The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de Maupin, by Thophile Gautier

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Title: Mademoiselle de Maupin

Author: Thophile Gautier

Release Date: December 7, 2004 [EBook #14288]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Thophile Gautier
MADEMOISELLE DE MAUPIN

(1835)


Table des matires

Prface Une des choses les plus burlesques...
Prface Non, imbciles, non, crtins et goitreux ...
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11 Beaucoup de choses sont ennuyeuses...
Chapitre 11 Les hommes de gnie sont trs borns...
Chapitre 12 Je tai promis la suite de mes aventures...
Chapitre 12 Rosette tmoigna, pour apaiser sa soif...
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17



_Prface
__Une des choses les plus burlesques..._

Une des choses les plus burlesques de la glorieuse poque o nous
avons le bonheur de vivre est incontestablement la rhabilitation
de la vertu entreprise par tous les journaux, de quelque couleur
quils soient, rouges, verts ou tricolores.

La vertu est assurment quelque chose de fort respectable, et nous
navons pas envie de lui manquer, Dieu nous en prserve! La bonne
et digne femme! -- Nous trouvons que ses yeux ont assez de
brillant  travers leurs bsicles, que son bas nest pas trop mal
tir, quelle prend son tabac dans sa bote dor avec toute la
grce imaginable, que son petit chien fait la rvrence comme un
matre  danser. -- Nous trouvons tout cela. -- Nous conviendrons
mme que pour son ge elle nest pas trop mal en point, et quelle
porte ses annes on ne peut mieux. -- Cest une grand-mre trs
agrable, mais cest une grand-mre... -- Il me semble naturel de
lui prfrer, surtout quand on a vingt ans, quelque petite
immoralit bien pimpante, bien coquette, bien bonne fille, les
cheveux un peu dfriss, la jupe plutt courte que longue, le pied
et loeil agaants, la joue lgrement allume, le rire  la
bouche et le coeur sur la main. -- Les journalistes les plus
monstrueusement vertueux ne sauraient tre dun avis diffrent;
et, sils disent le contraire, il est trs probable quils ne le
pensent pas. Penser une chose, en crire une autre, cela arrive
tous les jours, surtout aux gens vertueux.

Je me souviens des quolibets lancs avant la rvolution (cest de
celle de juillet que je parle) contre ce malheureux et virginal
vicomte Sosthne de La Rochefoucauld qui allongea les robes des
danseuses de lOpra, et appliqua de ses mains patriciennes un
pudique empltre sur le milieu de toutes les statues. -- M. le
vicomte Sosthne de La Rochefoucauld est dpass de bien loin. --
La pudeur a t trs perfectionne depuis ce temps, et lon entre
en des raffinements quil naurait pas imagins.

Moi qui nai pas lhabitude de regarder les statues  de certains
endroits, je trouvais, comme les autres, la feuille de vigne,
dcoupe par les ciseaux de M. le charg des beaux-arts, la chose
la plus ridicule du monde. Il parait que javais tort, et que la
feuille de vigne est une institution des plus mritoires.

On ma dit, jai refus dy ajouter foi, tant cela me semblait
singulier, quil existait des gens qui, devant la fresque du
_Jugement dernier _de Michel-Ange, ny avaient rien vu autre chose
que lpisode des prlats libertins, et staient voil la face en
criant  labomination de la dsolation!

Ces gens-l ne savent aussi de la romance de Rodrigue que le
couplet de la couleuvre. -- Sil y a quelque nudit dans un
tableau ou dans un livre, ils y vont droit comme le porc  la
fange, et ne sinquitent pas des fleurs panouies ni des beaux
fruits dors qui pendent de toutes parts.

Javoue que je ne suis pas assez vertueux pour cela. Dorine, la
soubrette effronte, peut trs bien taler devant moi sa gorge
rebondie, certainement je ne tirerai pas mon mouchoir de ma poche
pour couvrir ce sein que lon ne saurait voir. -- Je regarderai sa
gorge comme sa figure, et, si elle la blanche et bien forme, jy
prendrai plaisir. -- Mais je ne tterai pas si la robe dElmire
est moelleuse, et je ne la pousserai pas saintement sur le bord de
la table, comme faisait ce pauvre homme de Tartuffe.

Cette grande affectation de morale qui rgne maintenant serait
fort risible, si elle ntait fort ennuyeuse. -- Chaque feuilleton
devient une chaire; chaque journaliste, un prdicateur; il ny
manque que la tonsure et le petit collet. Le temps est  la pluie
et  lhomlie; on se dfend de lune et de lautre en ne sortant
quen voiture et en relisant Pantagruel entre sa bouteille et sa
pipe.

Mon doux Jsus! quel dchanement! quelle furie!

-- Qui vous a mordu? qui vous a piqu? que diable avez-vous donc
pour crier si haut, et que vous a fait ce pauvre vice pour lui en
tant vouloir, lui qui est si bon homme, si facile  vivre, et qui
ne demande qu samuser lui-mme et  ne pas ennuyer les autres,
si faire se peut? -- Agissez avec le vice comme Serre avec le
gendarme: embrassez-vous, et que tout cela finisse. -- Croyez-
men, vous vous en trouverez bien. -- Eh! mon Dieu! messieurs les
prdicateurs, que feriez-vous donc sans le vice? -- Vous seriez
rduits, ds demain,  la mendicit, si lon devenait vertueux
aujourdhui.

Les thtres seraient ferms ce soir. -- Sur quoi feriez-vous
votre feuilleton? -- Plus de bals de lOpra pour remplir vos
colonnes, -- plus de romans  dissquer; car bals, romans,
comdies, sont les vraies pompes de Satan, si lon en croit notre
sainte Mre lglise. -- Lactrice renverrait son entreteneur, et
ne pourrait plus vous payer son loge. -- On ne sabonnerait plus
 vos journaux; on lirait saint Augustin, on irait  lglise, on
dirait son rosaire. Cela serait peut-tre trs bien; mais,  coup
sr, vous ny gagneriez pas. -- Si lon tait vertueux, o
placeriez-vous vos articles sur limmoralit du sicle? Vous voyez
bien que le vice est bon  quelque chose.

Mais cest la mode maintenant dtre vertueux et chrtien, cest
une tournure quon se donne; on se pose en saint Jrme, comme
autrefois en don Juan; lon est ple et macr, lon porte les
cheveux  laptre, lon marche les mains jointes et les yeux
fichs en terre; on prend un petit air confit en perfection; on a
une Bible ouverte sur sa chemine, un crucifix et du buis bnit 
son lit; lon ne jure plus, lon fume peu, et lon chique  peine.
-- Alors on est chrtien, lon parle de la saintet de lart, de
la haute mission de lartiste, de la posie du catholicisme, de
M. de Lamennais, des peintres de lcole anglique, du concile de
Trente, de lhumanit progressive et de mille autres belles
choses. -- Quelques-uns font infuser dans leur religion un peu de
rpublicanisme; ce ne sont pas les moins curieux. Ils accouplent
Robespierre et Jsus-Christ de la faon la plus joviale, et
amalgament avec un srieux digne dloges les Actes des Aptres et
les dcrets de la _sainte _convention, cest lpithte
sacramentelle; dautres y ajoutent, pour dernier ingrdient,
quelques ides saint-simoniennes. -- Ceux-l sont complets et
carrs par la base; aprs eux, il faut tirer lchelle. Il nest
pas donn au ridicule humain daller plus loin, -- _has ultra
metas..., _etc. Ce sont les colonnes dHercule du burlesque.

Le christianisme est tellement en vogue par la tartuferie qui
court que le no-christianisme lui-mme jouit dune certaine
faveur. On dit quil compte jusqu un adepte, y compris
M. Drouineau.

Une varit extrmement curieuse du journaliste proprement dit
moral, cest le journaliste  famille fminine.

Celui-l pousse la susceptibilit pudique jusqu
lanthropophagie, ou peu sen faut.

Sa manire de procder, pour tre simple et facile au premier coup
doeil, nen est pas moins bouffonne et superlativement
rcrative, et je crois quelle vaut quon la conserve  la
postrit, --  nos derniers neveux, comme disaient les perruques
du prtendu grand sicle.

Dabord pour se poser en journaliste de cette espce, il faut
quelques petits ustensiles prparatoires, -- tels que deux ou
trois femmes lgitimes, quelques mres, le plus de soeurs
possible, un assortiment de filles complet et des cousines
innombrablement. -- Ensuite il faut une pice de thtre ou un
roman quelconque, une plume, de lencre, du papier et un
imprimeur. Il faudrait peut-tre bien une ide et plusieurs
abonns; mais on sen passe avec beaucoup de philosophie et
largent des actionnaires.

Quand on a tout cela, lon peut stablir journaliste moral. Les
deux recettes suivantes, convenablement varies, suffisent  la
rdaction.

Modles darticles vertueux
sur une premire reprsentation.

Aprs la littrature de sang, la littrature de fange; aprs la
Morgue et le bagne, lalcve et le lupanar; aprs les guenilles
taches par le meurtre, les guenilles taches par la dbauche;
aprs, etc. (selon le besoin et lespace, on peut continuer sur ce
ton depuis six lignes jusqu cinquante et au-del), -- cest
justice. -- Voil o mnent loubli des saines doctrines et le
dvergondage romantique: le thtre est devenu une cole de
prostitution o lon nose se hasarder quen tremblant avec une
femme quon respecte. Vous venez sur la foi dun nom illustre, et
vous tes oblig de vous retirer au troisime acte avec votre
jeune fille toute trouble et toute dcontenance. Votre femme
cache sa rougeur derrire son ventail; votre soeur, votre
cousine, etc. (On peut diversifier les titres de parent; il
suffit que ce soient des femelles.)

Nota. -- Il y en a un qui a pouss la moralit jusqu dire: Je
nirai pas voir ce drame avec ma matresse. -- Celui-l, je
ladmire et je laime; je le porte dans mon coeur, comme Louis
XVIII portait toute la France dans le sien; car il a eu lide la
plus triomphante, la plus pyramidale, la plus bouriffe, la plus
luxorienne qui soit tombe dans une cervelle dhomme, en ce benot
dix-neuvime sicle o il en est tomb tant et de si drles.

La mthode pour rendre compte dun livre est trs expditive et 
la porte de toutes les intelligences:

Si vous voulez lire ce livre, enfermez-vous soigneusement chez
vous; ne le laissez pas traner sur la table. Si votre femme et
votre fille venaient  louvrir, elles seraient perdues. -- Ce
livre est dangereux, ce livre conseille le vice. Il aurait peut-
tre eu un grand succs, au temps de Crbillon, dans les petites
maisons, aux soupers fins des duchesses; mais maintenant que les
moeurs se sont pures, maintenant que la main du peuple a fait
crouler ldifice vermoulu de laristocratie, etc., etc., que...
que... que... -- il faut, dans toute oeuvre, une ide, une ide...
l, une ide morale et religieuse qui... une vue haute et profonde
rpondant aux besoins de lhumanit; car il est dplorable que de
jeunes crivains sacrifient au succs les choses les plus saintes,
et usent un talent, estimable dailleurs,  des peintures
lubriques qui feraient rougir des capitaines de dragons (la
virginit du capitaine de dragons est, aprs la dcouverte de
lAmrique, la plus belle dcouverte que lon ait faite depuis
longtemps). -- Le roman dont nous faisons la critique rappelle
Thrse philosophe, Flicia, le Compre Mathieu, les Contes de
Grcourt. -- Le journaliste vertueux est dune rudition immense
en fait de romans orduriers; -- je serais curieux de savoir
pourquoi.

Il est effrayant de songer quil y a, de par les journaux,
beaucoup dhonntes industriels qui nont que ces deux recettes
pour subsister, eux et la nombreuse famille quils emploient.

Apparemment que je suis le personnage le plus normment immoral
quil se puisse trouver en Europe et ailleurs; car je ne vois rien
de plus licencieux dans les romans et les comdies de maintenant
que dans les romans et les comdies dautrefois, et je ne
comprends gure pourquoi les oreilles de messieurs des journaux
sont devenues tout  coup si jansniquement chatouilleuses.

Je ne pense pas que le journaliste le plus innocent ose dire que
Pigault-Lebrun, Crbillon fils, Louvet, Voisenon, Marmontel et
tous autres faiseurs de romans et de nouvelles ne dpassent en
immoralit, puisque immoralit il y a, les productions les plus
cheveles et les plus dvergondes de MM. tels et tels, que je ne
nomme pas, par gard pour leur pudeur.

Il faudrait la plus insigne mauvaise foi pour nen pas convenir.

Quon ne mobjecte pas que jai allgu ici des noms peu ou mal
connus. Si je nai pas touch aux noms clatants et monumentaux,
ce nest pas quils ne puissent appuyer mon assertion de leur
grande autorit.

Les Romans et les Contes de Voltaire ne sont assurment pas,  la
diffrence de mrite prs, beaucoup plus susceptibles dtre
donns en prix aux petites tartines des pensionnats que les Contes
immoraux de notre ami le lycanthrope, ou mme que les Contes
moraux du doucereux Marmontel.

Que voit-on dans les comdies du grand Molire? La sainte
institution du mariage (style de catchisme et de journaliste)
bafoue et tourne en ridicule  chaque scne.

Le mari est vieux et laid et cacochyme; il met sa perruque de
travers; son habit nest plus  la mode; il a une canne  bec-de-
corbin, le nez barbouill de tabac, les jambes courtes, labdomen
gros comme un budget. -- Il bredouille, et ne dit que des
sottises; il en fait autant quil en dit; il ne voit rien, il
nentend rien; on embrasse sa femme  sa barbe; il ne sait pas de
quoi il est question: cela dure ainsi jusqu ce quil soit bien
et dment constat cocu  ses yeux et aux yeux de toute la salle
on ne peut plus difie, et qui applaudit  tout rompre.

Ceux qui applaudissent le plus sont ceux qui sont le plus maris.

Le mariage sappelle, chez Molire, George Dandin ou Sganarelle.

Ladultre, Damis ou Clitandre; il ny a pas de nom assez
doucereux et charmant pour lui.

Ladultre est toujours jeune, beau, bien fait et marqus pour le
moins. Il entre en chantonnant  la cantonade la courante la plus
nouvelle; il fait un ou deux pas en scne de lair le plus
dlibr et le plus triomphant du monde; il se gratte loreille
avec longle rose de son petit doigt coquettement carquill; il
peigne avec son peigne dcaille sa belle chevelure blondine, et
rajuste ses canons qui sont du grand volume. Son pourpoint et son
haut-de-chausses disparaissent sous les aiguillettes et les noeuds
de ruban, son rabat est de la bonne faiseuse; ses gants flairent
mieux que benjoin et civette; ses plumes ont cot un louis le
brin.

Comme son oeil est en feu et sa joue en fleur! que sa bouche est
souriante! que ses dents sont blanches! comme sa main est douce et
bien lave.

Il parle, ce ne sont que madrigaux, galanteries parfumes en beau
style prcieux et du meilleur air; il a lu les romans et sait la
posie, il est vaillant et prompt  dgainer, il sme lor 
pleines mains. -- Aussi Anglique, Agns, Isabelle se peuvent 
peine tenir de lui sauter au cou, si bien leves et si grandes
dames quelles soient; aussi le mari est-il rgulirement tromp
au cinquime acte, bien heureux quand ce nest pas ds le premier.

Voil comme le mariage est trait par Molire, lun des plus hauts
et des plus graves gnies qui jamais aient t. -- Croit-on quil
y ait rien de plus fort dans les rquisitoires d_Indiana _et de
_Valentine?_

La paternit est encore moins respecte, sil est possible. Voyez
Orgon, voyez Gronte, voyez-les tous.

Comme ils sont vols par leurs fils, battus par leurs valets!
Comme on met  nu, sans piti pour leur ge, et leur avarice, et
leur enttement, et leur imbcillit! -- Quelles plaisanteries!
quelles mystifications!

Comme on les pousse par les paules hors de la vie, ces pauvres
vieux qui sont longs  mourir, et qui ne veulent point donner leur
argent! comme on parle de lternit des parents! quels plaidoyers
contre lhrdit, et comme cela est plus convaincant que toutes
les dclamations saint-simoniennes!

Un pre, cest un ogre, cest un Argus, cest un gelier, un
tyran, quelque chose qui nest bon tout au plus qu retarder un
mariage pendant trois jusqu la reconnaissance finale. -- Un pre
est le mari ridicule au grand complet. -- Jamais un fils nest
ridicule dans Molire; car Molire, comme tous les auteurs de tous
les temps possibles, faisait sa cour  la jeune gnration aux
dpens de lancienne.

Et les Scapins, avec leur cape raye  la napolitaine, et leur
bonnet sur loreille, et leur plume balayant les bandes dair, ne
sont-ils pas des gens bien pieux, bien chastes et bien dignes
dtre canoniss? -- Les bagnes sont pleins dhonntes gens qui
nont pas fait le quart de ce quils font. Les roueries de Trialph
sont de pauvres roueries en comparaison des leurs. Et les Lisettes
et les Martons, quelles gaillardes, tudieu! -- Les courtisanes des
rues sont loin dtre aussi dlures, aussi promptes  la riposte
grivoise. Comme elles sentendent  remettre un billet! comme
elles font bien la garde pendant les rendez-vous! -- Ce sont, sur
ma parole, de prcieuses filles, serviables et de bon conseil.

Cest une charmante socit qui sagite et se promne  travers
ces comdies et ces imbroglios. -- Tuteurs dups, maris cocus,
suivantes libertines, valets aigrefins, demoiselles folles
damour, fils dbauchs, femmes adultres; cela ne vaut-il pas
bien les jeunes beaux mlancoliques et les pauvres faibles femmes
opprimes et passionnes des drames et des romans de nos faiseurs
en vogue?

Et tout cela, moins le coup de dague final, moins la tasse de
poison oblige: les dnouements sont aussi heureux que les
dnouements des contes de fes, et tout le monde, jusquau mari,
est on ne peut plus satisfait. Dans Molire, la vertu est toujours
honnie et rosse; cest elle qui porte les cornes, et tend le dos
 Mascarille;  peine si la moralit apparat une fois  la fin de
la pice sous la personnification un peu bourgeoise de lexempt
Loyal.

Tout ce que nous venons de dire ici nest pas pour corner le
pidestal de Molire; nous ne sommes pas assez fou pour aller
secouer ce colosse de bronze avec nos petits bras; nous voulions
simplement dmontrer aux pieux feuilletonistes, queffarouchent
les ouvrages nouveaux et romantiques, que les classiques anciens,
dont ils recommandent chaque jour la lecture et limitation, les
surpassent de beaucoup en gaillardise et en immoralit.

 Molire nous pourrions aisment joindre et Marivaux et La
Fontaine, ces deux expressions si opposes de lesprit franais,
et Rgnier, et Rabelais, et Marot, et bien dautres. Mais notre
intention nest pas de faire ici,  propos de morale, un cours de
littrature  lusage des vierges du feuilleton.

Il me semble que lon ne devrait pas faire tant de tapage  propos
de si peu. Nous ne sommes heureusement plus au temps dve la
blonde, et nous ne pouvons, en bonne conscience, tre aussi
primitifs et aussi patriarcaux que lon tait dans larche. Nous
ne sommes pas des petites filles se prparant  leur premire
communion; et, quand nous jouons au corbillon, nous ne rpondons
pas _tarte  la crme. _Notre navet est assez passablement
savante, et il y a longtemps que notre virginit court la ville;
ce sont l de ces choses que lon na pas deux fois; et, quoi que
nous fassions, nous ne pouvons les rattraper, car il ny a rien au
monde qui coure plus vite quune virginit qui sen va et quune
illusion qui senvole.

Aprs tout, il ny a peut-tre pas grand mal, et la science de
toutes choses est-elle prfrable  lignorance de toutes choses.
Cest une question que je laisse  dbattre  de plus savants que
moi. Toujours est-il que le monde a pass lge o lon peut jouer
la modestie et la pudeur, et je le crois trop vieux barbon pour
faire lenfantin et le virginal sans se rendre ridicule.

Depuis son hymen avec la civilisation, la socit a perdu le droit
dtre ingnue et pudibonde. Il est de certaines rougeurs qui sont
encore de mise au coucher de la marie, et qui ne peuvent plus
servir le lendemain; car la jeune femme ne se souvient peut-tre
plus de la jeune fille, ou, si elle sen souvient, cest une chose
trs indcente, et qui compromet gravement la rputation du mari.

Quand je lis par hasard un de ces beaux sermons qui ont remplac
dans les feuilles publiques la critique littraire, il me prend
quelquefois de grands remords et de grandes apprhensions,  moi
qui ai sur la conscience quelques menues gaudrioles un peu trop
fortement pices, comme un jeune homme qui a du feu et de
lentrain peut en avoir  se reprocher.

 ct de ces Bossuets du Caf de Paris, de ces Bourdaloues du
balcon de lOpra, de ces Catons  tant la ligne qui gourmandent
le sicle dune si belle faon, je me trouve en effet le plus
pouvantable sclrat qui ait jamais souill la face de la terre;
et pourtant, Dieu le sait, la nomenclature de mes pchs, tant
capitaux que vniels, avec les blancs et interlignes de rigueur,
pourrait  peine, entre les mains du plus habile libraire, former
un ou deux volumes in-8 par jour, ce qui est peu de chose pour
quelquun qui na pas la prtention daller en paradis dans
lautre monde, et de gagner le prix Montyon ou dtre rosire en
celui-ci.

Puis quand je pense que jai rencontr sous la table, et mme
ailleurs, un assez grand nombre de ces dragons de vertu, je
reviens  une meilleure opinion de moi-mme, et jestime quavec
tous les dfauts que je puisse avoir ils en ont un autre qui est
bien,  mes yeux, le plus grand et le pire de tous: -- cest
lhypocrisie que je veux dire.

En cherchant bien, on trouverait peut-tre un autre petit vice 
ajouter; mais celui-ci est tellement hideux quen vrit je nose
presque pas le nommer. Approchez-vous, et je men vais vous couler
son nom dans loreille: -- cest lenvie.

Lenvie, et pas autre chose.

Cest elle qui sen va rampant et serpentant  travers toutes ces
paternes homlies: quelque soin quelle prenne de se cacher, on
voit briller de temps en temps, au-dessus des mtaphores et des
figures de rhtorique, sa petite tte plate de vipre; on la
surprend  lcher de sa langue fourchue ses lvres toutes bleues
de venin, on lentend siffloter tout doucettement  lombre dune
pithte insidieuse.

Je sais bien que cest une insupportable fatuit de prtendre
quon vous envie, et que cela est presque aussi nausabond quun
merveilleux qui se vante dune bonne fortune. -- Je nai pas la
forfanterie de me croire des ennemis et des envieux; cest un
bonheur qui nest pas donn  tout le monde, et je ne laurai
probablement pas de longtemps: aussi je parlerai librement et sans
arrire-pense, comme quelquun de trs dsintress dans cette
question.

Une chose certaine et facile  dmontrer  ceux qui pourraient en
douter, cest lantipathie naturelle du critique contre le pote,
-- de celui qui ne fait rien contre celui qui fait, -- du frelon
contre labeille -- du cheval hongre contre ltalon.

Vous ne vous faites critique quaprs quil est bien constat 
vos propres yeux que vous ne pouvez tre pote. Avant de vous
rduire au triste rle de garder les manteaux et de noter les
coups comme un garon de billard ou un valet de jeu de paume, vous
avez longtemps courtis la Muse, vous avez essay de la
dvirginer; mais vous navez pas assez de vigueur pour cela;
lhaleine vous a manqu, et vous tes retomb ple et efflanqu au
pied de la sainte montagne.

Je conois cette haine. Il est douloureux de voir un autre
sasseoir au banquet o lon nest pas invit, et coucher avec la
femme qui na pas voulu de vous. Je plains de tout mon coeur le
pauvre eunuque oblig dassister aux bats du Grand Seigneur.

Il est admis dans les profondeurs les plus secrtes de lOda; il
mne les sultanes au bain; il voit luire sous leau dargent des
grands rservoirs ces beaux corps tout ruisselants de perles et
plus polis que des agates; les beauts les plus caches lui
apparaissent sans voiles. On ne se gne pas devant lui. -- Cest
un eunuque. -- Le sultan caresse sa favorite en sa prsence, et la
baise sur sa bouche de grenade. -- En vrit, cest une bien
fausse situation que la sienne, et il doit tre bien embarrass de
sa contenance.

Il en est de mme pour le critique qui voit le pote se promener
dans le jardin de posie avec ses neuf belles odalisques, et
sbattre paresseusement  lombre de grands lauriers verts. Il
est bien difficile quil ne ramasse pas les pierres du grand
chemin pour les lui jeter et le blesser derrire son mur, sil est
assez adroit pour cela.

Le critique qui na rien produit est un lche; cest comme un abb
qui courtise la femme dun laque: celui-ci ne peut lui rendre la
pareille ni se battre avec lui.

Je crois que ce serait une histoire au moins aussi curieuse que
celle de Teglath-Phalasar ou de Gemmagog qui inventa les souliers
 poulaine, que lhistoire des diffrentes manires de dprcier
un ouvrage quelconque depuis un mois jusqu nos jours.

Il y a assez de matires pour quinze ou seize volumes in-folio;
mais nous aurons piti du lecteurs, et nous nous bornerons 
quelques lignes, -- bienfait pour lequel nous demandons une
reconnaissance plus quternelle. --  une poque trs recule,
qui se perd dans la nuit des ges, il y a bien tantt trois
semaines de cela, le roman moyen ge florissait principalement 
Paris et dans la banlieue. La cotte armorie tait en grand
honneur; on ne mprisait pas les coiffures  la hennin, on
estimait fort le pantalon mi-parti; la dague tait hors de prix;
le soulier  poulaine tait ador comme un ftiche. -- Ce
ntaient quogives, tourelles, colonnettes, verrires colories,
cathdrales et chteaux forts; -- ce ntaient que demoiselles et
damoiseaux, pages et valets, truands et soudards, galants
chevaliers et chtelains froces; -- toutes choses certainement
plus innocentes que les jeux innocents, et qui ne faisaient de mal
 personne.

Le critique navait pas attendu au second roman pour commencer son
oeuvre de dprciation; ds le premier qui avait paru, il stait
envelopp de son cilice de poil de chameau, et stait rpandu un
boisseau de cendre sur la tte: puis, prenant sa grande voix
dolente, il stait mis  crier:

-- Encore du moyen ge, toujours du moyen ge! qui me dlivrera du
moyen ge, de ce moyen ge qui nest pas le moyen ge? -- Moyen
ge de carton et de terre cuite qui na du moyen ge que le nom. -
- Oh! les barons de fer, dans leur armure de fer, avec leur coeur
de fer, dans leur poitrine de fer! -- Oh! les cathdrales avec
leurs rosaces toujours panouies et leurs verrires en fleurs,
avec leurs dentelles de granit, avec leurs trfles dcoups 
jour, leurs pignons taillads en scie, avec leur chasuble de
pierre brode comme un voile de marie, avec leurs cierges, avec
leurs chants, avec leurs prtres tincelants, avec leur peuple 
genoux, avec leur orgue qui bourdonne et leurs anges planant et
battant de laile sous les votes! -- comme ils mont gt mon
moyen ge, mon moyen ge si fin et si color! comme ils lont fait
disparatre sous une couche de grossier badigeon! quelles criardes
enluminures! -- Ah! barbouilleurs ignorants, qui croyez avoir fait
de la couleur pour avoir plaqu rouge sur bleu, blanc sur noir et
vert sur jaune, vous navez vu du moyen ge que lcorce, vous
navez pas devin lme du moyen ge, le sang ne circule pas dans
la peau dont vous revtez vos fantmes, il ny a pas de coeur dans
vos corselets dacier, il ny a pas de jambes dans vos pantalons
de tricot, pas de ventre ni de gorge derrire vos jupes armories:
ce sont des habits qui ont la forme dhommes, et voil tout. --
Donc,  bas le moyen ge tel que nous lont fait les faiseurs (le
grand mot est lch! les faiseurs)! Le moyen ge ne rpond  rien
maintenant, nous voulons autre chose.

Et le public, voyant que les feuilletonistes aboyaient au moyen
ge, se prit dune belle passion pour ce pauvre moyen ge, quils
prtendaient avoir tu du coup. Le moyen ge envahit tout, aid
par lempchement des journaux: -- drames, mlodrames, romances,
nouvelles, posies, il y eut jusqu des vaudevilles moyen ge, et
Momus rpta des flonflons fodaux.

 ct du roman moyen ge verdissait le roman charogne, genre de
roman trs agrable, et dont les petites-matresses nerveuses et
les cuisinires blases faisaient une trs grande consommation.

Les feuilletonistes sont bien vite arrivs  lodeur comme des
corbeaux  la cure, et ils ont dpec du bec de leurs plumes et
mchamment mis  mort ce pauvre genre de roman qui ne demandait
qu prosprer et  se putrfier paisiblement sur les rayons
graisseux des cabinets de lecture. Que nont-ils pas dit? que
nont-ils pas crit? -- Littrature de morgue ou de bagne,
cauchemar de bourreau, hallucination de boucher ivre et dargousin
qui a la fivre chaude! Ils donnaient bnignement  entendre que
les auteurs taient des assassins et des vampires, quils avaient
contract la vicieuse habitude de tuer leur pre et leur mre,
quils buvaient du sang dans des crnes, quils se servaient de
tibias pour fourchette et coupaient leur pain avec une guillotine.

Et pourtant ils savaient mieux que personne, pour avoir souvent
djeun avec eux, que les auteurs de ces charmantes tueries
taient de braves fils de famille, trs dbonnaires et de bonne
socit, gants de blanc, _fashionablement_ myopes, -- se
nourrissant plus volontiers de beefsteaks que de ctelettes
dhomme, et buvant plus habituellement du vin de Bordeaux que du
sang de jeune fille ou denfant nouveau-n. -- Pour avoir vu et
touch leurs manuscrits, ils savaient parfaitement quils taient
crits avec de lencre de la grande vertu, sur du papier anglais,
et non avec sang de guillotine sur peau de chrtien corch vif.

Mais, quoi quils dissent ou quils fissent, le sicle tait  la
charogne, et le charnier lui plaisait mieux que le boudoir; le
lecteur ne se prenait qu un hameon amorc dun petit cadavre
dj bleuissant. -- Chose trs concevable; mettez une rose au bout
de votre ligne, les araignes auront le temps de faire leur toile
dans le pli de votre coude, vous ne prendrez pas le moindre petit
fretin; accrochez-y un ver ou un morceau de Deux fromage, carpes,
barbillons, perches, anguilles sauteront  trois pieds hors de
leau pour le happer. -- Les hommes ne sont pas aussi diffrents
des poissons quon a lair de le croire gnralement.

On aurait dit que les journalistes taient devenus quakers,
brahmes, ou pythagoriciens, ou taureaux, tant il leur avait pris
une subite horreur du rouge et du sang. -- Jamais on ne les avait
vus si fondants, si mollients; -- ctait de la crme et du petit
lait. -- Ils nadmettaient que deux couleurs, le bleu de ciel ou
le vert pomme. Le rose ntait que souffert, et, si le public les
et laisss faire, ils leussent men patre des pinards sur les
rives du Lignon, cte  cte avec les moutons dAmaryllis. Ils
avaient chang leur frac noir contre la veste tourterelle de
Cladon ou de Silvandre, et entour leurs plumes doie de roses
pompons et de faveurs en manire de houlette pastorale. Ils
laissaient flotter leurs cheveux  lenfant, et staient fait des
virginits daprs la recette de Marion Delorme,  quoi ils
avaient aussi bien russi quelle.

Ils appliquaient  la littrature larticle du Dcalogue:

Homicide point ne seras.

On ne pouvait plus se permettre le plus petit meurtre dramatique,
et le cinquime acte tait devenu impossible.

Ils trouvaient le poignard exorbitant, le poison monstrueux, la
hache inqualifiable. Ils auraient voulu que les hros dramatiques
vcussent jusqu lge de Melchisdech; et cependant il est
reconnu, depuis un temps immmorial, que le but de toute tragdie
est de faire assommer  la dernire scne un pauvre diable de
grand homme qui nen peut mais, comme le but de toute comdie est
de conjoindre matrimonialement deux imbciles de jeunes premiers
denviron soixante ans chacun.

Cest vers ce temps que jai jet au feu (aprs en avoir tir un
double, ainsi que cela se fait toujours) deux superbes et
magnifiques drames moyen ge, lun en vers et lautre en prose,
dont les hros taient cartels et bouillis en plein thtre, ce
qui et t trs jovial et assez indit.

Pour me conformer  leurs ides, jai compos depuis une tragdie
antique en cinq actes, nomme _Hliogabale, _dont le hros se
jette dans les latrines, situation extrmement neuve et qui a
lavantage damener une dcoration non encore vue au thtre. --
Jai fait aussi un drame moderne extrmement suprieur  _Antony,
Arthur ou lHomme fatal_, o _lide providentielle arrive sous la
forme dun pt de foie gras de Strasbourg, que le hros mange
jusqu la dernire miette aprs avoir consomm plusieurs viols,
ce qui, joint  ses remords, lui donne une abominable indigestion
dont il meurt. -- Fin morale sil en fut, qui prouve que Dieu est
juste et que le vice est toujours puni et la vertu rcompense._

_Quant au genre monstre, vous savez comme ils lont trait, comme
ils ont arrang Han dIslande, ce mangeur dhommes, __Habibrah
lobi, Quasimodo le sonneur, et Triboulet, qui nest que bossu, --
toute cette famille si trangement fourmillante, -- toutes ces
crapauderies gigantesques que mon cher voisin fait grouiller et
sauteler  travers les forts vierges et les cathdrales de ses
romans. Ni les grands traits  la Michel-Ange, ni les curiosits
dignes de Callot, ni les effets dOmbre et de Pair  la faon de
Goya, rien na pu trouver grce devant eux; ils lont renvoy 
ses odes, quand il a fait des romans;  ses romans, quand il a
fait des drames: tactique ordinaire des journalistes qui aiment
toujours mieux ce quon a fait que ce quon fait. Heureux homme,
toutefois, que celui qui est reconnu suprieur mme par les
feuilletonistes dans tous ses ouvrages, except, bien entendu,
celui dont ils rendent compte, et qui naurait qu crire un
trait de thologie ou un manuel de cuisine pour faire trouver son
thtre admirable!_

_Pour le roman de coeur, le roman ardent et passionn, qui a pour
pre Werther lAllemand, et pour mre Manon Lescaut la Franaise,
nous avons touch, au commencement de cette prface, quelques mots
de la teigne morale qui sy est dsesprment attache sous
prtexte de religion et de bonnes moeurs. Les poux critiques sont
comme les poux de corps qui abandonnent les cadavres pour aller
aux vivants. Du cadavre du roman moyen ge les critiques sont
passs au corps de celui-ci, qui a la peau dure et vivace et leur
__pourrait bien brcher les dents._

_Nous pensons, malgr tout le respect que nous avons pour les
modernes aptres, que les auteurs de ces romans appels immoraux,
sans tre aussi maris que les journalistes vertueux, ont assez
gnralement une mre, et que plusieurs dentre eux ont des soeurs
et sont pourvus dune abondante famille fminine; mais leurs mres
et leurs soeurs ne lisent pas de romans, mme de romans immoraux;
elles cousent, brodent et soccupent des choses de la maison. --
Leurs bas, comme dirait M. Planard, sont dune entire blancheur:
vous les pouvez regarder aux jambes, -- elles ne sont pas bleues,
et le bonhomme Chrysale, lui qui hassait tant les femmes
savantes, les proposerait pour exemple  la docte Philaminte._

_Quant aux pouses de ces messieurs, puisquils en ont tant, si
virginaux que soient leurs maris, il me semble,  moi, quil est
de certaines choses quelles doivent savoir. -- Au fait, il se
peut bien quils ne leur aient rien montr. Alors je comprends
quils tiennent  les maintenir dans cette prcieuse et benote
ignorance. Dieu est grand et Mahomet est son prophte! -- Les
femmes sont curieuses; fassent le ciel et la morale quelles
contentent leur curiosit dune manire plus lgitime quve, leur
grand-mre, et naillent pas faire des questions au serpent!_

_Pour leurs filles, si elles ont t en pension, je ne vois
__pas ce que les livres pourraient leur apprendre._

_Il est aussi absurde de dire quun homme est un ivrogne parce
quil dcrit une orgie, un dbauch parce quil raconte une
dbauche que de prtendre quun homme est vertueux parce quil a
fait un livre de morale; tous les jours on voit le contraire. --
Cest le personnage qui parle et non lauteur; son hros est
athe, cela ne veut pas dire quil soit athe; il fait agir et
parler les brigands en brigands, il nest pas pour cela un
brigand.  ce compte, il faudrait guillotiner Shakespeare,
Corneille et tous les tragiques; ils ont plus commis de meurtres
que Mandrin et Cartouche; on ne la pas fait cependant, et je ne
crois mme pas quon le fasse de longtemps, si vertueuse et si
morale que puisse devenir la critique. Cest une des manies de ces
petits grimauds  cervelle troite que de substituer toujours
lauteur  louvrage et de recourir  la personnalit pour donner
quelque pauvre intrt de scandale  leurs misrables rapsodies,
quils savent bien que personne ne lirait si elles ne contenaient
que leur opinion individuelle._

_Nous ne concevons gure  quoi tendent toutes ces criailleries,
 quoi bon toutes ces colres et tous ces abois, -- et qui pousse
messieurs les Geoffroy au petit pied  se faire les don Quichotte
de la morale, et, vrais sergents de ville littraires,  empoigner
et  btonner, au nom de la vertu, toute ide qui se promne dans
un livre __la cornette pose de travers ou la jupe trousse un
peu trop haut. -- Cest fort singulier._

_Lpoque, quoi quils en disent, est immorale (si ce mot-l
signifie quelque chose, ce dont nous doutons fort), et nous nen
voulons pas dautre preuve que la quantit de livres immoraux
quelle produit et le succs quils ont. -- Les livres suivent les
moeurs et les moeurs ne suivent pas les livres. -- La Rgence a
fait Crbillon, ce nest pas Crbillon qui a fait la Rgence. Les
petites bergres de Boucher taient fardes et dbrailles, parce
que les petites marquises taient fardes et dbrailles. -- Les
tableaux se font daprs les modles et non les modles daprs
les tableaux. Je ne sais qui a dit je ne sais o que la
littrature et les arts influaient sur les moeurs. Qui que ce
soit, cest indubitablement un grand sot. -- Cest comme si lon
disait: Les petits pois font pousser le printemps; les petits pois
poussent au contraire parce que cest le printemps, et les cerises
parce que cest lt. Les arbres portent les fruits, et ce ne
sont pas les fruits qui portent les arbres assurment, loi
ternelle et invariable dans sa varit; les sicles se succdent,
et chacun porte son fruit qui nest pas celui du sicle prcdent;
les livres sont les fruits des moeurs._

_ ct des journalistes moraux, sous cette pluie dhomlies
comme sous une pluie dt dans quelque parc, il a surgi, entre
les planches du trteau saint-simonien, une thorie __de petits
champignons dune nouvelle espce assez curieuse, dont nous allons
faire lhistoire naturelle._

_Ce sont les critiques utilitaires. Pauvres gens qui avaient le
nez court  ne le pouvoir chausser de lunettes, et cependant ny
voyaient pas aussi loin que leur nez._

_Quand un auteur jetait sur leur bureau un volume quelconque,
roman ou posie, -- ces messieurs se renversaient nonchalamment
sur leur fauteuil, le mettaient en quilibre sur ses pieds de
derrire, et, se balanant dun air capable, ils se rengorgeaient
et disaient:_

--_  quoi sert ce livre? Comment peut-on lappliquer  la
moralisation et au bien-tre de la classe la plus nombreuse et la
plus pauvre? Quoi! pas un mot des besoins de la socit, rien de
civilisant et de progressif! Comment, au lieu de faire la grande
synthse de lhumanit, et de suivre,  travers les vnements de
lhistoire, les phases de lide rgnratrice et providentielle,
peut-on faire des posies et des romans qui ne mnent  rien, et
qui ne font pas avancer la gnration dans le chemin de lavenir?
Comment peut-on soccuper de la forme, du style, de la rime en
prsence de si graves intrts? -- Que nous font,  nous, et le
style et la rime, et la forme? cest bien de cela quil sagit
(pauvres renards, ils sont trop verts)! -- La socit soufre, elle
est en proie  un grand dchirement intrieur (traduisez: personne
ne veut sabonner aux journaux utiles). Cest au pote  chercher
la cause de ce __malaise et  le gurir. Le moyen, il le trouvera
en sympathisant de coeur et dme avec lhumanit (des potes
philanthropes! ce serait quelque chose de rare et de charmant). Ce
pote, nous lattendons, nous lappelons de tous nos voeux. Quand
il paratra,  lui les acclamations de la foule,  lui les palmes,
 lui les couronnes,  lui le Prytane..._

_ la bonne heure; mais, comme nous souhaitons que notre lecteur
se tienne veill jusqu la fin de cette bienheureuse Prface,
nous ne continuerons pas cette imitation trs fidle du style
utilitaire, qui, de sa nature, est passablement soporifique, et
pourrait remplacer, avec avantage, le laudanum et les discours
dacadmie._

_Prface
__Non, imbciles, non, crtins et goitreux ..._

Non, imbciles, non, crtins et goitreux que vous tes, un livre
ne fait pas de la soupe  la glatine; -- un roman nest pas une
paire de bottes sans couture; un sonnet, une seringue  jet
continu; un drame nest pas un chemin de fer, toutes choses
essentiellement civilisantes, et faisant marcher lhumanit dans
la voie du progrs.

De par les boyaux de tous les papes passs, prsents et futurs,
non et deux cent mille fois non.

On ne se fait pas un bonnet de coton dune mtonymie, on ne
chausse pas une comparaison en guise de pantoufle; on ne se peut
servir dune antithse pour parapluie; malheureusement, on ne
saurait se plaquer sur le ventre quelques rimes barioles en
manire de gilet. Jai la conviction intime quune ode est un
vtement trop lger pour lhiver, et quon ne serait pas mieux
habill avec la strophe, lantistrophe et lpode que cette femme
du cynique qui se contentait de sa seule vertu pour chemise, et
allait nue comme la main,  ce que raconte lhistoire.

Cependant le clbre M. de La Calprende eut une fois un habit,
et, comme on lui demandait quelle toffe ctait, il rpondit: Du
Silvandre. -- _Silvandre _tait une pice quil venait de faire
reprsenter avec succs.

De pareils raisonnements font hausser les paules par-dessus la
tte, et plus haut que le duc de Glocester.

Des gens qui ont la prtention dtre des conomistes, et qui
veulent rebtir la socit de fond en comble, avancent
srieusement de semblables billeveses.

Un roman a deux utilits: -- lune matrielle, lautre
spirituelle, si lon peut se servir dune pareille expression 
lendroit dun roman. -- Lutilit matrielle, ce sont dabord les
quelques mille francs qui entrent dans la poche de lauteur, et le
lestent de faon que le diable ou le vent ne lemportent; pour le
libraire, cest un beau cheval de race qui piaffe et saute avec
son cabriolet dbne et dacier, comme dit Figaro; pour le
marchand de papier, une usine de plus sur un ruisseau quelconque,
et souvent le moyen de gter un beau site; pour les imprimeurs,
quelques tonnes de bois de campche pour se mettre
hebdomadairement le gosier en couleur; pour le cabinet de lecture,
des tas de gros sous trs proltairement vert-de-griss, et une
quantit de graisse, qui, si elle tait convenablement recueillie
et utilise, rendrait superflue la pche de la baleine. --
Lutilit spirituelle est que, pendant quon lit des romans, on
dort, et on ne lit pas de journaux utiles, vertueux et
progressifs, ou telles autres drogues indigestes et abrutissantes.

Quon dise aprs cela que les romans ne contribuent pas  la
civilisation. -- Je ne parlerai pas des dbitants de tabac, des
piciers et des marchands de pommes de terre frites, qui ont un
intrt trs grand dans cette branche de littrature, le papier
quelle emploie tant, en gnral, de qualit suprieure  celui
des journaux.

En vrit, il y a de quoi rire dun pied en carr, en entendant
disserter messieurs les utilitaires rpublicains ou saint-
simoniens. -- Je voudrais bien savoir dabord ce que veut dire
prcisment ce grand flandrin de substantif dont ils truffent
quotidiennement le vide de leurs colonnes, et qui leur sert de
schibroleth et de terme sacramentel. -- Utilit: quel est ce mot,
et  quoi sapplique-t-il?

Il y a deux sortes dutilit, et le sens de ce vocable nest
jamais que relatif. Ce qui est utile pour lun ne lest pas pour
lautre. Vous tes savetier, je suis pote. -- Il est utile pour
moi que mon premier vers rime avec mon second. -- Un dictionnaire
de rimes mest dune grande utilit; vous nen avez que faire pour
carreler une vieille paire de bottes, et il est juste de dire
quun tranchet ne me servirait pas  grand-chose pour faire une
ode. -- Aprs cela, vous objecterez quun savetier est bien au-
dessus dun pote, et que lon se passe mieux de lun que de
lautre. Sans prtendre rabaisser lillustre profession de
savetier, que jhonore  lgal de la profession de monarque
constitutionnel, javouerai humblement que jaimerais mieux avoir
mon soulier dcousu que mon vers mal rim, et que je me passerais
plus volontiers de bottes que de pomes. Ne sortant presque jamais
et marchant plus habilement par la tte que par les pieds, juse
moins de chaussures quun rpublicain vertueux qui ne fait que
courir dun ministre  lautre pour se faire jeter quelque place.

Je sais quil y en a qui prfrent les moulins aux glises, et le
pain du corps  celui de lme.  ceux-l, je nai rien  leur
dire. Ils mritent dtre conomistes dans ce monde, et aussi dans
lautre.

Y a-t-il quelque chose dabsolument utile sur cette terre et dans
cette vie o nous sommes? Dabord, il est trs peu utile que nous
soyons sur terre et que nous vivions. Je dfie le plus savant de
la bande de dire  quoi nous servons, si ce nest  ne pas nous
abonner au _Constitutionnel _ni  aucune espce de journal
quelconque.

Ensuite, lutilit de notre existence admise _a priori, _quelles
sont les choses rellement utiles pour la soutenir? De la soupe et
un morceau de viande deux fois par jour, cest tout ce quil faut
pour se remplir le ventre, dans la stricte acception du mot.
Lhomme,  qui un cercueil de deux pieds de large sur six de long
suffit et au-del aprs sa mort, na pas besoin dans sa vie de
beaucoup plus de place. Un cube creux de sept  huit pieds dans
tous les sens, avec un trou pour respirer, une seule alvole de la
ruche, il nen faut pas plus pour le loger et empcher quil ne
lui pleuve sur le dos. Une couverture, roule convenablement
autour du corps, le dtendra aussi bien et mieux contre le froid
que le frac de Staub le plus lgant et le mieux coup.

Avec cela, il pourra subsister  la lettre. On dit bien quon peut
vivre avec 25 sous par jour; mais sempcher de mourir, ce nest
pas vivre; et je ne vois pas en quoi une ville organise
utilitairement serait plus agrable  habiter que le Pre-la-
Chaise.

Rien de ce qui est beau nest indispensable  la vie. -- On
supprimerait les fleurs, le monde nen souffrirait pas
matriellement; qui voudrait cependant quil ny et plus de
fleurs? Je renoncerais plutt aux pommes de terre quaux roses, et
je crois quil ny a quun utilitaire au monde capable darracher
une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.

 quoi sert la beaut des femmes? Pourvu quune femme soit
mdicalement bien conforme, en tat de faire des enfants, elle
sera toujours assez bonne pour des conomistes.

 quoi bon la musique?  quoi bon la peinture? Qui aurait la folie
de prfrer Mozart  M. Carrel, et Michel-Ange  linventeur de la
moutarde blanche?

Il ny a de vraiment beau que ce qui ne peut servir  rien; tout
ce qui est utile est laid, car cest lexpression de quelque
besoin, et ceux de lhomme sont ignobles et dgotants, comme sa
pauvre et infirme nature. -- Lendroit le plus utile dune maison,
ce sont les latrines.

Moi, nen dplaise  ces messieurs, je suis de ceux pour qui le
superflu est le ncessaire, -- et jaime mieux les choses et les
gens en raison inverse des services quils me rendent. Je prfre
 certain vase qui me sert un vase chinois, sem de dragons et de
mandarins, qui ne me sert pas du tout, et celui de mes talents que
jestime le plus est de ne pas deviner les logogriphes et les
charades. Je renoncerais trs joyeusement  mes droits de Franais
et de citoyen pour voir un tableau authentique de Raphal, ou une
belle femme nue: -- la princesse Borghse, par exemple, quand elle
a pos pour Canova, ou la Julia Grisi quand elle entre au bain. Je
consentirais trs volontiers, pour ma part, au retour de cet
anthropophage de Charles X, sil me rapportait, de son chteau de
Bohme, un panier de Tokay ou de Johannisberg, et je trouverais
les lois lectorales assez larges, si quelques rues ltaient
plus, et dautres choses moins. Quoique je ne sois pas un
dilettante, jaime mieux le bruit des crincrins et des tambours de
basque que celui de la sonnette de M. le prsident. Je vendrais ma
culotte pour avoir une bague, et mon pain pour avoir des
confitures. -- Loccupation la plus sante  un homme polic me
parat de ne rien faire, ou de fumer analytiquement sa pipe ou son
cigare. Jestime aussi beaucoup ceux qui jouent aux quilles, et
aussi ceux qui font bien les vers. Vous voyez que les principes
utilitaires sont bien loin dtre les miens, et que je ne serai
jamais rdacteur dans un journal vertueux,  moins que je ne me
convertisse, ce qui serait assez drolatique.

Au lieu de faire un prix Montyon pour la rcompense de la vertu,
jaimerais mieux donner, comme Sardanapale, ce grand philosophe
que lon a si mal compris, une forte prime  celui qui inventerait
un nouveau plaisir; car la jouissance me parat le but de la vie,
et la seule chose utile au monde. Dieu la voulu ainsi, lui qui a
fait les femmes, les parfums!a lumire, les belles fleurs, les
bons vins, les chevaux fringants, les levrettes et les chats
angoras; lui qui na pas dit  ses anges: Ayez de la vertu, mais:
Ayez de lamour, et qui nous a donn une bouche plus sensible que
le reste de la peau pour embrasser les femmes, des yeux levs en
haut pour voir la lumire, un odorat subtil pour respirer lme
des fleurs, des cuisses nerveuses pour serrer les flancs des
talons, et voler aussi vite que la pense sans chemin de fer ni
chaudire  vapeur, des mains dlicates pour les passer sur la
tte longue des levrettes, sur le dos velout des chats, et sur
lpaule polie des cratures peu vertueuses, et qui, enfin, na
accord qu nous seuls ce triple et glorieux privilge de boire
sans avoir soif, de battre le briquet, et de faire lamour en
toutes saisons, ce qui nous distingue de la brute beaucoup plus
que lusage de lire des journaux et de fabriquer des chartes.

Mon Dieu! que cest une sotte chose que cette prtendue
perfectibilit du genre humain dont on nous rebat les oreilles! On
dirait en vrit que lhomme est une machine susceptible
damliorations, et quun rouage mieux engren, un contrepoids
plus convenablement plac peuvent faire fonctionner dune manire
plus commode et plus facile. Quand on sera parvenu  donner un
estomac double  lhomme, de faon  ce quil puisse ruminer comme
un boeuf, des yeux de lautre ct de la tte, afin quil puisse
voir, comme Janus, ceux qui lui tirent la langue par-derrire, et
contempler son _indignit _dans une position moins gnante que
celle de la Vnus Callipyge dAthnes,  lui planter des ailes sur
les omoplates afin quil ne soit pas oblig de payer six sous pour
aller en omnibus; quand on lui aura cr un nouvel organe,  la
bonne heure: le mot _perfectibilit _commencera  signifier
quelque chose. Depuis tous ces beaux perfectionnements, qua-t-on
fait quon ne ft aussi bien et mieux avant le dluge?

Est-on parvenu  boire plus quon ne buvait au temps de
lignorance et de la barbarie (vieux style)? Alexandre,
lquivoque ami du bel Ephestion, ne buvait pas trop mal quoiquil
ny et pas de son temps de _Journal des Connaissances utiles, _et
je ne sais pas quel utilitaire serait capable de tarir, sans
devenir onopique et plus enfl que Lepeintre jeune ou quun
hippopotame, la grande coupe quil appelait la tasse dHercule. Le
marchal de Bassompierre, qui vida sa grande batte  entonnoir 
la sant des treize cantons, me parat singulirement estimable
dans son genre et trs difficile  perfectionner.

Quel conomiste nous largira lestomac de manire  contenir
autant de beefsteaks que feu Milon le Crotoniate qui mangeait un
boeuf? La carte du Caf Anglais, de Vfour, ou de telle autre
clbrit culinaire que vous voudrez, me parat bien maigre et
bien oecumnique, compare  la carte du dner de Trimalcion. -- 
quelle table sert-on maintenant une truie et ses douze marcassins
dans un seul plat? Qui a mang des murnes et des lamproies
engraisses avec de lhomme? Croyez-vous en vrit que Brillat-
Savarin ait perfectionn Apicius? -- Est-ce chez Chevet que le
gros tripier de Vitellius trouverait  remplir son fameux bouclier
de Minerve de cervelles de faisans et de paons, de langues de
phnicoptres et de foies de scarrus? -- Vos hutres du Rocher de
Cancale sent vraiment quelque chose de bien recherch  ct des
hutres de Lucrin,  qui lon avait fait une mer tout exprs. --
Les petites maisons dans les faubourgs des marquis de la Rgence
sont de misrables vide-bouteilles, si on les compare aux villas
des patriciens romains,  Baes,  Capre et  Tibur. Les
magnificences cyclopennes de ces grands voluptueux lui
btissaient des monuments ternels pour des plaisirs dun jour ne
devraient-elles pas nous faire tomber  plat ventre devant le
gnie antique, et rayer  tout jamais de nos dictionnaires le mot
_perfectibilit?_

A-t-on invent un seul pch capital de plus? Il ny en a
malheureusement que sept comme devant, le nombre de chutes du
juste pour un jour, ce qui est bien mdiocre. -- Je ne pense mme
pas quaprs un sige de progrs, au train dont nous y allons,
aucun amoureux soit capable de renouveler le treizime travail
dHercule. -- Peut-on tre agrable une seule fois de plus  sa
divinit quau temps de Salomon? Beaucoup de savants trs
illustres et de dames trs respectables soutiennent lopinion tout
 fait contraire, et prtendent que lamabilit va dcroissant. Eh
bien! alors, que nous parlez-vous de progrs? -- Je sais bien que
vous me direz que lon a une chambre haute et une chambre basse,
quon espre que bientt tout le monde sera lecteur, et le nombre
des reprsentants doubl ou tripl. Est-ce que vous trouvez quil
ne se commet pas assez de fautes de franais comme cela  la
tribune nationale, et quils ne sont pas assez pour la mchante
besogne quils ont  brasser? Je ne comprends gure lutilit
quil y a de parquer deux ou trois cents provinciaux dans une
baraque de bois, avec un plafond peint par M. Fragonard, pour leur
faire tripoter et gcher je ne sais combien de petites lois
absurdes ou atroces. -- Quimporte que ce soit un sabre, un
goupillon ou un parapluie qui vous gouverne! -- Cest toujours un
bton, et je mtonne que des hommes de progrs en soient 
disputer sur le choix du gourdin qui leur doit chatouiller
lpaule, tandis quil serait beaucoup plus progressif et moins
dispendieux de le casser et den jeter les morceaux  tous les
diables.

Le seul de vous qui ait le sens commun, cest un fou, un grand
gnie, un imbcile, un divin pote bien au-dessus de Lamartine, de
Hugo et de Byron; cest Charles Fourier le phalanstrien qui est 
lui seul tout cela: lui seul a eu de la logique, et a laudace de
pousser ses consquences jusquau bout. -- Il affirme, sans
hsiter, que les hommes ne tarderaient pas  avoir une queue de
quinze pieds de long avec un oeil au bout; ce qui, assurment, est
un progrs, et permet de faire mille belles choses quon ne
pouvait faire auparavant, telles que dassommer les lphants sans
coup frir, de se balancer aux arbres sans escarpolettes, aussi
commodment que le macaque le mieux conditionn, de se passer de
parapluie ou dombrelle, en dployant la queue par-dessus sa tte
en guise de panache, comme font les cureuils qui se privent de
riflards trs agrablement, et autres prrogatives quil serait
trop long dnumrer. Plusieurs phalanstriens prtendent mme
quils en ont dj une petite qui ne demande qu devenir plus
grande, pour peu que Dieu leur prte vie.

Charles Fourier a invent autant despces danimaux que Georges
Cuvier, le grand naturaliste. Il a invent des chevaux qui seront
trois fois gros comme des lphants, des chiens grands comme des
tigres, des poissons capables de rassasier plus de monde que les
trois poissons de Jsus-Christ que les incrdules voltairiens
pensent tre des poissons davril, et moi une magnifique parabole.
Il a bti des villes auprs de qui Rome, Babylone et Tyr ne sont
que des taupinires; il a entass des Babels lune sur lautre, et
fait monter dans les rifles des spirales plus infinies que celles
de toutes les gravures de John Martinn; il a imagin je ne sais
combien dordres darchitecture et de nouveaux assaisonnements; il
a fait un projet de thtre qui paratrait grandiose mme  des
Romains de lempire, et dress un menu de dner que Lucius ou
Nomentanus eussent peut-tre trouv suffisant pour un dner
damis; il promet de crer des plaisirs nouveaux, et de dvelopper
les organes et les sens; il doit rendre les femmes plus belles et
plus voluptueuses, les hommes plus robustes et plus vigoureux; il
vous garantit des enfants, et se propose de rduire le nombre des
habitants du monde de faon que chacun y soit  son aise; ce qui
est plus raisonnable que de pousser les proltaires  en faire
dautres, sauf  les canonner ensuite dans les rues quand ils
pullulent trop, et  leur envoyer des boulets au lieu de pain.

Le progrs est possible de cette faon seulement. -- Tout le reste
est une drision amre, une pantalonnade sans esprit, qui nest
pas mme bonne  duper des gobe-mouches idiots.

Le phalanstre est vraiment un progrs sur labbaye de Thlme, et
relgue dfinitivement le paradis terrestre au nombre des choses
tout  fait surannes et perruques. Les Mille et une Nuits et les
Contes de madame dAulnay peuvent seuls lutter avantageusement
avec le phalanstre. Quelle fcondit! quelle invention! Il y a l
de quoi dfrayer de merveilleux trois mille charretes de pomes
romantiques ou classiques; et nos versificateurs, acadmiciens ou
non, sont de bien pitres trouveurs, si on les compare 
M. Charles Fourier, linventeur des attractions passionnes. --
Cette ide de se servir de mouvements que lon a jusquici cherch
 rprimer est trs assurment une haute et puissante ide.

Ah! vous dites que nous sommes en progrs! -- Si, demain, un
volcan ouvrait sa gueule  Montmartre, et faisait  Paris un
linceul de cendre et un tombeau de lave, comme fit autrefois le
Vsuve  Stabia,  Pompi et  Herculanum, et que, dans quelque
mille ans, les antiquaires de ce temps-l fissent des fouilles et
exhumassent le cadavre de la ville morte, dites quel monument
serait rest debout pour tmoigner de la splendeur de la grande
enterre, Notre-Dame la gothique? -- On aurait vraiment une belle
ide de nos arts en dblayant les Tuileries retouches par
M. Fontaine! Les statues du pont Louis XV feraient un bel effet,
transportes dans les muses dalors! Et, ntaient les tableaux
des anciennes coles et les statues de lantiquit ou de la
Renaissance entasss dans la galerie du Louvre, ce long boyau
informe; ntait le plafond dIngres, qui empcherait de croire
que Paris ne ft quun campement de Barbares, un village de
Welches ou de Topinamboux, ce quon retirerait des fouilles serait
quelque chose de bien curieux. -- Des briquets de gardes nationaux
et des casques de sapeurs pompiers, des cus frapps dun coin
informe, voil ce quon trouverait au lieu de ces belles armes, si
curieusement ciseles, que le moyen ge laisse au fond de ses
tours et de ses tombeaux en ruine, de ces mdailles qui
remplissent les vases trusques et pavent les fondements de toutes
les constructions romaines. Quant  nos misrables meubles de bois
plaqu,  tous ces pauvres coffres si nus, si laids, si mesquins
que lon appelle commodes ou secrtaires, tous ces ustensiles
informes et fragiles, jespre que le temps en aurait assez piti
pour en dtruire jusquau moindre vestige.

Une belle fois cette fantaisie nous a pris de faire un monument
grandiose et magnifique. Nous avons dabord t obligs den
emprunter le plan aux vieux Romains; et, avant mme dtre achev,
notre Panthon a flchi sur ses jambes comme un enfant rachitique,
et a titub comme un invalide ivre-mort, si bien quil nous a
fallu lui mettre des bquilles de pierre, sans quoi il serait chu
piteusement tout de son long, devant tout le monde, et aurait
apprt aux nations  rire pour plus de cent ans. -- Nous avons
voulu planter un oblisque sur une de nos places; il nous fallut
laller filouter  Luxor, et nous avons t deux ans  lamener
chez nous. La vieille gypte bordait ses routes doblisques,
comme nous les ntres de peupliers; elle en portait des bottes
sous ses bras, comme un maracher porte ses bottes dasperges, et
taillait un monolithe dans les flancs de ses montagnes de granit
plus facilement que nous un cure-dents ou un cure-oreilles. Il y a
quelques sicles, on avait Raphal, on avait Michel-Ange;
maintenant lon a M. Paul Delaroche, le tout parce que lon est en
progrs. -- Vous vantez votre Opra; dix Opras comme les vtres
danseraient la sarabande dans un cirque romain. M. Martin lui-mme
avec son tigre apprivois et son pauvre lion goutteux et endormi
comme un abonn de la _Gazette, _est quelque chose de bien
misrable  ct dun gladiateur de lantiquit. Vos
reprsentations  bnfice qui durent jusqu deux heures du
matin, quest-ce que cela quand on pense  ces jeux qui duraient
cent jours,  ces reprsentations o de vritables vaisseaux se
battaient vritablement dans une vritable mer; o des milliers
dhommes se taillaient consciencieusement en pices; -- plis, 
hroque Franconi! -- o, la mer retire, le dsert arrivait avec
ses tigres et ses lions rugissants, terribles comparses qui ne
servaient quune fois, o le premier rle tait rempli par quelque
robuste athlte Dace ou Pannonien que lon et t bien souvent
embarrass de faire revenir  la fin de la pice, dont lamoureuse
tait quelque belle et friande lionne de Numidie  jeun depuis
trois jours? -- Llphant funambule ne vous parait-il pas
suprieur  mademoiselle George? Croyez-vous que mademoiselle
Taglioni danse mieux quArbuscula, et Perrot mieux que Bathylle?
Je suis persuad que Roscins et rendu des points  Bocage, tout
excellent quil soit. -- Galria Coppiola remplit un rle
dingnue  cent ans passs. Il est juste de dire que la plus
vieille de nos jeunes premires na gure plus de soixante ans, et
que mademoiselle Mars nest pas mme en progrs de ce ct-l: ils
avaient trois ou quatre mille dieux auxquels ils croyaient, et
nous nen avons quun auquel nous ne croyons gure; cest
progresser dune trange sorte. -- Jupiter nest-il pas plus fort
que Don Juan, et un bien autre sducteur? En vrit, je ne sais ce
que nous avons invent ou seulement perfectionn.

Aprs les journalistes progressifs, et comme pour leur servir
dantithse, il y a les journalistes blass, qui ont
habituellement vingt ou vingt-deux ans, qui ne sont jamais sortis
de leur quartier et nont encore couch quavec leur femme de
mnage. Ceux-l, tout les ennuie, tout les excde, tout les
assomme; ils sont rassasis, blass, uss, inaccessibles. Ils
connaissent davance ce que vous allez leur dire; ils ont vu,
senti, prouv, entendu tout ce quil est possible de voir, de
sentir, dprouver et dentendre; le coeur humain na pas de
recoin si inconnu quils ny aient port la lanterne. Ils vous
disent avec un aplomb merveilleux: Le coeur humain nest pas comme
cela; les femmes ne sont pas faites ainsi; ce caractre est faux;
-- ou bien: -- Eh quoi! toujours des amours ou des haines!
toujours des hommes et des femmes! Ne peut-on nous parler dautre
chose? Mais lhomme est us jusqu la corde, et la femme encore
plus, depuis que M. de Balzac sen mle.

Qui nous dlivrera des hommes et des femmes?

-- Vous croyez, monsieur, que votre fable est neuve? elle est
neuve  la faon du Pont-Neuf: rien au monde nest plus commun;
jai lu cela je ne sais o, quand jtais en nourrice ou ailleurs;
on men rebat les oreilles depuis dix ans. -- Au reste, apprenez,
monsieur, quil ny a rien que je ne sache, que tout est us pour
moi, et que votre ide, ft-elle vierge comme la vierge Marie, je
naffirmerais pas moins lavoir vue se prostituer sur les bornes
aux moindres grimauds et aux plus minces cuistres.

Ces journalistes ont t cause de Jocko, du Monstre Vert, des
Lions de Mysore et de mille autres belles inventions.

Ceux-l se plaignent continuellement dtre obligs de lire des
livres et de voir des pices de thtre.  propos dun mchant
vaudeville, ils vous parlent des amandiers en fleurs, de tilleuls
qui embaument, de la brise du printemps, de lodeur du jeune
feuillage; ils se font amants de la nature  la faon du jeune
Werther, et cependant nont jamais mis le pied hors de Paris, et
ne distingueraient pas un chou davec une betterave. -- Si cest
lhiver, ils vous diront les agrments du foyer domestique, et le
feu qui ptille et les chenets, et les pantoufles, et la rverie,
et le demi-sommeil; ils ne manqueront pas de citer le fameux vers
de Tibulle:

_Quam juvat immites ventos audire cubantem_

moyennant quoi ils se donneront une petite tournure  la fois
dsillusionne et nave la plus charmante du monde. Ils se
poseront en hommes sur qui loeuvre des hommes ne peut plus rien,
que les motions dramatiques laissent aussi froids et aussi secs
que le canif dont ils taillent leur plume, et qui crient
cependant, comme J.-J. Rousseau: Voil la pervenche! Ceux-l
professent une antipathie froce pour les colonels du Gymnase, les
oncles dAmrique, les cousins, les cousines, les vieux grognards
sensibles, les veuves romanesques, et tchent de nous gurir du
vaudeville en prouvant chaque jour, par leurs feuilletons, que
tous les Franais ne sont pas ns malins -- En vrit, nous ne
trouvons pas grand mal  cela; bien au contraire, et nous nous
plaisons  reconnatre que lextinction du vaudeville ou de
lopra-comique en France (genre national) serait un des plus
grands bienfaits du ciel. -- Mais je voudrais bien savoir quelle
espce de littrature ces messieurs laisseraient stablir  la
place de celle-l. Il est vrai que ce ne pourrait tre pis.

Dautres prchent contre le faux got et traduisent Snque le
tragique. Dernirement, et pour clore la marche, il sest form un
nouveau bataillon de critiques dune espce non encore vue.

Leur formule dapprciation est la plus commode, la plus
extensible, la plus mallable, la plus premptoire, la plus
superlative et la plus triomphante quun critique ait jamais pu
imaginer. Zole ny et certainement pas perdu.

Jusquici, lorsquon avait voulu dprcier un ouvrage quelconque,
ou le dconsidrer aux yeux de labonn patriarcal et naf, on
avait fait des citations fausses ou perfidement isoles; on avait
tronqu des phrases et mutil des vers, de faon que lauteur lui-
mme se ft trouv le plus ridicule du monde; on lui avait intent
des plagiats imaginaires; on rapprochait des passages de son livre
avec des passages dauteurs anciens ou modernes, qui ny avaient
pas le moindre rapport; on laccusait, en style de cuisinire, et
avec force solcismes, de ne pas savoir sa langue, et de dnaturer
le franais de Racine et de Voltaire; on assurait srieusement que
son ouvrage poussait  lanthropophagie, et que les lecteurs
devenaient immanquablement cannibales ou hydrophobes dans le
courant de la semaine; mais tout cela tait pauvre, retardataire,
faux toupet et fossile au possible  force davoir tran le long
des feuilletons et des articles _Varits, _laccusation
dimmoralit devenait insuffisante, et tellement hors de service
quil ny avait plus gure que _le Constitutionnel, _journal
pudique et progressif, comme on sait, qui et ce dsespr courage
de lemployer encore.

Lon a donc invent la critique davenir, la critique prospective.
Concevez-vous, du premier coup, comme cela est charmant et
provient dune belle imagination? La recette est simple, et lon
peut vous la dire -- Le livre qui sera beau et quon louera est le
livre qui na pas encore paru. Celui qui parat est
infailliblement dtestable. Celui de demain sera superbe; mais
cest toujours aujourdhui.

Il en est de cette critique comme de ce barbier qui avait pour
enseigne ces mots crits en gros caractres:

ICI LON RASERA GRATIS DEMAIN.

Tous les pauvres diables qui lisaient la pancarte se promettaient
pour le lendemain cette douceur ineffable et souveraine dtre
barbifis une fois en leur vie sans bourse dlier: et le poil en
poussait daise dun demi-pied au menton pendant la nuite qui
prcdait ce bien heureux jour; mais, quand ils avaient la
serviette au cou, le frater leur demandait sils avaient de
largent, et quils se prparassent  cracher au bassin, sinon
quil les accommoderait en abatteurs de noix ou en cueilleurs de
pommes du Perche; et il jurait son grand sacredieu quil leur
trancherait la gorge avec son rasoir,  moins quils ne le
payassent, et les pauvres claquedents, tout marmiteux et piteux,
dallguer la pancarte et la sacro-sainte inscription. -- H! h!
mes petits bedons! faisait le barbier, vous ntes pas grands
clercs, et auriez bon besoin de retourner aux coles! La pancarte
dit: Demain. Je ne suis pas si niais et fantastique dhumeur que
de raser gratis aujourdhui; mes confrres diraient que je perds
le mtier. -- Revenez lautre fois ou la semaine des trois jeudis,
vous vous en trouverez on ne peut mieux. Que je devienne ladre
vert ou mzeau, si je ne vous le fais gratis, foi dhonnte
barbier.

Les auteurs qui lisent un article prospectif, o lon daube un
ouvrage actuel, se flattent que le livre quils font sera le livre
de lavenir. Ils tchent de saccommoder, autant que faire se
peut, aux ides du critique, et se font sociaux, progressifs,
moralisants, palingnsiques, mythiques, panthistes, buchzistes,
croyant par l chapper au formidable anathme; mais il leur
arrive ce qui arrivait aux pratiques du barbier: -- aujourdhui
nest pas la veille de demain. Le demain tant promis ne luira
jamais sur le monde; car cette formule est trop commode pour quon
labandonne de sitt. Tout en dcriant ce livre dont on est
jaloux, et quon voudrait anantir, on se donne les gants de la
plus gnreuse impartialit. On a lair de ne pas demander mieux
que de trouver bien  louer, et cependant on ne le fait jamais.
Cette recette est bien suprieure  celle que lon pouvait appeler
rtrospective et qui consiste  ne vanter que des ouvrages
anciens, quon ne lit plus et qui ne gnent personne, aux dpens
des livres modernes, dont on soccupe et qui blessent plus
directement les amours-propres.

Nous avons dit, avant de commencer cette revue de messieurs les
critiques, que la matire pourrait fournir quinze ou seize mille
volumes in-folio, mais que nous nous contenterions de quelques
lignes; je commence  craindre que ces quelques lignes ne soient
des lignes de deux ou trois mille toises de longueur chacune et ne
ressemblent  ces grosses brochures paisses  ne les pouvoir pas
trouer dun trou de canon, et qui portent perfidement pour titre:
Un mot sur la rvolution, un mot sur ceci ou cela. Lhistoire des
faits et gestes, des amours multiples de la diva Madeleine de
Maupin courrait grand risque dtre conduite, et on concevra que
ce nest pas trop dun volume tout entier pour chanter dignement
les aventures de cette belle Bradamante. -- Cest pourquoi,
quelque envie que nous ayons de continuer le blason des illustres
Aristarques de lpoque, nous nous contenterons du crayon commenc
que nous venons den tirer, en y ajoutant quelques rflexions sur
la bonhomie de nos dbonnaires confrres en Apollon, qui, aussi
stupides que le Cassandre des pantomimes, restent l  recevoir
les coups de batte dArlequin et les coups de pied au cul de
Paillasse, sans bouger non plus que des idoles.

Ils ressemblent  un matre darmes qui, dans un assaut,
croiserait ses bras derrire son dos, et recevrait dans sa
poitrine dcouverte toutes les bottes de son adversaire, sans
essayer une seule parade.

Cest comme un plaidoyer o le procureur du roi aurait seul la
parole, ou comme un dbat o la rplique ne serait pas permise.

Le critique avance ceci et cela. Il tranche du grand et taille en
plein drap. Absurde, dtestable, monstrueux: cela ne ressemble 
rien, cela ressemble  tout. On donne un drame, le critique le va
voir; il se trouve quil ne rpond en rien au drame quil avait
forg dans sa tte sur le titre; alors, dans son feuilleton, il
substitue son drame  lui au drame de lauteur. Il fait de grandes
tartines drudition; il se dbarrasse de toute la science quil a
t se faire la veille dans quelque bibliothque et traite de Turc
 More des gens chez qui il devrait aller  lcole, et dont le
moindre en remontrerait  de plus forts que lui.

Les auteurs endurent cela avec une magnanimit, une longanimit
qui me parat vraiment inconcevable. Quels sont donc, au bout du
compte, ces critiques au ton si tranchant,  la parole si brve
que lon croirait les vrais fils des dieux? ce sont tout bonnement
des hommes avec qui nous avons t au collge, et  qui videmment
leurs tudes ont moins profit qu nous, puisquils nont produit
aucun ouvrage et ne peuvent faire autre chose que conchier et
gter ceux des autres comme de vritables stryges stymphalides.

Ne serait-ce pas quelque chose  faire que la critique des
critiques? car ces grands dgots, qui font tant les superbes et
les difficiles, sont loin davoir linfaillibilit de notre saint
pre. Il y aurait de quoi remplir un journal quotidien et du plus
grand format. Leurs bvues historiques ou autres, leurs citations
controuves, leurs fautes de franais, leurs plagiats, leur
radotage, leurs plaisanteries rebattues et de mauvais got, leur
pauvret dides, leur manque dintelligence et de tact, leur
ignorance des choses les plus simples qui leur fait volontiers
prendre le Pire pour un homme et M. Delaroche pour un peintre
fourniraient amplement aux auteurs de quoi prendre leur revanche,
sans autre travail que de souligner les passages au crayon et de
les reproduire textuellement; car on ne reoit pas avec le brevet
de critique le brevet de grand crivain, et il ne suffit pas de
reprocher aux autres des fautes de langage ou de got pour nen
point faire soi-mme; nos critiques le prouvent tous les jours. --
Que si Chateaubriand, Lamartine et dautres gens comme cela
faisaient de la critique, je comprendrais quon se mt  genoux et
quon adort; mais que MM. Z. K. Y. V. Q. X., ou telle autre
lettre de lalphabet entre A et W, fassent les petits Quintiliens
et vous gourmandent au nom de la morale et de la belle
littrature, cest ce qui me rvolte toujours et me fait entrer en
des fureurs nonpareilles. Je voudrais quon ft une ordonnance de
police qui dfendt  certains noms de se heurter  certains
autres. Il est vrai quun chien peut regarder un vque, et que
Saint-Pierre de Rome, tout gant quil soit, ne peut empcher que
ces Transtvrins ne le salissent par en bas dune trange sorte;
mais je nen crois pas moins quil serait fou dcrire au long de
certaines rputations monumentales:

DEFENSE DE DEPOSER DES ORDURES ICI.

Charles X avait seul bien compris la question. En ordonnant la
suppression des journaux, il rendait un grand service aux arts et
 la civilisation. Les journaux sont des espces de courtiers ou
de maquignons qui sinterposent entre les artistes et le public,
entre le roi et le peuple. On sait les belles choses qui en sont
rsultes. Ces aboiements perptuels assourdissent linspiration,
et jettent une telle mfiance dans les coeurs et dans les esprits
que lon nose se fier ni  un pote, ni  un gouvernement; ce qui
fait que la royaut et la posie, ces deux plus grandes choses du
monde, deviennent impossibles, au grand malheur des peuples, qui
sacrifient leur bien-tre au pauvre plaisir de lire, tous les
matins, quelques mauvaises feuilles de mauvais papier,
barbouilles de mauvaise encre et de mauvais style. Il ny avait
point de critique dart sous Jules II, et je ne connais pas de
feuilleton sur Daniel de Volterre, Sbastien del Piombo, Michel-
Ange, Raphal, ni sur Ghiberti delle Porte, ni sur Benvenuto
Cellini; et cependant je pense que, pour des gens qui navaient
point de journaux, qui ne connaissaient ni le mot _art _ni le mot
_artistique, _ils avaient assez de talent comme cela, et ne
sacquittaient point trop mal de leur mtier. La lecture des
journaux empche quil ny ait de vrais savants et de vrais
artistes; cest comme un excs quotidien qui vous fait arriver
nerv et sans force sur la couche des Muses, ces filles dures et
difficiles qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le
journal tue le livre, comme le livre a tu larchitecture, comme
lartillerie a tu le courage et la force musculaire. On ne se
doute pas des plaisirs que nous enlvent les journaux. Ils nous
tent la virginit de tout; ils font quon na rien en propre, et
quon ne peut possder un livre  soi seul; ils vous tent la
surprise du thtre, et vous apprennent davance tous les
dnouements; ils vous privent du plaisir de papoter, de cancaner,
de commrer et de mdire, de faire une nouvelle ou den colporter
une vraie pendant huit jours dans tous les salons du monde. Ils
nous entonnent, malgr nous, des jugements tout faits, et nous
prviennent contre des choses que nous aimerions; ils font que les
marchands de briquets phosphoriques, pour peu quils aient de la
mmoire, draisonnent aussi impertinemment littrature que des
acadmiciens de province; ils font que, toute la journe, nous
entendons,  la place dides naves ou dneries individuelles,
des lambeaux de journal mal digrs qui ressemblent  des
omelettes crues dun ct et brles de lautre, et quon nous
rassasie impitoyablement de nouvelles meules de trois ou quatre
heures, et que les enfants  la mamelle savent dj; ils nous
moussent le got, et nous rendent pareils  ces buveurs deau-de-
vie poivre,  ces avaleurs de limes et de rpes qui ne trouvent
plus aucune saveur aux vins les plus gnreux et nen peuvent
saisir le bouquet fleuri et parfum. Si Louis-Philippe, une bonne
fois pour toutes, supprimait tous les journaux littraires et
politiques je lui en saurais un gr infini, et je lui rimerais
sur-le-champ un beau dithyrambe chevel en vers libres et  rimes
croises; sign: votre trs humble et trs fidle sujet etc. Que
lon ne simagine pas que lon ne soccuperait plus de
littrature; au temps o il ny avait pas de journaux, un quatrain
occupait tout Paris huit jours et une premire reprsentation six
mois.

Il est vrai que lon perdrait  cela les annonces et les loges 
trente sous la ligne, et la notorit serait moins prompte et
moins foudroyante. Mais jai imagin un moyen trs ingnieux de
remplacer les annonces Si dici  la mise en vente de ce glorieux
roman, mon gracieux monarque a supprim les journaux, je men
servirai trs assurment, et je men promets monts et merveilles.
Le grand jour arriv, vingt-quatre crieurs  cheval, aux livres
de lditeur, avec son adresse sur le dos et sur la poitrine,
portant en main une bannire o serait brod des deux cts le
titre du roman, prcds chacun dun tambourineur et dun
timbalier, parcourront la ville, et, sarrtant aux places et aux
carrefours, crieront  haute et intelligible voix:

Cest aujourdhui et non hier ou demain que lon met en vente
ladmirable, linimitable, le divin et plus que divin roman du
trs clbre Thophile Gautier, _Mademoiselle de Maupin, _que
lEurope et mme les autres parties du monde et la Polynsie
attendent si impatiemment depuis un an et plus. Il sen vend cinq
cents  la minute, et les ditions se succdent de demi-heure en
demi-heure; on est dj  la dix-neuvime. Un piquet de gardes
municipaux est  la porte du magasin, contient la foule et
prvient tous les dsordres. -- Certes, cela vaudrait bien une
annonce de trois lignes dans les _Dbats _et le _Courrier
franais, _entre les ceintures lastiques, les cols en crinoline,
les biberons en ttine incorruptible, la pte de Regnault et les
recettes contre le mal de dents.

Mai 1834.

Chapitre 1

Tu te plains, mon cher ami, de la raret de mes lettres. -- Que
veux-tu que je tcrive, sinon que je me porte bien et que jai
toujours la mme affection pour toi? -- Ce sont choses que tu sais
parfaitement, et qui sont si naturelles  lge que jai et avec
les belles qualits quon te voit, quil y a presque du ridicule 
faire parcourir cent lieues  une misrable feuille de papier pour
ne rien dire de plus. -- Jai beau chercher, je nai rien qui
vaille la peine dtre rapport; -- ma vie est la plus unie du
monde, et rien nen vient couper la monotonie. Aujourdhui amne
demain comme hier avait amen aujourdhui; et, sans avoir la
fatuit dtre prophte, je puis prdire hardiment le matin ce qui
marrivera le soir.

Voici la disposition de ma journe: -- je me lve, cela va sans
dire, et cest le commencement de toute journe; je djeune, je
fais des armes, je sors, je rentre, je dne, fais quelques visites
ou moccupe de quelque lecture: puis je me couche prcisment
comme javais fait la veille; je mendors, et mon imagination,
ntant pas excite par des objets nouveaux, ne me fournit que des
songes uss et rebattus, aussi monotones que ma vie relle: cela
nest pas fort rcratif, comme tu vois. Cependant je maccommode
mieux de cette existence que je naurais fait il y a six mois. --
Je mennuie, il est vrai, mais dune manire tranquille et
rsigne, qui ne manque pas dune certaine douceur que je
comparerais assez volontiers  ces jours dautomne ples et tides
auxquels on trouve un charme secret aprs les ardeurs excessives
de lt.

Cette existence-l, quoique je laie accepte en apparence, nest
gure faite pour moi cependant, ou du moins elle ressemble fort
peu  celle que je me rve et  laquelle je me crois propre. --
Peut-tre me tromp-je, et ne suis-je fait effectivement que pour
ce genre de vie; mais jai peine  le croire, car, si ctait ma
vraie destine, je my serais plus aisment embot, et je
naurais pas t meurtri par ses angles  tant dendroits et si
douloureusement.

Tu sais comme les aventures tranges ont un attrait tout-puissant
sur moi, comme jadore tout ce qui est singulier, excessif et
prilleux, et avec quelle avidit je dvore les romans et les
histoires de voyages; il ny a peut-tre pas sur la terre de
fantaisie plus folle et plus vagabonde que la mienne: eh bien, je
ne sais par quelle fatalit cela sarrange, je nai jamais eu une
aventure, je nai jamais fait un voyage. Pour moi, le tour du
monde est le tour de la ville o je suis; je touche mon horizon de
tous les cts; je me coudoie avec le rel. Ma vie est celle du
coquillage sur le banc de sable, du lierre autour de larbre, du
grillon dans la chemine. -- En vrit, je suis tonn que mes
pieds naient pas encore pris racine.

On peint lAmour avec un bandeau sur les yeux; cest le Destin
quon devrait peindre ainsi.

Jai pour valet une espce de manant assez lourd et assez stupide,
qui a autant couru que le vent de bise, qui a t au diable, je ne
sais o, qui a vu de ses yeux tout ce dont je me forme de si
belles ides et sen soucie comme dun verre deau; il sest
trouv dans les situations les plus bizarres; il a eu les plus
tonnantes aventures quon puisse avoir. Je le fais parler
quelquefois, et jenrage en pensant que toutes ces belles choses
sont arrives  un butor qui nest capable ni de sentiment ni de
rflexion, et qui nest bon qu faire ce quil fait, cest--dire
 battre des habits et  dcrotter des bottes.

Il est vident que la vie de ce maraud devait tre la mienne. --
Pour lui, il me trouve fort heureux et entre en de grands
tonnements de me voir triste comme je suis.

Tout cela nest pas fort intressant, mon pauvre ami, et ne vaut
gure la peine dtre crit, nest-ce pas? Mais, puisque tu veux
absolument que je tcrive, il faut bien que je te raconte ce que
je pense et ce que je sens, et que je te fasse lhistoire de mes
ides,  dfaut dvnements et dactions. -- Il ny aura peut-
tre pas grand ordre ni grande nouveaut dans ce que jaurai  te
dire; mais il ne faudra ten prendre qu toi. Tu lauras voulu.

Tu es mon ami denfance, jai t lev avec toi; notre vie a t
commune bien longtemps, et nous sommes accoutums  changer nos
plus intimes penses. Je puis donc te conter, sans rougir, toutes
les niaiseries qui traversent ma cervelle inoccupe; je
najouterai pas un mot, je ne retrancherai pas un mot, je nai pas
damour-propre avec toi. Aussi je serai exactement vrai, -- mme
dans les choses petites et honteuses; ce nest pas devant toi, 
coup sr, que je me draperai.

Sous ce linceul dennui nonchalant et affaiss dont je tai parl
tout  lheure remue parfois une pense plutt engourdie que
morte, et je nai pas toujours le calme doux et triste que donne
la mlancolie. -- Jai des rechutes et je retombe dans mes
anciennes agitations. Rien nest fatigant au monde comme ces
tourbillons sans motif et ces lans sans but. -- Ces jours-l,
quoique je naie rien  faire non plus que les autres, je me lve
de trs grand matin, avant le soleil, tant il me semble que je
suis press et que je naurai jamais le temps quil faut; je
mhabille en toute hte, comme si le feu tait  la maison,
mettant mes vtements au hasard et me lamentant pour une minute
perdue. -- Quelquun qui me verrait croirait que je vais  un
rendez-vous damour ou chercher de largent. -- Point du tout. --
Je ne sais pas seulement o jirai; mais il faut que jaille, et
je croirais mon salut compromis si je restais. -- Il me semble que
lon mappelle du dehors, que mon destin passe  cet instant-l
dans la rue, et que la question de ma vie va se dcider.

Je descends, lair effar et surpris, les habits en dsordre, les
cheveux mal peigns; les gens se retournent et rient  ma
rencontre, et pensent que cest un jeune dbauch qui a pass la
nuit  la taverne ou ailleurs. Je suis ivre en effet, quoique je
naie pas bu, et jai dun ivrogne jusqu la dmarche incertaine,
tantt lente, tantt rapide. Je vais de rue en rue comme un chien
qui a perdu son matre, cherchant  tout hasard, trs inquiet,
trs en veil, me retournant au moindre bruit, me glissant dans
chaque groupe sans prendre souci des rebuffades des gens que je
heurte, et regardant partout avec une nettet de vision que je
nai pas dans dautres moments. -- Puis il mest dmontr tout
dun coup que je me trompe, que ce nest pas l assurment, quil
faut aller plus loin,  lautre bout de la ville, que sais-je? Et
je prends ma course comme si diable memportait. -- Je ne touche
le sol que du bout des pieds, et ne pse pas une once. -- Je dois
en vrit avoir lair singulier avec ma mine affaire et furieuse,
mes bras gesticulants et les cris inarticuls que je pousse. --
Quand jy songe de sang-froid, je me ris au nez  moi-mme de tout
mon coeur, ce qui ne mempche pas, je te prie de le croire, de
recommencer  la prochaine occasion.

Si lon me demandait pourquoi je cours amas, je serais
certainement fort embarrass de rpondre. Je nai pas de hte
darriver, puisque je ne vais nulle part. Je ne crains pas dtre
en retard, puisque je nai pas dheure. -- Personne ne mattend, -
- et je nai aucune raison de me presser ici.

Est-ce une occasion daimer, une aventure, une femme, une ide ou
une fortune, quelque chose qui manque  ma vie et que je cherche
sans men rendre compte, et pouss par un instinct confus? est-ce
mon existence qui se veut complter? est-ce lenvie de sortir de
chez moi et de moi-mme, lennui de ma situation et le dsir dune
autre? Cest quelque chose de cela, et peut-tre tout cela
ensemble. -- Toujours est-il que cest un tat fort dplaisant,
une irritation fbrile  laquelle succde ordinairement la plus
plate atonie.

Souvent jai cette ide que, si jtais parti une heure plus tt,
ou si javais doubl le pas, je serais arriv  temps; que,
pendant que je passais par cette rue, ce que je cherche passait
par lautre, et quil a suffi dun embarras de voitures pour me
faire manquer ce que je poursuis  tout hasard depuis si
longtemps. -- Tu ne peux timaginer les grandes tristesses et les
profonds dsespoirs o je tombe quand je vois que tout cela
naboutit  rien, et que ma jeunesse se passe et quaucune
perspective ne souvre devant moi; alors toutes mes passions
inoccupes grondent sourdement dans mon coeur, et se dvorent
entre elles faute dautre aliment, comme les btes dune mnagerie
auxquelles le gardien a oubli de donner leur nourriture. Malgr
les dsappointements touffs et souterrains de tous les jours, il
y a quelque chose en moi qui rsiste et ne veut pas mourir. Je
nai pas desprance, car, pour esprer, il faut un dsir, une
certaine propension  souhaiter que les choses tournent dune
manire plutt que dune autre. Je ne dsire rien, car je dsire
tout. Je nespre pas, ou plutt je nespre plus; -- cela est
trop niais, -- et il mest profondment gal quune chose soit ou
ne soit pas. -- Jattends, -- quoi? Je ne sais, mais jattends.

Cest une attente frmissante, pleine dimpatience coupe de
soubresauts et de mouvements nerveux comme doit ltre celle dun
amant qui attend sa matresse. -- Rien ne vient; -- jentre en
furie ou me mets  pleurer. -- Jattends que le ciel souvre et
quil en descende un ange qui me fasse une rvlation quune
rvolution clate et quon me donne un trne quune vierge de
Raphal se dtache de sa toile, et me vienne embrasser, que des
parents que je nai pas meurent et me laissent de quoi faire
voguer ma fantaisie sur un fleuve dor, quun hippogriffe me
prenne et memporte dans des rgions inconnues. -- Mais quoi que
jattende, ce nest  coup sr rien dordinaire et de mdiocre.

Cela est pouss au point que, lorsque je rentre chez moi, je ne
manque jamais  dire: -- Il nest venu personne? Il ny a pas de
lettre pour moi? rien de nouveau? -- Je sais parfaitement quil
ny a rien quil ne peut rien y avoir. Cest gal; je suis
toujours fort surpris et fort dsappoint quand on me fait la
rponse habituelle: -- Non, monsieur, -- absolument rien.

Quelquefois, -- cependant cela est rare, -- lide se prcise
davantage. -- Ce sera quelque belle femme que je ne connais pas et
qui ne me connat pas, avec qui je me serai rencontr au thtre
ou  lglise et qui naura pas pris garde  moi le moins du
monde. -- Je parcours toute la maison, et jusqu ce que jaie
ouvert la porte de la dernire chambre, jose  peine le dire,
tant cela est fou, jespre quelle est venue et quelle est l. -
- Ce nest pas fatuit de ma part. -- Je suis si peu fat que
plusieurs femmes se sont proccupes fort doucement de moi,  ce
que dautres personnes mont dit que je croyais trs indiffrentes
 mon gard, et navoir jamais rien pens de particulier sur mon
propos. -- Cela vient dautre part.

Quand je ne suis pas hbt par lennui et le dcouragement, mon
me se rveille et reprend toute son ancienne vigueur.

Jespre, jaime, je dsire, et mes dsirs sont tellement violents
que je mimagine quils feront tout venir  eux comme un aimant
dou dune grande puissance attire  lui les parcelles de fer,
encore quelles en soient fort loignes. -- Cest pourquoi
jattends les choses que je souhaite, au lieu daller  elles, et
je nglige assez souvent les facilits qui souvrent le plus
favorablement devant mes esprances. -- Un autre crirait un
billet le plus amoureux du monde  la divinit de son coeur, ou
chercherait loccasion de sen rapprocher. -- Moi, je demande au
messager la rponse  une lettre que je nai pas crite, et passe
mon temps  btir dans ma tte les situations les plus
merveilleuses pour me faire voir  celle que jaime sous le jour
le plus inattendu et le plus favorable. -- On ferait un livre plus
gros et plus ingnieux que les Stratagmes de Polybe de tous les
stratagmes que jimagine pour mintroduire auprs delle et lui
dcouvrir ma passion. Il suffirait le plus souvent de dire  un de
mes amis: -- Prsentez-moi chez madame une telle, -- et dun
compliment mythologique convenablement ponctu de soupirs.

 entendre tout cela, on me croirait propre  mettre aux Petites-
Maisons; je suis cependant assez raisonnable garon, et je nai
pas mis beaucoup de folles en action. Tout cela se passe dans les
caves de mon me, et toutes ces ides saugrenues sont ensevelies
trs soigneusement au fond de moi; du dehors on ne voit rien, et
jai la rputation dun jeune homme tranquille et froid, peu
sensible aux femmes et indiffrent aux choses de son ge; ce qui
est aussi loin de la vrit que le sont habituellement les
jugements du monde.

Cependant, malgr toutes les choses qui mont rebut, quelques-uns
de mes dsirs se sont raliss et, par le peu de joie que leur
accomplissement ma caus, jen suis venu  craindre
laccomplissement des autres. Tu te souviens de lardeur enfantine
avec laquelle je dsirais avoir un cheval  moi; ma mre men a
donn un tout dernirement; il est noir dbne, une petite toile
blanche au front,  tous crins, le poil luisant, la jambe fine,
prcisment comme je le voulais. Quand on me la amen, cela ma
fait un tel saisissement que je suis rest un grand quart dheure
tout ple, sans me pouvoir remettre; puis jai mont dessus, et,
sans dire un seul mot, je suis parti au grand galop, et jai couru
plus dune heure devant moi  travers champs dans un ravissement
difficile  concevoir: jen ai fait tous les jours autant pendant
plus dune semaine, et je ne sais pas, en vrit, comment je ne
lai pas fait crever ou rendu tout au moins poussif. -- Peu  peu
toute cette grande ardeur sest apaise. Jai mis mon cheval au
trot, puis au pas, puis jen suis venu  le monter si
nonchalamment que souvent il sarrte et que je ne men aperois
pas le plaisir sest tourn en habitude beaucoup plus promptement
que je ne laurais cru. -- Quant  Ferragus, cest ainsi que je
lai nomm, cest bien la plus charmante bte que lon puisse
voir. Il a des barbes aux pieds comme du duvet daigle; il est vif
comme une chvre et doux comme un agneau. Tu auras le plus grand
plaisir  galoper dessus quand tu viendras ici; et quoique ma
fureur dquitation soit bien tombe, je laime toujours beaucoup,
car il a un trs estimable caractre de cheval, et je le prfre
sincrement  beaucoup de personnes. Si tu entendais comme il
hennit joyeusement quand je vais le voir  son curie, et avec
quels yeux intelligents il me regarde! Javoue que je suis touch
de ces tmoignages daffection, que je lui prends le cou et que je
lembrasse aussi tendrement, ma foi, que si ctait une belle
fille.

Javais aussi un autre dsir, plus vif, plus ardent, plus
perptuellement veill, plus chrement caress, et auquel javais
bti dans mon me un ravissant chteau de cartes, un palais de
chimres, dtruit bien souvent et relev avec une constance
dsespre -- ctait davoir une matresse, -- une matresse tout
 fait  moi, -- comme le cheval. -- Je ne sais pas si la
ralisation de ce rve maurait aussi promptement trouv froid que
la ralisation de lautre; -- jen doute. Mais peut-tre ai-je
tort, et en serai-je aussi vite lass. -- Par une disposition
spciale, je dsire si frntiquement ce que je dsire, sans
toutefois rien faire pour me le procurer, que si par hasard, ou
autrement, jarrive  lobjet de mon voeu, jai une courbature
morale si forte et suis tellement harass, quil me prend des
dfaillances et que je nai plus assez de vigueur pour en jouir:
aussi des choses qui me viennent sans que je les aie souhaites me
font-elles ordinairement plus de plaisir que celles que jai le
plus ardemment convoites.

Jai vingt-deux ans; je ne suis pas vierge. -- Hlas! on ne lest
plus  cet ge-l, maintenant, ni de corps, -- ni de coeur, -- ce
qui est bien pis. -- Outre celles qui font plaisir aux gens pour
la somme et qui ne doivent pas plus compter quun rve lascif,
jai bien eu par-ci par-l, dans quelque coin obscur, quelques
femmes honntes ou  peu prs, ni belles ni laides, ni jeunes ni
vieilles, comme il sen offre aux jeunes gens qui nont point
daffaire rgle, et dont le coeur est dans le dsoeuvrement. --
Avec un peu de bonne volont et une assez forte dose dillusions
romanesques, on appelle cela une matresse, si lon veut. -- Quant
 moi, ce mest une chose impossible, et len aurais mille de
cette espce que je nen croirais pas moins mon dsir aussi
inaccompli que jamais.

Je nai donc pas encore eu de matresse, et tout mon dsir est
den avoir une. -- Cest une ide qui me tracasse singulirement;
ce nest pas effervescence de temprament, bouillon du sang,
premier panouissement de pubert. Ce nest pas la femme que je
veux, cest une femme, une matresse; je la veux, je laurai, et
dici  peu; si je ne russissais pas, je tavoue que je ne me
relverais pas de l, et que jen garderais devant moi-mme une
timidit intrieure, un dcouragement sourd qui influerait
gravement sur le reste de ma vie. -- Je me croirais manqu sous de
certains rapports, inharmonique ou dpareill, -- contrefait
desprit ou de coeur; car enfin ce que je demande est juste, et la
nature le doit  tout homme. Tant que je ne serai pas parvenu 
mon but, je ne me regarderai moi-mme que comme un enfant, et je
naurai pas en moi la confiance que jy dois avoir. -- Une
matresse pour moi, cest la robe virile pour un jeune Romain.

Je vois tant dhommes, ignobles sous tous les rapports, avoir de
belles femmes dont ils sont  peine dignes dtre les laquais que
la rougeur men monte au front pour elles -- et pour moi. -- Cela
me fait prendre une pitoyable opinion des femmes de les voir
senticher de tels goujats qui les mprisent et les trompent,
plutt que de se donner  quelque jeune homme loyal et sincre qui
sestimerait fort heureux, et les adorerait  genoux;  moi, par
exemple. Il est vrai que ces espces encombrent les salons, font
la roue devant tous les soleils et sont toujours couches au dos
de quelque fauteuil, tandis que moi je reste  la maison, le front
appuy contre la vitre,  regarder fumer la rivire et monter le
brouillard, tout en levant silencieusement dans mon coeur le
sanctuaire parfum, le temple merveilleux o je dois loger lidole
future de mon me. -- Chaste et potique occupation, dont les
femmes vous savent aussi peu gr que possible.

Les femmes ont fort peu de got pour les contemplateurs et prisent
singulirement ceux qui mettent leurs ides en action. Aprs tout,
elles nont pas tort. Obliges par leur ducation et leur position
sociale  se taire et  attendre, elles prfrent naturellement
ceux qui viennent  elles et parlent, ils les tirent dune
situation fausse et ennuyeuse: je sens tout cela; mais jamais de
ma vie je ne pourrai prendre sur moi, comme jen vois beaucoup qui
le font, de me lever de ma place, de traverser un salon, et
daller dire inopinment  une femme: -- Votre robe vous va comme
un ange, ou: -- Vous avez ce soir les yeux dun lumineux
particulier.

Tout cela nempche pas quil ne me faille absolument une
matresse. Je ne sais pas qui ce sera, mais je ne vois personne
dans les femmes que je connais qui puisse convenablement remplir
cette importante dignit. Je ne leur trouve que trs peu des
qualits quil me faut. Celles qui auraient assez de jeunesse
nont pas assez de beaut ou dagrments dans lesprit; celles qui
sont belles et jeunes sont dune vertu ignoble et rebutante, ou
manquent de la libert ncessaire; et puis il y a toujours par l
quelque mari, quelque frre, quelque mre ou quelque tante, je ne
sais quoi, qui a de gros yeux et de grandes oreilles, et quil
faut amadouer ou jeter par la fentre. -- Toute rose a son
puceron, toute femme a des tas de parents dont il faut
lcheniller soigneusement, si lon veut cueillir un jour le fruit
de sa beaut. Il ny a pas jusquaux arrires-petits-cousins de la
province, et quon na jamais vus, qui ne veuillent maintenir dans
toute sa blancheur la puret immacule de la chre cousine. Cela
est nausabond, et je naurai jamais la patience quil faut pour
arracher toutes les mauvaises herbes et laguer toutes les ronces
qui obstruent fatalement les avenues dune jolie femme.

Je naime pas beaucoup les mamans, et jaime encore moins les
petites filles. Je dois avouer aussi que les femmes maries nont
quun trs mdiocre attrait pour moi. -- Il y a l-dedans une
confusion et un mlange qui me rvoltent; je ne puis souffrir
cette ide de partage. La femme qui a un mari et un amant est une
prostitue pour lun des deux et souvent pour tous deux, et puis
je ne saurais consentir  cder la place  un autre. Ma fiert
naturelle ne saurait se plier  un tel abaissement. Jamais je ne
men irai parce quun autre homme arrive. Dt la femme tre
compromise et perdue, dussions-nous nous battre  coups de
couteau, chacun un pied sur son corps, -- je resterai. -- Les
escaliers drobs, les armoires, les cabinets et toutes les
machines de ladultre seraient de pauvre ressource avec moi.

Je suis peu pris de ce quon appelle candeur virginale, innocence
du bel ge, puret de coeur, et autres charmantes choses qui sont
du plus bel effet en vers; jappelle tout bonnement cela
niaiserie, ignorance, imbcillit ou hypocrisie. -- Cette candeur
virginale, qui consiste  sasseoir tout au bord du fauteuil, les
bras serrs contre le corps, loeil sur la pointe du corset, et 
ne parler que sur un permis des grands-parents, cette innocence
qui a le monopole des cheveux sans frisure et des robes blanches,
cette puret de coeur qui porte des corsages collets, parce
quelle na pas encore de gorge ni dpaules, ne me paraissent
pas, en vrit, un fort merveilleux ragot.

Je me soucie assez peu de faire peler lalphabet damour  de
petites niaises. -- Je ne suis ni assez vieux ni assez corrompu
pour prendre grand plaisir  cela: jy russirais mal dailleurs,
car je nai jamais rien su montrer  personne, mme ce que je
savais le mieux. Je prfre les femmes qui lisent couramment, on
est plus tt arriv  la fin du chapitre; et en toutes choses, et
surtout en amour, ce quil faut considrer, cest la fin. Je
ressemble assez, de ce ct-l,  ces gens qui prennent le roman
par la queue, et en lisent tout dabord le dnouement, sauf 
rtrograder ensuite jusqu la premire page.

Cette manire de lire et daimer a son charme. On savoure mieux
les dtails quand on est tranquille sur la fin, et le renversement
amne limprvu.

Voil donc les petites filles et les femmes maries exclues de la
catgorie. -- Ce sera donc parmi les veuves que nous choisirons
notre divinit. -- Hlas! jai bien peur, quoiquil ne reste plus
que cela, que nous ny trouvions pas encore ce que nous voulons.

Si je venais  aimer un de ces ples narcisses tout baigns dune
tide rose de pleurs, et se penchant avec une grce mlancolique
sur le tombeau de marbre neuf de quelque mari heureusement et
frachement dcd, je serais certainement, et au bout de peu de
temps, aussi malheureux que lpoux dfunt en son vivant. Les
veuves, si jeunes et si charmantes quelles soient, ont un
terrible inconvnient que nont pas les autres femmes: pour peu
que lon ne soit pas au mieux avec elles et quil passe un nuage
dans le ciel damour, elles vous disent tout de suite avec un
petit air superlatif et mprisant: -- Ah! comme vous tes
aujourdhui! Cest absolument comme monsieur: -- quand nous nous
querellions, il navait pas autre chose  me dire; cest
singulier, vous avez le mme son de voix et le mme regard; quand
vous prenez de lhumeur, vous ne sauriez vous imaginer combien
vous ressemblez  mon mari; -- cest  faire peur. -- Cela est
agrable de sentendre dire de ces choses-l en face et  bout
portant! Il y en a mme qui poussent limpudence jusqu louer le
dfunt comme une pitaphe et  exalter son coeur et sa jambe aux
dpens de votre jambe et de votre coeur. -- Au moins, avec les
femmes qui nont quun ou plusieurs amants, on a cet ineffable
avantage de ne sentendre jamais parler de son prdcesseur, ce
qui nest pas une considration dun mdiocre intrt. Les femmes
ont un trop grand amour du convenable et du lgitime pour ne pas
se taire soigneusement en pareille occurrence, et toutes ces
choses sont mises le plus tt possible au rang des olim. -- Il est
bien entendu quon est toujours le premier amant dune femme.

Je ne pense pas quil y ait quelque chose de srieux  rpondre 
une aversion aussi bien fonde. Ce nest pas que je trouve les
veuves tout  fait sans agrment, quand elles sont jeunes et
jolies et nont point encore quitt le deuil. Ce sont de petits
airs languissants, de petites faons de laisser tomber les bras,
de ployer le cou et de se rengorger comme une tourterelle
dpareille; un tas de charmantes minauderies doucement voiles
sous la transparence du crpe, une coquetterie de dsespoir si
bien entendue, des soupirs si adroitement mnags, des larmes qui
tombent si  propos et donnent aux yeux tant de brillant! --
Certes, aprs le vin, si ce nest avant, la liqueur que jaime le
mieux  boire est une belle larme bien limpide et bien claire qui
tremble au bout dun cil brun ou blonde. -- Le moyen quon rsiste
 cela! -- On ny rsiste pas; -- et puis le noir va si bien aux
femmes! -- La peau blanche, posie  part, tourne  livoire,  la
neige, au lait,  lalbtre,  tout ce quil y a de candide au
monde  lusage des faiseurs de madrigaux: la peau bise na plus
quune pointe de brun pleine de vivacit et de feu. -- Un deuil
est une bonne fortune pour une femme, et la raison pourquoi je ne
me marierai jamais, cest de peur que ma femme ne se dfasse de
moi pour porter mon deuil. -- Il y a cependant des femmes qui ne
savent point tirer parti de leur douleur et pleurent de faon  se
rendre le nez rouge et  se dcomposer la figure comme les
mascarons quon voit aux fontaines: cest un grand cueil. Il faut
beaucoup de charmes et dart pour pleurer agrablement; faute de
cela, lon court risque de ntre pas console de longtemps. -- Si
grand nanmoins que soit le plaisir de rendre quelque Artmise
infidle  lombre de son Mausole, je ne veux pas dcidment
choisir, parmi cet essaim gmissant, celle  qui je demanderai son
coeur en change du mien.

Je tentends dire dici: -- Qui prendras-tu donc? -- Tu ne veux ni
des jeunes personnes, ni des femmes maries, ni des veuves. -- Tu
naimes pas les mamans; je ne prsume pas que tu aimes mieux les
grand-mres. -- Que diable aimes-tu donc? Cest le mot de la
charade, et si je le savais, je ne me tourmenterais pas tant.
Jusquici, je nai aim aucune femme, mais jai aim et jaime
_lamour. _Quoique je naie pas eu de matresses et que les femmes
que jai eues ne maient inspir que du dsir, jai prouv et je
connais lamour mme: je naimais pas celle-ci ou celle-l, lune
plutt que lautre, mais quelquune que je nai jamais vue et qui
doit exister quelque part, et que je trouverai, sil plat  Dieu.
Je sais bien comme elle est, et, quand je la rencontrerai, je la
reconnatrai.

Je me suis figur bien souvent lendroit quelle habite, le
costume quelle porte, les yeux et les cheveux quelle a. --
Jentends sa voix; je reconnatrais son pas entre mille autres, et
si, par hasard, quelquun prononait son nom, je me retournerais;
il est impossible quelle nait pas un des cinq ou six noms que je
lui ai assigns dans ma tte.

-- Elle a vingt-six ans, pas plus, ni moins non plus. -- Elle
nest plus ignorante, et nest pas encore blase. Cest un ge
charmant pour faire lamour comme il faut, sans purilit et sans
libertinage. -- Elle est dune taille moyenne. Je naime pas une
gante ni une naine. Je veux pouvoir porter tout seul ma dit du
sofa au lit; mais il me dplairait de ly chercher. Il faut que,
se haussant un peu sur la pointe du pied, sa bouche soit  la
hauteur de mon baiser. Cest la bonne taille. Quant  son
embonpoint, elle est plutt grasse que maigre. Je suis un peu Turc
sur ce point, et il ne me plairait gure de rencontrer une arte
o je cherche un contour; il faut que la peau dune femme soit
bien remplie, sa chair dure et ferme comme la pulpe dune pche un
peu verte: cest exactement ainsi quest faite la matresse que
jaurai. Elle est blonde avec des yeux noirs, blanche comme une
blonde, colore comme une brune, quelque chose de rouge et de
scintillant dans le sourire. La lvre infrieure un peu large, la
prunelle nageant dans un flot dhumide radical, la gorge ronde et
petite, et en arrt, les poignets minces, les mains longues et
poteles, la dmarche onduleuse comme une couleuvre debout sur sa
queue, les hanches toffes et mouvantes, lpaule large, le
derrire du cou couvert de duvet: -- un caractre de beaut fin et
ferme  la fois, lgant et vivace, potique et rel; un motif de
Giorgione excut par Rubens.

Voici son costume: elle porte une robe de velours carlate ou noir
avec des crevs de satin blanc ou de toile dargent, un corsage
ouvert, une grande fraise  la Mdicis, un chapeau de feutre
capricieusement rompu comme celui dHlna Systerman, et de
longues plumes blanches frises et crespeles, une chane dor ou
une rivire de diamants au cou, et quantit de grosses bagues de
diffrents maux  tous les doigts des mains.

Je ne lui ferais pas grce dun anneau ou dun bracelet. Il faut
que la robe soit littralement en velours ou en brocart; cest
tout au plus si je lui permettrais de descendre jusquau satin.
Jaime mieux chiffonner une jupe de soie quune jupe de toile, et
faire tomber dune tte des perles ou des plumes que des fleurs
naturelles ou un simple noeud: je sais que la doublure de la jupe
de toile est souvent aussi apptissante au moins que la doublure
de la jupe de soie; mais je prfre la jupe de soie. -- Aussi,
dans mes rveries, je me suis donn pour matresse bien des
reines, bien des impratrices, bien des princesses, bien des
sultanes, bien des courtisanes clbres, mais jamais des
bourgeoises ou des bergres; et dans mes dsirs les plus
vagabonds, je nai abus de personne sur un tapis de gazon ou dans
un lit de serge dAumale. Je trouve que la beaut est un diamant
qui doit tre mont et enchss dans lor. Je ne conois pas une
belle femme qui nait pas voiture, chevaux, laquais et tout ce
quon a avec cent mille francs de rente: il y a une harmonie entre
la beaut et la richesse. Lune demande lautre: un joli pied
appelle un joli soulier? un joli soulier appelle des tapis et une
voiture, et ce qui sensuit. Une belle femme avec de pauvres
habits dans une vilaine maison est, selon moi, le spectacle le
plus pnible quon puisse voir, et je ne saurais avoir damour
pour elle. Il ny a que les beaux et les riches qui puissent tre
amoureux sans tre ridicules ou  plaindre. --  ce compte, peu de
gens auraient le droit dtre amoureux: moi-mme, tout le premier,
je serais exclu; cependant cest l mon opinion.

Ce sera le soir que nous nous rencontrerons pour la premire fois,
-- par un beau coucher de soleil; -- le ciel aura de ces tons
orangs jaune clair et vert ple que lon voit dans quelques
tableaux des grands matres dautrefois: il y aura une grande
alle de chtaigniers en fleurs et dormes sculaires tout
couverts de ramiers, -- de beaux arbres dun vert frais et sombre,
des ombrages pleins de mystres et de moiteur;  et l quelques
statues, quelques vases de marbre se dtachant sur le fond de
verdure avec leur blancheur de neige, une pice deau o se joue
le cygne familier, -- et tout au fond un chteau de briques et de
pierres comme du temps de Henri IV, toit dardoises pointu, hautes
chemines, girouettes  tous les pignons, fentres troites et
longues. --  une de ces fentres, mlancoliquement appuye sur le
balcon, la reine de mon me dans lquipage que je tai dcrit
tout  lheure; -- derrire elle un petit ngre tenant son
ventail et sa perruche. -- Tu vois quil ny manque rien, et que
tout cela est parfaitement absurde. -- La belle laisse tomber son
gant; -- je le ramasse, le baise et le rapporte. La conversation
sengage; je montre tout lesprit que je nai pas; je dis des
choses charmantes; on men rpond, je rplique, cest un feu
dartifice, une pluie lumineuse de mots blouissants. -- Bref, je
suis adorable -- et ador. -- Vient lheure du souper, on me
convie; -- jaccepte. -- Quel souper, mon cher ami, et quelle
cuisinire que mon imagination! -- Le vin rit dans le cristal, le
faisan dor et blond fume dans un plat armori: le festin se
prolonge bien avant dans la nuit, et tu penses bien que ce nest
pas chez moi que je la termine. -- Ne voil-t-il pas quelque chose
de bien imagin? -- Rien au monde nest plus simple, et, en
vrit, il est bien tonnant que cela ne soit pas arriv plutt
dix fois quune.

Quelquefois cest dans une grande fort. -- Voil la chasse qui
passe; le cor sonne, la meute aboie et traverse le chemin avec la
rapidit de lclair; la belle en amazone monte un cheval turc,
blanc comme le lait, fringant et vif au possible. Bien quelle
soit excellente cuyre, il piaffe, il caracole, il se cabre, et
elle a toutes les peines du monde  le contenir; il prend le mors
aux dents et la mne droit  un prcipice. Je tombe l du ciel
tout exprs, je retiens le cheval, je prends dans mes bras la
princesse vanouie, je la fais revenir  elle et la reconduis 
son chteau. Quelle est la femme bien ne qui refuserait son coeur
 un homme qui a expos sa vie pour elle? -- aucune; -- et la
reconnaissance est un chemin de traverse qui mne bien vite 
lamour.

-- Tu conviendras au moins que, lorsque je donne dans le
romanesque, ce nest pas  demi, et que je suis aussi fou quil
est possible de ltre. Cest toujours cela, car rien au monde
nest plus maussade quune folie raisonnable. Tu conviendras aussi
que, lorsque jcris des lettres, ce sont plutt des volumes que
de simples billets. En tout jaime ce qui dpasse les bornes
ordinaires. -- Cest pourquoi je taime. Ne te moque pas trop de
toutes les niaiseries que je tai griffonnes: je quitte la plume
pour les mettre en action; car jen reviens toujours  mon
refrain: -- je veux avoir une matresse. Jignore si ce sera la
dame du parc, la beaut du balcon, mais je te dis adieu pour me
mettre en qute. Ma rsolution est prise. Dt celle que je cherche
se cacher au fond du royaume de Cathay ou de Samarcande, je la
saurai bien dnicher. Je te ferai savoir le succs de mon
entreprise ou sa non-russite. Jespre que ce sera le succs:
fais des voeux pour moi, mon cher ami. Quant  moi, je mhabille
de mon plus bel habit, et sors de la maison bien dcid  ny
rentrer quavec une matresse selon mes ides. -- Jai assez rv;
 laction maintenant.

Chapitre 2

Eh bien! mon ami, je suis rentr  la maison, je nai pas t au
Cathay,  Cachemire ni  Samarcande; -- mais il est juste de dire
que je nai pas plus de matresse que jamais. -- Je mtais
pourtant pris la main  moi-mme, et jur mon grand jurement que
jirais au bout du monde: je nai pas t seulement au bout de la
ville. Je ne sais comment je my prends, je nai jamais pu tenir
parole  personne, pas mme  moi: il faut que le diable sen
mle. Si je dis: Jirai l demain, il est sr que je resterai; si
je me propose daller au cabaret, je vais  lglise; si je veux
aller  lglise, les chemins sembrouillent sous mes pieds comme
des cheveaux de fil, et je me trouve dans un endroit tout
diffrent. Je jene quand jai dcid de faire une orgie, et ainsi
de suite. Aussi je crois que ce qui mempche davoir une
matresse, cest que jai rsolu den avoir une.

Il faut que je te raconte mon expdition de point en point: cela
vaut bien les honneurs de la narration. Javais pass ce jour-l
deux grandes heures au moins  ma toilette. Javais fait peigner
et friser mes cheveux, retrousser et cirer le peu que jai de
moustaches, et, lmotion du dsir animant un peu la pleur
ordinaire de ma figure, je ntais rellement pas trop mal. Enfin,
aprs mtre attentivement regard au miroir sous des jours
diffrents pour voir si jtais assez beau et si javais la mine
assez galante, je suis sorti rsolument de la maison le front
haut, le menton relev, le regard direct, une main sur la hanche,
faisant sonner les talons de mes bottes comme un anspessade,
coudoyant les bourgeois et ayant lair parfaitement vainqueur et
triomphal.

Jtais comme un autre Jason allant  la conqute de la toison
dor. -- Mais, hlas! Jason a t plus heureux que moi: outre la
conqute de la toison, il a fait en mme temps la conqute dune
belle princesse, et moi, je nai ni princesse ni toison.

Je men allais donc par les rues, avisant toutes les femmes, et
courant  elles et les regardant au plus prs quand elles me
semblaient valoir la peine dtre examines. -- Les unes prenaient
leur grand air vertueux et passaient sans lever loeil. -- Les
autres stonnaient dabord, et puis souriaient quand elles
avaient les dents belles. -- Quelques-unes se retournaient au bout
de quelque temps pour me voir lorsquelles croyaient que je ne les
regardais plus, et rougissaient comme des cerises en se trouvant
nez  nez avec moi. -- Le temps tait beau; il y avait foule  la
promenade. -- Et cependant, je dois lavouer, malgr tout le
respect que je porte  cette intressante moiti du genre humain,
ce quon est convenu dappeler le beau sexe est diablement laid:
sur cent femmes il y en avait  peine une de passable. Celle-ci
avait de la moustache; celle-l avait le nez bleu; dautres
avaient des taches rouges en place de sourcils; une ntait pas
mal faite, mais elle avait le visage couperos. La tte dune
seconde tait charmante, mais elle pouvait se gratter loreille
avec lpaule; la troisime et fait honte  Praxitle pour la
rondeur et le moelleux de certains contours, mais elle patinait
sur des pieds pareils  des triers turcs. Une autre faisait
montre des plus magnifiques paules quon pt voir; en revanche,
ses mains ressemblaient, pour la forme et la dimension,  ces
normes gants carlates qui servent denseigne aux mercires. --
En gnral, que de fatigue sur ces figures! comme elles sont
fltries, tioles, uses ignoblement par de petites passions et
de petits vices! Quelle expression denvie, de curiosit mchante,
davidit, de coquetterie effronte! et quune femme qui nest pas
belle est plus laide quun homme qui nest pas beau!

Je nai rien vu de bien, -- except quelques grisettes; -- mais il
y a l plus de toile  chiffonner que de soie, et ce nest pas mon
affaire. -- En vrit, je crois que lhomme, et par lhomme
jentends aussi la femme, est le plus vilain animal qui soit sur
la terre. Ce quadrupde qui marche sur ses pieds de derrire me
parat singulirement prsomptueux de se donner de son plein droit
le premier rang dans la cration. Un lion, un tigre sont plus
beaux que les hommes, et dans leur espce beaucoup dindividus
atteignent  toute la beaut qui leur est propre. Cela est
extrmement rare chez lhomme. -- Que davortons pour un Antinos!
que de Gothons pour une Philis.

Jai bien peur, mon cher ami, de ne pouvoir jamais embrasser mon
idal, et cependant il na rien dextravagant et de hors nature. -
- Ce nest pas lidal dun colier de troisime. Je ne demande ni
des globes divoire, ni des colonnes dalbtre, ni des rseaux
dazur; je nai employ dans sa composition ni lis, ni neige, ni
rose, ni jais, ni bne, ni corail, ni ambroisie, ni perles, ni
diamants; jai laiss les toiles du ciel en repos, et je nai pas
dcroch le soleil hors de saison. Cest un idal presque
bourgeois, tant il est simple, et il me semble quavec un sac ou
deux de piastres je le trouverais tout fait et tout ralis dans
le premier bazar venu de Constantinople ou de Smyrne; il me
coterait probablement moins quun cheval ou quun chien de race:
et dire que je narriverai pas  cela, car je sens que je ny
arriverai pas! il y a de quoi en enrager, et jentre contre le
sort dans les plus belles colres du monde.

Toi, -- tu nes pas aussi fou que moi, tu es heureux, toi; -- tu
tes laiss aller tout bonnement  ta vie sans te tourmenter  la
faire, et tu as pris les choses comme elles se prsentaient. Tu
nas pas cherch le bonheur, et il est venu te chercher; tu es
aim, et tu aimes. -- Je ne tenvie pas; -- ne va pas croire cela
au moins: mais je me trouve moins joyeux en pensant  ta flicit
que je ne devrais ltre, et je me dis, en soupirant, que je
voudrais bien jouir dune flicit pareille.

Peut-tre mon bonheur a-t-il pass  ct de moi, et je ne laurai
pas vu, aveugle que jtais; peut-tre la voix a-t-elle parl, et
le bruit de mes temptes maura empch de lentendre.

Peut-tre ai-je t aim obscurment par un humble coeur que
jaurai mconnu ou bris; peut-tre ai-je t moi-mme lidal
dun autre, le ple dune me en souffrance, -- le rve dune nuit
et la pense dun jour. -- Si javais regard  mes pieds, peut-
tre y aurais-je vu quelque belle Madeleine avec son urne de
parfums et sa chevelure plore. Jallais levant les bras au ciel,
dsireux de cueillir les toiles qui me fuyaient, et ddaignant de
ramasser la petite pquerette qui mouvrait son coeur dor dans la
rose et le gazon. Jai commis une grande faute: jai demand 
lamour autre chose que lamour et ce quil ne pouvait pas donner.
Jai oubli que lamour tait nu, je nai pas compris le sens de
ce magnifique symbole. -- Je lui ai demand des robes de brocart,
des plumes, des diamants, un esprit sublime, la science, la
posie, la beaut, la jeunesse, la puissance suprme, -- tout ce
qui nest pas lui; -- lamour ne peut offrir que lui-mme, et qui
en veut tirer autre chose nest pas digne dtre aim.

Je me suis sans doute trop ht: mon heure nest pas venue; Dieu
qui ma prt la vie ne me la reprendra pas sans que jaie vcu. 
quoi bon donner au pote une lyre sans cordes,  lhomme une vie
sans amour? Dieu ne peut pas commettre une pareille inconsquence;
et sans doute, au moment voulu, il mettra sur mon chemin celle que
je dois aimer et dont je dois tre aim. -- Mais pourquoi lamour
mest-il venu avant la matresse! pourquoi ai-je soif sans avoir
de fontaine o mtancher? ou pourquoi ne sais-je pas voler, comme
ces oiseaux du dsert,  lendroit o est leau? Le monde est pour
moi un Sahara sans puits et sans dattiers. Je nai pas dans ma vie
un seul coin dombre o mabriter du soleil: je souffre toutes les
ardeurs de la passion sans en avoir les extases et les dlices
ineffables; jen connais les tourments, et nen ai pas les
plaisirs. Je suis jaloux de ce qui nexiste pas; je minquite
pour lombre dune ombre; je pousse des soupirs qui nont point de
but; jai des insomnies que ne vient pas embellir un fantme
ador; je verse des larmes qui coulent jusqu terre sans tre
essuyes; je donne au vent des baisers qui ne me sont point
rendus; juse mes yeux  vouloir saisir dans le lointain une forme
incertaine et trompeuse; jattends ce qui ne doit point venir, et
je compte les heures avec anxit, comme si javais un rendez-
vous.

Qui que tu sois, ange ou dmon, vierge ou courtisane, bergre ou
princesse, que tu viennes du nord ou du midi, toi que je ne
connais pas et que jaime! oh! ne te fais pas attendre plus
longtemps, ou la flamme brlera lautel, et tu ne trouveras plus 
la place de mon coeur quun morceau de cendre froide. Descends de
la sphre o tu es; quitte le ciel de cristal, esprit consolateur,
et viens jeter sur mon me lombre de tes grandes ailes. Toi,
femme que jaimerai, viens, que je ferme sur toi mes bras ouverts
depuis si longtemps. Portes dor du palais quelle habite, roulez-
vous sur vos gonds; humble loquet de sa cabane, lve-toi; rameaux
des bois, ronces des chemins, dcroisez-vous; enchantements de la
tourelle, charmes des magiciens, soyez rompus; ouvrez-vous, rangs
de la foule, et la laissez passer.

Si tu viens trop tard,  mon idal! je naurai plus la force de
taimer: -- mon me est comme un colombier tout plein de colombes.
 toute heure du jour, il sen envole quelque dsir. Les colombes
reviennent au colombier, mais les dsirs ne reviennent point au
coeur. -- Lazur du ciel blanchit sous leurs innombrables essaims;
ils sen vont,  travers lespace, de monde en monde, de ciel en
ciel, chercher quelque amour pour sy poser et y passer la nuit:
presse le pas,  mon rve! ou tu ne trouveras plus dans le nid
vide que les coquilles des oiseaux envols.

Mon ami, mon compagnon denfance, tu es le seul  qui je puisse
conter de pareilles choses. cris-moi que tu me plains, et que tu
ne me trouves pas hypocondriaque; console-moi, je nen ai jamais
eu plus besoin: que ceux qui ont une passion quils peuvent
satisfaire sont dignes denvie! Livrogne ne rencontre de cruaut
dans aucune bouteille; il tombe du cabaret au ruisseau, et se
trouve plus heureux sur son tas dordures quun roi sur son trne.
Le sensuel va chez les courtisanes chercher de faciles amours, ou
des raffinements impudiques: une joue farde, une jupe courte, une
gorge dbraille, un propos libertin, il est heureux; son oeil
blanchit, sa lvre se trempe; il atteint au dernier degr de son
bonheur, il a lextase de sa grossire volupt. Le joueur na
besoin que dun tapis vert et dun jeu de cartes gras et us pour
se procurer les angoisses poignantes, les spasmes nerveux et les
diaboliques jouissances de son horrible passion. Ces gens-l
peuvent sassouvir ou se distraire; -- moi, cela mest impossible;
Cette ide sest tellement empare de moi que je naime presque
plus les arts, et que la posie na plus pour moi aucun charme; ce
qui me ravissait autrefois ne me fait pas la moindre impression.

Je commence  le croire, -- je suis dans mon tort, je demande  la
nature et  la socit plus quelles ne peuvent donner Ce que je
cherche nexiste point, et je ne dois pas me plaindre de ne pas le
trouver. Cependant, si la femme que nous rvons nest pas dans les
conditions de la nature humaine, qui fait donc que nous naimons
que celle-l et point les autres, puisque nous sommes des hommes,
et que notre instinct devrait nous y porter dune invincible
manire? Qui nous a donn lide de cette femme imaginaire? de
quelle argile avons-nous ptri cette statue invisible? o avons-
nous pris les plumes que nous avons attaches au dos de cette
chimre? quel oiseau mystique a dpos dans un coin obscur de
notre me loeuf inaperu dont notre rve est clos? quelle est
donc cette beaut abstraite que nous sentons, et que nous ne
pouvons dfinir? pourquoi, devant une femme souvent charmante,
disons-nous quelquefois quelle est belle, -- tandis que nous la
trouvons fort laide? O est donc le modle, le type, le patron
intrieur qui nous sert de point de comparaison? car la beaut
nest pas une ide absolue, et ne peut sapprcier que par le
contraste. -- Est-ce au ciel que nous lavons vue, -- dans une
toile, -- au bal,  lombre dune mre, frais bouton dune rose
effeuille? -- est-ce en Italie ou en Espagne? est-ce ici ou l-
bas, hier ou il y a longtemps? tait-ce la courtisane adore, la
cantatrice en vogue, la fille du prince? une tte fire et noble
ployant sous un lourd diadme de perles et de rubis? un visage
jeune et enfantin se penchant entre les capucines et les volubilis
de la fentre? --  quelle cole appartenait le tableau o cette
beaut ressortait blanche et rayonnante au milieu des noires
ombres? Est-ce Raphal qui a caress le contour qui vous plat?
est-ce Clomne qui a poli le marbre que vous adorez? -- tes-vous
amoureux dune madone ou dune Diane? -- votre idal est-il un
ange, une sylphide ou une femme? Hlas! cest un peu de tout cela,
et ce nest pas cela.

Cette transparence de ton, cette fracheur charmante et pleine
dclat, ces chairs o courent tant de sang et tant de vie, ces
belles chevelures blondes se droulant comme des manteaux dor,
ces rires tincelants, ces fossettes amoureuses, ces formes
ondoyantes comme des flammes, cette force, cette souplesse, ces
luisants de satin, ces lignes si bien nourries, ces bras potels,
ces dos charnus et polis, toute cette belle sant appartient 
Rubens. -- Raphal lui seul a pu remplir de cette couleur dambre
ple un aussi chaste linament. Quel autre que lui a courb ces
longs sourcils si fins et si noirs, et effil les franges de ces
paupires si modestement baisses? -- Croyez-vous quAllegri ne
soit pour rien dans votre idal? Cest  lui que la dame de vos
penses a vol cette blancheur mate et chaude qui vous ravit. Elle
sest arrte bien longtemps devant ses toiles pour surprendre le
secret de cet anglique sourire toujours panoui; elle a model
lovale de son visage sur lovale dune nymphe ou dune sainte.
Cette ligne de la hanche qui serpente si voluptueusement est de
lAntiope endormie. -- Ces mains grasses et fines peuvent tre
rclames par Dana ou Madeleine. La poudreuse antiquit elle-mme
a fourni bien des matriaux pour la composition de votre jeune
chimre; ces reins souples et forts que vous enlacez de vos bras
avec tant de passion ont t sculpts par Praxitle. Cette
divinit a laiss tout exprs passer le petit bout de son pied
charmant hors des cendres dHerculanum pour que votre idole ne ft
pas boiteuse. La nature a aussi contribu pour sa part. Vous avez
vu au prisme du dsir,  et l, un bel oeil sous une jalousie, un
front divoire appuy contre une vitre, une bouche souriant
derrire un ventail. -- Vous avez devin un bras daprs la main,
un genou daprs une cheville. Ce que vous voyiez tait parfait: -
- vous supposiez le reste comme ce que vous voyiez, et vous
lacheviez avec les morceaux dautres beauts enlevs ailleurs. --
La beaut idale, ralise par les peintres, ne vous a pas mme
suffi, et vous tes all demander aux potes des contours encore
plus arrondis, des formes plus thres, des grces plus divines,
des recherches plus exquises; vous les aviez pris de donner le
souffle et la parole  votre fantme, tout leur amour, toute leur
rverie, toute leur joie et leur tristesse, leur mlancolie et
leur morbidesse, tous leurs souvenirs et toutes leurs esprances,
leur science et leur passion, leur esprit et leur coeur; vous leur
avez pris tout cela, et vous avez ajout, pour mettre le comble 
limpossible, votre passion  vous, votre esprit  vous, votre
rve et votre pense. Ltoile a prt son rayon, la fleur son
parfum, la palette sa couleur, le pote son harmonie, le marbre sa
forme, vous votre dsir. -- Le moyen quune femme relle, mangeant
et buvant, se levant le matin et se couchant le soir, si adorable
et si ptrie de grces quelle soit dailleurs, puisse soutenir la
comparaison avec une pareille crature! on ne peut raisonnablement
lesprer, et cependant on lespre, on cherche. -- Quel singulier
aveuglement! cela est sublime ou absurde. Que je plains et que
jadmire ceux qui poursuivent  travers toute la ralit de leur
rve, et qui meurent contents, pourvu quils aient bais une fois
leur chimre  la bouche! Mais quel sort affreux que celui des
Colombs qui nont pas trouv leur monde, et des amants qui nont
pas trouv leur matresse!

Ah! si jtais pote, cest  ceux dont lexistence est manque;
dont les flches nont pas t au but, qui sont morts avec le mot
quils avaient  dire et sans presser la main qui leur tait
destine; cest  tout ce qui a avort et  tout ce qui a pass
sans tre aperu, au feu touff, au gnie sans issue,  la perle
inconnue au fond des mers,  tout ce qui a aim sans tre aim, 
tout ce qui a souffert et que lon na pas plaint que je
consacrerais mes chants; -- ce serait une noble tche.

Que Platon avait raison de vouloir vous bannir de sa rpublique,
et quel mal vous nous avez fait,  potes! Que votre ambroisie
nous a rendu notre absinthe encore plus amre; et comme nous avons
trouv notre vie encore plus aride et plus dvaste aprs avoir
plong nos yeux dans les perspectives que vous nous ouvrez sur
linfini! que vos rves ont amen une lutte terrible contre nos
ralits! et comme, durant le combat, notre coeur a t pitin et
foul par ces rudes athltes!

Nous nous sommes assis comme Adam au pied des murs du paradis
terrestre, sur les marches de lescalier qui mne au monde que
vous avez cr, voyant tinceler  travers les fentes de la porte
une lumire plus vive que le soleil, entendant confusment
quelques notes parses dune harmonie sraphique. Toutes les fois
quun lu entre ou sort au milieu dun flot de splendeur, nous
tendons le cou pour tcher de voir quelque chose par le battant
ouvert. Cest une architecture ferique qui na son gale que dans
les contes arabes. Des entassements de colonnes, des arcades
superposes, des piliers tordus en spirale, des feuillages
merveilleusement dcoups, des trfles vids, du porphyre, du
jaspe, du lapis-lazuli, que sais-je, moi! des transparences et des
reflets blouissants, des profusions de pierreries tranges, des
sardoines, du chrysobryl, des aigues-marines, des opales irises,
de lazerodrach, des jets de cristal, des flambeaux  faire plir
les toiles, une vapeur splendide pleine de bruit et de vertige, -
- luxe tout assyrien!

Le battant retombe; vous ne voyez plus rien, -- et vos yeux se
baissent, pleins de larmes corrosives, sur cette pauvre terre
dcharne et ple, sur ces masures en ruine, sur ce peuple en
haillons, sur votre me, rocher aride o rien ne germe, sur toutes
les misres et toutes les infortunes de la ralit Ah! du moins,
si nous pouvions voler jusque-l, si les degrs de cet escalier de
feu ne nous brlaient pas les pieds; mais, hlas! lchelle de
Jacob ne peut tre monte que par les anges!

Quel sort que celui du pauvre  la porte du riche! quelle ironie
sanglante quun palais en face dune cabane, que lidal en face
du rel, que la posie en face de la prose! quelle haine enracine
doit tordre les noeuds au fond du coeur des misrables! quels
grincements de dents doivent retentir la nuit sur leur grabat,
tandis que le vent apporte jusqu leur oreille les soupirs des
torbes et des violes damour! Potes, peintres, sculpteurs,
musiciens, pourquoi nous avez-vous menti? Potes, pourquoi nous
avez-vous racont vos rves? Peintres, pourquoi avez-vous fix sur
la toile ce fantme insaisissable qui montait et descendait de
votre coeur  votre tte avec les bouillons de votre sang, et nous
avez-vous dit: Ceci est une femme? Sculpteurs, pourquoi avez-vous
tir le marbre des profondeurs de Carrare pour lui faire exprimer
ternellement, et aux yeux de tous, votre plus secret et plus
fugitif dsir? Musiciens, pourquoi avez-vous cout, pendant la
nuit, le chant des toiles et des fleurs, et lavez-vous not?
Pourquoi avez-vous fait de si belles chansons que la voix la plus
douce qui nous dit: -- Je taime! -- nous parait rauque comme le
grincement dune scie ou le croassement dun corbeau? -- Soyez
maudits, imposteurs!... et puisse le feu du ciel brler et
dtruire tous les tableaux, tous les pomes, toutes les statues et
toutes les partitions... Ouf! voil une tirade dune longueur
interminable, et qui sort un peu du style pistolaire. -- Quelle
tartine!

Je me suis joliment laiss aller au lyrisme, mon trs cher ami, et
voil dj bien du temps que je pindarise assez ridiculement. Tout
ceci est fort loin de notre sujet, qui est, si je men souviens
bien, lhistoire glorieuse et triomphante du chevalier dAlbert au
pourchas de Darade, la plus belle princesse du monde, comme
disent les vieux romans.

Mais en vrit, lhistoire est si pauvre que je suis forc davoir
recours aux digressions et aux rflexions.

Jespre quil nen sera pas toujours ainsi, et quavant peu le
roman de ma vie sera plus entortill et plus compliqu quun
imbroglio espagnol.

Aprs avoir err de rue en rue, je me dcidai  aller trouver un
de mes amis qui devait me prsenter dans une maison, o,  ce
quil ma dit, on voyait un monde de jolies femmes, -- une
collection didalits relles, -- de quoi satisfaire une
vingtaine de potes. -- Il y en a pour tous les gots: -- des
beauts aristocratiques avec des regards daigle, des yeux vert de
mer, des nez droits, des mentons orgueilleusement relevs, des
mains royales et des dmarches de desse; des lis dargent monts
sur des tiges dor; -- de simples violettes aux ples couleurs, au
doux parfum, oeil humide et baiss, cou frle, chair diaphane; --
des beauts vives et piquantes; des beauts prcieuses, des
beauts de tous les genres; -- car cest un vrai srail que cette
maison-l, moins les eunuques et le _kislar aga_. -- Mon ami me
dit quil y a dj fait cinq ou six passions, -- tout autant; --
cela me parat extrmement prodigieux, et jai bien peur de ne pas
avoir un pareil succs; de C*** prtend que si, et que je
russirai bientt plus que je ne le voudrai. Je nai, suivant lui,
quun dfaut dont je me corrigerai avec lge et en prenant du
monde, cest de faire trop de cas de la femme, et pas assez des
femmes. -- Il pourrait bien y avoir quelque chose de vrai l-
dedans. -- Il dit que je serai parfaitement aimable quand je me
serai dfait de ce petit travers. Dieu le veuille! Il faut que les
femmes sentent que je les mprise; car un compliment, quelles
trouveraient adorable et du dernier charmant dans la bouche dun
autre, les met en colre et leur dplat dans la mienne, autant
que lpigramme la plus sanglante. Cela tient probablement  ce
que de C*** me reproche.

Le coeur me battait un peu en montant lescalier, et jtais 
peine remis de mon motion que de C***, me poussant par le coude,
me mit face  face avec une femme dune trentaine dannes
environ, -- assez belle, -- pare avec un luxe sourd et une
prtention extrme de simplicit enfantine, -- ce qui ne
lempchait pas dtre plaque de rouge comme une roue de
carrosse: -- ctait la dame du lieu.

De C***, prenant cette voix grle et moqueuse si diffrente de sa
voix habituelle, et dont il se sert dans le monde quand il veut
faire le charmant, lui dit avec force dmonstrations de respect
ironique, o perait visiblement le plus profond mpris, moiti
bas, moiti haut:

-- Cest ce jeune homme dont je vous ai parl lautre jour, -- un
homme dun mrite trs distingu; -- il est on ne peut mieux n,
et je pense quil ne pourra que vous tre agrable de le recevoir;
cest pourquoi jai pris la libert de vous le prsenter.

-- Assurment, monsieur, vous avez trs bien fait, rpliqua la
dame en minaudant de la manire la plus outre. Puis elle se
retourna vers moi, et, aprs mavoir dtaill du coin de loeil en
connaisseuse habile, et dune faon qui me fit rougir par-dessus
les oreilles: -- Vous pouvez vous regarder comme invit une fois
pour toutes, et venir aussi souvent que vous aurez une soire 
perdre.

Je minclinai assez gauchement et balbutiai quelques mots sans
suite qui ne durent pas lui donner une haute ide de mes moyens;
dautres personnes entrrent, ce qui me dlivra des ennuis
insparables de la prsentation. De C*** me tira dans un coin de
fentre, et se mit  me sermonner dimportance.

-- Que diable! tu vas me compromettre; je tai annonc comme un
phnix desprit, un homme  imagination effrne, un pote
lyrique, tout ce quil y a de plus transcendant et de plus
passionn, et tu restes l comme une souche, sans sonner mot!
Quelle pauvre imaginative! Je te croyais la veine plus fconde;
allons donc, lche la bride  ta langue, babille  tort et 
travers; tu nas pas besoin de dire des choses senses et
judicieuses, au contraire, cela pourrait ttre nuisible; parle,
voil lessentiel; parle beaucoup, parle longtemps; attire
lattention sur toi; jette-moi de ct toute crainte et toute
modestie; mets-toi bien dans la tte que tous ceux qui sont ici
sont des sots, ou  peu prs, et noublie pas quun orateur qui
veut russir ne peut mpriser assez son auditoire. -- Que te
semble de la matresse de la maison?

-- Elle me dplat dj considrablement; et, quoique je lui aie
parl  peine trois minutes, je mennuyais autant que si jeusse
t son mari.

-- Ah! voil ce que tu en penses?

-- Mais oui.

-- Ta rpugnance pour elle est donc tout  fait insurmontable? --
Tant pis; il aurait t dcent pour toi de lavoir, ne ft-ce
quun mois, cela est du bon air, et un jeune homme un peu bien ne
peut tre mis dans le monde que par elle.

-- Eh bien! je laurai, fis-je dun air assez piteux, puisquil le
faut; mais cela est-il aussi ncessaire que tu as lair de le
croire?

-- Hlas, oui! cela est du dernier indispensable, et je men vais
ten expliquer les raisons. Mme de Thmines est  la mode
maintenant; elle a tous les ridicules du jour dune manire
suprieure, quelquefois ceux de demain, mais jamais ceux dhier:
elle est parfaitement au courant. On portera ce quelle porte, et
elle ne porte pas ce quon a port. Elle est riche dailleurs, et
ses quipages sont du meilleur got. -- Elle na pas desprit,
mais beaucoup de jargon; elle a des gots fort vifs et peu de
passion. On lui plat, mais on ne la touche pas; cest un coeur
froid et une tte libertine. Quant  son me, si elle en a une, ce
qui est douteux, elle est des plus noires, et il ny a pas de
mchancets et de bassesses dont elle ne soit capable; mais elle
est extrmement adroite et conserve les dehors, juste ce quil est
ncessaire pour quon ne puisse rien prouver contre elle. Ainsi,
elle couchera trs bien avec un homme et ne lui crira pas le
billet le plus simple. Aussi ses ennemis les plus intimes ne
trouvent rien  dire sur elle, sinon quelle met son rouge trop
haut, et que certaines portions de sa personne nont pas, en
vrit, toute la rondeur quelles paraissent avoir, -- ce qui est
faux.

-- Comment le sais-tu?

-- La question est bonne! -- comme on sait ces sortes de choses,
en men assurant par moi-mme.

-- Tu as donc eu aussi Mme de Thmines!

-- Certainement! Pourquoi donc ne laurais-je pas eue? Il et t
de la dernire inconvenance que je ne leusse pas. -- Elle ma
rendu de grands services, et je lui en suis fort reconnaissant.

-- Je ne comprends pas le genre de services quelle peut tavoir
rendus...

-- Serais-tu rellement un sot? me dit alors de C*** en me
regardant avec la mine la plus comique du monde.

-- Ma foi, jen ai bien peur; -- et faut-il donc tout te dire?
Mme de Thmines passe, et  juste titre, pour avoir des lumires
spciales  de certains endroits, et un jeune homme quelle a pris
et gard pendant quelque temps peut hardiment se prsenter
partout, et tre sr quil ne restera pas longtemps sans avoir une
affaire, et deux plutt quune. -- Outre cet ineffable avantage,
il y en a un autre qui nest pas moindre, cest que, ds que les
femmes de cette socit te verront lamant en titre de
Mme de Thmines, neussent-elles pas le plus lger got pour toi,
elles se feront un plaisir et un devoir de tenlever  une femme 
la mode comme est celle-ci; et, au lieu des avances et des
dmarches que tu aurais  faire, tu nauras que lembarras du
choix, et tu deviendras ncessairement le point de mire de toutes
les agaceries et de toutes les minauderies possibles.

Cependant si elle tinspire une rpugnance trop forte, ne la
prends pas. Tu ny es pas prcisment oblig, quoique cela et t
dans la politesse et les convenances. Mais fais vite un choix et
attaque-toi  celle qui te plaira le mieux ou qui semblera offrir
le plus de facilits, car tu perdrais, en diffrant, le bnfice
de la nouveaut et lavantage quelle te donne pendant quelques
jours sur tous les cavaliers qui sont ici. Toutes ces dames ne
conoivent rien  ces passions qui naissent dans lintimit et se
dveloppent lentement dans le respect et dans le silence: elles
sont pour les coups de foudre et les sympathies occultes; -- chose
merveilleusement bien imagine pour pargner les ennuis de la
rsistance et toutes ces longueurs et ces redites que le sentiment
entremle au roman de lamour, et qui ne font quen diffrer
inutilement la conclusion. -- Ces dames sont trs conomes de leur
temps, et il leur parat tellement prcieux quelles seraient au
dsespoir den laisser une seule minute inemploye. -- Elles ont
une envie dobliger le genre humain quon ne saurait trop louer,
et elles aiment leur prochain comme elles-mmes, -- ce qui est
parfaitement vanglique et mritoire; ce sont de trs charitables
cratures, qui ne voudraient, pour rien au monde, faire mourir un
homme de dsespoir.

Il doit dj y en avoir trois ou quatre de _frappes _en ta
faveur, et je te conseillerais amicalement de pousser ta pointe
avec vivacit de ce ct-l, au lieu de tamuser  bavarder avec
moi dans lembrasure dune fentre, ce qui ne tavancera pas 
grand-chose.

-- Mais, mon cher C***, je suis tout  fait neuf sur ces matires-
l. Je nai point ce quil faut du monde pour distinguer au
premier coup doeil une femme frappe davec une qui ne lest
point; et je pourrais commettre dtranges bvues, si tu ne
maidais de ton exprience.

-- En vrit, tu es dun primitif qui na pas de nom, et je ne
croyais pas quil ft possible dtre aussi pastoral et aussi
bucolique que cela dans le bienheureux sicle o nous sommes! --
Que diable fais-tu donc de cette grande paire dyeux noirs que tu
as l, et qui serait de leffet le plus vainqueur, si tu savais
ten servir? -- Regarde-moi l-bas un peu, dans ce coin auprs de
la chemine, cette petite femme en rose qui joue avec son
ventail: elle te lorgne depuis un quart dheure avec une
assiduit et une fixit tout  fait significatives: il ny a
quelle au monde pour tre indcente dune manire aussi
suprieure, et dployer une aussi noble effronterie. Elle dplat
beaucoup aux femmes, qui dsesprent de parvenir jamais  cette
hauteur dimpudence, mais, en revanche, elle plat beaucoup aux
hommes, qui lui trouvent tout le piquant dune courtisane. -- Il
est vrai quelle est dune dpravation charmante, pleine desprit,
de verve et de caprice -- Cest une excellente matresse pour un
jeune homme qui a des prjugs. -- En huit jours elle vous
dbarrasse une conscience de tout scrupule, et vous corrompt le
coeur de manire  ce que vous ne soyez jamais ridicule ni
lgiaque. Elle a sur toutes choses des ides dun positif
inexprimable; elle va au fond de tout avec une rapidit et une
sret qui tonnent. Cest lalgbre incarne que cette petite
femme-l; cest prcisment ce quil faut  un rveur et  un
enthousiaste. Elle taura bientt corrig de ton vaporeux
idalisme: cest un grand service quelle te rendra. Elle le fera
du reste avec le plus grand plaisir, car son instinct est de
dsenchanter des potes.

Ma curiosit tant veille par la description de C***, je sortis
de ma retraite, et, me glissant entre les groupes, je mapprochai
de la dame et je la regardai fort attentivement: -- elle pouvait
avoir vingt-cinq ou vingt-six ans. Sa taille tait petite, mais
assez bien prise, quoique un peu charge dembonpoint; elle avait
le bras blanc et potel, la main assez noble, le pied joli et mme
trop mignon, -- les paules grasses et lustres, peu de gorge,
mais ce quil y en avait fort satisfaisant et ne donnant pas
mauvaise ide du reste; pour les cheveux, ils taient extrmement
brillants et dun noir bleu comme des ailes de geai; -- le coin de
loeil trouss assez haut vers la tempe, le nez mince et les
narines fort ouvertes, la bouche humide et sensuelle, une petite
raie  la lvre infrieure, et un duvet presque imperceptible aux
commissures. Et dans tout cela une vie, une animation, une sant,
une force, et je ne sais quelle expression de luxe adroitement
tempre par la coquetterie et le mange, qui en faisaient en
somme une trs dsirable crature et justifiaient et au-del les
gots trs vifs quelle avait inspirs et quelle inspirait tous
les jours.

Je la dsirai; -- mais je compris nanmoins que ce ne serait pas
cette femme, tout agrable quelle ft, qui raliserait mon voeu
et me ferait dire: -- Enfin jai une matresse!

Je revins  de C***, et je lui dis: -- La dame me plat assez, et
je marrangerai peut-tre avec elle. Mais, avant de rien dire de
prcis et qui mengage, je voudrais bien que tu eusses la bont de
me faire voir celles des indulgentes beauts qui ont eu
lobligeance de se frapper pour moi, afin que je puisse choisir. -
- Tu me ferais plaisir aussi, puisque tu me sers ici de
dmonstrateur, dy ajouter une petite notice et la nomenclature de
leurs dfauts et qualits; la manire dont il faut les attaquer et
le ton quon doit employer avec elles pour que je naie pas trop
lair dun provincial ou dun littrateur.

-- Je veux bien, dit de C***. -- Vois-tu ce beau cygne
mlancolique qui dploie son cou si harmonieusement et fait remuer
ses manches comme des ailes; cest la modestie mme, tout ce quil
y a de plus chaste et de plus virginal au monde; cest un front de
neige, un coeur de glace, des regards de madone, un sourire
dAgns, elle a une robe blanche et lme pareille; elle ne met
dans ses cheveux que des fleurs doranger ou des feuilles de
nnuphar, et ne tient  la terre que par un fil. Elle na jamais
eu une mauvaise pense et ignore profondment en quoi un homme
diffre dune femme. La sainte Vierge est une bacchante  ct
delle, ce qui dailleurs ne lempche pas davoir eu plus
damants quaucune femme que je connaisse, et assurment ce nest
pas peu dire. Examine-moi un peu la gorge de cette discrte
personne; -- cest un petit chef-doeuvre, et rellement il est
difficile de montrer autant en cachant davantage; dis-moi si, avec
toutes ses restrictions et toute sa pruderie, elle nest pas dix
fois plus indcente que cette bonne dame qui est  sa gauche et
qui tale bravement deux hmisphres qui, sils taient runis,
formeraient une mappemonde dune grandeur naturelle, ou que cette
autre qui est  sa droite, dcollete jusquau ventre et qui fait
parade de son nant avec une intrpidit charmante? -- Cette
virginale crature, ou je me trompe fort, a dj supput dans sa
tte ce que les promesses de ta pleur et de tes yeux noirs
pouvaient tenir damour et de passion; et ce qui me fait dire
cela, cest quelle na pas regard une seule fois de ton ct, du
moins en apparence; car elle sait faire jouer sa prunelle avec
tant dart et la faire couler si adroitement dans le coin de ses
yeux que rien ne lui chappe; on croirait quelle y voit par le
derrire de la tte, car elle sait parfaitement ce qui se passe
derrire elle. -- Cest un Janus fminin. -- Si tu veux russir
auprs delle, il faut laisser l les manires dbrailles et
victorieuses. Il faut lui parler sans la regarder, sans faire de
mouvement, dans une attitude contrite, et dun ton de voix touff
et respectueux; de cette faon, tu pourras lui dire tout ce que tu
voudras, pourvu que cela soit convenablement gaz, et elle te
permettra les choses les plus libres en paroles dabord, et
ensuite en action. Aie soin seulement de rouler tendrement les
yeux quand elle aura les siens baisss, et parle-lui des douceurs
de lamour platonique et du commerce des mes, tout en employant
avec elle la pantomime la moins platonique et la moins idale du
monde! Elle est fort sensuelle et trs susceptible; embrasse-la
tant que tu voudras; mais, dans labandon le plus intime, noublie
pas de lappeler _madame _au moins trois fois par phrase: elle
sest brouille avec moi, parce qutant couch dans son lit je
lui ai dit je ne sais plus quoi en la tutoyant. Que diable! on
nest pas honnte femme pour rien.

-- Je nai pas grande envie, daprs ce que tu me dis, de risquer
laventure: une Messaline prude! lalliance est monstrueuse et
nouvelle.

-- Vieille comme le monde, mon cher! cela se voit tous les jours,
et rien nest plus commun. -- Tu as tort de ne pas te fixer 
celle-l: -- Elle a un grand agrment, cest quavec elle on a
toujours lair de commettre un pch mortel, et le moindre baiser
parat tout  fait damnable; tandis quavec les autres on croit 
peine faire un pch vniel, et souvent mme on ne croit rien
faire du tout. -- Cest la raison pourquoi je lai garde plus
longtemps quaucune matresse. -- Je laurais encore, si elle ne
mavait pas quitt elle-mme; cest la seule femme qui mait
devanc, et je lui porte un certain respect  cause de cela. --
Elle a de petits raffinements de volupt on ne peut plus dlicats,
et ce grand art de paratre se faire extorquer ce quelle accorde
trs librement: ce qui donne  chacune de ses faveurs le charme
dun viol. Tu trouveras dans le monde dix de ses amants qui te
jureront sur leur honneur que cest la plus vertueuse crature qui
soit. -- Elle est prcisment le contraire. -- Cest une curieuse
tude que danatomiser cette vertu-l sur un oreiller. -- tant
prvenu, tu ne cours aucun risque, et tu nauras pas la maladresse
den devenir sincrement amoureux.

-- Quel ge a donc cette adorable personne? demandai-je  de C***,
car il mtait impossible de le dterminer en lexaminant avec
lattention la plus scrupuleuse.

-- Ah! voil, quel ge a-t-elle? cest le mystre, et Dieu seul le
sait. Pour moi, qui me pique dassigner leur ge aux femmes  une
minute prs, je nai jamais pu trouver le sien. Seulement, dune
manire approximative, jestime quelle peut avoir de dix-huit 
trente-six ans. -- Je lai vue en grande toilette, en dshabill,
sous le linge, et je ne puis rien tapprendre  cet gard: ma
science est en dfaut; lge quelle semble le plus avoir, cest
dix-huit ans, et cependant ce ne peut tre son ge. -- Cest un
corps de vierge et une me de fille de joie, et, pour se corrompre
aussi profondment et aussi spacieusement, il faut beaucoup de
temps ou de gnie; il faut un coeur de bronze dans une poitrine
dacier: elle na ni lun ni lautre; alors je pense quelle a
trente-six ans, mais au fond je ne sais rien.

-- Est-ce quelle na pas damie intime qui te pourrait donner des
lumires  ce sujet?

-- Non; elle est arrive dans cette ville il y a deux ans. Elle
venait de la province ou de ltranger, je ne sais plus lequel --
cest une admirable position pour une femme qui sait en profiter.
Avec une figure comme elle en a une, elle peut se donner lge
quelle veut et ne dater que du jour o elle est arrive ici.

-- Voil qui est on ne peut plus agrable, surtout quand quelque
ride impertinente ne vient pas vous dmentir, et que le temps, ce
grand destructeur, a la bont de se prter  cette falsification
de lextrait de baptme.

Il men fit voir encore quelques-unes qui, selon lui, recevraient
favorablement toutes les requtes quil me plairait de leur
adresser et me traiteraient avec une philanthropie toute
particulire. Mais la femme en rose du coin de la chemine et la
modeste colombe qui lui servait dantithse taient
incomparablement mieux que toutes les autres; et, si elles
navaient pas toutes les qualits que je demande, elles en avaient
quelques-unes, du moins en apparence.

Je parlai toute la soire avec elles, surtout avec la dernire, et
jeus soin de jeter mes ides dans le moule le plus respectueux; -
- quoiquelle me regardt  peine, je crus voir quelquefois luire
ses prunelles sous leur rideau de cils, et  quelques galanteries
assez vives, mais habilles de la gaze la plus pudique que je
hasardai, passer  deux ou trois lignes sous sa chair une petite
rougeur contenue et touffe, assez pareille  celle que produit
une liqueur rose verse dans une tasse  moiti opaque. -- Ses
rponses, en gnral, taient sobres, mesures, mais pourtant
aigus et pleines de trait, et donnaient  penser beaucoup plus
quelles nexprimaient. Tout cela tait entreml de rticences,
de demi-mots, dallusions dtournes, chaque syllabe avait son
intention, chaque silence sa porte; rien au monde ntait plus
diplomatique et plus charmant. -- Et pourtant, quelque plaisir que
jy aie pris momentanment, je ne pourrais supporter longtemps une
pareille conversation. Il faut tre perptuellement en veil et
sur ses gardes, et ce que jaime le mieux dans une causerie, cest
labandon et la familiarit. -- Nous avons parl dabord de
musique, ce qui nous a conduits tout naturellement  parler de
lopra, et ensuite des femmes, puis de lamour, sujet dans lequel
il est plus facile que dans tout autre de trouver des transitions
pour passer de la gnralit  la spcialit. -- Nous avons fait
du _beau coeur_  qui mieux mieux; -- tu aurais ri de mentendre.
-- En vrit, Amadis sur la Roche pauvre ntait quun cuistre
sans flamme auprs de moi. Ctaient des gnrosits, des
abngations, des dvouements  faire rougir de honte feu le Romain
Curtius. -- Je ne me croyais sincrement pas capable dun
galimatias et dun pathos aussi transcendants. -- Moi, faisant du
platonisme le plus quintessenci, cela ne te parait-il pas une des
choses les plus bouffonnes, la meilleure scne de comdie quil se
puisse voir? Et puis cet air confit en perfection, ces petites
faons papelardes et chattemites que je vous avais! tubleu! -- Je
navais pas la mine dy toucher, et toute mre qui maurait
entendu raisonner naurait pas hsit  me laisser coucher avec sa
fille, tout mari maurait confi sa femme. Cest la soire de ma
vie o jai eu le plus lair vertueux et o je lai t le moins.
-- Je pensais quil ft plus difficile que cela dtre hypocrite
et de dire des choses que lon ne croyait point. -- Il faut que ce
soit assez ais ou que jaie de fort belles dispositions pour
avoir aussi agrablement russi du premier coup. -- Jai en vrit
de fort beaux moments.

Quant  la dame, elle a dit beaucoup de choses trs finement
dtailles, et qui, malgr lair de candeur quelle y mettait,
prouvent une exprience des plus consommes; on ne peut se faire
une ide de la subtilit de ses distinctions. Cette femme-l
scierait un cheveu en trois dans sa longueur, et elle ferait
quinauds tous les docteurs angliques et sraphiques. Au reste, 
la manire dont elle parle, il est impossible de croire quelle
ait mme lombre dun corps. -- Cest dun immatriel, dun
vaporeux, dun idal  vous casser les bras; et, si de C*** ne
mavait prvenu des allures de la bte, jaurais assurment
dsespr du succs de mes affaires, et je me serais tenu
piteusement  lcart. Comment diable aussi, lorsquune femme vous
dit pendant deux heures, de lair le plus dtach du monde, que
lamour ne vit que de privations et de sacrifices et autres belles
choses de ce genre, peut-on dcemment esprer de lui persuader un
jour de se mettre entre deux draps avec vous, pour vous fomenter
la complexion et voir si vous tes faits lun comme lautre?

Bref, nous nous sommes spars trs amis, et nous flicitant
rciproquement de llvation, de la puret de nos sentiments.

La conversation avec lautre a t, comme tu limagines, dun
genre tout  fait oppos. Nous avons ri autant que parl. Nous
nous sommes moqus, et fort spirituellement, de toutes les femmes
qui taient l; -- quand je dis: Nous nous sommes moqus et fort
spirituellement, je me trompe; je devrais dire: Elle sest moque;
un homme ne se moque jamais bien dune femme. Moi, jcoutais et
japprouvais, car il est impossible de crayonner un trait plus vif
et de le colorer plus ardemment; cest la plus curieuse galerie de
caricatures que jaie jamais vue. Malgr lexagration, on sentait
la vrit l-dessous; de C*** avait bien raison: la mission de
cette femme est de dsenchanter des potes. Il y a autour delle
une atmosphre de prose dans laquelle une ide potique ne peut
vivre. Elle est charmante et ptillante desprit, et cependant, 
ct delle, on ne pense qu des choses ignobles et vulgaires;
tout en lui parlant, je me sentais une foule denvies incongrues
et impraticables dans le lieu o je me trouvais, comme de me faire
apporter du vin et de me soler, de la camper sur un de mes genoux
et de lui baiser la gorge, -- de relever le bord de sa jupe et de
voir si sa jarretire tait au-dessus ou au-dessous du genou, de
chanter  tue-tte un refrain ordurier, de fumer une pipe ou de
casser les carreaux: que sais-je? -- Toute la partie animale,
toute la brute se soulevait en moi; jaurais trs volontiers
crach sur _lIliade _dHomre et je me serais mis  genoux devant
un jambon. -- Je comprends parfaitement aujourdhui lallgorie
des compagnons dUlysse changs en pourceaux par Circ. Circ
tait probablement quelque grillarde comme ma petite femme en
rose.

Chose honteuse  dire, jprouvais un grand dlice  me sentir
gagn par labrutissement; je ne my opposais pas, jy aidais de
toutes mes forces, tant la corruption est naturelle  lhomme, et
tant il y a de boue dans largile dont il est ptri.

Cependant jeus une minute peur de cette gangrne qui me gagnait,
et je voulus quitter la corruptrice; mais le parquet semblait
avoir mont jusqu mes genoux, et jtais comme enchss  ma
place.

 la fin je pris sur moi de la quitter, et, la soire tant fort
avance, je men retournai chez moi trs perplexe, trs troubl et
ne sachant trop ce que je devais faire. -- Jhsitais entre la
prude et la galante, -- Je trouvais de la volupt dans lune et du
piquant dans lautre; et, aprs un examen de conscience trs
dtaill et trs approfondi, je maperus non que je les aimais
toutes les deux, mais que je les dsirais toutes les deux, lune
autant que lautre, avec assez de vivacit pour en prendre de la
rverie et de la proccupation.

Selon toute apparence,  mon ami! jaurai une de ces deux femmes,
je les aurai peut-tre toutes les deux, et pourtant je tavoue que
leur possession ne me satisfait qu moiti: ce nest pas quelles
ne soient fort jolies, mais  leur vue rien na cri dans moi,
rien na palpit, rien na dit. -- Cest elles; je ne les ai pas
reconnues. -- Cependant je ne crois pas que je rencontrerai
beaucoup mieux du ct de la naissance et de la beaut, et de C***
me conseille de men tenir l. Assurment je le ferai, et lune ou
lautre sera ma matresse, ou le diable memportera avant quil
soit bien longtemps; mais au fond de mon coeur, une secrte voix
me reproche de mentir  mon amour, et de marrter ainsi au
premier sourire dune femme que je naime point, au lieu de
chercher infatigablement  travers le monde, dans les clotres et
dans les mauvais lieux, dans les palais et dans les auberges,
celle qui a t faite pour moi et que Dieu me destine, princesse
ou servante, religieuse ou femme galante.

Puis je me dis que je me fais des chimres, quil est bien gal
aprs tout que je couche avec cette femme ou avec une autre; que
la terre nen dviera pas dune ligne dans sa marche, et que les
quatre saisons nintervertiront pas leur ordre pour cela; que rien
au monde nest plus indiffrent, et que je suis bien bon de me
tourmenter de pareilles billeveses: voil ce que je me dis. --
Mais jai beau dire, je nen suis ni plus tranquille ni plus
rsolu.

Cela tient peut-tre  ce que je vis beaucoup avec moi-mme, et
que les plus petits dtails dans une vie aussi monotone que la
mienne prennent une trop grande importance. Je mcoute trop vivre
et penser: jentends le battement de mes artres, les pulsations
de mon coeur; je dgage,  force dattention, mes ides les plus
insaisissables de la vapeur trouble o elles flottaient et je leur
donne un corps. -- Si jagissais davantage, je napercevrais pas
toutes ces petites choses, et je naurais pas le temps de regarder
mon me au microscope, comme je le fais toute la journe. Le bruit
de laction ferait envoler cet essaim de penses oisives qui
voltigent dans ma tte et mtourdissent du bourdonnement de leurs
ailes: au lieu de poursuivre des fantmes, je me colletterais avec
des ralits; je ne demanderais aux femmes que ce quelles peuvent
donner: -- du plaisir, -- et je ne chercherais pas  embrasser je
ne sais quelle fantastique idalit pare de nuageuses
perfections. -- Cette tension acharne de loeil de mon me vers
un objet invisible ma fauss la vue. Je ne sais pas voir ce qui
est,  force davoir regard ce qui nest pas, et mon oeil si
subtil pour lidal est tout  fait myope dans la ralit; --
ainsi, jai connu des femmes que tout le monde assure tre
ravissantes, et qui ne me paraissent rien moins que cela. -- Jai
beaucoup admir des peintures gnralement juges mauvaises, et
des vers bizarres ou inintelligibles mont fait plus de plaisir
que les plus galantes productions. -- Je ne serais pas tonn
quaprs avoir tant adress de soupirs  la lune et regard les
toiles entre les deux yeux, aprs avoir tant fait dlgies et
dapostrophes sentimentales, je ne devienne amoureux de quelque
fille de joie bien ignoble ou de quelque femme laide et vieille; -
- ce serait une belle chute. -- La ralit se vengera peut-tre
ainsi du peu de soin que jai mis  lui faire la cour: -- cela ne
serait-il pas bien fait, si jallais mprendre dune belle
passion romanesque pour quelque maritorne ou quelque abominable
gaupe? Me vois-tu jouant de la guitare sous la fentre dune
cuisine et supplant par un marmiton portant le roquet dune
vieille douairire crachant sa dernire dent? -- Peut-tre aussi
que, ne trouvant rien en ce monde qui soit digne de mon amour, je
finirai par my adorer moi-mme, comme feu Narcisse dgoste
mmoire. -- Pour me garantir dun aussi grand malheur, je me
regarde dans tous les miroirs et dans tous les ruisseaux que je
rencontre. Au vrai,  force de rveries et daberrations, jai une
peur norme de tomber dans le monstrueux et le hors nature. Cela
est srieux, et il y faut prendre garde. -- Adieu, mon ami; -- je
vais de ce pas chez la dame rose, de peur de me laisser aller 
mes contemplations habituelles. -- Je ne pense pas que nous nous
occupions beaucoup de lentlchie, et je crois que, si nous
faisons quelque chose, ce ne sera pas  coup sr du spiritualisme,
bien que la crature soit fort spirituelle: je roule soigneusement
et serre dans un tiroir le patron de ma matresse idale pour ne
pas lessayer sur celle-ci. Je veux jouir tranquillement des
beauts et des mrites quelle a. Je veux la laisser habille
dune robe  sa taille, sans tcher de lui adapter le vtement que
jai taill davance et  tout vnement pour la dame de mes
penses. -- Ce sont de fort sages rsolutions, je ne sais pas si
je les tiendrai -- Encore une fois, adieu.

Chapitre 3

Je suis lamant en pied de la dame en rose; cest presque un tat,
une charge, et cela donne de la consistance dans le monde. Je nai
plus lair dun colier qui cherche une bonne fortune parmi les
aeules et qui nose dbiter un madrigal  une femme,  moins
quelle ne soit centenaire: je maperois, depuis mon
installation, que lon me considre beaucoup plus, que toutes les
femmes me parlent avec une coquetterie jalouse et font de grands
frais pour moi. -- Les hommes, au contraire, y mettent plus de
froideur, et, dans le peu de mots que nous changeons, il y a
quelque chose dhostile et de contraint; ils sentent quils ont en
moi un rival dj redoutable et qui peut le devenir davantage. --
Il mest revenu que beaucoup dentre eux avaient amrement
critiqu ma faon de me mettre, et avaient dit que je mhabillais
dune manire trop effmine: que mes cheveux taient boucls et
lustrs avec plus de soin quil ne convenait; que cela, joint  ma
figure imberbe, me donnait un air damoiseau on ne peut plus
ridicule; que jaffectais pour mes vtements des toffes riches et
brillantes qui sentaient leur thtre, et que je ressemblais plus
 un comdien qu un homme: -- toutes les banalits quon dit
pour se donner le droit dtre sale et de porter des habits
pauvres et mal coups. Mais tout cela ne fait que blanchir, et
toutes les dames trouvent que mes cheveux sont les plus beaux du
monde, que mes recherches sont du meilleur got, et semblent fort
disposes  me ddommager des frais que je fais pour elles, car
elles ne sont point assez sottes pour croire que toute cette
lgance nait pour but que mon embellissement particulier.

La dame du logis a dabord paru un peu pique de mon choix,
quelle croyait devoir ncessairement tomber sur elle, et pendant
quelques jours elle en a gard une certaine aigreur (envers sa
rivale seulement; car, moi, elle ma toujours parl de mme), qui
se manifestait par quelques petits: -- Ma chre, -- dits avec
cette manire sche et dcoupe que les femmes ont seules, et par
quelques avis dsobligeants sur sa toilette donns  aussi haute
voix que possible, comme: -- Vous tes coiffe beaucoup trop haut
et pas du tout  lair de votre visage; ou: -- Votre corsage poche
sous les bras; qui vous a donc fait cette robe? Ou: -- Vous avez
les yeux bien battus; je vous trouve toute change; et mille
autres menues observations  quoi lautre ne manquait pas de
riposter avec toute la mchancet dsirable quand loccasion sen
prsentait; et, si loccasion tardait trop, elle sen faisait
elle-mme une pour son usage, et rendait, et au-del, ce quon lui
avait donn. Mais bientt, un autre objet ayant dtourn
lattention de linfante ddaigne, cette petite guerre de mots
cessa et tout rentra dans lordre habituel.

Je tai dit sommairement que jtais lamant en pied de la dame
rose; cela ne suffit pas pour un homme aussi ponctuel que tu les.
Tu me demanderas sans doute comment elle sappelle: quant  son
nom, je ne te le dirai pas; mais si tu veux, pour la facilit du
rcit, et en mmoire de la couleur de la robe avec laquelle je
lai vue pour la premire fois, -- nous lappellerons Rosette;
cest un joli nom: ma petite chienne sappelait comme cela.

Tu voudras savoir de point en point, car tu aimes la prcision
dans ces sortes de choses, lhistoire de nos amours avec cette
belle Bradamante, et par quelles gradations successives jai pass
du gnral au particulier, et de ltat de simple spectateur 
celui dacteur; comment, de public que jtais, je suis devenu
amant. Je contenterai ton envie avec le plus grand plaisir. Il ny
a rien de sinistre dans notre roman; il est couleur de rose, et
lon ny verse dautres larmes que celles du plaisir; on ny
rencontre ni longueurs ni redites, et tout y marche vers la fin
avec cette hte et cette rapidit si recommandes par Horace; --
cest un vritable roman franais. -- Toutefois ne va pas
timaginer que jai emport la place au premier assaut. -- La
princesse, quoique fort humaine pour ses sujets, nest pas aussi
prodigue de ses faveurs quon pourrait le croire dabord; elle en
connat trop le prix pour ne pas vous les faire acheter; elle sait
trop bien aussi ce quun juste retard donne de vivacit au dsir,
et le ragot quune demi-rsistance ajoute au plaisir, pour se
livrer  vous tout dabord, si vif que soit le got que vous lui
ayez inspir.

Pour te conter la chose tout au long, il faut remonter un peu plus
haut. Je tai fait un rcit assez circonstanci de notre premire
entrevue. Jen ai eu encore une ou deux autres dans la mme maison
ou mme trois, puis elle ma invit  aller chez elle; je ne me
suis pas fait prier, comme tu peux le croire; jy suis all avec
discrtion dabord, puis un peu plus souvent, puis encore plus
souvent, puis enfin toutes les fois que lenvie men prenait, et
je dois avouer quelle men prenait au moins trois ou quatre fois
par jour.

-- La dame, aprs quelques heures dabsence, me recevait toujours
comme si je fusse revenu des Indes orientales; ce  quoi jtais
on ne peut plus sensible, et ce qui mobligeait  montrer ma
reconnaissance dune manire marque par les choses les plus
galantes et les plus tendres du monde, auxquelles elle rpondait
de son mieux.

Rosette, puisque nous sommes convenus de lappeler ainsi, est une
femme dun grand esprit et qui comprend lhomme de la manire la
plus aimable; quoiquelle ait retard quelques temps la conclusion
du chapitre, je nai pas pris une seule fois de lhumeur contre
elle: ce qui est vraiment merveilleux; car tu sais les belles
fureurs o jentre lorsque je nai pas sur-le-champ ce que je
dsire, et quune femme dpasse le temps que je lui ai assign
dans ma tte pour se rendre. -- Je ne sais pas comment elle a
fait; ds la premire entrevue elle ma fait comprendre que je
laurais, et jen tais plus sr que si jen eusse tenu la
promesse crite et signe de sa main. On dira peut-tre que la
hardiesse et la facilit de ses manires laissaient le champ libre
 la tmrit des esprances. Je ne pense pas que ce soit l le
vritable motif: jai vu quelques femmes dont la prodigieuse
libert excluait, en quelque sorte, jusqu lombre dun doute,
qui ne mont pas produit cet effet, et auprs desquelles javais
des timidits et des inquitudes pour le moins dplaces.

Ce qui fait quen gnral je suis bien moins aimable avec les
femmes que je veux avoir quavec celles qui me sont indiffrentes,
cest lattente passionne de loccasion et lincertitude o je
suis de la russite de mon projet: cela me donne du sombre et me
jette dans une rverie qui mte beaucoup de mes moyens et de ma
prsence desprit. Quand je vois schapper une  une les heures
que javais destines  un autre emploi, la colre me gagne malgr
moi, et je ne puis mempcher de dire des choses fort sches et
fort aigres, qui vont quelquefois jusqu la brutalit et qui
reculent mes affaires  cent lieues. Avec Rosette, je nai rien
senti de tout cela; jamais, mme au moment o elle me rsistait le
plus, je nai eu cette ide quelle voult chapper  mon amour.
Je lui ai laiss dployer tranquillement toutes ses petites
coquetteries, et jai pris en patience les dlais assez longs
quil lui a plu dapporter  mon ardeur: sa rigueur avait quelque
chose de souriant qui vous en consolait autant que possible, et
dans ses cruauts les plus hyrcaniennes on entrevoyait un fond
dhumanit qui ne vous permettait gure davoir une peur bien
srieuse. -- Les honntes femmes, mme lorsquelles le sont moins,
ont une faon rechigne et ddaigneuse qui mest parfaitement
insupportable. Elles vous ont lair toujours prtes  sonner et 
vous faire jeter  la porte par leurs laquais; -- et il me semble,
en vrit, quun homme qui prend la peine de faire la cour  une
femme (ce qui nest pas dj aussi agrable quon veut le croire)
ne mrite pas dtre regard de cette manire-l. La chre Rosette
na pas de ces regards-l, elle; -- et je tassure quelle y
trouve son profit; -- cest la seule femme avec qui jaie t moi,
et jai la fatuit de dire que je nai jamais t aussi bien. --
Mon esprit sest dploy librement; et, par ladresse et le feu de
ses rpliques, elle men a fait trouver plus que je ne men
croyais et plus que je nen ai peut-tre rellement. -- Il est
vrai que jai t assez peu lyrique, -- cela nest gure possible
avec elle; -- ce nest pas cependant quelle nait son ct
potique, malgr ce que de C*** en a dit; mais elle est si pleine
de vie et de force et de mouvement, elle a lair dtre si bien
dans le milieu o elle est quon na pas envie den sortir pour
monter dans les nuages. Elle remplit la vie relle si agrablement
et en fait une chose si amusante pour elle et pour les autres que
la rverie na rien  vous offrir de mieux.

Chose miraculeuse! voil prs de deux mois que je la connais, et
depuis ce temps je ne me suis ennuy que lorsque je ntais pas
avec elle. Tu conviendras que cela nest pas dune femme mdiocre
de produire un pareil effet, car habituellement les femmes
produisent sur moi leffet prcisment inverse, et me plaisent
beaucoup plus de loin que de prs.

Rosette a le meilleur caractre du monde, avec les hommes
sentend, car avec les femmes elle est mchante comme un diable;
elle est gaie, vive, alerte, prte  tout, trs originale dans sa
manire de parler, et a toujours  vous dire quelques charmantes
drleries auxquelles on ne sattend pas: -- cest un dlicieux
compagnon, un joli camarade avec lequel on couche, plutt quune
matresse; et, si javais quelques annes de plus et quelques
ides romanesques de moins, cela me serait parfaitement gal, et
mme je mestimerais le plus fortun mortel qui soit. Mais...
mais... -- voil une particule qui nannonce rien de bon, et ce
diable de petit mot restrictif est malheureusement celui de toutes
les langues humaines qui est le plus employ; -- mais je suis un
imbcile, un idiot, un vritable oison, qui ne sais me contenter
de rien et qui vais toujours chercher midi  quatorze heures; et,
au lieu dtre tout  fait heureux, je ne le suis qu moiti; --
 moiti, cest dj beaucoup pour ce monde-ci, et cependant je
trouve que ce nest pas assez.

Aux yeux de tout le monde, jai une matresse que plusieurs
dsirent et menvient, et que personne ne ddaignerait. Mon dsir
est donc rempli en apparence, et je nai plus le droit de chercher
des querelles au sort. Cependant il ne me semble pas avoir une
matresse; je le comprends par raisonnement, mais je ne le sens
pas; et, si quelquun me demandait inopinment si jen ai une, je
crois que je rpondrais que non. -- Pourtant la possession dune
femme qui a de la beaut, de la jeunesse et de lesprit constitue
ce que, dans tous les temps et dans tous les pays, on a appel et
appelle avoir une matresse, et je ne pense pas quil y ait une
autre manire. Cela nempche pas que je naie les plus tranges
doutes  cet gard, et cela est pouss au point que, si plusieurs
personnes sentendaient pour me soutenir que je ne suis pas
lamant favoris de Rosette, malgr lvidence palpable de la
chose, je finirais par les croire.

Ne va pas imaginer, daprs ce que je te dis, que je ne laime
pas, ou quelle me dplaise en quelque chose: je laime au
contraire beaucoup et je la trouve ce que tout le monde la
trouvera: une jolie et piquante crature. Simplement je ne me sens
pas lavoir, voil tout. Et pourtant aucune femme ne ma donn
autant de plaisir, et si jamais jai compris la volupt, cest
dans ses bras. -- Un seul de ses baisers, la plus chaste de ses
caresses me fait frissonner jusqu la plante des pieds et fait
refluer tout mon sang au coeur. Arrangez tout cela. La chose est
pourtant comme je te la conte. Mais le coeur de lhomme est plein
de ces absurdits-l; et, sil fallait concilier toutes les
contradictions quil renferme, on aurait fort  faire.

Do cela peut-il venir? En vrit, je ne sais.

Je la vois toute la journe, et mme toute la nuit, si je veux. Je
lui fais toutes les caresses quil me plat de lui faire; je lai
nue ou habille,  la ville ou  la campagne. Elle est dune
complaisance inpuisable, et entre parfaitement dans tous mes
caprices, si bizarres quils soient: un soir, il ma pris cette
fantaisie de la possder au milieu du salon, le lustre et les
bougies allumes, le feu dans la chemine, les fauteuils rangs en
cercle comme pour une grande soire de rception, elle en toilette
de bal avec son bouquet et son ventail, tous ses diamants aux
doigts et au cou, des plumes sur la tte, le costume le plus
splendide possible, et moi habill en ours; elle y a consenti. --
Quand tout fut prt, les domestiques furent trs surpris de
recevoir lordre de fermer les portes et de ne laisser monter
personne; ils navaient pas lair de comprendre le moins du monde,
et sen allrent avec une mine hbte qui nous fit bien rire. 
coup sr, ils pensrent que leur matresse tait dcidment folle;
mais ce quils pensaient ou ne pensaient pas ne nous importait
gure.

Cette soire est la plus bouffonne de ma vie. Te figures-tu lair
que je devais avoir avec mon chapeau  plumes sous la patte, des
bagues  toutes les griffes, une petite pe  garde dargent et
un ruban bleu de ciel  la poigne? Je me suis approch de la
belle; et, aprs lui avoir fait la plus gracieuse rvrence, je
massis  ct delle et je lassigeai dans toutes les formes.
Les madrigaux musqus, les galanteries exagres que je lui
adressais, tout le jargon de la circonstance prenait un relief
singulier en passant par mon mufle dours; car javais une superbe
tte en carton peint que je fus bientt oblig de jeter sous la
table tellement ma dit tait adorable ce soir-l et tant javais
envie de lui baiser la main et mieux que la main. La peau suivit
la tte  peu de distance; car, nayant pas lhabitude dtre ours
jy touffais trs bien et plus quil ntait ncessaire. Alors la
toilette de bal eut beau jeu, comme tu peux le croire; les plumes
tombaient comme une neige autour de ma beaut, les paules
sortirent bientt des manches, les seins du corset, les pieds des
souliers, et les jambes des bas: les colliers dfils roulrent
sur le plancher, et je crois que jamais robe plus frache na t
plus impitoyablement fripe et chiffonne; la robe tait de gaze
dargent, et la doublure de satin blanc. Rosette a dploy dans
cette occasion un hrosme tout  fait au-dessus de son sexe, et
qui ma donn delle la plus haute opinion. -- Elle a assist au
sac de sa toilette comme un tmoin dsintress, et na pas montr
un seul instant le moindre regret pour sa robe et ses dentelles;
elle tait au contraire de la gaiet la plus folle, et aidait
elle-mme  dchirer et  rompre ce qui ne se dnouait pas ou ne
se dgrafait pas assez vite  mon gr et au sien. -- Ne trouves-tu
pas cela dun beau  consigner dans lhistoire  ct des plus
clatantes actions des hros de lantiquit? Cest la plus grande
preuve damour quune femme puisse donner  son amant que de ne
pas lui dire: Prenez garde de me chiffonner ou de me faire des
taches, surtout si sa robe est neuve. -- Une robe neuve est un
plus grand motif de scurit pour un mari quon ne le croit
communment. -- Il faut que Rosette madore, ou quelle ait une
philosophie suprieure  celle dpictte.

Toujours est-il que je crois bien avoir pay  Rosette la valeur
de sa robe et au-del en une monnaie qui, pour navoir pas cours
chez les marchands, nen est pas moins estime et prise. -- Tant
dhrosme mritait bien une pareille rcompense. Au reste, en
femme gnreuse, elle ma bien rendu ce que je lui ai donn. --
Jai eu un plaisir fou, presque convulsif et comme je ne me
croyais pas capable den prouver. Ces baisers sonores mls de
rires clatants, ces caresses frmissantes et pleines
dimpatience, toutes ces volupts cres et irritantes, ce plaisir
got incompltement  cause du costume et de la situation, mais
plus vif cent fois que sil et t sans entraves, me donnrent
tellement sur les nerfs quil me prit des spasmes dont jeus
quelque peine  me remettre. -- Tu ne saurais timaginer lair
tendre et fier dont Rosette me regardait tout en cherchant  me
faire revenir, et la manire pleine de joie et dinquitude dont
elle sempressait autour de moi: sa figure rayonnait encore du
plaisir quelle ressentait de produire sur moi un effet semblable
en mme temps que ses yeux, tout tremps de douces larmes,
tmoignaient de la peur quelle avait de me voir malade et de
lintrt quelle prenait  ma sant. -- Jamais elle ne ma paru
aussi belle qu ce moment-l. Il y avait quelque chose de si
maternel et de si chaste dans son regard que joubliai totalement
la scne plus quanacrontique qui venait de se passer, et me mis
 genoux devant elle en lui demandant la permission de baiser sa
main; ce quelle maccorda avec une gravit et une dignit
singulires.

Assurment, cette femme-l nest pas aussi dprave que de C*** le
prtend, et quelle me la paru bien souvent  moi-mme; sa
corruption est dans son esprit et non pas dans son coeur.

Je tai cit cette scne entre vingt autres: il me semble quaprs
cela on peut, sans fatuit excessive, se croire lamant dune
femme. -- Eh bien! cest ce que je ne fais pas. -- Jtais  peine
de retour chez moi que cette pense me reprit et se mit  me
travailler comme dhabitude. -- Je me souvenais parfaitement de
tout ce que javais fait et vu faire. -- Les moindres gestes, les
moindres poses, tous les plus petits dtails se dessinaient trs
nettement dans ma mmoire; je me rappelais tout, jusquaux plus
lgres inflexions de voix, jusquaux plus insaisissables nuances
de la volupt: seulement il ne me paraissait; pas que ce ft  moi
plutt qu un autre que toutes ces choses fussent arrives. Je
ntais pas sr que ce ne ft une illusion, une fantasmagorie, un
rve, ou que je neusse lu cela quelque part, ou mme que ce ne
ft une histoire compose par moi, comme je men suis fait bien
souvent. Je craignais dtre la dupe de ma crdulit et le jouet
de quelque mystification; et, malgr le tmoignage de ma lassitude
et les preuves matrielles que javais couch dehors, jaurais cru
volontiers que je mtais mis dans mes couvertures  mon heure
ordinaire, et que javais dormi jusquau matin.

Je suis trs malheureux de ne pouvoir acqurir la certitude morale
dune chose dont jai la certitude physique. -- Cest
ordinairement linverse qui a lieu et cest le fait qui prouve
lide. Je voudrais me prouver le fait par lide; je ne le puis;
quoique la chose soit assez singulire, elle est. Il dpend de
moi, jusqu un certain point, davoir une matresse; mais je ne
puis me forcer  croire que jen aie une tout en layant. Si je
nai pas en moi la foi ncessaire, mme pour une chose aussi
vidente, il mest aussi impossible de croire  un fait aussi
simple qu un autre de croire  la Trinit. La foi ne sacquiert
pas, et cest un pur don, une grce spciale du ciel.

Jamais personne autant que moi na dsir vivre de la vie des
autres, et sassimiler une autre nature; -- jamais personne ny a
moins russi. -- Quoi que je fasse, les autres hommes ne sont
gure pour moi que des fantmes, et je ne sens pas leur existence;
ce nest pourtant pas le dsir de reconnatre leur vie et dy
participer qui me manque. -- Cest la puissance ou le dfaut de
sympathie relle pour quoi que ce soit. Lexistence ou la non-
existence dune chose ou dune personne ne mintresse pas assez
pour que jen sois affect dune manire sensible et convaincante.
-- La vue dune femme ou dun homme qui mapparat dans la ralit
ne laisse pas sur mon me des traces plus fortes que la vision
fantastique du rve: -- il sagite autour de moi un ple monde
dombres et de semblants faux ou vrais qui bourdonnent sourdement,
au milieu duquel je me trouve aussi parfaitement seul que
possible, car aucun nagit sur moi en bien ou en mal, et ils me
paraissent dune nature tout  fait diffrente. -- Si je leur
parle et quils me rpondent quelque chose qui ait  peu prs le
sens commun, je suis aussi surpris que si mon chien ou mon chat
prenait tout  coup la parole et se mlait  la conversation: --
le son de leur voix mtonne toujours, et je croirais trs
volontiers quils ne sont que de fugitives apparences dont je suis
le miroir objectif. Infrieur ou suprieur,  coup sr je ne suis
pas de leur espce. Il y a des moments o je ne reconnais que Dieu
au-dessus de moi, et dautres o je me juge  peine lgal du
cloporte sous sa pierre ou du mollusque sur son banc de sable;
mais dans quelque situation desprit que je me trouve, haut ou
bas, je nai jamais pu me persuader que les hommes taient
vraiment mes semblables. Quand on mappelle monsieur, ou quen
parlant de moi on dit: -- Cet homme, -- cela me parat fort
singulier. Mon nom mme me semble un nom en lair et qui nest pas
mon vritable nom; cependant, si bas quil soit prononc au milieu
du bruit le plus fort, je me retourne subitement avec une vivacit
convulsive et fbrile dont je nai jamais bien pu me rendre
compte. -- Est-ce la crainte de trouver dans cet homme qui sait
mon nom et pour qui le ne suis plus la foule un antagoniste ou un
ennemi?

Cest surtout lorsque jai vcu avec une femme que jai le mieux
senti combien ma nature repoussait invinciblement toute alliance
et toute miction. Je suis comme une goutte dhuile dans un verre
deau. Vous aurez beau tourner et remuer, jamais lhuile ne se
pourra lier avec elle; elle se divisera en cent mille petits
globules qui se runiront et remonteront  la surface, au premier
moment de calme: la goutte dhuile et le verre deau, voil mon
histoire. La volupt mme, cette chane de diamant qui lie tous
les tres, ce feu dvorant qui fond les rochers et les mtaux de
lme et les fait retomber en pleurs, comme le feu matriel fait
fondre le fer et le granit, toute puissante quelle est, na
jamais pu me dompter ou mattendrir. Cependant jai les sens trs
vifs; mais mon me est pour mon corps une soeur ennemie, et le
malheureux couple, comme tout couple possible, lgal ou illgal,
vit dans un tat de guerre perptuel. -- Les bras dune femme, ce
qui lie le mieux sur la terre,  ce quon dit, sont pour moi de
bien faibles attaches, et je nai jamais t plus loin de ma
matresse que lorsquelle me serrait sur son coeur. --
Jtouffais, voil tout.

Que de fois je me suis color contre moi-mme! que defforts jai
faits pour ne pas tre ainsi! Comme je me suis exhort  tre
tendre, amoureux, passionn! que souvent jai pris mon me par les
cheveux et lai trane sur mes lvres au beau milieu dun baiser!

Quoi que jaie fait, elle sest toujours recule en sessuyant,
aussitt que je lai lche. Quel supplice pour cette pauvre me
dassister aux dbauches de mon corps et de sasseoir
perptuellement  des festins o elle na rien  manger!

Cest avec Rosette que jai rsolu, une fois pour toutes,
dprouver si je ne suis pas dcidment insociable, et si je puis
prendre assez dintrt dans lexistence dune autre pour y
croire. Jai pouss les expriences jusqu lpuisement, et je ne
me suis pas beaucoup clairci dans mes doutes. Avec elle, le
plaisir est si vif que lme se trouve assez souvent, sinon
touche, au moins distraite, ce qui nuit un peu  lexactitude des
observations. Aprs tout, jai reconnu que cela ne passait pas la
peau, et que je navais quune jouissance dpiderme  laquelle
lme ne participait que par curiosit. Jai du plaisir, parce que
je suis jeune et ardent; mais ce plaisir me vient de moi et non
dun autre. La cause est dans moi-mme plutt que dans Rosette.

Jai beau faire, je nai pu sortir de moi une minute.

-- Je suis toujours ce que jtais, cest--dire quelque chose de
trs ennuy et de trs ennuyeux, qui me dplat fort. Je nai pu
venir  bout de faire entrer dans ma cervelle lide dun autre,
dans mon me le sentiment dun autre, dans mon corps la douleur ou
la jouissance dun autre. -- Je suis prisonnier dans moi-mme, et
toute vasion est impossible: le prisonnier veut schapper, les
murs ne demandent pas mieux que de crouler, les portes que de
souvrir pour lui livrer passage; je ne sais quelle fatalit
retient invinciblement chaque pierre  sa place, et chaque verrou
dans ses ferrures; il mest aussi impossible dadmettre quelquun
chez moi que daller moi-mme chez les autres; je ne saurais ni
faire ni recevoir de visites et je vis dans le plus triste
isolement au milieu de la foule: mon lit peut ntre pas veuf,
mais mon coeur lest toujours.

Ah! ne pouvoir saugmenter dune seule parcelle, dun seul atome;
ne pouvoir faire couler le sang des autres dans ses veines; voir
toujours de ses yeux, ni plus clair, ni plus loin, ni autrement;
entendre les sons avec les mmes oreilles et la mme motion;
toucher avec les mmes doigts; percevoir des choses varies avec
un organe invariable; tre condamn au mme timbre de voix, au
retour des mmes tons, des mmes phrases et des mmes paroles, et
ne pouvoir sen aller, se drober  soi-mme, se rfugier dans
quelque coin o lon ne se suive pas; tre forc de se garder
toujours, de dner et de coucher avec soi, -- dtre le mme homme
pour vingt femmes nouvelles; traner, au milieu des situations les
plus tranges du drame de notre vie, un personnage oblig et dont
vous savez le rle par coeur; penser les mmes choses, avoir les
mmes rves: -- quel supplice, quel ennui!

Jai dsir le cor des frres Tangut, le chapeau de Fortunatus, le
bton dAbaris, lanneau de Gygs; jaurais vendu mon me pour
arracher la baguette magique de la main dune fe, mais je nai
jamais rien tant souhait que de rencontrer sur la montagne, comme
Tirsias le devin, ces serpents qui font changer de sexe; et ce
que jenvie le plus aux dieux monstrueux et bizarres de lInde, ce
sont leurs perptuels _avatars _et leurs transformations
innombrables.

Jai commenc par avoir envie dtre un autre homme; -- puis,
faisant rflexion que je pouvais par lanalogie prvoir  peu prs
ce que je sentirais, et alors ne pas prouver la surprise et le
changement attendus, jaurais prfr dtre femme; cette ide
mest toujours venue, lorsque javais une matresse qui ntait
pas laide; car une femme laide est un homme pour moi, et aux
instants de plaisirs jaurais volontiers chang de rle, car il
est bien impatientant de ne pas avoir la conscience de leffet
quon produit et de ne juger de la jouissance des autres que par
la sienne. Ces penses et beaucoup dautres mont souvent donn,
dans les moments o il tait le plus dplac, un air mditatif et
rveur qui ma fait accuser bien  tort vraiment de froideur et
dinfidlit.

Rosette, qui ne sait pas tout cela, fort heureusement, me croit
lhomme le plus amoureux de la terre; elle prend cette impuissante
_fureur _pour une fureur de passion, et elle se prte de son mieux
 tous les caprices exprimentaux qui me passent par la tte.

Jai fait tout ce que jai pu pour me convaincre de sa possession:
jai tch de descendre dans son coeur, mais je me suis toujours
arrt  la premire marche de lescalier,  sa peau ou sur sa
bouche. Malgr lintimit de nos relations corporelles, je sens
bien quil ny a rien de commun entre nous. Jamais une ide
pareille aux miennes na ouvert ses ailes dans cette tte jeune et
souriante; jamais ce coeur de vie et de feu, qui soulve palpitant
une gorge si ferme et si pure, na battu  lunisson de mon coeur.
Mon me ne sest jamais unie avec cette me. Cupidon, le dieu aux
ailes dpervier, na pas embrass Psych sur son beau front
divoire. Non! -- cette femme nest pas ma matresse.

Si tu savais tout ce que jai fait pour forcer mon me  partager
lamour de mon corps! avec quelle furie jai plong ma bouche dans
sa bouche, tremp mes bras dans ses cheveux, et comme jai serr
troitement sa taille ronde et souple. Comme lantique Salmacis,
lamoureuse du jeune Hermaphrodite, je tchais de fondre son corps
avec le mien; je buvais son haleine et les tides larmes que la
volupt faisait dborder du calice trop plein de ses yeux. Plus
nos corps senlaaient et plus nos treintes taient intimes,
moins je laimais. Mon me, assise tristement, regardait dun air
de piti ce dplorable hymen o elle ntait pas invite, ou se
voilait le front de dgot et pleurait silencieusement sous le pan
de son manteau. -- Tout cela tient peut-tre  ce que rellement
je naime pas Rosette, toute digne dtre aime quelle soit, et
quelque envie que jen aie.

Pour me dbarrasser de lide que jtais moi, je me suis compos
des milieux trs tranges, o il tait tout  fait improbable que
je me rencontrasse, et jai tch, ne pouvant jeter mon
individualit aux orties, de la dpayser de faon quelle ne se
reconnt plus. Jy ai assez mdiocrement russi, et ce diable de
moi me suit obstinment; il ny a pas moyen de sen dfaire; -- je
nai pas la ressource de lui faire dire, comme aux autres
importuns, que je suis sorti ou que je suis all  la campagne.

Jai eu ma matresse au bain, et jai fait le Triton de mon mieux.
-- La mer tait une fort grande cuve de marbre. -- Quant  la
Nride, ce quelle faisait voir accusait leau, toute
transparente quelle ft, de ne pas ltre encore assez pour
lexquise beaut des choses quelle cachait. -- Je laie eue la
nuit, au clair de lune, dans une gondole avec de la musique.

Cela serait fort commun  Venise, mais ici cela lest fort peu. --
Dans sa voiture lance au grand galop, au milieu du bruit des
roues, des sauts et des cahots, tantt illumins par les
lanternes, tantt plongs dans la plus profonde obscurit... --
Cest une manire qui ne manque pas dun certain piquant, et je te
conseille den user: mais joubliais que tu es un vnrable
patriarche, et que tu ne donnes point dans de pareils
raffinements. -- Je suis entr chez elle par la fentre, ayant la
clef de la porte dans ma poche. -- Je lai fait venir chez moi en
plein jour, et enfin je lai compromise de telle faon que
personne maintenant (except moi, bien entendu) ne doute quelle
ne soit ma matresse.

 cause de toutes ces inventions qui, si je ntais aussi jeune,
auraient lair des ressources dun libertin blas, Rosette madore
principalement et par-dessus tous autres. Elle y voit lardeur
dun amour ptulant que rien ne peut contenir, et qui est le mme
malgr la diversit des temps et des lieux. Elle y voit leffet
sans cesse renaissant de ses charmes et le triomphe de sa beaut,
et, en vrit, je voudrais quelle et raison, et ce nest point
ma faute ni la sienne non plus, il faut tre juste, si elle ne la
pas.

Le seul tort que jaie envers elle, cest dtre moi. Si je lui
disais cela, lenfant rpondrait bien vite que cest prcisment
mon plus grand mrite  ses yeux; ce qui serait plus obligeant que
sens.

Une fois, -- ctait dans les commencements de notre liaison, --
jai cru tre arriv  mon but, une minute jai cru avoir aim; --
jai aim. --  mon ami! je nai vcu que cette minute-l, et, si
cette minute et t une heure, je fusse devenu un dieu -- Nous
tions sortis tous les deux  cheval, moi sur mon cher Ferragus,
elle sur une jument couleur de neige qui a lair dune licorne,
tant elle a les pieds dlis et lencolure svelte. Nous suivions
une grande alle dormes dune hauteur prodigieuse; le soleil
descendait sur nous, tide et blond, tamis par les dchiquetures
du feuillage, -- des losanges doutremer scintillaient par places
dans des nuages pommels, de grandes lignes dun bleu ple
jonchaient les bords de lhorizon et se changeaient en un vert
pomme extrmement tendre, lorsquelles se rencontraient avec les
tons orangs du couchant. -- Laspect du ciel tait charmant et
singulier; la brise nous apportait je ne sais quelle odeur de
fleurs sauvages on ne peut plus ravissante. -- De temps en temps
un oiseau partait devant nous et traversait lalle en chantant. -
- La cloche dun village que lon ne voyait pas sonnait doucement
lAnglus, et les sons argentins, qui ne nous arrivaient
quattnus par lloignement, avaient une douceur infinie. Nos
btes allaient le pas et marchaient cte  cte dune manire si
gale que lune ne dpassait pas lautre. -- Mon coeur se
dilatait, et mon me dbordait sur mon corps. -- Je navais jamais
t si heureux. Je ne disais rien, ni Rosette non plus, et
pourtant nous ne nous tions jamais aussi bien entendus. -- Nous
tions si prs lun de lautre que ma jambe touchait le ventre du
cheval de Rosette. Je me penchai vers elle et passai mon bras
autour de sa taille; elle fit le mme mouvement de son ct, et
renversa sa tte sur mon paule. Nos bouches se prirent;  quel
chaste et dlicieux baiser! -- Nos chevaux marchaient toujours
avec leur bride flottante sur le cou. -- Je sentais le bras de
Rosette se relcher et ses reins ployer de plus en plus. -- Moi-
mme je faiblissais et jtais prs de mvanouir. -- Ah! je
tassure que dans ce moment-l je ne songeais gure si jtais moi
ou un autre. Nous allmes ainsi jusquau bout de lalle, o un
bruit de pas nous fit reprendre brusquement notre position;
ctaient des gens de connaissance aussi  cheval qui vinrent 
nous et nous parlrent. Si javais eu des pistolets, je crois que
jaurais tir sur eux.

Je les regardais dun air sombre et furieux, qui aura d leur
paratre bien singulier. -- Aprs tout, javais tort de me mettre
si fort en colre contre eux, car ils mavaient rendu, sans le
vouloir, le service de couper mon plaisir  point, au moment o,
par son intensit mme, il allait devenir une douleur ou
saffaisser sous sa violence. -- Cest une science que lon ne
regarde pas avec tout le respect quon lui doit que celle de
sarrter  temps. -- Quelquefois, en tant couch avec une femme,
on lui passe le bras sous la taille: cest dabord une grande
volupt de sentir la tide chaleur de son corps, la chair douce et
veloute de ses reins, livoire poli de ses flancs et de refermer
sa main sur sa gorge qui se dresse et frissonne. -- La belle
sendort dans cette position amoureuse et charmante; la cambrure
de ses reins devient moins prononce; sa gorge sapaise; son flanc
est soulev par la respiration plus large et plus rgulire du
sommeil; ses muscles se dnouent, sa tte roule dans ses cheveux.
-- Cependant votre bras est plus press, vous commencez  vous
apercevoir que cest une femme et non pas une sylphide: -- mais
vous nteriez votre bras pour rien au monde, il y a beaucoup de
raisons pour cela: la premire, cest quil est assez dangereux de
rveiller une femme avec qui lon est couch; il faut tre en tat
de substituer au rve dlicieux quelle fait sans doute une
ralit encore plus dlicieuse; la seconde, cest quen la priant
de se soulever pour retirer votre bras vous lui dites dune
manire indirecte quelle est lourde et quelle vous gne, ce qui
nest pas honnte, ou bien vous lui faites entendre que vous tes
faible ou fatigu, chose extrmement humiliante pour vous et qui
vous nuira infiniment dans son esprit; -- la troisime est que,
comme lon a eu du plaisir dans cette position, lon croit quen
la gardant on pourra en prouver encore, en quoi lon se trompe. -
- Le pauvre bras se trouve pris sous la masse qui lopprime, le
sang sarrte, les nerfs sont tiraills, et lengourdissement vous
picote avec ses millions daiguilles: vous tes une manire de
petit Milon Crotoniate, et le matelas de votre lit et le dos de
votre divinit reprsentent assez exactement les deux parties de
larbre qui se sont rejointes. -- Le jour vient enfin, qui vous
dlivre de ce martyre, et vous sautez  bas de ce chevalet avec
plus dempressement quaucun mari nen met  descendre de
lchafaud nuptial.

Ceci est lhistoire de bien des passions.

-- Cest celle de tous les plaisirs.

Quoi quil en soit, -- malgr linterruption ou  cause de
linterruption, jamais volupt pareille na pass sur ma tte: je
me sentais rellement un autre. Lme de Rosette tait entre tout
entire dans mon corps. -- Mon me mavait quitt et remplissait
son coeur comme son me  elle remplissait le mien. -- Sans doute,
elles staient rencontres au passage dans ce long baiser
questre, comme Rosette la appel depuis (ce qui ma fch par
parenthse), et staient traverses et confondues aussi
intimement que le peuvent faire les mes de deux cratures
mortelles sur un grain de boue prissable.

Les anges doivent assurment sembrasser ainsi, et le vrai paradis
nest pas au ciel, mais sur la bouche dune personne aime.

Jai attendu vainement une minute pareille, et jen ai sans succs
provoqu le retour. Nous avons t bien souvent nous promener 
cheval dans lalle du bois, par de beaux couchers de soleil; les
arbres avaient la mme verdure, les oiseaux chantaient la mme
chanson, mais nous trouvions le soleil terne, le feuillage jauni:
le chant des oiseaux nous paraissait aigre et discordant,
lharmonie ntait plus en nous. Nous avons mis nos chevaux au
pas, et nous avons essay le mme baiser. -- Hlas! nos lvres
seules se joignaient, et ce ntait que le spectre de lancien
baiser. -- Le beau, le sublime, le divin, le seul vrai baiser que
jaie donn et reu en ma vie tait envol  tout jamais. --
Depuis ce jour-l je suis toujours revenu du bois avec un fond de
tristesse inexprimable. -- Rosette, toute gaie et foltre quelle
soit habituellement, ne peut chapper  cette impression, et sa
rverie se trahit par une petite moue dlicatement plisse qui
vaut au moins son sourire.

Il ny a gure que la fume du vin et le grand clat des bougies
qui me puissent faire revenir de ces mlancolies-l. Nous buvons
tous les deux comme des condamns  mort, silencieusement et coup
sur coup, jusqu ce que nous ayons atteint la dose quil nous
faut; alors nous commenons  rire et  nous moquer du meilleur
coeur de ce que nous appelons notre sentimentalit.

Nous rions, -- parce que nous ne pouvons pleurer. -- Ah! qui
pourra faire germer une larme au fond de mon oeil tari?

Pourquoi ai-je eu tant de plaisir ce soir-l? Il me serait bien
difficile de le dire. Jtais pourtant le mme homme, Rosette la
mme femme. Ce ntait pas la premire fois que je me promenais 
cheval, ni elle non plus. Nous avions dj vu se coucher le
soleil, et ce spectacle ne nous a pas autrement touchs que la vue
dun tableau que lon admire, selon que les couleurs en sont plus
ou moins brillantes. Il y a plus dune alle dormes et de
marronniers dans le monde, et celle-l ntait pas la premire que
nous parcourions; qui donc nous y a fait trouver un charme si
souverain, qui mtamorphosait les feuilles mortes en topazes, les
feuilles vertes en meraudes, qui avait dor tous ces atomes
voltigeants, et chang en perles toutes ces gouttes deau grenes
sur la pelouse, qui donnait une harmonie si douce aux sons dune
cloche habituellement discordante, et aux piaillements de je ne
sais quels oisillons? -- Il fallait quil y et dans lair une
posie bien pntrante puisque nos chevaux mmes paraissaient la
sentir.

Rien au monde cependant ntait plus pastoral et plus simple:
quelques arbres, quelques nuages, cinq ou six brins de serpolet,
une femme et un rayon de soleil brochant sur le tout comme un
chevron dor sur un blason. -- Il ny avait dailleurs, dans ma
sensation, ni surprise ni tonnement. Je me reconnaissais bien. Je
ntais jamais venu dans cet endroit, mais je me rappelais
parfaitement et la forme des feuilles et la position des nues,
cette colombe blanche qui traversait le ciel, senvolait dans la
mme direction; cette petite cloche argentine, que jentendais
pour la premire fois, avait bien souvent tint  mon oreille, et
sa voix me semblait une voix damie; javais, sans y tre jamais
pass, parcouru cette alle bien des fois avec des princesses
montes sur des licornes; les plus voluptueux de mes rves sy
allaient promener tous les soirs, et mes dsirs sy taient donn
des baisers absolument pareils  celui chang par moi et Rosette.
-- Ce baiser navait rien de nouveau pour moi; mais il tait tel
que javais pens quil serait. Cest peut-tre la seule fois de
ma vie que je nai pas t dsappoint, et que la ralit ma paru
aussi belle que lidal. -- Si je pouvais trouver une femme, un
paysage, une architecture, quelque chose qui rpondit  mon dsir
intime aussi parfaitement que cette minute-l a rpondu  la
minute que javais rve, je naurais rien  envier aux dieux, et
je renoncerais trs volontiers  ma stalle du paradis. -- Mais, en
vrit, je ne crois pas quun homme de chair pt rsister une
heure  des volupts si pntrantes; deux baisers comme cela
pomperaient une existence entire, et feraient vide complet dans
une me et dans un corps. -- Ce nest pas cette considration-l
qui marrterait; car, ne pouvant prolonger ma vie indfiniment,
il mest gal de mourir, et jaimerais mieux mourir de plaisir que
de vieillesse ou dennui. Mais cette femme nexiste pas. -- Si,
elle existe; -- je nen suis peut-tre spar que par une cloison.
-- Je lai peut-tre coudoye hier ou aujourdhui.

Que manque-t-il  Rosette pour tre cette femme-l? -- Il lui
manque que je le croie. Quelle fatalit me fait donc avoir
toujours pour matresses des femmes que je naime pas. Son cou est
assez poli pour y suspendre les colliers les mieux ouvrs; ses
doigts sont assez effils pour faire honneur aux plus belles et
aux plus riches bagues; le rubis rougirait de plaisir de briller
au bout vermeil de son oreille dlicate; sa taille pourrait
ceindre le ceste de Vnus; mais cest lamour seul qui sait nouer
lcharpe de sa mre.

Tout le mrite qua Rosette est en elle, je ne lui ai rien prt.
Je nai pas jet sur sa beaut ce voile de perfection dont lamour
enveloppe la personne aime; -- le voile dIsis est un voile
transparent  ct de celui-l. -- Il ny a que la satit qui en
puisse lever le coin.

Je naime pas Rosette; du moins lamour que jai pour elle, si
jen ai, ne ressemble pas  lide que je me suis faite de
lamour. -- Aprs cela mon ide nest peut-tre pas juste. Je
nose rien dcider. Toujours est-il quelle me rend tout  fait
insensible au mrite des autres femmes, et je nai dsir personne
avec un peu de suite depuis que je la possde. -- Si elle a  tre
jalouse, ce nest que de fantmes, ce dont elle sinquite assez
peu, et pourtant mon imagination est sa plus redoutable rivale;
cest une chose dont, avec toute sa finesse, elle ne sapercevra
probablement jamais.

Si les femmes savaient cela! -- Que dinfidlits lamant le moins
volage fait  la matresse la plus adore! -- Il est  prsumer
que les femmes nous le rendent et au-del; mais elles font comme
nous, et nen disent rien. -- Une matresse est un thme oblig
qui disparat ordinairement sous les fioritures et les broderies.
-- Bien souvent les baisers quon lui donne ne sont pas pour elle;
cest lide dune autre femme que lon embrasse dans sa personne,
et elle profite plus dune fois (si cela peut sappeler un profit)
des dsirs inspirs par une autre. Ah! que de fois, pauvre
Rosette, tu as servi de corps  mes rves et donn une ralit 
tes rivales; que dinfidlits dont tu as t involontairement la
complice! Si tu avais pu penser, aux moments o mes bras te
serraient avec tant de force, o ma bouche sunissait le plus
troitement  la tienne, que ta beaut et ton amour ny taient
pour rien, que ton ide tait  mille lieues de moi; si lon
tavait dit que ces yeux, voils damoureuses langueurs, ne
sabaissaient que pour ne pas te voir et ne pas dissiper
lillusion que tu ne servais qu complter, et quau lieu dtre
une matresse tu ntais quun instrument de volupt, un moyen de
tromper un dsir impossible  raliser!

 clestes cratures, belles vierges frles et diaphanes qui
penchez vos yeux de pervenche et joignez vos mains de lis sur les
tableaux  fond dor des vieux matres allemands, saintes des
vitraux, martyres des missels qui souriez si doucement au milieu
des enroulements des arabesques, et qui sortez si blondes et si
fraches de la cloche des fleurs! --  vous, belles courtisanes
couches toutes nues dans vos cheveux sur des lits sems de roses,
sous de larges rideaux pourpres, avec vos bracelets et vos
colliers de grosses perles, votre ventail et vos miroirs o le
couchant accroche dans lombre une flamboyante paillette! --
brunes filles du Titien, qui nous talez si voluptueusement vos
hanches ondoyantes, vos cuisses fermes et dures, vos ventres polis
et vos reins souples et musculeux! -- antiques desses, qui
dressez votre blanc fantme sous les ombrages du jardin! -- vous
faites partie de mon srail; je vous ai possdes tour  tour. --
Sainte Ursule, jai bais tes mains sur les belles mains de
Rosette; -- jai jou avec les noirs cheveux de la Muranse, et
jamais Rosette na eu tant de peine  se recoiffer; virginale
Diane, jai t avec toi plus quActon, et je nai pas t chang
en cerf: cest moi qui ai remplac ton bel Endymion! -- Que de
rivales dont on ne se dfie pas, et dont on ne peut se venger!
encore ne sont-elles pas toujours peintes ou sculptes!

Femmes, quand vous voyez votre amant devenir plus tendre que de
coutume, vous treindre dans ses bras avec une motion
extraordinaire; quand il plongera sa tte dans vos genoux et la
relvera pour vous regarder avec des yeux humides et errants;
quand la jouissance ne fera quaugmenter son dsir, et quil
teindra votre voix sous ses baisers, comme sil craignait de
lentendre, soyez certaines quil ne sait seulement pas si vous
tes l; quil a, en ce moment, rendez-vous avec une chimre que
vous rendez palpable, et dont vous jouez le rle. -- Bien des
chambrires ont profit de lamour quinspiraient des reines. --
Bien des femmes ont profit de lamour quinspiraient des desses,
et une ralit assez vulgaire a souvent servi de socle  lidole
idale. Cest pourquoi les potes prennent habituellement dassez
sales guenipes pour matresses. -- On peut coucher dix ans avec
une femme sans lavoir jamais vue; -- cest lhistoire de beaucoup
de grands gnies et dont les relations ignobles ou obscures ont
fait ltonnement du monde.

Je nai fait  Rosette que des infidlits de ce genre-l. Je ne
lai trahie que pour des tableaux et des statues, et elle a t de
moiti dans la trahison. Je nai pas sur la conscience le plus
petit pch matriel  me reprocher. Je suis, de ce ct, aussi
blanc que la neige Jung-Frau, et pourtant, sans tre amoureux de
personne, je dsirerais ltre de quelquun. -- Je ne cherche pas
loccasion, et je ne serais pas fch quelle vnt; si elle
venait, je ne men servirais peut-tre pas, car jai la conviction
intime quil en serait de mme avec une autre, et jaime mieux
quil en soit ainsi avec Rosette quavec toute autre; car, la
femme te, il me reste du moins un joli compagnon plein desprit,
et trs agrablement dmoralis; et cette considration nest pas
une des moindres qui me retiennent, car, en perdant la matresse,
je serais dsol de perdre lamie.

Chapitre 4

Sais-tu que voil tantt cinq mois, -- oui, cinq mois, tout
autant, cinq ternits que je suis le Cladon en pied de madame
Rosette? Cela est du dernier beau. Je ne me serais pas cru aussi
constant, ni elle non plus, je gage. Nous sommes en vrit un
couple de pigeons plums, car il ny a que des tourterelles pour
avoir de ces tendresses-l. Avons-nous roucoul! nous sommes-nous
becquets! quels enlacements de lierre! quelle existence  deux!
Rien au monde ntait plus touchant, et nos deux pauvres petits
coeurs auraient pu se mettre sur un cartel, enfils par la mme
broche, avec une flamme en coup de vent.

Cinq mois en tte  tte, pour ainsi dire, car nous nous voyions
tous les jours et presque toutes les nuits, -- la porte toujours
ferme  tout le monde; -- ny a-t-il pas de quoi avoir la peau de
poule rien que dy songer! Eh bien! cest une chose quil faut
dire  la gloire de lincomparable Rosette, je ne me suis pas trop
ennuy, et ce temps-l sera sans doute le plus agrablement pass
de ma vie. Je ne crois pas quil soit possible doccuper dune
manire plus soutenue et plus amusante un homme qui na point de
passion, et Dieu sait quel terrible dsoeuvrement est celui qui
provient dun coeur vide! On ne peut se faire une ide des
ressources de cette femme. -- Elle a commenc  les tirer de son
esprit, puis de son coeur, car elle maime  ladoration. -- Avec
quel art elle profite de la moindre tincelle, et comme elle sait
en faire un incendie! comme elle dirige habilement les petits
mouvements de lme! comme elle fait tourner la langueur en
rverie tendre! et par combien de chemins dtourns fait-elle
revenir  elle lesprit qui sen loigne! -- Cest merveilleux!

-- Et je ladmire comme un des plus hauts gnies qui soient.

Je suis venu chez elle fort maussade, de fort mauvaise humeur et
cherchant une querelle. Je ne sais comment la sorcire faisait, au
bout de quelques minutes elle mavait forc  lui dire des choses
galantes, quoique je nen eusse pas la moindre envie,  lui baiser
les mains et  rire de tout mon coeur, quoique je fusse dune
colre pouvantable. A-t-on une ide dune tyrannie pareille? --
Cependant, si habile quelle soit, le tte--tte ne peut se
prolonger plus longtemps, et, dans cette dernire quinzaine, il
mest arriv assez souvent, ce que je navais jamais fait jusque-
l, douvrir les livres qui sont sur la table, et den lire
quelques lignes dans les interstices de la conversation. Rosette
la remarqu et en a conu un effroi quelle a eu peine 
dissimuler, et elle a fait emporter tous les livres de son
cabinet. Javoue que je les regrette, quoique je nose pas les
redemander. -- Lautre jour, -- symptme effrayant! -- quelquun
est venu pendant que nous tions ensemble, et, au lieu denrager
comme je faisais dans les commencements, jen ai prouv une
espce de joie. Jai presque t aimable: jai soutenu la
conversation que Rosette tchait de laisser tomber afin que le
monsieur sen allt, et, quand il fut parti, je me mis  dire
quil ne manquait pas desprit et que sa socit tait assez
agrable. Rosette me fit souvenir quil y avait deux mois que je
lavais prcisment trouv stupide et le plus sot fcheux qui ft
sur la terre, ce  quoi je neus rien  rpondre, car en vrit je
lavais dit; et javais cependant raison, malgr ma contradiction
apparente: car la premire fois il drangeait un tte--tte
charmant, et la seconde fois il venait au secours dune
conversation puise et languissante (dun ct du moins), et
mvitait, pour ce jour-l, une scne de tendresse assez fatigante
 jouer.

Voil o nous en sommes; -- la position est grave, -- surtout
quand il y en a un des deux qui est encore pris et qui sattache
dsesprment aux restes de lamour de lautre. Je suis dans une
perplexit grande. -- Quoique je ne sois pas amoureux de Rosette,
jai pour elle une trs grande affection, et je ne voudrais rien
faire qui lui caust de la peine. -- Je veux quelle croie, aussi
longtemps que possible, que je laime.

En reconnaissance de toutes ces heures quelle a rendues ailes,
en reconnaissance de lamour quelle ma donn pour du plaisir, je
le veux. -- Je la tromperai; mais une tromperie agrable ne vaut-
elle pas mieux quune vrit affligeante? -- car jamais je naurai
le coeur de lui dire que je ne laime pas. -- La vaine ombre
damour dont elle se repat lui parat si adorable et si chre,
elle embrasse ce ple spectre avec tant divresse et deffusion
que je nose le faire vanouir; cependant jai peur quelle ne
saperoive  la fin que ce nest aprs tout quun fantme. Ce
matin nous avons eu ensemble un entretien que je vais rapporter
sous sa forme dramatique pour plus de fidlit, et qui me fait
craindre de ne pouvoir prolonger notre liaison bien longtemps.

La scne reprsente le lit de Rosette. Un rayon de soleil plonge 
travers les rideaux: il est dix heures. Rosette a un bras sous mon
cou et ne remue pas, de peur de mveiller. De temps en temps,
elle se soulve un peu sur le coude et penche sa figure sur la
mienne en retenant son souffle. Je vois tout cela  travers le
grillage de mes cils, car il y a une heure que je ne dors plus. La
chemise de Rosette a un tour de gorge de malines toute dchire:
la nuit a t orageuse; ses cheveux schappent confusment de son
petit bonnet. Elle est aussi jolie que peut ltre une femme que
lon naime point et avec qui lon est couch.

ROSETTE, _voyant que je ne dors plus. --  _le vilain dormeur!

Moi, _baillant._ -- Haaa!

ROSETTE. -- Ne billez donc pas comme cela, ou je ne vous
embrasserai pas de huit jours.

Moi. -- Ouf!

ROSETTE. -- Il parat, monsieur, que vous ne tenez pas beaucoup 
ce que je vous embrasse?

Moi. -- Si fait.

ROSETTE. -- Comme vous dites cela dune manire dgage! -- Cest
bon; vous pouvez compter que, dici  huit jours, je ne vous
toucherai du bout des lvres. -- Cest aujourdhui mardi: ainsi 
mardi prochain.

Moi. -- Bah!

ROSETTE. -- Comment Bah!

Moi. -- Oui, bah! tu membrasseras avant ce soir, ou je meurs.

ROSETTE. -- Vous mourrez! Est-il fat? Je vous ai gt, monsieur.

Moi. -- Je vivrai. -- Je ne suis pas fat et tu ne mas pas gt,
au contraire. -- Dabord, le demande la suppression du _monsieur;
_je suis assez de tes connaissances pour que tu mappelles par mon
nom et que tu me tutoies.

ROSETTE. -- Je tai gt, dAlbert!

Moi. -- Bien. -- Maintenant approche ta bouche.

ROSETTE. -- Non, mardi prochain.

Moi. -- Allons donc! est-ce que nous ne nous caresserons plus
maintenant que le calendrier  la main? nous sommes un peu trop
jeunes tous les deux pour cela. -- , votre bouche, mon infante,
ou je men vais attraper un torticolis.

ROSETTE. -- Point.

Moi. -- Ah! vous voulez quon vous viole, mignonne; pardieu! lon
vous violera. -- La chose est faisable, quoique peut-tre elle
nait pas encore t faite.

ROSETTE. -- Impertinent!

Moi. -- Remarque, ma toute belle, que je tai fait la galanterie
dun _peut-tre; _cest fort honnte de ma part. -- Mais nous nous
loignons du sujet. Penche ta tte. Voyons: quest-ce que cela, ma
sultane favorite? et quelle mine maussade nous avons! Nous voulons
baiser un sourire et non pas une moue.

ROSETTE, _se baissant pour membrasser. -- _Comment veux-tu que je
rie? tu me dis des choses si dures!

Moi. -- Mon intention est de ten dire de fort tendres. --
Pourquoi veux-tu que je te dise des choses dures?

ROSETTE. -- Je ne sais --; mais vous men dites.

Moi. -- Tu prends pour des durets des plaisanteries sans
consquence.

ROSETTE. -- Sans consquence! Vous appelez cela sans consquence?
tout en a en amour. -- Tenez, jaimerais mieux que vous me
battissiez que de rire comme vous faites.

Moi -- Tu voudrais donc me voir pleurer?

ROSETTE. -- Vous allez toujours dune extrmit  lautre. On ne
vous demande pas de pleurer, mais de parler raisonnablement et de
quitter ce petit ton persifleur qui vous va fort mal.

Moi. -- Il mest impossible de parler raisonnablement et de ne pas
persifler; alors je vais te battre, puisque cest dans tes gots.

ROSETTE. -- Faites.

Moi, _lui_ _donnant quelques petites tapes sur les paules. --
_Jaimerais mieux me couper la tte moi-mme que de me gter ton
adorable corps et de marbrer de bleu la blancheur de ce dos
charmant. -- Ma desse, quel que soit le plaisir quune femme ait
 tre battue, en vrit, vous ne le serez point.

ROSETTE. -- Vous ne maimez plus.

Moi. -- Voici qui ne dcoule pas trs directement de ce qui
prcde; cela est  peu prs aussi logique que de dire: -- Il
pleut, donc ne me donnez pas mon parapluie; ou: Il fait froid,
ouvrez la fentre.

ROSETTE. -- Vous ne maimez pas, vous ne mavez jamais aime.

Moi. -- Ah! la chose se complique: vous ne maimez plus et vous ne
mavez jamais aime. Ceci est passablement contradictoire: comment
puis-je cesser de faire une chose que je nai jamais commence? --
Tu vois bien, petite reine, que tu ne sais ce que tu dis et que tu
es trs parfaitement absurde.

ROSETTE. -- Javais tant envie dtre aime de vous que jai aid
moi-mme  me faire illusion. On croit aisment ce que lon
dsire; mais maintenant je vois bien que je me suis trompe. --
Vous vous tes tromp vous-mme; vous avez pris un got pour de
lamour, et du dsir pour de la passion. -- La chose arrive tous
les jours. Je ne vous en veux pas: il na pas dpendu de vous que
vous ne soyez amoureux; cest  mon peu de charmes que je dois
men prendre. Jaurais d tre plus belle, plus enjoue, plus
coquette; jaurais d tcher de monter jusqu toi,  mon pote!
au lieu de vouloir te faire descendre jusqu moi: jai eu peur de
te perdre dans les nuages, et jai craint que ta tte ne me
drobt ton coeur. -- Je tai emprisonn dans mon amour, et jai
cru, en me donnant  toi tout entire, que tu en garderais quelque
chose...

Moi. -- Rosette, recule-toi un peu; ta cuisse me brle, -- tu es
comme un charbon ardent.

ROSETTE. -- Si je vous gne, je vais me lever. -- Ah! coeur de
rocher, les gouttes deau percent la pierre, et mes larmes ne te
peuvent pntrer. _(Elle pleure.)_

Moi. -- Si vous pleurez comme cela, vous allez assurment changer
notre lit en baignoire. -- Que dis-je, en baignoire? en ocan. --
Savez-vous nager, Rosette?

ROSETTE. -- Sclrat!

Moi. -- Allons, voil que je suis un sclrat! Vous me flattez,
Rosette, je nai point cet honneur: je suis un bourgeois
dbonnaire, hlas! et je nai pas commis le plus petit crime; jai
peut-tre fait une sottise, qui est de vous avoir aime
perdument: voil tout. -- Voulez-vous donc  toute force men
faire repentir? -- Je vous ai aime, et je vous aime le plus que
je peux. Depuis que je suis votre amant, jai toujours march dans
votre ombre: je vous ai donn tout mon temps, mes jours et mes
nuits. Je nai point fait de grandes phrases avec vous, parce que
je ne les aime qucrites; mais je vous ai donn mille preuves de
ma tendresse. Je ne vous parlerai pas de la fidlit la plus
exacte, cela va sans dire; enfin je suis maigri de sept quarterons
depuis que vous tes ma matresse. Que voulez-vous de plus? Me
voil dans votre lit; jy tais hier, jy serai demain. Est-ce
ainsi que lon se conduit avec les gens que lon naime pas? Je
fais tout ce que tu veux; tu dis: Allons, je vais; restons, je
reste; je suis le plus admirable amoureux du monde, ce me semble.

ROSETTE. -- Cest prcisment ce dont je me plains, -- le plus
parfait amoureux du monde en effet.

Moi. -- Quavez-vous  me reprocher?

ROSETTE. -- Rien, et jaimerais mieux avoir  me plaindre de vous.

Moi. -- Voici une trange querelle.

ROSETTE. -- Cest bien pis. -- Vous ne maimez pas. -- Je ny puis
rien, ni vous non plus. -- Que voulez-vous quon fasse  cela?
Assurment, je prfrerais avoir quelque faute  vous pardonner. -
- Je vous gronderais, vous vous excuseriez tant bien que mal, et
nous nous raccommoderions.

Moi. -- Ce serait tout bnfice pour toi. Plus le crime serait
grand, plus la rparation serait clatante.

ROSETTE. -- Vous savez bien, monsieur, que je ne suis pas encore
rduite  employer cette ressource et que si je voulais tout 
lheure, quoique vous ne maimiez pas, et que nous nous
querellions...

Moi. -- Oui, je conviens que cest un pur effet de ta clmence...
Veuille donc un peu; cela vaudrait mieux que de syllogiser  perte
de vue comme nous faisons.

ROSETTE. -- Vous voulez couper court  une conversation qui vous
embarrasse; mais, sil vous plat, mon bel ami, nous nous
contenterons de parler.

Moi. -- Cest un rgal peu cher. -- Je tassure que tu as tort;
car tu es jolie  ravir, et je sens pour toi des choses...

ROSETTE. -- Que vous mexprimerez une autre fois.

Moi. -- Oh , -- mon adorable, vous tes donc une petite tigresse
dHyrcanie, vous tes aujourdhui dune cruaut non pareille! --
Est-ce que cette dmangeaison vous est venue, de vous faire
vestale? -- Le caprice serait original.

ROSETTE. -- Pourquoi pas? lon en a vu de plus bizarres; mais, 
coup sr, je serai vestale pour vous. -- Apprenez, monsieur, que
je ne me livre quaux gens qui maiment ou dont je crois tre
aime. -- Vous ntes dans aucun de ces deux cas. -- Permettez que
je me lve.

Moi. -- Si tu te lves, je me lverai aussi. -- Tu auras la peine
de te recoucher: voil tout.

ROSETTE. -- Laissez-moi!

Moi. -- Pardieu non!

ROSETTE, _se dbattant. -- _Oh! vous me lcherez!

Moi. -- Jose, madame, vous assurer le contraire.

ROSETTE, _voyant quelle nest pas la plus forte. -- _Eh bien! je
reste; vous me serrez le bras dune force!... Que voulez-vous de
moi?

Moi. -- Je pense que vous le savez. -- Je ne me permettrais pas de
dire ce que je me permets de faire; je respecte trop la dcence.

ROSETTE, _dj dans limpossibilit de se dfendre. -- _
condition que tu maimeras beaucoup... Je me rends.

Moi. -- Il est un peu tard pour capituler, lorsque lennemi est
dj dans la place.

ROSETTE, _me jetant les bras autour du cou,  moiti pme. --
_Sans condition... Je men remets  ta gnrosit.

Moi. -- Tu fais bien.

Ici, mon cher ami, je pense quil ne serait pas hors de propos de
mettre une ligne de points, car le reste de ce dialogue ne se
pourrait gure traduire que par des onomatopes.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Le rayon de soleil, depuis le commencement de cette scne, a eu le
temps de faire le tour de la chambre. Une odeur de tilleul arrive
du jardin, suave et pntrante. Le temps est le plus beau qui se
puisse voir; le ciel est bleu comme la prunelle dune Anglaise.
Nous nous levons, et, aprs avoir djeun de grand apptit, nous
allons faire une longue promenade champtre. La transparence de
lair, la splendeur de la campagne et laspect de cette nature en
joie mont jet dans lme assez de sentimentalit et de tendresse
pour faire convenir Rosette quau bout du compte javais une
manire de coeur tout comme un autre.

Nas-tu jamais remarqu comme lombre des bois, le murmure des
fontaines, le chant des oiseaux, les riantes perspectives, lodeur
du feuillage et des fleurs, tout ce bagage de lglogue et de la
description, dont nous sommes convenus de nous moquer, nen
conserve pas moins sur nous, si dpravs que nous soyons, une
puissance occulte  laquelle il est impossible de rsister? Je te
confierai, sous le sceau du plus grand secret, que je me suis
surpris tout rcemment encore dans lattendrissement le plus
provincial  lendroit du rossignol qui chantait. -- Ctait dans
le jardin de ***; le ciel, quoiquil fit tout  fait nuit, avait
une clart presque gale  celle du plus beau jour; il tait si
profond et si transparent que le regard pntrait aisment jusqu
Dieu. Il me semblait voir flotter les derniers plis de la robe des
anges sur les blanches sinuosits du chemin de saint Jacques. La
lune tait leve, mais un grand arbre la cachait entirement; elle
criblait son noir feuillage dun million de petits trous lumineux,
et y attachait plus de paillettes que nen eut jamais lventail
dune marquise. Un silence plein de bruits et de soupirs touffs
se faisait entendre par tout le jardin (ceci ressemble peut-tre 
du pathos, mais ce nest pas ma faute); quoique je ne visse rien
que la lueur bleue de la lune, il me semblait tre entour dune
population de fantmes inconnus et adors, et je ne me sentais pas
seul, bien quil ny et plus que moi sur la terrasse. -- Je ne
pensais pas, je ne rvais pas, jtais confondu avec la nature qui
menvironnait, je me sentais frissonner avec le feuillage,
miroiter avec leau, reluire avec le rayon, mpanouir avec la
fleur; je ntais pas plus moi que larbre, leau ou la belle-de-
nuit. Jtais tout cela, et je ne crois pas quil soit possible
dtre plus absent de soi-mme que je ltais  cet instant-l.
Tout  coup, comme sil allait arriver quelque chose
dextraordinaire, la feuille sarrta au bout de la branche, la
goutte deau de la fontaine resta suspendue en lair et nacheva
pas de tomber. Le filet dargent, parti du bord de la lune,
demeura en chemin: mon coeur seul battait avec une telle sonorit
quil me semblait remplir de bruit tout ce grand espace. -- Mon
coeur cessa de battre, et il se fit un tel silence que lon et
entendu pousser lherbe et prononcer un mot tout bas  deux cents
lieues. Alors le rossignol, qui probablement nattendait que cet
instant pour commencer  chanter, fit jaillir de son petit gosier
une note tellement aigu et clatante que je lentendis par la
poitrine autant que par les oreilles. Le son se rpandit
subitement dans ce ciel cristallin, vide de bruits, et y fit une
atmosphre harmonieuse, o les autres notes qui le suivirent
voltigeaient en battant des ailes. -- Je comprenais parfaitement
ce quil disait, comme si jeusse eu le secret du langage des
oiseaux. Ctait lhistoire des amours que je nai pas eues que
chantait ce rossignol. Jamais histoire na t plus exacte et plus
vraie. Il nomettait pas le plus petit dtail, la plus
imperceptible nuance. Il me disait ce que je navais pas pu me
dire, il mexpliquait ce que je navais pu comprendre; il donnait
une voix  ma rverie, et faisait rpondre le fantme jusqualors
muet. Je savais que jtais aim, et la roulade la plus
langoureusement file mapprenait que je serais heureux bientt.
Il me semblait voir  travers les trilles de son chant et sous la
pluie de notes stendre vers moi, dans un rayon de lune, les bras
blancs de ma bien-aime. Elle slevait lentement avec le parfum
du coeur dune large rose  cent feuilles. -- Je nessayerai pas
de te dcrire sa beaut. Il est des choses auxquelles les mots se
refusent. Comment dire lindicible? comment peindre ce qui na ni
forme ni couleur? comment noter une voix sans timbre et sans
paroles?

-- Jamais je nai eu tant damour dans le coeur; jaurais press
la nature sur mon sein, je serrais le vide entre mes bras comme si
je les eusse referms sur une taille de vierge; je donnais des
baisers  lair qui passait sur mes lvres; je nageais dans les
effluves qui sortaient de mon corps rayonnant. Ah! si Rosette se
ft trouve l! quel adorable galimatias je lui eusse dbit! Mais
les femmes ne savent jamais arriver  propos. -- Le rossignol
cessa de chanter; la lune, qui nen pouvait plus de sommeil, tira
sur ses yeux son bonnet de nuages, et moi je quittai le jardin;
car le froid de la nuit commenait  me gagner.

Comme javais froid, je pensai tout naturellement que jaurais
plus chaud dans le lit de Rosette que dans le mien, et je fus
couch avec elle. -- Jentrai avec mon passe-partout, car tout le
monde dormait dans la maison. -- Rosette elle-mme tait endormie
et jeus la satisfaction de voir que ctait sur un volume, non
coup, de mes dernires posies. Elle avait deux bras au-dessus de
la tte, la bouche souriante et entrouverte, une jambe tendue et
lautre un peu replie, dans une pose pleine de grce et
dabandon; elle tait si bien ainsi que je sentis un regret mortel
de nen pas tre plus amoureux.

En la regardant, je songeai  cela, que jtais aussi stupide
quune autruche. Javais ce que je dsirais depuis si longtemps,
une matresse  moi comme mon cheval et mon pe, jeune, jolie,
amoureuse et spirituelle; -- sans mre  grands principes, sans
pre dcor, sans tante revche, sans frre spadassin, avec cet
agrment ineffable dun mari dment scell et clou dans un beau
cercueil de chne doubl de plomb, le tout recouvert dun gros
quartier de pierre de taille, ce qui nest pas  ddaigner; car,
aprs tout, cest un mince divertissement que dtre apprhend au
milieu dun spasme voluptueux, et daller complter sa sensation
sur le pav aprs avoir dcrit un arc de 40  45 degrs, selon
ltage o lon se trouve; -- une matresse libre comme lair des
montagnes, et assez riche pour entrer dans les raffinements et les
lgances les plus exquises, nayant dailleurs aucune espce
dide morale, ne vous parlant jamais de sa vertu tout en essayant
une nouvelle posture, ni de sa rputation non plus que si elle
nen avait jamais eu, ne voyant intimement aucune femme, et les
mprisant toutes presque autant que si elle tait un homme,
faisant fort peu de cas du platonisme et ne sen cachant point, et
toutefois mettant toujours le coeur de la partie; -- une femme
qui, si elle avait t pose dans une autre sphre, serait
indubitablement devenue la plus admirable courtisane du monde, et
aurait fait plir la gloire des Aspasies et des Imprias!

Or, cette femme ainsi faite tait  moi. -- Jen faisais ce que je
voulais; javais la clef de sa chambre et de son tiroir; je
dcachetais ses lettres; je lui avais t son nom et je lui en
avais donn un autre. Ctait ma chose, ma proprit. Sa jeunesse,
sa beaut, son amour, tout cela mappartenait, jen usais, jen
abusais. Je la faisais coucher dans le jour et se lever la nuit,
si la fantaisie men prenait, et elle obissait simplement et sans
avoir lair de me faire un sacrifice, et sans prendre de petits
airs de victime rsigne. -- Elle tait attentive, caressante, et,
chose monstrueuse, exactement fidle; -- cest--dire que si, il y
a six mois, au temps o je me dolentais de ne pas avoir de
matresse, on mavait fait entrevoir, mme lointainement, un
pareil bonheur, jen serais devenu fou de joie, et jeusse envoy
mon chapeau cogner le ciel en signe de rjouissance. Eh bien!
maintenant que je lai, ce bonheur me laisse froid; je le sens 
peine, je ne le sens pas, et la situation o je suis prend si peu
sur moi que je doute souvent que jen aie chang. -- Je quitterais
Rosette, jen ai la conviction intime, quau bout dun mois, peut-
tre de moins, je laurais si parfaitement et si soigneusement
oublie que je ne saurais plus si je lai connue ou non! En fera-
t-elle autant de son ct? -- Je crois que non.

Je rflchissais donc  toutes ces choses, et, par une espce de
sentiment de repentir, je dposai sur le front de la belle
dormeuse le baiser le plus chaste et le plus mlancolique que
jamais jeune homme ait donn  une jeune femme, sur le coup de
minuit. -- Elle fit un petit mouvement; le sourire de sa bouche se
pronona un peu plus, mais elle ne se rveilla pas. -- Je me
dshabillai lentement, et, me glissant sous les couvertures, je
mtendis tout au long delle comme une couleuvre. -- La fracheur
de mon corps la surprit; elle ouvrit ses yeux et, sans me parler,
elle colla sa bouche  ma bouche, et sentortilla si bien autour
de moi que je fus rchauff en moins de rien. Tout le lyrisme de
la soire se tourna en prose, mais en prose potique du moins. --
Cette nuit est une des plus belles nuits blanches que jaie
passes: je ne puis plus en esprer de pareilles.

Nous avons encore des moments agrables, mais il faut quils aient
t amens et prpars par quelque circonstance extrieure comme
celle-ci, et dans les commencements, je navais pas besoin de
mtre mont limagination en regardant la lune et en coutant
chanter le rossignol pour avoir tout le plaisir quon peut avoir
quand on nest pas rellement amoureux. Il ny a pas encore de
fils casss dans notre trame, mais il y a  et l des noeuds, et
la chane nest pas  beaucoup prs aussi unie.

Rosette, qui est encore amoureuse, fait ce quelle peut pour parer
 tous ces inconvnients. Malheureusement il y a deux choses au
monde qui ne se peuvent commander: lamour et lennui. -- Je fais
de mon ct des efforts surhumains pour vaincre cette somnolence
qui me gagne malgr moi, et, comme ces provinciaux qui sendorment
 dix heures dans les salons des villes, je tiens mes yeux le plus
carquills possible, et je relve mes paupires avec mes doigts!
-- rien ny fait, et je prends un laisser-aller conjugal on ne
peut plus dplaisant.

La chre enfant, qui sest bien trouve lautre jour du systme
champtre, ma emmen hier  la campagne.

Il ne serait peut-tre pas hors de propos que je te fisse une
petite description de la susdite campagne, qui est assez jolie;
cela gayerait un peu toute cette mtaphysique, et dailleurs il
faut bien un fond pour les personnages, et les figures ne peuvent
pas se dtacher sur le vide ou sur cette teinte brune et vague
dont les peintres remplissent le champ de leur toile.

Les abords en sont trs pittoresques. -- On arrive, par une grande
route borde de vieux arbres,  une toile dont le milieu est
marqu par un oblisque de pierre surmont dune boule de cuivre
dor: cinq chemins font les pointes; -- puis le terrain se creuse
tout  coup. -- La route plonge dans une valle assez troite,
dont le fond est occup par une petite rivire quelle enjambe par
un pont dune seule arche, puis remonte  grands pas par le revers
oppos, o est assis le village dont on voit poindre le clocher
dardoises entre les toits de chaume et les ttes rondes des
pommiers. -- Lhorizon nest pas trs vaste, car il est born, des
deux cts, par la crte du coteau, mais il est riant, et repose
loeil. --  ct du pont, il y a un moulin et une fabrique en
pierres rouges en forme de tour; des aboiements presque
perptuels, quelques braques et quelques jeunes bassets  jambes
torses qui se chauffent au soleil devant la porte vous
apprendraient que cest l que demeure le garde-chasse, si les
buses et les fouines, cloues aux volets, pouvaient vous laisser
un moment dans lincertitude. --  cet endroit commence une avenue
de sorbiers dont les fruits carlates attirent des nues
doiseaux; comme on ny passe pas fort souvent, il ny a au milieu
quune bande de couleur blanche; tout le reste est recouvert dune
mousse courte et fine, et, dans la double ornire trace par les
roues des voitures, bourdonnent et sautillent de petites
grenouilles vertes comme des chrysoprases. -- Aprs avoir chemin
quelque temps, on se trouve devant une grille en fer qui a t
dore et peinte, et dont les cts sont garnis dartichauts et de
chevaux de frise. Puis le chemin se dirige vers le chteau, que
lon ne voit pas encore, car il est enfoui dans la verdure comme
un nid doiseau, sans trop se presser toutefois et se dtournant
assez souvent pour aller visiter un ruisseau et une fontaine, un
kiosque lgant ou un beau point de vue, passant et repassant la
rivire sur des ponts chinois ou rustiques. -- Lingalit du
terrain et les batardeaux levs pour le service du moulin font
quen plusieurs endroits la rivire a des chutes de quatre  cinq
pieds de hauteur, et rien nest plus agrable que dentendre
gazouiller toutes ces cascatelles  ct de soi, le plus souvent
sans les voir, car les osiers et les sureaux qui bordent le rivage
y forment un rideau presque impntrable; mais toute cette portion
du parc nest en quelque sorte que lantichambre de lautre
partie: une grande route qui passe au travers de cette proprit
la coupe malheureusement en deux, inconvnient auquel on a remdi
dune manire fort ingnieuse. Deux grands murs crnels, remplis
de barbacanes et de meurtrires imitant une forteresse ruine, se
dressent de chaque ct de la route; une tour o saccrochent des
lierres gigantesques, et qui est du ct du chteau, laisse tomber
sur le bastion oppos un vritable pont-levis avec des chanes de
fer quon baisse tous les matins. -- On passe par une belle arcade
ogive dans lintrieur du donjon, et de l dans la seconde
enceinte, o les arbres, qui nont pas t coups depuis plus dun
sicle, sont dune hauteur extraordinaire, avec des troncs noueux
emmaillots de plantes parasites, et les plus beaux et les plus
singuliers que jaie jamais vus. Quelques-uns nont de feuilles
quau sommet, et se terminent en larges ombrelles; dautres
seffilent en panaches: -- dautres, au contraire, ont prs de
leur tige une large touffe, do le tronc dpouill slance vers
le ciel comme un second arbre plant dans le premier; on dirait
des plans de devant dun paysage compos ou des coulisses dune
dcoration de thtre, tellement ils sont dune difformit
curieuse; -- des lierres, qui vont de lun  lautre et les
embrassent  les touffer, mlent leurs coeurs noirs aux feuilles
vertes, et semblent en tre lombre. -- Rien au monde nest plus
pittoresque. -- La rivire slargit,  cet endroit, de manire 
former un petit lac, et le peu de profondeur permet de distinguer,
sous la transparence de leau, les belles plantes aquatiques qui
en tapissent le lit. Ce sont des nymphas et des lotus qui nagent
nonchalamment dans le plus pur cristal avec les reflets des nues
et des saules pleureurs qui se penchent sur la rive: le chteau
est de lautre ct, et ce petit batelet peint de vert pomme et de
rouge vif vous vitera de faire un assez long dtour pour aller
chercher le pont. -- Cest un assemblage de btiments construits 
diffrentes poques, avec des pignons ingaux et une foule de
petits clochetons. Ce pavillon est en brique avec des coins de
pierre; ce corps de logis est dun ordre rustique, plein de
bossages et de vermiculages. Cet autre pavillon est tout moderne;
il a un toit plat  litalienne avec des vases et une balustrade
de tuiles et un vestibule de coutil en forme de tente: les
fentres sont toutes de grandeurs diffrentes, et ne se
correspondent pas; il y en a de toutes les faons: on y trouve
jusquau trfle et  logive, car la chapelle est gothique.
Certaines portions sont treillisses, comme les maisons chinoises,
de treillis peints de diffrentes couleurs, o grimpent des
chvrefeuilles, des jasmins, des capucines et de la vigne vierge
dont les brindilles entrent familirement dans les chambres, et
semblent vous tendre la main en vous disant bonjour.

Malgr ce manque de rgularit, ou plutt  cause de ce manque de
rgularit, laspect de ldifice est charmant: au moins, lon na
pas tout vu dun seul coup; il y a de quoi choisir, et lon
savise toujours de quelque chose dont on ne stait pas aperu.
Cette habitation que je ne connaissais pas, car elle est  une
vingtaine de lieues, me plut tout dabord, et je sus  Rosette le
plus grand gr davoir eu cette ide triomphante de choisir un
pareil nid  nos amours.

Nous y arrivmes  la tombe du jour; et, comme nous tions las,
aprs avoir soup de grand apptit, nous nemes rien de plus
press que de nous aller coucher (sparment bien entendu), car
nous avions lintention de dormir srieusement.

Je faisais je ne sais quel rve couleur de rose, plein de fleurs,
de parfums et doiseaux, quand je sentis une tide haleine
effleurer mon front, et un baiser y descendre en palpitant des
ailes. Un mignard clappement de lvres et une douce moiteur  la
place effleure me firent juger que je ne rvais pas: jouvris les
yeux, et la premire chose que japerus, ce fut le cou frais et
blanc de Rosette qui se penchait sur le lit pour membrasser. --
Je lui jetai les bras autour de la taille, et lui rendis son
baiser plus amoureusement que je ne lavais fait depuis longtemps.

Elle sen fut tirer le rideau et ouvrir la fentre, puis revint
sasseoir sur le bord de mon lit, tenant ma main entre les deux
siennes et jouant avec mes bagues. -- Son habillement tait de la
simplicit la plus coquette. -- Elle tait sans corset, sans
jupon, et navait absolument sur elle quun grand peignoir de
batiste blanc comme le lait, fort ample et largement pliss; ses
cheveux taient relevs sur le haut de sa tte avec une petite
rose blanche de lespce de celles qui nont que trois ou quatre
feuilles; ses pieds divoire louaient dans des pantoufles de
tapisserie de couleurs clatantes et bigarres, mignonnes au
possible, quoiquelles fussent encore trop grandes, et sans
quartier comme celles des jeunes Romaines. -- Je regrettai, en la
voyant ainsi, dtre son amant et de navoir pas  le devenir.

Le rve que je faisais au moment o elle est venue mveiller
dune aussi agrable manire ntait pas fort loign de la
ralit. -- Ma chambre donnait sur le petit lac que jai dcrit
tout  lheure. -- Un jasmin encadrait la fentre, et secouait ses
toiles en pluie dargent sur mon parquet: de larges fleurs
trangres balanaient leurs urnes sous mon balcon comme pour
mencenser; une odeur suave et indcise, forme de mille parfums
diffrents, pntrait jusqu mon lit, do je voyais leau
miroiter et scailler en millions de paillettes; les oiseaux
jargonnaient, gazouillaient, ppiaient et sifflaient: -- ctait
un bruit harmonieux et confus comme le bourdonnement dune fte. -
- En face, sur un coteau clair par le soleil, se dployait une
pelouse dun vert dor, o paissaient, sous la conduite dun petit
garon, quelques grands boeufs disperss  et l. -- Tout en haut
et plus dans le lointain, on apercevait dimmenses carrs de bois
dun vert plus noir, do montait, en se contournant en spirales,
la bleutre fume des charbonnires.

Tout, dans ce tableau, tait calme, frais et souriant, et, o que
je portasse les yeux, je ne voyais rien que de beau et de jeune.
Ma chambre tait tendue de Perse avec des nattes sur le parquet,
des pots bleus du Japon aux ventres arrondis et aux cols effils,
tout pleins de fleurs singulires, artistement arrangs sur les
tagres et sur la chemine de marbre turquin aussi remplie de
fleurs; des dessus de portes, reprsentant des scnes de nature
champtre ou pastorale dune couleur gaie et dun dessin mignard,
des sofas et des divans  toutes les encoignures; -- puis une
belle et jeune femme tout en blanc, dont la chair rasait
dlicatement la robe transparente aux endroits o elle la
touchait: on ne pouvait rien imaginer de mieux entendu pour le
plaisir de lme, ainsi que pour celui des yeux.

Aussi mon regard satisfait et nonchalant allait, avec un plaisir
gal, dun magnifique pot tout sem de dragons et de mandarins 
la pantoufle de Rosette, et de l au coin de son paule qui
luisait sous la batiste; il se suspendait aux tremblantes toiles
du jasmin et aux blonds cheveux des saules du rivage, passait
leau et se promenait sur la colline, et puis revenait dans la
chambre se fixer aux noeuds couleur de rose du long corset de
quelque bergre.

 travers les dchiquetures du feuillage, le ciel ouvrait des
milliers dyeux bleus; leau gazouillait tout doucement, et moi,
je me laissais faire  toute cette joie, plong dans une extase
tranquille, ne parlant pas, et ma main toujours entre les deux
petites mains de Rosette.

On a beau faire: le bonheur est blanc et rose; on ne peut gure le
reprsenter autrement. Les couleurs tendres lui reviennent de
droit. -- Il na sur sa palette que du vert deau, du bleu de ciel
et du jaune paille: ses tableaux sont tout dans le clair comme
ceux des peintres chinois. -- Des fleurs, de la lumire, des
parfums, une peau soyeuse et douce qui touche la vtre, une
harmonie voile et qui vient on ne sait do, on est parfaitement
heureux avec cela; il ny a pas moyen dtre heureux diffremment.
Moi-mme, qui ai le commun en horreur, qui ne rve quaventures
tranges, passions fortes, extases dlirantes, situations bizarres
et difficiles, il faut que je sois tout btement heureux de cette
manire-l, et, quoi que jaie fait, je nai pu en trouver
dautre.

Je te prie de croire que je ne faisais aucune de ces rflexions;
cest aprs coup et en tcrivant quelles me sont venues;  cet
instant-l, je ntais occup qu jouir, -- la seule occupation
dun homme raisonnable.

Je ne te dcrirai pas la vie que nous menons ici, elle est facile
 imaginer. Ce sont des promenades dans les grands bois, des
violettes et des fraises, des baisers et de petites fleurs bleues,
des goters sur lherbe, des lectures et des livres oublis sous
les arbres; -- des parties sur leau avec un bout dcharpe ou une
main blanche qui trempe au courant, de longues chansons et de
longs rires redits par lcho de la rive; -- la vie la plus
arcadique quil se puisse imaginer!

Rosette me comble de caresses et de prvenances; elle, plus
roucoulante quune colombe au mois de mai, elle se roule autour de
moi et mentoure de ses replis; elle tche que je naie dautre
atmosphre que son souffle et dautre horizon que ses yeux; elle
fait mon blocus trs exactement et ne laisse rien entrer ni sortir
sans permission; elle sest bti un petit corps de garde  ct de
mon coeur, do elle le surveille nuit et jour. -- Elle me dit des
choses ravissantes; elle me fait des madrigaux fort galants; elle
sassoit  mes genoux et se conduit tout  fait devant moi comme
une humble esclave devant son seigneur et matre: ce qui me
convient assez, car jaime ces petites faons soumises et jai de
la pente au despotisme oriental. -- Elle ne fait pas la plus
petite chose sans prendre mon avis, et semble avoir fait
abngation complte de sa fantaisie et de sa volont; elle cherche
 deviner ma pense et  la prvenir; -- elle est assommante
desprit, de tendresse et de complaisance; elle est dune
perfection  jeter par les fentres. -- Comment diable pourrai-je
quitter une femme aussi adorable sans avoir lair dun monstre? --
Il y a de quoi dcrditer mon coeur  tout jamais.

Oh! que je souhaiterais la prendre en faute, lui trouver un tort!
comme jattends avec impatience une occasion de dispute! mais il
ny a pas de danger que la sclrate me la fournisse! Quand, pour
amener une altercation, je lui parle brusquement et dun ton dur,
elle me rpond des choses si douces, avec une voix si argentine,
des yeux si tremps, dun air si triste et si amoureux que je me
fais  moi-mme leffet dun plus que tigre ou tout au moins dun
crocodile, et que, tout en enrageant, je suis forc de lui
demander pardon.

 la lettre, elle massassine damour; elle me donne la question,
et chaque jour elle resserre dun cran les ais entre lesquels je
suis pris. -- Elle veut probablement mamener  lui dire que je la
dteste, quelle mennuie  la mort, et que, si elle ne me laisse
en repos, je lui couperai la figure  coups de cravache. --
Pardieu! elle y arrivera, et, si elle continue  tre aussi
aimable, ce sera avant peu, ou le diable memportera.

Malgr toutes ces belles apparences, Rosette est sole de moi
comme je suis sol delle; mais, comme elle a fait dclatantes
folies pour moi, elle ne veut pas se donner aux yeux de lhonnte
corporation des femmes sensibles le tort dune rupture. -- Toute
grande passion a la prtention dtre ternelle, et il est fort
commode de se donner les bnfices de cette ternit sans en
supporter les inconvnients. -- Rosette raisonne ainsi: Voici un
jeune homme qui na plus quun reste de got pour moi, et, comme
il est assez naf et dbonnaire, il nose pas le tmoigner
ouvertement, et ne sait de quel bois faire flche; il est vident
que je lennuie, mais il crvera plutt  la peine que de prendre
sur lui de me quitter. Comme cest une manire de pote, il a la
tte pleine de belles phrases sur lamour et la passion, il se
croit oblig, en conscience, dtre un Tristan ou un Amadis. --
Or, comme rien au monde nest plus insupportable que les caresses
dune personne que lon commence  naimer plus (et naimer plus
une femme, cest la har violemment), je men vais les lui
prodiguer de manire  lindigestionner, et, de toutes les faons,
il faudra quil menvoie  tous les diables ou quil se remette 
maimer comme au premier jour, ce quil se gardera soigneusement
de faire.

Rien nest mieux imagin. -- Nest-il pas charmant de faire
lAriane dlaisse? -- Lon vous plaint, lon vous admire, lon
na pas assez dimprcations pour linfme qui a eu la
monstruosit dabandonner une crature aussi adorable; on prend
des airs rsigns et douloureux, on se met la main sous le menton
et le coude sur le genou, de faon  faire ressortir les jolies
veines bleues de son poignet. On porte des cheveux plus plors,
et lon met, pendant quelque temps, des robes dune couleur plus
sombre. On vite de prononcer le nom de lingrat, mais on y fait
des allusions dtournes, tout en poussant de petits soupirs
admirablement moduls.

Une femme si bonne, si belle, si passionne, qui a fait de si
grands sacrifices,  qui lon na pas  reprocher la moindre
chose, un vase dlection, une perle damour, un miroir sans
taches, une goutte de lait, une rose blanche, une essence idale 
parfumer une vie; -- une femme quon aurait d adorer  genoux, et
quil faudra couper en petits morceaux, aprs sa mort, afin den
faire des reliques: la laisser l iniquement, frauduleusement,
sclratement! Mais un corsaire ne ferait pas pis! Lui donner le
coup de la mort! -- car elle en mourra assurment. -- Il faut
avoir un pav dans le ventre, au lieu du coeur, pour se conduire
de la sorte.

 hommes! hommes!

Je me dis cela; mais peut-tre nest-ce pas vrai.

Si grandes comdiennes que soient naturellement les femmes, jai
peine  croire quelles le soient  ce point-l; et, au bout du
compte, toutes les dmonstrations de Rosette ne sont-elles que
lexpression exacte de ses sentiments pour moi? -- Quoi quil en
soit, la continuation du tte--tte nest plus possible, et la
belle chtelaine vient denvoyer enfin des invitations  ses
connaissances du voisinage. Nous sommes occups  faire des
prparatifs pour recevoir ces dignes provinciaux et provinciales.
-- Adieu, cher.

Chapitre 5

Je mtais tromp. -- Mon mauvais coeur, incapable damour,
stait donn cette raison pour se dlivrer du poids dune
reconnaissance quil ne veut pas supporter; javais saisi avec
joie cette ide pour mexcuser devant moi-mme; je my tais
attach, mais rien au monde nest plus faux. Rosette ne jouait pas
de rle, et si jamais femme fut vraie, cest elle. -- Eh bien! je
lui en veux presque de la sincrit de sa passion qui est un lien
de plus et qui rend une rupture plus difficile ou moins excusable;
je la prfrerais fausse et volage. -- Quelle singulire position
que celle-l! -- On voudrait sen aller, et lon reste; on
voudrait dire: Je te hais, et lon dit: Je taime; -- votre pass
vous pousse en avant et vous empche de vous retourner ou de vous
arrter. -- Lon est fidle avec des regrets de ltre. Je ne sais
quelle espce de honte vous empche de vous livrer tout  fait 
dautres connaissances et vous fait entrer en composition avec
vous-mme. On donne  lun tout ce que lon peut drober  lautre
en sauvant les apparences; le temps et les occasions de se voir
qui se prsentaient autrefois si naturellement ne se trouvent plus
aujourdhui que difficilement. -- Lon commence  se souvenir que
lon a des affaires qui sont dimportance. -- Cette situation
pleine de tiraillements est des plus pnibles, mais elle ne lest
pas encore autant que celle o je me trouve. -- Quand cest une
nouvelle amiti qui vous enlve  lancienne, il est plus facile
de se dgager. -- Lesprance vous sourit doucement du seuil de la
maison qui renferme vos jeunes amours. -- Une illusion plus blonde
et plus rose voltige avec ses blanches ailes sur le tombeau, 
peine ferm, de sa soeur qui vient de mourir; une autre fleur plus
panouie et plus embaume, o tremble une larme cleste, a pouss
subitement du milieu des calices fltris du vieux bouquet; de
belles perspectives azures souvrent devant vous; des alles de
charmilles discrtes et humides se prolongent jusqu lhorizon;
ce sont des jardins avec quelques ples statues ou quelque banc
adoss  un mur tapiss de lierre, des pelouses toiles de
marguerites, des balcons troits o lon va saccouder et regarder
la lune, des ombrages coups de lueurs furtives, -- des salons
avec des jours touffs sous damples rideaux; toutes ces
obscurits et cet isolement que recherche lamour qui nose se
produire. Cest comme une nouvelle jeunesse qui vous vient. Lon a
en outre le changement de lieux, dhabitudes et de personnes; lon
sent bien une espce de remords; mais le dsir qui voltige et
bourdonne autour de votre tte, comme une abeille du printemps,
vous empche den entendre la voix; le vide de votre coeur est
combl, et vos souvenirs seffacent sous les impressions. Mais ici
ce nest pas la mme chose: je naime personne, et ce nest que
par lassitude et par ennui plutt de moi que delle que je
voudrais pouvoir rompre avec Rosette.

Mes anciennes ides, qui staient un peu assoupies, se rveillent
plus folles que jamais. -- Je suis, comme autrefois, tourment du
dsir davoir une matresse, et, comme autrefois, dans les bras
mmes de Rosette, je doute si jen ai jamais eu. -- Je revois la
belle dame  sa fentre, dans son parc du temps de Louis XIII, et
la chasseresse, sur son cheval blanc, traverse au galop lavenue
de la fort. -- Ma beaut idale me sourit du haut de son hamac de
nuages, je crois reconnatre sa voix dans le chant des oiseaux,
dans le murmure des feuillages; il me semble quon mappelle de
tous les cts, et que les filles de lair meffleurent le visage
avec la frange de leurs charpes invisibles. Comme au temps de mes
agitations, je me figure que, si je partais en poste sur-le-champ
et que jallasse quelque part, trs loin et trs vite,
jarriverais dans quelque endroit o il se fait des choses qui me
regardent et o mes destines se dcident. -- Je me sens
impatiemment attendu dans un coin de la terre, je ne sais lequel.
Une me souffrante mappelle ardemment et me rve qui ne peut
venir  moi; cest la raison de mes inquitudes et ce qui
mempche de pouvoir rester en place; je suis attir violemment
hors de mon centre. -- Ma nature nest pas une de celles o les
autres aboutissent, une de ces toiles fixes autour desquelles
gravitent les autres lueurs; il faut que jerre  travers les
champs du ciel, comme un mtore drgl, jusqu ce que jaie
fait la rencontre de la plante dont je dois tre le satellite, le
Saturne  qui je dois mettre mon anneau. Oh! quand donc se fera
cet hymen? Jusque-l je ne peux pas esprer de repos ni
dassiette, et je serai comme laiguille perdue et vacillante
dune boussole qui cherche son ple.

Je me suis laiss prendre laile  cette glu perfide, esprant ny
laisser quune plume et croyant pouvoir menvoler quand bon me
semblerait: rien nest plus difficile; je me trouve couvert dun
filet imperceptible, plus malais  rompre que celui forg par
Vulcain, et le tissu des mailles est si fin et si serr quil ny
a point jour  se pouvoir chapper. Le filet, du reste, est large,
et lon peut se remuer dedans avec une apparence de libert; il ne
se fait gure sentir que lorsquon essaye  le rompre; mais alors
il rsiste et se fait solide comme une muraille dairain.

Que de temps jai perdu,  mon idal! sans faire le moindre effort
pour te raliser! Comme je me suis laiss aller lchement  cette
volupt dune nuit! et combien je mrite peu de te rencontrer!

Quelquefois je songe  former une autre liaison; mais je nai
personne en vue: -- plus souvent je me propose, si je parviens 
rompre, de ne me jamais rengager en de tels liens, et pourtant
rien ne justifie cette rsolution: car cette affaire a t en
apparence fort heureuse, et je nai pas le moins du monde  me
plaindre de Rosette. -- Elle a toujours t bonne pour moi, et
sest conduite on ne peut mieux; elle ma t dune fidlit
exemplaire, et na pas mme donn jour au soupon: la jalousie la
plus veille et la plus inquite naurait rien trouv  dire sur
son compte, et aurait t oblige de sendormir. -- Un jaloux
naurait pu ltre que des choses passes; il est vrai qualors il
aurait eu de quoi ltre largement. Mais cest une dlicatesse
heureusement assez rare quune jalousie de cette sorte, et il a
bien assez du prsent sans aller fouiller en arrire sous les
dcombres des vieilles passions pour en extraire des fioles de
poison et des calices de fiel. -- Quelles femmes pourrait-on
aimer, si lon pensait  tout cela? -- On sait bien confusment
quune femme a eu plusieurs amants avant vous; mais on se dit,
tant lorgueil de lhomme a de retours et de replis tortueux! que
lon est le premier quelle ait vritablement aim, et que cest
par un concours de circonstances fatales quelle sest trouve
lie  des gens indignes delle, ou bien que ctait un vague
dsir dun coeur qui cherchait  se satisfaire, et qui changeait
parce quil navait pas rencontr.

Peut-tre ne peut-on aimer rellement quune vierge, -- vierge de
corps et desprit, -- un frle bouton qui nait encore t caress
daucun zphyr et dont le sein ferm nait reu ni la goutte de
pluie ni la perle de rose, une chaste fleur qui ne dploie sa
blanche robe que pour vous seul, un beau lis  lurne dargent o
ne se soit abreuv aucun dsir, et qui nait t dor que par
votre soleil, balanc que par votre souffle, arros que par votre
main. -- Le rayonnement du midi ne vaut pas les divines pleurs de
laube, et toute lardeur dune me prouve et qui sait la vie le
cde aux clestes ignorances dun jeune coeur qui sveille 
lamour. -- Ah! quelle pense amre et honteuse que celle quon
essuie les baisers dun autre, quil ny a peut-tre pas une seule
place sur ce front, sur ces lvres, sur cette gorge, sur ces
paules, sur tout ce corps qui est  vous maintenant, qui nait
t rougie et marque par des lvres trangres; que ces murmures
divins qui viennent au secours de la langue qui na plus de mots
ont dj t entendus; que ces sens si mus nont pas appris de
vous leur extase et leur dlire, et que tout l-bas, bien loin,
bien  lcart dans un de ces recoins de lme o lon ne va
jamais, veille un souvenir inexorable qui compare les plaisirs
dautrefois aux plaisirs daujourdhui!

Quoique ma nonchalance naturelle me porte  prfrer les grands
chemins aux sentiers non frays et labreuvoir public  la source
de la montagne, il faudra absolument que je tche daimer quelque
virginale crature aussi candide que la neige, aussi tremblante
que la sensitive, qui ne sache que rougir et baisser les yeux:
peut-tre, sous ce flot limpide o nul plongeur nest encore
descendu, pcherai-je une perle de la plus belle eau et digne de
faire le pendant de celle de Cloptre; mais, pour cela, il
faudrait dnouer le lien qui mattache  Rosette, car ce nest pas
probablement avec elle que je raliserai cette envie, et en vrit
je ne men sens pas la force.

Et puis, sil faut lavouer, il y a au fond de moi un motif sourd
et honteux qui nose se produire au grand jour, et quil faut
pourtant bien que je te dise, puisque je tai promis de ne rien
cacher, et que, pour quune confession soit mritoire, il faut
quelle soit complte; -- ce motif est pour beaucoup dans toutes
ces incertitudes. -- Si je romps avec Rosette, il se passera
ncessairement quelque temps avant quelle ne soit remplace, si
facile que soit le genre de femme o je lui chercherai un
successeur, et jai pris avec elle une habitude de plaisir quil
me sera pnible de suspendre. Il est vrai que lon a la ressource
des courtisanes; -- je les aimais assez autrefois, et je ne men
faisais point faute en pareille occurrence; -- mais aujourdhui
elles me dgotent horriblement, et me donnent la nause. --
Ainsi, il ny faut pas penser, je suis tellement amolli par la
volupt, le poison sest insinu si profondment dans mes os que
je ne puis supporter lide dtre un ou deux mois sans femme. --
Voil de lgosme, et du plus sale; mais je crois que, sils
voulaient tre francs, les plus vertueux pourraient confesser des
choses assez analogues.

Cest par l que je suis le plus fortement englu, et, ntait
cette raison, il y aurait longtemps que Rosette et moi nous
serions brouills sans retour. Et puis, en vrit, cest une chose
si mortellement ennuyeuse que de faire la cour  une femme que je
ne men sens pas le coeur. Recommencer  dire toutes les sottises
charmantes que jai dj dites tant de fois, refaire ladorable,
crire des billets et y rpondre; reconduire des beauts, le soir,
 deux lieues de chez soi; attraper du froid aux pieds et des
rhumes devant la fentre en piant une ombre chrie; calculer sur
un sofa combien de tissus superposs vous sparent de votre
desse; porter des bouquets et courir les bals pour arriver o
jen suis, cest bien la peine! -- Autant vaut rester dans son
ornire. En sortir pour retomber dans une autre exactement
pareille, aprs stre beaucoup agit et donn bien du mal, -- 
quoi bon? Si jtais amoureux, la chose irait delle-mme, et tout
cela me paratrait ravissant; mais je ne le suis point, quoique
jaie la plus forte envie de ltre; car, aprs tout, il ny a que
lamour au monde; et, si le plaisir qui nen est que lombre a
tant damorces pour nous, que doit donc tre la ralit? Dans quel
flot dineffables extases, dans quels lacs de pures dlices
doivent nager ceux quil a atteints au coeur dune de ses flches
 pointe dor, et qui brlent des aimables ardeurs dune flamme
mutuelle!

Jprouve  ct de Rosette ce calme plat et cette espce de bien-
tre paresseux qui rsulte de la satisfaction des sens, mais rien
de plus; et ce nest pas assez. Souvent cet engourdissement
voluptueux tourne en torpeur, et cette tranquillit en ennui; je
tombe alors en des distractions sans objet et en je ne sais
quelles fades rvasseries qui me fatiguent et mexcdent, -- cest
un tat dont il faut que je sorte  tout prix.

Oh! si je pouvais tre comme certains de mes amis qui baisent un
vieux gant avec ivresses qui se trouvent tout heureux dun
serrement de main, qui ne changeraient pas contre lcrin dune
sultane quelques mchantes fleurs  demi sches par la sueur du
bal, qui couvrent de larmes et cousent dans leur chemise, 
lendroit de leur coeur, un billet crit en pauvre style, et
stupide  le croire copi du _Parfait Secrtaire, _qui adorent des
femmes avec de gros pieds, et qui sen excusent sur ce quelles
ont lme belle! Si je pouvais suivre, en frmissant, les derniers
plis dune robe, attendre quune porte souvrt pour voir passer
dans un flot de lumire une chre et blanche apparition; si un mot
dit tout bas me faisait changer de couleur; si javais cette vertu
de ne pas dner pour arriver plus tt  un rendez-vous; si jtais
capable de poignarder un rival ou de me battre en duel avec un
mari; si, par une grce particulire du ciel, il mtait donn de
trouver spirituelles les femmes qui sont laides, et bonnes celles
qui sont laides et btes; si je pouvais me rsoudre  danser le
menuet et  couter les sonates que jouent les jeunes personnes
sur le clavecin ou sur la harpe; si ma capacit se haussait
jusqu apprendre lhombre et le reversi; enfin, si jtais un
homme et non pas un pote, -- je serais certainement beaucoup plus
heureux que je ne suis; -- je mennuierais moins et serais moins
ennuyeux.

Je nai jamais demand aux femmes quune seule chose, -- cest la
beaut; je me passe trs volontiers desprit et dme. -- Pour
moi, une femme qui est belle a toujours de lesprit; -- elle a
lesprit dtre belle, et je ne sais pas lequel vaut celui-l. Il
faut bien des phrases brillantes et des traits scintillants pour
valoir les clairs dun bel oeil. Je prfre une jolie bouche  un
joli mot, et une paule bien modele  une vertu, mme thologale;
je donnerais cinquante mes pour un pied mignon, et toute la
posie et tous les potes pour la main de Jeanne dAragon ou le
front de la vierge de Foligno -- Jadore sur toutes choses la
beaut de la forme; -- la beaut pour moi, cest la Divinit
visible, cest le bonheur palpable, cest le ciel descendu sur la
terre. -- Il y a certaines ondulations de contours, certaines
finesses de lvres, certaines coupes de paupires, certaines
inclinaisons de tte, certains allongements dovales qui me
ravissent au-del de toute expression et mattachent pendant des
heures entires.

La beaut, seule chose quon ne puisse acqurir, inaccessible 
tout jamais  ceux qui ne lont pas dabord; fleur phmre et
fragile qui croit sans tre seme, pur don du ciel! --  beaut!
le plus radieux diadme dont le hasard puisse couronner un front,
-- tu es admirable et prcieuse comme tout ce qui est hors de la
porte de lhomme, comme lazur du firmament, comme lor de
ltoile, comme le parfum du lis sraphique! -- On peut changer
son escabeau pour un trne; on peut conqurir le monde, beaucoup
lont fait; mais qui pourrait ne pas sagenouiller devant toi,
pure personnification de la pense de Dieu?

Je ne demande que la beaut, il est vrai; mais il me la faut si
parfaite que je ne la rencontrerai probablement jamais. Jai bien
vu  et l, dans quelques femmes, des portions admirables
mdiocrement accompagnes, et je les ai aimes pour ce quelles
avaient de choisi, en faisant abstraction du reste; cest
toutefois un travail assez pnible et une opration douloureuse
que de supprimer ainsi la moiti de sa matresse, et de faire
lamputation mentale de ce quelle a de laid ou de commun, en
circonscrivant ses yeux sur ce quelle peut avoir de bien. -- La
beaut? cest lharmonie, et une personne galement laide partout
est souvent moins dsagrable  regarder quune femme ingalement
belle. Rien ne me fait peine  voir comme un chef-doeuvre
inachev et comme une beaut  qui il manque quelque chose; -- une
tache dhuile choque moins sur une bure grossire que sur une
riche toffe.

Rosette nest point mal; elle peut passer pour belle, mais elle
est loin de raliser ce que je rve; cest une statue dont
plusieurs morceaux sont amens  point. Les autres ne sont pas si
nettement dgags du bloc; il y a des endroits accuss avec
beaucoup de finesse et de charme, et quelques-uns dune manire
plus lche et plus nglige. -- Aux yeux vulgaires, la statue
parait entirement finie et dune beaut complte; mais un
observateur plus attentif y dcouvre bientt des places o le
travail nest pas assez serr, et des contours qui, pour atteindre
 la puret qui leur est propre, ont besoin que longle de
louvrier y passe et y repasse encore bien des fois; -- cest 
lamour  polir ce marbre et  lachever, cest dire assez que ce
ne sera pas moi qui le finirai.

Au reste, je ne circonscris point la beaut dans telle ou telle
sinuosit de lignes. -- Lair, le geste, la dmarche, le souffle,
la couleur, le son, le parfum, tout ce qui est la vie entre pour
moi dans la composition de la beaut; tout ce qui embaume, chante
ou rayonne y revient de droit. -- Jaime les riches brocarts, les
splendides toffes avec leurs plis amples et puissants; jaime les
larges fleurs et les cassolettes, la transparence des eaux vives
et lclat miroitant des belles armes, les chevaux de race et ces
grands chiens blancs comme on en voit dans les tableaux de Paul
Vronse. -- Je suis un vrai paen de ce ct, et je nadore point
les dieux qui sont mal faits: quoiquau fond je ne sois pas
prcisment ce quon appelle irrligieux, personne nest de fait
plus mauvais chrtien que moi. -- Je ne comprends pas cette
mortification de la matire qui fait lessence du christianisme,
je trouve que cest une action sacrilge que de frapper sur
loeuvre de Dieu, et je ne puis croire que la chair soit mauvaise,
puisquil la ptrie lui-mme de ses doigts et  son image. --
Japprouve peu les longs sarraus de couleur sombre do il ne sort
quune tte et deux mains, et ces toiles o tout est noy dombre,
except quelque front qui rayonne. -- Je veux que le soleil entre
partout, quil y ait le plus de lumire et le moins dombre
possible, que la couleur tincelle, que la ligne serpente, que la
nudit stale firement, et que la matire ne se cache point
dtre, puisque, aussi bien que lesprit, elle est un hymne
ternel  la louange de Dieu.

Je conois parfaitement le fol enthousiasme des Grecs pour la
beaut; et, pour mon compte, je ne trouve rien dabsurde  cette
loi qui obligeait les juges  nentendre plaider les avocats que
dans un lieu obscur, de peur que leur bonne mine, la grce de
leurs gestes et de leurs attitudes ne les prvinssent
favorablement et ne fissent pencher la balance.

Je nachterais rien dune marchande qui serait laide; je donne
plus volontiers aux mendiants dont les haillons et la maigreur
sont pittoresques. -- Il y a un petit Italien fivreux, vert comme
un citron, avec de grands yeux noirs et blancs qui lui tiennent la
moiti de la figure; -- on dirait un Murillo ou un Espagnolet sans
cadre quun brocanteur aurait expos contre la borne: -- celui-l
a toujours deux sous de plus que les autres. -- Je ne battrais
jamais un beau cheval ou un beau chien, et je ne voudrais pas dun
ami ou dun domestique qui ne serait point dun extrieur
agrable. -- Cest un vritable supplice pour moi que de voir de
vilaines choses ou de vilaines personnes. -- Une architecture de
mauvais got, un meuble dune mauvaise forme mempchent de me
plaire dans une maison, si confortable et attrayante quelle soit
dailleurs. Le meilleur vin me parat presque de la piquette dans
un verre mal tourn, et javoue que je prfrerais le brouet le
plus lacdmonien sur un mail de Bernard de Palissy au plus fin
gibier sur une assiette de terre. -- Lextrieur ma toujours pris
violemment, et cest pourquoi jvite la compagnie des vieillards;
cela me contriste et maffecte dsagrablement, parce quils sont
rids et dforms, quoique cependant quelques-uns aient une beaut
spciale; et, dans la piti que jai deux, il y a beaucoup de
dgot: -- de toutes les ruines du monde, la ruine de lhomme est
assurment la plus triste  contempler.

Si jtais peintre (et jai toujours regrett de ne pas ltre),
je ne voudrais peupler mes toiles que de desses, de nymphes, de
madones, de chrubins et damours. -- Consacrer ses pinceaux 
faire des portraits,  moins que ce ne soit de belles personnes,
me parat un crime de lse-peinture; et, loin de vouloir doubler
ces figures laides ou ignobles, ces ttes insignifiantes ou
vulgaires, je pencherais plutt  les faire couper sur loriginal.
-- La frocit de Caligula, dtourne en ce sens, me semblerait
presque louable.

La seule chose au monde que jai envie avec quelque suite, cest
dtre beau. -- Par beau jentends aussi beau que Paris ou
Apollon. Ntre point difforme, avoir des traits  peu prs
rguliers, cest--dire avoir le nez au milieu de la figure, ni
camard, ni crochu, des yeux qui ne soient ni rouges ni raills,
une bouche convenablement fendue, cela nest pas tre beau:  ce
compte, je le serais, et je me trouve aussi loign de lide que
je me forme de la beaut virile que si jtais un de ces
jaquemarts qui frappent lheure sur les clochers; jaurais une
montagne sur chaque paule, les jambes torses dun basset, le nez
et le museau dun singe que jy ressemblerais autant. -- Bien des
fois je me regarde, des heures entires, dans le miroir avec une
fixit et une attention inimaginables, pour voir sil nest pas
survenu quelque amlioration dans ma figure; jattends que les
lignes fassent un mouvement et se redressent ou sarrondissent
avec plus de finesse et de puret, que mon oeil sillumine et nage
dans un fluide plus vivace, que la sinuosit qui spare mon front
de mon nez se comble, et que mon profil prenne ainsi le calme et
la simplicit du profil grec, et je suis toujours trs surpris que
cela narrive pas. Jespre toujours quun printemps ou lautre je
me dpouillerai de cette forme que jai, comme un serpent qui
laisse sa vieille peau. -- Dire quil faudrait si peu de chose
pour que je sois beau, et que je ne le serai jamais! Quoi donc!
une demi-ligne, un centime, un millime de ligne de plus ou de
moins dans un endroit ou dans un autre, un peu moins de chair sur
cet os, un peu plus sur celui-ci, -- un peintre, un statuaire
auraient rajust cela en une demi-heure. Quest-ce que cela
faisait aux atomes qui me composent de se cristalliser de telle ou
telle faon? En quoi importait-il  ce contour de sortir ici et de
rentrer l, et o tait la ncessit que je fusse ainsi et pas
autrement? -- En vrit, si je tenais le hasard  la gorge, je
crois que je ltranglerais. -- Parce quil a plu  une misrable
parcelle de je ne sais quoi de tomber je ne sais o et de se
coaguler btement en la gauche figure quon me voit, je serai
ternellement malheureux! Nest-ce pas la plus sotte et la plus
misrable chose du monde? Comment se fait-il que mon me, avec
lardent dsir quelle en a, ne puisse laisser tomber  plat la
pauvre charogne quelle fait tenir debout, et aller animer une de
ces statues dont lexquise beaut lattriste et la ravit? Il y a
deux ou trois personnes que jassassinerais avec dlices, en ayant
soin toutefois de ne pas les meurtrir ni les gter, si je
possdais le mot qui fait transmigrer les mes dun corps 
lautre. -- Il ma toujours sembl que, pour faire ce que je veux
(et je ne sais pas ce que je veux), javais besoin dune trs
grande et trs parfaite beaut, et je mimagine que, si je
lavais, ma vie, qui est si enchevtre et si tiraille, aurait
t delle-mme.

On voit tant de belles figures dans les tableaux! -- pourquoi
aucune de celles-l nest-elle la mienne? -- tant de ttes
charmantes qui disparaissent sous la poussire et la fume du
temps au fond des vieilles galeries! Ne vaudrait-il pas mieux
quelles quittassent leurs cadres et vinssent spanouir sur mes
paules? La rputation de Raphal souffrirait-elle beaucoup si un
de ces anges quil fait voler par essaims dans loutremer de ses
toiles mabandonnait son masque pour trente ans? Il y a tant
dendroits et des plus beaux de ses fresques qui se sont caills
et sont tombs de vtust! On ny prendrait pas garde. Que font
autour de ces murs ces beauts silencieuses que le vulgaire des
hommes regarde  peine dun regard distrait? et pourquoi Dieu ou
le hasard na-t-il pas lesprit de faire ce dont un homme vient 
bout avec quelques poils emmanchs dun bton et quelques ptes de
diffrentes couleurs dlayes sur une planche?

Ma premire sensation devant une de ces ttes merveilleuses dont
le regard peint semble vous traverser et se prolonger  linfini
est le saisissement et une admiration qui nest pas sans quelque
terreur: mes yeux se trempent, mon coeur bat; puis, quand je suis
un peu familiaris avec elle, et que je suis entr plus avant dans
le secret de sa beaut, je fais une comparaison tacite delle 
moi; la jalousie se tord au fond de mon me en noeuds plus
entortills quune vipre, et jai toutes les peines du monde  ne
pas me jeter sur la toile et  ne pas la dchirer en morceaux.

tre beau, cest--dire avoir en soi un charme qui fait que tout
vous sourit et vous accueille; quavant que vous ayez parl tout
le monde est dj prvenu en votre faveur et dispos  tre de
votre avis; que vous navez qu passer par une rue, ou vous
montrer  un balcon pour vous crer, dans la foule, des amis ou
des matresses. Navoir pas besoin dtre aimable pour tre aim,
tre dispens de tous ces frais desprit et de complaisance
auxquels la laideur vous oblige, et de ces mille qualits morales
quil faut avoir pour suppler la beaut du corps; quel don
splendide et magnifique!

Et celui qui joindrait  la beaut suprme la force suprme, qui,
sous la peau dAntinos, aurait les muscles dHercule, que
pourrait-il dsirer de plus? Je suis sr quavec ces deux choses
et lme que jai, avant trois ans, je serais empereur du monde! -
- Une autre chose que jai dsire presque autant que la beaut et
que la force, cest le don de me transporter aussi vite que la
pense dun endroit  un autre. -- La beaut de lange, la force
du tigre et les ailes de laigle, et je commencerais  trouver que
le monde nest pas aussi mal organis que je le croyais dabord. -
- Un beau masque pour sduire et fasciner sa proie, des ailes pour
fondre dessus et lenlever, des ongles pour la dchirer; -- tant
que je naurai pas cela, je serai malheureux.

Toutes les passions et tous les gots que jai eus nont t que
des dguisements de ces trois dsirs. Jai aim les armes, les
chevaux et les femmes: -- les armes, pour remplacer les nerfs que
je navais pas; les chevaux, pour me servir dailes; les femmes,
pour possder au moins dans quelquune la beaut qui me manquait 
moi-mme. -- Je recherchais de prfrence les armes les plus
ingnieusement meurtrires, et celles dont les blessures taient
ingurissables. Je nai jamais eu loccasion de me servir daucun
de ces kriss ou de ces yatagans: nanmoins jaime  les avoir
autour de moi; je les tire du fourreau avec un sentiment de
scurit et de force inexprimable, je men escrime  tort et 
travers trs nergiquement, et, si par hasard je viens  voir la
rflexion de ma figure dans une glace, je suis tonn de son
expression froce. -- Quant aux chevaux, je les surmne tellement
quil faut quils crvent ou quils disent pourquoi. -- Si je
navais pas renonc  monter Ferragus, il y a longtemps quil
serait mort, et ce serait dommage, car cest un brave animal. Quel
cheval arabe pourrait avoir les jambes aussi promptes et aussi
dlies que mon dsir? -- Dans les femmes je nai cherch que
lextrieur, et, comme jusqu prsent celles que jai vues sont
loin de rpondre  lide que je me suis faite de la beaut, je me
suis rejet sur les tableaux et les statues; -- ce qui, aprs
tout, est une assez pitoyable ressource quand on a des sens aussi
allums que les miens. -- Cependant il y a quelque chose de grand
et de beau  aimer une statue, cest que lamour est parfaitement
dsintress, quon na  craindre ni la satit ni le dgot de
la victoire, et quon ne peut esprer raisonnablement un second
prodige pareil  lhistoire de Pygmalion. -- Limpossible ma
toujours plu.

Nest-il pas singulier que moi, qui suis encore aux mois les plus
blonds de ladolescence, qui, loin davoir abus de tout, nai pas
mme us des choses les plus simples, jen sois venu  ce degr de
blasement de ntre plus chatouill que par le bizarre ou le
difficile?

La satit suit le plaisir, cest une loi naturelle et qui se
conoit. -- Quun homme qui a mang  un festin de tous les plats
et en grande quantit nait plus faim et cherche  rveiller son
palais endormi par les mille flches des pices ou des vins
irritants, rien nest plus facile  expliquer; mais quun homme
qui ne fait que sasseoir  table, et qui  peine a got des
premiers mets soit pris dj de ce dgot superbe, ne puisse
toucher sans vomir quaux plats dune saveur extrme et naime que
les viandes faisandes, les fromages jasps de bleu, les truffes
et les vins qui sentent la pierre  fusil, cest un phnomne qui
ne peut rsulter que dune organisation particulire; cest comme
un enfant de six mois qui trouverait le lait de sa nourrice fade
et qui ne voudrait tter que de leau-de-vie. -- Je suis aussi las
que si javais excut toutes les prodigiosits de Sardanapale, et
cependant ma vie a t fort chaste et tranquille en apparence:
cest une erreur de croire que la possession soit la seule route
qui mne  la satit. On y arrive aussi par le dsir, et
labstinence use plus que lexcs. -- Un dsir tel que le mien est
quelque chose dautrement fatigant que la possession. Son regard
parcourt et pntre lobjet quil veut avoir et qui rayonne au-
dessus de lui plus promptement et plus profondment que sil y
touchait: quest-ce que lusage lui apprendrait de plus? quelle
exprience peut quivaloir  cette contemplation constante et
passionne?

Jai travers tant de choses, quoique jaie fait le tour de bien
peu, quil ny a plus que les sommets les plus escarps qui me
tentent. -- Je suis attaqu de cette maladie qui prend aux peuples
et aux hommes puissants dans leur vieillesse: -- limpossible. --
Tout ce que je peux faire na pas le moindre attrait pour moi. --
Tibre, Caligula, Nron, grands Romains de lempire,  vous que
lon a si mal compris, et que la meute des rhteurs poursuit de
ses aboiements, je souffre de votre mal et je vous plains de tout
ce qui me reste de piti! Moi aussi je voudrais btir un pont sur
la mer et paver les flots; jai rv de brler des villes pour
illuminer mes ftes; jai souhait dtre femme pour connatre de
nouvelles volupts. -- Ta maison dore,  Nron! nest quune
table fangeuse  ct du palais que je me suis lev; ma garde-
robe est mieux monte que la tienne, Hliogabale, et bien
autrement splendide. -- Mes cirques sont plus rugissants et plus
sanglants que les vtres, mes parfums plus cres et plus
pntrants, mes esclaves plus nombreux et mieux faits; jai aussi
attel  mon char des courtisanes nues, jai march sur les hommes
dun talon aussi ddaigneux que vous. -- Colosses du monde
antique, il bat sous mes faibles cts un coeur aussi grand que le
vtre, et,  votre place, ce que vous avez fait je laurais fait
et peut-tre davantage. Que de Babels jai entasses les unes sur
les autres pour atteindre le ciel, souffleter les toiles et
cracher de l sur la cration! Pourquoi donc ne suis-je pas Dieu,
-- puisque je ne puis tre homme?

Oh! je crois quil faudra cent mille sicles de nant pour me
reposer de la fatigue de ces vingt annes de vie -Dieu du ciel,
quelle pierre roulerez-vous sur moi? dans quelle ombre me
plongerez-vous?  quel Lth me ferez-vous boire? sous quelle
montagne enterrerez-vous le Titan? Suis-je destin  souffler un
volcan par ma bouche et  faire des tremblements de terre en me
changeant de ct?

Quand je pense  cela, que je suis n dune mre si douce, si
rsigne, de gots et de moeurs si simples, je suis tout surpris
de ne pas avoir fait clater son ventre quand elle me portait.
Comment se fait-il quaucune de ses penses, calmes et pures,
nait pass dans mon corps avec le sang quelle ma transmis? et
pourquoi faut-il que je ne sois fils que de sa chair et non de son
esprit? La colombe a fait un tigre qui voudrait pour proie  ses
griffes la cration tout entire.

Jai vcu dans le milieu le plus calme et le plus chaste. Il est
difficile de rver une existence enchsse aussi purement que la
mienne. Mes annes se sont coules,  lombre du fauteuil
maternel, avec les petites soeurs et le chien de la maison. Je
nai vu autour de moi que de bonnes ttes douces et tranquilles de
vieux domestiques blanchis  notre service et en quelque sorte
hrditaires, de parents ou damis graves et sentencieux, vtus de
noir, qui posaient leurs gants lun aprs lautre sur le bord de
leur chapeau; quelques tantes dun certain ge, grassouillettes,
proprettes, discrtes, avec du linge blouissant, des jupes
grises, des mitaines de filet, et les mains sur la ceinture comme
des personnes qui sont de religion; des meubles svres jusqu la
tristesse, des boiseries de chne nu, des tentures de cuir, tout
un intrieur dune couleur sobre et touffe, comme en ont fait
certains matres flamands. -- Le jardin tait humide et sombre; le
buis qui en dessinait les compartiments, le lierre qui recouvrait
les murs et quelques sapins aux bras pels taient chargs dy
reprsenter de la verdure et y russissaient assez mal; la maison
de briques, avec un toit trs haut, quoique spacieuse et en bon
tat, avait quelque chose de morne et dassoupi. -- Certes, rien
ntait propre  une vie spare, austre et mlancolique, comme
une pareille habitation. Il semblait impossible que tous les
enfants levs dans une telle maison ne finissent pas par se faire
prtres ou religieuses: eh bien! dans cette atmosphre de puret
et de repos, sous cette ombre et ce recueillement, je me
pourrissais petit  petit, et sans quil en part rien, comme une
nfle sur la paille. Au sein de cette famille honnte, pieuse,
sainte, jtais parvenu  un degr de dpravation horrible. -- Ce
ntait pas le contact du monde, puisque je ne lavais pas vu; ni
le feu des passions, puisque je transissais sous la sueur glace
qui suintait de ces braves murailles. -- Le ver ne stait pas
tran du coeur dun autre fruit  mon coeur. Il tait clos de
lui-mme au plus plein de ma pulpe quil avait ronge et sillonne
en tous sens: en dehors rien ne paraissait et ne mavertissait que
je fusse gt. Je navais ni tache ni piqre; mais jtais tout
creux par dedans, et il ne me restait quune mince pellicule,
brillamment colore, que le moindre choc et creve. -- Nest-ce
pas l une chose inexplicable quun enfant n de parents vertueux,
lev avec soin et discrtion, tenu loin de toute chose mauvaise,
se pervertisse tout seul  un tel point, et arrive o jen suis
arriv? Je suis sr quen remontant jusqu l sixime gnration,
on ne retrouverait pas parmi mes anctres un seul atome pareil 
ceux dont je suis form. Je ne suis pas de ma famille; je ne suis
pas une branche de ce noble tronc, mais un champignon vnneux
pouss par quelque lourde nuit dorage entre ses racines moussues;
et pourtant personne na eu plus daspirations et dlans vers le
beau que moi, personne na essay plus opinitrement de dployer
ses ailes; mais chaque tentative a rendu ma chute plus profonde,
et ce qui devait me sauver ma perdu.

La solitude mest plus mauvaise que le monde, quoique je dsire
plus la premire que le second. -- Tout ce qui menlve  moi-mme
mest salutaire: la socit mennuie, mais marrache forcment 
cette rverie creuse dont je monte et je descends la spirale, le
front pench et les bras en croix. -- Aussi, depuis que le tte--
tte est rompu, et quil y a du monde ici avec lequel je suis
forc de me contraindre un peu, je suis moins sujet  me laisser
aller  mes humeurs noires, et je suis moins travaill de ces
dsirs dmesurs qui me fondent sur le coeur comme une nue de
vautours ds que je reste un moment inoccup. Il y a quelques
femmes assez jolies et un ou deux jeunes gens assez aimables et
fort gais; mais, dans tout cet essaim provincial, ce qui me charme
le plus est un jeune cavalier qui est arriv depuis deux ou trois
jours; -- il ma plu tout dabord, et je lai pris en affection,
rien qu le voir descendre de son cheval. Il est impossible
davoir meilleure grce; il nest pas trs grand, mais il est
svelte et bien pris dans sa taille; il a quelque chose de moelleux
et donduleux dans la dmarche et dans les gestes, qui est on ne
peut plus agrable; bien des femmes lui envieraient sa main et son
pied. Le seul dfaut quil ait, cest dtre trop beau et davoir
des traits trop dlicats pour un homme. Il est muni dune paire
dyeux les plus beaux et les plus noirs du monde, qui ont une
expression indfinissable et dont il est difficile de soutenir le
regard; mais, comme il est fort jeune et na pas dapparence de
barbe, la mollesse et la perfection du bas de sa figure temprent
un peu la vivacit de ses prunelles daigle; ses cheveux bruns et
lustrs flottent sur son cou en grosses boucles, et donnent  sa
tte un caractre particulier. -- Voil donc enfin un des types de
beaut que je rvais ralis et marchant devant moi! Quel dommage
que ce soit un homme, ou quel dommage que je ne sois pas une
femme! -- Cet Adonis, qui,  sa belle figure, joint un esprit trs
vif et trs tendu, jouit encore de ce privilge davoir  mettre
au service de ses bons mots et de ses plaisanteries une voix dun
timbre argentin et mordant quil est difficile dentendre sans
tre mu. -- Il est vraiment parfait. -- Il parait quil partage
mes gots pour les belles choses, car ses habits sont trs riches
et trs recherchs, son cheval trs fringant et de race; et, pour
que tout ft complet et assorti, il avait derrire lui, mont sur
un petit cheval, un page de quatorze  quinze ans, blond, rose,
joli comme un sraphin, qui dormait  moiti, et tait si fatigu
de la course quil venait de faire que son matre a t oblig de
lenlever de sa selle et de lemporter dans ses bras jusqu sa
chambre. Rosette lui a fait beaucoup daccueil, et je pense
quelle a form le dessein de sen servir pour veiller ma
jalousie et faire sortir ainsi le peu de flamme qui dort sous les
cendres de ma passion teinte. -- Tout redoutable cependant que
soit un pareil rival, je suis peu dispos  en tre jaloux, et je
me sens tellement entran vers lui que je me dsisterais assez
volontiers de mon amour pour avoir son amiti.

Chapitre 6

En cet endroit, si le dbonnaire lecteur veut bien nous le
permettre, nous allons pour quelque temps abandonner  ses
rveries le digne personnage qui, jusquici, a occup la scne 
lui tout seul et parl pour son propre compte, et rentrer dans la
forme ordinaire du roman, sans toutefois nous interdire de prendre
par la suite la forme dramatique, sil en est besoin, et en nous
rservant le droit de puiser encore dans cette espce de
confession pistolaire que le susdit jeune homme adressait  son
ami, persuad que, si pntrant et si plein de sagacit que nous
soyons, nous devons assurment en savoir l-dessus moins long que
lui-mme.

...Le petit page tait tellement harass quil dormait sur les
bras de son matre et que sa petite tte toute dchevele allait
et venait comme sil et t mort. Il y avait assez loin du perron
 la chambre que lon avait dsigne pour tre celle du nouvel
arrivant, et le domestique qui le prcdait soffrit  porter
lenfant  son tour; mais le jeune cavalier, pour qui, du reste,
ce fardeau semblait ntre quune plume, le remercia et ne voulut
pas sen dessaisir: il le dposa sur le canap tout doucement et
en prenant mille prcautions pour ne pas le rveiller; une mre
net pas mieux fait. Quand le domestique se fut retir et que la
porte fut ferme, il se mit  genoux devant lui et essaya de lui
tirer ses bottines; mais ses petits pieds gonfls et endoloris
rendaient cette opration assez difficile, et le joli dormeur
poussait de temps en temps quelques soupirs vagues et inarticuls,
comme une personne qui va se rveiller; alors le jeune cavalier
sarrtait et attendait que le sommeil let repris. Les bottines
cdrent enfin, ctait le plus important; les bas firent peu de
rsistance. -- Cette opration acheve, le matre prit les deux
pieds de lenfant, et les posa lun  ct de lautre sur le
velours du sofa; ctaient bien les deux plus adorables pieds du
monde, pas plus grands que cela, blancs comme de livoire neuf et
un peu ross par la pression de la chaussure o ils taient en
prison depuis dix-sept heures, des pieds trop petits pour une
femme, et qui semblaient navoir jamais march; ce quon voyait de
la jambe tait rond, potel, poli, transparent et vein, et de la
plus exquise dlicatesse; -- une jambe digne du pied.

Le jeune homme, toujours  genoux, contemplait ces deux petits
pieds avec une attention amoureusement admirative; il se pencha,
prit le gauche et le baisa, et puis le droit et le baisa aussi; et
puis, de baisers en baisers, il remonta le long de la jambe
jusqu lendroit o ltoffe commenait. -- Le page souleva un
peu sa longue paupire, et laissa tomber sur son matre un regard
bienveillant et assoupi, o ne perait aucune surprise. -- Ma
ceinture me gne, dit-il en passant son doigt sous le ruban, et il
se rendormit. -- Le matre dboucla la ceinture, releva la tte du
page avec un coussin? et touchant ses pieds qui taient devenus un
peu froids, de brlants quils taient, il les enveloppa
soigneusement dans son manteau, prit un fauteuil, et sassit au
plus prs du sofa. Deux heures se passrent ainsi, le jeune homme
regardant dormir lenfant et suivant sur son front les ombres de
ses rves. Le seul bruit quon entendit par la chambre tait sa
respiration rgulire et le tic-tac de la pendule.

Ctait un tableau assurment fort gracieux. -- Il y avait dans
lopposition de ces deux genres de beaut un moyen deffet dont un
peintre habile et tir bon parti. -- Le matre tait beau comme
une femme, -- le page beau comme une jeune fille. -- Cette tte
ronde et rose, ainsi pose dans ses cheveux, avait lair dune
pche sous ses feuilles; elle en avait la fracheur et le velout,
quoique la fatigue de la route lui et enlev quelque peu de son
clat habituel; la bouche mi-ouverte laissait apercevoir de
petites dents dun blanc laiteux, et sous ses tempes pleines et
luisantes sentre-croisait un rseau de veines azures; les cils
de ses yeux, pareils  ces fils dor qui spanouissent dans les
missels autour de la tte des vierges, lui venaient presque au
milieu des joues; ses cheveux longs et soyeux tenaient  la fois
de lor et de largent, -- or dans lombre, argent dans la
lumire; son cou tait en mme temps gras et frle, et navait
rien du sexe indiqu par ses habits; deux ou trois boutons du
justaucorps, dfauts pour faciliter la respiration, permettaient
dentrevoir, par lhiatus dune chemise de fine toile de Hollande,
un losange de chair potele et rebondie dune admirable blancheur,
et le commencement dune certaine ligne ronde difficile 
expliquer sur la poitrine dun jeune garon; en y regardant bien,
on et peut-tre trouv aussi que ses hanches taient un peu trop
dveloppes. -- Le lecteur en pensera ce quil voudra; ce sont de
simples conjectures que nous lui proposons: nous nen savons pas
l-dessus plus que lui, mais nous esprons en apprendre davantage
dans quelque temps, et nous lui promettons de le tenir fidlement
au courant de nos dcouvertes. -- Que le lecteur, sil a la vue
moins basse que nous, enfonce son regard sous la dentelle de cette
chemise et dcide en conscience si ce contour est trop ou trop peu
saillant; mais nous lavertissons que les rideaux sont tirs, et
quil rgne dans la chambre un demi-jour peu favorable  ces
sortes dinvestigations.

Le cavalier tait ple, mais dune pleur dore, pleine de force
et de vie; ses prunelles nageaient sur un cristallin humide et
bleu; son nez droit et mince donnait  son profil une fiert et
une vigueur merveilleuses, et la chair en tait si fine que, sur
le bord du contour, elle laissait transpercer la lumire; sa
bouche avait le sourire le plus doux  de certains moments, mais
dordinaire elle tait arque  ses coins, comme quelques-unes de
ces ttes quon voit dans les tableaux des vieux matres italiens,
plutt en dedans quen dehors; ce qui lui donnait quelque chose
dadorablement ddaigneux, une _smorfia_ on ne peut plus piquante,
un air de bouderie enfantine et de mauvaise humeur trs singulier
et trs charmant.

Quels taient les liens qui unissaient le matre au page et le
page au matre? Assurment il y avait entre eux plus que
laffection qui peut exister entre le matre et le domestique.
taient-ce deux amis ou deux frres? -- Alors, pourquoi ce
travestissement? -- Il et t cependant difficile de croire 
quiconque et vu la scne que nous venons de dcrire que ces deux
personnages ntaient en vrit que ce quils paraissaient tre.

-- Ce cher ange, comme il dort! dit  voix basse le jeune homme;
je crois quil navait jamais tant fait de chemin de sa vie. Vingt
lieues  cheval, lui qui est si dlicat! jai peur quil ne soit
malade de fatigue. Mais non, cela ne sera rien; demain il ny
paratra plus; il aura repris ses belles couleurs, et sera plus
frais quune rose aprs la pluie. -- Est-il beau comme cela! Si je
ne craignais de lveiller, je le mangerais de caresses. Quelle
adorable fossette il a au menton! quelle finesse et quelle
blancheur de peau! -- Dors bien, cher trsor. -- Ah! je suis
vraiment jaloux de ta mre et je voudrais tavoir fait. -- Il
nest pas malade? Non; -- sa respiration est rgle, et il ne
bouge pas. -- Mais je crois quon a frapp...

En effet, on avait frapp deux petits coups aussi doucement que
possible sur le panneau de la porte.

Le jeune homme se leva, et, craignant de stre tromp, attendit,
pour ouvrir, que lon heurtt de nouveau. -- Deux autres coups, un
peu plus accentus, se firent entendre de nouveau, et une douce
voix de femme dit sur un ton trs bas: -- Cest moi, Thodore.

Thodore ouvrit, mais avec moins de vivacit quun jeune homme
nen met  ouvrir  une femme dont la voix est douce, et qui est
venue gratter mystrieusement  votre huis vers la tombe du jour.
-- Le battant entrebill donna passage, devinez  qui?  la
matresse du perplexe dAlbert,  la princesse Rosette en
personne, plus rose que son nom, et les seins aussi mus que les
eut jamais femme qui soit entre le soir dans la chambre dun beau
cavalier.

-- Thodore! dit Rosette.

Thodore leva le doigt et le posa sur sa lvre de manire 
figurer la statue du silence, et, lui montrant lenfant qui
dormait, il la fit passer dans la pice voisine.

-- Thodore, reprit Rosette qui semblait trouver des douceurs
singulires  rpter ce nom, et chercher en mme temps  rallier
ses ides, -- Thodore, continua-t-elle sans quitter la main que
le jeune homme lui avait prsente pour la conduire  son
fauteuil, -- vous nous tes donc enfin revenu? Quavez-vous fait
tout ce temps? o tes-vous all? -- Savez-vous quil y a six mois
que je ne vous ai vu? Ah! Thodore, cela nest pas bien; on doit
aux gens qui nous aiment, mme quand on ne les aime pas, quelques
gards et quelque piti.

THEODORE. -- Ce que jai fait? -- Je ne sais. -- Jai t et je
suis venu, jai dormi et jai veill, jai chant et jai pleur,
jai eu faim et soif, jai eu trop chaud et trop froid, je me suis
ennuy, jai de largent de moins et six mois de plus, jai vcu,
voil tout. -- Et vous, quavez-vous fait?

ROSETTE. -- Je vous ai aim.

THEODORE. -- Vous navez fait que cela?

ROSETTE. -- Oui, absolument. Jai mal employ mon temps, nest-ce
pas?

THEODORE. -- Vous auriez pu lemployer mieux, ma pauvre Rosette;
par exemple,  aimer quelquun qui pt vous rendre votre amour.

ROSETTE. -- Je suis dsintresse en amour comme en tout. -- Je ne
prte pas de lamour  usure; cest un pur don que je fais.

THEODORE. -- Vous avez l une vertu bien rare, et qui ne peut
natre que dans une me choisie. Jai dsir bien souvent pouvoir
vous aimer, du moins comme vous le voudriez; mais il y a entre
nous un obstacle insurmontable, et que je ne puis vous dire --
Avez-vous eu un autre amant depuis que je vous ai quitte?

ROSETTE. -- Jen ai eu un que jai encore.

THEODORE. -- Quelle espce dhomme est-ce?

ROSETTE. -- Un pote.

THEODORE. -- Diable! quel est ce pote, et qua-t-il fait?

ROSETTE. -- Je ne sais trop, une manire de volume que personne ne
connat, et que jai essay de lire un soir.

THEODORE. -- Ainsi donc vous avez pour amant un pote indit. --
Cela doit tre curieux. -- A-t-il des trous au coude, du linge
sale et des bas en vis de pressoir?

ROSETTE. -- Non; il se met assez bien, se lave les mains, et na
pas de tache dencre au bout du nez. Cest un ami de C***; je lai
rencontr chez madame de Thmines, vous savez, une grande femme
qui fait lenfant et se donne de petits airs dinnocence.

THEODORE. -- Et peut-on savoir le nom de ce glorieux personnage?

ROSETTE. -- Oh! mon Dieu, oui! il se nomme le chevalier dAlbert!

THEODORE. -- Le chevalier dAlbert! il me semble que cest un
jeune homme qui tait sur le balcon quand je suis descendu de
cheval.

ROSETTE. -- Prcisment.

THEODORE. -- Et qui ma regard avec tant dattention.

ROSETTE. -- Lui-mme.

THEODORE. -- Il est assez bien. -- Et il ne ma pas fait oublier?

ROSETTE. -- Non. Vous ntes pas malheureusement de ceux quon
oublie.

THEODORE. -- Il vous aime fort sans doute?

ROSETTE. -- Je ne sais trop. -- Il y a des moments o lon
croirait quil maime beaucoup; mais au fond il ne maime pas, et
il nest pas loin de me har, car il men veut de ce quil ne peut
maimer. -- Il a fait comme plusieurs autres plus expriments que
lui; il a pris un got vif pour de la passion, et sest trouv
tout surpris et tout dsappoint quand son dsir a t assouvi. --
Cest une erreur que, parce que lon a couch ensemble, on se doit
rciproquement adorer.

THEODORE. -- Et que comptez-vous faire de ce susdit amoureux qui
ne lest pas?

ROSETTE. -- Ce quon fait des anciens quartiers de lune ou des
modes de lan pass. -- Il nest pas assez fort pour me quitter le
premier, et, quoiquil ne maime pas dans le sens vritable du
mot, il tient  moi par une habitude de plaisir, et ce sont
celles-l qui sont les plus difficiles  rompre. -- Si je ne
laide pas, il est capable de sennuyer consciencieusement avec
moi jusquau jour du jugement dernier, et mme au-del; car il a
en lui le germe de toutes les nobles qualits; et les fleurs de
son me ne demandent qu spanouir au soleil de lternel amour.
-- Rellement, je suis fche de navoir pas t le rayon pour
lui. -- De tous mes amants que je nai pas aims, cest celui que
jaime le plus; -- et, si je ntais aussi bonne que je le suis,
je ne lui rendrais pas sa libert, et je le garderais encore. --
Cest ce que je ne ferai pas; -- jachve en ce moment-ci de
luser.

THEODORE. -- Combien cela durera-t-il?

ROSETTE. -- Quinze jours, trois semaines, mais  coup sr moins
que cela net dur si vous ntiez pas venu. -- Je sais que je ne
serai jamais votre matresse. -- Il y a, dites-vous, pour cela une
raison inconnue  laquelle je me rendrais sil vous tait permis
de me la rvler. Ainsi donc toute esprance de ce ct me doit
tre interdite, et cependant je ne puis me rsoudre  tre la
matresse dun autre quand vous tes l: il me semble que cest
une profanation, et que je nai plus le droit de vous aimer.

THEODORE. -- Gardez celui-ci pour lamour de moi.

ROSETTE -- Si cela vous fait plaisir, je le ferai. -- Ah! si vous
avez pu tre  moi, combien ma vie et t diffrente de ce
quelle a t! -- Le monde a une bien fausse ide de moi, et
jaurai pass sans que nul se soit dout de ce que jtais, --
except vous, Thodore, le seul qui mayez comprise, et qui mayez
t cruel. -- Je nai jamais dsir que vous pour amant, et je ne
vous ai pas eu. -- Si vous maviez aime,  Thodore! jaurais t
vertueuse et chaste, jaurais t digne de vous: au lieu de cela,
je laisserai (si quelquun se souvient de moi) la rputation dune
femme galante, dune espce de courtisane qui navait de diffrent
de celle du ruisseau que le rang et la fortune. -- Jtais ne
avec les plus hautes inclinations; mais rien ne dprave comme de
ne pas tre aime. -- Beaucoup me mprisent qui ne savent pas ce
quil ma fallu souffrir pour arriver o jen suis. -- tant sre
de ne jamais appartenir  celui que je prfrais entre tous, je me
suis laisse aller au courant, je nai pas pris la peine de
dfendre un corps qui ne pouvait tre  vous. -- Pour mon coeur,
personne ne la eu et ne laura jamais. -- Il est  vous, quoique
vous layez bris; -- et, diffrente de la plupart des femmes qui
se croient honntes, pourvu quelles naient pas pass dun lit
dans un autre, quoique jaie prostitu ma chair, jai toujours t
fidle dme et de coeur  votre pense. -- Au moins, jaurai fait
quelques heureux, jaurai envoy danser autour de quelques chevets
de blanches illusions. Jai tromp innocemment plus dun noble
coeur; jai t si misrable dtre rebute par vous que jai
toujours t pouvante  lide de faire subir un pareil supplice
 quelquun. -- Cest le seul motif de bien des aventures quon a
attribues  un pur esprit de libertinage! -- Moi! du libertinage!
 monde! -- Si vous saviez, Thodore, combien il est profondment
douloureux de sentir quon a manqu sa vie, que lon a pass 
ct de son bonheur, de voir que tout le monde se mprend sur
votre compte et quil est impossible de faire changer lopinion
quon a de vous, que vos plus belles qualits sont tournes en
dfaut, vos plus pures essences en noirs poisons, quil na
transpir de vous que ce que vous aviez de mauvais; davoir trouv
les portes toujours ouvertes pour vos vices et toujours fermes
pour vos vertus, et de navoir pu amener  bien, parmi tant de
cigus et daconits, un seul lis ou une seule rose! vous ne savez
pas cela, Thodore.

THEODORE. -- Hlas! hlas! ce que vous dites l, Rosette, est
lhistoire de tout le monde; la meilleure partie de nous est celle
qui reste en nous, et que nous ne pouvons produire. -- Les potes
sont ainsi. -- Leur plus beau pome est celui quils nont pas
crit; ils emportent plus de pomes dans la bire quils nen
laissent dans leur bibliothque.

ROSETTE. -- Jemporterai mon pome avec moi.

THEODORE. -- Et moi, le mien. -- Qui nen a fait un dans sa vie?
qui est assez heureux ou assez malheureux pour navoir pas compos
le sien dans sa tte ou dans son coeur? -- Des bourreaux en ont
peut-tre fait qui sont tout humides des pleurs de la plus douce
sensibilit; des potes en ont peut-tre fait aussi qui eussent
convenu  des bourreaux, tant ils sont rouges et monstrueux.

ROSETTE. -- Oui. -- On pourrait mettre des roses blanches sur ma
tombe. -- Jai eu dix amants, -- mais je suis vierge, et mourrai
vierge. Bien des vierges, sur les fosses desquelles il neige 
perptuit du jasmin et des fleurs doranger, taient de
vritables Messalines.

THEODORE. -- Je sais ce que vous valez, Rosette.

ROSETTE. -- Vous seul au monde avez vu ce que je suis; car vous
mavez vue sous le coup dun amour bien vrai et bien profond,
puisquil est sans espoir; et qui na pas vu une femme amoureuse
ne peut pas dire ce quelle est; cest ce qui me console dans mes
amertumes.

THEODORE. -- Et que pense de vous ce jeune homme qui, aux yeux du
monde, est aujourdhui votre amant?

ROSETTE. -- La pense dun amant est un gouffre plus profond que
la baie de Portugal, et il est bien difficile de dire ce quil y a
au fond dun homme; la sonde serait attache  une corde de cent
mille toises de longueur, et on la dviderait jusquau bout,
quelle filerait toujours sans rien rencontrer qui larrtt.
Cependant jai touch quelquefois le fond de celui-ci en quelques
endroits, et le plomb a rapport tantt de la boue, tantt de
beaux coquillages, mais le plus souvent de la boue et des dbris
de coraux mls ensemble. -- Quant  son opinion sur moi, elle a
beaucoup vari; il a commenc dabord par o les autres finissent,
il ma mprise; les jeunes gens qui ont limagination vive sont
sujets  cela. -- Il y a toujours une chute norme dans le premier
pas quils font, et le passage de leur chimre  la ralit ne
peut se faire sans secousse. -- Il me mprisait, et je lamusais;
maintenant il mestime, et je lennuie. -- Aux premiers jours de
notre liaison, il na vu dans moi que le ct banal, et je pense
que la certitude de ne pas prouver de rsistance tait pour
beaucoup dans sa dtermination. Il paraissait extrmement empress
davoir une affaire, et je crus dabord que ctait une de ces
plnitudes de coeur qui ne cherchent qu dborder, un de ces
amours vagues que lon a dans le mois de mai de la jeunesse, et
qui font qu dfaut de femmes on entourerait les troncs darbres
avec ses bras, et quon embrasserait les fleurs et le gazon des
prairies. -- Mais ce ntait pas cela; -- il ne passait  travers
moi que pour arriver  autre chose. Jtais un chemin pour lui, et
non un but. -- Sous les fraches apparences de ses vingt ans, sous
le premier duvet de ladolescence, il cachait une corruption
profonde. Il tait piqu au coeur; -- ctait un fruit qui ne
renfermait que de la cendre. Dans ce corps jeune et vigoureux
sagitait une me aussi vieille que Saturne, -- une me aussi
incurablement malheureuse quil en fut jamais. -- Je vous avoue,
Thodore, que je fus effray et que le vertige faillit me prendre
en me penchant sur les noires profondeurs de cette existence. --
Vos douleurs et les miennes ne sont rien, compares  celles-l. -
- Si je lavais plus aim, je laurais tu. -- Quelque chose
lattire et lappelle invinciblement qui nest pas de ce monde ni
en ce monde, et il ne peut avoir de repos ni jour ni nuit; et,
comme lhliotrope dans une cave, il se tord pour se tourner vers
le soleil quil ne voit pas. -- Cest un de ces hommes dont lme
na pas t trempe assez compltement dans les eaux du Lth
avant dtre lie  son corps, et qui garde du ciel dont elle
vient des rminiscences dternelle beaut qui la travaillent et
la tourmentent, qui se souvient quelle a eu des ailes, et qui na
plus que des pieds. -- Si jtais Dieu, je priverais de posie
pendant deux ternits lange coupable dune pareille ngligence.
-- Au lieu davoir  btir un chteau de cartes brillamment
colories pour abriter pendant un printemps une blonde et jeune
fantaisie, il fallait lever une tour plus haute que les huit
temples superposs de Blus. -- Je ntais pas de force, je fis
semblant de ne pas lavoir compris, et je le laissai ramper sur
ses ailes et chercher un sommet do il pt slancer dans
lespace immense. -- Il croit que je nai rien aperu de tout
cela, parce que je me suis prte  tous ses caprices sans avoir
lair den souponner le but. -- Jai voulu, ne pouvant le gurir,
et jespre quil men sera un jour tenu compte devant Dieu, lui
donner au moins ce bonheur de croire quil avait t passionnment
aim. Il minspirait assez de piti et dintrt pour aisment
pouvoir prendre avec lui un ton et des manires assez tendres pour
lui faire illusion. Jai jou mon rle en comdienne consomme;
jai t enjoue et mlancolique, sensible et voluptueuse; jai
feint des inquitudes et des jalousies; jai vers de fausses
larmes, et jai appel sur mes lvres des essaims de sourires
composs. -- Jai par ce mannequin damour des plus brillantes
toffes; je lai fait promener dans les alles de mes parcs; jai
invit tous mes oiseaux  chanter sur son passage, et toutes mes
fleurs dahlias et daturas  le saluer en inclinant la tte; je lui
ai fait traverser mon lac sur le dos argent de mon cygne chri;
je me suis cache dedans, et je lui ai prt ma voix, mon esprit,
ma beaut, ma jeunesse, et je lui ai donn une apparence si
sduisante que la ralit ne valait pas mon mensonge. Quand le
temps sera venu de briser en clats cette creuse statue, je le
ferai de manire  ce quil croie que tout le tort est de mon ct
et  lui en pargner le remords. -- Cest moi qui donnerai le coup
dpingl par o doit schapper le vent dont ce ballon est plein.
-- Nest-ce pas l une sainte prostitution et une honorable
tromperie? Jai dans une urne de cristal quelques larmes que jai
recueillies au moment o elles allaient tomber. -- Voil mon crin
et mes diamants, et je les prsenterai  lange qui me viendra
prendre pour memmener  Dieu.

THEODORE. -- Ce sont les plus beaux qui puissent briller au cou
dune femme. Les parures dune reine ne valent pas celles-l. --
Pour moi, je pense que la liqueur que Madeleine versa sur les
pieds du Christ tait faite des anciens pleurs de ceux quelle
avait consols, et je pense aussi que cest de pareilles larmes
quest sem le chemin de saint Jacques, et non, comme on la
prtendu, des gouttes de lait de Junon. -- Qui fera donc pour vous
ce que vous avez fait pour lui?

ROSETTE. -- Personne, hlas! puisque vous ne le pouvez.

THEODORE. --  chre me! que ne le puis-je! -- Mais ne perdez pas
lespoir. -- Vous tes belle et bien jeune encore. -- Vous avez
bien des alles de tilleuls et dacacias en fleurs  parcourir
avant darriver  cette route humide, borde de buis et darbres
sans feuilles, qui conduit du tombeau de porphyre o lon
enterrera vos belles annes mortes au tombeau de pierre brute et
couverte de mousse o lon se htera de pousser le reste de ce qui
fut vous et les spectres rids et branlants des jours de votre
vieillesse. Il vous reste beaucoup  gravir de la montagne de la
vie, et de longtemps vous ne parviendrez  la zone o se trouve la
neige. Vous nen tes qu la rgion des plantes aromatiques, des
cascades limpides o liris suspend ses arches tricolores, des
beaux chnes verts et des mlzes parfums. Montez encore quelque
peu, et de l, dans lhorizon plus large qui se dploiera  vos
pieds, vous verrez peut-tre slever la fume bleutre du toit o
dort celui qui vous aimera. Il ne faut pas, ds labord,
dsesprer de sa vie, il souvre, comme cela, dans notre destine,
des perspectives  quoi nous ne nous attendions plus. -- Lhomme,
dans la vie, ma souvent fait penser  un plerin qui suit
lescalier en colimaon dune tour gothique. Le long serpent de
granit tord dans lobscurit ses anneaux dont chaque caille est
une marche. Aprs quelques circonvolutions, le peu de jour qui
venait de la porte sest teint. Lombre des maisons quon na pas
encore dpasses ne permet pas aux soupiraux de laisser entrer le
soleil: les murs sont noirs, suintants; on a plutt lair de
descendre dans un cachot do lon ne doit jamais sortir que de
monter  cette tourelle qui, den bas, vous paraissait si svelte
et si lance, et couverte de dentelles et de broderies, comme si
elle allait partir pour le bal. -- On hsite si lon doit aller
plus haut, tant ces moites tnbres psent lourdement sur votre
front. -- Lescalier tourne encore quelquefois, et des lucarnes
plus frquentes dcoupent leurs trfles dor sur le mur oppos. On
commence  voir les pignons dentels des maisons, les sculptures
des entablements, les formes bizarres des chemines; quelques pas
de plus, et loeil plane sur la ville entire; cest une fort
daiguilles, de flches et de tours qui se hrissent de toutes
parts, denteles, taillades, vides, frappes  lemporte-pice
et laissant transparatre le jour par leurs mille dcoupures. --
Les dmes et les coupoles sarrondissent comme les mamelles de
quelque gante ou des crnes de Titans. Les lots de maisons et de
palais se dtachent par tranches ombres ou lumineuses. Quelques
marches encore, et vous serez sur la plate-forme; et alors vous
verrez, au-del de lenceinte de la ville, verdoyer les cultures,
bleuir les collines et blanchir les voiles sur le ruban moir du
fleuve. Un jour blouissant vous inonde, et les hirondelles
passent et repassent auprs de vous en poussant de petits cris
joyeux. Le son lointain de la cit vous arrive comme un murmure
amical ou le bourdonnement dune ruche dabeilles; tous les
clochers grnent dans les airs leurs colliers de perles sonores;
les vents vous apportent les senteurs de la fort voisine et des
fleurs de la montagne: ce nest que lumire, harmonie et parfum.
Si vos pieds staient lasss, ou que le dcouragement vous et
prise et que vous fussiez reste assise sur une marche infrieure,
ou que vous fussiez tout  fait redescendue, ce spectacle et t
perdu pour vous. -- Quelquefois cependant la tour na quune seule
ouverture au milieu ou en haut. -- La tour de votre vie est ainsi
construite; -- alors il faut un courage plus obstin, une
persvrance arme dongles plus crochus pour saccrocher, dans
lombre, aux saillies des pierres, et parvenir au trfle
resplendissant par o la vue schappe sur la campagne; ou bien
les meurtrires ont t remplies, ou lon a oubli den percer, et
alors il faut aller jusquau fate; mais plus on sest lev sans
voir, plus lhorizon semble immense, plus le plaisir et la
surprise sont grands.

ROSETTE --  Thodore, Dieu veuille que je parvienne bientt 
lendroit o est la fentre! Voil bien assez longtemps que je
suis la spirale  travers la nuit la plus profonde; mais jai peur
que louverture nait t maonne et quil ne faille gravir
jusquau sommet; et si cet escalier aux marches innombrables
naboutissait qu une porte mure ou  une vote de pierres de
taille?

THEODORE. -- Ne dites pas cela, Rosette; ne le pensez pas. -- Quel
architecte construirait un escalier qui naboutirait  rien?
Pourquoi supposer le paisible architecte du monde plus stupide et
plus imprvoyant quun architecte ordinaire? -- Dieu ne se trompe
pas, et noublie rien. On ne peut pas croire quil se soit amus,
pour vous faire pice,  vous enfermer dans un long tube de pierre
sans issue et sans ouverture. Pourquoi voulez-vous quil dispute 
de pauvres fourmis comme nous sommes leur misrable bonheur dune
minute, et limperceptible grain de mil qui leur revient dans
cette large cration? -- Il faudrait pour cela quil et la
frocit dun tigre ou dun juge; et, si nous lui dplaisions
tant, il naurait qu dire  une comte de se dtourner un peu de
sa course et  nous trangler tous avec un crin de sa queue. --
Comment diable voulez-vous que Dieu se divertisse  nous enfiler
un  un dans une pingle dor, comme faisait des mouches
lempereur Domitien? -- Dieu nest pas une portire ni un
marguillier, et, quoiquil soit vieux, il nest pas encore tomb
en enfance. -- Toutes ces petites mchancets sont au-dessous de
lui, et il nest pas assez niais pour faire de lesprit avec nous
et nous jouer des tours. -- Courage, Rosette, courage! Si vous
tes essouffle, arrtez-vous un peu et reprenez haleine, et puis
continuez votre ascension: vous navez peut-tre plus quune
vingtaine de marches  gravir pour arriver  lembrasure do vous
verrez votre bonheur.

ROSETTE. -- Jamais! oh! jamais! et si je parviens au sommet de la
tour, ce ne sera que pour men prcipiter.

THEODORE. -- Chasse, ma pauvre afflige, ces ides sinistres qui
voltigent autour de toi comme des chauves-souris, et jettent sur
ton beau front lombre opaque de leurs ailes. Si tu veux que je
taime, sois heureuse, et ne pleure pas. _(Il lattire doucement
contre lui et lembrasse sur les yeux.)_

ROSETTE. -- Quel malheur pour moi de vous avoir connu! et
pourtant, si la chose tait  refaire, je voudrais encore vous
avoir connu. -- Vos rigueurs mont t plus douces que la passion
des autres; et, quoique vous mayez beaucoup fait souffrir, tout
ce que jai eu de plaisir mest venu de vous; par vous, jai
entrevu ce que jaurais pu tre. Vous avez t un clair de ma
nuit, et vous avez illumin bien des endroits sombres de mon me;
vous avez ouvert dans ma vie des perspectives toutes nouvelles. --
Je vous dois de connatre lamour, lamour il est vrai; mais il y
a  aimer sans tre aim un charme mlancolique et profond, et il
est beau de se ressouvenir de ceux qui nous oublient. -- Cest
dj un bonheur que de pouvoir aimer mme quand on est seul 
aimer, et beaucoup meurent sans lavoir eu, et souvent les plus 
plaindre ne sont pas ceux qui aiment.

THEODORE. -- Ceux-l souffrent et sentent leurs plaies, mais du
moins ils vivent. Ils tiennent  quelque chose; ils ont un astre
autour duquel ils gravitent, un ple auquel ils tendent ardemment.
Ils ont quelque chose  souhaiter; ils se peuvent dire: Si je
parviens l, si jai cela, je serai heureux. Ils ont deffroyables
agonies, mais en mourant ils peuvent au moins se dire: -- Je meurs
pour lui. -- Mourir ainsi, cest renatre. -- Les vrais, les seuls
irrparablement malheureux sont ceux dont la folle treinte
embrasse lunivers entier, ceux qui veulent tout et ne veulent
rien, et que lange ou la fe qui descendrait et leur dirait
subitement: -- Souhaitez une chose, et vous laurez, -- trouverait
embarrasss et muets.

ROSETTE. -- Si la fe venait, je sais bien ce que je lui
demanderais.

THEODORE. -- Vous le savez, Rosette, et voil en quoi vous tes
plus heureuse que moi, car je ne le sais pas. Il sagite en moi
beaucoup de dsirs vagues qui se confondent ensemble, et en
enfantent dautres qui les dvorent ensuite. Mes dsirs sont une
nue doiseaux qui tourbillonnent et voltigent sans but; le vtre
est un aigle qui a les yeux sur le soleil, et que le manque dair
empche de se soulever sur ses ailes dployes. -- Ah! si je
pouvais savoir ce que je veux; si lide qui me poursuit se
dgageait nette et prcise du brouillard qui lentoure; si
ltoile favorable ou fatale apparaissait au fond de mon ciel; si
la lueur que je dois suivre venait  rayonner dans la nuit, feu
follet perfide ou phare hospitalier; si ma colonne de feu marchait
devant moi, ft-ce  travers un dsert sans manne et sans
fontaines; si je savais o je vais, duss-je naboutir qu un
prcipice! -- jaimerais mieux ces courses insenses de chasseurs
maudits, par les fondrires et les halliers, que ce pitinement
absurde et monotone. Vivre ainsi, cest faire un mtier pareil 
celui de ces chevaux qui, les yeux bands, tournent la roue de
quelque puits, et font des milliers de lieues sans rien voir et
sans changer de place. -- Il y a assez longtemps que je tourne, et
le seau devrait bien tre remont.

ROSETTE. -- Vous avez avec dAlbert beaucoup de points de
ressemblance, et, quand vous parlez, il me semble quelquefois que
ce soit lui qui parle. -- Je ne doute pas que, lorsque vous le
connatrez plus, vous ne vous attachiez beaucoup  lui; vous ne
pouvez manquer de vous convenir. -- Il est travaill, comme vous,
de ces lans sans but; il aime immensment sans savoir quoi, il
voudrait monter au ciel, car la terre lui parat un escabeau bon 
peine pour un de ses pieds, et il a plus dorgueil que Lucifer
avant sa chute.

THEODORE. -- Javais dabord eu peur que ce ne ft un de ces
potes comme il y en a tant, et qui ont chass la posie de la
terre, un de ces enfileurs de perles fausses qui ne voient au
monde que la dernire syllabe des mots, et qui, lorsquils ont
fait rimer _ombre _avec _sombre, flamme _avec _me, _et _Dieu
_avec _lieu, _se croisent consciencieusement les bras et les
jambes, et permettent aux sphres daccomplir leur rvolution.

ROSETTE. -- Il nest point de ceux-l. Ses vers sont au-dessous de
lui, et ne le contiennent pas. On prendrait, daprs ce quil a
fait, une ide trs fausse de sa personne; son vritable pome,
cest lui, et je ne sais pas sil en fera jamais dautre. -- Il a
au fond de son me un srail de belles ides quil entoure dun
triple mur, et dont il est plus jaloux que jamais sultan ne le fut
de ses odalisques. -- Il ne met dans ses vers que celles dont il
ne se soucie pas ou dont il est rebut; cest la porte par o il
les chasse, et le monde na que ce dont il ne veut plus.

THEODORE. -- Je conois cette jalousie et cette pudeur. -- De mme
bien des gens ne conviennent de lamour quils ont eu que
lorsquils ne lont plus, et de leurs matresses que lorsquelles
sont mortes.

ROSETTE. -- Lon a tant de peine  possder quelque chose en
propre dans ce monde! tout flambeau attire tant de papillons, tout
trsor attire tant de voleurs! -- Jaime ces silencieux qui
emportent leur ide dans leur tombe et ne la veulent point livrer
aux sales baisers et aux impudiques attouchements de la foule. Ces
amoureux me plaisent qui ncrivent le nom de leur matresse sur
aucune corce, qui ne le confient  aucun cho, et qui, en
dormant, sont poursuivis de cette crainte quun rve ne le leur
fasse prononcer. Je suis de ce nombre; je nai pas dit ma pense,
et nul ne saura mon amour... Mais voici quil est bientt onze
heures, mon cher Thodore, et je vous empche de prendre un repos
dont vous devez avoir besoin. Quand il faut que je vous quitte,
jprouve toujours un serrement de coeur, et il me semble que
cest la dernire fois que je vous verrai. Je retarde le plus que
je peux; mais il faut bien sen aller  la fin. Allons, adieu, car
jai peur que dAlbert ne me cherche; adieu, ami.

Thodore lui mit le bras autour de la taille, et la conduisit
ainsi jusqu la porte: l il sarrta, et la suivit longtemps de
loeil; le corridor tait perc de loin en loin de petites
fentres  carreaux troits, claires par la lune, et qui
faisaient une alternative dombre et de lumire trs fantastique.
 chaque fentre, la forme blanche et pure de Rosette tincelait
comme un fantme dargent; puis elle steignait pour reparatre
plus brillante un peu plus loin; enfin elle disparut entirement.

Thodore, comme abm dans de profondes rflexions, resta quelques
minutes immobile et les bras croiss, puis il passa sa main sur
son front, et rejeta ses cheveux en arrire par un mouvement de
tte, rentra dans la chambre, et fut se coucher aprs avoir
embrass au front le page, qui dormait toujours.

Chapitre 7

Ds quil fit jour chez Rosette, dAlbert se fit annoncer avec un
empressement qui ne lui tait pas habituel.

-- Vous voil, fit Rosette, je dirais de bien bonne heure, si vous
pouviez jamais arriver de bonne heure. -- Aussi, pour vous
rcompenser de votre galanterie, je vous octroie ma main  baiser.

Et elle tira de dessous le drap de toile de Flandre garni de
dentelles la plus jolie petite main que lon ait jamais vue au
bout dun bras rond et potel.

DAlbert la baisa avec componction: -- Et lautre, la petite
soeur, est-ce que nous ne la baiserons pas aussi?

Mon Dieu si! rien nest plus faisable. Je suis aujourdhui dans
mon humeur des dimanches; tenez. -- Et elle sortit du lit son
autre main dont elle lui frappa lgrement la bouche. -- Est-ce
que je ne suis pas la femme la plus accommodante du monde?

-- Vous tes la grce mme, et lon vous devrait lever des
temples de marbre blanc dans des bosquets de myrtes. -- En vrit,
jai bien peur quil ne vous arrive ce qui est arriv  Psych, et
que Vnus ne devienne jalouse de vous, dit dAlbert en joignant
les deux mains de la belle et en les portant ensemble  ses
lvres.

-- Comme vous dbitez tout cela dune haleine! on dirait que cest
une phrase apprise par coeur, dit Rosette avec une dlicieuse
petite moue.

-- Point: vous valez bien que la phrase soit tourne exprs pour
vous, et vous tes faite  cueillir des virginits de madrigaux,
rpliqua dAlbert.

-- Oh ! dcidment, qui vous a piqu aujourdhui? est-ce que
vous tes malade que vous tes si galant? Je crains que vous ne
mouriez. Savez-vous que, lorsque quelquun change tout  coup de
caractre, et sans raison apparente, cela est de mauvais augure?
Or, il est constat, aux yeux de toutes les femmes qui ont pris la
peine de vous aimer, que vous tes habituellement on ne peut plus
maussade, et il est non moins sr que vous tes on ne peut plus
charmant en ce moment-ci et dune amabilit tout  fait
inexplicable. -- L, vraiment, je vous trouve ple, mon pauvre
dAlbert: donnez-moi le bras, que je vous tte le pouls; et elle
lui releva la manche, et compta les pulsations avec une gravit
comique. -- Non... Vous tes au mieux, et vous navez pas le plus
lger symptme de fivre. Alors il faut que je sois furieusement
jolie ce matin! Allez donc me chercher mon miroir, que je voie
jusqu quel point votre galanterie a tort ou raison.

DAlbert fut prendre un petit miroir qui tait sur la toilette, et
le posa sur le lit.

-- Au fait, dit Rosette, vous navez pas tout  fait tort.
Pourquoi ne faites-vous pas un sonnet sur mes yeux, monsieur le
pote? -- Vous navez aucune raison pour nen pas faire. -- Voyez
donc, que je suis malheureuse! avoir des yeux comme cela et un
pote comme ceci, et manquer de sonnets, comme si lon tait
borgne et que lon et un porteur deau pour amant! Vous ne
maimez pas, monsieur; vous ne mavez pas mme fait un sonnet
acrostiche. -- Et ma bouche, comment la trouvez-vous! Je vous ai
pourtant embrass avec cette bouche-l, et je vous embrasserai
peut-tre encore, mon beau tnbreux; et en vrit cest une
faveur dont vous ntes gure digne (ce que je dis nest pas pour
aujourdhui, car vous tes digne de tout); mais, pour ne pas
parler toujours de moi, vous tes, ce matin, dune beaut et dune
fracheur nonpareilles, vous avez lair dun frre de lAurore;
et, quoiquil fasse  peine jour, vous tes dj par et godronn
comme pour un bal. Daventure, est-ce que vous avez des desseins 
mon endroit? et auriez-vous mont un coup de Jarnac  ma vertu?
voudriez-vous faire ma conqute? Mais joubliais que ctait dj
fait et de lhistoire ancienne.

-- Rosette, ne plaisantez pas comme cela; vous savez bien que je
vous aime.

-- Mais cest selon. Je ne le sais pas bien; et vous?

-- Trs parfaitement, et  telles enseignes que si vous aviez la
bont de faire dfendre votre porte, jessayerais de vous le
dmontrer, et jose men flatter, dune manire victorieuse.

-- Pour cela, non: quelque envie que jaie dtre convaincue, ma
porte restera ouverte; je suis trop jolie pour ltre  huis clos;
le soleil luit pour tout le monde, et ma beaut fera aujourdhui
comme le soleil, si vous le trouvez bon.

-- Dhonneur, je le trouve fort mauvais; mais faites comme si je
le trouvais excellent. Je suis votre trs humble esclave, et je
dpose mes volonts  vos pieds.

-- Voil qui est on ne peut mieux; restez en de pareils
sentiments, et laissez, ce soir, la clef  la porte de votre
chambre.

-- M. le chevalier Thodore de Srannes, dit une grosse tte de
ngre souriante et joufflue qui se fit voir entre les deux
battants de la porte, demande  vous rendre ses hommages et vous
supplie que vous daigniez le recevoir.

-- Faites entrer M. le chevalier, dit Rosette en remontant le drap
jusqu son menton.

Thodore fut tout dabord au lit de Rosette,  laquelle il fit le
salut le plus profond et le plus gracieux, quelle lui rendit dun
signe de tte amical, et ensuite il se tourna vers dAlbert, quil
salua dun air libre et courtois.

-- O en tiez-vous? dit Thodore. Jai peut-tre interrompu une
conversation intressante: continuez, de grce, et mettez-moi au
fait en quelques mots.

-- Oh non! rpondit Rosette avec un sourire malicieux; nous
parlions daffaires.

Thodore sassit au pied du lit de Rosette, car dAlbert avait
pris place du ct du chevet, par droit de premier arriv; la
conversation flotta quelque temps de sujet en sujet, trs
spirituelle, trs gaie et trs vive, et cest pourquoi nous nen
rendrons pas compte; nous craindrions quelle ne perdt trop 
tre transcrite. Lair, le ton, le feu des paroles et des gestes,
les mille manires de prononcer un mot, tout cet esprit, semblable
 de la mousse de vin de Champagne qui ptille et svapore sur-
le-champ, sont des choses quil est impossible de fixer et de
reproduire. Cest une lacune que nous laissons  remplir au
lecteur, et dont il sacquittera assurment mieux que nous; quil
imagine  cette place cinq ou six pages remplies de tout ce quil
y a de plus fin, de plus capricieux, de plus curieusement
fantasque, de plus lgant et de plus paillet.

Nous savons bien que nous usons ici dun artifice qui rappelle un
peu celui de Timanthe, qui, dsesprant de pouvoir bien rendre la
figure dAgamemnon, lui jeta une draperie sur la tte; mais nous
aimons mieux tre timide quimprudent.

Il ne serait peut-tre pas hors de propos de chercher les motifs
pour lesquels dAlbert stait lev si matin, et quel aiguillon
lavait pouss  venir chez Rosette daussi bonne heure que sil
en et encore t amoureux, -- il y a apparence que ctait un
petit mouvement de jalousie sourde et inavoue. Assurment il ne
tenait pas beaucoup  Rosette, et il et mme t fort aise den
tre dbarrass, -- mais au moins il voulait la quitter lui-mme
et ne pas en tre quitt, chose qui blesse toujours profondment
lorgueil dun homme, si bien teinte dailleurs que soit sa
premire flamme. -- Thodore tait si beau cavalier quil tait
difficile de le voir survenir dans une liaison sans apprhender ce
qui en effet tait dj arriv bien des fois, cest--dire que
tous les yeux ne se tournassent de son ct et que les coeurs ne
suivissent les yeux; et chose singulire, quoiquil et enlev
bien des femmes, aucun amant navait gard ce long ressentiment
que lon a dordinaire pour les personnes qui vous ont supplant.
Il y avait dans toutes ses faons un charme si vainqueur, une
grce si naturelle, quelque chose de si doux et de si fier que les
hommes mmes y taient sensibles. DAlbert, qui tait venu chez
Rosette avec lenvie de parler fort schement  Thodore, sil ly
rencontrait, fut tout surpris de ne pas se sentir en sa prsence
le moindre mouvement de colre, et de se laisser aller avec autant
de facilit aux avances quil lui fit. -- Au bout dune demi-
heure, vous eussiez dit deux amis denfance, et pourtant dAlbert
tait intimement convaincu que, si jamais Rosette devait aimer, ce
serait cet homme, et il avait tout lieu dtre jaloux, pour
lavenir du moins, car pour le prsent il ne supposait rien
encore; quet-ce t, sil avait vu la belle en peignoir blanc se
glisser comme un papillon de nuit sur un rayon de lune dans la
chambre du beau jeune homme, et nen sortir que trois ou quatre
heures aprs avec des prcautions mystrieuses? Il et pu, en
vrit, se croire plus malheureux quil ne ltait, car ce sont de
ces choses que lon ne voit gure, quune jolie femme amoureuse
qui sort de la chambre dun cavalier non moins joli exactement
comme elle y tait entre.

Rosette coutait Thodore avec beaucoup dattention et comme on
coute quelquun quon aime; mais ce quil disait tait si amusant
et si vari que cette attention navait rien que de naturel et
sexpliquait facilement. -- Aussi dAlbert nen prit-il pas
autrement dombrage. Le ton de Thodore envers Rosette tait poli,
amical, mais rien de plus.

-- Que ferons-nous aujourdhui, Thodore? dit Rosette: -- si nous
allions nous promener en bateau? que vous en semble? ou si nous
allions  la chasse?

-- Allons  la chasse, cela est moins mlancolique que de glisser
sur leau cte  cte avec quelque cygne ennuy et de plier les
feuilles de nnuphar  droite et  gauche, -- nest-ce pas votre
avis, dAlbert?

-- Jaimerais peut-tre autant me laisser couler dans le batelet
au fil de la rivire que de galoper perdument  la poursuite
dune pauvre bte; mais o que vous alliez, jirai; il ne sagit
maintenant que de laisser madame Rosette se lever, et daller
prendre un costume convenable. -- Rosette fit un signe
dassentiment, et sonna pour quon la vnt lever. Les deux jeunes
gens sen allrent bras dessus bras dessous, et il tait facile de
conjecturer,  les voir si bien ensemble, que lun tait lamant
en pied et lautre lamant aim de la mme personne.

Tout le monde fut bientt prt. DAlbert et Thodore taient dj
 cheval dans la premire cour, quand Rosette, en habit damazone,
parut sur les premires marches du perron. Elle avait sous ce
costume un petit air allgre et dlibr qui lui allait on ne peut
pas mieux: elle sauta sur la selle avec sa prestesse ordinaire, et
donna un coup de houssine  son cheval qui parut comme un trait.
DAlbert piqua des deux et leut bientt rejointe. -- Thodore les
laissa prendre quelque avance, tant sr de les rattraper ds
quil le voudrait. -- Il semblait attendre quelque chose, et se
retournait souvent du ct du chteau.

-- Thodore! Thodore! arrivez donc! est-ce que vous tes mont
sur un cheval de bois? lui cria Rosette.

Thodore fit prendre un temps de galop  sa bte et diminua la
distance qui le sparait de Rosette, sans toutefois la faire
disparatre.

Il regarda encore du ct du chteau, quon commenait  perdre de
vue; un petit tourbillon de poussire, dans lequel sagitait trs
vivement quelque chose quon ne pouvait encore discerner, parut au
bout du chemin. -- En quelques instants le tourbillon fut  ct
de Thodore, et laissa voir, en sentrouvrant comme les nues
classiques de _lIliade, _la figure rose et frache du page
mystrieux.

-- Thodore, allons donc! cria une seconde fois Rosette, donnez
donc de lperon  votre tortue et venez  ct de nous.

Thodore lcha la bride  son cheval qui piaffait et se cabrait
dimpatience, et en quelques secondes il eut dpass de plusieurs
ttes dAlbert et Rosette.

-- Qui maime me suive, dit Thodore en sautant une barrire de
quatre pieds de haut. Eh bien! monsieur le pote, dit-il quand il
fut de lautre ct, -- vous ne sautez pas? votre monture est
pourtant aile,  ce quon dit.

-- Ma foi, jaime mieux faire le tour; je nai quune tte 
casser, aprs tout; si jen avais plusieurs, jessayerais,
rpondit dAlbert en souriant.

-- Personne ne maime donc, puisque personne ne me suit, dit
Thodore en faisant descendre encore plus que de coutume les coins
arqus de sa bouche. Le petit page leva sur lui ses grands yeux
bleus dun air de reproche, et rapprocha les deux talons du ventre
de son cheval.

Le cheval fit un bon prodigieux.

-- Si! quelquun, la barrire.

Rosette jeta sur lenfant un regard singulier et rougit jusquaux
yeux; puis, appliquant un furieux coup de cravache sur le cou de
sa jument, elle franchit la traverse de bois vert pomme qui
barrait lalle.

-- Et moi, Thodore, croyez-vous que je ne vous aime pas?

Lenfant lui lana une oeillade oblique et en dessous et
sapprocha de Thodore.

DAlbert tait dj au milieu de lalle, vit rien de tout cela;
car, depuis un temps immmorial, les pres, les maris et les
amants sont en possession du privilge de ne rien voir.

-- Isnabel, dit Thodore, vous tes un fou, et vous, Rosette, une
folle! Isnabel, vous navez pas pris assez de champ pour sauter,
et vous, Rosette, vous avez manqu daccrocher votre robe dans les
poteaux. -- Vous auriez pu vous tuer.

-- Quimporte? rpliqua Rosette avec un son de voix si triste et
si mlancolique quIsnabel lui pardonna davoir aussi saut la
barrire.

On chemina encore quelque temps, et lon arriva au rond-point o
se devaient trouver la meute et les piqueurs. Six arches, coupes
 travers lpaisseur de la foret, aboutissaient  une petite tour
de pierre  six pans sur chacun desquels tait grav le nom de la
route qui venait sy terminer. Les arbres slevaient si haut
quils semblaient vouloir carder les nuages laineux et floconneux
quune brise assez vive faisait flotter sur leurs cimes, une herbe
haute et drue, des buissons impntrables offraient des retraites
et des forts au gibier, et la chasse promettait dtre heureuse.
Ctait une vraie fort dautrefois, avec de vieux chnes plus que
sculaires et comme on nen voit plus maintenant que lon ne
plante plus darbres, et quon na pas la patience dattendre que
ceux qui le sont soient pousss; une fort hrditaire, plante
par les arrire-grands-pres pour les pres, par les pres pour
les petits-fils, avec des alles dune largeur prodigieuse,
loblisque surmont dune boule, la fontaine de rocaille, la mare
de rigueur, et les gardes poudrs  blanc, en culotte de peau
jaune et en habit bleu de ciel; -- une de ces forts touffues et
sombres o se dtachent admirablement les croupes satines et
blanches des gros chevaux de Wouvermans et les larges pavillons de
ces trompes  la Dampierre, que le Parrocel aime  faire rayonner
au dos des piqueurs. -- Une multitude de queues de chiens
pareilles  des croissants ou  des serpes sarrondissaient en
frtillant dans un nuage poussireux. -- On donna le signal, on
dcoupla les chiens qui tendaient leur corde  strangler, et la
chasse commena. -- Nous ne dcrirons pas trs exactement les
dtours et les crochets du cerf  travers la fort; nous ne savons
mme pas trs au juste si ctait un cerf dix cors, et, quelques
recherches que nous ayons faites, nous navons pu nous en assurer,
-- ce qui est vritablement affligeant. -- Nanmoins, nous pensons
que dans une telle fort, si antique, si ombreuse, si
seigneuriale, il ne devait se trouver que des cerfs dix cors, et
nous ne voyons pas pourquoi celui aprs lequel galopaient, sur des
chevaux de diffrentes couleurs et non _passibus oequis, _les
quatre principaux personnages de cet illustre roman nen et pas
t un.

Le cerf courait comme un vrai cerf quil tait, et une
cinquantaine de chiens quil avait aux trousses ntaient pas un
mdiocre peron  sa vlocit naturelle. -- La course tait si
rapide quon nentendait que quelques rares abois.

Thodore, comme le mieux mont et le meilleur cuyer, talonnait la
meute avec une ardeur incroyable. DAlbert le suivait de prs.
Rosette et le petit page Isnabel suivaient, spars par un
intervalle qui saugmentait de minute en minute.

Lintervalle fut bientt assez grand pour ne pouvoir plus esprer
de rtablir lquilibre.

-- Si nous nous arrtions un peu, dit Rosette, pour laisser
souffler les chevaux? -- La chasse va du ct de ltang, et je
sais un chemin de traverse par lequel nous pourrons arriver en
mme temps queux.

Isnabel tira la bride de son petit cheval des montagnes, qui
baissa la tte en secouant sur ses yeux les mches pendantes de sa
crinire, et se mit  creuser le sable avec ses ongles.

Ce petit cheval formait avec celui de Rosette le contraste le plus
parfait; il tait noir comme la nuit, lautre dun blanc de satin:
il tait tout hriss et tout chevel; lautre avait la crinire
natte de bleu, la queue peigne et frise. Le second avait lair
dune licorne et le premier dun barbet.

La mme diffrence antithtique se faisait remarquer dans les
matres et dans les montures. -- Rosette avait les cheveux aussi
noirs quIsnabel les avait blonds; ses sourcils taient dessins
trs nettement et dune manire trs apparente; ceux du page
navaient gure plus de vigueur que sa peau et ressemblaient au
duvet de la pche. -- La couleur de lune tait clatante et
solide comme la lumire du midi; le teint de lautre avait les
transparences et les rougeurs de laube naissante.

-- Si nous tchions maintenant de rattraper la chasse? dit Isnabel
 Rosette; les chevaux ont eu le temps de reprendre haleine.

-- Allons! rpondit la jolie amazone, et ils se lancrent au galop
dans une alle transversale assez troite qui conduisait  la
mare; les deux btes couraient de front et en occupaient presque
toute la largeur.

Du ct dIsnabel, un arbre entortill et noueux avanait une
grosse branche comme un bras et semblait montrer le poing aux
chevaucheurs. -- Lenfant ne la vit pas.

-- Prenez garde, cria Rosette, couchez-vous sur la selle! vous
allez tre dsaronn.

Lavis tait donn trop tard; la branche frappa Isnabel au milieu
du corps. La violence du coup lui fit perdre les triers, et, son
cheval continuant son galop et la branche tant trop forte pour
ployer, il se trouva enlev de la selle et tomba rudement en
arrire.

Lenfant resta vanoui sur le coup. -- Rosette, fort effraye, se
jeta  bas de sa bte et fut au page, qui ne donnait pas signe de
vie.

Sa toque stait dtache, et ses beaux cheveux blonds
ruisselaient de toutes parts parpills sur le sable. -- Ses
petites mains ouvertes avaient lair de mains de cire, tant elles
taient ples: Rosette sagenouilla auprs de lui et tcha de le
faire revenir. -- Elle navait sur elle ni sels, ni flacon, et son
embarras tait grand. -- Enfin elle avisa une ornire assez
profonde o leau de pluie stait amasse et clarifie; elle y
trempa ses doigts, au grand effroi dune petite grenouille qui
tait la naade de cette onde, et elle en secoua quelques gouttes
sur les tempes bleutres du jeune page. -- Il ne parut pas les
sentir, et les perles deau roulaient au long de ses joues
blanches comme les larmes dune sylphide au long dune feuille de
lis. Rosette, pensant que ses habits le pouvaient gner, dboucla
sa ceinture, dfit les boutons de son justaucorps et ouvrit sa
chemise pour que sa poitrine pt jouer plus librement. -- Rosette
vit alors quelque chose qui aurait t pour un homme la plus
agrable des surprises du monde, mais qui ne parut pas  beaucoup
prs lui faire plaisir, -- car ses sourcils se rapprochrent, et
sa lvre suprieure trembla lgrement, -- cest--dire une gorge
trs blanche, encore peu forme, mais qui fusait les plus
admirables promesses, et tenait dj beaucoup; une gorge ronde,
polie, ivoirine, pour parler comme les ronsardisants, dlicieuse 
voir, plus dlicieuse  baisser.

-- Une femme! dit-elle, une femme! ah! Thodore! Isnabel, car nous
lui conservons ce nom, quoique ce ne soit pas le sien, commena 
respirer un peu, et souleva languissamment ses longues paupires;
il ntait bless en aucune sorte, mais seulement tourdi. -- Il
se mit bientt sur son sant, et, avec laide de Rosette, il put
se dresser sur ses pieds et remonter sur son cheval qui stait
arrt ds quil navait plus senti son cavalier.

Ils sen furent  petits pas jusqu la mare, o en effet ils, ou
plutt elles, retrouvrent le reste de la chasse. Rosette raconta
en peu de mots  Thodore ce qui venait de se passer. -- Celui-ci
changea plusieurs fois de couleur pendant le rcit de Rosette, et
tout le reste de la route tint son cheval  ct de celui
dIsnabel.

On rentra au chteau de trs bonne heure! cette journe, commence
si joyeusement, se termina dune manire assez triste.

Rosette tait rveuse, et dAlbert semblait aussi plong dans de
profondes rflexions. -- Le lecteur saura bientt ce qui y avait
donn lieu.

Chapitre 8

Non, mon cher Silvio, non, je ne tai pas oubli; je ne suis pas
de ceux qui marchent dans la vie sans jamais jeter un regard en
arrire; mon pass me suit et empite sur mon prsent, et presque
sur mon avenir; ton amiti est une des places frappes du soleil
qui se dtachent le plus nettement  lhorizon dj tout bleu de
mes dernires annes; -- souvent, du fate o je suis, je me
retourne pour la contempler avec un sentiment dineffable
mlancolie.

Oh! quel beau temps ctait -- que nous tions angliquement purs!
-- Nos pieds touchaient  peine la terre; nous avions comme des
ailes aux paules, nos dsirs nous enlevaient, et la brise du
printemps faisait trembler autour de nos fronts la blonde aurole
de ladolescence.

Te souviens-tu de cette petite le plante de peupliers  cet
endroit o la rivire forme un bras? -- Il fallut pour y aller
passer sur une planche assez longue, trs troite et qui ployait
trangement par le milieu; un vrai pont pour des chvres, et qui
en effet ne servait gure qu elles: ctait dlicieux. -- Un
gazon court et fourni, o le _souviens-toi de moi _ouvrait en
clignotant ses jolies petites prunelles bleues, un sentier jaune
comme du nankin qui faisait une ceinture  la robe verte de lle
et lui serrait la taille, une ombre toujours mue de trembles et
de peupliers ntaient pas les moindres agrments de ce paradis: -
- il y avait de grandes pices de toile que les femmes vendent
tendre pour les blanchir  la rose; on et dit des carrs de
neige; -- et cette petite fille, toute brune et toute hle, dont
les grands yeux sauvages brillaient dun clat si vif sous les
longues mches de ses cheveux, et qui courait aprs les chvres en
les menaant et en agitant sa baguette dosier, quand elles
faisaient mine de vouloir marcher sur les toiles dont elle avait
la garde, -- te la rappelles-tu? -- Et les papillons couleur de
soufre, au vol ingal et tremblotant, et le martin-pcheur que
nous avons tant de fois essay dattraper et qui avait son nid
dans ce fourr daunes? et ces descentes  la rivire avec leurs
marches grossirement tailles, leurs poteaux et leurs pieux tout
verdis par le bas et presque toujours fermes par une claire-voie
de plantes et de branchages? Que cette eau tait limpide et
miroitante! comme elle laissait voir un fond de gravier dor! et
quel plaisir ctait, assis sur la rive, dy laisser pendre le
bout de ses pieds! Les nnuphars  fleurs dor, qui sy
droulaient gracieusement, avaient lair de verts cheveux flottant
sur le dos dagate de quelque nymphe au bain. -- Le ciel se
regardait  ce miroir avec des sourires azurs et des
transparences dun gris de perle on ne peut plus ravissant, et, 
toutes les heures de la journe, ctaient des turquoises, des
paillettes, des ouates et des moires dune varit inpuisable. --
Que jaimais ces escadres de petits canards  cous dmeraude, qui
naviguaient incessamment dun bord  lautre et formaient quelques
rides sur cette pure glace!

Que nous tions bien faits pour tre les figures de ce paysage! --
comme nous allions  cette nature si douce et si repose, et comme
nous nous harmonisions facilement avec elle! Printemps au-dehors,
jeunesse au-dedans, soleil sur le gazon, sourire sur les lvres,
neige de fleurs  tous les buissons, blanches illusions panouies
dans nos mes, pudique rougeur sur nos joues et sur lglantine,
posie chantant dans notre coeur, oiseaux cachs gazouillant dans
les arbres, lumire, roucoulements, parfums, mille rumeurs
confuses, le coeur qui bat, leau qui remue un caillou, un brin
dherbe ou une pense qui pousse, une goutte deau qui roule au
long dun calice, une larme qui dborde au long dune paupire, un
soupir damour, un bruissement de feuille... -- quelles soires
nous avons passes l a nous promener  pas lents, si prs du bord
que souvent nous marchions un pied dans leau et lautre sur la
terre.

Hlas! -- cela a peu dur, chez moi du moins, -- car toi, en
acqurant la science de lhomme, tu as su garder la candeur de
lenfant. -- Le germe de corruption qui tait en moi sest
dvelopp bien vite, et la gangrne a dvor impitoyablement tout
ce que javais de pur et de sain. -- Il ne mest rest de bon que
mon amiti pour toi.

Jai lhabitude de ne te rien cacher, -- ni actions ni penses. --
Jai mis  nu devant toi les plus secrtes fibres de mon coeur; si
bizarres, si ridicules, si excentriques que soient les mouvements
de mon me, il faut que je te les dcrive; mais, en vrit, ce que
jprouve depuis quelque temps est dune telle tranget que jose
 peine en convenir devant moi-mme. Je tai dit quelque part que
javais peur,  force de chercher le beau et de magiter pour y
parvenir, de tomber  la fin dans limpossible ou dans le
monstrueux. -- Jen suis presque arriv l; quand donc sortirai-je
de tous ces courants qui se contrarient et mentranent  gauche
et  droite? quand le pont de mon vaisseau cessera-t-il de
trembler sous mes pieds et dtre balay par les vagues de toutes
ces temptes? o trouverai-je un port o je puisse jeter lancre
et un rocher inbranlable et hors de la porte des flots o je
puisse me scher et tordre lcume de mes cheveux?

Tu sais avec quelle ardeur jai recherch la beaut physique,
quelle importance jattache  la forme extrieure, et de quel
amour je me suis pris pour le monde visible: -- cela doit tre, je
suis trop corrompu et trop blas pour croire  la beaut morale,
et la poursuivre avec quelque suite. -- Jai perdu compltement la
science du bien et du mal, et,  force de dpravation, je suis
presque revenu  lignorance du sauvage et de lenfant. En vrit,
rien ne me parat louable ou blmable, et les plus tranges
actions ne mtonnent que peu. -- Ma conscience est une sourde et
muette. Ladultre me parat la chose la plus innocente du monde;
je trouve tout simple quune jeune fille se prostitue; il me
semble que je trahirais mes amis sans le moindre remords, et je ne
me ferais pas le plus lger scrupule de pousser du pied dans un
prcipice les gens qui me gnent, si je marchais sur le bord avec
eux. -- Je verrais de sang-froid les scnes les plus atroces, et
il y a dans les souffrances et dans les malheurs de lhumanit
quelque chose qui ne me dplat pas. -- Jprouve  voir quelque
calamit tomber sur le monde le mme sentiment de volupt cre et
amre que lon prouve quand on se venge enfin dune vieille
insulte.

 monde, que mas-tu fait pour que je te hasse ainsi? Qui ma
donc enfiell de la sorte contre toi? quattendais-je donc de toi
pour te conserver tant de rancoeur de mavoir tromp?  quelle
haute esprance as-tu menti? quelles ailes daiglon as-tu coupes?
-- Quelles portes devais-tu ouvrir qui sont restes fermes, et
lequel de nous deux a manqu  lautre?

Rien ne me touche, rien ne mmeut; -- je ne sens plus,  entendre
le rcit des actions hroques, ces sublimes frmissements qui me
couraient autrefois de la tte aux pieds. -- Tout cela me parat
mme quelque peu niais. -- Aucun accent nest assez profond pour
mordre les fibres dtendues de mon coeur et les faire vibrer: --
je vois couler les larmes de mes semblables du mme oeil que la
pluie,  moins quelles ne soient dune belle eau, et que la
lumire ne sy reflte dune manire pittoresque et quelles ne
coulent sur une belle joue. -- Il ny a gure plus que les animaux
pour qui jaie un faible reste de piti. Je laisserais bien rouer
de coups un paysan ou un domestique, et je ne supporterais pas
patiemment quon en fit autant dun cheval ou dun chien en ma
prsence; et pourtant je ne suis pas mchant, je nai jamais fait
de mal  qui que ce soit au monde, et nen ferai probablement
jamais; mais cela tient plutt  ma nonchalance et au mpris
souverain que jai pour toutes les personnes qui me dplaisent, et
qui ne me permet pas de men occuper, mme pour leur nuire. --
Jabhorre tout le monde en masse, et, parmi tout ce tas, jen juge
 peine un ou deux dignes dtre has spcialement. -- Har
quelquun, cest sen inquiter autant que si on laimait; --
cest le distinguer, lisoler de la foule; cest tre dans un tat
violent  cause de lui; cest y penser le jour et y rver la nuit;
cest mordre son oreiller et grincer des dents en songeant quil
existe; que fait-on de plus pour quelquun quon aime? Les peines
et les mouvements quon se donne pour perdre un ennemi, se les
donnerait-on pour plaire  une matresse? -- Jen doute -- pour
har bien quelquun, il faut en aimer un autre. Toute grande haine
sert de contrepoids  un grand amour: et qui pourrais-je har, moi
qui naime rien?

Ma haine est comme mon amour un sentiment confus et gnral qui
cherche  se prendre  quelque chose et qui ne le peut; jai en
moi un trsor de haine et damour dont je ne sais que faire et qui
me pse horriblement. Si je ne trouve  les rpandre lun ou
lautre ou tous les deux, je crverai, et je me romprai comme ces
sacs trop bourrs dargent qui sventrent et se dcousent. -- Oh!
si je pouvais abhorrer quelquun, si lun de ces hommes stupides
avec qui je vis pouvait minsulter de faon  faire bouillonner
dans mes veines glaces mon vieux sang de vipre, et me faire
sortir de cette morne somnolence o je croupis; si tu me mordais 
la joue avec tes dents de rat et que tu me communiquasses ton
venin et ta rage, vieille sorcire au chef branlant; si la mort de
quelquun pouvait tre ma vie; -- si le dernier battement du coeur
dun ennemi se tordant sous mon pied pouvait faire passer dans ma
chevelure des frissons dlicieux, et si lodeur de son sang
devenait plus douce  mes narines altres que larme des fleurs,
oh! que volontiers je renoncerais  lamour, et que je
mestimerais heureux!

treintes mortelles, morsures de tigre, enlacements de boa, pieds
dlphant poss sur une poitrine qui craque et saplatit, queue
acre du scorpion, jus laiteux de leuphorbe, kriss onduls du
Javan, lames qui brillez la nuit, et vous teignez dans le sang,
cest vous qui remplacerez pour moi les roses effeuilles, les
baisers humides et les enlacements de lamour!

Je naime rien, ai-je dit, hlas! jai peur maintenant daimer
quelque chose. -- Il vaudrait cent mille fois mieux har que
daimer comme cela! -- Le type de beaut que je rvais depuis si
longtemps, je lai rencontr. -- Jai trouv le corps de mon
fantme; je lai vu, il ma parl, je lui ai touch la main, il
existe; ce nest pas une chimre. Je savais bien que je ne pouvais
me tromper, et que mes pressentiments ne mentaient jamais. -- Oui,
Silvio, je suis  ct du rve de ma vie; -- ma chambre est ici,
la sienne est l; je vois trembler dici le rideau de sa fentre
et la lumire de sa lampe. Son ombre vient de passer sur le
rideau: dans une heure nous allons souper ensemble.

Ces belles paupires turques, ce regard limpide et profond, cette
chaude couleur dambre ple, ces longs cheveux noirs lustrs, ce
nez dune coupe fine et fire, ces emmanchements et ces extrmits
dlices et sveltes  la manire du Parmeginiano, ces dlicates
sinuosits, cette puret dovale qui donnent tant dlgance et
daristocratie  une tte, tout ce que je voulais, ce que jaurais
t heureux de trouver dissmin dans cinq ou six personnes, jai
tout cela runi dans une seule personne!

Ce que jadore le plus entre toutes les choses du monde, -- cest
une belle main. -- Si tu voyais la sienne! quelle perfection!
comme elle est dune blancheur vivace! quelle mollesse de peau!
quelle pntrante moiteur! comme le bout de ses doigts est
admirablement effil! comme loeil de ses ongles se dessine
nettement! quel poli et quel clat! on dirait des feuilles
intrieures dune rose, -- les mains dAnne dAutriche, si
vantes, si clbres, ne sont,  celles-l, que des mains de
gardeuse de dindons ou de laveuse de vaisselle. -- Et puis quelle
grce, quel art dans les moindres mouvements de cette main! comme
ce petit doigt se replie gracieusement et se tient un peu cart
de ses grands frres! -- La pense de cette main me rend fou, et
fait frmir et brler mes lvres. -- Je ferme les yeux pour ne
plus la voir; mais du bout de ses doigts dlicats elle me prend
les cils et mouvre les paupires, fait passer devant moi mille
visions divoire et de neige.

Ah! sans doute, cest la griffe de Satan qui sest gante de cette
peau de satin; -- cest quelque dmon railleur qui se joue de moi;
-- il y a ici du sortilge. -- Cest trop monstrueusement
impossible.

Cette main... Je men vais partir en Italie voir les tableaux des
grands matres, tudier, comparer, dessiner, devenir un peintre
enfin, pour la pouvoir rendre comme elle est, comme je la vois,
comme je la sens; ce sera peut-tre un moyen de me dbarrasser de
cette espce dobsession.

Jai dsir la beaut; je ne savais pas ce que je demandais. --
Cest vouloir regarder le soleil sans paupires, cest vouloir
toucher la flamme. -- Je souffre horriblement. -- Ne pouvoir
sassimiler cette perfection, ne pouvoir passer dans elle et la
faire passer en soi, navoir aucun moyen de la rendre et de la
faire sentir! -- Quand je vois quelque chose de beau, je voudrais
le toucher de tout moi-mme, partout et en mme temps. Je voudrais
le chanter et le peindre, le sculpter et lcrire, en tre aim
comme je laime; je voudrais ce qui ne se peut pas et ce qui ne se
pourra jamais.

Ta lettre ma fait mal, -- bien mal, moi ce que je te dis l. --
Tout ce bonheur calme et pur dont tu jouis, ces promenades dans
les bois rougissants, -- ces longues causeries, si tendres et si
intimes, qui se terminent par un chaste baiser sur le front; cette
vie spare et sereine; ces jours, si vite passs que la nuit vous
semble avancer, me font encore trouver plus temptueuses les
agitations intrieures o je vis. -- Ainsi donc vous devez vous
marier dans deux mois; tous les obstacles sont levs, vous tes
srs maintenant de vous appartenir  tout jamais. Votre flicit
prsente saugmente de toute votre flicit future. Vous tes
heureux, et vous avez la certitude dtre plus heureux bientt. --
Quel sort que le vtre! -- Ton amie est belle, mais ce que tu as
aim en elle, ce nest pas la beaut morte et palpable, la beaut
matrielle, cest la beaut invisible et ternelle, la beaut qui
ne vieillit point, la beaut de lme. -- Elle est pleine de grce
et de candeur; elle taime comme savent aimer ces mes-l. -- Tu
nas pas cherch si lor de ses cheveux se rapprochait pour le ton
des chevelures de Rubens et du Giorgione; mais ils tont plu,
parce que ctaient ses cheveux. Je parie bien, heureux amant que
tu es, que tu ne sais pas seulement si le type de ta matresse est
grec ou asiatique, anglais ou italien. --  Silvio! combien sont
rares les coeurs qui se contentent de lamour pur et simple et qui
ne souhaitent ni ermitage dans les forts, ni jardin dans une le
du lac Majeur.

Si javais le courage de marracher dici, jirais passer un mois
avec vous; peut-tre me purifierais-je  lair que vous respirez,
peut-tre lombre de vos alles jetterait-elle un peu de fracheur
 mon front brlant; mais non, cest un paradis o je ne dois pas
mettre le pied. --  peine doit-il mtre permis de regarder de
loin, et par-dessus le mur, les deux beaux anges qui sy promnent
la main dans la main, les yeux sur les yeux. Le dmon ne peut
entrer dans lEden que sous la forme dun serpent, et, cher Adam,
pour tout le bonheur du ciel, je ne voudrais pas tre le serpent
de ton ve.

Quel effroyable travail sest-il donc fait dans mon me depuis ces
derniers temps? qui a donc fait tourner mon sang et la chang en
venin? Monstrueuse pense, qui dploie tes rameaux dun vert ple
et tes ombelles de cigu dans lombre glaciale de mon coeur, quel
vent empoisonn y a dpos le germe dont tu es close! Ctait
donc l ce qui mtait rserv, voil donc o devaient aboutir
tous ces chemins si dsesprment tents! --  sort, comme tu te
joues de nous! -- Tous ces lans daigle vers le soleil, ces pures
flammes aspirantes du ciel, cette divine mlancolie, cet amour
profond et contenu, cette religion de la beaut, cette fantaisie
si curieuse et si lgante, ce flot intarissable et toujours
montant de la fontaine intrieure, cette extase aux ailes toujours
ouvertes, cette rverie plus en fleur que laubpine de mai? toute
cette posie de ma jeunesse, tous ces dons si beaux et si rares ne
me devaient servir qu me mettre au-dessous du dernier des
hommes!

Je voulais aimer. -- Jallais comme un forcen appelant et
invoquant lamour; -- je me tordais de rage sous le sentiment de
mon impuissance; jallumais mon sang, je tranais mon corps aux
bourbiers des plaisirs; jai serr  ltouffer contre mon coeur
aride une femme et belle et jeune et qui maimait; -- jai couru
aprs la passion qui me fuyait. Je me suis prostitu, et jai fait
comme une vierge qui sen irait dans un mauvais lieu esprant
trouver un amant parmi ceux que la dbauche y pousse, au lieu
dattendre patiemment, dans une ombre discrte et silencieuse, que
lange que Dieu me rserve mappart dans une pnombre rayonnante,
une fleur du ciel  la main. Toutes ces annes que jai perdues 
magiter purilement,  courir  et l,  vouloir forcer la
nature et le temps, jaurais d les passer dans la solitude et la
mditation,  tcher de me rendre digne dtre aim; -- cet t
sagement fait; -- mais lavais des cailles sur les yeux et je
marchais droit au prcipice. Jai dj un pied suspendu sur le
vide, et le crois que je men vais bientt lever lautre. Jai
beau rsister, je le sens, il faut que je roule jusquau fond de
ce nouveau gouffre qui vient de souvrir en moi.

Oui, cest bien ainsi que je mtais figur lamour. Je sens
maintenant ce que javais rv. -- Oui, voil bien les insomnies
charmantes et terribles o les roses sont des chardons et o les
chardons sont des roses; voil bien la douce peine et le bonheur
misrable, ce trouble ineffable qui vous entoure dun nuage dor
et fait trembler devant vous la forme des objets ainsi que fait
livresse, ces bourdonnements doreille o tinte toujours la
dernire syllabe du nom bien aim, ces pleurs, ces rougeurs, ces
frmissements subits, cette sueur brlante et glace: cest bien
cela; les potes ne mentent pas.

Quand je suis au moment dentrer au salon o nous avons lhabitude
de nous trouver, mon coeur bat avec une telle violence quon le
pourrait voir  travers mes habits, et je suis oblig de le
comprimer avec mes deux mains, de peur quil ne schappe. -- Si
je laperois au bout dune alle, dans le parc, la distance
sefface sur-le-champ, et je ne sais pas o le chemin passe: il
faut que le diable lemporte ou que jaie des ailes. -- Rien ne
peut men distraire: je lis, son image sinterpose entre le livre
et mes yeux; -- je monte  cheval, je cours au grand galop, et je
crois toujours sentir dans le tourbillon ses longs cheveux qui se
mlent aux miens, et entendre sa respiration prcipite et son
souffle tide qui meffleure la joue. Cette image mobsde et me
suit partout, et je ne la vois jamais plus que lorsque je ne la
vois pas.

Tu mas plaint de ne pas aimer, -- plains-moi maintenant daimer,
et surtout daimer qui jaime. Quel malheur, quel coup de hache
sur ma vie dj si trononne! -- quelle passion insense,
coupable et odieuse sest empare de moi! -- Cest une honte dont
la rougeur ne steindra jamais sur mon front. -- Cest la plus
dplorable de toutes mes aberrations, je ny conois rien, je ny
comprends rien, tout en moi est brouill et renvers; je ne sais
plus qui je suis ni ce que sont les autres, je doute si je suis un
homme ou une femme, jai horreur de moi-mme, jprouve des
mouvements singuliers et inexplicables, et il y a des moments o
il me semble que ma raison sen va, et o le sentiment de mon
existence mabandonne tout  fait. Longtemps je nai pu croire 
ce qui tait; je me suis cout et observ attentivement. Jai
tch de dmler cet cheveau confus qui senchevtrait dans mon
me. Enfin,  travers tous les voiles dont elle senveloppait,
jai dcouvert laffreuse vrit... Silvio, jaime... Oh! non, je
ne pourrai jamais te le dire... laime un homme!

Chapitre 9

Cela est ainsi. -- Jaime un homme, Silvio. -- Jai cherch
longtemps  me faire illusion; jai donn un nom diffrent au
sentiment que jprouvais, je lai vtu de lhabit dune amiti
pure et dsintresse; jai cru que cela ntait que ladmiration
que jai pour toutes les belles personnes et les belles choses; je
me suis promen plusieurs jours dans les sentiers perfides et
riants qui errent autour de toute passion naissante; mais je
reconnais maintenant dans quelle profonde et terrible voie je me
suis engag. Il ny a pas  se le cacher: je me suis bien examin,
jai pes froidement toutes les circonstances; je me suis rendu
raison du plus mince dtail; jai fouill mon me dans tous les
sens avec cette sret que donne lhabitude dtudier sur soi-
mme; je rougis dy penser et de lcrire; mais la chose, hlas!
nest que trop certaine, jaime ce jeune homme, non damiti, mais
damour; -- oui, damour.

Toi que jai tant aim,  Silvio, mon bon, mon seul camarade, tu
ne mas jamais rien fait prouver de semblable, et cependant, sil
y eut jamais sous le ciel amiti troite et vive, si jamais deux
mes, quoique diffrentes, se sont parfaitement comprises, ce fut
notre amiti et ce sont nos deux mes. Quelles heures ailes nous
avons passes ensemble! quelles causeries sans fin et toujours
trop tt termines! que de choses nous nous sommes dites, que lon
ne sest jamais dites! -- Nous avions au coeur lun pour lautre
cette fentre que Momus aurait voulu ouvrir au flanc de lhomme. -
- Que jtais fier dtre ton ami, moi, plus jeune que toi, moi si
fou, toi si raisonnable!

Ce que je sens pour ce jeune homme est vraiment incroyable: jamais
aucune femme ne ma troubl aussi singulirement. Le son de sa
voix si argentin et si clair me donne sur les nerfs et magite
dune manire trange; mon me se suspend  ses lvres, comme une
abeille  une fleur, pour y boire le miel de ses paroles. -- Je ne
puis leffleurer en passant sans frissonner de la tte aux pieds,
et le soir, quand au moment de nous quitter il me tend son
adorable main si douce et si satine, toute ma vie se porte  la
place quil a touche, et une heure aprs je sens encore la
pression de ses doigts.

Ce matin, je lai regard trs longtemps sans quil me vt. --
Jtais cach derrire mon rideau. -- Lui tait  sa fentre, qui
est prcisment en face de la mienne. -- Cette partie du chteau a
t btie,  la fin du rgne de Henri IV; elle est moiti briques,
moiti moellons, selon lusage du temps; la fentre est longue,
troite, avec un linteau et un balcon de pierre, -- Thodore, --
car tu as dj sans doute devin que cest lui dont il sagit, --
tait accoud mlancoliquement sur la rampe et paraissait rver
profondment. -- Une draperie de damas rouge  grandes fleurs, 
demi releve, tombait  larges plis derrire lui et lui servait de
fond. -- Quil tait beau, et que sa tte brune et ple ressortait
merveilleusement sur cette teinte pourpre! Deux grosses touffes de
cheveux, noires, lustres, pareilles aux grappes de raisin de
lrigone antique, lui pendaient gracieusement le long des joues
et encadraient dune manire charmante lovale fin et correct de
sa belle figure. Son cou rond et potel tait entirement nu, et
il avait une espce de robe de chambre  larges manches qui
ressemblait assez  une robe de femme. -- Il tenait en main une
tulipe jaune quil dchiquetait impitoyablement dans sa rverie,
et dont il jetait les morceaux au vent.

Un des angles lumineux que le soleil dessinait sur le mur se vint
projeter contre la fentre, et le tableau se dora dun ton chaud
et transparent  faire envie  la toile la plus chatoyante du
Giorgione.

Avec ces longs cheveux que la brise remuait doucement, ce cou de
marbre ainsi dcouvert, cette grande robe serre autour de la
taille, ces belles mains sortant de leurs manchettes comme les
pistils dune fleur du milieu de leurs ptales, -- il avait lair
non du plus beau des hommes, mais de la plus belle des femmes, --
et je me disais dans mon coeur: -- Cest une femme, oh! cest une
femme! -- Puis je me souvins tout  coup dune folie que je tai
crite il y a longtemps, -- tu sais, --  lendroit de mon idal
et de la manire dont je le devais assurment rencontrer: la belle
dame du parc de Louis XIII, le chteau rouge et blanc, la grande
terrasse, les alles de vieux marronniers et lentrevue  la
fentre; je tai fait autrefois tout ce dtail. -- Ctait bien
cela, -- ce que je voyais tait la ralisation prcise de mon
rve. -- Ctait bien le style darchitecture, leffet de lumire,
le genre de beaut, la couleur et le caractre que javais
souhaits; -- il ny manquait rien, seulement la dame tait un
homme; -- mais je tavoue quen ce moment-l je lavais
entirement oubli.

Il faut que Thodore soit une femme dguise; la chose est
impossible autrement. -- Cette beaut excessive, mme pour une
femme, nest pas la beaut dun homme, ft-il Antinos, lami
dAdrien; fut-il Alexis, lami de Virgile. -- Cest une femme,
parbleu, et je suis bien fou de mtre ainsi tourment. De la
sorte tout sexplique le plus naturellement du monde, et je ne
suis pas aussi monstre que je le croyais.

Est-ce que Dieu mettrait ainsi des franges de soie si longues et
si brunes  de sales paupires dhomme? Est-ce quil teindrait de
ce carmin si vif et si tendre nos vilaines bouches lippues et
hrisses de poils? Nos os taills  coups de serpe et
grossirement emmanchs ne valent point quon les emmaillote dune
chair aussi blanche et aussi dlicate; nos crnes bossus ne sont
point faits pour tre baigns des flots dune si admirable
chevelure.

--  beaut! nous ne sommes crs que pour taimer et tadorer 
genoux si nous tavons trouve, pour te chercher ternellement 
travers le monde si ce bonheur ne nous a pas t donn; mais te
possder, mais tre nous-mmes toi, cela nest possible quaux
anges et aux femmes. Amants, potes, peintres et sculpteurs, nous
cherchons tous  tlever un autel, lamant dans sa matresse, le
pote dans son chant, le peintre dans sa toile, le sculpteur dans
son marbre; mais lternel dsespoir, cest de ne pouvoir faire
palpable la beaut que lon sent et dtre envelopp dun corps
qui ne ralise point lide du corps que vous comprenez tre le
vtre.

Jai vu autrefois un jeune homme qui mavait vol la forme que
jaurais d avoir. Ce sclrat tait juste comme jaurais voulu
tre. Il avait la beaut de ma laideur, et  ct de lui javais
lair de son bauche. Il tait de ma taille, mais plus svelte et
plus fort; sa tournure ressemblait  la mienne, mais avec une
lgance et une noblesse que je nai pas. Ses yeux ntaient pas
dune couleur autre que mes propres yeux, mais ils avaient un
regard et un clat que les miens nauront jamais. Son nez avait
t jet au mme moule que le mien, seulement il semblait avoir
t retouch par le ciseau dun statuaire habile; les narines en
taient plus ouvertes et plus passionnes, les mplats plus
nettement accuss, et il avait quelque chose dhroque dont cette
respectable partie de mon individu est totalement dnue: on et
dit que la nature se ft essaye en ma personne  faire ce moi-
mme perfectionn. -- Javais lair dtre le brouillon ratur et
informe de la pense dont il tait la copie en belle criture
moule. Quand je le voyais marcher, sarrter, saluer les dames,
sasseoir et se coucher avec cette grce parfaite qui rsulte de
la beaut des proportions, il me prenait des tristesses et des
jalousies affreuses, et telles quen doit ressentir le modle de
terre glaise qui se sche et se fendille obscurment dans un coin
de latelier, tandis que lorgueilleuse statue de marbre, qui sans
lui nexisterait pas, se dresse firement sur son socle sculpt et
attire lattention et les loges des visiteurs. Car enfin ce
drle, ce nest que moi un peu mieux russi et coul avec un
bronze moins rebelle et qui sest insinu plus exactement dans les
creux du moule. Je le trouve bien hardi de se pavaner ainsi avec
ma forme et de faire linsolent comme sil tait un type original:
il nest, au bout du compte, que mon plagiaire, car je suis n
avant lui, et sans moi la nature net point eu lide de le faire
ainsi. -- Quand les femmes louaient ses bonnes faons et les
agrments de sa personne, javais toutes les envies du monde de me
lever et de leur dire: Sottes que vous tes, louez-moi donc
directement, car ce monsieur est moi, et cest un dtour inutile
que de lui envoyer ce qui me revient. Dautres fois javais
dhorribles dmangeaisons de ltrangler et de mettre son me  la
porte de ce corps qui mappartenait, et je rdais autour de lui
les lvres serres, les poings crisps comme un seigneur qui rde
autour de son palais o une famille de gueux sest tablie en son
absence et qui ne sait comment les jeter dehors. -- Ce jeune
homme, au reste, est stupide, et il russit dautant plus. -- Et
quelquefois jenvie sa stupidit plus que sa beaut. -- Le mot de
lvangile sur les pauvres desprit nest pas complet: ils auront
le royaume du ciel; je nen sais rien, et cela mest bien gal;
mais  coup sr ils ont le royaume de la terre, -- ils ont
largent et les belles femmes, cest--dire les deux seules choses
dsirables qui soient au monde. -- Connais-tu un homme desprit
qui soit riche, et un garon de coeur et de quelque mrite qui ait
une matresse passable? -- Quoique Thodore soit trs beau, je
nai cependant pas dsir sa beaut, et jaime mieux quil lait
que moi.

-- Ces amours tranges dont sont pleines les lgies des potes
anciens, qui nous surprenaient tant et que nous ne pouvions
concevoir, sont donc vraisemblables et possibles. Dans les
traductions que nous en faisions, nous mettions des noms de femmes
 la place de ceux qui y taient. Juventius se terminait en
Juventia, Alexis se changeait en Ianth. Les beaux garons
devenaient de belles filles, nous recomposions ainsi le srail
monstrueux de Catulle, de Tibulle, de Martial et du doux Virgile.
Ctait une fort galante occupation qui prouvait seulement combien
peu nous avions compris le gnie antique.

Je suis un homme des temps homriques; -- le monde o je vis nest
pas le mien, et je ne comprends rien  la socit qui mentoure.
Le Christ nest pas venu pour moi; je suis aussi paen
quAlcibiade et Phidias. -- Je niai jamais t cueillir sur le
Golgotha les fleurs de la passion, et le fleuve profond qui coule
du flanc du crucifi et fait une ceinture rouge au monde ne ma
pas baign de ses flots: -- mon corps rebelle ne veut point
reconnatre la suprmatie de lme, et ma chair nentend point
quon la mortifie. -- Je trouve la terre aussi belle que le ciel,
et je pense que la correction de la forme est la vertu. La
spiritualit nest pas mon fait, jaime mieux une statue quun
fantme, et le plein midi que le crpuscule. Trois choses me
plaisent: lor, le marbre et la pourpre, clat, solidit, couleur.
Mes rves sont faits de cela, et tous les palais que je btis 
mes chimres sont construits de ces matriaux.

Quelquefois jai dautres songes, -- ce sont de longues cavalcades
de chevaux tout blancs, sans harnais et sans bride, monts par de
beaux jeunes gens nus qui dfilent sur une bande de couleur bleu
fonc comme sur les frises du Parthnon, ou des thories de jeunes
filles couronnes de bandelettes avec des tuniques  plis droits
et des sistres divoire qui semblent tourner autour dun vase
immense. -- Jamais ni brouillard ni vapeur, jamais rien
dincertain et de flottant. Mon ciel na pas de nuage, ou, sil en
a, ce sont des nuages solides et taills au ciseau, faits avec les
clats de marbre tombs de la statue de Jupiter. Des montagnes aux
artes vives et tranches le dentellent brusquement par les bords,
et le soleil accoud sur une des plus hautes cimes ouvre tout
grand son oeil jaune de lion aux paupires dores. -- La cigale
crie et chante, lpi craque; lombre vaincue et nen pouvant plus
de chaleur se pelotonne et se ramasse au pied des arbres: tout
rayonne, tout reluit, tout resplendit. Le moindre dtail prend de
la fermet et saccentue hardiment; chaque objet revt une forme
et une couleur robustes. Il ny a pas l de place pour la mollesse
et la rvasserie de lart chrtien. -- Ce monde-l est le mien. --
Les ruisseaux de mes paysages tombent  flots sculpts dune urne
sculpte; entre ces grands roseaux verts et sonores comme ceux de
lEurotas, on voit luire la hanche ronde et argente de quelque
naade aux cheveux glauques. Dans cette sombre fort de chnes,
voici Diana qui passe la trousse au dos avec son charpe volante
et ses brodequins aux bandes entrelaces. Elle est suivie de sa
meute et de ses nymphes aux noms harmonieux. -- Mes tableaux sont
peints avec quatre tons, comme les tableaux des peintres
primitifs, et souvent ce ne sont que des bas-reliefs coloris; car
jaime  toucher du doigt ce que jai vu et  poursuivre la
rondeur des contours jusque dans ses replis les plus fuyants; je
considre chaque chose sous tous les profils et je tourne 
lentour une lumire  la main. -- Jai regard lamour  la
lumire antique et comme un morceau de sculpture plus ou moins
parfait. Comment est le bras? Assez bien. -- Les mains ne manquent
pas de dlicatesse. -- Que pensez-vous de ce pied? Je pense que la
cheville na pas de noblesse, et que le talon est commun. Mais la
gorge est bien place et dune bonne forme, la ligne serpentine
est assez ondoyante, les paules sont grasses et dun beau
caractre. -- Cette femme serait un modle passable, et lon en
pourrait mouler plusieurs portions. -- Aimons-la.

Ta; ans t ainsi. Jai pour les femmes le regard dun sculpteur
et non celui dun amant. Je me suis toute ma vie inquit de la
forme du flacon, jamais de la qualit du contenu. Jaurais eu la
bote de Pandore entre les mains, je crois que je ne leusse pas
ouverte. Tout  lheure je disais que le Christ ntait pas venu
pour moi; Marie, ltoile du Ciel moderne, la douce mre du
glorieux bambin, nest pas venue non plus.

Bien longtemps et bien souvent je me suis arrt sous le feuillage
de pierre des cathdrales, aux tremblantes clarts des vitraux, 
lheure o lorgue gmissait de lui-mme, quand un doigt invisible
se posait sur les touches et que le vent soufflait dans les
tuyaux, -- et jai plong profondment mes yeux dans lazur ple
des longs yeux de la Madone. Jai suivi avec pit lovale amaigri
de sa figure, larc  peine indiqu de ses sourcils, jai admir
son front uni et lumineux, ses tempes chastement transparentes,
les pommettes de ses joues nuances dune couleur sobre et
virginale, plus tendre que la fleur du pcher; jai compt un  un
les beaux cils dors qui y jettent leur ombre palpitante; jai
dml, dans la demi-teinte qui la baigne, les lignes fuyantes de
son cou frle et modestement pench; jai mme, dune main
tmraire, soulev les plis de sa tunique et contempl sans voile
ce sein vierge et gonfl de lait qui na jamais t press que par
les lvres divines; jen ai poursuivi les minces veines bleues
jusque dans leurs plus imperceptibles ramifications, jy ai pos
le doigt pour faire jaillir en blancs filets le breuvage cleste;
jai effleur de ma bouche le bouton de la rose mystique.

-- Eh bien! je lavoue, toute cette beaut immatrielle, si aile,
et si vaporeuse quon sent bien quelle va prendre son vol, ne ma
touch que mdiocrement. -- Jaime mieux la Vnus Anadyomne,
mille fois mieux. -- Ces yeux antiques retrousss par les coins,
cette lvre si pure et si fermement coupe, si amoureuse et qui
convie si bien au baiser, ce front bas et plein, ces cheveux
onduls comme la mer et nous ngligemment derrire la tte, ces
paules fermes et lustres, ce dos aux mille sinuosits
charmantes, cette gorge petite et peu dtache, toutes ces formes
rondes et tendues, cette largeur de hanche, cette force dlicate,
ce caractre de vigueur surhumaine dans un corps aussi
adorablement fminin me ravissent et menchantent  un point dont
tu ne peux te faire une ide, toi le chrtien et le sage.

Marie, malgr lair humble quelle affecte, est beaucoup trop
fire pour moi; cest  peine si le bout de son pied, entour de
blanches bandelettes, effleure le globe dj bleuissant o se tord
lantique dragon. -- Ses yeux sont les plus beaux du monde, mais
ils sont toujours tourns vers le ciel, ou baisss; jamais ils ne
regardent en face, -- jamais ils nont servi de miroir  une forme
humaine. -- Et puis, je naime pas ces nimbes de chrubins
souriants, qui sarrondissent autour de sa tte dans une blonde
vapeur. Je suis jaloux de ces grands anges phbes avec des
chevelures et des robes flottantes qui sempressent si
amoureusement dans ses assomptions; ces mains qui senlacent pour
la soutenir, ces ailes qui sagitent pour lventer me dplaisent
et me contrarient. Ces petits-matres du ciel, si coquets et si
triomphants, en tunique de lumire, en perruque de fils dor, avec
leurs belles plumes bleues et vertes, me semblent beaucoup trop
galants, et, si jtais Dieu, je me garderais de donner de tels
pages  ma matresse.

La Vnus sort de la mer pour aborder au monde, -- comme il
convient  une divinit qui aime les hommes, -- toute nue et toute
seule. -- Elle prfre la terre  lOlympe et a pour amants plus
dhommes que de dieux: elle ne senveloppe pas des voiles
langoureux de la mysticit; elle se tient debout, son dauphin
derrire elle, le pied sur sa conque de nacre; le soleil frappe
sur son ventre poli, et de sa blanche main elle soutient en lair
les flots de ses beaux cheveux o le vieux pre Ocan a sem ses
perles les plus parfaites. -- On la peut voir: elle ne cache rien,
car la pudeur nest faite que pour les laides, et cest une
invention moderne, fille du mpris chrtien de la forme et de la
matire.

 vieux monde! tout ce que tu as rvr est donc mpris; tes
idoles sont donc renverses dans la poussire; de maigres
anachortes vtus de lambeaux trous, des martyrs tout sanglants
et les paules lacres par les tigres de tes cirques se sont
juchs sur les pidestaux de tes dieux si beaux et si charmants: -
- le Christ a envelopp le monde dans son linceul. Il faut que la
beaut rougisse delle-mme et prenne un suaire. -- Beaux jeunes
gens aux membres frotts dhuile qui luttez dans le lyce ou le
gymnase, sous le ciel clatant, au plein soleil de lAttique,
devant la foule merveille; jeunes filles de Sparte qui dansez la
bibase, et qui courez nues jusquau sommet du Taygte, reprenez
vos tuniques et vos chlamydes: -- votre rgne est pass. Et vous,
ptrisseurs de marbre, Promthes du bronze, brisez vos ciseaux: -
- il ny aura plus de sculpteurs. -- Le monde palpable est mort.
Une pense tnbreuse et lugubre remplit seule limmensit du
vide. -- Clomne va voir chez les tisserands quels plis fait le
drap ou la toile.

Virginit, plante amre, ne sur un sol tremp de sang, et dont la
fleur tiole et maladive souvre pniblement  lombre humide des
clotres, sous une froide pluie lustrale; -- rose sans parfum et
toute hrisse dpines, tu as remplac pour nous les belles et
joyeuses roses baignes de nard et de falerne des danseuses de
Sybaris!

Le monde antique ne te connaissait pas, fleur infconde; jamais tu
nes entre dans ses couronnes aux odeurs enivrantes; -- dans
cette socit vigoureuse et bien portante, on tet
ddaigneusement foule aux pieds. -- Virginit, mysticisme,
mlancolie, -- trois mots inconnus, -- trois maladies nouvelles
apportes par le Christ. -- Ples spectres qui inondez notre monde
de vos larmes glaces, et qui, le coude sur un nuage, la main dans
la postent, dites pour toute parole:  mort!  mort! vous nauriez
pu mettre le pied sur cette terre si bien peuple de dieux
indulgents et foltres!

Je considre la femme,  la manire antique, comme une belle
esclave destine  nos plaisirs. -- Le christianisme ne la pas
rhabilite  mes yeux. Cest toujours pour moi quelque chose de
dissemblable et dinfrieur que lon adore et dont on joue, un
hochet plus intelligent que sil tait divoire ou dor, et qui se
relve lui-mme si on le laisse tomber  terre. -- On ma dit, 
cause de cela, que je pensais mal des femmes; je trouve, au
contraire, que cest en penser fort bien.

Je ne sais pas, en vrit, pourquoi les femmes tiennent tant 
tre regardes comme des hommes. -- Je conois que lon ait envie
dtre serpent boa, lion ou lphant; mais que lon ait envie
dtre homme, cest ce qui me passe tout  fait. Si javais t au
concile de Trente quand sy agita cette importante question, 
savoir si la femme est un homme, jaurais assurment opin pour la
ngative.

Jai fait en ma vie quelques vers amoureux ou du moins qui avaient
la prtention de passer pour tels. -- Je viens den relire une
partie. Le sentiment de lamour moderne y manque totalement. -- Si
cela tait crit en distiques latins au lieu dtre en rimes
franaises, on le pourrait prendre pour loeuvre dun mauvais
pote du temps dAuguste. Et je mtonne que les femmes, pour qui
ils taient faits, au lieu den tre fort charmes, ne sen soient
pas fches srieusement. -- Il est vrai que les femmes ne
sentendent pas plus en posie que les choux et les roses, ce qui
est trs naturel et trs simple, tant elles-mmes la posie ou
tout au moins les meilleurs instruments de posie: la flte
nentend ni ne comprend lair que lon joue sur elle.

Dans ces vers, il nest parl que de lor ou de lbne des
cheveux, de la finesse miraculeuse de la peau, de la rondeur du
bras, de la petitesse des pieds et de la forme dlicate de la
main, et le tout se termine par une humble supplique  la divinit
doctroyer au plus vite la jouissance de toutes ces belles choses.
-- Aux endroits triomphants, ce ne sont que guirlandes suspendues
au seuil, pluies de fleurs, parfums brls, addition de baisers
catullienne, nuits blanches et charmantes, querelles  lAurore,
avec injonctions  la susdite Aurore de retourner se cacher
derrire les rideaux de safran du vieux Tithon; -- cest un clat
sans chaleur, une sonorit sans vibration. -- Cela est exact,
poli, fait avec une gale curiosit; mais,  travers tous les
raffinements et les voiles de lexpression, on devine la voix
brve et dure du matre qui tche de sadoucir en parlant 
lesclave. -- Ce nest point, comme dans les posies rotiques
faites depuis lre chrtienne, une me qui demande  une autre
me de laimer, parce quelle laime; ce nest point un lac azur
et souriant qui invite un ruisseau  se fondre dans son sein pour
reflter ensemble les toiles du ciel; -- ce nest point un couple
de colombes ouvrant les ailes en mme temps pour voler au mme
nid. Cinthia, vous tes belle; htez-vous. Qui sait si vous vivrez
demain? -- Votre chevelure est plus noire que la peau lustre
dune vierge thiopienne. Htez-vous; dans quelques annes dici,
de minces fils dargent se glisseront dans ces touffes paisses; -
- ces roses sentent bon aujourdhui, demain elles auront lodeur
de la mort et ne seront plus que des cadavres de roses. --
Respirons tes roses tant quelles ressemblent  tes joues;
embrassons tes joues tant quelles ressemblent  tes roses. --
Lorsque vous serez vieille, Cinthia, personne ne voudra plus de
vous, pas mme les valets du licteur quand vous les payeriez, et
vous courrez aprs mot que vous rebutez maintenant. Attendez que
Saturne ait ray de son ongle ce front pur et luisant, et vous
verrez comme votre seuil si assig, si suppli, si tide de
larmes et si fleuri sera vit, maudit, couvert dherbes et de
ronces. -- Htez-vous, Cinthia; la plus petite ride peut servir de
fosse au plus grand amour.

Cest dans cette formule brutale et imprieuse que se rsume toute
llgie antique: elle en revient toujours l; cest sa plus
grande raison, cest le plus fort, cest lAchille de ses
arguments. Aprs cela elle na plus grand-chose  dire, et, quand
elle a promis une robe de byssus teint deux fois et une union de
perles dgale grosseur, elle est au bout de son rouleau. -- Cest
aussi  peu prs tout ce que je trouve de plus concluant en
pareille occurrence. -- Je ne men tiens cependant pas toujours 
ce programme assez exigu, et je brode mon maigre canevas avec
quelques fils de soie de diffrentes couleurs arrachs  et l.
Mais ces brins sont courts ou renous vingt fois et tiennent mal
au fond de la trame. Je parle assez lgamment damour, parce que
jai lu beaucoup de belles choses l-dessus. Il ne faut pour cela
que le talent dun acteur. Avec beaucoup de femmes, cette
apparence suffit; lhabitude dcrire et dimaginer fait que je ne
reste pas  court sur ces matires, et tout esprit un peu exerc,
en sappliquant, parviendra aisment  ce rsultat; mais je ne
sens pas un mot de ce que je dis, et je rpte tout bas comme le
pote antique: -- Cinthia, htez-vous.

On ma accus souvent dtre fourbe et dissimul. -- Personne au
monde naimerait autant que moi  parler franchement et  vider
son coeur! -- mais, comme je nai pas une ide et un sentiment
pareils  ceux des gens qui mentourent, -- comme, au premier mot
vrai que je lcherais, ce serait un hurrah et un toll gnral,
jai prfr garder le silence, ou, si je parle, ne dgorger que
des sottises reues et ayant droit de bourgeoisie. -- Je serais
bienvenu, si je disais aux dames ce que je viens de tcrire! je
ne pense pas quelles goteraient beaucoup ma manire de voir et
mes faons denvisager lamour. -- Pour les hommes, je ne peux pas
non plus leur dire en face quils ont tort de ne pas aller 
quatre pattes; et, en vrit, cest ce que je pense de plus
favorable  leur gard. -- Je nai pas envie de me faire une
querelle  chaque mot. -- Quimporte, au bout du compte, ce que je
pense ou ce que je ne pense pas; que je sois triste lorsque je
semble gai, joyeux quand jai lair mlancolique? On ne trouve pas
 redire  ce que je naille pas nu: ne puis-je habiller ma figure
comme mon corps? Pourquoi un masque serait-il plus rprhensible
quune culotte, et un mensonge quun corset?

Hlas! la terre tourne autour du soleil, rtie dun ct et gele
de lautre. Il y a une bataille o six cent mille hommes se
dchiquettent; il fait le plus beau temps du monde; les fleurs
sont dune coquetterie sans pareille, et elles ouvrent
effrontment leur gorge luxuriante jusque sous le pied des
chevaux. Aujourdhui il sest commis un nombre fabuleux de bonnes
actions; il pleut  verse, neige et tonnerre, clairs et grles;
on dirait que le monde va finir. Les bienfaiteurs de lhumanit
ont de la boue jusquau ventre et sont crotts comme des chiens, 
moins quils naient voiture. La cration se moque impitoyablement
de la crature et lui dcoche  toute minute des sarcasmes
sanglants. Tout est indiffrent  tout, et chaque chose vit ou
vgte par sa propre loi. Que je fasse ceci ou cela, que je vive
ou que je meure, que je souffre ou que je jouisse, que je
dissimule ou que je sois franc, quest-ce que cela fait au soleil
et aux betteraves et mme aux hommes? Un ftu de paille est tomb
sur une fourmi et lui a cass la troisime patte  la deuxime
articulation; un rocher est tomb sur un village et la cras: je
ne crois pas que lun de ces malheurs arrache plus de larmes que
lautre aux yeux dor des toiles. Tu es mon meilleur ami, si ce
mot-l nest pas aussi creux quun grelot; je mourrais, il est
bien vident, si plor que tu sois, que tu ne te passeras pas de
dner seulement deux jours, et que, malgr cette pouvantable
catastrophe, tu nen continueras pas moins de jouer fort
agrablement au trictrac. -- Quel est celui de mes amis, quelle
est celle de mes matresses qui saura mes nom et prnoms dans
vingt ans dici, et qui me reconnatrait dans la rue, si je venais
 y passer avec un habit perc au coude? -- Oubli et nant, cest
tout lhomme.

Je me sens aussi parfaitement seul que possible, et tous les fils
qui allaient de moi aux choses et des choses  moi se sont rompus
un  un. Il y a peu dexemples dun homme qui, ayant conserv
lintelligence des mouvements qui se font en lui, soit parvenu 
un degr dabrutissement pareil. Je ressemble  ces flacons de
liqueurs quon a laisss dbouchs et dont lesprit sest vapor
compltement. Le breuvage a la mme apparence et la mme couleur;
gotez-le, vous ny trouverez que linsipidit de leau.

Quand jy songe, je suis effray de la rapidit de cette
dcomposition; si cela continue, il faudra que je me sale, ou je
pourrirai invitablement, et les vers se mettront aprs moi,
puisque je nai plus dme, et que cela seul fait la diffrence du
corps au cadavre. -- Il y a un an, pas plus, javais encore
quelque chose dhumain; -- je magitais, je cherchais. Javais une
pense caresse entre toutes, une espce de but, un idal; je
voulais tre aim, je faisais les rves que lon fait  cet ge, -
- moins vaporeux, moins chastes, il est vrai, que ceux des jeunes
gens ordinaires, mais contenus cependant en de justes bornes. Peu
 peu ce quil y avait dincorporel sest dgag et sest dissip,
et il nest rest au fond de moi quune paisse couche de grossier
limon. Le rve est devenu un cauchemar, et la chimre un succube;
-- le monde de lme a ferm ses portes divoire devant moi: je ne
comprends plus que ce que je touche avec les mains; jai des
songes de pierre; tout se condense et se durcit autour de moi,
rien ne flotte, rien ne vacille, il ny a pas dair ni de souffle;
la matire me presse, menvahit et mcrase; je suis comme un
plerin qui se serait endormi un jour dt les pieds dans leau
et qui se rveillerait en hiver les jambes prises et embotes
dans la glace. Je ne souhaite plus ni lamour ni lamiti de
personne; la gloire mme, cette aurole clatante que javais tant
dsire pour mon front, ne me fait plus la moindre envie. Il ny a
plus, hlas! quune chose qui palpite en moi, cest lhorrible
dsir qui me porte vers Thodore. -- Voil o se rduisent toutes
mes notions morales. Ce qui est beau physiquement est bien, tout
ce qui est laid est mal. -- Je verrais une belle femme, que je
saurais avoir lme la plus sclrate du monde, qui serait
adultre et empoisonneuse, javoue que cela me serait parfaitement
gal et ne mempcherait nullement de my complaire, si je
trouvais la forme de son nez convenable.

Voici comme je me reprsente le bonheur suprme: -- cest un grand
btiment carr sans fentre au dehors: une grande cour entoure
dune colonnade de marbre blanc, au milieu une fontaine de cristal
avec un jet de vif-argent  la manire arabe, des caisses
dorangers et de grenadiers poses alternativement; par l-dessus
un ciel trs bleu et un soleil trs jaune; -- de grands lvriers
au museau de brochet dormiraient  et l; de temps en temps des
ngres pieds nus avec des cercles dor aux jambes, de belles
servantes blanches et sveltes, habilles de vtements riches et
capricieux, passeraient entre les arcades vides, quelque
corbeille au bras, ou quelque amphore sur la tte. Moi, je serais
l, immobile, silencieux, sous un dais magnifique, entour de
piles de carreaux, un grand lion priv sous mon coude, la gorge
nue dune jeune esclave sous mon pied en manire descabeau, et
fumant de lopium dans une grande pipe de jade.

Je ne me figure pas le paradis autrement; et, si Dieu veut bien
que jy aille aprs ma mort, il me fera btir dans le coin de
quelque toile un petit kiosque sur ce plan-l. -- Le paradis tel
quon le dit tre me parait beaucoup trop musical, et je confesse
en toute humilit que je suis parfaitement incapable de supporter
une sonate qui durerait seulement dix mille ans.

-- Tu vois quel est mon Eldorado, ma Terre promise: cest un rve
comme un autre; mais il a cela de spcial, que je ny introduis
jamais aucune figure connue; que pas un de mes amis na franchi le
seuil de ce palais imaginaire; quaucune des femmes que jai eues
ne sest assise  ct de moi sur le velours des coussins: jy
suis seul au milieu dapparences. Toutes ces figures de femmes,
toutes ces ombres gracieuses de jeunes filles dont je le peuple,
je nai jamais eu lide de les aimer; je nen ai jamais suppos
une amoureuse de moi. -- Dans ce srail fantastique, je ne me suis
pas cr de sultane favorite. Il y a des ngresses, des
multresses, des juives  peau bleue et  cheveux rouges, des
Grecques et des Circassiennes, des Espagnoles et des Anglaises;
mais ce ne sont pour moi que des symboles de couleur et de
linament, et je les ai comme lon a toute sorte de vins dans sa
cave, et toutes les espces de colibris dans sa collection. Ce
sont des machines  plaisir, des tableaux qui nont pas besoin de
cadre, des statues qui viennent  vous quand on les appelle et que
lenvie vous prend de les considrer de prs. Une femme a sur une
statue cet incontestable avantage quelle se tourne toute seule du
ct o lon veut, et quil faut faire soi-mme le tour de la
statue et se placer au point de vue; -- ce qui est fatigant.

Tu vois bien quavec des ides semblables je ne puis rester ni
dans ce temps ni dans ce monde-ci; car on ne peut subsister ainsi
 ct du temps et de lespace. Il faut que je trouve autre chose.

En pensant ainsi, il est simple et logique que lon aboutisse 
une pareille conclusion. -- Comme on ne cherche que la
satisfaction de loeil, le poli de la forme et la puret du
linament, on les accepte partout o on les rencontre. Cest ce
qui explique les singulires aberrations de lamour antique.

Depuis le Christ on na plus fait une seule statue dhomme o la
beaut adolescente ft idalise et rendue avec ce soin qui
caractrise les anciens sculpteurs. -- La femme est devenue le
symbole de la beaut morale et physique: lhomme est rellement
dchu du jour o le petit enfant est n  Bethlem. La femme est
la reine de la cration; les toiles se joignent en couronne sur
sa tte, le croissant de la lune se fait une gloire de sarrondir
sous son pied, le soleil cde son or le plus pur pour lui en faire
des joyaux, les peintres qui veulent flatter les anges leur
donnent des figures de femmes, et certes ce nest pas moi qui les
en blmerai. -- Avant le doux et galant conteur de paraboles,
ctait tout le contraire; on ne fminisait pas les dieux ou les
hros que lon voulait faire sduisants; ils avaient leur type,
vigoureux et dlicat en mme temps, mais toujours mle, si
amoureux que fussent leurs contours, si polis et si dnus de
muscles et de veines que louvrier et fait leurs jambes et leurs
bras divins. On faisait plus volontiers revenir  ce caractre la
beaut spciale de la femme. On largissait les paules, on
attnuait les hanches, on donnait peu de saillie  la gorge, on
accentuait plus robustement les attaches des bras et des cuisses.
-- Il ny a presque pas de diffrence entre Paris et Hlne. Aussi
lhermaphrodite est-il une des chimres les plus ardemment
caresses de lantiquit idoltre.

Cest en effet une des plus suaves crations du gnie paen que ce
fils dHerms et dAphrodite. Il ne se peut rien imaginer de plus
ravissant au monde que ces deux corps tous deux parfaits,
harmonieusement fondus ensemble, que ces deux beauts si gales et
si diffrentes qui nen forment plus quune suprieure  toutes
deux, parce quelles se temprent et se font valoir
rciproquement: pour un adorateur exclusif de la forme, y a-t-il
une incertitude plus aimable que celle o vous jette la vue de ce
dos, de ces reins douteux, et de ces jambes si fines et si fortes
que lon ne sait si lon doit les attribuer  Mercure prt 
senvoler ou  Diane sortant du bain? Le torse est un compos des
monstruosits les plus charmantes: sur la poitrine potele et
pleine de lphbe sarrondit avec une grce trange la gorge
dune jeune vierge. Sous les flancs bien envelopps et dune
mollesse toute fminine, on devine les dentels et les ctes,
comme aux flancs dun jeune garon; le ventre est un peu plat pour
une femme, un peu rond pour un homme, et toute lhabitude du corps
a quelque chose de nuageux et dindcis quil est impossible de
rendre, et dont lattrait est tout particulier. -- Thodore serait
 coup sr un excellent modle de ce genre de beaut; cependant je
trouve que la portion fminine lemporte chez lui, et quil lui
est plus rest de Salmacis qu lHermaphrodite des Mtamorphoses.

Ce quil y a de singulier, cest que je ne pense presque plus 
son sexe et que je laime avec une scurit parfaite. Quelquefois
je cherche  me persuader que cet amour est abominable, et je me
le dis  moi-mme le plus svrement possible; mais cela ne vient
que des lvres, cest un raisonnement que je me fais et que je ne
sens pas: il me semble rellement que cest la chose la plus
simple du monde et que tout autre  ma place en ferait autant.

Je le vois, je lcoute parler ou chanter, car il chante
admirablement, et jy prends un indicible plaisir. -- Il me fait
tellement leffet dune femme quun jour, dans la chaleur de la
conversation, il mest chapp de lappeler madame, ce qui la
fait rire dun rire assez forc,  ce quil ma paru.

Si ctait une femme cependant, quels seraient ses motifs pour se
travestir ainsi? Je ne puis me les expliquer daucune manire.
Quun cavalier trs jeune, trs beau et parfaitement imberbe se
dguise en femme, cela se conoit; il souvre ainsi mille portes
qui lui seraient restes obstinment fermes, et le quiproquo peut
le jeter dans une complication daventures tout  fait ddalienne
et rjouissante. On peut arriver de cette faon jusqu une femme
troitement garde, ou brusquer quelque bonne fortune  la faveur
de la surprise. Mais je ne sais trop les avantages quil y a pour
une belle et jeune femme  courir le pays en habits dhomme: elle
ne peut quy perdre. Une femme ne doit pas renoncer ainsi au
plaisir dtre courtise, madrigalise et adore; elle renoncerait
plutt  la vie, et elle aurait raison, car quest-ce que la vie
dune femme sans tout cela? -- Rien, -- ou quelque chose de pis
que la mort. Et je mtonne toujours que les femmes qui ont trente
ans ou la petite vrole ne se jettent pas du haut dun clocher en
bas.

Malgr tout cela, quelque chose de plus fort que tous les
raisonnements me crie que cest une femme, et que cest elle que
jai rve, elle que je dois aimer uniquement, et qui maimera
uniquement: -- oui, cest elle, la desse aux regards daigle, aux
belles mains royales, qui me souriait avec condescendance du haut
de son trne de nues. Elle sest prsente  moi sous ce
dguisement pour mprouver, pour voir si je la reconnatrais, si
mon regard amoureux pntrerait les voiles dont elle stait
enveloppe, comme dans ces contes merveilleux o les fes
apparaissent dabord sous des figures de mendiantes, puis se
relvent tout  coup resplendissantes dor et de pierreries.

Je tai reconnue,  mon amour!  ton aspect, mon coeur a saut
dans ma poitrine comme saint Jean dans le ventre de sainte Anne,
lorsquelle fut visite par la Vierge; une lueur flamboyante sest
rpandue dans lair; jai senti comme une odeur de divine
ambroisie; jai vu  tes pieds la trane de feu, et jai compris
sur le champ que tu ntais pas une simple mortelle.

Les sons mlodieux de la viole de sainte Ccile, que les anges
coutent avec ravissement, sont rauques et discordants en
comparaison des cadences perles qui senvolent de ta bouche de
rubis: les Grces jeunes et souriantes dansent autour de toi une
ronde perptuelle; les oiseaux, lorsque tu passes dans les bois,
inclinent en gazouillant leur petite tte panache pour te mieux
voir, et te sifflent leurs plus jolis refrains; la lune amoureuse
se lve de meilleure heure pour te baiser de ses ples lvres
dargent, car elle a abandonn son berger pour toi; le vent se
garde deffacer sur le sable la dlicate empreinte de ton adorable
pied; la fontaine, quand tu ly penches, se fait plus unie que le
cristal, de peur de rider et de dformer la rflexion de ton
visage cleste; les pudiques violettes elles-mmes touvrent leur
petit coeur et font mille coquetteries devant toi; la fraise
jalouse se pique dmulation et tche dgaler le divin incarnat
de ta bouche; limperceptible moucheron bourdonne joyeusement et
tapplaudit en battant des ailes: -- toute la nature taime et
tadmire,  toi, sa plus belle oeuvre!

Ah! je vis maintenant; -- jusqu prsent je navais t quun
mort: me voil dbarrass du linceul, et je tends hors de la fosse
mes deux maigres mains vers le soleil; ma couleur bleue de spectre
ma quitt. Mon sang circule rapidement dans mes veines.
Leffrayant silence qui rgnait autour de moi est rompu  la fin.
La vote opaque et noire qui me pesait sur le front sest
illumine. Mille voix mystrieuses me chuchotent  loreille; de
charmantes toiles scintillent au-dessus de moi, et sablent de
leurs paillettes dor les sinuosits de mon chemin; les
marguerites me rient doucement, et les clochettes murmurent mon
nom avec leur petite langue tortille: je comprends une multitude
de choses que je ne comprenais pas, je dcouvre des affinits et
des sympathies merveilleuses, jentends la langue des roses et des
rossignols, et je lis couramment le livre que je ne pouvais pas
mme peler. Jai reconnu que javais un ami dans ce vieux chne
respectable tout couvert de gui et de plantes parasites, et que
cette pervenche si langoureuse et si frle, dont le grand oeil
bleu dborde toujours de larmes, nourrissait depuis longtemps pour
moi une passion discrte et contenue: cest lamour, cest lamour
qui ma dessill les yeux et donn le mot de lnigme. -- Lamour
est descendu au fond du caveau o transissait mon me accroupie et
somnolente; il la prise par le bout de la main et lui a fait
monter lescalier raide et troit qui menait au dehors. Toutes les
portes de la prison taient crochetes, et pour la premire fois
cette pauvre Psych est sortie du moi o elle tait enferme.

Une autre vie est devenue la mienne. Je respire par la poitrine
dun autre, et le coup qui le blesserait me tuerait. -- Avant cet
heureux jour, jtais semblable  ces mornes idoles japonaises qui
se regardent perptuellement le ventre. Jtais le spectateur de
moi-mme, le parterre de la comdie que je jouais; je me regardais
vivre, et jcoutais les oscillations de mon coeur comme le
battement dune pendule. Voil tout. Les images se peignaient dans
mes yeux distraits; les sons frappaient mon oreille inattentive,
mais rien du monde extrieur narrivait jusqu mon me.
Lexistence de qui que ce soit ne mtait ncessaire; je doutais
mme de toute autre existence que de la mienne, dont encore je
ntais gure sr. Il me semble que jtais seul au milieu de
lunivers, et que tout le reste ntait que fumes, images, vaines
illusions, apparences fugitives destines  peupler ce nant. --
Quelle diffrence!

Et pourtant, si mon pressentiment me trompait, si Thodore tait
rellement un homme, ainsi que tout le monde le croit! On a vu
quelquefois de ces merveilleuses beauts; -- la grande jeunesse
prte  cette illusion. -- Cest une chose  laquelle je ne veux
pas penser et qui me rendrait fou; cette graine tombe dhier dans
le rocher strile de mon coeur la dj pntr en tout sens de
ses mille filaments; elle sy est cramponne robustement, et il
serait impossible de larracher. Cest dj un arbre qui fleurit
et verdoie, et tord ses racines musculeuses. -- Si je venais 
savoir avec certitude que Thodore nest pas une femme, hlas! je
ne sais point si je ne laimerais pas encore.

Chapitre 10

Ma belle amie, tu avais bien raison de me dtourner du projet que
javais conu de voir les hommes, -- et de les tudier  fond,
avant de donner mon coeur  aucun deux. -- Jai  tout jamais
teint en moi lamour et jusqu la possibilit de lamour.

Pauvres jeunes filles que nous sommes; leves avec tant de soin,
si virginalement entoures dun triple mur de prcautions et de
rticences, -- nous,  qui on ne laisse rien entendre, rien
souponner, et dont la principale science est de ne rien savoir,
dans quelles tranges erreurs nous vivons, et quelles perfides
chimres nous bercent entre leurs bras!

Ah! Graciosa, trois fois maudite soit la minute o mest venue
lide de ce travestissement; que dhorreurs, que dinfamies et
que de grossirets dont jai t force dtre tmoin ou
auditeur! quel trsor de chaste et prcieuse ignorance jai
dissip en peu de temps!

Ctait par un beau clair de lune, ten souviens-tu? nous nous
promenions ensemble tout au fond du jardin, dans cette alle
triste et peu frquente, termine, dun ct par une statue de
Faune jouant de la flte, qui na plus de nez et dont tout le
corps est couvert dune lpre paisse de mousse noirtre, et de
lautre ct par une perspective feinte, dessine sur le mur et 
moiti efface par la pluie. --  travers le feuillage encore rare
de la charmille, on voyait par places les toiles tinceler et
sarrondir la serpe dargent. Une odeur de jeunes pousses et de
plantes nouvelles nous arrivait du parterre avec les souffles
languissants dune petite brise; un oiseau cach sifflait un air
langoureux et bizarre; nous, comme de vraies jeunes filles, nous
causions damour, de galants, de mariage, du beau cavalier que
nous avions vu  la messe; nous mettions en commun le peu de
notions du monde et des choses que nous pouvions avoir; nous
retournions de cent manires une phrase que nous avions entendue
par hasard et dont la signification nous semblait obscure et
singulire; nous nous faisions mille de ces questions saugrenues
que la plus parfaite innocence peut seule imaginer. -- Que de
posie primitive, que dadorables sottises dans ces furtifs
entretiens de deux petites niaises sorties la veille de pension!

Toi, tu voulais pour amant un jeune homme hardi et fier, avec des
moustaches et des cheveux noirs, de grands perons, de grandes
plumes, une grande pe, une espce de matamore amoureux, et tu
donnais en plein dans lhroque et le triomphant: tu ne rvais
que duels et escalades, dvouement miraculeux, et tu aurais
volontiers jet ton gant dans la fosse aux lions pour que ton
Esplandian ly allt chercher: cela tait fort comique de voir une
petite fille comme tu ltais alors, toute blonde, toute
rougissante, ployant au moindre souffle, vous dbiter ces
gnreuses tirades dune seule haleine et de lair le plus martial
du monde.

Moi quoique je neusse que six mois de plus que toi, jtais de
six ans moins romanesque: une chose minquitait principalement,
ctait de savoir ce que les hommes se disaient entre eux et ce
quils faisaient lorsquils taient sortis des salons et des
thtres: je pressentais dans leur vie beaucoup de cts
dfectueux et obscurs, soigneusement voils  nos regards, et
quil nous importait beaucoup de connatre; quelquefois, cache
derrire un rideau, jpiais de loin les cavaliers qui venaient 
la maison, et il me semblait alors dmler dans leur allure
quelque chose dignoble et de cynique, une insouciance grossire
ou une proccupation farouche que je ne leur retrouvais plus ds
quils taient entrs, et quils semblaient dpouiller comme par
enchantement sur le seuil de la chambre. Tous, les jeunes comme
les vieux, me paraissaient avoir adopt uniformment un masque de
convention, des sentiments de convention et un parler de
convention lorsquils taient devant les femmes. -- De langle du
salon o je me tenais droite comme _une poupe et sans appuyer le
dos a mon fauteuil, tout en roulant mon bouquet entre mes doigts,
jcoutais, je regardais; mes yeux taient baisss cependant, et
je voyais tout  droite,  gauche, devant et derrire moi: --
comme les yeux fabuleux du lynx, mes yeux peraient les murailles,
et jaurais dit ce qui se passait dans la pice  ct._

Je mtais aussi aperue dune notable diffrence dans la manire
dont on parlait aux femmes maries; ce ntaient plus les phrases
discrtes et polies, enjolives purilement comme on en adressait
 moi ou  mes compagnes, ctait un enjouement plus libre, des
faons moins sobres et plus dgages, les claires rticences et
les dtours aboutissant vite dune corruption qui sait quelle a
devant elle une corruption semblable: je sentais bien quil y
avait entre eux un lment commun qui nexistait pas entre nous,
et jaurais tout donn pour savoir quel tait cet lment.

Avec quelle anxit et quelle furie curieuse je suivais de loeil
et de loreille les groupes bourdonnants et rieurs de jeunes gens
qui, aprs stre abattus sur quelques points du cercle,
reprenaient leur promenade tout en causant et en jetant au passage
des oeillades ambigus. Sur leurs bouches ddaigneusement bouffies
voltigeaient des ricanements incrdules; ils avaient lair de se
moquer de ce quils venaient de dire, et de rtracter les
compliments et les adorations dont ils nous avaient combles. Je
nentendais pas leurs paroles; mais je comprenais, au mouvement de
leurs lvres, quils prononaient des mots dune langue qui
mtait inconnue et dont personne ne stait servi devant moi.
Ceux mmes qui avaient lair le plus humble et le plus soumis
redressaient la tte avec une nuance trs sensible de rvolte et
dennui; -- un soupir dessoufflement, pareil au soupir dun
acteur qui est arriv au bout dun long couplet, schappait
malgr eux de leur poitrine, et ils faisaient en nous quittant un
demi-tour sur les talons dune manire vive et presse qui
dnonait une espce de satisfaction intrieure dtre dlivrs de
la rude corve dtre honntes et galants.

Jaurais donn un an de ma vie pour entendre, sans tre vue, une
heure de leur conversation. Souvent je comprenais,  de certaines
attitudes,  quelques gestes dtourns,  des coups doeil lancs
obliquement, quil tait question de moi et que lon parlait ou de
mon ge ou de ma figure. Alors jtais sur des charbons ardents;
les quelques mots touffs, les demi-lambeaux de phrase qui
marrivaient par intervalles irritaient au plus haut point ma
curiosit sans pouvoir la satisfaire, et jentrais dans des doutes
et des perplexits tranges.

Le plus souvent ce quon disait avait une apparence favorable, et
ce ntait pas ce qui minquitait: je me souciais assez peu que
lon me trouvt belle; mais les menues observations coules dans
le tuyau de loreille et presque toujours suivies de longs
ricanements et de singuliers clignements dyeux, -- voil ce que
jaurais voulu savoir; et, pour une de ces phrases dites tout bas
derrire un rideau ou dans lencoignure dune porte, jaurais
quitt sans regret lentretien le plus fleuri et le plus parfum
du monde.

Si javais eu un amant, jaurais beaucoup aim connatre la
manire dont il et parl de moi  un autre homme, et en quels
termes il se serait vant de sa bonne fortune  ses camarades
dorgie avec un peu de vin dans la tte et les deux coudes sur la
nappe.

Je le sais maintenant, et en vrit je suis fche de le savoir. -
- Cest toujours ainsi.

Mon ide tait folle, mais ce qui est fait est fait, et lon ne
peut dsapprendre ce quon a appris. Je ne tai pas coute, ma
chre Graciosa, je men repens; mais on ncoute pas toujours la
raison, surtout quand elle sort dune aussi jolie bouche que la
tienne, car je ne sais pourquoi on ne se peut figurer quun
conseil soit sage,  moins quil ne soit donn par quelque vieille
tte toute chenue et toute grise, comme si avoir t bte soixante
ans pouvait vous rendre spirituel.

Mais tout cela me tourmentait trop, et je ny pouvais tenir, je
grillais dans ma petite peau comme une chtaigne sur la pole. La
pomme fatale sarrondissait dans le feuillage au-dessus de ma
tte, et il fallait bien finir par y donner un coup de dent, sauf
 la jeter aprs, si la saveur men paraissait amre.

Jai fait comme ve la blonde, ma trs chre grand-mre, -- jai
mordu.

La mort de mon oncle, le seul parent qui me restt, me laissant
libre de mes actions, jexcutai ce que je rvais depuis si
longtemps. -- Mes prcautions taient prises avec le plus grand
soin pour que nul ne se doutt de mon sexe: javais appris  tirer
lpe et le pistolet; je montais parfaitement  cheval et avec
une hardiesse dont peu dcuyers eussent t capables; jtudiai
bien la manire de porter le manteau et de faire siffler la
cravache, et, en quelques mois, je parvins  faire dune fille
quon trouvait assez jolie un cavalier beaucoup plus joli, et 
qui il ne manquait gure que la moustache. -- Je ralisai ce que
javais de bien, et je sortis de la ville, dcide  ny revenir
quavec lexprience la plus complte.

Ctait le seul moyen dclaircir mes doutes: avoir des amants ne
maurait rien appris, ou du moins cela ne met donn que des
lueurs incompltes, et je voulais tudier lhomme  fond,
lanatomiser fibre par fibre avec un scalpel inexorable et le
tenir tout vif et tout palpitant sur ma table de dissection; pour
cela il fallait le voir seul  seul chez lui, en dshabill, le
suivre  la promenade,  la taverne et ailleurs. -- Avec mon
dguisement, je pouvais aller partout sans tre remarque; on ne
se cachait pas devant moi, on jetait de ct toute rserve et
toute contrainte, je recevais des confidences et jen faisais de
fausses pour en provoquer de vraies. Hlas! les femmes nont lu
que le roman de lhomme et jamais son histoire.

Cest une chose effrayante  penser et  laquelle on ne pense pas,
combien nous ignorons profondment la vie et la conduite de ceux
qui paraissent nous aimer et que nous pouserons. Leur existence
relle nous est aussi parfaitement inconnue que sils taient des
habitants de Saturne ou de quelque autre plante  cent millions
de lieues de notre boule sublunaire: on dirait quils sont dune
autre espce, et il ny a pas le moindre lien intellectuel entre
les deux sexes; -- les vertus de lun font les vices de lautre,
et ce qui fait admirer lhomme fait honnir la femme.

Nous autres, notre vie est claire et se peut pntrer dun regard.
-- Il est facile de nous suivre de la maison au pensionnat, du
pensionnat  la maison; -- ce que nous faisons nest un mystre
pour personne; chacun peut voir nos mauvais dessins  lestompe,
nos bouquets  laquarelle composs dune pense et dune rose
grosse comme un chou, et galamment nous par la queue avec un
ruban de couleur tendre: les pantoufles que nous brodons pour la
fte de nos pres ou de nos grands-pres nont rien en soi de bien
occulte et de bien inquitant. -- Nos sonates et nos romances sont
excutes avec la plus dsirable froideur. Nous sommes bien et
dment cousues  la jupe de nos mres, et,  neuf ou dix heures au
plus, nous rentrons dans nos petits lits tout blancs, au fond de
nos cellules proprettes et discrtes, o nous sommes vertueusement
verrouilles et cadenasses jusquau lendemain matin. La
susceptibilit la plus veille et la plus jalouse ne trouverait
rien  cela.

Le cristal le plus limpide na pas la transparence dune pareille
vie.

Celui qui nous prend sait ce que nous avons fait  partir de la
minute o nous avons t sevres et mme avant, sil veut pousser
ses recherches jusque-l. -- Notre vie nest pas une vie, cest
une espce de vgtation comme celle de la mousse et des fleurs;
lombre glaciale de la tige maternelle flotte autour de nous,
pauvres boutons de rose touffs qui nosons pas nous ouvrir.
Notre affaire principale, cest de nous tenir bien droites, bien
corses, bien busques, loeil convenablement baiss, et de
surpasser en immobilit et en raideur les mannequins et les
poupes  ressorts.

Il nous est dfendu de prendre la parole, de nous mler  la
conversation autrement que pour rpondre oui et non, si lon nous
interroge. Aussitt que lon veut dire quelque chose
dintressant, lon nous renvoie tudier notre harpe ou notre
clavecin, et nos matres de musique ont tous soixante ans pour le
moins et prennent horriblement de tabac. Les modles suspendus
dans nos chambres sont dune anatomie trs vague et trs esquive.
Les dieux de la Grce, pour se prsenter dans un pensionnat de
demoiselles, ont soin pralablement dacheter  la friperie de
trs amples carricks et de se faire graver au pointill, ce qui
leur donne lair de portiers ou de cochers de fiacre, et les rend
peu propres  nous enflammer limagination.

 force de vouloir nous empcher dtre romanesques, lon nous
rend idiotes. Le temps de notre ducation se passe non pas  nous
apprendre quelque chose, mais  nous empcher dapprendre quelque
chose.

Nous sommes rellement prisonnires de corps et desprit; mais un
jeune homme, libre de ses actions, qui sort le matin pour ne
rentrer que le matin, qui a de largent, qui peut en gagner et en
disposer comme il lui plat, comment pourrait-il justifier
lemploi de son temps? -- quel est lhomme qui voudrait dire  la
personne aime ce quil a fait pendant sa journe et pendant sa
nuit? -- Aucun, mme de ceux qui sont rputs les plus purs.

Javais envoy mon cheval et mes vtements  une petite mtairie
que jai  quelque distance de la ville. Je mhabillai, je montai
en selle et je partis, non sans un singulier serrement de coeur. -
- Je ne regrettai rien, je ne laissai rien en arrire, ni parents,
ni amis, pas un chien, pas un chat, et cependant jtais triste,
javais presque les larmes aux yeux; cette ferme o je navais t
que cinq ou six fois navait pour moi rien de particulier et de
cher, et ce ntait pas la complaisance que lon prend  de
certains endroits et qui vous attendrit lorsquil les faut
quitter, mais je me retournai deux ou trois fois pour voir encore
de loin monter entre les arbres sa vrille de fume bleutre.

Ctait l o, avec mes robes et mes jupes, javais laiss mon
titre de femme; dans la chambre o javais fait ma toilette
taient serres vingt annes de ma vie qui ne devaient plus
compter et qui ne me regardaient plus. Sur la porte on et pu
crire: Ci-gt Madeleine de Maupin; car en effet je ntais plus
Madeleine de Maupin, mais bien Thodore de Srannes, -- et
personne ne devait plus mappeler de ce doux nom de Madeleine.

Le tiroir o taient renfermes mes robes, dsormais inutiles, me
parut comme le cercueil de mes blanches illusions; -- jtais un
homme, ou du moins jen avais lapparence: la jeune fille tait
morte.

Quand jeus totalement perdu de vue la cime des chtaigniers qui
entourent la mtairie, il me sembla que je ntais plus moi, mais
un autre, et je me souvenais de mes actions anciennes comme des
actions dune personne trangre auxquelles jaurais assist, ou
comme du dbut dun roman dont je naurais pas achev la lecture.

Je me rappelais complaisamment mille petits dtails dont
lenfantine navet me faisait venir sur les lvres un sourire
dindulgence un peu moqueuse quelquefois, comme celui dun jeune
libertin qui couterait les confidences arcadiques et pastorales
dun colier de troisime; et, au moment o je men dtachais pour
toujours, toutes mes purilits de petite fille et de jeune fille
accouraient sur le bord du chemin en me faisant mille signes
damiti et menvoyant des baisers du bout de leurs doigts blancs
et effils.

Je piquai mon cheval pour me drober  ces nervantes motions;
les arbres filaient rapidement  droite et  gauche; mais lessaim
foltre, plus bourdonnant quune ruche dabeilles, se mit  courir
dans les alles latrales et  mappeler: -- Madeleine! Madeleine!

Je donnai sur le cou de ma bte un grand coup de cravache qui la
fit redoubler de vitesse. Mes cheveux se tenaient presque droits
derrire ma tte, mon manteau tait horizontal, comme si des plis
eussent t sculpts dans la pierre, tant ma course tait rapide;
je regardai une fois en arrire, et je vis, comme un petit nuage
blanc bien loin  lhorizon, la poussire que les pieds de mon
cheval avaient souleve.

Je marrtai un peu.

Dans un buisson dglantier, sur le bord de la route, je vis
remuer quelque chose de blanc, et une petite voix claire et douce
comme largent me vint frapper loreille: -- Madeleine, Madeleine,
o allez-vous si loin, Madeleine? Je suis votre virginit, ma
chre enfant; cest pourquoi jai une robe blanche, une couronne
blanche et une peau blanche. Mais vous, pourquoi avez-vous des
bottes, Madeleine? Il me semblait que vous aviez le pied fort
joli. Des bottes et un haut-de-chausses, et un grand chapeau 
plume comme un cavalier qui va  la guerre! Pourquoi donc cette
longue pe qui bat et meurtrit votre cuisse? Vous avez un
singulier quipage, Madeleine, et je ne sais trop si je dois vous
accompagner.

-- Si tu as peur, ma chre, retourne  la maison, va arroser mes
fleurs et soigner mes colombes. Mais en vrit tu as tort, tu
serais plus en sret sous ces vtements de bon drap que sous ta
gaze et ton lin. Mes bottes empchent quon ne voie si jai un
joli pied; cette pe, cest pour me dfendre, et la plume qui
sagite  mon chapeau est pour effaroucher tous les rossignols qui
me viendraient chanter  loreille de fausses chansons damour.

Je continuai ma route: dans les soupirs du vent je crus
reconnatre la dernire phrase de la sonate que javais apprise
pour la fte de mon oncle, et, dans une large rose qui levait sa
tte panouie au-dessus dun petit mur, le modle de la grosse
rose daprs quoi javais fait tant daquarelles; en passant
devant une maison, je vis flotter  une fentre le fantme de mes
rideaux. Tout mon pass semblait se cramponner aprs moi pour
mempcher daller en avant et darriver  un nouvel avenir.

Jhsitai deux ou trois fois, et je tournai la tte de mon cheval
de lautre ct.

Mais la petite couleuvre bleue de la curiosit me sifflait tout
doucement des paroles insidieuses, et me disait: -- Marche,
marche, Thodore; loccasion est bonne pour tinstruire; si tu
napprends pas aujourdhui, tu ne sauras jamais. -- Et ton noble
coeur, tu le donneras donc au hasard,  la premire apparence
honnte et passionne? -- Les hommes nous cachent des secrets bien
extraordinaires, Thodore!

Je repris le galop.

Le haut-de-chausses tait bien sur mon corps et non dans mon
esprit; jprouvai un certain malaise et comme un frisson de peur,
pour nommer la chose par son nom,  un endroit sombre de la fort;
un coup de fusil tir par un braconnier manqua me faire vanouir.
Si cet t un voleur, les pistolets placs dans mes fontes et ma
formidable pe ne meussent pas t  coup sr dun grand
secours. Mais peu  peu je maguerris, et je ny fis plus
attention.

Le soleil descendait lentement sous lhorizon comme le lustre dun
thtre quon abaisse quand la reprsentation est finie. Des
lapins et des faisans traversaient la route de temps  autre; les
ombres sallongeaient, et tous les lointains se nuanaient de
rougeurs. Certaines portions du ciel taient dun lilas trs doux
et trs fondu, dautres tenaient du citron et de lorange; les
oiseaux de nuit commenaient  chanter, et il se dgageait du bois
une foule de bruits singuliers: le peu de lumire quil y avait
encore steignit, et lobscurit devint complte, augmente
quelle tait par lombre porte des arbres. Moi, qui ntais
jamais sortie seule de nuit, me trouver  huit heures du soir dans
une grande fort! Conois-tu cela, ma Graciosa, moi qui me mourais
dj de peur au bout du jardin? Leffroi me reprit de plus belle,
et le coeur me battit terriblement; ce fut, je tavoue, avec une
grande satisfaction que je vis poindre et scintiller au revers
dun coteau les lumires de la ville o jallais. Ds que je vis
ces points brillants semblables  de petites toiles terrestres,
ma frayeur se passa compltement. Il me semblait que ces lueurs
indiffrentes taient les yeux ouverts dautant damis qui
veillaient pour moi.

Mon cheval ntait pas moins content que moi, et humant un doux
parfum dcurie plus agrable pour lui que toutes les odeurs des
marguerites et des fraises des bois, il courut tout droit 
lhtel du Lion-Rouge.

Une blonde lueur rayonnait  travers le vitrage de plomb de
lauberge, dont lenseigne de fer-blanc se balanait  droite et 
gauche, et geignait comme une vieille femme, car la bise
commenait  frachir. -- Je remis mon cheval aux mains dun
palefrenier, et jentrai dans la cuisine.

Une norme chemine, ouvrant au fond sa gueule rouge et noire,
avalait un fagot  chaque bouche, et de chaque ct des chenets,
deux chiens, assis sur leur derrire et presque aussi grands que
des hommes, se faisaient cuire avec le plus grand flegme du monde,
se contentant de lever un peu leurs pattes et de pousser une
espce de soupir quand la chaleur devenait plus intense; mais, 
coup sr, ils eussent mieux aime tre rduits en charbon que de
reculer dun pas.

Mon arrive ne parut pas leur faire plaisir, et ce fut en vain
que, pour faire connaissance avec eux, je leur passai,  plusieurs
reprises, la main sur la tte; ils me jetaient des regards en
dessous qui ne signifiaient rien de bon. -- Cela mtonna, car les
animaux viennent a moi volontiers.

Lhtelier sapprocha pour me demander ce que je voulais  souper.

Ctait un homme pansu, avec un nez rouge, des yeux vairons et un
sourire qui lui faisait le tour de la tte.  chaque mot quil
disait, il montrait une double range de dents pointues et
spares comme celles des ogres. Le grand couteau de cuisine qui
pendait  son ct avait un air douteux et semblait pouvoir servir
 plusieurs usages. Quand je lui eus dit ce que je dsirais, il
alla  un des chiens, et lui donna un coup de pied quelque part.
Le chien se leva, et se dirigea vers une espce de roue o il
entra avec un air piteux et rechign, et en me lanant un regard
de reproche. Enfin, voyant quil ny avait pas de grce  esprer,
il se mit  faire tourner sa roue, et par contre-coup la broche o
tait enfil le poulet dont je devais souper. Je me promis de lui
en jeter les reliefs pour le payer de sa peine, et je me mis 
considrer la cuisine en attendant quil ft prt.

De larges solives de chne rayaient le plafond, toutes bistres et
noircies par la fume du foyer et des chandelles. Sur les
dressoirs brillaient dans lombre des plats dtain plus clairs
que largent et des poteries de faence blanche  bouquets bleus.
-- Au long des murs, de nombreuses files de casseroles bien
rcures ne ressemblaient pas mal aux boucliers antiques que lon
voit suspendus en rang au long des trirmes grecques ou romaines
(pardonne-moi, Graciosa, la magnificence pique de cette
comparaison). Une ou deux grosses servantes sagitaient autour
dune grande table, et remuaient de la vaisselle et des
fourchettes, plus agrable musique que toute autre quand on a
faim, car loue du ventre devient alors plus fine que celle de
loreille. Somme toute, en dpit de la bouche de tirelire et des
dents de scie de lhtelier, lauberge avait une mine assez
honnte et rjouissante; et le sourire de lhtelier et-il eu une
toise de plus, et ses dents eussent-elles t trois fois plus
longues et plus blanches, la pluie commenait  tinter sur les
carreaux, et le vent  hurler de faon  vous ter lenvie de vous
en aller, car je ne sais rien qui soit plus lugubre que ces
gmissements par une nuit obscure et pluvieuse.

Une ide me vint qui me fit sourire, cest que personne au monde
ne serait venu me chercher o jtais. -- En effet, qui et pens
que la petite Madeleine, au lieu dtre couche dans son lit bien
chaud, avec sa veilleuse dalbtre  ct delle, un roman sous
son oreiller, sa femme de chambre dans le cabinet voisin, prte 
accourir  la moindre terreur nocturne, se balanait sur une
chaise de paille, dans une auberge de campagne,  vingt lieues de
sa maison, ses pieds botts poss sur les chenets, et ses petites
mains crnement enfonces dans ses goussets?

Oui, Madelinette nest pas reste, comme ses compagnes, le coude
paresseusement appuy au bord du balcon, entre le volubilis et les
jasmins de la fentre,  suivre, au bout de la plaine, les franges
violettes de lhorizon, ou quelque petit nuage couleur de rose,
arrondi par la brise de mai. Elle na pas tapiss, avec la feuille
des lis, des palais de nacre de perle pour y loger ses chimres;
elle na pas, comme vous, les belles rveuses, habill quelque
fantme creux de toutes les perfections imaginables: elle a voulu
connatre les hommes avant de se donner  un homme; elle a tout
quitt, ses belles robes de velours et de soie aux couleurs
clatantes, ses colliers, ses bracelets, ses oiseaux et ses
fleurs; elle a renonc volontairement aux adorations, aux
galanteries prosternes, aux bouquets et aux madrigaux, au plaisir
dtre trouve plus belle et mieux pare que vous,  son doux nom
de femme,  tout ce qui fut elle, et elle sen est alle, la
courageuse fille, toute seule, apprendre  travers le monde la
grande science de la vie.

Si lon savait cela, lon dirait que Madeleine est folle. -- Tu
las dit toi-mme, ma chre Graciosa; -- mais les vritables
folles sont celles qui jettent leur me au vent, et sment leur
amour au hasard sur la pierre et le rocher, sans savoir si un seul
pi germera.

 Graciosa! cest une pense que je nai jamais eue sans terreur:
avoir aim quelquun qui nen tait pas digne! avoir montr son
me toute nue  des yeux impurs, et laiss pntrer un profane
dans le sanctuaire de son coeur! avoir roul quelque temps ses
flots limpides avec une onde bourbeuse! -- Si parfaitement que
lon se soit spar, il reste toujours quelque chose de ce limon,
et le ruisseau ne peut reprendre sa transparence premire.

Penser quun homme vous a embrasse et touche; quil a vu votre
corps; quil peut dire: Elle est comme ceci ou comme cela; elle a
tel signe  tel endroit; elle a telle nuance dans lme; elle rit
pour cette chose? et pleure pour celle-ci; son rve est ainsi
fait; voici dans mon portefeuille une plume des ailes de sa
chimre; cette bague est tresse avec ses cheveux; un morceau de
son coeur est pli dans cette lettre; elle me caressait de cette
faon, et voici son mot de tendresse habituel!

Ah! Cloptre, je comprends maintenant pourquoi tu faisais tuer,
le matin, lamant avec qui tu avais pass la nuit. -- Sublime
cruaut, pour qui, autrefois, je navais pas assez dimprcations!
-- Grande voluptueuse, comme tu connaissais la nature humaine, et
quil y a de profondeur dans cette barbarie! Tu ne voulais pas que
nul vivant pt divulguer les mystres de ta couche; ces mots
damour, envols de tes lvres ne devaient pas tre rpts. -- Tu
gardais ainsi ta pure illusion. Lexprience ne venait pas
dpouiller pice  pice ce fantme charmant que tu avais berc
entre tes bras. Tu aimais mieux tre spare de lui par un brusque
coup de hache que par un lent dgot. -- Quel supplice, en effet,
de voir lhomme que lon avait choisi mentir  chaque minute 
lide quon stait faite de lui; de dcouvrir dans son caractre
mille petitesses quon ny souponnait pas; de sapercevoir que ce
qui vous avait paru si beau  travers le prisme de lamour est
rellement fort laid, et que ce quon avait pris pour un vrai
hros de roman nest au bout du compte, quun bourgeois prosaque
qui met des pantoufles et une robe de chambre!

Je nai pas le pouvoir de Cloptre, et, si je le possdais, je
naurais pas assurment la force de men servir. Aussi, ne pouvant
ni ne voulant faire couper la tte  mes amants au sortir de mon
lit, et ntant pas non plus dhumeur  supporter ce que les
autres femmes supportent, il faut que jy regarde  deux fois
avant den prendre un; cest ce que je ferai plutt trois fois que
deux, si lenvie men prend, ce dont je doute fort, aprs ce que
jai vu et entendu;  moins cependant que je ne rencontre dans
quelque bienheureuse contre inconnue un coeur pareil au mien,
comme disent les romans, -- un coeur vierge et pur qui net
jamais aim et qui en ft capable, dans le vrai sens du mot ce qui
nest pas,  beaucoup prs, une chose facile.

Plusieurs cavaliers entrrent dans lauberge; lorage et la nuit
les avaient empchs de continuer leur route -- Ils taient tous
jeunes, et le plus g navait assurment pas plus de trente ans:
leurs vtements annonaient quils appartenaient  la classe
suprieure, et,  dfaut de leurs vtements, la facilit insolente
de leurs manires let fait assez comprendre. Il y en avait un ou
deux qui avaient des figures intressantes; les autres avaient
tous,  un degr plus ou moins fort, cette espce de jovialit
brutale et dinsouciante bonhomie que les hommes ont entre eux, et
dont ils se dpouillent compltement lorsquils sont en notre
prsence.

Sils avaient pu se douter que ce jeune homme frle et  moiti
endormi sur sa chaise,  langle de la chemine, ntait rien
moins que ce quil paraissait tre, mais bien une jeune fille, un
morceau de roi, comme ils disent, certes ils eussent bien vite
chang de ton, vous les auriez vus aussitt se rengorger et faire
la roue. Ils se seraient approchs avec force rvrences, les
jambes cambres, les coudes en dehors, le sourire dans les yeux,
dans la bouche, dans le nez, dans les cheveux, dans toute
lhabitude de leur corps; ils auraient dsoss les mots dont ils
se seraient servis, et nauraient parl quavec des phrases de
velours et de satin; au moindre de mes mouvements, ils auraient eu
lair de stendre sur le plancher en manire de tapis, de peur
que la dlicatesse de mes pieds ne ft offense par ses
ingalits; toutes les mains se fussent avances pour me soutenir;
le sige le plus moelleux et t dispos  la meilleure place;
mais javais lair dun joli garon, et non dune jolie fille.

Javoue que je fus presque sur le point de regretter mes jupes, en
voyant le peu dattention quils faisaient  moi. -- Jen fus une
minute toute mortifie; car, de temps en temps, il marrivait de
ne plus songer que javais des habits dhomme, et jeus besoin dy
penser pour ne pas prendre de mauvaise humeur.

Jtais l, ne disant mot, les bras croiss et regardant avec un
air en apparence fort attentif le poulet qui se nuanait de
teintes de plus en plus vermeilles et le malheureux chien que
javais si malencontreusement drang, et qui se dmenait dans sa
roue comme plusieurs diables dans le mme bnitier.

Le plus jeune de la troupe me vint frapper sur lpaule un coup
qui, ma foi, me fit beaucoup de mal, et marracha un petit cri
involontaire, et il me demanda si je naimerais pas mieux souper
avec eux que tout seul, attendu quon buvait mieux tant
plusieurs. -- Je lui rpondis que ctait un plaisir que je
naurais pas os esprer, et que je le ferais trs volontiers. On
mit notre couvert ensemble, et nous prmes place  la table.

Le chien, tout haletant, aprs avoir happ en trois tours de
langue une norme cuelle deau, reprit son poste vis--vis de
lautre chien, qui navait pas boug non plus que sil et t de
porcelaine, les nouveaux venus nayant pas demand de poulet par
une grce du ciel toute spciale.

Jappris, par quelques phrases qui leur chapprent, quils se
rendaient  la cour, qui tait alors  ***, et o ils devaient
rejoindre dautres de leurs amis. Je leur dis que jtais un jeune
fils de famille qui sortait de luniversit, et qui se rendait
chez des parents quil avait en province par le vrai chemin des
coliers, cest--dire par le plus long quil pt trouver. Cela
les fit rire, et, aprs quelques propos sur mon air innocent et
candide, ils me demandrent si javais une matresse. Je leur
rpondis que je nen savais rien, et eux de rire encore plus. Les
flacons se succdaient avec rapidit; quoique jeusse soin de
laisser mon verre presque toujours plein, javais la tte un peu
chauffe, et, ne perdant pas de vue mon ide, je fis en sorte que
la conversation tournt sur les femmes. Cela ne fut pas difficile;
car cest, aprs la thologie et lesthtique, la chose dont les
hommes parlent le plus volontiers quand ils sont ivres.

Les compagnons ntaient pas prcisment ivres, ils portaient trop
bien leur vin pour cela; mais ils commenaient  entrer dans des
discussions morales  perte de vue et  mettre sans faon leurs
coudes sur la table. -- Lun deux mme avait pass son bras
autour de la taille paisse dune des servantes, et dodelinait sa
tte fort amoureusement: un autre jura quil crverait sur lheure
comme un crapaud  qui lon fait prendre du tabac, si Jeannette ne
lui laissait pas prendre un baiser sur chacune des grosses pommes
rouges qui lui servaient de joues. Et Jeannette, ne voulant pas
quil crevt comme un crapaud, les lui octroya de trs bonne
grce, et narrta pas mme une main qui sinsinuait
audacieusement entre les plis de son fichu, dans la moite valle
de sa gorge trs mal garde par une petite croix dor, et ce ne
fut quaprs un court pourparler  voix basse quil la laissa
libre denlever le plat.

Ctaient pourtant des gens de la cour et de moeurs lgantes, et
assurment,  moins de lavoir vu, je naurais jamais pens  les
accuser de pareilles familiarits avec des servantes dauberge. --
Il est probable quils venaient de quitter des matresses
charmantes,  qui ils avaient fait les plus beaux serments du
monde: en vrit, je naurais jamais song  recommander  mon
amant de ne pas salir, au long des joues de Maritorne, des lvres
o jaurais pos les miennes.

Le drle parut prendre un grand plaisir  ce baiser ni plus ni
moins que sil et embrass Philis ou Oriane: ctait un gros
baiser solidement et franchement appliqu, qui laissa deux petites
marques blanches sur la joue en feu de la donzelle, et dont elle
essuya la trace avec le revers de sa main qui venait de laver la
vaisselle. -- Je ne crois pas quil en et jamais donn daussi
naturellement tendre  la pure dit de son coeur. -- Ce fut
apparemment sa pense, car il dit  demi-voix et avec un mouvement
de coude tout  fait ddaigneux:

-- Au diable les femmes maigres et les grands sentiments!

Cette morale parut du got de lassemble, -- et tous hochrent la
tte en signe dassentiment.

-- Ma foi, dit lautre en continuant son ide, jai du malheur en
tout. Messieurs, il faut que je vous confie sous le sceau du plus
grand secret que moi qui vous parle jai en ce moment-ci une
passion.

-- Oh! oh! firent les autres. Une passion! cela est du dernier
lugubre. Et que fais-tu dune passion?

-- Cest une femme honnte, messieurs; il ne faut pas rire,
messieurs; car enfin pourquoi naurais-je pas une femme honnte?
Est-ce que jai dit quelque chose de ridicule?... Tiens, toi l-
bas, je vais te jeter la maison  la tte, si tu ne finis pas.

-- Eh bien! aprs?

-- Elle est folle de moi: -- cest bien la plus belle me du
monde; en fait dmes, je my connais, je my connais aussi bien
quen chevaux pour le moins, et je vous garantis que celle-l est
une me premire qualit. Ce sont des lvations, des extases, des
dvouements, des sacrifices, des raffinements de tendresse, tout
ce que lon peut imaginer de plus transcendant; mais elle na
presque pas de gorge, elle nen a mme pas du tout, comme une
petite fille de quinze ans au plus. -- Elle est assez jolie du
reste; sa main est fine, et son pied petit; elle a trop desprit,
et pas assez de chair, et il me prend des envies de la planter l.
Que diable on ne couche pas avec les esprits. Je suis bien
malheureux; plaignez-moi, mes chers amis. Et, attendri par le vin
quil avait bu, il se mit  pleurer  chaudes larmes.

-- Jeannette te consolera du malheur de coucher avec des
sylphides, lui dit son voisin en lui versant une rasade; son me
est tellement paisse quon en pourrait bien faire des corps pour
les autres, et elle a assez de chair pour habiller la carcasse de
trois lphants.

 pure et noble femme! si tu savais ce que dit de toi, dans un
cabaret,  tout hasard, devant des personnes quil ne connat pas,
lhomme que tu aimes le mieux au monde, et  qui tu as tout
sacrifi! comme il te dshabille sans pudeur, et te livre
effrontment toute nue aux regards avins de ses camarades,
pendant que tu es l, triste, le menton dans la main, loeil
tourn vers le chemin par o il doit revenir!

Si quelquun tait venu te dire que ton amant, vingt-quatre heures
peut-tre aprs tavoir quitte, courtisait une ignoble servante
et quil stait arrang pour passer la nuit avec elle, tu aurais
soutenu que cela ntait pas possible, et tu naurais pas voulu le
croire;  peine aurais-tu ajout foi  tes yeux et  tes oreilles:
cela tait pourtant.

La conversation dura encore quelque temps, la plus folle et la
plus dvergonde du monde; mais,  travers toutes les exagrations
bouffonnes, les plaisanteries souvent ordurires, perait un
sentiment vrai et profond de parfait mpris pour la femme, et jen
appris plus dans cette soire quen lisant vingt charretes de
moralistes.

Les choses normes et inoues que jentendais donnaient  ma
figure une teinte de tristesse et de svrit dont le reste des
convives saperut et dont on me fit obligeamment la guerre; mais
ma gaiet ne put revenir. -- Javais bien souponn que les hommes
ntaient pas tels quils apparaissaient devant nous, mais je ne
les croyais pas encore aussi diffrents de leurs masques, et ma
surprise galait mon dgot.

Je ne voudrais, pour corriger  tout jamais une jeune fille
romanesque, quune demi-heure dune pareille conversation; -- cela
lui vaudrait mieux que toutes les remontrances maternelles.

Les uns se vantaient davoir autant de femmes quil leur plaisait,
et que pour cela ils navaient quun mot  dire; les autres se
communiquaient des recettes pour se procurer des matresses ou
dissertaient sur la tactique  suivre dans le sige dune vertu;
quelques-uns tournaient en ridicule les femmes dont ils taient
les amants, et se proclamaient les plus francs imbciles de la
terre de stre ainsi acoquins auprs de semblables guenipes. --
Tous faisaient trs bon march de lamour.

Voil donc la pense quils nous cachent sous tant de beaux
semblants! Qui le dirait jamais  les voir si humbles, si
rampants, si prts  tout? -- Ah! quaprs la victoire ils
relvent la tte hardiment et mettent insolemment le talon de
leurs bottes sur le front quils adoraient de loin et  genoux!
comme ils se vengent de leur abaissement passager! comme ils font
chrement payer leurs politesses! et par combien dinjures ils se
reposent des madrigaux quils ont faits! Quelle brutalit forcene
de langage et de pense! quelle inlgance de manires et de
tenue! -- Cest un changement complet et qui nest certes pas 
leur avantage. Si loin queussent t mes prvisions, elles
taient bien au-dessous de la ralit.

Idal, fleur bleue au coeur dor, qui tpanouis tout emperle de
rose sous le ciel du printemps, au souffle parfum des molles
rveries, et dont les racines fibreuses, mille fois plus dlies
que les tresses de soie des fes, plongent au profond de notre me
avec leurs mille ttes chevelues pour en boire la plus pure
substance; fleur si douce et si amre, on ne te peut arracher sans
faire saigner le coeur  tous ses recoins, et de la tige brise
suintent des gouttes rouges, qui, tombant une  une dans le lac de
nos larmes, nous servent  mesurer les heures boiteuses de notre
veille mortuaire prs du lit de lAmour agonisant.

Ah! fleur maudite, comme tu avais pouss dans mon me! tes rameaux
sy taient plus multiplis que les orties dans une ruine. Les
jeunes rossignols venaient boire  ton calice et chanter sous ton
ombre; des papillons de diamant, avec des ailes dmeraude et des
yeux de rubis, voltigeaient et dansaient autour de tes frles
pistils couverts de poudre dor; des essaims de blondes abeilles
suaient sans dfiance ton miel empoisonn; les chimres
reployaient leurs ailes de cygne et croisaient leurs griffes de
lion sous leur belle gorge, pour se reposer auprs de toi. Larbre
des Hesprides ntait pas mieux gard; les sylphides
recueillaient les larmes des toiles dans les urnes des lis, et
tarrosaient chaque nuit avec leurs magiques arrosoirs. -- Plante
de lidal, plus venimeuse que le mancenillier ou larbre upas,
quil men cote, malgr les fleurs trompeuses et le poison que
lon respire avec ton parfum, pour te draciner de mon me! Ni le
cdre du Liban, ni le baobab gigantesque, ni le palmier haut de
cent coudes ny pourraient remplir ensemble la place que tu y
occupais toute seule, petite fleur bleue au coeur dor.

Le souper se termina enfin, et il fut question de saller coucher;
mais, comme le nombre des coucheurs tait double de celui des
lits, il sensuivit naturellement quil fallait se coucher les uns
aprs les autres ou coucher deux ensemble. La chose tait fort
simple pour le reste de la compagnie, mais elle ne ltait pas 
beaucoup prs autant pour moi, -- eu gard  certaines
protubrances que la soubreveste et le pourpoint dissimulaient
assez convenablement, mais quune simple chemise et laiss voir
dans toute leur damnable rondeur; et certes je ntais gure
dispose  trahir mon incognito en faveur daucun de ces
messieurs, qui en ce moment-l me paraissaient de vrais et nafs
monstres, et que depuis jai reconnus pour de fort bons diables,
et valant au moins autant que tous ceux de leur espce.

Celui dont je devais partager le lit tait raisonnablement ivre.
Il se jeta sur les matelas une jambe et un bras pendants  terre,
et sendormit sur-le-champ, non pas du sommeil des justes, mais
dun sommeil si profond que lange du jugement dernier sen ft
venu lui souffler  loreille avec son clairon quil ne se serait
pas veill pour cela. -- Ce sommeil simplifiait de beaucoup la
difficult; je ntai que mon pourpoint et mes bottes, jenjambai
le corps du dormeur, et je mtendis sur les draps du ct de la
ruelle.

Jtais donc couche avec un homme! Cela ntait pas mal dbuter!
-- Javoue que, malgr toute mon assurance, jtais singulirement
mue et trouble. La situation tait si trange, si nouvelle que
je pouvais  peine admettre que ce ne ft pas un rve. -- Lautre
dormait de son mieux, moi, je ne pus fermer loeil de la nuit.

Ctait un jeune homme de vingt-quatre ans  peu prs, dune assez
belle figure, les cils noirs et la moustache presque blonde; ses
longs cheveux roulaient autour de sa tte comme des flots de
lurne renverse dun fleuve, une lgre rougeur passait sous ses
joues ples comme un nuage sous leau, ses lvres taient  demi
entrouvertes et souriaient dun sourire vague et languissant.

Je me soulevai sur mon coude, et je restai longtemps  le regarder
 la vacillante lueur dune chandelle dont presque tout le suif
avait coul par larges nappes, et dont la mche tait toute
charge de noirs champignons.

Un intervalle assez grand nous sparait. Il occupait un bord
extrme du lit; moi, je mtais jete, par surcrot de prcaution,
tout  fait  lautre bord.

Assurment ce que javais entendu ntait pas de nature  me
prdisposer  la tendresse et  la volupt: -- javais les hommes
en horreur. -- Cependant jtais plus inquite et plus agite que
je naurais d ltre: mon corps ne partageait pas la rpugnance
de mon esprit autant quil laurait fallu. -- Mon coeur battait
fort, javais chaud, et, de quelque ct que je me tournasse, je
ne pouvais trouver le repos.

Le silence le plus profond rgnait dans lauberge; on entendait
seulement de loin en loin le bruit sourd que faisait le pied de
quelque cheval en frappant le pav de lcurie, ou le son dune
goutte deau qui tombait sur la cendre par le tuyau de la
chemine. La chandelle, arrive au bout de la mche, steignit en
fumant.

Les tnbres les plus paisses sabaissrent entre nous deux comme
des rideaux. -- Tu ne peux timaginer leffet que fit sur moi la
disparition subite de la lumire. -- Il me sembla que tout tait
fini, et que je ne devais plus y voir clair de ma vie. -- Jeus
envie un instant de me lever; mais quaurais-je fait? Il ntait
que deux heures du matin, toutes les lumires taient teintes, et
je ne pouvais errer comme un fantme dans une maison inconnue.
Force me fut de rester en place et dattendre le jour.

Jtais l, sur le dos, les deux mains croises, tchant de penser
 quelque chose et retombant toujours sur ceci,  savoir: que
jtais couche avec un homme. Jallais jusqu dsirer quil
sveillt et sapert que jtais une femme. -- Sans doute, le
vin que javais bu, quoique en petite quantit, tait pour quelque
chose dans cette ide extravagante, mais je ne pouvais mempcher
dy revenir. -- Je fus sur le point dallonger la main de son
ct, de lveiller et de lui dire ce que jtais. -- Un pli de la
couverture qui marrta le bras fut la cause qui mempcha de
pousser la chose jusquau bout: cela me donna le temps de la
rflexion; et, pendant que je dgageais mon bras, le sens que
javais totalement perdu me revint, sinon entirement, du moins
assez pour me contenir.

Net-il pas t fort curieux quune belle ddaigneuse comme je
ltais, que moi, qui aurais voulu connatre dix ans de la vie
dun homme avant de lui donner ma main  baiser, je me fusse
livre, dans une auberge, sur un grabat, au premier venu! et, ma
foi, cela na pas tenu  grand-chose.

Une effervescence subite, un bouillon de sang peut-il  ce point
mater les rsolutions les plus superbes? et la voix du corps
parle-t-elle plus haut que la voix de lesprit? -- Toutes les fois
que mon orgueil envoie trop de bouffes vers le ciel, pour le
ramener  terre, je lui mets le souvenir de cette nuit devant les
yeux. -- Je commence  tre de lavis des hommes: quelle pauvre
chose que la vertu des femmes! et de quoi dpend-elle, mon Dieu!

Ah! cest en vain que lon veut dployer des ailes, trop de limon
les charge; le corps est une ancre qui retient lme  la terre:
elle a beau ouvrir ses voiles au vent des plus hautes ides, le
vaisseau reste immobile, comme si tous les rmoras de lOcan se
fussent suspendus  sa quille. La nature se plat  nous faire de
ces sarcasmes-l. Quand elle voit une pense debout sur son
orgueil comme sur une haute colonne toucher presque le ciel de la
tte, elle dit tout bas  la liqueur rouge de hter le pas et de
se presser  la porte des artres; elle commande aux tempes de
siffler, aux oreilles de tinter, et voil que le vertige prend 
lide altire: toutes les images se confondent et se brouillent,
la terre semble onduler comme le pont dune barque dans la
tempte, le ciel tourne en rond et les toiles dansent la
sarabande; ces lvres, qui ne dbitaient que maximes austres, se
plissent et savancent comme pour des baisers; ces bras, si fermes
 repousser, samollissent et se font plus souples et plus
enlaants que des charpes. Ajoutez  cela le contact dun
piderme, le souffle dune haleine  travers vos cheveux, et tout
est perdu. -- Souvent mme il ne faut pas tant: -- une odeur de
feuillage qui vous arrive des champs par votre fentre
entrouverte, la vue de deux oiseaux qui se becquettent, une
marguerite qui spanouit, une ancienne chanson damour qui vous
revient malgr vous et que vous rptez sans en comprendre le
sens, un vent tide qui vous trouble et vous enivre, la mollesse
de votre lit ou de votre divan, il suffit dune de ces
circonstances; la solitude mme de votre chambre vous fait penser
que lon y serait bien deux et que lon ne saurait trouver un nid
plus charmant pour une couve de plaisirs. Ces rideaux tirs, ce
demi-jour, ce silence, tout vous ramne  lide fatale qui vous
effleure de ses perfides ailes de colombe, et qui roucoule tout
doucement autour de vous. Les tissus qui vous touchent semblent
vous caresser et collent amoureusement leurs plis au long de votre
corps. -- Alors la jeune fille ouvre ses bras au premier laquais
avec qui elle se trouve seule; le philosophe laisse sa page
inacheve, et, la tte dans son manteau, court en toute hte chez
la plus voisine courtisane.

Je naimais certainement pas lhomme qui me causait des agitations
si tranges. -- Il navait dautre charme que de ne pas tre une
femme, et, dans ltat o je me trouvais, ctait assez! Un homme!
cette chose si mystrieuse quon nous drobe avec tant de soin,
cet animal trange dont nous savons si peu lhistoire, ce dmon ou
ce dieu qui peut seul raliser tous les rves de volupt indcise
dont le printemps berce notre sommeil, la seule pense que lon
ait depuis lge de quinze ans!

Un homme! -- Lide confuse du plaisir flottait dans ma tte
alourdie. Le peu que jen savais allumait encore mon dsir. Une
ardente curiosit me poussait dclaircir une bonne fois les
doutes qui membarrassaient et se reprsentaient sans cesse  mon
esprit. La solution du problme tait derrire la page: il ny
avait qu la tourner, le livre tait  ct de moi. -- Un
chevalier assez beau, un lit assez troit, une nuit assez noire! -
- une jeune fille avec quelques verres de vin de Champagne dans le
cerveau! -- quel assemblage suspect! -- Eh bien! de tout cela il
nest rsult quun trs honnte nant.

Sur le mur o je tenais les yeux fixs,  la faveur dune
obscurit moins paisse, je commenais  distinguer la place de la
croise; les carreaux devenaient moins opaques, et la lueur grise
du matin, qui glissait derrire, leur rendait la transparence; le
ciel sclaira peu  peu: il tait jour. -- Tu ne peux timaginer
quel plaisir me fit ce ple rayon sur la teinture verte de serge
dAumale qui entourait le glorieux champ de bataille ou ma vertu
avait triomph de mes dsirs! Il me sembla que ctait ma couronne
de victoire.

Quant au compagnon, il tait tout  fait tomb par terre.

Je me levai, je me rajustai au plus vite et je courus  la
fentre; je louvris, la brise matinale me fit du bien.

Pour me peigner je me mis devant le miroir, et je fus tonne de
la pleur de ma figure que je croyais pourpre.

Les autres entrrent pour voir si nous tions encore endormis, et
poussrent du pied leur ami qui ne parut pas trs surpris de se
trouver o il tait.

On sella les chevaux, et nous nous remmes en route. -- Mais en
voici assez pour aujourdhui ma plume ne marque plus, et je nai
pas envie de la tailler je te dirai une autre fois le reste de mes
aventures en attendant, aime-moi comme je taime, Graciosa la bien
nomme, et, daprs ce que je viens de te conter, ne va pas avoir
une trop mauvaise opinion de ma vertu.

Chapitre 11
_Beaucoup de choses sont ennuyeuses..._

Beaucoup de choses sont ennuyeuses: il est ennuyeux de rendre
largent quon avait emprunt, et quon stait accoutum 
regarder comme  soi; il est ennuyeux de caresser aujourdhui la
femme quon aimait hier; il est ennuyeux daller dans une maison 
lheure du dner, et de trouver que les matres sont partis pour
la campagne depuis un mois; il est ennuyeux de faire un roman, et
plus ennuyeux de le lire; il est ennuyeux davoir un bouton sur le
nez et les lvres gerces le jour o lon va rendre visite 
lidole de son coeur; il est ennuyeux dtre chauss de bottes
factieuses, souriant au pav par toutes leurs coutures, et
surtout de loger le vide derrire les toiles daraigne de son
gousset; il est ennuyeux dtre portier; il est ennuyeux dtre
empereur; il est ennuyeux dtre soi, et mme dtre un autre; il
est ennuyeux daller  pied parce que lon se fait mal  ses cors,
 cheval parce que lon scorche lantithse du devant, en
voiture parce quun gros homme se fait immanquablement un oreiller
de votre paule, sur le paquebot parce que lon a le mal de mer et
quon se vomit tout entier; -- il est ennuyeux dtre en hiver
parce que lon grelotte, et en t parce quon sue; mais ce quil
y a de plus ennuyeux sur terre, en enfer et au ciel, cest
assurment une tragdie,  moins que ce ne soit un drame ou une
comdie.

Cela me fait rellement mal au coeur. -- Quy a-t-il de plus niais
et de plus stupide? Ces gros tyrans  voix de taureau, qui
arpentent le thtre dune coulisse  lautre, en faisant aller
comme des ailes de moulin leurs bras velus, emprisonns dans des
bas de couleur de chair, ne sont-ils pas de pitres contrefaons
de Barbe-Bleue ou de Croquemitaine? Leurs rodomontades feraient
pouffer de rire quiconque se pourrait tenir veill.

Les amantes infortunes ne sont pas moins ridicules. -- Cest
quelque chose de divertissant que de les voir savancer, vtues de
noir ou de blanc, avec des cheveux qui pleurent sur leurs paules,
des manches qui pleurent sur leurs mains, et le corps prt 
saillir de leur corset comme un noyau quon presse entre les
doigts; ayant lair de traner le plancher  la semelle de leurs
souliers de satin, et, dans les grands mouvements de passion,
repoussant leur queue en arrire avec un petit coup de talon. --
Le dialogue, exclusivement compos de oh! et de ah! quelles
gloussent en faisant la roue, est vraiment une agrable pture et
de facile digestion. -- Leurs princes sont aussi fort charmants;
ils sont seulement un peu tnbreux et mlancoliques, ce qui ne
les empche pas dtre les meilleurs compagnons qui soient au
monde et ailleurs.

Quant  la comdie qui doit corriger les moeurs, et qui sacquitte
heureusement assez mal de son devoir, je trouve que les sermons
des pres et les rabcheries des oncles sont aussi assommants sur
le thtre que dans la ralit. -- Je ne suis pas davis que lon
double le nombre des sots en les reprsentant; il y en a dj bien
assez comme cela, Dieu merci, et la race nest pas prs de finir.
-- O est la ncessit que lon fasse le portrait de quelquun qui
a un groin de porc ou un mufle de boeuf, et quon recueille les
billeveses dun manant que lon jetterait par la fentre sil
venait chez vous? Limage dun cuistre est aussi peu intressante
que ce cuistre lui-mme, et pour tre vu au miroir, ce nen est
pas moins un cuistre. -- Un acteur qui parviendrait  imiter
parfaitement les poses et les manires des savetiers ne
mamuserait pas beaucoup plus quun savetier rel.

Mais il est un thtre que jaime, cest le thtre fantastique,
extravagant, impossible, o lhonnte public sifflerait
impitoyablement ds la premire scne, faute dy comprendre un
mot.

Cest un singulier thtre que celui-l. -- Des vers luisants y
tiennent lieu de quinquets; un scarabe battant la mesure avec ses
antennes est plac au pupitre. Le grillon y fait sa partie; le
rossignol est premire flte; de petits sylphes, sortis de la
fleur des pois, tiennent des basses dcorce de citron entre leurs
jolies jambes plus blanches que livoire, et font aller  grand
renfort de bras des archets faits avec un cil de Titania sur des
cordes de fil daraigne; la petite perruque  trois marteaux dont
est coiff le scarabe chef dorchestre frissonne de plaisir, et
rpand autour delle une poussire lumineuse, tant lharmonie est
douce et louverture bien excuter!

Un rideau dailes de papillon, plus mince que la pellicule
intrieure dun oeuf, se lve lentement aprs les trois coups de
rigueur. La salle est pleine dmes de potes assises dans des
stalles de nacre de perle, et qui regardent le spectacle  travers
des gouttes de rose montes sur le pistil dor des lis. -- Ce
sont leurs lorgnettes.

Les dcorations ne ressemblent  aucune dcoration connue; le pays
quelles reprsentent est plus ignor que lAmrique avant sa
dcouverte. -- La palette du peintre le plus riche na pas la
moiti des tons dont elles sont diapres: tout y est peint de
couleurs bizarres et singulires: la cendre verte, la cendre
bleue, loutremer, les laques jaunes et rouges y sont prodigus.

Le ciel, dun bleu verdissant, est zbr de larges bandes blondes
et fauves; de petits arbres fluets et grles balancent sur le
second plan leur feuillage clairsem, couleur de rose sche; les
lointains, au lieu de se noyer dans leur vapeur azure, sont du
plus beau vert pomme, et il sen chappe  et l des spirales de
fume dore. -- Un rayon gar se suspend au fronton dun temple
ruin ou  la flche dune tour. -- Des villes pleines de
clochetons, de pyramides, de dmes, darcades et de rampes sont
assises sur les collines et se rflchissent dans des lacs de
cristal; de grands arbres aux larges feuilles, profondment
dcoupes par les ciseaux des fes, enlacent inextricablement
leurs troncs et leurs branches pour faire les coulisses. Les
nuages du ciel samassent sur leurs ttes comme des flocons de
neige, et lon voit scintiller dans leurs interstices les yeux des
nains et des gnomes, leurs racines tortueuses se plongent dans le
sol comme le doigt dune main de gant. Le pivert les frappe en
mesure avec son bec de corne, et des lzards dmeraude se
chauffent au soleil sur la mousse de leurs pieds.

Le champignon regarde la comdie son chapeau sur la tte, comme un
insolent quil est, la violette mignonne se dresse sur la pointe
de ses petits pieds entre deux brins dherbe, et ouvre toutes
grandes ses prunelles bleues, afin de voir passer le hros.

Le bouvreuil et la linotte se penchent au bout des rameaux pour
souffler les rles aux acteurs.

 travers les grandes herbes, les hauts chardons pourprs et les
bardanes aux feuilles de velours, serpentent, comme des couleuvres
dargent, des ruisseaux faits avec les larmes des cerfs aux abois:
de loin en loin, on voit briller sur le gazon les anmones
pareilles  des gouttes de sang, et se rengorger les marguerites
la tte charge dune couronne de perles, comme de vritables
duchesses.

Les personnages ne sont daucun temps ni daucun pays; ils vont et
viennent sans que lon sache pourquoi ni comment; ils ne mangent
ni ne boivent, ils ne demeurent nulle part et nont aucun mtier;
ils ne possdent ni terres, ni rentes, ni maisons; quelquefois
seulement ils portent sous le bras une petite caisse pleine de
diamants gros comme des oeufs de pigeon; en marchant, ils ne font
pas tomber une seule goutte de pluie de la pointe des fleurs et ne
soulvent pas un seul grain de la poussire des chemins.

Leurs habits sont les plus extravagants et les plus fantasques du
monde. Des chapeaux pointus comme des clochers avec des bords
aussi larges quun parasol chinois et des plumes dmesures
arraches  la queue de loiseau de paradis et du phnix; des
capes rayes de couleurs clatantes, des pourpoints de velours et
de brocart, laissant voir leur doublure de satin ou de toile
dargent par leurs crevs galonns dor; des hauts-de-chausses
bouffants et gonfls comme des ballons; des bas carlates  coins
brods, des souliers  talons hauts et  larges rosettes; de
petites pes fluettes, la pointe en lair, la poigne en bas,
toutes pleines de ganses et de rubans; -- voil pour les hommes.
Les femmes ne sont pas moins curieusement accoutres.

-- Les dessins de Della Bella et de Romain de Hooge peuvent servir
 se reprsenter le caractre de leur ajustement: ce sont des
robes toffes, ondoyantes, avec de grands plis qui chatoient
comme des gorges de tourterelles et refltent toutes les teintes
changeantes de liris, de grandes manches do sortent dautres
manches des fraises de dentelles dchiquetes  jour, qui montent
plus haut que la tte  laquelle elles servent de cadre, des
corsets chargs de noeuds et de broderies, des aiguillettes, des
joyaux bizarres, des aigrettes de plumes de hron, des colliers de
grosses perles, des ventails de queue de paon avec des miroirs au
milieu, de petites mules et des patins, des guirlandes de fleurs
artificielles, des paillettes, des gazes lames, du fard, des
mouches, et tout ce qui peut ajouter du ragot et du piquant  une
toilette de thtre.

Cest un got qui nest prcisment ni anglais, ni allemand, ni
franais, ni turc, ni espagnol, ni tartare, quoiquil tienne un
peu de tout cela, et quil ait pris  chaque pays ce quil avait
de plus gracieux et de plus caractristique. -- Des acteurs ainsi
habills peuvent dire tout ce quils veulent sans choquer la
vraisemblance. La fantaisie peut courir de tous cts, le style
drouler  son aise ses anneaux diaprs, comme une couleuvre qui
se chauffe au soleil; les concetti les plus exotiques panouir
sans crainte leurs calices singuliers et rpandre autour deux
leur parfum dambre et de musc. -- Rien ne sy oppose, ni les
lieux, ni les noms, ni le costume.

Comme ce quils dbitent est amusant et charmant! Ce ne sont pas
eux, les beaux acteurs, qui iraient, comme ces hurleurs de drame,
se tordre la bouche et se sortir les yeux de la tte pour dpcher
la tirade  effet; -- au moins ils nont pas lair douvriers  la
tche, de boeufs attels  laction et presss den finir; ils ne
sont pas pltrs de craie et de rouge dun demi-pouce dpaisseur;
ils ne portent pas des poignards de fer-blanc, et ils ne tiennent
pas en rserve sous leur casaque une vessie de porc remplie de
sang de poulet; ils ne tranent pas le mme lambeau tach dhuile
pendant des actes entiers.

Il parlent sans se presser, sans crier, comme des gens de bonne
compagnie qui nattachent pas grande importance  ce quils font:
lamoureux fait  lamoureuse sa dclaration de lair le plus
dtach du monde; tout en causant, il frappe sa cuisse du bout de
son gant blanc, ou rajuste ses canons. La dame secoue
nonchalamment la rose de son bouquet, et fait des pointes avec sa
suivante; lamoureux se soucie trs peu dattendrir sa cruelle: sa
principale affaire est de laisser tomber de sa bouche des grappes
de perles, des touffes de roses, et de semer en vrai prodigue les
pierres prcieuses potiques; -- souvent mme il sefface tout 
fait, et laisse lauteur courtiser sa matresse pour lui. La
jalousie nest pas son dfaut, et son humeur est des plus
accommodantes. Les yeux levs vers les bandes dair et les frises
du thtre, il attend complaisamment que le pote ait achev de
dire ce qui lui passait par la fantaisie pour reprendre son rle
et se remettre  genoux.

Tout se noue et se dnoue avec une insouciance admirable: les
effets nont point de cause, et les causes nont point deffet; le
personnage le plus spirituel est celui qui dit le plus de
sottises; le plus sot dit les choses les plus spirituelles; les
jeunes filles tiennent des discours qui feraient rougir des
courtisanes; les courtisanes dbitent des maximes de morale. Les
aventures les plus inoues se succdent coup sur coup sans
quelles soient expliques; le pre noble arrive tout exprs de la
Chine dans une jonque de bambou pour reconnatre une petite fille
enleve; les dieux et les fes ne font que monter et descendre
dans leurs machines. Laction plonge dans la mer sous le dme de
topaze des flots, et se promne au fond de lOcan,  travers les
forts de coraux et de madrpores, ou elle slve au ciel sur les
ailes de lalouette et du griffon. -- Le dialogue est trs
universel; le lion y contribue par un oh! oh! vigoureusement
pouss; la muraille parle par ses crevasses, et, pourvu quil ait
une pointe, un rbus ou un calembour  y jeter, chacun est libre
dinterrompre la scne la plus intressante: la tte dne de
Bottom est aussi bien venue que la tte blonde dAriel; --
lesprit de lauteur sy fait voir sous toutes les formes; et
toutes ces contradictions sont comme autant de facettes qui en
rflchissent les diffrents aspects, en y ajoutant les couleurs
du prisme.

Ce ple-mle et ce dsordre apparents se trouvent, au bout du
compte, rendre plus exactement la vie relle sous ses allures
fantasques que le drame de moeurs le plus minutieusement tudi. -
- Tout homme renferme en soi lhumanit entire, et en crivant ce
qui lui vient  la tte il russit mieux quen copiant  la loupe
les objets placs en dehors de lui.

 la belle famille! -- jeunes amoureux romanesques, demoiselles
vagabondes, serviables suivantes, bouffons caustiques, valets et
paysans nafs, rois dbonnaires, dont le nom est ignor de
lhistorien, et le royaume du gographe; _graciosos_ bariols,
clowns aux reparties aigus et aux miraculeuses cabrioles;  vous
qui laissez parler le libre caprice par votre bouche souriante,
je vous aime et je vous adore entre tous et sur tous: -- Perdita,
Rosalinde, Clie, Pandarus, Parolles, Silvio, Landre et les
autres, tous ces types charmants, si faux et si vrais, qui, sur
les ailes bigarres de la folie, slvent au-dessus de la
grossire ralit, et dans qui le pote personnifie sa joie, sa
mlancolie, son amour et son rve le plus intime sous les
apparences les plus frivoles et les plus dgages.

Dans ce thtre, crit pour les fes, et qui doit tre jou au
clair de lune, il est une pice qui me ravit principalement; --
cest une pice si errante, si vagabonde, dont lintrigue est si
vaporeuse et les caractres si singuliers que lauteur lui-mme,
ne sachant quel titre lui donner, la appele _Comme il vous
plaira, _nom lastique, et qui rpond  tout.

En lisant cette pice trange, on se sent transport dans un monde
inconnu, dont on a pourtant quelque vague rminiscence: on ne sait
plus si lon est mort ou vivant, si lon rve ou si lon veille;
de gracieuses figures vous sourient doucement, et vous jettent, en
passant, un bonjour amical; vous vous sentez mu et troubl  leur
vue, comme si, au dtour dun chemin, vous rencontriez tout  coup
votre idal, ou que le fantme oubli de votre premire matresse
se dresst subitement devant vous. Des sources coulent en
murmurant des plaintes  demi touffes; le vent remue les vieux
arbres de lantique fort sur la tte du vieux duc exil, avec des
soupirs compatissants; et, lorsque James le mlancolique laisse
aller au fil de leau, avec les feuilles du saule, ses
philosophiques dolances, il vous semble que cest vous-mme qui
parlez, et que la pense la plus secrte et la plus obscure de
votre coeur se rvle et sillumine.

 jeune fils du brave chevalier Rowland des Bois, tant maltrait
du sort! je ne puis mempcher dtre jaloux de toi; tu as encore
un serviteur fidle, le bon Adam, dont la vieillesse est si verte
sous la neige de ses cheveux. -- Tu es banni, mais au moins tu
les aprs avoir lutt et triomph; ton mchant frre tenlve
tout ton bien, mais Rosalinde te donne la chane de son cou; tu es
pauvre, mais tu es aim; tu quittes ta patrie, mais la fille de
ton perscuteur te suit au-del des mers.

Les noires Ardennes ouvrent, pour te recevoir et te cacher, leurs
grands bras de feuillage; la bonne fort, pour te coucher, amasse
au fond de ses grottes sa mousse la plus soyeuse; elle incline ses
arceaux sur ton front afin de te garantir de la pluie et du
soleil; elle te plaint avec les larmes de ses sources et les
soupirs de ses faons et de ses daims qui brament; elle fait de ses
rochers de complaisants pupitres pour tes ptres amoureuses; elle
te prte les pines de ses buissons pour les suspendre, et ordonne
 lcorce de satin de ses trembles de cder  la pointe de ton
stylet quand tu veux y graver le chiffre de Rosalinde.

Si lon pouvait, jeune Orlando, avoir comme toi une grande fort
ombreuse pour se retirer et sisoler dans sa peine, et si, au
dtour dune alle, on rencontrait celle que lon cherche,
reconnaissable, quoique dguise! -- Mais, hlas! le monde de
lme na pas dArdennes verdoyantes, et ce nest que dans le
parterre de posie que spanouissent ces petites fleurs
capricieuses et sauvages dont le parfum fait tout oublier. Nous
avons beau verser des larmes, elles ne forment pas de ces belles
cascades argentines; nous avons beau soupirer, aucun cho
complaisant ne se donne la peine de nous renvoyer nos plaintes
ornes dassonances et de concetti. -- Cest en vain que nous
accrochons des sonnets aux piquants de toutes les ronces, jamais
Rosalinde ne les ramasse, et cest gratuitement que nous
entaillons lcorce des arbres de chiffres amoureux.

Oiseaux du ciel, prtez-moi chacun une plume, lhirondelle comme
laigle, le colibri comme loiseau roc, afin que je men fasse une
paire dailes pour voler haut et vite par des rgions inconnues,
o je ne retrouve rien qui rappelle  mon souvenir la cit des
vivants, o je puisse oublier que je suis moi, et vivre dune vie
trange et nouvelle, plus loin que lAmrique, plus loin que
lAfrique, plus loin que lAsie, plus loin que la dernire le du
monde, par locan de glace, au-del du ple o tremble laurore
borale, dans limpalpable royaume o senvolent les divines
crations des potes et les types de la suprme beaut.

Comment supporter les conversations ordinaires dans les cercles et
les salons, quand on ta entendu parler, tincelant Mercutio, dont
chaque phrase clate en pluie dor et dargent, comme une bombe
dartifices sous un ciel sem dtoiles? Ple Desdmona, quel
plaisir veux-tu que lon prenne, aprs la romance du Saule, 
aucune musique terrestre? Quelles femmes ne semblent pas laides 
ct de vos Vnus, sculpteurs antiques, potes aux strophes de
marbre?

Ah! malgr ltreinte furieuse dont jai voulu enlacer le monde
matriel au dfaut de lautre, je sens que je suis mal n, que la
vie nest pas faite pour moi, et quelle me repousse; je ne puis
me mler  rien: quelque chemin que je suive, je me fourvoie;
lalle unie, le sentier rocailleux me conduisent galement 
labme. Si je veux prendre mon essor, lair se condense autour de
moi, et je reste pris, les ailes tendues sans les pouvoir
refermer. -- Je ne puis ni marcher ni voler; le ciel mattire
quand je suis sur terre, la terre quand je suis au ciel; en haut,
laquilon marrache les plumes; en bas, les cailloux moffensent
les pieds. Jai les plantes trop tendres pour cheminer sur les
tessons de verre de la ralit: lenvergure trop troite pour
planer au-dessus des choses, et mlever, de cercle en cercle,
dans lazur profond du mysticisme, jusquaux sommets inaccessibles
de lternel amour; je suis le plus malheureux hippogriffe, le
plus misrable ramassis de morceaux htrognes qui ait jamais
exist depuis que lOcan aime la lune, et que les femmes trompent
les hommes: la monstrueuse Chimre, mise  mort par Bellrophon,
avec sa tte de vierge, ses pattes de lion, son corps de chvre et
sa queue de dragon, tait un animal dune composition simple
auprs de moi.

Dans ma frle poitrine habitent ensemble les rveries semes de
violettes de la jeune fille pudique et les ardeurs insenses des
courtisanes en orgie: mes dsirs vont, comme les lions, aiguisant
leurs griffes dans lombre et cherchant quelque chose  dvorer;
mes penses, plus fivreuses et plus inquites que les chvres, se
suspendent aux crtes les plus menaantes; ma haine, toute bouffie
de poison, entortille en noeuds inextricables ses replis caills,
et se trane longuement dans les ornires et les ravins.

Cest un trange pays que mon me, un pays florissant et splendide
en apparence, mais plus satur de miasmes putrides et dltres
que le pays de Batavia: le moindre rayon de soleil sur la vase y
fait clore les reptiles et pulluler les moustiques; -- les larges
tulipes jaunes, les nagassaris et les fleurs dangsoka y voilent
pompeusement dimmondes charognes. La rose amoureuse ouvre ses
lvres carlates, et fait voir en souriant ses petites dents de
rose aux galants rossignols qui lui rcitent des madrigaux et des
sonnets: rien nest plus charmant; mais il y a cent  parier
contre un que, dans lherbe, au bas du buisson, un crapaud
hydropique rampe sur des pattes boiteuses et argent son chemin
avec sa bave.

Voil des sources plus claires et plus limpides que le diamant le
plus pur; mais il vaudrait mieux pour vous puiser leau stagnante
du marais sous son manteau de joncs pourris et de chiens noys que
de tremper votre coupe  cette onde. -- Un serpent est cach au
fond, et tourne sur lui-mme avec une effrayante rapidit en
dgorgeant son venin.

Vous avez plant du bl; il pousse de lasphodle, de la
jusquiame, de livraie et de ples cigus aux rameaux vert-de-
griss. Au lieu de la racine que vous aviez enfouie, vous tes
tout surpris de voir sortir de terre les jambes velues et
tortilles de la noire mandragore.

Si vous y laissez un souvenir, et que vous veniez le reprendre
quelque temps aprs, vous le retrouverez plus verdi de mousse et
plus fourmillant de cloportes et dinsectes dgotants quune
pierre pose sur le terrain humide dune cave.

Nessayez pas den franchir les tnbreuses forts; elles sont
plus impraticables que les forts vierges dAmrique et que les
jungles de Java: des lianes fortes comme des cbles courent dun
arbre  lautre; des plantes, hrisses et pointues comme des fers
de lance, obstruent tous les passages; le gazon lui-mme est
couvert dun duvet brlant comme celui de lortie. Aux arceaux du
feuillage se suspendent par les ongles de gigantesques chauves-
souris du genre vampire; des scarabes dune grosseur norme
agitent leurs cornes menaantes, et fouettent lair de leurs
quadruples ailes; des animaux monstrueux et fantastiques, comme
ceux que lon voit passer dans les cauchemars, savancent
pniblement en cassant les roseaux devant eux. Ce sont des
troupeaux dlphants qui crasent les mouches entre les rides de
leur peau dessche ou qui se frottent les flancs au long des
pierres et des arbres, des rhinocros  la carapace rugueuse, des
hippopotames au mufle bouffi et hriss de poils, qui vont
ptrissant la boue et le dtritus de la fort avec leurs larges
pieds.

Dans les clairires, l o le soleil enfonce comme un coin dor un
rayon lumineux,  travers la moite humidit,  lendroit o vous
auriez voulu vous asseoir, vous trouverez toujours quelque famille
de tigres nonchalamment couchs, humant lair par les naseaux,
clignant leurs yeux vert-de-mer et lustrant leurs fourrures de
velours avec leur langue rouge-de-sang et couverte de papilles; ou
bien cest quelque noeud de serpents boas  moiti endormis et
digrant le dernier taureau aval.

Redoutez tout: lherbe, le fruit, leau, lair, lombre, le
soleil, tout est mortel.

Fermez loreille au babil des petites perruches au bec dor et au
cou dmeraude qui descendent des arbres et viennent se poser sur
vos doigts en palpitant des ailes; car, avec leur joli bec dor,
les petites perruches au cou dmeraude finiront par vous crever
gentiment les yeux au moment o vous vous abaisserez pour les
embrasser. -- Cest ainsi!

Le monde ne veut pas de moi; il me repousse comme un spectre
chapp des tombeaux; jen ai presque la pleur: mon sang se
refuse  croire que je vis, et ne veut pas colorer ma peau; il se
trane lentement dans mes veines, comme une eau croupie dans des
canaux engorgs. -- Mon coeur ne bat pour rien de ce qui fait
battre le coeur de lhomme. -- Mes douleurs et mes joies ne sont
pas celles de mes semblables. Jai violemment dsir ce que
personne ne dsire; jai ddaign des choses que lon souhaite
perdument. -- Jai aim des femmes quand elles ne maimaient pas,
et jai t aim quand jaurais voulu tre ha: toujours trop tt
ou trop tard, plus ou moins, en de ou au-del; jamais ce quil
aurait fallu; ou je ne suis pas arriv, ou jai t trop loin. --
Jai jet ma vie par les fentres, ou je lai concentre  lexcs
sur un seul point, et de lactivit inquite de lardlion jen
suis venu  la morne somnolence du triaki et du stylite sur sa
colonne.

Ce que je fais a toujours lapparence dun rve; mes actions
semblent plutt le rsultat du somnambulisme que celui dune libre
volont; quelque chose est en moi, que je sens obscurment  une
grande profondeur, qui me fait agir sans ma participation et
toujours en dehors des lois communes; le ct simple et naturel
des choses ne se rvle  moi quaprs tous les autres, et je
saisirai tout dabord lexcentrique et le bizarre: pour peu que la
ligne biaise, jen ferai bientt une spirale plus entortille
quun serpent; les contours, sils ne sont pas arrts de la
manire la plus prcise, se troublent et se dforment. Les figures
prennent un air surnaturel et vous regardent avec des yeux
effrayants.

Aussi, par une espce de raction instinctive, je me suis toujours
dsesprment cramponn  la matire,  la silhouette extrieure
des choses, et jai donn dans lart une trs grande place  la
plastique. -- Je comprends parfaitement une statue, je ne
comprends pas un homme; o la vie commence, je marrte et recule
effray comme si javais vu la tte de Mduse. Le phnomne de la
vie me cause un tonnement dont je ne puis revenir. -- Je ferai
sans doute un excellent mort, car je suis un assez pauvre vivant,
et le sens de mon existence mchappe compltement. Le son de ma
voix me surprend  un point inimaginable, et je serais tent
quelquefois de la prendre pour la voix dun autre. Lorsque je veux
tendre mon bras et que mon bras mobit, cela me parat tout 
fait prodigieux, et je tombe dans la plus profonde stupfaction.

En revanche, Silvio, je comprends parfaitement linintelligible;
les donnes les plus extravagantes me semblent fort naturelles, et
jy entre avec une facilit singulire. Je trouve aisment la
suite du cauchemar le plus capricieux et le plus chevel. --
Cest la raison pourquoi le genre de pices dont je te parlais
tout  lheure me plat par-dessus tous les autres.

Nous avons avec Thodore et Rosette de grandes discussions  ce
sujet: Rosette gote peu mon systme, elle est pour la vrit
_vraie; _Thodore donne au pote plus de latitude, et admet une
vrit de convention et doptique. -- Moi, je soutiens quil faut
laisser le champ tout  fait libre  lauteur et que la fantaisie
doit rgner en souveraine.

Beaucoup de personnes de la compagnie se fondaient principalement
sur ce que ces pices taient en gnral hors des conditions
thtrales et ne pouvaient pas se jouer; je leur ai rpondu que
cela tait vrai dans un sens et faux dans lautre,  peu prs
comme tout ce que lon dit, et que les ides que lon avait sur
les possibilits et les impossibilits de la scne me paraissaient
manquer de justesse et tenir  des prjugs plutt qu des
raisons, et je dis, entre autres choses, que la pice _Comme il
vous plaira _tait assurment trs excutable, surtout pour des
gens du monde qui nauraient pas lhabitude dautres rles.

Cela fit venir lide de la jouer. La saison savance, et lon a
puis tous les genres damusements; lon est las de la chasse,
des parties  cheval et sur leau; les chances du boston, toutes
varies quelles soient, nont pas assez de piquant pour occuper
la soire, et la proposition fut reue avec un enthousiasme
universel.

Un jeune homme qui savait peindre soffrit pour faire les
dcorations; il y travaille maintenant avec beaucoup dardeur, et
dans quelques jours elles seront acheves. -- Le thtre est
dress dans lorangerie, qui est la plus grande salle du chteau,
et je pense que tout ira bien. Cest moi qui fais Orlando; Rosette
devait jouer Rosalinde, cela tait de toute justice: comme ma
matresse et comme matresse de la maison, le rle lui revenait de
droit; mais elle na pas voulu se travestir en homme par un
caprice assez singulier pour elle, dont assurment la pruderie
nest pas le dfaut. Si je navais pas t sr du contraire,
jaurais cru quelle avait les jambes mal faites. Actuellement
aucune des dames de la socit na voulu se montrer moins
scrupuleuse que Rosette, et cela a failli faire manquer la pice;
mais Thodore qui avait pris le rle de James le mlancolique,
sest offert pour la remplacer, attendu que Rosalinde est presque
toujours en cavalier, except au premier acte, o elle est en
femme, et quavec du fard, un corset et une robe il pourra faire
suffisamment illusion, nayant point encore de barbe et tant fort
mince de taille.

Nous sommes en train dapprendre nos rles, et cest quelque chose
de curieux que de nous voir. -- Dans tous les recoins solitaires
du parc, vous tes sr de trouver quelquun avec un papier  la
main, marmottant des phrases tout bas, levant les yeux au ciel,
les baissant tout  coup, et refaisant sept  huit fois le mme
geste. Si lon ne savait pas que nous devons jouer la comdie,
assurment lon nous prendrait pour une maisonne de fous ou de
potes (ce qui est presque un plonasme).

Je pense que nous saurons bientt assez pour faire une rptition.
-- Je mattends  quelque chose de trs singulier. Peut-tre ai-je
tort. -- Jai eu peur un instant quau lieu de jouer dinspiration
nos acteurs ne sattachassent  reproduire les poses et les
inflexions de voix de quelque comdien en vogue; mais ils nont
heureusement pas suivi le thtre avec assez dexactitude pour
tomber dans cet inconvnient, et il est  croire quils auront, 
travers la gaucherie de gens qui nont jamais mont sur les
planches, de prcieux clairs de naturel et de ces charmantes
navets que le talent le plus consomm ne saurait reproduire.

Notre jeune peintre a vraiment fait des merveilles: -- il est
impossible de donner une tournure plus trange aux vieux troncs
darbres et aux lierres qui les enlacent; il a pris modle sur
ceux du parc en les accentuant et les exagrant, ainsi que cela
doit tre pour une dcoration. Tout est touch avec une fiert et
un caprice admirables; les pierres, les rochers, les nuages sont
dune forme mystrieusement grimaante; des reflets miroitants
jouent sur les eaux tremblantes et plus mues que le vif-argent,
et la froideur ordinaire des feuillages est merveilleusement
releve par des teintes de safran quy jette le pinceau de
lautomne; la fort varie depuis le vert de lmeraude jusqu la
pourpre de la cornaline; les tons les plus chauds et les plus
frais se heurtent harmonieusement, et le ciel lui-mme passe du
bleu le plus tendre aux couleurs les plus ardentes.

Il a dessin tous les costumes sur mes indications; ils sont du
plus beau caractre. On a dabord cri quils ne pourraient pas se
traduire en soie et en velours, ni en aucune toffe connue, et
jai presque vu le moment o le costume troubadour allait tre
gnralement adopt. Les dames disaient que ces couleurs
tranchantes teindraient leurs yeux.  quoi nous avons rpondu que
leurs yeux taient des astres trs parfaitement inextinguibles, et
que ctaient, au contraire, leurs yeux qui teindraient les
couleurs, et mme les quinquets, le lustre et le soleil, sil y
avait lieu. -- Elles neurent rien  rpondre  cela; mais
ctaient dautres objections qui repoussaient en foule et se
hrissaient, pareilles  lhydre de Lerne; on navait pas plutt
coup la tte  lune que lautre se dressait plus entte et plus
stupide.

-- Comment voulez-vous que cela tienne? Tout va sur le papier,
mais cest autre chose sur le dos; je nentrerai jamais l-dedans!
-- Mon jupon est trop court au moins de quatre doigts; je noserai
jamais me prsenter ainsi! -- Cette fraise est trop haute; jai
lair dtre bossue et de navoir pas de cou.

-- Cette coiffure me vieillit intolrablement.

-- Avec de lempois, des pingles et de la bonne volont, tout
tient. -- Vous voulez rire! une taille comme la vtre, plus frle
quune taille de gupe, et qui passerait dans la bague de mon
petit doigt! je gage vingt-cinq louis contre un baiser quil
faudra rtrcir ce corsage. -- Votre jupe est bien loin dtre
trop courte, et, si vous pouviez voir quelle adorable jambe vous
avez, vous seriez assurment de mon avis. -- Au contraire votre
cou se dtache et se dessine admirablement bien dans son aurole
de dentelles. -- Cette coiffure ne vous vieillit point du tout,
et, quand mme vous paratriez quelques annes de plus, vous tes
dune si excessive Jeunesse que cela doit tre on ne peut plus
indiffrent; en vrit, vous nous donneriez dtranges soupons,
si nous ne savions pas o sont les morceaux de votre dernire
poupe... _et coetera._

Tu ne te figures pas la prodigieuse quantit de madrigaux que nous
avons t obligs de dpenser pour contraindre nos dames  mettre
des costumes charmants, et qui leur allaient le mieux du monde.

Nous avons eu aussi beaucoup de peine  leur faire poser
congrment leurs _assassines. _Quel diable de got ont les femmes!
et de quel titanique enttement est possde une petite-matresse
vaporeuse qui croit que le jaune paille glac lui va mieux que le
jonquille ou le rose vif. Je suis sr que, si javais appliqu aux
affaires publiques la moiti des ruses et des intrigues que jai
employes pour faire mettre une plume rouge  gauche et non 
droite, je serais ministre dtat ou empereur pour le moins.

Quel pandmonium! quelle cohue norme et inextricable doit tre un
thtre vritable!

Depuis que lon a parl de jouer la comdie, tout est ici dans le
dsordre le plus complet. Tous les tiroirs sont ouverts, toutes
les armoires vides; cest un vrai pillage. Les tables, les
fauteuils, les consoles, tout est encombr, on ne sait o poser le
pied: il trane par la maison des quantits prodigieuses de robes,
de mantelets, de voiles, de jupes, de capes, de toques, de
chapeaux; et, quand on pense que cela doit tenir sur le corps de
sept ou huit personnes, on se rappelle involontairement ces
bateleurs de la foire qui ont huit  dix habits les uns sur les
autres: et lon ne peut se figurer que, de tout cet amas, Il ne
sortira quun costume pour chacun.

Les domestiques ne font qualler et venir; -- il y en a toujours
deux ou trois sur le chemin du chteau  la ville, et, si cela
continue, tous les chevaux deviendront poussifs.

Un directeur de thtre na pas le temps dtre mlancolique, et
je ne lai gure t depuis quelque temps. Je suis tellement
assourdi et assomm que je commence  ne plus rien comprendre  la
pice. Comme cest moi qui remplis le rle de limprsario outre
mon rle dOrlando, ma besogne est double. Quand il se prsente
quelque difficult, cest  moi quon a recours, et mes dcisions
ntant pas toujours coutes comme des oracles, cela dgnre en
des discussions interminables.

Si ce quon appelle vivre est dtre toujours sur ses jambes, de
rpondre  vingt personnes, de monter et de descendre des
escaliers, de ne pas penser une minute dans une journe, je nai
jamais tant vcu que cette semaine; je ne prends pourtant pas
autant de part  ce mouvement que lon pourrait le croire. --
Lagitation est trs peu profonde, et  quelques brasses on
retrouverait leau morte et sans courant; la vie ne me pntre pas
si facilement que cela; et cest mme alors que le vis le moins,
quoique jaie lair dagir et de me mler  ce qui se fait;
laction mhbte et me fatigue  un point dont on ne peut se
faire une ide; -- quand je nagis pas, je pense ou au moins je
rve, et cest une faon dexistence; -- je ne lai plus ds que
je sors de mon repos didole de porcelaine.

Jusqu prsent, je nai rien fait, et jignore si je ferai jamais
rien. Je ne sais pas arrter mon cerveau, ce qui est toute la
diffrence de lhomme de talent  lhomme de gnie; cest un
bouillonnement sans fin, le flot pousse le flot; je ne puis
matriser cette espce de jet intrieur qui monte de mon coeur 
ma tte, et qui noie toutes mes penses faute dissues. -- Je ne
puis rien produire, non par strilit, mais par surabondance; mes
ides poussent si drues et si serres quelles stouffent et ne
peuvent mrir. -- Jamais lexcution, si rapide et si fougueuse
quelle soit, natteindra  une pareille vlocit: -- quand
jcris une phrase, la pense quelle rend est dj aussi loin de
moi que si un sicle se ft coul au lieu dune seconde, et
souvent il marrive dy mler, malgr moi, quelque chose de la
pense qui la remplace dans ma tte.

Voil pourquoi je ne saurais vivre, -- ni comme pote ni comme
amant. -- Je ne puis rendre que les ides que je nai plus; -- je
nai les femmes que lorsque je les ai oublies et que jen aime
dautres; -- homme, comment pourrais-je produire ma volont au
jour, puisque, si fort que je me hte, je nai plus le sentiment
de ce que je fais, et que je nagis que daprs une faible
rminiscence?

Prendre une pense dans un filon de son cerveau, len sortir brute
dabord comme un bloc de marbre quon extrait de la carrire, la
poser devant soi, et du matin au soir, un ciseau dune main, un
marteau de lautre, cogner, tailler, gratter, et emporter  la
nuit une pince de poudre pour jeter sur son criture; voil ce
que je ne pourrai jamais faire.

Je dgage bien en ide la svelte figure du bloc grossier, et jen
ai la vision trs nette; mais il y a tant dangles  abattre, tant
dclats  faire sauter, tant de coups de rpe et de marteau 
donner pour approcher de la forme et saisir la juste sinuosit du
contour que les ampoules me viennent aux mains, et que je laisse
tomber le ciseau par terre.

Si je persiste, la fatigue prend un degr dintensit tel que ma
vue intime sobscurcit totalement, et que je ne saisis plus 
travers le nuage du marbre la blanche divinit cache dans son
paisseur. Alors je la poursuis au hasard et comme  ttons; je
mords trop dans un endroit, je ne vais pas assez avant dans
lautre; jenlve ce qui devait tre la jambe ou le bras, et je
laisse une masse compacte o devait se trouver un vide; au lieu
dune desse, je fais un magot, quelquefois moins quun magot, et
le magnifique bloc tir  si grands frais et avec tant de labeur
des entrailles de la terre, martel, taillad, fouill en tous les
sens, a plutt lair davoir t rong et perc  jour par les
polypes pour en faire une ruche que faonn par un statuaire
daprs un plan donn.

Comment fais-tu, Michel-Ange, pour couper le marbre par tranches,
ainsi quun enfant qui sculpte un marron? de quel acier taient
faits tes ciseaux invaincus? et quels robustes flancs vous ont
ports, vous tous, artistes fconds et travailleurs,  qui nulle
matire ne rsiste, et qui faites couler votre rve tout entier
dans la couleur et dans le bronze?

Cest une vanit innocente et permise, en quelque sorte, aprs ce
que je viens de dire de cruel sur mon compte, et ce nest pas toi
qui men blmeras,  Silvio! -- mais quoique lunivers ne doive
jamais en rien savoir, et que mon nom soit davance vou 
loubli, je suis un pote et un peintre! -- Jai eu daussi belles
ides que nul pote du monde; jai cr des types aussi purs,
aussi divins que ce que lon admire le plus dans les matres. --
Je les vois l, devant moi, aussi nets, aussi distincts que sils
taient peints rellement, et, si je pouvais ouvrir un trou dans
ma tte et y mettre un verre pour quon y regardt, ce serait la
plus merveilleuse galerie de tableaux que lon et jamais vue.
Aucun roi de la terre ne peut se vanter den possder une
pareille. -- Il y a des Rubens aussi flamboyants, aussi allums
que les plus purs qui soient  Anvers; mes Raphals sont de la
plus belle conservation, et ses madones nont pas de plus gracieux
sourires; Buonarotti ne tord pas un muscle dune faon plus fire
et plus terrible; le soleil de Venise brille sur cette toile comme
si elle tait signe _Paulus Cagliari; _les tnbres de Rembrandt
lui-mme sentassent au fond de ce cadre o tremble dans le
lointain une ple toile de lumire; les tableaux qui sont dans la
manire qui mest propre ne seraient assurment ddaigns de qui
que ce soit.

Je sais bien que jai lair trange  dire cela, et que je
paratrai entt de livresse grossire du plus sot orgueil; --
mais cela est ainsi, et rien nbranlera ma conviction l-dessus.
Personne sans doute ne la partagera; quy faire? Chacun nat
marqu dun sceau noir ou blanc. Apparemment le mien est noir.

Jai mme quelquefois peine  voiler suffisamment ma pense  cet
endroit; il mest arriv souvent de parler trop familirement de
ces hauts gnies dont on doit adorer la trace et contempler la
statue de loin et  genoux. Une fois, je me suis oubli jusqu
dire: Nous autres. -- Heureusement ctait devant une personne qui
ny prit pas garde, sans quoi jeusse infailliblement pass pour
le plus norme fat qui fut jamais.

-- Nest-ce pas, Silvio, que je suis un pote et un peintre?

Cest une erreur de croire que tous les gens qui ont pass pour
avoir du gnie taient rellement de plus grands hommes que
dautres. On ne sait pas combien les lves et les peintres
obscurs que Raphal employait dans ses ouvrages ont contribu  sa
rputation; il a donn sa signature  lesprit et aux talents de
plusieurs, -- voil tout.

Un grand peintre, un grand crivain occupent et remplissent  eux
seuls tout un sicle: ils nont rien de plus press que dentamer
 la fois tous les genres, afin que, sil leur survient quelques
rivaux, ils puissent les accuser tout dabord de plagiat et les
arrter ds leur premier pas dans la carrire; cest une tactique
connue et qui, pour ne pas tre nouvelle, nen russit pas moins
tous les jours.

Il se peut quun homme dj clbre ait prcisment le mme genre
de talent que vous auriez eu; sous peine de passer pour son
imitateur, vous tes oblig de dtourner votre inspiration
naturelle et de la faire couler ailleurs. Vous tiez n pour
souffler  pleine bouche dans le clairon hroque, ou pour voquer
les ples fantmes des temps qui ne sont plus; il faut que vous
promeniez vos doigts sur la flte  sept trous, ou que vous
fassiez des noeuds sur un sofa dans le fond de quelque boudoir, le
tout parce que monsieur votre pre ne sest pas donn la peine de
vous jeter en moule huit ou dix ans plus tt, et que le monde ne
conoit pas que deux hommes cultivent le mme champ.

Cest ainsi que beaucoup de nobles intelligences sont forces de
prendre sciemment une route qui nest pas la leur, et de ctoyer
continuellement leur propre domaine dont elles sont bannies,
heureuses encore de jeter un coup doeil  la drobe par-dessus
la haie, et de voir de lautre ct spanouir au soleil les
belles fleurs diapres quelles possdent en graines et ne peuvent
semer faute de terrain.

Pour ce qui est de moi,  part le plus ou moins dopportunit des
circonstances, le plus ou moins dair et de soleil, une porte qui
est reste ferme et qui aurait d tre ouverte, une rencontre
manque, quelquun que jaurais d connatre et que je nai pas
connu, je ne sais pas si je serais jamais parvenu  quelque chose.

Je nai pas le degr de stupidit ncessaire pour devenir ce que
lon appelle absolument un _gnie, _ni lenttement norme que
lon divinise ensuite sous le beau nom de volont, quand le grand
homme est arriv au sommet rayonnant de la montagne, et qui est
indispensable pour y atteindre; -- je sais trop bien comme toutes
choses sont creuses et ne contiennent que pourriture, pour
mattacher pendant bien longtemps  aucune et la poursuivre 
travers tout ardemment et uniquement.

Chapitre 11
_Les hommes de gnie sont trs borns..._

Les hommes de gnie sont trs borns, et cest pour cela quils
sont hommes de gnie. Le manque dintelligence les empche
dapercevoir les obstacles qui les sparent de lobjet auquel ils
veulent arriver; ils vont, et, en deux ou trois enjambes, ils
dvorent les espaces intermdiaires. -- Comme leur esprit reste
obstinment ferm  certains courants, et quils ne peroivent que
les choses qui sont les plus immdiates  leurs projets, ils font
une bien moindre dpense de pense et daction: rien ne les
distrait, rien ne les dtourne, ils agissent plutt par instinct
quautrement, et plusieurs, tirs de leur sphre spciale, sont
dune nullit que lon a peine  comprendre.

Assurment, cest un don rare et charmant que de bien faire les
vers; peu de gens se plaisent plus que moi aux choses de la
posie; -- mais cependant je ne veux pas borner et circonscrire ma
vie dans les douze pieds dun alexandrin; il y a mille choses qui
minquitent autant quun hmistiche: -- ce nest pas ltat de la
socit et les rformes quil faudrait faire; je me soucie assez
peu que les paysans sachent lire ou non, et que les hommes mangent
du pain ou broutent de lherbe; mais il me passe par la tte, en
une heure, plus de cent mille visions qui nont pas le moindre
rapport avec la csure ou la rime, et cest ce qui fait que
jexcute si peu, tout en ayant plus dides que certains potes
que lon pourrait brler avec leurs propres oeuvres.

Jadore la beaut et je la sens; je puis la dire aussi bien que
peuvent la comprendre les plus amoureux statuaires, -- et je ne
fais cependant pas de sculptures. La laideur et limperfection de
lbauche me rvoltent; je ne puis attendre que loeuvre vienne 
bien  force de la polir et de la repolir; si je pouvais me
rsoudre  laisser certaines choses dans ce que je fais, soit en
vers, soit en peinture, je finirais peut-tre par faire un pome
ou un tableau qui me rendrait clbre, et ceux qui maiment (sil
y a quelquun au monde qui se donne cette peine) ne seraient pas
forcs de me croire sur parole, et auraient une rponse
victorieuse aux ricanements sardoniques des dtracteurs de ce
grand gnie ignor qui est moi.

Jen vois beaucoup qui prennent une palette, des pinceaux et
couvrent leur toile, sans se soucier autrement de ce que le
caprice fait natre au bout de leur brosse, et dautres qui
crivent cent vers de suite sans faire une rature et sans lever
une seule fois les yeux au plafond. -- Je les admire toujours eux-
mmes si quelquefois je nadmire pas leurs productions; jenvie de
tout mon coeur cette charmante intrpidit et cet heureux
aveuglement qui les empchent de voir leurs dfauts, mme les plus
palpables. Aussitt que jai dessin quelque chose de travers, je
le vois sur-le-champ et je men proccupe outre mesure; et, comme
je suis beaucoup plus savant en thorie quen pratique, il arrive
trs souvent que je ne puis corriger une faute dont jai la
conscience; alors je tourne la toile le nez contre le mur, et je
ny reviens jamais.

Jai si prsente lide de la perfection que le dgot de mon
oeuvre me prend tout dabord et mempche de continuer.

Ah! lorsque je compare aux doux sourires de ma pense la laide
moue quelle fait sur la toile ou le papier, lorsque je vois
passer une affreuse chauve-souris  la place du beau rve qui
ouvrait au sein de mes nuits ses longues ailes de lumire, un
chardon pousser sur lide dune rose, et que jentends braire un
ne o jattendais les plus suaves mlodies du rossignol, je suis
si horriblement dsappoint, si en colre moi-mme, si furieux de
mon impuissance quil me prend des rsolutions de ne plus crire
ni dire un seul mot de ma vie plutt que de commettre ainsi des
crimes de haute trahison contre mes penses.

Je ne puis mme pas parvenir  crire une lettre comme je le
voudrais: je dis souvent tout autre chose; certaines portions
prennent un dveloppement dmesur, dautres se rapetissent 
devenir imperceptibles, et trs souvent lide que javais 
rendre ne sy trouve pas ou ny est quen post-scriptum.

En commenant  tcrire, je navais certainement pas lintention
de te dire la moiti de ce que jai dit. -- Je voulais simplement
te faire savoir que nous allions jouer la comdie; mais un mot
amne une phrase; les parenthses sont grosses dautres petites
parenthses qui, elles-mmes, en ont dautres dans le ventre
toutes prtes  accoucher. Il ny a pas de raison pour que cela
finisse et naille jusqu deux cents volumes in-folio, -- ce qui
serait trop assurment.

Ds que je prends la plume, il se fait dans mon cerveau un
bourdonnement et un bruissement dailes, comme si lon y lchait
des multitudes de hannetons. Cela se cogne aux parois de mon
crne, et tourne, et descend, et monte avec un tapage horrible; ce
sont mes penses qui veulent senvoler et qui cherchent une issue;
-- toutes sefforcent de sortir  la fois; plus dune sy casse
les pattes et y dchire le crpe de son aile: quelquefois la porte
est tellement obstrue que pas une ne peut en franchir le seuil et
arriver jusque sur le papier.

Voil comme je suis fait: ce nest pas tre bien fait sans doute,
mais que voulez-vous? la faute en est aux dieux, et non  moi,
pauvre diable qui nen peux mais. Je nai pas besoin de rclamer
ton indulgence, mon cher Silvio; elle mest acquise davance, et
tu as la bont de lire jusquau bout mes indchiffrables
barbouillages, mes rvasseries sans queue ni tte: si dcousues et
si absurdes quelles soient, elles toffrent toujours de
lintrt, parce quelles viennent de moi, et ce qui est moi,
quand mme cela est mauvais, nest pas sans quelque prix pour toi.

Je puis te laisser voir ce qui rvolte le plus le commun des
hommes: -- un orgueil sincre. -- Mais faisons un peu trve 
toutes ces belles choses, et, puisque je tcris  propos de la
pice que nous devons jouer, revenons-y et parlons-en un peu.

La rptition a eu lieu aujourdhui; -- jamais de ma vie je nai
t aussi boulevers, -- non pas  cause de lembarras quil y a
toujours  rciter quelque chose devant beaucoup de personnes,
mais pour un autre motif. Nous tions en costume, et prts 
commencer; Thodore seul ntait pas encore arriv: on envoya  sa
chambre voir ce qui le retardait; il fit dire quil avait tantt
fini et quil allait descendre.

Il vint en effet; jentendis son pas dans le corridor bien avant
quil part, et cependant personne au monde na la dmarche plus
lgre que Thodore; mais la sympathie que jprouve pour lui est
si forte que je devine en quelque sorte ses mouvements  travers
les murailles, et, quand je compris quil allait poser la main sur
le bouton de la porte, il me prit comme un tremblement, et le
coeur me battit dune force horrible. Il me sembla que quelque
chose dimportant dans ma vie allait se dcider, et que jtais
arriv  un moment solennel et attendu depuis longtemps.

Le battant souvrit lentement et retomba de mme.

Ce fut un cri gnral dadmiration. -- Les hommes applaudirent,
les femmes devinrent carlates. Rosette seule plit extrmement et
sappuya au mur, comme si une rvlation soudaine lui traversait
le cerveau elle fit en sens inverse le mme mouvement que moi. --
Je lai toujours souponne daimer Thodore.

Sans doute, en ce moment-l, elle crut comme moi que la feinte
Rosalinde ntait effectivement rien moins quune jeune et belle
femme, et le frle chteau de cartes de son espoir saffaissa tout
dun coup, tandis que le mien se relevait sur ses ruines; du moins
voil ce que jai pens: je me trompe peut-tre, car je ntais
gure en tat de faire des observations exactes.

Il y avait l, sans compter Rosette, trois ou quatre jolies
femmes; elles parurent dune laideur rvoltante. --  ct de ce
soleil, ltoile de leur beaut stait clipse subitement, et
chacun se demandait comment on avait pu les trouver seulement
passables. Des gens qui, avant cela, se fussent estims tout
heureux de les avoir pour matresses en eussent  peine voulu pour
servantes.

Limage qui jusqualors ne stait dessiner que faiblement et avec
des contours vagues, le fantme ador et vainement poursuivi tait
l, devant mes yeux, vivant, palpable, non plus dans le demi-jour
et la vapeur, mais inond des flots dune blanche lumire; non pas
sous un vain dguisement, mais sous son costume rel; non plus
avec la forme drisoire dun jeune homme, mais avec les traits de
la plus charmante femme.

Jprouvais une sensation de bien-tre norme, comme si lon met
t une montagne ou deux de dessus la poitrine. -- Je sentis
svanouir lhorreur que javais de moi-mme, et je fus dlivr de
lennui de me regarder comme un monstre. Je revins  concevoir de
moi une opinion tout  fait pastorale, et toutes les violettes du
printemps refleurirent dans mon coeur.

Il, ou plutt elle (car je ne veux plus me souvenir que jai eu
cette stupidit de la prendre pour un homme), resta une minute
immobile sur le seuil de la porte, comme pour donner le temps 
lassemble de jeter sa premire exclamation. Un vif rayon
lclairait de la tte aux pieds, et, sur le fond sombre du
corridor qui sallgeait au loin par-derrire, le chambranle
sculpt lui servant de cadre, elle tincelait comme si la lumire
ft mane delle au lieu dtre simplement rflchie, et on let
plutt prise pour une production merveilleuse du pinceau que pour
une crature humaine faite de chair et dos.

Ses grands cheveux bruns, entremls de cordons de grosses perles,
tombaient en boucles naturelles au long de ses belles joues! ses
paules et sa poitrine taient dcouvertes, et jamais je nai rien
vu de si beau au monde; le marbre le plus lev napproche pas de
cette exquise perfection. -- Comme on voit la vie courir sous
cette transparence dombre! comme cette chair est blanche et
colore  la fois! et que ces teintes harmonieusement
blondissantes mnagent avec bonheur la transition de la peau aux
cheveux! quels ravissants pomes dans les moelleuses ondulations
de ces contours plus souples et plus velouts que le cou des
cygnes! -- Sil y avait des mots pour rendre ce que je sens, je te
ferais une description de cinquante pages; mais les langues ont
t faites par je ne sais quels goujats qui navaient jamais
regard avec attention le dos ou le sein dune femme, et lon na
pas la moiti des termes les plus indispensables.

Je crois dcidment quil faut que je me fasse sculpteur; car
avoir vu une telle beaut et ne pouvoir la rendre dune manire ou
de lautre, il y a de quoi devenir fou et enrag. Jai fait vingt
sonnets sur ces paules-l, mais ce nest point assez: je voudrais
quelque chose que je pusse toucher du doigt et qui ft exactement
pareil; les vers ne rendent que le fantme de la beaut et non la
beaut elle-mme. Le peintre arrive  une apparence plus exacte,
mais ce nest quune apparence. La sculpture a toute la ralit
que peut avoir une chose compltement fausse; elle a laspect
multiple, porte ombre, et se laisse toucher. Votre matresse
sculpte ne diffre de la vritable quen ce quelle est un peu
plus dure et ne parle pas, deux dfauts trs lgers!

Sa robe tait faite dune toffe de couleur changeante, azur dans
la lumire, or dans lombre; un brodequin trs juste et trs serr
chaussait un pied qui navait pas besoin de cela pour tre trop
petit, et des bas de soie carlate se collaient amoureusement
autour de la jambe la mieux tourne et la plus agaante; ses bras
taient nus jusquaux coudes, et ils sortaient dune touffe de
dentelles ronds, potels et blancs, splendides comme de largent
poli et dune dlicatesse de linaments inimaginable; ses mains,
charges de bagues et danneaux, balanaient mollement un grand
ventail de plumes bigarres de teintes singulires et qui
semblait comme un petit arc-en-ciel de poche.

Elle savana dans la chambre, la joue lgrement allume dun
rouge qui ntait pas du fard, et chacun de sextasier, et de se
rcrier, et de se demander sil tait bien possible que ce ft
lui, Thodore de Srannes, le hardi cuyer, le damn duelliste, le
chasseur dtermin, et sil tait parfaitement sr quil ne ft
pas sa soeur jumelle.

Mais on dirait quil na jamais port dautre costume de sa vie!
il nest pas gn le moins du monde dans ses mouvements, il marche
trs bien et ne sembarrasse pas dans sa queue; il joue de la
prunelle et de lventail  ravir; et comme il a la taille fine! -
- on le tiendrait entre les doigts! -- Cest prodigieux! cest
inconcevable! -- Lillusion est aussi complte que possible: on
dirait presque quil a de la gorge, tant sa poitrine est grasse et
bien remplie, et puis pas un seul poil de barbe, mais pas un; et
sa voix qui est douce! Oh! la belle Rosalinde! et qui ne voudrait
tre son Orlando?

Oui, -- qui ne voudrait tre lOrlando de cette Rosalinde, mme au
prix des tourments que jai soufferts? -- Aimer comme jaimais
dun amour monstrueux, inavouable, et que pourtant lon ne peut
draciner de son coeur; tre condamn  garder le silence le plus
profond, et noser se permettre ce que lamant le plus discret et
le plus respectueux dirait sans crainte  la femme la plus prude
et la plus svre; se sentir dvor dardeurs insenses et sans
excuses, mme aux yeux des plus damns libertins; que sont les
passions ordinaires  ct de celle-l, une passion honteuse
delle-mme, sans esprance, et dont le succs improbable serait
un crime et vous ferait mourir de honte? tre rduit  souhaiter
de ne pas russir,  craindre les chances et les occasions
favorables et  les viter comme un autre les chercherait, voil
quel tait mon sort.

Le dcouragement le plus profond stait empar de moi; je me
regardais avec une horreur mlange de surprise et de curiosit.
Ce qui me rvoltait le plus, ctait de penser que je navais
jamais aim auparavant, et que ctait chez moi la premire
effervescence de jeunesse, la premire pquerette de mon printemps
damour.

Cette monstruosit remplaait pour moi les fraches et pudiques
illusions du bel ge; mes rves de tendresse si doucement
caresss, le soir,  la lisire des bois, par les petits sentiers
rougissants, ou le long des blanches terrasses de marbre, prs de
la pice deau du parc, devaient donc se mtamorphoser en ce
sphinx perfide, au sourire douteux,  la voix ambigu, et devant
lequel je me tenais debout sans oser entreprendre dexpliquer
lnigme! Linterprter  faux et caus ma mort; car, hlas!
cest le seul lien qui me rattache au monde; quand il sera bris,
tout sera dit. tez-moi cette tincelle, je serai plus morne et
plus inanim que la momie emprisonne de bandelettes du plus
antique pharaon.

Aux moments o je me sentais entran avec le plus de violence
vers Thodore, je me rejetais avec effroi dans les bras de
Rosette, quoiquelle me dplt infiniment; je tchais de
linterposer entre lui et moi comme une barrire et un bouclier, -
- et jprouvais une secrte satisfaction, lorsque jtais couch
auprs delle,  penser quau moins ctait une femme bien avre,
et que, si je ne laimais plus, jen tais encore assez aim pour
que cette liaison ne dgnrt pas en intrigue et en dbauche.

Cependant je sentais au fond de moi,  travers tout cela, une
espce de regret dtre ainsi infidle  lide de ma passion
impossible; je men voulais comme dune trahison, et, quoique je
susse bien que je ne possderais jamais lobjet de mon amour,
jtais mcontent de moi, et je reprenais avec Rosette ma
froideur.

La rptition a t beaucoup mieux que je ne lesprais; Thodore
surtout sest montr admirable; on a aussi trouv que je jouais
suprieurement bien. -- Ce nest pas cependant que jaie les
qualits quil faut pour tre bon acteur, et lon se tromperait
fort en me croyant capable de remplir dautres rles de la mme
manire; mais par un hasard assez singulier, les paroles que
javais  prononcer rpondaient si bien  ma situation quelles me
semblaient plutt inventes par moi quapprises par coeur dans un
livre. -- La mmoire maurait manqu dans certains endroits qu
coup sr je neusse pas hsit une minute pour remplir le vide
avec une phrase improvise. Orlando tait moi au moins autant que
jtais Orlando, et il est impossible de rencontrer une plus
merveilleuse concidence.

 la scne du lutteur, lorsque Thodore dtacha la chane de son
cou et men fit prsent, ainsi que cela est dans le rle, il me
jeta un regard si doucement langoureux, si rempli de promesses, et
il pronona avec tant de grce et de noblesse la phrase: Brave
cavalier, portez ceci en souvenir de moi, dune jeune fille qui
vous donnerait plus si elle avait plus  vous offrir, que jen
fus rellement troubl, et que ce fut  peine si je pus continuer:
Quelle passion appesantit donc ma langue et lui donne ainsi des
fers? je ne puis lui parler, et cependant elle dsirerait
mentretenir.  pauvre Orlando!

Au troisime acte, Rosalinde, habille en homme et sous le nom de
Ganymde, rparait avec sa cousine Clie, qui a chang son nom
pour celui dAlina.

Cela me fit une impression dsagrable: -- je mtais si bien
accoutum dj  ce costume de femme qui permettait  mes dsirs
quelques esprances, et qui mentretenait dans une erreur perfide,
mais sduisante! On shabitue bien vite  regarder ses souhaits
comme des ralits sur la foi des plus fugitives apparences, et je
devins tout sombre quand Thodore reparut sous son costume
dhomme, plus sombre que je ne ltais auparavant; car la joie ne
sert qu mieux faire sentir la douleur, le soleil ne brille que
pour mieux faire comprendre lhorreur des tnbres, et la gaiet
du blanc na pour but que de faire ressortir toute la tristesse du
noir.

Son habit tait le plus galant et le plus coquet du monde, dune
coupe lgante et capricieuse, tout orn de passe-quilles et de
rubans,  peu prs dans le got des raffins de la cour de Louis
XIII; un chapeau de feutre pointu, avec une longue plume frise,
ombrageait les boucles de ses beaux cheveux, et une pe
damasquine relevait le bas de son manteau de voyage.

Cependant il tait ajust de manire  faire pressentir que ces
habits virils avaient une doublure fminine; quelque chose de plus
large dans les hanches et de plus rempli  la poitrine, je ne sais
quoi dondoyant que les toffes ne prsentent pas sur le corps
dun homme ne laissaient que de faibles doutes sur le sexe du
personnage.

Il avait une tournure moiti dlibre, moiti timide, on ne peut
plus divertissante, et, avec un art infini, il se donnait lair
aussi gn dans un costume qui lui tait ordinaire quil avait eu
lair  son aise dans des vtements qui ntaient pas les siens.

La srnit me revint un peu, et je me persuadai de nouveau que
ctait bien effectivement une femme. -- Je repris assez de sang-
froid pour remplir convenablement mon rle.

Connais-tu cette pice? peut-tre que non. Depuis quinze jours que
je ne fais que la lire et la dclamer, je la sais entirement par
coeur, et je ne puis mimaginer que tout le monde ne soit pas
aussi au courant que moi du noeud de lintrigue; cest une erreur
o je tombe assez communment, de croire que, lorsque je suis
ivre, toute la cration est sole et bat les murailles, et, si je
savais lhbreu, il est sr que je demanderais en hbreu ma robe
de chambre et mes pantoufles  mon domestique, et que je serais
fort tonn quil ne me comprt pas. -- Tu la liras si tu veux; je
fais comme si tu lavais lue, et je ne touche quaux endroits qui
se rapportent  ma situation.

Rosalinde, en se promenant dans la fort avec sa cousine, est trs
tonne que les buissons portent, au lieu de mres et de
prunelles, des madrigaux  sa louange: fruits singuliers qui
heureusement ne sont pas habitus  pousser sur des ronces; car il
vaut mieux, quand on a soif, trouver de bonnes mres sur les
branches que de mchants sonnets. Elle sinquite fort pour savoir
qui a ainsi gt lcorce des jeunes arbres en y taillant son
chiffre. -- Clie, qui a dj rencontr Orlando, lui dit, aprs
stre fait longtemps prier, que ce rimeur nest autre que le
jeune homme qui a vaincu  la lutte Charles, lathlte du duc.

Bientt parat Orlando lui-mme, et Rosalinde engage la
conversation en lui demandant lheure. -- Certes, voil un dbut
de la plus extrme simplicit; -- il ne se peut rien voir au monde
de plus bourgeois. -- Mais nayez pas peur: de cette phrase banale
et vulgaire vous allez voir lever sur-le-champ une moisson de
concetti inattendus, toute pleine de fleurs et de comparaisons
bizarres comme de la terre la plus forte et la mieux fume.

Aprs quelques lignes dun dialogue tincelant, o chaque mot, en
tombant sur la phrase, fait sauter  droite et  gauche des
millions de folles paillettes, comme un marteau dune barre de fer
rouge, Rosalinde demande  Orlando si daventure il connatrait
cet homme qui suspend des odes sur laubpine et des lgies sur
les ronces, et qui parat attaqu du mal damour quotidien, mal
quelle sait parfaitement gurir. Orlando lui avoue que cest lui
qui est cet homme si tourment par lamour, et que, puisquil
sest vant davoir plusieurs recettes infaillibles pour gurir
cette maladie, il lui fasse la grce de lui en indiquer une. --
Vous, amoureux? rplique Rosalinde; vous navez aucun des
symptmes auxquels on reconnat un amoureux; vous navez ni les
joues maigres ni les yeux cerns; vos bas ne tranent pas sur vos
talons, vos manches ne sont pas dboutonnes, et la rosette de vos
souliers est noue avec beaucoup de grce; si vous tes amoureux
de quelquun, cest assurment de votre propre personne, et vous
navez que faire de mes remdes.

Ce ne fut pas sans une vritable motion que je lui donnai la
rplique dont voici les mots textuels:

Beau jeune homme, je voudrais pouvoir te faire croire que je
taime.

Cette rponse si imprvue, si trange, qui nest amene par rien,
et qui semblait crite exprs pour moi comme par une espce de
prvision du pote, me fit beaucoup deffet quand je la prononai
devant Thodore, dont les lvres divines taient encore lgrement
gonfles par lexpression ironique de la phrase quil venait de
dire, tandis que ses yeux souriaient avec une inexprimable
douceur, et quun clair rayon de bienveillance dorait tout le haut
de sa jeune et belle figure.

Moi le croire? il vous est aussi ais de le persuader  celle qui
vous aime, et cependant elle ne conviendra pas aisment quelle
vous aime, et cest une des choses sur lesquelles les femmes
donnent toujours un dmenti  leur conscience; -- mais, bien
sincrement, est-ce vous qui accrochez aux arbres tous ces beaux
loges de Rosalinde, et auriez-vous en effet besoin de remde pour
votre folie?

Quand elle est bien assure que cest lui, Orlando, et non pas un
autre, qui a rim ces admirables vers qui marchent sur tant de
pieds, la belle Rosalinde consent  lui dire quelle est sa
recette. Voici en quoi elle consiste: elle a fait semblant dtre
la bien-aime du malade damour, qui tait oblig de lui faire la
cour comme  sa matresse vritable, et, pour le dgoter de sa
passion, elle donnait dans les caprices les plus extravagants;
tantt elle pleurait, tantt elle riait; un jour elle
laccueillait bien, lautre mal; elle lgratignait, elle lui
crachait au visage; elle ntait pas une seule minute pareille 
elle-mme; minaudire, volage, prude, langoureuse, elle tait cela
tour  tour, et tout ce que lennui, les vapeurs et les diables
bleus peuvent faire natre de fantaisies dsordonnes dans la tte
creuse dune petite-matresse, il fallait que le pauvre diable le
supportt ou lexcutt. -- Un lutin, un singe et un procureur
runis neussent pas invent plus de malices. -- Ce traitement
miraculeux navait pas manqu de produire son effet; -- le malade,
dun accs damour, tait tomb dans un accs de folie, qui lui
avait fait prendre tout le monde en horreur, et il avait t finir
ses jours dans un rduit vraiment monastique; rsultat on ne peut
plus satisfaisant, et auquel, du reste, il ntait pas difficile
de sattendre.

Orlando, comme on peut bien le croire, ne se soucie gure de
revenir  la sant par un pareil moyen; mais Rosalinde insiste et
veut entreprendre cette cure. -- Et elle pronona cette phrase:
Je vous gurirais si vous vouliez seulement consentir  mappeler
Rosalinde et  venir tous les jours me rendre vos soins dans ma
cabane, avec une intention si marque et si visible, et en me
jetant un regard si trange, quil me fut impossible de ne pas y
attacher un sens plus tendu que celui des mots, et de ny pas
voir comme un avertissement indirect de dclarer mes vritables
sentiments. -- Et quand Orlando lui rpondit: Bien volontiers,
aimable jeune homme, elle pronona dune manire encore plus
significative, et comme avec une espce de dpit de ne pas se
faire comprendre, la rplique: Non, non, il faut que vous
mappeliez Rosalinde.

Peut-tre me suis-je tromp, et ai-je cru voir ce qui nexistait
point en effet, mais il ma sembl que Thodore stait aperu de
mon amour, quoique assurment je ne lui eusse jamais dit un seul
mot, et qu travers le voile de ces expressions empruntes, sous
ce masque de thtre, avec ses paroles hermaphrodites, il faisait
allusion  son sexe rel et  notre situation rciproque. Il est
bien impossible quune femme aussi spirituelle quelle lest, et
qui a autant de monde quelle en a, nait pas, ds les
commencements, dml ce qui se passait dans mon me: --  dfaut
de ma langue, mes yeux et mon trouble parlaient suffisamment, et
le voile dardente amiti que javais jet sur mon amour ntait
pas impntrable  ce point quun observateur attentif et
intress ne le pt facilement traverser -- La fille la plus
innocente et la moins usage ne sy ft pas arrte une minute.

Quelque raison importante, et que je ne puis savoir, force sans
doute la belle  ce dguisement maudit, qui a t la cause de tous
mes tourments, et qui a failli faire de moi un trange amoureux:
sans cela tout aurait t uniquement, facilement, comme une
voiture dont les roues sont bien graisses sur une route bien
plane et sable avec du sable fin; jaurais pu me laisser aller
avec une douce scurit aux rveries les plus amoureusement
vagabondes, et prendre entre mes mains la petite main blanche et
soyeuse de ma divinit, sans frissons dhorreur, et sans reculer 
vingt pas, comme si jeusse touch un fer rouge, ou senti les
griffes de Belzbuth en personne.

Au lieu de me dsesprer et de magiter comme un vrai maniaque, de
me battre les flancs pour avoir des remords, et de me dolenter de
nen pas avoir, tous les matins, en tendant les bras, je me
serais dit avec un sentiment de devoir rempli et de conscience
satisfaite: -- Je suis amoureux -- phrase aussi agrable  se dire
le matin, la tte sur un oreiller bien doux, sous une couverture
bien chaude, que toute autre phrase de trois mots que lon
pourrait imaginer, -- except toutefois celle-ci: -- Jai de
largent.

Aprs mtre lev, jaurais t me planter devant ma glace, et l,
me regardant avec une sorte de respect, je me serais attendri,
tout en peignant mes cheveux, sur ma potique pleur, en me
promettant bien den tirer bon parti, et de la faire
convenablement valoir, car rien nest ignoble comme de faire
lamour avec une trogne carlate; et, quand on a le malheur dtre
rouge et amoureux, choses qui peuvent se rencontrer, je suis
davis quil se faut quotidiennement enfariner la physionomie, ou
renoncer  tre du bel air et sen tenir aux Margots et aux
Toinons.

Puis jeusse djeun avec componction et gravit pour nourrir ce
cher corps, cette prcieuse boite de passion, lui composer du suc
des viandes et du gibier de bon chyle amoureux, de bon sang vif et
chaud, et le maintenir dans un tat  faire plaisir aux mes
charitables.

Le djeuner fini, tout en me curant les dents, jeusse entrelac
quelques rimes htroclites en manire de sonnet, le tout en
lhonneur de ma princesse; jaurais trouv mille petites
comparaisons plus mdites les unes que les autres, et infiniment
galantes: dans le premier quatrain, il y aurait eu une danse de
soleils, et, dans le second, un menuet de vertus thologales, les
deux tercets neussent pas t dun got infrieur; Hlne y et
t traite de servante dauberge, et Paris didiot; lOrient
net rien eu  envier pour la magnificence des mtaphores; le
dernier vers surtout et t particulirement admirable et et
renferm deux concetti au moins par syllabe; car le venin du
scorpion est dans sa queue, et le mrite du sonnet dans son
dernier vers. -- Le sonnet parachev et bien et dment transcrit
sur papier glac et parfum, je serais sorti de chez moi haut de
cent coudes et baissant la tte de peur de me cogner au ciel et
daccrocher les nuages (sage prcaution), et jaurais t dbiter
ma nouvelle production  tous mes amis et  tous mes ennemis, puis
aux enfants  la mamelle et  leurs nourrices, puis aux chevaux et
aux nes, puis aux murailles et aux arbres, pour savoir un peu
lavis de la cration sur ce dernier produit de ma veine.

Dans les cercles, jaurais parl avec les femmes dun air
doctoral, et soutenu des thses de sentiment dun ton de voix
grave et mesur, comme un homme qui en sait beaucoup plus quil
nen veut dire sur la matire quil traite, et qui na pas appris
ce quil sait dans les livres; -- ce qui ne manque pas de produire
un effet on ne peut plus prodigieux, et de faire pmer comme des
carpes sur le sable toutes les femmes de lassemble qui ne disent
plus leur ge, et les quelques petites filles que lon na pas
invites  danser.

Jaurais pu mener la plus heureuse vie du monde marcher sur la
queue du carlin sans trop faire crier sa matresse, renverser les
guridons chargs de porcelaine, manger  table le meilleur
morceau sans en laisser pour le reste de la compagnie: tout cela
et t excus en faveur de la distraction bien connue des
amoureux; et, en me voyant ainsi tout avaler avec une mine
effare, tout le monde et dit en joignant les mains: -- Pauvre
garon!

Et puis cet air rveur et dolent, ces cheveux en pleurs, ces bas
mal tirs, cette cravate lche, ces grands bras pendants que je
vous aurais eus! comme jaurais parcouru les alles du parc,
tantt  grands pas, tantt  petits pas,  la faon dun homme
dont la raison est compltement gare! Comme jaurais regard la
lune entre les deux yeux, et fait des ronds dans leau avec une
profonde tranquillit!

Mais les dieux en ont ordonn autrement.

Je me suis pris dune beaut en pourpoint et en bottes, dune
fire Bradamante qui ddaigne les habits de son sexe, et qui vous
laisse par moments flotter dans les plus inquitantes perplexits;
-- ses traits et son corps sont bien des traits et un corps de
femme, mais son esprit est incontestablement celui dun homme.

Ma matresse est de premire force  lpe, et en remontrerait au
prvt de salles le plus expriment; elle a eu je ne sais combien
de duels, et tu ou bless trois ou quatre personnes; elle
franchit  cheval des fosss de dix pieds de large, et chasse
comme un vieux gentilltre de province: -- singulires qualits
pour une matresse! il ny a qu moi que ces choses-l arrivent.

Je ris, mais certainement il ny a pas de quoi, car je nai jamais
tant souffert, et ces deux derniers mois mont sembl deux annes
ou plutt deux sicles. Ctait dans ma tte un flux et reflux
dincertitudes  hbter le plus fort cerveau; jtais si
violemment agit et tiraill en tous sens, javais des lans si
furieux, de si plates atonies, des espoirs si extravagants et des
dsespoirs si profonds que je ne sais rellement pas comment je ne
suis pas mort  la peine. Cette ide moccupait et me remplissait
tellement que je mtonnais quon ne la vt pas clairement 
travers mon corps comme une bougie dans une lanterne, et jtais
dans des transes mortelles que quelquun ne vnt  dcouvrir quel
tait lobjet de cet amour insens. -- Du reste, Rosette, tant la
personne du monde qui avait le plus dintrt  surveiller les
mouvements de mon coeur, na point paru sapercevoir de rien; je
crois quelle tait elle-mme trop occupe  aimer Thodore, pour
faire attention  mon refroidissement pour elle; ou bien il faut
que je sois pass matre en fait de dissimulation, et je nai pas
cette fatuit. -- Thodore lui-mme na point montr jusqu ce
jour quil et le plus lger soupon de ltat de mon me, et il
ma toujours parl familirement et amicalement, comme un jeune
homme bien lev parle  un jeune homme de son ge, mais rien de
plus. -- Sa conversation avec moi roulait indiffremment sur toute
sorte de sujets, sur les arts, sur la posie et autres matires
pareilles; mais rien dintime et de prcis qui et trait  lui ou
 moi.

Peut-tre les motifs qui lobligeaient  ce travestissement
nexistent-ils plus, et va-t-il bientt reprendre le vtement qui
lui convient: cest ce que jignore; toujours est-il que la
Rosalinde a prononc certains mots avec des inflexions
particulires, et quelle a appuy dune manire trs marque sur
tous les passages du rle qui avaient une signification ambigu et
qui se pouvaient dtourner dans ce sens-l.

Dans la scne du rendez-vous, depuis linstant o elle reproche 
Orlando de ntre pas arriv deux heures avant, comme il sied  un
vritable amoureux, mais bien deux heures aprs, jusquau
douloureux soupir queffraye de ltendue de sa passion elle
pousse en se jetant dans les bras dAlina:  cousine! cousine!
ma jolie petite cousine! si tu savais  quelle profondeur je suis
enfonce dans labme de lamour!, elle a dploy un talent
miraculeux. Ctait un mlange de tendresse, de mlancolie et
damour irrsistible; sa voix avait quelque chose de tremblant et
dmu, et derrire le rire on sentait lamour le plus violent prt
 faire explosion; ajoutez  cela tout le piquant et la
singularit de la transposition et ce quil y a de nouveau  voir
un jeune homme faire la cour  sa matresse quil prend pour un
homme et qui en a toutes les apparences.

Des expressions qui eussent paru ordinaires et communes dans
dautres situations prenaient dans celle-ci un relief particulier,
et toute cette menue monnaie de comparaisons et de protestations
amoureuses, qui a cours sur le thtre, semblait refrappe avec un
coin tout neuf; dailleurs les penses, au lieu dtre rares et
charmantes comme elles le sont, eussent-elles t plus uses que
la soutane dun juge ou la croupire dun ne de louage, la faon
dont elles taient dbites les et fait trouver de la plus
merveilleuse finesse et du meilleur got du monde.

Jai oubli de te dire que Rosette, aprs avoir refus le rle de
Rosalinde, stait complaisamment charge du rle secondaire de
Phoeb; Phoeb est une bergre de la fort des Ardennes,
perdument aime du berger Sylvius, quelle ne peut souffrir et
quelle accable des plus constantes rigueurs. Phoeb est froide
comme la lune dont elle porte le nom; elle a un coeur de neige qui
ne fond point au feu des plus ardents soupirs, mais dont la crote
glace spaissit de plus en plus et devient dure comme le
diamant; mais  peine a-t-elle vu Rosalinde sous les habits du
beau page Ganymde, que toute cette glace se rsout en pleurs et
que le diamant devient plus mou que de la cire. Lorgueilleuse
Phoeb, qui se riait de lamour, est amoureuse elle-mme; elle
souffre maintenant les tourments quelle faisait endurer aux
autres. Sa fiert sabat jusqu faire toutes les avances, et elle
fait porter  Rosalinde, par le pauvre Sylvius, une lettre
brlante qui contient laveu de sa passion dans les termes les
plus humbles et les plus suppliants. Rosalinde, touche de piti
pour Sylvius, et ayant dailleurs les plus excellentes raisons du
monde pour ne pas rpondre  lamour de Phoeb, lui fait essuyer
les traitements les plus durs et se moque delle avec une cruaut
et un acharnement sans pareils. Phoeb prfre cependant ces
injures aux plus dlicats et plus passionns madrigaux de son
malheureux berger; elle suit partout le bel inconnu, et  force
dimportunits, ce quelle en peut tirer de plus doux est cette
promesse que, si jamais il pouse une femme,  coup sr ce sera
elle; en attendant, il lengage  bien traiter Sylvius et  ne pas
se bercer dune trop flatteuse esprance.

Rosette sest acquitte de son rle avec une grce triste et
caressante, un ton douloureux et rsign qui allait au coeur; --
et lorsque Rosalinde lui dit: Je vous aimerais, si je pouvais,
les larmes furent au moment de dborder de ses yeux, et elle eut
peine  les contenir, car lhistoire de Phoeb est la sienne,
comme celle dOrlando est la mienne,  cette diffrence prs que
tout se dnoue heureusement pour Orlando, et que Phoeb, trompe
dans son amour, au lieu du charmant idal quelle voulait
embrasser, en est rduite  pouser Sylvius. La vie est ainsi
dispose: ce qui fait le bonheur de lun fait ncessairement le
malheur de lautre. Il est trs heureux pour moi que Thodore soit
une femme; il est trs malheureux pour Rosette que ce ne soit pas
un homme, et elle se trouve jete maintenant dans les
impossibilits amoureuses o jtais nagure gar.

 la fin de la pice, Rosalinde quitte pour des vtements de son
sexe le pourpoint du page Ganymde, et se fait reconnatre par le
duc pour sa fille, par Orlando pour sa matresse; le dieu
Hymenaeus arrive avec sa livre de safran et ses torches
lgitimes. -- Trois mariages ont lieu. -- Orlando pouse
Rosalinde, Phoeb Sylvius, et le bouffon Touchstone la nave
Audrey. -- Puis lpilogue vient faire sa salutation, et le rideau
tombe...

Tout cela nous a extrmement intresss et occups: ctait en
quelque sorte une autre pice dans la pice, un drame invisible et
inconnu aux autres spectateurs que nous jouions pour nous seuls,
et qui, sous des paroles symboliques, rsumait notre vie complte
et exprimait nos plus cachs dsirs. -- Sans la singulire recette
de Rosalinde, je serais plus malade que jamais nayant pas mme un
espoir de lointaine gurison, et jaurais continu  errer
tristement dans les sentiers obliques de lobscure fort.

Cependant je nai quune certitude morale; les preuves me
manquent, et je ne puis rester plus longtemps dans cet tat
dincertitude; il faut absolument que je parle  Thodore dune
manire plus prcise. Je me suis approch vingt fois de lui avec
une phrase prpare, sans pouvoir venir  bout de la dire, -- je
nose pas; jai bien des occasions de lui parler seul ou dans le
parc, ou dans ma chambre, ou dans la sienne, car il vient me voir
et je vais le voir, mais je les laisse passer sans men servir,
bien que linstant daprs jen prouve un regret mortel, et que
jentre contre moi-mme en des colres horribles. Jouvre la
bouche, et malgr moi dautres mots se substituent aux mots que je
voudrais dire; au lieu de dclarer mon amour, je disserte sur la
pluie et le beau temps ou telle autre stupidit pareille.
Cependant la saison va finir, et bientt lon retournera  la
ville; les facilits qui souvrent ici favorablement devant mes
dsirs ne se retrouveront nulle part: -- nous nous perdrons peut-
tre de vue, et un courant oppos nous emportera sans doute.

La libert de la campagne est une chose si charmante et si
commode! -- les arbres mme un peu effeuills de lautomne offrent
de si dlicieux ombrages aux rveries du naissant amour! il est
difficile de rsister au milieu de la belle nature! les oiseaux
ont des chansons si langoureuses, les fleurs des parfums si
enivrants, le revers des collines des gazons si dors et si
soyeux! La solitude vous inspire mille voluptueuses penses, que
le tourbillon du monde et disperses ou fait envoler  et l, et
le mouvement instinctif de deux tres qui entendent battre leur
coeur dans le silence dune campagne dserte est denlacer leurs
bras plus troitement et de se replier lun sur lautre, comme si
effectivement il ny avait plus queux de vivants au monde.

Jai t me promener ce matin; le temps tait doux et humide, le
ciel ne laissait pas entrevoir le moindre losange dazur;
cependant il ntait ni sombre ni menaant. Deux ou trois tons de
gris de perle, harmonieusement fondus, le noyaient dun bout 
lautre, et sur ce fond vaporeux passaient lentement des nuages
cotonneux semblables  de grands morceaux douate; ils taient
pousss par le souffle mourant dune petite brise  peine assez
forte pour agiter les sommits des trembles les plus inquiets: des
flocons de brouillards montaient entre les grands marronniers et
indiquaient de loin le cours de la rivire. Quand la brise
reprenait haleine, quelques feuilles rougies et grilles
sparpillaient tout mues, et couraient devant moi le long du
sentier comme des essaims de moineaux peureux; puis, le souffle
cessant, elles sabattaient quelques pas plus loin: vraie image de
ces esprits quon prend pour des oiseaux volant librement avec
leurs ailes, et qui ne sont, au bout du compte, que des feuilles
dessches par la gele du matin, et dont le moindre vent qui
passe fait son jouet et sa rise.

Les lointains taient tellement estomps de vapeurs, et les
franges de lhorizon tellement effiles sur le bord quil ntait
gure possible de savoir le point prcis o commenait le ciel et
o finissait la terre: un gris un peu plus opaque, une brume un
peu plus paisse indiquaient dune manire vague lloignement et
la diffrence des plans.  travers ce rideau, les saules, avec
leurs ttes cendres, avaient plutt lair de spectres darbres
que darbres vritables; les sinuosits des collines ressemblaient
plutt aux ondulations dun entassement de nues quau gisement
dun terrain solide. Les contours des objets tremblaient  loeil,
et une espce de trame grise dune finesse inexprimable, pareille
 une toile daraigne, stendait entre les devants du paysage et
les fuyantes profondeurs; aux endroits ombrs, les hachures se
dessinaient en clair beaucoup plus nettement, et laissaient voir
les mailles du rseau; aux places plus claires, ce filet de
brume tait insensible, et se confondait dans une lueur diffuse.
Il y avait dans lair quelque chose dassoupi, dhumidement tide
et de doucement terne qui prdisposait singulirement  la
mlancolie.

Tout en allant, je pensais que lautomne tait venu aussi pour
moi, et que lt rayonnant tait pass sans retour; larbre de
mon me tait peut-tre encore plus effeuill que les arbres des
forts;  peine restait-il  la plus haute branche une seule
petite feuille verte qui se balanait en frissonnant, toute triste
de voir ses soeurs la quitter une  une.

Reste sur larbre,  petite feuille couleur desprance, retiens-
toi  la branche de toute la force de tes nervures et de tes
fibres; ne te laisse pas effrayer par les sifflements du vent, 
bonne petite feuille! car, lorsque tu mauras quitt, qui pourra
distinguer si je suis un arbre mort ou vivant, et qui empchera le
bcheron de mentailler le pied  coups de hache et de faire des
fagots avec mes branches? -- Il nest pas encore le temps o les
arbres nont plus de feuilles, et le soleil peut encore se
dbarrasser des langes de brouillard qui lenvironnent.

Ce spectacle de la saison mourante me fit beaucoup dimpression.
Je pensais que le temps fuyait vite, et que je pourrais mourir
sans avoir serr mon idal sur mon coeur.

En rentrant chez moi, jai pris une rsolution. -- Puisque je ne
pouvais me dcider  parler, jai crit toute ma destine sur un
carr de papier. -- Il est peut-tre ridicule dcrire  quelquun
qui demeure dans la mme maison que vous, que lon peut voir tous
les jours,  toute heure; mais je nen suis plus  regarder ce qui
est ridicule ou non.

Jai cachet ma lettre non sans trembler et sans changer de
couleur; puis, choisissant le moment o Thodore tait sorti, je
lai pose sur le milieu de la table, et je me suis enfui aussi
troubl que si javais commis la plus abominable action du monde.

Chapitre 12
_Je tai promis la suite de mes aventures..._

Je tai promis la suite de mes aventures; mais en vrit je suis
si paresseuse  crire quil faut que je taime comme la prunelle
de mon oeil, et que je te sache plus curieuse quve ou Psych,
pour me mettre devant une table avec une grande feuille de papier
toute blanche quil faut rendre toute noire, et un encrier plus
profond que la mer, dont chaque goutte se doit tourner en penses,
ou du moins en quelque chose qui y ressemble, sans prendre la
rsolution subite de monter  cheval et de faire,  bride abattue,
les quatre-vingts normes lieues qui nous sparent, pour taller
conter de vive voix ce que je vais taligner en pieds de mouche
imperceptibles, afin de ne pas tre effraye moi-mme du volume
prodigieux de mon odysse picaresque.

Quatre-vingts lieues! songer quil y a tout cet espace entre moi
et la personne que jaime le mieux au monde! -- Jai bien envie de
dchirer ma lettre et de faire seller mon cheval. -- Mais je ny
pensais plus, -- avec lhabit que je porte, je ne pourrais
approcher de toi, et reprendre la vie familire que nous menions
ensemble lorsque nous tions petites filles bien naves et bien
innocentes: si jamais je reprends des jupes, ce sera assurment
pour ce motif.

Je tai laisse, je crois, au dpart de lauberge o jai pass
une si drle de nuit et o ma vertu a pens faire naufrage en
sortant du port. -- Nous partmes tous ensemble, allant du mme
ct. -- Mes compagnons sextasirent beaucoup sur la beaut de
mon cheval, qui effectivement est de race et lun des meilleurs
coureurs qui soient; -- cela me grandit dune demi-coude au moins
dans leur estime, et ils ajoutrent  mon propre mrite tout le
mrite de ma monture.

Cependant ils parurent craindre quelle ne ft trop fringante et
trop fougueuse pour moi. -- Je leur dis quils eussent  calmer
leur crainte, et, pour leur montrer quil ny avait point de
danger, je lui fis faire plusieurs courbettes, -- puis je franchis
une barrire assez leve, et je pris le galop.

La troupe essaya vainement de me suivre; je tournai bride quand je
fus assez loin, et je revins  leur rencontre ventre  terre;
quand je fus prs deux, je retins mon cheval lanc sur ses quatre
pieds et je larrtai court: ce qui est, comme tu le sais ou comme
tu ne le sais pas, un vrai tour de force.

De lestime ils passrent sans transition au plus profond respect.
Ils ne se doutaient pas quun jeune colier, tout rcemment sorti
de luniversit, tait aussi bon cuyer que cela. Cette dcouverte
quils firent me servit plus que sils avaient reconnu en moi
toutes les vertus thologales et cardinales; -- au lieu de me
traiter en petit jeune homme, ils me parlrent sur un ton de
familiarit obsquieuse qui me fit plaisir.

En quittant mes habits, je navais pas quitt mon orgueil: --
ntant plus femme, je voulais tre homme tout  fait et ne pas me
contenter den avoir seulement lextrieur. -- Jtais dcide 
avoir comme cavalier les succs auxquels je ne pouvais plus
prtendre en qualit de femme. Ce qui minquitait le plus,
ctait de savoir comment je my prendrais pour avoir du courage;
car le courage et ladresse aux exercices du corps sont les moyens
par lesquels un homme fonde le plus aisment sa rputation. Ce
nest pas que je sois timide pour une femme, et je nai pas ces
pusillanimits imbciles que lon voit  plusieurs; mais de l 
cette brutalit insouciante et froce qui fait la gloire des
hommes il y a loin encore, et mon intention tait de devenir un
petit fier--bras, un tranche-montagne comme messieurs du bel air,
afin de me mettre sur un bon pied dans le monde et de jouir de
tous les avantages de ma mtamorphose.

Mais je vis par la suite que rien ntait plus facile et que la
recette en tait fort simple.

Je ne te conterai pas, selon lusage des voyageurs, que jai fait
tant de lieues tel jour, que jai t de cet endroit  cet autre,
que le rti que jai mang dans lauberge du Cheval-Blanc ou de la
Croix-de-Fer tait cru ou brl; que le vin tait aigre et que le
lit o jai couch avait des rideaux  personnages ou  fleurs: ce
sont des dtails trs importants et quil est bon de conserver 
la postrit; mais il faudra que la postrit sen passe pour
cette fois et que tu te rsignes  ne pas savoir de combien de
plats mon dner tait compos, et si jai bien ou mal dormi
pendant le cours de mes voyages. Je ne te donnerai pas non plus
une description exacte des diffrents paysages, des champs de bls
et forts, des cultures varies et des collines charges de
hameaux qui ont successivement pass devant mes yeux: cela est
facile  supposer; prends un peu de terre, plantes-y quelques
arbres et quelques brins dherbe, barbouille derrire cela un
petit bout de ciel ou gristre ou bleu ple, et tu auras une ide
trs suffisante du fond mouvant sur lequel se dtachait notre
petite caravane. -- Si, dans ma premire lettre, je suis entre en
quelques dtails de ce genre, veuille bien mexcuser, je ny
retomberai plus: comme je ntais jamais sortie, la moindre chose
me semblait dune importance norme.

Un des cavaliers, mon compagnon de lit, celui que javais t prs
de tirer par la manche dans la mmorable nuit dont je tai dcrit
tout au long les angoisses, se prit dune belle passion pour moi
et tint tout le temps son cheval  ct du mien.

 cette exception prs, que je neusse pas voulu le prendre pour
amant quand il met apport la plus belle couronne du monde, il
ne me dplaisait pas autrement; il tait instruit, et ne manquait
ni desprit ni de bonne humeur: seulement, quand il parlait des
femmes, ctait avec un ton de mpris et dironie pour lequel je
lui eusse trs volontiers arrach les deux yeux de la tte,
dautant plus que, sous lexagration, il y avait dans ce quil
disait beaucoup de choses dune vrit cruelle et dont mon habit
dhomme me forait de reconnatre la justice.

Il minvita dune manire si pressante et  tant de reprises 
venir voir avec lui une de ses soeurs sur la fin de son veuvage,
et qui habitait en ce moment-l un vieux chteau avec une de ses
tantes, que je ne pus le lui refuser. -- Je fis quelques
objections pour la forme, car au fond il mtait aussi gal
daller l quautre part, et je pouvais tout aussi bien atteindre
 mon but de cette faon que dune autre; et, comme il me dit que
je le dsobligerais assurment beaucoup si je ne lui accordais au
moins quinze jours, je lui rpondis que je voulais bien et que
ctait une chose convenue.

 un embranchement du chemin, -- le compagnon, en montrant le
jambage droit de cet _Y_ naturel, me dit:

-- Cest par l. Les autres nous donnrent une poigne de main et
sen furent de lautre ct.

Aprs quelques heures de marche, nous arrivmes au lieu de notre
destination.

Un foss assez large, mais qui, au lieu deau, tait rempli dune
vgtation abondante et touffue, sparait le parc du grand chemin;
le revtement tait en pierre de taille; et, dans les angles, se
hrissaient de gigantesques artichauts et des chardons de fer qui
semblaient avoir pouss comme des plantes naturelles entre les
blocs disjoints de la muraille: un petit pont dune arche
traversait ce canal  sec et permettait darriver  la grille.

Une haute alle dormes, arrondie en berceau et taille  la
vieille mode, se prsentait dabord  vous; et, aprs lavoir
suivie quelque temps, on dbouchait dans une espce de rond-point.

Ces arbres avaient plutt lair suranns que vieux; ils
paraissaient avoir des perruques et tre poudrs  blanc; on ne
leur avait rserv quune petite houppe de feuillage au sommet de
la tte; tout le reste tait soigneusement mond, en sorte quon
les et pris pour des plumets dmesurs plants en terre de
distance en distance.

Aprs avoir travers le rond-point, couvert dune herbe fine
soigneusement foule au rouleau, il fallait encore passer sous une
curieuse architecture de feuillage orne de pots--feu, de
pyramides et de colonnes dordre rustique, le tout pratiqu 
grand renfort de ciseaux et de serpes dans un norme massif de
buis. -- Par diffrentes chappes on apercevait,  droite et 
gauche, tantt un chteau de rocaille  demi ruin, tantt
lescalier rong de mousse dune cascade tarie, ou bien un vase ou
une statue de nymphe et de berger le nez et les doigts casss,
avec quelques pigeons perchs sur les paules et sur la tte.

Un grand parterre, dessin  la franaise, stendait devant le
chteau; tous les compartiments taient tracs avec du buis et du
houx dans la plus rigoureuse symtrie; cela avait bien autant
lair dun tapis que dun jardin: de grandes fleurs en parure de
bal, le port majestueux et la mine sereine, comme des duchesses
qui sapprtent  danser le menuet, vous faisaient au passage une
lgre inclination de tte. Dautres, moins polies apparemment, se
tenaient raides et immobiles, pareilles  des douairires qui font
tapisserie. Des arbustes de toutes les formes possibles, si lon
en excepte toutefois leur forme naturelle, ronds, carrs, pointus,
triangulaires, avec des caisses vertes et grises, semblaient
marcher professionnellement au long de la grande alle, et vous
conduire par la main jusquaux premires marches du perron.

Quelques tourelles,  demi engages dans des constructions plus
rcentes, dpassaient la ligne de ldifice de toute la hauteur de
leur teignoir dardoises, et leurs girouettes de tle tailles en
queue daronde tmoignaient dune assez honorable antiquit. Les
fentres du pavillon du milieu donnaient toutes sur un balcon
commun orn dune balustrade de fer extrmement travaille et
dune grande richesse, et les autres taient entoures de cadres
de pierre avec des chiffres et des noeuds sculpts.

Quatre  cinq grands chiens accoururent en aboyant  pleine gueule
et en faisant des cabrioles prodigieuses. Ils gambadaient autour
des chevaux et leur sautaient au nez: ils firent surtout fte au
cheval de mon camarade,  qui probablement ils allaient souvent
rendre visite dans lcurie, ou quils accompagnaient  la
promenade.

 tout ce tapage, arriva enfin une espce de valet, lair moiti
laboureur, moiti palefrenier, qui prit nos btes par la bride et
les emmena. -- Je navais pas encore vu me qui vive, si ce nest
une petite paysanne effare et sauvage comme un daim, qui stait
sauve  notre aspect et tapie dans un sillon, derrire du
chanvre, quoique nous leussions appele  plusieurs reprises, et
que nous eussions fait notre possible pour la rassurer.

Personne ne paraissait aux fentres; on et dit que le chteau
tait inhabit, ou du moins ne ltait que par des esprits; car le
moindre bruit ne transpirait pas au-dehors.

Nous commencions  monter les premires marches du perron, en
faisant sonner nos perons, car nous avions les jambes un peu
alourdies, lorsque nous entendmes  lintrieur comme un bruit de
portes ouvertes et fermes, comme si quelquun se htait  notre
rencontre.

En effet, une jeune femme parut sur le haut de la rampe, franchit
en un bond lespace qui la sparait de mon compagnon, et se jeta 
son cou. Celui-ci lembrassa trs affectueusement, et, lui mettant
le bras autour de la taille, il lenleva presque et la porta ainsi
jusquau palier.

-- Savez-vous que vous tes bien aimable et bien galant pour un
frre, mon cher Alcibiade? -- Nest-ce pas, monsieur, quil nest
pas tout  fait inutile que je vous avertisse que cest mon frre,
car en vrit il nen a pas trop les faons? dit la jeune belle en
se retournant de mon ct.

 quoi je rpondis quon sy pouvait mprendre, et que ctait en
quelque sorte un malheur que dtre son frre et de se trouver
ainsi exclu de la catgorie de ses adorateurs; que pour moi, si je
ltais, je deviendrais  la fois le plus malheureux et le plus
heureux cavalier de la terre. -- Ce qui la fit doucement sourire.

Tout en causant ainsi, nous entrmes dans une salle basse dont les
murs taient dcors dune tapisserie de haute lisse de Flandre. -
- De grands arbres  feuilles aigus y soutenaient des essaims
doiseaux fantastiques; les couleurs altres par le temps
produisaient de bizarres transpositions de nuances; le ciel tait
vert, les arbres bleu de roi avec des lumires jaunes et dans les
draperies des personnages lombre tait souvent dune couleur
oppose au fond de ltoffe; -- les chairs ressemblaient  du
bois, et les nymphes qui se promenaient sous les ombrages dteints
de la fort avaient lair de momies dmaillotes; leur bouche
seule, dont la pourpre avait conserv sa teinte primitive,
souriait avec une apparence de vie. Sur le devant, se hrissaient
de hautes plantes dun vert singulier avec de larges fleurs
panaches dont les pistils ressemblaient  des aigrettes de paon.
Des hrons  la mine srieuse et pensive, la tte enfonce dans
les paules, leur long bec reposant sur leur jabot rebondi, se
tenaient philosophiquement debout sur une de leurs maigres pattes,
dans une eau dormante et noire, raye de fils dargent ternis; par
les chappes du feuillage, on voyait dans le lointain de petits
chteaux avec des tourelles pareilles  des poivrires et des
balcons chargs de belles dames en grands atours qui regardaient
passer des cortges ou des chasses.

Des rocailles capricieusement denteles, do tombaient des
torrents de laine blanche, se confondaient au bord de lhorizon
avec des nuages pommels.

Une des choses qui me frapprent le plus, ce fut une chasseresse
qui tirait un oiseau. -- Ses doigts ouverts venaient de lcher la
corde, et la flche tait partie, mais, comme cet endroit de la
tapisserie se trouvait  une encoignure, la flche tait de
lautre ct de la muraille et avait dcrit un grand crochet; pour
loiseau, il senvolait sur ses ailes immobiles et semblait
vouloir gagner une branche voisine.

Cette flche empenne et arme dune pointe dor, toujours en
lair et narrivant jamais au but, faisait leffet le plus
singulier, tait comme un triste et douloureux symbole de la
destine humaine, et plus je la regardais, plus jy dcouvrais de
sens mystrieux et sinistres. -- La chasseresse tait l, debout,
le pied tendu en avant, le jarret pli, son oeil aux paupires de
soie tout grand ouvert et ne pouvant plus voir sa flche dvie de
son chemin: et semblait chercher avec anxit le phnicoptre aux
plumes bigarres quelle voulait abattre et quelle sattendait 
voir tomber devant elle perc de part en part. -- Je ne sais si
cest une erreur de mon imagination, mais je trouvais  cette
figure une expression aussi morne et aussi dsespre que celle
dun pote qui meurt sans avoir crit louvrage sur lequel il
comptait pour fonder sa rputation, et que le rle impitoyable
saisit au moment o il essaye de le dicter.

Je te parle longuement de cette tapisserie, plus longuement  coup
sr que cela nen vaut la peine; -- mais cest une chose qui ma
toujours trangement proccupe, que ce monde fantastique cr par
les ouvriers de haute lisse.

Jaime passionnment cette vgtation imaginaire, ces fleurs et
ces plantes qui nexistent pas dans la ralit, ces forts
darbres inconnus o errent des licornes, des caprimules et des
cerfs couleur de neige, avec un crucifix dor entre leurs rameaux,
habituellement poursuivis par des chasseurs  barbe rouge et en
habits de Sarrasins.

Lorsque jtais petite, je nentrais gure dans une chambre
tapisse sans prouver une espce de frisson, et josais  peine
my remuer.

Toutes ces figures debout contre la muraille, et auxquelles
londulation de ltoffe et le jeu de la lumire prtent une
espce de vie fantastique, me semblaient autant despions occups
 surveiller mes actions pour en rendre compte en temps et lieu,
et je neusse pas mang une pomme ou un gteau vol en leur
prsence. Que de choses ces graves personnages auraient  dire,
sils pouvaient ouvrir leurs lvres de fil rouge, et si les sons
pouvaient pntrer dans la conque de leur oreille brode. De
combien de meurtres, de trahisons, dadultres infmes et de
monstruosits de toutes sortes ne sont-ils pas les silencieux et
impassibles tmoins!...

Mais laissons la tapisserie et revenons  notre histoire.

-- Alcibiade, je vais faire avertir ma tante de votre arrive.

-- Oh! cela nest pas fort press, ma soeur; asseyons-nous dabord
et causons un peu. Je vous prsente un cavalier qui a nom Thodore
de Srannes et qui passera quelque temps ici. Je nai pas besoin
de vous recommander de lui faire bon accueil; -- il se recommande
assez lui-mme. (Je dis ce quil a dit; ne va pas intempestivement
maccuser de fatuit.)

La belle fit un petit mouvement de tte, comme pour donner son
assentiment, et lon parla dautre chose.

Tout en faisant la conversation, je la regardais en dtail et je
lexaminais plus attentivement que je navais pu le faire
jusqualors.

Elle pouvait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans, et son deuil
lui allait on ne peut mieux;  vrai dire, elle navait pas lair
fort lugubre ni fort dsole, et je doute quelle et mang dans
sa soupe les cendres de son Mausole en manire de rhubarbe. -- Je
ne sais si elle avait pleur abondamment son poux dfunt; si elle
lavait fait, en tout cas, il ny paraissait gure, et le joli
mouchoir de batiste quelle tenait  sa main tait aussi
parfaitement sec que possible.

Ses yeux ntaient pas rouges, mais au contraire les plus clairs
et les plus brillants du monde, et lon et en vain cherch sur
ses joues le sillon par o avaient pass les larmes; il ny avait
en vrit que deux petites fossettes creuses par lhabitude de
sourire, et, pour une veuve, il est juste de dire quon lui voyait
trs frquemment les dents: ce qui ntait certainement pas un
spectacle dsagrable, car elle les avait petites et bien ranges.
Je lestimai tout dabord de ne stre pas crue oblige, parce
quil lui tait mort quelque mari, de se pocher les yeux et de se
rendre le nez violet: je lui sus bon gr aussi de ne prendre
aucune petite mine dolente et de parler naturellement avec sa voix
sonore et argentine, sans traner les mots et entrecouper ses
phrases de vertueux soupirs.

Cela me parut de fort bon got; je la jugeai tout dabord une
femme desprit, ce quelle est en effet.

Elle tait bien faite, le pied et la main trs convenables; son
costume noir tait arrang avec toute la coquetterie possible et
si gaiement que le lugubre de la couleur disparaissait
compltement, et quelle et pu aller au bal ainsi habille, sans
que personne le trouvt trange. Si jamais je me marie et que je
devienne veuve, je lui demanderai un patron de sa robe, car elle
lui va comme un ange.

Aprs quelques propos, nous montmes chez la vieille tante.

Nous la trouvmes assise dans un grand fauteuil  dos renvers,
avec un petit tabouret sous son pied, et  ct delle un vieux
chien tout chassieux et tout renfrogn, qui leva son museau noir 
notre arrive, et nous accueillit par un grognement trs peu
amical.

Je nai jamais envisag une vieille femme quavec horreur. Ma mre
est morte toute jeune; sans doute, si je lavais vue lentement
vieillir et que jeusse vu ses traits se dformer dans une
progression imperceptible, je my fusse paisiblement habitue. --
Dans mon enfance, je nai t entoure que de figures jeunes et
riantes, en sorte que jai gard une antipathie insurmontable pour
les vieilles gens. Aussi je frissonnai quand la belle veuve toucha
de ses lvres pures et vermeilles le front jaune de la douairire.
-- Cest une chose que je ne saurais prendre sur moi. Je sais que
lorsque jaurai soixante ans, je serai ainsi; -- cest gal, je
ny puis rien faire, et je prie Dieu quil me fasse mourir jeune
comme ma mre.

Cependant cette vieille avait conserv de son ancienne beaut
quelques linaments simples et majestueux qui lempchaient de
tomber dans cette laideur de pomme cuite qui est le partage des
femmes qui nont t que jolies ou simplement fraches; ses yeux,
quoique termins  leurs angles par une patte de plis et
recouverts dune paupire large et molle, avaient encore quelques
tincelles de leur feu primitif, et lon voyait quils avaient d,
sous le rgne de lautre roi, lancer des clairs de passion 
blouir. Son nez mince et maigre, un peu recourb en bec doiseau
de proie, donnait  son profil une sorte de grandeur srieuse que
temprait le sourire indulgent de sa lvre autrichienne peinte de
carmin, selon la mode du sicle pass.

Son costume tait antique sans tre ridicule, et sharmonisait
parfaitement avec sa figure; elle avait pour coiffure une simple
cornette blanche avec une petite dentelle; ses mains, longues et
amaigries, quon devinait avoir t fort belles, flottaient dans
des mitaines sans pouce et sans doigts, une robe feuille-morte,
broche de ramages dune couleur plus fonce, une mante noire et
un tablier de pou-de-soie gorge-de-pigeon compltaient son
ajustement.

Les vieilles femmes devraient toujours shabiller ainsi et
respecter assez leur mort prochaine pour ne point se harnacher de
plumes, de guirlandes de fleurs de rubans de couleurs tendres et
de mille affiquets qui ne vont qu lextrme jeunesse. Elles ont
beau faire des avances  la vie, la vie nen veut plus; -- elles
en sont pour leurs frais, comme ces courtisanes surannes qui se
pltrent de rouge et de blanc, et que les muletiers ivres
repoussent sur la borne avec des injures et des coups de pied.

La vieille dame nous reut avec cette aisance et cette politesse
exquise qui est le partage des gens qui ont suivi lancienne cour,
et dont le secret semble se perdre de jour en jour, comme tant
dautres beaux secrets, et dune voix qui, bien que casse et
chevrotante, avait encore une grande douceur.

Je parus lui plaire beaucoup, et elle me regarda trs longtemps et
trs attentivement avec un air fort touch. -- Une larme se forma
dans le coin de son oeil et descendit lentement dans une de ses
grandes rides, o elle se perdit et se scha. Elle me pria de
lexcuser et me dit que je ressemblais fort  un fils quelle
avait autrefois et qui avait t tu  larme.

Tout le temps que je demeurai au chteau, je fus,  cause de cette
ressemblance, relle ou imaginaire, traite par la bonne dame avec
une bienveillance extraordinaire et toute maternelle. Jy trouvais
plus de charmes que je ne laurais cru dabord, car le plus grand
plaisir que les personnes qui sont dge me puissent faire, cest
de ne me parler jamais et de sen aller quand jarrive.

Je ne te conterai pas en dtail et jour par jour ce que jai fait
 R***. Si je me suis un peu tendue sur tout ce commencement, et
si je tai esquiss avec quelque soin ces deux ou trois
physionomies, soit de personnes, soit de lieux, cest quil
marriva l des choses trs singulires et pourtant fort
naturelles, et que jaurais d prvoir en prenant des habits
dhomme.

Ma lgret naturelle me fit faire une imprudence dont je me
repens cruellement, car elle a port dans une bonne et belle me
un trouble que je ne puis apaiser sans dcouvrir ce que je suis et
me compromettre gravement.

Pour avoir parfaitement lair dun homme et me divertir un peu, je
ne trouvai rien de mieux que de faire la cour  la soeur de mon
ami. -- Cela me paraissait trs drle de me prcipiter  quatre
pattes lorsquelle laissait tomber son gant et de le lui rendre en
faisant des rvrences prosternes, de me pencher au dos de son
fauteuil avec un petit air adorablement langoureux, et de lui
couler dans le tuyau de loreille mille et un madrigaux on ne
saurait plus charmants. Ds quelle voulait passer dune chambre 
une autre, je lui prsentais gracieusement la main; si elle
montait  cheval, je lui tenais ltrier, et,  la promenade, je
marchais toujours  ct delle; le soir, je lui faisais la
lecture et je chantais avec elle; -- bref, je macquittais avec
une scrupuleuse exactitude de tous les devoirs dun cavalier
servant.

Je faisais toutes les mines que javais vu faire aux amoureux, ce
qui mamusait et me faisait rire comme une vraie folle que je
suis, lorsque je me trouvais seule dans ma chambre et que je
rflchissais  toutes les impertinences que je venais de dbiter
du ton le plus srieux du monde.

Alcibiade et la vieille marquise paraissaient voir cette intimit
avec plaisir et nous laissaient fort souvent tte  tte. Je
regrettais quelquefois de ntre pas vritablement un homme pour
en mieux profiter; si je lavais t, il naurait tenu qu moi,
car notre charmante veuve semblait avoir parfaitement oubli le
dfunt, ou, si elle sen souvenait, elle et t volontiers
infidle  sa mmoire.

Ayant commenc sur ce ton, je ne pouvais gure honntement
reculer, et il tait fort difficile de faire une retraite avec
armes et bagages; je ne pouvais cependant pas non plus dpasser
une certaine limite et je ne savais gure tre aimable quen
paroles: -- jesprais attraper ainsi la fin du mois que je devais
passer  R*** et me retirer avec promesse de revenir, sauf  nen
rien faire. -- Je croyais qu mon dpart la belle se consolerait,
et en ne me voyant plus, maurait bientt oublie.

Mais, en me jouant, javais veill une passion srieuse et les
choses tournrent autrement: -- ce qui vous retrace une vrit
trs connue depuis longtemps,  savoir quil ne faut jamais jouer
ni avec le feu ni avec lamour.

Avant de mavoir vue, Rosette ne connaissait pas encore lamour.
Marie fort jeune  un homme beaucoup plus vieux quelle, elle
navait pu sentir pour lui quune espce damiti filiale; -- sans
doute, elle avait t courtise, mais elle navait pas eu damant,
tout extraordinaire que la chose puisse paratre: ou les galants
qui lui avaient rendu des soins taient de minces sducteurs, ou,
ce qui est plus probable, son heure ntait pas encore sonne. --
Les hobereaux et les gentilltres de province, parlant toujours de
fumes et de laisses, de ragots et dandouillers, dhallali et de
cerfs dix cors, et entremlant le tout de charades dalmanach et
de madrigaux moisis de vtust, ntaient assurment gure faits
pour lui convenir, et sa vertu navait pas eu beaucoup  se
dbattre pour ne leur point cder. -- Dailleurs, la gaiet et
lenjouement naturel de son caractre la dfendaient suffisamment
contre lamour, cette molle passion qui a tant de prise sur les
rveurs et les mlancoliques; lide que son vieux Tithon avait pu
lui donner de la volupt devait tre assez mdiocre pour ne la
point jeter en de grandes tentations den essayer encore, et elle
jouissait doucement du plaisir dtre veuve de si bonne heure et
davoir encore tant dannes  tre jolie.

Mais,  mon arrive, tout cela changea bien. -- Je crus dabord
que, si je me fusse tenue avec elle entre les bornes troites
dune froide et exacte politesse, elle naurait pas fait autrement
attention  moi; mais, en vrit, je fus oblige de reconnatre
par la suite quil nen et t ni plus ni moins, et que cette
supposition, quoique fort modeste, tait purement gratuite.

Hlas! rien ne peut dtourner lascendant fatal, et nul ne saurait
viter linfluence bienfaisante ou maligne de son toile.

La destine de Rosette tait de naimer quune fois dans sa vie et
dun amour impossible; il faut quelle la remplisse, et elle la
remplira.

Jai t aime,  Graciosa! et cest une douce chose, quoique je
ne laie t que par une femme, et que, dans un amour ainsi
dtourn, il y et quelque chose de pnible qui ne se doit pas
trouver dans lautre; -- oh! une bien douce chose! -- Quand on
sveille la nuit et quon se relve sur son coude, se dire: --
Quelquun pense ou rve  moi; on soccupe de ma vie; un mouvement
de mes yeux ou de ma bouche fait la joie ou la tristesse dune
autre crature; une parole que jai laisse tomber au hasard est
recueillie avec soin, commente et retourne des heures entires;
je suis le ple o se dirige un aimant inquiet; ma prunelle est un
ciel, ma bouche est un paradis plus souhait que le vritable; je
mourrais, une pluie tide de larmes rchaufferait ma cendre, mon
tombeau serait plus fleuri quune corbeille de noce; si jtais en
danger, quelquun se jetterait entre la pointe de lpe et ma
poitrine; on se sacrifierait pour moi! -- cest beau; et je ne
sais pas ce que lon peut souhaiter de plus au monde.

Cette pense me faisait un plaisir que je me reprochais, car pour
tout cela je navais rien  donner, et jtais dans la position
dune personne pauvre qui accepte des prsents dun ami riche et
gnreux, sans espoir de pouvoir jamais lui en faire  son tour.
Cela me charmait dtre adore ainsi, et par instants je me
laissais faire avec une singulire complaisance.  force
dentendre tout le monde mappeler monsieur, et de me voir traiter
comme si jtais un homme, joubliais insensiblement que jtais
femme; -- mon dguisement me semblait mon habit naturel, et il ne
me souvenait pas den avoir jamais port dautre; je ne songeais
plus que je ntais au bout du compte quune petite vapore qui
stait fait une pe de son aiguille, et une paire de culottes en
coupant une de ses jupes.

Beaucoup dhommes sont plus femmes que moi. -- Je nai gure dune
femme que la gorge, quelques lignes plus rondes, et des mains plus
dlicates; la jupe est sur mes hanches et non dans mon esprit. Il
arrive souvent que le sexe de lme ne soit point pareil  celui
du corps, et cest une contradiction qui ne peut manquer de
produire beaucoup de dsordre. -- Moi, par exemple, si je navais
pas pris cette rsolution, folle en apparence, mais trs sage au
fond, de renoncer aux habits dun sexe qui nest le mien que
matriellement et par hasard, jeusse t fort malheureuse: jaime
les chevaux, lescrime, tous les exercices violents, je me plais 
grimper et  courir  et l comme un jeune garon; il mennuie de
me tenir assise les deux pieds joints, les coudes colls au flanc,
de baisser modestement les yeux, de parler dune petite voix
flte et mielleuse, et de faire passer dix millions de fois un
bout de laine dans les trous dun canevas; -- je naime pas 
obir le moins du monde, et le mot que je dis le plus souvent est:
-- Je veux. -- Sous mon front poli et mes cheveux de soie remuent
de fortes et viriles penses; toutes les prcieuses niaiseries qui
sduisent principalement les femmes ne mont jamais que
mdiocrement touche, et, comme Achille dguis en jeune fille, je
laisserais volontiers le miroir pour une pe. -- La seule chose
qui me plaise des femmes, cest leur beaut; -- malgr les
inconvnients qui en rsultent, je ne renoncerais pas volontiers 
ma forme, quoique mal assortie  lesprit quelle enveloppe.

Ctait quelque chose de neuf et de piquant quune pareille
intrigue, et je men serais fort amuse, si elle navait pas t
prise au srieux par la pauvre Rosette. Elle se mit  maimer avec
une navet et une conscience admirables, de toute la force de sa
belle et bonne me, -- de cet amour que les hommes ne comprennent
pas et dont ils ne sauraient se faire mme une lointaine ide,
dlicatement et ardemment, comme je souhaiterais dtre aime, et
comme jaimerais, si je rencontrais la ralit de mon rve. Quel
beau trsor perdu, quelles perles blanches et transparentes comme
jamais les plongeurs nen trouveront dans lcrin de la mer!
quelles suaves haleines, quels doux soupirs disperss dans les
airs, et qui auraient pu tre recueillis par des lvres amoureuses
et pures!

Cette passion aurait pu rendre un jeune homme si heureux! tant
dinfortuns, beaux, charmants, bien dous, pleins de coeur et
desprit, ont vainement suppli  genoux dinsensibles et mornes
idoles! tant dmes tendres et bonnes se sont jetes de dsespoir
dans les bras des courtisanes, ou se sont teintes silencieusement
comme des lampes dans des tombeaux, et qui auraient t sauves de
la dbauche et de la mort par un sincre amour!

Quelle bizarrerie dans la destine humaine! et que le hasard est
un grand railleur!

Ce que tant dautres avaient dsir ardemment me venait,  moi qui
nen voulais pas et ne pouvais pas en vouloir. Il prend fantaisie
 une jeune fille capricieuse de courir le pays en habits dhomme
pour savoir un peu  quoi sen tenir sur le compte de ses amants
futurs; elle couche dans une auberge avec un digne frre qui
lamne par le bout du doigt devant sa soeur, qui na rien de plus
press que den devenir amoureuse comme une chatte, comme une
colombe, comme tout ce quil y a damoureux et de langoureux au
monde. -- Il est bien vident que, si jeusse t un jeune homme
et que cela et pu me servir  quelque chose, il en et t tout
autrement, et que la dame met prise en horreur. -- La fortune
aime assez  donner des pantoufles  ceux qui ont des jambes de
bols, et des gants  ceux qui nont pas de mains; -- lhritage
qui aurait pu vous faire vivre  votre aise vous vient
ordinairement le jour de votre mort.

Jallais quelquefois, non pas aussi souvent quelle aurait voulu,
voir Rosette dans sa ruelle; quoique habituellement elle ne ret
que debout, cependant, en ma faveur, on passait par l-dessus. --
On et pass par-dessus bien dautres choses, si jeusse voulu; --
mais, comme on dit, la plus belle fille ne peut donner que ce
quelle a, et ce que javais net pas t dune grande utilit 
Rosette.

Elle me tendait sa petite main  baiser; -- javoue que je ne la
baisais pas sans quelque plaisir, car elle est fort douce, trs
blanche, exquisment parfume, et moelleusement attendrie par une
naissante moiteur; je la sentais frissonner et se contracter sous
mes lvres, dont je prolongeais malicieusement la pression. --
Alors Rosette, tout mue et dun air suppliant, tournait vers moi
ses longs yeux chargs de volupt et inonds dune lueur humide et
transparente, puis elle laissait retomber sur son oreiller sa
jolie tte, quelle avait un peu souleve pour me mieux recevoir.
-- Je voyais sous le drap onder sa gorge inquite et tout son
corps sagiter brusquement. -- Certes, quelquun qui et t en
tat doser et pu oser beaucoup, et  coup sr lon et t
reconnaissant de ses tmrits, et on lui et su gr davoir saut
quelques chapitres du roman.

Je restais l une heure ou deux avec elle, ne quittant pas sa main
que javais repose sur la couverture; nous faisions des causeries
interminables et charmantes; car, bien que Rosette ft trs
proccupe de son amour, elle se croyait trop sre du succs pour
ne pas garder presque toute sa libert et son enjouement desprit.
-- De temps  autre seulement, sa passion jetait sur sa gaiet un
voile transparent de douce mlancolie, qui la rendait encore plus
piquante.

En effet, il et t inou quun jeune dbutant, comme jen avais
les apparences, ne se trouvt pas fort heureux dune telle bonne
fortune et nen profitt pas de son mieux. Rosette, effectivement,
ntait point faite de faon  rencontrer de grandes cruauts, --
et, nen sachant pas davantage  mon endroit, elle comptait sur
ses charmes et sur ma jeunesse  dfaut de mon amour.

Cependant, comme cette situation commenait  se prolonger un peu
au-del des bornes naturelles, elle en prit de linquitude, et
ctait  peine si un redoublement de phrases flatteuses et de
belles protestations lui pouvait redonner sa premire scurit.
Deux choses ltonnaient en moi, et elle remarquait dans ma
conduite des contradictions quelle ne pouvait concilier: --
ctait ma chaleur de paroles et ma froideur daction.

Tu le sais mieux que personne, ma chre Graciosa, mon amiti a
tous les caractres dune passion; elle est subite, ardente, vive
exclusive, elle a de lamour jusqu la jalousie, et javais pour
Rosette une amiti presque pareille  celle que jai pour toi. --
On pouvait se tromper  moins. -- Rosette sy trompa dautant plus
compltement que lhabit que je portais ne lui permettait gure
davoir une autre ide.

Comme je nai encore aim aucun homme, lexcs de ma tendresse
sest en quelque sorte panch dans mes amitis avec les jeunes
filles et les jeunes femmes; jy ai mis le mme emportement et la
mme exaltation que je mets  tout ce que je fais, car il mest
impossible dtre modre en quelque chose, et surtout dans ce qui
regarde le coeur. Il ny a  mes yeux que deux classes de gens,
les gens que jadore et ceux que jexcre; les autres sont pour
moi comme sils ntaient pas, et je pousserais mon cheval sur eux
comme sur le grand chemin: ils ne diffrent pas dans mon esprit
des pavs et des bornes.

Je suis naturellement expansive, et jai des manires trs
caressantes. -- Quelquefois, oubliant la porte quavaient de
telles dmonstrations, tout en me promenant avec Rosette, je lui
passais le bras autour du corps, comme je le faisais lorsque nous
nous promenions ensemble dans lalle solitaire au bout du jardin
de mon oncle; ou bien, penche au dos de son fauteuil pendant
quelle brodait, je roulais sur mes doigts les petits poils
follets qui blondissaient sur sa nuque ronde et potele, ou je
polissais du revers de la main ses beaux cheveux tendus par le
peigne, et je leur redonnais du lustre, -- ou bien ctait quelque
autre de ces mignardises que tu sais mtre habituelles avec mes
chres amies.

Elle se donnait bien de garde dattribuer ces caresses  une
simple amiti. Lamiti, comme on la conoit ordinairement, ne va
pas jusque-l; mais voyant que je nallais pas plus loin, elle
stonnait intrieurement et ne savait trop que penser; elle
sarrta  ceci: que ctait une trop grande timidit de ma part,
provenant de mon extrme jeunesse et du manque dhabitude dans les
commerces amoureux, et quil me fallait encourager par toutes
sortes davances et de bonts.

En consquence, elle avait soin de me mnager une foule
doccasions de tte--tte dans des endroits propres  menhardir
par leur solitude et leur loignement de tout bruit et de tout
importun; elle me fit faire plusieurs promenades dans les grands
bois, pour essayer si la rverie voluptueuse et les dsirs
amoureux quinspire aux mes tendres lombre touffue et propice
des forts ne pourraient pas se dtourner  son profit.

Un jour, aprs mavoir fait errer longtemps  travers un parc trs
pittoresque qui stendait au loin derrire le chteau, et dont je
ne connaissais que les parties qui avoisinaient les btiments,
elle mamena, par un petit sentier capricieusement contourn et
bord de sureaux et de noisetiers, jusqu une cabane rustique,
une espce de charbonnire, btie en rondins poss
transversalement, avec un toit de roseaux, et une porte
grossirement faite de cinq ou six pices de bois  peine
rabotes, dont les interstices taient toupes de mousses et de
plantes sauvages; tout  ct, entre les racines verdies de grands
frnes  lcorce dargent, tachets  et l de plaques noires,
jaillissait une forte source, qui,  quelques pas plus loin,
tombait par deux gradins de marbre dans un bassin tout rempli de
cresson plus vert que lmeraude. -- Aux endroits o il ny avait
pas de cresson, on apercevait un sable fin et blanc comme la
neige; cette eau tait dune transparence de cristal et dune
froideur de glace; sortant de terre tout  coup, et ntant jamais
effleure par le plus faible rayon de soleil, sous ces ombrages
impntrables, elle navait pas le temps de sattidir ni de se
troubler. -- Malgr leur crudit, jaime ces eaux de source, et,
voyant celle-l si limpide, je ne pus rsister au dsir den
boire; je me penchai et jen puisai  plusieurs reprises dans le
creux de la main, nayant pas dautre vase  ma disposition.

Chapitre 12
_Rosette tmoigna, pour apaiser sa soif..._

Rosette tmoigna, pour apaiser sa soif, le dsir de boire aussi de
cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, nosant
pas, disait-elle, se pencher autant quil le fallait pour y
atteindre. -- Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes
que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme
une coupe jusquaux lvres de Rosette, et je les tins ainsi
jusqu ce quelle et tari leau quelles renfermaient, ce qui ne
fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dgouttait 
travers mes doigts, si serrs que je les tinsse; cela faisait un
fort joli groupe, et il et t  dsirer quun sculpteur se ft
trouv l pour en tirer le crayon.

Quand elle eut presque achev, ayant ma main prs de ses lvres,
elle ne put sempcher de la baiser, de manire cependant  ce que
je pusse croire que ctait une aspiration pour puiser la
dernire perle deau amasse dans ma paume; mais je ne my trompai
pas, et la charmante rougeur qui lui couvrit subitement le visage
la dnonait assez.

Elle reprit mon bras, et nous nous dirigemes du ct de la
cabane. La belle marchait aussi prs de moi que possible, et se
penchait en me parlant de faon  ce que sa gorge portt
entirement sur ma manche; position extrmement savante, et
capable de troubler tout autre que moi; jen sentais parfaitement
le contour ferme et pur et la douce chaleur; de plus, jy pouvais
remarquer une ondulation prcipite qui, ft-elle affecte ou
vraie, nen tait pas moins flatteuse et engageante.

Nous arrivmes ainsi  la porte de la cabane, que jouvris dun
coup de pied; je ne mattendais assurment pas au spectacle qui
soffrit  mes yeux. -- Je croyais que la hutte tait tapisse de
joncs avec une natte par terre et quelques escabeaux pour se
reposer: -- point du tout.

Ctait un boudoir meubl avec toute llgance imaginable. -- Les
dessus de portes et de glaces reprsentaient les scnes les plus
galantes des _Mtamorphoses _dOvide: Salmacis et Hermaphrodite,
Vnus et Adonis, Apollon et Daphn, et autres amours mythologiques
en camaeu lilas clair; -- les trumeaux taient faits de roses
pompons, sculpts fort mignonnement, et de petites marguerites
dont, par un raffinement de luxe, les coeurs seulement taient
dors et les feuilles argentes. Une ganse dargent bordait tous
les meubles et relevait une tenture du bleu le plus doux qui se
puisse trouver, et merveilleusement propre  faire ressortir la
blancheur et lclat de la peau; mille charmantes curiosits
chargeaient la chemine, les consoles et les tagres, et il y
avait un luxe de duchesses, de chaises longues et de sofas, qui
montrait suffisamment que ce rduit ntait pas destin  des
occupations bien austres, et quassurment lon ne sy macrait
pas.

Une belle pendule rocaille, pose sur un pidouche richement
incrust, faisait face  un grand miroir de Venise et sy rptait
avec des brillants et des reflets singuliers. Du reste, elle tait
arrte, comme si cet t une chose superflue que de marquer les
heures dans un lieu destin  les oublier.

Je dis  Rosette que ce raffinement de luxe me plaisait, que je
trouvais quil tait de fort bon got de cacher la plus grande
recherche sous une apparence de simplicit, et que japprouvais
fort quune femme et des jupons brods et des chemises garnies de
matines avec un pardessus de simple toile; ctait une attention
dlicate pour lamant quelle avait ou quelle pouvait avoir, dont
on ne saurait tre assez reconnaissant, et qu coup sr il valait
mieux mettre un diamant dans une noix quune noix dans une bote
dor.

Rosette, pour me prouver quelle tait de mon avis, releva un peu
sa robe, et me fit voir le bord dun jupon trs richement brod de
grandes fleurs et de feuillages; il naurait tenu qu moi dtre
admise au secret de plus grandes magnificences intrieures; mais
je ne demandai pas  voir si la splendeur de la chemise rpondait
 celle de la jupe: il est probable que le luxe nen tait pas
moindre. -- Rosette laissa retomber le pli de sa robe, fche de
navoir pas montr davantage. -- Cependant cette exhibition lui
avait servi  faire voir le commencement dun mollet parfaitement
tourn et donnant les meilleures ides ascensionnelles. -- Cette
jambe, quelle tendait en avant pour mieux taler sa jupe, tait
vraiment dune finesse et dune grce miraculeuses dans son bas de
soie gris de perle bien juste et bien tir, et la petite mule 
talon orne dune touffe de rubans qui la terminait ressemblait 
la pantoufle de verre chausse par Cendrillon. Je lui en fis de
trs sincres compliments, et je lui dis que je ne connaissais
gure de plus jolie jambe et de plus petit pied, et que je ne
pensais pas quil ft possible de les avoir mieux faits. --  quoi
elle rpondit avec une franchise et une ingnuit toute charmante
et toute spirituelle:

-- Cest vrai.

Puis elle fut  un panneau pratique dans le mur, elle en tira un
ou deux flacons de liqueurs et quelques assiettes de confitures et
de gteaux, posa le tout sur un petit guridon, et se vint asseoir
prs de moi dans une dormeuse assez troite, de sorte que je fus
oblige, pour ntre point trop gne, de lui passer le bras
derrire la taille. Comme elle avait les deux mains libres, et que
je navais prcisment que la gauche dont je me pusse servir, elle
me versait elle-mme  boire, et mettait des fruits et des
sucreries sur mon assiette; bientt mme, voyant que je my
prenais assez maladroitement, elle me dit: -- Allons, laissez
cela; je men vais vous donner la becque, petit enfant, puisque
vous ne savez pas manger tout seul. Et elle me portait elle-mme
les morceaux  la bouche, et me forait  les avaler plus vite que
je ne le voulais, en les poussant avec ses jolis doigts,
absolument comme on fait aux oiseaux que lon empte, ce qui la
faisait beaucoup rire. -- Je ne pus gure me dispenser de rendre 
ses doigts le baiser quelle avait donn tout  lheure  la paume
de mes mains, et comme pour men empcher, mais au fond pour me
fournir loccasion de mieux appuyer mon baiser, elle me frappa la
bouche  deux ou trois reprises avec le revers de sa main.

Elle avait bu deux ou trois doigts de crme des Barbades avec un
verre de vin des Canaries, et moi  peu prs autant. Ce ntait
pas beaucoup assurment; mais il y en avait assez pour gayer deux
femmes habitues  ne boire que de leau  peine trempe --
Rosette se laissait aller en arrire et se renversait sur mon bras
trs amoureusement. -- Elle avait jet son mantelet, et lon
voyait le commencement de sa gorge tendue et mise en arrt par
cette position cambre; -- le ton en tait dune dlicatesse et
dune transparence ravissantes; la forme, dune finesse et en mme
temps dune solidit merveilleuses. Je la contemplai quelque temps
avec une motion et un plaisir indfinissables, et cette rflexion
me vint que les hommes taient plus favoriss que nous dans leurs
amours, que nous leur donnions  possder les plus charmants
trsors, et quils navaient rien de pareil  nous offrir. -- Quel
plaisir ce doit tre de parcourir de ses lvres cette peau si fine
et si polie, et ces contours si bien arrondis, qui semblent aller
au-devant du baiser et le provoquer! ces chairs satines, ces
lignes ondoyantes et qui senveloppent les unes dans les autres,
cette chevelure soyeuse et si douce  toucher; quels motifs
inpuisables de dlicates volupts que nous navons pas avec les
hommes! -- Nos caresses,  nous, ne peuvent gure tre que
passives, et cependant il y a plus de plaisir  donner qu
recevoir.

Voil des remarques que je neusse assurment pas faites lanne
passe, et jaurais bien pu voir toutes les gorges et toutes les
paules du monde, sans minquiter si elles taient dune bonne ou
mauvaise forme; mais, depuis que jai quitt les habits de mon
sexe et que je vis avec les jeunes gens, il sest dvelopp en moi
un sentiment qui mtait inconnu: -- le sentiment de la beaut.
Les femmes en sont habituellement prives, je ne sais trop
pourquoi car elles sembleraient dabord plus  mme den juger que
les hommes; -- mais, comme ce sont elles qui la possdent, et que
la connaissance de soi-mme est la plus difficile de toutes, il
nest pas tonnant quelles ny entendent rien. -- Ordinairement,
si une femme trouve une autre femme jolie, on peut tre sr que
cette dernire est fort laide, et que pas un homme ny fera
attention. -- En revanche, toutes les femmes dont les hommes
vantent la beaut et la grce sont trouves unanimement
abominables et minaudires par tout le troupeau enjuponn; ce sont
des cris et des clameurs  nen plus finir. Si jtais ce que je
parais tre, je ne prendrais pas dautre guide dans mes choix, et
la dsapprobation des femmes me serait un certificat de beaut
suffisant.

Maintenant jaime et je connais la beaut; les habits que je porte
me sparent de mon sexe, et mtent toute espce de rivalit; je
suis  mme den juger mieux quun autre. -- Je ne suis plus une
femme, mais je ne suis pas encore un homme, et le dsir ne
maveuglera pas jusqu prendre des mannequins pour des idoles; je
vois froidement et sans prvention ni pour ni contre, et ma
position est aussi parfaitement dsintresse que possible.

La longueur et la finesse des cils, la transparence des tempes, la
limpidit du cristallin, les enroulements de loreille, le ton et
la qualit des cheveux, laristocratie des pieds et des mains,
lemmanchement plus ou moins dli des jambes et des poignets,
mille choses  quoi je ne prenais pas garde qui constituent la
relle beaut et prouvent la puret de race me guident dans mes
apprciations, et ne me permettent gure de me tromper. -- Je
crois quon pourrait accepter les yeux ferms une femme dont
jaurais dit: -- En vrit, elle nest pas mal.

Par une consquence toute naturelle, je me connais beaucoup mieux
en tableaux quauparavant, et, quoique je naie des matres quune
teinture fort superficielle, il serait difficile de me faire
passer un mauvais ouvrage pour bon; je trouve  cette tude un
charme singulier et profond; car, comme toute chose au monde, la
beaut morale ou physique veut tre tudie, et ne se laisse pas
pntrer tout dabord. Mais revenons  Rosette; de ce sujet 
elle, la transition nest pas difficile, et ce sont deux ides qui
sappellent lune lautre.

Comme je lai dit, la belle tait renverse sur mon bras, et sa
tte portait contre mon paule; lmotion nuanait ses belles
joues dune tendre couleur rose, que rehaussait admirablement le
noir fonc dune petite mouche trs coquettement pose; ses dents
luisaient  travers son sourire comme des gouttes de pluie au fond
dun pavot, et ses cils, abaisss  demi, augmentaient encore
lclat humide de ses grands yeux; -- un rayon de jour faisait
jouer mille brillants mtalliques sur sa chevelure soyeuse et
moire, dont quelques boucles staient chappes et roulaient, en
forme de repentirs, au long de son cou rond et potel, dont elles
faisaient valoir la chaude blancheur; quelques petits cheveux
follets, plus mutins que les autres, se dtachaient de la masse,
et se contournaient en spirales capricieuses, dores de reflets
singuliers, et qui, traverses par la lumire, prenaient toutes
les nuances du prisme: -- on et dit de ces fils dor qui
entourent la tte des vierges dans les anciens tableaux. -- Nous
gardions toutes les deux le silence, et je mamusais  suivre,
sous la transparence nacre de ses tempes, ses petites veines bleu
dazur et la molle et insensible dgradation du duvet 
lextrmit de ses sourcils.

La belle semblait se recueillir en elle-mme et se bercer dans des
rves de volupt infinie; ses bras pendaient au long de son corps
aussi ondoyants et aussi moelleux que des charpes dnoues; sa
tte sinclinait de plus en plus en arrire, comme si les muscles
qui la soutenaient eussent t coups ou trop faibles pour la
soutenir. Elle avait ramen ses deux petits pieds sous son jupon,
et tait parvenue  se blottir entirement dans langle de la
causeuse que joccupais, en sorte que, bien que ce meuble ft trop
troit, il y avait un grand espace vide de lautre ct.

Son corps, facile et souple, se modelait sur le mien comme de la
cire, et en prenait tout le contour extrieur aussi exactement que
possible: -- leau ne se ft pas insinue plus prcisment dans
toutes les sinuosits de la ligne. -- Ainsi applique  mon flanc,
elle avait lair de ce double trait que les peintres ajoutent 
leur dessin du ct de lombre, afin de le rendre plus gras et
plus nourri. -- Il ny a quune femme amoureuse pour avoir de ces
ondulations et de ces enlacements. -- Les lierres et les saules
sont bien loin de l.

La douce chaleur de son corps me pntrait  travers ses habits et
les miens; mille ruisseaux magntiques rayonnaient autour delle;
sa vie tout entire semblait avoir pass en moi et lavoir
abandonne compltement. De minute en minute, elle languissait et
mourait et ployait de plus en plus: une lgre sueur perlait sur
son front lustr: ses yeux se trempaient, et deux ou trois fois
elle fit le mouvement de lever ses mains comme pour les cacher;
mais,  moiti chemin, ses bras lasss retombrent sur ses genoux,
et elle ne put y parvenir; -- une grosse larme dborda de sa
paupire et roula sur sa joue brlante, o elle fut bientt
sche.

Ma situation devenait fort embarrassante et passablement ridicule;
-- je sentais que je devais avoir lair normment stupide, et
cela me contrariait au dernier point, quoiquil ne ft pas en mon
pouvoir de prendre un autre air que celui-l. -- Les faons
entreprenantes mtaient interdites, et ctaient les seules qui
eussent t convenables. Jtais trop sre de ne pas prouver de
rsistance pour my risquer, et, en vrit, je ne savais pas de
quel bois faire flche. Dire des galanteries et dbiter des
madrigaux, cela et t bon dans le commencement, mais rien net
paru plus fade au point o nous en tions arrives; -- me lever et
sortir et t de la dernire grossiret; et dailleurs, je ne
rponds pas que Rosette net pas fait la Putiphar et ne met
retenue par le coin de mon manteau. -- Je naurais eu aucun motif
vertueux  lui donner de ma rsistance; et puis, je lavouerai 
ma honte, cette scne, tout quivoque que le caractre en ft pour
moi, ne manquait pas dun certain charme qui me retenait plus
quil net fallu; cet ardent dsir mchauffait de sa flamme, et
jtais rellement fche de ne le pouvoir satisfaire: je
souhaitai mme dtre un homme, comme effectivement je le
paraissais, afin de couronner cet amour, et je regrettai fort que
Rosette se trompt. Ma respiration se prcipitait, je sentais des
rougeurs me monter  la figure, et je ntais gure moins trouble
que ma pauvre amoureuse. -- Lide de la similitude de sexe
seffaait peu  peu pour ne laisser subsister quune vague ide
de plaisir; mes regards se voilaient, mes lvres tremblaient, et,
si Rosette et t un cavalier au lieu dtre ce quelle tait,
elle aurait eu,  coup sr, trs bon march de moi.

 la fin, ny pouvant tenir, elle se leva brusquement en faisant
une espce de mouvement spasmodique, et se mit  marcher dans la
chambre avec une grande activit; puis elle sarrta devant le
miroir, et rajusta quelques mches de ses cheveux, qui avaient
perdu leur pli. Pendant cette promenade, je faisais une pauvre
figure, et je ne savais gure quelle contenance tenir.

Elle sarrta devant moi et parut rflchir.

Elle pensa quune timidit enrage me retenait seule, que jtais
plus colier quelle ne lavait cru dabord. -- Hors delle-mme
et monte au plus haut degr dexaspration amoureuse, elle voulut
tenter un suprme effort et jouer le tout pour le tout, au risque
de perdre la partie.

Elle vint  moi, sassit sur mes genoux plus prompte que lclair,
me passa les bras autour du cou, croisa ses mains derrire ma
tte, et sa bouche se prit  la mienne avec une treinte furieuse;
je sentais sa gorge, demi-nue et rvolte, bondir contre ma
poitrine, et ses doigts enlacs se crisper dans mes cheveux. -- Un
frisson me courut tout le long du corps, et les pointes de mes
seins se dressrent.

Rosette ne quittait pas ma bouche; ses lvres enveloppaient mes
lvres, ses dents choquaient mes dents, nos souffles se mlaient.
-- Je me reculai un instant, et je tournai deux ou trois fois la
tte pour viter ce baiser; mais un attrait invincible me fit
revenir en avant, et je le lui rendis presque aussi ardent quelle
me lavait donn. Je ne sais pas trop ce que tout cela ft devenu,
si de grands abois ne se fussent fait entendre au-dehors de la
porte avec un bruit comme de pieds qui grattaient. La porte cda,
et un beau lvrier blanc entra dans la cabane en jappant et en
gambadant.

Rosette se releva subitement, et dun bond elle slana 
lextrmit de la chambre: le beau lvrier blanc sautait autour
delle allgrement et joyeusement, et tchait datteindre ses
mains pour les lcher; elle tait si trouble quelle eut bien de
la peine  rajuster son mantelet sur ses paules.

Ce lvrier tait le chien favori de son frre Alcibiade: il ne le
quittait jamais, et, quand on le voyait arriver, lon pouvait tre
sr que le matre ntait pas loin; -- cest ce qui avait si fort
effray la pauvre Rosette.

Effectivement, Alcibiade lui-mme entra une minute aprs tout
bott et tout peronn, avec son fouet  la main: -- Ah! vous
voil, dit-il; je vous cherche depuis une heure, et je ne vous
eusse assurment pas trouvs, si mon brave lvrier Snug ne vous
et dterrs dans votre cachette. Et il jeta sur sa soeur un
regard moiti srieux, moiti enjou, qui la fit rougir jusquau
blanc des yeux. -- Vous aviez apparemment des sujets bien pineux
 traiter que vous vous tiez retirs dans une aussi profonde
solitude? -- vous parliez sans doute de thologie et de la double
nature de lme?

-- Oh! mon Dieu, non: -- nos occupations ntaient pas,  beaucoup
prs, si sublimes; nous mangions des gteaux, et nous parlions de
modes; -- voil tout.

-- Je nen crois rien; vous maviez lair profondment enfoncs
dans quelque dissertation sentimentale; -- mais, pour vous
distraire de vos conversations vaporeuses, je crois quil ne
serait pas mauvais que vous vinssiez faire un tour  cheval avec
moi. -- Jai une nouvelle jument que je veux essayer. -- Vous la
monterez aussi, Thodore, et nous verrons ce quon en peut faire.
-- Nous sortmes tous les trois ensemble, lui me donnant le bras,
moi le donnant  Rosette: les expressions de nos figures taient
singulirement varies. -- Alcibiade avait lair pensif, moi tout
 fait  laise, Rosette excessivement contrarie.

Alcibiade tait arriv fort  propos pour moi, fort mal  propos
pour Rosette, qui perdit ainsi ou crut perdre tout le fruit de ses
savantes attaques et de son ingnieuse tactique. -- Ctait 
recommencer; -- un quart dheure plus tard, le diable memporte si
je sais le dnouement quaurait pu avoir cette aventure, -- je ny
en vois pas de possible. -- Peut-tre et-il mieux valu
quAlcibiade nintervnt pas prcisment au moment scabreux, comme
un dieu dans sa machine: -- il aurait bien fallu que cela fint
dune manire ou de lautre. -- Pendant cette scne, je fus deux
ou trois fois sur le point davouer qui jtais  Rosette; mais la
crainte de passer pour une aventurire et de voir mon secret
divulgu retint sur mes lvres les paroles prtes  senvoler.

Un pareil tat de choses ne pouvait durer. -- Mon dpart tait le
seul moyen de couper court  cette intrigue sans issue; aussi, au
dner, jannonai officiellement que je partirais le lendemain
mme. -- Rosette qui tait assise  ct de moi, faillit presque
se trouver mal en entendant cette nouvelle, et laissa tomber son
verre. Une pleur subite couvrit sa belle figure: elle me jeta un
regard douloureux et plein de reproches, qui mmut et me troubla
presque autant quelle.

La tante leva ses vieilles mains rides avec un mouvement de
surprise pnible, et, de sa voix grle et tremblante qui
chevrotait encore plus qu lordinaire, elle me dit: Ah! mon
cher monsieur Thodore, vous nous quittez comme cela? Ce nest pas
bien; hier, vous naviez pas le moins du monde lair dispos 
partir. -- Le courrier nest pas venu: ainsi vous navez pas reu
de lettres et vous navez aucun motif. Vous nous aviez accord
encore quinze jours, et vous nous les reprenez; vous nen avez
vraiment pas le droit: chose donne ne peut se reprendre. -- Vous
voyez quelle mine Rosette vous fait, et comme elle vous en veut;
je vous avertis que je vous en voudrai au moins autant quelle, et
que je vous ferai une mine aussi terrible, et une mine de
soixante-huit ans est un peu plus effroyable quune mine de vingt-
trois. Voyez  quoi vous vous exposez volontairement:  la colre
de la tante et  celle de la nice, et tout cela pour je ne sais
quel caprice qui vous a pris subitement entre la poire et le
fromage.

Alcibiade jura, en frappant un grand coup de poing sur la table,
quil barricaderait les portes du chteau et couperait les jarrets
 mon cheval plutt que de me laisser partir.

Rosette me lana un autre regard, si triste et si suppliant, quil
et fallu toute la frocit dun tigre  jeun depuis huit jours
pour nen pas tre touch.

-- Je ny rsistai pas, et, quoique cela me contrarit
singulirement, je fis la promesse solennelle de rester.

-- La chre Rosette met volontiers saut au cou et embrass sur
la bouche pour cette complaisance; Alcibiade menferma la main
dans sa grande main, et me secoua le bras si violemment quil
faillit marracher lpaule, rendit mes bagues ovales de rondes
quelles taient, et me coupa trois doigts assez profondment.

La vieille, en rjouissance, huma une immense prise de tabac.

Cependant Rosette ne reprit pas compltement sa gaiet; -- lide
que je pouvais men aller et que jen avais le dsir, ide qui ne
stait pas encore prsente nettement  son esprit, la jeta dans
une profonde rverie. Les couleurs que lannonce de mon dpart
avait chasses de ses joues ny revinrent pas aussi vives
quauparavant; -- il lui resta de la pleur sur la joue et de
linquitude au fond de lme. -- Ma conduite  son gard la
surprenait de plus en plus. -- Aprs les avances marques quelle
mavait faites, elle ne comprenait pas les motifs qui me faisaient
mettre tant de retenue dans mes rapports avec elle: ce quelle
voulait ctait de mamener avant mon dpart  un engagement tout
 fait dcisif, ne doutant pas quaprs cela il ne lui ft
extrmement facile de me retenir aussi longtemps quelle le
voudrait.

En cela elle avait raison, et, si je neusse pas t une femme,
son calcul se ft trouv juste; car, quoi que lon ait dit de la
satit du plaisir et du dgot qui suit ordinairement la
possession, tout homme qui a lme un peu bien situe, et qui
nest pas blas misrablement et sans ressource, sent son amour
saugmenter de son bonheur, et trs souvent le meilleur moyen de
retenir un amant prt  sloigner, cest de se livrer  lui avec
un entier abandon.

Rosette avait le dessein de mamener  quelque chose de dcisif
avant mon dpart. Sachant combien il est difficile de reprendre
plus tard une liaison au point o on lavait laisse, et,
dailleurs, ntant nullement sre de me pouvoir retrouver jamais
dans des circonstances aussi favorables, elle ne ngligeait aucune
des occasions qui se pouvaient prsenter de me mettre dans une
position  me prononcer nettement et  quitter ces manires
vasives derrire lesquelles je me retranchais. Comme javais, de
mon ct, lintention excessivement formelle dviter toute espce
de rencontre pareille  celle du pavillon rustique, et que je ne
pouvais cependant pas, sans afficher un ridicule, affecter trop de
froideur pour Rosette et mettre dans nos rapports une pruderie de
petite fille, je ne savais trop quelle contenance faire, et je
tchais quil y et toujours une personne tierce avec nous. --
Rosette, au contraire, faisait tout son possible pour se trouver
seule avec moi, et elle y russissait assez souvent, le chteau
tant loign de la ville et peu frquent de la noblesse des
environs. -- Cette rsistance sourde lattristait et la
surprenait; -- par instants il lui survenait des doutes et des
hsitations sur le pouvoir de ses charmes, et, se voyant si peu
aime, elle ntait quelquefois pas loin de croire quelle tait
laide. -- Alors elle redoublait de soins et de coquetterie, et
quoique son deuil ne lui permt pas demployer toutes les
ressources de la toilette, elle savait cependant lorner et le
varier de manire  tre chaque jour deux ou trois fois plus
charmante, -- ce qui nest pas peu dire. -- Elle essaya de tout:
elle fut enjoue, mlancolique, tendre, passionne, prvenante,
coquette, minaudire mme; elle mit, les uns aprs les autres,
tous ces adorables masques qui vont si bien aux femmes, quon ne
sait plus si ce sont de vritables masques ou leurs figures
relles; -- elle revtit successivement huit ou dix individualits
contrastes entre elles, pour voir laquelle me plairait et sy
fixer.  elle seule, elle me fit un srail complet o je navais
qu jeter le mouchoir; mais rien ne lui russit, bien entendu.

Le peu de succs de tous ces stratagmes la fit tomber dans une
stupeur profonde. -- En effet, elle aurait fait tourner la
cervelle de Nestor et fait fondre la glace du chaste Hippolyte
lui-mme, -- et je ne paraissais rien moins que Nestor et
Hippolyte: je suis jeune, et javais la mine hautaine et dcide,
le propos hardi, et, partout ailleurs quen tte  tte, la
contenance fort dlibre.

Elle dut croire que toutes les sorcires de la Thrace et de la
Thessalie mavaient jet leurs charmes sur le corps, ou que, tout
au moins, javais laiguillette noue, et prendre une fort
dtestable opinion de ma virilit, qui est effectivement assez
mince. -- Cependant il parat que cette ide ne lui vint point, et
quelle nattribuait qu mon dfaut damour pour elle cette
singulire rserve.

Les jours scoulaient, et ses affaires navanaient pas: -- elle
en tait visiblement affecte: une expression de tristesse
inquite avait remplac le sourire toujours frais panoui de ses
lvres; les coins de sa bouche, si joyeusement arqus, staient
abaisss sensiblement, et formaient une ligne ferme et srieuse;
quelques petites veines se dessinaient dune manire plus marque
 ses paupires attendries; ses joues, nagure si semblables  la
pche, nen avaient conserv que limperceptible velout. Souvent,
de ma fentre, je la voyais traverser le parterre en peignoir du
matin; elle marchait, levant  peine les pieds, comme si elle et
gliss, les deux bras mollement croiss sur la poitrine, la tte
incline, plus ploye quune branche de saule qui trempe dans
leau, avec quelque chose donduleux et daffaiss, comme une
draperie trop longue dont le bout touche  terre. -- En ces
instants-l, elle avait lair dune de ces amoureuses antiques en
proie au courroux de Vnus, et sur qui limpitoyable desse
sacharne tout entire: -- cest ainsi que je me figure que Psych
devait tre quand elle eut perdu Cupidon.

Les jours o elle ne sefforait pas pour vaincre ma froideur et
mes hsitations, son amour avait une allure simple et primitive
qui met charm; ctait un abandon silencieux et confiant, une
chaste facilit de caresses, une abondance et une plnitude de
coeur inpuisables, tous les trsors dune belle nature rpandus
sans rserve. Elle navait point de ces petitesses et de ces
mesquineries que lon voit  presque toutes les femmes, mme les
mieux doues; elle ne cherchait pas de dguisement, et me laissait
voir tranquillement toute ltendue de sa passion. Son amour-
propre ne se rvolta pas un instant de ce que je ne rpondais pas
 tant davances, car lorgueil sort du coeur le jour o lamour y
entre; et si jamais quelquun a t vritablement aim, cest moi
par Rosette. -- Elle souffrait, mais sans plainte et sans aigreur,
et elle nattribuait qu elle le peu de succs de ses tentatives.
-- Cependant sa pleur augmentait chaque jour, et les lis avaient
livr aux roses, sur le champ de bataille de ses joues, un grand
combat o ces dernires avaient t dfinitivement mises en
droute; cela me dsolait, mais, en bonne conscience, jy pouvais
moins que personne. -- Plus je lui parlais avec douceur et
affection, plus javais avec elle des manires caressantes, plus
jenfonais dans son coeur la flche barbele de lamour
impossible. -- Pour la consoler aujourdhui, je lui prparais un
dsespoir futur bien plus grand; mes remdes empoisonnaient sa
plaie tout en paraissant lassoupir. -- Je me repentais en quelque
sorte de toutes les choses agrables que javais pu lui dire, et
jaurais voulu,  cause de lextrme amiti que javais pour elle,
trouver les moyens de men faire har. On ne peut porter le
dsintressement plus loin, car jen eusse t  coup sr trs
fche; -- mais cela et mieux valu.

Jai essay  deux ou trois reprises de lui dire quelques durets,
je me suis bien vite remise au madrigal, car je crains moins
encore son sourire que ses larmes. -- En ces occasions-l, quoique
la loyaut de lintention mabsolve pleinement dans ma conscience,
je suis plus touche quil ne le faudrait, et jprouve quelque
chose qui nest pas loin dtre un remords. -- Une larme ne peut
gure tre sche que par un baiser, et lon ne peut laisser
dcemment cet office  un mouchoir, ft-il de la plus fine batiste
du monde; -- je dfais ce que jai fait, la larme est bien vite
oublie, plus vite que le baiser, et il sensuit toujours pour moi
quelque redoublement dembarras.

Rosette, qui voit que je vais lui chapper, se rattache
obstinment et misrablement aux restes de son esprance, et ma
position se complique de plus en plus. -- La sensation trange que
javais prouve dans le petit ermitage, et le dsordre
inconcevable o mavait jete lardeur des caresses de ma belle
amoureuse se sont renouvels plusieurs fois pour moi, quoique
moins violents; et souvent, assise auprs de Rosette, sa main dans
ma main, lentendant me parler avec son doux roucoulement, je
mimagine que je suis un homme, comme elle le croit, et que, si je
ne rponds pas  son amour, cest pure cruaut de ma part.

Un soir je ne sais par quel hasard, je me trouvai seule dans la
chambre verte avec la vieille dame; -- elle avait en main quelque
ouvrage de tapisserie, car, malgr ses soixante-huit ans, elle ne
restait jamais oisive, voulant, comme elle le disait, achever,
avant de mourir, un meuble quelle avait commenc et auquel elle
travaillait depuis dj fort longtemps. Se sentant un peu
fatigue, elle posa son ouvrage et se renversa dans son grand
fauteuil: elle me regardait trs attentivement, et ses yeux gris
ptillaient  travers ses lunettes avec une vivacit trange; elle
passa deux ou trois fois sa main sche sur son front rid, et
parut profondment rflchir. -- Le souvenir des temps qui
ntaient plus et quelle regrettait donnait  sa figure une
mlancolique expression dattendrissement. -- Je me taisais, de
peur de la troubler dans ses penses, et le silence dura quelques
minutes: elle le rompit enfin.

-- Ce sont les vrais yeux de Henri, -- de mon cher Henri, le mme
regard humide et brillant, le mme port de tte, la mme
physionomie douce et fire; -- on dirait que cest lui. -- Vous ne
pouvez vous imaginer  quel point va cette ressemblance, monsieur
Thodore; -- quand je vous vois, je ne puis plus croire que Henri
est mort; je pense quil a t seulement faire un long voyage dont
le voici enfin revenu. -- Vous mavez fait bien du plaisir et bien
de la peine, Thodore: -- plaisir, en me rappelant mon pauvre
Henri; peine, en me montrant combien grande est la perte que jai
faite; quelquefois je vous ai pris pour son fantme. -- Je ne puis
me faire  cette ide que vous nous allez quitter; il me semble
que je perds mon Henri encore une fois.

Je lui dis que, sil mtait rellement possible de rester plus
longtemps, je le ferais avec plaisir, mais que mon sjour stait
dj prolong bien au-del des bornes quil aurait d avoir; que,
du reste, je me proposais bien de revenir, et que le chteau me
laissait de trop agrables souvenirs pour loublier aussi vite.

-- Si fche que je sois de votre dpart, monsieur Thodore,
reprit-elle poursuivant son ide, il y a ici quelquun qui le sera
plus que moi. -- Vous comprenez bien de qui je veux parler sans
que je le dise. Je ne sais pas ce que nous ferons de Rosette quand
vous serez parti; mais ce vieux chteau est bien triste. Alcibiade
est toujours  la chasse, et, pour une jeune femme comme elle, la
socit dune pauvre impotente comme moi nest pas trs
rcrative.

-- Si quelquun doit avoir des regrets, ce nest ni vous, madame,
ni Rosette, mais bien moi; vous perdez peu, moi beaucoup; vous
retrouverez aisment une socit plus charmante que la mienne, et
il est plus que douteux que je puisse jamais remplacer celle de
Rosette et la vtre.

-- Je ne veux pas me faire une querelle avec votre modestie, mon
cher monsieur, mais je sais ce que je sais, et je dis ce qui est:
il est probable que de longtemps nous ne reverrons madame Rosette
de bonne humeur, car cest vous maintenant qui faites la pluie et
le beau temps sur ses joues. Son deuil va finir, et il serait
vraiment fcheux quelle dpost sa gaiet avec sa dernire robe
noire; cela serait de fort mauvais exemple et tout  fait
contraire aux lois ordinaires. Cest une chose que vous pouvez
empcher sans vous donner beaucoup de peine, et que vous
empcherez sans doute, dit la vieille en appuyant beaucoup sur les
derniers mots.

-- Assurment, je ferai tout mon possible pour que votre chre
nice conserve sa belle gaiet, puisque vous me supposez une telle
influence sur elle. Cependant je ne vois gure comment je my
pourrai prendre.

-- Oh! vraiment vous ne voyez gure!  quoi vous servent vos beaux
yeux? -- Je ne savais pas que vous eussiez la vue si courte.
Rosette est libre; elle a quatre-vingt mille livres de rente o
personne na rien  voir, et lon trouve fort jolies des femmes
deux fois plus laides quelle. Vous tes jeune, bien fait, et, 
ce que je pense, non mari; la chose me parat la plus simple du
monde,  moins que vous nayez pour Rosette une insurmontable
horreur ce qui est difficile  croire...

-- Ce qui nest pas et ne peut pas tre; car son me vaut son
corps, et elle est de celles qui pourraient tre laides sans quon
sen apert ou quon les dsirt autrement...

-- Elle pourrait tre laide impunment, et elle est charmante. --
Cest avoir doublement raison; je ne doute pas de ce que vous
dites, mais elle a pris le plus sage parti. -- Pour ce qui est
delle, je rpondrais volontiers quil y a mille personnes quelle
hait plus que vous, et que, si on le lui demandait plusieurs fois,
elle finirait peut-tre par avouer que vous ne lui dplaisez pas
prcisment. Vous avez au doigt une bague qui lui irait
parfaitement, car vous avez la main aussi petite quelle, et je
suis presque sre quelle laccepterait avec plaisir.

La bonne dame sarrta quelques instants pour voir leffet que ses
paroles produiraient sur moi, et je ne sais si elle dut tre
satisfaite de lexpression de ma figure. -- Jtais cruellement
embarrasse et je ne savais que rpondre. Ds le commencement de
cet entretien, javais vu o tendaient toutes ses insinuations;
et, quoique je mattendisse presque  ce quelle venait de dire,
jen restais toute surprise et interdite; je ne pouvais que
refuser; mais quels motifs valables donner dun pareil refus? Je
nen avais aucun, si ce nest que jtais femme: ctait, il est
vrai, un excellent motif, mais prcisment le seul que je ne
voulusse pas allguer.

Je ne pouvais gure me rejeter sur des parents froces et
ridicules; tous les parents du monde eussent accept une pareille
union avec ivresse. Rosette net-elle pas t ce quelle tait,
bonne et belle, et de naissance, les quatre-vingt mille livres de
rente eussent lev toute difficult. -- Dire que je ne laimais
pas, ce net t ni vrai ni honnte, car je laimais rellement
beaucoup, et plus quune femme naime une femme. -- Jtais trop
jeune pour prtendre tre engage ailleurs: ce que je trouvais de
mieux  faire, ctait de donner  entendre qutant cadet de
famille les intrts de la maison exigeaient que jentrasse dans
lordre de Malte, et ne me permettaient pas de songer au mariage:
ce qui me faisait le plus grand chagrin du monde depuis que
javais vu Rosette.

Cette rponse ne valait pas le diable, et je le sentais
parfaitement. La vieille dame nen fut pas dupe et ne la regarda
point comme dfinitive; elle pensa que javais parl ainsi pour me
donner le temps de rflchir et de consulter mes parents. -- En
effet, une pareille union tait tellement avantageuse et inespre
pour moi quil ntait pas possible que je la refusasse, mme
quand je neusse que peu ou point aim Rosette; -- ctait une
bonne fortune  ne point ngliger.

Je ne sais pas si la tante me fit cette ouverture  linstigation
de la nice, cependant je penche  croire que Rosette ny tait
pour rien: elle maimait trop simplement et trop ardemment pour
penser  autre chose que ma possession immdiate, et le mariage
et t assurment le dernier des moyens quelle et employs. --
La douairire, qui navait pas t sans remarquer notre intimit,
quelle croyait sans doute beaucoup plus grande quelle ne
ltait, avait arrang tout ce plan dans sa tte pour me faire
rester auprs delle, et remplacer, autant que possible, son cher
fils Henri, tu  larme, avec lequel elle me trouvait une si
frappante ressemblance. Elle stait complu dans cette ide et
avait profit de ce moment de solitude pour sexpliquer avec moi.
Je vis  son air quelle ne se regardait pas comme battue, et
quelle se proposait de revenir bientt  la charge, ce qui me
contraria au dernier point.

Rosette, de son ct, fit, la nuit du mme jour, une dernire
tentative qui eut des rsultats si graves quil faut que je ten
fasse un rcit  part, et que je ne puis te la raconter dans cette
lettre dj dmesurment enfle. -- Tu verras  quelles
singulires aventures jtais prdestine, et comme le ciel
mavait taille davance pour tre une hrone de roman; je ne
sais pas trop, par exemple, quelle moralit on pourra tirer de
tout cela, -- mais les existences ne sont pas comme les fables,
chaque chapitre na pas  la queue une sentence rime. -- Bien
souvent le sens de la vie est que ce nest pas la mort. Voil
tout. Adieu, ma chre, je tembrasse sur tes beaux yeux. Tu
recevras incessamment la suite de ma triomphante biographie.

Chapitre 13

Thodore, -- Rosalinde, -- car je ne sais de quel nom vous
appeler, -- je viens de vous voir tout  lheure, et je vous
cris. -- Que je voudrais savoir votre nom de femme! il doit tre
doux comme le miel et voltiger sur les lvres plus suave et plus
harmonieux que de la posie! Jamais je neusse os vous dire cela,
et cependant je serais mort de ne pas le dire. -- Ce que jai
souffert, nul ne le sait, nul ne peut le savoir, moi-mme je ne
pourrais en donner quune faible ide; les mots ne rendent pas de
telles angoisses; je paratrais avoir contourn ma phrase 
plaisir, mtre battu les flancs pour dire des choses neuves et
singulires, et donner dans les plus extravagantes exagrations,
quand je ne peindrais que ce que jai prouv avec des images 
peine suffisantes.

 Rosalinde! je vous aime, je vous adore; que nest-il un mot plus
fort que celui-l! Je nai jamais aim, je nai jamais ador
personne que vous; -- je me prosterne, je manantis devant vous,
et je voudrais forcer toute la cration  plier le genou devant
mon idole; vous tes pour moi plus que toute la nature, plus que
moi, plus que Dieu; -- il me semble trange que Dieu ne descende
pas du ciel pour se faire votre esclave. O vous ntes pas tout
est dsert, tout est mort, tout est noir; vous seule peuplez le
monde pour moi; vous tes la vie, le soleil; -- vous tes tout. --
Votre sourire fait le jour, votre tristesse fait la nuit; les
sphres suivent les mouvements de votre corps, et les clestes
harmonies se rglent sur vous,  ma reine chrie!  mon beau rve
rel! Vous tes vtue de splendeur, et vous nagez sans cesse dans
des effluves rayonnants.

Il ny a gure que trois mois que je vous connais, mais je vous
aime depuis bien longtemps. -- Avant de vous avoir vue, je
languissais dj damour pour vous; je vous appelais, je vous
cherchais, et je me dsesprais de ne point vous rencontrer dans
mon chemin, car je savais que je ne pourrais jamais aimer une
autre femme. -- Que de fois vous mtes apparue, --  la fentre
du chteau mystrieux, accoude mlancoliquement au balcon, et
jetant au vent des ptales de quelque fleur, ou bien, ptulante
amazone, sur votre cheval turc, plus blanc que neige, traversant
au galop les sombres alles de la fort! -- Ctaient bien vos
yeux fiers et doux, vos mains diaphanes, vos beaux cheveux
ondoyants et votre demi-sourire, si adorablement ddaigneux. --
Seulement vous tiez moins belle, car limagination la plus
ardente et la plus effrne, limagination dun peintre et dun
pote, ne peut atteindre  cette posie sublime de la ralit. Il
y a en vous une source inpuisable de grces, une fontaine
toujours jaillissante de sductions irrsistibles: vous tes un
crin toujours ouvert des perles les plus prcieuses, et, dans vos
moindres mouvements, dans vos gestes les plus oublieux, dans vos
poses les plus abandonnes, vous jetez  chaque instant, avec une
profusion royale, dinestimables trsors de beaut. Si les molles
ondulations de contour, si les lignes fugitives dune attitude
pouvaient se fixer et se conserver dans un miroir, les glaces
devant lesquelles vous auriez pass feraient mpriser et regarder
comme des enseignes de cabarets les plus divines toiles de
Raphal.

Chaque geste, chaque air de tte, chaque aspect diffrent de votre
beaut se gravent sur le miroir de mon me avec une pointe de
diamant, et rien au monde nen pourrait effacer la profonde
empreinte; je sais  quelle place tait lombre,  quelle place
tait la lumire, le mplat que lustrait le rayon du jour, et
lendroit o le reflet errant se fondait avec les teintes plus
assouplies du cou et de la joue. -- Je vous dessinerais absente;
votre ide pose toujours devant moi.

Tout enfant, je restais des heures entires debout devant les
vieux tableaux des matres, et jen fouillais avidement les noires
profondeurs. -- Je regardais ces belles figures de saintes et de
desses dont les chairs dune blancheur divoire ou de cire se
dtachent si merveilleusement des fonds obscurs, carboniss par la
dcomposition des couleurs; jadmirais la simplicit et la
magnificence de leur tournure, la grce trange de leurs mains et
de leurs pieds, la fiert et le beau caractre de leurs traits, 
la fois si fins et si fermes, le grandiose des draperies qui
voltigeaient autour de leurs formes divines, et dont les plis
purpurins semblaient sallonger comme des lvres pour embrasser
ces beaux corps. --  force de plonger opinitrement mes yeux sous
le voile de fume, paissi par les sicles, ma vue se troublait,
les contours des objets perdaient leur prcision, et une espce de
vie immobile et morte animait tous ces ples fantmes des beauts
vanouies; je finissais par trouver que ces figures avaient une
vague ressemblance avec la belle inconnue que jadorais au fond de
mon coeur; je soupirais en pensant que celle que je devais aimer
tait peut-tre une de celles-l, et quelle tait morte depuis
trois cents ans. Cette ide maffectait souvent au point de me
faire verser des larmes, et jentrais contre moi en de grandes
colres de ntre pas n au seizime sicle, o toutes ces belles
avaient vcu. -- Je trouvais que ctaient de ma part une
maladresse et une gaucherie impardonnables.

Lorsque javanai en ge, le doux fantme mobsda encore plus
troitement. Je le voyais toujours entre moi et les femmes que
javais pour matresses, souriant dun air ironique et raillant
leur beaut humaine de toute la perfection de sa beaut divine. Il
me faisait trouver laides des femmes rellement charmantes et
faites pour rendre heureux quiconque naurait pas t pris de
cette ombre adorable dont je ne croyais pas que le corps existt
et qui ntait que le pressentiment de votre propre beaut. 
Rosalinde! que jai t malheureux  cause de vous, avant de vous
connatre!  Thodore! que jai t malheureux  cause de vous,
aprs vous avoir connu! -Si vous voulez, vous pouvez mouvrir le
paradis de mes rves. Vous tes debout sur le seuil, comme un ange
gardien envelopp dans ses ailes, et vous en tenez la clef dor
entre vos belles mains. -- Dites, Rosalinde, dites, le voulez-
vous?

Je nattends quun mot de vous pour vivre ou pour mourir: -- le
prononcerez-vous? tes-vous Apollon chass du ciel, ou la blanche
Aphrodite sortant du sein de la mer? o avez-vous laiss votre
char de pierreries attel de quatre chevaux de flamme? Quavez-
vous fait de votre conque de nacre et de vos dauphins  la queue
azure? -- quelle nymphe amoureuse a fondu son corps dans le vtre
au milieu dun baiser,  beau jeune homme, plus charmant que
Cyparisse et quAdonis, plus adorable que toutes les femmes!

Mais vous tes une femme, nous ne sommes plus au temps des
mtamorphoses; -- Adonis et Hermaphrodite sont morts, -- et ce
nest plus par un homme quun pareil degr de beaut pourrait tre
atteint; car, depuis que les hros et les dieux ne sont plus, vous
seules conservez dans vos corps de marbre, comme dans un temple
grec, le prcieux don de la forme anathmatise par Christ, et
faites voir que la terre na rien  envier au ciel; vous
reprsentez dignement la premire divinit du monde, la plus pure
symbolisation de lessence ternelle, -- la beaut.

Ds que je vous ai vue, quelque chose sest dchir en moi, un
voile est tomb, une porte sest ouverte, je me suis senti
intrieurement inond par des vagues de lumire; jai compris que
ma vie tait devant moi, et que jtais enfin arriv au carrefour
dcisif. -- Les parties obscures et perdues de la figure  moiti
rayonnante que je cherchais  dmler dans lombre se sont
illumines subitement; les teintes rembrunies qui noyaient le fond
du tableau se sont doucement claires; une tendre lueur rose a
gliss sur loutremer un peu verdi des lointains; les arbres qui
ne formaient que des silhouettes confuses ont commenc  se
dcouper dune manire plus nette; les fleurs charges de rose
ont piqu de points brillants la sourde verdure du gazon. Jai vu
le bouvreuil avec sa poitrine carlate au bout dune branche de
sureau, le petit lapin blanc aux yeux roses et aux oreilles
droites, qui sort sa tte entre deux brins de serpolet et passe sa
patte sur son museau, et le cerf craintif qui vient boire  la
source et mirer sa ramure dans leau. -- Du matin o le soleil de
lamour sest lev sur ma vie, tout a chang; l o vacillaient
dans lombre des formes  peine indiques que leur incertitude
rendait terribles ou monstrueuses se dessinent avec lgance des
groupes darbres en fleurs, des collines sarrondissent en
gracieux amphithtres, des palais dargent avec leurs terrasses
charges de vases et de statues baignent leurs pieds dans les lacs
dazur et semblent nager entre deux _ciels; _ce que je prenais
dans lobscurit pour un dragon gigantesque aux ailes armes
dongles et rampant sur la nuit avec ses pattes cailles nest
quune felouque  la voile de soie, aux avirons peints et dors,
pleine de femmes et de musiciens, et cet effroyable crabe que je
croyais voir agiter au-dessus de ma tte ses crochets et ses
pinces nest quun palmier  ventail dont la brise nocturne
remuait les feuilles troites et longues. -- Mes chimres et mes
erreurs se sont vanouies: -- jaime.

Dsesprant de vous trouver jamais, jaccusais mon rve de
mensonge et je faisais des querelles furieuses au sort: -- je me
disais que jtais bien fou de chercher un pareil type, ou que la
nature tait bien infconde et le Crateur bien inhabile de ne
pouvoir raliser la simple pense de mon coeur. -- Promthe avait
eu ce noble orgueil de vouloir faire un homme et de rivaliser avec
Dieu; moi, javais cr une femme, et je croyais quen punition de
mon audace un dsir toujours inassouvi me rongerait le foie comme
un autre vautour; je mattendais  tre enchan avec des fers de
diamant sur une roche chenue au bord du sauvage Ocan, -- mais les
belles nymphes marines aux longs cheveux verts, levant au-dessus
des flots leur gorge blanche et pointue, et montrant au soleil
leur corps de nacre de perle tout ruisselant des pleurs de la mer,
ne seraient point venues saccouder sur le rivage pour me faire la
conversation et me consoler dans ma peine comme dans la pice du
vieil Eschyle. Il nen a point t ainsi.

Vous tes venue, et jai d reprocher son impuissance  mon
imagination. -- Mon tourment na pas t celui que je craignais,
dtre perptuellement en proie  une ide sur une roche strile:
mais je nen ai pas moins souffert. Javais vu quen effet vous
existiez, que mes pressentiments ne mavaient point menti sur ce
point; mais vous vous tes prsente  moi avec la beaut ambigu
et terrible du sphinx. Comme Isis, la mystrieuse desse, vous
tiez enveloppe dun voile que je nosais soulever de peur de
tomber mort.

Si vous saviez, sous mes apparences distraites, avec quelle
attention haletante et inquite je vous observais et vous suivais
jusque dans vos moindres mouvements! Rien ne mchappait; comme je
regardais ardemment le peu qui paraissait de votre chair au cou ou
aux poignets pour tcher de constater votre sexe! Vos mains ont
t pour moi le sujet dtudes profondes, et je puis dire que jen
connais les moindres sinuosits, les plus imperceptibles veines,
la plus lgre fossette; vous seriez cache des pieds  la tte
sous le plus impntrable domino que je vous reconnatrais  voir
seulement un de vos doigts. Janalysais les ondulations de votre
marche, la manire dont vous posiez les pieds, dont vous releviez
vos cheveux; je cherchais  surprendre votre secret dans
lhabitude de votre corps. -- Je vous piais surtout  ces heures
de mollesse o les os semblent retirs du corps et o les membres
saffaissent et ploient comme sils taient dnous, pour voir si
la ligne fminine se prononcerait plus hardiment dans cet oubli et
cette nonchalance. Jamais personne na t couv du regard aussi
ardemment que vous.

Je moubliais dans cette contemplation pendant des heures
entires. Retir dans quelque coin du salon, ayant en main un
livre que je ne lisais point, ou tapi derrire le rideau de ma
chambre, lorsque vous tiez dans la vtre et que les jalousies de
votre fentre taient leves, alors, bien pntr de la beaut
merveilleuse qui se rpand autour de vous et vous fait comme une
atmosphre lumineuse, je me disais: Assurment cest une femme; --
puis tout  coup un mouvement brusque et hardi, un accent viril ou
quelque faon cavalire dtruisait dans une minute mon frle
difice de probabilits, et me rejetait dans mes irrsolutions
premires.

Je voguais  pleines voiles sur locan sans bornes de la rverie
amoureuse, et vous veniez me chercher pour faire des armes ou
jouer  la paume avec vous; la jeune fille, transforme en jeune
cavalier, me donnait de terribles coups de bton et me faisait
sauter le fleuret des mains aussi prestement et aussi lestement
que le spadassin le mieux rompu  lescrime;  chaque instant de
la journe, ctait quelque dsappointement pareil.

Jallais mapprocher de vous pour vous dire: -- Ma chre belle,
cest vous que jadore, et je vous voyais vous pencher tendrement
 loreille dune dame et lui souffler  travers ses cheveux des
bouffes de madrigaux et de compliments. -- Jugez de ma situation.
-- Ou bien quelque femme, que, dans ma jalousie trange, jeusse
corche vive avec la plus grande volupt du monde, se penchait 
votre bras, vous tirait  part pour vous confier je ne sais quels
purils secrets, et vous tenait des heures entires dans une
embrasure de la croise.

Jenrageais de voir les femmes vous parler, car cela me faisait
croire que vous tiez un homme, et, leussiez-vous t, je ne
laurais souffert quavec une peine extrme. -- Quand les hommes
approchaient librement et familirement, jtais encore plus
jaloux, parce que je songeais cela, que vous tiez une femme et
quils en avaient peut-tre le soupon comme moi; jtais en proie
aux passions les plus contraires, et je ne savais  quoi me fixer.

Je me colrais contre moi-mme, je madressais les plus durs
reproches dtre ainsi tourment par un semblable amour, et de
navoir pas la force darracher de mon coeur cette plante
vnneuse qui y tait pousse en une nuit comme un champignon
empoisonn; je vous maudissais, je vous appelais mon mauvais
gnie; jai cru mme un instant que vous tiez Belzbuth en
personne, car je ne pouvais mexpliquer la sensation que
jprouvais devant vous.

Quand jtais bien persuad que vous ntiez en effet rien autre
chose quune femme dguise, linvraisemblance des motifs dont je
cherchais  justifier un pareil caprice me replongeait dans mon
incertitude, et je me remettais de nouveau  dplorer que la forme
que javais rve pour lamour de mon me se trouvt appartenir 
quelquun du mme sexe que moi; -- jaccusais le hasard qui avait
habill un homme dapparences si charmantes, et, pour mon malheur
ternel, me lavait fait rencontrer au moment o je nesprais
plus voir se raliser lide absolue de pure beaut que je
caressais depuis si longtemps dans mon coeur.

Maintenant, Rosalinde, jai la certitude profonde que vous tes la
plus belle des femmes; je vous ai vue dans le costume de votre
sexe, jai vu vos paules et vos bras si purs et si correctement
arrondis. Le commencement de votre poitrine que votre gorgerette
laissait entrevoir ne peut appartenir qu une jeune fille: ni
Mlagre le beau chasseur, ni Bacchus leffmin, avec leurs
formes douteuses, nont jamais eu une pareille suavit de lignes
ni une si grande finesse de peau, quoiquils soient tous les deux
de marbre de Paros et polis par les baisers amoureux de vingt
sicles. -- Je ne suis plus tourment de ce ct-l. -- Mais ce
nest pas tout: vous tes femme, et mon amour nest plus
rprhensible, je puis my livrer sans remords et mabandonner au
flot qui memporte vers vous; si grande, si effrne que soit la
passion que jprouve, elle est permise et je la puis avouer; mais
vous, Rosalinde, pour qui je brlais en silence et qui ignoriez
limmensit de mon amour, vous que cette rvlation tardive ne
fera peut-tre que surprendre, ne me hassez-vous pas, maimez-
vous, pourrez-vous maimer? Je ne sais, -- et je tremble, et je
suis plus malheureux encore quauparavant.

-- Par instants, il me semble que vous ne me hassez pas; -- quand
nous avons jou _Comme il vous plaira, _vous avez donn 
certaines parties de votre rle un accent particulier qui en
augmentait le sens, et mengageait, en quelque sorte  me
dclarer. -- Jai cru voir dans vos yeux et dans votre sourire de
gracieuses promesses dindulgence et sentir votre main rpondre 
la pression de la mienne. -- Si je mtais tromp,  Dieu! cest
une chose  quoi je nose pas rflchir. -- Encourag par tout
cela et pouss par mon amour, je vous ai crit, car lhabit que
vous portez se prte mal  de tels aveux, et mille fois la parole
sest arrte sur mes lvres; bien que jeusse lide et la ferme
conviction que je parlais  une femme, ce costume viril
effarouchait toutes mes tendres penses amoureuses, et les
empchait de prendre leur vol vers vous.

Je vous en supplie, Rosalinde, si vous ne maimez pas encore,
tchez de maimer, moi qui vous ai aime malgr tout, sous le
voile dont vous vous enveloppez, par piti pour nous sans doute;
ne vouez pas le reste de ma vie au plus affreux dsespoir et au
plus morne dcouragement; songez que je vous adore depuis que le
premier rayon de la pense a lui dans ma tte, que vous mtiez
rvle davance, et que, lorsque jtais tout petit, vous
mapparaissiez en songe avec une couronne de gouttes de rose,
deux ailes prismatiques et la petite fleur bleue  la main; que
vous tes le but, le moyen et le sens de ma vie; que, sans vous,
je ne suis rien quune vaine apparence, et que, si vous soufflez
sur cette flamme que vous avez allume, il ne restera au fond de
moi quune pince de poussire plus fine et plus impalpable que
celle qui saupoudre les propres ailes de la mort. -- Rosalinde,
vous qui avez tant de recettes pour gurir le mal damour,
gurissez-moi, car je suis bien malade; jouez votre rle jusquau
bout, jetez les habits du beau Ganymde, et tendez votre blanche
main au plus jeune fils du brave chevalier Rowland des Bois.

Chapitre 14

Jtais  ma fentre occupe  regarder les toiles qui
spanouissaient joyeusement aux parterres du ciel, et  respirer
le parfum des belles-de-nuit que mapportait une brise mourante. -
- Le vent de la croise ouverte avait teint ma lampe, la dernire
qui restt allume dans le chteau. Ma pense dgnrait en vague
rverie, et une espce de somnolence commenait  me prendre;
cependant je restais toujours accouder sur la balustrade de
pierre, soit que je fusse fascine par le charme de la nuit, soit
par nonchalance et par oubli. -- Rosette, ne voyant plus briller
ma lampe et ne pouvant me distinguer  cause dun grand angle
dombre qui tombait prcisment sur la fentre, avait cru sans
doute que jtais couche, et ctait ce quelle attendait pour
risquer une dernire et dsespre tentative. -- Elle poussa si
doucement la porte que je ne lentendis pas entrer, et quelle
tait  deux pas de moi avant que je men fusse aperue. Elle fut
trs tonne de me voir encore leve; mais, se remettant bientt
de sa surprise, elle vint  moi et me prit le bras en mappelant
deux fois par mon nom: -- Thodore, Thodore!

-- Quoi! vous, Rosette, ici,  cette heure, toute seule, sans
lumire, dans un dshabill aussi complet!

Il faut te dire que la belle navait sur elle quune mante de nuit
en batiste excessivement fine, et la triomphante chemise borde de
dentelles que je navais pas voulu voir le jour de la fameuse
scne dans le petit kiosque du parc. Ses bras, polis et froids
comme le marbre, taient entirement nus, et la toile qui couvrait
son corps tait si souple et si diaphane quelle laissait voir les
boutons des seins, comme  ces statues des baigneuses couvertes
dune draperie mouille.

-- Est-ce un reproche, Thodore, que vous me faites l? ou nest-
ce quune simple phrase purement exclamative? Oui, moi, Rosette,
la belle dame ici, dans votre chambre  vous, non dans la mienne
o je devrais tre,  onze heures du soir et peut-tre minuit,
sans dugne, ni chaperon, ni soubrette, presque nue, en simple
peignoir de nuit; -- cela est bien tonnant, nest-ce pas? -- Jen
suis aussi surprise que vous, et je ne sais trop quelle
explication vous en donner.

En disant cela, elle me passa un de ses bras autour du corps, et
se laissa tomber sur le pied de mon lit de faon  mentraner
avec elle.

-- Rosette, lui dis-je en mefforant de me dgager, je men vais
tcher de rallumer la lumire; rien nest triste comme lobscurit
dans une chambre; et puis, cest vraiment un meurtre de ne pas y
voir clair quand vous tes l et de se priver du spectacle de vos
beauts. -- Permettez quau moyen dun morceau damadou et dune
allumette, je me fasse un petit soleil portatif qui mette en
relief tout ce que la nuit jalouse efface sous ses ombres.

-- Ce nest pas la peine; jaime autant que vous ne voyiez pas ma
rougeur; je me sens les joues toutes brlantes, car cest  mourir
de honte. Elle se jeta la figure contre ma poitrine; elle resta
quelques minutes ainsi, comme suffoque par son motion.

Moi, pendant ce temps-l, je passais machinalement mes doigts dans
les longues boucles de ses cheveux drouls; je cherchais dans ma
cervelle quelque honnte chappatoire pour me tirer dembarras, et
je nen trouvais point, car jtais accule dans mes derniers
retranchements, et Rosette paraissait parfaitement dcide  ne
pas sortir de la chambre comme elle y tait entre. -- Son
habillement avait une dsinvolture formidable, et qui ne
promettait rien de bon. Je navais moi-mme quune robe de chambre
ouverte et qui et fort mal dfendu mon incognito, en sorte que
jtais on ne peut plus inquite de lissue de la bataille.

-- Thodore, coutez-moi, dit Rosette en se relevant et en
rejetant ses cheveux des deux cts de sa figure, autant que je
pus le discerner  la faible lueur que les toiles et un croissant
de lune trs mince, qui commenait  se lever, jetaient dans la
chambre dont la croise tait reste ouverte; -- la dmarche que
je fais est trange; -- tout le monde me blmerait de lavoir
faite. -- Mais vous allez partir bientt, et je vous aime! Je ne
puis vous laisser ainsi sans mtre explique avec vous. -- Peut-
tre ne reviendrez-vous jamais; peut-tre est-ce la premire et la
dernire fois que je dois vous voir. -- Qui sait o vous irez?
Mais o que vous alliez, vous emporterez mon me et ma vie avec
vous. -- Si vous tiez rest, je nen serais pas venue  cette
extrmit. Le bonheur de vous contempler, de vous entendre, de
vivre  ct de vous met suffi: je neusse rien demand de plus.
Jaurais renferm mon amour dans mon coeur; vous auriez cru
navoir en moi quune bonne et sincre amie; -- mais cela ne peut
pas tre. Vous dites quil faut absolument que vous partiez. --
Cela vous ennuie, Thodore, de me voir ainsi attache  vos pas
comme une ombre amoureuse qui ne peut que vous suivre et qui
voudrait se fondre  votre corps; il doit vous dplaire de
retrouver toujours derrire vous des yeux suppliants et des mains
tendues pour saisir le bord de votre manteau.

Je le sais, mais je ne puis mempcher de le faire.

Au reste, vous ne pouvez pas vous en plaindre; cest votre faute.
-- Jtais calme, tranquille, presque heureuse avant de vous
connatre. -- Vous arrivez beau, jeune, souriant, pareil  Phoebus
le dieu charmant. -- Vous avez pour moi les soins les plus
empresss, les plus dlicates attentions; jamais cavalier ne fut
plus spirituel et plus galant. Vos lvres chaque minute laissaient
tomber des roses et des rubis; -- tout devenait pour vous une
occasion de madrigal, et vous savez dtourner les phrases les plus
insignifiantes pour en faire dadorables compliments. -- Une femme
qui vous aurait dabord mortellement ha aurait fini par vous
aimer, et moi, je vous aimais ds linstant o je vous avais vu. -
- Pourquoi paraissiez-vous donc surpris, ayant t si aimable,
dtre tant aim? Nest-ce pas une consquence toute naturelle? Je
ne suis ni une folle, ni une vapore, ni une petite fille
romanesque qui sprend de la premire pe quelle voit. Jai du
monde, et je sais ce que cest que la vie. Ce que je fais, toute
femme, mme la plus vertueuse ou la plus prude, en et fait
autant. -- Quelle ide et quelle intention aviez-vous? celle de me
plaire, jimagine, car je nen puis supposer dautre. Comment se
fait-il donc que vous avez; en quelque sorte, lair fch dy
avoir si bien russi? Ai-je fait, sans le vouloir, quelque chose
qui vous ait dplu? -- Je vous en demande pardon. Est-ce que vous
ne me trouvez plus belle, ou avez-vous dcouvert en moi quelque
dfaut qui vous rebute? -- Vous avez le droit dtre difficile en
beaut, mais ou vous avez menti trangement, ou je suis belle
aussi, moi! -- Je suis jeune comme vous, et je vous aime; pourquoi
maintenant me ddaignez-vous? Vous vous empressiez tant autour de
moi, vous souteniez mon bras avec une sollicitude si constante,
vous pressiez si tendrement la main que je vous abandonnais, vous
leviez vers moi des paupires si langoureuses: si vous ne maimiez
pas,  quoi bon tout ce mange? Auriez-vous eu par hasard cette
cruaut dallumer lamour dans un coeur pour vous en faire ensuite
un sujet de rise? Ah! ce serait une horrible raillerie, une
impit et un sacrilge! ce ne pourrait tre que lamusement dune
me affreuse, et je ne puis croire cela de vous, tout inexplicable
que soit votre conduite envers moi. Quelle est donc la cause de ce
revirement subit? Quant  moi, je ny en vois point. -- Quel
mystre cache une pareille froideur? -- Je ne puis croire que vous
ayez de la rpugnance pour moi; ce que vous avez fait prouve que
non, car on ne courtise pas aussi vivement une femme pour qui lon
a du dgot, ft-on le plus grand fourbe de la terre.  Thodore,
quavez-vous contre moi? qui vous a chang ainsi? que vous ai-je
fait? -- Si lamour que vous paraissiez avoir pour moi sest
envol, le mien, hlas! est rest, et je ne puis larracher de mon
coeur. -- Ayez piti de moi, Thodore, car je suis bien
malheureuse. -- Faites du moins semblant de maimer un peu, et
dites-moi quelques douces paroles; cela ne vous cotera pas
beaucoup,  moins que vous nayez pour moi une insurmontable
horreur...

En cet endroit pathtique de son discours, ses sanglots
touffrent compltement sa voix; elle croisa ses deux mains sur
mon paule et sy appuya le front dans une attitude tout  fait
dsespre. Tout ce quelle disait tait on ne peut plus juste, et
je navais rien de bon  rpondre. -- Je ne pouvais prendre la
chose sur le ton du persiflage. Cela net pas t convenable. --
Rosette ntait pas de ces cratures que lon pt traiter aussi
lgrement; -- jtais dailleurs trop touche pour le pouvoir
faire. -- Je me sentais coupable de mtre joue ainsi du coeur
dune femme charmante, et jen prouvais le plus vif et le plus
sincre remords du monde.

Voyant que je ne rpondais rien, la chre enfant poussa un long
soupir et fit un mouvement comme pour se lever, mais elle retomba
affaisse sous son motion; -- puis elle mentoura de ses bras
dont la fracheur pntrait mon pourpoint, posa sa figure sur la
mienne et se mit  pleurer silencieusement.

Cela me fit un effet singulier de sentir ainsi ruisseler sur ma
joue cet intarissable courant de larmes qui ne partait pas de mes
yeux. -- Je ne tardai pas  y mler les miennes, et ce fut une
vritable pluie amre  causer un nouveau dluge, si elle et dur
seulement quarante jours.

La lune en cet instant-l vint donner prcisment sur la fentre;
un ple rayon plongea dans la chambre et claira dune lueur
bleutre notre groupe taciturne.

Avec son peignoir blanc, ses bras nus, sa poitrine et sa gorge
dcouvertes, presque de la mme couleur que son linge, ses cheveux
pars et son air douloureux, Rosette avait lair dune figure
dalbtre de la Mlancolie assise sur un tombeau. Quant  moi, je
ne sais trop quelle figure je pouvais avoir, attendu que je ne me
voyais pas et quil ny avait point de glace qui pt rflchir mon
image, mais je pense que jaurais trs bien pu poser pour une
statue de lIncertitude personnifie.

Jtais mue, et je fis  Rosette quelques caresses plus tendres
qu lordinaire; de ses cheveux ma main tait descendue  son cou
velout, et de l  son paule ronde et polie que je flattais
doucement et dont je suivais la ligne frmissante. Lenfant
vibrait sous mon toucher comme un clavier sous les doigts dun
musicien; sa chair tressaillait et sautait brusquement, et
damoureux frissons couraient le long de son corps.

Moi-mme jprouvais une espce de dsir vague et confus dont je
ne pouvais dmler le but, et je sentais une grande volupt 
parcourir ces formes pures et dlicates. -- Je quittai son paule,
et, profitant de lhiatus dun pli, jenfermai subitement dans ma
main sa petite gorge effare, qui palpitait perdument comme une
tourterelle surprise au nid; -- de lextrme contour de sa joue,
que jeffleurais dun baiser  peine sensible, jarrivai  sa
bouche mi-ouverte: nous restmes ainsi quelque temps. -- Je ne
sais pas, par exemple, si ce fut deux minutes, ou un quart
dheure, ou une heure; car javais totalement perdu la notion du
temps, et je ne savais pas si jtais au ciel ou sur la terre, ici
ou ailleurs, morte ou vivante. Le vin capiteux de la volupt
mavait tellement enivre  la premire gorge que javais bue que
tout ce que javais de raison sen tait all. -- Rosette me
nouait de plus en plus avec ses bras et menveloppait de son
corps; -- elle se penchait sur moi convulsivement et me pressait
sur sa poitrine nue et haletante;  chaque baiser, sa vie semblait
accourir tout entire  la place touche, et abandonner le reste
de sa personne. -- Des ides singulires me passaient par la tte;
jaurais, si je navais craint de trahir mon incognito, laiss un
champ libre aux lans passionns de Rosette, et peut-tre aurais-
je fait quelque vaine et folle tentative pour donner un semblant
de ralit  cette ombre de plaisir que ma belle amoureuse
embrassait avec tant dardeur; je navais pas encore eu damant;
et ces vives attaques, ces caresses ritres, le contact de ce
beau corps, ces doux noms perdus dans des baisers me troublaient
au dernier point, -- quoiquils fussent dune femme; -- et puis
cette visite nocturne, cette passion romanesque, ce clair de lune,
tout cela avait pour moi une fracheur et un charme de nouveaut
qui me faisaient oublier quau bout du compte je ntais pas un
homme.

Pourtant, faisant un grand effort sur moi-mme, je dis  Rosette
quelle se compromettait horriblement en venant dans ma chambre 
une pareille heure et y restant aussi longtemps, que ses femmes
pourraient sapercevoir de son absence et voir quelle navait pas
pass la nuit dans son appartement.

Je dis cela si mollement que Rosette, pour toute rponse, laissa
tomber sa mante de batiste et ses pantoufles, et se glissa dans
mon lit comme une couleuvre dans une jatte de lait; car elle
imaginait que mes habits mempchaient seuls den venir  des
dmonstrations plus prcises, et que ctait lunique obstacle qui
me retenait. Elle croyait, la pauvre enfant que lheure du berger,
si laborieusement amene allait enfin sonner pour elle; mais il ne
sonna que deux heures du matin. -- Ma situation tait on ne peut
plus critique, lorsque la porte tourna sur ses gonds et donna
passage au mme chevalier Alcibiade en personne; il tenait un
bougeoir dune main et son pe de lautre.

Il alla droit au lit, dont il rejeta la couverture, et, mettant la
lumire sous le nez de Rosette confondue, il lui dit dun ton
goguenard: -- Bonjour, ma soeur. -- La petite Rosette neut pas la
force de trouver une parole pour rpondre.

-- Il parat donc, ma trs chre et trs vertueuse soeur, quayant
jug dans votre sagesse que le lit du seigneur Thodore tait plus
douillet que le vtre vous tes venue vous y coucher? ou peut-tre
revient-il des esprits dans votre chambre, et avez-vous pens que
vous seriez plus en sret dans celle-ci, sous la garde du susdit
seigneur? -- Cest fort bien vu. -- Ah! monsieur le chevalier de
Srannes, vous avez fait les doux yeux  madame notre soeur, et
vous croyez quil nen sera que cela. -- Jestime quil ne serait
pas malsain de nous couper un peu la gorge, et, si vous aviez
cette complaisance, je vous serais infiniment oblig. -- Thodore,
vous avez abus de lamiti que javais pour vous, et vous me
faites repentir de la bonne opinion que javais tout dabord
forme sur la loyaut de votre caractre: cest mal, trs mal.

Je ne pouvais me dfendre dune manire valable: les apparences
taient contre moi. Qui maurait crue, si javais dit, comme cela
tait en effet, que Rosette ntait venue dans ma chambre que
malgr moi, et que, loin de chercher  lui plaire, je faisais tout
mon possible pour la dtourner de moi? -- Je navais quune chose
 dire, je la dis. -- Seigneur Alcibiade, nous nous couperons tout
ce que vous voudrez.

Pendant ce colloque, Rosette navait pas manqu de svanouir
selon les plus saines rgles du pathtique; -- jallai  une coupe
de cristal pleine deau o plongeait la queue dune grosse rose
blanche  moiti effeuille, et je lui jetai quelques gouttes  la
figure, ce qui la fit revenir  elle promptement.

Ne sachant trop quelle contenance tenir, elle se blottit dans la
ruelle et fourra sa jolie tte sous la couverture, comme un oiseau
qui sarrange pour dormir. -- Elle avait tellement ramass les
draps et les coussins autour delle quil et t fort difficile
de discerner ce quil y avait sous ce monceau; -- quelques petits
soupirs flts, qui en sortaient de temps  autre, pouvaient seuls
faire deviner que ctait une jeune pcheresse repentante, ou du
moins excessivement fche de ntre pcheresse que dintention et
non de fait: ce qui tait le cas de linfortune Rosette.

Monsieur le frre, nayant plus dinquitude sur sa saur, reprit
le dialogue, et me dit dun ton un peu plus doux: -- Il nest pas
absolument indispensable de nous couper la gorge sur-le-champ,
cest un moyen extrme quon est toujours  temps demployer. --
coutez: -- la partie nest pas gale entre nous. Vous tes de la
premire jeunesse et beaucoup moins vigoureux que moi, si nous
nous battions, je vous tuerais ou je vous estropierais assurment,
-- et je ne voudrais ni vous tuer ni vous dfigurer, -- ce serait
dommage; Rosette, qui est l-bas sous la couverture et qui ne dit
mot, men voudrait toute sa vie; car elle est rancunire et
mauvaise comme une tigresse quand elle sy met, cette chre petite
colombe. Vous ne savez pas cela, vous qui tes son prince Galaor,
et qui nen recevez que de charmantes douceurs; mais il ny fait
pas bon. Rosette est libre, vous aussi; il parat que vous ntes
pas irrconciliablement ennemis; son veuvage va finir, et la chose
se trouve le mieux du monde. pousez-la; elle naura pas besoin de
retourner coucher chez elle, et moi, de cette faon-l, je serai
dispens de vous prendre pour fourreau de mon pe, ce qui ne
serait agrable ni pour vous ni pour moi; -- que vous en semble?

Je dus faire une horrible grimace, car ce quil me proposait tait
de toutes les choses du monde la plus inexcutable pour moi:
jaurais plutt march  quatre pattes contre le plafond comme les
mouches, et dcroch le soleil sans prendre de marchepied pour me
hausser, que de faire ce quil me demandait, et cependant la
dernire proposition tait plus agrable incontestablement que la
premire.

Il parut surpris que je nacceptasse pas avec transport -- et il
rpta ce quil avait dit comme pour me donner le temps de
rpliquer.

-- Votre alliance est on ne peut plus honorable pour moi, et je
neusse jamais os y prtendre: je sais que cest une fortune
inoue pour un jeune homme qui na point encore de rang ni de
consistance dans le monde, et que les plus illustres sen
estimeraient tout heureux; -- mais cependant je ne puis que
persister dans mon refus, et, puisque jai la libert du choix
entre le duel et le mariage, je prfre le duel. -- Cest un got
singulier, -- et que peu de gens auraient, -- mais cest le mien.

Ici Rosette souffla le plus douloureux sanglot du monde, sortit sa
tte de dessous loreiller, et ly rentra aussitt comme un
limaon dont on frappe les cornes, en voyant ma contenance
impassible et dlibre.

-- Ce nest pas que je naime point madame Rosette, je laime
infiniment; mais jai des raisons de ne point me marier, que vous-
mme trouveriez excellentes, sil mtait possible de vous les
dire. -- Au reste, les choses nont pas t aussi loin que lon
pourrait le croire daprs les apparences; hors quelques baisers
quune amiti un peu vive suffit  expliquer et  justifier, il
ny a rien entre nous dont on ne puisse convenir, et la vertu de
votre soeur est assurment la plus intacte et la plus nette du
monde. -- Je lui devais ce tmoignage. -- Maintenant,  quelle
heure nous battons-nous, monsieur Alcibiade, et  quel endroit?

-- Ici, sur-le-champ, cria Alcibiade ivre de fureur.

-- Y pensez-vous? devant Rosette!

-- Dgaine, misrable, ou je tassassine, continua-t-il en
brandissant son pe et en lagitant autour de sa tte.

-- Sortons au moins de la chambre.

-- Si tu ne te mets pas en garde, je vais te clouer contre le mur
comme une chauve-souris, mon beau Cladon, et tu auras beau battre
de laile, tu ne te dcrocheras pas, je ten avertis. -- Et il
fondit sur moi lpe haute.

Je tirai ma rapire, car il laurait fait comme il le disait, et
je me contentai dabord de parer les bottes quil me portait.

Rosette fit un effort surhumain pour venir se jeter entre nos
pes, car les deux combattants lui taient galement chers; mais
ses forces la trahirent, et elle roula sans connaissance sur le
pied du lit.

Nos fers tincelaient et faisaient le bruit dune enclume, car le
peu despace que nous avions nous forait  engager nos pes de
trs prs.

Alcibiade manqua deux ou trois fois de matteindre, et, si je
neusse pas eu un excellent matre en fait darmes, ma vie aurait
couru le plus grand danger; car il tait dune adresse tonnante
et dune force prodigieuse. Il puisa toutes les ruses et les
feintes de lescrime pour me toucher. Enrag de ne pouvoir y
parvenir, il se dcouvrit deux ou trois fois; je nen voulus pas
profiter; mais il revenait  la charge avec un emportement si
acharn et si sauvage que je fus force de saisir les jours quil
me laissait; et puis ce bruit et ces clairs tourbillonnants de
lacier menivraient et mblouissaient. Je ne pensais pas  la
mort, je navais pas la moindre peur; cette pointe aigu et
mortelle qui me venait devant les yeux  chaque seconde ne me
faisait pas plus deffet que si je me fusse battue avec des
fleurets boutonns; seulement jtais indigne de la brutalit
dAlcibiade, et le sentiment de mon innocence parfaite augmentait
encore cette indignation. Je voulais seulement lui piquer le bras
ou lpaule pour lui faire tomber son pe des mains, car javais
essay vainement de la lui faire sauter. -- Il avait un poignet de
fer, et le diable ne le lui et pas fait bouger.

Enfin il me porta une botte si vive et si  fond que je ne pus la
parer qu demi; ma manche fut traverse, et je sentis le froid du
fer sur mon bras; mais je ne fus pas blesse.  cette vue, la
colre me prit, et, au lieu de me dfendre, jattaquai  mon tour;
-- je ne songeai plus que ctait le frre de Rosette, et je
fondis sur lui comme si cet t mon ennemi mortel. Profitant
dune fausse position de son pe, je lui poussai une flanconade
si bien lie que je latteignis au ct: il fit ho! et tomba en
arrire.

Je le crus mort, mais il ntait rellement que bless, et sa
chute provenait dun faux pas quil avait fait en essayant de
rompre. -- Je ne puis texprimer, Graciosa, la sensation que
jprouvai; certes, ce nest pas une rflexion difficile  faire
quen frappant de la chair avec une pointe fine et tranchante on y
percera un trou, et quil en jaillira du sang. Cependant je tombai
dans une stupeur profonde en voyant ruisseler des filets rouges
sur le pourpoint dAlcibiade. -- Je nimaginais pas sans doute
quil en sortirait du son, comme du ventre crev dun poupard;
mais je sais que jamais de ma vie je nprouvai une aussi grande
surprise, et il me sembla quil venait de marriver quelque chose
dinou.

Ce qui tait inou, ce ntait pas, ainsi quil me paraissait, que
du sang coult dune blessure, mais ctait que cette blessure et
t ouverte par moi, et quune jeune fille de mon ge (jallais
crire un jeune homme, tant je suis bien entre dans lesprit de
mon rle) et jet sur le carreau un capitaine vigoureux, rompu 
lescrime comme ltait le seigneur Alcibiade: -- le tout pour
crime de sduction et refus de mariage avec une femme fort riche
et fort charmante, qui plus est!

Jtais vritablement dans un embarras cruel avec la soeur
vanouie, le frre que je croyais mort, et moi-mme qui ntais
pas trs loin dtre vanouie ou morte, comme lun ou comme
lautre. -- Je me pendis au cordon de la sonnette, et je
carillonnai  rveiller des morts, tant que le ruban me resta  la
main; et, laissant  Rosette pme et  Alcibiade ventr le soin
dexpliquer les choses aux domestiques et  la vieille tante,
jallai droit  lcurie. -- Lair me remit sur-le-champ; je fis
sortir mon cheval, je le sellai et je le bridai moi-mme; je
massurai si la croupire tenait bien, si la gourmette tait en
bon tat; je mis les triers de la mme longueur, je resserrai la
sangle dun cran: bref, je le harnachai compltement avec une
attention au moins singulire dans un moment pareil, et un calme
tout  fait inconcevable aprs un combat ainsi termin.

Je montai sur ma bte, et je traversai le parc par un sentier que
je connaissais. Les branches darbres, toutes charges de rose,
me fouettaient et me mouillaient la figure: on et dit que les
vieux arbres tendaient les bras pour me retenir et me garder 
lamour de leur chtelaine. -- Si javais t dans une autre
disposition desprit, ou quelque peu superstitieuse, il naurait
tenu qu moi de croire que ctaient autant de fantmes qui
voulaient me saisir et qui me montraient le poing.

Mais rellement je navais aucune ide, ni celle-l ni une autre;
une stupeur de plomb, si forte que jen avais  peine la
conscience, me pesait sur la cervelle, comme un casque trop
troit; seulement il me semblait bien que javais tu quelquun
par l et que ctait pour cela que je men allais. -- Javais, au
reste, horriblement envie de dormir, soit  cause de lheure
avance, soit que la violence des motions de cette soire et une
raction physique et met fatigue corporellement.

Jarrivai  une petite poterne qui souvrait sur les champs par un
secret que Rosette mavait montr dans nos promenades. Je
descendis de cheval, je touchai le bouton et je poussai la porte:
je me remis en selle aprs avoir fait passer mon cheval, et je lui
fis prendre le galop jusqu ce que jeusse rejoint la grand-route
de C***, o jarrivai  la petite pointe du jour.

Ceci est lhistoire trs fidle et trs circonstancie de ma
premire bonne fortune et de mon premier duel.

Chapitre 15

Il tait cinq heures du matin lorsque jentrai dans la ville. --
Les maisons commenaient  mettre le nez aux fentres; les braves
indignes montraient derrire leur carreau leur bnigne figure,
surmonte dun pyramidal bonnet de nuit. -- Au pas de mon cheval,
dont les fers sonnaient sur le pav ingal et caillouteux,
sortaient de chaque lucarne la grosse figure curieusement rouge et
la gorge matinalement dbraille des Vnus de lendroit, qui
spuisaient en conjectures sur cette apparition insolite dun
voyageur dans C***,  une pareille heure et en pareil quipage,
car jtais trs succinctement habille et dans une tenue au moins
suspecte. Je me fis indiquer une auberge par un petit polisson qui
avait des cheveux jusque sur les yeux, et qui leva en lair son
museau de barbet pour me considrer plus  son aise; je lui donnai
quelques sous pour sa peine, et un consciencieux coup de cravache,
qui le fit fuir en glapissant comme un geai plum tout vif. Je me
jetai sur un lit et je mendormis profondment. Quand je me
rveillai, il tait trois heures aprs midi: ce qui suffit  peine
pour me reposer compltement. En effet, ce ntait pas trop pour
une nuit blanche, une bonne fortune, un duel, et une fuite trs
rapide, quoique trs victorieuse.

Jtais fort inquite de la blessure dAlcibiade; mais, quelques
jours aprs, je fus compltement rassure, car jappris quelle
navait pas eu de suites dangereuses, et quil tait en pleine
convalescence. Cela me soulagea dun poids singulier, car cette
ide davoir tu un homme me tourmentait trangement, quoique ce
ft en lgitime dfense et contre ma propre volont. Je ntais
pas encore arrive  cette sublime indiffrence pour la vie des
hommes o je suis parvenue depuis.

Je retrouvai  C*** plusieurs des jeunes gens avec qui nous avions
fait route: -- cela me fit plaisir; je me liai avec eux plus
intimement, et ils me donnrent accs dans plusieurs maisons
agrables -- Jtais parfaitement habitue  mes habits, et la vie
plus rude et plus active que javais mene, les exercices violents
auxquels je mtais livre mavaient rendue deux fois plus robuste
que je ntais. Je suivais partout ces jeunes cervels: je
montais  cheval, je chassais, je faisais des orgies avec eux,
car, petit  petit, je mtais forme  boire; sans atteindre  la
capacit tout allemande de certains dentre eux, je vidais bien
deux ou trois bouteilles pour ma part, et je ntais pas trop
grise, progrs fort satisfaisant Je rimais en Dieu avec une
excessive richesse, et jembrassais assez dlibrment les filles
dauberge. -- Bref, jtais un jeune cavalier accompli et tout 
fait conforme au dernier patron de la mode. -- Je me dfis de
certaines ides provinciales que javais sur la vertu et autres
fadaises semblables; en revanche, je devins dune si prodigieuse
dlicatesse sur le point dhonneur que je me battais en duel
presque tous les jours: cela mme tait devenu une ncessit pour
moi, une espce dexercice indispensable et sans lequel je me
serais mal porte toute la journe. Aussi, quand personne ne
mavait regarde ou march sur le pied, que je navais aucun motif
pour me battre, plutt que de rester oisive et ne point mener des
mains, je servais de second  mes camarades ou mme  des gens que
je ne connaissais que de nom.

Jeus bientt une colossale renomme de bravoure, et il ne fallait
rien moins que cela pour arrter les plaisanteries queussent
immanquablement fait natre ma figure imberbe et mon air effmin.
Mais trois ou quatre boutonnires de surplus que jouvris  des
pourpoints, quelques aiguillettes que je levai fort dlicatement
sur quelques peaux rcalcitrantes me firent trouver lair plus
viril qu Mars en personne, ou  Priape lui-mme, et vous eussiez
rencontre des gens qui eussent jur avoir tenu de mes btards sur
les fonts de baptme.

 travers toute cette dissipation apparente, dans cette vie
gaspille et jete par les fentres, je ne laissais pas de suivre
mon ide primitive, cest--dire cette consciencieuse tude de
lhomme et la solution du grand problme dun amoureux parfait,
problme un peu plus difficile  rsoudre que celui de la pierre
philosophale.

Il en est de certaines ides comme de lhorizon qui existe bien
certainement, puisquon le voit en face de soi de quelque ct que
lon se tourne, mais qui fuit obstinment devant vous et qui, soit
que vous alliez au pas, soit que vous couriez au galop, se tient
toujours  la mme distance; car il ne peut se manifester quavec
une condition dloignement dtermine; il se dtruit  mesure que
lon avance, pour se former plus loin avec son azur fuyard et
insaisissable, et cest en vain que lon essaye de larrter par
le bord de son manteau flottant.

Plus javanais dans la connaissance de lanimal, plus je voyais 
quel point la ralisation de mon dsir tait impossible, et
combien ce que je demandais pour aimer heureusement tait hors des
conditions de sa nature. -- Je me convainquis que lhomme qui
serait le plus sincrement amoureux de moi trouverait le moyen,
avec la meilleure volont du monde, de me rendre la plus misrable
des femmes, et pourtant javais dj abandonn beaucoup de mes
exigences de jeune fille. -- Jtais descendue des sublimes
nuages, non pas tout  fait dans la rue et dans le ruisseau, mais
sur une colline de moyenne hauteur, accessible, quoiquun peu
escarpe.

La monte, il est vrai, tait assez rude; mais javais lorgueil
de croire que je valais bien la peine que lon ft cet effort, et
que je serais un ddommagement suffisant de la peine quon aurait
prise. -- Je naurais jamais pu me rsoudre  faire un pas au-
devant: jattendais, patiemment perche sur mon sommet.

Voici quel tait mon plan: -- sous mes habits virils jaurais fait
connaissance avec quelque jeune homme dont lextrieur maurait
plu; jaurais vcu familirement avec lui; par des questions
adroites et des fausses confidences qui en auraient provoqu de
vraies, je serais parvenue bientt  une connaissance complte de
ses sentiments et de ses penses; et, si je lavais trouv tel que
je le souhaitais, jaurais prtext quelque voyage, je me serais
tenue loigne de lui trois ou quatre mois pour lui donner un peu
le temps doublier mes traits; puis je serais revenue avec mon
costume de femme, jaurais arrang dans un faubourg retir une
voluptueuse petite maison, enfouie dans les arbres et les fleurs;
puis jaurais dispos les choses de manire  ce quil me
rencontrt et me ft la cour; et, sil avait montr un amour vrai
et fidle, je me serais donne  lui sans restriction et sans
prcaution: -- le titre de sa matresse met paru honorable, et
je ne lui en aurais pas demand dautre.

Mais assurment ce plan-l ne sera pas mis  excution, car cest
le propre des plans que lon a de ntre point excuts, et cest
l que paraissent principalement la fragilit de la volont et le
pur nant de lhomme. Le proverbe -- ce que femme veut, Dieu le
veut -- nest pas plus vrai que tout autre proverbe, ce qui veut
dire quil ne lest gure.

Tant que je ne les avais vus que de loin et  travers mon dsir,
les hommes mavaient paru beaux, et loptique mavait fait
illusion. -- Maintenant je les trouve du dernier effroyable, et je
ne comprends pas comment une femme peut admettre cela dans son
lit. Quant  moi, le coeur me lverait, et je ne pourrais my
rsoudre.

Comme leurs traits sont grossiers, ignobles, sans finesse, sans
lgance! quelles lignes heurtes et disgracieuses! quelle peau
dure, noire et sillonne! -- Les uns sont hls comme des pendus
de six mois, hves, osseux, poilus, avec des cordes  violon sur
les mains, de grands pieds  pont-levis, une sale moustache
toujours pleine de victuaille et retrousse en croc sur les
oreilles, les cheveux rudes comme des crins de balai, un menton
termin en hure de sanglier, des lvres gerces et cuites par les
liqueurs fortes, des yeux entours de quatre ou cinq orbes noirs,
un cou plein de veines tordues, de gros muscles et de cartilages
saillants. -- Les autres sont matelasss de viande rouge, et
poussent devant eux un ventre cercl  grand-peine par leur
ceinturon; ils ouvrent en clignotant leur petit oeil vert de mer
enflamm de luxure, et ressemblent plutt  des hippopotames en
culotte qu des cratures humaines. Cela sent toujours le vin, ou
leau-de-vie, ou le tabac, ou son odeur naturelle, qui est bien la
pire de toutes. -- Quant  ceux dont la forme est un peu moins
dgotante, ils ressemblent  des femmes mal russies. -- Voil
tout.

Je navais pas remarqu tout cela. Jtais dans la vie comme dans
un nuage, et mes pieds touchaient  peine la terre. -- Lodeur des
roses et des lilas du printemps me portait  la tte comme un
parfum trop fort. Je ne rvais que hros accomplis, amants fidles
et respectueux, flammes dignes de lautel, dvouements et
sacrifices merveilleux, et jaurais cru trouver tout cela dans le
premier gredin qui maurait dit bonjour. -- Cependant ce premier
et grossier enivrement ne dura gure; dtranges soupons me
prirent, et je neus pas de repos que je ne les eusse claircis.

Dans les premiers temps, lhorreur que javais pour les hommes
tait pousse au dernier degr dexagration, et je les regardais
comme dpouvantables monstruosits. Leurs faons de penser, leurs
allures, et leur langage ngligemment cynique, leurs brutalits et
leur ddain des femmes me choquaient et me rvoltaient au dernier
point, tant lide que je men tais faite rpondait peu  la
ralit. -- Ce ne sont pas des monstres, si lon veut, mais bien
pis que cela, ma foi! ce sont dexcellents garons de trs joviale
humeur, qui boivent et mangent bien, qui vous rendront toutes
sortes de services, spirituels et braves, bons peintres et bons
musiciens, qui sont propres  mille choses, except cependant 
une seule pour laquelle ils ont t crs, qui est de servir de
mle  lanimal appel femme, avec qui ils nont pas le plus lger
rapport, ni physique ni moral.

Javais peine dabord  dguiser le mpris quils minspiraient,
mais peu  peu je maccoutumai  leur manire de vivre. Je ne me
sentais pas plus pique des railleries quils dcochaient sur les
femmes que si jeusse moi-mme t de leur sexe. -- Jen faisais
au contraire de fort bonnes et dont le succs flattait trangement
mon orgueil; assurment aucun de mes camarades nallait aussi loin
que moi en fait de sarcasmes et de plaisanteries sur cet objet. La
parfaite connaissance du terrain me donnait un grand avantage, et,
outre le tour piquant quelles pouvaient avoir, mes pigrammes
brillaient par un mrite dexactitude qui manquait souvent aux
leurs. -- Car, bien que tout le mal que lon dit des femmes soit
toujours fond par quelque point, il est nanmoins difficile aux
hommes de garder le sang-froid ncessaire pour les bien railler,
et il y a souvent bien de lamour dans leurs invectives.

Jai remarqu que ce sont les plus tendres et ceux qui avaient le
plus le sentiment de la femme qui les traitaient plus mal que tous
les autres et qui revenaient  ce sujet avec un acharnement tout
particulier, comme sils leur eussent gard une mortelle rancune
de ntre point telles quils les souhaitaient, en faisant mentir
la bonne opinion quils en avaient conue dabord.

Ce que je demandais avant tout, ce ntait pas la beaut physique,
ctait la beaut de lme, ctait de lamour; mais lamour comme
je le sens nest peut-tre pas dans les possibilits humaines. --
Et pourtant il me semble que jaimerais ainsi et que je donnerais
plus que je nexige.

Quelle magnifique folie! quelle prodigalit sublime!

Se livrer tout entier sans rien garder de soi, renoncer  sa
possession et  son libre arbitre, remettre sa volont entre les
bras dun autre, ne plus voir par ses yeux, ne plus entendre avec
ses oreilles, ntre quun en deux corps, fondre et mler ses mes
de faon  ne plus savoir si vous tes vous ou lautre, absorber
et rayonner continuellement, tre tantt la lune et tantt le
soleil, voir tout le monde et toute la cration dans un seul tre,
dplacer le centre de vie, tre prt,  toute heure, aux plus
grands sacrifices et  labngation la plus absolue; souffrir  la
poitrine de la personne aime, comme si ctait la vtre; 
prodige! se doubler en se donnant: -- voil lamour tel que je le
conois.

Fidlit de lierre, enlacements de jeune vigne, roucoulements de
tourterelle, cela va sans dire, et ce sont les premires et les
plus simples conditions.

Si jtais reste chez moi, sous les habits de mon sexe,  tourner
mlancoliquement mon rouet ou  faire de la tapisserie derrire un
carreau, dans lembrasure dune fentre, ce que jai cherch 
travers le monde serait peut-tre venu me trouver tout seul.
Lamour est comme la fortune, il naime pas que lon coure aprs
lui. Il visite de prfrence ceux qui dorment au bord des puits.
et souvent les baisers _les _reines et des dieux descendent sur
des yeux ferms.

Cest une chose qui vous leurre et vous trompe que de penser que
toutes les aventures et tous les bonheurs nexistent quaux
endroits o vous ntes pas, et cest un mauvais calcul que de
faire seller son cheval et de prendre la poste pour aller  la
qute de son idal. Beaucoup de gens font cette faute, bien
dautres encore la feront. -- Lhorizon est toujours du plus
charmant azur, quoique, lorsque lon y est arriv, les collines
qui le composent ne soient ordinairement que des glaises
dcharnes et fendues, ou des ocres laves par la pluie.

Je me figurais que le monde tait plein de jeunes gens adorables,
et que sur les chemins on rencontrait des populations
dEsplandian, dAmadis et de Lancelot du Lac au Fourchas de leur
Dulcine, et je fus fort tonne que le monde soccupt trs peu
de cette sublime recherche et se contentt de coucher avec la
premire catin venue. Je suis trs punie de ma curiosit et de ma
dfiance. Je me suis blase de la plus horrible manire possible,
sans avoir joui. Chez moi, la connaissance a devanc lusage; il
nest rien de plus que ces expriences htives, qui ne sont point
le fruit de laction. -- Lignorance la plus complte vaudrait
cent mille fois mieux, elle vous ferait au moins commettre
beaucoup de sottises qui serviraient  vous instruire et 
rectifier vos ides; car, sous ce dgot dont je parlais tout 
lheure il y a toujours un lment vivace et rebelle qui produit
les plus tranges dsordres: lesprit est convaincu, le corps ne
lest pas, et ne veut point souscrire  ce ddain superbe. Le
corps jeune et robuste sagite et rue sous lesprit comme un
talon vigoureux mont par un vieillard dbile et que cependant il
ne peut dsaronner, car le caveon lui maintient la tte et le
mors lui dchire la bouche.

Depuis que je vis avec les hommes, jai vu tant de femmes
indignement trahies, tant de liaisons secrtes imprudemment
divulgues, les plus pures amours tranes avec insouciance dans
la boue, des jeunes gens courant chez daffreuses courtisanes en
sortant des bras des plus charmantes matresses, les intrigues les
mieux tablies rompues subitement et sans motif plausible quil ne
mest plus possible de me dcider  prendre un amant. -- Ce serait
se jeter en plein jour les yeux ouverts dans un abme sans fond. -
- Cependant le voeu secret de mon coeur est toujours den avoir
un. La voix de la nature touffe la voix de la raison. -- Je sens
bien que je ne serai jamais heureuse si je naime pas et si je ne
suis pas aime: -- mais le malheur est que lon ne peut avoir
quun homme pour amant, et les hommes, sils ne sont pas des
diables tout  fait, sont bien loin dtre des anges. Ils auraient
beau se coller des plumes  lomoplate et se mettre sur la tte
une gloire de papier dor, je les connais trop pour my laisser
tromper. -- Tous les beaux discours quils me pourraient dbiter
ny feraient rien. Je sais davance ce quils vont dire, et
jachverais toute seule. Je les ai vus tudier leurs rles et les
repasser avant dentrer en scne; je connais leurs principales
tirades  effet et les endroits sur lesquels ils comptent. -- Ni
la pleur de la figure ni laltration des traits ne me
convaincraient. Je sais que cela ne prouve rien. -- Une nuit
dorgie, quelques bouteilles de vin et deux ou trois filles
suffisent pour se grimer trs convenablement. Jai vu pratiquer
cette belle rubrique  un jeune marquis, trs rose et trs frais
de sa nature, qui sen est trouv on ne peut mieux, et qui na d
qu cette touchante pleur, si bien gagne, de voir couronner sa
flamme. -- Je sais aussi comment les plus langoureux Cladons se
consolent des rigueurs de leurs Astres, et trouvent le moyen de
patienter, en attendant lheure du berger. -- Jai vu les
souillons qui servaient de doublures aux pudibondes Arianes.

En vrit, aprs cela, lhomme ne me tente pas beaucoup; car il
na pas la beaut comme la femme, la beaut, ce vtement splendide
qui dissimule si bien les imperfections de lme, cette divine
draperie jete par Dieu sur la nudit du monde, et qui fait quon
est en quelque sorte excusable daimer la plus vile courtisane du
ruisseau, si elle possde ce don magnifique et royal.

 dfaut des vertus de lme, je voudrais au moins la perfection
exquise de la forme, le satin des chairs, la rondeur des
contours, la suavit de lignes, la finesse de peau, tout ce qui
fait le charme des femmes. -- Puisque je ne puis avoir lamour, je
voudrais la volupt, remplacer tant bien que mal le frre par la
soeur. -- Mais tous les hommes que jai vus me semblent
affreusement laids. Mon cheval est cent fois plus beau, et
jaurais moins de rpugnance  lembrasser que certains
merveilleux qui se croient fort charmants. -- Certes, ce ne serait
pas pour moi un brillant thme  broder des variations de plaisir
quun petit-matre comme jen connais. -- Un homme dpe ne me
conviendrait non plus gure; les militaires ont quelque chose de
mcanique dans la dmarche et de bestial dans la face qui fait que
je les considre  peine comme des cratures humaines; les hommes
de robe ne me ravissent pas davantage, ils sont sales, huileux,
hrisss, rps, loeil glauque et la bouche sans lvres: ils
sentent exorbitamment le rance et le moisi, et je naurais
nullement envie de poser ma figure contre leur mufle de loup-
cervier ou de blaireau. Quant aux potes, ils ne considrent dans
le monde que la fin des mots, et ne remontent pas plus loin que la
pnultime, et il est vrai de dire quils sont difficiles 
utiliser convenablement; ils sont plus ennuyeux que les autres,
mais ils sont aussi laids et nont pas la moindre distinction ni
la moindre lgance dans leur tournure et leurs habits, ce qui est
vraiment singulier: -- des gens qui soccupent toute la journe de
forme et de beaut ne saperoivent pas que leurs bottes sont mal
faites et leur chapeau ridicule! Ils ont lair dapothicaires de
province ou de rptiteurs de chiens savants sans ouvrage, et vous
dgoteraient de posie et de vers pour plusieurs ternits.

Pour les peintres, ils sont aussi dune assez norme stupidit;
ils ne voient rien hors des sept couleurs. -- Lun deux, avec qui
javais pass quelques jours  R*** et  qui lon demandait ce
quil pensait de moi, fit cette ingnieuse rponse: -- Il est
dun ton assez chaud, et dans les ombres il faudrait employer, au
lieu de blanc, du jaune de Naples pur avec un peu de terre de
Cassel et de brun rouge. -- Ctait son opinion, et, de plus, il
avait le nez de travers et les yeux comme le nez; ce qui ne
rendait pas son affaire meilleure. -- Qui prendrai-je? un
militaire  jabot bomb, un robin aux paules convexes, un pote
ou un peintre  la mine effare, un petit freluquet efflanqu et
sans consistance? Quelle cage choisirai-je dans cette mnagerie?
Je lignore compltement, et je ne me sens pas plus de penchant
dun ct que de lautre, car ils sont aussi parfaitement gaux
que possible en btise et en laideur.

Aprs cela, il me resterait encore quelque chose  faire, ce
serait de prendre quelquun que jaimasse, ft-ce un portefaix ou
un maquignon; mais je naime mme pas un portefaix.  malheureuse
hrone que je suis! tourterelle dparie et condamne  pousser
ternellement des roucoulements lgiaques!

Oh! que de fois jai souhait tre vritablement un homme comme je
le paraissais! Que de femmes avec qui je me serais entendue, et
dont le coeur aurait compris mon coeur! -- comme ces dlicatesses
damour, ces nobles lans de pure passion auxquels jaurais pu
rpondre meussent rendue parfaitement heureuse! Quelle suavit,
quelles dlices! comme toutes les sensitives de mon me se
seraient librement panouies sans tre obliges de se contracter
et de se refermer  toute minute sous des attouchements grossiers!
Quelle charmante floraison dinvisibles fleurs qui ne souvriront
jamais, et dont le mystrieux parfum et doucement embaum lme
fraternelle! Il me semble que cet t une vie enchanteresse, une
extase infinie aux ailes toujours ouvertes; des promenades, les
mains enlaces sans se quitter jamais sous des alles de sable
dor,  travers des bosquets de roses ternellement souriantes,
dans des parcs pleins de viviers o glissent des cygnes, avec des
vases dalbtre se dtachant sur le feuillage.

Si javais t un jeune homme, comme jeusse aim Rosette! quelle
adoration cet t! Nos mes taient vraiment faites lune pour
lautre, deux perles destines  se fondre ensemble et nen plus
faire quune seule! Comme jeusse parfaitement ralis les ides
quelle stait faites de lamour! Son caractre me convenait on
ne peut plus, et son genre de beaut me plaisait. Il est dommage
que notre amour ft totalement condamn  un platonisme
indispensable!

Il mest arriv dernirement une aventure.

Jallais dans une maison o se trouvait une charmante petite fille
de quinze ans tout au plus: je nai jamais vu de plus adorable
miniature. -- Elle tait blonde, mais dun blond si dlicat et si
transparent que les blondes ordinaires eussent paru auprs delle
excessivement brunes et noires comme des taupes; on et dit
quelle avait des cheveux dor poudrs dargent; ses sourcils
taient dune teinte si douce et si fondue quils se dessinaient 
peine visiblement; ses yeux, dun bleu ple, avaient le regard le
plus velout et les paupires les plus soyeuses quil soit
possible dimaginer; sa bouche, petite  ny pas fourrer le bout
du doigt, ajoutait encore au caractre enfantin et mignard de sa
beaut, et les molles rondeurs et les fossettes de ses joues
avaient un charme dingnuit inexprimable. -- Toute sa chre
petite personne me ravissait au-del de toute expression; jaimais
ses petites mains blanches et frles qui se laissaient traverser
par le jour, son pied doiseau qui se posait  peine par terre, sa
taille quun souffle et brise, et ses paules de nacre, encore
peu formes, que son charpe mise de travers, trahissait
heureusement -- Son babil, o la navet donnait un nouveau
piquant  lesprit quelle a naturellement, me retenait des heures
entires, et je me plaisais singulirement  la faire causer; elle
disait mille dlicieuses drleries, tantt avec une finesse
dintention extraordinaire, tantt sans avoir lair den
comprendre la porte le moins du monde, ce qui en faisait quelque
chose de mille fois plus attrayant. Je lui donnais des bonbons et
des pastilles que je rservais exprs pour elle dans une bote
dcaille blonde, ce qui lui plaisait beaucoup, car elle tait
friande comme une vraie chatte quelle est. -- Aussitt que
jarrivais, elle courait  moi et ttait mes poches pour voir si
la bienheureuse bonbonnire sy trouvait, je la faisais courir
dune main  lautre, et cela faisait une petite bataille o elle
finissait ncessairement par avoir le dessus et me dvaliser
compltement.

Un jour cependant elle se contenta de me saluer dun air trs
grave et ne vint pas, comme  son ordinaire, voir si la fontaine
de sucreries coulait toujours dans ma poche; elle restait
firement sur sa chaise toute droite et les coudes en arrire.

-- Eh bien! Ninon, lui dis-je, est-ce que vous aimez le sel
maintenant, ou avez-vous peur que les bonbons ne vous fassent
tomber les dents? -- Et, en disant cela, je frappai contre la
bote, qui rendait, sous ma veste, le son le plus mielleux et le
plus sucr du monde.

Elle avana  demi sa petite langue sur le bord de sa bouche,
comme pour savourer la douceur idale du bonbon absent, mais elle
ne bougea pas.

Alors je tirai la bote de ma poche, je louvris et je me mis 
avaler religieusement les pralines, quelle aimait par-dessus
tout: linstinct de la gourmandise fut un instant plus fort que sa
rsolution; elle avana la main pour en prendre et la retira
aussitt en disant: -- Je suis trop grande pour manger des
bonbons! Et elle fit un soupir.

-- Je ne mtais pas aperu que vous fussiez beaucoup grandie
depuis la semaine passe; vous tes donc comme les champignons qui
poussent en une nuit? Venez que je vous mesure.

-- Riez tant que vous voudrez, reprit-elle avec une charmante
moue; je ne suis plus une petite fille; et je veux devenir trs
grande.

-- Voil dexcellentes rsolutions dans lesquelles il faut
persvrer; -- et pourrait-on, ma chre demoiselle, savoir 
propos de quoi ces triomphantes ides vous sont tombes dans la
tte? Car, il y a huit jours, vous paraissiez vous trouver fort
bien dtre petite, et vous croquiez les pralines sans vous
soucier autrement de compromettre votre dignit.

La petite personne me regarda avec un air singulier, promena ses
yeux autour delle, et, quand elle se fut bien assure que lon ne
pouvait nous entendre, se pencha vers moi dune faon mystrieuse,
et me dit:

-- Jai un amoureux.

-- Diable! je ne mtonne plus si vous ne voulez plus de
pastilles; vous avez cependant eu tort de nen pas prendre, vous
auriez jou  la dnette avec lui, ou vous les auriez troques
contre un volant.

Lenfant fit un ddaigneux mouvement dpaules et eut lair de me
prendre en parfaite piti. -- Comme elle gardait toujours son
attitude de reine offense, je continuai:

-- Quel est le nom de ce glorieux personnage? Arthur, je suppose,
ou bien Henri. -- Ctaient deux petits garons avec lesquels elle
avait lhabitude de jouer, et quelle appelait ses maris.

-- Non, ni Arthur, ni Henri, dit-elle en fixant sur moi son oeil
clair et transparent, -- un monsieur. -- Elle leva sa main au-
dessus de sa tte pour me donner une ide de hauteur.

-- Aussi haut que cela? Mais ceci devient grave. -- Quel est donc
cet amoureux si grand?

-- Monsieur Thodore, je veux bien vous le dire, mais il ne faudra
en parler  personne, ni  maman, ni  Polly (sa gouvernante), ni
 vos amis qui trouvent que je suis une enfant et qui se
moqueraient de moi.

Je lui promis le plus inviolable secret, car jtais fort curieuse
de savoir quel tait ce galant personnage, et la petite, voyant
que je tournais la chose en plaisanterie, hsitait  me faire la
confidence entire.

Rassure par la parole dhonneur que je lui donnai de men taire
soigneusement, elle quitta son fauteuil, vint se pencher au dos du
mien, et me souffla trs bas  loreille le nom du prince chri.

Je restai confondue: ctait le chevalier de G***, -- un animal
fangeux et indcrottable, avec un moral de matre dcole et un
physique de tambour-major, lhomme le plus crapuleusement dbauch
quil ft possible de voir, -- un vrai satyre, moins les pieds de
bouc et les oreilles pointues. Cela minspira des craintes
srieuses pour la chre Ninon, et je me promis dy mettre bon
ordre. Des personnes entrrent, et la conversation en resta l.

Je me retirai dans un coin, et je cherchai dans ma tte les moyens
dempcher que les choses nallassent plus loin, car cet t un
vritable meurtre quune aussi dlicieuse crature chut  un
drle aussi fieff.

La mre de la petite tait une espce de femme galante qui donnait
 jouer et tenait un bureau desprit. On lisait chez elle de
mauvais vers et lon y perdait de bons cus; ce qui tait une
compensation. -- Elle aimait peu sa fille, qui tait pour elle une
manire dextrait de baptme vivant qui la gnait dans la
falsification de sa chronologie. -- Dailleurs, elle se faisait
grandelette, et ses charmes naissants donnaient lieu  des
comparaisons qui ntaient pas  lavantage du prototype dj
rendu un peu fruste par le frottement des annes et des hommes.
Lenfant tait donc assez nglige et laisse sans dfense aux
entreprises des gredins familiers de la maison. -- Si sa mre se
ft occupe delle, ce net t probablement que pour tirer bon
parti de sa jeunesse et se faire une ferme de sa beaut et de son
innocence. -- Dune faon ou de lautre, le sort qui lattendait
ntait pas douteux. -- Cela me faisait de la peine, car ctait
une charmante petite crature qui mritait assurment mieux, une
perle de la plus belle eau perdue dans ce bourbier infect; cette
ide me toucha au point que je rsolus de la tirer  tout prix de
cette affreuse maison.

La premire chose  faire, ctait dempcher le chevalier de
poursuivre sa pointe. -- Ce que je trouvai de mieux et de plus
simple, ce fut de lui chercher querelle et de le faire battre avec
moi, et jeus toutes les peines du monde, car il est poltron au
possible et craint les coups plus que qui que ce soit au monde.

Enfin je lui en dis tant et de si piquantes quil fallut bien
quil se dcidt  venir sur le pr, quoique fort  contre-coeur.
-- Je le menaai mme de le faire rosser de coups de bton par mon
laquais, sil ne faisait meilleure contenance. -- Il savait
pourtant assez bien tirer lpe, mais la peur le troublait
tellement qu peine les fers croiss je trouvai le moyen de lui
administrer un joli petit coup de pointe qui le mit pour quinze
jours au lit. -- Cela me suffisait; je navais pas envie de le
tuer, et jaimais autant le laisser vivre pour quil ft pendu
plus tard; soin touchant dont il aurait d me savoir plus de gr!
-- Mon drle tendu entre deux draps et dment ficel de
bandelettes, il ny avait plus qu dcider la petite  quitter la
maison, ce qui ntait pas excessivement difficile.

Je lui fis un conte sur la disparition de son amoureux, dont elle
sinquitait extraordinairement. Je lui dis quil sen tait all
avec une comdienne de la troupe qui tait alors  C***: ce qui
lindigna, comme tu peux croire. -- Mais je la consolai en lui
disant toute sorte de mal du chevalier, qui tait laid, ivrogne et
dj vieux, et je finis par lui demander si elle naimerait pas
mieux que je fusse son galant. -- Elle rpondit quelle le voulait
bien, parce que jtais plus beau, et que mes habits taient
neufs. -- Cette navet, dite avec un srieux norme, me fit rire
jusquaux larmes. -- Je montai la tte de la petite, et fis si
bien que je la dcidai  quitter la maison. -- Quelques bouquets,
 peu prs autant de baisers, et un collier de perles que je lui
donnai la charmrent  un point difficile  dcrire, et elle
prenait devant ses petites amies un air important on ne peut plus
risible.

Je fis faire un costume de page trs lgant et trs riche  peu
prs  sa taille, car je ne pouvais lemmener dans ses habits de
fille,  moins de me remettre moi-mme en femme, ce que je ne
voulais pas faire.

Jachetai un petit cheval doux et facile  monter, et pourtant
assez bon coureur pour suivre mon barbe quand il me plaisait
daller vite. Puis je dis  la belle de tcher de descendre  la
brume sur la porte, et que je ly prendrais: ce quelle excuta
trs ponctuellement. -- Je la trouvai qui se tenait en faction
derrire le battant entrebill. -- Je passai fort prs de la
maison; elle sortit, je lui tendis la main, elle appuya son pied
sur la pointe du mien, et sauta fort lestement en croupe, car elle
tait dune agilit merveilleuse. Je piquai mon cheval, et, par
sept ou huit ruelles dtournes et dsertes, je trouvai moyen de
revenir chez moi sans que personne nous vt.

Je lui fis quitter ses habits pour mettre son travestissement, et
je lui servis moi-mme de femme de chambre; elle fit dabord
quelques faons, et voulait shabiller toute seule; mais je lui
fis comprendre que cela perdrait beaucoup de temps, et que,
dailleurs, tant ma matresse, il ny avait pas le moindre
inconvnient, et que cela se pratiquait ainsi entre amants. -- Il
nen fallait pas tant pour la convaincre, et elle se prta  la
circonstance de la meilleure grce du monde.

Son corps tait une petite merveille de dlicatesse -- Ses bras,
un peu maigres comme ceux de toute jeune fille, taient dune
suavit de linaments inexprimable, et sa gorge naissante faisait
de si charmantes promesses quaucune gorge plus forme net pu
soutenir la comparaison. -- Elle avait encore toutes les grces de
lenfant et dj tout le charme de la femme; elle tait dans cette
nuance adorable de transition de la petite fille  la jeune fille:
nuance fugitive, insaisissable, poque dlicieuse o la beaut est
pleine desprance, et o chaque jour, au lieu denlever quelque
chose  vos amours, y ajoute de nouvelles perfections.

Son costume lui allait on ne peut mieux. Il lui donnait un petit
air mutin trs curieux et trs rcratif, et qui la fit rire aux
clats quand je lui prsentai le miroir pour quelle juget de
leffet de sa toilette. Je lui fis ensuite manger quelques
biscuits tremps dans du vin dEspagne, afin de lui donner du
courage et de lui faire mieux supporter la fatigue de la route.

Les chevaux nous attendaient tout sells dans la cour; -- elle
monta assez dlibrment sur le sien, jenfourchai lautre, et
nous partmes. -- La nuit tait compltement tombe, et de rares
lumires, qui steignaient dinstant en instant, faisaient voir
que lhonnte ville de C*** tait occupe vertueusement comme doit
le faire toute ville de province au coup de neuf heures.

Nous ne pouvions pas aller trs vite, car Ninon ntait pas
meilleure cuyre quil ne le fallait, et, quand son cheval
prenait le trot, elle se cramponnait de toutes ses forces aprs la
crinire. -- Cependant, le lendemain matin, nous tions assez loin
pour que lon ne pt nous rattraper,  moins de faire une
diligence extrme; mais lon ne nous poursuivit pas, ou du moins,
si on le fit, ce fut dans une direction oppose  celle que nous
avions suivie.

Je mattachai singulirement  la petite belle. -- Je ne tavais
plus avec moi, ma chre Graciosa, et jprouvais un besoin immense
daimer quelquun ou quelque chose, davoir avec moi soit un
chien, soit un enfant  caresser familirement. -- Ninon tait
cela pour moi; -- elle couchait dans mon lit, et passait pour
dormir ses petits bras autour de mon corps; -- elle se croyait
trs srieusement ma matresse, et ne doutait pas que je ne fusse
un homme; sa grande jeunesse et son extrme innocence
lentretenaient dans cette erreur que javais gard de dissiper. -
- Les baisers que je lui donnais compltaient parfaitement son
illusion, car son ide nallait pas encore au-del, et ses dsirs
ne parlaient pas assez haut pour lui faire souponner autre chose.
Au reste, elle ne se trompait qu demi.

Et, rellement, il y avait entre elle et moi la mme diffrence
quil y a entre moi et les hommes. -- Elle tait si diaphane, si
svelte, si lgre, dune nature si dlicate et si choisie quelle
est une femme mme pour moi qui suis femme, et qui ai lair dun
Hercule  ct delle. Je suis grande et brune, elle est petite et
blonde; ses traits sont tellement doux quils font paratre les
miens presque durs et austres, et sa voix est un gazouillement si
mlodieux que ma voix semble dure prs de la sienne. Un homme qui
laurait la briserait en morceaux, et jai toujours peur que le
vent ne lemporte quelque beau matin. -- Je la voudrais enfermer
dans une bote de coton et la porter suspendue  mon cou. -- Tu ne
te figures pas, ma bonne amie, combien elle a de grce et
desprit, de chatteries dlicieuses, de mignardises enfantines, de
petites faons et de gentilles manires. Cest bien la plus
adorable crature qui soit, et il et t vraiment dommage quelle
ft reste avec son indigne mre. Je mettais une joie maligne 
drober ainsi ce trsor  la rapacit des hommes. Jtais le
griffon qui empchait den approcher, et, si je nen jouissais pas
moi-mme, au moins personne nen jouissait: ide toujours
consolante, quoi quen puissent dire tous les sots dtracteurs de
lgosme.

Je me proposais de la conserver aussi longtemps que possible dans
lignorance o elle tait, et de la garder auprs de moi jusqu
ce quelle ne voult plus y rester ou que jeusse trouv  lui
assurer un sort.

Sous son costume de petit garon, je lemmenais dans tous mes
voyages,  droite et  gauche; ce genre de vie lui plaisait
singulirement, et lagrment quelle y prenait laidait  en
supporter les fatigues. -- Partout on me complimentait sur
lexquise beaut de mon page, et je ne doute pas quil nait fait
natre  beaucoup de monde lide prcisment inverse de ce qui
tait. Plusieurs mme cherchrent  sen claircir; mais je ne
laissais la petite parler  personne, et les curieux furent tout 
fait dsappoints.

Tous les jours je dcouvrais dans cette aimable enfant quelque
nouvelle qualit qui me la faisait chrir davantage et mapplaudir
de la rsolution que javais prise. -- Assurment les hommes
ntaient pas dignes de la possder, et il et t dplorable que
tant de charmes du corps et de lme eussent t livrs  leurs
apptits brutaux et  leur cynique dpravation.

Une femme seule pouvait laimer assez dlicatement et assez
tendrement. -- Un ct de mon caractre, qui net pu se
dvelopper dans une autre liaison et qui se mit tout  fait au
jour dans celle-ci, cest le besoin et lenvie de protger, ce qui
est habituellement laffaire des hommes. Il met extrmement
dplu, si jeusse pris un amant, quil se donnt des airs de me
dtendre, par la raison que cest un soin que jaime  prendre
avec les gens qui me plaisent, et que mon orgueil se trouve
beaucoup mieux du premier rle que du second, quoique le second
soit plus agrable. -- Aussi je me sentais contente de rendre  ma
chre petite tous les soins que jeusse d aimer  recevoir, comme
de laider dans les chemins difficiles, de lui tenir la bride et
ltrier, de la servir  table, de la dshabiller et de la mettre
au lit, de la dfendre si quelquun linsultait, enfin de faire
pour elle tout ce que lamant le plus passionn et le plus
attentif fait pour une matresse adore.

Je perdais insensiblement lide de mon sexe, et je me souvenais 
peine, de loin en loin, que jtais femme; dans les commencements,
il mchappait souvent de dire, sans y songer, quelque chose comme
cela qui ntait pas congruent avec lhabit que je portais.
Maintenant cela ne marrive plus, et mme, lorsque je tcris, 
toi qui es dans la confidence de mon secret, je garde quelquefois
dans les adjectifs une virilit inutile. Sil me reprend jamais
fantaisie daller chercher mes jupes dans le tiroir o je les ai
laisses, ce dont je doute fort,  moins que je ne devienne
amoureuse de quelque jeune beau, jaurai de la peine  perdre
cette habitude, et, au lieu dune femme dguise en homme, jaurai
lair dun homme dguis en femme. En vrit, ni lun ni lautre
de ces deux sexes nest le mien; je nai ni la soumission
imbcile, ni la timidit, ni les petitesses de la femme; je nai
pas les vices des hommes, leur dgotante crapule et leurs
penchants brutaux: -- je suis dun troisime sexe  part qui na
pas encore de nom: au-dessus ou au-dessous, plus dfectueux ou
suprieur: jai le corps et lme dune femme, lesprit et la
force dun homme, et jai trop ou pas assez de lun et de lautre
pour me pouvoir accoupler avec lun deux.

 Graciosa! je ne pourrai jamais aimer compltement personne ni
homme ni femme; quelque chose dinassouvi gronde toujours en moi,
et lamant ou lamie ne rpond qu une seule face de mon
caractre. Si javais un amant, ce quil y a de fminin en moi
dominerait sans doute pour quelque temps ce quil y a de viril,
mais cela durerait peu? et je sens que je ne serais contente qu
demi; si lai une amie, lide de la volupt corporelle mempche
de goter entirement la pure volupt de lme; en sorte que je ne
sais o marrter, et que je flotte perptuellement de lun 
lautre.

Ma chimre serait davoir tour  tour les deux sexes pour
satisfaire  cette double nature: -- homme aujourdhui, femme
demain, je rserverais pour mes amants mes tendresses
langoureuses, mes faons soumises et dvoues, mes plus molles
caresses, mes petits soupirs mlancoliquement fils, tout ce qui
tient dans mon caractre du chat et de la femme; puis, avec mes
matresses, je serais entreprenant, hardi, passionn, avec les
manires triomphantes, le chapeau sur loreille, une tournure de
capitan et daventurier. Ma nature se produirait ainsi tout
entire au jour, et je serais parfaitement heureuse, car le vrai
bonheur est de se pouvoir dvelopper librement en tous sens et
dtre tout ce quon peut tre.

Mais ce sont l des choses impossibles, et il ny faut pas songer.

Javais enlev la petite dans lide de donner le change  mes
penchants et de dtourner sur quelquun toute cette vague
tendresse qui flotte dans mon me et linonde; je lavais prise
comme une espce dchappement  mes facults aimantes; mais je
reconnus bientt, malgr toute laffection que je lui portais,
quel vide immense, quel abme sans fond elle laissait dans mon
coeur, combien ses plus tendres caresses me satisfaisaient peu!...
-- Je rsolus dessayer dun amant, mais il se passa longtemps
sans que je rencontrasse quelquun qui ne me dplt pas. Jai
oubli de te dire que Rosette, ayant dcouvert o jtais alle,
mavait crit la lettre la plus suppliante pour que je lallasse
voir; je ne pus le lui refuser, et jallai la rejoindre  la
campagne o elle tait. -- Jy suis retourne plusieurs fois
depuis et mme tout dernirement. -- Rosette, dsespre de ne pas
mavoir eue pour amant, stait jete dans le tourbillon du monde
et dans la dissipation, comme toutes les mes tendres qui ne sont
pas religieuses et qui ont t froisses dans leur premier amour;
-- elle avait eu beaucoup daventures en peu de temps, et la liste
de ses conqutes tait dj fort nombreuse, car tout le monde
navait pas pour lui rsister les mmes raisons que moi.

Elle avait avec elle un jeune homme nomm dAlbert, qui tait pour
lors son galant en pied. -- Je parus lui faire une impression
toute particulire, et il se prit tout dabord pour moi dune
amiti fort vive. -- Quoiquil la traitt avec beaucoup dgards,
et quil et avec elle des manires assez tendres, au fond il
naimait pas Rosette, -- non par satit ni par dgot, mais
plutt parce quelle ne rpondait pas  certaines ides, vraies ou
fausses, quil stait faites de lamour et de la beaut. Un nuage
idal sinterposait entre elle et lui, et lempchait dtre
heureux comme il aurait d ltre sans cela. -- videmment son
rve ntait pas accompli, et il soupirait aprs autre chose. --
Mais il ne cherchait pas et restait fidle  des liens qui lui
pesaient; car il a dans lme un peu plus de dlicatesse et
dhonneur que nen ont la plupart des hommes, et son coeur est
bien loin dtre aussi corrompu que son esprit. -- Ne sachant pas
que Rosette navait jamais t amoureuse que de moi, et ltait
encore,  travers toutes ses intrigues et ses folies, il craignait
de laffliger en lui laissant voir quil ne laimait pas: cette
considration le retenait, et il se sacrifiait le plus
gnreusement du monde.

Le caractre de mes traits lui plut extraordinairement, car il
attache une importance extrme  la forme extrieure, tant et si
bien quil devint amoureux de moi, malgr mes habits dhomme et la
formidable rapire que je porte au ct. -- Javoue que je lui sus
bon gr de la finesse de son instinct, et que jeus pour lui
quelque estime de mavoir distingue sous ces trompeuses
apparences. -- Dans le commencement, il se crut pourvu dun got
beaucoup plus dprav quil ne ltait en effet, et je riais
intrieurement de le voir se tourmenter ainsi. -- Il avait
quelquefois, en mabordant, des mines effarouches qui me
divertissaient on ne peut plus, et le penchant bien naturel qui
lentranait vers moi lui paraissait une impulsion diabolique 
laquelle on net trop su rsister.

En ces occasions, il se rejetait sur Rosette avec furie, et
sefforait de reprendre des habitudes damour plus orthodoxes;
puis il revenait  moi comme de raison plus enflamm
quauparavant. Puis cette lumineuse ide que je pouvais bien tre
une femme se glissa dans son esprit. Pour sen convaincre, il se
mit  mobserver et  mtudier avec lattention la plus
minutieuse; il doit connatre particulirement chacun de mes
cheveux et savoir au juste combien jai de cils aux paupires; mes
pieds, mes mains, mon cou, mes joues, le moindre duvet au coin de
ma lvre, il a tout examin, tout compar, tout analys, et de
cette investigation o lartiste aidait lamant il est ressorti,
clair comme le jour (quand il est clair), que jtais bien et
dment une femme, et de plus son idal, le type de sa beaut, la
ralit de son rve;

-- merveilleuse dcouverte!

Il ne restait plus qu mattendrir et  se faire octroyer le don
damoureuse merci, -- pour constater tout  fait de mon sexe. --
Une comdie que nous joumes et dans laquelle je parus en femme le
dcida compltement. Je lui fis quelques oeillades quivoques, et
je me servis de quelques passages de mon rle, analogues  notre
situation, pour lenhardir et le pousser  se dclarer -- Car, si
je ne laimais pas avec passion, il me plaisait assez pour ne
point le laisser scher damour sur pied; et comme depuis ma
transformation il avait le premier souponn que jtais femme, il
tait bien juste que je lclairasse sur ce point important, et
jtais rsolue  ne pas lui laisser lombre du doute.

Il vint plusieurs fois dans ma chambre avec sa dclaration sur les
lvres, mais il nosa pas la dbiter; -- car, effectivement, il
est difficile de parler damour  quelquun qui a les mmes habits
que vous et qui essaye des bottes  lcuyre. Enfin, ne pouvant
prendre cela sur lui, il mcrivit une longue lettre, trs
pindarique, o il mexpliquait fort au long ce que je savais mieux
que lui.

Je ne sais trop ce que je dois faire. -- Admettre sa requte ou la
rejeter, -- ce serait immodrment vertueux; -- dailleurs, il
aurait un trop grand chagrin de se voir refuser: si nous rendons
malheureux les gens qui nous aiment, que ferons-nous donc  ceux
qui nous hassent? -- Peut-tre serait-il plus strictement
convenable de faire la cruelle quelque temps et dattendre au
moins un mois avant de dgrafer la peau de tigresse pour se mettre
humainement en chemise. -- Mais, puisque je suis rsolue  lui
cder, autant vaut tout de suite que plus tard; -- je ne conois
pas trop ces belles rsistances mathmatiquement gradues qui
abandonnent une main aujourdhui, demain lautre, puis le pied,
puis la jambe et le genou jusqu la jarretire exclusivement, et
ces vertus intraitables toujours prtes  se pendre  la sonnette,
si lon dpasse dune ligne le terrain quelles ont rsolu de
laisser prendre ce jour-l, -- cela me fait rire de voir ces
Lucrces mthodiques qui marchent  reculons avec les signes du
plus virginal effroi, et jettent de temps en temps un regard
furtif par-dessus leur paule pour sassurer si le sofa o elles
doivent tomber est bien directement derrire elles. -- Cest un
soin que je ne saurais prendre.

Je naime pas dAlbert, du moins dans le sens que je donne  ce
mot, mais jai certainement du got et du penchant pour lui; --
son esprit me plat et sa personne ne me rebute pas: il nest pas
beaucoup de gens dont je puisse en dire autant. Il na pas tout,
mais il a quelque chose; -- ce qui me plat en lui, cest quil ne
cherche pas  sassouvir brutalement comme les autres hommes; il a
une perptuelle aspiration et un souffle toujours soutenu vers le
beau, -- vers le beau matriel seulement, il est vrai, mais cest
encore un noble penchant, et qui suffit  le maintenir dans les
pures rgions. -- Sa conduite avec Rosette prouve de lhonntet
de coeur, honntet plus rare que lautre, sil est possible.

Et puis, sil faut que je te le dise, je suis possde des plus
violents dsirs, -- je languis et je meurs de volupt; -- car
lhabit que je porte, en mengageant dans toute sorte daventures
avec les femmes, me protge trop parfaitement contre les
entreprises des hommes; une ide de plaisir qui ne se ralise
jamais flotte vaguement dans ma tte, et ce rve plat et sans
couleur me fatigue et mennuie. -- Tant de femmes poses dans le
plus chaste milieu mnent une vie de prostitues! et moi, par un
contraste assez bouffon, je reste chaste et vierge comme la froide
Diane elle-mme, au sein de la dissipation la plus parpille et
entoure des plus grands dbauchs du sicle. -- Cette ignorance
du corps que naccompagne pas lignorance de lesprit est la plus
misrable chose qui soit. Pour que ma chair nait pas  faire la
fire devant mon me, je veux la souiller galement, si toutefois
cest une souillure plus que de boire et de manger, -- ce dont je
doute. -- En un mot, je veux savoir ce que cest quun homme, et
le plaisir quil donne. Puisque dAlbert ma reconnue sous mon
travestissement, il est bien juste quil soit rcompens de sa
pntration; il est le premier qui ait devin que jtais une
femme, et je lui prouverai de mon mieux que ses soupons taient
fonds. -- Il serait peu charitable de lui laisser croire quil
na eu quun got monstrueux.

Cest donc dAlbert qui rsoudra mes doutes et me donnera ma
premire leon damour: il ne sagit plus maintenant que damener
la chose dune faon toute potique. Jai envie de ne pas rpondre
 sa lettre et de lui faire froide mine pendant quelques jours.
Quand je le verrai bien triste et bien dsespr, invectivant les
dieux, montrant le poing  la cration, et regardant les puits
pour voir sils ne sont pas trop profonds pour sy jeter, -- je me
retirerai comme Peau dne au fond du corridor, et je mettrai ma
robe couleur du temps, -- cest--dire mon costume de Rosalinde;
car ma garde-robe fminine est trs restreinte. Puis jirai chez
lui, radieuse comme un paon qui fait la roue, montrant avec
ostentation ce que je dissimule ordinairement avec le plus grand
soin, et nayant quun petit tour de gorge en dentelles trs bas
et trs dgag, et je lui dirai du ton le plus pathtique que je
pourrai prendre:

 trs lgiaque et trs perspicace jeune homme! je suis bien
vritablement une jeune et pudique beaut, qui vous adore par-
dessus le march, et qui ne demande qu vous faire plaisir et 
elle aussi. -- Voyez si cela vous convient, et, sil vous reste
encore quelque scrupule, touchez ceci, allez en paix, et pchez le
plus que vous pourrez.

Ce beau discours achev, je me laisserai tomber  demi pme dans
ses bras, et, tout en poussant de mlancoliques soupirs, je ferai
sauter adroitement lagrafe de ma robe de faon  me trouver dans
le costume de rigueur, cest--dire  moiti nue. -- DAlbert fera
le reste, et jespre que, le lendemain matin, je saurai  quoi
men tenir sur toutes ces belles choses qui me troublent la
cervelle depuis si longtemps. -- En contentant ma curiosit,
jaurai de plus le plaisir davoir fait un heureux.

Je me propose aussi daller rendre  Rosette une visite dans le
mme costume, et de lui faire voir que, si je nai pas rpondu 
son amour, ce ntait ni par froideur ni par dgot. -- Je ne veux
pas quelle garde de moi cette mauvaise opinion, et elle mrite,
aussi bien que dAlbert, que je trahisse mon incognito en sa
faveur. -- Quelle mine fera-t-elle  cette rvlation? -- Son
orgueil en sera consol, mais son amour en gmira.

Adieu, toute belle et toute bonne; prie le bon Dieu que le plaisir
ne me paraisse pas aussi peu de chose que ceux qui le dispensent.
Jai plaisant tout le long de cette lettre, et cependant ce que
je vais essayer est une chose grave et dont le reste de ma vie se
peut ressentir.

Chapitre 16

Il y avait dj plus de quinze jours que dAlbert avait dpos son
ptre amoureuse sur la table de Thodore, -- et cependant rien ne
semblait chang dans les manires de celui-ci. -- DAlbert ne
savait  quoi attribuer ce silence; -- on et dit que Thodore
navait pas eu connaissance de la lettre; le dplorable dAlbert
pensa quelle avait t dtourne ou perdue; cependant la chose
tait difficile  expliquer, car Thodore tait rentr un instant
aprs dans la chambre, et il et t bien extraordinaire quil
napert pas un grand papier pos tout seul au milieu dune
table, de faon  attirer les regards les plus distraits.

Ou bien est-ce que Thodore tait rellement un homme et non point
une femme, comme dAlbert se ltait imagin? -- ou, dans le cas
quelle ft femme, avait-elle pour lui un sentiment daversion si
prononc, un mpris tel quelle ne daignt pas mme prendre la
peine de lui faire une rponse? -- Le pauvre jeune homme, qui
navait pas eu, comme nous, lavantage de fouiller dans le
portefeuille de Graciosa, la confidente de la belle Maupin,
ntait en tat de dcider affirmativement ou ngativement aucune
de ces importantes questions, et il flottait tristement dans les
plus misrables irrsolutions.

Un soir, il tait dans sa chambre, le front mlancoliquement
appuy contre la vitre, et il regardait, sans les voir, les
marronniers du parc dj tout effeuills et tout rougis. Une
vapeur paisse noyait les lointains, la nuit descendait plutt
grise que noire, et posait avec prcaution ses pieds de velours
sur la cime des arbres: -- un grand cygne plongeait et replongeait
amoureusement son cou et ses paules dans leau fumante de la
rivire, et sa blancheur le faisait paratre dans lombre comme
une large toile de neige. -- Ctait le seul tre vivant qui
animt un peu ce morne paysage.

DAlbert songeait aussi tristement que peut songer  cinq heures
du soir, en automne, par un temps de brume, un homme dsappoint
ayant pour musique une bise assez aigre et pour perspective le
squelette dune fort sans perruque.

Il songeait  se jeter dans la rivire, mais leau lui semblait
bien noire et bien froide, et lexemple du cygne ne le persuadait
qu demi;  se brler la cervelle, mais il navait ni pistolet ni
poudre, et il et t fch den avoir;  prendre une nouvelle
matresse et mme  en prendre deux, rsolution sinistre! mais il
ne connaissait personne qui lui convnt ou mme qui ne lui convnt
pas. -- Il poussa le dsespoir jusqu vouloir renouer avec des
femmes qui lui taient parfaitement insupportables et quil avait
fait mettre,  coups de cravache, hors de chez lui par son
laquais. Il finit par sarrter  quelque chose de beaucoup plus
affreux...  crire une seconde lettre.

 sextuple butor!

Il en tait l de sa mditation, lorsquil sentit se poser sur son
paule -- une main -- pareille  une petite colombe qui descend
sur un palmier. -- La comparaison cloche un peu en ce que lpaule
dAlbert ressemble assez lgrement  un palmier: cest gal, nous
la conservons par pur orientalisme.

La main tait emmanche au bout dun bras qui rpondait  une
paule faisant partie dun corps, lequel ntait autre chose que
Thodore-Rosalinde, mademoiselle dAubiguy, ou Madeleine de
Maupin, pour lappeler de son vritable nom.

Qui fut tonn? -- Ce nest ni moi ni vous, car vous et moi nous
tions prpars de longue main  cette visite; ce fut dAlbert qui
ne sy attendait pas le moins du monde. -- Il fit un petit cri de
surprise tenant le milieu entre oh! et ah! Cependant jai les
meilleures raisons de croire quil tenait plus de ah! que de oh!

Ctait bien Rosalinde, si belle et si radieuse quelle clairait
toute la chambre, -- avec ses cordons de perles dans les cheveux,
sa robe prismatique, ses grands jabots de dentelle, ses souliers 
talons rouges, son bel ventail de plumes de paon, telle enfin
quelle tait le jour de la reprsentation. Seulement, diffrence
importante et dcisive, elle navait ni gorgerette, ni guimpe, ni
fraise, ni quoi que ce soit qui drobt aux yeux ces deux
charmants frres ennemis, -- qui, hlas! ne tendent trop souvent
qu se rconcilier.

Une gorge entirement nue, blanche, transparente, comme un marbre
antique, de la coupe la plus pure et la plus exquise, saillait
hardiment hors dun corsage trs chancr, et semblait porter des
dfis aux baisers. -- Ctait une vue fort rassurante; aussi
dAlbert se rassura-t-il bien vite, et se laissa-t-il aller en
toute confiance  ses motions les plus cheveles.

-- Eh bien! Orlando, est-ce que vous ne reconnaissez pas votre
Rosalinde? dit la belle avec le plus charmant sourire; ou bien
avez-vous laiss votre amour accroch avec vos sonnets  quelques
buissons de la fort des Ardennes? Seriez-vous rellement guri du
mal pour lequel vous me demandiez un remde avec tant dinstance?
Jen ai bien peur.

-- Oh non! Rosalinde, je suis plus malade que jamais. --
Jagonise, je suis mort, ou peu sen faut!

-- Vous navez point trop mauvaise faon pour un mort, et beaucoup
de vivants nont pas si bonne mine.

-- Quelle semaine jai passe! -- Vous ne pouvez vous le figurer,
Rosalinde. Jespre quelle me vaudra mille ans de purgatoire de
moins dans lautre monde. -- Mais, si josais vous le demander,
pourquoi ne mavez-vous pas rpondu plus tt?

-- Pourquoi? -- Je ne sais pas trop,  moins que ce ne soit parce
que. -- Si ce motif cependant ne vous parat pas valable, en voici
trois autres beaucoup moins bons; vous choisirez: dabord parce
que, entran par votre passion, vous avez oubli dcrire
lisiblement, et quil ma fallu plus de huit jours pour deviner de
quoi il tait question dans votre lettre; -- ensuite parce que ma
pudeur ne pouvait se faire en moins de temps  une ide aussi
saugrenue que celle de prendre un pote dithyrambique pour amant;
et puis parce que je ntais pas fche de voir si vous vous
brleriez la cervelle ou si vous vous empoisonneriez avec de
lopium, ou si vous vous pendriez  votre jarretire. -- Voil.

-- La mchante persifleuse! que vous avez bien fait de venir
aujourdhui, vous ne mauriez peut-tre pas trouv demain.

-- Vraiment! pauvre garon! -- Ne prenez pas un air aussi plor,
car je mattendrirais aussi, et cela me rendrait plus bte  moi
seule que tous les animaux qui taient dans larche avec feu No.
-- Si je lche une fois la bande  ma sensibilit, vous serez
submerg, je vous en avertis. -- Tout  lheure je vous ai donn
trois mauvaises raisons, je vous offre maintenant trois bons
baisers; acceptez-vous,  cette condition que vous oublierez les
raisons pour les baisers? -- Je vous dois bien cela et plus.

En disant ces mots, la belle infante savana vers le dolent
amoureux, et lui jeta ses beaux bras autour du cou. -- DAlbert
lembrassa avec effusion sur les deux joues et sur la bouche. --
Ce dernier baiser dura plus longtemps que les autres, et aurait pu
compter pour quatre. -- Rosalinde vit que tout ce quelle avait
fait jusqualors ntait que pur enfantillage. -- Sa dette
acquitte, elle sassit sur les genoux de dAlbert encore tout
mue, et, passant ses doigts dans ses cheveux, elle lui dit:

-- Toutes mes cruauts sont puises, mon doux ami; javais pris
ces quinze jours pour satisfaire  ma frocit naturelle; je vous
avouerai que je les ai trouvs longs. Nallez pas devenir fat
parce que je suis franche, mais cela est vrai. -- Je me remets
entre vos mains, vengez-vous de mes rigueurs passes. -- Si vous
tiez un sot, je ne vous dirais pas cela, et mme je ne vous
dirais pas autre chose, car je naime pas les sots. -- Il maurait
t bien facile de vous faire croire que jtais prodigieusement
choque de votre hardiesse, et que vous nauriez pas assez de tous
vos platoniques soupirs et de votre plus quintessenci galimatias
pour vous faire pardonner une chose dont jtais fort aise;
jaurais pu, comme une autre, vous marchander longtemps et vous
donner en dtail ce que je vous accorde librement et en une fois;
mais je ne pense pas que vous men eussiez aime lpaisseur dun
seul cheveu de plus. -- Je ne vous demande ni serment damour
ternel, ni protestation exagre. -- Aimez-moi tant que le bon
Dieu voudra. -- Jen ferai autant de mon ct. -- Je ne vous
appellerai pas perfide et misrable, quand vous ne maimerez plus.
-- Vous aurez aussi la bont de mpargner les titres odieux
correspondants, sil marrive de vous quitter. -- Je ne serai
quune femme qui aura cess de vous aimer, -- rien de plus. -- Il
nest pas ncessaire de se har toute la vie,  cause que lon a
couch une nuit ou deux ensemble. -- Quoi quil arrive, et o que
la destine me pousse, je vous jure, et ceci est une promesse que
lon peut tenir, de garder toujours un charmant souvenir de vous,
et, si je ne suis plus votre matresse, dtre votre amie comme
jai t votre camarade. -- Jai quitt pour vous cette nuit mes
habits dhomme; -- je les reprendrai demain matin pour tous. --
Songez que je ne suis Rosalinde que la nuit, et que tout le jour
je ne suis et ne peux tre que Thodore de Srannes...

La phrase quelle allait prononcer steignit dans un baiser
auquel en succdrent beaucoup dautres, que lon ne comptait plus
et dont nous ne ferons pas le catalogue exact, parce que cela
serait assurment un peu long et peut-tre fort immoral -- pour
certaines gens, -- car pour nous, nous ne trouvons rien de plus
moral et de plus sacr sous le ciel que les caresses de lhomme et
de la femme, quand tous deux sont beaux et jeunes.

Comme les instances de dAlbert devenaient plus tendres et plus
vives, au lieu de spanouir et de rayonner, la belle figure de
Thodore prit lexpression de fire mlancolie qui donna quelque
inquitude  son amant.

-- Pourquoi, ma chre souveraine, avez-vous lair chaste et
srieux dune Diane antique, l o il faudrait plutt les lvres
souriantes de Vnus sortant de la mer?

-- Voyez-vous, dAlbert, cest que je ressemble plus  Diane
chasseresse qu toute autre chose. -- Jai pris fort jeune cet
habit dhomme pour des raisons quil serait long et inutile de
vous dire. -- Vous avez seul devin mon sexe, -- et, si jai fait
des conqutes, ce na t que de femmes, conqutes fort superflues
et dont jai t plus dune fois embarrasse. -- En un mot,
quoique ce soit une chose incroyable et ridicule, je suis vierge,
-- vierge comme la neige de lHimalaya, comme la Lune avant
quelle net couch avec Endymion, comme Marie avant davoir fait
connaissance avec le pigeon divin, et je suis grave ainsi que
toute personne qui va faire une chose sur laquelle on ne peut
revenir. -- Cest une mtamorphose, une transformation que je vais
subir. -- Changer le nom de fille en nom de femme, navoir plus 
donner demain ce que javais hier; quelque chose que je ne savais
pas et que je vais apprendre, une page importante tourne au livre
de la vie. -- Voil pourquoi jai lair triste, mon ami, et non
pour rien qui soit de votre faute. En disant cela, elle spara de
ses deux belles mains les longs cheveux du jeune homme, et posa
sur son front ple ses lvres mollement plisses.

DAlbert, singulirement mu par le ton doux et solennel dont elle
dbita toute cette tirade, lui prit les mains et en baisa tous les
doigts, les uns aprs les autres, -- puis rompit fort dlicatement
le lacet de sa robe, en sorte que le corsage souvrit et que les
deux blancs trsors apparurent dans toute leur splendeur: sur
cette gorge tincelante et claire comme largent spanouissaient
les deux belles roses du paradis. Il en serra lgrement les
pointes vermeilles dans sa bouche, et en parcourut ainsi tout le
contour. Rosalinde se laissait faire avec une complaisance
inpuisable, et tchait de lui rendre ses caresses aussi
exactement que possible.

-- Vous devez me trouver bien gauche et bien froide, mon pauvre
dAlbert; mais je ne sais gure comment lon sy prend; -- vous
aurez beaucoup  faire pour minstruire, et rellement je vous
charge l dune occupation trs pnible.

DAlbert fit la rponse la plus simple, il ne rpondit pas, -- et,
ltreignant dans ses bras avec une nouvelle passion, il couvrit
de baisers ses paules et sa poitrine nues. Les cheveux de
linfante  demi pme se dnourent, et sa robe tomba sur ses
pieds comme par enchantement. Elle demeura tout debout comme une
blanche apparition avec une simple chemise de la toile la plus
transparente. Le bienheureux amant sagenouilla, et eut bientt
jet dans un coin oppos de lappartement les deux jolis petits
souliers  talons rouges; -- les bas  coins brods les suivirent
de prs.

La chemise, doue dun heureux esprit dimitation, ne resta pas en
arrire de la robe: elle glissa dabord des paules sans quon
songet  la retenir; puis, profitant dun moment o les bras
taient perpendiculaires, elle en sortit avec beaucoup dadresse
et roula jusquaux hanches dont le contour ondoyant larrta 
demi. -- Rosalinde saperut alors de la perfidie de son dernier
vtement, et leva son genou pour lempcher de tomber tout  fait.
-- Ainsi pose, elle ressemblait parfaitement  ces statues de
marbre des desses, dont la draperie intelligente, fche de
recouvrir tant de charmes, enveloppe  regret les belles cuisses,
et par une heureuse trahison sarrte prcisment au-dessous de
lendroit quelle est destine  cacher. -- Mais, comme la chemise
ntait pas de marbre et que ses plis ne la soutenaient pas, elle
continua sa triomphale descente, saffaissa tout  fait sur la
robe, et se coucha en rond autour des pieds de sa matresse comme
un grand lvrier blanc.

Il y avait assurment un moyen fort simple dempcher tout ce
dsordre, celui de retenir la fuyarde avec la main: cette ide,
toute naturelle quelle ft, ne vint pas  notre pudique hrone.

Elle resta donc sans aucun voile, ses vtements tombs lui faisant
une espce de socle, dans tout lclat diaphane de sa belle
nudit, aux douces lueurs dune lampe dalbtre que dAlbert avait
allume.

DAlbert, bloui, la contemplait avec ravissement.

-- Jai froid, dit-elle en croisant ses deux mains sur ses
paules.

-- Oh! de grce! une minute encore!

Rosalinde dcroisa ses mains, appuya le bout de son doigt sur le
dos dun fauteuil et se tint immobile; elle hanchait lgrement de
manire  faire ressortir toute la richesse de la ligne ondoyante;
-- elle ne paraissait nullement embarrasse, et limperceptible
rose de ses joues navait pas une nuance de plus: seulement le
battement un peu prcipit de son coeur faisait trembler le
contour de son sein gauche.

Le jeune enthousiaste de la beaut ne pouvait rassasier ses yeux
dun pareil spectacle: nous devons dire,  la louange immense de
Rosalinde, que cette fois la ralit fut au-dessus de son rve, et
quil nprouva pas la plus lgre dception.

Tout tait runi dans le beau corps qui posait devant lui: --
dlicatesse et force, forme et couleur, les lignes dune statue
grecque du meilleur temps et le ton dun Titien. -- Il voyait l,
palpable et cristallise, la nuageuse chimre quil avait tant de
fois vainement essay darrter dans son vol: -- il ntait pas
forc, comme il sen plaignait si amrement  son ami Silvio, de
circonscrire ses regards sur une certaine portion assez bien
faite, et de ne la point dpasser, sous peine de voir quelque
chose deffroyable, et son oeil amoureux descendait de la tte aux
pieds et remontait des pieds  la tte, toujours doucement caress
par une forme harmonieuse et correcte.

Les genoux taient admirablement purs, les chevilles lgantes et
fines, les jambes et les cuisses dun tour fier et superbe, le
ventre lustr comme une agate, les hanches souples et puissantes,
la gorge  faire descendre les dieux du ciel pour la baiser, les
bras et les paules du plus magnifique caractre; -- un torrent de
beaux cheveux bruns lgrement crpels, comme on en voit aux
ttes des anciens matres, descendait  petites vagues au long
dun dos divoire dont il rehaussait merveilleusement la
blancheur.

Le peintre satisfait, lamant reprit le dessus; car, quelque amour
de lart quon ait, il est des choses quon ne peut pas longtemps
se contenter de regarder.

Il enleva la belle dans ses bras et la porta au lit; en un tour de
main il fut dshabill lui-mme et slana  ct delle.

Lenfant se serra contre lui et lenlaa troitement, car ses deux
seins taient aussi froids que la neige dont ils avaient la
couleur. Cette fracheur de peau faisait brler dAlbert encore
davantage et lexcitait au plus haut degr. -- Bientt la belle
eut aussi chaud que lui. -- Il lui faisait les plus folles et les
plus ardentes caresses. -- Ctaient la gorge, les paules, le
cou, la bouche, les bras, les pieds; il et voulu couvrir dun
seul baiser tout ce beau corps, qui se fondait presque au sien,
tant leur treinte tait intime. -- Dans cette profusion de
charmants trsors, il ne savait auquel atteindre.

Ils ne sparaient plus leurs baisers, et les lvres parfumes de
la Rosalinde ne faisaient plus quune seule bouche avec celle de
dAlbert; -- leurs poitrines se gonflaient, leurs yeux se
fermaient  demi; -- leurs bras, morts de volupt, navaient plus
la force de serrer leurs corps. -- Le divin moment approchait: --
un dernier obstacle fut surmont, un spasme suprme agita
convulsivement les deux amants, -- et la curieuse Rosalinde fut
aussi claire que possible sur ce point obscur qui linquitait
si fort.

Cependant, comme une seule leon, si intelligent quon soit, ne
peut pas suffire, dAlbert lui en donna une seconde, puis une
troisime... Par gard pour le lecteur, que nous ne voulons pas
humilier et dsesprer, nous ne porterons pas notre relation plus
loin...

Notre belle lectrice bouderait  coup sr son amant si nous lui
rvlions le chiffre formidable o monta lamour de dAlbert, aid
de la curiosit de Rosalinde. Quelle se souvienne de la mieux
remplie et de la plus charmante de ses nuits, de cette nuit o...
de cette nuit de laquelle lon se souviendrait pendant plus de
cent mille jours, si lon ntait mort depuis longtemps; quelle
pose le livre  ct delle, et suppute sur le bout de ses jolis
doigts blancs combien de fois la aime celui qui la le plus
aime, et comble ainsi la lacune que nous laissons dans cette
glorieuse histoire.

Rosalinde avait de prodigieuses dispositions, et fit en cette nuit
seule des progrs normes. -- Cette navet de corps qui
stonnait de tout et cette rouerie desprit qui ne stonnait de
rien formaient le plus piquant et le plus adorable contraste. --
DAlbert tait ravi, perdu, transport, et aurait voulu que cette
nuit durt quarante-huit heures, comme celle o fut conu Hercule.
-- Cependant, vers le matin, malgr une infinit de baisers, de
caresses, de mignardises les plus amoureuses du monde et bien
faites pour tenir veill, aprs un effort surhumain, il fut
oblig de prendre un peu de repos. Un doux et voluptueux sommeil
lui toucha les yeux du bout de laile, sa tte saffaissa, et il
sendormit entre les deux seins de sa belle matresse. -- Celle-ci
le considra quelque temps avec un air de mlancolique et profonde
rflexion; puis, comme laube jetait ses rayons blanchtres 
travers les rideaux, elle le souleva doucement, le reposa  ct
delle, se dressa, et passa lgrement sur son corps.

Elle fut  ses habits et se rajusta  la hte, puis revint au lit,
se pencha sur dAlbert, qui dormait encore, et baisa ses deux yeux
sur leurs cils soyeux et longs. -- Cela fait, elle se retira 
reculons en le regardant toujours.

Au lieu de retourner dans sa chambre, elle entra chez Rosette. --
Ce quelle y dit, ce quelle y fit, je nai jamais pu le savoir,
quoique jaie fait les plus consciencieuses recherches. -- Je nai
trouv ni dans les papiers de Graciosa, ni dans ceux de dAlbert
ou de Silvio, rien qui et rapport  cette visite. Seulement une
femme de chambre de Rosette mapprit cette circonstance
singulire: bien que sa matresse net pas couch cette nuit-l
avec son amant, le lit tait rompu et dfait, et portait
lempreinte de deux corps. -- De plus, elle me montra deux perles,
parfaitement semblables  celles que Thodore portait dans ses
cheveux en jouant le rle de Rosalinde. Elle les avait trouves
dans le lit en le faisant. Je livre cette remarque  la sagacit
du lecteur, et je le laisse libre den tirer toutes les inductions
quil voudra; quant  moi, jai fait l-dessus mille conjectures,
toutes plus draisonnables les unes que les autres, et si
saugrenues que je nose vritablement les crire, mme dans le
style le plus honntement priphrase.

Il tait bien midi lorsque Thodore sortit de la chambre de
Rosette. -- Il ne parut pas au dner ni au souper. -- DAlbert et
Rosette nen semblrent point surpris. -- Il se coucha de fort
bonne heure, et le lendemain matin, ds quil fit jour, sans
prvenir personne, il sella son cheval et celui de son page, et
sortit du chteau en disant  un laquais quon ne lattendit pas
au dner, et quil ne reviendrait peut-tre point de quelques
jours.

DAlbert et Rosette taient on ne peut plus tonns, et ne
savaient  quoi attribuer cette trange disparition, dAlbert
surtout qui, par les prouesses de sa premire nuit, croyait bien
en avoir mrit une seconde. Sur la fin de la semaine, le
malheureux amant dsappoint reut une lettre de Thodore, que
nous allons transcrire. Jai bien peur quelle ne satisfasse ni
mes lecteurs ni mes lectrices; mais, en vrit, la lettre tait
ainsi et pas autrement, et ce glorieux roman naura pas dautre
conclusion.

Chapitre 17

Vous tes sans doute trs surpris, mon cher dAlbert, de ce que
je viens de faire aprs ce que jai fait. -- Je vous le permets,
il y a de quoi. -- Parions que vous mavez dj donn au moins
vingt de ces pithtes que nous tions convenus de rayer de votre
vocabulaire: -- perfide, inconstante, sclrate, -- nest-ce pas?
-- Au moins, vous ne mappellerez pas cruelle ou vertueuse, cest
toujours cela de gagn. -- Vous me maudissez, et vous avez tort. -
- Vous aviez envie de moi, vous maimiez, jtais votre idal; --
fort bien. Je vous ai accord sur-le-champ ce que vous demandiez;
il na tenu qu vous de lavoir plus tt. Jai servi de corps 
votre rve le plus complaisamment du monde. -- Je vous ai donn ce
que je ne donnerai assurment plus  personne, surprise sur
laquelle vous ne comptiez gure et dont vous devriez me savoir
plus de gr. -- Maintenant que je vous ai satisfait, il me plat
de men aller.

Quy a-t-il de si monstrueux?

Vous mavez eue entirement et sans rserve toute une nuit; --
que voulez-vous de plus? Une autre nuit, et puis encore une autre;
vous vous accommoderiez mme des jours au besoin. -- Vous
continueriez ainsi jusqu ce que vous fussiez dgot de moi. --
Je vous entends dici vous crier trs galamment que je ne suis
pas de celles dont on se dgote. Mon Dieu! de moi comme des
autres.

Cela durerait six mois, deux ans, dix ans mme, si vous voulez,
mais il faut toujours que tout finisse. -- Vous me garderiez par
une espce de sentiment de convenance, ou parce que vous nauriez
pas le courage de me signifier mon cong.  quoi bon attendre den
venir l?

Et puis, ce serait peut-tre moi qui cesserais de vous aimer. Je
vous ai trouv charmant; peut-tre,  force de vous voir, vous
euss-je trouv dtestable. -- Pardonnez-moi cette supposition. --
En vivant avec vous dans une grande intimit, jaurais sans doute
eu loccasion de vous voir en bonnet de coton ou dans quelque
situation domestique ridicule et bouffonne. -- Vous auriez
ncessairement perdu ce ct romanesque et mystrieux qui me
sduit sur toutes choses, et votre caractre, mieux compris, ne
met plus paru si trange. Je me serais moins occupe de vous en
vous ayant auprs de moi,  peu prs comme on fait de ces livres
quon nouvre jamais parce quon les a dans sa bibliothque. --
Votre nez ou votre esprit ne maurait plus sembl  beaucoup prs
aussi bien tourn; je me serais aperue que votre habit vous
allait mal et que vos bas taient mal tirs; jaurais eu mille
dceptions de ce genre qui mauraient singulirement fait
souffrir, et  la fin je me serais arrte  ceci: -- que
dcidment vous naviez ni coeur ni me, et que jtais destine 
ntre pas comprise en amour.

Vous madorez et je vous le rends. Vous navez pas le plus lger
reproche  me faire, et je nai pas le moins du monde  me
plaindre de vous. Je vous ai t parfaitement fidle tout le temps
de nos amours. Je ne vous ai tromp en rien. -- Je navais ni
fausse gorge ni fausse vertu; vous avez eu cette extrme bont de
dire que jtais encore plus belle que vous ne limaginiez. --
Pour la beaut que je vous donnais, vous mavez rendu beaucoup de
plaisir; nous sommes quittes: -- je vais de mon ct et vous du
vtre, et peut-tre que nous nous retrouverons aux antipodes.

Vivez dans cet espoir.

Vous croyez peut-tre que je ne vous aime pas parce que je vous
quitte. Vous reconnatrez plus tard la vrit de ceci. -- Si
javais moins fait de cas de vous, je serais reste, et je vous
aurais vers le fade breuvage jusqu la lie. Votre amour et t
bientt mort dennui; -- au bout de quelque temps, vous mauriez
parfaitement oublie, et, en relisant mon nom sur la liste de vos
conqutes, vous vous seriez demand: Qui diable tait donc celle-
ci? -- Jai au moins cette satisfaction de penser que vous vous
souviendrez de moi plutt que dune autre. Votre dsir inassouvi
ouvrira encore ses ailes pour voler  moi; je serai toujours pour
vous quelque chose de dsirable o votre fantaisie aimera 
revenir, et jespre que, dans le lit des matresses que vous
pourrez avoir, vous songerez quelquefois  cette nuit unique que
vous avez passe avec moi.

Jamais vous ne serez plus aimable que vous lavez t dans cette
soire bienheureuse, et, quand mme vous le seriez autant, ce
serait dj ltre moins; car, en amour comme en posie, rester au
mme point, cest reculer. Tenez-vous-en  cette impression, --
vous ferez bien.

Vous avez rendu difficile la tche des amants que jaurai (si
jai dautres amants), et personne ne pourra effacer votre
souvenir; -- ce seront les hritiers dAlexandre.

Si cela vous dsole trop de me perdre, brlez cette lettre, qui
est la seule preuve que vous mayez eue, et vous croirez avoir
fait un beau rve. Qui vous en empche? La vision sest vanouie
avant le jour,  lheure o les songes rentrent chez eux par la
porte de corne ou divoire. -- Combien sont morts qui, moins
heureux que vous, nont pas mme donn un seul baiser  leur
chimre!

Je ne suis ni capricieuse, ni folle, ni bgueule. -- Ce que je
fais est le rsultat dune conviction profonde. -- Ce nest point
pour vous enflammer davantage et par un calcul de coquetterie que
je me suis loigne de C***; nessayez pas de me suivre ou de me
retrouver: vous ny russirez pas. Mes prcautions pour vous
drober mes traces sont trop bien prises; vous serez toujours pour
moi lhomme qui ma ouvert un monde de sensations nouvelles. Ce
sont l de ces choses quune femme noublie pas facilement.
Quoique absente, je penserai souvent a vous, plus souvent que si
vous tiez avec moi.

Consolez au mieux que vous pourrez la pauvre Rosette, qui doit
tre au moins aussi fche que vous de mon dpart. Aimez-vous tous
deux en souvenir de moi, que vous avez aime lun et lautre, et
dites-vous quelquefois mon nom dans un baiser.





End of Project Gutenberg's Mademoiselle de Maupin, by Thophile Gautier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE MAUPIN ***

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
