Project Gutenberg's Auguste Comte et Herbert Spencer, by E. de Roberty

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Title: Auguste Comte et Herbert Spencer
       Contribution  l'histoire des ides philosophiques au XIXe sicle

Author: E. de Roberty

Release Date: October 16, 2005 [EBook #16888]

Language: French

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AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER

CONTRIBUTION A L'HISTOIRE DES IDES PHILOSOPHIQUES AU XIXe SICLE

Par

E. DE ROBERTY

PARIS


1894



       *       *       *       *       *



INTRODUCTION [p.V]


Dans le remous des ides gnrales, dans la fluctuation des vues
d'ensemble, dans le va-et-vient des systmes qui, pour un court espace
de temps, russissent  grouper les croyances,  retenir et fixer les
convictions, un phnomne s'observe,  peu prs invariable  travers les
ges.

Il se dtache nettement du dcor mobile qui l'encadre, il sollicite  un
haut point l'attention du sociologue.

[p.VI] Il caractrise une phase intressante de la vie mentale de
l'humanit, une priode ne semblant pas,  vrai dire, devoir se clore
bientt. Elle embrasse la prhistoire entire de la philosophie, la
suite continue de sicles qui, aprs avoir fond les religions,
s'adonnrent  la culture des abstractions mtaphysiques.

Durant la longue enfance de la philosophie, ce phnomne demeura normal
dans l'acception usuelle du mot. Il se reproduit encore sous nos yeux;
mais dj des traits pathologiques le dforment.

Il consiste essentiellement dans la rencontre de deux grandes ondes
crbrales qui se dirigent en sens inverse: le _monisme_ et
l'_agnosticisme_. L'esprit de synthse s'puisa  vouloir les refouler
dans le mme lit. Mais une srie intermittente d'affaiblissements et de
triomphes, de dfaites et d'exaltations de la pense abstraite marqua
cette entreprise immdiatement vaine.

[p.VII] La philosophie du xixe sicle suivit les voies de la
mtaphysique qui l'avait prcde et qui,  son tour, s'tait modele
sur les traditions monothistes des religions suprieures. Elle allia,
d'une faon  la fois inconsciente et profondment irrationnelle, la
recherche de l'unit au dualisme de la connaissance. Elle fit revivre le
plus prilleux et le plus dshonorant des illogismes.

Nous emes dj, en des travaux antrieurs[1], l'occasion de relever
quelques traits dterminant cette antinomie fondamentale; celui-ci, par
exemple: que les tentatives de synthse universelle dues aux efforts des
plus notables parmi les penseurs contemporains, les Kant, les Comte, les
Spencer, tablissaient une objection crasante contre leur agnosticisme,
formel ou latent. Nous ne jugeons que par contraste, disions-nous  ce
propos, et le noir ne se peroit vraiment [p.VIII] noir que s'il s'tale
 ct du blanc. Ainsi du monisme qui, en tant que vrit d'ordre
particulier, psychologique, sert  dvoiler le vice cach des mthodes
gnrales du philosophe. On blesse les lois lmentaires de la logique
en accouplant la thse qui affirme l'unit dernire des choses et celle
qui constate notre impuissance de scruter le fond immuable de la nature.
Et par surcrot, on s'expose aux dures reprsailles prvues par la loi
de l'identit des contraires. On tombe dans l'erreur qui consiste 
prendre la ngation de l'unit, de la connaissance pure et abstraite,
l'incognoscible, pour quelque chose de distinct, de rellement spar du
monde phnomnal.

Sous ce rapport, ajoutions-nous[2], les philosophies se groupent en deux
grandes classes. Dans l'une on trouve Dmocrite, Giordano Bruno,
Spinoza, Leibnitz, Fichte, [p.IX] Hegel, Schopenhauer, Spencer, tous les
esprits assez audacieux pour s'imposer la tche difficile de corriger
l'agnosticisme par le monisme, un excs de prudence par un excs de
tmrit. Et dans l'autre viennent se ranger Socrate, Aristote, Bacon,
Descartes, Locke, Hume, Kant, Comte, tous les penseurs dont le monisme,
moins catgorique, moins affirmatif, s'accompagne, par suite, d'un
agnosticisme logiquement moins dfectueux ou mieux motiv.

Dans cette double srie nous choisissons aujourd'hui les termes ultimes;
et, remplissant une promesse contenue dans l'avant-propos de notre
dernier ouvrage, nous allons examiner les deux thories extrmes o
versa, en son enqute sur l'unit du monde, la philosophie
contemporaine. Toutefois, il ne sera pas inutile, croyons-nous, de faire
prcder cette tude par un expos sommaire de quelques vues gnrales.
Elles visent les relations qui s'observent [p.X] entre l'_agnosticisme_
et l'_exprience_; l'un, principal apport du pass religieux, apport qui
semble vouloir s'arroger, dans la production philosophique de nos jours,
le rle inhibitoire et misoniste jou, dans un autre ordre d'activit,
par le Capital; l'autre qui, comme nous tcherons de le prouver, se
confond intimement avec la poursuite monistique et figure assez bien,
dans l'antinomie conceptuelle prtendue insoluble, les ambitions
rnovatrices du Travail.

_Paris, en avril 1894._


NOTES:

[1] _Agnosticisme_, pp. 72-73, 107-113, et _La Recherche de l'Unit_,
passim.

[2] _Agnosticisme_, pp. 112-113.


       *       *       *       *       *


AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER [p.1]


       *       *       *       *       *

LIVRE PREMIER

LE PROBLME DU MONISME DANS LA PHILOSOPHIE DU TEMPS PRSENT


       *       *       *       *       *


I


Le caractre dominant du positivisme, le trait propre qui valut 
cette doctrine tant de disciples enthousiastes, est aujourd'hui
sainement apprci mme des adversaires. Ceux-ci, en effet, admettent
dj volontiers que la philosophie positive rvle un sentiment
_beaucoup plus vif qu'on ne l'prouvait auparavant_: 1 de la liaison
des choses, et 2 des [p.2]limites infranchissables qui bornent nos
connaissances.

Le positivisme s'affirmerait donc  la fois comme un monisme plus
radical et comme un agnosticisme plus accentu que les conceptions
philosophiques qui le prcdrent et le prparrent. Je souscris
entirement  la seconde caractristique. Quant  la premire, je ne
saurais l'accepter sans des rserves expresses.

Par sa belle classification des sciences spciales, par la conscration
qu'il apporte  une science nouvelle, la sociologie, si admirablement
soude par lui  la srie inorganique et biologique, puis considre
comme le terme final de nos connaissances abstraites, Auguste Comte
dveloppe, en effet, un genre de monisme fort injustement dlaiss par
ses prdcesseurs et trs capable, en somme, d'impressionner un sicle
comme le ntre,  la fois glorieux de ses grandes dcouvertes et
fatigu, presque rassasi de ses succs scientifiques.

A la foule croissante des esprits clairs ce [p.3] matre de la pense
contemporaine laisse entrevoir le triomphe possible d'une unit
crbrale, comme il l'appelle, fonde sur les donnes certaines de la
science. Par malheur, Comte ne se borne pas  dclarer la guerre au seul
monisme transcendant. L'erreur ctoie chez ce philosophe le plus juste
sentiment critique et le pousse  envelopper dans la mme proscription
l'unit pure, l'unit rationnelle, ostensiblement confondue par lui avec
la chimre mtaphysique.

Il n'y avait, certes, ni sagesse, ni grande clairvoyance  lever ainsi
la hache sur les racines profondes du monisme scientifique dont on
voulait favoriser l'closion. Les ambages et les ttonnements de Comte
devaient, du reste, flatter les gots et satisfaire les prjugs de ces
majorits vaguement instruites aux yeux desquelles l'indcision passe
presque toujours pour un signe de prudence, pour une temporisation
habile.

Trois forts courants intellectuels s'introduisent [p.4]manifestement
dans l'ensemble de l'oeuvre d'Auguste Comte; trois grandes ides
directrices se dgagent de la philosophie positive comme son rsum, son
rsidu, son enseignement suprme, son legs dfinitif aux ges futurs. Ce
sont, dans l'ordre hirarchique de leur puissance respective: 1 le
courant _agnostique_, le plus considrable, le plus violent de tous, ou
l'ide de _limite_; 2 le courant _historique_, ou l'ide d'_volution_,
de progrs lentement gradu, s'effectuant par nuances insensibles, cela
aussi bien dans les socits humaines que dans la nature vivante et le
monde inorganique; enfin, 3 le courant _monistique_, l'ide d' unit
crbrale, le point le plus faible, le moins dvelopp dans la
conception positive de l'univers.

Envisag soit comme doctrine pure, soit dans ses applications aux
ncessits immdiates de la vie mentale, l'agnosticisme rgente
tyranniquement les deux autres parties de la philosophie positive et
surtout son troisime principe, le monisme, auquel, et nous le verrons
plus [p.5] tard, l'intolrance des adeptes du _non possumus_ relativiste
ne laisse, pour ainsi dire, qu'une ombre d'existence, un rle  peu prs
drisoire.

Littr fait trs bien ressortir l'intransigeance de son matre. Il le
dit en propres termes: Pour le philosophe positiviste, l'univers cesse
de se montrer concevable en son ensemble et se scinde en deux parts,
l'une connue ou plutt connaissable selon les conditions humaines,
l'autre inconnue ou plutt inconnaissable, soit dans la dure de
l'espace, soit dans celle du temps, soit dans l'enchanement des causes.
Cette sparation entre l'accessible et l'inaccessible est la plus grande
leon, que l'homme puisse recevoir, de vraie confiance et de vraie
humilit.--Et presque aussitt il ajoute ces lignes significatives: Il
ne faut pas considrer le philosophe positif comme si, traitant
uniquement des causes secondes, _il laisse libre de penser ce qu'on veut
des causes premires_. Non, il ne laisse l-dessus aucune libert; sa
dtermination [p.6] est prcise, catgorique et le spare radicalement
des philosophies thologiques et mtaphysiques. Voil des dclarations
nettes. Elles manent du disciple qui se posa pour rgle de ne jamais
dpasser les conceptions du matre, qui souvent mme se glorifia d'avoir
su les restreindre  leur expression premire. Il suffit, d'ailleurs,
d'ouvrir le _Cours de philosophie positive_ pour se convaincre de la
fidlit scrupuleuse apporte par Littr  l'interprtation de la
doctrine de Comte. Mais que penser alors de l'objection qui nous fut
faite dernirement et qui consiste  soutenir que nulle trace de
pessimisme intellectuel ne s'observe chez Comte; ou encore que
l'inconnaissable de ce philosophe, rsultant des limites rencontres
par l'exprience, et non de l'analyse subjective de l'esprit, n'est
l'objet d'aucune religiosit et diffre  peine de l'inconnu?[3]

[p.7] Bornons-nous  enregistrer ici cette opinion.

Le second principe directeur du positivisme, l'ide d'volution, revt
une allure magistrale dans la partie sociologique de l'oeuvre de Comte.
La filiation ininterrompue des gnrations humaines, les liens troits
de pit et de gratitude qui, vritables points de suture, rattachent le
prsent au pass, la rhabilitation des poques les plus dcries, la
solidarit profonde et durable grce  laquelle tout se tient et
s'enchane dans le rgne humain, absolument comme dans le rgne
organique et, plus bas, plus au fond, dans le rgne inorganique,--ce
noble ensemble de doctrines faisait de l'histoire des socits humaines
le prolongement, le complment ncessaire de l'volution gnrale des
choses. Sur ce point, Comte fut le prcurseur gnial de Darwin et de
Spencer et le philosophe qui, l'un des premiers, ensemena le vaste
champ o le xixe sicle leva une si blouissante moisson.

Arme de ces deux thories, qui furent toujours [p.8] ses grands chevaux
de bataille, la philosophie positive remporta, cela presque
immdiatement aprs la mort prmature de son fondateur, une victoire
rare et qui un jour paratra excessive. Sa popularit, son expansion
rapide clipsrent la popularit et l'expansion des plus triomphantes
coles du sicle, telles que le kantisme ou l'hglianisme, et
dpassrent de beaucoup les succs et l'influence qui,  d'autres
poques, churent en partage  des philosophies trs srieuses, trs
dignes d'attention, le monisme de Spinoza, par exemple, ou le mcanisme
de Descartes, l'volutionnisme inchoatif de Leibnitz, le criticisme
lmentaire de Hume. Ce point d'histoire ne saurait plus se nier
aujourd'hui, surtout si l'on ramne, comme il convient de le faire, 
ses origines positivistes, l'intressante diversion philosophique opre
par Herbert Spencer. Mais, ds lors, le positivisme apparat comme le
rcipient central, le large rservoir latin o se dversent et d'o
sortent les principaux courants [p.9] philosophiques de notre poque,
depuis le criticisme germain qui, proprement, lui donna naissance,
jusqu' l'volutionnisme anglo-amricain qui maintenant porte et rpand
ses enseignements aux quatre coins du monde civilis.

Mais pourquoi ou plutt comment la pense de cet obscur rptiteur de
mathmatiques que resta sa vie durant Auguste Comte, parvint-elle 
conqurir et  dominer ainsi tout un sicle?

A nos yeux, la brusque entre des ides positivistes sur la scne du
monde et leur triomphe facile s'expliquent par deux causes ou deux
conditions essentielles.

En premier lieu, ces ides taient celles mmes que prconisrent, en
des formules varies dans la forme, mais pareilles au fond, une longue
suite de philosophies prcdentes, toutes plus ou moins agnostiques,
volutionnistes et monistes. La conception positiviste se borna  runir
en un faisceau dogmatique ces tendances implicitement contradictoires.
Elle [p.10] sembla de la sorte lever ou rsoudre une des plus vieilles,
une des plus redoutables antinomies de l'esprit.

En second lieu,--et nous attirons l'attention du lecteur sur ce
point,--Auguste Comte fut avant tout un _vulgarisateur_ de gnie; nous
employons ici ce terme dans son sens le plus large et le plus lev.

Comte russit  accrotre,  agrandir de faon notable la base humaine
qui servait de support vivant aux doctrines, aux imaginations abstraites
de la philosophie. Et cette diffrence, ce gain fut pris par lui en
totalit sur les cerveaux qui subissaient encore le joug des conceptions
religieuses, toujours plus concrtes que les philosophiques. Il
dmocratisa, pour ainsi dire, la philosophie, il en fit l'apanage d'un
flot montant d'intelligences humaines. Il rpandit plus abondamment que
n'importe quel autre philosophe, et en des milieux nouveaux, la lumire
qu'un petit nombre d'initis tenaient soigneusement cache sous le
boisseau mtaphysique. [p.11] Il comprit ainsi admirablement son poque,
l'esprit et les besoins de son temps. Il fut le fils lgitime--et, en
son for intrieur, trs respectueux--du xixe sicle.

Il se montra tel, du reste, de plusieurs faons. Il pressentit et devina
les tendances expansives, les aspirations galitaires de la phase
historique qui s'ouvrait devant lui, et il y satisfit de son mieux. Il
adapta sa conception gnrale du monde  la capacit intellectuelle des
nouvelles couches sociales conquises par la pense sous sa triple forme,
philosophique, scientifique et esthtique. Il fut le vritable promoteur
de cette maxime que l'un de ses plus authentiques disciples, Taine, se
plaisait  rpter: Sans une philosophie, le savant n'est qu'un
manoeuvre, et l'artiste qu'un amuseur. Et il vit venir  lui la foule
des savants, des publicistes, des esthtes, d'autant plus dociles  sa
voix que celle-ci en appelait constamment au bon sens pratique des
multitudes.

Il fit plus encore. Il estima  sa juste valeur [p.12] la qualit et la
composition de la nourriture philosophique que rclamait le sicle. Il
opra un choix sagace dans l'arsenal des conceptions surabstraites et
des procds synthtiques du pass. Il s'attacha avec prdilection aux
fruits dj mrs d'une exprience plusieurs fois sculaire. Et cette
nutritive moelle des philosophies prparatrices, il la tira moins des
livres ou de l'tude minutieuse des mtaphysiciens, que de l'air
ambiant, encore tout troubl par la grande secousse rvolutionnaire, que
de l'observation immdiate d'une socit chaotique, tumultueuse, en
gsine d'un idal nouveau. Il la tira aussi de son commerce patient,
obstin, avec ce qu'il y a de plus grand, de plus sr et de plus sain
dans notre civilisation instable, du commerce avec la srie totale des
sciences particulires, mre des suprmes abstractions de l'esprit.

Il fut ainsi conduit  marier l'agnosticisme qui reprsente le pass
religieux de l'humanit, au monisme qui, reprsentant son avenir
scientifique, [p.13] contient en germe la ngation formelle de
l'inconnaissable. Et dans le mme cadre, sans prendre garde qu'il
pouvait se briser en pices, il fit entrer, il maintint d'autorit une
troisime synthse, la thorie volutionniste, figurative surtout de
l'poque actuelle dont elle constitue, sans nul doute, la principale
marque.

Au surplus, l'exceptionnel gnie vulgarisateur de Comte se manifeste
jusque dans la manire, qui lui est propre, de traiter les plus
difficiles problmes. Je parle ici, bien entendu, de la mthode du
positivisme, et non de la forme ou du style des crits de Comte,
obstacle minime si l'on songe combien facilement il fut surmont par le
talent littraire des premiers vanglistes de la bonne parole. Je le
rpte, comme _doctrine_ et comme _mthode_, l'oeuvre de Comte est toute
de _nivellement_; j'insiste sur ce terme auquel, d'ailleurs, je
n'attache aucune ide pjorative et qui dans ma bouche ne prend, en
nulle faon, le sens d'abaissement.

[p.14] Comte n'a aucun souci d'approfondir les trois grandes thses qui
forment les pivots sur lesquels s'appuie son entreprise philosophique.
Il tend, il dveloppe la surface occupe par les problmes de
l'agnosticisme, du monisme et de l'volutionnisme; il cherche  rendre
ces questions abstraites accessibles aux intelligences moyennes, il leur
donne un aspect pratique parfois trs sduisant, il invoque,  chaque
tournant de route, les tmoignages de la raison vulgaire, de
l'exprience de tous les jours. Il est autoritaire, dogmatique, ainsi
qu'il convient  un penseur qui s'adresse  la foule. Il est le moins
sceptique, le moins dlicat, le moins raffin, mais aussi le moins
calculateur, le plus sincre, le plus naf des philosophes. Il est d'une
bonne foi entire, admirable. Il se garde comme du plus grand des
malheurs, comme d'un pch irrmissible, de creuser les questions
pralables, de scruter les principes, les points de dpart, d'aller au
fond des choses. Il est l'ennemi jur de la subtilit [p.15] qu'il
envisage comme la vraie tare mtaphysique. Au point de vue utilitaire,
il a mille fois raison, puisque dans les vastes landes encore incultes,
dans les jachres de la connaissance, telles que la psychologie ou la
sociologie, il chappe de la sorte au verbiage oiseux,  l'aiguisement
inutile du tranchant de la pense, qui ensuite se prodigue en pure
perte. Mais, thoriquement, sa position cesse d'tre aussi bonne. Car
les sciences suprieures ne restent pas stationnaires, et leurs acquts
ne sont pas tous dus  l'observation pure et simple. L'lment rationnel
y entre pour une part qui va en augmentant. L'hypothse, l'abstraction
et la gnralisation y jouent un rle de plus en plus considrable.

En dfinitive donc, il y a lieu, croyons-nous, de reconnatre cette
vrit d'ordre exprimental: par le positivisme la philosophie--une
philosophie srieuse--fut pour la premire fois mise  la porte d'une
trs forte majorit d'esprits. Historiquement parlant et
[p.16] jugeant, un grand progrs s'est accompli par l. La dmocratie
intellectuelle,--cration, en somme, heureuse de notre poque,
puis-qu'elle permet les longs espoirs dans l'avenir destructeur des
iniquits sociales,--la dmocratie de l'esprit, dis-je, en fut du coup
ennoblie, pure, moralise. Un crivain qui appartient aux jeunes
gnrations sur lesquelles nous pouvons srement compter, l'affirme en
ces termes nets (et je l'en flicite): Le positivisme n'effarouche que
les consciences troubles dont il dnonce les basses convoitises; toute
la noblesse de l'homme s'irradie de son esprit[4].

Mais il y a mieux peut-tre, au regard des contingences futures. Sorties
des nuages mtaphysiques o se cachait leur clatante nudit, les trois
grandes thories hypothtiques (vrits ou erreurs, il n'importe):
l'agnosticisme, le monisme et l'volutionnisme, sont aujourd'hui
descendues sur terre. Divinits autrefois [p.17] si farouches, elles
s'humanisent visiblement; elles ne demandent qu' subir la terrible
preuve, elles veulent bien devenir fcondes du fait de la science
particulire.

Faut-il ajouter qu'une orientation rcente de la philosophie, tiquete
par la critique adverse comme _hyperpositivisme_ et  laquelle on me
fait l'honneur d'associer mon nom, que cette orientation consiste
essentiellement  prter,  l'oeuvre naturelle et invitable d'un tel
ensemencement scientifique, l'aide jusqu'ici ddaigne des tudes, des
expriences spciales dans les domaines limitrophes de la biologie, de
la sociologie et de la psychologie? Et faut-il rappeler que le premier
rsultat de ces efforts encore si incertains fut de rejeter du
positivisme l'lment mystique, et en mme temps de conserver, de
raffermir, de dvelopper ses deux autres principes constitutifs?[5]


       *       *       *       *       *


II [p.19]


La philosophie volutionniste nous dcouvre une autre face de la
contradiction fondamentale entre l'agnosticisme et le monisme.

Destine, au dire de ses adeptes,  rvolutionner la philosophie, la
science, l'art et jusqu' la vie collective, cette grande doctrine
prtend inaugurer une mthode neuve, originale. Infiniment soucieuse des
racines et des commencements, elle suit  la trace, elle note avec soin,
 travers les temps et les milieux, la marche graduelle des choses et
des tres. Mais l'histoire de tous les vangiles se ressemble, [p.20]
d'une faon tonnante. Celui que divulguent aujourd'hui les aptres de
l'volution s'accompagne d'une esprance robuste, d'une foi nave. Ainsi
voque-t-il le souvenir de la bonne nouvelle qui, partie jadis d'une
infime bourgade de Jude, rayonna dans le monde antique. Un Dieu nous
est n, annonait-on alors avec un enthousiasme plus sincre et plus
communicatif sans doute, mais de nature pareille  l'engouement
contemporain, et un chemin foncirement nouveau s'ouvre au salut de
l'me humaine. On oubliait, on ngligeait un dtail qui ne manque
pourtant pas d'importance: les incarnations divines prcdentes, le
grand souffle bouddhique de charit, le courant d'amour universel
entranant et sauvant des millions d'mes anctres!

L'illusion du vieux-neuf est tenace dans l'humanit; aucune croyance ne
l'vite. Elle se loge au coeur mme de la thorie qui aspire  la
dissiper en l'expliquant, elle s'empare de la doctrine qui enseigne que
tout a son germe [p.21] en tout. Mais, brouillant la vue claire du
pass, elle empche de saisir le sens direct des modalits prsentes.

Il est peut-tre temps de mettre un peu d'eau dans le vin qui enivre les
volutionnistes. Non, leur fameuse thse n'est pas le verbe nouveau
qu'ils disent, la lueur subite venant illuminer les sciences connexes de
la vie, de l'me et des socits humaines. C'est l, au contraire, une
vrit trs ancienne, trs prouve et trs gnrale, qui suscita des
luttes innombrables, qui eut ses priodes de vigueur et ses poques de
dfaillance, ses clipses et ses rapparitions triomphales;--une vrit,
en somme, qui, loin d'imposer  notre esprit une discipline et des
rgles jusque-l inconnues, le contraint plutt  suivre docilement, en
ses explorations rcentes, la voie scientifique depuis longtemps
ouverte.

Les choses et leurs apparences, les phnomnes, coulent, changent,
deviennent, voluent: nul dogme d'envergure plus vaste ne [p.22] prcda
cette gnralisation solidement tablie par la science du nombre, par la
mcanique cleste et terrestre, par la physique et la chimie
rudimentaires. Le concept de mouvement qui relie et unifie ces diverses
recherches, nous apporte  cet gard un tmoignage irrcusable; car
c'est au mcanisme que les thories volutives modernes, forces dans
leurs derniers refuges mtaphysiques, ramnent les changements
quelconques et les mutations d'existence si allgrement rsums par
elles en leur vocable prfr. Un second tmoignage, et non moins
prcieux, nous est fourni par la mtaphysique difiant sur le concept du
devenir une foule de dductions extrmement ingnieuses. Mais d'o
pouvait-elle tenir ce concept central, sinon de l'exprience
contemporaine, et comment, sans l'appui des hypothses particulires,
des spculations scientifiques de l'poque, et-elle russi  maintenir
des affirmations aussi hasardes? On dsavoue et condamne l'esprit mme
de la doctrine [p.23] volutionniste en supposant possible une brche,
une solution de continuit de cette sorte.

L'ide d'un dveloppement successif apparat comme une des plus vieilles
notions qui dirigrent le savoir particulier. C'est  ce dernier que la
mtaphysique emprunta l'abstraction correspondante. Succdant  la
thologie, elle installa sur les ruines des croyances confusment
intgrales des premiers ges de la pense, la diffrenciation classique
des trois devenirs,--celui de la matire ou du mouvement, celui de la
vie ou de la sensation, et celui de l'esprit ou de l'ide.

Mais la science la plus primitive et la mtaphysique la plus purile se
sont toujours inspires d'un autre principe encore, que toutes deux
plaaient, clans l'chelle abstractive, au-dessus de l'ide d'volution,
et que toutes deux considraient, par le fait, comme le but suprme de
la connaissance. Je veux parler du concept d'unit.

L'ide d'volution offrait un moyen sr pour [p.24] ramener la
multiplicit effective des phnomnes  leur identit essentielle. Le
principe infrieur symbolisait l'ensemble des mthodes rationnelles
capables de nous conduire  une telle fin. Il se pliait de lui-mme aux
exigences du principe suprieur. On entra donc de prime abord et
rsolument dans la voie monistique.

Le devenir, diffrentiel et multiple par dfinition, de l'tre toujours
un et semblable  lui-mme, ou, en d'autres termes, l'unit de l'univers
et son explication scientifique la plus plausible, l'volution des
choses, se prsentent ainsi, avec vidence, comme les deux grandes ides
rgulatrices de toute spculation gnrale. Un rapport logiquement
ncessaire, exprimentalement vrifiable, relie l'ide d'unit , l'ide
d'volution. Si l'une constitue l'me de la philosophie, l'autre en
forme le corps, la condition apparente, le revtement sensible.
Accumuler les donnes et les faits diffrentiels, multiplier les
expriences, se servir de l'ide d'volution sans perdre de vue la fin
unitaire [p.25] suprme, tel est, tel demeure le lot de la science
imparfaite. Quant  l'idal,  la science paracheve, elle souhaite la
fusion intime de ces deux principes d'abord vaguement distingus et plus
tard poss, par l'analyse verbale, comme contraires rels.

La mcanique s'appuie sur la base des mathmatiques, la physique s'taye
des vrits mcaniques, la chimie se dveloppe sur les fondements
tablis par la physique; et la srie se prolonge pour toutes les
crations mentales venues  temps sur la pente qui conduit l'esprit du
plus connu au moins connu, des apparences simples et lmentaires aux
apparences complexes et difficiles. Par contre, la discipline qui ne
voulut pas se conformer  cette marche ncessaire ignora, de parti pris,
l'ide d'volution. Toute science htive et prmature prtendit pouvoir
se passer de la mthode exprimentale, de l'examen attentif des faits
concrets, individuels. Telles s'offrent  nos yeux la biologie avant
l'panouissement des connaissances [p.26] physico-chimiques, et, _a
fortiori_, la sociologie et la psychologie; et telle se dvoile surtout
la synthse philosophique qui jamais ne ralisa les conditions exigibles
d'une formule savante de l'univers. Conception btarde, rivale dj trop
faible de la thologie plus simpliste, plus vivante, elle se spara des
sciences pleinement constitues et se rapprocha des branches naissantes
du savoir. Elle conclut avec celles-ci une alliance si troite qu'
certaines poques il et t vraiment difficile de dire, par exemple, o
finissaient la psychologie et la morale, la rgle sociologique, et o
commenait l'ontologie, la thorie des principes essentiels du monde.
Aussi cette sorte de philosophie demeura-t-elle longtemps, sinon hostile
au principe volutif et  la mthode exprimentale, du moins incapable
de faire fructifier le premier, ou d'appliquer srieusement la seconde.

La progression de l'ide moniste en prouva un retard sensible. Cet
effet ne pouvait manquer de se produire, puisque le principe volutif
[p.27] joue  l'gard de l'ide d'unit le rle d'un coefficient qui en
dcuple la valeur. Le monisme scientifique s'arrta mme brusquement
dans sa marche vers le conqute de l'inconnu; il n'osa pas franchir les
cueris mystrieux qui se dressent entre le monde de la vie et la
nature inorganique. Et le monisme philosophique, dviant de plus en plus
de la route qui mne  l'unit rationnelle, finit par se transformer en
un monisme transcendant[6].

Tout cela tait invitable. L'ide d'unit ou d'identit sert de
principe rgulateur  notre savoir, et l'ide d'volution constitue
notre mthode la plus efficace pour justifier et vrifier ce critrium
suprme. Car l'unit se pose tout d'abord en postulat, en hypothse;
mais peu  peu elle se transforme en vrit d'ordre exprimental et
rationnel  la fois. Ces deux grandes ides devaient donc, forcment,
traverser la mme crise et subir la mme altration.

[p.28] Plus haut, nous n'avons pas ni la ralit du mouvement
intellectuel qui entrana dans le sillage mtaphysique le tronon isol
des sciences dites suprieures. Mais nous n'y pouvons voir qu'une
agitation factice et infconde, et quelquefois mme un recul, un
vritable retour  l'ignorance des temps primitifs. En effet, un
troisime lment formateur de la connaissance--ou dformateur, selon le
point de vue--s'est toujours joint aux ides d'unit et d'volution et a
tenu,  leurs cts, une large place.

Le savoir qui mritait ce nom par son dveloppement rgulier, acceptait
pour seul guide l'exprience. Il tait conduit par les ides d'volution
et d'unit. Mais le savoir inchoatif et la mtaphysique qui
l'accueillait avec faveur en lui donnant le pas sur les branches
constitues de la connaissance, admettaient encore un troisime
principe: l'ide de l'au-del, de l'universel mystre, fond intime des
conceptions religieuses et de toute foi _a priori_. Ainsi [p.29]
s'expliquent les nombreux essais qui prtendirent concilier l'infini,
l'absolu, l'inconnaissable avec l'volution et l'unit. Ces tentatives
devaient demeurer vaines, logiquement parlant. Mais elles remplirent de
leur bruit l'histoire de la philosophie, elles donnrent naissance  une
interminable suite de contrastes striles, d'affirmations surabstraites
accompagnes de leurs ngations fictives, couples tranges qui tous
drivent, videmment, de l'antinomie primordiale entre l'immanence
(l'unit dvoile par l'volution des choses et des tres) et la
transcendance (l'en-dehors hyperphysique),--opposition quintessencie
entre l'exprience et sa ngation pure, la non-exprience.

Or donc, d'o vient et comment s'infiltre dans le cerveau de l'homme,
comment s'impose  la mtaphysique en particulier, l'ide de
transcendance, destructive de tout vrai savoir envisag dans ses
conclusions ultimes, et essentiellement limitative si l'on ne dpasse
[p.30] pas les degrs intermdiaires, les gnralisations infrieures de
la connaissance?

A cette question nous rpondmes par deux fois: dans notre livre sur
l'_Inconnaissable_ et dans celui sur l'_Agnosticisme_. La gense, les
origines de cette ide clairent son action inhibitoire sur la pense.
Elle est la survivance des ges lointains de l'humanit, le reliquat des
fausses certitudes, des illogismes, des craintes superstitieuses des
temps couls, le signe gnral voquant l'ensemble des mthodes
irrationnelles o se fourvoya l'esprit de recherche. Elle fut toujours
et demeure encore, par consquent, une ngation directe de l'ide
d'volution.


       *       *       *       *       *


III [p.31]


Rsumons brivement la double analyse prcdente.

Trois ides-forces, pour parler comme M. Fouille, ont guid la
philosophie du pass. Les ides d'_unit_ et d'_volution_ appartiennent
 la science. Elles expriment le fonds propre de celle-ci, elles
figurent ou symbolisent la recherche exprimentale. L'ide de
l'_au-del_ appartient  la mtaphysique qui la reut en hritage de la
thologie. Elle forme l'apport atavique de l'ignorance primitive, elle
figure ou symbolise l'incertitude initiale, insparable de l'esprit de
crdulit.

[p.32] Mais ces mmes ides directrices manifestent en outre deux
tendances fondamentales qui, dans l'ordre intellectuel, s'opposent comme
l'affirmation et la ngation, et, dans l'ordre motif, comme l'optimisme
et le pessimisme du savoir. Certes, nous sommes loin de mpriser les
avantages qui se peuvent retirer du pessimisme ou de la ngation
contenus en de justes bornes. Nous sommes loin aussi de contester
l'utilit relative du mythe religieux. Mais cela ne saurait nous
empcher de reconnatre la vrit de l'observation selon laquelle
l'agnosticisme, pntrant dans le milieu faonn par les dcouvertes de
la science, y dtermina toujours une forte fermentation mtaphysique.

Dans la philosophie du temps actuel, ces trois grandes ides sont
largement reprsentes.

Le criticisme, hritier direct de l'idalisme, commence par raffermir
sur ses bases l'agnosticisme branl par les progrs de la science. Il
cherche  tablir un _modus vivendi_ provisoire
[p.33] entre l'_a priori_ et l'_a posteriori_. Voici, en deux mots,
comment il procde: il range un lment thorique important, l'unit,
dans le domaine de l'_a priori_; il le distrait totalement de la
science,  qui il ne laisse qu'un seul ingrdient, le diffrentiel, le
multiple, ou rvolution sous le nom d'exprience sensible. Il arrive
ainsi  crer ou, plutt,  renouveler le monisme transcendant.

Kant se proccupe beaucoup de l'unit philosophique. Il croit mme avoir
fait,  cet gard, un pas considrable en avant. Il assimile ce qu'il
appelle sa dcouverte  celle de Copernic renversant les rles
attribus, dans leur rvolution rciproque,  la terre et au soleil. La
comparaison semble exacte en ce sens que, si les principaux adversaires
de Kant concevaient la matire comme le foyer central o se runissent
toutes les existences, lui, l'idaliste nourri par la forte critique
sensualiste dirige contre les excs du matrialisme, se tournait du
ct oppos. Il subordonnait la nature  l'esprit, [p.34] il proclamait
hautement que l'universalit et la ncessit--encore deux synonymes
vagues de l'unit si ardemment poursuivie--entrent dans la connaissance
par le sujet, seul lment actif, non par l'objet, produit  peu prs
passif de notre mentalit. Mais l'analogie invoque par Kant ne se
justifie plus si l'on songe que l'inversion dont il s'attribue le mrite
est aussi vieille que la philosophie elle-mme. Kant reprend la thse du
monisme idaliste affirmant la suprmatie du sujet sur l'objet. L'homme
est la mesure des choses, disait Protagoras, les ides sont la seule
ralit certaine, rpte aprs lui Platon, les objets de l'exprience
sont nos objets, conclut Kant, en se doutant bien un peu, je suppose,
qu'il paraphrase ses prdcesseurs. La solution de Kant ne rsout
videmment rien. Son monisme est aussi hypothtique et exclusif que les
tentatives qui prparrent la sienne. La question demeure pose dans les
mmes termes. Toutefois, en accusant l'importance du point de vue
biologique, [p.35] jusque-l trop nglig, la critique kantienne largit
le terrain de l'ternelle dispute, elle ajoute  l'enqute de nouveaux
documents, elle complte, pour ainsi dire, l'inventaire mtaphysique.

La philosophie positive vient ensuite. Hritire du matrialisme, elle
procde comme son anctre direct, elle a la passion de tout vulgariser.
Mais, cette fois, la thse qu'elle popularise inconsciemment se
distingue  peine de celle dfendue par le criticisme. A son tour, elle
se donne la tche d'tablir un _modus vivendi_ entre les termes de
l'antique antinomie. Pourtant, elle fait la part plus grande  l'lment
scientifique,  l'volution,  l'exprience. Elle dveloppe le principe
exprimental jusqu' lui subordonner l'ide unitaire. Elle prend ainsi,
selon nous, justement le contre-pied du vrai rapport qui existe entre
rvolution et l'unit; et son monisme, irrparablement atteint par ce
vice radical, demeure terne, vague, contradictoire, indcis.

[p.36] Au positivisme enfin succde l'volutionnisme qui dvoile avec
franchise le sens rel des croyances thologiques. Cette philosophie
ramne l'ide divine et le sentiment religieux au concept
essentiellement motif de l'Incognoscible. Mais loin d'en infrer la
dchance future de l'agnosticisme, elle porte aux nues cette tendance
de l'esprit humain, elle clbre ses mrites, elle s'efforce d'en faire
le pivot central d'une conception rationnelle de la nature. Elle croit,
du reste, fermement  la possibilit d'une conciliation, d'une entente
durable entre l'ide religieuse ou agnostique et le concept exprimental
ou volutionniste. Partant, elle exalte, elle glorifie ce dernier
principe qui s'tait dj affirm avec une certaine force dans la
philosophie du sicle,  deux reprises diffrentes, par la critique
kantienne de l'exprience et surtout par les ides sociologiques
d'Auguste Comte. Dans ces conditions, la doctrine spencrienne ne
pouvait se montrer hostile  l'ide monistique. Elle accueille donc
[p.37] l'unit du monde comme un postulat universel de la pense. Mais,
plus tmraire que les philosophies rivales, elle ne recule point devant
les consquences extrmes de sa thorie du savoir. Elle ddouble son
monisme, elle en fait deux parts ingales: la partie transcendante,
l'unit de l'inconnaissable, c'est--dire, au fond, rien moins que sa
connaissance acheve; et la partie exprimentale, l'unit, forcment
imparfaite, du connaissable.

Si Ton compare entre elles les principales directions de la pense
contemporaine, on constate, non sans quelque surprise peut-tre,
qu'elles forment comme une gamme ascendante venant renforcer, malgr
leur contrarit manifeste, _ces trois grands thmes_ dont s'inspira, de
tout temps, la philosophie: l'_agnosticisme_, l'_volutionnisme_ et le
_monisme_. En effet, ne semble-t-il pas que, de Kant  Spencer, la
religiosit latente s'aggrave ou, du moins, se maintienne  un niveau
gal? Les chefs de file de la philosophie moderne se proccupent de
[p.38] jeter les bases d'une religion nouvelle. Kant imagine la
thologie du devoir, Comte celle de l'humanit qui reproduit, sous un
aspect  la fois plus concret et plus populaire, la foi morale de son
prcurseur; enfin Spencer fonde la religion de l'Inconnaissable. D'autre
part, on ne saurait mconnatre les progrs accomplis par les ides
exprimentales, ni l'expansion de l'ide d'unit, si troitement lie 
celle d'volution. Mais cet essor simultan d'ides contradictoires ne
s'explique-t-il pas par les soucis logiques de l'esprit, par notre
besoin d'tre consquents, d'aller, dans la vrit comme dans l'erreur,
jusqu'au bout?

Au reste, si l'on dsire porter un jugement quitable sur les
modifications subies, dans le cours des sicles, par la mentalit
philosophique, c'est aux systmes les plus renomms du pass qu'il faut
confronter les grandes doctrines aujourd'hui en faveur auprs de
l'opinion. On s'tonne alors du rle prminent qui, dans la conception
gnrale du monde, [p.39] choit de plus en plus  la partie active de
la science,  l'lment qui sert d'une faon directe l'ide d'unit, de
connaissance parfaite. Depuis Bacon et Descartes, par exemple, jusqu'
nos jours, un chemin trs apprciable est parcouru par la mme notion
fondamentale. Sous le nom d'exprience, de monde sensible chez Kant,
sous celui de dveloppement ncessaire et graduel chez Comte, sous celui
d'volution chez Spencer, elle acquiert une valeur rapidement
croissante.

D'o vient une conqute si grande et si sre que la philosophie tout
entire semble aujourd'hui tenir dans le seul mot d'volution? A notre
sens, un tel succs prouve une fois de plus l'action profonde exerce
par les ides, les gnralisations, les progrs strictement
scientifiques sur les ides, les dductions, les transformations de la
connaissance purement philosophique. Ce phnomne confirme la grande loi
de corrlation entre la science et la philosophie, que nous avons
cherch  [p.40] tablir dans un de nos premiers ouvrages[7].

L'histoire des ides scientifiques nous rvle une longue suite
d'antcdences significatives, une accumulation d'expriences et de
synthses se rattachant toutes  l'ide d'volution, et qui toutes
mettent en relief le devenir par tapes successives, ou la
diffrenciation immanente des choses et des tres. On se tromperait mme
beaucoup en ne citant  l'appui de cette thse que les noms populaires
de Lamarck, de Darwin, et en y joignant quelques obscurs prcurseurs.
C'est par centaines, sinon par milliers que se doivent compter les
savants dont les travaux permirent au positivisme, et ensuite 
l'volutionnisme proprement dit, de se produire, de se rpandre, de
vaincre les obstacles, de triompher des rsistances. Il faut remonter 
la moiti du xviie sicle, et plus haut encore, si l'on veut
reconnatre et fixer les points initiaux du courant intellectuel qui
renversa, les barrires [p.41] caduques et transfra peu  peu le
concept d'volution du domaine mcanique en celui des faits et des lois
de la vie (constitution des deux chimies, inorganique et organique, et
fondation de la biologie). Ds lors la route s'aplanissait devant les
tentatives semblables d'une foule d'historiens, de psychologues, de
moralistes.

On nous reproche ce qu'on appelle l'_hyperpositivisme._ On pourrait, avec
la mme justice, blmer notre volutionnisme moins accommodant,
peut-tre, que celui de M. Spencer ou de son cole aujourd'hui
florissante. Un esprit mathmatique fort distingu et dont l'adhsion
ouverte  quelques-unes de nos thories les plus capitales nous valut
une grande joie, a discern ce trait avec beaucoup de finesse[8].
Exposant et commentant nos dductions sur la gense des concepts
surabstraits, il considre les lois rigoureuses qui forment l'objet
propre [p.42] de la logique pure, comme un cas particulier de la grande
loi d'volution. Rien n'est plus vrai si l'on fait du vocable
volution le synonyme d'exprience et si, par suite, les deux faces du
processus volutif, la diffrenciation et l'intgration, s'envisagent
comme l'quivalent des deux seuls modes par lesquels l'esprit saisit
tantt la multiplicit des choses, et tantt leur unit.

Nous avons lieu d'tre satisfaits en voyant nos ides se rpandre peu 
peu non seulement dans les milieux philosophiques, mais aussi parmi les
savants spciaux. Prcieux par-dessus tout nous semble l'appui prt 
certaines de nos thses par la science mathmatique, base solide qui
soutient l'difice entier du savoir exact. La loi de l'identit des
contraires se rvlant telle que le fond intime de vrit contenu dans
la clbre doctrine de la relativit du savoir, quelle fortune pour
l'ide pure d'exprience et, par suite, pour l'ide pure d'volution![9]

[p.43] Le principe d'universelle relativit s'offre ainsi comme l'aspect
psychologique du principe d'universelle unit. L'volutionnisme conduit
fatalement au monisme. Mais sur cette route hrisse d'obstacles que
notre lassitude ou notre paresse mentale dclare insurmontables, combien
de prjugs ne devrons-nous pas perdre, combien d'illusions ne
devrons-nous pas rectifier! L'acte de connaissance tant ncessairement
un acte de dtermination, de limitation[10], l'abstraction et la logique
humaines demeureront toujours un compte de l'univers tenu en partie
double. Nous apprhenderons toujours les choses ou leurs notions,
leurs ides, par l'aide de deux concepts opposs. Mais ce procd,
pour naturel qu'il se prsente, n'en constitue pas moins un procd, une
mthode, un moyen. Il ne doit pas s'imposer comme un rsultat dfinitif,
une conclusion dernire, une fin en soi. L'agnosticisme n'a jamais voulu
[p.44] comprendre cette vrit si simple. Il a d'ailleurs le plus grand
tort de tant se rclamer du principe relativiste. Il joue imprudemment
avec la flamme qui, tt ou tard, le consumera. Ce qu'il regarde
aujourd'hui comme sa plus forte ancre de salut sera, peut-tre, demain,
qui sait? le poids destin  l'entraner dans l'abme. Dveloppe dans
tous les sens, creuse plus profondment par la psychologie, la
relativit du savoir--les nouvelles thories sur l'identit des
contraires semblent dj le prsager--pourrait fort bien porter 
l'ignorance rige en systme religieux ou philosophique le coup de
grce qu'elle attend depuis des sicles.

NOTES:

[3] _Anne philosophique_,3_e_ anne, p. 237, par M. Pillon, dans
l'article que ce no-criticiste distingu consacr  mon livre sur
l'_Agnosticisme_.

[4] J. Caraguel.

[5] Au moment o je corrige les preuves de ce volume, on m'envoie le
numro de mars 1894 de la _Revue occidentale_ qui publie un long article
sur mon livre: _La recherche de l'unit_.[p.18] L'organe officiel du
positivisme y fait trois dclarations intressantes.

Par la premire, les positivistes se dfendent nergiquement de tomber
dans l'erreur agnostique. J'enregistre  mon actif cette victoire
inespre. Par malheur, elle reste purement morale, car, en fait, le
reniement de Pierre ne change rien  la doctrine de son matre, ni, en
dfinitive,  celle de Pierre lui-mme. La philosophie positive, nous
assure-t-on, tient pour inconnaissable le problme de l'existence ou de
la non-existence d'un inconnaissable. Soit. Mais j'imagine que lorsque
M. Spencer, par exemple, postule la ralit de l'inconnaissable, il
affirme en mme temps son incognoscibilit. L'quivoque demeure donc
pareille dans les deux cas.

La seconde dclaration des positivistes porte sur ma loi de l'identit
des contraires. Les disciples de Comte acceptent cette loi comme une
expression nouvelle du principe de l'inconcevabilit du contraire
simultan, expression qui permet, disent-ils, de tirer du vieil axiome
logique quelques applications heureuses. La notation algbrique adquate
au contenu de ma loi serait A + -A = 0, ce qui confirmerait une fois de
plus l'universalit logique des formules de l'algbre.

Enfin la troisime dclaration concerne ma critique du concept de
limite. On nous demande, dit l'auteur de l'article, M. d'Araujo, de
quel droit nous prtendons enserrer l'avenir scientifique; nous
rpondons: en vertu du droit qu'a le mathmaticien de garantir aux
gnrations de calculateurs que le numrateur et le dnominateur de
l'expression _non-moi_/_moi_ = savoir, augmentant toujours d'une
quantit gale, jamais ils n'atteindront l'unit. Cela est fort bien,
mais encore et-il t  propos de nous dmontrer que le rapport en
question constitue ncessairement un nombre fractionnaire. J'ai  peine
besoin de faire ressortir qu'aucun monisme rationnel, aucune doctrine
enseignant l'unit immanente des choses ne saurait se prter  une
semblable ptition de principe.

[6] _La Recherche de l'Unit_, p. 176.

[7] _L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie_.

[8] George Mouret, _Bvue philosophique_,1893, nos 7 et 8: _Le problme
logique de l'Infini_: I. _La relativit_.

[9] _Ibid._, n 7, p. 58 et suiv.

[10] V. _La Recherche de l'Unit_, chapitre viii: _Le concept de limite
et la relativit du savoir_.


       *       *       *       *       *


LIVRE II [p.45]

LE MONISME D' AUGUSTE COMTE


       *       *       *       *       *


I


Les opinions de Comte sur les plus graves sujets s'entre-choquent
souvent au point de drouter la critique. On a dit qu'on doit juger un
penseur sur l'ensemble de sa doctrine. Mais, appliqu  Comte, un tel
critrium se montre insuffisant. Ce philosophe est tout l'oppos d'un
sceptique. Aussi, lorsqu'il touche au problme central et si dlicat de
l'unit, nous donne-t-il le spectacle, non pas de l'hsitation qui
parfois [p.46] captive et attire, mais de la contradiction qui toujours
blesse et rebute.

Comme Descartes, comme Kant, comme tant d'autres grands philosophes, il
est moniste et pluraliste (ou dualiste)  la fois. Mais tandis que chez
la plupart de ses prdcesseurs, et chez Spencer, son successeur en
ligne directe, l'antinomie fondamentale, la lutte entre l'agnosticisme
qui mne au ddoublement de l'univers, et l'volutionnisme qui conduit 
son unification, se dissimule sous des sophismes plus ou moins captieux,
chez lui elle clate brusquement et au grand jour. L'auteur du _Cours de
philosophie positive_ s'observe peu  cet gard. Il ne s'impose pas
l'effort, finalement ingrat, de concilier son agnosticisme avec son
monisme. Il met les deux doctrines adverses en face l'une de l'autre, il
les laisse ensuite aux prises, elles s'en tireront comme elles pourront.

Nanmoins, on fausserait la tonalit gnrale, on dnaturerait le
vritable esprit de la [p.47] philosophie positive en attachant  cette
attitude de Comte une importance exagre. Le philosophe du bon sens
populaire mis au service de la science, ou, _vice vers_, de la science
asservie au bon sens des foules, ne remarque pas la contradiction; et,
s'il la remarque, il ne lui attribue qu'une valeur secondaire. Press
par sa besogne dogmatique et les exigences immdiates qu'elle soulve,
il effleure  peine la question. En ralit, cependant, dans le duel
engag entre l'agnosticisme et le monisme, tous les avantages, de par la
volont expresse ou l'instinct obscur du mtaphysicien qu'il y a en
Comte, restent  la forte tendance qui reprsente le pass. Quant 
celle qui prvoit ou indique l'avenir, elle est trop faible, trop
chtive dans le cerveau et la doctrine du philosophe pour qu'un doute
srieux puisse planer sur l'issue du combat.

Mais venons au fait, c'est--dire au monisme, si rudimentaire qu'il
soit, de l'hritier des traditions d'Aristote, de Bacon, de [p.48]
Descartes, de Locke, de Hume et de Kant.

L'unit relle des choses, que le fondateur du positivisme distingue
d'avec leur unit purement logique, voil pour lui; comme pour la
presque totalit des mtaphysiciens, le but suprme de la pense,
l'idal auquel doit incessamment tendre le vrai philosophe.

La pense ralise l'unit logique lorsque, dirige vers l'tude des
diffrents ordres de phnomnes, elle subit une srie d'adaptations
spciales qui forment autant de modifications ou, plutt,
d'enrichissements, d'largissements d'une seule et mme mthode. En
d'autres termes, pour Comte, l'unit rationnelle ou subjective est une
liaison _mthodologique_.

Au contraire, l'unit objective qu'il nomme aussi _scientifique_, se
ralise dans les choses elles-mmes, en tant qu'elles se sparent de
l'esprit qui les apprhende et les transmue en concepts, en
reprsentations idales de la ralit. Ce lien se manifeste par
l'universalit des lois naturelles, des nombreux rapports d'identit que
la [p.49] raison dcouvre en appliquant aux diffrentes catgories de
cas particuliers les procds si varis de l'analyse et de la synthse.

Des lois semblables gouvernent tous les ordres de phnomnes, et les
diverses sciences doivent pouvoir s'envisager comme autant de parties
constituantes, autant d'lments d'un seul corps de doctrine. Certains
attributs sont communs  tous les _tres_,  toute _existence._ S'ils
deviennent l'objet propre de disciplines spciales, ce n'est l qu'une
invention pratique, utilitaire. Il semble plus fructueux et plus commode
de commencer l'tude de la nature par l'observation des cas les moins
complexes. Au bas de l'chelle apparaissent les phnomnes ou les
proprits des choses d'abord mathmatiques, et ensuite mcaniques. Une
telle division correspond  la diffrence entre l'aspect statique
(existence ou quilibre) et l'aspect dynamique (activit ou force,
nergie, mouvement) sous lesquels l'esprit considre les qualits
gnrales. Cette distinction factice [p.50] recouvre une unit relle,
comme l'a brillamment prouv d'Alembert en rattachant les questions de
mouvement aux questions d'quilibre. Comte remarque  ce propos que, les
attributs mcaniques se compliquant d'attributs quantitatifs dont on ne
peut les distraire, il y a lieu de considrer le groupe total comme un
ensemble de qualits propres  chaque existence. Dveloppe d'une
manire superficielle, cette observation lui permettra plus tard
d'accorder la mme universalit aux faits sociaux qui, eux aussi, se
surajoutent aux autres ordres de phnomnes[11].

Ailleurs encore Comte affirme que les lois primordiales de la
mcanique se confondent avec les lois essentielles des autres sciences,
de la physique jusqu' la sociologie inclusivement. Partant, on peut
dire, selon une formule aujourd'hui consacre, que les mmes rgles
[p.51] gouvernent l'univers, depuis le plus petit grain de sable
jusqu'aux manifestations sociales et morales les plus leves. Comte
reconnat donc la lgitimit de l'effort qui pousse toutes les branches
du savoir vers le monisme scientifique. Mais comment conoit-il ce
monisme?

La loi de Kepler, si mal qualifie, selon lui, de loi d'inertie, ne
rgit pas que les seuls phnomnes mcaniques. Son pouvoir s'tend sur
tous les ordres de faits, y compris les faits vitaux et sociaux, puisque
ceux-ci persistent dans leur tat, tant que ne survient point une
influence perturbatrice. Comte assimile ainsi la loi de Kepler  une
formule quivalente, dans le fond,  la loi de causalit.

Traitant ensuite la rgle de Galile relative  la conciliation
spontane, au sein d'un mme systme, de tout mouvement gnral avec les
diffrents mouvements particuliers, Comte l'applique  la totalit des
phnomnes du monde inorganique et du monde de la vie. Quelle que soit
la classe phnomnale observe, [p.52] dit-il, on peut toujours
constater en tout systme l'indpendance fondamentale des diverses
relations mutuelles, actives ou passives, envers toute action exactement
commune aux diffrentes parties. Ces relations ne se modifient en rien
par une telle ingrence. Par contre, le mouvement qui n'embrasse pas
toutes les fractions d'un systme, rompt toujours l'quilibre de ce
dernier. Les phnomnes physiques, chimiques, les faits vitaux, sociaux
manifestent galement cette loi universelle. Mais citons les propres
paroles de Comte, elles en valent la peine: Les tudes biologiques
offrent la vrification continue de cette loi, aussi bien pour les
phnomnes de sensibilit que pour ceux de contractilit, puisque, nos
impressions tant purement comparatives, notre apprciation des
diffrences partielles n'est jamais trouble par aucune influence
gnrale et uniforme. Son extension naturelle  la sociologie n'est pas
moins incontestable: car, si le progrs social tend  altrer l'ordre
intrieur d'un systme [p.53] politique, c'est uniquement, comme en
mcanique, parce que le mouvement ne saurait tre suffisamment commun
aux diverses parties dont l'conomie mutuelle ne serait, au contraire,
nullement affecte par une progression beaucoup plus rapide,  laquelle
tous les lments participeraient avec une gale nergie.[12]

Ce n'est pas d'une autre faon, enfin, que Comte comprend la troisime
loi fondamentale du mouvement, ou la formule de Newton sur l'quivalence
constante entre la raction et l'action. Son universalit ncessaire,
dit-il, est encore plus sensible que celle des deux autres; et c'est
mme la seule dont on ait quelquefois entrevu, quoique d'une manire
trs confuse et fort insuffisante, l'extension spontane  toute
conomie naturelle[13]. Les ractions ou les effets physiques,
chimiques, biologiques et politiques sont, comme les ractions ou les
effets mcaniques, toujours quivalents aux actions ou [p.54] aux causes
qui les produisent; galit rigoureuse et indniable en thorie, mais
qui, dans la pratique, par suite du nombre croissant de causes dont une
partie chappe  nos calculs, revt l'apparence d'une simple
proportionnalit.

Remarquons  ce propos que la loi du rapport entre l'action et la
raction, la cause et l'effet, se rclame du principe d'identit.
L'effet est toujours gal  sa cause, l'effet n'est que sa cause.
L'inaccessibilit de la cause initiale et de l'effet ultime,--lorsqu'on
examine  la lumire de la loi universelle ce dogme favori du
positivisme,--se trahirait donc comme une illusion de notre esprit.
D'autre part, une extension trs simple du mme rapport permet
facilement de rduire, dans n'importe quelle branche du savoir, d'aprs
le clbre principe de d'Alembert, les questions de mouvement aux
questions d'quilibre; car, seule, notre profonde ignorance des vraies
conditions statiques nous empche de leur rattacher troitement [p.55]
les questions dynamiques, les problmes d'volution, de dveloppement,
d'activit[14].

En somme, Comte ne rvoque pas en doute l'identit des lois qui
rgissent les diffrentes catgories de phnomnes. Il trouve naturel
que ces relations aient t dvoiles par l'tude du sujet le plus
commun (les faits de quantit et de mouvement); mais, ajoute-t-il,
elles pourraient aussi tre conues comme manant des parties les plus
leves et les plus spciales de la philosophie abstraite, qui seules en
font apercevoir le vrai caractre d'universalit[15]. Les lois que
dcouvre la mcanique sont les plus gnrales. Dans toutes les sciences,
elles dominent les diffrentes lois plus spciales relatives aux autres
modes abstraits d'existence et d'activit, organiques ou inorganiques.
Cependant, ces rapports spciaux, qui resteront sans cesse
indispensables, et dont le nombre effectif demeurera longtemps trs
grand, pourront [p.56] un jour tre investis d'un semblable caractre
d'universalit[16]. C'est pourquoi, conclut Comte, le systme entier
de nos connaissances relles est susceptible d'une vritable unit
scientifique, indpendante de la grande unit logique, quoiqu'en
harmonie avec elle.[17]

L'allgation est  noter De certaines prmisses poses par Comte aux
conclusions tires par Spencer, par Schaeffle, par Haeckel, par les
partisans de l'analogie relle, il n'y a qu'un pas. La proche parent du
positivisme avec les autres courants de la pense moderne ne se conteste
plus. Longtemps, nanmoins, une telle similitude ne fut point
souponne. Les volutionnistes surtout eurent le grand tort de
mconnatre ces connexions intimes, multiples, rvlatrices; et le tort
de ne pas tudier, dans les antinomies initiales de Comte, l'origine et
le prototype de leurs propres contradictions.

[p.57] La question est d'importance. Tchons donc de faire ressortir, le
plus succinctement possible, l'esprit exact de la doctrine positiviste
sur l'unit relle du monde.

Des dterminations identiques enveloppent tous les phnomnes, et si
nous distinguons entre les lois gnrales et les lois particulires, ce
ne peut tre que par suite de l'ignorance o nous sommes quant aux
conditions qui, accompagnant les faits dits complexes, produisent la
forme, dite spciale, de leur apparition. En ralit, les lois
particulires sont des formules contingentes o s'exprime le contenu de
la loi universelle; dpouilles de leur caractre casuel, elles
s'appliquent  tous les phnomnes sans exception. La science le
prouvera un jour, au moins pour les plus importantes parmi ces formules.
Or, une loi ne signifiant jamais plus qu'un rapport, une relation
constante entre tels faits et tels autres, si les lois qui gouvernent,
par exemple, les actes moraux, participent de l'universalit de celles
qui rgissent les mouvements [p.58] matriels, il s'ensuit
ncessairement que les relations complexes doivent pouvoir se rduire,
en dfinitive, aux relations simples. La philosophie entire de M.
Spencer, comme on sait, ne dpasse pas cette dduction.

Mais la propre thse de Comte semble avoir une porte plus grande et
plus inattendue. En effet, dvoile par les progrs tardifs de la
science, l'universalit ncessaire des rapports n'implique-t-elle pas,
tout en la masquant d'une faon momentane, l'identit des phnomnes
eux-mmes? Et cela non seulement parce qu'un phnomne s'offre toujours
tel qu'une somme, un ensemble, un systme de relations, mais aussi en
vertu du principe logique d'identit qui se manifeste dans la nature et
s'impose  l'esprit sous l'aspect tantt de la loi psychique de
causalit, et tantt d'une srie bien connue de lois mcaniques: la loi
de l'quivalence entre la raction et l'action, la loi d'inertie ou de
persistance du mme tat, la loi d'quilibre ou de conservation des
rapports mutuels [p.59] entre les parties d'un systme subissant une
action commune, etc.

Nous voil acculs, pour ainsi dire, aux limites extrmes du dogme qui
prtend enseigner l'identit premire et finale des choses. Mais nous
voil aussi au coeur de la citadelle ennemie, et nous voil derechef aux
prises avec la contradiction strile qui toujours entrava la marche de
la pense vers l'idal. En effet, aprs avoir gravi des hauteurs qui,
vraisemblablement, devaient lui paratre vertigineuses, Comte fait
volte-face et descend d'un pas rapide la pente de la montagne. Il
redevient le grand prophte de l'Inconnaissable, il multiplie les
objections et les rserves que lui inspire sa prudente thorie de la
connaissance. Je ne puis ici, d'ailleurs, que brivement rappeler le
sophisme par lequel il cherche  pallier l'incohrence de sa brusque
retraite.

Voici l'argument. L'existence physique et chimique ne constitue qu'un
degr entre l'existence mathmatique et mcanique d'une part, [p.60] et
l'existence biologique et sociologique do l'autre. Mais ce chanon
prsente une importance sans gale. Il supple en quelque sorte  la
faiblesse native de notre cerveau,  l'insuffisance manifeste des moyens
dont notre intelligence dispose pour saisir et comprendre l'identit
relle des phnomnes. Notre esprit est tellement born, tellement
impuissant, semble vouloir dire Comte, que si cette transition
n'existait pas, il serait impossible de concevoir l'unit de la science
qui resterait forme de deux lments radicalement htrognes, entre
lesquels aucune relation permanente ne saurait tre institue. Mais ce
mode intermdiaire de l'existence universelle, naturellement
adhrent, par une extrmit, aux notions astronomiques, et, par l'autre,
aux notions biologiques, vient procurer spontanment  notre
intelligence l'heureuse facult de parcourir le systme entier de la
philosophie abstraite, en parvenant, suivant une succession presque
insensible, des plus simples spculations mathmatiques [p.61] aux plus
hautes contemplations sociologiques[18].

L'enchanement naturel des choses conduit l'esprit  la cration de la
srie hirarchique des sciences qui,  son tour, permet, par des points
de vue de plus en plus spciaux, d'analyser ce phnomne toujours pareil
 lui-mme, l'univers. Mais entre ces divers ordres de recherches
poursuivies tantt paralllement, et tantt--mthode plus rationnelle
et combien plus fructueuse--successivement, la sparation est-elle
tanche, au sens absolu du mot, ou laisse-t-elle place  des contacts
fconds et autorise-t-elle l'espoir d'une fusion possible, sinon
certaine, sinon prochaine? Telle est la grande nigme que Comte, esprit
inconsciemment religieux et, par suite, prompt  se dcourager,
considre comme indchiffrable, tel est le secret de la science, qu'elle
garde avec un soin jaloux, qu'elle refuse de livrer  la mtaphysique
[p.62] qui depuis des sicles s'puise  cette fin en vaines
divinations. C'est le voile compact qui couvre la nudit de l'Isis
scientifique et la dfend contre les vellits indiscrtes. Le
philosophe, le thologien, puis le mtaphysicien, apparaissent comme les
ternels poursuivants de la science, subjugus par le charme toujours
renaissant de son immarcescible puret. Car l'histoire des systmes et
peut-tre aussi des croyances gnrales tmoigne de ce fait qui sans
cesse se renouvelle: les hardiesses de l'esprit philosophique furent
passagres, et ses victoires sur l'esprit scientifique eurent peu de
dure. Aux lans audacieux des premires heures se substituaient des
lassitudes profondes. Aux printemps fougueux succdaient les ts
laborieux, les automnes calmes, les hivers mlancoliques et pessimistes.
La science non seulement se reprenait, elle prtendait encore que
l'assaut par elle subi tait entach de nullit, et aux mmes
entreprises elle opposait les mmes fuites. La philosophie moderne ne
fit [p.63] pas exception  cette rgle. Et si le positivisme se montra
plus respectueux ou plus pondr, dans sa tentative monistique, que
d'autres philosophies, on le lui a, certes, assez reproch, puisqu'on
est all jusqu' lui jeter son abstention  la face comme un soupon et
une injure. Cependant il eut galement sa minute d'extase et d'oubli, et
il s'y rvla aussi puissant, pour le moins, que ses plus illustres
rivaux. C'est ce moment d'une si grande importance pour la juste
comprhension de la doctrine positive, que nous avons essay de saisir
dans quelques vues du philosophe, profondes, mais restes peu labores.

NOTES:

[11] V. Comte, _Cours de philosophie positive_, t. VI, 1re dition, 59e
leon, _passim_, et particulirement pp. 792, 793, 797.

[12] _Ibid_., pp. 795, 796.

[13] _Ibid._, p. 796 et suiv.

[14] _Ibid_., p. 797 et suiv.

[15] _Ibid_., p. 798.

[16] _Ibid._, p. 800.

[17] _Ibid._, p. 800.

[18] _Ibid_., p. 805.


       *       *       *       *       *


[p.64] II.


Le monisme de Comte ne manque pas de grandeur. Mais sa conception de
l'univers offre un trait qui n'a jamais, croyons-nous, t suffisamment
mis en relief et qui, une fois de plus, apparente sa philosophie  celle
d'un autre matre fameux de la pense contemporaine, Emmanuel Kant.

En effet, chez Comte comme chez Kant, la thorie du monde se complte
ou, pour mieux dire, se double d'une philosophie pratique  laquelle
tous deux attachent une importance norme. Mais tandis que Kant trace
une ligne [p.65] de sparation trs nette entre son enseignement
thorique et sa doctrine pratique, dcouvrant ainsi  tous les regards
l'incompatibilit gnrale qui existe encore entre ces deux ordres de
recherches, Auguste Comte est moins heureusement inspir. Je sais qu'on
a voulu assimiler sa _Politique positive_  la _Critique_ kantienne _de
la raison pratique_; mais un semblable parallle ne se justifie que
d'une faon trs vague. La _Politique positive_ n'a probablement jamais
t conue dans le dessein, si ostensible chez Kant, d'allger la
thorie du poids des considrations utilitaires, pour attribuer au point
de vue abstrait une indpendance parfaite. Dj le _Cours de philosophie
positive_ se prsente, dans la plupart de ses dveloppements, comme une
philosophie d'essence pratique. Les difficults un peu srieuses y sont
coutumirement rsolues par des appels ritrs au bon sens vulgaire,
par l'numration, souvent fatigante, des inconvnients ou des
prjudices qu'entranerait, [p.66] dans la vie relle, l'application de
telle ou telle thse qui dplat au penseur parce qu'elle contredit son
idal de flicit humaine.

Cette disposition de son esprit a influenc Comte de diverses manires.
Et tout d'abord elle dtourna son monisme de sa premire direction, qui
tait thorique, et le poussa dans la voie troite de l'utilitarisme
social. Comte rtrcit volontairement son angle conceptuel, si je puis
m'exprimer de la sorte, et il rapetisse son monisme, il l'amoindrit, il
le rduit aux proportions des synthses en usage dans les religions et
les morales faisant office de philosophie. Il allait atteindre ou du
moins entrevoir les cimes les plus hautes de la pense. Mais  quoi
servent de telles contemplations? Il se rejette brusquement en arrire.
Fils d'un sicle agit et n'aspirant qu' la quitude, il redescend
jusqu'au plateau large et commode du vieil anthropomorphisme: tant
d'esprits y avaient trouv une halte dlicieuse, tant de gnrations y
reposrent leurs membres endoloris! [p.67] Tout pour l'homme et par
l'homme, cette maxime se grave au plus profond de son cerveau. Ds lors
il ne cesse de nous recommander l'unit humaine ou sociale comme la
seule possible, la seule pratique et fconde en rsultats. Suivant une
formule justement clbre, dit-il, l'tude de l'homme et de l'humanit a
t constamment regarde comme constituant, par sa nature, la principale
science, celle qui doit surtout attirer et l'attention normale des
hautes intelligences et la sollicitude continue de la raison publique.
La destination simplement prliminaire des spculations antrieures est
mme tellement sentie, que leur ensemble n'a jamais pu tre qualifi
qu' l'aide d'expressions purement ngatives, inorganique, inerte, etc.,
qui ne les dfinissent que par leur contraste spontan avec cette tude
finale, objet prpondrant de toutes nos contemplations directes[19].

[p.68] C'est  l'aide de la biologie que la philosophie s'lve au point
de vue synthtique; elle n'y saurait parvenir par l'tude, toujours
analytique, du monde de la matire inerte[20]. Le monisme mcanique ou
matrialiste cde ainsi chez Comte, presque _ex machina_, la place au
monisme vital ou sensualiste. Mais le philosophe fait, dans la mme
voie, un pas plus dcisif encore. L'unit biologique lui apparat
bientt comme trop vaste, trop universelle pour les besoins, les
ncessits journalires que le sens commun invoque. A son tour, donc,
elle devra se rduire, s'affiner, se transformer rapidement,--avec ce
ddain des transitions savantes qui caractrise la manire de Comte,--en
une sorte de monisme social ou moral. Ds lors, c'est  la sociologie
qu'incombera la tche d'tablir l'ascendant normal de l'esprit
d'ensemble qui, d'une telle source, se rpandra sur toutes les parties
antrieures de [p.69] la philosophie abstraite, afin d'y rparer peu 
peu les dsastres du rgime dispersif propre  l'laboration
prparatoire des connaissances relles[21]. Consacre gardienne de
l'unit scientifique, la sociologie devra veiller  ce que cette pure
flamme ne puisse s'teindre ... dans le coeur des hommes, o la relgua
une logique, certes, rigoureuse, mais dont les dductions se tirent de
prmisses qui jamais ne dpassrent les points de vue restreints de la
pratique des affaires du monde.

Comme le dit Comte lui-mme, la cration de la sociologie complte
l'essor fondamental de la mthode positive, et constitue le seul point
de vue susceptible d'une _vritable universalit,_ de manire  ragir
convenablement sur toutes les tudes antrieures, afin de garantir leur
convergence normale sans altrer leur originalit continue. Sous un tel
ascendant, nos diverses connaissances relles pourront [p.70] donc
former enfin un vrai systme, assujetti, dans son entire tendue et
dans son expansion graduelle,  une mme hirarchie et  une commune
volution[22]. A ce prix seul,  cette condition unique l'harmonie est
enfin tablie entre la spculation et l'action, puisque les diverses
ncessits mentales, soit logiques, soit scientifiques, concourent
alors, avec une remarquable spontanit,  confrer la prsidence
philosophique aux conceptions que la raison publique a toujours
regardes comme devant universellement prvaloir.... Enfin, la morale,
dont les exigences directes taient implicitement mconnues pendant
l'laboration prliminaire, recouvre aussitt ses droits ternels par
suite de la suprmatie du point de vue social, rtablissant, avec une
nergique efficacit, le rgne continu de l'esprit d'ensemble, auquel
_le vrai sentiment du devoir_ reste toujours profondment li[23]. Et
[p.71] un peu plus loin: Le type fondamental de rvolution humaine,
aussi bien individuelle que collective, est scientifiquement reprsent
comme consistant toujours dans l'ascendant croissant de notre humanit
sur notre animalit, d'aprs la double suprmatie de l'intelligence sur
les penchants, et de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel.
Ainsi ressort directement, de l'ensemble mme du vrai dveloppement
spculatif, _l'universelle domination de la morale_, autant du moins que
le comporte ntre imparfaite nature[24].

Dans le problme du monisme, la pense de Comte volue selon la loi
srielle qui lui servit  classifier les sciences fondamentales ou
abstraites. De l'unit mcanique, le philosophe passe  l'unit
biologique pour chouer enfin sur ce qu'il appelle l'universalit, la
prpondrance du point de vue social, ou encore l'ascendant lgitime de
l'esprit sociologique sur l'esprit mathmatique.

[p.72] Certes, rien n'est plus ais que de dcouvrir chez notre auteur,
cte  cte, des thories proches d'un matrialisme grossier, et
d'autres paraissant prter un appui aux prudentes tergiversations
sensualistes ou aux envoles hardies de l'idalisme. Toutefois, ces
dfaillances, comme aussi le plus grand nombre de celles qui dparent
l'oeuvre de Kant, ne nous semblent point imputables  un savoir
dfectueux ou  un manque de pntration logique. Elles s'expliqueraient
plutt par une trop grande hte, une impatience trop vive d'aboutir 
des rsultats certains, immdiats, palpables, et par l'abandon
volontaire et prmatur du point de vue purement thorique.

Car le rapport qui relie la pratique  la thorie n'est pas si simple,
ni le passage de l'une  l'autre si facile, qu'on le suppose
communment. On ne saurait,  cet gard, se contenter de l'insignifiante
et banale formule qui dfinit la pratique comme une _application_ de la
thorie. Une telle vue n'est juste que dans [p.73] certains cas et sous
certaines conditions. Or, si la recherche de l'unit occupa sans relche
les philosophes, jamais elle ne donna naissance  un savoir dmontr,
inattaquable, accept de tous. L'obscurit paisse qui enveloppe les
domaines connexes de la psychologie et de la sociologie, s'tend
naturellement aussi  nos spculations sur l'unit dernire du monde.
Mais comment alors exiger, ft-ce du plus consquent des penseurs, que,
se plaant  un point de vue pratique, il ne dpasse pas les limites
d'une doctrine non-existante? Qui sait, d'ailleurs, si l'avenir ne
lavera pas Comte de certains reproches d'empirisme aveugle qu'on porte
contre lui? Qui sait si son utopie humanitaire ne pourra pas un jour
s'accorder avec une thorie vraiment scientifique de l'unit
universelle? Les utopies sont ncessairement d'essence pratique, et
ralisables, quand mme l'histoire ne les rendrait pas effectives.

Toutefois, le perptuel recours de Comte au [p.74] bon sens vulgaire
pour en tirer une conception de l'unit scientifique et mentale capable
d'entrer de plain-pied dans la philosophie abstraite, constitue srement
une erreur mthodologique des plus graves. Elle conduit le philosophe
aux nombreuses illusions qui autrefois se rangeaient sous la rubrique de
l'absolu transcendant et qui aujourd'hui se groupent sous celle de
l'inconnaissable. Elle aplanit la route  l'agnosticisme, elle facilite
le renoncement  l'investigation des causes essentielles et de la
nature intime des phnomnes. Comte dclare vouloir se livrer
exclusivement  l'tude des lois naturelles; mais jamais il ne se
demande si une telle recherche ne double pas l'enqute que lui-mme
vient de proscrire[25]. Au lieu de nous rapprocher peu  peu de
l'essence, prtendue inaccessible, de l'univers, les lois de la nature
ne serviraient-elles donc, comme tant d'axiomes d'invention humaine,
qu' renforcer [p.73] les tnbres qui nous traquent de toutes parts,
qu' replier et rendre plus compact le voile dont se couvre le mystre
des choses?

Par contre, la mme mthode se justifie dans la direction des affaires
du monde, tant que la rgle d'une telle conduite reste  peu prs
indpendante de la thorie pure. En effet, les sources de l'activit
humaine eussent t vite taries sans l'intervention de la raison commune
toujours prte  suppler le savoir absent. On a mal compris ce
caractre particulier de certaines spculations, et on a souvent, par
suite, t trop dur et injuste pour la philosophie religieuse et la
philosophie morale du pass. L'lment pratique occupa une place trs
importante dans ces hypothses. Il y joua peut-tre le premier rle. Car
il ne faut pas s'y tromper, les travaux des thologiens et des
mtaphysiciens, astrologues et alchimistes de la morale, formrent un
ensemble de doctrines soumises  toutes les fluctuations, abuses par
toutes les chimres du bon sens,--un savoir, en un mot, [p.76] qui tait
presque l'antipode de la science _applique,_ cette dernire ne pouvant
surgir qu' la suite de dcouvertes thoriques plus ou moins
considrables. Au dbut de l'volution intellectuelle, les besoins
immdiats dominaient absolument la pense. Plus tard, aprs la
constitution des sciences infrieures et  mesure de leurs progrs
effectifs, il naquit une philosophie hybride, dont une moiti tait dj
spculative ou thorique et dont l'autre, qui visait  l'explication
sommaire des phnomnes les plus complexes, demeurait foncirement
pratique.

Le positivisme d'Auguste Comte, le criticisme d'Emmanuel Kant
appartiennent  ce type mixte. Selon une remarque gnrale qui possde
la valeur d'une loi empirique, les problmes sur lesquels ces
philosophies s'tendent avec prdilection rentrent pour la plupart dans
le domaine des faits encore peu ou mal explors par la science exacte.

Dans l'oeuvre de Comte, comme dans celle de Kant, les proccupations
thiques tiennent [p.77] invariablement la place d'honneur. Elles
s'affirment, chez le premier, par une foule de jugements, de
considrations historiques et politiques dissmines dans ses crits,
par ses ides sur l'ascendant ncessaire de l'esprit sociologique, par
son demi-socialisme, par ses projets de rorganisation des grandes
collectivits humaines. Chez le second, nous voyons prdominer la morale
dite individuelle, ou les thories confuses qui portent ce nom et
derrire lesquelles s'abrite notre ignorance des vraies lois qui
gouvernent le monde social. Par suite, les concepts de Dieu, de l'me et
de l'immortalit forment les points culminants de la philosophie de
Kant.

Mais si la sociologie nous semble avec raison une science qui se cre,
la psychologie, soit abstraite, soit concrte, se peut qualifier de
mme. Elle revendique des droits pareils  l'attention presque exclusive
du mtaphysicien. Aussi voyons-nous Kant s'adonner avec ferveur aux
spculations sur les problmes les plus [p.78] obscurs de la thorie de
la connaissance. Auguste Comte empite galement sur ce terrain. En
dpit de l'opinion commune qui lui reproche son profond mpris pour les
recherches de ce genre, il a bel et bien essay de construire une
doctrine complte du savoir. Je n'irai pas jusqu' dire qu'il n'ait fait
que cela; mais, quoique souvent mal rcompens, son effort, dans cet
ordre d'ides, a t des plus soutenus et des plus considrables.
Prcisment sur ce point, il porte  ses limites extrmes la prudence du
praticien, de l'empirique convaincu. Abordant les thormes les plus
difficiles, il leur applique les mthodes du bon sens, la ratiocination
vulgaire qui s'accommode si bien du raisonnement verbal.

Sans cesse Comte nous exhorte  nous dfier de l'abstraction, de la
thorie pure. Dans ce but il multiplie les conseils utiles, les
prceptes sages, les maximes prservatrices. Mais citons des exemples.
Envisageant l'urgence d'tablir en biologie une rigoureuse unit
scientifique, [p.79] Comte discute les meilleures mthodes pour viter
sur ce point les tentatives infructueuses. L'unit fondamentale du
rgne organique, dit-il, exige ncessairement, sous le point de vue
anatomique, que les divers tissus lmentaires soient rationnellement
ramens  un seul tissu primitif, terme essentiel de tout organisme,
d'o ils drivent successivement par des transformations spciales de
plus en plus profondes.... On ne pourrait tendre  dpasser ce but
gnral (qui, ainsi que tout autre type philosophique, ne sera jamais
pleinement atteint) sans s'garer dans cet ordre de recherches vagues,
arbitraires, et inaccessibles, qu'interdit si imprieusement le
vritable esprit fondamental de la philosophie positive.--C'est
pourquoi, ajoute encore Comte, je ne puis m'empcher ici de signaler, en
la dplorant, la dviation manifeste qui existe aujourd'hui,  cet
gard, principalement en Allemagne ... o certains esprits ambitieux ont
tent de pntrer au del du terme naturel de l'analogie anatomique,
[p.80] en s'efforant de former le tissu gnrateur lui-mme par le
chimrique et inintelligible assemblage d'une sorte de monades
organiques, qui seraient ds lors les vrais lments primordiaux de tout
corps vivant. L'abus des recherches microscopiques, et le crdit exagr
qu'on accorde trop souvent  un moyen d'exploration aussi quivoque,
contribuent surtout  donner une certaine spciosit  cette fantastique
thorie.... Il serait, ce me semble, conclut-il, impossible d'imaginer,
dans l'ordre anatomique, une conception plus profondment irrationnelle,
et qui ft plus propre  entraver directement les vrais progrs de la
science.[26]

Comte taxe d'absurde et d'illusoire, en principe, toute recherche qui
prtendrait rattacher le monde organique au monde inorganique autrement
que par les lois fondamentales propres aux phnomnes gnraux qui leur
sont ncessairement communs.[27] Il admet le [p.81] concept de
molcules indivisibles dans la philosophie des sciences du monde
inorganique, mais il proscrit svrement de la biologie le concept
d'animalcules, de microorganismes qui formeraient les corps vivants. Un
organisme, dit-il, constitue, par sa nature, un tout ncessairement
indivisible, que nous ne dcomposons, d'aprs un simple artifice
intellectuel, qu'afin de le mieux connatre, et en ayant toujours en vue
une recomposition ultrieure. Or, le dernier terme de cette
dcomposition abstraite consiste dans l'ide de tissu, au del de
laquelle il ne peut rellement rien exister en anatomie, puisqu'il n'y
aurait plus d'organisation.[28]

Les limites que Comte assigne  la connaissance des lois de la vie
offrent un caractre d'opportunit trs remarquable. Mais le philosophe
lui-mme pensait l-dessus d'une manire diffrente. Il partageait  cet
gard l'illusion d'un grand nombre de savants qui crurent solidement
[p.82] lgifrer pour l'avenir le plus lointain, alors qu'ils prenaient
de simples et souvent fort douteuses mesures de police pour le moment
prsent. L'histoire des sciences abonde en faits pareils. Rappelons  ce
propos l'instructive anecdote suivante. Eviter la douleur dans les
oprations, crivait en 1839 un contemporain de notre philosophe, le
clbre chirurgien Velpeau, est une chimre qu'il n'est plus permis de
poursuivre aujourd'hui. On la poursuivit cependant si bien, que
dix-sept ans plus tard Velpeau confessait _coram populo_ son erreur. Les
physiologistes furent donc sagement inspirs en n'coutant pas, vers
l'anne 1840, l'avis malheureux de renoncer  toute enqute sur les
causes de la gnration et du dveloppement organique; ni cet autre
conseil de concevoir l'irritabilit et la sensibilit comme une double
proprit strictement primordiale chez les tres, ou plutt dans les
tissus qui en sont susceptibles, et, par suite, absolument inexplicable,
au mme degr, et par les mmes motifs [p.83] philosophiques, que la
pesanteur, la chaleur, etc.[29]

La faute de Comte s'claire par la prolixe discussion qu'il entame sur
les mrites respectifs des thories biologiques de Barthez et de
Bichat[30]. Aprs avoir rappel que l'_arche_ de Van-Helmont tait
devenue, chez Stahl, l'_me,_ et chez Barthez, le _principe vital_.
Comte assure que, pour un ordre d'ides aussi chimrique, un tel
changement d'nonc indique ncessairement une modification effective de
la pense. Il croit, par suite, que la formule de Barthez trahit un
tat d'esprit plus loign de la thologie que ne l'tait celui
reprsent par la formule de Stahl, qui conserve une supriorit
analogue envers la formule de Van-Helmont. Pour s'en convaincre,
dit-il, il suffirait de considrer l'admirable discours prliminaire
dans lequel Barthez tablit, d'une manire si nette et si ferme, les
caractres essentiels de la [p.84] saine mthode philosophique, aprs
avoir si victorieusement dmontr l'inanit ncessaire de toute
tentative sur les causes primordiales et la nature intime des phnomnes
d'un ordre quelconque, et rduit hautement toute science relle  la
dcouverte de leurs _lois_ effectives. Se basant sur l'agnosticisme
thorique de Barthez et sur l'intention qu'il lui prte de dgager la
biologie de la vaine tutelle mtaphysique, Comte en conclut que le
principe vital s'offre comme une entit _moins mtaphysique_ que les
entits exprimes par les termes d' me ou d'arche!
Malheureusement, ajoute-t-il, faute d'avoir tudi la mthode positive
 sa vritable source, le systme des sciences mathmatiques, Barthez ne
la connaissait point d'une manire assez complte ni assez familire
pour que la grande rforme qu'il avait si bien projete n'avortt point
ncessairement et radicalement. Aussi,  ses yeux, Barthez, entran 
son insu par la tendance mme qu'il combattait, finit-il par investir
le principe vital [p.85] d'une existence relle et trs complique,
quoique profondment inintelligible.[31]


Mais notre philosophe ne tarde pas  reprendre pour son compte les
errements de Barthez. En vain tente-t-il d'esquiver l'influence de
l'poque. Ce n'est pas combattre la transcendance--c'est la favoriser
plutt et la fortifier--que d'admettre, par une hypothse sciemment
invrifiable, la ralit d'une existence dont la comprhension nous
resterait  jamais interdite.

Plie sous ce joug, la science s'imprgne du; pur esprit mtaphysique.
Une logique rigoureuse prside aux conversions de cette sorte. Annoncer
que nous ne saurons jamais ce qu'est la vie et attribuer  l'entit
correspondante une existence effective, cela semble si bien la mme
chose, qu'en ralit Comte modifie seulement, comme le firent dj Stahl
et Barthez, la vieille tiquette de Van-Helmont. Au lieu du [p.86]
principe vital, il invoque le mystre de la vie, les lois irrductibles
de la science biologique. Voil, pour parler son langage, un simple
changement d'nonc, une rnovation plus ou moins opportune de la forme
o s'extriorise un concept. L'histoire de la philosophie est pleine
d'avatars semblables. Nous n'en voulons pour preuve que l'oiseuse
substitution, si chaudement prconise par Comte, du terme _proprit_
au terme _force_[32]. Les proprits apparaissent, dans le _credo_
positiviste, comme les limites extrmes de notre connaissance. Mais, et
cela saute aux yeux, les anciennes _forces_ servaient le mme dessein.
Il faut carter toute vaine prtention  rechercher les _causes_ des
phnomnes, et ne se proposer que la dcouverte de leurs _lois_,[33] ne
se lasse de rpter Comte, sans souponner la synonymie cache de ces
expressions: une _loi irrductible,_ une _cause premire_.

[p.87] Les positivistes dsirent qu'on se borne  constater l'existence
de certaines proprits, sans essayer de pntrer leur nature intime.
Ils obligent, par suite, le philosophe  faire entrer en ligne l'ide
d'Inconnaissable qui symbolise la somme totale des causes demeures
ainsi exclues de l'enqute scientifique. Mais le motif de l'ostracisme,
quel est-il? Auguste Comte vite d'approfondir cette question dlicate.
Il aime mieux rpondre, en praticien expert, que si l'on s'carte de la
sage rserve par lui recommande, on s'puise en efforts ingrats, on
aboutit  des rsultats ngatifs. Soit. Mais cela empche-t-il qu'en
introduisant dans la philosophie l'ide de causes inscrutables, les
positivistes ne se heurtent  une flagrante ptition de principe? Ils
postulent l'irrductibilit essentielle de proprits que la science
s'vertue  rduire. En outre, le thme si us de la faiblesse native,
de l'impuissance radicale de l'esprit ressort d'une induction dont la
banalit devait ncessairement plaire  la foule, [p.88] mais dont le
pouvoir sur l'lite intellectuelle semble beaucoup plus problmatique.
Car cette induction est volontairement incomplte: accordant un crdit
absolu  l'exprience du pass, elle s'obstine  ne pas vouloir la
renouveler pour le temps prsent.

Mais revenons au _pluralisme_ pratique par lequel Comte remplace son
_monisme_ de pure thorie. A cet gard, il nous parat intressant de
rappeler la dclaration si nette qui termine la premire leon de son
_Cours_. En assignant, dit-il, pour but  la philosophie positive de
rsumer en un seul corps de doctrine homogne l'ensemble des
connaissances acquises, relativement aux diffrents ordres de phnomnes
naturels, il tait loin de ma pense de vouloir procder  l'tude
gnrale de ces phnomnes en les considrant tous comme des effets
divers d'un principe unique.... Je considre ces entreprises
d'explication universelle de tous les phnomnes par une loi unique
comme minemment chimriques.... Je crois [p.89] que les moyens de
l'esprit humain sont trop faibles, et l'univers trop compliqu pour
qu'une telle perfection scientifique soit jamais  notre porte, et je
pense, d'ailleurs, qu'on se forme gnralement une ide trs exagre
des avantages qui en rsulteraient ncessairement, si elle tait
possible. Dans tous les cas il me semble vident que, vu l'tat prsent
de nos connaissances, nous, en sommes encore beaucoup trop loin pour que
de telles tentatives puissent tre raisonnables avant un laps de temps
considrable. Car, si on pouvait esprer d'y parvenir, ce ne pourrait
tre suivant moi, qu'en rattachant tous les phnomnes naturels  la loi
positive la plus gnrale que nous connaissions, la loi de
gravitation.... Le but de ce cours n'est nullement de prsenter tous les
phnomnes naturels comme tant au fond identiques, sauf la varit des
circonstances. La philosophie positive serait sans doute plus parfaite
s'il pouvait en tre ainsi. Mais cette condition n'est nullement
indispensable  sa [p.90] formation systmatique, non plus qu' la
ralisation de ses grandes et heureuses consquences.... Il n'est pas
ncessaire que la doctrine soit une, il suffit qu'elle soit
homogne.[34]

Si l'on mdite ces paroles, on ne peut se dfendre de les trouver
significatives. On y voit l'esprit pratique s'armer contre l'esprit de
thorie, et l'on y constate la dfaite de ce dernier. En outre, ce mme
passage exemplifie la pnible mprise reproche par Comte aux
mtaphysiciens et o il verse inconsciemment,  son tour, la confusion
du concret et de l'abstrait.

L'action pratique ne s'inquite que du concret, du particulier, du
multiple: le pluralisme est sa loi. La thorie, par contre, ne se soucie
que de l'abstrait, du gnral, du semblable: sa loi est le monisme,
l'identit rationnelle ou logique. Poursuivre dans l'_au-del_ une unit
dpassant la synthse qui, conue par la science, dtient [p.91] en
germe l'quation finale de l'abstrait et du concret, c'est
volontairement s'exposer  un malentendu. C'est vouloir atteindre
l'unit suprieure d'un genre et de ses nombreuses espces. C'est
devenir la proie d'une illusion mentale comparable  la distraction
physique qui nous pousserait  chercher trs loin un objet proche de
nous, mais que nous n'apercevons pas.

Le monisme logique identifie les ralits dont la simple addition ne
suffirait point  cette tche. Le terme de pluralisme nous sert de signe
abstrait pour exprimer la multitude des varits concrtes, et de
symbole indirect pour marquer le genre suprme qui les enclt toutes. Le
terme de monisme remplit un office sensiblement pareil. Il symbolise le
genre ultime qui embrasse toutes les diffrences, il s'offre comme le
signe abstrait dsignant d'une faon indirecte la mme somme parse de
ralits distinctes. Mais, s'il en est ainsi, si P = R, et M = R, il
semble certain que P = M. Nous nous trouvons en face d'un seul et mme
fait, [p.92] envisag par nous, successivement ou alternativement, de
deux manires qui nous paraissent, de prime abord, diffrentes. Plus
tard, et peu  peu, nous souponnons la vrit, nous commenons 
entrevoir que l'univers est, successivement ou alternativement, figur
par nous  l'aide de deux genres synonymiques au lieu d'un seul. Nous
nous rendons compte en mme temps des routines mentales, des habitudes
de l'esprit qui nous conduisent  opposer entre eux ces genres comme des
contraires absolus, nous incitant par l  crer des antinomies
insolubles.

Le monisme ne peut tre que rationnel, il ne peut se rapporter qu'
l'existence abstraite. Le pluralisme, en revanche, est empirique par
dfinition, il ne peut concerner que l'existence concrte. Mais
l'antinomie entre l'abstrait et le concret, qui ici semble se
substituer  l'opposition de l'un au multiple, subit  son tour,
lorsqu'elle se gnralise ou s'universalise, l'action de la loi logique
 [p.93] laquelle nous donnmes le nom de loi d'identit des contraires.
L'ide gnrale du concret ne renferme qu'une ngation apparente et
strile de l'ide gnrale de l'abstrait. Des oppositions fcondes en
rsultats ne se peuvent manifester qu'entre les nombreuses ides
particulires qui se rangent sous l'une ou l'autre de ces deux
rubriques. De tels contrastes marquent l'existence d'un genre abstrait
suprieur auquel ils se laissent ramener. Tous aboutissent fatalement au
monisme logique. L'identit du concret et de l'abstrait, pose en
termes ultra-gnraux ou universels, est donc loin de constituer une
quation fausse, de se prsenter comme une vritable confusion d'ides,
ainsi que pensait et devait le croire Comte. Car, dans cette question de
l'unit relle ou scientifique de nos connaissances, il avait
spontanment dsert le point de vue de la thorie pure, il s'tait
livr  la sduction des ides pratiques.

NOTES:

[19] _Cours_, vol. VI, p. 816.

[20] _Ibid._ p. 817 et suiv.

[21] _Ibid._, p. 834.

[22] _Ibid_., p. 835.

[23] _Ibid_., p. 836.

[24] _Ibid._, p. 837.

[25] _Cours_, tome VI, leon lx, p. 842.

[26] _Cours_, vol. III, leon xli, pp. 529-531.

[27] _Ibid_., p. 531.

[28] _Ibid_., pp. 533-534.

[29] _Cours_, vol. III, leon xliii, p. 683, et leon xliv, p. 700

[30] _Ibid._ leon xliii, p. 646 et suiv.

[31] _Cours_., tome III, leon xliii, pp. 648-649.

[32] _Ibid_., p. 652.

[33] _lbid_., p. 656.

[34] _Cours_, tome I, leon i, pp. 52-55.


       *       *       *       *       *


III [p.94]


Suivant une vue  laquelle Comte attache une grande valeur et qu'il
dveloppe en de longues pages, une vritable unit philosophique exige
l'entire prpondrance normale de l'un des lments spculatifs sur
tous les autres.[35] Mais tel aussi fut l'ingnieux artifice qu'imagina
l'ancienne philosophie en sa poursuite de F uni t relle des choses.
Sous ce rapport, le positivisme ne se distingue gure des mtaphysiques
banales.

[p.95] Il est indispensable, selon le fondateur de la philosophie
positive, de dterminer l'lment qui doit finalement prvaloir, non
plus pour l'essor premier du gnie positif, mais pour son actif
dveloppement systmatique, parmi les six points de vue fondamentaux,
mathmatique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin
sociologique,  l'ensemble desquels se rapportent invitablement toutes
les spculations relles. Or, la constitution mme de cette hirarchie
scientifique dmontre qu'une telle prminence mentale n'a jamais pu
appartenir qu'au premier ou au dernier des six lments
philosophiques.[36]

L'alternative pose par Comte nous semble condamne par l'histoire de la
philosophie, qui prouve surabondamment que si le premier et le dernier
chanon de la srie scientifique jourent un rle dcisif dans la
diffrenciation des systmes, dans la constitution du matrialisme
[p.96]et de l'idalisme, le chanon intermdiaire, le groupe des
sciences de la vie, mrite un rang au moins gal. En effet, ce groupe
rgla l'volution d'une mtaphysique trs importante,--le sensualisme
(ou sensationnalisme).

Comte aborde une discussion dtaille des titres respectifs  la
prpondrance qui peuvent appartenir, d'une part,  la philosophie du
savoir mathmatique et, de l'autre,  celle du savoir sociologique.
Bornons-nous  rsumer ici ses principales conclusions.

Il soutient que si l'esprit mathmatique a d ncessairement dominer
sous le rgne de l'_a priori_, l'esprit sociologique peut seul
aujourd'hui diriger les spculations gnrales, devenues enfin
positives. Il nous dcrit la lutte de ces deux principes comme un
dplorable antagonisme, jusqu' prsent insoluble, incessamment
dvelopp, depuis trois sicles, entre le gnie scientifique et le gnie
philosophique. Pendant que la science poursuivait, sous l'impulsion
mathmatique, une vaine [p.97] systmatisation, la philosophie rclamait
inutilement contre l'oubli du point de vue humain. Mais les progrs
rcents du savoir, l'extension du caractre positif  tous les ordres de
phnomnes, autorisent les conceptions sociologiques  reprendre
l'ascendant qu'elles avaient perdu depuis la Renaissance.[37]

Je n'ai pas besoin de dire combien ces vues me paraissent inexactes.
L'histoire des systmes n'a jamais constat ni le prtendu abandon du
point de vue humain, ni la dchance, durant la priode indique, des
conceptions sociales. Tout au plus pourrait-on enregistrer vers notre
poque, comme le double rsultat du progrs des sciences naturelles et
de l'essor rapide des ides matrialistes aux xviie et
xviiie sicles, une reprise plus ardente du vieux combat
contre l'anthropomorphisme idaliste ou sensualiste. Comte sacrifie au
mme esprit troit lorsqu'il affirme que les [p.98] nombreuses
tentatives faites dans les temps modernes pour instaurer une philosophie
nouvelle, se recommandrent des principes mathmatiques, dont la grande
construction cartsienne avait fourni le type gnrai[38]. Cette
apprciation ne convient pleinement qu'aux synthses matrialistes. En
revanche, Comte porte un jugement sage sur le transport dans l'ordre
physique et chimique du point de dpart des conceptions universelles.
Ce rve correspond tellement au besoin d'unit prouv par les
intelligences, que les philosophes, dit-il, se virent souvent entrans,
mme de nos jours,  quitter le point de vue moral et social pour suivre
de pareils projets,  l'exemple des gomtres et des physiciens[39].

Le vrai mode selon lequel doit s'oprer la liaison des spculations
exactes n'est certainement pas le mode sociologique prconis en
dernier lieu par le fondateur du positivisme.

[p.99] Alors que des catgories entires et fondamentales de phnomnes
se drobaient aux mthodes scientifiques, il tait sans doute permis de
concevoir tous les groupes inconnus de faits comme rductibles aux
groupes connus (induction matrialiste): ou, inversement, d'assimiler
les faits connus aux faits inconnus (induction idaliste); ou bien
encore de ramener les uns et les autres au groupe intermdiaire, dans la
connaissance et dans la ralit (induction sensualiste). Par cette srie
d'hypothses universelles on apaisait, ne ft-ce que pour l'heure, le
tourment d'unit qui harcelait l'intelligence. De semblables lacunes,
de tels trous dans la trame continue du savoir, autorisaient le
philosophe  choisir entre ce que Comte nomme les deux marches
contraires de notre esprit, l'une mathmatique, et l'autre
sociologique.

Mais aujourd'hui que l'achvement de la srie des sciences se poursuit
d'une faon de plus en plus active, par la constitution presque [p.100]
simultane de la biologie, de la psychologie et de la sociologie, on se
convainc sans peine que les orientations lmentaires de la philosophie
furent autant de routes fausses, ou plutt autant de vritables impasses
acculant la logique dans les contradictions fcheuses, la retenant
prisonnire des antinomies sans issue possible. L'unit hypothtique,
nagure suffisante, ne contente plus l'intelligence moderne qui  l'acte
de foi prfre le doute systmatique.

Pareille chose s'tait dj vue, il est vrai, dans les annales de la
pense humaine. C'est une disposition d'esprit analogue qui donna, dans
l'antiquit, et puis  l'aube des temps nouveaux, un clat si grand  la
philosophie sceptique. Mais le doute gnral des poques prcdentes ne
pouvait s'opposer qu' la double unit atteinte par les deux marches en
sens contraire du matrialisme et de l'idalisme. Cela le rejeta
lui-mme dans le cul-de-sac sensualiste. De nos jours, s'appuyant sur
l'chelle [p.101] thoriquement complte du savoir, le scepticisme
prtend rencontrer de front et combattre  la fois les trois units de
l'ancienne mtaphysique. Comment se terminera cette lutte grandiose, nul
ne saurait le dire avec certitude. Mais sur ce terrain spcial, puisque
d'ordre sociologique, les conjectures sont permises. Et l'on peut dj
prvoir que, lorsqu'on aura dtermin les caractres communs des vieux
modes d'unifier les phnomnes, et qu'on aura tabli les vraies causes
de leur insuffisance, la philosophie cherchera le salut dans un
renouvellement radical de sa mthode.

Mais continuons notre revue des ides mises par Comte sur le problme
de l'unit. La plus complexe des sciences doit exercer sur toutes les
autres une sorte de domination, de souverainet intellectuelle qui se
justifie par des raisons nombreuses. L'un de ces motifs, sur lequel
Comte insiste particulirement, mrite d'tre signal. Il rside en
cette remarque que, pour concevoir les droits de l'esprit sociologique 
la [p.102] suprmatie, il sufft d'envisager tous nos concepts comme
autant de produits du dveloppement de l'intelligence humaine[40].

L'argument n'est pas neuf. Il avait dj servi aux philosophes, et Comte
ne le rajeunit gure. En outre, dans l'espce, il est peu convaincant.

Ne sourions pas, comme de la plus futile des tautologies, de
l'attribution d'un caractre profondment humain aux ides formes par
notre intelligence. Ne courons pas lgrement le risque de manquer de
respect  la mmoire de Kant croyant rvolutionner le monde de la pense
par une semblable dcouverte, qui lui est d'ailleurs commune avec toutes
les coles idalistes et sensualistes. Agissons envers, autrui comme
nous eussions voulu qu'on agt envers nous. Poussons l'indulgence
jusqu' ses limites extrmes et considrons la thse des deux
philosophes ainsi qu'une vritable donne [p.103]scientifique. Nous
devrons toutefois lui opposer une objection capitale. Une loi de logique
n'existe-t-elle pas, en effet, d'aprs laquelle les attributs communs 
toutes les parties d'un systme n'influent en rien sur les relations
mutuelles de ces parties? Et cette loi n'est-elle pas trs gnrale,
sinon universelle? Ne revt-elle pas en mathmatique la forme de
l'axiome qu'une quantit gale ajoute  tous les termes d'un rapport,
ou retranche de ces termes, ne change pas la valeur du rapport? Et ne
la retrouve-t-on pas en mcanique sous le nom de loi de Galile,
affirmant l'indpendance, dans n'importe quel systme de mouvements, des
diffrents mouvements partiels  l'gard du mouvement gnral qui anime
toutes les fractions du systme? Quelque soit donc le caractre commun
qu'il faille assigner aux conceptions humaines,--celui d'tre _nos_
conceptions, comme le disait Kant, ou celui de rsulter d'une longue
volution spculative de l'humanit vivant en groupes sociaux, comme le
veut [p.104] Comte,--une fois qu'un tel caractre s'envisage comme
appartenant  tous nos concepts, il ne saurait videmment servir  les
distinguer,  les diffrencier, il ne modifie en rien les rapports de
ces concepts entre eux, il ne nous claire nullement sur leur nature.

Nous admettons volontiers que le systme total de nos ides, qui forme
en mme temps le systme achev de nos connaissances, soit un fait de
sociologie, ou un fait de biologie et de sociologie  la fois, un fait
de psychologie concrte, ce qui semble d'une vrit plus large ou plus
entire. Mais une caractristique aussi vague ne saurait influencer les
rapports mutuels des divers lments du systme des sciences, en
commenant par les conceptions mathmatiques et en finissant par les
conceptions sociales. Pour faire partie d'un vaste ensemble humain de
connaissances, le savoir mathmatique n'en demeure pas moins
rigoureusement spcial; et comme tel, il n'offre aucune prise 
l'ascendant de l'esprit sociologique. Une autonomie [p.105] gale, mais
inverse, appartient manifestement  la sociologie. Une des plus graves
erreurs de l'ancienne mtaphysique a toujours t de sacrifier la
spcialit  la gnralit, et de mconnatre ainsi la grande loi de
l'indpendance des mouvements relatifs dans son application au systme
complet de nos connaissances.

Du reste, ce que nous avanons de la nature sociologique propre 
l'ensemble du savoir se vrifie pour les deux autres attributs communs 
toutes nos conceptions. Nous voulons parler des sommes de caractres
qu'on rsume, d'habitude, par les termes d'existence mcanique ou
physico-chimique, et d'existence organique ou biologique. Car si nos
conceptions sont des faits sociaux, elles sont aussi des faits
mathmatiques ou mcaniques, et des faits vitaux. On commet donc la mme
erreur en affirmant soit l'ascendant de l'esprit mathmatique
(matrialisme), soit celui de l'esprit psychologique ou sociologique
(idalisme), soit enfin la suprmatie [p.106] de l'esprit biologique
(sensualisme). Possdant  la fois trois caractres universels, le
systme intgral du savoir se plie  trois explications incompltes et
unilatrales. Mais l'exemple ngatif de la mtaphysique prouve qu'aucun
des attributs numrs ne saurait prvaloir dans un systme harmonieux
de nos acquts crbraux. Comte ne fait en somme que donner une
expression nouvelle  l'ambitieux dessein de la philosophie sensualiste.
Cela ressort avec vidence de son affirmation qu'entre le mode
mathmatique (matrialisme) et l'ancien mode thologique et mtaphysique
(spiritualisme) il a ralis, par la cration de la sociologie (qui
chez lui prolonge la biologie), un nouveau mode philosophique
satisfaisant  la fois et compltement aux conditions que chacun des
deux modes prcdents avait en vue sans les remplir suffisamment[41].
Quant  la prtendue aptitude de l'esprit sociologique [p.107] 
diriger les mditations gnrales, elle a t maintes fois vue 
l'oeuvre dans l'histoire de la pense. Elle n'a rien  envier 
l'vidente impuissance, sous ce rapport, de l'esprit mathmatique[42].

Sans doute, pour bien philosopher, il est ncessaire, avant tout,
d'acqurir un savoir suffisant sur les diverses catgories de faits
gnraux qu'on dsire confronter entre eux. Comte le dit trs sensment:
Chacun des nouveaux philosophes devra s'assujettir systmatiquement,
comme je l'ai fait moi-mme,  un lent et pnible apprentissage,  la
fois scientifique et logique, fond sur l'tude des diverses branches de
la philosophie.[43] D'aprs les ides fort justes de l'auteur du _Cours
de philosophie positive_ sur les conditions qui, seules, peuvent assurer
le succs du sociologue, celui-ci devra avoir pralablement tudi la
srie entire des [p.108] sciences fondamentales. Il appert donc que, de
tons les savants spciaux, le sociologue approchera le plus du
philosophe idal rv par Comte. D'autre part, il semble non moins
certain que si l'explorateur du monde social se mettait  considrer les
phnomnes mcaniques, physiques ou vitaux sous le seul point de vue de
son troite spcialit, il perdrait immdiatement les avantages
essentiels de sa prparation encyclopdique.

NOTES:

[35] _Cours_, tome I, leon lviii, p. 650.

[36] _Ibid_., pp. 630-631.

[37] _Ibid._ pp. 652-653.

[38] _Ibid._, p. 654.

[39] _Ibid_., p. 655.

[40] _Ibid_., pp. 651 et 688.

[41] _Cours_, tome VI, leon lviii, pp. 617-678.

[42] Voir la discussion de ce point dans ma _Sociologie,_ pp. 126-8, et
surtout 133-138.

[43] _Cours_, tome VI, p. 685.


       *       *       *       *       *


IV [p.109]


A coup sr, ce n'est pas encore l'unit sociologique qui dissipera
l'antagonisme entre les conceptions relatives  l'homme et celles se
rapportant au monde extrieur, antagonisme qui, selon Comte, s'oppose,
depuis vingt sicles,  l'tat pleinement normal de la raison
humaine.[44]

Les illusions d'un grand nombre de penseurs s'expliquent en partie par
l'absence, chez eux, d'opinions arrtes sur la marche rgulire du
[p.110] dveloppement de l'esprit humain et sur les attributs essentiels
des divers modes de philosopher. Mais tout autre tait la situation de
Comte, l'un des plus nergiques pionniers de la nouvelle science
sociale. La loi des trois tats, la classification des disciplines
abstraites, la dtermination des principales mthodes du raisonnement
gnral, ces services ne s'oublieront pas de sitt dans l'histoire de la
pense. Il semble donc aussi intressant qu'utile de relever les erreurs
o tomba ce puissant cerveau, en des problmes  la juste position
desquels il avait, pour sa part, si fortement contribu.

Dsireux d'tablir sur une base inbranlable la suprmatie
intellectuelle du point de vue social, Comte se perd dans des
contradictions sans issue.

D'un ct, il soutient que la prfrence spontane acquise par l'tude
de l'homme, seule applicable  l'explication primitive du monde
extrieur, a dtermin le caractre ncessairement thologique de la
philosophie initiale; [p.111] que les notions positives qui ont
ultrieurement suscit l'altration toujours croissante de ce systme
primordial, devaient exclusivement maner des plus simples tudes
inorganiques (premire bauche du matrialisme); que plus tard encore
la science inorganique s'est leve contre l'ancienne unit
thologique, ds lors intellectuellement dissoute, quoique son aptitude
sociale dt prolonger longtemps encore son ascendant politique; que
c'est enfin ainsi qu'a surgi, entre la philosophie naturelle et la
philosophie morale, le conflit qui, depuis Aristote et Platon, a domin
l'ensemble de l'volution humaine, et dont l'lite de l'humanit subit
maintenant la dernire influence.[45]

Et, d'un autre ct, le mme penseur affirme que l'extension de
l'esprit positif aux spculations morales et sociales vient spontanment
dnouer une difficult jusqu'alors inextricable; elle concilie, en ce
qu'elles renfermaient de [p.112] lgitime, les prtentions opposes
souleves, de part et d'autre, pendant les luttes philosophiques de la
grande transition moderne. Que si l'on demande en quoi consiste cet
apaisement, Comte a une rponse toute prte: La positivit, dit-il, que
l'impulsion mathmatique avait justement en vue d'introduire, quoique
par une marche vicieuse, dans toutes les spculations relles, y est
irrvocablement tablie. La science particulire peut donc se dclarer
satisfaite. Mais la philosophie ou science gnrale n'a pas non plus de
motifs pour tre mcontente. Car la gnralit dont la rsistance
thologico-mtaphysique stipulait avec raison, mais sans force, les
indispensables garanties, y devient ncessairement plus complte qu'elle
n'a jamais pu l'tre auparavant;--et cela pour la raison bien simple
qu' entre la souverainet spontane de la force et la prtendue
suprmatie de l'intelligence, la philosophie positive tend  raliser
directement l'universelle prpondrance de la _morale_, que l'admirable
[p.113] tentative du catholicisme avait, au moyen ge, si noblement
proclame, mais sans avoir pu la constituer, parce que la morale tait
alors subordonne  une philosophie implicitement caduque.[46]

Mais la philosophie positive n'aspire pas seulement  raliser la fin
que se proposaient la thologie et son meilleur porte-voix au moyen ge,
le catholicisme; marchant dans la mme route, elle s'efforce encore
d'amliorer la conception religieuse de l'univers. coutons les paroles
de Comte. Les proprits morales inhrentes  la grande conception de
Dieu, dit-il, ne sauraient tre, sans doute, convenablement remplaces
par celles que comporte la vague entit de la Nature; mais elles sont,
au contraire, ncessairement infrieures, en intensit comme en
stabilit,  celles qui caractrisent l'inaltrable notion de
l'Humanit, prsidant enfin, aprs ce double effort prparatoire,  la
[p.114] satisfaction combine de tous nos besoins essentiels, soit
intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturit de notre organisme
collectif.[47]

En vrit,--et si l'on songe que le concept de Dieu ne fut jamais qu'une
ngation fausse de l'univers et spcialement de sa fraction qui nous
intresse le plus: l'humanit,--on doit reconnatre que le but poursuivi
par Comte concide dans ses lignes essentielles avec celui auquel
tendaient toutes les mtaphysiques et toutes les religions. L'unit
morale qu'il nous recommande n'est qu'un dveloppement ultrieur, et
souvent un pastiche, de l'ancienne unit thologique. Et la philosophie
morale qu'il veut instituer se prsente comme l'hritire lgitime et la
continuatrice de l'oeuvre si brillamment commence et conduite, de
l'aveu du philosophe lui-mme, par la thologie.

Le point de vue exclusivement humain, social ou moral, qui avait dj
faonn toute la [p.115] philosophie pratique de Kant, atteint son
apoge dans la philosophie positive de Comte. Il s'y largit, il s'y
acire, il prtend y rgner en matre absolu. Mais donner  cette
mthode une prpondrance marque dans la conception thorique du monde,
distincte par essence de sa conception pratique o s'panouit la
sociologie applique, c'est l,  notre sens, une des plus fcheuses
erreurs o puisse verser l'esprit de l'homme.

En thse gnrale, Comte n'apprcie pas assez ou dprcie trop la
mtaphysique. Continuellement il l'accuse de n'avoir t qu'une
ngation vaine. Il ne s'aperoit gure que le mme reproche atteint
toute croyance religieuse. Car la mtaphysique ne fut jamais qu'une
thologie soumise  l'influence du savoir dj diffrenci en trois
grands groupes de disciplines. Dans les systmes mixtes, dans les
philosophies clectiques elles-mmes, il est facile de dgager
l'ascendant, pour employer le langage de Comte, soit de l'esprit
mathmatique, [p.116] soit de l'esprit biologique, soit de l'esprit
sociologique. A son tour, la thologie n'a jamais t qu'une
mtaphysique avant la lettre, une philosophie non diffrencie
scientifiquement, une conception de l'univers propre aux poques o la
science, demeurant indivise, confondait ses branches essentielles et
offrait l'image parfaite du chaos. La thologie a survcu, il est vrai,
 la diffrenciation du savoir. Elle est venue se ranger  ct de la
mtaphysique. Mais ce phnomne n'a rien d'extraordinaire. Il se produit
en vertu des lois qui prsident  la stratification sociale et rglent
la marche uniforme de ce qu'on nomme le progrs intellectuel.

Comte plaait la thologie primitive au-dessus de la thologie plus
avance, ou de la mtaphysique au sens strict du mot. Il considrait la
premire ainsi qu'une phase organique de l'volution mentale, semblable
 la phase scientifique qu'il esprait inaugurer par son systme. Et
dans la seconde il n'apercevait qu'une phase critique ou, comme il
aimait le dire, anarchique. [p.117] Les vieux chemins frays par le
monisme ne suffisaient pas aux ambitieuses vises du
philosophe-novateur, si fier de sa belle vie de travail, si justement
orgueilleux de son savoir encyclopdique. Certes, Comte ne s'aveuglait
pas jusqu' nier l'vidence. Il comprenait que la diffrenciation
mtaphysique avait t un progrs ncessaire. Mais l'ide mme de
progrs s'associait chez lui, d'une faon  peu prs constante, avec
l'ide de dsordre. Le fondateur du positivisme a manifestement subi la
forte influence du milieu social. Ses premires et ses plus durables
impressions, il les reut d'une poque encore imprgne des souvenirs de
la grande tourmente rvolutionnaire. Tout ce qui apparaissait  son
esprit comme crise, ngation, doute, lui inspirait une invincible
rpugnance. Il ragissait d'instinct contre l'action dissolvante du
scepticisme universel qui l'enveloppait, qui semblait vouloir touffer
son gnie symtrique et organisateur. Ses nombreuses contradictions
eurent pour [p.118] origine cette lutte, ces tiraillements intimes.

Par l s'explique l'apparente incohrence des trois tentatives faites
par Comte afin de saisir l'unit relle et logique des choses. Je veux
parler de son monisme matrialiste, proclamant l'universelle valeur des
lois mcaniques qui gouvernent la nature; puis de son monisme idaliste
proposant l'universalit inverse du point de vue humain et social; et
enfin de son monisme sensualiste se faisant jour et s'affirmant en sa
thorie de la connaissance.

Au reste, Comte est loin d'tre un isol dans la pliade des penseurs
nouveaux. Plus d'un, parmi ceux-l, sentit vivement et vanta la
supriorit des poques de foi, de concentration mentale, sur les
priodes de doute, de dispersion intellectuelle. Avec sa morale
pratique, Kant avait dj ouvert le rgne du positivisme s'accommodant
de tout, mme de la croyance sans preuve, mme de l'illusion consciente,
plutt que de faire la part trop large [p.119] au scepticisme effrn de
la recherche philosophique, au heurt dsordonn des convictions, 
l'anarchie morale et sociale. Le no-criticisme, avec ses allures
quivoques et sa pointilleuse discussion des thses  ct, ne fit
rien pour parer aux multiples dangers de cet tat des consciences. A la
mtaphysique affaiblie par l'ge des ides, puise par l'excs des
controverses, quelques esprits tentrent d'infuser un sang nouveau en la
prsentant au monde comme une haute et pure esthtique, une merveilleuse
orchestration de concepts, de gnralits, d'hypothses. La raction
s'accentua encore dans les doctrines qui suivirent le positivisme. Entre
les mains de Spencer, l'agnosticisme redevint une franche thologie
vague, une religion _amorphe_. Ainsi devait se consommer un grand
mouvement intellectuel dont les origines remontent bien au del de la
critique de Kant.

Tel passage de la cinquante-huitime leon du _Cours de philosophie
positive_ fait nettement [p.120] ressortir l'un des principaux
caractres du monisme sociologique o aboutit la pense de Comte. Voici
cette page importante.

Quand la profonde insuffisance de l'esprit mathmatique, y lisons-nous,
fut devenue pleinement irrcusable, l'esprit biologique proprement dit,
dont la positivit rationnelle commenait  prendre un essor dcisif,
s'effora,  son tour, de devenir la base directe et principale de la
coordination positive.... Ce nouvel effort indiquait, sans doute, un
vritable progrs, en ce qu'il transportait le centre moderne de la
gnralisation mentale beaucoup plus prs de son sige rel; mais, sauf
son utilit passagre,  titre d'intermdiaire d'abord indispensable, ce
progrs radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire qu'
une strile utopie fonde sur une vicieuse exagration des relations
ncessaires entre la biologie et la sociologie.... De quelque manire,
soit mtaphysique, soit mme positive, que se trouve institue la
science de l'individu, elle doit tre [p.121] impuissante  construire
aucune philosophie gnrale, parce qu'elle reste encore trangre 
l'unique point de vue susceptible d'une vritable universalit. C'est,
au contraire, de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes
les autres sciences prliminaires, quoique par une correspondance plus
directe et plus tendue, doit exclusivement attendre la consolidation
effective de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'
prsent si incertaine.... Ainsi la phase biologique ne constitue qu'un
dernier prambule indispensable, comme l'avaient t auparavant les
phases physico-chimique et astronomique.... Tant qu'il ne s'est point
lev jusqu'au degr sociologique, seul terme naturel de son ducation,
l'esprit positif n'a pu parvenir  des vues d'ensemble propres  lui
confrer le droit et le pouvoir de constituer enfin une vritable
philosophie moderne, dont l'ascendant normal remplace  jamais l'antique
rgime mental.[48]

[p.122] Sans doute, Comte se reprsente l'esprit scientifique
envahissant peu  peu toutes les parties du savoir, et sans doute aussi
il considre cette expansion graduelle comme une condition inluctable
pour qu'apparaisse la philosophie positive. Mais il se demande, en
outre, ce que sera cette dernire doctrine, comment elle accomplira son
rle de conception gnrale du monde, par quel lien universel elle
reliera entre eux les divers ordres de connaissances, en un mot, quelle
sorte de monisme elle instituera,  la place de l'unit thologique et
de l'unit mtaphysique, reconnues pour insuffisantes et dfinitivement
condamnes.

Ce point prcisment s'claire par les premires phrases du passage
cit. Elles prouvent que Comte ne se montre nullement hostile  l'ide
d'un centre philosophique gnralisateur, d'une unit qui embrasserait
l'ensemble des phnomnes. Et elles prouvent encore qu'un tel centre, il
ne le place ni dans la [p.123] matire, avec les penseurs qui
subordonnent la philosophie  la chimie,  la physique,  l'astronomie
(prparation ncessaire et prliminaire); ni dans le principe de vie,
avec les philosophes qui accordent la prsance au point de vue
biologique (prparation dernire, progrs indiscutable, et en mme temps
utopie base sur l'exagration des liens qui unissent la biologie et la
sociologie);--mais dans quelque chose que Comte ne nomme pas, comme il
n'a pas nomm la matire et la vie, dans quelque chose qui,  son tour,
fait passer le sceptre philosophique aux mains de la science des
collectivits humaines. En quoi consiste donc ce troisime principe, ce
nouveau foyer de gnralisation interscientifique, cette dernire source
vive du monisme universel? A notre avis, en repoussant successivement
les principes unificateurs du matrialisme et du sensualisme, Comte,
dans le cas qui nous occupe, prend, sans le remarquer, une position trs
voisine de l'idalisme. En effet, la souverainet de la [p.124]
sociologie ne saurait ni s'exercer, ni mme se comprendre sans cet
appoint indispensable; la suprmatie du principe idologique.

J'ai  peine besoin d'ajouter que Comte n'est pas un idaliste dans le
sens vulgaire du mot. Comme Kant, comme Spencer, comme la plupart des
penseurs modernes, il se contredit sans cesse lui-mme. Notre temps est
notoirement une priode de transition. Tout s'y choque et s'y mle, les
moeurs, les droits, les devoirs, les vrits, les erreurs, les doctrines
de la science et les enseignements de la philosophie. Chaque poque
enfante une conception du monde  son image. Le fondateur du positivisme
avoue noblement sa dette au pass: Mon effort philosophique, dit-il,
rsulte essentiellement de l'intime combinaison de ces deux volutions
prliminaires, la tentative de Bacon et celle de Descartes.[49] Mais
assailli par les besoins et les doutes du temps prsent, il penche, en
dernier lieu, pour ce qui concerne la recherche de l'unit du monde,
vers l'illusion qui offrait le plus d'affinit avec la phase primitive
du dveloppement philosophique, ou la plus proche parent avec la
thologie qu'il honorait grandement.

       *       *       *       *       *


V [p.126]


Les incertitudes de la pense se pressent en foule dans les
dveloppements que Comte apporte  sa clbre thorie sur
l'irrductibilit finale des grandes classes de proprits naturelles.
Les conclusions auxquelles il arrive heurtent avec violence le monisme
mcanique d'abord prn par lui dans quelques pages qui resteront
peut-tre parmi les plus curieuses de son _Cours_. Ailleurs, son
pluralisme scientifique se trouve aux prises avec son monisme humain ou
social, cette forme plus tardive, plus mrie de ses aspirations
unitaires. Mais [p.127] cette double antinomie ne clt pas la srie des
contradictions o se dbat la doctrine officielle du positivisme.

En effet, loin de s'offrir comme immanent ou naturaliste, le pluralisme
d'Auguste Comte se prsente comme fond sur sa thorie du savoir et sur
l'ide-mre de celle-ci, la limitation organique de nos facults de
connatre. Les phnomnes formeront toujours des groupes qu'il nous sera
impossible de rduire les uns aux autres. Que l'esprit humain sache
donc, s'crie Comte indign par certaines recherches imprudentes de ses
contemporains, renoncer enfin  l'irrationnelle poursuite d'une vaine
unit scientifique, et reconnaisse que les catgories radicalement
distinctes de phnomnes htrognes sont plus nombreuses que ne le
suppose une systmatisation vicieuse![50]

Les erreurs de fait o Comte choue  la [p.128] suite de son pluralisme
dogmatique, sont trop connues pour que je les relve ici par le dtail.
Il suffira,  cet gard, de rappeler les exhortations, restes par
bonheur inefficaces, qu'il adresse aux physiciens pour les engager 
s'abstenir dsormais de rattacher, par aucune fiction scientifique, les
phnomnes de la lumire  ceux du mouvement, vu leur htrognit
radicale[51]; ou ses ides relatives  la thorie de la vision qui
devra cesser de faire partie de l'optique pour tre traite par les
seuls physiologistes[52]; ou encore sa condamnation formelle de toute
tentative ayant pour but d'expliquer la couleur spcifique des corps par
les lois gnrales de la physique et les lois du mouvement, etc.[53]

Comte semble ne pas se douter d'un reproche qu'on peut lui faire et qui
a son [p.129] importance. Il ne voit pas que, transpos de la pratique
dans la thorie, rig en principe directeur de la philosophie, envisag
comme la pierre d'assise de toute mthodologie future, son pluralisme
scientifique se ramne infailliblement  l'ternel jeu de bascule des
ides pures et des distinctions surabstraites. N'est-il pas manifeste,
en effet, que les concepts de pesanteur, de calorique, de lumire,
d'irritabilit, de sensibilit, etc., qu'il nous adjure d'accepter pour
des bornes immuables de la raison et du savoir, que toutes ces ides
prsentent le caractre essentiel des explications mtaphysiques, ou
ce trait commun d'tre la simple et nave reproduction, en termes
abstraits, de l'nonc du phnomne?[54] N'est-il pas sr, en d'autres
termes, que les proprits irrductibles de Comte tiennent dans la
science contemporaine un rle qui se laisse malaisment distinguer de
celui que jourent, dans le [p.130] savoir mdival, les essences et les
entits scolastiques? Et n'en doit-on pas conclure que son pluralisme
thorique demeure aussi entach d'_a priori_ que pouvaient l'tre les
plus audacieuses envoles du monisme transcendant? Car il faut se garder
de confondre ce pluralisme principiel qui est une survivance, un
reliquat d'une phase dj parcourue, avec le pluralisme effectif qui
s'impose  toute recherche empirique et, par l, ncessairement
spciale.

Certes, reproduire, en termes abstraits, un fait ou plutt un groupe
plus ou moins considrable de faits, cela n'est pas toujours une pure
tautologie, ni mme une mince affaire. Tout savoir se rduit, en
dfinitive,  la traduction du concret par l'abstrait, du particulier
par le gnral, du multiple par l'un. Mais il y a abstraction et
abstraction, comme il y a science et science. Personne ne nie que la
quantit et la qualit de nos acquts scientifiques ne dpendent de la
quantit et de la qualit de nos ides abstraites. Or donc, et si
[p.131] mme on nglige la question de qualit, ne sait-on pas que le
nombre des grandes ides scientifiques est toujours en rapport inverse
de la perfection atteinte par les groupes correspondants de
connaissances?

Durant ses premires phases de dveloppement, toute science abonde en
notions abstraites des degrs infrieurs; elle souffre, en outre, d'une
nomenclature complexe. La diminution du nombre des concepts abstraits
indpendants et la simplification de la terminologie forment, par
contre, les signes habituels o se reconnaissent les progrs durables
dans les diffrentes branches positives du savoir. Cette observation
touche, croyons-nous, au fond mme du dbat sur les mrites
scientifiques respectifs du pluralisme et du monisme. A cet gard, le
premier se signale comme une ncessit d'ordre pratique, et le second
comme la condition thorique fondamentale de toute connaissance. C'est
malgr nous que nous acceptons la multiplicit des phnomnes, c'est
[p.132]  contre-coeur que nous la subissons, et jamais nous ne perdons
compltement l'espoir de secouer un joug si lourd. La recherche de
l'unit du monde nous emplit, au contraire, d'une ferveur joyeuse et
dsintresse qui est comme la marque originelle des aspirations
idales.

Dans la pense de son fondateur, le positivisme ne devait pas dchoir du
rang de philosophie, pour s'abaisser jusqu' l'empirisme pur et simple.
Cote que cote, donc, il fallait attnuer et corriger les cts
vraiment excessifs du pluralisme doctrinal. Assidu  cette tche, Comte
espra la remplir en proclamant la souverainet, la prpondrance du
point de vue social ou moral. Mais l'effort, si louable pour tant
d'autres raisons, ne manifeste qu'une originalit de surface. Le
sociologisme de Comte n'est pas une nouveaut. Plutt nous apparat-il
comme l'cho, rpercut d'ge en ge, de l'aristotlienne thorie du
cosmos organique qui fut,  son tour, la fille lgitime [p.133] de
l'anthropomorphisme tlologique.

Dfrant la primaut  la sociologie et  son point de vue spcial,
Comte, qu'il le veuille ou non, se range parmi les dfenseurs des
avantages de la thorie organique de l'univers sur sa thorie purement
mcanique. Lui aussi, par suite, devait croire que le mcanisme explique
une partie de la nature, et que le sociologisme ou l'organicisme
explique toute la nature. Mais une telle doctrine nous semble aussi
troite qu'incomplte. Sur les deux points de vue, le mcanique et
l'organique ne possdent qu'une valeur conventionnelle: Ils expriment
une simple diffrence de degr dans l'enchevtrement des causes qui
produisent tantt les phnomnes physico-chimiques, tantt les
phnomnes vitaux et sociaux. La causalit organique est infiniment plus
complexe et, partant, moins connue, que la causalit mcanique. Ce n'est
pas l, certes, un motif rationnel pour y voir le type primordial de la
causalit. Le savant, pour qui la notion de [p.134] _degr_ prsente une
importance relle, doit se garder avec soin de htivement ramener
l'organisme au mcanisme, et vice versa. Mais le philosophe, lorsqu'il
identifie de semblables concepts, ne doit jamais, lui non plus, oublier
que ses gnralisations poursuivent une fin logique seulement. La
causalit philosophique, la causalit gnrale ou universelle, ne
saurait, en vrit, tre ni mcanique, ni organique. Dans le premier
cas, le penseur trbuche dans les contradictions du matrialisme, et
dans le second, il devient la proie de l'illusion tlologique. Auguste
Comte n'vita ni l'un, ni l'autre de ces piges.

NOTES:

[44] _Cours_, tome VI, leon lviii, p. 686.

[45] _Ibid_., pp. 687, 688.

[46] _Ibid._, pp. 689, 690, 691.

[47] _Ibid._, p. 691.

[48] _Cours_, vol. VI, leon lviii, pp. 693, 694.

[49] _Ibid_., p. 695.

[50] _Cours_, tome II, leon xxxiii, p. 649.

[51] _Ibid_., pp. 649, 650.

[52] _Ibid._, p. 653.

[53] _Ibid_., pp. 653, 654. Voyez aussi, dans le mme tome, la leon
xxxv et, dans le tome suivant, les leons xxxv et xl.

[54] _Cours_, tome III, leon xxxv, p. 50.


       *       *       *       *       *


LIVRE III [p.135]

LE MONISME DE H. SPENCER


       *       *       *       *       *


I


Le problme du _multiple_ et de _l'un_ proccupa beaucoup M. Spencer. Le
souci de concilier la varit des phnomnes avec leur identit prsume
l'obsda constamment: d'o surgit peut-tre la forme nouvelle que le
criticisme et le positivisme combins reurent dans la philosophie de
l'volution.

La construction dogmatique due au chef de cette grande cole possde une
part qui revient [p.136]  l'exprience spciale ou scientifique, et une
autre qui appartient  l'hypothse universelle ou philosophique. Dans
cette dernire partie il agite la question mtempirique de l'Un-Tout.

Voici d'ailleurs, dmontes une  une, pour ainsi dire, les cinq pices
ou thses principales qui commandent l'ontologie du systme spencrien:

1 Un critrium exprimental de toute vrit, fourni par la simple
analyse des faits de conscience; 2 Une classification empirique de ces
mmes faits en objet et sujet; 3 L'hypothse (suggre par le principe
de causalit et les habitudes d'esprit correspondantes) d'une ralit
situe au del de la conscience; 4 Deux hypothses qui drivent de
l'hypothse du transconscient et dont l'une nous fait voir dans la
classe conscience, groupe objet, un simple effet de la cause
premire inconnaissable, tandis que l'autre nous conduit  envisager la
classe conscience, groupe sujet, comme un effet du groupe objet;
5 Une [p.137] nouvelle classification empirique des faits de
conscience, distingus non plus comme objet et sujet, mais comme
coexistants et successifs (occupant l'espace ou le temps).

Examinons ces points essentiels.

1 _Critrium ultime de toute vrit exprimentale_.

Accordons  M. Spencer la synonymie parfaite de la connaissance et de
l'exprience. Accordons-lui encore que la connaissance ne dpasse jamais
la conscience. Des associations d'tats de conscience,--voil pour nous
tout l'univers, et toute la pense. Ces groupements possdent les degrs
les plus varis de cohsion, depuis les plus faibles jusqu'
l'indissolubilit absolue. La cohsion facilement dissoluble unit des
tats de conscience qui se peuvent sparer en deux groupes moins vastes,
puis en quatre (ou, si l'on omet l'une des associations partielles, en
trois), et ainsi de suite. C'est de la sorte que l'esprit procde dans
sa marche [p.138] du gnral au particulier, de l'unit abstraite (et en
ce sens noumnale)  la varit concrte (et en ce sens phnomnale). Au
contraire, la cohsion indissoluble, alors que le sujet ne se distingue
plus du prdicat, constitue l'abstraction, la gnralit telle quelle.
L'exemple choisi par M. Spencer appuie ces dfinitions. Il est
impossible, selon lui, de penser le mouvement sans penser en mme temps
quelque chose qui se meut, on n'arrive pas  opposer entre eux ces deux
tats de conscience.

Mais comment accepter l'existence de _deux_ tats conscientiels
_indissolubles_? Une semblable thse n'quivaut-elle pas, en logique
ordinaire,  la supposition que deux sont deux et ne le sont point en
mme temps?

On ne peut expliquer l'indissolubilit conscientielle, dit encore le
mme philosophe, et son corollaire, l'inconcevabilit du contraire
simultan. Il y a l une loi universelle, dernire, de l'esprit. M.
Spencer nous semble trop s'avancer. L'insparabilit dans la conscience
[p.139] des abstractions mouvement et mobile lui apparatrait-elle
donc comme dpassant le simple constat d'une synonymie verbale de ces
termes? L'illusion consiste  prendre une diffrenciation formelle, due
 nos coutumes mentales, sinon grammaticales, pour une diffrenciation
effective.

Pouvons-nous voir dans l'inconcevabilit du contraire le critrium
dernier de la vrit? Oui, certes, tant que notre esprit monte ou
descend l'chelle abstractive, tant que nous passons soit de l'abstrait
au concret, soit du concret  l'abstrait, tant que nous avons affaire 
des genres que nous dispersons en espces, ou  des espces que nous
runissons, en genres. L'inconcevabilit du contraire exprime justement
ici l'identit de l'identique. Qu'un cheval ne puisse tre en mme temps
un non-cheval, soit un homme, veut dire que nous ne considrons pas
alors le genre unificateur animal, mais seulement quelques-unes de ses
espces.

Mais l'inconcevabilit du contraire cesse [p.140] d'tre pour nous ce
guide sr, lorsque nous nous arrtons  l'abstrait pur et simple, sans
intention de retour en arrire, au concret, ou de marche en avant,  une
existence gnrique plus haute. L'abstraction en soi ou, par le fait,
ses derniers degrs (variables selon les poques et les individus) ne se
soumettent plus  cette preuve logique. La simultanit de la ngation
et de l'affirmation parat inconcevable par suite d'une pratique de
l'esprit contracte dans le commerce habituel des gnralits d'un degr
infrieur. Mais le critrium de l'inconcevabilit ne s'applique pas au
cas de l'abstrait tel quel, la ngation se prsentant ds lors comme
fausse, ou comme raffirmant en ralit ce qu'elle nie en apparence.
L'univers (l'tre) ne peut comprendre en mme temps le non-univers
(Dieu). Ce raisonnement qui semble juste selon la logique formelle,
oppose, en ralit, deux pseudo-espces qui ne se rsument point par un
genre suprieur, et qui par suite sont deux signes diffrents pour
exprimer la mme chose.

[p.141] En somme, la preuve de l'inconcevabilit, que prconisent tous
les logiciens et les philosophes, rsulte d'une observation
superficielle des phnomnes psychiques. En faire la base d'une
conception du monde quivaut  prendre l'illusion comme signe de la
vrit, pour la classe mme de concepts dont la philosophie se proccupe
avant tout, les abstractions dernires. L'Inconcevable doit aller
rejoindre l'Inconnaissable: excellentes choses toutes deux  leur place
et dans leurs vraies limites, o la premire signale l'inconu gnrique
(ainsi la possibilit non-cheval nie du cheval exprime la
non-conception du genre suprieur animal), et o la seconde reprsente
l'inconnu, galement gnrique. Mais ces deux termes ne valent que par
apparence la o on les applique d'habitude. La psychologie enfantine de
nos jours et la prsomption qui caractrise le raisonnement _ad
judicium_ exagrent trop leur porte.

[p.142] 2 _Classification des faits de conscience en sujet, ou classe
des tats internes, et objet, ou classe des tats externes_.

Voil, selon M. Spencer, une vrit non plus de l'ordre logique, mais de
l'ordre des existences. Voil plutt, dirais-je, une criante ptition de
principe et un singulier malentendu. L'opposition de l'ordre logique 
l'ordre rel forme la chose mme qu'il faudrait prouver et que M.
Spencer rfute, au contraire, et rfute sans appel, puisqu'il considre
les tats internes (sujet) et les tats externes (objet) comme deux
espces d'un genre unique suprieur,--la conscience.

3 _Hypothse d'une ralit situe au del de la conscience_.

Selon M. Spencer, les tats internes s'engendrent les uns les autres et
s'arrangent en sries ininterrompues tant qu'elles ne sont pas brises
par l'intervention d'un tat externe, et les externes s'engendrent de la
mme faon pour [p.143] former des sries analogues. Cette double gense
semble exacte; mais elle ne se rapporte qu'aux tats conscientiels
considrs comme des phnomnes concrets ou des abstractions d'un degr
infrieur. Il se prsente cependant, continue M. Spencer, des cas o les
deux sries s'arrtent brusquement: nous avons, dans les deux classes,
des tats auxquels on ne peut plus assigner des antcdents de la mme
classe, ni de la classe parallle. Alors un fait remarquable se produit.
Pli  la coutume d'affirmer un antcdent dans la srie, l'esprit,
plutt que de renoncer  cette habitude, suppose un antcdent
insaisissable, un mode de l'tre qui n'apparat pas dans la conscience.
En vrit, nous eussions d postuler deux sortes d'antcdences
inconnaissables, l'une pour la srie des tats externes, et l'autre pour
celle des tats internes; mais, guid par le prcepte logique--_entia
non sunt multiplicanda praeter necessitatem_, nous prfrons btir une
nouvelle hypothse. Nous supposons que les deux antcdences [p.144]
rentrent dans une seule et mme classe. On ne peut dire ce qu'est cette
classe, on ne peut que la dclarer relle. Elle persiste, non dans la
conscience, sous tel ou tel aspect, mais hors de l'esprit, sans forme
dtermine, comme une pure puissance.

Les procds de la fantasmagorie logique ne furent jamais srieusement
tudis par les psychologues qui sur ce point, comme sur les autres,
demeurent infrieurs aux physiciens. Aussi ne se dcouvre-t-elle pas 
l'aise la lanterne magique que manie M. Spencer en illusionniste
consomm. Tout nous pousse  croire, cependant, que dans ce jeu d'images
fantastiques, o l'inconnaissable croise sans cesse l'inconcevable,
l'erreur provient de ce que nous mconnaissons certaines lois de notre
esprit. Elle pourrait donc se dissiper par suite de leur application
rationnelle.

Examinons le point de dpart du raisonnement de M. Spencer.

Au lieu d'envisager la srie des tats internes [p.145] de la conscience
et la srie de ses tats externes comme des espces concrtes, il les
pose d'emble comme deux abstractions dernires, ultimes, irrductibles.
Aussitt la gnralit ou _identit de genre_ prend chez lui la place de
la spcialit ou _diffrence d'espce_. Mais la gnralit supprimant
toute opposition en faveur et au profit de l'harmonie, de l'unit tant
poursuivie par l'esprit, le sujet et l'objet se combinent ncessairement
en un concept unique,--qui est l'_tre_. Or, toute abstraction pure
peut se considrer: 1 comme telle, c'est--dire comme quelque chose
d'absolument rfractaire  une gnralisation ultrieure; et 2 comme un
phnomne psychique, partant, trs particulier et, partant,
gnralisable. Dans la suite, nous confondons ces deux points de vue,
originairement si distincts, et nous tombons en une foule d'erreurs de
pure forme que nous prenons pour autant de pnibles conflits de la
raison avec elle-mme. En effet, l'abstraction traite par nous tantt
comme une gnralit [p.146] dernire, et tantt comme un phnomne des
plus particuliers, nous semble tantt chapper  la loi de causalit, et
tantt retomber sous cette loi.

La loi de causalit--on ne s'en rend pas assez compte--ne saurait
s'appliquer qu'aux choses disposes en sries. Celles-ci,  leur tour,
supposent une marche de la pense du moins abstrait au plus abstrait.
Par suite, la recherche de la cause n'est, en dfinitive, pour l'esprit,
qu'une faon de passer du multiple  l'un, des espces au genre. Le
processus causal et le processus gnralisateur se laissent ainsi
identifier sur tout leur parcours. Voil pourquoi il advient un moment
o l'esprit s'arrte dans sa poursuite des causes. Il se bute  quelque
chose qui lui apparat comme _l'essence impntrable_ du phnomne, mais
qui, sous un autre aspect, constitue une abstraction dernire, une
_gnralisation ultime_.

On peut, au reste, dterminer le point prcis o se produit cette
brusque interruption de la marche ascendante de notre pense. Ce point
[p.147] ne varie pas, quelle que soit la catgorie des _faits_ qui
occupent l'intelligence et lui fournissent l'occasion de s'lever, dans
l'ordre sriel des _causes_, d'une gnralit quelconque  une
gnralit plus haute. Il concide toujours avec le cas o le phnomne
nous semble dnu de tous ses attributs sauf un seul, l'attribut
ontologique par excellence, l'ide affirmant sa ralit pure. A tous les
degrs infrieurs d'abstraction, nous demeurons conscients du caractre
passager de l'impuissance qui affecte notre esprit et paralyse nos
efforts.

Voyons maintenant ce qui se passe lorsque nous abordons la plus haute
et, partant, l'unique cime de l'abstraction. L'habitude que nous
contractmes dans le commerce usuel des gnralits infrieures, ne nous
abandonne pas, et une illusion caractristique s'empare de
l'intelligence. A ce degr suprme l'unit, de potentielle, devient
effective. Mais notre raison n'en persiste pas moins dans ses
aspirations monistiques. Elle se meut dans le vide, elle [p.148] finit,
de guerre lasse, par soutenir que la cause premire du monde demeure 
jamais insaisissable. Ainsi prend naissance le concept d'Infini. En
vrit, il n'est qu'un simple quivalent de l'ultime gnralisation et,
par elle, de tout ce qu'elle reprsente, c'est--dire de l'univers
entier. Comme nous l'avons remarqu, d'ailleurs, nous nous trahissons
involontairement nous-mmes quand, au lieu de supposer deux sortes
d'inconnaissables, nous n'en postulons qu'une seule espce pour les deux
sries conscientielles. Les abstractions sujet et objet masquent ici
l'unit ontologique dj atteinte; c'est l'_tre_ lui-mme qu'on dclare
au-dessus de notre porte,--terme tout  fait impropre  signifier
l'intention de l'esprit. Car l'ide qui pose l'existence constitue
l'unit mentale au del de laquelle il serait vain de chercher un _genre
plus vaste_. A cela se rduit, _in ovo_, la thorie de l'Incognoscible,
le _fidisme_ qui, de la fine substance du concept ontologique, tisse
l'toffe solide de nos prjugs.

[p.149] 4 _Hypothses drives du postulat de l'Inconnaissable_.

Nous avons trs peu  dire sur l'application strile de la loi de
causalit consistant a ranger ces trois termes, l'inconnaissable,
l'objet et le sujet, en une srie dcroissante. La confusion de
l'abstrait et du concret dtermine ici ses effets ordinaires. Si
l'inconnaissable engendre l'objet qui,  son tour, produit le sujet,
cela ne peut s'entendre qu'en un sens,  savoir, que le concept le plus
abstrait contient en soi la varit des tres, l'objet en gnral, les
choses qui nous semblent extrieures  nous-mmes aussi bien que notre
propre mentalit. Et l'objet ainsi dfini renferme,  son tour, l'ide
plus particulire de l'tre conscient ou psychique. Personne ne
contestera cette vrit d'ordre lmentaire.

5 _Classification des faits de conscience dans le temps et dans
l'espace._

Il exisle, selon M. Spencer, quatre attributs [p.150] universels: le
moi, le non-moi, le suivre, le non-suivre (ou le coexister). Mais,
distingus par le philosophe comme deux espces d'tats de conscience,
le moi et le non-moi doivent pouvoir se ramener  un genre commun.

Un raisonnement analogue prvaut au sujet des concepts de succession et
de coexistence. Le _temps_ et l'_espace_ peuvent s'envisager, l'un,
comme la ngation factice du moi, et l'autre, comme la ngation factice
du non-moi. Le premier reprsente quelque chose d'universellement donn
dans le concept de sujet, et le second quelque chose d'universellement
donn dans le concept d'objet. Ainsi, les quatre attributs universels se
laissent ramener, d'abord  deux couples, puis  un seul, enfin  un
attribut unique, l'abstraction dernire, essentielle.

Quel que soit le nom qu'on lui donne, ce monisme semble suffisant pour
fonder la philosophie. Et c'est lui, en fait, qui l'a engendre. Ce
qu'on oppose au concept de l'tre comme des ralits primordiales,--le
temps, l'espace, [p.151] le sujet, l'objet, la matire, l'ide,
l'univers, Dieu,--tous ces noumnes prtendus irrductibles, au lieu
d'ouvrir l'horizon, le bouchent et poussent fatalement le philosophe
dans la classique mprise d'Ixion qui, pensant s'unir  la mre des
dieux, avait embrass un nuage. Certes, le verbalisme lui-mme est
parfois utile, et l'esprit ne pourra jamais se passer de certaines
distinctions qui lui servent, en dfinitive, de points de repre dans
l'immense amas de faits dfilant sans relche sous ses yeux. Dans les
sciences particulires aussi bien que dans la vie pratique, un usage
rgulier du symbolisme usuel s'impose.

Une chaise, le soleil, un arbre et un homme forment des agrgats dont la
confusion ne se pourrait tolrer  aucun point de vue. Mais si un besoin
pressant de l'esprit nous oblige  poursuivre l'identit dernire de
tels agrgats, mieux vaut, dans cette recherche, obir aux lois de notre
mentalit et procder logiquement, d'abstraction en abstraction, pour
aboutir  [p.152] l'quation gnrale de la chaise, du soleil, de
l'arbre, de l'homme; et il importe de ne pas s'achopper dans cette voie
 des catgories imaginaires. Car les prtendues formes aprioriques de
l'esprit et ses dernires gnralits constituent, elles aussi, de purs
concepts. En tant que multiples, ceux-ci sont infrieurs au concept
ontologique. De plus, prsentes comme terme ultime des choses, ces
ides refltent simplement ou rptent l'abstraction unique. ...
Prcder ou suivre une chose, coexister avec un phnomne, subsister
dans l'intellect (le moi), enfin y subsister comme n'y subsistant pas
(formule exacte du non-moi senti par le moi),--ces dterminations, ces
modalits qui nous frappent comme diverses, se rduisent facilement 
l'unit ontologique. On pourra souvent, il est vrai, exciper de leur
qualit de faits gnraux. Mais qu'est-ce qu'un fait gnral, sinon
encore une ide abstraite? Pourquoi distinguons-nous le soleil  son
lever du soleil  son coucher; le soleil, de la lumire [p.153] qu'il
rpand; la perception du soleil comme image mentale, de sa perception
comme ralit extrieure? Nous devons ou, mieux, nous pouvons
_distinguer_ ces faits, prcisment parce que nous pouvons les
_identifier_. C'est l un seul et mme pouvoir, considr sous deux de
ses aspects ou dans deux de ses phases successives. La distinction
prcde et prpare l'identification, le concret sert de point de dpart
 l'abstrait. La confusion, au contraire, empche la synthse
scientifique de se produire. Pour gnraliser et, par suite, connatre
les choses, il faut utiliser les distinctions que reprsentent les
concepts de temps, d'espace, de sujet, d'objet, etc. Maison il faut
aussi se garder de prendre ces chafaudages temporaires pour l'difice
qu'ils aident  btir.

M. Spencer termine par un aveu trs franc, il aboutit  une confession
prcieuse  recueillir. Notre connaissance de l'existence noumnale,
dit-il en propres termes, a une certitude dont celle de nos
connaissances phnomnales ne [p.154] saurait approcher. tonnante
conclusion d'une longue suite de pnibles tentatives, tonnante ou
plutt vraiment admirable, car nous y saluons la force de la vrit se
faisant jour  travers tous les obstacles. En d'autres mots, affirme
encore M. Spencer, au point de vue de la logique aussi bien qu' celui
du sens commun, le _ralisme_ est la seule thse rationnelle, toutes les
autres sont ruineuses. Mais de mme que le jugement du sens commun ne
saurait s'carter pour longtemps des rgles du jugement logique, de mme
le ralisme transfigur de M. Spencer ne saurait s'opposer, d'une
faon permanente,  l'unit de la raison pure.


       *       *       *       *       *


II [p.155]


Abordons maintenant le monisme spencrien par une autre de ses
faces,--la clbr formule de l'volution.

La gense de cette formule offre, entre autres, un trait intressant.
Penseur nourri des ides de Kant, de Comte, des criticistes et des
positivistes, M. Spencer se tourna d'abord vers ce champ nouvellement
ouvert  la science,--la sociologie. Dj, dans un de ses premiers
ouvrages, _la Statique sociale_, il cherche  remplacer l'interprtation
_logique_ des phnomnes par leur interprtation dite _relle_, sinon
purement [p.156] physique. L'_individuation_ et la _spcialisation_
(avec, pour synthse, le _progrs_) reprsentent dans ce livre les
concepts de l'un et du multiple. Puis M. Spencer apprend 
connatre la loi (formule par Wolff, Goethe et Baer) relative au
passage des structures d'un tat homogne  un tat htrogne.
L'opposition primitive s'largit en consquence: de sociologique elle
devient biologique. L'individuation s'appellera dornavant _intgration_
(unit) et la spcialisation se nommera _diffrenciation_ (varit).
L'_volution_ sera leur rsultante. Mais engag dans cette voie, M.
Spencer devait la suivre jusqu'au bout. Aussi s'avance-t-il jusqu'
l'extrme limite du monde inorganique. En physique, en mcanique, il
retrouve les lments du problme qu'il tenait pour rsolu dans le
domaine de la vie. Ds lors, il se flatte d'avoir mis la main sur la
formule suprme de tous les changements.

Aprs avoir prouv que la loi de Baer (passage de l'homogne, de l'un,
 l'htrogne, [p.157] au multiple)--dit dans son Introduction le
traducteur franais des _Premiers Principes_--s'appliquait aux
organismes considrs comme individus,  l'agrgat de tous les
organismes dans le cours entier de l'histoire gologique, aux
chefs-d'oeuvre de la littrature, aux institutions fondamentales de la
socit, comme aussi aux langues, aux arts et  tous ces produits de la
vie mentale qu'il comprend sous le nom gnrique de superorganiques
(jusqu' la faon de se coiffer, de s'habiller, de s'asseoir et de
saluer--v. son essai: _Les Manires et la Mode_), M. Spencer se
trouvait, plac sur une pente qui devait le porter naturellement 
tendre cette loi au dveloppement des existences qui composent le monde
inorganique.--On ne peut douter que ces existences ont aussi une
volution, ajoute le mme-auteur. A mon tour j'affirmerai que ces
existences prsident  l'origine des concepts d'unit et de varit,
qu'elles se rduisent  l'ide d'tre, qu'elles sont, en un mot, des
existences; [p.158] car le terme volution ne signifie pas ici autre
chose.

Quant aux nombreux exemples que M. Spencer tire de toutes les
sciences,--quant  la preuve astronomique, aux nbuleuses qui, de masse
homogne et diffuse, deviennent des systmes de corps htrognes et
distincts;  la preuve gologique,  l'incandescence du globe
aboutissant  la solidification et au refroidissement de la crote
terrestre;  la preuve biologique,  l'htrognit croissante de la
faune et de la flore et  la diffrenciation de plus en plus grande des
organismes; enfin  la preuve sociologique,  la concentration et  la
diffrenciation politique, sociale, conomique, littraire,
scientifique, etc.,--cette sorte d'argumentation prsente un ct faible
qu'on n'aperoit pas toujours et sur lequel on nous permettra
d'insister.

On a prtendu que l'exemple, dans les branches suprieures du savoir,
est analogue  la figure en gomtrie, qu'on ne saurait trop en [p.159]
donner, qu'il n'y a pas, au surplus, de meilleur moyen pour prouver la
force d'une thse et la sincrit de sa dfense. Je le veux bien; mais
avec cette rserve souvent omise, que le fait concret jouant le rle de
preuve soit aussi proche, aussi voisin que possible de l'ide abstraite
qu'il doit corroborer. J'estime, en outre, que les hautes abstractions,
les gnralisations finales offrent  cet gard des conditions trs
particulires.

N'est-il pas manifeste, en effet, que toute chose, tout vnement, tout
phnomne exemplifie le temps, l'espace, la matire, la force,
l'inconnaissable, l'agrgat, le mouvement, le changement, l'volution?
L'exemple philosophique semble donc constituer la sorte prcise de
preuves dont le penseur pourrait le plus aisment se passer. Bien
entendu, je ne parle pas ici du vulgarisateur qui ne cherche point 
atteindre la vrit, dj cense tablie, qui tche seulement de la
faire accepter aux esprits malhabiles  en vrifier par eux-mmes les
[p.160] lments, sinon incapables d'en mesurer la porte abstraite.
L'exemple vient alors en aide  l'intelligence, comme les projections
lumineuses ou tout autre artifice pdagogique.

La philosophie qui coordonne les donnes des sciences en une conception
homogne du monde, ne fera pas fleurir les nouveaux procds qui
aujourd'hui remplacent la double mthode de Socrate (la maeutique et
l'ironie); elle usera de l'exemple  peu prs comme de l'hypothse, dont
l'exemple est le complment ncessaire, le corollaire invitable.
D'ailleurs, de mme qu'une supposition ne se vrifie qu'autant qu'elle
se spcialise, de mme un fait ne peut commander la conviction que s'il
rentre dans le domaine des vnements cncrets et particuliers tudis
par la science. Un philosophe pourra employer ses loisirs  construire
des hypothses de science, il pourra occuper son temps  recueillir des
faits astronomiques, gologiques, etc.; mais sa tche de philosophe n'en
tirera aucun profit directement [p.161] apprciable. Il ne sera que trop
port  transformer l'hypothse spciale en hypothse universelle,--et
tout fait particulier lui semblera appuyer ses thories gnrales.

Il nous faut maintenant montrer  l'oeuvre la mthode employe par M.
Spencer. Tent par un vaste ensemble de faits sociaux (le progrs) et
dsirant traiter le problme en philosophe, sous son aspect le plus
comprhensif, il recourt  l'analyse logique des concepts
correspondants. Il parvient ainsi sans peine  la conclusion purile que
le progrs est un changement, sous quelque forme qu'il se manifeste.
Il s'attache ds lors  cette gnralit vague. Le caractre connot par
l'ide de changement lui apparat comme absolument universel.

Mais l'ide pure de changement implique-t-elle le passage de l'homogne
 l'htrogne dont M. Spencer fait le contenu scientifique de sa loi?
L'htrognit suit-elle ncessairement l'homognit? Toute cause
produit-elle [p.162] toujours plus d'un effet? A vrai dire, et conu
mcaniquement comme consquence de l'instabilit des existences
homognes, le fait de l'htrognit croissante des choses demeure
inexpliqu. Le terme _volution_ substitu au terme _progrs_ tmoigne
suffisamment, d'ailleurs, du verbalisme o se complat M. Spencer. Dans
un fait social particulier--le progrs--il voit seulement le ct
gnral et abstrait, celui que la logique dcouvre dans tout fait
quelconque. Le progrs devient l'volution; le changement s'appelle
passage de l'homogne  l'htrogne; l'htrognit se ddouble, elle
se complique d'homognit; c'est tantt l'htrognit homogne de
l'ensemble ou l'intgration, et tantt l'htrognit homogne des
parties ou la diffrenciation; l'homognit se ddouble aussi, elle se
complique d'htrognit; c'est l'homognit htrogne de l'ensemble
ou la concentration, l'agrgation, et c'est l'homognit htrogne des
parties ou la diffusion, la dissolution. Mais sous cette [p.163]
cacophonie de termes similaires et au fond de cet enchevtrement de
dfinitions verbales, il n'y a que de vains efforts pour sortir de la
logique pure et pour entrer dans la physique ou la mcanique. Tout se
rduit une fois de plus  la dfinition des ides d'unit et de varit.
On s'en convainc facilement par l'analyse des trois lois spencriennes
qui rsument le fait suprme de l'volution: la loi de l'_instabilit de
l'homogne_ (un corps devient plus htrogne sous l'influence d'une
force incidente), la loi de la _multiplication des effets_ (une force
incidente affecte diffremment les parties d'un corps et, par suite,
rend celui-ci plus htrogne), et la loi de _sgrgation_ (des forces
incidentes affectent en sens varis un corps et accroissent son
htrognit, soit en intgrant ou concentrant les parties affectes en
un sens, soit en sparant ou diffrenciant les parties affectes en sens
divers).

La thorie volutive ou, d'aprs M. Spencer, la thorie de l'involution
et de la dissolution, [p.164] ne contient qu'une longue et fastidieuse
paraphrase d'un concept trs usuel: l'_agrgat_. On peut s'en assurer en
essayant d'appliquer les thses de notre auteur aux concepts d'atome ou
de proprit. L'atome en soi, la proprit telle quelle n'ont rien 
dmler avec l'involution et la dissolution. Mais les atomes combins,
les proprits runies, en un mot, les agrgats naturels, se dfinissent
excellemment  l'aide de ces deux caractres,  la fois opposs l'un 
l'autre et universels.

En effet, toute chose concrte est simultanment _une_ (agrgat) et
_multiple_ (compose de parties ou d'lments agrgs). _Concret_
implique _discret_, comme involution implique dissolution, comme
concentration implique diffusion, et intgration--dsintgration. Voil
une srie de couples synonymiques exprimant le mme rapport qui
s'affirme de toute chose, depuis le grain de sable jusqu' la socit
humaine. Dire que la loi d'volution (intgration des parties d'un
agrgat, dfinissable encore comme accroissement [p.165] de leur
dpendance mutuelle) rgit les phnomnes inorganiques, organiques et
hyperorganiques, quivaut  simplement constater l'existence de pareils
ensembles. Une formule qui vise le phnomne en gnral, vise par l
mme tous les phnomnes indistinctement. Elle manifeste l'unit logique
de l'univers. Usant d'un tel procd, l'esprit peut ramener les formules
les plus diverses  une formule unique.

Tout phnomne est un objet de connaissance; tout phnomne est une
sensation; tout phnomne est un ensemble de parties; tout phnomne
manifeste l'attribut qui s'appelle temps et qui se subdivise en pass,
prsent et futur (le passage de l'un de ces termes  l'autre donnant
naissance au concept du devenir); tout phnomne constitue, par suite,
un agrgat qui _devient_ plus agrgat ou moins agrgat: cette srie de
formules unificatrices peut se prolonger indfiniment. Toutes
appartiendront  la science des concepts,  la psychologie concrte.
Au mme rang se [p.166] placeront les liens universels que dcouvrent
les mathmatiques, la physique, la chimie,--gnralits o s'unifient
galement _tous_ les phnomnes. Les lois de la biologie viendront
ensuite grouper les faits biologiques et sociaux. Quant aux formules de
la sociologie, elles ne sembleront encore pouvoir s'appliquer qu'aux
seuls vnements de la vie sociale. En ralit, cependant, biologie et
sociologie se combinent pour produire la psychologie concrte, et
celle-ci, comme nous venons de le voir, unifie  son gr la totalit des
phnomnes. Ainsi disparat le dualisme gnosologique, ce corollaire
persistant du dualisme cosmique.

Mais l'unit ralise par la mcanique ou la physique est-elle de mme
nature que l'unit logique? En ces termes se pose  nouveau l'antique
problme, auquel une seule rponse nous semble aujourd'hui possible:
l'unit du monde inorganique se prsente  son tour (en tant que
_connaissance_) comme un aspect de l'unit logique. Aussi sommes-nous
trs loin de [p.167] ddaigner l'oeuvre accomplie par M. Spencer, et
l'oeuvre des penseurs qui le prcdrent. Nos critiques ne visent que
les sophismes  l'aide desquels le philosophe, confondant, au lieu de
les combiner, les points de vue des diffrentes sciences, parvient 
faire miroiter devant nos yeux, en place de l'unit purement logique des
choses, le fantme de leur unit dite relle ou transcendante.

M. Spencer se voit lui-mme oblig d'admettre deux volutions ou deux
redistributions de la matire,--l'une primaire et l'autre
secondaire.[55] Ce dualisme exprime trs bien la sparation [p.168] de
l'organique et de l'inorganique,--l'ternelle antinomie dont notre
intelligence s'accable chaque fois que, ddaigneuse des lois qui la
rgissent, elle cherche la conciliation des diffrences phnomnales sur
tous les chemins hormis celui de la logique pure. L'intgration et la
diffrenciation s'opposent comme deux concepts qui refltent simplement
la distinction entre l'inerte et le vivant, la matire et l'ide. Mais
si ce contraste semble suffisamment justifi dans la sphre des choses
concrtes, il n'en est plus de mme lorsque notre intelligence dpasse
les conditions des existences particulires. Et M. Spencer nous
transporte dans ces rgions suprieures du raisonnement o la dfinition
d'un concept s'largit au point d'embrasser tous les cas concrets et les
gnralits les plus disparates.

En effet, l'intgration mcanique ou physique des corps se peut noter
ainsi: x, y, z s'agrgent pour devenir x + y + z. Le philosophe dfinit
ce changement comme le passage de [p.169] l'htrogene  l'homogne, et
la dfinition tient bon tant que x, y, z, se conoivent comme formant un
ensemble abstrait. Celui-ci parat alors compos de parties htrognes
qui, concentres en un groupe figur par x + y + z, deviennent _moins_
htrognes. Mais si x, y, z, cessent d'tre considrs comme une unit
abstraite, on ne pourrait s'empcher de voir dans chacun d'eux un
lment homogne s'accouplant avec d'autres lments homognes et
finissant par produire la somme x + y + z, videmment _plus_ htrogne
que chacune de ses parties constituantes.

Le mme raisonnement s'applique au processus inverse,  la
diffrenciation figure par x + y + z devenant x, y, z. La dfinition de
ce changement comme un passage de l'homogne  l'htrogne ne soulve
aucune difficult tant que x, y, z, se conoivent, _in abstracto_ comme
un systme de caractres fortement lis entre eux. Cet ensemble nous
parait alors form de parties moins intimement unies que [p.170] le
systme mcanique ou physique x + y + z, et le processus diffrentiel se
prsente en ralit comme un passage du plus cohrent (homogne) au
moins cohrent (htrogne). Mais si l'on quitte la sphre abstraite
pure pour considrer le seul aspect mcanique ou physique des
vnements, on arrive  une vue absolument autre. X, y, z, nous semblent
alors des systmes plus homognes que le produit de leur concentration,
x + y + z; par suite, la dispersion de ce total en ses lments peut 
bon droit s'imaginer comme un passage du moins homogne au plus
homogne.

Introduit dans les sciences spciales, le double processus que
gnralise M. Spencer de faon  pouvoir l'adapter  tous les ordres de
phnomnes, revt une nouvelle apparence. L'activit vitale se spare
nettement de l'activit chimique, et celle-ci de l'activit physique.
L'activit sociale exige galement un processus  part. De l'agrgation
et de la dsagrgation physiques nous passons ici  la combinaison
[p.171] chimique (composition, dcomposition),  l'organisation
biologique (vie, mort), enfin  l'volution sociologique (progrs,
dcadence). Ces processus demeurent dissemblables tant qu'on ne quitte
point le terrain de la recherche spciale. Mais deux causes ou
conditions existent qui nous poussent sans cesse  les confondre. C'est,
en premier lieu, la hte avec laquelle le philosophe s'loigne des faits
prcis et son insouciance qui permet aux ides  peine nes de prendre
leur essor vers les hautes cimes de l'abstraction. Et c'est, en second
lieu, la complexit extraordinaire des faits biologiques, psychiques et
sociaux, l'enchevtrement, souvent inextricable, des phnomnes
d'volution, d'organisation, de combinaison et d'agrgation.[56]

[p.172] Les formules unitaires de M. Spencer nous mnent-elles, ainsi
qu'il le pense,  des lois universelles, ou valent-elles plutt comme de
simples dfinitions logiques de termes excessivement gnraux? Prenons,
par exemple, sa clbre loi de l'instabilit de l'homogne. Une loi est
un rapport constant de coexistence ou de succession. La loi de M.
Spencer se range videmment sous cette dernire rubrique. L'homogne y
prcde _ncessairement_ l'htrogne, et, puisque ces deux attributs
pris ensemble signifient la somme totale des choses, nous [p.173] voil,
semble-t-il, en prsence d'une loi universelle do succession. Il n'en
est rien, cependant.

En effet, si l'htrogne peut se dfinir un homogne dont les parties
subissent l'action ingale de forces quelconques, l'homogne devra
galement pouvoir se dterminer par son contraire limit, restreint ou
conditionn (forme ordinaire de la dfinition logique). On dira donc que
l'homogne est de l'htrogne dont toutes les parties subissent
l'action gale de la mme force. L'htrogne, en ce sens, prcderait
_ex definitione_ l'homogne, et c'est de la multiplicit que jaillirait
l'unit. Nous pourrions du mme coup poser pour loi suprme la
transition constante de l'htrogne  l'homogne, ou l'instabilit de
l'htrogne.

Ds la plus haute antiquit, les philosophes ont pu soutenir sans grand
risque que tout tait _un_ et _multiple, vivant_ et _inerte, mouvement_
et _repos, ide_ et _matire, existence_ et _nant_. A leur suite, M.
Spencer vient affirmer aujourd'hui que tout est passage de l'_homogne_
 [p.174] l'_htrogne_ et vice versa. Mais, si dans la sphre des
choses concrtes l'affirmation et la ngation constituent deux classes
distinctes de faits; s'il y a rellement des units et des multiplicits
dans les mathmatiques, des mobiles et des inerties mobilises, pour
ainsi dire, par des chocs, dans la mcanique, des tres vivants et des
cadavres dans la biologie, etc.,--il n'en saurait tre de mme lorsque
les termes gnraux dnomment des concepts purs, des abstractions du
dernier et suprme degr, invariablement rgies par la loi de l'identit
des contraires.

Dans toutes les actions et ractions de force et de matire, conclut M.
Spencer[57], une dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs
ncessite une dissemblance dans les effets, et en l'absence de toute
dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs, les effets doivent tre
semblables. Il ajoute que cette formule est [p.175] la plus abstraite
de toutes celles o se rsument pour nous les faits exprims par la loi
d'volution. Rien de plus vrai. Mais la mme conclusion se retrouve chez
tous les penseurs, soit sous la forme de la loi de causalit, soit sous
celle du principe logique d'identit. La rgle de M. Spencer traduit
fidlement ce dernier principe, et l'indestructibilit de la force, dont
il fait dcouler sa loi d'volution, s'y ramne aussi. Car si A n'tait
pas identique  A, la force cesserait de s'galer invariablement
elle-mme; elle pourrait se dtruire.


NOTES:

[55] L'une se dfinit comme l'intgration des phnomnes
physico-chimiques, et l'autre comme l'intgration, toujours accompagne
de diffrenciation, des phnomnes organiques et hyperorganiques. En
ralit, cependant, dans la redistribution secondaire, l'intgration se
rapporte surtout aux phnomnes physico-chimiques, insparables des
organiques et hyperorganiques. Il est vrai que M. Spencer accepte pour
les phnomnes physico-chimiques une diffrenciation latente se
dployant  de larges intervalles--telle la prtendue diffrenciation de
la matire sidrale et terrestre qui produit les ocans, les forts, les
montagnes, etc. Mais ne sont-ce pas l plutt des comparaisons
potiques, une sorte de biologisme qui rappelle trop l'anthropomorphisme
pour ne pas s'envisager comme un de ses vestiges?

[56] On pourrait toutefois se servir du terme _volution_ pour indiquer
le genre logique auquel se ramnent, dans notre esprit, ces deux espces
voisines: le processus vital et le processus social. Ce dernier
s'appellerait en ce cas _progression_ (et, corrlativement,
_rgression_). Aujourd'hui, les ides sociologiques ont envahi la
biologie et, par contre, les ides biologiques ont fait irruption dans
la sociologie. La confusion arrive  son comble. On peut s'en assurer en
particularisant, pour ainsi dire, les abstractions de ces deux sciences.
On s'aperoit alors que le processus qui transforme les corps vivants,
porte toujours, _in concreto_, sur une disposition quelconque de matire
(tissus, cellules, lments), et qu'il se rduit, en somme,  l'ide
d'organisation. De mme, ce qu'on appelle, par mtaphore, une
organisation sociale, voque simplement l'ide d'une activit commune
d'organismes semblables. Cette activit consciente ou inconsciente
s'entretient pendant un laps quelconque de temps, en vue d'une
progression ou d'une rgression de certains rapports dfinis entre les
organismes qui la manifestent.

[57] _Premiers Principes_, p. 516 de la trad. fran.


       *       *       *       *       *


[p.177]
POST-SCRIPTUM[58]

LE MONISME ET LA MORALE


       *       *       *       *       *


Nous avons vu que le _substratum_, la substance des conceptions
universelles du pass, des thologies aussi bien que des mtaphysiques,
se laisse rduire, en dernire analyse,  trois grands dogmes:
l'_agnosticisme_, l'_volutionnisme_ et le _monisme_. Nous avons vu
aussi combien [p.178] bien diffrent, selon les poques et surtout
l'tat plus ou moins avanc des sciences positives, fut le rle jou par
chacun de ces principes dans l'ensemble du mouvement philosophique.

Mais accorde-t-on que la science tire ses origines de la socialit,
qu'elle forme elle-mme un produit complexe de la combinaison intime du
psychisme social avec le psychisme bio-individuel? Il y aurait ds
lors un intrt de premier ordre  saisir la corrlation plus ou moins
lointaine pouvant exister entre les doctrines numres plus haut et
telles ou telles normes thiques. Il serait particulirement profitable
d'tudier les rapports de ces thories avec les sentiments qui ont
dirig les socits, inaugur les langages, cr les institutions utiles
ou nuisibles  l'avancement des sciences, dtermin les grands objets de
la poursuite scientifique, favoris, par la dispersion de la richesse,
ou restreint, par l'expansion de la misre, le loisir des individus et
des groupes sociaux, etc.

[p.179] En un mot, la question se pose en ces termes:  quels grands
principes moraux ou sociaux se rattachent originellement, quoique d'une
faon indirecte, l'agnosticisme qui prvaut dans les conceptions
philosophiques du pass sous le nom de croyance, de sentiment religieux,
et le monisme qui s'y manifeste  l'tat d'bauche indcise? Car
j'excepte de ma recherche le monisme transcendant, c'est--dire, par le
fait, inaccessible; et, jusqu' nouvel ordre, l'volutionnisme lui-mme
qui, sous le nom de mthode exprimentale, lutta, d'une faon dissimule
d'abord, et ensuite de plus en plus ouverte, contre les innombrables
fins de non-recevoir de l'antique ignorance.

La corrlation suppose existe. Elle se dcouvre mme avec facilit.

En effet, pourvu qu'on analyse un peu la psychologie des choses
humaines, ds le point d'affleurement o les ides prennent contact avec
le milieu, on aperoit le lien intime unissant l'agnosticisme encore
irresponsable, la [p.180] religiosit,  un obscur sentiment social qui
explique ou rsume les quatre cinquimes des faits de l'histoire.

N de bonne heure, durant la phase embryonnaire ou protohistorique de
l'volution des socits, et affermi, consolid sous les auspices de la
sauvagerie et de la barbarie anciennes, ce puissant mobile continua 
diriger l'thique entire pendant la phase formative ou proprement
historique, avec des allures  peu prs franches et loyales dans la
priode militaire, et des faons hypocritement voiles dans la priode
industrielle qui s'tend jusqu' nos jours.

Depuis de longs sicles, d'ailleurs, cette impulsion atavique tente de
se formuler en thorie. A cette fin, elle usurpe quotidiennement les
qualifications qu'elle mrite le moins. Elle se fait appeler ordre,
autorit, hirarchie, discipline. Son vrai nom cependant lui a t dj
donn par une cole sociale dont les vagues aspirations et les
hypothses troublantes se rpandent aujourd'hui avec une rapidit
[p.181] plus naturelle, peut-tre, que dsirable. En un mot, nous avons
affaire  l _rceptivit passive_, au _servilisme_ gnrateur des
divers esclavages conomiques et politiques qui ont marqu l'histoire
depuis la priode de l'anthropophagie jusqu' celle du capitalisme.

Fortement ancr dans les cellules crbrales de nos anctres, pass 
l'tat de tendance hrditaire, ce mode social de sentir devait,
ncessairement, exercer une grande influence sur tous les produits
ultrieurs de l'intellect humain, sur ses mthodes de recherche, sur ses
conceptions particulires et gnrales. Et son action ne pouvait tre
que dprimante ou suspensive.

Mais qu'est-ce que l'agnosticisme lui-mme, quand on scrute le sens
profond de cette doctrine, sinon un arrt de la connaissance, tantt
impulsif, et tantt volontaire, une _inhibition_ que, seuls, ses
promoteurs et ses apologistes osent supposer conforme  la structure
intime de notre cerveau? Les agnostiques sont des [p.182] rsigns par
choix, par persuasion. N'insistons pas sur ce paralllisme, et
contentons-nous de rappeler deux faits gnraux bien connus.

Aux poques strictement religieuses, l'inhibition se produisait et
agissait par l'hypothse du surnaturel, du mystre divin, de
l'intervention providentielle. Aux poques qui suspectrent la vrit
thologique, l'inhibition se produisait et agissait, en outre (car une
notable survivance de la foi primitive doit s'admettre comme certaine),
par l'intermdiaire de cette ignorance flagrante des choses psychiques
et sociales, de cette immoralit nave, de ces illogismes sans cesse
renouvels qu'on dcore des noms pompeux de mtaphysique, de droit
naturel, de morale.

Absolue ou transcendante, relative ou empirique, la philosophie, je
crois l'avoir dmontr dans mes ouvrages[59], ne fut jamais la mre de
la science. C'est par suite d'une illusion mentale [p.183] longtemps
invitable qu'on attribua la marche ascendante de nos connaissances  la
philosophie qui n'offrait, au mieux, qu'une rpercussion naturelle des
progrs accomplis dans les diverses branches du savoir[60]. Mais  ct
des succs et des triomphes se dployait l'norme liste des dceptions
fcheuses, des mcomptes irritants, des ttonnements striles, des
recherches restes vaines.

La philosophie, miroir de la mentalit d'une poque, concentrait en un
foyer unique la somme de ces _privations_ intellectuelles. L'addition
n'tait pas rassurante. Mais elle le paraissait encore moins, soit en
raison de l'incommensurable supriorit divine admise comme un postulat
sr, soit en vertu de prmisses morales o l'inertie originelle des
groupes humains tenait une place prpondrante.

La clbre abstention des positivistes se rattache par raille liens
invisibles au renoncement [p.184] religieux,  l'antique abdication de
l'homme en faveur d'un Dieu inconnu. C'est la dfaillance primordiale,
transmise de gnration en gnration. C'est le pessimisme du savoir, la
dsesprance du _vrai_. Toujours elle, s'apparie troitement  la
dception,  la dsesprance du _bien_,  la rsignation passive
reprsentant l'aspect social des ides et des sentiments pessimistes.

Le clair gnie qu'tait Goethe avait vivement senti ce rapport. Le
puissant crivain ne fut pas dupe de l'nervante critique kantienne. Il
demeura invaincu par le grand mensonge que les temps passs avaient
lgu au sicle prsent. Aussi, avec quelle intime satisfaction n'ai-je
pas relu, ces jours derniers, dans un vaillant, petit volume du
Dr Paul Carus, de Chicago[61], la superbe apostrophe:

[p.185] _Iris Innere der Natur,_ O du Philister! _Dringt kein
erschaffner Geist!_ Mich und Geschwisler Mgt ihr an solches Wort Nur
nicht errinnern; Wir denken: Ort fr Ort Sind wir im Jnnern, etc.[62]

Et combien pnible et touchant  la fois, cet aveu du pote, contraint,
pendant soixante ans,  maudire en secret l'illusion qu'il dplore, mais
que dfend trop bien l'intolrance superstitieuse de l'poque:


    Das hr ich sechzig Jahre wiederholen;
    Ich fluche drauf, aber _verstohlen_[63].


Il semble qu'aujourd'hui les moeurs intellectuelles se soient adoucies.
Les rsistances, cependant, sont encore vives. Prote aux formes
changeantes, l'agnosticisme pntre dans les citadelles les mieux
dfendues. Il [p.186]encombre les champs de bataille contemporains.
Ngligeant les foules crdules--d'ailleurs, avec raison, puisque,
d'avance, elles lui demeurent acquises,--il s'exerce surtout  entraver
l'volution mentale des minorits affranchies ou se disant telles. Une
slection analogues s'observe dans la sphre des faits sociaux ou
moraux. Le centre de gravit du vieil instinct servile tend ouvertement
 se dplacer. Le peuple, la majorit, le nombre, deviennent de plus en
plus le nouveau matre dont on s'applique  gagner,  un prix
ridiculement exagr, l'inconstante faveur.

Les ides de _bien_ et de _mal_--les plus aveugles y acquiescent--ne
s'opposent jamais d'une manire absolue. Pour russir  faire contraster
entre elles ces notions, il faut, suivant une loi commune  toutes nos
ides dites corrlatives, les concevoir ainsi que des aspects connexes,
des _degrs_ mobiles d'une seule et mme qualit. Comme les extrmes de
temprature, comme le chaud et le froid, le bien [p.187] devient le mal
quand il descend au-dessous d'une certaine norme trs variable selon les
temps et les lieux, et le mal devient le bien quand il s'lve au-dessus
de cette norme.[64] Ce phnomne d'ailleurs, l'_autogense_ des choses
et des vnements, remplit la nature. C'est un fait universel et qui se
reproduit dans tous les milieux. On lui donne plusieurs noms peu prcis.
L'un des plus connus est celui de _raction,_ qui a fait fortune dans
les disciplines du monde inorganique aussi bien que dans les sciences de
la vie, de l'esprit et des socits.

C'est galement par ce terme vague que, sans nous proccuper des faits
d'autogense qu'il recouvre, nous pouvons, dsigner l'en semble des
lments thiques dont la lutte contre le servilisme[65] semble
constituer la matire mme du grand drame de l'histoire. Ces diverses
formations morales visent  abolir les obstacles [p.188] tenus pour
irrationnels ou jugs capables d'entraver l marche rgulire du
progrs. On peut, en ce sens, les ramener toutes  un chef unique, le
sentiment ou l'instinct _libertaire_, le principe _actif, dynamogne_. A
son tour, celui-ci s'organise lentement dans les cellules crbrales o
il livre des combats opinitres au groupe des tendances opposes.

Or, un semblable revirement ne pouvait rester sans influence sur le
savoir exact et ses mthodes. Un tel redressement moral devait trouver
un cho dans les conceptions et les principes scientifiques en premier
lieu, philosophiques ensuite. C'est, en effet, ce qui ne tarda pas  se
produire. Les ides libertaires et galitaires se sont montres
minemment propices  l croissance de l'esprit de recherche illimite.
Elles favorisrent, en une large mesure, l'closion de ce doute
scientifique qui aujourd'hui s'attaque  toute connaissance se
prtendant bloque par des cueils infranchissables. Ainsi surgit l'tat
mental trs moderne [p.189] dont le scepticisme mtaphysique, doutant du
doute, n'avait t que la vaine caricature. Plac sous cette heureuse
constellation sociale, l'volutionnisme, le principe d'exprience, jeta
de profondes racines dans la raison humaine.

Mais l'exprience et l'volution ne sont qu'un moyen, une mthode. Leur
fin suprme est la connaissance avec, pour terme dernier, l'identit des
choses, d'abord rationnelle et plus tard scientifique, ralise et
atteinte par l'accroissement lent du savoir. Aussi, tout ce qui sert la
cause de l'exprience, sert dans la mme mesure la cause de l'unit,
renforce le monisme, le rend possible. Et, par suite, si une corrlation
plus ou moins troite unit au dogme moral de la rsignation passive la
religiosit _amorphe_ qui se pare du nom d'agnosticisme, des liens de la
mme espce doivent pouvoir s'observer entre les doctrines de
l'volutionnisme, du monisme, et les principes thiques de libert,
d'galit. Toute volution n'implique-t-elle pas le jeu d'une activit
libre, et tout monisme [p.190] n'affirme-t-il pas une galit
essentielle? On aurait tort de sourire de tels rapprochements. Par le
fait, la science--constatation devenue banale--en levant le faible  la
dignit du fort, difie la dfinitive synthse humaine, parachve le
nivellement social des hommes.

Dans sa pratique aussi bien que dans sa; thorie, l'agnosticisme n'a
jamais t qu'un dualisme de la connaissance du monde et, par l,
ncessairement, du monde lui-mme; car rapporter tous les phnomnes
quelconques, l'esprit et la matire, par exemple,  l'inconnaissable
comme troisime et dernier facteur, c'est videmment tomber dans la
parodie de l'unit, c'est presque faire du monisme  rebours. D'autre
part, l'volutionnisme a toujours aplani la route  l'unit du savoir;
et la raison conoit sans peine l'volution comme un monisme en
puissance, une unit qui germe et devient. Mais qu'est-ce que la
rceptivit passive, l'instinct de servitude, sinon encore un
ddoublement illogique, une division irrationnelle?[66]

[p.191] Et qu'est-ce que l'affranchissement gal pour tous, la
suppression progressive d'obstacles nuisibles  l'essor commun, sinon
une tendance manifestement unitaire ou monistique? Car tout se tient
dans le monde des ides,--le social proprement dit ou le strictement
moral, et ce qui en drive, le conceptuel, l'motif, le moral au sens
large du mot.

Nous ctoymes plus haut un problme intressant. Pourquoi le principe
passif a-t-il prvalu dans les premires agglomrations humaines
mergeant de la sauvagerie prhistorique, et comment a-t-il pu acqurir
par la suite une influence et une stabilit durables?

On a souvent rpondu  cette question. Loin de dominer la nature,
l'homme primitif n'osait mme point la regarder en face. Il tendait
humblement l'chin  tous les jougs, il acceptait docilement tous les
esclavages. Comme l'animal humain lui-mme, la moralit naissait donc
[p.192] incertaine, faible, imparfaite et, par-dessus tout, passive,
livre au hasard des ambiances hostiles ou serviables.

Mais aussi rudimentaire que l'on puisse se l'imaginer, la socialit
commenante apportait dj et garantissait au monde quelque chose qui
devait changer la face du monde, quelque chose qui devait,  la longue,
transformer sa faiblesse en force, sa rsignation en rvolte, sa
passivit en activit. Le savoir humain se produisait  la suite des
premires bauches de vie collective, et peu  peu ragissait sur la
socialit, l'affermissait, l'affinait, la modifiait en ses traits
essentiels.

En vrit, s'il rflchit sur ses propres destines, l'esprit humain
peut toucher du doigt l'identit des contraires qu'il refuse d'admettre
dans nombre d'autres cas o, d'habitude, il dcouvre autant de
contradictions irrductibles, autant d'antinomies insolubles.

Les tristes ergoteurs qui dnent des miettes tombes de la table de la
scolastique--et [p.193] quels maigres repas on y servait!--croient faire
merveille en rabchant l'antique distinction entre la contrarit pure,
la contrarit par ngation, et la simple corrlativit. Aussi profonds
que pourraient l'tre des grammairiens qui, heureux de tenir une
dfinition de l'adjectif, et une autre du verbe, en arguraient que ce
qui se rapporte au premier ne saurait appartenir au second, ils
enseignent doctoralement cette fausset manifeste, que la contrarit ne
suppose pas la corrlativit, et cette autre erreur grossire, que la
corrlativit n'implique pas la contrarit. Mais passons; ces vtilles
ne valent pas la peine qu'on s'y arrte.

L'identit des contraires demeure une pure conception de l'esprit, tant
que les contraires eux-mmes restent de pures ides, sans attaches
relles immdiates et sans que le choc qui rsulte de leur rencontre
s'amortisse par un concept-tampon quelconque, si je puis m'exprimer
ainsi, ou par l'intercalation d'un lien [p.194] intermdiaire (tel le
savoir dans l'antinomie sociale que nous tudions) pouvant susciter
l'hypothse d'une naissance naturelle.

Mais, en dehors de cette rgle, l'identit des contraires est
non-seulement relative, elle tend, en outre, comme toutes les ralits
relatives,  se traduire par des faits de l'ordre concret. C'est ainsi
que la magie de la science, par exemple, transmue constamment le faible
en fort, le passif en actif, l'ingal en gal, et l'esclave en homme
libre. Et c'est encore ainsi que le mal devient le bien, ou vice versa,
selon la contingence des cas, des conditions mises en jeu. Le miracle,
cependant, ne surpasse en aucune faon celui, si familier  nos yeux,
qu'accomplit quotidiennement la rotation de la terre autour de son axe,
en tirant le jour des ombres de la nuit, et la nuit des clarts du jour.

En d'autres termes, l'identit conceptuelle, l'galit absolue des
contraires, drive simplement de leur identit relle, de leur galit
[p.195] relative. Ou, pour reprendre notre exemple, si le mal abstrait
et le bien abstrait s'identifient d'une faon gnrale, cela vient de ce
que le mal n'est jamais, dans la ralit concrte, qu'un degr infrieur
du bien.

Le transformisme incessant des choses assure leur unit essentielle et
garantit, en somme, leur permanence, leur stabilit, leur prennit. Ce
n'est point l un vain paradoxe. C'est une de ces vrits fondamentales
que les sciences de la nature et les sciences de l'humanit mettent
galement en lumire et sur laquelle les sages et les fous du jour
feraient bien de mditer.

Ils s'viteraient par l, dans le dveloppement et l'application de
leurs plans, plus d'une dception cruelle. Les uns se garderaient
d'assimiler la morale rgnante  la moralit, abstraite ou gnrale; et
les autres finiraient sans doute par comprendre que, pour nous paratre
l'oppos de l'ancienne morale, la morale nouvelle n'en est pas moins son
produit [p.196] lgitime, sa consquence logique. Au surplus, nous
touchons ici  une erreur de mthode que toutes les poques, y compris
notre sicle, ont scrupuleusement respecte.

Je veux parler du penchant qui nous pousse  compliquer la
diffrenciation naturelle des choses par des distinctions de plus en
plus artificielles ou mme verbales. Nous embrouillons ainsi  plaisir
la majeure partie des sujets que nous traitons. En sociologie, par
exemple, nous ouvrons bnvolement les portes au contraste des buts et
des moyens,  l'argutie tlologique qui enfanta tant de controverses
oiseuses ou nocives.

Nous discutons avec gravit la question de savoir, lequel des deux
termes de l'antithse: _socit_--_individu_, peut prtendre  la
brahmanique dignit de fin en-soi, et lequel doit humblement se ranger
dans la catgorie rabaisse des moyens. Nous oublions qu'il s'agit
toujours de l'individu _social_ ou _moral_, et jamais de l'individu
organique, du simple animal humain [p.197] tudi par la zoologie et la
biologie. Et nous ne voyons pas que nous perdons notre temps en de
pdantesques amusettes, que nous agitons un problme aussi comiquement
strile, pour le moins, que celui qui consisterait  tablir une
comparaison entre l'importance de la vie et la valeur des conditions
biologiques qui, seules, rendent la vie possible.

A ce jeu s'usent les forces de beaucoup d'aptres des nouvelles
doctrines morales. Curieusement quelques-uns de ceux-l dnomment
_gotistes_. Serait-ce pour mieux marquer leur sparation d'avec les
vulgaires _gostes_, et la moralisation ou socialisation plus complte
de leur _moi_, sa grandissante dvotion pour le principe qu'Auguste
Comte dsignait par le terme autrement suggestif d'_altruisme_? Quoi
qu'il en soit, tant que la socit trouvera un milieu organique et
inorganique convenable, et l'individu--un milieu hyperorganique
appropri, une socit o se dployer et s'panouir, ces deux ralits
connexes, la [p.198] socit et l'individu, se prteront un mutuel et
ferme appui.

La sociologie fera comme sa devancire et sa pierre d'assise, la
biologie. Elle tudiera l'organisme social en ses profondeurs intimes et
ses sources caches. Elle poursuivra le secret de la vie collective
jusque dans les cellules sociales et mme plus loin, jusque dans les
lments ou le plasma psychique dont se forment les cellules.

La science est le tribunal suprme de l'histoire du monde. Elle est
l'expression la plus haute de la conscience universelle. Elle nous
apprend les dterminations inluctables qui composent la nature. Mais la
vraie conscience sociale nous fait encore dfaut. Nous ignorons  peu
prs compltement les normes exactes qui rglent la vie collective.

Voil pourquoi la sociologie ne saurait pour le prsent suffire au
gouvernement et  la conduite des hommes. Et voil pourquoi sa place
reste prise par toutes sortes de ttonnements [p.199] aveugles, de
fantaisies mtaphysiques, d'insanits pieuses, autant d'incitations
passagres  lgifrer,  nous encombrer de plans de vie qui obstruent
la vue claire des ralits sociales. Les lois que, navement, nous
croyons avoir trouves dans les choses, ne se jugent-elles pas et ne se
condamnent-elles point par l, que presque toutes cherchent leur
sanction dans l'artifice du chtiment, dans la convention pnale,
laissant ainsi le champ largement ouvert  l'hypothse d'une rvolte
victorieuse?

Mdecins officiels de l'hpital social ou gurisseurs libres, ne
ressemblons-nous pas tous, au reste, d'une faon frappante,  ces
classiques faiseurs d'expriences qui ne les ratent jamais, qui n'ont
qu' annoncer un rsultat pour voir aussitt se produire, sinon le
phnomne contraire, du moins quelque chose d'inattendu, quelque chose
que j'appellerais volontiers une vritable rvolte de la nature contre
les fausses hypothses et les gnralisations absurdes du chercheur
empirique? A [p.200] quoi bon, d'ailleurs, nous le dissimuler: neus
sommes encore des astrologues en psychologie, des alchimistes en
sociologie. Consolons-nous en lisant l'histoire des sciences.

FIN

NOTES:

[58] Les pages suivantes anticipent quelque peu sur un des chapitres de
_l'Ethique_  laquelle je travaille en ce moment et dont le premier
volume paratra dans le courant de l'anne prochaine sous le titre: _La
dception du bien et l'immoralit future_.

[59] _L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie_ 2_e_ partie, chap. III, 
7; cf. chap. IV, et 1_er_ partie, chap. VIII.

[60] V. _La Philosophie du Sicle_, p. 190 et suiv.

[61] _Le problme de la conscience du moi_, Alcan, Paris, 1893.

[62] Au coeur de la nature, dis-tu,  Philistin (ce Philistin n'tait
autre que le clbre naturaliste Haller), aucun esprit cr ne pntre.
Ne le rple pas  moi et  mes frres. Nous pensons que partout et
toujours, nous touchons le fond intime des choses, etc.

[63] J'entends rpter cela pendant soixante ans; je maudis cette
erreur, mais en cachette.

[64] V. L'_Inconnaissable_, p. 175 et suiv.

[65] Esclavage, servage, fodalisme, industrialisme, omnipotence de
l'glise, de l'tat, ingalits sociales de toutes sortes, etc.

[66] Matre et esclave, souverain et sujet, capitaliste et proltaire,
etc.


       *       *       *       *       *


TABLE DES MATIRES


Introduction

Livre I.--Le problme du monisme dans la philosophie du temps prsent

Livre II.--Le monisme d'Auguste Comte

Livre III.--Le monisme de Herbert Spencer

Post-Scriptum--Le monisme et la morale







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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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