs, un crime effroyable serait commis  Washington,
et que, le vendredi saint, Abraham Lincoln tomberait sous la balle
dun fanatique.

CHAPITRE XII

Les colons de lle Lincoln jetrent un dernier regard autour
deux, ils firent le tour du cratre par son troite arte, et,
une demi-heure aprs, ils taient redescendus sur le premier
plateau,  leur campement de la nuit.

Pencroff pensa quil tait lheure de djeuner, et,  ce propos,
il fut question de rgler les deux montres de Cyrus Smith et du
reporter.

On sait que celle de Gdon Spilett avait t respecte par leau
de mer, puisque le reporter avait t jet tout dabord sur le
sable, hors de latteinte des lames. Ctait un instrument tabli
dans des conditions excellentes, un vritable chronomtre de
poche, que Gdon Spilett navait jamais oubli de remonter
soigneusement chaque jour.

Quant  la montre de lingnieur, elle stait ncessairement
arrte pendant le temps que Cyrus Smith avait pass dans les
dunes.

Lingnieur la remonta donc, et, estimant approximativement par la
hauteur du soleil quil devait tre environ neuf heures du matin,
il mit sa montre  cette heure.

Gdon Spilett allait limiter, quand lingnieur, larrtant de
la main, lui dit:

Non, mon cher Spilett, attendez. Vous avez conserv lheure de
Richmond, nest-ce pas?

-- Oui, Cyrus.

-- Par consquent, votre montre est rgle sur le mridien de
cette ville, mridien qui est  peu prs celui de Washington?

-- Sans doute.

-- Eh bien, conservez-la ainsi. Contentez-vous de la remonter trs
exactement, mais ne touchez pas aux aiguilles. Cela pourra nous
servir.

--  quoi bon? pensa le marin.

On mangea, et si bien, que la rserve de gibier et damandes fut
totalement puise. Mais Pencroff ne fut nullement inquiet. On se
rapprovisionnerait en route. Top, dont la portion avait t fort
congrue, saurait bien trouver quelque nouveau gibier sous le
couvert des taillis. En outre, le marin songeait  demander tout
simplement  lingnieur de fabriquer de la poudre, un ou deux
fusils de chasse, et il pensait que cela ne souffrirait aucune
difficult. En quittant le plateau, Cyrus Smith proposa  ses
compagnons de prendre un nouveau chemin pour revenir aux
Chemines. Il dsirait reconnatre ce lac Grant si magnifiquement
encadr dans sa bordure darbres. On suivit donc la crte de lun
des contreforts, entre lesquels le creek qui lalimentait, prenait
probablement sa source. En causant, les colons nemployaient plus
dj que les noms propres quils venaient de choisir, et cela
facilitait singulirement lchange de leurs ides. Harbert et
Pencroff -- lun jeune et lautre un peu enfant -- taient
enchants, et, tout en marchant, le marin disait:

Hein! Harbert! comme cela va! Pas possible de nous perdre, mon
garon, puisque, soit que nous suivions la route du lac Grant,
soit que nous rejoignions la Mercy  travers les bois du Far-West,
nous arriverons ncessairement au plateau de Grande-vue, et, par
consquent,  la baie de lUnion!

Il avait t convenu que, sans former une troupe compacte, les
colons ne scarteraient pas trop les uns des autres. Trs
certainement, quelques animaux dangereux habitaient ces paisses
forts de lle, et il tait prudent de se tenir sur ses gardes.
Le plus gnralement, Pencroff, Harbert et Nab marchaient en tte,
prcds de Top, qui fouillait les moindres coins. Le reporter et
lingnieur allaient de compagnie, Gdon Spilett, prt  noter
tout incident, lingnieur, silencieux la plupart du temps, et ne
scartant de sa route que pour ramasser, tantt une chose, tantt
une autre, substance minrale ou vgtale, quil mettait dans sa
poche sans faire aucune rflexion.

Que diable ramasse-t-il donc ainsi? murmurait Pencroff. Jai beau
regarder, je ne vois rien qui vaille la peine de se baisser!

Vers dix heures, la petite troupe descendait les dernires rampes
du mont Franklin. Le sol ntait encore sem que de buissons et de
rares arbres. On marchait sur une terre jauntre et calcine,
formant une plaine longue dun mille environ, qui prcdait la
lisire des bois. De gros quartiers de ce basalte qui, suivant les
expriences de Bischof, a exig, pour se refroidir, trois cent
cinquante millions dannes, jonchaient la plaine, trs tourmente
par endroits. Cependant, il ny avait pas trace des laves, qui
staient plus particulirement panches par les pentes
septentrionales.

Cyrus Smith croyait donc atteindre, sans incident, le cours du
creek, qui, suivant lui, devait se drouler sous les arbres,  la
lisire de la plaine, quand il vit revenir prcipitamment Harbert,
tandis que Nab et le marin se dissimulaient derrire les roches.

Quy a-t-il, mon garon? demanda Gdon Spilett.

-- Une fume, rpondit Harbert. Nous avons vu une fume monter
entre les roches,  cent pas de nous.

-- Des hommes en cet endroit? scria le reporter.

-- vitons de nous montrer avant de savoir  qui nous avons
affaire, rpondit Cyrus Smith. Je redoute plutt les indignes,
sil y en a sur cette le, que je ne les dsire. O est Top?

-- Top est en avant.

-- Et il naboie pas?

-- Non.

-- Cest bizarre. Nanmoins, essayons de le rappeler.

En quelques instants, lingnieur, Gdon Spilett et Harbert
avaient rejoint leurs deux compagnons, et, comme eux, ils
seffacrent derrire des dbris de basalte. De l, ils
aperurent, trs visiblement, une fume qui tourbillonnait en
slevant dans lair, fume dont la couleur jauntre tait trs
caractrise.

Top, rappel par un lger sifflement de son matre, revint, et
celui-ci, faisant signe  ses compagnons de lattendre, se glissa
entre les roches.

Les colons, immobiles, attendaient avec une certaine anxit le
rsultat de cette exploration, quand un appel de Cyrus Smith les
fit accourir. Ils le rejoignirent aussitt, et furent tout dabord
frapps de lodeur dsagrable qui imprgnait latmosphre.

Cette odeur, aisment reconnaissable, avait suffi  lingnieur
pour deviner ce qutait cette fume qui, tout dabord, avait d
linquiter, et non sans raison.

Ce feu, dit-il, ou plutt cette fume, cest la nature seule qui
en fait les frais. Il ny a l quune source sulfureuse, qui nous
permettra de traiter efficacement nos laryngites.

-- Bon! scria Pencroff. Quel malheur que je ne sois pas
enrhum!

Les colons se dirigrent alors vers lendroit do schappait la
fume. L, ils virent une source sulfure sodique, qui coulait
assez abondamment entre les roches, et dont les eaux dgageaient
une vive odeur dacide sulfhydrique, aprs avoir absorb loxygne
de lair.

Cyrus Smith, y trempant la main, trouva ces eaux onctueuses au
toucher. Il les gota, et reconnut que leur saveur tait un peu
doucetre. Quant  leur temprature, il lestima  quatre-vingt-
quinze degrs Fahrenheit (35 degrs centigrades au-dessus de
zro). Et Harbert lui ayant demand sur quoi il basait cette
valuation:

Tout simplement, mon enfant, dit-il, parce que, en plongeant ma
main dans cette eau, je nai prouv aucune sensation de froid ni
de chaud. Donc, elle est  la mme temprature que le corps
humain, qui est environ de quatre-vingt-quinze degrs.

Puis, la source sulfure noffrant aucune utilisation actuelle,
les colons se dirigrent vers lpaisse lisire de la fort, qui
se dveloppait  quelques centaines de pas.

L, ainsi quon lavait prsum, le ruisseau promenait ses eaux
vives et limpides entre de hautes berges de terre rouge, dont la
couleur dcelait la prsence de loxyde de fer. Cette couleur fit
immdiatement donner  ce cours deau le nom de Creek-Rouge.

Ce ntait quun large ruisseau, profond et clair, form des eaux
de la montagne, qui, moiti rio, moiti torrent, ici coulant
paisiblement sur le sable, l grondant sur des ttes de roche ou
se prcipitant en cascade, courait ainsi vers le lac sur une
longueur dun mille et demi et une largeur variable de trente 
quarante pieds. Ses eaux taient douces, ce qui devait faire
supposer que celles du lac ltaient aussi. Circonstance heureuse,
pour le cas o lon trouverait sur ses bords une demeure plus
convenable que les Chemines.

Quant aux arbres qui, quelques centaines de pieds en aval,
ombrageaient les rives du creek, ils appartenaient pour la plupart
aux espces qui abondent dans la zone modre de lAustralie ou de
la Tasmanie, et non plus  celles de ces conifres qui hrissaient
la portion de lle dj explore  quelques milles du plateau de
Grande-vue.  cette poque de lanne, au commencement de ce mois
davril, qui reprsente dans cet hmisphre le mois doctobre,
cest--dire au dbut de lautomne, le feuillage ne leur manquait
pas encore. Ctaient plus particulirement des casuarinas et des
eucalyptus, dont quelques-uns devaient fournir au printemps
prochain une manne sucre tout  fait analogue  la manne
dOrient. Des bouquets de cdres australiens slevaient aussi
dans les clairires, revtues de ce haut gazon que lon appelle
tussac dans la Nouvelle-Hollande; mais le cocotier, si abondant
sur les archipels du Pacifique, semblait manquer  lle, dont la
latitude tait sans doute trop basse.

Quel malheur! dit Harbert, un arbre si utile et qui a de si
belles noix!

Quant aux oiseaux, ils pullulaient entre ces ramures un peu
maigres des eucalyptus et des casuarinas, qui ne gnaient pas le
dploiement de leurs ailes. Kakatos noirs, blancs ou gris,
perroquets et perruches, au plumage nuanc de toutes les couleurs,
rois, dun vert clatant et couronns de rouge, loris bleus,
blues-mountains, semblaient ne se laisser voir qu travers un
prisme, et voletaient au milieu dun caquetage assourdissant.

Tout  coup, un bizarre concert de voix discordantes retentit au
milieu dun fourr. Les colons entendirent successivement le chant
des oiseaux, le cri des quadrupdes, et une sorte de clappement
quils auraient pu croire chapp aux lvres dun indigne. Nab et
Harbert staient lancs vers ce buisson, oubliant les principes
de la prudence la plus lmentaire. Trs heureusement, il ny
avait l ni fauve redoutable, ni indigne dangereux, mais tout
simplement une demi-douzaine de ces oiseaux moqueurs et chanteurs,
que lon reconnut tre des faisans de montagne. Quelques coups
de bton, adroitement ports, terminrent la scne dimitation, ce
qui procura un excellent gibier pour le dner du soir.

Harbert signala aussi de magnifiques pigeons, aux ailes bronzes,
les uns surmonts dune crte superbe, les autres draps de vert,
comme leurs congnres de Port-Macquarie; mais il fut impossible
de les atteindre, non plus que des corbeaux et des pies, qui
senfuyaient par bandes. UuUUn coup de fusil  petit plomb et
fait une hcatombe de ces volatiles, mais les chasseurs en taient
encore rduits, comme armes de jet,  la pierre, comme armes de
hast, au bton, et ces engins primitifs ne laissaient pas dtre
trs insuffisants.

Leur insuffisance fut dmontre plus clairement encore, quand une
troupe de quadrupdes, sautillant, bondissant, faisant des sauts
de trente pieds, vritables mammifres volants, senfuirent par-
dessus les fourrs, si prestement et  de telles hauteurs, quon
aurait pu croire quils passaient dun arbre  lautre, comme des
cureuils.

Des kangourous! scria Harbert.

-- Et cela se mange? rpliqua Pencroff.

-- Prpar  ltuve, rpondit le reporter, cela vaut la
meilleure venaison!...

Gdon Spilett navait pas achev cette phrase excitante, que le
marin, suivi de Nab et dHarbert, stait lanc sur les traces des
kangourous. Cyrus Smith les rappela, vainement. Mais ce devait
tre vainement aussi que les chasseurs allaient poursuivre ce
gibier lastique, qui rebondissait comme une balle. Aprs cinq
minutes de course, ils taient essouffls, et la bande
disparaissait dans le taillis.

Top navait pas eu plus de succs que ses matres.

Monsieur Cyrus, dit Pencroff, lorsque lingnieur et le reporter
leurent rejoint, Monsieur Cyrus, vous voyez bien quil est
indispensable de fabriquer des fusils. Est-ce que cela sera
possible?

-- Peut-tre, rpondit lingnieur, mais nous commencerons dabord
par fabriquer des arcs et des flches, et je ne doute pas que vous
ne deveniez aussi adroits  les manier que des chasseurs
australiens.

-- Des flches, des arcs! dit Pencroff avec une moue ddaigneuse.
Cest bon pour des enfants!

-- Ne faites pas le fier, ami Pencroff, rpondit le reporter. Les
arcs et les flches ont suffi, pendant des sicles,  ensanglanter
le monde. La poudre nest que dhier, et la guerre est aussi
vieille que la race humaine, -- malheureusement!

-- Cest ma foi vrai, Monsieur Spilett, rpliqua le marin, et je
parle toujours trop vite. Faut mexcuser!

Cependant, Harbert, tout  sa science favorite, lhistoire
naturelle, fit un retour sur les kangourous, en disant:

Du reste, nous avons eu affaire l  lespce la plus difficile 
prendre. Ctaient des gants  longue fourrure grise; mais, si je
ne me trompe, il existe des kangourous noirs et rouges, des
kangourous de rochers, des kangourous-rats, dont il est plus ais
de semparer. On en compte une douzaine despces...

-- Harbert, rpliqua sentencieusement le marin, il ny a pour moi
quune seule espce de kangourou, le kangourou  la broche, et
cest prcisment celle qui nous manquera ce soir!

On ne put sempcher de rire en entendant la nouvelle
classification de matre Pencroff. Le brave marin ne cacha point
son regret den tre rduit pour dner aux faisans-chanteurs; mais
la fortune devait se montrer encore une fois complaisante pour
lui. En effet, Top, qui sentait bien que son intrt tait en jeu,
allait et furetait partout avec un instinct doubl dun apptit
froce. Il tait mme probable que si quelque pice de gibier lui
tombait sous la dent, il nen resterait gure aux chasseurs, et
que Top chassait alors pour son propre compte; mais Nab le
surveillait, et il fit bien.

Vers trois heures, le chien disparut dans les broussailles, et de
sourds grognements indiqurent bientt quil tait aux prises avec
quelque animal.

Nab slana, et, effectivement, il aperut Top dvorant avec
avidit un quadrupde, et que, dix secondes plus tard, il et t
impossible de reconnatre dans lestomac de Top. Mais, trs
heureusement, le chien tait tomb sur une niche; il avait fait
coup triple, et deux autres rongeurs -- les animaux en question
appartenaient  cet ordre -- gisaient trangls sur le sol.

Nab reparut donc triomphalement, tenant de chaque main un de ces
rongeurs, dont la taille dpassait celle dun livre. Leur pelage
jaune tait mlang de taches verdtres, et leur queue nexistait
qu ltat rudimentaire. Des citoyens de lUnion ne pouvaient
hsiter  donner  ces rongeurs le nom qui leur convenait.

Ctaient des maras, sorte dagoutis, un peu plus grands que
leurs congnres des contres tropicales, vritables lapins
dAmrique, aux longues oreilles, aux mchoires armes sur chaque
ct de cinq molaires, ce qui les distingue prcisment des
agoutis.

Hurrah! scria Pencroff. Le rti est arriv! Et, maintenant,
nous pouvons rentrer  la maison!

La marche, un instant interrompue, fut reprise. Le Creek-Rouge
roulait toujours ses eaux limpides sous la vote des casuarinas,
des banksias et des gommiers gigantesques. Des liliaces superbes
slevaient jusqu une hauteur de vingt pieds.

Dautres espces arborescentes, inconnues au jeune naturaliste, se
penchaient sur le ruisseau, que lon entendait murmurer sous ces
berceaux de verdure.

Cependant, le cours deau slargissait sensiblement, et Cyrus
Smith tait port  croire quil aurait bientt atteint son
embouchure. En effet, au sortir dun pais massif de beaux arbres,
elle apparut tout  coup.

Les explorateurs taient arrivs sur la rive occidentale du lac
Grant. Lendroit valait la peine dtre regard. Cette tendue
deau, dune circonfrence de sept milles environ et dune
superficie de deux cent cinquante acres, reposait dans une bordure
darbres varis. Vers lest,  travers un rideau de verdure
pittoresquement relev en certains endroits, apparaissait un
tincelant horizon de mer. Au nord, le lac traait une courbure
lgrement concave, qui contrastait avec le dessin aigu de sa
pointe infrieure. De nombreux oiseaux aquatiques frquentaient
les rives de ce petit Ontario, dont les mille les de son
homonyme amricain taient reprsentes par un rocher qui
mergeait de sa surface,  quelques centaines de pieds de la rive
mridionale. L, vivaient en commun plusieurs couples de martins-
pcheurs, perchs sur quelque pierre, graves, immobiles, guettant
les poissons au passage, puis, slanant, plongeant en faisant
entendre un cri aigu, et reparaissant, la proie au bec. Ailleurs,
sur les rives et sur llot, se pavanaient des canards sauvages,
des plicans, des poules deau, des becs-rouges, des phildons,
munis dune langue en forme de pinceau, et un ou deux chantillons
de ces menures splendides, dont la queue se dveloppe comme les
montants gracieux dune lyre.

Quant aux eaux du lac, elles taient douces, limpides, un peu
noires, et  certains bouillonnements, aux cercles concentriques
qui sentre-croisaient  leur surface, on ne pouvait douter
quelles ne fussent trs poissonneuses.

Il est vraiment beau! ce lac, dit Gdon Spilett. On vivrait sur
ses bords!

-- On y vivra! rpondit Cyrus Smith.

Les colons, voulant alors revenir par le plus court aux Chemines,
descendirent jusqu langle form au sud par la jonction des
rives du lac. Ils se frayrent, non sans peine, un chemin 
travers ces fourrs et ces broussailles, que la main de lhomme
navait jamais encore carts, et ils se dirigrent ainsi vers le
littoral, de manire  arriver au nord du plateau de Grande-vue.
Deux milles furent franchis dans cette direction, puis, aprs le
dernier rideau darbres, apparut le plateau, tapiss dun pais
gazon, et, au del, la mer infinie.

Pour revenir aux chemines, il suffisait de traverser obliquement
le plateau sur un espace dun mille et de redescendre jusquau
coude form par le premier dtour de la Mercy. Mais lingnieur
dsirait reconnatre comment et par o schappait le trop-plein
des eaux du lac, et lexploration fut prolonge sous les arbres
pendant un mille et demi vers le nord. Il tait probable, en
effet, quun dversoir existait quelque part, et sans doute 
travers une coupe du granit. Ce lac ntait, en somme, quune
immense vasque, qui stait remplie peu  peu par le dbit du
creek, et il fallait bien que son trop-plein scoult  la mer
par quelque chute. Sil en tait ainsi, lingnieur pensait quil
serait peut-tre possible dutiliser cette chute et de lui
emprunter sa force, actuellement perdue sans profit pour personne.
On continua donc  suivre les rives du lac Grant, en remontant le
plateau; mais, aprs avoir fait encore un mille dans cette
direction, Cyrus Smith navait pu dcouvrir le dversoir, qui
devait exister cependant.

Il tait quatre heures et demie alors. Les prparatifs du dner
exigeaient que les colons rentrassent  leur demeure. La petite
troupe revint donc sur ses pas, et, par la rive gauche de la
Mercy, Cyrus Smith et ses compagnons arrivrent aux Chemines.

L, le feu fut allum, et Nab et Pencroff, auxquels taient
naturellement dvolues les fonctions de cuisiniers, lun en sa
qualit de ngre, lautre en sa qualit de marin, prparrent
lestement des grillades dagoutis, auxquelles on fit largement
honneur.

Le repas termin, au moment o chacun allait se livrer au sommeil,
Cyrus Smith tira de sa poche de petits chantillons de minraux
despces diffrentes, et se borna  dire:

Mes amis, ceci est du minerai de fer, ceci une pyrite, ceci de
largile, ceci de la chaux, ceci du charbon. Voil ce que nous
donne la nature, et voil sa part dans le travail commun! -- 
demain la ntre!

CHAPITRE XIII

Eh bien, monsieur Cyrus, par o allons-nous commencer? demanda le
lendemain matin Pencroff  lingnieur.

-- Par le commencement, rpondit Cyrus Smith.

Et en effet, ctait bien par le commencement que ces colons
allaient tre forcs de dbuter. Ils ne possdaient mme pas les
outils ncessaires  faire les outils, et ils ne se trouvaient
mme pas dans les conditions de la nature, qui, ayant le temps,
conomise leffort. Le temps leur manquait, puisquils devaient
immdiatement subvenir aux besoins de leur existence, et si,
profitant de lexprience acquise, ils navaient rien  inventer,
du moins avaient-ils tout  fabriquer.

Leur fer, leur acier ntaient encore qu ltat de minerai, leur
poterie  ltat dargile, leur linge et leurs habits  ltat de
matires textiles.

Il faut dire, dailleurs, que ces colons taient des hommes dans
la belle et puissante acception du mot. Lingnieur Smith ne
pouvait tre second par de plus intelligents compagnons, ni avec
plus de dvouement et de zle. Il les avait interrogs. Il
connaissait leurs aptitudes.

Gdon Spilett, reporter de grand talent, ayant tout appris pour
pouvoir parler de tout, devait contribuer largement de la tte et
de la main  la colonisation de lle. Il ne reculerait devant
aucune tche, et, chasseur passionn, il ferait un mtier de ce
qui, jusqualors, navait t pour lui quun plaisir.

Harbert, brave enfant, remarquablement instruit dj dans les
sciences naturelles, allait fournir un appoint srieux  la cause
commune.

Nab, ctait le dvouement personnifi. Adroit, intelligent,
infatigable, robuste, dune sant de fer, il sentendait quelque
peu au travail de la forge et ne pouvait qutre trs utile  la
colonie.

Quant  Pencroff, il avait t marin sur tous les ocans,
charpentier dans les chantiers de construction de Brooklyn, aide-
tailleur sur les btiments de ltat, jardinier, cultivateur,
pendant ses congs, etc., et comme les gens de mer, propre  tout,
il savait tout faire.

Il et t vritablement difficile de runir cinq hommes plus
propres  lutter contre le sort, plus assurs den triompher.

Par le commencement, avait dit Cyrus Smith. Or, ce commencement
dont parlait lingnieur, ctait la construction dun appareil
qui pt servir  transformer les substances naturelles. On sait le
rle que joue la chaleur dans ces transformations. Or, le
combustible, bois ou charbon de terre, tait immdiatement
utilisable. Il sagissait donc de btir un four pour lutiliser.

 quoi servira ce four? demanda Pencroff.

--  fabriquer la poterie dont nous avons besoin, rpondit Cyrus
Smith.

-- Et avec quoi ferons-nous le four?

-- Avec des briques.

-- Et les briques?

-- Avec de largile. En route, mes amis. Pour viter les
transports, nous tablirons notre atelier au lieu mme de
production. Nab apportera des provisions, et le feu ne manquera
pas pour la cuisson des aliments.

-- Non, rpondit le reporter, mais si les aliments viennent 
manquer, faute dinstruments de chasse!

-- Ah! si nous avions seulement un couteau! scria le marin.

-- Eh bien? demanda Cyrus Smith.

-- Eh bien! jaurais vite fait de fabriquer un arc et des flches,
et le gibier abonderait  loffice!

-- Oui, un couteau, une lame tranchante... dit lingnieur, comme
sil se ft parl  lui-mme.

En ce moment, ses regards se portrent vers Top, qui allait et
venait sur le rivage.

Soudain, le regard de Cyrus Smith sanima.

Top, ici! dit-il.

Le chien accourut  lappel de son matre. Celui-ci prit la tte
de Top entre ses mains, et, dtachant le collier que lanimal
portait au cou, il le rompit en deux parties, en disant: Voil
deux couteaux, Pencroff! Deux hurrahs du marin lui rpondirent.
Le collier de Top tait fait dune mince lame dacier tremp. Il
suffisait donc de laffter dabord sur une pierre de grs, de
manire  mettre au vif langle du tranchant, puis denlever le
morfil sur un grs plus fin. Or, ce genre de roche arnace se
rencontrait abondamment sur la grve, et, deux heures aprs,
loutillage de la colonie se composait de deux lames tranchantes
quil avait t facile demmancher dans une poigne solide.

La conqute de ce premier outil fut salue comme un triomphe.
Conqute prcieuse, en effet, et qui venait  propos.

On partit. Lintention de Cyrus Smith tait de retourner  la rive
occidentale du lac, l o il avait remarqu la veille cette terre
argileuse dont il possdait un chantillon. On prit donc par la
berge de la Mercy, on traversa le plateau de Grande-vue, et, aprs
une marche de cinq milles au plus, on arrivait  une clairire
situe  deux cents pas du lac Grant.

Chemin faisant, Harbert avait dcouvert un arbre dont les Indiens
de lAmrique mridionale emploient les branches  fabriquer leurs
arcs. Ctait le crejimba, de la famille des palmiers, qui ne
porte pas de fruits comestibles. Des branches longues et droites
furent coupes, effeuilles, tailles, plus fortes en leur milieu,
plus faibles  leurs extrmits, et il ny avait plus qu trouver
une plante propre  former la corde de larc. Ce fut une espce
appartenant  la famille des malvaces, un hibiscus
heterophyllus, qui fournit des fibres dune tnacit remarquable,
quon et pu comparer  des tendons danimaux.

Pencroff obtint ainsi des arcs dune assez grande puissance,
auxquels il ne manquait plus que les flches. Celles-ci taient
faciles  faire avec des branches droites et rigides, sans
nodosits, mais la pointe qui devait les armer, cest--dire une
substance propre  remplacer le fer, ne devait pas se rencontrer
si aisment. Mais Pencroff se dit quayant fourni, lui, sa part
dans le travail, le hasard ferait le reste.

Les colons taient arrivs sur le terrain reconnu la veille. Il se
composait de cette argile figuline qui sert  confectionner les
briques et les tuiles, argile, par consquent, trs convenable
pour lopration quil sagissait de mener  bien. La main-
doeuvre ne prsentait aucune difficult. Il suffisait de
dgraisser cette figuline avec du sable, de mouler les briques et
de les cuire  la chaleur dun feu de bois.

Ordinairement, les briques sont tasses dans des moules, mais
lingnieur se contenta de les fabriquer  la main. Toute la
journe et la suivante furent employes  ce travail. Largile,
imbibe deau, corroye ensuite avec les pieds et les poignets des
manipulateurs, fut divise en prismes dgale grandeur. Un ouvrier
exerc peut confectionner, sans machine, jusqu dix mille briques
par douze heures; mais dans leurs deux journes de travail, les
cinq briquetiers de lle Lincoln nen fabriqurent pas plus de
trois mille, qui furent ranges les unes prs des autres, jusquau
moment o leur complte dessiccation permettrait den oprer la
cuisson, cest--dire dans trois ou quatre jours.

Ce fut dans la journe du 2 avril que Cyrus Smith soccupa de
fixer lorientation de lle.

La veille, il avait not exactement lheure  laquelle le soleil
avait disparu sous lhorizon, en tenant compte de la rfraction.
Ce matin-l, il releva non moins exactement lheure  laquelle il
reparut. Entre ce coucher et ce lever, douze heures vingt-quatre
minutes staient coules. Donc, six heures douze minutes aprs
son lever, le soleil, ce jour-l, passerait exactement au
mridien, et le point du ciel quil occuperait  ce moment serait
le nord.

 lheure dite, Cyrus releva ce point, et, en mettant lun par
lautre avec le soleil deux arbres qui devaient lui servir de
repres, il obtint ainsi une mridienne invariable pour ses
oprations ultrieures.

Pendant les deux jours qui prcdrent la cuisson des briques, on
soccupa de sapprovisionner de combustible. Des branches furent
coupes autour de la clairire, et lon ramassa tout le bois tomb
sous les arbres. Cela ne se fit pas sans que lon chasst un peu
dans les environs, dautant mieux que Pencroff possdait
maintenant quelques douzaines de flches armes de pointes trs
acres. Ctait Top qui avait fourni ces pointes, en rapportant
un porc-pic, assez mdiocre comme gibier, mais dune
incontestable valeur, grce aux piquants dont il tait hriss.
Ces piquants furent ajusts solidement  lextrmit des flches,
dont la direction fut assure par un empennage de plumes de
kakatos. Le reporter et Harbert devinrent promptement de trs
adroits tireurs darc. Aussi, le gibier de poil et de plume
abonda-t-il aux Chemines, cabiais, pigeons, agoutis, coqs de
bruyre, etc. La plupart de ces animaux furent tus dans la partie
de la fort situe sur la rive gauche de la Mercy, et  laquelle
on donna le nom de bois du Jacamar, en souvenir du volatile que
Pencroff et Harbert avaient poursuivi lors de leur premire
exploration.

Ce gibier fut mang frais, mais on conserva les jambons de cabiai,
en les fumant au-dessus dun feu de bois vert, aprs les avoir
aromatiss avec des feuilles odorantes. Cependant, cette
nourriture trs fortifiante, ctait toujours rtis sur rtis, et
les convives eussent t heureux dentendre chanter dans ltre un
simple pot-au-feu; mais il fallait attendre que le pot ft
fabriqu, et, par consquent, que le four ft bti.

Pendant ces excursions, qui ne se firent que dans un rayon trs
restreint autour de la briqueterie, les chasseurs purent constater
le passage rcent danimaux de grande taille, arms de griffes
puissantes, dont ils ne purent reconnatre lespce.

Cyrus Smith leur recommanda donc une extrme prudence, car il
tait probable que la fort renfermait quelques fauves dangereux.

Et il fit bien. En effet, Gdon Spilett et Harbert aperurent un
jour un animal qui ressemblait  un jaguar. Ce fauve,
heureusement, ne les attaqua pas, car ils ne sen seraient peut-
tre pas tirs sans quelque grave blessure. Mais ds quil aurait
une arme srieuse, cest--dire un de ces fusils que rclamait
Pencroff, Gdon Spilett se promettait bien de faire aux btes
froces une guerre acharne et den purger lle.

Les Chemines, pendant ces quelques jours, ne furent pas amnages
plus confortablement, car lingnieur comptait dcouvrir ou btir,
sil le fallait, une demeure plus convenable. On se contenta
dtendre sur le sable des couloirs une frache litire de mousses
et de feuilles sches, et, sur ces couchettes un peu primitives,
les travailleurs, harasss, dormaient dun parfait sommeil.

On fit aussi le relev des jours couls dans lle Lincoln,
depuis que les colons y avaient atterri, et lon en tint depuis
lors un compte rgulier. Le 5 avril, qui tait un mercredi, il y
avait douze jours que le vent avait jet les naufrags sur ce
littoral.

Le 6 avril, ds laube, lingnieur et ses compagnons taient
runis sur la clairire,  lendroit o allait soprer la cuisson
des briques.

Naturellement, cette opration devait se faire en plein air, et
non dans des fours, ou plutt, lagglomration des briques ne
serait quun norme four qui se cuirait lui-mme. Le combustible,
fait de fascines bien prpares, fut dispos sur le sol, et on
lentoura de plusieurs rangs de briques sches, qui formrent
bientt un gros cube,  lextrieur duquel des vents furent
mnags. Ce travail dura toute la journe, et, le soir seulement,
on mit le feu aux fascines.

Cette nuit-l, personne ne se coucha, et on veilla avec soin  ce
que le feu ne se ralentt pas.

Lopration dura quarante-huit heures et russit parfaitement. Il
fallut alors laisser refroidir la masse fumante, et, pendant ce
temps, Nab et Pencroff, guids par Cyrus Smith, charrirent, sur
une claie faite de branchages entrelacs, plusieurs charges de
carbonate de chaux, pierres trs communes, qui se trouvaient
abondamment au nord du lac. Ces pierres, dcomposes par la
chaleur, donnrent une chaux vive, trs grasse, foisonnant
beaucoup par lextinction, aussi pure enfin que si elle et t
produite par la calcination de la craie ou du marbre. Mlange
avec du sable, dont leffet est dattnuer le retrait de la pte
quand elle se solidifie, cette chaux fournit un mortier excellent.
De ces divers travaux, il rsulta que, le 9 avril, lingnieur
avait  sa disposition une certaine quantit de chaux toute
prpare, et quelques milliers de briques.

On commena donc, sans perdre un instant, la construction dun
four, qui devait servir  la cuisson des diverses poteries
indispensables pour les usages domestiques. On y russit sans trop
de difficult. Cinq jours aprs, le four fut charg de cette
houille dont lingnieur avait dcouvert un gisement  ciel ouvert
vers lembouchure du Creek-Rouge, et les premires fumes
schappaient dune chemine haute dune vingtaine de pieds. La
clairire tait transforme en usine, et Pencroff ntait pas
loign de croire que de ce four allaient sortir tous les produits
de lindustrie moderne. En attendant, ce que les colons
fabriqurent tout dabord, ce fut une poterie commune, mais trs
propre  la cuisson des aliments. La matire premire tait cette
argile mme du sol,  laquelle Cyrus Smith fit ajouter un peu de
chaux et du quartz. En ralit, cette pte constituait ainsi la
vritable terre de pipe, avec laquelle on fit des pots, des
tasses qui avaient t moules sur des galets de formes
convenables, des assiettes, de grandes jarres et des cuves pour
contenir leau, etc.

La forme de ces objets tait gauche, dfectueuse; mais, aprs
quils eurent t cuits  une haute temprature, la cuisine des
Chemines se trouva pourvue dun certain nombre dustensiles aussi
prcieux que si le plus beau kaolin ft entr dans leur
composition.

Il faut mentionner ici que Pencroff, dsireux de savoir si cette
argile, ainsi prpare, justifiait son nom de terre de pipe, se
fabriqua quelques pipes assez grossires, quil trouva charmantes,
mais auxquelles le tabac manquait, hlas! Et, il faut le dire,
ctait une grosse privation pour Pencroff.

Mais le tabac viendra, comme toutes choses! rptait-il dans ses
lans de confiance absolue.

Ces travaux durrent jusquau 15 avril, et on comprend que ce
temps fut consciencieusement employ.

Les colons, devenus potiers, ne firent pas autre chose que de la
poterie. Quand il conviendrait  Cyrus Smith de les changer en
forgerons, ils seraient forgerons. Mais, le lendemain tant un
dimanche, et mme le dimanche de Pques, tous convinrent de
sanctifier ce jour par le repos. Ces Amricains taient des hommes
religieux, scrupuleux observateurs des prceptes de la Bible, et
la situation qui leur tait faite ne pouvait que dvelopper leurs
sentiments de confiance envers lAuteur de toutes choses.

Le soir du 15 avril, on revint donc dfinitivement aux Chemines.
Le reste des poteries fut emport, et le four steignit en
attendant une destination nouvelle. Le retour fut marqu par un
incident heureux, la dcouverte que fit lingnieur dune
substance propre  remplacer lamadou. On sait que cette chair
spongieuse et veloute provient dun certain champignon du genre
polypore. Convenablement prpare, elle est extrmement
inflammable, surtout quand elle a t pralablement sature de
poudre  canon ou bouillie dans une dissolution de nitrate ou de
chlorate de potasse. Mais, jusqualors, on navait trouv aucun de
ces polypores, ni mme aucune de ces morilles qui peuvent les
remplacer. Ce jour-l, lingnieur, ayant reconnu une certaine
plante appartenant au genre armoise, qui compte parmi ses
principales espces labsinthe, la citronnelle, lestragon, le
gpi, etc., en arracha plusieurs touffes, et, les prsentant au
marin:

Tenez, Pencroff, dit-il, voil qui vous fera plaisir.

Pencroff regarda attentivement la plante, revtue de poils soyeux
et longs, dont les feuilles taient recouvertes dun duvet
cotonneux.

Eh! quest-ce cela, monsieur Cyrus? demanda Pencroff. Bont du
ciel! Est-ce du tabac?

-- Non, rpondit Cyrus Smith, cest lartmise, larmoise chinoise
pour les savants, et pour nous autres, ce sera de lamadou.

Et, en effet, cette armoise, convenablement dessche, fournit une
substance trs inflammable, surtout lorsque plus tard lingnieur
leut imprgne de ce nitrate de potasse dont lle possdait
plusieurs couches, et qui nest autre chose que du salptre.

Ce soir-l, tous les colons, runis dans la chambre centrale,
souprent convenablement. Nab avait prpar un pot-au-feu
dagouti, un jambon de cabiai aromatis, auquel on joignit les
tubercules bouillis du caladium macrorhizum, sorte de plante
herbace de la famille des araces, et qui, sous la zone
tropicale, et affect une forme arborescente. Ces rhizomes
taient dun excellent got, trs nutritifs,  peu prs semblables
 cette substance qui se dbite en Angleterre sous le nom de
sagou de Portland, et ils pouvaient, dans une certaine mesure,
remplacer le pain, qui manquait encore aux colons de lle
Lincoln.

Le souper achev, avant de se livrer au sommeil, Cyrus Smith et
ses compagnons vinrent prendre lair sur la grve. Il tait huit
heures du soir. La nuit sannonait magnifiquement. La lune, qui
avait t pleine cinq jours auparavant, ntait pas encore leve,
mais lhorizon sargentait dj de ces nuances douces et ples que
lon pourrait appeler laube lunaire. Au znith austral, les
constellations circumpolaires resplendissaient, et, parmi toutes,
cette Croix du Sud que lingnieur, quelques jours auparavant,
saluait  la cime du mont Franklin.

Cyrus Smith observa pendant quelque temps cette splendide
constellation, qui porte  son sommet et  sa base deux toiles de
premire grandeur, au bras gauche une toile de seconde, au bras
droit une toile de troisime grandeur.

Puis, aprs avoir rflchi:

Harbert, demanda-t-il au jeune garon, ne sommes-nous pas au 15
avril?

-- Oui, monsieur Cyrus, rpondit Harbert.

-- Eh bien, si je ne me trompe, demain sera un des quatre jours de
lanne pour lequel le temps vrai se confond avec le temps moyen,
cest--dire, mon enfant, que demain,  quelques secondes prs, le
soleil passera au mridien juste au midi des horloges. Si donc le
temps est beau, je pense que je pourrai obtenir la longitude de
lle avec une approximation de quelques degrs.

-- Sans instruments, sans sextant? demanda Gdon Spilett.

-- Oui, reprit lingnieur. Aussi, puisque la nuit est pure, je
vais essayer, ce soir mme, dobtenir notre latitude en calculant
la hauteur de la Croix du Sud, cest--dire du ple austral, au-
dessus de lhorizon. Vous comprenez bien, mes amis, quavant
dentreprendre des travaux srieux dinstallation, il ne suffit
pas davoir constat que cette terre est une le, il faut, autant
que possible, reconnatre  quelle distance elle est situe, soit
du continent amricain, soit du continent australien, soit des
principaux archipels du Pacifique.

-- En effet, dit le reporter, au lieu de construire une maison,
nous pouvons avoir intrt  construire un bateau, si par hasard
nous ne sommes qu une centaine de milles dune cte habite.

-- Voil pourquoi, reprit Cyrus Smith, je vais essayer, ce soir,
dobtenir la latitude de lle Lincoln, et demain,  midi,
jessayerai den calculer la longitude.

Si lingnieur et possd un sextant, appareil qui permet de
mesurer avec une grande prcision la distance angulaire des objets
par rflexion, lopration net offert aucune difficult. Ce
soir-l, par la hauteur du ple, le lendemain, par le passage du
soleil au mridien, il aurait obtenu les coordonnes de lle.
Mais, lappareil manquant, il fallait le suppler.

Cyrus Smith rentra donc aux Chemines.  la lueur du foyer, il
tailla deux petites rgles plates quil runit lune  lautre par
une de leurs extrmits, de manire  former une sorte de compas
dont les branches pouvaient scarter ou se rapprocher. Le point
dattache tait fix au moyen dune forte pine dacacia, que
fournit le bois mort du bcher.

Cet instrument termin, lingnieur revint sur la grve; mais
comme il fallait quil prt la hauteur du ple au-dessus dun
horizon nettement dessin, cest--dire un horizon de mer, et que
le cap Griffe lui cachait lhorizon du sud, il dut aller chercher
une station plus convenable. La meilleure aurait videmment t le
littoral expos directement au sud, mais il et fallu traverser la
Mercy, alors profonde, et ctait une difficult.

Cyrus Smith rsolut, en consquence, daller faire son observation
sur le plateau de Grande-vue, en se rservant de tenir compte de
sa hauteur au-dessus du niveau de la mer, -- hauteur quil
comptait calculer le lendemain par un simple procd de gomtrie
lmentaire.

Les colons se transportrent donc sur le plateau, en remontant la
rive gauche de la Mercy, et ils vinrent se placer sur la lisire
qui sorientait nord-ouest et sud-est, cest--dire sur cette
ligne de roches capricieusement dcoupes qui bordait la rivire.

Cette partie du plateau dominait dune cinquantaine de pieds les
hauteurs de la rive droite, qui descendaient, par une double
pente, jusqu lextrmit du cap Griffe et jusqu la cte
mridionale de lle. Aucun obstacle narrtait donc le regard,
qui embrassait lhorizon sur une demi-circonfrence, depuis le cap
jusquau promontoire du Reptile. Au sud, cet horizon, clair par
en dessous des premires clarts de la lune, tranchait vivement
sur le ciel et pouvait tre vis avec une certaine prcision.

 ce moment, la Croix du Sud se prsentait  lobservateur dans
une position renverse, ltoile alpha marquant sa base, qui est
plus rapproche du ple austral.

Cette constellation nest pas situe aussi prs du ple
antarctique que ltoile polaire lest du ple arctique. Ltoile
alpha en est  vingt-sept degrs environ, mais Cyrus Smith le
savait et devait tenir compte de cette distance dans son calcul.
Il eut soin aussi de lobserver au moment o elle passait au
mridien au-dessous du ple, et qui devait simplifier son
opration.

Cyrus Smith dirigea donc une branche de son compas de bois sur
lhorizon de mer, lautre sur alpha, comme il et fait des
lunettes dun cercle rptiteur, et louverture des deux branches
lui donna la distance angulaire qui sparait alpha de lhorizon.
Afin de fixer langle obtenu dune manire immutable, il piqua, au
moyen dpines, les deux planchettes de son appareil sur une
troisime place transversalement, de telle sorte que leur
cartement ft solidement maintenu.

Cela fait, il ne restait plus qu calculer langle obtenu, en
ramenant lobservation au niveau de la mer, de manire  tenir
compte de la dpression de lhorizon, ce qui ncessitait de
mesurer la hauteur du plateau. La valeur de cet angle donnerait
ainsi la hauteur dalpha, et consquemment celle du ple au-dessus
de lhorizon, cest--dire la latitude de lle, puisque la
latitude dun point du globe est toujours gale  la hauteur du
ple au-dessus de lhorizon de ce point.

Ces calculs furent remis au lendemain, et,  dix heures, tout le
monde dormait profondment.

CHAPITRE XIV

Le lendemain, 16 avril, -- dimanche de Pques, -- les colons
sortaient des Chemines au jour naissant, et procdaient au lavage
de leur linge et au nettoyage de leurs vtements. Lingnieur
comptait fabriquer du savon ds quil se serait procur les
matires premires ncessaires  la saponification, soude ou
potasse, graisse ou huile. La question si importante du
renouvellement de la garde-robe serait galement traite en temps
et lieu. En tout cas, les habits dureraient bien six mois encore,
car ils taient solides et pouvaient rsister aux fatigues des
travaux manuels. Mais tout dpendrait de la situation de lle par
rapport aux terres habites. Cest ce qui serait dtermin ce jour
mme, si le temps le permettait.

Or, le soleil, se levant sur un horizon pur, annonait une journe
magnifique, une de ces belles journes dautomne qui sont comme
les derniers adieux de la saison chaude.

Il sagissait donc de complter les lments des observations de
la veille, en mesurant la hauteur du plateau de Grande-vue au-
dessus du niveau de la mer.

Ne vous faut-il pas un instrument analogue  celui qui vous a
servi hier? demanda Harbert  lingnieur.

-- Non, mon enfant, rpondit celui-ci, nous allons procder
autrement, et dune manire  peu prs aussi prcise.

Harbert, aimant  sinstruire de toutes choses, suivit
lingnieur, qui scarta du pied de la muraille de granit, en
descendant jusquau bord de la grve. Pendant ce temps, Pencroff,
Nab et le reporter soccupaient de divers travaux.

Cyrus Smith stait muni dune sorte de perche droite, longue
dune douzaine de pieds, quil avait mesure aussi exactement que
possible, en la comparant  sa propre taille, dont il connaissait
la hauteur  une ligne prs. Harbert portait un fil  plomb que
lui avait remis Cyrus Smith, cest--dire une simple pierre fixe
au bout dune fibre flexible.

Arriv  une vingtaine de pieds de la lisire de la grve, et 
cinq cents pieds environ de la muraille de granit, qui se dressait
perpendiculairement, Cyrus Smith enfona la perche de deux pieds
dans le sable, et, en la calant avec soin, il parvint, au moyen du
fil  plomb,  la dresser perpendiculairement au plan de
lhorizon.

Cela fait, il se recula de la distance ncessaire pour que, tant
couch sur le sable, le rayon visuel, parti de son oeil, effleurt
 la fois et lextrmit de la perche et la crte de la muraille.

Puis il marqua soigneusement ce point avec un piquet.

Alors, sadressant  Harbert:

Tu connais les premiers principes de la gomtrie? lui demanda-t-
il.

-- Un peu, monsieur Cyrus, rpondit Harbert, qui ne voulait pas
trop savancer.

-- Tu te rappelles bien quelles sont les proprits de deux
triangles semblables?

-- Oui, rpondit Harbert. Leurs cts homologues sont
proportionnels.

-- Eh bien, mon enfant, je viens de construire deux triangles
semblables, tous deux rectangles: le premier, le plus petit, a
pour cts la perche perpendiculaire, la distance qui spare le
piquet du bas de la perche, et mon rayon visuel pour hypotnuse;
le second a pour cts la muraille perpendiculaire, dont il sagit
de mesurer la hauteur, la distance qui spare le piquet du bas de
cette muraille, et mon rayon visuel formant galement son
hypotnuse, -- qui se trouve tre la prolongation de celle du
premier triangle.

-- Ah! monsieur Cyrus, jai compris! scria Harbert. De mme que
la distance du piquet  la perche est proportionnelle  la
distance du piquet  la base de la muraille, de mme la hauteur de
la perche est proportionnelle  la hauteur de cette muraille.

-- Cest cela mme, Harbert, rpondit lingnieur, et quand nous
aurons mesur les deux premires distances, connaissant la hauteur
de la perche, nous naurons plus quun calcul de proportion 
faire, ce qui nous donnera la hauteur de la muraille et nous
vitera la peine de la mesurer directement.

Les deux distances horizontales furent releves, au moyen mme de
la perche, dont la longueur au-dessus du sable tait exactement de
dix pieds.

La premire distance tait de quinze pieds entre le piquet et le
point o la perche tait enfonce dans le sable.

La deuxime distance, entre le piquet et la base de la muraille,
tait de cinq cents pieds.

Ces mesures termines, Cyrus Smith et le jeune garon revinrent
aux Chemines.

L, lingnieur prit une pierre plate quil avait rapporte de ses
prcdentes excursions, sorte de schiste ardoisier, sur lequel il
tait facile de tracer des chiffres au moyen dune coquille aigu.

Il tablit donc la proportion suivante:

15: 500:: 10: x
500 fois 10 = 5000
5000 sur 15 = 333, 33.

Do il fut tabli que la muraille de granit mesurait trois cent
trente-trois pieds de hauteur.

Cyrus Smith reprit alors linstrument quil avait fabriqu la
veille et dont les deux planchettes, par leur cartement, lui
donnaient la distance angulaire de ltoile alpha  lhorizon. Il
mesura trs exactement louverture de cet angle sur une
circonfrence quil divisa en trois cent soixante parties gales.
Or, cet angle, en y ajoutant les vingt-sept degrs qui sparent
alpha du ple antarctique, et en rduisant au niveau de la mer la
hauteur du plateau sur lequel lobservation avait t faite, se
trouva tre de cinquante-trois degrs. Ces cinquante-trois degrs
tant retranchs des quatre-vingt-dix degrs, -- distance du ple
 lquateur, -- il restait trente-sept degrs. Cyrus Smith en
conclut donc que lle Lincoln tait situe sur le trente-septime
degr de latitude australe, ou en tenant compte, vu limperfection
de ses oprations, dun cart de cinq degrs, quelle devait tre
situe entre le trente-cinquime et le quarantime parallle.

Restait  obtenir la longitude, pour complter les coordonnes de
lle. Cest ce que lingnieur tenterait de dterminer le jour
mme,  midi, cest--dire au moment o le soleil passerait au
mridien.

Il fut dcid que ce dimanche serait employ  une promenade, ou
plutt  une exploration de cette partie de lle situe entre le
nord du lac et le golfe du Requin, et si le temps le permettait,
on pousserait cette reconnaissance jusquau revers septentrional
du cap Mandibule-Sud. On devait djeuner aux dunes et ne revenir
que le soir.

 huit heures et demie du matin, la petite troupe suivait la
lisire du canal. De lautre ct, sur llot du Salut, de
nombreux oiseaux se promenaient gravement. Ctaient des
plongeurs, de lespce des manchots, trs reconnaissables  leur
cri dsagrable, qui rappelle le braiment de lne.

Pencroff ne les considra quau point de vue comestible, et
napprit pas sans une certaine satisfaction que leur chair,
quoique noirtre, est fort mangeable.

On pouvait voir aussi ramper sur le sable de gros amphibies, des
phoques, sans doute, qui semblaient avoir choisi llot pour
refuge. Il ntait gure possible dexaminer ces animaux au point
de vue alimentaire, car leur chair huileuse est dtestable;
cependant, Cyrus Smith les observa avec attention, et, sans faire
connatre son ide, il annona  ses compagnons que trs
prochainement on ferait une visite  llot.

Le rivage, suivi par les colons, tait sem dinnombrables
coquillages, dont quelques-uns eussent fait la joie dun amateur
de malacologie. Ctaient, entre autres, des phasianelles, des
trbratules, des trigonies, etc. Mais ce qui devait tre plus
utile, ce fut une vaste hutrire, dcouverte  mer basse, que Nab
signala parmi les roches,  quatre milles environ des Chemines.

Nab naura pas perdu sa journe, scria Pencroff, en observant
le banc dostraces qui stendait au large.

-- Cest une heureuse dcouverte, en effet, dit le reporter, et
pour peu, comme on le prtend, que chaque hutre produise par
anne de cinquante  soixante mille oeufs, nous aurons l une
rserve inpuisable.

-- Seulement, je crois que lhutre nest pas trs nourrissante,
dit Harbert.

-- Non, rpondit Cyrus Smith. Lhutre ne contient que trs peu de
matire azote, et,  un homme qui sen nourrirait exclusivement,
il nen faudrait pas moins de quinze  seize douzaines par jour.

-- Bon! rpondit Pencroff. Nous pourrons en avaler des douzaines
de douzaines, avant davoir puis le banc. Si nous en prenions
quelques-unes pour notre djeuner?

Et sans attendre de rponse  sa proposition, sachant bien quelle
tait approuve davance, le marin et Nab dtachrent une certaine
quantit de ces mollusques. On les mit dans une sorte de filet en
fibres dhibiscus, que Nab avait confectionn, et qui contenait
dj le menu du repas; puis, lon continua de remonter la cte
entre les dunes et la mer. De temps en temps, Cyrus Smith
consultait sa montre, afin de se prparer  temps pour
lobservation solaire, qui devait tre faite  midi prcis.

Toute cette portion de lle tait fort aride jusqu cette pointe
qui fermait la baie de lUnion, et qui avait reu le nom de cap
Mandibule-Sud.

On ny voyait que sable et coquilles, mlangs de dbris de laves.
Quelques oiseaux de mer frquentaient cette cte dsole, des
golands, de grands albatros, ainsi que des canards sauvages, qui
excitrent  bon droit la convoitise de Pencroff.

Il essaya bien de les abattre  coups de flche, mais sans
rsultat, car ils ne se posaient gure, et il et fallu les
atteindre au vol.

Ce qui amena le marin  rpter  lingnieur:

Voyez-vous, monsieur Cyrus, tant que nous naurons pas un ou deux
fusils de chasse, notre matriel laissera  dsirer!

-- Sans doute, Pencroff, rpondit le reporter, mais il ne tient
qu vous! Procurez-nous du fer pour les canons, de lacier pour
les batteries, du salptre, du charbon et du soufre pour la
poudre, du mercure et de lacide azotique pour le fulminate, enfin
du plomb pour les balles, et Cyrus nous fera des fusils de premier
choix.

-- Oh! rpondit lingnieur, toutes ces substances, nous pourrons
sans doute les trouver dans lle, mais une arme  feu est un
instrument dlicat et qui ncessite des outils dune grande
prcision. Enfin, nous verrons plus tard.

-- Pourquoi faut-il, scria Pencroff, pourquoi faut-il que nous
ayons jet par-dessus le bord toutes ces armes que la nacelle
emportait avec nous, et nos ustensiles, et jusqu nos couteaux de
poche!

-- Mais, si nous ne les avions pas jets, Pencroff, cest nous que
le ballon aurait jets au fond de la mer! dit Harbert.

-- Cest pourtant vrai ce que vous dites l, mon garon! rpondit
le marin.

Puis, passant  une autre ide:

Mais, jy songe, ajouta-t-il, quel a d tre lahurissement de
Jonathan Forster et de ses compagnons, quand, le lendemain matin,
ils auront trouv la place nette et la machine envole!

-- Le dernier de mes soucis est de savoir ce quils ont pu penser!
dit le reporter.

-- Cest pourtant moi qui ai eu cette ide-l! dit Pencroff dun
air satisfait.

-- Une belle ide, Pencroff, rpondit Gdon Spilett en riant, et
qui nous a mis o nous sommes!

-- Jaime mieux tre ici quaux mains des sudistes! scria le
marin, surtout depuis que M Cyrus a eu la bont de venir nous
rejoindre!

-- Et moi aussi, en vrit! rpliqua le reporter. Dailleurs, que
nous manque-t-il? Rien!

-- Si ce nest... tout! rpondit Pencroff, qui clata de rire, en
remuant ses larges paules. Mais, un jour ou lautre, nous
trouverons le moyen de nous en aller!

-- Et plus tt peut-tre que vous ne limaginez, mes amis, dit
alors lingnieur, si lle Lincoln nest qu une moyenne
distance dun archipel habit ou dun continent. Avant une heure,
nous le saurons. Je nai pas de carte du Pacifique, mais ma
mmoire a conserv un souvenir trs net de sa portion mridionale.
La latitude que jai obtenue hier met lle Lincoln par le travers
de la Nouvelle-Zlande  louest, et de la cte du Chili  lest.
Mais entre ces deux terres, la distance est au moins de six mille
milles. Reste donc  dterminer quel point lle occupe sur ce
large espace de mer, et cest ce que la longitude nous donnera
tout  lheure avec une approximation suffisante, je lespre.

-- Nest-ce pas, demanda Harbert, larchipel des Pomotou qui est
le plus rapproch de nous en latitude?

-- Oui, rpondit lingnieur, mais la distance qui nous en spare
est de plus de douze cents milles.

-- Et par l? dit Nab, qui suivait la conversation avec un extrme
intrt, et dont la main indiqua la direction du sud.

-- Par l, rien, rpondit Pencroff.

-- Rien, en effet, ajouta lingnieur.

-- Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, si lle Lincoln ne se
trouve qu deux ou trois cents milles de la Nouvelle-Zlande ou
du Chili?...

-- Eh bien, rpondit lingnieur, au lieu de faire une maison,
nous ferons un bateau, et matre Pencroff se chargera de le
manoeuvrer...

-- Comment donc, monsieur Cyrus, scria le marin, je suis tout
prt  passer capitaine... ds que vous aurez trouv le moyen de
construire une embarcation suffisante pour tenir la mer!

-- Nous le ferons, si cela est ncessaire! rpondit Cyrus Smith.

Mais tandis que causaient ces hommes, qui vritablement ne
doutaient de rien, lheure approchait  laquelle lobservation
devait avoir lieu. Comment sy prendrait Cyrus Smith pour
constater le passage du soleil au mridien de lle, sans aucun
instrument? Cest ce que Harbert ne pouvait deviner.

Les observateurs se trouvaient alors  une distance de six milles
des Chemines, non loin de cette partie des dunes dans laquelle
lingnieur avait t retrouv, aprs son nigmatique sauvetage.
On fit halte en cet endroit, et tout fut prpar pour le djeuner,
car il tait onze heures et demie. Harbert alla chercher de leau
douce au ruisseau qui coulait prs de l, et il la rapporta dans
une cruche dont Nab stait muni.

Pendant ces prparatifs, Cyrus Smith disposa tout pour son
observation astronomique. Il choisit sur la grve une place bien
nette, que la mer en se retirant avait nivele parfaitement. Cette
couche de sable trs fin tait dresse comme une glace, sans quun
grain dpasst lautre. Peu importait, dailleurs, que cette
couche ft horizontale ou non, et il nimportait pas davantage que
la baguette, haute de six pieds, qui y fut plante, se dresst
perpendiculairement. Au contraire, mme, lingnieur linclina
vers le sud, cest--dire du ct oppos au soleil, car il ne faut
pas oublier que les colons de lle Lincoln, par cela mme que
lle tait situe dans lhmisphre austral, voyaient lastre
radieux dcrire son arc diurne au-dessus de lhorizon du nord, et
non au-dessus de lhorizon du sud.

Harbert comprit alors comment lingnieur allait procder pour
constater la culmination du soleil, cest--dire son passage au
mridien de lle, ou, en dautres termes, le midi du lieu.
Ctait au moyen de lombre projete sur le sable par la baguette,
moyen qui,  dfaut dinstrument, lui donnerait une approximation
convenable pour le rsultat quil voulait obtenir. En effet, le
moment o cette ombre atteindrait son minimum de longueur serait
le midi prcis, et il suffirait de suivre lextrmit de cette
ombre, afin de reconnatre linstant o, aprs avoir
successivement diminu, elle recommencerait  sallonger. En
inclinant sa baguette du ct oppos au soleil, Cyrus Smith
rendait lombre plus longue, et, par consquent, ses modifications
seraient plus faciles  constater. En effet, plus laiguille dun
cadran est grande, plus on peut suivre aisment le dplacement de
sa pointe. Lombre de la baguette ntait pas autre chose que
laiguille dun cadran.

Lorsquil pensa que le moment tait arriv, Cyrus Smith
sagenouilla sur le sable, et, au moyen de petits jalons de bois
quil fichait dans le sable, il commena  pointer les
dcroissances successives de lombre de la baguette. Ses
compagnons, penchs au-dessus de lui, suivaient lopration avec
un intrt extrme.

Le reporter tenait son chronomtre  la main, prt  relever
lheure quil marquerait, quand lombre serait  son plus court.
En outre, comme Cyrus Smith oprait le 16 avril, jour auquel le
temps vrai et le temps moyen se confondent, lheure donne par
Gdon Spilett serait lheure vraie quil serait alors 
Washington, ce qui simplifierait le calcul.

Cependant le soleil savanait lentement; lombre de la baguette
diminuait peu  peu, et quand il parut  Cyrus Smith quelle
recommenait  grandir:

Quelle heure? dit-il.

-- Cinq heures et une minute, rpondit aussitt Gdon Spilett.

Il ny avait plus qu chiffrer lopration. Rien ntait plus
facile. Il existait, on le voit, en chiffres ronds, cinq heures de
diffrence entre le mridien de Washington et celui de lle
Lincoln, cest--dire quil tait midi  lle Lincoln, quand il
tait dj cinq heures du soir  Washington. Or, le soleil, dans
son mouvement apparent autour de la terre, parcourt un degr par
quatre minutes, soit quinze degrs par heure. Quinze degrs
multiplis par cinq heures donnaient soixante-quinze degrs.

Donc, puisque Washington est par 77311, autant dire soixante-
dix-sept degrs compts du mridien de Greenwich, -- que les
Amricains prennent pour point de dpart des longitudes,
concurremment avec les Anglais, -- il sensuivait que lle tait
situe par soixante-dix-sept degrs plus soixante-quinze degrs 
louest du mridien de Greenwich, cest--dire par le vent
cinquante-deuxime degr de longitude ouest.

Cyrus Smith annona ce rsultat  ses compagnons, et tenant compte
des erreurs dobservation, ainsi quil lavait fait pour la
latitude, il crut pouvoir affirmer que le gisement de lle
Lincoln tait entre le trente-cinquime et le trente-septime
parallle, et entre le cent cinquantime et le cent cinquante-
cinquime mridien  louest du mridien de Greenwich.

Lcart possible quil attribuait aux erreurs dobservation tait,
on le voit, de cinq degrs dans les deux sens, ce qui,  soixante
milles par degr, pouvait donner une erreur de trois cents milles
en latitude ou en longitude pour le relvement exact.

Mais cette erreur ne devait pas influer sur le parti quil
conviendrait de prendre. Il tait bien vident que lle Lincoln
tait  une telle distance de toute terre ou archipel, quon ne
pourrait se hasarder  franchir cette distance sur un simple et
fragile canot. En effet, son relvement la plaait au moins 
douze cents milles de Tati et des les de larchipel des Pomotou,
 plus de dix-huit cents milles de la Nouvelle-Zlande,  plus de
quatre mille cinq cents milles de la cte amricaine!

Et quand Cyrus Smith consultait ses souvenirs, il ne se rappelait
en aucune faon quune le quelconque occupt, dans cette partie
du Pacifique, la situation assigne  lle Lincoln.

CHAPITRE XV

Le lendemain, 17 avril, la premire parole du marin fut pour
Gdon Spilett.

Eh bien, monsieur, lui demanda-t-il, que serons-nous aujourdhui?

-- Ce quil plaira  Cyrus, rpondit le reporter.

Or, de briquetiers et de potiers quils avaient t jusqualors,
les compagnons de lingnieur allaient devenir mtallurgistes.

La veille, aprs le djeuner, lexploration avait t porte
jusqu la pointe du cap Mandibule, distante de prs de sept
milles des Chemines. L finissait la longue srie des dunes, et
le sol prenait une apparence volcanique. Ce ntaient plus de
hautes murailles, comme au plateau de Grande-vue, mais une bizarre
et capricieuse bordure qui encadrait cet troit golfe compris
entre les deux caps, forms des matires minrales vomies par le
volcan. Arrivs  cette pointe, les colons taient revenus sur
leurs pas, et,  la nuit tombante, ils rentraient aux Chemines,
mais ils ne sendormirent pas avant que la question de savoir sil
fallait songer  quitter ou non lle Lincoln et t
dfinitivement rsolue.

Ctait une distance considrable que celle de ces douze cents
milles qui sparaient lle de larchipel des Pomotou. Un canot
net pas suffi  la franchir, surtout  lapproche de la mauvaise
saison.

Pencroff lavait formellement dclar. Or, construire un simple
canot, mme en ayant les outils ncessaires, tait un ouvrage
difficile, et, les colons nayant pas doutils, il fallait
commencer par fabriquer marteaux, haches, herminettes, scies,
tarires, rabots, etc., ce qui exigerait un certain temps. Il fut
donc dcid que lon hivernerait  lle Lincoln, et que lon
chercherait une demeure plus confortable que les Chemines pour y
passer les mois dhiver.

Avant toutes choses, il sagissait dutiliser le minerai de fer,
dont lingnieur avait observ quelques gisements dans la partie
nord-ouest de lle, et de changer ce minerai soit en fer, soit en
acier.

Le sol ne renferme gnralement pas les mtaux  ltat de puret.
Pour la plupart, on les trouve combins avec loxygne ou avec le
soufre.

Prcisment, les deux chantillons rapports par Cyrus Smith
taient, lun du fer magntique, non carbonat, lautre de la
pyrite, autrement dit du sulfure de fer. Ctait donc le premier,
loxyde de fer, quil fallait rduire par le charbon, cest--dire
dbarrasser de loxygne, pour lobtenir  ltat de puret. Cette
rduction se fait en soumettant le minerai en prsence du charbon
 une haute temprature, soit par la rapide et facile mthode
catalane, qui a lavantage de transformer directement le minerai
en fer dans une seule opration, soit par la mthode des hauts
fourneaux, qui change dabord le minerai en fonte, puis la fonte
en fer, en lui enlevant les trois  quatre pour cent de charbon
qui sont combins avec elle.

Or, de quoi avait besoin Cyrus Smith? De fer et non de fonte, et
il devait rechercher la plus rapide mthode de rduction.
Dailleurs, le minerai quil avait recueilli tait par lui-mme
trs pur et trs riche. Ctait ce minerai oxydul qui, se
rencontrant en masses confuses dun gris fonc, donne une
poussire noire, cristallise en octadres rguliers, fournit les
aimants naturels, et sert  fabriquer en Europe ces fers de
premire qualit, dont la Sude et la Norvge sont si abondamment
pourvues. Non loin de ce gisement se trouvaient les gisements de
charbon de terre dj exploits par les colons. De l, grande
facilit pour le traitement du minerai, puisque les lments de la
fabrication se trouvaient rapprochs.

Cest mme ce qui fait la prodigieuse richesse des exploitations
du Royaume-Uni, o la houille sert  fabriquer le mtal extrait du
mme sol et en mme temps quelle.

Alors, monsieur Cyrus, lui dit Pencroff, nous allons travailler
le minerai de fer?

-- Oui, mon ami, rpondit lingnieur, et, pour cela, -- ce qui ne
vous dplaira pas, -- nous commencerons par faire sur llot la
chasse aux phoques.

-- La chasse aux phoques! scria le marin en se retournant vers
Gdon Spilett. Il faut donc du phoque pour fabriquer du fer?

-- Puisque Cyrus le dit! rpondit le reporter.

Mais lingnieur avait dj quitt les Chemines, et Pencroff se
prpara  la chasse aux phoques, sans avoir obtenu dautre
explication.

Bientt Cyrus Smith, Harbert, Gdon Spilett, Nab et le marin
taient runis sur la grve, en un point o le canal laissait une
sorte de passage guable  mer basse. La mare tait au plus bas
du reflux, et les chasseurs purent traverser le canal sans se
mouiller plus haut que le genou.

Cyrus Smith mettait donc pour la premire fois le pied sur llot,
et ses compagnons pour la seconde fois, puisque ctait l que le
ballon les avait jets tout dabord.

 leur dbarquement, quelques centaines de pingouins les
regardrent dun oeil candide. Les colons, arms de btons,
auraient pu facilement les tuer, mais ils ne songrent pas  se
livrer  ce massacre deux fois inutile, car il importait de ne
point effrayer les amphibies, qui taient couchs sur le sable, 
quelques encablures. Ils respectrent aussi certains manchots trs
innocents, dont les ailes, rduites  ltat de moignons,
saplatissaient en forme de nageoires, garnies de plumes
dapparence squammeuse.

Les colons savancrent donc prudemment vers la pointe nord, en
marchant sur un sol cribl de petites fondrires, qui formaient
autant de nids doiseaux aquatiques. Vers lextrmit de llot
apparaissaient de gros points noirs qui nageaient  fleur deau.

On et dit des ttes dcueils en mouvement.

Ctaient les amphibies quil sagissait de capturer.

Il fallait les laisser prendre terre, car, avec leur bassin
troit, leur poil ras et serr, leur conformation fusiforme, ces
phoques, excellents nageurs, sont difficiles  saisir dans la mer,
tandis que, sur le sol, leurs pieds courts et palms ne leur
permettent quun mouvement de reptation peu rapide.

Pencroff connaissait les habitudes de ces amphibies, et il
conseilla dattendre quils fussent tendus sur le sable, aux
rayons de ce soleil qui ne tarderait pas  les plonger dans un
profond sommeil.

On manoeuvrerait alors de manire  leur couper la retraite et 
les frapper aux naseaux.

Les chasseurs se dissimulrent donc derrire les roches du
littoral, et ils attendirent silencieusement. Une heure se passa,
avant que les phoques fussent venus sbattre sur le sable. On en
comptait une demi-douzaine. Pencroff et Harbert se dtachrent
alors, afin de tourner la pointe de llot, de manire  les
prendre  revers et  leur couper la retraite. Pendant ce temps,
Cyrus Smith, Gdon Spilett et Nab, rampant le long des roches, se
glissaient vers le futur thtre du combat.

Tout  coup, la haute taille du marin se dveloppa.

Pencroff poussa un cri. Lingnieur et ses deux compagnons se
jetrent en toute hte entre la mer et les phoques. Deux de ces
animaux, vigoureusement frapps, restrent morts sur le sable,
mais les autres purent regagner la mer et prendre le large.

Les phoques demands, monsieur Cyrus! dit le marin en savanant
vers lingnieur.

-- Bien, rpondit Cyrus Smith. Nous en ferons des soufflets de
forge!

-- Des soufflets de forge! scria Pencroff. Eh bien! voil des
phoques qui ont de la chance!

Ctait, en effet, une machine soufflante, ncessaire pour le
traitement du minerai, que lingnieur comptait fabriquer avec la
peau de ces amphibies. Ils taient de moyenne taille, car leur
longueur ne dpassait pas six pieds, et, par la tte, ils
ressemblaient  des chiens.

Comme il tait inutile de se charger dun poids aussi considrable
que celui de ces deux animaux, Nab et Pencroff rsolurent de les
dpouiller sur place, tandis que Cyrus Smith et le reporter
achveraient dexplorer llot.

Le marin et le ngre se tirrent adroitement de leur opration,
et, trois heures aprs, Cyrus Smith avait  sa disposition deux
peaux de phoque, quil comptait utiliser dans cet tat, et sans
leur faire subir aucun tannage.

Les colons durent attendre que la mer et rebaiss, et, traversant
le canal, ils rentrrent aux Chemines.

Ce ne fut pas un petit travail que celui de tendre ces peaux sur
des cadres de bois destins  maintenir leur cartement, et de les
coudre au moyen de fibres, de manire  pouvoir y emmagasiner
lair sans laisser trop de fuites. Il fallut sy reprendre 
plusieurs fois. Cyrus Smith navait  sa disposition que les deux
lames dacier provenant du collier de Top, et, cependant, il fut
si adroit, ses compagnons laidrent avec tant dintelligence,
que, trois jours aprs, loutillage de la petite colonie stait
augment dune machine soufflante, destine  injecter lair au
milieu du minerai lorsquil serait trait par la chaleur, --
condition indispensable pour la russite de lopration.

Ce fut le 20 avril, ds le matin, que commena la priode
mtallurgique, ainsi que lappela le reporter dans ses notes.
Lingnieur tait dcid, on le sait,  oprer sur le gisement
mme de houille et de minerai. Or, daprs ses observations, ces
gisements taient situs au bas des contreforts nord-est du mont
Franklin, cest--dire  une distance de six milles. Il ne fallait
donc pas songer  revenir chaque jour aux Chemines, et il fut
convenu que la petite colonie camperait sous une hutte de
branchages, de manire que limportante opration ft suivie nuit
et jour.

Ce projet arrt, on partit ds le matin. Nab et Pencroff
tranaient sur une claie la machine soufflante, et une certaine
quantit de provisions vgtales et animales, que, dailleurs, on
renouvellerait en route.

Le chemin suivi fut celui des bois du Jacamar, que lon traversa
obliquement du sud-est au nord-ouest, et dans leur partie la plus
paisse. Il fallut se frayer une route, qui devait former, par la
suite, lartre la plus directe entre le plateau de Grande-vue et
le mont Franklin. Les arbres, appartenant aux espces dj
reconnues, taient magnifiques. Harbert en signala de nouveaux,
entre autres, des dragonniers, que Pencroff traita de poireaux
prtentieux, -- car, en dpit de leur taille, ils taient de
cette mme famille des liliaces que loignon, la civette,
lchalote ou lasperge. Ces dragonniers pouvaient fournir des
racines ligneuses, qui, cuites, sont excellentes, et qui, soumises
 une certaine fermentation, donnent une trs agrable liqueur. On
en fit provision.

Ce cheminement  travers le bois fut long. Il dura la journe
entire, mais cela permit dobserver la faune et la flore. Top,
plus spcialement charg de la faune, courait  travers les herbes
et les broussailles, faisant lever indistinctement toute espce de
gibier. Harbert et Gdon Spilett turent deux kangourous  coups
de flche, et de plus un animal qui ressemblait fort  un hrisson
et  un fourmilier: au premier, parce quil se roulait en boule et
se hrissait de piquants; au second, parce quil avait des ongles
fouisseurs, un museau long et grle que terminait un bec doiseau,
et une langue extensible, garnie de petites pines qui lui
servaient  retenir les insectes.

Et quand il sera dans le pot-au-feu, fit naturellement observer
Pencroff,  quoi ressemblera-t-il?

--  un excellent morceau de boeuf, rpondit Harbert.

-- Nous ne lui en demanderons pas davantage, rpondit le marin.

Pendant cette excursion, on aperut quelques sangliers sauvages,
qui ne cherchrent point  attaquer la petite troupe, et il ne
semblait pas que lon dt rencontrer de fauves redoutables, quand,
dans un pais fourr, le reporter crut voir,  quelques pas de
lui, entre les premires branches dun arbre, un animal quil prit
pour un ours, et quil se mit  dessiner tranquillement. Trs
heureusement pour Gdon Spilett, lanimal en question
nappartenait point  cette redoutable famille des plantigrades.
Ce ntait quun koula, plus connu sous le nom de paresseux,
qui avait la taille dun grand chien, le poil hriss et de
couleur sale, les pattes armes de fortes griffes, ce qui lui
permettait de grimper aux arbres et de se nourrir de feuilles.
Vrification faite de lidentit dudit animal, quon ne drangea
point de ses occupations, Gdon Spilett effaa ours de la
lgende de son croquis, mit koula  la place, et la route fut
reprise.

 cinq heures du soir, Cyrus Smith donnait le signal de halte. Il
se trouvait en dehors de la fort,  la naissance de ces puissants
contreforts qui tanonnaient le mont Franklin vers lest. 
quelques centaines de pas coulait le Creek-Rouge, et, par
consquent, leau potable ntait pas loin.

Le campement fut aussitt organis. En moins dune heure, sur la
lisire de la fort, entre les arbres, une hutte de branchages
entremls de lianes et empts de terre glaise, offrit une
retraite suffisante. On remit au lendemain les recherches
gologiques. Le souper fut prpar, un bon feu flamba devant la
hutte, la broche tourna, et  huit heures, tandis que lun des
colons veillait pour entretenir le foyer, au cas o quelque bte
dangereuse aurait rd aux alentours, les autres dormaient dun
bon sommeil.

Le lendemain, 21 avril, Cyrus Smith, accompagn dHarbert, alla
rechercher ces terrains de formation ancienne sur lesquels il
avait dj trouv un chantillon de minerai. Il rencontra le
gisement  fleur de terre, presque aux sources mme du creek, au
pied de la base latrale de lun de ces contreforts du nord-est.
Ce minerai, trs riche en fer, enferm dans sa gangue fusible,
convenait parfaitement au mode de rduction que lingnieur
comptait employer, cest--dire la mthode catalane, mais
simplifie, ainsi quon lemploie en Corse. En effet, la mthode
catalane proprement dite exige la construction de fours et de
creusets, dans lesquels le minerai et le charbon, placs par
couches alternatives, se transforment et se rduisent. Mais Cyrus
Smith prtendait conomiser ces constructions, et voulait former
tout simplement, avec le minerai et le charbon, une masse cubique
au centre de laquelle il dirigerait le vent de son soufflet.
Ctait le procd employ, sans doute, par Tubal-Can et les
premiers mtallurgistes du monde habit. Or, ce qui avait russi
avec les petits-fils dAdam, ce qui donnait encore de bons
rsultats dans les contres riches en minerai et en combustible,
ne pouvait que russir dans les circonstances o se trouvaient les
colons de lle Lincoln.

Ainsi que le minerai, la houille fut rcolte, sans peine et non
loin,  la surface du sol. On cassa pralablement le minerai en
petits morceaux, et on le dbarrassa  la main des impurets qui
souillaient sa surface. Puis, charbon et minerai furent disposs
en tas et par couches successives, -- ainsi que fait le
charbonnier du bois quil veut carboniser. De cette faon, sous
linfluence de lair projet par la machine soufflante, le charbon
devait se transformer en acide carbonique, puis en oxyde de
carbone, charg de rduire loxyde de fer, cest--dire den
dgager loxygne.

Ainsi lingnieur procda-t-il. Le soufflet de peaux de phoque,
muni  son extrmit dun tuyau en terre rfractaire, qui avait
t pralablement fabriqu au four  poteries, fut tabli prs du
tas de minerai. M par un mcanisme dont les organes consistaient
en chssis, cordes de fibres et contre-poids, il lana dans la
masse une provision dair qui, tout en levant la temprature,
concourut aussi  la transformation chimique qui devait donner du
fer pur.

Lopration fut difficile. Il fallut toute la patience, toute
lingniosit des colons pour la mener  bien; mais enfin elle
russit, et le rsultat dfinitif fut une loupe de fer, rduite 
ltat dponge, quil fallut cingler et corroyer, cest--dire
forger, pour en chasser la gangue liqufie. Il tait vident que
le premier marteau manquait  ces forgerons improviss; mais, en
fin de compte, ils se trouvaient dans les mmes conditions o
avait t le premier mtallurgiste, et ils firent ce que dut faire
celui-ci.

La premire loupe, emmanche dun bton, servit de marteau pour
forger la seconde sur une enclume de granit, et on arriva 
obtenir un mtal grossier, mais utilisable. Enfin, aprs bien des
efforts, bien des fatigues, le 25 avril, plusieurs barres de fer
taient forges, et se transformaient en outils, pinces,
tenailles, pics, pioches, etc...., que Pencroff et Nab dclaraient
tre de vrais bijoux.

Mais ce mtal, ce ntait pas  ltat de fer pur quil pouvait
rendre de grands services, ctait surtout  ltat dacier. Or,
lacier est une combinaison de fer et de charbon que lon tire,
soit de la fonte, en enlevant  celle-ci lexcs de charbon, soit
du fer, en ajoutant  celui-ci le charbon qui lui manque. Le
premier, obtenu par la dcarburation de la fonte, donne lacier
naturel ou puddl; le second, produit par la carburation du fer,
donne lacier de cmentation.

Ctait donc ce dernier que Cyrus Smith devait chercher 
fabriquer de prfrence, puisquil possdait le fer  ltat pur.
Il y russit en chauffant le mtal avec du charbon en poudre dans
un creuset fait en terre rfractaire.

Puis, cet acier, qui est mallable  chaud et  froid, il le
travailla au marteau. Nab et Pencroff, habilement dirigs, firent
des fers de hache, lesquels, chauffs au rouge, et plongs
brusquement dans leau froide, acquirent une trempe excellente.

Dautres instruments, faonns grossirement, il va sans dire,
furent ainsi fabriqus, lames de rabot, haches, hachettes, bandes
dacier qui devaient tre transformes en scies, ciseaux de
charpentier, puis, des fers de pioche, de pelle, de pic, des
marteaux, des clous, etc. Enfin, le 5 mai, la premire priode
mtallurgique tait acheve, les forgerons rentraient aux
Chemines, et de nouveaux travaux allaient les autoriser bientt 
prendre une qualification nouvelle.

CHAPITRE XVI

On tait au 6 mai, jour qui correspond au 6 novembre des contres
de lhmisphre boral. Le ciel sembrumait depuis quelques jours,
et il importait de prendre certaines dispositions en vue dun
hivernage. Toutefois, la temprature ne stait pas encore
abaisse sensiblement, et un thermomtre centigrade, transport 
lle Lincoln, et encore marqu une moyenne de dix  douze degrs
au-dessus de zro. Cette moyenne ne saurait surprendre, puisque
lle Lincoln, situe trs vraisemblablement entre le trente-
cinquime et le quarantime parallle, devait se trouver soumise,
dans lhmisphre sud, aux mmes conditions climatriques que la
Sicile ou la Grce dans lhmisphre nord. Mais, de mme que la
Grce ou la Sicile prouvent des froids violents, qui produisent
neige et glace, de mme lle Lincoln subirait sans doute, dans la
priode la plus accentue de lhiver, certains abaissements de
temprature contre lesquels il convenait de se prmunir. En tout
cas, si le froid ne menaait pas encore, la saison des pluies
tait prochaine, et sur cette le isole, expose  toutes les
intempries du large, en plein ocan Pacifique, les mauvais temps
devaient tre frquents, et probablement terribles.

La question dune habitation plus confortable que les Chemines
dut donc tre srieusement mdite et promptement rsolue.

Pencroff, naturellement, avait quelque prdilection pour cette
retraite quil avait dcouverte; mais il comprit bien quil
fallait en chercher une autre.

Dj les Chemines avaient t visites par la mer, dans des
circonstances dont on se souvient, et on ne pouvait sexposer de
nouveau  pareil accident.

Dailleurs, ajouta Cyrus Smith, qui, ce jour-l, causait de ces
choses avec ses compagnons, nous avons quelques prcautions 
prendre.

-- Pourquoi? Lle nest point habite, dit le reporter.

-- Cela est probable, rpondit lingnieur, bien que nous ne
layons pas explore encore dans son entier; mais si aucun tre
humain ne sy trouve, je crains que les animaux dangereux ny
abondent. Il convient donc de se mettre  labri dune agression
possible, et de ne pas obliger lun de nous  veiller chaque nuit
pour entretenir un foyer allum. Et puis, mes amis, il faut tout
prvoir. Nous sommes ici dans une partie du Pacifique souvent
frquente par les pirates malais...

-- Quoi, dit Harbert,  une telle distance de toute terre?

-- Oui, mon enfant, rpondit lingnieur. Ces pirates sont de
hardis marins aussi bien que des malfaiteurs redoutables, et nous
devons prendre nos mesures en consquence.

-- Eh bien, rpondit Pencroff, nous nous fortifierons contre les
sauvages  deux et  quatre pattes. Mais, monsieur Cyrus, ne
serait-il pas  propos dexplorer lle dans toutes ses parties
avant de rien entreprendre?

-- Cela vaudrait mieux, ajouta Gdon Spilett. Qui sait si nous ne
trouverons pas sur la cte oppose une de ces cavernes que nous
avons inutilement cherches sur celle-ci?

-- Cela est vrai, rpondit lingnieur, mais vous oubliez, mes
amis, quil convient de nous tablir dans le voisinage dun cours
deau, et que, du sommet du mont Franklin, nous navons aperu
vers louest ni ruisseau ni rivire. Ici, au contraire, nous
sommes placs entre la Mercy et le lac Grant, avantage
considrable quil ne faut pas ngliger. Et, de plus, cette cte,
oriente  lest, nest pas expose comme lautre aux vents
alizs, qui soufflent du nord-ouest dans cet hmisphre.

-- Alors, monsieur Cyrus, rpondit le marin, construisons une
maison sur les bords du lac. Ni les briques, ni les outils ne nous
manquent maintenant.

Aprs avoir t briquetiers, potiers, fondeurs, forgerons, nous
saurons bien tre maons, que diable!

-- Oui, mon ami, mais avant de prendre une dcision, il faut
chercher. Une demeure dont la nature aurait fait tous les frais
nous pargnerait bien du travail, et elle nous offrirait sans
doute une retraite plus sre encore, car elle serait aussi bien
dfendue contre les ennemis du dedans que contre ceux du dehors.

-- En effet, Cyrus, rpondit le reporter, mais nous avons dj
examin tout ce massif granitique de la cte, et pas un trou, pas
mme une fente!

-- Non, pas une! ajouta Pencroff. Ah! si nous avions pu creuser
une demeure dans ce mur,  une certaine hauteur, de manire  la
mettre hors datteinte, voil qui et t convenable! Je vois cela
dici, sur la faade qui regarde la mer, cinq ou six chambres...

-- Avec des fentres pour les clairer! dit Harbert en riant.

-- Et un escalier pour y monter! ajouta Nab.

-- Vous riez, scria le marin, et pourquoi donc? Quy a-t-il
dimpossible  ce que je propose? Est-ce que nous navons pas des
pics et des pioches? Est-ce que M Cyrus ne saura pas fabriquer de
la poudre pour faire sauter la mine? Nest-il pas vrai, monsieur
Cyrus, que vous ferez de la poudre le jour o il nous en faudra?

Cyrus Smith avait cout lenthousiaste Pencroff, dveloppant ses
projets un peu fantaisistes.

Attaquer cette masse de granit, mme  coups de mine, ctait un
travail herculen, et il tait vraiment fcheux que la nature
net pas fait le plus dur de la besogne. Mais lingnieur ne
rpondit au marin quen proposant dexaminer plus attentivement la
muraille, depuis lembouchure de la rivire jusqu langle qui la
terminait au nord.

On sortit donc, et lexploration fut faite, sur une tendue de
deux milles environ, avec un soin extrme. Mais, en aucun endroit,
la paroi, unie et droite, ne laissa voir une cavit quelconque.
Les nids des pigeons de roche qui voletaient  sa cime ntaient,
en ralit, que des trous fors  la crte mme et sur la lisire
irrgulirement dcoupe du granit.

Ctait une circonstance fcheuse, et, quant  attaquer ce massif,
soit avec le pic, soit avec la poudre, pour y pratiquer une
excavation suffisante, il ny fallait point songer. Le hasard
avait fait que, sur toute cette partie du littoral, Pencroff avait
dcouvert le seul abri provisoirement habitable, cest--dire ces
Chemines quil sagissait pourtant dabandonner.

Lexploration acheve, les colons se trouvaient alors  langle
nord de la muraille, o elle se terminait par ces pentes allonges
qui venaient mourir sur la grve. Depuis cet endroit jusqu son
extrme limite  louest, elle ne formait plus quune sorte de
talus, paisse agglomration de pierres, de terres et de sable,
relis par des plantes, des arbrisseaux et des herbes, inclin
sous un angle de quarante-cinq degrs seulement.  et l, le
granit perait encore, et sortait par pointes aigus de cette
sorte de falaise. Des bouquets darbres stageaient sur ses
pentes, et une herbe assez paisse la tapissait. Mais leffort
vgtatif nallait pas plus loin, et une longue plaine de sables,
qui commenait au pied du talus, stendait jusquau littoral.

Cyrus Smith pensa, non sans raison, que ce devait tre de ce ct
que le trop-plein du lac spanchait sous forme de cascade. En
effet, il fallait ncessairement que lexcs deau fourni par le
Creek-Rouge se perdt en un point quelconque. Or, ce point,
lingnieur ne lavait encore trouv sur aucune portion des rives
dj explores, cest--dire depuis lembouchure du ruisseau, 
louest, jusquau plateau de Grande-vue.

Lingnieur proposa donc  ses compagnons de gravir le talus
quils observaient alors, et de revenir aux Chemines par les
hauteurs, en explorant les rives septentrionales et orientales du
lac.

La proposition fut accepte, et, en quelques minutes, Harbert et
Nab taient arrivs au plateau suprieur. Cyrus Smith, Gdon
Spilett et Pencroff les suivirent dun pas plus pos.

 deux cents pieds,  travers le feuillage, la belle nappe deau
resplendissait sous les rayons solaires.

Le paysage tait charmant en cet endroit. Les arbres, aux tons
jaunis, se groupaient merveilleusement pour le rgal des yeux.
Quelques vieux troncs normes, abattus par lge, tranchaient, par
leur corce noirtre, sur le tapis verdoyant qui recouvrait le
sol. L caquetait tout un monde de kakatos bruyants, vritables
prismes mobiles, qui sautaient dune branche  lautre. On et dit
que la lumire narrivait plus que dcompose  travers cette
singulire ramure.

Les colons, au lieu de gagner directement la rive nord du lac,
contournrent la lisire du plateau, de manire  rejoindre
lembouchure du creek sur sa rive gauche. Ctait un dtour dun
mille et demi au plus. La promenade tait facile, car les arbres,
largement espacs, laissaient entre eux un libre passage. On
sentait bien que, sur cette limite, sarrtait la zone fertile, et
la vgtation sy montrait moins vigoureuse que dans toute la
partie comprise entre les cours du creek et de la Mercy.

Cyrus Smith et ses compagnons ne marchaient pas sans une certaine
circonspection sur ce sol nouveau pour eux. Arcs, flches, btons
emmanchs dun fer aigu, ctaient l leurs seules armes.

Cependant, aucun fauve ne se montra, et il tait probable que ces
animaux frquentaient plutt les paisses forts du sud; mais les
colons eurent la dsagrable surprise dapercevoir Top sarrter
devant un serpent de grande taille, qui mesurait quatorze  quinze
pieds de longueur. Nab lassomma dun coup de bton. Cyrus Smith
examina ce reptile, et dclara quil ntait pas venimeux, car il
appartenait  lespce des serpents-diamants dont les indignes se
nourrissent dans la Nouvelle-Galle du Sud. Mais il tait possible
quil en existt dautres dont la morsure est mortelle, tels que
ces vipres-sourdes,  queue fourchue, qui se redressent sous le
pied, ou ces serpents ails, munis de deux oreillettes qui leur
permettent de slancer avec une rapidit extrme.

Top, le premier moment de surprise pass, donnait la chasse aux
reptiles avec un acharnement qui faisait craindre pour lui. Aussi
son matre le rappelait-il constamment.

Lembouchure du Creek-Rouge,  lendroit o il se jetait dans le
lac, fut bientt atteinte. Les explorateurs reconnurent sur la
rive oppose le point quils avaient dj visit en descendant du
mont Franklin. Cyrus Smith constata que le dbit deau du creek
tait assez considrable; il tait donc ncessaire quen un
endroit quelconque, la nature et offert un dversoir au trop-
plein du lac. Ctait ce dversoir quil sagissait de dcouvrir,
car, sans doute, il formait une chute dont il serait possible
dutiliser la puissance mcanique.

Les colons, marchant  volont, mais sans trop scarter les uns
des autres, commencrent donc  contourner la rive du lac, qui
tait trs accore.

Les eaux semblaient extrmement poissonneuses, et Pencroff se
promit bien de fabriquer quelques engins de pche afin de les
exploiter.

Il fallut dabord doubler la pointe aigu du nord-est. On et pu
supposer que la dcharge des eaux soprait en cet endroit, car
lextrmit du lac venait presque affleurer la lisire du plateau.
Mais il nen tait rien, et les colons continurent dexplorer la
rive, qui, aprs une lgre courbure, redescendait paralllement
au littoral. De ce ct, la berge tait moins boise, mais
quelques bouquets darbres, sems  et l, ajoutaient au
pittoresque du paysage. Le lac Grant apparaissait alors dans toute
son tendue, et aucun souffle ne ridait la surface de ses eaux.
Top, en battant les broussailles, fit lever des bandes doiseaux
divers, que Gdon Spilett et Harbert salurent de leurs flches.
Un de ces volatiles fut mme adroitement atteint par le jeune
garon, et tomba au milieu dherbes marcageuses. Top se prcipita
vers lui, et rapporta un bel oiseau nageur, couleur dardoise, 
bec court,  plaque frontale trs dveloppe, aux doigts largis
par une bordure festonne, aux ailes bordes dun lisr blanc.
Ctait un foulque, de la taille dune grosse perdrix,
appartenant  ce groupe des macrodactyles qui forme la transition
entre lordre des chassiers et celui des palmipdes. Triste
gibier, en somme, et dun got qui devait laisser  dsirer. Mais
Top se montrerait sans doute moins difficile que ses matres, et
il fut convenu que le foulque servirait  son souper.

Les colons suivaient alors la rive orientale du lac, et ils ne
devaient pas tarder  atteindre la portion dj reconnue.
Lingnieur tait fort surpris, car il ne voyait aucun indice
dcoulement du trop-plein des eaux. Le reporter et le marin
causaient avec lui, et il ne leur dissimulait point son
tonnement. En ce moment, Top, qui avait t fort calme
jusqualors, donna des signes dagitation.

Lintelligent animal allait et venait sur la berge, sarrtait
soudain, et regardait les eaux, une patte leve, comme sil et
t en arrt sur quelque gibier invisible; puis, il aboyait avec
fureur, en qutant, pour ainsi dire, et se taisait subitement.

Ni Cyrus Smith, ni ses compagnons navaient dabord fait attention
 ce mange de Top; mais les aboiements du chien devinrent bientt
si frquents, que lingnieur sen proccupa.

Quest-ce quil y a, Top? demanda-t-il.

Le chien fit plusieurs bonds vers son matre, en laissant voir une
inquitude vritable, et il slana de nouveau vers la berge.
Puis, tout  coup, il se prcipita dans le lac.

Ici, Top! cria Cyrus Smith, qui ne voulait pas laisser son chien
saventurer sur ces eaux suspectes.

-- Quest-ce qui se passe donc l-dessous? demanda Pencroff en
examinant la surface du lac.

-- Top aura senti quelque amphibie, rpondit Harbert.

-- Un alligator, sans doute? dit le reporter.

-- Je ne le pense pas, rpondit Cyrus Smith. Les alligators ne se
rencontrent que dans les rgions moins leves en latitude.

Cependant, Top tait revenu  lappel de son matre, et avait
regagn la berge; mais il ne pouvait rester en repos; il sautait
au milieu des grandes herbes, et, son instinct le guidant, il
semblait suivre quelque tre invisible qui se serait gliss sous
les eaux du lac, en en rasant les bords. Cependant, les eaux
taient calmes, et pas une ride nen troublait la surface.
Plusieurs fois, les colons sarrtrent sur la berge, et ils
observrent avec attention. Rien napparut. Il y avait l quelque
mystre.

Lingnieur tait fort intrigu.

Poursuivons jusquau bout cette exploration, dit-il.

Une demi-heure aprs, ils taient tous arrivs  langle sud-est
du lac et se retrouvaient sur le plateau mme de Grande-vue.  ce
point, lexamen des rives du lac devait tre considr comme
termin, et, cependant, lingnieur navait pu dcouvrir par o et
comment soprait la dcharge des eaux.

Pourtant, ce dversoir existe, rptait-il, et puisquil nest
pas extrieur, il faut quil soit creus  lintrieur du massif
granitique de la cte!

-- Mais quelle importance attachez-vous  savoir cela, mon cher
Cyrus? demanda Gdon Spilett.

-- Une assez grande, rpondit lingnieur, car si lpanchement se
fait  travers le massif, il est possible quil sy trouve quelque
cavit, quil et t facile de rendre habitable aprs avoir
dtourn les eaux.

-- Mais nest-il pas possible, monsieur Cyrus, que les eaux
scoulent par le fond mme du lac, dit Harbert, et quelles
aillent  la mer par un conduit souterrain?

-- Cela peut tre, en effet, rpondit lingnieur, et, si cela
est, nous serons obligs de btir notre maison nous-mmes, puisque
la nature na pas fait les premiers frais de construction.

Les colons se disposaient donc  traverser le plateau pour
regagner les Chemines, car il tait cinq heures du soir, quand
Top donna de nouveaux signes dagitation. Il aboyait avec rage,
et, avant que son matre et pu le retenir, il se prcipita une
seconde fois dans le lac.

Tous coururent vers la berge. Le chien en tait dj  plus de
vingt pieds, et Cyrus Smith le rappelait vivement, quand une tte
norme mergea de la surface des eaux, qui ne paraissaient pas
tre profondes en cet endroit.

Harbert reconnut aussitt lespce damphibie auquel appartenait
cette tte conique  gros yeux, que dcoraient des moustaches 
longs poils soyeux.

Un lamantin! scria-t-il.

Ce ntait pas un lamantin, mais un spcimen de cette espce,
comprise dans lordre des ctacs, qui porte le nom de dugong,
car ses narines taient ouvertes  la partie suprieure de son
museau.

Lnorme animal stait prcipit sur le chien, qui voulut
vainement lviter en revenant vers la berge. Son matre ne
pouvait rien pour le sauver, et avant mme quil ft venu  la
pense de Gdon Spilett ou dHarbert darmer leurs arcs, Top,
saisi par le dugong, disparaissait sous les eaux.

Nab, son pieu ferr  la main, voulut se jeter au secours du
chien, dcid  sattaquer au formidable animal jusque dans son
lment.

Non, Nab, dit lingnieur, en retenant son courageux serviteur.

Cependant, une lutte se passait sous les eaux, lutte inexplicable,
car, dans ces conditions, Top ne pouvait videmment pas rsister,
lutte qui devait tre terrible, on le voyait aux bouillonnements
de la surface, lutte, enfin, qui ne pouvait se terminer que par la
mort du chien! Mais soudain, au milieu dun cercle dcume, on vit
reparatre Top. Lanc en lair par quelque force inconnue, il
sleva  dix pieds au-dessus de la surface du lac, retomba au
milieu des eaux profondment troubles, et et bientt regagn la
berge sans blessures graves, miraculeusement sauv.

Cyrus Smith et ses compagnons regardaient sans comprendre.
Circonstance non moins inexplicable encore! On et dit que la
lutte continuait encore sous les eaux. Sans doute le dugong,
attaqu par quelque puissant animal, aprs avoir lch le chien,
se battait pour son propre compte.

Mais cela ne dura pas longtemps. Les eaux se rougirent de sang, et
le corps du dugong, mergeant dune nappe carlate qui se propagea
largement, vint bientt schouer sur une petite grve  langle
sud du lac.

Les colons coururent vers cet endroit. Le dugong tait mort.
Ctait un norme animal, long de quinze  seize pieds, qui devait
peser de trois  quatre mille livres.  son cou souvrait une
blessure qui semblait avoir t faite avec une lame tranchante.
Quel tait donc lamphibie qui avait pu, par ce coup terrible,
dtruire le formidable dugong? Personne net pu le dire, et,
assez proccups de cet incident, Cyrus Smith et ses compagnons
rentrrent aux Chemines.

CHAPITRE XVII

Le lendemain, 7 mai, Cyrus Smith et Gdon Spilett, laissant Nab
prparer le djeuner, gravirent le plateau de Grande-vue, tandis
que Harbert et Pencroff remontaient la rivire, afin de renouveler
la provision de bois.

Lingnieur et le reporter arrivrent bientt  cette petite
grve, situe  la pointe sud du lac, et sur laquelle lamphibie
tait rest chou. Dj des bandes doiseaux staient abattus
sur cette masse charnue, et il fallut les chasser  coups de
pierres, car Cyrus Smith dsirait conserver la graisse du dugong
et lutiliser pour les besoins de la colonie.

Quant  la chair de lanimal, elle ne pouvait manquer de fournir
une nourriture excellente, puisque, dans certaines rgions de la
Malaisie, elle est spcialement rserve  la table des princes
indignes. Mais cela, ctait laffaire de Nab. En ce moment,
Cyrus Smith avait en tte dautres penses. Lincident de la
veille ne stait point effac de son esprit et ne laissait pas de
le proccuper. Il aurait voulu percer le mystre de ce combat
sous-marin, et savoir quel congnre des mastodontes ou autres
monstres marins avait fait au dugong une si trange blessure.

Il tait donc l, sur le bord du lac, regardant, observant, mais
rien napparaissait sous les eaux tranquilles, qui tincelaient
aux premiers rayons du soleil. Sur cette petite grve qui
supportait le corps du dugong, les eaux taient peu profondes;
mais,  partir de ce point, le fond du lac sabaissait peu  peu,
et il tait probable quau centre, la profondeur devait tre
considrable. Le lac pouvait tre considr comme une large
vasque, qui avait t remplie par les eaux du Creek-Rouge.

Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, il me semble que ces eaux
noffrent rien de suspect?

-- Non, mon cher Spilett, rpondit lingnieur, et je ne sais
vraiment comment expliquer lincident dhier!

-- Javoue, reprit Gdon Spilett, que la blessure faite  cet
amphibie est au moins trange, et je ne saurais expliquer
davantage comment il a pu se faire que Top ait t si
vigoureusement rejet hors des eaux? On croirait vraiment que
cest un bras puissant qui la lanc ainsi, et que ce mme bras,
arm dun poignard, a ensuite donn la mort au dugong!

-- Oui, rpondit lingnieur, qui tait devenu pensif. Il y a l
quelque chose que je ne puis comprendre. Mais comprenez-vous
davantage, mon cher Spilett, de quelle manire jai t sauv moi-
mme, comment jai pu tre arrach des flots et transport dans
les dunes? Non, nest-il pas vrai? Aussi je pressens l quelque
mystre que nous dcouvrirons sans doute un jour. Observons donc,
mais ninsistons pas devant nos compagnons sur ces singuliers
incidents. Gardons nos remarques pour nous et continuons notre
besogne.

On le sait, lingnieur navait encore pu dcouvrir par o
schappait le trop-plein du lac, mais comme il navait vu nul
indice quil dbordt jamais, il fallait ncessairement quun
dversoir existt quelque part. Or, prcisment, Cyrus Smith fut
assez surpris de distinguer un courant assez prononc qui se
faisait sentir en cet endroit. Il jeta quelques petits morceaux de
bois, et vit quils se dirigeaient vers langle sud. Il suivit ce
courant, en marchant sur la berge, et il arriva  la pointe
mridionale du lac.

L se produisait une sorte de dpression des eaux, comme si elles
se fussent brusquement perdues dans quelque fissure du sol.

Cyrus Smith couta, en mettant son oreille au niveau du lac, et il
entendit trs distinctement le bruit dune chute souterraine.

Cest l, dit-il en se relevant, l que sopre la dcharge des
eaux, l, sans doute, que par un conduit creus dans le massif de
granit elles sen vont rejoindre la mer,  travers quelques
cavits que nous saurions utiliser  notre profit! Eh bien! je le
saurai!

Lingnieur coupa une longue branche, il la dpouilla de ses
feuilles, et, en la plongeant  langle des deux rives, il
reconnut quil existait un large trou ouvert  un pied seulement
au-dessous de la surface des eaux. Ce trou, ctait lorifice du
dversoir vainement cherch jusqualors, et la force du courant y
tait telle, que la branche fut arrache des mains de lingnieur
et disparut.

Il ny a plus  douter maintenant, rpta Cyrus Smith. L est
lorifice du dversoir, et cet orifice, je le mettrai  dcouvert.

-- Comment? demanda Gdon Spilett.

-- En abaissant de trois pieds le niveau des eaux du lac.

-- Et comment abaisser leur niveau?

-- En leur ouvrant une autre issue plus vaste que celle-ci.

-- En quel endroit, Cyrus?

-- Sur la partie de la rive qui se rapproche le plus prs de la
cte.

-- Mais cest une rive de granit! fit observer le reporter.

-- Eh bien, rpondit Cyrus Smith, je le ferai sauter, ce granit,
et les eaux, en schappant, baisseront de manire  dcouvrir cet
orifice...

-- Et formeront une chute en tombant sur la grve, ajouta le
reporter.

-- Une chute que nous utiliserons! rpondit Cyrus. Venez, venez!

Lingnieur entrana son compagnon, dont la confiance en Cyrus
Smith tait telle quil ne doutait pas que lentreprise ne
russt. Et pourtant, cette rive de granit, comment louvrir,
comment, sans poudre et avec des instruments imparfaits,
dsagrger ces roches? Ntait-ce pas un travail au-dessus de ses
forces, auquel lingnieur allait sacharner?

Quand Cyrus Smith et le reporter rentrrent aux Chemines, ils y
trouvrent Harbert et Pencroff occups  dcharger leur train de
bois.

Les bcherons vont avoir fini, monsieur Cyrus, dit le marin en
riant, et quand vous aurez besoin de maons...

-- De maons, non, mais de chimistes, rpondit lingnieur.

-- Oui, ajouta le reporter, nous allons faire sauter lle...

-- Sauter lle! scria Pencroff.

-- En partie, du moins! rpliqua Gdon Spilett.

-- coutez-moi, mes amis, dit lingnieur.

Et il leur fit connatre le rsultat de ses observations. Suivant
lui, une cavit plus ou moins considrable devait exister dans la
masse de granit qui supportait le plateau de Grande-vue, et il
prtendait pntrer jusqu elle.

Pour ce faire, il fallait tout dabord dgager louverture par
laquelle se prcipitaient les eaux, et, par consquent, abaisser
leur niveau en leur procurant une plus large issue. De l,
ncessit de fabriquer une substance explosive qui pt pratiquer
une forte saigne en un autre point de la rive. Cest ce quallait
tenter Cyrus Smith au moyen des minraux que la nature mettait 
sa disposition.

Inutile de dire avec quel enthousiasme tous, et plus
particulirement Pencroff, accueillirent ce projet.

Employer les grands moyens, ventrer ce granit, crer une cascade,
cela allait au marin! Et il serait aussi bien chimiste que maon
ou bottier, puisque lingnieur avait besoin de chimistes. Il
serait tout ce quon voudrait, mme professeur de danse et de
maintien, dit-il  Nab, si cela tait jamais ncessaire.

Nab et Pencroff furent tout dabord chargs dextraire la graisse
du dugong, et den conserver la chair, qui tait destine 
lalimentation. Ils partirent aussitt, sans mme demander plus
dexplication. La confiance quils avaient en lingnieur tait
absolue. Quelques instants aprs eux, Cyrus Smith, Harbert et
Gdon Spilett, tranant la claie et remontant la rivire, se
dirigeaient vers le gisement de houille o abondaient ces pyrites
schisteuses qui se rencontrent, en effet, dans les terrains de
transition les plus rcents, et dont Cyrus Smith avait dj
rapport un chantillon.

Toute la journe fut employe  charrier une certaine quantit de
ces pyrites aux Chemines. Le soir, il y en avait plusieurs
tonnes.

Le lendemain, 8 mai, lingnieur commena ses manipulations. Ces
pyrites schisteuses tant composes principalement de charbon, de
silice, dalumine et de sulfure de fer, -- celui-ci en excs, --
il sagissait disoler le sulfure de fer et de le transformer en
sulfate le plus rapidement possible. Le sulfate obtenu, on en
extrairait lacide sulfurique.

Ctait en effet le but  atteindre. Lacide sulfurique est un des
agents les plus employs, et limportance industrielle dune
nation peut se mesurer  la consommation qui en est faite. Cet
acide serait plus tard dune utilit extrme aux colons pour la
fabrication des bougies, le tannage des peaux, etc., mais en ce
moment, lingnieur le rservait  un autre emploi.

Cyrus Smith choisit, derrire les Chemines, un emplacement dont
le sol ft soigneusement galis. Sur ce sol, il plaa un tas de
branchages et de bois hach, sur lequel furent placs des morceaux
de schistes pyriteux, arc-bouts les uns contre les autres; puis,
le tout fut recouvert dune mince couche de pyrites, pralablement
rduites  la grosseur dune noix.

Ceci fait, on mit le feu au bois, dont la chaleur se communiqua
aux schistes, lesquels senflammrent, puisquils contenaient du
charbon et du soufre.

Alors, de nouvelles couches de pyrites concasses furent disposes
de manire  former un norme tas, qui fut extrieurement tapiss
de terre et dherbes, aprs quon y eut mnag quelques vents,
comme sil se ft agi de carboniser une meule de bois pour faire
du charbon.

Puis, on laissa la transformation saccomplir, et il ne fallait
pas moins de dix  douze jours pour que le sulfure de fer ft
chang en sulfate de fer et lalumine en sulfate dalumine, deux
substances galement solubles, les autres, silice, charbon brl
et cendres, ne ltant pas.

Pendant que saccomplissait ce travail chimique, Cyrus Smith fit
procder  dautres oprations. On y mettait plus que du zle.
Ctait de lacharnement.

Nab et Pencroff avaient enlev la graisse du dugong, qui avait t
recueillie dans de grandes jarres de terre. Cette graisse, il
sagissait den isoler un de ses lments, la glycrine, en la
saponifiant. Or, pour obtenir ce rsultat, il suffisait de la
traiter par la soude ou la chaux. En effet, lune ou lautre de
ces substances, aprs avoir attaqu la graisse, formerait un savon
en isolant la glycrine, et ctait cette glycrine que
lingnieur voulait prcisment obtenir. La chaux ne lui manquait
pas, on le sait; seulement le traitement par la chaux ne devait
donner que des savons calcaires, insolubles et par consquent
inutiles, tandis que le traitement par la soude fournirait, au
contraire, un savon soluble, qui trouverait son emploi dans les
nettoyages domestiques.

Or, en homme pratique, Cyrus Smith devait plutt chercher 
obtenir de la soude. tait-ce difficile?

Non, car les plantes marines abondaient sur le rivage, salicornes,
ficodes, et toutes ces fucaces qui forment les varechs et les
gomons. On recueillit donc une grande quantit de ces plantes, on
les fit dabord scher, puis ensuite brler dans des fosses en
plein air. La combustion de ces plantes fut entretenue pendant
plusieurs jours, de manire que la chaleur slevt au point den
fondre les cendres, et le rsultat de lincinration fut une masse
compacte, gristre, qui est depuis longtemps connue sous le nom de
soude naturelle.

Ce rsultat obtenu, lingnieur traita la graisse par la soude, ce
qui donna, dune part, un savon soluble, et, de lautre, cette
substance neutre, la glycrine.

Mais ce ntait pas tout. Il fallait encore  Cyrus Smith, en vue
de sa prparation future, une autre substance, lazotate de
potasse, qui est plus connu sous le nom de sel de nitrite ou de
salptre.

Cyrus Smith aurait pu fabriquer cette substance, en traitant le
carbonate de potasse, qui sextrait facilement des cendres des
vgtaux, par de lacide azotique. Mais lacide azotique lui
manquait, et ctait prcisment cet acide quil voulait obtenir,
en fin de compte. Il y avait donc l un cercle vicieux, dont il ne
ft jamais sorti.

Trs heureusement, cette fois, la nature allait lui fournir le
salptre, sans quil et dautre peine que de le ramasser. Harbert
en dcouvrit un gisement dans le nord de lle, au pied du mont
Franklin, et il ny eut plus qu purifier ce sel.

Ces divers travaux durrent une huitaine de jours. Ils taient
donc achevs, avant que la transformation du sulfure en sulfate de
fer et t accomplie. Pendant les jours qui suivirent, les colons
eurent le temps de fabriquer de la poterie rfractaire en argile
plastique et de construire un fourneau de briques dune
disposition particulire qui devait servir  la distillation du
sulfate de fer, lorsque celui-ci serait obtenu. Tout cela fut
achev vers le 18 mai,  peu prs au moment o la transformation
chimique se terminait. Gdon Spilett, Harbert, Nab et Pencroff,
habilement guids par lingnieur, taient devenus les plus
adroits ouvriers du monde. La ncessit est, dailleurs, de tous
les matres, celui quon coute le plus et qui enseigne le mieux.

Lorsque le tas de pyrites eut t entirement rduit par le feu,
le rsultat de lopration, consistant en sulfate de fer, sulfate
dalumine, silice, rsidu de charbon et cendres, fut dpos dans
un bassin rempli deau. On agita ce mlange, on le laissa reposer,
puis on le dcanta, et on obtint un liquide clair, contenant en
dissolution du sulfate de fer et du sulfate dalumine, les autres
matires tant restes solides, puisquelles taient insolubles.
Enfin, ce liquide stant vaporis en partie, des cristaux de
sulfate de fer se dposrent, et les eaux-mres, cest--dire le
liquide non vaporis, qui contenait du sulfate dalumine, furent
abandonnes.

Cyrus Smith avait donc  sa disposition une assez grande quantit
de ces cristaux de sulfate de fer, dont il sagissait dextraire
lacide sulfurique.

Dans la pratique industrielle, cest une coteuse installation que
celle quexige la fabrication de lacide sulfurique. Il faut, en
effet, des usines considrables, un outillage spcial, des
appareils de platine, des chambres de plomb, inattaquables 
lacide, et dans lesquelles sopre la transformation, etc.
Lingnieur navait point cet outillage  sa disposition, mais il
savait quen Bohme particulirement, on fabrique lacide
sulfurique par des moyens plus simples, qui ont mme lavantage de
le produire  un degr suprieur de concentration.

Cest ainsi que se fait lacide connu sous le nom dacide de
Nordhausen.

Pour obtenir lacide sulfurique, Cyrus Smith navait plus quune
seule opration  faire: calciner en vase clos les cristaux de
sulfate de fer, de manire que lacide sulfurique se distillt en
vapeurs, lesquelles vapeurs produiraient ensuite lacide par
condensation.

Cest  cette manipulation que servirent les poteries
rfractaires, dans lesquelles furent placs les cristaux, et le
four, dont la chaleur devait distiller lacide sulfurique.
Lopration fut parfaitement conduite, et le 20 mai, douze jours
aprs avoir commenc, lingnieur tait possesseur de lagent
quil comptait utiliser plus tard de tant de faons diffrentes.

Or, pourquoi voulait-il donc avoir cet agent? Tout simplement pour
produire lacide azotique, et cela fut ais, puisque le salptre,
attaqu par lacide sulfurique, lui donna prcisment cet acide
par distillation.

Mais, en fin de compte,  quoi allait-il employer cet acide
azotique? Cest ce que ses compagnons ignoraient encore, car il
navait pas dit le dernier mot de son travail.

Cependant, lingnieur touchait  son but, et une dernire
opration lui procura la substance qui avait exig tant de
manipulations.

Aprs avoir pris de lacide azotique, il le mit en prsence de la
glycrine, qui avait t pralablement concentre par vaporation
au bain-marie, et il obtint, mme sans employer de mlange
rfrigrant, plusieurs pintes dun liquide huileux et jauntre.

Cette dernire opration, Cyrus Smith lavait faite seul, 
lcart, loin des Chemines, car elle prsentait des dangers
dexplosion, et, quand il rapporta un flacon de ce liquide  ses
amis, il se contenta de leur dire: Voil de la nitro-glycrine!

Ctait, en effet, ce terrible produit, dont la puissance
explosible est peut-tre dcuple de celle de la poudre ordinaire,
et qui a dj caus tant daccidents! Toutefois, depuis quon a
trouv le moyen de le transformer en dynamite, cest--dire de le
mlanger avec une substance solide, argile ou sucre, assez poreuse
pour le retenir, le dangereux liquide a pu tre utilis avec plus
de scurit. Mais la dynamite ntait pas encore connue  lpoque
o les colons opraient dans lle Lincoln.

Et cest cette liqueur-l qui va faire sauter nos rochers? dit
Pencroff dun air assez incrdule.

-- Oui, mon ami, rpondit lingnieur, et cette nitro-glycrine
produira dautant plus deffet, que ce granit est extrmement dur
et quil opposera une rsistance plus grande  lclatement.

-- Et quand verrons-nous cela, monsieur Cyrus?

-- Demain, ds que nous aurons creus un trou de mine, rpondit
lingnieur.

Le lendemain, -- 21 mai, -- ds laube, les mineurs se rendirent 
une pointe qui formait la rive est du lac Grant, et  cinq cents
pas seulement de la cte. En cet endroit, le plateau tait en
contre-bas des eaux, qui ntaient retenues que par leur cadre de
granit. Il tait donc vident que si lon brisait ce cadre, les
eaux schapperaient par cette issue, et formeraient un ruisseau
qui, aprs avoir coul  la surface incline du plateau, irait se
prcipiter sur la grve. Par suite, il y aurait abaissement
gnral du niveau du lac, et mise  dcouvert de lorifice du
dversoir, -- ce qui tait le but final.

Ctait donc le cadre quil sagissait de briser.

Sous la direction de lingnieur, Pencroff, arm dun pic quil
maniait adroitement et vigoureusement, attaqua le granit sur le
revtement extrieur. Le trou quil sagissait de percer prenait
naissance sur une arte horizontale de la rive, et il devait
senfoncer obliquement, de manire  rencontrer un niveau
sensiblement infrieur  celui des eaux du lac. De cette faon, la
force explosive, en cartant les roches, permettrait aux eaux de
spancher largement au dehors et, par suite, de sabaisser
suffisamment.

Le travail fut long, car lingnieur, voulant produire un effet
formidable, ne comptait pas consacrer moins de dix litres de
nitro-glycrine  lopration. Mais Pencroff, relay par Nab, fit
si bien que, vers quatre heures du soir, le trou de mine tait
achev.

Restait la question dinflammation de la substance explosive.
Ordinairement, la nitro-glycrine senflamme au moyen damorces de
fulminate qui, en clatant, dterminent lexplosion. Il faut, en
effet, un choc pour provoquer lexplosion, et, allume simplement,
cette substance brlerait sans clater.

Cyrus Smith aurait certainement pu fabriquer une amorce.  dfaut
de fulminate, il pouvait facilement obtenir une substance analogue
au coton-poudre, puisquil avait de lacide azotique  sa
disposition.

Cette substance, presse dans une cartouche, et introduite dans la
nitro-glycrine, aurait clat au moyen dune mche et dtermin
lexplosion.

Mais Cyrus Smith savait que la nitro-glycrine a la proprit de
dtonner au choc. Il rsolut donc dutiliser cette proprit,
quitte  employer un autre moyen, si celui-l ne russissait pas.
En effet, le choc dun marteau sur quelques gouttes de nitro-
glycrine, rpandues  la surface dune pierre dure, suffit 
provoquer lexplosion. Mais loprateur ne pouvait tre l, 
donner le coup de marteau, sans tre victime de lopration.

Cyrus Smith imagina donc de suspendre  un montant, au-dessus du
trou de mine, et au moyen dune fibre vgtale, une masse de fer
pesant plusieurs livres. Une autre longue fibre, pralablement
soufre, tait attache au milieu de la premire par une de ses
extrmits, tandis que lautre extrmit tranait sur le sol
jusqu une distance de plusieurs pieds du trou de mine. Le feu
tant mis  cette seconde fibre, elle brlerait jusqu ce quelle
et atteint la premire. Celle-ci, prenant feu  son tour, se
romprait, et la masse de fer serait prcipite sur la nitro-
glycrine.

Cet appareil fut donc install; puis lingnieur, aprs avoir fait
loigner ses compagnons, remplit le trou de mine de manire que la
nitro-glycrine vnt en affleurer louverture, et il en jeta
quelques gouttes  la surface de la roche, au-dessous de la masse
de fer dj suspendue.

Ceci fait, Cyrus Smith prit lextrmit de la fibre soufre, il
lalluma, et, quittant la place, il revint retrouver ses
compagnons aux Chemines.

La fibre devait brler pendant vingt-cinq minutes, et, en effet,
vingt-cinq minutes aprs, une explosion, dont on ne saurait donner
lide, retentit. Il sembla que toute lle tremblait sur sa base.
Une gerbe de pierres se projeta dans les airs comme si elle et
t vomie par un volcan. La secousse produite par lair dplac
fut telle, que les roches des Chemines oscillrent. Les colons,
bien quils fussent  plus de deux milles de la mine, furent
renverss sur le sol.

Ils se relevrent, ils remontrent sur le plateau, et ils
coururent vers lendroit o la berge du lac devait avoir t
ventre par lexplosion... Un triple hurrah schappa de leurs
poitrines! Le cadre de granit tait fendu sur une large place! Un
cours rapide deau sen chappait, courait en cumant  travers le
plateau, en atteignait la crte, et se prcipitait dune hauteur
de trois cents pieds sur la grve!

CHAPITRE XVIII

Le projet de Cyrus Smith avait russi; mais, suivant son habitude,
sans tmoigner aucune satisfaction, les lvres serres, le regard
fixe, il restait immobile. Harbert tait enthousiasm; Nab
bondissait de joie; Pencroff balanait sa grosse tte et murmurait
ces mots: Allons, il va bien notre ingnieur!

En effet, la nitro-glycrine avait puissamment agi. La saigne,
faite au lac, tait si importante, que le volume des eaux qui
schappaient alors par ce nouveau dversoir tait au moins triple
de celui qui passait auparavant par lancien. Il devait donc en
rsulter que, peu de temps aprs lopration, le niveau du lac
aurait baiss de deux pieds, au moins.

Les colons revinrent aux Chemines, afin dy prendre des pics, des
pieux ferrs, des cordes de fibres, un briquet et de lamadou;
puis, ils retournrent au plateau. Top les accompagnait.

Chemin faisant, le marin ne put sempcher de dire  lingnieur:

Mais savez-vous bien, monsieur Cyrus, quau moyen de cette
charmante liqueur que vous avez fabrique, on ferait sauter notre
le tout entire?

-- Sans aucun doute, lle, les continents, et la terre elle-mme,
rpondit Cyrus Smith. Ce nest quune question de quantit.

-- Ne pourriez-vous donc employer cette nitro-glycrine au
chargement des armes  feu? demanda le marin.

-- Non, Pencroff, car cest une substance trop brisante. Mais il
serait ais de fabriquer de la poudre-coton, ou mme de la poudre
ordinaire, puisque nous avons lacide azotique, le salptre, le
soufre et le charbon. Malheureusement, ce sont les armes que nous
navons pas.

-- Oh! monsieur Cyrus, rpondit le marin, avec un peu de bonne
volont!...

Dcidment, Pencroff avait ray le mot impossible du
dictionnaire de lle Lincoln.

Les colons, arrivs au plateau de Grande-vue, se dirigrent
immdiatement vers la pointe du lac, prs de laquelle souvrait
lorifice de lancien dversoir, qui, maintenant, devait tre 
dcouvert.

Le dversoir serait donc devenu praticable, puisque les eaux ne
sy prcipiteraient plus, et il serait facile sans doute den
reconnatre la disposition intrieure. En quelques instants, les
colons avaient atteint langle infrieur du lac, et un coup doeil
leur suffit pour constater que le rsultat avait t obtenu. En
effet, dans la paroi granitique du lac, et maintenant au-dessus du
niveau des eaux, apparaissait lorifice tant cherch. Un troit
paulement, laiss  nu par le retrait des eaux, permettait dy
arriver. Cet orifice mesurait vingt pieds de largeur environ, mais
il nen avait que deux de hauteur. Ctait comme une bouche
dgout  la bordure dun trottoir. Cet orifice naurait donc pu
livrer un passage facile aux colons; mais Nab et Pencroff prirent
leur pic, et, en moins dune heure, ils lui eurent donn une
hauteur suffisante.

Lingnieur sapprocha alors et reconnut que les parois du
dversoir, dans sa partie suprieure, naccusaient pas une pente
de plus de trente  trente-cinq degrs. Elles taient donc
praticables, et, pourvu que leur dclivit ne saccrt pas, il
serait facile de les descendre jusquau niveau mme de la mer. Si
donc, ce qui tait fort probable, quelque vaste cavit existait 
lintrieur du massif granitique, on trouverait peut-tre moyen de
lutiliser.

Eh bien, monsieur Cyrus, quest-ce qui nous arrte? demanda le
marin, impatient de saventurer dans ltroit couloir? Vous voyez
que Top nous a prcds!

-- Bien, rpondit lingnieur. Mais il faut y voir clair. -- Nab,
va couper quelques branches rsineuses.

Nab et Harbert coururent vers les rives du lac, ombrages de pins
et autres arbres verts, et ils revinrent bientt avec des branches
quils disposrent en forme de torches. Ces torches furent
allumes au feu du briquet, et, Cyrus Smith en tte, les colons
sengagrent dans le sombre boyau que le trop-plein des eaux
emplissait nagure.

Contrairement  ce quon et pu supposer, le diamtre de ce boyau
allait en slargissant, de telle sorte que les explorateurs,
presque aussitt, purent se tenir droit en descendant. Les parois
de granit, uses par les eaux depuis un temps infini, taient
glissantes, et il fallait se garder des chutes. Aussi, les colons
staient-ils lis les uns aux autres au moyen dune corde, ainsi
que font les ascensionnistes dans les montagnes. Heureusement,
quelques saillies du granit, formant de vritables marches,
rendaient la descente moins prilleuse. Des gouttelettes, encore
suspendues aux rocs, sirisaient  et l sous le feu des torches,
et on et pu croire que les parois taient revtues dinnombrables
stalactites.

Lingnieur observa ce granit noir. Il ny vit pas une strate, pas
une faille. La masse tait compacte et dun grain extrmement
serr. Ce boyau datait donc de lorigine mme de lle. Ce
ntaient point les eaux qui lavaient creus peu  peu. Pluton,
et non pas Neptune, lavait for de sa propre main, et lon
pouvait distinguer sur la muraille les traces dun travail ruptif
que le lavage des eaux navait pu totalement effacer.

Les colons ne descendaient que fort lentement. Ils ntaient pas
sans prouver une certaine motion,  saventurer ainsi dans les
profondeurs de ce massif, que des tres humains visitaient
videmment pour la premire fois. Ils ne parlaient pas, mais ils
rflchissaient, et cette rflexion dut venir  plus dun, que
quelque poulpe ou autre gigantesque cphalopode pouvait occuper
les cavits intrieures, qui se trouvaient en communication avec
la mer. Il fallait donc ne saventurer quavec une certaine
prudence.

Du reste, Top tenait la tte de la petite troupe, et lon pouvait
sen rapporter  la sagacit du chien, qui ne manquerait point de
donner lalarme, le cas chant.

Aprs avoir descendu une centaine de pieds, en suivant une route
assez sinueuse, Cyrus Smith, qui marchait en avant, sarrta, et
ses compagnons le rejoignirent. Lendroit o ils firent halte
tait vid, de manire  former une caverne de mdiocre
dimension. Des gouttes deau tombaient de sa vote, mais elles ne
provenaient pas dun suintement  travers le massif. Ctaient
simplement les dernires traces laisses par le torrent qui avait
si longtemps grond dans cette cavit, et lair, lgrement
humide, nmettait aucune manation mphitique.

Eh bien, mon cher Cyrus? dit alors Gdon Spilett. Voici une
retraite bien ignore, bien cache dans ces profondeurs, mais, en
somme, elle est inhabitable.

-- Pourquoi inhabitable? demanda le marin.

-- Parce quelle est trop petite et trop obscure.

-- Ne pouvons-nous lagrandir, la creuser, y pratiquer des
ouvertures pour le jour et lair? rpondit Pencroff, qui ne
doutait plus de rien.

-- Continuons, rpondit Cyrus Smith, continuons notre exploration.
Peut-tre, plus bas, la nature nous aura-t-elle pargn ce
travail.

-- Nous ne sommes encore quau tiers de la hauteur, fit observer
Harbert.

-- Au tiers environ, rpondit Cyrus Smith, car nous avons descendu
une centaine de pieds depuis lorifice, et il nest pas impossible
qu cent pieds plus bas...

-- O est donc Top?... demanda Nab en interrompant son matre.

On chercha dans la caverne. Le chien ny tait pas.

Il aura probablement continu sa route, dit Pencroff.

-- Rejoignons-le, rpondit Cyrus Smith.

La descente fut reprise. Lingnieur observait avec soin les
dviations que le dversoir subissait, et, malgr tant de dtours,
il se rendait assez facilement compte de sa direction gnrale,
qui allait vers la mer.

Les colons staient encore abaisss dune cinquantaine de pieds
suivant la perpendiculaire, quand leur attention fut attire par
des sons loigns qui venaient des profondeurs du massif. Ils
sarrtrent et coutrent. Ces sons, ports  travers le couloir,
comme la voix  travers un tuyau acoustique, arrivaient nettement
 loreille.

Ce sont les aboiements de Top! scria Harbert.

-- Oui, rpondit Pencroff, et notre brave chien aboie mme avec
fureur!

-- Nous avons nos pieux ferrs, dit Cyrus Smith. Tenons-nous sur
nos gardes, et en avant!

-- Cela est de plus en plus intressant, murmura Gdon Spilett 
loreille du marin, qui fit un signe affirmatif.

Cyrus Smith et ses compagnons se prcipitrent pour se porter au
secours du chien. Les aboiements de Top devenaient de plus en plus
perceptibles. On sentait dans sa voix saccade une rage trange.

tait-il donc aux prises avec quelque animal dont il avait troubl
la retraite? On peut dire que, sans songer au danger auquel ils
sexposaient, les colons se sentaient maintenant pris dune
irrsistible curiosit. Ils ne descendaient plus le couloir, ils
se laissaient pour ainsi dire glisser sur sa paroi, et, en
quelques minutes, soixante pieds plus bas, ils eurent rejoint Top.

L, le couloir aboutissait  une vaste et magnifique caverne. L,
Top, allant et venant, aboyait avec fureur. Pencroff et Nab,
secouant leurs torches, jetrent de grands clats de lumire 
toutes les asprits du granit, et, en mme temps, Cyrus Smith,
Gdon Spilett, Harbert, lpieu dress, se tinrent prts  tout
vnement.

Lnorme caverne tait vide. Les colons la parcoururent en tous
sens. Il ny avait rien, pas un animal, pas un tre vivant! Et,
cependant, Top continuait daboyer. Ni les caresses, ni les
menaces ne purent le faire taire.

Il doit y avoir quelque part une issue par laquelle les eaux du
lac sen allaient  la mer, dit lingnieur.

-- En effet, rpondit Pencroff, et prenons garde de tomber dans un
trou.

-- Va, Top, va! cria Cyrus Smith.

Le chien, excit par les paroles de son matre, courut vers
lextrmit de la caverne, et, l, ses aboiements redoublrent.

On le suivit, et,  la lumire des torches, apparut lorifice dun
vritable puits qui souvrait dans le granit. Ctait bien par l
que soprait la sortie des eaux autrefois engages dans le
massif, et, cette fois, ce ntait plus un couloir oblique et
praticable, mais un puits perpendiculaire, dans lequel il et t
impossible de saventurer.

Les torches furent penches au-dessus de lorifice.

On ne vit rien. Cyrus Smith dtacha une branche enflamme et la
jeta dans cet abme. La rsine clatante, dont le pouvoir
clairant saccrut encore par la rapidit de sa chute, illumina
lintrieur du puits, mais rien napparut encore. Puis, la flamme
steignit avec un lger frmissement indiquant quelle avait
atteint la couche deau, cest--dire le niveau de la mer.

Lingnieur, calculant le temps employ  la chute, put en estimer
la profondeur du puits, qui se trouva tre de quatre-vingt-dix
pieds environ.

Le sol de la caverne tait donc situ  quatre-vingt-dix pieds au-
dessus du niveau de la mer.

Voici notre demeure, dit Cyrus Smith.

-- Mais elle tait occupe par un tre quelconque, rpondit Gdon
Spilett, qui ne trouvait pas sa curiosit satisfaite.

-- Eh bien, ltre quelconque, amphibie ou autre, sest enfui par
cette issue, rpondit lingnieur, et il nous a cd la place.

-- Nimporte, ajouta le marin, jaurais bien voulu tre Top, il y
a un quart dheure, car enfin ce nest pas sans raison quil a
aboy!

Cyrus Smith regardait son chien, et celui de ses compagnons qui se
ft approch de lui let entendu murmurer ces paroles:

Oui, je crois bien que Top en sait plus long que nous sur bien
des choses!

Cependant, les dsirs des colons se trouvaient en grande partie
raliss. Le hasard, aid par la merveilleuse sagacit de leur
chef, les avait heureusement servis. Ils avaient l,  leur
disposition, une vaste caverne, dont ils ne pouvaient encore
estimer la capacit  la lueur insuffisante des torches, mais
quil serait certainement ais de diviser en chambres, au moyen de
cloisons de briques, et dapproprier, sinon comme une maison, du
moins comme un spacieux appartement. Les eaux lavaient abandonne
et ny pouvaient plus revenir.

La place tait libre.

Restaient deux difficults: premirement, la possibilit
dclairer cette excavation creuse dans un bloc plein;
deuximement, la ncessit den rendre laccs plus facile. Pour
lclairage, il ne fallait point songer  ltablir par le haut,
puisquune norme paisseur de granit plafonnait au-dessus delle;
mais peut-tre pourrait-on percer la paroi antrieure, qui faisait
face  la mer. Cyrus Smith, qui, pendant la descente, avait
apprci assez approximativement lobliquit, et par consquent la
longueur du dversoir, tait fond  croire que la partie
antrieure de la muraille devait ntre que peu paisse. Si
lclairage tait ainsi obtenu, laccs le serait aussi, car il
tait aussi facile de percer une porte que des fentres, et
dtablir une chelle extrieure.

Cyrus Smith fit part de ses ides  ses compagnons.

Alors, monsieur Cyrus,  louvrage! rpondit Pencroff. Jai mon
pic, et je saurai bien me faire jour  travers ce mur. O faut-il
frapper?

-- Ici, rpondit lingnieur, en indiquant au vigoureux marin un
renfoncement assez considrable de la paroi, et qui devait en
diminuer lpaisseur.

Pencroff attaqua le granit, et pendant une demi-heure,  la lueur
des torches, il en fit voler les clats autour de lui. La roche
tincelait sous son pic. Nab le relaya, puis Gdon Spilett aprs
Nab.

Ce travail durait depuis deux heures dj, et lon pouvait donc
craindre quen cet endroit, la muraille nexcdt la longueur du
pic, quand,  un dernier coup port par Gdon Spilett,
linstrument, passant au travers du mur, tomba au dehors.

Hurrah! toujours hurrah! scria Pencroff.

La muraille ne mesurait l que trois pieds dpaisseur.

Cyrus Smith vint appliquer son oeil  louverture, qui dominait le
sol de quatre-vingts pieds. Devant lui stendait la lisire du
rivage, llot, et, au del, limmense mer.

Mais par ce trou assez large, car la roche stait dsagrge
notablement, la lumire entra  flots et produisit un effet
magique en inondant cette splendide caverne! Si, dans sa partie
gauche, elle ne mesurait pas plus de trente pieds de haut et de
large sur une longueur de cent pieds, au contraire,  sa partie
droite, elle tait norme, et sa vote sarrondissait  plus de
quatre-vingts pieds de hauteur. En quelques endroits, des piliers
de granit, irrgulirement disposs, en supportaient les retombes
comme celles dune nef de cathdrale.

Appuye sur des espces de pieds-droits latraux, ici se
surbaissant en cintres, l slevant sur des nervures ogivales, se
perdant sur des traves obscures dont on entrevoyait les
capricieux arceaux dans lombre, orne  profusion de saillies qui
formaient comme autant de pendentifs, cette vote offrait un
mlange pittoresque de tout ce que les architectures byzantine,
romane et gothique ont produit sous la main de lhomme. Et ici,
pourtant, ce ntait que loeuvre de la nature! Elle seule avait
creus ce ferique Alhambra dans un massif de granit!

Les colons taient stupfaits dadmiration. O ils ne croyaient
trouver quune troite cavit, ils trouvaient une sorte de palais
merveilleux, et Nab stait dcouvert, comme sil et t
transport dans un temple! Des cris dadmiration taient partis de
toutes les bouches. Les hurrahs retentissaient et allaient se
perdre dcho en cho jusquau fond des sombres nefs.

Ah! mes amis, scria Cyrus Smith, quand nous aurons largement
clair lintrieur de ce massif, quand nous aurons dispos nos
chambres, nos magasins, nos offices dans sa partie gauche, il nous
restera encore cette splendide caverne, dont nous ferons notre
salle dtude et notre muse!

-- Et nous lappellerons?... demanda Harbert.

-- Granite-House, rpondit Cyrus Smith, nom que ses compagnons
salurent encore de leurs hurrahs.

En ce moment, les torches taient presque entirement consumes,
et comme, pour revenir, il fallait regagner le sommet du plateau
en remontant le couloir, il fut dcid que lon remettrait au
lendemain les travaux relatifs  lamnagement de la nouvelle
demeure.

Avant de partir, Cyrus Smith vint se pencher encore une fois au-
dessus du puits sombre, qui senfonait perpendiculairement
jusquau niveau de la mer. Il couta avec attention. Aucun bruit
ne se produisit, pas mme celui des eaux, que les ondulations de
la houle devaient quelquefois agiter dans ces profondeurs. Une
rsine enflamme fut encore jete. Les parois du puits
sclairrent un instant mais, pas plus cette fois que la
premire, il ne se rvla rien de suspect.

Si quelque monstre marin avait t inopinment surpris par le
retrait des eaux, il avait maintenant regagn le large par le
conduit souterrain qui se prolongeait sous la grve, et que
suivait le trop-plein du lac, avant quune nouvelle issue lui et
t offerte.

Cependant, lingnieur, immobile, loreille attentive, le regard
plong dans le gouffre, ne prononait pas une seule parole.

Le marin sapprocha de lui, alors, et, le touchant au bras:

Monsieur Smith? dit-il.

-- Que voulez-vous, mon ami? rpondit lingnieur, comme sil ft
revenu du pays des rves.

-- Les torches vont bientt steindre.

-- En route! rpondit Cyrus Smith.

La petite troupe quitta la caverne et commena son ascension 
travers le sombre dversoir. Top fermait la marche, et faisait
encore entendre de singuliers grognements. Lascension fut assez
pnible. Les colons sarrtrent quelques instants  la grotte
suprieure, qui formait comme une sorte de palier,  mi-hauteur de
ce long escalier de granit. Puis ils recommencrent  monter.

Bientt un air plus frais se fit sentir. Les gouttelettes, sches
par lvaporation, ne scintillaient plus sur les parois. La clart
fuligineuse des torches plissait. Celle que portait Nab
steignit, et, pour ne pas saventurer au milieu dune obscurit
profonde, il fallait se hter.

Cest ce qui fut fait, et, un peu avant quatre heures, au moment
o la torche du marin steignait  son tour, Cyrus Smith et ses
compagnons dbouchaient par lorifice du dversoir.

CHAPITRE XIX

Le lendemain, 22 mai, furent commencs les travaux destins 
lappropriation spciale de la nouvelle demeure. Il tardait aux
colons, en effet, dchanger, pour cette vaste et saine retraite,
creuse en plein roc,  labri des eaux de la mer et du ciel, leur
insuffisant abri des Chemines. Celles-ci ne devaient pas tre
entirement abandonnes, cependant, et le projet de lingnieur
tait den faire un atelier pour les gros ouvrages.

Le premier soin de Cyrus Smith fut de reconnatre sur quel point
prcis se dveloppait la faade de Granite-House. Il se rendit sur
la grve, au pied de lnorme muraille, et, comme le pic, chapp
des mains du reporter, avait d tomber perpendiculairement, il
suffisait de retrouver ce pic pour reconnatre lendroit o le
trou avait t perc dans le granit.

Le pic fut facilement retrouv, et, en effet, un trou souvrait en
ligne perpendiculaire au-dessus du point o il stait fich dans
le sable,  quatre-vingts pieds environ au-dessus de la grve.
Quelques pigeons de roche entraient et sortaient dj par cette
troite ouverture. Il semblait vraiment que ce ft pour eux que
lon et dcouvert Granite-House!

Lintention de lingnieur tait de diviser la portion droite de
la caverne en plusieurs chambres prcdes dun couloir dentre,
et de lclairer au moyen de cinq fentres et dune porte perces
sur la faade.

Pencroff admettait bien les cinq fentres, mais il ne comprenait
pas lutilit de la porte, puisque lancien dversoir offrait un
escalier naturel, par lequel il serait toujours facile davoir
accs dans Granite-House.

Mon ami, lui rpondit Cyrus Smith, sil nous est facile darriver
 notre demeure par le dversoir, cela sera galement facile 
dautres que nous. Je compte, au contraire, obstruer ce dversoir
 son orifice, le boucher hermtiquement.

-- Et comment entrerons-nous? demanda le marin.

-- Par une chelle extrieure, rpondit Cyrus Smith, une chelle
de corde, qui, une fois retire, rendra impossible laccs de
notre demeure.

-- Mais pourquoi tant de prcautions? dit Pencroff. Jusquici les
animaux ne nous ont pas sembl tre bien redoutables. Quant  tre
habite par des indignes, notre le ne lest pas!

-- En tes-vous bien sr, Pencroff? demanda lingnieur, en
regardant le marin.

-- Nous nen serons srs, videmment, que lorsque nous laurons
explore dans toutes ses parties, rpondit Pencroff.

-- Oui, dit Cyrus Smith, car nous nen connaissons encore quune
petite portion. Mais, en tout cas, si nous navons pas dennemis
au dedans, ils peuvent venir du dehors, car ce sont de mauvais
parages que ces parages du Pacifique. Prenons donc nos prcautions
contre toute ventualit.

Cyrus Smith parlait sagement, et, sans faire aucune autre
objection, Pencroff se prpara  excuter ses ordres.

La faade de Granite-House allait donc tre claire au moyen de
cinq fentres et dune porte, desservant ce qui constituait
lappartement proprement dit, et au moyen dune large baie et
doeils-de-boeuf qui permettraient  la lumire dentrer 
profusion dans cette merveilleuse nef qui devait servir de grande
salle. Cette faade, situe  une hauteur de quatre-vingts pieds
au-dessus du sol, tait expose  lest, et le soleil levant la
saluait de ses premiers rayons. Elle se dveloppait sur cette
portion de la courtine comprise entre le saillant faisant angle
sur lembouchure de la Mercy, et une ligne perpendiculairement
trace au-dessus de lentassement de roches qui formaient les
Chemines.

Ainsi les mauvais vents, cest--dire ceux du nord-est, ne la
frappaient que dcharpe, car elle tait protge par
lorientation mme du saillant.

Dailleurs, et en attendant que les chssis des fentres fussent
faits, lingnieur avait lintention de clore les ouvertures avec
des volets pais, qui ne laisseraient passer ni le vent, ni la
pluie, et quil pourrait dissimuler au besoin.

Le premier travail consista donc  viter ces ouvertures. La
manoeuvre du pic sur cette roche dure et t trop lente, et on
sait que Cyrus Smith tait lhomme des grands moyens. Il avait
encore une certaine quantit de nitro-glycrine  sa disposition,
et il lemploya utilement. Leffet de la substance explosive fut
convenablement localis, et, sous son effort, le granit se dfona
aux places mmes choisies par lingnieur. Puis, le pic et la
pioche achevrent le dessin ogival des cinq fentres, de la vaste
baie, des oeils-de-boeuf et de la porte, ils en dgauchirent les
encadrements, dont les profils furent assez capricieusement
arrts, et, quelques jours aprs le commencement des travaux,
Granite-House tait largement clair par cette lumire du levant,
qui pntrait jusque dans ses plus secrtes profondeurs.

Suivant le plan arrt par Cyrus Smith, lappartement devait tre
divis en cinq compartiments prenant vue sur la mer:  droite, une
entre desservie par une porte  laquelle aboutirait lchelle,
puis une premire chambre-cuisine, large de trente pieds, une
salle  manger, mesurant quarante pieds, une chambre-dortoir,
dgale largeur, et enfin une chambre damis, rclame par
Pencroff, et qui confinait  la grande salle.

Ces chambres, ou plutt cette suite de chambres, qui formaient
lappartement de Granite-House, ne devaient pas occuper toute la
profondeur de la cavit. Elles devaient tre desservies par un
corridor mnag entre elles et un long magasin, dans lequel les
ustensiles, les provisions, les rserves, trouveraient largement
place. Tous les produits recueillis dans lle, ceux de la flore
comme ceux de la faune, seraient l dans des conditions
excellentes de conservation, et compltement  labri de
lhumidit. Lespace ne manquait pas, et chaque objet pourrait
tre mthodiquement dispos. En outre, les colons avaient encore 
leur disposition la petite grotte situe au-dessus de la grande
caverne, et qui serait comme le grenier de la nouvelle demeure.

Ce plan arrt, il ne restait plus qu le mettre  excution. Les
mineurs redevinrent donc briquetiers; puis, les briques furent
apportes et dposes au pied de Granite-House.

Jusqualors Cyrus Smith et ses compagnons navaient eu accs dans
la caverne que par lancien dversoir. Ce mode de communication
les obligeait dabord  monter sur le plateau de Grande-vue en
faisant un dtour par la berge de la rivire,  descendre deux
cents pieds par le couloir, puis  remonter dautant quand ils
voulaient revenir au plateau. De l, perte de temps et fatigues
considrables. Cyrus Smith rsolut donc de procder sans retard 
la fabrication dune solide chelle de corde, qui, une fois
releve, rendrait lentre de Granite-House absolument
inaccessible.

Cette chelle fut confectionne avec un soin extrme, et ses
montants, forms des fibres du curry-jonc tresses au moyen dun
moulinet, avaient la solidit dun gros cble. Quant aux chelons,
ce fut une sorte de cdre rouge, aux branches lgres et
rsistantes, qui les fournit, et lappareil fut travaill de main
de matre par Pencroff.

Dautres cordes furent galement fabriques avec des fibres
vgtales, et une sorte de mouffle grossire fut installe  la
porte. De cette faon, les briques purent tre facilement enleves
jusquau niveau de Granite-House. Le transport des matriaux se
trouvait ainsi trs simplifi, et lamnagement intrieur
proprement dit commena aussitt. La chaux ne manquait pas, et
quelques milliers de briques taient l, prtes  tre utilises.
On dressa aisment la charpente des cloisons, trs rudimentaire
dailleurs, et, en un temps trs court, lappartement fut divis
en chambres et en magasin, suivant le plan convenu.

Ces divers travaux se faisaient rapidement, sous la direction de
lingnieur, qui maniait lui-mme le marteau et la truelle. Aucune
main-doeuvre ntait trangre  Cyrus Smith, qui donnait ainsi
lexemple  des compagnons intelligents et zls. On travaillait
avec confiance, gaiement mme, Pencroff ayant toujours le mot pour
rire, tantt charpentier, tantt cordier, tantt maon, et
communiquant sa bonne humeur  tout ce petit monde. Sa foi dans
lingnieur tait absolue. Rien net pu la troubler.

Il le croyait capable de tout entreprendre et de russir  tout.
La question des vtements et des chaussures, -- question grave
assurment, -- celle de lclairage pendant les nuits dhiver, la
mise en valeur des portions fertiles de lle, la transformation
de cette flore sauvage en une flore civilise, tout lui paraissait
facile, Cyrus Smith aidant, et tout se ferait en son temps. Il
rvait de rivires canalises, facilitant le transport des
richesses du sol, dexploitations de carrires et de mines 
entreprendre, de machines propres  toutes pratiques
industrielles, de chemins de fer, oui, de chemins de fer! dont le
rseau couvrirait certainement un jour lle Lincoln.

Lingnieur laissait dire Pencroff. Il ne rabattait rien des
exagrations de ce brave coeur. Il savait combien la confiance est
communicative, il souriait mme  lentendre parler, et ne disait
rien des inquitudes que lui inspirait quelquefois lavenir. En
effet, dans cette partie du Pacifique, en dehors du passage des
navires, il pouvait craindre de ntre jamais secouru. Ctait
donc sur eux-mmes, sur eux seuls, que les colons devaient
compter, car la distance de lle Lincoln  toute autre terre
tait telle, que se hasarder sur un bateau, de construction
ncessairement mdiocre, serait chose grave et prilleuse.

Mais, comme disait le marin, ils dpassaient de cent coudes les
Robinsons dautrefois, pour qui tout tait miracle  faire.

Et en effet, ils savaient, et lhomme qui sait russit l o
dautres vgteraient et priraient invitablement.

Pendant ces travaux, Harbert se distingua. Il tait intelligent et
actif, il comprenait vite, excutait bien, et Cyrus Smith
sattachait de plus en plus  cet enfant. Harbert sentait pour
lingnieur une vive et respectueuse amiti. Pencroff voyait bien
ltroite sympathie qui se formait entre ces deux tres, mais il
nen tait point jaloux.

Nab tait Nab. Il tait ce quil serait toujours, le courage, le
zle, le dvouement, labngation personnifie. Il avait en son
matre la mme foi que Pencroff, mais il la manifestait moins
bruyamment. Quand le marin senthousiasmait, Nab avait toujours
lair de lui rpondre: Mais rien nest plus naturel. Pencroff et
lui saimaient beaucoup, et navaient pas tard  se tutoyer.

Quant  Gdon Spilett, il prenait sa part du travail commun, et
ntait pas le plus maladroit, -- ce dont stonnait toujours un
peu le marin. Un journaliste habile, non pas seulement  tout
comprendre, mais  tout excuter!

Lchelle fut dfinitivement installe le 28 mai.

On ny comptait pas moins de cent chelons sur cette hauteur
perpendiculaire de quatre-vingts pieds quelle mesurait. Cyrus
Smith avait pu, heureusement, la diviser en deux parties, en
profitant dun surplomb de la muraille qui faisait saillie  une
quarantaine de pieds au-dessus du sol. Cette saillie,
soigneusement nivele par le pic, devint une sorte de palier
auquel on fixa la premire chelle, dont le ballant fut ainsi
diminu de moiti, et quune corde permettait de relever jusquau
niveau de Granite-House. Quant  la seconde chelle, on larrta
aussi bien  son extrmit infrieure, qui reposait sur la
saillie, qu son extrmit suprieure, rattache  la porte mme.
De la sorte, lascension devint notablement plus facile.

Dailleurs, Cyrus Smith comptait installer plus tard un ascenseur
hydraulique qui viterait toute fatigue et toute perte de temps
aux habitants de Granite-House.

Les colons shabiturent promptement  se servir de cette chelle.
Ils taient lestes et adroits, et Pencroff, en sa qualit de
marin, habitu  courir sur les enflchures des haubans, put leur
donner des leons. Mais il fallut quil en donnt aussi  Top. Le
pauvre chien, avec ses quatre pattes, ntait pas bti pour cet
exercice. Mais Pencroff tait un matre si zl, que Top finit par
excuter convenablement ses ascensions, et monta bientt 
lchelle comme font couramment ses congnres dans les cirques.
Si le marin fut fier de son lve, cela ne peut se dire. Mais
pourtant, et plus dune fois, Pencroff le monta sur son dos, ce
dont Top ne se plaignit jamais.

On fera observer ici que pendant ces travaux, qui furent cependant
activement conduits, car la mauvaise saison approchait, la
question alimentaire navait point t nglige. Tous les jours,
le reporter et Harbert, devenus dcidment les pourvoyeurs de la
colonie, employaient quelques heures  la chasse. Ils
nexploitaient encore que les bois du Jacamar, sur la gauche de la
rivire, car, faute de pont et de canot, la Mercy navait pas
encore t franchie. Toutes ces immenses forts auxquelles on
avait donn le nom de forts du Far-West ntaient donc point
explores. On rservait cette importante excursion pour les
premiers beaux jours du printemps prochain. Mais les bois du
Jacamar taient suffisamment giboyeux; kangourous et sangliers y
abondaient, et les pieux ferrs, larc et les flches des
chasseurs faisaient merveille. De plus, Harbert dcouvrit, vers
langle sud-ouest du lagon, une garenne naturelle, sorte de
prairie lgrement humide, recouverte de saules et dherbes
aromatiques qui parfumaient lair, telles que thym, serpolet,
basilic, sarriette, toutes espces odorantes de la famille des
labies, dont les lapins se montrent si friands. Sur lobservation
du reporter, que, puisque la table tait servie pour des lapins,
il serait tonnant que les lapins fissent dfaut, les deux
chasseurs explorrent attentivement cette garenne. En tout cas,
elle produisait en abondance des plantes utiles, et un naturaliste
aurait eu l loccasion dtudier bien des spcimens du rgne
vgtal. Harbert recueillit ainsi une certaine quantit de pousses
de basilic, de romarin, de mlisse, de btoine, etc.... qui
possdent des proprits thrapeutiques diverses, les unes
pectorales, astringentes, fbrifuges, les autres anti-spasmodiques
ou anti-rhumatismales. Et quand, plus tard, Pencroff demanda 
quoi servirait toute cette rcolte dherbes:

 nous soigner, rpondit le jeune garon,  nous traiter quand
nous serons malades.

-- Pourquoi serions-nous malades, puisquil ny a pas de mdecins
dans lle? rpondit trs srieusement Pencroff.

 cela il ny avait rien  rpliquer, mais le jeune garon nen
fit pas moins sa rcolte, qui fut trs bien accueillie  Granite-
House. Dautant plus qu ces plantes mdicinales, il put joindre
une notable quantit de monardes didymes, qui sont connues dans
lAmrique septentrionale, sous le nom de th dOswego, et
produisent une boisson excellente. Enfin, ce jour-l, en cherchant
bien, les deux chasseurs arrivrent sur le vritable emplacement
de la garenne. Le sol y tait perfor comme une cumoire.

Des terriers! scria Harbert.

-- Oui, rpondit le reporter, je les vois bien.

-- Mais sont-ils habits?

-- Cest la question.

La question ne tarda pas  tre rsolue. Presque aussitt, des
centaines de petits animaux, semblables  des lapins, senfuirent
dans toutes les directions, et avec une telle rapidit, que Top
lui-mme naurait pu les gagner de vitesse. Chasseurs et chien
eurent beau courir, ces rongeurs leur chapprent facilement. Mais
le reporter tait bien rsolu  ne pas quitter la place avant
davoir captur au moins une demi-douzaine de ces quadrupdes. Il
voulait en garnir loffice tout dabord, quitte  domestiquer ceux
que lon prendrait plus tard. Avec quelques collets tendus 
lorifice des terriers, lopration ne pouvait manquer de russir.
Mais en ce moment, pas de collets, ni de quoi en fabriquer. Il
fallut donc se rsigner  visiter chaque gte,  le fouiller du
bton,  faire,  force de patience, ce quon ne pouvait faire
autrement. Enfin, aprs une heure de fouilles, quatre rongeurs
furent pris au gte. Ctaient des lapins assez semblables  leurs
congnres dEurope, et qui sont vulgairement connus sous le nom
de lapins dAmrique.

Le produit de la chasse fut donc rapport  Granite-House, et il
figura au repas du soir. Les htes de cette garenne ntaient
point  ddaigner, car ils taient dlicieux. Ce fut l une
prcieuse ressource pour la colonie, et qui semblait devoir tre
inpuisable.

Le 31 mai, les cloisons taient acheves. Il ne restait plus qu
meubler les chambres, ce qui serait louvrage des longs jours
dhiver. Une chemine fut tablie dans la premire chambre, qui
servait de cuisine. Le tuyau destin  conduire la fume au dehors
donna quelque travail aux fumistes improviss. Il parut plus
simple  Cyrus Smith de le fabriquer en terre de brique; comme il
ne fallait pas songer  lui donner issue par le plateau suprieur,
on pera un trou dans le granit au-dessus de la fentre de ladite
cuisine, et cest  ce trou que le tuyau, obliquement dirig,
aboutit comme celui dun pole en tle. Peut-tre, sans doute
mme, par les grands vents dest qui battaient directement la
faade, la chemine fumerait, mais ces vents taient rares, et,
dailleurs, matre Nab, le cuisinier, ny regardait pas de si
prs.

Quand ces amnagements intrieurs eurent t achevs, lingnieur
soccupa dobstruer lorifice de lancien dversoir qui
aboutissait au lac, de manire  interdire tout accs par cette
voie. Des quartiers de roches furent rouls  louverture et
ciments fortement. Cyrus Smith ne ralisa pas encore le projet
quil avait form de noyer cet orifice sous les eaux du lac en les
ramenant  leur premier niveau par un barrage. Il se contenta de
dissimuler lobstruction au moyen dherbes, arbustes ou
broussailles, qui furent plants dans les interstices des roches,
et que le printemps prochain devait dvelopper avec exubrance.

Toutefois, il utilisa le dversoir de manire  amener jusqu la
nouvelle demeure un filet des eaux douces du lac. Une petite
saigne, faite au-dessous de leur niveau, produisit ce rsultat,
et cette drivation dune source pure et intarissable donna un
rendement de vingt-cinq  trente gallons par jour.

Leau ne devait donc jamais manquer  Granite-House. Enfin, tout
fut termin, et il tait temps, car la mauvaise saison arrivait.
Dpais volets permettaient de fermer les fentres de la faade,
en attendant que lingnieur et eu le temps de fabriquer du verre
 vitre.

Gdon Spilett avait trs artistement dispos, dans les saillies
du roc, autour des fentres, des plantes despces varies, ainsi
que de longues herbes flottantes, et, de cette faon, les
ouvertures taient encadres dune pittoresque verdure dun effet
charmant.

Les habitants de la solide, saine et sre demeure, ne pouvaient
donc tre quenchants de leur ouvrage.

Les fentres permettaient  leur regard de stendre sur un
horizon sans limite, que les deux caps Mandibule fermaient au nord
et le cap Griffe au sud.

Toute la baie de lUnion se dveloppait magnifiquement devant eux.
Oui, ces braves colons avaient lieu dtre satisfaits, et Pencroff
ne marchandait pas les loges  ce quil appelait humoristiquement
son appartement au cinquime au-dessus de lentresol!

CHAPITRE XX

La saison dhiver commena vritablement avec ce mois de juin, qui
correspond au mois de dcembre de lhmisphre boral. Il dbuta
par des averses et des rafales qui se succdrent sans relche.
Les htes de Granite-House purent apprcier les avantages dune
demeure que les intempries ne sauraient atteindre.

Labri des Chemines et t vraiment insuffisant contre les
rigueurs dun hivernage, et il tait  craindre que les grandes
mares, pousses par les vents du large, ny fissent encore
irruption. Cyrus Smith prit mme quelques prcautions, en
prvision de cette ventualit, afin de prserver, autant que
possible, la forge et les fourneaux qui y taient installs.

Pendant tout ce mois de juin, le temps fut employ  des travaux
divers, qui nexcluaient ni la chasse, ni la pche, et les
rserves de loffice purent tre abondamment entretenues.
Pencroff, ds quil en aurait le loisir, se proposait dtablir
des trappes dont il attendait le plus grand bien. Il avait
fabriqu des collets de fibres ligneuses, et il ntait pas de
jour que la garenne ne fournt son contingent de rongeurs. Nab
employait presque tout son temps  saler ou  fumer des viandes,
ce qui lui assurait des conserves excellentes.

La question des vtements fut alors trs srieusement discute.
Les colons navaient dautres habits que ceux quils portaient,
quand le ballon les jeta sur lle. Ces habits taient chauds et
solides, ils en avaient pris un soin extrme ainsi que de leur
linge, et ils les tenaient en parfait tat de propret, mais tout
cela demanderait bientt  tre remplac. En outre, si lhiver
tait rigoureux, les colons auraient fort  souffrir du froid.

 ce sujet, lingniosit de Cyrus Smith fut en dfaut. Il avait
d parer au plus press, crer la demeure, assurer lalimentation,
et le froid pouvait le surprendre avant que la question des
vtements et t rsolue. Il fallait donc se rsigner  passer ce
premier hiver sans trop se plaindre.

La belle saison venue, on ferait une chasse srieuse  ces
mouflons, dont la prsence avait t signale, lors de
lexploration au mont Franklin, et, une fois la laine rcolte,
lingnieur saurait bien fabriquer de chaudes et solides
toffes... Comment? il y songerait.

Eh bien, nous en serons quittes pour nous griller les mollets 
Granite-House! dit Pencroff. Le combustible abonde, et il ny a
aucune raison de lpargner.

-- Dailleurs, rpondit Gdon Spilett, lle Lincoln nest pas
situe sous une latitude trs leve, et il est probable que les
hivers ny sont pas rudes. Ne nous avez-vous pas dit, Cyrus, que
ce trente-cinquime parallle correspondait  celui de lEspagne
dans lautre hmisphre?

-- Sans doute, rpondit lingnieur, mais certains hivers sont
trs froids en Espagne! Neige et glace, rien ny manque, et lle
Lincoln peut tre aussi rigoureusement prouve. Toutefois, cest
une le, et, comme telle, jespre que la temprature y sera plus
modre.

-- Et pourquoi, monsieur Cyrus? demanda Harbert.

-- Parce que la mer, mon enfant, peut tre considre comme un
immense rservoir, dans lequel semmagasinent les chaleurs de
lt. Lhiver venu, elle restitue ces chaleurs, ce qui assure aux
rgions voisines des ocans une temprature moyenne, moins leve
en t, mais moins basse en hiver.

-- Nous le verrons bien, rpondit Pencroff. Je demande  ne point
minquiter autrement du froid quil fera ou quil ne fera pas. Ce
qui est certain, cest que les jours sont dj courts et les
soires longues. Si nous traitions un peu la question de
lclairage.

-- Rien nest plus facile, rpondit Cyrus Smith.

--  traiter? demanda le marin.

--  rsoudre.

-- Et quand commencerons-nous?

-- Demain, en organisant une chasse aux phoques.

-- Pour fabriquer de la chandelle?

-- Fi donc! Pencroff, de la bougie.

Tel tait, en effet, le projet de lingnieur; projet ralisable,
puisquil avait de la chaux et de lacide sulfurique, et que les
amphibies de llot lui fourniraient la graisse ncessaire  sa
fabrication.

On tait au 4 juin. Ctait le dimanche de la Pentecte, et il y
eut accord unanime pour observer cette fte. Tous travaux furent
suspendus, et des prires slevrent vers le ciel. Mais ces
prires taient maintenant des actions de grces. Les colons de
lle Lincoln ntaient plus les misrables naufrags jets sur
llot. Ils ne demandaient plus, ils remerciaient.

Le lendemain, 5 juin, par un temps assez incertain, on partit pour
llot. Il fallut encore profiter de la mare basse pour franchir
 gu le canal, et,  ce propos, il fut convenu que lon
construirait, tant bien que mal, un canot qui rendrait les
communications plus faciles, et permettrait aussi de remonter la
Mercy, lors de la grande exploration du sud-ouest de lle, qui
tait remise aux premiers beaux jours.

Les phoques taient nombreux, et les chasseurs, arms de leurs
pieux ferrs, en turent aisment une demi-douzaine. Nab et
Pencroff les dpouillrent, et ne rapportrent  Granite-House que
leur graisse et leur peau, cette peau devant servir  la
fabrication de solides chaussures.

Le rsultat de cette chasse fut celui-ci: environ trois cents
livres de graisse qui devaient tre entirement employes  la
fabrication des bougies.

Lopration fut extrmement simple, et, si elle ne donna pas des
produits absolument parfaits, du moins taient-ils utilisables.
Cyrus Smith naurait eu  sa disposition que de lacide
sulfurique, quen chauffant cet acide avec les corps gras neutres,
-- dans lespce la graisse de phoque, -- il pouvait isoler la
glycrine; puis, de la combinaison nouvelle, il et facilement
spar loline, la margarine et la starine, en employant leau
bouillante. Mais, afin de simplifier lopration, il prfra
saponifier la graisse au moyen de la chaux.

Il obtint de la sorte un savon calcaire, facile  dcomposer par
lacide sulfurique, qui prcipita la chaux  ltat de sulfate et
rendit libres les acides gras. De ces trois acides, olique,
margarique et starique, le premier, tant liquide, fut chass par
une pression suffisante. Quant aux deux autres, ils formaient la
substance mme qui allait servir au moulage des bougies.

Lopration ne dura pas plus de vingt-quatre heures.

Les mches, aprs plusieurs essais, furent faites de fibres
vgtales, et, trempes dans la substance liqufie, elles
formrent de vritables bougies stariques, moules  la main,
auxquelles il ne manqua que le blanchiment et le polissage. Elles
noffraient pas, sans doute, cet avantage que les mches,
imprgnes dacide borique, ont de se vitrifier au fur et  mesure
de leur combustion, et de se consumer entirement; mais Cyrus
Smith ayant fabriqu une belle paire de mouchettes, ces bougies
furent grandement apprcies pendant les veilles de Granite-
House.

Pendant tout ce mois, le travail ne manqua pas  lintrieur de la
nouvelle demeure. Les menuisiers eurent de louvrage. On
perfectionna les outils, qui taient fort rudimentaires. On les
complta aussi. Des ciseaux, entre autres, furent fabriqus, et
les colons purent enfin couper leurs cheveux, et sinon se faire la
barbe, du moins la tailler  leur fantaisie.

Harbert nen avait pas, Nab nen avait gure, mais leurs
compagnons en taient hrisss de manire  justifier la
confection desdits ciseaux.

La fabrication dune scie  main, du genre de celles quon appelle
gones, cota des peines infinies, mais enfin on obtint un
instrument qui, vigoureusement mani, put diviser les fibres
ligneuses du bois.

On fit donc des tables, des siges, des armoires, qui meublrent
les principales chambres, des cadres de lit, dont toute la literie
consista en matelas de zostre. La cuisine, avec ses planches, sur
lesquelles reposaient les ustensiles en terre cuite, son fourneau
de briques, sa pierre  relaver, avait trs bon air, et Nab y
fonctionnait gravement, comme sil et t dans un laboratoire de
chimiste.

Mais les menuisiers durent tre bientt remplacs par les
charpentiers. En effet, le nouveau dversoir, cr  coups de
mine, rendait ncessaire la construction de deux ponceaux, lun
sur le plateau de Grande-vue, lautre sur la grve mme.

Maintenant, en effet, le plateau et la grve taient
transversalement coups par un cours deau quil fallait
ncessairement franchir, quand on voulait gagner le nord de lle.
Pour lviter, les colons eussent t obligs  faire un dtour
considrable et  remonter dans louest jusquau del des sources
du Creek-Rouge. Le plus simple tait donc dtablir, sur le
plateau et sur la grve, deux ponceaux, longs de vingt  vingt-
cinq pieds, et dont quelques arbres, seulement quarris  la
hache, formrent toute la charpente. Ce fut laffaire de quelques
jours. Les ponts tablis, Nab et Pencroff en profitrent alors
pour aller jusqu lhutrire qui avait t dcouverte au large
des dunes. Ils avaient tran avec eux une sorte de grossier
chariot, qui remplaait lancienne claie vraiment trop incommode,
et ils rapportrent quelques milliers dhutres, dont
lacclimatation se fit rapidement au milieu de ces rochers, qui
formaient autant de parcs naturels  lembouchure de la Mercy. Ces
mollusques taient de qualit excellente, et les colons en firent
une consommation presque quotidienne.

On le voit, lle Lincoln, bien que ses habitants nen eussent
explor quune trs petite portion, fournissait dj  presque
tous leurs besoins. Et il tait probable que, fouille jusque dans
ses plus secrets rduits, sur toute cette partie boise qui
stendait depuis la Mercy jusquau promontoire du Reptile, elle
prodiguerait de nouveaux trsors. Une seule privation cotait
encore aux colons de lle Lincoln. La nourriture azote ne leur
manquait pas, ni les produits vgtaux qui devaient en temprer
lusage; les racines ligneuses des dragonniers, soumises  la
fermentation, leur donnaient une boisson acidule, sorte de bire
bien prfrable  leau pure; ils avaient mme fabriqu du sucre,
sans cannes ni betteraves, en recueillant cette liqueur que
distille l acer saccharinum, sorte drable de la famille des
acrines, qui prospre sous toutes les zones moyennes, et dont
lle possdait un grand nombre; ils faisaient un th trs
agrable en employant les monardes rapportes de la garenne;
enfin, ils avaient en abondance le sel, le seul des produits
minraux qui entre dans lalimentation..., mais le pain faisait
dfaut.

Peut-tre, par la suite, les colons pourraient-ils remplacer cet
aliment par quelque quivalent, farine de sagoutier ou fcule de
larbre  pain, et il tait possible, en effet, que les forts du
sud comptassent parmi leurs essences ces prcieux arbres, mais
jusqualors on ne les avait pas rencontrs.

Cependant la Providence devait, en cette circonstance, venir
directement en aide aux colons, dans une proportion
infinitsimale, il est vrai, mais enfin Cyrus Smith, avec toute
son intelligence, toute son ingniosit, naurait jamais pu
produire ce que, par le plus grand hasard, Harbert trouva un jour
dans la doublure de sa veste, quil soccupait de raccommoder.

Ce jour-l, -- il pleuvait  torrents, -- les colons taient
rassembls dans la grande salle de Granite-House, quand le jeune
garon scria tout dun coup:

Tiens, monsieur Cyrus. Un grain de bl!

Et il montra  ses compagnons un grain, un unique grain qui, de sa
poche troue, stait introduit dans la doublure de sa veste.

La prsence de ce grain sexpliquait par lhabitude quavait
Harbert, tant  Richmond, de nourrir quelques ramiers dont
Pencroff lui avait fait prsent.

Un grain de bl? rpondit vivement lingnieur.

-- Oui, monsieur Cyrus, mais un seul, rien quun seul!

-- Eh! mon garon, scria Pencroff en souriant, nous voil bien
avancs, ma foi! Quest-ce que nous pourrions bien faire dun seul
grain de bl?

-- Nous en ferons du pain, rpondit Cyrus Smith.

-- Du pain, des gteaux, des tartes! rpliqua le marin. Allons! Le
pain que fournira ce grain de bl ne nous touffera pas de sitt!

Harbert, nattachant que peu dimportance  sa dcouverte, se
disposait  jeter le grain en question, mais Cyrus Smith le prit,
lexamina, reconnut quil tait en bon tat, et, regardant le
marin bien en face:

Pencroff, lui demanda-t-il tranquillement, savez-vous combien un
grain de bl peut produire dpis?

-- Un, je suppose! rpondit le marin, surpris de la question.

-- Dix, Pencroff. Et savez-vous combien un pi porte de grains?

-- Ma foi, non.

-- Quatre-vingts en moyenne, dit Cyrus Smith. Donc, si nous
plantons ce grain,  la premire rcolte, nous rcolterons huit
cents grains, lesquels en produiront  la seconde six cent
quarante mille,  la troisime cinq cent douze millions,  la
quatrime plus de quatre cents milliards de grains. Voil la
proportion.

Les compagnons de Cyrus Smith lcoutaient sans rpondre. Ces
chiffres les stupfiaient. Ils taient exacts, cependant.

Oui, mes amis, reprit lingnieur. Telles sont les progressions
arithmtiques de la fconde nature. Et encore, quest-ce que cette
multiplication du grain de bl, dont lpi ne porte que huit cents
grains, compare  ces pieds de pavots qui portent trente-deux
mille graines,  ces pieds de tabac qui en produisent trois cent
soixante mille? En quelques annes, sans les nombreuses causes de
destruction qui en arrtent la fcondit, ces plantes envahiraient
toute la terre.

Mais lingnieur navait pas termin son petit interrogatoire.

Et maintenant, Pencroff, reprit-il, savez-vous combien quatre
cents milliards de grains reprsentent de boisseaux?

-- Non, rpondit le marin, mais ce que je sais, cest que je ne
suis quune bte!

-- Eh bien, cela ferait plus de trois millions,  cent trente
mille par boisseau, Pencroff.

-- Trois millions! scria Pencroff.

-- Trois millions.

-- Dans quatre ans?

-- Dans quatre ans, rpondit Cyrus Smith, et mme dans deux ans,
si, comme je lespre, nous pouvons, sous cette latitude, obtenir
deux rcoltes par anne.

 cela, suivant son habitude, Pencroff ne crut pas pouvoir
rpliquer autrement que par un hurrah formidable.

Ainsi, Harbert, ajouta lingnieur, tu as fait l une dcouverte
dune importance extrme pour nous. Tout, mes amis, tout peut nous
servir dans les conditions o nous sommes. Je vous en prie, ne
loubliez pas.

-- Non, monsieur Cyrus, non, nous ne loublierons pas, rpondit
Pencroff, et si jamais je trouve une de ces graines de tabac, qui
se multiplient par trois cent soixante mille, je vous assure que
je ne la jetterai pas au vent! Et maintenant, savez-vous ce qui
nous reste  faire?

-- Il nous reste  planter ce grain, rpondit Harbert.

-- Oui, ajouta Gdon Spilett, et avec tous les gards qui lui
sont dus, car il porte en lui nos moissons  venir.

-- Pourvu quil pousse! scria le marin.

-- Il poussera, rpondit Cyrus Smith.

On tait au 20 juin. Le moment tait donc propice pour semer cet
unique et prcieux grain de bl. Il fut dabord question de le
planter dans un pot; mais, aprs rflexion, on rsolut de sen
rapporter plus franchement  la nature, et de le confier  la
terre. Cest ce qui fut fait le jour mme, et il est inutile
dajouter que toutes les prcautions furent prises pour que
lopration russt.

Le temps stant lgrement clairci, les colons gravirent les
hauteurs de Granite-House. L, sur le plateau, ils choisirent un
endroit bien abrit du vent, et auquel le soleil de midi devait
verser toute sa chaleur. Lendroit fut nettoy, sarcl avec soin,
fouill mme, pour en chasser les insectes ou les vers; on y mit
une couche de bonne terre amende dun peu de chaux; on lentoura
dune palissade; puis, le grain fut enfonc dans la couche humide.

Ne semblait-il pas que ces colons posaient la premire pierre dun
difice? Cela rappela  Pencroff le jour o il avait allum son
unique allumette, et tous les soins quil apporta  cette
opration. Mais cette fois, la chose tait plus grave. En effet,
les naufrags seraient toujours parvenus  se procurer du feu,
soit par un procd, soit par un autre, mais nulle puissance
humaine ne leur referait ce grain de bl, si, par malheur, il
venait  prir!

CHAPITRE XXI

Depuis ce moment, il ne se passa plus un seul jour sans que
Pencroff allt visiter ce quil appelait srieusement son champ
de bl. Et malheur aux insectes qui sy aventuraient! Ils
navaient aucune grce  attendre.

Vers la fin du mois de juin, aprs dinterminables pluies, le
temps se mit dcidment au froid, et, le 29, un thermomtre
Fahrenheit et certainement annonc vingt degrs seulement au-
dessus de zro (6, 67 degrs centigrades au-dessous de glace).

Le lendemain, 30 juin, jour qui correspond au 31

Dcembre de lanne borale, tait un vendredi. Nab fit observer
que lanne finissait par un mauvais jour; mais Pencroff lui
rpondit que, naturellement, lautre commenait par un bon, -- ce
qui valait mieux. En tout cas, elle dbuta par un froid trs vif.
Des glaons sentassrent  lembouchure de la Mercy, et le lac ne
tarda pas  se prendre sur toute son tendue.

On dut,  plusieurs reprises, renouveler la provision de
combustible. Pencroff navait pas attendu que la rivire ft
glace pour conduire dnormes trains de bois  leur destination.
Le courant tait un moteur infatigable, et il fut employ 
charrier du bois flott jusquau moment o le froid vint
lenchaner. Au combustible fourni si abondamment par la fort, on
joignit aussi plusieurs charretes de houille, quil fallut aller
chercher au pied des contreforts du mont Franklin. Cette puissante
chaleur du charbon de terre fut vivement apprcie par une basse
temprature, qui, le 4 juillet, tomba  huit degrs Fahrenheit (13
degrs centigrades au-dessous de zro). Une seconde chemine avait
t tablie dans la salle  manger, et, l, on travaillait en
commun.

Pendant cette priode de froid, Cyrus Smith neut qu sapplaudir
davoir driv jusqu Granite-House un petit filet des eaux du
lac Grant. Prises au-dessous de la surface glace, puis, conduites
par lancien dversoir, elles conservaient leur liquidit et
arrivaient  un rservoir intrieur, qui avait t creus 
langle de larrire-magasin, et dont le trop-plein senfuyait par
le puits jusqu la mer.

Vers cette poque, le temps tant extrmement sec, les colons,
aussi bien vtus que possible, rsolurent de consacrer une journe
 lexploration de la partie de lle comprise au sud-est entre la
Mercy et le cap Griffe. Ctait un vaste terrain marcageux, et il
pouvait se prsenter quelque bonne chasse  faire, car les oiseaux
aquatiques devaient y pulluler.

Il fallait compter de huit  neuf milles  laller, autant au
retour, et, par consquent, la journe serait bien employe. Comme
il sagissait aussi de lexploration dune portion inconnue de
lle, toute la colonie dut y prendre part. Cest pourquoi, le 5
juillet, ds six heures du matin, laube se levant  peine, Cyrus
Smith, Gdon Spilett, Harbert, Nab, Pencroff, arms dpieux, de
collets, darcs et de flches, et munis de provisions suffisantes,
quittrent Granite-House, prcds de Top, qui gambadait devant
eux.

On prit par le plus court, et le plus court fut de traverser la
Mercy sur les glaons qui lencombraient alors.

Mais, fit observer justement le reporter, cela ne peut remplacer
un pont srieux! aussi, la construction dun pont srieux
tait-elle note dans la srie des travaux  venir.

Ctait la premire fois que les colons mettaient pied sur la rive
droite de la Mercy, et saventuraient au milieu de ces grands et
superbes conifres, alors couverts de neige.

Mais ils navaient pas fait un demi-mille, que, dun pais fourr,
schappait toute une famille de quadrupdes, qui y avaient lu
domicile, et dont les aboiements de Top provoqurent la fuite.

Ah! on dirait des renards! scria Harbert, quand il vit toute
la bande dcamper au plus vite.

Ctaient des renards, en effet, mais des renards de trs grande
taille, qui faisaient entendre une sorte daboiement, dont Top
parut lui-mme fort tonn, car il sarrta dans sa poursuite, et
donna  ces rapides animaux le temps de disparatre.

Le chien avait le droit dtre surpris, puisquil ne savait pas
lhistoire naturelle. Mais, par leurs aboiements, ces renards,
gris rousstres de pelage,  queues noires que terminait une
bouffette blanche, avaient dcel leur origine. Aussi, Harbert
leur donna-t-il, sans hsiter, leur vritable nom de culpeux.
Ces culpeux se rencontrent frquemment au Chili, aux Malouines, et
sur tous ces parages amricains traverss par les trentime et
quarantime parallles. Harbert regretta beaucoup que Top net pu
semparer de lun de ces carnivores.

Est-ce que cela se mange? demanda Pencroff, qui ne considrait
jamais les reprsentants de la faune de lle qu un point de vue
spcial.

-- Non, rpondit Harbert, mais les zoologistes nont pas encore
reconnu si la pupille de ces renards est diurne ou nocturne, et
sil ne convient pas de les ranger dans le genre chien proprement
dit.

Cyrus Smith ne put sempcher de sourire en entendant la rflexion
du jeune garon, qui attestait un esprit srieux. Quant au marin,
du moment que ces renards ne pouvaient tre classs dans le genre
comestible, peu lui importait. Toutefois, lorsquune basse-cour
serait tablie  Granite-House, il fit observer quil serait bon
de prendre quelques prcautions contre la visite probable de ces
pillards  quatre pattes. Ce que personne ne contesta.

Aprs avoir tourn la pointe de lpave, les colons trouvrent une
longue plage que baignait la vaste mer. Il tait alors huit heures
du matin. Le ciel tait trs pur, ainsi quil arrive par les
grands froids prolongs; mais, chauffs par leur course, Cyrus
Smith et ses compagnons ne ressentaient pas trop vivement les
piqres de latmosphre.

Dailleurs, il ne faisait pas de vent, circonstance qui rend
infiniment plus supportables les forts abaissements de la
temprature. Un soleil brillant, mais sans action calorifique,
sortait alors de lOcan, et son norme disque se balanait 
lhorizon. La mer formait une nappe tranquille et bleue comme
celle dun golfe mditerranen, quand le ciel est pur. Le cap
Griffe, recourb en forme de yatagan, seffilait nettement 
quatre milles environ vers le sud-est.  gauche, la lisire du
marais tait brusquement arrte par une petite pointe que les
rayons solaires dessinaient alors dun trait de feu.

Certes, en cette partie de la baie de lUnion, que rien ne
couvrait du large, pas mme un banc de sable, les navires, battus
des vents dest, neussent trouv aucun abri. On sentait  la
tranquillit de la mer, dont nul haut-fond ne troublait les eaux,
 sa couleur uniforme que ne tachait aucune nuance jauntre, 
labsence de tout rcif enfin, que cette cte tait accore, et que
lOcan recouvrait l de profonds abmes. En arrire, dans
louest, se dveloppaient, mais  une distance de quatre milles,
les premires lignes darbres des forts du Far-West. On se serait
cru, pour ainsi dire, sur la cte dsole de quelque le des
rgions antarctiques que les glaons eussent envahie. Les colons
firent halte en cet endroit pour djeuner. Un feu de broussailles
et de varechs desschs fut allum, et Nab prpara le djeuner de
viande froide, auquel il joignit quelques tasses de th dOswego.

Tout en mangeant, on regardait. Cette partie de lle Lincoln
tait rellement strile et contrastait avec toute la rgion
occidentale. Ce qui amena le reporter  faire cette rflexion, que
si le hasard et tout dabord jet les naufrags sur cette plage,
ils auraient pris de leur futur domaine une ide dplorable.

Je crois mme que nous naurions pas pu latteindre, rpondit
lingnieur, car la mer est profonde, et elle ne nous offrait pas
un rocher pour nous y rfugier. Devant Granite-House, au moins, il
y avait des bancs, un lot, qui multipliaient les chances de
salut. Ici, rien que labme!

-- Il est assez singulier, fit observer Gdon Spilett, que cette
le, relativement petite, prsente un sol aussi vari. Cette
diversit daspect nappartient logiquement quaux continents
dune certaine tendue. On dirait vraiment que la partie
occidentale de lle Lincoln, si riche et si fertile, est baigne
par les eaux chaudes du golfe Mexicain, et que ses rivages du nord
et du sud-est stendent sur une sorte de mer Arctique.

-- Vous avez raison, mon cher Spilett, rpondit Cyrus Smith, cest
une observation que jai faite aussi. Cette le, dans sa forme
comme dans sa nature, je la trouve trange. On dirait un rsum de
tous les aspects que prsente un continent, et je ne serais pas
surpris quelle et t continent autrefois.

-- Quoi! un continent au milieu du Pacifique? scria Pencroff.

-- Pourquoi pas? rpondit Cyrus Smith. Pourquoi lAustralie, la
Nouvelle-Irlande, tout ce que les gographes anglais appellent
lAustralasie, runies aux archipels du Pacifique, nauraient-ils
form autrefois une sixime partie du monde, aussi importante que
lEurope ou lAsie, que lAfrique ou les deux Amriques? Mon
esprit ne se refuse point  admettre que toutes les les, merges
de ce vaste Ocan, ne sont que des sommets dun continent
maintenant englouti, mais qui dominait les eaux aux poques
anthistoriques.

-- Comme fut autrefois lAtlantide, rpondit Harbert.

-- Oui, mon enfant... si elle a exist toutefois.

-- Et lle Lincoln aurait fait partie de ce continent-l? demanda
Pencroff.

-- Cest probable, rpondit Cyrus Smith, et cela expliquerait
assez cette diversit de productions qui se voit  sa surface.

-- Et le nombre considrable danimaux qui lhabitent encore,
ajouta Harbert.

-- Oui, mon enfant, rpondit lingnieur, et tu me fournis l un
nouvel argument  lappui de ma thse. Il est certain, daprs ce
que nous avons vu, que les animaux sont nombreux dans lle, et,
ce qui est plus bizarre, que les espces y sont extrmement
varies. Il y a une raison  cela, et pour moi, cest que lle
Lincoln a pu faire autrefois partie de quelque vaste continent qui
sest peu  peu abaiss au-dessous du Pacifique.

-- Alors, un beau jour, rpliqua Pencroff, qui ne semblait pas
tre absolument convaincu, ce qui reste de cet ancien continent
pourra disparatre  son tour, et il ny aura plus rien entre
lAmrique et lAsie?

-- Si, rpondit Cyrus Smith, il y aura les nouveaux continents,
que des milliards de milliards danimalcules travaillent  btir
en ce moment.

-- Et quels sont ces maons-l? demanda Pencroff.

-- Les infusoires du corail, rpondit Cyrus Smith. Ce sont eux qui
ont fabriqu, par un travail continu, lle Clermont-Tonnerre, les
atolls, et autres nombreuses les  coraux que compte locan
Pacifique. Il faut quarante-sept millions de ces infusoires pour
peser un grain, et pourtant, avec les sels marins quils
absorbent, avec les lments solides de leau quils sassimilent,
ces animalcules produisent le calcaire, et ce calcaire forme
dnormes substructions sous-marines, dont la duret et la
solidit galent celles du granit. Autrefois, aux premires
poques de la cration, la nature, employant le feu, a produit les
terres par soulvement; mais maintenant elle charge des animaux
microscopiques de remplacer cet agent, dont la puissance
dynamique,  lintrieur du globe, a videmment diminu, -- ce que
prouve le grand nombre de volcans actuellement teints  la
surface de la terre. Et je crois bien que, les sicles succdant
aux sicles et les infusoires aux infusoires, ce Pacifique pourra
se changer un jour en un vaste continent, que des gnrations
nouvelles habiteront et civiliseront  leur tour.

-- Ce sera long! dit Pencroff.

-- La nature a le temps pour elle, rpondit lingnieur.

-- Mais  quoi bon de nouveaux continents? demanda Harbert. Il me
semble que ltendue actuelle des contres habitables est
suffisante  lhumanit. Or, la nature ne fait rien dinutile.

-- Rien dinutile, en effet, reprit lingnieur, mais voici
comment on pourrait expliquer dans lavenir la ncessit de
continents nouveaux, et prcisment sur cette zone tropicale
occupe par les les corallignes. Du moins, cette explication me
parat plausible.

-- Nous vous coutons, monsieur Cyrus, rpondit Harbert.

-- Voici ma pense: les savants admettent gnralement quun jour
notre globe finira, ou plutt que la vie animale et vgtale ny
sera plus possible, par suite du refroidissement intense quil
subira. Ce sur quoi ils ne sont pas daccord, cest sur la cause
de ce refroidissement. Les uns pensent quil proviendra de
labaissement de temprature que le soleil prouvera aprs des
millions dannes; les autres, de lextinction graduelle des feux
intrieurs de notre globe, qui ont sur lui une influence plus
prononce quon ne le suppose gnralement. Je tiens, moi, pour
cette dernire hypothse, en me fondant sur ce fait que la lune
est bien vritablement un astre refroidi, lequel nest plus
habitable, quoique le soleil continue toujours de verser  sa
surface la mme somme de chaleur. Si donc la lune sest refroidie,
cest parce que ces feux intrieurs auxquels, ainsi que tous les
astres du monde stellaire, elle a d son origine, se sont
compltement teints. Enfin, quelle quen soit la cause, notre
globe se refroidira un jour, mais ce refroidissement ne soprera
que peu  peu. Quarrivera-t-il alors? Cest que les zones
tempres, dans une poque plus ou moins loigne, ne seront pas
plus habitables que ne le sont actuellement les rgions polaires.
Donc, les populations dhommes, comme les agrgations danimaux,
reflueront vers les latitudes plus directement soumises 
linfluence solaire. Une immense migration saccomplira.
LEurope, lAsie centrale, lAmrique du Nord seront peu  peu
abandonnes, tout comme lAustralasie ou les parties basses de
lAmrique du Sud. La vgtation suivra lmigration humaine. La
flore reculera vers lquateur en mme temps que la faune. Les
parties centrales de lAmrique mridionale et de lAfrique
deviendront les continents habits par excellence. Les Lapons et
les Samoydes retrouveront les conditions climatriques de la mer
polaire sur les rivages de la Mditerrane. Qui nous dit, qu
cette poque, les rgions quatoriales ne seront pas trop petites
pour contenir lhumanit terrestre et la nourrir? Or, pourquoi la
prvoyante nature, afin de donner refuge  toute lmigration
vgtale et animale, ne jetterait-elle pas, ds  prsent, sous
lquateur, les bases dun continent nouveau, et naurait-elle pas
charg les infusoires de le construire? Jai souvent rflchi 
toutes ces choses, mes amis, et je crois srieusement que laspect
de notre globe sera un jour compltement transform, que, par
suite de lexhaussement de nouveaux continents, les mers
couvriront les anciens, et que, dans les sicles futurs, des
Colombs iront dcouvrir les les du Chimborao, de lHimalaya ou
du mont Blanc, restes dune Amrique, dune Asie et dune Europe
englouties. Puis enfin, ces nouveaux continents,  leur tour,
deviendront eux-mmes inhabitables; la chaleur steindra comme la
chaleur dun corps que lme vient dabandonner, et la vie
disparatra, sinon dfinitivement du globe, au moins
momentanment. Peut-tre, alors, notre sphrode se reposera-t-il,
se refera-t-il dans la mort pour ressusciter un jour dans des
conditions suprieures! Mais tout cela, mes amis, cest le secret
de lAuteur de toutes choses, et,  propos du travail des
infusoires, je me suis laiss entraner un peu loin peut-tre 
scruter les secrets de lavenir.

-- Mon cher Cyrus, rpondit Gdon Spilett, ces thories sont pour
moi des prophties, et elles saccompliront un jour.

-- Cest le secret de Dieu, dit lingnieur.

-- Tout cela est bel et bien, dit alors Pencroff, qui avait cout
de toutes ses oreilles, mais mapprendrez-vous, monsieur Cyrus, si
lle Lincoln a t construite par vos infusoires?

-- Non, rpondit Cyrus Smith, elle est purement dorigine
volcanique.

-- Alors, elle disparatra un jour?

-- Cest probable.

-- Jespre bien que nous ny serons plus.

-- Non, rassurez-vous, Pencroff, nous ny serons plus, puisque
nous navons aucune envie dy mourir et que nous finirons peut-
tre par nous en tirer.

-- En attendant, rpondit Gdon Spilett, installons-nous comme
pour lternit. Il ne faut jamais rien faire  demi.

Ceci finit la conversation. Le djeuner tait termin.
Lexploration fut reprise, et les colons arrivrent  la limite o
commenait la rgion marcageuse.

Ctait bien un marais, dont ltendue, jusqu cette cte
arrondie qui terminait lle au sud-est, pouvait mesurer vingt
milles carrs. Le sol tait form dun limon argilo-siliceux, ml
de nombreux dbris de vgtaux. Des conferves, des joncs, des
carex, des scirpes,  et l quelques couches dherbages, pais
comme une grosse moquette, le recouvraient. Quelques mares glaces
scintillaient en maint endroit sous les rayons solaires. Ni les
pluies, ni aucune rivire, gonfle par une crue subite, navaient
pu former ces rserves deau. On en devait naturellement conclure
que ce marcage tait aliment par les infiltrations du sol, et
cela tait en effet. Il tait mme  craindre que lair ne sy
charget, pendant les chaleurs, de ces miasmes qui engendrent les
fivres paludennes. Au-dessus des herbes aquatiques,  la surface
des eaux stagnantes, voltigeait un monde doiseaux.

Chasseurs au marais et huttiers de profession nauraient pu y
perdre un seul coup de fusil.

Canards sauvages, pilets, sarcelles, bcassines y vivaient par
bandes, et ces volatiles peu craintifs se laissaient facilement
approcher. Un coup de fusil  plomb et certainement atteint
quelques douzaines de ces oiseaux, tant leurs rangs taient
presss. Il fallut se contenter de les frapper  coups de flche.
Le rsultat fut moindre, mais la flche silencieuse eut lavantage
de ne point effrayer ces volatiles, que la dtonation dune arme 
feu aurait dissips  tous les coins du marcage. Les chasseurs se
contentrent donc, pour cette fois, dune douzaine de canards,
blancs de corps avec ceinture cannelle, tte verte, aile noire,
blanche et rousse, bec aplati, quHarbert reconnut pour des
tadornes.

Top concourut adroitement  la capture de ces volatiles, dont le
nom fut donn  cette partie marcageuse de lle. Les colons
avaient donc l une abondante rserve de gibier aquatique. Le
temps venu, il ne sagirait plus que de lexploiter
convenablement, et il tait probable que plusieurs espces de ces
oiseaux pourraient tre, sinon domestiqus, du moins acclimats
aux environs du lac, ce qui les mettrait plus directement sous la
main des consommateurs.

Vers cinq heures du soir, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent
le chemin de leur demeure, en traversant le marais des Tadornes
(Tadorns-fens), et ils repassrent la Mercy sur le pont de
glaces.

 huit heures du soir, tous taient rentrs  Granite-House.

CHAPITRE XXII

Ces froids intenses durrent jusquau 15 aot, sans dpasser
toutefois ce maximum de degrs Fahrenheit observ jusqualors.
Quand latmosphre tait calme, cette basse temprature se
supportait facilement; mais quand la bise soufflait, cela semblait
dur  des gens insuffisamment vtus. Pencroff en tait  regretter
que lle Lincoln ne donnt pas asile  quelques familles dours,
plutt qu ces renards ou  ces phoques, dont la fourrure
laissait  dsirer.

Les ours, disait-il, sont gnralement bien habills, et je ne
demanderais pas mieux que de leur emprunter pour lhiver la chaude
capote quils ont sur le corps.

-- Mais, rpondait Nab en riant, peut-tre ces ours ne
consentiraient-ils pas, Pencroff,  te donner leur capote. Ce ne
sont point des Saint-Martin, ces btes-l!

-- On les y obligerait, Nab, on les y obligerait, rpliquait
Pencroff dun ton tout  fait autoritaire. Mais ces formidables
carnassiers nexistaient point dans lle, ou, du moins, ils ne
staient pas montrs jusqualors.

Toutefois, Harbert, Pencroff et le reporter soccuprent dtablir
des trappes sur le plateau de Grande-vue et aux abords de la
fort. Suivant lopinion du marin, tout animal, quel quil ft,
serait de bonne prise, et rongeurs ou carnassiers qui
trenneraient les nouveaux piges seraient bien reus  Granite-
House.

Ces trappes furent, dailleurs, extrmement simples: des fosses
creuses dans le sol, au-dessus un plafonnage de branches et
dherbes, qui en dissimulait lorifice, au fond quelque appt dont
lodeur pouvait attirer les animaux, et ce fut tout. Il faut dire
aussi quelles navaient point t creuses au hasard, mais 
certains endroits o des empreintes plus nombreuses indiquaient de
frquentes passes de quadrupdes. Tous les jours, elles taient
visites, et,  trois reprises, pendant les premiers jours, on y
trouva des chantillons de ces culpeux qui avaient t vus dj
sur la rive droite de la Mercy.

Ah ! il ny a donc que des renards dans ce pays-ci! scria
Pencroff, la troisime fois quil retira un de ces animaux de la
fosse o il se tenait fort penaud. Des btes qui ne sont bonnes 
rien!

-- Mais si, dit Gdon Spilett. Elles sont bonnes  quelque chose!

-- Et  quoi donc?

--  faire des appts pour en attirer dautres!

Le reporter avait raison, et les trappes furent ds lors amorces
avec ces cadavres de renards.

Le marin avait galement fabriqu des collets en employant les
fibres du curry-jonc, et les collets donnrent plus de profit que
les trappes. Il tait rare quun jour se passt sans que quelque
lapin de la garenne se laisst prendre. Ctait toujours du lapin,
mais Nab savait varier ses sauces, et les convives ne songeaient
pas  se plaindre.

Cependant, une ou deux fois, dans la seconde semaine daot, les
trappes livrrent aux chasseurs des animaux autres que des
culpeux, et plus utiles. Ce furent quelques-uns de ces sangliers
qui avaient t dj signals au nord du lac. Pencroff neut pas
besoin de demander si ces btes-l taient comestibles. Cela se
voyait bien,  leur ressemblance avec le cochon dAmrique ou
dEurope.

Mais ce ne sont point des cochons, lui dit Harbert, je ten
prviens, Pencroff.

-- Mon garon, rpondit le marin, en se penchant sur la trappe, et
en retirant par le petit appendice qui lui servait de queue un de
ces reprsentants de la famille des suilliens, laissez-moi croire
que ce sont des cochons!

-- Et pourquoi?

-- Parce que cela me fait plaisir!

-- Tu aimes donc bien le cochon, Pencroff?

-- Jaime beaucoup le cochon, rpondit le marin, surtout pour ses
pieds, et sil en avait huit au lieu de quatre, je laimerais deux
fois davantage!

Quant aux animaux en question, ctaient des pcaris appartenant 
lun des quatre genres que compte la famille, et ils taient mme
de lespce des tajassous, reconnaissables  leur couleur fonce
et dpourvus de ces longues canines qui arment la bouche de leurs
congnres. Ces pcaris vivent ordinairement par troupes, et il
tait probable quils abondaient dans les parties boises de
lle. En tout cas, ils taient mangeables de la tte aux pieds,
et Pencroff ne leur en demandait pas plus.

Vers le 15 aot, ltat atmosphrique se modifia subitement par
une saute de vent dans le nord-ouest.

La temprature remonta de quelques degrs, et les vapeurs
accumules dans lair ne tardrent pas  se rsoudre en neige.
Toute lle se couvrit dune couche blanche, et se montra  ses
habitants sous un aspect nouveau. Cette neige tomba abondamment
pendant plusieurs jours, et son paisseur atteignit bientt deux
pieds.

Le vent frachit bientt avec une extrme violence, et, du haut de
Granite-House, on entendait la mer gronder sur les rcifs. 
certains angles, il se faisait de rapides remous dair, et la
neige, sy formant en hautes colonnes tournantes, ressemblait 
ces trombes liquides qui pirouettent sur leur base, et que les
btiments attaquent  coups de canon.

Toutefois, louragan, venant du nord-ouest, prenait lle 
revers, et lorientation de Granite-House la prservait dun
assaut direct. Mais, au milieu de ce chasse-neige, aussi terrible
que sil se ft produit sur quelque contre polaire, ni Cyrus
Smith, ni ses compagnons ne purent, malgr leur envie, saventurer
au dehors, et ils restrent renferms pendant cinq jours, du 20 au
25 aot. On entendait la tempte rugir dans les bois du Jacamar,
qui devaient en ptir. Bien des arbres seraient dracins, sans
doute, mais Pencroff sen consolait en songeant quil naurait pas
la peine de les abattre.

Le vent se fait bcheron, laissons-le faire, rptait-il.

Et, dailleurs, il ny aurait eu aucun moyen de len empcher.

Combien les htes de Granite-House durent alors remercier le ciel
de leur avoir mnag cette solide et inbranlable retraite! Cyrus
Smith avait bien sa lgitime part dans les remerciements, mais
enfin, ctait la nature qui avait creus cette vaste caverne, et
il navait fait que la dcouvrir. L, tous taient en sret, et
les coups de la tempte ne pouvaient les atteindre. Sils eussent
construit sur le plateau de Grande-vue une maison de briques et de
bois, elle naurait certainement pas rsist aux fureurs de cet
ouragan. Quant aux Chemines, rien quau fracas des lames qui se
faisait entendre avec tant de force, on devait croire quelles
taient absolument inhabitables, car la mer, passant par-dessus
llot, devait les battre avec rage. Mais ici,  Granite-House, au
milieu de ce massif, contre lequel navaient prise ni leau ni
lair, rien  craindre.

Pendant ces quelques jours de squestration, les colons ne
restrent pas inactifs. Le bois, dbit en planches, ne manquait
pas dans le magasin, et, peu  peu, on complta le mobilier, en
tables et en chaises, solides  coup sr, car la matire ny fut
pas pargne. Ces meubles, un peu lourds, justifiaient mal leur
nom, qui fait de leur mobilit une condition essentielle, mais ils
firent lorgueil de Nab et de Pencroff, qui ne les auraient pas
changs contre des meubles de Boule.

Puis, les menuisiers devinrent vanniers, et ils ne russirent pas
mal dans cette nouvelle fabrication. On avait dcouvert, vers
cette pointe que le lac projetait au nord, une fconde oseraie, o
poussaient en grand nombre des osiers-pourpres. Avant la saison
des pluies, Pencroff et Harbert avaient moissonn ces utiles
arbustes, et leurs branches, bien spares alors, pouvaient tre
efficacement employes. Les premiers essais furent informes, mais,
grce  ladresse et  lintelligence des ouvriers, se consultant,
se rappelant les modles quils avaient vus, rivalisant entre eux,
des paniers et des corbeilles de diverses grandeurs accrurent
bientt le matriel de la colonie. Le magasin en fut pourvu, et
Nab enferma dans des corbeilles spciales ses rcoltes de
rhizomes, damandes de pin-pignon et de racines de dragonnier.

Pendant la dernire semaine de ce mois daot, le temps se modifia
encore une fois. La temprature baissa un peu, et la tempte se
calma. Les colons slancrent au dehors. Il y avait certainement
deux pieds de neige sur la grve, mais,  la surface de cette
neige durcie, on pouvait marcher sans trop de peine. Cyrus Smith
et ses compagnons montrent sur le plateau de Grande-vue. Quel
changement! Ces bois, quils avaient laisss verdoyants, surtout
dans la partie voisine o dominaient les conifres,
disparaissaient alors sous une couleur uniforme. Tout tait blanc,
depuis le sommet du mont Franklin jusquau littoral, les forts,
la prairie, le lac, la rivire, les grves.

Leau de la Mercy courait sous une vote de glace qui,  chaque
flux et reflux, faisait dbcle et se brisait avec fracas. De
nombreux oiseaux voletaient  la surface solide du lac, canards et
bcassines, pilets et guillemots. Il y en avait des milliers. Les
rocs entre lesquels se dversait la cascade  la lisire du
plateau taient hrisss de glaces. On et dit que leau
schappait dune monstrueuse gargouille fouille avec toute la
fantaisie dun artiste de la Renaissance. Quant  juger des
dommages causs  la fort par louragan, on ne le pouvait encore,
et il fallait attendre que limmense couche blanche se ft
dissipe.

Gdon Spilett, Pencroff et Harbert ne manqurent pas cette
occasion daller visiter leurs trappes.

Ils ne les retrouvrent pas aisment, sous la neige qui les
recouvrait. Ils durent mme prendre garde de ne point se laisser
choir dans lune ou lautre, ce qui et t dangereux et humiliant
 la fois: se prendre  son propre pige! Mais enfin ils vitrent
ce dsagrment, et retrouvrent les trappes parfaitement intactes.
Aucun animal ny tait tomb, et, cependant, les empreintes
taient nombreuses aux alentours, entre autres certaines marques
de griffes trs nettement accuses. Harbert nhsita pas 
affirmer que quelque carnassier du genre des flins avait pass
l, ce qui justifiait lopinion de lingnieur sur la prsence de
fauves dangereux  lle Lincoln. Sans doute, ces fauves
habitaient ordinairement les paisses forts du Far-West, mais,
presss par la faim, ils staient aventurs jusquau plateau de
Grande-vue. Peut-tre sentaient-ils les htes de Granite-House?

En somme, quest-ce que cest que ces flins? demanda Pencroff.

-- Ce sont des tigres, rpondit Harbert.

-- Je croyais que ces btes-l ne se trouvaient que dans les pays
chauds?

-- Sur le nouveau continent, rpondit le jeune garon, on les
observe depuis le Mexique jusquaux Pampas de Buenos-Aires. Or,
comme lle Lincoln est  peu prs sous la mme latitude que les
provinces de la Plata, il nest pas tonnant que quelques tigres
sy rencontrent.

-- Bon, on veillera, rpondit Pencroff.

Cependant, la neige finit par se dissiper sous linfluence de la
temprature, qui se releva. La pluie vint  tomber, et, grce 
son action dissolvante, la couche blanche seffaa. Malgr le
mauvais temps, les colons renouvelrent leur rserve en toutes
choses, amandes de pin-pignon, racines de dragonnier, rhizomes,
liqueur drable, pour la partie vgtale; lapins de garenne,
agoutis et kangourous, pour la partie animale. Cela ncessita
quelques excursions dans la fort, et lon constata quune
certaine quantit darbres avaient t abattus par le dernier
ouragan. Le marin et Nab poussrent mme, avec le chariot,
jusquau gisement de houille, afin de rapporter quelques tonnes de
combustible. Ils virent en passant que la chemine du four 
poteries avait t trs endommage par le vent et dcouronne de
six bons pieds au moins. En mme temps que le charbon, la
provision de bois fut galement renouvele  Granite-House, et on
profita du courant de la Mercy, qui tait redevenu libre, pour en
amener plusieurs trains. Il pouvait se faire que la priode des
grands froids ne ft pas acheve. Une visite avait t faite
galement aux Chemines, et les colons ne purent que sapplaudir
de ne pas y avoir demeur pendant la tempte. La mer avait laiss
l des marques incontestables de ses ravages.

Souleve par les vents du large, et sautant par-dessus llot,
elle avait violemment assailli les couloirs, qui taient  demi
ensabls, et dpaisses couches de varech recouvraient les roches.
Pendant que Nab, Harbert et Pencroff chassaient ou renouvelaient
les provisions de combustible, Cyrus Smith et Gdon Spilett
soccuprent  dblayer les Chemines, et ils retrouvrent la
forge et les fourneaux  peu prs intacts, protgs quils avaient
t tout dabord par lentassement des sables.

Ce ne fut pas inutilement que la rserve de combustible avait t
refaite. Les colons nen avaient pas fini avec les froids
rigoureux. On sait que, dans lhmisphre boral, le mois de
fvrier se signale principalement par de grands abaissements de la
temprature. Il devait en tre de mme dans lhmisphre austral,
et la fin du mois daot, qui est le fvrier de lAmrique du
Nord, nchappa pas  cette loi climatique.

Vers le 25, aprs une nouvelle alternative de neige et de pluie,
le vent sauta au sud-est, et, subitement, le froid devint
extrmement vif. Suivant lestime de lingnieur, la colonne
mercurielle dun thermomtre Fahrenheit net pas marqu moins de
huit degrs au-dessous de zro (22 degrs centigrades au-dessous
de glace), et cette intensit du froid, rendue plus douloureuse
encore par une bise aigu, se maintint pendant plusieurs jours.
Les colons durent de nouveau se caserner dans Granite-House, et,
comme il fallut obstruer hermtiquement toutes les ouvertures de
la faade, en ne laissant que le strict passage au renouvellement
de lair, la consommation de bougies fut considrable.

Afin de les conomiser, les colons ne sclairrent souvent
quavec la flamme des foyers, o lon npargnait pas le
combustible. Plusieurs fois, les uns ou les autres descendirent
sur la grve, au milieu des glaons que le flux y entassait 
chaque mare, mais ils remontaient bientt  Granite-House, et ce
ntait pas sans peine et sans douleur que leurs mains se
retenaient aux btons de lchelle. Par ce froid intense, les
chelons leur brlaient les doigts.

Il fallut encore occuper ces loisirs que la squestration faisait
aux htes de Granite-House.

Cyrus Smith entreprit alors une opration qui pouvait se pratiquer
 huis clos.

On sait que les colons navaient  leur disposition dautre sucre
que cette substance liquide quils tiraient de lrable, en
faisant  cet arbre des incisions profondes. Il leur suffisait
donc de recueillir cette liqueur dans des vases, et ils
lemployaient en cet tat  divers usages culinaires, et dautant
mieux, quen vieillissant, la liqueur tendait  blanchir et 
prendre une consistance sirupeuse.

Mais il y avait mieux  faire, et un jour Cyrus Smith annona 
ses compagnons quils allaient se transformer en raffineurs.

Raffineurs! rpondit Pencroff. Cest un mtier un peu chaud, je
crois?

-- Trs chaud! rpondit lingnieur.

-- Alors, il sera de saison! rpliqua le marin.

Que ce mot de raffinage nveille pas dans lesprit le souvenir de
ces usines compliques en outillage et en ouvriers. Non! pour
cristalliser cette liqueur, il suffisait de lpurer par une
opration qui tait extrmement facile. Place sur le feu dans de
grands vases de terre, elle fut simplement soumise  une certaine
vaporation, et bientt une cume monta  sa surface. Ds quelle
commena  spaissir, Nab eut soin de la remuer avec une spatule
de bois, -- ce qui devait acclrer son vaporation et lempcher
en mme temps de contracter un got empyreumatique.

Aprs quelques heures dbullition sur un bon feu, qui faisait
autant de bien aux oprateurs qu la substance opre, celle-ci
stait transforme en un sirop pais. Ce sirop fut vers dans des
moules dargile, pralablement fabriqus dans le fourneau mme de
la cuisine, et auxquels on avait donn des formes varies. Le
lendemain, ce sirop, refroidi, formait des pains et des tablettes.
Ctait du sucre, de couleur un peu rousse, mais presque
transparent et dun got parfait.

Le froid continua jusqu la mi-septembre, et les prisonniers de
Granite-House commenaient  trouver leur captivit bien longue.
Presque tous les jours, ils tentaient quelques sorties qui ne
pouvaient se prolonger. On travaillait donc constamment 
lamnagement de la demeure. On causait en travaillant.

Cyrus Smith instruisait ses compagnons en toutes choses, et il
leur expliquait principalement les applications pratiques de la
science. Les colons navaient point de bibliothque  leur
disposition; mais lingnieur tait un livre toujours prt,
toujours ouvert  la page dont chacun avait besoin, un livre qui
leur rsolvait toutes les questions et quils feuilletaient
souvent. Le temps passait ainsi, et ces braves gens ne semblaient
point redouter lavenir.

Cependant, il tait temps que cette squestration se termint.
Tous avaient hte de revoir, sinon la belle saison, du moins la
cessation de ce froid insupportable. Si seulement ils eussent t
vtus de manire  pouvoir le braver, que dexcursions ils
auraient tentes, soit aux dunes, soit au marais des Tadornes! Le
gibier devait tre facile  approcher, et la chasse et t
fructueuse, assurment. Mais Cyrus Smith tenait  ce que personne
ne compromt sa sant, car il avait besoin de tous les bras, et
ses conseils furent suivis.

Mais, il faut le dire, le plus impatient de cet emprisonnement,
aprs Pencroff toutefois, ctait Top. Le fidle chien se trouvait
fort  ltroit dans Granite-House. Il allait et venait dune
chambre  lautre, et tmoignait  sa manire son ennui dtre
casern.

Cyrus Smith remarqua souvent que, lorsquil sapprochait de ce
puits sombre, qui tait en communication avec la mer, et dont
lorifice souvrait au fond du magasin, Top faisait entendre des
grognements singuliers. Top tournait autour de ce trou, qui avait
t recouvert dun panneau en bois. Quelquefois mme, il cherchait
 glisser ses pattes sous ce panneau, comme sil et voulu le
soulever.

Il jappait alors dune faon particulire, qui indiquait  la fois
colre et inquitude.

Lingnieur observa plusieurs fois ce mange. Quy avait-il donc
dans cet abme qui pt impressionner  ce point lintelligent
animal? Le puits aboutissait  la mer, cela tait certain. Se
ramifiait-il donc en troits boyaux  travers la charpente de
lle?

tait-il en communication avec quelques autres cavits
intrieures? Quelque monstre marin ne venait-il pas, de temps en
temps, respirer au fond de ce puits? Lingnieur ne savait que
penser, et ne pouvait se retenir de rver de complications
bizarres. Habitu  aller loin dans le domaine des ralits
scientifiques, il ne se pardonnait pas de se laisser entraner
dans le domaine de ltrange et presque du surnaturel; mais
comment sexpliquer que Top, un de ces chiens senss qui nont
jamais perdu leur temps  aboyer  la lune, sobstint  sonder du
flair et de loue cet abme, si rien ne sy passait qui dt
veiller son inquitude? La conduite de Top intriguait Cyrus Smith
plus quil ne lui paraissait raisonnable de se lavouer  lui-
mme. En tout cas, lingnieur ne communiqua ses impressions qu
Gdon Spilett, trouvant inutile dinitier ses compagnons aux
rflexions involontaires que faisait natre en lui ce qui ntait
peut-tre quune lubie de Top. Enfin, les froids cessrent. Il y
eut des pluies, des rafales mles de neige, des giboules, des
coups de vent, mais ces intempries ne duraient pas. La glace
stait dissoute, la neige stait fondue; la grve, le plateau,
les berges de la Mercy, la fort, taient redevenus praticables.
Ce retour du printemps ravit les htes de Granite-House, et,
bientt, ils ny passrent plus que les heures du sommeil et des
repas.

On chassa beaucoup dans la seconde moiti de septembre, ce qui
amena Pencroff  rclamer avec une nouvelle insistance les armes 
feu quil affirmait avoir t promises par Cyrus Smith.

Celui-ci, sachant bien que, sans un outillage spcial, il lui
serait presque impossible de fabriquer un fusil qui pt rendre
quelque service, reculait toujours et remettait lopration  plus
tard. Il faisait, dailleurs, observer quHarbert et Gdon
Spilett taient devenus des archers habiles, que toutes sortes
danimaux excellents, agoutis, kangourous, cabiais, pigeons,
outardes, canards sauvages, bcassines, enfin gibier de poil ou de
plume, tombaient sous leurs flches, et que, par consquent, on
pouvait attendre. Mais lentt marin nentendait point de cette
oreille, et il ne laisserait pas de cesse  lingnieur que celui-
ci net satisfait son dsir. Gdon Spilett appuyait, du reste,
Pencroff.

Si lle, comme on en peut douter, disait-il, renferme des
animaux froces, il faut penser  les combattre et  les
exterminer. Un moment peut venir o ce soit notre premier devoir.

Mais,  cette poque, ce ne fut point cette question des armes 
feu qui proccupa Cyrus Smith, mais bien celle des vtements. Ceux
que portaient les colons avaient pass lhiver, mais ils ne
pourraient pas durer jusqu lhiver prochain. Peaux de
carnassiers ou laine de ruminants, ctait ce quil fallait se
procurer  tout prix, et, puisque les mouflons ne manquaient pas,
il convenait daviser aux moyens den former un troupeau qui
serait lev pour les besoins de la colonie. Un enclos destin aux
animaux domestiques, une basse-cour amnage pour les volatiles,
en un mot, une sorte de ferme  fonder en quelque point de lle,
tels seraient les deux projets importants  excuter pendant la
belle saison. En consquence, et en vue de ces tablissements
futurs, il devenait donc urgent de pousser une reconnaissance dans
toute la partie ignore de lle Lincoln, cest--dire sous ces
hautes forts qui stendaient sur la droite de la Mercy, depuis
son embouchure jusqu lextrmit de la presqule Serpentine,
ainsi que sur toute la cte occidentale.

Mais il fallait un temps sr, et un mois devait scouler encore
avant que cette exploration pt tre entreprise utilement.

On attendait donc avec une certaine impatience, quand un incident
se produisit, qui vint surexciter encore ce dsir quavaient les
colons de visiter en entier leur domaine.

On tait au 24 octobre. Ce jour-l, Pencroff tait all visiter
les trappes, quil tenait toujours convenablement amorces. Dans
lune delles, il trouva trois animaux qui devaient tre bienvenus
 loffice. Ctait une femelle de pcari et ses deux petits.

Pencroff revint donc  Granite-House, enchant de sa capture, et,
comme toujours, le marin fit grand talage de sa chasse.

Allons! nous ferons un bon repas, monsieur Cyrus! scria-t-il.
Et vous aussi, Monsieur Spilett, vous en mangerez!

-- Je veux bien en manger, rpondit le reporter, mais quest-ce
que je mangerai?

-- Du cochon de lait.

-- Ah! vraiment, du cochon de lait, Pencroff?  vous entendre, je
croyais que vous rapportiez un perdreau truff!

-- Comment? scria Pencroff. Est-ce que vous feriez fi du cochon
de lait, par hasard?

-- Non, rpondit Gdon Spilett, sans montrer aucun enthousiasme,
et pourvu quon nen abuse pas...

-- Cest bon, cest bon, monsieur le journaliste, riposta le
marin, qui naimait pas  entendre dprcier sa chasse, vous
faites le difficile? Et il y a sept mois, quand nous avons
dbarqu dans lle, vous auriez t trop heureux de rencontrer un
pareil gibier!...

-- Voil, voil, rpondit le reporter. Lhomme nest jamais ni
parfait, ni content.

-- Enfin, reprit Pencroff, jespre que Nab se distinguera. Voyez!
Ces deux petits pcaris nont pas seulement trois mois! Ils seront
tendres comme des cailles! Allons, Nab, viens! Jen surveillerai
moi-mme la cuisson.

Et le marin, suivi de Nab, gagna la cuisine et sabsorba dans ses
travaux culinaires.

On le laissa faire  sa faon. Nab et lui prparrent donc un
repas magnifique, les deux petits pcaris, un potage de kangourou,
un jambon fum, des amandes de pignon, de la boisson de
dragonnier, du th dOswego, -- enfin, tout ce quil y avait de
meilleur; mais entre tous les plats devaient figurer au premier
rang les savoureux pcaris, accommods  ltuve.

 cinq heures, le dner fut servi dans la salle de Granite-House.
Le potage de kangourou fumait sur la table. On le trouva
excellent. Au potage succdrent les pcaris, que Pencroff voulut
dcouper lui-mme, et dont il servit des portions monstrueuses 
chacun des convives.

Ces cochons de lait taient vraiment dlicieux, et Pencroff
dvorait sa part avec un entrain superbe, quand tout  coup un cri
et un juron lui chapprent.

Quy a-t-il? demanda Cyrus Smith.

-- Il y a... il y a... que je viens de me casser une dent!
rpondit le marin.

-- Ah ! il y a donc des cailloux dans vos pcaris? dit Gdon
Spilett.

-- Il faut croire, rpondit Pencroff, en retirant de ses lvres
lobjet qui lui cotait une mchelire!...

Ce ntait point un caillou... Ctait un grain de plomb.

PARTIE 2
LABANDONN
CHAPITRE I

Il y avait sept mois, jour pour jour, que les passagers du ballon
avaient t jets sur lle Lincoln. Depuis cette poque, quelque
recherche quils eussent faite, aucun tre humain ne stait
montr  eux. Jamais une fume navait trahi la prsence de
lhomme  la surface de lle.

Jamais un travail manuel ny avait attest son passage, ni  une
poque ancienne, ni  une poque rcente. Non seulement elle ne
semblait pas tre habite, mais on devait croire quelle navait
jamais d ltre. Et, maintenant, voil que tout cet chafaudage
de dductions tombait devant un simple grain de mtal, trouv dans
le corps dun inoffensif rongeur!

Cest quen effet, ce plomb tait sorti dune arme  feu, et quel
autre quun tre humain avait pu stre servi de cette arme?

Lorsque Pencroff eut pos le grain de plomb sur la table, ses
compagnons le regardrent avec un tonnement profond. Toutes les
consquences de cet incident, considrable malgr son apparente
insignifiance, avaient subitement saisi leur esprit.

Lapparition subite dun tre surnaturel ne les et pas
impressionns plus vivement.

Cyrus Smith nhsita pas  formuler tout dabord les hypothses
que ce fait, aussi surprenant quinattendu, devait provoquer. Il
prit le grain de plomb, le tourna, le retourna, le palpa entre
lindex et le pouce. Puis:

Vous tes en mesure daffirmer, demanda-t-il  Pencroff, que le
pcari, bless par ce grain de plomb, tait  peine g de trois
mois?

--  peine, Monsieur Cyrus, rpondit Pencroff. Il ttait encore sa
mre quand je lai trouv dans la fosse.

-- Eh bien, dit lingnieur, il est par cela mme prouv que,
depuis trois mois au plus, un coup de fusil a t tir dans lle
Lincoln.

-- Et quun grain de plomb, ajouta Gdon Spilett, a atteint, mais
non mortellement, ce petit animal.

-- Cela est indubitable, reprit Cyrus Smith, et voici quelles
consquences il convient de dduire de cet incident: ou lle
tait habite avant notre arrive, ou des hommes y ont dbarqu
depuis trois mois au plus. Ces hommes sont-ils arrivs
volontairement ou involontairement, par le fait dun atterrissage
ou dun naufrage? Ce point ne pourra tre lucid que plus tard.
Quant  ce quils sont, europens ou malais, ennemis ou amis de
notre race, rien ne peut nous permettre de le deviner, et sils
habitent encore lle, ou sils lont quitte, nous ne le savons
pas davantage. Mais ces questions nous intressent trop
directement pour que nous restions plus longtemps dans
lincertitude.

-- Non! Cent fois non! Mille fois non! scria le marin en se
levant de table. Il ny a pas dautres hommes que nous sur lle
Lincoln! Que diable!

Lle nest pas grande, et, si elle et t habite, nous aurions
bien aperu dj quelques-uns de ses habitants!

-- Le contraire, en effet, serait bien tonnant, dit Harbert.

-- Mais il serait bien plus tonnant, je suppose, fit observer le
reporter, que ce pcari ft n avec un grain de plomb dans le
corps!

--  moins, dit srieusement Nab, que Pencroff nait eu...

-- Voyez-vous cela, Nab, riposta Pencroff. Jaurais, sans men
tre aperu, depuis tantt cinq ou six mois, un grain de plomb
dans la mchoire! Mais o se serait-il cach? Ajouta le marin, en
ouvrant la bouche de faon  montrer les magnifiques trente-deux
dents qui la garnissaient. Regarde bien, Nab, et si tu trouves une
dent creuse dans ce rtelier-l, je te permets de lui en arracher
une demi-douzaine!

-- Lhypothse de Nab est inadmissible, en effet, rpondit Cyrus
Smith, qui, malgr la gravit de ses penses, ne put retenir un
sourire. Il est certain quun coup de fusil a t tir dans lle,
depuis trois mois au plus. Mais je serais port  admettre que les
tres quelconques qui ont atterri sur cette cte ny sont que
depuis trs peu de temps ou quils nont fait quy passer, car si,
 lpoque  laquelle nous explorions lle du haut du mont
Franklin, elle et t habite, nous laurions vu ou nous aurions
t vus. Il est donc probable que, depuis quelques semaines
seulement, des naufrags ont t jets par une tempte sur un
point de la cte. Quoi quil en soit, il nous importe dtre fixs
sur ce point.

-- Je pense que nous devrons agir prudemment, dit le reporter.

-- Cest mon avis, rpondit Cyrus Smith, car il est
malheureusement  craindre que ce ne soient des pirates malais qui
aient dbarqu sur lle!

-- Monsieur Cyrus, demanda le marin, ne serait-il pas convenable,
avant daller  la dcouverte, de construire un canot qui nous
permt, soit de remonter la rivire, soit au besoin de contourner
la cte? Il ne faut pas se laisser prendre au dpourvu.

-- Votre ide est bonne, Pencroff, rpondit lingnieur, mais nous
ne pouvons attendre. Or, il faudrait au moins un mois pour
construire un canot...

-- Un vrai canot, oui, rpondit le marin, mais nous navons pas
besoin dune embarcation destine  tenir la mer, et, en cinq
jours au plus, je me fais fort de construire une pirogue
suffisante pour naviguer sur la Mercy.

-- En cinq jours, scria Nab, fabriquer un bateau?

-- Oui, Nab, un bateau  la mode indienne.

-- En bois? demanda le ngre dun air peu convaincu.

-- En bois, rpondit Pencroff, ou plutt en corce. Je vous
rpte, Monsieur Cyrus, quen cinq jours laffaire peut tre
enleve!

-- En cinq jours, soit! rpondit lingnieur.

-- Mais dici l, nous ferons bien de nous garder svrement! dit
Harbert.

-- Trs svrement, mes amis, rpondit Cyrus Smith, et je vous
prierai de borner vos excursions de chasse aux environs de
Granite-House.

Le dner finit moins gaiement que navait espr Pencroff.

Ainsi donc, lle tait ou avait t habite par dautres que par
les colons. Depuis lincident du grain de plomb, ctait un fait
dsormais incontestable, et une pareille rvlation ne pouvait que
provoquer de vives inquitudes chez les colons.

Cyrus Smith et Gdon Spilett, avant de se livrer au repos,
sentretinrent longuement de ces choses.

Ils se demandrent si, par hasard, cet incident naurait pas
quelque connexit avec les circonstances inexplicables du
sauvetage de lingnieur et autres particularits tranges qui les
avaient dj frapps  plusieurs reprises. Cependant, Cyrus Smith,
aprs avoir discut le pour et le contre de la question, finit par
dire:

En somme, voulez-vous connatre mon opinion, mon cher Spilett?

-- Oui, Cyrus.

-- Eh bien, la voici: si minutieusement que nous explorions lle,
nous ne trouverons rien!

Ds le lendemain, Pencroff se mit  louvrage. Il ne sagissait
pas dtablir un canot avec membrure et bordage, mais tout
simplement un appareil flottant,  fond plat, qui serait excellent
pour la navigation de la Mercy, surtout aux approches de ses
sources, o leau prsenterait peu de profondeur. Des morceaux
dcorce, cousus lun  lautre, devaient suffire  former la
lgre embarcation, et au cas o, par suite dobstacles naturels,
un portage deviendrait ncessaire, elle ne serait ni lourde, ni
encombrante.

Pencroff comptait former la suture des bandes dcorce au moyen de
clous rivs, et assurer, avec leur adhrence, le parfait
tanchement de lappareil.

Il sagissait donc de choisir des arbres dont lcorce, souple et
tenace, se prtt  ce travail.

Or, prcisment, le dernier ouragan avait abattu une certaine
quantit de douglas, qui convenaient parfaitement  ce genre de
construction. Quelques-uns de ces sapins gisaient  terre, et il
ny avait plus qu les corcer, mais ce fut l le plus difficile,
vu limperfection des outils que possdaient les colons. En somme,
on en vint  bout.

Pendant que le marin, second par lingnieur, soccupait ainsi,
sans perdre une heure, Gdon Spilett et Harbert ne restrent pas
oisifs. Ils staient faits les pourvoyeurs de la colonie. Le
reporter ne pouvait se lasser dadmirer le jeune garon, qui avait
acquis une adresse remarquable dans le maniement de larc ou de
lpieu.

Harbert montrait aussi une grande hardiesse, avec beaucoup de ce
sang-froid que lon pourrait justement appeler le raisonnement de
la bravoure. Les deux compagnons de chasse, tenant compte,
dailleurs, des recommandations de Cyrus Smith, ne sortaient plus
dun rayon de deux milles autour de Granite-House, mais les
premires rampes de la fort fournissaient un tribut suffisant
dagoutis, de cabiais, de kangourous, de pcaris, etc., et si le
rendement des trappes tait peu important depuis que le froid
avait cess, du moins la garenne donnait-elle son contingent
accoutum, qui et pu nourrir toute la colonie de lle Lincoln.

Souvent, pendant ces chasses, Harbert causait avec Gdon Spilett
de cet incident du grain de plomb, et des consquences quen avait
tires lingnieur, et un jour -- ctait le 26 octobre-il lui
dit:

Mais, Monsieur Spilett, ne trouvez-vous pas trs extraordinaire
que si quelques naufrags ont dbarqu sur cette le, ils ne se
soient pas encore montrs du ct de Granite-House?

-- Trs tonnant, sils y sont encore, rpondit le reporter, mais
pas tonnant du tout, sils ny sont plus!

-- Ainsi, vous pensez que ces gens-l ont dj quitt lle?
Reprit Harbert.

-- Cest plus que probable, mon garon, car si leur sjour sy ft
prolong, et surtout sils y taient encore, quelque incident et
fini par trahir leur prsence.

-- Mais sils ont pu repartir, fit observer le jeune garon, ce
ntaient pas des naufrags?

-- Non, Harbert, ou, tout au moins, ils taient ce que
jappellerai des naufrags provisoires. Il est trs possible, en
effet, quun coup de vent les ait jets sur lle, sans avoir
dsempar leur embarcation, et que, le coup de vent pass, ils
aient repris la mer.

-- Il faut avouer une chose, dit Harbert, cest que M Smith a
toujours paru plutt redouter que dsirer la prsence dtres
humains sur notre le.

-- En effet, rpondit le reporter, il ne voit gure que des malais
qui puissent frquenter ces mers, et ces gentlemen-l sont de
mauvais chenapans quil est bon dviter.

-- Il nest pas impossible, Monsieur Spilett, reprit Harbert, que
nous retrouvions, un jour ou lautre, des traces de leur
dbarquement, et peut-tre serons-nous fixs  cet gard?

-- Je ne dis pas non, mon garon. Un campement abandonn, un feu
teint, peuvent nous mettre sur la voie, et cest ce que nous
chercherons dans notre exploration prochaine.

Le jour o les deux chasseurs causaient ainsi, ils se trouvaient
dans une portion de la fort voisine de la Mercy, remarquable par
des arbres de toute beaut. L, entre autres, slevaient,  une
hauteur de prs de deux cents pieds au-dessus du sol, quelques-uns
de ces superbes conifres auxquels les indignes donnent le nom de
kauris dans la Nouvelle-Zlande.

Une ide, Monsieur Spilett, dit Harbert. Si je montais  la cime
de lun de ces kauris, je pourrais peut-tre observer le pays dans
un rayon assez tendu?

-- Lide est bonne, rpondit le reporter, mais pourras-tu grimper
jusquau sommet de ces gants-l?

-- Je vais toujours essayer, rpondit Harbert.

Le jeune garon, agile et adroit, slana sur les premires
branches, dont la disposition rendait assez facile lescalade du
kauri, et, en quelques minutes, il tait arriv  sa cime, qui
mergeait de cette immense plaine de verdure que formaient les
ramures arrondies de la fort. De ce point lev, le regard
pouvait stendre sur toute la portion mridionale de lle,
depuis le cap Griffe, au sud-est, jusquau promontoire du Reptile,
au sud-ouest. Dans le nord-ouest se dressait le mont Franklin, qui
masquait un grand quart de lhorizon.

Mais Harbert, du haut de son observatoire, pouvait prcisment
observer toute cette portion encore inconnue de lle, qui avait
pu donner ou donnait refuge aux trangers dont on souponnait la
prsence.

Le jeune garon regarda avec une attention extrme. Sur la mer
dabord, rien en vue. Pas une voile, ni  lhorizon, ni sur les
atterrages de lle.

Toutefois, comme le massif des arbres cachait le littoral, il
tait possible quun btiment, surtout un btiment dsempar de sa
mture, et accost la terre de trs prs, et, par consquent, ft
invisible pour Harbert. Au milieu des bois du Far-West, rien non
plus. La fort formait un impntrable dme, mesurant plusieurs
milles carrs, sans une clairire, sans une claircie. Il tait
mme impossible de suivre le cours de la Mercy et de reconnatre
le point de la montagne dans lequel elle prenait sa source.

Peut-tre dautres creeks couraient-ils vers louest, mais rien ne
permettait de le constater.

Mais, du moins, si tout indice de campement chappait  Harbert,
ne pouvait-il surprendre dans lair quelque fume qui dcelt la
prsence de lhomme? Latmosphre tait pure, et la moindre vapeur
sy ft nettement dtache sur le fond du ciel.

Pendant un instant, Harbert crut voir une lgre fume monter dans
louest, mais une observation plus attentive lui dmontra quil se
trompait. Il regarda avec un soin extrme, et sa vue tait
excellente... non, dcidment, il ny avait rien.

Harbert redescendit au pied du kauri, et les deux chasseurs
revinrent  Granite-House. L, Cyrus Smith couta le rcit du
jeune garon, secoua la tte et ne dit rien. Il tait bien vident
quon ne pourrait se prononcer sur cette question quaprs une
exploration complte de lle.

Le surlendemain, -- 28 octobre, -- un autre incident se produisit,
dont lexplication devait encore laisser  dsirer. En rdant sur
la grve,  deux milles de Granite-House, Harbert et Nab furent
assez heureux pour capturer un magnifique chantillon de lordre
des chlones. Ctait une tortue franche du genre mydase, dont la
carapace offrait dadmirables reflets verts.

Harbert aperut cette tortue qui se glissait entre les roches pour
gagner la mer.

 moi, Nab,  moi! cria-t-il.

Nab accourut.

Le bel animal! dit Nab, mais comment nous en emparer?

-- Rien nest plus ais, Nab, rpondit Harbert. Nous allons
retourner cette tortue sur le dos, et elle ne pourra plus
senfouir. Prenez votre pieu et imitez-moi.

Le reptile, sentant le danger, stait retir entre sa carapace et
son plastron. On ne voyait plus ni sa tte, ni ses pattes, et il
tait immobile comme un roc.

Harbert et Nab engagrent alors leurs btons sous le sternum de
lanimal, et, unissant leurs efforts, ils parvinrent, non sans
peine,  le retourner sur le dos. Cette tortue, qui mesurait trois
pieds de longueur, devait peser au moins quatre cents livres.

Bon! scria Nab, voil qui rjouira lami Pencroff! en effet,
lami Pencroff ne pouvait manquer dtre rjoui, car la chair de
ces tortues, qui se nourrissent de zostres, est extrmement
savoureuse. En ce moment, celle-ci ne laissait plus entrevoir que
sa tte petite, aplatie, mais trs largie postrieurement par de
grandes fosses temporales, caches sous une vote osseuse.

Et maintenant, que ferons-nous de notre gibier? dit Nab. Nous ne
pouvons pas le traner  Granite-House!

-- Laissons-le ici, puisquil ne peut se retourner, rpondit
Harbert, et nous reviendrons le reprendre avec le chariot.

-- Cest entendu.

Toutefois, pour plus de prcaution, Harbert prit le soin, que Nab
jugeait superflu, de caler lanimal avec de gros galets. Aprs
quoi, les deux chasseurs revinrent  Granite-House, en suivant la
grve que la mare, basse alors, dcouvrait largement.

Harbert, voulant faire une surprise  Pencroff, ne lui dit rien du
superbe chantillon des chlones

Quil avait retourn sur le sable; mais deux heures aprs, Nab et
lui taient de retour, avec le chariot,  lendroit o ils
lavaient laiss. Le superbe chantillon des chlones ny tait
plus.

Nab et Harbert se regardrent dabord, puis ils regardrent autour
deux. Ctait pourtant bien  cette place que la tortue avait t
laisse. Le jeune garon retrouva mme les galets dont il stait
servi, et, par consquent, il tait sr de ne pas se tromper.

Ah ! dit Nab, a se retourne donc, ces btes-l?

-- Il parat, rpondit Harbert, qui ny pouvait rien comprendre et
regardait les galets pars sur le sable.

-- Eh bien, cest Pencroff qui ne sera pas content!

-- Et cest M Smith qui sera peut-tre bien embarrass pour
expliquer cette disparition! pensa Harbert.

-- Bon, fit Nab, qui voulait cacher sa msaventure, nous nen
parlerons pas.

-- Au contraire, Nab, il faut en parler, rpondit Harbert.

Et tous deux, reprenant le chariot, quils avaient inutilement
amen, revinrent  Granite-House.

Arriv au chantier, o lingnieur et le marin travaillaient
ensemble, Harbert raconta ce qui stait pass.

Ah! Les maladroits! scria le marin. Avoir laiss chapper
cinquante potages au moins!

-- Mais, Pencroff, rpliqua Nab, ce nest pas notre faute si la
bte sest enfuie, puisque je te dis que nous lavions retourne!

-- Alors, vous ne laviez pas assez retourne! riposta plaisamment
lintraitable marin.

-- Pas assez! scria Harbert.

Et il raconta quil avait pris soin de caler la tortue avec des
galets.

Cest donc un miracle! rpliqua Pencroff.

-- Je croyais, Monsieur Cyrus, dit Harbert, que les tortues, une
fois places sur le dos, ne pouvaient se remettre sur leurs
pattes, surtout quand elles taient de grande taille?

-- Cela est vrai, mon enfant, rpondit Cyrus Smith.

-- Alors, comment a-t-il pu se faire...?

--  quelle distance de la mer aviez-vous laiss cette tortue?
demanda lingnieur, qui, ayant suspendu son travail,
rflchissait  cet incident.

--  une quinzaine de pieds, au plus, rpondit Harbert.

-- Et la mare tait basse,  ce moment?

-- Oui, Monsieur Cyrus.

-- Eh bien, rpondit lingnieur, ce que la tortue ne pouvait
faire sur le sable, il se peut quelle lait fait dans leau. Elle
se sera retourne quand le flux la reprise, et elle aura
tranquillement regagn la haute mer.

-- Ah! Maladroits que nous sommes! scria Nab.

-- Cest prcisment ce que javais eu lhonneur de vous dire!
rpondit Pencroff.

Cyrus Smith avait donn cette explication, qui tait admissible
sans doute. Mais tait-il bien convaincu de la justesse de cette
explication? On noserait laffirmer.

CHAPITRE II

Le 29 octobre, le canot dcorce tait entirement achev.
Pencroff avait tenu sa promesse, et une sorte de pirogue, dont la
coque tait membre au moyen de baguettes flexibles de crejimba,
avait t construite en cinq jours. Un banc  larrire, un second
banc au milieu, pour maintenir lcartement, un troisime banc 
lavant, un plat-bord pour soutenir les tolets de deux avirons,
une godille pour gouverner, compltaient cette embarcation, longue
de douze pieds, et qui ne pesait pas deux cents livres. Quant 
lopration du lancement, elle fut extrmement simple. La lgre
pirogue fut porte sur le sable,  la lisire du littoral, devant
Granite-House, et le flot montant la souleva.

Pencroff, qui sauta aussitt dedans, la manoeuvra  la godille, et
put constater quelle tait trs convenable pour lusage quon en
voulait faire.

Hurrah! scria le marin, qui ne ddaigna pas de clbrer ainsi
son propre triomphe. Avec cela, on ferait le tour...

-- Du monde? demanda Gdon Spilett.

-- Non, de lle. Quelques cailloux pour lest, un mt sur lavant,
et un bout de voile que M Smith nous fabriquera un jour, et on ira
loin! Eh bien! Monsieur Cyrus, et vous, Monsieur Spilett, et vous,
Harbert, et toi, Nab, est-ce que vous ne venez pas essayer notre
nouveau btiment? Que diable! Il faut pourtant voir sil peut nous
porter tous les cinq!

En effet, ctait une exprience  faire. Pencroff, dun coup de
godille, ramena lembarcation prs de la grve par un troit
passage que les roches laissaient entre elles, et il fut convenu
quon ferait, ce jour mme, lessai de la pirogue, en suivant le
rivage jusqu la premire pointe o finissaient les rochers du
sud. Au moment dembarquer, Nab scria:

Mais il fait pas mal deau, ton btiment, Pencroff!

-- Ce nest rien, Nab, rpondit le marin. Il faut que le bois
stanche! Dans deux jours il ny paratra plus, et notre pirogue
naura pas plus deau dans le ventre quil ny en a dans lestomac
dun ivrogne. Embarquez!

On sembarqua donc, et Pencroff poussa au large.

Le temps tait magnifique, la mer calme comme si ses eaux eussent
t contenues dans les rives troites dun lac, et la pirogue
pouvait laffronter avec autant de scurit que si elle et
remont le tranquille courant de la Mercy. Des deux avirons, Nab
prit lun, Harbert lautre, et Pencroff resta  larrire de
lembarcation, afin de la diriger  la godille.

Le marin traversa dabord le canal et alla raser la pointe sud de
llot. Une lgre brise soufflait du sud. Point de houle, ni dans
le canal, ni au large. Quelques longues ondulations que la pirogue
sentait  peine, car elle tait lourdement charge, gonflaient
rgulirement la surface de la mer. On sloigna environ dun
demi-mille de la cte, de manire  apercevoir tout le
dveloppement du mont Franklin.

Puis, Pencroff, virant de bord, revint vers lembouchure de la
rivire. La pirogue suivit alors le rivage, qui, sarrondissant
jusqu la pointe extrme, cachait toute la plaine marcageuse des
Tadornes.

Cette pointe, dont la distance se trouvait accrue par la courbure
de la cte, tait environ  trois milles de la Mercy. Les colons
rsolurent daller  son extrmit et de ne la dpasser que du peu
quil faudrait pour prendre un aperu rapide de la cte jusquau
cap Griffe.

Le canot suivit donc le littoral  une distance de deux encablures
au plus, en vitant les cueils dont ces atterrages taient sems
et que la mare montante commenait  couvrir. La muraille allait
en sabaissant depuis lembouchure de la rivire jusqu la
pointe. Ctait un amoncellement de granits, capricieusement
distribus, trs diffrents de la courtine, qui formaient le
plateau de Grande-vue, et dun aspect extrmement sauvage.

On et dit quun norme tombereau de roches avait t vid l.
Point de vgtation sur ce saillant trs aigu qui se prolongeait 
deux milles en avant de la fort, et cette pointe figurait assez
bien le bras dun gant qui serait sorti dune manche de verdure.

Le canot, pouss par les deux avirons, avanait sans peine. Gdon
Spilett, le crayon dune main, le carnet de lautre, dessinait la
cte  grands traits.

Nab, Pencroff et Harbert causaient en examinant cette partie de
leur domaine, nouvelle  leurs yeux, et,  mesure que la pirogue
descendait vers le sud, les deux caps Mandibule paraissaient se
dplacer et fermer plus troitement la baie de lUnion.

Quant  Cyrus Smith, il ne parlait pas, il regardait, et,  la
dfiance quexprimait son regard, il semblait toujours quil
observt quelque contre trange.

Cependant, aprs trois quarts dheure de navigation, la pirogue
tait arrive presque  lextrmit de la pointe, et Pencroff se
prparait  la doubler, quand Harbert, se levant, montra une tache
noire, en disant:

Quest-ce que je vois donc l-bas sur la grve?

Tous les regards se portrent vers le point indiqu.

En effet, dit le reporter, il y a quelque chose. On dirait une
pave  demi enfonce dans le sable.

-- Ah! scria Pencroff, je vois ce que cest!

-- Quoi donc? demanda Nab.

-- Des barils, des barils, qui peuvent tre pleins! rpondit le
marin.

-- Au rivage, Pencroff! dit Cyrus Smith.

En quelques coups daviron, la pirogue atterrissait au fond dune
petite anse, et ses passagers sautaient sur la grve.

Pencroff ne stait pas tromp. Deux barils taient l,  demi
enfoncs dans le sable, mais encore solidement attachs  une
large caisse qui, soutenue par eux, avait ainsi flott jusquau
moment o elle tait venue schouer sur le rivage.

Il y a donc eu un naufrage dans les parages de lle? demanda
Harbert.

-- videmment, rpondit Gdon Spilett.

-- Mais quy a-t-il dans cette caisse? scria Pencroff avec une
impatience bien naturelle. Quy a-t-il dans cette caisse? Elle est
ferme, et rien pour en briser le couvercle! Eh bien,  coups de
pierre alors...

Et le marin, soulevant un bloc pesant, allait enfoncer une des
parois de la caisse, quand lingnieur, larrtant:

Pencroff, lui dit-il, pouvez-vous modrer votre impatience
pendant une heure seulement?

-- Mais, Monsieur Cyrus, songez donc! Il y a peut-tre l-dedans
tout ce qui nous manque!

-- Nous le saurons, Pencroff, rpondit lingnieur, mais croyez-
moi, ne brisez pas cette caisse, qui peut nous tre utile.
Transportons-la  Granite-House, o nous louvrirons plus
facilement et sans la briser. Elle est toute prpare pour le
voyage, et, puisquelle a flott jusquici, elle flottera bien
encore jusqu lembouchure de la rivire.

-- Vous avez raison, Monsieur Cyrus, et javais tort, rpondit le
marin, mais on nest pas toujours matre de soi!

Lavis de lingnieur tait sage. En effet, la pirogue naurait pu
contenir les objets probablement renferms dans cette caisse, qui
devait tre pesante, puisquil avait fallu la soulager au moyen
de deux barils vides. Donc, mieux valait la remorquer ainsi
jusquau rivage de Granite-House.

Et maintenant, do venait cette pave? Ctait l une importante
question. Cyrus Smith et ses compagnons regardrent attentivement
autour deux et parcoururent le rivage sur un espace de plusieurs
centaines de pas. Nul autre dbris ne leur apparut.

La mer fut observe galement. Harbert et Nab montrent sur un roc
lev, mais lhorizon tait dsert. Rien en vue, ni un btiment
dsempar, ni un navire  la voile.

Cependant, il y avait eu naufrage, ce ntait pas douteux. Peut-
tre mme cet incident se rattachait-il  lincident du grain de
plomb? Peut-tre des trangers avaient-ils atterri sur un autre
point de lle? Peut-tre y taient-ils encore? Mais la rflexion
que firent naturellement les colons, cest que ces trangers ne
pouvaient tre des pirates malais, car lpave avait videmment
une provenance soit amricaine, soit europenne.

Tous revinrent auprs de la caisse, qui mesurait cinq pieds de
long sur trois de large. Elle tait en bois de chne, trs
soigneusement ferme, et recouverte dune peau paisse que
maintenaient des clous de cuivre. Les deux grosses barriques,
hermtiquement bouches, mais quon sentait vides au choc,
adhraient  ses flancs au moyen de fortes cordes, noues de
noeuds que Pencroff reconnut aisment pour des noeuds marins.
Elle paraissait tre dans un parfait tat de conservation, ce qui
sexpliquait par ce fait, quelle stait choue sur une grve de
sable et non sur des rcifs. On pouvait mme affirmer, en
lexaminant bien, que son sjour dans la mer navait pas t long,
et aussi que son arrive sur ce rivage tait rcente. Leau ne
semblait point avoir pntr au dedans, et les objets quelle
contenait devaient tre intacts.

Il tait vident que cette caisse avait t jete par-dessus le
bord dun navire dsempar, courant vers lle, et que, dans
lesprance quelle arriverait  la cte, o ils la retrouveraient
plus tard, des passagers avaient pris la prcaution de lallger
au moyen dun appareil flottant.

Nous allons remorquer cette pave jusqu Granite-House, dit
lingnieur, et nous en ferons linventaire; puis, si nous
dcouvrons sur lle quelques survivants de ce naufrage prsum,
nous la remettrons  ceux auxquels elle appartient. Si nous ne
retrouvons personne...

-- Nous la garderons pour nous! scria Pencroff. Mais, pour dieu,
quest-ce quil peut bien y avoir l dedans!

La mare commenait dj  atteindre lpave, qui devait
videmment flotter au plein de la mer. Une des cordes qui
attachaient les barils fut en partie droule et servit damarre
pour lier lappareil flottant au canot. Puis, Pencroff et Nab
creusrent le sable avec leurs avirons, afin de faciliter le
dplacement de la caisse, et bientt lembarcation, remorquant la
caisse, commena  doubler la pointe,  laquelle fut donn le nom
de pointe de lpave (flotson-point). La remorque tait lourde, et
les barils suffisaient  peine  soutenir la caisse hors de leau.
Aussi le marin craignait-il  chaque instant quelle ne se
dtacht et ne coult par le fond. Mais, heureusement, ses
craintes ne se ralisrent pas, et une heure et demie aprs son
dpart-il avait fallut tout ce temps pour franchir cette distance
de trois milles-la pirogue accostait le rivage devant Granite-
House.

Canot et pave furent alors hals sur le sable, et, comme la mer
se retirait dj, ils ne tardrent pas  demeurer  sec. Nab avait
t prendre des outils pour forcer la caisse, de manire  ne la
dtriorer que le moins possible, et on procda  son inventaire.

Pencroff ne chercha point  cacher quil tait extrmement mu.

Le marin commena par dtacher les deux barils, qui, tant en fort
bon tat, pourraient tre utiliss, cela va sans dire. Puis, les
serrures furent forces au moyen dune pince, et le couvercle se
rabattit aussitt. Une seconde enveloppe en zinc doublait
lintrieur de la caisse, qui avait t videmment dispose pour
que les objets quelle renfermait fussent, en toutes
circonstances,  labri de lhumidit.

Ah! scria Nab, est-ce que ce seraient des conserves quil y a
l dedans!

-- Jespre bien que non, rpondit le reporter.

-- Si seulement il y avait... dit le marin  mi-voix.

-- Quoi donc? Lui demanda Nab, qui lentendit.

-- Rien!

La chape de zinc fut fendue dans toute sa largeur, puis rabattue
sur les cts de la caisse, et, peu  peu, divers objets de nature
trs diffrente furent extraits et dposs sur le sable.  chaque
nouvel objet, Pencroff poussait de nouveaux hurrahs, Harbert
battait des mains, et Nab dansait... comme un ngre. Il y avait l
des livres qui auraient rendu Harbert fou de joie, et des
ustensiles de cuisine que Nab et couverts de baisers!

Du reste, les colons eurent lieu dtre extrmement satisfaits,
car cette caisse contenait des outils, des armes, des instruments,
des vtements, des livres, et en voici la nomenclature exacte,
telle quelle fut porte sur le carnet de Gdon Spilett:

Outils: 3 couteaux  plusieurs lames.
2 haches de bcheron.
2 haches de charpentier.
Outils: 3 rabots.
2 herminettes.
1 besaigu.
6 ciseaux  froid.
2 limes.
3 marteaux.
3 vrilles.
2 tarires.
10 sacs de clous et de vis.
3 scies de diverses grandeurs.
Outils: 2 botes daiguilles.
Armes: 2 fusils  pierre.
2 fusils  capsule.
2 carabines  inflammation centrale.
5 coutelas.
4 sabres dabordage.
2 barils de poudre pouvant contenir chacun vingt-cinq livres.
12 botes damorces fulminantes.
Instruments: 1 sextant 1 jumelle.
Instruments: 1 longue-vue.
1 bote de compas.
1 boussole de poche.
1 thermomtre de fahrenheit 1 baromtre anrode.
1 bote renfermant tout un appareil photographique, objectif,
plaques, produits chimiques, etc.
Vtements: 2 douzaines de chemises dun tissu particulier qui
ressemblait  de la laine, mais dont lorigine tait videmment
vgtale.
3 douzaines de bas de mme tissu.
Ustensiles: 1 coquemar en fer.
6 casseroles de cuivre tam.
3 plats de fer.
10 couverts daluminium.
2 bouilloires.
1 petit fourneau portatif.
6 couteaux de table.
Livres: 1 bible contenant lancien et le nouveau testament.
1 atlas.
1 dictionnaire des divers idiomes polynsiens.
1 dictionnaire des sciences naturelles, en six volumes.
3 rames de papier blanc.
2 registres  pages blanches.

Il faut avouer, dit le reporter, aprs que linventaire eut t
achev, que le propritaire de cette caisse tait un homme
pratique! Outils, armes, instruments, habits, ustensiles, livres,
rien ny manque! On dirait vraiment quil sattendait  faire
naufrage et quil sy tait prpar davance!

-- Rien ny manque, en effet, murmura Cyrus Smith dun air pensif.

-- Et  coup sr, ajouta Harbert, le btiment qui portait cette
caisse et son propritaire ntait pas un pirate malais!

--  moins, dit Pencroff, que ce propritaire net t fait
prisonnier par des pirates...

-- Ce nest pas admissible, rpondit le reporter. Il est plus
probable quun btiment amricain ou europen a t entran dans
ces parages, et que des passagers, voulant sauver, au moins, le
ncessaire, ont prpar ainsi cette caisse et lont jete  la
mer.

-- Est-ce votre avis, Monsieur Cyrus? demanda Harbert.

-- Oui, mon enfant, rpondit lingnieur, cela a pu se passer
ainsi. Il est possible quau moment, ou en prvision dun
naufrage, on ait runi dans cette caisse divers objets de premire
utilit, pour les retrouver en quelque point de la cte...

-- Mme la bote  photographie! fit observer le marin dun air
assez incrdule.

-- Quant  cet appareil, rpondit Cyrus Smith, je nen comprends
pas bien lutilit, et mieux et valu pour nous, comme pour tous
autres naufrags, un assortiment de vtements plus complet ou des
munitions plus abondantes!

-- Mais ny a-t-il sur ces instruments, sur ces outils, sur ces
livres, aucune marque, aucune adresse, qui puisse nous en faire
reconnatre la provenance? demanda Gdon Spilett.

Ctait  voir. Chaque objet fut donc attentivement examin,
principalement les livres, les instruments et les armes. Ni les
armes, ni les instruments, contrairement  ce qui se fait
dhabitude, ne portaient la marque du fabricant; ils taient,
dailleurs, en parfait tat et ne semblaient pas avoir servi. Mme
particularit pour les outils et les ustensiles; tout tait neuf,
ce qui prouvait, en somme, que lon navait pas pris ces objets,
au hasard, pour les jeter dans cette caisse, mais, au contraire,
que le choix de ces objets avait t mdit et leur classement
fait avec soin. Ctait aussi ce quindiquait cette seconde
enveloppe de mtal qui les avait prservs de toute humidit et
qui naurait pu tre soude dans un moment de hte.

Quant aux dictionnaires des sciences naturelles et des idiomes
polynsiens, tous deux taient anglais, mais ils ne portaient
aucun nom dditeur, ni aucune date de publication. De mme pour
la bible, imprime en langue anglaise, in-quarto remarquable au
point de vue typographique, et qui paraissait avoir t souvent
feuillet.

Quant  latlas, ctait un magnifique ouvrage, comprenant les
cartes du monde entier et plusieurs planisphres dresss suivant
la projection de Mercator, et dont la nomenclature tait en
franais, -- mais qui ne portait non plus ni date de publication,
ni nom dditeur.

Il ny avait donc, sur ces divers objets, aucun indice qui pt en
indiquer la provenance, et rien, par consquent, de nature  faire
souponner la nationalit du navire qui avait d rcemment passer
sur ces parages. Mais do que vnt cette caisse, elle faisait
riches les colons de lle Lincoln.

Jusqualors, en transformant les produits de la nature, ils
avaient tout cr par eux-mmes, et grce  leur intelligence, ils
staient tirs daffaire.

Mais ne semblait-il pas que la providence et voulu les
rcompenser, en leur envoyant alors ces divers produits de
lindustrie humaine? Leurs remerciements slevrent donc
unanimement vers le ciel.

Toutefois, lun deux ntait pas absolument satisfait.

Ctait Pencroff. Il parat que la caisse ne renfermait pas une
chose  laquelle il semblait tenir normment, et,  mesure que
les objets en taient retirs, ses hurrahs diminuaient
dintensit, et, linventaire fini, on lentendit murmurer ces
paroles:

Tout cela, cest bel et bon, mais vous verrez quil ny aura rien
pour moi dans cette bote!

Ce qui amena Nab  lui dire:

Ah ! Ami Pencroff, quattendais-tu donc?

-- Une demi-livre de tabac! rpondit srieusement Pencroff, et
rien naurait manqu  mon bonheur!

On ne put sempcher de rire  lobservation du marin.

Mais il rsultait de cette dcouverte de lpave que, maintenant
et plus que jamais, il tait ncessaire de faire une exploration
srieuse de lle. Il fut donc convenu que le lendemain, ds le
point du jour, on se mettrait en route, en remontant la Mercy, de
manire  atteindre la cte occidentale.

Si quelques naufrags avaient dbarqu sur un point de cette cte,
il tait  craindre quils fussent sans ressource, et il fallait
leur porter secours sans tarder.

Pendant cette journe, les divers objets furent transports 
Granite-House et disposs mthodiquement dans la grande salle.

Ce jour-l -- 29 octobre -- tait prcisment un dimanche, et,
avant de se coucher, Harbert demanda  lingnieur sil ne
voudrait pas leur lire quelque passage de lvangile.

Volontiers, rpondit Cyrus Smith.

Il prit le livre sacr, et allait louvrir, quand Pencroff,
larrtant, lui dit:

Monsieur Cyrus, je suis superstitieux. Ouvrez au hasard, et
lisez-nous le premier verset qui tombera sous vos yeux. Nous
verrons sil sapplique  notre situation.

Cyrus Smith sourit  la rflexion du marin, et, se rendant  son
dsir, il ouvrit lvangile prcisment  un endroit o un signet
en sparait les pages.

Soudain, ses regards furent arrts par une croix rouge, qui,
faite au crayon, tait place devant le verset 8 du chapitre VII
de lvangile de saint Mathieu.

Et il lut ce verset, ainsi conu: Quiconque demande reoit, et qui
cherche trouve.

CHAPITRE III

Le lendemain, -- 30 octobre, -- tout tait prt pour lexploration
projete, que les derniers vnements rendaient si urgente. En
effet, les choses avaient tourn ainsi, que les colons de lle
Lincoln pouvaient simaginer nen tre plus  demander des
secours, mais bien  pouvoir en porter.

Il fut donc convenu que lon remonterait la Mercy, aussi loin que
le courant de la rivire serait praticable. Une grande partie de
la route se ferait ainsi sans fatigues, et les explorateurs
pourraient transporter leurs provisions et leurs armes jusqu un
point avanc dans louest de lle.

Il avait fallu, en effet, songer non seulement aux objets que lon
emportait, mais aussi  ceux que le hasard permettrait peut-tre
de ramener  Granite-House. Sil y avait eu un naufrage sur la
cte, comme tout le faisait prsumer, les paves ne manqueraient
pas et seraient de bonne prise. Dans cette prvision, le chariot
et, sans doute, mieux convenu que la fragile pirogue; mais ce
chariot, lourd et grossier, il fallait le traner, ce qui en
rendait lemploi moins facile, et ce qui amena Pencroff  exprimer
le regret que la caisse net pas contenu, en mme temps que sa
demi-livre de tabac, une paire de ces vigoureux chevaux du New-
Jersey, qui eussent t fort utiles  la colonie!

Les provisions, dj embarques par Nab, se composaient de
conserves de viande et de quelques gallons de bire et de liqueur
fermente, cest--dire de quoi se sustenter pendant trois jours,
-- laps de temps le plus long que Cyrus Smith assignt 
lexploration. Dailleurs, on comptait, au besoin, se
rapprovisionner en route, et Nab neut garde doublier le petit
fourneau portatif. En fait doutils, les colons prirent les deux
haches de bcheron, qui devaient servir  frayer une route dans
lpaisse fort, et, en fait dinstruments, la lunette et la
boussole de poche.

Pour armes, on choisit les deux fusils  pierre, plus utiles dans
cette le que neussent t des fusils  systme, les premiers
nemployant que des silex, faciles  remplacer, et les seconds
exigeant des amorces fulminantes, quun frquent usage et
promptement puises. Cependant, on prit aussi une des carabines
et quelques cartouches. Quant  la poudre, dont les barils
renfermaient environ cinquante livres, il fallut bien en emporter
une certaine provision, mais lingnieur comptait fabriquer une
substance explosive qui permettrait de la mnager. Aux armes 
feu, on joignit les cinq coutelas bien engans de cuir, et, dans
ces conditions, les colons pouvaient saventurer dans cette vaste
fort avec quelque chance de se tirer daffaire.

Inutile dajouter que Pencroff, Harbert et Nab, ainsi arms,
taient au comble de leurs voeux, bien que Cyrus Smith leur et
fait promettre de ne pas tirer un coup de fusil sans ncessit.

 six heures du matin, la pirogue tait pousse  la mer. Tous
sembarquaient, y compris Top, et se dirigeaient vers lembouchure
de la Mercy.

La mare ne montait que depuis une demi-heure. Il y avait donc
encore quelques heures de flot dont il convenait de profiter, car,
plus tard, le jusant rendrait difficile le remontage de la
rivire. Le flux tait dj fort, car la lune devait tre pleine
trois jours aprs, et la pirogue, quil suffisait de maintenir
dans le courant, marcha rapidement entre les deux hautes rives,
sans quil ft ncessaire daccrotre sa vitesse avec laide des
avirons. En quelques minutes, les explorateurs taient arrivs au
coude que formait la Mercy, et prcisment  langle o, sept mois
auparavant, Pencroff avait form son premier train de bois.

Aprs cet angle assez aigu, la rivire, en sarrondissant,
obliquait vers le sud-ouest, et son cours se dveloppait sous
lombrage de grands conifres  verdure permanente.

Laspect des rives de la Mercy tait magnifique.

Cyrus Smith et ses compagnons ne pouvaient quadmirer sans rserve
ces beaux effets quobtient si facilement la nature avec de leau
et des arbres.

 mesure quils savanaient, les essences forestires se
modifiaient. Sur la rive droite de la rivire stageaient de
magnifiques chantillons des ulmaces, ces prcieux francs-ormes,
si recherchs des constructeurs, et qui ont la proprit de se
conserver longtemps dans leau. Puis, ctaient de nombreux
groupes appartenant  la mme famille, entre autres des
micocouliers, dont lamande produit une huile fort utile. Plus
loin, Harbert remarqua quelques lardizabales, dont les rameaux
flexibles, macrs dans leau, fournissent dexcellents cordages,
et deux ou trois troncs dbnaces, qui prsentaient une belle
couleur noire coupe de capricieuses veines. De temps en temps, 
certains endroits, o latterrissage tait facile, le canot
sarrtait.

Alors Gdon Spilett, Harbert, Pencroff, le fusil  la main et
prcds de Top, battaient la rive. Sans compter le gibier, il
pouvait se rencontrer quelque utile plante quil ne fallait point
ddaigner, et le jeune naturaliste fut servi  souhait, car il
dcouvrit une sorte dpinards sauvages de la famille des
chnopodes et de nombreux chantillons de crucifres, appartenant
au genre chou, quil serait certainement possible de civiliser
par la transplantation; ctaient du cresson, du raifort, des
raves et enfin de petites tiges rameuses, lgrement velues,
hautes dun mtre, qui produisaient des graines presque brunes.

Sais-tu ce que cest que cette plante-l? demanda Harbert au
marin.

-- Du tabac! scria Pencroff, qui, videmment, navait jamais vu
sa plante de prdilection que dans le fourneau de sa pipe.

-- Non! Pencroff! rpondit Harbert, ce nest pas du tabac, cest
de la moutarde.

-- Va pour la moutarde! rpondit le marin, mais si, par hasard, un
plant de tabac se prsentait, mon garon, veuillez ne point le
ddaigner.

-- Nous en trouverons un jour! dit Gdon Spilett.

-- Vrai! scria Pencroff. Eh bien, ce jour-l, je ne sais
vraiment plus ce qui manquera  notre le!

Ces diverses plantes, qui avaient t dracines avec soin, furent
transportes dans la pirogue, que ne quittait pas Cyrus Smith,
toujours absorb dans ses rflexions.

Le reporter, Harbert et Pencroff dbarqurent ainsi plusieurs
fois, tantt sur la rive droite de la Mercy, tantt sur sa rive
gauche. Celle-ci tait moins abrupte, mais celle-l plus boise.
Lingnieur put reconnatre, en consultant sa boussole de poche,
que la direction de la rivire depuis le premier coude tait
sensiblement sud-ouest et nord-est, et presque rectiligne sur une
longueur de trois milles environ. Mais il tait supposable que
cette direction se modifiait plus loin et que la Mercy remontait
au nord-ouest, vers les contreforts du mont Franklin, qui devaient
lalimenter de leurs eaux.

Pendant une de ces excursions, Gdon Spilett parvint  semparer
de deux couples de gallinacs vivants. Ctaient des volatiles 
becs longs et grles,  cous allongs, courts dailes et sans
apparence de queue. Harbert leur donna, avec raison, le nom de
tinamous, et il fut rsolu quon en ferait les premiers htes de
la future basse-cour.

Mais jusqualors les fusils navaient point parl, et la premire
dtonation qui retentit dans cette fort du Far-West fut provoque
par lapparition dun bel oiseau qui ressemblait anatomiquement 
un martin-pcheur.

Je le reconnais! scria Pencroff, et on peut dire que son coup
partit malgr lui.

Que reconnaissez-vous? demanda le reporter.

-- Le volatile qui nous a chapp  notre premire excursion et
dont nous avons donn le nom  cette partie de la fort.

-- Un jacamar! scria Harbert.

Ctait un jacamar, en effet, bel oiseau dont le plumage assez
rude est revtu dun clat mtallique. Quelques grains de plomb
lavaient jet  terre, et Top le rapporta au canot, en mme temps
quune douzaine de touracos-loris, sortes de grimpeurs de la
grosseur dun pigeon, tout peinturlurs de vert, avec une partie
des ailes de couleur cramoisie et une huppe droite festonne dun
liser blanc. Au jeune garon revint lhonneur de ce beau coup de
fusil, et il sen montra assez fier. Les loris faisaient un gibier
meilleur que le jacamar, dont la chair est un peu coriace, mais on
et difficilement persuad  Pencroff quil navait point tu le
roi des volatiles comestibles.

Il tait dix heures du matin, quand la pirogue atteignit un second
coude de la Mercy, environ  cinq milles de son embouchure. On fit
halte en cet endroit pour djeuner, et cette halte,  labri de
grands et beaux arbres, se prolongea pendant une demi-heure.

La rivire mesurait encore soixante  soixante-dix pieds de large,
et son lit cinq  six pieds de profondeur. Lingnieur avait
observ que de nombreux affluents en grossissaient le cours, mais
ce ntaient que de simples rios innavigables. Quant  la fort,
aussi bien sous le nom de bois du Jacamar que sous celui de forts
du Far-West, elle stendait  perte de vue. Nulle part, ni sous
les hautes futaies, ni sous les arbres des berges de la Mercy, ne
se dcelait la prsence de lhomme. Les explorateurs ne purent
trouver une trace suspecte, et il tait vident que jamais la
hache du bcheron navait entaill ces arbres, que jamais le
couteau du pionnier navait tranch ces lianes tendues dun tronc
 lautre, au milieu des broussailles touffues et des longues
herbes. Si quelques naufrags avaient atterri sur lle, ils nen
avaient point encore quitt le littoral, et ce ntait pas sous
cet pais couvert quil fallait chercher les survivants du
naufrage prsum.

Lingnieur manifestait donc une certaine hte datteindre la cte
occidentale de lle Lincoln, distante, suivant son estime, de
cinq milles au moins.

La navigation fut reprise, et bien que, par sa direction actuelle,
la Mercy part courir, non vers le littoral, mais plutt vers le
mont Franklin, il fut dcid que lon se servirait de la pirogue,
tant quelle trouverait assez deau sous sa quille pour flotter.
Ctait  la fois bien des fatigues pargnes, ctait aussi du
temps gagn, car il aurait fallu se frayer un chemin  la hache 
travers les pais fourrs.

Mais bientt le flux manqua tout  fait, soit que la mare
baisst, -- et en effet elle devait baisser  cette heure, -- soit
quelle ne se ft plus sentir  cette distance de lembouchure de
la Mercy. Il fallut donc armer les avirons. Nab et Harbert se
placrent sur leur banc, Pencroff  la godille, et le remontage de
la rivire fut continu.

Il semblait alors que la fort tendait  sclaircir du ct du
Far-West. Les arbres y taient moins presss et se montraient
souvent isols. Mais, prcisment parce quils taient plus
espacs, ils profitaient plus largement de cet air libre et pur
qui circulait autour deux, et ils taient magnifiques. Quels
splendides chantillons de la flore de cette latitude! Certes,
leur prsence et suffi  un botaniste pour quil nommt sans
hsitation le parallle que traversait lle Lincoln!

Des eucalyptus! stait cri Harbert.

Ctaient, en effet, ces superbes vgtaux, les derniers gants de
la zone extra-tropicale, les congnres de ces eucalyptus de
lAustralie et de la Nouvelle-Zlande, toutes deux situes sur la
mme latitude que lle Lincoln. Quelques-uns slevaient  une
hauteur de deux cents pieds. Leur tronc mesurait vingt pieds de
tour  sa base, et leur corce, sillonne par les rseaux dune
rsine parfume, comptait jusqu cinq pouces dpaisseur. Rien de
plus merveilleux, mais aussi de plus singulier, que ces normes
chantillons de la famille des myrtaces, dont le feuillage se
prsentait de profil  la lumire et laissait arriver jusquau sol
les rayons du soleil! Au pied de ces eucalyptus, une herbe frache
tapissait le sol, et du milieu des touffes schappaient des
voles de petits oiseaux, qui resplendissaient dans les jets
lumineux comme des escarboucles ailes.

Voil des arbres! scria Nab, mais sont-ils bons  quelque
chose?

-- Peuh! rpondit Pencroff. Il en doit tre des vgtaux-gants
comme des gants humains. Cela ne sert gure qu se montrer dans
les foires!

-- Je crois que vous faites erreur, Pencroff, rpondit Gdon
Spilett, et que le bois deucalyptus commence  tre employ trs
avantageusement dans lbnisterie.

-- Et jajouterai, dit le jeune garon, que ces eucalyptus
appartiennent  une famille qui comprend bien des membres utiles:
le goyavier, qui donne les goyaves; le giroflier, qui produit les
clous de girofle; le grenadier, qui porte les grenades; l
eugenia cauliflora, dont les fruits servent  la fabrication
dun vin passable; le myrte ugni, qui contient une excellente
liqueur alcoolique; le myrte caryophyllus, dont lcorce forme
une cannelle estime; l eugenia pimenta, do vient le piment
de la Jamaque; le myrte commun, dont les baies peuvent remplacer
le poivre; l eucalyptus robusta, qui produit une sorte de manne
excellente; l eucalyptus gunei, dont la sve se transforme en
bire par la fermentation; enfin tous ces arbres connus sous le
nom darbres de vie ou bois de fer, qui appartiennent  cette
famille des myrtaces, dont on compte quarante-six genres et
treize cents espces!

On laissait aller le jeune garon, qui dbitait avec beaucoup
dentrain sa petite leon de botanique.

Cyrus Smith lcoutait en souriant, et Pencroff avec un sentiment
de fiert impossible  rendre.

Bien, Harbert, rpondit Pencroff, mais joserais jurer que tous
ces chantillons utiles que vous venez de citer ne sont point des
gants comme ceux-ci!

-- En effet, Pencroff.

-- Cela vient donc  lappui de ce que jai dit, rpliqua le
marin,  savoir: que les gants ne sont bons  rien!

-- Cest ce qui vous trompe, Pencroff, dit alors lingnieur, et
prcisment ces gigantesques eucalyptus qui nous abritent sont
bons  quelque chose.

-- Et  quoi donc?

--  assainir le pays quils habitent. -- savez-vous comment on
les appelle dans lAustralie et la Nouvelle-Zlande?

-- Non, Monsieur Cyrus.

-- On les appelle les arbres  fivre.

-- Parce quils la donnent?

-- Non, parce quils lempchent!

-- Bien. Je vais noter cela, dit le reporter.

-- Notez donc, mon cher Spilett, car il parat prouv que la
prsence des eucalyptus suffit  neutraliser les miasmes
paludens. On a essay de ce prservatif naturel dans certaines
contres du midi de lEurope et du nord de lAfrique, dont le sol
tait absolument malsain, et qui ont vu ltat sanitaire de leurs
habitants samliorer peu  peu. Plus de fivres intermittentes
dans les rgions que recouvrent les forts de ces myrtaces. Ce
fait est maintenant hors de doute, et cest une heureuse
circonstance pour nous autres, colons de lle Lincoln.

-- Ah! Quelle le! Quelle le bnie! scria Pencroff! Je vous le
dis, il ne lui manque rien... Si ce nest...

-- Cela viendra, Pencroff, cela se trouvera, rpondit lingnieur;
mais reprenons notre navigation, et poussons aussi loin que la
rivire pourra porter notre pirogue!

Lexploration continua donc, pendant deux milles au moins, au
milieu dune contre couverte deucalyptus, qui dominaient tous
les bois de cette portion de lle. Lespace quils couvraient
stendait hors des limites du regard de chaque ct de la Mercy,
dont le lit, assez sinueux, se creusait alors entre de hautes
berges verdoyantes. Ce lit tait souvent obstru de hautes herbes
et mme de roches aigus qui rendaient la navigation assez
pnible. Laction des rames en fut gne, et Pencroff dut pousser
avec une perche. On sentait aussi que le fond montait peu  peu,
et que le moment ntait pas loign o le canot, faute deau,
serait oblig de sarrter. Dj le soleil dclinait  lhorizon
et projetait sur le sol les ombres dmesures des arbres. Cyrus
Smith, voyant quil ne pourrait atteindre dans cette journe la
cte occidentale de lle, rsolut de camper  lendroit mme o,
faute deau, la navigation serait forcment arrte. Il estimait
quil devait tre encore  cinq ou six milles de la cte, et cette
distance tait trop grande pour quil tentt de la franchir
pendant la nuit au milieu de ces bois inconnus.

Lembarcation fut donc pousse sans relche  travers la fort,
qui peu  peu se refaisait plus paisse et semblait plus habite
aussi, car, si les yeux du marin ne le tromprent pas, il crut
apercevoir des bandes de singes qui couraient sous les taillis.
Quelquefois mme, deux ou trois de ces animaux sarrtrent 
quelque distance du canot et regardrent les colons sans
manifester aucune terreur, comme si, voyant des hommes pour la
premire fois, ils navaient pas encore appris  les redouter. Il
et t facile dabattre ces quadrumanes  coups de fusil, mais
Cyrus Smith sopposa  ce massacre inutile qui tentait un peu
lenrag Pencroff. Dailleurs, ctait prudent, car ces singes,
vigoureux, dous dune extrme agilit, pouvaient tre
redoutables, et mieux valait ne point les provoquer par une
agression parfaitement inopportune.

Il est vrai que le marin considrait le singe au point de vue
purement alimentaire, et, en effet, ces animaux, qui sont
uniquement herbivores, forment un gibier excellent; mais, puisque
les provisions abondaient, il tait inutile de dpenser les
munitions en pure perte.

Vers quatre heures, la navigation de la Mercy devint trs
difficile, car son cours tait obstru de plantes aquatiques et de
roches. Les berges slevaient de plus en plus, et dj le lit de
la rivire se creusait entre les premiers contreforts du mont
Franklin. Ses sources ne pouvaient donc tre loignes,
puisquelles salimentaient de toutes les eaux des pentes
mridionales de la montagne.

Avant un quart dheure, dit le marin, nous serons forcs de nous
arrter, Monsieur Cyrus.

-- Eh bien, nous nous arrterons, Pencroff, et nous organiserons
un campement pour la nuit.

--  quelle distance pouvons-nous tre de Granite-House? demanda
Harbert.

--  sept milles  peu prs, rpondit lingnieur, mais en tenant
compte, toutefois, des dtours de la rivire, qui nous ont ports
dans le nord-ouest.

-- Continuons-nous  aller en avant? demanda le reporter.

-- Oui, et aussi longtemps que nous pourrons le faire, rpondit
Cyrus Smith. Demain, au point du jour, nous abandonnerons le
canot, nous franchirons en deux heures, jespre, la distance qui
nous spare de la cte, et nous aurons la journe presque tout
entire pour explorer le littoral.

-- En avant! rpondit Pencroff.

Mais bientt la pirogue racla le fond caillouteux de la rivire,
dont la largeur alors ne dpassait pas vingt pieds. Un pais
berceau de verdure sarrondissait au-dessus de son lit et
lenveloppait dune demi-obscurit. On entendait aussi le bruit
assez accentu dune chute deau, qui indiquait,  quelques cents
pas en amont, la prsence dun barrage naturel.

Et, en effet,  un dernier dtour de la rivire, une cascade
apparut  travers les arbres. Le canot heurta le fond du lit, et,
quelques instants aprs, il tait amarr  un tronc, prs de la
rive droite.

Il tait cinq heures environ. Les derniers rayons du soleil se
glissaient sous lpaisse ramure et frappaient obliquement la
petite chute, dont lhumide poussire resplendissait des couleurs
du prisme. Au del, le lit de la Mercy disparaissait sous les
taillis, o il salimentait  quelque source cache. Les divers
rios qui affluaient sur son parcours en faisaient plus bas une
vritable rivire, mais alors ce ntait plus quun ruisseau
limpide et sans profondeur.

On campa en cet endroit mme, qui tait charmant. Les colons
dbarqurent, et un feu fut allum sous un bouquet de larges
micocouliers, entre les branches desquels Cyrus Smith et ses
compagnons eussent, au besoin, trouv un refuge pour la nuit.

Le souper fut bientt dvor, car on avait faim, et il ne fut plus
question que de dormir. Mais, quelques rugissements de nature
suspecte stant fait entendre avec la tombe du jour, le foyer
fut aliment pour la nuit, de manire  protger les dormeurs de
ses flammes ptillantes. Nab et Pencroff veillrent mme  tour de
rle et npargnrent pas le combustible. Peut-tre ne se
tromprent-ils pas, lorsquils crurent voir quelques ombres
danimaux errer autour du campement, soit sous le taillis, soit
entre les ramures; mais la nuit se passa sans accident, et le
lendemain, 31 octobre,  cinq heures du matin, tous taient sur
pied, prts  partir.

CHAPITRE IV

Ce fut  six heures du matin que les colons, aprs un premier
djeuner, se remirent en route, avec lintention de gagner par le
plus court la cte occidentale de lle. En combien de temps
pourraient-ils latteindre? Cyrus Smith avait dit en deux heures,
mais cela dpendait videmment de la nature des obstacles qui se
prsenteraient. Cette partie du Far-West paraissait serre de
bois, comme et t un immense taillis compos dessences
extrmement varies. Il tait donc probable quil faudrait se
frayer une voie  travers les herbes, les broussailles, les
lianes, et marcher la hache  la main, -- et le fusil aussi, sans
doute, si on sen rapportait aux cris de fauves entendus dans la
nuit.

La position exacte du campement avait pu tre dtermine par la
situation du mont Franklin, et, puisque le volcan se relevait dans
le nord  une distance de moins de trois milles, il ne sagissait
que de prendre une direction rectiligne vers le sud-ouest pour
atteindre la cte occidentale.

On partit, aprs avoir soigneusement assur lamarrage de la
pirogue. Pencroff et Nab emportaient des provisions qui devaient
suffire  nourrir la petite troupe pendant deux jours au moins.

Il ntait plus question de chasser, et lingnieur recommanda
mme  ses compagnons dviter toute dtonation intempestive, afin
de ne point signaler leur prsence aux environs du littoral.

Les premiers coups de hache furent donns dans les broussailles,
au milieu de buissons de lentisques, un peu au-dessus de la
cascade, et, sa boussole  la main, Cyrus Smith indiqua la route 
suivre.

La fort se composait alors darbres dont la plupart avaient t
dj reconnus aux environs du lac et du plateau de Grande-vue.
Ctaient des dodars, des douglas, des casuarinas, des gommiers,
des eucalyptus, des dragonniers, des hibiscus, des cdres et
autres essences, gnralement de taille mdiocre, car leur nombre
avait nui  leur dveloppement. Les colons ne purent donc avancer
que lentement sur cette route quils se frayaient en marchant, et
qui, dans la pense de lingnieur, devrait tre relie plus tard
 celle du Creek-Rouge. Depuis leur dpart, les colons
descendaient les basses rampes qui constituaient le systme
orographique de lle, et sur un terrain trs sec, mais dont la
luxuriante vgtation laissait pressentir soit la prsence dun
rseau hydrographique  lintrieur du sol, soit le cours prochain
de quelque ruisseau.

Toutefois, Cyrus Smith ne se souvenait pas, lors de son excursion
au cratre, davoir reconnu dautre cours deau que ceux du Creek-
Rouge et de la Mercy.

Pendant les premires heures de lexcursion, on revit des bandes
de singes qui semblaient marquer le plus vif tonnement  la vue
de ces hommes, dont laspect tait nouveau pour eux. Gdon
Spilett demandait plaisamment si ces agiles et robustes
quadrumanes ne les considraient pas, ses compagnons et lui, comme
des frres dgnrs! Et franchement, de simples pitons,  chaque
pas gns par les broussailles, empchs par les lianes, barrs
par les troncs darbres, ne brillaient pas auprs de ces souples
animaux, qui bondissaient de branche en branche et que rien
narrtait dans leur marche. Ces singes taient nombreux, mais,
trs heureusement, ils ne manifestrent aucune disposition
hostile.

On vit aussi quelques sangliers, des agoutis, des kangourous et
autres rongeurs, et deux ou trois koulas, auxquels Pencroff et
volontiers adress quelques charges de plomb.

Mais, disait-il, la chasse nest pas ouverte. Gambadez donc, mes
amis, sautez et volez en paix! Nous vous dirons deux mots au
retour!

 neuf heures et demie du matin, la route, qui portait directement
dans le sud-ouest, se trouva tout  coup barre par un cours deau
inconnu, large de trente  quarante pieds, et dont le courant vif,
provoqu par la pente de son lit et bris par des roches
nombreuses, se prcipitait avec de rudes grondements.

Ce creek tait profond et clair, mais il et t absolument
innavigable.

Nous voil coups! scria Nab.

-- Non, rpondit Harbert, ce nest quun ruisseau, et nous saurons
bien le passer  la nage.

--  quoi bon, rpondit Cyrus Smith. Il est vident que ce creek
court  la mer. Restons sur sa rive gauche, suivons sa berge, et
je serai bien tonn sil ne nous mne pas trs promptement  la
cte. En route!

-- Un instant, dit le reporter. Et le nom de ce creek, mes amis?
Ne laissons pas notre gographie incomplte.

-- Juste! dit Pencroff.

-- Nomme-le, mon enfant, dit lingnieur en sadressant au jeune
garon.

-- Ne vaut-il pas mieux attendre que nous layons reconnu jusqu
son embouchure? fit observer Harbert.

-- Soit, rpondit Cyrus Smith. Suivons-le donc sans nous arrter.

-- Un instant encore! dit Pencroff.

-- Quy a-t-il? demanda le reporter.

-- Si la chasse est dfendue, la pche est permise, je suppose,
dit le marin.

-- Nous navons pas de temps  perdre, rpondit lingnieur.

-- Oh! cinq minutes! rpliqua Pencroff. Je ne vous demande que
cinq minutes dans lintrt de notre djeuner!

Et Pencroff, se couchant sur la berge, plongea ses bras dans les
eaux vives et fit bientt sauter quelques douzaines de belles
crevisses qui fourmillaient entre les roches.

Voil qui sera bon! scria Nab, en venant en aide au marin.

-- Quand je vous dis quexcept du tabac, il y a de tout dans
cette le! murmura Pencroff avec un soupir.

Il ne fallut pas cinq minutes pour faire une pche miraculeuse,
car les crevisses pullulaient dans le creek. De ces crustacs,
dont le test prsentait une couleur bleu cobalt, et qui portaient
un rostre arm dune petite dent, on remplit un sac, et la route
fut reprise. Depuis quils suivaient la berge de ce nouveau cours
deau, les colons marchaient plus facilement et plus rapidement.
Dailleurs, les rives taient vierges de toute empreinte humaine.
De temps en temps, on relevait quelques traces laisses par des
animaux de grande taille, qui venaient habituellement se
dsaltrer  ce ruisseau, mais rien de plus, et ce ntait pas
encore dans cette partie du Far-West que le pcari avait reu le
grain de plomb qui cotait une mchelire  Pencroff.

Cependant, en considrant ce rapide courant qui fuyait vers la
mer, Cyrus Smith fut amen  supposer que ses compagnons et lui
taient beaucoup plus loin de la cte occidentale quils ne le
croyaient. Et, en effet,  cette heure, la mare montait sur le
littoral et aurait d rebrousser le cours du creek, si son
embouchure net t qu quelques milles seulement.

Or, cet effet ne se produisait pas, et le fil de leau suivait la
pente naturelle du lit. Lingnieur dut donc tre trs tonn, et
il consulta frquemment sa boussole, afin de sassurer que quelque
crochet de la rivire ne le ramenait pas  lintrieur du Far-
West.

Cependant, le creek slargissait peu  peu, et ses eaux
devenaient moins tumultueuses. Les arbres de sa rive droite
taient aussi presss que ceux de sa rive gauche, et il tait
impossible  la vue de stendre au del; mais ces masses boises
taient certainement dsertes, car Top naboyait pas, et
lintelligent animal net pas manqu de signaler la prsence de
tout tranger dans le voisinage du cours deau.

 dix heures et demie,  la grande surprise de Cyrus Smith,
Harbert, qui stait port un peu en avant, sarrtait soudain et
scriait: La mer!

Et quelques instants aprs, les colons, arrts sur la lisire de
la fort, voyaient le rivage occidental de lle se dvelopper
sous leurs yeux.

Mais quel contraste entre cette cte et la cte est, sur laquelle
le hasard les avait dabord jets! Plus de muraille de granit,
aucun cueil au large, pas mme une grve de sable. La fort
formait le littoral, et ses derniers arbres, battus par les lames,
se penchaient sur les eaux. Ce ntait point un littoral, tel que
le fait habituellement la nature, soit en tendant de vastes tapis
de sable, soit en groupant des roches, mais une admirable lisire
faite des plus beaux arbres du monde. La berge tait surleve de
manire  dominer le niveau des plus grandes mers, et sur tout ce
sol luxuriant, support par une base de granit, les splendides
essences forestires semblaient tre aussi solidement implantes
que celles qui se massaient  lintrieur de lle.

Les colons se trouvaient alors  lchancrure dune petite crique
sans importance, qui net mme pas pu contenir deux ou trois
barques de pche, et qui servait de goulot au nouveau creek; mais,
disposition curieuse, ses eaux, au lieu de se jeter  la mer par
une embouchure  pente douce, tombaient dune hauteur de plus de
quarante pieds, -- ce qui expliquait pourquoi,  lheure o le
flot montait, il ne stait point fait sentir en amont du creek.
En effet, les mares du Pacifique, mme  leur maximum
dlvation, ne devaient jamais atteindre le niveau de la rivire,
dont le lit formait un bief suprieur, et des millions dannes,
sans doute, scouleraient encore avant que les eaux eussent rong
ce radier de granit et creus une embouchure praticable. Aussi,
dun commun accord, donna-t-on  ce cours deau le nom de rivire
de la chute (falls-river). Au del, vers le nord, la lisire,
forme par la fort, se prolongeait sur un espace de deux milles
environ; puis les arbres se rarfiaient, et, au del, des hauteurs
trs pittoresques se dessinaient suivant une ligne presque droite,
qui courait nord et sud. Au contraire, dans toute la portion du
littoral comprise entre la rivire de la chute et le promontoire
du Reptile, ce ntait que masses boises, arbres magnifiques, les
uns droits, les autres penchs, dont la longue ondulation de la
mer venait baigner les racines. Or, ctait vers ce ct, cest--
dire sur toute la presqule Serpentine, que lexploration devait
tre continue, car cette partie du littoral offrait des refuges
que lautre, aride et sauvage, et videmment refuss  des
naufrags, quels quils fussent.

Le temps tait beau et clair, et du haut dune falaise, sur
laquelle Nab et Pencroff disposrent le djeuner, le regard
pouvait stendre au loin.

Lhorizon tait parfaitement net, et il ny avait pas une voile au
large. Sur tout le littoral, aussi loin que la vue pouvait
atteindre, pas un btiment, pas mme une pave. Mais lingnieur
ne se croirait bien fix  cet gard que lorsquil aurait explor
la cte jusqu lextrmit mme de la presqule Serpentine.

Le djeuner fut expdi rapidement, et,  onze heures et demie,
Cyrus Smith donna le signal du dpart. Au lieu de parcourir, soit
larte dune falaise, soit une grve de sable, les colons durent
suivre le couvert des arbres, de manire  longer le littoral.

La distance qui sparait lembouchure de la rivire de la chute du
promontoire du Reptile tait de douze milles environ. En quatre
heures, sur une grve praticable, et sans se presser, les colons
auraient pu franchir cette distance; mais il leur fallut le double
de ce temps pour atteindre leur but, car les arbres  tourner, les
broussailles  couper, les lianes  rompre, les arrtaient sans
cesse, et des dtours si multiplis allongeaient singulirement
leur route.

Du reste, il ny avait rien qui tmoignt dun naufrage rcent sur
ce littoral. Il est vrai, ainsi que le fit observer Gdon
Spilett, que la mer avait pu tout entraner au large, et quil ne
fallait pas conclure, de ce quon nen trouvait plus aucune trace,
quun navire net pas t jet  la cte sur cette partie de
lle Lincoln.

Le raisonnement du reporter tait juste, et, dailleurs,
lincident du grain de plomb prouvait dune faon irrcusable que,
depuis trois mois au plus, un coup de fusil avait t tir dans
lle.

Il tait dj cinq heures, et lextrmit de la presqule
Serpentine se trouvait encore  deux milles de lendroit alors
occup par les colons. Il tait vident quaprs avoir atteint le
promontoire du Reptile, Cyrus Smith et ses compagnons nauraient
plus le temps de revenir, avant le coucher du soleil, au campement
qui avait t tabli prs des sources de la Mercy. De l,
ncessit de passer la nuit au promontoire mme. Mais les
provisions ne manquaient pas, et ce fut heureux, car le gibier de
poil ne se montrait plus sur cette lisire, qui ntait quun
littoral, aprs tout. Au contraire, les oiseaux y fourmillaient,
jacamars, couroucous, tragopans, ttras, loris, perroquets,
kakatos, faisans, pigeons et cent autres. Pas un arbre qui net
un nid, pas un nid qui ne ft rempli de battements dailes!

Vers sept heures du soir, les colons, harasss de fatigue,
arrivrent au promontoire du Reptile, sorte de volute trangement
dcoupe sur la mer. Ici finissait la fort riveraine de la
presqule, et le littoral, dans toute la partie sud, reprenait
laspect accoutum dune cte, avec ses rochers, ses rcifs et ses
grves. Il tait donc possible quun navire dsempar se ft mis
au plein sur cette portion de lle, mais la nuit venait, et il
fallut remettre lexploration au lendemain.

Pencroff et Harbert se htrent aussitt de chercher un endroit
propice pour y tablir un campement. Les derniers arbres de la
fort du Far-West venaient mourir  cette pointe, et, parmi eux,
le jeune garon reconnut dpais bouquets de bambous.

Bon! dit-il, voil une prcieuse dcouverte.

-- Prcieuse? rpondit Pencroff.

-- Sans doute, reprit Harbert. Je ne te dirai point, Pencroff, que
lcorce de bambou, dcoupe en latte flexible, sert  faire des
paniers ou des corbeilles; que cette corce, rduite en pte et
macre, sert  la fabrication du papier de Chine; que les tiges
fournissent, suivant leur grosseur, des cannes, des tuyaux de
pipe, des conduites pour les eaux; que les grands bambous forment
dexcellents matriaux de construction, lgers et solides, et qui
ne sont jamais attaqus par les insectes. Je najouterai mme pas
quen sciant les entre-noeuds de bambous et en conservant pour le
fond une portion de la cloison transversale qui forme le noeud, on
obtient ainsi des vases solides et commodes qui sont fort en usage
chez les chinois! Non! Cela ne te satisferait point. Mais...

-- Mais?...

-- Mais je tapprendrai, si tu lignores, que, dans lInde, on
mange ces bambous en guise dasperges.

-- Des asperges de trente pieds! scria le marin. Et elles sont
bonnes?

-- Excellentes, rpondit Harbert. Seulement, ce ne sont point des
tiges de trente pieds que lon mange, mais bien de jeunes pousses
de bambous.

-- Parfait, mon garon, parfait! rpondit Pencroff.

-- Jajouterai aussi que la moelle des tiges nouvelles, confite
dans du vinaigre, forme un condiment trs apprci.

-- De mieux en mieux, Harbert.

-- Et enfin que ces bambous exsudent entre leurs noeuds une
liqueur sucre, dont on peut faire une trs agrable boisson.

-- Est-ce tout? demanda le marin.

-- Cest tout!

-- Et a ne se fume pas, par hasard?

-- a ne se fume pas, mon pauvre Pencroff!

Harbert et le marin neurent pas  chercher longtemps un
emplacement favorable pour passer la nuit. Les rochers du rivage -
- trs diviss, car ils devaient tre violemment battus par la mer
sous linfluence des vents du sud-ouest -- prsentaient des
cavits qui devaient leur permettre de dormir  labri des
intempries de lair. Mais, au moment o ils se disposaient 
pntrer dans une de ces excavations, de formidables rugissements
les arrtrent.

En arrire! scria Pencroff. Nous navons que du petit plomb
dans nos fusils, et des btes qui rugissent si bien sen
soucieraient comme dun grain de sel!

Et le marin, saisissant Harbert par le bras, lentrana  labri
des roches, au moment o un magnifique animal se montrait 
lentre de la caverne.

Ctait un jaguar, dune taille au moins gale  celle de ses
congnres dAsie, cest--dire quil mesurait plus de cinq pieds
de lextrmit de la tte  la naissance de la queue. Son pelage
fauve tait relev par plusieurs ranges de taches noires
rgulirement ocelles et tranchait avec le poil blanc de son
ventre. Harbert reconnut l ce froce rival du tigre, bien
autrement redoutable que le couguar, qui nest que le rival du
loup!

Le jaguar savana et regarda autour de lui, le poil hriss,
loeil en feu, comme sil net pas senti lhomme pour la premire
fois. En ce moment, le reporter tournait les hautes roches, et
Harbert, simaginant quil navait pas aperu le jaguar, allait
slancer vers lui; mais Gdon Spilett lui fit un signe de la
main et continua de marcher. Il nen tait pas  son premier
tigre, et, savanant jusqu dix pas de lanimal, il demeura
immobile, la carabine  lpaule, sans quun de ses muscles
tressaillt.

Le jaguar, ramass sur lui-mme, fondit sur le chasseur, mais, au
moment o il bondissait, une balle le frappait entre les deux
yeux, et il tombait mort.

Harbert et Pencroff se prcipitrent vers le jaguar. Nab et Cyrus
Smith accoururent de leur ct, et ils restrent quelques instants
 contempler lanimal, tendu sur le sol, dont la magnifique
dpouille ferait lornement de la grande salle de Granite-House.

Ah! Monsieur Spilett! Que je vous admire et que je vous envie!
scria Harbert dans un accs denthousiasme bien naturel.

-- Bon! mon garon, rpondit le reporter, tu en aurais fait
autant.

-- Moi! un pareil sang-froid! ...

-- Figure-toi, Harbert, quun jaguar est un livre, et tu le
tireras le plus tranquillement du monde.

-- Voil! rpondit Pencroff. Ce nest pas plus malin que cela!

-- Et maintenant, dit Gdon Spilett, puisque ce jaguar a quitt
son repaire, je ne vois pas, mes amis, pourquoi nous ne
loccuperions pas pendant la nuit?

-- Mais dautres peuvent revenir! dit Pencroff.

-- Il suffira dallumer un feu  lentre de la caverne, dit le
reporter, et ils ne se hasarderont pas  en franchir le seuil.

--  la maison des jaguars, alors! rpondit le marin en tirant
aprs lui le cadavre de lanimal.

Les colons se dirigrent vers le repaire abandonn, et l, tandis
que Nab dpouillait le jaguar, ses compagnons entassrent sur le
seuil une grande quantit de bois sec, que la fort fournissait
abondamment.

Mais Cyrus Smith, ayant aperu le bouquet de bambous, alla en
couper une certaine quantit, quil mla au combustible du foyer.

Cela fait, on sinstalla dans la grotte, dont le sable tait
jonch dossements; les armes furent charges  tout hasard, pour
le cas dune agression subite; on soupa, et puis, le moment de
prendre du repos tant venu, le feu fut mis au tas de bois empil
 lentre de la caverne. Aussitt, une vritable ptarade
dclater dans lair! Ctaient les bambous, atteints par la
flamme, qui dtonaient comme des pices dartifice!

Rien que ce fracas et suffi  pouvanter les fauves les plus
audacieux!

Et ce moyen de provoquer de vives dtonations, ce ntait pas
lingnieur qui lavait invent, car, suivant Marco Polo, les
tartares, depuis bien des sicles, lemploient avec succs pour
loigner de leurs campements les fauves redoutables de lAsie
centrale.

CHAPITRE V

Cyrus Smith et ses compagnons dormirent comme dinnocentes
marmottes dans la caverne que le jaguar avait si poliment laisse
 leur disposition. Au soleil levant, tous taient sur le rivage,
 lextrmit mme du promontoire, et leurs regards se portaient
encore vers cet horizon, qui tait visible sur les deux tiers de
sa circonfrence. Une dernire fois, lingnieur put constater
quaucune voile, aucune carcasse de navire napparaissaient sur la
mer, et la longue-vue ny put dcouvrir aucun point suspect.

Rien, non plus, sur le littoral, du moins dans la partie
rectiligne qui formait la cte sud du promontoire sur une longueur
de trois milles, car, au del, une chancrure des terres
dissimulait le reste de la cte, et mme, de lextrmit de la
presqule Serpentine, on ne pouvait apercevoir le cap Griffe,
cach par de hautes roches.

Restait donc le rivage mridional de lle  explorer. Or,
tenterait-on dentreprendre immdiatement cette exploration et lui
consacrerait-on cette journe du 2 novembre?

Ceci ne rentrait pas dans le projet primitif. En effet, lorsque la
pirogue fut abandonne aux sources de la Mercy, il avait t
convenu quaprs avoir observ la cte ouest, on reviendrait la
reprendre, et que lon retournerait  Granite-House par la route
de la Mercy. Cyrus Smith croyait alors que le rivage occidental
pouvait offrir refuge, soit  un btiment en dtresse, soit  un
navire en cours rgulier de navigation; mais, du moment que ce
littoral ne prsentait aucun atterrage, il fallait chercher sur
celui du sud de lle ce quon navait pu trouver sur celui de
louest.

Ce fut Gdon Spilett qui proposa de continuer lexploration, de
manire que la question du naufrage prsum ft compltement
rsolue, et il demanda  quelle distance pouvait se trouver le cap
Griffe de lextrmit de la presqule.

 trente milles environ, rpondit lingnieur, si nous tenons
compte des courbures de la cte.

-- Trente milles! Reprit Gdon Spilett. Ce sera une forte journe
de marche. Nanmoins, je pense que nous devons revenir  Granite-
House en suivant le rivage du sud.

-- Mais, fit observer Harbert, du cap Griffe  Granite-House, il
faudra encore compter dix milles, au moins.

-- Mettons quarante milles en tout, rpondit le reporter, et
nhsitons pas  les faire. Au moins, nous observerons ce littoral
inconnu, et nous naurons pas  recommencer cette exploration.

-- Trs juste, dit alors Pencroff. Mais la pirogue?

-- La pirogue est reste seule pendant un jour aux sources de la
Mercy, rpondit Gdon Spilett, elle peut bien y rester deux
jours! Jusqu prsent, nous ne pouvons gure dire que lle soit
infeste de voleurs!

-- Cependant, dit le marin, quand je me rappelle lhistoire de la
tortue, je nai pas plus de confiance quil ne faut.

-- La tortue! La tortue! rpondit le reporter. Ne savez-vous pas
que cest la mer qui la retourne?

-- Qui sait? Murmura lingnieur.

-- Mais... dit Nab.

Nab avait quelque chose  dire, cela tait vident, car il ouvrait
la bouche pour parler et ne parlait pas.

Que veux-tu dire, Nab? Lui demanda lingnieur.

-- Si nous retournons par le rivage jusquau cap Griffe, rpondit
Nab, aprs avoir doubl ce cap, nous serons barrs...

-- Par la Mercy! En effet, rpondit Harbert, et nous naurons ni
pont, ni bateau pour la traverser!

-- Bon, Monsieur Cyrus, rpondit Pencroff, avec quelques troncs
flottants, nous ne serons pas gns de passer cette rivire!

-- Nimporte, dit Gdon Spilett, il sera utile de construire un
pont, si nous voulons avoir un accs facile dans le Far-West!

-- Un pont! scria Pencroff! Eh bien, est-ce que M Smith nest
pas ingnieur de son tat? Mais il nous fera un pont, quand nous
voudrons avoir un pont! Quant  vous transporter ce soir sur
lautre rive de la Mercy, et cela sans mouiller un fil de vos
vtements, je men charge. Nous avons encore un jour de vivres,
cest tout ce quil nous faut, et, dailleurs, le gibier ne fera
peut-tre pas dfaut aujourdhui comme hier. En route!

La proposition du reporter, trs vivement soutenue par le marin,
obtint lapprobation gnrale, car chacun tenait  en finir avec
ses doutes, et,  revenir par le cap Griffe, lexploration serait
complte. Mais il ny avait pas une heure  perdre, car une tape
de quarante milles tait longue, et il ne fallait pas compter
atteindre Granite-House avant la nuit.

 six heures du matin, la petite troupe se mit donc en route. En
prvision de mauvaises rencontres, animaux  deux ou  quatre
pattes, les fusils furent chargs  balle, et Top, qui devait
ouvrir la marche, reut ordre de battre la lisire de la fort.

 partir de lextrmit du promontoire qui formait la queue de la
presqule, la cte sarrondissait sur une distance de cinq
milles, qui fut rapidement franchie, sans que les plus minutieuses
investigations eussent relev la moindre trace dun dbarquement
ancien ou rcent, ni une pave, ni un reste de campement, ni les
cendres dun feu teint, ni une empreinte de pas!

Les colons, arrivs  langle sur lequel la courbure finissait
pour suivre la direction nord-est en formant la baie Washington,
purent alors embrasser du regard le littoral sud de lle dans
toute son tendue.  vingt-cinq milles, la cte se terminait par
le cap Griffe, qui sestompait  peine dans la brume du matin, et
quun phnomne de mirage rehaussait, comme sil et t suspendu
entre la terre et leau. Entre la place occupe par les colons et
le fond de limmense baie, le rivage se composait, dabord, dune
large grve trs unie et trs plate, borde dune lisire darbres
en arrire-plan; puis, ensuite, le littoral, devenu fort
irrgulier, projetait des pointes aigus en mer, et enfin quelques
roches noirtres saccumulaient dans un pittoresque dsordre pour
finir au cap Griffe.

Tel tait le dveloppement de cette partie de lle, que les
explorateurs voyaient pour la premire fois, et quils
parcoururent dun coup doeil, aprs stre arrts un instant.

Un navire qui se mettrait ici au plein, dit alors Pencroff,
serait invitablement perdu. Des bancs de sable, qui se prolongent
au large, et plus loin, des cueils! Mauvais parages!

-- Mais au moins, il resterait quelque chose de ce navire, fit
observer le reporter.

-- Il en resterait des morceaux de bois sur les rcifs, et rien
sur les sables, rpondit le marin.

-- Pourquoi donc?

-- Parce que ces sables, plus dangereux encore que les roches,
engloutissent tout ce qui sy jette, et que quelques jours
suffisent pour que la coque dun navire de plusieurs centaines de
tonneaux y disparaisse entirement!

-- Ainsi, Pencroff, demanda lingnieur, si un btiment stait
perdu sur ces bancs, il ny aurait rien dtonnant  ce quil ny
en et plus maintenant aucune trace?

-- Non, Monsieur Smith, avec laide du temps ou de la tempte.
Toutefois, il serait surprenant, mme dans ce cas, que des dbris
de mture, des espars neussent pas t jets sur le rivage, au
del des atteintes de la mer.

-- Continuons donc nos recherches, rpondit Cyrus Smith.

 une heure aprs midi, les colons taient arrivs au fond de la
baie Washington, et,  ce moment, ils avaient franchi une distance
de vingt milles.

On fit halte pour djeuner.

L commenait une cte irrgulire, bizarrement dchiquete et
couverte par une longue ligne de ces cueils qui succdaient aux
bancs de sable, et que la mare, tale en ce moment, ne devait pas
tarder  dcouvrir. On voyait les souples ondulations de la mer,
brises aux ttes de rocs, sy dvelopper en longues franges
cumeuses. De ce point jusquau cap Griffe, la grve tait peu
spacieuse et resserre entre la lisire des rcifs et celle de la
fort.

La marche allait donc devenir plus difficile, car dinnombrables
roches boules encombraient le rivage.

La muraille de granit tendait aussi  sexhausser de plus en plus,
et, des arbres qui la couronnaient en arrire, on ne pouvait voir
que les cimes verdoyantes, quaucun souffle nanimait.

Aprs une demi-heure de repos, les colons se remirent en route, et
leurs yeux ne laissrent pas un point inobserv des rcifs et de
la grve. Pencroff et Nab saventurrent mme au milieu des
cueils, toutes les fois quun objet attirait leur regard. Mais
dpave, point, et ils taient tromps par quelque conformation
bizarre des roches. Ils purent constater, toutefois, que les
coquillages comestibles abondaient sur cette plage, mais elle ne
pourrait tre fructueusement exploite que lorsquune
communication aurait t tablie entre les deux rives de la Mercy,
et aussi quand les moyens de transport seraient perfectionns.

Ainsi donc, rien de ce qui avait rapport au naufrage prsum
napparaissait sur ce littoral, et cependant un objet de quelque
importance, la coque dun btiment par exemple, et t visible
alors, ou ses dbris eussent t ports au rivage, comme lavait
t cette caisse, trouve  moins de vingt milles de l. Mais il
ny avait rien.

Vers trois heures, Cyrus Smith et ses compagnons arrivrent  une
troite crique bien ferme,  laquelle naboutissait aucun cours
deau. Elle formait un vritable petit port naturel, invisible du
large, auquel aboutissait une troite passe, que les cueils
mnageaient entre eux. Au fond de cette crique, quelque violente
convulsion avait dchir la lisire rocheuse, et une coupe,
vide en pente douce, donnait accs au plateau suprieur, qui
pouvait tre situ  moins de dix milles du cap Griffe, et, par
consquent,  quatre milles en droite ligne du plateau de Grande-
vue.

Gdon Spilett proposa  ses compagnons de faire halte en cet
endroit. On accepta, car la marche avait aiguis lapptit de
chacun, et, bien que ce ne ft pas lheure du dner, personne ne
refusa de se rconforter dun morceau de venaison. Ce lunch devait
permettre dattendre le souper  Granite-House. Quelques minutes
aprs, les colons, assis au pied dun magnifique bouquet de pins
maritimes, dvoraient les provisions que Nab avait tires de son
havre-sac.

Lendroit tait lev de cinquante  soixante pieds au-dessus du
niveau de la mer. Le rayon de vue tait donc assez tendu, et,
passant par-dessus les dernires roches du cap, il allait se
perdre jusque dans la baie de lUnion. Mais ni llot, ni le
plateau de Grande-vue ntaient visibles et ne pouvaient ltre
alors, car le relief du sol et le rideau des grands arbres
masquaient brusquement lhorizon du nord.

Inutile dajouter que, malgr ltendue de mer que les
explorateurs pouvaient embrasser, et bien que la lunette de
lingnieur et parcouru point  point toute cette ligne
circulaire sur laquelle se confondaient le ciel et leau, aucun
navire ne fut aperu. De mme, sur toute cette partie du littoral
qui restait encore  explorer, la lunette fut promene avec le
mme soin depuis la grve jusquaux rcifs, et aucune pave
napparut dans le champ de linstrument.

Allons, dit Gdon Spilett, il faut en prendre son parti et se
consoler en pensant que nul ne viendra nous disputer la possession
de lle Lincoln!

-- Mais enfin, ce grain de plomb! dit Harbert. Il nest pourtant
pas imaginaire, je suppose!

-- Mille diables, non! scria Pencroff, en pensant  sa
mchelire absente.

-- Alors que conclure? demanda le reporter.

-- Ceci, rpondit lingnieur: cest quil y a trois mois au plus,
un navire, volontairement ou non, a atterri...

-- Quoi! Vous admettriez, Cyrus, quil sest englouti sans laisser
aucune trace? scria le reporter.

-- Non, mon cher Spilett, mais remarquez que sil est certain
quun tre humain a mis le pied sur cette le, il ne parat pas
moins certain quil la quitte maintenant.

-- Alors, si je vous comprends bien, Monsieur Cyrus, dit Harbert,
le navire serait reparti?...

-- videmment.

-- Et nous aurions perdu sans retour une occasion de nous
rapatrier? dit Nab.

-- Sans retour, je le crains.

-- Eh bien! Puisque loccasion est perdue, en route, dit
Pencroff, qui avait dj la nostalgie de Granite-House.

Mais,  peine stait-il lev, que les aboiements de Top
retentirent avec force, et le chien sortit du bois, en tenant dans
sa gueule un lambeau dtoffe souille de boue.

Nab arracha ce lambeau de la bouche du chien.

Ctait un morceau de forte toile.

Top aboyait toujours, et, par ses alles et venues, il semblait
inviter son matre  le suivre dans la fort.

Il y a l quelque chose qui pourrait bien expliquer mon grain de
plomb! scria Pencroff.

-- Un naufrag! rpondit Harbert.

-- Bless, peut-tre! dit Nab.

-- Ou mort! rpondit le reporter.

Et tous se prcipitrent sur les traces du chien, entre ces grands
pins qui formaient le premier rideau de la fort.  tout hasard,
Cyrus Smith et ses compagnons avaient prpar leurs armes.

Ils durent savancer assez profondment sous bois; mais,  leur
grand dsappointement, ils ne virent encore aucune empreinte de
pas. Broussailles et lianes taient intactes, et il fallut mme
les couper  la hache, comme on avait fait dans les paisseurs les
plus profondes de la fort. Il tait donc difficile dadmettre
quune crature humaine et dj pass par l, et cependant Top
allait et venait, non comme un chien qui cherche au hasard, mais
comme un tre dou de volont qui suit une ide.

Aprs sept  huit minutes de marche, Top sarrta.

Les colons, arrivs  une sorte de clairire, borde de grands
arbres, regardrent autour deux et ne virent rien, ni sous les
broussailles, ni entre les troncs darbres.

Mais quy a-t-il, Top? dit Cyrus Smith.

Top aboya avec plus de force, en sautant au pied dun gigantesque
pin.

Tout  coup, Pencroff de scrier:

Ah! bon! Ah! parfait!

-- Quest-ce? demanda Gdon Spilett.

-- Nous cherchons une pave sur mer ou sur terre!

-- Eh bien?

-- Eh bien, cest en lair quelle se trouve!

Et le marin montra une sorte de grand haillon blanchtre, accroch
 la cime du pin, et dont Top avait rapport un morceau tomb sur
le sol.

Mais ce nest point l une pave! scria Gdon Spilett.

-- Demande pardon! rpondit Pencroff.

-- Comment? Cest?...

-- Cest tout ce qui reste de notre bateau arien, de notre ballon
qui sest chou l-haut, au sommet de cet arbre!

Pencroff ne se trompait pas, et il poussa un hurrah magnifique, en
ajoutant:

En voil de la bonne toile! Voil de quoi nous fournir de linge
pendant des annes! Voil de quoi faire des mouchoirs et des
chemises! Hein! Monsieur Spilett, quest-ce que vous dites dune
le o les chemises poussent sur les arbres?

Ctait vraiment une heureuse circonstance pour les colons de
lle Lincoln, que larostat, aprs avoir fait son dernier bond
dans les airs, ft retomb sur lle et quils eussent cette
chance de le retrouver.

Ou ils garderaient lenveloppe sous cette forme, sils voulaient
tenter une nouvelle vasion par les airs, ou ils emploieraient
fructueusement ces quelques centaines daunes dune toile de coton
de belle qualit, quand elle serait dbarrasse de son vernis.
Comme on le pense bien, la joie de Pencroff fut unanimement et
vivement partage.

Mais cette enveloppe, il fallait lenlever de larbre sur lequel
elle pendait, pour la mettre en lieu sr, et ce ne fut pas un
petit travail. Nab, Harbert et le marin, tant monts  la cime de
larbre, durent faire des prodiges dadresse pour dgager lnorme
arostat dgonfl.

Lopration dura prs de deux heures, et non seulement
lenveloppe, avec sa soupape, ses ressorts, sa garniture de
cuivre, mais le filet, cest--dire un lot considrable de
cordages et de cordes, le cercle de retenue et lancre du ballon
taient sur le sol. Lenveloppe, sauf la fracture, tait en bon
tat, et, seul, son appendice infrieur avait t dchir.

Ctait une fortune qui tait tombe du ciel.

Tout de mme, Monsieur Cyrus, dit le marin, si nous nous dcidons
jamais  quitter lle, ce ne sera pas en ballon, nest-ce pas? a
ne va pas o on veut, les navires de lair, et nous en savons
quelque chose! Voyez-vous, si vous men croyez, nous construirons
un bon bateau dune vingtaine de tonneaux, et vous me laisserez
dcouper dans cette toile une misaine et un foc. Quant au reste,
il servira  nous habiller!

-- Nous verrons, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, nous verrons.

-- En attendant, il faut mettre tout cela en sret, dit Nab. En
effet, on ne pouvait songer  transporter  Granite-House cette
charge de toile, de cordes, de cordages, dont le poids tait
considrable, et, en attendant un vhicule convenable pour les
charrier, il importait de ne pas laisser plus longtemps ces
richesses  la merci du premier ouragan. Les colons, runissant
leurs efforts, parvinrent  traner le tout jusquau rivage, o
ils dcouvrirent une assez vaste cavit rocheuse, que ni le vent,
ni la pluie, ni la mer ne pouvaient visiter, grce  son
orientation.

Il nous fallait une armoire, nous avons une armoire, dit
Pencroff; mais comme elle ne ferme pas  clef, il sera prudent
den dissimuler louverture. Je ne dis pas cela pour les voleurs 
deux pieds, mais pour les voleurs  quatre pattes!

 six heures du soir, tout tait emmagasin, et, aprs avoir donn
 la petite chancrure qui formait la crique le nom trs justifi
de port ballon, on reprit le chemin du cap Griffe. Pencroff et
lingnieur causaient de divers projets quil convenait de mettre
 excution dans le plus bref dlai. Il fallait avant tout jeter
un pont sur la Mercy, afin dtablir une communication facile avec
le sud de lle; puis, le chariot reviendrait chercher larostat,
car le canot net pu suffire  le transporter; puis, on
construirait une chaloupe ponte; puis, Pencroff la grerait en
cotre, et lon pourrait entreprendre des voyages de
circumnavigation... autour de lle; puis, etc.

Cependant, la nuit venait, et le ciel tait dj sombre, quand les
colons atteignirent la pointe de lpave,  lendroit mme o ils
avaient dcouvert la prcieuse caisse. Mais l, pas plus
quailleurs, il ny avait rien qui indiqut quun naufrage
quelconque se ft produit, et il fallut bien en revenir aux
conclusions prcdemment formules par Cyrus Smith. De la pointe
de lpave  Granite-House, il restait encore quatre milles, et
ils furent vite franchis; mais il tait plus de minuit, quand,
aprs avoir suivi le littoral jusqu lembouchure de la Mercy,
les colons arrivrent au premier coude form par la rivire.

L, le lit mesurait une largeur de quatre-vingts pieds, quil
tait malais de franchir, mais Pencroff stait charg de vaincre
cette difficult, et il fut mis en demeure de le faire.

Il faut en convenir, les colons taient extnus.

Ltape avait t longue, et lincident du ballon navait pas t
pour reposer leurs jambes et leurs bras. Ils avaient donc hte
dtre rentrs  Granite-House pour souper et dormir, et si le
pont et t construit, en un quart dheure ils se fussent trouvs
 domicile.

La nuit tait trs obscure. Pencroff se prpara alors  tenir sa
promesse, en faisant une sorte de radeau qui permettrait doprer
le passage de la Mercy. Nab et lui, arms de haches, choisirent
deux arbres voisins de la rive, dont ils comptaient faire une
sorte de radeau, et ils commencrent  les attaquer par leur base.

Cyrus Smith et Gdon Spilett, assis sur la berge, attendaient que
le moment ft venu daider leurs compagnons, tandis que Harbert
allait et venait, sans trop scarter.

Tout  coup, le jeune garon, qui avait remont la rivire, revint
prcipitamment, et, montrant la Mercy en amont:

Quest-ce donc qui drive l? scria-t-il.

Pencroff interrompit son travail, et il aperut un objet mobile
qui apparaissait confusment dans lombre.

Un canot! dit-il.

Tous sapprochrent et virent,  leur extrme surprise, une
embarcation qui suivait le fil de leau.

Oh! du canot! cria le marin par un reste dhabitude
professionnelle, et sans penser que mieux peut-tre et valu
garder le silence.

Pas de rponse. Lembarcation drivait toujours, et elle ntait
plus qu une dizaine de pas, quand le marin scria:

Mais cest notre pirogue! Elle a rompu son amarre et elle a suivi
le courant! Il faut avouer quelle arrivera  propos!

-- Notre pirogue?... murmura lingnieur.

Pencroff avait raison. Ctait bien le canot, dont lamarre
stait brise, sans doute, et qui revenait tout seul des sources
de la Mercy! Il tait donc important de le saisir au passage avant
quil ft entran par le rapide courant de la rivire, au del de
son embouchure, et cest ce que Nab et Pencroff firent adroitement
au moyen dune longue perche.

Le canot accosta la rive. Lingnieur, sy embarquant le premier,
en saisit lamarre et sassura au toucher que cette amarre avait
t rellement use par son frottement sur des roches.

Voil, lui dit  voix basse le reporter, voil ce que lon peut
appeler une circonstance...

-- trange! rpondit Cyrus Smith.

trange ou non, elle tait heureuse! Harbert, le reporter, Nab et
Pencroff sembarqurent  leur tour. Eux ne mettaient pas en doute
que lamarre ne se ft use; mais le plus tonnant de laffaire,
ctait vritablement que la pirogue ft arrive juste au moment
o les colons se trouvaient l pour la saisir au passage, car, un
quart dheure plus tard, elle et t se perdre en mer.

Si on et t au temps des gnies, cet incident aurait donn le
droit de penser que lle tait hante par un tre surnaturel qui
mettait sa puissance au service des naufrags! En quelques coups
daviron, les colons arrivrent  lembouchure de la Mercy. Le
canot fut hal sur la grve jusquauprs des Chemines, et tous se
dirigrent vers lchelle de Granite-House.

Mais, en ce moment, Top aboya avec colre, et Nab, qui cherchait
le premier chelon, poussa un cri... il ny avait plus dchelle.

CHAPITRE VI

Cyrus Smith stait arrt, sans dire mot. Ses compagnons
cherchrent dans lobscurit, aussi bien sur les parois de la
muraille, pour le cas o le vent et dplac lchelle, quau ras
du sol, pour le cas o elle se ft dtache... mais lchelle
avait absolument disparu. Quant  reconnatre si une bourrasque
lavait releve jusquau premier palier,  mi-paroi, cela tait
impossible dans cette nuit profonde.

Si cest une plaisanterie, scria Pencroff, elle est mauvaise!
Arriver chez soi, et ne plus trouver descalier pour monter  sa
chambre, cela nest pas pour faire rire des gens fatigus!

Nab, lui, se perdait en exclamations!

Il na pas pourtant fait de vent! fit observer Harbert.

-- Je commence  trouver quil se passe des choses singulires
dans lle Lincoln! dit Pencroff.

-- Singulires? rpondit Gdon Spilett, mais non, Pencroff, rien
nest plus naturel. Quelquun est venu pendant notre absence, a
pris possession de la demeure et a retir lchelle!

-- Quelquun! scria le marin. Et qui donc?...

-- Mais le chasseur au grain de plomb, rpondit le reporter. 
quoi servirait-il, si ce nest  expliquer notre msaventure?

-- Eh bien, sil y a quelquun l-haut, rpondit Pencroff en
jurant, car limpatience commenait  le gagner, je vais le hler,
et il faudra bien quil rponde.

Et dune voix de tonnerre, le marin fit entendre un oh!
prolong, que les chos rpercutrent avec force.

Les colons prtrent loreille, et ils crurent entendre  la
hauteur de Granite-House une sorte de ricanement dont ils ne
purent reconnatre lorigine.

Mais aucune voix ne rpondit  la voix de Pencroff, qui recommena
inutilement son vigoureux appel.

Il y avait l, vritablement, de quoi stupfier les hommes les
plus indiffrents du monde, et les colons ne pouvaient tre ces
indiffrents-l. Dans la situation o ils se trouvaient, tout
incident avait sa gravit, et certainement, depuis sept mois
quils habitaient lle, aucun ne stait prsent avec un
caractre aussi surprenant.

Quoi quil en soit, oubliant leurs fatigues et domins par la
singularit de lvnement, ils taient au pied de Granite-House,
ne sachant que penser, ne sachant que faire, sinterrogeant sans
pouvoir se rpondre, multipliant des hypothses toutes plus
inadmissibles les unes que les autres. Nab se lamentait, trs
dsappoint de ne pouvoir rentrer dans sa cuisine, dautant plus
que les provisions de voyage taient puises et quil navait
aucun moyen de les renouveler en ce moment.

Mes amis, dit alors Cyrus Smith, nous navons quune chose 
faire, attendre le jour, et agir alors suivant les circonstances.
Mais pour attendre, allons aux Chemines. L, nous serons 
labri, et, si nous ne pouvons souper, du moins, nous pourrons
dormir.

-- Mais quel est le sans-gne qui nous a jou ce tour-l? demanda
encore une fois Pencroff, incapable de prendre son parti de
laventure.

Quel que ft le sans-gne, la seule chose  faire tait, comme
lavait dit lingnieur, de regagner les Chemines et dy attendre
le jour. Toutefois, ordre fut donn  Top de demeurer sous les
fentres de Granite-House, et quand Top recevait un ordre, Top
lexcutait sans faire dobservation. Le brave chien resta donc au
pied de la muraille, pendant que son matre et ses compagnons se
rfugiaient dans les roches. De dire que les colons, malgr leur
lassitude, dormirent bien sur le sable des Chemines, cela serait
altrer la vrit. Non seulement ils ne pouvaient qutre fort
anxieux de reconnatre limportance de ce nouvel incident, soit
quil ft le rsultat dun hasard dont les causes naturelles leur
apparatraient au jour, soit, au contraire, quil ft loeuvre
dun tre humain, mais encore ils taient fort mal couchs. Quoi
quil en soit, dune faon ou dune autre, leur demeure tait
occupe en ce moment, et ils ne pouvaient la rintgrer.

Or, Granite-House, ctait plus que leur demeure, ctait leur
entrept. L tait tout le matriel de la colonie, armes,
instruments, outils, munitions, rserves de vivres, etc. Que tout
cela ft pill, et les colons auraient  recommencer leur
amnagement,  refaire armes et outils. Chose grave! Aussi, cdant
 linquitude, lun ou lautre sortait-il,  chaque instant, pour
voir si Top faisait bonne garde. Seul, Cyrus Smith attendait avec
sa patience habituelle, bien que sa raison tenace sexasprt de
se sentir en face dun fait absolument inexplicable, et il
sindignait en songeant quautour de lui, au-dessus de lui peut-
tre, sexerait une influence  laquelle il ne pouvait donner un
nom. Gdon Spilett partageait absolument son opinion  cet gard,
et tous deux sentretinrent  plusieurs reprises, mais  mi-voix,
des circonstances inexplicables qui mettaient en dfaut leur
perspicacit et leur exprience. Il y avait,  coup sr, un
mystre dans cette le, et comment le pntrer? Harbert, lui, ne
savait quimaginer et et aim  interroger Cyrus Smith.

Quant  Nab, il avait fini par se dire que tout cela ne le
regardait pas, que cela regardait son matre, et, sil net pas
craint de dsobliger ses compagnons, le brave ngre aurait dormi
cette nuit-l tout aussi consciencieusement que sil et repos
sur sa couchette de Granite-House! Enfin, plus que tous, Pencroff
enrageait, et il tait, de bonne foi, fort en colre.

Cest une farce, disait-il, cest une farce quon nous a faite!
Eh bien, je naime pas les farces, moi, et malheur au farceur,
sil tombe sous ma main!

Ds que les premires lueurs du jour slevrent dans lest, les
colons, convenablement arms, se rendirent sur le rivage,  la
lisire des rcifs.

Granite-House, frappe directement par le soleil levant, ne devait
pas tarder  sclairer des lumires de laube, et en effet, avant
cinq heures, les fentres, dont les volets taient clos,
apparurent  travers leurs rideaux de feuillage. De ce ct, tout
tait en ordre, mais un cri schappa de la poitrine des colons,
quand ils aperurent toute grande ouverte la porte, quils avaient
ferme cependant avant leur dpart. Quelquun stait introduit
dans Granite-House. Il ny avait plus  en douter.

Lchelle suprieure, ordinairement tendue du palier  la porte,
tait  sa place; mais lchelle infrieure avait t retire et
releve jusquau seuil. Il tait plus quvident que les intrus
avaient voulu se mettre  labri de toute surprise.

Quant  reconnatre leur espce et leur nombre, ce ntait pas
possible encore, puisquaucun deux ne se montrait.

Pencroff hla de nouveau.

Pas de rponse.

Les gueux! scria le marin. Voil-t-il pas quils dorment
tranquillement, comme sils taient chez eux! Oh! Pirates,
bandits, corsaires, fils de John Bull!

Quand Pencroff, en sa qualit damricain, avait trait quelquun
de fils de John Bull, il stait lev jusquaux dernires
limites de linsulte.

En ce moment, le jour se fit compltement, et la faade de
Granite-House sillumina sous les rayons du soleil. Mais, 
lintrieur comme  lextrieur, tout tait muet et calme.

Les colons en taient  se demander si Granite-House tait occupe
ou non, et, pourtant, la position de lchelle le dmontrait
suffisamment, et il tait mme certain que les occupants, quels
quils fussent, navaient pu senfuir! Mais comment arriver
jusqu eux?

Harbert eut alors lide dattacher une corde  une flche, et de
lancer cette flche de manire quelle vnt passer entre les
premiers barreaux de lchelle, qui pendaient au seuil de la
porte. On pourrait alors, au moyen de la corde, drouler lchelle
jusqu terre et rtablir la communication entre le sol et
Granite-House.

Il ny avait videmment pas autre chose  faire, et, avec un peu
dadresse, le moyen devait russir.

Trs heureusement, arcs et flches avaient t dposs dans un
couloir des Chemines, o se trouvaient aussi quelques vingtaines
de brasses dune lgre corde dhibiscus. Pencroff droula cette
corde, dont il fixa le bout  une flche bien empenne. Puis,
Harbert, aprs avoir plac la flche sur son arc, visa avec un
soin extrme lextrmit pendante de lchelle.

Cyrus Smith, Gdon Spilett, Pencroff et Nab staient retirs en
arrire, de faon  observer ce qui se passerait aux fentres de
Granite-House. Le reporter, la carabine  lpaule, ajustait la
porte.

Larc se dtendit, la flche siffla, entranant la corde, et vint
passer entre les deux derniers chelons.

Lopration avait russi. Aussitt, Harbert saisit lextrmit de
la corde; mais, au moment o il donnait une secousse pour faire
retomber lchelle, un bras, passant vivement entre le mur et la
porte, la saisit et la ramena au dedans de Granite-House.

Triple gueux! scria le marin. Si une balle peut faire ton
bonheur, tu nattendras pas longtemps!

-- Mais qui est-ce donc? demanda Nab.

-- Qui? Tu nas pas reconnu?...

-- Non.

-- Mais cest un singe, un macaque, un sapajou, une guenon, un
orang, un babouin, un gorille, un sagouin! Notre demeure a t
envahie par des singes, qui ont grimp par lchelle pendant notre
absence!

Et, en ce moment, comme pour donner raison au marin, trois ou
quatre quadrumanes se montraient aux fentres, dont ils avaient
repouss les volets, et saluaient les vritables propritaires du
lieu de mille contorsions et grimaces.

Je savais bien que ce ntait quune farce! scria Pencroff,
mais voil un des farceurs qui payera pour les autres!

Le marin, paulant son fusil, ajusta rapidement un des singes, et
fit feu. Tous disparurent, sauf lun deux, qui, mortellement
frapp, fut prcipit sur la grve.

Ce singe, de haute taille, appartenait au premier ordre des
quadrumanes, on ne pouvait sy tromper. Que ce ft un chimpanz,
un orang, un gorille ou un gibbon, il prenait rang parmi ces
anthropomorphes, ainsi nomms  cause de leur ressemblance avec
les individus de race humaine. Dailleurs, Harbert dclara que
ctait un orang-outang, et lon sait que le jeune garon se
connaissait en zoologie.

La magnifique bte! scria Nab.

-- Magnifique, tant que tu voudras! rpondit Pencroff, mais je ne
vois pas encore comment nous pourrons rentrer chez nous!

-- Harbert est bon tireur, dit le reporter, et son arc est l!
Quil recommence...

-- Bon! Ces singes-l sont malins! scria Pencroff, et ils ne se
remettront pas aux fentres, et nous ne pourrons pas les tuer, et
quand je pense aux dgts quils peuvent commettre dans les
chambres, dans le magasin...

-- De la patience, rpondit Cyrus Smith. Ces animaux ne peuvent
nous tenir longtemps en chec!

-- Je nen serai sr que quand ils seront  terre, rpondit le
marin. Et dabord, savez-vous, Monsieur Smith, combien il y en a
de douzaines, l-haut, de ces farceurs-l?

Il et t difficile de rpondre  Pencroff, et quant 
recommencer la tentative du jeune garon, ctait peu ais, car
lextrmit infrieure de lchelle avait t ramene en dedans de
la porte, et, quand on hala de nouveau sur la corde, la corde
cassa et lchelle ne retomba point.

Le cas tait vritablement embarrassant. Pencroff rageait. La
situation avait un certain ct comique, quil ne trouvait pas
drle du tout, pour sa part.

Il tait vident que les colons finiraient par rintgrer leur
domicile et en chasser les intrus, mais quand et comment? Voil ce
quils nauraient pu dire. Deux heures se passrent, pendant
lesquelles les singes vitrent de se montrer; mais ils taient
toujours l, et trois ou quatre fois, un museau ou une patte se
glissrent par la porte ou les fentres, qui furent salus de
coups de fusil.

Dissimulons-nous, dit alors lingnieur. Peut-tre les singes
nous croiront-ils partis et se laisseront-ils voir de nouveau.
Mais que Spilett et Harbert sembusquent derrire les roches, et
feu sur tout ce qui apparatra.

Les ordres de lingnieur furent excuts, et, pendant que le
reporter et le jeune garon, les deux plus adroits tireurs de la
colonie, se postaient  bonne porte, mais hors de la vue des
singes, Nab, Pencroff et Cyrus Smith gravissaient le plateau et
gagnaient la fort pour tuer quelque gibier, car lheure du
djeuner tait venue, et, en fait de vivres, il ne restait plus
rien. Au bout dune demi-heure, les chasseurs revinrent avec
quelques pigeons de roche, que lon fit rtir tant bien que mal.
Pas un singe navait reparu.

Gdon Spilett et Harbert allrent prendre leur part du djeuner,
pendant que Top veillait sous les fentres. Puis, aprs avoir
mang, ils retournrent  leur poste. Deux heures plus tard, la
situation ne stait encore aucunement modifie. Les quadrumanes
ne donnaient plus aucun signe dexistence, et ctait  croire
quils avaient disparu; mais ce qui paraissait le plus probable,
cest queffrays par la mort de lun deux, pouvants par les
dtonations des armes, ils se tenaient cois au fond des chambres
de Granite-House, ou mme dans le magasin. Et quand on songeait
aux richesses que renfermait ce magasin, la patience, tant
recommande par lingnieur, finissait par dgnrer en violente
irritation, et, franchement, il y avait de quoi.

Dcidment, cest trop bte, dit enfin le reporter, et il ny a
vraiment pas de raison pour que cela finisse!

-- Il faut pourtant faire dguerpir ces chenapans-l! scria
Pencroff. Nous en viendrions bien  bout, quand mme ils seraient
une vingtaine, mais, pour cela, il faut les combattre corps 
corps! Ah ! Ny a-t-il donc pas un moyen darriver jusqu eux?

-- Si, rpondit alors lingnieur, dont une ide venait de
traverser lesprit.

-- Un? dit Pencroff. Eh bien, cest le bon, puisquil ny en a pas
dautres! Et quel est-il?

-- Essayons de redescendre  Granite-House par lancien dversoir
du lac, rpondit lingnieur.

-- Ah! Mille et mille diables! scria le marin. Et je nai pas
pens  cela!

Ctait, en effet, le seul moyen de pntrer dans Granite-House,
afin dy combattre la bande et de lexpulser. Lorifice du
dversoir tait, il est vrai, ferm par un mur de pierres
cimentes, quil serait ncessaire de sacrifier, mais on en serait
quitte pour le refaire. Heureusement, Cyrus Smith navait pas
encore effectu son projet de dissimuler cet orifice en le noyant
sous les eaux du lac, car alors lopration et demand un certain
temps.

Il tait dj plus de midi, quand les colons, bien arms et munis
de pics et de pioches, quittrent les Chemines, passrent sous
les fentres de Granite-House, aprs avoir ordonn  Top de rester
 son poste, et se disposrent  remonter la rive gauche de la
Mercy, afin de gagner le plateau de Grande-vue.

Mais ils navaient pas fait cinquante pas dans cette direction,
quils entendirent les aboiements furieux du chien. Ctait comme
un appel dsespr.

Ils sarrtrent.

Courons! dit Pencroff.

Et tous de redescendre la berge  toutes jambes.

Arrivs au tournant, ils virent que la situation avait chang. En
effet, les singes, pris dun effroi subit, provoqu par quelque
cause inconnue, cherchaient  senfuir. Deux ou trois couraient et
sautaient dune fentre  lautre avec une agilit de clowns. Ils
ne cherchaient mme pas  replacer lchelle, par laquelle il leur
et t facile de descendre, et, dans leur pouvante, peut-tre
avaient-ils oubli ce moyen de dguerpir. Bientt, cinq ou six
furent en position dtre tirs, et les colons, les visant 
laise, firent feu. Les uns, blesss ou tus, retombrent au
dedans des chambres, en poussant des cris aigus. Les autres,
prcipits au dehors, se brisrent dans leur chute, et, quelques
instants aprs, on pouvait supposer quil ny avait plus un
quadrumane vivant dans Granite-House.

Hurrah! scria Pencroff, hurrah! Hurrah!

-- Pas tant de hurrahs! dit Gdon Spilett.

-- Pourquoi? Ils sont tous tus, rpondit le marin.

-- Daccord, mais cela ne nous donne pas le moyen de rentrer chez
nous.

-- Allons au dversoir! rpliqua Pencroff.

-- Sans doute, dit lingnieur. Cependant, il et t
prfrable...

En ce moment, et comme une rponse faite  lobservation de Cyrus
Smith, on vit lchelle glisser sur le seuil de la porte, puis se
drouler et retomber jusquau sol.

Ah! Mille pipes! Voil qui est fort! scria le marin en
regardant Cyrus Smith.

-- Trop fort! murmura lingnieur, qui slana le premier sur
lchelle.

-- Prenez garde, Monsieur Cyrus! scria Pencroff, sil y a encore
quelques-uns de ces sagouins...

-- Nous verrons bien, rpondit lingnieur sans sarrter.

Tous ses compagnons le suivirent, et, en une minute, ils taient
arrivs au seuil de la porte.

On chercha partout. Personne dans les chambres, ni dans le magasin
qui avait t respect par la bande des quadrumanes.

Ah , et lchelle? scria le marin. Quel est donc le gentleman
qui nous la renvoye?

Mais, en ce moment, un cri se fit entendre, et un grand singe, qui
stait rfugi dans le couloir, se prcipita dans la salle,
poursuivi par Nab.

Ah! Le bandit! scria Pencroff.

Et la hache  la main, il allait fendre la tte de lanimal,
lorsque Cyrus Smith larrta et lui dit:

pargnez-le, Pencroff.

-- Que je fasse grce  ce moricaud?

-- Oui! Cest lui qui nous a jet lchelle!

Et lingnieur dit cela dune voix si singulire, quil et t
difficile de savoir sil parlait srieusement ou non.

Nanmoins, on se jeta sur le singe, qui, aprs stre dfendu
vaillamment, fut terrass et garrott.

Ouf! scria Pencroff. Et quest-ce que nous en ferons
maintenant?

-- Un domestique! rpondit Harbert.

Et en parlant ainsi, le jeune garon ne plaisantait pas tout 
fait, car il savait le parti que lon peut tirer de cette race
intelligente des quadrumanes.

Les colons sapprochrent alors du singe et le considrrent
attentivement. Il appartenait bien  cette espce des
anthropomorphes dont langle facial nest pas sensiblement
infrieur  celui des australiens et des hottentots. Ctait un
orang, et qui, comme tel, navait ni la frocit du babouin, ni
lirrflexion du macaque, ni la malpropret du sagouin, ni les
impatiences du magot, ni les mauvais instincts du cynocphale.
Cest  cette famille des anthropomorphes que se rapportent tant
de traits qui indiquent chez ces animaux une intelligence quasi-
humaine. Employs dans les maisons, ils peuvent servir  table,
nettoyer les chambres, soigner les habits, cirer les souliers,
manier adroitement le couteau, la cuiller et la fourchette, et
mme boire le vin... tout aussi bien que le meilleur domestique 
deux pieds sans plumes. On sait que Buffon possda un de ces
singes, qui le servit longtemps comme un serviteur fidle et zl.

Celui qui tait alors garrott dans la salle de Granite-House
tait un grand diable, haut de six pieds, corps admirablement
proportionn, poitrine large, tte de grosseur moyenne, angle
facial atteignant soixante-cinq degrs, crne arrondi, nez
saillant, peau recouverte dun poil poli, doux et luisant, --
enfin un type accompli des anthropomorphes. Ses yeux, un peu plus
petits que des yeux humains, brillaient dune intelligente
vivacit; ses dents blanches resplendissaient sous sa moustache,
et il portait une petite barbe frise de couleur noisette.

Un beau gars! dit Pencroff. Si seulement on connaissait sa
langue, on pourrait lui parler!

-- Ainsi, dit Nab, cest srieux, mon matre? Nous allons le
prendre comme domestique?

-- Oui, Nab, rpondit en souriant lingnieur. Mais ne sois pas
jaloux!

-- Et jespre quil fera un excellent serviteur, ajouta Harbert.
Il parat jeune, son ducation sera facile, et nous ne serons pas
obligs, pour le soumettre, demployer la force, ni de lui
arracher les canines, comme on fait en pareille circonstance! Il
ne peut que sattacher  des matres qui seront bons pour lui.

-- Et on le sera, rpondit Pencroff, qui avait oubli toute sa
rancune contre les farceurs.

Puis, sapprochant de lorang:

Eh bien, mon garon, lui demanda-t-il, comment cela va-t-il?

Lorang rpondit par un petit grognement qui ne dnotait pas trop
de mauvaise humeur.

Nous voulons donc faire partie de la colonie? demanda le marin.
Nous allons donc entrer au service de M Cyrus Smith?

Nouveau grognement approbateur du singe.

Et nous nous contenterons de notre nourriture pour tout gage?

Troisime grognement affirmatif.

Sa conversation est un peu monotone, fit observer Gdon Spilett.

-- Bon! rpliqua Pencroff, les meilleurs domestiques sont ceux qui
parlent le moins. Et puis, pas de gages! -- entendez-vous, mon
garon? Pour commencer, nous ne vous donnerons pas de gages, mais
nous les doublerons plus tard, si nous sommes contents de vous!

Cest ainsi que la colonie saccrut dun nouveau membre, qui
devait lui rendre plus dun service.

Quant au nom dont on lappellerait, le marin demanda quen
souvenir dun autre singe quil avait connu, il ft appel
Jupiter, et Jup par abrviation.

Et voil comme, sans plus de faons, matre Jup fut install 
Granite-House.

CHAPITRE VII

Les colons de lle Lincoln avaient donc reconquis leur domicile,
sans avoir t obligs de suivre lancien dversoir, ce qui leur
pargna des travaux de maonnerie. Il tait heureux, en vrit,
quau moment o ils se disposaient  le faire, la bande de singes
et t prise dune terreur, non moins subite quinexplicable, qui
les avait chasss de Granite-House. Ces animaux avaient-ils donc
pressenti quun assaut srieux allait leur tre donn par une
autre voie? Ctait  peu prs la seule faon dinterprter leur
mouvement de retraite.

Pendant les dernires heures de cette journe, les cadavres des
singes furent transports dans le bois, o on les enterra; puis,
les colons semployrent  rparer le dsordre caus par les
intrus, -- dsordre et non dgt, car sils avaient boulevers le
mobilier des chambres, du moins navaient-ils rien bris.

Nab ralluma ses fourneaux, et les rserves de loffice fournirent
un repas substantiel auquel tous firent largement honneur.

Jup ne fut point oubli, et il mangea avec apptit des amandes de
pignon et des racines de rhyomes, dont il se vit abondamment
approvisionn. Pencroff avait dli ses bras, mais il jugea
convenable de lui laisser les entraves aux jambes jusquau moment
o il pourrait compter sur sa rsignation.

Puis, avant de se coucher, Cyrus Smith et ses compagnons, assis
autour de la table, discutrent quelques projets dont lexcution
tait urgente.

Les plus importants et les plus presss taient ltablissement
dun pont sur la Mercy, afin de mettre la partie sud de lle en
communication avec Granite-House, puis la fondation dun corral,
destin au logement des mouflons ou autres animaux  laine quil
convenait de capturer.

On le voit, ces deux projets tendaient  rsoudre la question des
vtements, qui tait alors la plus srieuse. En effet, le pont
rendrait facile le transport de lenveloppe du ballon, qui
donnerait le linge, et le corral devait fournir la rcolte de
laine, qui donnerait les vtements dhiver.

Quant  ce corral, lintention de Cyrus Smith tait de ltablir
aux sources mmes du Creek-Rouge, l o les ruminants trouveraient
des pturages qui leur procureraient une nourriture frache et
abondante. Dj la route entre le plateau de Grande-vue et les
sources tait en partie fraye, et avec un chariot mieux
conditionn que le premier, les charrois seraient plus faciles,
surtout si lon parvenait  capturer quelque animal de trait.

Mais, sil ny avait aucun inconvnient  ce que le corral ft
loign de Granite-House, il nen et pas t de mme de la basse-
cour, sur laquelle Nab appela lattention des colons. Il fallait,
en effet, que les volatiles fussent  la porte du chef de
cuisine, et aucun emplacement ne parut plus favorable 
ltablissement de ladite basse-cour que cette portion des rives
du lac qui confinait  lancien dversoir. Les oiseaux aquatiques
y sauraient prosprer aussi bien que les autres, et le couple de
tinamous, pris dans la dernire excursion, devait servir  un
premier essai de domestication.

Le lendemain, -- 3 novembre, -- les nouveaux travaux furent
commencs par la construction du pont, et tous les bras furent
requis pour cette importante besogne.

Scies, haches, ciseaux, marteaux furent chargs sur les paules
des colons, qui, transforms en charpentiers, descendirent sur la
grve.

L, Pencroff fit une rflexion:

Et si, pendant notre absence, il allait prendre fantaisie 
matre Jup de retirer cette chelle quil nous a si galamment
renvoye hier?

-- Assujettissons-la par son extrmit infrieure, rpondit Cyrus
Smith.

Ce qui fut fait au moyen de deux pieux, solidement enfoncs dans
le sable. Puis, les colons, remontant la rive gauche de la Mercy,
arrivrent bientt au coude form par la rivire.

L, ils sarrtrent, afin dexaminer si le pont ne devrait pas
tre jet en cet endroit. Lendroit parut convenable. En effet, de
ce point au port Ballon, dcouvert la veille sur la cte
mridionale, il ny avait quune distance de trois milles et demi,
et, du pont au port, il serait ais de frayer une route
carrossable, qui rendrait les communications faciles entre
Granite-House et le sud de lle.

Cyrus Smith fit alors part  ses compagnons dun projet  la fois
trs simple  excuter et trs avantageux, quil mditait depuis
quelque temps.

Ctait disoler compltement le plateau de Grande-vue, afin de le
mettre  labri de toute attaque de quadrupdes ou de quadrumanes.
De cette faon, Granite-House, les Chemines, la basse-cour et
toute la partie suprieure du plateau, destine aux
ensemencements, seraient protges contre les dprdations des
animaux.

Rien ntait plus facile  excuter que ce projet, et voici
comment lingnieur comptait oprer.

Le plateau se trouvait dj dfendu sur trois cts par des cours
deau, soit artificiels, soit naturels: au nord-ouest, par la rive
du lac Grant, depuis langle appuy  lorifice de lancien
dversoir jusqu la coupe faite  la rive est du lac pour
lchappement des eaux; au nord, depuis cette coupe jusqu la
mer, par le nouveau cours deau qui stait creus un lit sur le
plateau et sur la grve, en amont et en aval de la chute, et il
suffisait, en effet, de creuser le lit de ce creek pour en rendre
le passage impraticable aux animaux; sur toute la lisire de
lest, par la mer elle-mme, depuis lembouchure du susdit creek
jusqu lembouchure de la Mercy; au sud, enfin, depuis cette
embouchure jusquau coude de la Mercy o devait tre tabli le
pont.

Restait donc la partie ouest du plateau, comprise entre le coude
de la rivire et langle sud du lac, sur une distance infrieure 
un mille, qui tait ouverte  tout venant. Mais rien ntait plus
facile que de creuser un foss, large et profond, qui serait
rempli par les eaux du lac, et dont le trop-plein irait se jeter
par une seconde chute dans le lit de la Mercy. Le niveau du lac
sabaisserait un peu, sans doute, par suite de ce nouvel
panchement de ses eaux, mais Cyrus Smith avait reconnu que le
dbit du Creek-Rouge tait assez considrable pour permettre
lexcution de son projet.

Ainsi donc, ajouta lingnieur, le plateau de Grande-vue sera une
le vritable, tant entour deau de toutes parts, et il ne
communiquera avec le reste de notre domaine que par le pont que
nous allons jeter sur la Mercy, les deux ponceaux dj tablis en
amont et en aval de la chute, et enfin deux autres ponceaux 
construire, lun sur le foss que je vous propose de creuser, et
lautre sur la rive gauche de la Mercy. Or, si ces pont et
ponceaux peuvent tre levs  volont, le plateau de Grande-vue
sera  labri de toute surprise.

Cyrus Smith, afin de se faire mieux comprendre de ses compagnons,
avait dessin une carte du plateau, et son projet fut
immdiatement saisi dans tout son ensemble. Aussi un avis unanime
lapprouva-t-il, et Pencroff, brandissant sa hache de charpentier,
de scrier:

Au pont, dabord!

Ctait le travail le plus urgent. Des arbres furent choisis,
abattus, branchs, dbits en poutrelles, en madriers et en
planches. Ce pont, fixe dans la partie qui sappuyait  la rive
droite de la Mercy, devait tre mobile dans la partie qui se
relierait  la rive gauche, de manire  pouvoir se relever au
moyen de contre-poids, comme certains ponts dcluse.

On le comprend, ce fut un travail considrable, et sil fut
habilement conduit, du moins demanda-t-il un certain temps, car la
Mercy tait large de quatre-vingts pieds environ. Il fallut donc
enfoncer des pieux dans le lit de la rivire, afin de soutenir le
tablier fixe du pont, et tablir une sonnette pour agir sur les
ttes de pieux, qui devaient former ainsi deux arches et permettre
au pont de supporter de lourds fardeaux.

Trs heureusement ne manquaient ni les outils pour travailler le
bois, ni les ferrures pour le consolider, ni lingniosit dun
homme qui sentendait merveilleusement  ces travaux, ni enfin le
zle de ses compagnons, qui, depuis sept mois, avaient
ncessairement acquis une grande habilet de main.

Et il faut le dire, Gdon Spilett ntait pas le plus maladroit
et luttait dadresse avec le marin lui-mme, qui naurait jamais
tant attendu dun simple journaliste!

La construction du pont de la Mercy dura trois semaines, qui
furent trs srieusement occupes. On djeunait sur le lieu mme
des travaux, et, le temps tant magnifique alors, on ne rentrait
que pour souper  Granite-House.

Pendant cette priode, on put constater que matre Jup
sacclimatait aisment et se familiarisait avec ses nouveaux
matres, quil regardait toujours dun oeil extrmement curieux.
Cependant, par mesure de prcaution, Pencroff ne lui laissait pas
encore libert complte de ses mouvements, voulant attendre, avec
raison, que les limites du plateau eussent t rendues
infranchissables par suite des travaux projets. Top et Jup
taient au mieux et jouaient volontiers ensemble, mais Jup faisait
tout gravement.

Le 20 novembre, le pont fut termin. Sa partie mobile, quilibre
par des contre-poids, basculait aisment, et il ne fallait quun
lger effort pour la relever; entre sa charnire et la dernire
traverse sur laquelle elle venait sappuyer, quand on la
refermait, il existait un intervalle de vingt pieds, qui tait
suffisamment large pour que les animaux ne pussent le franchir.

Il fut alors question daller chercher lenveloppe de larostat,
que les colons avaient hte de mettre en complte sret; mais
pour la transporter, il y avait ncessit de conduire un chariot
jusquau port Ballon, et, par consquent, ncessit de frayer une
route  travers les pais massifs du Far-West. Cela exigeait un
certain temps. Aussi Nab et Pencroff poussrent-ils dabord une
reconnaissance jusquau port, et comme ils constatrent que le
stock de toile ne souffrait aucunement dans la grotte o il
avait t emmagasin, il fut dcid que les travaux relatifs au
plateau de Grande-vue seraient poursuivis sans discontinuer.

Cela, fit observer Pencroff, nous permettra dtablir notre
basse-cour dans des conditions meilleures, puisque nous naurons 
craindre ni la visite des renards, ni lagression dautres btes
nuisibles.

-- Sans compter, ajouta Nab, que nous pourrons dfricher le
plateau, y transplanter les plantes sauvages...

-- Et prparer notre second champ de bl! scria le marin dun
air triomphant.

Cest quen effet le premier champ de bl, ensemenc uniquement
dun seul grain, avait admirablement prospr, grce aux soins de
Pencroff. Il avait produit les dix pis annoncs par lingnieur,
et, chaque pi portant quatre-vingts grains, la colonie se
trouvait  la tte de huit cents grains, -- en six mois, -- ce qui
promettait une double rcolte chaque anne.

Ces huit cents grains, moins une cinquantaine, qui furent rservs
par prudence, devaient donc tre sems dans un nouveau champ, et
avec non moins de soin que le grain unique.

Le champ fut prpar, puis entour dune forte palissade, haute et
aigu, que les quadrupdes eussent trs difficilement franchie.
Quant aux oiseaux, des tourniquets criards et des mannequins
effrayants, dus  limagination fantasque de Pencroff, suffirent 
les carter. Les sept cent cinquante grains furent alors dposs
dans de petits sillons bien rguliers, et la nature dut faire le
reste.

Le 21 novembre, Cyrus Smith commena  dessiner le foss qui
devait fermer le plateau  louest, depuis langle sud du lac
Grant jusquau coude de la Mercy. Il y avait l deux  trois pieds
de terre vgtale, et, au-dessous, le granit. Il fallut donc
fabriquer  nouveau de la nitro-glycrine, et la nitro-glycrine
fit son effet accoutum. En moins de quinze jours, un foss large
de douze pieds, profond de six, fut creus dans le dur sol du
plateau. Une nouvelle saigne fut, par le mme moyen, pratique 
la lisire rocheuse du lac, et les eaux se prcipitrent dans ce
nouveau lit, en formant un petit cours deau auquel on donna le
nom de Creek-Glycrine et qui devint un affluent de la Mercy.
Ainsi que lavait annonc lingnieur, le niveau du lac baissa,
mais dune faon presque insensible. Enfin, pour complter la
clture, le lit du ruisseau de la grve fut considrablement
largi, et on maintint les sables au moyen dune double palissade.

Avec la premire quinzaine de dcembre, ces travaux furent
dfinitivement achevs, et le plateau de Grande-vue, cest--dire
une sorte de pentagone irrgulier ayant un primtre de quatre
milles environ, entour dune ceinture liquide, fut absolument 
labri de toute agression.

Pendant ce mois de dcembre, la chaleur fut trs forte. Cependant
les colons ne voulurent point suspendre lexcution de leurs
projets, et, comme il devenait urgent dorganiser la basse-cour,
on procda  son organisation.

Inutile de dire que, depuis la fermeture complte du plateau,
matre Jup avait t mis en libert. Il ne quittait plus ses
matres et ne manifestait aucune envie de schapper. Ctait un
animal doux, trs vigoureux pourtant, et dune agilit
surprenante. Ah! quand il sagissait descalader lchelle de
Granite-House, nul net pu rivaliser avec lui. On lemployait
dj  quelques travaux: il tranait des charges de bois et
charriait les pierres qui avaient t extraites du lit du Creek-
Glycrine.

Ce nest pas encore un maon, mais cest dj un singe! disait
plaisamment Harbert, en faisant allusion  ce surnom de singe
que les maons donnent  leurs apprentis. Et si jamais nom fut
justifi, ctait bien celui-l!

La basse-cour occupa une aire de deux cents yards carrs, qui fut
choisie sur la rive sud-est du lac.

On lentoura dune palissade, et on construisit diffrents abris
pour les animaux qui devaient la peupler. Ctaient des cahutes de
branchages, divises en compartiments, qui nattendirent bientt
plus que leurs htes.

Les premiers furent le couple de tinamous, qui ne tardrent pas 
donner de nombreux petits. Ils eurent pour compagnons une demi-
douzaine de canards, habitus des bords du lac. Quelques-uns
appartenaient  cette espce chinoise, dont les ailes souvrent en
ventail, et qui, par lclat et la vivacit de leur plumage,
rivalisent avec les faisans dors. Quelques jours aprs, Harbert
sempara dun couple de gallinacs  queue arrondie et faite de
longues pennes, de magnifiques alectors, qui ne tardrent pas 
sapprivoiser. Quant aux plicans, aux martins-pcheurs, aux
poules deau, ils vinrent deux-mmes au rivage de la basse-cour,
et tout ce petit monde, aprs quelques disputes, roucoulant,
piaillant, gloussant, finit par sentendre, et saccrut dans une
proportion rassurante pour lalimentation future de la colonie.

Cyrus Smith, voulant aussi complter son oeuvre, tablit un
pigeonnier dans un angle de la basse-cour.

On y logea une douzaine de ces pigeons qui frquentaient les hauts
rocs du plateau. Ces oiseaux shabiturent aisment  rentrer
chaque soir  leur nouvelle demeure, et montrrent plus de
propension  se domestiquer que les ramiers leurs congnres, qui,
dailleurs, ne se reproduisent qu ltat sauvage. Enfin, le
moment tait venu dutiliser, pour la confection du linge,
lenveloppe de larostat, car, quant  la garder sous cette forme
et  se risquer dans un ballon  air chaud pour quitter lle, au-
dessus dune mer pour ainsi dire sans limites, ce net t
admissible que pour des gens qui auraient manqu de tout, et Cyrus
Smith, esprit pratique, ny pouvait songer.

Il sagissait donc de rapporter lenveloppe  Granite-House, et
les colons soccuprent de rendre leur lourd chariot plus maniable
et plus lger. Mais si le vhicule ne manquait pas, le moteur
tait encore  trouver! Nexistait-il donc pas dans lle quelque
ruminant despce indigne qui pt remplacer cheval, ne, boeuf ou
vache? Ctait la question.

En vrit, disait Pencroff, une bte de trait nous serait fort
utile, en attendant que M Cyrus voult bien construire un chariot
 vapeur, ou mme une locomotive, car certainement, un jour, nous
aurons un chemin de fer de Granite-House au port Ballon, avec
embranchement sur le mont Franklin!

Et lhonnte marin, en parlant ainsi, croyait ce quil disait! Oh!
Imagination, quand la foi sen mle!

Mais, pour ne rien exagrer, un simple quadrupde attelable et
bien fait laffaire de Pencroff, et comme la providence avait un
faible pour lui, elle ne le fit pas languir. Un jour, le 23
dcembre, on entendit  la fois Nab crier et Top aboyer  qui
mieux mieux. Les colons, occups aux Chemines, accoururent
aussitt, craignant quelque fcheux incident. Que virent-ils? Deux
beaux animaux de grande taille, qui staient imprudemment
aventurs sur le plateau, dont les ponceaux navaient pas t
ferms. On et dit deux chevaux, ou tout au moins deux nes, mle
et femelle, formes fines, pelage isabelle, jambes et queue
blanches, zbrs de raies noires sur la tte, le cou et le tronc.
Ils savanaient tranquillement, sans marquer aucune inquitude,
et ils regardaient dun oeil vif ces hommes, dans lesquels ils ne
pouvaient encore reconnatre des matres.

Ce sont des onaggas! scria Harbert, des quadrupdes qui
tiennent le milieu entre le zbre et le couagga!

-- Pourquoi pas des nes? demanda Nab.

-- Parce quils nont point les oreilles longues et que leurs
formes sont plus gracieuses!

-- nes ou chevaux, riposta Pencroff, ce sont des moteurs, comme
dirait M Smith, et, comme tels, bons  capturer!

Le marin, sans effrayer les deux animaux, se glissant entre les
herbes jusquau ponceau du Creek-Glycrine, le fit basculer, et
les onaggas furent prisonniers.

Maintenant, semparerait-on deux par la violence et les
soumettrait-on  une domestication force? Non.

Il fut dcid que, pendant quelques jours, on les laisserait aller
et venir librement sur le plateau, o lherbe tait abondante, et
immdiatement lingnieur fit construire prs de la basse-cour une
curie, dans laquelle les onaggas devaient trouver, avec une bonne
litire, un refuge pendant la nuit.

Ainsi donc, ce couple magnifique fut laiss entirement libre de
ses mouvements, et les colons vitrent mme de leffrayer en
sapprochant.

Plusieurs fois, cependant, les onaggas parurent prouver le besoin
de quitter ce plateau, trop restreint pour eux, habitus aux
larges espaces et aux forts profondes. On les voyait, alors,
suivre la ceinture deau qui leur opposait une infranchissable
barrire, jeter quelques braiments aigus, puis galoper  travers
les herbes, et, le calme revenu, ils restaient des heures entires
 considrer ces grands bois qui leur taient ferms sans retour!

Cependant, des harnais et des traits en fibres vgtales avaient
t confectionns, et quelques jours aprs la capture des onaggas,
non seulement le chariot tait prt  tre attel, mais une route
droite, ou plutt une coupe avait t faite  travers la fort du
Far-West, depuis le coude de la Mercy jusquau port Ballon. On
pouvait donc y conduire le chariot, et ce fut vers la fin de
dcembre quon essaya pour la premire fois les onaggas.

Pencroff avait dj assez amadou ces animaux pour quils vinssent
lui manger dans la main, et ils se laissaient approcher sans
difficult, mais, une fois attels, ils se cabrrent, et on eut
grandpeine  les contenir. Cependant ils ne devaient pas tarder 
se plier  ce nouveau service, car lonagga, moins rebelle que le
zbre, sattelle frquemment dans les parties montagneuses de
lAfrique australe, et on a mme pu lacclimater en Europe sous
des zones relativement froides.

Ce jour-l, toute la colonie, sauf Pencroff, qui marchait  la
tte de ses btes, monta dans le chariot et prit la route du port
Ballon. Si lon fut cahot sur cette route  peine bauche, cela
va sans dire; mais le vhicule arriva sans encombre, et, le jour
mme, on put y charger lenveloppe et les divers agrs de
larostat.

 huit heures du soir, le chariot, aprs avoir repass le pont de
la Mercy, redescendait la rive gauche de la rivire et sarrtait
sur la grve. Les onaggas taient dtels, puis ramens  leur
curie, et Pencroff, avant de sendormir, poussait un soupir de
satisfaction qui fit bruyamment retentir les chos de Granite-
House.

CHAPITRE VIII

La premire semaine de janvier fut consacre  la confection du
linge ncessaire  la colonie. Les aiguilles trouves dans la
caisse fonctionnrent entre des doigts vigoureux, sinon dlicats,
et on peut affirmer que ce qui fut cousu le fut solidement.

Le fil ne manqua pas, grce  lide queut Cyrus Smith de
remployer celui qui avait dj servi  la couture des bandes de
larostat. Ces longues bandes furent dcousues avec une patience
admirable par Gdon Spilett et Harbert, car Pencroff avait d

Renoncer  ce travail, qui lagaait outre mesure; mais quand il
se fut agi de coudre, il neut pas son gal. Personne nignore, en
effet, que les marins ont une aptitude remarquable pour le mtier
de couturire.

Les toiles qui composaient lenveloppe de larostat furent
ensuite dgraisses au moyen de soude et de potasse obtenues par
incinration de plantes, de telle sorte que le coton, dbarrass
du vernis, reprit sa souplesse et son lasticit naturelles; puis,
soumis  laction dcolorante de latmosphre, il acquit une
blancheur parfaite. Quelques douzaines de chemises et de
chaussettes -- celles-ci non tricotes, bien entendu, mais faites
de toiles cousues -- furent ainsi prpares. Quelle jouissance ce
fut pour les colons de revtir enfin du linge blanc -- linge trs
rude sans doute, mais ils nen taient pas  sinquiter de si peu
-- et de se coucher entre des draps, qui firent des couchettes de
Granite-House des lits tout  fait srieux.

Ce fut aussi vers cette poque que lon confectionna des
chaussures en cuir de phoque, qui vinrent remplacer  propos les
souliers et les bottes apports dAmrique. On peut affirmer que
ces nouvelles chaussures furent larges et longues et ne gnrent
jamais le pied des marcheurs!

Avec le dbut de lanne 1866, les chaleurs furent persistantes,
mais la chasse sous bois ne chma point. Agoutis, pcaris,
cabiais, kangourous, gibiers de poil et de plume fourmillaient
vritablement, et Gdon Spilett et Harbert taient trop bons
tireurs pour perdre dsormais un seul coup de fusil.

Cyrus Smith leur recommandait toujours de mnager les munitions,
et il prit des mesures pour remplacer la poudre et le plomb qui
avaient t trouvs dans la caisse, et quil voulait rserver pour
lavenir.

Savait-il, en effet, o le hasard pourrait jeter un jour, lui et
les siens, dans le cas o ils quitteraient leur domaine? Il
fallait donc parer  toutes les ncessits de linconnu, et
mnager les munitions, en leur substituant dautres substances
aisment renouvelables.

Pour remplacer le plomb, dont Cyrus Smith navait rencontr aucune
trace dans lle, il employa sans trop de dsavantage de la
grenaille de fer, qui tait facile  fabriquer. Ces grains nayant
pas la pesanteur des grains de plomb, il dut les faire plus gros,
et chaque charge en contint moins, mais ladresse des chasseurs
suppla  ce dfaut. Quant  la poudre, Cyrus Smith aurait pu en
faire, car il avait  sa disposition du salptre, du soufre et du
charbon; mais cette prparation demande des soins extrmes, et,
sans un outillage spcial, il est difficile de la produire en
bonne qualit.

Cyrus Smith prfra donc fabriquer du pyroxyle, cest--dire du
fulmi-coton, substance dans laquelle le coton nest pas
indispensable, car il ny entre que comme cellulose. Or, la
cellulose nest autre chose que le tissu lmentaire des vgtaux,
et elle se trouve  peu prs  ltat de puret, non seulement
dans le coton, mais dans les fibres textiles du chanvre et du lin,
dans le papier, le vieux linge, la moelle de sureau, etc. Or,
prcisment, les sureaux abondaient dans lle, vers lembouchure
du Creek-Rouge, et les colons employaient dj en guise de caf
les baies de ces arbrisseaux, qui appartiennent  la famille des
caprifoliaces.

Ainsi donc, cette moelle de sureau, cest--dire la cellulose, il
suffisait de la rcolter, et, quant  lautre substance ncessaire
 la fabrication du pyroxyle, ce ntait que de lacide azotique
fumant.

Or, Cyrus Smith, ayant de lacide sulfurique  sa disposition,
avait dj pu facilement produire de lacide azotique, en
attaquant le salptre que lui fournissait la nature.

Il rsolut donc de fabriquer et demployer du pyroxyle, tout en
lui reconnaissant dassez graves inconvnients, cest--dire une
grande ingalit deffet, une excessive inflammabilit, puisquil
senflamme  cent soixante-dix degrs au lieu de deux cent
quarante, et enfin une dflagration trop instantane qui peut
dgrader les armes  feu. En revanche, les avantages du pyroxyle
consistaient en ceci, quil ne saltrait pas par lhumidit,
quil nencrassait pas le canon des fusils, et que sa force
propulsive tait quadruple de celle de la poudre ordinaire.

Pour faire le pyroxyle, il suffit de plonger pendant un quart
dheure de la cellulose dans de lacide azotique fumant, puis de
laver  grande eau et de faire scher. On le voit, rien nest plus
simple.

Cyrus Smith navait  sa disposition que de lacide azotique
ordinaire, et non de lacide azotique fumant ou monohydrat,
cest--dire de lacide qui met des vapeurs blanchtres au
contact de lair humide; mais en substituant  ce dernier de
lacide azotique ordinaire, mlang dans la proportion de trois
volumes  cinq volumes dacide sulfurique concentr, lingnieur
devait obtenir le mme rsultat, et il lobtint. Les chasseurs de
lle eurent donc bientt  leur disposition une substance
parfaitement prpare, et qui, employe avec discrtion, donna
dexcellents rsultats.

Vers cette poque, les colons dfrichrent trois acres du plateau
de Grande-vue, et le reste fut conserv  ltat de prairies pour
lentretien des onaggas. Plusieurs excursions furent faites dans
les forts du Jacamar et du Far-West, et lon rapporta une
vritable rcolte de vgtaux sauvages, pinards, cresson,
raifort, raves, quune culture intelligente devait bientt
modifier, et qui allaient temprer le rgime dalimentation azote
auquel avaient t jusque-l soumis les colons de lle Lincoln.
On vhicula galement de notables quantits de bois et de charbon.
Chaque excursion tait, en mme temps, un moyen damliorer les
routes, dont la chausse se tassait peu  peu sous les roues du
chariot.

La garenne fournissait toujours son contingent de lapins aux
offices de Granite-House. Comme elle tait situe un peu au dehors
du point o sannonait le Creek-Glycrine, ses htes ne pouvaient
pntrer sur le plateau rserv, ni ravager, par consquent, les
plantations nouvellement faites. Quant  lhutrire, dispose au
milieu des rocs de la plage et dont les produits taient
frquemment renouvels, elle donnait quotidiennement dexcellents
mollusques. En outre, la pche, soit dans les eaux du lac, soit
dans le courant de la Mercy, ne tarda pas  tre fructueuse, car
Pencroff avait install des lignes de fond, armes dhameons de
fer, auxquels se prenaient frquemment de belles truites et
certains poissons, extrmement savoureux, dont les flancs argents
taient sems de petites taches jauntres. Aussi matre Nab,
charg des soins culinaires, pouvait-il varier agrablement le
menu de chaque repas. Seul, le pain manquait encore  la table des
colons, et, on la dit, ctait une privation  laquelle ils
taient vraiment sensibles.

On fit aussi, vers cette poque, la chasse aux tortues marines,
qui frquentaient les plages du cap Mandibule. En cet endroit, la
grve tait hrisse de petites boursouflures, renfermant des
oeufs parfaitement sphriques,  coque blanche et dure, et dont
lalbumine a la proprit de ne point se coaguler comme celle des
oeufs doiseaux. Ctait le soleil qui se chargeait de les faire
clore, et leur nombre tait naturellement trs considrable,
puisque chaque tortue peut en pondre annuellement jusqu deux
cent cinquante.

Un vritable champ doeufs, fit observer Gdon Spilett, et il
ny a qu les rcolter.

Mais on ne se contenta pas des produits, on fit aussi la chasse
aux producteurs, chasse qui permit de rapporter  Granite-House
une douzaine de ces chloniens, vritablement trs estimables au
point de vue alimentaire. Le bouillon de tortue, relev dherbes
aromatiques et agrment de quelques crucifres, attira souvent
des loges mrits  matre Nab, son prparateur.

Il faut encore citer ici une circonstance heureuse, qui permit de
faire de nouvelles rserves pour lhiver. Des saumons vinrent par
bandes saventurer dans la Mercy et en remontrent le cours
pendant plusieurs milles. Ctait lpoque  laquelle les
femelles, allant rechercher des endroits convenables pour frayer,
prcdaient les mles et faisaient grand bruit  travers les eaux
douces. Un millier de ces poissons, qui mesuraient jusqu deux
pieds et demi de longueur, sengouffra ainsi dans la rivire, et
il suffit dtablir quelques barrages pour en retenir une grande
quantit. On en prit ainsi plusieurs centaines, qui furent sals
et mis en rserve pour le temps o lhiver, glaant les cours
deau, rendrait toute pche impraticable.

Ce fut  cette poque que le trs intelligent Jup fut lev aux
fonctions de valet de chambre. Il avait t vtu dune jaquette,
dune culotte courte en toile blanche et dun tablier dont les
poches faisaient son bonheur, car il y fourrait ses mains et ne
souffrait pas quon vnt y fouiller. Ladroit orang avait t
merveilleusement styl par Nab, et on et dit que le ngre et le
singe se comprenaient quand ils causaient ensemble. Jup avait,
dailleurs, pour Nab une sympathie relle, et Nab la lui rendait.
 moins quon net besoin de ses services, soit pour charrier du
bois, soit pour grimper  la cime de quelque arbre, Jup passait la
plus grande partie de son temps  la cuisine et cherchait  imiter
Nab en tout ce quil lui voyait faire. Le matre montrait,
dailleurs, une patience et mme un zle extrme  instruire son
lve, et llve dployait une intelligence remarquable 
profiter des leons que lui donnait son matre.

Quon juge donc de la satisfaction que procura un jour matre Jup
aux convives de Granite-House, quand, la serviette sur le bras, il
vint, sans quils en eussent t prvenus, les servir  table.
Adroit, attentif, il sacquitta de son service avec une adresse
parfaite, changeant les assiettes, apportant les plats, versant 
boire, le tout avec un srieux qui amusa au dernier point les
colons et dont senthousiasma Pencroff.

Jup, du potage!

-- Jup, un peu dagouti!

-- Jup, une assiette!

-- Jup! Brave Jup! Honnte Jup!

On nentendait que cela, et Jup, sans se dconcerter jamais,
rpondait  tout, veillait  tout, et il hocha sa tte
intelligente, quand Pencroff, refaisant sa plaisanterie du premier
jour, lui dit:

Dcidment, Jup, il faudra vous doubler vos gages!

Inutile de dire que lorang tait alors absolument acclimat 
Granite-House, et quil accompagnait souvent ses matres dans la
fort, sans jamais manifester aucune envie de senfuir. Il fallait
le voir, alors, marcher de la faon la plus amusante, avec une
canne que Pencroff lui avait faite et quil portait sur son paule
comme un fusil! Si lon avait besoin de cueillir quelque fruit 
la cime dun arbre, quil tait vite en haut! Si la roue du
chariot venait  sembourber, avec quelle vigueur Jup, dun seul
coup dpaule, la remettait en bon chemin!

Quel gaillard! scriait souvent Pencroff. Sil tait aussi
mchant quil est bon, il ny aurait pas moyen den venir  bout!

Ce fut vers la fin de janvier que les colons entreprirent de
grands travaux dans la partie centrale de lle. Il avait t
dcid que, vers les sources du Creek-Rouge, au pied du mont
Franklin, serait fond un corral, destin  contenir les
ruminants, dont la prsence et t gnante  Granite-House, et
plus particulirement ces mouflons, qui devaient fournir la laine
destine  la confection des vtements dhiver.

Chaque matin, la colonie, quelquefois tout entire, le plus
souvent reprsente seulement par Cyrus Smith, Harbert et
Pencroff, se rendait aux sources du creek, et, les onaggas aidant,
ce ntait plus quune promenade de cinq milles, sous un dme de
verdure, par cette route nouvellement trace, qui prit le nom de
route du Corral.

L, un vaste emplacement avait t choisi, au revers mme de la
croupe mridionale de la montagne. Ctait une prairie, plante de
bouquets darbres, situe au pied mme dun contrefort qui la
fermait sur un ct. Un petit rio, n sur ses pentes, aprs
lavoir arrose diagonalement, allait se perdre dans le Creek-
Rouge. Lherbe tait frache, et les arbres qui croissaient  et
l permettaient  lair de circuler librement  sa surface. Il
suffisait donc dentourer ladite prairie dune palissade dispose
circulairement, qui viendrait sappuyer  chaque extrmit sur le
contrefort, et assez leve pour que des animaux, mme les plus
agiles, ne pussent la franchir. Cette enceinte pourrait contenir,
en mme temps quune centaine danimaux  cornes, mouflons ou
chvres sauvages, les petits qui viendraient  natre par la
suite.

Le primtre du corral fut donc trac par lingnieur, et on dut
procder  labattage des arbres ncessaires  la construction de
la palissade; mais, comme le percement de la route avait dj
ncessit le sacrifice dun certain nombre de troncs, on les
charria, et ils fournirent une centaine de pieux, qui furent
solidement implants dans le sol.

 la partie antrieure de la palissade, une entre assez large fut
mnage et ferme par une porte  deux battants faits de forts
madriers, que devaient consolider des barres extrieures.

La construction de ce corral ne demanda pas moins de trois
semaines, car, outre les travaux de palissade, Cyrus Smith leva
de vastes hangars en planches, sous lesquels les ruminants
pourraient se rfugier.

Dailleurs, il avait t ncessaire dtablir ces constructions
avec une extrme solidit, car les mouflons sont de robustes
animaux, et leurs premires violences taient  craindre. Les
pieux, pointus  leur extrmit suprieure, qui fut durcie au feu,
avaient t rendus solidaires au moyen de traverses boulonnes,
et, de distance en distance, des tais assuraient la solidit de
lensemble.

Le corral termin, il sagissait doprer une grande battue au
pied du mont Franklin, au milieu des pturages frquents par les
ruminants. Cette opration se fit le 7 fvrier, par une belle
journe dt, et tout le monde y prit part. Les deux onaggas,
assez bien dresss dj et monts par Gdon Spilett et Harbert,
rendirent de grands services dans cette circonstance.

La manoeuvre consistait uniquement  rabattre les mouflons et les
chvres, en resserrant peu  peu le cercle de battue autour deux.
Aussi Cyrus Smith, Pencroff, Nab, Jup se postrent-ils en divers
points du bois, tandis que les deux cavaliers et Top galopaient
dans un rayon dun demi-mille autour du corral.

Les mouflons taient nombreux dans cette portion de lle. Ces
beaux animaux, grands comme des daims, les cornes plus fortes que
celles du blier, la toison gristre et mle de longs poils,
ressemblaient  des argalis.

Elle fut fatigante, cette journe de chasse! que dalles et
venues, que de courses et contre-courses, que de cris profrs!
Sur une centaine de mouflons qui furent rabattus, plus des deux
tiers chapprent aux rabatteurs; mais, en fin de compte, une
trentaine de ces ruminants et une dizaine de chvres sauvages, peu
 peu repousss vers le corral, dont la porte ouverte semblait
leur offrir une issue, sy jetrent et purent tre emprisonns. En
somme, le rsultat fut satisfaisant, et les colons neurent pas 
se plaindre. La plupart de ces mouflons taient des femelles, dont
quelques-unes ne devaient pas tarder  mettre bas. Il tait donc
certain que le troupeau prosprerait, et que non seulement la
laine, mais aussi les peaux abonderaient dans un temps peu
loign.

Ce soir-l, les chasseurs revinrent extnus  Granite-House.
Cependant, le lendemain, ils nen retournrent pas moins visiter
le corral. Les prisonniers avaient bien essay de renverser la
palissade, mais ils ny avaient point russi, et ils ne tardrent
pas  se tenir plus tranquilles.

Pendant ce mois de fvrier, il ne se passa aucun vnement de
quelque importance. Les travaux quotidiens se poursuivirent avec
mthode, et, en mme temps quon amliorait les routes du corral
et du port Ballon, une troisime fut commence, qui, partant de
lenclos, se dirigea vers la cte occidentale. La portion encore
inconnue de lle Lincoln tait toujours celle de ces grands bois
qui couvraient la presqule Serpentine, o se rfugiaient les
fauves, dont Gdon Spilett comptait bien purger son domaine.

Avant que la froide saison repart, les soins les plus assidus
furent donns galement  la culture des plantes sauvages qui
avaient t transplantes de la fort sur le plateau de Grande-
vue. Harbert ne revenait gure dune excursion sans rapporter
quelques vgtaux utiles. Un jour, ctaient des chantillons de
la tribu des chicoraces, dont la graine mme pouvait fournir par
la pression une huile excellente; un autre, ctait une oseille
commune, dont les proprits anti-scorbutiques ntaient point 
ddaigner; puis, quelques-uns de ces prcieux tubercules qui ont
t cultivs de tout temps dans lAmrique mridionale, ces pommes
de terre, dont on compte aujourdhui plus de deux cents espces.
Le potager, maintenant bien entretenu, bien arros, bien dfendu
contre les oiseaux, tait divis en petits carrs, o poussaient
laitues, vitelottes, oseille, raves, raifort et autres crucifres.
La terre, sur ce plateau, tait prodigieusement fconde, et lon
pouvait esprer que les rcoltes y seraient abondantes.

Les boissons varies ne manquaient pas non plus, et,  la
condition de ne pas exiger de vin, les plus difficiles ne devaient
pas se plaindre. Au th dOswego fourni par les monardes didymes,
et  la liqueur fermente extraite des racines du dragonnier,
Cyrus Smith avait ajout une vritable bire; il la fabriqua avec
les jeunes pousses de labies nigra, qui, aprs avoir bouilli et
ferment, donnrent cette boisson agrable et particulirement
hyginique que les anglo-amricains nomment spring-berr, cest-
-dire bire de sapin.

Vers la fin de lt, la basse-cour possdait un beau couple
doutardes, qui appartenaient  lespce houbara, caractrise
par une sorte de mantelet de plumes, une douzaine de souchets,
dont la mandibule suprieure tait prolonge de chaque ct par un
appendice membraneux, et de magnifiques coqs, noirs de crte, de
caroncule et dpiderme, semblables aux coqs de Mozambique, qui se
pavanaient sur la rive du lac.

Ainsi donc, tout russissait, grce  lactivit de ces hommes
courageux et intelligents. La providence faisait beaucoup pour
eux, sans doute; mais, fidles au grand prcepte, ils saidaient
dabord, et le ciel leur venait ensuite en aide.

Aprs ces chaudes journes dt, le soir, quand les travaux
taient termins, au moment o se levait la brise de mer, ils
aimaient  sasseoir sur la lisire du plateau de Grande-vue, sous
une sorte de vranda couverte de plantes grimpantes, que Nab avait
leve de ses propres mains. L, ils causaient, ils
sinstruisaient les uns les autres, ils faisaient des plans, et la
grosse bonne humeur du marin rjouissait incessamment ce petit
monde, dans lequel la plus parfaite harmonie navait jamais cess
de rgner.

On parlait aussi du pays, de la chre et grande Amrique. O en
tait cette guerre de scession?

Elle navait videmment pu se prolonger! Richmond tait
promptement tombe, sans doute, aux mains du gnral Grant! La
prise de la capitale des confdrs avait d tre le dernier acte
de cette funeste lutte! Maintenant, le nord avait triomph pour la
bonne cause. Ah! Quun journal et t le bienvenu pour les exils
de lle Lincoln! Voil onze mois que toute communication entre
eux et le reste des humains avait t interrompue, et, avant peu,
le 24 mars, arrivait lanniversaire de ce jour o le ballon les
jeta sur cette cte inconnue! Ils ntaient alors que des
naufrags, ne sachant pas mme sils pourraient disputer aux
lments leur misrable vie! Et maintenant, grce au savoir de
leur chef, grce  leur propre intelligence, ctaient de
vritables colons, munis darmes, doutils, dinstruments, qui
avaient su transformer  leur profit les animaux, les plantes et
les minraux de lle, cest--dire les trois rgnes de la nature!

Oui! Ils causaient souvent de toutes ces choses et formaient
encore bien des projets davenir!

Quant  Cyrus Smith, la plupart du temps silencieux, il coutait
ses compagnons plus souvent quil ne parlait. Parfois, il souriait
 quelque rflexion dHarbert,  quelque boutade de Pencroff,
mais, toujours et partout, il songeait  ces faits inexplicables,
 cette trange nigme dont le secret lui chappait encore!

CHAPITRE IX

Le temps changea pendant la premire semaine de mars.

Il y avait eu pleine lune au commencement du mois, et les chaleurs
taient toujours excessives. On sentait que latmosphre tait
imprgne dlectricit, et une priode plus ou moins longue de
temps orageux tait rellement  craindre. En effet, le 2, le
tonnerre gronda avec une extrme violence. Le vent soufflait de
lest, et la grle attaqua directement la faade de Granite-House,
en crpitant comme une vole de mitraille. Il fallut fermer
hermtiquement la porte et les volets des fentres, sans quoi tout
et t inond  lintrieur des chambres. En voyant tomber ces
grlons, dont quelques-uns avaient la grosseur dun oeuf de
pigeon, Pencroff neut quune ide: cest que son champ de bl
courait les dangers les plus srieux.

Et aussitt il courut  son champ, o les pis commenaient dj 
lever leur petite tte verte, et, au moyen dune grosse toile, il
parvint  protger sa rcolte. Il fut lapid  sa place, mais il
ne sen plaignit pas.

Ce mauvais temps dura huit jours, pendant lesquels le tonnerre ne
cessa de rouler dans les profondeurs du ciel. Entre deux orages,
on lentendait encore gronder sourdement hors des limites de
lhorizon; puis, il reprenait avec une nouvelle fureur. Le ciel
tait zbr dclairs, et la foudre frappa plusieurs arbres de
lle, entre autres un norme pin qui slevait prs du lac,  la
lisire de la fort. Deux ou trois fois aussi, la grve fut
atteinte par le fluide lectrique, qui fondit le sable et le
vitrifia. En retrouvant ces fulgurites, lingnieur fut amen 
croire quil serait possible de garnir les fentres de vitres
paisses et solides, qui pussent dfier le vent, la pluie et la
grle.

Les colons, nayant pas de travaux presss  faire au dehors,
profitrent du mauvais temps pour travailler  lintrieur de
Granite-House, dont lamnagement se perfectionnait et se
compltait de jour en jour. Lingnieur installa un tour, qui lui
permit de tourner quelques ustensiles de toilette ou de cuisine,
et particulirement des boutons, dont le dfaut se faisait
vivement sentir. Un rtelier avait t install pour les armes,
qui taient entretenues avec un soin extrme, et ni les tagres,
ni les armoires ne laissaient  dsirer. On sciait, on rabotait,
on limait, on tournait, et pendant toute cette priode de mauvais
temps on nentendait que le grincement des outils ou les
ronflements du tour, qui rpondaient aux grondements du tonnerre.

Matre Jup navait point t oubli, et il occupait une chambre 
part, prs du magasin gnral, sorte de cabine avec cadre toujours
rempli de bonne litire, qui lui convenait parfaitement.

Avec ce brave Jup, jamais de rcrimination, rptait souvent
Pencroff, jamais de rponse inconvenante! quel domestique, Nab,
quel domestique!

-- Mon lve, rpondait Nab, et bientt mon gal!

-- Ton suprieur, ripostait en riant le marin, car enfin toi, Nab,
tu parles, et lui, ne parle pas!

Il va sans dire que Jup tait maintenant au courant du service. Il
battait les habits, il tournait la broche, il balayait les
chambres, il servait  table, il rangeait le bois, et -- dtail
qui enchantait Pencroff -- il ne se couchait jamais sans tre venu
border le digne marin dans son lit.

Quant  la sant des membres de la colonie, bipdes ou bimanes,
quadrumanes ou quadrupdes, elle ne laissait rien  dsirer. Avec
cette vie au grand air, sur ce sol salubre, sous cette zone
tempre, travaillant de la tte et de la main, ils ne pouvaient
croire que la maladie dt jamais les atteindre.

Tous se portaient merveilleusement bien, en effet.

Harbert avait dj grandi de deux pouces depuis un an. Sa figure
se formait et devenait plus mle, et il promettait dtre un homme
aussi accompli au physique quau moral. Dailleurs, il profitait
pour sinstruire de tous les loisirs que lui laissaient les
occupations manuelles, il lisait les quelques livres trouvs dans
la caisse, et, aprs les leons pratiques qui ressortaient de la
ncessit mme de sa position, il trouvait dans lingnieur pour
les sciences, dans le reporter pour les langues, des matres qui
se plaisaient  complter son ducation.

Lide fixe de lingnieur tait de transmettre au jeune garon
tout ce quil savait, de linstruire par lexemple autant que par
la parole, et Harbert profitait largement des leons de son
professeur.

Si je meurs, pensait Cyrus Smith, cest lui qui me remplacera!

La tempte prit fin vers le 9 mars, mais le ciel demeura couvert
de nuages pendant tout ce dernier mois de lt. Latmosphre,
violemment trouble par ces commotions lectriques, ne put
recouvrer sa puret antrieure, et il y eut presque invariablement
des pluies et des brouillards, sauf trois ou quatre belles
journes qui favorisrent des excursions de toutes sortes.

Vers cette poque, lonagga femelle mit bas un petit qui
appartenait au mme sexe que sa mre, et qui vint  merveille. Au
corral, il y eut, dans les mmes circonstances, accroissement du
troupeau de mouflons, et plusieurs agneaux blaient dj sous les
hangars,  la grande joie de Nab et dHarbert, qui avaient chacun
leur favori parmi les nouveaux-ns.

On tenta aussi un essai de domestication pour les pcaris, essai
qui russit pleinement. Une table fut construite prs de la
basse-cour et compta bientt plusieurs petits en train de se
civiliser, cest--dire de sengraisser par les soins de Nab.

Matre Jup, charg de leur apporter la nourriture quotidienne,
eaux de vaisselle, rognures de cuisine, etc., sacquittait
consciencieusement de sa tche. Il lui arrivait bien, parfois, de
sgayer aux dpens de ses petits pensionnaires et de leur tirer
la queue, mais ctait malice et non mchancet, car ces petites
queues tortilles lamusaient comme un jouet, et son instinct
tait celui dun enfant. Un jour de ce mois de mars, Pencroff,
causant avec lingnieur, rappela  Cyrus Smith une promesse que
celui-ci navait pas encore eu le temps de remplir.

Vous aviez parl dun appareil qui supprimerait les longues
chelles de Granite-House, Monsieur Cyrus, lui dit-il. Est-ce que
vous ne ltablirez pas quelque jour?

-- Vous voulez parler dune sorte dascenseur! rpondit Cyrus
Smith.

-- Appelons cela un ascenseur, si vous voulez, rpondit le marin.
Le nom ny fait rien, pourvu que cela nous monte sans fatigue
jusqu notre demeure.

-- Rien ne sera plus facile, Pencroff, mais est-ce bien utile?

-- Certes, Monsieur Cyrus. Aprs nous tre donn le ncessaire,
pensons un peu au confortable. Pour les personnes, ce sera du
luxe, si vous voulez; mais pour les choses, cest indispensable!
Ce nest pas dj si commode de grimper  une longue chelle,
quand on est lourdement charg!

-- Eh bien, Pencroff, nous allons essayer de vous contenter,
rpondit Cyrus Smith.

-- Mais vous navez pas de machine  votre disposition.

-- Nous en ferons.

-- Une machine  vapeur?

-- Non, une machine  eau.

Et, en effet, pour manoeuvrer son appareil, une force naturelle
tait l  la disposition de lingnieur, et que celui-ci pouvait
utiliser sans grande difficult.

Pour cela, il suffisait daugmenter le dbit de la petite
drivation faite au lac qui fournissait leau  lintrieur de
Granite-House. Lorifice mnag entre les pierres et les herbes, 
lextrmit suprieure du dversoir, fut donc accru, ce qui
produisit au fond du couloir une forte chute, dont le trop-plein
se dversa par le puits intrieur. Au-dessous de cette chute,
lingnieur installa un cylindre  palettes qui se raccordait 
lextrieur avec une roue enroule dun fort cble supportant une
banne. De cette faon, au moyen dune longue corde qui tombait
jusquau sol et qui permettait dembrayer ou de dsembrayer le
moteur hydraulique, on pouvait slever dans la banne jusqu la
porte de Granite-House.

Ce fut le 17 mars que lascenseur fonctionna pour la premire
fois, et  la satisfaction commune.

Dornavant, tous les fardeaux, bois, charbons, provisions et
colons eux-mmes furent hisss par ce systme si simple, qui
remplaa lchelle primitive, que personne ne songea  regretter.
Top se montra particulirement enchant de cette amlioration, car
il navait pas et ne pouvait avoir ladresse de matre Jup pour
gravir des chelons, et bien des fois ctait sur le dos de Nab,
ou mme sur celui de lorang, quil avait d faire lascension de
Granite-House.

Vers cette poque aussi, Cyrus Smith essaya de fabriquer du verre,
et il dut dabord approprier lancien four  poteries  cette
nouvelle destination.

Cela prsentait dassez grandes difficults; mais aprs plusieurs
essais infructueux, il finit par russir  monter un atelier de
verrerie, que Gdon Spilett et Harbert, les aides naturels de
lingnieur, ne quittrent pas pendant quelques jours.

Quant aux substances qui entrent dans la composition du verre, ce
sont uniquement du sable, de la craie et de la soude (carbonate ou
sulfate). Or, le rivage fournissait le sable, la chaux fournissait
la craie, les plantes marines fournissaient la soude, les pyrites
fournissaient lacide sulfurique, et le sol fournissait la houille
pour chauffer le four  la temprature voulue. Cyrus Smith se
trouvait donc dans les conditions ncessaires pour oprer.

Loutil dont la fabrication offrit le plus de difficult fut la
canne du verrier, tube de fer, long de cinq  six pieds, qui
sert  recueillir par un de ses bouts la matire que lon
maintient  ltat de fusion. Mais au moyen dune bande de fer,
longue et mince, qui fut roule comme un canon de fusil, Pencroff
russit  fabriquer cette canne, et elle fut bientt en tat de
fonctionner.

Le 28 mars, le four fut chauff vivement. Cent parties de sable,
trente-cinq de craie, quarante de sulfate de soude, mles  deux
ou trois parties de charbon en poudre, composrent la substance,
qui fut dpose dans les creusets en terre rfractaire. Lorsque la
temprature leve du four leut rduite  ltat liquide ou
plutt  ltat pteux, Cyrus Smith cueillit avec la canne une
certaine quantit de cette pte; il la tourna et la retourna sur
une plaque de mtal pralablement dispose, de manire  lui
donner la forme convenable pour le soufflage; puis il passa la
canne  Harbert en lui disant de souffler par lautre extrmit.

Comme pour faire des bulles de savon? demanda le jeune garon.

-- Exactement, rpondit lingnieur.

Et Harbert, gonflant ses joues, souffla tant et si bien dans la
canne, en ayant soin de la tourner sans cesse, que son souffle
dilata la masse vitreuse.

Dautres quantits de substance en fusion furent ajoutes  la
premire, et il en rsulta bientt une bulle qui mesurait un pied
de diamtre. Alors Cyrus Smith reprit la canne des mains
dHarbert, et, lui imprimant un mouvement de pendule, il finit par
allonger la bulle mallable, de manire  lui donner une forme
cylindro-conique.

Lopration du soufflage avait donc donn un cylindre de verre
termin par deux calottes hmisphriques, qui furent facilement
dtaches au moyen dun fer tranchant mouill deau froide; puis,
par le mme procd, ce cylindre fut fendu dans sa longueur, et,
aprs avoir t rendu mallable par une seconde chauffe, il fut
tendu sur une plaque et plan au moyen dun rouleau de bois.

La premire vitre tait donc fabrique, et il suffisait de
recommencer cinquante fois lopration pour avoir cinquante
vitres. Aussi les fentres de Granite-House furent-elles bientt
garnies de plaques diaphanes, pas trs blanches peut-tre, mais
suffisamment transparentes.

Quant  la gobeleterie, verres et bouteilles, ce ne fut quun jeu.
On les acceptait, dailleurs, tels quils venaient au bout de la
canne. Pencroff avait demand la faveur de souffler  son tour,
et ctait un plaisir pour lui, mais il soufflait si fort que ses
produits affectaient les formes les plus rjouissantes, qui
faisaient son admiration.

Pendant une des excursions qui furent faites  cette poque, un
nouvel arbre fut dcouvert, dont les produits vinrent encore
accrotre les ressources alimentaires de la colonie.

Cyrus Smith et Harbert, tout en chassant, staient aventurs un
jour dans la fort du Far-West, sur la gauche de la Mercy, et,
comme toujours, le jeune garon faisait mille questions 
lingnieur, auxquelles celui-ci rpondait de grand coeur. Mais il
en est de la chasse comme de toute occupation ici-bas, et quand on
ny met pas le zle voulu, il y a bien des raisons pour ne point
russir.

Or, comme Cyrus Smith ntait pas chasseur et que, dun autre
ct, Harbert parlait chimie et physique, ce jour-l, bien des
kangourous, des cabiais ou des agoutis passrent  bonne porte,
qui chapprent pourtant au fusil du jeune garon. Il sensuivit
donc que, la journe tant dj avance, les deux chasseurs
risquaient fort davoir fait une excursion inutile, quand Harbert,
sarrtant et poussant un cri de joie, scria:

Ah! Monsieur Cyrus, voyez-vous cet arbre?

Et il montrait un arbuste plutt quun arbre, car il ne se
composait que dune tige simple, revtue dune corce squammeuse,
qui portait des feuilles zbres de petites veines parallles.

Et quel est cet arbre qui ressemble  un petit palmier? demanda
Cyrus Smith.

-- Cest un cycas revoluta, dont jai le portrait dans notre
dictionnaire dhistoire naturelle!

-- Mais je ne vois point de fruit  cet arbuste?

-- Non, Monsieur Cyrus, rpondit Harbert, mais son tronc contient
une farine que la nature nous fournit toute moulue.

-- Cest donc larbre  pain?

-- Oui! Larbre  pain.

-- Eh bien, mon enfant, rpondit lingnieur, voil une prcieuse
dcouverte, en attendant notre rcolte de froment.  louvrage, et
fasse le ciel que tu ne te sois pas tromp!

Harbert ne stait pas tromp. Il brisa la tige dun cycas, qui
tait compose dun tissu glandulaire et renfermait une certaine
quantit de moelle farineuse, traverse de faisceaux ligneux,
spars par des anneaux de mme substance disposs
concentriquement.  cette fcule se mlait un suc mucilagineux
dune saveur dsagrable, mais quil serait facile de chasser par
la pression. Cette substance cellulaire formait une vritable
farine de qualit suprieure, extrmement nourrissante, et dont,
autrefois, les lois japonaises dfendaient lexportation.

Cyrus Smith et Harbert, aprs avoir bien tudi la portion du Far-
West o poussaient ces cycas, prirent des points de repre et
revinrent  Granite-House, o ils firent connatre leur
dcouverte.

Le lendemain, les colons allaient  la rcolte, et Pencroff, de
plus en plus enthousiaste de son le, disait  lingnieur:

Monsieur Cyrus, croyez-vous quil y ait des les  naufrags?

-- Quentendez-vous par l, Pencroff?

-- Eh bien, jentends des les cres spcialement pour quon y
fasse convenablement naufrage, et sur lesquelles de pauvres
diables puissent toujours se tirer daffaire!

-- Cela est possible, rpondit en souriant lingnieur.

-- Cela est certain, monsieur, rpondit Pencroff, et il est non
moins certain que lle Lincoln en est une!

On revint  Granite-House avec une ample moisson de tiges de
cycas. Lingnieur tablit une presse afin dextraire le suc
mucilagineux ml  la fcule, et il obtint une notable quantit
de farine qui, sous la main de Nab, se transforma en gteaux et en
puddings. Ce ntait pas encore le vrai pain de froment, mais on y
touchait presque.

 cette poque aussi, lonagga, les chvres et les brebis du
corral fournirent quotidiennement le lait ncessaire  la colonie.
Aussi le chariot, ou plutt une sorte de carriole lgre qui
lavait remplac, faisait-elle de frquents voyages au corral, et
quand ctait  Pencroff de faire sa tourne, il emmenait Jup et
le faisait conduire, ce dont Jup, faisant claquer son fouet,
sacquittait avec son intelligence habituelle.

Tout prosprait donc, aussi bien au corral qu Granite-House, et
vritablement les colons, si ce nest quils taient loin de leur
patrie, navaient point  se plaindre. Ils taient si bien faits 
cette vie, dailleurs, si accoutums  cette le, quils neussent
pas quitt sans regret son sol hospitalier!

Et cependant, tant lamour du pays tient au coeur de lhomme, si
quelque btiment se ft inopinment prsent en vue de lle, les
colons lui auraient fait des signaux, ils lauraient attir, et
ils seraient partis!... En attendant, ils vivaient de cette
existence heureuse, et ils avaient la crainte plutt que le dsir
quun vnement quelconque vnt linterrompre.

Mais qui pourrait se flatter davoir jamais fix la fortune et
dtre  labri de ses revers!

Quoi quil en soit, cette le Lincoln, que les colons habitaient
dj depuis plus dun an, tait souvent le sujet de leur
conversation, et, un jour, une observation fut faite qui devait
amener plus tard de graves consquences.

Ctait le 1er avril, un dimanche, le jour de pques, que Cyrus
Smith et ses compagnons avaient sanctifi par le repos et la
prire. La journe avait t belle, telle que pourrait ltre une
journe doctobre dans lhmisphre boral.

Tous, vers le soir, aprs dner, taient runis sous la vranda, 
la lisire du plateau de Grande-vue, et ils regardaient monter la
nuit sur lhorizon. Quelques tasses de cette infusion de graines
de sureau, qui remplaaient le caf, avaient t servies par Nab.
On causait de lle et de sa situation isole dans le Pacifique,
quand Gdon Spilett fut amen  dire:

Mon cher Cyrus, est-ce que, depuis que vous possdez ce sextant
trouv dans la caisse, vous avez relev de nouveau la position de
notre le?

-- Non, rpondit lingnieur.

-- Mais il serait peut-tre  propos de le faire, avec cet
instrument qui est plus parfait que celui que vous avez employ.

--  quoi bon? dit Pencroff. Lle est bien o elle est!

-- Sans doute, reprit Gdon Spilett, mais il a pu arriver que
limperfection des appareils ait nui  la justesse des
observations, et puisquil est facile den vrifier
lexactitude...

-- Vous avez raison, mon cher Spilett, rpondit lingnieur, et
jaurais d faire cette vrification plus tt, bien que, si jai
commis quelque erreur, elle ne doive pas dpasser cinq degrs en
longitude ou en latitude.

-- Eh! Qui sait? Reprit le reporter, qui sait si nous ne sommes
pas beaucoup plus prs dune terre habite que nous ne le croyons?

-- Nous le saurons demain, rpondit Cyrus Smith, et sans tant
doccupations qui ne mont laiss aucun loisir, nous le saurions
dj.

-- Bon! dit Pencroff, M Cyrus est un trop bon observateur pour
stre tromp, et si elle na pas boug de place, lle est bien
o il la mise!

-- Nous verrons.

Il sensuivit donc que le lendemain, au moyen du sextant,
lingnieur fit les observations ncessaires pour vrifier les
coordonnes quil avait dj obtenues, et voici quel fut le
rsultat de son opration: sa premire observation lui avait donn
pour la situation de lle Lincoln: en longitude ouest: de 150
degrs  155 degrs; en latitude sud: de 30 degrs  35 degrs.

La seconde donna exactement: en longitude ouest: 150 degrs 30
minutes; en latitude sud: 34 degrs 57 minutes.

Ainsi donc, malgr limperfection de ses appareils, Cyrus Smith
avait opr avec tant dhabilet, que son erreur navait pas
dpass cinq degrs.

Maintenant, dit Gdon Spilett, puisque, en mme temps quun
sextant, nous possdons un atlas, voyons, mon cher Cyrus, la
position que lle Lincoln occupe exactement dans le Pacifique.

Harbert alla chercher latlas, qui, on le sait, avait t dit en
France, et dont, par consquent, la nomenclature tait en langue
franaise.

La carte du Pacifique fut dveloppe, et lingnieur, son compas 
la main, sapprta  en dterminer la situation.

Soudain, le compas sarrta dans sa main, et il dit:

Mais il existe dj une le dans cette partie du Pacifique!

-- Une le? scria Pencroff.

-- La ntre, sans doute? rpondit Gdon Spilett.

-- Non, reprit Cyrus Smith. Cette le est situe par 153 degrs de
longitude et 37 degrs 11 minutes de latitude, cest--dire  deux
degrs et demi plus  louest et deux degrs plus au sud que lle
Lincoln.

-- Et quelle est cette le? demanda Harbert.

-- Lle Tabor.

-- Une le importante?

-- Non, un lot perdu dans le Pacifique, et qui na jamais t
visit peut-tre!

-- Eh bien, nous le visiterons, dit Pencroff.

-- Nous?

-- Oui, Monsieur Cyrus. Nous construirons une barque ponte, et je
me charge de la conduire. --  quelle distance sommes-nous de
cette le Tabor?

--  cent cinquante milles environ dans le nord-est, rpondit
Cyrus Smith.

-- Cent cinquante milles! Et quest cela? rpondit Pencroff. En
quarante-huit heures et avec un bon vent, ce sera enlev!

-- Mais  quoi bon? demanda le reporter.

-- On ne sait pas. Faut voir!

Et sur cette rponse, il fut dcid quune embarcation serait
construite, de manire  pouvoir prendre la mer vers le mois
doctobre prochain, au retour de la belle saison.

CHAPITRE X

Lorsque Pencroff stait mis un projet en tte, il navait et ne
laissait pas de cesse quil net t excut. Or, il voulait
visiter lle Tabor, et, comme une embarcation dune certaine
grandeur tait ncessaire  cette traverse, il fallait construire
ladite embarcation.

Voici le plan qui fut arrt par lingnieur, daccord avec le
marin.

Le bateau mesurerait trente-cinq pieds de quille et neuf pieds de
bau, -- ce qui en ferait un marcheur, si ses fonds et ses lignes
deau taient russis, -- et ne devrait pas tirer plus de six
pieds, calant deau suffisant pour le maintenir contre la drive.
Il serait pont dans toute sa longueur, perc de deux coutilles
qui donneraient accs dans deux chambres spares par une cloison,
et gr en sloop, avec brigantine, trinquette, fortune, flche,
foc, voilure trs maniable, amenant bien en cas de grains, et trs
favorable pour tenir le plus prs. Enfin, sa coque serait
construite  francs bords, cest--dire que les bordages
affleureraient au lieu de se superposer, et quant  sa membrure,
on lappliquerait  chaud aprs lajustement des bordages qui
seraient monts sur faux-couples. Quel bois serait employ  la
construction de ce bateau? Lorme ou le sapin, qui abondaient dans
lle? On se dcida pour le sapin, bois un peu fendif, suivant
lexpression des charpentiers, mais facile  travailler, et qui
supporte aussi bien que lorme limmersion dans leau.

Ces dtails arrts, il fut convenu que, puisque le retour de la
belle saison ne seffectuerait pas avant six mois, Cyrus Smith et
Pencroff travailleraient seuls au bateau. Gdon Spilett et
Harbert devaient continuer de chasser, et ni Nab, ni matre Jup,
son aide, nabandonneraient les travaux domestiques qui leur
taient dvolus. Aussitt les arbres choisis, on les abattit, on
les dbita, on les scia en planches, comme eussent pu faire des
scieurs de long. Huit jours aprs, dans le renfoncement qui
existait entre les Chemines et la muraille, un chantier tait
prpar, et une quille, longue de trente-cinq pieds, munie dun
tambot  larrire et dune trave  lavant, sallongeait sur le
sable.

Cyrus Smith navait point march en aveugle dans cette nouvelle
besogne. Il se connaissait en construction maritime comme en
presque toutes choses, et ctait sur le papier quil avait
dabord cherch le gabarit de son embarcation. Dailleurs, il
tait bien servi par Pencroff, qui, ayant travaill quelques
annes dans un chantier de Brooklyn, connaissait la pratique du
mtier. Ce ne fut donc quaprs calculs svres et mres
rflexions que les faux-couples furent emmanchs sur la quille.

Pencroff, on le croira volontiers, tait tout feu pour mener 
bien sa nouvelle entreprise, et il net pas voulu labandonner un
instant. Une seule opration eut le privilge de larracher, mais
pour un jour seulement,  son chantier de construction. Ce fut la
deuxime rcolte de bl, qui se fit le 15 avril. Elle avait russi
comme la premire, et donna la proportion de grains annonce
davance.

Cinq boisseaux! Monsieur Cyrus, dit Pencroff, aprs avoir
scrupuleusement mesur ses richesses.

-- Cinq boisseaux, rpondit lingnieur, et,  cent trente mille
grains par boisseau, cela fait six cent cinquante mille grains.

-- Eh bien! Nous smerons tout cette fois, dit le marin, moins une
petite rserve cependant!

-- Oui, Pencroff, et, si la prochaine rcolte donne un rendement
proportionnel, nous aurons quatre mille boisseaux.

-- Et on mangera du pain?

-- On mangera du pain.

-- Mais il faudra faire un moulin?

-- On fera un moulin.

Le troisime champ de bl fut donc incomparablement plus tendu
que les deux premiers, et la terre, prpare avec un soin extrme,
reut la prcieuse semence. Cela fait, Pencroff revint  ses
travaux.

Pendant ce temps, Gdon Spilett et Harbert chassaient dans les
environs, et ils saventurrent assez profondment dans les
parties encore inconnues du Far-West, leurs fusils chargs 
balle, prts  toute mauvaise rencontre. Ctait un inextricable
fouillis darbres magnifiques et presss les uns contre les autres
comme si lespace leur et manqu. Lexploration de ces masses
boises tait extrmement difficile, et le reporter ne sy
hasardait jamais sans emporter la boussole de poche, car le soleil
perait  peine les paisses ramures, et il et t difficile de
retrouver son chemin. Il arrivait naturellement que le gibier
tait plus rare en ces endroits, o il naurait pas eu une assez
grande libert dallures. Cependant, trois gros herbivores furent
tus pendant cette dernire quinzaine davril. Ctaient des
koulas, dont les colons avaient dj vu un chantillon au nord du
lac, qui se laissrent tuer stupidement entre les grosses branches
des arbres sur lesquels ils avaient cherch refuge. Leurs peaux
furent rapportes  Granite-House, et, lacide sulfurique aidant,
elles furent soumises  une sorte de tannage qui les rendit
utilisables. Une dcouverte, prcieuse  un autre point de vue,
fut faite aussi pendant une de ces excursions, et celle-l, on la
dut  Gdon Spilett.

Ctait le 30 avril. Les deux chasseurs staient enfoncs dans le
sud-ouest du Far-West, quand le reporter, prcdant Harbert dune
cinquantaine de pas, arriva dans une sorte de clairire, sur
laquelle les arbres, plus espacs, laissaient pntrer quelques
rayons.

Gdon Spilett fut tout dabord surpris de lodeur quexhalaient
certains vgtaux  tiges droites, cylindriques et rameuses, qui
produisaient des fleurs disposes en grappes et de trs petites
graines. Le reporter arracha une ou deux de ces tiges et revint
vers le jeune garon, auquel il dit:

Vois donc ce que cest que cela, Harbert?

-- Et o avez-vous trouv cette plante, Monsieur Spilett?

-- L, dans une clairire, o elle pousse trs abondamment.

-- Eh bien! Monsieur Spilett, dit Harbert, voil une trouvaille
qui vous assure tous les droits  la reconnaissance de Pencroff!

-- Cest donc du tabac?

-- Oui, et, sil nest pas de premire qualit, ce nen est pas
moins du tabac!

-- Ah! Ce brave Pencroff! Va-t-il tre content! Mais il ne fumera
pas tout, que diable! Et il nous en laissera bien notre part!

-- Ah! Une ide, Monsieur Spilett, rpondit Harbert. Ne disons
rien  Pencroff, prenons le temps de prparer ces feuilles, et, un
beau jour, on lui prsentera une pipe toute bourre!

-- Entendu, Harbert, et ce jour-l notre digne compagnon naura
plus rien  dsirer en ce monde!

Le reporter et le jeune garon firent une bonne provision de la
prcieuse plante, et ils revinrent  Granite-House, o ils
lintroduisirent en fraude, et avec autant de prcaution que si
Pencroff et t le plus svre des douaniers.

Cyrus Smith et Nab furent mis dans la confidence, et le marin ne
se douta de rien, pendant tout le temps, assez long, qui fut
ncessaire pour scher les feuilles minces, les hacher, les
soumettre  une certaine torrfaction sur des pierres chaudes.
Cela demanda deux mois; mais toutes ces manipulations purent tre
faites  linsu de Pencroff, car, occup de la construction du
bateau, il ne remontait  Granite-House qu lheure du repos.

Une fois encore, cependant, et quoi quil en et, sa besogne
favorite fut interrompue le 1er mai, par une aventure de pche, 
laquelle tous les colons durent prendre part. Depuis quelques
jours, on avait pu observer en mer,  deux ou trois milles au
large, un norme animal qui nageait dans les eaux de lle
Lincoln. Ctait une baleine de la plus grande taille, qui,
vraisemblablement, devait appartenir  lespce australe, dite
baleine du Cap.

Quelle bonne fortune ce serait de nous en emparer! scria le
marin. Ah! Si nous avions une embarcation convenable et un harpon
en bon tat, comme je dirais: Courons  la bte, car elle vaut la
peine quon la prenne!

-- Eh! Pencroff, dit Gdon Spilett, jaurais aim  vous voir
manoeuvrer le harpon. Cela doit tre curieux!

-- Trs curieux et non sans danger, dit lingnieur; mais, puisque
nous navons pas les moyens dattaquer cet animal, il est inutile
de soccuper de lui.

-- Je mtonne, dit le reporter, de voir une baleine sous cette
latitude relativement leve.

-- Pourquoi donc, Monsieur Spilett? rpondit Harbert. Nous sommes
prcisment sur cette partie du Pacifique que les pcheurs anglais
et amricains appellent le whale-field, et cest ici, entre la
Nouvelle-Zlande et lAmrique du Sud, que les baleines de
lhmisphre austral se rencontrent en plus grand nombre.

-- Rien nest plus vrai, rpondit Pencroff, et ce qui me surprend,
moi, cest que nous nen ayons pas vu davantage. Aprs tout,
puisque nous ne pouvons les approcher, peu importe!

Et Pencroff retourna  son ouvrage, non sans pousser un soupir de
regret, car, dans tout marin, il y a un pcheur, et si le plaisir
de la pche est en raison directe de la grosseur de lanimal, on
peut juger de ce quun baleinier prouve en prsence dune
baleine!

Et si ce navait t que le plaisir! Mais on ne pouvait se
dissimuler quune telle proie et t bien profitable  la
colonie, car lhuile, la graisse, les fanons pouvaient tre
employs  bien des usages!

Or, il arriva ceci, cest que la baleine signale sembla ne point
vouloir abandonner les eaux de lle.

Donc, soit des fentres de Granite-House, soit du plateau de
Grande-vue, Harbert et Gdon Spilett, quand ils ntaient pas 
la chasse, Nab, tout en surveillant ses fourneaux, ne quittaient
pas la lunette et observaient tous les mouvements de lanimal. Le
ctac, profondment engag dans la vaste baie de lUnion, la
sillonnait rapidement depuis le cap Mandibule jusquau cap Griffe,
pouss par sa nageoire caudale prodigieusement puissante, sur
laquelle il sappuyait et se mouvait par soubresauts avec une
vitesse qui allait quelquefois jusqu douze milles  lheure.
Quelquefois aussi, il sapprochait si prs de llot, quon
pouvait le distinguer compltement.

Ctait bien la baleine australe, qui est entirement noire, et
dont la tte est plus dprime que celle des baleines du nord.

On la voyait aussi rejeter par ses vents, et  une grande
hauteur, un nuage de vapeur... ou deau, car -- si bizarre que le
fait paraisse-les naturalistes et les baleiniers ne sont pas
encore daccord  ce sujet.

Est-ce de lair, est-ce de leau qui est ainsi chass? On admet
gnralement que cest de la vapeur, qui, se condensant soudain au
contact de lair froid, retombe en pluie.

Cependant la prsence de ce mammifre marin proccupait les
colons. Cela agaait surtout Pencroff et lui donnait des
distractions pendant son travail.

Il finissait par en avoir envie, de cette baleine, comme un enfant
dun objet quon lui interdit. La nuit, il en rvait  voix haute,
et certainement, sil avait eu des moyens de lattaquer, si la
chaloupe et t en tat de tenir la mer, il naurait pas hsit 
se mettre  sa poursuite.

Mais ce que les colons ne pouvaient faire, le hasard le fit pour
eux, et le 3 mai, des cris de Nab, post  la fentre de sa
cuisine, annoncrent que la baleine tait choue sur le rivage de
lle.

Harbert et Gdon Spilett, qui allaient partir pour la chasse,
abandonnrent leur fusil, Pencroff jeta sa hache, Cyrus Smith et
Nab rejoignirent leurs compagnons, et tous se dirigrent
rapidement vers le lieu dchouage.

Cet chouement stait produit sur la grve de la pointe de
lpave,  trois milles de Granite-House et  mer haute. Il tait
donc probable que le ctac ne pourrait pas se dgager facilement.
En tout cas, il fallait se hter, afin de lui couper la retraite
au besoin. On courut avec pics et pieux ferrs, on passa le pont
de la Mercy, on redescendit la rive droite de la rivire, on prit
par la grve, et, en moins de vingt minutes, les colons taient
auprs de lnorme animal, au-dessus duquel fourmillait dj un
monde doiseaux.

Quel monstre! scria Nab.

Et lexpression tait juste, car ctait une baleine australe,
longue de quatre-vingts pieds, un gant de lespce, qui ne devait
pas peser moins de cent cinquante mille livres!

Cependant le monstre, ainsi chou, ne remuait pas et ne cherchait
pas, en se dbattant,  se remettre  flot pendant que la mer
tait haute encore.

Les colons eurent bientt lexplication de son immobilit, quand,
 mare basse, ils eurent fait le tour de lanimal.

Il tait mort, et un harpon sortait de son flanc gauche.

Il y a donc des baleiniers sur nos parages? dit aussitt Gdon
Spilett.

-- Pourquoi cela? demanda le marin.

-- Puisque ce harpon est encore l...

-- Eh! Monsieur Spilett, cela ne prouve rien, rpondit Pencroff.
On a vu des baleines faire des milliers de milles avec un harpon
au flanc, et celle-ci aurait t frappe au nord de lAtlantique
et serait venue mourir au sud du Pacifique, quil ne faudrait pas
sen tonner!

-- Cependant... dit Gdon Spilett, que laffirmation de Pencroff
ne satisfaisait pas.

-- Cela est parfaitement possible, rpondit Cyrus Smith; mais
examinons ce harpon. Peut-tre, suivant un usage assez rpandu,
les baleiniers ont-ils grav sur celui-ci le nom de leur navire?

En effet, Pencroff, ayant arrach le harpon que lanimal avait au
flanc, y lut cette inscription: Maria-Stella Vineyard.

Un navire du Vineyard! Un navire de mon pays! scria-t-il. La
Maria-Stella! un beau baleinier, ma foi! Et que je connais bien!
Ah! Mes amis, un btiment du Vineyard, un baleinier du Vineyard!

Et le marin, brandissant le harpon, rptait non sans motion ce
nom qui lui tenait au coeur, ce nom de son pays natal!

Mais, comme on ne pouvait attendre que la Maria-Stella vnt
rclamer lanimal harponn par elle, on rsolut de procder au
dpeage avant que la dcomposition se ft. Les oiseaux de proie,
qui piaient depuis quelques jours cette riche proie, voulaient,
sans plus tarder, faire acte de possesseurs, et il fallut les
carter  coups de fusil.

Cette baleine tait une femelle dont les mamelles fournirent une
grande quantit dun lait qui, conformment  lopinion du
naturaliste Dieffenbach, pouvait passer pour du lait de vache, et,
en effet, il nen diffre ni par le got, ni par la coloration, ni
par la densit.

Pencroff avait autrefois servi sur un navire baleinier, et il put
diriger mthodiquement lopration du dpeage, -- opration assez
dsagrable, qui dura trois jours, mais devant laquelle aucun des
colons ne se rebuta, pas mme Gdon Spilett, qui, au dire du
marin, finirait par faire un trs bon naufrag.

Le lard, coup en tranches parallles de deux pieds et demi
dpaisseur, puis divis en morceaux qui pouvaient peser mille
livres chacun, fut fondu dans de grands vases de terre, apports
sur le lieu mme du dpeage, -- car on ne voulait pas empester
les abords du plateau de Grande-vue, -- et dans cette fusion il
perdit environ un tiers de son poids. Mais il y en avait 
profusion: la langue seule donna six mille livres dhuile, et la
lvre infrieure quatre mille. Puis, avec cette graisse, qui
devait assurer pour longtemps la provision de starine et de
glycrine, il y avait encore les fanons, qui trouveraient, sans
doute, leur emploi, bien quon ne portt ni parapluies ni corsets
 Granite-House. La partie suprieure de la bouche du ctac
tait, en effet, pourvue, sur les deux cts, de huit cents lames
cornes, trs lastiques, de contexture fibreuse, et effiles 
leurs bords comme deux grands peignes, dont les dents, longues de
six pieds, servent  retenir les milliers danimalcules, de petits
poissons et de mollusques dont se nourrit la baleine.

Lopration termine,  la grande satisfaction des oprateurs, les
restes de lanimal furent abandonns aux oiseaux, qui devraient en
faire disparatre jusquaux derniers vestiges, et les travaux
quotidiens furent repris  Granite-House.

Toutefois, avant de rentrer au chantier de construction, Cyrus
Smith eut lide de fabriquer certains engins qui excitrent
vivement la curiosit de ses compagnons. Il prit une douzaine de
fanons de baleine quil coupa en six parties gales et quil
aiguisa  leur extrmit.

Et cela, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, quand lopration fut
termine, cela servira?...

--  tuer des loups, des renards, et mme des jaguars, rpondit
lingnieur.

-- Maintenant?

-- Non, cet hiver, quand nous aurons de la glace  notre
disposition.

-- Je ne comprends pas... rpondit Harbert.

-- Tu vas comprendre, mon enfant, rpondit lingnieur. Cet engin
nest pas de mon invention, et il est frquemment employ par les
chasseurs aloutiens dans lAmrique russe. Ces fanons que vous
voyez, mes amis, eh bien! Lorsquil glera, je les recourberai, je
les arroserai deau jusqu ce quils soient entirement enduits
dune couche de glace qui maintiendra leur courbure, et je les
smerai sur la neige, aprs les avoir pralablement dissimuls
sous une couche de graisse. Or, quarrivera-t-il si un animal
affam avale un de ces appts? Cest que la chaleur de son estomac
fera fondre la glace, et que le fanon, se dtendant, le percera de
ses bouts aiguiss.

-- Voil qui est ingnieux! dit Pencroff.

-- Et qui pargnera la poudre et les balles, rpondit Cyrus Smith.

-- Cela vaut mieux que les trappes! ajouta Nab.

-- Attendons donc lhiver!

-- Attendons lhiver.

Cependant la construction du bateau avanait, et, vers la fin du
mois, il tait  demi bord. On pouvait dj reconnatre que ses
formes seraient excellentes pour quil tnt bien la mer.

Pencroff travaillait avec une ardeur sans pareille, et il fallait
sa robuste nature pour rsister  ces fatigues; mais ses
compagnons lui prparaient en secret une rcompense pour tant de
peines, et, le 31 mai, il devait prouver une des plus grandes
joies de sa vie.

Ce jour-l,  la fin du dner, au moment o il allait quitter la
table, Pencroff sentit une main sappuyer sur son paule.

Ctait la main de Gdon Spilett, lequel lui dit:

Un instant, matre Pencroff, on ne sen va pas ainsi! Et le
dessert que vous oubliez?

-- Merci, Monsieur Spilett, rpondit le marin, je retourne au
travail.

-- Eh bien, une tasse de caf, mon ami?

-- Pas davantage.

-- Une pipe, alors?

Pencroff stait lev soudain, et sa bonne grosse figure plit,
quand il vit le reporter qui lui prsentait une pipe toute
bourre, et Harbert, une braise ardente.

Le marin voulut articuler une parole sans pouvoir y parvenir;
mais, saisissant la pipe, il la porta  ses lvres; puis, y
appliquant la braise, il aspira coup sur coup cinq ou six gorges.
Un nuage bleutre et parfum se dveloppa, et, des profondeurs de
ce nuage, on entendit une voix dlirante qui rptait:

Du tabac! Du vrai tabac!

-- Oui, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, et mme de lexcellent
tabac!

-- Oh! Divine providence! Auteur sacr de toutes choses! scria
le marin. Il ne manque donc plus rien  notre le!

Et Pencroff fumait, fumait, fumait!

Et qui a fait cette dcouverte? demanda-t-il enfin. Vous, sans
doute, Harbert?

-- Non, Pencroff, cest Monsieur Spilett.

-- Monsieur Spilett! scria le marin en serrant sur sa poitrine
le reporter, qui navait jamais subi pareille treinte.

-- Ouf! Pencroff, rpondit Gdon Spilett, en reprenant sa
respiration, un instant compromise. Faites une part dans votre
reconnaissance  Harbert qui a reconnu cette plante,  Cyrus qui
la prpare, et  Nab qui a eu bien de la peine  nous garder le
secret!

-- Eh bien, mes amis, je vous revaudrai cela quelque jour!
rpondit le marin. Maintenant, cest  la vie,  la mort!

CHAPITRE XI

Cependant lhiver arrivait avec ce mois de juin, qui est le
dcembre des zones borales, et la grande occupation fut la
confection de vtements chauds et solides.

Les mouflons du corral avaient t dpouills de leur laine, et
cette prcieuse matire textile, il ne sagissait donc plus que de
la transformer en toffe.

Il va sans dire que Cyrus Smith nayant  sa disposition ni
cardeuses, ni peigneuses, ni lisseuses, ni tireuses, ni
retordeuses, ni mule-jenny, ni self-acting pour filer la
laine, ni mtier pour la tisser, dut procder dune faon plus
simple, de manire  conomiser le filage et le tissage. Et, en
effet, il se proposait tout bonnement dutiliser la proprit
quont les filaments de laine, quand on les presse en tous sens,
de senchevtrer et de constituer, par leur simple
entrecroisement, cette toffe quon appelle feutre. Ce feutre
pouvait donc sobtenir par un simple foulage, opration qui, si
elle diminue la souplesse de ltoffe, augmente notamment ses
proprits conservatrices de la chaleur. Or, prcisment, la laine
fournie par les mouflons tait faite de brins trs courts, et
cest une bonne condition pour le feutrage.

Lingnieur, aid de ses compagnons, y compris Pencroff, -- il dut
encore une fois abandonner son bateau! -- commena les oprations
prliminaires, qui eurent pour but de dbarrasser la laine de
cette substance huileuse et grasse dont elle est imprgne et
quon nomme le suint. Ce dgraissage se fit dans des cuves
remplies deau, qui furent portes  la temprature de soixante-
dix degrs, et dans lesquelles la laine plongea pendant vingt-
quatre heures; on en fit, ensuite, un lavage  fond au moyen de
bains de soude; puis cette laine, lorsquelle eut t suffisamment
sche par la pression, fut en tat dtre foule, cest--dire de
produire une solide toffe, grossire sans doute et qui naurait
eu aucune valeur dans un centre industriel dEurope ou dAmrique,
mais dont on devait faire un extrme cas sur les marchs de lle
Lincoln.

On comprend que ce genre dtoffe doit avoir t connu ds les
poques les plus recules, et, en effet, les premires toffes de
laine ont t fabriques par ce procd quallait employer Cyrus
Smith.

O sa qualit dingnieur le servit fort, ce fut dans la
construction de la machine destine  fouler la laine, car il sut
habilement profiter de la force mcanique, inutilise jusqualors,
que possdait la chute deau de la grve, pour mouvoir un moulin 
foulon.

Rien ne fut plus rudimentaire. Un arbre, muni de cames qui
soulevaient et laissaient retomber tour  tour des pilons
verticaux, des auges destines  recevoir la laine,  lintrieur
desquelles retombaient ces pilons, un fort btis en charpente
contenant et reliant tout le systme: telle fut la machine en
question, et telle elle avait t pendant des sicles, jusquau
moment o lon eut lide de remplacer les pilons par des
cylindres compresseurs et de soumettre la matire, non plus  un
battage, mais  un laminage vritable.

Lopration, bien dirige par Cyrus Smith, russit  souhait. La
laine, pralablement imprgne dune dissolution savonneuse,
destine, dune part,  en faciliter le glissement, le
rapprochement, la compression et le ramollissement, de lautre, 
empcher son altration par le battage, sortit du moulin sous
forme dune paisse nappe de feutre. Les stries et asprits dont
le brin de laine est naturellement pourvu staient si bien
accroches et enchevtres les unes aux autres, quelles formaient
une toffe galement propre  faire des vtements ou des
couvertures. Ce ntait videmment ni du mrinos, ni de la
mousseline, ni du cachemire dcosse, ni du stoff, ni du reps, ni
du satin de Chine, ni de lOrlans, ni de lalpaga, ni du drap, ni
de la flanelle! Ctait du feutre lincolnien, et lle Lincoln
comptait une industrie de plus.

Les colons eurent donc, avec de bons vtements, dpaisses
couvertures, et ils purent voir venir sans crainte lhiver de
1866-67.

Les grands froids commencrent vritablement  se faire sentir
vers le 20 juin, et,  son grand regret, Pencroff dut suspendre la
construction du bateau, qui, dailleurs, ne pouvait manquer dtre
achev pour le printemps prochain.

Lide fixe du marin tait de faire un voyage de reconnaissance 
lle Tabor, bien que Cyrus Smith napprouvt pas ce voyage, tout
de curiosit, car il ny avait videmment aucun secours  trouver
sur ce rocher dsert et  demi aride. Un voyage de cent cinquante
milles, sur un bateau relativement petit, au milieu de mers
inconnues, cela ne laissait pas de lui causer quelque
apprhension. Que lembarcation, une fois au large, ft mise dans
limpossibilit datteindre Tabor et ne pt revenir  lle
Lincoln, que deviendrait-elle au milieu de ce Pacifique, si fcond
en sinistres?

Cyrus Smith causait souvent de ce projet avec Pencroff, et il
trouvait dans le marin un enttement assez bizarre  accomplir ce
voyage, enttement dont peut-tre celui-ci ne se rendait pas bien
compte.

Car enfin, lui dit un jour lingnieur, je vous ferai observer,
mon ami, quaprs avoir dit tant de bien de lle Lincoln, aprs
avoir tant de fois manifest le regret que vous prouveriez sil
vous fallait labandonner, vous tes le premier  vouloir la
quitter.

-- La quitter pour quelques jours seulement, rpondit Pencroff,
pour quelques jours seulement, Monsieur Cyrus! Le temps daller et
de revenir, de voir ce que cest que cet lot!

-- Mais il ne peut valoir lle Lincoln!

-- Jen suis sr davance!

-- Alors pourquoi vous aventurer?

-- Pour savoir ce qui se passe  lle Tabor!

-- Mais il ne sy passe rien! Il ne peut rien sy passer!

-- Qui sait?

-- Et si vous tes pris par quelque tempte?

-- Cela nest pas  craindre dans la belle saison, rpondit
Pencroff. Mais, Monsieur Cyrus, comme il faut tout prvoir, je
vous demanderai la permission de nemmener quHarbert avec moi
dans ce voyage.

-- Pencroff, rpondit lingnieur en mettant la main sur lpaule
du marin, sil vous arrivait malheur  vous et  cet enfant, dont
le hasard a fait notre fils, croyez-vous que nous nous en
consolerions jamais?

-- Monsieur Cyrus, rpondit Pencroff avec une inbranlable
confiance, nous ne vous causerons pas ce chagrin-l. Dailleurs,
nous reparlerons de ce voyage, quand le temps sera venu de le
faire. Puis, jimagine que, lorsque vous aurez vu notre bateau
bien gr, bien accastill, quand vous aurez observ comment il se
comporte  la mer, quand nous aurons fait le tour de notre le, --
car nous le ferons ensemble, -- jimagine, dis-je, que vous
nhsiterez plus  me laisser partir! Je ne vous cache pas que ce
sera un chef-doeuvre, votre bateau!

-- Dites au moins: notre bateau, Pencroff! rpondit lingnieur,
momentanment dsarm.

La conversation finit ainsi pour recommencer plus tard, sans
convaincre ni le marin ni lingnieur.

Les premires neiges tombrent vers la fin du mois de juin.
Pralablement, le corral avait t approvisionn largement et ne
ncessita plus de visites quotidiennes, mais il fut dcid quon
ne laisserait jamais passer une semaine sans sy rendre.

Les trappes furent tendues de nouveau, et lon fit lessai des
engins fabriqus par Cyrus Smith. Les fanons recourbs,
emprisonns dans un tui de glace et recouverts dune paisse
couche de graisse, furent placs sur la lisire de la fort, 
lendroit o passaient communment les animaux pour se rendre au
lac.

 la grande satisfaction de lingnieur, cette invention,
renouvele des pcheurs aloutiens, russit parfaitement. Une
douzaine de renards, quelques sangliers et mme un jaguar sy
laissrent prendre, et on trouva ces animaux morts, lestomac
perfor par les fanons dtendus.

Ici se place un essai quil convient de rapporter, car ce fut la
premire tentative faite par les colons pour communiquer avec
leurs semblables.

Gdon Spilett avait dj song plusieurs fois, soit  jeter  la
mer une notice renferme dans une bouteille que les courants
porteraient peut-tre  une cte habite, soit  la confier  des
pigeons. Mais comment srieusement esprer que pigeons ou
bouteilles pussent franchir la distance qui sparait lle de
toute terre et qui tait de douze cents milles?

Ceut t pure folie.

Mais, le 30 juin, capture fut faite, non sans peine, dun albatros
quun coup de fusil dHarbert avait lgrement bless  la patte.
Ctait un magnifique oiseau de la famille de ces grands voiliers,
dont les ailes tendues mesurent dix pieds denvergure, et qui
peuvent traverser des mers aussi larges que le Pacifique.

Harbert aurait bien voulu garder ce superbe oiseau, dont la
blessure gurit promptement et quil prtendait apprivoiser, mais
Gdon Spilett lui fit comprendre que lon ne pouvait ngliger
cette occasion de tenter de correspondre par ce courrier avec les
terres du Pacifique, et Harbert dut se rendre, car si lalbatros
tait venu de quelque rgion habite, il ne manquerait pas dy
retourner ds quil serait libre.

Peut-tre, au fond, Gdon Spilett, chez qui le chroniqueur
reparaissait quelquefois, ntait-il pas fch de lancer  tout
hasard un attachant article relatant les aventures des colons de
lle Lincoln! Quel succs pour le reporter attitr du New-York
Herald, et pour le numro qui contiendrait la chronique, si jamais
elle arrivait  ladresse de son directeur, lhonorable John
Benett!

Gdon Spilett rdigea donc une notice succincte qui fut mise dans
un sac de forte toile gomme, avec prire instante,  quiconque la
trouverait, de la faire parvenir aux bureaux du New-York Herald.

Ce petit sac fut attach au cou de lalbatros, et non  sa patte,
car ces oiseaux ont lhabitude de se reposer  la surface de la
mer; puis, la libert fut rendue  ce rapide courrier de lair, et
ce ne fut pas sans quelque motion que les colons le virent
disparatre au loin dans les brumes de louest.

O va-t-il ainsi? demanda Pencroff.

-- Vers la Nouvelle-Zlande, rpondit Harbert.

-- Bon voyage! scria le marin, qui, lui, nattendait pas grand
rsultat de ce mode de correspondance.

Avec lhiver, les travaux avaient t repris  lintrieur de
Granite-House, rparation de vtements, confections diverses, et
entre autres des voiles de lembarcation, qui furent tailles dans
linpuisable enveloppe de larostat...

Pendant le mois de juillet, les froids furent intenses, mais on
npargna ni le bois, ni le charbon.

Cyrus Smith avait install une seconde chemine dans la grande
salle, et ctait l que se passaient les longues soires.
Causerie pendant que lon travaillait, lecture quand les mains
restaient oisives, et le temps scoulait avec profit pour tout le
monde.

Ctait une vraie jouissance pour les colons, quand, de cette
salle bien claire de bougies, bien chauffe de houille, aprs un
dner rconfortant, le caf de sureau fumant dans la tasse, les
pipes sempanachant dune odorante fume, ils entendaient la
tempte mugir au dehors! Ils eussent prouv un bien-tre complet,
si le bien-tre pouvait jamais exister pour qui est loin de ses
semblables et sans communication possible avec eux! Ils causaient
toujours de leur pays, des amis quils avaient laisss, de cette
grandeur de la rpublique amricaine, dont linfluence ne pouvait
que saccrotre, et Cyrus Smith, qui avait t trs ml aux
affaires de lUnion, intressait vivement ses auditeurs par ses
rcits, ses aperus et ses pronostics.

Il arriva, un jour, que Gdon Spilett fut amen  lui dire:

Mais enfin, mon cher Cyrus, tout ce mouvement industriel et
commercial auquel vous prdisez une progression constante, est-ce
quil ne court pas le danger dtre absolument arrt tt ou tard?

-- Arrt! Et par quoi?

-- Mais par le manque de ce charbon, quon peut justement appeler
le plus prcieux des minraux!

-- Oui, le plus prcieux, en effet, rpondit lingnieur, et il
semble que la nature ait voulu constater quil ltait, en faisant
le diamant, qui nest uniquement que du carbone pur cristallis.

-- Vous ne voulez pas dire, Monsieur Cyrus, repartit Pencroff,
quon brlera du diamant en guise de houille dans les foyers des
chaudires?

-- Non, mon ami, rpondit Cyrus Smith.

-- Cependant jinsiste, reprit Gdon Spilett. Vous ne niez pas
quun jour le charbon sera entirement consomm?

-- Oh! Les gisements houillers sont encore considrables, et les
cent mille ouvriers qui leur arrachent annuellement cent millions
de quintaux mtriques ne sont pas prs de les avoir puiss!

-- Avec la proportion croissante de la consommation du charbon de
terre, rpondit Gdon Spilett, on peut prvoir que ces cent mille
ouvriers seront bientt deux cent mille et que lextraction sera
double?

-- Sans doute; mais, aprs les gisements dEurope, que de
nouvelles machines permettront bientt dexploiter plus  fond,
les houillres dAmrique et dAustralie fourniront longtemps
encore  la consommation de lindustrie.

-- Combien de temps? demanda le reporter.

-- Au moins deux cent cinquante ou trois cents ans.

-- Cest rassurant pour nous, rpondit Pencroff, mais inquitant
pour nos arrire-petits-cousins!

-- On trouvera autre chose, dit Harbert.

-- Il faut lesprer, rpondit Gdon Spilett, car enfin sans
charbon, plus de machines, et sans machines, plus de chemins de
fer, plus de bateaux  vapeur, plus dusines, plus rien de ce
quexige le progrs de la vie moderne!

-- Mais que trouvera-t-on? demanda Pencroff. Limaginez-vous,
Monsieur Cyrus?

--  peu prs, mon ami.

-- Et quest-ce quon brlera  la place du charbon?

-- Leau, rpondit Cyrus Smith.

-- Leau, scria Pencroff, leau pour chauffer les bateaux 
vapeur et les locomotives, leau pour chauffer leau!

-- Oui, mais leau dcompose en ses lments constitutifs,
rpondit Cyrus Smith, et dcompose, sans doute, par
llectricit, qui sera devenue alors une force puissante et
maniable, car toutes les grandes dcouvertes, par une loi
inexplicable, semblent concorder et se complter au mme moment.
Oui, mes amis, je crois que leau sera un jour employe comme
combustible, que lhydrogne et loxygne, qui la constituent,
utiliss isolment ou simultanment, fourniront une source de
chaleur et de lumire inpuisables et dune intensit que la
houille ne saurait avoir. Un jour, les soutes des steamers et les
tenders des locomotives, au lieu de charbon, seront chargs de ces
deux gaz comprims, qui brleront dans les foyers avec une norme
puissance calorifique. Ainsi donc, rien  craindre. Tant que cette
terre sera habite, elle fournira aux besoins de ses habitants, et
ils ne manqueront jamais ni de lumire ni de chaleur, pas plus
quils ne manqueront des productions des rgnes vgtal, minral
ou animal. Je crois donc que lorsque les gisements de houille
seront puiss, on chauffera et on se chauffera avec de leau.
Leau est le charbon de lavenir.

-- Je voudrais voir cela, dit le marin.

-- Tu tes lev trop tt, Pencroff, rpondit Nab, qui nintervint
que par ces mots dans la discussion.

Toutefois, ce ne furent pas les paroles de Nab qui terminrent la
conversation, mais bien les aboiements de Top, qui clatrent de
nouveau avec cette intonation trange dont stait dj proccup
lingnieur. En mme temps, Top recommenait  tourner autour de
lorifice du puits, qui souvrait  lextrmit du couloir
intrieur.

Quest-ce que Top a donc encore  aboyer ainsi? demanda Pencroff.

-- Et Jup  grogner de cette faon? ajouta Harbert.

En effet, lorang, se joignant au chien, donnait des signes non
quivoques dagitation, et, dtail singulier, ces deux animaux
paraissaient tre plutt inquiets quirrits.

Il est vident, dit Gdon Spilett, que ce puits est en
communication directe avec la mer, et que quelque animal marin
vient de temps en temps respirer au fond.

-- Cest vident, rpondit le marin, et il ny a pas dautre
explication  donner... allons, silence, Top, ajouta Pencroff en
se tournant vers le chien, et toi, Jup,  ta chambre!

Le singe et le chien se turent. Jup retourna se coucher, mais Top
resta dans le salon, et il continua  faire entendre de sourds
grognements pendant toute la soire.

Il ne fut plus question de lincident, qui, cependant, assombrit
le front de lingnieur.

Pendant le reste du mois de juillet, il y eut des alternatives de
pluie et de froid. La temprature ne sabaissa pas autant que
pendant le prcdent hiver, et son maximum ne dpassa pas huit
degrs fahrenheit (13, 33 degrs centigrades au-dessous de zro).
Mais si cet hiver fut moins froid, du moins fut-il plus troubl
par les temptes et les coups de vent. Il y eut encore de violents
assauts de la mer qui compromirent plus dune fois les Chemines.
Ctait  croire quun raz de mare, provoqu par quelque
commotion sous-marine, soulevait ces lames monstrueuses et les
prcipitait sur la muraille de Granite-House.

Lorsque les colons, penchs  leurs fentres, observaient ces
normes masses deau qui se brisaient sous leurs yeux, ils ne
pouvaient quadmirer le magnifique spectacle de cette impuissante
fureur de locan. Les flots rebondissaient en cume blouissante,
la grve entire disparaissait sous cette rageuse inondation, et
le massif semblait merger de la mer elle-mme, dont les embruns
slevaient  une hauteur de plus de cent pieds.

Pendant ces temptes, il tait difficile de saventurer sur les
routes de lle, dangereux mme, car les chutes darbres y taient
frquentes.

Cependant les colons ne laissrent jamais passer une semaine sans
aller visiter le corral. Heureusement, cette enceinte, abrite par
le contrefort sud-est du mont Franklin, ne souffrit pas trop des
violences de louragan, qui pargna ses arbres, ses hangars, sa
palissade. Mais la basse-cour, tablie sur le plateau de Grande-
vue, et, par consquent, directement expose aux coups du vent
dest, eut  subir des dgts assez considrables. Le pigeonnier
fut dcoiff deux fois, et la barrire sabattit galement. Tout
cela demandait  tre refait dune faon plus solide, car, on le
voyait clairement, lle Lincoln tait situe dans les parages les
plus mauvais du Pacifique. Il semblait vraiment quelle formt le
point central de vastes cyclones, qui la fouettaient comme fait le
fouet de la toupie.

Seulement, ici, ctait la toupie qui tait immobile, et le fouet
qui tournait.

Pendant la premire semaine du mois daot, les rafales
sapaisrent peu  peu, et latmosphre recouvra un calme quelle
semblait avoir  jamais perdu. Avec le calme, la temprature
sabaissa, le froid redevint trs vif, et la colonne
thermomtrique tomba  huit degrs fahrenheit au-dessous de zro
(22 degrs centigrades au-dessous de glace).

Le 3 aot, une excursion, projete depuis quelques jours, fut
faite dans le sud-est de lle, vers le marais des tadornes. Les
chasseurs taient tents par tout le gibier aquatique, qui
tablissait l ses quartiers dhiver. Canards sauvages,
bcassines, pilets, sarcelles, grbes, y abondaient, et il fut
dcid quun jour serait consacr  une expdition contre ces
volatiles.

Non seulement Gdon Spilett et Harbert, mais aussi Pencroff et
Nab prirent part  lexpdition. Seul, Cyrus Smith, prtextant
quelque travail, ne se joignit point  eux et demeura  Granite-
House.

Les chasseurs prirent donc la route de port ballon pour se rendre
au marais, aprs avoir promis dtre revenus le soir. Top et Jup
les accompagnaient. Ds quils eurent pass le pont de la Mercy,
lingnieur le releva et revint, avec la pense de mettre 
excution un projet pour lequel il voulait tre seul.

Or, ce projet, ctait dexplorer minutieusement ce puits
intrieur dont lorifice souvrait au niveau du couloir de
Granite-House, et qui communiquait avec la mer, puisquautrefois
il servait de passage aux eaux du lac.

Pourquoi Top tournait-il si souvent autour de cet orifice?
Pourquoi laissait-il chapper de si tranges aboiements, quand une
sorte dinquitude le ramenait vers ce puits? Pourquoi Jup se
joignait-il  Top dans une sorte danxit commune? Ce puits
avait-il dautres branchements que la communication verticale avec
la mer? Se ramifiait-il vers dautres portions de lle? Voil ce
que Cyrus Smith voulait savoir, et, dabord, tre seul  savoir.
Il avait donc rsolu de tenter lexploration du puits pendant une
absence de ses compagnons, et loccasion se prsentait de le
faire.

Il tait facile de descendre jusquau fond du puits, en employant
lchelle de corde qui ne servait plus depuis linstallation de
lascenseur, et dont la longueur tait suffisante. Cest ce que
fit lingnieur. Il trana lchelle jusqu ce trou, dont le
diamtre mesurait six pieds environ, et il la laissa se drouler,
aprs avoir solidement attach son extrmit suprieure. Puis,
ayant allum une lanterne, pris un revolver et pass un coutelas 
sa ceinture, il commena  descendre les premiers chelons.

Partout, la paroi tait pleine; mais quelques saillies du roc se
dressaient de distance en distance, et, au moyen de ces saillies,
il et t rellement possible  un tre agile de slever jusqu
lorifice du puits.

Cest une remarque que fit lingnieur; mais, en promenant avec
soin sa lanterne sur ces saillies, il ne trouva aucune empreinte,
aucune cassure, qui pt donner  penser quelles eussent servi 
une escalade ancienne ou rcente.

Cyrus Smith descendit plus profondment, en clairant tous les
points de la paroi. Il ny vit rien de suspect.

Lorsque lingnieur eut atteint les derniers chelons, il sentit
la surface de leau, qui tait alors parfaitement calme. Ni  son
niveau, ni dans aucune autre partie du puits, ne souvrait aucun
couloir latral qui pt se ramifier  lintrieur du massif. La
muraille, que Cyrus Smith frappa du manche de son coutelas,
sonnait le plein. Ctait un granit compact,  travers lequel nul
tre vivant ne pouvait se frayer un chemin. Pour arriver au fond
du puits et slever ensuite jusqu son orifice, il fallait
ncessairement passer par ce canal, toujours immerg, qui le
mettait en communication avec la mer  travers le sous-sol rocheux
de la grve, et cela ntait possible qu des animaux marins.
Quant  la question de savoir o aboutissait ce canal, en quel
point du littoral et  quelle profondeur sous les flots, on ne
pouvait la rsoudre.

Donc, Cyrus Smith, ayant termin son exploration, remonta, retira
lchelle, recouvrit lorifice du puits et revint, tout pensif, 
la grande salle de Granite-House, en se disant: Je nai rien vu,
et pourtant il y a quelque chose!

CHAPITRE XII

Le soir mme, les chasseurs revinrent, ayant fait bonne chasse,
et, littralement chargs de gibier, ils portaient tout ce que
pouvaient porter quatre hommes.

Top avait un chapelet de pilets autour du cou, et Jup, des
ceintures de bcassines autour du corps.

Voil, mon matre, scria Nab, voil de quoi employer notre
temps! Conserves, pts, nous aurons l une rserve agrable! Mais
il faut que quelquun maide. Je compte sur toi, Pencroff.

-- Non, Nab, rpondit le marin. Le grement du bateau me rclame,
et tu voudras bien te passer de moi.

-- Et vous, Monsieur Harbert?

-- Moi, Nab, il faut que jaille demain au corral, rpondit le
jeune garon.

-- Ce sera donc vous, Monsieur Spilett, qui maiderez?

-- Pour tobliger, Nab, rpondit le reporter, mais je te prviens
que si tu me dvoiles tes recettes, je les publierai.

--  votre convenance, Monsieur Spilett, rpondit Nab,  votre
convenance!

Et voil comment, le lendemain, Gdon Spilett, devenu laide de
Nab, fut install dans son laboratoire culinaire. Mais auparavant,
lingnieur lui avait fait connatre le rsultat de lexploration
quil avait faite la veille, et,  cet gard, le reporter partagea
lopinion de Cyrus Smith, que, bien quil net rien trouv, il
restait toujours un secret  dcouvrir!

Les froids persvrrent pendant une semaine encore, et les colons
ne quittrent pas Granite-House, si ce nest pour les soins 
donner  la basse-cour. La demeure tait parfume des bonnes
odeurs qumettaient les manipulations savantes de Nab et du
reporter; mais tout le produit de la chasse aux marais ne fut pas
transform en conserves, et comme le gibier, par ce froid intense,
se gardait parfaitement, canards sauvages et autres furent mangs
frais et dclars suprieurs  toutes autres btes aquatiques du
monde connu.

Pendant cette semaine, Pencroff, aid par Harbert, qui maniait
habilement laiguille du voilier, travailla avec tant dardeur,
que les voiles de lembarcation furent termines. Le cordage de
chanvre ne manquait pas, grce au grement qui avait t retrouv
avec lenveloppe du ballon. Les cbles, les cordages du filet,
tout cela tait fait dun filin excellent, dont le marin tira bon
parti. Les voiles furent bordes de fortes ralingues, et il
restait encore de quoi fabriquer les drisses, les haubans, les
coutes, etc. Quant au pouliage, sur les conseils de Pencroff et
au moyen du tour quil avait install, Cyrus Smith fabriqua les
poulies ncessaires. Il arriva donc que le grement tait
entirement par bien avant que le bateau ft fini. Pencroff
dressa mme un pavillon bleu, rouge et blanc, dont les couleurs
avaient t fournies par certaines plantes tinctoriales, trs
abondantes dans lle. Seulement, aux trente-sept toiles
reprsentant les trente-sept tats de lunion qui resplendissent
sur le yacht des pavillons amricains, le marin en avait ajout
une trente-huitime, ltoile de ltat de Lincoln, car il
considrait son le comme dj rattache  la grande rpublique.

Et, disait-il, elle lest de coeur, si elle ne lest pas encore
de fait! en attendant, ce pavillon fut arbor  la fentre
centrale de Granite-House, et les colons le salurent de trois
hurrahs.

Cependant on touchait au terme de la saison froide, et il semblait
que ce second hiver allait se passer sans incident grave, quand,
dans la nuit du 11 aot, le plateau de Grande-vue fut menac dune
dvastation complte.

Aprs une journe bien remplie, les colons dormaient profondment,
lorsque, vers quatre heures du matin, ils furent subitement
rveills par les aboiements de Top.

Le chien naboyait pas, cette fois, prs de lorifice du puits,
mais au seuil de la porte, et il se jetait dessus comme sil et
voulu lenfoncer. Jup, de son ct, poussait des cris aigus.

Eh bien, Top! cria Nab, qui fut le premier veill.

Mais le chien continua daboyer avec plus de fureur.

Quest-ce donc? demanda Cyrus Smith.

Et tous, vtus  la hte, se prcipitrent vers les fentres de la
chambre, quils ouvrirent.

Sous leurs yeux se dveloppait une couche de neige qui paraissait
 peine blanche dans cette nuit trs obscure. Les colons ne virent
rien, mais ils entendirent de singuliers aboiements qui clataient
dans lombre. Il tait vident que la grve avait t envahie par
un certain nombre danimaux que lon ne pouvait distinguer.

Quest-ce? scria Pencroff.

-- Des loups, des jaguars ou des singes! rpondit Nab.

-- Diable! Mais ils peuvent gagner le haut du plateau! dit le
reporter.

-- Et notre basse-cour, scria Harbert, et nos plantations?...

-- Par o ont-ils donc pass? demanda Pencroff.

-- Ils auront franchi le ponceau de la grve, rpondit
lingnieur, que lun de nous aura oubli de refermer.

-- En effet, dit Spilett, je me rappelle lavoir laiss ouvert...

-- Un beau coup que vous avez fait l, Monsieur Spilett! scria
le marin.

-- Ce qui est fait est fait, rpondit Cyrus Smith. Avisons  ce
quil faut faire!

Telles furent les demandes et les rponses qui furent rapidement
changes entre Cyrus Smith et ses compagnons. Il tait certain
que le ponceau avait t franchi, que la grve tait envahie par
des animaux, et que ceux-ci, quels quils fussent, pouvaient, en
remontant la rive gauche de la Mercy, arriver au plateau de
Grande-vue. Il fallait donc les gagner de vitesse et les
combattre, au besoin.

Mais quelles sont ces btes-l? fut-il demand une seconde fois,
au moment o les aboiements retentissaient avec plus de force.

Ces aboiements firent tressaillir Harbert, et il se souvint de les
avoir dj entendus pendant sa premire visite aux sources du
creek-rouge.

Ce sont des culpeux, ce sont des renards! dit-il.

-- En avant! scria le marin.

Et tous, sarmant de haches, de carabines et de revolvers, se
prcipitrent dans la banne de lascenseur et prirent pied sur la
grve.

Ce sont de dangereux animaux que ces culpeux, quand ils sont en
grand nombre et que la faim les irrite.

Nanmoins, les colons nhsitrent pas  se jeter au milieu de la
bande, et leurs premiers coups de revolver, lanant de rapides
clairs dans lobscurit, firent reculer les premiers assaillants.

Ce qui importait avant tout, ctait dempcher ces pillards de
slever jusquau plateau de Grande-vue, car les plantations, la
basse-cour, eussent t  leur merci, et dimmenses dgts, peut-
tre irrparables, surtout en ce qui concernait le champ de bl,
se seraient invitablement produits.

Mais comme lenvahissement du plateau ne pouvait se faire que par
la rive gauche de la Mercy, il suffisait dopposer aux culpeux une
barrire insurmontable sur cette troite portion de la berge
comprise entre la rivire et la muraille de granit.

Ceci fut compris de tous, et, sur un ordre de Cyrus Smith, ils
gagnrent lendroit dsign, pendant que la troupe des culpeux
bondissait dans lombre.

Cyrus Smith, Gdon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab se
disposrent donc de manire  former une ligne infranchissable.
Top, ses formidables mchoires ouvertes, prcdait les colons, et
il tait suivi de Jup, arm dun gourdin noueux quil brandissait
comme une massue.

La nuit tait extrmement obscure. Ce ntait qu la lueur des
dcharges, dont chacune devait porter, quon apercevait les
assaillants, qui devaient tre au moins une centaine, et dont les
yeux brillaient comme des braises.

Il ne faut pas quils passent! scria Pencroff.

-- Ils ne passeront pas! rpondit lingnieur.

Mais sils ne passrent pas, ce ne fut pas faute de lavoir tent.
Les derniers rangs poussaient les premiers, et ce fut une lutte
incessante  coups de revolver et  coups de hache. Bien des
cadavres de culpeux devaient dj joncher le sol, mais la bande ne
semblait pas diminuer, et on et dit quelle se renouvelait sans
cesse par le ponceau de la grve.

Bientt, les colons durent lutter corps  corps, et ils ntaient
pas sans avoir reu quelques blessures, lgres fort heureusement.
Harbert avait, dun coup de revolver, dbarrass Nab, sur le dos
duquel un culpeux venait de sabattre comme un chat-tigre. Top se
battait avec une fureur vritable, sautant  la gorge des renards
et les tranglant net. Jup, arm de son bton, tapait comme un
sourd, et ctait en vain quon voulait le faire rester en
arrire. Dou, sans doute, dune vue qui lui permettait de percer
cette obscurit, il tait toujours au plus fort du combat et
poussait de temps en temps un sifflement aigu, qui tait chez lui
la marque dune extrme jubilation.  un certain moment, il
savana mme si loin, qu la lueur dun coup de revolver, on put
le voir entour de cinq ou six grands culpeux, auxquels il tenait
tte avec un rare sang-froid.

Cependant la lutte devait finir  lavantage des colons, mais
aprs quils eurent rsist deux grandes heures! Les premires
lueurs de laube, sans doute, dterminrent la retraite des
assaillants, qui dtalrent vers le nord, de manire  repasser le
ponceau, que Nab courut relever immdiatement.

Quand le jour eut suffisamment clair le champ de bataille, les
colons purent compter une cinquantaine de cadavres pars sur la
grve.

Et Jup! scria Pencroff. O est donc Jup?

Jup avait disparu. Son ami Nab lappela, et, pour la premire
fois, Jup ne rpondit pas  lappel de son ami.

Chacun se mit en qute de Jup, tremblant de le compter parmi les
morts. On dblaya la place des cadavres, qui tachaient la neige de
leur sang, et Jup fut retrouv au milieu dun vritable monceau de
culpeux dont les mchoires fracasses, les reins briss,
tmoignaient quils avaient eu affaire au terrible gourdin de
lintrpide animal. Le pauvre Jup tenait encore  la main le
tronon de son bton rompu; mais priv de son arme, il avait t
accabl par le nombre, et de profondes blessures labouraient sa
poitrine.

Il est vivant! scria Nab, qui se pencha sur lui.

-- Et nous le sauverons, rpondit le marin, nous le soignerons
comme lun de nous!

Il semblait que Jup comprt, car il inclina sa tte sur lpaule
de Pencroff, comme pour le remercier.

Le marin tait bless lui-mme, mais ses blessures, ainsi que
celles de ses compagnons, taient insignifiantes, car, grce 
leurs armes  feu, presque toujours ils avaient pu tenir les
assaillants  distance. Il ny avait donc que lorang dont ltat
ft grave.

Jup, port par Nab et Pencroff, fut amen jusqu lascenseur, et
cest  peine si un faible gmissement sortit de ses lvres. On le
remonta doucement  Granite-House. L, il fut install sur un des
matelas emprunts  lune des couchettes, et ses blessures furent
laves avec le plus grand soin.

Il ne paraissait pas quelles eussent atteint quelque organe
essentiel, mais Jup avait t trs affaibli par la perte de son
sang, et la fivre se dclara  un degr assez fort.

On le coucha donc, aprs son pansement, on lui imposa une dite
svre, tout comme  une personne naturelle, dit Nab, et on lui
fit boire quelques tasses de tisane rafrachissante, dont la
pharmacie vgtale de Granite-House fournit les ingrdients.

Jup sendormit dun sommeil agit dabord; mais peu  peu sa
respiration devint plus rgulire, et on le laissa reposer dans le
plus grand calme. De temps en temps, Top, marchant, on peut dire
sur la pointe des pieds, venait visiter son ami et semblait
approuver tous les soins que lon prenait de lui. Une des mains de
Jup pendait hors de la couche, et Top la lchait dun air contrit.

Ce matin mme, on procda  lensevelissement des morts, qui
furent trans jusqu la fort du Far-West et enterrs
profondment.

Cette attaque, qui aurait pu avoir des consquences si graves, fut
une leon pour les colons, et dsormais ils ne se couchrent plus
sans que lun deux se ft assur que tous les ponts taient
relevs et quaucune invasion ntait possible.

Cependant Jup, aprs avoir donn des craintes srieuses pendant
quelques jours, ragit vigoureusement contre le mal. Sa
constitution lemporta, la fivre diminua peu  peu, et Gdon
Spilett, qui tait un peu mdecin, le considra bientt comme tir
daffaire. Le 16 aot, Jup commena  manger. Nab lui faisait de
bons petits plats sucrs que le malade dgustait avec sensualit,
car, sil avait un dfaut mignon, ctait dtre un tantinet
gourmand, et Nab navait jamais rien fait pour le corriger de ce
dfaut-l.

Que voulez-vous? Disait-il  Gdon Spilett, qui lui reprochait
quelquefois de le gter, il na pas dautre plaisir que celui de
la bouche, ce pauvre Jup, et je suis trop heureux de pouvoir
reconnatre ainsi ses services!

Dix jours aprs avoir pris le lit, le 21 aot, matre Jup se leva.
Ses blessures taient cicatrises, et on vit bien quil ne
tarderait pas  recouvrer sa souplesse et sa vigueur habituelles.
Comme tous les convalescents, il fut alors pris dune faim
dvorante, et le reporter le laissa manger  sa fantaisie, car il
se fiait  cet instinct qui manque trop souvent aux tres
raisonnants et qui devait prserver lorang de tout excs. Nab
tait ravi de voir revenir lapptit de son lve.

Mange, lui disait-il, mon Jup, et ne te fais faute de rien! Tu as
vers ton sang pour nous, et cest bien le moins que je taide 
le refaire!

Enfin, le 25 aot, on entendit la voix de Nab qui appelait ses
compagnons.

Monsieur Cyrus, Monsieur Gdon, Monsieur Harbert, Pencroff,
venez! Venez!

Les colons, runis dans la grande salle, se levrent  lappel de
Nab, qui tait alors dans la chambre rserve  Jup.

Quy a-t-il? demanda le reporter.

-- Voyez! rpondit Nab en poussant un vaste clat de rire.

Et que vit-on? Matre Jup, qui fumait, tranquillement et
srieusement, accroupi comme un turc sur la porte de Granite-
House!

Ma pipe! scria Pencroff. Il a pris ma pipe! Ah! Mon brave Jup,
je ten fais cadeau! Fume, mon ami, fume!

Et Jup lanait gravement dpaisses bouffes de tabac, ce qui
semblait lui procurer des jouissances sans pareilles.

Cyrus Smith ne se montra pas autrement tonn de lincident, et il
cita plusieurs exemples de singes apprivoiss, auxquels lusage du
tabac tait devenu familier.

Mais,  partir de ce jour, matre Jup eut sa pipe  lui, lex-pipe
du marin, qui fut suspendue dans sa chambre, prs de sa provision
de tabac. Il la bourrait lui-mme, il lallumait  un charbon
ardent et paraissait tre le plus heureux des quadrumanes. On
pense bien que cette communaut de got ne fit que resserrer entre
Jup et Pencroff ces troits liens damiti qui unissaient dj le
digne singe et lhonnte marin.

Cest peut-tre un homme, disait quelquefois Pencroff  Nab. Est-
ce que a ttonnerait si un jour il se mettait  nous parler?

-- Ma foi non, rpondait Nab. Ce qui mtonne, cest plutt quil
ne parle pas, car enfin, il ne lui manque que la parole!

-- a mamuserait tout de mme, reprenait le marin, si un beau
jour il me disait: si nous changions de pipe, Pencroff!

-- Oui, rpondait Nab. Quel malheur quil soit muet de naissance!

Avec le mois de septembre, lhiver fut entirement termin, et les
travaux reprirent avec ardeur.

La construction du bateau avana rapidement. Il tait entirement
bord dj, et on le membra intrieurement, de manire  relier
toutes les parties de la coque, avec des membrures assouplies par
la vapeur deau, qui se prtrent  toutes les exigences du
gabarit.

Comme le bois ne manquait pas, Pencroff proposa  lingnieur de
doubler intrieurement la coque avec un vaigrage tanche, ce qui
assurerait compltement la solidit de lembarcation.

Cyrus Smith ne sachant pas ce que rservait lavenir, approuva
lide du marin de rendre son embarcation aussi solide que
possible.

Le vaigrage et le pont du bateau furent entirement finis vers le
15 septembre. Pour calfater les coutures, on fit de ltoupe avec
du zostre sec, qui fut introduit  coups de maillet entre les
bordages de la coque, du vaigrage et du pont; puis, ces coutures
furent recouvertes de goudron bouillant, que les pins de la fort
fournirent avec abondance.

Lamnagement de lembarcation fut des plus simples.

Elle avait dabord t leste avec de lourds morceaux de granit,
maonns dans un lit de chaux, et dont on arrima douze mille
livres environ. Un tillac fut pos par-dessus ce lest, et
lintrieur fut divis en deux chambres, le long desquelles
stendaient deux bancs, qui servaient de coffres. Le pied du mt
devait pontiller la cloison qui sparait les deux chambres, dans
lesquelles on parvenait par deux coutilles, ouvertes sur le pont
et munies de capots.

Pencroff neut aucune peine  trouver un arbre convenable pour la
mture. Il choisit un jeune sapin, bien droit, sans noeuds, quil
neut qu quarrir  son emplanture et  arrondir  sa tte. Les
ferrures du mt, celles du gouvernail et celles de la coque
avaient t grossirement, mais solidement fabriques  la forge
des chemines. Enfin, vergues, mt de flche, gui, espars,
avirons, etc., tout tait termin dans la premire semaine
doctobre, et il fut convenu quon ferait lessai du bateau aux
abords de lle, afin de reconnatre comment il se comportait  la
mer et dans quelle mesure on pouvait se fier  lui.

Pendant tout ce temps, les travaux ncessaires navaient point t
ngligs. Le corral tait ramnag, car le troupeau de mouflons
et de chvres comptait un certain nombre de petits quil fallait
loger et nourrir. Les visites des colons navaient manqu ni au
parc aux hutres, ni  la garenne, ni aux gisements de houille et
de fer, ni  quelques parties jusque-l inexplores des forts du
Far-West, qui taient fort giboyeuses.

Certaines plantes indignes furent encore dcouvertes, et, si
elles navaient pas une utilit immdiate, elles contriburent 
varier les rserves vgtales de Granite-House. Ctaient des
espces de ficodes, les unes semblables  celles du cap, avec des
feuilles charnues comestibles, les autres produisant des graines
qui contenaient une sorte de farine.

Le 10 octobre, le bateau fut lanc  la mer. Pencroff tait
radieux. Lopration russit parfaitement.

Lembarcation, toute gre, ayant t pousse sur des rouleaux 
la lisire du rivage, fut prise par la mer montante et flotta aux
applaudissements des colons, et particulirement de Pencroff, qui
ne montra aucune modestie en cette occasion. Dailleurs, sa vanit
devait survivre  lachvement du bateau, puisque, aprs lavoir
construit, il allait tre appel  le commander. Le grade de
capitaine lui fut dcern de lagrment de tous.

Pour satisfaire le capitaine Pencroff, il fallut tout dabord
donner un nom  lembarcation, et, aprs plusieurs propositions
longuement discutes, les suffrages se runirent sur celui de
Bonadventure, qui tait le nom de baptme de lhonnte marin.

Ds que le Bonadventure eut t soulev par la mare montante, on
put voir quil se tenait parfaitement dans ses lignes deau, et
quil devait convenablement naviguer sous toutes les allures.

Du reste, lessai en allait tre fait, le jour mme, dans une
excursion au large de la cte. Le temps tait beau, la brise
frache, et la mer facile, surtout sur le littoral du sud, car le
vent soufflait du nord-ouest depuis une heure dj.

Embarque! Embarque! criait le capitaine Pencroff.

Mais il fallait djeuner avant de partir, et il parut mme bon
demporter des provisions  bord, pour le cas o lexcursion se
prolongerait jusquau soir.

Cyrus Smith avait hte, galement, dessayer cette embarcation,
dont les plans venaient de lui, bien que, sur le conseil du marin,
il en et souvent modifi quelques parties; mais il navait pas en
elle la confiance que manifestait Pencroff, et comme celui-ci ne
reparlait plus du voyage  lle Tabor, Cyrus Smith esprait mme
que le marin y avait renonc. Il lui et rpugn, en effet, de
voir deux ou trois de ses compagnons saventurer au loin sur cette
barque, si petite en somme, et qui ne jaugeait pas plus de quinze
tonneaux.

 dix heures et demie, tout le monde tait  bord, mme Jup, mme
Top. Nab et Harbert levrent lancre qui mordait le sable prs de
lembouchure de la Mercy, la brigantine fut hisse, le pavillon
lincolnien flotta en tte du mt, et le Bonadventure, dirig par
Pencroff, prit le large.

Pour sortir de la baie de lunion, il fallut dabord faire vent
arrire, et lon put constater que, sous cette allure, la vitesse
de lembarcation tait satisfaisante.

Aprs avoir doubl la pointe de lpave et le cap griffe, Pencroff
dut tenir le plus prs, afin de prolonger la cte mridionale de
lle, et, aprs avoir couru quelques bords, il observa que le
Bonadventure pouvait marcher environ  cinq quarts du vent, et
quil se soutenait convenablement contre la drive. Il virait trs
bien vent devant, ayant du coup, comme disent les marins, et
gagnant mme dans son virement.

Les passagers du Bonadventure taient vritablement enchants. Ils
avaient l une bonne embarcation, qui, le cas chant, pourrait
leur rendre de grands services, et par ce beau temps, avec cette
brise bien faite, la promenade fut charmante.

Pencroff se porta au large,  trois ou quatre milles de la cte,
par le travers du port ballon. Lle apparut alors dans tout son
dveloppement et sous un nouvel aspect, avec le panorama vari de
son littoral depuis le cap griffe jusquau promontoire du reptile,
ses premiers plans de forts dans lesquels les conifres
tranchaient encore sur le jeune feuillage des autres arbres 
peine bourgeonns, et ce mont Franklin, qui dominait lensemble et
dont quelques neiges blanchissaient la tte.

Que cest beau! scria Harbert.

-- Oui, notre le est belle et bonne, rpondit Pencroff. Je laime
comme jaimais ma pauvre mre! Elle nous a reus, pauvres et
manquant de tout, et que manque-t-il  ces cinq enfants qui lui
sont tombs du ciel?

-- Rien! rpondit Nab, rien, capitaine!

Et les deux braves gens poussrent trois formidables hurrahs en
lhonneur de leur le!

Pendant ce temps, Gdon Spilett, appuy au pied du mt, dessinait
le panorama qui se dveloppait sous ses yeux.

Cyrus Smith regardait en silence.

Eh bien, Monsieur Cyrus, demanda Pencroff, que dites-vous de
notre bateau?

-- Il parat se bien comporter, rpondit lingnieur.

-- Bon! Et croyez-vous,  prsent, quil pourrait entreprendre un
voyage de quelque dure?

-- Quel voyage, Pencroff?

-- Celui de lle Tabor, par exemple?

-- Mon ami, rpondit Cyrus Smith, je crois que, dans un cas
pressant, il ne faudrait pas hsiter  se confier au Bonadventure,
mme pour une traverse plus longue; mais, vous le savez, je vous
verrais partir avec peine pour lle Tabor, puisque rien ne vous
oblige  y aller.

-- On aime  connatre ses voisins, rpondit Pencroff, qui
senttait dans son ide. Lle Tabor, cest notre voisine, et
cest la seule! La politesse veut quon aille, au moins, lui faire
une visite!

-- Diable! fit Gdon Spilett, notre ami Pencroff est  cheval sur
les convenances!

-- Je ne suis  cheval sur rien du tout, riposta le marin, que
lopposition de lingnieur vexait un peu, mais qui naurait pas
voulu lui causer quelque peine.

-- Songez, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, que vous ne pouvez
aller seul  lle Tabor.

-- Un compagnon me suffira.

-- Soit, rpondit lingnieur. Cest donc de deux colons sur cinq
que vous risquez de priver la colonie de lle Lincoln?

-- Sur six! rpondit Pencroff. Vous oubliez Jup.

-- Sur sept! ajouta Nab. Top en vaut bien un autre!

-- Il ny a pas de risque, Monsieur Cyrus, reprit Pencroff.

-- Cest possible, Pencroff; mais, je vous le rpte, cest
sexposer sans ncessit!

Lentt marin ne rpondit pas et laissa tomber la conversation,
bien dcid  la reprendre. Mais il ne se doutait gure quun
incident allait lui venir en aide et changer en une oeuvre
dhumanit ce qui ntait quun caprice, discutable aprs tout. En
effet, aprs stre tenu au large, le Bonadventure venait de se
rapprocher de la cte, en se dirigeant vers le port Ballon. Il
tait important de vrifier les passes mnages entre les bancs de
sable et les rcifs, pour les baliser au besoin, puisque cette
petite crique devait tre le port dattache du bateau.

On ntait plus qu un demi-mille de la cte, et il avait fallu
louvoyer pour gagner contre le vent. La vitesse du Bonadventure
ntait que trs modre alors, parce que la brise, en partie
arrte par la haute terre, gonflait  peine ses voiles, et la
mer, unie comme une glace, ne se ridait quau souffle des rises
qui passaient capricieusement.

Harbert se tenait  lavant, afin dindiquer la route  suivre au
milieu des passes, lorsquil scria tout dun coup:

Lofe, Pencroff, lofe.

-- Quest-ce quil y a? rpondit le marin en se levant. Une roche?

-- Non... attends, dit Harbert... je ne vois pas bien... lofe
encore... bon... arrive un peu...

Et ce disant, Harbert, couch le long du bord, plongea rapidement
son bras dans leau et se releva en disant:

Une bouteille!

Il tenait  la main une bouteille ferme, quil venait de saisir 
quelques encablures de la cte.

Cyrus Smith prit la bouteille. Sans dire un seul mot, il en fit
sauter le bouchon, et il tira un papier humide, sur lequel se
lisaient ces mots:

Naufrag... le Tabor: 153 degrs o. long -- 37 degrs 11 lat. s.

CHAPITRE XIII

Un naufrag! scria Pencroff, abandonn  quelques cents milles
de nous sur cette le Tabor! Ah! Monsieur Cyrus, vous ne vous
opposerez plus maintenant  mon projet de voyage!

-- Non, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, et vous partirez le plus
tt possible.

-- Ds demain?

-- Ds demain.

Lingnieur tenait  la main le papier quil avait retir de la
bouteille. Il le mdita pendant quelques instants, puis, reprenant
la parole:

De ce document, mes amis, dit-il, de la forme mme dans laquelle
il est conu, on doit dabord conclure ceci: cest, premirement,
que le naufrag de lle Tabor est un homme ayant des
connaissances assez avances en marine, puisquil donne la
latitude et la longitude de lle, conformes  celles que nous
avons trouves, et jusqu une minute dapproximation;
secondement, quil est anglais ou amricain, puisque le document
est crit en langue anglaise.

-- Ceci est parfaitement logique, rpondit Gdon Spilett, et la
prsence de ce naufrag explique larrive de la caisse sur les
rivages de lle. Il y a eu naufrage, puisquil y a un naufrag.
Quant  ce dernier, quel quil soit, il est heureux pour lui que
Pencroff ait eu lide de construire ce bateau et de lessayer
aujourdhui mme, car, un jour de retard, et cette bouteille
pouvait se briser sur les rcifs.

-- En effet, dit Harbert, cest une chance heureuse que le
Bonadventure ait pass l, prcisment quand cette bouteille
flottait encore!

-- Et cela ne vous semble pas bizarre? demanda Cyrus Smith 
Pencroff.

-- Cela me semble heureux, voil tout, rpondit le marin. Est-ce
que vous voyez quelque chose dextraordinaire  cela, Monsieur
Cyrus? Cette bouteille, il fallait bien quelle allt quelque
part, et pourquoi pas ici aussi bien quailleurs?

-- Vous avez peut-tre raison, Pencroff, rpondit lingnieur, et
cependant...

-- Mais, fit observer Harbert, rien ne prouve que cette bouteille
flotte depuis longtemps sur la mer?

-- Rien, rpondit Gdon Spilett, et mme le document parat avoir
t rcemment crit. Quen pensez-vous, Cyrus?

-- Cela est difficile  vrifier, et, dailleurs, nous le
saurons! rpondit Cyrus Smith.

Pendant cette conversation, Pencroff ntait pas rest inactif. Il
avait vir de bord, et le Bonadventure, grand largue, toutes
voiles portant, filait rapidement vers le cap Griffe. Chacun
songeait  ce naufrag de lle Tabor. tait-il encore temps de le
sauver? Grand vnement dans la vie des colons!

Eux-mmes ntaient que des naufrags, mais il tait  craindre
quun autre net pas t aussi favoris queux, et leur devoir
tait de courir au-devant de linfortune.

Le cap griffe fut doubl, et le Bonadventure

Vint mouiller vers quatre heures  lembouchure de la Mercy.

Le soir mme, les dtails relatifs  la nouvelle expdition
taient rgls. Il parut convenable que Pencroff et Harbert, qui
connaissaient la manoeuvre dune embarcation, fussent seuls 
entreprendre ce voyage. En partant le lendemain, 11 octobre, ils
pourraient arriver le 13 dans la journe, car, avec le vent qui
rgnait, il ne fallait pas plus de quarante-huit heures pour faire
cette traverse de cent cinquante milles. Un jour dans lle,
trois ou quatre jours pour revenir, on pouvait donc compter que,
le 17, ils seraient de retour  lle Lincoln. Le temps tait
beau, le baromtre remontait sans secousses, le vent semblait bien
tabli, toutes les chances taient donc en faveur de ces braves
gens, quun devoir dhumanit allait entraner loin de leur le.

Ainsi donc, il avait t convenu que Cyrus Smith, Nab et Gdon
Spilett resteraient  Granite-House; mais une rclamation se
produisit, et Gdon Spilett, qui noubliait point son mtier de
reporter du New-York Herald, ayant dclar quil irait  la nage
plutt que de manquer une pareille occasion, il fut admis 
prendre part au voyage.

La soire fut employe  transporter  bord du Bonadventure
quelques objets de literie, des ustensiles, des armes, des
munitions, une boussole, des vivres pour une huitaine de jours,
et, ce chargement ayant t rapidement opr, les colons
remontrent  Granite-House.

Le lendemain,  cinq heures du matin, les adieux furent faits, non
sans une certaine motion de part et dautre, et Pencroff,
ventant ses voiles, se dirigea vers le cap griffe, quil devait
doubler pour prendre directement ensuite la route du sud-ouest.

Le Bonadventure tait dj  un quart de mille de la cte, quand
ses passagers aperurent sur les hauteurs de Granite-House deux
hommes qui leur faisaient un signe dadieu. Ctaient Cyrus Smith
et Nab.

Nos amis! scria Gdon Spilett. Voil notre premire sparation
depuis quinze mois!...

Pencroff, le reporter et Harbert firent un dernier signe dadieu,
et Granite-House disparut bientt derrire les hautes roches du
cap.

Pendant les premires heures de la journe, le Bonadventure resta
constamment en vue de la cte mridionale de lle Lincoln, qui
napparut bientt plus que sous la forme dune corbeille verte, de
laquelle mergeait le mont Franklin. Les hauteurs, amoindries par
lloignement, lui donnaient une apparence peu faite pour attirer
les navires sur ses atterrages.

Le promontoire du reptile fut dpass vers une heure, mais  dix
milles au large. De cette distance, il ntait plus possible de
rien distinguer de la cte occidentale qui stendait jusquaux
croupes du mont Franklin, et, trois heures aprs, tout ce qui
tait lle Lincoln avait disparu au-dessous de lhorizon.

Le Bonadventure se conduisait parfaitement. Il slevait
facilement  la lame et faisait une route rapide. Pencroff avait
gr sa voile de flche, et, ayant tout dessus, il marchait
suivant une direction rectiligne, releve  la boussole. De temps
en temps, Harbert le relayait au gouvernail, et la main du jeune
garon tait si sre, que le marin navait pas une embarde  lui
reprocher.

Gdon Spilett causait avec lun, avec lautre, et, au besoin, il
mettait la main  la manoeuvre. Le capitaine Pencroff tait
absolument satisfait de son quipage, et ne parlait rien moins que
de le gratifier dun quart de vin par borde! au soir, le
croissant de la lune, qui ne devait tre dans son premier quartier
que le 16, se dessina dans le crpuscule solaire et steignit
bientt. La nuit fut sombre, mais trs toile, et une belle
journe sannonait encore pour le lendemain.

Pencroff, par prudence, amena la voile de flche, ne voulant point
sexposer  tre surpris par quelque excs de brise avec de la
toile en tte de mt. Ctait peut-tre trop de prcaution pour
une nuit si calme, mais Pencroff tait un marin prudent, et on
naurait pu le blmer.

Le reporter dormit une partie de la nuit. Pencroff et Harbert se
relayrent de deux heures en deux heures au gouvernail. Le marin
se fiait  Harbert comme  lui-mme, et sa confiance tait
justifie par le sang-froid et la raison du jeune garon.

Pencroff lui donnait la route comme un commandant  son timonier,
et Harbert ne laissait pas le Bonadventure ne subissait pas
quelque courant inconnu, il devait terrir juste sur lle Tabor.

Quant  cette mer que lembarcation parcourait alors, elle tait
absolument dserte. Parfois, quelque grand oiseau, albatros ou
frgate, passait  porte de fusil, et Gdon Spilett se demandait
si ce ntait pas  lun de ces puissants volateurs quil avait
confi sa dernire chronique adresse au New-York Herald. Ces
oiseaux taient les seuls tres qui parussent frquenter cette
partie de locan comprise entre lle Tabor et lle Lincoln.

Et cependant, fit observer Harbert, nous sommes  lpoque o les
baleiniers se dirigent ordinairement vers la partie mridionale du
Pacifique. En vrit, je ne crois pas quil y ait une mer plus
abandonne que celle-ci!

-- Elle nest point si dserte que cela! rpondit Pencroff.

-- Comment lentendez-vous? demanda le reporter.

-- Mais puisque nous y sommes! Est-ce que vous prenez notre bateau
pour une pave et nos personnes pour des marsouins?

Et Pencroff de rire de sa plaisanterie. Au soir, daprs lestime,
on pouvait penser que le Bonadventure avait franchi une distance
de cent vingt milles depuis son dpart de lle Lincoln, cest--
dire depuis trente-six heures, ce qui donnait une vitesse de trois
milles un tiers  lheure. La brise tait faible et tendait 
calmir. Toutefois, on pouvait esprer que le lendemain, au point
du jour, si lestime tait juste et si la direction avait t
bonne, on aurait connaissance de lle Tabor. Aussi, ni Gdon
Spilett, ni Harbert, ni Pencroff ne dormirent pendant cette nuit
du 12 au 13 octobre. Dans lattente du lendemain, ils ne pouvaient
se dfendre dune vive motion. Il y avait tant dincertitudes
dans lentreprise quils avaient tente! taient-ils proche de
lle Tabor? Lle tait-elle encore habite par ce naufrag au
secours duquel ils se portaient? Quel tait cet homme? Sa prsence
napporterait-elle pas quelque trouble dans la petite colonie, si
unie jusqualors?

Consentirait-il, dailleurs,  changer sa prison pour une autre?
Toutes ces questions, qui allaient sans doute tre rsolues le
lendemain, les tenaient en veil, et, aux premires nuances du
jour, ils fixrent successivement leurs regards sur tous les
points de lhorizon de louest.

Terre! cria Pencroff vers six heures du matin.

Et comme il tait inadmissible que Pencroff se ft tromp, il
tait vident que la terre tait l. Que lon juge de la joie du
petit quipage du Bonadventure! avant quelques heures, il serait
sur le littoral de lle!

Lle Tabor, sorte de cte basse,  peine merge des flots,
ntait pas loigne de plus de quinze milles. Le cap du
Bonadventure, qui tait un peu dans le sud de lle, fut mis
directement dessus, et,  mesure que le soleil montait dans lest,
quelques sommets se dtachrent  et l.

Ce nest quun lot beaucoup moins important que lle Lincoln,
fit observer Harbert, et probablement d comme elle  quelque
soulvement sous-marin.

 onze heures du matin, le Bonadventure nen tait plus qu deux
milles, et Pencroff, cherchant une passe pour atterrir, ne
marchait plus quavec une extrme prudence sur ces eaux inconnues.

On embrassait alors dans tout son ensemble llot, sur lequel se
dtachaient des bouquets de gommiers verdoyants et quelques autres
grands arbres, de la nature de ceux qui poussaient  lle
Lincoln. Mais, chose assez tonnante, pas une fume ne slevait
qui indiqut que llot ft habit, pas un signal napparaissait
sur un point quelconque du littoral!

Et pourtant le document tait formel: il y avait un naufrag, et
ce naufrag aurait d tre aux aguets!

Cependant le Bonadventure saventurait entre des passes assez
capricieuses que les rcifs laissaient entre eux et dont Pencroff
observait les moindres sinuosits avec la plus extrme attention.
Il avait mis Harbert au gouvernail, et, post  lavant, il
examinait les eaux, prt  amener sa voile, dont il tenait la
drisse en main. Gdon Spilett, la lunette aux yeux, parcourait
tout le rivage sans rien apercevoir. Enfin,  midi  peu prs, le
Bonadventure vint heurter de son trave une grve de sable.
Lancre fut jete, les voiles amenes, et lquipage de la petite
embarcation prit terre.

Et il ny avait pas  douter que ce ft bien lle Tabor, puisque,
daprs les cartes les plus rcentes, il nexistait aucune autre
le sur cette portion du Pacifique, entre la Nouvelle-Zlande et
la cte amricaine.

Lembarcation fut solidement amarre, afin que le reflux de la mer
ne pt lemporter; puis, Pencroff et ses deux compagnons, aprs
stre bien arms, remontrent le rivage, afin de gagner une
espce de cne, haut de deux cent cinquante  trois cents pieds,
qui slevait  un demi-mille.

Du sommet de cette colline, dit Gdon Spilett, nous pourrons
sans doute avoir une connaissance sommaire de llot, ce qui
facilitera nos recherches.

-- Cest faire ici, rpondit Harbert, ce que M Cyrus a fait tout
dabord  lle Lincoln, en gravissant le mont Franklin.

-- Identiquement, rpondit le reporter, et cest la meilleure
manire de procder!

Tout en causant, les explorateurs savanaient en suivant la
lisire dune prairie qui se terminait au pied mme du cne. Des
bandes de pigeons de roche et dhirondelles de mer, semblables 
ceux de lle Lincoln, senvolaient devant eux. Sous le bois qui
longeait la prairie  gauche, ils entendirent des frmissements de
broussailles, ils entrevirent des remuements dherbes qui
indiquaient la prsence danimaux trs fuyards; mais rien
jusqualors nindiquait que llot ft habit.

Arrivs au pied du cne, Pencroff, Harbert et Gdon Spilett le
gravirent en quelques instants, et leurs regards parcoururent les
divers points de lhorizon.

Ils taient bien sur un lot, qui ne mesurait pas plus de six
milles de tour, et dont le primtre, peu frang de caps ou de
promontoires, peu creus danses ou de criques, prsentait la
forme dun ovale allong. Tout autour, la mer, absolument dserte,
stendait jusquaux limites du ciel. Il ny avait pas une terre,
pas une voile en vue!

Cet lot, bois sur toute sa surface, noffrait pas cette
diversit daspect de lle Lincoln, aride et sauvage sur une
partie, mais fertile et riche sur lautre. Ici, ctait une masse
uniforme de verdure, que dominaient deux ou trois collines peu
leves. Obliquement  lovale de llot, un ruisseau coulait 
travers une large prairie et allait se jeter  la mer sur la cte
occidentale par une troite embouchure.

Le domaine est restreint, dit Harbert.

-- Oui, rpondit Pencroff, cet t un peu petit pour nous!

-- Et de plus, rpondit le reporter, il semble inhabit.

-- En effet, rpondit Harbert, rien ny dcle la prsence de
lhomme.

-- Descendons, dit Pencroff, et cherchons.

Le marin et ses deux compagnons revinrent au rivage,  lendroit
o ils avaient laiss le Bonadventure.

Ils avaient dcid de faire  pied le tour de llot, avant de
saventurer  lintrieur, de telle faon que pas un point
nchappt  leurs investigations.

La grve tait facile  suivre, et, en quelques endroits
seulement, de grosses roches la coupaient, que lon pouvait
facilement tourner. Les explorateurs descendirent vers le sud, en
faisant fuir de nombreuses bandes doiseaux aquatiques et des
troupeaux de phoques qui se jetaient  la mer du plus loin quils
les apercevaient.

Ces btes-l, fit observer le reporter, nen sont pas  voir des
hommes pour la premire fois. Ils les craignent, donc ils les
connaissent.

Une heure aprs leur dpart, tous trois taient arrivs  la
pointe sud de llot, termine par un cap aigu, et ils remontrent
vers le nord en longeant la cte occidentale, galement forme de
sable et de roches, que dpais bois bordaient en arrire-plan.

Nulle part il ny avait trace dhabitation, nulle part lempreinte
dun pied humain, sur tout ce primtre de llot, qui, aprs
quatre heures de marche, fut entirement parcouru.

Ctait au moins fort extraordinaire, et on devait croire que
lle Tabor ntait pas ou ntait plus habite. Peut-tre, aprs
tout, le document avait-il plusieurs mois ou plusieurs annes de
date dj, et il tait possible, dans ce cas, ou que le naufrag
et t rapatri, ou quil ft mort de misre.

Pencroff, Gdon Spilett et Harbert, formant des hypothses plus
ou moins plausibles, dnrent rapidement  bord du Bonadventure,
de manire  reprendre leur excursion et  la continuer jusqu la
nuit.

Cest ce qui fut fait  cinq heures du soir, heure  laquelle ils
saventurrent sous bois. De nombreux animaux senfuirent  leur
approche, et principalement, on pourrait mme dire uniquement, des
chvres et des porcs, qui, il tait facile de le voir,
appartenaient aux espces europennes. Sans doute quelque
baleinier les avait dbarqus sur lle, o ils staient
rapidement multiplis.

Harbert se promit bien den prendre un ou deux couples vivants,
afin de les rapporter  lle Lincoln.

Il ntait donc plus douteux que des hommes,  une poque
quelconque, eussent visit cet lot. Et cela parut plus vident
encore, quand,  travers la fort, apparurent des sentiers tracs,
des troncs darbres abattus  la hache, et partout la marque du
travail humain; mais ces arbres, qui tombaient en pourriture,
avaient t renverss depuis bien des annes dj, les entailles
de hache taient veloutes de mousse, et les herbes croissaient,
longues et drues,  travers les sentiers, quil tait malais de
reconnatre.

Mais, fit observer Gdon Spilett, cela prouve que non seulement
des hommes ont dbarqu sur cet lot, mais encore quils lont
habit pendant un certain temps. Maintenant, quels taient ces
hommes? Combien taient-ils? Combien en reste-t-il?

-- Le document, dit Harbert, ne parle que dun seul naufrag.

-- Eh bien, sil est encore sur lle, rpondit Pencroff, il est
impossible que nous ne le trouvions pas!

Lexploration continua donc. Le marin et ses compagnons suivirent
naturellement la route qui coupait diagonalement llot, et ils
arrivrent ainsi  ctoyer le ruisseau qui se dirigeait vers la
mer.

Si les animaux dorigine europenne, si quelques travaux dus  une
main humaine dmontraient incontestablement que lhomme tait dj
venu sur cette le, plusieurs chantillons du rgne vgtal ne le
prouvrent pas moins. En de certains endroits, au milieu de
clairires, il tait visible que la terre avait t plante de
plantes potagres  une poque assez recule probablement. Aussi,
quelle fut la joie dHarbert quand il reconnut des pommes de
terre, des chicores, de loseille, des carottes, des choux, des
navets, dont il suffisait de recueillir la graine pour enrichir le
sol de lle Lincoln!

Bon! Bien! rpondit Pencroff. Cela fera joliment laffaire de Nab
et la ntre. Si donc nous ne retrouvons pas le naufrag, du moins
notre voyage naura pas t inutile, et Dieu nous aura
rcompenss!

-- Sans doute, rpondit Gdon Spilett; mais  voir ltat dans
lequel se trouvent ces plantations, on peut craindre que llot ne
soit plus habit depuis longtemps.

-- En effet, rpondit Harbert, un habitant, quel quil ft,
naurait pas nglig une culture si importante!

-- Oui! dit Pencroff, ce naufrag est parti!... cela est 
supposer...

-- Il faut donc admettre que le document a une date dj ancienne?

-- videmment.

-- Et que cette bouteille nest arrive  lle Lincoln quaprs
avoir longtemps flott sur la mer?

-- Pourquoi pas? rpondit Pencroff. -- mais voici la nuit qui
vient, ajouta-t-il, et je pense quil vaut mieux suspendre nos
recherches.

-- Revenons  bord, et demain nous recommencerons, dit le
reporter.

Ctait le plus sage, et le conseil allait tre suivi, quand
Harbert, montrant une masse confuse entre les arbres, scria:

Une habitation! aussitt, tous trois se dirigrent vers
lhabitation indique. Aux lueurs du crpuscule, il fut possible
de voir quelle avait t construite en planches recouvertes dune
paisse toile goudronne.

La porte,  demi ferme, fut repousse par Pencroff, qui entra
dun pas rapide... lhabitation tait vide!

CHAPITRE XIV

Pencroff, Harbert et Gdon Spilett taient rests silencieux au
milieu de lobscurit.

Pencroff appela dune voix forte. Aucune rponse ne lui fut faite.

Le marin battit alors le briquet et alluma une brindille. Cette
lumire claira pendant un instant une petite salle, qui parut
tre absolument abandonne. Au fond tait une chemine grossire,
avec quelques cendres froides, supportant une brasse de bois sec.
Pencroff y jeta la brindille enflamme, le bois ptilla et donna
une vive lueur.

Le marin et ses deux compagnons aperurent alors un lit en
dsordre, dont les couvertures, humides et jaunies, prouvaient
quil ne servait plus depuis longtemps; dans un coin de la
chemine, deux bouilloires couvertes de rouille et une marmite
renverse; une armoire, avec quelques vtements de marin  demi
moisis; sur la table, un couvert dtain et une bible ronge par
lhumidit; dans un angle, quelques outils, pelle, pioche, pic,
deux fusils de chasse, dont lun tait bris; sur une planche
formant tagre, un baril de poudre encore intact, un baril de
plomb et plusieurs botes damorces; le tout couvert dune paisse
couche de poussire, que de longues annes, peut-tre, avaient
accumule.

Il ny a personne, dit le reporter.

-- Personne! rpondit Pencroff.

-- Voil longtemps que cette chambre na t habite, fit observer
Harbert.

-- Oui, bien longtemps! rpondit le reporter.

-- Monsieur Spilett, dit alors Pencroff, au lieu de retourner 
bord, je pense quil vaut mieux passer la nuit dans cette
habitation.

-- Vous avez raison, Pencroff, rpondit Gdon Spilett, et si son
propritaire revient, eh bien! Il ne se plaindra peut-tre pas de
trouver la place prise!

-- Il ne reviendra pas! dit le marin en hochant la tte.

-- Vous croyez quil a quitt lle? demanda le reporter.

-- Sil avait quitt lle, il et emport ses armes et ses
outils, rpondit Pencroff. Vous savez le prix que les naufrags
attachent  ces objets, qui sont les dernires paves du naufrage.
Non! non! rpta le marin dune voix convaincue, non! Il na pas
quitt lle! Sil stait sauv sur un canot fait par lui, il et
encore moins abandonn ces objets de premire ncessit! Non, il
est sur lle!

-- Vivant?... demanda Harbert.

-- Vivant ou mort. Mais sil est mort, il ne sest pas enterr
lui-mme, je suppose, rpondit Pencroff, et nous retrouverons au
moins ses restes!

Il fut donc convenu que lon passerait la nuit dans lhabitation
abandonne, quune provision de bois qui se trouvait dans un coin
permettrait de chauffer suffisamment. La porte ferme, Pencroff,
Harbert et Gdon Spilett, assis sur un banc, demeurrent l,
causant peu, mais rflchissant beaucoup. Ils se trouvaient dans
une disposition desprit  tout supposer, comme  tout attendre,
et ils coutaient avidement les bruits du dehors. La porte se ft
ouverte soudain, un homme se serait prsent  eux, quils nen
auraient pas t autrement surpris, malgr tout ce que cette
demeure rvlait dabandon, et ils avaient leurs mains prtes 
serrer les mains de cet homme, de ce naufrag, de cet ami inconnu
que des amis attendaient!

Mais aucun bruit ne se fit entendre, la porte ne souvrit pas, et
les heures se passrent ainsi. Que cette nuit parut longue au
marin et  ses deux compagnons! Seul, Harbert avait dormi pendant
deux heures, car,  son ge, le sommeil est un besoin. Ils avaient
hte, tous les trois, de reprendre leur exploration de la veille
et de fouiller cet lot jusque dans ses coins les plus secrets!
Les consquences dduites par Pencroff taient absolument justes,
et il tait presque certain que, puisque la maison tait
abandonne et que les outils, les ustensiles, les armes sy
trouvaient encore, cest que son hte avait succomb. Il convenait
donc de chercher ses restes et de leur donner au moins une
spulture chrtienne.

Le jour parut. Pencroff et ses compagnons procdrent
immdiatement  lexamen de lhabitation.

Elle avait t btie, vraiment, dans une heureuse situation, au
revers dune petite colline que cinq ou six magnifiques gommiers
abritaient. Devant sa faade et  travers les arbres, la hache
avait mnag une large claircie, qui permettait aux regards de
stendre sur la mer. Une petite pelouse, entoure dune barrire
de bois qui tombait en ruines, conduisait au rivage, sur la gauche
duquel souvrait lembouchure du ruisseau.

Cette habitation avait t construite en planches, et il tait
facile de voir que ces planches provenaient de la coque ou du pont
dun navire. Il tait donc probable quun btiment dsempar avait
t jet  la cte sur lle, que tout au moins un homme de
lquipage avait t sauv, et quau moyen des dbris du navire,
cet homme, ayant des outils  sa disposition, avait construit
cette demeure.

Et cela fut bien plus vident encore, quand Gdon Spilett, aprs
avoir tourn autour de lhabitation, vit sur une planche --
probablement une de celles qui formaient les pavois du navire
naufrag -- ces lettres  demi effaces dj: Br.tan.. a

Britannia! scria Pencroff, que le reporter avait appel, cest
un nom commun  bien des navires, et je ne pourrais dire si celui-
ci tait anglais ou amricain!

-- Peu importe, Pencroff!

-- Peu importe, en effet, rpondit le marin, et le survivant de
son quipage, sil vit encore, nous le sauverons,  quelque pays
quil appartienne! Mais, avant de recommencer notre exploration,
retournons dabord au Bonadventure!

Une sorte dinquitude avait pris Pencroff au sujet de son
embarcation. Si pourtant llot tait habit, et si quelque
habitant stait empar... mais il haussa les paules  cette
invraisemblable supposition.

Toujours est-il que le marin ntait pas fch daller djeuner 
bord. La route, toute trace dailleurs, ntait pas longue, -- un
mille  peine.

On se remit donc en marche, tout en fouillant du regard les bois
et les taillis,  travers lesquels chvres et porcs senfuyaient
par centaines.

Vingt minutes aprs avoir quitt lhabitation, Pencroff et ses
compagnons revoyaient la cte orientale de lle et le
Bonadventure, maintenu par son ancre, qui mordait profondment le
sable.

Pencroff ne put retenir un soupir de satisfaction.

Aprs tout, ce bateau, ctait son enfant, et le droit des pres
est dtre souvent inquiet plus que de raison.

On remonta  bord, on djeuna, de manire  navoir besoin de
dner que trs tard; puis, le repas termin, lexploration fut
reprise et conduite avec le soin le plus minutieux.

En somme, il tait trs probable que lunique habitant de llot
avait succomb. Aussi tait-ce plutt un mort quun vivant dont
Pencroff et ses compagnons cherchaient  retrouver les traces!
Mais leurs recherches furent vaines, et, pendant la moiti de la
journe, ils fouillrent inutilement ces massifs darbres qui
couvraient llot. Il fallut bien admettre alors que, si le
naufrag tait mort, il ne restait plus maintenant aucune trace de
son cadavre, et que quelque fauve, sans doute, lavait dvor
jusquau dernier ossement.

Nous repartirons demain au point du jour, dit Pencroff  ses deux
compagnons, qui, vers deux heures aprs midi, se couchrent 
lombre dun bouquet de pins, afin de se reposer quelques
instants.

-- Je crois que nous pouvons sans scrupule, ajouta Harbert,
emporter les ustensiles qui ont appartenu au naufrag?

-- Je le crois aussi, rpondit Gdon Spilett, et ces armes, ces
outils complteront le matriel de Granite-House. Si je ne me
trompe, la rserve de poudre et de plomb est importante.

-- Oui, rpondit Pencroff, mais noublions pas de capturer un ou
deux couples de ces porcs, dont lle Lincoln est dpourvue...

-- Ni de rcolter ces graines, ajouta Harbert, qui nous donneront
tous les lgumes de lancien et du nouveau continent.

-- Il serait peut-tre convenable alors, dit le reporter, de
rester un jour de plus  lle Tabor, afin dy recueillir tout ce
qui peut nous tre utile.

-- Non, Monsieur Spilett, rpondit Pencroff, et je vous demanderai
de partir ds demain, au point du jour. Le vent me parat avoir
une tendance  tourner dans louest, et, aprs avoir eu bon vent
pour venir, nous aurons bon vent pour nous en aller.

-- Alors ne perdons pas de temps! dit Harbert en se levant.

-- Ne perdons pas de temps, rpondit Pencroff. Vous, Harbert,
occupez-vous de rcolter ces graines, que vous connaissez mieux
que nous. Pendant ce temps, M Spilett et moi, nous allons faire la
chasse aux porcs, et, mme en labsence de Top, jespre bien que
nous russirons  en capturer quelques-uns!

Harbert prit donc  travers le sentier qui devait le ramener vers
la partie cultive de llot, tandis que le marin et le reporter
rentraient directement dans la fort.

Bien des chantillons de la race porcine senfuirent devant eux,
et ces animaux, singulirement agiles, ne paraissaient pas
dhumeur  se laisser approcher.

Cependant, aprs une demi-heure de poursuites, les chasseurs
taient parvenus  semparer dun couple qui stait baug dans un
pais taillis, lorsque des cris retentirent  quelques centaines
de pas dans le nord de llot.  ces cris se mlaient dhorribles
rauquements qui navaient rien dhumain.

Pencroff et Gdon Spilett se redressrent, et les porcs
profitrent de ce mouvement pour senfuir, au moment o le marin
prparait des cordes pour les lier.

Cest la voix dHarbert! dit le reporter.

-- Courons! scria Pencroff.

Et aussitt le marin et Gdon Spilett de se porter de toute la
vitesse de leurs jambes vers lendroit do partaient ces cris.

Ils firent bien de se hter, car, au tournant du sentier, prs
dune clairire, ils aperurent le jeune garon terrass par un
tre sauvage, un gigantesque singe sans doute, qui allait lui
faire un mauvais parti.

Se jeter sur ce monstre, le terrasser  son tour, lui arracher
Harbert, puis le maintenir solidement, ce fut laffaire dun
instant pour Pencroff et Gdon Spilett. Le marin tait dune
force herculenne, le reporter trs robuste aussi, et, malgr la
rsistance du monstre, il fut solidement attach, de manire  ne
plus pouvoir faire un mouvement.

Tu nas pas de mal, Harbert? demanda Gdon Spilett.

-- Non! Non!

-- Ah! Sil tavait bless, ce singe!... scria Pencroff.

-- Mais ce nest pas un singe! rpondit Harbert.

Pencroff et Gdon Spilett,  ces paroles, regardrent alors
ltre singulier qui gisait  terre. En vrit, ce ntait point
un singe! Ctait une crature humaine, ctait un homme! Mais
quel homme! Un sauvage, dans toute lhorrible acception du mot, et
dautant plus pouvantable, quil semblait tre tomb au dernier
degr de labrutissement!

Chevelure hrisse, barbe inculte descendant jusqu la poitrine,
corps  peu prs nu, sauf un lambeau de couverture sur les reins,
yeux farouches, mains normes, ongles dmesurment longs, teint
sombre comme lacajou, pieds durcis comme sils eussent t faits
de corne: telle tait la misrable crature quil fallait bien,
pourtant, appeler un homme!

Mais on avait droit, vraiment, de se demander si dans ce corps il
y avait encore une me, ou si le vulgaire instinct de la brute
avait seul survcu en lui!

tes-vous bien sr que ce soit un homme ou quil lait t?
demanda Pencroff au reporter.

-- Hlas! Ce nest pas douteux, rpondit celui-ci.

-- Ce serait donc le naufrag? dit Harbert.

-- Oui, rpondit Gdon Spilett, mais linfortun na plus rien
dhumain!

Le reporter disait vrai. Il tait vident que, si le naufrag
avait jamais t un tre civilis, lisolement en avait fait un
sauvage, et pis, peut-tre, un vritable homme des bois. Des sons
rauques sortaient de sa gorge, entre ses dents, qui avaient
lacuit des dents de carnivores, faites pour ne plus broyer que
de la chair crue. La mmoire devait lavoir abandonn depuis
longtemps, sans doute, et, depuis longtemps aussi, il ne savait
plus se servir de ses outils, de ses armes, il ne savait plus
faire de feu! On voyait quil tait leste, souple, mais que toutes
les qualits physiques staient dveloppes chez lui au dtriment
des qualits morales!

Gdon Spilett lui parla. Il ne parut pas comprendre, ni mme
entendre... Et cependant, en le regardant bien dans les yeux, le
reporter crut voir que toute raison ntait pas teinte en lui.

Cependant, le prisonnier ne se dbattait pas, et il nessayait
point  briser ses liens. tait-il ananti par la prsence de ces
hommes dont il avait t le semblable? Retrouvait-il dans un coin
de son cerveau quelque fugitif souvenir qui le ramenait 
lhumanit? Libre, aurait-il tent de senfuir, o serait-il
rest? On ne sait, mais on nen fit pas lpreuve, et, aprs avoir
considr le misrable avec une extrme attention:

Quel quil soit, dit Gdon Spilett, quel quil ait t et quoi
quil puisse devenir, notre devoir est de le ramener avec nous 
lle Lincoln!

-- Oui! Oui! rpondit Harbert, et peut-tre pourra-t-on, avec des
soins, rveiller en lui quelque lueur dintelligence!

-- Lme ne meurt pas, dit le reporter, et ce serait une grande
satisfaction que darracher cette crature de Dieu 
labrutissement!

Pencroff secouait la tte dun air de doute.

Il faut lessayer, en tout cas, rpondit le reporter, et
lhumanit nous le commande.

Ctait, en effet, leur devoir dtres civiliss et chrtiens.
Tous trois le comprirent, et ils savaient bien que Cyrus Smith les
approuverait davoir agi ainsi.

Le laisserons-nous li? demanda le marin.

-- Peut-tre marcherait-il, si on dtachait ses pieds? dit
Harbert.

-- Essayons, rpondit Pencroff.

Les cordes qui entravaient les pieds du prisonnier furent
dfaites, mais ses bras demeurrent fortement attachs. Il se leva
de lui-mme et ne parut manifester aucun dsir de senfuir. Ses
yeux secs dardaient un regard aigu sur les trois hommes qui
marchaient prs de lui, et rien ne dnotait quil se souvnt
dtre leur semblable ou au moins de lavoir t. Un sifflement
continu schappait de ses lvres, et son aspect tait farouche,
mais il ne chercha pas  rsister. Sur le conseil du reporter, cet
infortun fut ramen  sa maison. Peut-tre la vue des objets qui
lui appartenaient ferait-elle quelque impression sur lui!

Peut-tre suffisait-il dune tincelle pour raviver sa pense
obscurcie, pour rallumer son me teinte!

Lhabitation ntait pas loin. En quelques minutes, tous y
arrivrent; mais l, le prisonnier ne reconnut rien, et il
semblait quil et perdu conscience de toutes choses! Que pouvait-
on conjecturer de ce degr dabrutissement auquel ce misrable
tre tait tomb, si ce nest que son emprisonnement sur llot
datait de loin dj, et quaprs y tre arriv raisonnable,
lisolement lavait rduit  un tel tat?

Le reporter eut alors lide que la vue du feu agirait peut-tre
sur lui, et, en un instant, une de ces belles flambes qui
attirent mme les animaux illumina le foyer.

La vue de la flamme sembla dabord fixer lattention du
malheureux; mais bientt il recula, et son regard inconscient
steignit.

videmment, il ny avait rien  faire, pour le moment du moins,
qu le ramener  bord du Bonadventure, ce qui fut fait, et l il
resta sous la garde de Pencroff.

Harbert et Gdon Spilett retournrent sur llot pour y terminer
leurs oprations, et, quelques heures aprs, ils revenaient au
rivage, rapportant les ustensiles et les armes, une rcolte de
graines potagres, quelques pices de gibier et deux couples de
porcs. Le tout fut embarqu, et le Bonadventure se tint prt 
lever lancre, ds que la mare du lendemain matin se ferait
sentir.

Le prisonnier avait t plac dans la chambre de lavant, o il
resta calme, silencieux, sourd et muet tout ensemble.

Pencroff lui offrit  manger, mais il repoussa la viande cuite qui
lui fut prsente et qui sans doute ne lui convenait plus. Et, en
effet, le marin lui ayant montr un des canards quHarbert avait
tus, il se jeta dessus avec une avidit bestiale et le dvora.

Vous croyez quil en reviendra? dit Pencroff en secouant la tte.

-- Peut-tre, rpondit le reporter. Il nest pas impossible que
nos soins ne finissent par ragir sur lui, car cest lisolement
qui la fait ce quil est, et il ne sera plus seul dsormais!

-- Il y a longtemps, sans doute, que le pauvre homme est en cet
tat! dit Harbert.

-- Peut-tre, rpondit Gdon Spilett.

-- Quel ge peut-il avoir? demanda le jeune garon.

-- Cela est difficile  dire, rpondit le reporter, car il est
impossible de voir ses traits sous lpaisse barbe qui lui couvre
la face, mais il nest plus jeune, et je suppose quil doit avoir
au moins cinquante ans.

-- Avez-vous remarqu, Monsieur Spilett, combien ses yeux sont
profondment enfoncs sous leur arcade? demanda le jeune garon.

-- Oui, Harbert, mais jajoute quils sont plus humains quon ne
serait tent de le croire  laspect de sa personne.

-- Enfin, nous verrons, rpondit Pencroff, et je suis curieux de
connatre le jugement que portera M Smith sur notre sauvage. Nous
allions chercher une crature humaine, et cest un monstre que
nous ramenons! Enfin, on fait ce quon peut!

La nuit se passa, et si le prisonnier dormit ou non, on ne sait,
mais, en tout cas, bien quil et t dli, il ne remua pas. Il
tait comme ces fauves que les premiers moments de squestration
accablent et que la rage reprend plus tard. Au lever du jour, le
lendemain, -- 15 octobre, -- le changement de temps prvu par
Pencroff stait produit. Le vent avait hal le nord ouest, et il
favorisait le retour du Bonadventure; mais, en mme temps, il
frachissait et devait rendre la navigation plus difficile.

 cinq heures du matin, lancre fut leve. Pencroff prit un ris
dans sa grande voile et mit le cap  lest-nord-est, de manire 
cingler directement vers lle Lincoln.

Le premier jour de la traverse ne fut marqu par aucun incident.
Le prisonnier tait demeur calme dans la cabine de lavant, et
comme il avait t marin, il semblait que les agitations de la mer
produisissent sur lui une sorte de salutaire raction.

Lui revenait-il donc  la mmoire quelque souvenir de son ancien
mtier? En tout cas, il se tenait tranquille, tonn plutt
quabattu.

Le lendemain, -- 16 octobre, -- le vent frachit beaucoup, en
remontant encore plus au nord, et, par consquent, dans une
direction moins favorable  la marche du Bonadventure, qui
bondissait sur les lames. Pencroff en fut bientt arriv  tenir
le plus prs, et, sans en rien dire, il commena  tre inquiet de
ltat de la mer, qui dferlait violemment sur lavant de son
embarcation.

Certainement, si le vent ne se modifiait pas, il mettrait plus de
temps  atteindre lle Lincoln quil nen avait employ  gagner
lle Tabor. En effet, le 17 au matin, il y avait quarante-huit
heures que le Bonadventure tait parti, et rien nindiquait quil
ft dans les parages de lle. Il tait impossible, dailleurs,
pour valuer la route parcourue, de sen rapporter  lestime, car
la direction et la vitesse avaient t trop irrgulires.

Vingt-quatre heures aprs, il ny avait encore aucune terre en
vue. Le vent tait tout  fait debout alors et la mer dtestable.
Il fallut manoeuvrer avec rapidit les voiles de lembarcation,
que des coups de mer couvraient en grand, prendre des ris, et
souvent changer les amures, en courant de petits bords. Il arriva
mme que, dans la journe du 18, le Bonadventure fut entirement
coiff par une lame, et si ses passagers neussent pas pris
davance la prcaution de sattacher sur le pont, ils auraient t
emports.

Dans cette occasion, Pencroff et ses compagnons, trs occups  se
dgager, reurent une aide inespre du prisonnier, qui slana
par lcoutille, comme si son instinct de marin et pris le
dessus, et brisa les pavois dun vigoureux coup despar, afin de
faire couler plus vite leau qui emplissait le pont; puis,
lembarcation dgage, sans avoir prononc une parole, il
redescendit dans sa chambre.

Pencroff, Gdon Spilett et Harbert, absolument stupfaits,
lavaient laiss agir.

Cependant la situation tait mauvaise, et le marin avait lieu de
se croire gar sur cette immense mer, sans aucune possibilit de
retrouver sa route!

La nuit du 18 au 19 fut obscure et froide. Toutefois, vers onze
heures, le vent calmit, la houle tomba, et le Bonadventure, moins
secou, acquit une vitesse plus grande. Du reste, il avait
merveilleusement tenu la mer.

Ni Pencroff, ni Gdon Spilett, ni Harbert ne songrent  prendre
mme une heure de sommeil. Ils veillrent avec un soin extrme,
car ou lle Lincoln ne pouvait tre loigne, et on en aurait
connaissance au lever du jour, ou le Bonadventure, emport par des
courants, avait driv sous le vent, et il devenait presque
impossible alors de rectifier sa direction.

Pencroff, inquiet au dernier degr, ne dsesprait pas cependant,
car il avait une me fortement trempe, et, assis au gouvernail,
il cherchait obstinment  percer cette ombre paisse qui
lenveloppait.

Vers deux heures du matin, il se leva tout  coup:

Un feu! Un feu! scria-t-il.

Et, en effet, une vive lueur apparaissait  vingt milles dans le
nord-est. Lle Lincoln tait l, et cette lueur, videmment
allume par Cyrus Smith, montrait la route  suivre.

Pencroff, qui portait beaucoup trop au nord, modifia sa direction,
et il mit le cap sur ce feu qui brillait au-dessus de lhorizon
comme une toile de premire grandeur.

CHAPITRE XV

Le lendemain, -- 20 octobre, --  sept heures du matin, aprs
quatre jours de voyage, le Bonadventure venait schouer doucement
sur la grve,  lembouchure de la Mercy.

Cyrus Smith et Nab, trs inquiets de ce mauvais temps et de la
prolongation dabsence de leurs compagnons, taient monts ds
laube sur le plateau de Grande-vue, et ils avaient enfin aperu
lembarcation qui avait tant tard  revenir!

Dieu soit lou! Les voil! stait cri Cyrus Smith.

Quant  Nab, dans sa joie, il stait mis  danser,  tourner sur
lui-mme en battant des mains et en criant: oh! Mon matre!
pantomime plus touchante que le plus beau discours!

La premire ide de lingnieur, en comptant les personnes quil
pouvait apercevoir sur le pont du Bonadventure, avait t que
Pencroff navait pas retrouv le naufrag de lle Tabor, ou que,
tout au moins, cet infortun stait refus  quitter son le et 
changer sa prison pour une autre.

Et, en effet, Pencroff, Gdon Spilett et Harbert taient seuls
sur le pont du Bonadventure. Au moment o lembarcation accosta,
lingnieur et Nab lattendaient sur le rivage, et avant que les
passagers eussent saut sur le sable, Cyrus Smith leur disait:

Nous avons t bien inquiets de votre retard, mes amis! Vous
serait-il arriv quelque malheur?

-- Non, rpondit Gdon Spilett, et tout sest pass  merveille,
au contraire. Nous allons vous conter cela.

-- Cependant, reprit lingnieur, vous avez chou dans votre
recherche, puisque vous ntes que trois comme au dpart?

-- Faites excuse, Monsieur Cyrus, rpondit le marin, nous sommes
quatre!

-- Vous avez retrouv ce naufrag?

-- Oui.

-- Et vous lavez ramen?

-- Oui.

-- Vivant?

-- Oui.

-- O est-il? Quel est-il?

-- Cest, rpondit le reporter, ou plutt ctait un homme! Voil,
Cyrus, tout ce que nous pouvons vous dire!

Lingnieur fut aussitt mis au courant de ce qui stait pass
pendant le voyage. On lui raconta dans quelles conditions les
recherches avaient t conduites, comment la seule habitation de
llot tait depuis longtemps abandonne, comment enfin la capture
stait faite dun naufrag qui semblait ne plus appartenir 
lespce humaine.

Et cest au point, ajouta Pencroff, que je ne sais pas si nous
avons bien fait de lamener ici.

-- Certes, vous avez bien fait, Pencroff! rpondit vivement
lingnieur.

-- Mais ce malheureux na plus de raison?

-- Maintenant, cest possible, rpondit Cyrus Smith; mais, il y a
quelques mois  peine, ce malheureux tait un homme comme vous et
moi. Et qui sait ce que deviendrait le dernier vivant de nous,
aprs une longue solitude sur cette le? Malheur  qui est seul,
mes amis, et il faut croire que lisolement a vite fait de
dtruire la raison, puisque vous avez retrouv ce pauvre tre dans
un tel tat!

-- Mais, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, qui vous porte  croire
que labrutissement de ce malheureux ne remonte qu quelques mois
seulement?

-- Parce que le document que nous avons trouv avait t rcemment
crit, rpondit lingnieur, et que le naufrag seul a pu crire
ce document.

--  moins toutefois, fit observer Gdon Spilett, quil nait t
rdig par un compagnon de cet homme, mort depuis.

-- Cest impossible, mon cher Spilett.

-- Pourquoi donc? demanda le reporter.

-- Parce que le document et parl de deux naufrags, rpondit
Cyrus Smith, et quil ne parle que dun seul.

Harbert raconta en quelques mots les incidents de la traverse et
insista sur ce fait curieux dune sorte de rsurrection passagre
qui stait faite dans lesprit du prisonnier, quand, pour un
instant, il tait redevenu marin au plus fort de la tourmente.

Bien, Harbert, rpondit lingnieur, tu as raison dattacher une
grande importance  ce fait. Cet infortun ne doit pas tre
incurable, et cest le dsespoir qui en a fait ce quil est. Mais
ici, il retrouvera ses semblables, et puisquil a encore une me
en lui, cette me, nous la sauverons!

Le naufrag de lle Tabor,  la grande piti de lingnieur et au
grand tonnement de Nab, fut alors extrait de la cabine quil
occupait sur lavant du Bonadventure, et, une fois mis  terre, il
manifesta tout dabord la volont de senfuir.

Mais Cyrus Smith, sapprochant, lui mit la main sur lpaule par
un geste plein dautorit, et il le regarda avec une douceur
infinie. Aussitt, le malheureux, subissant comme une sorte de
domination instantane, se calma peu  peu, ses yeux se
baissrent, son front sinclina, et il ne fit plus aucune
rsistance.

Pauvre abandonn! murmura lingnieur.

Cyrus Smith lavait attentivement observ.  en juger par
lapparence, ce misrable tre navait plus rien dhumain, et
cependant Cyrus Smith, ainsi que lavait dj fait le reporter,
surprit dans son regard comme une insaisissable lueur
dintelligence.

Il fut dcid que labandonn, ou plutt linconnu, -- car ce fut
ainsi que ses nouveaux compagnons le dsignrent dsormais, --
demeurerait dans une des chambres de Granite-House, do il ne
pouvait schapper, dailleurs. Il sy laissa conduire sans
difficult, et, les bons soins aidant, peut-tre pouvait-on
esprer quun jour il ferait un compagnon de plus aux colons de
lle Lincoln.

Cyrus Smith, pendant le djeuner, que Nab avait ht, -- le
reporter, Harbert et Pencroff mourant de faim, -- se fit raconter
en dtail tous les incidents qui avaient marqu le voyage
dexploration  llot.

Il fut daccord avec ses amis sur ce point, que linconnu devait
tre anglais ou amricain, car le nom de Britannia le donnait 
penser, et, dailleurs,  travers cette barbe inculte, sous cette
broussaille qui lui servait de chevelure, lingnieur avait cru
reconnatre les traits caractriss de langlo-saxon.

Mais, au fait, dit Gdon Spilett en sadressant  Harbert, tu ne
nous as pas dit comment tu avais fait la rencontre de ce sauvage;
et nous ne savons rien, sinon quil taurait trangl, si nous
navions eu la chance darriver  temps pour te secourir!

-- Ma foi, rpondit Harbert, je serais bien embarrass de raconter
ce qui sest pass. Jtais, je crois, occup  faire ma
cueillette de plantes, quand jai entendu comme le bruit dune
avalanche qui tombait dun arbre trs lev. Jeus  peine le
temps de me retourner... ce malheureux, qui tait sans doute
blotti dans un arbre, stait prcipit sur moi en moins de temps
que je nen mets  vous le dire, et sans M Spilett et Pencroff...

-- Mon enfant! dit Cyrus Smith, tu as couru l un vrai danger,
mais peut-tre, sans cela, ce pauvre tre se ft-il toujours
drob  vos recherches, et nous naurions pas un compagnon de
plus.

-- Vous esprez donc, Cyrus, russir  en refaire un homme?
demanda le reporter.

-- Oui, rpondit lingnieur.

Le djeuner termin, Cyrus Smith et ses compagnons quittrent
Granite-House et revinrent sur la grve.

On opra alors le dchargement du Bonadventure, et lingnieur,
ayant examin les armes, les outils, ne vit rien qui pt le mettre
 mme dtablir lidentit de linconnu.

La capture des porcs faite  llot fut regarde comme devant tre
trs profitable  lle Lincoln, et ces animaux furent conduits
aux tables, o ils devaient sacclimater facilement.

Les deux tonneaux contenant de la poudre et du plomb, ainsi que
les paquets damorces, furent trs bien reus. On convint mme
dtablir une petite poudrire, soit en dehors de Granite-House,
soit mme dans la caverne suprieure, o il ny avait aucune
explosion  craindre. Toutefois, lemploi du pyroxyle dut tre
continu, car, cette substance donnant dexcellents rsultats, il
ny avait aucune raison pour y substituer la poudre ordinaire.

Lorsque le dchargement de lembarcation fut termin:

Monsieur Cyrus, dit Pencroff, je pense quil serait prudent de
mettre notre Bonadventure en lieu sr.

-- Nest-il donc pas convenablement  lembouchure de la Mercy?
demanda Cyrus Smith.

-- Non, Monsieur Cyrus, rpondit le marin. La moiti du temps, il
est chou sur le sable, et cela le fatigue. Cest que cest une
bonne embarcation, voyez-vous, et qui sest admirablement
comporte pendant ce coup de vent qui nous a assaillis si
violemment au retour.

-- Ne pourrait-on la tenir  flot dans la rivire mme?

-- Sans doute, Monsieur Cyrus, on le pourrait, mais cette
embouchure ne prsente aucun abri, et, par les vents dest, je
crois que le Bonadventure aurait beaucoup  souffrir des coups de
mer.

-- Eh bien, o voulez-vous le mettre, Pencroff?

-- Au port ballon, rpondit le marin. Cette petite crique,
couverte par les roches, me parat tre justement le port quil
lui faut.

-- Nest-il pas un peu loin?

-- Bah! Il ne se trouve pas  plus de trois milles de Granite-
House, et nous avons une belle route toute droite pour nous y
mener!

-- Faites, Pencroff, et conduisez votre Bonadventure, rpondit
lingnieur, et cependant je laimerais mieux sous notre
surveillance plus immdiate. Il faudra, quand nous aurons le
temps, que nous lui amnagions un petit port.

-- Fameux! scria Pencroff. Un port avec un phare, un mle et un
bassin de radoubs! Ah! Vraiment, avec vous, Monsieur Cyrus, tout
devient trop facile!

-- Oui, mon brave Pencroff, rpondit lingnieur, mais  la
condition, toutefois, que vous maidiez, car vous tes bien pour
les trois quarts dans toutes nos besognes!

Harbert et le marin se rembarqurent donc sur le Bonadventure,
dont lancre fut leve, la voile hisse, et que le vent du large
conduisit rapidement au cap griffe. Deux heures aprs, il reposait
sur les eaux tranquilles du port ballon.

Pendant les premiers jours que linconnu passa  Granite-House,
avait-il dj donn  penser que sa sauvage nature se ft
modifie? Une lueur plus intense brillait-elle au fond de cet
esprit obscurci? Lme, enfin, revenait-elle au corps?

Oui,  coup sr, et  ce point mme que Cyrus Smith et le reporter
se demandrent si jamais la raison de linfortun avait t
totalement teinte.

Tout dabord, habitu au grand air,  cette libert sans limites
dont il jouissait  lle Tabor, linconnu avait manifest
quelques sourdes fureurs, et on dut craindre quil ne se
prcipitt sur la grve par une des fentres de Granite-House.
Mais peu  peu il se calma, et on put lui laisser la libert de
ses mouvements.

On avait donc lieu desprer, et beaucoup. Dj, oubliant ses
instincts de carnassier, linconnu acceptait une nourriture moins
bestiale que celle dont il se repaissait  llot, et la chair
cuite ne produisait plus sur lui le sentiment de rpulsion quil
avait manifest  bord du Bonadventure.

Cyrus Smith avait profit dun moment o il dormait pour lui
couper cette chevelure et cette barbe incultes, qui formaient
comme une sorte de crinire et lui donnaient un aspect si sauvage.
Il lavait aussi vtu plus convenablement, aprs lavoir
dbarrass de ce lambeau dtoffe qui le couvrait.

Il en rsulta que, grce  ces soins, linconnu reprit figure
humaine, et il sembla mme que ses yeux fussent redevenus plus
doux. Certainement, quand lintelligence lclairait autrefois, la
figure de cet homme devait avoir une sorte de beaut.

Chaque jour, Cyrus Smith simposa la tche de passer quelques
heures dans sa compagnie. Il venait travailler prs de lui et
soccupait de diverses choses, de manire  fixer son attention.
Il pouvait suffire, en effet, dun clair pour rallumer cette me,
dun souvenir qui traverst ce cerveau pour y rappeler la raison.
On lavait bien vu, pendant la tempte,  bord du Bonadventure!

Lingnieur ne ngligeait pas non plus de parler  haute voix, de
manire  pntrer  la fois par les organes de loue et de la
vue jusquau fond de cette intelligence engourdie. Tantt lun de
ses compagnons, tantt lautre, quelquefois tous, se joignaient 
lui. Ils causaient le plus souvent de choses ayant rapport  la
marine, qui devaient toucher davantage un marin. Par moments,
linconnu prtait comme une vague attention  ce qui se disait, et
les colons arrivrent bientt  cette persuasion quil les
comprenait en partie. Quelquefois mme lexpression de son visage
tait profondment douloureuse, preuve quil souffrait
intrieurement; car sa physionomie naurait pu tromper  ce point;
mais il ne parlait pas, bien qu diverses reprises, cependant, on
pt croire que quelques paroles allaient schapper de ses lvres.

Quoi quil en ft, le pauvre tre tait calme et triste! Mais son
calme ntait-il quapparent?

Sa tristesse ntait-elle que la consquence de sa squestration?
On ne pouvait rien affirmer encore.

Ne voyant plus que certains objets et dans un champ limit, sans
cesse en contact avec les colons, auxquels il devait finir par
shabituer, nayant aucun dsir  satisfaire, mieux nourri, mieux
vtu, il tait naturel que sa nature physique se modifit peu 
peu; mais stait-il pntr dune vie nouvelle, ou bien, pour
employer un mot qui pouvait justement sappliquer  lui, ne
stait-il quapprivois comme un animal vis--vis de son matre?
Ctait l une importante question, que Cyrus Smith avait hte de
rsoudre, et cependant il ne voulait pas brusquer son malade!

Pour lui, linconnu ntait quun malade! Serait-ce jamais un
convalescent? Aussi, comme lingnieur lobservait  tous moments!

Comme il guettait son me, si lon peut parler ainsi!

Comme il tait prt  la saisir!

Les colons suivaient avec une sincre motion toutes les phases de
cette cure entreprise par Cyrus Smith.

Ils laidaient aussi dans cette oeuvre dhumanit, et tous, sauf
peut-tre lincrdule Pencroff, ils en arrivrent bientt 
partager son esprance et sa foi.

Le calme de linconnu tait profond, on la dit, et il montrait
pour lingnieur, dont il subissait visiblement linfluence, une
sorte dattachement.

Cyrus Smith rsolut donc de lprouver, en le transportant dans un
autre milieu, devant cet ocan que ses yeux avaient autrefois
lhabitude de contempler,  la lisire de ces forts qui devaient
lui rappeler celles o staient passes tant dannes de sa vie!

Mais, dit Gdon Spilett, pouvons-nous esprer que, mis en
libert, il ne schappera pas?

-- Cest une exprience  faire, rpondit lingnieur.

-- Bon! dit Pencroff. Quand ce gaillard-l aura lespace devant
lui et sentira le grand air, il filera  toutes jambes!

-- Je ne le crois pas, rpondit Cyrus Smith.

-- Essayons, dit Gdon Spilett.

-- Essayons, rpondit lingnieur.

Ce jour-l tait le 30 octobre, et, par consquent, il y avait
neuf jours que le naufrag de lle Tabor tait prisonnier 
Granite-House. Il faisait chaud, et un beau soleil dardait ses
rayons sur lle.

Cyrus Smith et Pencroff allrent  la chambre occupe par
linconnu, quils trouvrent couch prs de la fentre et
regardant le ciel.

Venez, mon ami, lui dit lingnieur.

Linconnu se leva aussitt. Son oeil se fixa sur Cyrus Smith, et
il le suivit, tandis que le marin marchait derrire lui, peu
confiant dans les rsultats de lexprience.

Arrivs  la porte, Cyrus Smith et Pencroff lui firent prendre
place dans lascenseur, tandis que Nab, Harbert et Gdon Spilett
les attendaient au bas de Granite-House. La banne descendit, et en
quelques instants tous furent runis sur la grve.

Les colons sloignrent un peu de linconnu, de manire  lui
laisser quelque libert.

Celui-ci fit quelques pas, en savanant vers la mer, et son
regard brilla avec une animation extrme, mais il ne chercha
aucunement  schapper. Il regardait les petites lames qui,
brises par llot, venaient mourir sur le sable.

Ce nest encore que la mer, fit observer Gdon Spilett, et il
est possible quelle ne lui inspire pas le dsir de senfuir!

-- Oui, rpondit Cyrus Smith, il faut le conduire au plateau, sur
la lisire de la fort. L, lexprience sera plus concluante.

-- Dailleurs, il ne pourra pas schapper, fit observer Nab,
puisque les ponts sont relevs.

-- Oh! fit Pencroff, cest bien l un homme  sembarrasser dun
ruisseau comme le creek-glycrine! Il aurait vite fait de le
franchir, mme dun seul bond!

-- Nous verrons bien, se contenta de rpondre Cyrus Smith, dont
les yeux ne quittaient pas ceux de son malade.

Celui-ci fut alors conduit vers lembouchure de la Mercy, et tous,
remontant la rive gauche de la rivire, gagnrent le plateau de
Grande-vue.

Arriv  lendroit o croissaient les premiers beaux arbres de la
fort, dont la brise agitait lgrement le feuillage, linconnu
parut humer avec ivresse cette senteur pntrante qui imprgnait
latmosphre, et un long soupir schappa de sa poitrine!

Les colons se tenaient en arrire, prts  le retenir, sil et
fait un mouvement pour schapper!

Et, en effet, le pauvre tre fut sur le point de slancer dans le
creek qui le sparait de la fort, et ses jambes se dtendirent un
instant comme un ressort... mais, presque aussitt, il se replia
sur lui-mme, il saffaissa  demi, et une grosse larme coula de
ses yeux!

Ah! scria Cyrus Smith, te voil donc redevenu homme, puisque tu
pleures!

CHAPITRE XVI

Oui! Le malheureux avait pleur! Quelque souvenir, sans doute,
avait travers son esprit, et, suivant lexpression de Cyrus
Smith, il stait refait homme par les larmes.

Les colons le laissrent pendant quelque temps sur le plateau, et
sloignrent mme un peu, de manire quil se sentt libre; mais
il ne songea aucunement  profiter de cette libert, et Cyrus
Smith se dcida bientt  le ramener  Granite-House. Deux jours
aprs cette scne, linconnu sembla vouloir se mler peu  peu 
la vie commune. Il tait vident quil entendait, quil
comprenait, mais non moins vident quil mettait une trange
obstination  ne pas parler aux colons, car, un soir, Pencroff,
prtant loreille  la porte de sa chambre, entendit ces mots
schapper de ses lvres: Non! Ici! Moi! Jamais!

Le marin rapporta ces paroles  ses compagnons.

Il y a l quelque douloureux mystre! dit Cyrus Smith.

Linconnu avait commenc  se servir des outils de labourage, et
il travaillait au potager. Quand il sarrtait dans sa besogne, ce
qui arrivait souvent, il demeurait comme concentr en lui-mme;
mais, sur la recommandation de lingnieur, on respectait
lisolement quil paraissait vouloir garder. Si lun des colons
sapprochait de lui, il reculait, et des sanglots soulevaient sa
poitrine, comme si elle en et t trop pleine!

tait-ce donc le remords qui laccablait ainsi?

On pouvait le croire, et Gdon Spilett ne put sempcher de
faire, un jour, cette observation:

Sil ne parle pas, cest quil aurait, je crois, des choses trop
graves  dire!

Il fallait tre patient et attendre. Quelques jours plus tard, le
3 novembre, linconnu, travaillant sur le plateau, stait arrt,
aprs avoir laiss tomber sa bche  terre, et Cyrus Smith, qui
lobservait  peu de distance, vit encore une fois des larmes qui
coulaient de ses yeux. Une sorte de piti irrsistible le
conduisit vers lui, et il lui toucha le bras lgrement.

Mon ami? dit-il.

Le regard de linconnu chercha  lviter, et Cyrus Smith, ayant
voulu lui prendre la main, il recula vivement.

Mon ami, dit Cyrus Smith dune voix plus ferme, regardez-moi, je
le veux!

Linconnu regarda lingnieur et sembla tre sous son influence,
comme un magntis sous la puissance de son magntiseur. Il voulut
fuir. Mais alors il se fit dans sa physionomie comme une
transformation. Son regard lana des clairs. Des paroles
cherchrent  schapper de ses lvres. Il ne pouvait plus se
contenir!... enfin, il croisa les bras; puis, dune voix sourde:

Qui tes-vous? demanda-t-il  Cyrus Smith.

-- Des naufrags comme vous, rpondit lingnieur, dont lmotion
tait profonde. Nous vous avons amen ici, parmi vos semblables.

-- Mes semblables!... je nen ai pas!

-- Vous tes au milieu damis...

-- Des amis!...  moi! Des amis! scria linconnu en cachant sa
tte dans ses mains... non... jamais... laissez-moi! Laissez-moi!

Puis, il senfuit du ct du plateau qui dominait la mer, et l il
demeura longtemps immobile.

Cyrus Smith avait rejoint ses compagnons et leur racontait ce qui
venait de se passer.

Oui! Il y a un mystre dans la vie de cet homme, dit Gdon
Spilett, et il semble quil ne soit rentr dans lhumanit que par
la voie du remords.

-- Je ne sais trop quelle espce dhomme nous avons ramen l, dit
le marin. Il a des secrets...

-- Que nous respecterons, rpondit vivement Cyrus Smith. Sil a
commis quelque faute, il la cruellement expie, et,  nos yeux,
il est absous.

Pendant deux heures, linconnu demeura seul sur la plage,
videmment sous linfluence de souvenirs qui lui refaisaient tout
son pass, -- un pass funeste sans doute, -- et les colons, sans
le perdre de vue, ne cherchrent point  troubler son isolement.

Cependant, aprs deux heures, il parut avoir pris une rsolution,
et il vint trouver Cyrus Smith. Ses yeux taient rouges des larmes
quil avait verses, mais il ne pleurait plus. Toute sa
physionomie tait empreinte dune humilit profonde. Il semblait
craintif, honteux, se faire tout petit, et son regard tait
constamment baiss vers la terre.

Monsieur, dit-il  Cyrus Smith, vos compagnons et vous, tes-vous
anglais?

-- Non, rpondit lingnieur, nous sommes amricains.

-- Ah! fit linconnu, et il murmura ces mots:

Jaime mieux cela!

-- Et vous, mon ami? demanda lingnieur.

-- Anglais, rpondit-il prcipitamment.

Et, comme si ces quelques mots lui eussent pes  dire, il
sloigna de la grve, quil parcourut depuis la cascade jusqu
lembouchure de la Mercy, dans un tat dextrme agitation.

Puis, ayant pass  un certain moment prs dHarbert, il sarrta,
et, dune voix trangle:

Quel mois? lui demanda-t-il.

-- Dcembre, rpondit Harbert.

-- Quelle anne?

-- 1866.

-- Douze ans! Douze ans! scria-t-il.

Puis il le quitta brusquement.

Harbert avait rapport aux colons les demandes et la rponse qui
lui avaient t faites.

Cet infortun, fit observer Gdon Spilett, ntait plus au
courant ni des mois ni des annes!

-- Oui! ajouta Harbert, et il tait depuis douze ans dj sur
llot quand nous ly avons trouv!

-- Douze ans! rpondit Cyrus Smith. Ah! Douze ans disolement,
aprs une existence maudite peut-tre, peuvent bien altrer la
raison dun homme!

-- Je suis port  croire, dit alors Pencroff, que cet homme nest
point arriv  lle Tabor par naufrage, mais qu la suite de
quelque crime, il y aura t abandonn.

-- Vous devez avoir raison, Pencroff, rpondit le reporter, et si
cela est, il nest pas impossible que ceux qui lont laiss sur
lle ne reviennent ly rechercher un jour!

-- Et ils ne le trouveront plus, dit Harbert.

-- Mais alors, reprit Pencroff, il faudrait retourner, et...

-- Mes amis, dit Cyrus Smith, ne traitons pas cette question avant
de savoir  quoi nous en tenir. Je crois que ce malheureux a
souffert, quil a durement expi ses fautes, quelles quelles
soient, et que le besoin de spancher ltouffe. Ne le provoquons
pas  nous raconter son histoire! Il nous la dira sans doute, et,
quand nous laurons apprise, nous verrons quel parti il conviendra
de suivre. Lui seul, dailleurs, peut nous apprendre sil a
conserv plus que lespoir, la certitude dtre rapatri un jour,
mais jen doute!

-- Et pourquoi? demanda le reporter.

-- Parce que, dans le cas o il et t sr dtre dlivr dans un
temps dtermin, il aurait attendu lheure de sa dlivrance et
net pas jet ce document  la mer. Non, il est plutt probable
quil tait condamn  mourir sur cet lot et quil ne devait plus
jamais revoir ses semblables!

-- Mais, fit observer le marin, il y a une chose que je ne puis
pas mexpliquer.

-- Laquelle?

-- Sil y a douze ans que cet homme a t abandonn sur lle
Tabor, on peut bien supposer quil tait depuis plusieurs annes
dj dans cet tat de sauvagerie o nous lavons trouv!

-- Cela est probable, rpondit Cyrus Smith.

-- Il y aurait donc, par consquent, plusieurs annes quil aurait
crit ce document!

-- Sans doute..., et cependant le document semblait rcemment
crit!...

-- Dailleurs, comment admettre que la bouteille qui renfermait le
document ait mis plusieurs annes  venir de lle Tabor  lle
Lincoln?

-- Ce nest pas absolument impossible, rpondit le reporter. Ne
pouvait-elle tre depuis longtemps dj sur les parages de lle?

-- Non, rpondit Pencroff, car elle flottait encore. On ne peut
pas mme supposer quaprs avoir sjourn plus ou moins longtemps
sur le rivage, elle ait pu tre reprise par la mer, car cest tout
rochers sur la cte sud, et elle sy ft immanquablement brise!

-- En effet, rpondit Cyrus Smith, qui demeura songeur.

-- Et puis, ajouta le marin, si le document avait plusieurs annes
de date, si depuis plusieurs annes il tait enferm dans cette
bouteille, il et t avari par lhumidit. Or, il nen tait
rien, et il se trouvait dans un parfait tat de conservation.

Lobservation du marin tait trs juste, et il y avait l un fait
incomprhensible, car le document semblait avoir t rcemment
crit, quand les colons le trouvrent dans la bouteille. De plus,
il donnait la situation de lle Tabor en latitude et en longitude
avec prcision, ce qui impliquait chez son auteur des
connaissances assez compltes en hydrographie, quun simple marin
ne pouvait avoir.

Il y a l, une fois encore, quelque chose dinexplicable, dit
lingnieur, mais ne provoquons pas notre nouveau compagnon 
parler. Quand il le voudra, mes amis, nous serons prts 
lentendre!

Pendant les jours qui suivirent, linconnu ne pronona pas une
parole et ne quitta pas une seule fois lenceinte du plateau. Il
travaillait  la terre, sans perdre un instant, sans prendre un
moment de repos, mais toujours  lcart. Aux heures du repas, il
ne remontait point  Granite-House, bien que linvitation lui en
et t faite  plusieurs reprises, et il se contentait de manger
quelques lgumes crus. La nuit venue, il ne regagnait pas la
chambre qui lui avait t assigne, mais il restait l, sous
quelque bouquet darbres, ou, quand le temps tait mauvais, il se
blottissait dans quelque anfractuosit des roches. Ainsi, il
vivait encore comme au temps o il navait dautre abri que les
forts de lle Tabor, et toute insistance pour lamener 
modifier sa vie ayant t vaine, les colons attendirent
patiemment. Mais le moment arrivait enfin o, imprieusement et
comme involontairement pouss par sa conscience, de terribles
aveux allaient lui chapper.

Le 10 novembre, vers huit heures du soir, au moment o lobscurit
commenait  se faire, linconnu se prsenta inopinment devant
les colons, qui taient runis sous la vranda. Ses yeux
brillaient trangement, et toute sa personne avait repris son
aspect farouche des mauvais jours.

Cyrus Smith et ses compagnons furent comme atterrs en voyant que,
sous lempire dune terrible motion, ses dents claquaient comme
celles dun fivreux.

Quavait-il donc? La vue de ses semblables lui tait-elle
insupportable? En avait-il assez de cette existence dans ce milieu
honnte? Est-ce que la nostalgie de labrutissement le reprenait?
On dut le croire, quand on lentendit sexprimer ainsi en phrases
incohrentes:

Pourquoi suis-je ici?... de quel droit mavez-vous arrach  mon
lot?... est-ce quil peut y avoir un lien entre vous et moi?...
savez-vous qui je suis... ce que jai fait... pourquoi jtais l-
bas... seul? Et qui vous dit quon ne my a pas abandonn... que
je ntais pas condamn  mourir l?... connaissez-vous mon
pass?... savez-vous si je nai pas vol, assassin... si je ne
suis pas un misrable... un tre maudit... bon  vivre comme une
bte fauve... loin de tous... dites... le savez-vous?

Les colons coutaient sans interrompre le misrable, auquel ces
demi-aveux chappaient pour ainsi dire malgr lui. Cyrus Smith
voulut alors le calmer en sapprochant de lui, mais il recula
vivement.

Non! Non! scria-t-il. Un mot seulement... suis-je libre?

-- Vous tes libre, rpondit lingnieur.

-- Adieu donc! scria-t-il, et il senfuit comme un fou.

Nab, Pencroff, Harbert coururent aussitt vers la lisire du
bois... mais ils revinrent seuls.

Il faut le laisser faire! dit Cyrus Smith.

-- Il ne reviendra jamais..., scria Pencroff.

-- Il reviendra, rpondit lingnieur.

Et, depuis lors, bien des jours se passrent; mais Cyrus Smith --
tait-ce une sorte de pressentiment? -- persista dans
linbranlable ide que le malheureux reviendrait tt ou tard.

Cest la dernire rvolte de cette rude nature, disait-il, que le
remords a touche et quun nouvel isolement pouvanterait.

Cependant, les travaux de toutes sortes furent continus, tant au
plateau de Grande-vue quau corral, o Cyrus Smith avait
lintention de btir une ferme. Il va sans dire que les graines
rcoltes par Harbert  lle Tabor avaient t soigneusement
semes.

Le plateau formait alors un vaste potager, bien dessin, bien
entretenu, et qui ne laissait pas chmer les bras des colons. L,
il y avait toujours  travailler.  mesure que les plantes
potagres staient multiplies, il avait fallu agrandir les
simples carrs, qui tendaient  devenir de vritables champs et 
remplacer les prairies. Mais le fourrage abondait dans les autres
portions de lle, et les onaggas ne devaient pas craindre dtre
jamais rationns. Mieux valait, dailleurs, transformer en potager
le plateau de Grande-vue, dfendu par sa profonde ceinture de
creeks, et reporter en dehors les prairies qui navaient pas
besoin dtre protges contre les dprdations des quadrumanes et
des quadrupdes. Au 15 novembre, on fit la troisime moisson.
Voil un champ qui stait accru en surface, depuis dix-huit mois
que le premier grain de bl avait t sem! La seconde rcolte de
six cent mille grains produisit cette fois quatre mille boisseaux,
soit plus de cinq cents millions de grains! La colonie tait riche
en bl, car il suffisait de semer une dizaine de boisseaux pour
que la rcolte ft assure chaque anne et que tous, hommes et
btes, pussent sen nourrir.

La moisson fut donc faite, et lon consacra la dernire quinzaine
du mois de novembre aux travaux de panification. En effet, on
avait le grain, mais non la farine, et linstallation dun moulin
fut ncessaire. Cyrus Smith et pu utiliser la seconde chute qui
spanchait sur la Mercy pour tablir son moteur, la premire
tant dj occupe  mouvoir les pilons du moulin  foulon; mais,
aprs discussion, il fut dcid que lon tablirait un simple
moulin  vent sur les hauteurs de Grande-vue. La construction de
lun noffrait pas plus de difficult que la construction de
lautre, et on tait sr, dautre part, que le vent ne manquerait
pas sur ce plateau, expos aux brises du large.

Sans compter, dit Pencroff, que ce moulin  vent sera plus gai et
fera bon effet dans le paysage!

On se mit donc  loeuvre en choisissant des bois de charpente
pour la cage et le mcanisme du moulin. Quelques grands grs qui
se trouvaient dans le nord du lac pouvaient facilement se
transformer en meules, et quant aux ailes, linpuisable enveloppe
du ballon leur fournirait la toile ncessaire.

Cyrus Smith fit les plans, et lemplacement du moulin fut choisi
un peu  droite de la basse-cour, prs de la berge du lac. Toute
la cage devait reposer sur un pivot maintenu dans de grosses
charpentes, de manire  pouvoir tourner avec tout le mcanisme
quelle contenait selon les demandes du vent.

Ce travail saccomplit rapidement. Nab et Pencroff taient devenus
de trs habiles charpentiers et navaient qu suivre les gabarits
fournis par lingnieur. Aussi une sorte de gurite cylindrique,
une vraie poivrire, coiffe dun toit aigu, sleva-t-elle
bientt  lendroit dsign. Les quatre chssis qui formaient les
ailes avaient t solidement implants dans larbre de couche, de
manire  faire un certain angle avec lui, et ils furent fixs au
moyen de tenons de fer. Quant aux diverses parties du mcanisme
intrieur, la bote destine  contenir les deux meules, la meule
gisante et la meule courante, la trmie, sorte de grande auge
carre, large du haut, troite du bas, qui devait permettre aux
grains de tomber sur les meules, lauget oscillant destin 
rgler le passage du grain, et auquel son perptuel tic-tac a fait
donner le nom de babillard, et enfin le blutoir, qui, par
lopration du tamisage, spare le son de la farine, cela se
fabriqua sans peine. Les outils taient bons, et le travail fut
peu difficile, car, en somme, les organes dun moulin sont trs
simples. Ce ne fut quune question de temps.

Tout le monde avait travaill  la construction du moulin, et le
1er dcembre il tait termin.

Comme toujours, Pencroff tait enchant de son ouvrage, et il ne
doutait pas que lappareil ne ft parfait.

Maintenant, un bon vent, dit-il, et nous allons joliment moudre
notre premire rcolte!

-- Un bon vent, soit, rpondit lingnieur, mais pas trop de vent,
Pencroff.

-- Bah! Notre moulin nen tournera que plus vite!

-- Il nest pas ncessaire quil tourne si vite, rpondit Cyrus
Smith. On sait par exprience que la plus grande quantit de
travail est produite par un moulin quand le nombre de tours
parcourus par les ailes en une minute est sextuple du nombre de
pieds parcourus par le vent en une seconde. Avec une brise
moyenne, qui donne vingt-quatre pieds  la seconde, il imprimera
seize tours aux ailes pendant une minute, et il nen faut pas
davantage.

-- Justement! scria Harbert, il souffle une jolie brise de nord-
est qui fera bien notre affaire!

Il ny avait aucune raison de retarder linauguration du moulin,
car les colons avaient hte de goter au premier morceau de pain
de lle Lincoln. Ce jour-l donc, dans la matine, deux  trois
boisseaux de bl furent moulus, et le lendemain, au djeuner, une
magnifique miche, un peu compacte peut-tre, quoique leve avec de
la levure de bire, figurait sur la table de Granite-House. Chacun
y mordit  belles dents, et avec quel plaisir, on le comprend de
reste!

Cependant linconnu navait pas reparu. Plusieurs fois, Gdon
Spilett et Harbert avaient parcouru la fort aux environs de
Granite-House, sans le rencontrer, sans en trouver aucune trace.
Ils sinquitaient srieusement de cette disparition prolonge.
Certainement, lancien sauvage de lle Tabor ne pouvait tre
embarrass de vivre dans ces giboyeuses forts du Far-West, mais
ntait-il pas  craindre quil ne reprt ses habitudes, et que
cette indpendance ne ravivt ses instincts farouches?

Toutefois, Cyrus Smith, par une sorte de pressentiment, sans
doute, persistait toujours  dire que le fugitif reviendrait.

Oui, il reviendra! rptait-il avec une confiance que ses
compagnons ne pouvaient partager. Quand cet infortun tait 
lle Tabor, il se savait seul! Ici, il sait que ses semblables
lattendent! Puisquil a  moiti parl de sa vie passe, ce
pauvre repenti, il reviendra la dire tout entire, et ce jour-l
il sera  nous!

Lvnement allait donner raison  Cyrus Smith.

Le 3 dcembre, Harbert avait quitt le plateau de Grande-vue et
tait all pcher sur la rive mridionale du lac. Il tait sans
armes, et jusqualors il ny avait jamais eu aucune prcaution 
prendre, puisque les animaux dangereux ne se montraient pas dans
cette partie de lle.

Pendant ce temps, Pencroff et Nab travaillaient  la basse-cour,
tandis que Cyrus Smith et le reporter taient occups aux
chemines  fabriquer de la soude, la provision de savon tant
puise.

Soudain, des cris retentissent:

Au secours!  moi!

Cyrus Smith et le reporter, trop loigns, navaient pu entendre
ces cris. Pencroff et Nab, abandonnant la basse-cour en toute
hte, staient prcipits vers le lac.

Mais avant eux, linconnu, dont personne net pu souponner la
prsence en cet endroit, franchissait le creek-glycrine, qui
sparait le plateau de la fort, et bondissait sur la rive
oppose.

L, Harbert tait en face dun formidable jaguar, semblable 
celui qui avait t tu au promontoire du reptile. Inopinment
surpris, il se tenait debout contre un arbre, tandis que lanimal,
ramass sur lui-mme, allait slancer... mais linconnu, sans
autres armes quun couteau, se prcipita sur le redoutable fauve,
qui se retourna contre ce nouvel adversaire.

La lutte fut courte. Linconnu tait dune force et dune adresse
prodigieuses. Il avait saisi le jaguar  la gorge dune main
puissante comme une cisaille, sans sinquiter si les griffes du
fauve lui pntraient dans les chairs, et, de lautre, il lui
fouillait le coeur avec son couteau.

Le jaguar tomba. Linconnu le poussa du pied, et il allait
senfuir au moment o les colons arrivaient sur le thtre de la
lutte, quand Harbert, sattachant  lui, scria:

Non! Non! Vous ne vous en irez pas!

Cyrus Smith alla vers linconnu, dont les sourcils se froncrent,
lorsquil le vit sapprocher. Le sang coulait  son paule sous sa
veste dchire, mais il ny prenait pas garde.

Mon ami, lui dit Cyrus Smith, nous venons de contracter une dette
de reconnaissance envers vous. Pour sauver notre enfant, vous avez
risqu votre vie!

-- Ma vie! murmura linconnu. Quest-ce quelle vaut? Moins que
rien!

-- Vous tes bless?

-- Peu importe.

-- Voulez-vous me donner votre main?

Et comme Harbert cherchait  saisir cette main, qui venait de le
sauver, linconnu se croisa les bras, sa poitrine se gonfla, son
regard se voila, et il parut vouloir fuir; mais, faisant un
violent effort sur lui-mme, et dun ton brusque:

Qui tes-vous? dit-il, et que prtendez-vous tre pour moi?

Ctait lhistoire des colons quil demandait ainsi, et pour la
premire fois. Peut-tre, cette histoire raconte, dirait-il la
sienne? En quelques mots, Cyrus Smith raconta tout ce qui stait
pass depuis leur dpart de Richmond, comment ils staient tirs
daffaire, et quelles ressources taient maintenant  leur
disposition.

Linconnu lcoutait avec une extrme attention.

Puis, lingnieur dit alors ce quils taient tous, Gdon
Spilett, Harbert, Pencroff, Nab, lui, et il ajouta que la plus
grande joie quils avaient prouve depuis leur arrive dans lle
Lincoln, ctait  leur retour de llot, quand ils avaient pu
compter un compagnon de plus.

 ces mots, celui-ci rougit, sa tte sabaissa sur sa poitrine, et
un sentiment de confusion se peignit sur toute sa personne.

Et maintenant que vous nous connaissez, ajouta Cyrus Smith,
voulez-vous nous donner votre main?

-- Non, rpondit linconnu dune voix sourde, non! Vous tes
dhonntes gens, vous! Et moi!...

CHAPITRE XVII

Ces dernires paroles justifiaient les pressentiments des colons.
Il y avait dans la vie de ce malheureux quelque funeste pass,
expi peut-tre aux yeux des hommes, mais dont sa conscience ne
lavait pas encore absous. En tout cas, le coupable avait des
remords, il se repentait, et, cette main quils lui demandaient,
ses nouveaux amis leussent cordialement presse, mais il ne se
sentait pas digne de la tendre  dhonntes gens! Toutefois, aprs
la scne du jaguar, il ne retourna pas dans la fort, et depuis ce
jour il ne quitta plus lenceinte de Granite-House. Quel tait le
mystre de cette existence? Linconnu parlerait-il un jour? Cest
ce que lavenir apprendrait. En tout cas, il fut bien convenu que
son secret ne lui serait jamais demand et que lon vivrait avec
lui comme si lon net rien souponn.

Pendant quelques jours, la vie commune continua donc dtre ce
quelle avait t. Cyrus Smith et Gdon Spilett travaillaient
ensemble, tantt chimistes, tantt physiciens. Le reporter ne
quittait lingnieur que pour chasser avec Harbert, car il net
pas t prudent de laisser le jeune garon courir seul la fort,
et il fallait se tenir sur ses gardes.

Quant  Nab et  Pencroff, un jour aux tables ou  la basse-cour,
un autre au corral, sans compter les travaux  Granite-House, ils
ne manquaient pas douvrage.

Linconnu travaillait  lcart, et il avait repris son existence
habituelle, nassistant point aux repas, couchant sous les arbres
du plateau, ne se mlant jamais  ses compagnons. Il semblait
vraiment que la socit de ceux qui lavaient sauv lui ft
insupportable!

Mais alors, faisait observer Pencroff, pourquoi a-t-il rclam le
secours de ses semblables? Pourquoi a-t-il jet ce document  la
mer?

-- Il nous le dira, rpondait invariablement Cyrus Smith.

-- Quand?

-- Peut-tre plus tt que vous ne le pensez, Pencroff.

Et, en effet, le jour des aveux tait proche.

Le 10 dcembre, une semaine aprs son retour  Granite-House,
Cyrus Smith vit venir  lui linconnu, qui, dune voix calme et
dun ton humble, lui dit:

Monsieur, jaurais une demande  vous faire.

-- Parlez, rpondit lingnieur; mais auparavant, laissez-moi vous
faire une question.

 ces mots, linconnu rougit et fut sur le point de se retirer.
Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans lme du coupable, qui
craignait sans doute que lingnieur ne linterroget sur son
pass!

Cyrus Smith le retint de la main:

Camarade, lui dit-il, non seulement nous sommes pour vous des
compagnons, mais nous sommes des amis. Je tenais  vous dire cela,
et maintenant je vous coute.

Linconnu passa la main sur ses yeux. Il tait pris dune sorte de
tremblement, et demeura quelques instants sans pouvoir articuler
une parole.

Monsieur, dit-il enfin, je viens vous prier de maccorder une
grce.

-- Laquelle?

-- Vous avez  quatre ou cinq milles dici, au pied de la
montagne, un corral pour vos animaux domestiques. Ces animaux ont
besoin dtre soigns. Voulez-vous me permettre de vivre l-bas
avec eux?

Cyrus Smith regarda pendant quelques instants linfortun avec un
sentiment de commisration profonde. Puis:

Mon ami, dit-il, le corral na que des tables,  peine
convenables pour les animaux...

-- Ce sera assez bon pour moi, monsieur.

-- Mon ami, reprit Cyrus Smith, nous ne vous contrarierons jamais
en rien. Il vous plat de vivre au corral. Soit. Vous serez,
dailleurs, toujours le bienvenu  Granite-House. Mais puisque
vous voulez vivre au corral, nous prendrons les dispositions
ncessaires pour que vous y soyez convenablement install.

-- Nimporte comment, jy serai toujours bien.

-- Mon ami, rpondit Cyrus Smith, qui insistait  dessein sur
cette cordiale appellation, vous nous laisserez juger de ce que
nous devons faire  cet gard!

-- Merci, monsieur, rpondit linconnu en se retirant.

Lingnieur fit aussitt part  ses compagnons de la proposition
qui lui avait t faite, et il fut dcid que lon construirait au
corral une maison de bois que lon rendrait aussi confortable que
possible.

Le jour mme, les colons se rendirent au corral avec les outils
ncessaires, et la semaine ne stait pas coule que la maison
tait prte  recevoir son hte. Elle avait t leve  une
vingtaine de pieds des tables, et, de l, il serait facile de
surveiller le troupeau de mouflons, qui comptait alors plus de
quatre-vingts ttes. Quelques meubles, couchette, table, banc,
armoire, coffre, furent fabriqus, et des armes, des munitions,
des outils furent transports au corral.

Linconnu, dailleurs, navait point t voir sa nouvelle demeure,
et il avait laiss les colons y travailler sans lui, pendant quil
soccupait sur le plateau, voulant sans doute mettre la dernire
main  sa besogne. Et de fait, grce  lui, toutes les terres
taient laboures et prtes  tre ensemences, ds que le moment
en serait venu.

Ctait le 20 dcembre que les installations avaient t acheves
au corral. Lingnieur annona  linconnu que sa demeure tait
prte  le recevoir, et celui-ci rpondit quil irait y coucher le
soir mme.

Ce soir-l, les colons taient runis dans la grande salle de
Granite-House. Il tait alors huit heures, -- heure  laquelle
leur compagnon devait les quitter. Ne voulant pas le gner en lui
imposant par leur prsence des adieux qui lui auraient peut-tre
cot, ils lavaient laiss seul et ils taient remonts 
Granite-House.

Or, ils causaient dans la grande salle, depuis quelques instants,
quand un coup lger fut frapp  la porte. Presque aussitt,
linconnu entra, et sans autre prambule:

Messieurs, dit-il, avant que je vous quitte, il est bon que vous
sachiez mon histoire. La voici.

Ces simples mots ne laissrent pas dimpressionner trs vivement
Cyrus Smith et ses compagnons.

Lingnieur stait lev.

Nous ne vous demandons rien, mon ami, dit-il. Cest votre droit
de vous taire...

-- Cest mon devoir de parler.

-- Asseyez-vous donc.

-- Je resterai debout.

-- Nous sommes prts  vous entendre, rpondit Cyrus Smith.

Linconnu se tenait dans un coin de la salle, un peu protg par
la pnombre. Il tait tte nue, les bras croiss sur la poitrine,
et cest dans cette posture que, dune voix sourde, parlant comme
quelquun qui se force  parler, il fit le rcit suivant, que ses
auditeurs ninterrompirent pas une seule fois:

Le 20 dcembre 1854, un yacht de plaisance  vapeur, le Duncan,
appartenant au laird cossais, lord Glenarvan, jetait lancre au
cap Bernouilli, sur la cte occidentale de lAustralie,  la
hauteur du trente-septime parallle.  bord de ce yacht taient
lord Glenarvan, sa femme, un major de larme anglaise, un
gographe franais, une jeune fille et un jeune garon. Ces deux
derniers taient les enfants du capitaine Grant, dont le navire le
Britannia avait pri corps et biens, une anne auparavant. Le
Duncan tait command par le capitaine John Mangles et mont par
un quipage de quinze hommes.

Voici pourquoi ce yacht se trouvait  cette poque sur les ctes
de lAustralie.

Six mois auparavant, une bouteille renfermant un document crit
en anglais, en allemand et en franais, avait t trouve dans la
mer dIrlande et ramasse par le Duncan. Ce document portait en
substance quil existait encore trois survivants du naufrage du
Britannia, que ces survivants taient le capitaine Grant et deux
de ses hommes, et quils avaient trouv refuge sur une terre dont
le document donnait la latitude, mais dont la longitude, efface
par leau de mer, ntait plus lisible.

Cette latitude tait celle de 3711 australe. Donc, la longitude
tant inconnue, si lon suivait ce trente-septime parallle 
travers les continents et les mers, on tait certain darriver sur
la terre habite par le capitaine Grant et ses deux compagnons.

Lamiraut anglaise ayant hsit  entreprendre cette recherche,
lord Glenarvan rsolut de tout tenter pour retrouver le capitaine.
Mary et Robert Grant avaient t mis en rapport avec lui. Le yacht
le Duncan fut quip pour une campagne lointaine  laquelle la
famille du lord et les enfants du capitaine voulurent prendre
part, et le Duncan, quittant Glasgow, se dirigea vers
lAtlantique, doubla le dtroit de Magellan et remonta par le
Pacifique jusqu la Patagonie, o, suivant une premire
interprtation du document, on pouvait supposer que le capitaine
Grant tait prisonnier des indignes.

Le Duncan dbarqua ses passagers sur la cte occidentale de la
Patagonie et repartit pour les reprendre sur la cte orientale, au
cap Corrientes.

Lord Glenarvan traversa la Patagonie, en suivant le trente-
septime parallle, et, nayant trouv aucune trace du capitaine,
il se rembarqua le 13 novembre, afin de poursuivre ses recherches
 travers locan.

Aprs avoir visit sans succs les les Tristan dAcunha et
dAmsterdam, situes sur son parcours, le Duncan, ainsi que je
lai dit, arriva au cap Bernouilli, sur la cte australienne, le
20 dcembre 1854.

Lintention de lord Glenarvan tait de traverser lAustralie
comme il avait travers lAmrique, et il dbarqua.  quelques
milles du rivage tait tablie une ferme, appartenant  un
irlandais, qui offrit lhospitalit aux voyageurs. Lord Glenarvan
fit connatre  cet irlandais, les raisons qui lavaient amen
dans ces parages, et il lui demanda sil avait connaissance quun
trois-mts anglais, le Britannia, se ft perdu depuis moins de
deux ans sur la cte ouest de lAustralie.

Lirlandais navait jamais entendu parler de ce naufrage; mais, 
la grande surprise des assistants, un des serviteurs de
lirlandais, intervenant, dit:

-- Milord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est
encore vivant, il est vivant sur la terre australienne.

-- Qui tes-vous? demanda lord Glenarvan.

-- Un cossais comme vous, milord, rpondit cet homme, et je suis
un des compagnons du capitaine Grant, un des naufrags du
Britannia.

Cet homme sappelait Ayrton. Ctait, en effet, le contre-matre
du Britannia, ainsi que le tmoignaient ses papiers. Mais, spar
du capitaine Grant au moment o le navire se brisait sur les
rcifs, il avait cru jusqualors que son capitaine avait pri avec
tout lquipage, et quil tait lui, Ayrton, seul survivant du
Britannia.

-- Seulement, ajouta-t-il, ce nest pas sur la cte ouest, mais
sur la cte est de lAustralie que le Britannia sest perdu, et si
le capitaine Grant est vivant encore, comme lindique son
document, il est prisonnier des indignes australiens, et cest
sur lautre cte quil faut le chercher.

Cet homme, en parlant ainsi, avait la voix franche, le regard
assur. On ne pouvait douter de ses paroles. Lirlandais, qui
lavait  son service depuis plus dun an, en rpondait. Lord
Glenarvan crut  la loyaut de cet homme, et, grce  ses
conseils, il rsolut de traverser lAustralie en suivant le
trente-septime parallle. Lord Glenarvan, sa femme, les deux
enfants, le major, le franais, le capitaine Mangles et quelques
matelots devaient composer la petite troupe sous la conduite
dAyrton, tandis que le Duncan, aux ordres du second, Tom Austin,
allait se rendre  Melbourne, o il attendrait les instructions de
lord Glenarvan.

Ils partirent le 23 dcembre 1854.

Il est temps de dire que cet Ayrton tait un tratre. Ctait, en
effet, le contre-matre du Britannia; mais,  la suite de
discussions avec son capitaine, il avait essay dentraner son
quipage  la rvolte et de semparer du navire, et le capitaine
Grant lavait dbarqu, le 8 avril 1852, sur la cte ouest de
lAustralie, puis il tait reparti en labandonnant, -- ce qui
ntait que justice.

Ainsi, ce misrable ne savait rien du naufrage du Britannia. Il
venait de lapprendre par le rcit de Glenarvan! Depuis son
abandon, il tait devenu, sous le nom de Ben Joyce, le chef de
convicts vads, et, sil soutint impudemment que le naufrage
avait eu lieu sur la cte est, sil poussa lord Glenarvan  se
lancer dans cette direction, cest quil esprait le sparer de
son navire, semparer du Duncan et faire de ce yacht un pirate du
Pacifique.

Ici, linconnu sinterrompit un instant. Sa voix tremblait, mais
il reprit en ces termes:

Lexpdition partit et se dirigea  travers la terre
australienne. Elle fut naturellement malheureuse, puisque Ayrton
ou Ben Joyce, comme on voudra lappeler, la dirigeait, tantt
prcd, tantt suivi de sa bande de convicts, qui avait t
prvenue du coup  faire.

Cependant le Duncan avait t envoy  Melbourne pour sy
rparer. Il sagissait donc de dcider lord Glenarvan  lui donner
lordre de quitter Melbourne et de se rendre sur la cte est de
lAustralie, o il serait facile de sen emparer. Aprs avoir
conduit lexpdition assez prs de cette cte, au milieu de vastes
forts, o toutes ressources manquaient, Ayrton obtint une lettre
quil stait charg de porter au second du Duncan, lettre qui
donnait lordre au yacht de se rendre immdiatement sur la cte
est,  la baie Twofold, cest--dire  quelques journes de
lendroit o lexpdition stait arrte. Ctait l quAyrton
avait donn rendez-vous  ses complices.

Au moment o cette lettre allait lui tre remise, le tratre fut
dmasqu et neut plus qu fuir. Mais cette lettre, qui devait
lui livrer le Duncan, il fallait lavoir  tout prix. Ayrton
parvint  sen emparer, et, deux jours aprs, il arrivait 
Melbourne.

Jusqualors le criminel avait russi dans ses odieux projets. Il
allait pouvoir conduire le Duncan  cette baie Twofold, o il
serait facile aux convicts de sen emparer, et, son quipage
massacr, Ben Joyce deviendrait le matre de ces mers... Dieu
devait larrter au dnouement de ses funestes desseins.

Ayrton, arriv  Melbourne, remit la lettre au second, Tom
Austin, qui en prit connaissance et appareilla aussitt; mais que
lon juge du dsappointement et de la colre dAyrton, quand, le
lendemain de lappareillage, il apprit que le second conduisait le
navire, non sur la cte est de lAustralie,  la baie de Twofold,
mais bien sur la cte est de la Nouvelle-Zlande. Il voulut sy
opposer, Austin lui montra la lettre!... Et, en effet, par une
erreur providentielle du gographe franais qui avait rdig cette
lettre, la cte est de la Nouvelle-Zlande tait indique comme
lieu de destination.

Tous les plans dAyrton chouaient! Il voulut se rvolter. On
lenferma. Il fut donc emmen sur la cte de la Nouvelle-Zlande,
ne sachant plus ni ce que deviendraient ses complices, ni ce que
deviendrait lord Glenarvan.

Le Duncan resta  croiser sur cette cte jusquau 3 mars. Ce
jour-l, Ayrton entendit des dtonations. Ctaient les caronades
du Duncan qui faisaient feu, et, bientt, lord Glenarvan et tous
les siens arrivaient  bord.

Voici ce qui stait pass.

Aprs mille fatigues, mille dangers, lord Glenarvan avait pu
achever son voyage et arriver  la cte est de lAustralie, sur la
baie de Twofold. Pas de Duncan! il tlgraphia  Melbourne. On lui
rpondit: Duncan parti depuis le 18 courant pour une destination
inconnue.

Lord Glenarvan ne put plus penser quune chose: cest que
lhonnte yacht tait tomb aux mains de Ben Joyce et quil tait
devenu un navire de pirates!

Cependant lord Glenarvan ne voulut pas abandonner la partie.
Ctait un homme intrpide et gnreux. Il sembarqua sur un
navire marchand, se fit conduire  la cte ouest de la Nouvelle-
Zlande, la traversa sur le trente-septime parallle, sans
rencontrer aucune trace du capitaine Grant; mais, sur lautre
cte,  sa grande surprise, et par la volont du ciel, il retrouva
le Duncan, sous les ordres du second, qui lattendait depuis cinq
semaines!

On tait au 3 mars 1855. Lord Glenarvan tait donc  bord du
Duncan, mais Ayrton y tait aussi. Il comparut devant le lord, qui
voulut tirer de lui tout ce que le bandit pouvait savoir au sujet
du capitaine Grant. Ayrton refusa de parler. Lord Glenarvan lui
dit alors qu la premire relche, on le remettrait aux autorits
anglaises. Ayrton resta muet.

Le Duncan reprit la route du trente-septime parallle.
Cependant, lady Glenarvan entreprit de vaincre la rsistance du
bandit. Enfin, son influence lemporta, et Ayrton, en change de
ce quil pourrait dire, proposa  lord Glenarvan de labandonner
sur une des les du Pacifique, au lieu de le livrer aux autorits
anglaises. Lord Glenarvan, dcid  tout pour apprendre ce qui
concernait le capitaine Grant, y consentit.

Ayrton raconta alors toute sa vie, et il fut constant quil ne
savait rien depuis le jour o le capitaine Grant lavait dbarqu
sur la cte australienne.

Nanmoins, lord Glenarvan tint la parole quil avait donne. Le
Duncan continua sa route et arriva  lle Tabor. Ctait l
quAyrton devait tre dpos, et ce fut l aussi que, par un vrai
miracle, on retrouva le capitaine Grant et ses deux hommes,
prcisment sur ce trente-septime parallle. Le convict allait
donc les remplacer sur cet lot dsert, et voici, au moment o il
quitta le yacht, les paroles que pronona lord Glenarvan: -- Ici,
Ayrton, vous serez loign de toute terre et sans communication
possible avec vos semblables. Vous ne pourrez fuir cet lot o le
Duncan vous laisse. Vous serez seul, sous loeil dun dieu qui lit
au plus profond des coeurs, mais vous ne serez ni perdu, ni ignor
comme le fut le capitaine Grant. Si indigne que vous soyez du
souvenir des hommes, les hommes se souviendront de vous. Je sais
o vous tes, Ayrton, et je sais o vous trouver. Je ne
loublierai jamais!

Et le Duncan, appareillant, disparut bientt.

On tait au 18 mars 1855.

Ayrton tait seul, mais ni les munitions, ni les armes, ni les
outils, ni les graines ne lui manquaient.  lui, le convict,  sa
disposition tait la maison construite par lhonnte capitaine
Grant. Il navait qu se laisser vivre et  expier dans
lisolement les crimes quil avait commis.

Messieurs, il se repentit, il eut honte de ses crimes et il fut
bien malheureux! Il se dit que si les hommes venaient le
rechercher un jour sur cet lot, il fallait quil ft digne de
retourner parmi eux! Comme il souffrit, le misrable! Comme il
travailla pour se refaire par le travail! Comme il pria pour se
rgnrer par la prire!

Pendant deux ans, trois ans, ce fut ainsi; mais Ayrton, abattu
par lisolement, regardant toujours si quelque navire ne
paratrait pas  lhorizon de son le, se demandant si le temps
dexpiation tait bientt complet, souffrait comme on na jamais
souffert! Ah! quelle est dure cette solitude, pour une me que
rongent les remords!

Mais sans doute le ciel ne le trouvait pas assez puni, le
malheureux, car il sentit peu  peu quil devenait un sauvage! Il
sentit peu  peu labrutissement le gagner! Il ne peut vous dire
si ce fut aprs deux ou quatre ans dabandon, mais enfin, il
devint le misrable que vous avez trouv!

Je nai pas besoin de vous dire, messieurs, que Ayrton ou Ben
Joyce et moi, nous ne faisons quun!

Cyrus Smith et ses compagnons staient levs  la fin de ce
rcit. Il est difficile de dire  quel point ils taient mus!
Tant de misre, tant de douleurs et de dsespoir tals  nu
devant eux!

Ayrton, dit alors Cyrus Smith, vous avez t un grand criminel,
mais le ciel doit certainement trouver que vous avez expi vos
crimes! Il la prouv en vous ramenant parmi vos semblables.
Ayrton, vous tes pardonn! Et maintenant, voulez-vous tre notre
compagnon?

Ayrton stait recul.

Voici ma main! dit lingnieur.

Ayrton se prcipita sur cette main que lui tendait Cyrus Smith, et
de grosses larmes coulrent de ses yeux.

Voulez-vous vivre avec nous? demanda Cyrus Smith.

-- Monsieur Smith, laissez-moi quelque temps encore, rpondit
Ayrton, laissez-moi seul dans cette habitation du corral!

-- Comme vous le voudrez, Ayrton, rpondit Cyrus Smith.

Ayrton allait se retirer, quand lingnieur lui adressa une
dernire question:

Un mot encore, mon ami. Puisque votre dessein tait de vivre
isol, pourquoi avez-vous donc jet  la mer ce document qui nous
a mis sur vos traces?

-- Un document? rpondit Ayrton, qui paraissait ne pas savoir ce
dont on lui parlait.

-- Oui, ce document enferm dans une bouteille que nous avons
trouv, et qui donnait la situation exacte de lle Tabor!

Ayrton passa sa main sur son front. Puis, aprs avoir rflchi:

Je nai jamais jet de document  la mer! rpondit-il.

-- Jamais? scria Pencroff.

-- Jamais!

Et Ayrton, sinclinant, regagna la porte et partit.

CHAPITRE XVIII

Le pauvre homme! dit Harbert, qui, aprs stre lanc vers la
porte, revint, aprs avoir vu Ayrton glisser par la corde de
lascenseur et disparatre au milieu de lobscurit.

Il reviendra, dit Cyrus Smith.

-- Ah , Monsieur Cyrus, scria Pencroff, quest-ce que cela
veut dire? Comment! Ce nest pas Ayrton qui a jet cette bouteille
 la mer? Mais qui donc alors?

 coup sr, si jamais question dut tre faite, ctait bien celle-
l!

Cest lui, rpondit Nab, seulement le malheureux tait dj 
demi fou.

-- Oui! dit Harbert, et il navait plus conscience de ce quil
faisait.

-- Cela ne peut sexpliquer quainsi, mes amis, rpondit vivement
Cyrus Smith, et je comprends maintenant quAyrton ait pu indiquer
exactement la situation de lle Tabor, puisque les vnements
mme qui avaient prcd son abandon dans lle la lui faisaient
connatre.

-- Cependant, fit observer Pencroff, sil ntait pas encore une
brute au moment o il rdigeait son document, et sil y a sept ou
huit ans quil la jet  la mer, comment ce papier na-t-il pas
t altr par lhumidit?

-- Cela prouve, rpondit Cyrus Smith, quAyrton na t priv
dintelligence qu une poque beaucoup plus rcente quil ne le
croit.

-- Il faut bien quil en soit ainsi, rpondit Pencroff; sans quoi,
la chose serait inexplicable.

-- Inexplicable, en effet, rpondit lingnieur, qui semblait ne
pas vouloir prolonger cette conversation.

-- Mais Ayrton a-t-il dit la vrit? demanda le marin.

-- Oui, rpondit le reporter. Lhistoire quil a raconte est
vraie de tous points. Je me rappelle fort bien que les journaux
ont rapport la tentative faite par lord Glenarvan et le rsultat
quil avait obtenu.

-- Ayrton a dit la vrit, ajouta Cyrus Smith, nen doutez pas,
Pencroff, car elle tait assez cruelle pour lui. On dit vrai quand
on saccuse ainsi!

Le lendemain, -- 21 dcembre, -- les colons taient descendus  la
grve, et, ayant gravi le plateau, ils ny trouvrent plus Ayrton.
Ayrton avait gagn pendant la nuit sa maison du corral, et les
colons jugrent bon de ne point limportuner de leur prsence. Le
temps ferait sans doute ce que les encouragements navaient pu
faire.

Harbert, Pencroff et Nab reprirent alors leurs occupations
accoutumes. Prcisment, ce jour-l, les mmes travaux runirent
Cyrus Smith et le reporter  latelier des chemines.

Savez-vous, mon cher Cyrus, dit Gdon Spilett, que lexplication
que vous avez donne hier au sujet de cette bouteille ne ma pas
satisfait du tout! Comment admettre que ce malheureux ait pu
crire ce document et jeter cette bouteille  la mer, sans en
avoir aucunement gard le souvenir?

-- Aussi nest-ce pas lui qui la jete, mon cher Spilett.

-- Alors, vous croyez encore...

-- Je ne crois rien, je ne sais rien! rpondit Cyrus Smith, en
interrompant le reporter. Je me contente de ranger cet incident
parmi ceux que je nai pu expliquer jusqu ce jour!

-- En vrit, Cyrus, dit Gdon Spilett, ces choses sont
incroyables! Votre sauvetage, la caisse choue sur le sable, les
aventures de Top, cette bouteille enfin... naurons-nous donc
jamais le mot de ces nigmes?

-- Si! rpondit vivement lingnieur, si, quand je devrais
fouiller cette le jusque dans ses entrailles!

-- Le hasard nous donnera peut-tre la clef de ce mystre!

-- Le hasard! Spilett! Je ne crois gure au hasard, pas plus que
je ne crois aux mystres en ce monde. Il y a une cause  tout ce
qui se passe dinexplicable ici, et cette cause, je la
dcouvrirai. Mais en attendant, observons et travaillons.

Le mois de janvier arriva. Ctait lanne 1867 qui commenait.
Les travaux dt furent mens assidment. Pendant les jours qui
suivirent, Harbert et Gdon Spilett tant alls du ct du
corral, purent constater quAyrton avait pris possession de la
demeure qui lui avait t prpare. Il soccupait du nombreux
troupeau confi  ses soins, et il devait pargner  ses
compagnons la fatigue de venir tous les deux ou trois jours
visiter le corral.

Cependant, afin de ne plus laisser Ayrton trop longtemps isol,
les colons lui faisaient assez souvent visite.

Il ntait pas indiffrent, non plus, -- tant donns certains
soupons que partageaient lingnieur et Gdon Spilett, -- que
cette partie de lle ft soumise  une certaine surveillance, et
Ayrton, si quelque incident survenait, ne ngligerait pas den
informer les habitants de Granite-House.

Cependant il pouvait se faire que lincident ft subit et exiget
dtre rapidement port  la connaissance de lingnieur. En
dehors mme de tous faits se rapportant au mystre de lle
Lincoln, bien dautres pouvaient se produire, qui eussent appel
une prompte intervention des colons, tels que lapparition dun
navire passant au large et en vue de la cte occidentale, un
naufrage sur les atterrages de louest, larrive possible de
pirates, etc. Aussi Cyrus Smith rsolut-il de mettre le corral en
communication instantane avec Granite-House.

Ce fut le 10 janvier quil fit part de son projet  ses
compagnons.

Ah ! Comment allez-vous vous y prendre, Monsieur Cyrus? demanda
Pencroff. Est-ce que, par hasard, vous songeriez  installer un
tlgraphe?

-- Prcisment, rpondit lingnieur.

-- lectrique? scria Harbert.

-- lectrique, rpondit Cyrus Smith. Nous avons tous les lments
ncessaires pour confectionner une pile, et le plus difficile sera
dtirer des fils de fer, mais au moyen dune filire, je pense
que nous en viendrons  bout.

-- Eh bien, aprs cela, rpliqua le marin, je ne dsespre plus de
nous voir un jour rouler en chemin de fer!

On se mit donc  louvrage, en commenant par le plus difficile,
cest--dire par la confection des fils, car si on et chou, il
devenait inutile de fabriquer la pile et autres accessoires.

Le fer de lle Lincoln, on le sait, tait de qualit excellente,
et, par consquent, trs propre  se laisser tirer. Cyrus Smith
commena par fabriquer une filire, cest--dire une plaque
dacier, qui fut perce de trous coniques de divers calibres qui
devaient amener successivement le fil au degr de tnuit voulue.
Cette pice dacier, aprs avoir t trempe, de tout son dur,
comme on dit en mtallurgie, fut fixe dune faon inbranlable
sur un btis solidement enfonc dans le sol,  quelques pieds
seulement de la grande chute, dont lingnieur allait encore
utiliser la force motrice. En effet, l tait le moulin  foulon,
qui ne fonctionnait pas alors, mais dont larbre de couche, m
avec une extrme puissance, pouvait servir  tirer le fil, en
lenroulant autour de lui.

Lopration fut dlicate et demanda beaucoup de soins.

Le fer, pralablement prpar en longues et minces tiges, dont les
extrmits avaient t amincies  la lime, ayant t introduit
dans le grand calibre de la filire, fut tir par larbre de
couche, enroul sur une longueur de vingt-cinq  trente pieds,
puis droul et reprsent successivement aux calibres de moindre
diamtre! Finalement, lingnieur obtint des fils longs de
quarante  cinquante pieds, quil tait facile de raccorder et de
tendre sur cette distance de cinq milles qui sparait le corral de
lenceinte de Granite-House.

Il ne fallut que quelques jours pour mener  bien cette besogne,
et mme, ds que la machine eut t mise en train, Cyrus Smith
laissa ses compagnons faire le mtier de trfileurs et soccupa de
fabriquer sa pile.

Il sagissait, dans lespce, dobtenir une pile  courant
constant. On sait que les lments des piles modernes se composent
gnralement de charbon de cornue, de zinc et de cuivre. Le cuivre
manquait absolument  lingnieur, qui, malgr ses recherches,
nen avait pas trouv trace dans lle Lincoln, et il fallait sen
passer. Le charbon de cornue, cest--dire ce dur graphite qui se
trouve dans les cornues des usines  gaz, aprs que la houille a
t dshydrogne, on et pu le produire, mais il et fallu
installer des appareils spciaux, ce qui aurait t une grosse
besogne. Quant au zinc, on se souvient que la caisse trouve  la
pointe de lpave tait double dune enveloppe de ce mtal, qui
ne pouvait pas tre mieux utilise que dans cette circonstance.

Cyrus Smith, aprs mres rflexions, rsolut donc de fabriquer une
pile trs simple, se rapprochant de celle que Becquerel imagina en
1820, et dans laquelle le zinc est uniquement employ. Quant aux
autres substances, acide azotique et potasse, tout cela tait  sa
disposition.

Voici donc comment fut compose cette pile, dont les effets
devaient tre produits par la raction de lacide et de la potasse
lun sur lautre. Un certain nombre de flacons de verre furent
fabriqus et remplis dacide azotique. Lingnieur les boucha au
moyen dun bouchon que traversait un tube de verre ferm  son
extrmit infrieure et destin  plonger dans lacide au moyen
dun tampon dargile maintenu par un linge. Dans ce tube, par son
extrmit suprieure, il versa alors une dissolution de potasse
quil avait pralablement obtenue par lincinration de diverses
plantes, et, de cette faon, lacide et la potasse purent ragir
lun sur lautre  travers largile.

Cyrus Smith prit ensuite deux lames de zinc, dont lune fut
plonge dans lacide azotique, lautre dans la dissolution de
potasse. Aussitt un courant se produisit, qui alla de la lame du
flacon  celle du tube, et ces deux lames ayant t relies par un
fil mtallique, la lame du tube devint le ple positif et celle du
flacon le ple ngatif de lappareil.

Chaque flacon produisit donc autant de courants, qui, runis,
devaient suffire  provoquer tous les phnomnes de la tlgraphie
lectrique.

Tel fut lingnieux et trs simple appareil que construisit Cyrus
Smith, appareil qui allait lui permettre dtablir une
communication tlgraphique entre Granite-House et le corral.

Ce fut le 6 fvrier que fut commence la plantation des poteaux,
munis disoloirs en verre, et destins  supporter le fil, qui
devait suivre la route du corral. Quelques jours aprs, le fil
tait tendu, prt  produire, avec une vitesse de cent mille
kilomtres par seconde, le courant lectrique que la terre se
chargerait de ramener  son point de dpart. Deux piles avaient
t fabriques, lune pour Granite-House, lautre pour le corral,
car si le corral devait communiquer avec Granite-House, il pouvait
tre utile aussi que Granite-House communiqut avec le corral.

Quant au rcepteur et au manipulateur, ils furent trs simples.
Aux deux stations, le fil senroulait sur un lectro-aimant,
cest--dire sur un morceau de fer doux entour dun fil. La
communication tait-elle tablie entre les deux ples, le courant,
partant du ple positif, traversait le fil, passait dans
llectro-aimant, qui saimantait temporairement, et revenait par
le sol au ple ngatif. Le courant tait-il interrompu, llectro-
aimant se dsaimantait aussitt. Il suffisait donc de placer une
plaque de fer doux devant llectro-aimant, qui, attire pendant
le passage du courant, retombait, quand le courant tait
interrompu. Ce mouvement de la plaque ainsi obtenu, Cyrus Smith
put trs facilement y rattacher une aiguille dispose sur un
cadran, qui portait en exergue les lettres de lalphabet, et, de
cette faon, correspondre dune station  lautre.

Le tout fut compltement install le 12 fvrier. Ce jour-l, Cyrus
Smith, ayant lanc le courant  travers le fil, demanda si tout
allait bien au corral, et reut, quelques instants aprs, une
rponse satisfaisante dAyrton.

Pencroff ne se tenait pas de joie, et chaque matin et chaque soir
il lanait un tlgramme au corral, qui ne restait jamais sans
rponse.

Ce mode de communication prsenta deux avantages trs rels,
dabord parce quil permettait de constater la prsence dAyrton
au corral, et ensuite parce quil ne le laissait pas dans un
complet isolement. Dailleurs, Cyrus Smith ne laissait jamais
passer une semaine sans laller voir, et Ayrton venait de temps en
temps  Granite-House, o il trouvait toujours bon accueil.

La belle saison scoula ainsi au milieu des travaux habituels.
Les ressources de la colonie, particulirement en lgumes et en
crales, saccroissaient de jour en jour, et les plants rapports
de lle Tabor avaient parfaitement russi. Le plateau de Grande-
vue prsentait un aspect trs rassurant. La quatrime rcolte de
bl avait t admirable, et, on le pense bien, personne ne savisa
de compter si les quatre cents milliards de grains figuraient  la
moisson. Cependant, Pencroff avait eu lide de le faire, mais
Cyrus Smith lui ayant appris que, quand bien mme il parviendrait
 compter trois cents grains par minute, soit neuf mille 
lheure, il lui faudrait environ cinq mille cinq cents ans pour
achever son opration, le brave marin crut devoir y renoncer.

Le temps tait magnifique, la temprature trs chaude dans la
journe; mais, le soir, les brises du large venaient temprer les
ardeurs de latmosphre et procuraient des nuits fraches aux
habitants de Granite-House. Cependant il y eut quelques orages,
qui, sils ntaient pas de longue dure, tombaient, du moins, sur
lle Lincoln avec une force extraordinaire. Durant quelques
heures, les clairs ne cessaient dembraser le ciel et les
roulements du tonnerre ne discontinuaient pas.

Vers cette poque, la petite colonie tait extrmement prospre.
Les htes de la basse-cour pullulaient, et lon vivait sur son
trop-plein, car il devenait urgent de ramener sa population  un
chiffre plus modr. Les porcs avaient dj produit des petits, et
lon comprend que les soins  donner  ces animaux absorbaient une
grande partie du temps de Nab et de Pencroff. Les onaggas, qui
avaient donn deux jolies btes, taient le plus souvent monts
par Gdon Spilett et Harbert, devenu un excellent cavalier sous
la direction du reporter, et on les attelait aussi au chariot,
soit pour transporter  Granite-House le bois et la houille, soit
les divers produits minraux que lingnieur employait.

Plusieurs reconnaissances furent pousses, vers cette poque,
jusque dans les profondeurs des forts du Far-West. Les
explorateurs pouvaient sy hasarder sans avoir  redouter les
excs de la temprature, car les rayons solaires peraient  peine
lpaisse ramure qui senchevtrait au-dessus de leur tte. Ils
visitrent ainsi toute la rive gauche de la Mercy, que bordait la
route qui allait du corral  lembouchure de la rivire de la
chute.

Mais, pendant ces excursions, les colons eurent soin dtre bien
arms, car ils rencontraient frquemment certains sangliers, trs
sauvages et trs froces, contre lesquels il fallait lutter
srieusement.

Il y fut aussi fait, pendant cette saison, une guerre terrible aux
jaguars. Gdon Spilett leur avait vou une haine toute spciale,
et son lve Harbert le secondait bien. Arms comme ils ltaient,
ils ne redoutaient gure la rencontre de lun de ces fauves.

La hardiesse dHarbert tait superbe, et le sang-froid du reporter
tonnant. Aussi une vingtaine de magnifiques peaux ornaient-elles
dj la grande salle de Granite-House, et si cela continuait, la
race des jaguars serait bientt teinte dans lle, but que
poursuivaient les chasseurs.

Lingnieur prit part quelquefois  diverses reconnaissances qui
furent faites dans les portions inconnues de lle, quil
observait avec une minutieuse attention. Ctaient dautres traces
que celles des animaux quil cherchait dans les portions les plus
paisses de ces vastes bois, mais jamais rien de suspect napparut
 ses yeux. Ni Top, ni Jup, qui laccompagnaient, ne laissaient
pressentir par leur attitude quil y et rien dextraordinaire, et
pourtant, plus dune fois encore, le chien aboya  lorifice de ce
puits que lingnieur avait explor sans rsultat.

Ce fut  cette poque que Gdon Spilett, aid dHarbert, prit
plusieurs vues des parties les plus pittoresques de lle, au
moyen de lappareil photographique qui avait t trouv dans la
caisse et dont on navait pas fait usage jusqualors.

Cet appareil, muni dun puissant objectif, tait trs complet.
Substances ncessaires  la reproduction photographique, collodion
pour prparer la plaque de verre, nitrate dargent pour la
sensibiliser, hyposulfate de soude pour fixer limage obtenue,
chlorure dammonium pour baigner le papier destin  donner
lpreuve positive, actate de soude et chlorure dor pour
imprgner cette dernire, rien ne manquait. Les papiers mmes
taient l, tout chlorurs, et avant de les poser dans le chssis
sur les preuves ngatives, il suffisait de les tremper pendant
quelques minutes dans le nitrate dargent tendu deau.

Le reporter et son aide devinrent donc, en peu de temps, dhabiles
oprateurs, et ils obtinrent dassez belles preuves de paysages,
tels que lensemble de lle, pris du plateau de Grande-vue, avec
le mont Franklin  lhorizon, lembouchure de la Mercy, si
pittoresquement encadre dans ses hautes roches, la clairire et
le corral adoss aux premires croupes de la montagne, tout le
dveloppement si curieux du cap griffe, de la pointe de lpave,
etc.

Les photographes noublirent pas de faire le portrait de tous les
habitants de lle, sans excepter personne.

a peuple, disait Pencroff.

Et le marin tait enchant de voir son image, fidlement
reproduite, orner les murs de Granite-House, et il sarrtait
volontiers devant cette exposition comme il et fait aux plus
riches vitrines de Broadway.

Mais, il faut le dire, le portrait le mieux russi fut
incontestablement celui de matre Jup. Matre Jup avait pos avec
un srieux impossible  dcrire, et son image tait parlante!

On dirait quil va faire la grimace! scriait Pencroff.

Et si matre Jup net pas t content, cest quil aurait t
bien difficile; mais il ltait, et il contemplait son image dun
air sentimental, qui laissait percer une lgre dose de fatuit.

Les grandes chaleurs de lt se terminrent avec le mois de mars.
Le temps fut quelquefois pluvieux, mais latmosphre tait chaude
encore. Ce mois de mars, qui correspond au mois de septembre des
latitudes borales, ne fut pas aussi beau quon aurait pu
lesprer. Peut-tre annonait-il un hiver prcoce et rigoureux.

On put mme croire, un matin, -- le 21, -- que les premires
neiges avaient fait leur apparition. En effet, Harbert, stant
mis de bonne heure  lune des fentres de Granite-House, scria:

Tiens! Llot est couvert de neige!

-- De la neige  cette poque? rpondit le reporter, qui avait
rejoint le jeune garon.

Leurs compagnons furent bientt prs deux, et ils ne purent
constater quune chose, cest que non seulement llot, mais toute
la grve, au bas de Granite-House, tait couverte dune couche
blanche, uniformment rpandue sur le sol.

Cest bien de la neige! dit Pencroff.

-- Ou cela lui ressemble beaucoup! rpondit Nab.

-- Mais le thermomtre marque cinquante-huit degrs (14
centigrades au-dessus de zro)! fit observer Gdon Spilett.

Cyrus Smith regardait la nappe blanche sans se prononcer, car il
ne savait vraiment pas comment expliquer ce phnomne,  cette
poque de lanne et par une telle temprature.

Mille diables! scria Pencroff, nos plantations vont tre
geles!

Et le marin se disposait  descendre, quand il fut prcd par
lagile Jup, qui se laissa couler jusquau sol.

Mais lorang navait pas touch terre, que lnorme couche de
neige se soulevait et sparpillait dans lair en flocons
tellement innombrables, que la lumire du soleil en fut voile
pendant quelques minutes.

Des oiseaux! scria Harbert.

Ctaient, en effet, des essaims doiseaux de mer, au plumage dun
blanc clatant. Ils staient abattus par centaines de mille sur
llot et sur la cte, et ils disparurent au loin, laissant les
colons bahis comme sils eussent assist  un changement  vue,
qui et fait succder lt  lhiver dans un dcor de ferie.
Malheureusement, le changement avait t si subit, que ni le
reporter ni le jeune garon ne parvinrent  abattre un de ces
oiseaux, dont ils ne purent reconnatre lespce. Quelques jours
aprs, ctait le 26 mars, et il y avait deux ans que les
naufrags de lair avaient t jets sur lle Lincoln!

CHAPITRE XIX

Deux ans dj! Et depuis deux ans les colons navaient eu aucune
communication avec leurs semblables! Ils taient sans nouvelles du
monde civilis, perdus sur cette le, aussi bien que sils eussent
t sur quelque infime astrode du monde solaire! Que se passait-
il alors dans leur pays? Limage de la patrie tait toujours
prsente  leurs yeux, cette patrie dchire par la guerre civile,
au moment o ils lavaient quitte, et que la rbellion du sud
ensanglantait peut-tre encore! Ctait pour eux une grande
douleur, et souvent ils sentretenaient de ces choses, sans jamais
douter, cependant, que la cause du nord ne dt triompher pour
lhonneur de la confdration amricaine.

Pendant ces deux annes, pas un navire navait pass en vue de
lle, ou du moins pas une voile navait t aperue. Il tait
vident que lle Lincoln se trouvait en dehors des routes
suivies, et mme quelle tait inconnue, -- ce que prouvaient les
cartes, dailleurs, -- car  dfaut dun port, son aiguade aurait
d attirer les btiments dsireux de renouveler leur provision
deau. Mais la mer qui lentourait tait toujours dserte, aussi
loin que pouvait stendre le regard, et les colons ne devaient
gure compter que sur eux-mmes pour se rapatrier.

Cependant une chance de salut existait, et cette chance fut
prcisment discute, un jour de la premire semaine davril, par
les colons, qui taient runis dans la salle de Granite-House.

Prcisment, il avait t question de lAmrique, et on avait
parl du pays natal, quon avait si peu desprance de revoir.

Dcidment, nous naurons quun moyen, dit Gdon Spilett, un
seul de quitter lle Lincoln, ce sera de construire un btiment
assez grand pour tenir la mer pendant quelques centaines de
milles. Il me semble que, quand on a fait une chaloupe, on peut
bien faire un navire!

-- Et que lon peut bien aller aux Pomotou, ajouta Harbert, quand
on est all  lle Tabor!

-- Je ne dis pas non, rpondit Pencroff, qui avait toujours voix
prpondrante dans les questions maritimes, je ne dis pas non,
quoique ce ne soit pas tout  fait la mme chose daller prs et
daller loin! Si notre chaloupe avait t menace de quelque
mauvais coup de vent pendant le voyage  lle Tabor, nous savions
que le port ntait loign ni dun ct ni de lautre; mais douze
cents milles  franchir, cest un joli bout de chemin, et la terre
la plus rapproche est au moins  cette distance!

-- Est-ce que, le cas chant, Pencroff, vous ne tenteriez pas
laventure? demanda le reporter.

-- Je tenterai tout ce que lon voudra, Monsieur Spilett, rpondit
le marin, et vous savez bien que je ne suis point homme  reculer!

-- Remarque, dailleurs, que nous comptons un marin de plus parmi
nous, fit observer Nab.

-- Qui donc? demanda Pencroff.

-- Ayrton.

-- Cest juste, rpondit Harbert.

-- Sil consentait  venir! fit observer Pencroff.

-- Bon! dit le reporter, croyez-vous donc que si le yacht de lord
Glenarvan se ft prsent  lle Tabor pendant quil lhabitait
encore, Ayrton aurait refus de partir?

-- Vous oubliez, mes amis, dit alors Cyrus Smith, quAyrton
navait plus sa raison pendant les dernires annes de son sjour.
Mais la question nest pas l. Il sagit de savoir si nous devons
compter parmi nos chances de salut ce retour du navire cossais.
Or, lord Glenarvan a promis  Ayrton de venir le reprendre  lle
Tabor, quand il jugerait ses crimes suffisamment expis, et je
crois quil reviendra.

-- Oui, dit le reporter, et jajouterai quil reviendra bientt,
car voil douze ans quAyrton a t abandonn!

-- Eh! rpondit Pencroff, je suis bien daccord avec vous que le
lord reviendra, et bientt mme. Mais o relchera-t-il?  lle
Tabor, et non  lle Lincoln.

-- Cela est dautant plus certain, rpondit Harbert, que lle
Lincoln nest pas mme porte sur la carte.

-- Aussi, mes amis, reprit lingnieur, devons-nous prendre les
prcautions ncessaires pour que notre prsence et celle dAyrton
 lle Lincoln soient signales  lle Tabor.

-- videmment, rpondit le reporter, et rien nest plus ais que
de dposer, dans cette cabane qui fut la demeure du capitaine
Grant et dAyrton, une notice donnant la situation de notre le,
notice que lord Glenarvan ou son quipage ne pourront manquer de
trouver.

-- Il est mme fcheux, fit observer le marin, que nous ayons
oubli de prendre cette prcaution lors de notre premier voyage 
lle Tabor.

-- Et pourquoi laurions-nous prise? rpondit Harbert. Nous ne
connaissions pas lhistoire dAyrton,  ce moment; nous ignorions
quon dt venir le rechercher un jour, et quand nous avons su
cette histoire, la saison tait trop avance pour nous permettre
de retourner  lle Tabor.

-- Oui, rpondit Cyrus Smith, il tait trop tard, et il faut
remettre cette traverse au printemps prochain.

-- Mais si le yacht cossais venait dici l? dit Pencroff.

-- Ce nest pas probable, rpondit lingnieur, car lord Glenarwan
ne choisirait pas la saison dhiver pour saventurer dans ces mers
lointaines. Ou il est dj revenu  lle Tabor depuis que Ayrton
est avec nous, cest--dire depuis cinq mois, et il en est
reparti, ou il ne viendra que plus tard, et il sera temps, ds les
premiers beaux jours doctobre, daller  lle Tabor et dy
laisser une notice.

-- Il faut avouer, dit Nab, que ce serait bien malheureux si le
Duncan avait reparu dans ces mers depuis quelques mois seulement!

-- Jespre quil nen est rien, rpondit Cyrus Smith, et que le
ciel ne nous aura pas enlev la meilleure chance qui nous reste!

-- Je crois, fit observer le reporter, quen tous les cas nous
saurons  quoi nous en tenir lorsque nous serons retourns  lle
Tabor, car si les cossais y sont revenus, ils auront
ncessairement laiss quelques traces de leur passage.

-- Cela est vident, rpondit lingnieur. Ainsi donc, mes amis,
puisque nous avons cette chance de rapatriement, attendons avec
patience, et si elle nous est enleve, nous verrons alors ce que
nous devrons faire.

-- En tout cas, dit Pencroff, il est bien entendu que si nous
quittons lle Lincoln dune faon ou dune autre, ce ne sera pas
parce que nous nous y trouvons mal!

-- Non, Pencroff, rpondit lingnieur, ce sera parce que nous y
sommes loin de tout ce quun homme doit chrir le plus au monde,
sa famille, ses amis, son pays natal!

Les choses tant ainsi dcides, il ne fut plus question
dentreprendre la construction dun navire assez grand pour
saventurer, soit jusquaux archipels, dans le nord, soit jusqu
la Nouvelle-Zlande, dans louest, et on ne soccupa que des
travaux accoutums en vue dun troisime hivernage  Granite-
House.

Toutefois, il fut aussi dcid que la chaloupe serait employe,
avant les mauvais jours,  faire un voyage autour de lle. La
reconnaissance complte des ctes ntait pas termine encore, et
les colons navaient quune ide imparfaite du littoral  louest
et au nord, depuis lembouchure de la rivire de la chute
jusquaux caps mandibule, non plus que de ltroite baie qui se
creusait entre eux comme une mchoire de requin.

Le projet de cette excursion fut mis en avant par Pencroff, et
Cyrus Smith y donna pleine adhsion, car il voulait voir par lui-
mme toute cette portion de son domaine.

Le temps tait variable alors, mais le baromtre noscillait pas
par mouvements brusques, et lon pouvait donc compter sur un temps
maniable.

Prcisment, pendant la premire semaine davril, aprs une forte
baisse baromtrique, la reprise de la hausse fut signale par un
fort coup de vent douest qui dura cinq  six jours; puis,
laiguille de linstrument redevint stationnaire  une hauteur de
vingt-neuf pouces et neuf diximes (759, 45 mm), et les
circonstances parurent propices  lexploration.

Le jour du dpart fut fix au 16 avril, et le Bonadventure,
mouill au port ballon, fut approvisionn pour un voyage qui
pouvait avoir quelque dure.

Cyrus Smith prvint Ayrton de lexpdition projete et lui proposa
dy prendre part; mais, Ayrton ayant prfr rester  terre, il
fut dcid quil viendrait  Granite-House pendant labsence de
ses compagnons. Matre Jup devait lui tenir compagnie et ne fit
aucune rcrimination.

Le 16 avril, au matin, tous les colons, accompagns de Top,
taient embarqus. Le vent soufflait de la partie du sud-ouest, en
belle brise, et le Bonadventure dut louvoyer en quittant le port
ballon, afin de gagner le promontoire du reptile. Sur les quatre-
vingt-dix milles que mesurait le primtre de lle, la cte sud
en comptait une vingtaine depuis le port jusquau promontoire. De
l, ncessit denlever ces vingt milles au plus prs, car le vent
tait absolument debout.

Il ne fallut pas moins de la journe entire pour atteindre le
promontoire, car lembarcation, en quittant le port, ne trouva
plus que deux heures de jusant et eut, au contraire, six heures de
flot quil fut trs difficile dtaler. La nuit tait donc venue,
quand le promontoire fut doubl.

Pencroff proposa alors  lingnieur de continuer la route 
petite vitesse, avec deux ris dans sa voile. Mais Cyrus Smith
prfra mouiller  quelques encablures de terre, afin de revoir
cette partie de la cte pendant le jour. Il fut mme convenu que,
puisquil sagissait dune exploration minutieuse du littoral de
lle, on ne naviguerait pas la nuit, et que, le soir venu, on
jetterait lancre prs de terre, tant que le temps le permettrait.

La nuit se passa donc au mouillage sous le promontoire, et le vent
tant tomb avec la brume, le silence ne fut plus troubl. Les
passagers,  lexception du marin, dormirent peut-tre un peu
moins bien  bord du Bonadventure quils neussent fait dans leurs
chambres de Granite-House, mais enfin ils dormirent.

Le lendemain, 17 avril, Pencroff appareilla ds le point du jour,
et, grand largue et bbord amures, il put ranger de trs prs la
cte occidentale.

Les colons connaissaient cette cte boise, si magnifique,
puisquils en avaient dj parcouru  pied la lisire, et pourtant
elle excita encore toute leur admiration. Ils ctoyaient la terre
daussi prs que possible, en modrant leur vitesse, de manire 
tout observer, prenant garde seulement de heurter quelques troncs
darbres qui flottaient  et l.

Plusieurs fois mme, ils jetrent lancre, et Gdon Spilett prit
des vues photographiques de ce superbe littoral.

Vers midi, le Bonadventure tait arriv  lembouchure de la
rivire de la chute. Au del, sur la rive droite, les arbres
reparaissaient, mais plus clairsems, et, trois milles plus loin,
ils ne formaient plus que des bouquets isols entre les
contreforts occidentaux du mont, dont laride chine se
prolongeait jusquau littoral. Quel contraste entre la portion sud
et la portion nord de cette cte! Autant celle-l tait boise et
verdoyante, autant lautre tait pre et sauvage! On et dit une
de ces ctes de fer, comme on les appelle en certains pays, et
sa contexture tourmente semblait indiquer quune vritable
cristallisation stait brusquement produite dans le basalte
encore bouillant des poques gologiques. Entassement dun aspect
terrible, qui et pouvant tout dabord les colons, si le hasard
les et jets sur cette partie de lle! Lorsquils taient au
sommet du mont Franklin, ils navaient pu reconnatre laspect
profondment sinistre de ce rivage, car ils le dominaient de trop
haut; mais, vu de la mer, ce littoral se prsentait avec un
caractre dtranget, dont lquivalent ne se rencontrait peut-
tre pas en aucun coin du monde.

Le Bonadventure passa devant cette cte, quil prolongea  la
distance dun demi-mille. Il fut facile de voir quelle se
composait de blocs de toutes dimensions, depuis vingt pieds
jusqu trois cents pieds de hauteur, et de toutes formes,
cylindriques comme des tours, prismatiques comme des clochers,
pyramidaux comme des oblisques, coniques comme des chemines
dusine. Une banquise des mers glaciales net pas t plus
capricieusement dresse dans sa sublime horreur! Ici, des ponts
jets dun roc  lautre; l, des arceaux disposs comme ceux
dune nef, dont le regard ne pouvait dcouvrir la profondeur; en
un endroit, de larges excavations, dont les votes prsentaient un
aspect monumental; en un autre, une vritable cohue de pointes, de
pyramidions, de flches comme aucune cathdrale gothique nen a
jamais compt. Tous les caprices de la nature, plus varis encore
que ceux de limagination, dessinaient ce littoral grandiose, qui
se prolongeait sur une longueur de huit  neuf milles.

Cyrus Smith et ses compagnons regardaient avec un sentiment de
surprise qui touchait  la stupfaction.

Mais, sils restaient muets, Top, lui, ne se gnait pas pour jeter
des aboiements que rptaient les mille chos de la muraille
basaltique. Lingnieur observa mme que ces aboiements avaient
quelque chose de bizarre, comme ceux que le chien faisait entendre
 lorifice du puits de Granite-House.

Accostons, dit-il.

Et le Bonadventure vint raser daussi prs que possible les
rochers du littoral. Peut-tre existait-il l quelque grotte quil
convenait dexplorer? Mais Cyrus Smith ne vit rien, pas une
caverne, pas une anfractuosit qui pt servir de retraite  un
tre quelconque, car le pied des roches baignait dans le ressac
mme des eaux. Bientt les aboiements de Top cessrent, et
lembarcation reprit sa distance  quelques encablures du
littoral.

Dans la portion nord-ouest de lle, le rivage redevint plat et
sablonneux. Quelques rares arbres se profilaient au-dessus dune
terre basse et marcageuse, que les colons avaient dj entrevue,
et, par un contraste violent avec lautre cte si dserte, la vie
se manifestait alors par la prsence de myriades doiseaux
aquatiques.

Le soir, le Bonadventure mouilla dans un lger renfoncement du
littoral, au nord de lle, prs de terre, tant les eaux taient
profondes en cet endroit.

La nuit se passa paisiblement, car la brise steignit, pour ainsi
dire, avec les dernires lueurs du jour, et elle ne reprit quavec
les premires nuances de laube.

Comme il tait facile daccoster la terre, ce matin-l, les
chasseurs attitrs de la colonie, cest--dire Harbert et Gdon
Spilett, allrent faire une promenade de deux heures et revinrent
avec plusieurs chapelets de canards et de bcassines.

Top avait fait merveille, et pas un gibier navait t perdu,
grce  son zle et  son adresse.

 huit heures du matin, le Bonadventure

Appareillait et filait trs rapidement en slevant vers le cap
mandibule-nord, car il avait vent arrire, et la brise tendait 
frachir.

Du reste, dit Pencroff, je ne serais pas tonn quil se prpart
quelque coup de vent douest. Hier, le soleil sest couch sur un
horizon trs rouge, et voici, ce matin, des queues de chat qui
ne prsagent rien de bon.

Ces queues de chat taient des cirrus effils, parpills au
znith, et dont la hauteur nest jamais infrieure  cinq mille
pieds au-dessus du niveau de la mer. On et dit de lgers morceaux
de ouate, dont la prsence annonce ordinairement quelque trouble
prochain dans les lments.

Eh bien, dit Cyrus Smith, portons autant de toile que nous en
pouvons porter, et allons chercher refuge dans le golfe du requin.
Je pense que le Bonadventure y sera en sret.

-- Parfaitement, rpondit Pencroff, et, dailleurs, la cte nord
nest forme que de dunes peu intressantes  considrer.

-- Je ne serais pas fch, ajouta lingnieur, de passer non
seulement la nuit, mais encore la journe de demain dans cette
baie, qui mrite dtre explore avec soin.

-- Je crois que nous y serons forcs, que nous le voulions ou non,
rpondit Pencroff, car lhorizon commence  devenir menaant dans
la partie de louest. Voyez comme il sencrasse!

-- En tout cas, nous avons bon vent pour gagner le cap mandibule,
fit observer le reporter.

-- Trs bon vent, rpondit le marin; mais pour entrer dans le
golfe, il faudra louvoyer, et jaimerais assez y voir clair dans
ces parages que je ne connais pas!

-- Parages qui doivent tre sems dcueils, ajouta Harbert, si
nous en jugeons par ce que nous avons vu  la cte sud du golfe du
requin.

-- Pencroff, dit alors Cyrus Smith, faites pour le mieux, nous
nous en rapportons  vous.

-- Soyez tranquille, Monsieur Cyrus, rpondit le marin, je ne
mexposerai pas sans ncessit! Jaimerais mieux un coup de
couteau dans mes oeuvres vives quun coup de roche dans celles de
mon Bonadventure!

Ce que Pencroff appelait oeuvres vives, ctait la partie immerge
de la carne de son embarcation, et il y tenait plus qu sa
propre peau!

Quelle heure est-il? demanda Pencroff.

-- Dix heures, rpondit Gdon Spilett.

-- Et quelle distance avons-nous  parcourir jusquau cap,
Monsieur Cyrus?

-- Environ quinze milles, rpondit lingnieur.

-- Cest laffaire de deux heures et demie, dit alors le marin, et
nous serons par le travers du cap entre midi et une heure.
Malheureusement, la mare renversera  ce moment, et le jusant
sortira du golfe. Je crains donc bien quil ne soit difficile dy
entrer, ayant vent et mer contre nous.

-- Dautant plus que cest aujourdhui pleine lune, fit observer
Harbert, et que ces mares davril sont trs fortes.

-- Eh bien, Pencroff, demanda Cyrus Smith, ne pouvez-vous mouiller
 la pointe du cap?

-- Mouiller prs de terre, avec du mauvais temps en perspective!
scria le marin. Y pensez-vous, Monsieur Cyrus? Ce serait vouloir
se mettre volontairement  la cte!

-- Alors, que ferez-vous?

-- Jessayerai de tenir le large jusquau flot, cest--dire
jusqu sept heures du soir, et sil fait encore un peu jour, je
tenterai dentrer dans le golfe; sinon, nous resterons  courir
bord sur bord pendant toute la nuit, et nous entrerons demain au
soleil levant.

-- Je vous lai dit, Pencroff, nous nous en rapportons  vous,
rpondit Cyrus Smith.

-- Ah! fit Pencroff, sil y avait seulement un phare sur cette
cte, ce serait plus commode pour les navigateurs!

-- Oui, rpondit Harbert, et cette fois-ci, nous naurons pas
dingnieur complaisant qui nous allume un feu pour nous guider au
port!

-- Tiens, au fait, mon cher Cyrus, dit Gdon Spilett, nous ne
vous avons jamais remerci; mais franchement, sans ce feu, nous
naurions jamais pu atteindre...

-- Un feu...? demanda Cyrus Smith, trs tonn des paroles du
reporter.

-- Nous voulons dire, Monsieur Cyrus, rpondit Pencroff, que nous
avons t trs embarrasss  bord du Bonadventure, pendant les
dernires heures qui ont prcd notre retour, et que nous aurions
pass sous le vent de lle, sans la prcaution que vous avez
prise dallumer un feu dans la nuit du 19 au 20 octobre, sur le
plateau de Granite-House.

-- Oui, oui!... cest une heureuse ide que jai eue l! rpondit
lingnieur.

-- Et cette fois, ajouta le marin,  moins que la pense nen
vienne  Ayrton, il ny aura personne pour nous rendre ce petit
service!

-- Non! Personne! rpondit Cyrus Smith.

Et quelques instants aprs, se trouvant seul  lavant de
lembarcation avec le reporter, lingnieur se penchait  son
oreille et lui disait:

Sil est une chose certaine en ce monde, Spilett, cest que je
nai jamais allum de feu dans la nuit du 19 au 20 octobre, ni sur
le plateau de Granite-House, ni en aucune autre partie de lle!

CHAPITRE XX

Les choses se passrent ainsi que lavait prvu Pencroff, car ses
pressentiments ne pouvaient tromper. Le vent vint  frachir, et,
de bonne brise, il passa  ltat de coup de vent, cest--dire
quil acquit une vitesse de quarante  quarante-cinq milles 
lheure, et quun btiment en pleine mer et t au bas ris, avec
ses perroquets cals. Or, comme il tait environ six heures quand
le Bonadventure fut par le travers du golfe, et quen ce moment le
jusant se faisait sentir, il fut impossible dy entrer. Force fut
donc de tenir le large, car, lors mme quil laurait voulu,
Pencroff net pas mme pu atteindre lembouchure de la Mercy.
Donc, aprs avoir install son foc au grand mt en guise de
tourmentin, il attendit, en prsentant le cap  terre.

Trs heureusement, si le vent fut trs fort, la mer, couverte par
la cte, ne grossit pas extrmement. On neut donc pas  redouter
les coups de lame, qui sont un grand danger pour les petites
embarcations.

Le Bonadventure naurait pas chavir, sans doute, car il tait
bien lest; mais dnormes paquets deau, tombant  bord, auraient
pu le compromettre, si les panneaux navaient pas rsist.
Pencroff, en habile marin, para  tout vnement. Certes! Il avait
une confiance extrme dans son embarcation, mais il nen attendit
pas moins le jour avec une certaine anxit.

Pendant cette nuit, Cyrus Smith et Gdon Spilett neurent pas
loccasion de causer ensemble, et cependant la phrase prononce 
loreille du reporter par lingnieur valait bien que lon
discutt encore une fois cette mystrieuse influence qui semblait
rgner sur lle Lincoln. Gdon Spilett ne cessa de songer  ce
nouvel et inexplicable incident,  cette apparition dun feu sur
la cte de lle. Ce feu, il lavait bien rellement vu! Ses
compagnons, Harbert et Pencroff, lavaient vu comme lui! Ce feu
leur avait servi  reconnatre la situation de lle pendant cette
nuit sombre, et ils ne pouvaient douter que ce ne ft la main de
lingnieur qui let allum, et voil que Cyrus Smith dclarait
formellement quil navait rien fait de tel!

Gdon Spilett se promit de revenir sur cet incident, ds que le
Bonadventure serait de retour, et de pousser Cyrus Smith  mettre
ses compagnons au courant de ces faits tranges. Peut-tre se
dciderait-on alors  faire, en commun, une investigation complte
de toutes les parties de lle Lincoln.

Quoi quil en soit, ce soir-l aucun feu ne salluma sur ces
rivages, inconnus encore, qui formaient lentre du golfe, et la
petite embarcation continua de se tenir au large pendant toute la
nuit.

Quand les premires lueurs de laube se dessinrent sur lhorizon
de lest, le vent, qui avait lgrement calmi, tourna de deux
quarts et permit  Pencroff dembouquer plus facilement ltroite
entre du golfe. Vers sept heures du matin, le Bonadventure, aprs
avoir laiss porter sur le cap mandibule-nord, entrait prudemment
dans la passe et se hasardait sur ces eaux, enfermes dans le plus
trange cadre de laves.

Voil, dit Pencroff, un bout de mer qui ferait une rade
admirable, o des flottes pourraient voluer  leur aise!

-- Ce qui est surtout curieux, fit observer Cyrus Smith, cest que
ce golfe a t form par deux coules de laves, vomies par le
volcan, qui se sont accumules par des ruptions successives. Il
en rsulte donc que ce golfe est abrit compltement sur tous les
cts, et il est  croire que, mme par les plus mauvais vents, la
mer y est calme comme un lac.

-- Sans doute, reprit le marin, puisque le vent, pour y pntrer,
na que cet troit goulet creus entre les deux caps, et encore le
cap du nord couvre-t-il celui du sud, de manire  rendre trs
difficile lentre des rafales. En vrit, notre Bonadventure
pourrait y demeurer dun bout de lanne  lautre sans mme se
raidir sur ses ancres!

-- Cest un peu grand pour lui! fit observer le reporter.

-- Eh! Monsieur Spilett, rpondit le marin, je conviens que cest
trop grand pour le Bonadventure, mais si les flottes de lunion
ont besoin dun abri sr dans le Pacifique, je crois quelles ne
trouveront jamais mieux que cette rade!

-- Nous sommes dans la gueule du requin, fit alors observer Nab,
en faisant allusion  la forme du golfe.

-- En pleine gueule, mon brave Nab! rpondit Harbert, mais vous
navez pas peur quelle se referme sur nous, nest-ce pas?

-- Non, Monsieur Harbert, rpondit Nab, et pourtant ce golfe-l ne
me plat pas beaucoup! Il a une physionomie mchante!

-- Bon! scria Pencroff, voil Nab qui dprcie mon golfe, au
moment o je mdite den faire hommage  lAmrique!

-- Mais, au moins, les eaux sont-elles profondes? demanda
lingnieur, car ce qui suffit  la quille du Bonadventure ne
suffirait pas  celle de nos vaisseaux cuirasss.

-- Facile  vrifier, rpondit Pencroff.

Et le marin envoya par le fond une longue corde qui lui servait de
ligne de sonde, et  laquelle tait attach un bloc de fer. Cette
ligne mesurait environ cinquante brasses, et elle se droula
jusquau bout sans heurter le sol.

Allons, fit Pencroff, nos vaisseaux peuvent venir ici! Ils
nchoueront pas!

-- En effet, dit Cyrus Smith, cest un vritable abme que ce
golfe; mais, en tenant compte de lorigine plutonienne de lle,
il nest pas tonnant que le fond de la mer offre de pareilles
dpressions.

-- On dirait aussi, fit observer Harbert, que ces murailles ont
t coupes  pic, et je crois bien qu leur pied, mme avec une
sonde cinq ou six fois plus longue, Pencroff ne trouverait pas de
fond.

-- Tout cela est bien, dit alors le reporter, mais je ferai
remarquer  Pencroff quil manque une chose importante  sa rade!

-- Et laquelle, Monsieur Spilett?

-- Une coupe, une tranche quelconque, qui donne accs 
lintrieur de lle. Je ne vois pas un point sur lequel on puisse
prendre pied!

Et, en effet, les hautes laves, trs accores, noffraient pas sur
tout le primtre du golfe un seul endroit propice  un
dbarquement. Ctait une infranchissable courtine, qui rappelait,
mais avec plus daridit encore, les fiords de la Norvge. Le
Bonadventure, rasant ces hautes murailles  les toucher, ne trouva
pas mme une saillie qui pt permettre aux passagers de quitter le
bord.

Pencroff se consola en disant que, la mine aidant, on saurait bien
ventrer cette muraille, lorsque cela serait ncessaire, et
puisque, dcidment, il ny avait rien  faire dans ce golfe, il
dirigea son embarcation vers le goulet et en sortit vers deux
heures du soir.

Ouf! fit Nab, en poussant un soupir de satisfaction.

On et vraiment dit que le brave ngre ne se sentait pas  laise
dans cette norme mchoire!

Du cap mandibule  lembouchure de la Mercy, on ne comptait gure
quune huitaine de milles. Le cap fut donc mis sur Granite-House,
et le Bonadventure, avec du largue dans ses voiles, prolongea la
cte  un mille de distance. Aux normes roches laviques
succdrent bientt ces dunes capricieuses, entre lesquelles
lingnieur avait t si singulirement retrouv, et que les
oiseaux de mer frquentaient par centaines.

Vers quatre heures, Pencroff, laissant sur sa gauche la pointe de
llot, entrait dans le canal qui le sparait de la cte, et, 
cinq heures, lancre du Bonadventure mordait le fond de sable 
lembouchure de la Mercy.

Il y avait trois jours que les colons avaient quitt leur demeure.
Ayrton les attendait sur la grve, et matre Jup vint joyeusement
au-devant deux, en faisant entendre de bons grognements de
satisfaction.

Lentire exploration des ctes de lle tait donc faite, et
nulle trace suspecte navait t observe.

Si quelque tre mystrieux y rsidait, ce ne pouvait tre que sous
le couvert des bois impntrables de la presqule serpentine, l
o les colons navaient encore port leurs investigations.

Gdon Spilett sentretint de ces choses avec lingnieur, et il
fut convenu quils attireraient lattention de leurs compagnons
sur le caractre trange de certains incidents qui staient
produits dans lle, et dont le dernier tait lun des plus
inexplicables. Aussi Cyrus Smith, revenant sur ce fait dun feu
allum par une main inconnue sur le littoral, ne put sempcher de
redire une vingtime fois au reporter:

Mais tes-vous sr davoir bien vu? Ntait-ce pas une ruption
partielle du volcan, un mtore quelconque?

-- Non, Cyrus, rpondit le reporter, ctait certainement un feu
allum de main dhomme. Du reste, interrogez Pencroff et Harbert.
Ils ont vu comme jai vu moi-mme, et ils confirmeront mes
paroles.

Il sensuivit donc que, quelques jours aprs, le 25 avril, pendant
la soire, au moment o tous les colons taient runis sur le
plateau de Grande-vue, Cyrus Smith prit la parole en disant:

Mes amis, je crois devoir appeler votre attention sur certains
faits qui se sont passs dans lle, et au sujet desquels je
serais bien aise davoir votre avis. Ces faits sont pour ainsi
dire surnaturels...

-- Surnaturels! scria le marin en lanant une bouffe de tabac.
Se pourrait-il que notre le ft surnaturelle?

-- Non, Pencroff, mais mystrieuse,  coup sr, rpondit
lingnieur,  moins que vous ne puissiez nous expliquer ce que,
Spilett et moi, nous navons pu comprendre jusquici.

-- Parlez, Monsieur Cyrus, rpondit le marin.

-- Eh bien! Avez-vous compris, dit alors lingnieur, comment il a
pu se faire quaprs tre tomb  la mer, jaie t retrouv  un
quart de mille  lintrieur de lle, et cela sans que jaie eu
conscience de ce dplacement?

--  moins que, tant vanoui... dit Pencroff.

-- Ce nest pas admissible, rpondit lingnieur. Mais passons.
Avez-vous compris comment Top a pu dcouvrir votre retraite, 
cinq milles de la grotte o jtais couch?

-- Linstinct du chien... rpondit Harbert.

-- Singulier instinct! fit observer le reporter, puisque, malgr
la pluie et le vent qui faisaient rage pendant cette nuit, Top
arriva aux chemines sec et sans une tache de boue!

-- Passons, reprit lingnieur. Avez-vous compris comment notre
chien fut si trangement rejet hors des eaux du lac, aprs sa
lutte avec le dugong?

-- Non! Pas trop, je lavoue, rpondit Pencroff, et la blessure
que le dugong avait au flanc, blessure qui semblait avoir t
faite par un instrument tranchant, ne se comprend pas davantage.

-- Passons encore, reprit Cyrus Smith. Avez-vous compris, mes
amis, comment ce grain de plomb sest trouv dans le corps du
jeune pcari, comment cette caisse sest si heureusement choue,
sans quil y ait eu trace de naufrage, comment cette bouteille
renfermant le document sest offerte si  propos, lors de notre
premire excursion en mer, comment notre canot, ayant rompu son
amarre, est venu par le courant de la Mercy nous rejoindre
prcisment au moment o nous en avions besoin, comment, aprs
linvasion des singes, lchelle a t si opportunment renvoye
des hauteurs de Granite-House, comment, enfin, le document
quAyrton prtend navoir jamais crit est tomb entre nos mains?

Cyrus Smith venait dnumrer, sans en oublier un seul, les faits
tranges qui staient accomplis dans lle. Harbert, Pencroff et
Nab se regardrent, ne sachant que rpondre, car la succession de
ces incidents, ainsi groups pour la premire fois, ne laissa pas
de les surprendre au plus haut point.

Sur ma foi, dit enfin Pencroff, vous avez raison, Monsieur Cyrus,
et il est difficile dexpliquer ces choses-l!

-- Eh bien, mes amis, reprit lingnieur, un dernier fait est venu
sajouter  ceux-l, et il est non moins incomprhensible que les
autres!

-- Lequel, Monsieur Cyrus? demanda vivement Harbert.

-- Quand vous tes revenu de lle Tabor, Pencroff, reprit
lingnieur, vous dites quun feu vous est apparu sur lle
Lincoln?

-- Certainement, rpondit le marin.

-- Et vous tes bien certain de lavoir vu, ce feu?

-- Comme je vous vois.

-- Toi aussi, Harbert?

-- Ah! Monsieur Cyrus, scria Harbert, ce feu brillait comme une
toile de premire grandeur!

-- Mais ntait-ce point une toile? demanda lingnieur en
insistant.

-- Non, rpondit Pencroff, car le ciel tait couvert de gros
nuages, et une toile, en tout cas, naurait pas t si basse sur
lhorizon. Mais M Spilett la vu comme nous, et il peut confirmer
nos paroles!

-- Jajouterai, dit le reporter, que ce feu tait trs vif et
quil projetait comme une nappe lectrique.

-- Oui! Oui! Parfaitement... rpondit Harbert, et il tait
certainement plac sur les hauteurs de Granite-House.

-- Eh bien, mes amis, rpondit Cyrus Smith, pendant cette nuit du
19 au 20 octobre, ni Nab, ni moi, nous navons allum un feu sur
la cte.

-- Vous navez pas?... scria Pencroff, au comble de
ltonnement, et qui ne put mme achever sa phrase.

-- Nous navons pas quitt Granite-House, rpondit Cyrus Smith, et
si un feu a paru sur la cte, cest une autre main que la ntre
qui la allum!

Pencroff, Harbert et Nab taient stupfaits. Il ny avait pas eu
dillusion possible, et un feu avait bien rellement frapp leurs
yeux pendant cette nuit du 19 au 20 octobre!

Oui! Ils durent en convenir, un mystre existait! Une influence
inexplicable, videmment favorable aux colons, mais fort irritante
pour leur curiosit, se faisait sentir et comme  point nomm sur
lle Lincoln. Y avait-il donc quelque tre cach dans ses plus
profondes retraites? Cest ce quil faudrait savoir  tout prix!

Cyrus Smith rappela galement  ses compagnons la singulire
attitude de Top et de Jup, quand ils rdaient  lorifice du puits
qui mettait Granite-House en communication avec la mer, et il leur
dit quil avait explor ce puits sans y dcouvrir rien de suspect.
Enfin, la conclusion de cette conversation fut une dtermination
prise par tous les membres de la colonie de fouiller entirement
lle, ds que la belle saison serait revenue.

Mais depuis ce jour, Pencroff parut tre soucieux.

Cette le dont il faisait sa proprit personnelle, il lui sembla
quelle ne lui appartenait plus tout entire et quil la
partageait avec un autre matre, auquel, bon gr, mal gr, il se
sentait soumis.

Nab et lui causaient souvent de ces inexplicables choses, et tous
deux, trs ports au merveilleux par leur nature mme, ntaient
pas loigns de croire que lle Lincoln ft subordonne  quelque
puissance surnaturelle.

Cependant les mauvais jours taient venus avec le mois de mai, --
novembre des zones borales. Lhiver semblait devoir tre rude et
prcoce. Aussi les travaux dhivernage furent-ils entrepris sans
retard.

Du reste, les colons taient bien prpars  recevoir cet hiver,
si dur quil dt tre. Les vtements de feutre ne manquaient pas,
et les mouflons, nombreux alors, avaient abondamment fourni la
laine ncessaire  la fabrication de cette chaude toffe.

Il va sans dire quAyrton avait t pourvu de ces confortables
vtements. Cyrus Smith lui offrit de venir passer la mauvaise
saison  Granite-House, o il serait mieux log quau corral, et
Ayrton promit de le faire, ds que les derniers travaux du corral
seraient termins. Ce quil fit vers la mi-avril. Depuis ce temps-
l, Ayrton partagea la vie commune et se rendit utile en toute
occasion; mais, toujours humble et triste, il ne prenait jamais
part aux plaisirs de ses compagnons!

Pendant la plus grande partie de ce troisime hiver que les colons
passaient  lle Lincoln, ils demeurrent confins dans Granite-
House. Il y eut de trs grandes temptes et des bourrasques
terribles, qui semblaient branler les roches jusque sur leur
base. Dimmenses raz de mare menacrent de couvrir lle en
grand, et, certainement, tout navire mouill sur les atterrages
sy ft perdu corps et biens. Deux fois, pendant une de ces
tourmentes, la Mercy grossit au point de donner lieu de craindre
que le pont et les ponceaux ne fussent emports, et il fallut mme
consolider ceux de la grve, qui disparaissaient sous les couches
deau, quand la mer battait le littoral.

On pense bien que de tels coups de vent, comparables  des
trombes, o se mlangeaient la pluie et la neige, causrent des
dgts sur le plateau de Grande-vue. Le moulin et la basse-cour
eurent particulirement  souffrir. Les colons durent souvent y
faire des rparations urgentes, sans quoi lexistence des
volatiles et t srieusement menace.

Par ces grands mauvais temps, quelques couples de jaguars et des
bandes de quadrumanes saventuraient jusqu la lisire du
plateau, et il tait toujours  craindre que les plus souples et
les plus audacieux, pousss par la faim, ne parvinssent  franchir
le ruisseau, qui, dailleurs, lorsquil tait gel, leur offrait
un passage facile. Plantations et animaux domestiques eussent t
infailliblement dtruits alors sans une surveillance continuelle,
et souvent il fallut faire le coup de feu pour tenir 
respectueuse distance ces dangereux visiteurs. Aussi la besogne ne
manqua-t-elle pas aux hiverneurs, car, sans compter les soins du
dehors, il y avait toujours mille travaux damnagement  Granite-
House.

Il y eut aussi quelques belles chasses, qui furent faites par les
grands froids dans les vastes marais des tadornes. Gdon Spilett
et Harbert, aids de Jup et de Top, ne perdaient pas un coup au
milieu de ces myriades de canards, de bcassines, de sarcelles, de
pilets et de vanneaux. Laccs de ce giboyeux territoire tait
facile, dailleurs, soit que lon sy rendt par la route du port
ballon, aprs avoir pass le pont de la Mercy, soit en tournant
les roches de la pointe de lpave, et les chasseurs ne
sloignaient jamais de Granite-House au del de deux ou trois
milles.

Ainsi se passrent les quatre mois dhiver, qui furent rellement
rigoureux, cest--dire juin, juillet, aot et septembre. Mais, en
somme, Granite-House ne souffrit pas trop des inclmences du
temps, et il en fut de mme au corral, qui, moins expos que le
plateau et couvert en grande partie par le mont Franklin, ne
recevait que les restes des coups de vent dj briss par les
forts et les hautes roches du littoral. Les dgts y furent donc
peu importants, et la main active et habile dAyrton suffit  les
rparer promptement, quand, dans la seconde quinzaine doctobre,
il retourna passer quelques jours au corral.

Pendant cet hiver, il ne se produisit aucun nouvel incident
inexplicable. Rien dtrange narriva, bien que Pencroff et Nab
fussent  lafft des faits les plus insignifiants quils eussent
pu rattacher  une cause mystrieuse. Top et Jup eux-mmes ne
rdaient plus autour du puits et ne donnaient aucun signe
dinquitude. Il semblait donc que la srie des incidents
surnaturels ft interrompue, bien quon en caust souvent pendant
les veilles de Granite-House, et quil demeurt bien convenu que
lle serait fouille jusque dans ses parties les plus difficiles
 explorer. Mais un vnement de la plus haute gravit, et dont
les consquences pouvaient tre funestes, vint momentanment
dtourner de leurs projets Cyrus Smith et ses compagnons.

On tait au mois doctobre. La belle saison revenait  grands pas.
La nature se renouvelait sous les rayons du soleil, et, au milieu
du feuillage persistant des conifres qui formaient la lisire du
bois, apparaissait dj le feuillage nouveau des micocouliers, des
banksias et des deodars.

On se rappelle que Gdon Spilett et Harbert avaient pris, 
plusieurs reprises, des vues photographiques de lle Lincoln.

Or, le 17 de ce mois doctobre, vers trois heures du soir,
Harbert, sduit par la puret du ciel, eut la pense de reproduire
toute la baie de lunion qui faisait face au plateau de Grande-
vue, depuis le cap mandibule jusquau cap griffe.

Lhorizon tait admirablement dessin, et la mer, ondulant sous
une brise molle, prsentait  son arrire-plan limmobilit des
eaux dun lac, piquetes  et l de paillons lumineux.

Lobjectif avait t plac  lune des fentres de la grande salle
de Granite-House, et par consquent, il dominait la grve et la
baie. Harbert procda comme il avait lhabitude de le faire, et,
le clich obtenu, il alla le fixer au moyen des substances qui
taient dposes dans un rduit obscur de Granite-House.

Revenu en pleine lumire, en lexaminant bien, Harbert aperut sur
son clich un petit point presque imperceptible qui tachait
lhorizon de mer.

Il essaya de le faire disparatre par un lavage ritr, mais il
ne put y parvenir.

Cest un dfaut qui se trouve dans le verre, pensa-t-il.

Et alors il eut la curiosit dexaminer ce dfaut avec une forte
lentille quil dvissa de lune des lunettes.

Mais,  peine eut-il regard, quil poussa un cri et que le clich
faillit lui chapper des mains.

Courant aussitt  la chambre o se tenait Cyrus Smith, il tendit
le clich et la lentille  lingnieur, en lui indiquant la petite
tache.

Cyrus Smith examina ce point; puis, saisissant sa longue-vue, il
se prcipita vers la fentre.

La longue-vue, aprs avoir parcouru lentement lhorizon, sarrta
enfin sur le point suspect, et Cyrus Smith, labaissant, ne
pronona que ce mot: navire!

Et, en effet, un navire tait en vue de lle Lincoln!

PARTIE 3
LE SECRET DE LLE
CHAPITRE I

Depuis deux ans et demi, les naufrags du ballon avaient t jets
sur lle Lincoln, et jusqualors aucune communication navait pu
stablir entre eux et leurs semblables. Une fois, le reporter
avait tent de se mettre en rapport avec le monde habit, en
confiant  un oiseau cette notice qui contenait le secret de leur
situation, mais ctait l une chance sur laquelle il tait
impossible de compter srieusement. Seul, Ayrton, et dans les
circonstances que lon sait, tait venu sadjoindre aux membres de
la petite colonie. Or, voil que, ce jour mme, -- 17 octobre, --
dautres hommes apparaissaient inopinment en vue de lle, sur
cette mer toujours dserte!

On nen pouvait plus douter! Un navire tait l!

Mais passerait-il au large, ou relcherait-il? Avant quelques
heures, les colons sauraient videmment  quoi sen tenir.

Cyrus Smith et Harbert, ayant aussitt appel Gdon Spilett,
Pencroff et Nab dans la grande salle de Granite-House, les avaient
mis au courant de ce qui se passait. Pencroff, saisissant la
longue-vue, parcourut rapidement lhorizon, et, sarrtant sur le
point indiqu, cest--dire sur celui qui avait fait
limperceptible tache du clich photographique:

Mille diables! Cest bien un navire! dit-il dune voix qui ne
dnotait pas une satisfaction extraordinaire.

-- Vient-il  nous? demanda Gdon Spilett.

-- Impossible de rien affirmer encore, rpondit Pencroff, car sa
mture seule apparat au-dessus de lhorizon, et on ne voit pas un
morceau de sa coque!

-- Que faut-il faire? dit le jeune garon.

-- Attendre, rpondit Cyrus Smith.

Et, pendant un assez long temps, les colons demeurrent
silencieux, livrs  toutes les penses,  toutes les motions, 
toutes les craintes,  toutes les esprances que pouvait faire
natre en eux cet incident, -- le plus grave qui se ft produit
depuis leur arrive sur lle Lincoln.

Certes, les colons ntaient pas dans la situation de ces
naufrags abandonns sur un lot strile, qui disputent leur
misrable existence  une nature martre et sont incessamment
dvors de ce besoin de revoir les terres habites. Pencroff et
Nab surtout, qui se trouvaient  la fois si heureux et si riches,
nauraient pas quitt sans regret leur le. Ils taient faits,
dailleurs,  cette vie nouvelle, au milieu de ce domaine que leur
intelligence avait pour ainsi dire civilis! Mais enfin, ce
navire, ctait, en tout cas, des nouvelles du continent, ctait
peut-tre un morceau de la patrie qui venait  leur rencontre! Il
portait des tres semblables  eux, et lon comprendra que leur
coeur et vivement tressailli  sa vue! De temps en temps,
Pencroff reprenait la lunette et se postait  la fentre. De l,
il examinait avec une extrme attention le btiment, qui tait 
une distance de vingt milles dans lest. Les colons navaient donc
encore aucun moyen de signaler leur prsence. Un pavillon net
pas t aperu; une dtonation net pas t entendue; un feu
naurait pas t visible.

Toutefois, il tait certain que lle, domine par le mont
Franklin, navait pu chapper aux regards des vigies du navire.
Mais pourquoi ce btiment y atterrirait-il? Ntait-ce pas un
simple hasard qui le poussait sur cette partie du Pacifique, o
les cartes ne mentionnaient aucune terre, sauf llot Tabor, qui
lui-mme tait en dehors des routes ordinairement suivies par les
longs courriers des archipels polynsiens, de la Nouvelle-Zlande
et de la cte amricaine?

 cette question que chacun se posait, une rponse fut soudain
faite par Harbert.

Ne serait-ce pas le Duncan? scria-t-il.

Le Duncan, on ne la pas oubli, ctait le yacht de lord
Glenarvan, qui avait abandonn Ayrton sur llot et qui devait
revenir ly chercher un jour. Or, llot ne se trouvait pas
tellement loign de lle Lincoln, quun btiment, faisant route
pour lun, ne pt arriver  passer en vue de lautre. Cent
cinquante milles seulement les sparaient en longitude, et
soixante-quinze milles en latitude.

Il faut prvenir Ayrton, dit Gdon Spilett, et le mander
immdiatement. Lui seul peut nous dire si cest l le Duncan.

Ce fut lavis de tous, et le reporter, allant  lappareil
tlgraphique qui mettait en communication le corral et Granite-
House, lana ce tlgramme: Venez en toute hte.

Quelques instants aprs, le timbre rsonnait.

Je viens, rpondait Ayrton.

Puis les colons continurent dobserver le navire.

Si cest le Duncan, dit Harbert, Ayrton le reconnatra sans
peine, puisquil a navigu  son bord pendant un certain temps.

-- Et sil le reconnat, ajouta Pencroff, cela lui fera une
fameuse motion!

-- Oui, rpondit Cyrus Smith, mais, maintenant, Ayrton est digne
de remonter  bord du Duncan, et fasse le ciel que ce soit, en
effet, le yacht de lord Glenarvan, car tout autre navire me
semblerait suspect! Ces mers sont mal frquentes, et je crains
toujours pour notre le la visite de quelques pirates malais.

-- Nous la dfendrions! scria Harbert.

-- Sans doute, mon enfant, rpondit lingnieur en souriant, mais
mieux vaut ne pas avoir  la dfendre.

-- Une simple observation, dit Gdon Spilett. Lle Lincoln est
inconnue des navigateurs, puisquelle nest mme pas porte sur
les cartes les plus rcentes. Ne trouvez-vous donc pas, Cyrus, que
cest l un motif pour quun navire, se trouvant inopinment en
vue de cette terre nouvelle, cherche  la visiter plutt qu la
fuir?

-- Certes, rpondit Pencroff.

-- Je le pense aussi, ajouta lingnieur. On peut mme affirmer
que cest le devoir dun capitaine de signaler, et par consquent
de venir reconnatre toute terre ou le non encore catalogue, et
lle Lincoln est dans ce cas.

-- Eh bien, dit alors Pencroff, admettons que ce navire
atterrisse, quil mouille l,  quelques encablures de notre le,
que ferons-nous?

Cette question, brusquement pose, demeura dabord sans rponse.
Mais Cyrus Smith, aprs avoir rflchi, rpondit de ce ton calme
qui lui tait ordinaire:

Ce que nous ferons, mes amis, ce que nous devrons faire, le
voici: nous communiquerons avec le navire, nous prendrons passage
 son bord, et nous quitterons notre le, aprs en avoir pris
possession au nom des tats de lunion. Puis, nous y reviendrons
avec tous ceux qui voudront nous suivre pour la coloniser
dfinitivement et doter la rpublique amricaine dune station
utile dans cette partie de locan Pacifique!

-- Hurrah! scria Pencroff, et ce ne sera pas un petit cadeau que
nous ferons l  notre pays! La colonisation est dj presque
acheve, les noms sont donns  toutes les parties de lle, il y
a un port naturel, une aiguade, des routes, une ligne
tlgraphique, un chantier, une usine, et il ny aura plus qu
inscrire lle Lincoln sur les cartes!

-- Mais si on nous la prend pendant notre absence? fit observer
Gdon Spilett.

-- Mille diables! scria le marin, jy resterai plutt tout seul
pour la garder, et, foi de Pencroff, on ne me la volerait pas
comme une montre dans la poche dun badaud!

Pendant une heure, il fut impossible de dire dune faon certaine
si le btiment signal faisait ou ne faisait pas route vers lle
Lincoln. Il sen tait rapproch, cependant, mais sous quelle
allure naviguait-il? Cest ce que Pencroff ne put reconnatre.
Toutefois, comme le vent soufflait du nord-est, il tait
vraisemblable dadmettre que ce navire naviguait tribord amures.
Dailleurs, la brise tait bonne pour le pousser sur les
atterrages de lle, et, par cette mer calme, il ne pouvait
craindre de sen approcher, bien que les sondes nen fussent pas
releves sur la carte.

Vers quatre heures, -- une heure aprs quil avait t mand, --
Ayrton arrivait  Granite-House. Il entra dans la grande salle, en
disant:

 vos ordres, messieurs.

Cyrus Smith lui tendit la main, ainsi quil avait coutume de le
faire, et, le conduisant prs de la fentre:

Ayrton, lui dit-il, nous vous avons pri de venir pour un motif
grave. Un btiment est en vue de lle.

Ayrton, tout dabord, plit lgrement, et ses yeux se troublrent
un instant. Puis, se penchant en dehors de la fentre, il
parcourut lhorizon, mais il ne vit rien.

Prenez cette longue-vue, dit Gdon Spilett, et regardez bien,
Ayrton, car il serait possible que ce navire ft le Duncan, venu
dans ces mers pour vous rapatrier.

-- Le Duncan! murmura Ayrton. Dj!

Ce dernier mot schappa comme involontairement des lvres
dAyrton, qui laissa tomber sa tte dans ses mains.

Douze ans dabandon sur un lot dsert ne lui paraissaient donc
pas une expiation suffisante? Le coupable repentant ne se sentait-
il pas encore pardonn, soit  ses propres yeux, soit aux yeux des
autres?

Non, dit-il, non! Ce ne peut tre le Duncan.

-- Regardez, Ayrton, dit alors lingnieur, car il importe que
nous sachions davance  quoi nous en tenir.

Ayrton prit la lunette et la braqua dans la direction indique.
Pendant quelques minutes, il observa lhorizon sans bouger, sans
prononcer une seule parole. Puis:

En effet, cest un navire, dit-il, mais je ne crois pas que ce
soit le Duncan.

-- Pourquoi ne serait-ce pas lui? demanda Gdon Spilett.

-- Parce que le Duncan est un yacht  vapeur, et que je naperois
aucune trace de fume, ni au-dessus, ni auprs de ce btiment.

-- Peut-tre navigue-t-il seulement  la voile? fit observer
Pencroff. Le vent est bon pour la route quil semble suivre, et il
doit avoir intrt  mnager son charbon, tant si loin de toute
terre.

-- Il est possible que vous ayez raison, Monsieur Pencroff,
rpondit Ayrton, et que ce navire ait teint ses feux. Laissons-le
donc rallier la cte, et nous saurons bientt  quoi nous en
tenir.

Cela dit, Ayrton alla sasseoir dans un coin de la grande salle et
y demeura silencieux. Les colons discutrent encore  propos du
navire inconnu, mais sans quAyrton prt part  la discussion.

Tous se trouvaient alors dans une disposition desprit qui ne leur
et pas permis de continuer leurs travaux. Gdon Spilett et
Pencroff taient singulirement nerveux, allant, venant, ne
pouvant tenir en place. Harbert prouvait plutt de la curiosit.
Nab, seul, conservait son calme habituel.

Son pays ntait-il pas l o tait son matre?

Quant  lingnieur, il restait absorb dans ses penses, et, au
fond, il redoutait plutt quil ne dsirait larrive de ce
navire.

Cependant, le btiment stait un peu rapproch de lle. La
lunette aidant, il avait t possible de reconnatre que ctait
un long-courrier, et non un de ces praos malais, dont se servent
habituellement les pirates du Pacifique. Il tait donc permis de
croire que les apprhensions de lingnieur ne se justifieraient
pas, et que la prsence de ce btiment dans les eaux de lle
Lincoln ne constituait point un danger pour elle. Pencroff, aprs
une minutieuse attention, crut pouvoir affirmer que ce navire
tait gr en brick et quil courait obliquement  la cte,
tribord amures, sous ses basses voiles, ses huniers et ses
perroquets. Ce qui fut confirm par Ayrton.

Mais,  continuer sous cette allure, il devait bientt disparatre
derrire la pointe du cap griffe, car il faisait le sud-ouest, et,
pour lobserver, il serait alors ncessaire de gagner les hauteurs
de la baie Washington, prs de port-ballon. Circonstance fcheuse,
car il tait dj cinq heures du soir, et le crpuscule ne
tarderait pas  rendre toute observation bien difficile.

Que ferons-nous, la nuit venue? demanda Gdon Spilett.
Allumerons-nous un feu afin de signaler notre prsence sur cette
cte?

Ctait l une grave question, et pourtant, quelques
pressentiments quet gards lingnieur, elle fut rsolue
affirmativement. Pendant la nuit, le navire pouvait disparatre,
sloigner pour jamais, et, ce navire disparu, un autre
reviendrait-il dans les eaux de lle Lincoln? Or, qui pouvait
prvoir ce que lavenir rservait aux colons?

Oui, dit le reporter, nous devons faire connatre  ce btiment,
quel quil soit, que lle est habite. Ngliger la chance qui
nous est offerte, ce serait nous crer des regrets futurs!

Il fut donc dcid que Nab et Pencroff se rendraient  port-
ballon, et que l, une fois la nuit venue, ils allumeraient un
grand feu dont lclat attirerait ncessairement lattention de
lquipage du brick.

Mais, au moment o Nab et le marin se prparaient  quitter
Granite-House, le btiment changea son allure et laissa porter
franchement sur lle en se dirigeant vers la baie de lunion.
Ctait un bon marcheur que ce brick, car il sapprocha
rapidement.

Nab et Pencroff suspendirent alors leur dpart, et la lunette fut
mise entre les mains dAyrton, afin quil pt reconnatre dune
faon dfinitive si ce navire tait ou non le Duncan. Le yacht
cossais tait, lui aussi, gr en brick. La question tait donc
de savoir si une chemine slevait entre les deux mts du
btiment observ, qui ntait plus alors qu une distance de dix
milles.

Lhorizon tait encore trs clair. La vrification fut facile, et
Ayrton laissa bientt retomber sa lunette en disant:

Ce nest point le Duncan! ce ne pouvait tre lui!...

Pencroff encadra de nouveau le brick dans le champ de la longue-
vue, et il reconnut que ce brick, dune jauge de trois  quatre
cents tonneaux, merveilleusement effil, hardiment mt,
admirablement taill pour la marche, devait tre un rapide coureur
des mers. Mais  quelle nation appartenait-il? Cela tait
difficile  dire.

Et cependant, ajouta le marin, un pavillon flotte  sa corne,
mais je ne puis en distinguer les couleurs.

-- Avant une demi-heure, nous serons fixs  cet gard, rpondit
le reporter. Dailleurs, il est bien vident que le capitaine de
ce navire a lintention datterrir, et par consquent, si ce nest
pas aujourdhui, demain, au plus tard, nous ferons sa
connaissance.

-- Nimporte! dit Pencroff. Mieux vaut savoir  qui on a affaire,
et je ne serais pas fch de reconnatre ses couleurs,  ce
particulier-l!

Et, tout en parlant ainsi, le marin ne quittait pas sa lunette.

Le jour commenait  baisser, et, avec le jour, le vent du large
tombait aussi. Le pavillon du brick, moins tendu, sengageait dans
les drisses, et il devenait de plus en plus difficile  observer.

Ce nest point l un pavillon amricain, disait de temps en temps
Pencroff, ni un anglais, dont le rouge se verrait aisment, ni les
couleurs franaises ou allemandes, ni le pavillon blanc de la
Russie, ni le jaune de lEspagne... on dirait quil est dune
couleur uniforme... voyons... dans ces mers... que trouverions-
nous plus communment?... le pavillon chilien? Mais il est
tricolore... brsilien? Il est vert... japonais? Il est noir et
jaune... tandis que celui-ci...

En ce moment, une brise tendit le pavillon inconnu.

Ayrton, saisissant la lunette que le marin avait laiss retomber,
lappliqua  son oeil, et, dune voix sourde:

Le pavillon noir! scria-t-il.

En effet, une sombre tamine se dveloppait  la corne du brick,
et ctait  bon droit quon pouvait maintenant le tenir pour un
navire suspect!

Lingnieur avait-il donc raison dans ses pressentiments? tait-ce
un btiment de pirates? cumait-il ces basses mers du Pacifique,
faisant concurrence aux praos malais qui les infestent encore? Que
venait-il chercher sur les atterrages de lle Lincoln? Voyait-il
en elle une terre inconnue, ignore, propre  devenir une
receleuse de cargaisons voles? Venait-il demander  ces ctes un
port de refuge pour les mois dhiver? Lhonnte domaine des colons
tait-il destin  se transformer en un refuge infme, -- sorte de
capitale de la piraterie du Pacifique?

Toutes ces ides se prsentrent instinctivement  lesprit des
colons. Il ny avait pas  douter, dailleurs, de la signification
quil convenait dattacher  la couleur du pavillon arbor.
Ctait bien celui des cumeurs de mer! Ctait celui que devait
porter le Duncan, si les convicts avaient russi dans leurs
criminels projets!

On ne perdit pas de temps  discuter.

Mes amis, dit Cyrus Smith, peut-tre ce navire ne veut-il
quobserver le littoral de lle? Peut-tre son quipage ne
dbarquera-t-il pas? Cest une chance. Quoi quil en soit, nous
devons tout faire pour cacher notre prsence ici. Le moulin,
tabli sur le plateau de Grande-vue, est trop facilement
reconnaissable. QuAyrton et Nab aillent en dmonter les ailes.
Dissimulons galement, sous des branchages plus pais, les
fentres de Granite-House. Que tous les feux soient teints. Que
rien enfin ne trahisse la prsence de lhomme sur cette le!

-- Et notre embarcation? dit Harbert.

-- Oh! rpondit Pencroff, elle est abrite dans port-ballon, et je
dfie bien ces gueux-l de ly trouver!

Les ordres de lingnieur furent immdiatement excuts. Nab et
Ayrton montrent sur le plateau et prirent les mesures ncessaires
pour que tout indice dhabitation ft dissimul. Pendant quils
soccupaient de cette besogne, leurs compagnons allrent  la
lisire du bois de jacamar et en rapportrent une grande quantit
de branches et de lianes, qui devaient,  une certaine distance,
figurer une frondaison naturelle et voiler assez bien les baies de
la muraille granitique. En mme temps, les munitions et les armes
furent disposes de manire  pouvoir tre utilises au premier
instant, dans le cas dune agression inopine.

Quand toutes ces prcautions eurent t prises:

Mes amis, dit Cyrus Smith, -- et on sentait  sa voix quil tait
mu, -- si ces misrables veulent semparer de lle Lincoln, nous
la dfendrons, nest-ce pas?

-- Oui, Cyrus, rpondit le reporter, et, sil le faut, nous
mourrons tous pour la dfendre!

Lingnieur tendit la main  ses compagnons, qui la pressrent
avec effusion.

Seul, Ayrton, demeur dans son coin, ne stait pas joint aux
colons. Peut-tre, lui, lancien convict, se sentait-il indigne
encore!

Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans lme dAyrton, et,
allant  lui:

Et vous, Ayrton, lui demanda-t-il, que ferez-vous?

-- Mon devoir, rpondit Ayrton.

Puis, il alla se poster prs de la fentre et plongea ses regards
 travers le feuillage.

Il tait sept heures et demie alors. Le soleil avait disparu
depuis vingt minutes environ, en arrire de Granite-House. En
consquence, lhorizon de lest sassombrissait peu  peu.
Cependant, le brick savanait toujours vers la baie de lunion.
Il nen tait pas  plus de huit milles alors, et prcisment par
le travers du plateau de Grande-vue, car, aprs avoir vir  la
hauteur du cap griffe, il avait largement gagn dans le nord,
tant servi par le courant de la mare montante. On peut mme dire
que,  cette distance, il tait dj entr dans la vaste baie, car
une ligne droite, tire du cap griffe au cap mandibule, lui fut
reste  louest, sur sa hanche de tribord.

Le brick allait-il senfoncer dans la baie? Ctait la premire
question. Une fois en baie, y mouillerait-il? Ctait la seconde.

Ne se contenterait-il pas seulement, aprs avoir observ le
littoral, de reprendre le large sans dbarquer son quipage? On le
saurait avant une heure. Les colons navaient donc qu attendre.

Cyrus Smith navait pas vu sans une profonde anxit le btiment
suspect arborer le pavillon noir.

Ntait-ce pas une menace directe contre loeuvre que ses
compagnons et lui avaient mene  bien jusqualors? Les pirates, -
- on ne pouvait douter que les matelots de ce brick ne fussent
tels, -- avaient-ils donc dj frquent cette le, puisque, en y
atterrissant, ils avaient hiss leurs couleurs?

Y avaient-ils antrieurement opr quelque descente, ce qui aurait
expliqu certaines particularits restes inexplicables
jusqualors? Existait-il dans ses portions non encore explores
quelque complice prt  entrer en communication avec eux?

 toutes ces questions quil se posait silencieusement, Cyrus
Smith ne savait que rpondre; mais il sentait que la situation de
la colonie ne pouvait tre que trs gravement compromise par
larrive de ce brick.

Toutefois, ses compagnons et lui taient dcids  rsister
jusqu la dernire extrmit. Ces pirates taient-ils nombreux et
mieux arms que les colons?

Voil ce quil et t bien important de savoir!

Mais le moyen darriver jusqu eux!

La nuit tait faite. La lune nouvelle, emporte dans lirradiation
solaire, avait disparu. Une profonde obscurit enveloppait lle
et la mer. Les nuages, lourds, entasss  lhorizon, ne laissaient
filtrer aucune lueur. Le vent tait tomb compltement avec le
crpuscule. Pas une feuille ne remuait aux arbres, pas une lame ne
murmurait sur la grve. Du navire on ne voyait rien, tous ses feux
taient condamns, et, sil tait encore en vue de lle, on ne
pouvait mme pas savoir quelle place il occupait.

Eh! Qui sait? dit alors Pencroff. Peut-tre ce damn btiment
aura-t-il fait route pendant la nuit, et ne le retrouverons-nous
plus au point du jour?

Comme une rponse faite  lobservation du marin, une vive lueur
fusa au large, et un coup de canon retentit.

Le navire tait toujours l, et il y avait des pices dartillerie
 bord.

Six secondes staient coules entre la lumire et le coup.

Donc, le brick tait environ  un mille un quart de la cte.

Et, en mme temps, on entendit un bruit de chanes qui couraient
en grinant  travers les cubiers.

Le navire venait de mouiller en vue de Granite-House!

CHAPITRE II

Il ny avait plus aucun doute  avoir sur les intentions des
pirates. Ils avaient jet lancre  une courte distance de lle,
et il tait vident que, le lendemain, au moyen de leurs canots,
ils comptaient accoster le rivage!

Cyrus Smith et ses compagnons taient prts  agir, mais, si
rsolus quils fussent, ils ne devaient pas oublier dtre
prudents. Peut-tre leur prsence pouvait-elle encore tre
dissimule, au cas o les pirates se contenteraient de dbarquer
sur le littoral sans remonter dans lintrieur de lle. Il se
pouvait, en effet, que ceux-ci neussent dautre projet que de
faire de leau  laiguade de la Mercy, et il ntait pas
impossible que le pont, jet  un mille et demi de lembouchure,
et les amnagements des chemines, chappassent  leurs regards.

Mais pourquoi ce pavillon arbor  la corne du brick?

Pourquoi ce coup de canon? Pure forfanterie sans doute,  moins
que ce ne ft lindice dune prise de possession! Cyrus Smith
savait maintenant que le navire tait formidablement arm. Or,
pour rpondre au canon des pirates, quavaient les colons de lle
Lincoln? Quelques fusils seulement.

Toutefois, fit observer Cyrus Smith, nous sommes ici dans une
situation inexpugnable. Lennemi ne saurait dcouvrir lorifice du
dversoir, maintenant quil est cach sous les roseaux et les
herbes, et, par consquent, il lui est impossible de pntrer dans
Granite-House.

-- Mais nos plantations, notre basse-cour, notre corral, tout
enfin, tout! scria Pencroff en frappant du pied. Ils peuvent
tout ravager, tout dtruire en quelques heures!

-- Tout, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, et nous navons aucun
moyen de les en empcher.

-- Sont-ils nombreux? Voil la question, dit alors le reporter.
Sils ne sont quune douzaine, nous saurons les arrter, mais
quarante, cinquante, plus peut-tre!...

-- Monsieur Smith, dit alors Ayrton, qui savana vers
lingnieur, voulez-vous maccorder une permission?

-- Laquelle, mon ami!

-- Celle daller jusquau navire pour y reconnatre la force de
son quipage.

-- Mais, Ayrton... rpondit en hsitant lingnieur, vous
risquerez votre vie...

-- Pourquoi pas, monsieur?

-- Cest plus que votre devoir, cela.

-- Jai plus que mon devoir  faire, rpondit Ayrton.

-- Vous iriez avec la pirogue jusquau btiment? demanda Gdon
Spilett.

-- Non, monsieur, mais jirai  la nage. La pirogue ne passerait
pas l o un homme peut se glisser entre deux eaux.

-- Savez-vous bien que le brick est  un mille un quart de la
cte? dit Harbert.

-- Je suis bon nageur, Monsieur Harbert.

-- Cest risquer votre vie, vous dis-je, reprit lingnieur.

-- Peu importe, rpondit Ayrton. Monsieur Smith, je vous demande
cela comme une grce. Cest peut-tre l un moyen de me relever 
mes propres yeux!

-- Allez, Ayrton, rpondit lingnieur, qui sentait bien quun
refus et profondment attrist lancien convict, redevenu honnte
homme.

-- Je vous accompagnerai, dit Pencroff.

-- Vous vous dfiez de moi! rpondit vivement Ayrton.

Puis, plus humblement:

Hlas!

-- Non! Non! Reprit avec animation Cyrus Smith, non, Ayrton!
Pencroff ne se dfie pas de vous! Vous avez mal interprt ses
paroles.

-- En effet, rpondit le marin, je propose  Ayrton de
laccompagner jusqu llot seulement. Il se peut, quoique cela
soit peu probable, que lun de ces coquins ait dbarqu, et deux
hommes ne seront pas de trop, dans ce cas, pour lempcher de
donner lveil. Jattendrai Ayrton sur llot, et il ira seul au
navire, puisquil a propos de le faire.

Les choses ainsi convenues, Ayrton fit ses prparatifs de dpart.
Son projet tait audacieux, mais il pouvait russir, grce 
lobscurit de la nuit. Une fois arriv au btiment, Ayrton,
accroch, soit aux sous-barbes, soit aux cadnes des haubans,
pourrait reconnatre le nombre et peut-tre surprendre les
intentions des convicts.

Ayrton et Pencroff, suivis de leurs compagnons, descendirent sur
le rivage. Ayrton se dshabilla et se frotta de graisse, de
manire  moins souffrir de la temprature de leau, qui tait
encore froide.

Il se pouvait, en effet, quil ft oblig dy demeurer durant
plusieurs heures.

Pencroff et Nab, pendant ce temps, taient alls chercher la
pirogue, amarre quelques centaines de pas plus haut, sur la berge
de la Mercy, et, quand ils revinrent, Ayrton tait prt  partir.
Une couverture fut jete sur les paules dAyrton, et les colons
vinrent lui serrer la main.

Ayrton sembarqua dans la pirogue avec Pencroff.

Il tait dix heures et demie du soir, quand tous deux disparurent
dans lobscurit. Leurs compagnons revinrent les attendre aux
chemines.

Le canal fut aisment travers, et la pirogue vint accoster le
rivage oppos de llot. Cela fut fait non sans quelque
prcaution, au cas o des pirates eussent rd en cet endroit.
Mais, aprs observation, il parut certain que llot tait dsert.
Donc, Ayrton, suivi de Pencroff, le traversa dun pas rapide,
effarouchant les oiseaux nichs dans les trous de roche; puis,
sans hsiter, il se jeta  la mer et nagea sans bruit dans la
direction du navire, dont quelques lumires, allumes depuis peu,
indiquaient alors la situation exacte.

Quant  Pencroff, il se blottit dans une anfractuosit du rivage
et il attendit le retour de son compagnon.

Cependant, Ayrton nageait dun bras vigoureux et glissait 
travers la nappe deau sans y produire mme le plus lger
frmissement. Sa tte sortait  peine, et ses yeux taient fixs
sur la masse sombre du brick, dont les feux se refltaient dans la
mer.

Il ne pensait quau devoir quil avait promis daccomplir, et ne
songeait mme pas aux dangers quil courait, non seulement  bord
du navire, mais encore dans ces parages que les requins
frquentaient souvent. Le courant le portait, et il sloignait
rapidement de la cte. Une demi-heure aprs, Ayrton, sans avoir
t aperu ni entendu, filait entre deux eaux, accostait le navire
et saccrochait dune main aux sous-barbes de beaupr. Il respira
alors, et, se haussant sur les chanes, il parvint  atteindre
lextrmit de la guibre. L schaient quelques culottes de
matelot.

Il en passa une. Puis, stant fix solidement, il couta.

On ne dormait pas  bord du brick. Au contraire. On discutait, on
chantait, on riait. Et voici les propos, accompagns de jurons,
qui frapprent principalement Ayrton:

Bonne acquisition que notre brick!

-- Il marche bien, le speedy! Il mrite son nom!

-- Toute la marine de Norfolk peut se mettre  ses trousses! Cours
aprs!

-- Hurrah pour son commandant!

-- Hurrah pour Bob Harvey!

Ce quAyrton prouva lorsquil entendit ce fragment de
conversation, on le comprendra, quand on saura que, dans ce Bob
Harvey, il venait de reconnatre un de ses anciens compagnons
dAustralie, un marin audacieux, qui avait repris la suite de ses
criminels projets. Bob Harvey stait empar, sur les parages de
lle Norfolk, de ce brick, qui tait charg darmes, de
munitions, dustensiles et outils de toutes sortes, destins 
lune des sandwich. Toute sa bande avait pass  bord, et, pirates
aprs avoir t convicts, ces misrables cumaient le Pacifique,
dtruisant les navires, massacrant les quipages, plus froces que
les malais eux-mmes!

Ces convicts parlaient  haute voix, ils racontaient leurs
prouesses en buvant outre mesure, et voici ce quAyrton put
comprendre:

Lquipage actuel du speedy se composait uniquement de prisonniers
anglais, chapps de Norfolk.

Or, voici ce quest Norfolk.

Par 292 de latitude sud et 16542 de longitude est, dans lest de
lAustralie, se trouve une petite le de six lieues de tour, que
le mont Pitt domine  une hauteur de onze cents pieds au-dessus du
niveau de la mer. Cest lle Norfolk, devenue le sige dun
tablissement, o sont parqus les plus intraitables condamns des
pnitenciers anglais. Ils sont l cinq cents, soumis  une
discipline de fer, sous le coup de punitions terribles, gards par
cent cinquante soldats et cent cinquante employs sous les ordres
dun gouverneur. Il serait difficile dimaginer une pire runion
de sclrats. Quelquefois, -- quoique cela soit rare, -- malgr
lexcessive surveillance dont ils sont lobjet, plusieurs
parviennent  schapper, en semparant de navires quils
surprennent et ils courent alors les archipels polynsiens.

Ainsi avait fait ce Bob Harvey et ses compagnons.

Ainsi avait voulu faire autrefois Ayrton. Bob Harvey stait
empar du brick le speedy, mouill en vue de lle Norfolk;
lquipage avait t massacr, et, depuis un an, ce navire, devenu
btiment de pirates, battait les mers du Pacifique, sous le
commandement dHarvey, autrefois capitaine au long cours,
maintenant cumeur de mers, et que connaissait bien Ayrton!

Les convicts taient, pour la plupart, runis dans la dunette, 
larrire du navire, mais quelques-uns, tendus sur le pont,
causaient  haute voix.

La conversation continuant toujours au milieu des cris et des
libations, Ayrton apprit que le hasard seul avait amen le speedy
en vue de lle Lincoln.

Bob Harvey ny avait jamais encore mis le pied, mais, ainsi que
lavait pressenti Cyrus Smith, trouvant sur sa route cette terre
inconnue, dont aucune carte nindiquait la situation, il avait
form le projet de la visiter, et, au besoin, si elle lui
convenait, den faire le port dattache du brick.

Quant au pavillon noir arbor  la corne du speedy et au coup de
canon qui avait t tir,  lexemple des navires de guerre au
moment o ils amnent leurs couleurs, pure forfanterie de pirates.

Ce ntait point un signal, et aucune communication nexistait
encore entre les vads de Norfolk et lle Lincoln.

Le domaine des colons tait donc menac dun immense danger.
videmment, lle, avec son aiguade facile, son petit port, ses
ressources de toutes sortes si bien mises en valeur par les
colons, ses profondeurs caches de Granite-House, ne pouvait que
convenir aux convicts; entre leurs mains, elle deviendrait un
excellent lieu de refuge, et, par cela mme quelle tait
inconnue, elle leur assurerait, pour longtemps peut-tre,
limpunit avec la scurit.

videmment aussi, la vie des colons ne serait pas respecte, et le
premier soin de Bob Harvey et de ses complices serait de les
massacrer sans merci.

Cyrus Smith et les siens navaient donc pas mme la ressource de
fuir, de se cacher dans lle, puisque les convicts comptaient y
rsider, et puisque, au cas o le speedy partirait pour une
expdition, il tait probable que quelques hommes de lquipage
resteraient  terre, afin de sy tablir. Donc, il fallait
combattre, il fallait dtruire jusquau dernier ces misrables,
indignes de piti, et contre lesquels tout moyen serait bon.

Voil ce que pensa Ayrton, et il savait bien que Cyrus Smith
partagerait sa manire de voir.

Mais la rsistance, et en dernier lieu la victoire, taient-elles
possibles? Cela dpendait de larmement du brick et du nombre
dhommes qui le montaient. Cest ce quAyrton rsolut de
reconnatre  tout prix, et comme, une heure aprs son arrive,
les vocifrations avaient commenc  se calmer, et que bon nombre
des convicts taient dj plongs dans le sommeil de livresse,
Ayrton nhsita pas  saventurer sur le pont du speedy, que les
falots teints laissaient alors dans une obscurit profonde.

Il se hissa donc sur la guibre, et, par le beaupr, il arriva au
gaillard davant du brick. Se glissant alors entre les convicts
tendus  et l, il fit le tour du btiment, et il reconnut que
le speedy

tait arm de quatre canons, qui devaient lancer des boulets de
huit  dix livres. Il vrifia mme, en les touchant, que ces
canons se chargeaient par la culasse. Ctaient donc des pices
modernes, dun emploi facile et dun effet terrible.

Quant aux hommes couchs sur le pont, ils devaient tre au nombre
de dix environ, mais il tait supposable que dautres, plus
nombreux, dormaient  lintrieur du brick. Et dailleurs, en les
coutant, Ayrton avait cru comprendre quils taient une
cinquantaine  bord. Ctait beaucoup pour les six colons de lle
Lincoln! Mais enfin, grce au dvouement dAyrton, Cyrus Smith ne
serait pas surpris, il connatrait la force de ses adversaires et
il prendrait ses dispositions en consquence.

Il ne restait donc plus  Ayrton qu revenir rendre compte  ses
compagnons de la mission dont il stait charg, et il se prpara
 regagner lavant du brick, afin de se glisser jusqu la mer.

Mais,  cet homme qui voulait -- il lavait dit -- faire plus que
son devoir, il vint alors une pense hroque. Ctait sacrifier
sa vie, mais il sauverait lle et les colons. Cyrus Smith ne
pourrait videmment pas rsister  cinquante bandits, arms de
toutes pices, qui, soit en pntrant de vive force dans Granite-
House, soit en y affamant les assigs, auraient raison deux. Et
alors il se reprsenta ses sauveurs, ceux qui avaient refait de
lui un homme et un honnte homme, ceux auxquels il devait tout,
tus sans piti, leurs travaux anantis, leur le change en un
repaire de pirates! Il se dit quil tait, en somme, lui, Ayrton,
la cause premire de tant de dsastres, puisque son ancien
compagnon, Bob Harvey, navait fait que raliser ses propres
projets, et un sentiment dhorreur sempara de tout son tre. Et
alors il fut pris de cette irrsistible envie de faire sauter le
brick, et avec lui tous ceux quil portait. Ayrton prirait dans
lexplosion, mais il ferait son devoir.

Ayrton nhsita pas. Gagner la soute aux poudres, qui est toujours
situe  larrire dun btiment, ctait facile. La poudre ne
devait pas manquer  un navire qui faisait un pareil mtier, et il
suffirait dune tincelle pour lanantir en un instant.

Ayrton saffala avec prcaution dans lentre-pont, jonch de
nombreux dormeurs, que livresse, plus que le sommeil, tenait
appesantis. Un falot tait allum au pied du grand mt, autour
duquel tait appendu un rtelier garni darmes  feu de toutes
sortes.

Ayrton dtacha du rtelier un revolver et sassura quil tait
charg et amorc. Il ne lui en fallait pas plus pour accomplir
loeuvre de destruction.

Il se glissa donc vers larrire, de manire  arriver sous la
dunette du brick, o devait tre la soute.

Cependant, sur cet entre-pont qui tait presque obscur, il tait
difficile de ramper sans heurter quelque convict insuffisamment
endormi. De l des jurons et des coups. Ayrton fut, plus dune
fois, forc de suspendre sa marche. Mais, enfin, il arriva  la
cloison fermant le compartiment darrire, et il trouva la porte
qui devait souvrir sur la soute mme.

Ayrton, rduit  la forcer, se mit  loeuvre.

Ctait une besogne difficile  accomplir sans bruit, car il
sagissait de briser un cadenas. Mais sous la main vigoureuse
dAyrton, le cadenas sauta et la porte fut ouverte... en ce
moment, un bras sappuya sur lpaule dAyrton.

Que fais-tu l? demanda dune voix dure un homme de haute
taille, qui, se dressant dans lombre, porta brusquement  la
figure dAyrton la lumire dune lanterne.

Ayrton se rejeta en arrire. Dans un rapide clat de la lanterne,
il avait reconnu son ancien complice, Bob Harvey, mais il ne
pouvait ltre de celui-ci, qui devait croire Ayrton mort depuis
longtemps.

Que fais-tu l? dit Bob Harvey, en saisissant Ayrton par la
ceinture de son pantalon.

Mais Ayrton, sans rpondre, repoussa vigoureusement le chef des
convicts et chercha  slancer dans la soute. Un coup de revolver
au milieu de ces tonneaux de poudre, et tout et t fini!...

 moi, garons! stait cri Bob Harvey. Deux ou trois pirates,
rveills  sa voix, staient relevs, et, se jetant sur Ayrton,
ils essayrent de le terrasser. Le vigoureux Ayrton se dbarrassa
de leurs treintes. Deux coups de son revolver retentirent, et
deux convicts tombrent; mais un coup de couteau quil ne put
parer lui entailla les chairs de lpaule.

Ayrton comprit bien quil ne pouvait plus excuter son projet. Bob
Harvey avait referm la porte de la soute, et il se faisait dans
lentre-pont un mouvement qui indiquait un rveil gnral des
pirates.

Il fallait quAyrton se rservt pour combattre aux cts de Cyrus
Smith. Il ne lui restait plus qu fuir!

Mais la fuite tait-elle encore possible? Ctait douteux,
quoiquAyrton ft rsolu  tout tenter pour rejoindre ses
compagnons.

Quatre coups lui restaient  tirer. Deux clatrent alors, dont
lun, dirig sur Bob Harvey, ne latteignit pas, du moins
grivement, et Ayrton, profitant dun mouvement de recul de ses
adversaires, se prcipita vers lchelle du capot, de manire 
gagner le pont du brick. En passant devant le falot, il le brisa
dun coup de crosse, et une obscurit profonde se fit, qui devait
favoriser sa fuite. Deux ou trois pirates, rveills par le bruit,
descendaient lchelle en ce moment. Un cinquime coup du revolver
dAyrton en jeta un en bas des marches, et les autres
seffacrent, ne comprenant rien  ce qui se passait. Ayrton, en
deux bonds, fut sur le pont du brick, et trois secondes plus tard,
aprs avoir dcharg une dernire fois son revolver  la face dun
pirate qui venait de le saisir par le cou, il enjambait les
bastingages et se prcipitait  la mer.

Ayrton navait pas fait six brasses que les balles crpitaient
autour de lui comme une grle. Quelles durent tre les motions de
Pencroff, abrit sous une roche de llot, celles de Cyrus Smith,
du reporter, dHarbert, de Nab, blottis dans les chemines, quand
ils entendirent ces dtonations clater  bord du brick. Ils
staient lancs sur la grve, et, leurs fusils pauls, ils se
tenaient prts  repousser toute agression.

Pour eux, il ny avait pas de doute possible!

Ayrton, surpris par les pirates, avait t massacr par eux, et
peut-tre ces misrables allaient-ils profiter de la nuit pour
oprer une descente sur lle! Une demi-heure se passa au milieu
de transes mortelles. Toutefois, les dtonations avaient cess, et
ni Ayrton ni Pencroff ne reparaissaient. Llot tait-il donc
envahi? Ne fallait-il pas courir au secours dAyrton et de
Pencroff? Mais comment?

La mer, haute en ce moment, rendait le canal infranchissable. La
pirogue ntait plus l! Que lon juge de lhorrible inquitude
qui sempara de Cyrus Smith et de ses compagnons!

Enfin, vers minuit et demi, une pirogue, portant deux hommes,
accosta la grve. Ctait Ayrton, lgrement bless  lpaule, et
Pencroff, sain et sauf, que leurs amis reurent  bras ouverts.
Aussitt, tous se rfugirent aux chemines. L, Ayrton raconta ce
qui stait pass et ne cacha point ce projet de faire sauter le
brick quil avait tent de mettre  excution.

Toutes les mains se tendirent vers Ayrton, qui ne dissimula pas
combien la situation tait grave.

Les pirates avaient lveil. Ils savaient que lle Lincoln tait
habite. Ils ny descendraient quen nombre et bien arms. Ils ne
respecteraient rien.

Si les colons tombaient entre leurs mains, ils navaient aucune
piti  attendre!

Eh bien! Nous saurons mourir! dit le reporter.

-- Rentrons et veillons, rpondit lingnieur.

-- Avons-nous quelque chance de nous en tirer, Monsieur Cyrus?
demanda le marin.

-- Oui, Pencroff.

-- Hum! Six contre cinquante!

-- Oui! Six!... sans compter...

-- Qui donc? demanda Pencroff.

Cyrus ne rpondit pas, mais il montra le ciel de la main.

CHAPITRE III

La nuit scoula sans incident. Les colons staient tenus sur le
qui-vive et navaient point abandonn le poste des chemines. Les
pirates, de leur ct, ne semblaient avoir fait aucune tentative
de dbarquement. Depuis que les derniers coups de fusil avaient
t tirs sur Ayrton, pas une dtonation, pas un bruit mme
navait dcel la prsence du brick sur les atterrages de lle. 
la rigueur, on aurait pu croire quil avait lev lancre, pensant
avoir affaire  trop forte partie, et quil stait loign de ces
parages.

Mais il nen tait rien, et, quand laube commena  paratre, les
colons purent entrevoir dans les brumes du matin une masse
confuse. Ctait le speedy.

Voici, mes amis, dit alors lingnieur, les dispositions quil me
parat convenable de prendre, avant que ce brouillard soit
compltement lev. Il nous drobe aux yeux des pirates, et nous
pourrons agir sans veiller leur attention. Ce quil importe,
surtout, de laisser croire aux convicts, cest que les habitants
de lle sont nombreux et, par consquent, capables de leur
rsister. Je vous propose donc de nous diviser en trois groupes
qui se posteront, le premier aux chemines mmes, le second 
lembouchure de la Mercy. Quant au troisime, je crois quil
serait bon de le placer sur llot, afin dempcher ou de
retarder, au moins, toute tentative de dbarquement. Nous avons 
notre usage deux carabines et quatre fusils. Chacun de nous sera
donc arm, et, comme nous sommes amplement fournis de poudre et de
balles, nous npargnerons pas nos coups. Nous navons rien 
craindre des fusils, ni mme des canons du brick. Que pourraient-
ils contre ces roches? Et, comme nous ne tirerons pas des fentres
de Granite-House, les pirates nauront pas lide denvoyer l des
obus qui pourraient causer dirrparables dommages. Ce qui est 
redouter, cest la ncessit den venir aux mains, puisque les
convicts ont le nombre pour eux. Cest donc  tout dbarquement
quil faut tenter de sopposer, mais sans se dcouvrir. Donc,
nconomisons pas les munitions. Tirons souvent, mais tirons
juste. Chacun de nous a huit ou dix ennemis  tuer, et il faut
quil les tue!

Cyrus Smith avait chiffr nettement la situation, tout en parlant
de la voix la plus calme, comme sil se ft agi de travaux 
diriger et non dune bataille  rgler. Ses compagnons
approuvrent ces dispositions sans mme prononcer une parole. Il
ne sagissait plus pour chacun que de prendre son poste avant que
la brume se ft compltement dissipe.

Nab et Pencroff remontrent aussitt  Granite-House et en
rapportrent des munitions suffisantes. Gdon Spilett et Ayrton,
tous deux trs bons tireurs, furent arms des deux carabines de
prcision, qui portaient  prs dun mille de distance. Les quatre
autres fusils furent rpartis entre Cyrus Smith, Nab, Pencroff et
Harbert.

Voici comment les postes furent composs.

Cyrus Smith et Harbert restrent embusqus aux chemines, et ils
commandaient ainsi la grve, au pied de Granite-House, sur un
assez large rayon.

Gdon Spilett et Nab allrent se blottir au milieu des roches, 
lembouchure de la Mercy, -- dont le pont ainsi que les ponceaux
avaient t relevs, -- de manire  empcher tout passage en
canot et mme tout dbarquement sur la rive oppose.

Quant  Ayrton et  Pencroff, ils poussrent  leau la pirogue et
se disposrent  traverser le canal pour occuper sparment deux
postes sur llot. De cette faon, des coups de feu, clatant sur
quatre points diffrents, donneraient  penser aux convicts que
lle tait  la fois suffisamment peuple et svrement dfendue.
Au cas o un dbarquement seffectuerait sans quils pussent
lempcher, et mme sils se voyaient sur le point dtre tourns
par quelque embarcation du brick, Pencroff et Ayrton devaient
revenir avec la pirogue reprendre pied sur le littoral et se
porter vers lendroit le plus menac.

Avant daller occuper leur poste, les colons se serrrent une
dernire fois la main. Pencroff parvint  se rendre assez matre
de lui pour comprimer son motion quand il embrassa Harbert, son
enfant!... et ils se sparrent. Quelques instants aprs, Cyrus
Smith et Harbert dun ct, le reporter et Nab de lautre, avaient
disparu derrire les roches, et cinq minutes plus tard, Ayrton et
Pencroff, ayant heureusement travers le canal, dbarquaient sur
llot et se cachaient dans les anfractuosits de sa rive
orientale. Aucun deux navait pu tre vu, car eux-mmes encore
distinguaient  peine le brick dans le brouillard.

Il tait six heures et demie du matin.

Bientt, le brouillard se dchira peu  peu dans les couches
suprieures de lair, et la pomme des mts du brick sortit des
vapeurs. Pendant quelques instants encore, de grosses volutes
roulrent  la surface de la mer; puis, une brise se leva, qui
dissipa rapidement cet amas de brumes.

Le speedy apparut tout entier, mouill sur deux ancres, le cap au
nord, et prsentant  lle sa hanche de bbord. Ainsi que lavait
estim Cyrus Smith, il ntait pas  plus dun mille un quart du
rivage.

Le sinistre pavillon noir flottait  sa corne.

Lingnieur, avec sa lunette, put voir que les quatre canons
composant lartillerie du bord avaient t braqus sur lle. Ils
taient videmment prts  faire feu au premier signal.

Cependant, le speedy restait muet. On voyait une trentaine de
pirates aller et venir sur le pont. Quelques-uns taient monts
sur la dunette; deux autres, posts sur les barres du grand
perroquet et munis de longues-vues, observaient lle avec une
extrme attention.

Certainement, Bob Harvey et son quipage ne pouvaient que trs
difficilement se rendre compte de ce qui stait pass pendant la
nuit  bord du brick.

Cet homme,  demi nu, qui venait de forcer la porte de la soute
aux poudres et contre lequel ils avaient lutt, qui avait dcharg
son revolver six fois sur eux, qui avait tu un des leurs et
bless deux autres, cet homme avait-il chapp  leurs balles?
Avait-il pu regagner la cte  la nage? Do venait-il? Que
venait-il faire  bord? Son projet avait-il rellement t de
faire sauter le brick, ainsi que le pensait Bob Harvey? Tout cela
devait tre assez confus dans lesprit des convicts. Mais ce dont
ils ne pouvaient plus douter, cest que lle inconnue devant
laquelle le speedy avait jet lancre tait habite, et quil y
avait l, peut-tre, toute une colonie prte  la dfendre. Et
pourtant, personne ne se montrait, ni sur la grve, ni sur les
hauteurs. Le littoral paraissait tre absolument dsert. En tout
cas, il ny avait aucune trace dhabitation. Les habitants
avaient-ils donc fui vers lintrieur?

Voil ce que devait se demander le chef des pirates, et, sans
doute, en homme prudent, il cherchait  reconnatre les localits
avant dy engager sa bande.

Pendant une heure et demie, aucun indice dattaque ni de
dbarquement ne put tre surpris  bord du brick. Il tait vident
que Bob Harvey hsitait. Ses meilleures lunettes, sans doute, ne
lui avaient pas permis dapercevoir un seul des colons blottis
dans les roches. Il ntait mme pas probable que son attention
et t veille par ce voile de branches vertes et de lianes qui
dissimulait les fentres de Granite-House et tranchaient sur la
muraille nue. En effet, comment et-il imagin quune habitation
tait creuse,  cette hauteur, dans le massif granitique? Depuis
le cap griffe jusquaux caps mandibule, sur tout le primtre de
la baie de lunion, rien navait d lui apprendre que lle ft et
pt tre occupe.

 huit heures, cependant, les colons observrent un certain
mouvement qui se produisait  bord du speedy. On halait sur les
palans des porte-embarcations, et un canot tait mis  la mer.

Sept hommes y descendirent. Ils taient arms de fusils; lun
deux se mit  la barre, quatre aux avirons, et les deux autres,
accroupis  lavant, prts  tirer, examinaient lle. Leur but
tait, sans doute, doprer une premire reconnaissance, mais non
de dbarquer, car, dans ce dernier cas, ils seraient venus en plus
grand nombre.

Les pirates, juchs dans la mture jusquaux barres de perroquet,
avaient videmment pu voir quun lot couvrait la cte et quil en
tait spar par un canal large dun demi-mille environ.
Toutefois, il fut bientt constant pour Cyrus Smith, en observant
la direction suivie par le canot, quil ne chercherait pas tout
dabord  pntrer dans ce canal, mais quil accosterait llot,
mesure de prudence justifie, dailleurs.

Pencroff et Ayrton, cachs chacun de son ct dans dtroites
anfractuosits de roches, le virent venir directement sur eux, et
ils attendirent quil ft  bonne porte.

Le canot savanait avec une extrme prcaution.

Les rames ne plongeaient dans leau qu de longs intervalles. On
pouvait voir aussi que lun des convicts placs  lavant tenait
une ligne de sonde  la main et quil cherchait  reconnatre le
chenal creus par le courant de la Mercy. Cela indiquait chez Bob
Harvey lintention de rapprocher autant quil le pourrait son
brick de la cte. Une trentaine de pirates, disperss dans les
haubans, ne perdaient pas un des mouvements du canot et relevaient
certains amers qui devaient leur permettre datterrir sans danger.

Le canot ntait plus qu deux encablures de llot quand il
sarrta. Lhomme de barre, debout, cherchait le meilleur point
sur lequel il pt accoster. En un instant, deux coups de feu
clatrent. Une petite fume tourbillonna au-dessus des roches de
llot. Lhomme de barre et lhomme de sonde tombrent  la
renverse dans le canot. Les balles dAyrton et de Pencroff les
avaient frapps tous deux au mme instant.

Presque aussitt, une dtonation plus violente se fit entendre, un
clatant jet de vapeur fusa des flancs du brick, et un boulet,
frappant le haut des roches qui abritaient Ayrton et Pencroff, les
fit voler en clats, mais les deux tireurs navaient pas t
touchs.

Dhorribles imprcations staient chappes du canot, qui reprit
aussitt sa marche. Lhomme de barre fut immdiatement remplac
par un de ses camarades, et les avirons plongrent vivement dans
leau.

Toutefois, au lieu de retourner  bord, comme on et pu le croire,
le canot prolongea le rivage de llot, de manire  le tourner
par sa pointe sud. Les pirates faisaient force de rames afin de se
mettre hors de la porte des balles.

Ils savancrent ainsi jusqu cinq encablures de la partie
rentrante du littoral que terminait la pointe de lpave, et,
aprs lavoir contourne par une ligne semi-circulaire, toujours
protgs par les canons du brick, ils se dirigrent vers
lembouchure de la Mercy.

Leur vidente intention tait de pntrer ainsi dans le canal et
de prendre  revers les colons qui taient posts sur llot, de
manire que ceux-ci, quel que ft leur nombre, fussent placs
entre les feux du canot et les feux du brick, et se trouvassent
dans une position trs dsavantageuse. Un quart dheure se passa
ainsi, pendant que le canot avanait dans cette direction. Silence
absolu, calme complet dans lair et sur les eaux.

Pencroff et Ayrton, bien quils comprissent quils risquaient
dtre tourns, navaient point quitt leur poste, soit quils ne
voulussent pas encore se montrer aux assaillants et sexposer aux
canons du speedy, soit quils comptassent sur Nab et Gdon
Spilett, veillant  lembouchure de la rivire, et sur Cyrus Smith
et Harbert, embusqus dans les roches des chemines.

Vingt minutes aprs les premiers coups de feu, le canot tait par
le travers de la Mercy  moins de deux encablures. Comme le flot
commenait  monter avec sa violence habituelle, que provoquait
ltroitesse du pertuis, les convicts se sentirent entrans vers
la rivire, et ce ne fut qu force de rames quils se maintinrent
dans le milieu du canal. Mais, comme ils passaient  bonne porte
de lembouchure de la Mercy, deux balles les salurent au passage,
et deux des leurs furent encore couchs dans lembarcation.

Nab et Spilett navaient point manqu leur coup. Aussitt le brick
envoya un second boulet sur le poste que trahissait la fume des
armes  feu, mais sans autre rsultat que dcorner quelques
roches. En ce moment, le canot ne renfermait plus que trois hommes
valides. Pris par le courant, il fila dans le canal avec la
rapidit dune flche, passa devant Cyrus Smith et Harbert, qui,
ne le jugeant pas  bonne porte, restrent muets; puis, tournant
la pointe nord de llot avec les deux avirons qui lui restaient,
il se mit en mesure de regagner le brick.

Jusquici les colons navaient point  se plaindre.

La partie sengageait mal pour leurs adversaires. Ceux-ci
comptaient dj quatre hommes blesss grivement, morts peut-tre;
eux, au contraire, sans blessures, navaient pas perdu une balle.
Si les pirates continuaient  les attaquer de cette faon, sils
renouvelaient quelque tentative de descente au moyen du canot, ils
pouvaient tre dtruits un  un.

On comprend combien les dispositions prises par lingnieur
taient avantageuses. Les pirates pouvaient croire quils avaient
affaire  des adversaires nombreux et bien arms, dont ils ne
viendraient pas facilement  bout. Une demi-heure scoula avant
que le canot, qui avait  lutter contre le courant du large, et
ralli le speedy. Des cris pouvantables retentirent, quand il
revint  bord avec les blesss, et trois ou quatre coups de canon
furent tirs, qui ne pouvaient avoir aucun rsultat.

Mais alors dautres convicts, ivres de colre et peut-tre encore
des libations de la veille, se jetrent dans lembarcation au
nombre dune douzaine. Un second canot fut galement lanc  la
mer dans lequel huit hommes prirent place, et tandis que le
premier se dirigeait droit sur llot pour en dbusquer les
colons, le second manoeuvrait de manire  forcer lentre de la
Mercy.

La situation devenait videmment trs prilleuse pour Pencroff et
Ayrton, et ils comprirent quils devaient regagner la terre
franche.

Cependant, ils attendirent encore que le premier canot ft  bonne
porte, et deux balles, adroitement diriges, vinrent encore
apporter le dsordre dans son quipage. Puis, Pencroff et Ayrton,
abandonnant leur poste, non sans avoir essuy une dizaine de coups
de fusil, traversrent llot de toute la rapidit de leurs
jambes, se jetrent dans la pirogue, passrent le canal au moment
o le second canot en atteignait la pointe sud, et coururent se
blottir aux chemines; ils avaient  peine rejoint Cyrus Smith et
Harbert, que llot tait envahi et que les pirates de la premire
embarcation le parcouraient en tous sens.

Presque au mme instant, de nouvelles dtonations clataient au
poste de la Mercy, dont le second canot stait rapidement
rapproch. Deux, sur huit, des hommes qui le montaient, furent
mortellement frapps par Gdon Spilett et Nab, et lembarcation
elle-mme, irrsistiblement emporte sur les rcifs, sy brisa 
lembouchure de la Mercy.

Mais les six survivants, levant leurs armes au-dessus de leur
tte pour les prserver du contact de leau, parvinrent  prendre
pied sur la rive droite de la rivire. Puis, se voyant exposs de
trop prs au feu du poste, ils senfuirent  toutes jambes dans la
direction de la pointe de lpave, hors de la porte des balles.

La situation actuelle tait donc celle-ci: sur llot, douze
convicts dont plusieurs blesss, sans doute, mais ayant encore un
canot  leur disposition; sur lle, six dbarqus, mais qui
taient dans limpossibilit datteindre Granite-House, car ils ne
pouvaient traverser la rivire, dont les ponts taient relevs.

Cela va! Avait dit Pencroff en se prcipitant dans les chemines,
cela va, Monsieur Cyrus! Quen pensez-vous?

-- Je pense, rpondit lingnieur, que le combat va prendre une
nouvelle forme, car on ne peut pas supposer que ces convicts
soient assez inintelligents pour le continuer dans des conditions
aussi dfavorables pour eux!

-- Ils ne traverseront toujours pas le canal, dit le marin. Les
carabines dAyrton et de M Spilett sont l pour les en empcher.
Vous savez bien quelles portent  plus dun mille!

-- Sans doute, rpondit Harbert, mais que pourraient faire deux
carabines contre les canons du brick?

-- Eh! Le brick nest pas encore dans le canal, jimagine!
rpondit Pencroff.

-- Et sil y vient? dit Cyrus Smith.

-- Cest impossible, car il risquerait de sy chouer et de sy
perdre!

-- Cest possible, rpondit alors Ayrton. Les convicts peuvent
profiter de la mer haute pour entrer dans le canal, quitte 
schouer  mer basse, et alors, sous le feu de leurs canons, nos
postes ne seront plus tenables.

-- Par les mille diables denfer! scria Pencroff, il semble, en
vrit, que les gueux se prparent  lever lancre!

-- Peut-tre serons-nous forcs de nous rfugier dans Granite-
House? fit observer Harbert.

-- Attendons! rpondit Cyrus Smith.

-- Mais Nab et M Spilett?... dit Pencroff.

-- Ils sauront nous rejoindre en temps utile. Tenez-vous prt,
Ayrton. Cest votre carabine et celle de Spilett qui doivent
parler maintenant.

Ce ntait que trop vrai! Le speedy commenait  virer sur son
ancre et manifestait lintention de se rapprocher de llot. La
mer devait encore monter pendant une heure et demie, et, le
courant de flot tant dj cass, il serait facile au brick de
manoeuvrer. Mais, quant  entrer dans le canal, Pencroff,
contrairement  lopinion dAyrton, ne pouvait pas admettre quil
ost le tenter.

Pendant ce temps, les pirates qui occupaient llot staient peu
 peu reports vers le rivage oppos, et ils ntaient plus
spars de la terre que par le canal. Arms simplement de fusils,
ils ne pouvaient faire aucun mal aux colons, embusqus, soit aux
chemines, soit  lembouchure de la Mercy; mais, ne les sachant
pas munis de carabines  longue porte, ils ne croyaient pas, non
plus, tre exposs de leur personne. Ctait donc  dcouvert
quils arpentaient llot et en parcouraient la lisire.

Leur illusion fut de courte dure. Les carabines dAyrton et de
Gdon Spilett parlrent alors et dirent sans doute des choses
dsagrables  deux de ces convicts, car ils tombrent  la
renverse.

Ce fut une dbandade gnrale. Les dix autres ne prirent mme pas
le temps de ramasser leurs compagnons blesss ou morts, ils se
reportrent en toute hte sur lautre ct de llot, se jetrent
dans lembarcation qui les avait amens, et ils rallirent le bord
 force de rames.

Huit de moins! Stait cri Pencroff. Vraiment, on dirait que M
Spilett et Ayrton se donnent le mot pour oprer ensemble!

-- Messieurs, rpondit Ayrton en rechargeant sa carabine, voil
qui va devenir plus grave. Le brick appareille!

-- Lancre est  pic!... scria Pencroff.

-- Oui, et elle drape dj.

En effet, on entendait distinctement le cliquetis du linguet qui
frappait sur le guindeau,  mesure que virait lquipage du brick.
Le speedy tait dabord venu  lappel de son ancre; puis, quand
elle eut t arrache du fond, il commena  driver vers la
terre. Le vent soufflait du large; le grand foc et le petit hunier
furent hisss, et le navire se rapprocha peu  peu de terre. Des
deux postes de la Mercy et des chemines, on le regardait
manoeuvrer sans donner signe de vie, mais non sans une certaine
motion. Ce serait une situation terrible que celle des colons,
quand ils seraient exposs,  courte distance, au feu des canons
du brick, et sans tre en mesure dy rpondre utilement. Comment
alors pourraient-ils empcher les pirates de dbarquer?

Cyrus Smith sentait bien cela, et il se demandait ce quil tait
possible de faire. Avant peu, il serait appel  prendre une
dtermination. Mais laquelle?

Se renfermer dans Granite-House, sy laisser assiger, tenir
pendant des semaines, pendant des mois mme, puisque les vivres y
abondaient? Bien! Mais aprs? Les pirates nen seraient pas moins
matres de lle, quils ravageraient  leur guise, et, avec le
temps, ils finiraient par avoir raison des prisonniers de Granite-
House.

Cependant, une chance restait encore: ctait que Bob Harvey ne se
hasardt pas avec son navire dans le canal et quil se tnt en
dehors de llot. Un demi-mille le sparerait encore de la cte,
et,  cette distance, ses coups pourraient ne pas tre extrmement
nuisibles.

Jamais, rptait Pencroff, jamais ce Bob Harvey, puisquil est
bon marin, nentrera dans le canal! Il sait bien que ce serait
risquer le brick, pour peu que la mer devnt mauvaise! Et que
deviendrait-il sans son navire?

Cependant, le brick stait approch de llot, et on put voir
quil cherchait  en gagner lextrmit infrieure. La brise tait
lgre, et, comme le courant avait alors beaucoup perdu de sa
force, Bob Harvey tait absolument matre de manoeuvrer comme il
le voulait.

La route suivie prcdemment par les embarcations lui avait permis
de reconnatre le chenal, et il sy tait effrontment engag. Son
projet ntait que trop comprhensible: il voulait sembosser
devant les chemines et, de l, rpondre par des obus et des
boulets aux balles qui avaient jusqualors dcim son quipage.

Bientt le speedy atteignit la pointe de llot; il la tourna avec
aisance; la brigantine fut alors vente, et le brick, serrant le
vent, se trouva par le travers de la Mercy.

Les bandits! Ils y viennent! scria Pencroff.

En ce moment, Cyrus Smith, Ayrton, le marin et Harbert furent
rejoints par Nab et Gdon Spilett.

Le reporter et son compagnon avaient jug convenable dabandonner
le poste de la Mercy, do ils ne pouvaient plus rien faire contre
le navire, et ils avaient sagement agi. Mieux valait que les
colons fussent runis au moment o une action dcisive allait sans
doute sengager. Gdon Spilett et Nab taient arrivs en se
dfilant derrire les roches, mais non sans essuyer une grle de
balles qui ne les avait point atteints.

Spilett! Nab! Stait cri lingnieur. Vous ntes pas blesss?

-- Non! rpondit le reporter, quelques contusions seulement, par
ricochet! Mais ce damn brick entre dans le canal!

-- Oui! rpondit Pencroff, et, avant dix minutes, il aura mouill
devant Granite-House!

-- Avez-vous un projet, Cyrus? demanda le reporter.

-- Il faut nous rfugier dans Granite-House, pendant quil en est
temps encore et que les convicts ne peuvent nous voir.

-- Cest aussi mon avis, rpondit Gdon Spilett; mais une fois
renferms...

-- Nous prendrons conseil des circonstances, rpondit lingnieur.

-- En route donc, et dpchons! dit le reporter.

-- Vous ne voulez pas, Monsieur Cyrus, quAyrton et moi nous
restions ici? demanda le marin.

--  quoi bon, Pencroff? rpondit Cyrus Smith. Non. Ne nous
sparons pas!

Il ny avait pas un instant  perdre. Les colons quittrent les
chemines. Un petit retour de la courtine empchait quils ne
fussent vus du brick; mais deux ou trois dtonations et le fracas
des boulets sur les roches leur apprirent que le speedy ntait
plus qu courte distance.

Se prcipiter dans lascenseur, se hisser jusqu la porte de
Granite-House, o Top et Jup taient renferms depuis la veille,
slancer dans la grande salle, ce fut laffaire dun moment.

Il tait temps, car les colons,  travers les branchages,
aperurent le speedy entour de fume, qui filait dans le canal.
Ils durent mme se mettre de ct, car les dcharges taient
incessantes, et les boulets des quatre canons frappaient
aveuglment tant sur le poste de la Mercy, bien quil ne ft plus
occup, que sur les chemines. Les roches taient fracasses, et
des hurrahs accompagnaient chaque dtonation.

Cependant, on pouvait esprer que Granite-House serait pargn,
grce  la prcaution que Cyrus Smith avait prise den dissimuler
les fentres, quand un boulet, effleurant la baie de la porte,
pntra dans le couloir.

Maldiction! Nous sommes dcouverts? scria Pencroff.

Peut-tre les colons navaient-ils pas t vus, mais il tait
certain que Bob Harvey avait jug  propos denvoyer un projectile
 travers le feuillage suspect qui masquait cette portion de la
haute muraille.

Bientt mme, il redoubla ses coups, quand un autre boulet, ayant
fendu le rideau de feuillage, laissa voir une ouverture bante
dans le granit.

La situation des colons tait dsespre. Leur retraite tait
dcouverte. Ils ne pouvaient opposer dobstacle  ces projectiles,
ni prserver la pierre, dont les clats volaient en mitraille
autour deux.

Ils navaient plus qu se rfugier dans le couloir suprieur de
Granite-House et  abandonner leur demeure  toutes les
dvastations, quand un bruit sourd se fit entendre, qui fut suivi
de cris pouvantables!

Cyrus Smith et les siens se prcipitrent  une des fentres...

Le brick, irrsistiblement soulev sur une sorte de trombe
liquide, venait de souvrir en deux, et, en moins de dix secondes,
il tait englouti avec son criminel quipage!

CHAPITRE IV

Ils ont saut! scria Harbert.

-- Oui! Saut comme si Ayrton et mis le feu aux poudres! rpondit
Pencroff en se jetant dans lascenseur, en mme temps que Nab et
le jeune garon.

-- Mais que sest-il pass? demanda Gdon Spilett, encore
stupfait de ce dnouement inattendu.

-- Ah! Cette fois, nous saurons!... rpondit vivement lingnieur.

-- Que saurons-nous?...

-- Plus tard! Plus tard! Venez, Spilett. Limportant est que ces
pirates aient t extermins!

Et Cyrus Smith, entranant le reporter et Ayrton, rejoignit sur la
grve Pencroff, Nab et Harbert.

On ne voyait plus rien du brick, pas mme sa mture.

Aprs avoir t soulev par cette trombe, il stait couch sur le
ct et avait coul dans cette position, sans doute par suite de
quelque norme voie deau. Mais, comme le canal en cet endroit ne
mesurait pas plus de vingt pieds de profondeur, il tait certain
que les flancs du brick immerg reparatraient  mare basse.
Quelques paves flottaient  la surface de la mer.

On voyait toute une drome, consistant en mts et vergues de
rechange, des cages  poules avec leurs volatiles encore vivants,
des caisses et des barils qui, peu  peu, montaient  la surface,
aprs stre chapps par les panneaux; mais il ny avait en
drive aucun dbris, ni planches du pont, ni bordage de la coque,
-- ce qui rendait assez inexplicable lengloutissement subit du
speedy.

Cependant, les deux mts, qui avaient t briss  quelques pieds
au-dessus de ltambrai, aprs avoir rompu tais et haubans,
remontrent bientt sur les eaux du canal, avec leurs voiles, dont
les unes taient dployes et les autres serres. Mais il ne
fallait pas laisser au jusant le temps demporter toutes ces
richesses, et Ayrton et Pencroff se jetrent dans la pirogue avec
lintention damarrer toutes ces paves soit au littoral de lle,
soit au littoral de llot.

Mais au moment o ils allaient sembarquer, une rflexion de
Gdon Spilett les arrta.

Et les six convicts qui ont dbarqu sur la rive droite de la
Mercy? dit-il.

En effet, il ne fallait pas oublier que les six hommes dont le
canot stait bris sur les roches avaient pris pied  la pointe
de lpave.

On regarda dans cette direction. Aucun des fugitifs ntait
visible. Il tait probable que, aprs avoir vu le brick
sengloutir dans les eaux du canal, ils avaient pris la fuite 
lintrieur de lle.

Plus tard, nous nous occuperons deux, dit alors Cyrus Smith. Ils
peuvent encore tre dangereux, car ils sont arms, mais enfin, six
contre six, les chances sont gales. Allons donc au plus press.

Ayrton et Pencroff sembarqurent dans la pirogue et nagrent
vigoureusement vers les paves.

La mer tait tale alors, et trs haute, car la lune tait
nouvelle depuis deux jours. Une grande heure, au moins, devait
donc scouler avant que la coque du brick merget des eaux du
canal.

Ayrton et Pencroff eurent le temps damarrer les mts et les
espars au moyen de cordages, dont le bout fut port sur la grve
de Granite-House. L, les colons, runissant leurs efforts,
parvinrent  haler ces paves. Puis la pirogue ramassa tout ce qui
flottait, cages  poules, barils, caisses, qui furent
immdiatement transports aux chemines.

Quelques cadavres surnageaient aussi. Entre autres, Ayrton
reconnut celui de Bob Harvey, et il le montra  son compagnon, en
disant dune voix mue:

Ce que jai t, Pencroff!

-- Mais ce que vous ntes plus, brave Ayrton! rpondit le marin.

Il tait assez singulier que les corps qui surnageaient fussent en
si petit nombre. On en comptait cinq ou six  peine, que le jusant
commenait dj  emporter vers la pleine mer.

Trs probablement les convicts, surpris par lengloutissement,
navaient pas eu le temps de fuir, et le navire, stant couch
sur le ct, la plupart taient rests engags sous les
bastingages. Or, le reflux, qui allait entraner vers la haute mer
les cadavres de ces misrables, pargnerait aux colons la triste
besogne de les enterrer en quelque coin de leur le.

Pendant deux heures, Cyrus Smith et ses compagnons furent
uniquement occups  haler les espars sur le sable et  dverguer,
puis  mettre au sec les voiles, qui taient parfaitement
intactes. Ils causaient peu, tant le travail les absorbait, mais
que de penses leur traversaient lesprit! Ctait une fortune que
la possession de ce brick, ou plutt de tout ce quil renfermait.
En effet, un navire est comme un petit monde au complet, et le
matriel de la colonie allait saugmenter de bon nombre dobjets
utiles. Ce serait, en grand, lquivalent de la caisse trouve 
la pointe de lpave.

Et en outre, pensait Pencroff, pourquoi serait-il impossible de
renflouer ce brick? Sil na quune voie deau, cela se bouche,
une voie deau, et un navire de trois  quatre cents tonneaux,
cest un vrai navire auprs de notre Bonadventure! et lon va loin
avec cela! Et lon va o lon veut! Il faudra que M Cyrus, Ayrton
et moi, nous examinions laffaire! Elle en vaut la peine!

En effet, si le brick tait encore propre  naviguer, les chances
de rapatriement des colons de lle Lincoln allaient tre
singulirement accrues.

Mais, pour dcider cette importante question, il convenait
dattendre que la mer ft tout  fait basse, afin que la coque du
brick pt tre visite dans toutes ses parties.

Lorsque les paves eurent t mises en sret sur la grve, Cyrus
Smith et ses compagnons saccordrent quelques instants pour
djeuner. Ils mouraient littralement de faim. Heureusement,
loffice ntait pas loin, et Nab pouvait passer pour un matre-
coq expditif. On mangea donc auprs des chemines, et, pendant ce
repas, on le pense bien, il ne fut question que de lvnement
inattendu qui avait si miraculeusement sauv la colonie.

Miraculeusement est le mot, rptait Pencroff, car il faut bien
avouer que ces coquins ont saut juste au moment convenable!
Granite-House commenait  devenir singulirement inhabitable!

-- Et imaginez-vous, Pencroff, demanda le reporter, comment cela
sest pass, et qui a pu provoquer cette explosion du brick?

-- Eh! Monsieur Spilett, rien de plus simple, rpondit Pencroff.
Un navire de pirates nest pas tenu comme un navire de guerre! Des
convicts ne sont pas des matelots! Il est certain que les soutes
du brick taient ouvertes, puisquon nous canonnait sans relche,
et il aura suffi dun imprudent ou dun maladroit pour faire
sauter la machine!

-- Monsieur Cyrus, dit Harbert, ce qui mtonne, cest que cette
explosion nait pas produit plus deffet. La dtonation na pas
t forte, et, en somme, il y a peu de dbris et de bordages
arrachs. Il semblerait que le navire a plutt coul que saut.

-- Cela ttonne, mon enfant? demanda lingnieur.

-- Oui, Monsieur Cyrus.

-- Et moi aussi, Harbert, rpondit lingnieur, cela mtonne;
mais quand nous visiterons la coque du brick, nous aurons sans
doute lexplication de ce fait.

-- Ah ! Monsieur Cyrus, dit Pencroff, vous nallez pas prtendre
que le speedy a tout simplement coul comme un btiment qui donne
contre un cueil?

-- Pourquoi pas? fit observer Nab, sil y a des roches dans le
canal?

-- Bon! Nab, rpondit Pencroff. Tu nas pas ouvert les yeux au bon
moment. Un instant avant de sengloutir, le brick, je lai
parfaitement vu, sest lev sur une norme lame, et il est
retomb en sabattant sur bbord. Or, sil navait fait que
toucher, il et coul tout tranquillement, comme un honnte navire
qui sen va par le fond.

-- Cest que prcisment ce ntait pas un honnte navire!
rpondit Nab.

-- Enfin, nous verrons bien, Pencroff, reprit lingnieur.

-- Nous verrons bien, ajouta le marin, mais je parierais ma tte
quil ny a pas de roches dans le canal. Voyons, Monsieur Cyrus,
de bon compte, est-ce que vous voudriez dire quil y a encore
quelque chose de merveilleux dans cet vnement?

Cyrus Smith ne rpondit pas.

En tout cas, dit Gdon Spilett, choc ou explosion, vous
conviendrez, Pencroff, que cela est arriv  point!

-- Oui!... oui!... rpondit le marin... mais ce nest pas la
question. Je demande  M Smith sil voit en tout ceci quelque
chose de surnaturel.

-- Je ne me prononce pas, Pencroff, dit lingnieur. Voil tout ce
que je puis vous rpondre.

Rponse qui ne satisfit aucunement Pencroff. Il tenait pour une
explosion, et il nen voulut pas dmordre. Jamais il ne
consentirait  admettre que dans ce canal, form dun lit de sable
fin, comme la grve elle-mme, et quil avait souvent travers 
mer basse, il y et un cueil ignor. Et dailleurs, au moment o
le brick sombrait, la mer tait haute, cest--dire quil avait
plus deau quil ne lui en fallait pour franchir, sans les
heurter, toutes roches qui neussent pas dcouvert  mer basse.
Donc, il ne pouvait y avoir eu choc. Donc, le navire navait pas
touch. Donc, il avait saut.

Et il faut convenir que le raisonnement du marin ne manquait pas
dune certaine justesse.

Vers une heure et demie, les colons sembarqurent dans la pirogue
et se rendirent sur le lieu dchouement. Il tait regrettable que
les deux embarcations du brick neussent pu tre sauves; mais
lune, on le sait, avait t brise  lembouchure de la Mercy et
tait absolument hors dusage; lautre avait disparu dans
lengloutissement du brick, et, sans doute crase par lui,
navait pas reparu.

 ce moment, la coque du speedy commenait  se montrer au-dessus
des eaux. Le brick tait plus que couch sur le flanc, car, aprs
avoir rompu ses mts sous le poids de son lest dplac par la
chute, il se tenait presque la quille en lair. Il avait t
vritablement retourn par linexplicable mais effroyable action
sous-marine, qui stait en mme temps manifeste par le
dplacement dune norme trombe deau.

Les colons firent le tour de la coque, et,  mesure que la mer
baissait, ils purent reconnatre, sinon la cause qui avait
provoqu la catastrophe, du moins leffet produit. Sur lavant,
des deux cts de la quille, sept ou huit pieds avant la naissance
de ltrave, les flancs du brick taient effroyablement dchirs
sur une longueur de vingt pieds au moins. L souvraient deux
larges voies deau quil et t impossible daveugler. Non
seulement le doublage de cuivre et le bordage avaient disparu,
rduits en poussire sans doute, mais encore de la membrure mme,
des chevilles de fer et des gournables qui la liaient, il ny
avait plus trace. Tout le long de la coque, jusquaux faons
darrire, les virures, dchiquetes, ne tenaient plus. La fausse
quille avait t spare avec une violence inexplicable, et la
quille elle-mme, arrache de la carlingue en plusieurs points,
tait rompue sur toute sa longueur.

Mille diables! scria Pencroff. Voil un navire quil sera
difficile de renflouer!

-- Ce sera mme impossible, dit Ayrton.

-- En tout cas, fit observer Gdon Spilett au marin, lexplosion,
sil y a eu explosion, a produit l de singuliers effets! Elle a
crev la coque du navire dans ses parties infrieures, au lieu
den faire sauter le pont et les oeuvres mortes! Ces larges
ouvertures paraissent avoir plutt t faites par le choc dun
cueil que par lexplosion dune soute!

-- Il ny a pas dcueil dans le canal! rpliqua le marin.
Jadmets tout ce que vous voudrez, except le choc dune roche!

-- Tchons de pntrer  lintrieur du brick, dit lingnieur.
Peut-tre saurons-nous  quoi nous en tenir sur la cause de sa
destruction.

Ctait le meilleur parti  prendre, et il convenait, dailleurs,
dinventorier toutes les richesses contenues  bord, et de tout
disposer pour leur sauvetage.

Laccs  lintrieur du brick tait facile alors.

Leau baissait toujours, et le dessous du pont, devenu maintenant
le dessus par le renversement de la coque, tait praticable. Le
lest, compos de lourdes gueuses de fonte, lavait dfonc en
plusieurs endroits. On entendait la mer qui bruissait, en
scoulant par les fissures de la coque.

Cyrus Smith et ses compagnons, la hache  la main, savancrent
sur le pont  demi bris. Des caisses de toutes sortes
lencombraient, et, comme elles navaient sjourn dans leau que
pendant un temps trs limit, peut-tre leur contenu ntait-il
pas avari.

On soccupa donc de mettre toute cette cargaison en lieu sr.
Leau ne devait pas revenir avant quelques heures, et ces quelques
heures furent utilises de la manire la plus profitable. Ayrton
et Pencroff avaient frapp,  louverture pratique dans la coque,
un palan qui servait  hisser les barils et les caisses. La
pirogue les recevait et les transportait immdiatement sur la
plage. On prenait tout, indistinctement, quitte  faire plus tard
un triage de ces objets. En tout cas, ce que les colons purent
dabord constater avec une extrme satisfaction, cest que le
brick possdait une cargaison trs varie, un assortiment
darticles de toutes sortes, ustensiles, produits manufacturs,
outils, tels que chargent les btiments qui font le grand cabotage
de la Polynsie. Il tait probable que lon trouverait l un peu
de tout, et on conviendra que ctait prcisment ce quil fallait
 la colonie de lle Lincoln.

Toutefois, -- et Cyrus Smith lobservait dans un tonnement
silencieux, -- non seulement la coque du brick, ainsi quil a t
dit, avait normment souffert du choc quelconque qui avait
dtermin la catastrophe, mais lamnagement tait dvast,
surtout vers lavant. Cloisons et pontilles taient brises comme
si quelque formidable obus et clat  lintrieur du brick. Les
colons purent aller facilement de lavant  larrire, aprs avoir
dplac les caisses qui taient extraites au fur et  mesure. Ce
ntaient point de lourds ballots, dont le dplacement et t
difficile, mais de simples colis, dont larrimage, dailleurs,
ntait plus reconnaissable.

Les colons parvinrent alors jusqu larrire du brick, dans cette
partie que surmontait autrefois la dunette. Ctait l que,
suivant lindication dAyrton, il fallait chercher la soute aux
poudres. Cyrus Smith pensant quelle navait pas fait explosion,
il tait possible que quelques barils pussent tre sauvs, et que
la poudre, qui est ordinairement enferme dans des enveloppes de
mtal, net pas souffert du contact de leau.

Ce fut, en effet, ce qui tait arriv. On trouva, au milieu dune
grande quantit de projectiles, une vingtaine de barils, dont
lintrieur tait garni de cuivre, et qui furent extraits avec
prcaution.

Pencroff se convainquit par ses propres yeux que la destruction du
speedy ne pouvait tre attribue  une explosion. La portion de la
coque dans laquelle se trouvait situe la soute tait prcisment
celle qui avait le moins souffert.

Possible! rpondit lentt marin, mais, quant  une roche, il
ny a pas de roche dans le canal!

-- Alors, que sest-il pass? demanda Harbert.

-- Je nen sais rien, rpondit Pencroff, Monsieur Cyrus nen sait
rien, et personne nen sait et nen saura jamais rien!

Pendant ces diverses recherches, plusieurs heures staient
coules, et le flot commenait  se faire sentir. Il fallut
suspendre les travaux de sauvetage.

Du reste, il ny avait pas  craindre que la carcasse du brick ft
entrane par la mer, car elle tait dj enlise, et aussi
solidement fixe que si elle et t affourche sur ses ancres.

On pouvait donc sans inconvnient attendre le prochain jusant pour
reprendre les oprations. Mais, quant au btiment lui-mme, il
tait bien condamn, et il faudrait mme se hter de sauver les
dbris de la coque, car elle ne tarderait pas  disparatre dans
les sables mouvants du canal.

Il tait cinq heures du soir. La journe avait t rude pour les
travailleurs. Ils mangrent de grand apptit, et, quelles que
fussent leurs fatigues, ils ne rsistrent pas, aprs leur dner,
au dsir de visiter les caisses dont se composait la cargaison du
speedy.

La plupart contenaient des vtements confectionns, qui, on le
pense, furent bien reus. Il y avait l de quoi vtir toute une
colonie, du linge  tout usage, des chaussures  tous pieds.

Nous voil trop riches! scriait Pencroff. Mais quest-ce que
nous allons faire de tout cela?

Et,  chaque instant, clataient les hurrahs du joyeux marin,
quand il reconnaissait des barils de tafia, des boucauts de tabac,
des armes  feu et des armes blanches, des balles de coton, des
instruments de labourage, des outils de charpentier, de menuisier,
de forgeron, des caisses de graines de toute espce, que leur
court sjour dans leau navait point altres. Ah! Deux ans
auparavant, comme ces choses seraient venues  point! Mais enfin,
mme maintenant que ces industrieux colons staient outills eux-
mmes, ces richesses trouveraient leur emploi.

La place ne manquait pas dans les magasins de Granite-House; mais,
ce jour-l, le temps fit dfaut, on ne put emmagasiner le tout. Il
ne fallait pourtant pas oublier que six survivants de lquipage
du speedy avaient pris pied sur lle, que ctaient
vraisemblablement des chenapans de premier ordre, et quil y avait
 se garder contre eux. Bien que le pont de la Mercy et que les
ponceaux fussent relevs, ces convicts nen taient pas 
sembarrasser dune rivire ou dun ruisseau, et, pousss par le
dsespoir, de tels coquins pouvaient tre redoutables.

On verrait plus tard quel parti il conviendrait de prendre  leur
gard; mais, en attendant, il fallait veiller sur les caisses et
colis entasss auprs des chemines, et cest  quoi les colons,
pendant la nuit, semployrent tour  tour.

La nuit se passa, cependant, sans que les convicts eussent tent
quelque agression. Matre Jup et Top, de garde au pied de Granite-
House, eussent vite fait de les signaler.

Les trois jours qui suivirent, 19, 20 et 21 octobre, furent
employs  sauver tout ce qui pouvait avoir une valeur ou une
utilit quelconque, soit dans la cargaison, soit dans le grement
du brick.  mer basse, on dmnageait la cale.  mer haute, on
emmagasinait les objets sauvs. Une grande partie du doublage en
cuivre put tre arrache de la coque, qui, chaque jour, senlisait
davantage. Mais, avant que les sables eussent englouti les objets
pesants qui avaient coul par le fond, Ayrton et Pencroff, ayant
plusieurs fois plong jusquau lit du canal, retrouvrent les
chanes et les ancres du brick, les gueuses de son lest, et
jusquaux quatre canons, qui, soulags au moyen de barriques
vides, purent tre amens  terre.

On voit que larsenal de la colonie avait non moins gagn au
sauvetage que les offices et les magasins de Granite-House.
Pencroff, toujours enthousiaste dans ses projets, parlait dj de
construire une batterie qui commanderait le canal et lembouchure
de la rivire. Avec quatre canons, il sengageait  empcher toute
flotte, si puissante quelle ft, de saventurer dans les eaux
de lle Lincoln! Sur ces entrefaites, alors quil ne restait plus
du brick quune carcasse sans utilit, le mauvais temps vint, qui
acheva de la dtruire. Cyrus Smith avait eu lintention de la
faire sauter afin den recueillir les dbris  la cte, mais un
gros vent de nord-est et une grosse mer lui permirent dconomiser
sa poudre. En effet, dans la nuit du 23 au 24, la coque du brick
fut entirement dmantibule, et une partie des paves schoua
sur la grve.

Quant aux papiers du bord, inutile de dire que, bien quil et
fouill minutieusement les armoires de la dunette, Cyrus Smith
nen trouva pas trace. Les pirates avaient videmment dtruit tout
ce qui concernait, soit le capitaine, soit larmateur du speedy,
et comme le nom de son port dattache ntait pas port au tableau
darrire, rien ne pouvait faire souponner sa nationalit.
Cependant,  certaines formes de son avant, Ayrton et Pencroff
avaient paru croire que ce brick devait tre de construction
anglaise.

Huit jours aprs la catastrophe, ou plutt aprs lheureux mais
inexplicable dnouement auquel la colonie devait son salut, on ne
voyait plus rien du navire, mme  mer basse. Ses dbris avaient
t disperss, et Granite-House tait riche de presque tout ce
quil avait contenu.

Cependant, le mystre qui cachait son trange destruction net
jamais t clairci, sans doute, si, le 30 novembre, Nab, rdant
sur la grve, net trouv un morceau dun pais cylindre de fer,
qui portait des traces dexplosion. Ce cylindre tait tordu et
dchir sur ses artes, comme sil et t soumis  laction dune
substance explosive.

Nab apporta ce morceau de mtal  son matre, qui tait alors
occup avec ses compagnons  latelier des chemines.

Cyrus Smith examina attentivement ce cylindre, puis, se tournant
vers Pencroff:

Vous persistez, mon ami, lui dit-il,  soutenir que le speedy na
pas pri par suite dun choc?

-- Oui, Monsieur Cyrus, rpondit le marin. Vous savez aussi bien
que moi quil ny a pas de roches dans le canal.

-- Mais sil avait heurt ce morceau de fer? dit lingnieur en
montrant le cylindre bris.

-- Quoi, ce bout de tuyau? scria Pencroff dun ton dincrdulit
complte.

-- Mes amis, reprit Cyrus Smith, vous rappelez-vous quavant de
sombrer, le brick sest lev au sommet dune vritable trombe
deau?

-- Oui, Monsieur Cyrus! rpondit Harbert.

-- Eh bien, voulez-vous savoir ce qui avait soulev cette trombe?
Cest ceci, dit lingnieur en montrant le tube bris.

-- Ceci? rpliqua Pencroff.

-- Oui! Ce cylindre est tout ce qui reste dune torpille!

-- Une torpille! scrirent les compagnons de lingnieur.

-- Et qui lavait mise l, cette torpille? demanda Pencroff, qui
ne voulait pas se rendre.

-- Tout ce que je puis vous dire, cest que ce nest pas moi!
rpondit Cyrus Smith, mais elle y tait, et vous avez pu juger de
son incomparable puissance!

CHAPITRE V

Ainsi donc, tout sexpliquait par lexplosion sous-marine de cette
torpille. Cyrus Smith, qui pendant la guerre de lunion avait eu
loccasion dexprimenter ces terribles engins de destruction, ne
pouvait sy tromper. Cest sous laction de ce cylindre, charg
dune substance explosive, nitroglycrine, picrate ou autre
matire de mme nature, que leau du canal stait souleve comme
une trombe, que le brick, foudroy dans ses fonds, avait coul
instantanment, et cest pourquoi il avait t impossible de le
renflouer, tant les dgts subis par sa coque avaient t
considrables.  une torpille qui et dtruit une frgate
cuirasse aussi facilement quune simple barque de pche, le
speedy navait pu rsister!

Oui! Tout sexpliquait, tout... except la prsence de cette
torpille dans les eaux du canal!

Mes amis, reprit alors Cyrus Smith, nous ne pouvons plus mettre
en doute la prsence dun tre mystrieux, dun naufrag comme
nous peut-tre, abandonn sur notre le, et je le dis, afin
quAyrton soit au courant de ce qui sest pass dtrange depuis
deux ans. Quel est ce bienfaisant inconnu dont lintervention, si
heureuse pour nous, sest manifeste en maintes circonstances? Je
ne puis limaginer. Quel intrt a-t-il  agir ainsi,  se cacher
aprs tant de services rendus? Je ne puis le comprendre. Mais ses
services nen sont pas moins rels, et de ceux que, seul, un homme
disposant dune puissance prodigieuse pouvait nous rendre. Ayrton
est son oblig comme nous, car si cest linconnu qui ma sauv
des flots aprs la chute du ballon, cest videmment lui qui a
crit le document, qui a mis cette bouteille sur la route du canal
et qui nous a fait connatre la situation de notre compagnon.
Jajouterai que cette caisse, si convenablement pourvue de tout ce
qui nous manquait, cest lui qui la conduite et choue  la
pointe de lpave; que ce feu plac sur les hauteurs de lle et
qui vous a permis dy atterrir, cest lui qui la allum; que ce
grain de plomb trouv dans le corps du pcari, cest lui qui la
tir; que cette torpille qui a dtruit le brick, cest lui qui la
immerge dans le canal; en un mot, que tout ces faits
inexplicables, dont nous ne pouvions nous rendre compte, cest 
cet tre mystrieux quils sont dus. Donc, quel quil soit,
naufrag ou exil sur cette le, nous serions ingrats, si nous
nous croyions dgags de toute reconnaissance envers lui. Nous
avons contract une dette, et jai lespoir que nous la payerons
un jour.

-- Vous avez raison de parler ainsi, mon cher Cyrus, rpondit
Gdon Spilett. Oui, il y a un tre, presque tout-puissant, cach
dans quelque partie de lle, et dont linfluence a t
singulirement utile pour notre colonie. Jajouterai que cet
inconnu me parat disposer de moyens daction qui tiendraient du
surnaturel, si dans les faits de la vie pratique le surnaturel
tait acceptable. Est-ce lui qui se met en communication secrte
avec nous par le puits de Granite-House, et a-t-il ainsi
connaissance de tous nos projets? Est-ce lui qui nous a tendu
cette bouteille, quand la pirogue a fait sa premire excursion en
mer? Est-ce lui qui a rejet Top des eaux du lac et donn la mort
au dugong? Est-ce lui, comme tout porte  le croire, qui vous a
sauv des flots, Cyrus, et cela dans des circonstances o tout
autre qui net t quun homme naurait pu agir? Si cest lui, il
possde donc une puissance qui le rend matre des lments.

Lobservation du reporter tait juste, et chacun le sentait bien.

Oui, rpondit Cyrus Smith, si lintervention dun tre humain
nest plus douteuse pour nous, je conviens quil a  sa
disposition des moyens daction en dehors de ceux dont lhumanit
dispose. L est encore un mystre, mais si nous dcouvrons
lhomme, le mystre se dcouvrira aussi. La question est donc
celle-ci: devons-nous respecter lincognito de cet tre gnreux
ou devons-nous tout faire pour arriver jusqu lui? Quelle est
votre opinion  cet gard?

-- Mon opinion, rpondit Pencroff, cest que, quel quil soit,
cest un brave homme, et il a mon estime!

-- Soit, reprit Cyrus Smith, mais cela nest pas rpondre,
Pencroff.

-- Mon matre, dit alors Nab, jai lide que nous pouvons
chercher tant que nous voudrons le monsieur dont il sagit, mais
que nous ne le dcouvrirons que quand il lui plaira.

-- Ce nest pas bte, ce que tu dis l, Nab, rpondit Pencroff.

-- Je suis de lavis de Nab, rpondit Gdon Spilett, mais ce
nest pas une raison pour ne point tenter laventure. Que nous
trouvions ou que nous ne trouvions pas cet tre mystrieux, nous
aurons, au moins, rempli notre devoir envers lui.

-- Et toi, mon enfant, donne-nous ton avis, dit lingnieur en se
retournant vers Harbert.

-- Ah! scria Harbert, dont le regard sanimait, je voudrais le
remercier, celui qui vous a sauv dabord et qui nous a sauvs
ensuite!

-- Pas dgot, mon garon, riposta Pencroff, et moi aussi, et
nous tous! Je ne suis pas curieux, mais je donnerais bien un de
mes yeux pour voir face  face ce particulier-l! Il me semble
quil doit tre beau, grand, fort, avec une belle barbe, des
cheveux comme des rayons, et quil doit tre couch sur des
nuages, une grosse boule  la main!

-- Eh mais, Pencroff, rpondit Gdon Spilett, cest le portrait
de Dieu le pre que vous nous faites l!

-- Possible, Monsieur Spilett, rpliqua le marin, mais cest ainsi
que je me le figure!

-- Et vous, Ayrton? demanda lingnieur.

-- Monsieur Smith, rpondit Ayrton, je ne puis gure vous donner
mon avis en cette circonstance. Ce que vous ferez sera bien fait.
Quand vous voudrez massocier  vos recherches, je serai prt 
vous suivre.

-- Je vous remercie, Ayrton, reprit Cyrus Smith, mais je voudrais
une rponse plus directe  la demande que je vous ai faite. Vous
tes notre compagnon; vous vous tes dj plusieurs fois dvou
pour nous, et, comme tous ici, vous devez tre consult quand il
sagit de prendre quelque dcision importante. Parlez donc.

-- Monsieur Smith, rpondit Ayrton, je pense que nous devons tout
faire pour retrouver ce bienfaiteur inconnu. Peut-tre est-il
seul? Peut-tre souffre-t-il? Peut-tre est-ce une existence 
renouveler? Moi aussi, vous lavez dit, jai une dette de
reconnaissance  lui payer. Cest lui, ce ne peut tre que lui qui
soit venu  lle Tabor, qui y ait trouv le misrable que vous
avez connu, qui vous ait fait savoir quil y avait l un
malheureux  sauver!... cest donc grce  lui que je suis
redevenu un homme. Non, je ne loublierai jamais!

-- Cest dcid, dit alors Cyrus Smith. Nous commencerons nos
recherches le plus tt possible. Nous ne laisserons pas une partie
de lle inexplore. Nous la fouillerons jusque dans ses plus
secrtes retraites, et que cet ami inconnu nous le pardonne en
faveur de notre intention!

Pendant quelques jours, les colons semployrent activement aux
travaux de la fenaison et de la moisson. Avant de mettre 
excution leur projet dexplorer les parties encore inconnues de
lle, ils voulaient que toute indispensable besogne ft acheve.
Ctait aussi lpoque  laquelle se rcoltaient les divers
lgumes provenant des plants de lle Tabor. Tout tait donc 
emmagasiner, et, heureusement, la place ne manquait pas  Granite-
House, o lon aurait pu engranger toutes les richesses de lle.
Les produits de la colonie taient l, mthodiquement rangs, et
en lieu sr, on peut le croire, autant  labri des btes que des
hommes. Nulle humidit ntait  craindre au milieu de cet pais
massif de granit.

Plusieurs des excavations naturelles situes dans le couloir
suprieur furent agrandies ou vides, soit au pic, soit  la
mine, et Granite-House devint aussi un entrept gnral renfermant
les approvisionnements, les munitions, les outils et ustensiles de
rechange, en un mot tout le matriel de la colonie.

Quant aux canons provenant du brick, ctaient de jolies pices en
acier fondu qui, sur les instances de Pencroff, furent hisss au
moyen de caliornes et de grues jusquau palier mme de Granite-
House; des embrasures furent mnages entre les fentres, et on
put bientt les voir allonger leur gueule luisante  travers la
paroi granitique. De cette hauteur, ces bouches  feu commandaient
vritablement toute la baie de lunion. Ctait comme un petit
Gibraltar, et tout navire qui se ft emboss au large de llot
et t invitablement expos au feu de cette batterie arienne.

Monsieur Cyrus, dit un jour Pencroff, -- ctait le 8 novembre, -
-  prsent que cet armement est termin, il faut pourtant bien
que nous essayions la porte de nos pices.

-- Croyez-vous que cela soit utile? rpondit lingnieur.

-- Cest plus quutile, cest ncessaire! Sans cela, comment
connatre la distance  laquelle nous pouvons envoyer un de ces
jolis boulets dont nous sommes approvisionns?

-- Essayons donc, Pencroff, rpondit lingnieur. Toutefois, je
pense que nous devons faire lexprience en employant non la
poudre ordinaire, dont je tiens  laisser lapprovisionnement
intact, mais le pyroxile, qui ne nous manquera jamais.

-- Ces canons-l pourront-ils supporter la dflagration du
pyroxile? demanda le reporter, qui ntait pas moins dsireux que
Pencroff dessayer lartillerie de Granite-House.

-- Je le crois. Dailleurs, ajouta lingnieur, nous agirons
prudemment.

Lingnieur avait lieu de penser que ces canons taient de
fabrication excellente, et il sy connaissait. Faits en acier
forg, et se chargeant par la culasse, ils devaient, par l mme,
pouvoir supporter une charge considrable, et par consquent avoir
une porte norme. En effet, au point de vue de leffet utile, la
trajectoire dcrite par le boulet doit tre aussi tendue que
possible, et cette tension ne peut sobtenir qu la condition que
le projectile soit anim dune trs grande vitesse initiale.

Or, dit Cyrus Smith  ses compagnons, la vitesse initiale est en
raison de la quantit de poudre utilise. Toute la question se
rduit, dans la fabrication des pices,  lemploi dun mtal
aussi rsistant que possible, et lacier est incontestablement
celui de tous les mtaux qui rsiste le mieux. Jai donc lieu de
penser que nos canons supporteront sans risque lexpansion des gaz
du pyroxile et donneront des rsultats excellents.

-- Nous en serons bien plus certains quand nous aurons essay!
rpondit Pencroff.

Il va sans dire que les quatre canons taient en parfait tat.
Depuis quils avaient t retirs de leau, le marin stait donn
la tche de les astiquer consciencieusement. Que dheures il avait
passes  les frotter,  les graisser,  les polir,  nettoyer le
mcanisme de lobturateur, le verrou, la vis de pression! Et
maintenant ces pices taient aussi brillantes que si elles
eussent t  bord dune frgate de la marine des tats-Unis.

Ce jour-l donc, en prsence de tout le personnel de la colonie,
matre Jup et Top compris, les quatre canons furent successivement
essays. On les chargea avec du pyroxile, en tenant compte de sa
puissance explosive, qui, on la dit, est quadruple de celle de la
poudre ordinaire; le projectile quils devaient lancer tait
cylindro-conique.

Pencroff, tenant la corde de ltoupille, tait prt  faire feu.
Sur un signe de Cyrus Smith, le coup partit. Le boulet, dirig sur
la mer, passa au-dessus de llot et alla se perdre au large, 
une distance quon ne put dailleurs apprcier avec exactitude.

Le second canon fut braqu sur les extrmes roches de la pointe de
lpave, et le projectile, frappant une pierre aigu  prs de
trois milles de Granite-House, la fit voler en clats.

Ctait Harbert qui avait braqu le canon et qui lavait tir, et
il fut tout fier de son coup dessai.

Il ny eut que Pencroff  en tre plus fier que lui! Un coup
pareil, dont lhonneur revenait  son cher enfant!

Le troisime projectile, lanc, cette fois, sur les dunes qui
formaient la cte suprieure de la baie de lunion, frappa le
sable  une distance dau moins quatre milles; puis, aprs avoir
ricoch, il se perdit en mer dans un nuage dcume.

Pour la quatrime pice, Cyrus Smith fora un peu la charge, afin
den essayer lextrme porte. Puis, chacun stant mis  lcart
pour le cas o elle aurait clat, ltoupille fut enflamme au
moyen dune longue corde. Une violente dtonation se fit entendre,
mais la pice avait rsist, et les colons, stant prcipits 
la fentre, purent voir le projectile corner les roches du cap
mandibule,  prs de cinq milles de Granite-House, et disparatre
dans le golfe du requin.

Eh bien, Monsieur Cyrus, scria Pencroff, dont les hurrahs
auraient pu rivaliser avec les dtonations produites, quest-ce
que vous dites de notre batterie? Tous les pirates du Pacifique
nont qu se prsenter devant Granite-House! Pas un ny
dbarquera maintenant sans notre permission!

-- Si vous men croyez, Pencroff, rpondit lingnieur, mieux vaut
nen pas faire lexprience.

--  propos, reprit le marin, et les six coquins qui rdent dans
lle, quest-ce que nous en ferons? Est-ce que nous les
laisserons courir nos forts, nos champs, nos prairies? Ce sont de
vrais jaguars, ces pirates-l, et il me semble que nous ne devons
pas hsiter  les traiter comme tels? Quen pensez-vous, Ayrton?
ajouta Pencroff en se retournant vers son compagnon.

Ayrton hsita dabord  rpondre, et Cyrus Smith regretta que
Pencroff lui et un peu tourdiment pos cette question. Aussi
fut-il fort mu, quand Ayrton rpondit dune voix humble:

Jai t un de ces jaguars, Monsieur Pencroff, et je nai pas le
droit de parler...

Et dun pas lent il sloigna.

Pencroff avait compris.

Satane bte que je suis! scria-t-il. Pauvre Ayrton! Il a
pourtant droit de parler ici autant que qui que ce soit!...

-- Oui, dit Gdon Spilett, mais sa rserve lui fait honneur, et
il convient de respecter ce sentiment quil a de son triste pass.

-- Entendu, Monsieur Spilett, rpondit le marin, et on ne my
reprendra plus! Jaimerais mieux avaler ma langue que de causer un
chagrin  Ayrton! Mais revenons  la question. Il me semble que
ces bandits nont droit  aucune piti et que nous devons au plus
tt en dbarrasser lle.

-- Cest bien votre avis, Pencroff? demanda lingnieur.

-- Tout  fait mon avis.

-- Et avant de les poursuivre sans merci, vous nattendriez pas
quils eussent de nouveau fait acte dhostilit contre nous?

-- Ce quils ont fait ne suffit donc pas? demanda Pencroff, qui ne
comprenait rien  ces hsitations.

-- Ils peuvent revenir  dautres sentiments! dit Cyrus Smith, et
peut-tre se repentir...

-- Se repentir, eux! scria le marin en levant les paules.

-- Pencroff, pense  Ayrton! dit alors Harbert, en prenant la main
du marin. Il est redevenu un honnte homme!

Pencroff regarda ses compagnons les uns aprs les autres. Il
naurait jamais cru que sa proposition dt soulever une hsitation
quelconque. Sa rude nature ne pouvait pas admettre que lon
transiget avec les coquins qui avaient dbarqu sur lle, avec
des complices de Bob Harvey, les assassins de lquipage du
speedy, et il les regardait comme des btes fauves quil fallait
dtruire sans hsitation et sans remords.

Tiens! fit-il. Jai tout le monde contre moi! Vous voulez faire
de la gnrosit avec ces gueux-l! Soit. Puissions-nous ne pas
nous en repentir!

-- Quel danger courons-nous, dit Harbert, si nous avons soin de
nous tenir sur nos gardes?

-- Hum! fit le reporter, qui ne se prononait pas trop. Ils sont
six et bien arms. Que chacun deux sembusque dans un coin et
tire sur lun de nous, ils seront bientt matres de la colonie!

-- Pourquoi ne lont-ils pas fait? rpondit Harbert. Sans doute
parce que leur intrt ntait pas de le faire. Dailleurs, nous
sommes six aussi.

-- Bon! Bon! rpondit Pencroff, quaucun raisonnement net pu
convaincre. Laissons ces braves gens vaquer  leurs petites
occupations, et ne songeons plus  eux!

-- Allons, Pencroff, dit Nab, ne te fais pas si mchant que cela!
Un de ces malheureux serait ici, devant toi,  bonne porte de ton
fusil, que tu ne tirerais pas dessus...

-- Je tirerais sur lui comme sur un chien enrag, Nab, rpondit
froidement Pencroff.

-- Pencroff, dit alors lingnieur, vous avez souvent tmoign
beaucoup de dfrence  mes avis. Voulez-vous, dans cette
circonstance, vous en rapporter encore  moi?

-- Je ferai comme il vous plaira, Monsieur Smith, rpondit le
marin, qui ntait nullement convaincu.

-- Eh bien, attendons, et nattaquons que si nous sommes
attaqus.

Ainsi fut dcide la conduite  tenir vis--vis des pirates, bien
que Pencroff nen augurt rien de bon.

On ne les attaquerait pas, mais on se tiendrait sur ses gardes.
Aprs tout, lle tait grande et fertile. Si quelque sentiment
dhonntet leur tait rest au fond de lme, ces misrables
pouvaient peut-tre samender. Leur intrt bien entendu ntait-
il pas, dans les conditions o ils avaient  vivre, de se refaire
une vie nouvelle. En tout cas, ne ft-ce que par humanit, on
devait attendre. Les colons nauraient peut-tre plus, comme
auparavant, la facilit daller et de venir sans dfiance.

Jusqualors ils navaient eu  se garder que des fauves, et
maintenant six convicts, peut-tre de la pire espce, rdaient sur
leur le. Ctait grave, sans doute, et cet t, pour des gens
moins braves, la scurit perdue.

Nimporte! Dans le prsent, les colons avaient raison contre
Pencroff. Auraient-ils raison dans lavenir? On le verrait.

CHAPITRE VI

Cependant, la grande proccupation des colons tait doprer cette
exploration complte de lle, qui avait t dcide, exploration
qui aurait maintenant deux buts: dcouvrir dabord ltre
mystrieux dont lexistence ntait plus discutable, et, en mme
temps, reconnatre ce qutaient devenus les pirates, quelle
retraite ils avaient choisie, quelle vie ils menaient et ce quon
pouvait avoir  craindre de leur part.

Cyrus Smith dsirait partir sans retard; mais, lexpdition devant
durer plusieurs jours, il avait paru convenable de charger le
chariot de divers effets de campement et dustensiles qui
faciliteraient lorganisation des haltes. Or, en ce moment, un des
onaggas, bless  la jambe, ne pouvait tre attel; quelques jours
de repos lui taient ncessaires, et lon crut pouvoir sans
inconvnient remettre le dpart dune semaine, cest--dire au 20
novembre. Le mois de novembre, sous cette latitude, correspond au
mois de mai des zones borales. On tait donc dans la belle
saison. Le soleil arrivait sur le tropique du Capricorne et
donnait les plus longs jours de lanne. Lpoque serait donc tout
 fait favorable  lexpdition projete, expdition qui, si elle
natteignait pas son principal but, pouvait tre fconde en
dcouvertes, surtout au point de vue des productions naturelles,
puisque Cyrus Smith se proposait dexplorer ces paisses forts du
Far-West, qui stendaient jusqu lextrmit de la presqule
serpentine.

Pendant les neuf jours qui allaient prcder le dpart, il fut
convenu que lon mettrait la main aux derniers travaux du plateau
de Grande-vue.

Cependant, il tait ncessaire quAyrton retournt au corral, o
les animaux domestiques rclamaient ses soins. On dcida donc
quil y passerait deux jours, et quil ne reviendrait  Granite-
House quaprs avoir largement approvisionn les tables. Au
moment o il allait partir, Cyrus Smith lui demanda sil voulait
que lun deux laccompagnt, lui faisant observer que lle tait
moins sre quautrefois.

Ayrton rpondit que ctait inutile, quil suffirait  la besogne,
et que, dailleurs, il ne craignait rien. Si quelque incident se
produisait au corral ou dans les environs, il en prviendrait
immdiatement les colons par un tlgramme  ladresse de Granite-
House.

Ayrton partit donc le 9 ds laube, emmenant le chariot, attel
dun seul onagga, et, deux heures aprs, le timbre lectrique
annonait quil avait trouv tout en ordre au corral.

Pendant ces deux jours, Cyrus Smith soccupa dexcuter un projet
qui devait mettre dfinitivement Granite-House  labri de toute
surprise. Il sagissait de dissimuler absolument lorifice
suprieur de lancien dversoir, qui tait dj maonn et  demi
cach sous des herbes et des plantes,  langle sud du lac Grant.
Rien ntait plus ais, puisquil suffisait de surlever de deux 
trois pieds le niveau des eaux du lac, sous lesquelles lorifice
serait alors compltement noy.

Or, pour rehausser ce niveau, il ny avait qu tablir un barrage
aux deux saignes faites au lac et par lesquelles salimentaient
le creek glycrine et le creek de la grande-chute. Les colons
furent convis  ce travail, et les deux barrages, qui,
dailleurs, nexcdaient pas sept  huit pieds en largeur sur
trois de hauteur, furent dresss rapidement au moyen de quartiers
de roches bien ciments.

Ce travail achev, il tait impossible de souponner qu la
pointe du lac existait un conduit souterrain par lequel se
dversait autrefois le trop-plein des eaux.

Il va sans dire que la petite drivation qui servait 
lalimentation du rservoir de Granite-House et  la manoeuvre de
lascenseur avait t soigneusement mnage, et que leau ne
manquerait en aucun cas.

Lascenseur une fois relev, cette sre et confortable retraite
dfiait toute surprise ou coup de main.

Cet ouvrage avait t rapidement expdi, et Pencroff, Gdon
Spilett et Harbert trouvrent le temps de pousser une pointe
jusqu port-ballon.

Le marin tait trs dsireux de savoir si la petite anse au fond
de laquelle tait mouill le Bonadventure avait t visite par
les convicts.

Prcisment, fit-il observer, ces gentlemen ont pris terre sur la
cte mridionale, et, sils ont suivi le littoral, il est 
craindre quils naient dcouvert le petit port, auquel cas je ne
donnerais pas un demi-dollar de notre Bonadventure.

Les apprhensions de Pencroff ntaient pas sans quelque
fondement, et une visite  port-ballon parut tre fort opportune.

Le marin et ses compagnons partirent donc dans laprs-dne du 10
novembre, et ils taient bien arms. Pencroff, en glissant
ostensiblement deux balles dans chaque canon de son fusil,
secouait la tte, ce qui ne prsageait rien de bon pour quiconque
lapprocherait de trop prs, bte ou homme, dit-il.

Gdon Spilett et Harbert prirent aussi leur fusil, et, vers trois
heures, tous trois quittrent Granite-House.

Nab les accompagna jusquau coude de la Mercy, et, aprs leur
passage, il releva le pont. Il tait convenu quun coup de fusil
annoncerait le retour des colons, et que Nab,  ce signal,
reviendrait rtablir la communication entre les deux berges de la
rivire.

La petite troupe savana directement par la route du port vers la
cte mridionale de lle. Ce ntait quune distance de trois
milles et demi, mais Gdon Spilett et ses compagnons mirent deux
heures  la franchir. Aussi, avaient-ils fouill toute la lisire
de la route, tant du ct de lpaisse fort que du ct du marais
des tadornes. Ils ne trouvrent aucune trace des fugitifs, qui,
sans doute, ntant pas encore fixs sur le nombre des colons et
sur les moyens de dfense dont ils disposaient, avaient d gagner
les portions les moins accessibles de lle.

Pencroff, arriv  port-ballon, vit avec une extrme satisfaction
le Bonadventure tranquillement mouill dans ltroite crique. Du
reste, port-ballon tait si bien cach au milieu de ces hautes
roches, que ni de la mer, ni de la terre, on ne pouvait le
dcouvrir,  moins dtre dessus ou dedans.

Allons, dit Pencroff, ces gredins ne sont pas encore venus ici.
Les grandes herbes conviennent mieux aux reptiles, et cest
videmment dans le Far-West que nous les retrouverons.

-- Et cest fort heureux, car sils avaient trouv le
Bonadventure, ajouta Harbert, ils sen seraient empars pour fuir,
ce qui nous et empchs de retourner prochainement  lle Tabor.

-- En effet, rpondit le reporter, il sera important dy porter un
document qui fasse connatre la situation de lle Lincoln et la
nouvelle rsidence dAyrton, pour le cas o le yacht cossais
viendrait le reprendre.

-- Eh bien, le Bonadventure est toujours l, Monsieur Spilett!
rpliqua le marin. Son quipage et lui sont prts  partir au
premier signal!

-- Je pense, Pencroff, que ce sera chose  faire ds que notre
expdition dans lle sera termine. Il est possible, aprs tout,
que cet inconnu, si nous parvenons  le trouver, en sache long et
sur lle Lincoln et sur lle Tabor. Noublions pas quil est
lauteur incontestable du document, et il sait peut-tre  quoi
sen tenir sur le retour du yacht!

-- Mille diables! scria Pencroff, qui a peut-il bien tre? Il
nous connat, ce personnage, et nous ne le connaissons pas! Si
cest un simple naufrag, pourquoi se cache-t-il? Nous sommes de
braves gens, je suppose, et la socit de braves gens nest
dsagrable  personne! Est-il venu volontairement ici? Peut-il
quitter lle si cela lui plat? Y est-il encore? Ny est-il
plus?...

En causant ainsi, Pencroff, Harbert et Gdon Spilett staient
embarqus et parcouraient le pont du Bonadventure. Tout  coup, le
marin, ayant examin la bitte sur laquelle tait tourn le cble
de lancre:

Ah! Par exemple! scria-t-il. Voil qui est fort!

-- Quy a-t-il, Pencroff? demanda le reporter.

-- Il y a que ce nest pas moi qui ai fait ce noeud!

Et Pencroff montrait une corde qui amarrait le cble sur la bitte
mme, pour lempcher de draper.

Comment, ce nest pas vous? demanda Gdon Spilett.

-- Non! Jen jurerais. Ceci est un noeud plat, et jai lhabitude
de faire deux demi-clefs.

-- Vous vous serez tromp, Pencroff.

-- Je ne me suis pas tromp! Affirma le marin. On a a dans la
main, naturellement, et la main ne se trompe pas!

-- Alors, les convicts seraient donc venus  bord? demanda
Harbert.

-- Je nen sais rien, rpondit Pencroff, mais ce qui est certain,
cest quon a lev lancre du Bonadventure et quon la mouille
de nouveau! Et tenez! Voil une autre preuve. On a fil du cble
de lancre, et sa garniture nest plus au portage de lcubier. Je
vous rpte quon sest servi de notre embarcation!

-- Mais si les convicts sen taient servis, ou ils lauraient
pille, ou bien ils auraient fui...

-- Fui!... o cela?...  lle Tabor?... rpliqua Pencroff!
Croyez-vous donc quils se seraient hasards sur un bateau dun
aussi faible tonnage?

-- Il faudrait, dailleurs, admettre quils avaient connaissance
de llot, rpondit le reporter.

-- Quoi quil en soit, dit le marin, aussi vrai que je suis
Bonadventure Pencroff, du Vineyard, notre Bonadventure a navigu
sans nous!

Le marin tait tellement affirmatif que ni Gdon Spilett ni
Harbert ne purent contester son dire.

Il tait vident que lembarcation avait t dplace, plus ou
moins, depuis que Pencroff lavait ramene  port-ballon. Pour le
marin, il ny avait aucun doute que lancre net t leve, puis
ensuite renvoye par le fond. Or, pourquoi ces deux manoeuvres, si
le bateau navait pas t employ  quelque expdition?

Mais comment naurions-nous pas vu le Bonadventure passer au
large de lle? fit observer le reporter, qui tenait  formuler
toutes les objections possibles.

-- Eh! Monsieur Spilett, rpondit le marin, il suffit de partir la
nuit avec une bonne brise, et, en deux heures, on est hors de vue
de lle!

-- Eh bien, reprit Gdon Spilett, je le demande encore, dans quel
but les convicts se seraient-ils servis du Bonadventure, et
pourquoi, aprs sen tre servis, lauraient-ils ramen au port?

-- Eh! Monsieur Spilett, rpondit le marin, mettons cela au nombre
des choses inexplicables, et ny pensons plus! Limportant tait
que le Bonadventure ft l, et il y est. Malheureusement, si les
convicts le prenaient une seconde fois, il pourrait bien ne plus
se retrouver  sa place!

-- Alors, Pencroff, dit Harbert, peut-tre serait-il prudent de
ramener le Bonadventure devant Granite-House?

-- Oui et non, rpondit Pencroff, ou plutt non. Lembouchure de
la Mercy est un mauvais endroit pour un bateau, et la mer y est
dure.

-- Mais en le halant sur le sable, jusquau pied mme des
chemines?...

-- Peut-tre... oui..., rpondit Pencroff. En tout cas, puisque
nous devons quitter Granite-House pour une assez longue
expdition, je crois que le Bonadventure sera plus en sret ici
pendant notre absence, et que nous ferons bien de ly laisser
jusqu ce que lle soit purge de ces coquins.

-- Cest aussi mon avis, dit le reporter. Au moins, en cas de
mauvais temps, il ne sera pas expos comme il le serait 
lembouchure de la Mercy.

-- Mais si les convicts allaient de nouveau lui rendre visite! dit
Harbert.

-- Eh bien, mon garon, rpondit Pencroff, ne le retrouvant plus
ici, ils auraient vite fait de le chercher du ct de Granite-
House, et, pendant notre absence, rien ne les empcherait de sen
emparer! Je pense donc, comme M Spilett, quil faut le laisser 
port-ballon. Mais lorsque nous serons revenus, si nous navons pas
dbarrass lle de ces gredins-l, il sera prudent de ramener
notre bateau  Granite-House jusquau moment o il naura plus 
craindre aucune mchante visite.

-- Cest convenu. En route! dit le reporter.

Pencroff, Harbert et Gdon Spilett, quand ils furent de retour 
Granite-House, firent connatre  lingnieur ce qui stait
pass, et celui-ci approuva leurs dispositions pour le prsent et
pour lavenir. Il promit mme au marin dtudier la portion du
canal situe entre llot et la cte, afin de voir sil ne serait
pas possible dy crer un port artificiel au moyen de barrages. De
cette faon, le Bonadventure serait toujours  porte, sous les
yeux des colons, et au besoin sous cl.

Le soir mme, on envoya un tlgramme  Ayrton pour le prier de
ramener du corral une couple de chvres que Nab voulait acclimater
sur les prairies du plateau. Chose singulire, Ayrton naccusa pas
rception de la dpche, ainsi quil avait lhabitude de le faire.
Cela ne laissa pas dtonner lingnieur. Mais il pouvait se faire
quAyrton ne ft pas en ce moment au corral, ou mme quil ft en
route pour revenir  Granite-House. En effet, deux jours staient
couls depuis son dpart, et il avait t dcid que le 10 au
soir, ou le 11 au plus tard, ds le matin, il serait de retour.

Les colons attendirent donc quAyrton se montrt sur les hauteurs
de Grande-vue. Nab et Harbert veillrent mme aux approches du
pont, afin de le baisser ds que leur compagnon se prsenterait.

Mais, vers dix heures du soir, il ntait aucunement question
dAyrton. On jugea donc convenable de lancer une nouvelle dpche,
demandant une rponse immdiate.

Le timbre de Granite-House resta muet.

Alors linquitude des colons fut grande. Que stait-il pass?
Ayrton ntait-il donc plus au corral, ou, sil sy trouvait
encore, navait-il plus la libert de ses mouvements? Devait-on
aller au corral par cette nuit obscure?

On discuta. Les uns voulaient partir, les autres rester.

Mais, dit Harbert, peut-tre quelque accident sest-il produit
dans lappareil tlgraphique et ne fonctionne-t-il plus?

-- Cela se peut, dit le reporter.

-- Attendons  demain, rpondit Cyrus Smith. Il est possible, en
effet, quAyrton nait pas reu notre dpche, ou mme que nous
nayons pas reu la sienne.

On attendit, et, cela se comprend, non sans une certaine anxit.

Ds les premires lueurs du jour, -- 11 novembre, -- Cyrus Smith
lanait encore le courant lectrique  travers le fil et ne
recevait aucune rponse.

Il recommena: mme rsultat.

En route pour le corral! dit-il.

-- Et bien arms! ajouta Pencroff.

Il fut aussitt dcid que Granite-House ne resterait pas seul et
que Nab y demeurerait. Aprs avoir accompagn ses compagnons
jusquau creek glycrine, il relverait le pont, et, embusqu
derrire un arbre, il guetterait soit leur retour, soit celui
dAyrton. Au cas o les pirates se prsenteraient et essayeraient
de franchir le passage, il tenterait de les arrter  coups de
fusil, et, en fin de compte, il se rfugierait dans Granite-House,
o, lascenseur une fois relev, il serait en sret.

Cyrus Smith, Gdon Spilett, Harbert et Pencroff devaient se
rendre directement au corral, et, sils ny trouvaient point
Ayrton, battre le bois dans les environs.

 six heures du matin, lingnieur et ses trois compagnons avaient
pass le creek glycrine, et Nab se postait derrire un lger
paulement que couronnaient quelques grands dragonniers, sur la
rive gauche du ruisseau.

Les colons, aprs avoir quitt le plateau de Grande-vue, prirent
immdiatement la route du corral.

Ils portaient le fusil sur le bras, prts  faire feu  la moindre
dmonstration hostile. Les deux carabines et les deux fusils
avaient t chargs  balle. De chaque ct de la route, le fourr
tait pais et pouvait aisment cacher des malfaiteurs, qui, grce
 leurs armes, eussent t vritablement redoutables.

Les colons marchaient rapidement et en silence. Top les prcdait,
tantt courant sur la route, tantt faisant quelque crochet sous
bois, mais toujours muet et ne paraissant rien pressentir
dinsolite.

Et lon pouvait compter que le fidle chien ne se laisserait pas
surprendre et quil aboierait  la moindre apparence de danger. En
mme temps que la route, Cyrus Smith et ses compagnons suivaient
le fil tlgraphique qui reliait le corral et Granite-House. Aprs
avoir march pendant deux milles environ, ils ny avaient encore
remarqu aucune solution de continuit. Les poteaux taient en bon
tat, les isoloirs intacts, le fil rgulirement tendu. Toutefois,
 partir de ce point, lingnieur observa que cette tension
paraissait tre moins complte, et enfin, arriv au poteau n 74,
Harbert, qui tenait les devants, sarrta en criant: le fil est
rompu!

Ses compagnons pressrent le pas et arrivrent  lendroit o le
jeune garon stait arrt.

L, le poteau renvers se trouvait en travers de la route. La
solution de continuit du fil tait donc constate, et il tait
vident que les dpches de Granite-House navaient pu tre reues
au corral, ni celles du corral  Granite-House.

Ce nest pas le vent qui a renvers ce poteau, fit observer
Pencroff.

-- Non, rpondit Gdon Spilett. La terre a t creuse  son
pied, et il a t dracin de main dhomme.

-- En outre, le fil est bris, ajouta Harbert, en montrant les
deux bouts du fil de fer, qui avait t violemment rompu.

-- La cassure est-elle frache? demanda Cyrus Smith.

-- Oui, rpondit Harbert, et il y a certainement peu de temps que
la rupture a t produite.

-- Au corral! Au corral! scria le marin.

Les colons se trouvaient alors  mi-chemin de Granite-House et du
corral. Il leur restait donc encore deux milles et demi 
franchir. Ils prirent le pas de course. En effet, on devait
craindre que quelque grave vnement ne se ft accompli au corral.
Sans doute, Ayrton avait pu envoyer un tlgramme qui ntait pas
arriv, et ce ntait pas l la raison qui devait inquiter ses
compagnons, mas, circonstance plus inexplicable, Ayrton, qui avait
promis de revenir la veille au soir, navait pas reparu. Enfin, ce
ntait pas sans motif que toute communication avait t
interrompue entre le corral et Granite-House, et quels autres que
les convicts avaient intrt  interrompre cette communication?

Les colons couraient donc, le coeur serr par lmotion. Ils
staient sincrement attachs  leur nouveau compagnon. Allaient-
ils le trouver frapp de la main mme de ceux dont il avait t
autrefois le chef?

Bientt ils arrivrent  lendroit o la route longeait ce petit
ruisseau driv du creek rouge, qui irriguait les prairies du
corral. Ils avaient alors modr leur pas, afin de ne pas se
trouver essouffls au moment o la lutte allait peut-tre devenir
ncessaire. Les fusils ntaient plus au cran de repos, mais
arms. Chacun surveillait un ct de la fort. Top faisait
entendre quelques sourds grognements qui ntaient pas de bon
augure. Enfin, lenceinte palissade apparut  travers les arbres.
On ny voyait aucune trace de dgts. La porte en tait ferme
comme  lordinaire. Un silence profond rgnait dans le corral. Ni
les blements accoutums des mouflons, ni la voix dAyrton ne se
faisaient entendre.

Entrons! dit Cyrus Smith.

Et lingnieur savana, pendant que ses compagnons, faisant le
guet  vingt pas de lui, taient prts  faire feu.

Cyrus Smith leva le loquet intrieur de la porte, et il allait
repousser un des battants, quand Top aboya avec violence. Une
dtonation clata au-dessus de la palissade, et un cri de douleur
lui rpondit.

Harbert, frapp dune balle, gisait  terre!

CHAPITRE VIII

Au cri dHarbert, Pencroff, laissant tomber son arme, stait
lanc vers lui.

Ils lont tu! scria-t-il! Lui, mon enfant! Ils lont tu!

Cyrus Smith, Gdon Spilett staient prcipits vers Harbert. Le
reporter coutait si le coeur du pauvre enfant battait encore.

Il vit, dit-il. Mais il faut le transporter...

--  Granite-House? Cest impossible! rpondit lingnieur.

-- Au corral, alors! scria Pencroff.

-- Un instant, dit Cyrus Smith.

Et il slana sur la gauche de manire  contourner lenceinte.
L, il se vit en prsence dun convict qui, lajustant, lui
traversa le chapeau dune balle. Quelques secondes aprs, avant
mme quil et eu le temps de tirer son second coup, il tombait,
frapp au coeur par le poignard de Cyrus Smith, plus sr encore
que son fusil.

Pendant ce temps, Gdon Spilett et le marin se hissaient aux
angles de la palissade, ils en enjambaient le fate, ils sautaient
dans lenceinte, ils renversaient les tais qui maintenaient la
porte intrieurement, ils se prcipitaient dans la maison qui
tait vide, et, bientt, le pauvre Harbert reposait sur le lit
dAyrton. Quelques instants aprs, Cyrus Smith tait prs de lui.

 voir Harbert inanim, la douleur du marin fut terrible. Il
sanglotait, il pleurait, il voulait se briser la tte contre la
muraille. Ni lingnieur ni le reporter ne purent le calmer.
Lmotion les suffoquait eux-mmes. Ils ne pouvaient parler.

Toutefois, ils firent tout ce qui dpendait deux pour disputer 
la mort le pauvre enfant qui agonisait sous leurs yeux. Gdon
Spilett, aprs tant dincidents dont sa vie avait t seme,
ntait pas sans avoir quelque pratique de mdecine courante.

Il savait un peu de tout, et maintes circonstances staient dj
rencontres dans lesquelles il avait d soigner des blessures
produites soit par une arme blanche, soit par une arme  feu. Aid
de Cyrus Smith, il procda donc aux soins que rclamait ltat
dHarbert.

Tout dabord, le reporter fut frapp de la stupeur gnrale qui
laccablait, stupeur due soit  lhmorragie, soit mme  la
commotion, si la balle avait heurt un os avec assez de force pour
dterminer une secousse violente.

Harbert tait extrmement ple, et son pouls dune faiblesse telle
que Gdon Spilett ne le sentit battre qu de longs intervalles,
comme sil et t sur le point de sarrter. En mme temps, il y
avait une rsolution presque complte des sens et de
lintelligence. Ces symptmes taient trs graves.

La poitrine dHarbert fut mise  nu, et, le sang ayant t tanch
 laide de mouchoirs, elle fut lave  leau froide.

La contusion, ou plutt la plaie contuse apparut. Un trou ovalis
existait sur la poitrine entre la troisime et la quatrime cte.
Cest l que la balle avait atteint Harbert.

Cyrus Smith et Gdon Spilett retournrent alors le pauvre enfant,
qui laissa chapper un gmissement si faible, quon et pu croire
que ctait son dernier soupir. Une autre plaie contuse
ensanglantait le dos dHarbert, et la balle qui lavait frapp
sen chappa aussitt.

Dieu soit lou! dit le reporter, la balle nest pas reste dans
le corps, et nous naurons pas  lextraire.

-- Mais le coeur?... demanda Cyrus Smith.

-- Le coeur na pas t touch, sans quoi Harbert serait mort!

-- Mort! scria Pencroff, qui poussa un rugissement!

Le marin navait entendu que les derniers mots prononcs par le
reporter.

Non, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, non! Il nest pas mort. Son
pouls bat toujours! Il a fait mme entendre un gmissement. Mais,
dans lintrt mme de votre enfant, calmez-vous. Nous avons
besoin de tout notre sang-froid. Ne nous le faites pas perdre, mon
ami.

Pencroff se tut, mais, une raction soprant en lui, de grosses
larmes inondrent son visage.

Cependant, Gdon Spilett essayait de rappeler ses souvenirs et de
procder avec mthode. Daprs son observation, il ntait pas
douteux, pour lui, que la balle, entre par devant, ne ft sortie
par derrire.

Mais quels ravages cette balle avait-elle causs dans son passage?
Quels organes essentiels taient atteints? Voil ce quun
chirurgien de profession et  peine pu dire en ce moment, et, 
plus forte raison, le reporter.

Cependant, il savait une chose: cest quil aurait  prvenir
ltranglement inflammatoire des parties lses, puis  combattre
linflammation locale et la fivre qui rsulteraient de cette
blessure, -- blessure mortelle peut-tre! Or, quels topiques,
quels antiphlogistiques employer? Par quels moyens dtourner cette
inflammation? En tout cas, ce qui tait important, ctait que les
deux plaies fussent panses sans retard. Il ne parut pas
ncessaire  Gdon Spilett de provoquer un nouvel coulement du
sang, en les lavant  leau tide et en en comprimant les lvres.
Lhmorragie avait t trs abondante, et Harbert ntait dj que
trop affaibli par la perte de son sang.

Le reporter crut donc devoir se contenter de laver les deux plaies
 leau froide.

Harbert tait plac sur le ct gauche, et il fut maintenu dans
cette position.

Il ne faut pas quil remue, dit Gdon Spilett. Il est dans la
position la plus favorable pour que les plaies du dos et de la
poitrine puissent suppurer  laise, et un repos absolu est
ncessaire.

-- Quoi! Nous ne pouvons le transporter  Granite-House? demanda
Pencroff.

-- Non, Pencroff, rpondit le reporter.

-- Maldiction! scria le marin, dont le poing se tourna vers le
ciel.

-- Pencroff! dit Cyrus Smith.

Gdon Spilett stait remis  examiner lenfant bless avec une
extrme attention. Harbert tait toujours si affreusement ple que
le reporter se sentit troubl.

Cyrus, dit-il, je ne suis pas mdecin... je suis dans une
perplexit terrible... il faut que vous maidiez de vos conseils,
de votre exprience!...

-- Reprenez votre calme..., mon ami, rpondit lingnieur, en
serrant la main du reporter... jugez avec sang-froid... ne pensez
qu ceci: il faut sauver Harbert!

Ces paroles rendirent  Gdon Spilett cette possession de lui-
mme, que, dans un instant de dcouragement, le vif sentiment de
sa responsabilit lui avait fait perdre. Il sassit prs du lit.

Cyrus Smith se tint debout. Pencroff avait dchir sa chemise, et,
machinalement, il faisait de la charpie.

Gdon Spilett expliqua alors  Cyrus Smith quil croyait devoir,
avant tout, arrter lhmorragie, mais non pas fermer les deux
plaies, ni provoquer leur cicatrisation immdiate, parce quil y
avait eu perforation intrieure et quil ne fallait pas laisser la
suppuration saccumuler dans la poitrine.

Cyrus Smith lapprouva compltement, et il fut dcid quon
panserait les deux plaies sans essayer de les fermer par une
coaptation immdiate. Fort heureusement, il ne sembla pas quelles
eussent besoin dtre dbrides.

Et maintenant, pour ragir contre linflammation qui surviendrait,
les colons possdaient-ils un agent efficace?

Oui! Ils en avaient un, car la nature la gnreusement prodigu.
Ils avaient leau froide, cest--dire le sdatif le plus puissant
dont on puisse se servir contre linflammation des plaies, lagent
thrapeutique le plus efficace dans les cas graves, et qui,
maintenant, est adopt de tous les mdecins. Leau froide a, de
plus, lavantage de laisser la plaie dans un repos absolu et de la
prserver de tout pansement prmatur, avantage considrable,
puisquil est dmontr par lexprience que le contact de lair
est funeste pendant les premiers jours.

Gdon Spilett et Cyrus Smith raisonnrent ainsi avec leur simple
bon sens, et ils agirent comme et fait le meilleur chirurgien.
Des compresses de toile furent appliques sur les deux blessures
du pauvre Harbert et durent tre constamment imbibes deau
froide.

Le marin avait, tout dabord, allum du feu dans la chemine de
lhabitation, qui ne manquait pas des choses ncessaires  la vie.
Du sucre drable, des plantes mdicinales -- celles-l mmes que
le jeune garon avait cueillies sur les berges du lac Grant --
permirent de faire quelques rafrachissantes tisanes, et on les
lui fit prendre sans quil sen rendt compte. Sa fivre tait
extrmement forte, et toute la journe et la nuit se passrent
ainsi sans quil et repris connaissance. La vie dHarbert ne
tenait plus qu un fil, et ce fil pouvait se rompre  tout
instant.

Le lendemain, 12 novembre, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent
quelque espoir. Harbert tait revenu de sa longue stupeur. Il
ouvrit les yeux, il reconnut Cyrus Smith, le reporter, Pencroff.
Il pronona deux ou trois mots. Il ne savait ce qui stait pass.
On le lui apprit, et Gdon Spilett le supplia de garder un repos
absolu, lui disant que sa vie ntait pas en danger et que ses
blessures se cicatriseraient en quelques jours. Du reste, Harbert
ne souffrait presque pas, et cette eau froide, dont on les
arrosait incessamment, empchait toute inflammation des plaies. La
suppuration stablissait dune faon rgulire, la fivre ne
tendait pas  augmenter, et lon pouvait esprer que cette
terrible blessure nentranerait aucune catastrophe. Pencroff
sentit son coeur se dgonfler peu  peu. Il tait comme une soeur
de charit, comme une mre au lit de son enfant.

Harbert sassoupit de nouveau, mais son sommeil parut tre
meilleur.

Rptez-moi que vous esprez, Monsieur Spilett! dit Pencroff.
Rptez-moi que vous sauverez Harbert!

-- Oui, nous le sauverons! rpondit le reporter. La blessure est
grave, et peut-tre mme la balle a-t-elle travers le poumon,
mais la perforation de cet organe nest pas mortelle.

-- Dieu vous entende! rpta Pencroff.

Comme on le pense bien, depuis vingt-quatre heures quils taient
au corral, les colons navaient eu dautre pense que de soigner
Harbert. Ils ne staient proccups ni du danger qui pouvait les
menacer si les convicts revenaient, ni des prcautions  prendre
pour lavenir.

Mais ce jour-l, pendant que Pencroff veillait au lit du malade,
Cyrus Smith et le reporter sentretinrent de ce quil convenait de
faire.

Tout dabord, ils parcoururent le corral. Il ny avait aucune
trace dAyrton. Le malheureux avait-il t entran par ses
anciens complices? Avait-il t surpris par eux dans le corral?
Avait-il lutt et succomb dans la lutte? Cette dernire hypothse
ntait que trop probable. Gdon Spilett, au moment o il
escaladait lenceinte palissade, avait parfaitement aperu lun
des convicts qui senfuyait par le contrefort sud du mont Franklin
et vers lequel Top stait prcipit. Ctait lun de ceux dont le
canot stait bris sur les roches,  lembouchure de la Mercy.
Dailleurs, celui que Cyrus Smith avait tu, et dont le cadavre
fut retrouv en dehors de lenceinte, appartenait bien  la bande
de Bob Harvey.

Quant au corral, il navait encore subi aucune dvastation. Les
portes en taient fermes, et les animaux domestiques navaient pu
se disperser dans la fort. On ne voyait, non plus, aucune trace
de lutte, aucun dgt, ni  lhabitation, ni  la palissade.

Seulement, les munitions, dont Ayrton tait approvisionn, avaient
disparu avec lui.

Le malheureux aura t surpris, dit Cyrus Smith, et, comme il
tait homme  se dfendre, il aura succomb.

-- Oui! Cela est  craindre! rpondit le reporter. Puis, sans
doute, les convicts se sont installs au corral, o ils trouvaient
tout en abondance, et ils nont pris la fuite que lorsquils nous
ont vus arriver. Il est bien vident aussi qu ce moment Ayrton,
mort ou vivant, ntait plus ici.

-- Il faudra battre la fort, dit lingnieur, et dbarrasser
lle de ces misrables. Les pressentiments de Pencroff ne le
trompaient pas, quand il voulait quon leur donnt la chasse comme
 des btes fauves. Cela nous et pargn bien des malheurs!

-- Oui, rpondit le reporter, mais maintenant nous avons le droit
dtre sans piti!

-- En tout cas, dit lingnieur, nous sommes forcs dattendre
quelque temps et de rester au corral jusquau moment o lon
pourra sans danger transporter Harbert  Granite-House.

-- Mais Nab? demanda le reporter.

-- Nab est en sret.

-- Et si, inquiet de notre absence, il se hasardait  venir?

-- Il ne faut pas quil vienne! rpondit vivement Cyrus Smith. Il
serait assassin en route!

-- Cest quil est bien probable quil cherchera  nous rejoindre!

-- Ah! Si le tlgraphe fonctionnait encore, on pourrait le
prvenir! Mais cest impossible maintenant! Quant  laisser seuls
ici Pencroff et Harbert, nous ne le pouvons pas!... eh bien,
jirai seul  Granite-House.

-- Non, non! Cyrus, rpondit le reporter, il ne faut pas que vous
vous exposiez! Votre courage ny pourrait rien. Ces misrables
surveillent videmment le corral, ils sont embusqus dans les bois
pais qui lentourent, et, si vous partiez, nous aurions bientt 
regretter deux malheurs au lieu dun!

-- Mais Nab? rptait lingnieur. Voil vingt-quatre heures quil
est sans nouvelles de nous! Il voudra venir!

-- Et comme il sera encore moins sur ses gardes que nous ne le
serions nous-mmes, rpondit Gdon Spilett, il sera frapp! ...

-- Ny a-t-il donc pas moyen de le prvenir?

Pendant que lingnieur rflchissait, ses regards tombrent sur
Top, qui, allant et venant, semblait dire: est-ce que je ne suis
pas l, moi?

Top! scria Cyrus Smith.

Lanimal bondit  lappel de son matre.

Oui, Top ira! dit le reporter, qui avait compris lingnieur. Top
passera o nous ne passerions pas! Il portera  Granite-House des
nouvelles du corral, et il nous rapportera celles de Granite-
House!

-- Vite! rpondit Cyrus Smith. Vite!

Gdon Spilett avait rapidement dchir une page de son carnet, et
il y crivit ces lignes:

Harbert bless. Nous sommes au corral. Tiens-toi sur tes gardes.
Ne quitte pas Granite-House. Les convicts ont-ils paru aux
environs? rponse par Top.

Ce billet laconique contenait tout ce que Nab devait apprendre et
lui demandait en mme temps tout ce que les colons avaient intrt
 savoir. Il fut pli et attach au collier de Top, dune faon
trs apparente.

Top! Mon chien, dit alors lingnieur en caressant lanimal, Nab,
Top! Nab! Va! Va!

Top bondit  ces paroles. Il comprenait, il devinait ce quon
exigeait de lui. La route du corral lui tait familire. En moins
dune demi-heure, il pouvait lavoir franchie, et il tait permis
desprer que l o ni Cyrus Smith ni le reporter nauraient pu se
hasarder sans danger, Top, courant dans les herbes ou sous la
lisire du bois, passerait inaperu.

Lingnieur alla  la porte du corral, et il en repoussa un des
battants.

Nab! Top, Nab! rpta encore une fois lingnieur, en tendant
la main dans la direction de Granite-House.

Top slana au dehors et disparut presque aussitt.

Il arrivera! dit le reporter.

-- Oui, et il reviendra, le fidle animal!

-- Quelle heure est-il? demanda Gdon Spilett.

-- Dix heures.

-- Dans une heure il peut tre ici. Nous guetterons son retour.

La porte du corral fut referme. Lingnieur et le reporter
rentrrent dans la maison. Harbert tait alors profondment
assoupi. Pencroff maintenait ses compresses dans un tat permanent
dhumidit.

Gdon Spilett, voyant quil ny avait rien  faire en ce moment,
soccupa de prparer quelque nourriture, tout en surveillant avec
soin la partie de lenceinte adosse au contrefort, par laquelle
une agression pouvait se produire.

Les colons attendirent le retour de Top, non sans anxit. Un peu
avant onze heures, Cyrus Smith et le reporter, la carabine  la
main, taient derrire la porte, prts  louvrir au premier
aboiement de leur chien. Ils ne doutaient pas que si Top avait pu
arriver heureusement  Granite-House, Nab ne let immdiatement
renvoy.

Ils taient tous deux l, depuis dix minutes environ, quand une
dtonation retentit et fut aussitt suivie daboiements rpts.

Lingnieur ouvrit la porte, et, voyant encore un reste de fume 
cent pas dans le bois, il fit feu dans cette direction.

Presque aussitt Top bondit dans le corral, dont la porte fut
vivement referme.

Top, Top! scria lingnieur, en prenant la bonne grosse tte
du chien entre ses bras. Un billet tait attach  son cou, et
Cyrus Smith lut ces mots, tracs de la grosse criture de Nab:

Point de pirates aux environs de Granite-House. Je ne bougerai
pas. Pauvre M Harbert!

CHAPITRE VIII

Ainsi, les convicts taient toujours l, piant le corral, et
dcids  tuer les colons lun aprs lautre! Il ny avait plus
qu les traiter en btes froces. Mais de grandes prcautions
devaient tre prises, car ces misrables avaient, en ce moment,
lavantage de la situation, voyant et ntant pas vus, pouvant
surprendre par la brusquerie de leur attaque et ne pouvant tre
surpris.

Cyrus Smith sarrangea donc de manire  vivre au corral, dont les
approvisionnements, dailleurs, pouvaient suffire pendant un assez
long temps. La maison dAyrton avait t pourvue de tout ce qui
tait ncessaire  la vie, et les convicts, effrays par larrive
des colons, navaient pas eu le temps de la mettre au pillage. Il
tait probable, ainsi que le fit observer Gdon Spilett, que les
choses staient passes comme suit: les six convicts, dbarqus
sur lle, en avaient suivi le littoral sud, et, aprs avoir
parcouru le double rivage de la presqule serpentine, ntant
point dhumeur  saventurer sous les bois du Far-West, ils
avaient atteint lembouchure de la rivire de la chute. Une fois 
ce point, en remontant la rive droite du cours deau, ils taient
arrivs aux contreforts du mont Franklin, entre lesquels il tait
naturel quils cherchassent quelque retraite, et ils navaient pu
tarder  dcouvrir le corral, alors inhabit. L, ils staient
vraisemblablement installs en attendant le moment de mettre 
excution leurs abominables projets.

Larrive dAyrton les avait surpris, mais ils taient parvenus 
semparer du malheureux, et... la suite se devinait aisment!

Maintenant, les convicts -- rduits  cinq, il est vrai, mais bien
arms -- rdaient dans les bois, et sy aventurer, ctait
sexposer  leurs coups, sans quil y et possibilit ni de les
parer, ni de les prvenir.

Attendre! Il ny a pas autre chose  faire! rptait Cyrus Smith.
Lorsque Harbert sera guri, nous pourrons organiser une battue
gnrale de lle et avoir raison de ces convicts. Ce sera lobjet
de notre grande expdition, en mme temps...

-- Que la recherche de notre protecteur mystrieux, ajouta Gdon
Spilett, en achevant la phrase de lingnieur. Ah! Il faut avouer,
mon cher Cyrus, que, cette fois, sa protection nous a fait dfaut,
et au moment mme o elle nous et t le plus ncessaire!

-- Qui sait! rpondit lingnieur.

-- Que voulez-vous dire? demanda le reporter.

-- Que nous ne sommes pas au bout de nos peines, mon cher Spilett,
et que la puissante intervention aura peut-tre encore loccasion
de sexercer. Mais il ne sagit pas de cela. La vie dHarbert
avant tout.

Ctait la plus douloureuse proccupation des colons. Quelques
jours se passrent, et ltat du pauvre garon navait
heureusement pas empir. Or, du temps gagn sur la maladie,
ctait beaucoup. Leau froide, toujours maintenue  la
temprature convenable, avait absolument empch linflammation
des plaies. Il sembla mme au reporter que cette eau, un peu
sulfureuse, -- ce quexpliquait le voisinage du volcan, -- avait
une action plus directe sur la cicatrisation. La suppuration tait
beaucoup moins abondante, et, grce aux soins incessants dont il
tait entour, Harbert revenait  la vie, et sa fivre tendait 
baisser. Il tait, dailleurs, soumis  une dite svre, et, par
consquent, sa faiblesse tait et devait tre extrme; mais les
tisanes ne lui manquaient pas, et le repos absolu lui faisait le
plus grand bien.

Cyrus Smith, Gdon Spilett et Pencroff taient devenus trs
habiles  panser le jeune bless. Tout le linge de lhabitation
avait t sacrifi. Les plaies dHarbert, recouvertes de
compresses et de charpie, ntaient serres ni trop ni trop peu,
de manire  provoquer leur cicatrisation sans dterminer de
raction inflammatoire. Le reporter apportait  ces pansements un
soin extrme, sachant bien quelle en tait limportance, et
rptant  ses compagnons ce que la plupart des mdecins
reconnaissent volontiers: cest quil est plus rare peut-tre de
voir un pansement bien fait quune opration bien faite. Au bout
de dix jours, le 22 novembre, Harbert allait sensiblement mieux.
Il avait commenc  prendre quelque nourriture. Les couleurs
revenaient  ses joues, et ses bons yeux souriaient  ses gardes-
malades. Il causait un peu, malgr les efforts de Pencroff, qui,
lui, parlait tout le temps pour lempcher de prendre la parole et
racontait les histoires les plus invraisemblables.

Harbert lavait interrog au sujet dAyrton, quil tait tonn de
ne pas voir prs de lui, pensant quil devait tre au corral. Mais
le marin, ne voulant point affliger Harbert, stait content de
rpondre quAyrton avait rejoint Nab, afin de dfendre Granite-
House.

Hein! disait-il, ces pirates! Voil des gentlemen qui nont plus
droit  aucun gard! Et M Smith qui voulait les prendre par les
sentiments! Je leur enverrai du sentiment, moi, mais en bon plomb
de calibre!

-- Et on ne les a pas revus? demanda Harbert.

-- Non, mon enfant, rpondit le marin, mais nous les retrouverons,
et, quand vous serez guri, nous verrons si ces lches, qui
frappent par derrire, oseront nous attaquer face  face!

-- Je suis encore bien faible, mon pauvre Pencroff!

-- Eh! Les forces reviendront peu  peu! Quest-ce quune balle 
travers la poitrine? Une simple plaisanterie! Jen ai vu bien
dautres, et je ne men porte pas plus mal!

Enfin, les choses paraissaient tre pour le mieux, et, du moment
quaucune complication ne survenait, la gurison dHarbert pouvait
tre regarde comme assure. Mais quelle et t la situation des
colons si son tat se ft aggrav, si, par exemple, la balle lui
ft reste dans le corps, si son bras ou sa jambe avaient d tre
amputs!

Non, dit plus dune fois Gdon Spilett, je nai jamais pens 
une telle ventualit sans frmir!

-- Et cependant, sil avait fallu agir, lui rpondit un jour Cyrus
Smith, vous nauriez pas hsit?

-- Non, Cyrus! dit Gdon Spilett, mais que Dieu soit bni de nous
avoir pargn cette complication!

Ainsi que dans tant dautres conjonctures, les colons avaient fait
appel  cette logique du simple bon sens qui les avait tant de
fois servis, et encore une fois, grce  leurs connaissances
gnrales, ils avaient russi! Mais le moment ne viendrait-il pas
o toute leur science serait mise en dfaut? Ils taient seuls sur
cette le. Or, les hommes se compltent par ltat de socit, ils
sont ncessaires les uns aux autres. Cyrus Smith le savait bien,
et quelquefois il se demandait si quelque circonstance ne se
produirait pas, quils seraient impuissants  surmonter!

Il lui semblait, dailleurs, que ses compagnons et lui, jusque-l
si heureux, fussent entrs dans une priode nfaste. Depuis plus
de deux ans et demi quils staient chapps de Richmond, on peut
dire que tout avait t  leur gr. Lle leur avait abondamment
fourni minraux, vgtaux, animaux, et si la nature les avait
constamment combls, leur science avait su tirer parti de ce
quelle leur offrait. Le bien-tre matriel de la colonie tait
pour ainsi dire complet. De plus, en de certaines circonstances,
une influence inexplicable leur tait venue en aide!... mais tout
cela ne pouvait avoir quun temps!

Bref, Cyrus Smith croyait sapercevoir que la chance semblait
tourner contre eux. En effet, le navire des convicts avait paru
dans les eaux de lle, et si ces pirates avaient t pour ainsi
dire miraculeusement dtruits, six dentre eux, du moins, avaient
chapp  la catastrophe. Ils avaient dbarqu sur lle, et les
cinq qui survivaient y taient  peu prs insaisissables.

Ayrton avait t, sans aucun doute, massacr par ces misrables,
qui possdaient des armes  feu, et, au premier emploi quils en
avaient fait, Harbert tait tomb, frapp presque mortellement.
taient-ce donc l les premiers coups que la fortune contraire
adressait aux colons? Voil ce que se demandait Cyrus Smith! Voil
ce quil rptait souvent au reporter, et il leur semblait aussi
que cette intervention si trange, mais si efficace, qui les avait
tant servis jusqualors, leur faisait maintenant dfaut. Cet tre
mystrieux, quel quil ft, dont ils ne pouvaient nier
lexistence, avait-il donc abandonn lle? Avait-il succomb 
son tour?

 ces questions, aucune rponse ntait possible.

Mais quon ne simagine pas que Cyrus Smith et son compagnon,
parce quils causaient de ces choses, fussent gens  dsesprer!
Loin de l. Ils regardaient la situation en face, ils analysaient
les chances, ils se prparaient  tout vnement, ils se posaient
fermes et droits devant lavenir, et si ladversit devait enfin
les frapper, elle trouverait en eux des hommes prpars  la
combattre.

CHAPITRE IX

La convalescence du jeune malade marchait rgulirement. Une seule
chose tait maintenant  dsirer, ctait que son tat permt de
le ramener  Granite-House. Quelque bien amnage et
approvisionne que ft lhabitation du corral, on ne pouvait y
trouver le confortable de la saine demeure de granit. En outre,
elle noffrait pas la mme scurit, et ses htes, malgr leur
surveillance, y taient toujours sous la menace de quelque coup de
feu des convicts. L-bas, au contraire, au milieu de cet
inexpugnable et inaccessible massif, ils nauraient rien 
redouter, et toute tentative contre leurs personnes devrait
forcment chouer. Ils attendaient donc impatiemment le moment
auquel Harbert pourrait tre transport sans danger pour sa
blessure, et ils taient dcids  oprer ce transport, bien que
les communications  travers les bois du jacamar fussent trs
difficiles.

On tait sans nouvelles de Nab, mais sans inquitude  son gard.
Le courageux ngre, bien retranch dans les profondeurs de
Granite-House, ne se laisserait pas surprendre. Top ne lui avait
pas t renvoy, et il avait paru inutile dexposer le fidle
chien  quelque coup de fusil qui et priv les colons de leur
plus utile auxiliaire.

On attendait donc, mais les colons avaient hte dtre runis 
Granite-House. Il en cotait  lingnieur de voir ses forces
divises, car ctait faire le jeu des pirates. Depuis la
disparition dAyrton, ils ntaient plus que quatre contre cinq,
car Harbert ne pouvait compter encore, et ce ntait pas le
moindre souci du brave enfant, qui comprenait bien les embarras
dont il tait la cause!

La question de savoir comment, dans les conditions actuelles, on
agirait contre les convicts, fut traite  fond dans la journe du
29 novembre entre Cyrus Smith, Gdon Spilett et Pencroff,  un
moment o Harbert, assoupi, ne pouvait les entendre.

Mes amis, dit le reporter, aprs quil eut t question de Nab et
de limpossibilit de communiquer avec lui, je crois, comme vous,
que se hasarder sur la route du corral, ce serait risquer de
recevoir un coup de fusil sans pouvoir le rendre. Mais ne pensez-
vous pas que ce quil conviendrait de faire maintenant, ce serait
de donner franchement la chasse  ces misrables?

-- Cest  quoi je songeais, rpondit Pencroff. Nous nen sommes
pas, je suppose,  redouter une balle, et, pour mon compte, si
Monsieur Cyrus mapprouve, je suis prt  me jeter sur la fort!
Que diable! un homme en vaut un autre!

-- Mais en vaut-il cinq? demanda lingnieur.

-- Je me joindrai  Pencroff, rpondit le reporter, et tous deux,
bien arms, accompagns de Top...

-- Mon cher Spilett, et vous, Pencroff, reprit Cyrus Smith,
raisonnons froidement. Si les convicts taient gts dans un
endroit de lle, si cet endroit nous tait connu, et sil ne
sagissait que de les en dbusquer, je comprendrais une attaque
directe. Mais ny a-t-il pas lieu de craindre, au contraire,
quils ne soient assurs de tirer le premier coup de feu?

-- Eh, Monsieur Cyrus, scria Pencroff, une balle ne va pas
toujours  son adresse!

-- Celle qui a frapp Harbert ne sest pas gare, Pencroff,
rpondit lingnieur. Dailleurs, remarquez que si tous les deux
vous quittiez le corral, jy resterais seul pour le dfendre.
Rpondez-vous que les convicts ne vous verront pas labandonner,
quils ne vous laisseront pas vous engager dans la fort, et
quils ne lattaqueront pas pendant votre absence, sachant quil
ny aura plus ici quun enfant bless et un homme.

-- Vous avez raison, Monsieur Cyrus, rpondit Pencroff, dont une
sourde colre gonflait la poitrine, vous avez raison. Ils feront
tout pour reprendre le corral, quils savent tre bien
approvisionn! Et, seul, vous ne pourriez tenir contre eux! Ah! Si
nous tions  Granite-House!

-- Si nous tions  Granite-House, rpondit lingnieur, la
situation serait trs diffrente! L, je ne craindrais pas de
laisser Harbert avec lun de nous, et les trois autres iraient
fouiller les forts de lle. Mais nous sommes au corral, et il
convient dy rester jusquau moment o nous pourrons le quitter
tous ensemble!

Il ny avait rien  rpondre aux raisonnements de Cyrus Smith, et
ses compagnons le comprirent bien.

Si seulement Ayrton et encore t des ntres! dit Gdon
Spilett. Pauvre homme! Son retour  la vie sociale naura t que
de courte dure!

-- Sil est mort?... ajouta Pencroff dun ton assez singulier.

-- Esprez-vous donc, Pencroff, que ces coquins laient pargn?
demanda Gdon Spilett.

-- Oui! Sils ont eu intrt  le faire!

-- Quoi! Vous supposeriez quAyrton, retrouvant ses anciens
complices, oubliant tout ce quil nous doit...

-- Que sait-on? rpondit le marin, qui ne hasardait pas sans
hsiter cette fcheuse supposition.

-- Pencroff, dit Cyrus Smith en prenant le bras du marin, vous
avez l une mauvaise pense, et vous maffligeriez beaucoup si
vous persistiez  parler ainsi! Je garantis la fidlit dAyrton!

-- Moi aussi, ajouta vivement le reporter.

-- Oui... oui!... Monsieur Cyrus... jai tort, rpondit Pencroff.
Cest une mauvaise pense, en effet, que jai eue l, et rien ne
la justifie! Mais que voulez-vous? Je nai plus tout  fait la
tte  moi. Cet emprisonnement au corral me pse horriblement, et
je nai jamais t surexcit comme je le suis!

-- Soyez patient, Pencroff, rpondit lingnieur.

-- Dans combien de temps, mon cher Spilett, croyez-vous quHarbert
puisse tre transport  Granite-House?

-- Cela est difficile  dire, Cyrus, rpondit le reporter, car une
imprudence pourrait entraner des consquences funestes. Mais
enfin, sa convalescence se fait rgulirement, et si dici huit
jours les forces lui sont revenues, eh bien, nous verrons!

Huit jours! Cela remettait le retour  Granite-House aux premiers
jours de dcembre seulement.

 cette poque, le printemps avait dj deux mois de date. Le
temps tait beau, et la chaleur commenait  devenir forte. Les
forts de lle taient en pleine frondaison, et le moment
approchait o les rcoltes accoutumes devraient tre faites. La
rentre au plateau de Grande-vue serait donc suivie de grands
travaux agricoles quinterromprait seule lexpdition projete
dans lle.

On comprend donc combien cette squestration au corral devait
nuire aux colons. Mais sils taient obligs de se courber devant
la ncessit, ils ne le faisaient pas sans impatience. Une ou deux
fois, le reporter se hasarda sur la route et fit le tour de
lenceinte palissade. Top laccompagnait, et Gdon Spilett, sa
carabine arme, tait prt  tout vnement.

Il ne fit aucune mauvaise rencontre et ne trouva aucune trace
suspecte. Son chien let averti de tout danger, et, comme Top
naboya pas, on pouvait en conclure quil ny avait rien 
craindre, en ce moment du moins, et que les convicts taient
occups dans une autre partie de lle.

Cependant,  sa seconde sortie, le 27 novembre, Gdon Spilett,
qui stait aventur sous bois pendant un quart de mille, dans le
sud de la montagne, remarqua que Top sentait quelque chose.

Le chien navait plus son allure indiffrente; il allait et
venait, furetant dans les herbes et les broussailles, comme si son
odort lui et rvl quelque objet suspect.

Gdon Spilett suivit Top, lencouragea, lexcita de la voix, tout
en ayant loeil aux aguets, la carabine paule, et en profitant
de labri des arbres pour se couvrir. Il ntait pas probable que
Top et senti la prsence dun homme, car, dans ce cas, il
laurait annonce par des aboiements  demi contenus et une sorte
de colre sourde. Or, puisquil ne faisait entendre aucun
grondement, cest que le danger ntait ni prochain, ni proche.

Cinq minutes environ se passrent ainsi, Top furetant, le reporter
le suivant avec prudence, quand, tout  coup, le chien se
prcipita vers un pais buisson et en tira un lambeau dtoffe.

Ctait un morceau de vtement, macul, lacr, que Gdon Spilett
rapporta immdiatement au corral.

L, les colons lexaminrent, et ils reconnurent que ctait un
morceau de la veste dAyrton, morceau de ce feutre uniquement
fabriqu  latelier de Granite-House.

Vous le voyez, Pencroff, fit observer Cyrus Smith, il y a eu
rsistance de la part du malheureux Ayrton. Les convicts lont
entran malgr lui! Doutez-vous encore de son honntet?

-- Non, Monsieur Cyrus, rpondit le marin, et voil longtemps que
je suis revenu de ma dfiance dun instant! Mais il y a, ce me
semble, une consquence  tirer de ce fait.

-- Laquelle? demanda le reporter.

-- Cest quAyrton na pas t tu au corral! Cest quon la
entran vivant, puisquil a rsist! Or, peut-tre vit-il encore!

-- Peut-tre, en effet, rpondit lingnieur, qui demeura pensif.

Il y avait l un espoir, auquel pouvaient se reprendre les
compagnons dAyrton. En effet, ils avaient d croire que, surpris
au corral, Ayrton tait tomb sous quelque balle, comme tait
tomb Harbert. Mais, si les convicts ne lavaient pas tu tout
dabord, sils lavaient emmen vivant dans quelque autre partie
de lle, ne pouvait-on admettre quil ft encore leur prisonnier?
Peut-tre mme lun deux avait-il retrouv dans Ayrton un ancien
compagnon dAustralie, le Ben Joyce, le chef des convicts vads?
Et qui sait sils navaient pas conu lespoir impossible de
ramener Ayrton  eux!

Il leur et t si utile, sils avaient pu en faire un tratre!...

Cet incident fut donc favorablement interprt au corral, et il ne
sembla plus impossible quon retrouvt Ayrton. De son ct, sil
ntait que prisonnier, Ayrton ferait tout, sans doute, pour
chapper aux mains de ces bandits, et ce serait un puissant
auxiliaire pour les colons!

En tout cas, fit observer Gdon Spilett, si, par bonheur, Ayrton
parvient  se sauver, cest  Granite-House quil ira directement,
car il ne connat pas la tentative dassassinat dont Harbert a t
victime, et, par consquent, il ne peut croire que nous soyons
emprisonns au corral.

-- Ah! Je voudrais quil y ft,  Granite-House! scria Pencroff,
et que nous y fussions aussi! Car enfin, si les coquins ne peuvent
rien tenter contre notre demeure, du moins peuvent-ils saccager le
plateau, nos plantations, notre basse-cour!

Pencroff tait devenu un vrai fermier, attach de coeur  ses
rcoltes. Mais il faut dire quHarbert tait plus que tous
impatient de retourner  Granite-House, car il savait combien la
prsence des colons y tait ncessaire. Et ctait lui qui les
retenait au corral! Aussi cette ide unique occupait-elle son
esprit: quitter le corral, le quitter quand mme! Il croyait
pouvoir supporter le transport  Granite-House. Il assurait que
les forces lui reviendraient plus vite dans sa chambre, avec lair
et la vue de la mer!

Plusieurs fois il pressa Gdon Spilett, mais celui-ci, craignant,
avec raison, que les plaies dHarbert, mal cicatrises, ne se
rouvrissent en route, ne donnait pas lordre de partir.

Cependant, un incident se produisit, qui entrana Cyrus Smith et
ses deux amis  cder aux dsirs du jeune garon, et dieu sait ce
que cette dtermination pouvait leur causer de douleurs et de
remords!

On tait au 29 novembre. Il tait sept heures du matin. Les trois
colons causaient dans la chambre dHarbert, quand ils entendirent
Top pousser de vifs aboiements.

Cyrus Smith, Pencroff et Gdon Spilett saisirent leurs fusils,
toujours prts  faire feu, et ils sortirent de la maison.

Top, ayant couru au pied de lenceinte palissade, sautait,
aboyait, mais ctait contentement, non colre.

Quelquun vient!

-- Oui!

-- Ce nest pas un ennemi!

-- Nab, peut-tre?

-- Ou Ayrton?

 peine ces mots avaient-ils t changs entre lingnieur et ses
deux compagnons, quun corps bondissait par-dessus la palissade et
retombait sur le sol du corral.

Ctait Jup, matre Jup en personne, auquel Top fit un vritable
accueil dami!

Jup! scria Pencroff.

-- Cest Nab qui nous lenvoie! dit le reporter.

-- Alors, rpondit lingnieur, il doit avoir quelque billet sur
lui.

Pencroff se prcipita vers lorang. videmment, si Nab avait eu
quelque fait important  faire connatre  son matre, il ne
pouvait employer un plus sr et plus rapide messager, qui pouvait
passer l o ni les colons ni Top lui-mme nauraient peut-tre pu
le faire.

Cyrus Smith ne stait pas tromp. Au cou de Jup tait pendu un
petit sac, et dans ce sac se trouvait un billet trac de la main
de Nab. Que lon juge du dsespoir de Cyrus Smith et de ses
compagnons, quand ils lurent ces mots:

Vendredi, 6 h. matin.
Plateau envahi par les convicts!
Nab.

Ils se regardrent sans prononcer un mot, puis ils rentrrent dans
la maison. Que devaient-ils faire?

Les convicts au plateau de Grande-vue, ctait le dsastre, la
dvastation, la ruine!

Harbert, en voyant rentrer lingnieur, le reporter et Pencroff,
comprit que la situation venait de saggraver, et quand il aperut
Jup, il ne douta plus quun malheur ne menat Granite-House.

Monsieur Cyrus, dit-il, je veux partir. Je puis supporter la
route! Je veux partir!

Gdon Spilett sapprocha dHarbert. Puis, aprs lavoir regard.

Partons donc! dit-il.

La question fut vite dcide de savoir si Harbert serait
transport sur une civire ou dans le chariot qui avait t amen
par Ayrton au corral. La civire aurait eu des mouvements plus
doux pour le bless, mais elle ncessitait deux porteurs, cest--
dire que deux fusils manqueraient  la dfense, si une attaque se
produisait en route.

Ne pouvait-on, au contraire, en employant le chariot, laisser tous
les bras disponibles? tait-il donc impossible dy placer les
matelas sur lesquels reposait Harbert et de savancer avec tant de
prcaution que tout choc lui ft vit? On le pouvait.

Le chariot fut amen. Pencroff y attela lonagga.

Cyrus Smith et le reporter soulevrent les matelas dHarbert, et
ils les posrent sur le fond du chariot entre les deux ridelles.

Le temps tait beau. De vifs rayons de soleil se glissaient 
travers les arbres.

Les armes sont-elles prtes? demanda Cyrus Smith.

Elles ltaient. Lingnieur et Pencroff, arms chacun dun fusil
 deux coups, et Gdon Spilett, tenant sa carabine, navaient
plus qu partir.

Es-tu bien, Harbert? demanda lingnieur.

-- Ah! Monsieur Cyrus, rpondit le jeune garon, soyez tranquille,
je ne mourrai pas en route!

En parlant ainsi, on voyait que le pauvre enfant faisait appel 
toute son nergie, et que, par une suprme volont, il retenait
ses forces prtes  steindre.

Lingnieur sentit son coeur se serrer douloureusement.

Il hsita encore  donner le signal du dpart. Mais cet t
dsesprer Harbert, le tuer peut-tre.

En route! dit Cyrus Smith.

La porte du corral fut ouverte. Jup et Top, qui savaient se taire
 propos, se prcipitrent en avant. Le chariot sortit, la porte
fut referme, et lonagga, dirig par Pencroff, savana dun pas
lent.

Certes, mieux aurait valu prendre une route autre que celle qui
allait directement du corral  Granite-House, mais le chariot et
prouv de grandes difficults  se mouvoir sous bois. Il fallut
donc suivre cette voie, bien quelle dt tre connue des convicts.

Cyrus Smith et Gdon Spilett marchaient de chaque ct du
chariot, prts  rpondre  toute attaque. Toutefois, il ntait
pas probable que les convicts eussent encore abandonn le plateau
de Grande-vue. Le billet de Nab avait videmment t crit et
envoy ds que les convicts sy taient montrs. Or, ce billet
tait dat de six heures du matin, et lagile orang, habitu 
venir frquemment au corral, avait mis  peine trois quarts
dheure  franchir les cinq milles qui le sparaient de Granite-
House. La route devait donc tre sre en ce moment, et, sil y
avait  faire le coup de feu, ce ne serait vraisemblablement
quaux approches de Granite-House.

Cependant, les colons se tenaient svrement sur leurs gardes. Top
et Jup, celui-ci arm de son bton, tantt en avant, tantt
battant le bois sur les cts du chemin, ne signalaient aucun
danger.

Le chariot avanait lentement, sous la direction de Pencroff. Il
avait quitt le corral  sept heures et demie. Une heure aprs,
quatre milles sur cinq avaient t franchis, sans quil se ft
produit aucun incident.

La route tait dserte comme toute cette partie du bois de jacamar
qui stendait entre la Mercy et le lac. Aucune alerte neut lieu.
Les taillis semblaient tre aussi dserts quau jour o les colons
atterrirent sur lle.

On approchait du plateau. Un mille encore, et on apercevrait le
ponceau du creek glycrine. Cyrus Smith ne doutait pas que ce
ponceau ne ft en place, soit que les convicts fussent entrs par
cet endroit, soit que, aprs avoir pass un des cours deau qui
fermaient lenceinte, ils eussent pris la prcaution de
labaisser, afin de se mnager une retraite. Enfin, la troue des
derniers arbres laissa voir lhorizon de mer. Mais le chariot
continua sa marche, car aucun de ses dfenseurs ne pouvait songer
 labandonner. En ce moment, Pencroff arrta lonagga, et dune
voix terrible:

Ah! Les misrables! scria-t-il.

Et de la main il montra une paisse fume qui tourbillonnait au-
dessus du moulin, des tables et des btiments de la basse-cour.
Un homme sagitait au milieu de ces vapeurs.

Ctait Nab.

Ses compagnons poussrent un cri. Il les entendit et courut 
eux...

Les convicts avaient abandonn le plateau depuis une demi-heure
environ, aprs lavoir dvast!

Et M Harbert? scria Nab.

Gdon Spilett revint en ce moment au chariot.

Harbert avait perdu connaissance!

CHAPITRE X

Des convicts, des dangers qui menaaient Granite-House, des ruines
dont le plateau tait couvert, il ne fut plus question. Ltat
dHarbert dominait tout. Le transport lui avait-il t funeste, en
provoquant quelque lsion intrieure? Le reporter ne pouvait le
dire, mais ses compagnons et lui taient dsesprs.

Le chariot fut amen au coude de la rivire. L, quelques
branches, disposes en forme de civire, reurent les matelas sur
lesquels reposait Harbert vanoui. Dix minutes aprs, Cyrus Smith,
Gdon Spilett et Pencroff taient au pied de la muraille,
laissant  Nab le soin de reconduire le chariot sur le plateau de
Grande-vue.

Lascenseur fut mis en mouvement, et bientt Harbert tait tendu
sur sa couchette de Granite-House.

Les soins qui lui furent prodigus le ramenrent  la vie. Il
sourit un instant en se retrouvant dans sa chambre, mais il put 
peine murmurer quelques paroles, tant sa faiblesse tait grande.

Gdon Spilett visita ses plaies. Il craignait quelles ne se
fussent rouvertes, tant imparfaitement cicatrises... il nen
tait rien.

Do venait donc cette prostration? Pourquoi ltat dHarbert
avait-il empir?

Le jeune garon fut pris alors dune sorte de sommeil fivreux, et
le reporter et Pencroff demeurrent prs de son lit.

Pendant ce temps, Cyrus Smith mettait Nab au courant de ce qui
stait pass au corral, et Nab racontait  son matre les
vnements dont le plateau venait dtre le thtre.

Ctait seulement pendant la nuit prcdente que les convicts
staient montrs sur la lisire de la fort, aux approches du
creek glycrine. Nab, qui veillait prs de la basse-cour, navait
pas hsit  faire feu sur lun de ces pirates, qui se disposait 
traverser le cours deau; mais, dans cette nuit assez obscure, il
navait pu savoir si ce misrable avait t atteint. En tout cas,
cela navait pas suffi pour carter la bande, et Nab neut que le
temps de remonter  Granite-House, o il se trouva, du moins, en
sret.

Mais que faire alors? Comment empcher les dvastations dont les
convicts menaaient le plateau? Nab avait-il un moyen de prvenir
son matre? Et dailleurs, dans quelle situation se trouvaient
eux-mmes les htes du corral?

Cyrus Smith et ses compagnons taient partis depuis le 11
novembre, et lon tait au 29. Il y avait donc dix-neuf jours que
Nab navait eu dautres nouvelles que celles que Top lui avait
apportes, nouvelles dsastreuses: Ayrton disparu, Harbert
grivement bless, lingnieur, le reporter, le marin, pour ainsi
dire, emprisonns dans le corral! Que faire? se demandait le
pauvre Nab. Pour lui personnellement, il navait rien  craindre,
car les convicts ne pouvaient latteindre dans Granite-House.

Mais les constructions, les plantations, tous ces amnagements 
la merci des pirates! Ne convenait-il pas de laisser Cyrus Smith
juge de ce quil aurait  faire et de le prvenir, au moins, du
danger qui le menaait?

Nab eut alors la pense demployer Jup et de lui confier un
billet. Il connaissait lextrme intelligence de lorang, qui
avait t souvent mise  lpreuve. Jup comprenait ce mot de
corral, qui avait t souvent prononc devant lui, et lon se
rappelle mme que bien souvent il y avait conduit le chariot en
compagnie de Pencroff. Le jour navait pas encore paru. Lagile
orang saurait bien passer inaperu dans ces bois, dont les
convicts, dailleurs, devraient le croire un des habitants
naturels.

Nab nhsita pas. Il crivit le billet, il lattacha au cou de
Jup, il amena le singe  la porte de Granite-House, de laquelle il
laissa drouler une longue corde jusqu terre; puis,  plusieurs
reprises, il rpta ces mots:

Jup! Jup! Corral! Corral!

Lanimal comprit, saisit la corde, se laissa glisser rapidement
jusqu la grve et disparut dans lombre, sans que lattention
des convicts et t aucunement veille.

Tu as bien fait, Nab, rpondit Cyrus Smith, mais, en ne nous
prvenant pas, peut-tre aurais-tu mieux fait encore!

Et, en parlant ainsi, Cyrus Smith songeait  Harbert, dont le
transport semblait avoir si gravement compromis la convalescence.

Nab acheva son rcit. Les convicts ne staient point montrs sur
la grve. Ne connaissant pas le nombre des habitants de lle, ils
pouvaient supposer que Granite-House tait dfendu par une troupe
importante. Ils devaient se rappeler que, pendant lattaque du
brick, de nombreux coups de feu les avaient accueillis, tant des
roches infrieures que des roches suprieures, et, sans doute, ils
ne voulurent pas sexposer. Mais le plateau de Grande-vue leur
tait ouvert et ntait point enfil par les feux de Granite-
House. Ils sy livrrent donc  leur instinct de dprdation,
saccageant, brlant, faisant le mal pour le mal, et ils ne se
retirrent quune demi-heure avant larrive des colons, quils
devaient croire encore confins au corral.

Nab stait prcipit hors de sa retraite. Il tait remont sur le
plateau, au risque dy recevoir quelque balle, il avait essay
dteindre lincendie qui consumait les btiments de la basse-
cour, et il avait lutt, mais inutilement, contre le feu, jusquau
moment o le chariot parut sur la lisire du bois.

Tels avaient t ces graves vnements. La prsence des convicts
constituait une menace permanente pour les colons de lle
Lincoln, jusque-l si heureux, et qui pouvaient sattendre  de
plus grands malheurs encore!

Gdon Spilett demeura  Granite-House prs dHarbert et de
Pencroff, tandis que Cyrus Smith, accompagn de Nab, allait juger
par lui-mme de ltendue du dsastre.

Il tait heureux que les convicts ne se fussent pas avancs
jusquau pied de Granite-House. Les ateliers des chemines
nauraient pas chapp  la dvastation. Mais, aprs tout, ce mal
et t peut-tre plus facilement rparable que les ruines
accumules sur le plateau de Grande-vue!

Cyrus Smith et Nab se dirigrent vers la Mercy et en remontrent
la rive gauche, sans rencontrer aucune trace du passage des
convicts. De lautre ct de la rivire, dans lpaisseur du bois,
ils naperurent non plus aucun indice suspect.

Dailleurs, voici ce quon pouvait admettre, suivant toute
probabilit: ou les convicts connaissaient le retour des colons 
Granite-House, car ils avaient pu les voir passer sur la route du
corral; ou, aprs la dvastation du plateau, ils staient
enfoncs dans le bois de jacamar, en suivant le cours de la Mercy,
et ils ignoraient ce retour.

Dans le premier cas, ils avaient d retourner vers le corral,
maintenant sans dfenseurs, et qui renfermait des ressources
prcieuses pour eux.

Dans le second, ils avaient d regagner leur campement, et
attendre l quelque occasion de recommencer lattaque.

Il y aurait donc lieu de les prvenir; mais toute entreprise
destine  en dbarrasser lle tait encore subordonne  la
situation dHarbert. En effet, Cyrus Smith naurait pas trop de
toutes ses forces, et personne ne pouvait, en ce moment, quitter
Granite-House.

Lingnieur et Nab arrivrent sur le plateau. Ctait une
dsolation. Les champs avaient t pitins. Les pis de la
moisson, qui allait tre faite, gisaient sur le sol. Les autres
plantations navaient pas moins souffert. Le potager tait
boulevers.

Heureusement, Granite-House possdait une rserve de graines qui
permettait de rparer ces dommages.

Quant au moulin et aux btiments de la basse-cour,  ltable des
onaggas, le feu avait tout dtruit. Quelques animaux effars
rdaient  travers le plateau. Les volatiles, qui staient
rfugis pendant lincendie sur les eaux du lac, revenaient dj 
leur emplacement habituel et barbotaient sur les rives. L, tout
serait  refaire.

La figure de Cyrus Smith, plus ple que dordinaire, dnotait une
colre intrieure quil ne dominait pas sans peine, mais il ne
pronona pas une parole.

Une dernire fois il regarda ses champs dvasts, la fume qui
slevait encore des ruines, puis il revint  Granite-House.

Les jours qui suivirent furent les plus tristes que les colons
eussent jusqualors passs dans lle! La faiblesse dHarbert
saccroissait visiblement. Il semblait quune maladie plus grave,
consquence du profond trouble physiologique quil avait subi,
menat de se dclarer, et Gdon Spilett pressentait une telle
aggravation dans son tat, quil serait impuissant  la combattre!
En effet, Harbert demeurait dans une sorte dassoupissement
presque continu, et quelques symptmes de dlire commencrent  se
manifester. Des tisanes rafrachissantes, voil les seuls remdes
qui fussent  la disposition des colons. La fivre ntait pas
encore trs forte, mais bientt elle parut vouloir stablir par
accs rguliers.

Gdon Spilett le reconnut le 6 dcembre. Le pauvre enfant, dont
les doigts, le nez, les oreilles devinrent extrmement ples, fut
dabord pris de frissons lgers, dhorripilations, de
tremblements.

Son pouls tait petit et irrgulier, sa peau sche, sa soif
intense.  cette priode succda bientt une priode de chaleur;
le visage sanima, la peau rougit, le pouls sacclra; puis une
sueur abondante se manifesta,  la suite de laquelle la fivre
parut diminuer. Laccs avait dur cinq heures environ.

Gdon Spilett navait pas quitt Harbert, qui tait pris
maintenant dune fivre intermittente, ce ntait que trop
certain, et cette fivre, il fallait  tout prix la couper avant
quelle devnt plus grave.

Et pour la couper, dit Gdon Spilett  Cyrus Smith, il faut un
fbrifuge.

-- Un fbrifuge!... rpondit lingnieur. Nous navons ni
quinquina, ni sulfate de quinine!

-- Non, dit Gdon Spilett, mais il y a des saules sur le bord du
lac, et lcorce de saule peut quelquefois remplacer la quinine.

-- Essayons donc sans perdre un instant! rpondit Cyrus Smith.

Lcorce de saule, en effet, a t justement considre comme un
succdan du quinquina, aussi bien que le marronnier de lInde, la
feuille de houx, la serpentaire, etc. Il fallait videmment
essayer de cette substance, bien quelle ne valt pas le
quinquina, et lemployer  ltat naturel, puisque les moyens
manquaient pour en extraire lalcalode, cest--dire la salicine.

Cyrus Smith alla lui-mme couper sur le tronc dune espce de
saule noir quelques morceaux dcorce; il les rapporta  Granite-
House, il les rduisit en poudre, et cette poudre fut administre
le soir mme  Harbert.

La nuit se passa sans incidents graves. Harbert eut quelque
dlire, mais la fivre ne reparut pas dans la nuit, et elle ne
revint pas davantage le jour suivant.

Pencroff reprit quelque espoir. Gdon Spilett ne disait rien. Il
pouvait se faire que les intermittences ne fussent pas
quotidiennes, que la fivre ft tierce, en un mot, et quelle
revnt le lendemain. Aussi, ce lendemain, lattendit-on avec la
plus vive anxit.

On pouvait remarquer, en outre, que, pendant la priode
apyrexique, Harbert demeurait comme bris, ayant la tte lourde et
facile aux tourdissements. Autre symptme qui effraya au dernier
point le reporter: le foie dHarbert commenait  se
congestionner, et bientt un dlire plus intense dmontra que son
cerveau se prenait aussi.

Gdon Spilett fut atterr devant cette nouvelle complication. Il
emmena lingnieur  part.

Cest une fivre pernicieuse! lui dit-il.

-- Une fivre pernicieuse! scria Cyrus Smith. Vous vous trompez,
Spilett. Une fivre pernicieuse ne se dclare pas spontanment. Il
faut en avoir eu le germe!...

-- Je ne me trompe pas, rpondit le reporter. Harbert aura sans
doute contract ce germe dans les marais de lle, et cela suffit.
Il a dj prouv un premier accs. Si un second accs survient,
et si nous ne parvenons pas  empcher le troisime... il est
perdu!...

-- Mais cette corce de saule?...

-- Elle est insuffisante, rpondit le reporter, et un troisime
accs de fivre pernicieuse quon ne coupe pas au moyen de la
quinine est toujours mortel!

Heureusement, Pencroff navait rien entendu de cette conversation.
Il ft devenu fou.

On comprend dans quelles inquitudes furent lingnieur et le
reporter pendant cette journe du 7 novembre et pendant la nuit
qui la suivit.

Vers le milieu de la journe, le second accs se produisit. La
crise fut terrible. Harbert se sentait perdu! Il tendait ses bras
vers Cyrus Smith, vers Spilett, vers Pencroff! Il ne voulait pas
mourir!... cette scne fut dchirante. Il fallut loigner
Pencroff.

Laccs dura cinq heures. Il tait vident quHarbert nen
supporterait pas un troisime.

La nuit fut affreuse. Dans son dlire, Harbert disait des choses
qui fendaient le coeur de ses compagnons! Il divaguait, il luttait
contre les convicts, il appelait Ayrton! Il suppliait cet tre
mystrieux, ce protecteur, disparu maintenant, et dont limage
lobsdait... Puis il retombait dans une prostration profonde qui
lanantissait tout entier... Plusieurs fois, Gdon Spilett crut
que le pauvre garon tait mort!

La journe du lendemain, 8 dcembre, ne fut quune succession de
faiblesses. Les mains amaigries dHarbert se crispaient  ses
draps. On lui avait administr de nouvelles doses dcorce pile,
mais le reporter nen attendait plus aucun rsultat.

Si avant demain matin nous ne lui avons pas donn un fbrifuge
plus nergique, dit le reporter, Harbert sera mort!

La nuit arriva, -- la dernire nuit sans doute de cet enfant
courageux, bon, intelligent, si suprieur  son ge, et que tous
aimaient comme leur fils! Le seul remde qui existt contre cette
terrible fivre pernicieuse, le seul spcifique qui pt la
vaincre, ne se trouvait pas dans lle Lincoln!

Pendant cette nuit du 8 au 9 dcembre, Harbert fut repris dun
dlire plus intense. Son foie tait horriblement congestionn, son
cerveau attaqu, et dj il tait impossible quil reconnt
personne.

Vivrait-il jusquau lendemain, jusqu ce troisime accs qui
devait immanquablement lemporter? Ce ntait plus probable. Ses
forces taient puises, et, dans lintervalle des crises, il
tait comme inanim.

Vers trois heures du matin, Harbert poussa un cri effrayant. Il
sembla se tordre dans une suprme convulsion. Nab, qui tait prs
de lui, pouvant, se prcipita dans la chambre voisine, o
veillaient ses compagnons!

Top, en ce moment, aboya dune faon trange...

Tous rentrrent aussitt et parvinrent  maintenir lenfant
mourant, qui voulait se jeter hors de son lit, pendant que Gdon
Spilett, lui prenant le bras, sentait son pouls remonter peu 
peu...

Il tait cinq heures du matin. Les rayons du soleil levant
commenaient  se glisser dans les chambres de Granite-House. Une
belle journe sannonait, et cette journe allait tre la
dernire du pauvre Harbert!... un rayon se glissa jusqu la table
qui tait place prs du lit.

Soudain, Pencroff, poussant un cri, montra un objet plac sur
cette table... ctait une petite bote oblongue, dont le
couvercle portait ces mots: sulfate de quinine.

CHAPITRE XI

Gdon Spilett prit la bote, il louvrit. Elle contenait environ
deux cents grains dune poudre blanche dont il porta quelques
particules  ses lvres. Lextrme amertume de cette substance ne
pouvait le tromper. Ctait bien le prcieux alcalode du
quinquina, lanti-priodique par excellence.

Il fallait sans hsiter administrer cette poudre  Harbert.
Comment elle se trouvait l, on le discuterait plus tard.

Du caf, demanda Gdon Spilett.

Quelques instants aprs, Nab apportait une tasse de linfusion
tide. Gdon Spilett y jeta environ dix-huit grains de la
quinine, et on parvint  faire boire cette mixture  Harbert.

Il tait temps encore, car le troisime accs de la fivre
pernicieuse ne stait pas manifest!

Et, quil soit permis dajouter, il ne devait pas revenir!

Dailleurs, il faut le dire aussi, tous avaient repris espoir.
Linfluence mystrieuse stait de nouveau exerce, et dans un
moment suprme, quand on dsesprait delle!... Au bout de
quelques heures, Harbert reposait plus paisiblement. Les colons
purent causer alors de cet incident. Lintervention de linconnu
tait plus vidente que jamais. Mais comment avait-il pu pntrer
pendant la nuit jusque dans Granite-House?

Ctait absolument inexplicable, et, en vrit, la faon dont
procdait le gnie de lle tait non moins trange que le gnie
lui-mme.

Durant cette journe, et de trois heures en trois heures environ,
le sulfate de quinine fut administr  Harbert.

Harbert, ds le lendemain, prouvait une certaine amlioration.
Certes, il ntait pas guri, et les fivres intermittentes sont
sujettes  de frquentes et dangereuses rcidives, mais les soins
ne lui manqurent pas. Et puis, le spcifique tait l, et non
loin, sans doute, celui quil lavait apport! Enfin, un immense
espoir revint au coeur de tous.

Cet espoir ne fut pas tromp. Dix jours aprs, le 20 dcembre,
Harbert entrait en convalescence. Il tait faible encore, et une
dite svre lui avait t impose, mais aucun accs ntait
revenu. Et puis, le docile enfant se soumettait si volontiers 
toutes les prescriptions quon lui imposait! Il avait tant envie
de gurir!

Pencroff tait comme un homme quon a retir du fond dun abme.
Il avait des crises de joie qui tenaient du dlire. Aprs que le
moment du troisime accs eut t pass, il avait serr le
reporter dans ses bras  ltouffer. Depuis lors, il ne lappela
plus que le docteur Spilett.

Restait  dcouvrir le vrai docteur.

On le dcouvrira! rptait le marin.

Et certes, cet homme, quel quil ft, devait sattendre  quelque
rude embrassade du digne Pencroff!

Le mois de dcembre se termina, et avec lui cette anne 1867,
pendant laquelle les colons de lle Lincoln venaient dtre si
durement prouvs. Ils entrrent dans lanne 1868 avec un temps
magnifique, une chaleur superbe, une temprature tropicale, que la
brise de mer venait heureusement rafrachir.

Harbert renaissait, et de son lit, plac prs dune des fentres
de Granite-House, il humait cet air salubre, charg dmanations
salines, qui lui rendait la sant. Il commenait  manger, et dieu
sait quels bons petits plats, lgers et savoureux, lui prparait
Nab!

Ctait  donner envie davoir t mourant! disait Pencroff.

Pendant toute cette priode, les convicts ne staient pas montrs
une seule fois aux environs de Granite-House. DAyrton, point de
nouvelles, et, si lingnieur et Harbert conservaient encore
quelque espoir de le retrouver, leurs compagnons ne mettaient plus
en doute que le malheureux net succomb. Toutefois, ces
incertitudes ne pouvaient durer, et, ds que le jeune garon
serait valide, lexpdition, dont le rsultat devait tre si
important, serait entreprise. Mais il fallait attendre un mois
peut-tre, car ce ne serait pas trop de toutes les forces de la
colonie pour avoir raison des convicts.

Du reste, Harbert allait de mieux en mieux. La congestion du foie
avait disparu, et les blessures pouvaient tre considres comme
cicatrises dfinitivement.

Pendant ce mois de janvier, dimportants travaux furent faits au
plateau de Grande-vue; mais ils consistrent uniquement  sauver
ce qui pouvait ltre des rcoltes dvastes, soit en bl, soit en
lgumes. Les graines et les plants furent recueillis, de manire 
fournir une nouvelle moisson pour la demi-saison prochaine.

Quant  relever les btiments de la basse-cour, le moulin, les
curies, Cyrus Smith prfra attendre.

Tandis que ses compagnons et lui seraient  la poursuite des
convicts, ceux-ci pourraient bien rendre une nouvelle visite au
plateau, et il ne fallait pas leur donner sujet de reprendre leur
mtier de pillards et dincendiaires. Quand on aurait purg lle
de ces malfaiteurs, on verrait  rdifier.

Le jeune convalescent avait commenc  se lever dans la seconde
quinzaine du mois de janvier, dabord une heure par jour, puis
deux, puis trois. Les forces lui revenaient  vue doeil, tant sa
constitution tait vigoureuse. Il avait dix-huit ans alors. Il
tait grand et promettait de devenir un homme de noble et belle
prestance.

 partir de ce moment, sa convalescence, tout en exigeant encore
quelques soins, -- et le docteur Spilett se montrait fort svre,
-- marcha rgulirement.

Vers la fin du mois, Harbert parcourait dj le plateau de Grande-
vue et les grves. Quelques bains de mer quil prit en compagnie
de Pencroff et de Nab lui firent le plus grand bien. Cyrus Smith
crut pouvoir dores et dj indiquer le jour du dpart, qui fut
fix au 15 fvrier prochain. Les nuits, trs claires  cette
poque de lanne, seraient propices aux recherches quil
sagissait de faire sur toute lle.

Les prparatifs exigs par cette exploration furent don commencs,
et ils devaient tre importants, car les colons staient jurs de
ne point rentrer  Granite-House avant que leur double but et t
atteint: dune part, dtruire les convicts et retrouver Ayrton,
sil vivait encore; de lautre, dcouvrir celui qui prsidait si
efficacement aux destines de la colonie. De lle Lincoln, les
colons connaissaient  fond toute la cte orientale depuis le cap
griffe jusquaux caps mandibules, les vastes marais des tadornes,
les environs du lac Grant, les bois de jacamar compris entre la
route du corral et la Mercy, les cours de la Mercy et du creek
rouge, et enfin les contreforts du mont Franklin, entre lesquels
avait t tabli le corral.

Ils avaient explor, mais dune manire imparfaite seulement, le
vaste littoral de la baie Washington depuis le cap griffe jusquau
promontoire du reptile, la lisire forestire et marcageuse de la
cte ouest, et ces interminables dunes qui finissaient  la gueule
entrouverte du golfe du requin.

Mais ils navaient reconnu en aucune faon les larges portions
boises qui couvraient la presqule serpentine, toute la droite
de la Mercy, la rive gauche de la rivire de la chute, et
lenchevtrement de ces contreforts et de ces contre-valles qui
supportaient les trois quarts de la base du mont Franklin 
louest, au nord et  lest, l o tant de retraites profondes
existaient sans doute. Par consquent, plusieurs milliers dacres
de lle avaient encore chapp  leurs investigations.

Il fut donc dcid que lexpdition se porterait  travers le Far-
West, de manire  englober toute la partie situe sur la droite
de la Mercy.

Peut-tre et-il mieux valu se diriger dabord sur le corral, o
lon devait craindre que les convicts ne se fussent de nouveau
rfugis, soit pour le piller, soit pour sy installer. Mais, ou
la dvastation du corral tait un fait accompli maintenant, et il
tait trop tard pour lempcher, ou les convicts avaient eu
intrt  sy retrancher, et il serait toujours temps daller les
relancer dans leur retraite.

Donc, aprs discussion, le premier plan fut maintenu, et les
colons rsolurent de gagner  travers bois le promontoire du
reptile. Ils chemineraient  la hache et jetteraient ainsi le
premier trac dune route qui mettrait en communication Granite-
House et lextrmit de la presqule, sur une longueur de seize 
dix-sept milles.

Le chariot tait en parfait tat. Les onaggas, bien reposs,
pourraient fournir une longue traite.

Vivres, effets de campement, cuisine portative, ustensiles divers
furent chargs sur le chariot, ainsi que les armes et les
munitions choisies avec soin dans larsenal maintenant si complet
de Granite-House. Mais il ne fallait pas oublier que les convicts
couraient peut-tre les bois, et que, au milieu de ces paisses
forts, un coup de fusil tait vite tir et reu. De l, ncessit
pour la petite troupe des colons de rester compacte et de ne se
diviser sous aucun prtexte.

Il fut galement dcid que personne ne resterait  Granite-House.
Top et Jup, eux-mmes, devaient faire partie de lexpdition.
Linaccessible demeure pouvait se garder toute seule.

Le 14 fvrier, veille du dpart, tait un dimanche.

Il fut consacr tout entier au repos et sanctifi par les actions
de grces, que les colons adressrent au crateur. Harbert,
entirement guri, mais un peu faible encore, aurait une place
rserve sur le chariot.

Le lendemain, au point du jour, Cyrus Smith prit les mesures
ncessaires pour mettre Granite-House  labri de toute invasion.
Les chelles qui servaient autrefois  lascension furent
apportes aux chemines et profondment enterres dans le sable,
de manire quelles pussent servir au retour, car le tambour de
lascenseur fut dmont, et il ne resta plus rien de lappareil.
Pencroff resta le dernier dans Granite-House pour achever cette
besogne, et il en redescendit au moyen dune corde dont le double
tait maintenu en bas, et qui, une fois ramene au sol, ne laissa
plus subsister aucune communication entre le palier suprieur et
la grve.

Le temps tait magnifique.

Une chaude journe qui se prpare! dit joyeusement le reporter.

-- Bah! Docteur Spilett, rpondit Pencroff, nous cheminerons 
labri des arbres et nous napercevrons mme pas le soleil!

-- En route! dit lingnieur.

Le chariot attendait sur le rivage, devant les chemines. Le
reporter avait exig quHarbert y prt place, au moins pendant les
premires heures du voyage, et le jeune garon dut se soumettre
aux prescriptions de son mdecin.

Nab se mit en tte des onaggas. Cyrus Smith, le reporter et le
marin prirent les devants. Top gambadait dun air joyeux. Harbert
avait offert une place  Jup dans son vhicule, et Jup avait
accept sans faon. Le moment du dpart tait arriv, et la petite
troupe se mit en marche.

Le chariot tourna dabord langle de lembouchure, puis, aprs
avoir remont pendant un mille la rive gauche de la Mercy, il
traversa le pont au bout duquel samorait la route de port-
ballon, et, l, les explorateurs, laissant cette route sur leur
gauche, commencrent  senfoncer sous le couvert de ces immenses
bois qui formaient la rgion du Far-West.

Pendant les deux premiers milles, les arbres, largement espacs,
permirent au chariot de circuler librement; de temps en temps il
fallait trancher quelques lianes et des forts de broussailles,
mais aucun obstacle srieux narrta la marche des colons.

Lpaisse ramure des arbres entretenait une ombre frache sur le
sol. Dodars, douglas, casuarinas, banksias, gommiers, dragonniers
et autres essences dj reconnues, se succdaient au del des
limites du regard. Le monde des oiseaux habituels  lle sy
retrouvait au complet, ttras, jacamars, faisans, loris et toute
la famille babillarde des kakatos, perruches et perroquets.
Agoutis, kangourous, cabiais filaient entre les herbes, et tout
cela rappelait aux colons les premires excursions quils avaient
faites  leur arrive sur lle.

Toutefois, fit observer Cyrus Smith, je remarque que ces animaux,
quadrupdes et volatiles, sont plus craintifs quautrefois. Ces
bois ont donc t rcemment parcourus par les convicts, dont nous
devons retrouver certainement des traces.

Et, en effet, en maint endroit, on put reconnatre le passage plus
ou moins rcent dune troupe dhommes: ici, des brises faites aux
arbres, peut-tre dans le but de jalonner le chemin; l, des
cendres dun foyer teint, et des empreintes de pas que certaines
portions glaiseuses du sol avaient conserves. Mais, en somme,
rien qui part appartenir  un campement dfinitif.

Lingnieur avait recommand  ses compagnons de sabstenir de
chasser. Les dtonations des armes  feu auraient pu donner
lveil aux convicts, qui rdaient peut-tre dans la fort.
Dailleurs, les chasseurs auraient ncessairement t entrans 
quelque distance du chariot, et il tait svrement interdit de
marcher isolment.

Dans la seconde partie de la journe,  six milles environ de
Granite-House, la circulation devint assez difficile. Afin de
passer certains fourrs, il fallut abattre des arbres et faire un
chemin. Avant de sy engager, Cyrus Smith avait soin denvoyer
dans ces pais taillis Top et Jup, qui accomplissaient
consciencieusement leur mandat, et quand le chien et lorang
revenaient sans avoir rien signal, cest quil ny avait rien 
craindre, ni de la part des convicts, ni de la part des fauves, --
deux sortes dindividus du rgne animal que leurs froces
instincts mettaient au mme niveau.

Le soir de cette premire journe, les colons camprent  neuf
milles environ de Granite-House, sur le bord dun petit affluent
de la Mercy, dont ils ignoraient lexistence, et qui devait se
rattacher au systme hydrographique auquel ce sol devait son
tonnante fertilit.

On soupa copieusement, car lapptit des colons tait fortement
aiguis, et les mesures furent prises pour que la nuit se passt
sans encombre. Si lingnieur navait eu affaire qu des animaux
froces, jaguars ou autres, il et simplement allum des feux
autour de son campement, ce qui et suffi  le dfendre; mais les
convicts, eux, eussent t plutt attirs quarrts par ces
flammes, et mieux valait dans ce cas sentourer de profondes
tnbres.

La surveillance fut, dailleurs, svrement organise. Deux des
colons durent veiller ensemble, et, de deux heures en deux heures,
il tait convenu quils seraient relevs par leurs camarades. Or,
comme, malgr ses rclamations, Harbert fut dispens de garde,
Pencroff et Gdon Spilett, dune part, lingnieur et Nab, de
lautre, montrent la garde  tour de rle aux approches du
campement.

Du reste, il y eut  peine quelques heures de nuit.

Lobscurit tait due plutt  lpaisseur des ramures qu la
disparition du soleil. Le silence fut  peine troubl par de
rauques hurlements de jaguars et des ricanements de singes, qui
semblaient agacer particulirement matre Jup.

La nuit se passa sans incident, et le lendemain, 16 fvrier, la
marche, plutt lente que pnible, fut reprise  travers la fort.

Ce jour-l, on ne put franchir que six milles, car  chaque
instant il fallait se frayer une route  la hache. Vritables
setlers, les colons pargnaient les grands et beaux arbres, dont
labatage, dailleurs, leur et cot dnormes fatigues, et ils
sacrifiaient les petits; mais il en rsultait que la route prenait
une direction peu rectiligne et sallongeait de nombreux dtours.

Pendant cette journe, Harbert dcouvrit des essences nouvelles,
dont la prsence navait pas encore t signale dans lle,
telles que des fougres arborescentes, avec palmes retombantes,
qui semblaient spancher comme les eaux dune vasque, des
caroubiers, dont les onaggas broutrent avec avidit les longues
gousses et qui fournirent des pulpes sucres dun got excellent.
L, les colons retrouvrent aussi de magnifiques kauris, disposs
par groupes, et dont les troncs cylindriques, couronns dun cne
de verdure, slevaient  une hauteur de deux cents pieds.
Ctaient bien l ces arbres-rois de la Nouvelle-Zlande, aussi
clbres que les cdres du Liban.

Quant  la faune, elle ne prsenta pas dautres chantillons que
ceux dont les chasseurs avaient eu connaissance jusqualors.
Cependant, ils entrevirent, mais sans pouvoir lapprocher, un
couple de ces grands oiseaux qui sont particuliers  lAustralie,
sortes de casoars, que lon nomme meus, et qui, hauts de cinq
pieds et bruns de plumage, appartiennent  lordre des chassiers.
Top slana aprs eux de toute la vitesse de ses quatre pattes,
mais les casoars le distancrent aisment, tant leur rapidit
tait prodigieuse.

Quant aux traces laisses par les convicts dans la fort, on en
releva quelques-unes encore. Prs dun feu qui paraissait avoir
t rcemment teint, les colons remarqurent des empreintes qui
furent observes avec une extrme attention. En les mesurant lune
aprs lautre suivant leur longueur et leur largeur, on retrouva
aisment la trace des pieds de cinq hommes. Les cinq convicts
avaient videmment camp en cet endroit; mais -- et ctait l
lobjet dun examen si minutieux! -- on ne put dcouvrir une
sixime empreinte, qui, dans ce cas, et t celle du pied
dAyrton.

Ayrton ntait pas avec eux! dit Harbert.

-- Non, rpondit Pencroff, et, sil ntait pas avec eux, cest
que ces misrables lavaient dj tu! Mais ces gueux-l nont
donc pas une tanire o on puisse aller les traquer comme des
tigres!

-- Non, rpondit le reporter. Il est plus probable quils vont 
laventure, et cest leur intrt derrer ainsi jusquau moment o
ils seront les matres de lle.

-- Les matres de lle! scria le marin. Les matres de
lle!... rpta-t-il, et sa voix tait trangle comme si un
poignet de fer let saisi  la gorge.

Puis, dun ton plus calme:

Savez-vous, Monsieur Cyrus, dit-il, quelle est la balle que jai
fourre dans mon fusil?

-- Non, Pencroff!

-- Cest la balle qui a travers la poitrine dHarbert, et je vous
promets que celle-l ne manquera pas son but!

Mais ces justes reprsailles ne pouvaient rendre la vie  Ayrton,
et, de cet examen des empreintes laisses sur le sol, on dut,
hlas! Conclure quil ny avait plus  conserver aucun espoir de
jamais le revoir!

Ce soir-l, le campement fut tabli  quatorze milles de Granite-
House, et Cyrus Smith estima quil ne devait pas tre  plus de
cinq milles du promontoire du reptile.

Et, en effet, le lendemain, lextrmit de la presqule tait
atteinte, et la fort traverse sur toute sa longueur; mais aucun
indice navait permis de trouver la retraite o staient rfugis
les convicts, ni celle, non moins secrte, qui donnait asile au
mystrieux inconnu.

CHAPITRE XII

La journe du lendemain, 18 fvrier, fut consacre  lexploration
de toute cette partie boise qui formait le littoral depuis le
promontoire du reptile jusqu la rivire de la chute. Les colons
purent fouiller  fond cette fort, dont la largeur variait de
trois  quatre milles, car elle tait comprise entre les deux
rivages de la presqule serpentine. Les arbres, par leur haute
taille et leur paisse ramure, attestaient la puissance vgtative
du sol, plus tonnante ici quen aucune autre portion de lle. On
et dit un coin de ces forts vierges de lAmrique ou de
lAfrique centrale, transport sous cette zone moyenne. Ce qui
portait  admettre que ces superbes vgtaux trouvaient dans ce
sol, humide  sa couche suprieure, mais chauff  lintrieur par
des feux volcaniques, une chaleur qui ne pouvait appartenir  un
climat tempr. Les essences dominantes taient prcisment ces
kauris et ces eucalyptus qui prenaient des dimensions
gigantesques.

Mais le but des colons ntait pas dadmirer ces magnificences
vgtales. Ils savaient dj que, sous ce rapport, lle Lincoln
et mrit de prendre rang dans ce groupe des Canaries, dont le
premier nom fut celui dles fortunes. Maintenant, hlas! Leur
le ne leur appartenait plus tout entire; dautres en avaient
pris possession, des sclrats en foulaient le sol, et il fallait
les dtruire jusquau dernier. Sur la cte occidentale, on ne
retrouva plus aucunes traces, quelque soin quon mt  les
rechercher. Plus dempreintes de pas, plus de brises aux arbres,
plus de cendres refroidies, plus de campements abandonns.

Cela ne mtonne pas, dit Cyrus Smith  ses compagnons. Les
convicts ont abord lle aux environs de la pointe de lpave, et
ils se sont immdiatement jets dans les forts du Far-West, aprs
avoir travers le marais des tadornes. Ils ont donc suivi  peu
prs la route que nous avons prise en quittant Granite-House.
Cest ce qui explique les traces que nous avons reconnues dans les
bois. Mais, arrivs sur le littoral, les convicts ont bien compris
quils ny trouveraient point de retraite convenable, et cest
alors que, tant remonts vers le nord, ils ont dcouvert le
corral...

-- O ils sont peut-tre revenus... dit Pencroff.

-- Je ne le pense pas, rpondit lingnieur, car ils doivent bien
supposer que nos recherches se porteront de ce ct. Le corral
nest pour eux quun lieu dapprovisionnement, et non un campement
dfinitif.

-- Je suis de lavis de Cyrus, dit le reporter, et, suivant moi,
ce doit tre au milieu des contreforts du mont Franklin que les
convicts auront cherch un repaire.

-- Alors, Monsieur Cyrus, droit au corral! scria Pencroff. Il
faut en finir, et jusquici nous avons perdu notre temps!

-- Non, mon ami, rpondit lingnieur. Vous oubliez que nous
avions intrt  savoir si les forts du Far-West ne renfermaient
pas quelque habitation. Notre exploration a un double but,
Pencroff. Si, dune part, nous devons chtier le crime, de
lautre, nous avons un acte de reconnaissance  accomplir!

-- Voil qui est bien parl, Monsieur Cyrus, rpondit le marin.
Mest avis, toutefois, que nous ne trouverons ce gentleman que
sil le veut bien!

Et, vraiment, Pencroff ne faisait quexprimer lopinion de tous.
Il tait probable que la retraite de linconnu ne devait pas tre
moins mystrieuse quil ne ltait lui-mme!

Ce soir-l, le chariot sarrta  lembouchure de la rivire de la
chute. La couche fut organise suivant la coutume, et on prit
pour la nuit les prcautions habituelles. Harbert, redevenu le
garon vigoureux et bien portant quil tait avant sa maladie,
profitait largement de cette existence au grand air, entre les
brises de locan et latmosphre vivifiante des forts. Sa place
ntait plus sur le chariot, mais en tte de la caravane.

Le lendemain, 19 fvrier, les colons, abandonnant le littoral, sur
lequel, au del de lembouchure, sentassaient si pittoresquement
des basaltes de toutes formes, remontrent le cours de la rivire
par sa rive gauche. La route tait en partie dgage par suite des
excursions prcdentes qui avaient t faites depuis le corral
jusqu la cte ouest. Les colons se trouvaient alors  une
distance de six milles du mont Franklin.

Le projet de lingnieur tait celui-ci: observer minutieusement
toute la valle dont le thalweg formait le lit de la rivire, et
gagner avec circonspection les environs du corral; si le corral
tait occup, lenlever de vive force; sil ne ltait pas, sy
retrancher et en faire le centre des oprations qui auraient pour
objectif lexploration du mont Franklin.

Ce plan fut unanimement approuv des colons, et il leur tardait,
vraiment, davoir repris possession entire de leur le!

On chemina donc dans ltroite valle qui sparait deux des plus
puissants contreforts du mont Franklin. Les arbres, presss sur
les berges de la rivire, se rarfiaient vers les zones
suprieures du volcan. Ctait un sol montueux, assez accident,
trs propre aux embches, et sur lequel on ne se hasarda quavec
une extrme prcaution. Top et Jup marchaient en claireurs, et,
se jetant de droite et de gauche dans les pais taillis, ils
rivalisaient dintelligence et dadresse. Mais rien nindiquait
que les rives du cours deau eussent t rcemment frquentes,
rien nannonait ni la prsence ni la proximit des convicts.

Vers cinq heures du soir, le chariot sarrta  six cents pas 
peu prs de lenceinte palissade. Un rideau semi-circulaire de
grands arbres la cachait encore.

Il sagissait donc de reconnatre le corral, afin de savoir sil
tait occup. Y aller ouvertement, en pleine lumire, pour peu que
les convicts y fussent embusqus, ctait sexposer  recevoir
quelque mauvais coup, ainsi quil tait arriv  Harbert.

Mieux valait donc attendre que la nuit ft venue.

Cependant, Gdon Spilett voulait, sans plus tarder, reconnatre
les approches du corral, et Pencroff,  bout de patience, soffrit
 laccompagner.

Non, mes amis, rpondit lingnieur. Attendez la nuit. Je ne
laisserai pas lun de vous sexposer en plein jour.

-- Mais, Monsieur Cyrus... rpliqua le marin, peu dispos  obir.

-- Je vous en prie, Pencroff, dit lingnieur.

-- Soit! rpondit le marin, qui donna un autre cours  sa colre
en gratifiant les convicts des plus rudes qualifications du
rpertoire maritime.

Les colons demeurrent donc autour du chariot, et ils
surveillrent avec soin les parties voisines de la fort.

Trois heures se passrent ainsi. Le vent tait tomb, et un
silence absolu rgnait sous les grands arbres. La brise de la
plus mince branche, un bruit de pas sur les feuilles sches, le
glissement dun corps entre les herbes, eussent t entendus sans
peine. Tout tait tranquille. Du reste, Top, couch  terre, sa
tte allonge sur ses pattes, ne donnait aucun signe dinquitude.

 huit heures, le soir parut assez avanc pour que la
reconnaissance pt tre faite dans de bonnes conditions. Gdon
Spilett se dclara prt  partir, en compagnie de Pencroff. Cyrus
Smith y consentit. Top et Jup durent rester avec lingnieur,
Harbert et Nab, car il ne fallait pas quun aboiement ou un cri,
lancs mal  propos, donnassent lveil.

Ne vous engagez pas imprudemment, recommanda Cyrus Smith au marin
et au reporter. Vous navez pas  prendre possession du corral,
mais seulement  reconnatre sil est occup ou non.

-- Cest convenu, rpondit Pencroff.

Et tous deux partirent.

Sous les arbres, grce  lpaisseur de leur feuillage, une
certaine obscurit rendait dj les objets invisibles au del dun
rayon de trente  quarante pieds. Le reporter et Pencroff,
sarrtant ds quun bruit quelconque leur semblait suspect,
navanaient quavec les plus extrmes prcautions.

Ils marchaient lun cart de lautre, afin doffrir moins de
prise aux coups de feu. Et, pour tout dire, ils sattendaient, 
chaque instant,  ce quune dtonation retentt.

Cinq minutes aprs avoir quitt le chariot, Gdon Spilett et
Pencroff taient arrivs sur la lisire du bois, devant la
clairire au fond de laquelle slevait lenceinte palissade.

Ils sarrtrent. Quelques vagues lueurs baignaient encore la
prairie dgarnie darbres.  trente pas se dressait la porte du
corral, qui paraissait tre ferme. Ces trente pas quil
sagissait de franchir entre la lisire du bois et lenceinte
constituaient la zone dangereuse, pour employer une expression
emprunte  la balistique. En effet, une ou plusieurs balles,
parties de la crte de la palissade, auraient jet  terre
quiconque se ft hasard sur cette zone.

Gdon Spilett et le marin ntaient point hommes  reculer, mais
ils savaient quune imprudence de leur part, dont ils seraient les
premires victimes, retomberait ensuite sur leurs compagnons. Eux
tus, que deviendraient Cyrus Smith, Nab, Harbert?

Mais Pencroff, surexcit en se sentant si prs du corral, o il
supposait que les convicts staient rfugis, allait se porter en
avant, quand le reporter le retint dune main vigoureuse.

Dans quelques instants, il fera tout  fait nuit, murmura Gdon
Spilett  loreille de Pencroff, et ce sera le moment dagir.

Pencroff, serrant convulsivement la crosse de son fusil, se
contint et attendit en maugrant.

Bientt, les dernires lueurs du crpuscule seffacrent
compltement. Lombre qui semblait sortir de lpaisse fort
envahit la clairire. Le mont Franklin se dressait comme un norme
cran devant lhorizon du couchant, et lobscurit se fit
rapidement, ainsi que cela arrive dans les rgions dj basses en
latitude. Ctait le moment.

Le reporter et Pencroff, depuis quils staient posts sur la
lisire du bois, navaient pas perdu de vue lenceinte palissade.
Le corral semblait tre absolument abandonn. La crte de la
palissade formait une ligne un peu plus noire que lombre
environnante, et rien nen altrait la nettet.

Cependant, si les convicts taient l, ils avaient d

Poster un des leurs, de manire  se garantir de toute surprise.

Gdon Spilett serra la main de son compagnon, et tous deux
savancrent en rampant vers le corral, leurs fusils prts  faire
feu.

Ils arrivrent  la porte de lenceinte sans que lombre et t
sillonne dun seul trait de lumire.

Pencroff essaya de pousser la porte, qui, ainsi que le reporter et
lui lavaient suppos, tait ferme.

Cependant, le marin put constater que les barres extrieures
navaient pas t mises.

On en pouvait donc conclure que les convicts occupaient alors le
corral, et que, vraisemblablement, ils avaient assujetti la porte,
de manire quon ne pt la forcer.

Gdon Spilett et Pencroff prtrent loreille.

Nul bruit  lintrieur de lenceinte. Les mouflons et les
chvres, endormis sans doute dans leurs tables, ne troublaient
aucunement le calme de la nuit.

Le reporter et le marin, nentendant rien, se demandrent sils
devaient escalader la palissade et pntrer dans le corral. Ce qui
tait contraire aux instructions de Cyrus Smith.

Il est vrai que lopration pouvait russir, mais elle pouvait
chouer aussi. Or, si les convicts ne se doutaient de rien, sils
navaient pas connaissance de lexpdition tente contre eux, si
enfin il existait, en ce moment, une chance de les surprendre,
devait-on compromettre cette chance, en se hasardant
inconsidrment  franchir la palissade?

Ce ne fut pas lavis du reporter. Il trouva raisonnable dattendre
que les colons fussent tous runis pour essayer de pntrer dans
le corral. Ce qui tait certain, cest que lon pouvait arriver
jusqu la palissade sans tre vu, et que lenceinte ne paraissait
pas tre garde. Ce point dtermin, il ne sagissait plus que de
revenir vers le chariot, et on aviserait.

Pencroff, probablement, partagea cette manire de voir, car il ne
fit aucune difficult de suivre le reporter, quand celui-ci replia
sous le bois. Quelques minutes aprs, lingnieur tait mis au
courant de la situation.

Eh bien, dit-il, aprs avoir rflchi, jai maintenant lieu de
croire que les convicts ne sont pas au corral.

-- Nous le saurons bien, rpondit Pencroff, quand nous aurons
escalad lenceinte.

-- Au corral, mes amis! dit Cyrus Smith.

-- Laissons-nous le chariot dans le bois? demanda Nab.

-- Non, rpondit lingnieur, cest notre fourgon de munitions et
de vivres, et, au besoin, il nous servira de retranchement.

-- En avant donc! dit Gdon Spilett.

Le chariot sortit du bois et commena  rouler sans bruit vers la
palissade. Lobscurit tait profonde alors, le silence aussi
complet quau moment o Pencroff et le reporter staient loigns
en rampant sur le sol. Lherbe paisse touffait compltement le
bruit des pas.

Les colons taient prts  faire feu. Jup, sur lordre de
Pencroff, se tenait en arrire. Nab menait Top en laisse, afin
quil ne slant pas en avant.

La clairire apparut bientt. Elle tait dserte.

Sans hsiter, la petite troupe se porta vers lenceinte. En un
court espace de temps, la zone dangereuse fut franchie. Pas un
coup de feu navait t tir. Lorsque le chariot eut atteint la
palissade, il sarrta. Nab resta  la tte des onaggas pour les
contenir. Lingnieur, le reporter, Harbert et Pencroff se
dirigrent alors vers la porte, afin de voir si elle tait
barricade intrieurement... un des battants tait ouvert!

Mais que disiez-vous? demanda lingnieur en se retournant vers
le marin et Gdon Spilett.

Tous deux taient stupfaits.

Sur mon salut, dit Pencroff, cette porte tait ferme tout 
lheure!

Les colons hsitrent alors. Les convicts taient-ils donc au
corral au moment o Pencroff et le reporter en opraient la
reconnaissance? Cela ne pouvait tre douteux, puisque la porte,
alors ferme, navait pu tre ouverte que par eux! Y taient-ils
encore, ou un des leurs venait-il de sortir?

Toutes ces questions se prsentrent instantanment  lesprit de
chacun, mais comment y rpondre? En ce moment, Harbert, qui
stait avanc de quelques pas  lintrieur de lenceinte, recula
prcipitamment et saisit la main de Cyrus Smith.

Quy a-t-il? demanda lingnieur.

-- Une lumire!

-- Dans la maison?

-- Oui!

Tous cinq savancrent vers la porte, et, en effet,  travers les
vitres de la fentre qui leur faisait face, ils virent trembloter
une faible lueur.

Cyrus Smith prit rapidement son parti.

Cest une chance unique, dit-il  ses compagnons, de trouver les
convicts enferms dans cette maison, ne sattendant  rien! Ils
sont  nous! En avant!

Les colons se glissrent alors dans lenceinte, le fusil prt 
tre paul. Le chariot avait t laiss au dehors sous la garde
de Jup et de Top, quon y avait attachs par prudence.

Cyrus Smith, Pencroff, Gdon Spilett, dun ct, Harbert et Nab,
de lautre, en longeant la palissade, observrent cette portion du
corral qui tait absolument obscure et dserte. En quelques
instants, tous furent prs de la maison, devant la porte qui tait
ferme.

Cyrus Smith fit  ses compagnons un signe de la main qui leur
recommandait de ne pas bouger, et il sapprocha de la vitre, alors
faiblement claire par la lumire intrieure.

Son regard plongea dans lunique pice, formant le rez-de-chausse
de la maison. Sur la table brillait un fanal allum. Prs de la
table tait le lit qui servait autrefois  Ayrton.

Sur le lit reposait le corps dun homme.

Soudain, Cyrus Smith recula, et dune voix touffe:

Ayrton! scria-t-il. Aussitt, la porte fut plutt enfonce
quouverte, et les colons se prcipitrent dans la chambre.

Ayrton paraissait dormir. Son visage attestait quil avait
longuement et cruellement souffert.  ses poignets et  ses
chevilles se voyaient de larges meurtrissures.

Cyrus Smith se pencha sur lui.

Ayrton! scria lingnieur en saisissant le bras de celui quil
venait de retrouver dans des circonstances si inattendues.

 cet appel, Ayrton ouvrit les yeux, et regardant en face Cyrus
Smith, puis les autres:

Vous, scria-t-il, vous?

-- Ayrton! Ayrton! rpta Cyrus Smith.

-- O suis-je?

-- Dans lhabitation du corral!

-- Seul?

-- Oui!

-- Mais ils vont venir! scria Ayrton! Dfendez-vous! Dfendez-
vous!

Et Ayrton retomba puis.

Spilett, dit alors lingnieur, nous pouvons tre attaqus dun
moment  lautre. Faites entrer le chariot dans le corral. Puis,
barricadez la porte, et revenez tous ici.

Pencroff, Nab et le reporter se htrent dexcuter les ordres de
lingnieur. Il ny avait pas un instant  perdre. Peut-tre mme
le chariot tait-il dj entre les mains des convicts! En un
instant, le reporter et ses deux compagnons eurent travers le
corral et regagn la porte de la palissade, derrire laquelle on
entendait Top gronder sourdement.

Lingnieur, quittant Ayrton un instant, sortit de la maison, prt
 faire le coup de feu. Harbert tait  ses cts. Tous deux
surveillaient la crte du contrefort qui dominait le corral. Si
les convicts taient embusqus en cet endroit, ils pouvaient
frapper les colons lun aprs lautre. En ce moment, la lune
apparut dans lest au-dessus du noir rideau de la fort, et une
blanche nappe de lumire se rpandit  lintrieur de lenceinte.

Le corral sclaira tout entier avec ses bouquets darbres, le
petit cours deau qui larrosait et son large tapis dherbes. Du
ct de la montagne, la maison et une partie de la palissade se
dtachaient en blanc.  la partie oppose, vers la porte,
lenceinte restait sombre. Une masse noire se montra bientt.
Ctait le chariot qui entrait dans le cercle de lumire, et Cyrus
Smith put entendre le bruit de la porte que ses compagnons
refermaient et dont ils assujettissaient solidement les battants 
lintrieur.

Mais, en ce moment, Top, rompant violemment sa laisse, se mit 
aboyer avec fureur et slana vers le fond du corral, sur la
droite de la maison.

Attention, mes amis, et en joue!... cria Cyrus Smith.

Les colons avaient paul leurs fusils et attendaient le moment de
faire feu. Top aboyait toujours, et Jup, courant vers le chien,
fit entendre des sifflements aigus.

Les colons le suivirent et arrivrent sur le bord du petit
ruisseau, ombrag de grands arbres.

Et l, en pleine lumire, que virent-ils?

Cinq corps, tendus sur la berge!

Ctaient ceux des convicts qui, quatre mois auparavant, avaient
dbarqu sur lle Lincoln!

CHAPITRE XIII

Qutait-il arriv? Qui avait frapp les convicts?

tait-ce donc Ayrton? Non, puisque, un instant avant, il redoutait
leur retour!

Mais Ayrton tait alors sous lempire dun assoupissement profond
dont il ne fut plus possible de le tirer. Aprs les quelques
paroles quil avait prononces, une torpeur accablante stait
empare de lui, et il tait retomb sur son lit, sans mouvement.

Les colons, en proie  mille penses confuses, sous linfluence
dune violente surexcitation, attendirent pendant toute la nuit,
sans quitter la maison dAyrton, sans retourner  cette place o
gisaient les corps des convicts.  propos des circonstances dans
lesquelles ceux-ci avaient trouv la mort, il tait vraisemblable
quAyrton ne pourrait rien leur apprendre, puisquil ne savait pas
lui-mme tre dans la maison du corral. Mais au moins serait-il en
mesure de raconter les faits qui avaient prcd cette terrible
excution.

Le lendemain, Ayrton sortait de cette torpeur, et ses compagnons
lui tmoignaient cordialement toute la joie quils prouvaient 
le revoir,  peu prs sain et sauf, aprs cent quatre jours de
sparation.

Ayrton raconta alors en peu de mots ce qui stait pass, ou du
moins ce quil savait.

Le lendemain de son arrive au corral, le 10 novembre dernier, 
la tombe de la nuit, il fut surpris par les convicts, qui avaient
escalad lenceinte.

Ceux-ci le lirent et le billonnrent; puis, il fut emmen dans
une caverne obscure, au pied du mont Franklin, l o les convicts
staient rfugis.

Sa mort avait t rsolue, et, le lendemain, il allait tre tu,
lorsquun des convicts le reconnut et lappela du nom quil
portait en Australie. Ces misrables voulaient massacrer Ayrton!
Ils respectrent Ben Joyce!

Mais, depuis ce moment, Ayrton fut en butte aux obsessions de ses
anciens complices. Ceux-ci voulaient le ramener  eux, et ils
comptaient sur lui pour semparer de Granite-House, pour pntrer
dans cette inaccessible demeure, pour devenir les matres de
lle, aprs en avoir assassin les colons!

Ayrton rsista. Lancien convict, repentant et pardonn, ft
plutt mort que de trahir ses compagnons.

Ayrton, attach, billonn, gard  vue, vcut dans cette caverne
pendant quatre mois.

Cependant, les convicts avaient dcouvert le corral, peu de temps
aprs leur arrive sur lle, et, depuis lors, ils vivaient sur
ses rserves, mais ils ne lhabitaient pas. Le 11 novembre, deux
de ces bandits, inopinment surpris par larrive des colons,
firent feu sur Harbert, et lun deux revint en se vantant davoir
tu un des habitants de lle, mais il revint seul. Son compagnon,
on le sait, tait tomb sous le poignard de Cyrus Smith. Que lon
juge des inquitudes et du dsespoir dAyrton, quand il apprit
cette nouvelle de la mort dHarbert! Les colons ntaient plus que
quatre, et pour ainsi dire  la merci des convicts!

 la suite de cet vnement, et pendant tout le temps que les
colons, retenus par la maladie dHarbert, demeurrent au corral,
les pirates ne quittrent pas leur caverne, et mme, aprs avoir
pill le plateau de Grande-vue, ils ne crurent pas prudent de
labandonner.

Les mauvais traitements infligs  Ayrton redoublrent alors. Ses
mains et ses pieds portaient encore la sanglante empreinte des
liens qui lattachaient jour et nuit.  chaque instant il
attendait une mort  laquelle il ne semblait pas quil pt
chapper.

Ce fut ainsi jusqu la troisime semaine de fvrier. Les
convicts, guettant toujours une occasion favorable, quittrent
rarement leur retraite, et ne firent que quelques excursions de
chasse, soit  lintrieur de lle, soit jusque sur la cte
mridionale. Ayrton navait plus de nouvelles de ses amis, et il
nesprait plus les revoir! Enfin, le malheureux, affaibli par les
mauvais traitements, tomba dans une prostration profonde qui ne
lui permit plus ni de voir, ni dentendre. Aussi,  partir de ce
moment, cest--dire depuis deux jours, il ne pouvait mme dire ce
qui stait pass.

Mais, Monsieur Smith, ajouta-t-il, puisque jtais emprisonn
dans cette caverne, comment se fait-il que je me retrouve au
corral?

-- Comment se fait-il que les convicts soient tendus l, morts,
au milieu de lenceinte? rpondit lingnieur.

-- Morts! scria Ayrton, qui, malgr sa faiblesse, se souleva 
demi.

Ses compagnons le soutinrent. Il voulut se lever, on le laissa
faire, et tous se dirigrent vers le petit ruisseau.

Il faisait grand jour.

L, sur la berge, dans la position o les avait surpris une mort
qui avait d tre foudroyante, gisaient les cinq cadavres des
convicts!

Ayrton tait atterr. Cyrus Smith et ses compagnons le regardaient
sans prononcer une parole. Sur un signe de lingnieur, Nab et
Pencroff visitrent ces corps, dj raidis par le froid.

Ils ne portaient aucune trace apparente de blessure.

Seulement, aprs les avoir soigneusement examins, Pencroff
aperut au front de lun,  la poitrine de lautre, au dos de
celui-ci,  lpaule de celui-l, un petit point rouge, sorte de
contusion  peine visible, et dont il tait impossible de
reconnatre lorigine.

Cest l quils ont t frapps! dit Cyrus Smith.

-- Mais avec quelle arme? scria le reporter.

-- Une arme foudroyante dont nous navons pas le secret!

-- Et qui les a foudroys?... demanda Pencroff.

-- Le justicier de lle, rpondit Cyrus Smith, celui qui vous a
transport ici, Ayrton, celui dont linfluence vient encore de se
manifester, celui qui fait pour nous tout ce que nous ne pouvons
faire nous-mmes, et qui, cela fait, se drobe  nous.

-- Cherchons-le donc! scria Pencroff.

-- Oui, cherchons-le, rpondit Cyrus Smith, mais ltre suprieur
qui accomplit de tels prodiges, nous ne le trouverons que sil lui
plat enfin de nous appeler  lui!

Cette protection invisible, qui rduisait  nant leur propre
action, irritait et touchait  la fois lingnieur. Linfriorit
relative quelle constatait tait de celles dont une me fire
peut se sentir blesse. Une gnrosit qui sarrange de faon 
luder toute marque de reconnaissance accusait une sorte de ddain
pour les obligs, qui gtait jusqu un certain point, aux yeux de
Cyrus Smith, le prix du bienfait.

Cherchons, reprit-il, et Dieu veuille quil nous soit permis un
jour de prouver  ce protecteur hautain quil na point affaire 
des ingrats! Que ne donnerais-je pas pour que nous pussions nous
acquitter envers lui, en lui rendant  notre tour, et ft-ce au
prix de notre vie, quelque signal service!

Depuis ce jour, cette recherche fut lunique proccupation des
habitants de lle Lincoln. Tout les poussait  dcouvrir le mot
de cette nigme, mot qui ne pouvait tre que le nom dun homme
dou dune puissance vritablement inexplicable et en quelque
sorte surhumaine.

Aprs quelques instants, les colons rentrrent dans lhabitation
du corral, o leurs soins rendirent promptement  Ayrton son
nergie morale et physique.

Nab et Pencroff transportrent les cadavres des convicts dans la
fort,  quelque distance du corral, et ils les enterrrent
profondment.

Puis, Ayrton fut mis au courant des faits qui staient accomplis
pendant sa squestration. Il apprit alors les aventures dHarbert,
et par quelles sries dpreuves les colons avaient pass. Quant 
ceux-ci, ils nespraient plus revoir Ayrton et avaient  redouter
que les convicts ne leussent impitoyablement massacr.

Et maintenant, dit Cyrus Smith en terminant son rcit, il nous
reste un devoir  accomplir. La moiti de notre tche est remplie,
mais si les convicts ne sont plus  craindre, ce nest pas  nous
que nous devons dtre redevenus matres de lle.

-- Eh bien! rpondit Gdon Spilett, fouillons tout ce labyrinthe
des contreforts du mont Franklin! Ne laissons pas une excavation,
pas un trou inexplor! Ah! si jamais reporter sest trouv en
prsence dun mystre mouvant, cest bien moi qui vous parle, mes
amis!

-- Et nous ne rentrerons  Granite-House, rpondit Harbert, que
lorsque nous aurons retrouv notre bienfaiteur.

-- Oui! dit lingnieur, nous ferons tout ce quil est humainement
possible de faire... mais, je le rpte, nous ne le retrouverons
que sil veut bien le permettre!

-- Restons-nous au corral? demanda Pencroff.

-- Restons-y, rpondit Cyrus Smith, les provisions y sont
abondantes, et nous sommes ici au centre mme de notre cercle
dinvestigations. Dailleurs, si cela est ncessaire, le chariot
se rendra rapidement  Granite-House.

-- Bien, rpondit le marin. Seulement, une observation.

-- Laquelle?

-- Voici la belle saison qui savance, et il ne faut pas oublier
que nous avons une traverse  faire.

-- Une traverse? dit Gdon Spilett.

-- Oui! Celle de lle Tabor, rpondit Pencroff. Il est ncessaire
dy porter une notice qui indique la situation de notre le, o se
trouve actuellement Ayrton, pour le cas o le yacht cossais
viendrait le reprendre. Qui sait sil nest pas dj trop tard?

-- Mais, Pencroff, demanda Ayrton, comment comptez-vous faire
cette traverse?

-- Sur le Bonadventure!

-- Le Bonadventure! scria Ayrton... il nexiste plus.

-- Mon Bonadventure nexiste plus! hurla Pencroff en bondissant.

-- Non! rpondit Ayrton. Les convicts lont dcouvert dans son
petit port, il y a huit jours  peine, ils ont pris la mer, et...

-- Et? fit Pencroff, dont le coeur palpitait.

-- Et, nayant plus Bob Harvey pour manoeuvrer, ils se sont
chous sur les roches, et lembarcation a t entirement brise!

-- Ah! Les misrables! Les bandits! Les infmes coquins! scria
Pencroff.

-- Pencroff, dit Harbert, en prenant la main du marin, nous ferons
un autre Bonadventure, un plus grand! Nous avons toutes les
ferrures, tout le grement du brick  notre disposition!

-- Mais savez-vous, rpondit Pencroff, quil faut au moins cinq 
six mois pour construire une embarcation de trente  quarante
tonneaux?

-- Nous prendrons notre temps, rpondit le reporter, et nous
renoncerons pour cette anne  faire la traverse de lle Tabor.

-- Que voulez-vous, Pencroff, il faut bien se rsigner, dit
lingnieur, et jespre que ce retard ne nous sera pas
prjudiciable.

-- Ah! Mon Bonadventure! mon pauvre Bonadventure! scria
Pencroff, vritablement constern de la perte de son embarcation,
dont il tait si fier!

La destruction du Bonadventure tait videmment un fait
regrettable pour les colons, et il fut convenu que cette perte
devrait tre rpare au plus tt. Ceci bien arrt, on ne soccupa
plus que de mener  bonne fin lexploration des plus secrtes
portions de lle. Des recherches furent commences le jour mme,
19 fvrier, et durrent une semaine entire. La base de la
montagne, entre ses contreforts et leurs nombreuses ramifications,
formait un labyrinthe de valles et de contre-valles dispos trs
capricieusement. Ctait videmment l, au fond de ces troites
gorges, peut-tre mme  lintrieur du massif du mont Franklin,
quil convenait de poursuivre les recherches. Aucune partie de
lle net t plus propre  cacher une habitation dont lhte
voulait rester inconnu. Mais tel tait lenchevtrement des
contreforts, que Cyrus Smith dut procder  leur exploration avec
une svre mthode.

Les colons visitrent dabord toute la valle qui souvrait au sud
du volcan et qui recueillait les premires eaux de la rivire de
la chute. Ce fut l quAyrton leur montra la caverne o staient
rfugis les convicts et dans laquelle il avait t squestr
jusqu son transport au corral. Cette caverne tait absolument
dans ltat o Ayrton lavait laisse. On y retrouva une certaine
quantit de munitions et de vivres que les convicts avaient
enlevs avec lintention de se crer une rserve.

Toute la valle qui aboutissait  la grotte, valle ombrage de
beaux arbres, parmi lesquels dominaient les conifres, fut
explore avec un soin extrme, et le contrefort sud-ouest ayant
t tourn  sa pointe, les colons sengagrent dans une gorge
plus troite qui samorait  cet entassement si pittoresque des
basaltes du littoral.

Ici les arbres taient plus rares. La pierre remplaait lherbe.
Les chvres sauvages et les mouflons gambadaient entre les roches.
L commenait la partie aride de lle. On pouvait reconnatre
dj que, de ces nombreuses valles qui se ramifiaient  la base
du mont Franklin, trois seulement taient boises et riches en
pturages comme celle du corral, qui confinait par louest  la
valle de la rivire de la chute, et, par lest,  la valle du
creek rouge. Ces deux ruisseaux, changs plus bas en rivires par
labsorption de quelques affluents, se formaient de toutes les
eaux de la montagne et dterminaient ainsi la fertilit de sa
portion mridionale. Quant  la Mercy, elle tait plus directement
alimente par dabondantes sources, perdues sous le couvert du
bois de jacamar, et ctaient galement des sources de cette
nature qui, spanchant par mille filets, abreuvaient le sol de la
presqule serpentine.

Or, de ces trois valles o leau ne manquait pas, lune aurait pu
servir de retraite  quelque solitaire qui y et trouv toutes les
choses ncessaires  la vie. Mais les colons les avaient dj
explores, et nulle part ils navaient pu constater la prsence de
lhomme.

tait-ce donc au fond de ces gorges arides, au milieu des boulis
de roches, dans les pres ravins du nord, entre les coules de
laves, que se trouveraient cette retraite et son hte?

La partie nord du mont Franklin se composait uniquement  sa base
de deux valles, larges, peu profondes, sans apparence de verdure,
semes de blocs erratiques, zbres de longues moraines, paves de
laves, accidentes de grosses tumeurs minrales, saupoudres
dobsidiennes et de labradorites. Cette partie exigea de longues
et difficiles explorations.

L se creusaient mille cavits, peu confortables sans doute, mais
absolument dissimules et dun accs difficile. Les colons
visitrent mme de sombres tunnels qui dataient de lpoque
plutonienne, encore noircis par le passage des feux dautrefois,
et qui senfonaient dans le massif du mont. On parcourut ces
sombres galeries, on y promena des rsines enflammes, on fouilla
les moindres excavations, on sonda les moindres profondeurs. Mais
partout le silence, lobscurit. Il ne semblait pas quun tre
humain et jamais port ses pas dans ces antiques couloirs, que
son bras et jamais dplac un seul de ces blocs. Tels ils
taient, tels le volcan les avait projets au-dessus des eaux 
lpoque de lmersion de lle.

Cependant, si ces substructions parurent tre absolument dsertes,
si lobscurit y tait complte, Cyrus Smith fut forc de
reconnatre que labsolu silence ny rgnait pas.

En arrivant au fond de lune de ces sombres cavits, qui se
prolongeaient sur une longueur de plusieurs centaines de pieds 
lintrieur de la montagne, il fut surpris dentendre de sourds
grondements, dont la sonorit des roches accroissait lintensit.

Gdon Spilett, qui laccompagnait, entendit galement ces
lointains murmures, qui indiquaient une revivification des feux
souterrains.  plusieurs reprises, tous deux coutrent, et ils
furent daccord sur ce point que quelque raction chimique
slaborait dans les entrailles du sol.

Le volcan nest donc pas totalement teint? dit le reporter.

-- Il est possible que, depuis notre exploration du cratre,
rpondit Cyrus Smith, quelque travail se soit accompli dans les
couches infrieures. Tout volcan, bien quon le considre comme
teint, peut videmment se rallumer.

-- Mais si une ruption du mont Franklin se prparait, demanda
Gdon Spilett, est-ce quil ny aurait pas danger pour lle
Lincoln?

-- Je ne le pense pas, rpondit lingnieur. Le cratre, cest--
dire la soupape de sret, existe, et le trop-plein des vapeurs et
des laves schappera, comme il le faisait autrefois, par son
exutoire accoutum.

--  moins que ces laves ne se frayent un nouveau passage vers les
parties fertiles de lle!

-- Pourquoi, mon cher Spilett, rpondit Cyrus Smith, pourquoi ne
suivraient-elles pas la route qui leur est naturellement trace?

-- Eh! Les volcans sont capricieux! rpondit le reporter.

-- Remarquez, reprit lingnieur, que linclinaison de tout le
massif du mont Franklin favorise lpanchement des matires vers
les valles que nous explorons en ce moment. Il faudrait quun
tremblement de terre changet le centre de gravit de la montagne
pour que cet panchement se modifit.

-- Mais un tremblement de terre est toujours  craindre dans ces
conditions, fit observer Gdon Spilett.

-- Toujours, rpondit lingnieur, surtout quand les forces
souterraines commencent  se rveiller et que les entrailles du
globe risquent dtre obstrues, aprs un long repos. Aussi, mon
cher Spilett, une ruption serait-elle pour nous un fait grave, et
vaudrait-il beaucoup mieux que ce volcan net pas la vellit de
se rveiller? Mais nous ny pouvons rien, nest-ce pas? En tout
cas, quoi quil arrive, je ne crois pas que notre domaine de
Grande-vue puisse tre srieusement menac. Entre lui et la
montagne, le sol est notablement dprim, et si jamais les laves
prenaient le chemin du lac, elles seraient rejetes sur les dunes
et les portions voisines du golfe du requin.

-- Nous navons encore vu  la tte du mont aucune fume qui
indique quelque ruption prochaine, dit Gdon Spilett.

-- Non, rpondit Cyrus Smith, pas une vapeur ne schappe du
cratre, dont prcisment hier jai observ le sommet. Mais il est
possible que,  la partie infrieure de la chemine, le temps ait
accumul des rocs, des cendres, des laves durcies, et que cette
soupape dont je parlais soit trop charge momentanment. Mais, au
premier effort srieux, tout obstacle disparatra, et vous pouvez
tre certain, mon cher Spilett, que ni lle, qui est la
chaudire, ni le volcan, qui est la chemine, nclateront sous la
pression des gaz. Nanmoins, je le rpte, mieux vaudrait quil
ny et pas druption.

-- Et cependant nous ne nous trompons pas, reprit le reporter. On
entend bien de sourds grondements dans les entrailles mmes du
volcan!

-- En effet, rpondit lingnieur, qui couta encore avec une
extrme attention, il ny a pas  sy tromper... l se fait une
raction dont nous ne pouvons valuer limportance ni le rsultat
dfinitif.

Cyrus Smith et Gdon Spilett, aprs tre sortis, retrouvrent
leurs compagnons, auxquels ils firent connatre cet tat de
choses.

Bon! scria Pencroff, ce volcan qui voudrait faire des siennes!
Mais quil essaye! Il trouvera son matre!...

-- Qui donc? demanda Nab.

-- Notre gnie, Nab, notre gnie, qui lui billonnera son cratre,
sil fait seulement mine de louvrir!

On le voit, la confiance du marin envers le dieu spcial de son
le tait absolue, et, certes, la puissance occulte qui stait
manifeste jusquici par tant dactes inexplicables paraissait
tre sans limites; mais, aussi, elle sut chapper aux minutieuses
recherches des colons, car, malgr tous leurs efforts, malgr le
zle, plus que le zle, la tnacit quils apportrent  leur
exploration, ltrange retraite ne put tre dcouverte.

Du 19 au 25 fvrier, le cercle des investigations fut tendu 
toute la rgion septentrionale de lle Lincoln, dont les plus
secrets rduits furent fouills. Les colons en arrivrent  sonder
chaque paroi rocheuse, comme font des agents aux murs dune maison
suspecte. Lingnieur prit mme un lev trs exact de la montagne,
et il porta ses fouilles jusquaux dernires assises qui la
soutenaient.

Elle fut explore ainsi mme  la hauteur du cne tronqu qui
terminait le premier tage des roches, puis jusqu larte
suprieure de cet norme chapeau au fond duquel souvrait le
cratre.

On fit plus: on visita le gouffre, encore teint, mais dans les
profondeurs duquel des grondements se faisaient distinctement
entendre. Cependant, pas une fume, pas une vapeur, pas un
chauffement de la paroi nindiquaient une ruption prochaine.
Mais ni l, ni en aucune autre partie du mont Franklin, les colons
ne trouvrent les traces de celui quils cherchaient.

Les investigations furent alors diriges sur toute la rgion des
dunes. On visita avec soin les hautes murailles laviques du golfe
du requin, de la base  la crte, bien quil ft extrmement
difficile datteindre le niveau mme du golfe. Personne! Rien!

Finalement, ces deux mots rsumrent tant de fatigues inutilement
dpenses, tant dobstination qui ne produisit aucun rsultat, et
il y avait comme une sorte de colre dans la dconvenue de Cyrus
Smith et de ses compagnons.

Il fallut donc songer  revenir, car ces recherches ne pouvaient
se poursuivre indfiniment. Les colons taient vritablement en
droit de croire que ltre mystrieux ne rsidait pas  la surface
de lle, et alors les plus folles hypothses hantrent leurs
imaginations surexcites. Pencroff et Nab, particulirement, ne se
contentaient plus de ltrange et se laissaient emporter dans le
monde du surnaturel.

Le 25 fvrier, les colons rentraient  Granite-House, et au moyen
de la double corde, quune flche reporta au palier de la porte,
ils rtablirent la communication entre leur domaine et le sol. Un
mois plus tard, ils saluaient, au vingt-cinquime jour de mars, le
troisime anniversaire de leur arrive sur lle Lincoln!

CHAPITRE XIV

Trois ans staient couls depuis que les prisonniers de Richmond
staient enfuis, et que de fois, pendant ces trois annes, ils
parlrent de la patrie, toujours prsente  leur pense!

Ils ne mettaient pas en doute que la guerre civile ne ft alors
termine, et il leur semblait impossible que la juste cause du
nord net pas vaincu. Mais quels avaient t les incidents de
cette terrible guerre? Quel sang avait-elle cot? Quels amis, 
eux, avaient succomb dans la lutte? Voil ce dont ils causaient
souvent, sans entrevoir encore le jour o il leur serait donn de
revoir leur pays. Y retourner, ne ft-ce que quelques jours,
renouer le lien social avec le monde habit, tablir une
communication entre leur patrie et leur le, puis passer le plus
long, le meilleur peut-tre de leur existence dans cette colonie
quils avaient fonde et qui relverait alors de la mtropole,
tait-ce donc un rve irralisable?

Mais ce rve, il ny avait que deux manires de le raliser: ou un
navire se montrerait quelque jour dans les eaux de lle Lincoln,
ou les colons construiraient eux-mmes un btiment assez fort pour
tenir la mer jusquaux terres les plus rapproches.

 moins, disait Pencroff, que notre gnie ne fournisse lui-mme
les moyens de nous rapatrier!

Et, vraiment, on ft venu dire  Pencroff et  Nab quun navire de
trois cents tonneaux les attendait dans le golfe du requin ou 
port-ballon, quils nauraient pas mme fait un geste de surprise.
Dans cet ordre dides, ils sattendaient  tout.

Mais Cyrus Smith, moins confiant, leur conseilla de rentrer dans
la ralit, et ce fut  propos de la construction dun btiment,
besogne vritablement urgente, puisquil sagissait de dposer le
plus tt possible  lle Tabor un document qui indiqut la
nouvelle rsidence dAyrton.

Le Bonadventure nexistant plus, six mois, au moins, seraient
ncessaires pour la construction dun nouveau navire. Or, lhiver
arrivait, et le voyage ne pourrait se faire avant le printemps
prochain.

Nous avons donc le temps de nous mettre en mesure pour la belle
saison, dit lingnieur, qui causait de ces choses avec Pencroff.
Je pense donc, mon ami, que, puisque nous avons  refaire notre
embarcation, il sera prfrable de lui donner des dimensions plus
considrables. Larrive du yacht cossais  lle Tabor est fort
problmatique. Il peut se faire mme que, venu depuis plusieurs
mois, il en soit reparti, aprs avoir vainement cherch quelque
trace dAyrton.

Ne serait-il donc pas  propos de construire un navire qui, le cas
chant, pt nous transporter soit aux archipels polynsiens, soit
 la Nouvelle-Zlande? Quen pensez-vous?

-- Je pense, Monsieur Cyrus, rpondit le marin, je pense que vous
tes tout aussi capable de fabriquer un grand navire quun petit.
Ni le bois, ni les outils ne nous manquent. Ce nest quune
question de temps.

-- Et combien de mois demanderait la construction dun navire de
deux cent cinquante  trois cents tonneaux? demanda Cyrus Smith.

-- Sept ou huit mois au moins, rpondit Pencroff. Mais il ne faut
pas oublier que lhiver arrive et que, par les grands froids, le
bois est difficile  travailler. Comptons donc sur quelques
semaines de chmage, et, si notre btiment est prt pour le mois
de novembre prochain, nous devrons nous estimer trs heureux.

-- Eh bien, rpondit Cyrus Smith, ce serait prcisment lpoque
favorable pour entreprendre une traverse de quelque importance,
soit  lle Tabor, soit  une terre plus loigne.

-- En effet, Monsieur Cyrus, rpondit le marin. Faites donc vos
plans, les ouvriers sont prts, et jimagine quAyrton pourra nous
donner un bon coup de main dans la circonstance.

Les colons, consults, approuvrent le projet de lingnieur, et
ctait, en vrit, ce quil y avait de mieux  faire. Il est vrai
que la construction dun navire de deux  trois cents tonneaux,
ctait une grosse besogne, mais les colons avaient en eux-mmes
une confiance que justifiaient bien des succs dj obtenus.

Cyrus Smith soccupa donc de faire le plan du navire et den
dterminer le gabarit. Pendant ce temps, ses compagnons
semployrent  labatage et au charroi des arbres qui devaient
fournir les courbes, la membrure et le bord. Ce fut la fort du
Far-West qui donna les meilleures essences en chnes et en ormes.
On profita de la troue dj faite lors de la dernire excursion
pour ouvrir une route praticable, qui prit le nom de route du Far-
West, et les arbres furent transports aux chemines, o fut
tabli le chantier de construction.

Quant  la route en question, elle tait capricieusement trace,
et ce fut un peu le choix des bois qui en dtermina le trac, mais
elle facilita laccs dune notable portion de la presqule
serpentine.

Il tait important que ces bois fussent promptement coups et
dbits, car on ne pouvait les employer verts encore, et il
fallait laisser au temps le soin de les durcir. Les charpentiers
travaillrent donc avec ardeur pendant le mois davril, qui ne fut
troubl que par quelques coups de vent dquinoxe assez violents.
Matre Jup les aidait adroitement, soit quil grimpt au sommet
dun arbre pour y fixer les cordes dabatage, soit quil prtt
ses robustes paules pour transporter les troncs branchs.

Tous ces bois furent empils sous un vaste appentis en planches,
qui fut construit auprs des chemines, et, l, ils attendirent le
moment dtre mis en oeuvre.

Le mois davril fut assez beau, comme lest souvent le mois
doctobre de la zone borale. En mme temps, les travaux de la
terre furent activement pousss, et bientt toute trace de
dvastation eut disparu du plateau de Grande-vue. Le moulin fut
rebti, et de nouveaux btiments slevrent sur lemplacement de
la basse-cour. Il avait paru ncessaire de les reconstruire sur de
plus grandes dimensions, car la population volatile saccroissait
dans une proportion considrable. Les tables contenaient
maintenant cinq onaggas, dont quatre vigoureux, bien dresss, se
laissant atteler ou monter, et un petit qui venait de natre. Le
matriel de la colonie stait augment dune charrue, et les
onaggas taient employs au labourage, comme de vritables boeufs
du Yorkshire ou du Kentucky. Chacun des colons se distribuait
louvrage, et les bras ne chmaient pas. Aussi, quelle belle sant
que celle de ces travailleurs, et de quelle belle humeur ils
animaient les soires de Granite-House, en formant mille projets
pour lavenir!

Il va sans dire quAyrton partageait absolument lexistence
commune, et quil ntait plus question pour lui daller vivre au
corral. Toutefois, il restait toujours triste, peu communicatif,
et se joignait plutt aux travaux quaux plaisirs de ses
compagnons. Mais ctait un rude ouvrier  la besogne, vigoureux,
adroit, ingnieux, intelligent. Il tait estim et aim de tous,
il ne pouvait lignorer.

Cependant, le corral ne fut pas abandonn. Tous les deux jours, un
des colons, conduisant le chariot ou montant un des onaggas,
allait soigner le troupeau de mouflons et de chvres et rapportait
le lait qui approvisionnait loffice de Nab. Ces excursions
taient en mme temps des occasions de chasse. Aussi Harbert et
Gdon Spilet -- Top en avant -- couraient-ils plus souvent
quaucun autre de leurs compagnons sur la route du corral, et,
avec les armes excellentes dont ils disposaient, cabiais, agoutis,
kangourous, sangliers, porcs sauvages pour le gros gibier,
canards, ttras, coqs de bruyre, jacamars, bcassines pour le
petit, ne manquaient jamais  la maison. Les produits de la
garenne, ceux de lhutrire, quelques tortues qui furent prises,
une nouvelle pche de ces excellents saumons qui vinrent encore
sengouffrer dans les eaux de la Mercy, les lgumes du plateau de
Grande-vue, les fruits naturels de la fort, ctaient richesses
sur richesses, et Nab, le matre-coq, suffisait  peine  les
emmagasiner.

Il va sans dire que le fil tlgraphique jet entre le corral et
Granite-House avait t rtabli, et quil fonctionnait, lorsque
lun ou lautre des colons se trouvait au corral et jugeait
ncessaire dy passer la nuit. Dailleurs, lle tait sre
maintenant, et aucune agression ntait  redouter, -- du moins de
la part des hommes.

Cependant, le fait qui stait pass pouvait encore se reproduire.
Une descente de pirates, et mme de convicts vads, tait
toujours  craindre. Il tait possible que des compagnons, des
complices de Bob Harvey, encore dtenus  Norfolk, eussent t
dans le secret de ses projets et fussent tents de limiter. Les
colons ne laissaient donc pas dobserver les atterrages de lle,
et chaque jour leur longue-vue tait promene sur ce large horizon
qui fermait la baie de lunion et la baie Washington.

Quand ils allaient au corral, ils examinaient avec non moins
dattention la partie ouest de la mer, et, en slevant sur le
contrefort, leur regard pouvait parcourir un large secteur de
lhorizon occidental.

Rien de suspect napparaissait, mais encore fallait-il se tenir
toujours sur ses gardes. Aussi lingnieur, un soir, fit-il part 
ses amis du projet quil avait conu de fortifier le corral. Il
lui semblait prudent den rehausser lenceinte palissade et de la
flanquer dune sorte de blockhaus dans lequel, le cas chant, les
colons pourraient tenir contre une troupe ennemie. Granite-House
devant tre considr comme inexpugnable par sa position mme, le
corral, avec ses btiments, ses rserves, les animaux quil
renfermait, serait toujours lobjectif des pirates, quels quils
fussent, qui dbarqueraient sur lle, et, si les colons taient
forcs de sy renfermer, il fallait quils pussent rsister sans
dsavantage.

Ctait l un projet  mrir, et dont lexcution, dailleurs, fut
forcment remise au printemps prochain.

Vers le 15 mai, la quille du nouveau btiment sallongeait sur le
chantier, et bientt ltrave et ltambot, emmortaiss  chacune
de ses extrmits, sy dressrent presque perpendiculairement.
Cette quille, en bon chne, mesurait cent dix pieds de longueur,
ce qui permettrait de donner au matre-bau une largeur de vingt-
cinq pieds. Mais ce fut l tout ce que les charpentiers purent
faire avant larrive des froids et du mauvais temps. Pendant la
semaine suivante, on mit encore en place les premiers couples de
larrire; puis, il fallut suspendre les travaux.

Pendant les derniers jours du mois, le temps fut extrmement
mauvais. Le vent soufflait de lest, et parfois avec la violence
dun ouragan. Lingnieur eut quelques inquitudes pour les
hangars du chantier de construction, -- que, dailleurs, il
naurait pu tablir en aucun autre endroit,  proximit de
Granite-House, -- car llot ne couvrait quimparfaitement le
littoral contre les fureurs du large, et, dans les grandes
temptes, les lames venaient battre directement le pied de la
muraille granitique.

Mais, fort heureusement, ces craintes ne se ralisrent pas. Le
vent hala plutt la partie sud-est, et, dans ces conditions, le
rivage de Granite-House se trouvait compltement couvert par le
redan de la pointe de lpave.

Pencroff et Ayrton, les deux plus zls constructeurs du nouveau
btiment, poursuivirent leurs travaux aussi longtemps quils le
purent. Ils ntaient point hommes  sembarrasser du vent qui
leur tordait la chevelure, ni de la pluie qui les traversait
jusquaux os, et un coup de marteau est aussi bon par un mauvais
que par un beau temps. Mais quand un froid trs vif eut succd 
cette priode humide, le bois, dont les fibres acquraient la
duret du fer, devint extrmement difficile  travailler, et, vers
le 10 juin, il fallut dfinitivement abandonner la construction du
bateau.

Cyrus Smith et ses compagnons navaient point t sans observer
combien la temprature tait rude pendant les hivers de lle
Lincoln. Le froid tait comparable  celui que ressentent les
tats de la Nouvelle-Angleterre, situs  peu prs  la mme
distance quelle de lquateur. Si, dans lhmisphre boral, ou
tout au moins dans la partie occupe par la Nouvelle-Bretagne et
le nord des tats-Unis, ce phnomne sexplique par la
conformation plate des territoires qui confinent au ple, et sur
lesquels aucune intumescence du sol noppose dobstacles aux bises
hyperborennes, ici, en ce qui concernait lle Lincoln, cette
explication ne pouvait valoir.

On a mme observ, disait un jour Cyrus Smith  ses compagnons,
que,  latitudes gales, les les et les rgions du littoral sont
moins prouves par le froid que les contres mditerranennes.
Jai souvent entendu affirmer que les hivers de la Lombardie, par
exemple, sont plus rigoureux que ceux de lcosse, et cela
tiendrait  ce que la mer restitue pendant lhiver les chaleurs
quelle a reues pendant lt. Les les sont donc dans les
meilleures conditions pour bnficier de cette restitution.

-- Mais alors, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, pourquoi lle
Lincoln semble-t-elle chapper  la loi commune?

-- Cela est difficile  expliquer, rpondit lingnieur.
Toutefois, je serais dispos  admettre que cette singularit
tient  la situation de lle dans lhmisphre austral, qui,
comme tu le sais, mon enfant, est plus froid que lhmisphre
boral.

-- En effet, dit Harbert, et les glaces flottantes se rencontrent
sous des latitudes plus basses dans le sud que dans le nord du
Pacifique.

-- Cela est vrai, rpondit Pencroff, et, quand je faisais le
mtier de baleinier, jai vu des icebergs jusque par le travers du
cap Horn.

-- On pourrait peut-tre expliquer alors, dit Gdon Spilett, les
froids rigoureux qui frappent lle Lincoln, par la prsence de
glaces ou de banquises  une distance relativement trs
rapproche.

-- Votre opinion est trs admissible, en effet, mon cher Spilett,
rpondit Cyrus Smith, et cest videmment  la proximit de la
banquise que nous devons nos rigoureux hivers. Je vous ferai
remarquer aussi quune cause toute physique rend lhmisphre
austral plus froid que lhmisphre boral. En effet, puisque le
soleil est plus rapproch de cet hmisphre pendant lt, il en
est ncessairement plus loign pendant lhiver. Cela explique
donc quil y ait excs de temprature dans les deux sens, et, si
nous trouvons les hivers trs froids  lle Lincoln, noublions
pas que les ts y sont trs chauds, au contraire.

-- Mais pourquoi donc, sil vous plat, Monsieur Smith, demanda
Pencroff en fronant le sourcil, pourquoi donc notre hmisphre,
comme vous dites, est-il si mal partag? Ce nest pas juste, cela!

-- Ami Pencroff, rpondit lingnieur en riant, juste ou non, il
faut bien subir la situation, et voici do vient cette
particularit. La terre ne dcrit pas un cercle autour du soleil,
mais bien une ellipse, ainsi que le veulent les lois de la
mcanique rationnelle. La terre occupe un des foyers de lellipse,
et, par consquent,  une certaine poque de son parcours, elle
est  son apoge, cest--dire  son plus grand loignement du
soleil, et  une autre poque,  son prige, cest--dire  sa
plus courte distance. Or, il se trouve que cest prcisment
pendant lhiver des contres australes quelle est  son point le
plus loign du soleil, et, par consquent, dans les conditions
voulues pour que ces rgions prouvent de plus grands froids. 
cela, rien  faire, et les hommes, Pencroff, si savants quils
puissent tre, ne pourront jamais changer quoi que ce soit 
lordre cosmographique tabli par Dieu mme.

-- Et pourtant, ajouta Pencroff, qui montra une certaine
difficult  se rsigner, le monde est bien savant! Quel gros
livre, Monsieur Cyrus, on ferait avec tout ce quon sait!

-- Et quel plus gros livre encore avec tout ce quon ne sait pas,
rpondit Cyrus Smith.

Enfin, pour une raison ou pour une autre, le mois de juin ramena
les froids avec leur violence accoutume, et les colons furent le
plus souvent consigns dans Granite-House.

Ah! Cette squestration leur semblait dure  tous, et peut-tre
plus particulirement  Gdon Spilett.

Vois-tu, dit-il un jour  Nab, je te donnerais bien par acte
notari tous les hritages qui doivent me revenir un jour, si tu
tais assez bon garon pour aller, nimporte o, mabonner  un
journal quelconque! Dcidment, ce qui manque le plus  mon
bonheur, cest de savoir tous les matins ce qui sest pass la
veille, ailleurs quici!

Nab stait mis  rire.

Ma foi, avait-il rpondu, ce qui moccupe, moi, cest la besogne
quotidienne!

La vrit est que, au dedans comme au dehors, le travail ne manqua
pas.

La colonie de lle Lincoln se trouvait alors  son plus haut
point de prosprit, et trois ans de travaux soutenus lavaient
faite telle. Lincident du brick dtruit avait t une nouvelle
source de richesses. Sans parler du grement complet, qui
servirait au navire en chantier, ustensiles et outils de toutes
sortes, armes et munitions, vtements et instruments, encombraient
maintenant les magasins de Granite-House. Il navait mme plus t
ncessaire de recourir  la confection de grosses toffes de
feutre. Si les colons avaient souffert du froid pendant leur
premier hivernage,  prsent, la mauvaise saison pouvait venir
sans quils eussent  en redouter les rigueurs. Le linge tait
abondant aussi, et on lentretenait, dailleurs, avec un soin
extrme. De ce chlorure de sodium, qui nest autre chose que le
sel marin, Cyrus Smith avait facilement extrait la soude et le
chlore. La soude, quil fut facile de transformer en carbonate de
soude, et le chlore, dont il fit des chlorures de chaux et autres,
furent employs  divers usages domestiques et prcisment au
blanchiment du linge. Dailleurs, on ne faisait plus que quatre
lessives par anne, ainsi que cela se pratiquait jadis dans les
familles du vieux temps, et quil soit permis dajouter que
Pencroff et Gdon Spilett, en attendant que le facteur lui
apportt son journal, se montrrent des blanchisseurs distingus.

Ainsi se passrent les mois dhiver, juin, juillet et aot. Ils
furent trs rigoureux, et la moyenne des observations
thermomtriques ne donna pas plus de huit degrs fahrenheit (13,
33 degrs centigrade au-dessous de zro). Elle fut donc infrieure
 la temprature du prcdent hivernage. Aussi, quel bon feu
flambait incessamment dans les chemines de Granite-House, dont
les fumes tachaient de longues zbrures noires la muraille de
granit! On npargnait pas le combustible, qui poussait tout
naturellement  quelques pas de l. En outre, le superflu des bois
destins  la construction du navire permit dconomiser la
houille, qui exigeait un transport plus pnible.

Hommes et animaux se portaient tous bien. Matre Jup se montrait
un peu frileux, il faut en convenir.

Ctait peut-tre son seul dfaut, et il fallut lui faire une
bonne robe de chambre, bien ouate. Mais quel domestique, adroit,
zl, infatigable, pas indiscret, pas bavard, et on et pu avec
raison le proposer pour modle  tous ses confrres bipdes de
lancien et du nouveau monde!

Aprs a, disait Pencroff, quand on a quatre mains  son service,
cest bien le moins que lon fasse convenablement sa besogne!

Et, de fait, lintelligent quadrumane le faisait bien!

Pendant les sept mois qui scoulrent depuis les dernires
recherches opres autour de la montagne et pendant le mois de
septembre, qui ramena les beaux jours, il ne fut aucunement
question du gnie de lle. Son action ne se manifesta en aucune
circonstance. Il est vrai quelle et t inutile, car nul
incident ne se produisit qui put mettre les colons  quelque
pnible preuve.

Cyrus Smith observa mme que si, par hasard, les communications
entre linconnu et les htes de Granite-House staient jamais
tablies  travers le massif de granit, et si linstinct de Top
les avait pour ainsi dire pressenties, il nen fut plus rien
pendant cette priode. Les grondements du chien avaient
compltement cess, aussi bien que les inquitudes de lorang. Les
deux amis -- car ils ltaient -- ne rdaient plus  lorifice du
puits intrieur, ils naboyaient pas et ne gmissaient plus de
cette singulire faon qui avait donn, ds le dbut, lveil 
lingnieur. Mais celui-ci pouvait-il assurer que tout tait dit
sur cette nigme, et quil nen aurait jamais le mot? Pouvait-il
affirmer que quelque conjoncture ne se reproduirait pas, qui
ramnerait en scne le mystrieux personnage? Qui sait ce que
rservait lavenir? Enfin, lhiver sacheva; mais un fait dont les
consquences pouvaient tre graves, en somme, se produisit
prcisment dans les premiers jours qui marqurent le retour du
printemps.

Le 7 septembre, Cyrus Smith, ayant observ le sommet du mont
Franklin, vit une fume qui se contournait au-dessus du cratre,
dont les premires vapeurs se projetaient dans lair.

CHAPITRE XV

Les colons, avertis par lingnieur, avaient suspendu leurs
travaux et considraient en silence la cime du mont Franklin.

Le volcan stait donc rveill, et les vapeurs avaient perc la
couche minrale entasse au fond du cratre. Mais les feux
souterrains provoqueraient-ils quelque ruption violente? Ctait
l une ventualit quon ne pouvait prvenir.

Cependant, mme en admettant lhypothse dune ruption, il tait
probable que lle Lincoln nen souffrirait pas dans son ensemble.
Les panchements de matires volcaniques ne sont pas toujours
dsastreux. Dj lle avait t soumise  cette preuve, ainsi
quen tmoignaient les coules de lave qui zbraient les pentes
septentrionales de la montagne. En outre, la forme du cratre,
lgueulement creus  son bord suprieur devaient projeter les
matires vomies  loppos des portions fertiles de lle.

Toutefois, le pass nengageait pas ncessairement lavenir.
Souvent,  la cime des volcans, danciens cratres se ferment et
de nouveaux souvrent. Le fait sest produit dans les deux mondes,
 lEtna, au Popocatepelt,  lOrizaba, et, la veille dune
ruption, on peut tout craindre. Il suffisait, en somme, dun
tremblement de terre, -- phnomne qui accompagne quelquefois les
panchements volcaniques, -- pour que la disposition intrieure de
la montagne ft modifie et que de nouvelles voies se frayassent
aux laves incandescentes.

Cyrus Smith expliqua ces choses  ses compagnons, et, sans
exagrer la situation, il leur en fit connatre le pour et le
contre.

Aprs tout, on ny pouvait rien. Granite-House,  moins dun
tremblement de terre qui branlerait le sol, ne semblait pas
devoir tre menace. Mais le corral aurait tout  craindre, si
quelque nouveau cratre souvrait dans les parois sud du mont
Franklin. Depuis ce jour, les vapeurs ne cessrent dempanacher la
cime de la montagne, et lon put mme reconnatre quelles
gagnaient en hauteur et en paisseur, sans quaucune flamme se
mlt  leurs paisses volutes. Le phnomne se concentrait encore
dans la partie infrieure de la chemine centrale.

Cependant, avec les beaux jours, les travaux avaient t repris.
On pressait le plus possible la construction du navire, et, au
moyen de la chute de la grve, Cyrus Smith parvint  tablir une
scierie hydraulique qui dbita plus rapidement les troncs darbres
en planches et en madriers. Le mcanisme de cet appareil fut aussi
simple que ceux qui fonctionnent dans les rustiques scieries de la
Norvge. Un premier mouvement horizontal  imprimer  la pice de
bois, un second mouvement vertical  donner  la scie, ctait l
tout ce quil sagissait dobtenir, et lingnieur y russit au
moyen dune roue, de deux cylindres et de poulies, convenablement
disposs.

Vers la fin du mois de septembre, la carcasse du navire, qui
devait tre gr en golette, se dressait sur le chantier de
construction. La membrure tait presque entirement termine, et
tous ces couples ayant t maintenus par un cintre provisoire, on
pouvait dj apprcier les formes de lembarcation.

Cette golette, fine de lavant, trs dgage dans ses faons
darrire, serait videmment propre  une assez longue traverse,
le cas chant; mais la pose du bordage, du vaigrage intrieur et
du pont devait exiger encore un laps considrable de temps. Fort
heureusement, les ferrures de lancien brick avaient pu tre
sauves aprs lexplosion sous-marine. Des bordages et des courbes
mutils, Pencroff et Ayrton avaient arrach les chevilles et une
grande quantit de clous de cuivre. Ctait autant dconomis
pour les forgerons, mais les charpentiers eurent beaucoup  faire.

Les travaux de construction durent tre interrompus pendant une
semaine pour ceux de la moisson, de la fenaison et la rentre des
diverses rcoltes qui abondaient au plateau de Grande-vue. Cette
besogne termine, tous les instants furent dsormais consacrs 
lachvement de la golette.

Lorsque la nuit arrivait, les travailleurs taient vritablement
extnus. Afin de ne point perdre de temps, ils avaient modifi
les heures de repas: ils dnaient  midi et ne soupaient que
lorsque la lumire du jour venait  leur manquer. Ils remontaient
alors  Granite-House, et ils se htaient de se coucher.
Quelquefois, cependant, la conversation, lorsquelle portait sur
quelque sujet intressant, retardait quelque peu lheure du
sommeil. Les colons se laissaient aller  parler de lavenir, et
ils causaient volontiers des changements quapporterait  leur
situation un voyage de la golette aux terres les plus
rapproches. Mais au milieu de ces projets dominait toujours la
pense dun retour ultrieur  lle Lincoln. Jamais ils
nabandonneraient cette colonie, fonde avec tant de peines et de
succs, et  laquelle les communications avec lAmrique
donneraient un dveloppement nouveau.

Pencroff et Nab surtout espraient bien y finir leurs jours.

Harbert, disait le marin, vous nabandonnerez jamais lle
Lincoln?

-- Jamais, Pencroff, et surtout si tu prends le parti dy rester!

-- Il est tout pris, mon garon, rpondait Pencroff, je vous
attendrai! Vous me ramnerez votre femme et vos enfants, et je
ferai de vos petits de fameux lurons!

-- Cest entendu, rpliquait Harbert, riant et rougissant  la
fois.

-- Et vous, Monsieur Cyrus, reprenait Pencroff enthousiasm, vous
serez toujours le gouverneur de lle! Ah a! Combien pourra-t-
elle nourrir dhabitants? Dix mille, au moins!

On causait de la sorte, on laissait aller Pencroff, et, de propos
en propos, le reporter finissait par fonder un journal, le new-
Lincoln Herald! ainsi est-il du coeur de lhomme. Le besoin de
faire oeuvre qui dure, qui lui survive, est le signe de sa
supriorit sur tout ce qui vit ici-bas. Cest ce qui a fond sa
domination, et cest ce qui la justifie dans le monde entier.

Aprs cela, qui sait si Jup et Top navaient pas, eux aussi, leur
petit rve davenir?

Ayrton, silencieux, se disait quil voudrait revoir lord Glenarvan
et se montrer  tous, rhabilit. Un soir, le 15 octobre, la
conversation, lance  travers ces hypothses, stait prolonge
plus que de coutume. Il tait neuf heures du soir. Dj de longs
billements, mal dissimuls, sonnaient lheure du repos, et
Pencroff venait de se diriger vers son lit, quand le timbre
lectrique, plac dans la salle, rsonna soudain.

Tous taient l, Cyrus Smith, Gdon Spilett, Harbert, Ayrton,
Pencroff, Nab. Il ny avait donc aucun des colons au corral.

Cyrus Smith stait lev. Ses compagnons se regardaient, croyant
avoir mal entendu.

Quest-ce que cela veut dire? scria Nab. Est-ce le diable qui
sonne?

Personne ne rpondit.

Le temps est orageux, fit observer Harbert. Linfluence de
llectricit ne peut-elle pas...

Harbert nacheva pas sa phrase. Lingnieur, vers lequel tous les
regards taient tourns, secouait la tte ngativement.

Attendons, dit alors Gdon Spilett. Si cest un signal, quel que
soit celui qui le fasse, il le renouvellera.

-- Mais qui voulez-vous que ce soit? scria Nab.

-- Mais, rpondit Pencroff, celui qui...

La phrase du marin fut coupe par un nouveau frmissement du
trembleur sur le timbre.

Cyrus Smith se dirigea vers lappareil et, lanant le courant 
travers le fil, il envoya cette demande au corral:

Que voulez-vous? quelques instants plus tard, laiguille, se
mouvant sur le cadran alphabtique, donnait cette rponse aux
htes de Granite-House:

Venez au corral en toute hte.

Enfin! scria Cyrus Smith.

Oui! Enfin! Le mystre allait se dvoiler! devant cet immense
intrt qui allait les pousser au corral, toute fatigue des colons
avait disparu, tout besoin de repos avait cess. Sans avoir
prononc une parole, en quelques instants, ils avaient quitt
Granite-House et se trouvaient sur la grve. Seuls, Jup et Top
taient rests. On pouvait se passer deux.

La nuit tait noire. La lune, nouvelle ce jour-l mme, avait
disparu en mme temps que le soleil.

Ainsi que lavait fait observer Harbert, de gros nuages orageux
formaient une vote basse et lourde, qui empchait tout
rayonnement dtoiles. Quelques clairs de chaleur, reflets dun
orage lointain, illuminaient lhorizon.

Il tait possible que, quelques heures plus tard, la foudre tonnt
sur lle mme. Ctait une nuit menaante.

Mais lobscurit, si profonde quelle ft, ne pouvait arrter des
gens habitus  cette route du corral.

Ils remontrent la rive gauche de la Mercy, atteignirent le
plateau, passrent le pont du creek glycrine et savancrent 
travers la fort.

Ils marchaient dun bon pas, en proie  une motion trs vive.
Pour eux, cela ne faisait pas doute, ils allaient apprendre enfin
le mot tant cherch de lnigme, le nom de cet tre mystrieux, si
profondment entr dans leur vie, si gnreux dans son influence,
si puissant dans son action! Ne fallait-il pas, en effet, que cet
inconnu et t ml  leur existence, quil en connt les
moindres dtails, quil entendt tout ce qui se disait  Granite-
House, pour avoir pu toujours agir  point nomm?

Chacun, abm dans ses rflexions, pressait le pas.

Sous cette vote darbres, lobscurit tait telle que la lisire
de la route ne se voyait mme pas. Aucun bruit, dailleurs, dans
la fort. Quadrupdes et oiseaux, influencs par la lourdeur de
latmosphre, taient immobiles et silencieux. Nul souffle
nagitait les feuilles. Seul, le pas des colons rsonnait, dans
lombre, sur le sol durci.

Le silence, pendant le premier quart dheure de marche, ne fut
interrompu que par cette observation de Pencroff:

Nous aurions d prendre un fanal.

Et par cette rponse de lingnieur:

Nous en trouverons un au corral.

Cyrus Smith et ses compagnons avaient quitt Granite-House  neuf
heures douze minutes.  neuf heures quarante-sept, ils avaient
franchi une distance de trois milles sur les cinq qui sparaient
lembouchure de la Mercy du corral. En ce moment, de grands
clairs blanchtres spanouissaient au-dessus de lle et
dessinaient en noir les dcoupures du feuillage. Ces clats
intenses blouissaient et aveuglaient. Lorage, videmment, ne
pouvait tarder  se dchaner. Les clairs devinrent peu  peu
plus rapides et plus lumineux. Des grondements lointains roulaient
dans les profondeurs du ciel. Latmosphre tait touffante.

Les colons allaient, comme sils eussent t pousss en avant par
quelque irrsistible force.

 neuf heures un quart, un vif clair leur montrait lenceinte
palissade, et ils navaient pas franchi la porte, que le tonnerre
clatait avec une formidable violence.

En un instant, le corral tait travers, et Cyrus Smith se
trouvait devant lhabitation.

Il tait possible que la maison ft occupe par linconnu, puisque
ctait de la maison mme que le tlgramme avait d partir.
Toutefois, aucune lumire nen clairait la fentre.

Lingnieur frappa  la porte.

Pas de rponse.

Cyrus Smith ouvrit la porte, et les colons entrrent dans la
chambre, qui tait profondment obscure. Un coup de briquet fut
donn par Nab, et, un instant aprs, le fanal tait allum et
promen  tous les coins de la chambre...

Il ny avait personne. Les choses taient dans ltat o on les
avait laisses.

Avons-nous t dupes dune illusion? murmura Cyrus Smith.

Non! Ce ntait pas possible! Le tlgramme avait bien dit: Venez
au corral en toute hte.

On sapprocha de la table qui tait spcialement affecte au
service du fil. Tout y tait en place, la pile et la bote qui la
contenait, ainsi que lappareil rcepteur et transmetteur.

Qui est venu pour la dernire fois ici? demanda lingnieur.

-- Moi, Monsieur Smith, rpondit Ayrton.

-- Et ctait?...

-- Il y a quatre jours.

-- Ah! Une notice! scria Harbert, qui montra un papier dpos
sur la table.

Sur ce papier taient crits ces mots, en anglais: Suivez le
nouveau fil.

En route! scria Cyrus Smith, qui comprit que la dpche
ntait pas partie du corral, mais bien de la retraite mystrieuse
quun fil supplmentaire, raccord  lancien, runissait
directement  Granite-House.

Nab prit le fanal allum, et tous quittrent le corral.

Lorage se dchanait alors avec une extrme violence.
Lintervalle qui sparait chaque clair de chaque coup de tonnerre
diminuait sensiblement.

Le mtore allait bientt dominer le mont Franklin et lle
entire.  lclat des lueurs intermittentes, on pouvait voir le
sommet du volcan empanach de vapeurs.

Il ny avait, dans toute la portion du corral qui sparait la
maison de lenceinte palissade, aucune communication
tlgraphique. Mais, aprs avoir franchi la porte, lingnieur,
courant droit au premier poteau, vit  la lueur dun clair quun
nouveau fil retombait de lisoloir jusqu terre.

Le voil! dit-il.

Ce fil tranait sur le sol, mais sur toute sa longueur il tait
entour dune substance isolante, comme lest un cble sous-marin,
ce qui assurait la libre transmission des courants. Par sa
direction, il semblait sengager  travers les bois et les
contreforts mridionaux de la montagne, et, consquemment, il
courait vers louest.

Suivons-le! dit Cyrus Smith.

Et tantt  la lueur du fanal, tantt au milieu des fulgurations
de la foudre, les colons se lancrent sur la voie trace par le
fil.

Les roulements du tonnerre taient continus alors, et leur
violence telle, quaucune parole net pu tre entendue.
Dailleurs, il ne sagissait pas de parler, mais daller en avant.

Cyrus Smith et les siens gravirent dabord le contrefort dress
entre la valle du corral et celle de la rivire de la chute,
quils traversrent dans sa partie la plus troite. Le fil, tantt
tendu sur les basses branches des arbres, tantt se droulant 
terre, les guidait srement.

Lingnieur avait suppos que ce fil sarrterait peut-tre au
fond de la valle, et que l serait la retraite inconnue.

Il nen fut rien. Il fallut remonter le contrefort du sud-ouest et
redescendre sur ce plateau aride que terminait cette muraille de
basaltes si trangement amoncels. De temps en temps, lun ou
lautre des colons se baissait, ttait le fil de la main et
rectifiait la direction au besoin. Mais il ntait plus douteux
que ce fil court directement  la mer.

L, sans doute, dans quelque profondeur des roches ignes, se
creusait la demeure si vainement cherche jusqualors.

Le ciel tait en feu. Un clair nattendait pas lautre. Plusieurs
frappaient la cime du volcan et se prcipitaient dans le cratre
au milieu de lpaisse fume. On et pu croire, par instants, que
le mont projetait des flammes.

 dix heures moins quelques minutes, les colons taient arrivs
sur la haute lisire qui dominait locan  louest. Le vent
stait lev. Le ressac mugissait  cinq cents pieds plus bas.

Cyrus Smith calcula que ses compagnons et lui avaient franchi la
distance dun mille et demi depuis le corral.

 ce point, le fil sengageait au milieu des roches, en suivant la
pente assez raide dun ravin troit et capricieusement trac.

Les colons sy engagrent, au risque de provoquer quelque
boulement de rocs mal quilibrs et dtre prcipits dans la
mer. La descente tait extrmement prilleuse, mais ils ne
comptaient pas avec le danger, ils ntaient plus matres deux-
mmes, et une irrsistible attraction les attirait vers ce point
mystrieux, comme laimant attire le fer. Aussi descendirent-ils
presque inconsciemment ce ravin, qui, mme en pleine lumire, et
t pour ainsi dire impraticable. Les pierres roulaient et
resplendissaient comme des bolides enflamms, quand elles
traversaient les zones de lumire. Cyrus Smith tait en tte.
Ayrton fermait la marche.

Ici, ils allaient pas  pas; l, ils glissaient sur la roche
polie; puis ils se relevaient et continuaient leur route. Enfin,
le fil, faisant un angle brusque, toucha les roches du littoral,
vritable semis dcueils que les grandes mares devaient battre.
Les colons avaient atteint la limite infrieure de la muraille
basaltique.

L se dveloppait un troit paulement qui courait horizontalement
et paralllement  la mer. Le fil le suivait, et les colons sy
engagrent. Ils navaient pas fait cent pas, que lpaulement,
sinclinant par une pente modre, arrivait ainsi au niveau mme
des lames.

Lingnieur saisit le fil, et il vit quil senfonait dans la
mer.

Ses compagnons, arrts prs de lui, taient stupfaits. Un cri de
dsappointement, presque un cri de dsespoir, leur chappa!
Faudrait-il donc se prcipiter sous ces eaux et y chercher quelque
caverne sous-marine? Dans ltat de surexcitation morale et
physique o ils se trouvaient, ils neussent pas hsit  le
faire. Une rflexion de lingnieur les arrta.

Cyrus Smith conduisit ses compagnons sous une anfractuosit des
roches, et l:

Attendons, dit-il. La mer est haute.  mer basse, le chemin sera
ouvert.

-- Mais qui peut vous faire croire...? demanda Pencroff.

-- Il ne nous aurait pas appels, si les moyens devaient manquer
pour arriver jusqu lui!

Cyrus Smith avait parl avec un tel accent de conviction,
quaucune objection ne fut souleve.

Son observation, dailleurs, tait logique. Il fallait admettre
quune ouverture, praticable  mer basse, que le flot obstruait en
ce moment, souvrait au pied de la muraille.

Ctaient quelques heures  attendre. Les colons restrent donc
silencieusement blottis sous une sorte de portique profond, creus
dans la roche. La pluie commenait alors  tomber, et ce fut
bientt en torrents que se condensrent les nuages dchirs par la
foudre. Les chos rpercutaient le fracas du tonnerre et lui
donnaient une sonorit grandiose.

Lmotion des colons tait extrme. Mille penses tranges,
surnaturelles traversaient leur cerveau, et ils voquaient quelque
grande et surhumaine apparition qui, seule, et pu rpondre 
lide quils se faisaient du gnie mystrieux de lle.

 minuit, Cyrus Smith, emportant le fanal, descendit jusquau
niveau de la grve afin dobserver la disposition des roches. Il y
avait dj deux heures de mer baisse.

Lingnieur ne stait pas tromp. La voussure dune vaste
excavation commenait  se dessiner au-dessus des eaux. L, le
fil, se coudant  angle droit, pntrait dans cette gueule bante.

Cyrus Smith revint prs de ses compagnons et leur dit simplement:

Dans une heure, louverture sera praticable.

-- Elle existe donc? demanda Pencroff.

-- En avez-vous dout? rpondit Cyrus Smith.

-- Mais cette caverne sera remplie deau jusqu une certaine
hauteur, fit observer Harbert.

-- Ou cette caverne assche compltement, rpondit Cyrus Smith, et
dans ce cas nous la parcourrons  pied, ou elle nassche pas, et
un moyen quelconque de transport sera mis  notre disposition.

Une heure scoula. Tous descendirent sous la pluie au niveau de
la mer. En trois heures, la mare avait baiss de quinze pieds. Le
sommet de larc trac par la voussure dominait son niveau de huit
pieds au moins. Ctait comme larche dun pont, sous laquelle
passaient les eaux, mles dcume. En se penchant, lingnieur
vit un objet noir qui flottait  la surface de la mer. Il lattira
 lui.

Ctait un canot, amarr par une corde  quelque saillie
intrieure de la paroi. Ce canot tait fait en tle boulonne.
Deux avirons taient au fond, sous les bancs.

Embarquons, dit Cyrus Smith.

Un instant aprs, les colons taient dans le canot.

Nab et Ayrton staient mis aux avirons, Pencroff au gouvernail.
Cyrus Smith  lavant, le fanal pos sur ltrave, clairait la
marche.

La vote, trs surbaisse, sous laquelle le canot passa dabord,
se relevait brusquement; mais lobscurit tait trop profonde, et
la lumire du fanal trop insuffisante, pour que lon pt
reconnatre ltendue de cette caverne, sa largeur, sa hauteur, sa
profondeur. Au milieu de cette substruction basaltique rgnait un
silence imposant.

Nul bruit du dehors ny pntrait, et les clats de la foudre ne
pouvaient percer ses paisses parois.

Il existe en quelques parties du globe de ces cavernes immenses,
sortes de cryptes naturelles qui datent de son poque gologique.
Les unes sont envahies par les eaux de la mer; dautres
contiennent des lacs entiers dans leurs flancs.

Telle la grotte de Fingal, dans lle de Staffa, lune des
Hbrides, telles les grottes de Morgat, sur la baie de Douarnenez,
en Bretagne, les grottes de Bonifacio, en Corse, celles du Lyse-
fjord, en Norvge, telle limmense caverne du mammouth, dans le
Kentucky, haute de cinq cents pieds et longue de plus de vingt
milles! En plusieurs points du globe, la nature a creus ces
cryptes et les a conserves  ladmiration de lhomme.

Quant  cette caverne que les colons exploraient alors,
stendait-elle donc jusquau centre de lle? Depuis un quart
dheure, le canot savanait en faisant des dtours que
lingnieur indiquait  Pencroff dune voix brve, quand,  un
certain moment:

Plus  droite! commanda-t-il.

Lembarcation, modifiant sa direction, vint aussitt ranger la
paroi de droite. Lingnieur voulait, avec raison, reconnatre si
le fil courait toujours le long de cette paroi.

Le fil tait l, accroch aux saillies du roc.

En avant! dit Cyrus Smith.

Et les deux avirons, plongeant dans les eaux noires, enlevrent
lembarcation.

Le canot marcha pendant un quart dheure encore, et, depuis
louverture de la caverne, il devait avoir franchi une distance
dun demi-mille, lorsque la voix de Cyrus Smith se fit entendre de
nouveau.

Arrtez! dit-il.

Le canot sarrta, et les colons aperurent une vive lumire qui
illuminait lnorme crypte, si profondment creuse dans les
entrailles de lle.

Il fut alors possible dexaminer cette caverne, dont rien navait
pu faire souponner lexistence.

 une hauteur de cent pieds sarrondissait une vote, supporte
sur des fts de basalte qui semblaient avoir tous t fondus dans
le mme moule. Des retombes irrgulires, des nervures
capricieuses sappuyaient sur ces colonnes que la nature avait
dresses par milliers aux premires poques de la formation du
globe. Les tronons basaltiques, embots lun dans lautre,
mesuraient quarante  cinquante pieds de hauteur, et leau,
paisible malgr les agitations du dehors, venait en baigner la
base. Lclat du foyer de lumire, signal par lingnieur,
saisissant chaque arte prismatique et les piquant de pointes de
feux, pntrait pour ainsi dire les parois comme si elles eussent
t diaphanes et changeait en autant de cabochons tincelants les
moindres saillies de cette substruction.

Par suite dun phnomne de rflexion, leau reproduisait ces
divers clats  sa surface, de telle sorte que le canot semblait
flotter entre deux zones scintillantes.

Il ny avait pas  se tromper sur la nature de lirradiation
projete par le centre lumineux dont les rayons, nets et
rectilignes, se brisaient  tous les angles,  toutes les nervures
de la crypte.

Cette lumire provenait dune source lectrique, et sa couleur
blanche en trahissait lorigine. Ctait l le soleil de cette
caverne, et il lemplissait tout entire. Sur un signe de Cyrus
Smith, les avirons retombrent en faisant jaillir une vritable
pluie descarboucles, et le canot se dirigea vers le foyer
lumineux, dont il ne fut bientt plus qu une demi-encablure. En
cet endroit, la largeur de la nappe deau mesurait environ trois
cent cinquante pieds, et lon pouvait apercevoir, au del du
centre blouissant, un norme mur basaltique qui fermait toute
issue de ce ct. La caverne stait donc considrablement
largie, et la mer y formait un petit lac. Mais la vote, les
parois latrales, la muraille du chevet, tous ces prismes, tous
ces cylindres, tous ces cnes taient baigns dans le fluide
lectrique,  ce point que cet clat leur paraissait propre, et
lon et pu dire de ces pierres, tailles  facettes comme des
diamants de grand prix, quelles suaient la lumire! Au centre du
lac, un long objet fusiforme flottait  la surface des eaux,
silencieux, immobile. Lclat qui en sortait schappait de ses
flancs, comme de deux gueules de four qui eussent t chauffes au
blanc soudant. Cet appareil, semblable au corps dun norme
ctac, tait long de deux cent cinquante pieds environ et
slevait de dix  douze pieds au-dessus du niveau de la mer.

Le canot sen approcha lentement.  lavant, Cyrus Smith stait
lev. Il regardait, en proie  une violente agitation. Puis, tout
 coup, saisissant le bras du reporter:

Mais cest lui! Ce ne peut tre que lui! scria-t-il, lui!...

Puis, il retomba sur son banc, en murmurant un nom que Gdon
Spilett fut seul  entendre.

Sans doute, le reporter connaissait ce nom, car cela fit sur lui
un prodigieux effet, et il rpondit dune voix sourde:

Lui! Un homme hors la loi!

-- Lui! dit Cyrus Smith.

Sur lordre de lingnieur, le canot sapprocha de ce singulier
appareil flottant. Le canot accosta la hanche gauche, de laquelle
schappait un faisceau de lumire  travers une paisse vitre.

Cyrus Smith et ses compagnons montrent sur la plate-forme. Un
capot bant tait l. Tous slancrent par louverture. Au bas de
lchelle se dessinait une coursive intrieure, claire
lectriquement.  lextrmit de cette coursive souvrait une
porte que Cyrus Smith poussa. Une salle richement orne, que
traversrent rapidement les colons, confinait  une bibliothque,
dans laquelle un plafond lumineux versait un torrent de lumire.
Au fond de la bibliothque, une large porte, ferme galement, fut
ouverte par lingnieur. Un vaste salon, sorte de muse o taient
entasses, avec tous les trsors de la nature minrale, des
oeuvres de lart, des merveilles de lindustrie, apparut aux yeux
des colons, qui durent se croire feriquement transports dans le
monde des rves.

tendu sur un riche divan, ils virent un homme qui ne sembla pas
sapercevoir de leur prsence.

Alors Cyrus Smith leva la voix, et,  lextrme surprise de ses
compagnons, il pronona ces paroles:

Capitaine Nemo, vous nous avez demands? Nous voici.

CHAPITRE XVI

 ces mots, lhomme couch se releva, et son visage apparut en
pleine lumire: tte magnifique, front haut, regard fier, barbe
blanche, chevelure abondante et rejete en arrire.

Cet homme sappuya de la main sur le dossier du divan quil venait
de quitter. Son regard tait calme. On voyait quune maladie lente
lavait min peu  peu, mais sa voix parut forte encore, quand il
dit en anglais, et dun ton qui annonait une extrme surprise:

Je nai pas de nom, monsieur.

-- Je vous connais! rpondit Cyrus Smith.

Le capitaine Nemo fixa un regard ardent sur lingnieur, comme
sil et voulu lanantir.

Puis, retombant sur les oreillers du divan:

Quimporte, aprs tout, murmura-t-il, je vais mourir!

Cyrus Smith sapprocha du capitaine Nemo, et Gdon Spilett prit
sa main, quil trouva brlante. Ayrton, Pencroff, Harbert et Nab
se tenaient respectueusement  lcart dans un angle de ce
magnifique salon, dont lair tait satur deffluences
lectriques.

Cependant, le capitaine Nemo avait aussitt retir sa main, et
dun signe il pria lingnieur et le reporter de sasseoir.

Tous le regardaient avec une motion vritable. Il tait donc l
celui quils appelaient le gnie de lle, ltre puissant dont
lintervention, en tant de circonstances, avait t si efficace,
ce bienfaiteur auquel ils devaient une si large part de
reconnaissance! Devant les yeux, ils navaient quun homme, l o
Pencroff et Nab croyaient trouver presque un dieu, et cet homme
tait prt  mourir!

Mais comment se faisait-il que Cyrus Smith connt le capitaine
Nemo? Pourquoi celui-ci stait-il si vivement relev en entendant
prononcer ce nom, quil devait croire ignor de tous?...

Le capitaine avait repris place sur le divan, et, appuy sur son
bras, il regardait lingnieur, plac prs de lui.

Vous savez le nom que jai port, monsieur? demanda-t-il.

-- Je le sais, rpondit Cyrus Smith, comme je sais le nom de cet
admirable appareil sous-marin...

-- Le Nautilus? dit en souriant  demi le capitaine.

-- Le Nautilus.

-- Mais savez-vous... savez-vous qui je suis?

-- Je le sais.

-- Il y a pourtant trente annes que je nai plus aucune
communication avec le monde habit, trente ans que je vis dans les
profondeurs de la mer, le seul milieu o jaie trouv
lindpendance! Qui donc a pu trahir mon secret?

-- Un homme qui navait jamais pris dengagement envers vous,
capitaine Nemo, et qui, par consquent, ne peut tre accus de
trahison.

-- Ce franais que le hasard jeta  mon bord il y a seize ans?

-- Lui-mme.

-- Cet homme et ses deux compagnons nont donc pas pri dans le
Malstrom, o le Nautilus stait engag?

-- Ils nont pas pri, et il a paru, sous le titre de vingt mille
lieues sous les mers, un ouvrage qui contient votre histoire.

-- Mon histoire de quelques mois seulement, monsieur! rpondit
vivement le capitaine.

-- Il est vrai, reprit Cyrus Smith, mais quelques mois de cette
vie trange ont suffi  vous faire connatre...

-- Comme un grand coupable, sans doute? rpondit le capitaine
Nemo, en laissant passer sur ses lvres un sourire hautain. Oui,
un rvolt, mis peut-tre au ban de lhumanit!

Lingnieur ne rpondit pas.

Eh bien, monsieur?

-- Je nai point  juger le capitaine Nemo, rpondit Cyrus Smith,
du moins en ce qui concerne sa vie passe. Jignore, comme tout le
monde, quels ont t les mobiles de cette trange existence, et je
ne puis juger des effets sans connatre les causes; mais ce que je
sais, cest quune main bienfaisante sest constamment tendue sur
nous depuis notre arrive  lle Lincoln, cest que tous nous
devons la vie  un tre bon, gnreux, puissant, et que cet tre
puissant, gnreux et bon, cest vous, capitaine Nemo!

-- Cest moi, rpondit simplement le capitaine.

Lingnieur et le reporter staient levs. Leurs compagnons
staient rapprochs, et la reconnaissance qui dbordait de leurs
coeurs allait se traduire par les gestes, par les paroles... le
capitaine Nemo les arrta dun signe, et dune voix plus mue
quil ne let voulu sans doute:

Quand vous maurez entendu, dit-il.

Et le capitaine, en quelques phrases nettes et presses, fit
connatre sa vie tout entire.

Son histoire fut brve, et, cependant, il dut concentrer en lui
tout ce qui lui restait dnergie pour la dire jusquau bout. Il
tait vident quil luttait contre une extrme faiblesse.
Plusieurs fois, Cyrus Smith lengagea  prendre quelque repos,
mais il secoua la tte en homme auquel le lendemain nappartient
plus, et quand le reporter lui offrit ses soins:

Ils sont inutiles, rpondit-il, mes heures sont comptes.

Le capitaine Nemo tait un indien, le prince Dakkar, fils dun
rajah du territoire alors indpendant du Bundelkund et neveu du
hros de lInde, Tippo-Sab. Son pre, ds lge de dix ans,
lenvoya en Europe, afin quil y ret une ducation complte et
dans la secrte intention quil pt lutter un jour,  armes
gales, avec ceux quil considrait comme les oppresseurs de son
pays. De dix ans  trente ans, le prince Dakkar, suprieurement
dou, grand de coeur et desprit, sinstruisit en toutes choses,
et dans les sciences, dans les lettres, dans les arts il poussa
ses tudes haut et loin.

Le prince Dakkar voyagea dans toute lEurope. Sa naissance et sa
fortune le faisaient rechercher, mais les sductions du monde ne
lattirrent jamais.

Jeune et beau, il demeura srieux, sombre, dvor de la soif
dapprendre, ayant un implacable ressentiment riv au coeur.

Le prince Dakkar hassait. Il hassait le seul pays o il navait
jamais voulu mettre le pied, la seule nation dont il refusa
constamment les avances: il hassait lAngleterre et dautant plus
que sur plus dun point il ladmirait.

Cest que cet indien rsumait en lui toutes les haines farouches
du vaincu contre le vainqueur.

Lenvahisseur navait pu trouver grce chez lenvahi.

Le fils de lun de ces souverains dont le Royaume-Uni na pu que
nominalement assurer la servitude, ce prince, de la famille de
Tippo-Sab, lev dans les ides de revendication et de vengeance,
ayant linluctable amour de son potique pays charg des chanes
anglaises, ne voulut jamais poser le pied sur cette terre par lui
maudite,  laquelle lInde devait son asservissement.

Le prince Dakkar devint un artiste que les merveilles de lart
impressionnaient noblement, un savant auquel rien des hautes
sciences ntait tranger, un homme dtat qui se forma au milieu
des cours europennes. Aux yeux de ceux qui lobservaient
incompltement, il passait peut-tre pour un de ces cosmopolites,
curieux de savoir, mais ddaigneux dagir, pour un de ces opulents
voyageurs, esprits fiers et platoniques, qui courent incessamment
le monde et ne sont daucun pays.

Il nen tait rien. Cet artiste, ce savant, cet homme tait rest
indien par le coeur, indien par le dsir de la vengeance, indien
par lespoir quil nourrissait de pouvoir revendiquer un jour les
droits de son pays, den chasser ltranger, de lui rendre son
indpendance. Aussi, le prince Dakkar revint-il au Bundelkund dans
lanne 1849. Il se maria avec une noble indienne dont le coeur
saignait comme le sien aux malheurs de sa patrie. Il en eut deux
enfants quil chrissait. Mais le bonheur domestique ne pouvait
lui faire oublier lasservissement de lInde. Il attendait une
occasion. Elle se prsenta.

Le joug anglais stait trop pesamment peut-tre alourdi sur les
populations indoues. Le prince Dakkar emprunta la voix des
mcontents. Il fit passer dans leur esprit toute la haine quil
prouvait contre ltranger. Il parcourut non seulement les
contres encore indpendantes de la pninsule indienne, mais aussi
les rgions directement soumises  ladministration anglaise. Il
rappela les grands jours de Tippo-Sab, mort hroquement 
Seringapatam pour la dfense de sa patrie. En 1857, la grande
rvolte des cipayes clata. Le prince Dakkar en fut lme. Il
organisa limmense soulvement. Il mit ses talents et ses
richesses au service de cette cause. Il paya de sa personne; il se
battit au premier rang; il risqua sa vie comme le plus humble de
ces hros qui staient levs pour affranchir leur pays; il fut
bless dix fois en vingt rencontres et navait pu trouver la mort,
quand les derniers soldats de lindpendance tombrent sous les
balles anglaises.

Jamais la puissance britannique dans lInde ne courut un tel
danger, et si, comme ils lavaient espr, les cipayes eussent
trouv secours au dehors, cen tait fait peut-tre en Asie de
linfluence et de la domination du royaume-uni.

Le nom du prince Dakkar fut illustre alors. Le hros qui le
portait ne se cacha pas et lutta ouvertement. Sa tte fut mise 
prix, et, sil ne se rencontra pas un tratre pour la livrer, son
pre, sa mre, sa femme, ses enfants payrent pour lui avant mme
quil pt connatre les dangers qu cause de lui ils couraient...

Le droit, cette fois encore, tait tomb devant la force. Mais la
civilisation ne recule jamais, et il semble quelle emprunte tous
les droits  la ncessit. Les cipayes furent vaincus, et le pays
des anciens rajahs retomba sous la domination plus troite de
lAngleterre.

Le prince Dakkar, qui navait pu mourir, revint dans les montagnes
du Bundelkund. L, seul dsormais, pris dun immense dgot contre
tout ce qui portait le nom dhomme, ayant la haine et lhorreur du
monde civilis, voulant  jamais le fuir, il ralisa les dbris de
sa fortune, runit une vingtaine de ses plus fidles compagnons,
et, un jour, tous disparurent.

O donc le prince Dakkar avait-il t chercher cette indpendance
que lui refusait la terre habite?

Sous les eaux, dans la profondeur des mers, o nul ne pouvait le
suivre.

 lhomme de guerre se substitua le savant. Une le dserte du
Pacifique lui servit  tablir ses chantiers, et, l, un bateau
sous-marin fut construit sur ses plans. Llectricit, dont, par
des moyens qui seront connus un jour, il avait su utiliser
lincommensurable force mcanique, et quil puisait 
dintarissables sources, fut employe  toutes les ncessits de
son appareil flottant, comme force motrice, force clairante,
force calorifique. La mer, avec ses trsors infinis, ses myriades
de poissons, ses moissons de varechs et de sargasses, ses normes
mammifres, et non seulement tout ce que la nature y entretenait,
mais aussi tout ce que les hommes y avaient perdu, suffit
amplement aux besoins du prince et de son quipage, -- et ce fut
laccomplissement de son plus vif dsir, puisquil ne voulait plus
avoir aucune communication avec la terre. Il nomma son appareil
sous-marin le Nautilus, il sappela le capitaine Nemo, et il
disparut sous les mers.

Pendant bien des annes, le capitaine visita tous les ocans, dun
ple  lautre. Paria de lunivers habit, il recueillit dans ces
mondes inconnus des trsors admirables. Les millions perdus dans
la baie de Vigo, en 1702, par les galions espagnols, lui
fournirent une mine inpuisable de richesses dont il disposa
toujours, et anonymement, en faveur des peuples qui se battaient
pour lindpendance de leur pays. Enfin, il navait eu, depuis
longtemps, aucune communication avec ses semblables, quand,
pendant la nuit du 6 novembre 1866, trois hommes furent jets 
son bord. Ctaient un professeur franais, son domestique et un
pcheur canadien. Ces trois hommes avaient t prcipits  la
mer, dans un choc qui stait produit entre le Nautilus et la
frgate des tats-Unis lAbraham-Lincoln, qui lui donnait la
chasse.

Le capitaine Nemo apprit de ce professeur que le Nautilus, tantt
pris pour un mammifre gant de la famille des ctacs, tantt
pour un appareil sous-marin renfermant un quipage de pirates,
tait poursuivi sur toutes les mers.

Le capitaine Nemo aurait pu rendre  locan ces trois hommes, que
le hasard jetait ainsi  travers sa mystrieuse existence. Il ne
le fit pas, il les garda prisonniers, et, pendant sept mois, ils
purent contempler toutes les merveilles dun voyage qui se
poursuivit pendant vingt mille lieues sous les mers. Un jour, le
22 juin 1867, ces trois hommes, qui ne savaient rien du pass du
capitaine Nemo, parvinrent  schapper, aprs stre empars du
canot du Nautilus. Mais comme  ce moment le Nautilus tait
entran sur les ctes de Norvge, dans les tourbillons du
Malstrom, le capitaine dut croire que les fugitifs, noys dans
ces effroyables remous, avaient trouv la mort au fond du gouffre.
Il ignorait donc que le franais et ses deux compagnons eussent
t miraculeusement rejets  la cte, que des pcheurs des les
Loffoden les avaient recueillis, et que le professeur,  son
retour en France, avait publi louvrage dans lequel sept mois de
cette trange et aventureuse navigation du Nautilus taient
raconts et livrs  la curiosit publique.

Pendant longtemps encore, le capitaine Nemo continua de vivre
ainsi, courant les mers. Mais, peu  peu, ses compagnons moururent
et allrent reposer dans leur cimetire de corail, au fond du
Pacifique. Le vide se fit dans le Nautilus, et enfin le capitaine
Nemo resta seul de tous ceux qui staient rfugis avec lui dans
les profondeurs de locan.

Le capitaine Nemo avait alors soixante ans. Quand il fut seul, il
parvint  ramener son Nautilus vers un des ports sous-marins qui
lui servaient quelquefois de points de relche.

Lun de ces ports tait creus sous lle Lincoln, et ctait
celui qui donnait en ce moment asile au Nautilus. Depuis six ans,
le capitaine tait l, ne naviguant plus, attendant la mort,
cest--dire linstant o il serait runi  ses compagnons, quand
le hasard le fit assister  la chute du ballon qui emportait les
prisonniers des sudistes. Revtu de son scaphandre, il se
promenait sous les eaux,  quelques encablures du rivage de lle,
lorsque lingnieur fut prcipit dans la mer. Un bon mouvement
entrana le capitaine... et il sauva Cyrus Smith.

Tout dabord, ces cinq naufrags, il voulut les fuir, mais son
port de refuge tait ferm, et, par suite dun exhaussement du
basalte qui stait produit sous linfluence des actions
volcaniques, il ne pouvait plus franchir lentre de la crypte. O
il y avait encore assez deau pour quune lgre embarcation pt
passer la barre, il ny en avait plus assez pour le Nautilus, dont
le tirant deau tait relativement considrable.

Le capitaine Nemo resta donc, puis, il observa ces hommes jets
sans ressource sur une le dserte, mais il ne voulut point tre
vu. Peu  peu, quand il les vit honntes, nergiques, lis les uns
aux autres par une amiti fraternelle, il sintressa  leurs
efforts. Comme malgr lui, il pntra tous les secrets de leur
existence. Au moyen du scaphandre, il lui tait facile darriver
au fond du puits intrieur de Granite-House, et, slevant par les
saillies du roc jusqu son orifice suprieur, il entendait les
colons raconter le pass, tudier le prsent et lavenir. Il
apprit deux limmense effort de lAmrique contre lAmrique
mme, pour abolir lesclavage. Oui! Ces hommes taient dignes de
rconcilier le capitaine Nemo avec cette humanit quils
reprsentaient si honntement dans lle!

Le capitaine Nemo avait sauv Cyrus Smith. Ce fut lui aussi qui
ramena le chien aux chemines, qui rejeta Top des eaux du lac, qui
fit chouer  la pointe de lpave cette caisse contenant tant
dobjets utiles pour les colons, qui renvoya le canot dans le
courant de la Mercy, qui jeta la corde du haut de Granite-House,
lors de lattaque des singes, qui fit connatre la prsence
dAyrton  lle Tabor, au moyen du document enferm dans la
bouteille, qui fit sauter le brick par le choc dune torpille
dispose au fond du canal, qui sauva Harbert dune mort certaine
en apportant le sulfate de quinine, lui, enfin, qui frappa les
convicts de ces balles lectriques dont il avait le secret et
quil employait dans ses chasses sous-marines. Ainsi
sexpliquaient tant dincidents qui devaient paratre surnaturels,
et qui, tous, attestaient la gnrosit et la puissance du
capitaine.

Cependant, ce grand misanthrope avait soif du bien.

Il lui restait dutiles avis  donner  ses protgs, et, dautre
part, sentant battre son coeur rendu  lui-mme par les approches
de la mort, il manda, comme on sait, les colons de Granite-House,
au moyen dun fil par lequel il relia le corral au Nautilus, qui
tait muni dun appareil alphabtique... Peut-tre ne let-il pas
fait, sil avait su que Cyrus Smith connaissait assez son histoire
pour le saluer de ce nom de Nemo.

Le capitaine avait termin le rcit de sa vie.

Cyrus Smith prit alors la parole; il rappela tous les incidents
qui avaient exerc sur la colonie une si salutaire influence, et,
au nom de ses compagnons comme au sien, il remercia ltre
gnreux auquel ils devaient tant.

Mais le capitaine Nemo ne songeait pas  rclamer le prix des
services quil avait rendus. Une dernire pense agitait son
esprit, et avant de serrer la main que lui prsentait lingnieur:

Maintenant, monsieur, dit-il, maintenant que vous connaissez ma
vie, jugez-la!

En parlant ainsi, le capitaine faisait videmment allusion  un
grave incident dont les trois trangers jets  son bord avaient
t tmoins, -- incident que le professeur franais avait
ncessairement racont dans son ouvrage et dont le retentissement
devait avoir t terrible. En effet, quelques jours avant la fuite
du professeur et de ses deux compagnons, le Nautilus, poursuivi
par une frgate dans le nord de lAtlantique, stait prcipit
comme un blier sur cette frgate et lavait coule sans merci.

Cyrus Smith comprit lallusion et demeura sans rpondre.

Ctait une frgate anglaise, monsieur, scria le capitaine
Nemo, redevenu un instant le prince Dakkar, une frgate anglaise,
vous entendez bien! Elle mattaquait! Jtais resserr dans une
baie troite et peu profonde!... il me fallait passer, et... jai
pass!

Puis, dune voix plus calme:

Jtais dans la justice et dans le droit, ajouta-t-il. Jai fait
partout le bien que jai pu, et aussi le mal que jai d. Toute
justice nest pas dans le pardon!

Quelques instants de silence suivirent cette rponse, et le
capitaine Nemo pronona de nouveau cette phrase:

Que pensez-vous de moi, messieurs?

Cyrus Smith tendit la main au capitaine, et,  sa demande, il
rpondit dune voix grave:

Capitaine, votre tort est davoir cru quon pouvait ressusciter
le pass, et vous avez lutt contre le progrs ncessaire. Ce fut
une de ces erreurs que les uns admirent, que les autres blment,
dont Dieu seul est juge et que la raison humaine doit absoudre.

Celui qui se trompe dans une intention quil croit bonne, on peut
le combattre, on ne cesse pas de lestimer. Votre erreur est de
celles qui nexcluent pas ladmiration, et votre nom na rien 
redouter des jugements de lhistoire. Elle aime les hroques
folies, tout en condamnant les rsultats quelles entranent.

La poitrine du capitaine Nemo se souleva, et sa main se tendit
vers le ciel.

Ai-je eu tort, ai-je eu raison? murmura-t-il.

Cyrus Smith reprit:

Toutes les grandes actions remontent  Dieu, car elles viennent
de lui! Capitaine Nemo, les honntes gens qui sont ici, eux que
vous avez secourus, vous pleureront  jamais!

Harbert stait rapproch du capitaine. Il plia les genoux, il
prit sa main et la lui baisa. Une larme glissa des yeux du
mourant.

Mon enfant, dit-il, sois bni!...

CHAPITRE XVII

Le jour tait venu. Aucun rayon lumineux ne pntrait dans cette
profonde crypte. La mer, haute en ce moment, en obstruait
louverture. Mais la lumire factice qui schappait en longs
faisceaux  travers les parois du Nautilus navait pas faibli, et
la nappe deau resplendissait toujours autour de lappareil
flottant. Une extrme fatigue accablait alors le capitaine Nemo,
qui tait retomb sur le divan. On ne pouvait songer  le
transporter  Granite-House, car il avait manifest sa volont de
rester au milieu de ces merveilles du Nautilus, que des millions
neussent pas payes, et dy attendre une mort, qui ne pouvait
tarder  venir.

Pendant une assez longue prostration qui le tint presque sans
connaissance, Cyrus Smith et Gdon Spilett observrent avec
attention ltat du malade. Il tait visible que le capitaine
steignait peu  peu. La force allait manquer  ce corps
autrefois si robuste, maintenant frle enveloppe dune me qui
allait schapper. Toute la vie tait concentre au coeur et  la
tte.

Lingnieur et le reporter staient consults  voix basse. Y
avait-il quelque soin  donner  ce mourant? Pouvait-on, sinon le
sauver, du moins prolonger sa vie pendant quelques jours? Lui-mme
avait dit quil ny avait aucun remde, et il attendait
tranquillement la mort, quil ne craignait pas.

Nous ne pouvons rien, dit Gdon Spilett.

-- Mais de quoi meurt-il? demanda Pencroff.

-- Il steint, rpondit le reporter.

-- Cependant, reprit le marin, si nous le transportions en plein
air, en plein soleil, peut-tre se ranimerait-il?

-- Non, Pencroff, rpondit lingnieur, rien nest  tenter!
Dailleurs, le capitaine Nemo ne consentirait pas  quitter son
bord. Il y a trente ans quil vit sur le Nautilus, cest sur le
Nautilus quil veut mourir.

Sans doute, le capitaine Nemo entendit la rponse de Cyrus Smith,
car il se releva un peu, et dune voix plus faible, mais toujours
intelligible:

Vous avez raison, monsieur, dit-il. Je dois et je veux mourir
ici. Aussi ai-je une demande  vous faire.

Cyrus Smith et ses compagnons staient rapprochs du divan, et
ils en disposrent les coussins de telle sorte que le mourant ft
mieux appuy.

On put voir alors son regard sarrter sur toutes les merveilles
de ce salon, clair par les rayons lectriques que tamisaient les
arabesques dun plafond lumineux. Il regarda, lun aprs lautre,
les tableaux accrochs aux splendides tapisseries des parois, ces
chefs-doeuvre des matres italiens, flamands, franais et
espagnols, les rductions de marbre et de bronze qui se dressaient
sur leurs pidestaux, lorgue magnifique adoss  la cloison
darrire, puis les vitrines disposes autour dune vasque
centrale, dans laquelle spanouissaient les plus admirables
produits de la mer, plantes marines, zoophytes, chapelets de
perles dune inapprciable valeur, et, enfin, ses yeux
sarrtrent sur cette devise inscrite au fronton de ce muse, la
devise du Nautilus: mobilis in mobile.

Il semblait quil voult une dernire fois caresser du regard ces
chefs-doeuvre de lart et de la nature, auxquels il avait limit
son horizon pendant un sjour de tant dannes dans labme des
mers!

Cyrus Smith avait respect le silence que gardait le capitaine
Nemo. Il attendait que le mourant reprt la parole.

Aprs quelques minutes, pendant lesquelles il revit passer devant
lui, sans doute, sa vie tout entire, le capitaine Nemo se
retourna vers les colons et leur dit:

Vous croyez, messieurs, me devoir quelque reconnaissance?...

-- Capitaine, nous donnerions notre vie pour prolonger la vtre!

-- Bien, reprit le capitaine Nemo, bien!... Promettez-moi
dexcuter mes dernires volonts, et je serai pay de tout ce que
jai fait pour vous.

-- Nous vous le promettons, rpondit Cyrus Smith.

Et, par cette promesse, il engageait ses compagnons et lui.

Messieurs, reprit le capitaine, demain, je serai mort.

Il arrta dun signe Harbert, qui voulut protester.

Demain, je serai mort, et je dsire ne pas avoir dautre tombeau
que le Nautilus. Cest mon cercueil,  moi! Tous mes amis reposent
au fond des mers, jy veux reposer aussi.

Un silence profond accueillit ces paroles du capitaine Nemo.

coutez-moi bien, messieurs, reprit-il. Le Nautilus est
emprisonn dans cette grotte, dont lentre sest exhausse. Mais,
sil ne peut quitter sa prison, il peut du moins sengouffrer dans
labme quelle recouvre et y garder ma dpouille mortelle.

Les colons coutaient religieusement les paroles du mourant.

Demain, aprs ma mort, Monsieur Smith, reprit le capitaine, vous
et vos compagnons, vous quitterez le Nautilus, car toutes les
richesses quil contient doivent disparatre avec moi. Un seul
souvenir vous restera du prince Dakkar, dont vous savez maintenant
lhistoire. Ce coffret... l... renferme pour plusieurs millions
de diamants, la plupart, souvenirs de lpoque o, pre et poux,
jai presque cru au bonheur, et une collection de perles
recueillies par mes amis et moi au fond des mers. Avec ce trsor,
vous pourrez faire,  un jour donn, de bonnes choses. Entre des
mains comme les vtres et celles de vos compagnons, Monsieur
Smith, largent ne saurait tre un pril. Je serai donc, de l-
haut, associ  vos oeuvres, et je ne les crains pas!

Aprs quelques instants de repos, ncessits par son extrme
faiblesse, le capitaine Nemo reprit en ces termes:

Demain, vous prendrez ce coffret, vous quitterez ce salon, dont
vous fermerez la porte; puis, vous remonterez sur la plate-forme
du Nautilus, et vous rabattrez le capot, que vous fixerez au moyen
de ses boulons.

-- Nous le ferons, capitaine, rpondit Cyrus Smith.

-- Bien. Vous vous embarquerez alors sur le canot qui vous a
amens. Mais, avant dabandonner le Nautilus, allez  larrire,
et l, ouvrez deux larges robinets qui se trouvent sur la ligne de
flottaison. Leau pntrera dans les rservoirs, et le Nautilus
senfoncera peu  peu sous les eaux pour aller reposer au fond de
labme.

Et, sur un geste de Cyrus Smith, le capitaine ajouta:

Ne craignez rien! Vous nensevelirez quun mort!

Ni Cyrus Smith, ni aucun de ses compagnons neussent cru devoir
faire une observation au capitaine Nemo. Ctaient ses dernires
volonts quil leur transmettait, et ils navaient qu sy
conformer.

Jai votre promesse, messieurs? Ajouta le capitaine Nemo.

-- Vous lavez, capitaine, rpondit lingnieur.

Le capitaine fit un signe de remerciement et pria les colons de le
laisser seul pendant quelques heures.

Gdon Spilett insista pour rester prs de lui, au cas o une
crise se produirait, mais le mourant refusa, en disant:

Je vivrai jusqu demain, monsieur!

Tous quittrent le salon, traversrent la bibliothque, la salle 
manger, et arrivrent  lavant, dans la chambre des machines, o
taient tablis les appareils lectriques, qui, en mme temps que
la chaleur et la lumire, fournissaient la force mcanique au
Nautilus.

Le Nautilus tait un chef-doeuvre qui contenait des chefs-
doeuvre, et lingnieur fut merveill.

Les colons montrent sur la plate-forme, qui slevait de sept ou
huit pieds au-dessus de leau.

L, ils stendirent prs dune paisse vitre lenticulaire qui
obturait une sorte de gros oeil do jaillissait une gerbe de
lumire. Derrire cet oeil svidait une cabine qui contenait les
roues du gouvernail et dans laquelle se tenait le timonier, quand
il dirigeait le Nautilus  travers les couches liquides, que les
rayons lectriques devaient clairer sur une distance
considrable.

Cyrus Smith et ses compagnons restrent dabord silencieux, car
ils taient vivement impressionns de ce quils venaient de voir,
de ce quils venaient dentendre, et leur coeur se serrait, quand
ils songeaient que celui dont le bras les avait tant de fois
secourus, que ce protecteur quils auraient connu quelques heures
 peine, tait  la veille de mourir! quel que ft le jugement que
prononcerait la postrit sur les actes de cette existence pour
ainsi dire extra-humaine, le prince Dakkar resterait toujours une
de ces physionomies tranges, dont le souvenir ne peut seffacer.

Voil un homme! dit Pencroff. Est-il croyable quil ait ainsi
vcu au fond de locan! Et quand je pense quil ny a peut-tre
pas trouv plus de tranquillit quailleurs!

-- Le Nautilus, fit alors observer Ayrton, aurait peut-tre pu
nous servir  quitter lle Lincoln et  gagner quelque terre
habite.

-- Mille diables! scria Pencroff, ce nest pas moi qui me
hasarderais jamais  diriger un pareil bateau. Courir sur les
mers, bien! Mais sous les mers, non!

-- Je crois, rpondit le reporter, que la manoeuvre dun appareil
sous-marin tel que ce Nautilus doit tre trs facile, Pencroff, et
que nous aurions vite fait de nous y habituer. Pas de temptes,
pas dabordages  craindre.  quelques pieds au-dessous de sa
surface, les eaux de la mer sont aussi calmes que celles dun lac.

-- Possible! Riposta le marin, mais jaime mieux un bon coup de
vent  bord dun navire bien gr. Un bateau est fait pour aller
sur leau et non dessous.

-- Mes amis, rpondit lingnieur, il est inutile, au moins 
propos du Nautilus, de discuter cette question des navires sous-
marins. Le Nautilus nest pas  nous, et nous navons pas le droit
den disposer. Il ne pourrait, dailleurs, nous servir en aucun
cas. Outre quil ne peut plus sortir de cette caverne, dont
lentre est maintenant ferme par un exhaussement des roches
basaltiques, le capitaine Nemo veut quil sengloutisse avec lui
aprs sa mort. Sa volont est formelle, et nous laccomplirons.

Cyrus Smith et ses compagnons, aprs une conversation qui se
prolongea quelque temps encore, redescendirent  lintrieur du
Nautilus. L, ils prirent quelque nourriture et rentrrent dans le
salon.

Le capitaine Nemo tait sorti de cette prostration qui lavait
accabl, et ses yeux avaient repris leur clat. On voyait comme un
sourire se dessiner sur ses lvres.

Les colons sapprochrent de lui.

Messieurs, leur dit le capitaine, vous tes des hommes courageux,
honntes et bons. Vous vous tes tous dvous sans rserve 
loeuvre commune. Je vous ai souvent observs. Je vous ai aims,
je vous aime!... votre main, Monsieur Smith!

Cyrus Smith tendit sa main au capitaine, qui la serra
affectueusement.

Cela est bon! murmura-t-il.

Puis, reprenant:

Mais cest assez parler de moi! Jai  vous parler de vous-mmes
et de lle Lincoln, sur laquelle vous avez trouv refuge... Vous
comptez labandonner?

-- Pour y revenir, capitaine! rpondit vivement Pencroff.

-- Y revenir?... En effet, Pencroff, rpondit le capitaine en
souriant, je sais combien vous aimez cette le. Elle sest
modifie par vos soins, et elle est bien vtre!

-- Notre projet, capitaine, dit alors Cyrus Smith, serait den
doter les tats-Unis et dy fonder pour notre marine une relche
qui serait heureusement situe dans cette portion du Pacifique.

-- Vous pensez  votre pays, messieurs, rpondit le capitaine.
Vous travaillez pour sa prosprit, pour sa gloire. Vous avez
raison. La patrie!... cest l quil faut retourner! Cest l que
lon doit mourir!... et moi, je meurs loin de tout ce que jai
aim!

-- Auriez-vous quelque dernire volont  transmettre? dit
vivement lingnieur, quelque souvenir  donner aux amis que vous
avez pu laisser dans ces montagnes de lInde?

-- Non, Monsieur Smith. Je nai plus damis! Je suis le dernier de
ma race... et je suis mort depuis longtemps pour tous ceux que
jai connus... mais revenons  vous. La solitude, lisolement sont
choses tristes, au-dessus des forces humaines... je meurs davoir
cru que lon pouvait vivre seul!... Vous devez donc tout tenter
pour quitter lle Lincoln et pour revoir le sol o vous tes ns.
Je sais que ces misrables ont dtruit lembarcation que vous
aviez faite...

-- Nous construisons un navire, dit Gdon Spilett, un navire
assez grand pour nous transporter aux terres les plus rapproches;
mais si nous parvenons  la quitter tt ou tard, nous reviendrons
 lle Lincoln. Trop de souvenirs nous y rattachent pour que nous
loubliions jamais!

-- Cest ici que nous aurons connu le capitaine Nemo, dit Cyrus
Smith.

-- Ce nest quici que nous retrouverons votre souvenir tout
entier! ajouta Harbert.

-- Et cest ici que je reposerai dans lternel sommeil, si...
rpondit le capitaine.

Il hsita, et, au lieu dachever sa phrase, il se contenta de
dire:

Monsieur Smith, je voudrais vous parler...  vous seul!

Les compagnons de lingnieur, respectant ce dsir du mourant, se
retirrent.

Cyrus Smith resta quelques minutes seulement enferm avec le
capitaine Nemo, et bientt il rappela ses amis, mais il ne leur
dit rien des choses secrtes que le mourant avait voulu lui
confier.

Gdon Spilett observa alors le malade avec une extrme attention.
Il tait vident que le capitaine ntait plus soutenu que par une
nergie morale, qui ne pourrait bientt plus ragir contre son
affaiblissement physique.

La journe se termina sans quaucun changement se manifestt. Les
colons ne quittrent pas un instant le Nautilus. La nuit tait
venue, bien quil ft impossible de sen apercevoir dans cette
crypte.

Le capitaine Nemo ne souffrait pas, mais il dclinait. Sa noble
figure, plie par les approches de la mort, tait calme. De ses
lvres schappaient parfois des mots presque insaisissables, qui
se rapportaient  divers incidents de son trange existence. On
sentait que la vie se retirait peu  peu de ce corps, dont les
extrmits taient dj froides. Une ou deux fois encore, il
adressa la parole aux colons rangs prs de lui, et il leur sourit
de ce dernier sourire qui se continue jusque dans la mort. Enfin,
un peu aprs minuit, le capitaine Nemo fit un mouvement suprme,
et il parvint  croiser ses bras sur sa poitrine, comme sil et
voulu mourir dans cette attitude.

Vers une heure du matin, toute la vie stait uniquement rfugie
dans son regard. Un dernier feu brilla sous cette prunelle, do
tant de flammes avaient jailli autrefois. Puis, murmurant ces
mots: Dieu et patrie! il expira doucement.

Cyrus Smith, sinclinant alors, ferma les yeux de celui qui avait
t le prince Dakkar et qui ntait mme plus le capitaine Nemo.

Harbert et Pencroff pleuraient. Ayrton essuyait une larme furtive.
Nab tait  genoux prs du reporter, chang en statue.

Cyrus Smith, levant la main au-dessus de la tte du mort:

Que Dieu ait son me! dit-il, et, se retournant vers ses amis,
il ajouta:

Prions pour celui que nous avons perdu!

Quelques heures aprs, les colons remplissaient la promesse faite
au capitaine, ils accomplissaient les dernires volonts du mort.

Cyrus Smith et ses compagnons quittrent le Nautilus, aprs avoir
emport lunique souvenir que leur et lgu leur bienfaiteur, ce
coffret qui renfermait cent fortunes.

Le merveilleux salon, toujours inond de lumire, avait t ferm
soigneusement. La porte de tle du capot fut alors boulonne, de
telle sorte que pas une goutte deau ne pt pntrer  lintrieur
des chambres du Nautilus.

Puis, les colons descendirent dans le canot, qui tait amarr au
flanc du bateau sous-marin.

Ce canot fut conduit  larrire. L,  la ligne de flottaison,
souvraient deux larges robinets qui taient en communication avec
les rservoirs destins  dterminer limmersion de lappareil.

Ces robinets furent ouverts, les rservoirs semplirent, et le
Nautilus, senfonant peu  peu, disparut sous la nappe liquide.

Mais les colons purent le suivre encore  travers les couches
profondes. Sa puissante lumire clairait les eaux transparentes,
tandis que la crypte redevenait obscure. Puis, ce vaste
panchement deffluences lectriques seffaa enfin, et bientt le
Nautilus, devenu le cercueil du capitaine Nemo, reposait au fond
des mers.

CHAPITRE XVIII

Au point du jour, les colons avaient regagn silencieusement
lentre de la caverne,  laquelle ils donnrent le nom de crypte
Dakkar, en souvenir du capitaine Nemo. La mare tait basse
alors, et ils purent aisment passer sous larcade, dont le flot
battait le pied-droit basaltique.

Le canot de tle demeura en cet endroit, et de telle manire quil
ft  labri des lames. Par surcrot de prcaution, Pencroff, Nab
et Ayrton le halrent sur la petite grve qui confinait  lun des
cts de la crypte, en un endroit o il ne courait aucun danger.

Lorage avait cess avec la nuit. Les derniers roulements du
tonnerre svanouissaient dans louest.

Il ne pleuvait plus, mais le ciel tait encore charg de nuages.
En somme, ce mois doctobre, dbut du printemps austral, ne
sannonait pas dune faon satisfaisante, et le vent avait une
tendance  sauter dun point du compas  lautre, qui ne
permettait pas de compter sur un temps fait.

Cyrus Smith et ses compagnons, en quittant la crypte Dakkar,
avaient repris la route du corral.

Chemin faisant, Nab et Harbert eurent soin de dgager le fil qui
avait t tendu par le capitaine entre le corral et la crypte, et
quon pourrait utiliser plus tard. En marchant, les colons
parlaient peu. Les divers incidents de cette nuit du 15 au 16
octobre les avaient trs vivement impressionns. Cet inconnu dont
linfluence les protgeait si efficacement, cet homme dont leur
imagination faisait un gnie, le capitaine Nemo ntait plus. Son
Nautilus et lui taient ensevelis au fond dun abme. Il semblait
 chacun quils taient plus isols quavant. Ils staient pour
ainsi dire habitus  compter sur cette intervention puissante qui
leur manquait aujourdhui, et Gdon Spilett et Cyrus Smith lui-
mme nchappaient pas  cette impression. Aussi gardrent-ils
tous un profond silence en suivant la route du corral.

Vers neuf heures du matin, les colons taient rentrs  Granite-
House.

Il avait t bien convenu que la construction du navire serait
trs activement pousse, et Cyrus Smith y donna plus que jamais
son temps et ses soins. On ne savait ce que rservait lavenir.
Or, ctait une garantie pour les colons davoir  leur
disposition un btiment solide, pouvant tenir la mer mme par un
gros temps, et assez grand pour tenter, au besoin, une traverse
de quelque dure. Si, le btiment achev, les colons ne se
dcidaient pas  quitter encore lle Lincoln et  gagner, soit un
archipel polynsien du Pacifique, soit les ctes de la Nouvelle-
Zlande, du moins devaient-ils se rendre au plus tt  lle
Tabor, afin dy dposer la notice relative  Ayrton. Ctait une
indispensable prcaution  prendre pour le cas o le yacht
cossais reparatrait dans ces mers, et il ne fallait rien
ngliger  cet gard.

Les travaux furent donc repris. Cyrus Smith, Pencroff et Ayrton,
aids de Nab, de Gdon Spilett et dHarbert, toutes les fois que
quelque autre besogne pressante ne les rclamait pas,
travaillrent sans relche. Il tait ncessaire que le nouveau
btiment ft prt dans cinq mois, cest--dire pour le
commencement de mars, si lon voulait rendre visite  lle Tabor
avant que les coups de vent dquinoxe eussent rendu cette
traverse impraticable. Aussi les charpentiers ne perdirent-ils
pas un moment. Du reste, ils navaient pas  se proccuper de
fabriquer un grement, car celui du speedy avait t sauv en
entier. Ctait donc, avant tout, la coque du navire quil fallait
achever.

La fin de lanne 1868 scoula au milieu de ces importants
travaux, presque  lexclusion de tous autres. Au bout de deux
mois et demi, les couples avaient t mis en place, et les
premiers bordages taient ajusts. On pouvait dj juger que les
plans donns par Cyrus Smith taient excellents, et que le navire
se comporterait bien  la mer. Pencroff apportait  ce travail une
activit dvorante et ne se gnait pas de grommeler, quand lun ou
lautre abandonnait la hache du charpentier pour le fusil du
chasseur. Il fallait bien, cependant, entretenir les rserves de
Granite-House, en vue du prochain hiver.

Mais nimporte. Le brave marin ntait pas content lorsque les
ouvriers manquaient au chantier. Dans ces occasions-l, et en
bougonnant, il faisait -- par colre -- louvrage de six hommes.

Toute cette saison dt fut mauvaise. Pendant quelques jours, les
chaleurs taient accablantes, et latmosphre, sature
dlectricit, ne se dchargeait ensuite que par de violents
orages qui troublaient profondment les couches dair. Il tait
rare que des roulements lointains du tonnerre ne se fissent pas
entendre. Ctait comme un murmure sourd, mais permanent, tel
quil se produit dans les rgions quatoriales du globe.

Le 1er janvier 1869 fut mme signal par un orage dune violence
extrme, et la foudre tomba plusieurs fois sur lle. De gros
arbres furent atteints par le fluide et briss, entre autres un de
ces normes micocouliers qui ombrageaient la basse-cour 
lextrmit sud du lac. Ce mtore avait-il une relation
quelconque avec les phnomnes qui saccomplissaient dans les
entrailles de la terre? Une sorte de connexit stablissait-elle
entre les troubles de lair et les troubles des portions
intrieures du globe? Cyrus Smith fut port  le croire, car le
dveloppement de ces orages fut marqu par une recrudescence des
symptmes volcaniques.

Ce fut le 3 janvier que Harbert, tant mont ds laube au plateau
de Grande-vue pour seller lun des onaggas, aperut un norme
panache qui se droulait  la cime du volcan.

Harbert prvint aussitt les colons, qui vinrent de suite observer
le sommet du mont Franklin.

Eh! scria Pencroff, ce ne sont pas des vapeurs, cette fois! Il
me semble que le gant ne se contente plus de respirer, mais quil
fume!

Cette image, employe par le marin, traduisait justement la
modification qui stait opre  la bouche du volcan. Depuis
trois mois dj, le cratre mettait des vapeurs plus ou moins
intenses, mais qui ne provenaient encore que dune bullition
intrieure des matires minrales. Cette fois, aux vapeurs venait
de succder une fume paisse, slevant sous la forme dune
colonne gristre, large de plus de trois cents pieds  sa base, et
qui spanouissait comme un immense champignon  une hauteur de
sept  huit cents pieds au-dessus de la cime du mont.

Le feu est dans la chemine, dit Gdon Spilett.

-- Et nous ne pourrons pas lteindre! rpondit Harbert.

-- On devrait bien ramoner les volcans, fit observer Nab, qui
sembla parler le plus srieusement du monde.

-- Bon, Nab, scria Pencroff. Est-ce toi qui te chargerais de ce
ramonage-l?

Et Pencroff poussa un gros clat de rire.

Cyrus Smith observait avec attention lpaisse fume projete par
le mont Franklin, et il prtait mme loreille, comme sil et
voulu surprendre quelque grondement loign. Puis, revenant vers
ses compagnons, dont il stait cart quelque peu:

En effet, mes amis, une importante modification sest produite,
il ne faut pas se le dissimuler. Les matires volcaniques ne sont
plus seulement  ltat dbullition, elles ont pris feu, et, trs
certainement, nous sommes menacs dune ruption prochaine!

-- Eh bien, Monsieur Smith, on la verra, lruption, scria
Pencroff, et on lapplaudira si elle est russie! Je ne pense pas
quil y ait l de quoi nous proccuper!

-- Non, Pencroff, rpondit Cyrus Smith, car lancienne route des
laves est toujours ouverte, et, grce  sa disposition, le cratre
les a jusquici panches vers le nord. Et cependant...

-- Et cependant, puisquil ny a aucun avantage  retirer dune
ruption, mieux vaudrait que celle-ci net pas lieu, dit le
reporter.

-- Qui sait? rpondit le marin. Il y a peut-tre dans ce volcan
quelque utile et prcieuse matire quil vomira complaisamment, et
dont nous ferons bon usage!

Cyrus Smith secoua la tte en homme qui nattendait rien de bon du
phnomne dont le dveloppement tait si subit. Il nenvisageait
pas aussi lgrement que Pencroff les consquences dune ruption.
Si les laves, par suite de lorientation du cratre, ne menaaient
pas directement les parties boises et cultives de lle,
dautres complications pouvaient se prsenter. En effet, il nest
pas rare que les ruptions soient accompagnes de tremblements de
terre, et une le, de la nature de lle Lincoln, forme de
matires si diverses, basaltes dun ct, granit de lautre, laves
au nord, sol meuble au midi, matires qui, par consquent, ne
pouvaient tre solidement lies entre elles, aurait couru le
risque dtre dsagrge. Si donc lpanchement des substances
volcaniques ne constituait pas un danger trs srieux, tout
mouvement dans la charpente terrestre qui et secou lle pouvait
entraner des consquences extrmement graves.

Il me semble, dit Ayrton, qui stait couch de manire  poser
son oreille sur le sol, il me semble entendre des roulements
sourds, comme ferait un chariot charg de barres de fer.

Les colons coutrent avec une extrme attention et purent
constater quAyrton ne se trompait pas. Aux roulements se mlaient
parfois des mugissements souterrains qui formaient une sorte de
rinfordzando

Et steignaient peu  peu, comme si quelque brise violente et
pass dans les profondeurs du globe.

Mais aucune dtonation proprement dite ne se faisait encore
entendre. On pouvait donc en conclure que les vapeurs et les
fumes trouvaient un libre passage  travers la chemine centrale,
et que, la soupape tant assez large, aucune dislocation ne se
produirait, aucune explosion ne serait  craindre.

Ah ! dit alors Pencroff, est-ce que nous nallons pas retourner
au travail? Que le mont Franklin fume, braille, gmisse, vomisse
feu et flammes tant quil lui plaira, ce nest pas une raison pour
ne rien faire! Allons, Ayrton, Nab, Harbert, Monsieur Cyrus,
Monsieur Spilett, il faut aujourdhui que tout le monde mette la
main  la besogne! Nous allons ajuster les prcintes, et une
douzaine de bras ne seront pas de trop. Avant deux mois, je veux
que notre nouveau Bonadventure -- car nous lui conserverons ce
nom, nest-il pas vrai? -- flotte sur les eaux du port-ballon!
Donc, pas une heure  perdre!

Tous les colons, dont les bras taient rclams par Pencroff,
descendirent au chantier de construction et procdrent  la pose
des prcintes, pais bordages qui forment la ceinture dun
btiment et relient solidement entre eux les couples de sa
carcasse. Ctait l une grosse et pnible besogne,  laquelle
tous durent prendre part.

On travailla donc assidment pendant toute cette journe du 3
janvier, sans se proccuper du volcan, quon ne pouvait
apercevoir, dailleurs, de la grve de Granite-House. Mais, une ou
deux fois, de grandes ombres, voilant le soleil, qui dcrivait son
arc diurne sur un ciel extrmement pur, indiqurent quun pais
nuage de fume passait entre son disque et lle. Le vent,
soufflant du large, emportait toutes ces vapeurs dans louest.
Cyrus Smith et Gdon Spilett remarqurent parfaitement ces
assombrissements passagers, et causrent  plusieurs reprises des
progrs que faisait videmment le phnomne volcanique, mais le
travail ne fut pas interrompu.

Il tait, dailleurs, dun haut intrt,  tous les points de vue,
que le btiment ft achev dans le plus bref dlai. En prsence
dventualits qui pouvaient natre, la scurit des colons nen
serait que mieux garantie. Qui sait si ce navire ne serait pas un
jour leur unique refuge?

Le soir, aprs souper, Cyrus Smith, Gdon Spilett et Harbert
remontrent sur le plateau de Grande-vue. La nuit tait dj
faite, et lobscurit devait permettre de reconnatre si, aux
vapeurs et aux fumes accumules  la bouche du cratre, se
mlaient soit des flammes, soit des matires incandescentes,
projetes par le volcan.

Le cratre est en feu! scria Harbert, qui, plus leste que ses
compagnons, tait arriv le premier au plateau.

Le mont Franklin, distant de six milles environ, apparaissait
alors comme une gigantesque torche, au sommet de laquelle se
tordaient quelques flammes fuligineuses. Tant de fume, tant de
scories et de cendres peut-tre y taient mles, que leur clat,
trs attnu, ne tranchait pas au vif sur les tnbres de la nuit.
Mais une sorte de lueur fauve se rpandait sur lle et dcoupait
confusment la masse boise des premiers plans. Dimmenses
tourbillons obscurcissaient les hauteurs du ciel,  travers
lesquels scintillaient quelques toiles.

Les progrs sont rapides! dit lingnieur.

-- Ce nest pas tonnant, rpondit le reporter. Le rveil du
volcan date depuis un certain temps dj. Vous vous rappelez,
Cyrus, que les premires vapeurs ont apparu vers lpoque 
laquelle nous avons fouill les contreforts de la montagne pour
dcouvrir la retraite du capitaine Nemo. Ctait, si je ne me
trompe, vers le 15 octobre?

-- Oui! rpondit Harbert, et voil dj deux mois et demi de cela!

-- Les feux souterrains ont donc couv pendant dix semaines,
reprit Gdon Spilett, et il nest pas tonnant quils se
dveloppent maintenant avec cette violence!

-- Est-ce que vous ne sentez pas certaines vibrations dans le sol?
demanda Cyrus Smith.

-- En effet, rpondit Gdon Spilett, mais de l  un tremblement
de terre...

-- Je ne dis pas que nous soyons menacs dun tremblement de
terre, rpondit Cyrus Smith, et Dieu nous en prserve! Non. Ces
vibrations sont dues  leffervescence du feu central. Lcorce
terrestre nest autre chose que la paroi dune chaudire, et vous
savez que la paroi dune chaudire, sous la pression des gaz,
vibre comme une plaque sonore. Cest cet effet qui se produit en
ce moment.

-- Les magnifiques gerbes de feu! scria Harbert.

En ce moment jaillissait du cratre une sorte de bouquet
dartifices dont les vapeurs navaient pu diminuer lclat. Des
milliers de fragments lumineux et de points vifs se projetaient en
directions contraires. Quelques-uns, dpassant le dme de fume,
le crevaient dun jet rapide et laissaient aprs eux une vritable
poussire incandescente. Cet panouissement fut accompagn de
dtonations successives comme le dchirement dune batterie de
mitrailleuses.

Cyrus Smith, le reporter et le jeune garon, aprs avoir pass une
heure au plateau de Grande-vue, redescendirent sur la grve et
regagnrent Granite-House. Lingnieur tait pensif, proccup
mme,  ce point que Gdon Spilett crut devoir lui demander sil
pressentait quelque danger prochain, dont lruption serait la
cause directe ou indirecte.

Oui et non, rpondit Cyrus Smith.

-- Cependant, reprit le reporter, le plus grand malheur qui
pourrait nous arriver, ne serait-ce pas un tremblement de terre
qui bouleverserait lle? Or, je ne crois pas que cela soit 
redouter, puisque les vapeurs et les laves ont trouv un libre
passage pour spancher au dehors.

-- Aussi, rpondit Cyrus Smith, ne crains-je pas un tremblement de
terre dans le sens que lon donne ordinairement aux convulsions du
sol provoques par lexpansion des vapeurs souterraines. Mais
dautres causes peuvent amener de grands dsastres.

-- Lesquels, mon cher Cyrus?

-- Je ne sais trop... il faut que je voie... que je visite la
montagne... avant quelques jours, je serai fix  cet gard.

Gdon Spilett ninsista pas, et bientt, malgr les dtonations
du volcan, dont lintensit saccroissait et que rptaient les
chos de lle, les htes de Granite-House dormaient dun profond
sommeil.

Trois jours scoulrent, les 4, 5 et 6 janvier. On travaillait
toujours  la construction du bateau, et, sans sexpliquer
autrement, lingnieur activait le travail de tout son pouvoir. Le
mont Franklin tait alors encapuchonn dun sombre nuage daspect
sinistre, et avec les flammes il vomissait des roches
incandescentes, dont les unes retombaient dans le cratre mme. Ce
qui faisait dire  Pencroff, qui ne voulait considrer le
phnomne que par ses cts amusants:

Tiens! Le gant qui joue au bilboquet! Le gant qui jongle!

Et, en effet, les matires vomies retombaient dans labme, et il
ne semblait pas que les laves, gonfles par la pression
intrieure, se fussent encore leves jusqu lorifice du
cratre. Du moins, lgueulement du nord-est, qui tait en partie
visible, ne versait aucun torrent sur le talus septentrional du
mont.

Cependant, quelque presss que fussent les travaux de
construction, dautres soins rclamaient la prsence des colons
sur divers points de lle.

Avant tout, il fallait aller au corral, o le troupeau de mouflons
et de chvres tait renferm, et renouveler la provision de
fourrage de ces animaux. Il fut alors convenu quAyrton sy
rendrait le lendemain 7 janvier, et comme il pouvait suffire seul
 cette besogne, dont il avait lhabitude, Pencroff et les autres
manifestrent une certaine surprise, quand ils entendirent
lingnieur dire  Ayrton:

Puisque vous allez demain au corral, je vous y accompagnerai.

-- Eh! Monsieur Cyrus! scria le marin, nos jours de travail sont
compts, et, si vous partez aussi, cela va nous faire quatre bras
de moins!

-- Nous serons revenus le lendemain, rpondit Cyrus Smith, mais
jai besoin daller au corral... je dsire reconnatre o en est
lruption.

-- Lruption! Lruption! rpondit Pencroff dun air peu
satisfait. Quelque chose dimportant que cette ruption, et voil
qui ne minquite gure!

Quoi quen et le marin, lexploration, projete par lingnieur,
fut maintenue pour le lendemain. Harbert aurait bien voulu
accompagner Cyrus Smith, mais il ne voulut pas contrarier Pencroff
en sabsentant.

Le lendemain, ds le lever du jour, Cyrus Smith et Ayrton, montant
le chariot attel des deux onaggas, prenaient la route du corral
et y couraient au grand trot. Au-dessus de la fort passaient de
gros nuages auxquels le cratre du mont Franklin fournissait
incessamment des matires fuligineuses. Ces nuages, qui roulaient
pesamment dans latmosphre, taient videmment composs de
substances htrognes. Ce ntait pas  la fume seule du volcan
quils devaient dtre si trangement opaques et lourds. Des
scories  ltat de poussire, telles que de la pouzzolane
pulvrise et des cendres gristres aussi fines que la plus fine
fcule, se tenaient en suspension au milieu de leurs paisses
volutes. Ces cendres sont si tnues, quon les a vues se maintenir
quelquefois dans lair durant des mois entiers. Aprs lruption
de 1783, en Islande, pendant plus dune anne, latmosphre fut
ainsi charge de poussires volcaniques que les rayons du soleil
peraient  peine.

Mais, le plus souvent, ces matires pulvrises se rabattent, et
cest ce qui arriva en cette occasion.

Cyrus Smith et Ayrton taient  peine arrivs au corral, quune
sorte de neige noirtre semblable  une lgre poudre de chasse
tomba et modifia instantanment laspect du sol. Arbres, prairies,
tout disparut sous une couche mesurant plusieurs pouces
dpaisseur. Mais, trs heureusement, le vent soufflait du nord-
est, et la plus grande partie du nuage alla se dissoudre au-dessus
de la mer.

Voil qui est singulier, Monsieur Smith, dit Ayrton.

-- Voil qui est grave, rpondit lingnieur. Cette pouzzolane,
ces pierres ponces pulvrises, toute cette poussire minrale en
un mot, dmontre combien le trouble est profond dans les couches
infrieures du volcan.

-- Mais ny a-t-il rien  faire?

-- Rien, si ce nest  se rendre compte des progrs du phnomne.
Occupez-vous donc, Ayrton, des soins  donner au corral. Pendant
ce temps, je remonterai jusquau del des sources du creek rouge
et jexaminerai ltat du mont sur sa pente septentrionale.
Puis...

-- Puis... Monsieur Smith?

-- Puis nous ferons une visite  la crypte Dakkar... Je veux
voir... enfin, je reviendrai vous prendre dans deux heures.

Ayrton entra alors dans la cour du corral, et, en attendant le
retour de lingnieur, il soccupa des mouflons et des chvres,
qui semblaient prouver un certain malaise devant ces premiers
symptmes dune ruption.

Cependant, Cyrus Smith, stant aventur sur la crte des
contreforts de lest, tourna le creek rouge et arriva  lendroit
o ses compagnons et lui avaient dcouvert une source sulfureuse,
lors de leur premire exploration.

Les choses avaient bien chang! Au lieu dune seule colonne de
fume, il en compta treize qui fusaient hors de terre, comme si
elles eussent t violemment pousses par quelque piston. Il tait
vident que lcorce terrestre subissait en ce point du globe une
pression effroyable. Latmosphre tait sature de gaz sulfureux,
dhydrogne, dacide carbonique, mls  des vapeurs aqueuses.
Cyrus Smith sentait frmir ces tufs volcaniques dont la plaine
tait seme, et qui ntaient que des cendres pulvrulentes dont
le temps avait fait des blocs durs, mais il ne vit encore aucune
trace de laves nouvelles.

Cest ce que lingnieur put constater plus compltement, quand il
observa tout le revers septentrional du mont Franklin. Des
tourbillons de fume et de flammes schappaient du cratre; une
grle de scories tombait sur le sol; mais aucun panchement
lavique ne soprait par le goulot du cratre, ce qui prouvait que
le niveau des matires volcaniques navait pas encore atteint
lorifice suprieur de la chemine centrale.

Et jaimerais mieux que cela ft! Se dit Cyrus Smith. Au moins je
serais certain que les laves ont repris leur route accoutume. Qui
sait si elles ne se dverseront pas par quelque nouvelle bouche?
Mais l nest pas le danger! Le capitaine Nemo la bien pressenti!
Non! Le danger nest pas l!

Cyrus Smith savana jusqu lnorme chausse dont le
prolongement encadrait ltroit golfe du requin. Il put donc
examiner suffisamment de ce ct les anciennes zbrures des laves.
Il ny avait pas doute pour lui que la dernire ruption ne
remontt  une poque trs loigne.

Alors il revint sur ses pas, prtant loreille aux roulements
souterrains qui se propageaient comme un tonnerre continu, et sur
lequel se dtachaient dclatantes dtonations.  neuf heures du
matin, il tait de retour au corral.

Ayrton lattendait.

Les animaux sont pourvus, Monsieur Smith, dit Ayrton.

-- Bien, Ayrton.

-- Ils semblent inquiets, Monsieur Smith.

-- Oui, linstinct parle en eux, et linstinct ne trompe pas.

-- Quand vous voudrez...

-- Prenez un fanal et un briquet, Ayrton, rpondit lingnieur, et
partons.

Ayrton fit ce qui lui tait command. Les onaggas, dtels,
erraient dans le corral. La porte fut ferme extrieurement, et
Cyrus Smith, prcdant Ayrton, prit, vers louest, ltroit
sentier qui conduisait  la cte.

Tous deux marchaient sur un sol ouat par les matires
pulvrulentes tombes du nuage. Aucun quadrupde napparaissait
sous bois. Les oiseaux eux-mmes avaient fui. Quelquefois, une
brise qui passait soulevait la couche de cendre, et les deux
colons, pris dans un tourbillon opaque, ne se voyaient plus. Ils
avaient soin alors dappliquer un mouchoir sur leurs yeux et leur
bouche, car ils couraient le risque dtre aveugls et touffs.

Cyrus Smith et Ayrton ne pouvaient, dans ces conditions, marcher
rapidement. En outre, lair tait lourd, comme si son oxygne et
t en partie brl et quil ft devenu impropre  la respiration.

Tous les cent pas, il fallait sarrter et reprendre haleine. Il
tait donc plus de dix heures, quand lingnieur et son compagnon
atteignirent la crte de cet norme entassement de roches
basaltiques et porphyritiques qui formait la cte nord-ouest de
lle.

Ayrton et Cyrus Smith commencrent  descendre cette cte abrupte,
en suivant  peu prs le chemin dtestable qui, pendant cette nuit
dorage, les avait conduits  la crypte Dakkar. En plein jour,
cette descente fut moins prilleuse, et, dailleurs, la couche de
cendres, recouvrant le poli des roches, permettait dassurer plus
solidement le pied sur leurs surfaces dclives.

Lpaulement qui prolongeait le rivage,  une hauteur de quarante
pieds environ, fut bientt atteint. Cyrus Smith se rappelait que
cet paulement sabaissait par une pente douce, jusquau niveau de
la mer. Quoique la mare ft basse en ce moment, aucune grve ne
dcouvrait, et les lames, salies par la poussire volcanique,
venaient directement battre les basaltes du littoral.

Cyrus Smith et Ayrton retrouvrent sans peine louverture de la
crypte Dakkar, et ils sarrtrent sous la dernire roche, qui
formait le palier infrieur de lpaulement.

Le canot de tle doit tre l? dit lingnieur.

-- Il y est, Monsieur Smith, rpondit Ayrton, attirant  lui la
lgre embarcation, qui tait abrite sous la voussure de
larcade.

-- Embarquons, Ayrton.

Les deux colons sembarqurent dans le canot. Une lgre
ondulation des lames lengagea plus profondment sous le cintre
trs surbaiss de la crypte, et l, Ayrton, aprs avoir battu le
briquet, alluma le fanal. Puis, il saisit les deux avirons, et le
fanal ayant t pos sur ltrave du canot, de manire  projeter
ses rayons en avant, Cyrus Smith prit la barre et se dirigea au
milieu des tnbres de la crypte.

Le Nautilus ntait plus l pour embraser de ses feux cette sombre
caverne. Peut-tre lirradiation lectrique, toujours nourrie par
son foyer puissant, se propageait-elle encore au fond des eaux,
mais aucun clat ne sortait de labme, o reposait le capitaine
Nemo.

La lumire du fanal, quoique insuffisante, permit cependant 
lingnieur de savancer, en suivant la paroi de droite de la
crypte. Un silence spulcral rgnait sous cette vote, du moins,
dans sa portion antrieure, car bientt Cyrus Smith entendit
distinctement les grondements qui se dgageaient des entrailles de
la montagne.

Cest le volcan, dit-il.

Bientt, avec ce bruit, les combinaisons chimiques se trahirent
par une vive odeur, et des vapeurs sulfureuses saisirent  la
gorge lingnieur et son compagnon.

Voil ce que craignait le capitaine Nemo! murmura Cyrus Smith,
dont la figure plit lgrement. Il faut pourtant aller jusquau
bout.

-- Allons! rpondit Ayrton, qui se courba sur ses avirons et
poussa le canot vers le chevet de la crypte.

Vingt-cinq minutes aprs avoir franchi louverture, le canot
arrivait  la paroi terminale et sarrtait.

Cyrus Smith, montant alors sur son banc, promena le fanal sur les
diverses parties de la paroi, qui sparait la crypte de la
chemine centrale du volcan. Quelle tait lpaisseur de cette
paroi?

tait-elle de cent pieds ou de dix, on net pu le dire. Mais les
bruits souterrains taient trop perceptibles pour quelle ft bien
paisse.

Lingnieur, aprs avoir explor la muraille suivant une ligne
horizontale, fixa le fanal  lextrmit dun aviron, et il le
promena de nouveau  une plus grande hauteur sur la paroi
basaltique.

L, par des fentes  peine visibles,  travers les prismes mal
joints, transpirait une fume cre, qui infectait latmosphre de
la caverne. Des fractures zbraient la muraille, et quelques-unes,
plus vivement dessines, sabaissaient jusqu deux ou trois pieds
seulement des eaux de la crypte.

Cyrus Smith resta dabord pensif. Puis, il murmura encore ces
paroles:

Oui! Le capitaine avait raison! L est le danger, et un danger
terrible!

Ayrton ne dit rien, mais, sur un signe de Cyrus Smith, il reprit
ses avirons, et, une demi-heure aprs, lingnieur et lui
sortaient de la crypte Dakkar.

CHAPITRE XIX

Le lendemain matin, 8 janvier, aprs une journe et une nuit
passes au corral, toutes choses tant en tat, Cyrus Smith et
Ayrton rentraient  Granite-House. Aussitt, lingnieur rassembla
ses compagnons, et il leur apprit que lle Lincoln courait un
immense danger, quaucune puissance humaine ne pouvait conjurer.

Mes amis, dit-il, -- et sa voix dcelait une motion profonde, --
lle Lincoln nest pas de celles qui doivent durer autant que le
globe lui-mme. Elle est voue  une destruction plus ou moins
prochaine, dont la cause est en elle, et  laquelle rien ne pourra
la soustraire!

Les colons se regardrent et regardrent lingnieur.

Ils ne pouvaient le comprendre.

Expliquez-vous, Cyrus! dit Gdon Spilett.

-- Je mexplique, rpondit Cyrus Smith, ou plutt, je ne ferai que
vous transmettre lexplication que, pendant nos quelques minutes
dentretien secret, ma donne le capitaine Nemo.

-- Le capitaine Nemo! scrirent les colons.

-- Oui, et cest le dernier service quil a voulu nous rendre
avant de mourir!

-- Le dernier service! scria Pencroff! Le dernier service! Vous
verrez que, tout mort quil est, il nous en rendra dautres
encore!

-- Mais que vous a dit le capitaine Nemo? demanda le reporter.

-- Sachez-le donc, mes amis, rpondit lingnieur. Lle Lincoln
nest pas dans les conditions o sont les autres les du
Pacifique, et une disposition particulire que ma fait connatre
le capitaine Nemo doit amener tt ou tard la dislocation de sa
charpente sous-marine.

-- Une dislocation! Lle Lincoln! Allons donc! scria Pencroff,
qui, malgr tout le respect quil avait pour Cyrus Smith, ne put
sempcher de hausser les paules.

-- coutez-moi, Pencroff, reprit lingnieur. Voici ce quavait
constat le capitaine Nemo, et ce que jai constat moi-mme,
hier, pendant lexploration que jai faite  la crypte Dakkar.
Cette crypte se prolonge sous lle jusquau volcan, et elle nest
spare de la chemine centrale que par la paroi qui en ferme le
chevet. Or, cette paroi est sillonne de fractures et de fentes
qui laissent dj passer les gaz sulfureux dvelopps 
lintrieur du volcan.

-- Eh bien? demanda Pencroff, dont le front se plissait
violemment.

-- Eh bien, jai reconnu que ces fractures sagrandissaient sous
la pression intrieure, que la muraille de basalte se fendait peu
 peu, et que, dans un temps plus ou moins court, elle livrerait
passage aux eaux de la mer dont la caverne est remplie.

-- Bon! rpliqua Pencroff, qui essaya de plaisanter encore une
fois. La mer teindra le volcan, et tout sera fini!

-- Oui, tout sera fini! rpondit Cyrus Smith. Le jour o la mer se
prcipitera  travers la paroi et pntrera par la chemine
centrale jusque dans les entrailles de lle, o bouillonnent les
matires ruptives, ce jour-l, Pencroff, lle Lincoln sautera
comme sauterait la Sicile si la Mditerrane se prcipitait dans
lEtna!

Les colons ne rpondirent rien  cette phrase si affirmative de
lingnieur. Ils avaient compris quel danger les menaait.

Il faut dire, dailleurs, que Cyrus Smith nexagrait en aucune
faon. Bien des gens ont dj eu lide quon pourrait peut-tre
teindre les volcans, qui, presque tous, slvent sur les bords
de la mer ou des lacs, en ouvrant passage  leurs eaux. Mais ils
ne savaient pas quon se ft expos ainsi  faire sauter une
partie du globe, comme une chaudire dont la vapeur est subitement
tendue par un coup de feu. Leau, se prcipitant dans un milieu
clos dont la temprature peut tre value  des milliers de
degrs, se vaporiserait avec une si soudaine nergie, quaucune
enveloppe ny pourrait rsister.

Il ntait donc pas douteux que lle, menace dune dislocation
effroyable et prochaine, ne durerait que tant que la paroi de la
crypte Dakkar durerait elle-mme. Ce ntait mme pas une question
de mois, ni de semaines, mais une question de jours, dheures
peut-tre!

Le premier sentiment des colons fut une douleur profonde! Ils ne
songrent pas au pril qui les menaait directement, mais  la
destruction de ce sol qui leur avait donn asile, de cette le
quils avaient fconde, de cette le quils aimaient, quils
voulaient rendre si florissante un jour!

Tant de fatigues inutilement dpenses, tant de travaux perdus!

Pencroff ne put retenir une grosse larme qui glissa sur sa joue,
et quil ne chercha point  cacher.

La conversation continua pendant quelque temps encore. Les chances
auxquelles les colons pouvaient encore se rattacher furent
discutes; mais, pour conclure, on reconnut quil ny avait pas
une heure  perdre, que la construction et lamnagement du navire
devaient tre pousss avec une prodigieuse activit, et que l,
maintenant, tait la seule chance de salut pour les habitants de
lle Lincoln!

Tous les bras furent donc requis.  quoi et servi dsormais de
moissonner, de rcolter, de chasser, daccrotre les rserves de
Granite-House? Ce que contenaient encore le magasin et les offices
suffirait, et au del,  approvisionner le navire pour une
traverse, si longue quelle pt tre! Ce quil fallait, ctait
quil ft  la disposition des colons avant laccomplissement de
linvitable catastrophe.

Les travaux furent repris avec une fivreuse ardeur. Vers le 23
janvier, le navire tait  demi bord. Jusqualors, aucune
modification ne stait produite  la cime du volcan. Ctait
toujours des vapeurs, des fumes mles de flammes et traverses
de pierres incandescentes, qui schappaient du cratre. Mais,
pendant la nuit du 23 au 24, sous leffort des laves, qui
arrivrent au niveau du premier tage du volcan, celui-ci fut
dcoiff du cne qui formait chapeau. Un bruit effroyable
retentit. Les colons crurent dabord que lle se disloquait. Ils
se prcipitrent hors de Granite-House.

Il tait environ deux heures du matin.

Le ciel tait en feu. Le cne suprieur -- un massif haut de mille
pieds, pesant des milliards de livres -- avait t prcipit sur
lle, dont le sol trembla.

Heureusement, ce cne inclinait du ct du nord, et il tomba sur
la plaine de sables et de tufs qui stendait entre le volcan et
la mer. Le cratre, largement ouvert alors, projetait vers le ciel
une si intense lumire, que, par le simple effet de la
rverbration, latmosphre semblait tre incandescente. En mme
temps, un torrent de laves, se gonflant  la nouvelle cime,
spanchait en longues cascades, comme leau qui schappe dune
vasque trop pleine, et mille serpents de feu rampaient sur les
talus du volcan.

Le corral! Le corral! scria Ayrton.

Ctait, en effet, vers le corral que se portaient les laves, par
suite de lorientation du nouveau cratre, et, consquemment,
ctaient les parties fertiles de lle, les sources du creek
rouge, les bois de jacamar qui taient menacs dune destruction
immdiate. Au cri dAyrton, les colons staient prcipits vers
ltable des onaggas. Le chariot avait t attel. Tous navaient
quune pense! Courir au corral et mettre en libert les animaux
quil renfermait.

Avant trois heures du matin, ils taient arrivs au corral.
Deffroyables hurlements indiquaient assez quelle pouvante
terrifiait les mouflons et les chvres. Dj un torrent de
matires incandescentes, de minraux liqufis, tombait du
contrefort sur la prairie et rongeait ce ct de la palissade. La
porte fut brusquement ouverte par Ayrton, et les animaux, affols,
schapprent en toutes directions. Une heure aprs, la lave
bouillonnante emplissait le corral, volatilisait leau du petit
rio qui le traversait, incendiait lhabitation, qui flamba comme
un chaume, et dvorait jusquau dernier poteau lenceinte
palissade. Du corral il ne restait plus rien!

Les colons avaient voulu lutter contre cet envahissement, ils
lavaient essay, mais follement et inutilement, car lhomme est
dsarm devant ces grands cataclysmes.

Le jour tait venu, -- 24 janvier. -- Cyrus Smith et ses
compagnons, avant de revenir  Granite-House, voulurent observer
la direction dfinitive quallait prendre cette inondation de
laves. La pente gnrale du sol sabaissait du mont Franklin  la
cte est, et il tait  craindre que, malgr les bois pais de
Jacamar, le torrent ne se propaget jusquau plateau de Grande-
vue.

Le lac nous couvrira, dit Gdon Spilett.

-- Je lespre! rpondit Cyrus Smith, et ce fut l toute sa
rponse.

Les colons auraient voulu savancer jusqu la plaine sur laquelle
stait abattu le cne suprieur du mont Franklin, mais les laves
leur barraient alors le passage. Elles suivaient, dune part, la
valle du creek rouge, et, de lautre, la valle de la rivire de
la chute, en vaporisant ces deux cours deau sur leur passage. Il
ny avait aucune possibilit de traverser ce torrent; il fallait,
au contraire, reculer devant lui. Le volcan, dcouronn, ntait
plus reconnaissable. Une sorte de table rase le terminait alors et
remplaait lancien cratre. Deux gueulements, creuss  ses
bords sud et est, versaient incessamment les laves, qui formaient
ainsi deux courants distincts. Au-dessus du nouveau cratre, un
nuage de fume et de cendres se confondait avec les vapeurs du
ciel, amasses au-dessus de lle. De grands coups de tonnerre
clataient et se confondaient avec les grondements de la montagne.
De sa bouche schappaient des roches ignes qui, projetes  plus
de mille pieds, clataient dans la nue et se dispersaient comme
une mitraille. Le ciel rpondait  coups dclairs  lruption
volcanique.

Vers sept heures du matin, la position ntait plus tenable pour
les colons, qui staient rfugis  la lisire du bois de
jacamar. Non seulement les projectiles commenaient  pleuvoir
autour deux, mais les laves, dbordant du lit du creek rouge,
menaaient de couper la route du corral. Les premiers rangs
darbres prirent feu, et leur sve, subitement transforme en
vapeur, les fit clater comme des botes dartifice, tandis que
dautres, moins humides, restrent intacts au milieu de
linondation.

Les colons avaient repris la route du corral. Ils marchaient
lentement,  reculons pour ainsi dire.

Mais, par suite de linclinaison du sol, le torrent gagnait
rapidement dans lest, et, ds que les couches infrieures des
laves staient durcies, dautres nappes bouillonnantes les
recouvraient aussitt.

Cependant, le principal courant de la valle du creek rouge
devenait de plus en plus menaant. Toute cette partie de la fort
tait embrase, et dnormes volutes de fume roulaient au-dessus
des arbres, dont le pied crpitait dj dans la lave.

Les colons sarrtrent prs du lac,  un demi-mille de
lembouchure du creek rouge. Une question de vie ou de mort allait
se dcider pour eux.

Cyrus Smith habitu  chiffrer les situations graves, et sachant
quil sadressait  des hommes capables dentendre la vrit,
quelle quelle ft, dit alors:

Ou le lac arrtera ce courant, et une partie de lle sera
prserve dune dvastation complte, ou le courant envahira les
forts du Far-West, et pas un arbre, pas une plante ne restera 
la surface du sol. Nous naurons plus en perspective sur ces rocs
dnuds quune mort que lexplosion de lle ne nous fera pas
attendre!

-- Alors, scria Pencroff, en se croisant les bras et en frappant
la terre du pied, inutile de travailler au bateau, nest-ce pas?

-- Pencroff, rpondit Cyrus Smith, il faut faire son devoir
jusquau bout!

En ce moment, le fleuve de laves, aprs stre fray un passage 
travers ces beaux arbres quil dvorait, arriva  la limite du
lac. L existait un certain exhaussement du sol qui, sil et t
plus considrable, et peut-tre suffi  contenir le torrent.

 loeuvre! scria Cyrus Smith.

La pense de lingnieur fut aussitt comprise.

Ce torrent, il fallait lendiguer, pour ainsi dire, et lobliger
ainsi  se dverser dans le lac.

Les colons coururent au chantier. Ils en rapportrent des pelles,
des pioches, des haches, et l, au moyen de terrassements et
darbres abattus, ils parvinrent, en quelques heures,  lever une
digue haute de trois pieds sur quelques centaines de pas de
longueur. Il leur semblait, quand ils eurent fini, quils
navaient travaill que quelques minutes  peine!

Il tait temps. Les matires liqufies atteignirent presque
aussitt la partie infrieure de lpaulement. Le fleuve se gonfla
comme une rivire en pleine crue qui cherche  dborder et menaa
de dpasser le seul obstacle qui pt lempcher denvahir tout le
Far-West... Mais la digue parvint  le contenir, et, aprs une
minute dhsitation qui fut terrible, il se prcipita dans le lac
Grant par une chute haute de vingt pieds.

Les colons, haletants, sans faire un geste, sans prononcer une
parole, regardrent alors cette lutte des deux lments. Quel
spectacle que ce combat entre leau et le feu! Quelle plume
pourrait dcrire cette scne dune merveilleuse horreur, et quel
pinceau la pourrait peindre? Leau sifflait en svaporant au
contact des laves bouillonnantes. Les vapeurs, projetes dans
lair, tourbillonnaient  une incommensurable hauteur, comme si
les soupapes dune immense chaudire eussent t subitement
ouvertes.

Mais, si considrable que ft la masse deau contenue dans le lac,
elle devait finir par tre absorbe, puisquelle ne se renouvelait
pas, tandis que le torrent, salimentant  une source inpuisable,
roulait sans cesse de nouveaux flots de matires incandescentes.

Les premires laves qui tombrent dans le lac se solidifirent
immdiatement et saccumulrent de manire  merger bientt. 
leur surface glissrent dautres laves qui se firent pierres 
leur tour, mais en gagnant vers le centre. Une jete se forma de
la sorte et menaa de combler le lac, qui ne pouvait dborder, car
le trop-plein de ses eaux se dpensait en vapeurs. Sifflements et
grsillements dchiraient lair avec un bruit assourdissant, et
les bues, entranes par le vent, retombaient en pluie sur la
mer. La jete sallongeait, et les blocs de laves solidifies
sentassaient les uns sur les autres. L o stendaient autrefois
des eaux paisibles apparaissait un norme entassement de rocs
fumants, comme si un soulvement du sol et fait surgir des
milliers dcueils. Que lon suppose ces eaux bouleverses pendant
un ouragan, puis subitement solidifies par un froid de vingt
degrs, et on aura laspect du lac, trois heures aprs que
lirrsistible torrent y eut fait irruption.

Cette fois, leau devait tre vaincue par le feu.

Cependant, ce fut une circonstance heureuse pour les colons, que
lpanchement lavique et t dirig vers le lac Grant. Ils
avaient devant eux quelques jours de rpit. Le plateau de Grande-
vue, Granite-House et le chantier de construction taient
momentanment prservs. Or, ces quelques jours, il fallait les
employer  border le navire et  le calfater avec soin. Puis, on
le lancerait  la mer et on sy rfugierait, quitte  le grer,
quand il reposerait dans son lment. Avec la crainte de
lexplosion qui menaait de dtruire lle, il ny avait plus
aucune scurit  demeurer  terre. Cette retraite de Granite-
House, si sre jusqualors, pouvait  chaque minute refermer ses
parois de granit!

Pendant les six jours qui suivirent, du 25 au 30

Janvier, les colons travaillrent au navire autant que vingt
hommes eussent pu le faire.  peine prenaient-ils quelque repos,
et lclat des flammes qui jaillissaient du cratre leur
permettait de continuer nuit et jour. Lpanchement volcanique se
faisait toujours, mais peut-tre avec moins dabondance. Ce fut
heureux, car le lac Grant tait presque entirement combl, et si
de nouvelles laves eussent gliss  la surface des anciennes,
elles se fussent invitablement rpandues sur le plateau de
Grande-vue, et de l sur la grve.

Mais si de ce ct lle tait en partie protge, il nen tait
pas ainsi de sa portion occidentale. En effet, le second courant
de laves qui avait suivi la valle de la rivire de la chute,
valle large, dont les terrains se dprimaient de chaque ct du
creek, ne devait trouver aucun obstacle. Le liquide incandescent
stait donc rpandu  travers la fort de Far-West.  cette
poque de lanne o les essences taient dessches par une
chaleur torride, la fort prit feu instantanment, de telle sorte
que lincendie se propagea  la fois par la base des troncs et par
les hautes ramures dont lentrelacement aidait aux progrs de la
conflagration. Il semblait mme que le courant de flamme se
dchant plus vite  la cime des arbres que le courant de laves 
leur pied.

Il arriva, alors, que les animaux, affols, fauves ou autres,
jaguars, sangliers, cabiais, koulas, gibier de poil et de plume,
se rfugirent du ct de la Mercy et dans le marais des tadornes,
au del de la route de port-ballon. Mais les colons taient trop
occups de leur besogne, pour faire attention mme aux plus
redoutables de ces animaux. Ils avaient, dailleurs, abandonn
Granite-House, ils navaient mme pas voulu chercher abri dans les
chemines, et ils campaient sous une tente, prs de lembouchure
de la Mercy.

Chaque jour, Cyrus Smith et Gdon Spilett montaient au plateau de
Grande-vue. Quelquefois Harbert les accompagnait, jamais Pencroff,
qui ne voulait pas voir sous son aspect nouveau lle si
profondment dvaste!

Ctait un spectacle dsolant, en effet. Toute la partie boise de
lle tait maintenant dnude. Un seul bouquet darbres verts se
dressait  lextrmit de la presqule serpentine.  et l
grimaaient quelques souches branches et noircies. Lemplacement
des forts dtruites tait plus aride que le marais des tadornes.
Lenvahissement des laves avait t complet. O se dveloppait
autrefois cette admirable verdure, le sol ntait plus quun
sauvage amoncellement de tufs volcaniques. Les valles de la
rivire de la chute et de la Mercy ne versaient plus une seule
goutte deau  la mer, et les colons nauraient eu aucun moyen
dapaiser leur soif, si le lac Grant et t entirement assch.
Mais, heureusement, sa pointe sud avait t pargne et formait
une sorte dtang, contenant tout ce qui restait deau potable
dans lle. Vers le nord-ouest se dessinaient en pres et vives
artes les contreforts du volcan, qui figuraient une griffe
gigantesque applique sur le sol. Quel spectacle douloureux, quel
aspect pouvantable, et quels regrets pour ces colons, qui, dun
domaine fertile, couvert de forts, arros de cours deau, enrichi
de rcoltes, se trouvaient en un instant transports sur un roc
dvast, sur lequel, sans leurs rserves, ils neussent pas mme
trouv  vivre!

Cela brise le coeur! dit un jour Gdon Spilett.

-- Oui, Spilett, rpondit lingnieur. Que le ciel nous donne le
temps dachever ce btiment, maintenant notre seul refuge!

-- Ne trouvez-vous pas, Cyrus, que le volcan semble vouloir se
calmer? Il vomit encore des laves, mais moins abondamment, si je
ne me trompe!

-- Peu importe, rpondit Cyrus Smith. Le feu est toujours ardent
dans les entrailles de la montagne, et la mer peut sy prcipiter
dun instant  lautre. Nous sommes dans la situation de passagers
dont le navire est dvor par un incendie quils ne peuvent
teindre, et qui savent que tt ou tard il gagnera la soute aux
poudres! Venez, Spilett, venez, et ne perdons pas une heure!

Pendant huit jours encore, cest--dire jusquau 7 fvrier, les
laves continurent  se rpandre, mais lruption se maintint dans
les limites indiques.

Cyrus Smith craignait par-dessus tout que les matires liqufies
ne vinssent  spancher sur la grve, et, dans ce cas, le
chantier de construction net pas t pargn. Cependant, vers
cette poque, les colons sentirent dans la charpente de lle des
vibrations qui les inquitrent au plus haut point.

On tait au 20 fvrier. Il fallait encore un mois avant que le
navire ft en tat de prendre la mer.

Lle tiendrait-elle jusque-l? Lintention de Pencroff et de
Cyrus Smith tait de procder au lancement du navire ds que sa
coque serait suffisamment tanche. Le pont, laccastillage,
lamnagement intrieur et le grement se feraient aprs, mais
limportant tait que les colons eussent un refuge assur en
dehors de lle. Peut-tre mme conviendrait-il de conduire le
navire au port-ballon, cest--dire aussi loin que possible du
centre ruptif, car,  lembouchure de la Mercy, entre llot et
la muraille de granit, il courait le risque dtre cras, en cas
de dislocation. Tous les efforts des travailleurs tendirent donc 
lachvement de la coque.

Ils arrivrent ainsi au 3 mars, et ils purent compter que
lopration du lancement se ferait dans une dizaine de jours.

Lespoir revint au coeur de ces colons, si prouvs pendant cette
quatrime anne de leur sjour  lle Lincoln! Pencroff, lui-
mme, parut sortir quelque peu de cette sombre taciturnit dans
laquelle lavaient plong la ruine et la dvastation de son
domaine. Il ne songeait plus alors, il est vrai, qu ce navire,
sur lequel se concentraient toutes ses esprances.

Nous lachverons, dit-il  lingnieur, nous lachverons,
Monsieur Cyrus, et il est temps, car voici la saison qui savance,
et nous serons bientt en plein quinoxe. Eh bien, sil le faut,
on relchera  lle Tabor pour y passer lhiver! Mais lle Tabor
aprs lle Lincoln! Ah! Malheur de ma vie! Aurai-je cru jamais
voir pareille chose!

-- Htons-nous! rpondait invariablement lingnieur.

Et lon travaillait sans perdre un instant.

Mon matre, demanda Nab quelques jours plus tard, si le capitaine
Nemo et encore t vivant, croyez-vous que tout cela serait
arriv?

-- Oui, Nab, rpondit Cyrus Smith.

-- Eh bien, moi, je ne le crois pas! murmura Pencroff  loreille
de Nab.

-- Ni moi! rpondit srieusement Nab.

Pendant la premire semaine de mars, le mont Franklin redevint
menaant. Des milliers de fils de verre, faits de laves fluides,
tombrent comme une pluie sur le sol. Le cratre semplit 
nouveau de laves qui spanchrent sur tous les revers du volcan.
Le torrent courut  la surface des tufs durcis, et il acheva de
dtruire les maigres squelettes darbres qui avaient rsist  la
premire ruption. Le courant, suivant, cette fois, la rive sud-
ouest du lac Grant, se porta au del du creek glycrine et envahit
le plateau de Grande-vue. Ce dernier coup, port  loeuvre des
colons, fut terrible. Du moulin, des btiments de la basse-cour,
des tables, il ne resta plus rien. Les volatiles, effars,
disparurent en toutes directions. Top et Jup donnaient des signes
du plus grand effroi, et leur instinct les avertissait quune
catastrophe tait prochaine. Bon nombre des animaux de lle
avaient pri pendant la premire ruption. Ceux qui avaient
survcu ne trouvrent dautre refuge que le marais des tadornes,
sauf quelques-uns auxquels le plateau de Grande-vue offrit asile.
Mais cette dernire retraite leur fut enfin ferme, et le fleuve
de laves, dbordant larte de la muraille granitique, commena 
prcipiter sur la grve ses cataractes de feu. La sublime horreur
de ce spectacle chappe  toute description. Pendant la nuit, on
et dit un Niagara de fonte liquide, avec ses vapeurs
incandescentes en haut et ses masses bouillonnantes en bas!

Les colons taient forcs dans leur dernier retranchement, et,
bien que les coutures suprieures du navire ne fussent pas encore
calfates, ils rsolurent de le lancer  la mer!

Pencroff et Ayrton procdrent donc aux prparatifs du lancement,
qui devait avoir lieu le lendemain, dans la matine du 9 mars.

Mais, pendant cette nuit du 8 au 9, une norme colonne de vapeurs,
schappant du cratre, monta au milieu de dtonations
pouvantables  plus de trois mille pieds de hauteur. La paroi de
la caverne Dakkar avait videmment cd sous la pression des gaz,
et la mer, se prcipitant par la chemine centrale dans le gouffre
ignivome, se vaporisa soudain. Mais le cratre ne put donner une
issue suffisante  ces vapeurs. Une explosion, quon et entendue
 cent milles de distance, branla les couches de lair. Des
morceaux de montagnes retombrent dans le Pacifique, et, en
quelques minutes, locan recouvrait la place o avait t lle
Lincoln.

CHAPITRE XX

Un roc isol, long de trente pieds, large de quinze, mergeant de
dix  peine, tel tait le seul point solide que neussent pas
envahi les flots du Pacifique.

Ctait tout ce qui restait du massif de Granite-House! La
muraille avait t culbute, puis disloque, et quelques-unes des
roches de la grande salle staient amonceles de manire  former
ce point culminant. Tout avait disparu dans labme autour de lui:
le cne infrieur du mont Franklin, dchir par lexplosion, les
mchoires laviques du golfe du requin, le plateau de Grande-vue,
llot du salut, les granits de port-ballon, les basaltes de la
crypte Dakkar, la longue presqule serpentine, si loigne
cependant du centre ruptif! De lle Lincoln, on ne voyait plus
que cet troit rocher qui servait alors de refuge aux six colons
et  leur chien Top.

Les animaux avaient galement pri dans la catastrophe, les
oiseaux aussi bien que les autres reprsentants de la faune de
lle, tous crass ou noys, et le malheureux Jup lui-mme avait,
hlas! trouv la mort dans quelque crevasse du sol!

Si Cyrus Smith, Gdon Spilett, Harbert, Pencroff, Nab, Ayrton
avaient survcu, cest que, runis alors sous leur tente, ils
avaient t prcipits  la mer, au moment o les dbris de lle
pleuvaient de toutes parts.

Lorsquils revinrent  la surface, ils ne virent plus,  une demi-
encablure, que cet amas de roches, vers lequel ils nagrent, et
sur lequel ils prirent pied.

Ctait sur ce roc nu quils vivaient depuis neuf jours! Quelques
provisions retires avant la catastrophe du magasin de Granite-
House, un peu deau douce que la pluie avait verse dans un creux
de roche, voil tout ce que les infortuns possdaient. Leur
dernier espoir, leur navire, avait t bris. Ils navaient aucun
moyen de quitter ce rcif. Pas de feu ni de quoi en faire. Ils
taient destins  prir!

Ce jour-l, 18 mars, il ne leur restait plus de conserves que pour
deux jours, bien quils neussent consomm que le strict
ncessaire. Toute leur science, toute leur intelligence ne pouvait
rien dans cette situation. Ils taient uniquement entre les mains
de Dieu.

Cyrus Smith tait calme. Gdon Spilett, plus nerveux, et
Pencroff, en proie  une sourde colre, allaient et venaient sur
ce roc. Harbert ne quittait pas lingnieur, et le regardait,
comme pour lui demander un secours que celui-ci ne pouvait
apporter. Nab et Ayrton taient rsigns  leur sort.

Ah! Misre! Misre! rptait souvent Pencroff! Si nous avions, ne
ft-ce quune coquille de noix, pour nous conduire  lle Tabor!
Mais rien, rien!

-- Le capitaine Nemo a bien fait de mourir! dit une fois Nab.

Pendant les cinq jours qui suivirent, Cyrus Smith et ses
malheureux compagnons vcurent avec la plus extrme parcimonie, ne
mangeant juste que ce quil fallait pour ne pas succomber  la
faim. Leur affaiblissement tait extrme. Harbert et Nab
commencrent  donner quelques signes de dlire.

Dans cette situation, pouvaient-ils conserver mme une ombre
despoir? Non! Quelle tait leur seule chance? Quun navire passt
en vue du rcif? Mais ils savaient bien, par exprience, que les
btiments ne visitaient jamais cette portion du Pacifique!
Pouvaient-ils compter que, par une concidence vraiment
providentielle, le yacht cossais vnt prcisment  cette poque
rechercher Ayrton  lle Tabor? Ctait improbable, et,
dailleurs, en admettant mme quil y vnt, comme les colons
navaient pu dposer une notice indiquant les changements survenus
dans la situation dAyrton, le commandant du yacht, aprs avoir
fouill llot sans rsultat, reprendrait la mer et regagnerait de
plus basses latitudes.

Non! Ils ne pouvaient conserver aucune esprance dtre sauvs, et
une horrible mort, la mort par la faim et par la soif, les
attendait sur ce roc!

Et, dj, ils taient tendus sur ce roc, inanims, nayant plus
la conscience de ce qui se passait autour deux. Seul, Ayrton, par
un suprme effort, relevait encore la tte et jetait un regard
dsespr sur cette mer dserte!...

Mais voil que, dans la matine du 24 mars, les bras dAyrton
stendirent vers un point de lespace, il se releva,  genoux
dabord, puis debout, sa main sembla faire un signal... un navire
tait en vue de lle! Ce navire ne courait point la mer 
laventure. Le rcif tait pour lui un but vers lequel il se
dirigeait en droite ligne, en forant sa vapeur, et les infortuns
lauraient aperu depuis plusieurs heures dj, sils avaient
encore eu la force dobserver lhorizon!

Le Duncan! murmura Ayrton, et il retomba sans mouvement.

Lorsque Cyrus Smith et ses compagnons eurent repris connaissance,
grce aux soins dont ils furent combls, ils se trouvaient dans la
chambre dun steamer, sans pouvoir comprendre comment ils avaient
chapp  la mort. UUUn mot dAyrton suffit  leur tout apprendre.

Le Duncan! murmura-t-il.

-- Le Duncan! rpondit Cyrus Smith.

Et, levant les bras vers le ciel, il scria:

Ah! Dieu tout-puissant! Tu as donc voulu que nous fussions
sauvs!

Ctait le Duncan, en effet, le yacht de lord Glenarvan, alors
command par Robert, le fils du capitaine Grant, qui avait t
expdi  lle Tabor pour y chercher Ayrton et le rapatrier aprs
douze ans dexpiation!...

Les colons taient sauvs, ils taient dj sur le chemin du
retour!

Capitaine Robert, demanda Cyrus Smith, qui donc a pu vous donner
la pense, aprs avoir quitt lle Tabor, o vous naviez plus
trouv Ayrton, de faire route  cent milles de l dans le nord-
est?

-- Monsieur Smith, rpondit Robert Grant, ctait pour aller
chercher, non seulement Ayrton, mais vos compagnons et vous!

-- Mes compagnons et moi?

-- Sans doute!  lle Lincoln!

-- Lle Lincoln! scrirent  la fois Gdon Spilett, Harbert,
Nab et Pencroff, au dernier degr de ltonnement.

-- Comment connaissez-vous lle Lincoln? demanda Cyrus Smith,
puisque cette le nest mme pas porte sur les cartes?

-- Je lai connue par la notice que vous aviez laisse  lle
Tabor, rpondit Robert Grant.

-- Une notice? scria Gdon Spilett.

-- Sans doute, et la voici, rpondit Robert Grant, en prsentant
un document qui indiquait en longitude et en latitude la situation
de lle Lincoln, rsidence actuelle dAyrton et de cinq colons
amricains.

-- Le capitaine Nemo!... dit Cyrus Smith, aprs avoir lu la notice
et reconnu quelle tait de la mme main qui avait crit le
document trouv au corral!

-- Ah! dit Pencroff, ctait donc lui qui avait pris notre
Bonadventure, lui qui stait hasard, seul, jusqu lle
Tabor!...

-- Pour y dposer cette notice! rpondit Harbert.

-- Javais donc bien raison de dire, scria le marin, que, mme
aprs sa mort, le capitaine nous rendrait encore un dernier
service!

-- Mes amis, dit Cyrus Smith dune voix profondment mue, que le
dieu de toutes les misricordes reoive lme du capitaine Nemo,
notre sauveur!

Les colons staient dcouverts  cette dernire phrase de Cyrus
Smith et murmuraient le nom du capitaine. En ce moment, Ayrton,
sapprochant de lingnieur, lui dit simplement:

O faut-il dposer ce coffret!

Ctait le coffret quAyrton avait sauv au pril de sa vie, au
moment o lle sengloutissait, et quil venait fidlement
remettre  lingnieur.

Ayrton! Ayrton! dit Cyrus Smith avec une motion profonde.

Puis, sadressant  Robert Grant:

Monsieur, ajouta-t-il, o vous aviez laiss un coupable, vous
retrouvez un homme que lexpiation a refait honnte, et auquel je
suis fier de donner la main!

Robert Grant fut mis alors au courant de cette trange histoire du
capitaine Nemo et des colons de lle Lincoln. Puis, relvement
fait de ce qui restait de cet cueil qui devait dsormais figurer
sur les cartes du Pacifique, il donna lordre de virer de bord.

Quinze jours aprs, les colons dbarquaient en Amrique, et ils
retrouvaient leur patrie pacifie, aprs cette terrible guerre qui
avait amen le triomphe de la justice et du droit. Des richesses
contenues dans le coffret lgu par le capitaine Nemo aux colons
de lle Lincoln, la plus grande partie fut employe 
lacquisition dun vaste domaine dans ltat dIowa. Une seule
perle, la plus belle, fut distraite de ce trsor et envoye  lady
Glenarvan, au nom des naufrags rapatris par le Duncan.

L, sur ce domaine, les colons appelrent au travail, cest--dire
 la fortune et au bonheur, tous ceux auxquels ils avaient compt
offrir lhospitalit de lle Lincoln. L fut fonde une vaste
colonie  laquelle ils donnrent le nom de lle disparue dans les
profondeurs du Pacifique. Il sy trouvait une rivire qui fut
appele la Mercy, une montagne qui prit le nom de Franklin, un
petit lac qui fut le lac Grant, des forts qui devinrent les
forts du Far-West. Ctait comme une le en terre ferme.

L, sous la main intelligente de lingnieur et de ses compagnons,
tout prospra. Pas un des anciens colons de lle Lincoln ne
manquait, car ils avaient jur de toujours vivre ensemble, Nab l
o tait son matre, Ayrton prt  se sacrifier  toute occasion,
Pencroff plus fermier quil navait jamais t marin, Harbert,
dont les tudes sachevrent sous la direction de Cyrus Smith,
Gdon Spilett lui-mme, qui fonda le New Lincoln Herald, lequel
fut le journal le mieux renseign du monde entier.

L, Cyrus Smith et ses compagnons reurent  plusieurs reprises la
visite de lord et de lady Glenarvan, du capitaine John Mangles et
de sa femme, soeur de Robert Grant, de Robert Grant lui-mme, du
major Mac Nabbs, de tous ceux qui avaient t mls  la double
histoire du capitaine Grant et du capitaine Nemo.

L, enfin, tous furent heureux, unis dans le prsent comme ils
lavaient t dans le pass; mais jamais ils ne devaient oublier
cette le, sur laquelle ils taient arrivs, pauvres et nus, cette
le qui, pendant quatre ans, avait suffi  leurs besoins, et dont
il ne restait plus quun morceau de granit battu par les lames du
Pacifique, tombe de celui qui fut le capitaine Nemo!





End of the Project Gutenberg EBook of L'le mystrieuse, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LE MYSTRIEUSE ***

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