The Project Gutenberg EBook of Peines d'amour perdues, by William Shakespeare

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Title: Peines d'amour perdues
       Comdie

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: September 9, 2006 [EBook #19227]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PEINES D'AMOUR PERDUES ***




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  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 5
    Le roi Lear--Cymbeline.
    La mchante femme mise  la raison.
    Peines d'amour perdues--Pricls

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1862


    ==========================================================




                          PEINES D'AMOUR
                              PERDUES


                              COMDIE




NOTICE
SUR
PEINES D'AMOUR PERDUES.

De toutes les pices contestes  Shakspeare, voici celle que ses
admirateurs auraient le plus facilement abandonne; cependant cette
pice, imparfaite dans son ensemble et souvent faible dans ses dtails,
nous parat un miroir o se rflchit le vritable langage de la cour
d'lisabeth, cet esprit pdantesque du sicle, ce got de controverse et
de logique pointilleuse qui influait sur le ton de la socit des
savants comme du beau monde de l'poque.

Malgr ses dfauts, la comdie de _Peines d'amour perdues_ porte aussi
l'empreinte du gnie de Shakspeare dans plusieurs scnes et dans la
conception de presque tous les personnages. Biron et Rosaline sont
l'bauche des caractres inimitables de Bndick et de Batrice dans
_Beaucoup de bruit pour rien_. Don Adriano Armado est un fanfaron
amusant; son petit page est bien rellement une _poigne d'esprit_;
Nathaniel le cur, Holoferne le magister, donnent aussi lieu  plus
d'une scne comique et originale. Il n'est pas jusqu' Dull le
constable, et Costard le paysan, qui ne contribuent  faire trouver
grce  cette pice, qui appartient, selon toute apparence,  la
jeunesse de Shakspeare.

Douce suppose que Shakspeare a emprunt le sujet de cette pice  un
roman franais, et qu'il l'a place en 1425 environ. Il est difficile
d'tablir d'une faon positive l'anne de la composition de cette
comdie, mais il est certain qu'elle a t crite de 1587  1591.





PERSONNAGES

FERDINAND, roi de Navarre.
BIRON,         )
LONGUEVILLE,   ) seigneurs attachs
DUMAINE,       ) au roi.
BOYET,      ) seigneurs  la suite de la
MERCADE,    ) princesse de France.
DON ADRIEN D'ARMADO, original espagnol.
NATHANIEL, cur.
HOLOFERNE, matre d'cole.
DULL, constable.
COSTARD, paysan bouffon.
MOTH, page de don Adrien d'Armado.
UN GARDE DE LA FORT.
LA PRINCESSE DE FRANCE.
ROSALINE,   )
MARIE,      ) dames  la suite de la
CATHERINE,  ) princesse de France.
JACQUINETTE, jeune paysanne.
OFFICIERS ET SUITE DU ROI ET DE LA PRINCESSE.


         La scne se passe dans le palais du roi de Navarre
                      et dans les environs.




                               ACTE PREMIER


SCNE I

Navarre.--Un parc avec un palais.

LE ROI FERDINAND, BIRON, LONGUEVILLE ET DUMAINE.


LE ROI.--Que la Renomme, objet de la poursuite de tous les hommes
pendant leur vie, reste grave sur nos tombeaux d'airain et nous honore
dans la disgrce de la mort! En dpit du temps, ce cormoran qui dvore
tout, un effort, pendant l'instant o nous respirons, peut nous
conqurir un honneur qui moussera le tranchant de sa faux, et fera de
nous les hritiers de toute l'ternit. Courage donc, braves vainqueurs,
car vous l'tes, vous qui faites la guerre  vos propres passions, et
qui combattez l'immense arme des dsirs du monde.--Notre dernier dit
subsistera dans toute sa force, la Navarre deviendra la merveille du
monde; notre cour sera une petite acadmie, adonne au repos et  la
contemplation. Vous trois, Biron, Longueville et Dumaine, vous avez fait
serment de vivre avec moi pendant trois ans, compagnons de mes tudes,
et d'observer les statuts qui sont rdigs dans cette cdule: vos
serments sont prononcs; maintenant signez, et que celui qui violera le
plus petit article de ce rglement voie son dshonneur crit de sa
propre main. Si vous tes arms de courage pour excuter ce que vous
avez jur, signez votre grave serment, et observez-le.

LONGUEVILLE.--Je suis dcid: ce n'est qu'un jene de trois ans; si le
corps souffre, l'me jouira. Les panses trop bien remplies ont de
pauvres cervelles, et les mets succulents, en engraissant les ctes,
ruinent entirement l'esprit.

DUMAINE.--Mon aimable souverain, Dumaine se mortifiera; il abandonne aux
vils esclaves d'un monde grossier ses plaisirs plus grossiers encore: je
renonce et je meurs  l'amour,  la richesse et aux grandeurs, pour
vivre en philosophe avec eux et vous.

BIRON.--Je ne puis que rpter  mon tour la mme protestation. J'ai
dj fait les mmes voeux, mon cher souverain: j'ai jur de vivre,
d'tudier ici trois annes. Mais il y a d'autres pratiques rigides,
comme de ne pas voir une seule femme jusqu' ce terme, article qui,
j'espre, n'est pas enregistr dans l'acte; de ne goter d'aucune
nourriture durant un jour entier de la semaine, et, les autres jours, de
ne manger que d'un seul mets, autre point qui, j'espre, ne s'y trouve
pas non plus; et encore de ne dormir que trois heures par nuit, sans
jamais tre surpris les yeux assoupis dans le jour (tandis que moi, ma
coutume est de ne jamais songer  mal toute la nuit, et mme de changer
en nuit la moiti du jour), troisime clause qui, j'espre, n'est pas
non plus mentionne dans l'crit. Oh! ce sont l des tches bien arides,
trop pnibles  remplir: ne pas voir les dames, tudier, jener et ne
pas dormir!

LE ROI.--Votre serment de vous abstenir de ces trois points est
prononc.

BIRON.--Permettez-moi de rpondre non, mon souverain. J'ai simplement
jur d'tudier avec Votre Altesse, et de passer ici  votre cour
l'espace de trois ans.

LE ROI.--Biron, avec cet article, vous avez jur les autres aussi.

BIRON.--Par oui et par non, mon prince; alors mon serment n'tait pas
srieux.--Quel est le but de l'tude? Apprenez-le-moi.

LE ROI.--Quoi! c'est de savoir ce que nous ne saurions pas sans elle.

BIRON.--Voulez-vous parler des connaissances caches et interdites 
l'intelligence ordinaire?

LE ROI.--Oui; telle est la divine rcompense de l'tude!

BIRON.--Allons, je veux bien jurer d'tudier, pour connatre la chose
qu'il m'est interdit de savoir.--Par exemple, je veux bien tudier pour
savoir o je pourrai dner, lorsque les festins me seront expressment
dfendus. Et encore, pour savoir o trouver une belle matresse, quand
les belles seront caches  mes yeux. Ou bien, m'tant li par un
serment trop difficile  garder, je veux bien tudier l'art de
l'enfreindre sans manquer  ma foi. Si tels sont les fruits de l'tude,
et qu'il soit vrai qu'elle apprenne  connatre ce qu'on ne savait pas
avant, je suis prt  faire le serment, et jamais je ne me rtracterai.

LE ROI.--Vous venez justement de citer les obstacles qui dtournent
l'homme de l'tude, et qui donnent  nos mes le got des vains
plaisirs.

BIRON.--Sans doute, tous les plaisirs sont vains: mais les plus vains de
tous sont ceux qui, acquis avec peine, ne produisent pour fruit que la
peine; comme de mditer pniblement sur un livre, pour chercher la
lumire de la vrit, tandis que son clat perfide ne sert qu' aveugler
la vue blouie. La lumire, en cherchant la lumire, enlve la lumire 
la lumire. Ainsi, les yeux perdent la vue avant de trouver une faible
lueur dans les tnbres. tudiez-moi plutt comment on peut charmer ses
yeux, en les fixant sur des yeux plus beaux, qui, s'ils les blouissent,
servent du moins d'toiles  l'homme qu'ils ont aveugl. L'tude
ressemble au radieux soleil des cieux, qui ne veut pas tre approfondi
par d'insolents regards: ces infatigables travailleurs n'ont jamais rien
gagn qu'un vil renom fond sur les livres d'autrui. Ces parrains
terrestres des astres du ciel, qui donnent un nom  chaque toile fixe,
ne retirent pas plus de fruit de leurs brillantes nuits, que ceux qui se
promnent  leur clart sans les connatre: trop savoir, c'est ne
connatre que la gloire, et tout parrain peut donner un nom.

LE ROI.--Comme il est savant en arguments contre la science!

DUMAINE.--Il est fort instruit dans l'art d'empcher les autres de
s'instruire.

LONGUEVILLE.--Il sarcle le bon grain et laisse crotre l'ivraie.

BIRON.--Le printemps est proche, quand les oisons couvent.

DUMAINE.--Et la consquence, quelle est-elle?

BIRON.--Qu'il faut que chaque chose se fasse en son temps et en son
lieu.

DUMAINE.--Rien pour la raison.

BIRON.--Quelque chose donc pour la rime.

LONGUEVILLE.--Biron ressemble  une gele jalouse, qui attaque les
premiers-ns des enfants du printemps.

BIRON.--Eh bien! oui; et pourquoi l't se vanterait-il avant d'entendre
le chant des oiseaux? Pourquoi me glorifierais-je de productions
prmatures? A Nol, je ne dsire pas plus les roses, que je ne dsire
la neige dans les jours o Mai se montre maill de fleurs nouvelles;
mais j'aime chaque fruit dans sa saison. Quant  vous, il est trop tard
maintenant pour tudier: ce serait monter sur le toit de la maison pour
en ouvrir la porte.

LE ROI.--Eh bien! quittez-nous, retournez chez vous: adieu.

BIRON.--Non, mon gracieux souverain. J'ai fait serment de rester avec
vous, et quoique j'aie dfendu l'ignorance et la barbarie, par des
arguments plus forts que vous ne pouvez en allguer en faveur de votre
cleste science, je n'en garderai pas moins constamment la parole que
j'ai jure, et je supporterai chaque jour toutes les privations des
trois annes fixes. Donnez-moi l'crit, que j'en prenne lecture, et je
souscrirai mon nom  ses plus rigoureux dcrets.

LE ROI.--C'est vous rendre  propos, pour vous racheter de la honte qui
allait vous couvrir!

BIRON, _lisant_.--Item. Que nulle femme ne s'approchera de ma cour, 
distance d'un mille.--Cet article a-t-il t proclam?

LONGUEVILLE.--Il y a quatre jours.

BIRON.--Voyons sous quelle peine.--(_Lisant_.) Sous peine de perdre la
langue. Qui a dcern cette peine?

LONGUEVILLE.--H! c'est moi.

BIRON.--Eh pour quelle raison, cher seigneur?

LONGUEVILLE.--Pour les loigner de cette cour, par la terreur de cette
punition.

BIRON.--Voil une dangereuse loi contre l'urbanit. (_Lisant_.) Item.
Si un homme est surpris parlant  une femme dans l'espace de ces trois
annes, il subira l'ignominie publique que toute la cour jugera  propos
d'infliger. Pour cet article, vous le violerez vous-mme, mon
souverain; car, vous savez bien qu'ici vient en ambassade la fille du
roi de France, pour vous parler  vous-mme.--Une jeune princesse pleine
de grce et de majest! Elle vient traiter avec vous de la cession de
l'Aquitaine  son pre, vieillard dcrpit, infirme, et dtenu dans son
lit. Ainsi, c'est un article fait en vain, ou c'est en vain que cette
illustre princesse vient  votre cour.

LE ROI.--Qu'en dites-vous, seigneurs? Cela a t tout  fait oubli.

BIRON.--C'est ainsi que l'tude est toujours en dfaut; tandis qu'elle
s'occupe de ce qu'elle voudrait acqurir, elle oublie de faire ce qui
est ncessaire; et lorsqu'elle atteint l'objet qu'elle poursuit avec le
plus d'ardeur, c'est une conqute qui ressemble  celle d'une ville
incendie: aussitt gagne, aussitt perdue.

LE ROI.--Nous sommes contraints de violer ce dcret; mais c'est la
ncessit qui nous force  souffrir ici le sjour de la princesse.

BIRON.--La ncessit nous rendra tous mille fois parjures dans l'espace
de ces trois annes, car chaque homme nat avec ses penchants, qui ne
sont jamais dompts par la violence, mais toujours par une grce
spciale.--Si je viole ma foi, mon apologie sera cette excuse: je ne me
suis parjur que par la force de la ncessit; aussi je souscris mon nom
sans rserve  ces lois, et je consens que celui qui les enfreindra dans
la moindre partie en soit puni par une honte ternelle: les tentations
sont pour les autres comme pour moi; mais je crois, malgr la rpugnance
que je montre, que je serai encore le dernier  violer mon
serment.--Mais n'y a-t-il aucune rcration qui soit permise?

LE ROI.--Oui, il y en a: notre cour, vous le savez, est frquente par
un illustre voyageur d'Espagne. Cet homme possde toutes les belles
manires du monde: sa tte est une mine de phrases. Un homme dont
l'oreille est flatte du son de ses vaines paroles, comme de l'harmonie
la plus ravissante; homme, au surplus, d'une politesse accomplie, et que
le juste et l'injuste semblent avoir choisi pour tre l'arbitre de leurs
disputes. Cet enfant de l'imagination, ce sublime Armado, dans les
intervalles de nos tudes, nous racontera, en termes pompeux, les
prouesses de maints chevaliers de l'Espagne basane, qui ont pri dans
les querelles du sicle.--A quel point il vous amuse, messieurs, c'est
ce que j'ignore; mais pour moi, je proteste que j'aime beaucoup 
l'entendre mentir, et je le ferai entrer dans la troupe de mes
mntriers.

BIRON.--Armado! c'est un des plus illustres mortels: un homme  mots
nouvellement raffins, le vrai chevalier de la mode!

LONGUEVILLE.--Ce bouffon de Costard et lui feront notre divertissement.
Ainsi donc,  l'tude, trois ans sont vite passs.

(Entrent Dull et Costard tenant une lettre.)

DULL[1].--Quelle est la personne du duc?

[Note 1: _Dull_; ce mot veut dire _insipide, ennuy_.]

BIRON.--Le voici, l'ami; que veux-tu?

DULL.--Je reprsente moi-mme sa personne, car je suis un officier de
police; mais je voudrais voir sa personne propre en chair et en os.

BIRON.--Voil le duc.

DULL.--Le seigneur Arme... Arme... vous salue: il y a de vilaines choses
sur le tapis; cette lettre vous en dira davantage.

COSTARD.--Monsieur, le contenu[2] de cette lettre me touche aussi, moi.

[Note 2: Jeu de mots intraduisible sur _contents_, contenu, et
_contempt_, mpris.]

LE ROI, _prenant la lettre_.--Une lettre du magnifique Armado!

BIRON.--Quelque mince qu'en soit le sujet, j'espre, par la grce de
Dieu, de sublimes paroles.

LONGUEVILLE.--Beaucoup d'esprances pour peu de choses! Dieu veuille
nous donner la patience.

BIRON.--D'couter ou de nous abstenir d'couter.

LONGUEVILLE.--D'couter patiemment, monsieur; et de rire modrment; ou
de nous abstenir de l'un et de l'autre.

BIRON.--Allons, monsieur, ce sera comme le style de la lettre nous
montera l'humeur  la gaiet.

COSTARD.--La matire, monsieur, me regarde, comme concernant
Jacquelinette. La forme en est que j'ai t pris sur le fait.

BIRON.--Sur quel fait?

COSTARD.--Dans le fait et dans la forme[3] qui suivent, monsieur, trois
choses  la fois: j'ai t vu avec elle dans la maison de la ferme,
assis avec elle, et surpris  la suivre dans le parc; lesquelles choses,
mises ensemble, sont dans le fait et la manire suivantes.--A prsent,
monsieur, quant  la manire... c'est la manire dont un homme parle 
une femme, pour la forme... en quelque forme.

[Note 3: _Manner_ et _form_. Jeux de mots qui n'existent que dans
l'anglais.]

BIRON.--Et la suite, l'ami?

COSTARD.--La suite sera comme sera la correction qu'on me donnera, et
Dieu veuille protger la bonne cause!

LE ROI.--Voulez-vous couter la lettre avec attention?

BIRON.--Comme nous couterions un oracle.

COSTARD.--Telle est la simplicit de l'homme, d'couter les penchants de
la chair.

LE ROI, _lit_.--Grand lieutenant, illustre vice-roi du firmament, et
seul dominateur de la Navarre, Dieu terrestre de mon me, et patron
nourricier de mon corps.

COSTARD.--Il n'y a pas encore l un mot de Costard.

LE ROI, _lisant_.--Il est de fait...

COSTARD.--Cela peut tre ainsi; mais s'il dit que cela est ainsi, il
n'est, lui,  dire vrai, qu'ainsi[4]...

LE ROI.--Paix[5]!

[Note 4: Le genre d'esprit de Costard est principalement de tirer des
propositions prcdentes des consquences contradictoires et absurdes.]

[Note 5: Paix, absence de bruit, ou absence de guerre. Costard s'attache
au dernier sens.]

COSTARD.--Soit  moi et  tout homme qui n'ose pas se battre!

LE ROI.--Pas le mot.

COSTARD.--Pas le mot des secrets des autres, je vous en prie.

LE ROI, _continuant de lire_.--Il est de fait qu'afflig d'une
mlancolie de couleur noire, j'ai recommand la sombre et accablante
humeur qui m'enveloppait  la mdecine salutaire de votre air qui donne
la sant; et comme je suis un gentilhomme, je me suis mis  me promener.
L'heure, laquelle? Vers la sixime heure, lorsque les animaux paissent
du meilleur apptit, que les oiseaux becquettent le mieux le grain, et
que les hommes sont assis pour prendre ce repas que l'on nomme le
souper: voil pour le temps. Maintenant le sol, je veux dire le sol sur
lequel je me promenais, il est enclos de murs: c'tait votre parc. A
prsent, venons  l'endroit; je veux dire l'endroit o j'ai rencontr
cet vnement obscne et des plus monstrueux, qui tire aujourd'hui de ma
plume, blanche comme la neige, l'encre de couleur d'bne, que vos yeux
voient, contemplent, parcourent ou regardent ici. C'est l au
nord-nord-ouest et au coin ouest de votre jardin aux curieux dtours que
j'ai vu ce berger  l'me basse; ce misrable ver qui sert  votre
divertissement.

COSTARD.--C'est moi.

LE ROI, _continuant_.--Cette me illettre et borne.

COSTARD.--C'est moi.

LE ROI, _continuant_.--Cet insipide vassal.

COSTARD.--C'est encore moi.

LE ROI, _continuant_.--Qui, autant que je m'en souviens, se nomme
Costard.

COSTARD.--Oh! c'est bien moi.

LE ROI, _continuant_.--En compagnie et en tte--tte, contre le statut
formel de votre dit et de votre loi promulgue, avec... avec... Oh!
avec... mais je souffre de dire avec qui.

COSTARD.--Avec une fille.

LE ROI, _continuant_.--Avec un enfant de notre grand-mre ve, une
femelle, ou pour me faire comprendre de votre me dlicate, une femme.
M par l'aiguillon de mon devoir toujours respect, je vous l'ai envoy,
pour recevoir le lot de sa punition, sous la garde d'un officier de
votre noble Altesse, Antoine Dull, homme de bonne renomme, de bonne
conduite, de bonne rputation, et fort considr.

DULL.--C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse; je suis Antoine
Dull.

LE ROI, _continuant_.--Quant  Jacquinette (c'est ainsi qu'on appelle
le vase le plus faible, que j'ai surpris avec le berger susdit), je la
garde comme un vase dvou  la fureur de votre loi; et, au moindre
signal de votre illustre volont, je la mnerai subir son procs. Je
suis  vous, dans toutes les formalits de l'ardeur brlante d'un zle
dvou,

    Don Adrien d'ARMADO.

BIRON.--Cette lettre n'est pas en aussi bon style que je l'attendais,
mais c'est le plus menteur que j'aie jamais entendu.

LE ROI.--Oui, le meilleur pour le pire.--Mais, toi, coquin, que
rponds-tu  cela?

COSTARD.--Seigneur, je confesse la fille.

LE ROI.--As-tu entendu la proclamation de mon dit?

COSTARD.--Je confesse que je l'ai beaucoup entendue, mais aussi que j'y
ai fait fort peu d'attention.

LE ROI.--On a publi la peine d'un an de prison pour quiconque serait
surpris avec une fille.

COSTARD.--Je n'ai pas t pris avec une fille, seigneur, j'ai t pris
avec une damoiselle.

LE ROI.--Eh bien! l'dit porte aussi une damoiselle.

COSTARD.--Ce n'tait pas une damoiselle non plus, seigneur: c'tait une
vierge.

LE ROI.--Cela a t dfendu aussi. L'dit porte aussi une vierge.

COSTARD.--Si cela est, je nie sa virginit: j'ai t pris avec une
pucelle.

LE ROI.--Cette pucelle ne te servira pas, l'ami.

COSTARD.--Cette pucelle me servira, sire.

LE ROI.--Allons, je vais prononcer la sentence: tu jeneras une semaine
entire au pain bis et  l'eau.

COSTARD.--J'aimerais mieux prier un mois avec du mouton et du poireau.

LE ROI.--Et don Armado sera ton gardien.--Biron, ayez soin qu'il lui
soit livr.--Et nous, chers seigneurs, allons mettre en pratique ce que
nous avons rciproquement jur d'observer par un serment si solennel.

(Le roi sort avec Longueville et Dumaine.)

BIRON.--Je gagerais ma tte contre le chapeau du premier honnte homme,
que ces serments et ces lois deviendront un objet de mpris.--(_A
Costard_.) Allons, drle, marchons.

COSTARD.--Je souffre pour la vrit, monsieur, car il est trs-vrai que
j'ai t pris avec Jacquinette, et que Jacquinette est une vraie fille;
et ainsi donc, que la coupe amre de la prosprit[6] soit la bienvenue!
L'affliction pourra un jour me sourire encore, et jusqu' ce moment
reste avec moi, douleur.

(Ils sortent tous deux.)

[Note 6: Bvues mises exprs dans la bouche de Costard.]


SCNE II

La maison d'Armado.

ARMADO _avec_ MOTH _son page_.


ARMADO.--Page, quel signe est-ce, quand une grande me devient
mlancolique?

MOTH.--C'est un grand signe, monsieur, qu'elle deviendra triste.

ARMADO.--Quoi! la tristesse et la mlancolie sont la mme chose, mon
cher lutin?

MOTH.--Non, non, monsieur; oh! non.

ARMADO.--Comment peux-tu sparer la tristesse de la mlancolie, mon
tendre jouvenceau?

MOTH.--Par une dmonstration familire de leurs effets, mon rude
seigneur.

ARMADO.--Pourquoi dis-tu rude seigneur? rude seigneur?

MOTH.--Et pourquoi dites-vous tendre jouvenceau? tendre jouvenceau?

ARMADO.--J'ai dit tendre jouvenceau, comme une pithte qui convient 
tes jeunes annes, que l'on peut dnommer tendres.

MOTH.--Et moi, j'ai dit rude seigneur, comme un titre qui appartient 
votre vieillesse, que l'on peut nommer rude.

ARMADO.--Joli et convenable.

MOTH.--Comment l'entendez-vous, monsieur? Est-ce moi qui suis joli, et
mon propos convenable; ou mon propos qui est joli, et moi convenable?

ARMADO.--Tu es joli parce que tu es petit.

MOTH.--Petitement joli, parce que je suis petit; et pourquoi
_convenable_?

ARMADO.--Convenable, parce que tu es vif.

MOTH.--Dites-vous ceci  ma louange, mon matre?

ARMADO.--A ton digne loge, vraiment.

MOTH.--Je vanterai une anguille avec le mme loge.

ARMADO.--Quoi! est-ce qu'une anguille est ingnieuse?

MOTH.--Une anguille est vive.

ARMADO.--Je dis que tu es vif dans tes rponses.--Tu m'chauffes le
sang.

MOTH.--Me voil pay d'une rponse, monsieur.

ARMADO.--Je n'aime pas  tre contrari.

MOTH.--Celui qui parle par contradictions, les croix[7] ne l'aiment pas.

[Note 7: _Cross_, croix, pice de monnaie.]

ARMADO.--J'ai promis d'tudier trois ans avec le duc.

MOTH.--Vous pourriez le faire en une heure, monsieur.

ARMADO.--Impossible.

MOTH.--Combien fait _un_ rpt trois fois?

ARMADO.--Je sais mal compter: c'est le talent d'un garon de cabaret.

MOTH.--Vous tes un gentilhomme, monsieur, et un joueur.

ARMADO.--J'avoue tous les deux; tous deux sont le vernis qui rend un
homme accompli.

MOTH.--En ce cas, je suis sr que vous savez trs-bien  quelle somme
montent deux as.

ARMADO.--Elle monte  un de plus que deux.

MOTH.--Ce que le pauvre vulgaire appelle _trois_.

ARMADO.--Cela est vrai.

MOTH.--Eh bien! monsieur, n'est-ce que cela  tudier? En voil dj
trois d'tudis avant que vous puissiez cligner l'oeil trois fois; et
combien il est ais d'ajouter les annes au mot _trois_, et d'tudier
trois ans en deux mots, le cheval sautant[8] vous le dira.

[Note 8: Allusion au cheval de _Banks_, fameux par ses tours.]

ARMADO.--Une fort belle figure!

MOTH, _ part_.--Pour prouver que vous n'tes qu'un zro.

ARMADO.--Je t'avouerai l-dessus, que je suis amoureux et de mme qu'il
est bas  un guerrier d'aimer, de mme je suis amoureux d'une fille de
bas tage. Si de tirer l'pe contre l'humeur de mon penchant me
dlivrait de la pense rprouve qu'il m'inspire, je prendrais le dsir
prisonnier, je le ranonnerais et je l'enverrais  quelque courtisan de
France pour y nouer quelque nouvelle galanterie. Je regarde comme un
opprobre de soupirer: je voudrais abjurer Cupidon. Console-moi, mon
enfant; quels sont les grands hommes qui ont t amoureux?

MOTH.--Hercule, mon matre.

ARMADO.--O doux Hercule!--D'autres autorits, mon cher, d'autres encore;
et qu'ils soient surtout, mon enfant, des hommes de bonne renomme et de
bonne faon.

MOTH.--Samson, mon matre. C'tait un homme d'un port avantageux, d'un
port trs-robuste, car il porta les portes de la ville sur son dos,
comme un portefaix. Et il tait amoureux.

ARMADO.--O robuste Samson!  nerveux Samson! je te surpasse autant dans
le maniement de mon pe, que tu me surpasses dans la force d'emporter
les portes. Je suis amoureux aussi.--Quelle tait l'amante de Samson,
mon enfant?

MOTH.--Une femme, mon matre.

ARMADO.--De quelle couleur de peau?

MOTH.--Des quatre  la fois; ou de trois, ou de deux, ou de l'une des
quatre.

ARMADO.--Dis-moi au juste de laquelle.

MOTH.--D'un vert d'eau, monsieur.

ARMADO.--Est-ce l une des quatre?

MOTH.--Oui, monsieur, suivant ce que j'ai lu. Et la meilleure des
quatre.

ARMADO.--Le vert[9], en effet, est la couleur des amants; mais avoir une
amante de cette couleur... Je trouve que Samson n'avait gure de raison
de le faire. Srement il l'affectionnait pour son esprit.

[Note 9: Le vert du saule.]

MOTH.--C'tait justement pour cela, monsieur; car elle avait une
intelligence verte[10].

[Note 10: _Intelligence verte_, c'est--dire vive et gaie.]

ARMADO.--Ma matresse est du blanc et du rouge le plus pur.

MOTH.--Ces couleurs, mon matre, masquent les penses les plus impures.

ARMADO.--Dfinis, dfinis, enfant bien lev.

MOTH.--Esprit de mon pre, langue de ma mre, assistez-moi!

ARMADO.--Tendre invocation d'un enfant; trs-jolie et trs-pathtique!

                      MOTH.

    Si une femme est compose de blanc et de rouge
    Jamais ses fautes ne seront connues.
    Car les fautes engendrent les joues pourpres.
    Et la blanche pleur dcle la crainte.
    Ainsi, que votre matresse ait des craintes, ou qu'elle mrite le
      blme,
    Vous ne le connatrez pas  la couleur;
    Car toujours ses joues conserveront la couleur
    Qu'elles doivent  la Nature.

Voil de terribles rimes, mon matre, contre le rouge et le blanc!

ARMADO.--N'y a-t-il pas, enfant, une ballade du roi et de la
mendiante[11]?

[Note 11: _Le roi Cophtua et la mendiante_. Ballade  laquelle
Shakspeare fait de frquentes allusions.]

MOTH.--Il y a trois sicles environ que le monde tait infect de cette
ballade; mais je crois qu' prsent on ne la trouverait gure, ou, si on
la trouvait, elle ne servirait gure ici ni pour les paroles, ni pour la
musique.

ARMADO.--Je veux composer quelque chose de neuf sur ce sujet, afin de
justifier mon cart par quelque autorit imposante. Page, j'aime cette
jeune paysanne que j'ai surprise dans le parc avec cette brute
raisonnante de Costard: elle le mrite bien.

MOTH.--D'tre fustige. (_A part_.)--Et pourtant elle mrite un plus
digne amant que mon matre.

ARMADO.--Chante, mon enfant, mon me languit accable par l'amour.

MOTH.--Et cela est bien trange, lorsque vous aimez une fille si
lgre[12].

[Note 12: Jeu de mots frquent sur _light_, lumire, et _light_, lger,
agile.]

ARMADO.--Chante donc.

MOTH.--Attendez que la compagnie soit passe.

(Entrent Dull, Costard et Jacquinette.)

DULL.--Monsieur, les intentions du duc sont que vous veilliez sur la
personne de Costard, et que vous ne lui laissiez prendre aucun plaisir
pour prix de sa conduite; mais qu'il jene trois jours de la semaine.
Quant  cette damoiselle, je dois la garder dans le parc; elle aidera la
laitire. Adieu.

ARMADO.--Ma rougeur me trahit.--Jeune fille?

JACQUINETTE.--Homme?

ARMADO.--J'irai te rendre visite  la loge.

JACQUINETTE.--Cela se peut.

ARMADO.--Je sais o elle est situe.

JACQUINETTE.--O Dieu, que vous tes savant!

ARMADO.--Je te conterai des choses merveilleuses.

JACQUINETTE.--Avec cette face?

ARMADO.--Je t'aime.

JACQUINETTE.--Je vous l'ai ou dire ainsi.

ARMADO.--Et l-dessus, adieu.

JACQUINETTE.--Que les beaux jours vous suivent!

DULL.--Allons, venez, Jacquinette.

(Dull et Jacquinette sortent.)

ARMADO.--Coquin, tu jeneras pour tes pchs, avant que tu obtiennes ton
pardon.

COSTARD.--Allons, monsieur, quand je jenerai, j'espre jener l'estomac
plein.

ARMADO.--Tu seras grivement puni.

COSTARD.--Je vous ai plus d'obligations que ne vous en ont vos gens, car
ils sont fort lgrement rcompenss.

ARMADO.--Emmenez ce coquin, enfermez-le.

MOTH.--Allons, viens, esclave transgresseur, vite.

COSTARD.--Ne me faites pas enfermer, monsieur, je jenerai fort bien en
libert.

MOTH.--Non, ce serait tre li et dli[13], l'ami, tu iras en prison.

[Note 13: Jeu de mots sur _fast_, jene, et _fast_, attach, li.]

COSTARD.--Eh bien! si jamais je revois les heureux jours de dsolation
que j'ai vus, il y aura quelqu'un qui verra...

MOTH.--Que verra-t-on?

COSTARD.--Rien, monsieur Moth, que ce que l'on regardera. Il ne convient
pas aux prisonniers de trop garder le silence dans leurs paroles; ainsi
je ne dirai rien. Je remercie Dieu de ce que j'ai aussi peu de patience
qu'un autre homme; ainsi, je peux rester tranquille.

(Moth sort emmenant Costard.)

ARMADO, _seul_.--J'aime jusqu' la terre qui est basse, o a march sa
chaussure, plus basse encore, conduite par son pied, qui est le plus bas
des trois. Si j'aime, je serai parjure, ce qui est une grande preuve de
fausset. Et comment peut-il tre sincre, l'amour qui est fond sur une
fausset? L'amour est un esprit familier, l'amour est un dmon: s'il y a
un mauvais ange, c'est l'amour. Et cependant Samson fut tent de mme,
et Samson avait une force extraordinaire; Salomon fut aussi sduit de
mme, et Salomon avait une grande dose de sagesse. Le trait de Cupidon
est trop dur pour la massue d'Hercule, et par consquent trop fort aussi
pour l'pe d'un Espagnol. La premire et la seconde cause ne me
serviront de rien[14]. Il ne fait pas de cas de l'escrime. Il ne
s'embarrasse point du duel: sa honte est d'tre appel un enfant; mais
sa gloire est de vaincre les hommes. Adieu, valeur! rouille-toi dans le
repos, mon pe! taisez-vous, tambours! votre matre est amoureux. Oui,
il aime. Que quelque dieu des vers impromptus veuille m'assister, car je
suis sr que je deviendrai pote  sonnets. Esprit, invente; plume,
cris; car je suis prt  faire des volumes in-folio.

(Il sort.)

[Note 14: Voyez la note de la comdie _Comme vous voudrez_, sur le
rglement des duels.]

FIN DU PREMIER ACTE.




                             ACTE DEUXIME


SCNE I

Toujours en Navarre.--On voit un pavillon et des tentes  quelque
distance.

LA PRINCESSE DE FRANCE, ROSALINE, MARIE, CATHERINE, BOYET, SEIGNEURS et
_suite_.


BOYET.--Maintenant, madame, appelez  votre aide vos plus prcieuses
facults. Considrez qui le roi, votre auguste pre, envoie, vers qui il
envoie, et quel est l'objet de son ambassade; vous, noble princesse, qui
tenez un si haut rang dans l'estime du monde, vous venez confrer avec
l'unique hritier de toutes les grandes qualits qu'un mortel puisse
possder, avec l'incomparable roi de Navarre; et le sujet de votre
ngociation n'est rien moins que la riche Aquitaine, douaire digne d'une
reine. Prodiguez donc aujourd'hui toutes vos grces, de mme que la
nature vous a prodigu tous ses dons; car elle a t avare envers tout
le monde, pour n'tre librale qu'envers vous.

LA PRINCESSE.--Cher seigneur Boyet, ma beaut, quoique mdiocre, n'a pas
besoin du fard de vos louanges: la beaut s'estime par le jugement des
yeux, et non sur l'humiliant loge de la langue intresse  la vanter.
Je suis moins fire de vous entendre exalter mon mrite que vous n'tes
ambitieux de passer pour loquent, en faisant ainsi dpense d'esprit
pour mon pangyrique; mais venons  la tche dont j'ai  vous
charger.--Digne Boyet, vous n'ignorez pas que la renomme, qui publie
tout, a rpandu dans le monde le bruit que le prince de Navarre a fait
voeu de ne laisser approcher de sa cour silencieuse aucune femme pendant
trois annes qu'il dvoue  de pnibles tudes; il nous parat donc que
c'est un prliminaire convenable, avant de franchir les portes
interdites de son domaine, de savoir ses intentions. Et c'est vous que
nous chargeons seul de ce message, vous  qui votre mrite inspire
l'audace, vous qui tes l'orateur le plus fait pour persuader. Dites-lui
que la fille du roi de France, dsirant une prompte expdition pour une
affaire importante, sollicite avec instance une confrence particulire
avec Son Altesse. Htez-vous, annoncez-lui ma demande; nous attendons
ici, comme d'humbles suppliants, sa volont souveraine.

BOYET.--Fier de cet emploi, je pars plein de bonne volont.

LA PRINCESSE.--Tout orgueil est plein de bonne volont, et le vtre est
tel. (_Il sort_.) Quels sont les ministres dvous, mes chers seigneurs,
qui partagent le voeu de ce prince vertueux?

UN SEIGNEUR.--Longueville en est un, madame.

LA PRINCESSE.--Le connaissez-vous?

MARIE.--Je l'ai connu, madame. J'ai vu ce Longueville en Normandie,  la
fte du mariage clbr entre le comte de Prigord et la belle hritire
de Jacques Faulconbridge. C'est un homme qui passe pour tre dou de
sublimes qualits; instruit dans les arts et renomm dans les armes,
tout ce qu'il entreprend il l'excute avec grce. La seule ombre qui
ternisse l'clat de ses vertus, si l'clat de la vertu peut souffrir
quelque ombre qui la ternisse, c'est un esprit caustique joint  une
volont trop obstine; son esprit tranchant a le pouvoir de blesser, et
son caractre le porte  n'pargner personne de ceux qui tombent sous sa
main.

LA PRINCESSE.--Il parat que c'est quelque courtisan railleur, n'est-ce
pas?

MARIE.--C'est ce que rptent ceux qui connaissent le mieux son humeur.

LA PRINCESSE.--Ces esprits-l ont la vie courte, ils se fltrissent en
grandissant. Quels sont les autres?

CATHERINE.--Le jeune Dumaine, jeune homme accompli, chri pour sa vertu
de tous ceux qui aiment la vertu. Avec le pouvoir de faire le mal, il ne
sait jamais en faire: il a assez d'esprit pour rendre aimable un
cavalier mal fait et il est assez bien fait pour plaire sans esprit. Je
l'ai vu une fois chez le duc d'Alenon: et, d'aprs tout le bien que
j'ai remarqu en lui, l'loge que j'en fais est fort au-dessous de son
mrite.

ROSALINE.--Un autre des seigneurs qui se consacrent avec le duc 
l'tude y tait aussi avec lui, comme on me l'a assur: on le nomme
Biron. Je puis dire que je n'ai jamais eu une heure de conversation avec
un homme plus jovial, sans qu'il ait jamais pass les bornes d'une
gaiet dcente. Son oeil sait faire natre  chaque instant l'occasion
de ses saillies; car chaque objet que son oeil saisit, son esprit sait
en tirer une plaisanterie ingnieuse et gaie; et sa langue, interprte
de sa pense, sait la rendre en termes si choisis et si gracieux, que
les vieilles oreilles font l'cole buissonnire pour l'couter, et que
les oreilles plus jeunes sont dans l'enchantement, tant son locution
est agrable et rapide.

LA PRINCESSE.--Que Dieu bnisse mes femmes! Sont-elles donc toutes
amoureuses, que chacune d'elles prodigue  l'objet de son inclination de
si grands loges?

MARIE.--Voici Boyet.

(Boyet rentre.)

LA PRINCESSE.--Eh bien! seigneur, quel accueil recevons-nous?

BOYET.--Le roi de Navarre tait dj inform de votre illustre
ambassade, et, avant que je parusse, lui et les courtisans qui partagent
son voeu taient dj tout prts  vous accueillir, noble princesse;
mais j'ai appris qu'il aime mieux vous loger dans les champs, comme un
ennemi qui viendrait assiger sa cour, que de songer  se dispenser de
son serment, pour vous introduire dans son palais solitaire. Voici le
roi de Navarre.

(Toutes les dames mettent leurs masques.)

(Entrent le roi de Navarre, Longueville, Dumaine, Biron, Suite.)

LE ROI.--Belle princesse, soyez la bienvenue  la cour de Navarre.

LA PRINCESSE.--Belle, je vous renvoie ce compliment, bienvenue, je ne le
suis point encore: cette vote est trop leve pour tre celle de votre
palais, et ces champs sont une demeure trop indigne de moi, pour pouvoir
me dire la bienvenue.

LE ROI.--Vous serez, madame, bien accueillie  ma cour.

LA PRINCESSE.--Bienvenue  votre cour; alors je serai la bienvenue;
daignez donc m'y conduire.

LE ROI.--Daignez m'entendre, chre princesse; je me suis li par un
serment.

LA PRINCESSE.--Si le ciel n'assiste pas mon prince, il va se parjurer?

LE ROI.--Non, belle princesse, il ne le ferait pas pour le monde entier,
du moins de sa libre volont.

LA PRINCESSE.--Eh bien! sa volont le violera; sa volont seule, et
nulle autre force.

LE ROI.--Vous ignorez, princesse, quel en est l'objet.

LA PRINCESSE.--Vous seriez plus sage de l'ignorer comme moi, mon prince,
au lieu qu'aujourd'hui toute votre science n'est qu'ignorance.
J'apprends que Votre Altesse a jur de se retirer dans son palais. C'est
un crime de garder ce serment, mon prince, et c'en est un aussi de le
violer. Mais daignez me pardonner. Je dbute par trop de hardiesse: il
me sied mal de vouloir donner des leons  mon matre. Faites-moi la
grce de lire l'objet de mon ambassade, et de donner sur-le-champ une
rponse dcisive  ma demande.

LE ROI.--Madame!... (_Elle lui remet un papier_.)--Sur-le-champ, s'il
m'est possible de le faire sur-le-champ.

LA PRINCESSE.--Vous le voudrez d'autant plus que je pourrai m'loigner
plus tt; car si vous prolongez mon sjour ici, vous deviendrez parjure.

(Le roi lit les dpches remises par la princesse; pendant cette
lecture, Biron lie conversation avec Rosaline.)

BIRON, _ Rosaline_.--N'ai-je pas dans un jour avec vous dans le
Brabant?

ROSALINE.--N'ai-je pas dans un jour avec vous dans le Brabant?

BIRON.--Je le sais trs-bien.

ROSALINE.--Vous voyez donc combien il tait inutile de me faire cette
question?

BIRON.--Vous tes trop vive.

ROSALINE.--C'est votre faute de me provoquer par de semblables
questions.

BIRON.--Votre esprit est trop ardent, il va trop vite, il se fatiguera.

ROSALINE.--Il aura le temps de renverser son cavalier dans le foss.

BIRON.--Quelle heure est-il?

ROSALINE.--Il est l'heure o les fous font des questions.

BIRON.--Allons, bonne fortune  votre masque.

ROSALINE.--Oui, au visage qu'il couvre.

BIRON.--Et qu'il vous envoie beaucoup d'amants.

ROSALINE.--Soit; pourvu que vous ne soyez pas du nombre.

BIRON.--Non. Eh bien! adieu.

LE ROI.--Madame, votre pre offre ici le payement de cent mille cus, et
ce n'est que la moiti de la somme que mon pre a dbourse dans ses
guerres. Mais supposez que lui ou moi nous ayons reu cette somme
entire, que ni l'un ni l'autre nous n'avons reue, il restera encore d
cent mille autres cus, et c'est en nantissement de cette somme qu'une
partie de l'Aquitaine nous est engage, quoique sa valeur soit
au-dessous de cette somme. Si donc, le roi votre pre veut seulement
nous restituer la moiti de ce qui reste  payer, nous cderons nos
droits sur l'Aquitaine, et nous entretiendrons une amiti sincre avec
Sa Majest; mais il parat que ce n'est gure l ce qu'il se propose de
faire, car il demande ici qu'on lui rembourse cent mille cus; il ne
parle point du payement des cent mille cus qui restent dus, pour faire
revivre son titre sur l'Aquitaine; et nous aurions bien mieux aim la
rendre en recevant l'argent qu'a prt notre pre, que de la garder
dmembre comme elle l'est. Chre princesse, si sa demande n'tait pas
aussi loigne de toute proposition raisonnable, malgr quelques raisons
secrtes, Votre Altesse aurait russi  me faire cder et s'en
retournerait satisfaite en France.

LA PRINCESSE.--Vous faites une trop grande injure au roi mon pre, et
vous faites vous-mme tort  la rputation de votre nom, en dissimulant
ainsi le remboursement d'une somme qui a t si fidlement acquitte.

LE ROI.--Je vous proteste que je n'ai jamais rien su de ce
remboursement; et si vous pouvez le prouver, je consens  vous rendre la
somme ou  vous cder l'Aquitaine.

LA PRINCESSE.--Je vous somme de tenir votre parole.--Boyet, vous pouvez
produire les quittances donnes par les officiers particuliers de
Charles, son pre.

LE ROI.--Voyons, donnez-moi ces preuves.

BOYET.--Sous le bon plaisir de Votre Altesse, le paquet o se trouvent
ces quittances et autres papiers relatifs  cette affaire n'est pas
encore arriv. Demain on les produira sous vos yeux.

LE ROI.--Elles suffiront pour me convaincre, et  leur vue je souscris
sans difficult  tout ce qui sera juste et raisonnable. En attendant,
recevez de moi tout l'accueil que l'honneur peut, sans blesser
l'honneur, offrir  votre mrite reconnu. Vous ne pouvez, belle
princesse, tre admise dans mon palais, mais ici, dans cette enceinte,
vous serez reue et traite de manire  vous faire juger que si
l'entre de mon palais vous est interdite, vous occupez une place dans
mon coeur. Que vos bonts m'excusent; je prends cong de vous; demain
nous reviendrons vous faire notre visite.

LA PRINCESSE.--Que l'aimable sant et les heureux dsirs accompagnent
Votre Altesse!

LE ROI.--Je vous souhaite l'accomplissement des vtres, partout o vous
serez.

(Le roi sort avec sa suite.)

BIRON, _ Rosaline_.--Madame, je ferai vos compliments  mon coeur.

ROSALINE.--Je vous en prie, dites-lui bien des choses de ma part: je
serais bien aise de le voir.

BIRON.--Je voudrais que vous l'entendissiez gmir.

ROSALINE.--Le fou est-il malade?

BIRON.--Malade au coeur.

ROSALINE.--Eh bien! faites-le saigner.

BIRON.--Cela lui ferait-il du bien?

ROSALINE.--Ma mdecine dit oui.

BIRON.--Voulez-vous le saigner d'un coup d'oeil?

ROSALINE.--_Non point_[15], mais avec mon couteau.

[Note 15: _No point_, pas de pointe; et aussi _non point_, expression
franaise.]

BIRON.--Dieu vous conserve la vie!

ROSALINE.--Et qu'il abrge la vtre!

BIRON.--Je n'ai pas de remerciements  vous faire.

DUMAINE, _ Boyet, montrant Rosaline_.--Monsieur, un mot, je vous prie:
quelle est cette dame?

BOYET.--L'hritire d'Alenon: son nom est Rosaline.

DUMAINE.--Une fort jolie dame! Adieu, monsieur.

(Il sort.)

LONGUEVILLE, _ Boyet_.--Je vous conjure, un mot: qu'est-ce que c'est
que cette dame vtue en blanc?

BOYET.--Une femme parfaite, et vous l'avez vue  la lumire.

LONGUEVILLE.--Peut-tre lgre[16]  la lumire; c'est son nom que je
demande.

[Note 16: Encore une quivoque sur _light_.]

BOYET.--Elle n'en a qu'un pour elle; ce serait honteux de le demander.

LONGUEVILLE.--Je vous prie, de qui est-elle fille?

BOYET.--De sa mre, ai-je entendu dire.

LONGUEVILLE.--Dieu bnisse votre barbe!

BOYET.--Monsieur, ne vous fchez pas: elle est l'hritire de
Faulconbridge.

LONGUEVILLE.--C'est une trs-aimable dame.

BOYET.--Oui, monsieur, cela pourrait tre.

(Longueville sort.)

BIRON, _ Boyet_.--Quel est le nom de cette dame en chaperon?

BOYET.--Catherine, par hasard.

BIRON.--Est-elle marie, ou non?

BOYET.--A sa volont, monsieur, ou  peu prs.

BIRON.--Je vous donne le bonjour, monsieur, et adieu.

BOYET.--Adieu pour moi, et bonjour pour vous.

(Biron sort, et les dames se dmasquent.)

MARIE.--Ce dernier, c'est Biron, ce seigneur jovial et foltre; chacun
de ses mots est une saillie.

BOYET.--Et chacune de ces saillies rien qu'un mot.

LA PRINCESSE.--Vous avez bien fait de le prendre au mot.

BOYET.--J'tais aussi dispos  l'accrocher que lui  m'aborder[17].

[Note 17: _To grapple_ et _to board_, termes de marine.]

MARIE.--Peste! deux vaillants moutons!

BOYET.--Et pourquoi pas deux vaisseaux? Ma douce brebis, nous ne serons
moutons que si vous nous laissez brouter sur vos lvres.

MARIE.--Vous mouton, et moi pturage; est-ce l toute votre pointe?

BOYET.--Oui, si vous m'accordez le pturage.

(Il veut l'embrasser.)

MARIE.--Pas du tout, aimable bte; mes lvres ne sont pas proprit
publique, bien qu'elles soient spares[18].

[Note 18: Jeu de mots sur _several_, spar, _distincteer_, terre
commune.]

BOYET.--A qui appartiennent-elles?

MARIE.--A mon destin et  moi.

LA PRINCESSE.--Les beaux esprits se querellent, les esprits bien faits
s'entendent: la guerre civile des beaux esprits serait bien plus 
propos dclare au roi de Navarre et  ses studieux courtisans; ici elle
est un abus.

BOYET, _ la princesse_.--Si mon observation, qui rarement est en dfaut
et qui suit l'loquence muette du coeur, exprime par les yeux, ne me
trompe pas, le roi de Navarre est atteint.

LA PRINCESSE.--De quoi?

BOYET.--De ce que les amants appellent inclination.

LA PRINCESSE.--Votre raison?

BOYET.--La voici: toute son me s'tait retire dans ses yeux, o
peraient ses secrets dsirs. Son coeur, tel qu'une agate, empreint de
votre image, et fier de cette empreinte, exprimait son orgueil dans ses
yeux. Sa langue, impatiente de parler sans voir, trbuchait en voulant
courir  la hte dans ses yeux. Tous ses sens se sont rendus dans
celui-l, pour ne plus faire que regarder la plus belle des belles. Il
m'a sembl que tous ses sens taient contenus dans son oeil, comme des
joyaux qu'on offre  un prince dans un cristal pour les lui faire
acheter. En vous prsentant leur mrite dans le globe o ils taient
enchsss, ils vous faisaient signe de les acheter sur votre passage.
L'admiration tait si ardente dans tous les traits de son visage, que
tous les yeux voyaient ses yeux enchants de l'objet de ses regards...
Je vous donne l'Aquitaine et tout ce qui appartient  Navarre, si vous
lui accordez en ma considration seulement un tendre baiser.

LA PRINCESSE.--Allons, regagnons notre tente: Boyet est en train...

BOYET.--Oui, d'exprimer en paroles tout ce qu'ont rvl ses yeux. Je
n'ai fait que leur prter une voix qui, je le sais, ne mentira pas.

ROSALINE.--Vous tes un ancien trafiquant en amour, et vous en parlez
savamment.

MARIE.--Il est le grand-pre de Cupidon, et il en sait des nouvelles.

ROSALINE.--Vnus ressemblait donc  sa mre, car son pre est fort laid.

BOYET.--Entendez-vous, aimables folles?

MARIE.--Non.

BOYET.--Eh bien! voyez-vous?

ROSALINE.--Oui, le chemin par o il nous faut nous en aller.

BOYET.--Vous en savez trop pour moi.

(Ils sortent.)

FIN DU SECOND ACTE.




                          ACTE TROISIME

SCNE I

Une autre partie du parc.

_Entrent_ ARMADO et MOTH.


ARMADO.--Chante, mon enfant, ravis mon sens de l'oue.

MOTH.--Concolinet[19].

[Note 19: Selon toute apparence, il devrait venir l une chanson.]

ARMADO.--Oh! l'air charmant! Va, tendre jeunesse, prends cette clef,
largis le berger de sa prison, et amne-le promptement ici: j'ai besoin
de l'employer  porter une lettre  mon amante.

MOTH.--Mon matre, voulez-vous gagner le coeur de votre matresse par un
rigodon franais?

ARMADO.--Comment l'entends-tu? quereller[20]  la franaise?

[Note 20: _Brawl_, querelles, et danse. _Canary_, autre danse.]

MOTH.--Non, matre accompli, mais fredonnez un air de gigue sur le bout
de votre langue; accompagnez-le de vos pas en dansant une canarie;
animez-le en roulant vos prunelles, soupirez une note, chantez-en une
autre, quelquefois une roulade du gosier, comme si vous vouliez avaler
l'amour en le chantant, quelquefois du nez, comme si vous preniez une
prise d'amour en flairant l'amour; avec votre chapeau en forme d'auvent
sur la boutique de vos yeux; vos bras en croix sur votre veste lgre,
comme un lapin  la broche; ou vos mains dans votre poche, comme un
personnage de l'ancienne peinture, en prenant garde de rester trop
longtemps sur un mme ton, d'abord un fragment et puis un autre.--Voil
les qualits, voil les gentillesses qui sduisent les jolies filles,
lesquelles seraient encore sduites sans tout cela, et qui rendent gens
de considration (voyez-vous, gens de considration) ceux qui s'y sont
adonns.

ARMADO.--Comment as-tu acquis cette exprience?

MOTH.--Par mon sou d'observation[21].

ARMADO.--Mais hlas! mais hlas!

MOTH.--Le pauvre cheval de bois[22] est en oubli.

[Note 21: Allusion  une ancienne pice qui avait pour titre: _Un denier
d'esprit_.]

[Note 22: Dans la clbration des ftes de mai, on habillait des jeunes
garons en filles ou en moines, et ils montaient sur des chevaux de
bois, avec des sonnettes et des drapeaux de toutes couleurs. Aprs la
rformation, on abolit ces ftes, et ceux qui les regrettaient
composrent une pitaphe en l'honneur du cheval de bois.]

ARMADO.--Appelles-tu ma matresse, le cheval de bois?

MOTH.--Non, mon matre; le cheval de bois n'est qu'un poulain: votre
belle est peut-tre une haquene; mais avez-vous oubli votre matresse?

ARMADO.--Oui, je l'avais presque oublie.

MOTH.--Ngligent colier! apprenez-la par coeur.

ARMADO.--Par coeur et dans le coeur, mon page.

MOTH.--Et hors du coeur, mon matre, je prouverai les trois choses.

ARMADO.--Que prouveras-tu?

MOTH.--Je prouverai[23] que je suis un homme, si je vis.--Et cela _par_,
_dans_ et _hors_, dans l'instant. Vous l'aimez _par_ coeur, parce que
votre coeur ne peut l'approcher. Vous l'aimez _dans_ le coeur, parce que
votre coeur est en amour pour elle. Et vous l'aimez _hors_ de coeur,
puisque le coeur vous manque de ne pouvoir la possder.

[Note 23: _To prove_, prouver et devenir.]

ARMADO.--En effet, je suis dans ces trois cas.

MOTH.--Et trois fois autant, et rien du tout.

ARMADO.--Amne ici le berger, qu'il me porte une lettre.

MOTH.--Voil un message bien assorti: un cheval pour tre ambassadeur
d'un ne.

ARMADO.--Ha, ha! que dis-tu?

MOTH--Allons, monsieur, il vaudrait mieux envoyer l'ne sur le cheval,
car il a l'allure fort lente.--Mais j'y vais.

ARMADO.--Le chemin est trs-court; allons, pars.

MOTH.--Aussi vite que le plomb, monsieur.

ARMADO.--Ton ide, ingnieux jouvenceau? Le plomb n'est-il pas un mtal
pesant et lent?

MOTH.--_Minim_, mon honorable matre, ou plutt, non, mon matre.

ARMADO.--Je dis, moi, que le plomb est lent.

MOTH.--Vous y allez trop vite, monsieur, en disant cela; est-il lent, le
plomb qui est lanc par le canon?

ARMADO.--Belle vapeur de rhtorique! Il me prend pour un canon; et le
boulet, ce sera lui.--Allons, je t'ai tir sur ce berger.

MOTH.--Allons, faites donc feu, et je vole.

(Moth sort.)

ARMADO.--Jouvenceau des plus subtils, plein de volubilit et de
grce!--Par ta bont, doux ciel, pardonne, il faut que je soupire devant
toi; dure et farouche mlancolie, la valeur te cde le terrain.--Voici
mon hraut qui revient.

(Moth rentre avec Costard.)

MOTH.--Un prodige, mon matre!--Voici une grosse tte[24] avec le tibia
bris.

ARMADO.--Quelque nigme, quelque noeud. Allons, ton envoi[25]; commence.

[Note 24: _Costard_ veut dire grosse tte.]

[Note 25: Mot emprunt du franais; on sait ce qu'est _l'envoi_ d'une
Pice de posie.]

COSTARD.--Point d'nigme, point de noeud, point d'envoi. Point de
drogues dans le sac, monsieur.--Ah! monsieur, du plantain, du simple
plantain. Point d'envoi, ni de drogues, monsieur; mais du plantain.

ARMADO.--Par la vertu, tu forces le rire, et ton impertinente ide
double ma bile.--Le soulvement de flancs m'excite  des clats de rire
ridicules:  mes toiles, pardonnez-moi. Le fou prend-il le _salve_ pour
l'envoi, et l'envoi pour le _salve_[26]?

[Note 26: _Salve_, salut, onguent.]

MOTH.--Le sage les prend-il pour deux choses diffrentes? L'envoi
n'est-il pas un _salve_? un salut.

ARMADO.--Non, page, c'est un pilogue ou discours, pour claircir
quelque chose qui prcde et qui a t dit auparavant. Je veux t'en
donner un exemple:

    Le renard, le singe et l'humble abeille
    Formaient un nombre impair, n'tant que trois.

Voil la moralit, venons  l'envoi.

MOTH.--J'ajouterai l'envoi; rptez la moralit.

(Armado rpte ce qu'il vient de dire.)

                       MOTH.

    Jusqu' ce que l'oison sortt de la porte,
    Et ft cesser l'impair en faisant quatre.

A prsent, je vais commencer votre moralit; et suivez, vous, avec mon
envoi.

    Le singe, le renard et l'humble abeille
    Formaient un nombre impair n'tant que trois.

                  ARMADO.

    Jusqu' ce que l'oison sortt de la porte,
    Et ft cesser l'impair en faisant quatre.

MOTH.--Fort bon envoi, qui termine par un oison: en voulez-vous
davantage?

COSTARD.--Le page lui a vendu un oison qui est plat.--Bien vendu au
march; c'est tre aussi fin qu'un trompeur. Voyons le gros envoi; oui,
c'est une oie grasse.

ARMADO.--Viens ; allons, comment as-tu commenc ce raisonnement?

MOTH.--En disant qu'une grosse tte avait le tibia bris, et alors vous
avez demand l'envoi.

COSTARD.--Cela est vrai, cela est vrai, et moi, du plantain. Voil la
suite de votre raisonnement.

Donc le page est le gras envoi, l'oison que vous avez achet, et il a
complt le march[27].

[Note 27: Allusion au proverbe: trois femmes et une oie forment un
march. _Tre donne ed un' occa fan un mercato_. (STEEVENS.)]

ARMADO.--Mais dis-moi comment il y avait un Costard avec le tibia bris?

MOTH.--Je vais vous l'expliquer d'une manire sensible.

COSTARD.--Vous n'avez aucune sensibilit de cela, Moth, je vais dire
l'envoi. Moi, Costard, en courant dehors, moi qui tais en sret
dedans, je suis tomb sur le seuil et me suis bris le tibia.

ARMADO.--Nous ne traiterons plus de cette matire.

COSTARD.--Non, jusqu' ce qu'il y ait plus de matire dans mon tibia.

ARMADO.--Ami Costard, je veux t'affranchir.

COSTARD.--Oh! mariez-moi  une Franaise; je sens quelque envoi, quelque
oie en ceci.

ARMADO.--coute, Costard, par ma chre me, je suis dans l'intention de
te mettre en libert, en affranchissant ta personne; tu tais
claquemur, garrott, captiv, resserr.

COSTARD.--Cela est vrai, cela est vrai; et maintenant vous voulez tre
ma purgation et me relcher[28].

[Note 28: _Bound_ et _loot_.]

ARMADO.--Je te donne ta libert; je t'largis de prison, et pour ce
bienfait je ne t'impose que cette condition: porte cette missive  la
jeune paysanne Jacquinette. Voil la rmunration. (_Il lui donne
quelque argent_.) Car le plus beau fleuron de mon rang honorable est de
rcompenser ceux qui me servent.--Moth, suis-moi.

MOTH.--En faon de suite, moi tout seul.--Seigneur Costard, adieu.

(Il sort.)

COSTARD.--Ma douce livre de chair humaine! ma chre petite.--Maintenant
je veux regarder  sa rmunration. Rmunration! oh! c'est le mot latin
qui signifie trois liards.--Trois liards.--La rmunration. Quel est le
prix de ce ruban de fil? un sol.--Non, je vous donnerai la rmunration.
Eh bien! elle l'emporte.--La rmunration! comment, c'est un plus beau
nom qu'une couronne de France[29]! je ne veux jamais ni vendre, ni
acheter sans ce mot.

[Note 29: _Crown_, cu, couronne, et _corona Veneris_.]

(Entre Biron.)

BIRON.--O mon cher ami Costard, que je suis ravi de te trouver ici!

COSTARD.--Je vous prie, monsieur, dites-moi combien de rubans de couleur
de chair un homme peut-il acheter pour une rmunration?

BIRON.--Qu'est-ce que c'est qu'une rmunration?

COSTARD.--H mais, monsieur, c'est un demi-sol et un liard.

BIRON.--Oh bien! c'est trois liards de soie.

COSTARD.--Je remercie bien Votre Seigneurie. Dieu soit avec vous.

BIRON.--Oh! reste ici, maraud, j'ai besoin de t'employer.--Si tu veux
gagner mes bonnes grces, mon cher Costard, fais, pour m'obliger, une
chose que je te vais recommander.

COSTARD.--Quand voulez-vous qu'elle soit faite, monsieur?

BIRON.--Oh! cette aprs-midi.

COSTARD.--Allons, monsieur, je la ferai; adieu.

BIRON.--H mais, tu ne sais pas encore ce que c'est.

COSTARD.--Je le saurai bien, monsieur, quand je l'aurai faite.

BIRON.--Coquin, il faut que tu saches auparavant ce que c'est.

COSTARD.--Je viendrai trouver Votre Seigneurie demain au matin.

BIRON.--Il faut que cela se fasse cette aprs-midi. coute, maraud, ce
n'est pas autre chose que ceci.--La princesse vient chasser ici dans le
parc, et elle a une aimable dame  sa suite. Quand les langues
adoucissent leur voix, elles prononcent son nom, et rappellent Rosaline;
demande-la, et songe  remettre dans sa belle main ce secret
cachet.--Voil ton salaire, va.

(Il lui donne de l'argent.)

COSTARD.--Salaire.--O doux salaire! il vaut mieux que la rmunration!
Onze sols et un liard valent bien mieux. O le trs-doux salaire!--Je le
ferai, monsieur, ponctuellement.--Salaire! rmunration!

(Il sort.)

BIRON.--Oh! je suis vraiment amoureux! moi, qui ai t le flau de
l'amour, le prvt qui chtiait un soupir amoureux; un censeur, un
constable de gardes nocturnes, un pdant imprieux pour cet enfant, le
souverain des mortels, cet enfant, voil, pleureur, aveugle et mutin; ce
gant-nain, jeune et vieux! don Cupidon, rgent des rimes d'amour,
seigneur des bras entrelacs, le monarque lgitime des soupirs et des
gmissements, le suzerain des paresseux et des mcontents, prince
redoutable des jupes, roi des hauts-de-chausses, seul empereur et grand
gnral des appariteurs[30].--O mon petit coeur! et moi je suis destin
 tre caporal dans son arme et  porter sa livre et ses couleurs,
comme le cerceau d'un escamoteur. Quoi! moi, aimer! moi, prier! moi,
chercher une pouse! une femme qui ressemble  une montre d'Allemagne,
o il y a toujours  refaire, toujours drange, et qui ne va jamais
bien[31],  moins qu'on ne veille  la faire toujours aller bien. Et
pourquoi? pour devenir parjure, ce qui est le pis de tout, et pour tre
celui des trois qui aime la pire de toutes; une blanche et folle
crature, avec deux boules de poix attaches  sa face en faon d'yeux.
Oui, et par le ciel, une femme qui saura tout faire, quand Argus mme
serait son eunuque et son gardien, moi, soupirer pour elle! moi, prier
pour l'obtenir! veiller pour elle!--Allons, c'est un flau dont Cupidon
veut m'affliger, pour me punir d'avoir montr trop peu de respect pour
son terrible et tout-puissant petit pouvoir. Allons, j'aimerai,
j'crirai, je soupirerai, je prierai, je solliciterai et je gmirai; il
faut bien que les uns aiment madame et les autres Jeanneton.

[Note 30: Appariteur, nom de l'officier de l'vque qui porte les
assignations.]

[Note 31: _Watch_, guet et montre.]

FIN DU TROISIME ACTE.




                           ACTE QUATRIME


SCNE I

Une autre partie du parc.

LA PRINCESSE, ROSALINE, MARIE, CATHERINE, SEIGNEURS, _suite_, et UN
GARDE-FORT.


LA PRINCESSE.--tait-ce le roi qui piquait si vivement son cheval et lui
faisait gravir cette colline escarpe?

BOYET.--Je ne sais pas bien; mais je ne crois pas que ce ft lui.

LA PRINCESSE.--Quel qu'il ft, il annonait une me qui aspire  monter.
Allons, nobles seigneurs, nous aurons aujourd'hui notre cong, et samedi
nous repartirons pour la France. Garde, mon ami, o est le bois, afin
que nous puissions nous y poster et y jouer le rle de meurtriers?

LE GARDE.--Ici prs, sur le bord de ce taillis qui est l-bas: c'est le
poste o vous pouvez faire la plus belle chasse.

LA PRINCESSE.--Je rends grces  ma beaut: je suis une belle qui dois
tirer, et voil pourquoi tu dis la plus belle chasse?

LE GARDE.--Pardonnez-moi, madame: ce n'est pas l ce que j'entendais.

LA PRINCESSE.--Comment? comment? me louer d'abord et ensuite se
rtracter! O courte jouissance de mon orgueil! Je ne suis donc pas
belle? hlas! je suis bien malheureuse!

LE GARDE.--Oui, madame, vous tes belle.

LA PRINCESSE.--Non, ne te charge plus de faire mon portrait. Un visage
sans beaut ne peut jamais tre embelli par le pinceau de la louange.
Allons, mon fidle miroir[32], tiens, voil pour avoir dit la vrit.
(_Elle lui donne de l'argent_.) De bel argent pour de laides paroles,
c'est payer gnreusement.

[Note 32: La princesse s'adresse au garde; mais Johnson veut voir ici
une allusion  la coutume des dames de porter des miroirs  leurs
ceintures.]

LE GARDE.--Tout ce que vous possdez est beau.

LA PRINCESSE.--Voyez, voyez, ma beaut se sauvera par le mrite de mes
dons. O hrsie dans le jugement du beau, bien digne de ces temps! Une
main qui donne, ft-elle laide, est sre d'tre loue. Mais allons,
donnez-moi l'arc.--Maintenant la bont va tuer; et bien tirer est un
mal.--Ainsi, je sauverai la gloire de mon habilet  tirer; car, si je
ne blesse pas, ce sera la piti qui n'aura pas voulu me laisser faire;
et si je blesse, c'est que j'aurai voulu montrer mon habilet, qui aura
consenti  tuer une fois, plutt pour s'attirer des loges que par
l'envie de tuer; et, sans contredit, c'est ce qui arrive quelquefois. La
gloire se rend coupable de crimes dtestables, lorsque, pour obtenir la
renomme, pour gagner la louange, biens extrieurs, nous dirigeons vers
ce but tous les mouvements du coeur, comme je fais aujourd'hui, moi qui,
dans la seule vue d'tre loue, cherche  rpandre le sang d'un pauvre
daim,  qui mon coeur ne veut aucun mal.

BOYET.--N'est-ce pas uniquement par amour de la gloire, que les maudites
femmes aspirent  la souverainet exclusive, lorsqu'elles bataillent
pour tre les matresses de leurs matres?

LA PRINCESSE.--Oui, c'est uniquement par amour de la gloire; et nous
devons le tribut de nos louanges  toute dame qui subjugue son matre.
(_Entre Costard_.) Voil un membre de la rpublique[33].

[Note 33: _Commonwealth_.]

COSTARD.--Bien le bonsoir  tous. Je vous prie, laquelle est la
princesse qui est la tte de toute la troupe?

LA PRINCESSE.--Tu la reconnatras, ami, par les autres qui n'ont point
de tte.

COSTARD.--Quelle est ici la plus grande, la plus haute dame?

LA PRINCESSE.--La plus grosse, et la plus grande?

COSTARD.--La plus grosse et la plus grande! Oui! cela mme: la vrit
est la vrit. Si votre taille, madame tait aussi mince que mon esprit,
une des ceintures de ces demoiselles serait bonne pour votre ceinture.
N'tes-vous pas la principale femme? Vous tes la plus grosse d'ici.

LA PRINCESSE.--Que voulez-vous, l'ami? que voulez-vous?

COSTARD.--J'ai une lettre de la part de M. Biron pour une dame Rosaline.

LA PRINCESSE.--Oh! donne ta lettre, donne ta lettre: c'est un de mes
bons amis. Tiens-toi  l'cart, mon cher porteur.--(_A Boyet_.) Boyet,
vous pouvez ouvrir; brisez-moi ce chapon[34].

BOYET.--Je suis dvou  vos ordres.--Cette lettre est mal adresse:
elle n'est pour aucune des dames qui sont ici. Elle est crite 
Jacquinette.

LA PRINCESSE.--Nous la lirons, je le jure.--Brisez le cou de la
cire[35], et que chacun prte l'oreille.

BOYET, _lit_.--Par le ciel, que vous soyez belle, c'est une chose
infaillible; c'est une vrit que vous tes belle; et la vrit mme que
vous tes aimable. Toi, plus belle que la beaut, plus gracieuse que la
grce, plus vraie que la vrit mme, prends piti de ton hroque
vassal. Le magnanime et trs-illustre roi Cophtua fixa ses yeux sur la
pernicieuse et indubitable mendiante[36] Znlophon; et ce fut lui qui
put dire  juste titre, _veni, vidi, vici_; ce qui, pour le rduire en
langage vulgaire ( vil et obscur vulgaire!) signifie: il vint, vit et
vainquit; il vint, un; il vit, deux; il vainquit, trois. Qui vint? Le
roi. Pourquoi vint-il? pour voir. Pourquoi vit-il? pour vaincre. Vers
qui vint-il? vers la mendiante. Que vit-il? la mendiante. Qui
vainquit-il? la mendiante. La conclusion est la victoire. Du ct de
qui? du ct du roi. La captive est enrichie. Du ct de qui? du ct de
la mendiante. La catastrophe est une noce. Du ct de qui? du roi. Non;
du ct de tous les deux en un, ou d'un en deux. Je suis le roi; car
ainsi se comporte la comparaison. Toi, tu es la mendiante, car ton
humble situation l'atteste ainsi. Te commanderai-je l'amour? je le
pourrais. Forcerai-je ton amour? je le pourrais. Emploierai-je la prire
pour obtenir ton amour? c'est ce que je veux faire. Qu'changeras-tu
contre des haillons? des robes. Contre des brimborions[37]? des titres.
Contre toi? moi. Ainsi, en attendant ta rponse, je profane mes lvres
sur tes pieds, mes yeux sur ton portrait, et mon coeur sur toutes les
parties de toi-mme. Tout  toi, dans le plus tendre empressement de te
servir.

[Note 34: Nous disons un poulet: les Italiens une _pollicetta amorosa_.]

[Note 35: Jeu de mots sur le poulet.]

[Note 36: Le vrai nom tait Pnlophon.]

[Note 37: _Tittles_ et _titles_.]

    Don Adriano d'Armado  Jacquinette.

C'est ainsi que tu entends le lion de Nme rugir contre toi, pauvre
agneau, destin  tre sa proie. Tombe avec soumission aux pieds du
monarque, et, au retour du carnage, il pourra tre d'humeur de se jouer
avec toi; mais si tu rsistes, pauvre infortun, que deviens-tu alors?
La proie de sa rage et la provision de sa caverne.

LA PRINCESSE.--De quel plumage est celui qui a dict cette lettre?
Quelle girouette! quel coq de clocher! Avez-vous jamais rien entendu de
mieux?

BOYET.--Je suis bien tromp si je ne reconnais pas le style.

LA PRINCESSE.--Je le crois sans peine; autrement votre mmoire serait
bien mauvaise, vous venez de le lire il n'y a qu'un moment.

BOYET.--Cet Armado est un Espagnol qui hante ici la cour. Un rve-creux,
un monarcho[38]. Un homme qui sert de divertissement au prince et  ses
compagnons d'tude.

[Note 38: Caractre fantasque du temps, monarque italien, rodomont et
insolent.]

LA PRINCESSE, _ Costard_.--Toi, l'ami, un mot. Qui t'a donn cette
lettre?

COSTARD.--Je vous l'ai dit: monseigneur.

LA PRINCESSE.--A qui devais-tu la remettre?

COSTARD.--De la part de monseigneur,  madame.

LA PRINCESSE.--De quel seigneur et  quelle dame?

COSTARD.--De monseigneur Biron, mon bon matre,  une dame de France
qu'il appelle Rosaline.

LA PRINCESSE.--Tu t'es mpris sur l'adresse de cette lettre. Allons,
mesdames, partons.--(_A Costard_.) Mon ami, cde cette lettre, on te la
rendra une autre fois.

(La princesse sort avec sa suite.)

BOYET.--Quel est le galant[39]?

ROSALINE.--Vous apprendrez  le connatre.

BOYET.--Oui, mon continent de beaut[40].

[Note 39: _Suitor_ et _shooter_. La prononciation fait l'quivoque
_amant_ et _tireur_.]

[Note 40: Toi qui contiens, qui possdes toute la beaut de la terre.]

ROSALINE.--Eh bien! celle qui tient l'arc.--Bien rpliqu, n'est-ce pas?

BOYET.--La princesse va tuer des cornes; mais si vous vous mariez,
pendez-moi par le cou, si les cornes manquent cette anne; bien ripost.

ROSALINE.--Eh bien! je suis le tireur.

BOYET.--Et quel est votre daim?

ROSALINE.--Si on le choisit aux cornes, c'est vous-mme... Ne
m'approchez pas; ripost.

MARIE.--Vous disputez toujours avec elle, Boyet; et elle frappe au
front.

BOYET.--Mais elle-mme est frappe plus bas, l'ai-je bien vise de ce
coup?

ROSALINE.--Voulez-vous que je vous attaque avec un vieux proverbe qui
dit: Il tait un homme, lorsque le roi Ppin de France n'tait encore
qu'un petit garon, qui visa le but?

BOYET.--Je pourrais vous rpliquer par un autre, qui dit: Il tait une
femme, lorsque la reine Genivre de Bretagne n'tait qu'une petite
fille, qui visa le but?

ROSALINE, _chantant_.

    Tu ne peux le toucher, le toucher, le toucher,
    Tu ne peux le toucher, bonhomme.

BOYET, _chantant_.

    Si je ne le peux, si je ne le peux,
    Si je ne le peux, un autre le pourra.

(Rosaline et Catherine sortent.)

COSTARD.--Sur ma foi, cela est bien plaisant! comme tous deux l'ont
ajust!

MARIE.--Un but merveilleusement vis! car tous deux l'ont touch.

BOYET.--Un but! Oh! remarquez bien le but; un but, dit cette dame.
Mettez une marque  ce but, pour le reconnatre, si cela se peut.

MARIE.--La main est  ct de l'arc: en vrit, la main est hors de la
ligne.

COSTARD.--Oui vraiment, il faut viser plus prs, ou jamais il ne
touchera le blanc[41].

[Note 41: _Cloud_, le blanc que visent les archers, et _pin_, la
cheville qui le soutient en l'air.]

BOYET.--Si ma main est  ct de la ligne, il y a apparence que la vtre
est dans la ligne.

COSTARD.--Alors elle aura gagn le prix, en fendant la cheville du
blanc.

MARIE.--Allons, allons, vos propos sont trop grossiers. Vos lvres se
salissent.

COSTARD, _ Boyet_.--Elle est trop forte pour vous  la pointe,
monsieur. Dfiez-la aux boules.

BOYET.--Je crains de trouver trop d'ingalits dans le terrain: bonne
nuit, ma chre chouette.

(Boyet et Marie sortent.)

COSTARD, _seul_.--Par mon me, un simple berger, un pauvre paysan! 
seigneur, seigneur! Comme les dames et moi nous l'avons battu! Oh! sur
ma vie, excellentes plaisanteries! Un esprit sale et vulgaire quand il
coule si uniment, si obscnement, comme qui dirait, si  propos. Armado
d'un ct. Oh! c'est un lgant des plus raffins! Il faut le voir
marcher devant une dame et porter son ventail! Il faut le voir envoyer
des baisers; et avec quelle grce il lui fait des serments! et son page
de l'autre ct: cette poigne d'esprit! Ah! ciel! c'est la lente la
plus pathtique! Sol, la, sol, la.

(On entend des cris  l'intrieur.--Costard sort en courant.)


SCNE II

DULL, HOLOFERNE et NATHANIEL.


NATHANIEL.--En vrit, une fort honorable chasse! et excute d'aprs le
tmoignage d'une bonne conscience!

HOLOFERNE.--La bte tait, comme vous le savez, _in sanguis,_ en sang:
mre comme une pomme d'eau[42]; qui pend comme un joyau  l'oreille du
_coelum_, c'est--dire le ciel, le firmament, l'empyre; et tout  coup
tombe comme un fruit sauvage sur la face de la _terra_, le sol, le
continent, la terre.

[Note 42: Espce de pomme jadis trs-estime.]

NATHANIEL.--En vrit, matre Holoferne, vous variez agrablement vos
pithtes, comme le ferait un savant pour le moins; mais je puis vous
assurer que c'tait un chevreuil de deux ans.

HOLOFERNE.--Monsieur Nathaniel, _haud credo_.

DULL.--Ce n'tait pas un _haud credo_, c'tait un petit chevreuil.

HOLOFERNE.--Voil une remarque des plus barbares: et cependant une
espce d'insinuation, comme par forme, _in vi_, en manire
d'explication pour _facere_ comme qui dirait une rplique; ou plutt,
_ostentare_, pour montrer, comme qui dirait son inclination; d'aprs sa
manire mal instruite, mal polie, mal leve, mal cultive, mal
discipline, ou plutt illettre; ou plutt encore, mal assure, d'aller
insrer l pour un chevreuil, mon _haud credo!_

DULL.--J'ai dit que le chevreuil n'tait point un _haud credo_, mais un
petit chevreuil de trois ans.

HOLOFERNE.--Double btise renforce; _bis coctus_;  monstrueuse
ignorance, comme tu es difforme!

NATHANIEL.--Monsieur, il ne s'est jamais nourri de ces dlicates
friandises qu'on amasse dans les livres: il n'a point, comme qui dirait,
mang de papier, ni bu d'encre: son intellect n'est point garni de
provisions: ce n'est qu'un animal, qui n'est sensible que dans ses
parties grossires. Et lorsque nous voyons sous nos yeux ces plantes
striles, cela doit nous inspirer de la reconnaissance ( nous, qui
avons du got et du sens) pour les talents qui fructifient en nous,
plutt qu'en lui; car il me sirait aussi mal d'tre vain, indiscret et
insens, qu'un manant serait dplac dans une cole et au milieu de la
science: mais _omne ben_, c'est le sentiment d'un vieux pre, que bien
des gens supportent la tempte, qui n'aiment pas le vent.

DULL.--Vous tes deux hommes de livres et de science: pouvez-vous, avec
tout votre esprit, deviner qui est-ce qui tait g d'un mois  la
naissance de Can, et qui aujourd'hui n'a pas encore cinq semaines?

HOLOFERNE.--C'est Dictynna, mon cher Dull: Dictynna, mon cher Dull.

DULL.--Qu'est-ce que c'est que Dictynna?

NATHANIEL.--C'est un titre de Phb, de _luna_, de la lune.

HOLOFERNE.--La lune avait un mois lorsqu'Adam n'avait pas davantage, et
elle n'avait pas atteint cinq semaines, quand Adam avait ses cent ans:
l'allusion a t la mme malgr le changement des noms.

DULL.--Cela est ma foi vrai. La collusion tient les noms changs.

HOLOFERNE.--Dieu veuille corroborer ta capacit! je dis que l'allusion
reste malgr les noms changs.

DULL.--Et moi je dis que la _pollusion_ est dans le changement de noms,
car la lune n'est jamais ge de plus d'un mois; et je dis en outre que
c'tait un petit chevreuil de deux ans que la princesse a tu.

HOLOFERNE.--Monsieur Nathaniel, voulez-vous entendre une pitaphe
impromptu sur la mort du chevreuil? Et pour plaire aux ignorants, j'ai
appel le chevreuil que la princesse a tu un _pricket_.

NATHANIEL.--_Perge_, mon digne monsieur Holoferne, _perge_; comme cela
vous abrogerez toute bouffonnerie.

HOLOFERNE.--Je m'attacherai un peu  l'allitration, car cela dnote de
la facilit.

    La digne princesse a perc et abattu un joli daguet[43].

    Il en est qui disent que c'est un chevreuil de trois ans,
    mais ce n'est pas un chevreuil de trois ans tant qu'il n'est
    pas bless.

    Les chiens aboyrent: ajoutez une L, un chevreuil sortira
    du bois.

    Daguet, bless ou chevreuil, le peuple se met  crier: si
    chevreuil est bless, alors une L de plus fait cinquante blessures,
     L bless!

    D'un I bless faites-en cent en ajoutant seulement une L!

[Note 43: Ce sonnet, rempli d'quivoques, n'a aucun sens en franais:
cependant nous n'avons pas cru pouvoir nous dispenser de le traduire.]

NATHANIEL.--Rare talent!

DULL.--Si le talent est une griffe, voyez comme il le dchire avec un
talent.

HOLOFERNE.--C'est un don que je possde; fort simple, ah! fort simple;
un esprit fou, extravagant, plein de formes, de figures, d'images,
d'objets, d'ides, d'apprhensions, de mouvements, de rvolutions; et
tout cela est engendr dans le ventricule de la mmoire, nourri dans le
sein de la _pia mater_[44], et mis au jour  la maturit de l'occasion;
mais ce talent est bon pour ceux dans lesquels il est aigu, et je
remercie le ciel de me l'avoir donn.

[Note 44: _Pie-mre,_ membrane du cerveau.]

NATHANIEL.--Monsieur, j'en loue Dieu pour vous; et mes paroissiens
pourraient en faire autant; car leurs garons sont fort bien levs par
vous, et leurs filles profitent considrablement sous vous. Vous tes un
bon membre de la rpublique.

HOLOFERNE.--_Mehercl_, si leurs garons ont des dispositions, ils ne
manqueront pas d'instruction: et si leurs filles ont de la capacit, je
saurai leur insinuer la science; mais, _vir sapit qui pauca loquitur_,
voil une me fminine qui nous salue?

(Entre Jacquinette avec Costard.)

JACQUINETTE.--Dieu vous donne le bonjour, monsieur Personne[45]!

[Note 45: Ce dialogue est une srie d'quivoques comme le sonnet. Elles
roulent principalement sur _pierson_ et _pierce_.]

HOLOFERNE.--Monsieur Personne, _quasi_ perce-un. Qui est cet un qu'on
veut percer?

COSTARD.--Ma foi, monsieur le matre d'cole, c'est celui qui ressemble
le plus  un tonneau.

HOLOFERNE.--Percer un tonneau! belle invention pour une motte de terre,
assez de feu pour un caillou, assez de perles pour un pourceau; c'est
joli, c'est bien.

JACQUINETTE.--Mon bon monsieur le cur, faites-moi la grce de me lire
cette lettre; elle m'a t donne par Costard, et elle m'est envoye de
la part de don Armado. Je vous en prie, lisez-la.

HOLOFERNE.--_Fauste, precor, gelid quando pecus omne sub umbr
ruminat_, et la suite.--Ah! digne et sublime Mantouan, je puis dire de
toi ce que le voyageur dit de Venise:

    _Vinegia! Vinegia!
    Chi non te vide, ei non te pregia_.

Vieux Mantouan! vieux Mantouan[46]! qui ne t'entend pas, ne t'aime
pas.--_Ut, re, sol, la, mi, fa_.--Avec votre permission, monsieur, quel
est le contenu de la lettre? Ou plutt, comme dit Horace, dans son...
Quels sont les vers, mon coeur?

[Note 46: Baptista Spagnolus, surnomm Mantuanus, de Mantoue, sa ville
natale, tait un pote de la fin du XVe sicle, et si clbre alors que
les pdants prfraient ses glogues  l'_nide_.]

NATHANIEL.--Oui, des vers, monsieur, et de fort savants.

HOLOFERNE.--Ah! que j'en entende une strophe, une stance, un vers!
_Lege, domine_.

NATHANIEL _lit les vers_.

    Si l'amour m'a rendu parjure, comment pourrai-je faire serment d'aimer?
    Ah! il n'est de serments constants que ceux qui sont faits  la beaut,
    Quoique parjure  moi-mme, je n'en serai pas moins fidle  toi.
    Ces penses, qui taient pour moi comme des chnes, s'inclinent devant
      toi comme des roseaux.
    L'tude abandonne ses livres pour ne lire que dans tes yeux
    O brillent tous les plaisirs que l'art peut comprendre.
    Si la science est le but de l'tude, te connatre suffit pour
        l'atteindre.
    Savante est la langue qui peut te bien louer.
    Ignorante est l'me qui te voit sans surprise
    (Et c'est un loge pour moi de savoir admirer ton mrite).
    Ton oeil lance l'clair de Jupiter, et ta voix son redoutable tonnerre.
    Mais, quand tu n'es point en courroux, ta voix est une douce musique,
    Et ton regard communique une douce chaleur.
    Tu es cleste,  mon amour! pardonne si je te fais injure
    En chantant avec une voix mortelle les louanges d'un objet cleste.

HOLOFERNE.--Vous ne sentez pas les apostrophes, et vous ne mettez pas
l'accent: laissez-moi parcourir cette chanson; il n'y a ici que le
nombre et la mesure d'observs; mais pour l'lgance, la facilit et la
cadence dore de la posie, _caret_. Ovide Nason, c'tait l un homme!
Et pourquoi s'appelle-t-il Nason? si ce n'est parce qu'il savait sentir
les fleurs odorantes de l'imagination, les lans de l'invention.
_Imitari_ n'est rien; le chien imite son matre, le singe son gardien,
et le cheval enrubann[47] son cavalier. Mais _damosella_ vierge, est-ce
 vous que cette ptre est adresse?

JACQUINETTE.--Oui, monsieur; de la part d'un M. Biron, un des seigneurs
de la princesse trangre[48].

[Note 47: Nouvelle allusion au cheval de Banks.]

[Note 48: Ceci est une inadvertance de Shakspeare. Jacquinette ne
connat pas Biron, et vient de dire que la lettre lui a t remise par
Costard, de la part d'Armado.]

HOLOFERNE.--Je veux lancer un coup d'oeil sur l'adresse: A la belle
main blanche de la trs-belle dame Rosaline. Je veux jeter encore les
yeux sur le contenu de la lettre, pour voir la dnomination de la partie
qui crit  la personne suscrite.--Le serviteur dvou aux ordres de
votre seigneurie, Biron.--Monsieur Nathaniel, ce Biron est un des
seigneurs qui ont fait voeu de retraite avec le roi. Et il a bti ici
une lettre adresse  une dame de la suite de la reine trangre,
laquelle lettre, par accident et dans le progrs de sa route, s'est
gare.--Allons, trottez, courez, ma chre; remettez cet crit dans les
royales mains du roi; cela peut tre trs-important: ne vous arrtez pas
 faire votre compliment; je vous dispense de votre devoir.--Adieu.

JACQUINETTE.--Bon Costard, viens avec moi.--Dieu conserve vos jours!

COSTARD.--Je te suis, ma fille.

(Costard et Jacquinette sortent.)

NATHANIEL.--Monsieur, vous avez agi l dans la crainte de Dieu, fort
religieusement, et, comme dit un certain pre...

HOLOFERNE, _l'interrompant_.--Monsieur, ne me parlez point de pres, je
crains les spcieuses apparences.--Mais pour revenir  ces vers, vous
ont-ils plu, monsieur Nathaniel?

NATHANIEL.--Merveilleusement bien, quant  la plume.

HOLOFERNE.--Je dois dner aujourd'hui chez le pre d'une lve  moi,
o, s'il vous plat, avant le repas, de gratifier la table d'un
_benedicite_, je me chargerai, en vertu du privilge que j'ai auprs des
parents de la susdite enfant ou pupille, de vous faire bien accueillir;
et l je prouverai que ces vers sont trs-peu savants, et n'ont aucune
teinture de posie, d'esprit, ni d'invention; je vous demande votre
socit.

NATHANIEL.--Et je vous remercie aussi de la vtre; car la socit, dit
l'criture, est le bonheur de la vie.

HOLOFERNE.--Et, certes, l'Ecriture dit l une chose trs-vraie et
trs-juste. (_A Dull_.) Monsieur, je vous invite aussi; vous ne me direz
pas non. _Pauca verba_. Partons; les nobles sont  leur plaisir, et nous
aussi, nous allons nous rcrer.

(Ils sortent.)


SCNE III

Une autre partie du parc.

BIRON, _tenant un papier_.


Le roi chasse  la bte, et moi je cours aprs moi-mme. Ils ont tendu
les toiles, et moi je m'embarrasse dans la poix[49], dans une poix qui
salit. Salir! ce mot n'est pas beau. Allons, apaise-toi, chagrin; car on
dit que le fou l'a dit; et je le dis aussi moi, et je suis le fou. Bien
raisonn, esprit!--Par le ciel, cet amour est aussi forcen qu'Ajax; il
tue les moutons; il me tue; et je suis un mouton. Bien raisonn encore
en ma faveur!--Je ne veux pas aimer: si j'aime, qu'on me pende; en
conscience, je ne le veux pas. Oh! mais son bel oeil... Par cette
lumire, s'il n'y avait que son oeil, je ne l'aimerais pas: bon pour ses
deux yeux. Allons, je ne fais rien au monde que mentir, et me mentir 
moi-mme. Par le ciel, je suis amoureux, et cela m'a appris  rimer, et
 tre mlancolique; et voici un chantillon de mes rimes et de ma
mlancolie. Fort bien: la belle a dj un de mes sonnets; le bouffon le
lui a port, et le fou le lui a envoy, et la dame le tient en sa
possession. Cher bouffon, cher fou, dame plus chre encore.--Par
l'univers, je m'en moquerais comme d'une pingle, si les trois autres
partageaient ma folie.--En voici un avec un papier  la main! Dieu
veuille lui faire la grce de gmir!

[Note 49: Allusion au teint brun de Rosaline.]

(Il monte et se cache dans un arbre.)

(Entre le roi.)

LE ROI, _soupirant_.--Hlas!

BIRON, _ part_.--Il est atteint, par le ciel! Poursuis, cher Cupidon.
Tu l'as frapp de ta petite flche sous la mamelle gauche. Par ma foi,
des secrets!

LE ROI, _lisant des vers_.

    Le soleil dor ne donne point un aussi doux baiser
    Aux fraches gouttes de la rose du matin sur la rose
    Que le premier rayon de tes yeux
    Tombant sur la rose de pleurs que la nuit a fait couler sur mes joues.
    La lune argente brille avec moins d'clat
    Au travers du sein transparent de l'onde
    Que l'clat de ta beaut au travers de mes larmes.
    Tu brilles dans chaque larme que je verse.
    Il n'en est aucune qui ne te porte comme un char
    Dans lequel tu passes triomphant de mes peines.
    Daigne seulement regarder ces larmes qui se gonflent dans mes yeux,
    Et tu y verras ta gloire clater dans mes douleurs.
    Garde-toi d'aimer, car alors mes larmes ne cesseront de couler,
    Et elles serviront de miroir pour rflchir ta beaut.
    O reine des reines! que tu es incomparable!
    La pense de l'homme ne peut le concevoir, ni sa langue l'exprimer.

Comment lui ferai-je connatre mes peines? Je vais laisser tomber ce
papier; douces feuilles, abritez ma folie.--Mais qui vient en ce lieu?
_(Le roi se met  l'cart. Entre Longueville qui se croit seul_.) Quoi!
c'est Longueville! et lisant! coute bien, mon oreille.

BIRON, _ part_.--Allons, voici un autre fou qui parat sur la scne et
qui te ressemble!

LONGUEVILLE.--Malheureux que je suis! je suis parjure.

BIRON, _ part_.--Bon, il s'avance comme un parjure portant son criteau
devant lui[50].

[Note 50: La punition du parjure tait de porter un criteau qui
annonait son crime.]

LE ROI, _ part_.--Il est amoureux, j'espre. Heureuse socit de honte!

BIRON, _ part_.--Un ivrogne aime un ivrogne comme lui.

LONGUEVILLE, _ part_.--Suis-je le premier qui me suis ainsi parjur?

BIRON, _ part_.--Je pourrais, moi, servir  te consoler; sans compter
les deux parjures que je connais, tu compltes le triumvirat: tu es la
corne du chapeau de la socit, la figure de la potence d'amour 
laquelle est pendue l'innocence.

LONGUEVILLE.--Je crains bien que ces vers impuissants ne manquent de
force pour t'mouvoir,  aimable Marie, souveraine de mes tendres voeux!
Je veux dchirer ces rimes et lui crire en prose.

BIRON, _ part_.--Oh! les rimes sont les sentinelles qui gardent le
haut-de-chausses du foltre Cupidon; ne dfigure pas son costume[51].

[Note 51: Allusion au costume habituel de Cupidon sur le thtre.]

LONGUEVILLE.--Allons, ces vers peuvent passer.

(Il lit un sonnet.)

    N'est-ce pas la cleste loquence de tes yeux,
    Contre laquelle l'univers n'a point de rplique,
    Qui a conduit mon coeur  ce parjure?
    Un voeu, rompu pour toi, ne mrite pas d'tre puni.

    Mon voeu regardait une femme: mais je prouverai
    Que, toi tant une desse, je n'ai pas commis un parjure.
    Mon voeu ne comprenait que les beauts mortelles, et tu es une
        beaut cleste.
    La conqute de tes grces effacera en moi toute disgrce.

    Les serments ne sont qu'un souffle, et le souffle n'est qu'une vapeur.
    C'est donc toi, beau soleil, qui brilles sur une terre,
    Et qui attires  toi ce serment de vapeur: elle monte vers toi.

    Si mon serment est rompu, ce n'est donc pas ma faute.
    Et si c'est moi qui l'ai viol, quel fou ne serait pas assez sage
    Pour perdre un serment afin de gagner un paradis!

BIRON, _ part_.--Voil des vers qui ont coul d'une veine du foie[52];
cela vous fait d'une chair mortelle une divinit, une desse d'une jeune
oie. Pure, pure idoltrie! Dieu nous amende, Dieu nous amende! nous
sommes bien loin du droit chemin.

[Note 52: Le foie tait regard comme le sige de l'amour.]

(Dumaine arrive avec un papier.)

LONGUEVILLE.--Par qui enverrai-je ce sonnet? Voil
quelqu'un.--Doucement!

(Il s'loigne  l'cart.)

BIRON, _ part_.--Tous cachs, tous cachs! ancien jeu d'enfant.--Je
suis ici comme un demi-dieu dans l'Olympe, d'o mon oeil attentif plonge
sur les malheureux insenss et pntre leurs secrets. Encore des sacs au
moulin. O ciel! mes voeux sont remplis; Dumaine a subi aussi la
mtamorphose; quatre bcasses dans un seul plat.

DUMAINE.--O divine Catherine!

BIRON, _ part_.--O profane misrable!

DUMAINE.--Par le ciel, une merveille faite pour tonner des yeux
mortels!

BIRON, _ part_.--Jure encore par la terre, qu'elle n'est pas un corps
mortel, et je te donne l un dmenti net.

DUMAINE.--Sa chevelure d'ambre surpasse la noirceur de l'ambre mme.

BIRON, _ part_.--Fort bien remarqu, un corbeau couleur d'ambre.

DUMAINE.--Aussi droite qu'un cdre.

BIRON, _ part_.--Arrte, te dis-je, son paule est dans un tat de
grossesse.

DUMAINE.--Aussi belle que le jour.

BIRON, _ part_.--Oui, que certains jours o le soleil ne brille pas.

DUMAINE.--Oh! que mes voeux fussent remplis!

LONGUEVILLE, _ part_.--Et les miens aussi!

LE ROI, _ part_.--Et moi, les miens, par le ciel!

BIRON, _ part_.--Et que le ciel exauce les miens! N'est-ce pas l un
bon mot?

DUMAINE.--Je voudrais l'oublier; mais elle est une fivre qui rgne dans
mon sang et qui me force  me souvenir d'elle.

BIRON, _ part_.--Comme une fivre dans votre sang! Eh bien, alors une
incision la ferait[53] couler dans la palette.--O charmante mprise!

[Note 53: C'tait la mode, parmi les amoureux du temps, de se piquer au
bras ou ailleurs, pour boire son sang  la sant de sa belle, ou
d'crire le nom de sa matresse avec son propre sang en signe d'amour.]

DUMAINE.--Je veux relire encore l'ode que j'ai compose.

BIRON, _ part_.--Je vais voir encore comment l'amour diversifie les
productions de l'esprit.

DUMAINE _lit sa pice de vers_.

    Un jour de mai. Malheureux jour!
    L'amour, qui choisit toujours mai pour son mois,
    Vit une fleur des plus belles
    Se jouant dans le vague de l'air;
    Il vit le zphyr foltre
    S'ouvrir un passage
    A travers ses feuilles veloutes;
    L'amant, malade  en mourir, envia le souffle arien.
    Zphyr, dit-il, tu peux enfler tes joues;
    Que ne puis-je triompher avec toi!
    Mais, hlas! rose, ma main a jur
    De ne jamais te cueillir de ton pine:
    Serment, hlas! peu propre  la jeunesse:
    La jeunesse se plat  cueillir ce qui est doux.
    Ah! ne me reproche pas mon crime:
    Si pour toi je suis devenu parjure.
    Jupiter mme, en te voyant, jurerait
    Que Juno est une noire thiopienne;
    Il nierait tre Jupiter,
    Et se ferait mortel pour l'amour de toi!

Je lui enverrai ces vers et quelques autres lignes encore plus simples
qui lui exprimeront les peines et les privations de mon sincre amour.
Oh! que je voudrais que le roi, et Biron, et Longueville fussent amants
aussi! Le mal, servant d'exemple au mal, laverait mon front de la honte
du parjure; la folie devient innocente quand tous sont en dlire.

LONGUEVILLE, _se montrant tout  coup_.--Dumaine, ton amour n'est pas
charitable, de souhaiter des compagnons d'infortune en amour.--Vous
pouvez changer de couleur et plir: pour moi, je rougirais qu'on m'et
entendu tenir pareil langage, et surpris dans ce sommeil.

LE ROI, _sortant  son tour et abordant brusquement
Longueville_.--Allons, l'ami, vous rougissez: vous tes dans le mme cas
que lui: vous le reprenez, et vous tes deux fois plus coupable: vous
n'aimez pas Marie, non? Longueville n'a jamais compos de sonnet pour
elle? jamais il n'a serr ses bras en croix contre son sein amoureux,
pour contenir les lans de son coeur? J'tais envelopp des ombres de ce
buisson et je vous observais tous deux, et j'ai rougi pour tous deux.
J'ai entendu vos coupables rimes, observ votre contenance, vu les
brlants soupirs qu'exhalait votre sein; j'ai bien remarqu tous les
symptmes de votre passion. Hlas! s'criait l'un;  Jupiter! criait
l'autre: sa chevelure est brillante comme l'or; l'autre: ses yeux
brillants comme le cristal. (_A Longueville_.) Vous, vous voulez violer
votre foi et vos serments pour la conqute de ce paradis. (_A Dumaine_.)
Et vous: disiez-vous, Jupiter, violerait ses serments pour l'amour de
ma belle.--Que dira Biron, lorsqu'il viendra  apprendre que vous avez
viol une parole, jure avec tant de zle et d'ardeur? Oh! comme il vous
mprisera! comme son esprit s'gayera  vos dpens! comme il triomphera!
comme il sautera de joie! comme il rira aux clats! Pour tous les
trsors que j'ai jamais vus, je ne voudrais pas qu'il pt m'en reprocher
autant.

BIRON.--Je m'avance pour chtier l'hypocrisie. (_Il descend de
l'arbre_.) Ah! mon cher souverain, je vous prie, daignez me pardonner...
Coeur gnreux, vous sied-il bien de reprocher  ces malheureux reptiles
d'aimer, vous qui tes le plus amoureux? Vos yeux ne portent-ils pas
l'image d'une belle? N'est-il pas certaine princesse qui se peint dans
vos larmes? Vous ne voudriez pas vous parjurer: c'est une chose odieuse;
allons, il n'y a que des mnestrels qui fassent des sonnets. Mais ne
rougissez-vous pas? Oui, tous trois, n'avez-vous pas honte de vous voir
ainsi surpris et convaincus? Vous, Longueville, vous avez vu une paille
dans l'oeil de Dumaine; le roi en a vu une dans vos yeux  tous deux;
mais moi, je dcouvre une poutre dans l'oeil de tous trois. Oh!  quelle
scne d'extravagance j'ai assist! de combien de soupirs, de
gmissements, de douleur, de dsespoir j'ai t le tmoin! Avec quelle
patience je me suis tenu assis et coi, pour voir un roi mtamorphos en
moucheron! pour voir le robuste Hercule danser une gavotte, et le sage
Salomon fredonner une gigue, et Nestor jouer au jeu d'pingle avec les
enfants, et le cynique Timon rire de vains hochets!--O gt ta douleur?
dis-le-moi, mon cher Dumaine; et toi, mon cher Longueville, o est la
peine? Et o est le mal de mon souverain? Tous au coeur, n'est-ce pas?
Hol! qu'on apporte un cordial, vite!

LE ROI.--Biron, tes railleries ont trop d'amertume: sommes-nous donc
ainsi trahis et exposs  tes regards!

BIRON.--Ce n'est pas vous qui tes trahis par moi; c'est moi qui le suis
par vous; moi qui reste honnte  moi, qui regarde comme un crime de
violer le voeu dont je suis li: je suis trahi, puisque je suis dans la
socit d'hommes changeant comme la lune, et d'une rare inconstance!
Quand me verrez-vous rien crire en rimes ou pousser des soupirs pour
une femme? ou dpenser une seule minute de mon temps  polir mes plumes?
Quand entendrez-vous dire que je loue une main, un pied, un visage, un
oeil, une dmarche, une contenance, un sourcil, une gorge, une ceinture,
une jambe?...

(Biron va sortir.)

LE ROI.--Arrtez.--O courez-vous si vite? Est-ce un honnte homme, ou
un voleur, qui s'enfuit avec cette prcipitation?

BIRON.--Je fuis l'amour: bel amoureux, laissez-moi partir.

(Entre Jacquinette et Costard.)

JACQUINETTE.--Dieu conserve le roi!

LE ROI.--Quel prsent as-tu l?

COSTARD.--Une certaine trahison.

LE ROI.--Que fait la trahison ici?

COSTARD.--Elle n'y fait rien, seigneur.

LE ROI.--Si elle n'y fait rien non plus, la trahison et toi, allez tous
deux en paix ensemble.

JACQUINETTE.--Je conjure Votre Altesse de lire cette lettre, notre cur
a des soupons sur elle, il a dit que c'tait une trahison.

LE ROI, _la donnant  Biron_.--Biron, lisez-la.--(_A Jacquinette_.) D'o
tiens-tu cette lettre?

JACQUINETTE.--De Costard.

LE ROI, _ Costard_.--O l'as-tu prise?

COSTARD.--De dun Adramadio, dun Adramadio.

LE ROI.--Eh bien! que se passe-t-il donc en vous? Pourquoi la
dchirez-vous?

BIRON.--Une bagatelle, mon souverain, une bagatelle: n'en concevez
aucune inquitude.

LONGUEVILLE.--Elle lui a caus du trouble: il faut la voir.

DUMAINE, _la considrant_.--Eh! c'est l'criture de Biron, et voil son
nom au bas.

(Il ramasse les morceaux.)

BIRON, _ Costard_.--Ah! infme btard, tu es n pour me dshonorer.--Je
suis coupable, mon souverain, coupable; je le confesse, je l'avoue.

LE ROI.--Et de quoi?

BIRON.--Vous tes trois fous, qui vous moquez d'un quatrime fou, comme
moi, pour complter le plat. Lui, et lui, et vous, mon souverain, et
moi, sommes des filous en amour, et nous mritons la mort. (_Montrant
Costard et Jacquinette_.) Congdiez, je vous prie, ce vil auditoire, et
je vous en dirai davantage.

DUMAINE.--A prsent nous sommes en nombre pair.

BIRON.--Oh! oui, oui, nous sommes quatre.--Ces tourtereaux s'en
iront-ils?

LE ROI.--Allons, mes amis, retirez-vous.--Partez.

COSTARD.--Oui, que tous les honntes gens s'en aillent, et que les
tratres restent.

(Costard et Jacquinette s'en vont.)

BIRON.--Mes chers seigneurs, mes chers amoureux, embrassons-nous: nous
sommes aussi fidles  nos serments que le peuvent tre la chair et le
sang. La mer aura toujours son flux et reflux; le ciel montrera toujours
sa face toile; le sang jeune et fougueux n'obira jamais  un conseil
surann. Nous ne pouvons nous carter du but pour lequel nous sommes
ns. Ainsi, nous sommes contraints de toutes manires d'tre parjures.

LE ROI.--Quoi, les lambeaux de cette lettre dchire contiennent-ils
quelques rimes de ta composition?

BIRON.--Si elles en contiennent, dites-vous? H! qui peut voir la
cleste Rosaline, sans incliner devant elle sa tte vassale, comme le
grossier et sauvage Indien se prosterne  la premire ouverture des
portes brillantes de l'orient? Qui peut, bloui de son clat, ne pas
humilier son front jusqu' baiser la poussire? Quel oeil audacieux,
ft-il perant comme celui de l'aigle, ose fixer son cleste front sans
tre aveugl de sa majest?

LE ROI.--Quelle passion, quelle fureur s'est tout  coup empare de toi?
Ma bien-aime, la matresse de la tienne, est une lune gracieuse; ta
Rosaline n'est qu'une toile de sa suite, dont l'clat s'aperoit 
peine.

BIRON.--Mes yeux ne sont donc pas des yeux, et je ne suis pas Biron. Que
le ciel voult, pour mon amour, changer le jour en nuit! Les plus belles
couleurs de tous les teints s'assemblent dans ses belles joues, et de
cent attraits divers font une grce unique, o rien ne manque de tout ce
que peut chercher le dsir. Prtez-moi la trompette  mille voix. Non,
loin de moi, rhtorique farde! Elle n'en a pas besoin. Ce sont les
denres communes qui ont besoin de l'loge du vendeur: elle, elle
surpasse la louange; et un loge imparfait la ternit. Un ermite fltri,
us par cent hivers, pourrait, en se mirant dans son bel oeil, en
secouer cinquante. La vue de sa beaut rend  la vieillesse un coloris
qui la rajeunit, et ramne la bquille vers le berceau de l'enfance. Oh!
c'est le soleil qui fait briller tous les objets!

LE ROI.--Par le ciel! ta matresse est noire comme l'bne.

BIRON.--L'bne lui ressemble-t-il? O bois divin! Une femme faite de ce
bois serait le bonheur suprme. Qui peut ici me faire prter serment: o
y a-t-il un livre, afin que je jure que la beaut est imparfaite, si
elle n'emprunte pas son regard de ses beaux yeux? Il n'est point de beau
visage, s'il n'est noir comme le sien.

LE ROI.--O paradoxe! La couleur noire est le symbole de l'enfer, la
couleur des prisons et du front de la nuit; la beaut suprme est seule
digne du ciel.

BIRON.--Les dmons, pour nous tenter plus srement, prennent la forme
des anges de lumire. Si les sourcils de ma belle sont tendus du noir,
c'est de douleur de ce qu'un fard mensonger, une chevelure usurpe
sduisent les amants par une fausse apparence. Rosaline est ne pour
riger le noir en beaut; car les couleurs naturelles sont maintenant
prises pour un fard artificiel: aussi le rouge, pour viter l'affront de
cette mprise, se peint en noir, afin d'imiter le sourcil de Rosaline.

DUMAINE.--C'est aussi pour lui ressembler que les ramoneurs sont noirs.

LONGUEVILLE.--Et c'est depuis elle que les charbonniers passent pour
beaux.

LE ROI.--Et que les thiopiens se vantent d'un aimable teint.

LONGUEVILLE.--Aujourd'hui l'obscurit n'a plus besoin de flambeaux, car
les tnbres sont lumire.

BIRON.--Vos matresses n'osent jamais s'exposer  la pluie, de crainte
de voir leurs couleurs laves s'effacer de leurs joues.

LE ROI.--Il ne serait pas mal que la vtre lavt les siennes; car, 
vous parler franchement, je trouverai un plus beau visage que le sien
qui n'a pas t lav d'aujourd'hui.

BIRON.--Je prouverai sa beaut ou je parlerai jusqu'au jour du jugement.

LE ROI.--Aucun dmon ne te fera autant de peur qu'elle ce jour-l.

DUMAINE.--Je n'ai jamais vu d'homme faire tant de cas d'une drogue aussi
vile.

LONGUEVILLE, _montrant son pied_.--Tiens, voil ta belle; vois mon
soulier et son visage.

BIRON.--Oh! si les rues taient paves avec des yeux comme les siens,
ses pieds seraient encore trop dlicats pour fouler un tel pav.

DUMAINE.--Fi donc! alors, sur son passage, la rue verrait bien des
mensonges  la face du ciel.

LE ROI.--A quoi bon tous ces propos? Ne sommes-nous pas tous amoureux?

BIRON.--Rien n'est plus certain; et par l tous parjures.

LE ROI.--Eh bien! finissez donc ce vain dialogue; et toi, cher Biron,
prouve-nous  prsent que notre amour est lgitime, et que notre foi
n'est pas viole.

DUMAINE.--Oui, vraiment, rends-nous ce service. Excuse et flatte un peu
notre faiblesse.

LONGUEVILLE.--Oui, quelque argument qui nous autorise  poursuivre;
quelques ruses, quelques chicanes pour duper le diable.

DUMAINE.--Quelque apologie pour notre parjure.

BIRON.--Oh! il y a plus de raisons qu'il n'en faut. Allons, aux armes,
soldats de l'amour! Considrez ce que vous avez jur d'abord: de jener,
d'tudier et de ne voir aucune femme; trahison notoire contre l'empire
de la jeunesse. Dites, pouvez-vous jener? Vos estomacs sont trop
jeunes, et l'abstinence engendre des maladies. Et lorsque vous avez fait
voeu d'tudier, chers seigneurs, chacun de vous a fait un parjure  son
propre livre; pouvez-vous toujours rver, rflchir et mditer? Et quand
est-ce que vous, seigneur, ou vous, ou vous, avez trouv le fondement de
l'excellence de l'tude, sans la beaut du visage d'une femme? C'est des
yeux des femmes que je tire cette doctrine. Elles sont le fond, le
texte, le livre, l'acadmie d'o jaillit la vraie flamme de Promthe.
Tous les efforts de l'tude enchanent les esprits de la vie dans les
artres[54], comme le mouvement et une action longtemps continus
fatiguent les nerfs et la vigueur du voyageur. En jurant de ne point
regarder le visage d'une femme, vous avez en cela fait un parjure 
l'usage de vos yeux, et  l'tude mme, qui est le principe de votre
voeu; car, o est, dans le monde, l'auteur qui enseigne une beaut
comparable  l'oeil d'une femme? La science n'est qu'un accessoire 
notre individu, et partout o nous sommes, notre science y est aussi;
or, quand nous nous contemplons nous-mmes dans les yeux d'une femme,
n'y voyons-nous pas aussi notre science? Nous avons fait voeu d'tudier,
chers seigneurs; et, par ce voeu, nous avons manqu de foi  nos livres.
Car, quand est-ce que vous, mon souverain, ou vous, ou vous, avez, dans
une pesante contemplation, dcouvert jamais autant de feu potique, que
vous en ont communiqu les yeux brillants d'une belle matresse? Les
autres arts indolents restent emprisonns et oisifs dans le cerveau, et
ne produisent que des savants striles en pratique, qui montrent
rarement quelque moisson de leurs pnibles travaux; mais l'amour, tudi
d'abord dans les yeux d'une belle, ne vit pas emprisonn dans l'enceinte
du cerveau: port par le mouvement de tous les lments, il court aussi
vite que la pense dans toutes les puissances de l'homme, et donne 
chaque facult une double force, qui l'lve au-dessus de leurs
fonctions et de leurs offices; il ajoute une vue prcieuse  l'organe de
l'oeil: les yeux d'un amant peuvent blouir l'oeil d'un aigle; l'oreille
d'un amant saisit jusqu'au plus faible son, l o l'oreille souponneuse
du voleur n'entend rien. Le sens de l'amour est plus sensible que ne le
sont les cornes dlicates du limaon dans sa coquille. Le dieu Bacchus
lui-mme n'a qu'un palais grossier au prix du got dlicat de l'Amour.
L'Amour n'est-il pas un Hercule en valeur, qui grimpe toujours sur les
arbres des Hesprides; subtil comme le Sphinx, aussi doux, aussi musical
que la lyre brillante d'Apollon, tendue de ses cheveux d'or? Et lorsque
l'Amour parle, tous les dieux de l'Olympe s'assoupissent aux doux
accents de sa voix. Jamais pote n'osa toucher une plume pour crire,
qu'il ne l'et trempe dans les pleurs de l'Amour; mais alors ses vers
charmaient les oreilles les plus sauvages, et faisaient entrer la
douceur dans le coeur des tyrans. Voil la science que je puise dans les
yeux des femmes. Elles tincellent comme le feu de Promthe, elles sont
les livres, les arts et les acadmies qui expliquent, contiennent et
nourrissent tout l'univers; sans elles, nul homme n'excellera en rien.
Ainsi, vous tiez des insenss d'avoir viol la foi que vous deviez aux
femmes, ou vous serez des insenss en tenant votre serment. Au nom de la
Sagesse, mot qu'aiment tous les hommes, ou au nom de l'Amour, mot qui
les aime tous, ou au nom des hommes, les auteurs des femmes, ou au nom
des femmes, par lesquelles nous sommes hommes, perdons une bonne fois
nos serments pour nous retrouver nous-mmes, ou bien nous nous perdons
nous-mmes pour conserver nos serments. C'est religion de se parjurer
ainsi; car la charit elle-mme accomplit la loi; et qui peut sparer
l'Amour de la charit?

[Note 54: Dans l'ancienne mdecine, on attribuait aux artres les
fonctions donnes aujourd'hui aux nerfs.]

LE ROI.--Allons, crions donc tous: saint Cupidon! et en plaine, soldats!

BIRON.--Avancez vos tendards et fondons sur elles; allons, chaude
mle, renversons-les; mais prenez garde avant tout, dans ce choc, de
rencontrer un soleil, grce  elles[55].

[Note 55: _A sun, a son_, quivoque sur ces deux mots: soleil et fils.]

LONGUEVILLE.--Allons, parlons clairement; laissons de ct les gloses.
Prendrons-nous le parti de faire notre cour  ces filles de France?

LE ROI.--Oui, et d'en faire la conqute aussi; ainsi, mditons quelque
divertissement pour les amuser dans leurs tentes.

BIRON.--D'abord, conduisons-les hors du parc jusqu'ici, et qu'ensuite,
sous les lambris du palais, chaque homme saisisse la main de sa belle
matresse; dans l'aprs-dne, nous les gayerons par quelque
passe-temps nouveau, tel que la brivet du temps pourra permettre de
le former; car les bals, les danses, les mascarades, les plaisirs
prcdent les pas du bel Amour et jonchent son chemin de fleurs.

LE ROI.--Partons, partons; nous ne perdrons point de temps, ni aucune
des occasions que nous pourrons employer  propos.

BIRON.--Allons, allons! quand on sme de l'ivraie, on ne recueille pas
de bl, et toujours la justice tient sa balance gale. Des filles
volages pourraient devenir le flau d'hommes parjures; si cela arrive,
notre cuivre n'achtera pas de mtal plus prcieux.

FIN DU QUATRIME ACTE.




                             ACTE CINQUIME

SCNE I

Autre partie du parc.

HOLOFERNE, NATHANIEL, DULL.


HOLOFERNE.--_Satis quod sufficit_.

NATHANIEL.--Je bnis Dieu pour vous, monsieur. Vos arguments  dner ont
t piquants et sentencieux, plaisants sans bouffonnerie, ingnieux sans
affectation, anims sans impudence, savants sans enttement et neufs
sans hrsie. J'ai convers un _quondam_ jour avec un homme de la suite
du roi, qui est intitul, nomm, ou appel don Adriano d'Armado.

HOLOFERNE.--_Novi hominem tanquam te_. Son humeur est hautaine, sa
conversation est tranchante, sa langue est impure, son oeil ambitieux,
sa dmarche superbe, et tout son maintien est vain, ridicule et plein
d'emphase thrasonicale[56]. Il est trop tir  quatre pingles, trop
lgant, trop affect, trop singulier, pour ainsi parler, trop
prgrinal, pourrais-je dire encore.

[Note 56: Comme le Thrason de Trence.]

NATHANIEL, _tirant ses tablettes pour crire_.--pithte singulire et
choisie!

HOLOFERNE.--Le fil de sa verbosit est plus beau et plus brillant que la
chane de ses raisonnements. J'abhorre ces gens fantasques et
fanatiques, ces puristes insociables et pleins d'affectation, qui
mettent l'orthographe  la torture, qui prononcent _doute_, lorsqu'il
faut dire doubte; _dette_, lorsqu'on doit prononcer debte, _d, e, b, t,
e_, et non pas _d, e, t_: ils vous appellent un cerf, _cer_, un boeuf,
_beu_. Froid, _vocatur fret_[57], paon, en abrge, est _pan_. Cela est
_abhominable_ (il dirait, lui, _abominable_), cela m'insinue la folie.
_Ne intelligis, domine_, il y a de quoi rendre frntique, lunatique.

[Note 57: Il a fallu en beaucoup d'endroits de cette scne chercher des
quivalents.]

NATHANIEL.--_Laus Deo, bon; intelligo_.

HOLOFERNE.--_Bone_?--_bone_ pour _ben_, c'est donner un soufflet 
Priscus; mais, fort bien.

(Entrent Armado, Moth et Costard.)

NATHANIEL.--_Videsne, quis venit_?

HOLOFERNE.--_Video et gaudeo_.

ARMADO, _grasseyant_.--_Dole_.

HOLOFERNE.--_Quare dole_, et non pas drle?

ARMADO.--Gens de paix, soyez les bien-assaillis.

HOLOFERNE.--Voil un salut des plus militaires, monsieur!

MOTH, _ part,  Costard_.--Ils se sont trouvs  un grand festin de
langues et ils en ont vol des bribes.

COSTARD, _ part_.--Oh! ils ont longtemps vcu de rebuts de mots! Je
m'tonne que ton matre ne t'ait pas pris et aval pour un mot. Car tu
n'es pas aussi long que _honorificabilitudinitatibus_[58], tu es plus
facile  avaler qu'une mche dans un verre de vin.

[Note 58: Ce mot est cit comme le plus long connu.]

MOTH.--Paix! le tonnerre gronde.

ARMADO, _ Holoferne_.--Monsieur, n'tes-vous pas lettr?

MOTH.--Oui, oui; il enseigne aux enfants l'_Abc_; et ce que c'est qu'un
_a, b_, qu'on appelle  rebours avec une corne sur la tte.

HOLOFERNE.--_Ba, pueritia_, avec l'addition d'une corne.

MOTH.--_Ba_, impertinent blier, avec une corne.--Vous entendez sa
science?

HOLOFERNE.--_Quis, quis_, toi, consonne.

MOTH.--La troisime des cinq voyelles, si c'est vous qui les rptez; et
la cinquime, si c'est moi.

HOLOFERNE.--Je vais les rpter: _a, e, i_.

MOTH.--Le blier; les deux autres terminent la chose: _o, u, y_.

ARMADO.--Par les flots sals de la Mditerrane, un joli chantillon:
une vive botte d'esprit! une, deux, vite comme le vent, et porte au
corps. Cela rjouit mon intellect. Du vritable esprit!

MOTH.--Servi par un enfant  un vieux barbon qui est vieux d'esprit.

HOLOFERNE.--Quelle est la figure? quelle est la figure?

MOTH.--Des cornes.

HOLOFERNE.--Tu raisonnes comme un enfant; va fouetter ton sabot.

MOTH.--Prtez-moi votre corne pour en faire un; et je fouetterai votre
ignominie tout alentour, _circum circa_. Une toupie de corne de cocu!

ARMADO.--Je n'aurais qu'un sou au monde, que je te le donnerais pour
t'acheter du pain d'pice; tiens, voil la rmunration mme que j'ai
reue de ton matre, bourse d'esprit d'un demi-sou, oeuf de pigeon de
sagacit. Oh! si le ciel voulait que tu fusses seulement mon btard, que
tu ferais de moi un pre joyeux! Va, tu as de l'esprit jusqu'
_dunghill_[59], jusqu'au bout des doigts, comme on dit.

[Note 59: _Dunghill_, fumier, au lieu de _usque ad unguem_.]

HOLOFERNE.--Oh! je sens l du faux latin; _dunghill_, pour _unguem_.

ARMADO.--Homme lettr, _prambula_: nous nous sparerons des barbares.
N'levez-vous pas la jeunesse  l'cole privilgie qui est sur le
sommet de la montagne?

HOLOFERNE.--Ou du mont de la colline.

ARMADO.--A votre choix; pour la montagne.

HOLOFERNE.--Oui, sans question.

ARMADO.--Monsieur, c'est le trs-gracieux plaisir et penchant du roi de
congratuler la princesse dans sa tente vers la partie postrieure du
jour, que le grossier vulgaire appelle l'aprs-midi.

HOLOFERNE.--La partie postrieure du jour, mon trs-illustre monsieur,
est une pithte trs-propre et trs-analogue  l'aprs-dne. Ce mot
est bien rencontr, bien choisi, gracieux et juste, je vous l'assure,
monsieur, je vous l'assure.

ARMADO.--Monsieur, le roi est un brave gentilhomme, et mon intime, je
puis vous l'assurer, mon bon ami.--Quant  ce qu'il y a entre nous,
passons l-dessus. Je vous en prie, rappelez-vous votre science d'homme
de cour.--Je vous en prie, meublez votre tte.--Et parmi bien d'autres
discours importuns et trs-srieux...--Et d'une grande importance aussi,
vraiment.--Mais laissons cela.--Car il faut vous dire que ce sera le bon
plaisir de Son Altesse (j'en jure par l'univers!) de s'appuyer
quelquefois sur mon humble paule; et, de son doigt royal, comme cela,
de caresser l'excrment de ma valeur[60], mes moustaches; mais, mon cher
coeur, laissons cela. Par l'univers! je ne vous dbite pas des fables;
il plat  Sa Grandeur de confrer certains honneurs particuliers 
Armado, un guerrier, un voyageur qui a vu le monde; mais passons
l-dessus.--Le rsultat en est que... mais, mon cher coeur, j'implore le
secret;--que le roi veut me prsenter  la princesse, mon cher poulet,
avec quelque agrable ostentation, ou spectacle, ou scne divertissante;
une farce gaie, ou un feu d'artifice. En consquence, apprenant que le
cur, et vous-mme, mon cher, tes excellents pour les ruptions, et ces
soudains clats de gaiet, pour ainsi parler, je vous en ai donn
connaissance dans la vue de solliciter votre assistance.

[Note 60: Dans le _marchand de Venise_, Shakspeare appelle la barbe
l'excrment de la valeur.]

HOLOFERNE.--Monsieur, il vous faut reprsenter devant elle les neuf
hros.--Monsieur Nathaniel, c'est par rapport  quelque divertissement
ou passe-temps, quelque spectacle dans la partie postrieure de ce jour,
pour tre excut par notre assistance...  l'ordre du roi, et de ce
trs-galant, trs-illustre et trs-savant gentilhomme... devant la
princesse: je dis que rien ne convient tant que de reprsenter les neuf
hros.

NATHANIEL.--O trouverez-vous assez de grands hommes pour les
reprsenter?

HOLOFERNE.--Josu, vous-mme; moi-mme, ou ce galant gentilhomme, Judas
Machabe; ce berger, en ce qui concerne ses larges membres et ses forts
muscles, surpassera Pompe le Grand; le page fera Hercule.

MOTH.--Pardon, monsieur, il y a une erreur: l'individu mesquin de ce
page n'a pas assez de quantit pour reprsenter seulement le pouce de ce
hros: il n'est pas aussi gros que le bout de sa massue.

HOLOFERNE.--Aurai-je audience? Il reprsentera Hercule dans sa minorit:
son entre et sa sortie seront l'tranglement d'un serpent; et j'aurai
une apologie pour cela.

MOTH.--Un excellent plan! Ainsi, si quelqu'un de l'auditoire siffle,
vous pourrez crier: A merveille, Hercule! en ce moment tu crases le
serpent; c'est l le moyen de tirer parti d'un outrage, quoique peu de
gens aient le don de le faire.

ARMADO.--Et les autres hros?

HOLOFERNE.--J'en reprsenterai trois  moi seul.

MOTH.--Trois fois hroque personnage!

ARMADO.--Vous dirai-je une chose?

HOLOFERNE.--Nous coutons.

ARMADO.--Nous aurons, si cela ne russit pas, une pantomime. Je vous
conjure, suivez.

HOLOFERNE.--_Via _[61]: bonhomme Dull, tu n'as pas dit un mot pendant
tout ce temps.

[Note 61: _Via!_ courage.]

DULL.--Ni n'en ai compris un, monsieur.

HOLOFERNE.--Allons, nous t'emploierons.

DULL.--J'en reprsenterai un dans une danse, ou  peu prs. Ou je
battrai sur le tambourin pour ces dignes personnages et leur ferai
danser une ronde.

HOLOFERNE.--Tu es bien nomm[62], honnte Dull;  notre pice; partons.

(Ils sortent.)

[Note 62: _Most dull_. Il joue sur le nom de Dull.]



SCNE II

Devant la tente de la princesse.

LA PRINCESSE, CATHERINE, ROSALINE et MARIE.


LA PRINCESSE.--Mes chres amies, nous serons riches avant notre dpart
de ces lieux, si les cadeaux pleuvent ainsi sur nous. Une dame toute
incruste en diamants! Voyez ce que j'ai reu du roi amoureux.

ROSALINE.--Madame, n'y avait-il pas autre chose encore?

LA PRINCESSE.--Autre chose? Oui vraiment: autant d'amour en rimes qu'on
en peut entasser dans une feuille de papier, crite des deux cts et
sur la marge, et partout, qu'il lui a plu de sceller avec le nom de
Cupidon sur le cachet.

ROSALINE.--C'tait le vrai moyen de faire grandir[63] sa divinit; car
il y a cinq mille ans qu'il est enfant.

[Note 63: quivoque sur _wax_, cire et grandir.]

CATHERINE.--Oui, et un sclrat aussi, un filou.

ROSALINE.--Vous ne serez jamais amis: il a tu votre soeur.

CATHERINE.--Il l'a rendue mlancolique, triste et sombre; et elle en est
morte: si elle et t lgre comme vous, d'une humeur si joviale, si
alerte et si remuante, elle aurait pu se voir grand'mre avant de
mourir; et vous pourrez le devenir, vous, car un coeur lger vit
longtemps.

ROSALINE.--Quel sens obscur attribuez-vous  ce mot lger, souris?

CATHERINE.--Un coeur lger dans une sombre beaut.

ROSALINE.--Nous avons besoin de plus de lumire pour vous deviner.

CATHERINE.--Vous teignez la lumire, si vous la prenez avec colre[64].
Je laisserai donc mon motif dans l'obscurit.

[Note 64: quivoque sur _snuff_, mouchure de chandelle et accs de
colre.]

ROSALINE.--Songez bien  toujours faire ce que vous faites dans les
tnbres.

CATHERINE.--N'en faites rien, vous; car vous tes une fille lgre.

ROSALINE.--En effet, je ne pse pas autant que vous, et voil en quoi je
suis lgre.

CATHERINE.--Vous ne me pesez pas[65]; c'est--dire que vous ne vous
souciez pas de moi.

[Note 65: _To weigh_, peser et faire cas de.]

ROSALINE.--Avec grande raison; car,  mal incurable, il n'y a plus de
soin  avoir.

LA PRINCESSE.--Bien dit et bien rpondu. Voil de l'esprit bien employ,
Rosaline. Vous avez aussi reu un prsent: qui vous l'a envoy? et
qu'est-ce que c'est?

ROSALINE.--Je voudrais que vous le connussiez. Si mon visage tait aussi
beau que le vtre, j'aurais les mmes faveurs. En voici la preuve. Oui,
j'ai des vers aussi, grce  Biron. La quantit des syllabes en est
juste; et si le contenu l'tait aussi, je serais la plus belle desse de
la terre: je suis compare  vingt mille beauts. Oh! il a trac mon
portrait dans sa lettre.

LA PRINCESSE.--Y a-t-il quelque ressemblance?

ROSALINE.--Beaucoup dans les lettres, mais rien dans l'loge. Belle
comme l'encre! bonne conclusion.

CATHERINE.--Belle comme un B majuscule dans un manuscrit.

ROSALINE.--Gare les pinceaux! Comment! Que je ne meure pas votre
dbitrice, ma majuscule rouge, ma lettre d'or! Plt  Dieu que votre
visage ne ft pas si rempli d'os[66]!

[Note 66: De boutons.]

CATHERINE.--Que la petite vrole vous rcompense de cette saillie! et au
diable toutes les mchantes femmes!

LA PRINCESSE, _ Catherine_.--Et vous, quel est le cadeau que vous a
envoy Dumaine?

CATHERINE.--Ce gant, madame.

LA PRINCESSE.--Est-ce qu'il ne vous en a pas envoy deux?

CATHERINE,--Oui, madame; et, par-dessus le march, quelques milliers de
vers d'un fidle amant; une monstrueuse traduction d'hypocrisie, une
vile compilation, une niaiserie profonde.

MARIE.--Cette lettre et ces perles m'ont t envoyes  moi par
Longueville. La lettre est trop longue au moins d'un demi-mille.

LA PRINCESSE.--Je le crois comme vous. Ne souhaiteriez-vous pas, dans le
fond de votre coeur, que le collier ft plus long et la lettre plus
courte?

MARIE.--Oui, ou que ses mains jointes ne pussent jamais se sparer.

LA PRINCESSE.--Nous sommes des filles bien sages, de nous moquer ainsi
de nos amoureux!

ROSALINE.--Ils sont vraiment bien plus fous d'acheter ainsi nos
moqueries! Oh! je veux mettre ce Biron  la torture avant que je quitte
cette cour. Que je voudrais l'avoir  mes gages seulement une semaine!
Comme je le ferais ramper, supplier, solliciter, attendre l'occasion
favorable et pier les temps, dpenser son prodigue esprit en rimes sans
rcompense; employer ses services  mon gr, et mme tre fier d'tre le
jouet de mes railleries!... Je voudrais gouverner aussi despotiquement
toute son existence, que s'il tait mon fou, et moi sa destine.

LA PRINCESSE.--Il n'est point d'hommes aussi bien attraps, quand une
fois ils le sont, que ces beaux esprits changs en fous: la folie,
close dans le sein de la sagesse, s'arme de toute son autorit et du
secours de la science; et tous les talents de l'esprit servent  dcorer
ses carts.

ROSALINE.--Le sang de la jeunesse ne s'enflamme jamais autant que celui
de la gravit rvolte en faveur de l'amour.

MARIE.--La folie n'a point dans les fous la mme nergie qu'elle a dans
les sages; lorsque l'esprit radote, toute leur intelligence ne leur sert
qu' paratre encore plus simples.

(Entre Boyet.)

LA PRINCESSE.--Voici Boyet, la gaiet sur le visage.

BOYET.--Oh! le rire m'assassine. O est Son Altesse?

LA PRINCESSE.--Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau, Boyet?

BOYET.--Prparez-vous, madame, prparez-vous. _(A ses femmes_.) Et vous,
belles, aux armes, aux armes! Des batteries sont dresses contre votre
paix. L'Amour s'avance masqu et arm d'arguments: vous allez tre
surprises: passez en revue toutes les forces de vos esprits:
disposez-vous  faire une belle dfense; ou, si le coeur vous manque,
cachez vos ttes comme des lches, et fuyez vite.

LA PRINCESSE.--Allons, opposons saint Denis  saint Cupidon. Qui sont
donc ces ennemis qui viennent faire assaut de propos contre nous?
Parlez, espion, parlez.

BOYET.--Sous l'ombrage frais d'un sycomore, je voulais fermer mes yeux
une demi-heure, lorsque tout  coup, pour troubler le repos que je
voulais prendre, je vois s'avancer vers cet ombrage, le roi et ses
compagnons; je me glisse prudemment dans le buisson voisin, d'o j'ai
entendu tout ce que vous allez entendre: dans un moment, ils seront ici
dguiss: leur hraut est un joli petit fripon de page, qui a bien
appris par coeur son ambassade: ils lui ont fait sa leon sur ses
gestes, sur son accent: Voil ce que tu dois dire, et voil quel doit
tre ton maintien; et toujours ils craignaient fort, lui disaient-ils,
que la majest de la princesse ne le dconcertt; car, lui disait le
roi: C'est un ange que tu vas voir: cependant ne t'alarme pas, mais
parle avec hardiesse. Le page a rpondu: Un ange n'est pas mchant,
j'aurais peur d'elle si c'tait un dmon. A cette repartie, tous ont
clat de rire, et lui ont frapp sur l'paule, inspirant, par leurs
loges, plus de hardiesse au petit audacieux. L'un se frottait le coude,
comme a, souriait d'un air moqueur, et jurait que jamais on n'avait
fait meilleure rponse; un autre, levant l'index et le pouce, criait:
Courage, nous en viendrons  bout, arrive que pourra. Un troisime
cabriolait et criait: Tout va au mieux. Un quatrime pirouettait sur
son talon, et il est tomb: aussitt les voil qui tombent tous l'un
aprs l'autre sur la terre, avec des clats de rire si immodrs, que
dans cet accs de rire, les larmes srieuses sont venues rprimer leur
folie.

LA PRINCESSE.--Mais, quoi? quoi? Est-ce qu'ils viennent nous rendre
visite?

BOYET.--Oui, madame, ils y viennent: et ils sont accoutrs comme des
Moscovites, ou des Russes[67]: suivant ma conjecture, leur projet est de
vous adresser des compliments, de vous faire la cour, et de danser avec
vous; et chacun d'eux fera son offrande d'amour  sa matresse, qu'il
reconnatra  la couleur des cadeaux diffrents qu'ils vous ont envoys.

[Note 67: Les Russes taient alors peu connus en Europe, et cette
mascarade tait piquante comme le serait aujourd'hui celle qui nous
mettrait sous les yeux un peuple lointain et nouvellement dcouvert.]

LA PRINCESSE.--Ah! c'est l leur projet? Les galants auront leur paquet.
Il faut, mesdames, nous masquer toutes; et pas un d'eux n'aura la
faveur, en dpit de ses prires, de voir un seul de nos visages.--Tenez,
Rosaline, vous porterez ce cadeau: et alors le roi, tromp, vous fera la
cour, croyant la faire  sa dame. Prenez celui-ci, ma chre, et
donnez-moi le vtre; et Biron me prendra pour Rosaline.--Changez toutes
vos rubans et vos bijoux: grce  ce moyen, vos galants tromps par ces
changes, feront leur cour de travers, et prendront l'une pour l'autre.

ROSALINE, _ Catherine_.--Allons, changeons: portez vos cadeaux de
manire  les faire voir.

CATHERINE, _ la princesse_.--Mais quel est votre but dans cet change?

LA PRINCESSE.--Mon projet est de traverser le leur. Ce qu'ils en font
n'est qu'un badinage pour s'amuser, tromper le trompeur est tout mon
but. Ils rvleront leurs secrets  celles que, dans leur mprise, ils
croiront leurs matresses, et ensuite,  la premire occasion que nous
aurons de les revoir  visage dcouvert, pour leur parler et les
complimenter, ils seront l'objet de nos railleries.

ROSALINE.--Mais danserons-nous s'ils nous y invitent?

LA PRINCESSE.--Non; pour rien au monde, nous ne remuerons le pied, et ne
rendrons aucun compliment;--pas un mot de remerciement  leurs discours
tudis: et dtournons le visage, tandis qu'ils nous parleront.

BOYET.--Oh! le ddain tuera le courage de l'orateur, et lui fera oublier
tout son rle.

LA PRINCESSE.--C'est bien l ce que je veux: et je suis sre que le
reste du compliment ne pourra jamais paratre au jour, si l'orateur est
une fois hors de contenance. Il n'est rien de plus divertissant que de
drouter un badinage par un autre: faisons-nous un amusement de leur
projet de s'amuser de nous sans qu'ils puissent prendre leur revanche.
Ainsi le rire sera pour nous seules, et nous nous divertirons du tour
qu'ils voulaient nous jouer; et eux, en se voyant bien raills, ils s'en
retourneront avec leur honte.

(On entend des trompettes.)

BOYET.--La trompette sonne: masquez-vous: voil les masques qui
viennent.

(La princesse et ses femmes se masquent.)

(Le roi, Biron, Longueville et Dumaine paraissent, dguiss et vtus 
la moscovite, Moth les prcde accompagn de musiciens, etc.)

MOTH.--Hommage et salut, beauts les plus belles de la terre.

BOYET.--Belles, comme peut l'tre un masque de taffetas.

MOTH.--Cleste lite des plus belles dames... (les dames lui tournent
le dos) qui aient jamais tourn leur dos aux regards des mortels.

BIRON, _le reprenant_.--Leurs yeux, petit misrable, leurs yeux.

MOTH.--Qui aient jamais tourn leurs yeux vers les regards des
mortels.--Par, par....

BOYET.--Oh! te voil dconcert.

MOTH.--Par votre faveur, accordez-nous, clestes esprits, de ne pas
nous regarder.

BIRON.--De nous regarder une fois, tourdi.

MOTH.--De nous regarder une seule fois avec vos yeux brillants comme le
soleil.... Avec vos yeux brillants comme le soleil.

BOYET.--Elles ne rpondront pas  cette pithte: tu ferais mieux de
dire: des yeux brillants comme des yeux de filles.

MOTH, _troubl_.--Elles ne m'coutent pas, et cela me trouble.

BIRON.--Est-ce l tout ton savoir-faire? Retire-toi, petit malheureux.

ROSALINE.--Que nous veulent ces trangers? Boyet, sachez leurs
intentions. S'ils parlent notre langue, nous dsirons que quelque homme
sens nous instruise de leurs vues. Voyez ce qu'ils veulent.

BOYET.--Que demandez-vous de la princesse?

BIRON.--Rien que la paix et une galante visite.

ROSALINE.--Eh bien! que demandent-ils?

BOYET.--Rien que la paix et l'honneur de vous visiter.

ROSALINE.--Tout cela leur est accord, ainsi dites-leur de se retirer.

BOYET, _ Biron_.--Elle dit que vous avez tout cela, et que vous pouvez
vous retirer.

LE ROI.--Dites-lui que nous avons mesur bien des milles, pour danser un
menuet avec elle sur ce gazon.

BOYET.--Ils disent qu'ils ont mesur bien des milles pour danser un
menuet avec vous sur ce gazon.

ROSALINE.--Ce n'est pas cela.--Demandez-leur combien il y a de pouces
dans un mille; s'il est vrai qu'ils aient mesur bien des milles, ils
nous diront aisment la mesure d'un mille.

BOYET.--Si pour venir ici vous avez mesur des milles, et plusieurs, la
princesse vous charge de lui dire combien il faut de pouces pour
complter un mille.

BIRON.--Dites-lui que nous les mesurons par des pas ennuys.

BOYET.--Elle a entendu elle-mme votre rponse.

ROSALINE.--H! combien de pas ennuys, dans le nombre des milles
ennuyeux que vous avez parcourus, compte-t-on dans l'espace d'un mille?

BIRON.--Nous ne comptons rien de ce que nous faisons pour vous.--Notre
zle est si grand, si inpuisable, que nous pouvons toujours prendre
cette peine sans les compter. Daignez nous montrer le soleil de vos
traits, afin que, comme les sauvages, nous puissions l'adorer.

ROSALINE.--Mon visage n'est qu'une lune et voile de nuages.

LE ROI.--Heureux les nuages qui seraient comme ceux qui vous cachent.
Daignez, brillante lune, et vous, belles toiles de sa cour, carter ces
nuages et laisser tomber vos rayons sur nos yeux humides.

ROSALINE.--O frivole demande! demandez quelque chose de plus
intressant; ce que vous venez de demander n'est qu'un clair de lune
dans l'eau.

LE ROI.--Eh bien! pour changer, accordez-nous un tour de danse; vous
m'ordonnez de vous faire une demande, celle-l n'a rien d'trange.

ROSALINE.--Allons, musiciens, jouez; allons, il faut faire ce tour
promptement.--Non, pas encore. Point de danse.--Je change comme la lune.

LE ROI.--Ne voulez-vous pas danser? Comment avez-vous chang sitt?

ROSALINE.--Vous avez pris la lune dans son plein; mais  prsent sa
phase est change.

LE ROI.--Et cependant elle est toujours la lune, et moi je suis l'homme
de la lune. La musique joue, accordez-nous quelques mouvements pour la
suivre.

ROSALINE.--Nos oreilles la suivent.

LE ROI.--Mais il faudrait que vos pas la suivissent en mme temps.

ROSALINE.--Puisque vous tes des trangers, et qu'un hasard vous a
conduits ici, nous ne serons pas si ddaigneuses; prenez nos
mains.--Nous ne voulons pas danser.

LE ROI.--Pourquoi donc prenez-vous nos mains?

ROSALINE.--Uniquement pour nous quitter en amis.--Voil ma rvrence,
mes beaux galants; et l finit le menuet.

LE ROI.--De grce, un peu plus de cette mesure encore; ne soyez pas si
rserves.

ROSALINE.--Nous ne pouvons pas vous en donner davantage pour le prix.

LE ROI.--Daignez donc vous priser vous-mmes;  quel prix peut-on
acheter votre compagnie?

ROSALINE.--Par votre absence, et point d'autre.

LE ROI.--Cela ne peut pas tre.

ROSALINE.--En ce cas, il est impossible de nous acheter; ainsi, adieu.
Un double adieu  votre masque, et une moiti d'adieu pour vous.

LE ROI.--Si vous refusez de danser, accordez-nous du moins la grce d'un
plus long entretien.

ROSALINE.--En secret donc?

LE ROI.--Je n'en serai que plus enchant.

(Ils se parlent  part.)

BIRON, _ la princesse_.--Belle matresse  la main d'albtre, un mot de
douceur avec vous.

LA PRINCESSE.--Miel, lait et sucre, voil trois mots.

BIRON.--Et deux fois trois, si vous devenez si friande; hydromel, mot
de bire et malvoisie; d bien jet! voil une demi-douzaine de
douceurs.

LA PRINCESSE.--Septime douceur, adieu. Puisque vous avez le secret de
piper les ds, je ne veux plus jouer avec vous.

BIRON.--Un mot en secret.

LA PRINCESSE.--Oh! je vous prie, que ce mot ne soit pas une douceur!

BIRON.--Vous aigrissez ma bile.

LA PRINCESSE.--La bile? ce mot est amer.

BIRON.--En ce cas il est  propos.

(Ils causent tous bas.)

DUMAINE, _ Marie_.--Voulez-vous me faire la grce d'changer un mot
avec moi.

MARIE.--Nommez-le.

DUMAINE.--Belle dame.

MARIE.--Parlez-vous ainsi? beau seigneur.--Voil pour votre belle dame.

DUMAINE.--Si c'est votre bon plaisir, encore un mot en secret. C'est
pour vous dire adieu.

(Ils s'entretiennent en secret.)

CATHERINE,  _Longueville_.--Quoi donc? votre masque est-il sans langue?

LONGUEVILLE.--Je sais pourquoi, belle dame, vous me faites cette
question.

CATHERINE.--Oh! voyons votre raison. Vite, monsieur, je brle de la
savoir.

LONGUEVILLE.--Vous avez une double langue dans votre masque, et vous
devriez en cder une moiti  mon masque muet.

CATHERINE.--_Veal_, dit le Hollandais! _veal_ ne veut-il pas dire veau?

LONGUEVILLE.--Un veau, belle dame.

CATHERINE.--Non, un beau seigneur, veau.

LONGUEVILLE.--Partageons le mot.

CATHERINE.--Non, je ne veux pas tre votre moiti, gardez tout; cela
pourra devenir un boeuf.

LONGUEVILLE.--Hol! comme vous vous buttez dans ces pointes de
raillerie. Voudriez-vous donner des cornes, chaste dame? n'en faites
rien.

CATHERINE.--Mourez donc, veau, avant que les cornes vous poussent.

LONGUEVILLE.--Un mot  part avec vous, avant de mourir.

CATHERINE.--Parlez donc bas, de peur que le boucher n'entende. (Ils
causent  part.)

BOYET.--La langue des filles caustiques est aussi tranchante que le fil
invisible du rasoir; elle peut couper un cheveu imperceptible, si fin,
qu'il chappe  la vue. La finesse de leurs traits est au-dessus de
toute imagination: leurs saillies ont des ailes plus rapides que les
boulets, que le vent, que la pense, et tout ce qu'il y a de plus
rapide.

ROSALINE.--Pas un mot de plus, mes filles. Rompons, rompons l'entretien.

BIRON.--Par le ciel, il faut nous retirer bafous, et le gosier sec.

LE ROI.--Adieu, folles; vous avez un bien pauvre esprit.

(Le roi, les seigneurs, Moth, les musiciens et la suite s'en vont.)

LA PRINCESSE.--Vingt fois adieu, mes Moscovites gels. Est-ce l cette
gnration d'esprits si admirs?

BOYET.--Des lumires qu'un lger souffle de votre bouche a teintes.

ROSALINE.--Ces esprits chargs d'embonpoint; grossiers, grossiers,
pais, pais.

LA PRINCESSE.--Le pauvre esprit pour l'esprit d'un roi! Les dplorables
railleries! croyez-vous qu'ils ne se pendront pas de dsespoir cette
nuit? ou qu'ils oseront montrer de nouveau leurs visages, autrement que
sous le masque? Ce Biron qu'on dit si ingnieux tait tout dcontenanc.

ROSALINE.--Oh! ils taient l dans la plus dplorable situation: encore
un bon mot, et le roi se mettait  pleurer.

LA PRINCESSE.--Biron a jur, tout dcontenanc.

MARIE.--Dumaine et son pe taient  mon service; non point, lui ai-je
dit: et aussitt mon beau serviteur est rest muet.

CATHERINE.--Le seigneur Longueville m'a dit que j'avais dompt son
coeur; et savez-vous comment il m'a appele?

LA PRINCESSE.--Mal de coeur peut-tre?

CATHERINE.--Oui, d'honneur.

LA PRINCESSE.--Va-t'en, mal de coeur toi-mme.

ROSALINE.--Allons, on trouverait aisment de meilleurs esprits parmi les
docteurs en bonnet selon les statuts[68].--Mais, savez-vous une chose?
Le roi a jur qu'il tait amoureux de moi.

[Note 68: Le bonnet de statut. Un acte du parlement enjoignit aux
personnes au-dessus de six ans de porter, les dimanches et jours de
fte, un bonnet de laine fabriqu en Angleterre: il n'y avait
d'exception que pour la noblesse.]

LA PRINCESSE.--Et le subtil Biron m'a engag sa foi.

CATHERINE.--Et Longueville tait n pour me servir.

MARIE.--Dumaine est  moi, aussi insparable que l'corce l'est de
l'arbre.

BOYET.--Madame, et vous, mes jolies nymphes, prtez-moi l'oreille, ils
vont revenir tout  l'heure ici sous leur forme naturelle: car il n'est
pas possible qu'ils digrent jamais ce cruel affront.

LA PRINCESSE.--Ils vont revenir, dites-vous?

BOYET.--Ils reviendront, ils reviendront, Dieu le sait; et vous les
verrez danser de joie, quoique vous les ayez renvoys estropis  force
de coups. Ainsi, changez de couleurs, et, lorsqu'ils reparatront en ce
lieu, panouissez-vous comme de belles roses au souffle de l't.

LA PRINCESSE.--Qu'entendez-vous par panouir? Qu'entendez-vous par l?
Parlez de faon qu'on vous entende.

BOYET.--De belles dames masques sont des roses dans le bouton.
Dmasques, et montrant leur incarnat et leurs douces nuances, ce sont
des anges sortis des nuages, ou des roses panouies.

LA PRINCESSE.--Laissez l vos ambiguts. Que ferons-nous, s'ils
reviennent nous faire la cour en face?

ROSALINE.--Ma chre princesse, si vous voulez vous laisser conduire par
mes avis, raillons-les encore en face, comme nous les avons raills
masqus. Plaignons-nous  eux de ce qu'il est venu ici des fous dguiss
en Moscovites, dans un accoutrement bizarre, et demandons avec
tonnement ce que pouvaient tre ces aventuriers, quel tait le but de
leur plate comdie, de leur prologue grossier, de tout leur procd si
ridicule, et de leur arrive dans notre tente.

BOYET.--Mesdames, retirez-vous: nos galants sont  deux pas.

LA PRINCESSE.--Courons  nos tentes, comme des chevreuils fuyant dans la
plaine.

(La princesse sort avec ses femmes.)

(Entrent le roi, Biron, Longueville et Dumaine dans leur costume
habituel.)

LE ROI, _ Boyet_.--Salut, beau chevalier; o est la princesse?

BOYET.--Elle s'est retire dans sa tente: Votre Majest a-t-elle  me
charger de quelques ordres pour elle?

LE ROI.--Dites-lui que je la prie de m'accorder une minute d'audience.

BOYET.--Je vais la lui demander, sire; et je sais qu'elle vous
l'accordera.

(Boyet sort.)

BIRON.--Cet homme se gorge d'esprit comme les pigeons de pois[69], et il
se dgorge quand il plat  Dieu. Colporteur de bons mots, il revend sa
denre aux vigiles des ftes, aux assembles, aux marchs, aux foires;
et nous qui le vendons en gros, Dieu le sait, nous n'avons pas
l'avantage de l'taler, comme lui, en vue des chalands. Ce galant sait
accrocher les jeunes filles  sa manche, comme une pingle. S'il et t
Adam il aurait tent ve: il sait dcouper les viandes et grasseyer.
Quoi! c'est lui qui baisait sa main en signe de politesse; c'est le
singe des belles manires, c'est monsieur le prcieux; quand il joue au
trictrac, il fait gronder les ds en termes choisis, il chante le tnor
avec grce, et dans l'art de matre des crmonies, le surpasse qui
pourra. Les dames l'appellent mon cher coeur; chaque degr que son pied
foule en montant, le baise et le caresse: c'est une fleur qui
s'panouit, qui sourit  chacun pour montrer ses dents blanches comme
des os de baleine.--Et toutes les consciences qui ne veulent pas mourir
endettes lui donnent le titre mrit de Boyet  la langue mielleuse.

[Note 69: Proverbe populaire.]

LE ROI.--Que les aphthes saisissent sa langue emmielle, je le lui
souhaite de tout mon coeur, pour le punir d'avoir dconcert le page
d'Armado dans son rle!

(Entrent la princesse, Rosaline, Marie, Catherine, Boyet, et suite.)

BIRON.--Regardez, voil qu'on vient!--Savoir-vivre! qu'tais-tu avant
que cet homme t'enseignt, et qu'es-tu maintenant?

LE ROI.--Salut, aimable princesse, et bonjour.

LA PRINCESSE.--Bonjour dans un salut[70], ce n'est pas trs-bien, je
crois.

[Note 70: _Hail_, salut et grle.]

LE ROI.--Interprtez mieux mes paroles.

LA PRINCESSE.--Faites-moi de meilleurs souhaits, je vous le permets.

LE ROI.--Nous sommes venus vous rendre visite, et nous nous proposons
aujourd'hui de vous conduire  notre cour: accordez-nous cette faveur.

LA PRINCESSE.--Je ne sortirai point de ce parc; et songez  observer
votre voeu. Ni Dieu ni moi n'aimons les hommes parjures.

LE ROI.--Ne me faites pas un crime d'une faute dont vous tes la cause.
C'est la vertu de vos yeux qui me force  rompre mon serment.

LA PRINCESSE.--Vous appelez vertu ce qui n'en est pas une; vous auriez
d dire vice, car jamais la vertu n'a l'effet de faire violer les
serments des hommes. Par mon honneur virginal, aussi pur que le lis
encore intact, je proteste que, quand on me ferait souffrir les plus
horribles tourments, je ne consentirais jamais  accepter un asile dans
votre palais, tant j'abhorre d'tre cause qu'on viole des serments faits
au ciel avec sincrit.

LE ROI.--Oh! vous avez men ici une vie solitaire et triste, sans voir
le monde, sans recevoir la moindre visite; et c'est une honte pour nous.

LA PRINCESSE.--Non pas, seigneur; il n'en est pas ainsi, je vous le
jure. Nous avons eu ici des divertissements et des amusements fort
agrables. Il n'y a pas encore longtemps qu'une troupe de Russes vient
de nous quitter.

LE ROI.--Comment, madame, des Russes?

LA PRINCESSE.--Oui, d'honneur, seigneur; de braves galants, pleins de
politesse, tout brillants de magnificence.

ROSALINE.--Madame, dites la vrit.--Ce portrait ne leur ressemble pas,
seigneur. C'est par politesse, et pour se conformer au ton de nos jours,
que la princesse leur donne un loge qu'ils ne mritent pas. Il est bien
vrai que nous quatre nous avons t abordes par quatre galants en
habits russes; ils sont rests ici une heure, et ont beaucoup parl;
mais pendant toute cette heure, seigneur, nous n'avons pas eu le bonheur
de leur entendre dire un mot heureux. Je n'ose pas les appeler des fous,
mais ce que je crois, c'est que quand ils ont soif, il y a des fous qui
auraient bien envie de boire.

BIRON.--Cette plaisanterie me sche le gosier  moi.--Ma belle, ma
charmante, votre esprit tourne la sagesse en folie: lorsque nos yeux
veulent saluer l'oeil enflamm des cieux,  force de lumire nous
perdons la lumire; votre talent est blouissant comme lui; auprs de
votre sagesse, la sagesse d'autrui ne parat que folie; et ce qu'il y a
de plus riche nous parat pauvret.

ROSALINE.--Ce que vous dites annonce que vous tes riche et sage; car 
mes yeux...

BIRON.--Je suis un fou, dnu de tout, n'est-ce pas?

ROSALINE.--Si ce n'est que vous prenez ce qui vous appartient, il serait
mal  vous de m'arracher les paroles de la bouche.

BIRON.--Oh! je suis tout  vous, avec tout ce que je possde.

ROSALINE.--Un fou tout entier  moi?

BIRON.--Je ne puis vous donner moins.

ROSALINE.--Quel tait, dans les masques, celui que vous portiez?

BIRON.--O cela? Quand? Quel masque? Pourquoi me demandez-vous cela?

ROSALINE.--H! l mme, dans ce temps-l mme, ce masque, oui, cet tui
superflu, qui montrait le plus beau visage et cachait le plus laid.

LE ROI, _ ceux de sa suite_.--Nous sommes dcouverts: elles vont nous
accabler de leurs railleries.

DUMAINE.--Avouons tout, et tournons la chose en plaisanterie.

LA PRINCESSE, _au roi_.--Quoi! vous restez confondu, seigneur? Pourquoi
Votre Altesse a-t-elle l'air si srieux?

ROSALINE.--Au secours! tenez-lui le front; pourquoi plissez-vous? Le
mal de mer, je crois: ils viennent de Moscovie.

BIRON.--Ainsi, les toiles versent les calamits pour punir le parjure:
quel front d'airain pourrait y rsister?--Me voici en butte  vos
traits, belle dame; lancez sur moi toutes les bordes de votre science;
crasez-moi de vos affronts; accablez-moi de vos moqueries; hachez-moi
du tranchant de vos pigrammes. Ah! je ne viendrai plus vous prier de
danser; je ne viendrai plus vous faire ma cour en habit russe.--Oh! je
ne me fierai plus aux harangues tudies, ni aux mouvements de la langue
d'un page; je ne viendrai plus visiter mon amie en masque, ni faire ma
cour en rimes semblables aux chansons d'un aveugle jouant de la harpe;
adieu phrases de taffetas, compliments soyeux, hyperboles  triple
tage, affectation recherche et figures pdantesques! ces insectes
bourdonnants m'ont souffl comme un ballon; je les abjure, et je
proteste ici, par ce gant si blanc (combien la main l'est encore
davantage, Dieu le sait!), que dsormais, en faisant ma cour,
l'expression de mes sentiments sera nonce par des oui et des non, de
l'toffe la plus unie et la plus simple; et, pour commencer ma rforme,
ma belle, que Dieu m'assiste, oui, comme mon amour pour vous est ferme
et constant, de la trempe la plus pure, sans paille ni alliage!

ROSALINE.--Sans _sans_[71], je vous prie.

[Note 71: C'est--dire _sans_ mot franais. Biron avait rpt le mot
_sans_.]

BIRON.--Il me reste encore un brin de mon ancienne rage.--Daignez me
supporter: je suis un malade; je me dferai de cela par degrs.
Attendez: voyons.--crivez sur ces trois personnes: Que le Seigneur ait
piti de nous[72]! Ils sont infects; le mal est dans leurs coeurs: ils
ont la peste; ils l'ont gagne de vos yeux. Ces braves seigneurs sont
visits par la colre du ciel; et vous n'en tes pas exemptes, mesdames;
je vois sur vous les signes de la main de Dieu.

[Note 72: Inscription place sur l'hospice des pestifrs.]

LA PRINCESSE.--Ceux qui nous ont donn ces signes en doivent tre
dlivrs.

BIRON.--Nos tats sont confisqus; ne cherchez pas  achever de nous
dtruire.

ROSALINE.--Pas du tout! Comment se pourrait-il que vous fussiez
confisqus? c'est vous qui faites le procs[73].

[Note 73: quivoque sur _sue_, procs et offre, hommage, demande,
supplique.]

BIRON.--Ah! paix! Je ne veux plus avoir d'affaire avec vous.

ROSALINE.--Vous n'aurez pas non plus affaire  moi, si ma volont
s'accomplit.

BIRON.--Parlez pour vous-mme: mon esprit est  bout.

LE ROI,  _la princesse_.--Enseignez-nous, belle princesse, quelque
belle excuse pour notre grave offense.

LA PRINCESSE.--La plus belle excuse, c'est l'aveu. N'tiez-vous pas ici,
il n'y a qu'un moment, tous dguiss?

LE ROI.--J'y tais, madame.

LA PRINCESSE.--Et avez-vous reu une bonne leon?

LE ROI.--Oui, certes, madame.

LA PRINCESSE.--Et lorsque vous tiez ici, qu'avez-vous murmur 
l'oreille de votre dame?

LE ROI.--Que je la prisais plus que tous les trsors du monde entier.

LA PRINCESSE.--Et lorsqu'elle vous sommera de tenir votre promesse, vous
la repousserez.

LE ROI.--Non, sur mon honneur.

LA PRINCESSE.--Allons, allons, modrez-vous: aprs un premier serment
viol, vous ne vous faites aucun scrupule de vous parjurer encore.

LE ROI.--Mprisez-moi si jamais je viole ce serment que j'ai fait.

LA PRINCESSE.--Je vous mpriserai donc; et un peu de
modration.--Rosaline, que vous a murmur ce Russe tout bas dans
l'oreille?

ROSALINE.--Madame, il a jur que je lui tais chre et prcieuse comme
la prunelle de l'oeil, et il m'a leve au-dessus du prix de cet
univers, ajoutant, de plus, qu'il m'pouserait, ou qu'il mourrait mon
amant.

LA PRINCESSE.--Dieu te donne joie de lui! Le noble prince tient bien
honorablement sa promesse!

LE ROI.--Que voulez-vous dire, madame? Sur ma vie, sur ma foi, je n'ai
jamais fait pareil serment  cette dame.

ROSALINE.--Par le ciel, vous l'avez fait; et, pour le confirmer, vous
m'avez fait ce prsent; mais reprenez-le, monsieur, le voil.

LE ROI.--Ce prsent, c'est  la princesse que je l'ai donn avec ma foi.
Je l'ai bien distingue  ce joyau qu'elle portait sur sa manche.

LA PRINCESSE.--Pardonnez-moi, seigneur; c'tait elle qui portait ce
joyau; quant  moi, c'est le seigneur Biron, je lui en rends grces, qui
est mon amant.--Eh bien! Biron, voulez-vous de moi, ou voulez-vous que
je vous rende votre perle?

BIRON.--Ni l'un ni l'autre; je vous les abandonne tous deux.--Je devine
le fin mot.--Il y a eu ici un complot (parce qu'elles ont t instruites
d'avance de notre divertissement); elles ont tout dispos pour le battre
en ruine comme une comdie de Nol. Quelque rediseur, quelque patelin,
quelque mauvais bouffon, quelque flagorneur, quelque cuyer tranchant,
quelque plaisant  qui l'excs du rire a rid les joues, et qui sait
comment il faut s'y prendre pour faire rire la princesse, lorsqu'elle
est de belle humeur, a dvoil d'avance tout notre projet; et sur cette
dcouverte, les dames ont chang de prsents; et nous, dus par les
couleurs auxquelles nous pensions les reconnatre, nous n'avons fait la
cour qu'au signe trompeur qui nous a gars. A prsent, pour aggraver
notre parjure, nous sommes parjures encore une fois, la premire par
notre bonne volont, et la seconde par notre mprise. (_A Boyet_.) Et ne
serait-ce pas vous-mme qui auriez vent notre secret et notre plan de
divertissement pour nous rendre ainsi parjures? N'avez-vous pas trouv
la mesure du pied de la princesse[74]? Ne savez-vous pas toujours
sourire  ses yeux, et vous tenir debout entre son dos et le feu,
portant une assiette et faisant le bouffon? Vous avez dconcert notre
page dans son discours: allez, tout vous est permis; mourez quand vous
voudrez, une jupe vous servira de linceul. Vous me lorgnez d'un oeil
malin, n'est-il pas vrai? Vous avez un oeil qui blesse comme une pe de
plomb.

[Note 74: Phrase proverbiale; flatter quelqu'un, et s'insinuer dans ses
bonnes grces.]

BOYET.--Cette brave lice a t vigoureusement courue jusqu'au bout.

BIRON.--Voyez, il joute encore: en voil assez; moi, j'ai fini. (_Entre
Costard_.) Te voil venu fort  propos, tout esprit; tu viens terminer
une belle dispute.

COSTARD.--O mon Dieu, monsieur, ils voudraient savoir si les trois
hros[75] viendront ou non.

[Note 75: Shakspeare veut tourner en ridicule _l'histoire des neuf
preux_.]

BIRON.--Comment, est-ce qu'ils ne sont que trois?

COSTARD.--Non, monsieur; mais cela est fort beau, car chacun en
reprsente trois.

BIRON.--Et trois fois trois font neuf.

COSTARD.--Non pas, monsieur; sous votre bon plaisir, monsieur, j'espre
qu'il n'en est pas ainsi: vous ne pouvez pas demander notre
interdictions[76], monsieur; je vous le proteste, monsieur, nous savons
ce que nous savons.--J'espre que trois fois trois, monsieur?

[Note 76: Nous ne sommes pas fous.]

BIRON.--Ne font pas neuf?

COSTARD.--Sous votre bon plaisir, monsieur, nous savons  combien cela
se monte.

BIRON.--Par Jupiter, j'ai toujours pris trois fois trois pour neuf.

COSTARD.--O mon Dieu, monsieur, vous seriez bien malheureux, si vous
tiez oblig de gagner votre vie  compter, monsieur.

BIRON.--Combien donc cela fait-il?

COSTARD.--O mon Dieu, monsieur, les parties elles-mmes, les acteurs,
monsieur, vous l'apprendront, combien cela fait. Quant  moi, je ne
suis, comme on dit, que pour faire un homme dans un pauvre homme,
_Pompion le Grand_, monsieur.

BIRON.--Es-tu un des neuf hros?

COSTARD.--Il leur a plu de me croire digne d'tre Pompion le Grand:
quant  moi, je ne connais pas le rang ni le caractre de ce champion;
mais je dois le reprsenter.

BIRON.--Va, dis-leur de se prparer.

COSTARD.--Nous donnerons  cela une jolie tournure, monsieur; nous y
donnerons quelque attention.

LE ROI.--Biron, ils nous feront affront; qu'ils n'approchent pas.

(Costard sort.)

BIRON.--Nous sommes  l'preuve de la honte, mon prince; et il y a une
certaine politique  avoir un spectacle plus mauvais que celui qu'ont
donn le roi et ses courtisans.

LE ROI.--Qu'ils s'abstiennent de venir.

LA PRINCESSE.--Allons, mon noble prince, laissez-vous gouverner par moi
 prsent. Souvent le spectacle plat d'autant plus que les acteurs
savent moins les moyens de plaire. Lorsque le zle s'vertue pour
contenter les spectateurs, et que la pice expire au milieu des efforts
de ceux qui la reprsentent, alors la ridicule confusion des caractres
donne plus de gaiet, c'est ainsi qu'on voit de grands projets, conduits
avec beaucoup de peine, avorter ds leur naissance.

BIRON.--Une juste description de notre mascarade, seigneur!

(Entre Armado.)

ARMADO.--Oint du Seigneur, j'implore de votre auguste souffle autant de
temps qu'il m'en faut pour profrer une couple de mots.

(Il converse en particulier avec le roi et lui remet un papier.)

LA PRINCESSE.--Cet homme sert-il Dieu?

BIRON.--Pourquoi me faites-vous cette question, madame?

LA PRINCESSE.--C'est qu'il ne parle pas comme les hommes que Dieu a
crs.

ARMADO, _haut_.--Cela est gal, mon beau, mon gracieux, mon doux
monarque; car je proteste que le matre d'cole est excessivement
original, trop, trop vain; trop, trop vain; mais nous risquerons la
chose, comme on dit: _alla fortuna della guerra_. Je vous souhaite la
paix de l'me, mon royal couple.

(Il sort.)

LE ROI.--Il y a  parier que nous aurons une belle reprsentation de
hros. Lui, il reprsente Hector de Troie; le paysan, Pompe le Grand;
le cur de la paroisse, Alexandre; le page d'Armado, Hercule; le pdant,
Judas Machabe; et si ces quatre hros russissent d'abord dans leur
premier rle, les quatre changeront de costume et reprsenteront les
cinq autres.

BIRON.--Il y en a cinq dans la premire pice.

LE ROI.--Non, vous vous trompez.

BIRON.--Le pdant, le fanfaron, le prtre de campagne, le fou et le
page... Une vraie partie de neuf[77], et le monde entier n'en fournirait
pas cinq pareils,  les prendre chacun dans leur caractre.

[Note 77: _Ad novum_ pour _novem_, ancien jeu de ds.]

LE ROI.--Le vaisseau est  la voile, et le voil qui cingle en pleine
mer.

(On apporte des siges.)

(Entre Costard reprsentant Pompe.)

COSTARD.--Moi, je suis Pompe.

BOYET.--Vous mentez, vous n'tes pas Pompe.

COSTARD.--Je suis Pompe....

BOYET.--Avec la tte d'un lopard sur le genou.

BIRON.--Bien dit, vieux railleur; il faut que je me rconcilie avec toi.

COSTARD.--Je suis Pompe, Pompe surnomm _le gros_.

DUMAINE, _le reprenant_.--Le grand.

COSTARD.--Oui, c'est le grand, monsieur: Pompe surnomm _le grand_,
qui, souvent dans le champ de bataille, avec mon bouclier et mon pe,
ai fait suer mon ennemi. Voyageant le long de cette cte, je suis venu
ici par hasard, et je dpose mes armes aux pieds de cette belle
damoiselle de France. _(A la princesse_.) Si Votre Altesse voulait dire:
Pompe, je vous rends grces, j'aurais fini.

LA PRINCESSE.--Grand merci, grand Pompe.

COSTARD.--Je n'en mritais pas tant, mais je me flatte que j'ai t
parfait; je n'ai fait qu'une petite faute dans le mot _grand_.

BIRON.--Mon chapeau contre un sou que Pompe est le meilleur des neuf
hros.

(Entre Nathaniel reprsentant Alexandre.)

NATHANIEL.--Lorsque je vivais dans le monde, j'tais le monarque du
monde; j'tendis ma puissance et mes conqutes  l'orient,  l'occident,
au nord et au midi; mon cusson annonce clairement que je suis
Alisandre.

BOYET.--Votre nez dit que non, que vous ne l'tes pas; car il est trop
droit.

BIRON, _ Boyet_.--Votre nez sent  merveille que non, mon chevalier au
flair dlicat.

LA PRINCESSE.--Le conqurant est tout en dsarroi; continuez, bon
Alexandre.

NATHANIEL.--Lorsque je vivais dans le monde, j'tais le matre du monde.

BOYET.--Rien de plus vrai; cela est juste, vous l'tiez, Alisandre.

BIRON.--Pompe le Grand!

COSTARD.--Votre serviteur, et Costard.

BIRON.--Enlve le conqurant, enlve Alisandre!

COSTARD.--Oh! monsieur, vous avez mis en droute Alisandre le
conqurant. (_A Nathaniel_.) Tu seras pour cela dpouill de ton habit
de reprsentation; et ton lion, qui tient sa hache d'armes, assis sur
une chaise de garde-robe, sera donn  un Ajax, et ce sera lui qui sera
le neuvime hros. Un conqurant qui tremble de parler! Fuis de honte,
Alisandre. (_Nathaniel sort_.) S'il vous plat, c'est un bon homme
imbcile, un honnte homme, voyez-vous, et bientt mis en droute! C'est
un excellent voisin, en vrit, et un fort bon joueur de boule.... Mais,
pour Alisandre, hlas! vous voyez ce que c'est, il s'est un peu tromp
dans son rle. Mais voil des hros qui expliqueront leur pense un peu
mieux.

BIRON.--Rangez-vous de ce ct, bon Pompe.

(Entrent Holoferne reprsentant Judas Machabe, et Moth reprsentant
Hercule.)

HOLOFERNE, _montrant le page Moth_.

Le grand Hercule est reprsent par ce marmot,
Lui dont la massue a tu Cerbre, ce _Canus_[78]  triple tte;
Et lorsqu'il n'tait encore qu'un nain, qu'un petit enfant au berceau,
Il vous tranglait ainsi les serpents dans ses _manus
Quoniam_, il semble tre ici dans la minorit.
_Ergo_, je viens avec cette apologie.--


(A Moth.)

    Conserve quelque majest dans ton _exit_, et disparais.

[Note 78: Pour _canis_, chien.]

(Moth sort.)

HOLOFERNE _continuant_.--Je suis Judas....

DUMAINE.--Un Judas!

HOLOFERNE.--Non pas l'Iscariote, monsieur.--Je suis Judas, nomm
_Macchabus_.

DUMAINE.--Un Judas Machabe tondu[79] est un vrai Judas nu.

[Note 79: _Y cleped_ nomm, et _clipt_, tondu.]

BIRON.--Un tratre qui donne des baisers! Comment es-tu devenu Judas?

HOLOFERNE.--Je suis Judas.

DUMAINE.--A ta plus grande honte, Judas.

HOLOFERNE.--Que prtendez-vous, monsieur?

DUMAINE.--Faire que Judas se pende lui-mme.

HOLOFERNE.--Commencez, monsieur; vous tes mon an.

BIRON.--Bien rpondu: Judas fut pendu  un sureau.

HOLOFERNE.--Je ne me laisserai pas dconcerter.

BIRON.--Parce que tu es dvisag[80].

[Note 80: _To out face one_, dvisager quelqu'un.]

HOLOFERNE.--Qu'est-ce que c'est que cela?

BOYET.--Une tte de cistre.

DUMAINE.--La tte d'une pingle  cheveux.

BIRON.--Une tte de mort dans une bague.

LONGUEVILLE.--La face d'une vieille mdaille romaine,  demi efface.

BOYET.--Le pommeau du sabre de Csar.

DUMAINE.--La tte sculpte en os d'une cartouche de soldat.

BIRON.--Une demi-joue de saint George dans une boucle.

DUMAINE.--Oui, dans une boucle de plomb.

BIRON.--Oui, et que porte  son chapeau un arracheur de dents. Et 
prsent, poursuis; car nous t'avons mis en bonne contenance.

HOLOFERNE.--Vous m'avez mis hors de contenance.

BIRON.--Tu mens; nous t'avons donn des physionomies.

HOLOFERNE.--Mais vous les avez toutes dvisages.

BIRON.--C'est ce que nous te ferions si tu tais un lion.

BOYET.--Mais comme c'est un ne, qu'il s'en aille: et l-dessus, adieu,
cher Jude; pourquoi restes-tu?

DUMAINE.--Pour la fin de son nom.

BIRON.--Pour l'ne ajout au Jude: donnez-la-lui.--Jud-as[81], va-t'en.

[Note 81: _Jude ass_, pour Jude ne.]

HOLOFERNE.--Cela n'est pas gnreux, ni poli, ni honnte.

BOYET.--Une lumire pour monsieur Judas, il fait nuit; il pourrait se
jeter par terre.

LA PRINCESSE.--Hlas! le pauvre Machabe, comme il a mordu  l'hameon!

(Entre Armado, reprsentant Hector.)

BIRON.--Cache ta tte, Achille; voici Hector qui s'avance en armes.

DUMAINE.--Quand mes railleries devraient retomber sur moi, je veux
m'gayer en ce moment.

LE ROI.--Hector n'tait qu'un Troyen[82] en comparaison de celui-ci.

[Note 82: _Trojan_, Troyen. Du temps de Shakspeare, sobriquet de
voleur.]

BOYET.--Mais est-ce bien Hector?

DUMAINE.--Je pense qu'Hector n'tait pas si bien fait.

LONGUEVILLE.--Sa jambe est trop grosse pour Hector.

DUMAINE.--Srement, il est plus gras.

BOYET.--Non, il est habill au mieux en petit.

BIRON.--Ce ne peut tre l Hector.

DUMAINE.--C'est un dieu ou un peintre, car il fait des mines.

ARMADO.--L'armipotent Mars, le tout-puissant des lances, a fait  Hector
un don....

DUMAINE.--Une muscade dore.

BIRON.--Un citron.

LONGUEVILLE.--Garni de clous de girofle[83].

[Note 83: trennes  la mode pour la Nol.]

DUMAINE.--Non, fendu.

ARMADO.--Paix!--Mars l'armipotent, le tout-puissant des lances, a fait
un don  Hector, l'hritier d'Ilion: un homme d'une si infatigable
halcine, que, srement, il combattrait, oui, depuis le matin jusqu'au
soir, hors de sa tente. Je suis cette fleur....

DUMAINE.--Cette menthe.

LONGUEVILLE.--Cette violette.

ARMADO.--Cher seigneur Longueville, tenez votre langue.

LONGUEVILLE.--Je dois plutt lui lcher la bride: car elle court sur la
trace d'Hector.

DUMAINE.--Et Hector est un lvrier.

ARMADO.--Le cher guerrier est mort et en poussire: mes chers coeurs, ne
battez pas les cendres des morts. Quand il respirait, c'tait un
homme!--Mais je vais poursuivre mon rle. _(A la princesse_.) Douce
royaut, accordez-moi le sens de votre oue.

LA PRINCESSE.--Parlez, brave Hector; vous nous faites beaucoup de
plaisir.

ARMADO.--J'adore la pantoufle de votre aimable grce.

BOYET.--Il l'aime au pied.

DUMAINE.--Il ne pourrait pas l'aimer  l'aune.

ARMADO.--Cet Hector a surpass de bien loin Annibal.

COSTARD.--Votre partie adverse, camarade Hector, est une fille perdue.
Elle est  deux mois de sa carrire.

ARMADO.--Que veux-tu dire?

COSTARD.--En bonne foi, si vous ne jouez pas le rle de l'honnte
Troyen, la pauvre fille est  plaindre; elle le sent remuer: l'enfant
fait dj le fanfaron dans son ventre; il est  vous.

ARMADO.--Veux-tu me _diffamoniser_ parmi les potentats? Tu mourras.

COSTARD.--Hector sera donc fouett pour Jacquinette, dont il a troubl
la vie; et pendu pour Pompe,  qui il veut donner la mort.

DUMAINE.--O rare Pompe!

BOYET.--O fameux Pompe!

BIRON.--Pompe plus grand que le grand, grand, grand Pompe. Pompe le
gant!

DUMAINE.--Hector, tremble.

BIRON.--Pompe est mu. Attisez, attisez la fureur[84]. Excitez-les,
excitez-les.

[Note 84: _Atis,_ At, la desse des fureurs.]

DUMAINE.--Hector lui fera un dfi.

BIRON.--Oui, pour peu qu'il y ait dans son ventre autant de sang humain
qu'il en faut pour le dner d'une mouche.

ARMADO, _ Costard_.--Par le ple nord, je te fais un dfi.

COSTARD.--Je ne veux point combattre avec un pieu[85], comme un homme du
nord. Je veux me battre d'estoc et de taille: je veux me servir de
l'pe.--Je vous prie, laissez-moi reprendre mes armes d'Hector.

[Note 85: _Pole_, ple, et _pole_, pieu.]

DUMAINE.--Place aux hros irrits.

COSTARD.--Je veux me battre dans ma chemise.

DUMAINE.--Voil un Pompe des plus rsolus!

MOTH, _ Armado_.--Mon matre, baissez le ton d'une note: ne voyez-vous
pas que Pompe se dshabille pour le combat? Que prtendez-vous? Vous
allez perdre votre rputation.

ARMADO.--Nobles gentilshommes, nobles guerriers, pardonnez: mais je ne
combattrai point en chemise.

DUMAINE.--Vous ne pouvez pas le refuser: c'est Pompe qui a fait le
dfi.

ARMADO.--Aimables gentilshommes, je le peux, et je le veux.

BIRON.--Quelle est votre raison?

ARMADO.--La vrit nue de la chose, c'est que je n'ai point de chemise;
je vais en laine par pnitence.

BOYET.--Cela est vrai; et  Rome on lui a enjoint de s'abstenir de la
toile; depuis ce temps, je le jurerais, il n'en a port aucune, si ce
n'est un vieux lange de Jacquinette; et cela il le porte prs de son
coeur comme un gage de sa matresse.

(Entre Mercade.)

MERCADE.--Dieu conserve vos jours, madame!

LA PRINCESSE.--Soyez le bienvenu, Mercade; vous nous faites tort
pourtant, en interrompant notre divertissement.

MERCADE.--J'en suis bien fch, madame; car la nouvelle que j'apporte
pse cruellement sur ma langue. Le roi votre pre....

LA PRINCESSE.--Est mort, sur ma vie?

MERCADE.--Oui, madame: mon message est fini.

BIRON, _aux acteurs_.--Messieurs les hros, retirez-vous. La scne
commence  se rembrunir.

ARMADO.--Quant  moi, je respire librement: j'ai jusqu'ici vu les
affronts qu'on m'a faits, par le petit trou de la prudence, et je me
ferai justice comme un vrai guerrier.

(Les hros sortent.)

LE ROI, _ la princesse_.--Dans quelles dispositions se trouve Votre
Altesse?

LA PRINCESSE, _ Boyet_.--Boyet, prparez tout: je veux partir ce soir.

LE ROI.--Non pas si vite, madame: je vous en conjure, attendez encore.

LA PRINCESSE, _ Boyet_.--Prparez-vous, vous dis-je.--(_Au roi et  ses
seigneurs_.) Je vous remercie, mes gracieux seigneurs, de tous vos
galants efforts pour nous plaire: et je vous prie, du fond de mon me
qui vient d'tre afflige, de daigner, dans votre rare sagesse, excuser
et oublier l'excessive libert de nos procds et de nos contradictions.
Si nous nous sommes comportes avec un excs de hardiesse dans nos
mutuelles entrevues, et dans notre conversation ensemble, c'est la faute
de votre politesse. (_Au roi_.) Adieu, noble prince. Un coeur oppress
de tristesse abrge les compliments. Excusez-moi si je ne donne qu'un
mot de remerciement  l'importante requte que vous m'avez si facilement
accorde.

LE ROI.--Il n'est rien que la fuite rapide du temps ne prcipite et ne
modifie; et souvent, au moment o il force les hommes  se sparer, il
dcide ce qui n'aurait pu se terminer que par de longues discussions.
Quoique la douleur peinte sur le front d'une fille dfende le sourire
galant de l'amour et la prire sacre de la tendresse, qui voudrait
triompher de vos regrets: cependant, puisque l'amour a t le premier
objet de nos dmarches, que les nuages de la tristesse ne le dtournent
pas du but o il se proposait d'arriver. Pleurer des amis perdus n'est
pas, il s'en faut bien, aussi salutaire, aussi avantageux que de se
rjouir d'avoir gagn de nouveaux amis.

LA PRINCESSE.--Je ne vous comprends point, et cela double mon chagrin.

BIRON.--Des paroles franches pntrent mieux l'oreille et la douleur:
comprenez donc mieux la pense du roi; c'est pour votre beaut que nous
avons dpens notre temps, et que nous nous sommes si mal acquitts de
nos serments. Votre beaut, belles dames, a considrablement dfigur
nos caractres, en faonnant nos humeurs dans un sens tout oppos  nos
intentions, et c'est l la cause de tout ce qui vous a paru ridicule en
nous. L'amour est plein d'carts qui offensent les biensances, il est
tout foltre comme un enfant, toujours sautillant et toujours frivole;
comme il se forme par les yeux, il est comme l'oeil, rempli d'habitudes
tranges, de formes bizarres; il varie sans cesse les objets, comme
l'oeil qui, en roulant, reoit les images successives de tous les objets
qui se prsentent  ses regards;--si ces bigarrures changeantes du
volage amour, qui ont masqu nos caractres, ont paru,  vos beaux yeux,
se mal associer avec nos serments et la gravit des personnages, ce sont
ces yeux clestes, tmoins de nos fautes, qui nous ont excits  les
commettre. Ainsi, belles dames, puisque notre amour est vtre, l'erreur
qu'a produite l'amour est vtre galement. Si nous devenons parjures 
nous-mmes, c'est par un parjure qui nous rend  jamais fidles  celles
qui nous font violer et garder notre foi,  vous, belles dames; et cette
fausset qui, par elle-mme, est un crime, s'pure par son objet, et
devient vertu.

LA PRINCESSE.--Nous avons reu vos lettres pleines d'amour, vos
prsents, messagers d'amour; et, dans notre conseil de femmes, nous les
avons valus  une simple galanterie,  une agrable plaisanterie, 
une pure politesse; comme des paroles insignifiantes, destines  faire
passer le temps; nous n'y avons pas attach plus d'importance que cela;
et, dans cette opinion, nous avons reu vos propositions d'amour pour ce
qu'elles valaient  nos yeux, comme un simple passe-temps.

DUMAINE.--Nos lettres, madame, montraient quelque chose de plus qu'un
simple badinage.

LONGUEVILLE.--Et nos regards aussi.

ROSALINE.--Nous n'en avons pas jug ainsi.

LE ROI.--A prsent,  la dernire minute de l'heure qui nous spare,
accordez-nous votre amour.

LA PRINCESSE.--Une minute est, je pense, un temps trop court pour
terminer un march ternel; non, non, seigneur, Votre Altesse a commis
un parjure, c'est un crime de la tendresse; et en consquence, voici ma
proposition.--Si, par amour pour moi (amour encore bien gratuit de votre
part), vous voulez faire quelque sacrifice, vous ferez celui-ci  ma
considration. Je ne veux point me fier  votre serment; mais allez
promptement vous renfermer dans quelque ermitage solitaire et dsert,
loign de tous les plaisirs du monde; restez-y jusqu' ce que les douze
signes clestes aient compltement rendu leur compte annuel. Si cette
vie austre et prive de toute socit ne change rien  votre offre
faite dans l'ardeur du sang; si les geles, les jenes, la tristesse de
l'habitation, et de grossiers habillements ne fanent pas cette fragile
fleur d'amour, mais qu'elle rsiste  cette longue preuve, et que vos
sentiments persvrent; alors,  l'expiration de l'anne, venez me
rclamer au nom du mrite de ce noviciat; et, je le jure par cette main
virginale qui s'unit maintenant  la vtre, je serai  vous. Jusqu' ce
terme, je vais enfermer ma triste existence dans une maison de deuil,
versant les pleurs de la douleur sur le souvenir de mon pre. Si vous
vous refusez  cette convention, que nos mains se dsunissent, sans
prtendre  aucun droit sur le coeur l'un de l'autre.

LE ROI.--Si je refusais cette preuve, ou toute autre plus pnible
encore; si je refusais de laisser dormir dans le repos toutes mes
facults, que la main soudaine de la mort vienne fermer  l'instant mes
yeux; de ce moment mon coeur vole dans votre sein.

BIRON.--Et moi, chre amante, et moi, quelle sera ma pnitence?

ROSALINE.--Il faut aussi vous purifier; vos pchs sont en grand nombre,
vous tes coupable de parjure; si donc vous prtendez  mes faveurs,
vous passerez un mois  visiter les lits des malades.

DUMAINE.--Et moi, ma belle, et moi, quelle sera la mienne?

CATHERINE.--Une femme!--Plus de barbe, une belle sant et l'honntet;
voil les trois souhaits que forme pour vous mon amour.

DUMAINE.--Puis-je rpondre: Je vous rends grces, aimable pouse?

CATHERINE.--Non pas, seigneur.--Pendant un an et un jour, je n'couterai
pas un mot des doux propos que les galants dbitent d'un visage
flatteur. Lorsque le roi viendra retrouver notre princesse, alors, si
j'ai beaucoup d'amour, je vous en donnerai un peu.

DUMAINE.--Je vous servirai jusqu' ce terme avec loyaut et fidlit.

CATHERINE.--Mais ne le jurez pas, de crainte d'un second parjure.

LONGUEVILLE.--Et que dit Marie?

MARIE.--A la fin des douze mois rvolus, j'changerai ma robe de deuil
contre un fidle ami.

LONGUEVILLE.--J'attendrai avec patience; mais le terme est bien long.

MARIE.--Il vous en ressemble mieux; il est peu de jeunes cavaliers plus
longs, plus grands que vous.

BIRON.--Ma belle Rosaline mdite-t-elle? Ma matresse, regardez-moi,
considrez la fentre de mon coeur, ce sont mes yeux; voyez l'humble
respect peint dans mes regards qui attendent votre rponse. Imposez-moi
quelque service pour vous prouver mon amour.

ROSALINE.--- J'avais souvent ou parler de vous, seigneur Biron, avant
que j'eusse eu l'avantage de vous voir, et la vaste langue de l'univers
vous peignait comme un homme fcond en railleries, en comparaisons
plaisantes, en sarcasmes mordants que vous lancez sur toutes les
conditions qui se trouvent exposes  la merci des traits de votre
esprit. Pour draciner cette herbe amre de votre cerveau trop fertile
et mriter mes bonnes grces, si vous tes jaloux de les acqurir (et
sans cela je ne serai jamais  vous), il faut que, pendant ces douze
mois, vous visitiez tous les jours les malades muets, et que vous
conversiez  toute heure avec les malheureux gmissants dans leurs maux;
et votre tche sera de runir tous les efforts et toutes les ressources
de votre esprit pour forcer au rire le malade tourment de faiblesse et
de douleurs.

BIRON.--Exciter le sourire dans la bouche de la mort! cela ne se peut
pas, cela est impossible; la joie ne peut entrer dans une me 
l'agonie.

ROSALINE.--Eh bien! c'est l le vrai moyen de rprimer un esprit
railleur, dont les carts sont le fruit d'applaudissements indiscrets,
que des auditeurs,  tte vide et rieurs, donnent  ses folies. Le
succs d'un bon mot dpend de l'oreille qui l'entend, et jamais de la
langue qui le dit. Ainsi donc, si les oreilles des malades, assourdies
par les clameurs de leurs propres gmissements, veulent se prter 
entendre vos vaines railleries, alors continuez sur ce ton, et je
consens  vous accepter avec ce dfaut; mais si elles ne veulent pas les
entendre, alors dfaites-vous de ce genre d'esprit, et je vous
retrouverai corrig de ce dfaut et tout joyeux de votre rforme.

BIRON.--Douze mois entiers? Allons, arrive ce qui voudra: je consens 
aller plaisanter pendant douze mois dans un hpital.

LA PRINCESSE, _qui s'entretenait  part avec le roi_.--Oui, noble
prince; et je prends cong de vous.

LE ROI.--Non, madame; nous voulons vous accompagner et vous mettre dans
votre route.

BIRON.--Notre amour ne finit pas comme nos anciennes pices: Jeannot n'a
pas sa Jeannette. Si ces dames avaient voulu, elles auraient pu donner 
notre scne le dnoment d'une comdie.

LE ROI.--Allons, seigneurs, il n'y a plus que douze mois et un jour 
passer, et le dnoment viendra.

BIRON.--Cela est trop long pour une pice.

(Entre Armado.)

ARMADO.--Gracieuse Majest, daignez m'accorder....

LA PRINCESSE.--N'est-ce pas l notre Hector?

DUMAINE.--Oui, le preux chevalier de Troie.

ARMADO.--Que je baise votre doigt royal, et que je prenne cong de vous.
Je suis li par un voeu; j'ai promis  Jacquinette de tenir pour l'amour
d'elle la charrue pendant trois ans: mais, trs-renomme Altesse, vous
plat-il d'entendre le dialogue que deux savants ont compil  la
louange de la chouette et du coucou? Il aurait d suivre immdiatement
la fin de notre spectacle.

LE ROI.--Nous le voulons bien: faites-les paratre promptement.

ARMADO, _aux acteurs_.--Hol! avancez. (_Entrent Holoferne, Nathaniel,
Moth, Costard, et autres_.) De ce ct est _Hyems_, l'Hiver.--De
celui-ci est _Ver_, le Printemps: l'un est ami de la _chouette_, et
l'autre du _coucou_.--Printemps, commence.

LE PRINTEMPS, _chante les deux couplets suivants_.

    Quand la marguerite toile et la violette azure,
    Quand la primevre argente
    Et les marguerites d'or
    maillent les prs de riantes couleurs,
    Le coucou alors, de feuillage en feuillage,
    Se moque des maris en chantant
          _Coucou_,
    Coucou, coucou.--O mot redoutable!
    Fatal  l'oreille d'un poux.

    Quand les bergers enflent leur chalumeau d'avoine;
    Quand l'alouette joyeuse sonne le rveil du laboureur;
    Quand les tourterelles se caressent, et roucoulent et murmurent,
    Et que la jeune bergre blanchit son linge,
    Alors, etc.

L'HIVER, _chante  son tour_.

    Quand les glaons brillent aux toits;
    Quand le berger Guillot souffle dans ses doigts;
    Quand Pierrot entasse des souches dans le foyer;
    Quand le lait gle et durcit dans le vase,
    Que le sang se glace et que les chemins se salissent,
    Alors la chouette effrayante chante dans la nuit
          _Toou oe_,
    Tou oe, to oe. Note faite pour plaire!

    Quand la grosse Jeanne cume son pot;
    Quand tous les vents sifflent dchans;
    Que la toux emporte le prne du pasteur,
    Que les oiseaux sont blottis dans la neige;
    Quand le froid rougit le nez de Marianne;
    Quand les pommes rties sifflent sur le feu,
    Alors la chouette effrayante, etc.

ARMADO.--Aprs les chants d'Apollon, Mercure offense l'oreille.--Vous,
sortez de ce ct; et vous, de celui-ci[86].

(Tous sortent.)

[Note 86: Holoferne reprsente un pdant ou matre de langues,
contemporain du pote, nomm _Jean Florio_, matre d'italien  Londres.
Sa profession est cause qu'il dbite tant de sentences italiennes dans
sa conversation. Dans un de ses ouvrages il dsigne clairement
Shakspeare, furieux de ce qu'il l'avait jou sur le
thtre.--Qu'Aristophane, dit-il, et ses comdiens fassent des pices,
et injurient Socrate; tout ce qu'ils font pour le diffamer ne sert qu'
rehausser l'clat de sa vertu. Il parle aussi d'un sonnet d'un de ses
amis (cet ami, c'tait sans doute lui-mme), qu'on avait parodi selon
toute apparence dans le sonnet de cette pice: _The praiseful princess_,
etc. On voit aussi que le mme Florio aimait l'allitration, cette
ridicule affectation de plusieurs mots commenant par la mme
lettre.--Il signait, le rsolu Jean Florio. C'est la frocit du
caractre de cet Italien qui lui fait donner par Shakspeare le nom que
Rabelais donne  son pdant Thubal, _Holoferne_. Warburton cite ce
personnage comme un des rares exemples de satire personnelle que
Shakspeare se soit permis.]


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.






End of Project Gutenberg's Peines d'amour perdues, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PEINES D'AMOUR PERDUES ***

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receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

