The Project Gutenberg EBook of Le Roman Historique a l'Epoque Romantique -
Essai sur l'Influence de Walter Scott, by Louis  Maigron

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Title: Le Roman Historique a l'Epoque Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott

Author: Louis  Maigron

Release Date: January 4, 2006 [EBook #17458]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN HISTORIQUE ***




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LE ROMAN HISTORIQUE  L'POQUE ROMANTIQUE
Essai sur l'influence de Walter Scott

par

Louis MAIGRON
_Professeur  l'Universit de Clermont-Ferrand_


NOUVELLE DITION
LIBRAIRIE ANCIENNE H. CHAMPION, DITEUR
5, QUAI MALAQUAIS, PARIS

1912


DU MME AUTEUR

--Fontenelle. L'homme, l'oeuvre, l'influence.
(Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise.)

--Fontenelle. Histoire des Oracles, dition critique.
(Collection de la Socit des Textes franais modernes.)

--Le Romantisme et les moeurs.
Essai d'tude historique et sociale, d'aprs des documents indits.
(Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise.)

--Le Romantisme et la mode, d'aprs des documents indits.

--Un manuscrit indit de Remard sur Delille.
(_Revue d'histoire littraire de la France_)

--Le Romantisme et le sentiment religieux.

       *       *       *       *       *




LE ROMAN HISTORIQUE  L'POQUE ROMANTIQUE
ESSAI SUR L'INFLUENCE DE WALTER SCOTT


AVERTISSEMENT

Cette nouvelle dition ne diffre pas essentiellement de la prcdente, et
elle en reproduit les ides gnrales sans importantes modifications.

La principale de ces ides, c'est que, dans notre littrature, la fortune
du roman historique est indissolublement lie  celle du romantisme
lui-mme. Impossible avant le XIXe sicle, il ne triomphe  partir de 1820
que pour disparatre presque immdiatement aprs 1830. La vogue en fut un
moment prodigieuse: elle fut plus phmre encore. De ce problme
d'histoire littraire et d'esthtique, bien digne, semble-t-il, de piquer
la curiosit, l'objet des pages qui suivent est d'essayer une solution.

Nous y maintenons deux points encore sur lesquels on nous permettra
d'attirer la rflexion du lecteur.

La _Chronique de Charles IX_ a ici la place d'honneur, et nous la mettons
dlibrment au-dessus de _Notre-Dame de Paris_. Non qu'il s'agisse de
prfrer le talent, trs distingu sans doute, mais d'assez faible
envergure, de Mrime, au gnie prestigieux de Victor Hugo. C'est de tout
autre chose qu'il est question. La _Chronique_ a un mrite, incontestable,
qui est d'tre un excellent roman historique, c'est--dire de tirer tout
son intrt de son exactitude, de sa fidlit  reproduire des moeurs
historiques. Et l'on ne prtend certes pas que ce genre de vrit soit
absent de _Notre-Dame de Paris_; mais enfin, s'il y a de l'histoire dans
l'oeuvre de Victor Hugo, il y a peut-tre plus encore de posie, de
fantaisie, d'imagination: toutes choses intressantes, fort prcieuses
mme, qu'il sera prudent nanmoins de ne pas taler avec trop de
complaisance dans un roman historique, parce qu'elles le gteront
infailliblement, qui gtent en effet _Notre-Dame de Paris_, et qui
expliquent ainsi que, dans l'volution de notre genre, c'est l'oeuvre
diligente du prosateur exact, et non celle du prodigieux pote, qui
reprsente le degr le plus voisin de la perfection.

De mme, nous persistons  croire que, si Augustin Thierry doit beaucoup 
Chateaubriand, il se pourrait qu'il fut encore plus redevable  Walter
Scott. Bien loin d'tre tmraire et inattendue, l'assertion, croyons-nous,
ne doit paratre que trs simple et trs naturelle  quiconque voudra
bien prendre la peine d'y regarder d'un peu prs,--et sans jamais perdre
de vue que des influences trangres se sont exerces alors sur notre
littrature, avec continuit et profondeur. Il serait par trop fcheux du
reste que l'application d'une mthode particulire ne fit pas rencontrer
de temps  autre quelque modeste trouvaille.

Contrairement  la formule, nous aurions pu crire: Nouvelle dition,
revue et considrablement... diminue. La ncessit de rduire la
rdaction primitive a supprim beaucoup de pages; elle en a court
d'autres: et c'est sans doute un avantage. Mais elle a aussi fait
disparatre, ou  peu prs, toutes les notes. Le livre a ainsi l'air
d'tre priv de ses appuis, pour ne pas dire de ses fondements: et c'est
peut-tre un inconvnient srieux. Mais enfin on a droit de rappeler que
ces fondements existent; et le lecteur scrupuleux saura toujours o
retrouver preuves et justifications.

_Clermont-Ferrand, dcembre 1911_.

       *       *       *       *       *




LIVRE PREMIER

LE ROMAN HISTORIQUE AVANT LE ROMANTISME


S'il est indiscutable que le vrai roman historique est une conqute du
XIXe sicle, il n'en est pas moins certain que les Vigny et les Mrime,
les Balzac et les Hugo ont eu des prcurseurs dans notre littrature, et
que, avec toutes les diffrences qui peuvent d'ailleurs les en sparer,
leurs anctres restent bien, non pas seulement les Courtilz de Sandras et
les Prevost, mais mme les La Calprende et les Scudry. Les uns ont crit,
ou plutt ils ont cru crire, des romans historiques: leurs hros ne sont
jamais que des personnages illustres; il n'y a qu'une toile de fond 
leurs scnes, et c'est toujours l'histoire; la plus ordinaire enfin de
leurs prtentions est de ne rien avancer qu'ils ne puissent soutenir
d'irrfutables tmoignages,--chose aprs tout fort naturelle, personne
n'ayant le ton plus affirmatif que le plus effront menteur. Mais, pour
ridicule que soit la mascarade, il est remarquable que tous ces
romanistes, comme les appelait Bayle, obissent d'instinct  une des
lois du roman historique, qui est de ne point prendre ses personnages dans
une ralit trop voisine, et donc en gnral assez peu potique. Or,
reculer leurs scnes jusqu'aux temps mal clairs du moyen ge, les
transporter mme jusqu'aux poques fabuleuses de la lgende romaine,
c'tait donner  leurs oeuvres l'espce d'attrait que devaient dgager
plus tard et pour d'autres lecteurs _Notre-Dame de Paris_ ou la _Chronique
de Charles IX_, _Quentin Durward_ ou _Ivanhoe_.

Avec des ambitions plus modestes, d'autres ralisent moins mal, quoique
sans le savoir, la formule du roman historique moderne, et se rapprochent
d'autant plus du but qu'ils semblent moins y tendre. Au lieu d'introduire
l'histoire ds les premires pages, avec ostentation et fracas, ils la
dissimulent au contraire, la glissent  l'ombre et comme  couvert de
leurs aventures tragiques ou plaisantes, nous tant ainsi, et fort
habilement, la tentation et mme le droit d'tre exigeants et svres pour
des figures relgues  l'arrire-plan. En mme temps, par le choix des
poques et des personnages, ils s'astreignent  plus d'exactitude et de
fidlit. Dsormais, plus de Pharamond, de Cllie ou d'Horatius Cocls,
personnages fabuleux ou lgendaires, plus potiques que vrais et dont il
est impossible de vrifier le vrai caractre; mais Louis XIII et Mazarin,
la cour des Stuarts ou celle de Saint-Germain, c'est--dire l'histoire
d'hier ou mme l'histoire prsente, et dont chaque lecteur peut
immdiatement prouver le degr d'exactitude ou de fausset. Par l
s'insinuait dans le roman un certain respect de la vrit historique, et
le genre apprenait  se prserver des travestissements grotesques qui, en
discrditant sa fortune, pouvaient le compromettre et le dshonorer  tout
jamais.

Enfin,  l'aurore mme du XIXe sicle, et quelques annes avant que Walter
Scott excutt ses romans historiques d'aprs les rgles que devaient
s'efforcer d'observer chez nous ses premiers imitateurs, Chateaubriand,
dans _les Natchez_, _les Martyrs_ et le _Dernier Abencerage_, dcouvrait
ou appliquait mieux que tout autre un des lments essentiels du genre: la
couleur locale. Le roman historique avait  peu prs tous ses organes. Il
ne fallait plus qu'un souffle pour tout animer; il vint, et ce fut
d'Angleterre.

Ainsi envisage, l'histoire du roman historique avant le romantisme prend
un intrt vritable, et l'on arrive  oublier l'insignifiance et
l'insipidit des oeuvres, quand on ne s'attache qu' suivre  travers
elles la lente organisation d'un genre nouveau.




CHAPITRE PREMIER

Le courant idaliste[1].


Le XVIIe sicle, o tant de choses se sont organises, les grands genres
littraires et la monarchie absolue, devait assister aussi aux tentatives
d'organisation d'un genre remis en faveur par l'_Astre_, vers 1610: le
roman. Comme il ne savait pas encore quel devait tre son objet, il hsita
longtemps, ttonna, eut des aventures. Il fut pastoral avec l'_Astre_ et
la _Carithe_, exotique et fantastique avec _Polexandre_, satirique et
picaresque avec _Francion_ et le _Berger extravagant_; et ainsi ballott
de tous cts, jouet de tous les vents, c'est--dire de toutes les
fantaisies des auteurs, avec l'_Ariane_[2] de Desmarets de Saint-Sorlin
(1632), il toucha enfin  l'histoire. Le got public aidant[3], ce fut
bientt la forme de roman qui prvalut. _Cassandre_ est de 1642,
_Cloptre_ de 1648,_Artamne ou le Grand Cyrus_ de 1649,_Cllie_ de 1656,
et _Faramond_ de 1661. Or, comme chacune de ces oeuvres a un nombre fort
respectable de volumes[4] et que, s'il fallait dj du temps pour les lire,
il en fallait sans doute bien plus encore pour les composer, on peut dire
que pendant plus d'un quart de sicle la production en fut continue. De
cette union du roman et de l'histoire, il ne pouvait malheureusement rien
sortir.

[Note 1: Comme il est essentiel de fixer et de prciser le sens d'un terme
d'autant qu'il est plus flottant et plus vague, nous appelons (faute d'un
mot plus clair et surtout plus simple) _idalistes_ les crivains qui
altrent systmatiquement l'histoire, moins soucieux de la dcrire dans sa
_ralit_ que d'aprs l'_ide_ plus ou moins fausse qu'ils ont pu s'en
faire.]

[Note 2: Ariane est une contemporaine de Nron, et non la soeur de Phdre:
il ne faudrait pas s'y tromper.]

[Note 3: Dans l'dition prcdente, nous avons dit les principales raisons
de cet engouement.]

[Note 4: Les romans de _Cassandre_, d'_Artamne_ et de _Cllie_ en ont 10
chacun; _Cloptre_ en a 12, 48 livres et 4153 pages.]

Si le roman historique n'est pas l'histoire, il n'en est pas moins vrai
que les destines de l'un sont intimement lies  celles de l'autre et que
des progrs ou de l'intelligence de celle-ci dpendent les mrites ou les
dfauts de celui-l. Or, quelle ide se fait-on de l'histoire au XVIIe et
au XVIIIe sicle? On connat, il est vrai, avec assez d'exactitude les
faits et les successions de faits de quelques poques. On sait, par
exemple, que Cyrus fut un grand roi, que Nron incendia une partie de Rome,
que Richard Coeur-de-Lion fut retenu prisonnier en Autriche  son retour
de Palestine et qu'il y eut sous Charles VII une hrone du nom de Jeanne
d'Arc. Mais quelles taient les moeurs de ces poques, leur faon de
sentir et de penser, leur me enfin,--ce qui est justement la seule
matire possible du roman historique,--c'est ce qu'il semble difficile
d'avoir ignor d'une ignorance plus profonde. Vous pouvez parcourir
Mzeray, pour ne citer que l'historien le plus estim du XVIIe sicle, et
le seul prcisment que l'cole descriptive des Chateaubriand et des
Augustin Thierry ait un peu pargn: vous ne rencontrerez aucun de ces
traits pntrants qui rvlent chez les hommes des temps passs des mes
diffrentes des ntres. Certaines de ses descriptions ne manquent pourtant
pas d'exactitude. Il parle, dans son _Histoire de France avant Clovis_, de
frames et de francisques; il montre ces guerriers primitifs chassant aux
Elans, aux Wisens et aux Urochs, dans une phrase dont il semble que le
rythme n'ait pas chapp  Chateaubriand. Mais, sans compter que
l'_Avant-Clovis_ est de 1682 et par consquent postrieur aux romans de
Mlle de Scudry et de La Calprende, ce commencement de vrit pittoresque
s'arrte  l'extrieur. Le dedans, l'me, reste toujours hors de ses
prises. Il ne vient mme pas  la pense de l'historien de se demander si
ces dehors barbares peuvent cacher autre chose qu'une me de barbare. Il
n'y avait cependant qu'un pas  faire: on ne mit gure qu'un sicle et
demi  le franchir.

En attendant, avec une insouciance et une scurit vraiment admirables, on
fait subir aux moeurs des temps passs le travestissement le plus
ridicule. Encore s'il s'tait content de les ignorer! Mais le sicle,
avec une complaisance visible, les faonne  son image et  sa
ressemblance. Par un scrupule dont on ne saurait trop le louer, Mzeray,
dans sa _Galerie des rois de France,_ a fait laisser en blanc les
mdaillons de Faramond (qu'il appelle aussi Waramond), de Clodion, de
Mrove et de Childric. Mais il crit sans sourciller que Childric tait
d'humeur amoureuse et d'agrable entretien parmi les Dames; et
au-dessous du portrait d'Hilmetrude, femme de Charlemagne, il laissera
graver:

      Ce visage charmant, dont l'extrme beaut
      Vainquit un Roy vainqueur des plus superbes Testes,
      Fait assez voir qu'Amour, par qui tout est dompt,
      Sur les conquerans mesme establit ses conquestes.

tonnez-vous aprs cela que les romanciers se soient fait le moindre
scrupule de donner L'air et l'esprit franais  l'antique Italie; que,
malgr leurs noms, Alexandre et Cyrus, Brutus et Constance jargonnent 
l'envi en d'interminables conversations de mtaphysique sentimentale,
comme des habitus des Samedis de Mlle de Scudry; que Solon, Socrate,
Jules Csar, Bussy d'Amboise, Alcibiade et tous les autres n'expdient et
ne reoivent que billets galants, ne tiennent que doucereux et fades
propos; que les Croisades ne soient envisages que par rapport aux amours
d'un Thophile ou d'une Sophie; qu'une Jeanne d'Arc soit oblige de
dcourager un Baudricourt qui la poursuit de ses dclarations:

      Dormez, adorable Bergre,
      Fermez ces yeux qui causent tous mes maux.
      Je ne veux point troubler leur tranquile repos,
      Et tout plein de dsirs sans tre tmraire,
      Un seul de vos regards, un seul mot moins svre,
      Rcompenseront mes travaux;

que l'unique souci enfin de Faramond soit de flchir la rigueur de la
cruelle Rosemonde! Et demandez-vous d'ailleurs o ce pauvre La Calprende
aurait bien pu prendre la couleur locale de son _Faramond!_

 les entendre tous cependant, et qu'ils aient nom Scudry, La Calprende,
Mlle de Villandon ou MMmes de Genlis et Simons-Candeille, les scrupules du
plus exact historien n'galeraient point leurs scrupules; ils n'avancent
rien qu'ils ne soient capables de soutenir des preuves les plus
authentiques; batailles et traits de paix, expditions et ngociations
diplomatiques, depuis les vnements les plus importants jusqu'aux faits
les plus minimes, tout a t discut, contrl, vrifi; tout a t puis
aux bonnes sources; tout est _historique_, comme ils disent. Il faut se
dfier de leurs prfaces, de leurs postfaces, et de toutes leurs notes
explicatives et justificatives. N'est-il donc pas assez visible que, de
vraisemblance et de fidlit, il ne saurait tre question? que, sous des
noms romains, c'est notre portrait, c'est--dire celui de leurs
contemporains, qu'ils tracent? et que ce n'est par consquent pas la
socit des temps passs, mais celle qu'ils avaient sous les yeux, dont
ils s'appliquent  reproduire l'image? Malgr toutes les apparences, on
s'acheminait si peu vers le roman historique qu'on lui tournait exactement
le dos.

D'autant--et le nouvel abus est tout aussi grave--d'autant que l'histoire
n'est souvent pour eux tous, surtout pour elles toutes, qu'un voile
ingnieux, un prtexte  couvrir les plus ridicules et les plus plates
inventions. L'tiquette:_historique_ a t mise aux premiers feuillets, il
suffit; le romancier, le coeur lger et dbarrass de tout scrupule, court
 son vrai sujet, c'est--dire  une intrigue d'ordinaire trangement
complique et encore plus invraisemblable. Au surplus est-il parfaitement
inutile de s'arrter plus longtemps  prouver l'vidence mme. Autant
vaudrait s'attacher  dmontrer que Florian n'a crit _Gonzalve de Cordoue_
que pour respecter l'histoire, et que les lettres adresses de tous les
coins du monde--il y en a mme une d'un Anglais de la Caroline!--
Marmontel, au sujet de_Blisaire_, n'ont d'autre objet que de le fliciter
de la vrit historique de son oeuvre!

Il est sans doute plus intressant, pour faire voir quelles racines
profondes avait pousses le mal, de le montrer infectant le commencement
mme du XIXe sicle, c'est--dire l'poque du succs europen de Walter
Scott. Comme une pidmie qui, malgr toutes les prcautions et en dpit
de toutes les mesures, va toujours se propageant, et, sans faire d'aussi
effrayants ravages qu' ses dbuts, frappe toujours quelques victimes, la
contagion du roman pseudo-historique continue de svir, malgr les
glorieux exemples venus d'outre-Manche. Il fut donn  Mme de Genlis de
voir la lumire, mais la lumire ne l'claira point. Elle connut Walter
Scott et elle dfendit contre lui sa conception suranne du roman
historique par des raisons singulirement faibles et malheureuses, et par
des ouvrages plus faibles et plus malheureux encore.

Veut-elle nous dcrire par exemple les horreurs d'un sige, elle dira
comme au temps de d'Urf ou de Mme Durand: Les cornemuses devinrent
muettes; on n'entendit plus que le bruit des armes et des trompettes
belliqueuses. Les jeunes filles redoutaient de rencontrer ces militaires
pars dans les champs trop souvent dvasts par eux! mais, mues et
curieuses, elles se cachaient pour les voir, et elles admiraient en secret
leur bonne mine, l'assurance et la fiert de leur maintien. _Elles les
comparaient aux villageois, et plus d'un ptre eut  se plaindre de celle
qu'il aimait_.(_Sige de La Rochelle_, page 200.) Faut-il ajouter que
l'oeuvre de Mme de Genlis abonde en traits de cette force?

Et pourtant, malgr ces normes, ces insupportables et irritants dfauts,
un des caractres, pas le plus important, mais un des caractres du roman
historique subsiste dans les oeuvres du groupe. Ce n'est jamais l'poque
contemporaine, assez rarement les temps modernes, presque toujours au
contraire les sicles passs, que ces romanciers choisissent pour encadrer
leurs scnes. L'vocation de civilisations lointaines, de socits
diffrentes ou disparues, mme quand l'vocation est ridiculement fausse,
ne laisse pas d'exhaler comme un vague parfum de posie. Doucement
sollicite, l'imagination continue ce que l'crivain a tant bien que mal
commenc. Tous ces romains et ces druides, ces Perses et ces Assyriens,
ces Gaulois et ces Arabes, dpaysent agrablement le lecteur, quoi qu'il
en ait, et il flotte sur l'oeuvre une espce de clair-obscur, dont le
romantisme devait sentir l'attirante puissance. En appliquant donc, mme
inconsciemment, un des principes du roman historique, c'tait une espce
d'bauche que ces pauvres crivains donnaient du genre encore  natre.
Ils mritent en consquence de n'tre pas compltement oublis; et c'est
tout ce qu'il importait de constater ici.




CHAPITRE II

Le courant raliste.


La ncessit d'obir aux aspirations de l'poque et de se conformer, du
moins mal possible,  l'idal littraire d'alors, avait dict aux auteurs
du premier groupe le choix de leurs sujets. Les mmes raisons imposrent
aux crivains de celui-ci la matire de leurs romans et leur mode
d'excution.

Vers la fin du XVIIe sicle, les thories de l'cole de 1660 ont
momentanment triomph. C'en est fait des longs rcits  la Scudry. Les
attaques rptes de Molire, les succs clatants de Racine, surtout les
inpuisables et mordantes railleries de Boileau, en ont eu raison. Et les
_Almahide_, les _Clinte_, les _Princesse de Clves_, c'est--dire d'assez
courtes nouvelles, remplacent dsormais les prolixes _Artamne_ ou les
interminables _Cloptre_. La vogue des caractres et des portraits,
l'influence du thtre comique favorisent encore un changement auquel les
_Mmoires_ d'autre part n'ont pas mdiocrement contribu. Cette volution
du got, le roman ne pouvait pas ne pas la suivre. Il a abandonn
l'imaginaire ou l'invraisemblable pour des ralits prcises, laiss la
lgende ou l'histoire trop recule pour des poques voisines et donc assez
bien connues; il a enfin, si le mot n'est pas trop ambitieux, chang
d'esthtique. Le genre n'y perdait pas; et il n'est pas malais d'tablir
que le futur roman historique y trouvait particulirement son compte.

Aux crivains dont nous avons parl jusqu'ici, il manquait non le
sentiment profond de l'histoire,--la littrature devait en attendre
jusqu'au XIXe sicle les premires manifestations,--mais le souci et comme
le sens de la simple exactitude. Rien n'y prparait comme de choisir pour
hros des personnages contemporains. Car alors l'imagination, toujours
prte  s'emporter chez un romancier, est ncessairement tenue en bride.
Le moins avis des lecteurs peut comparer le modle  la copie, le
portrait  l'original; et il est fatal que cette facilit de vrification
rgle et contienne la main du peintre.

Non qu'on doive s'attendre  ne plus rencontrer que vrit absolue: la
chose fut toujours rare  l'talage d'un romancier, surtout s'il se pique
de n'crire que des romans historiques; et ne faut-il pas toujours compter
avec la malignit humaine, principalement quand c'est sur des
contemporains qu'elle a occasion de s'exercer? Il y aura donc des
mdisances et des calomnies, des indiscrtions ou des commrages,
c'est--dire des infidlits. Mais, outre que nous y trouvons justement
l'cho assez souvent fidle de ce que les intrts ou les passions ont pu
faire penser, de leur vivant mme, des personnages historiques, l'crivain
sera tenu de ne pas trop s'carter d'une certaine vrit gnrale, dont
les romanciers du groupe prcdent n'avaient souponn ni la ncessit, ni
mme l'existence. Les hros des Courtilz de Sandras, des Hamilton et des
Prvost sont des prodiges de vrit par comparaison avec les
invraisemblables fantoches des La Calprende ou des Scudry.

Voici Mazarin. La psychologie du cauteleux italien ne sera sans doute ni
bien raffine, ni bien profonde: Courtilz de Sandras n'a que de trs
lointains rapports avec l'auteur de _Britannicus_ ou de _Mithridate_. Mais
comme les rcits lgers et malicieux de nos conteurs dgagent et fixent
avec nettet les traits essentiels, ceux qui ont d surtout faire
impression sur les hommes d'alors! Il est fin et adroit, fier d'ailleurs
de son habilet et de sa souplesse: en matire de ruse et de fourberie il
et t bien fch de le cder  aucun, mais incapable de rsister en
face, surtout quand on lui parle d'un certain ton: il ne falloit que
montrer les dents pour en avoir tout ce qu'on vouloit, ma fermet le fit
taire; il falloit lui contredire pour gagner sa cause avec lui;--d'une
avarice encore plus remarquable: il toit tenant comme un Juif quand il y
alloit de son intrt; son premier soin, une fois ministre, est d'tablir
des jeux, on devine dans quel but: il n'en vouloit point  la vie de
personne, il n'en vouloit qu' leur bourse et il n'y eut point de finesse
qu'il ne mit en oeuvre pour remplir la sienne;--flatteur excessif avec
ceux qu'il redoute ou qu'il a intrt  mnager, et d'une impertinence
mprisante avec ses infrieurs, ces deux dfauts rendus encore plus
piquants par son zzaiement d'Italien: Monsieur le Prince, lui dit-il
d'abord qu'il le vit, que fairont les Espagnols dornavant, vous qui touez
plous de monde vous seul que ne fait oune arme? Devant tant de bassesse,
le probe et scrupuleux d'Artagnan ne peut prouver que du mpris: il lui
dit encore quantit de momeries qui eussent t bien mieux dans la bouche
d'un baladin que dans celle d'un ministre d'tat. Mais le susceptible et
chatouilleux mousquetaire en entendra bien d'autres. Artagnan, jou ne
counouissois pas les Franois avant que de les gouverner, mais les
Espagnols ont grande raison de les appeler Gavaches: il n'y a rien qu'on
ne leur fasse faire pour de l'argent. Faites aussi la part de la hblerie
gasconne et de l'antipathie que l'avarice sordide du cardinal devait
inspirer  la folle insouciance de notre mousquetaire: n'avez-vous point
l l'impression exacte qu'ont d prouver les contemporains?

Les personnages ne sont pas seuls  avoir plus de vrit; c'est dans un
milieu rel que ces tres rels vivent et s'agitent.

Voyez par exemple, toujours chez Courtilz de Sandras, le monde turbulent
et aventureux, un peu fou, mais si brillant, de la Fronde: Conti qui se
rvolte, les intrigues du Coadjuteur, la fille ane du duc d'Orlans,
qui toit une Princesse plus propre  porter un justaucorps qu'une jupe,
et les soeurs Mancini, avec toutes les ambitions dont elles sont le
centre. Le spectacle de la rue n'est ni moins bigarr, ni moins amusant:
bretteurs et duellistes, mousquetaires ou mouches du lieutenant de
police, femmes masques et cavaliers qui se glissent  des rendez-vous
furtifs, la rapire au ct et le pistolet  la ceinture, comme s'ils
allaient au camp ou  la parade; un bruit, une agitation, un fourmillement
 donner le vertige, et par-dessus tout, une bonne humeur largement
pandue, une gat insouciante et folle, et comme une hte fbrile de
cueillir toutes les motions et d'puiser tous les plaisirs. Cependant
Turenne et Vauban font la guerre, mais ce n'est pas  Cyrus ou au prince
Constance qu'ils ont demand des leons de stratgie, et les soldats
qu'ils mnent  la bataille ne ressemblent gure  ceux de Faramond. Ils
ont maraud la veille, ils marauderont le lendemain et s'oublieront  des
orgies violentes et brutales, sauf  retrouver leur belle et fringante
allure quand il faudra dfiler devant le roi ou le gnral, et leur
entranante bravoure au feu, devant l'ennemi. Vraiment et de toutes parts,
c'est une poque entire qui ressuscite dans sa complexit touffue et dans
sa ralit distincte. Et il y a plus encore de vrit chez Hamilton et
l'abb Prvost que chez Courtilz de Sandras.

Ainsi se tissait entre leurs mains la trame elle-mme du roman historique.
Le genre n'existait pas encore, du moins avait-il enfin la possibilit
d'exister.

Ils lui rendaient encore un service presque aussi signal en rejetant 
l'arrire-plan les personnages historiques, au lieu de leur laisser
occuper comme autrefois le devant de la scne. C'tait remdier  l'un des
plus graves inconvnients de l'ancienne mthode. Le rle des personnages
rduit, les occasions de mentir  leur caractre taient rduites du mme
coup. On gagne rarement  tre bavard: cette discrtion force leur
pargna bon nombre de ces tranges invraisemblances que se permettaient
leurs prdcesseurs; et quant aux incroyables sottises de Baudricourt ou
de Richard, ni Mazarin ni Charles II n'avaient mme plus le temps de les
commettre. Les commettraient-ils d'ailleurs, la faute n'a pas la mme
importance: des personnages secondaires peuvent se permettre ce qu'on
refusera toujours  des protagonistes.

Avec la composition et la perspective, le ton gnral devait aussi
changer: nouvelle consquence, et pas des moins importantes. Si c'est bien
d'Artagnan ou Grammont, Cleveland ou cet excellent doyen de Killerine qui
mnent le roman, il est de toute ncessit qu'ils lui imposent leurs
faons et leurs habitudes de langage; d'autant qu'ils sont toujours en
scne et qu'ils nous font eux-mmes le rcit de leurs aventures. A passer
par leur jugement particulier, les personnages historiques subissaient des
transformations particulires:  parler par leur bouche, ils devront
contracter les habitudes de parole de leurs interprtes; et cela va plus
loin qu'on ne pense. Tant que le protagoniste sera un comte ou un
vnrable ecclsiastique anglais, le ton gnral, sous la gravit
mlancolique et passionne de l'un comme sous l'humeur piquante et enjoue
de l'autre, gardera de la tenue et de la distinction, et nous n'entendrons
que le langage des honntes gens. Mais si c'est un laquais, un
mousquetaire ou un agent secret du lieutenant de police, on peut
s'attendre  de belles irrvrences. Ce sera la libert gaillarde du corps
de garde ou la trivialit cynique de l'antichambre. On a vu le langage que
d'Artagnan prte  Mazarin: le comte de Rochefort aura  peine plus
d'gards pour Richelieu.

Quelle nouveaut! ou plutt quel scandale! La nouveaut, il est vrai, ne
fut gure suivie tout d'abord. Longtemps encore cette langue image et
savoureuse, triviale mais forte, pleine de dictons et de proverbes
expressifs sinon raffins, abondante en nergiques mtaphores populacires,
la langue enfin de nos vieux conteurs gaulois, ne sera qu'au service de
la valetaille et des laquais, des Mme Dutour et des Gil Blas; et les
princes et les rois continueront  parler comme leurs anctres Cyrus et
Pharamond, Auguste ou Mithridate. Mais un temps viendra o, au nom mme
d'une vrit plus gnrale et plus humaine, ils renonceront les premiers 
cette noblesse de convention et trouveront surannes les lois de
l'tiquette; on leur prtera des propos de valets, et des duchesses et des
reines parleront comme des chambrires; ce qui n'tait que l'exception en
1700 deviendra  peu prs la rgle vers 1830. Walter Scott et Victor Hugo,
Paul Lacroix et Roger de Beauvoir, Eugne Sue et Frdric Souli,--pour ne
rien dire d'Alexandre Dumas,--avaient eu au moins un prdcesseur.

Cependant, malgr l'importance de ce groupe dans l'organisation du roman
historique, et quelque fconde qu'ait t son influence, il manquait
encore au genre  venir son lment essentiel, un des plus importants
aussi dans l'histoire et l'esthtique du romantisme: le cadre ou la
couleur locale. Dans les romans de Sandras et de Prevost, le milieu existe;
mais il n'est gure que la description d'une poque  peu prs
contemporaine. Au contraire, la reconstitution du pass, dans la vrit au
moins relative de ses apparences multiples et mouvantes, voil l'oeuvre de
la couleur locale. Deux conditions taient ncessaires pour qu'elle ft
possible.

Il fallait d'abord s'apercevoir de cette vrit fort simple,--si simple en
effet qu'il n'en a fallu attendre que jusqu'au XIXe sicle la premire
expression--: que le pass est le pass et doit rester le pass, et donc
qu'il est ridicule de le travestir  la dernire mode contemporaine; il
fallait avoir le sentiment profond des diffrences profondes de l'humanit
aux diverses tapes de son dveloppement; d'un mot, il fallait comprendre
vritablement l'histoire. C'est une gloire qui fut rserve 
Chateaubriand.

Il fallait de plus qu'il se ft accompli toute une rvolution et comme un
dplacement total d'intrt dans la littrature; qu'elle et renonc  ses
plus chres habitudes de ne vouloir connatre que le dedans, pour prter
quelque attention au dehors; qu'elle devint enfin un peu moins
psychologique et un peu plus pittoresque. De cette rvolution ou plutt de
cette volution, Chateaubriand reste le principal ouvrier. Nul doute que,
s'il en avait eu l'ambition, son magnifique gnie n'et donn le premier
modle du nouveau genre, puisqu'il en avait cr l'atmosphre et comme la
raison d'tre. Il faut donc l'tudier et nous arriverons ainsi jusqu'au
seuil du romantisme, notre vritable sujet.




CHAPITRE III

Le courant pittoresque.


Que le sentiment profond de l'histoire ait inspir  Chateaubriand des
pages incomparables, d'une nouveaut si originale et si forte qu'elles
furent une rvlation, c'est une vrit solidement tablie. Nous sommes
loin de Mzeray et de ses commencements timides de descriptions, et encore
plus loin des rcits dcharns, morts,--et inexacts,--de Velly et des
autres. L'intelligence a tout pntr, tout expliqu, tout fait revivre.
Voici enfin des Barbares qui parlent et agissent comme des Barbares, qui
en ont l'me et les sentiments, comme ils osent en avoir la physionomie et
le costume. Au lieu de s'occuper  des bouts-rims, les compagnons de
Pharamond entonnent le bardit; et leurs femmes, peu curieuses des
subtilits sentimentales de la carte de Tendre, encouragent leurs maris au
combat, aussi vaillantes et plus farouches que leurs farouches poux.
Voici enfin une Grecque, Cymodoce, qui n'a pas oubli, pour je ne sais
quelles plates lgances et quel jargon prtentieux, le divin langage des
Muses hellniques; un prtre d'Homre dont la parole est aussi nombreuse
et presse que celle de l'harmonieux Nestor; et en regard de cette douceur
et de cette mollesse paennes, le beau contraste que forment la gravit
simple et l'onction de l'vque Cyrille et du vieux Lasthns!

Ce n'est pas  dire que Chateaubriand ait invent la couleur locale. Car
enfin, on la connaissait avant lui; et l'on en peut signaler, dans notre
littrature, de curieuses et mme d'assez heureuses applications. Qui le
croirait? Il y a de la couleur locale dans l'_Astre!_ On y lit
frquemment: Elle tait dans son ge tendre, n'ayant point encore pass
un demi-sicle; ce qui veut dire qu'elle avait  peu prs quinze ans, le
sicle gaulois n'tant que de trente ans. On peut y voir encore une
requte curieuse crite au Snat de Massalie par Olymbre et Ursace, qui
demandent la permission de se tuer, souvenir trs historique d'une
disposition particulire  la lgislation massaliote.

Voil qui n'est pas dj si mal: il y a mieux encore. Le grand prtre
Mirzma ne se donne jamais que comme indigne archichutti des sacrs
tlamacazques; et des dervis chantent  l'enterrement d'un pirate:
Iahilac Nillala Mchemet ressullaha tungari hisberemberae.--Cette formule
pistolaire et ce langage de mamamouchi sont,  n'en pas douter, de
quelque disciple intransigeant et naf de Thophile Gautier ou de Gustave
Flaubert?--La vrit est qu'on peut les lire dans le _Polexandre_ (I, 401),
tout  ct des noms parfaitement exotiques de Culhuacan, d'Iztacpalam et
de Tlacopan.

On pourrait multiplier les exemples, faire remarquer qu'il y a dans _Gil
Blas_ des pages dont on a pu dire qu'elles taient trop espagnoles pour
avoir t crites par un franais, et signaler chez l'abb Prvost des
scnes d'un exotisme digne _d'Atala_: ce n'en est pas moins avec
Chateaubriand que le rgne du pittoresque commence. Seul l'auteur des
_Martyrs_ a su appliquer la couleur locale avec une sret incomparable,
avec conscience et volont; et c'est bien lui qui l'a fait vritablement
entrer dans la littrature. Les consquences devaient en tre
considrables.

Jusqu'alors les crivains n'avaient voulu peindre que l'_homme_, isol des
circonstances et des milieux qui peuvent modifier ses manires de penser
et de sentir: Chateaubriand, au contraire, c'est _des hommes_ qu'il
prtend donner une image fidle, avec toutes les diffrences que la race,
le climat, le degr de civilisation ont apportes dans la constitution
intime de leur intelligence et de leur coeur. Le point de vue tait aussi
diffrent que possible: les peintures ne devaient gure se ressembler.

Trois ouvrages, d'ingal mrite au point de vue qui nous occupe, furent
les manifestations de cet art nouveau: les _Natchez_, les _Martyrs_ et le
_Dernier Abencerage_. Nous ne retiendrons que le plus important, les
_Martyrs_.

Ils sont bien curieux et bien significatifs  cet gard. Tout ce qui doit
tablir, soutenir, prouver l'ide essentielle de l'oeuvre: que le
christianisme a sur le paganisme toutes les supriorits morales, tout
cela est assez faible, pour ne rien dire de plus. Ce qu'un apologiste de
race, un Pascal ou un Bossuet, aurait saisi tout d'abord d'une treinte
vigoureuse et passionne, Chateaubriand, par inadvertance ou impuissance,
le laisse glisser hors de ses prises. Au contraire, tout ce qui est
intelligence historique, divination et rsurrection du monde antique, ses
moeurs et ses costumes, ses coutumes et ses lois, les voluptueuses cits
paennes aussi bien que les mystrieuses forts gauloises toutes
frissonnantes d'horreur sacre: le prestigieux enchanteur a tout voqu,
tout fait revivre. C'est comme un monde nouveau qui lentement se lve
devant les yeux blouis, et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer
dans ces tableaux, ou de leur vrit profonde, ou de leur prodigieuse
varit. Le voil bien, cette fois, le _cadre_, si profondment ddaign
jusqu'alors qu'on n'en sentait mme pas la ncessit! Les personnages sont
enfin _situs_. Le temps qui les a vus natre, les habitudes et les moeurs
qui les ont forms, les paysages qu'ils ont eus sous les yeux, rien n'est
oubli de ce qui peut nous faire comprendre et surtout nous faire voir,
non plus les traits d'humanit gnrale par lesquels Eudore et Cymodoce,
Hirocls ou Lasthns se ressemblent, mais, au contraire, les diffrences
particulires que le culte d'Homre et celui de Jsus ont graves dans
l'me des jeunes poux martyrs, et qui ont creus un abme entre le pre
d'Eudore et le vil ministre de Diocltien.

Aussi bien jamais crivain ne fut plus merveilleusement servi par les
impuissances mmes de son gnie; et,  la lettre, l'tendue de ce talent
vient ici de ses limites, comme sa force de ses faiblesses. D'une
incapacit radicale  se figurer d'autres mes que la sienne,
essentiellement inhabile  l'analyse psychologique qui ne s'exercerait pas
sur Chaclas, Eudore ou Ren, c'est--dire sur le vicomte Franois de
Chateaubriand en personne; d'une imagination au contraire admirablement
organise pour voir les choses avec l'ivresse de les voir, il semble
avoir t cr par un dcret nominatif de l'Eternel pour donner  la
littrature franaise les pages qui lui manquaient encore, et pour oprer
la rvolution d'o l'art moderne devait sortir, cet art qu'on pourrait
appeler pittoresque et extrieur par opposition  l'art classique fait
avant tout d'analyse et de psychologie.

Les preuves en abondent dans son oeuvre, ou, pour mieux dire, c'est son
oeuvre tout entire qui en est la preuve. Que connaissons-nous exactement
de l'me de Cymodoce ou de Vellda? Sans doute l'auteur nous expose les
craintes et les troubles de leur jeune coeur, plus ignors et plus nafs
chez la douce fille d'Homre, plus imptueux et plus conscients chez
l'inquitante prtresse de Teutats. Mais est-ce bien par les diffrences
de leurs sentiments que nous les distinguons, comme Hermione d'Iphignie
ou Monime de Roxane? N'est-ce point plutt par l'extrieur, par l'image
ineffaable que nous laisse leur premire apparition? Et comme cette
premire apparition est dtermine, prcise, rendue inoubliable par
toutes les circonstances qui l'accompagnent, costume ou paysage! C'est,
sous le ciel harmonieux de la Grce et dans une nuit aux ombres lgres et
transparentes, Cymodoce  la tte de ses compagnes, chantant un hymne 
la Vierge Blanche; et c'est Vellda sur le lac labour par l'ouragan ou
sur la lande de fougre et de mousse, au milieu des dolmens et de
l'horreur mystrieuse d'une fort gauloise. A peine l'artiste a-t-il
esquiss la physionomie de ses deux hrones: elles n'en sont pas moins
nettes cependant, et cette nettet vient des harmonies douces ou violentes,
tempres ou grandioses, parmi lesquelles le grand peintre nous les a
montres tout d'abord.

Puisque l'art de Chateaubriand est avant tout pittoresque et extrieur,
son vrai triomphe sera dans la description. Ce fut la radieuse nouveaut
des _Martyrs_. Le Colyse formidable, les catacombes pleines d'une
horreur sacre, la Messnie rveuse et douce, claire d'une lune de
Virgile, les horizons bas et plats de la Germanie, le camp romain grave et
triste, la prison chrtienne frmissante de l'ivresse du martyre, la plbe
romaine aux clameurs sourdes poussant au pied du tribunal ses remous
terribles; et le lac hant, inquitant et sombre, dans la fort
druidique[5]: que de pages prsentes  toutes les mmoires, nous allions
dire  tous les yeux!

[Note 5: Faguet, _tudes sur le XIXe sicle_.]

Voici encore Naples et sa plage voluptueuse, et son paysage plus suave et
plus frais que des fleurs et des fruits humides de rose; Jrusalem
aride, dsole et triste au milieu des cyprs, des alos et des nopals,
et ses pauvres masures pareilles  des spulcres blanchis; et tout cela
vu avec la nettet, rendu avec la sret incomparable du matre des
peintres.

S'agit-il d'animer  la fois et les pays et les hommes qui y ont autrefois
vcu, le gnie de Chateaubriand est plus prestigieux encore. Quel tableau
que celui de la bataille du sixime livre des _Martyrs!_ C'est comme la
description d'un tmoin oculaire qui aurait t le plus merveilleux des
artistes. Tout y est pittoresque et tout y est vivant. Inutile sans doute
d'en rien citer: la page est dans toutes les mmoires.

Mais ce qu'il ne faut pas se lasser de faire remarquer, c'est l'clatante
nouveaut du tableau. Cette fois c'tait bien la couleur locale, avec ce
qu'elle peut avoir de plus prcis pour l'esprit et de plus chatoyant pour
l'imagination; et Chateaubriand tissait ainsi, et de faon dfinitive, la
toile de fond du roman historique, s'il est vrai, comme le veut une
spirituelle dfinition, que le roman historique ne soit que l'art de
faire mouvoir des personnages faux dans un dcor  peu prs exact[6].

[Note 6: G. Renard, _Nouvelle Revue_, tome XXXV, p. 704, 1885.]

De telles nouveauts devaient tre un jour singulirement fcondes: elles
ne russirent d'abord qu' susciter Marchangy, le symbole mme des fades
lgances et de la platitude emphatique, et un des plus parfaits exemples
qu'en littrature les intentions ne suffisent pas. La _Gaule potique_[7]
est une merveille d'application et de bonne volont: c'est un tmoignage
plus magnifique encore de radicale impuissance, une srie d'essais qui
restent striles et qui avortent. Le malheureux! Cette matire si nouvelle,
que Chateaubriand venait de dcouvrir, ne recommande-t-il pas de la
couler dans les anciens moules du plus orthodoxe et du plus pur
classicisme? Des rgnes de Franois Ier et de Henri IV, on ferait un
nouveau genre d'pope hroque, factieuse et familire; et dans
l'histoire des successeurs de Clovis, la cantate, l'hymne, le dithyrambe,
l'ode, l'hrode, trouveraient des sujets inspirateurs! Il est difficile
sans doute de pousser plus loin la navet et l'inintelligence.

[Note 7: Le titre complet de l'ouvrage est: _la Gaule potique ou
l'Histoire de France considre dans ses rapports avec la posie,
l'loquence et les beaux-arts._ Il parut en 1813.]

C'est qu'aussi bien les temps n'taient pas encore accomplis et que, pour
faire porter tous leurs fruits aux nouveauts des _Martyrs_, il tait
besoin d'une autre influence et d'un autre crivain. Il fallait un homme
qui ds sa plus tendre enfance ft familier avec l'histoire et avec tout
ce ct potique de l'histoire, ml de faussets et de vrits, qui forme
le trsor de la lgende; pour qui la vie passe, avec le ple-mle de ses
menus dtails et pratiques et coutumes ordinaires, ft aussi relle, aussi
vivante que le prsent; dont l'imagination ft naturellement tourne vers
l'archologie et qui prouvt vivement pour lui-mme, afin de le faire
mieux partager aux autres, le charme particulier que dgagent les choses
disparues, vieux castels et vieilles armures; un homme enfin capable de
traduire toutes ces choses dans un rcit plus alerte que savant, plus
enjou que majestueux, et avec la seule ambition d'intresser par la
vrit savoureuse de ses peintures. Il vint, mais il naquit de l'autre
ct du dtroit, et ce fut Walter Scott.




CHAPITRE IV

Le roman historique dans Walter Scott.


Jamais crivain ne fut mieux prpar au rle glorieux qu'il allait
remplir. La nature l'avait cr conteur: de trs bonne heure son got et
les circonstances le firent antiquaire. Des nombreux tmoignages de ses
biographes, et surtout de ses aveux personnels, il apparat clairement que
le prsent ne l'a jamais intress que comme reprsentatif du pass, et
que c'est au pass que sont toujours alles ses prfrences. Les sicles
prcdents lui sont aussi familiers, plus familiers peut-tre que son
poque mme, et il s'oriente dans ces temps reculs comme s'il y avait
rellement vcu.

Les rcits aventureux et fodaux et tout ce qui a trait aux chevaliers
errants, voil ce qui le passionne, et au fond c'est la seule chose qu'il
ait jamais aime. Un paysage ne l'intresse que par les souvenirs qu'il
voque, et,  ses yeux, un site n'est pittoresque et digne d'attention
qu'autant qu'il a servi de cadre  une scne historique, et qu'autrefois
il s'est pass l quelque chose. Mme de Stal disait qu'elle n'ouvrirait
pas sa fentre pour voir le golfe de Naples, et qu'elle ferait des lieues
pour entendre la conversation d'un homme d'esprit: Walter Scott, en voyage,
aurait peut-tre hsit  changer son itinraire pour un paysage qui
n'aurait eu  lui offrir que le spectacle de ses seules beauts naturelles,
au lieu que la plus insignifiante des ruines, pourvu qu'elle ft
authentique, et il s'y connaissait, le remplissait d'motion. On n'avait
qu' me montrer un vieux chteau, un champ de bataille; j'tais tout de
suite chez moi, je le remplissais de ses combattants avec leur costume
propre, j'entranais mes auditeurs par l'enthousiasme de mes
descriptions. Quand la fortune lui fut venue avec la gloire, il
s'empressa de faire d'Abbotsford une espce de manoir fodal; il y
recevait la foule de ses admirateurs, comme un seigneur des temps
antiques. Ainsi se ralisait son rve intime, et il avait alors, ou  peu
prs, l'illusion d'tre enfin redevenu le vrai contemporain de ses hros,
--qui aussi bien n'ont jamais cess d'tre pour lui des
contemporains.

Et ce vif sentiment des choses mortes ou  peu prs disparues n'tait pas
chez le baronnet caprice lger de pote ou fantaisie passagre d'artiste.
Il ne se contentait pas de goter profondment tout ce qui tait gothique
et lointain: la connaissance qu'il en avait tait aussi exacte qu'tendue.
Il a commenc jeune  dvorer des bibliothques, et il a toujours continu
 les retenir. D'une curiosit infatigable, constamment en qute et
furetant, il apprenait sans cesse et avec le rare privilge de ne jamais
oublier ce qu'il avait une fois appris. Sa mmoire est inpuisable; 
propos de tout et sur tout elle lui fournit d'interminables sries
d'anecdotes. Les htes d'Abbotsford en sont merveills et crient au
prodige. Devant leur attention stupfaite, il est capable de faire dfiler
en quelques heures les spectacles les plus diffrents et les vocations
les plus dissemblables. Jamais d'erreur ou mme de confusion: chaque
souvenir est marqu des traits qui lui appartiennent en propre, prcis et
significatifs. Compagnons de Richard ou contemporains de Louis XI,
highlanders ou chevaliers de la Croisade, comtes normands ou porchers
saxons, joyeux outlaws ou fiers archers de la garde cossaise, tous vivent
et surtout tous se distinguent. Le magicien qui les ressuscite est le plus
exact, le plus inform, le plus minutieux des antiquaires. Il pourrait
presque dire o a t tremp leur poignard et quel ouvrier a forg leur
cotte de mailles. Sa vie a t employe  peu prs tout entire  faire
ainsi provision de vieux souvenirs; car sa mmoire, comme son imagination,
est tourne compltement vers le pass et retient surtout les choses qui
ont comme un parfum d'archologie. Ce n'est pas en artiste ou en
dilettante qu'il a lu ou voyag, c'est, avant tout en antiquaire. Il en a
l'ardeur, le flair, les scrupules. Il en a plus encore la sret et
l'rudition. C'est ce qui l'a mis en mesure, car sa facilit tient du
prodige, d'improviser aussi aisment un roman sur l'poque de Louis XI ou
celle des Croisades, que sur l'cosse moderne. Il en portait dans sa
mmoire tous les lments runis d'avance. Ils y restaient comme canaliss,
n'attendant pour s'pancher au dehors qu'une occasion favorable. L'cluse
ouverte, ils coulaient abondamment, sans relche, avec de gros
bouillonnements joyeux. Pour Walter Scott plus que pour tout autre
crivain, crer ne fut jamais que se ressouvenir.

Il avait donc les qualits essentielles pour briller dans le roman
historique; il ne pouvait pas ne pas en donner les premiers modles, s'il
appliquait  traiter le genre toutes les ressources de sa merveilleuse
organisation. Or, depuis plus d'un demi-sicle, un irrsistible courant
poussait la littrature anglaise vers les choses du moyen ge. Horace
Walpole, Clara Reeve, Anne Radcliffe, d'autres encore, avaient mis le
gothique en honneur. Walter Scott en profita, mais comme savent profiter
les hommes de gnie, et le roman historique put enfin exister.

Qu'apportaient donc de si nouveau les Waverley Novels?

Tout simplement, le roman historique y tait trait pour lui-mme, ce qui
veut dire qu'il n'allait pas avoir d'autre objet que de nous offrir des
diverses poques auxquelles il s'appliquerait une image aussi exacte que
possible, et que, de la fidlit de cette peinture, c'tait tout l'intrt
de l'oeuvre qui devait dsormais sortir. La transformation tait aussi
complte que possible; c'tait mme une vritable rvolution.

Ds l'instant que la description prcise et, si possible, la rsurrection
du pass, deviennent l'unique souci et l'ambition exclusive du romancier,
il suit d'abord, et ncessairement, que c'est d'une intrigue vritablement
historique que le rcit tirera le meilleur de son pathtique et de sa
force. La question n'est plus maintenant de savoir aprs quelles
pripties le jeune premier pousera la jeune premire, et ce ne peut tre
de l'analyse plus ou moins fade d'une passion plus ou moins superficielle
et banale que se proccupe dsormais l'crivain. Il s'agit bien vraiment
des amours de Rosa Bradwardine et de Waverley, d'Isabelle et de Quentin
Durward, de lady Rowena et du chevalier Wilfrid! C'est l'cosse elle-mme
qui est en scne, avec les divisions intestines qui la travaillent, ses
crises rgulires de loyalisme et ses rvolutions priodiques pour le
rtablissement des Stuarts; c'est le duel entre le roi de France et le duc
de Bourgogne, entre un suzerain uniquement jaloux d'tendre son pouvoir et
un orgueilleux vassal impatient de toute dpendance; c'est enfin la lutte
entre un peuple opprim et une race victorieuse, entre les Normands
envahisseurs et les Saxons qui ne se soumettent qu'en frmissant et le
coeur plein de rage. Et sans examiner si le conflit de deux provinces ou
de deux nations n'est pas plus passionnant que le conflit d'intrts
particuliers et si mme le drame n'y gagne pas une grandeur singulire, ce
qu'il faut faire remarquer, c'est que l'histoire n'est plus un fardeau
gnant, qui alourdit le rcit et dont il convient de se dbarrasser au
plus vite dans deux ou trois chapitres prliminaires; que tout au
contraire l'auteur en porte allgrement le poids d'un bout  l'autre du
roman, si long qu'il puisse tre; et que, loin de la dissimuler, il
l'tale, puisqu'enfin c'est elle qui soutient toutes les parties de
l'oeuvre, qui les anime, qui les explique. L'antique servante, si
ddaigne autrefois, est reine maintenant, et c'est sur toutes choses
qu'elle va tendre un empire  peu prs absolu.

Comme elle a transform l'intrigue, elle va transformer les sentiments. De
personnels et particuliers qu'ils taient toujours dans l'ancien roman
historique, ils deviennent pour ainsi dire gnraux et publics. En
d'autres termes, ce ne sont plus les sentiments des personnages ou leurs
penses propres qui nous intressent, mais bien les sentiments et les
penses de la collectivit qu'ils reprsentent et qu'ils rsument. Roland
Graeme peut se dsoler des inconstances apparentes et des inexplicables
caprices de Catherine: l'un et l'autre, ils sont plus et mieux que des
soupirants. Le charme qu'exerce autour d'elle Marie Stuart, l'irrsistible
attrait dont se sentent saisis ceux mmes qui devraient tre ses gardiens
et ses bourreaux et qui ne savent devenir que ses adorateurs, l'admiration
que tant d'esprit leur inspire, les terribles angoisses o les jettent
tant de folles et mordantes paroles, les dvouements absolus et fanatiques
de ses partisans, les jalousies farouches et les haines irrconciliables
de ses ennemis, voil les sentiments que symbolisent les personnages de
l'_Abb._ Ce sont moins des physionomies que des types, moins des
individus que des symboles. C'tait  cela que devait ncessairement
aboutir le systme, et _Ivanhoe_ va nous donner le plaisir d'en achever la
dmonstration.

Quelle est en effet la physionomie propre du vieux Cdric? En vrit, il
n'en a pas, et nul besoin ne s'imposait au romancier de lui en donner une.
N'est-il donc pas assez caractris par l'esprit d'indpendance et le
loyalisme des vieux thanes saxons qu'il reprsente? Il est imptueux et
irascible, nous dit-on, mais ce doit tre  cause de Hastings et de ses
terribles consquences. Tant d'insolences, de vexations et de brigandages
commis par les oppresseurs et rests impunis, ont agi continuellement
comme un ferment sur son me et l'ont depuis bien longtemps aigrie et
empoisonne. Regardez-le pour l'instant, dans la grande salle de
Rothervood, sur un des fauteuils plus levs que les autres chaises,
donner des signes visibles d'impatience et de mauvaise humeur. Le souper
n'est pas servi; mais surtout lady Rowena vient  peine de rentrer; elle a
t mouille par l'orage, et lady Rowena est du prcieux, de l'inestimable
sang royal saxon! Puis, on est sans nouvelles de Gurth et de ses pourceaux,
qu'un Normand pourrait avoir vols:--nous sommes en Angleterre et en
plein XIIe sicle--. Le bouffon Wamba non plus n'est pas de retour; et le
vieux Cdric est  jeun depuis midi. L'chanson Oswald lui fait timidement
observer qu'il n'est pas si tard, qu'une heure  peine s'est coule
depuis la sonnerie du couvre-feu. Le nom et la chose sont d'origine
normande: l'irascible Franklin clate: Que le diable emporte le
couvre-feu, le tyrannique Btard qui l'a institu, ainsi que l'esclave
sans coeur qui le nomme, avec une langue saxonne,  une oreille saxonne!
Vous sentez si la fibre nationale est chatouilleuse. Et le mot
malencontreux fait affluer les rflexions amres: Le couvre-feu! oui, le
couvre-feu, qui force les honntes gens  teindre leurs lumires, afin
que les voleurs et les bandits puissent travailler dans les tnbres, etc.

Amour passionn de tout ce qui est saxon et haine aveugle pour tout ce qui
est normand; mpris intraitable de l'tranger usurpateur et fidlit
intransigeante aux derniers rejetons de ses rois lgitimes; instinct de
rvolte sans cesse frmissant et toujours prt  faire explosion, et vague
conscience que tout effort est inutile et que les plus furieux accs de
rage sont condamns  rester  tout jamais impuissants: voil tout Cdric.
C'est mieux qu'un caractre de roman: c'est un type et un type
essentiellement historique. En lui revit toute la race des franklins qui,
avec indignation et fureur, ont obstinment repouss la conqute normande.
Cet homme est  lui seul toute une priode de l'histoire sociale
d'Angleterre,--et un des plus beaux exemples des modifications profondes
que la nouvelle conception du romancier cossais apportait dans les
caractres des personnages et dans leurs passions.

Car ce que nous venons de dire de Cdric peut s'appliquer aux autres
acteurs du drame, et toujours avec la mme vrit, sinon avec le mme
clat. Aucun d'eux n'est simplement individuel; tous au contraire, ils
sont tous reprsentatifs avant toute chose.

Front-de-Boeuf, de Bracy et tous les courtisans du prince Jean incarnent,
avec des nuances diverses, les vainqueurs insolents et les spoliateurs
impertinents ou tyranniques. L'glise n'est pas moins nettement
caractrise que la Noblesse. C'est le prieur Aymer, abb de Jorvaulx,
coquet, mondain et galant, ne s'imposant que dans son abbaye le _lac dulce_
ou le _lac acidum_, mais hors de son monastre rpondant aux toasts avec de
l'excellent vin, et laissant la liqueur plus faible  son frre lai.
C'est encore le templier Brian de Bois-Guilbert, brutal, insolent,
dbauch, cynique et athe. C'est enfin Frre Tuck, le plus joyeux des
joyeux moines d'autrefois, qu'on dirait chapp du livre de Rabelais, le
vrai et digne frre de cet inoubliable Jehan des Entommeures, plus
intrpide  vider une bouteille en joyeuse compagnie et  jouer du bton 
deux bouts qu' dire son office et  chanter matines, cordial, exubrant,
d'une gat tonitruante, muscl comme un athlte, brave et adroit comme un
_outlaw_ et, pour peu qu'il ait bu, dfiant avec un entrain irrsistible
le diable, les diablotins et tous les diables, avec leurs queues courtes
ou longues.

Au-dessous d'eux, la catgorie des perscuts, des faibles et des
opprims: Rbecca, dont la surprenante beaut ne lui est qu'une source de
dangers continuels; son pre, Isaac, mpris, honni de tous, mme des
esclaves, plus maltrait qu'un chien, et  qui des tortures arracheront
son or, s'il fait mine de le refuser  des exigences rvoltantes
d'arbitraire et d'injustice; le porcher Gurth, serf de Cdric; son
compagnon d'esclavage, le pauvre fou Wamba, tous deux portant le collier
de servitude, tous deux dvous  leurs matres jusqu' affronter
simplement la mort pour eux. A ct et comme en marge de la socit
rgulire, Robin Hood et ses joyeux _outlaws_, vivant de leur chasse et
des voyageurs qu'ils dtroussent; respectueux observateurs de la
discipline et du code particulier qui les gouverne, braves et fidles, de
vrais chevaliers qui seraient des bandits...

Mais quelque diffrence qui distingue ces personnages, ils se ressemblent
par un point particulier: ils ont tous, et singulirement vivante et
expressive, la physionomie de la catgorie ou de la classe qu'ils
reprsentent, et leurs sentiments, leurs passions ou leurs intrts sont
les intrts, les passions et les sentiments de cette catgorie ou de
cette classe. Toute une socit ressuscite ainsi sous nos yeux avec ses
groupes particuliers et leurs nuances distinctes. _Ivanhoe_ n'est que de
l'histoire en tableaux.

Ainsi s'explique l'importance soudaine que prennent dsormais dans le
roman ceux qu'il avait ddaigns jusque-l, les petits et les humbles et,
pour tout dire d'un mot, le peuple. C'est de tout ct, pour ainsi dire,
qu'il fait irruption. Le rle du porcher Gurth est presque aussi
considrable que celui de son matre Cdric; le bouffon Wamba est aussi
souvent en scne que le templier, et Richard Coeur-de-Lion lui-mme est
loin d'clipser Robin Hood-Locksley et son digne compagnon d'armes, le
joyeux ermite de Copmanhurst. Puisqu'il s'agit de donner d'une socit ou
d'une poque l'image la plus ressemblante et la plus complte possible, le
peintre devra ncessairement en voquer tous les groupes et toutes les
classes, n'en laisser aucun dans l'ombre, mais les amener tous  la
lumire, et de prfrence ceux o les passions et les mouvements
politiques ont des rpercussions d'autant plus exactes et plus profondes
que rien ne vient altrer leur justesse ou entamer leur intgrit.

Dans le roman historique ainsi constitu, on voit la place que doit
ncessairement occuper la couleur locale. Elle est tout,  la lettre,
puisque par dfinition elle constitue le roman lui-mme. Nous venons de le
montrer pour les personnages. Il faut le faire voir maintenant pour le
milieu. La chose est facile, Walter Scott ayant apport aux dcors de ses
rcits une attention particulire. Ce sont peut-tre ses meilleures pages.

Que de tableaux caractristiques! que de scnes expressives! Pour ne pas
parler de ses peintures de l'cosse, dont l'exactitude s'explique par
d'autres raisons, que de nettet et de relief, par exemple, dans la
description de cette brillante cour d'Elisabeth, monde bariol, spirituel,
avide de plaisir, tout occup de posie et de ftes dramatiques, encore
plus passionn pour l'intrigue, toujours affair et joyeux! Et le terrible
contraste entre la cour de France et la cour de Bourgogne! Ici,
prodigalits, folies blouissantes; l conomie et pargne sordide; d'un
ct gnrosit, tmrit, insouciance; de l'autre gosme, prudence,
calculs; chez le vassal, orgie et ftes perptuelles; chez le suzerain,
tristesse morne de prison et de spulcre. Ainsi le milieu explique
toujours d'avance les personnages, et il les explique admirablement.

Mais le plus beau tmoignage qu'on en puisse apporter, c'est encore  ce
magnifique _Ivanhoe_ qu'il faut le demander. Tout le monde connat la
fort du premier chapitre.

      Le soleil se couchait sur une riche et gazonneuse clairire
      de cette fort...; des centaines de chnes aux larges ttes,
      aux troncs ramasss, aux branches tendues, qui avaient peut-tre
      t tmoins de la marche triomphale des soldats romains,
      jetaient leurs rameaux robustes sur un pais tapis de la
      plus dlicieuse verdure. Dans quelques endroits, ils taient
      entremls de htres, de houx et de taillis de diverses essences,
      si troitement serrs, qu'ils interceptaient les rayons du soleil
      couchant; sur d'autres points, ils s'isolaient, formant ces longues
      avenues dans l'entrelacement desquelles le regard aime  s'garer,
      tandis que l'imagination les considre comme des sentiers menant
       des aspects d'une solitude plus sauvage encore. Ici, les rouges
      rayons du soleil lanaient une lumire parse et dcolore, qui
      ruisselait sur les branches brises et les troncs moussus
      des arbres; l, ils illuminaient en brillantes fractions les
      portions de terre jusqu'auxquelles ils se frayaient un chemin.
      Un vaste espace ouvert, au milieu de cette clairire, paraissait
      avoir t autrefois vou aux rites de la superstition des druides;
      car, sur le sommet d'une minence assez rgulire pour paratre
      leve par la main des hommes, il existait encore une partie d'un
      cercle de pierres rudes et frustes de colossales proportions[8].

[Note 8: Traduction A. Dumas.]

N'est-ce pas l'vocation d'une splendide fort fodale? S'il y a des
hommes, ils ne ressembleront sans doute pas  nos contemporains.

Voici en effet le porcher Gurth, avec sa veste faite de la peau tanne de
quelque animal, sur laquelle les poils avaient tout d'abord subsist, mais
avaient t depuis uss en tant d'endroits qu'il et t difficile de dire,
par les chantillons qui en restaient,  quel animal cette fourrure avait
appartenu; ses sandales assures par des courroies de peau de sanglier,
son panier, sa corne de blier, son couteau  deux tranchants et  manche
de corne de daim, son paisse chevelure aux touffes emmles couleur de
rouille, et surtout son collier de cuivre soud  son cou, avec
l'inscription: GURTH, FILS DE BEOWULPH, SERF-N DE CDRIC DE ROTHERWOOD.

L'accoutrement de son compagnon d'esclavage, le bouffon Wamba, n'est pas
moins caractristique. Il a une veste qui fut jadis teinte en pourpre vif
et o l'on avait dessin des ornements grotesques de diverses couleurs, un
manteau de drap cramoisi doubl de jaune vif, des bracelets en argent, et
un bonnet tout garni de sonnettes. De tels dtails suffisent pour prciser
une poque.

Voyez maintenant, en contraste et s'avanant dans la mme clairire,
l'opulent cortge du prieur Aymer, la suite terrible du templier Brian de
Bois-Guilbert; entrez avec eux dans la vaste salle de Rotherwood, avec son
immense table de chne forme de planches  peine dgrossies, son norme
chemine qui fume, son parquet fait de terre mle de chaux, endurcie
par le tassement, comme on le voit souvent dans les aires de nos granges
modernes: ne recevez-vous pas, et trs nette, l'impression que ni les
hommes, ni les choses ne sont de notre temps, et n'est-ce point une scne
du moyen ge qui se lve devant votre imagination?

Le roman historique est donc bien l'oeuvre de Scott. Il lui appartient au
mme degr et au mme titre que la tragdie  Corneille, la comdie 
Molire, la fable  La Fontaine. Genre incertain avant lui, indtermin,
hybride, n'ayant qu'une existence prcaire, s'il est vrai qu'il ait mme
jamais exist, il vit dsormais, il existe, et si bien, qu'il va crotre
et pulluler extraordinairement. Sans doute, dans cette floraison subite et
magnifique, il faut faire la part des circonstances; ce rapide et plein
panouissement s'explique, nous le verrons, par des causes plus gnrales
et plus profondes que le simple attrait de la nouveaut, si puissant qu'on
le suppose. Le succs n'en devait que mieux venir: il fut clatant.

       *       *       *       *       *




LIVRE II

LE ROMAN HISTORIQUE DE WALTER SCOTT ET LE ROMANTISME




CHAPITRE PREMIER

Historique du succs de Walter Scott en France.


Ce fut plus qu'un succs: ce fut un engouement. Une gnration tout
entire en demeura blouie et sduite. Modistes et duchesses, depuis le
simple peuple jusqu' l'lite intellectuelle et artistique de la nation,
tout subit la fascination et le prestige. Jamais tranger n'avait t
populaire  ce point parmi nous; et mme, de 1820  1830, aucun nom
franais ne fut en France plus connu et glorieux.

Ce n'est pas que le succs se soit impos tout d'abord, et avec une
foudroyante rapidit. Les premiers articles qu'on lui consacre
(_Conservateur littraire, Diable boiteux, Annales politiques,
morales et littraires_) manquent d'enthousiasme. Assez rapidement
cependant, les loges se font moins discrets. Vers 1817 le succs se
dessine; la popularit mme commence; elle est complte ds 1820, et 
pleines voiles Walter Scott cingle vers la gloire.

Ce ne sont plus dsormais que comptes rendus dithyrambiques, ou peu s'en
faut: Walter Scott tait un confrre, mais c'tait un tranger. Le jeune
Victor Hugo donne l'exemple; il met dlibrment l'cossais au-dessus de
Lesage, dclare que tout ou presque tout est  admirer dans les Waverley
Novels, et la plupart des journaux font comme le _Conservateur
littraire_.

Chaque nouveau roman est attendu avec une impatience fbrile, et on se
l'arrache ds son apparition.

      Du Walter Scott! du Walter Scott! Htez-vous, Messieurs,
      et vous surtout, Mesdames; c'est du merveilleux, c'est du nouveau;
      htez-vous! La premire dition est puise, la seconde est retenue
      d'avance, la troisime disparatra,  peine sortie de la presse.
      Accourez, achetez; mauvais ou bon, qu'importe! sir Walter Scott
      y a mis son nom, cela suffit... et vivent l'Angleterre et les
      Anglais[9]!

[Note 9: _L'Abeille_ (ancienne _Minerve littraire_), III, 1821, p. 76.]

C'est le moment o, dans la presse franaise, on ne parle vraiment plus
que du grand cossais.

Et comme de juste, le public est avide de dtails sur son crivain favori.
Amde Pichot lui consacre une _Notice_,--d'ailleurs pleine
d'inexactitudes, et qu'il corrigera fort heureusement plus tard. On fait
le voyage d'cosse pour voir le grand Inconnu[10]; dimbourg devient un
plerinage littraire, et si on a eu le bon-heur de rencontrer l'illustre
crivain, on s'en retourne content, comme cet Espagnol qui n'tait venu 
Rome que pour Tite-Live.

[Note 10: Adolphe Blanqui, _Voyage d'un jeune Franais en Angleterre et en
cosse pendant l'automne de 1823_.]

Rien de caractristique  cet gard comme le _Voyage historique et
littraire en Angleterre et en cosse_, d'Amde Pichot (1825); et c'est
bien le document le plus significatif de la rputation dont jouissait
alors chez nous le grand tranger. Le voyageur est intarissable de
dtails sur son compte. Portrait physique, portrait moral, habitudes et
manies, rien n'est oubli de ce qui peut satisfaire une curiosit que l'on
devine insatiable.

Mais tout le monde ne peut pas aller  dimbourg, et il n'a t donn qu'
quelques rares privilgis de contempler une physionomie si vnre: on
fera donc venir le buste du romancier  la mode. C'est le _Globe_ du 2
dcembre 1824 qui annonce l'heureuse nouvelle: Le libraire Ch.
Gosselin... a fait venir de Londres le buste de sir Walter Scott... Ce
chef-d'oeuvre de statuaire mritait d'tre copi en France, et M. Gosselin
vient d'ouvrir une souscription pour trente modles en pltre,
parfaitement conformes  l'original. Les dix premiers numros sont
retenus... Quand l'original se dcidera  venir  Paris, ce sera un
vnement public; sa maison ne dsemplira pas de visiteurs; on se le
montrera du doigt dans la rue, et par instants l'admiration dbordante
sera une espce de dlire.

Les potes accordent  ce propos leur lyre en son honneur. Un certain
Vander-Burch lui adresse une longue Eptre o,  dfaut de talent, il y
a de l'enthousiasme: _Si natura negat, facit_ admiratio _versum;_ et en
attendant d'imiter l'illustre cossais  son tour, Cordellier-Delanoue le
clbre en vers pileptiques:

      Salut, _Ivanho_! dbris de la Croisade!
      Honneur  toi! Salut, pope! Iliade!

Ce qui vaut mieux encore, dans ce concert universel d'loges de graves et
scrupuleux savants font entendre leur voix. Raynouard vante ses mrites
d'exactitude; et sous la signature T.J. (Thodore Jouffroy), le _Globe_
publie (1826-1827) des articles qui sont bien l'tude la plus fine et la
plus pntrante qu'on ait faite,  cette poque, du talent du grand
romancier.

Ce ne sont pas d'ailleurs et seulement les crivains qui imitent le
glorieux tranger. De ses oeuvres, les musiciens tirent des sujets
d'opras, et les peintres des sujets de tableaux[11]. Tout est  la Walter
Scott, ameublements et costumes[12].

[Note 11: _Guy Mannering_ inspire la _Sorcire_ de Ducange; en 1827, les
Nouveauts jouent un _Caleb_; Souli pense  mettre au thtre les
_Puritains_ et _Kenilworth_; Ducange tire un drame de la _Fiance de
Lammermoor_; Ancelot pille Scott pour son _Olga_; et des _Chroniques de la
Canongate_ Goubaux extrait la _Vie d'un joueur_.--Cf. _Revue d'Histoire
littraire de la France_, 15 janvier 1898. p. 81, un article de M. Clouard
mentionnant une oeuvre indite d'A. de Musset, la Quittance du Diable,
imite du _Redgauntlet_ de Walter Scott.--Quant  Delavigne et  Dumas, il
serait trop long de dire ce qu'ils doivent  W. Scott.]

[Note 12: Les _Moeurs et Coutumes_ (Bibliothque nationale, dpartement
des estampes) montreront des spcimens de cravates, de toques  la Walter
Scott; La Msangre, III et IV, indiquera des dtails de mobiliers
cossais; La Bdollire, _Histoire de la mode en France_, 1858, nous
apprendra que de 1822  1830 on n'a vu que carreaux cossais  la Dame
blanche. Et on sait que la duchesse de Berry donna plusieurs bals masqus
avec costumes emprunts aux Waverley Novels. Cf. notre tude _le
Romantisme et la mode_.]

      On ne peut se faire une ide de cette vogue dont l'anne
      1827 marqua l'apoge. Elle se retrouvait dans les costumes,
      dans les modes, dans les ameublements, sur les enseignes de
      magasins et sur les affiches des thtres... Un mme soir,
      le Thtre-Franais jouait _Louis XI  Pronne_, de Mly-Janin,
      extrait de _Quentin Durward_; l'Odon, le _Labyrinthe
      de Woodstock_; l'Opra-Comique, _Leicester_, de Scribe et
      Auber, pris au _Chteau de Kenilworth_, et le lendemain, la
      _Dame Blanche_ inspire tout  la fois par _le Monastre_ et
      _Guy Mannering_.
      (Pontmartin, _Mmoires_, II, p. 3.)

Les esprits les plus fins, les plus distingus et les plus difficiles se
font un charme de cette lecture: voyez les _Lettres_ de Doudan; et nous ne
parlons pas des tmoignages d'admiration que lui ont adresss ses
principaux imitateurs et surtout Balzac, dans sa prface de la _Comdie
humaine_.

C'est  peine si de loin en loin s'lvent quelques protestations contre
cette gloire toujours croissante. Mme de Genlis rclame contre cet
tranger par trop envahissant: elle tait vraiment bien qualifie pour
prendre la dfense du roman historique! Un autre, dans une interminable
prface de 64 pages, en tte d'un roman de _Ccile ou les Passions_ (en
cinq volumes), Jouy, se rpand en plaintes amres contre un romancier
moins historien que le moindre compilateur d'anecdotes. Mme de Genlis et
Jouy en furent pour leurs protestations par trop intresses; et malgr
les faiblesses et les dfaillances des dernires oeuvres, la gloire de
Walter Scott brilla d'un clat toujours plus vif jusqu' la fin, bien loin
de subir d'clipse.

Sa mort fut un vnement, on pourrait presque dire un deuil public.
Pendant sa longue agonie, les journaux publiaient tous les jours un
bulletin de sa sant, et toute l'Europe eut quelque temps les yeux tourns
vers le coin d'cosse o l'enchanteur achevait de mourir, us par des
fatigues excessives qui n'avaient presque rien entam de son nergique
volont. Tous les articles que cette mort inspira  la presse sont pleins
d'une motion sincre, souvent mme profonde.

Sainte-Beuve, crit le 27 septembre 1832: Ce n'est pas seulement un deuil
pour l'Angleterre, c'en doit tre un pour la France et pour le monde
civilis, dont Walter Scott, plus qu'aucun autre des crivains du temps, a
t comme l'enchanteur prodigue et l'aimable bienfaiteur... Il est mort
plein d'oeuvres et il avait rassasi le monde... La postrit retranchera
sans doute quelque chose  notre admiration de ses oeuvres, mais il lui en
restera toujours assez pour demeurer un grand crateur, un homme immense,
un peintre immortel de l'homme.

Walter Scott n'a survcu que peu de mois  son gnie, dit le
_Constitutionnel_ du 30 septembre de la mme anne; il a enfin achev de
mourir. Sa vie est remplie, sa gloire est complte... Un gnie aussi vaste,
aussi vari, aussi attachant, est un bienfait pour le sicle auquel il
choit comme un don providentiel.

Mais c'est le directeur de la _Revue de Paris_ qui trouve, pour dplorer
cette grande perte, les accents les plus mus et les plus touchants[13]:

      La mort nous enlve Walter Scott lorsque sa carrire est parcourue
      et au del; lorsqu'il n'avait plus rien  faire pour sa gloire...
      Il meurt immortel par son nom et pur dans sa vie... On prouve
      cependant,  la nouvelle de cet vnement prvu depuis plusieurs
      mois, cette tristesse si potiquement dfinie par lui, quand il
      comparait l'effet de la mort de lord Byron  celui que produirait
      l'extinction subite d'un des astres qui clairent et rjouissent
      la terre. Sir Walter Scott avait raison; le monde entier doit
      porter le deuil de ces hommes dont le gnie... a tendu sur le
      monde entier son influence et conquis de nouveaux mondes  la pense
      humaine.

      Ce que les Anglais disent de notre Molire, qu'il n'appartient pas
       la France, mais  toutes les nations civilises, nous aimons 
      le dire de leur Walter Scott. Mais ce que nous devons constater
      surtout, c'est que, de tous les auteurs trangers, Walter Scott est,
      certes, celui qui s'est le plus facilement naturalis parmi nous,
      qui a le plus facilement triomph de toutes les prventions
      nationales, en mme temps que de la transmutation prilleuse des
      traductions. (T. 42-43, sept. 1832.)

[Note 13: La _Revue_ ne se contenta pas d'une douleur strile: elle eut la
piti agissante. Un mois aprs l'article de son directeur, elle apprend
que les cranciers de Scott auraient des droits sur le mince hritage
qu'il laisse, et elle crit: Esprons qu'une souscription nationale, qui
deviendra bientt europenne, viendra au secours des hritiers d'un si
beau nom. La _Revue de Paris_ ne sera pas la dernire  souscrire.
(Oct. 1832, p. 69.)]

Et chez la plupart de ceux dont il avait enchant la jeunesse, son
souvenir ne s'teignit jamais. Ils en parlent presque tous comme d'une
source d'motions unique, d'un objet particulier de prdilection. Ils le
rappellent  tout propos, le citent, lui font des emprunts. Il est rest
pour eux l'ami de la premire heure, celui qu'on relit toujours et qu'on
ne se lasse jamais de relire. Des crivains trangers que la France
recueillit alors et qu'elle aima, ce fut Walter Scott, et de beaucoup, le
plus populaire et le plus franais.

Et il le fut en dpit de ses traducteurs, comme disait le directeur de la
_Revue de Paris_. C'est une justice  leur rendre  presque tous, qu'ils
ont tout fait pour l'affaiblir et le dnaturer, quand ce n'a pas t pour
le rendre ridicule. Sans doute Walter Scott n'a jamais t ce qu'on
appelle un styliste; sa facilit d'criture tait merveilleuse, comme on
sait, et, s'il a les qualits de l'improvisation, il en a aussi les
invitables dfauts. Pour un romancier, d'ailleurs, les trahisons des
traductions ont moins d'inconvnients que pour un pote: quelques dtails
manqus ne changeront rien  l'effet d'une scne, pas plus que la lgre
altration de quelques lignes ne saurait compltement dtruire l'harmonie
d'un tableau. Il n'en est pas moins certain que les traducteurs ont laiss
dans le texte original le meilleur de sa fantaisie ou de son charme, et
que c'est un Walter Scott singulirement dcolor et fade qu'ils servent 
l'avidit de leurs lecteurs ou aux exigences plus pressantes encore des
libraires. Les critiques se plaignent, gmissent, se dsolent ou
s'indignent, et finissent par se rsigner, comme  un mal ncessaire. Sa
grce est la plus forte, et, pour parler comme Stendhal, la nation
franaise est folle de Walter Scott.

Il fallait en effet que le charme ft bien puissant. On ne saurait
imaginer traduction plus molle, plus lche, surtout plus capricieuse et
plus nglige, que celle des premiers traducteurs. Au moins Shakespeare
a-t-il eu l'avantage d'une toilette classique et d'une toilette
romantique: c'est une consolation qui fut refuse  Walter Scott. On n'a
song ni  l'embellir, ni  le rendre hirsute et charg de couleurs
criantes: invariablement, on l'a rendu plat--et assez souvent ridicule.
Vivacit, esprit, fracheur, grce, pittoresque et posie disparaissent
trop souvent ou s'vaporent. Et pour ce beau rsultat, tout a t mis en
oeuvre, additions, corrections, suppressions[14]. Le pauvre crivain est l
comme sur un lit de Procuste, et la niaiserie des traducteurs l'tire ou
le mutile pour l'y ajuster. On va mme jusqu' le gratifier d'inepties
rjouissantes. L'un, un chimiste sans doute, change l'toile Cynosure en
_cyanosure_; et un autre, du _Conte d'hiver_ de Shakespeare, _Winter's
Tale_, fait le _Conte de M. Winter!_

[Note 14: On en trouvera d'abondants exemples dans notre premire dition.
On y verra notamment comment Victor Hugo lui-mme traduisait alors Walter
Scott.]

Il n'a vraiment pas tenu  ses pilotes que ds sa premire traverse,
l'cossais n'ait commenc par faire naufrage; et s'il a abord en France,
c'est bien, comme on dit, contre vent et mare.




CHAPITRE II

Walter Scott et le romantisme.


Un succs aussi considrable doit avoir des causes profondes. Le simple
attrait de la nouveaut ne saurait l'expliquer; quand d'autres mrites ne
vont pas avec elle, la nouveaut, pour sduisante qu'elle soit, lasse
d'autant plus vite qu'elle a plus ardemment passionn tout d'abord.
Allguer encore l'intrt captivant des Waverley Novels peut faire
comprendre ce que le succs en a toujours eu de franchement, de largement
populaire, sans rendre compte de l'admiration et de l'enthousiasme des
grands crivains mmes de l'poque romantique. On pourrait dire enfin que
leur charme d'exotisme n'a pas peu contribu  leur vogue prodigieuse:
avec l'apparence d'tre plus exacte, l'explication resterait tout aussi
superficielle. S'ils n'avaient eu que ces qualits, encore qu'il ne soit
pas donn au premier venu de les runir, leur auteur n'aurait laiss dans
la littrature qu'un souvenir brillant, comme Alexandre Dumas, son mule
franais. Or, il reste de Walter Scott plus qu'un souvenir, il reste une
influence. Sa place est marque dans l'histoire de la littrature
franaise aussi nettement que dans celle de son propre pays. Il ne s'est
pas content d'crire des oeuvres qui ne sont plus gure lues aujourd'hui
que des enfants et des jeunes filles: par le plus heureux concours de
circonstances, ces oeuvres venaient donner pleine et entire satisfaction
aux besoins les plus imprieux, les plus intimes, de la gnration
d'alors. Elles ont amus, sduit, passionn, sans doute; mais surtout
elles servaient une cause, taient un argument en faveur d'une cole
naissante, prparaient le triomphe d'une nouvelle doctrine. De tous les
lments qui pouvaient le plus efficacement favoriser le dveloppement du
romantisme, aucun n'avait peut-tre l'importance du roman historique, et
les chefs-d'oeuvre de Walter Scott venaient en offrir des modles. On
comprend que tout de suite les disciples de l'cossais aient t lgion.

Il est sans exemple qu'un esprit original n'ait pas toujours tran  sa
suite une foule d'imitateurs. On imita donc Walter Scott, et avec fureur.
De 1820  1830, et mme au del, le roman historique prit en France un
dveloppement prodigieux, inou. On compterait par centaines les grimauds
de lettres qui s'lancent soudain dans la voie nouvellement ouverte, sans
autre vocation que le dsir de profiter de la vogue du genre ou de battre
monnaie avec le got du jour.

L'exemple contagieux de Walter Scott, dit le _Globe_, du 19 septembre
1824, fait rver  plus d'une jeune imagination des milliers de guines et
une gloire europenne. Et, le 23 juillet 1825: On n'crit plus
maintenant que des romans historiques. C'est une espce de folie. Les
libraires qui, comme Pigoreau, se sont donn la tche de tenir le public
au courant des nouvelles productions littraires, avouent en gmissant que
la tche est trop lourde pour leurs faibles paules. Je voudrais
reprendre mon travail o je l'ai quitt. Quelle tche! Cent cinquante
volumes de romans ont paru depuis mon dernier supplment.

Cent cinquante volumes d'avril  aot 1822: Pigoreau n'a pas tout  fait
tort d'tre pouvant. Bien entendu, les romans historiques forment une
part considrable de ce total. Cependant le mal ne fait que s'accrotre,
et le flot monte obstinment, menaant de tout submerger bientt. Devant
cette effroyable fcondit, quelques cabinets de lecture s'meuvent, et
prennent la rsolution de fermer leurs portes au genre par trop
encombrant. C'est Pigoreau lui-mme qui nous en informe, le 30 aot 1825,
dans son _Second appendice_  son _Dixime supplment_. Mais, ajoute-t-il,
s'ils ressemblaient tous  ceux de Walter Scott, on verrait bientt ces
libraires sortir de leur insouciance et de leur inertie; nous en jugeons
par la rapidit avec laquelle s'enlve cette nouvelle production. Car le
roman historique est bien dcidment le genre  la mode.

      Les romanciers ne se bornent point  nous donner les
      produits de leur imagination. Bientt nous verrons toute
      _l'Histoire en romans_. Sans parler du _Dunois_, du _Camisard_,
      du _Ligueur_, du _duc de Christian_, du _Vaudois  la cour de
      Franois Ier_, qui doit bientt paratre, j'ai sous les yeux un
      prospectus qui nous annonce la _France romantique_, c'est--dire
      une collection de romans historiques, compose d'autant
      de volumes qu'il y a eu de ttes couronnes en France. Ainsi,
      chacun arrangera l'Histoire  sa manire, et suivant la tolrance
      ou la svrit de ses principes.
      (Pigoreau, _7e supplment_, 20 juillet 1824.)

Il serait d'ailleurs facile et fastidieux d'entasser ici les tmoignages
qui prouveraient la vogue sans prcdent du genre nouveau: ils sont aussi
abondants que ces romans historiques mmes que chaque jour voit alors
clore. Nous n'en citerons plus qu'un: il est vrai qu'il est capital.

Personne n'avait qualit comme Balzac pour parler du grand romancier qu'il
a toujours tant admir et pour mesurer la porte et le degr d'une
influence que lui-mme, nous le verrons, a subie profondment. A cet gard,
le roman d'_Illusions perdues_ a une signification d'un prix singulier.
C'est la description, et une des plus exactes et des plus frappantes
qu'ait faites Balzac, des moeurs de la jeunesse littraire franaise aux
environs de 1822. On va voir l'importance qu'y tiennent Walter Scott et
l'influence et l'imitation de Walter Scott.

Dvor ds sa premire jeunesse du dsir furieux de se faire un nom dans
la littrature, Lucien Chardon, arriv enfin d'Angoulme  Paris et devenu
Lucien de Rubempr, ne songe qu' raliser ses beaux rves de gloire; et
le plus sr moyen, en mme temps que le plus rapide, lui parat le roman
historique. Il commence donc son _Archer de Charles IX_. Il passait ses
matines  la bibliothque Sainte-Genevive  tudier l'histoire. Les
premires recherches lui avaient fait apercevoir d'effroyables erreurs
dans son roman. Le dtail est caractristique; mais tous les romanciers
n'prouvaient pas les scrupules de Lucien. La bibliothque ferme, il
venait dans sa chambre humide et froide corriger son ouvrage, y recoudre,
y supprimer des chapitres entiers. L'oeuvre termine, il va proposer  un
libraire d'en faire l'acquisition. Repouss de chez Vidal, il est assez
bien accueilli par Doguereau. Ah diantre! _l'Archer de Charles IX_,
un bon titre. Voyons, jeune homme, dites-moi votre sujet en deux
mots.--Monsieur, c'est une oeuvre historique dans le genre de Walter
Scott.

Cependant, par de savantes insinuations, Lousteau a prpar la vente de
_l'Archer de Charles IX_. Nous t'avons fait deux fois plus grand que
Walter Scott, dit-il  Lucien. Oh! tu as dans le ventre des romans
incomparables! tu n'offres pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas
l'auteur d'un roman plus ou moins ingnieux, tu seras une collection! Ce
mot collection a port coup. Ainsi n'oublie pas ton rle, tu as en
portefeuille _la Grande Mademoiselle ou la France sous Louis XIV_;
--_Cotillon Ier ou les Premiers Jours de Louis XV_;--_la Reine et le
Cardinal, ou Tableau de Paris sous la Fronde_;--_le Fils de Concini ou une
Intrigue de Richelieu!..._ Ces romans seront annoncs sur la couverture.
Nous appelons cette manoeuvre: berner le succs. Faites la part de la
verve endiable du journaliste contre les libraires exploiteurs, il reste
toujours le plus vif tmoignage de l'immense succs qu'obtenait alors le
roman historique. La preuve en est que Lousteau reoit au prjudice de
Lucien une somme de cinq cents francs en argent de Fendant et Cavalier,
sous le nom de commission, pour avoir procur ce futur Walter Scott aux
deux librairies en qute d'un Scott franais.

Et en effet rien ne montre l'influence du grand cossais comme l'avidit
des deux commerants, leur empressement fivreux  mettre la main sur un
auteur qui puisse contenter les nouvelles exigences de la clientle.
Le succs de Walter Scott veillait tant l'attention de la librairie sur
les produits de l'Angleterre que les libraires taient tous proccups,
en vrais Normands, de la conqute de l'Angleterre; ils y cherchaient du
Walter Scott, comme plus tard on devait chercher des asphaltes dans les
terrains caillouteux, du bitume dans les marais et raliser des bnfices
sur les chemins de fer en projet. Sur quoi Balzac observe fort
judicieusement: Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est
de vouloir trouver le succs dans les analogues, quand il est dans les
contraires. A Paris surtout, le succs tue le succs. Mais nos deux
libraires n'taient pas capables de faire l'observation profonde du
romancier. Aussi, sous le titre de _les Strelitz ou la Russie il y a cent
ans_, Fendant et Cavalier insraient-ils bravement, en grosses lettres,
_dans le genre de Walter Scott_. Fendant et Cavalier, avaient soif d'un
succs... Ils le demandaient  l'auteur  la mode, rien de plus naturel.

Et quelles habilets dans la prparation de ce succs! quelles prcautions
et quels scrupules! Ce qui veut dire: quels soins de rappeler par tous les
moyens possibles que l'oeuvre est en effet dans le genre de Walter Scott!

Nous nous sommes rserv le droit, disent les deux libraires  Lucien et
 Lousteau, de donner un autre titre  l'ouvrage; nous n'aimons pas
_l'Archer de Charles IX_, il ne pique pas assez la curiosit des lecteurs,
il y a plusieurs rois du nom de Charles et dans le moyen ge il se
trouvait tant d'archers! Ah! si vous disiez _le Soldat de Napolon!_ mais
_l'Archer de Charles IX!..._ Cavalier serait oblig de faire un cours
d'histoire de France pour placer chaque exemplaire en province.

--_La Saint-Barthlemy_ vaudrait mieux, reprit Fendant.

--_Catherine de Mdicis ou la France sous Charles IX_, dit Cavalier,
_ressemblerait plus  un titre de Walter Scott_. Voil la raison
dcisive: elle est bien significative. Et il est bien vrai aussi que les
dveloppements les plus abondants et les mieux documents laisseraient du
prestige de Walter Scott en France,  une priode dtermine de notre
histoire littraire, une ide bien moins nette que ces deux ou trois
citations de Balzac. Lucien de Rubempr n'est pas une cration fantaisiste
du romancier; il n'a pas seulement exist, il incarne en lui une foule
d'individus qui lui ont ressembl. C'est un type, comme Fendant et
Cavalier; et on pourrait presque dire que la premire raison d'tre de
tous les trois est Walter Scott.

Cependant, et il est  peine ncessaire de le dire, nous n'aurions pas
donn cette tendue  une dmonstration qui ne se serait applique qu'aux
flaireurs de vent, au _vulgum pecus_, aux moutons du pasteur d'cosse:
imitateurs maladroits ou stupides qui compromettent,  force de platitudes,
les succs les plus solidement tablis et dont les inintelligences ou les
excs seraient capables de rendre insupportables ou odieux les plus
parfaits modles. Les esprits les plus distingus ont t ses disciples,
et c'est du romantisme lui-mme que l'oeuvre cossaise a facilit
l'closion, aid le dveloppement. L'influence est assez srieuse pour
nous arrter quelques instants[15].

[Note 15: Nous demandons, en grce, qu'on ne nous fasse pas dire que le
roman historique  la Walter Scott a _fait_ le romantisme. A la lettre,
Walter Scott a jou auprs des jeunes crivains d'alors le rle que
Socrate jouait auprs de ses disciples, et c'est une espce de
maeutique qu'il a pratique, lui aussi, et suprieurement.]

Que les derniers partisans convaincus du classicisme n'aient jamais vu
dans Walter Scott un alli et un dfenseur de leurs principes, les raisons
en sont assez apparentes. C'est d'abord un tranger, et, circonstance
aggravante, un tranger d'outre-Manche, presque du mme pays que
Shakespeare, l'ennemi hrditaire. Il aime peut-tre les anciens, et,  la
vrit, quelquefois il les cite, mais  coup sr il ne les imite pas, et
ce n'est ni dans Aristote, ni dans l'_Eptre aux Pisons_ que sont formuls
les principes de sa rhtorique. Sa mythologie ne rappelle que de fort loin
l'harmonieux Olympe, et son merveilleux n'est pas selon les rgles. Mme
de Genlis et Jouy n'aiment point Walter Scott; ils ne peuvent pas l'aimer,
et pour cause. Les futurs romantiques, au contraire, n'prouvent pour lui
que passion et enthousiasme: l'cossais est un de leurs plus puissants
auxiliaires. C'est un point sur lequel tout le monde est d'accord, le
_Journal des Dbats_ aussi bien que le _Globe_, Delcluze comme Stendhal,
et Philarte Chasles autant que Jules Janin. D'o vient donc qu'on se soit
si peu battu autour de son nom?

Il y en a une premire raison, bien simple: on n'a jamais pris Walter
Scott au srieux, et il ne pouvait venir  l'ide de personne que son
succs ou mme son influence pt jamais avoir des consquences bien
considrables. Alli des romantiques, c'tait probable; leur auxiliaire au
besoin, c'tait possible; mais quel alli et quel auxiliaire! Un
romancier! Il se peut que le roman soit un genre littraire;  coup sr,
c'est un genre infrieur, excellent  divertir et  faire passer une
heure ou deux, mais qu'un esprit judicieux ne considrera jamais que
comme un dlassement. On se cache pour en lire. Le moyen seulement de
regarder comme un adversaire le tenant qui se prsente dans l'arne
littraire avec des romans pour toutes armes! On lui accordera tout au
plus un sourire d'indulgente piti, et personne n'ira user sa force ou
perdre ses coups contre qui, loin d'tre un ennemi, n'en a pas mme
l'apparence.

Aussi bien, d'autres adversaires plus redoutables imposent aux classiques
une dfense rapide et nergique. C'est sous la bannire dploye des
Shakespeare, des Goethe, des Schiller et des Byron que les tmraires et
hardis rformateurs s'avancent au combat: c'est  Byron,  Schiller, 
Goethe,  Shakespeare qu'il faut d'abord se prendre, et qu'on s'est pris
en effet. On n'a pas le temps de s'occuper de Scott; on n'y songe mme
pas. D'ailleurs,  quoi bon s'en soucier? Dans la mle gnrale et par
instants furieuse, son panache n'ondule pas, clatant; il a mme l'air de
ne pas tre prsent sur le champ de bataille. Ce n'est pas un combattant,
c'est  peine un hraut d'armes,  la voix harmonieuse et captivante, un
autre Ossian, moins lointain et moins potique, et dont la vogue passera
aussi vite que celle du chantre de Fingal... La vrit est que la voix
harmonieuse dirigeait l'attaque contre le classicisme aussi bien que les
plus retentissants clairons, et entranait  l'assaut les bataillons des
rvolts avec d'autant plus de danger qu'elle semblait moins anime  la
lutte et moins batailleuse.

Pas une des nouveauts que dsiraient alors les esprits, et d'une ardeur
si passionne, dont le roman historique  la Walter Scott n'offrt dj
le modle. Prosateurs et potes franais allaient dlaisser l'histoire
ancienne pour ne s'inspirer plus que de l'histoire nationale: il en
facilitait la connaissance et travaillait  la remettre en honneur. La
jeune gnration tait avide de pittoresque et de couleur locale: il
apportait l'un et l'autre avec profusion. Elle voulait partout des
motions vives et des sensations fortes: il prit plaisir  taler devant
elle les spectacles les plus poignants et les tragdies les plus
douloureuses. Il n'est pas jusqu' sa forme enfin qui ne ft un objet de
sduction. Les intemprants novateurs taient impatients de toute
servitude: il n'avait pas eu d'Aristote ni de Boileau pour lui imposer des
rgles et fixer les lois immuables de sa potique. Mais qui ne voit qu'en
ralisant ainsi--et beaucoup plus facilement, beaucoup plus compltement
que tout autre genre--les principes essentiels de la nouvelle cole, le
roman historique devenait l'instrument le plus sr des futures conqutes?
qu'crivains et public y ont fait leur apprentissage de toutes les grandes
nouveauts qui devaient bientt rgner partout triomphantes? et que donc,
et en un mot, rien ne pouvait mieux prparer l'avnement du Romantisme
lui-mme? Du premier jour et avec des transports d'enthousiasme, les
futurs rvolts l'acclamrent: ils ne pouvaient rver pour leurs doctrines
auxiliaire plus utile ni serviteur plus puissant.




CHAPITRE III

Walter Scott et le pittoresque dans les personnages.


On peut se risquer  dire que le principal dfaut de la littrature sous
la Restauration et l'Empire est d'tre encore plus sche que vide, et de
manquer compltement d'imagination. Une des meilleures preuves en est
qu'il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer ces
insignifiants crivains les uns des autres. Rien ne ressemble  Luce de
Lancival comme Denne-Baron ou Tardieu de Saint-Marcel,  moins que ce ne
soit Delrieu ou M. de Murville. C'est l'galit dans l'indcision et
l'effacement. Ou plutt, la mme officine a fabriqu les mmes produits.
Des personnages, Marius, Agamemnon, Cincinnatus, Artaxerce, Blisaire,
Tippo-Sab, et tous les premiers rles de toutes ces lamentables
tragdies! Non pas; mais plutt d'insipides lieux communs et des tirades
creuses; le mme mannequin, toujours drap,--et avec quel sens de l'
propos, quelle convenance parfaite!--de la tunique grecque, de la toge
romaine ou de chatoyantes toffes orientales. Le costume peut varier: le
mannequin restera invariable. La nature et la vrit en souffriront
peut-tre; mais cet art s'est-il jamais souci de nature et de vrit?

_Don Sanche_, nous dit Bignan, dans une notice place en tte des
_Oeuvres compltes_ de Brifaut, eut le privilge d'affronter la scne,
mais aprs avoir t forc, par la censure, de prendre le nom de _Ninus
II_, de dserter la Castille pour l'Assyrie, et de troquer le manteau
espagnol contre le costume asiatique[16]. Le croirait-on? Tout dpays et
travesti qu'il tait, _Ninus II_, paul par Talma, conquit les suffrages
du public. Talma et le public se montrrent en cette occurrence ce qu'ils
taient d'habitude: l'un, acteur de gnie, l'autre, d'une endurance 
toute preuve. Mais quelle individualit pouvaient bien avoir des
personnages qui se laissaient dpayser avec tant de complaisance et qui
pouvaient, sans le plus lger inconvnient, troquer le manteau espagnol
contre le costume asiatique?

[Note 16: C'est ce que le pauvre crivain nous apprend lui-mme avec
mlancolie dans l'_Avis prliminaire de Ninus II_ (_Oeuvres compltes_, IV,
Ed. Rives et Bignan). Le sujet de cette tragdie est tir de l'histoire
moderne. La scne se passait d'abord en Espagne, sous le rgne de don
Sanche, roi de Lon et de Castille. Les principaux vnements ne sont
point d'invention: l'auteur s'est content de les lier  une fable aussi
intressante qu'il avait pu l'imaginer. Bientt nos troupes en armes
franchirent les Pyrnes. La moiti de la pice tait faite: il fallut y
renoncer; il fallut quitter un terrain devenu trop glissant et abandonner,
en le quittant, tous les avantages que prsentaient au sujet les moeurs
nationales sur lesquelles il tait en grande partie fond. L'auteur se
rfugia en Assyrie avec ses hros. Ces poques recules semblent tre le
patrimoine du pote tragique... Il a sauv ce qu'il a pu du sujet
primitif. Dans cet essai dramatique, on a prt au tribunal des mages
l'autorit suprme dont l'assemble des Corts fut toujours revtue en
Espagne, appuye d'ailleurs sur le tmoignage de Rollin, qui attribue
cette autorit au conseil alors existant chez les Perses; et chacun sait
que les Perses taient rgis par les mmes lois et assujettis aux mmes
usages que les Assyriens. Il a gard de mme  Ninus ce sentiment de
l'honneur, n de nos institutions chevaleresques et tranger dans
l'antique Orient, par la bonne raison qu'il a pu exister, surtout
lorsque les anciens historiens se plaisent  nous reprsenter Cyrus avec
les vertus des Bayard, des Gaston de Foix et des Duguesclin. Mais
l'auteur n'est pas satisfait, et ses scrupules l'honorent: il regrette que
les circonstances politiques, en le forant  changer la forme de son
ouvrage, lui aient fait perdre des couleurs locales toujours prcieuses.]

Mmes dfauts, aggravs encore, si possible, dans le roman. Les hros
tragiques se ressemblent: que dire alors des personnages romanesques, et
qui discernera jamais Claire d'Albe de Malvina, Amlie Mansfeld
d'Elisabeth, Mlle de Clermont de Jeanne de France, ou Adle de Snanges de
Mathilde? Ils sont tous lgants, tous distingus, tous vertueux, tous
chevaleresques. Les beaux sentiments, les sentiments dlicats, les
sentiments raffins s'panouissent dans leurs coeurs, comme les paroles
fleuries sur leurs lvres. Quand on est du monde, il faut en adopter les
conventions, les habitudes et l'tiquette: ils sont du monde; ils en
portent l'uniforme et ne le quittent jamais. Leurs passions sont tempres
et leurs gats dcentes; l'esprit de socit a adouci les asprits
naturelles, arrondi les angles, contenu et disciplin l'humeur. Ils sont
comme cet homme d'esprit dont parle quelque part Mme de Stal, qui, dans
un bal, se trouve si parfaitement semblable aux autres que, pour s'en
distinguer, il est oblig de se faire  lui-mme des signes dans une
glace. Par malheur, nos hros ont oubli de se faire des signes ou de nous
en faire  nous-mmes, et nous les confondons tous dans la mme foule,
lgante, mais encore plus indistincte.

Or voici venir, au milieu de cette strilit pseudo-classique, des
cratures vivantes, des tres de chair et de sang. Leurs physionomies sont
prcises et leurs traits individuels. Impossible de les confondre,--et de
les oublier. Au moindre appel de la volont, ils apparatront tels qu'on
les a vus tout d'abord, avec leurs marques particulires, leurs grimaces
ou leurs sourires, leurs tics ou leurs manies. Non qu'ils s'imposent et
vous hantent avec l'obsession des personnages de Balzac; mais leur
premire qualit est bien de vivre. Et ils vivent, en effet, tous tant
qu'ils sont, depuis les plus illustres jusqu'aux plus obscurs, rois et
valets, duchesses et fermires, les esclaves aussi bien que les matres,
Gurth et Wamba comme Cdric, Ivanhoe ou Richard, l'ignoble Tony Foster et
l'insouciant et dbraill Michel Lambourne, tout autant que le sduisant
Leicester ou sa gracieuse souveraine lisabeth. Plus de fausses
lgances ni de ridicules conventions; rien de ce qui supprime la
personnalit et rduit l'homme  n'tre plus qu'un rle ou un mannequin;
mais des individualits vigoureuses et fortes, savoureuses ou nergiques,
tantt tragiques et tantt grotesques, suivant la situation et la
condition, pousses en pleine nature et que la socit a aussi peu
dformes que possible, et toujours et invinciblement distinctes, sous le
manteau royal comme sous le misrable accoutrement des serfs ou des
outlaws.

La dlicieuse vision pour nos futurs romantiques, et comme on comprend
leur merveillement! Jamais galerie de portraits, non pas mme chez
Shakespeare, ne fut plus anime, plus varie, plus chatoyante. Il ne faut
pas parler ici de profondeur. Au surplus, nos romantiques n'en ont que
faire, et ce n'est pas la qualit qui, pour l'heure, doit le plus vivement
les frapper. Racine est profond: ils n'ont jamais os le nier, mme dans
leurs plus intemprants carts de briseurs de vieilles idoles. Mais Racine
est froid, mais ses personnages ne se dpartent jamais d'une certaine
allure compasse et majestueuse, dont s'accommodent assez mal les gots
d'une nouvelle socit qui tous les jours se dmocratise davantage: on
n'aimera pas Racine et on donnera une leon  ses admirateurs attards en
refaisant _Andromaque_; cur non? Et en effet, _Charles VII chez ses
grands vassaux_ n'est autre chose que l'_Andromaque_ des romantiques. Il
n'y manque,  vrai dire, qu'Oreste et Andromaque, Pyrrhus et--qui le
croirait?--Hermione elle-mme! Mais il y a des casques d'acier, des cottes
de maille, des burnous, des hennins et de longues robes tranantes de
velours bleu; il y a du bariolage, de la fantaisie, de l'clat, en un mot
de l'imagination: il suffit, Dumas et ses amis et le public ne demandent
pas autre chose.

C'est cette imagination dans les personnages qui explique le prodigieux
succs de Walter Scott et pourquoi Hugo, Dumas, Vigny, Balzac,
Stendhal--malgr ses rserves--et tous, enfin, l'ont si passionnment aim,
si religieusement salu comme un modle et comme un matre. Jusqu' la
fin ils lui ont su gr d'avoir donn de pareilles ftes  leur imagination
et  leurs yeux, rassasis et dgots des ternes et monotones grisailles
des pseudo-classiques. C'tait une nouveaut et un charme: on comprend que
la nouveaut ait t si sduisante et que le charme ait opr si
profondment.

Quelles figures choisir de prfrence dans une galerie si abondante?
Toutes vous appellent et vous retiennent par un trait charmant ou amusant
de leur expressive physionomie. Voici la foule des personnages secondaires,
de ceux que le peintre ne semble avoir effleurs de son pinceau qu'en
passant et  la hte; le coup de pinceau a t si net, le trait qu'il a
trac si dcisif, qu'une physionomie parat aussitt, sourit ou grimace et
s'anime. C'est le prcepteur de Waverley, le respectable M. Pembroke, avec
ses manuscrits destins  prmunir son cher lve contre des doctrines
pernicieuses  l'glise et  l'tat, et qu'il n'a d'ailleurs jamais pu
faire accepter des diteurs ignares et rtifs. C'est le bailly Mac Wheeble
et la courbe que fait son pine dorsale lorsque son long propritaire
s'assied  table; Talbot et son aversion du mot _mac_; la tante Rachel et
son ombrageuse pudeur qu'effarouche toujours le costume cossais; David
Gellatley, le pauvre fou, avec ses citations de ballades comme rponses;
le militaire-thologien Gilfillan, qui trouve Tobie et son chien paens et
apocryphes; le mme bailli Duncan Mac Wheeble, qui a la colique pour avoir
fait passer tant d'argent d'cosse en Angleterre pour le procs de son
matre, le baron Bradwardine; le baron lui-mme enfin avec sa douce manie
de citations latines: Je dis _epulae_ et non _prandium_, le dernier mot
n'tant fait que pour le peuple; _epulae ad senatum, prandium vero ad
populum attinet_, dit Suetone; et sa joie de toujours parler de la charte
par laquelle David Ier rigea Tully-Veolan en baronnie franche _cum
liberali potestate habendi curias et justitias, cum fossa et furca et saka
et soka, et thol et theam et infangthief et outfangthief, sive hand habend,
sive bah barand_; et surtout sa jalousie de l'insigne privilge de tirer
les bottes royales.

Le jeune et fier cossais qu'on nomme Quentin Durward n'a pas moins de
saveur et de vivacit. Il chemine gament, avec l'insouciance de la
vingtime anne, son lgante toque bleue, surmonte d'une branche de
houx et d'une plume d'aigle, crnement pose sur l'oreille, hardi et la
bouche fertile en propos de jeune homme.

      Si j'tais le roi de France,--dit-il prcisment  l'ombrageux
      souverain qu'il ne connat pas encore,--je ne me  donnerais pas
      tant de peine pour placer autour de ma demeure des piges et des
      trappes. Au lieu de cela, je tcherais de gouverner si bien, que
      personne n'oserait en approcher avec de mauvaises intentions; et
      quant  ceux qui y viendraient avec des sentiments de paix et
      d'affection, plus le nombre en serait grand, plus j'en serais
      charm.

      Le compagnon de l'cossais regarda autour de lui d'un air alarm,
      et lui dit: Silence, sire varlet au sac de velours, silence! car
      j'ai oubli de vous dire que les feuilles de ces arbres ont des
      oreilles, et qu'elles rapportent dans le cabinet du roi tout ce
      qu'elles entendent.

      Je m'en inquite fort peu, rpondit Quentin Durward.
      J'ai dans la bouche une langue cossaise, et elle est assez
      hardie pour dire ce que je pense en face du roi Louis:
      que Dieu le protge! Et quant aux oreilles dont vous parlez,
      si je les voyais sur une tte humaine, je les abattrais avec
      mon couteau de chasse[17].

[Note 17: Balfour de Burley, dans _les Puritains d'cosse_, est une des
figures les plus nergiques et les plus saisissantes de Walter Scott.
Jamais le fanatisme n'avait t dcrit avec cette nettet et cette
vigueur.]

La mme imagination, mais plus gracieuse et plus frache, anime et fait
sourire les portraits des jeunes femmes, surtout des jeunes filles,
fragiles cratures qu'on dirait chappes de l'imagination shakespearienne,
si charmantes dans leur physionomie indcise et voile quelquefois, plus
souvent encore si en relief et si nette. Pour quelques pastels aux teintes
effaces et douces, que de belles toiles vibrantes de lumire! Si Rose
Bradwardine est un peu languissante, la vigoureuse, l'nergique et
hautaine figure que celle de Flora Mac-Ivor! et la scne ravissante,
lorsque prs d'une cascade, non loin des bruyres, au milieu du plus
romantique dcor, la harpe dans les mains et sa belle chevelure noire
flottant au vent, elle chante son loyalisme et son regret de ne pouvoir
donner son coeur  Waverley! O trouver enfin, dans notre littrature
d'avant le romantisme, coquetterie plus mutine, espiglerie plus coquette,
que l'espiglerie et la coquetterie de Catherine Seyton dans sa premire
conversation avec Roland Graeme? et les scnes d'amour entre Amy Robsart
et Leicester n'ont-elles pas la noblesse et la suavit d'un tableau du
Corrge?

Voil, certes, bien des nouveauts, toutes fort importantes: Walter Scott
en a cependant de plus importantes encore et de plus originales; et ce
sont elles qui ont mis le comble  sa gloire et rendu son influence si
dcisive et si fconde. Nous voulons parler de ses personnages
historiques. Le respect de l'histoire, le souci de la vrit gnrale,
qu'aprs tout il n'a pas si mal observe, craient autant de limites 
cette fantaisie et  cette imagination qu'il laissait si agrablement se
jouer dans la peinture des caractres qu'il inventait. Il est facile de
montrer qu'en restant dans ces limites mmes le grand peintre ne perdait
rien de sa facilit et de son charme. Son Louis XI et sa Marie Stuart,
--les seuls que nous examinerons, car il faut nous borner,--sont aussi
vrais dans le roman que dans la plus exacte et la plus fidle des
histoires, et il est  peine besoin de dire qu'ils y sont singulirement
plus vivants.

Voici d'abord le roi de France dans son traditionnel costume,--jamais
Walter Scott ne manque de dcrire l'extrieur de ses personnages, nous
verrons plus tard pourquoi,--son vieil habit de chasse d'un bleu fonc,
un gros rosaire d'bne qui lui avait t envoy par le grand-seigneur
lui-mme, avec une attestation prouvant qu'il avait servi  un ermite
cophte du mont Liban, renomm par sa saintet, le tour de son chapeau
garni d'une douzaine au moins de petites images de saints en plomb. Il a
le regard perant et majestueux, le front sillonn de rides et rien
n'gale ses brusques clats d'impatience et de colre. Dunois hsite 
rapporter les paroles de l'ambassadeur de Bourgogne:

Pques-Dieu! s'cria le roi; qu'est-ce qui s'arrte ainsi dans ton gosier,
Dunois? Il faut que ce Bourguignon t'ait parl en termes de dure
digestion. Mais il se ravise aussitt et malgr Dunois admet en sa
prsence l'insolent envoy.

Et quelle modration, quelle matrise de lui-mme, quelle cauteleuse
souplesse, dans la scne qui suit! Il faudrait la citer tout entire, avec
sa fin si pleine de bonne humeur et d'insouciance apparente. Mieux vaut
cependant en rappeler une autre  laquelle nous avons dj fait allusion,
plus familire encore et plus expressive. Il va recevoir  sa table le
cardinal de La Balue et le comte de Crvecoeur, et voici les instructions
pralables qu'il donne  son fidle archer:

      Peux-tu tenir encore une heure sans manger?

      Vingt-quatre, Sire, rpondit Durward, ou je ne serais pas
      un vritable cossais.

      Je ne voudrais pas pour un autre royaume, rpliqua le roi,
      tre le pt que tu rencontrerais aprs un tel jene. Mais
      il s'agit en ce moment, non de ton dner, mais du mien.
      J'admets  ma table aujourd'hui, et tout  fait en particulier,
      le cardinal de La Balue et cet envoy bourguignon, ce comte
      de Crvecoeur, et... il pourrait se faire que... Le diable a fort
       faire quand des ennemis se runissent sur le pied de l'amiti.

      Il s'interrompit, garda le silence d'un air sombre et pensif.

      Comme le roi ne semblait pas se disposer  reprendre la parole,
      Quentin se hasarda enfin  lui demander quels devoirs il aurait
       remplir en cette circonstance.

      Rester en faction au buffet avec ton arquebuse charge,
      rpondit le roi; et, s'il y a quelque trahison, faire feu
      sur le tratre.

      Quelque trahison, Sire! s'cria Durward, dans un chteau
      si bien gard!

      Tu la crois impossible, dit le roi, sans paratre offens de
      sa franchise; mais notre histoire a prouv que la trahison
      peut s'introduire par le trou que fait une vrille.--La trahison
      prvenue par des gardes!--Jeune insens! _Sed quis eus custodiat
      ipsos custodes?..._ Et reprenant son air sombre, il se
      promena dans l'appartement, d'un pas irrgulier, et ajouta:
      La trahison! Elle s'assied  nos banquets; elle brille dans
      nos coupes, elle porte la barbe de nos conseillers; elle affecte
      le sourire de nos courtisans et la gaiet maligne de nos bouffons:
      par-dessus tout, elle se cache sous l'air amical d'un
      ennemi rconcili[18]. Louis d'Orlans se fia  Jean de Bourgogne;
      il fut assassin dans la rue Barbette. Jean de Bourgogne
      se fia au parti d'Orlans; il fut assassin sur le pont
      de Montereau. Je ne me fierai  personne,  personne.--Ecoute-moi;
      j'aurai l'oeil sur cet insolent Bourguignon, et aussi sur ce
      cardinal, que je ne crois pas trop fidle sujet.
      Si je dis: _cosse, en avant!_ fais feu sur Crvecoeur, et qu'il
      meure sur la place!

      C'est mon devoir, dit Quentin, la vie de votre Majest
      se trouvant en danger.

      Certainement, ajouta le roi, je ne l'entends pas autrement.
      Quel fruit retirerai-je de la mort d'un insolent soldat?
      Si c'tait le conntable de Saint-Pol... Il fit une nouvelle
      pause, comme s'il et craint d'avoir dit un mot de trop, et
      reprit ensuite la parole en souriant: Notre beau-frre,
      Jacques d'cosse, Durward, votre roi Jacques poignarda Douglas,
      pendant qu'il lui donnait l'hospitalit dans son chteau royal
      de Skirling.

      De Stirling, s'il plat  votre Majest...

      Stirling soit; le nom n'y fait rien. Au surplus, je ne veux
      aucun mal  ces gens-ci: _je n'y trouverais aucun avantage_.
      Mais ils peuvent avoir  mon gard des projets moins innocents,
      et, en ce cas, je compte sur ton arquebuse.

[Note 18: Cela rappelle le couplet clbre sur la calomnie, du _Barbier de
Sville_, et fait aussi admirablement comprendre les diffrences
fondamentales entre le gnie anglais et le gnie franais. Le passage de
Beaumarchais est fil, comme on dit, avec plus d'art: l'auteur gradue ses
effets, et les pousse avec une verve incomparable jusqu'au _crescendo_
final,--si bien reproduit, et renforc, par la musique de Rossini. Il y a
moins d'art chez Walter Scott, et moins d'habilet ingnieuse, mais plus
de saveur, plus d'_humour_, de pittoresque, et pour tout dire d'un mot,
plus de posie.]

Il reoit ses convives, jette sur eux un coup d'oeil prompt comme
l'clair et regarde ensuite du ct du buffet o Quentin est cach. Ce
fut l'affaire d'un instant; mais ce regard tait anim par une telle
expression de haine et de mfiance contre ses deux htes, il semblait
porter  Durward une injonction si prcise de veiller avec soin, et
d'excuter promptement ses ordres, qu'il ne put lui rester aucun doute que
les craintes et les dispositions de Louis ne fussent toujours les mmes.
Il fut donc plus surpris que jamais du voile pais dont ce monarque tait
en tat de couvrir les mouvements de sa mfiance.

Toute la finesse, la souplesse, la cautle de Louis XI ne tiennent-elles
pas dans ce tableau? comme sa fermet intrpide et son sang-froid devant
le danger tiendront dans la grande scne o,  la cour du duc de Bourgogne,
on vient inopinment, au milieu d'un festin, annoncer la rvolte des
Ligeois que, sous main, il a encourage?

Mais le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, la merveille des merveilles est
encore, chez Walter Scott, le portrait de Marie Stuart, dans _l'Abb_.
Tout est dlicieux dans cette figure. Grce et finesse, sduction et
enjouement, bont exquise et verve malicieuse et caustique, il a tout
exprim, et avec quelle vrit, quelle vie! L'infortune est prisonnire
au chteau de Lochleven, et voici sa premire rencontre avec sa froide,
acaritre et jalouse gardienne:

      Lorsque les dames se rencontrrent, la reine dit en inclinant
      la tte pour rendre son salut  lady Lochleven:

      Nous sommes heureuse aujourd'hui, nous jouissons de la
      socit de notre aimable htesse  une heure o nous ne
      sommes pas accoutume  ce bonheur, pendant le temps
      qu'on nous a laiss jusqu'ici pour faire une promenade solitaire;
      mais notre bonne htesse sait qu'en tout temps elle
      trouve accs en notre prsence, et elle n'a pas besoin d'observer
      le vain crmonial de demander notre agrment pour se
      prsenter devant nous.

      Si ma prsence parat importune  Votre Grce, rpondit
      lady Lochleven, j'en suis fche. Je venais vous annoncer
      une addition  votre suite, ajouta-t-elle en montrant Roland,
      et c'est une circonstance  laquelle les dames sont rarement
      indiffrentes.

      Permettre  la fille de tant de rois,  celle qui est
      encore reine de ce royaume, d'avoir une suite compose de
      deux femmes de chambre et d'un jeune page, c'est une faveur
      dont Marie Stuart ne peut jamais tre assez reconnaissante.
      Comment donc! j'aurai une suite semblable  celle des
      pouses des gentilshommes campagnards de votre comt de
      Fife! Il n'y manquera qu'un coureur et deux laquais en
      livre bleue. Cependant, dans l'gosme de ma joie, je ne
      dois pas oublier le surcrot d'embarras et de dpenses que
      cette augmentation de ma suite va occasionner  notre bonne
      htesse et  toute la maison de Lochleven. C'est sans doute
      cette ide qui obscurcit la srnit de votre front, Milady;
      mais un peu de patience, la couronne d'cosse a de nombreux
      domaines, et je me flatte que votre digne fils, mon excellent
      frre, en offrira un des plus considrables au chevalier votre
      poux, plutt que de souffrir que Marie soit oblige de
      quitter ce chteau hospitalier, faute de vous fournir les
      moyens de l'y recevoir.

Et quelle noblesse, quelle grce spirituelle dans la terrible entrevue
avec Ruthven, Melville et Lindesay!

Je crains de vous avoir fait attendre, lord Lindesay; mais une femme
n'aime pas recevoir de visite sans avoir pass quelques minutes  sa
toilette. Les hommes tiennent moins  un tel crmonial. Lord Lindesay,
jetant les yeux sur son armure rouille, sur son pourpoint sale et perc,
murmura quelques mots d'un voyage fait  la hte. La reine redouble
d'ironie: Vous avez l un fidle compagnon de voyage, milord; mais il est
un peu lourd (dit-elle en dsignant son norme pe). Je me flatte que
vous ne vous tes pas attendu  trouver ici des ennemis contre lesquels
cette arme formidable pourrait vous tre ncessaire. Il me semble que
c'est une parure un peu singulire pour une cour: mais je suis, comme il
faut que je le sois, trop Stuart pour craindre la vue d'une pe. Et 
l'explication brutale et fanfaronne du lord, la reine riposte: Vous me
pardonnerez, si j'abrge cette confrence. La relation d'une bataille
sanglante, quelque courte qu'elle soit, est toujours trop longue pour une
femme. A moins que lord Lindesay n'ait  nous parler d'objets plus
importants que les hauts faits du vieil Angus et les exploits par lesquels
il s'est illustr lui-mme quand le temps et la mare le lui permettaient,
nous nous retirerons dans notre appartement; et vous, Fleming, vous
finirez de nous y lire le petit trait _des Rodomontades espagnoles_.

Ces personnages que nous venons d'voquer, trop brivement encore au gr
de notre admiration et de notre dsir, et qui perdent toute leur grce et
toute leur animation  tre ainsi mutils, n'ont-ils pas, et en abondance,
les qualits que demandaient alors vainement les imaginations  l'pope
ou  la tragdie? Vivacit, fracheur, grce riante ou mlancolique,
humeur goguenarde ou fine ironie, plus simplement et d'un mot la premire
de toutes les vertus, le plus essentiel des dons, et le seul  peu prs
inconnu jusqu'alors, la vie. Plus rien d'artificiel ou de conventionnel,
plus rien surtout de fig et de mort, mais la nature dans sa sincrit et
sa vrit naves: quelle nouveaut et quel charme! La littrature se
sentit rajeunir  ce souffle fcond. Sous sa bienfaisante influence, les
landes arides se couvrirent de fleurs. Floraison phmre sans doute,
d'autant plus phmre qu'elle avait paru tout d'abord plus brillante; la
sve n'en fut jamais assez vigoureuse. Mais  dfaut de vie vritable, on
en put avoir un instant l'illusion. C'tait beaucoup; et dans ce renouveau,
il n'est que juste de faire  Walter Scott sa part.




CHAPITRE IV

Walter Scott et le pittoresque dans la description.


L'influence cossaise est cependant plus considrable encore sur la
description.

L'cole impriale reoit le mot d'ordre de Delille, et sous la
Restauration, l'autorit du roi des potes descriptifs n'a pas encore reu
d'atteinte grave, puisqu'on voit se rclamer de lui tous les tranards de
l'cole classique. De la gnration nouvelle au contraire qui ouvrit les
yeux sur la nature et sur l'art aux environs de 1820, Scott fut un des
principaux modles. Delille et Walter Scott: le rapprochement de ces noms,
 lui seul, est caractristique. Il n'y a pas d'art plus oppos, et les
disciples du premier ne pouvaient gure ressembler aux disciples du second.

Il n'est pas besoin d'analyser ici les procds de l'cole descriptive, et
de montrer que c'est un art tout de recettes et de mtier. Quant aux
rsultats du systme, un mot les caractrise: il supprime la _sensation_
de l'objet dcrit. Je puis distinguer un cheval d'un ne; mais si vous les
couvrez tous deux du mme manteau magnifique d'pithtes, mes yeux ne
distinguent plus l'animal: ils ne voient que le manteau. Or, si brillant
que soit ce caparaon littraire, il lasse tout de suite par sa monotonie:
rien ne ressemble  une priphrase comme une autre priphrase,--sans
compter que pour de certains yeux la vue directe de l'ne ou du cheval
aura toujours son prix. L'art ingnieux de l'ouvrier qui les a ainsi
affubls m'amusera un instant; j'arriverai vite  regretter qu'il ait
dpens tant d'efforts, et quelquefois de talent,  masquer la nature
et  la dguiser. C'est la consquence ncessaire du systme: il jette
sur toutes choses le mme voile brillant et mensonger. Les formes
particulires s'effacent et toute couleur vritable a disparu.

On peut parcourir les popes ou les pomes descriptifs du temps, si tant
est qu'on se sente un tel courage, et si on ne craint pas d'y tre, comme
Merlet disait du roman, asphyxi par l'ennui. Rien qui se dtache, qui
arrte et retienne le regard, et dont on puisse garder une impression
nette et distincte. _La France dlivre_ ou _la Bataille d'Hastings,
Achille  Scyros_ ou _Charlemagne  Pavie, les Trois rgnes_ ou _la Maison
des Champs_, Luce de Lancival comme Tardieu de Saint-Marcel, Millevoye
comme Dorion, le matre aussi bien que les disciples, Delille comme
Campenon, tout cela est froid, terne et incolore. Qu'attendre d'ailleurs
d'une poque o la critique recommandait l'emploi, dans l'pope, de la
mythologie qui vivifie; n'oubliait que l'imagination dans l'numration
des qualits ncessaires  l'crivain; et, de toutes ses forces et de
toute son influence, encourageait les auteurs dans cette espce d'horreur
qu'ils ont alors tmoigne du mot propre?

--Chateaubriand tait cependant venu. Son influence n'aurait donc pas
t dcisive?--Il se pourrait... Recueillons quelques tmoignages
contemporains.

Vers 1819, lorsque des causes que l'on connatra bientt eurent substitu
la passion des ides et des productions du moyen ge et des temps modernes
 celles de l'antiquit, le got changea subitement, et l'admiration pour
_Atala_ et les _Martyrs_ commena  se refroidir. Ce style, imit d'Homre,
si sduisant pour les premiers lecteurs, parut entach d'emphase  la
gnration suivante, et il arriva, au bout de vingt ans, que les critiques
faites sur le style de ce livre par M.-J. Chnier, Dussaut et Hoffmann,
ne furent plus juges aussi injustes qu'elles l'avaient paru en 1801 et
1809[19].

[Note 19: Delcluze,_Souvenirs de soixante annes_ (p. 201).]

Ainsi donc, Chateaubriand, en 1819, manquait trop de naturel! Il y avait
trop d'lgances, trop de nombre, trop d'art dans sa phrase! Elle tait
trop pure de ligne, trop classique. Est-il besoin de le faire remarquer?
Elle conserve partout, surtout dans les _Martyrs_, la fermet prcise du
contour. Car c'est au fond un disciple de la Grce que notre grand
prosateur romantique,--avec des rminiscences d'un art plus fastueux et
plus oriental, un Grec d'Asie Mineure. Au jugement des futurs
rvolutionnaires, cette prose tait monte d'un ton trop haut. Sa belle
tenue parut guinde, et on prit sa distinction pour de la raideur. Loin de
l'imiter, on s'en dtourna; et les prfrences se portrent vers les
oeuvres que la tradition classique n'avait pas inspires. L'allure en
tait libre, dgage, familire, capricieuse, ou mme nglige; mais ces
familiarits taient saisissantes, ce caprice et cette ngligence
pittoresques. L'auteur d'_Ivanhoe_ devait contribuer  faire oublier
momentanment l'auteur des _Martyrs_.

Nous disons bien: l'auteur des _Martyrs_; car on les reprochait 
Chateaubriand. Aprs avoir solennellement rompu avec le parti de la
renaissance, aprs avoir fait _Atala_, qui n'tait qu'un gant jet; aprs
avoir fait _Ren_, qui tait une pe tire; aprs avoir fait le _Gnie du
Christianisme_, qui tait comme la justification et la potique de l'art
nouveau, M. de Chateaubriand revient tout  coup sur ses pas, et il crit
les _Martyrs_, une oeuvre de renaissance pure, une amplification
perptuelle d'Homre, un pastiche de l'antiquit.

La remarque n'est pas dpourvue de finesse, et la consquence qu'en tire
notre critique ne manque pas non plus d'exactitude.

Il y a ces deux circonstances dans la mission littraire de Chateaubriand,
qu'il aura clos parmi nous la priode de la renaissance grecque et latine,
et commenc la restauration des traditions nationales dans la langue et
dans l'art, non seulement sans la poursuivre et la complter, mais encore,
chose singulire, et qui n'est pas unique pourtant, sans la comprendre et
sans l'avouer... En vrit, il faut le dire, M. de Chateaubriand a t
l'occasion de la littrature moderne, plutt que sa cause; il l'a rendue
possible en son temps, mais il ne l'a pas faite.

Quoi qu'il en soit d'une aussi grave question, ce qui est du moins certain,
c'est que le pittoresque des _Martyrs_ n'a rien de commun avec celui des
Waverley Novels; matire et manire, tout en reste encore classique,
tandis que tout est romantique dans l'oeuvre de l'cossais. Ici encore,
c'est donc bien Walter Scott qu'on prit plus volontiers pour modle.

Quelle rvlation en effet que ces peintures d'cosse ou du moyen ge, si
vigoureuses et si franches, si animes et si pittoresques, si drues et si
savoureuses! C'est toute une civilisation qui ressuscite, brillante,
chatoyante, splendide. De beaux et vigoureux chevaliers remplacent les
fades troubadours de romance. Ceux-l vivent du moins et agissent; on
entend les coups pleuvoir sur leurs sonores cuirasses et leur pe a des
clairs meurtriers. D'ailleurs,  quelques pas de la lice et du tournoi,
les donjons se lvent sinistres et menaants, et la grande fort fodale
abrite de pauvres fous et de misrables gardeurs de pourceaux.--Couleurs
fausses, dira-t-on, et descriptions trop brillantes et trop arranges pour
tre justes!--Le beau reproche, vraiment, et qui aurait inquit les Hugo
ou les Dumas! Il n'est pas question de fidlit pour l'instant, mais, et
exclusivement, d'imagination, d'art et de posie! Et de fait, aucune
vocation ne pouvait tre plus charmante, aucun spectacle plus dlicieux.

Reprsentez-vous un instant nos jeunes romantiques runis au Cnacle, en
1824, chez le bon Nodier. Nodier a quarante ans. Il vient justement de
publier (1822) _Trilby_, la premire imitation directe en France de Walter
Scott. Il a prs de lui Fauriel, le partisan dclar, si intelligent et si
profond, de toutes les beauts originales et fortes. A leurs cts, Victor
Hugo--vingt-deux ans--; il a crit sur le grand tranger les deux articles
fameux du _Conservateur littraire_ et de la _Muse franaise_ qui l'ont
consacr homme de gnie; Dumas--vingt et un ans--; il vient de recevoir
_d'Ivanhoe_ le coup de foudre; Balzac--vingt-cinq ans--un autre admirateur
exubrant et exclusif de la premire heure, le plus capable assurment de
comprendre l'originalit de l'oeuvre cossaise, puisqu'il est en train
d'en donner deux imitations, fort plates il est vrai, avec _l'Hritire de
Birague_ et _Clotilde de Lusignan;_ Stendhal--quarante ans;--il n'aime pas
tout dans Walter Scott, mais parce que les Waverley Novels ruinent
srement la tragdie et l'art classiques, il les a toujours applaudis, et
personne peut-tre n'a contribu comme lui  en rpandre l'admiration;
enfin un peu  l'cart, dj mditatif et secret, A. de Vigny,--mme ge
que Balzac,--le seul  peu prs en tat, avec Stendhal, d'tre vivement
choqu des outrageuses faiblesses de ces traductions que le public
franais s'acharne nanmoins  dvorer; absorb et silencieux, il mdite
_Cinq-Mars_.

Sous les regards souriants de Fauriel et de Nodier, ils causent de leurs
futurs projets, et dj les thories romantiques s'agitent confusment
dans leurs jeunes cervelles. De ces thories, il en est une au moins dont
ils ont pleinement conscience; ils savent que l'imagination doit tre une
des premires qualits de l'crivain et qu'il n'y a donc pas d'adversaires
plus dclars et plus dangereux de la posie et de l'art que les disciples
de l'abb Delille. Leur verve et leur indignation ne trouvent pas assez de
railleries et de sarcasmes contre les secs, les dcharns, les
strilisants pseudo-classiques. Plus de mensonges ni de conventions!
L'art ancien ne nous suffit plus; il nous faut un art nouveau. Nous sommes
rassasis d'lgances et de fadeurs mondaines, de votre littrature de
collge correcte, mais froide. Nous voulons des paysages avec de grandes
et profondes perspectives, des forts vierges ou des forts fodales; nous
aimons les castels et les tournois, les pas d'armes et les batailles...
Assez longtemps la raison a t souveraine: que l'imagination ait son
tour! Plus d'analyse, mais de la couleur! Donnez-nous des dcors nouveaux,
les vtres sont uss... Et vive la nature! Mais, de cet art nouveau si
imptueusement rclam, n'existe-t-il pas dj des modles? Qu'est-ce donc
qu'_Ivanhoe_ et _Kenilworth_? Nature, vrit, posie, fracheur, sincrit,
pittoresque et saveur, tout ce qui peut enchanter et ravir l'imagination,
tout cela n'est-il pas renferm dans ces oeuvres de gnie? N'est-ce pas
surtout la vritable description, attendue avec tant d'impatience, la
description pittoresque, la seule qui fasse _voir_ et donne la _sensation_
de l'objet? et par surcrot de bonheur, cette description ne va-t-elle pas
voquer des choses lointaines, depuis longtemps disparues et d'autant plus
potiques?--Lisons Walter Scott!

Victor Hugo ou Alexandre Dumas ouvre _Ivanhoe_, et tout de suite
l'enchantement commence. La grande clairire verte o le soleil met des
reflets d'meraude; l'accoutrement misrable ou bariol de Gurth et de
Wamba; les fourrures et les dentelles du Prieur, le long manteau carlate
et la cotte de mailles du Templier; les deux cuyers noirs qui le suivent,
vtus d'toffes clatantes; et toute cette troupe en marche  travers la
sculaire fort fodale, tandis que, au-dessus, s'assemblent de gros
nuages noirs chargs de temptes: quel tableau! Les applaudissements
clatent.--Le lecteur dit maintenant l'arrive chez Cdric le Saxon. Dans
la salle de Rotherwood, sur la lourde table en bois de chne s'amoncellent
les viandes, tandis qu'une norme bche qui se consume dans l'tre immense
fait partout danser les rouges reflets de sa flamme. Les figures sont
nergiques ou farouches et au milieu d'elles resplendit la douce beaut de
lady Rowena... Stendhal aurait fort envie d'observer que voil des
descriptions bien longues; les personnages du roman tardent bien  parler
et, quand ils s'y dcident, leurs propos ne lui paraissent pas assez
significatifs de leur me. Comme s'il s'agissait pour l'heure d'analyse et
de psychologie! Stendhal garde pour lui ses dsobligeantes remarques. Il
a raison: la lecture en est arrive  la passe d'armes d'Ashby, au
grandiose incendie du chteau de Front-de-Boeuf, et l'enthousiasme est
devenu du dlire.

Le bon Nodier sourit. Une admiration si vive et si frmissante n'est pas
pour lui dplaire chez cette jeunesse qu'il devine pleine de promesses
fcondes. Les vocations du moyen ge dans _Ivanhoe_ sont grandioses sans
doute et saisissantes: Nodier les trouve incompltes. Depuis qu'il prpare
ses _Voyages pittoresques et romantiques_, il s'est pris d'art gothique,
et il sait d'ailleurs que la gnration sera amoureuse des cathdrales. Or,
il n'y a pas de cathdrale dans _Ivanhoe_, pas de fines colonnettes
lances, pas de grles fentres ogivales o les trfles s'panouissent,
gracieux et lgers comme une dentelle de pierre. Sur un rayon de la
bibliothque, Nodier va prendre l'_Abb_.

Dans l'glise de Sainte-Marie, o les moines viennent d'lire leur pre,
tout est dsolation. Les statues des guerriers, couchs sur leurs tombeaux,
les mains jointes, sont mutiles; les verrires s'effondrent, les marches
du matre-autel sont rompues, et tout autour du choeur les niches restent
vides de leurs saints. Comme si ce n'tait pas assez de tristesse, voici
qu'au dehors une foule hurlante sollicite imprieusement pour l'Abb de la
Draison--c'est la fte des Fous--l'ironique honneur d'tre prsent  son
nouveau confrre. Dj, sous les coups furieux qui l'branlent, la porte
menace de voler en clats. Les moines se rsignent  ouvrir. Comme par une
cluse, la procession burlesque s'engouffre dans le lieu saint, avec son
norme dragon, son saint George grotesque, ayant un polon pour casque et
pour lance une broche, ses ours, ses loups et toute son irrvrencieuse
mascarade, avec accompagnement, comme dirait Stendhal, de quolibets et
d'ignobles plaisanteries. Le tableau est complet cette fois. Le beau et le
laid, le pathtique et le trivial, le rire et les larmes, la plus
irrespectueuse bouffonnerie dans une glise dvaste: ne reconnat-on
point l quelques-uns des traits essentiels de l'esthtique romantique? A
coup sr, et c'est mme une page de _Notre-Dame de Paris_ qu'on croirait
lire. Walter Scott continuait Chateaubriand--et le compltait: la nouvelle
cole a eu raison de le saluer comme un initiateur et comme un matre.




CHAPITRE V

Walter Scott et le pittoresque dans le rcit et le dialogue.


Notre littrature avant le XIXe sicle, avons-nous dit, n'offrait, dans la
description, qu'un nombre fort restreint de pages pittoresques. On
pourrait presque en dire autant du rcit. Et cependant nous sommes un
peuple de conteurs. Il se peut que la _Chanson de Roland_ ne soit pas une
fort belle pope: en revanche, quelques passages du _Roman de Renart_ et
des _Fabliaux_ ne sont pas loigns d'tre des chefs-d'oeuvre; il y a au
XVIe sicle toute une foule de contes fort intressants; ils n'ont pas
manqu  l'poque suivante, et Lesage et Voltaire ont port le genre  sa
perfection. Nettet et finesse, observation juste et piquante, sentiment
extraordinairement dli du ridicule, ont toujours t nos qualits
ordinaires. Mais en dpit ou plutt en raison mme de ces qualits, le
pittoresque nous chappe. C'est qu'il a sa source dans l'imagination et
que, malgr tout, la raison est toujours notre facult dominante. Notre
littrature est essentiellement une littrature d'honntes gens. Elle en
a le ton, le sentiment et le respect des convenances. Quand il cause dans
un salon, un homme du monde vite certaines images, dont le got de ses
amis et la dlicatesse de ses voisines pourraient tre surpris ou
froisss. Comme il modre sa voix et adoucit ses gestes, il tempre et
adoucit son imagination. Il lui est permis d'avoir de la verve: elle ne
sera jamais ni trop copieuse, ni trop plantureuse. Il suffit de faire
ptiller dans le rcit quelques traits d'esprit qui ne seront gure que de
fines remarques malicieuses; les mots hardis qui dpeignent et font voir,
les familiarits brusques et les vivacits expressives, les comparaisons
imprvues, un comique dru, trivial ou bouffon plutt que dlicat et exquis,
voil ce que la littrature ne pouvait pas avoir avant le XIXe sicle, et
voil au contraire ce qu'elle a le plus recherch et aim depuis. Il ne
fallait rien moins qu'une rvolution sociale pour amener une rvolution du
got. Il fallait aussi que l'imagination franaise prt longuement contact
avec l'imagination trangre. Ici encore, un des auteurs qu'elle aima
particulirement, et qu'elle imita, fut Walter Scott. Le choix tait
heureux.

Rarement en effet avait-on mis dans l'art de conter plus d'imagination, de
fantaisie, de vivacit dramatique. C'est moins un rcit qu'une srie de
tableaux. Tout s'anime, tout se colore; c'est comme un fourmillement de
vie perptuel. Cette manire une fois connue, toute autre parat froide et
incolore par comparaison.

Il est difficile malheureusement d'en apporter des exemples et des
preuves. Ce sont des scnes entires, des chapitres ou mme des sries de
chapitres qui seraient  citer tout au long: il n'y faut pas songer. Mais
qu'on relise le dbut de _Quentin Durward_. La jolie succession de
tableaux dont chacun laisse dans l'imagination l'impression la plus nette
et la plus vivante! Voyez le jeune et fier cossais s'avancer
intrpidement sur la rive de la Somme  la recherche d'un gu. Deux hommes
qui lui paraissent de bons bourgeois, cheminent paisiblement de l'autre
ct de la rivire. Il les interpelle, et sur le conseil de l'un d'eux il
entre dans l'eau. Mais la rivire est assez profonde et il lui faut nager
vigoureusement. A peine arriv sur le bord, il clate: Chien discourtois,
pourquoi ne m'avez-vous pas rpondu quand je vous ai demand si la rivire
tait guable? et il porte la main  son pieu. L'intervention de Louis
XI le calme  peine, et la conversation s'engage, alerte, franche, toute
pleine de vie et de bonne humeur, narquoise avec le roi, quelquefois
impatiente avec le jeune tourdi  l'humeur ombrageuse. Et comme il dvore,
sous les yeux amuss du malin souverain de Plessis, le plantureux
djeuner qu'Isabelle vient de lui servir! Il mange, il boit, il bavarde,
admire la beaut de la jeune fille, s'inquite des faons et des regards
tour  tour ardents ou sombres de son hte inattendu, et le tout avec tant
de vivacit et de naturel que le rcit devient tableau et que rapidement
la narration fait place au dialogue. L'imagination et le sentiment de la
ralit ont tout envahi; l'crivain n'a pas pu rester longtemps matre de
ses personnages; ils se sont mis  vivre pour leur compte, d'une vie
particulire et comme indpendante de la volont de celui-l mme qui les
a crs.

Et les passages o clatent de pareilles qualits abondent dans l'oeuvre
du romancier. C'est, dans _Ivanhoe_, l'arrive du prieur et du templier
dans la clairire o Gurth et Wamba changent leurs rflexions et leurs
plaintes; le festin du soir chez Cdric; la passe d'armes d'Ashby; la
torture du pauvre Isaac dans la prison de Front-de-Boeuf; surtout
l'attaque et la ruine du chteau, avec l'pisode si comique  la fois et
si touchant de Wamba dguis en moine pour sauver son matre. De mme,
lisez dans l'_Abb_ la scne de l'auberge o Roland Graeme et Adam
Woodcock sont si lestement caresss par la houssine du plus dlibr et du
plus hardi des pages; elle est merveilleuse de vie et de relief. L'auberge
et son tumulte, propos joyeux et quolibets politiques, impertinente
assurance du page et air piteux que finissent par prendre ses victimes, le
conteur a tout vu et il inonde tout de lumire. Rien d'ailleurs qui
convienne mieux  son talent que ces larges scnes populaires; il les
traite avec une verve et une sret incomparables.

      Holliday, dit Bothwell  un dragon qui tait venu s'asseoir
       la mme table que lui, n'est-il pas bien trange de voir
      tous ces rustres passer ici la soire  boire, sans qu'ils
      aient pens  porter la sant du roi?

      Vous vous trompez, j'ai entendu cette espce de chenille
      verte proposer la sant de Sa Majest.

      Oui-da? Eh bien, Tom, il faut les faire boire  celle de
      l'archevque de Saint-Andr; et qu'ils la boivent  genoux,
      encore!

      Bonne ide, pardieu! s'cria Inglis; et si quelqu'un s'y
      refuse, nous l'emmnerons au corps de garde, nous lui ferons
      monter le cheval n d'un gland, et nous lui attacherons
      une paire de carabines chaque pied, pour l'y tenir en quilibre.

      Bien dit, Tom; et pour procder avec ordre, je vais
      commencer par ce rustre en bonnet bleu qui se tient seul
      dans son coin.

      Bothwell se leva aussitt, et mettant son sabre sous son
      bras, pour soutenir l'insolence qu'il mditait, il se plaa en
      face de l'tranger que Niel avait signal dans les avis adresss
       sa fille; prenant ensuite le ton solennel et nasillard d'un
      prdicateur puritain: J'ai, lui dit-il, une petite requte 
      prsenter  Votre Gravit, c'est de remplir ce verre de la
      boisson que les profanes appellent eau-de-vie, et de le vider
       la sant de Sa Grce l'archevque de Saint-Andr, le digne
      primat d'cosse, aprs vous tre lev de votre sige et vous
      tre baiss jusqu' ce que vos genoux touchent la terre.

      Chacun attendait la rponse: les traits durs et farouches
      de l'tranger, ses yeux presque louches et d'une expression
      sinistre, la force vidente de ses membres, quoiqu'il ne ft
      que de moyenne taille, annonaient un homme peu dispos 
      entendre la plaisanterie et  souffrir impunment une insulte.

      Et si je ne satisfais pas  votre impertinente requte,
      dit-il, qu'en pourra-t-il rsulter?

      Ce qu'il en rsultera, mon bien-aim? dit Bothwell avec
      le mme accent de raillerie, c'est que, primo, je tirerai
      ta protubrance nasale; secundo, bien-aim, j'appliquerai
      mon poing sur tes organes visuels; et tertio, enfin, bien-aim,
      je ferai tomber le plat de mon sabre sur les paules du rfractaire.

      En vrit! dit l'tranger. Passez-moi le verre;--et
      donnant  sa physionomie et au son de sa voix une expression
      singulire: Je porte la sant de l'archevque de Saint-Andr,
      bien digne de la place qu'il occupe en ce moment (il venait
      d'tre assassin). Puisse chaque prlat d'cosse tre
      bientt comme le trs-rvrend James Sharpe!

      Eh bien, dit Holliday d'un air de triomphe, il a subi l'preuve.

      Oui, mais avec un commentaire, remarqua Bothwell;
      je ne comprends pas ce que veut dire ce whig tondu.

On comprend que les futurs romantiques aient t immdiatement sduits.

D'autant que la narration dans les Waverley Novels a d'autres qualits
de verdeur, de familiarit nergique et savoureuse, d'o nat un
pittoresque particulier... Nous aurons justement occasion d'en parler en
tudiant le dialogue de Walter Scott.

C'est sa plus grande originalit et son triomphe, la partie de son art
dans laquelle on ne lui a jamais connu d'autre rival que Shakespeare: ce
qui est beaucoup dire, et ce qui est exact. Nous l'avons fait remarquer,
il y glisse tout de suite d'une pente naturelle et irrsistible, et il s'y
tablit avec la conscience d'y rgner en souverain incontest. Il arrive
mme assez souvent  ses personnages de parler uniquement pour le plaisir
de parler, sans que leur bavardage ait aux yeux du lecteur d'autre excuse
que sa verve et son intrt.

Il est vrai que ce sont ici qualits minentes. La matire du dialogue
peut tre insignifiante, la manire en est toujours d'un attrait
singulier. Walter Scott sait faire parler tout le monde, prendre tous les
tons, et en mme temps qu'il observe les moeurs et les convenances propres
 chaque caractre, il garde toujours cette vivacit, cette _humour_, ce
mouvement et cette vie, qui sont proprement un charme. C'est comme une
flamme lgre qui court sur toutes les rpliques pour les faire tinceler
et reluire. Et rien d'artificiel ou de concert; pas de cliquetis
d'antithses, d'une admirable force dramatique parfois dans leur concision
et leur brusque dtente, mais toujours trop visiblement arranges pour
l'effet; au contraire, partout une facilit, une aisance merveilleuses, un
courant largement tal, d'une allure pleine, heureuse, et o la clart se
joue en vives tincelles. Par malheur il est encore impossible d'en donner
des exemples; mais rien ne sera facile au lecteur comme de combler cette
lacune force. Aussi bien, de ce dialogue, est-il prfrable d'indiquer la
nouveaut la plus saisissante.

Elle consiste  mettre sur les lvres des duchesses et des marquises, des
princes et des rois, les propos familiers et gaillards, les comparaisons
hardies et pittoresques, qui donnent tant de piquant et de saveur  la
conversation des aventuriers et des aubergistes, des gardiens de pourceaux
et des outlaws. Ce n'est pas assez de dire que le langage d'Elisabeth par
exemple ou de Louis XI est plein d'animation et de vie; qu'il a une
lgret, une allure dont n'approchrent jamais nos romanciers, et moins
encore nos potes tragiques: les rois parlent ici comme leurs sujets, les
reines comme leurs chambrires, et ils sont tout aussi prs de la bonne et
simple nature que Giles Gosling ou Michel Lambourne.

      Par la mort! Geordie,--dclare Jacques Ier  l'orfvre Heriot,--il
      n'y a pas un de ces manants qui sache seulement comment on doit
      prsenter une supplique  son souverain... D'abord, voyez-vous,
      il faut vous approcher de nous de cette manire, en vous couvrant
      les yeux de la main, pour montrer que vous savez que vous tes en
      prsence du vice-roi du ciel.--Bien, Geordie, voil qui est fait
      avec grce.--Ensuite, vous vous agenouillez, et vous faites comme
      si vous vouliez baiser le pan de notre habit, la boucle de nos
      souliers ou quelque chose de semblable.--Trs bien excut.
      Tandis que nous, en prince dbonnaire et ami de nos sujets, nous
      vous en empchons, en vous faisant signe de vous relever.--Non, non,
      vous n'obissez pas; et comme vous avez une grce  demander,
      vous restez dans la mme situation, vous fouillez dans votre poche,
      vous tirez votre supplique, et vous nous la mettez respectueusement
      dans la main[20].

[Note 20: _Les Aventures de Nigel_, chap. V. Toute la scne est  lire: le
naturel en est exquis.]

Voil un roi transform pour deux minutes, et sans croire dchoir, en
matre de crmonies.

Sans plus de faon, Elisabeth compare Leicester  un directeur de thtre
et se plaint de la malpropret des bottes de Tressilian, dont l'infection
a failli l'emporter sur les parfums de lord Leicester. Elle reoit les
chevaliers Tressilian et Blount, et voici les rflexions que la noble
crmonie lui inspire: Sussex a sans doute perdu l'esprit, pour nous
dsigner d'abord un fou comme Tressilian, et puis un rustre comme son
second protg. Je t'assure, Rutland, que, lorsqu'il tait genoux devant
moi, grimaant et faisant la moue _comme s'il avait eu la bouche pleine de
soupe brlante,_ j'ai eu peine  me retenir de lui donner un bon coup sur
la tte, au lieu de lui frapper sur l'paule.

Ces propos et ces remarques de commre sur des lvres royales! Ces jurons
dans la bouche d'une reine, et d'une reine qui cultive l'euphuisme! Car
elle jure, par la mort de Dieu!... de par la lumire de Dieu!... par
l'me du roi Henry! C'tait bien la nature, cette fois, et mme la nature
en dshabill. Mais ces liberts n'taient point pour effaroucher des
jeunes gens  qui la froideur et la convention du dialogue classique
devenaient de jour en jour plus odieuses. Walter Scott donnait la main 
Shakespeare; son exemple autorisait les expressives familiarits qui
s'panouiront bientt dans _Henri III et sa cour_, _Charles VII chez ses
grands vassaux_, _Ruy Blas_ ou _le Roi s'amuse_. Pourquoi les rois
parleraient-ils un langage dans le roman et un autre langage dans un
drame? Craint-on que les spectateurs s'en effarouchent? Mais la plupart
sont des lecteurs assidus des Waverley Novels et ils ont perdu tous
leurs anciens scrupules, ou  peu prs.

Un de leurs romans favoris a d tre _Quentin Durward_, parce que c'est un
roi de France qui en est le hros. Or le langage de Louis XI ne rappelle
que de fort loin les lgances des Agamemnon, des Ninus ou des Artaxerce.
Je suis un vieux saumon, dit-il  Olivier, et je ne mords point 
l'hameon du pcheur parce qu'il est amorc de cet appt qu'on appelle
honneur. Il congdie Tristan: Eh bien, compre, marchez en avant et
faites-nous prparer  djeuner au bosquet des mriers, car ce jeune homme
fera autant d'honneur au repas qu'une souris affame en ferait au fromage
d'une mnagre. Au roi qui lui a demand quel tait son pays, l'cossais
a rpondu: Glen Houlakin. Glen quoi? s'cria matre Pierre; avez-vous
envie d'voquer le diable en prononant de pareils mots? Faut-il allcher
le jeune tranger pour le dcider  s'enrler dans la garde cossaise? Les
grasses et succulentes comparaisons, dignes de Rabelais et de La Fontaine!
Ils n'ont pas besoin (les archers), comme les Bourguignons, d'aller le
dos nu, afin de pouvoir se remplir le ventre. Ils sont vtus comme des
comtes et font ripaille comme des abbs. Il interrompt brusquement le
plus grave des entretiens: Mais au diable cette conversation! Le sanglier
est dbusqu. Lchez les chiens, au nom du bienheureux saint Hubert. Ah!
Ah! Tralala li ra la...

Et quand il est prisonnier  Pronne, voici le ton de ses monologues: Si
jamais je puis me tirer de ce danger, j'arracherai  la Balue son chapeau
de cardinal, dt la peau de son crne y rester attache... La conjonction
des constellations! oui, la conjonction! Galeotti m'a cont des sornettes
dignes d'tre adresses  une tte de mouton bouillie, et j'ai t assez
idiot pour me persuader que je les comprenais! Les futurs romantiques ont
d savourer ces dtails avec dlices. Du merveilleux dialogue de Walter
Scott, c'tait ce que, dans le roman--et au thtre,--ils pouvaient le
mieux imiter. Chez Vigny, Mrime, Balzac et Hugo, nous aurons  signaler
plus d'une de ces imitations.

Ainsi se contractaient peu  peu des habitudes nouvelles, ainsi lentement
se formait un art nouveau. Toute une rvolution s'oprait dans le got; et
ces familiarits dans le dialogue, ces comparaisons pittoresques,
empruntes de prfrence au rgne animal ou aux objets les plus vulgaires,
et que nous retrouverons dj chez les premiers disciples en France de
Walter Scott, n'en sont pas l'indice le moins caractristique[21]. La
nouveaut devait en tre sduisante; on l'admira tout de suite et on
l'imita, et dans la forme mme qui en rendait l'imitation  la fois plus
aise et plus fconde. On fit des romans historiques avec fureur, et,
pendant quelques annes, les crivains franais--parmi lesquels des hommes
de gnie--ne se rclamrent que de Walter Scott. Un genre nouveau
s'organisa. Mais en s'organisant, ce n'tait rien moins--et on doit
commencer  l'entrevoir--que le romantisme lui-mme qu'il aidait  se
dterminer et dont il prparait le rapide triomphe: le livre suivant
essaiera de mieux l'tablir.

[Note 21: Elles sont nombreuses dans Walter Scott, aussi nombreuses que,
chez Chateaubriand, les comparaisons nobles ou majestueuses. Ta
conversation, dit Varney  Foster, a un piquant qui surpasse le caviar,
les langues de boeuf sales, enfin tous les excitants qui peuvent relever
la saveur du bon vin. (_Kenilworth_.)--Parfait! parfait! rpondit
Lambourne: d'honneur, ta cuisse en manire de bton, au milieu de cette
touffe de bougran taillad et de gaze de soie, ne ressemble pas mal  la
quenouille d'une mnagre dont le lin est  moiti fil. (_Ibid_.)--Mais
bah! le mchant petit diable nageait comme un canard... Par la
Saint-Nicolas, prenez garde  vous, maintenant qu'il est plus haut qu'un
baril de harengs. (_Guy Mannering_).--Toi gentilhomme! dit Silias; un
gentilhomme comme j'en ferais un d'une cosse de fve, avec un couteau
rouill. (_L'Abb_).--Dans le mme roman, la jolie tirade d'Adam Woodcock
(XII) sur les femmes, ces jolies oies sauvages, serait  lire en entier;
et nous terminerons ces citations--qui pourraient tre interminables--par
ce fragment de dialogue des _Puritains_: Vous nous avez apport un joli
plat de gibier, gnral! Voici un corbeau qui va croasser, un coq prt 
combattre; et un... comment nommerai-je le troisime, gnral?--Sans
mtaphore, Monsieur, je vous prie de le regarder comme un homme auquel je
m'intresse particulirement. Il y a l tout un ct de l'art romantique.
Qu'on pense au vieil as de pique, d'_Hernani.]

       *       *       *       *       *




LIVRE III

LE ROMAN HISTORIQUE A L'POQUE ROMANTIQUE




CHAPITRE PREMIER

Le Roman historique avant Cinq-Mars


Le roman historique tel que l'avait cr Walter Scott tait trop original
et surtout diffrait trop profondment de tout ce qui s'en tait crit en
France jusqu'alors, pour que les premires imitations n'en aient pas t
mdiocres. Les progrs ne pouvaient mme tre que fort lents dans cette
carrire nouvelle. Il fallait d'abord se familiariser avec l'histoire. De
plus, il n'tait pas inutile, pour donner des temps passs une
reprsentation pittoresque, d'avoir l'imagination souple et brillante, et
l'habitude aussi de broyer des couleurs. Il tait indispensable enfin
d'avoir beaucoup de talent. Or, l'histoire tait prcisment en train de
se faire; l'imagination s'avanait tous les jours vers de nouvelles
conqutes, sans toutefois que sa royaut absolue fut encore proclame; et
pour ce qui est du talent, c'est bien ce qui a le plus manqu aux
infortuns romanciers d'avant 1826. Leur oeuvre cependant n'est pas
compltement  ddaigner. N'auraient-ils d'ailleurs que le mrite d'avoir
prpar le chemin  leurs successeurs, ils mriteraient encore un souvenir.

Bien entendu, il ne faut mme pas songer  les nommer tous. Encore si de
cette interminable numration il devait sortir quelque observation
intressante! Mais le dnombrement de toutes ces ttes de btail serait
aussi inutile que fastidieux. Car enfin, en quoi importe-t-il  notre
sujet que J.-P. Brs ait crit quatre volumes in-12 sur _Isabelle et Jean
d'Armagnac,_ trois sur _la Trmouille, chevalier sans peur et sans
reproche_, et quatre autres, en 1818, sur _Montluc ou le Tombeau
mystrieux?_ qu'on doive  Mardelle _les Ruines de Rothembourg, roman
historique_, 3 volumes, 1819?  Plancher de Valcourt _Edouard et Elfride,
ou la Comtesse de Salisbury, roman historique du XIVe sicle?_ au
chevalier de Propiac, en 1822, deux volumes sur _la Soeur de Saint-Camille
ou la Peste de Barcelonne?_ et au comte Henri Verdier de Lacoste, _Alfred
le Grand ou le Trne reconquis?_ que Ladoucette soit l'auteur du
_Troubadour ou Guillaume et Marguerite_, un roman du XIIe sicle o il est
question des noces de Louis VII (1824)? et Mme Gabrielle Paban, sous le
pseudonyme de Marie d'Heures, celui de _Jane Shore_, qui a pour scne
l'Angleterre du XVe sicle? Est-il vraiment utile de savoir que _le Hros
de la mort ou le Prvt du Palais_ est de L.-T. Gilbert, auteur du _Ptre
des montagnes noires_, ou que, pour avoir compos _les Derniers des
Beaumanoir ou la Tour d'Helvin_, M. de Kratry fut pompeusement dcor par
des compatriotes, qui avaient plus de reconnaissance que de got, du titre
de Waverley breton? Quand on aura dit de tous ces crivailleurs qu'ils
font nombre et tmoignent de la grande vogue qu'eut alors le roman
historique, on aura tout dit. Il faut cependant isoler une ou deux oeuvres
du milieu de cette tourbe, ne serait-ce que pour donner une ide de leur
insigne faiblesse et marquer le point de dpart dans la brillante carrire
que le genre  la mode allait parcourir. Puis, il y a d'autres noms qui, 
divers titres, mritent de nous arrter quelques instants, comme
Musset-Pathay ou Balzac; et enfin des oeuvres appellent la comparaison avec
d'autres oeuvres plus brillantes et d'une destine plus heureuse, comme
l'_Urbain Grandier_ d'Hippolyte Bonnelier, qui sert de transition toute
naturelle  _Cinq-Mars_.

Sans parler du baron Etienne Lon de la Mothe-Langon et de son _Jean de
Procida ou les Vpres Siciliennes_, pas plus que de Dinocourt et de son
_Camisard_, encore qu'il s'y soit souvenu des _Puritains_ et de la
_Lgende de Monrose_, que son Parquet, son Poul soient d'assez agrables
copies de Dalgetty et de Bothwell, et que certain jsuite rappelle  la
fois le La Balue de _Quentin Durward_ et la vieille Mause d'_Old
Mortality_, il faut signaler une tentative de Simonde de Sismondi, car
_Julia Svra ou l'an 492_ est du grave historien, et _Julia Svra_ est
un roman historique, et de l'aveu mme de l'auteur, le modle en a t
Walter Scott: tmoignage prcieux de l'estime que les plus srieux esprits
ont professe ds la premire heure pour l'auteur d'_Ivanhoe_. La
tentative tait intressante; malheureusement elle choua.

Un romancier n'est pas un historien, avons-nous dit. La rciproque peut
tre vraie aussi, et Sismondi en est une assez bonne preuve. L'exactitude
historique est remarquable dans _Julia Svra_, et personne ne doute que
l'auteur ne soit admirablement inform sur l'an 492. Il est visible que
dans le roman ont pass les recherches et les travaux consacrs  crire
le premier volume de l'_Histoire des Franais_; nous en croyons
l'crivain quand il nous confesse avoir lu trois fois de suite Grgoire
de Tours, ou pli sur toutes les chroniques, sur tous les codes de lois,
sur toutes les vies des saints de cette poque. Mais comme on voudrait
une rudition moins abondante et moins sre, un peu plus de mouvement
dramatique, d'intrt pittoresque, et que le souhait de son
_Avertissement_ ait t plus compltement exauc[22]! Lisez par exemple le
chapitre d'exposition, si long, si peu vivant. On ne _voit_ rien. Puis,
trop souvent le narrateur se souvient mal  propos de son mtier ordinaire
d'historien et interrompt le rcit romanesque par de vraies leons
magistrales sur l'conomie politique ou le droit fluvial. Du rcit,
d'ailleurs, il n'a aucune science. Ds les premires pages vous vous
sentez envelopp d'un mortel ennui. L'auteur avait annonc un roman
historique: c'est une dissertation d'histoire qu'il met sous les yeux,
entremle de descriptions et coupe de dialogues et d'analyses
psychologiques. Et quelles analyses! quelles descriptions! quels
dialogues!

[Note 22: J'aurais voulu que ce ft compltement un roman, et
par l'intrt, et par la vrit des tableaux de la vie domestique.]

Tel qu'il est cependant, l'essai de Sismondi ne doit point passer
inaperu. Sans compter qu'il tait comme la conscration officielle du
roman historique, il imposait aux futurs mules de Walter Scott un plus
grand souci de l'exactitude et un plus grand respect de la vrit. Le
genre devait s'attacher dsormais  tre plus srieux, moins romanesque;
et Sismondi, avec une admirable nettet, lui en indiquait les moyens. On
ne se dcida que plus tard  les employer et, en attendant, le roman
historique suivit comme il put sa fortune.

Elle fut d'abord mdiocre. Ni l'_Hritire de Birague_, ni _Clothilde de
Lusignan_ n'annoncent et ne prparent _Cinq-Mars_; et il est parfaitement
inutile d'analyser des oeuvres qui laissent le genre stationnaire. Mais si
le fond en est insignifiant, tout comme dans les romans de Mme de Genlis
ou de Dinocourt, la forme ne laisse pas d'tre intressante. Les
descriptions n'en sont point bonnes; mais le rcit s'anime et se colore;
il a de la verve et de la fantaisie dans sa lourdeur un peu compacte, et
enfin le dialogue se dnoue,  l'imitation, il ne faut pas l'oublier, de
Walter Scott. Ce n'est videmment pas la perfection du naturel et, sans
jamais galer cependant son illustre modle, Balzac aura plus tard une
autre verve, un autre feu et d'autres saillies. Mais que nous sommes loin
dj des Dinocourt, des Sismondi et des Ladoucette! En regard du passage
des _Puritains_ o Bothwell menace insolemment Burley s'il refuse de
porter la sant de l'archevque de Saint-Andr, lisez ce fragment:

      Le sire de Chanclos fit sauter les ferrures et dploya cinq ou six
      robes magnifiques, des voiles, des dentelles, force bijoux, des
      ventails, des gants parfums et un habillement complet pour un
      homme: il tait d'une magnificence rare. Je crois, dit l'honnte
      capitaine, que nous pourrions nous appliquer la prise:
      1 comme indemnit de nos fatigues; 2 comme inutile au marquis,
      puisque nous le tuerons; 3 comme prix de la nourriture du
      prisonnier de guerre; 4... 5... continua Vieille-Roche.--Assez,
      reprit Chanclos; trois raisons suffisent... Voyons, quel est ton
      avis?--Mon avis!... ton avis est mon avis... Voil mon avis.--Adopt,
      dit Chanclos. (_L'Hritire de Birague_, chap. XXIII.)

Sauf les dernires lignes, qui appartiennent sans contestation possible 
Balzac tout seul, n'est-ce pas la faon et le tour de Walter Scott? Comme
Poul et Parquet chez Dinocourt, ces deux caractres de Vieille-Roche et de
Chanclos, imits des mmes types de l'oeuvre cossaise, ont port bonheur
au romancier. Chanclos surtout est amusant avec son ternel juron par
l'aigle du Barn, son glorieux matre. Il a la plaisanterie piquante et
savoureuse, menace son adversaire de lui faire une boutonnire au ventre
d'un bon coup d'pe, et sa verve copieuse met plus de gat dans le roman
que les lourdes et prtentieuses parades d'esprit de l'auteur lui-mme.
Ces libres et hardis propos de corps-de-garde, cette bonne humeur
gouailleuse, ce ton cynique et dbraill, tout cela annonce bien un type
cher  l'cole romantique. En tout cas, et c'est ce qu'il importe de
constater avant tout, la narration commence  s'animer et  devenir
pittoresque, le dialogue  ptiller, les personnages  avoir des gestes
plus naturels et moins guinds. L'imagination,  l'aide du roman
historique, prenait l'essor. Pour l'art franais, c'tait une acquisition.

C'en tait une autre, encore plus importante pour l'intelligence franaise,
que la connaissance de l'histoire. Car on se proccupe srieusement de
l'tudier. Balzac crit  sa soeur, en 1822: Prie donc Surville de
s'informer dans quelle partie de la Normandie est Chteau-Gaillard ou le
chteau Gaillard. Ensuite, dis-moi s'il y a une bibliothque  Bayeux ou 
Caen; si ton mari a la facult d'en avoir les livres et s'il y a beaucoup
de livres sur l'histoire de France, surtout des mmoires particuliers qui
donnent du jour sur les poques. Le roman que j'irai faire sera ou _la
Dmence de Charles VI et la Faction Armagnac ou Bourguignonne_, ou bien
_la Conspiration d'Amboise_, ou _la Saint-Barthlmy_, ou _les Premiers
temps de l'Histoire de France_...

Nous ne savons si, en 1822, il y avait une bibliothque  Caen, ni si elle
contenait beaucoup de livres sur l'histoire de France. Ce qui est certain,
c'est que Balzac,  Caen ou ailleurs, les a feuillets: les progrs qu'il
aura faits quand nous le rencontrerons pour la seconde fois nous en seront
une garantie suffisante; et ce qui n'est pas moins incontestable, c'est la
conviction dsormais entre dans l'esprit des romanciers que, pour crire
des romans historiques, il n'est peut-tre pas inutile de commencer par
savoir un peu l'histoire. Sismondi nous l'avait fait constater, Balzac
nous le rappelle; les Franais vont se mettre  l'tude de leurs
chroniques nationales et leur demander justement ce que du Bellay, dans sa
_Dfense et illustration de la langue franaise_, avait exclusivement
demand  l'antiquit: des thmes d'inspiration. Le roman historique
s'organise et du mme coup il aide  se prciser une des parties
essentielles de la future esthtique romantique.

Mais les sages ides de Sismondi et de Balzac ne pouvaient que triompher
lentement et elles trouvent pour l'heure des rfractaires. Musset-Pathay,
dans ses _Contes historiques_, semble avoir pris  tche de dmontrer
l'excellence de la philosophie de l'histoire telle que l'avait professe
Balzac dans _Clothilde de Lusignan_. L'pigraphe de son livre en indique
assez l'esprit: _Multa incredibilia vera, multa credibilia falsa_. Le
titre mme est comme une gageure et un dfi. Il est vrai que l'oeuvre
tient assez peu la promesse du titre et de l'pigraphe. Ces _Contes_ ne
sont que des conversations o quelques points d'histoire sont incidemment
traits; cela rappelle assez exactement les _Journes Amusantes_ de Mme
Gomez, et surtout laisse deviner les regrettables excs o se complairont
plus tard Paul Lacroix et Roger de Beauvoir. Il y a cependant des pages
intressantes. Nous signalerons particulirement le neuvime conte qui
renferme une assez bonne critique et fort piquante de Mme de Genlis et
de ses _Mmoires_; et le dixime, de beaucoup le meilleur du recueil, o
sont assez vivement prsentes les runions littraires du XVIIIe sicle.
Mais c'est trop longtemps s'arrter sur quelqu'un dont tout le mrite est
d'avoir eu un fils.

Hippolyte Bonnelier n'a gure aussi pour lui que d'avoir crit un roman
sur une scne dont Vigny devait faire un pisode de _Cinq-Mars_. Son
_Urbain Grandier_ eut quelque succs, s'il faut en croire le _Mercure du
XIXe sicle_. D'aprs le trop complaisant journaliste, l'auteur a
conserv les grands traits que l'histoire a transmis et invent une fable
touchante qui se lie naturellement  son rcit et l'explique sans
dnaturer les traditions. C'est ce que l'on peut exiger du roman
historique... Laubardemont, Urbain Grandier, le prtre, l'abbesse et ses
soeurs se dessinent avec une grande vrit. Le P. Joseph est peint de la
mme manire... Le roman est fidlement empreint des couleurs
superstitieuses de l'poque.

Il vaut mieux dire: _Urbain Grandier_ a exactement la justesse et la
vrit que peut avoir un pamphlet. Car c'est plutt un pamphlet qu'un
roman. On n'a qu' lire l'introduction pour s'en convaincre. Ds les
premires lignes, l'crivain laisse clater l'horreur que lui inspire
l'assassinat de Grandier. C'est son droit sans nul doute. Mais
l'histoire s'accommode mal de trop de passion et la vrit en souffre. Le
roman de Bonnelier n'a pas chapp  cet inconvnient. Que le trio Mignon,
Barr, Granger, soit parfaitement mprisable, c'est un point que personne
ne conteste. Mais encore faudrait-il que ces misrables nous donnent
eux-mmes, par leurs actions ou leurs paroles, tout le dgot que nous
devons prouver pour leur odieuse conduite, au lieu que trop souvent
l'auteur nous l'insinue par ses rflexions et ses commentaires.

Les invraisemblances, d'ailleurs, n'y sont pas rares; c'est ainsi que le
P. Joseph est vraiment par trop cynique. Il y a mme, chose plus grave,
des anachronismes. Et puis, dans quelles extraordinaires complications le
roman va-t-il s'enchevtrer! Soeur Annette, une des possdes, est fille
de Clarice, soeur de Cinq-Mars et de Laubardemont! Ce dtail, digne du
plus noir mlodrame, suffirait  dprcier une oeuvre  certains gards
point trop mprisable.

Mais leur plus grand dfaut,  tous ces pauvres romanciers, reste encore
de n'avoir pas eu assez de talent et aussi d'avoir t les ouvriers de la
premire heure. La nature avait mieux trait Alfred de Vigny; les
circonstances lui furent plus favorables; et, dans l'histoire du roman
historique franais, _Cinq-Mars_ est la premire oeuvre srieuse qui
compte et qu'il faut donc examiner avec quelque dtail.




CHAPITRE II

Cinq-Mars


Le lundi 6 novembre 1826,  11 heures du matin, dans un appartement de
l'htel de Windsor,  Paris, le colonel Hamilton Bunbury prsentait le
comte Alfred de Vigny  sir Walter Scott. Le jeune auteur de _Cinq-Mars_
venait faire hommage de son livre  l'illustre crateur du roman
historique. L'air trs touch, Walter Scott accepta le livre, et sans
doute aussi l'hommage. Il ne pouvait peut-tre pas rpondre  son jeune
admirateur ce qu'il rpondit  Manzoni qui lui offrait ses _Fiancs_[23];
mais il lui tait permis de penser que c'tait la plus belle oeuvre qu'il
et encore inspire  un Franais. De _Cinq-Mars_, en effet, et de
_Cinq-Mars_ seulement, commence dans notre littrature l'histoire du roman
historique.

[Note 23: Quand Walter Scott vint  Milan, Manzoni se donna modestement
pour son disciple. En ce cas, riposta le clbre romancier, _les Fiancs_
sont mon meilleur ouvrage.]

Ce n'est pas que le livre soit un chef-d'oeuvre. Malgr le talent de Vigny,
ses longues tudes prparatoires, _Cinq-Mars_ conserve des dfauts graves.
Tel qu'il est cependant, il ne laisse pas d'tre remarquable, moins par
sa valeur et sa beaut propres, que par la place qu'il tient dans
l'organisation du genre. Et il n'est pas besoin d'ajouter que l'influence
cossaise s'y fait partout sentir.

Dans la foule dj innombrable des imitateurs de Walter Scott, Vigny fut
le premier  s'apercevoir que le plus sr moyen de russir dans un genre
est de cultiver ce genre pour lui-mme. De ce principe essentiel, on ne
s'tait point avis jusqu' lui, sans doute parce qu'il tait essentiel et
trop simple. Il osa donc,  l'exemple de son modle, et abordant un sujet
d'histoire, le traiter vraiment du point de vue historique, et il ne crut
pas inutile, crivant sur une conjuration, de ne pas trop dtourner
l'intrt sur les insignifiantes amours de Marie de Mantoue et de Henry
d'Effiat. Aussi bien les pitres hros que nos deux personnages pour un
roman d'amour! Elle, elle est tourdie, lgre, involontairement coquette,
vite oublieuse et  peu prs console de la mort de Henry par la riante
perspective d'tre reine de Pologne. Lui, il a peut-tre plus de
profondeur dans les sentiments; et, puisqu'il le dit, nous devons bien
l'en croire; mais nous entrons tout de mme assez difficilement dans cette
pense. Ses incertitudes, ses faiblesses, quelque chose de faux ou de
forc rpandu dans tous les passages o il nous est parl de sa passion,
tout cela en fait un amoureux fort indcis et singulirement ple.
Vraiment, et tout compte fait, ils sont dignes l'un de l'autre, dignes
surtout de servir de modles aux jeunes premiers du futur thtre
romantique. Par beaucoup de cts, dona Sol, Rgina et la fille de
Triboulet sont les soeurs de Marie de Mantoue; et il est encore plus
vident qu'il y a du Hernani, du Didier, sinon du Ruy Blas, sous le beau
costume de velours noir de M. le Grand[24].

[Note 24: Nous en avons essay la dmonstration dans la _Revue bleue_
(8 et 15 aot 1903): _Deux ouvriers du romantisme_.]

Puisque l'intrigue amoureuse n'est pas et ne peut pas tre le vrai sujet
de _Cinq-Mars_, il reste que ce soit l'intrigue politique. Et en effet, et
il faut en fliciter Vigny, comme dans _Quentin Durward_, comme dans
_Ivanhoe_, les passions particulires et prives disparaissent devant des
intrts plus gnraux et plus importants. Louis XI luttait pour briser
l'orgueil et rduire le pouvoir de son insolent vassal; Richelieu...
Dirons-nous qu'il lutte pour briser le grand cuyer? Tout le roman, au
contraire, et par une incroyable maladresse de l'auteur, ne donne-t-il pas
l'impression d'un gant qui crase un pygme, ddaigneusement? Mais
acceptons la situation telle que Vigny nous la prsente. Il a cru pouvoir
symboliser dans la conjuration de Cinq-Mars toutes les autres conjurations
que le systme politique du cardinal ministre a fait se former contre lui;
ce ne serait pas le droit de l'historien, c'est celui du pote. Bien plus,
supposons  M. le Grand toutes les qualits dont voudrait l'enrichir notre
romancier; qu'il soit comme l'me de la noblesse tout entire, frmissante
d'indignation de se voir humilie, et quelquefois dcapite, par un
cardinal, par un homme d'glise; en un mot, faisons de lui le digne
adversaire de Richelieu: quel drame! Et le beau sujet! Trois acteurs
seulement qui remplissent la scne: Richelieu, Louis XIII et M. le Grand;
le reste coute et regarde, et joue tout au plus le mme rle que le
choeur antique au thtre d'Athnes. G. Planche a raison. C'est le fond
mme de _Quentin Durward_; fond tragique, sujet grandiose, d'o pouvait
sortir un chef-d'oeuvre. Vigny ne l'a pas fait; peut-tre ne pouvait-il pas
le faire. Il avait au moins le mrite d'indiquer le chemin qui conduisait
aux chefs-d'oeuvre; et la premire conqute du roman historique en France,
comme son premier pas vers l'organisation forte et dfinitive, c'est 
_Cinq-Mars_ qu'il faut en rapporter l'honneur.

Mais, nous l'avons vu, des intrigues et des passions politiques supposent
plus de deux personnages, une conjuration exige des conjurs, et voil du
mme coup le cadre et le milieu constitus. Il y avait, autour de Cdric,
son fils, lady Rowena, Athelstane, Richard, Frre Tuck, Locksley, Wurth et
Gamba; nous aurons ici Bassompierre, Fontrailles, Gondi, Beaufort, de Thou,
et un instant, malgr leurs hsitations, les princes du sang et les rois
eux-mmes, Gaston d'Orlans, Anne d'Autriche et Louis XIII en personne. Et
pour peu que l'auteur, par les mmoires ou les correspondances, ait
quelque exprience de l'poque,--or Vigny, on le sait par son tmoignage
et _Cinq-Mars_ suffit  le prouver, n'tait pas sans les connatre,--tous
ces personnages vont sentir, penser, s'agiter, vivre en un mot de la vie
mme de leur temps.

coutez le duc de Bouillon endoctrinant Anne d'Autriche, lui dpeignant en
traits de flamme l'insolence et l'ambition de Richelieu, et aprs avoir
inquit la reine, pouvantant la mre par l'horrible crainte que
l'impitoyable ministre pourrait bien tendre sa main de fer jusque sur les
enfants de France[25]; entendez Cinq-Mars lui-mme, le digne chef d'une
conspiration enfantine, gris peu  peu des paroles qu'il adresse  ses
complices, chauff de leur enthousiasme, s'lever presque  l'loquence;
voyez la physionomie austre et distraite du pieux de Thou, et savourez
les boutades et les espigleries de Gondi. Cependant, au-dessus de leurs
ttes, on entend des violons et des pas lgers rythment des danses: c'est
fte chez Ninon; et, comme une vole d'tourneaux, sur le projet d'une
conspiration contre le cardinal et d'un crime de lse-patrie, nos jeunes
tourdis se prcipitent dans la salle du bal. Il y a l Milton, Descartes,
Molire, Corneille, et, ou peu s'en faut, toute l'Acadmie franaise;
rapprochement trange sans doute, et on se figure Descartes, malgr son
costume d'officier, et surtout Corneille, singulirement dpayss, comme
on a dj trouv les conjurs bien audacieux pour faire du salon de Ninon
le centre de leur complot[26]. On lit, on fredonne, on improvise des
madrigaux, on consulte la Carte de Tendre, on s'extasie sur le _fin_, le
_galant_ et le _sublime_; les ridicules s'talent; l'unique proccupation
ici est d'avoir de l'esprit, de la galanterie, de l'insouciance, d'normes
noeuds de rubans partout, de relever firement rapire et moustache, et au
moindre mot, au plus lger sourire, d'inviter crmonieusement des gens
qu'on estime, de prfrence encore ses amis,  venir allgrement se couper
la gorge. Musique et duels, rubans et conjurations, vers galants et
bravoure tmraire  l'assaut, voil bien le monde de la cour sous Louis
XIII. C'est le monde de _Cinq-Mars_. Jamais roman historique n'avait t
mieux _situ_.

[Note 25: _La Toilette_.]

[Note 26: A moins d'y voir une nouvelle preuve de la lgret incroyable
avec laquelle se traitaient alors les conspirations.]

La couleur locale y est mme si juste, elle a si bien pntr toutes les
parties intimes de l'oeuvre, qu'elle est remonte  la surface et s'est
tendue  l'extrieur. Les personnages de _Cinq-Mars_ ne se contentent pas
d'avoir les sentiments et les gots de leur poque, ils en ont encore les
expressions et le style. Quelques mois aprs la publication du roman, le
_Journal des Dbats_ le faisait fort justement remarquer (18 aot 1826,
sous la signature R.) Qu'on relise le dbut du chapitre VIII, _l'Entrevue_,
le chapitre IX, _le Sige_, et surtout le chapitre XX, _la Lecture_: on
sera bien vite convaincu que l'observation du journaliste ne manque pas
d'exactitude. C'est bien le ton fier, dgag, hautain, lgrement insolent,
qu'affectaient alors les jeunes seigneurs, avec quelque chose de
volontairement nglig et lch, le ton d'un jeune cavalier qui d'une main
friserait arrogamment sa moustache et de l'autre soutiendrait  peine sa
rapire, le col du pourpoint lgrement ouvert, le grand manteau flottant
au vent, retenu d'une seule paule, et l'pe faisant cliquetis sur le
pav. Dangereux exemple, et que les romantiques n'auront que trop de
tendance  suivre dans leur frnsie de couleur locale. Walter Scott s'en
tait dfendu par d'excellentes raisons, et Vigny aurait bien d imiter la
rserve et la prudence de son matre.

Pour l'instant il s'applique de tout son coeur  ressembler le plus
possible  son modle, et les princes, chez lui aussi, parlent comme nous
avons vu qu'ils parlaient dans les Waverley Novels:

      Allons, allons, je suis content puisqu'il en est ainsi;
      occupons-nous de choses plus agrables... Moi, j'avoue que je
      voudrais que tout ft dj fini; je ne suis point n pour les
      motions violentes, cela prend sur ma sant, ajouta-t-il,
      s'emparant du bras de M. de Beauvau: dites-nous plutt si les
      Espagnoles sont toujours jolies, jeune homme. On vous dit fort galant.
      Tudieu! je suis sr qu'on a parl de vous, l-bas. On dit que les
      femmes portent des vertugadins normes! Eh bien, je n'en suis pas
      ennemi du tout. En vrit, cela fait paratre le pied plus petit et
      plus joli; je suis sr que la femme de don Louis de Haro n'est pas
      plus belle que Mme de Gumne, n'est-il pas vrai? Allons, soyez
      franc, on m'a dit qu'elle avait l'air d'une religieuse. Ah! vous
      ne rpondez pas, vous tes embarrass... elle vous a donn dans
      l'oeil... ou bien vous craignez d'offenser notre ami M. de Thou
      en la comparant  la belle Gumne. Eh bien, parlons des usages:
      le roi a un nain charmant, n'est-ce pas? on le met dans un pt.
      Qu'il est heureux le roi d'Espagne! je n'en ai jamais pu trouver
      un comme cela. Et la Reine, on la sert  genoux toujours, n'est-il
      pas vrai? Oh! c'est un bon usage; nous l'avons perdu;
      c'est malheureux, plus malheureux qu'on ne croit.--Gaston
      d'Orlans, car c'est lui, eut le courage de parler sur ce ton
      prs d'une demi-heure de suite... (Ch. XVII, _la Toilette_.)

A plus forte raison y aura-t-il dans _Cinq-Mars_, et toujours par
imitation de Walter Scott, en mme temps que la fidlit relative des
moeurs, l'exactitude des costumes, et cette couleur locale extrieure dont
la jeune cole devait se laisser blouir tout d'abord. Aucun personnage
important ne se prsente sans que le romancier ne nous en montre aussitt
le costume et avec quel luxe de dtails! quelle nettet pittoresque! C'est
le vieux marchal de Bassompierre, dont les manires nobles et polies
ont quelque chose d'une galanterie suranne comme sa mise, car il porte
une fraise  la Henri IV et les manches taillades  la manire du
dernier rgne, ridicule impardonnable aux yeux des _beaux_ de la cour.
C'est le marquis de Cinq-Mars, en manteau court, un collet de dentelle
tombant sur son cou jusqu'au milieu de sa poitrine; il a de petites
bottes trs fortes vases et sur les dalles du salon ses perons
retentissent. L'avocat Fournier, le juge Laubardemont, l'abb Quillet ont
la mme nettet prcise. Richelieu est naturellement plus tudi, et c'est
vritablement un portrait en pied que dessine le peintre:

      Il avait le front large et quelques cheveux fort blancs, des yeux
      grands et doux, une figure ple et effile  laquelle une petite
      barbe blanche et pointue donnait cet air de finesse que l'on
      remarque dans tous les portraits du sicle de Louis XIII.
      Une bouche presque sans lvres, et nous sommes forc d'avouer que
      Lavater regarde ce signe comme indiquant la mchancet  n'en
      pouvoir douter; une bouche pince, disons-nous, tait encadre par
      deux petites moustaches grises et par une _royale_, ornement
      alors  la mode, et qui ressemble assez  une virgule par sa forme.
      Ce vieillard avait sur la tte une calotte rouge et tait envelopp
      dans une vaste robe de chambre et portait des bas de soie pourpre,
      et n'tait rien moins qu'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.
      (Ch. VII.)

Mais c'est encore le roi, comme il convient, dont le costume est le plus
minutieusement et le plus brillamment dcrit. Il est fort lgant:

      Une sorte de veste de couleur chamois, avec les manches ouvertes
      et ornes d'aiguillettes et de rubans bleus, le couvrait jusqu'
      la ceinture. Un haut-de-chausses large et flottant ne lui tombait
      qu'aux genoux, et son toffe jaune et raye de rouge tait orne
      en bas de rubans bleus. Les bottes  l'cuyre, ne s'levant gure
       plus de trois pouces au-dessus de la cheville du pied, taient
      doubles d'une profusion de dentelles, et si larges qu'elles
      semblaient les porter comme un vase porte des fleurs. Un petit
      manteau de velours bleu, o la croix du Saint-Esprit tait brode,
      couvrait le bras gauche du Roi, appuy sur le pommeau de son pe.

C'est proprement le cadre. Voici le portrait:

      Il avait la tte dcouverte, et l'on voyait parfaitement sa figure
      ple et noble claire par le soleil que le haut de sa tente
      laissait pntrer. La petite barbe pointue que l'on portait alors
      augmentait encore la maigreur de son visage, mais en accroissait
      aussi l'expression mlancolique;  son front lev,  son profil
      antique,  son nez aquilin, on reconnaissait un prince de la grande
      race des Bourbons; il avait tout de ses anctres, hormis la force
      du regard: ses yeux semblaient rougis par des larmes et voils par
      un sommeil perptuel, et l'incertitude de sa vue lui donnait
      l'air un peu gar. (Ch. VIII.)

Ne voil-t-il pas un beau tableau  la Van Dyck? La physionomie se dtache,
nette, fine, pleine d'allure et de race; et le portrait pourrait tre
sign du plus parfait dessinateur de la future cole, de Thophile
Gautier. On voit la nature et la porte de l'influence cossaise.

En dpit de toutes ces qualits, le roman historique n'a cependant pas
trouv dans _Cinq-Mars_ sa vraie forme et sa constitution dfinitive.

Il demandait d'abord  tre vritablement trait pour lui-mme, ce dont
Vigny, malgr les apparences, s'tait bien gard. Ses _Rflexions sur la
vrit dans l'art_ nous inspirent tout de suite  cet gard une lgitime
dfiance. La thorie qu'elles exposent est fort belle et fait le plus
grand honneur  l'esprit le plus penseur assurment de la littrature
romantique; elles ne pouvaient qu'tre dangereuses pour le roman
historique. On ne choisit pas, on ne groupe pas autour d'un centre
invent, quand tous les personnages choisis, quand le groupe lui-mme
et le centre sont rigoureusement historiques et clairs jusque dans les
moindres dtails de la plus vive lumire. C'est une premire raison, grave,
d'insuccs. En voici une autre, tout aussi srieuse.

On a reproch  Vigny d'avoir mis les personnages historiques au premier
plan de son oeuvre. Le reproche est mrit. Qu'il soit d'importance et que
cette mthode entrane ncessairement avec elle les plus fcheux
inconvnients, nous y avons assez insist dans la premire partie de notre
travail. Mieux vaut expliquer pourquoi M. le Grand, Richelieu, Louis XIII
sont les protagonistes de _Cinq-Mars_, et comment il tait impossible
qu'ils ne le fussent pas.

_Cinq-Mars_ est une oeuvre partiale et mme une oeuvre violente. Ne l'en
croyez qu' demi, et, comme on dit, sous bnfice d'inventaire, quand
l'auteur vous annonce, un peu solennellement peut-tre, le spectacle
philosophique de l'homme profondment travaill par les passions de son
caractre et de son temps. Que le roman ne nous donne pas quelque chose,
en effet, de ce spectacle philosophique, nous n'irons pas jusqu' le
prtendre. Mais ce qu'il nous donne assurment, et avec une nettet encore
plus grande et avec une vidence qui serait difficilement plus forte,
c'est le spectacle des antipathies, des colres et des haines
irrductibles de M. le comte Alfred de Vigny, royaliste de naissance et de
race, serviteur dvou d'une monarchie dfaillante, ayant parfaitement
conscience que les jours en sont compts, et gardant ses plus impitoyables,
ses plus intransigeantes rancunes  ceux qui furent les premiers
instruments, bien malgr eux, de cette dcadence et de cette ruine.

Comprend-on maintenant que la ncessit de mettre cette ide dans tout son
jour impost  l'crivain l'obligation d'amener Richelieu en pleine
lumire? Celui qui prpara de si loin la Rvolution franaise, en enlevant
au trne l'appui naturel, hrditaire, de la noblesse, ne pouvait pas
demeurer dans l'ombre. Et, en effet, le cardinal-ministre est clair de
la plus brutale lumire. C'est le parti pris de tout faire voir, surtout
les petitesses et les taches. L'acharnement ne saurait tre plus ardent,
la colre plus concentre et plus nergique. Les phrases mordent,
dchirent, dchiqutent; elles mettent ou croient mettre le grand homme
d'tat en lambeaux. A ces motifs de partialit et de haine, ajoutez
l'indignation frmissante du gentilhomme qui voit la noblesse humilie
devant l'glise, et la crosse plus forte que l'pe, et soyez tonn que
M. le Grand ait tant de sductions et d'ides, gnie malheureux, que de
brutales circonstances ont tranch en pleine floraison; que Louis XIII ne
nous soit prsent que comme la premire victime de l'imprieux cardinal;
et, enfin, que le grand ministre n'ait d son lvation qu' sa duplicit
et  sa bassesse, et le succs de sa politique qu' une hache et  un
bourreau! A coup sr c'est mal se prparer  crire de bons romans
historiques que de traiter l'histoire avec une partialit qui lui inflige
de si tranges dformations.

Une autre raison, d'un ordre artistique, celle-ci, nous expliquera que
dans ce genre Vigny n'aurait jamais gure remport que des demi-succs,
trs probablement. Il n'avait pas de la ralit une vision assez puissante,
et il interprtait les choses plutt qu'il ne les dcrivait. Sainte-Beuve
l'a indiqu avec sa finesse ordinaire. L'auteur ne voit la ralit qu'
travers un prisme de cristal qui en change le ton, la couleur, les lignes;
et il appelle cela une _transmutation_ de la vrit, comparant l'esprit
de Vigny  ces sources dites autrefois merveilleuses qui couvrent de sels
brillants et  facettes tout ce qu'on y plonge. C'est en effet une nature
trop aristocratique, un talent trop hautain, trop rserv, trop secret.
Il faut de prfrence au rcit, dans le roman historique, du mouvement, de
la couleur, un entrain et une verve abondante et joyeuse; et ces qualits
font par trop videmment dfaut  l'auteur de _Cinq-Mars_.

On le voit bien quand il s'essaie  faire dialoguer les gens du commun.
Grandchamp est encore supportable; mais Laura a beau multiplier les _Santa
Maria_ et les _Signor Jesu_ (dans le chapitre _le Confessional_), zzayer
le _duz di_ Mantoue et gmir _Amore qui regna, amore!_ et faire la
coquette auprs du rude serviteur du Grand cuyer, toutes ces minauderies
ne sont gure naturelles et tout ce faux ralisme nous fait sourire. A
plus forte raison Vigny sera-t-il insuffisant  nous traduire les paroles
des foules, leur langue image, savoureuse, si expressive dans ses
populacires vulgarits. La foule n'est pas encore entre dans le roman
historique franais, et la tentative de Vigny n'a t qu'une tentative.
Les vieilles femmes qui se communiquent leurs impressions sur les
extraordinaires vnements dont la ville de Loudun est le thtre
_(la Rue)_, le jargon du pre Guillaume Leroux _(ibid.)_, les rflexions
d'un groupe de bourgeois _(le Martyre)_, l'enthousiasme de la foule 
l'arrive  Paris de M. le Grand _(la Confusion)_, et enfin la scne 
demi populaire de la place des Terreaux le jour de l'excution _(les
Prisonniers)_, tout cela manque de naturel, de gat et de vie. Ce ne sont
pas l les foules turbulentes, joyeuses, si animes et grouillantes, de
Walter Scott, de Balzac, de Hugo ou de Dumas. Monsieur le Comte a beau
s'railler la voix et revtir des habits d'ouvrier, comme Olivier
d'Entraigues  Lyon, le 12 septembre 1642, il garde toujours ses mains
blanches, on voit trop vite que a n'a jamais travaill, et, sous le
grossier costume d'emprunt, le gentilhomme dcle encore par son allure
toute la fire aristocratie de la race. De ce ct, le roman historique
n'a pas encore commenc son apprentissage.

Douze ans aprs l'apparition de _Cinq-Mars_, Vigny mditait un nouveau
roman. Il ne l'crivit jamais, et il eut raison. Ce n'tait point  lui
qu'tait rserve la gloire de donner un Walter Scott  la France, malgr
les assurances de ses admirateurs. Trop de choses lui manquaient. Il tait
trop pote et trop philosophe. Peut-tre aussi tait-il venu trop tt. Le
roman historique n'en a pas moins reu de lui des services considrables;
et les erreurs mmes de Vigny auront servi de leons.




CHAPITRE III

De Cinq-Mars  la Chronique de Charles IX.


De ces leons le roman historique ne devait pas profiter tout d'abord.
C'est ici une priode fort peu intressante de son histoire. Les oeuvres
abondent, comme de raison; mais les belles oeuvres, ou mme les oeuvres
srieuses et qui mritent un moment d'attention, y sont par contre fort
rares. _Les Chouans_ mis  part, elles ne vaudraient mme pas d'tre
signales, si nous ne considrions comme de notre devoir de tracer, au
moins  larges traits, l'histoire du genre.

Deux raisons justifient ce rapide dveloppement. D'abord, on continue 
aimer l'histoire, et c'est d'elle,--sans succs, il est vrai,--mais c'est
d'elle tout de mme qu'on emprunte la matire de l'ouvrage d'art. Puis, il
fallait que le roman historique s'impost ds lors avec une singulire
puissance, pour faire accepter des pauvrets comme _Philippe de Flandre ou
les Prisonniers du Louvre, Jeanne la Folle_ ou _Haldan de Knden,
manuscrit danois du XVe sicle_. Que de telles oeuvres aient pu obtenir
les honneurs seulement de la lecture,--et nous savons qu'elles ont eu du
succs, comme tant d'autres d'ailleurs,--c'est la meilleure preuve et que
le roman historique avait alors une vitalit admirable et qu'aucune forme
littraire ne pouvait mieux convenir aux imaginations. Ces motifs sont
peut-tre suffisants pour nous justifier de parler un instant du
_Fray-Eugenio_ de Mortonval ou du _Roi des Montagnes_ de Barginet.

Voici encore un roman politique, un plaidoyer pour le trne contre
l'autel, un conseil donn aux rois de s'affranchir du joug des prtres:
leon inutile, faite sans bonne foi, accueillie comme elle le mrite. Le
rdacteur du _Globe_ a raison: _Fray-Eugenio_ n'est qu'un pamphlet. Le
peuple espagnol ne parat nulle part dans ce livre. Et qu'y viendrait-il
faire en vrit? Mortonval, auteur du _Tartufe moderne_, a-t-il pour objet
de ressusciter devant nous l'Espagne du XVIIe sicle? et par une peinture,
sinon profonde, au moins exacte, de l'esprit et du caractre de la nation
espagnole, de nous expliquer que l'Inquisition ait pu s'acclimater dans ce
pays et y vivre si longtemps? Car enfin un auto-da-f a ses conditions
comme toutes choses. Cette barbarie absurde fait ncessairement partie
d'un systme complet de civilisation qui la rend possible. C'est ce que
l'auteur d'_Eugenio_ ne nous parat pas assez comprendre. Il y avait
cependant matire  un beau roman historique. Mortonval ne l'essaie mme
pas, et il court tout de suite  son vritable sujet, c'est--dire  la
satire violente et dclamatoire. Ce n'tait pas la peine en vrit de
mettre tant de temps et de soins  compulser les documents authentiques;
car il a lu des relations et des mmoires. Il faut louer la conscience de
Mortonval et regretter qu'elle l'ait si mal servi.

Cependant, tout Mortonval qu'on soit, on n'crit pas impunment aprs
Walter Scott. Il y a par endroits comme des chos de la narration
cossaise, et des bouts de dialogue ne manquent pas de naturel. C'est peu,
videmment; mais il faut avoir lu d'un trait les quatre volumes de _Fray
Eugenio_ pour comprendre le plaisir que peuvent donner quelques lignes qui
ne soient pas exclusivement mauvais got, monotonie, froideur ou style
ampoul et dclamatoire.

A Barginet, de Grenoble,--c'est ainsi qu'il signait ses romans,--nous ne
pouvons accorder aussi qu'une mention rapide. Il est intressant cependant;
car il ne se contente pas d'emprunter sa manire  l'cossais, il l'imite
encore jusque dans sa matire; et tout ainsi que les Waverley Novels
nous dcrivaient les moeurs des Highlands, les_Dauphinoises_, la_Cotte
rouge ou l'insurrection de 1626_ et le _Roi des Montagnes ou les
Compagnons du Chne, tradition dauphinoise du temps de Charles VIII_ nous
feront connatre celles des Terres-Froides. C'tait une intressante
innovation. L'auteur n'avait malheureusement pas assez de talent pour se
faire lire. Le _Roi des Montagnes_ a beau n'tre qu'une mosaque de Walter
Scott: il se pourrait qu'aux yeux de la postrit la recommandation ft
encore insuffisante.

Bouginet, de Grenoble, a cependant gagn  s'tre rendu familiers
_Rob Roy_, _Quentin Durward_ et _Ivanhoe_.

Le tournoi du premier volume se laisse lire, gay qu'il est par les
rflexions des paysans et des bourgeois, comme celui d'Ashby par les
rflexions des Normands et les bouffonnes saillies de Wamba; la narration
en est pleine de mouvement et d'animation. Ce n'est pas que tout y soit
remarquable; il y a encore des couleurs fausses, des mouvements peu
naturels ou forcs: l'ensemble n'en produit pas moins une impression
satisfaisante.

Plus encore que le rcit, le dialogue tmoigne de l'heureuse influence
qu'a subie l'auteur. Il est vif en gnral, bien conduit, ne manque ni
d'-propos, ni d'intrt, et nous y retrouvons, pour la premire fois, un
assez fidle cho de la voix des foules d'_Ivanhoe_ ou de _Kenilworth._

      Que Dieu, continua un autre bourgeois, que Dieu allonge la corde
      qui a servi  pendre Olivier le _Diable_, afin qu'elle puisse
      rendre le mme office  tous les bayles de la province.

      C'est cela, mes bonnes oies grasses de la ville, rpondit le
      fonctionnaire avec vhmence, criez contre la mmoire du roi Louis,
      et vous verrez qui paiera les frais de ces tournois. Mais, dites-moi,
      mon brave ami, les trompettes ne sonnent plus; suivant toute
      apparence, les nobles chevaliers sont las de s'assommer; que fait
      le roi dans ce moment?

      Par Notre-Dame de Bon Secours! dit le colporteur... Voici un
      seigneur qui lui remet un parchemin roul.

      Bon, bon, que Dieu le bnisse! regardez toujours au nom de tous
      les saints.

      Huchez-le sur votre balle, l'ami, s'cria un des bourgeois
      obstins, et aprs cela vous pourrez le montrer pour de l'argent.

      Bien trouv, matre, crirent en riant les voisins du pauvre bayle.

      Vous ne diriez pas cela partout ailleurs, rpondit le colporteur,
      sans que vos peaux d'ne ne sentissent le poids d'un bton.
      _(Le Roi des Montagnes_, vol. I, p. 72.)

On dirait une traduction de Walter Scott, et c'en est une, ou  peu prs.

Un an aprs le _Rob Roy_ du Dauphin paraissaient _les Chouans_. C'tait
encore une tude de moeurs provinciales; mais elle portait cette fois le
nom de Balzac.

Tous les critiques ont signal l'influence et l'imitation de Walter Scott
dans la premire oeuvre qu'ait avoue le grand romancier. Les critiques
ont raison: _les Chouans ou la Bretagne en 1799_ ne sont qu'un roman
historique excut avec les procds mmes d'_Ivanhoe_. La vrification en
est aise. Il sera aussi facile de constater que c'est surtout de cette
intelligente imitation que viennent les progrs qu'entre 1826 et 1829 le
genre a pu raliser.

Tout d'abord, l'oeuvre ne dment pas le titre, et le titre est
significatif. C'est bien une peinture de la Bretagne en 1799 que
l'crivain a voulu nous donner, plutt que le spectacle des amours
inquites du jeune chef pour Marie de Verneuil et des intrigues de
Corentin. On peut trouver cependant que, dans ce livre, ces amours et ces
intrigues tiennent une grande place. C'est constater simplement que Balzac
est dj l tout entier, peintre incomparable de la passion et ami des
folles intrigues, auteur des _Illusions perdues_ et du _Pre Goriot_, et
aussi de l'_Histoire des Treize_ et de la _Dernire incarnation de
Vautrin_. Mais, quelque importance que finisse par y prendre l'intrigue,
_les Chouans_ n'en conservent pas moins, et avant tout, un intrt
historique profond. La Bretagne pendant la Rvolution, ses antipathies
profondes pour le nouveau rgime, l'universelle rsistance aux armes
comme aux institutions rpublicaines, la guerre contre les bleus prche
comme une croisade et une guerre sainte, voil bien le sujet principal du
roman, et qui domine tout de mme le marquis de Montauran, Mlle de
Verneuil et leurs tragiques et romantiques amours. Comme dans _Ivanhoe_ ou
_Quentin Durward_, passions et intrts particuliers disparaissent ici
pour faire place aux intrts et aux passions de tout un peuple. Si c'est
l une des conditions essentielles du roman historique de Walter Scott,
_les Chouans_ la remplissent assez bien, et l'cossais pouvait facilement
se reconnatre dans l'oeuvre franaise. Il pouvait mme s'y mieux
reconnatre que dans _Cinq-Mars_. Pour beaucoup de raisons, dont la
principale tait que Balzac avait un autre sentiment de la ralit et de
la vie qu'A. de Vigny, le milieu, dans _les Chouans_, devait tre tabli,
et avec une puissance singulire, dans sa vrit abondante et sa
complexit touffue. Il faut lire, tout au commencement de l'ouvrage, le
long passage que l'crivain consacre  l'tude du pass, des moeurs, du
sol mme de la Bretagne, et voir comment, et du premier coup, l'ouvrage
est dfinitivement situ. Walter Scott n'apportait pas plus de scrupules 
nous faire comprendre les Highlands.

La peinture des moeurs bretonnes est naturellement plus dtaille et plus
forte encore. Dcrire les moeurs a toujours t le triomphe de Balzac: le
jeune romancier inaugure brillamment sa carrire. L'esprit de toute une
province revit dans _les Chouans_. Enthousiasme religieux pouss jusqu'au
plus aveugle fanatisme, la cause de la Bretagne confondue avec la cause
mme de Dieu, des gars qui attendent avec impatience la fin de la messe
pour aller envoyer dans les corps des bleus les balles que le recteur a
bnies, les femmes mmes et les jeunes filles prtant leurs sourires et
leurs grces  l'oeuvre sainte d'extermination: n'est-ce point la
physionomie d'un pays bien distincte et  une poque bien prcise? Et
quelles figures vivantes que celles des personnages en qui s'incarne
l'esprit mme de la race, Coupiau, Pille-Miche, Marche--Terre et surtout
l'abb Gudin!

Le prne de Marignay est un chef-d'oeuvre; c'est comme le centre du roman,
la partie qui explique toutes les autres, d'o les autres partent et o
elles viennent aboutir. Mes trs chers frres, nous prierons d'abord pour
les trpasss: Jean Cochegrue, Nicolas Lafert, Joseph Brouet, Franois
Parquoi, Sulpice Coupiau, tous de cette paroisse et morts des blessures
qu'ils ont reues au combat de la Plerine et au sige de Fougres... _De
profundis_... Ces dfenseurs de Dieu vous ont donn l'exemple du devoir...
C'est de votre salut, chrtiens, qu'il s'agit. C'est votre me que vous
sauverez en combattant pour la religion et pour le roi. Sainte Anne
d'Auray m'est apparue elle-mme avant-hier,  deux heures et demie. Elle
m'a dit comme je vous le dis: Tu es un prtre de Marignay?--Oui, madame,
prt  vous servir.--Eh bien, je suis sainte Anne d'Auray, tante de Dieu 
la mode de Bretagne. Je suis toujours  Auray et encore ici, parce que je
suis venue pour que tu dises, aux gens de Marignay qu'il n'y a pas de
salut  esprer pour eux, s'ils ne s'arment pas. Aussi, leur refuseras-tu
l'absolution de leurs pchs,  moins qu'ils ne servent Dieu. Tu bniras
leurs fusils, et les gars qui seront sans pch ne manqueront pas les
bleus, parce que leurs fusils seront sacrs. D'ailleurs, chaque bleu jet
par terre vaut une indulgence, etc... Ce n'est pas la violence de Balfour
de Burley des _Puritains_, mais le sermon de l'abb Gudin est tout aussi
caractristique.

Puisqu'il y a des gars et des bleus, des rpublicains et des royalistes,
aux moeurs des uns devront s'opposer les moeurs des autres: Grard, Merle,
Hulot, et leurs soldats ne sont pas moins nettement dessins, ni moins
expressifs que le marquis de Montauran et ses chouans.

Pour ne parler que de lui, Hulot est le vritable soldat des premires
armes de la Rpublique, intrpide, ne connaissant que son devoir et la
consigne, plein d'admiration dj pour celui qui sera un jour Napolon,
mettant au-dessus de tout la gloire militaire et croyant navement que
tout doit s'incliner devant une baonnette franaise. Il a les manires
rudes, la voix brve et imprieuse, premier modle de ces immortels
grognards, avec lesquels l'empereur allait bientt conqurir l'Europe.

A la monte de la Plerine, sa compagnie ne marche pas  son gr. Que
diable ont donc tous ces muscadins-l? s'cria-t-il d'une voix sonore. Nos
conscrits ferment le compas au lieu de l'ouvrir! Personne ne possde plus
que lui l'art de parler la langue pittoresque du soldat. Il ne faut pas
que de bons lapins comme nous se laissent embter par des chouans, et il y
en a ici, ou je ne me nomme pas Hulot. Vous allez,  vous quatre, battre
les deux cts de cette route. Le dtachement va filer le cble. Ainsi,
suivez ferme, tchez de ne pas descendre la garde, et clairez-moi cela
vivement! Sa colre d'avoir laiss chapper le gars lui souffle des
expressions encore plus pittoresques. Il y a donc quelquefois du bonheur
 n'tre qu'une bte comme moi?... Tonnerre de Dieu! Si je rencontre le
gars, nous nous battrons corps  corps, ou je ne me nomme pas Hulot; car,
si ce renard-l me l'amenait  juger, je croirais ma conscience aussi sale
que la chemise d'un jeune troupier qui entend le feu pour la premire
fois.

Ceux qui ne sortent pas des rangs comme lui ne lui inspirent que mpris
et piti. Je ne suis jamais all  l'cole, rpliqua brusquement le
commandant. Et de quelle cole sors-tu donc, toi?--De l'Ecole
polytechnique.--Ah! ah! oui, de cette caserne o l'on veut faire des
militaires dans des dortoirs! Et il est encore plus svre pour la
diplomatie et les intrigues des _muscadins_ de Paris, dont il ne comprend
ni la porte ni la finesse. Ne nous recommandent-ils pas les plus grands
gards pour leurs damnes femelles? Peut-on dshonorer de bons et braves
patriotes comme nous en les mettant  la suite d'une jupe! Oh! moi, je
vais droit mon chemin et n'aime pas les zigzags chez les autres. Quand
j'ai vu  Danton des matresses,  Barras des matresses, je leur ai dit:
Citoyens, quand la Rpublique vous a requis pour la gouverner, ce n'tait
pas pour autoriser les amusements de l'ancien rgime. Vous me direz 
cela que les femmes...? Oh! on a des femmes! c'est juste.  de bons lapins,
voyez-vous, il faut... de bonnes femmes. Mais assez caus quand vient le
danger.  quoi donc aurait servi de balayer les abus de l'ancien temps, si
les patriotes les recommenaient? Voyez le premier consul, c'est l un
homme: pas de femmes, toujours  son affaire. Je parierais ma moustache
gauche qu'il ignore le sot mtier qu'on nous fait faire ici.

Veut-on voir maintenant comment cette intelligence simple sait comprendre
et rsumer une situation? Nos armes sont battues sur tous les points,
reprit Hulot en touffant sa voix de plus en plus. Les chouans ont
intercept deux fois les courriers, et je n'ai reu mes dpches et les
derniers dcrets qu'au moyen d'un exprs envoy par Bernadotte, au moment
o il quittait le ministre. Des amis m'ont heureusement crit
confidentiellement sur cette dbcle. Fouch a dcouvert que le tyran
Louis XVIII a t averti par des tratres de Paris d'envoyer un chef  ses
canards de l'intrieur. On pense que Barras trahit la Rpublique. Bref,
Pitt et les princes ont envoy, ici, un ci-devant... qui voudrait, en
runissant les efforts des Vendens et ceux des chouans, abattre le bonnet
de la Rpublique. Ce camarade-l a dbarqu dans le Morbihan, je l'ai su
le premier, je l'ai appris aux malins de Paris; _le Gars_ est le nom qu'il
s'est donn. Tous ces animaux-l, dit-il en montrant Marche--Terre,
chaussent des noms qui donneraient la colique  un honnte patriote, s'il
le portait. Or, notre homme est dans ce district... Mais on n'apprend pas
 un vieux singe  faire la grimace, et vous allez m'aider  ramener mes
linottes  la cage, _et pus vite que !_ Je serais un joli coco si je me
laissais engluer comme une corneille par ce ci-devant qui arrive de
Londres sous prtexte d'avoir  pousseter nos chapeaux!

Tous ces traits ne forment-ils pas une physionomie singulirement vivante
et attachante? Hulot, du reste, est plus qu'une physionomie, c'est un
type. Il rappelle Cdric, c'est--dire qu'en lui revit toute la
physionomie, sinon d'une poque, au moins d'une partie de cette poque.
Tout en restant nettement particulire, la figure a un caractre gnral;
elle est minemment reprsentative. C'est le premier portrait vigoureux
qu'ait dessin Balzac; il pouvait en faire hommage  Walter Scott; Hulot
n'est que le frre--ou le fils--des hros principaux des Waverley Novels.

A ces figures de premier plan, ajoutez les personnages secondaires,
Coupiau, Galope-Chopine et Marche--Terre, du ct des Chouans; le
capitaine Grard, Merle, Beau-Pied et la Clef-des-Coeurs, du ct des
rpublicains; au milieu de ces rudes et nergiques physionomies, placez
Corentin en _incroyable_, le regard aigu, inquisiteur, le visage
impntrable et tout ptri de finesse; ajoutez cette jeune dame noble,
jete par de violentes passions dans la lutte des monarchies contre
l'esprit du sicle et pousse par la vivacit de ses sentiments  des
actions dont pour ainsi dire elle n'tait pas complice, jouant, comme
beaucoup de femmes alors, un rle hroque ou blmable dans cette
tourmente; voyez le chef de l'insurrection, le marquis de Montauran, si
bien dguis qu'il faut l'oeil infaillible du policier Corentin pour le
reconnatre sous les divers costumes dont il s'affuble et sous les
diverses professions qu'il s'attribue; entendez ses compagnons et ses amis
qui se donnent pour les plus fidles tenants de la cause royaliste, lui
demander une part des dpouilles d'un adversaire qui n'est pas encore
abattu, tandis que les Chouans, endoctrins par l'abb Gudin, ne pensent
qu' viser juste, quittes  soulager les bleus de leurs habits et de leur
monnaie, une fois qu'ils les auront couchs par terre: toutes ces
convoitises et ces intrigues, cette foi nave et cet amour du pillage, ces
gosmes et ces dsintressements, ces rvolts affilis  l'association
du Sacr-Coeur, ce mlange incroyable de bals et de chapelets, tous ces
traits marquent une poque, lui impriment un caractre particulier et la
fixent pour toujours dans le souvenir. La bordure du roman est aussi
exacte que pourra l'exiger plus tard Sainte-Beuve; le fond en est aussi
large, aussi solide, aussi historique, plus historique mme que dans
_Ivanhoe_, et peut-tre n'est-il pas tmraire d'affirmer que si Balzac
avait persvr, ou s'il avait pu persvrer, c'est avec lui que la
France aurait enfin trouv son Walter Scott[27].

[Note 27: L-dessus on nous a prt le regret ingnu que Balzac se soit
dtourn si tt d'un genre o ses dbuts avaient t si brillants. Sans
compter qu'elle n'aurait rien de particulirement flatteur pour nous,
l'insinuation est encore toute gratuite. On n'a donc pas lu la suite, et
notamment la page 154? Il nous parat difficile cependant d'tre plus
explicite.]

Car--il est  peine besoin de le faire remarquer, et c'est une consquence
ncessaire, assez visible au surplus, de tout ce que nous avons dit
jusqu'ici--la couleur locale extrieure, dans _les Chouans_, est aussi
exacte, aussi parfaite que la couleur locale intrieure. Costumes et
faons des gars et des bleus sont tout aussi dtaills que leurs moeurs ou
leurs sentiments, et avec la mme nettet et la mme justesse. On sait les
soins minutieux que Balzac a toujours apports  dcrire les divers
milieux o s'agitent ses personnages, et les habits qu'ils portent, et les
maisons qu'ils habitent, et dans ces maisons leurs pices prfres. On
trouve dj ici la mme attention et la mme sollicitude,--et on voit
assez o il en a pris le modle.

C'est une qualit qui clate ds la premire page. Ce dtachement (de
paysans et de bourgeois) divis en groupes plus ou moins nombreux, offrait
une collection de costumes si bizarres et une runion d'individus
appartenant  des localits ou  des professions si diverses, qu'il ne
sera pas inutile de dcrire leurs diffrences caractristiques pour donner
 cette histoire les couleurs vives auxquelles on met tant de prix
aujourd'hui; quoique, selon certains critiques, elles nuisent  la
peinture des sentiments. Nous connaissons un au moins de ces critiques,
et c'est Stendhal. Mais Balzac ne croit pas qu'une vrit puisse porter
prjudice  l'autre et la preuve en est qu'il consacre tout de suite deux
grandes pages  dcrire les diffrences caractristiques de ses futurs
hros.

Chez lui d'ailleurs, comme chez Walter Scott, c'est plus qu'un procd,
c'est une mthode. Un personnage ne se prsente jamais, dt son rle
rester toujours insignifiant, que le romancier ne nous dcrive aussitt sa
physionomie et son costume. Il serait long et inutile d'en citer des
preuves. On les trouvera  la page 10 pour le portrait de
Marche--Terre[28], caress avec le mme amour que les portraits de Gurth
et de Wamba, qu'il rappelle en plus d'un point;  la page 31, pour le
jeune chef;  la page 61, pour le costume, trs dtaill aussi, de
Corentin;  la page 71, pour le marquis de Montauran, peint en pied cette
fois et non plus sous l'quipement d'un gars, mais en tenue d'lve de
l'cole polytechnique; et on lira enfin les pages 77 et 223 si on est
curieux de savoir quelle diffrence de beaut peut offrir Mlle Marie de
Verneuil en toilette de bal ou en simple costume de voyage.

[Note 28: dition Calmann-Lvy, 24 volumes.]

Vigny avait essay de mettre le peuple en scne et de lui donner la place
 laquelle il avait droit dans les mouvements avant-coureurs de la Fronde.
Vigny avait chou. Tout prdisposait Balzac  y russir, sa nature aussi
bien que son talent. Temprament vulgaire ou mme grossier, n'ayant rien
des dlicatesses ou des dgots raffins d'un grand seigneur, mais
peuple, comme disait dj La Bruyre, de nature et d'instinct;--d'un
talent admirable et sans rival pour saisir et fixer ce que les sentiments
humains ont de plus largement et de plus franchement populaire; aussi vrai,
aussi saisissant dans ses analyses des gens du commun que prtentieux,
insupportable et faux dans ses portraits de marquis ou de duchesses;
--excellant enfin  traduire ces vulgarits dans des scnes plantureuses,
toutes grouillantes et fourmillantes de vie comme des kermesses flamandes,
il devait tre un des premiers  faire parler le peuple comme nous avons
vu qu'il sait parler dans les romans cossais. Aussi la foule est-elle ici
tout de suite en scne, et la compagnie du capitaine Hulot s'offre-t-elle
ds le dbut  nos regards.

Et il est visible que l'crivain est de coeur avec ces braves gens qui
dfendent, en maugrant quelque peu, les intrts de la Rpublique
naissante. Il ne fait point rire  leurs dpens, il ne remarque pas qu'ils
sont sales, dguenills, ou s'il fixe un instant notre attention sur leurs
accoutrements misrables, c'est pour nous les faire plaindre ou mme
admirer. Il nous les montre cheminant,--gament en gnral,--dans un pays
difficile, tout en ravins et en fondrires, et oubliant leurs fatigues et
leurs peines  quelque affectueuse bourrade du commandant ou  quelque
vive plaisanterie du loustic de la bande. Il faut lire le rcit du combat
de la Plerine pour bien comprendre le rle nouveau que la foule vient
occuper dans le roman. La narration s'largit comme la scne dcrite; elle
est vive, pleine de mouvement et de feu: ardeur de l'attaque et
intrpidit de la dfense, cris des Chouans et plaisanteries, sous les
balles, des hommes de Hulot, tout a l'apparence de la ralit et de la
vie. La narration s'est faite abondante et copieuse; elle a pris de
l'horizon et de l'ampleur. Ce n'est plus simplement le prlude d'un art
nouveau, comme dans _Cinq-Mars_, c'est cet art lui-mme et avec tous ses
caractres essentiels.

Balzac sait animer et faire mouvoir les foules: il sait mieux encore nous
faire entendre leurs ordinaires propos. Talent naturel de l'crivain,
assurment; non moins incontestablement aussi, imitation et influence
directe de Walter Scott. Pour n'en donner qu'une preuve, o donc aurait-il
pris, sinon dans la lecture assidue des Waverley Novels--et l plus
encore que partout ailleurs,--o donc aurait-il pris ces perptuelles
comparaisons empruntes au rgne animal, quadrupdes ou volatiles, si
frquentes chez l'auteur d'_Ivanhoe_ et si caractristiques de son oeuvre?
Car on remarquera que ce n'est pas sur les lvres seules de Pille-Miche,
de Marche--Terre, de Galope-Chopine--sentez-vous dj toute la saveur
populaire de ces appellations?--de Beau-Pied ou de la Clef-des-Coeurs,
qu'elles fleurissent naturellement. La vrit est que tous,  des degrs
divers, il faut l'avouer, mais tous, parlent ce langage. Gare  toi,
Merle, dit Grard. Les corneilles coiffes sont accompagnes d'un citoyen
assez rus pour te prendre dans un pige.--Qui? Cet _incroyable_ dont les
petits yeux vont incessamment d'un ct du chemin  l'autre, comme s'il y
voyait des chouans; ce muscadin duquel on aperoit  peine les jambes, et
qui, dans le moment o celles de son cheval sont caches par la voiture, a
l'air d'un canard dont la tte sort d'un pt! Si ce dadais-l m'empche
jamais de caresser la jolie fauvette...--Canard! fauvette! Oh! mon pauvre
Merle, tu es furieusement dans les volatiles. Mais ne te fie pas au
canard! Ses yeux verts me paraissent perfides comme ceux d'une vipre et
fins comme ceux d'une femme qui pardonne  son mari. Je me mfie moins des
chouans que de ces avocats dont les figures ressemblent  des carafes de
limonade. La comparaison n'est pas peut-tre fort suivie, et voil bien
des mtaphores incohrentes, d'autant que Hulot, parlant toujours de la
fauvette, dira sentencieusement de Merle: Avant de prendre le potage, je
lui conseille de le sentir: cet abus des images  la Walter Scott
n'est-il donc pas assez significatif?

Ce qui n'est pas moins vident aussi, c'est qu' marcher sur les traces de
Walter Scott, nos crivains s'exeraient  faire parler leurs personnages,
tous leurs personnages, comme parlent les hommes dans la vie ordinaire.
Ils dpouillaient les fausses lgances, la froideur distingue
d'autrefois pour le naturel, la vrit, la saveur, le pittoresque. A la
lettre, le roman historique a t encore ici leur meilleure cole. Et
c'est donc du romantisme lui-mme que Walter Scott reste toujours
l'auxiliaire et le propagateur.

Sentiment profond de la ralit, talent admirable  comprendre les mes du
peuple et  parler leur langage, gnie incomparable dans la peinture des
moeurs: de si srieuses et de si fortes qualits auraient pu faire de
Balzac le Walter Scott franais. L'hypothse serait assez raisonnable.
Malheureusement pour le roman historique, l'auteur des_Chouans_ n'a pas
voulu rivaliser de gloire avec son illustre modle. Aprs avoir commenc
par sacrifier au got de l'poque, il se dtourna vers des sujets plus
modernes--et il fit bien, s'il faut en juger par les succs qu'il y devait
recueillir. Par ses gots, ses aspirations, sa philosophie, par toutes ses
racines enfin, l'auteur de la _Comdie humaine_ tenait trop profondment 
la socit contemporaine; il ne pouvait gure s'en dtacher pour se
confiner dans le roman historique.

Balzac a donc bien fait de ne pas persvrer; mais ses premiers pas dans
la carrire devaient y laisser une forte empreinte. _Les Chouans_ ne
tiennent peut-tre pas une place de tout point remarquable dans l'oeuvre
de Balzac: le roman historique au XIXe sicle ne compte pas de production
plus considrable, et nous ne voyons gure  leur comparer--et  leur
opposer--que la _Chronique de Charles IX_.




CHAPITRE IV

La Chronique du temps de Charles IX[29].

[Note 29: C'est le titre de la premire dition (1829). La 2 (1832)
portait: _Chronique du rgne de Charles IX_. On l'appelle plus communment
par abrviation: _Chronique de Charles IX_.]


D'o vient alors que, malgr leurs minentes qualits, _les Chouans_ n'ont
jamais fait brillante figure parmi les romans historiques du XIXe sicle?
Car on les a toujours un peu considrs comme touffs entre _Cinq-Mars_
et _la Chronique de Charles IX_. C'est qu'ils ne ralisaient
qu'imparfaitement l'idal des romantiques. Il y a sans doute de l'histoire
dans _les Chouans_; mais cette histoire venait  peine de se faire; en
1829, c'tait de l'histoire de la veille, et il lui manquait ce dont tous
les esprits taient alors si friands, la posie mme de l'loignement et
le charme du pass. Les personnages n'en paraissaient point assez
pittoresques: il tait encore trop tt pour sentir ce que peut offrir de
beaut le spectacle de soldats rpublicains en guenilles. D'un mot,
l'oeuvre manquait de perspective; elle tait presque contemporaine: les
contemporains ne pouvaient la goter pleinement. Ils ne s'y sentaient pas
assez dpayss et il leur fallait d'autres vocations. La _Chronique_ les
leur offrait, et en abondance: on la prfra aux _Chouans_. Oeuvre
mdiocre, dit-on cependant, insignifiante, presque indigne de l'auteur de
_Carmen_ et de _Colomba_, et que Mrime lui-mme n'aimait gure. C'est
possible, encore que le jugement soit bien sommaire et d'une svrit
assurment excessive. Il n'en est pas moins certain qu' cette oeuvre
mdiocre nous sommes oblig de rserver dans cette tude la place
d'honneur[30], parce que, avec tous ses dfauts, ses lacunes ou ses
faiblesses, elle demeure le chef-d'oeuvre du roman historique franais 
cette priode.

[Note 30: Nous rappelons que ce jugement doit tre envisag du point de vue
particulier o nous nous plaons dans cette tude, et que la _Chronique_
ne peut en aucune manire supporter la comparaison avec _Colomba_ et
_Carmen_,  plus forte raison avec _Notre-Dame de Paris_.]

Sans tre historien comme Michelet ou antiquaire comme Walter Scott,
Mrime a toujours eu cependant du pass une curiosit trs veille et
trs vive. L'histoire, de trs bonne heure, lui a t familire, et il
n'en dtourna jamais ses regards. Il ne se contente pas d'ailleurs de la
connatre: il la connat encore de la bonne faon. Je n'aime dans
l'histoire que les anecdotes, parce qu'on est sr d'y trouver une
peinture vraie des moeurs et des caractres  une poque donne. Je
l'avoue  ma honte, je donnerais volontiers Thucydide pour des mmoires
authentiques d'Aspasie ou d'un esclave de Pricls; car les mmoires
fournissent seuls ces portraits de l'_homme_ (c'est lui qui souligne) qui
m'amusent et qui m'intressent; il pouvait ajouter: ... et qui sont
aussi le vritable, le seul objet du roman historique, Walter Scott nous
l'a appris depuis longtemps. Et quant  la question de ne pas dfigurer
l'histoire au profit d'une politique ou d'une philosophie, on pouvait
compter sur le scepticisme de Mrime. Catholiques ou huguenots, ligueurs
ou fidles serviteurs du roi, il les considre tous avec la mme
indiffrence, pour ne pas dire avec le mme mpris. De toute ncessit, la
_Chronique de Charles IX_ devait tre un bon roman historique.

D'autant que chez Mrime l'artiste galait l'rudit. Personne n'excelle
comme lui  faire tenir tout un caractre dans un mot ou toute une
situation en quelques lignes. Cet art devient particulirement admirable,
on l'a dit, quand il s'applique  des poques o les passions se montrent
dans leur verdeur et leur brutalit nave. Et c'est une de ces poques
que la _Chronique_ dcrit.

Une seule et mme cause explique les mrites de l'oeuvre, et c'est la
proccupation exclusive de fidlit.

Cette proccupation commence par rduire l'intrigue au point de la
supprimer ou presque. On ne voit pas en effet quelle pourrait bien tre
ici son utilit. Tout ce qu'on lui demandera, c'est de crer un lien lger
entre les tableaux pour lesquels seuls est fait le roman. C'est l'espce
d'intrigue du _Misanthrope_; c'est aussi celle de la _Chronique_. Elle
circule, lche et flottante, donnant une apparence de liaison et d'unit 
des chapitres qui ne sont gure que descriptifs et dont la plupart forment
tableau: _les Retres, les Jeunes Courtisans, le Converti, le Sermon, un
Chef de parti, les Chevau-lgers_. Le livre achev, on se demande quel en
est le vrai sujet. Le massacre de la Saint-Barthlmy? Mais alors
l'ouvrage serait bien mal compos, et les longueurs en seraient
invraisemblables. N'aurait-on voulu que nous montrer les horreurs de la
guerre civile et les dangers du fanatisme? Mrime sourirait de cette
explication. Reste que ce soit les amours de Diane et de Mergy. Mais
savons-nous seulement comment ces amours finissent? Mergy se
consola-t-il? Diane prit-elle un autre amant? Je le laisse  dcider au
lecteur qui, de la sorte, terminera toujours le roman  son gr. Ce sont
les dernires lignes du livre. videmment l'intrigue ne compte plus. Il
tait mme difficile de traiter plus cavalirement l'antique favorite.

La mme raison empchera les personnages historiques d'usurper le premier
rang. Puisqu'il ne s'agit que de donner une ide exacte de toute une
socit  une poque dtermine, pourquoi les rois et les ministres et
toutes les puissances occuperaient-ils plus de place que les autres et
seraient-ils plus en vue? Leur individualit, pour peu qu'elle soit forte,
les fera plutt ngliger, et Mrime les nglige en effet de faon fort
cavalire: lisez son _Dialogue entre le lecteur et l'auteur_.

Il en soignera d'autant plus les caractres gnraux, les types
reprsentatifs, et tout ce qui peut donner l'impression exacte de l'poque
dcrite, ce qui veut dire qu'on peut s'attendre  trouver dans la
_Chronique_ de la couleur locale. Elle abonde en effet; et mme le livre
ne renferme gure autre chose.

Il faut distinguer cependant. Il y a assez peu de couleur locale
extrieure; mrite singulier, presque extraordinaire: nous sommes en 1829,
et la description svit dans la littrature avec une effroyable intensit.
Mrime n'en reste pas moins sobre. De pages proprement et exclusivement
pittoresques, vous n'en trouverez pas dans la _Chronique_.--Le sujet y
prtait cependant de faon singulire!--Oui; mais la description chez
Mrime n'a pas pour objet de faire voir; elle explique toujours; et
l'ordinaire mrite d'une explication est dans sa brivet.

Et pourtant... Considrons par exemple le personnage de Bernard de Mergy.
Nulle part il n'est dcrit en pied; mais nous apprenons successivement
qu'il monte un bon cheval alezan et qu'il est assez lgamment vtu;
qu'il a une houssine dont il frappe sa botte de cuir blanc; sa
physionomie ouverte et riante rassure l'aubergiste, et c'est une
exclamation incrdule de l'hte qui attirera notre attention sur son habit
de velours vert et sa fraise  l'espagnole. Quand il pntre dans la
cuisine, il salue en soulevant avec grce le bord de son grand chapeau
ombrag d'une plume jaune et noire. Manque-t-il au tableau une seule
touche importante? La description frappe si peu qu'on la croirait
volontairement nglige par l'auteur. Elle existe nanmoins, trs nette et
 peu prs complte. Mais en se dissminant, en se fragmentant, elle se
drobe. C'est comme une ruse qui dupera le lecteur trop naf. Mrime eut
toujours un got trs vif pour la mystification.

Pour ce qui est de l'autre couleur locale, l'intrieure, il lui tait sans
doute difficile de la dissimuler. Peut-tre mme trouvera-t-on qu'il
l'tale avec trop de complaisance. Ce n'est pas nous qui, en l'espce,
aurons le courage de lui en faire un reproche.

Le monde de la cour occupant la premire place dans le roman, ce sont les
moeurs de la cour que le romancier s'est attach  reproduire.

Elles sont brillantes et frivoles. Tous les jeunes gens sont vtus avec
beaucoup d'lgance et mnent grand train; leurs laquais sont richement
habills, et dans la rue ils marchent derrire leurs matres, chacun
portant  la main, dans le fourreau, une de ces longues pes  deux
tranchants que l'on appelait des duels, et un poignard dont la coquille
tait si large qu'elle servait au besoin de bouclier. Cette jeunesse est
turbulente, tapageuse et tourdie: elle salue les femmes bien mises, avec
un mlange de politesse ou d'impertinence, ou prend plaisir  coudoyer
rudement de graves bourgeois en manteaux noirs.

Insouciance, lgret, gat ptulante et malicieuse, sont les moindres
dfauts de nos jeunes courtisans, toujours  l'afft des ridicules et
prompts  les saisir. Voyez-vous ce conseiller si ple et si jaune? C'est
messire _Petrus de finibus_, en franais Pierre Sguier, qui, dans tout ce
qu'il entreprend, se dmne tant et si bien, qu'il arrive toujours  ses
fins... Voici l'archevque de Bouteilles, qui se tient assez droit sur sa
mule, attendu qu'il n'a pas encore dn.--Voici... le brave comte de La
Rochefoucauld, surnomm l'ennemi des choux. Dans la dernire guerre, il a
fait cribler d'arquebusades un malheureux carr de choux que sa mauvaise
vue lui faisait prendre pour des lansquenets.

Mais ces hardis espigles ont encore plus de gnrosit que d'esprit.
Comminges et Bernard vont avoir un duel  mort. Mergy est tout
nouvellement arriv  Paris, et peut prouver quelque peine  se procurer
une rapire de mme longueur que celle de son adversaire. Comminges lui
dit du ton le plus simple du monde: Je vous recommande Laurent, au
Soleil-d'Or, rue de la Ferronnerie; c'est le meilleur armurier de la
ville. Dites-lui que vous venez de ma part, et il vous accommodera bien.
Mme devant la mort, ils conservent leur insouciance et leur sourire, et
ils vont au Pr-aux-Clercs comme  un rendez-vous ou  un bal.

Deux occupations absorbent les loisirs de nos gentilshommes: la galanterie
et la garde jalouse de leur honneur. Se faire aimer d'une des beauts de
la cour, couper firement la gorge aux insolents rivaux qui osent lever
les yeux sur elle et faire  sa matresse comme un pidestal de gloire des
soupirants dont on aura triomph sur le Pr-aux-Clercs, ils n'ont que
cette ambition et que ce rve. Et comme ils prennent feu au moindre
soupon exprim sur la vertu de celle qu'ils aiment! Cela est faux!
s'criait le chevalier de Rheincy.--Faux! dit Vaudreuil. Et sa figure,
naturellement ple, devint comme celle d'un cadavre... Tu mens par ta
gorge!... Je te ferai avaler le dmenti jusqu' ce qu'il t'touffe!... Et
voil un bon coup d'pe de plus qu'une coquette aura attir  un trop
naf et trop susceptible cavalier. La galanterie est si bien un de leurs
plus constants et essentiels soucis qu'ils ne parlent gure d'autre chose.
Voyez le chapitre des _Jeunes Courtisans_ et certains dtails de _l'Aveu_.
D'ailleurs on comprend l'importance dans leur vie des choses
sentimentales. S'il est vrai que le succs encourage, la confiance de nos
_raffins_ doit tre sans borne. George a l'air proccup et triste. Je
gage cent pistoles, dit avec modestie un de ses compagnons, qu'il est
encore amoureux de quelque dragon de vertu. Pauvre ami! je te plains;
c'est avoir du malheur que de rencontrer une cruelle  Paris. C'est le
ton ordinaire de leurs propos.

Ils ont beau tre galants, ils sont encore plus _raffins_. Un raffin
est... un homme qui se bat quand le manteau d'un autre touche le sien,
quand on crache  quatre pas de lui, ou pour tout autre motif aussi
lgitime. C'est la dfinition mme qu'en donne Rheincy. Jamais en effet
gentilshommes n'eurent l'piderme plus chatouilleux. Pour ramasser le gant
que la comtesse de Turgis a laiss tomber devant Mergy, Comminges pousse
assez rudement le jeune homme, trop mu  ce moment pour remarquer cette
espce d'affront. Mais il y a dans la galerie des yeux charitables qui
veillent; et puis, pour un vritable gentilhomme, l'honneur d'un ami
n'est-il pas aussi sacr que le sien? Encore bloui de la vision charmante
qu'il vient d'avoir, Mergy est plong dans une rverie profonde. On lui
frappe doucement sur l'paule. C'est Vaudreuil qui, le prenant par la
main, le conduisit  l'cart pour lui parler, disait-il, sans crainte
d'tre interrompu. L'affaire est en effet fort grave; et rien de plaisant
comme l'importance que s'attribue Vaudreuil.

Mon cher ami, dit le baron (c'est encore un trait de moeurs que cette
rapidit  traiter avec tant d'affection des gens que l'on connat 
peine), vous tes tout nouveau dans ce pays, et peut-tre ne savez-vous
pas encore comment vous y conduire.--Mergy le regarda d'un air
tonn.--Votre frre est occup et ne peut vous donner des conseils; si
vous le permettez, je le remplacerai... Vous avez t gravement offens,
et, vous voyant dans cette attitude pensive, je ne doute pas que vous ne
songiez aux moyens de vous venger.--Me venger? et de qui? demanda Mergy,
rougissant jusqu'au blanc des yeux.--N'avez-vous pas t heurt rudement
tout  l'heure par le petit Comminges? Toute la cour a vu l'affaire et
s'attend que vous allez la prendre fort  coeur.--Mais, dit Mergy, dans
une salle o il y a tant de monde, il n'est pas extraordinaire que
quelqu'un m'ait pouss involontairement. C'est le langage mme du bon
sens, et l'art de Mrime est admirable  dgager nettement la diffrence
qu'il y a entre le raisonnable Bernard et le raffin baron de Vaudreuil.
La rplique de celui-ci est exquise et tous les mots mritent d'en tre
longuement savours; elle fait penser  certaines scnes de Molire.

Monsieur de Mergy, je n'ai pas l'honneur d'tre fort connu de vous.
(Pourquoi donc l'appelait-il son cher ami il n'y a qu'un instant?) Mais
votre frre est mon grand ami, et il peut vous dire que je pratique,
autant qu'il m'est possible (jamais restriction ne fut plus ncessaire en
effet), le divin prcepte de l'oubli des injures. Je ne voudrais pas vous
embarquer dans une mauvaise querelle (le baron n'est que charit,
dsintressement et justice), mais en mme temps je crois de mon devoir de
vous dire que Comminges ne vous a pas pouss par _mgarde_. Il vous a
pouss parce qu'il voulait vous faire affront; et, ne vous et-il pas
pouss, il vous a offens cependant: car, en ramassant le gant de la
Turgis, il a usurp un droit qui vous appartenait. (L'admirable et subtil
casuiste!) Le gant tait  vos pieds, _ergo_, vous _seul_ aviez le droit
de le ramasser et de le rendre... C'est une conclusion en forme. Pour la
rendre irrfutable, il ne sera point mauvais de faire appel aux
circonstances et de les envenimer encore quelque peu. Tenez, d'ailleurs,
tournez-vous, vous verrez au bout de la galerie Comminges qui vous montre
au doigt et se moque de vous. L'effet de l'insinuant et charitable
discours ne se fait pas attendre. Rien ne prouvait ( Mergy) qu'il ft
question de lui dans ce groupe (de jeunes gens qui entouraient Comminges);
mais, sur la parole de son charitable conseiller, Mergy sentit une
violente colre se glisser dans son coeur. La page n'est pas loigne
d'tre parfaite,--et c'est la transcription exacte des moeurs de l'poque.

Ardents  s'offenser, nos hros mettent une opinitret admirable  ne
jamais avouer leurs torts. Un gentilhomme n'a qu'une parole, et quand il a
donn sa parole pour un duel, ce serait se dconsidrer  tout jamais que
d'avoir mme la pense de la reprendre. Rien de plus futile, au fond, que
cette affaire de Bernard et de Comminges; il suffirait d'un mot pour la
faire vanouir, et ce mot, le frre de Mergy n'hsitera pas  le
prononcer. Monsieur, dit-il  Comminges, je crois qu'il est de mon devoir
de faire encore un effort pour empcher les suites funestes d'une querelle
qui n'est pas fonde sur des motifs touchant  l'honneur; je suis sr que
mon ami runira ses efforts aux miens. Mais Bville, qu'il dsigne, fit
une grimace ngative. Que d'autres raisons d'ailleurs pour arrter l les
choses! Bernard est trs jeune, sans nom comme sans exprience aux armes,
oblig par consquent de se montrer plus susceptible qu'un autre, motif
vraiment chevaleresque et qui sent bien son gentilhomme. Au contraire, la
rputation de Comminges est faite et son honneur n'aura rien qu' gagner
s'il veut bien reconnatre que c'est par mgarde... Un grand clat de
rire arrte court le capitaine, et cette fois l'insulte directe arrive
vite. Plaisantez-vous, mon cher capitaine, et me croyez-vous homme 
quitter le lit de ma matresse de si bonne heure...  traverser la Seine,
le tout pour faire des excuses  un morveux? George riposte: Vous
oubliez, Monsieur, que la personne dont vous parlez est mon frre, et
c'est insulter...--Quand il serait votre pre, que m'importe? Je me soucie
peu de toute la famille. Comminges, lui aussi, ne pratique pas mal le
divin prcepte de l'oubli des injures.

A toute force, cependant, cette querelle a-t-elle au moins un semblant de
raison. Que de duels moins motivs, ou plutt tout gratuits! Comminges,
dit Vaudreuil, mena un jour un homme au Pr-aux-Clercs; ils tent leur
pourpoint et tirent l'pe.--N'es-tu pas Berny d'Auvergne? demanda
Comminges.--Point du tout, rpond l'autre; je m'appelle Villequier, et je
suis de Normandie.--Tant pis, repartit Comminges, je t'ai pris pour un
autre; mais, puisque je t'ai appel, il faut nous battre. Et il le tua
bravement. Et Vaudreuil lui-mme en racontant ce bel exploit prouve
comme un frmissement d'admiration. Comminges et Vaudreuil sont bien de
leur poque.

Ils en sont encore plus, si c'est possible, eux et tous leurs amis, par
leur faon toute particulire de comprendre et de pratiquer leur religion.
C'est videmment la partie du tableau que Mrime a excute avec le plus
d'amour. Son scepticisme y avait la partie belle: peut-tre l'a-t-il prise
plus belle encore. Il y a des excs, et, ce qui est plus grave, des
invraisemblances. George de Mergy, par exemple, on l'a trs bien dit, est
un voltairien qui se trompe de sicle. Mais la malice de l'crivain lui
a fait tout de mme rencontrer quelques bonnes et dures
vrits.

La matire,  vrai dire, tait admirable. C'est alors comme un froissement
perptuel de toutes les croyances, une lutte incessante de toutes les
ides. La fermentation intellectuelle est terrible. Sur une religion
battue en brche, une religion nouvelle cherche  s'lever, et le
spectacle seul de cette rivalit devait suffire  jeter quelques esprits
dans le doute. Chaque jour, d'ailleurs, largit les horizons de la pense.
C'est la fin du moyen ge et l'aurore des temps nouveaux. Quelles
secousses les esprits ont-ils pu recevoir de ce tressaillement universel?
Quels changements mystrieux se sont oprs dans les urnes et de quelles
secrtes angoisses se sont-elles tout d'un coup senties saisir? Ou, si ces
profondeurs sont trop troublantes et trop obscures, quelle importance
avait alors la religion dans les actions des hommes? Comment le sentiment
s'en tait-il altr ou mme corrompu? A quelles penses profanes,
superstitieuses ou criminelles, se mlait-elle quelquefois? Et quels
caractres particuliers les passions pouvaient-elles recevoir de ce
mlange? Mrime n'a gure trait que les questions de ce dernier ordre,
rapetissant comme  plaisir un grand sujet, n'osant pas envisager le ct
srieux et profond des choses, comme l'avait fait, quoique la matire en
ft bien moins large et intressante, Walter Scott dans les _Puritains_.
Mais aprs tout, si rduit soit-il, ce dessein n'a pas t trop mal
ralis, et la peinture des moeurs religieuses est loin d'tre ce que la
_Chronique_ offre de moins excellent.

Elle est d'abord d'une varit remarquable. Que religion et dbauche
puissent cohabiter dans le mme coeur, le baron de Vaudreuil en est un
assez bon exemple. Bville, il vous arrivera malheur pour vos mauvaises
railleries des choses sacres.--Voyez un peu cette mine de saint, dit
Bville  Mergy: c'est le plus fieff libertin de nous tous, et pourtant
il s'avise de temps en temps de nous prcher.--Laissez-moi pour ce que je
suis, Bville, dit Vaudreuil; si je suis libertin, c'est que je ne puis
dompter la chair; mais du moins, je respecte ce qui est respectable.
C'est avoir la conscience accommodante. Il se pourrait cependant qu'il n'y
et que formalisme et routine dans ce singulier respect. La prire qu'en
se mettant  table notre personnage rcite  voix basse et les yeux
ferms induirait en tentation de le croire. _Laus Deo, pax vivis,
salutem defunctis, et beata viscera Virginis Mariae quae portaverunt
AEterni Patris Filium_! Il ne sait pas trop ce que cette prire veut
dire; mais une une de ses tantes, dont il la tient, s'en est toujours
bien trouve, et, depuis qu'il s'en sert lui-mme, il n'en a vu que de
bons effets. Il aurait vraiment bien tort de ne pas la continuer.

Les convictions religieuses du baron de Vaudreuil ne sont pas bien
profondes; celles de Bville ont encore plus de lgret et
d'inconsistance; et, circonstance particulirement aggravante, elles
attendent l'agonie du pauvre gentilhomme pour s'taler dans toute leur
faiblesse. George, mon camarade, dit Bville d'une voix lamentable,
dis-moi donc quelque chose; nous allons mourir... c'est un terrible
moment!... Est-ce que tu penses encore maintenant comme tu pensais quand
tu m'as converti  l'athisme?--Sans doute; courage! dans quelques moments
nous ne souffrirons plus.--Mais ce moine me parle de feu... de diable...
que sais-je, moi?... mais il me semble que tout cela n'est pas
rassurant.--Fadaise!--Pourtant, si cela tait vrai? Cette invraisemblable
discussion se poursuit encore quelques instants, et Bville finit par o
il est visible qu'il aurait d commencer tout de suite. Allons, mon pre!
faites-moi dire mon _Confiteor_, et soufflez-moi, car je l'ai un peu
oubli. Et il meurt en bon catholique. Il y a eu sans doute, au XVIe
sicle, des morts  la Bville. L'excs, nanmoins, est ici trop sensible,
et le libre penseur a fait tort  l'historien.

Le portrait de frre Lubin vaut mieux. Le vigoureux dessin et la belle
couleur! Mais surtout la parfaite ressemblance! Son ironie et son
scepticisme devaient ici servir, et admirablement, Mrime. A voir
seulement ce gros homme,  la mine rjouie et enlumine,  n'entendre
que les propos qu'il tient avec quelques-uns de ses auditeurs avant de
paratre en chaire, on devine le fond de son loquence. Et en effet, par
sa conception de la religion vulgaire, paisse, presque toute matrielle,
frre Lubin ralise assez bien le type des prdicateurs d'alors. Il en est
l'expression parfaite par la forme mme de ses sermons. Imprvu de
l'exorde, subtilit des divisions, hardiesses et liberts qui vont jusqu'
l'indcence, un mlange incroyable de bouffissure et de platitude, de
grossiret et de prciosit, le tout si parfaitement conforme au got du
temps que protestants et catholiques applaudissent toujours  l'envi: la
peinture n'est pas simplement vivante, elle est clatante de vrit. Frre
Lubin est un type, comme Frre Tuck, et Mrime a bien fait d'en prsenter
de faon si vive la joyeuse et bouffonne silhouette.

Mais la cration qui, de ce ct, reste encore et de beaucoup la plus
originale, la plus hardie et la plus vraie, est celle de la comtesse Diane
de Turgis. Il y a chez elle une navet d'inconscience, une candeur
d'immoralit vraiment admirables. Ce n'est videmment pas la belle me de
Bernard de Mergy qui l'a sduite, et le jeune cavalier doit son foudroyant
succs  des qualits moins immatrielles. C'est cependant  cette me
qu'elle pense tout de suite, c'est cette me qu'elle a soif, et tout de
suite, de sauver. Son premier entretien avec Bernard ressemble assez
exactement  une controverse thologique. Exposer sa vie n'est rien; mais
vous exposez plus que votre vie,--votre me... Vous allez jouer un vilain
jeu. Une ternit de souffrances sur un coup de d; et les six sont contre
vous! Pour le prserver des atteintes possibles de l'pe du _raffin_
Comminges, elle lui donne une relique. La relique sera efficace; mais elle
ne sauvera jamais que la vie de Mergy, et c'est de son salut ternel que
Diane parat exclusivement avide. Il faudra, pour arriver  cette fin, un
prsent bien plus considrable, bien plus prcieux que la petite bote
d'or trs plate qu'elle vient d'offrir au jeune homme. Monsieur Bernard,
dit la comtesse d'une voix mue,... n'y a-t-il aucun moyen de vous
toucher? Vous convertirez-vous enfin, grce  moi?... Dites-moi
franchement... Si une femme... l... qui aurait su... Elle s'arrta. Oui;
est-ce que... l'amour, par exemple?... Mais soyez franc! parlez-moi
srieusement... Oui, est-ce que l'amour que vous auriez pour une femme
d'une autre religion que la vtre, est-ce que cet amour ne vous ferait pas
changer?... Dieu se sert de toute sorte de moyens.

A plus forte raison ne les ngligera-t-elle pas elle-mme. Elle commence
par les prodiguer. Mais en dpit de tant de gnrosit, malgr son
habilet  choisir pour argumenter contre Bernard les instants o il
avait le plus de peine  lui refuser quelque chose, la conversion du
jeune homme se fait bien attendre, et ces retards mettent  la torture une
me naturellement charitable et dvoue jusqu'au plus complet sacrifice.
Cher Bernard, lui disait-elle un soir, appuyant sa tte sur l'paule de
son amant, tandis qu'elle enlaait son cou avec les longues tresses de ses
cheveux noirs; cher Bernard, tu as t aujourd'hui au sermon avec moi. Eh
bien! tant de belles paroles n'ont-elles produit aucun effet sur ton
coeur. Veux-tu donc rester toujours insensible? Et comme le jeune homme y
parat en effet tout dispos: Va, dit-elle avec un peu de tristesse, je
vois bien que tu ne m'aimes pas comme je t'aime; si cela tait, il y a
longtemps que tu serais converti. Elle continue dans un redoublement
d'ardeur: Si je pouvais te sauver, que je serais heureuse! Tiens,
Bernardo, pour te sauver, je consentirais  doubler le nombre des annes
que je dois passer en purgatoire. Et ses transports allant toujours
augmentant: Oui... Si je pouvais sauver ton me, tous mes pchs me
seraient remis; tous ceux que nous avons commis ensemble, tous ceux que
nous pourrons commettre encore... tout cela nous serait remis. Que dis-je?
nos pchs auraient t l'instrument de notre salut!--En parlant ainsi,
elle le serrait dans ses bras de toute sa force. La situation est d'un
comique profond qu'en vrai _dilettante_ de l'ironie Mrime savoure 
longs traits et dlicieusement, et dont il fait bien goter au lecteur la
saveur singulire. La figure n'est pas seulement vivante: Diane a d
exister, et il est certain que l'poque de Charles IX a connu de ces
tranges soeurs d'loa, qui commencent par leur propre chute l'oeuvre de
rdemption.

C'est ainsi que la fidlit des moeurs fait, exclusivement, tout l'intrt
de la _Chronique_. Il serait facile de montrer maintenant qu'elle explique
l'organisation intime de l'oeuvre et des dtails qui paraissent d'abord
inutiles. Si des deux frres l'un est rest fidle  sa religion et si
l'autre a abjur en faveur du catholicisme, c'est pour rendre plus
vraisemblables, plus douloureuses et aussi plus inutiles, les discussions
qu'ils pourront avoir au sujet de leur foi; c'est encore pour amener le
dnoment et en centupler l'horreur. Il fallait de mme que les deux
amants fussent de religion diffrente et que ce ft Diane qui professt le
culte catholique. Et ainsi du reste.

Il n'est pas jusqu'aux plus minces dtails qui ne puissent se rclamer du
mme principe. Le chapitre des _Retres_ en offre de bien intressants
exemples. Cette scne d'auberge n'est rattache  l'ouvrage que par des
liens assez lches. Mergy y est fort honntement dpouill de son argent
et on lui enlve aussi, de faon fort civile, son bon cheval alezan: en
quoi la conduite du roman peut-elle en dpendre? Ds son arrive  Paris
notre tourdi n'est-il pas abondamment pourvu, et du ncessaire et mme du
superflu? Supprimez le chapitre, la composition y gagnera; mais nous y
perdrons un des plus jolis Tniers du roman historique; tout un caractre
de l'poque rentrera dans l'ombre, et nous comprendrons moins tout ce que
les pauvres aubergistes et les malheureux paysans, ce qui veut dire le
peuple, avaient  souffrir de la rude et impitoyable soldatesque d'alors.

Or, le peuple tient sa place dans la _Chronique_. On le vole, on le ruine,
et quand il rclame, c'est une manire de paiement assez usite que de le
rouer de coups. Mais, si on ne le mnage pas, il ne mnage gure  son
tour quand en vient l'occasion: relisez le _Vingt-quatre aot_ et les
_Deux Moines_.

Le roman historique ralisait ainsi chez nous son premier chef-d'oeuvre,
et la future cole avait un de ses premiers modles.

En effet, tandis que les classiques s'efforaient toujours,  travers les
modifications que les pays, les temps et les circonstances peuvent
apporter aux sentiments et aux passions des hommes, d'atteindre  ce que
ces passions et ces sentiments conservent de permanent, d'immuable et
d'ternel, c'est au contraire  l'expression de l'accidentel et du relatif
que les novateurs devaient borner les efforts de leur art. Plus simplement,
 la place de la vrit humaine, ils devaient mettre la vrit locale. La
_Chronique_ ralisait assez bien ce nouvel idal. L'affection mutuelle de
George et de Bernard n'est point analyse pour elle-mme, mais dans les
modifications particulires que lui fait prouver la diffrence de
religion des deux frres. Que savons-nous du caractre de Diane de Turgis
et de son amour pour Mergy? C'est un amour violent et passionn, sans
doute. Que de nuances cependant peuvent distinguer cette passion et cette
violence! Hermione est violente, mais pas  la faon de Roxane, et la
passion de Roxane ne ressemble gure  celle de Phdre. Quelle est la
nature de l'amour de Diane? Mrime n'a mme pas song  se le demander:
il a seulement crit le chapitre du _Catchumne_, c'est--dire qu'il
s'est content d'attirer notre attention sur ce singulier mlange de
proslytisme religieux et de passion, de proccupations de salut ternel
et d'abandon aux volupts terrestres, qui n'a gure pu se rencontrer que
dans une femme du XVIe sicle. Il semble assez difficile en effet de
dpayser Diane.

Tous ces personnages cependant, si particuliers soient-ils, retiennent
encore une large part d'humanit. Ici encore, comme dans tout le reste ou
 peu prs, la juste mesure a t atteinte; l'quilibre est parfait. Il va
se rompre presque aussitt, et _Notre-Dame de Paris_ va marquer avec clat
la premire tape de la dcadence.




CHAPITRE V

Notre-Dame de Paris


C'est bien en effet la dcadence qui commence. Sans doute, les qualits
potiques de l'oeuvre sont blouissantes, l'excution prestigieuse par
endroits, et il semble que le livre doive occuper dans la littrature
romantique la place qui revient dans l'art du moyen ge  l'admirable
cathdrale, qui en est justement le principal personnage. Nous le savons
encore, jamais roman historique n'obtint succs plus rapide et ne garda si
longtemps vogue plus triomphale. Mais ce n'est pas le prodigieux talent de
l'auteur qui est ici en cause. Son oeuvre est-elle un bon roman
historique? Voil toute la question. Et certains aveux, terriblement
imprudents, de Victor Hugo lui-mme, vont nous fournir les lments
essentiels de la rponse.

Il y a quelques annes qu'en visitant, ou, pour mieux dire, en furetant
Notre-Dame, l'auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l'une
des tours, ce mot grav  la main sur le mur: 'ANALKH... Il se demanda, il
chercha  deviner quelle pouvait tre l'me en peine qui n'avait pas voulu
quitter ce monde sans laisser ce stigmate de crime ou de malheur au front
de la vieille glise... C'est sur ce mot qu'on a fait ce livre.

L'ide est aussi belle qu'elle peut devenir fconde, et elle offre matire
 un admirable roman de philosophie,  une espce de tragdie d'Eschyle en
prose. Mais les romans historiques ne s'imaginent pas, ne se construisent
pas ainsi de toutes pices et _a priori_, et la conception n'en doit venir
que lentement, aprs de patientes tudes et des investigations
laborieuses. Que Victor Hugo n'ait pas tudi sa matire, nous n'allons
certes pas jusqu' le prtendre, et nous pourrions au contraire, si besoin
tait, indiquer ses sources. Ce travail prliminaire cependant n'a t ni
assez long ni assez srieux; et c'est une premire raison pour empcher
_Notre-Dame de Paris_ d'tre,  notre point de vue, un chef-d'oeuvre.

Il y en a une autre, plus grave, qui devait l'empcher d'tre mme un bon
roman historique, et ce n'est rien de moins que la volont mme de
l'auteur. Le livre n'a aucune prtention historique, si ce n'est
peut-tre de peindre avec quelque science et quelque conscience, mais
uniquement par _aperus et chappes_ (c'est nous qui soulignons), l'tat
des moeurs, des croyances, des lois, des arts, de la civilisation enfin au
XVe sicle. Au reste, ce n'est pas l ce qui importe dans le livre. S'il a
un mrite, c'est d'tre une oeuvre d'imagination, de caprice, de
fantaisie. Ainsi donc, la seule matire possible du roman historique, on
ne la traitera que par aperus et chappes: elle n'importera gure.
Il n'y paratra que trop en effet; mais l'aveu est significatif, et nous
devions l'enregistrer. Le moindre danger auquel s'expose une peinture de
moeurs toute en aperus et chappes est d'tre insuffisante, et
_Notre-Dame de Paris_ ne l'a point vit. Les moeurs populaires
elles-mmes, qui sont bien la partie du roman la plus considrable et la
plus soigne, en offrent une preuve assez forte et vraiment curieuse.
L'auteur nous les montre dans toute une srie de tableaux: reprsentation
d'un mystre, fte des fous, cour des Miracles, pilori et supplice en
place de Grve, etc. Mais c'est toujours  ce qu'elles ont de superficiel
et d'_extrieur_ que le peintre s'arrte. Certes, le spectacle du _Bon
jugement de madame la vierge Marie_, la description de la place forte des
Truands, celle de la procession grotesque dont Quasimodo est le hros
difforme, sont des pages incomparables de nettet et de relief et
d'admirables eaux-fortes. En pntrez-vous plus profondment dans l'me des
personnages? Connaissez-vous mieux leurs sentiments? Avez-vous une
intelligence plus nette de ces normes bouffonneries que devait alors
tolrer l'glise? et si vous savez plus exactement ce dont les truands
peuvent tre capables, savez-vous avec la mme exactitude ce que c'est
qu'un truand et comment on le devient[31]? L'art de l'crivain, d'une si
vigoureuse puissance  dcrire et  faire voir les ralits extrieures,
nglige volontiers l'intrieur; il n'claire que les surfaces sans
pntrer jusqu'aux dessous; et dans une reprsentation populaire du moyen
ge, au milieu d'une foule grouillante de manants et de bourgeois, dont il
rend fort bien le grouillement,  l'intrieur d'une salle gothique, dont
il dcoupe  plaisir les rosaces et fait tinceler les ogives, il ne sait
qu'analyser avec quelque sret et quelque dtail les angoisses d'un pote
qui craint de voir sa premire pice siffle.

[Note 31: Il est vrai qu' la rigueur Jehan Frollo pourrait nous
l'apprendre. Cf. livre X, chap. II et III, _Faites-vous truand_ et _Vive
la joie!_]

--Mais peut-tre les mes de toutes ces bonnes gens du peuple nous
apparatront-elles plus manifestes dans leurs ordinaires propos?--Il y a
en effet beaucoup de dialogues populaires dans _Notre-Dame_; on peut mme
dire que le dveloppement en gale le nombre. Cependant ils n'offrent
gure de traces de sentiments particuliers  une poque; et en dehors des
passions communes  toutes les foules dans les mmes circonstances, il
semble difficile de dmler dans cette foule du XVe sicle des motions ou
des ides qui lui appartiennent en propre, qui soient bien locales, et
d'o elle reoive par consquent une physionomie bien distincte et
personnelle. On lui fait attendre le commencement du mystre; elle
s'agite, elle devient houleuse, ironique, menaante, demande la tte du
bailli, sauf  prendre en attendant celle de ses sergents et des acteurs.
Changez les noms de bailli et de sergents: c'est une scne dont le XVe
sicle n'a pas eu le privilge et qui depuis s'est renouvele assez
souvent.

Quelques pages cependant ne sont point mprisables, telle la dcouverte du
petit Quasimodo expos sur le seuil de Notre-Dame, et les impressions
qu'elle produit. Effroi des bonnes haudriettes, imperturbable assurance de
matre Mistricolle et frocit inconsciente de tous provoque par la
crainte des artifices du Mauvais: ces navets, ces angoisses et ces
cruauts ne pouvaient se rencontrer que dans des mes du moyen ge, et
Victor Hugo, dans ce passage, a t bien servi par son imagination.
Malheureusement, de pareilles trouvailles sont rares.

Car il ne semble pas avoir t plus heureux ni plus habile dans la
connaissance et l'analyse des types particuliers que dans la peinture des
moeurs gnrales. Cependant, la mthode qu'il suivait tait excellente;
c'tait mme la seule bonne, la mthode de Walter Scott dans _Ivanhoe_.
Si le procd est le mme, les applications en sont singulirement
diffrentes, et c'est avec la mise en oeuvre que commence l'infriorit.

Claude Frollo n'est pas une exception dans l'glise. La superbe de
l'intelligence et le dmon de la sensualit n'avaient sans doute pas
attendu jusqu'au XVe sicle pour faire des victimes parmi ses prtres, et
d'autres ont certainement connu les horribles tortures dont le coeur de
l'archidiacre est dchir. Mais s'il est vrai comme personnage particulier,
il cesse de l'tre ds que l'crivain, volontairement ou non, a l'air
d'en faire un type gnral; et c'est justement cette impression que, par
le seul effet de l'isolement, le misrable rival de Phoebus et de
Quasimodo arrive tout de suite, et ncessairement,  produire. Il fallait,
ou l'entourer d'autres prtres dont l'esprit simple et la pit douce
auraient donn d'ailleurs et par le seul effet du contraste le plus
saisissant relief  cette ardeur farouche et  cet orgueil rigide, ou n'en
pas faire le personnage principal d'une oeuvre o tous les hros, par une
ncessit fatale du genre mme et plus encore de la mthode suivie,
arrivent  reprsenter la classe tout entire dont ils font partie.

Le raisonnement vaut pour les autres personnages, et on peut leur faire 
presque tous la mme critique. L'aristocratie n'est pas plus reprsente
par Phoebus de Chteaupers que le clerg par Claude Frollo. Non que ce
type de sous-officier--comme nous dirions aujourd'hui--ait d tre rare au
XVe sicle et dans les milices de Louis XI. Il est probable, au contraire,
que les Phoebus n'ont jamais t plus abondants. Mais c'est le seul
personnage de grande naissance qui joue un rle dans le roman; il
reprsente donc la noblesse, et, au XVe sicle, les descendants de
chevaliers franais avaient tous la grce exquise de ses manires,
l'lgance souveraine de son langage, son courage et son esprit,--comme
tous les auditeurs au Chtelet, l'imbcillit susceptible et froce de
Florian Barbedienne, et tous les procureurs du roi en cour d'glise, la
solennit niaise de matre Charmolue?

Il y a plus de vrit dans le type de Jehan Frollo, nous voulons dire plus
de vrit gnrale. Ce petit diable blond,  jolie et maligne figure,
espigle et d'une malice qui va facilement jusqu' la mchancet; d'une
perversit native qu'a encore dveloppe sa vie d'colier paresseux et
vagabond, prsent partout o il y a quelque mchant tour  jouer, mais
toujours absent de la salle o enseignent ses professeurs; insouciant et
gnreux  sa faon; gaspillant en folles orgies l'argent que lui donne
son frre archidiacre et imbcile; ronflant assez souvent, avec une
basse-taille magnifique, en pleine rue, la tte reposant doucement sur
un plan inclin de trognons de choux, ces oreillers du pauvre que les
riches fltrissent ddaigneusement du nom de _tas d'ordures_, et d'excs
en excs, de dbauche en dbauche, tombant jusqu' la cour des Miracles et
se faisant truand: ce type d'colier ironique et inquitant a toujours t
assez commun en France; au reste le XVe sicle n'a pas d l'ignorer, et
c'est la figure du roman de beaucoup la mieux attrape. Mais quoi! tous
les coliers d'alors ressemblaient  Jehan Frollo du Moulin? Aucun n'tait
appliqu et diligent? Ils se faisaient tous tuer sur les barricades, nous
voulons dire  l'attaque de Notre-Dame? et, pour parler une fois de plus
le langage contemporain, l'espce des forts-en-thme n'tait pas encore
invente?... L'excs est toujours visible, et il a toujours la mme cause.

Il y a d'autres dfauts dans l'oeuvre, ou plutt il y a d'autres excs. Si
l'observation des moeurs est insuffisante, la description surabonde; des
deux couleurs locales, l'intrieure manque ou  peu prs, et l'extrieure
y est trop gnreusement prodigue. Ngliger les moeurs est dangereux, ne
penser qu'au pittoresque ne l'est gure moins: _Notre-Dame de Paris_ en
est une assez belle preuve.

Certaine note ajoute  l'dition de 1832, en guise de nouvelle prface,
pouvait inspirer des craintes srieuses. Que dit-elle en effet? Que
l'auteur aime l'architecture gothique et qu'il en propagera le culte, ce
dont il convient de le fliciter; mais aussi, mais surtout, elle laisse
malheureusement entrevoir que, cet art du moyen ge dont il comprend si
bien les merveilleuses beauts, l'crivain n'en aperoit pas avec la mme
sret les conditions d'existence et la formation historique. Dans
_Notre-Dame de Paris_, la cathdrale n'est plus faite pour abriter les
fidles. Au milieu des tours massives, les cloches bourdonnent ou sonnent
 toutes voles joyeuses, mais les chrtiens du XVe sicle restent sourds
 leur incessant appel; les nefs de l'immense difice sont toujours
dsertes et on n'entend murmurer sous les hautes votes aucun chuchotement
de prire.

C'tait cependant une ide de gnie, dans un roman sur le moyen ge, de
faire de l'art gothique le personnage principal. C'tait surtout une ide
fconde. Dresser au milieu de la ville la majestueuse et sublime
cathdrale, la montrer couvrant de son ombre protectrice les maisons
groupes  ses pieds de colosse et la cit tout entire, tablir entre la
formidable glise et les fils de ceux qui l'avaient construite une
communion mystrieuse et de tous les instants, l'animer de la vie mme de
ce peuple, d'un mot en faire son me collective: le beau, l'admirable
sujet! Le pote semble bien l'avoir entrevu. Pourquoi donc ne s'en est-il
pas souvenu davantage dans le dveloppement de son oeuvre? La grandiose
basilique n'tait-elle plus l'abri et l'asile naturel de la douleur?
Manants et vilains avaient-ils cess ds lors de venir s'y enivrer des
parfums de l'encens et s'y blouir de la splendeur des crmonies?
Cependant la mystrieuse glise n'ouvre ses portes que pour une crmonie
d'expiation funbre; on y sent si peu palpiter le coeur de la foule que
c'est au contraire un monstre hideux, Quasimodo, qui en est toute l'me;
et dans le dlire de son imagination, Hugo ira jusqu' dire que,
Quasimodo une fois disparu, Notre-Dame n'est plus qu'une chose morte, un
squelette, comme un crne o il y a encore des trous pour les yeux, mais
plus de regard! Il tait difficile de rapetisser davantage une plus
grande matire et de gter plus compltement un plus merveilleux sujet.

Cette rserve faite,--il est vrai qu'elle est capitale,--on a toute
libert d'admirer. Personne n'a eu un sentiment plus vif des beauts du
moyen ge, mais personne aussi n'a possd au mme degr l'art merveilleux
de faire avec des mots de la beaut plastique, comme les architectes
d'autrefois en faisaient avec des pierres. Victor Hugo tait fait pour ce
livre, comme Walter Scott pour _Ivanhoe_, et _Notre-Dame_ est le triomphe
du pittoresque et de la couleur.

La couleur y clabousse chaque page et la fait miroiter et resplendir.
Tout ce qui attire l'oeil et le retient, costumes bariols, armures
luisantes, vives artes o se brise la lumire, tout est observ et rendu
par un des peintres les plus habiles et les plus amoureux de son art. Dans
la grand'salle, la cohue est en surcot, en hoqueton et en cotte hardie.
Mais en attendant de faire celle de la cohue, il convient de donner une
description dtaille de la grand'salle; et rien n'y manque en effet. Il y
a une double vote en ogive, lambrisse en sculptures de bois, peinte
d'azur, fleurdelyse en or. Le pav est alternatif de marbre blanc et
or. Puis, un norme pilier, puis un autre, puis un autre.--Sentez-vous
l'effet de perspective naissante et d'enfoncement?--Autour des piliers,
des boutiques de marchands, tout tincelantes de verres et de clinquants
ou des bancs de bois de chne, uss et polis par le haut-de-chausse des
plaideurs. A l'entour de la salle, l'interminable range des rois de
France depuis Pharamond; les rois fainants, les bras pendants et les yeux
baisss; les rois vaillants et bataillards, la tte et les mains hardiment
leves au ciel. Chaque mot fixe une attitude. Puis, aux longues fentres
ogives, des vitraux de mille couleurs; aux larges issues de la salle, de
riches portes finement sculptes; et le tout, votes, piliers, murailles,
chambranles, lambris, portes, statues, recouvert du haut en bas d'une
splendide enluminure bleu et or. C'est une profusion, une orgie de
couleurs; dj les yeux blouis songent  demander grce, et cette
description n'est que la premire du livre.

Il y en a beaucoup dans _Notre-Dame_ et surtout de plus belles. Inutile de
les rappeler, encore moins de les analyser: elles sont prsentes  tous
les yeux. _Notre-Dame, Paris  vol d'oiseau_, la cour des Miracles,
surtout l'attaque de la cathdrale, en pleine nuit, par les truands, sont
incomparables parmi des tableaux dont on est tent de dire aussi qu'ils
sont incomparables. Jamais la langue n'a t plus expressive. Architecture,
peinture, gravure, elle lutte victorieusement contre tous ces arts
runis. Elle lve de grandioses monuments, brosse des toiles admirables,
fait grouiller et grimacer d'nergiques eaux-fortes. Dans son dsir
d'voquer et de faire voir, elle va mme jusqu' demander des secours au
vocabulaire d'un autre ge, et elle accueille, elle cherche des archasmes,
dont quelques-uns sont expressifs sans doute, mais dont la plupart sont
inutiles.

C'est grce  ce prestigieux talent de description que les choses vivent
ici d'une vie plus profonde que les personnages eux-mmes, et donc
attirent  elles le meilleur de l'intrt. L'expdition nocturne des
truands n'a pour objet que de dlivrer l'infortune et charmante
bohmienne. On oublie cependant bientt la jeune prisonnire, et
l'attention se dtourne tout entire sur la prison. Ce n'est plus dans la
triste crature que rside le pathtique, c'est dans l'norme et
mystrieuse cathdrale, qui saura bien dfendre ce qu'on lui a confi. On
essaie de forcer la porte principale: une norme poutre tombe du ciel
crase les plus audacieux des truands. Ils regardaient l'glise, ils
regardaient le madrier. Le madrier ne bougeait pas. L'difice conservait
son air calme et dsert. Alors Clopin Trouillefou se sert de la poutre
comme d'un blier, et le madrier port par une foule d'hommes semble une
monstrueuse bte  mille pieds attaquant tte baisse la gante de
pierre. Sous le premier choc, la cathdrale tout entire tressaillit et
l'on entendit gronder les profondes cavits de l'difice. La riposte
d'ailleurs suit l'attaque de prs, et voil les tours qui secouent leurs
balustrades sur la tte des agresseurs. Ce n'est point l'intrpide
sonneur qui dfend Notre-Dame, c'est Notre-Dame elle-mme qui fait appel 
tous ses monstres pour tenir tte  l'ennemi. Les guivres ont l'air de
rire, on croit entendre japper des gargouilles, les salamandres
soufflent dans le feu, les tarasques ternuent dans la fume, et parmi
ces monstres ainsi rveills de leur sommeil de pierre..., il y en avait
un qui marchait et qu'on voyait de temps en temps passer sur le front
ardent du bcher, comme une chauve-souris devant une chandelle. Mais
guivres et gargouilles, salamandres et tarasques sont galement
impuissantes. Les truands commencent dj l'escalade. Alors, par un
surprenant effet de cette imagination qui sait mieux animer les pierres
que faire vivre des hommes, ce n'est plus une lutte entre des voleurs et
un difice. En investissant la cathdrale, les truands, par une puissance
mystrieuse qui les a soudain transforms, deviennent des monstres de
pierre, comme ceux contre qui ils essaient de lutter. Ce ne sont plus que
des _choses_ qui combattent ensemble. On et dit que quelque autre glise
avait envoy  l'assaut de Notre-Dame ses gorgones, ses dogues, ses dres,
ses dmons, ses sculptures les plus fantastiques. C'tait comme une couche
de monstres vivants sur les monstres de pierre de la faade. Il n'est
plus question de truands, et l'homme a disparu.

C'est le triomphe de cet art; c'en est aussi l'insuffisance et le danger.
Le pittoresque a supprim l'analyse, l'homme a t absorb par le dcor et
l'ancien roman historique est presque devenu un opra. Mais les mmes
excs ne devaient-ils pas amener la mort du romantisme? Ainsi se
poursuivait la transformation qui supprimait la vrit gnrale, ou mme
particulire, des sentiments, au profit exclusif de la couleur locale. Ici
encore, le roman historique est le prcurseur, mais son influence a t
nfaste. Avant de compromettre le romantisme, nous allons le voir se
discrditer, se dshonorer lui-mme; et c'est l'histoire de sa dcadence
et de sa ruine qu'il nous reste  exposer.




CHAPITRE VI

De Notre-Dame de Paris  Isabel de Bavire.


C'est un spectacle vraiment affligeant que celui d'une crature vivante,
pleine de vigueur et de force, arrte en plein dveloppement par un coup
mortel. C'est le spectacle que nous offre en ce moment le roman
historique. Autour de lui, ses serviteurs s'empressent pour hter son
agonie, comme si la force des choses ne devait pas  elle seule assez
rapidement l'amener. Tout ce qui pourrait encore maintenir une apparence
de vie dans cet agonisant, ils le ngligent, uniquement occups 
dvelopper les principes qui lui seront le plus certainement funestes. Les
moeurs, dans ces oeuvres qui se prtendent inspires de Walter Scott?
Elles existent  peine. Les sentiments? Ils ne sont remarquables que par
leur obscnit ou leur violence. Quant  la partialit des auteurs, on
peut s'en gayer  la longue,-- moins qu'elle ne fatigue et rebute tout
de suite. Mais quelques-uns de ces trop consciencieux romanciers avaient
dcouvert une vritable merveille, le dernier point que d'aprs eux il ft
sans doute permis  l'art d'atteindre:  leurs productions insignifiantes
et vides une imitation purile du vieux langage franais devait tenir lieu
de toutes autres qualits,--comme si ce n'tait point la plus artificielle
et la plus inutile des reconstitutions!

Nous en avons fait maintes fois la remarque; il ne fut jamais plus 
propos de la rpter: hors de la peinture des moeurs, pas de salut pour le
roman historique. Entre tous ces prtendus mules de Walter Scott, c'est
cependant  qui s'cartera le plus de sa manire et russira le mieux  ne
pas lui ressembler. Et sans doute quelques-uns d'entre eux ne sont pas
sans rudition; mais leur malheur  tous est de s'arrter, et
exclusivement,  des dtails de descriptions et de costumes, pittoresques
sans doute, mais dont l'ternelle rptition a vite fait d'amener la
satit et le dgot. Nous savons fort exactement et par le menu comment
on s'habillait  telle poque, quelle devait tre pour un homme  la mode
l'paisseur des fraises ou la longueur des poulaines et comment il seyait
 un jeune seigneur de porter son toquet de velours; la physionomie des
rues, l'aspect extrieur ou l'conomie intime des habitations, glises ou
charniers, palais seigneuriaux ou rtisseries et misrables choppes,
l'crivain ne nous fait grce d'aucun dtail: il n'oublie que de nous
faire connatre ses personnages. Le cadre a tout absorb; il ne reste plus
de place pour le tableau. Comment ces hommes ont-ils pens, senti, aim,
souffert? Nos amateurs de langage gothique n'en ont cure.--Mais c'est la
partie essentielle du roman historique!--Il n'y en a pas qu'ils aient
plus compltement ddaigne. Feuilletez seulement _le Trsor ou le
Grand Oeuvre_, _la Sarbacane_, _l'Estrapade_, _les Deux Fous_ et _les
Francs-Taupins_.

Il y a pourtant des oeuvres distingues au milieu de tout ce fatras, et
des pages fortes ou des scnes vigoureuses dans _le Vicomte de Bziers_ et
_le Comte de Toulouse_, de Frdric Souli, comme dans le _Jean Cavalier_,
d'Eugne Sue. Mais ce n'est jamais de la fidle peinture des moeurs que
ces romans historiques tirent leur intrt; et si on ne peut pas dire
qu'elle en soit compltement absente, il serait encore moins exact de
prtendre qu'elle y occupe une place distingue, et cela de par la volont
mme de l'auteur.

Un de ces crivains nanmoins aurait pu la rencontrer--par des chemins un
peu dtourns, il est vrai. Pour laisser d'une poque un tableau assez
ressemblant, ce ne sera jamais un moyen bien recommandable que de n'en
mettre qu'un ct en lumire, et on risquera fort de ne pas tre impartial,
si, des divers partis politiques qui s'y sont disput l'influence ou le
pouvoir, on prend fait et cause pour l'un, au grand prjudice des autres.
L'oeuvre pourra tre violente--on se souvient que c'est un des caractres
de _Cinq-Mars_--sans devenir compltement fausse. Car enfin tous les
sujets de Louis XIV n'ont pas d avoir pour la royaut absolue les
adorations des courtisans, et on peut blmer la guerre des Camisards. A se
faire ainsi le contemporain de ces impatiences difficilement rprimes et
de ces sourdes rvoltes, l'auteur a toute facult de mettre sous nos yeux
de vraies mes du XVIIe sicle. Mme l'intrt du spectacle peut devenir
fort vif. Ce sera comme le contraire de l'histoire officielle et l'envers
de la toile.

Mais la mthode a un danger.

Le romancier doit tre sr de ne pas prter gratuitement aux hros de son
oeuvre ses propres sentiments. Vigny dtestait Richelieu: M. le Grand et
le coadjuteur ne l'aimaient pas davantage. Au nom des immortels principes
proclams par la Rvolution, Eugne Sue n'avait pas assez de colre et
d'indignation contre le despotisme du Grand Roi, tmoignant ainsi de la
gnrosit et de l'indpendance de son me: mais est-il bien certain que
le chevalier de Rohan, quand il conspirait contre Louis XIV, obissait aux
immortels principes, et l'impatience et les frmissements de ce
nouveau Cinna n'avaient-ils leur source que dans l'horreur profonde que la
tyrannie de l'Auguste de Versailles inspirait  son me intransigeante et
farouche de rpublicain? Si oui, c'est tout un aspect nouveau du XVIIe
sicle, et donc l'occasion d'une peinture de moeurs qui, sans trop de
peine, peut tre saisissante; si non, la collection des romans
historiques-pamphlets,  la Dinocourt ou  la Mortonval, se sera enrichie
d'un assez curieux chantillon.

Et telle a t, en effet, la destine du _Latraumont_ d'Eugne Sue. La
prface a beau nous dire que l'auteur a obi  toutes les exigences, 
tous les dveloppements de cette donne entirement historique, avec la
plus scrupuleuse abngation d'invention: est-ce pousser cette
abngation bien loin que de nous parler sans cesse de la personnalit
sordide de Louis XIV, de son incurable et grossire fatuit, de sa
fatuit niaise, prtentieuse et rengorge, comme si l'auteur avait 
venger sur lui une injure personnelle? Ce sont l les sentiments de Rohan
ou de Maurice d'O? Ce sont les moeurs de l'poque? Eugne Sue croyait-il
de bonne foi crire un roman historique? Alors les dernires lignes de
l'oeuvre--sans prjudice des autres lignes semblables rpandues 
profusion dans le courant du rcit--tmoigneraient d'une belle navet ou
d'une inexplicable maladresse. Aprs tant d'horreurs, en comparant ces
temps-l  ceux o nous vivons, une pense douce et consolante vient 
l'esprit, c'est que les hommes et les choses ont assez progressivement
march pour que, dsormais, un tel GRAND ROI et un tel GRAND SICLE soient
absolument impossibles. A la bonne heure! Nous savons maintenant ce que
l'auteur veut dire. Mais il aurait bien d laisser chapper ce soupir de
soulagement ds sa prface: ceux qui ne cherchent dans un roman historique
que la peinture des moeurs auraient t dispenss de lire le volume.

Puisque le roman historique se vide ainsi de sa propre substance, que
va-t-il donc enfin contenir? Une intrigue de la plus monstrueuse
invraisemblance en gnral ou de la plus rvoltante obscnit,  moins
qu'elle ne soit  la fois mlodramatique et licencieuse.

A cet gard dj _Notre-Dame de Paris_ ne pouvait qu'inspirer de lgitimes
inquitudes, avec son extraordinaire histoire d'Esmeralda et de la
recluse. Ces dfauts de Victor Hugo, ses successeurs vont les aggraver
encore. Ils vont faire appel aux plus violents contrastes, entasser les
situations les plus imprvues, faire chevaucher les unes par-dessus les
autres les pripties les plus invraisemblables et les plus rpugnantes.
L'intrigue tait sombre, ils l'assombriront davantage; elle tait violente,
elle deviendra forcene; elle mnageait encore les nerfs des lecteurs,
elle les fera crier continment, sans rpit et sans piti. Ce ne seront
que secousses lectriques, comme il est dit dans l'_colier de Cluny_,
et nous assisterons au triomphe complet de la sensation brutale. On nous
fera voir une scne d'cartlement dans les _Francs-Taupins_, et la soeur
du pauvre petit martyr n'arrivera que pour rester bante d'horreur devant
le corps de son frre en lambeaux. Jehan, colier de Cluny, au retour
d'une orgie immonde, rencontrera dans une rue le cadavre de sa mre
abandonn, le crne ouvert. _Jean Cavalier_ nous talera tout au long des
scnes de catalepsie dans un sombre chteau dont, au travers de la nuit,
il fera luire les hautes fentres comme des lucarnes infernales. Nous
verrons ventrer un condamn et nous entendrons grsiller ses entrailles
sanglantes sur des barreaux de fer rouge. On dterrera mme des cadavres.
Meurtres, viols, mutilations, vritables scnes de boucherie humaine, on
ne nous pargnera aucune pouvante, aucune horreur, sous prtexte que le
moyen ge a connu ces choses et qu'il faut avoir de la vrit historique
un respect sacr.

Pour achever de dconsidrer un genre hier encore glorieux et respect, il
ne fallait plus qu'ajouter l'obscnit  la violence. Le bibliophile Jacob,
Roger de Beauvoir, Regnier-Destourbet, et tous enfin, talrent  qui
mieux mieux, et presque d'un bout  l'autre de leurs prtendus romans
historiques, les plus rpugnantes indcences. Le latin dans les mots
brave l'honntet: le vieux franais aussi, et l'obscnit passe  la
faveur de l'archasme. Quelques-uns s'tablirent tout  leur aise dans la
langue de Rabelais. Et c'est ainsi que le genre cher  Walter Scott,--
Walter Scott, le plus scrupuleux, le plus chaste des romanciers et qui
regretta toujours quelques touches un peu chaudes dans le portrait d'Effie,
--sombrait dans le dgot, au milieu des protestations indignes qui ne se
firent pas attendre.

Il se mourait donc bien, le pauvre roman historique, et ce n'est
assurment pas Alexandre Dumas qui pouvait le ressusciter.

Il est arriv un jour  Dumas de se caractriser admirablement dans une de
ses amusantes et exubrantes _Causeries_. Lamartine est un rveur, Hugo
est un penseur; moi, je suis un vulgarisateur. On ne saurait mieux dire,
et l'aveu est de la plus dlicieuse ingnuit. Dumas a toujours vulgaris,
tout et le reste, et le reste du reste, mais plus particulirement
l'histoire.

Le vulgarisateur vient, en littrature, immdiatement au-dessus du
plagiaire. C'est un plagiaire qui avoue et signe ses plagiats. _Isabel de
Bavire_ est la vulgarisation de l'_Histoire des Ducs de Bourgogne_. La
mthode tait nouvelle: en voici les rsultats.

Vulgariser un livre d'histoire, pour en faire un roman, n'est pas le
rsumer. C'est en donner une espce de transposition plus attrayante, au
sens vulgaire du mot. On supprime les parties arides ou seulement trop
srieuses, et l'on dveloppe  l'excs ce qui contient un lment de
pathtique facile ou de curiosit banale. Et c'est ainsi que dans cette
_Chronique de France_, comme son auteur l'appelle avec modestie, la
peinture des misres de la patrie livre aux horreurs de l'invasion et de
la guerre civile occupe  peine autant de place que le supplice d'un
vulgaire polisson, ou que le tableau--bien propre  faire frmir la
foule--de la dcollation du bourreau Cappeluche par le bourreau Gorju son
successeur.

Il y avait cependant dans _Isabel de Bavire_ un beau sujet, et qu'avait
vite devin le flair merveilleux de notre romancier. Mais encore
fallait-il au moins esquisser ce tableau des malheurs de la France sous un
roi insens et une reine adultre. On aura peine  le croire: c'est
justement ce que Dumas a le plus compltement oubli. En se tranant
lourdement, le roman atteint la fin du second volume: le tableau des
funrailles de Charles VI.--Et Isabel? demandez-vous.--Il n'en est plus
question depuis longtemps. Le roi seul est redescendu dans les sombres
caveaux de Saint-Denis, et l'pouse infidle n'est pas revenue dormir prs
de lui son sommeil ternel sur la simple tombe de marbre noir o le
dbut du livre nous les a montrs couchs cte  cte, les mains jointes
et priant. Certes, il n'est pas commun de voir un romancier oublier son
hrone. Mais Dumas ne fait pas oeuvre de romancier. D'une main il
feuillette le livre de Barante, de l'autre il crit le sien. L'_Histoire
des Ducs de Bourgogne_ ne parle d'Isabel de Bavire que par rapport 
Charles VI et donc ne raconte qu'indirectement ses tristes aventures. Dans
son ardeur  dcouper, comme il dit, l'ouvrage de l'historien, notre
vulgarisateur a perdu de vue le dbut du sien propre. Il a cru crire un
roman; mais  suivre de trop prs l'histoire, il a laiss le roman 
mi-chemin, et le vulgarisateur a supprim l'artiste.

L'artiste n'tait d'ailleurs capable que de faire de l'enluminure et de
mettre l'histoire en images d'Epinal. Parcourez les premires pages du
livre: l'entre de la reine dans Paris, les divertissements populaires,
les acclamations, les splendeurs du cortge: quelle merveilleuse occasion
de description locale! Et songez au parti qu'en auraient pu tirer Walter
Scott ou Balzac, Hugo ou Mrime. L o ils auraient russi, Dumas choue
piteusement: faute de gnie, sans doute, et parce qu'il n'tait pas fait
pour dcrire; mais aussi, mais surtout, parce qu'il doit _vulgariser_ des
descriptions que Barante s'est content d'tablir. Et de fait, il ne
semble dcrire que pour satisfaire la curiosit nave d'un peuple de
badauds. A travers ces pages on voit la foule, les yeux levs, la bouche
ouverte, extasie devant ces magnificences de princes et de rois. Il n'y
manque vraiment que les exclamations de surprise admirative du bon
populaire de Paris. Une Gorgo et une Praxinoa eussent admirablement
complt le tableau, et il est bien dommage que Dumas n'ait pas mieux
connu Thocrite.

Il est par trop vident que, dans une oeuvre ainsi comprise, il ne saurait
y avoir place pour les moeurs historiques. En revanche on nous talera des
sentiments, on nous prsentera des personnages, dignes de l'admiration
d'une foule  la reprsentation d'un mlodrame. Voyez seulement le rle
d'Odette. C'est la jeune fille cleste, la femme-ange, d'une douceur et
d'une pit suaves, source inpuisable d'ineffables tendresses et
d'extatiques consolations, dvoue jusqu' la mort, et jusque dans
l'agonie souriant  celui pour qui elle meurt; au reste, si avide de se
consacrer au bonheur d'autrui qu'elle n'hsite pas  lui faire le
sacrifice de sa vertu; et cependant, toujours si chaste dans l'abandon,
toujours si pure dans la faute, qu'il est impossible de ne pas avoir pour
elle des trsors, non pas seulement d'indulgence, mais mme d'admiration,
et qu'on ne peut se dfendre de l'appeler, les larmes aux yeux, la sainte
et l'anglique crature. N'est-ce pas l'hrone idale du mlodrame? La
pauvre enfant est triste, le duc ne l'aime plus; comment en douter? il
ne l'a pas aperue dans le cortge. Vous n'aviez de regards que pour la
reine; vous n'avez pas entendu le cri que j'ai pouss lorsque je me suis
vanouie et que j'ai cru mourir; car vous n'coutiez que la voix de la
reine, _et cela est tout simple, elle est si belle! Ah!... Ah! mon Dieu!
mon Dieu!_ A ce ton de colombe gmissante et rsigne, reconnaissez-vous
le langage particulirement cher  certaines hrones?

Mais si elle a le coeur tendre, Odette a l'me encore plus compatissante
et gnreuse, et jamais elle ne consentira  faire le malheur de madame
Valentine. Bien mieux, elle ira trouver elle-mme la duchesse, lui
avouera tout, se jettera en pleurs dans ses bras, et le bonheur des autres
lui fera trouver de la douceur  son sacrifice. Pour mieux oublier le duc,
elle entrera dans un couvent...--D'o elle sortira dans un dessin assez
profane!--D'o elle sortira, pour se sacrifier encore et pour sauver le
roi. Car Odette est partout o il y a une larme  essuyer, une douleur 
consoler: c'est l'ange de la piti et du dvouement; elle meurt martyre,
--comme Jeanne d'Arc. Nous demandons pardon de ce rapprochement, mais la
lecture d'_Isabel_ l'impose, quoi qu'on en ait. Nous ne savons pas de
condamnation plus radicale des personnages de Dumas. Car tous ressemblent
 Odette; ce n'est pas toujours le mme degr, mais c'est bien toujours la
mme nature.

Aprs cela, il importe assez peu que Dumas ait dploy ici ses ordinaires
qualits, lesquelles d'ailleurs ne sont point mprisables. Mauvais roman
historique  la Courtilz de Sandras, de caractre et d'excution nettement
mlodramatiques: c'est la dfinition qu'on pourrait donner d'_Isabel de
Bavire_, et c'en est aussi la condamnation.

Le roman historique a donc vcu[32]. Les circonstances devaient amener
fatalement sa ruine: il l'a hte par ses propres excs. Le lendemain mme
de son triomphe, tout s'est retourn contre lui et  la fois, et les mmes
principes qui l'avaient fait vivre et grandir ont t les agents les plus
actifs de sa destruction. Il devait son succs au pittoresque et  la
couleur locale: la couleur locale et le pittoresque l'ont perdu. Il avait
introduit un principe nouveau dans l'tude des moeurs: l'exagration de ce
principe conduisait aux pires excs et aux pires violences. Enfin il avait
prpar le triomphe de l'histoire, et l'histoire devenait tous les jours
sa plus dangereuse, sa plus intraitable ennemie. C'tait contre le pauvre
genre une coalition trop forte: il devait tre, et il fut, rapidement
vaincu.

[Note 32: Des oeuvres comme _le Roman de la Momie_ ou _Salammb_ ne sont
que des tentatives isoles et ne peuvent donc infirmer la constatation.]

       *       *       *       *       *




LIVRE IV

CE QUE L'HISTOIRE ET LE ROMAN RALISTE AU XIXe SICLE
DOIVENT AU ROMAN HISTORIQUE


Avoir correspondu  des besoins profonds et de premier ordre est une
condition assure de survivance, au moins partielle. Un organe, mme quand
il a cess d'tre ncessaire, met du temps encore  s'atrophier,-- moins
qu'il ne se transforme pour satisfaire  des besoins nouveaux. C'est ce
qui est arriv pour le roman historique. On peut parler des acquisitions
qu'il a rendues possibles: elles ne sont pas insignifiantes.
L'intelligence et l'art lui sont galement redevables. En renouvelant, ou
plutt en crant vritablement l'histoire, c'tait la pense franaise
elle-mme qu'il largissait; et, pour avoir prpar l'avnement du roman
raliste, il est  la source mme de l'art contemporain. On peut tre fier
pour lui d'aussi fcondes influences.




CHAPITRE PREMIER

Le Roman historique et l'Histoire au XIXe sicle.


Comme le XVIIe sicle avait t le sicle de la tragdie, le XIXe fut
celui de l'histoire. Il y a  peine de plus belles conqutes: il n'y en
avait pas alors de plus ncessaire.

Dclamations pompeuses et froides, vrit systmatiquement dforme au
profit d'une ide sociale ou d'une thorie politique, travestissements
ridicules comme dans les plus ridicules productions des Catherine Bdacier
Durand ou des Lhritier de Villandon: on pourrait dire qu'il n'y a aucun
outrage que ces prtendus historiens d'avant Chateaubriand et Walter Scott
n'infligent au genre qu'ils croient navement traiter.

Nous avons vu quelques erreurs de Mzeray.

Voici le P. Daniel,--qui justement trouve Mzeray sec et froid, et qui
fait de sa manire une assez vive satire. Il a pour sa part, du moins il
le dit, la proccupation de l'exactitude; il veut reproduire l'aspect et
le langage de chaque poque, et il recommande soigneusement  ses
confrres de ne pas s'manciper jusqu' feindre des pisodes romanesques,
pour gayer la narration et varier l'histoire, comme le sieur de Vacillas
qui, dans son _Histoire de Franois Ier_, conte les amours du roi avec
Mme de Chasteau-Briant et la fin infortune de cette Dame; mais il
conseille aussi d'orner l'Histoire, de la fournir, de la soutenir et
cela en se tenant toujours dans les bornes de la sincrit;--la
contradiction ne laisse pas d'tre piquante. Il aime aussi la vrit des
moeurs, mais il proscrit impitoyablement les petits faits, qui sont
certainement le meilleur moyen d'arriver  cette vrit; et il conte
encore avec assez d'animation, mais son rgne de saint Louis est
exclusivement oratoire, et quand il cite Joinville il n'arrive qu' nous
faire regretter davantage le doux ramage du plus naf de nos
chroniqueurs.

Mably,  son tour, s'emportera contre ces travestissements du pass, et
crira par exemple sans sourciller que Charlemagne connaissait les droits
imprescriptibles du peuple.

C'est partout d'ailleurs la plus froide uniformit; tout se
ressemble--comme dans les tragdies contemporaines; tout est fig sous le
mme implacable vernis de fausse et fade lgance. On ne sait pas encore
qu'il faut distinguer au lieu de confondre et que  moins d'tre vari,
l'on n'est point vrai. Voil pourquoi il manque  ces histoires, si bien
intentionnes, la vie, la couleur, la vrit locale; voil pourquoi les
personnages n'y sont que des ombres sans couleur, qu'on a peine 
distinguer l'une de l'autre... Les _grands princes_ et surtout les _bons
princes_, sont lous dans des termes semblables... On dirait que c'est
toujours le mme homme, et que, par une sorte de mtempsychose, la mme
me,  chaque changement de rgne, a pass d'un corps dans l'autre...
Le roi purement germanique et le roi gallo-frank de la premire race, le
Csar franco-tudesque de la seconde, le roi de l'le-de-France au temps de
la grande fodalit, ont la mme physionomie, invariable[33]. Ils sont
tous gnreux comme ce Philippe-Auguste en armure d'acier,  la mode du
XVIe sicle, posant sa couronne sur un autel le jour de la bataille de
Bouvines et l'offrant  celui de ses chevaliers qui s'en estimerait plus
digne que son roi; et peu s'en faut qu'ils ne rivalisent de galanterie
avec ce pauvre Childric, prince  grandes aventures, l'homme le mieux
fait de son royaume, qui avait de l'esprit, du courage, mais dont le
coeur trop tendre causa la perte. L'ignorance des hommes et des choses
du moyen ge tait complte. Vers 1800, il y avait en France pnurie
d'historiens et peu de got pour l'histoire. Et nous savons comment
Napolon entendait encourager la renaissance et le dveloppement des
tudes historiques.

[Note 33: Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.]

Vers 1820 on commence  connatre les Waverley Novels; et l'histoire,
qui n'avait t jusqu'alors qu'un squelette dcharn, recouvre ses
muscles, ses chairs et ses couleurs[34]. De cette transformation capitale,
c'est Barante, en date, le premier ouvrier.

[Note 34: _Mercure du XIXe sicle_, 1815, XI, pp. 502-510. _De la ralit
en littrature_.]

Il nous a confi, dans sa _Prface_, qu'il n'avait pas eu d'autre modle
que Walter Scott. Il ne l'aurait pas dit qu'on en resterait convaincu tout
de mme. L'influence cossaise est mme si vidente dans son oeuvre qu'on
ne distingue qu'elle,  vrai dire; et _l'Histoire des Ducs de Bourgogne_
n'a gure d'autre originalit que de la manifester  ce degr et d'une
faon complte. Si mince que le mrite puisse nous paratre aujourd'hui,
on comprend que les contemporains en aient t merveills. Il n'tait pas
inutile, peut-tre mme tait-il ncessaire, qu'avant de se dgager et de
prendre sa forme dfinitive, l'histoire comment par se distinguer 
peine de la chronique ou du roman historique. C'est avec Barante qu'elle
fit son apprentissage du pittoresque. Varit, couleur, intrt,
c'est--dire les qualits qui jusqu'alors avaient le plus manqu aux
historiens, le nouvel ouvrage ne prtendait pas  davantage. Il suffisait
amplement pour l'heure. Trouver  un genre, autrefois si rebutant, si sec,
si froid, le charme mme des Waverley Novels, quelle nouveaut et quelle
surprise! Le public ne pouvait pas ne pas faire fte  _l'Histoire des
Ducs de Bourgogne_.

Un roman n'a d'autre objet que le rcit: la narration fut l'unique
ambition de Barante. _Scribitur ad narrandum_; il a mme t trop
implacablement fidle  sa devise. C'est sur le ton narratif que l'ouvrage
commence--et qu'il s'achve. Introduction, conclusion, ides gnrales,
vues synthtiques en sont galement absentes, et on le regrette amrement
plus d'une fois. Mais en trouve-t-on dans Walter Scott et dans Froissard?
L'un et l'autre s'attardent aux menus incidents,  condition qu'ils soient
pittoresques, ou mme simplement divertissants. De mme chez Barante la
narration n'est jamais presse d'arriver, puisqu'elle n'a d'autre objet
qu'elle-mme. Elle trane, elle flotte, lente, sinueuse et pleine de
ngligence. La perspective peut disparatre, la monotonie mme survenir 
la longue: jamais le rcit ne se hte, ne se ramasse, ne se concentre. Il
continue  tout accueillir,  se charger d'autant qu'il avance davantage.
Une simple expdition l'arrte aussi longtemps qu'une guerre gnrale, et
le narrateur conte les intrigues qui se forment autour du mariage d'un duc
de Bourgogne, avec l'ampleur dont il parlerait de la succession d'un
empire. Il n'a d'autre but que d'voquer, comme Walter Scott, l'image de
la socit passe, et, sinon de la faire comprendre, au moins de la faire
voir. L'accumulation des dtails peut y suffire: Barante ne les pargne
pas. Expditions, guerres, emprunts, ftes, tournois, mariages, festins,
il veut tout raconter, tout mettre sous les yeux. Le roi voyage: nous
connatrons le menu de la cour. C'est fte  la cour de Bourgogne: on nous
dploiera toute la garde-robe du duc. Les moindres personnages auront leur
biographie comme Quentin et Cdric; Pierre Dubois et le fils d'Artevelde
nous rappelleront les hros secondaires d'_Ivanhoe_, et le duel de
Gauvain-Micaille et de Fitz-Water sera dtaill comme la rencontre de
Quentin et du Btard ou la passe d'armes d'Ashby. C'est l'abondance
cossaise, un peu paissie et moins vive; Barante n'a pas le talent de
Walter Scott, mais il reste bien son lve.

Il y a beaucoup de descriptions dans les Waverley Novels: elles
abonderont dans _l'Histoire des Ducs_. Et comme Barante a l'imagination
tempre et moyenne, plutt aimable que forte, il bariolera sa toile, sans
trop de souci de l'ordonnance artistique et sans tenir assez compte de la
ligne d'horizon. Sans doute il ne tombera pas dans la confusion et le
dsordre, mais il aura d'aimables ngligences de primitif qui s'amuse
des lignes capricieuses que trace son pinceau, en sourit et tout le
premier les trouve charmantes. Tous ces tournois, toutes ces ftes, ces
entres de rois et de reines, ces festins plantureux, il est visible que
tout cela l'enchante. Son imagination se joue agrablement sur toutes ces
choses. C'est l'aimable laisser-aller, la nave ngligence de ses modles.
Tout ce pittoresque,  la longue, parat un peu fade et surtout monotone;
et aprs tout mieux vaut encore lire Walter Scott ou Froissart. Mais les
contemporains n'avaient pas nos exigences, et on comprend que l'_Histoire
des Ducs_ leur ait d'abord suffi.

On pouvait cependant donner encore plus de varit au rcit et l'animer
d'une vie nouvelle. En faisant du dialogue la partie principale du roman,
Walter Scott l'avait rendu dramatique. Ici encore, ici surtout, Barante
imita son modle. Ses personnages historiques eurent entre eux d'aussi
longues conversations que les hros des rcits cossais, ou du moins aussi
frquentes. Clisson, Roger Everwin et Jacques Evertbourg, Pierre Dubois et
le fils d'Artevelde, Pierre Dubois et Aterman, un conntable et un prieur
des Chartreux, les bourgeois de Gand et ceux d'Audenarde, nous les
entendons dialoguer avec la mme libert, la mme aisance, le mme naturel
que leurs frres d'_Ivanhoe_, ou de _Kenilworth_, de _Peveril du Pic_ ou
des _Aventures de Nigel_. Les princes et les rois suivent leur exemple; et
au lieu des discours ridiculement emphatiques que leur avaient toujours
prts les historiens, ils daignent enfin parler le langage ordinaire des
hommes, avoir comme tout le monde de la simplicit ou mme de la
familiarit, en un mot renoncer pour quelques instants  leur rle
officiel.

Cette fois, c'tait bien de l'histoire Walter-Scotte, comme dira plus
tard Balzac. Jamais disciple ne fut plus diligent, plus respectueux--et
moins original. Barante avait avou l'cossais pour modle, Walter Scott
devait chrir le Franais comme son lve. L'_Histoire des Ducs de
Bourgogne_ est un des meilleurs livres modernes de la littrature
europenne, a-t-il crit dans la prface d'_Anne de Geierstein_. L'loge
est certainement exagr, mais Walter Scott savait reconnatre son bien.

C'taient l d'assez grandes nouveauts pour l'poque. Il y a cependant
une autre innovation, que Barante a toujours tire de la mme source. Ce
ne sont plus ici les rois et les puissances qui occupent seuls et
exclusivement la premire place ou mme la place la plus importante. De
nouveaux acteurs sont entrs en scne, et le peuple, s'il ne commence pas
 jouer un rle, commence du moins  faire entendre sa voix. On l'crase
de tailles et d'impts: il se soumet, mais nous entrevoyons sa morne
tristesse et ses longs dsespoirs. Il n'est pas encore le protagoniste de
l'histoire; pour lui rendre cet honneur, il faudra une intelligence plus
profonde, une sympathie plus frmissante que l'intelligence et la
sympathie du chroniqueur Barante. Mais comment ne pas tre frapp de
pareils passages? Le roi Charles VI vient de mourir. Ah! cher prince,
disait-on en pleurant par les rues; jamais nous n'en aurons un si bon que
toi; jamais plus nous ne te verrons; maudite soit ta mort; puisque tu nous
quittes, nous n'aurons jamais que guerres et que malheurs. Toi, tu t'en
vas au repos; nous demeurons dans la tribulation et la douleur; nous
semblons faits pour tomber dans la dtresse o taient les enfants
d'Isral durant la captivit de Babylone.

Le peuple ne sige pas encore au Conseil des rois, mais il leur prsente
des suppliques et leur adresse de libres paroles. Au cours des confrences
qui suivirent la bataille de Montlhry, le roi Louis XI trouva un jour,
en rentrant, une foule de bourgeois qui taient  la porte pour savoir
des nouvelles. H bien, mes amis, leur dit-il, les Bourguignons ne vous
feront plus tant de peine que par le pass.-- la bonne heure, sire,
rpliqua un procureur au Chtelet; mais en attendant, ils mangent nos
raisins et vendangent nos vignes sans que rien les en empche.--Cela vaut
toujours mieux, reprit le roi, que s'ils venaient  Paris boire le vin de
vos caves. Ce n'est videmment pas le ton des harangues officielles.

De cette conception nouvelle, de ce changement complet de perspective,
d'autres devaient tirer un meilleur parti, et il sera temps alors
d'examiner la puissante fcondit du nouveau principe. Ce qu'il fallait
marquer ici, c'est que, s'il a t entrevu, ou mme dcouvert par
Chateaubriand, c'est encore Walter Scott qui l'a vulgaris, nous voulons
dire qui lui a donn toute sa force, fait produire tous ses rsultats, et
qu'ainsi son influence se retrouve encore, formelle et profonde, dans
Augustin Thierry et dans Michelet.

C'est cependant la croyance gnrale qu'Augustin Thierry n'est gure
redevable qu' Chateaubriand, que la lecture des _Martyrs_ a veill sa
vocation d'historien et que c'est donc au glorieux anctre qu'il faut
exclusivement le rattacher. Et cette conviction, on sait comment Thierry
lui-mme l'a tablie dans la prface de ses _Rcits mrovingiens_.

      En 1810,--Thierry avait alors quinze ans,--j'achevais mes classes
      au collge de Blois, lorsqu'un exemplaire des _Martyrs_, etc.

La page est fort belle, trop belle peut-tre, et elle sent l'arrangement.
Mais le tmoignage n'en est pas moins formel et il est impossible de le
rvoquer en doute. Est-ce une raison de l'admettre sans examen et tout
entier? Ne peut-on pas se demander si la valeur en est aussi dcisive
qu'on l'a cru--et qu'on le croit encore? Et quoique son indniable
authenticit permette toujours de le produire, ne convient-il pas d'y
apporter des rserves qui l'expliquent et l'attnuent?

On a beau se souvenir qu'il est d'Augustin Thierry, et qu'Augustin Thierry
tait une belle me, aussi dlicate que gnreuse, trs noble et trs pure,
et donc  tout jamais incapable de tromper: il pouvait se tromper, ou
tout au moins commettre des inexactitudes involontaires. A trente ans de
distance, et quand il s'agit des impressions de la quinzime anne, il est
bien difficile, en les rapportant, de ne pas les voir comme on voudrait
qu'elles eussent t en ralit, et de ne pas leur donner tour et faon en
consquence. Quiconque crit des mmoires devient toujours un peu pote:
notre historien l'a t sans le savoir. De l les obscurits, les
contradictions, les invraisemblances mme du beau passage. L'avis
Sainte-Beuve les a bien aperues, et ce n'tait pas uniquement pour faire
pice  Chateaubriand et lui retirer malicieusement une de ses influences,
qu'il demandait ce que c'est qu'une impulsion qu'on reoit et _qu'on
oublie durant plusieurs annes_, et si cela peut bien alors s'appeler
une impulsion _dcisive_. On pourrait ergoter encore et subtiliser et se
servir contre l'historien des armes mmes qu'il nous donne[35]. Il n'a eu
aucune conscience de ce qui venait de se passer en lui! Son attention
ne s'y arrta pas! Beau tmoignage en vrit de ce que les psychologues
de nos jours appellent les sensations subconscientes! Il n'est pas
ordinaire cependant que les coups de foudre passent inaperus et que les
brusques rvlations laissent insensible. Au contraire, c'est bien le
_Anche io son' pittore_ qui reste la rgle gnrale. Il n'y aurait pas de
plus glorieuse exception que celle d'Augustin Thierry.

[Note 35: Il y a un _peut-tre_ qui n'est pas sans importance: Ce moment
d'enthousiasme fut _peut-tre_ dcisif pour ma vocation... Aug. Thierry,
de son propre aveu, n'en serait donc pas aussi sr qu'on le croit
d'ordinaire?]

Ces impressions--et, comme dit Sainte-Beuve, Thierry en est assurment
seul juge--notre historien les a oublies durant plusieurs annes. Quand
donc s'en est-il ressouvenu?  l'poque o, une fois passs les
invitables ttonnements pour le choix d'une carrire, il prparait pour
le _Courrier Franais_ et le _Censeur Europen_ ses futures _Lettres sur
l'Histoire de France_? De tout ct, pour ainsi dire, on voyait renatre
les tudes historiques. L'occasion tait belle, certes, de reporter 
Chateaubriand le principal mrite de cette renaissance, de l'appeler _duca,
signor_ et _mastro_. Et il ne le nomme mme pas! Ds ce moment nanmoins,
toutes les fois qu'un personnage ou un vnement du moyen ge lui
prsentait un peu de vie ou de couleur locale, il ressentait une
motion involontaire. Avait-il dj oubli qui lui avait donn le premier
frisson de cette vie et de cette couleur? Et surtout comment expliquer que,
dans cette mme prface, crite en 1827, il nomme si complaisamment
Sismondi, Guizot, Barante, et se taise toujours sur le grand anctre?
qu'en crivant son pope de la _Conqute d'Angleterre_, il n'voque pas
le souvenir--qui s'imposait, semble-t-il--de l'pope des _Martyrs_? et
qu'il n'ait donn qu'en 1840 un tmoignage qu'il pouvait rendre d'autant
plus clatant qu'il l'avait fait attendre davantage?

A la lumire des circonstances, tout s'claire et tout s'explique.
Chateaubriand,  cette poque, tait devenu fort sympathique  l'cole
librale: elle lui en tmoignait sa reconnaissance. Il y avait comme un
renouveau de popularit en faveur du vieil crivain. On en tait avec lui
 un prt-rendu universel de louanges et de compliments. Pour sa part,
Augustin Thierry, depuis quelque temps dj, tait l'objet des mentions
les plus flatteuses de l'auteur des _tudes historiques_ et de l'_Essai
sur la littrature anglaise_. L'admiration engendre l'admiration et
l'loge attire l'loge. Chateaubriand avait fait de Thierry l'Homre de
l'histoire: Thierry fit de Chateaubriand le Virgile des historiens.
L'historien gagnait  la comparaison; mais c'tait le vieux Sachem
lui-mme qui avait pris les devants et qui avait atteint le premier les
limites extrmes de la flatterie.

Est-ce  dire que l'auteur des _Martyrs_ n'a exerc aucune influence sur
celui des _Rcits mrovingiens_? Personne n'oserait le prtendre. Tout ce
que nous voulons dire ici, c'est que l'influence de Walter Scott a t
plus soutenue, sinon plus profonde; que l'cossais est devenu de trs
bonne heure le modle de Thierry et n'a jamais cess de l'tre; que le
Franais l'a toujours eu prsent sous les yeux et n'en a jamais
compltement dtach ses regards. Les tmoignages du grand historien en
faveur de Chateaubriand sont rares--et assez peu dcisifs: de ceux dont
Walter Scott est l'objet, le nombre gale la rigueur et l'importance. Nous
n'en citerons qu'un. Ce fut avec un transport d'enthousiasme que je
saluai l'apparition du chef-d'oeuvre d'_Ivanhoe_. Walter Scott venait de
jeter un de ses regards d'aigle sur la priode historique vers laquelle,
depuis trois ans, se dirigeaient tous les efforts de ma pense. Avec cette
hardiesse d'excution qui le caractrise... il avait color en pote une
scne du long drame que je travaillais  construire avec la patience de
l'historien. Ce qu'il y avait de rel au fond de son oeuvre, les
caractres gnraux de l'poque o se trouvait place l'action fictive, et
o figuraient les personnages du roman, l'aspect politique du pays, les
moeurs diverses et les relations mutuelles des classes d'hommes, tout tait
d'accord avec les lignes du plan qui s'bauchait alors dans mon esprit. Je
l'avoue, au milieu des doutes qui accompagnent tout travail consciencieux,
mon ardeur et ma confiance furent doubles par l'espce de sanction
indirecte qu'un de mes aperus favoris recevait ainsi de l'homme que je
regarde comme _le plus grand matre qu'il y ait jamais eu en fait de
divination historique_. Faites la part de la reconnaissance dans cet
enthousiasme, ou mme de l'orgueil,--l'orgueil lgitime du jeune crivain
flatt de se rencontrer avec un homme de gnie--: le tmoignage n'en
demeure pas moins capital.

L'_Histoire des Ducs de Bourgogne_ avait fait une rvolution dans la
manire d'crire l'histoire: elle n'en avait gure largi l'intelligence.
Il y a du pittoresque dans cette Chronique de 1824; mais c'est  peine si
on aperoit les coeurs sous les oripeaux qui affublent les corps. C'est en
plein coeur, au contraire, qu' l'exemple de Walter Scott Thierry voulut
s'tablir. L'histoire moderne tait dcouverte.

La nouvelle mthode ne s'arrte pas au pittoresque; elle le dpasse, mais
elle l'exige. Elle l'aurait mme cr  elle seule, s'il n'avait pas dj
exist. Puisque dsormais c'est l'homme qui nous intresse, que c'est lui
qu'il faut montrer faisant vraiment l'histoire, la souffrant, la vivant,
rien de ce qui le touche ne pourra nous tre tranger, et nous serons
d'autant plus srs de nous intresser  lui qu'il nous sera prsent sous
des formes plus distinctes et plus concrtes. Il y a de la couleur locale
dans l'_Histoire de la Conqute d'Angleterre_. Tout y est prcis et
pittoresque, dramatique et vivant; sans doute parce que Thierry a un
talent d'crivain autrement puissant que celui de Barante, mais aussi
parce qu'il lui tait impossible de ne pas nous faire voir distinctement
les combattants avant de les mettre aux prises,--comme il tait impossible
 Walter Scott de ne pas nous donner, avant de les faire heurter les uns
contre les autres, une impression vive de Front-de-Boeuf et de Cdric, du
Templier et d'Ivanhoe, des Normands et des Saxons.

De l, et presque  chaque ligne de ces pages admirables, ces dtails
caractristiques, les seuls capables d'voquer et de peindre. C'est le roi
du Northumberland, Edwin, qui laisse son pouse thelberghe professer la
religion chrtienne, sous les auspices de l'homme qu'elle avait amen, et
dont les cheveux noirs et le visage brun et maigre taient un objet de
surprise pour la race  chevelure blonde des habitants du pays. Ce sont
les Normands qui chantent, quand ils viennent d'incendier quelque canton
du territoire chrtien: Nous leur avons chant la messe des lances; elle
a commenc de grand matin, et elle a dur jusqu' la nuit. Ils arrivent,
ces mmes Normands, par le vent d'est, en trois jours de traverse, sur
des barques  deux voiles, toujours en voyage sur _la route o marchent
les cygnes_. La veille de la guerre, les Danois dtachent du poteau
enfum leur grande hache de bataille ou la massue hrisse de pointes de
fer, qu'ils nommaient l'_toile du matin_. Rien ne serait plus facile que
de multiplier ces traits.

Mais voici des passages o,  travers le pittoresque ou le dramatique de
la situation, ce sont les mes mmes qui se manifestent. L'indignation
contre Guillaume le Conqurant est devenue gnrale, et aux noces de Raulf
de Gal et d'Emma, le vin dlie la langue des seigneurs. C'est un btard,
un homme de basse ligne, disaient les Normands...--Il a empoisonn,
disaient les Bas-Bretons, Conan..., dont tout notre pays garde encore le
deuil.--Il a envahi le noble royaume d'Angleterre, s'criaient  leur tour
les Saxons...--C'est vrai, c'est la vrit, s'criaient tumultueusement
tous les convives; il est en haine  tous, et sa mort rjouirait beaucoup
d'hommes.

Il semble cependant que la scne la plus significative de l'ouvrage  cet
gard soit la scne des funrailles mmes du roi Guillaume.

      Tous les vques et abbs de la Normandie s'taient rassembls
      pour la crmonie; ils avaient fait prparer la fosse dans l'glise,
      entre le choeur et l'autel; la messe tait acheve; on allait
      descendre le corps, lorsqu'un homme, sortant du milieu de la foule,
      dit  haute voix: Clercs, vques, ce terrain est  moi; c'tait
      l'emplacement de la maison de mon pre; l'homme pour lequel vous
      priez me l'a pris de force pour y btir son glise. Je n'ai point
      vendu ma terre, je ne l'ai point engage, je ne l'ai point forfaite,
      je ne l'ai point donne; elle est de mon droit, je la rclame.
      Au nom de Dieu, je dfends que le corps du ravisseur y soit plac,
      et qu'on le couvre de ma glbe. L'homme qui parla ainsi se nommait
      Asselin, fils d'Arthur, et tous les assistants confirmrent la
      vrit de ce qu'il avait dit. Les vques le firent approcher, et,
      d'accord avec lui, payrent soixante sous pour le lieu seul de la
      spulture, s'engageant  le ddommager quitablement pour le reste
      du terrain.

Ni la marqueterie de Barante, ni l'art mme de Chateaubriand ne nous
avaient ouvert ces perspectives, et c'est bien pour la premire fois qu'
tant de dramatique l'histoire ajoutait tant de profondeur.

C'tait aussi pour la premire fois, nous l'avons dit, qu'un historien
dplaait le centre de l'histoire, donnait le premier rang dans l'oeuvre 
la foule obscure--si oublie jusque-l, qu'on pouvait croire qu'elle
n'existait pas encore--et faisait tout son sujet du drame terrible qui
s'tait jou dans ces coeurs simples et dont ils avaient t moins les
acteurs que les victimes. L est l'ternelle et originale beaut de
l'_Histoire de la Conqute_. La science historique contemporaine n'admet
plus l'ide fondamentale de l'oeuvre; mais nous n'en admirerons pas moins
Thierry d'avoir donn le premier, et  l'exemple de Walter Scott, un
modle des nouveauts qui allaient bientt devenir si fcondes. Il n'y a
pas de Cdric dans l'ouvrage franais, mais il y a la foule des Normands
dont nous savons que le vieux franklin n'tait que la vivante
reprsentation; et c'est  cette foule que vont tout d'abord les
sympathies de l'historien et les ntres. C'est elle que nous voyons
souffrir chaque jour davantage sous la brutalit toujours plus rvoltante
des triomphateurs. Comme pour les hros d'une tragdie lamentable, nous
pourrions compter leurs sanglots et leurs plaintes. Jamais l'intrt et le
pathtique n'avaient jailli avec tant de force de l'histoire, et on
pourrait presque dire de l'oeuvre de Thierry que, comme celle de Michelet,
elle ruisselle de piti.

Ds 1074 la triste destine du peuple anglais paraissait dj fixe sans
retour. Dans le silence de toute opposition, une sorte de calme, celui du
dcouragement, rgna par tout le pays. Ses conqurants se disputent ses
dpouilles: nouvelles souffrances plus vives encore que les premires.
D'ailleurs, le roi Guillaume lui-mme donne l'exemple de la tyrannie.
D'aprs la lgende, sa femme Mathilde aurait plus d'une fois dispos son
me  la clmence, mais les faits manquent pour constater cet
accroissement d'oppression et de misre pour le peuple vaincu, et
l'imagination ne peut gure y suppler, car il est difficile d'ajouter un
seul degr de plus au malheur des annes prcdentes. Annes pesantes,
en effet, et pleines de douleurs, comme dit la chronique saxonne, dont
on peut lire les dtails dans la seconde moiti du livre VII.

Il ne reste aux opprims que la consolation de se rjouir des malheurs de
leurs tyrans. Le roi Henry, aprs le meurtre de Thomas Becket, se soumet 
la pnitence des vques et expose sa chair nue  la discipline des
verges... De la main des vques, la discipline passa dans celle des
simples clercs, qui taient en grand nombre, et la plupart Anglais de
race. Ces fils des serfs de la conqute imprimrent les marques du fouet
sur la chair du petit-fils du conqurant, non sans prouver une secrte
joie, que semblent trahir quelques plaisanteries amres consignes dans
les rcits du temps.

Les diffrends du roi Etienne et de la reine Mathilde, que dtermina la
dfaite de la reine, furent funestes aux deux partis. Les Anglais eurent 
en souffrir, mais ils se rjouirent aussi de cette joie frntique qu'on
prouve au milieu de la souffrance, en rendant le mal pour le mal. Le
petit-fils d'un homme mort  Hastings prouvait un moment de plaisir en se
voyant matre de la vie d'un Normand, et les Anglaises qui tournaient le
fuseau au service des hautes dames normandes riaient d'entendre raconter
les souffrances de la reine Mathilde  son dpart d'Oxford; comment elle
s'tait enfuie avec trois chevaliers, la nuit,  pied, par la neige, et
comment elle avait pass, en grande alarme, tout prs des postes ennemis,
tremblant au moindre bruit d'hommes et de chevaux ou  la voix des
sentinelles.

Les malheurs d'une reine, on le voit, ne sont plus prsents et dcrits
pour eux-mmes, mais par rapport  la foule qui peut les apprendre et s'en
rjouir. C'est un changement complet de perspective. Des hauteurs
brillantes et superficielles o elle s'tait toujours tenue, l'histoire
descend dans les bas-fonds obscurs o les vnements ont les rpercussions
les plus profondes et les plus terribles. Elle fait sa matire de l'me
mme des petits, des humbles et des malheureux. L'historien n'est plus le
hraut sonore et froid des majests et des puissances: il devient le pote
tragique des foules. On comprend que, dans l'oeuvre ainsi conue toutes
les passions dramatiques, douleur, colre, piti, trouvent naturellement
leur place; qu'elles animent l'histoire et rchauffent; d'un mot qu'elles
fassent d'elle la manifestation, nouvelle et particulirement grandiose,
d'une grande me humaine collective: la plus belle histoire sera toujours
celle qui nous parlera des hommes qui l'ont vraiment faite et vraiment
vcue.

Et voil pourquoi les moindres dtails par o s'exprime cette me ont tant
d'loquence pour nous et de signification. Le pittoresque de Barante tait
monotone, et c'tait moins par l'insuffisance du peintre qu' cause de sa
mthode, tout extrieure et de surface. Chez Thierry, au contraire, comme
dans les Waverley Novels, le pittoresque est toujours intressant, parce
qu'il est toujours significatif d'une situation ou d'un sentiment. Il ne
charme pas simplement les yeux, c'est l'intelligence et le coeur qu'il
russit toujours  atteindre.

Il y en a des exemples clbres dans l'_Histoire de la Conqute_. Comment
ne pas penser  la mlancolique dith, la Belle au cou de cygne,  qui
l'amour fait si facilement dcouvrir le corps d'Harold que les moines
n'avaient point reconnu? ou  la scne d'Edwin exposant  ses guerriers
pourquoi il changeait de religion?--Le chef des prtres a approuv le roi.

      Un chef des guerriers se leva ensuite et parla en ces termes:

      Tu te souviens peut-tre,  roi, d'une chose qui arrive parfois
      dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis  table avec tes
      capitaines et tes hommes d'armes, qu'un bon feu est allum, que ta
      salle est bien chaude, mais qu'il pleut, neige et vente au dehors.
      Vient un petit oiseau qui traverse la salle  tire d'aile, entrant
      par une porte, sortant par l'autre; l'instant de ce trajet est pour
      lui plein de douceur, il ne sent plus ni la pluie, ni l'orage;
      mais cet instant est rapide, l'oiseau a fui en un clin d'oeil, et
      de l'hiver il repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des
      hommes sur cette terre, et son cours d'un moment, compar  la
      longueur du temps qui la prcde et qui la suit. Ce temps est
      tnbreux et incommode pour nous; il nous tourmente par
      l'impossibilit de le connatre; si donc la nouvelle doctrine peut
      nous en apprendre quelque chose d'un peu certain, elle mrite que
      nous la suivions.

Il tient, dans cet pisode, toute une partie de l'me barbare,--et tout un
fragment aussi de son histoire.

Voil les merveilles que Chateaubriand n'a point rvles  Augustin
Thierry et auxquelles devait fatalement conduire l'application de la
mthode cossaise. A tudier surtout les relations mutuelles des classes
d'hommes,  tablir l'histoire au centre mme de la socit, en plein
coeur et dans son me, il tait ncessaire que l'histoire devnt, non pas
seulement pittoresque et colore, mais vivante, mais dramatique et pleine
d'motions, mais humaine. Ce sera l'originalit de l'histoire au XIXe
sicle. Elle ressuscitera les poques passes, nous les fera voir et
surtout comprendre, nous faisant revivre,  force d'intelligence et de
sympathie, la vie mme des peuples qui depuis longtemps ne sont plus et
dont elle nous aura rendus pour un instant les contemporains. C'tait donc
un principe vivifiant que celui-l, un principe fcond. De Walter Scott o
il l'avait dcouvert, Thierry put l'enseigner  Michelet. L'auteur de
l'_Histoire de France_ pouvait venir aprs celui de l'_Histoire de la
Conqute_. Il pouvait tout au long de son oeuvre faire clater ses cris
d'angoisse ou d'allgresse. Les voies lui avaient t prpares: par
l'intermdiaire de Thierry, c'est  Walter Scott lui-mme qu'il donne la
main.

Ainsi s'largissait le domaine de l'intelligence et de la pense
franaises. Elle comprenait le pass, l'intrieur aussi bien que
l'extrieur, l'me et le fond aussi compltement que l'enveloppe et la
surface. La posie devait y dcouvrir de nouvelles sources d'inspiration;
l'histoire, nous l'avons vu, en tait renouvele, ou pour mieux dire,
cre; la critique elle-mme en recevait largissement et richesse: on
peut entrevoir les rapports qui unissent la mthode de l'cossais aux
mthodes de Villemain et de Sainte-Beuve; et ainsi c'est des auteurs de
_la Lgende des sicles_ et des _Pomes barbares_, du _Cours de
littrature franaise_, des _Causeries du lundi_ et de l'_Essai sur
Tite-Live_, que Walter Scott reste encore le meilleur prparateur--et
collaboratteur.




CHAPITRE II

Le Roman historique et le Roman raliste.


Le roman historique ne pouvait pas ne pas exercer d'influence sur le roman
lui-mme. Il l'a profondment modifi en effet. Avant de le constater avec
quelque dtail, enregistrons d'abord un rsultat.

On ne peut pas dire qu'avant le succs de Walter Scott le roman ait joui
chez nous d'une faveur bien grande. La cause en tait-elle son ordinaire
frivolit, ou se souvenait-on que les fournisseurs attitrs du genre
taient de pauvres gens de lettres, presque toujours besoigneux et souvent
peu recommandables? Toujours est-il que, si on ne s'interdisait pas la
lecture des romans, on se faisait scrupule d'y prendre ou de paratre y
prendre un plaisir trop vif. Encore au commencement du XIXe sicle, ces
scrupules n'avaient rien perdu de leurs forces ni cette proscription de sa
svrit. Il y a dix ans qu'un homme srieux se cachait pour lire un
roman; aujourd'hui,  moins qu'on ne soit jansniste, on ne fait plus
mystre de pareille lecture. Dans dix ans, on dira que la fiction
d'_Ivanhoe_ est tout aussi noble que celle de la _Jrusalem_, et
infiniment suprieure  celle de la _Henriade_, de la _Messiade_, de la
_Lusiade_, voire mme de _l'nide_... L'enthousiasme--o perce une
ironie--du _Globe_ (8 aot 1826) l'emportait trop loin: il n'en est pas
moins certain que c'est Walter Scott, et ses disciples  la suite, qui ont
relev le genre de la condition humilie et servile o il avait langui
jusque-l, et du pauvre paria ont fait un citoyen.

Qu'apportaient donc de si nouveau les rcits de l'cossais? Leur mrite
tait tout simplement d'offrir aux lecteurs l'utile en mme temps que
l'agrable et des connaissances historiques  ct d'motions romanesques.
On ne pouvait rpondre plus victorieusement  l'ternel reproche de
frivolit. Ce n'est plus un simple divertissement que de lire l'_Abb_,
_Quentin Durward_ ou _Kenilworth_: on n'en connatra que mieux les rgnes
de Marie Stuart, d'lisabeth et de Louis XI. D'inutile ou mme de
dangereux qu'il avait presque toujours t, le roman est devenu tout d'un
coup srieux et utile. Loin de le proscrire, on lui donne dans les
bibliothques une place d'honneur. Les enfants, et d'autres personnes
aussi qui ne sont plus toutes jeunes, y compltent leur ducation
historique de la faon la plus charmante. D'un mot, il est le plus
agrable, le meilleur des prcepteurs; il ralise le rve du docte Huet.
On comprend que les antiques svrits aient fait place aux plus
bienveillants empressements,--d'autant que George Sand et Balzac allaient
bientt entrer dans la carrire. Cependant, ce n'taient jamais que des
lettres de naturalisation. Les lettres de noblesse ne se firent pas trop
longtemps attendre: en 1858, l'Acadmie franaise l'invita  venir prendre
officiellement sa place  ct des autres genres ds longtemps anoblis,
dont il devenait ainsi l'gal. Ce jour-l, ce fut Walter Scott, le
vritable parrain de Jules Sandeau.

Il avait t, bien avant, celui de Balzac, et c'est encore un plus beau
titre.

La prtention peut paratre grande, au premier abord, de soutenir que les
vraies origines de Balzac sont dans Walter Scott. Et d'aucuns en effet
l'ont ni formellement, Zola tout le premier. Ce que je saisis moins,
crit-il dans _les Romanciers naturalistes_, c'est la profonde admiration
de Balzac pour Walter Scott. A plusieurs reprises, il tmoigne un
enthousiasme extraordinaire. On sait l'clatant tmoignage qu'il lui a
rendu dans l'_Avant-propos_ de la _Comdie humaine_. Il est trs curieux
de voir le fondateur du roman naturaliste se passionner ainsi pour
l'crivain bourgeois qui a trait l'histoire en romance. Et quelques
pages plus loin: Le roman historique parat l'avoir fort proccup.
N'est-ce pas tonnant? Voil un crivain qui va crer le roman naturaliste
moderne, et il ne parat s'inquiter que des guenilles de ces romans
prtendus historiques si faux, d'une lecture si indigeste  cette heure...
Je ne vois pas comment l'auteur de la _Cousine Bette_ peut admettre
l'auteur d'_Ivanhoe_, jusqu' le proclamer le grand homme du sicle.

Nous, au contraire, c'est l'tonnement mme de Zola qui nous tonne.
N'est-il donc pas assez visible que les romans de Balzac sont directement
imits de ceux de l'cossais, au point mme de n'en tre qu'une
transposition,--une transposition de gnie, sans doute, et telle que
l'auteur de la _Comdie humaine_ pouvait seul la faire,--mais enfin et
malgr tout une transposition? Et nous ne parlons pas, bien entendu, des
progrs dont l'art du roman lui-mme est redevable  Walter Scott:
composition dramatique, descriptions pittoresques, dialogue naturel et
vivant, toutes nouveauts dont Balzac a profit au mme titre que Vigny,
Mrime ou Victor Hugo, et qui donc ne sont pas ici qualits strictement
personnelles. Mais o aurait-il pris, si ce n'est dans _Ivanhoe_, _Quentin
Durward_ ou l'_Abb_, cette foule de dtails prcis,--les seuls
caractristiques,--que la littrature avait ddaigneusement rejets
jusque-l comme par trop infimes ou bas, et que le roman historique avait
fait accepter par le charme particulier de leur antiquit ou de leur
exotisme?

Ce sera la gloire ternelle de Balzac et du roman raliste d'avoir fait
comprendre que les choses les plus mesquines, les spectacles les plus
communs et les plus vulgaires portent en eux leur intrt, et que la vie
familire avec le ple-mle de ses menus incidents quotidiens et dans son
cadre habituel, peut offrir encore de la posie. Mais qui ne voit qu'il a
suffi, pour assurer cette conqute, d'appliquer  l'poque moderne les
procds que Walter Scott avait appliqus aux sicles passs, et qu'il n'y
a l qu'une transposition de la couleur locale? _Ivanhoe_ nous montre le
misrable accoutrement des serfs ou des outlaws, le brillant quipage du
Templier, la robe de velours et la mise raffine du Prieur, l'humble salle
 manger de la ferme de Rotherwood ou la splendeur massive du chteau
fodal de Torquilstone: nous verrons dans la _Comdie humaine_ et dcrits
par le menu, les costumes de Lucien de Rubempr ou du pre Goriot,
l'appartement de la duchesse de Maufrigneuse ou du baron Hulot, l'auberge
de la maison Vauquer ou le cabinet d'un mdecin pauvre, etc., etc. Les
rues mmes, les maisons, les pices des maisons et les divers objets qui
meublent ces pices, l'archologue du mobilier social ne nous fera grce
de rien, et cela ds ses premires nouvelles. Il entassera les
descriptions, insistera, redoublera, au point de faire trouver les
morceaux descriptifs de Walter Scott, admirables de lgret et d'une
brivet insignifiante. Et il est vrai que de toutes ces longueurs il
tirera des effets extraordinaires et que, dans son intelligence 
comprendre et  interprter le rel, il laissera bien loin derrire lui
son propre modle; mais ce sont bien ses procds qu'il lui emprunte, les
moyens d'excution sont identiques: Balzac n'avait pas tort de tmoigner
 l'cossais admiration et reconnaissance.

Mieux encore, il pourrait bien avoir pris aux Waverley Novels sinon
l'toffe mme de ses rcits, au moins l'ide de les confectionner d'une
toffe semblable[36]. Plus simplement Balzac pouvait trouver dans Walter
Scott le modle du roman de moeurs--dont il devait laisser lui-mme
d'incomparables modles.

[Note 36: Ce qui ne signifie pas que Balzac soit tout entier dans Walter
Scott, qu'il lui doive son gnie et ses chefs-d'oeuvre, comme on a voulu
nous le faire dire. L'affirmation serait en effet par trop trange.]

Qu'est-ce, en effet, qu'un bon roman historique, sinon un roman de moeurs
sous sa forme parfaite? L'intrt des _Chouans_, de la _Chronique_, des
meilleures parties de _Cinq-Mars_ et de presque tous les romans de Walter
Scott, ne reste-t-il pas toujours, et exclusivement, dans la peinture des
moeurs? Roman de moeurs dont la matire n'est pas  porte de vrification
immdiate, ainsi pourrait-on dfinir le roman historique; roman historique
de l'poque o vivait son auteur; cette dfinition du roman de moeurs
lui-mme ne serait point trop mauvaise; et le roman de Balzac n'est, en
effet, que le roman de Walter Scott vid de sa substance archaque et
rempli de matire moderne. Les Waverley Novels voquaient des socits
disparues: avec plus de vrit et un relief plus saisissant, la _Comdie
humaine_ fera revivre toute une poque moderne dans la prodigieuse
multiplicit de ses dtails et l'innombrable varit de ses contrastes; et
pour la premire fois le roman aura compltement atteint son objet et sera
la plus exacte et la plus parfaite des images sociales. Intrt, varit,
tendue, profondeur, que de mrites il se donne du mme coup et
ncessairement!

Et comme il va largir l'ancienne forme, si grle et si mesquine!

Et voici qu'en effet, sur un sol ingrat et qui paraissait strile  force
de porter toujours les mmes rcoltes chtives et rabougries, il fait
germer les plus vigoureuses, les plus luxuriantes moissons. _Marianne_, le
_Doyen de Killerine_, la _Nouvelle Hlose, Adolphe, Ren, Corinne_,
oeuvres attrayantes sans doute, profondes mme par endroits, mais d'un
objet si restreint aprs tout et d'un horizon si born! N'y a-t-il donc
rien au monde d'intressant que l'histoire d'une me, et les hommes
n'ont-ils t faits que pour prouver les passions de l'amour? Les
autres passions humaines, ambition, vanit, gosme, orgueil, etc., etc.,
ne s'exercent donc jamais dans des coeurs humains et ne peuvent y causer
d'aussi effrayants ravages que l'amour lui-mme?

D'ailleurs,  ct de l'individu, dont le roman s'est exclusivement souci
jusqu'alors, n'existe-t-il pas la socit? S'il y a des intrts privs,
ne peut-on pas dire qu'il y a aussi des intrts sociaux? et sans jamais
ngliger les passions individuelles, ne convient-il pas de faire une place
aux passions sociales? C'est justement ce qui fait la supriorit de
Walter Scott, et nous croyons l'avoir assez dit. Ses prdcesseurs n'ont
jamais retenu nos yeux que sur un coin de paysage,  la vrit plein de
finesse et de charme; lui, c'est sur le paysage tout entier, sur le large
et profond horizon qu'il nous fait poser les regards. L'admirable modle
pour Balzac! et comme il a eu raison de s'y attacher!

Et en effet de tous les cts de la _Comdie humaine_ surgissent les
scnes les plus varies et les physionomies les plus saisissantes et les
plus caractristiques. L'image sociale est complte, et aucun groupe ne
manque au tableau. Vie prive, vie de province, vie parisienne, vie
militaire, vie politique, vie de campagne, toutes les manifestations,
toutes les modifications possibles de la vie s'y rencontrent,--comme chez
Walter Scott les serfs vivent  ct des seigneurs, les Normands  ct
des Saxons et les archers de la garde cossaise  ct des rois de France.
Actions et ractions mutuelles des individus sur les milieux et des
milieux sur les individus y sont tudies et dcrites,--comme dans
l'_Abb_ ou _Kenilworth_ les influences rciproques des reines et des
cours. L'auteur descendra mme jusqu'au fond de l'me moderne pour en
taler  nu et sous une lumire cruelle la nouvelle passion, qui est la
soif inassouvie de l'or,--comme _Ivanhoe_ nous expliquait l'antagonisme
irrductible des vainqueurs normands et des vaincus saxons. C'est le mme
procd d'clairer une poque sur toutes ses surfaces et, si on le peut,
jusque dans ses plus secrtes et plus mystrieuses profondeurs.

Aussi Balzac et Walter Scott, rserves faites sur leur gnie respectif,
sont-ils arrivs au mme rsultat: tous deux ont crit des romans
historiques, et pour plus d'une raison, ceux de l'cossais ne sont pas les
meilleurs. On peut discuter l'exactitude des reconstitutions de Walter
Scott: les peintures de Balzac sont immortelles de vrit; et s'il y a
dans la littrature franaise de vrais, de bons, d'excellents romans
historiques, ce ne sont ni _Cinq-Mars_, ni mme la _Chronique de Charles
IX_, encore moins _Notre-Dame de Paris_, mais bien _Un mnage de garon,
les Illusions perdues_--et quelques oeuvres encore de la _Comdie
humaine_. Mais c'est avec les propres armes de Walter Scott que Balzac a
russi  battre Walter Scott, et le romancier franais a assez d'autres
supriorits sur le conteur cossais pour que nous puissions reconnatre 
l'auteur _d'Ivanhoe_ celle d'tre venu le premier.

Vrit large de l'observation, nettet prcise de la description,
ple-mle des menus dtails devenu matire d'art, d'un mot l'objet propre
du roman enfin ralis dans sa plnitude et sa perfection: c'taient des
acquisitions prcieuses et solides et dont nos crivains contemporains ont
bien compris toute l'importance et toute la beaut. Ainsi se prparait ce
qu'on pourrait appeler la posie du ralisme; et il n'a vraiment manqu 
Balzac pour en laisser le premier chef-d'oeuvre, que d'tre un grand
crivain. Vienne un romancier capable d'observer comme Balzac et de
traduire ses observations en une langue presque digne de Chateaubriand
dans sa sobrit plus chtie, et l'on aura le chef-d'oeuvre attendu.
C'est _Madame Bovary_, dont les origines se trouvent ainsi vritablement
dans _Ivanhoe_. Cette posie du ralisme, une des plus sres, une des plus
glorieuses conqutes de notre sicle,--avant qu'elle ft dshonore  son
tour par les prtendus disciples de Flaubert et de Balzac,--on voit sans
doute  qui il convient d'en rapporter la possibilit et donc le premier
honneur.




CONCLUSION

L'volution du roman historique est complte; il a donn tous ses fruits,
et nous pouvons conclure.

A ne considrer que sa gense si laborieuse et ses dbuts si incertains,
il ne paraissait pas viable. On l'a cru et on l'a dit en effet. Le
jugement tait htif. La vrit est qu'il avait voulu natre trop tt,
avant que les circonstances lui eussent rendu la vie possible, avant mme
d'avoir ses organes essentiels, et il ne pouvait en effet que languir,
toujours menac de voir se tarir les sources mmes de sa misrable
existence.

Mais  l'aurore du XIXe sicle, les cieux se font clments et la saison
lui devient hospitalire. L'avorton se met  grandir, ses organes se
dveloppent, il achve enfin de se constituer. Il mourait de faim
autrefois; il trouve maintenant partout la plus abondante, la plus
fortifiante nourriture. Il ne peut vivre que par l'histoire: elle est en
train de se faire. La couleur locale lui est indispensable: on vient de la
dcouvrir. Par la plus heureuse rencontre enfin, il est le plus actif
collaborateur de la rvolution littraire qui se prpare: les futurs
romantiques ne pouvaient que l'acclamer. Ce fut la priode d'clat, et il
rgna quelque temps en matre incontest.

Mais ce succs devait tre bien phmre. Le triomphe du romantisme assur,
l'histoire mieux tudie et surtout mieux comprise, la couleur locale
entre dans les moeurs littraires, c'est--dire le serviteur ayant rendu
tous les services qu'il pouvait rendre et qu'on avait attendus de lui,
sans reconnaissance, sans piti, on le rejeta, et il retomba dans l'oubli
d'o l'on peut dire avec raison qu'il avait  peine achev de sortir.
Impossible avant 1820, il devenait inutile aprs 1830; et ses derniers
fidles n'eussent-ils pas mis tous leurs efforts  l'anantir le plus
rapidement et le plus srement possible, il ne pouvait plus que
recommencer  vgter comme autrefois. Ses beaux jours taient passs; il
devait s'teindre: il s'teignit.

Mais en disparaissant il laissait quelque chose de lui-mme; et comme pour
le romantisme, les nouvelles conqutes qu'il assurait valaient mieux que
l'instrument de ces conqutes. C'est la mlancolie de sa destine: les
choses dont il a aid le dveloppement et prpar le triomphe ont toujours
contribu, sitt tablies, et parce qu'elles taient des manifestations
d'art d'un intrt plus gnral et d'une signification plus profonde, ont
toujours contribu  son oubli et  sa ruine. Il pouvait disparatre aprs
tout: son existence avait t assez remplie. L'histoire ressuscite, le
roman raliste organis, l'intelligence franaise enrichie et largie, la
meilleure partie de l'art contemporain rendue possible: c'tait une belle
oeuvre, solide et forte, pour un genre si longtemps ddaign et toujours
trait--bien lgrement sans doute--de genre incertain et btard. La
carrire du roman historique a t rapide: elle n'en reste pas moins
singulirement fconde.

       *       *       *       *       *




TABLE DES MATIRES


AVERTISSEMENT

       *       *       *       *       *

LIVRE PREMIER

Le Roman historique avant le Romantisme.

Lente gense du roman historique en France.
Les trois courants: idaliste, raliste, pittoresque.


CHAPITRE PREMIER.--_Le courant idaliste_.

Le roman au XVIIe sicle.--Pourquoi il prend la forme du roman historique,
et pourquoi aussi le roman historique tait alors impossible.--L'histoire
au XVIIe sicle.--tranges et ridicules dformations que lui font subir
les romanciers.--Contradictions des oeuvres et des prfaces.--Ce que le
roman historique doit  ce groupe.


CHAPITRE II.--_Le courant raliste_.

Le roman et l'cole de 1660.--Le roman et l'histoire
contemporaine.--Vrit relative des personnages et du milieu.--L'histoire
rejete  l'arrire-plan.--Avantages de la mthode: changement complet
dans la perspective de l'oeuvre et dans le ton.--Le genre peu  peu se
dtermine.


CHAPITRE III.--_Le courant pittoresque_.

Chateaubriand et l'histoire.--Chateaubriand et la couleur locale.--La
couleur locale avant Chateaubriand.--L'art psychologique des classiques et
l'art pittoresque des romantiques.--Pourquoi Chateaubriand devait tre le
principal ouvrier de cette transformation.--Ses personnages; ses
descriptions; constitution dfinitive du milieu ou du cadre.--La _Gaule
potique_ de Marchangy.--Le roman historique est enfin possible.


CHAPITRE IV.--_Le roman historique dans Walter Scott_.

Pourquoi Walter Scott devait exceller dans le roman historique: l'rudit,
l'antiquaire, le conteur.--Organisation dfinitive du genre.--Principe de
cette organisation.--Ses consquences: l'intrigue, les sentiments, les
personnages-types, la couleur locale.--Walter Scott vritable fondateur du
roman historique.

       *       *       *       *       *

LIVRE II

Le Roman historique de Walter Scott et le Romantisme.


CHAPITRE PREMIER.--_Historique du succs de Walter Scott en France_.

Premier accueil fait aux Waverley Novels.--Popularit complte ds 1820
et enthousiasme universel.--Le _Conservateur littraire_, l'_Abeille_,
le _Voyage historique et littraire en Angleterre et en cosse_, d'Amde
Pichot.--Mmoires et correspondances du temps.--La mort de Walter Scott
est un deuil public.--Les traductions franaises des Waverley Novels.


CHAPITRE II.--_Walter Scott et le Romantisme_.

Raisons profondes de ce succs.--Comment il se manifeste par des
imitations.--Tmoignages de la presse, de la librairie, de la
littrature.--Le roman historique et le mouvement romantique.--Comment les
Waverley Novels ont favoris le dveloppement du romantisme.--Place de
Walter Scott dans l'histoire de la littrature franaise.


CHAPITRE III.--_Walter Scott et le pittoresque dans les personnages_.

Scheresse et strilit de la littrature sous l'Empire et la
Restauration.--La tragdie et le roman. Personnages conventionnels.
--Les personnages des Waverley Novels: pittoresques, dramatiques,
vivants.--Personnages secondaires, personnages principaux, personnages
historiques.--Le pittoresque dans les personnages et l'esthtique
romantique.


CHAPITRE IV.--_Walter Scott et le pittoresque dans la description_.

L'cole descriptive de Delille.--La description dans Chateaubriand; ce qui
lui manquait encore au jugement des futurs romantiques.--Le pittoresque
dans les Waverley Novels, et comment il rpondait aux dsirs de
l'poque.--_Ivanhoe_ et _l'Abb_ au Cnacle.--La description dans Walter
Scott et l'esthtique romantique.


CHAPITRE V.--_Walter Scott et le pittoresque dans le rcit et le dialogue_.

Le pittoresque dans la littrature franaise.--Le pittoresque dans le
rcit cossais. Comment tout y est dramatique et en tableaux.--Le dialogue
dans Walter Scott; pittoresque et saveur; familiarits et trivialits
expressives.--Le dialogue dans Walter Scott et l'esthtique romantique.

       *       *       *       *       *

LIVRE III

Le Roman historique  l'poque romantique.


CHAPITRE PREMIER.--_Le roman historique avant Cinq-Mars_.

Pourquoi le roman historique  la Walter Scott s'organise en France si
lentement.--_Julia Svra ou l'an 492_.--_L'Hritire de Birague et
Clothilde de Lusignan_.--Les _Contes historiques_ de
Musset-Pathay.--L'_Urbain Grandier_, de Bonnelier.--Faiblesse de toutes
ces oeuvres.


CHAPITRE II.--_Cinq-Mars_.

_Cinq-Mars_ et les Waverley Novels.--L'intrigue politique, les moeurs,
les personnages, le milieu.--Dfauts et insuffisances de
_Cinq-Mars._--Violences et partialit.--Personnages historiques au premier
plan.--Le peuple dans _Cinq-Mars_.


CHAPITRE III.--_De Cinq-Mars  la Chronique de Charles IX_.

Lente organisation du roman historique. Mortonval; _Fray-Eugenio._
Barginet, de Grenoble; _les Dauphinoises_.--L'organisation dfinitive:
_les Chouans_, de Balzac.--_Les Chouans_ et _Ivanhoe_.--La couleur locale,
les moeurs, les personnages, le peuple.--Le dialogue et le pittoresque.


CHAPITRE IV.--_La Chronique du temps de Charles IX._

Que la _Chronique_ est le chef-d'oeuvre du roman historique
franais.--L'historien et l'artiste chez Mrime.--La _Chronique_ et les
Waverley Novels.--L'intrigue, les personnages historiques, les moeurs.
Personnages-types: Diane de Turgis, Comminges, Bernard et George de
Mergy.--La _Chronique de Charles IX_ et le romantisme.


CHAPITRE V.--_Notre-Dame de Paris_.

Dcadence du roman historique.--Le vritable objet du roman de Victor
Hugo.--Insuffisance de la peinture des moeurs.--Les personnages, et
comment ils arrivent  paratre faux.--Excs de la couleur locale et
triomphe exclusif du pittoresque.--Germes de ruine du roman historique et
du romantisme.


CHAPITRE VI.--_De Notre-Dame de Paris  Isabel de Bavire_.

Agonie et mort du roman historique.--La peinture des moeurs chez Paul
Lacroix, Roger de Beauvoir, Eugne Sue, Frdric Souli, et par quoi ils
la remplacent.--Intrigue mlodramatique et obscnits.--Le vulgarisateur
Alexandre Dumas.--Composition, descriptions, sentiments.--Dsorganisation
du roman historique.

       *       *       *       *       *


LIVRE IV

Ce que l'histoire et le roman raliste du XIXe sicle doivent au roman
historique.


CHAPITRE PREMIER.--_Le roman historique et l'histoire au XIXe sicle._

L'histoire avant le XIXe sicle.--Le roman historique et l'intelligence de
l'histoire.--Barante et l'_Histoire des Ducs de Bourgogne_.--La chronique
historique; narration, description, dialogue.--Rle du
peuple.--Insuffisances de l'_Histoire des Ducs_.--Augustin Thierry et
Chateaubriand. Augustin Thierry et Walter Scott.--L'_Histoire de la
Conqute_ et _Ivanhoe_.--Pittoresque et dramatique; pathtique et
humanit.--Thierry et Michelet.--Ce que la posie, l'art et la critique
doivent au roman historique.


CHAPITRE II.--_Le roman historique et le roman raliste._

Le roman en France avant et aprs 1820.--Les Waverley Novels et la
_Comdie humaine_.--La peinture des moeurs dans Walter Scott et dans
Balzac.--Comment le roman devient vraiment une image sociale;--Walter
Scott et le roman raliste franais.

CONCLUSION.

       *       *       *       *       *

ABBEVILLE.--IMPRIMERIE F.PAILLART





End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman Historique a l'Epoque
Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott, by Louis  Maigron

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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