Project Gutenberg's Servitude et grandeur militaires, by Alfred de Vigny

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Title: Servitude et grandeur militaires

Author: Alfred de Vigny

Release Date: April 19, 2006 [EBook #18211]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES ***




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                           OEUVRES COMPLTES

                                   DE

                            Alfred de Vigny




                               SERVITUDE

                         ET GRANDEUR MILITAIRES



                                 PARIS
                       ALPHONSE LEMERRE, DITEUR
                     27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31

                             M D CCC LXXXIV




                            _LIVRE PREMIER_


                               SOUVENIRS
                                   DE
                          SERVITUDE MILITAIRE


                                       Ave, Csar, morituri te salutant.




                             Livre Premier




CHAPITRE PREMIER

_POURQUOI J'AI RASSEMBL CES SOUVENIRS_


S'il est vrai, selon le pote catholique, qu'il n'y ait pas de plus
grande peine que de se rappeler un temps heureux, dans la misre, il est
aussi vrai que l'me trouve quelque bonheur  se rappeler, dans un
moment de calme et de libert, les temps de peine ou d'esclavage. Cette
mlancolique motion me fait jeter en arrire un triste regard sur
quelques annes de ma vie, quoique ces annes soient bien proches de
celle-ci, et que cette vie ne soit pas bien longue encore.

Je ne puis m'empcher de dire combien j'ai vu de souffrances peu connues
et courageusement portes par une race d'hommes toujours ddaigne ou
honore outre mesure, selon que les nations la trouvent utile ou
ncessaire.

Cependant ce sentiment ne me porte pas seul  cet crit, et j'espre
qu'il pourra servir  montrer quelquefois, par des dtails de moeurs
observs de mes yeux, ce qu'il nous reste encore d'arrir et de barbare
dans l'organisation toute moderne de nos Armes permanentes, o l'homme
de guerre est isol du citoyen, o il est malheureux et froce, parce
qu'il sent sa condition mauvaise et absurde. Il est triste que tout se
modifie au milieu de nous, et que la destine des Armes soit la seule
immobile. La loi chrtienne a chang une fois les usages farouches de la
guerre; mais les consquences des nouvelles moeurs qu'elle introduisit
n'ont pas t pousses assez loin sur ce point. Avant elle, le vaincu
tait massacr ou esclave pour la vie, les villes prises, saccages, les
habitants chasss et disperss; aussi chaque tat pouvant se tenait-il
constamment prt  des mesures dsespres, et la dfense tait aussi
atroce que l'attaque.  prsent, les villes conquises n'ont rien 
craindre que de payer des contributions. Ainsi la guerre s'est
civilise, mais non les Armes; car non seulement la routine de nos
coutumes leur a conserv tout ce qu'il y avait de mauvais en elles; mais
l'ambition ou les terreurs des gouvernements ont accru le mal, en les
sparant chaque jour du pays et en leur faisant une Servitude plus
oisive et plus grossire que jamais. Je crois peu aux bienfaits des
subites organisations; mais je conois ceux des amliorations
successives. Quand l'attention gnrale est attire sur une blessure, la
gurison tarde peu. Cette gurison, sans doute, est un problme
difficile  rsoudre pour le lgislateur, mais il n'en tait que plus
ncessaire de le poser. Je le fais ici, et si notre poque n'est pas
destine  en avoir la solution, du moins ce voeu aura reu de moi sa
forme et les difficults en seront peut-tre diminues. On ne peut trop
hter l'poque o les Armes seront identifies  la Nation, si elle
doit acheminer au temps o les Armes et la guerre ne seront plus, et o
le globe ne portera plus qu'une nation unanime enfin sur ses formes
sociales; vnement qui, depuis longtemps, devrait tre accompli.

Je n'ai nul dessein d'intresser  moi-mme, et ces souvenirs seront
plutt les Mmoires des autres que les miens; mais j'ai t assez
vivement et assez longtemps bless des trangets de la vie des Armes
pour en pouvoir parler. Ce n'est que pour constater ce triste droit que
je dis quelques mots sur moi.

J'appartiens  cette gnration ne avec le sicle, qui, nourrie de
bulletins par l'Empereur, avait toujours devant les yeux une pe nue,
et vint la prendre au moment mme o la France la remettait dans le
fourreau des Bourbons. Aussi, dans ce modeste tableau d'une partie
obscure de ma vie, je ne veux paratre que ce que je fus, spectateur
plus qu'acteur,  mon grand regret. Les vnements que je cherchais ne
vinrent pas aussi grands qu'il me les et fallu. Qu'y faire?--on n'est
pas toujours matre de jouer le rle qu'on et aim, et l'habit ne nous
vient pas toujours au temps o nous le porterions le mieux. Au moment o
j'cris[1], un homme de vingt ans de service n'a pas vu une bataille
range. J'ai peu d'aventures  vous raconter, mais j'en ai entendu
beaucoup. Je ferai donc parler les autres plus que moi-mme, hors quand
je serai forc de m'appeler comme tmoin. Je m'y suis toujours senti
quelque rpugnance, en tant empch par une certaine pudeur au moment
de me mettre en scne. Quand cela m'arrivera, du moins puis-je attester
qu'en ces endroits je serai vrai. Quand on parle de soi, la meilleure
muse est la Franchise. Je ne saurais me parer de bonne grce de la plume
des paons; toute belle qu'elle est, je crois que chacun doit lui
prfrer la sienne. Je ne me sens pas assez de modestie, je l'avoue,
pour croire gagner beaucoup en prenant quelque chose de l'allure d'un
autre, et en posant dans une attitude grandiose, artistement choisie, et
pniblement conserve aux dpens des bonnes inclinations naturelles et
d'un penchant inn que nous avons tous vers la vrit. Je ne sais si de
nos jours il ne s'est pas fait quelque abus de cette littraire
singerie; et il me semble que la moue de Bonaparte et celle de Byron ont
fait grimacer bien des figures innocentes.

    [Note 1: En 1835.]

La vie est trop courte pour que nous en perdions une part prcieuse 
nous contrefaire. Encore si l'on avait affaire  un peuple grossier et
facile  duper! mais le ntre a l'oeil si prompt et si fin, qu'il
reconnat sur-le-champ  quel modle vous empruntez ce mot ou ce geste,
cette parole ou cette dmarche favorite, ou seulement telle coiffure ou
tel habit. Il souffle tout d'abord sur la barbe de votre masque et prend
en mpris votre vrai visage, dont, sans cela, il et peut-tre pris en
amiti les traits naturels.

Je ferai donc peu le guerrier, ayant peu vu la guerre; mais j'ai droit
de parler des mles coutumes de l'Arme, o les fatigues et les ennuis
ne me furent point pargns, et qui tremprent mon me dans une patience
 toute preuve, en lui faisant rejeter ses forces dans le recueillement
solitaire et l'tude. Je pourrai faire voir aussi ce qu'il y a
d'attachant dans la vie sauvage des armes, toute pnible qu'elle est, y
tant demeur si longtemps entre l'cho et le rve des batailles. C'et
t l assurment quatorze ans de perdus, si je n'y eusse exerc une
observation attentive et persvrante, qui faisait son profit de tout
pour l'avenir. Je dois mme  la vie de l'arme des vues de la nature
humaine que jamais je n'eusse pu rechercher autrement que sous l'habit
militaire. Il y a des scnes que l'on ne trouve qu'au milieu de dgots
qui seraient vraiment intolrables, si l'on n'tait pas forc par
l'honneur de les tolrer.

J'aimai toujours  couter, et quand j'tais tout enfant, je pris de
bonne heure ce got sur les genoux blesss de mon vieux pre. Il me
nourrit d'abord de l'histoire de ses campagnes, et, sur ses genoux, je
trouvai la guerre assise  ct de moi; il me montra la guerre dans ses
blessures, la guerre dans les parchemins et le blason de ses pres, la
guerre dans leurs grands portraits cuirasss, suspendus, en Beauce, dans
un vieux chteau. Je vis dans la Noblesse une grande famille de soldats
hrditaires, et je ne pensai plus qu' m'lever  la taille d'un
soldat.

Mon pre racontait ses longues guerres avec l'observation profonde d'un
philosophe et la grce d'un homme de cour. Par lui, je connais
intimement Louis XV et le grand Frdric; je n'affirmerais pas que je
n'aie pas vcu de leur temps, familier comme je le fus avec eux par tant
de rcits de la guerre de Sept ans.

Mon pre avait pour Frdric II cette admiration claire qui voit les
hautes facults sans s'en tonner outre mesure. Il me frappa tout
d'abord l'esprit de cette vue, me disant aussi comment trop
d'enthousiasme pour cet illustre ennemi avait t un tort des officiers
de son temps; qu'ils taient  demi vaincus par l, quand Frdric
s'avanait grandi par l'exaltation franaise; que les divisions
successives des trois puissances entre elles et des gnraux franais
entre eux l'avaient servi dans la fortune clatante de ses armes; mais
que sa grandeur avait t surtout de se connatre parfaitement,
d'apprcier  leur juste valeur les lments de son lvation, et de
faire, avec la modestie d'un sage, les honneurs de sa victoire. Il
paraissait quelquefois penser que l'Europe l'avait mnag. Mon pre
avait vu de prs ce roi philosophe, sur le champ de bataille, o son
frre, l'an de mes sept oncles, avait t emport d'un boulet de
canon; il avait t reu souvent par le Roi sous la tente prussienne,
avec une grce et une politesse toutes franaises, et l'avait entendu
parler de Voltaire et jouer de la flte aprs une bataille gagne. Je
m'tends ici presque malgr moi, parce que ce fut le premier grand homme
dont me fut trac ainsi, en famille, le portrait d'aprs nature, et
parce que mon admiration pour lui fut le premier symptme de mon inutile
amour des armes, la cause premire d'une des plus compltes dceptions
de ma vie. Ce portrait est brillant encore, dans ma mmoire, des plus
vives couleurs, et le portrait physique autant que l'autre. Son chapeau
avanc sur un front poudr, son dos vot  cheval, ses grands yeux, sa
bouche moqueuse et svre, sa canne d'invalide faite en bquille, rien
ne m'tait tranger; et, au sortir de ces rcits, je ne vis qu'avec
humeur Bonaparte prendre chapeau, tabatire et gestes pareils; il me
parut d'abord plagiaire: et qui sait si, en ce point, ce grand homme ne
le fut pas quelque peu? qui saura peser ce qu'il entre du comdien dans
tout homme public toujours en vue? Frdric II n'tait-il pas le premier
type du grand capitaine tacticien moderne, du roi philosophe et
organisateur? C'taient l les premires ides qui s'agitaient dans mon
esprit, et j'assistais  d'autres temps raconts avec une vrit toute
remplie de saines leons. J'entends encore mon pre tout irrit des
divisions du prince de Soubise et de M. de Clermont; j'entends encore
ses grandes indignations contre les intrigues de l'OEil-de-Boeuf, qui
faisaient que les gnraux franais s'abandonnaient tour  tour sur le
champ de bataille, prfrant la dfaite de l'arme au triomphe d'un
rival; je l'entends tout mu de ses antiques amitis pour M. de Chevert
et pour M. d'Assas, avec qui il tait au camp la nuit de sa mort. Les
yeux qui les avaient vus mirent leur image dans les miens, et aussi
celle de bien des personnages clbres morts longtemps avant ma
naissance. Les rcits de famille ont cela de bon, qu'ils se gravent plus
fortement dans la mmoire que les narrations crites; ils sont vivants
comme le conteur vnr, et ils allongent notre vie en arrire, comme
l'imagination qui devine peut l'allonger en avant dans l'avenir.

Je ne sais si un jour j'crirai pour moi-mme tous les dtails intimes
de ma vie; mais je ne veux parler ici que d'une des proccupations de
mon me. Quelquefois, l'esprit tourment du pass et attendant peu de
chose de l'avenir, on cde trop aisment  la tentation d'amuser
quelques dsoeuvrs des secrets de sa famille et des mystres de son
coeur. Je conois que quelques crivains se soient plu  faire pntrer
tous les regards dans l'intrieur de leur vie et mme de leur
conscience, l'ouvrant et le laissant surprendre par la lumire, tout en
dsordre et comme encombr de familiers souvenirs et des fautes les plus
chries. Il y a des oeuvres telles parmi les plus beaux livres de notre
langue, et qui nous resteront comme ces beaux portraits de lui-mme que
Raphal ne cessait de faire. Mais ceux qui se sont reprsents ainsi,
soit avec un voile, soit  visage dcouvert, en ont eu le droit, et je
ne pense pas que l'on puisse faire ses confessions  voix haute, avant
d'tre assez vieux, assez illustre ou assez repentant pour intresser
toute une nation  ses pchs. Jusque-l on ne peut gure prtendre qu'
lui tre utile par ses ides ou par ses actions.

Vers la fin de l'Empire, je fus un lycen distrait. La guerre tait
debout dans le lyce, le tambour touffait  mes oreilles la voix des
matres, et la voix mystrieuse des livres ne nous parlait qu'un langage
froid et pdantesque. Les logarithmes et les tropes n'taient  nos yeux
que des degrs pour monter  l'toile de la Lgion d'honneur, la plus
belle toile des cieux pour des enfants.

Nulle mditation ne pouvait enchaner longtemps des ttes tourdies sans
cesse par les canons et les cloches des _Te Deum_! Lorsqu'un de nos
frres, sorti depuis quelques mois du collge, reparaissait en uniforme
de housard et le bras en charpe, nous rougissions de nos livres et nous
les jetions  la tte des matres. Les matres mmes ne cessaient de
nous lire les bulletins de la Grande Arme, et nos cris de _Vive
l'Empereur!_ interrompaient Tacite et Platon. Nos prcepteurs
ressemblaient  des hrauts d'armes, nos salles d'tudes  des casernes,
nos rcrations  des manoeuvres, et nos examens  des revues.

Il me prit alors plus que jamais un amour vraiment dsordonn de la
gloire des armes; passion d'autant plus malheureuse que c'tait le temps
prcisment o, comme je l'ai dit, la France commenait  s'en gurir.
Mais l'orage grondait encore, et ni mes tudes svres, rudes, forces
et trop prcoces, ni le bruit du grand monde, o, pour me distraire de
ce penchant, on m'avait jet tout adolescent, ne me purent ter cette
ide fixe.

Bien souvent j'ai souri de piti sur moi-mme en voyant avec quelle
force une ide s'empare de nous, comme elle nous fait sa dupe, et
combien il faut de temps pour l'user. La satit mme ne parvint qu' me
faire dsobir  celle-ci, non  la dtruire en moi, et ce livre aussi
me prouve que je prends plaisir encore  la caresser et que je ne serais
pas loign d'une rechute. Tant les impressions d'enfance sont
profondes, et tant s'tait bien grave sur nos coeurs la marque brlante
de l'Aigle Romaine!

Ce ne fut que trs tard que je m'aperus que mes services n'taient
qu'une longue mprise, et que j'avais port dans une vie tout active une
nature toute contemplative. Mais j'avais suivi la pente de cette
gnration de l'Empire, ne avec le sicle et de laquelle je suis.

La guerre nous semblait si bien l'tat naturel de notre pays, que
lorsque, chapps des classes, nous nous jetmes dans l'Arme, selon le
cours accoutum de notre torrent, nous ne pmes croire au calme durable
de la paix. Il nous parut que nous ne risquions rien en faisant semblant
de nous reposer, et que l'immobilit n'tait pas un mal srieux en
France. Cette impression nous dura autant qu'a dur la Restauration.
Chaque anne apportait l'espoir d'une guerre; et nous n'osions quitter
l'pe, dans la crainte que le jour de la dmission ne devnt la veille
d'une campagne. Nous tranmes et perdmes ainsi des annes prcieuses,
rvant le champ de bataille dans le Champ-de-Mars, et puisant dans des
exercices de parade et dans des querelles particulires une puissante et
inutile nergie.

Accabl d'un ennui que je n'attendais pas dans cette vie si vivement
dsire, ce fut alors pour moi une ncessit que de me drober, dans les
nuits, au tumulte fatigant et vain des journes militaires: de ces
nuits, o j'agrandis en silence ce que j'avais reu de savoir de nos
tudes tumultueuses et publiques, sortirent mes pomes et mes livres; de
ces journes il me reste ces souvenirs dont je rassemble ici, autour
d'une ide, les traits principaux. Car, ne comptant pour la gloire des
armes ni sur le prsent ni sur l'avenir, je la cherchais dans les
souvenirs de mes compagnons. Le peu qui m'est advenu ne servira que de
cadre  ces tableaux de la vie militaire et des moeurs de nos armes,
dont tous les traits ne sont pas connus.




CHAPITRE II

_SUR LE CARACTRE GNRAL DES ARMES_


L'arme est une nation dans la Nation; c'est un vice de nos temps. Dans
l'antiquit il en tait autrement: tout citoyen tait guerrier, et tout
guerrier tait citoyen; les hommes de l'Arme ne se faisaient point un
autre visage que les hommes de la cit. La crainte des dieux et des
lois, la fidlit  la patrie, l'austrit des moeurs, et, chose
trange! l'amour de la paix et de l'ordre, se trouvaient dans les camps
plus que dans les villes, parce que c'tait l'lite de la Nation qui les
habitait. La paix avait des travaux plus rudes que la guerre pour ces
armes intelligentes. Par elles la terre de la patrie tait couverte de
monuments ou sillonne de larges routes, et le ciment romain des
aqueducs tait ptri, ainsi que Rome elle-mme, des mains qui la
dfendaient. Le repos des soldats tait fcond autant que celui des
ntres est strile et nuisible. Les citoyens n'avaient ni admiration
pour leur valeur, ni mpris pour leur oisivet, parce que le mme sang
circulait sans cesse des veines de la Nation dans les veines de l'Arme.

Dans le moyen ge et au del, jusqu' la fin du rgne de Louis XIV,
l'Arme tenait  la Nation, sinon par tous ses soldats, du moins par
tous leurs chefs, parce que le soldat tait l'homme du Noble, lev par
lui sur sa terre, amen  sa suite  l'arme, et ne relevant que de lui:
or, son seigneur tait propritaire et vivait dans les entrailles mmes
de la mre-patrie. Soumis  l'influence toute populaire du prtre, il ne
fit autre chose, durant le moyen ge, que de se dvouer corps et bien au
pays, souvent en lutte contre la couronne, et sans cesse rvolt contre
une hirarchie de pouvoirs qui et amen trop d'abaissement dans
l'obissance, et, par consquent, d'humiliation dans la profession des
armes. Le rgiment appartenait au colonel, la compagnie au capitaine, et
l'un et l'autre savaient fort bien emmener leurs hommes quand leur
conscience comme citoyens n'tait pas d'accord avec les ordres qu'ils
recevaient comme hommes de guerre. Cette indpendance de l'Arme dura en
France jusqu' M. de Louvois, qui, le premier, la soumit aux bureaux et
la remit, pieds et poings lis, dans la main du Pouvoir souverain. Il
n'y prouva pas peu de rsistance, et les derniers dfenseurs de la
Libert gnreuse des hommes de guerre furent ces rudes et francs
gentilshommes, qui ne voulaient amener leur famille de soldats  l'Arme
que pour aller en guerre. Quoiqu'ils n'eussent pas pass l'anne 
enseigner l'ternel maniement d'armes  des automates, je vois qu'eux et
les leurs se tiraient assez bien d'affaire sur les champs de bataille de
Turenne. Ils hassaient particulirement l'uniforme, qui donne  tous le
mme aspect, et soumet les esprits  l'habit et non  l'homme. Ils se
plaisaient  se vtir de rouge les jours de combat, pour tre mieux vus
des leurs et mieux viss de l'ennemi; et j'aime  rappeler, sur la foi
de Mirabeau, ce vieux marquis de Cotquen, qui, plutt que de paratre
en uniforme  la revue du Roi, se fit casser par lui  la tte de son
rgiment: Heureusement, sire, que les morceaux me restent, dit-il
aprs. C'tait quelque chose que de rpondre ainsi  Louis XIV. Je
n'ignore pas les mille dfauts de l'organisation qui expirait alors;
mais je dis qu'elle avait cela de meilleur que la ntre, de laisser plus
librement luire et flamber le feu national et guerrier de la France.
Cette sorte d'Arme tait une armure trs forte et trs complte dont la
Patrie couvrait le Pouvoir souverain, mais dont toutes les pices
pouvaient se dtacher d'elles-mmes, l'une aprs l'autre, si le Pouvoir
s'en servait contre elle.

La destine d'une Arme moderne est tout autre que celle-l, et la
centralisation des Pouvoirs l'a faite ce qu'elle est. C'est un corps
spar du grand corps de la Nation, et qui semble le corps d'un enfant,
tant il marche en arrire pour l'intelligence et tant il lui est dfendu
de grandir. L'Arme moderne, sitt qu'elle cesse d'tre en guerre,
devient une sorte de gendarmerie. Elle se sent honteuse d'elle-mme, et
ne sait ni ce qu'elle fait ni ce qu'elle est; elle se demande sans cesse
si elle est esclave ou reine de l'tat: ce corps cherche partout son me
et ne la trouve pas.

L'homme sold, le Soldat, est un pauvre glorieux, victime et bourreau,
bouc missaire journellement sacrifi  son peuple et pour son peuple
qui se joue de lui; c'est un martyr froce et humble tout ensemble, que
se rejettent le Pouvoir et la Nation toujours en dsaccord.

Que de fois, lorsqu'il m'a fallu prendre une part obscure mais active
dans nos troubles civils, j'ai senti ma conscience s'indigner de cette
condition infrieure et cruelle! Que de fois j'ai compar cette
existence  celle du Gladiateur! Le peuple est le Csar indiffrent, le
Claude ricaneur auquel les soldats disent sans cesse en dfilant: _Ceux
qui vont mourir te saluent_.

Que quelques ouvriers, devenus plus misrables  mesure que
s'accroissent leur travail et leur industrie, viennent  s'ameuter
contre leur chef d'atelier; ou qu'un fabricant ait la fantaisie
d'ajouter, cette anne, quelques cent mille francs  son revenu; ou
seulement qu'une _bonne ville_, jalouse de Paris, veuille avoir aussi
ses trois journes de fusillade, on crie au secours de part et d'autre.
Le gouvernement, quel qu'il soit, rpond avec assez de sens: _La loi ne
me permet pas de juger entre vous; tout le monde a raison; moi, je n'ai
 vous envoyer que mes gladiateurs, qui vous tueront et que vous
tuerez_. En effet, ils vont, ils tuent, et sont tus. La paix revient;
on s'embrasse, on se complimente, et les chasseurs de livres se
flicitent de leur adresse dans le tir  l'officier et aux soldats. Tout
calcul fait, reste une simple soustraction de quelques morts; mais les
soldats n'y sont pas ports en nombre, ils ne comptent pas. On s'en
inquite peu. Il est convenu que ceux qui meurent sous l'uniforme n'ont
ni pre, ni mre, ni femme, ni amie  faire mourir dans les larmes.
C'est un sang anonyme.

Quelquefois (chose frquente aujourd'hui) les deux partis spars
s'unissent pour accabler de haine et de maldiction les malheureux
condamns  les vaincre.

Aussi le sentiment qui dominera ce livre sera-t-il celui qui me l'a fait
commencer, le dsir de dtourner de la tte du Soldat cette maldiction
que le citoyen est souvent prt  lui donner, et d'appeler sur l'Arme
le pardon de la Nation. Ce qu'il y a de plus beau aprs l'inspiration,
c'est le dvouement; aprs le Pote, c'est le Soldat; ce n'est pas sa
faute s'il est condamn  un tat d'ilote.

L'Arme est aveugle et muette. Elle frappe devant elle du lieu o on la
met. Elle ne veut rien et agit par ressort. C'est une grande chose que
l'on meut et qui tue; mais aussi c'est une chose qui souffre.

C'est pour cela que j'ai toujours parl d'elle avec un attendrissement
involontaire. Nous voici jets dans ces temps svres o les villes de
France deviennent tour  tour des champs de bataille, et, depuis peu,
nous avons beaucoup  pardonner aux hommes qui tuent.

En regardant de prs la vie de ces troupes armes que, chaque jour,
pousseront sur nous tous les Pouvoirs qui se succderont, nous
trouverons bien, il est vrai, que, comme je l'ai dit, l'existence du
Soldat est (aprs la peine de mort) la trace la plus douloureuse de
barbarie qui subsiste parmi les hommes, mais aussi que rien n'est plus
digne de l'intrt et de l'amour de la Nation que cette famille
sacrifie qui lui donne quelquefois tant de gloire.




CHAPITRE III

_DE LA SERVITUDE DU SOLDAT ET DE SON CARACTRE INDIVIDUEL_


Les mots de notre langage familier ont quelquefois une parfaite justesse
de sens. C'est bien _servir_, en effet, qu'obir et commander dans une
Arme. Il faut gmir de cette Servitude, mais il est juste d'admirer ces
esclaves. Tous acceptent leur destine avec toutes ses consquences, et,
en France surtout, on prend avec une extrme promptitude les qualits
exiges par l'tat militaire. Toute cette activit que nous avons se
fond tout  coup pour faire place  je ne sais quoi de morne et de
constern.

La vie est triste, monotone, rgulire. Les heures sonnes par le
tambour sont aussi sourdes et aussi sombres que lui. La dmarche et
l'aspect sont uniformes comme l'habit. La vivacit de la jeunesse et la
lenteur de l'ge mr finissent par prendre la mme allure, et c'est
celle de l'_arme_. L'_arme_ o l'on _sert_ est le moule o l'on jette
son caractre, o il se change et se refond pour prendre une forme
gnrale imprime pour toujours. L'Homme s'efface sous le Soldat.

La servitude militaire est lourde et inflexible comme le masque de fer
du prisonnier sans nom, et donne  tout homme de guerre une figure
uniforme et froide.

Aussi, au seul aspect d'un corps d'arme, on s'aperoit que l'ennui et
le mcontentement sont les traits gnraux du visage militaire. La
fatigue y ajoute ses rides, le soleil ses teintes jaunes, et une
vieillesse anticipe sillonne des figures de trente ans. Cependant une
ide commune  tous a souvent donn  cette runion d'hommes srieux un
grand caractre de majest, et cette ide est l'_Abngation_.

L'Abngation du Guerrier est une croix plus lourde que celle du Martyr.
Il faut l'avoir porte longtemps pour en savoir la grandeur et le poids.

Il faut bien que le Sacrifice soit la plus belle chose de la terre,
puisqu'il a tant de beaut dans des hommes simples qui, souvent, n'ont
pas la pense de leur mrite et le secret de leur vie. C'est lui qui
fait que de cette vie de gne et d'ennuis il sort, comme par miracle, un
caractre factice mais gnreux, dont les traits sont grands et bons
comme ceux des mdailles antiques.

L'Abngation complte de soi-mme, dont je viens de parler, l'attente
continuelle et indiffrente de la mort, la renonciation entire  la
libert de penser et d'agir, les lenteurs imposes  une ambition
borne, et l'impossibilit d'accumuler des richesses, produisent des
vertus qui sont plus rares dans les classes libres et actives.

En gnral, le caractre militaire est simple, bon, patient; et l'on y
trouve quelque chose d'enfantin, parce que la vie des rgiments tient un
peu de la vie des collges. Les traits de rudesse et de tristesse qui
l'obscurcissent lui sont imprims par l'ennui, mais surtout par une
position toujours fausse vis--vis de la Nation, et par la comdie
ncessaire de l'autorit.

L'autorit absolue qu'exerce un homme le contraint  une perptuelle
rserve. Il ne peut drider son front devant ses infrieurs, sans leur
laisser prendre une familiarit qui porte atteinte  son pouvoir. Il se
retranche l'abandon et la causerie amicale, de peur qu'on ne prenne acte
contre lui de quelque aveu de la vie ou de quelque faiblesse qui serait
de mauvais exemple. J'ai connu des officiers qui s'enfermaient dans un
silence de trappiste, et dont la bouche srieuse ne soulevait la
moustache que pour laisser passage  un commandement. Sous l'Empire,
cette contenance tait presque toujours celle des officiers suprieurs
et des gnraux. L'exemple en avait t donn par le matre, la coutume
svrement conserve, et  propos; car  la considration ncessaire
d'loigner la familiarit, se joignait encore le besoin qu'avait leur
vieille exprience de conserver sa dignit aux yeux d'une jeunesse plus
instruite qu'elle, envoye sans cesse par les coles militaires, et
arrivant toute barde de chiffres, avec une assurance de laurat que le
silence seul pouvait tenir en bride.

Je n'ai jamais aim l'espce des jeunes officiers, mme lorsque j'en
faisais partie. Un secret instinct de la vrit m'avertissait qu'en
toute chose la thorie n'est rien auprs de la pratique, et le grave et
silencieux sourire des vieux capitaines me tenait en garde contre cette
pauvre science qui s'apprend en quelques jours de lecture. Dans les
rgiments o j'ai servi, j'aimais  couter ces vieux officiers dont le
dos vot avait encore l'attitude d'un dos de soldat, charg d'un sac
plein d'habits et d'une giberne pleine de cartouches. Ils me faisaient
de vieilles histoires d'gypte, d'Italie et de Russie, qui m'en
apprenaient plus sur la guerre que l'ordonnance de 1789, les rglements
de service et les interminables instructions,  commencer par celle du
grand Frdric  ses gnraux. Je trouvais, au contraire, quelque chose
de fastidieux dans la fatuit confiante, dsoeuvre et ignorante des
jeunes officiers de cette poque, fumeurs et joueurs ternels, attentifs
seulement  la rigueur de leur tenue, savants sur la coupe de leur
habit, orateurs de caf et de billard. Leur conversation n'avait rien de
plus caractris que celle de tous les jeunes gens ordinaires du grand
monde; seulement les banalits y taient un peu plus grossires. Pour
tirer quelque parti de ce qui m'entourait, je ne perdais nulle occasion
d'couter; et le plus habituellement j'attendais les heures de
promenades rgulires, o les anciens officiers aiment  se communiquer
leurs souvenirs. Ils n'taient pas fchs, de leur ct, d'crire dans
ma mmoire les histoires particulires de leur vie, et, trouvant en moi
une patience gale  la leur et un silence aussi srieux, ils se
montrrent toujours prts  s'ouvrir  moi. Nous marchions souvent le
soir dans les champs, ou dans les bois qui environnaient les garnisons,
ou sur le bord de la mer, et la vue gnrale de la nature ou le moindre
accident de terrain leur donnait des souvenirs inpuisables: c'tait une
bataille navale, une retraite clbre, une embuscade fatale, un combat
d'infanterie, un sige, et partout des regrets d'un temps de dangers, du
respect pour la mmoire de tel grand gnral, une reconnaissance nave
pour tel nom obscur qu'ils croyaient illustre; et, au milieu de tout
cela, une touchante simplicit de coeur qui remplissait le mien d'une
sorte de vnration pour ce mle caractre, forg dans de continuelles
adversits et dans les doutes d'une position fausse et mauvaise.

J'ai le don, souvent douloureux, d'une mmoire que le temps n'altre
jamais; ma vie entire, avec toutes ses journes, m'est prsente comme
un tableau ineffaable. Les traits ne se confondent jamais; les couleurs
ne plissent point. Quelques-unes sont noires et ne perdent rien de leur
nergie qui m'afflige. Quelques fleurs s'y trouvent aussi, dont les
corolles sont aussi fraches qu'au jour qui les fit panouir, surtout
lorsqu'une larme involontaire tombe sur elles de mes yeux et leur donne
un plus vif clat.

La conversation la plus inutile de ma vie m'est toujours prsente 
l'instant o je l'voque, et j'aurais trop  dire, si je voulais faire
des rcits qui n'ont pour eux que le mrite d'une vrit nave; mais,
rempli d'une amicale piti pour la misre des Armes, je choisirai dans
mes souvenirs ceux qui se prsentent  moi comme un vtement assez
dcent et d'une forme digne d'envelopper une pense choisie, et de
montrer combien de situations contraires aux dveloppements du caractre
et de l'intelligence drivent de la Servitude grossire et des moeurs
arrires des Armes permanentes.

Leur couronne est une couronne d'pines, et parmi ses pointes je ne
pense pas qu'il en soit de plus douloureuse que celle de l'obissance
passive. Ce sera la premire aussi dont je ferai sentir l'aiguillon.
J'en parlerai d'abord, parce qu'elle me fournit le premier exemple des
ncessits cruelles de l'Arme, en suivant l'ordre de mes annes. Quand
je remonte  mes plus lointains souvenirs, je trouve dans mon enfance
militaire une anecdote qui m'est prsente  la mmoire, et, telle
qu'elle me fut raconte, je la redirai, sans chercher, mais sans viter,
dans aucun de mes rcits, les traits minutieux de la vie ou du caractre
militaire, qui, l'un et l'autre, je ne saurais trop le redire, sont en
retard sur l'esprit gnral et la marche de la Nation, et sont, par
consquent, toujours empreints d'une certaine purilit.




                                LAURETTE
                                   OU
                            LE CACHET ROUGE




CHAPITRE IV

_DE LA RENCONTRE QUE JE FIS UN JOUR SUR LA GRANDE ROUTE_


La grande route d'Artois et de Flandre est longue et triste. Elle
s'tend en ligne droite, sans arbres, sans fosss, dans des campagnes
unies et pleines d'une boue jaune en tout temps. Au mois de mars 1815,
je passai sur cette route, et je fis une rencontre que je n'ai point
oublie depuis.

J'tais seul, j'tais  cheval, j'avais un bon manteau blanc, un habit
rouge, un casque noir, des pistolets et un grand sabre; il pleuvait 
verse depuis quatre jours et quatre nuits de marche, et je me souviens
que je chantais _Joconde_  pleine voix. J'tais si jeune!--La maison du
Roi, en 1814, avait t remplie d'enfants et de vieillards; l'Empereur
semblait avoir pris et tu les hommes.

Mes camarades taient en avant, sur la route,  la suite du roi Louis
XVIII; je voyais leurs manteaux blancs et leurs habits rouges, tout 
l'horizon au nord; les lanciers de Bonaparte, qui surveillaient et
suivaient notre retraite pas  pas, montraient de temps en temps la
flamme tricolore de leur lances  l'autre horizon. Un fer perdu avait
retard mon cheval: il tait jeune et fort, je le pressai pour rejoindre
mon escadron; il partit au grand trot. Je mis la main  ma ceinture,
elle tait assez garnie d'or; j'entendis rsonner le fourreau de fer de
mon sabre sur l'trier, et je me sentis trs fier et parfaitement
heureux.

Il pleuvait toujours, et je chantais toujours. Cependant je me tus
bientt, ennuy de n'entendre que moi, et je n'entendis plus que la
pluie et les pieds de mon cheval, qui pataugeaient dans les ornires. Le
pav de la route manqua; j'enfonais, il fallut prendre le pas.

Mes grandes bottes taient enduites, en dehors, d'une crote paisse
jaune comme de l'ocre; en dedans elles s'emplissaient de pluie. Je
regardai mes paulettes d'or toutes neuves, ma flicit et ma
consolation; elles taient hrisses par l'eau, cela m'affligea.

Mon cheval baissait la tte; je fis comme lui: je me mis  penser, et je
me demandai, pour la premire fois, o j'allais. Je n'en savais
absolument rien; mais cela ne m'occupa pas longtemps: j'tais certain
que, mon escadron tant l, l aussi tait mon devoir. Comme je sentais
en mon coeur un calme profond et inaltrable, j'en rendis grce  ce
sentiment ineffable du Devoir, et je cherchai  me l'expliquer. Voyant
de prs comment des fatigues inaccoutumes taient gament portes par
des ttes si blondes ou si blanches, comment un avenir assur tait si
cavalirement risqu par tant d'hommes de vie heureuse et mondaine, et
prenant ma part de cette satisfaction miraculeuse que donne  tout homme
la conviction qu'il ne se peut soustraire  nulle des dettes de
l'Honneur, je compris que c'tait une chose plus facile et plus commune
qu'on ne pense, que l'_Abngation_.

Je me demandais si l'Abngation de soi-mme n'tait pas un sentiment n
avec nous; ce que c'tait que ce besoin d'obir et de remettre sa
volont en d'autres mains, comme une chose lourde et importune; d'o
venait le bonheur secret d'tre dbarrass de ce fardeau, et comment
l'orgueil humain n'en tait jamais rvolt. Je voyais bien ce mystrieux
instinct lier, de toutes parts, les peuples en de puissants faisceaux,
mais je ne voyais nulle part aussi complte et aussi redoutable que dans
les Armes la renonciation  ses actions,  ses paroles,  ses dsirs et
presque  ses penses. Je voyais partout la rsistance possible et
usite, le citoyen ayant, en tous lieux, une obissance clairvoyante et
intelligente qui examine et peut s'arrter. Je voyais mme la tendre
soumission de la femme finir o le mal commence  lui tre ordonn, et
la loi prendre sa dfense; mais l'obissance militaire, passive et
active en mme temps, recevant l'ordre et l'excutant, frappant, les
yeux ferms, comme le Destin antique! Je suivais dans ses consquences
possibles cette Abngation du soldat, sans retour, sans conditions, et
conduisant quelquefois  des fonctions sinistres.

Je pensais ainsi en marchant au gr de mon cheval, regardant l'heure 
ma montre, et voyant le chemin s'allonger toujours en ligne droite, sans
un arbre et sans une maison, et couper la plaine jusqu' l'horizon,
comme une grande raie jaune sur une toile grise. Quelquefois la raie
liquide se dlayait dans la terre liquide qui l'entourait, et quand un
jour un peu moins ple faisait briller cette triste tendue de pays, je
me voyais au milieu d'une mer bourbeuse, suivant un courant de vase et
de pltre.

En examinant avec attention cette raie jaune de la route, j'y remarquai,
 un quart de lieue environ, un petit point noir qui marchait. Cela me
fit plaisir, c'tait quelqu'un. Je n'en dtournai plus les yeux. Je vis
que ce point noir allait comme moi dans la direction de Lille, et qu'il
allait en zigzag, ce qui annonait une marche pnible. Je htai le pas
et je gagnai du terrain sur cet objet, qui s'allongea un peu et grossit
 ma vue. Je repris le trot sur un sol plus ferme et je crus reconnatre
une sorte de petite voiture noire. J'avais faim, j'esprai que c'tait
la voiture d'une cantinire, et considrant mon pauvre cheval comme une
chaloupe, je lui fis faire force de rames pour arriver  cette le
fortune, dans cette mer o il enfonait jusqu'au ventre quelquefois.

 une centaine de pas, je vins  distinguer clairement une petite
charrette de bois blanc, couverte de trois cercles et d'une toile cire
noire. Cela ressemblait  un petit berceau pos sur deux roues. Les
roues s'embourbaient jusqu' l'essieu; un petit mulet qui les tirait
tait pniblement conduit par un homme  pied qui tenait la bride. Je
m'approchai de lui et le considrai attentivement.

C'tait un homme d'environ cinquante ans,  moustaches blanches, fort et
grand, le dos vot  la manire des vieux officiers d'infanterie qui
ont port le sac. Il en avait l'uniforme, et l'on entrevoyait une
paulette de chef de bataillon sous un petit manteau bleu court et us.
Il avait un visage endurci mais bon, comme  l'arme il y en a tant. Il
me regarda de ct sous ses gros sourcils noirs, et tira lestement de sa
charrette un fusil qu'il arma, en passant de l'autre ct de son mulet,
dont il se faisait un rempart. Ayant vu sa cocarde blanche, je me
contentai de montrer la manche de mon habit rouge, et il remit son fusil
dans la charrette, en disant:

Ah! c'est diffrent, je vous prenais pour un de ces lapins qui courent
aprs nous. Voulez-vous boire la goutte?

--Volontiers, dis-je en m'approchant, il y a vingt-quatre heures que je
n'ai bu.

Il avait  son cou une noix de coco, trs bien sculpte, arrange en
flacon, avec un goulot d'argent, et dont il semblait tirer assez de
vanit. Il me la passa, et j'y bus un peu de mauvais vin blanc avec
beaucoup de plaisir; je lui rendis le coco.

-- la sant du roi! dit-il en buvant; il m'a fait officier de la
Lgion d'honneur, il est juste que je le suive jusqu' la frontire. Par
exemple, comme je n'ai que mon paulette pour vivre, je reprendrai mon
bataillon aprs, c'est mon devoir.

                   *       *       *       *       *

En parlant ainsi comme  lui-mme, il remit en marche son petit mulet,
en disant que nous n'avions pas de temps  perdre; et comme j'tais de
son avis, je me remis en chemin  deux pas de lui. Je le regardais
toujours sans questionner, n'ayant jamais aim la bavarde indiscrtion
assez frquente parmi nous.

Nous allmes sans rien dire durant un quart de lieue environ. Comme il
s'arrtait alors pour faire reposer son pauvre petit mulet, qui me
faisait peine  voir, je m'arrtai aussi et je tchai d'exprimer l'eau
qui remplissait mes bottes  l'cuyre, comme deux rservoirs o
j'aurais eu les jambes trempes.

--Vos bottes commencent  vous tenir aux pieds, dit-il.

--Il y a quatre nuits que je ne les ai quittes, lui dis-je.

--Bah! dans huit jours vous n'y penserez plus, reprit-il avec sa voix
enroue; c'est quelque chose que d'tre seul, allez, dans des temps
comme ceux o nous vivons. Savez-vous ce que j'ai l-dedans?

--Non, lui dis-je.

--C'est une femme.

Je dis: Ah! sans trop d'tonnement, et je me remis en marche
tranquillement, au pas. Il me suivit.

--Cette mauvaise brouette-l ne m'a pas cot bien cher, reprit-il, ni
le mulet non plus; mais c'est tout ce qu'il me faut, quoique ce
chemin-l soit un _ruban de queue_ un peu long.

Je lui offris de monter mon cheval quand il serait fatigu; et comme je
ne lui parlais que gravement et avec simplicit de son quipage, dont il
craignait le ridicule, il se mit  son aise tout  coup, et,
s'approchant de mon trier, me frappa sur le genou en me disant: Eh
bien, vous tes un bon enfant, quoique dans les Rouges.

Je sentis dans son accent amer, en dsignant ainsi les quatre
Compagnies-Rouges, combien de prventions haineuses avaient donnes 
l'arme le luxe et les grades de ces corps d'officiers.

--Cependant, ajouta-t-il, je n'accepterai pas votre offre, vu que je ne
sais pas monter  cheval et que ce n'est pas mon affaire,  moi.

--Mais, commandant, les officiers suprieurs comme vous y sont obligs.

--Bah! une fois par an,  l'inspection, et encore sur un cheval de
louage. Moi j'ai toujours t marin, et depuis fantassin; je ne connais
pas l'quitation.

Il fit vingt pas en me regardant de ct de temps  autre, comme
s'attendant  une question: et comme il ne venait pas un mot, il
poursuivit:

Vous n'tes pas curieux, par exemple! cela devrait vous tonner, ce que
je dis l.

--Je m'tonne bien peu, dis-je.

--Oh! cependant si je vous contais comment j'ai quitt la mer, nous
verrions.

--Eh bien, repris-je, pourquoi n'essayez-vous pas? cela vous
rchauffera, et cela me fera oublier que la pluie m'entre dans le dos et
ne s'arrte qu' mes talons.

Le bon chef de bataillon s'apprta solennellement  parler, avec un
plaisir d'enfant. Il rajusta sur sa tte le shako couvert de toile
cire, et il donna ce coup d'paule que personne ne peut se reprsenter
s'il n'a servi dans l'infanterie, ce coup d'paule que donne le
fantassin  son sac pour le hausser et allger un moment de son poids;
c'est une habitude du soldat qui, lorsqu'il devient officier, devient un
tic. Aprs ce geste convulsif, il but encore un peu de vin dans son
coco, donna un coup de pied d'encouragement dans le ventre du petit
mulet, et commena.




CHAPITRE V

_HISTOIRE DU CACHET ROUGE_


Vous saurez d'abord, mon enfant, que je suis n  Brest; j'ai commenc
par tre enfant de troupe, gagnant ma demi-ration et mon demi-prt ds
l'ge de neuf ans, mon pre tant soldat aux gardes. Mais comme j'aimais
la mer, une belle nuit, pendant que j'tais en cong  Brest, je me
cachai  fond de cale d'un btiment marchand qui partait pour les Indes;
on ne m'aperut qu'en pleine mer, et le capitaine aima mieux me faire
mousse que de me jeter  l'eau. Quand vint la Rvolution, j'avais fait
du chemin, et j'tais  mon tour devenu capitaine d'un petit btiment
marchand assez propre, ayant cum la mer quinze ans. Comme l'ex-marine
royale, vieille bonne marine, ma foi! se trouva tout  coup dpeuple
d'officiers, on prit des capitaines dans la marine marchande. J'avais eu
quelques affaires de flibustiers que je pourrai vous dire plus tard: on
me donna le commandement d'un brick de guerre nomm _le Marat_.

Le 28 fructidor 1797, je reus l'ordre d'appareiller pour Cayenne. Je
devais y conduire soixante soldats et un _dport_ qui restait des cent
quatre-vingt-treize que la frgate _la Dcade_ avait pris  bord
quelques jours auparavant. J'avais ordre de traiter cet individu avec
mnagement, et la premire lettre du Directoire en renfermait une
seconde, scelle de trois cachets rouges, au milieu desquels il y en
avait un dmesur. J'avais dfense d'ouvrir cette lettre avant le
premier degr de latitude nord, du vingt-sept au vingt-huitime de
longitude, c'est--dire prs de passer la ligne.

Cette grande lettre avait une figure toute particulire. Elle tait
longue, et ferme de si prs que je ne pus rien lire entre les angles ni
 travers l'enveloppe. Je ne suis pas superstitieux, mais elle me fit
peur, cette lettre. Je la mis dans ma chambre sous le verre d'une
mauvaise petite pendule anglaise cloue au-dessus de mon lit. Ce lit-l
tait un vrai lit de marin, comme vous savez qu'ils sont. Mais je ne
sais, moi, ce que je dis: vous avez tout au plus seize ans, vous ne
pouvez pas avoir vu a.

La chambre d'une reine ne peut pas tre aussi proprement range que
celle d'un marin, soit dit sans vouloir nous vanter. Chaque chose a sa
petite place et son petit clou. Rien ne remue. Le btiment peut rouler
tant qu'il veut sans rien dranger. Les meubles sont faits selon la
forme du vaisseau et de la petite chambre qu'on a. Mon lit tait un
coffre. Quand on l'ouvrait, j'y couchais; quand on le fermait, c'tait
mon sofa, et j'y fumais ma pipe. Quelquefois c'tait ma table; alors on
s'asseyait sur deux petits tonneaux qui taient dans la chambre. Mon
parquet tait cir et frott comme de l'acajou, et brillant comme un
bijou: un vrai miroir! Oh! c'tait une jolie petite chambre! Et mon
brick avait bien son prix aussi. On s'y amusait souvent d'une fire
faon, et le voyage commena cette fois assez agrablement, si ce
n'tait... Mais n'anticipons pas.

Nous avions un joli vent nord-nord-ouest, et j'tais occup  mettre
cette lettre sous le verre de ma pendule, quand mon _dport_ entra dans
ma chambre; il tenait par la main une belle petite de dix-sept ans
environ. Lui me dit qu'il en avait dix-neuf; beau garon, quoiqu'un peu
ple et trop blanc pour un homme. C'tait un homme cependant, et un
homme qui se comporta dans l'occasion mieux que bien des anciens
n'auraient fait: vous allez le voir. Il tenait sa petite femme sous le
bras; elle tait frache et gaie comme une enfant. Ils avaient l'air de
deux tourtereaux. a me faisait plaisir  voir, moi. Je leur dis:

Eh bien, mes enfants! vous venez faire visite au vieux capitaine; c'est
gentil  vous. Je vous emmne un peu loin; mais tant mieux, nous aurons
le temps de nous connatre. Je suis fch de recevoir madame sans mon
habit; mais c'est que je cloue l-haut cette grande coquine de lettre.
Si vous vouliez m'aider un peu?

a faisait vraiment de bons petits enfants. Le petit mari prit le
marteau, et la petite femme les clous, et ils me les passaient  mesure
que je les demandais; et elle me disait: _ droite!  gauche!
capitaine!_ tout en riant, parce que le tangage faisait ballotter ma
pendule. Je l'entends encore d'ici avec sa petite voix: _ gauche! 
droite! capitaine!_ Elle se moquait de moi.--Ah! je dis, petite
mchante! je vous ferai gronder par votre mari, allez. Alors elle lui
sauta au cou et l'embrassa. Ils taient vraiment gentils, et la
connaissance se fit comme a. Nous fmes tout de suite bons amis.

Ce fut aussi une jolie traverse. J'eus toujours un temps fait exprs.
Comme je n'avais jamais eu que des visages noirs  mon bord, je faisais
venir  ma table, tous les jours, mes deux petits amoureux. Cela
m'gayait. Quand nous avions mang le biscuit et le poisson, la petite
femme et son mari restaient  se regarder comme s'ils ne s'taient
jamais vus. Alors je me mettais  rire de tout mon coeur et me moquais
d'eux. Ils riaient aussi avec moi. Vous auriez ri de nous voir comme
trois imbciles, ne sachant pas ce que nous avions. C'est que c'tait
vraiment plaisant de les voir s'aimer comme a! Ils se trouvaient bien
partout; ils trouvaient bon tout ce qu'on leur donnait. Cependant ils
taient  la ration comme nous tous; j'y ajoutais seulement un peu
d'eau-de-vie sudoise quand ils dnaient avec moi, mais un petit verre,
pour tenir mon rang. Ils couchaient dans un hamac, o le vaisseau les
roulait comme ces deux poires que j'ai l dans mon mouchoir mouill. Ils
taient alertes et contents. Je faisais comme vous, je ne questionnais
pas. Qu'avais-je besoin de savoir leur nom et leurs affaires, moi,
passeur d'eau! Je les portais de l'autre ct de la mer, comme j'aurais
port deux oiseaux de paradis.

J'avais fini, aprs un mois, par les regarder comme mes enfants. Tout le
jour, quand je les appelais, ils venaient s'asseoir auprs de moi. Le
jeune homme crivait sur ma table, c'est--dire sur mon lit; et, quand
je voulais, il m'aidait  faire mon _point_: il le sut bientt faire
aussi bien que moi; j'en tais quelquefois tout interdit. La jeune femme
s'asseyait sur un petit baril et se mettait  coudre.

Un jour qu'ils taient poss comme cela, je leur dis:

Savez-vous, mes petits amis, que nous faisons un tableau de famille,
comme nous voil? Je ne veux pas vous interroger, mais probablement vous
n'avez pas plus d'argent qu'il ne vous en faut, et vous tes joliment
dlicats tous deux pour bcher et piocher comme font les dports 
Cayenne. C'est un vilain pays, de tout mon coeur, je vous le dis; mais
moi, qui suis une vieille peau de loup dessche au soleil, j'y vivrais
comme un seigneur. Si vous aviez, comme il me semble (sans vouloir vous
interroger), tant soit peu d'amiti pour moi, je quitterais assez
volontiers mon vieux brick, qui n'est qu'un sabot  prsent, et je
m'tablirais l avec vous, si cela vous convient. Moi, je n'ai pas plus
de famille qu'un chien, cela m'ennuie; vous me feriez une petite
socit. Je vous aiderais  bien des choses; et j'ai amass une bonne
pacotille de contrebande assez honnte, dont nous vivrions, et que je
vous laisserais lorsque je viendrais  tourner de l'oeil, comme on dit
poliment.

Ils restrent tout bahis  se regarder, ayant l'air de croire que je ne
disais pas vrai; et la petite courut, comme elle faisait toujours, se
jeter au cou de l'autre, et s'asseoir sur ses genoux, toute rouge et en
pleurant. Il la serra bien fort dans ses bras, et je vis aussi des
larmes dans ses yeux; il me tendit la main et devint plus ple qu'
l'ordinaire. Elle lui parlait bas, et ses grands cheveux blonds s'en
allrent sur son paule; son chignon s'tait dfait comme un cble qui
se droule tout  coup, parce qu'elle tait vive comme un poisson: ces
cheveux-l, si vous les aviez vus! c'tait comme de l'or. Comme ils
continuaient  se parler bas, le jeune homme lui baisant le front de
temps en temps et elle pleurant, cela m'impatienta:

Eh bien, a vous va-t-il? leur dis-je  la fin.

--Mais... mais, capitaine, vous tes bien bon, dit le mari; mais c'est
que... vous ne pouvez pas vivre avec des _dports_, et... il baissa les
yeux.

--Moi, dis-je, je ne sais ce que vous avez fait pour tre dport, mais
vous me direz a un jour, ou pas du tout, si vous voulez. Vous ne m'avez
pas l'air d'avoir la conscience bien lourde, et je suis bien sr que
j'en ai fait bien d'autres que vous dans ma vie, allez, pauvres
innocents. Par exemple, tant que vous serez sous ma garde, je ne vous
lcherai pas, il ne faut pas vous y attendre; je vous couperais plutt
le cou comme  deux pigeons. Mais une fois l'paulette de ct, je ne
connais plus ni amiral ni rien du tout.

--C'est que, reprit-il en secouant tristement sa tte brune, quoique un
peu poudre, comme cela se faisait encore  l'poque, c'est que je crois
qu'il serait dangereux pour vous, capitaine, d'avoir l'air de nous
connatre. Nous rions parce que nous sommes jeunes; nous avons l'air
heureux parce que nous nous aimons; mais j'ai de vilains moments quand
je pense  l'avenir, et je ne sais pas ce que deviendra ma pauvre
Laure.

Il serra de nouveau la tte de la jeune femme sur sa poitrine:

C'tait bien l ce que je devais dire au capitaine; n'est-ce pas, mon
enfant, que vous auriez dit la mme chose?

Je pris ma pipe et je me levai, parce que je commenais  me sentir les
yeux un peu mouills, et que a ne me va pas,  moi.

--Allons! allons! dis-je, a s'claircira par la suite. Si le tabac
incommode madame, son absence est ncessaire.

Elle se leva, le visage tout en feu et tout humide de larmes, comme un
enfant qu'on a grond.

--D'ailleurs, me dit-elle en regardant ma pendule, vous n'y pensez pas,
vous autres; et la lettre!

Je sentis quelque chose qui me fit de l'effet. J'eus comme une douleur
aux cheveux quand elle me dit cela.

--Pardieu! je n'y pensais plus, moi, dis-je. Ah! par exemple, voil une
belle affaire! Si nous avions pass le premier degr de latitude nord,
il ne me resterait plus qu' me jeter  l'eau. Faut-il que j'aie du
bonheur, pour que cette enfant-l m'ait rappel cette grande coquine de
lettre!

Je regardai vite ma carte de marine, et quand je vis que nous en avions
encore pour une semaine au moins, j'eus la tte soulage, mais pas le
coeur, sans savoir pourquoi.

--C'est que le Directoire ne badine pas pour l'article obissance!
dis-je. Allons, je suis au courant cette fois-ci encore. Le temps a fil
si vite que j'avais tout  fait oubli cela.

Eh bien, monsieur, nous restmes tous trois le nez en l'air  regarder
cette lettre, comme si elle allait nous parler. Ce qui me frappa
beaucoup, c'est que le soleil, qui glissait par la claire-voie,
clairait le verre de la pendule et faisait paratre le grand cachet
rouge et les autres petits, comme les traits d'un visage au milieu du
feu.

--Ne dirait-on pas que les yeux lui sortent de la tte? leur dis-je
pour les amuser.

--Oh! mon ami, dit la jeune femme, cela ressemble  des taches de sang.

--Bah! bah! dit son mari en la prenant sous le bras, vous vous trompez,
Laure; cela ressemble au billet de _faire part_ d'un mariage. Venez vous
reposer, venez; pourquoi cette lettre vous occupe-t-elle?

Ils se sauvrent comme si un revenant les avait suivis, et montrent sur
le pont. Je restai seul avec cette grande lettre, et je me souviens
qu'en fumant ma pipe je la regardais toujours, comme si ses yeux rouges
avaient attach les miens, en les humant comme font des yeux de serpent.
Sa grande figure ple, son troisime cachet, plus grand que les yeux,
tout ouvert, tout bant comme une gueule de loup... cela me mit de
mauvaise humeur; je pris mon habit et je l'accrochai  la pendule, pour
ne plus voir ni l'heure ni la chienne de lettre.

J'allai achever ma pipe sur le pont. J'y restai jusqu' la nuit.

Nous tions alors  la hauteur des les du cap Vert. Le _Marat_ filait,
vent en poupe, ses dix noeuds sans se gner. La nuit tait la plus belle
que j'aie vue de ma vie prs du tropique. La lune se levait  l'horizon,
large comme un soleil; la mer la coupait en deux et devenait toute
blanche comme une nappe de neige couverte de petits diamants. Je
regardais cela en fumant, assis sur mon banc. L'officier de quart et les
matelots ne disaient rien et regardaient comme moi l'ombre du brick sur
l'eau. J'tais content de ne rien entendre. J'aime le silence et
l'ordre, moi. J'avais dfendu tous les bruits et tous les feux.
J'entrevis cependant une petite ligne rouge presque sous mes pieds. Je
me serais bien mis en colre tout de suite; mais comme c'tait chez mes
petits _dports_, je voulus m'assurer de ce qu'on faisait avant de me
fcher. Je n'eus que la peine de me baisser, je pus voir par le grand
panneau dans la petite chambre, et je regardai.

La jeune femme tait  genoux et faisait ses prires. Il y avait une
petite lampe qui l'clairait. Elle tait en chemise; je voyais d'en haut
ses paules nues, ses petits pieds nus et ses grands cheveux blonds tout
pars. Je pensai  me retirer, mais je me dis: Bah! un vieux soldat,
qu'est-ce que a fait? Et je restai  voir.

Son mari tait assis sur une petite malle, la tte sur ses mains, et la
regardait prier. Elle leva la tte en haut comme au ciel, et je vis ses
grands yeux bleus mouills comme ceux d'une Madeleine. Pendant qu'elle
priait, il prenait le bout de ses longs cheveux et les baisait sans
faire de bruit. Quand elle eut fini, elle fit un signe de croix en
souriant avec l'air d'aller en paradis. Je vis qu'il faisait comme elle
un signe de croix, mais comme s'il en avait honte. Au fait, pour un
homme c'est singulier.

Elle se leva debout, l'embrassa, et s'tendit la premire dans son
hamac, o il la jeta sans rien dire, comme on couche un enfant dans une
balanoire. Il faisait une chaleur touffante: elle se sentait berce
avec plaisir par le mouvement du navire et paraissait dj commencer 
s'endormir. Ses petits pieds blancs taient croiss et levs au niveau
de sa tte, et tout son corps envelopp de sa longue chemise blanche.
C'tait un amour, quoi!

--Mon ami, dit-elle en dormant  moiti, n'avez-vous pas sommeil? Il
est bien tard, sais-tu?

Il restait toujours le front sur ses mains sans rpondre. Cela
l'inquita un peu, la bonne petite, et elle passa sa jolie tte hors du
hamac, comme un oiseau hors de son nid, et le regarda la bouche
entr'ouverte, n'osant plus parler.

Enfin il lui dit:

Eh! ma chre Laure,  mesure que nous avanons vers l'Amrique, je ne
puis m'empcher de devenir plus triste. Je ne sais pourquoi, il me
parat que le temps le plus heureux de notre vie aura t celui de la
traverse.

--Cela me semble aussi, dit-elle; je voudrais n'arriver jamais.

Il la regarda en joignant les mains avec un transport que vous ne pouvez
pas vous figurer.

--Et cependant, mon ange, vous pleurez toujours en priant Dieu, dit-il;
cela m'afflige beaucoup, parce que je sais bien ceux  qui vous pensez,
et je crois que vous avez regret de ce que vous avez fait.

--Moi, du regret! dit-elle avec un air bien pein; moi, du regret de
t'avoir suivi, mon ami! Crois-tu que, pour t'avoir appartenu si peu, je
t'aie moins aim? N'est-on pas une femme, ne sait-on pas ses devoirs 
dix-sept ans? Ma mre et mes soeurs n'ont-elles pas dit que c'tait mon
devoir de vous suivre  la Guyane? N'ont-elles pas dit que je ne faisais
l rien de surprenant? Je m'tonne seulement que vous en ayez t
touch, mon ami; tout cela est naturel. Et  prsent je ne sais comment
vous pouvez croire que je regrette rien, quand je suis avec vous pour
vous aider  vivre, ou pour mourir avec vous si vous mourez.

Elle disait tout cela d'une voix si douce qu'on aurait cru que c'tait
une musique. J'en tais tout mu et je dis:

Bonne petite femme, va!

Le jeune homme se mit  soupirer en frappant du pied et en baisant une
jolie main et un bras nu qu'elle lui tendait.

--Laurette, ma Laurette! disait-il, quand je pense que si nous avions
retard de quatre jours notre mariage, on m'arrtait seul et je partais
tout seul, je ne puis me pardonner.

Alors la belle petite pencha hors du hamac ses deux beaux bras blancs,
nus jusqu'aux paules, et lui caressa le front, les cheveux et les yeux,
en lui prenant la tte comme pour l'emporter et le cacher dans sa
poitrine. Elle sourit comme un enfant, et lui dit une quantit de
petites choses de femme, comme moi je n'avais jamais rien entendu de
pareil. Elle lui fermait la bouche avec ses doigts pour parler toute
seule. Elle disait, en jouant et en prenant ses longs cheveux comme un
mouchoir pour lui essuyer les yeux:

Est-ce que ce n'est pas bien mieux d'avoir avec toi une femme qui
t'aime, dis, mon ami? Je suis bien contente, moi, d'aller  Cayenne; je
verrai des sauvages, des cocotiers comme ceux de Paul et Virginie,
n'est-ce pas? Nous planterons chacun le ntre. Nous verrons qui sera le
meilleur jardinier. Nous nous ferons une petite case pour nous deux. Je
travaillerai toute la journe et toute la nuit, si tu veux. Je suis
forte; tiens, regarde mes bras;--tiens, je pourrais presque te soulever.
Ne te moque pas de moi; je sais trs bien broder, d'ailleurs; et n'y
a-t-il pas une ville quelque part par l o il faille des brodeuses? Je
donnerai des leons de dessin et de musique si l'on veut aussi; et si
l'on y sait lire, tu criras, toi.

Je me souviens que le pauvre garon fut si dsespr qu'il jeta un grand
cri lorsqu'elle dit cela.

--crire!--criait-il,--crire!

Et il se prit la main droite avec la gauche en la serrant au poignet.

--Ah! crire! pourquoi ai-je jamais su crire? crire! mais c'est le
mtier d'un fou!...--J'ai cru  leur libert de la presse!--O avais-je
l'esprit? Eh! pourquoi faire? pour imprimer cinq ou six pauvres ides
assez mdiocres, lues seulement par ceux qui les aiment, jetes au feu
par ceux qui les hassent, ne servant  rien qu' nous faire perscuter!
Moi, encore passe; mais toi, bel ange, devenue femme depuis quatre jours
 peine! qu'avais-tu fait? Explique-moi, je te prie, comment je t'ai
permis d'tre bonne  ce point de me suivre ici? Sais-tu seulement o tu
es, pauvre petite? Et o tu vas, le sais-tu? Bientt, mon enfant, vous
serez  seize cents lieues de votre mre et de vos soeurs... et pour
moi! tout cela pour moi!

Elle cacha sa tte un moment dans le hamac; et moi d'en haut je vis
qu'elle pleurait; mais lui d'en bas ne voyait pas son visage; et quand
elle le sortit de la toile, c'tait en souriant pour lui donner de la
gat.

--Au fait, nous ne sommes pas riches  prsent, dit-elle en riant aux
clats; tiens, regarde ma bourse, je n'ai plus qu'un louis tout seul. Et
toi?

Il se mit  rire aussi comme un enfant:

Ma foi, moi, j'avais encore un cu, mais je l'ai donn au petit garon
qui a port ta malle.

--Ah bah! qu'est-ce que a fait? dit-elle en faisant claquer ses petits
doigts blancs comme des castagnettes; on n'est jamais plus gai que
lorsqu'on n'a rien; et n'ai-je pas en rserve les deux bagues de
diamants que ma mre m'a donnes? cela est bon partout et pour tout,
n'est-ce pas? Quand tu voudras, nous les vendrons. D'ailleurs, je crois
que le bonhomme de capitaine ne dit pas toutes ses bonnes intentions
pour nous, et qu'il sait bien ce qu'il y a dans la lettre. C'est
srement une recommandation pour nous au gouverneur de Cayenne.

--Peut-tre, dit-il; qui sait?

--N'est-ce pas? reprit sa petite femme; tu es si bon que je suis sre
que le gouvernement t'a exil pour un peu de temps, mais ne t'en veut
pas.

Elle avait dit a si bien! m'appelant le bonhomme de capitaine, que j'en
fus tout remu et tout attendri; et je me rjouis mme, dans le coeur,
de ce qu'elle avait peut-tre devin juste sur la lettre cachete. Ils
commenaient encore  s'embrasser; je frappai du pied vivement sur le
pont pour les faire finir.

Je leur criai:

Eh! dites donc, mes petits amis! on a l'ordre d'teindre tous les feux
du btiment. Soufflez-moi votre lampe, s'il vous plat.

Ils soufflrent la lampe, et je les entendis rire en jasant tout bas
dans l'ombre comme des coliers. Je me remis  me promener seul sur mon
tillac en fumant ma pipe. Toutes les toiles du tropique taient  leur
poste, larges comme de petites lunes. Je les regardais en respirant un
air qui sentait frais et bon.

Je me disais que certainement ces bons petits avaient devin la vrit,
et j'en tais tout ragaillardi. Il y avait bien  parier qu'un des cinq
Directeurs s'tait ravis et me les recommandait; je ne m'expliquais pas
bien pourquoi, parce qu'il y a des affaires d'tat que je n'ai jamais
comprises, moi; mais enfin je croyais cela, et, sans savoir pourquoi,
j'tais content.

Je descendis dans ma chambre, et j'allai regarder la lettre sous mon
vieil uniforme. Elle avait une autre figure; il me sembla qu'elle riait,
et ses cachets paraissaient couleur de rose. Je ne doutai plus de sa
bont, et je lui fis un petit signe d'amiti.

Malgr cela, je remis mon habit dessus; elle m'ennuyait.

Nous ne pensmes plus du tout  la regarder pendant quelques jours, et
nous tions gais; mais quand nous approchmes du premier degr de
latitude, nous commenmes  ne plus parler.

Un beau matin je m'veillai assez tonn de ne sentir aucun mouvement
dans le btiment.  vrai dire, je ne dors jamais que d'un oeil, comme on
dit, et le roulis me manquant, j'ouvris les deux yeux. Mous tions
tombs dans un calme plat, et c'tait sous le 1 de latitude nord, au
27 de longitude. Je mis le nez sur le pont: la mer tait lisse comme
une jatte d'huile; toutes les voiles ouvertes tombaient colles aux mts
comme des ballons vides. Je dis tout de suite: J'aurai le temps de te
lire, va! en regardant de travers du ct de la lettre. J'attendis
jusqu'au soir, au coucher du soleil. Cependant il fallait bien en venir
l: j'ouvris la pendule, et j'en tirai vivement l'ordre cachet.--Eh
bien, mon cher, je le tenais  la main depuis un quart d'heure, que je
ne pouvais pas encore le lire. Enfin je me dis: C'est par trop fort!
et je brisai les trois cachets d'un coup de pouce; et le grand cachet
rouge, je le broyai en poussire.

Aprs avoir lu, je me frottai les yeux, croyant m'tre tromp.

Je relus la lettre tout entire; je la relus encore; je recommenai en
la prenant par la dernire ligne et remontant  la premire. Je n'y
croyais pas. Mes jambes flageolaient un peu sous moi, je m'assis;
j'avais un certain tremblement sur la peau du visage; je me frottai un
peu les joues avec du rhum, je m'en mis dans le creux des mains, je me
faisais piti  moi-mme d'tre si bte que cela; mais ce fut l'affaire
d'un moment; je montai prendre l'air.

Laurette tait ce jour-l si jolie, que je ne voulus pas m'approcher
d'elle: elle avait une petite robe blanche toute simple, les bras nus
jusqu'au col, et ses grands cheveux tombants comme elle les portait
toujours. Elle s'amusait  tremper dans la mer son autre robe au bout
d'une corde, et riait en cherchant  arrter les gomons, plantes
marines semblables  des grappes de raisin, et qui flottent sur les eaux
des Tropiques.

--Viens donc voir les raisins! viens donc vite! criait-elle; et son
ami s'appuyait sur elle, et se penchait, et ne regardait pas l'eau,
parce qu'il la regardait d'un air tout attendri.

Je fis signe  ce jeune homme de venir me parler sur le gaillard
d'arrire. Elle se retourna... Je ne sais quelle figure j'avais, mais
elle laissa tomber sa corde; elle le prit violemment par le bras, et lui
dit:

Oh! n'y va pas, il est tout ple.

Cela se pouvait bien; il y avait de quoi plir. Il vint cependant prs
de moi sur le gaillard; elle nous regardait, appuye contre le grand
mt. Nous nous promenmes longtemps de long en large sans rien dire. Je
fumais un cigare que je trouvais amer, et je le crachai dans l'eau. Il
me suivait de l'oeil; je lui pris le bras: j'touffais, ma foi, ma
parole d'honneur! j'touffais.

--Ah ! lui dis-je enfin, contez-moi donc, mon petit ami, contez-moi
un peu votre histoire. Que diable avez-vous donc fait  ces chiens
d'avocats qui sont l comme cinq morceaux de roi? Il parat qu'ils vous
en veulent firement! C'est drle!

Il haussa les paules en penchant la tte (avec un air si doux, le
pauvre garon!), et me dit:

 mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, allez: trois couplets de
vaudeville sur le Directoire, voil tout.

--Pas possible! dis-je.

-- mon Dieu, si! Les couplets n'taient mme pas trop bons. J'ai t
arrt le 15 fructidor et conduit  la Force, jug le 16, et condamn 
mort d'abord, et puis  la dportation par bienveillance.

--C'est drle! dis-je. Les Directeurs sont des camarades bien
susceptibles; car cette lettre que vous savez me donne ordre de vous
fusiller.

Il ne rpondit pas, et sourit en faisant une assez bonne contenance pour
un jeune homme de dix-neuf ans. Il regarda seulement sa femme, et
s'essuya le front, d'o tombaient des gouttes de sueur. J'en avais
autant au moins sur la figure, moi, et d'autres gouttes aux yeux.

Je repris:

Il parat que ces citoyens-l n'ont pas voulu faire votre affaire sur
terre, ils ont pens qu'ici a ne paratrait pas tant. Mais pour moi
c'est fort triste; car vous avez beau tre un bon enfant, je ne peux pas
m'en dispenser; l'arrt de mort est l en rgle, et l'ordre d'excution
sign, paraph, scell; il n'y manque rien.

Il me salua trs poliment en rougissant.

--Je ne demande rien, capitaine, dit-il avec une voix aussi douce que
de coutume; je serais dsol de vous faire manquer  vos devoirs. Je
voudrais seulement parler un peu  Laure, et vous prier de la protger
dans le cas o elle me survivrait, ce que je ne crois pas.

--Oh! pour cela, c'est juste, lui dis-je, mon garon; si cela ne vous
dplat pas, je la conduirai  sa famille  mon retour en France, et je
ne la quitterai que quand elle ne voudra plus me voir. Mais,  mon sens,
vous pouvez vous flatter qu'elle ne reviendra pas de ce coup-l; pauvre
petite femme!

Il me prit les deux mains, les serra et me dit:

Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi de ce qui vous reste 
faire, je le sens bien; mais qu'y pouvez-vous? Je compte sur vous pour
lui conserver le peu qui m'appartient, pour la protger, pour veiller 
ce qu'elle reoive ce que sa vieille mre pourrait lui laisser, n'est-ce
pas? pour garantir sa vie, son honneur, n'est-ce pas? et aussi pour
qu'on mnage toujours sa sant.--Tenez, ajouta-t-il plus bas, j'ai 
vous dire qu'elle est trs dlicate; elle a souvent la poitrine affecte
jusqu' s'vanouir plusieurs fois par jour; il faut qu'elle se couvre
bien toujours. Enfin vous remplacerez son pre, sa mre et moi autant
que possible, n'est-il pas vrai? Si elle pouvait conserver les bagues
que sa mre lui a donnes, cela me ferait bien plaisir. Mais si on a
besoin de les vendre pour elle, il le faudra bien. Ma pauvre Laurette!
voyez comme elle est belle!

Comme a commenait  devenir par trop tendre, cela m'ennuya, et je me
mis  froncer le sourcil; je lui avais parl d'un air gai pour ne pas
m'affaiblir; mais je n'y tenais plus: Enfin, suffit! lui dis-je, entre
braves gens on s'entend de reste. Allez lui parler, et dpchons-nous.

Je lui serrai la main en ami, et comme il ne quittait pas la mienne et
me regardait avec un air singulier: Ah ! si j'ai un conseil  vous
donner, ajoutai-je, c'est de ne pas lui parler de a. Nous arrangerons
la chose sans qu'elle s'y attende, ni vous non plus, soyez tranquille;
a me regarde.

--Ah! c'est diffrent, dit-il, je ne savais pas... cela vaut mieux, en
effet. D'ailleurs, les adieux! les adieux! cela affaiblit.

--Oui, oui, lui dis-je, ne soyez pas enfant, a vaut mieux. Ne
l'embrassez pas, mon ami, ne l'embrassez pas, si vous pouvez, ou vous
tes perdu.

Je lui donnai encore une bonne poigne de main, et je le laissai aller.
Oh! c'tait dur pour moi, tout cela.

Il me parut qu'il gardait, ma foi, bien le secret: car ils se
promenrent, bras dessus, bras dessous, pendant un quart d'heure, et ils
revinrent au bord de l'eau, reprendre la corde et la robe qu'un de mes
mousses avait repches. La nuit vint tout  coup. C'tait le moment que
j'avais rsolu de prendre. Mais ce moment a dur pour moi jusqu'au jour
o nous sommes, et je le tranerai toute ma vie comme un boulet.

                   *       *       *       *       *

Ici le vieux Commandant fut forc de s'arrter. Je me gardai de parler,
de peur de dtourner ses ides; il reprit en se frappant la poitrine:

                   *       *       *       *       *

Ce moment-l, je vous le dis, je ne peux pas encore le comprendre. Je
sentis la colre me prendre aux cheveux, et en mme temps je ne sais
quoi me faisait obir et me poussait en avant. J'appelai les officiers
et je dis  l'un d'eux:

Allons, un canot  la mer... puisque  prsent nous sommes des
bourreaux! Vous y mettrez cette femme, et vous l'emmnerez au large
jusqu' ce que vous entendiez des coups de fusil; alors vous
reviendrez. Obir  un morceau de papier! car ce n'tait que cela
enfin! Il fallait qu'il y et quelque chose dans l'air qui me pousst.
J'entrevis de loin ce jeune homme... oh! c'tait affreux  voir!...
s'agenouiller devant sa Laurette, et lui baiser les genoux et les pieds.
N'est-ce pas que vous trouvez que j'tais bien malheureux?

Je criai comme un fou: Sparez-les! nous sommes tous des
sclrats!--Sparez-les... La pauvre Rpublique est un corps mort!
Directeurs, Directoire, c'en est la vermine! Je quitte la mer! Je ne
crains pas tous vos avocats; qu'on leur dise ce que je dis, qu'est-ce
que a me fait? Ah! je me souciais bien d'eux, en effet! J'aurais voulu
les tenir, je les aurais fait fusiller tous les cinq, les coquins! Oh!
je l'aurais fait; je me souciais de la vie comme de l'eau qui tombe l,
tenez... Je m'en souciais bien!... une vie comme la mienne... Ah bien,
oui! pauvre vie... va!...

                   *       *       *       *       *

Et la voix du Commandant s'teignit peu  peu et devint aussi incertaine
que ses paroles; et il marcha en se mordant les lvres et en fronant le
sourcil dans une distraction terrible et farouche. Il avait de petits
mouvements convulsifs et donnait  son mulet des coups du fourreau de
son pe, comme s'il et voulu le tuer. Ce qui m'tonna, ce fut de voir
la peau jaune de sa figure devenir d'un rouge fonc. Il dfit et
entr'ouvrit violemment son habit sur la poitrine, la dcouvrant au vent
et  la pluie. Nous continumes ainsi  marcher dans un grand silence.
Je vis bien qu'il ne parlerait plus de lui-mme, et qu'il fallait me
rsoudre  questionner.

--Je comprends bien, lui dis-je, comme s'il et fini son histoire,
qu'aprs une aventure aussi cruelle on prenne son mtier en horreur.

--Oh! le mtier; tes-vous fou? me dit-il brusquement, ce n'est pas le
mtier! Jamais le capitaine d'un btiment ne sera oblig d'tre un
bourreau, sinon quand viendront des gouvernements d'assassins et de
voleurs, qui profiteront de l'habitude qu'a un pauvre homme d'obir
aveuglment, d'obir toujours, d'obir comme une malheureuse mcanique,
malgr son coeur.

En mme temps il tira de sa poche un mouchoir rouge dans lequel il se
mit  pleurer comme un enfant. Je m'arrtai un moment comme pour
arranger mon trier, et, restant derrire la charrette, je marchai
quelque temps  la suite, sentant qu'il serait humili si je voyais trop
clairement ses larmes abondantes.

J'avais devin juste, car au bout d'un quart d'heure environ, il vint
aussi derrire son pauvre quipage, et me demanda si je n'avais pas de
rasoirs dans mon porte-manteau;  quoi je lui rpondis simplement que,
n'ayant pas encore de barbe, cela m'tait fort inutile. Mais il n'y
tenait pas, c'tait pour parler d'autre chose. Je m'aperus cependant
avec plaisir qu'il revenait  son histoire, car il me dit tout  coup:

Vous n'avez jamais vu de vaisseau de votre vie, n'est-ce pas?

--Je n'en ai vu, dis-je, qu'au Panorama de Paris, et je ne me fie pas
beaucoup  la science maritime que j'en ai tire.

--Vous ne savez pas, par consquent, ce que c'est que le bossoir?

--Je ne m'en doute pas, dis-je.

--C'est une espce de terrasse de poutres qui sort de l'avant du navire,
et d'o l'on jette l'ancre en mer. Quand on fusille un homme, on le fait
placer l ordinairement, ajouta-t-il plus bas.

--Ah! je comprends, parce qu'il tombe de l dans la mer.

Il ne rpondit pas, et se mit  dcrire toutes les sortes de canots que
peut porter un brick, et leur position dans le btiment; et puis, sans
ordre dans ses ides, il continua son rcit avec cet air affect
d'insouciance que de longs services donnent infailliblement, parce qu'il
faut montrer  ses infrieurs le mpris du danger, le mpris des hommes,
le mpris de la vie, le mpris de la mort et le mpris de soi-mme; et
tout cela cache, sous une dure enveloppe, presque toujours une
sensibilit profonde.--La duret de l'homme de guerre est comme un
masque de fer sur un noble visage, comme un cachot de pierre qui
renferme un prisonnier royal.

                   *       *       *       *       *

--Ces embarcations tiennent six hommes, reprit-il. Ils s'y jetrent et
emportrent Laure avec eux, sans qu'elle et le temps de crier et de
parler. Oh! voici une chose dont aucun honnte homme ne peut se consoler
quand il en est cause. On a beau dire, on n'oublie pas une chose
pareille!... Ah! quel temps il fait!--Quel diable m'a pouss  raconter
a! Quand je raconte cela, je ne peux plus m'arrter, c'est fini. C'est
une histoire qui me grise comme le vin de Juranon.--Ah! quel temps il
fait!--Mon manteau est travers.

Je vous parlais, je crois, encore de cette petite Laurette!--La pauvre
femme!--Qu'il y a des gens maladroits dans le monde! l'officier fut
assez sot pour conduire le canot en avant du brick. Aprs cela, il est
vrai de dire qu'on ne peut pas tout prvoir. Moi je comptais sur la nuit
pour cacher l'affaire, et je ne pensais pas  la lumire des douze
fusils faisant feu  la fois. Et, ma foi! du canot elle vit son mari
tomber  la mer, fusill.

S'il y a un Dieu l-haut, il sait comment arriva ce que je vais vous
dire; moi je ne le sais pas, mais on l'a vu et entendu comme je vous
vois et vous entends. Au moment du feu, elle porta la main  sa tte
comme si une balle l'avait frappe au front, et s'assit dans le canot
sans s'vanouir, sans crier, sans parler, et revint au brick quand on
voulut et comme on voulut. J'allai  elle, je lui parlai longtemps et le
mieux que je pus. Elle avait l'air de m'couter et me regardait en face
en se frottant le front. Elle ne comprenait pas, et elle avait le front
rouge et le visage tout ple. Elle tremblait de tous ses membres comme
ayant peur de tout le monde. a lui est rest. Elle est encore de mme,
la pauvre petite! idiote, ou comme imbcile, ou folle, comme vous
voudrez. Jamais on n'en a tir une parole, si ce n'est quand elle dit
qu'on lui te ce qu'elle a dans la tte.

De ce moment-l je devins aussi triste qu'elle, et je sentis quelque
chose en moi qui me disait: _Reste avec elle jusqu' la fin de tes
jours, et garde-la_; je l'ai fait. Quand je revins en France, je
demandai  passer avec mon grade dans les troupes de terre, ayant pris
la mer en haine parce que j'y avais jet du sang innocent. Je cherchai
la famille de Laure. Sa mre tait morte. Ses soeurs,  qui je la
conduisais folle, n'en voulurent pas, et m'offrirent de la mettre 
Charenton. Je leur tournai le dos, et je la garde avec moi.

--Ah! mon Dieu! si vous voulez la voir, mon camarade, il ne tient qu'
vous.--Serait-elle l-dedans? lui dis-je.--Certainement! tenez!
attendez. H! h! la mule...




CHAPITRE VI

_COMMENT JE CONTINUAI MA ROUTE_


Et il arrta son pauvre mulet, qui me parut charm que j'eusse fait
cette question. En mme temps il souleva la toile cire de sa petite
charrette, comme pour arranger la paille qui la remplissait presque, et
je vis quelque chose de bien douloureux. Je vis deux yeux bleus,
dmesurs de grandeur, admirables de forme, sortant d'une tte ple,
amaigrie et longue, inonde de cheveux blonds tout plats. Je ne vis, en
vrit, que ces deux yeux, qui taient tout dans cette pauvre femme, car
le reste tait mort. Son front tait rouge; ses joues creuses et
blanches avaient des pommettes bleutres; elle tait accroupie au milieu
de la paille, si bien qu'on en voyait  peine sortir ses deux genoux,
sur lesquels elle jouait aux dominos toute seule. Elle nous regarda un
moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se remit  jouer. Il me
parut qu'elle s'appliquait  comprendre comment sa main droite battrait
sa main gauche.

--Voyez-vous, il y a un mois qu'elle joue cette partie-l, me dit le
Chef de bataillon; demain, ce sera peut-tre un autre jeu qui durera
longtemps. C'est drle, hein?

En mme temps il se mit  replacer la toile cire de son shako, que la
pluie avait un peu drange.

--Pauvre Laurette! dis-je, tu es perdue pour toujours, va!

J'approchai mon cheval de la charrette, et je lui tendis la main; elle
me donna la sienne machinalement et en souriant avec beaucoup de
douceur. Je remarquai avec tonnement qu'elle avait  ses longs doigts
deux bagues de diamants; je pensai que c'taient encore les bagues de sa
mre, et je me demandai comment la misre les avait laisses l. Pour un
monde entier je n'en aurais pas fait l'observation au vieux Commandant;
mais comme il me suivait des yeux et voyait les miens arrts sur les
doigts de Laure, il me dit avec un certain air d'orgueil:

Ce sont d'assez gros diamants, n'est-ce pas? Ils pourraient avoir leur
prix dans l'occasion, mais je n'ai pas voulu qu'elle s'en spart, la
pauvre enfant. Quand on y touche, elle pleure, elle ne les quitte pas.
Du reste, elle ne se plaint jamais, et elle peut coudre de temps en
temps. J'ai tenu parole  son pauvre petit mari, et, en vrit, je ne
m'en repens pas. Je ne l'ai jamais quitte, et j'ai dit partout que
c'tait ma fille qui tait folle. On a respect a.  l'arme tout
s'arrange mieux qu'on ne le croit  Paris, allez!--Elle a fait toutes
les guerres de l'Empereur avec moi, et je l'ai toujours tire d'affaire.
Je la tenais toujours chaudement. Avec de la paille et une petite
voiture, ce n'est jamais impossible. Elle avait une tenue assez soigne,
et moi, tant chef de bataillon, avec une bonne paye, ma pension de la
Lgion d'honneur et le mois Napolon, dont la somme tait double, dans
le temps, j'tais tout  fait au courant de mon affaire, et elle ne me
gnait pas. Au contraire, ses enfantillages faisaient rire quelquefois
les officiers du 7e lger.

Alors il s'approcha d'elle et lui frappa sur l'paule, comme il et fait
 son petit mulet.

--Eh bien, ma fille! dis donc, parle donc un peu au lieutenant qui est
l: voyons, un petit signe de tte.

Elle se remit  ses dominos.

--Oh! dit-il, c'est qu'elle est un peu farouche aujourd'hui, parce qu'il
pleut. Cependant elle ne s'enrhume jamais. Les fous, a n'est jamais
malade, c'est commode de ce ct-l.  la Brsina et dans toute la
retraite de Moscou, elle allait nu-tte.--Allons, ma fille, joue
toujours, va, ne t'inquite pas de nous; fais ta volont, va, Laurette.

Elle lui prit la main qu'il appuyait sur son paule, une grosse main
noire et ride; elle la porta timidement  ses lvres et la baisa comme
une pauvre esclave. Je me sentis le coeur serr par ce baiser, et je
tournai bride violemment.

--Voulons-nous continuer notre marche, Commandant? lui dis-je; la nuit
viendra avant que nous soyons  Bthune.

Le Commandant racla soigneusement avec le bout de son sabre la boue
jaune qui chargeait ses bottes; ensuite il monta sur le marchepied de la
charrette, ramena sur la tte de Laure le capuchon de drap d'un petit
manteau qu'elle avait. Il ta sa cravate de soie noire et la mit autour
du cou de sa fille adoptive; aprs quoi il donna le coup de pied au
mulet, fit son mouvement d'paule et dit: En route, mauvaise troupe!
Et nous repartmes.

La pluie tombait toujours tristement; le ciel gris et la terre grise
s'tendaient sans fin; une sorte de lumire terne, un ple soleil, tout
mouill, s'abaissait derrire de grands moulins qui ne tournaient pas.
Nous retombmes dans un grand silence.

Je regardais mon vieux Commandant; il marchait  grands pas, avec une
vigueur toujours soutenue, tandis que son mulet n'en pouvait plus et que
mon cheval mme commenait  baisser la tte. Ce brave homme tait de
temps  autre son shako pour essuyer son front chauve et quelques
cheveux gris de sa tte, ou ses gros sourcils, ou ses moustaches
blanches, d'o tombait la pluie. Il ne s'inquitait pas de l'effet
qu'avait pu faire sur moi son rcit. Il ne s'tait fait ni meilleur ni
plus mauvais qu'il n'tait. Il n'avait pas daign se dessiner. Il ne
pensait pas  lui-mme, et au bout d'un quart d'heure il entama, sur le
mme ton, une histoire bien plus longue sur une campagne du marchal
Massna, o il avait form son bataillon en carr contre je ne sais
quelle cavalerie. Je ne l'coutai pas, quoiqu'il s'chaufft pour me
dmontrer la supriorit du fantassin sur le cavalier.

La nuit vint, nous n'allions pas vite. La boue devenait plus paisse et
plus profonde. Rien sur la route et rien au bout. Nous nous arrtmes au
pied d'un arbre mort, le seul arbre du chemin. Il donna d'abord ses
soins  son mulet, comme moi  mon cheval. Ensuite il regarda dans la
charrette, comme une mre dans le berceau de son enfant. Je l'entendais
qui disait: Allons, ma fille, mets cette redingote sur tes pieds, et
tche de dormir.--Allons, c'est bien! elle n'a pas une goutte de
pluie.--Ah! diable! elle a cass ma montre que je lui avais laisse au
cou!--Oh! ma pauvre montre d'argent!--Allons, c'est gal: mon enfant,
tche de dormir. Voil le beau temps qui va venir bientt.--C'est drle!
elle a toujours la fivre; les folles sont comme a. Tiens, voil du
chocolat pour toi, mon enfant.

Il appuya la charrette  l'arbre, et nous nous assmes sous les roues, 
l'abri de l'ternelle onde, partageant un petit pain  lui et un  moi:
mauvais souper.

--Je suis fch que nous n'ayons que a, dit-il; mais a vaut mieux que
du cheval cuit sous la cendre avec de la poudre dessus, en manire de
sel, comme on en mangeait en Russie. La pauvre petite femme, il faut
bien que je lui donne ce que j'ai de mieux. Vous voyez que je la mets
toujours  part; elle ne peut pas souffrir le voisinage d'un homme
depuis l'affaire de la lettre. Je suis vieux, et elle a l'air de croire
que je suis son pre; malgr cela, elle m'tranglerait si je voulais
l'embrasser seulement sur le front. L'ducation leur laisse toujours
quelque chose,  ce qu'il parat, car je ne l'ai jamais vue oublier de
se cacher comme une religieuse.--C'est drle, hein?

Comme il parlait d'elle de cette manire, nous l'entendmes soupirer et
dire: _tez ce plomb! tez-moi ce plomb!_ Je me levai, il me fit
rasseoir.

--Restez, restez, me dit-il, ce n'est rien; elle dit a toute sa vie,
parce qu'elle croit toujours sentir une balle dans sa tte. a ne
l'empche pas de faire tout ce qu'on lui dit, et cela avec beaucoup de
douceur.

Je me tus en l'coutant avec tristesse. Je me mis  calculer que, de
1797  1815, o nous tions, dix-huit annes s'taient ainsi passes
pour cet homme.--Je demeurai longtemps en silence  ct de lui,
cherchant  me rendre compte de ce caractre et de cette destine.
Ensuite,  propos de rien, je lui donnai une poigne de main pleine
d'enthousiasme. Il en fut tonn.

--Vous tes un digne homme! lui dis-je. Il me rpondit:

Eh! pourquoi donc? Est-ce  cause de cette pauvre femme?... Vous sentez
bien, mon enfant, que c'tait un devoir. Il y a longtemps que j'ai fait
abngation.

Et il me parla encore de Massna.

Le lendemain, au jour, nous arrivmes  Bthune, petite ville laide et
fortifie, o l'on dirait que les remparts, en resserrant leur cercle,
ont press les maisons l'une sur l'autre. Tout y tait en confusion,
c'tait le moment d'une alerte. Les habitants commenaient  retirer les
drapeaux blancs des fentres et  coudre les trois couleurs dans leurs
maisons. Les tambours battaient la gnrale; les trompettes sonnaient _
cheval_, par ordre de M. le duc de Berry. Les longues charrettes
picardes portaient les Cent-Suisses et leurs bagages; les canons des
Gardes-du-Corps courant aux remparts, les voitures des princes, les
escadrons des Compagnies-Rouges se formant, encombraient la ville. La
vue des Gendarmes du roi et des Mousquetaires me fit oublier mon vieux
compagnon de route. Je joignis ma compagnie, et je perdis dans la foule
la petite charrette et ses pauvres habitants.  mon grand regret,
c'tait pour toujours que je les perdais.

Ce fut la premire fois de ma vie que je lus au fond d'un vrai coeur de
soldat. Cette rencontre me rvla une nature d'homme qui m'tait
inconnue, et que le pays connat mal et ne traite pas bien; je la plaai
ds lors trs haut dans mon estime. J'ai souvent cherch depuis autour
de moi quelque homme semblable  celui-l et capable de cette abngation
de soi-mme entire et insouciante. Or, durant quatorze annes que j'ai
vcu dans l'arme, ce n'est qu'en elle, et surtout dans les rangs
ddaigns et pauvres de l'infanterie, que j'ai retrouv ces hommes de
caractre antique, poussant le sentiment du devoir jusqu' ses dernires
consquences, n'ayant ni remords de l'obissance ni honte de la
pauvret, simples de moeurs et de langage, fiers de la gloire du pays,
et insouciants de la leur propre, s'enfermant avec plaisir dans leur
obscurit, et partageant avec les malheureux le pain noir qu'ils payent
de leur sang.

J'ignorai longtemps ce qu'tait devenu ce pauvre chef de bataillon,
d'autant plus qu'il ne m'avait pas dit son nom et que je ne le lui avais
pas demand. Un jour, cependant, au caf, en 1825, je crois, un vieux
capitaine d'infanterie de ligne  qui je le dcrivis, en attendant la
parade, me dit:

Eh! pardieu, mon cher, je l'ai connu, le pauvre diable! C'tait un
brave homme; il a t _descendu_ par un boulet  Waterloo. Il avait, en
effet, laiss aux bagages une espce de fille folle que nous menmes 
l'hpital d'Amiens, en allant  l'arme de la Loire, et qui y mourut,
furieuse, au bout de trois jours.

--Je le crois bien, lui dis-je; elle n'avait plus son pre nourricier!

--Ah bah! _pre_! qu'est-ce que vous dites donc? ajouta-t-il d'un air
qu'il voulait rendre fin et licencieux.

--Je dis qu'on bat le rappel, repris-je en sortant. Et moi aussi, j'ai
fait abngation.




                            _LIVRE DEUXIME_


                               SOUVENIRS
                                   DE
                          SERVITUDE MILITAIRE




                             Livre Deuxime




CHAPITRE PREMIER

_SUR LA RESPONSABILIT_


Je me souviens encore de la consternation que cette histoire jeta dans
mon me; ce fut peut-tre l le principe de ma lente gurison pour cette
maladie de l'enthousiasme militaire. Je me sentis tout  coup humili de
courir des chances de crime, et de me trouver  la main un sabre
d'Esclave au lieu d'une pe de Chevalier. Bien d'autres faits pareils
vinrent  ma connaissance, qui fltrissaient  mes yeux cette noble
espce d'hommes que je n'aurais voulu voir consacre qu' la dfense de
la patrie. Ainsi,  l'poque de la Terreur, il arriva qu'un autre
capitaine de vaisseau reut, comme toute la marine, l'ordre monstrueux
du Comit de salut public de fusiller les prisonniers de guerre; il eut
le malheur de prendre un btiment anglais, et le malheur plus grand
d'obir  l'ordre du gouvernement. Revenu  terre, il rendit compte de
sa honteuse excution, se retira du service, et mourut de chagrin en peu
de temps. Ce capitaine commandait _la Boudeuse_, frgate qui, la
premire, fit le tour du monde sous les ordres de M. de Bougainville,
mon parent. Ce grand navigateur en pleura, pour l'honneur de son vieux
vaisseau.

Ne viendra-t-elle jamais, la loi qui, dans de telles circonstances,
mettra d'accord le Devoir et la Conscience? La voix publique a-t-elle
tort quand elle s'lve d'ge en ge pour absoudre et pour honorer la
dsobissance du vicomte d'Orte, qui rpondit  Charles IX lui ordonnant
d'tendre  Dax la Saint-Barthlmy parisienne:

Sire, j'ai communiqu le commandement de Votre Majest  ses fidles
habitants et gens de guerre; je n'ai trouv que bons citoyens et braves
soldats, et pas un bourreau.

Et s'il eut raison de refuser l'obissance, comment vivons-nous sous des
lois que nous trouvons raisonnables de donner la mort  qui refuserait
cette mme obissance aveugle? Nous admirons le libre arbitre et nous le
tuons; l'absurde ne peut rgner ainsi longtemps. Il faudra bien que l'on
en vienne  rgler les circonstances o la dlibration sera permise 
l'homme arm, et jusqu' quel rang sera laisse libre l'intelligence, et
avec elle l'exercice de la Conscience et de la Justice... Il faudra bien
un jour sortir de l.

Je ne me dissimule point que c'est l une question d'une extrme
difficult, et qui touche  la base mme de toute discipline. Loin de
vouloir affaiblir cette discipline, je pense qu'elle a besoin d'tre
corrobore sur beaucoup de points parmi nous, et que, devant l'ennemi,
les lois ne peuvent tre trop draconiennes. Quand l'arme tourne sa
poitrine de fer contre l'tranger, qu'elle marche et agisse comme un
seul homme, cela doit tre; mais lorsqu'elle s'est retourne et qu'elle
n'a plus devant elle que la mre-patrie, il est bon qu'alors, du moins,
elle trouve des lois prvoyantes qui lui permettent d'avoir des
entrailles filiales. Il est  souhaiter aussi que des limites immuables
soient poses une fois pour toujours  ces ordres absolus donnes aux
Armes par le souverain Pouvoir, si souvent tomb en indignes mains,
dans notre histoire. Qu'il ne soit jamais possible  quelques
aventuriers parvenus  la Dictature, de transformer en assassins quatre
cent mille hommes d'honneur, par une loi d'un jour comme leur rgne!

Souvent, il est vrai, je vis, dans les coutumes du service, que, grce
peut-tre  l'incurie franaise et  la facile bonhomie de notre
caractre, comme compensation, et tout  ct de cette misre de la
Servitude militaire, il rgnait dans les Armes une sorte de libert
d'esprit qui adoucissait l'humiliation de l'obissance passive; et,
remarquant dans tout homme de guerre quelque chose d'ouvert et de
noblement dgag, je pensai que cela venait d'une me repose et
soulage du poids norme de la responsabilit. J'tais fort enfant
alors, et j'prouvai peu  peu que ce sentiment allgeait ma conscience;
il me sembla voir dans chaque gnral en chef une sorte de Mose, qui
devait seul rendre ses terribles comptes  Dieu, aprs avoir dit aux
fils de Lvi: Passez et repassez au travers du camp; que chacun tue son
frre, son fils, son ami et celui qui lui est le plus proche. Et il y
eut vingt-trois mille hommes de tus, dit l'Exode, ch. XXXII, v. 27; car
je savais la Bible par coeur, et ce livre et moi tions tellement
insparables que dans les plus longues marches il me suivait toujours.
On voit quelle fut la premire consolation qu'il me donna. Je pensai
qu'il faudrait que j'eusse bien du malheur pour qu'un de mes Moses
galonns d'or m'ordonnt de tuer toute ma famille; et, en effet, cela ne
m'arriva pas, comme je l'avais fort sagement conjectur. Je pensais
aussi que, quand mme rgnerait sur la terre l'impraticable paix de
l'abb de Saint-Pierre, et quand lui-mme serait charg de rgulariser
cette libert et cette galit universelles, il lui faudrait pour cette
oeuvre quelques rgiments de Lvites  qui il pt dire de ceindre
l'pe, et  qui leur soumission attirerait la bndiction du Seigneur.
Je cherchais ainsi  capituler avec les monstrueuses rsignations de
l'_obissance passive_, en considrant  quelle source elle remontait et
comme tout ordre social semblait appuy sur l'obissance; mais il me
fallut bien des raisonnements et des paradoxes pour parvenir  lui faire
prendre quelque place dans mon me. J'aimais fort  l'infliger et peu 
la subir; je la trouvais admirablement sage sous mes pieds, mais absurde
sur ma tte. J'ai vu, depuis, bien des hommes raisonner ainsi, qui
n'avaient pas l'excuse que j'avais alors: j'tais un Lvite de seize
ans.

Je n'avais pas alors tendu mes regards sur la patrie entire de notre
France, et sur cette autre patrie qui l'entoure, l'Europe; et de l sur
la patrie de l'humanit, le globe, qui devient heureusement plus petit
chaque jour, resserr dans la main de la civilisation. Je ne pensai pas
combien le coeur de l'homme de guerre serait plus lger encore dans sa
poitrine, s'il sentait en lui deux hommes, dont l'un obirait  l'autre;
s'il savait qu'aprs son rle tout rigoureux dans la guerre, il aurait
droit  un rle tout bienfaisant et non moins glorieux dans la paix, si,
 un grade dtermin, il avait des droits d'lection; si, aprs avoir
t longtemps muet dans les camps, il avait sa voix dans la Cit; s'il
tait excuteur, dans l'une, des lois qu'il aurait faites dans l'autre,
et si, pour voiler le sang de l'pe, il avait la toge. Or, il n'est pas
impossible que tout cela n'advienne un jour.

Nous sommes vraiment sans piti de vouloir qu'un homme soit assez fort
pour rpondre lui seul de cette nation arme qu'on lui met dans la main.
C'est une chose nuisible aux gouvernements mmes; car l'organisation
actuelle, qui suspend ainsi  un seul doigt toute cette chane
lectrique de l'obissance passive, peut, dans tel cas donn, rendre par
trop simple le renversement total d'un tat. Telle rvolution,  demi
forme et recrute, n'aurait qu' gagner un ministre de la guerre pour
se complter entirement. Tout le reste suivrait ncessairement, d'aprs
nos lois, sans que nul anneau se pt soustraire  la commotion donne
d'en haut.

Non, j'en atteste les soulvements de conscience de tout homme qui a vu
couler ou fait couler le sang de ses concitoyens, ce n'est pas assez
d'une seule tte pour porter un poids aussi lourd que celui de tant de
meurtres; ce ne serait pas trop d'autant de ttes qu'il y a de
combattants. Pour tre responsables de la loi de sang qu'elles
excutent, il serait juste qu'elles l'eussent au moins bien comprise.
Mais les institutions meilleures, rclames ici, ne seront elles-mmes
que trs passagres; car, encore une fois, les armes et la guerre
n'auront qu'un temps; car, malgr les paroles d'un sophiste que j'ai
combattu ailleurs, il n'est point vrai que, mme contre l'tranger, la
guerre soit _divine_; il n'est point vrai que _la terre soit avide de
sang_. La guerre est maudite de Dieu et des hommes mmes qui la font et
qui ont d'elle une secrte horreur, et la terre ne crie au ciel que pour
lui demander l'eau frache de ses fleuves et la rose pure de ses nues.

Ce n'est pas, du reste, dans la premire jeunesse, toute donne 
l'action, que j'aurais pu me demander s'il n'y avait pas de pays
modernes o l'homme de la guerre ft le mme que l'homme de la paix, et
non un homme spar de la famille et plac comme son ennemi. Je
n'examinais pas ce qu'il nous serait bon de prendre aux anciens sur ce
point; beaucoup de projets d'une organisation plus sense des armes ont
t enfants inutilement. Bien loin d'en mettre aucune  excution, ou
seulement en lumire, il est probable que le Pouvoir, quel qu'il soit,
s'en loignera toujours de plus en plus, ayant intrt  s'entourer de
gladiateurs dans la lutte sans cesse menaante; cependant l'ide se fera
jour et prendra sa forme, comme fait tt ou tard toute ide ncessaire.

Dans l'tat actuel, que de bons sentiments  conserver qui pourraient
s'lever encore par le sentiment d'une haute dignit personnelle! J'en
ai recueilli bien des exemples dans ma mmoire; j'avais autour de moi,
prts  me les fournir, d'innombrables amis intimes, si gament rsigns
 leur insouciante soumission, si libres d'esprit dans l'esclavage de
leur corps, que cette insouciance me gagna un moment comme eux, et, avec
elle, ce calme parfait du soldat et de l'officier, calme qui est
prcisment celui du cheval mesurant noblement son allure entre la bride
et l'peron, et fier de n'tre nullement responsable. Qu'il me soit
permis de donner, dans la simple histoire d'un brave homme et d'une
famille de soldat que je ne fis qu'entrevoir, un exemple, plus doux que
le premier, de ces longues rsignations de toute la vie, pleines
d'honntet, de pudeur et de bonhomie, trs communes dans notre arme,
et dont la vue repose l'me quand on vit en mme temps, comme je le
faisais, dans un monde lgant, d'o l'on descend avec plaisir pour
tudier des moeurs plus naves, tout arrires qu'elles sont.

Telle qu'elle est, l'Arme est un bon livre  ouvrir pour connatre
l'humanit; on y apprend  mettre la main  tout, aux choses les plus
basses comme aux plus leves; les plus dlicats et les plus riches sont
forcs de voir vivre de prs la pauvret et de vivre avec elle, de lui
mesurer son gros pain et de lui peser sa viande. Sans l'arme, tel fils
de grand seigneur ne souponnerait pas comment un soldat vit, grandit,
engraisse toute l'anne avec neuf sous par jour et une cruche d'eau
frache, portant sur le dos un sac dont le contenant et le contenu
cotent quarante francs  sa patrie.

Cette simplicit de moeurs, cette pauvret insouciante et joyeuse de
tant de jeunes gens, cette vigoureuse et saine existence, sans fausse
politesse ni fausse sensibilit, cette allure mle donne  tout, cette
uniformit de sentiments imprims par la discipline, sont des liens
d'habitude grossiers, mais difficiles  rompre, et qui ne manquent pas
d'un certain charme inconnu aux autres professions. J'ai vu des
officiers prendre cette existence en passion au point de ne pouvoir la
quitter quelque temps sans ennui, mme pour retrouver les plus lgantes
et les plus chres coutumes de leur vie.--Les rgiments sont des
couvents d'hommes, mais des couvents nomades; partout ils portent leurs
usages empreints de gravit, de silence, de retenue. On y remplit bien
les voeux de Pauvret et d'Obissance.

Le caractre de ces reclus est indlbile comme celui des moines, et
jamais je n'ai revu l'uniforme d'un de mes rgiments sans un battement
de coeur.




                               LA VEILLE
                              DE VINCENNES



CHAPITRE II

_LES SCRUPULES D'HONNEUR D'UN SOLDAT_


Un soir de l't de 1819, je me promenais  Vincennes dans l'intrieur
de la forteresse, o j'tais en garnison avec Timolon d'Arc***,
lieutenant de la Garde comme moi; nous avions fait, selon l'habitude, la
promenade au polygone, assist  l'tude du tir  ricochet, cout et
racont paisiblement les histoires de guerre, discut sur l'cole
Polytechnique, sur sa formation, son utilit, ses dfauts, et sur les
hommes au teint jaune qu'avait fait pousser ce terroir gomtrique. La
couleur ple de l'cole, Timolon l'avait aussi sur le front. Ceux qui
l'ont connu se rappelleront comme moi sa figure rgulire et un peu
amaigrie, ses grands yeux noirs et les sourcils arqus qui les
couvraient, et le srieux si doux et rarement troubl de son visage
Spartiate; il tait fort proccup, ce soir-l, de notre conversation
trs longue sur le systme des probabilits de Laplace. Je me souviens
qu'il tenait sous le bras ce livre, que nous avions en grande estime, et
dont il tait souvent tourment.

La nuit tombait, ou plutt s'panouissait: une belle nuit d'aot. Je
regardais avec plaisir la chapelle construite par saint Louis, et cette
couronne de tours moussues et  demi ruines qui servait alors de parure
 Vincennes; le donjon s'levait au-dessus d'elles comme un roi au
milieu de ses gardes. Les petits croissants de la chapelle brillaient
parmi les premires toiles, au bout de leurs longues flches. L'odeur
frache et suave du bois nous parvenait par-dessus les remparts, et il
n'y avait pas jusqu'au gazon des batteries qui n'exhalt une haleine de
soir d't. Nous nous assmes sur un grand canon de Louis XIV, et nous
regardmes en silence quelques jeunes soldats qui essayaient leur force
en soulevant tour  tour une bombe au bout du bras, tandis que les
autres rentraient lentement et passaient le pont-levis deux par deux ou
quatre par quatre, avec toute la paresse du dsoeuvrement militaire. Les
cours taient remplies de caissons de l'artillerie, ouverts et chargs
de poudre, prpars pour la revue du lendemain.  notre ct, prs de la
porte du bois, un vieil Adjudant d'artillerie ouvrait et refermait,
souvent avec inquitude, la porte trs lgre d'une petite tour,
poudrire et arsenal, appartenant  l'artillerie  pied, et remplie de
barils de poudre, d'armes et de munitions de guerre. Il nous salua en
passant. C'tait un homme d'une taille leve, mais un peu vote. Ses
cheveux taient rares et blancs, sa moustache blanche et paisse, son
air ouvert, robuste et frais encore, heureux, doux et sage. Il tenait
trois grands registres  la main, et y vrifiait de longues colonnes de
chiffres. Nous lui demandmes pourquoi il travaillait si tard, contre sa
coutume. Il nous rpondit, avec le ton de respect et de calme des vieux
soldats, que c'tait le lendemain un jour d'inspection gnrale  cinq
heures du matin; qu'il tait responsable des poudres, et qu'il ne
cessait de les examiner et de recommencer vingt fois ses comptes, pour
tre  l'abri du plus lger reproche de ngligence; qu'il avait voulu
aussi profiter des dernires lueurs du jour, parce que la consigne tait
svre et dfendait d'entrer la nuit dans la poudrire avec un flambeau
ou mme une lanterne sourde; qu'il tait dsol de n'avoir pas eu le
temps de tout voir, et qu'il lui restait encore quelques obus 
examiner; qu'il voudrait bien pouvoir revenir dans la nuit; et il
regardait avec un peu d'impatience le grenadier que l'on posait en
faction  la porte, et qui devait l'empcher d'y rentrer.

Aprs nous avoir donn ces dtails, il se mit  genoux et regarda sous
la porte s'il n'y restait pas une trane de poudre. Il craignait que
les perons ou les fers des bottes des officiers ne vinssent  y mettre
feu le lendemain.

--Ce n'est pas cela qui m'occupe le plus, dit-il en se relevant, mais
ce sont mes registres; et il les regardait avec regret.

--Vous tes trop scrupuleux, dit Timolon.

--Ah! mon lieutenant, quand on est dans la Garde on ne peut pas trop
l'tre sur son honneur. Un de nos marchaux-des-logis s'est brl la
cervelle lundi dernier, pour avoir t mis  la salle de police. Moi, je
dois donner l'exemple aux sous-officiers. Depuis que je sers dans la
Garde, je n'ai pas eu un reproche de mes chefs, et une punition me
rendrait bien malheureux.

Il est vrai que ces braves soldats, pris dans l'arme parmi l'lite de
l'lite, se croyaient dshonors pour la plus lgre faute.

--Allez, vous tes tous les puritains de l'honneur, lui dis-je en lui
frappant sur l'paule.

Il salua et se retira vers la caserne o tait son logement; puis, avec
une innocence de moeurs particulire  l'honnte race des soldats, il
revint apportant du chnevis dans le creux de ses mains  une poule qui
levait ses douze poussins sous le vieux canon de bronze o nous tions
assis.

C'tait bien la plus charmante poule que j'aie connue de ma vie; elle
tait toute blanche, sans une seule tache; et ce brave homme, avec ses
gros doigts mutils  Marengo et  Austerlitz, lui avait coll sur la
tte une petite aigrette rouge, et sur la poitrine un petit collier
d'argent avec une plaque  son chiffre. La bonne poule en tait fire et
reconnaissante  la fois. Elle savait que les sentinelles la faisaient
toujours respecter, et elle n'avait peur de personne, pas mme d'un
petit cochon de lait et d'une chouette qu'on avait logs auprs d'elle
sous le canon voisin. La belle poule faisait le bonheur des canonniers;
elle recevait de nous tous des miettes de pain et de sucre tant que nous
tions en uniforme; mais elle avait horreur de l'habit bourgeois, et, ne
nous reconnaissant plus sous ce dguisement, elle s'enfuyait avec sa
famille sous le canon de Louis XIV. Magnifique canon sur lequel tait
grav l'ternel soleil avec son _Nec pluribus impar_, et l'_Ultima ratio
Regum_. Et il logeait une poule l-dessous!

Le bon Adjudant nous parla d'elle en fort bons termes. Elle fournissait
des oeufs  lui et  sa fille avec une gnrosit sans pareille; et il
l'aimait tant, qu'il n'avait pas eu le courage de tuer un seul de ses
poulets, de peur de l'affliger. Comme il racontait ses bonnes moeurs,
les tambours et les trompettes battirent et sonnrent  la fois l'appel
du soir. On allait lever les ponts, et les concierges en faisaient
rsonner les chanes. Nous n'tions pas de service, et nous sortmes par
la porte du bois. Timolon, qui n'avait cess de faire des angles sur le
sable avec le bout de son pe, s'tait lev du canon en regrettant ses
triangles, comme moi je regrettais ma poule blanche et mon Adjudant.

Nous tournmes  gauche, en suivant les remparts; et, passant ainsi
devant le tertre de gazon lev au duc d'Enghien sur son corps fusill
et sa tte crase par un pav, nous ctoymes les fosss en y regardant
le petit chemin blanc qu'il avait pris pour arriver  cette fosse.

Il y a deux sortes d'hommes qui peuvent trs bien se promener ensemble
cinq heures de suite sans se parler: ce sont les prisonniers et les
officiers. Condamns  se voir toujours, quand ils sont tous runis,
chacun est seul. Nous allions en silence, les bras derrire le dos. Je
remarquai que Timolon tournait et retournait sans cesse une lettre au
clair de la lune; c'tait une petite lettre de forme longue; j'en
connaissais la figure et l'auteur fminin, et j'tais accoutum  le
voir rver tout un jour sur cette petite criture fine et lgante.
Aussi nous tions arrivs au village en face du chteau, nous avions
mont l'escalier de notre petite maison blanche, nous allions nous
sparer sur le carr de nos appartements voisins, que je n'avais pas dit
une parole. L seulement, il me dit tout  coup:

Elle veut absolument que je donne ma dmission; qu'en pensez-vous?

--Je pense, dis-je, qu'elle est belle comme un ange, parce que je l'ai
vue; je pense que vous l'aimez comme un fou, parce que je vous vois
depuis deux ans tel que ce soir; je pense que vous avez une assez belle
fortune,  en juger par vos chevaux et votre train; je pense que vous
avez fait assez vos preuves pour vous retirer, et qu'en temps de paix ce
n'est pas un grand sacrifice; mais je pense aussi  une seule chose...

--Laquelle? dit-il en souriant assez amrement, parce qu'il devinait.

--C'est qu'elle est marie, dis-je plus gravement; vous le savez mieux
que moi, mon pauvre ami.

--C'est vrai, dit-il, pas d'avenir.

--Et le service sert  vous faire oublier cela quelquefois, ajoutai-je.

--Peut-tre, dit-il; mais il n'est pas probable que mon toile change 
l'arme. Remarquez dans ma vie que jamais je n'ai rien fait de bien qui
ne restt inconnu ou mal interprt.

--Vous liriez Laplace toutes les nuits, dis-je, que vous ne trouveriez
pas de remde  cela.

Et je m'enfermai chez moi pour crire un pome sur le Masque de fer,
pome que j'appelai: LA PRISON.




CHAPITRE III

_SUR L'AMOUR DU DANGER_


L'isolement ne saurait tre trop complet pour les hommes que je ne sais
quel dmon poursuit par les illusions de posie. Le silence tait
profond, et l'ombre paisse sur les tours du vieux Vincennes. La
garnison dormait depuis neuf heures du soir. Tous les feux s'taient
teints  six heures par ordre des tambours. On n'entendait que la voix
des sentinelles places sur le rempart et s'envoyant et rptant, l'une
aprs l'autre, leur cri long et mlancolique: _Sentinelle, prenez garde
 vous!_ Les corbeaux des tours rpondaient plus tristement encore, et,
ne s'y croyant plus en sret, s'envolaient plus haut jusqu'au donjon.
Rien ne pouvait plus me troubler, et pourtant quelque chose me
troublait, qui n'tait ni bruit, ni lumire. Je voulais et ne pouvais
pas crire. Je sentais quelque chose dans ma pense, comme une tache
dans une meraude; c'tait l'ide que quelqu'un auprs de moi veillait
aussi, et veillait sans consolation, profondment tourment. Cela me
gnait. J'tais sr qu'il avait besoin de se confier, et j'avais fui
brusquement sa confidence par dsir de me livrer  mes ides favorites.
J'en tais puni maintenant par le trouble de ces ides mmes. Elles ne
volaient pas librement et largement, et il me semblait que leurs ailes
taient appesanties, mouilles peut-tre par une larme secrte d'un ami
dlaiss.

Je me levai de mon fauteuil. J'ouvris la fentre, et je me mis 
respirer l'air embaum de la nuit. Une odeur de fort venait  moi, par
dessus les murs, un peu mlange d'une faible odeur de poudre; cela me
rappela ce volcan sur lequel vivaient et dormaient trois mille hommes
dans une scurit parfaite. J'aperus sur la grande baraque du fort,
spar du village par un chemin de quarante pas tout au plus, une lueur
projete par la lampe de mon jeune voisin; son ombre passait et
repassait sur la muraille, et je vis  ses paulettes qu'il n'avait pas
mme song  se coucher. Il tait minuit. Je sortis brusquement de ma
chambre et j'entrai chez lui. Il ne fut nullement tonn de me voir, et
dit tout de suite que s'il tait encore debout, c'tait pour finir une
lecture de Xnophon qui l'intressait fort. Mais comme il n'y avait pas
un seul livre ouvert dans sa chambre, et qu'il tenait encore  la main
son petit billet de femme, je ne fus pas sa dupe; mais j'en eus l'air.
Nous nous mmes  la fentre, et je lui dis, essayant d'approcher mes
ides des siennes:

Je travaillais aussi de mon ct, et je cherchais  me rendre compte de
cette sorte d'aimant qu'il y a pour nous dans l'acier d'une pe. C'est
une attraction irrsistible qui nous retient au service malgr nous, et
fait que nous attendons toujours un vnement ou une guerre. Je ne sais
pas (et je venais vous en parler) s'il ne serait pas vrai de dire et
d'crire qu'il y a dans les armes une passion qui leur est particulire
et qui leur donne la vie; une passion qui ne tient ni de l'amour de la
gloire, ni de l'ambition; c'est une sorte de combat corps  corps contre
la destine, une lutte qui est la source de mille volupts inconnues au
reste des hommes, et dont les triomphes intrieurs sont remplis de
magnificence; enfin c'est l'AMOUR DU DANGER!

--C'est vrai, me dit Timolon.

Je poursuivis:

Que serait-ce donc qui soutiendrait le marin sur la mer? qui le
consolerait dans cet ennui d'un homme qui ne voit que des hommes? Il
part, et dit adieu  la terre; adieu au sourire des femmes, adieu  leur
amour; adieu aux amitis choisies et aux tendres habitudes de la vie;
adieu aux bons vieux parents; adieu  la belle nature des campagnes, aux
arbres, aux gazons, aux fleurs qui sentent bon, aux rochers sombres, aux
bois mlancoliques pleins d'animaux silencieux et sauvages; adieu aux
grandes villes, au travail perptuel des arts,  l'agitation sublime de
toutes les penses dans l'oisivet de la vie, aux relations lgantes,
mystrieuses et passionnes du monde; il dit adieu  tout, et part. Il
va trouver trois ennemis: l'eau, l'air et l'homme; et toutes les minutes
de sa vie vont en avoir un  combattre. Cette magnifique inquitude le
dlivre de l'ennui. Il vit dans une perptuelle victoire; c'en est une
que de passer seulement sur l'Ocan et de ne pas s'engloutir en
sombrant; c'en est une que d'aller o il veut et de s'enfoncer dans les
bras du vent contraire; c'en est une que de courir devant l'orage et de
s'en faire suivre comme d'un valet; c'en est une que d'y dormir et d'y
tablir son cabinet d'tude. Il se couche avec le sentiment de sa
royaut, sur le dos de l'Ocan, comme saint Jrme sur son lion, et
jouit de la solitude qui est aussi son pouse.

--C'est grand, dit Timolon; et je remarquai qu'il posait la lettre sur
la table.

--Et c'est l'AMOUR DU DANGER qui le nourrit, qui fait que jamais il
n'est un moment dsoeuvr, qu'il se sent en lutte, et qu'il a un but.
C'est la lutte qu'il nous faut toujours; si nous tions en campagne,
vous ne souffririez pas tant.

--Qui sait? dit-il.

--Vous tes aussi heureux que vous pouvez l'tre; vous ne pouvez pas
avancer dans votre bonheur. Ce bonheur-l est une impasse vritable.

--Trop vrai! trop vrai! l'entendis-je murmurer.

--Vous ne pouvez pas empcher qu'elle n'ait un jeune mari et un enfant,
et vous ne pouvez pas conqurir plus de libert que vous n'en avez;
voil votre supplice,  vous!

Il me serra la main: Et toujours mentir! dit-il. Croyez-vous que nous
ayons la guerre?

--Je n'en crois pas un mot, rpondis-je.

--Si je pouvais seulement savoir si elle est au bal ce soir! Je lui
avais bien dfendu d'y aller.

--Je me serais bien aperu, sans ce que vous me dites-l, qu'il est
minuit, lui dis-je; vous n'avez pas besoin d'Austerlitz, mon ami, vous
tes assez occup; vous pouvez dissimuler et mentir encore pendant
plusieurs annes. Bonsoir.




CHAPITRE IV

_LE CONCERT DE FAMILLE_


Comme j'allais me retirer, je m'arrtai, la main sur la clef de sa
porte, coutant avec tonnement une musique assez rapproche et venue du
chteau mme. Entendue de la fentre, elle nous sembla forme de deux
voix d'hommes, d'une voix de femme et d'un piano. C'tait pour moi une
douce surprise,  cette heure de la nuit. Je proposai  mon camarade de
l'aller couter de plus prs. Le petit pont-levis, parallle au grand,
et destin  laisser passer le gouverneur et les officiers pendant une
partie de la nuit, tait ouvert encore. Nous rentrmes dans le fort, et,
en rdant par les cours, nous fmes guids par le son jusque sous les
fentres ouvertes que je reconnus pour celles du bon vieux Adjudant
d'artillerie.

Ces grandes fentres taient au rez-de-chausse, et, nous arrtant en
face, nous dcouvrmes jusqu'au fond de l'appartement, la simple famille
de cet honnte soldat.

Il y avait, au fond de la chambre, un petit piano de bois d'acajou,
garni de vieux ornements de cuivre. L'Adjudant (tout g et tout modeste
qu'il nous avait paru d'abord) tait assis devant le clavier, et jouait
une suite d'accords, d'accompagnements et de modulations simples, mais
harmonieusement unies entre elles. Il tenait les yeux levs au ciel, et
n'avait point de musique devant lui; sa bouche tait entr'ouverte avec
dlices sous l'paisseur de ses longues moustaches blanches. Sa fille,
debout  sa droite, allait chanter ou venait de s'interrompre; car elle
regardait avec inquitude, la bouche entr'ouverte encore, comme lui. 
sa gauche, un jeune sous-officier d'artillerie lgre de la Garde, vtu
de l'uniforme svre de ce beau corps, regardait cette jeune personne
comme s'il n'et pas cess de l'couter.

Rien de si calme que leurs poses, rien de si dcent que leur maintien,
rien de si heureux que leurs visages. Le rayon qui tombait d'en haut sur
ces trois fronts n'y clairait pas une expression soucieuse; et le doigt
de Dieu n'y avait crit que bont, amour et pudeur.

Le froissement de nos pes sur le mur les avertit que nous tions l.
Le brave homme nous vit, et son front chauve en rougit de surprise et,
je pense aussi, de satisfaction. Il se leva avec empressement, et,
prenant un des trois chandeliers qui l'clairaient, vint nous ouvrir et
nous fit asseoir. Nous le primes de continuer son concert de famille;
et, avec une simplicit noble, sans s'excuser et sans demander
indulgence, il dit  ses enfants:

O en tions-nous?

Et les trois voix s'levrent en choeur avec une indicible harmonie.

Timolon coutait et restait sans mouvement; pour moi, cachant ma tte
et mes yeux, je me mis  rver avec un attendrissement qui, je ne sais
pourquoi, tait douloureux. Ce qu'ils chantaient emportait mon me dans
des rgions de larmes et de mlancoliques flicits, et poursuivi
peut-tre par l'importune ide de mes travaux du soir, je changeais en
mobiles images les mobiles modulations des voix. Ce qu'ils chantaient
tait un de ces choeurs cossais, une des anciennes mlodies des Bardes
que chante encore l'cho sonore des Orcades. Pour moi, ce choeur
mlancolique s'levait lentement et s'vaporait tout  coup comme les
brouillards des montagnes d'Ossian; ces brouillards qui se forment sur
l'cume mousseuse des torrents de l'Arven, s'paississent lentement et
semblent se gonfler et se grossir, en montant, d'une foule innombrable
de fantmes tourments et tordus par les vents. Ce sont des guerriers
qui rvent toujours, le casque appuy sur la main, et dont les larmes et
le sang tombent goutte  goutte dans les eaux noires des rochers; ce
sont des beauts ples dont les cheveux s'allongent en arrire, comme
les rayons d'une lointaine comte, et se fondent dans le sein humide de
la lune: elles passent vite, et leurs pieds s'vanouissent envelopps
dans les plis vaporeux de leurs robes blanches; elles n'ont pas d'ailes,
et volent. Elles volent en tenant des harpes, elles volent les yeux
baisss et la bouche entr'ouverte avec innocence; elles jettent un cri
en passant et se perdent, en montant, dans la douce lumire qui les
appelle. Ce sont des navires ariens qui semblent se heurter contre des
rives sombres, et se plonger dans des flots pais; les montagnes se
penchent pour les pleurer, et les dogues noirs lvent leurs ttes
difformes et hurlent longuement, en regardant le disque qui tremble au
ciel, tandis que la mer secoue les colonnes blanches des Orcades qui
sont ranges comme les tuyaux d'un orgue immense, et rpandent, sur
l'Ocan, une harmonie dchirante et mille fois prolonge dans la caverne
o les vagues sont enfermes.

La musique se traduisait ainsi en sombres images dans mon me, bien
jeune encore, ouverte  toutes les sympathies et comme amoureuse de ses
douleurs fictives.

C'tait, d'ailleurs, revenir  la pense de celui qui avait invent ces
chants tristes et puissants, que de les sentir de la sorte. La famille
heureuse prouvait elle-mme la forte motion qu'elle donnait, et une
vibration profonde faisait quelquefois trembler les trois voix.

Le chant cessa, et un long silence lui succda. La jeune personne, comme
fatigue, s'tait appuye sur l'paule de son pre; sa taille tait
leve et un peu ploye, comme par faiblesse; elle tait mince, et
paraissait avoir grandi trop vite, et sa poitrine, un peu amaigrie, en
paraissait affecte. Elle baisait le front chauve, large et rid de son
pre, et abandonnait sa main au jeune sous-officier qui la pressait sur
ses lvres.

Comme je me serais bien gard, par amour-propre, d'avouer tout haut mes
rveries intrieures, je me contentai de dire froidement:

Que le ciel accorde de longs jours et toutes sortes de bndictions 
ceux qui ont le don de traduire la musique littralement! Je ne puis
trop admirer un homme qui trouve  une symphonie le dfaut d'tre trop
Cartsienne, et  une autre de pencher vers le systme de Spinosa; qui
se rcrie sur le panthisme d'un trio et l'utilit d'une ouverture 
l'amlioration de la classe la plus nombreuse. Si j'avais le bonheur de
savoir comme quoi un bmol de plus  la clef peut rendre un quatuor de
fltes et de bassons plus partisan du Directoire que du Consulat et de
l'Empire, je ne parlerais plus, je chanterais ternellement; je
foulerais aux pieds des mots et des phrases, qui ne sont bons tout au
plus que pour une centaine de dpartements, tandis que j'aurais le
bonheur de dire mes ides fort clairement  tout l'univers avec mes sept
notes. Mais, dpourvu de cette science comme je suis, ma conversation
musicale serait si borne que mon seul parti  prendre est de vous dire,
en langue vulgaire, la satisfaction que me cause surtout votre vue et le
spectacle de l'accord plein de simplicit et de bonhomie qui rgne dans
votre famille. C'est au point que ce qui me plat le plus dans votre
petit concert, c'est le plaisir que vous y prenez; vos mes me semblent
plus belles encore que la plus belle musique que le Ciel ait jamais
entendue monter  lui, de notre misrable terre, toujours gmissante.

Je tendis la main avec effusion  ce bon pre, et il la serra avec
l'expression d'une reconnaissance grave. Ce n'tait qu'un vieux soldat;
mais il y avait dans son langage et ses manires je ne sais quoi de
l'ancien bon ton du monde. La suite me l'expliqua.

--Voici, mon lieutenant, me dit-il, la vie que nous menons ici. Nous
nous reposons en chantant, ma fille, moi et mon gendre futur.

Il regardait en mme temps ces beaux jeunes gens avec une tendresse
toute rayonnante de bonheur.

--Voici, ajouta-t-il d'un air plus grave, en nous montrant un petit
portrait, la mre de ma fille.

Nous regardmes la muraille blanchie de pltre de la modeste chambre, et
nous y vmes, en effet, une miniature qui reprsentait la plus
gracieuse, la plus frache petite paysanne que jamais Greuze ait doue
de grands yeux bleus et de bouche en forme de cerise.

--Ce fut une bien grande dame qui eut autrefois la bont de faire ce
portrait-l, me dit l'Adjudant, et c'est une histoire curieuse que celle
de la dot de ma pauvre petite femme.

Et  nos premires prires de raconter son mariage, il nous parla ainsi,
autour de trois verres d'absinthe verte qu'il eut soin de nous offrir
pralablement et crmonieusement.




CHAPITRE V

_HISTOIRE DE L'ADJUDANT_

_Les Enfants de Montreuil et le Tailleur de pierres._


Vous saurez, mon lieutenant, que j'ai t lev au village de Montreuil
par monsieur le cur de Montreuil lui-mme. Il m'avait fait apprendre
quelques notes du plain-chant dans le plus heureux temps de ma vie: le
temps o j'tais enfant de choeur, o j'avais de grosses joues fraches
et rebondies, que tout le monde tapait en passant; une voix claire, des
cheveux blonds poudrs, une blouse et des sabots. Je ne me regarde pas
souvent, mais je m'imagine que je ne ressemble plus gure  cela.
J'tais fait ainsi pourtant, et je ne pouvais me rsoudre  quitter une
sorte de clavecin aigre et discord que le vieux cur avait chez lui. Je
l'accordais avec assez de justesse d'oreille, et le bon pre qui,
autrefois, avait t renomm  Notre-Dame pour chanter et enseigner le
faux-bourdon, me faisait apprendre un vieux solfge. Quand il tait
content, il me pinait les joues  me les rendre bleues, et me disait:
Tiens, Mathurin, tu n'es que le fils d'un paysan et d'une paysanne;
mais si tu sais bien ton catchisme et ton solfge, et que tu renonces 
jouer avec le fusil rouill de la maison, on pourra faire de toi un
matre de musique. Va toujours. Cela me donnait bon courage, et je
frappais de tous mes poings sur les deux pauvres claviers, dont les
dises taient presque tous muets.

Il y avait des heures o j'avais la permission de me promener et de
courir; mais la rcration la plus douce tait d'aller m'asseoir au bout
du parc de Montreuil, et de manger mon pain avec les maons et les
ouvriers qui construisaient sur l'avenue de Versailles,  cent pas de la
barrire, un petit pavillon de musique, par ordre de la Reine.

C'tait un lieu charmant, que vous pourrez voir  droite de la route de
Versailles, en arrivant. Tout  l'extrmit du parc de Montreuil au
milieu d'une pelouse de gazon, entoure de grands arbres, si vous
distinguez un pavillon qui ressemble  une mosque et  une bonbonnire,
c'est cela que j'allais regarder btir.

Je prenais par la main une petite fille de mon ge, qui s'appelait
Pierrette, que monsieur le cur faisait chanter aussi parce qu'elle
avait une jolie voix. Elle emportait une grande tartine que lui donnait
la bonne du cur, qui tait sa mre, et nous allions regarder btir la
petite maison que faisait faire la Reine pour la donner  Madame.

Pierrette et moi, nous avions environ treize ans. Elle tait dj si
belle, qu'on l'arrtait sur son chemin pour lui faire compliment, et que
j'ai vu de belles dames descendre de carrosse pour lui parler et
l'embrasser! Quand elle avait un fourreau rouge relev dans ses poches
et bien serr de la ceinture, on voyait bien ce que sa beaut serait un
jour. Elle n'y pensait pas, et elle m'aimait comme son frre.

Nous sortions toujours en nous tenant par la main depuis notre petite
enfance, et cette habitude tait si bien prise, que de ma vie je ne lui
donnai le bras. Notre coutume d'aller visiter les ouvriers nous fit
faire la connaissance d'un jeune tailleur de pierres, plus g que nous
de huit ou dix ans. Il nous faisait asseoir sur un moellon ou par terre
 ct de lui, et quand il avait une grande pierre  scier, Pierrette
jetait de l'eau sur la scie, et j'en prenais l'extrmit pour l'aider;
aussi ce fut mon meilleur ami dans ce monde. Il tait d'un caractre
trs paisible, trs doux, et quelquefois un peu gai, mais pas souvent.
Il avait fait une petite chanson sur les pierres qu'il taillait, et sur
ce qu'elles taient plus dures que le coeur de Pierrette, et il jouait
en cent faons sur ces mots de Pierre, de Pierrette, de Pierrerie, de
Pierrier, de Pierrot, et cela nous faisait rire tous trois. C'tait un
grand garon grandissant encore, tout ple et dgingand, avec de longs
bras et de grandes jambes, et qui quelquefois avait l'air de ne pas
penser  ce qu'il faisait. Il aimait son mtier, disait-il, parce qu'il
pouvait gagner sa journe en conscience, ayant song  autre chose
jusqu'au coucher du soleil. Son pre, architecte, s'tait si bien ruin,
je ne sais comment, qu'il fallait que le fils reprt son tat par le
commencement, et il s'y tait fort paisiblement rsign. Lorsqu'il
taillait un gros bloc, ou le sciait en long, il commenait toujours une
petite chanson dans laquelle il y avait toute une historiette qu'il
btissait  mesure qu'il allait, en vingt ou trente couplets, plus ou
moins.

Quelquefois il me disait de me promener devant lui avec Pierrette, et il
nous faisait chanter ensemble, nous apprenant  chanter en partie;
ensuite il s'amusait  me faire mettre  genoux devant Pierrette, la
main sur son coeur, et il faisait les paroles d'une petite scne qu'il
nous fallait redire aprs lui. Cela ne l'empchait pas de bien connatre
son tat, car il ne fut pas un an sans devenir matre maon. Il avait 
nourrir, avec son querre et son marteau, sa pauvre mre et deux petits
frres qui venaient le regarder travailler avec nous. Quand il voyait
autour de lui tout son petit monde, cela lui donnait du courage et de la
gat. Nous l'appelions Michel; mais pour vous dire tout de suite la
vrit, il s'appelait Michel-Jean Sedaine.




CHAPITRE VI

_UN SOUPIR_


Hlas! dis-je, voil un pote bien  sa place.

La jeune personne et le sous-officier se regardrent, comme affligs de
voir interrompre leur bon pre; mais le digne Adjudant reprit la suite
de son histoire, aprs avoir relev de chaque ct la cravate noire
qu'il portait, double d'une cravate blanche, attache militairement.




CHAPITRE VII

_LA DAME ROSE_


C'est une chose qui me parat bien certaine, mes chers enfants, dit-il
en se tournant du ct de sa fille, que le soin que la Providence a
daign prendre de composer ma vie comme elle l'a t. Dans les orages
sans nombre qui l'ont agite, je puis dire, en face de toute la terre,
que je n'ai jamais manqu de me fier  Dieu et d'en attendre du secours,
aprs m'tre aid de toutes mes forces. Aussi, vous dis-je, en marchant
sur les flots agits, je n'ai pas mrit d'tre appel _homme de peu de
foi_, comme le fut l'aptre; et quand mon pied s'enfonait, je levais
les yeux, et j'tais relev.

(Ici je regardai Timolon.--Il vaut mieux que nous, dis-je tout
bas.)--Il poursuivit:

Monsieur le cur de Montreuil m'aimait beaucoup, j'tais trait par lui
avec une amiti si paternelle, que j'avais oubli entirement que
j'tais n, comme il ne cessait de me le rappeler, d'un pauvre paysan et
d'une pauvre paysanne, enlevs presque en mme temps de la petite
vrole, que je n'avais mme pas vus.  seize ans, j'tais sauvage et
sot; mais je savais un peu de latin, beaucoup de musique, et, dans toute
sorte de travaux de jardinage, on me trouvait assez adroit. Ma vie tait
fort douce et fort heureuse, parce que Pierrette tait toujours l, et
que je la regardais toujours en travaillant, sans lui parler beaucoup
cependant.

Un jour que je taillais les branches d'un des htres du parc et que je
liais un petit fagot Pierrette me dit:

Oh! Mathurin, j'ai peur. Voil deux jolies dames qui viennent devers
nous par le bout de l'alle. Comment allons-nous faire?

Je regardai, et, en effet, je vis deux jeunes femmes qui marchaient vite
sur les feuilles sches, et ne se donnaient pas le bras. Il y en avait
une un peu plus grande que l'autre, vtue d'une petite robe de soie
rose. Elle courait presque en marchant, et l'autre, tout en
l'accompagnant, marchait presque en arrire. Par instinct, je fus saisi
d'effroi comme un pauvre paysan que j'tais, et je dis  Pierrette:

Sauvons-nous!

Mais bah! nous n'emes pas le temps, et ce qui redoubla ma peur, ce fut
de voir la dame rose faire signe  Pierrette, qui devint toute rouge et
n'osa pas bouger, et me prit bien vite par la main pour se raffermir.
Moi, j'tai mon bonnet et je m'adossai contre l'arbre, tout saisi.

Quand la dame rose fut tout  fait arrive sur nous, elle alla tout
droit  Pierrette, et, sans faon, elle lui prit le menton pour la
montrer  l'autre dame, en disant:

Eh! je vous le disais bien: c'est tout mon costume de laitire pour
jeudi.--La jolie petite fille que voil! Mon enfant, tu donneras tous
tes habits, comme les voici, aux gens qui viendront te les demander de
ma part, n'est-ce pas? je t'enverrai les miens en change.

--Oh! madame! dit Pierrette en reculant.

L'autre jeune dame se mit  sourire d'un air fin, tendre et
mlancolique, dont l'expression touchante est ineffaable pour moi. Elle
s'avana, la tte penche, et, prenant doucement le bras nu de
Pierrette, elle lui dit de s'approcher, et qu'il fallait que tout le
monde ft la volont de cette dame-l.

--Ne va pas t'aviser de rien changer  ton costume, ma belle petite,
reprit la dame rose, en la menaant d'une petite canne de jonc  pomme
d'or qu'elle tenait  la main. Voil un grand garon qui sera soldat, et
je vous marierai.

Elle tait si belle, que je me souviens de la tentation incroyable que
j'eus de me mettre  genoux; vous en rirez et j'en ai ri souvent depuis
en moi-mme; mais, si vous l'aviez vue, vous auriez compris ce que je
dis. Elle avait l'air d'une petite fe bien bonne.

Elle parlait vite et gaiement, et, en donnant une petite tape sur la
joue de Pierrette, elle nous laissa l tous les deux interdits et tout
imbciles, ne sachant que faire; et nous vmes les deux dames suivre
l'alle du ct de Montreuil et s'enfoncer dans le parc derrire le
petit bois.

Alors nous nous regardmes, et, en nous tenant toujours par la main,
nous rentrmes chez monsieur le cur; nous ne disions rien, mais nous
tions bien contents.

Pierrette tait toute rouge, et moi je baissais la tte. Il nous demanda
ce que nous avions; je lui dis d'un grand srieux:

Monsieur le cur, je veux tre soldat.

Il pensa en tomber  la renverse, lui qui m'avait appris le solfge!

--Comment, mon cher enfant, me dit-il, tu veux me quitter! Ah! mon
Dieu! Pierrette, qu'est-ce qu'on lui a donc fait, qu'il veut tre
soldat? Est-ce que tu ne m'aimes plus, Mathurin? Est-ce que tu n'aimes
plus Pierrette, non plus? Qu'est-ce que nous t'avons donc fait, dis? et
que vas-tu faire de la belle ducation que je t'ai donne? C'tait bien
du temps perdu assurment. Mais rponds donc, mchant sujet!
ajoutait-il en me secouant le bras.

Je me grattais la tte, et je disais toujours en regardant mes sabots:

Je veux tre soldat.

La mre de Pierrette apporta un grand verre d'eau froide  monsieur le
cur, parce qu'il tait devenu tout rouge, et elle se mit  pleurer.

Pierrette pleurait aussi et n'osait rien dire; mais elle n'tait pas
fche contre moi, parce qu'elle savait bien que c'tait pour l'pouser
que je voulais partir.

Dans ce moment-l, deux grands laquais poudrs entrrent avec une femme
de chambre qui avait l'air d'une dame, et ils demandrent si la petite
avait prpar les hardes que la reine et madame la princesse de Lamballe
lui avaient demandes.

Le pauvre cur se leva si troubl qu'il ne put se tenir une minute
debout, et Pierrette et sa mre tremblrent si fort qu'elles n'osrent
pas ouvrir une cassette qu'on leur envoyait en change du fourreau et du
bavolet, et elles allrent  la toilette  peu prs comme on va se faire
fusiller.

Seul avec moi, le cur me demanda ce qui s'tait pass, et je le lui dis
comme je vous l'ai cont, mais un peu plus brivement.

--Et c'est pour cela que tu veux partir, mon fils? me dit-il en me
prenant les deux mains; mais songe donc que la plus grande dame de
l'Europe n'a parl ainsi  un petit paysan comme toi que par
distraction, et ne sait seulement pas ce qu'elle t'a dit. Si on lui
racontait que tu as pris cela pour un ordre ou pour un horoscope, elle
dirait que tu es un grand bent, et que tu peux tre jardinier toute la
vie, que cela lui est gal. Ce que tu gagnes en jardinant, et ce que tu
gagnerais en enseignant la musique vocale, t'appartiendrait, mon ami; au
lieu que ce que tu gagneras dans un rgiment ne t'appartiendra pas, et
tu auras mille occasions de le dpenser en plaisirs dfendus par la
religion et la morale; tu perdras tous les bons principes que je t'ai
donns, et tu me forceras  rougir de toi. Tu reviendras (si tu reviens)
avec un autre caractre que celui que tu as reu en naissant. Tu tais
doux, modeste, docile; tu seras rude, impudent et tapageur. La petite
Pierrette ne se soumettra certainement pas  tre la femme d'un mauvais
garnement, et sa mre l'en empcherait quand elle le voudrait; et moi,
que pourrai-je faire pour toi, si tu oublies tout  fait la Providence?
Tu l'oublieras, vois-tu, la Providence, je t'assure que tu finiras par
l.

Je demeurai les yeux fixs sur mes sabots et les sourcils froncs en
faisant la moue, et je dis, en me grattant la tte:

C'est gal, je veux tre soldat.

Le bon cur n'y tint pas, et ouvrant la porte toute grande, il me montra
le grand chemin avec tristesse.

Je compris sa pantomime, et je sortis. J'en aurais fait autant  sa
place, assurment. Mais je le pense  prsent, et ce jour-l je ne le
pensais pas. Je mis mon bonnet de coton sur l'oreille droite, je relevai
le collet de ma blouse, pris mon bton et je m'en allai tout droit  un
petit cabaret, sur l'avenue de Versailles, sans dire adieu  personne.




CHAPITRE VIII

_LA POSITION DU PREMIER RANG_


Dans ce petit cabaret, je trouvai trois braves dont les chapeaux taient
galonns d'or, l'uniforme blanc, les revers roses, les moustaches cires
de noir, les cheveux tout poudrs  frimas, et qui parlaient aussi vite
que des vendeurs d'orvitan. Ces trois braves taient d'honntes
racoleurs. Ils me dirent que je n'avais qu' m'asseoir  table avec eux
pour avoir une ide juste du bonheur parfait que l'on gotait
ternellement dans le Royal-Auvergne. Ils me firent manger du poulet, du
chevreuil et des perdreaux, boire du vin de Bordeaux et de Champagne, et
du caf excellent; ils me jurrent sur leur honneur que, dans le
Royal-Auvergne, je n'en aurais jamais d'autres.

Je vis bien depuis qu'ils avaient dit vrai.

Ils me jurrent aussi, car ils juraient infiniment, que l'on jouissait
de la plus douce libert dans le Royal-Auvergne; que les soldats y
taient incomparablement plus heureux que les capitaines des autres
corps; qu'on y jouissait d'une socit fort agrable en hommes et en
belles dames, et qu'on y faisait beaucoup de musique, et surtout qu'on y
apprciait fort ceux qui jouaient du _piano_. Cette dernire
circonstance me dcida.

Le lendemain j'avais donc l'honneur d'tre soldat au Royal-Auvergne.
C'tait un assez beau corps, il est vrai; mais je ne voyais plus ni
Pierrette, ni monsieur le cur. Je demandai du poulet  dner, et l'on
me donna  manger cet agrable mlange de pommes de terre, de mouton et
de pain qui se nommait, se nomme et sans doute se nommera toujours _la
Ratatouille_. On me fit apprendre la position du soldat sans armes avec
une perfection si grande, que je servis de modle, depuis, au
dessinateur qui fit les planches de l'ordonnance de 1791, ordonnance
qui, vous le savez, mon lieutenant, est un chef-d'oeuvre de prcision.
On m'apprit l'cole de soldat et l'cole de peloton de manire 
excuter la charge en douze temps, les charges prcipites et les
charges  volont, en comptant ou sans compter les mouvements, aussi
parfaitement que le plus roide des caporaux du roi de Prusse, Frdric
le Grand, dont les vieux se souvenaient encore avec l'attendrissement de
gens qui aiment ceux qui les battent. On me fit l'honneur de me
promettre que, si je me comportais bien, je finirais par tre admis dans
la premire compagnie de grenadiers.--J'eus bientt une queue poudre
qui tombait sur ma veste blanche assez noblement; mais je ne voyais plus
jamais ni Pierrette, ni sa mre, ni monsieur le cur de Montreuil, et je
ne faisais point de musique.

Un beau jour, comme j'tais consign  la caserne mme o nous voici,
pour avoir fait trois fautes dans le maniement d'armes, on me plaa dans
la position des feux du premier rang, un genou sur le pav, ayant en
face de moi un soleil blouissant et superbe que j'tais forc de
coucher en joue, dans une immobilit parfaite, jusqu' ce que la fatigue
me ft ployer les bras  la saigne; et j'tais encourag  soutenir mon
arme par la prsence d'un honnte caporal, qui de temps en temps
soulevait ma baonnette avec sa crosse quand elle s'abaissait; c'tait
une petite punition de l'invention de M. de Saint-Germain.

Il y avait vingt minutes que je m'appliquais  atteindre le plus haut
degr de ptrification possible dans cette attitude, lorsque je vis au
bout de mon fusil la figure douce et paisible de mon bon ami Michel, le
tailleur de pierres.

--Tu viens bien  propos, mon ami, lui dis-je, et tu me rendrais un
grand service si tu voulais bien, sans qu'on s'en apert, mettre un
moment ta canne sous ma baonnette. Mes bras s'en trouveraient mieux, et
ta canne ne s'en trouverait pas plus mal.

--Ah! Mathurin, mon ami, me dit-il, te voil bien puni d'avoir quitt
Montreuil; tu n'as plus les conseils et les lectures du bon cur, et tu
vas oublier tout  fait cette musique que tu aimais tant, et celle de la
parade ne la vaudra certainement pas.

--C'est gal, dis-je, en levant le bout du canon de mon fusil, et le
dgageant de sa canne, par orgueil, c'est gal, on a son ide.

--Tu ne cultiveras plus les espaliers et les belles pches de Montreuil
avec ta Pierrette, qui est bien aussi frache qu'elles, et dont la lvre
porte aussi comme elles un petit duvet.

--C'est gal, dis-je encore, j'ai mon ide.

--Tu passeras bien longtemps  genoux,  tirer sur rien, avec une pierre
de bois, avant d'tre seulement caporal.

--C'est gal, dis-je encore, si j'avance lentement, toujours est-il vrai
que j'avancerai; tout vient  point  qui sait attendre, comme on dit,
et quand je serai sergent je serai quelque chose, et j'pouserai
Pierrette. Un sergent c'est un seigneur, et  tout seigneur tout
honneur.

Michel soupira.

--Ah! Mathurin! Mathurin! me dit-il, tu n'es pas sage, et tu as trop
d'orgueil et d'ambition, mon ami; n'aimerais-tu pas mieux tre remplac,
si quelqu'un payait pour toi, et venir pouser ta petite Pierrette?

--Michel! Michel! lui dis-je, tu t'es beaucoup gt dans le monde; je ne
sais pas ce que tu y fais, et tu ne m'as plus l'air d'y tre maon,
puisque au lieu d'une veste tu as un habit noir de taffetas; mais tu ne
m'aurais pas dit a dans le temps o tu rptais toujours: Il faut faire
son sort soi-mme.--Moi, je ne veux pas l'pouser avec l'argent des
autres, et je fais moi-mme mon sort, comme tu vois.--D'ailleurs, c'est
la Reine qui m'a mis a dans la tte, et la Reine ne peut pas se tromper
en jugeant ce qui est bien  faire. Elle a dit elle-mme: Il sera
soldat, et je les marierai; elle n'a pas dit: Il reviendra aprs avoir
t soldat.

--Mais, me dit Michel, si par hasard la Reine te voulait donner de quoi
l'pouser, le prendrais-tu?

--Non, Michel, je ne prendrais pas son argent, si par impossible elle le
voulait.

--Et si Pierrette gagnait elle-mme sa dot? reprit-il.

--Oui, Michel, je l'pouserais tout de suite, dis-je.

Ce bon garon avait l'air tout attendri.

--Eh bien! reprit-il, je dirai cela  la Reine.

--Est-ce que tu es fou, lui dis-je, ou domestique dans sa maison?

--Ni l'un ni l'autre, Mathurin, quoique je ne taille plus la pierre.

--Que tailles-tu donc? disais-je.

--H! je taille des pices, du papier et des plumes.

--Bah! dis-je, est-il possible?

--Oui, mon enfant, je fais de petites pices toutes simples, et bien
aises  comprendre. Je te ferai voir tout a.

                   *       *       *       *       *

--En effet, dit Timolon en interrompant l'Adjudant, les ouvrages de ce
bon Sedaine ne sont pas construits sur des questions bien difficiles; on
n'y trouve aucune synthse sur le fini et l'infini, sur les causes
finales, l'association des ides et l'identit personnelle; on n'y tue
pas des rois et des reines par le poison ou l'chafaud; a ne s'appelle
pas de noms sonores environns de leur traduction philosophique; mais a
se nomme _Blaise_, _l'Agneau perdu_, _le Dserteur_; ou bien _le
Jardinier et son Seigneur_, _la Gageure imprvue_; ce sont des gens tout
simples, qui parlent vrai, qui sont _philosophes sans le savoir_, comme
Sedaine lui-mme, que je trouve plus grand qu'on ne l'a fait.

Je ne rpondis pas.

                   *       *       *       *       *

L'Adjudant reprit:

Eh bien, tant mieux! dis-je, j'aime autant te voir travailler a que
tes pierres de taille.

--Ah! ce que je btissais valait mieux que ce que je construis 
prsent. a ne passait pas de mode et a restait plus longtemps debout.
Mais en tombant, a pouvait craser quelqu'un; au lieu qu' prsent,
quand a tombe, a n'crase personne.

--C'est gal, je suis toujours bien aise, dis-je...

C'est--dire, aurais-je dit; car le caporal vint donner un si terrible
coup de crosse dans la canne de mon vieil ami Michel, qu'il l'envoya
l-bas, tenez l-bas, prs de la poudrire.

En mme temps il ordonna six jours de salle de police pour le
factionnaire qui avait laiss entrer un bourgeois.

Sedaine comprit bien qu'il fallait s'en aller; il ramassa paisiblement
sa canne, et, en sortant du ct du bois, il me dit:

Je t'assure, Mathurin, que je conterai tout ceci  la Reine.




CHAPITRE IX

_UNE SANCE_


Ma petite Pierrette tait une belle petite fille, d'un caractre dcid,
calme et honnte. Elle ne se dconcertait pas trop facilement, et depuis
qu'elle avait parl  la Reine, elle ne se laissait plus aisment faire
la leon; elle savait bien dire  monsieur le cur et  sa bonne qu'elle
voulait pouser Mathurin, et elle se levait la nuit pour travailler 
son trousseau, tout comme si je n'avais pas t mis  la porte pour
longtemps, sinon pour toute ma vie.

Un jour (c'tait le lundi de Pques, elle s'en tait toujours souvenue,
la pauvre Pierrette, et me l'a racont souvent), un jour donc qu'elle
tait assise devant la porte de monsieur le cur travaillant et chantant
comme si de rien n'tait, elle vit arriver vite, vite, un beau carrosse
dont les six chevaux trottaient dans l'avenue, d'un train merveilleux,
monts par deux petits postillons poudrs et roses, trs jolis et si
petits qu'on ne voyait de loin que leurs grosses bottes  l'cuyre. Ils
portaient de gros bouquets  leur jabot, et les chevaux portaient aussi
de gros bouquets sur l'oreille.

Ne voil-t-il pas que l'cuyer qui courait en avant des chevaux s'arrta
prcisment devant la porte de monsieur le cur, o la voiture eut la
bont de s'arrter aussi et daigna s'ouvrir toute grande. Il n'y avait
personne dedans. Comme Pierrette regardait avec de grands yeux, l'cuyer
ta son chapeau trs poliment et la pria de vouloir bien monter en
carrosse.

Vous croyez peut-tre que Pierrette fit des faons? Point du tout; elle
avait trop de bon sens pour cela. Elle ta simplement ses deux sabots,
qu'elle laissa sur le pas de la porte, mit ses souliers  boucles
d'argent, ploya proprement son ouvrage, et monta dans le carrosse en
s'appuyant sur le bras du valet de pied, comme si elle n'et fait autre
chose de sa vie, parce que, depuis qu'elle avait chang de robe avec la
Reine, elle ne doutait plus de rien.

Elle m'a dit souvent qu'elle avait eu deux grandes frayeurs dans la
voiture: la premire, parce qu'on allait si vite que les arbres de
l'avenue de Montreuil lui paraissaient courir comme des fous l'un aprs
l'autre; la seconde, parce qu'il lui semblait qu'en s'asseyant sur les
coussins blancs du carrosse, elle y laisserait une tache bleue et jaune
de la couleur de son jupon. Elle le releva dans ses poches, et se tint
toute droite au bord du coussin, nullement tourmente de son aventure et
devinant bien qu'en pareille circonstance, il est bon de faire ce que
tout le monde veut, franchement et sans hsiter.

D'aprs ce sentiment juste de sa position que lui donnait une nature
heureuse, douce et dispose au bien et au vrai en toute chose, elle se
laissa parfaitement donner le bras par l'cuyer et conduire  Trianon,
dans les appartements dors, o seulement elle eut soin de marcher sur
la pointe du pied, par gard pour les parquets de bois de citron et de
bois des Indes qu'elle craignait de rayer avec ses clous.

Quand elle entra dans la dernire chambre, elle entendit un petit rire
joyeux de deux voix trs douces, et qui l'intimida bien un peu et lui
fit battre le coeur assez vivement; mais, en entrant, elle se trouva
rassure tout de suite: ce n'tait que son amie la Reine.

Madame de Lamballe tait avec elle, mais assise dans une embrasure de
fentre et tablie devant un pupitre de peintre en miniature. Sur le
tapis vert du pupitre, un ivoire tout prpar; prs de l'ivoire des
pinceaux; prs des pinceaux, un verre d'eau.

--Ah! la voil, dit la Reine d'un air de fte, et elle courut lui
prendre les deux mains.

Comme elle est frache, comme elle est jolie! Le joli petit modle que
cela fait pour vous! Allons, ne la manquez pas, madame de Lamballe!
Mets-toi l, mon enfant.

Et la belle Marie-Antoinette la fit asseoir de force sur une chaise.
Pierrette tait tout  fait interdite, et sa chaise si haute que ses
petits pieds pendaient et se balanaient.

                   *       *       *       *       *

--Mais voyez donc comme elle se tient bien, continuait la Reine, elle
ne se fait pas dire deux fois ce que l'on veut; je gage qu'elle a de
l'esprit. Tiens-toi droite, mon enfant, et coute-moi. Il va venir deux
messieurs ici. Que tu les connaisses ou non, cela ne fait rien, et cela
ne te regarde pas. Tu feras tout ce qu'ils te diront de faire. Je sais
que tu chantes, tu chanteras. Quand ils te diront d'entrer et de sortir,
d'aller et de venir, tu entreras, tu sortiras, tu iras, tu viendras,
bien exactement, entends-tu? Tout cela c'est pour ton bien. Madame et
moi nous les aiderons  t'enseigner quelque chose que je sais bien, et
nous ne te demandons pour nos peines que de poser tous les jours une
heure devant madame; cela ne t'afflige pas trop fort, n'est-ce pas?

Pierrette ne rpondait qu'en rougissant et en plissant  chaque parole;
mais elle tait si contente qu'elle aurait voulu embrasser la petite
Reine comme sa camarade.

Comme elle posait, les yeux tourns vers la porte, elle vit entrer deux
hommes, l'un gros et l'autre grand. Comme elle vit le grand, elle ne put
s'empcher de crier:

--Tiens! c'est...

Mais elle se mordit le doigt pour se faire taire.

--Eh bien, comment la trouvez-vous, messieurs? dit la Reine; me suis-je
trompe?

--N'est-ce pas que c'est _Rose_ mme? dit Sedaine.

--Une seule note, madame, dit le plus gros des deux, et je saurai si
c'est la Rose de Monsigny, comme elle est celle de Sedaine.

--Voyons, ma petite, rptez cette gamme, dit Grtry en chantant _ut,
r, mi, fa, sol._

Pierrette la rpta.

--Elle a une voix divine, madame, dit-il.

La Reine frappa des mains et sauta.

--Elle gagnera sa dot, dit-elle.




CHAPITRE X

_UNE BELLE SOIRE_


Ici l'honnte Adjudant gota un peu de son petit verre d'absinthe, en
nous engageant  l'imiter, et, aprs avoir essuy sa moustache blanche
avec un mouchoir rouge et l'avoir tourne un instant dans ses gros
doigts, il poursuivit ainsi:

Si je savais faire des surprises, mon lieutenant, comme on en fait dans
les livres, et faire attendre la fin d'une histoire en tenant la drage
haute aux auditeurs, et puis la faire goter du bout des lvres, et puis
la relever, et puis la donner tout entire  manger, je trouverais une
manire nouvelle de vous dire la suite de ceci; mais je vais de fil en
aiguille, tout simplement comme a t ma vie de jour en jour, et je vous
dirai que depuis le jour o mon pauvre Michel tait venu me voir ici 
Vincennes, et m'avait trouv dans la position du premier rang, je
maigris d'une manire ridicule, parce que je n'entendis plus parler de
notre petite famille de Montreuil, et que je vins  penser que Pierrette
m'avait oubli tout  fait. Le rgiment d'Auvergne tait  Orlans
depuis trois mois, et le mal du pays commenait  m'y prendre. Je
jaunissais  vue d'oeil et je ne pouvais plus soutenir mon fusil. Mes
camarades commenaient  me prendre en grand mpris, comme on prend ici
toute maladie, vous le savez.

Il y en avait qui me ddaignaient parce qu'ils me croyaient trs malade,
d'autres parce qu'ils soutenaient que je faisais semblant de l'tre, et,
dans ce dernier cas, il ne me restait d'autre parti que de mourir pour
prouver que je disais vrai, ne pouvant pas me rtablir tout  coup ni
tre assez mal pour me coucher; fcheuse position.

Un jour un officier de ma compagnie vint me trouver, et me dit:

Mathurin, toi qui sais lire, lis un peu cela.

Et il me conduisit sur la place de Jeanne d'Arc, place qui m'est chre,
o je lus une grande affiche de spectacle sur laquelle on avait imprim
ceci:

                               PAR ORDRE:

  Lundi prochain, reprsentation extraordinaire d'IRNE, pice
  nouvelle de M. DE VOLTAIRE, et de ROSE ET COLAS, par M. SEDAINE,
  musique de M. DE MONSIGNY, au bnfice de mademoiselle Colombe,
  clbre cantatrice de la Comdie-Italienne, laquelle paratra dans
  la seconde pice. SA MAJEST LA REINE a daign promettre qu'elle
  honorerait le spectacle de sa prsence.

--Eh bien, dis-je, mon capitaine, qu'est-ce que cela peut me faire, a?

--Tu es un bon sujet, me dit-il, tu es beau garon; je te ferai poudrer
et friser pour te donner un peu meilleur air, et tu seras plac en
faction  la porte de la loge de la Reine.

Ce qui fut dit fut fait. L'heure du spectacle venue, me voil dans le
corridor, en grande tenue du rgiment d'Auvergne, sur un tapis bleu, au
milieu des guirlandes de fleurs en festons qu'on avait disposes
partout, et des lis panouis, sur chaque marche des escaliers du
thtre. Le directeur courait de tous cts avec un air tout joyeux et
agit. C'tait un petit homme gros et rouge, vtu d'un habit de soie
bleu de ciel, avec un jabot florissant et faisant la roue. Il s'agitait
en tous sens, et ne cessait de se mettre  la fentre en disant:

Ceci est de la livre de madame la duchesse de Montmorency; ceci, le
coureur de M. le duc de Lauzun; M. le prince de Gumne vient
d'arriver; M. de Lambesc vient aprs. Vous avez vu? vous savez? Qu'elle
est bonne, la Reine! Que la Reine est bonne!

Il passait et repassait effar, cherchant Grtry, et le rencontra nez 
nez dans le corridor prcisment en face de moi.

--Dites-moi, monsieur Grtry, mon cher monsieur Grtry, dites-moi, je
vous en supplie, s'il ne m'est pas possible de parler  cette clbre
cantatrice que vous m'amenez. Certainement il n'est pas permis  un
ignare et non lettr comme moi d'lever le plus lger doute sur son
talent, mais encore voudrais-je bien apprendre de vous qu'il n'y a pas 
craindre que la Reine ne soit mcontente. On n'a pas rpt.

--H! h! rpondit Grtry d'un air de persiflage, il m'est impossible de
vous rpondre l-dessus, mon cher monsieur; ce que je puis vous assurer,
c'est que vous ne la verrez pas. Une actrice comme celle-l, monsieur,
c'est une enfant gte. Mais vous la verrez quand elle entrera en scne.
D'ailleurs, quand ce serait une autre que mademoiselle Colombe,
qu'est-ce que cela vous fait?

--Comment, monsieur, moi, directeur du thtre d'Orlans, je n'aurais
pas le droit?... reprit-il en se gonflant les joues.

--Aucun droit, mon brave directeur, dit Grtry. Eh! comment se fait-il
que vous doutiez un moment d'un talent dont Sedaine et moi avons
rpondu, poursuivit-il avec plus de srieux.

Je fus bien aise d'entendre ce nom cit avec autorit, et je prtai plus
d'attention.

Le directeur, en homme qui savait son mtier, voulut profiter de la
circonstance.

--Mais on me compte donc pour rien? disait-il; mais de quoi ai-je
l'air? J'ai prt mon thtre avec un plaisir infini, trop heureux de
voir l'auguste princesse qui...

-- propos, dit Grtry, vous savez que je suis charg de vous annoncer
que ce soir la Reine vous fera remettre une somme gale  la moiti de
la recette gnrale.

Le directeur saluait avec une inclination profonde en reculant toujours,
ce qui prouvait le plaisir que lui causait cette nouvelle.

--Fi donc! monsieur, fi donc! je ne parle pas de cela, malgr le
respect avec lequel je recevrai cette faveur; mais vous ne m'avez rien
fait esprer qui vnt de votre gnie, et...

--Vous savez aussi qu'il est question de vous pour diriger la
Comdie-Italienne  Paris?

--Ah! monsieur Grtry...

--On ne parle que de votre mrite  la cour; tout le monde vous y aime
beaucoup, et c'est pour cela que la Reine a voulu voir votre thtre. Un
directeur est l'me de tout; de lui vient le gnie des auteurs, celui
des compositeurs, des acteurs, des dcorateurs, des dessinateurs, des
allumeurs et des balayeurs; c'est le principe et la fin de tout; la
Reine le sait bien. Vous avez tripl vos places, j'espre?

--Mieux que cela, monsieur Grtry, elles sont  un louis; je ne pouvais
pas manquer de respect  la cour au point de les mettre  moins.

En ce moment mme tout retentit d'un grand bruit de chevaux et de grands
cris de joie, et la Reine entra si vite, que j'eus  peine le temps de
prsenter les armes, ainsi que la sentinelle place devant moi. De beaux
seigneurs parfums la suivaient, et une jeune femme, que je reconnus
pour celle qui l'accompagnait  Montreuil.

Le spectacle commena tout de suite. Le Kain et cinq autres acteurs de
la Comdie-Franaise taient venus jouer la tragdie d'_Irne_, et je
m'aperus que cette tragdie allait toujours son train, parce que la
Reine parlait et riait tout le temps qu'elle dura. On n'applaudissait
pas, par respect pour elle, comme c'est l'usage encore, je crois,  la
cour. Mais quand vint l'opra-comique, elle ne dit plus rien, et
personne ne souffla dans sa loge.

Tout d'un coup j'entendis une grande voix de femme qui s'levait de la
scne, et qui me remua les entrailles; je tremblai, et je fus forc de
m'appuyer sur mon fusil. Il n'y avait qu'une voix comme celle-l dans le
monde, une voix venant du coeur, et rsonnant dans la poitrine comme une
harpe, une voix de passion.

J'coutai, en appliquant mon oreille contre la porte, et  travers le
rideau de gaze de la petite lucarne de la loge, j'entrevis les comdiens
et la pice qu'ils jouaient; il y avait une petite personne qui
chantait:

  Il tait un oiseau gris
      Comme un' souris,
  Qui, pour loger ses petits,
        Fit un p'tit
            Nid.

Et disait  son amant:

  Aimez-moi, aimez-moi, mon p'tit roi.

Et, comme il tait assis sur la fentre, elle avait peur que son pre
endormi ne se rveillt et ne vt Colas; et elle changeait le refrain de
sa chanson, et elle disait:

  Ah! r'montez vos jambes, car on les voit.

J'eus un frisson extraordinaire par tout le corps quand je vis  quel
point cette Rose ressemblait  Pierrette; c'tait sa taille, c'tait son
mme habit, son fourreau rouge et bleu, son jupon blanc, son petit air
dlibr et naf, sa jambe si bien faite, et ses petits souliers 
boucles d'argent avec ses bas rouge et bleu.

--Mon Dieu, me disais-je, comme il faut que ces actrices soient habiles
pour prendre ainsi tout de suite l'air des autres! Voil cette fameuse
mademoiselle Colombe, qui loge dans un bel htel, qui est venue ici en
poste, qui a plusieurs laquais, et qui va dans Paris vtue comme une
duchesse, et elle ressemble autant que cela  Pierrette! mais on voit
bien tout de mme que ce n'est pas elle. Ma pauvre Pierrette ne chantait
pas si bien, quoique sa voix soit au moins aussi jolie.

Je ne pouvais pas cependant cesser de regarder  travers la glace, et
j'y restai jusqu'au moment o l'on me poussa brusquement la porte sur le
visage. La Reine avait trop chaud, et voulait que sa loge ft ouverte.
J'entendis sa voix; elle parlait vite et haut:

Je suis bien contente, le Roi s'amusera bien de notre aventure.
Monsieur le premier gentilhomme de la chambre peut dire  mademoiselle
Colombe qu'elle ne se repentira pas de m'avoir laiss faire les honneurs
de son nom. Oh! que cela m'amuse!

--Ma chre princesse, disait-elle  madame de Lamballe, nous avons
attrap tout le monde ici... Tout ce qui est l fait une bonne action
sans s'en douter. Voil ceux de la bonne ville d'Orlans enchants de la
grande cantatrice, et toute la cour qui voudrait l'applaudir. Oui, oui,
applaudissons.

En mme temps elle donna le signal des applaudissements, et toute la
salle, ayant les mains dchanes, ne laissa plus passer un mot de
_Rose_ sans l'applaudir  tout rompre. La charmante Reine tait ravie.

--C'est ici, dit-elle  M. de Biron, qu'il y a trois mille amoureux;
mais ils le sont de Rose et non de moi, cette fois.

La pice finissait et les femmes en taient  jeter leurs bouquets sur
Rose.

--Et le vritable amoureux, o est-il donc? dit la Reine  M. le duc
de Lauzun. Il sortit de la loge et fit signe  mon capitaine, qui rdait
dans le corridor.

Le tremblement me reprit; je sentais qu'il allait m'arriver quelque
chose, sans oser le prvoir ou le comprendre, ou seulement y penser.

Mon capitaine salua profondment et parla bas  M. de Lauzun. La Reine
me regarda; je m'appuyai sur le mur pour ne pas tomber. On montait
l'escalier, et je vis Michel Sedaine suivi de Grtry et du directeur
important et sot; ils conduisaient Pierrette, la vraie Pierrette, ma
Pierrette  moi, ma soeur, ma femme, ma Pierrette de Montreuil.

Le directeur cria de loin: Voici une belle soire de dix-huit mille
francs!

La Reine se retourna, et, parlant hors de sa loge d'un air tout  la
fois plein de franche gat et d'une bienfaisante finesse, elle prit la
main de Pierrette:

Viens, mon enfant, dit-elle, il n'y a pas d'autre tat qui fasse gagner
sa dot en une heure de temps sans pch. Je reconduirai demain mon lve
 M. le cur de Montreuil, qui nous absoudra toutes les deux, j'espre.
Il te pardonnera bien d'avoir jou la comdie une fois dans ta vie,
c'est le moins que puisse faire une femme honnte.

Ensuite elle me salua.

Me saluer! moi, qui tais plus d' moiti mort, quelle cruaut!

--J'espre, dit-elle, que M. Mathurin voudra bien accepter  prsent la
fortune de Pierrette; je n'y ajoute rien, elle l'a gagne elle-mme.




CHAPITRE XI

_FIN DE L'HISTOIRE DE L'ADJUDANT_


Ici le bon Adjudant se leva pour prendre le portrait, qu'il nous fit
passer encore une fois de main en main.

--La voil, disait-il, dans le mme costume, ce bavolet et ce mouchoir
au cou; la voil telle que voulut bien la peindre madame la princesse de
Lamballe. C'est ta mre, mon enfant, disait-il  la belle personne qu'il
avait prs de lui sur son genou; elle ne joua plus la comdie, car elle
ne put jamais savoir que ce rle de _Rose et Colas_, enseign par la
Reine.

Il tait mu. Sa vieille moustache blanche tremblait un peu, et il y
avait une larme dessus.

--Voil une enfant qui a tu sa pauvre mre en naissant, ajouta-t-il; il
faut bien l'aimer pour lui pardonner cela; mais enfin tout ne nous est
pas donn  la fois. 'aurait t trop, apparemment, pour moi, puisque
la Providence ne l'a pas voulu. J'ai roul depuis avec les canons de la
Rpublique et de l'Empire, et je peux dire que, de Marengo  la Moscowa,
j'ai vu de bien belles affaires; mais je n'ai pas eu de plus beau jour
dans ma vie que celui que je vous ai racont l. Celui o je suis entr
dans la Garde Royale a t aussi un des meilleurs. J'ai repris avec tant
de joie la cocarde blanche que j'avais dans le Royal-Auvergne! Et aussi,
mon lieutenant, je tiens  faire mon devoir, comme vous l'avez vu. Je
crois que je mourrais de honte, si, demain  l'inspection, il me
manquait une gargousse seulement; et je crois qu'on a pris un baril au
dernier exercice  feu, pour les cartouches de l'infanterie. J'aurais
presque envie d'y aller voir, si ce n'tait la dfense d'y entrer avec
des lumires.

Nous le primes de se reposer et de rester avec ses enfants, qui le
dtournrent de son projet; et, en achevant son petit verre, il nous dit
encore quelques traits indiffrents de sa vie: il n'avait pas eu
d'avancement parce qu'il avait toujours trop aim les corps d'lite et
s'tait trop attach  son rgiment. Canonnier dans la Garde des
consuls, sergent dans la Garde Impriale, lui avaient toujours paru de
plus hauts grades qu'officier de la ligne. J'ai vu beaucoup de
_grognards_ pareils. Au reste, tout ce qu'un soldat peut avoir de
dignits, il l'avait: fusil _d'honneur_  capucines d'argent, croix
d'honneur pensionne, et surtout beaux et nobles tats de service, o la
colonne des actions d'clat tait pleine. C'tait ce qu'il ne racontait
pas.

Il tait deux heures du matin. Nous fmes cesser la veille en nous
levant et en serrant cordialement la main de ce brave homme, et nous le
laissmes heureux des motions de sa vie, qu'il avait renouveles dans
son me honnte et bonne.

--Combien de fois, dis-je, ce vieux soldat vaut-il mieux avec sa
rsignation, que nous autres, jeunes officiers, avec nos ambitions
folles! Cela nous donna  penser.

--Oui, je crois bien, continuai-je, en passant le petit pont qui fut
lev aprs nous; je crois que ce qu'il y a de plus pur dans nos temps,
c'est l'me d'un soldat pareil, scrupuleux sur son honneur et le croyant
souill par la moindre tache d'indiscipline ou de ngligence; sans
ambition, sans vanit, sans luxe, toujours esclave et toujours fier et
content de sa Servitude, n'ayant de cher dans sa vie qu'un souvenir de
reconnaissance.

--Et croyant que la Providence a les yeux sur lui! me dit Timolon,
d'un air profondment frapp et me quittant pour se retirer chez lui.




CHAPITRE XII

_LE RVEIL_


Il y avait une heure que je dormais; il tait quatre heures du matin;
c'tait le 17 aot, je ne l'ai pas oubli. Tout  coup mes deux fentres
s'ouvrirent  la fois, et toutes leurs vitres casses tombrent dans ma
chambre avec un petit bruit argentin fort joli  entendre. J'ouvris les
yeux, et je vis une fume blanche qui entrait doucement chez moi et
venait jusqu' mon lit en formant mille couronnes. Je me mis  la
considrer avec des regards un peu surpris, et je la reconnus aussi vite
 sa couleur qu' son odeur. Je courus  la fentre. Le jour commenait
 poindre et clairait de lueurs tendres tout ce vieux chteau immobile
et silencieux encore, et qui semblait dans la stupeur du premier coup
qu'il venait de recevoir. Je n'y vis rien remuer. Seulement le vieux
grenadier plac sur le rempart, et enferm l au verrou, selon l'usage,
se promenait trs vite, l'arme au bras, en regardant du ct des cours.
Il allait comme un lion dans sa cage.

Tout se taisant encore, je commenais  croire qu'un essai d'armes fait
dans les fosss avait t cause de cette commotion, lorsqu'une explosion
plus violente se fit entendre. Je vis natre en mme temps un soleil qui
n'tait pas celui du ciel, et qui se levait sur la dernire tour du ct
du bois. Ses rayons taient rouges, et,  l'extrmit de chacun d'eux,
il y avait un obus qui clatait; devant eux un brouillard de poudre.
Cette fois le donjon, les casernes, les tours, les remparts, les
villages et les bois tremblrent et parurent glisser de gauche  droite,
et revenir comme un tiroir ouvert et referm sur-le-champ. Je compris en
ce moment les tremblements de terre. Un cliquetis pareil  celui que
feraient toutes les porcelaines de Svres jetes par la fentre, me fit
parfaitement comprendre que de tous les vitraux de la chapelle, de
toutes les glaces du chteau, de toutes les vitres des casernes et du
bourg, il ne restait pas un morceau de verre attach au mastic. La fume
blanche se dissipa en petites couronnes.

--La poudre est trs bonne quand elle fait des couronnes comme
celles-l, me dit Timolon, en entrant tout habill et arm dans ma
chambre.

--Il me semble, dis-je, que nous sautons.

--Je ne dis pas le contraire, me rpondit-il froidement. Il n'y a rien 
faire jusqu' prsent.

En trois minutes je fus comme lui habill et arm, et nous regardmes en
silence le silencieux chteau.

Tout d'un coup vingt tambours battirent la gnrale; les murailles
sortaient de leur stupeur et de leur impassibilit et appelaient  leur
secours. Les bras du pont-levis commencrent  s'abaisser lentement et
descendirent leurs pesantes chanes sur l'autre bord du foss; c'tait
pour faire entrer les officiers et sortir les habitants. Nous courmes 
la herse: elle s'ouvrait pour recevoir les forts et rejeter les faibles.

Un singulier spectacle nous frappa: toutes les femmes se pressaient  la
porte, et en mme temps tous les chevaux de la garnison. Par un juste
instinct du danger, ils avaient rompu leurs licols  l'curie ou
renvers leurs cavaliers, et attendaient en piaffant que la campagne
leur ft ouverte. Ils couraient par les cours,  travers les troupeaux
de femmes, hennissant avec pouvante, la crinire hrisse, les narines
ouvertes, les yeux rouges, se dressant debout contre les murs, respirant
la poudre, et cachant dans le sable leurs naseaux brls.

Une jeune et belle personne, roule dans les draps de son lit, suivie de
sa mre  demi vtue et porte par un soldat, sortit la premire, et
toute la foule suivit. Dans ce moment cela me parut une prcaution bien
inutile, la terre n'tait sre qu' six lieues de l.

Nous entrmes en courant, ainsi que tous les officiers logs dans le
bourg. La premire chose qui me frappa fut la contenance calme de nos
vieux grenadiers de la garde, placs au poste d'entre. L'arme au pied,
appuys sur cette arme, ils regardaient du ct de la poudrire en
connaisseurs, mais sans dire un mot ni quitter l'attitude prescrite, la
main sur la bretelle du fusil. Mon ami Ernest d'Hanache les commandait;
il nous salua avec le sourire  la Henri IV qui lui tait naturel; je
lui donnai la main. Il ne devait perdre la vie que dans la dernire
Vende, o il vient de mourir noblement. Tous ceux que je nomme dans ces
souvenirs encore rcents sont dj morts.

En courant, je heurtai quelque chose qui faillit me faire tomber:
c'tait un pied humain. Je ne pus m'empcher de m'arrter  le regarder.

--Voil comme votre pied sera tout  l'heure, me dit un officier en
passant et en riant de tout son coeur.

Rien n'indiquait que ce pied et jamais t chauss. Il tait comme
embaum et conserv  la manire des momies; bris  deux pouces
au-dessus de la cheville, comme les pieds de statues en tude dans les
ateliers; poli, vein comme du marbre noir, et n'ayant de rose que les
ongles. Je n'avais pas le temps de le dessiner: je continuai ma course
jusqu' la dernire cour, devant les casernes.

L nous attendaient nos soldats. Dans leur premire surprise, ils
avaient cru le chteau attaqu, ils s'taient jets du lit au rtelier
d'armes et s'taient runis dans la cour, la plupart en chemise avec
leur fusil au bras. Presque tous avaient les pieds ensanglants et
coups par le verre bris. Ils restaient muets et sans action devant un
ennemi qui n'tait pas un homme, et virent avec joie arriver leurs
officiers.

Pour nous, ce fut au cratre mme du volcan que nous courmes. Il fumait
encore, et une troisime ruption tait imminente.

La petite tour de la poudrire tait ventre, et, par ses flancs
ouverts, on voyait une lente fume s'lever en tournant.

Toute la poudre de la tourelle tait-elle brle? en restait-il assez
pour nous enlever tous? C'tait la question. Mais il y en avait une
autre qui n'tait pas incertaine, c'est que tous les caissons de
l'artillerie, chargs et entr'ouverts dans la cour voisine, sauteraient
si une tincelle y arrivait, et que le donjon renfermant quatre cents
milliers de poudre  canon, Vincennes, son bois, sa ville, sa campagne,
et une partie du faubourg Saint-Antoine, devaient faire jaillir ensemble
les pierres, les branches, la terre, les toits et les ttes humaines les
mieux attaches.

Le meilleur auxiliaire que puisse trouver la discipline, c'est le
danger. Quand tous sont exposs, chacun se tait et se cramponne au
premier homme qui donne un ordre ou un exemple salutaire.

Le premier qui se jeta sur les caissons fut Timolon. Son air srieux et
contenu n'abandonnait pas son visage; mais avec une agilit qui me
surprit, il se prcipita sur une roue prs de s'enflammer.  dfaut
d'eau, il l'teignit en l'touffant avec son habit, ses mains, sa
poitrine qu'il y appuyait. On le crut d'abord perdu; mais, en l'aidant,
nous trouvmes la roue noircie et teinte, son habit brl, sa main
gauche un peu poudre de noir; du reste, toute sa personne intacte et
tranquille. En un moment tous les caissons furent arrachs de la cour
dangereuse et conduits hors du fort, dans la plaine du polygone. Chaque
canonnier, chaque soldat, chaque officier s'attelait, tirait, roulait,
poussait les redoutables chariots, des mains, des pieds, des paules et
du front.

Les pompes inondrent la petite poudrire par la noire ouverture de sa
poitrine; elle tait fendue de tous les cts, elle se balana deux fois
en avant et en arrire, puis ouvrit ses flancs comme l'corce d'un grand
arbre, et, tombant  la renverse, dcouvrit une sorte de four noir et
fumant o rien n'avait forme reconnaissable, o toute arme, tout
projectile tait rduit en poussire rougetre et grise, dlaye dans
une eau bouillante; sorte de lave o le sang, le fer et le feu s'taient
confondus en mortier vivant, et qui s'coula dans les cours en brlant
l'herbe sur son passage. C'tait la fin du danger; restait  se
reconnatre et  se compter.

--On a d entendre cela de Paris, me dit Timolon en me serrant la
main; je vais lui crire pour la rassurer. Il n'y a plus rien  faire
ici.

Il ne parla plus  personne et retourna dans notre petite maison
blanche, aux volets verts comme s'il ft revenu de la chasse.




CHAPITRE XIII

_UN DESSIN AU CRAYON_


Quand les prils sont passs, on les mesure et on les trouve grands. On
s'tonne de sa fortune; on plit de la peur qu'on aurait pu avoir; on
s'applaudit de ne s'tre laiss surprendre  aucune faiblesse, et l'on
sent une sorte d'effroi rflchi et calcul auquel on n'avait pas song
dans l'action.

La poudre fait des prodiges incalculables, comme ceux de la foudre.

L'explosion avait fait des miracles, non pas de force, mais d'adresse.
Elle paraissait avoir mesur ses coups et choisi son but. Elle avait
jou avec nous; elle nous avait dit: J'enlverai celui-ci, mais non
ceux-l qui sont auprs. Elle avait arrach de terre une arcade de
pierres de taille, et l'avait envoye tout entire avec sa forme sur le
gazon, dans les champs, se coucher comme une ruine noircie par le temps.
Elle avait enfonc trois bombes  six pieds sous terre, broy des pavs
sous des boulets, bris un canon de bronze par le milieu, jet dans
toutes les chambres toutes les fentres et toutes les portes, enlev sur
les toits les volets de la grande poudrire, sans un grain de sa poudre;
elle avait roul dix grosses bornes de pierre comme les pions d'un
chiquier renvers; elle avait cass les chanes de fer qui les liaient,
comme on casse des fils de soie, et en avait tordu les anneaux comme on
tord le chanvre; elle avait labour sa cour avec les affts briss, et
incrust dans les pierres les pyramides de boulets, et, sous le canon le
plus prochain de la poudrire dtruite, elle avait laiss vivre la poule
blanche que nous avions remarque la veille. Quand cette poule sortit
paisiblement avec ses petits, les cris de joie de nos bons soldats
l'accueillirent comme une ancienne amie, et ils se mirent  la caresser
avec l'insouciance des enfants.

Elle tournait en coquetant, rassemblant ses petits et portant toujours
son aigrette rouge et son collier d'argent. Elle avait l'air d'attendre
le matre qui lui donnait  manger, et courait tout effare entre nos
jambes, entoure de ses poussins. En la suivant, nous arrivmes 
quelque chose d'horrible.

Au pied de la chapelle taient couches la tte et la poitrine du pauvre
Adjudant, sans corps et sans bras. Le pied que j'avais heurt avec mon
pied en arrivant, c'tait le sien. Ce malheureux, sans doute, n'avait
pas rsist au dsir de visiter encore ses barils de poudre et de
compter ses obus, et, soit le fer de ses bottes, soit un caillou roul,
quelque chose, quelque mouvement avait tout enflamm.

Comme la pierre d'une fronde, sa tte avait t lance avec sa poitrine
sur le mur de l'glise,  soixante pieds d'lvation, et la poudre dont
ce buste effroyable tait imprgn avait grav sa forme en traits
durables sur la muraille au pied de laquelle il retomba. Nous le
contemplmes longtemps, et personne ne dit un mot de commisration.
Peut-tre parce que le plaindre et t se prendre soi-mme en piti
pour avoir couru le mme danger. Le chirurgien-major, seulement, dit:
Il n'a pas souffert.

Pour moi, il me semble qu'il souffrait encore; mais, malgr cela, moiti
par une curiosit invincible, moiti par bravade d'officier, je le
dessinai.

Les choses se passent ainsi dans une socit d'o la sensibilit est
retranche. C'est un des cts mauvais du mtier des armes que cet excs
de force o l'on prtend toujours guinder son caractre. On s'exerce 
durcir son coeur, on se cache de la piti, de peur qu'elle ne ressemble
 la faiblesse; on se fait effort pour dissimuler le sentiment divin de
la compassion, sans songer qu' force d'enfermer un bon sentiment on
touffe le prisonnier.

Je me sentis en ce moment trs hassable. Mon jeune coeur tait gonfl
du chagrin de cette mort, et je continuai pourtant avec une tranquillit
obstine le dessin que j'ai conserv, et qui tantt m'a donn des
remords de l'avoir fait, tantt m'a rappel le rcit que je viens
d'crire et la vie modeste de ce brave soldat.

Cette noble tte n'tait plus qu'un objet d'horreur, une sorte de tte
de Mduse; sa couleur tait celle du marbre noir; les cheveux hrisss,
les sourcils relevs vers le haut du front, les yeux ferms, la bouche
bante comme jetant un cri. On voyait, sculpte sur ce buste noir,
l'pouvante des flammes subitement sorties de terre. On sentait qu'il
avait eu le temps de cet effroi aussi rapide que la poudre, et peut-tre
le temps d'une incalculable souffrance.

--A-t-il eu le temps de penser  la Providence? me dit la voix
paisible de Timolon d'Arc... qui, par dessus mon paule, me regardait
dessiner avec un lorgnon.

En mme temps un joyeux soldat, frais, rose et blond, se baissa pour
prendre  ce tronc enfum sa cravate de soie noire.

Elle est encore bien bonne, dit-il.

C'tait un honnte garon de ma compagnie, nomm Muguet, qui avait deux
chevrons sur le bras, point de scrupule ni de mlancolie, et _au
demeurant le meilleur fils du monde_. Cela rompit nos ides.

Un grand fracas de chevaux nous vint enfin distraire. C'tait le Roi.
Louis XVIII venait en calche remercier sa garde de lui avoir conserv
ses vieux soldats et son vieux chteau. Il considra longtemps l'trange
lithographie de la muraille. Toutes les troupes taient en bataille. Il
leva sa voix forte et claire pour demander au chef de bataillon quels
officiers ou quels soldats s'taient distingus.

--Tout le monde a fait son devoir, sire! rpondit simplement M. de
Fontanges, le plus chevaleresque et le plus aimable officier que j'aie
connu, l'homme du monde qui m'a le mieux donn l'ide de ce que
pouvaient tre dans leurs manires le duc de Lauzun et le chevalier de
Grammont.

L-dessus, au lieu d'une croix d'honneur, le Roi ne tira de sa calche
que des rouleaux d'or qu'il donna  distribuer pour les soldats, et,
traversant Vincennes, sortit par la porte du bois.

Les rangs taient rompus, l'explosion oublie; personne ne songea  tre
mcontent et ne crut avoir mieux mrit qu'un autre. Au fait, c'tait un
quipage sauvant son navire pour se sauver lui-mme, voil tout.
Cependant j'ai vu depuis de moindres bravoures se faire mieux valoir.

Je pensai  la famille du pauvre Adjudant. Mais j'y pensai seul. En
gnral, quand les princes passent quelque part, ils passent trop vite.




                           _LIVRE TROISIME_


                               SOUVENIRS
                                   DE
                           GRANDEUR MILITAIRE




                            Livre Troisime




CHAPITRE PREMIER


Que de fois nous vmes ainsi finir par des accidents obscurs de modestes
existences qui auraient t soutenues et nourries par la gloire
collective de l'Empire! Notre arme avait recueilli les invalides de la
Grande Arme, et ils mouraient dans nos bras en nous laissant le
souvenir de leurs caractres primitifs et singuliers. Ces hommes nous
paraissaient les restes d'une race gigantesque qui s'teignait homme par
homme et pour toujours. Nous aimions ce qu'il y avait de bon et
d'honnte dans leurs moeurs; mais notre gnration plus studieuse ne
pouvait s'empcher de surprendre parfois en eux quelque chose de puril
et d'un peu arrir que l'oisivet de la paix faisait ressortir  nos
yeux. L'Arme nous semblait un corps sans mouvement. Nous touffions
enferms dans le ventre de ce cheval de bois qui ne s'ouvrait jamais
dans aucune Troie. Vous vous en souvenez, vous, mes Compagnons, nous ne
cessions d'tudier les Commentaires de Csar, Turenne et Frdric II, et
nous lisions sans cesse la vie de ces gnraux de la Rpublique si
purement pris de la gloire; ces hros candides et pauvres comme
Marceau, Desaix et Klber, jeunes gens de vertu antique; et aprs avoir
examin leurs manoeuvres de guerre et leurs campagnes, nous tombions
dans une amre tristesse en mesurant notre destine  la leur, et en
calculant que leur lvation tait devenue telle parce qu'ils avaient
mis le pied tout d'abord, et  vingt ans, sur le haut de cette chelle
de grades dont chaque degr nous cotait huit ans  gravir. Vous que
j'ai tant vus souffrir des langueurs et des dgots de la Servitude
militaire, c'est pour vous surtout que j'cris ce livre. Aussi,  ct
de ces souvenirs o j'ai montr quelques traits de ce qu'il y a de bon
et d'honnte dans les armes, mais o j'ai dtaill quelques-unes des
petitesses pnibles de cette vie, je veux placer les souvenirs qui
peuvent relever nos fronts par la recherche et la considration de ses
grandeurs.

La Grandeur guerrire, ou la beaut de la vie des armes, me semble tre
de deux sortes: il y a celle du commandement et celle de l'obissance.
L'une, tout extrieure, active, brillante, fire, goste, capricieuse,
sera de jour en jour plus rare et moins dsire,  mesure que la
civilisation deviendra plus pacifique; l'autre, tout intrieure,
passive, obscure, modeste, dvoue, persvrante, sera chaque jour plus
honore; car, aujourd'hui que dprit l'esprit des conqutes, tout ce
qu'un caractre lev peut apporter de grand dans le mtier des armes me
parat tre moins encore dans la gloire de combattre que dans l'honneur
de souffrir en silence et d'accomplir avec constance des devoirs souvent
odieux.

Si le mois de juillet 1830 eut ses hros, il eut en vous ses martyrs, 
mes braves Compagnons!--Vous voil tous  prsent spars et disperss.
Beaucoup parmi vous se sont retirs en silence, aprs l'orage, sous le
toit de leur famille; quelque pauvre qu'il ft, beaucoup l'ont prfr 
l'ombre d'un autre drapeau que le leur. D'autres ont voulu chercher
leurs fleurs de lis dans les bruyres de la Vende, et les ont encore
une fois arroses de leur sang; d'autres sont alls mourir pour des rois
trangers; d'autres, encore saignants des blessures des trois jours,
n'ont point rsist aux tentations de l'pe: ils l'ont reprise pour la
France, et lui ont encore conquis des citadelles. Partout mme habitude
de se donner corps et me, mme besoin de se dvouer, mme dsir de
porter et d'exercer quelque part l'art de bien souffrir et de bien
mourir.

Mais partout se sont trouvs  plaindre ceux qui n'ont pas eu 
combattre l o ils se trouvaient jets. Le combat est la vie de
l'arme. O il commence, le rve devient ralit, la science devient
gloire, et la Servitude service. La guerre console par son clat des
peines inoues que la lthargie de la paix cause aux esclaves de
l'Arme; mais, je le rpte, ce n'est pas dans les combats que sont ses
plus pures grandeurs. Je parlerai de vous souvent aux autres; mais je
veux une fois, avant de fermer ce livre, vous parler de vous-mmes, et
d'une vie et d'une mort qui eurent  mes yeux un grand caractre de
force et de candeur.




                            LA VIE ET LA MORT
                                   DU
                            CAPITAINE RENAUD
                                   OU
                            LA CANNE DE JONC




CHAPITRE II

_UNE NUIT MMORABLE_


La nuit du 27 juillet 1830 fut silencieuse et solennelle. Son souvenir
est, pour moi, plus prsent que celui de quelques tableaux plus
terribles que la destine m'a jets sous les yeux.--Le calme de la terre
et de la mer devant l'ouragan n'a pas plus de majest que n'en avait
celui de Paris devant la rvolution. Les boulevards taient dserts. Je
marchais seul, aprs minuit, dans toute leur longueur, regardant et
coutant avidement. Le ciel pur tendait sur le sol la blanche lueur de
ses toiles; mais les maisons taient teintes, closes et comme mortes.
Tous les rverbres des rues taient briss. Quelques groupes d'ouvriers
s'assemblaient encore prs des arbres, coutant un orateur mystrieux
qui leur glissait des paroles secrtes  voix basse. Puis ils se
sparaient en courant, et se jetaient dans des rues troites et noires.
Ils se collaient contre des petites portes d'alles qui s'ouvraient
comme des trappes et se refermaient sur eux. Alors rien ne remuait plus,
et la ville semblait n'avoir que des habitants morts et des maisons
pestifres.

On rencontrait, de distance en distance, une masse sombre, inerte, que
l'on ne reconnaissait qu'en la touchant: c'tait un bataillon de la
Garde, debout, sans mouvement, sans voix. Plus loin, une batterie
d'artillerie surmonte de ses mches allumes, comme de deux toiles.

On passait impunment devant ces corps imposants et sombres, on tournait
autour d'eux, on s'en allait, on revenait sans en recevoir une question,
une injure, un mot. Ils taient inoffensifs, sans colre, sans haine;
ils taient rsigns et ils attendaient.

Comme j'approchais de l'un des bataillons les plus nombreux, un officier
s'avana vers moi, avec une extrme politesse, et me demanda si les
flammes que l'on voyait au loin clairer la porte Saint-Denis ne
venaient point d'un incendie; il allait se porter en avant avec sa
compagnie pour s'en assurer. Je lui dis qu'elles sortaient de quelques
grands arbres que faisaient abattre et brler des marchands, profitant
du trouble pour dtruire ces vieux ormes qui cachaient leurs boutiques.
Alors, s'asseyant sur l'un des bancs de pierre du boulevard, il se mit 
faire des lignes et des ronds sur le sable avec une canne de jonc. Ce
fut  quoi je le reconnus, tandis qu'il me reconnaissait  mon visage.
Comme je restais debout devant lui, il me serra la main et me pria de
m'asseoir  son ct.

Le capitaine Renaud tait un homme d'un sens droit et svre et d'un
esprit trs cultiv, comme la Garde en renfermait beaucoup  cette
poque. Son caractre et ses habitudes nous taient fort connus, et ceux
qui liront ces souvenirs sauront bien sur quel visage srieux ils
doivent placer son nom de guerre donn par les soldats, adopt par les
officiers et reu indiffremment par l'homme. Comme les vieilles
familles, les vieux rgiments, conservs intacts par la paix, prennent
des coutumes familires et inventent des noms caractristiques pour
leurs enfants. Une ancienne blessure  la jambe droite motivait cette
habitude du capitaine de s'appuyer toujours sur cette _canne de jonc_,
dont la pomme tait assez singulire et attirait l'attention de tous
ceux qui la voyaient pour la premire fois. Il la gardait partout et
presque toujours  la main. Il n'y avait, du reste, nulle affectation
dans cette habitude: ses manires taient trop simples et srieuses.
Cependant on sentait que cela lui tenait au coeur. Il tait fort honor
dans la Garde. Sans ambition et ne voulant tre que ce qu'il tait,
capitaine de grenadiers, il lisait toujours, ne parlait que le moins
possible et par monosyllabes.--Trs grand, trs ple et de visage
mlancolique, il avait sur le front, entre les sourcils, une petite
cicatrice assez profonde, qui souvent, de bleutre qu'elle tait,
devenait noire, et quelquefois donnait un air farouche  son visage
habituellement froid et paisible.

Les soldats l'avaient en grande amiti; et surtout dans la campagne
d'Espagne on avait remarqu la joie avec laquelle ils partaient quand
les dtachements taient commands par la _Canne-de-Jonc_. C'tait bien
vritablement la _Canne-de-Jonc_ qui les commandait; car le capitaine
Renaud ne mettait jamais l'pe  la main, mme lorsque,  la tte des
tirailleurs, il approchait assez l'ennemi pour courir le hasard de se
prendre corps  corps avec lui.

Ce n'tait pas seulement un homme expriment dans la guerre; il avait
encore une connaissance si vraie des plus grandes affaires politiques de
l'Europe sous l'Empire, que l'on ne savait comment se l'expliquer, et
tantt on l'attribuait  de profondes tudes, tantt  de hautes
relations fort anciennes, et que sa rserve perptuelle empchait de
connatre.

Du reste, le caractre dominant des hommes d'aujourd'hui, c'est cette
rserve mme, et celui-ci ne faisait que porter  l'extrme ce trait
gnral.  prsent, une apparence de froide politesse couvre  la fois
caractre et actions. Aussi je n'estime pas que beaucoup puissent se
reconnatre aux portraits effars que l'on fait de nous. L'affectation
est ridicule en France plus que partout ailleurs, et c'est pour cela,
sans doute, que, loin d'taler sur ses traits et dans son langage
l'excs de force que donnent les passions, chacun s'tudie  renfermer
en soi les motions violentes, les chagrins profonds ou les lans
involontaires. Je ne pense point que la civilisation ait tout nerv, je
vois qu'elle a tout masqu. J'avoue que c'est un bien, et j'aime le
caractre contenu de notre poque. Dans cette froideur apparente il y a
de la pudeur, et les sentiments vrais en ont besoin. Il y entre aussi du
ddain, bonne monnaie pour payer les choses humaines.--Nous avons dj
perdu beaucoup d'amis dont la mmoire vit entre nous; vous vous les
rappelez,  mes chers Compagnons d'armes! Les uns sont morts par la
guerre, les autres par le duel, d'autres par le suicide; tous hommes
d'honneur et de ferme caractre, de passions fortes, et cependant
d'apparence simple, froide et rserve. L'ambition, l'amour, le jeu, la
haine, la jalousie, les travaillaient sourdement; mais ils ne parlaient
qu' peine, et dtournaient tout propos trop direct et prt  toucher le
point saignant de leur coeur. On ne les voyait jamais cherchant  se
faire remarquer dans les salons par une tragique attitude; et si quelque
jeune femme, au sortir d'une lecture de roman, les et vus tout soumis
et comme disciplins aux saluts en usage et aux simples causeries  voix
basse, elle les et pris en mpris; et pourtant ils ont vcu et sont
morts, vous le savez, en hommes aussi forts que la nature en produisit
jamais. Les Caton et les Brutus ne s'en tirrent pas mieux, tout
porteurs de toges qu'ils taient. Nos passions ont autant d'nergie
qu'en aucun temps; mais ce n'est qu' la trace de leurs fatigues que le
regard d'un ami peut les reconnatre. Les dehors, les propos, les
manires ont une certaine mesure de dignit froide qui est commune 
tous, et dont ne s'affranchissent que quelques enfants qui se veulent
grandir et faire valoir  toute force.  prsent, la loi suprme des
moeurs c'est la Convenance.

Il n'y a pas de profession o la froideur des formes du langage et des
habitudes contraste plus vivement avec l'activit de la vie que la
profession des armes. On y pousse loin la haine de l'exagration, et
l'on ddaigne le langage d'un homme qui cherche  outrer ce qu'il sent
ou  attendrir sur ce qu'il souffre. Je le savais, et je me prparais 
quitter brusquement le capitaine Renaud, lorsqu'il me prit le bras et me
retint.

--Avez-vous vu ce matin la manoeuvre des Suisses? me dit-il; c'tait
assez curieux. Ils ont fait le _feu de chausse en avanant_ avec une
prcision parfaite. Depuis que je sers, je n'en avais pas vu faire
l'application: c'est une manoeuvre de parade et d'Opra; mais, dans les
rues d'une grande ville, elle peut avoir son prix, pourvu que les
sections de droite et de gauche se forment vite en avant du peloton qui
vient de faire feu.

En mme temps il continuait  tracer des lignes sur la terre avec le
bout de sa canne; ensuite il se leva lentement; et comme il marchait le
long du boulevard, avec l'intention de s'loigner du groupe des
officiers et des soldats, je le suivis, et il continua de me parler avec
une sorte d'exaltation nerveuse et comme involontaire qui me captiva, et
que je n'aurais jamais attendue de lui, qui tait ce qu'on est convenu
d'appeler un homme froid.

Il commena par une trs simple demande en prenant un bouton de mon
habit:

Me pardonnerez-vous, me dit-il, de vous prier de m'envoyer votre
hausse-col de la Garde royale, si vous l'avez conserv? J'ai laiss le
mien chez moi, et je ne puis l'envoyer chercher ni y aller moi-mme,
parce qu'on nous tue dans les rues comme des chiens enrags; mais depuis
trois ou quatre ans que vous avez quitt l'arme, peut-tre ne
l'avez-vous plus. J'avais aussi donn ma dmission il y a quinze jours,
car j'ai une grande lassitude de l'Arme; mais avant-hier, quand j'ai vu
les ordonnances, j'ai dit: On va prendre les armes. J'ai fait un paquet
de mon uniforme, de mes paulettes et de mon bonnet  poil, et j'ai t
 la caserne retrouver ces braves gens-l qu'on va faire tuer dans tous
les coins, et qui certainement auraient pens, au fond du coeur, que je
les quittais mal et dans un moment de crise; c'et t contre l'Honneur,
n'est-il pas vrai, entirement contre l'Honneur?

--Aviez-vous prvu les ordonnances, dis-je, lors de votre dmission?

--Ma foi, non! je ne les ai pas mme lues encore.

--Eh bien! que vous reprochiez-vous?

--Rien que l'apparence, et je n'ai pas voulu que l'apparence mme ft
contre moi.

--Voil, dis-je, qui est admirable.

--Admirable! admirable! dit le capitaine Renaud en marchant plus vite,
c'est le mot actuel; quel mot puril! Je dteste l'admiration; c'est le
principe de trop de mauvaises actions. On la donne  trop bon march 
prsent, et  tout le monde; nous devons bien nous garder d'admirer
lgrement.

L'admiration est corrompue et corruptrice. On doit bien faire pour
soi-mme, et non pour le bruit. D'ailleurs, j'ai l-dessus mes ides,
finit-il brusquement; et il allait me quitter.

--Il y a quelque chose d'aussi beau qu'un grand homme, c'est un homme
d'Honneur, lui dis-je.

Il me prit la main avec affection.--C'est une opinion qui nous est
commune, me dit-il vivement; je l'ai mise en action toute ma vie, mais
il m'en a cot cher. Cela n'est pas si facile que l'on croit.

Ici le sous-lieutenant de sa compagnie vint lui demander un cigare. Il
en tira plusieurs de sa poche, et les lui donna sans parler: les
officiers se mirent  fumer en marchant de long en large, dans un
silence et un calme que le souvenir des circonstances prsentes
n'interrompait pas; aucun ne daignant parler des dangers du jour, ni de
son devoir, et connaissant  fond l'un et l'autre.

Le capitaine Renaud revint  moi.--Il fait beau, me dit-il en me
montrant le ciel avec sa canne de jonc: je ne sais quand je cesserai de
voir tous les soirs les mmes toiles; il m'est arriv une fois de
m'imaginer que je verrais celles de la mer du Sud, mais j'tais destin
 ne pas changer d'hmisphre.--N'importe! le temps est superbe: les
Parisiens dorment ou font semblant. Aucun de nous n'a mang ni bu depuis
vingt-quatre heures; cela rend les ides trs nettes. Je me souviens
qu'un jour, en allant en Espagne, vous m'avez demand la cause de mon
peu d'avancement; je n'eus pas le temps de vous la conter; mais ce soir
je me sens la tentation de revenir sur ma vie que je repassais dans ma
mmoire. Vous aimez les rcits, je me le rappelle, et, dans votre vie
retire, vous aimerez  vous souvenir de nous.--Si vous voulez vous
asseoir sur ce parapet du boulevard avec moi, nous y causerons fort
tranquillement, car on me parat avoir cess pour cette fois de nous
ajuster par les fentres et les soupiraux de cave.--Je ne vous dirai que
quelques poques de mon histoire, et je ne ferai que suivre mon caprice.
J'ai beaucoup vu et beaucoup lu, mais je crois bien que je ne saurais
pas crire. Ce n'est pas mon tat, Dieu merci! et je n'ai jamais
essay.--Mais, par exemple, je sais vivre, et j'ai vcu comme j'en avais
pris la rsolution (ds que j'ai eu le courage de la prendre), et, en
vrit, c'est quelque chose.--Asseyons-nous.

Je le suivis lentement, et nous traversmes le bataillon pour passer 
gauche de ses beaux grenadiers. Ils taient debout, gravement, le menton
appuy sur le canon de leurs fusils. Quelques jeunes gens s'taient
assis sur leurs sacs, plus fatigus de la journe que les autres. Tous
se taisaient et s'occupaient froidement de rparer leur tenue et de la
rendre plus correcte. Rien n'annonait l'inquitude ou le
mcontentement. Ils taient  leurs rangs, comme aprs un jour de revue,
attendant les ordres.

Quand nous fmes assis, notre vieux camarade prit la parole, et  sa
manire me raconta trois grandes poques qui me donnrent le sens de sa
vie et m'expliqurent la bizarrerie de ses habitudes et ce qu'il y avait
de sombre dans son caractre. Rien de ce qu'il m'a dit ne s'est effac
de ma mmoire, et je le rpterai presque mot pour mot.




CHAPITRE III

_MALTE_


Je ne suis rien, dit-il d'abord, et c'est  prsent un bonheur pour moi
que de penser cela; mais si j'tais quelque chose, je pourrais dire
comme Louis XIV: _J'ai trop aim la guerre_.--Que voulez-vous? Bonaparte
m'avait gris ds l'enfance comme les autres, et sa gloire me montait 
la tte si violemment, que je n'avais plus de place dans le cerveau pour
une autre ide. Mon pre, vieil officier suprieur, toujours dans les
camps, m'tait tout  fait inconnu, quand un jour il lui prit fantaisie
de me conduire en gypte avec lui. J'avais douze ans, et je me souviens
encore de ce temps comme si j'y tais, des sentiments de toute l'arme
et de ceux qui prenaient dj possession de mon me. Deux esprits
enflaient les voiles de nos vaisseaux, l'esprit de gloire et l'esprit de
piraterie. Mon pre n'coutait pas plus le second que le vent de
nord-ouest qui nous emportait; mais le premier bourdonnait si fort  mes
oreilles, qu'il me rendit sourd pendant longtemps  tous les bruits du
monde, hors  la musique de Charles XII, le canon. Le canon me semblait
la voix de Bonaparte, et, tout enfant que j'tais, quand il grondait, je
devenais rouge de plaisir, je sautais de joie, je lui battais des mains,
je lui rpondais par de grands cris. Ces premires motions prparrent
l'enthousiasme exagr qui fut le but et la folie de ma vie. Une
rencontre, mmorable pour moi, dcida cette sorte d'admiration fatale,
cette adoration insense  laquelle je voulus trop sacrifier.

La flotte venait d'appareiller depuis le 30 floral an VI. Je passai le
jour et la nuit sur le pont  me pntrer du bonheur de voir la grande
mer bleue et nos vaisseaux. Je comptai cent btiments et je ne pus tout
compter. Notre ligne militaire avait une lieue d'tendue, et le
demi-cercle que formait le convoi en avait au moins six. Je ne disais
rien. Je regardai passer _la Corse_ tout prs de nous, tranant _la
Sardaigne_  sa suite, et bientt arriva _la Sicile_  notre gauche. Car
_la Junon_, qui portait mon pre et moi, tait destine  clairer la
route et  former l'avant-garde avec trois autres frgates. Mon pre me
tenait la main, et me montra l'Etna tout fumant et des rochers que je
n'oubliai point: c'tait la Favaniane et le mont ryx. Marsala, l'ancien
Lilybe, passait  travers ses vapeurs; je pris ses maisons blanches
pour des colombes perant un nuage; et un matin, c'tait..., oui,
c'tait le 24 prairial, je vis, au lever du jour, arriver devant moi un
tableau qui m'blouit pour vingt ans.

Malte tait debout avec ses forts, ses canons  fleur d'eau, ses longues
murailles luisantes au soleil comme des marbres nouvellement polis, et
sa fourmilire de galres toutes minces courant sur de longues rames
rouges. Cent quatre-vingt-quatorze btiments franais l'enveloppaient de
leurs grandes voiles et de leurs pavillons bleus, rouges et blancs que
l'on hissait, en ce moment,  tous les mts, tandis que l'tendard de la
religion s'abaissait lentement sur le _Gozo_ et le fort Saint-Elme:
c'tait la dernire croix militante qui tombait. Alors la flotte tira
cinq cents coups de canon.

Le vaisseau _l'Orient_ tait en face, seul  l'cart, grand et immobile.
Devant lui vinrent passer lentement, et l'un aprs l'autre, tous les
btiments de guerre, et je vis de loin Desaix saluer Bonaparte. Nous
montmes prs de lui  bord de _l'Orient_. Enfin pour la premire fois
je le vis.

Il tait debout prs du bord, causant avec Casa-Bianca, capitaine du
vaisseau (pauvre _Orient!_), et il jouait avec les cheveux d'un enfant
de dix ans, le fils du capitaine. Je fus jaloux de cet enfant
sur-le-champ, et le coeur me bondit en voyant qu'il touchait le sabre du
gnral. Mon pre s'avana vers Bonaparte et lui parla longtemps. Je ne
voyais pas encore son visage. Tout d'un coup il se retourna et me
regarda; je frmis de tout mon corps  la vue de ce front jaune entour
de longs cheveux pendants et comme sortant de la mer, tout mouills; de
ces grands yeux gris, de ces joues maigres et de cette lvre rentre sur
un menton aigu. Il venait de parler de moi, car il disait: coute, mon
brave, puisque tu le veux, tu viendras en gypte et le gnral Vaubois
restera bien ici sans toi et avec ses quatre mille hommes; mais je
n'aime pas qu'on emmne ses enfants; je ne l'ai permis qu' Casa-Bianca,
et j'ai eu tort. Tu vas renvoyer celui-ci en France; je veux qu'il soit
fort en mathmatiques, et s'il t'arrive quelque chose l-bas, je te
rponds de lui, moi; je m'en charge, et j'en ferai un bon soldat. En
mme temps il se baissa, et me prenant sous les bras, m'leva jusqu' sa
bouche et me baisa le front. La tte me tourna, je sentis qu'il tait
mon matre et qu'il enlevait mon me  mon pre, que du reste je
connaissais  peine parce qu'il vivait  l'arme ternellement. Je crus
prouver l'effroi de Mose, berger, voyant Dieu dans le buisson.
Bonaparte m'avait soulev libre, et quand ses bras me redescendirent
doucement sur le pont, ils y laissrent un esclave de plus.

La veille, je me serais jet dans la mer si l'on m'et enlev  l'arme;
mais je me laissai emmener quand on voulut. Je quittai mon pre avec
indiffrence, et c'tait pour toujours! Mais nous sommes si mauvais ds
l'enfance, et, hommes ou enfants, si peu de chose nous prend et nous
enlve aux bons sentiments naturels! Mon pre n'tait plus mon matre
parce que j'avais vu le sien, et que de celui-l seul me semblait maner
toute autorit de la terre.-- rves d'autorit et d'esclavage! 
penses corruptrices du pouvoir, bonnes  sduire les enfants! Faux
enthousiasmes! poisons subtils, quel antidote pourra-t-on jamais trouver
contre vous?--J'tais tourdi, enivr; je voulais travailler, et je
travaillai,  en devenir fou! Je calculai nuit et jour, et je pris
l'habit, le savoir et, sur mon visage, la couleur jaune de l'cole. De
temps en temps le canon m'interrompait, et cette voix du demi-Dieu
m'apprenait la conqute de l'gypte, Marengo, le 18 brumaire,
l'Empire... et l'Empereur me tint parole.--Quant  mon pre, je ne
savais plus ce qu'il tait devenu, lorsqu'un jour m'arriva cette lettre
que voici.

Je la porte toujours dans ce vieux portefeuille, autrefois rouge, et je
la relis souvent pour bien me convaincre de l'inutilit des avis que
donne une gnration  celle qui la suit, et rflchir sur l'absurde
enttement de mes illusions.

Ici le Capitaine, ouvrant son uniforme, tira de sa poitrine: son
mouchoir premirement, puis un petit portefeuille qu'il ouvrit avec
soin, et nous entrmes dans un caf encore clair, o il me lut ces
fragments de lettres, qui me sont rests entre les mains, on saura
bientt comment.




CHAPITRE IV

_SIMPLE LETTRE_


                               bord du vaisseau anglais _Le Culloden_,
                              devant Rochefort, 1804.

  _Sent to France, with admiral Collingwood's permission._


Il est inutile, mon enfant, que tu saches comment t'arrivera cette
lettre, et par quels moyens j'ai pu connatre ta conduite et ta position
actuelle. Qu'il te suffise d'apprendre que je suis content de toi, mais
que je ne te reverrai sans doute jamais. Il est probable que cela
t'inquite peu. Tu n'as connu ton pre que dans l'ge o la mmoire
n'est pas ne encore et o le coeur n'est pas encore clos. Il s'ouvre
plus tard en nous qu'on ne le pense gnralement, et c'est de quoi je me
suis souvent tonn; mais qu'y faire?--Tu n'es pas plus mauvais qu'un
autre, ce me semble. Il faut bien que je m'en contente. Tout ce que j'ai
 te dire, c'est que je suis prisonnier des Anglais depuis le 14
thermidor an VI (ou le 2 aot 1798, vieux style, qui, dit-on, redevient
 la mode aujourd'hui). J'tais all  bord de _l'Orient_ pour tcher de
persuader  ce brave Brueys d'appareiller pour Corfou. Bonaparte m'avait
dj envoy son pauvre aide de camp Julien, qui eut la sottise de se
laisser enlever par les Arabes. Moi, j'arrivai, mais inutilement. Brueys
tait entt comme une mule. Il disait qu'on allait trouver la passe
d'Alexandrie pour faire entrer ses vaisseaux; mais il ajouta quelques
mots assez fiers qui me firent bien voir qu'au fond il tait un peu
jaloux de l'arme de terre.--Nous prend-on pour des _passeurs d'eau_?
me dit-il, et croit-on que nous ayons peur des Anglais?--Il aurait
mieux valu pour la France qu'il en et peur. Mais s'il a fait des
fautes, il les a glorieusement expies; et je puis dire que j'expie
ennuyeusement celle que je fis de rester  son bord quand on l'attaqua.
Brueys fut d'abord bless  la tte et  la main. Il continua le combat
jusqu'au moment o un boulet lui arracha les entrailles. Il se fit
mettre dans un sac de son et mourut sur son banc de quart. Nous vmes
clairement que nous allions sauter vers les dix heures du soir. Ce qui
restait de l'quipage descendit dans les chaloupes et se sauva, except
Casa-Bianca. Il demeura le dernier, bien entendu, mais son fils, un beau
garon, que tu as entrevu, je crois, vint me trouver et me dit:
Citoyen, qu'est-ce que l'honneur veut que je fasse?--Pauvre petit! Il
avait dix ans, je crois, et cela parlait d'honneur dans un tel moment!
Je le pris sur mes genoux dans le canot et je l'empchai de voir sauter
son pre avec le pauvre _Orient_, qui s'parpilla en l'air comme une
gerbe de feu. Nous ne sautmes pas, nous, mais nous fmes pris, ce qui
est bien plus douloureux, et je vins  Douvres, sous la garde d'un brave
capitaine anglais nomm Collingwood, qui commande  prsent le
_Culloden_. C'est un galant homme s'il en fut, qui, depuis 1761 qu'il
sert dans la marine, n'a quitt la mer que pendant deux annes, pour se
marier et mettre au monde ses deux filles. Ces enfants, dont il parle
sans cesse, ne le connaissent pas, et sa femme ne connat gure que par
ses lettres son beau caractre. Mais je sens bien que la douleur de
cette dfaite d'Aboukir a abrg mes jours, qui n'ont t que trop
longs, puisque j'ai vu un tel dsastre et la mort de mes glorieux amis.
Mon grand ge a touch tout le monde ici; et, comme le climat de
l'Angleterre m'a fait tousser beaucoup et a renouvel toutes mes
blessures au point de me priver entirement de l'usage d'un bras, le bon
capitaine Collingwood a demand et obtenu pour moi (ce qu'il n'aurait pu
obtenir pour lui-mme  qui la terre tait dfendue) la grce d'tre
transfr en Sicile, sous un soleil plus chaud et un ciel plus pur. Je
crois bien que j'y vais finir; car soixante-dix-huit ans, sept
blessures, des chagrins profonds et la captivit sont des maladies
incurables. Je n'avais  te laisser que mon pe, pauvre enfant! 
prsent je n'ai mme plus cela, car un prisonnier n'a pas d'pe. Mais
j'ai au moins un conseil  te donner, c'est de te dfier de ton
enthousiasme pour les hommes qui parviennent vite, et surtout pour
Bonaparte. Tel que je te connais, tu serais un Side, et il faut se
garantir du _Sidisme_ quand on est Franais, c'est--dire trs
susceptible d'tre atteint de ce mal contagieux. C'est une chose
merveilleuse que la quantit de petits et de grands tyrans qu'il a
produits. Nous aimons les fanfarons  un point extrme et nous nous
donnons  eux de si bon coeur que nous ne tardons pas  nous en mordre
les doigts ensuite. La source de ce dfaut est un grand besoin d'action
et une grande paresse de rflexion. Il s'ensuit que nous aimons
infiniment mieux nous donner corps et me  celui qui se charge de
penser pour nous et d'tre responsable, quitte  rire aprs de nous et
de lui.

Bonaparte est un bon enfant, mais il est vraiment par trop charlatan. Je
crains qu'il ne devienne fondateur parmi nous d'un nouveau genre de
jonglerie; nous en avons bien assez en France.--Le charlatanisme est
insolent et corrupteur, et il a donn de tels exemples dans notre sicle
et a men si grand bruit du tambour et de la baguette sur la place
publique, qu'il s'est gliss dans toute profession, et qu'il n'y a si
petit homme qu'il n'ait gonfl.--Le nombre est incalculable des
grenouilles qui crvent. Je dsire bien vivement que mon fils n'en soit
pas.

Je suis bien aise qu'il m'ait tenu parole en se _chargeant de toi_,
comme il dit; mais ne t'y fie pas trop. Peu de temps aprs la triste
manire dont je quittai l'gypte, voici la scne que l'on m'a conte et
qui se passa  un certain dner; je veux te la dire afin que tu y penses
souvent:

Le 1er vendmiaire an VII, tant au Caire, Bonaparte, membre de
l'Institut, ordonna une fte civique pour l'anniversaire de
l'tablissement de la Rpublique. La garnison d'Alexandrie clbra la
fte autour de la colonne de Pompe, sur laquelle on planta le drapeau
tricolore; l'aiguille de Cloptre fut illumine assez mal; et les
troupes de la Haute-gypte clbrrent la fte, le mieux qu'elles
purent, entre les pylnes, les colonnes, les cariatides de Thbes, sur
les genoux du colosse de Memnon, aux pieds des figures de Tma et de
Chma. Le premier corps d'arme fit au Caire ses manoeuvres, ses courses
et ses feux d'artifices. Le gnral en chef avait invit  dner tout
l'tat-major, les ordonnateurs, les savants, les kiaya du pacha, l'mir,
les membres du divan et les agas, autour d'une table de cinq cents
couverts dresse dans la salle basse de la maison qu'il occupait sur la
place d'El-Bquier; le bonnet de la Libert et le croissant
s'entrelaaient amoureusement; les couleurs turques et franaises
formaient un berceau et un tapis fort agrables sur lesquels se
mariaient le Koran et la Table des Droits de l'Homme. Aprs que les
convives eurent bien mang avec leurs doigts des poulets et du riz
assaisonns de safran, des pastques et des fruits, Bonaparte, qui ne
disait rien, jeta un coup d'oeil trs prompt sur eux tous. Le bon
Klber, qui tait couch  ct de lui, parce qu'il ne pouvait pas
ployer  la turque ses longues jambes, donna un grand coup de coude 
Abdallah-Menou, son voisin, et lui dit avec un accent demi-allemand:

Tiens! voil Ali-Bonaparte qui va nous faire une des siennes.

Il l'appelait comme cela, parce que,  la fte de Mahomet, le gnral
s'tait amus  prendre le costume oriental, et qu'au moment o il
s'tait dclar protecteur de toutes les religions, on lui avait
pompeusement dcern le nom de gendre du prophte, et on l'avait nomm
Ali-Bonaparte.

Klber n'avait pas fini de parler, et passait encore sa main dans ses
grands cheveux blonds, que le petit Bonaparte tait dj debout, et,
approchant son verre de son menton maigre et de sa grosse cravate, il
dit d'une voix brve, claire et saccade:

Buvons  l'an trois cent de la Rpublique franaise.

Klber se mit  rire dans l'paule de Menou, au point de lui faire
verser son verre sur un vieil Aga, et Bonaparte les regarda tous deux de
travers, en fronant le sourcil.

Certainement, mon enfant, il avait raison; parce que, en prsence d'un
gnral en chef, un gnral de division ne doit pas se tenir
indcemment, ft-ce un gaillard comme Klber; mais eux, ils n'avaient
pas tout  fait tort non plus, puisque Bonaparte,  l'heure qu'il est,
s'appelle l'Empereur et que tu es son page.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--En effet, dit le capitaine Renaud en reprenant la lettre de mes mains,
je venais d'tre nomm page de l'Empereur en 1804.--Ah! la terrible
anne que celle-l! de quels vnements elle tait charge quand elle
nous arriva, et comme je l'aurais considre avec attention, si j'avais
su alors considrer quelque chose! Mais je n'avais pas d'yeux pour voir,
pas d'oreilles pour entendre autre chose que les actions de l'Empereur,
la voix de l'Empereur, les gestes de l'Empereur, les pas de l'Empereur.
Son approche m'enivrait, sa prsence me magntisait. La gloire d'tre
attach  cet homme me semblait la plus grande chose qui ft au monde,
et jamais un amant n'a senti l'ascendant de sa matresse avec des
motions plus vives et plus crasantes que celles que sa vue me donnait
chaque jour.--L'admiration d'un chef militaire devient une passion, un
fanatisme, une frnsie, qui font de nous des esclaves, des furieux, des
aveugles.--Cette pauvre lettre que je viens de vous donner  lire ne
tint dans mon esprit que la place de ce que les coliers nomment un
sermon, et je ne sentis que le soulagement impie des enfants qui se
trouvent dlivrs de l'autorit naturelle et se croient libres parce
qu'ils ont choisi la chane que l'entranement gnral leur a fait river
 leur cou. Mais un reste de bons sentiments natifs me fit conserver
cette criture sacre, et son autorit sur moi a grandi  mesure que
diminuaient mes rves d'hroque sujtion. Elle est reste toujours sur
mon coeur, et elle a fini par y jeter des racines invisibles, aussitt
que le bon sens a dgag ma vue des nuages qui la couvraient alors. Je
n'ai pu m'empcher, cette nuit, de la relire avec vous, et je me prends
en piti en considrant combien a t lente la courbe que mes ides ont
suivie pour revenir  la base la plus solide et la plus simple de la
conduite d'un homme. Vous verrez  combien peu elle se rduit; mais, en
vrit, monsieur, je pense que cela suffit  la vie d'un honnte homme,
et il m'a fallu bien du temps pour arriver  trouver la source de la
vritable grandeur qu'il peut y avoir dans la profession presque barbare
des armes.

                   *       *       *       *       *

Ici le capitaine Renaud fut interrompu par un vieux sergent de
grenadiers qui vint se placer  la porte du caf, portant son arme en
sous-officier et tirant une lettre crite sur papier gris place dans la
bretelle de son fusil. Le capitaine se leva paisiblement et ouvrit
l'ordre qu'il recevait.

--Dites  Bjaud de copier cela sur le livre d'ordres, dit-il au
sergent.

--Le sergent-major n'est pas revenu de l'arsenal, dit le sous-officier,
d'une voix douce comme celle d'une fille, et baissant les yeux sans mme
daigner dire comment son camarade avait t tu.

--Le fourrier le remplacera, dit le capitaine sans rien demander; et
il signa son ordre sur le livre du sergent qui lui servit de pupitre.

Il toussa un peu et reprit avec tranquillit:




CHAPITRE V

_LE DIALOGUE INCONNU_


La lettre de mon pauvre pre, et sa mort, que j'appris peu de temps
aprs, produisirent en moi, tout enivr que j'tais et tout tourdi du
bruit de mes perons, une impression assez forte pour donner un grand
branlement  mon ardeur aveugle, et je commenai  examiner de plus
prs et avec plus de calme ce qu'il y avait de surnaturel dans l'clat
qui m'enivrait. Je me demandai, pour la premire fois, en quoi
consistait l'ascendant que nous laissions prendre sur nous aux hommes
d'action revtus d'un pouvoir absolu, et j'osai tenter quelques efforts
intrieurs pour tracer des bornes, dans ma pense,  cette donation
volontaire de tant d'hommes  un homme. Cette premire secousse me fit
entr'ouvrir la paupire, et j'eus l'audace de regarder en face l'aigle
blouissant qui m'avait enlev tout enfant, et dont les ongles me
pressaient les reins.

Je ne tardai pas  trouver des occasions de l'examiner de plus prs, et
d'pier l'esprit du grand homme dans les actes obscurs de sa vie prive.

On avait os crer des pages, comme je vous l'ai dit; mais nous portions
l'uniforme d'officiers en attendant la livre verte  culottes rouges
que nous devions prendre au sacre. Nous servions d'cuyers, de
secrtaires et d'aides de camp jusque-l, selon la volont du matre,
qui prenait ce qu'il trouvait sous sa main. Dj il se plaisait 
peupler ses antichambres; et comme le besoin de dominer le suivait
partout, il ne pouvait s'empcher de l'exercer dans les plus petites
choses et tourmentait autour de lui ceux qui l'entouraient, par
l'infatigable maniement d'une volont toujours prsente. Il s'amusait de
ma timidit; il jouait avec mes terreurs et mon respect.--Quelquefois il
m'appelait brusquement; et, me voyant entrer ple et balbutiant, il
s'amusait  me faire parler longtemps pour voir mes tonnements et
troubler mes ides. Quelquefois, tandis que j'crivais sous sa dicte,
il me tirait l'oreille tout d'un coup,  sa manire, et me faisait une
question imprvue sur quelque vulgaire connaissance comme la gographie
ou l'algbre, me posant le plus facile problme d'enfant; il me semblait
alors que la foudre tombait sur ma tte. Je savais mille fois ce qu'il
me demandait; j'en savais plus qu'il ne le croyait, j'en savais mme
souvent plus que lui; mais son oeil me paralysait. Lorsqu'il tait hors
de la chambre, je pouvais respirer, le sang commenait  circuler dans
mes veines, la mmoire me revenait et avec elle une honte inexprimable;
la rage me prenait, j'crivais ce que j'aurais d lui rpondre; puis je
me roulais sur le tapis, je pleurais, j'avais envie de me tuer.

--Quoi! me disais-je, il y a donc des ttes assez fortes pour tre sres
de tout et n'hsiter devant personne? Des hommes qui s'tourdissent par
l'action sur toute chose, et dont l'assurance crase les autres en leur
faisant penser que la clef de tout savoir et de tout pouvoir, clef qu'on
ne cesse de chercher, est dans leur poche, et qu'ils n'ont qu' l'ouvrir
pour en tirer lumire et autorit infaillibles!--Je sentais pourtant que
c'tait l une force fausse et usurpe. Je me rvoltais, je criais: Il
ment! Son attitude, sa voix, son geste, ne sont qu'une pantomime
d'acteur, une misrable parade de souverainet, dont il doit savoir la
vanit. Il n'est pas possible qu'il croie en lui-mme aussi sincrement!
Il nous dfend  tous de lever le voile, mais il se voit nu par dessous.
Et que voit-il? un pauvre ignorant comme nous tous, et sous tout cela la
crature faible!--Cependant je ne savais comment voir le fond de cette
me dguise. Le pouvoir et la gloire le dfendaient sur tous les
points; je tournais autour sans russir  y rien surprendre, et ce
porc-pic, toujours arm, se roulait devant moi, n'offrant de tous cts
que des pointes acres.--Un jour pourtant, le hasard, notre matre 
tous, les entr'ouvrit, et  travers ces piques et ces dards fit pntrer
une lumire d'un moment.--Un jour, ce fut peut-tre le seul de sa vie,
il rencontra plus fort que lui et recula un instant devant un ascendant
plus grand que le sien.--J'en fus tmoin, et me sentis veng.--Voici
comment cela m'arriva:

Nous tions  Fontainebleau. Le Pape venait d'arriver. L'Empereur
l'avait attendu impatiemment pour le sacre, et l'avait reu en voiture,
montant de chaque ct, au mme instant, avec une tiquette en apparence
nglige, mais profondment calcule de manire  ne cder ni prendre le
pas, ruse italienne. Il revenait au chteau: tout y tait en rumeur;
j'avais laiss plusieurs officiers dans la chambre qui prcdait celle
de l'Empereur, et j'tais rest seul dans la sienne.--Je considrais une
longue table qui portait, au lieu de marbre, des mosaques romaines, et
que surchargeait un amas norme de placets. J'avais vu souvent Bonaparte
rentrer et leur faire subir une trange preuve. Il ne les prenait ni
par ordre, ni au hasard; mais quand leur nombre l'irritait, il passait
sa main sur la table de gauche  droite et de droite  gauche, comme un
faucheur, et les dispersait jusqu' ce qu'il en et rduit le nombre 
cinq ou six qu'il ouvrait. Cette sorte de jeu ddaigneux m'avait mu
singulirement. Tous ces papiers de deuil et de dtresse repousss et
jets sur le parquet, enlevs comme par un vent colre; ces implorations
inutiles des veuves et des orphelins n'ayant pour chance de secours que
la manire dont les feuilles volantes taient balayes par le chapeau
consulaire; toutes ces feuilles gmissantes, mouilles par des larmes de
famille, tranant au hasard sous ses bottes et sur lesquelles il
marchait comme sur ses morts du champ de bataille, me reprsentaient la
destine prsente de la France comme une loterie sinistre, et, toute
grande qu'tait la main indiffrente et rude qui tirait les lots, je
pensais qu'il n'tait pas juste de livrer ainsi au caprice de ses coups
de poing tant de fortunes obscures qui eussent t peut-tre un jour
aussi grandes que la sienne, si un point d'appui leur et t donn. Je
sentis mon coeur battre contre Bonaparte et se rvolter, mais
honteusement, mais en coeur d'esclave qu'il tait. Je considrais ces
lettres abandonnes: des cris de douleur inentendus s'levaient de leurs
plis profans; et, les prenant pour les lire, les rejetant ensuite,
moi-mme je me faisais juge entre ces malheureux et le matre qu'ils
s'taient donn, et qui allait aujourd'hui s'asseoir plus solidement que
jamais sur leurs ttes. Je tenais dans ma main l'une de ces ptitions
mprises, lorsque le bruit des tambours qui battaient _aux champs_
m'apprit l'arrive subite de l'Empereur. Or, vous savez que de mme que
l'on voit la lumire du canon avant d'entendre sa dtonation, on le
voyait toujours en mme temps qu'on tait frapp du bruit de son
approche: tant ses allures taient promptes et tant il semblait press
de vivre et de jeter ses actions les unes sur les autres! Quand il
entrait  cheval dans la cour d'un palais, ses guides avaient peine  le
suivre, et le poste n'avait pas le temps de prendre les armes, qu'il
tait dj descendu de cheval et montait l'escalier. Cette fois il avait
quitt la voiture du Pape pour revenir seul, en avant et au galop.
J'entendis ses talons rsonner en mme temps que le tambour. J'eus le
temps  peine de me jeter dans l'alcve d'un grand lit de parade qui ne
servait  personne, fortifi d'une balustrade de prince et ferm
heureusement, plus qu' demi, par des rideaux sems d'abeilles.

L'Empereur tait fort agit; il marcha seul dans la chambre comme
quelqu'un qui attend avec impatience, et fit en un instant trois fois sa
longueur, puis s'avana vers la fentre et se mit  y tambouriner une
marche avec les ongles. Une voiture roula dans la cour, il cessa de
battre, frappa des pieds deux ou trois fois comme impatient de la vue
de quelque chose qui se faisait avec lenteur, puis il alla brusquement 
la porte et l'ouvrit au Pape.

Pie VII entra seul. Bonaparte se hta de refermer la porte derrire lui,
avec une promptitude de gelier. Je sentis une grande terreur, je
l'avoue, en me voyant en tiers avec de telles gens. Cependant je restai
sans voix et sans mouvement, regardant et coutant de toute la puissance
de mon esprit.

Le Pape tait d'une taille leve; il avait un visage allong, jaune,
souffrant, mais plein d'une noblesse sainte et d'une bont sans bornes.
Ses yeux noirs taient grands et beaux, sa bouche tait entr'ouverte par
un sourire bienveillant auquel son menton avanc donnait une expression
de finesse trs spirituelle et trs vive, sourire qui n'avait rien de la
scheresse politique, mais tout de la bont chrtienne. Une calotte
blanche couvrait ses cheveux longs, noirs, mais sillonns de larges
mches argentes. Il portait ngligemment sur ses paules courbes un
long camail de velours rouge, et sa robe tranait sur ses pieds. Il
entra lentement, avec la dmarche calme et prudente d'une femme ge. Il
vint s'asseoir, les yeux baisss, sur un des grands fauteuils romains
dors et chargs d'aigles, et attendit ce que lui allait dire l'autre
Italien.

Ah! monsieur, quelle scne! quelle scne! je la vois encore.--Ce ne fut
pas le gnie de l'homme qu'elle me montra, mais ce fut son caractre; et
si son vaste esprit ne s'y droula pas, du moins son coeur y
clata.--Bonaparte n'tait pas alors ce que vous l'avez vu depuis; il
n'avait point ce ventre de financier, ce visage joufflu et malade, ces
jambes de goutteux, tout cet infirme embonpoint que l'art a
malheureusement saisi pour en faire un _type_, selon le langage actuel,
et qui a laiss de lui,  la foule, je ne sais quelle forme populaire et
grotesque qui le livre aux jouets d'enfants et le laissera peut-tre un
jour fabuleux et impossible comme l'informe Polichinelle.--Il n'tait
point ainsi alors, monsieur, mais nerveux et souple, mais leste, vif et
lanc, convulsif dans ses gestes, gracieux dans quelques moments,
recherch dans ses manires; la poitrine plate et rentre entre les
paules, et tel encore que je l'avais vu  Malte, le visage mlancolique
et effil.

Il ne cessa point de marcher dans la chambre quand le Pape fut entr; il
se mit  rder autour du fauteuil comme un chasseur prudent, et
s'arrtant tout  coup en face de lui dans l'attitude roide et immobile
d'un caporal, il reprit une suite de la conversation commence dans leur
voiture, interrompue par l'arrive, et qu'il lui tardait de poursuivre.

--Je vous le rpte, Saint-Pre, je ne suis point un esprit fort, moi,
et je n'aime pas les raisonneurs et les idologues. Je vous assure que,
malgr mes vieux rpublicains, j'irai  la messe.

Il jeta ces derniers mots brusquement au Pape comme un coup d'encensoir
lanc au visage, et s'arrta pour en attendre l'effet, pensant que les
circonstances tant soit peu impies qui avaient prcd l'entrevue
devaient donner  cet aveu subit et net une valeur extraordinaire.--Le
Pape baissa les yeux et posa ses deux mains sur les ttes d'aigle qui
formaient les bras de son fauteuil. Il parut, par cette attitude de
statue romaine, qu'il disait clairement: Je me rsigne d'avance 
couter toutes les choses profanes qu'il lui plaira de me faire
entendre.

Bonaparte fit le tour de la chambre et du fauteuil qui se trouvait au
milieu, et je vis, au regard qu'il jetait de ct sur le vieux pontife,
qu'il n'tait content ni de lui-mme ni de son adversaire, et qu'il se
reprochait d'avoir trop lestement dbut dans cette reprise de
conversation. Il se mit donc  parler avec plus de suite, en marchant
circulairement et jetant  la drobe des regards perants dans les
glaces de l'appartement o se rflchissait la figure grave du
Saint-Pre, et le regardant en profil quand il passait prs de lui, mais
jamais en face, de peur de sembler trop inquiet de l'impression de ses
paroles.

--Il y a quelque chose, dit-il, qui me reste sur le coeur, Saint-Pre,
c'est que vous consentez au sacre de la mme manire que l'autre fois au
concordat, comme si vous y tiez forc. Vous avez un air de martyr
devant moi, vous tes l comme rsign, comme offrant au Ciel vos
douleurs. Mais, en vrit, ce n'est pas l votre situation, vous n'tes
pas prisonnier, par Dieu! vous tes libre comme l'air.

Pie VII sourit avec tristesse et le regarda en face. Il sentait ce qu'il
y avait de prodigieux dans les exigences de ce caractre despotique, 
qui, comme  tous les esprits de mme nature, il ne suffisait pas de se
faire obir si, en obissant, on ne semblait encore avoir dsir
ardemment ce qu'il ordonnait.

--Oui, reprit Bonaparte avec plus de force, vous tes parfaitement
libre; vous pouvez vous en retourner  Rome, la route vous est ouverte,
personne ne vous retient.

Le Pape soupira et leva sa main droite et ses yeux au ciel sans
rpondre; ensuite il laissa retomber trs lentement son front rid et se
mit  considrer la croix d'or suspendue  son cou.

Bonaparte continua  parler en tournoyant plus lentement. Sa voix devint
douce et son sourire plein de grce.

--Saint-Pre, si la gravit de votre caractre ne m'en empchait, je
dirais, en vrit, que vous tes un peu ingrat. Vous ne paraissez pas
vous souvenir assez des bons services que la France vous a rendus. Le
conclave de Venise, qui vous a lu Pape, m'a un peu l'air d'avoir t
inspir par ma campagne d'Italie et par un mot que j'ai dit sur vous.
L'Autriche ne vous traita pas bien alors, et j'en fus trs afflig.
Votre Saintet fut, je crois, oblige de revenir par mer  Rome, faute
de pouvoir passer par les terres autrichiennes.

Il s'interrompit pour attendre la rponse du silencieux hte qu'il
s'tait donn; mais Pie VII ne fit qu'une inclination de tte presque
imperceptible, et demeura comme plong dans un abattement qui
l'empchait d'couter.

Bonaparte alors poussa du pied une chaise prs du grand fauteuil du
Pape.--Je tressaillis, parce qu'en venant chercher ce sige, il avait
effleur de son paulette le rideau de l'alcve o j'tais cach.

--Ce fut, en vrit, continua-t-il, comme catholique que cela
m'affligea. Je n'ai jamais eu le temps d'tudier beaucoup la thologie,
moi; mais j'ajoute encore une grande foi  la puissance de l'glise;
elle a une vitalit prodigieuse, Saint-Pre. Voltaire vous a bien un peu
entams; mais je ne l'aime pas, et je vais lcher sur lui un vieil
oratorien dfroqu. Vous serez content, allez. Tenez, nous pourrions, si
vous vouliez, faire bien des choses  l'avenir.

Il prit un air d'innocence et de jeunesse trs caressant.

--Moi, je ne sais pas, j'ai beau chercher, je ne vois pas bien, en
vrit, pourquoi vous auriez de la rpugnance  siger  Paris pour
toujours. Je vous laisserais, ma foi, les Tuileries, si vous vouliez.
Vous y trouveriez dj votre chambre de Monte-Cavallo qui vous attend.
Moi, je n'y sjourne gure. Ne voyez-vous pas bien, _Padre_, que c'est
l la vraie capitale du monde? Moi, je ferais tout ce que vous voudriez;
d'abord, je suis meilleur enfant qu'on ne croit.--Pourvu que la guerre
et la politique fatigante me fussent laisses, vous arrangeriez l'glise
comme il vous plairait. Je serais votre soldat tout  fait. Voyez, ce
serait vraiment beau; nous aurions nos conciles comme Constantin et
Charlemagne, je les ouvrirais et les fermerais; je vous mettrais ensuite
dans la main les vraies clefs du monde, et comme Notre-Seigneur a dit:
Je suis venu avec l'pe, je garderais l'pe, moi; je vous la
rapporterais seulement  bnir aprs chaque succs de nos armes.

Il s'inclina lgrement en disant ces derniers mots.

Le Pape, qui jusque-l n'avait cess de demeurer sans mouvement, comme
une statue gyptienne, releva lentement sa tte  demi baisse, sourit
avec mlancolie, leva ses yeux en haut et dit, aprs un soupir paisible,
comme s'il et confi sa pense  son ange gardien invisible:

_Commediante!_

Bonaparte sauta de sa chaise et bondit comme un lopard bless. Une
vraie colre le prit; une de ses colres jaunes. Il marcha d'abord sans
parler, se mordant les lvres jusqu'au sang. Il ne tournait plus en
cercle autour de sa proie avec des regards fins et une marche
cauteleuse; mais il allait droit et ferme, en long et en large,
brusquement, frappant du pied et faisant sonner ses talons peronns. La
chambre tressaillit; les rideaux frmirent comme les arbres  l'approche
du tonnerre; il me semblait qu'il allait arriver quelque terrible et
grande chose; mes cheveux me firent mal et j'y portai la main malgr
moi. Je regardai le Pape, il ne remua pas; seulement il serra de ses
deux mains les ttes d'aigle des bras du fauteuil.

La bombe clata tout  coup.

--Comdien! Moi! Ah! je vous donnerai des comdies  vous faire tous
pleurer comme des femmes et des enfants.--Comdien!--Ah! vous n'y tes
pas, si vous croyez qu'on puisse avec moi faire du sang-froid insolent!
Mon thtre, c'est le monde; le rle que j'y joue, c'est celui de matre
et d'auteur; pour comdiens j'ai vous tous, Pape, Rois, Peuples! et le
fil par lequel je vous remue, c'est la peur!--Comdien! Ah! il faudrait
tre d'une autre taille que la vtre pour m'oser applaudir ou siffler,
_signor Chiaramonti!_--Savez-vous bien que vous ne seriez qu'un pauvre
cur, si je le voulais? Vous et votre tiare, la France vous rirait au
nez, si je ne gardais mon air srieux en vous saluant.

Il y a quatre ans seulement, personne n'et os parl tout haut du
Christ. Qui donc et parl du Pape, s'il vous plat?--Comdien! Ah!
messieurs, vous prenez vite pied chez nous! Vous tes de mauvaise humeur
parce que je n'ai pas t assez sot pour signer, comme Louis XIV, la
dsapprobation des liberts gallicanes!--Mais on ne me pipe pas
ainsi.--C'est moi qui vous tiens dans mes doigts; c'est moi qui vous
porte du Midi au Nord comme des marionnettes; c'est moi qui fais
semblant de vous compter pour quelque chose parce que vous reprsentez
une vieille ide que je veux ressusciter; et vous n'avez pas l'esprit de
voir cela et de faire comme si vous ne vous en aperceviez pas.--Mais
non! il faut tout vous dire! il faut vous mettre le nez sur les choses
pour que vous les compreniez. Et vous croyez bonnement que l'on a besoin
de vous, et vous relevez la tte, et vous vous drapez dans vos robes de
femme!--Mais sachez bien qu'elles ne m'en imposent nullement, et que, si
vous continuez, vous! je traiterai la vtre comme Charles XII celle du
grand vizir: je la dchirerai d'un coup d'peron.

Il se tut. Je n'osais pas respirer. J'avanai la tte, n'entendant plus
sa voix tonnante, pour voir si le pauvre vieillard tait mort d'effroi.
Le mme calme dans l'attitude, le mme calme sur le visage. Il leva une
seconde fois les yeux au ciel, et aprs avoir jet un profond soupir, il
sourit avec amertume et dit:

_Tragediante!_

Bonaparte, en ce moment, tait au bout de la chambre, appuy sur la
chemine de marbre aussi haute que lui. Il partit comme un trait,
courant sur le vieillard; je crus qu'il l'allait tuer. Mais il s'arrta
court, prit, sur la table, un vase de porcelaine de Svres, o le
chteau de Saint-Ange et le Capitole taient peints, et, le jetant sur
les chenets et le marbre, le broya sous ses pieds. Puis tout d'un coup
s'assit et demeura dans un silence profond et une immobilit formidable.

Je fus soulag, je sentis que la pense rflchie lui tait revenue et
que le cerveau avait repris l'empire sur les bouillonnements du sang. Il
devint triste, sa voix fut sourde et mlancolique, et ds sa premire
parole je compris qu'il tait dans le vrai, et que ce Prote, dompt par
deux mots, se montrait lui-mme.

--Malheureuse vie! dit-il d'abord.--Puis il rva, dchira le bord de
son chapeau sans parler pendant une minute encore, et reprit, se parlant
 lui seul, au rveil.

--C'est vrai! Tragdien ou Comdien.--Tout est rle, tout est costume
pour moi depuis longtemps et pour toujours. Quelle fatigue! quelle
petitesse! Poser! toujours poser! de face pour ce parti, de profil pour
celui-l, selon leur ide. Leur paratre ce qu'ils aiment que l'on soit,
et deviner juste leurs rves d'imbciles. Les placer tous entre
l'esprance et la crainte. Les blouir par des dates et des bulletins,
par des prestiges de distance et des prestiges de nom. tre leur matre
 tous et ne savoir qu'en faire. Voil tout, ma foi!--Et aprs ce tout,
s'ennuyer autant que je fais, c'est trop fort.--Car, en vrit,
poursuivit-il en se croisant les jambes et en se couchant dans un
fauteuil, je m'ennuie normment.--Sitt que je m'assieds, je crve
d'ennui.--Je ne chasserais pas trois jours  Fontainebleau sans prir de
langueur.--Moi, il faut que j'aille et que je fasse aller. Si je sais
o, je veux tre pendu, par exemple. Je vous parle  coeur ouvert. J'ai
des plans pour la vie de quarante empereurs, j'en fais un tous les
matins et un tous les soirs; j'ai une imagination infatigable; mais je
n'aurais pas le temps d'en remplir deux, que je serais us de corps et
d'me; car notre pauvre lampe ne brle pas longtemps. Et franchement,
quand tous mes plans seraient excuts, je ne jurerais pas que le monde
s'en trouvt beaucoup plus heureux; mais il serait plus beau, et une
unit majestueuse rgnerait sur lui.--Je ne suis pas un philosophe, moi,
et je ne sais que notre secrtaire de Florence qui ait eu le sens
commun. Je n'entends rien  certaines thories. La vie est trop courte
pour s'arrter. Sitt que j'ai pens, j'excute. On trouvera assez
d'explications de mes actions aprs moi pour m'agrandir si je russis et
me rapetisser si je tombe. Les paradoxes sont l tout prts, ils
abondent en France; je les fais taire de mon vivant, mais aprs il
faudra voir.--N'importe, mon affaire est de russir, et je m'entends 
cela. Je fais mon Iliade en action, moi, et tous les jours.

Ici il se leva avec une promptitude gaie et quelque chose d'alerte et de
vivant; il tait naturel et vrai dans ce moment-l, il ne songeait point
 se dessiner comme il fit depuis dans ses dialogues de Sainte-Hlne;
il ne songeait point  s'idaliser, et ne composait point son personnage
de manire  raliser les plus belles conceptions philosophiques; il
tait lui, lui-mme mis au dehors.--Il revint prs du Saint-Pre, qui
n'avait pas fait un mouvement, et marcha devant lui. L, s'enflammant,
riant  moiti avec ironie, il dbita ceci,  peu prs, tout ml de
trivial et de grandiose, selon son usage, en parlant avec une volubilit
inconcevable, expression rapide de ce gnie facile et prompt qui
devinait tout,  la fois, sans tude.

--La naissance est tout, dit-il; ceux qui viennent au monde pauvres et
nus sont toujours des dsesprs. Cela tourne en action ou en suicide,
selon le caractre des gens. Quand ils ont le courage, comme moi, de
mettre la main  tout, ma foi! ils font le diable. Que voulez-vous? Il
faut vivre. Il faut trouver sa place et faire son trou. Moi, j'ai fait
le mien comme un boulet de canon. Tant pis pour ceux qui taient devant
moi.--Qu'y faire? Chacun mange selon son apptit; moi, j'avais
grand'faim!--Tenez, Saint-Pre,  Toulon, je n'avais pas de quoi acheter
une paire d'paulettes, et au lieu d'elles j'avais une mre et je ne
sais combien de frres sur les paules. Tout cela est plac  prsent,
assez convenablement, j'espre. Josphine m'avait pous, comme par
piti, et nous allons la couronner  la barbe de Raguideau, son notaire,
qui disait que je n'avais que la cape et l'pe. Il n'avait, ma foi! pas
tort.--Manteau imprial, couronne, qu'est-ce que tout cela? Est-ce 
moi?--Costume! costume d'acteur! Je vais l'endosser pour une heure, et
j'en aurai assez. Ensuite je reprendrai mon petit habit d'officier, et
je monterai  cheval; toute la vie  cheval!--Je ne serai pas assis un
jour sans courir le risque d'tre jet  bas du fauteuil. Est-ce donc
bien  envier? Hein?

Je vous le dis, Saint-Pre; il n'y a au monde que deux classes
d'hommes: ceux qui ont et ceux qui gagnent.

Les premiers se couchent, les autres se remuent. Comme j'ai compris
cela de bonne heure et  propos, j'irai loin, voil tout. Il n'y en a
que deux qui soient arrivs en commenant  quarante ans: Cromwell et
Jean-Jacques; si vous aviez donn  l'un une ferme, et  l'autre douze
cents francs et sa servante, ils n'auraient ni prch, ni command, ni
crit. Il y a des ouvriers en btiments, en couleurs, en formes et en
phrases; moi, je suis ouvrier en batailles. C'est mon tat.--
trente-cinq ans, j'en ai dj fabriqu dix-huit qui s'appellent:
Victoires.--Il faut bien qu'on me paye mon ouvrage. Et le payer d'un
trne, ce n'est pas trop cher.--D'ailleurs je travaillerai toujours.
Vous en verrez bien d'autres. Vous verrez toutes les dynasties dater de
la mienne, tout parvenu que je suis, et lu. lu, comme vous,
Saint-Pre, et tir de la foule. Sur ce point nous pouvons nous donner
la main.

Et, s'approchant, il tendit sa main blanche et brusque vers la main
dcharne et timide du bon Pape, qui, peut-tre attendri par le ton de
bonhomie de ce dernier mouvement de l'Empereur, peut-tre par un retour
secret sur sa propre destine et une triste pense sur l'avenir des
socits chrtiennes, lui donna doucement le bout de ses doigts,
tremblants encore, de l'air d'une grand'mre qui se raccommode avec un
enfant qu'elle avait eu le chagrin de gronder trop fort. Cependant il
secoua la tte avec tristesse, et je vis rouler de ses beaux yeux une
larme qui glissa rapidement sur sa joue livide et dessche. Elle me
parut le dernier adieu du Christianisme mourant qui abandonnait la terre
 l'gosme et au hasard.

Bonaparte jeta un regard furtif sur cette larme arrache  ce pauvre
coeur, et je surpris mme, d'un ct de sa bouche, un mouvement rapide
qui ressemblait  un sourire de triomphe.--En ce moment, cette nature
toute-puissante me parut moins leve et moins exquise que celle de son
saint adversaire; cela me fit rougir, sous mes rideaux, de tous mes
enthousiasmes passs; je sentis une tristesse toute nouvelle en
dcouvrant combien la plus haute grandeur politique pouvait devenir
petite dans ses froides ruses de vanit, ses piges misrables et ses
noirceurs de rou. Je vis qu'il n'avait rien voulu de son prisonnier, et
que c'tait une joie tacite qu'il s'tait donne de n'avoir pas faibli
dans ce tte--tte, et s'tant laiss surprendre  l'motion de la
colre, de faire flchir le captif sous l'motion de la fatigue, de la
crainte et de toutes les faiblesses qui amnent un attendrissement
inexplicable sur la paupire d'un vieillard.--Il avait voulu avoir le
dernier et sortit, sans ajouter un mot, aussi brusquement qu'il tait
entr. Je ne vis pas s'il avait salu le Pape. Je ne le crois pas.




CHAPITRE VI

_UN HOMME DE MER_


Sitt que l'Empereur fut sorti de l'appartement, deux ecclsiastiques
vinrent auprs du Saint-Pre, et l'emmenrent en le soutenant sous
chaque bras, atterr, mu et tremblant.

Je demeurai jusqu' la nuit dans l'alcve d'o j'avais cout cet
entretien. Mes ides taient confondues, et la terreur de cette scne
n'tait pas ce qui me dominait. J'tais accabl de ce que j'avais vu; et
sachant  prsent  quels calculs mauvais l'ambition toute personnelle
pouvait faire descendre le gnie, je hassais cette passion qui venait
de fltrir, sous mes yeux, le plus brillant des Dominateurs, celui qui
donnera peut-tre son nom au sicle pour l'avoir arrt dix ans dans sa
marche.--Je sentis que c'tait folie de se dvouer  un homme, puisque
l'autorit despotique ne peut manquer de rendre mauvais nos faibles
coeurs; mais je ne savais  quelle ide me donner dsormais. Je vous
l'ai dit, j'avais dix-huit ans alors, et je n'avais encore en moi qu'un
instinct vague du Vrai, du Bon et du Beau, mais assez obstin pour
m'attacher sans cesse  cette recherche. C'est la seule chose que
j'estime en moi.

Je jugeai qu'il tait de mon devoir de me taire sur ce que j'avais vu;
mais j'eus lieu de croire que l'on s'tait aperu de ma disparition
momentane de la suite de l'Empereur, car voici ce qui m'arriva. Je ne
remarquai dans les manires du matre aucun changement  mon gard.
Seulement, je passai peu de jours prs de lui, et l'tude attentive que
j'avais voulu faire de son caractre, fut brusquement arrte. Je reus
un matin l'ordre de partir sur-le-champ pour le camp de Boulogne, et 
mon arrive, l'ordre de m'embarquer sur un des bateaux plats que l'on
essayait en mer.

Je partis avec moins de peine que si l'on m'et annonc ce voyage avant
la scne de Fontainebleau. Je respirai en m'loignant de ce vieux
chteau et de sa fort, et  ce soulagement involontaire je sentis que
mon _Sidisme_ tait mordu au coeur. Je fus attrist d'abord de cette
premire dcouverte, et je tremblai pour l'blouissante illusion qui
faisait pour moi un devoir de mon dvouement aveugle. Le grand goste
s'tait montr  nu devant moi; mais  mesure que je m'loignai de lui
je commenai  le contempler dans ses oeuvres, et il reprit encore sur
moi, par cette vue, une partie du magique ascendant par lequel il avait
fascin le monde.--Cependant ce fut plutt l'ide gigantesque de la
guerre qui dsormais m'apparut, que celle de l'homme qui la reprsentait
d'une si redoutable faon, et je sentis  cette grande vue un enivrement
insens redoubler en moi pour la gloire des combats, m'tourdissant sur
le matre qui les ordonnait, et regardant avec orgueil le travail
perptuel des hommes qui ne me parurent tous que ses humbles ouvriers.

Le tableau tait homrique, en effet, et bon  prendre des coliers par
l'tourdissement des actions multiplies. Quelque chose de faux s'y
dmlait pourtant et se montrait vaguement  moi, mais sans nettet
encore, et je sentais le besoin d'une vue meilleure que la mienne qui me
ft dcouvrir le fond de tout cela. Je venais d'apprendre  mesurer le
Capitaine, il me fallait sonder la guerre.--Voici quel nouvel vnement
me donna cette seconde leon; car j'ai reu trois rudes enseignements
dans ma vie, et je vous les raconte aprs les avoir mdits tous les
jours. Leurs secousses me furent violentes, et la dernire acheva de
renverser l'idole de mon me.

L'apparente dmonstration de conqute et de dbarquement en Angleterre,
l'vocation des souvenirs de Guillaume le Conqurant, la dcouverte du
camp de Csar,  Boulogne, le rassemblement subit de neuf cents
btiments dans ce port, sous la protection d'une flotte de cinq cents
voiles, toujours annonce; l'tablissement des camps de Dunkerque et
d'Ostende, de Calais, de Montreuil et de Saint-Omer, sous les ordres de
quatre marchaux; le trne militaire d'o tombrent les premires
toiles de la Lgion d'honneur, les revues, les ftes, les attaques
partielles, tout cet clat rduit, selon le langage gomtrique,  sa
plus simple expression, eut trois buts: inquiter l'Angleterre, assoupir
l'Europe, concentrer et enthousiasmer l'arme.

Ces trois points dpasss, Bonaparte laissa tomber pice  pice la
machine artificielle qu'il avait fait jouer  Boulogne. Quand j'y
arrivai, elle jouait  vide comme celle de Marly. Les gnraux y
faisaient encore les faux mouvements d'une ardeur simule dont ils
n'avaient pas la conscience. On continuait  jeter encore  la mer
quelques malheureux bateaux ddaigns par les Anglais et couls par eux
de temps  autre. Je reus un commandement sur l'une de ces
embarcations, ds le lendemain de mon arrive.

Ce jour-l, il y avait en mer une seule frgate anglaise. Elle courait
des bordes avec une majestueuse lenteur; elle allait, elle venait, elle
virait, elle se penchait, elle se relevait, elle se mirait, elle
glissait, elle s'arrtait, elle jouait au soleil comme un cygne qui se
baigne. Le misrable bateau plat de nouvelle et mauvaise invention
s'tait risqu fort avant avec quatre autres btiments pareils; et nous
tions tout fiers de notre audace, lancs ainsi depuis le matin, lorsque
nous dcouvrmes tout  coup les paisibles jeux de la frgate. Ils nous
eussent sans doute paru fort gracieux et potiques vus de la terre
ferme, ou seulement si elle se ft amuse  prendre ses bats entre
l'Angleterre et nous; mais c'tait, au contraire, entre nous et la
France. La cte de Boulogne tait  plus d'une lieue. Cela nous rendit
pensifs. Nous fmes force de nos mauvaises voiles et de nos plus
mauvaises rames, et pendant que nous nous dmenions, la paisible frgate
continuait  prendre son bain de mer et  dcrire mille contours
agrables autour de nous, faisant le mange, changeant de main comme un
cheval bien dress, et dessinant des S et des Z sur l'eau de la faon la
plus aimable. Nous remarqumes qu'elle eut la bont de nous laisser
passer plusieurs fois devant elle sans tirer un coup de canon, et mme
tout d'un coup, elle les retira tous dans l'intrieur et ferma tous ses
sabords. Je crus d'abord que c'tait une manoeuvre toute pacifique et je
ne comprenais rien  cette politesse.--Mais un gros vieux marin me donna
un coup de coude et me dit: Voici qui va mal. En effet, aprs nous avoir
bien laisss courir devant elle comme des souris devant un chat,
l'aimable et belle frgate arriva sur nous  toutes voiles sans daigner
faire feu, nous heurta de sa proue comme un cheval du poitrail, nous
brisa, nous crasa, nous coula, et passa joyeusement par dessus nous,
laissant quelques canots pcher les prisonniers, desquels je fus, moi
dixime, sur deux cents hommes que nous tions au dpart. La belle
frgate se nommait _la Naade_, et pour ne pas perdre l'habitude
franaise des jeux de mots, vous pensez bien que nous ne manqumes
jamais de l'appeler depuis _la Noyade_.

J'avais pris un bain si violent que l'on tait sur le point de me
rejeter comme mort dans la mer, quand un officier qui visitait mon
portefeuille y trouva la lettre de mon pre que vous venez de lire et la
signature de lord Collingwood. Il me fit donner des soins plus
attentifs; on me trouva quelques signes de vie, et quand je repris
connaissance, ce fut, non  bord de la gracieuse _Naade_, mais sur _la
Victoire_ (_the Victory_). Je demandai qui commandait ce navire. On me
rpondit laconiquement: Lord Collingwood. Je crus qu'il tait fils de
celui qui avait connu mon pre; mais quand on me conduisit  lui, je fus
dtromp. C'tait le mme homme.

Je ne pus contenir ma surprise quand il me dit, avec une bont toute
paternelle, qu'il ne s'attendait pas  tre le gardien du fils aprs
l'avoir t du pre, mais qu'il esprait qu'il ne s'en trouverait pas
plus mal; qu'il avait assist aux derniers moments de ce vieillard, et
qu'en apprenant mon nom il avait voulu m'avoir  son bord; il me parlait
le meilleur franais avec une douceur mlancolique dont l'expression ne
m'est jamais sortie de la mmoire. Il m'offrit de rester  son bord, sur
parole de ne faire aucune tentative d'vasion. J'en donnai ma parole
d'honneur, sans hsiter,  la manire des jeunes gens de dix-huit ans,
et me trouvant beaucoup mieux  bord de _la Victoire_ que sur quelque
ponton; tonn de ne rien voir qui justifit les prventions qu'on nous
donnait contre les Anglais, je fis connaissance assez facilement avec
les officiers du btiment, que mon ignorance de la mer et de leur langue
amusait beaucoup, et qui se divertirent  me faire connatre l'une et
l'autre, avec une politesse d'autant plus grande que leur amiral me
traitait comme son fils. Cependant une grande tristesse me prenait quand
je voyais de loin les ctes blanches de la Normandie, et je me retirais
pour ne pas pleurer. Je rsistais  l'envie que j'en avais, parce que
j'tais jeune et courageux; mais ensuite, ds que ma volont ne
surveillait plus mon coeur, ds que j'tais couch et endormi, les
larmes sortaient de mes yeux malgr moi et trempaient mes joues et la
toile de mon lit au point de me rveiller.

Un soir surtout, il y avait eu une prise nouvelle d'un brick franais;
je l'avais vu prir de loin, sans que l'on pt sauver un seul homme de
l'quipage, et, malgr la gravit et la retenue des officiers, il
m'avait fallu entendre les cris et les hourras des matelots qui voyaient
avec joie l'expdition s'vanouir et la mer engloutir goutte  goutte
cette avalanche qui menaait d'craser leur patrie. Je m'tais retir et
cach tout le jour dans le rduit que lord Collingwood m'avait fait
donner prs de son appartement, comme pour mieux dclarer sa protection,
et, quand la nuit fut venue, je montai seul sur le pont. J'avais senti
l'ennemi autour de moi plus que jamais, et je me mis  rflchir sur ma
destine sitt arrte, avec une amertume plus grande. Il y avait un
mois dj que j'tais prisonnier de guerre, et l'amiral Collingwood,
qui, en public, me traitait avec tant de bienveillance, ne m'avait parl
qu'un instant en particulier, le premier jour de mon arrive  son bord;
il tait bon, mais froid, et, dans ses manires, ainsi que dans celles
des officiers anglais, il y avait un point o tous les panchements
s'arrtaient et o la politique compasse se prsentait comme une
barrire sur tous les chemins. C'est  cela que se fait sentir la vie en
pays tranger. J'y pensais avec une sorte de terreur en considrant
l'abjection de ma position qui pouvait durer jusqu' la fin de la
guerre, et je voyais comme invitable le sacrifice de ma jeunesse,
anantie dans la honteuse inutilit du prisonnier. La frgate marchait
rapidement, toutes voiles dehors, et je ne la sentais pas aller. J'avais
appuy mes deux mains  un cble et mon front sur mes deux mains, et,
ainsi pench, je regardais dans l'eau de la mer. Ses profondeurs vertes
et sombres me donnaient une sorte de vertige, et le silence de la nuit
n'tait interrompu que par des cris anglais. J'esprais un moment que le
navire m'emportait bien loin de France et que je ne verrais plus le
lendemain ces ctes droites et blanches, coupes dans la bonne terre
chrie de mon pauvre pays.--Je pensais que je serais ainsi dlivr du
dsir perptuel que me donnait cette vue et que je n'aurais pas, du
moins, ce supplice de ne pouvoir mme songer  m'chapper sans
dshonneur, supplice de Tantale, o une soif avide de la patrie devait
me dvorer pour longtemps. J'tais accabl de ma solitude et je
souhaitais une prochaine occasion de me faire tuer. Je rvais  composer
ma mort habilement et  la manire grande et grave des anciens.
J'imaginais une fin hroque et digne de celles qui avaient t le sujet
de tant de conversations de pages et d'enfants guerriers, l'objet de
tant d'envie parmi mes compagnons. J'tais dans ces rves qui, 
dix-huit ans, ressemblent plutt  une continuation d'action et de
combat qu' une srieuse mditation, lorsque je me sentis doucement
tirer par le bras, et, en me retournant, je vis, debout derrire moi, le
bon amiral Collingwood.

Il avait  la main sa lunette de nuit et il tait vtu de son grand
uniforme avec la rigide tenue anglaise. Il me mit une main sur l'paule
d'une faon paternelle, et je remarquai un air de mlancolie profonde
dans ses grands yeux noirs et sur son front. Ses cheveux blancs,  demi
poudrs, tombaient assez ngligemment sur ses oreilles, et il y avait, 
travers le calme inaltrable de sa voix et de ses manires, un fond de
tristesse qui me frappa ce soir-l surtout, et me donna pour lui, tout
d'abord, plus de respect et d'attention.

--Vous tes dj triste, mon enfant, me dit-il. J'ai quelques petites
choses  vous dire; voulez-vous causer un peu avec moi?

Je balbutiai quelques paroles vagues de reconnaissance et de politesse
qui n'avaient pas le sens commun probablement, car il ne les couta pas,
et s'assit sur un banc, me tenant une main. J'tais debout devant lui.

--Vous n'tes prisonnier que depuis un mois, reprit-il, et je le suis
depuis trente-trois ans. Oui, mon ami, je suis prisonnier de la mer;
elle me garde de tous cts: toujours des flots et des flots; je ne vois
qu'eux, je n'entends qu'eux. Mes cheveux ont blanchi sous leur cume, et
mon dos s'est un peu vot sous leur humidit. J'ai pass si peu de
temps en Angleterre, que je ne la connais que par la carte. La patrie
est un tre idal que je n'ai fait qu'entrevoir, mais que je sers en
esclave et qui augmente pour moi de rigueur  mesure que je deviens plus
ncessaire. C'est le sort commun et c'est mme ce que nous devons le
plus souhaiter que d'avoir de telles chanes; mais elles sont
quelquefois bien lourdes.

Il s'interrompit un instant et nous nous tmes tous deux, car je
n'aurais pas os dire un mot, voyant qu'il allait poursuivre.

--J'ai bien rflchi, me dit-il, et je me suis interrog sur mon devoir
quand je vous ai eu  mon bord. J'aurais pu vous laisser conduire en
Angleterre, mais vous auriez pu y tomber dans une misre dont je vous
garantirai toujours et dans un dsespoir dont j'espre aussi vous
sauver; j'avais pour votre pre une amiti bien vraie, et je lui en
donnerai ici une preuve; s'il me voit, il sera content de moi, n'est-ce
pas?

L'Amiral se tut encore et me serra la main. Il s'avana mme dans la
nuit et me regarda attentivement, pour voir ce que j'prouvais  mesure
qu'il me parlait. Mais j'tais trop interdit pour lui rpondre. Il
poursuivit plus rapidement:

J'ai dj crit  l'Amiraut pour qu'au premier change vous fussiez
renvoy en France. Mais cela pourra tre long, ajouta-t-il, je ne vous
le cache pas; car, outre que Bonaparte s'y prte mal, on nous fait peu
de prisonniers.--En attendant, je veux vous dire que je vous verrais
avec plaisir tudier la langue de vos ennemis, vous voyez que nous
savons la vtre. Si vous voulez, nous travaillerons ensemble et je vous
prterai Shakspeare et le capitaine Cook.--Ne vous affligez pas, vous
serez libre avant moi, car, si l'Empereur ne fait la paix, j'en ai pour
toute ma vie.

Ce ton de bont, par lequel il s'associait  moi et nous faisait
camarades, dans sa prison flottante, me fit de la peine pour lui; je
sentis que, dans cette vie sacrifie et isole, il avait besoin de faire
du bien pour se consoler secrtement de la rudesse de sa mission
toujours guerroyante.

--Milord, lui dis-je, avant de m'enseigner les mots d'une langue
nouvelle, apprenez-moi les penses par lesquelles vous tes parvenu  ce
calme parfait,  cette galit d'me qui ressemble  du bonheur, et qui
cache un ternel ennui... Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, mais
je crains que cette vertu ne soit qu'une dissimulation perptuelle.

--Vous vous trompez grandement, dit-il, le sentiment du Devoir finit par
dominer tellement l'esprit, qu'il entre dans le caractre et devient un
de ses traits principaux, justement comme une saine nourriture,
perptuellement reue, peut changer la masse du sang et devenir un des
principes de notre constitution. J'ai prouv, plus que tout homme
peut-tre,  quel point il est facile d'arriver  s'oublier
compltement. Mais on ne peut dpouiller l'homme tout entier, et il y a
des choses qui tiennent plus au coeur que l'on ne voudrait.

L, il s'interrompit et prit sa longue lunette. Il la plaa sur mon
paule pour observer une lumire lointaine qui glissait  l'horizon, et,
sachant  l'instant au mouvement ce que c'tait: Bateaux pcheurs,
dit-il, et il se plaa prs de moi, assis sur le bord du navire. Je
voyais qu'il avait depuis longtemps quelque chose  me dire qu'il
n'abordait pas.

--Vous ne me parlez jamais de votre pre, me dit-il tout  coup; je
suis tonn que vous ne m'interrogiez pas sur lui, sur ce qu'il a
souffert, sur ce qu'il a dit, sur ses volonts.

Et comme la nuit tait trs claire, je vis encore que j'tais
attentivement observ par ses grands yeux noirs.

--Je craignais d'tre indiscret... lui dis-je avec embarras.

Il me serra le bras, comme pour m'empcher de parler davantage.

--Ce n'est pas cela, dit-il, _my child_, ce n'est pas cela.

Et il secouait la tte avec doute et bont.

--J'ai trouv peu d'occasions de vous parler, milord.

--Encore moins, interrompit-il; vous m'auriez parl de cela tous les
jours, si vous l'aviez voulu.

Je remarquai de l'agitation et un peu de reproche dans son accent.
C'tait l ce qui lui tenait au coeur. Je m'avisai encore d'une autre
sorte de rponse pour me justifier; car rien ne rend aussi niais que les
mauvaises excuses.

--Milord, lui dis-je, le sentiment humiliant de la captivit absorbe
plus que vous ne pouvez croire. Et je me souviens que je crus prendre,
en disant cela, un air de dignit et une contenance de Rgulus, propres
 lui donner un grand respect pour moi.

--Ah! pauvre garon! pauvre enfant!--_poor boy!_ me dit-il, vous n'tes
pas dans le vrai. Vous ne descendez pas en vous-mme. Cherchez bien, et
vous trouverez une indiffrence dont vous n'tes pas comptable, mais
bien la destine militaire de votre pauvre pre.

Il avait ouvert le chemin  la vrit, je la laissai partir.

--Il est certain, dis-je, que je ne connaissais pas mon pre: je l'ai 
peine vu  Malte, une fois.

--Voil le vrai! cria-t-il. Voil le cruel, mon ami! Mes deux filles
diront un jour comme cela. Elles diront: _Nous ne connaissons pas notre
pre!_ Sarah et Mary diront cela! et cependant je les aime avec un coeur
ardent et tendre, je les lve de loin, je les surveille de mon
vaisseau, je leur cris tous les jours, je dirige leurs lectures, leurs
travaux, je leur envoie des ides et des sentiments, je reois en
change leurs confidences d'enfants; je les gronde, je m'apaise, je me
rconcilie avec elles; je sais tout ce qu'elles font! je sais quel jour
elles ont t au temple avec de trop belles robes. Je donne  leur mre
de continuelles instructions pour elles, je prvois d'avance qui les
aimera, qui les demandera, qui les pousera; leurs maris seront mes
fils; j'en fais des femmes pieuses et simples: on ne peut pas tre plus
pre que je ne le suis... Eh bien! tout cela n'est rien, parce qu'elles
ne me voient pas.

Il dit ces derniers mots d'une voix mue, au fond de laquelle on sentait
des larmes... Aprs un moment de silence, il continua:

Oui, Sarah ne s'est jamais assise sur mes genoux que lorsqu'elle avait
deux ans, et je n'ai tenu Mary dans mes bras que lorsque ses yeux
n'taient pas ouverts encore. Oui, il est juste que vous ayez t
indiffrent pour votre pre et qu'elles le deviennent un jour pour moi.
On n'aime pas un invisible.--Qu'est-ce pour elles que leur pre? une
lettre de chaque jour. Un conseil plus ou moins froid.--On n'aime pas un
conseil, on aime un tre,--et un tre qu'on ne voit pas n'est pas, on ne
l'aime pas,--et quand il est mort, il n'est pas plus absent qu'il
n'tait dj,--et on ne le pleure pas.

Il touffait et il s'arrta.--Ne voulant pas aller plus loin dans ce
sentiment de douleur devant un tranger, il s'loigna, il se promena
quelque temps et marcha sur le pont de long en large. Je fus d'abord
trs touch de cette vue, et ce fut un remords qu'il me donna de n'avoir
pas assez senti ce que vaut un pre, et je dus  cette soire la
premire motion bonne, naturelle, sainte, que mon coeur ait prouve. 
ces regrets profonds,  cette tristesse insurmontable au milieu du plus
brillant clat militaire, je compris tout ce que j'avais perdu en ne
connaissant pas l'amour du foyer qui pouvait laisser dans un grand coeur
de si cuisants regrets; je compris tout ce qu'il y avait de factice dans
notre ducation barbare et brutale, dans notre besoin insatiable
d'action tourdissante; je vis, comme par une rvlation soudaine du
coeur, qu'il y avait une vie adorable et regrettable dont j'avais t
arrach violemment, une vie vritable d'amour paternel, en change de
laquelle on nous faisait une vie fausse, toute compose de haines et de
toutes sortes de vanits puriles; je compris qu'il n'y avait qu'une
chose plus belle que la famille et  laquelle on pt saintement
l'immoler: c'tait l'autre famille, la Patrie. Et tandis que le vieux
brave, s'loignant de moi, pleurait parce qu'il tait bon, je mis ma
tte dans mes deux mains, et je pleurai de ce que j'avais t jusque-l
si mauvais.

Aprs quelques minutes, l'Amiral revint  moi.

--J'ai  vous dire, reprit-il d'un ton plus ferme, que nous ne
tarderons pas  nous rapprocher de la France. Je suis une ternelle
sentinelle place devant vos ports. Je n'ai qu'un mot  ajouter, et j'ai
voulu que ce ft seul  seul: souvenez-vous que vous tes ici sur votre
parole, et que je ne vous surveillerai point; mais, mon enfant, plus le
temps passera, plus l'preuve sera forte. Vous tes bien jeune encore;
si la tentation devient trop grande pour que votre courage y rsiste,
venez me trouver quand vous craindrez de succomber, et ne vous cachez
pas de moi, je vous sauverai d'une action dshonorante que, par malheur
pour leurs noms, quelques officiers ont commise. Souvenez-vous qu'il est
permis de rompre une chane de galrien, si l'on peut, mais non une
parole d'honneur. Et il me quitta sur ces derniers mots en me serrant
la main.

Je ne sais si vous avez remarqu, en vivant, monsieur, que les
rvolutions qui s'accomplissent dans notre me dpendent souvent d'une
journe, d'une heure, d'une conversation mmorable et imprvue qui nous
branle et jette en nous comme des germes tout nouveaux qui croissent
lentement, dont le reste de nos actions est seulement la consquence et
le naturel dveloppement. Telles furent pour moi la matine de
Fontainebleau et la nuit du vaisseau anglais. L'amiral Collingwood me
laissa en proie  un combat nouveau. Ce qui n'tait en moi qu'un ennui
profond de la captivit et une immense et juvnile impatience d'agir,
devint un besoin effrn de la Patrie;  voir quelle douleur minait  la
longue un homme toujours spar de la terre maternelle, je me sentis une
grande hte de connatre et d'adorer la mienne; je m'inventai des biens
passionns qui ne m'attendaient pas en effet; je m'imaginai une famille
et me mis  rver  des parents que j'avais  peine connus et que je me
reprochais de n'avoir pas assez chris, tandis qu'habitus  me compter
pour rien ils vivaient dans leur froideur et leur gosme, parfaitement
indiffrents  mon existence abandonne et manque. Ainsi le bien mme
tourna au mal en moi; ainsi le sage conseil que le brave Amiral avait
cru devoir me donner, il me l'avait apport tout entour d'une motion
qui lui tait propre et qui parlait plus haut que lui; sa voix trouble
m'avait plus touch que la sagesse de ses paroles; et tandis qu'il
croyait resserrer ma chane, il avait excit plus vivement en moi le
dsir effrn de la rompre.--Il en est ainsi presque toujours de tous
les conseils crits ou parls. L'exprience seule et le raisonnement qui
sort de nos propres rflexions peuvent nous instruire. Voyez, vous qui
vous en mlez, l'inutilit des belles-lettres.  quoi servez-vous? qui
convertissez-vous? et de qui tes-vous jamais compris, s'il vous plat?
Vous faites presque toujours russir la cause contraire  celle que vous
plaidez. Regardez, il y en a un qui fait de Clarisse le plus beau pome
pique possible sur la vertu de la femme;--qu'arrive-t-il? On prend le
contre-pied et l'on se passionne pour Lovelace, qu'elle crase pourtant
de sa splendeur virginale, que le viol mme n'a pas ternie; pour
Lovelace, qui se trane en vain  genoux pour implorer la grce de sa
victime sainte, et ne peut flchir cette me que la chute de son corps
n'a pu souiller. Tout tourne mal dans les enseignements. Vous ne servez
 rien qu' remuer des vices, qui, fiers de ce que vous les peignez,
viennent se mirer dans votre tableau et se trouver beaux.--Il est vrai
que cela vous est gal; mais mon simple et bon Collingwood m'avait pris
vraiment en amiti, et ma conduite ne lui tait pas indiffrente. Aussi
trouva-t-il d'abord beaucoup de plaisir  me voir livr  des tudes
srieuses et constantes. Dans ma retenue habituelle et mon silence il
trouvait aussi quelque chose qui sympathisait avec la gravit anglaise,
et il prit l'habitude de s'ouvrir  moi dans mainte occasion et de me
confier des affaires qui n'taient pas sans importance. Au bout de
quelque temps on me considra comme son secrtaire et son parent, et je
parlais assez bien l'anglais pour ne plus paratre trop tranger.

Cependant c'tait une vie cruelle que je menais, et je trouvais bien
longues les journes mlancoliques de la mer. Nous ne cessmes, durant
des annes entires, de rder autour de la France, et sans cesse je
voyais se dessiner  l'horizon les ctes de cette terre que Grotius a
nomme--le plus beau royaume aprs celui du ciel;--puis nous retournions
 la mer, et il n'y avait plus autour de moi, pendant des mois entiers,
que des brouillards et des montagnes d'eau. Quand un navire passait prs
de nous ou loin de nous, c'est qu'il tait anglais; aucun autre n'avait
permission de se livrer au vent, et l'Ocan n'entendait plus une parole
qui ne ft anglaise. Les Anglais mme en taient attrists et se
plaignaient qu' prsent l'Ocan ft devenu un dsert o ils se
rencontraient ternellement, et l'Europe une forteresse qui leur tait
ferme.--Quelquefois ma prison de bois s'avanait si prs de la terre,
que je pouvais distinguer des hommes et des enfants qui marchaient sur
le rivage. Alors le coeur me battait violemment, et une rage intrieure
me dvorait avec tant de violence, que j'allais me cacher  fond de cale
pour ne pas succomber au dsir de me jeter  la nage; mais quand je
revenais auprs de l'infatigable Collingwood, j'avais honte de mes
faiblesses d'enfant, je ne pouvais me lasser d'admirer comment  une
tristesse si profonde il unissait un courage si agissant. Cet homme qui,
depuis quarante ans, ne connaissait que la guerre et la mer, ne cessait
jamais de s'appliquer  leur tude comme  une science inpuisable.
Quand un navire tait las, il en montait un autre comme un cavalier
impitoyable; il les usait et les tuait sous lui. Il en fatigua sept avec
moi. Il passait les nuits tout habill, assis sur ses canons, ne cessant
de calculer l'art de tenir son navire immobile, en sentinelle, au mme
point de la mer, sans tre  l'ancre,  travers les vents et les orages;
exerait sans cesse ses quipages et veillait sur eux et pour eux; cet
homme n'avait joui d'aucune richesse; et tandis qu'on le nommait pair
d'Angleterre, il aimait sa soupire d'tain comme un matelot; puis,
redescendu chez lui, il redevenait pre de famille et crivait  ses
filles de ne pas tre de belles dames, de lire, non des romans, mais
l'histoire des voyages, des essais et Shakspeare tant qu'il leur
plairait (_as often as they please_); il crivait: Nous avons combattu
le jour de la naissance de ma petite Sarah, aprs la bataille de
Trafalgar, que j'eus la douleur de lui voir gagner, et dont il avait
trac le plan avec son ami Nelson  qui il succda.--Quelquefois il
sentait sa sant s'affaiblir, il demandait grce  l'Angleterre; mais
l'inexorable lui rpondait: _Restez en mer_, et lui envoyait une dignit
ou une mdaille d'or par chaque belle action; sa poitrine en tait
surcharge. Il crivait encore: Depuis que j'ai quitt mon pays, je
n'ai pas pass _dix jours_ dans un port, mes yeux s'affaiblissent; quand
je pourrai voir mes enfants, la mer m'aura rendu aveugle. Je gmis de ce
que sur tant d'officiers il est si difficile de me trouver un remplaant
suprieur en habilet. L'Angleterre rpondait: _Vous resterez en mer,
toujours en mer_. Et il y resta jusqu' sa mort.

Cette vie romaine et imposante m'crasait par son lvation et me
touchait par sa simplicit, lorsque je l'avais contemple un jour
seulement, dans sa rsignation grave et rflchie. Je me prenais en
grand mpris, moi qui n'tais rien comme citoyen, rien comme pre, ni
comme fils, ni comme frre, ni homme de famille, ni homme public, de me
plaindre quand il ne se plaignait pas. Il ne s'tait laiss deviner
qu'une fois malgr lui, et moi, fourmi d'entre les fourmis que foulait
aux pieds le sultan de la France, je me reprochais mon dsir secret de
retourner me livrer au hasard de ses caprices et de redevenir un des
grains de cette poussire qu'il ptrissait dans le sang.--La vue de ce
vrai citoyen dvou, non comme je l'avais t,  un homme, mais  la
Patrie et au Devoir, me fut une heureuse rencontre, car j'appris, 
cette cole svre, quelle est la vritable Grandeur que nous devons
dsormais chercher dans les armes, et combien, lorsqu'elle est ainsi
comprise, elle lve notre profession au-dessus de toutes les autres, et
peut laisser digne d'admiration la mmoire de quelques-uns de nous, quel
que soit l'avenir de la guerre et des armes. Jamais aucun homme ne
possda  un plus haut degr cette paix intrieure qui nat du sentiment
du Devoir sacr, et la modeste insouciance d'un soldat  qui il importe
peu que son nom soit clbre, pourvu que la chose publique prospre. Je
lui vis crire un jour: Maintenir l'indpendance de mon pays est la
premire volont de ma vie, et j'aime mieux que mon corps soit ajout au
rempart de la Patrie que tran dans une pompe inutile,  travers une
foule oisive.--Ma vie et mes forces sont dues  l'Angleterre.--Ne parlez
pas de ma blessure dernire, on croirait que je me glorifie de mes
dangers. Sa tristesse tait profonde, mais pleine de Grandeur; elle
n'empchait pas son activit perptuelle, et il me donna la mesure de ce
que doit tre l'homme de guerre intelligent, exerant, non en ambitieux,
mais en artiste, _l'art de la guerre_, tout en le jugeant de haut et en
le mprisant maintes fois, comme ce Montecuculli, qui, Turenne tant
tu, se retira, ne daignant plus engager la partie contre un joueur
ordinaire. Mais j'tais trop jeune encore pour comprendre tous les
mrites de ce caractre, et ce qui me saisit le plus fut l'ambition de
tenir, dans mon pays, un rang pareil au sien. Lorsque je voyais les Rois
du Midi lui demander sa protection, et Napolon mme s'mouvoir de
l'espoir que Collingwood tait dans les mers de l'Inde, j'en venais
jusqu' appeler de tous mes voeux l'occasion de m'chapper, et je
poussai la hte de l'ambition que je nourrissais toujours jusqu' tre
prs de manquer  ma parole. Oui, j'en vins jusque-l.

Un jour, le vaisseau _l'Ocan_, qui nous portait, vint relcher 
Gibraltar. Je descendis  terre avec l'Amiral, et en me promenant seul
par la ville je rencontrai un officier du 7e hussards qui avait t fait
prisonnier dans la campagne d'Espagne, et conduit  Gibraltar avec
quatre de ses camarades. Ils avaient la ville pour prison, mais ils y
taient surveills de prs. J'avais connu cet officier en France. Nous
nous retrouvmes avec plaisir, dans une situation  peu prs semblable.
Il y avait si longtemps qu'un Franais ne m'avait parl franais, que je
le trouvai loquent, quoiqu'il ft parfaitement sot, et, au bout d'un
quart d'heure, nous nous ouvrmes l'un  l'autre sur notre position. Il
me dit tout de suite franchement qu'il allait se sauver avec ses
camarades; qu'ils avaient trouv une occasion excellente, et qu'il ne se
le ferait pas dire deux fois pour les suivre. Il m'engagea fort  en
faire autant. Je lui rpondis qu'il tait bien heureux d'tre gard;
mais que moi, qui ne l'tais pas, je ne pouvais pas me sauver sans
dshonneur, et que lui, ses compagnons et moi n'tions point dans le
mme cas. Cela lui parut trop subtil.

--Ma foi, je ne suis pas casuiste, me dit-il, et si tu veux je
t'enverrai  un vque qui t'en dira son opinion. Mais  ta place je
partirais. Je ne vois que deux choses, tre libre ou ne pas l'tre.
Sais-tu bien que ton avancement est perdu, depuis plus de cinq ans que
tu tranes dans ce sabot anglais? Les lieutenants du mme temps que toi
sont dj colonels.

L-dessus ses compagnons survinrent, et m'entranrent dans une maison
d'assez mauvaise mine, o ils buvaient du vin de Xrs, et l ils me
citrent tant de capitaines devenus gnraux, et de sous-lieutenants
vice-rois, que la tte m'en tourna, et je leur promis de me trouver, le
surlendemain  minuit, dans le mme lieu. Un petit canot devait nous y
prendre, lou  d'honntes contrebandiers qui nous conduiraient  bord
d'un vaisseau franais charg de mener des blesss de notre arme 
Toulon. L'invention me parut admirable, et mes bons compagnons m'ayant
fait boire force rasades pour calmer les murmures de ma conscience,
terminrent leurs discours par un argument victorieux, jurant sur leur
tte qu'on pourrait avoir,  la rigueur, quelques gards pour un honnte
homme qui vous avait bien trait, mais que tout les confirmait dans la
certitude qu'un Anglais n'tait pas un homme.

Je revins assez pensif  bord de _l'Ocan_, et lorsque j'eus dormi, et
que je vis clair dans ma position en m'veillant, je me demandai si mes
compatriotes ne s'taient point moqus de moi. Cependant le dsir de la
libert et une ambition toujours poignante et excite depuis mon
enfance, me poussaient  l'vasion, malgr la honte que j'prouvais de
fausser mon serment. Je passai un jour entier prs de l'Amiral sans oser
le regarder en face, et je m'tudiai  le trouver infrieur et
d'intelligence troite.--Je parlai tout haut  table, avec arrogance, de
la grandeur de Napolon; je m'exaltai, je vantai son gnie universel,
qui devinait les lois en faisant les codes, et l'avenir en faisant des
vnements. J'appuyai avec insolence sur la supriorit de ce gnie,
compare au mdiocre talent des hommes de tactique et de manoeuvre.
J'esprais tre contredit; mais, contre mon attente, je trouvai dans les
officiers anglais plus d'admiration encore pour l'Empereur que je ne
pouvais en montrer pour leur implacable ennemi. Lord Collingwood
surtout, sortant de son silence triste et de ses mditations
continuelles, le loua dans des termes si justes, si nergiques, si
prcis, faisant considrer  la fois,  ses officiers, la grandeur des
prvisions de l'Empereur, la promptitude magique de son excution, la
fermet de ses ordres, la certitude de son jugement, sa pntration dans
les ngociations, sa justesse d'ides dans les conseils, sa grandeur
dans les batailles, son calme dans les dangers, sa constance dans la
prparation des entreprises, sa fiert dans l'attitude donne  la
France, et enfin toutes les qualits qui composent le grand homme, que
je me demandai ce que l'histoire pourrait jamais ajouter  cet loge, et
je fus atterr, parce que j'avais cherch  m'irriter contre l'Amiral,
esprant lui entendre profrer des accusations injustes.

J'aurais voulu, mchamment, le mettre dans son tort, et qu'un mot
inconsidr ou insultant de sa part servt de justification  la
dloyaut que je mditais. Mais il semblait qu'il prt  tche, au
contraire, de redoubler de bonts, et son empressement faisant supposer
aux autres que j'avais quelque nouveau chagrin dont il tait juste de me
consoler, ils furent tous pour moi plus attentifs et plus indulgents que
jamais. J'en pris de l'humeur et je quittai la table.

L'Amiral me conduisit encore  Gibraltar le lendemain, pour mon malheur.
Nous y devions passer huit jours.--Le soir de l'vasion arriva.--Ma tte
bouillonnait et je dlibrais toujours. Je me donnais de spcieux motifs
et je m'tourdissais sur leur fausset; il se livrait en moi un combat
violent; mais, tandis que mon me se tordait et se roulait sur
elle-mme, mon corps, comme s'il et t arbitre entre l'ambition et
l'honneur, suivait,  lui tout seul, le chemin de la fuite. J'avais
fait, sans m'en apercevoir moi-mme, un paquet de mes hardes, et
j'allais me rendre, de la maison de Gibraltar o nous tions,  celle du
rendez-vous, lorsque tout  coup je m'arrtai, et je sentis que cela
tait impossible.--Il y a dans les actions honteuses quelque chose
d'empoisonn qui se fait sentir aux lvres d'un homme de coeur sitt
qu'il touche les bords du vase de perdition. Il ne peut mme pas y
goter sans tre prt  en mourir.--Quand je vis ce que j'allais faire
et que j'allais manquer  ma parole, il me prit une telle pouvante que
je crus que j'tais devenu fou. Je courus sur le rivage et m'enfuis de
la maison fatale comme d'un hpital de pestifrs, sans oser me
retourner pour la regarder.--Je me jetai  la nage et j'abordai, dans la
nuit, _l'Ocan_, notre vaisseau, ma flottante prison. J'y montai avec
emportement, me cramponnant  ses cbles; et quand je fus sur le pont,
je saisis le grand mt, je m'y attachai avec passion, comme  un asile
qui me garantissait du dshonneur, et, au mme instant, le sentiment de
la Grandeur de mon sacrifice me dchirant le coeur, je tombai  genoux,
et, appuyant mon front sur les cercles de fer du grand mt, je me mis 
fondre en larmes comme un enfant.--Le capitaine de _l'Ocan_, me voyant
dans cet tat, me crut ou fit semblant de me croire malade, et me fit
porter dans ma chambre. Je le suppliai  grands cris de mettre une
sentinelle  ma porte pour m'empcher de sortir. On m'enferma et je
respirai, dlivr enfin du supplice d'tre mon propre gelier. Le
lendemain, au jour, je me vis en pleine mer, et je jouis d'un peu plus
de calme en perdant de vue la terre, objet de toute tentation
malheureuse dans ma situation. J'y pensais avec plus de rsignation,
lorsque ma petite porte s'ouvrit, et le bon Amiral entra seul.

--Je viens vous dire adieu, commena-t-il d'un air moins grave que de
coutume; vous partez pour la France demain matin.

--Oh! mon Dieu! Est-ce pour m'prouver que vous m'annoncez cela, milord?

--Ce serait un jeu bien cruel, mon enfant, reprit-il; j'ai dj eu
envers vous un assez grand tort. J'aurais d vous laisser en prison dans
_le Northumberland_ en pleine terre et vous rendre votre parole. Vous
auriez pu conspirer sans remords contre vos gardiens et user d'adresse,
sans scrupule, pour vous chapper. Vous avez souffert davantage, ayant
plus de libert; mais, grce  Dieu! vous avez rsist hier  une
occasion qui vous dshonorait.--C'et t chouer au port, car depuis
quinze jours je ngociais votre change, que l'amiral Rosily vient de
conclure.--J'ai trembl pour vous hier, car je savais le projet de vos
camarades. Je les ai laisss s'chapper  cause de vous, dans la crainte
qu'en les arrtant on ne vous arrtt. Et comment aurions-nous fait pour
cacher cela? Vous tiez perdu, mon enfant, et, croyez-moi, mal reu des
vieux braves de Napolon. Ils ont le droit d'tre difficiles en
Honneur.

J'tais si troubl que je ne savais comment le remercier; il vit mon
embarras, et, se htant de couper les mauvaises phrases par lesquelles
j'essayais de balbutier que je le regrettais:

Allons, allons, me dit-il, pas de ce que nous appelons _French
compliments_; nous sommes contents l'un de l'autre, voil tout; et vous
avez, je crois, un proverbe qui dit: _Il n'y a pas de belle
prison_.--Laissez-moi mourir dans la mienne, mon ami; je m'y suis
accoutum, moi, il l'a bien fallu. Mais cela ne durera plus bien
longtemps; je sens mes jambes trembler sous moi et s'amaigrir. Pour la
quatrime fois, j'ai demand le repos  lord Mulgrave, et il m'a encore
refus; il m'a crit qu'il ne sait comment me remplacer. Quand je serai
mort, il faudra bien qu'il trouve quelqu'un cependant, et il ne ferait
pas mal de prendre ses prcautions.--Je vais rester en sentinelle dans
la Mditerrane; mais vous, _my child_, ne perdez pas de temps. Il y a
l un _sloop_ qui doit vous conduire. Je n'ai qu'une chose  vous
recommander, c'est de vous dvouer  un Principe plutt qu' un Homme.
L'amour de votre Patrie en est un assez grand pour remplir tout un coeur
et occuper toute une intelligence.

--Hlas! dis-je, milord, il y a des temps o l'on ne peut pas aisment
savoir ce que veut la Patrie. Je vais le demander  la mienne.

Nous nous dmes encore une fois adieu, et, le coeur serr, je quittai ce
digne homme, dont j'appris la mort peu de temps aprs.--Il mourut en
pleine mer, comme il avait vcu durant quarante-neuf ans, sans se
plaindre, ni se glorifier, et sans avoir revu ses deux filles. Seul et
sombre comme un de ces vieux dogues d'Ossian qui gardent ternellement
les ctes d'Angleterre dans les flots et les brouillards.

J'avais appris,  son cole, tout ce que les exils de la guerre peuvent
faire souffrir et tout ce que le sentiment du Devoir peut dompter dans
une grande me; bien pntr de cet exemple et devenu plus grave par mes
souffrances et le spectacle des siennes, je vins  Paris me prsenter,
avec l'exprience de ma prison, au matre tout-puissant que j'avais
quitt.




CHAPITRE VII

_RCEPTION_


Ici le capitaine Renaud s'tant interrompu, je regardai l'heure  ma
montre. Il tait deux heures aprs minuit. Il se leva, et nous marchmes
au milieu des grenadiers. Un silence profond rgnait partout. Beaucoup
s'taient assis sur leurs sacs, et s'y taient endormis. Nous nous
plames  quelques pas de l, sur le parapet, et il continua son rcit
aprs avoir rallum son cigare  la pipe d'un soldat. Il n'y avait pas
une maison qui donnt signe de vie.

                   *       *       *       *       *

--Ds que je fus arriv  Paris, je voulus voir l'Empereur. J'en eus
occasion au spectacle de la cour, o me conduisit un de mes anciens
camarades, devenu colonel. C'tait l-bas, aux Tuileries. Nous nous
plames dans une petite loge, en face de la loge impriale, et nous
attendmes. Il n'y avait encore dans la salle que les Rois. Chacun
d'eux, assis dans une loge, aux premires, avait autour de lui sa cour,
et devant lui, aux galeries, ses aides de camp et ses gnraux
familiers. Les Rois de Westphalie, de Saxe et de Wurtemberg, tous les
princes de la confdration du Rhin, taient placs au mme rang. Prs
d'eux, debout, parlant haut et vite, Murat, Roi de Naples, secouant ses
cheveux noirs, boucls comme une crinire, et jetant des regards de
lion. Plus haut, le Roi d'Espagne, et seul,  l'cart, l'ambassadeur de
Russie, le prince Kourakim, charg d'paulettes de diamants. Au
parterre, la foule des gnraux, des ducs, des princes, des colonels et
des snateurs. Partout en haut, les bras nus et les paules dcouvertes
des femmes de la cour.

La loge que surmontait l'aigle tait vide encore; nous la regardions
sans cesse. Aprs peu de temps, les Rois se levrent et se tinrent
debout. L'Empereur entra seul dans sa loge, marchant vite; se jeta vite
sur son fauteuil et lorgna en face de lui, puis se souvint que la salle
entire tait debout et attendait un regard, secoua la tte deux fois,
brusquement et de mauvaise grce, se retourna vite, et laissa les Reines
et les Rois s'asseoir. Ses Chambellans, habills de rouge, taient
debout, derrire lui. Il leur parlait sans les regarder, et, de temps 
autre, tendant la main pour recevoir une bote d'or que l'un d'eux lui
donnait et reprenait. Crescentini chantait _les Horaces_, avec une voix
de sraphin qui sortait d'un visage tique et rid. L'orchestre tait
doux et faible, par ordre de l'Empereur; voulant peut-tre, comme les
Lacdmoniens, tre apais plutt qu'excit par la musique. Il lorgna
devant lui, et trs souvent de mon ct. Je reconnus ses grands yeux
d'un gris vert, mais je n'aimai pas la graisse jaune qui avait englouti
ses traits svres. Il posa sa main gauche sur son oeil gauche, pour
mieux voir, selon sa coutume; je sentis qu'il m'avait reconnu. Il se
retourna brusquement, ne regarda que la scne, et sortit bientt.
J'tais dj sur son passage. Il marchait vite dans le corridor, et ses
jambes grasses, serres dans des bas de soie blancs, sa taille gonfle
sous son habit vert, me le rendaient presque mconnaissable. Il s'arrta
court devant moi, et, parlant au colonel qui me prsentait, au lieu de
m'adresser directement la parole:

Pourquoi ne l'ai-je vu nulle part?--encore lieutenant?

--Il tait prisonnier depuis 1804.

--Pourquoi ne s'est-il pas chapp?

--J'tais sur parole, dis-je  demi-voix.

--Je n'aime pas les prisonniers, dit-il; on se fait tuer. Il me tourna
le dos. Nous restmes immobiles en haie; et, quand toute sa suite eut
dfil:

Mon cher, me dit le colonel, tu vois bien que tu es un imbcile, tu as
perdu ton avancement, et on ne t'en sait pas plus de gr.




CHAPITRE VIII

_LE CORPS DE GARDE RUSSE_


Est-il possible? dis-je en frappant du pied. Quand j'entends de pareils
rcits, je m'applaudis de ce que l'officier est mort en moi depuis
plusieurs annes. Il n'y reste plus que l'crivain solitaire et
indpendant qui regarde ce que va devenir sa libert et ne veut pas la
dfendre contre ses anciens amis.

Et je crus trouver dans le capitaine Renaud des traces d'indignation, au
souvenir de ce qu'il me racontait; mais il souriait avec douceur et d'un
air content.

--C'tait tout simple, reprit-il. Ce colonel tait le plus brave homme
du monde; mais il y a des gens qui sont, comme dit le mot clbre, des
_fanfarons de crimes_ et de duret. Il voulait me maltraiter parce que
l'Empereur en avait donn l'exemple. Grosse flatterie de corps de garde.

Mais quel bonheur ce fut pour moi!--Ds ce jour, je commenai 
m'estimer intrieurement,  avoir confiance en moi,  sentir mon
caractre s'purer, se former, se complter, s'affermir. Ds ce jour, je
vis clairement que les vnements ne sont rien, que l'homme intrieur
est tout, je me plaai bien au-dessus de mes juges. Enfin je sentis ma
conscience, je rsolus de m'appuyer uniquement sur elle, de considrer
les jugements publics, les rcompenses clatantes, les fortunes rapides,
les rputations de bulletin, comme de ridicules forfanteries et un jeu
de hasard qui ne valait pas la peine qu'on s'en occupt.

J'allai vite  la guerre me plonger dans les rangs inconnus,
l'infanterie de ligne, l'infanterie de bataille, o les paysans de
l'arme se faisaient faucher par mille  la fois, aussi pareils, aussi
gaux que les bls d'une grasse prairie de la Beauce.--Je me cachai l
comme un chartreux dans son clotre; et du fond de cette foule arme,
marchant  pied comme les soldats, portant un sac et mangeant leur pain,
je fis les grandes guerres de l'Empire tant que l'Empire fut
debout.--Ah! si vous saviez comme je me sentis  l'aise dans ces
fatigues inoues! Comme j'aimais cette obscurit et quelles joies
sauvages me donnrent les grandes batailles! La beaut de la guerre est
au milieu des soldats, dans la vie du camp, dans la boue des marches et
du bivouac. Je me vengeais de Bonaparte en servant la Patrie, sans rien
tenir de Napolon; et quand il passait devant mon rgiment, je me
cachais, de crainte d'une faveur. L'exprience m'avait fait mesurer les
dignits et le Pouvoir  leur juste valeur; je n'aspirais plus  rien
qu' prendre de chaque conqute de nos armes la part d'orgueil qui
devait me revenir selon mon propre sentiment; je voulais tre citoyen,
o il tait encore permis de l'tre, et  ma manire. Tantt mes
services taient inaperus, tantt levs au-dessus de leur mrite, et
moi je ne cessais de les tenir dans l'ombre, de tout mon pouvoir,
redoutant surtout que mon nom ft trop prononc. La foule tait si
grande de ceux qui suivaient une marche contraire, que l'obscurit me
fut aise, et je n'tais encore que lieutenant de la Garde Impriale en
1814, quand je reus au front cette blessure que vous voyez, et qui, ce
soir, me fait souffrir plus qu' l'ordinaire.

Ici le capitaine Renaud passa plusieurs fois la main sur son front, et,
comme il semblait vouloir se taire, je le pressai de poursuivre, avec
assez d'instance pour qu'il cdt.

Il appuya sa tte sur la pomme de sa canne de jonc.

--Voil qui est singulier, dit-il, je n'ai jamais racont tout cela, et
ce soir j'en ai envie.

--Bah! n'importe! j'aime  m'y laisser aller avec un ancien camarade. Ce
sera pour vous un objet de rflexions srieuses quand vous n'aurez rien
de mieux  faire. Il me semble que cela n'en est pas indigne. Vous me
croirez bien faible ou bien fou; mais c'est gal. Jusqu' l'vnement,
assez ordinaire pour d'autres, que je vais vous dire et dont je recule
le rcit malgr moi, mon amour de la gloire des armes tait devenu sage,
grave, dvou et parfaitement pur, comme est le sentiment simple et
unique du devoir; mais,  dater de ce jour-l, d'autres ides vinrent
assombrir encore ma vie.

C'tait en 1814; c'tait le commencement de l'anne et la fin de cette
sombre guerre o notre pauvre arme dfendait l'Empire et l'Empereur, et
o la France regardait le combat avec dcouragement. Soissons venait de
se rendre au Prussien Bulow. Les armes de Silsie et du Nord y avaient
fait leur jonction. Macdonald avait quitt Troyes et abandonn le bassin
de l'Yonne pour tablir sa ligne de dfense de Nogent  Montereau, avec
trente mille hommes.

Nous devions attaquer Reims, que l'Empereur voulait reprendre. Le temps
tait sombre et la pluie continuelle. Nous avions perdu la veille un
officier suprieur qui conduisait des prisonniers. Les Russes l'avaient
surpris et tu dans la nuit prcdente, et ils avaient dlivr leurs
camarades. Notre colonel, qui tait ce qu'on nomme un _dur  cuire_,
voulut prendre sa revanche. Nous tions prs d'pernay et nous tournions
les hauteurs qui l'environnent. Le soir venait, et, aprs avoir occup
le jour entier  nous refaire, nous passions prs d'un joli chteau
blanc  tourelles, nomm Boursault, lorsque le colonel m'appela. Il
m'emmena  part, pendant qu'on formait les faisceaux, et me dit de sa
vieille voix enroue:

Vous voyez bien l-haut une grange, sur cette colline coupe  pic; l
o se promne ce grand nigaud de factionnaire russe avec son bonnet
d'vque?

--Oui, oui, dis-je, je vois parfaitement le grenadier et la grange.

--Eh bien, vous qui tes un ancien, il faut que vous sachiez que c'est
l le point que les Russes ont pris avant-hier et qui occupe le plus
l'Empereur, pour le quart d'heure. Il me dit que c'est la clef de Reims,
et a pourrait bien tre. En tout cas, nous allons jouer un tour 
Woronzoff.  onze heures du soir, vous prendrez deux cents de vos
lapins, vous surprendrez le corps de garde qu'ils ont tabli dans cette
grange. Mais, de peur de donner l'alarme, vous enlverez a  la
baonnette.

Il prit et m'offrit une prise de tabac, et, jetant le reste peu  peu,
comme je fais l, il me dit, en prononant un mot  chaque grain sem au
vent:

Vous sentez bien que je serai par l, derrire vous, avec ma
colonne.--Vous n'aurez gure perdu que soixante hommes, vous aurez les
six pices qu'ils ont places l... Vous les tournerez du ct de
Reims...  onze heures... onze heures et demie, la position sera  nous.
Et nous dormirons jusqu' trois heures pour nous reposer un peu... de la
petite affaire de Craonne, qui n'tait pas, comme on dit, pique des
vers.

--a suffit, lui dis-je; et je m'en allai, avec mon lieutenant en
second, prparer un peu notre soire. L'essentiel, comme vous voyez,
tait de ne pas faire de bruit. Je passai l'inspection des armes et je
fis enlever, avec le tire-bourre, les cartouches de toutes celles qui
taient charges. Ensuite, je me promenai quelque temps avec mes
sergents, en attendant l'heure.  dix heures et demie, je leur fis
mettre leur capote sur l'habit et le fusil cach sous la capote; car,
quelque chose qu'on fasse, comme vous voyez ce soir, la baonnette se
voit toujours, et quoiqu'il ft autrement sombre qu' prsent, je ne m'y
fiais pas. J'avais observ les petits sentiers bords de haies qui
conduisaient au corps de garde russe, et j'y fis monter les plus
dtermins gaillards que j'aie jamais commands.--Il y en a encore l,
dans les rangs, deux qui y taient et s'en souviennent bien.--Ils
avaient l'habitude des Russes, et savaient comment les prendre. Les
factionnaires que nous rencontrmes en montant disparurent sans bruit,
comme des roseaux que l'on couche par terre avec la main. Celui qui
tait devant les armes demandait plus de soin. Il tait immobile, l'arme
au pied et le menton sur son fusil; le pauvre diable se balanait comme
un homme qui s'endort de fatigue et va tomber. Un de mes grenadiers le
prit dans ses bras en le serrant  l'touffer, et deux autres, l'ayant
billonn, le jetrent dans les broussailles. J'arrivai lentement et je
ne pus me dfendre, je l'avoue, d'une certaine motion que je n'avais
jamais prouve au moment des autres combats. C'tait la honte
d'attaquer des gens couchs. Je les voyais, rouls dans leurs manteaux,
clairs par une lanterne sourde, et le coeur me battit violemment. Mais
tout  coup, au moment d'agir, je craignis que ce ne ft une faiblesse
qui ressemblt  celle des lches, j'eus peur d'avoir senti la peur une
fois, et, prenant mon sabre cach sous mon bras, j'entrai le premier,
brusquement, donnant l'exemple  mes grenadiers. Je leur fis un geste
qu'ils comprirent; ils se jetrent d'abord sur les armes, puis sur les
hommes, comme des loups sur un troupeau. Oh! ce fut une boucherie sourde
et horrible! la baonnette perait, la crosse assommait, le genou
touffait, la main tranglait. Tous les cris  peine pousss taient
teints sous les pieds de nos soldats, et nulle tte ne se soulevait
sans recevoir le coup mortel. En entrant, j'avais frapp au hasard un
coup terrible, devant moi, sur quelque chose de noir que j'avais
travers d'outre en outre: un vieil officier, homme grand et fort, la
tte charge de cheveux blancs, se leva comme un fantme, jeta un cri
affreux en voyant ce que j'avais fait, me frappa  la figure d'un coup
d'pe violent, et tomba mort  l'instant sous les baonnettes. Moi, je
tombai assis  ct de lui, tourdi du coup port entre les yeux, et
j'entendis sous moi la voix mourante et tendre d'un enfant qui disait:
Papa...

Je compris alors mon oeuvre, et j'y regardai avec un empressement
frntique. Je vis un de ces officiers de quatorze ans, si nombreux dans
les armes russes qui nous envahirent  cette poque, et que l'on
tranait  cette terrible cole. Ses longs cheveux boucls tombaient sur
sa poitrine, aussi blonds, aussi soyeux que ceux d'une femme, et sa tte
s'tait penche comme s'il n'et fait que s'endormir une seconde fois.
Ses lvres roses, panouies comme celles d'un nouveau-n, semblaient
encore engraisses par le lait de la nourrice, et ses grands yeux bleus
entr'ouverts avaient une beaut de forme candide, fminine et
caressante. Je le soulevai sur un bras, et sa joue tomba sur ma joue
ensanglante, comme s'il allait cacher sa tte entre le menton et
l'paule de sa mre pour se rchauffer. Il semblait se blottir sous ma
poitrine pour fuir ses meurtriers. La tendresse filiale, la confiance et
le repos d'un sommeil dlicieux reposaient sur sa figure morte, et il
paraissait me dire: Dormons en paix.

--tait-ce l un ennemi? m'criai-je.--Et ce que Dieu a mis de paternel
dans les entrailles de tout homme s'mut et tressaillit en moi; je le
serrais contre ma poitrine, lorsque je sentis que j'appuyais sur moi la
garde de mon sabre qui traversait son coeur et qui avait tu cet ange
endormi. Je voulus pencher ma tte sur sa tte, mais mon sang le couvrit
de larges taches; je sentis la blessure de mon front, et je me souvins
qu'elle m'avait t faite par son pre. Je regardai honteusement de
ct, et je ne vis qu'un amas de corps que mes grenadiers tiraient par
les pieds et jetaient dehors, ne leur prenant que des cartouches. En ce
moment, le Colonel entra suivi de la colonne, dont j'entendis le pas et
les armes.

--Bravo! mon cher, me dit-il, vous avez enlev a lestement. Mais vous
tes bless?

--Regardez cela, dis-je; quelle diffrence y a-t-il entre moi et un
assassin?

--Eh! sacredi, mon cher, que voulez-vous? c'est le mtier.

--C'est juste, rpondis-je, et je me levai pour aller reprendre mon
commandement. L'enfant retomba dans les plis de son manteau dont je
l'enveloppai, et sa petite main orne de grosses bagues laissa chapper
une canne de jonc, qui tomba sur ma main comme s'il me l'et donne. Je
la pris; je rsolus, quels que fussent mes prils  venir, de n'avoir
plus d'autre arme, et je n'eus pas l'audace de retirer de sa poitrine
mon sabre d'gorgeur.

Je sortis  la hte de cet antre qui puait le sang, et quand je me
trouvai au grand air, j'eus la force d'essuyer mon front rouge et
mouill. Mes grenadiers taient  leurs rangs; chacun essuyait
froidement sa baonnette dans le gazon et raffermissait sa pierre  feu
dans la batterie. Mon sergent-major, suivi du fourrier, marchait devant
les rangs, tenant sa liste  la main, et, lisant  la lueur d'un bout de
chandelle plant dans le canon de son fusil comme dans un flambeau, il
faisait paisiblement l'appel. Je m'appuyai contre un arbre, et le
chirurgien-major vint me bander le front. Une large pluie de mars
tombait sur ma tte et me faisait quelque bien. Je ne pus m'empcher de
pousser un profond soupir:

Je suis las de la guerre, dis-je au chirurgien.

--Et moi aussi, dit une voix grave que je connaissais.

Je soulevai le bandage de mes sourcils, et je vis, non pas Napolon
empereur, mais Bonaparte soldat. Il tait seul, triste,  pied, debout
devant moi, ses bottes enfonces dans la boue, son habit dchir, son
chapeau ruisselant la pluie par les bords; il sentait ses derniers jours
venus, et regardait autour de lui ses derniers soldats.

Il me considrait attentivement.

--Je t'ai vu quelque part, dit-il, grognard?

 ce dernier mot, je sentis qu'il ne me disait l qu'une phrase banale,
je savais que j'avais vieilli de visage plus que d'annes, et que
fatigues, moustaches et blessures me dguisaient assez.

--Je vous ai vu partout, sans tre vu, rpondis-je.

--Veux-tu de l'avancement?

Je dis: Il est bien tard.

Il croisa les bras un moment sans rpondre, puis:

Tu as raison, va, dans trois jours, toi et moi nous quitterons le
service.

Il me tourna le dos et remonta sur son cheval, tenu  quelques pas. En
ce moment, notre tte de colonne avait attaqu et l'on nous lanait des
obus. Il en tomba un devant le front de ma compagnie, et quelques hommes
se jetrent en arrire, par un premier mouvement dont ils eurent honte.
Bonaparte s'avana seul sur l'obus qui brlait et fumait devant son
cheval, et lui fit flairer cette fume. Tout se tut et resta sans
mouvement; l'obus clata et n'atteignit personne. Les grenadiers
sentirent la leon terrible qu'il leur donnait; moi j'y sentis de plus
quelque chose qui tenait du dsespoir. La France lui manquait, et il
avait dout un instant de ses vieux braves. Je me trouvai trop veng et
lui trop puni de ses fautes par un si grand abandon. Je me levai avec
effort, et, m'approchant de lui, je pris et serrai la main qu'il tendait
 plusieurs d'entre nous. Il ne me reconnut point, mais ce fut pour moi
une rconciliation tacite entre le plus obscur et le plus illustre des
hommes de notre sicle.--On battit la charge, et, le lendemain au jour,
Reims fut repris par nous. Mais, quelques jours aprs, Paris l'tait par
d'autres.

                   *       *       *       *       *

Le capitaine Renaud se tut longtemps aprs ce rcit, et demeura la tte
baisse sans que je voulusse interrompre sa rverie. Je considrais ce
brave homme avec vnration, et j'avais suivi attentivement, tandis
qu'il avait parl, les transformations lentes de cette me bonne et
simple, toujours repousse dans ses donations expansives d'elle-mme,
toujours crase par un ascendant invincible, mais parvenue  trouver le
repos dans le plus humble et le plus austre Devoir.--Sa vie inconnue me
paraissait un spectacle intrieur aussi beau que la vie clatante de
quelque homme d'action que ce ft.--Chaque vague de la mer ajoute un
voile blanchtre aux beauts d'une perle, chaque flot travaille
lentement  la rendre plus parfaite, chaque flocon d'cume qui se
balance sur elle lui laisse une teinte mystrieuse  demi dore,  demi
transparente, o l'on peut seulement deviner un rayon intrieur qui part
de son coeur; c'tait tout  fait ainsi que s'tait form ce caractre
dans de vastes bouleversements et au fond des plus sombres et
perptuelles preuves. Je savais que jusqu' la mort de l'Empereur il
avait regard comme un devoir de ne point servir, respectant, malgr
toutes les instances de ses amis, ce qu'il nommait les convenances; et,
depuis, affranchi du lien de son ancienne promesse  un matre qui ne le
connaissait plus, il tait revenu commander, dans la Garde Royale, les
restes de sa vieille Garde; et comme il ne parlait jamais de lui-mme,
on n'avait point pens  lui et il n'avait point eu d'avancement.--Il
s'en souciait peu, et il avait coutume de dire qu' moins d'tre gnral
 vingt-cinq ans, ge o l'on peut mettre en oeuvre son imagination, il
valait mieux demeurer simple capitaine, pour vivre avec les soldats en
pre de famille, en prieur du couvent.

--Tenez, me dit-il aprs ce moment de repos, regardez notre vieux
grenadier Poirier, avec ses yeux sombres et louches, sa tte chauve et
ses coups de sabre sur la joue, lui que les marchaux de France
s'arrtent  admirer quand il leur prsente les armes  la porte du roi;
voyez Beccaria avec son profil de vtran romain, Frchou, avec sa
moustache blanche; voyez tout ce premier rang dcor, dont les bras
portent trois chevrons! qu'auraient-ils dit, ces vieux moines de la
vieille arme qui ne voulurent jamais tre autre chose que grenadiers,
si je leur avais manqu ce matin, moi qui les commandais encore il y a
quinze jours?--Si j'avais pris depuis plusieurs annes des habitudes de
foyer et de repos, ou un autre tat, c'et t diffrent; mais ici, je
n'ai en vrit que le mrite qu'ils ont. D'ailleurs, voyez comme tout
est calme ce soir  Paris, calme comme l'air, ajouta-t-il en se levant
ainsi que moi. Voici le jour qui va venir; on ne recommencera pas, sans
doute,  casser les lanternes, et demain nous rentrerons au quartier.
Moi, dans quelques jours, je serai probablement retir dans un petit
coin de terre que j'ai quelque part en France, o il y a une petite
tourelle, dans laquelle j'achverai d'tudier Polybe, Turenne, Folard et
Vauban, pour m'amuser. Presque tous mes camarades ont t tus  la
Grande-Arme, ou sont morts depuis; il y a longtemps que je ne cause
plus avec personne, et vous savez par quel chemin je suis arriv  har
la guerre, tout en la faisant avec nergie.

L-dessus il me secoua vivement la main et me quitta en me demandant
encore le hausse-col qui lui manquait, si le mien n'tait pas rouill et
si je le trouvais chez moi. Puis il me rappela et me dit:

Tenez, comme il n'est pas entirement impossible que l'on fasse encore
feu sur nous de quelque fentre, gardez-moi, je vous prie, ce
portefeuille plein de vieilles lettres, qui m'intressent, moi seul, et
que vous brleriez si nous ne nous retrouvions plus.

Il nous est venu plusieurs de nos anciens camarades, et nous les avons
pris de se retirer chez eux.--Nous ne faisons point la guerre civile,
nous. Nous sommes calmes comme des pompiers dont le devoir est
d'teindre l'incendie. On s'expliquera ensuite, cela ne nous regarde
pas.

Et il me quitta en souriant.




CHAPITRE IX

_UNE BILLE_


Quinze jours aprs cette conversation que la rvolution mme ne m'avait
point fait oublier, je rflchissais seul  l'hrosme modeste et au
dsintressement, si rares tous les deux! Je tchais d'oublier le sang
pur qui venait de couler, et je relisais dans l'histoire d'Amrique
comment, en 1783, l'Arme anglo-amricaine toute victorieuse, ayant pos
les armes et dlivr la Patrie, fut prte  se rvolter contre le
congrs qui, trop pauvre pour lui payer sa solde, s'apprtait  la
licencier. Washington, gnralissime et vainqueur, n'avait qu'un mot 
dire ou un signe de tte  faire pour tre Dictateur; il fit ce que lui
seul avait le pouvoir d'accomplir: il licencia l'arme et donna sa
dmission.--J'avais pos le livre et je comparais cette grandeur sereine
 nos ambitions inquites. J'tais triste et me rappelais toutes les
mes guerrires et pures, sans faux clat, sans charlatanisme, qui n'ont
aim le pouvoir et le commandement que pour le bien public, l'ont gard
sans orgueil, et n'ont su ni le tourner contre la Patrie, ni le
convertir en or; je songeais  tous les hommes qui ont fait la guerre
avec l'intelligence de ce qu'elle vaut, je pensais au bon Collingwood,
si rsign, et enfin  l'obscur capitaine Renaud, lorsque je vis entrer
un homme de haute taille, vtu d'une longue capote bleue en assez
mauvais tat.  ses moustaches blanches, aux cicatrices de son visage
cuivr, je reconnus un des grenadiers de sa compagnie; je lui demandai
s'il tait vivant encore, et l'motion de ce brave homme me fit voir
qu'il tait arriv malheur. Il s'assit, s'essuya le front, et quand il
se fut remis, aprs quelques soins et un peu de temps, il me dit ce qui
lui tait arriv.

Pendant les deux jours du 28 et du 29 juillet, le capitaine Renaud
n'avait fait autre chose que marcher en colonne, le long des rues,  la
tte de ses grenadiers; il se plaait devant la premire section de sa
colonne, et allait paisiblement au milieu d'une grle de pierres et de
coups de fusil qui partaient des cafs, des balcons et des fentres.
Quand il s'arrtait, c'tait pour faire serrer les rangs ouverts par
ceux qui tombaient, et pour regarder si ses guides de gauche se tenaient
 leurs distances et  leurs chefs de file. Il n'avait pas tir son pe
et marchait la canne  la main. Les ordres lui taient d'abord parvenus
exactement; mais, soit que les aides de camp fussent tus en route, soit
que l'tat-major ne les et pas envoys, il fut laiss, dans la nuit du
28 au 29, sur la place de la Bastille, sans autre instruction que de se
retirer sur Saint-Cloud en dtruisant les barricades sur son chemin. Ce
qu'il fit sans tirer un coup de fusil. Arriv au pont d'Ina, il
s'arrta pour faire l'appel de sa compagnie. Il lui manquait moins de
monde qu' toutes celles de la Garde qui avaient t dtaches, et ses
hommes taient aussi moins fatigus. Il avait eu l'art de les faire
reposer  propos et  l'ombre, dans ces brlantes journes, et de leur
trouver, dans les casernes abandonnes, la nourriture que refusaient les
maisons ennemies; la contenance de sa colonne tait telle, qu'il avait
trouv dserte chaque barricade et n'avait eu que la peine de la faire
dmolir.

Il tait donc debout,  la tte du pont d'Ina, couvert de poussire, et
secouant ses pieds; il regardait, vers la barrire, si rien ne gnait la
sortie de son dtachement, et dsignait les claireurs pour envoyer en
avant. Il n'y avait personne dans le Champ-de-Mars, que deux maons qui
paraissaient dormir, couchs sur le ventre, et un petit garon d'environ
quatorze ans, qui marchait pieds nus et jouait des castagnettes avec
deux morceaux de faence casse. Il les raclait de temps en temps sur le
parapet du pont, et vint ainsi, en jouant, jusqu' la borne o se tenait
Renaud. Le capitaine montrait en ce moment les hauteurs de Passy avec sa
canne. L'enfant s'approcha de lui, le regardant avec de grands yeux
tonns, et tirant de sa veste un pistolet d'aron, il le prit des deux
mains et le dirigea vers la poitrine du capitaine. Celui-ci dtourna le
coup avec sa canne, et l'enfant ayant fait feu, la balle porta dans le
haut de la cuisse. Le capitaine tomba assis, sans dire mot, et regarda
avec piti ce singulier ennemi. Il vit ce jeune garon qui tenait
toujours son arme des deux mains, et demeurait tout effray de ce qu'il
avait fait. Les grenadiers taient en ce moment appuys tristement sur
leurs fusils; ils ne daignrent pas faire un geste contre ce petit
drle. Les uns soulevrent leur capitaine, les autres se contentrent de
tenir cet enfant par le bras et de l'amener  celui qu'il avait bless.
Il se mit  fondre en larmes; et quand il vit le sang couler  flots de
la blessure de l'officier sur son pantalon blanc, effray de cette
boucherie, il s'vanouit. On emporta en mme temps l'homme et l'enfant
dans une petite maison proche de Passy, o tous deux taient encore. La
colonne, conduite par le lieutenant, avait poursuivi sa route pour
Saint-Cloud, et quatre grenadiers, aprs avoir quitt leurs uniformes,
taient rests dans cette maison hospitalire  soigner leur vieux
commandant. L'un (celui qui me parlait) avait pris de l'ouvrage comme
ouvrier armurier  Paris, d'autres comme matres d'armes, et, apportant
leur journe au capitaine, ils l'avaient empch de manquer de soins
jusqu' ce jour. On l'avait amput; mais la fivre tait ardente et
mauvaise; et comme il craignait un redoublement dangereux, il m'envoyait
chercher. Il n'y avait pas de temps  perdre. Je partis sur-le-champ
avec le digne soldat qui m'avait racont ces dtails les yeux humides et
la voix tremblante, mais sans murmure, sans injure, sans accusation,
rptant seulement: C'est un grand malheur pour nous.

Le bless avait t port chez une petite marchande qui tait veuve et
qui vivait seule dans une petite boutique et dans une rue carte du
village, avec des enfants en bas ge. Elle n'avait pas eu la crainte, un
seul moment, de se compromettre, et personne n'avait eu l'ide de
l'inquiter  ce sujet. Les voisins, au contraire, s'taient empresss
de l'aider dans les soins qu'elle prenait du malade. Les officiers de
sant qu'on avait appels ne l'ayant pas jug transportable, aprs
l'opration, elle l'avait gard, et souvent elle avait pass la nuit
prs de son lit. Lorsque j'entrai, elle vint au-devant de moi avec un
air de reconnaissance et de timidit qui me firent peine. Je sentis
combien d'embarras  la fois elle avait cachs par bont naturelle et
par bienfaisance. Elle tait fort ple, et ses yeux taient rougis et
fatigus. Elle allait et venait vers une arrire-boutique trs troite
que j'apercevais de la porte, et je vis,  sa prcipitation, qu'elle
arrangeait la petite chambre du bless et mettait une sorte de
coquetterie  ce qu'un tranger la trouvt convenable.--Aussi j'eus soin
de ne pas marcher vite, et je lui donnai tout le temps dont elle eut
besoin.

--Voyez, monsieur, il a bien souffert, allez! me dit-elle en ouvrant
la porte.

Le capitaine Renaud tait assis sur un petit lit  rideaux de serge,
plac dans un coin de la chambre, et plusieurs traversins soutenaient
son corps. Il tait d'une maigreur de squelette, et les pommettes des
joues d'un rouge ardent; la blessure de son front tait noire. Je vis
qu'il n'irait pas loin, et son sourire me le dit aussi. Il me tendit la
main et me fit signe de m'asseoir. Il y avait  sa droite un jeune
garon qui tenait un verre d'eau gomme et le remuait avec la cuillre.
Il se leva et m'apporta sa chaise. Renaud le prit, de son lit, par le
bout de l'oreille, et me dit doucement, d'une voix affaiblie:

Tenez, mon cher, je vous prsente mon vainqueur.

Je haussai les paules, et le pauvre enfant baissa les yeux en
rougissant.--Je vis une grosse larme rouler sur sa joue.

--Allons! allons! dit le capitaine en passant la main dans ses cheveux.
Ce n'est pas sa faute. Pauvre garon! il avait rencontr deux hommes qui
lui avaient fait boire de l'eau-de-vie, l'avaient pay, et l'avaient
envoy me tirer son coup de pistolet. Il a fait cela comme il aurait
jet une bille au coin de la borne.--N'est-ce pas, Jean?

Et Jean se mit  trembler et prit une expression de douleur si poignante
qu'elle me toucha. Je le regardai de plus prs: c'tait un fort bel
enfant.

--C'tait bien une bille aussi, me dit la jeune marchande. Voyez,
monsieur. Et elle me montrait une petite bille d'agate, grosse comme
les plus fortes balles de plomb, et avec laquelle on avait charg le
pistolet de calibre qui tait l.

--Il n'en faut pas plus que a pour retrancher une jambe d'un
capitaine, me dit Renaud.

--Vous ne devez pas le faire parler beaucoup, me dit timidement la
marchande.

Renaud ne l'coutait pas:

Oui, mon cher, il ne me reste pas assez de jambe pour y faire tenir une
jambe de bois.

Je lui serrais la main sans rpondre; humili de voir que, pour tuer un
homme qui avait tant vu et tant souffert, dont la poitrine tait bronze
par vingt campagnes et dix blessures, prouve  la glace et au feu,
passe  la baonnette et  la lance, il n'avait fallu que le soubresaut
d'une de ces grenouilles des ruisseaux de Paris qu'on nomme: _Gamins_.

Renaud rpondit  ma pense. Il pencha sa joue sur le traversin, et, me
serrant la main:

Nous tions en guerre, me dit-il; il n'est pas plus assassin que je ne
le fus  Reims, moi. Quand j'ai tu l'enfant russe, j'tais peut-tre
aussi un assassin?--Dans la grande guerre d'Espagne, les hommes qui
poignardaient nos sentinelles ne se croyaient pas des assassins, et,
tant en guerre, ils ne l'taient peut-tre pas. Les catholiques et les
huguenots s'assassinaient-ils ou non?--De combien d'assassinats se
compose une grande bataille?--Voil un des points o notre raison se
perd et ne sait que dire. C'est la guerre qui a tort et non pas nous. Je
vous assure que ce petit bonhomme est fort doux et fort gentil; il lit
et crit dj trs bien. C'est un enfant trouv.--Il tait apprenti
menuisier.--Il n'a pas quitt ma chambre depuis quinze jours, et il
m'aime beaucoup, ce pauvre garon. Il annonce des dispositions pour le
calcul; on peut en faire quelque chose.

Comme il parlait plus pniblement et s'approchait de mon oreille, je me
penchai, et il me donna un petit papier pli qu'il me pria de parcourir.
J'entrevis un court testament par lequel il laissait une sorte de
mtairie misrable qu'il possdait,  la pauvre marchande qui l'avait
recueilli, et, aprs elle,  Jean, qu'elle devait faire lever, sous
condition qu'il ne serait jamais militaire; il stipulait la somme de son
remplacement, et donnait ce petit bout de terre pour asile  ses quatre
vieux grenadiers. Il chargeait de tout cela un notaire de sa province.
Quand j'eus le papier dans les mains, il parut plus tranquille et prt 
s'assoupir. Puis il tressaillit, et, rouvrant les yeux, il me pria de
prendre et de garder sa canne de jonc.--Ensuite il s'assoupit encore.
Son vieux soldat secoua la tte et lui prit une main. Je pris l'autre,
que je sentis glace. Il dit qu'il avait froid aux pieds, et Jean coucha
et appuya sa petite poitrine d'enfant sur le lit pour le rchauffer.
Alors le capitaine Renaud commena  tter ses draps avec les mains,
disant qu'il ne les sentait plus, ce qui est un signe fatal. Sa voix
tait caverneuse. Il porta pniblement une main  son front, regarda
Jean attentivement, et dit encore:

C'est singulier!--Cet enfant-l ressemble  l'enfant russe! Ensuite il
ferma les yeux, et, me serrant la main avec une prsence d'esprit
renaissante:

Voyez-vous! me dit-il, voil le cerveau qui se prend, c'est la fin.

Son regard tait diffrent et plus calme. Nous comprmes cette lutte
d'un esprit ferme qui se jugeait contre la douleur qui l'garait, et ce
spectacle, sur un grabat misrable, tait pour moi plein d'une majest
solennelle. Il rougit de nouveau et dit trs haut:

Ils avaient quatorze ans...--tous deux...--Qui sait si ce n'est pas
cette jeune me revenue dans cet autre corps pour se venger?...

Ensuite il tressaillit, il plit, et me regarda tranquillement et avec
attendrissement:

Dites-moi!... ne pourriez-vous me fermer la bouche? Je crains de
parler... on s'affaiblit... Je ne voudrais plus parler... J'ai soif.

On lui donna quelques cuilleres, et il dit:

J'ai fait mon devoir. Cette ide-l fait du bien.

Et il ajouta:

Si le pays se trouve mieux de tout ce qui s'est fait, nous n'avons rien
 dire; mais vous verrez...

Ensuite il s'assoupit et dormit une demi-heure environ. Aprs ce temps,
une femme vint  la porte timidement, et fit signe que le chirurgien
tait l; je sortis sur la pointe du pied pour lui parler, et, comme
j'entrais avec lui dans le petit jardin, m'tant arrt auprs d'un
puits pour l'interroger, nous entendmes un grand cri. Nous courmes et
nous vmes un drap sur la tte de cet honnte homme, qui n'tait plus...




CHAPITRE X

_CONCLUSION_


L'poque qui m'a laiss ces souvenirs pars est close aujourd'hui. Son
cercle s'ouvrit en 1814 par la bataille de Paris, et se ferma par les
trois jours de Paris, en 1830. C'tait le temps o, comme je l'ai dit,
l'arme de l'Empire venait expirer dans le sein de l'arme naissante
alors, et mrie aujourd'hui. Aprs avoir, sous plusieurs formes,
expliqu la nature et plaint la condition du Pote dans notre socit,
j'ai voulu montrer ici celle du Soldat, autre Paria moderne.

Je voudrais que ce livre ft pour lui ce qu'tait pour un soldat romain
un autel  la Petite Fortune.

Je me suis plu  ces rcits, parce que je mets au-dessus de tous les
dvouements celui qui ne cherche pas  tre regard. Les plus illustres
sacrifices ont quelque chose en eux qui prtend  l'illustration et que
l'on ne peut s'empcher d'y voir malgr soi-mme. On voudrait en vain
les dpouiller de ce caractre qui vit en eux et fait comme leur force
et leur soutien: c'est l'os de leurs chairs et la moelle de leurs os. Il
y avait peut-tre quelque chose du combat et du spectacle qui fortifiait
les Martyrs; le rle tait si grand dans cette scne, qu'il pouvait
doubler l'nergie de la sainte victime. Deux ides soutenaient ses bras
de chaque ct, la canonisation de la terre et la batification du ciel.
Que ces immolations antiques  une conviction sainte soient adores pour
toujours; mais ne mritent-ils pas d'tre aims, quand nous les
devinons, ces dvouements ignors qui ne cherchent mme pas  se faire
voir de ceux qui en sont l'objet; ces sacrifices modestes, silencieux,
sombres, abandonns, sans espoir de nulle couronne humaine ou
divine;--ces muettes rsignations dont les exemples, plus multiplis
qu'on ne le croit, ont en eux un mrite si puissant, que je ne sais
nulle vertu qui leur soit comparable?

Ce n'est pas sans dessein que j'ai essay de tourner les regards de
l'Arme vers cette GRANDEUR PASSIVE, qui repose toute dans
l'_abngation_ et la _rsignation_. Jamais elle ne peut tre comparable
en clat  la Grandeur de l'action o se dveloppent largement
d'nergiques facults; mais elle sera longtemps la seule  laquelle
puisse prtendre l'homme arm, car il est arm presque inutilement
aujourd'hui. Les Grandeurs blouissantes des conqurants sont peut-tre
teintes pour toujours. Leur clat pass s'affaiblit, je le rpte, 
mesure que s'accrot, dans les esprits, le ddain de la guerre, et, dans
les coeurs, le dgot de ses cruauts froides. Les Armes permanentes
embarrassent leurs matres. Chaque souverain regarde son Arme
tristement; ce colosse assis  ses pieds, immobile et muet, le gne et
l'pouvante; il n'en sait que faire, et craint qu'il ne se tourne contre
lui. Il le voit dvor d'ardeur et ne pouvant se mouvoir. Le besoin
d'une circulation impossible ne cesse de tourmenter le sang de ce grand
corps, ce sang qui ne se rpand pas et bouillonne sans cesse. De temps 
autre, des bruits de grandes guerres s'lvent et grondent comme un
tonnerre loign; mais ces nuages impuissants s'vanouissent, ces
trombes se perdent en grains de sable, en traits, en protocoles, que
sais-je!--La philosophie a heureusement rapetiss la guerre; les
ngociations la remplacent; la mcanique achvera de l'annuler par ses
inventions.

Mais en attendant que le monde, encore enfant, se dlivre de ce jouet
froce, en attendant cet accomplissement bien lent, qui me semble
infaillible, le Soldat, l'homme des Armes, a besoin d'tre consol de
la rigueur de sa condition. Il sent que la Patrie, qui l'aimait  cause
des gloires dont il la couronnait, commence  le ddaigner pour son
oisivet, ou le har  cause des guerres civiles dans lesquelles on
l'emploie  frapper sa mre.--Ce Gladiateur, qui n'a plus mme les
applaudissements du cirque, a besoin de prendre confiance en lui-mme,
et nous avons besoin de le plaindre pour lui rendre justice, parce que,
je l'ai dit, il est aveugle et muet; jet o l'on veut qu'il aille, en
combattant aujourd'hui telle cocarde, il se demande s'il ne la mettra
pas demain  son chapeau.

Quelle ide le soutiendra, si ce n'est celle du Devoir et de la parole
jure? Et dans les incertitudes de sa route, dans ses scrupules et ses
repentirs pesants, quel sentiment doit l'enflammer et peut l'exalter
dans nos jours de froideur et de dcouragement?

Que nous reste-t-il de sacr?

Dans le naufrage universel des croyances, quels dbris o se puissent
rattacher encore les mains gnreuses? Hors l'amour du _bien-tre_ et du
luxe d'un jour, rien ne se voit  la surface de l'abme. On croirait que
l'gosme a tout submerg; ceux mme qui cherchent  sauver les mes et
qui plongent avec courage se sentent prts  tre engloutis. Les chefs
des partis politiques prennent aujourd'hui le Catholicisme comme un mot
d'ordre et un drapeau; mais quelle foi ont-ils dans ses merveilles, et
comment suivent-ils sa loi dans leur vie?--Les artistes le mettent en
lumire comme une prcieuse mdaille, et se plongent dans ses dogmes
comme dans une source pique de posie; mais combien y en a-t-il qui se
mettent  genoux dans l'glise qu'ils dcorent?--Beaucoup de philosophes
embrassent sa cause et la plaident, comme des avocats gnreux celle
d'un client pauvre et dlaiss; leurs crits et leurs paroles aiment 
s'empreindre de ses couleurs et de ses formes, leurs livres aiment 
s'orner de dorures gothiques, leur travail entier se plat  faire
serpenter, autour de la croix, le labyrinthe habile de leurs arguments;
mais il est rare que cette croix soit  leur ct dans la solitude.--Les
hommes de guerre combattent et meurent sans presque se souvenir de Dieu.
Notre Sicle sait qu'il est ainsi, voudrait tre autrement et ne le peut
pas. Il se considre d'un oeil morne, et aucun autre n'a mieux senti
combien est malheureux un sicle qui se voit.

 ces signes funestes, quelques trangers nous ont crus tombs dans un
tat semblable  celui du Bas-Empire, et des hommes graves se sont
demand si le caractre national n'allait pas se perdre pour toujours.
Mais ceux qui ont su nous voir de plus prs ont remarqu ce caractre de
mle dtermination qui survit en nous  tout ce que le frottement des
sophismes a us dplorablement. Les actions viriles n'ont rien perdu, en
France, de leur vigueur antique. Une prompte rsolution gouverne des
sacrifices aussi grands, aussi entiers que jamais. Plus froidement
calculs, les combats s'excutent avec une violence savante.--La moindre
pense produit des actes aussi grands que jadis la foi la plus fervente.
Parmi nous, les croyances sont faibles, mais l'homme est fort. Chaque
flau trouve cent Belzunces. La jeunesse actuelle ne cesse de dfier la
mort par devoir ou par caprice, avec un sourire de Spartiate, sourire
d'autant plus grave que tous ne croient pas au festin des dieux.

Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un point qui m'a paru
solide. Je l'ai vu d'abord avec incertitude, et, dans le premier moment,
je n'y ai pas cru. J'ai craint de l'examiner, et j'ai longtemps dtourn
de lui mes yeux. Ensuite, parce que j'tais tourment du souvenir de
cette premire vue, je suis revenu malgr moi  ce point visible, mais
incertain. Je l'ai approch, j'en ai fait le tour, j'ai vu sous lui et
au-dessus de lui, j'y ai pos la main, je l'ai trouv assez fort pour
servir d'appui dans la tourmente, et j'ai t rassur.

Ce n'est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention, une pense
confuse; c'est un sentiment n avec nous, indpendant des temps, des
lieux, et mme des religions; un sentiment fier, inflexible, un instinct
d'une incomparable beaut, qui n'a trouv que dans les temps modernes un
nom digne de lui, mais qui dj produisait de sublimes grandeurs dans
l'antiquit, et la fcondait comme ces beaux fleuves qui, dans leur
source et leurs premiers dtours, n'ont pas encore d'appellation. Cette
foi, qui me semble rester  tous encore et rgner en souveraine dans les
armes, est celle de l'HONNEUR.

Je ne vois point qu'elle se soit affaiblie et que rien l'ait use. Ce
n'est point une idole, c'est, pour la plupart des hommes, un dieu et un
dieu autour duquel bien des dieux suprieurs sont tombs. La chute de
tous leurs temples n'a pas branl sa statue.

Une vitalit indfinissable anime cette vertu bizarre, orgueilleuse, qui
se tient debout au milieu de tous nos vices, s'accordant mme avec eux
au point de s'accrotre de leur nergie.--Tandis que toutes les vertus
semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous lever,
celle-ci parat venir de nous-mmes et tendre  monter jusqu'au
ciel.--C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire ne de la
terre, sans palme cleste aprs la mort; c'est la vertu de la vie.

Telle qu'elle est, son culte, interprt de manires diverses, est
toujours incontest. C'est une Religion mle, sans symbole et sans
images, sans dogme et sans crmonies, dont les lois ne sont crites
nulle part;--et comment se fait-il que tous les hommes aient le
sentiment de sa srieuse puissance? Les hommes actuels, les hommes de
l'heure o j'cris sont sceptiques et ironiques pour toute chose, hors
pour elle. Chacun devient grave lorsque son nom est prononc.--Ceci
n'est point thorie, mais observation.--L'homme, au nom d'Honneur, sent
remuer quelque chose en lui qui est comme une part de lui-mme, et cette
secousse rveille toutes les forces de son orgueil et de son nergie
primitive. Une fermet invincible le soutient contre tous et contre
lui-mme  cette pense de veiller sur ce tabernacle pur, qui est dans
sa poitrine comme un second coeur o sigerait un dieu. De l lui
viennent des consolations intrieures d'autant plus belles qu'il en
ignore la source et la raison vritables; de l aussi des rvlations
soudaines du Vrai, du Beau, du Juste: de l une lumire qui va devant
lui.

L'Honneur, c'est la conscience, mais la conscience exalte.--C'est le
respect de soi-mme et de la beaut de sa vie porte jusqu' la plus
pure lvation et jusqu' la passion la plus ardente. Je ne vois, il est
vrai, nulle unit dans son principe; et toutes les fois que l'on a
entrepris de le dfinir, on s'est perdu dans les termes; mais je ne vois
pas qu'on ait t plus prcis dans la dfinition de Dieu. Cela
prouverait-il contre une existence que l'on sent universellement?

C'est peut-tre l le plus grand mrite de l'Honneur d'tre si puissant
et toujours beau, quelle que soit sa source!... Tantt il porte l'homme
 ne pas survivre  un affront, tantt  le soutenir avec un clat et
une grandeur qui le rparent et en effacent la souillure. D'autres fois
il sait cacher ensemble l'injure et l'expiation. En d'autres temps il
invente de grandes entreprises, des luttes magnifiques et persvrantes,
des sacrifices inous, lentement accomplis, et plus beaux par leur
patience et leur obscurit que les lans d'un enthousiasme subit ou
d'une violente indignation; il produit des actes de bienfaisance que
l'vanglique charit ne surpassa jamais; il a des tolrances
merveilleuses, de dlicates bonts, des indulgences divines et de
sublimes pardons. Toujours et partout il maintient dans toute sa beaut
la dignit personnelle de l'homme.

L'Honneur, c'est la pudeur virile.

La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est donc la chose
sacre que cette chose inexprimable?

Pesez ce que vaut, parmi nous, cette expression populaire, universelle,
dcisive et simple cependant: _Donner sa parole d'honneur_.

Voil que la parole humaine cesse d'tre l'expression des ides
seulement, elle devient la parole par exprience, la parole sacre entre
toutes les paroles, comme si elle tait ne avec le premier mot qu'ait
dit la langue de l'homme; et comme si, aprs elle, il n'y avait plus un
mot digne d'tre prononc, elle devient la promesse de l'homme 
l'homme, bnie par tous les peuples; elle devient le serment mme, parce
que vous y ajoutez le mot: _Honneur_.

Ds lors chacun a sa parole et s'y attache comme  sa vie. Le joueur a
la sienne, l'estime sacre, et la garde; dans le dsordre des passions,
elle est donne, reue, et, toute profane qu'elle est, on la tient
saintement. Cette parole est belle partout, et partout consacre. Ce
principe, que l'on peut croire inn, auquel rien n'oblige que
l'assentiment intrieur de tous, n'est-il pas surtout d'une souveraine
beaut lorsqu'il est exerc par l'homme de guerre?

La parole, qui trop souvent n'est qu'un mot pour l'homme de haute
politique, devient un fait terrible pour l'homme d'armes; ce que l'un
dit lgrement ou avec perfidie, l'autre l'crit sur la poussire avec
son sang, et c'est pour cela qu'il est honor de tous, par dessus tous,
et beaucoup doivent baisser les yeux devant lui.

Puisse, dans ces nouvelles phases, la plus pure des Religions ne pas
tenter de nier ou d'touffer ce sentiment de l'Honneur qui veille en
nous comme une dernire lampe dans un temple dvast! Qu'elle se
l'approprie plutt, et qu'elle l'unisse  ses splendeurs en la posant,
comme une lueur de plus, sur son autel, qu'elle veut rajeunir! C'est l
une oeuvre divine  faire.--Pour moi, frapp de ce signe heureux, je
n'ai voulu et ne pouvais faire qu'une oeuvre bien humble et tout
humaine, et constater simplement ce que j'ai cru voir de vivant encore
en nous.--Gardons-nous de dire de ce dieu antique de l'Honneur que c'est
un faux dieu, car la pierre de son autel est peut-tre celle du Dieu
inconnu. L'aimant magique de cette pierre attire et attache les coeurs
d'acier, les coeurs des forts.--Dites si cela n'est pas, vous, mes
braves compagnons, vous  qui j'ai fait ces rcits,  nouvelle Lgion
thbaine, vous dont la tte se fit craser sur cette pierre du Serment,
dites-le, vous tous, Saints et Martyrs de la religion de l'HONNEUR!


  _crit  Paris, 20 aot 1835._




                                 TABLE


                   _SOUVENIRS DE SERVITUDE MILITAIRE_

                             LIVRE PREMIER

                                                                 Pages.
CHAPITRE I.  --Pourquoi j'ai rassembl ces souvenirs               3

  --    II.  --Sur le caractre gnral des Armes                16

  --   III.  --De la Servitude du Soldat et de son caractre
                    individuel                                    23

                      LAURETTE OU LE CACHET ROUGE

  --    IV.  --De la rencontre que je fis un jour sur la
                    grande route                                  31

  --     V.  --Histoire du Cachet rouge                           40

  --    VI.  --Comment je continuai ma route                      70


                             LIVRE DEUXIME

CHAPITRE I.  --Sur la Responsabilit                              83

                        LA VEILLE DE VINCENNES

  --    II.  --Les Scrupules d'honneur d'un Soldat                93

  --   III.  --Sur l'Amour du danger                             101

  --    IV.  --Le Concert de famille                             107

                         HISTOIRE DE L'ADJUDANT

  --     V.  --Les Enfants de Montreuil et le Tailleur de
                    pierres                                      114

  --    VI.  --Un Soupir                                         119

  --   VII.  --La Dame rose                                      120

  --  VIII.  --La position du premier rang                       127

  --    IX.  --Une Sance                                        135

  --     X.  --Une belle Soire                                  140

  --    XI.  --Fin de l'Histoire de l'Adjudant                   151

  --   XII.  --Le Rveil                                         155

  --  XIII.  --Un Dessin au crayon                               162


                   _SOUVENIRS DE GRANDEUR MILITAIRE._

                            LIVRE TROISIME

CHAPITRE I.                                                      171

       LA VIE ET LA MORT DU CAPITAINE RENAUD OU LA CANNE DE JONC

  --    II.   --Une Nuit mmorable                               175

  --   III.   --Malte                                            186

  --    IV.   --Simple lettre                                    192

  --     V.   --Le Dialogue inconnu                              202

  --    VI.   --Un Homme de mer                                  223

  --   VII.   --Rception                                        256

  --  VIII.   --Le corps-de-garde russe                          260

  --    IX.   --Une Bille                                        276

  --     X.   --Conclusion                                       287






End of the Project Gutenberg EBook of Servitude et grandeur militaires, by 
Alfred de Vigny

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

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     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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