The Project Gutenberg EBook of Aventures extraordinaires d'un savant russe, by 
Georges Le Faure and Henri de Graffigny

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Title: Aventures extraordinaires d'un savant russe
       IV. Le dsert sidral

Author: Georges Le Faure
        Henri de Graffigny

Illustrator: Jos Roy

Release Date: March 27, 2008 [EBook #24924]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES ***




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G. LE FAURE et H. DE GRAFFIGNY

Aventures Extraordinaires

D'UN SAVANT RUSSE

LE DSERT SIDRAL

200 compositions indites de JOS ROY

[Illustration: 001]

PARIS

FAYARD FRRES, DITEURS, 78, BOULEVARD SAINT-MICHEL

1896

Tous droits de traduction et de reproduction rservs.

[Illustration: 002]

     Notre pense se sent en communication latente avec ces mondes
     inaccessibles.

     CAMILLE FLAMMARION.
     _Les Terres du Ciel_.


       *       *       *       *       *

Les Aventures extraordinaires d'un Savant Russe

Ouvrage complet en 4 parties


PREMIRE PARTIE

La Lune, un volume in-8, compositions indites de L. VALLET.

DEUXIME PARTIE

Le Soleil et les Plantes. Un volume in-8, compositions indites
d'HENRIOT.

TROISIME PARTIE

Les Mondes gants. Un volume in-8, compositions indites de JULES
CAYRON.

QUATRIME PARTIE

Le Dsert Sidral. Un volume in-8, compositions indites de JOS ROY.


       *       *       *       *       *




TABLE DES MATIRES

   I. Le dsert intersidral

  II. Dans la voie lacte

 III. Au ple austral du monde

  IV. Dans lequel les choses se brouillent

   V. O Gontran et Fricoulet ont une explication srieuse

  VI. Les rapports entre les passagers se tendent de plus en plus

 VII. Le cauchemar d'Ossipoff

VIII. La fin de tout

  IX. O le monde scientifique est dans la joie... et Fdor Sharp aussi

   X. Le triomphe de Sharp continue

  XI. La bote  surprise

 XII. O tout le monde est content, sauf Jonathan Farenheit

       *       *       *       *       *




Aventures Extraordinaires

D'UN

SAVANT RUSSE




CHAPITRE PREMIER

LE DSERT INTERSIDRAL


Durant un long moment, Mickhal Ossipoff demeura immobile, les yeux
attachs, dmesurment ouverts, sur les leviers que ses mains avaient
abandonns; il tait en proie  une sorte d'hallucination, se demandant
s'il tait bien vrai qu'il et fait ce qu'il venait de faire, se
refusant  croire qu'il se ft vritablement rendu coupable de l'infme
trahison qu'il avait commise  l'gard de ses compagnons de voyage.

Quoi! tout  l'heure encore, il avait jur  sa fille,  celui qui
devait tre son fils,  ses amis, que c'en tait fini de sa folie
astronomique, que, puisque la nature tait dcidment contre lui, il
renonait  lutter plus longtemps!

 ses oreilles, bruissaient encore les remerciements mus de Slna qui
retrouvait enfin le pre qu'elle croyait  jamais perdu pour elle, et
sur ses joues il lui semblait sentir le doux effleurement des lvres de
la jeune fille. Et, malgr tout cela, en dpit de son serment, en dpit
des promesses de Gontran, il avait t brusquement ressaisi par sa
passion de l'espace, par l'ardente curiosit qui, depuis des mois,
l'entranait plus loin, toujours plus loin qu'il n'avait dit...

Et maintenant...

Mais, chez un homme comme lui, en lequel le dsir de savoir dominait
tous les autres sentiments, toutes les autres passions, cet accablement
des premiers instants ne pouvait se prolonger: presque tout de suite il
se trouva repris par la fivre qui le consumait depuis si longtemps; le
savant l'emporta une fois encore sur le pre, la silhouette plore de
Slna s'vanouit, et toutes les forces de son esprit se trouvrent
concentres sur l'ardu problme que cre au monde scientifique
l'existence hypothtique d'Hyprion.

Oui, il le sentait, cet astre dont Babinet et Forbes ont affirm
l'existence gravitait dans la rgion o il se trouvait; il en tait
sr!... quelle gloire immortelle devait rejaillir sur celui qui, le
premier, posant son doigt sur une sphre cleste, assignerait sans
hsiter au dernier monde du systme solaire, un emplacement certain.

Il ne songeait pas qu'en escomptant  l'avance cette gloire en vue de
laquelle il venait de commettre une action aussi insense, il perdait la
raison; car, en admettant mme que les pressentiments scientifiques de
Babinet et de Forbes fussent exacts, en admettant qu'il pt, pour ainsi
dire, toucher du doigt cette plante mystrieuse et en tudier la route
dans l'espace, pourrait-il jamais revenir des profondeurs de cet infini,
o il se trouvait lanc  prsent, pour dire  ceux de la Terre j'ai
voulu voir, j'ai vu, c'est ainsi.

Sa rflexion ne portait pas si loin; il n'y avait, pour lui, en ce
moment, qu'une chose, et une chose inadmissible: c'tait qu'il ne
dcouvrit par _de visu_ ce que d'autres avaient dcouvert par la seule
puissance de la logique et du calcul.

Il savait bien, mieux que tout autre mme, combien le monde savant tait
divis par l'existence problmatique de cette plante, que certains
audacieux n'avaient pas hsit  baptiser du nom d'Hyprion, alors mme
qu'il n'tait nullement prouv qu'elle existt.

Mais, le lecteur a dj eu occasion de s'en convaincre: Ossipoff tait
un emball de l'espace, un hallucin de l'infini, et, ainsi que l'avait
dit un jour Fricoulet, en parlant des thories exagres du vieillard,
en matire de plantes.

--Avec lui, quand il n'y en a plus, il y en a encore...

Il croyait donc  Hyprion; il y croyait de toute la puissance de son
imagination, et de toute la force de sa science: comme il l'avait dit 
Gontran, il prparait sur la mystrieuse plante un long ouvrage,
destin  prouver premptoirement l'existence de ce monde hypothtique,
et la prface de cet ouvrage contenait une nergique dclaration de
guerre contre tous ceux du monde savant qui se permettaient de tourner
en ridicule l'audace des parrains d'Hyprion.

Il vous sied bien, s'criait-il, de plaisanter le gnie des Babinet et
des Forbes, aprs avoir eu la honte de tourner en ridicule l'audacieux
gnie de Leverrier!

N'est-ce point par la science seule, et en se basant sur la loi de
Bode, que Leverrier, dduisant des perturbations remarques dans la
marche d'Uranus l'existence d'une plante inconnue, a cherch et trouv
Neptune  la distance 36.

En dpit de vos sarcasmes et de vos plaisanteries, il vous a bien fallu
cependant vous incliner devant les faits, et reconnatre la vrit des
thories grce auxquelles Leverrier a si dmesurment tendu les
dimensions du monde solaire. Pourquoi alors refuser  Babinet
l'autorisation de procder d'une manire analogue pour affirmer, au del
de Neptune, l'existence d'une sphre que nos instruments d'optique,
jusqu' prsent imparfaits, ne nous permettent pas de dcouvrir!
N'a-t-on pas constat dans la marche de Neptune, tout comme Leverrier
l'avait fait pour l'Uranus, des perturbations graves? et ces
perturbations ne peuvent-elles tre attribues  l'influence, tantt
retardatrice, tantt acclratrice, d'une sphre extrieure.

Partant de l, le vieux savant en arrivait  examiner les principes
scientifiques diffrents de ceux de Babinet, sur lesquels d'autres
astronomes, le docteur Forbes entre autres, se basaient pour dclarer
qu'Hyprion existait.

Ceux-l, embotant le pas  Leverrier, s'levaient avec force contre les
suppositions de Babinet;  eux, peu importaient la marche de Neptune et
ses irrgularits. Le principe de leur recherche tait fond sur la
thorie qui introduit, comme membres permanents, dans notre systme
solaire, les comtes considres comme des corps de composition et de
caractres particuliers, qui se meuvent  travers les espaces
stellaires, sujets aux lois de l'attraction.

Si la comte approche d'une plante, avec un mouvement d'une vitesse
acclre, elle dcrira une orbite hyperbolique et ne reviendra jamais
vers le soleil; mais si l'action de la plante rduit la vitesse de
translation du corps, elle l'entranera dans une orbite elliptique,
ayant pour foyer notre soleil.

En cataloguant les distances aphlies de toutes les orbites elliptiques
connues, le docteur Forbes trouve qu'on peut les grouper de telle sorte
qu'elles correspondent  la distance de certaines plantes, et qu'aprs
Neptune, il n'y a que les distances 100 et 300 rayons terrestres qui
forment des groupes nombreux; d'o il conclut qu' ces distances
existent des plantes.

Et combien de fois, se basant sur ces thories que, pour sa part, il
adoptait avec une ferveur de croyant, Ossipoff n'avait-il pas fait tous
les calculs ncessaires pour dresser l'tat civil d'Hyprion d'aussi
scrupuleuse faon, que s'il l'et tenue dans le champ du grand
quatorial de l'Observatoire de Pulkowa: c'tait, d'aprs lui, une
plante de la taille de Neptune, gravitant  la distance 47--toujours
d'aprs la loi de Bode,--suivant une orbite incline de 5 degrs sur le
plan de l'cliptique, et circulant autour du Soleil en 138.481 jours, ou
379 annes terrestres.

On comprend qu'tant arriv, par la puissance du raisonnement et des
calculs,  possder sur Hyprion des renseignements aussi prcis, le
vieux savant n'et pu rsister  la folie de se convaincre, par ses
propres yeux, de l'exactitude de ses suppositions.

N'tait-ce point,  peu prs, comme si un provincial ne profitait pas de
son passage  Paris pour s'en aller visiter les merveilles que contient
la capitale?

Et maintenant que, sans avoir pour ainsi dire conscience de ce qu'il
faisait, il avait dtourn l'_clair_ de la route convenue pour le
lancer dans l'_infini_, il se disait qu'en vrit, il et t bien fou
de ngliger une si extraordinaire occasion de soulever le voile de la
nature.

Comme nous le disions au dbut de ce chapitre, la sorte d'hallucination
 laquelle il avait t en proie, aprs avoir touch aux leviers, ne
dura que quelques instants; presque aussitt, il reprit possession de
lui-mme, et rapidement, arriva  tablir la position certaine o
devait se trouver s'il existait vraiment, le monde  la recherche duquel
il se lanait.

[Illustration: 009]

tant donn l'emplacement de l'_clair_, la position d'Hyprion dans le
ciel ne pouvait tre, relativement  la Terre, que par 174 degrs de
longitude et 11 heures 40 minutes d'ascension droite.

Ayant donc mis le cap du vaisseau arien sur ce point du ciel, Ossipoff
s'en retourna dans sa cabine et braqua son tlescope sur l'espace
immuablement noir, qu'il traversait avec la rapidit de la lumire.

Il semblait que ce ft un gouffre dans lequel l'appareil tombait sans
paratre en devoir jamais atteindre le fond: aucun point de repre qui
indiqut la distance franchie; seules, l-bas, tout l-bas, les toiles
scintillaient, semblables  des clous d'acier sur une draperie
mortuaire, mais bien trop lointaines pour qu'Ossipoff pt, mme avec la
rapidit avec laquelle il filait, juger du rapprochement progressif de
ces mondes.

Six heures durant, le wagon de lithium vogua ainsi, droit sur l'infini,
sans que le savant vt passer, dans le champ de la lunette, aucun corps
ayant apparence de plante.

Les millions de lieues s'ajoutaient aux millions de lieues, et le
vieillard, absorb dans ses recherches, n'avait conscience ni du temps
coul, ni de la distance parcourue.

Il arriva cependant un moment o, le cerveau enfivr, les yeux
troubls, les membres ankyloss par une si longue immobilit, Ossipoff
s'cria, en pointant son doigt osseux vers l'espace toil qu'il
apercevait  travers le hublot.

--Et cependant, il est l... je le sais... je le sens!...

Il ajouta, avec un accent constern, comme s'il se rendait compte de
l'invraisemblable chiffre que ses lvres balbutiaient.

--1780 millions de lieues du Soleil!...

C'tait la distance que devait, d'aprs ses calculs, suivre la route
sidrale d'Hyprion.

Puis, lanant, dans un geste plein de rage ses deux poings crisps vers
l'infini dont il sentait les mystres lui chapper, il poussa un cri,
dans lequel s'exhalait l'aveu de son impuissance.

--Et pourtant, rpta-t-il, Babinet, Forbes et Todd n'ont pu se tromper
tous les trois!... et rien!... toujours rien!

Une ide subite traversa sa cervelle, et, soudainement accabl, il se
laissa tomber sur un escabeau, o il demeura comme cras, les coudes
sur les genoux, la tte entre les mains, fourrageant rageusement de ses
doigts ses cheveux gris.

L'ide lui tait venue que ce monde,  la dcouverte duquel il courait,
entranant tratreusement avec lui ses compagnons inconscients de sa
trahison, que ce monde de l'existence duquel il tait certain, il ne le
rencontrerait pas.

Hyprion n'tait point  la place sur laquelle il avait dirig
l'_clair_; nul doute, puisque Babinet et les autres l'avaient dcid
ainsi, que l'orbite de la problmatique plante se trouvt bien  174
degrs de longitude.

[Illustration: 011]

Mais, pour l'instant, Hyprion tait peut-tre, devait mme tre
assurment, sur un autre point de son orbite; qui sait si, avec la
mauvaise chance qui le poursuivait depuis longtemps, Ossipoff ne
tournait pas diamtralement le dos  la plante vers laquelle il croyait
se diriger.

S'il en tait ainsi,  quoi bon avoir fait ce qu'il avait fait? il avait
manqu  son serment, il avait compromis l'existence de tous les
voyageurs que le wagon de lithium enfermait dans ses flancs, il avait
bris le bonheur de sa fille, car Gontran de Flammermont ne pardonnerait
certainement pas  celui qui devait tre son beau-pre, la trahison dont
il s'tait rendu coupable.

[Illustration: 012]

Et tout cela, pour n'en savoir pas plus qu'il n'en savait  son dpart
de la Terre! n'y avait-il pas l de quoi affoler une cervelle mieux
quilibre que celle du vieillard.

Une main qui se posa sur son paule l'arracha  ses pnibles
mditations; il se leva d'un geste brusque, et recula instinctivement
d'un pas, en voyant devant lui Fricoulet qui le regardait d'un air
narquois.

--Eh bien! papa Ossipoff, dit railleusement l'ingnieur, le quart
s'est bien pass?

--Ah! c'est vous, monsieur Fricoulet! balbutia le savant.

--C'est moi, oui; mais aurais-je par hasard quelque chose d'anormal dans
le visage que vous me considrez avec un air si ahuri?

[Illustration: Il lui avait fallu subir un vigoureux _shake-hand_ de la
part de Farenheit (p. 13)., 013]

Et, partant d'un clat de rire, il ajouta:

--Je vois ce que c'est: au lieu de faire votre quart, vous avez fait un
somme, et j'ai interrompu un rve peut-tre fort agrable.

Le premier mouvement d'Ossipoff fut de protester nergiquement contre
une supposition qui, pour lui, si fru de science, tait presque une
injure: dormir! lui! alors que la nature tait l, avec ses insondables
mystres qui, depuis si longtemps, provoquaient son ardente curiosit!

Mais, obissant  son instinct, sans rflchir que par son mensonge il
n'arriverait qu' retarder de quelques instants le moment o la vrit
claterait  tous les yeux, il dtourna la tte, baissant les yeux et
balbutiant d'un air embarrass:

--Quelle heure est-il donc?

 cette question, qui rpondait de plus premptoire faon que ne
l'eussent pu faire tous les aveux du monde,  sa supposition, Fricoulet
donna libre cours  son hilarit: le pre Ossipoff, surpris en flagrant
dlit d'inattention astronomique! le pre Ossipoff dormant prs de son
tlescope alors que des merveilles stellaires s'offraient  son
observation! voil qui frisait l'invraisemblance.

[Illustration: 014]

Durant quelques secondes, il demeura comme ptrifi, bouche be et les
yeux carquills.

--Mais il est sept heures du matin... sur Terre, mon cher monsieur
Ossipoff... du moins, si je me fie aux indications du chronomtre du
bord.--Sept heures du matin! en entendant ces mots, le vieux savant
supputait,  par lui, la distance vraiment vertigineuse que l'on avait
parcourue, en huit heures, depuis le moment o l'_clair_, virant de
bord, avait abandonn le courant cosmique qui l'emportait vers la Terre,
pour se lancer dans l'infini.

La tte du savant s'tait courbe davantage encore, et ses paules
semblaient comme crases sous le poids d'un fardeau qui se ft
subitement abattu sur lui; et cette attitude confirmait de plus en plus
Fricoulet dans son ide premire.

Cependant, les clats de rire de l'ingnieur, rebondissant en clats
sonores contre les parois mtalliques du wagon de lithium, avaient tir
de leur sommeil les autres voyageurs et, tandis que Slna apparaissait
d'un ct, par une autre porte entraient, l'un derrire l'autre, Gontran
et Farenheit.

--_By God!_ s'exclama celui-ci en s'avanant les mains tendues vers
l'ingnieur, voil une gat de bon augure.

Il tira sa montre, consulta le cadran et, tandis qu'un clair joyeux
brillait dans sa prunelle grise, il ajouta, s'adressant  Gontran:

--Si vos calculs sont exacts, mon cher savant, je crois que je ne
tarderai pas  fouler du pied le trottoir de la Cinquime Avenue.

--Mais, riposta M. de Flammermont qui sentait attachs sur lui les
regards d'Ossipoff, il n'y a aucune raison, mon cher monsieur, pour que
mes calculs ne soient pas justes. J'ai dit que l'_clair_ atteindrait la
zone d'attraction terrestre dans 23 heures, et,  moins d'incidents
indpendants de ma volont, nous serons rentrs chez nous dans le dlai
prvu.

Il avait prononc ces mots d'une voix brve et sche, affectant de
prendre un ton d'autant plus indign qu'Ossipoff coutait, et qu'il ne
voulait pas avoir l'air, devant lui, de supporter qu'on mt en doute ses
connaissances scientifiques.

Tout en parlant, il coulait un regard attendri sur Slna, qui
rougissait lgrement, tandis que Fricoulet avait toutes les peines du
monde  tenir son srieux.

Ce fut bien pis encore, lorsque, pour donner plus de force  la rponse
qu'il venait de faire  l'Amricain, Gontran carta doucement Ossipoff
pour prendre sa place au tlescope: derrire lui, les voyageurs se
grouprent. Fricoulet, dissimulant imparfaitement le sourire que la
comdie de son ami mettait sur ses lvres, Farenheit, anxieux de savoir
si la consultation des astres allait confirmer les heureux pronostics de
M. de Flammermont, Slna, toute radieuse  la perspective de voir enfin
se terminer l'amoureux roman dont le dnouement tranait depuis si
longtemps.

Quant  Ossipoff, retir dans un coin, il suivait, non sans angoisse,
les transformations par lesquelles passait le visage de son futur
gendre.

Celui-ci, sans quitter de l'oeil l'objectif, dit tout  coup:

--Eh bien! mon cher monsieur Farenheit, je puis maintenant vous affirmer
que mes calculs taient justes... ou, du moins, non, ils taient faux...

[Illustration: 016]

--_By God!_ jura l'Amricain en sursautant.

--...Oui, faux, rpta le jeune homme, car mes prvisions se trouvent
fort au-dessous de la vrit.

--Qu'est-ce que tu chantes l? demanda tout bas Fricoulet en se penchant
vers son ami, et en cherchant  l'carter pour prendre sa place et voir
sur quel phnomne astronomique Gontran se basait pour parler ainsi.

Mais le jeune diplomate tait bien trop intress, parat-il, par le
spectacle qui s'offrait  lui, pour cder  la pression de Fricoulet,
et, l'oeil toujours riv  l'oculaire, il poursuivit, parlant lentement,
l'attention attire par un point fix, l-bas, dans l'infini:

--Oui, depuis hier, il me semble que nous avons fait un chemin de tous
les diables... et, si nous continuons de ce train...

Il s'arrta, demeura quelques secondes silencieux, et sans s'en
apercevoir, rflchissant tout haut.

--Voyons?... ce n'est ni Uranus, ni Saturne, ni Jupiter... ils sont loin
derrire nous... Mars?... hum! autant que je puis me rappeler, son
disque ne brille pas d'un semblable clat;... oui... oui, c'est Vnus
assurment, ce ne peut tre que Vnus. Mais, sapristi, ce que je
voudrais bien savoir, c'est o est passe la Terre?

Fricoulet,  ces mots, fit un haut-le-corps prodigieux, et approchant
ses lvres de l'oreille de son ami,  cause d'Ossipoff, toujours
immobile dans son coin.

--Vnus!... murmura-t-il, tu es fou! si cela tait, il faudrait admettre
que l'_clair_ marcht  une vitesse au moins dcuple de celle de la
lumire... Tiens, te-toi de l...

Ce disant, il repoussait amicalement Gontran et s'asseyait  son tour
devant le tlescope, sans remarquer la soudaine pleur qui avait envahi
le visage d'Ossipoff.

Quant  Slna, radieuse de bonheur, il lui avait fallu subir un
vigoureux _shake-hand_ de la part de Farenheit qui, en entendant
annoncer que Vnus tait dj en vue, Vnus, leur avant-dernire tape
avant d'atteindre la plante natale, ne put rsister au dsir de
tmoigner sa joie par un vertigineux entrechat.

--Hip! hip! hurra!... Flammermont, _for ever!_

Et, abandonnant les mains de la jeune fille, il se jeta sur celles de
Gontran qu'il secoua avec une nergie forcene.

Puis il fut pris d'un subit attendrissement  la pense qu'il allait
revoir, plus tt qu'il ne s'y attendait, New-York, l'Excentric-Club, et
les actionnaires de la Selene Company Limited et, avant que son
interlocuteur et pu se soustraire  son treinte, il le prenait dans
ses bras et le serrait,  l'touffer, sur sa poitrine, balbutiant.

--Vous tes notre sauveur! mon jeune et digne ami!... que toutes les
bndictions du ciel s'croulent sur votre tte!

Et, lorsque le jeune homme eut chapp  l'embrassade de l'Amricain,
ce fut pour subir les douces pressions de mains de Slna qui lui dit,
en l'enveloppant d'un regard plein de tendresse, dans lequel se lisait
l'ivresse de l'imminence du bonheur, tant de fois recul et si proche
dj.

--Ah! Gontran!... mon cher Gontran!...

Mais, l'attendrissement de la jeune fille, la satisfaction de Gontran et
l'exhubrant emballement de Farenheit s'vanouirent comme par
enchantement; et, d'une seconde  l'autre, les visages si radieux
s'assombrirent.

--Saperlotte! venait de s'crier tout  coup Fricoulet en faisant, sur
l'escabeau qui lui servait de sige, un bond prodigieux.

[Illustration: 018]

Et, sur ses traits subitement contracts, se lisaient une telle stupeur,
un tel ahurissement, et en mme temps une telle anxit, que tous les
trois comprirent qu'une nouvelle dsastreuse allait sortir de la bouche
de l'ingnieur.

--a! Vnus! se dcida enfin  dire celui-ci qui cherchait vainement 
masquer sous son ton de sempiternelle blague l'angoisse qui
l'treignait, je veux que le diable me croque si a a jamais ressembl 
Vnus!...

 cette dclaration rpondit une triple exclamation qui trahissait la
surprise de Gontran, la douleur de Slna et la colre de Farenheit;
tous les trois entouraient Fricoulet, penchs vers lui, cherchant 
deviner, d'aprs l'expression de sa physionomie, comment il leur fallait
traduire les paroles qu'il venait de prononcer, et ils taient tellement
absorbs, que ni les uns, ni les autres ne remarqurent la silencieuse
disparition d'Ossipoff.--Celui-ci, aussitt l'exclamation pousse par
l'ingnieur, avait senti perler, sur son front, une sueur froide, tandis
qu'il lui semblait que ses jambes flageolantes allaient se drober sous
lui: c'est que l'instant de l'explication tait arriv, explication
d'autant plus redoutable et d'autant plus pnible qu'il lui fallait
avouer non seulement sa trahison, mais son erreur; et il ne savait au
juste ce qu'il redoutait le plus, de la fureur de l'Amricain, ou des
sarcasmes mprisants de Gontran et de Fricoulet; aussi, profitant de ce
que l'attention gnrale tait fixe sur l'ingnieur, il s'esquiva sans
bruit et gagna sa cabine dans laquelle il s'enferma  double tour.

--Pas Vnus! s'cria l'Amricain, en empoignant Fricoulet par le collet
de son habit et en le secouant avec force... Mais puisque M. de
Flammermont a dclar...

--Eh! Gontran s'est tromp, voil tout.

Ce fut alors vers le jeune comte que se retourna Farenheit.

--Vous m'avez tromp! rugit-il! Ah, vous m'avez tromp!...

Mais Fricoulet n'tait pas d'humeur  se laisser ahurir par les
explosions de colre de son compagnon de voyage.

--Vous! fichez-nous la paix! dclara-t-il; nous avons, pour l'instant,
autre chose  faire que de crier et de vocifrer.

Pour le coup, la fureur de l'Amricain arriva  son comble.

--_By God!_ elle est forte! Je ne sais pas o je vais, vous-mme ne
savez pas o vous me menez, vous ignorez peut-tre o nous sommes... et
je n'ai pas le droit de me plaindre!

D'un bond, Fricoulet se prcipita  l'arrire, colla, durant un long
moment, son visage  la lunette en permanence contre le hublot et
regarda: l-bas, tout l-bas, dans la nuit stellaire, des points
lumineux piquetaient, l'espace, et, avec sa connaissance approfondie de
la carte cleste, en dpit de l'invraisemblance avec laquelle la vrit
s'offrait  lui, il ne tarda pas  s'orienter.

--Ah! le misrable! le misrable! grommela-t-il entre ses dents, tandis
que son poing crisp s'levait au-dessus de sa tte, menaant un
invisible ennemi, c'est lui qui a fait le coup!

Ces paroles taient trop indistinctement prononces pour qu'elles
fussent comprises de ceux qui l'entouraient; ceux-ci, d'ailleurs, ne
songeaient pour l'instant qu' une chose: savoir o l'on se trouvait.

[Illustration: 020]

Fricoulet, heureusement, n'tait pas un garon  se dmonter, mme
devant les vnements les plus graves; et apitoy par la physionomie
apeure de Slna, aussi bien que par la mine contriste de Gontran, il
russit  recouvrer son sang-froid et dit  son ami d'un ton de bonne
humeur:

--Je crois, parbleu bien! que tu ne trouvais pas la Terre, en regardant
 l'avant du wagon!... La Terre!... mais elle est par l, mon pauvre
vieux.

Et il tendait la main vers le hublot.

--La Terre!... par l!... grommela Farenheit, dans les yeux duquel une
flamme folle s'tait allume subitement.

--Oui, mon cher monsieur, ne vous en dplaise, la Terre est par l... et
tout notre systme solaire galement.

--Mais qui? qui a fait cela?

--Dame, rpondit l'ingnieur, c'est M. Ossipoff qui a t charg, cette
nuit, de surveiller la machinerie...

--Oh! monsieur Fricoulet! s'cria Slna en joignant les mains, pourquoi
accuser mon pre, plutt que d'attribuer ce qui nous arrive  quelque
incident indpendant de sa volont.

--En effet, dit  son tour Gontran, mu des regards suppliants que la
jeune fille attachait sur lui, n'arrive-t-il pas frquemment sur Terre,
que des transatlantiques s'garent au milieu de l'Ocan?...  plus forte
raison l'_clair_ ne peut-il pas avoir dvi de la vraie route, sans que
celui qui tait de quart s'en apert.

L'ingnieur eut un haussement d'paules plein de scepticisme et rpondit
avec assurance:

[Illustration:--Mais ce ne serait donc pas pour vous une satisfaction
que de lui casser les reins avant de mourir? (p. 19)., 021]

--Inadmissible... Admettriez-vous qu'un transatlantique allant 
New-York, se trouvt, d'une heure  l'autre, le cap tourn vers Le
Havre?... Eh bien! c'est ce qui nous arrive; le Soleil, que nous avions
hier en proue, nous l'avons maintenant en poupe. L'_clair_ a vir bord
pour bord, ce qui n'aurait pu se produire, si une main n'avait touch au
gouvernail; et cette main ne peut tre que celle de M. Ossipoff, qui, en
dpit de sa promesse, n'a pu rsister  la tentation de soulever le
voile mystrieux qui enveloppe l'existence d'Hyprion.

[Illustration: 022]

Un silence profond accueillit tout d'abord ces paroles que Fricoulet
avait prononces d'une voix nette et calme, absolument comme s'il et
t dsintress dans la question: Slna avait cach son visage dans
ses mains et, aux petits tressaillements nerveux qui la secouait, il
tait facile de deviner qu'elle pleurait; quant  Gontran, la tte
perdue, il tait tomb, accabl, sur un sige o la stupeur
l'immobilisait: vanoui, le dlicieux espoir qu'il avait eu de voir
enfin, dans un avenir prochain, la main de Slna tomber dans la sienne!
C'en tait fini des rves de bonheur qu'il avait faits, et qui, pendant
les annes qui venaient de s'couler, s'taient tour  tour briss et
reforms, suivant que se faisait plus ou moins problmatique la
perspective du retour sur la plante natale.

Brusquement, la fureur de l'Amricain, contenue durant quelques
secondes, clata: ce fut d'abord comme un torrent de jurons qui
s'chappa de ses lvres contractes; puis, roulant autour de lui des
regards terribles, il s'cria:

--O est-il?... o est-il que je l'trangle!...

Slna poussa un cri dsespr: elle savait par exprience jusqu'
quelles extrmits le caractre violent de Farenheit pouvait l'emporter,
et elle se prcipita devant lui, barrant de son corps frle l'escalier
qui conduisait  la cabine dans laquelle le vieillard s'tait rfugi.

--Laissez-moi, laissez-moi! rugissait Farenheit, qui saisit la jeune
fille par les poignets pour se faire livrer passage.

Mais, d'un bond, Flammermont fut sur lui et, avec l'aide de Fricoulet
qui s'interposa galement, le repoussa en arrire.

--Ah! ces gens d'Europe! gronda l'Amricain, maintenu en respect par ses
deux adversaires, ce n'est pas du sang, c'est du jus de carotte qu'ils
ont dans les veines!... Voil un vieux fou qui, non content de nous
avoir entrans dans la plus invraisemblable des aventures, se moque de
ses serments et compromet notre vie au moment o nous allions tre
sauvs...

Il se croisa les bras, hurlant:

--Mais ce ne serait donc pas pour vous une satisfaction que de lui
casser les reins avant de mourir?

Slna poussa un gmissement et Fricoulet rpondit avec srnit:

-- vous dire vrai, mon cher monsieur Farenheit, non; cela ne me
causerait aucune satisfaction, car je ne sais si vous avez eu occasion
de le remarquer, je suis un esprit pratique, moi, et, dans la vie, je
m'efforce de ne rien faire qui ne puisse avoir pour moi une consquence
utile ou agrable... or, je vous demande un peu de quel adjuvant
pourraient tre, en la circonstance, les os de M. Ossipoff.

--Et la vengeance!

--Oui, je sais, on a prtendu que c'tait le plaisir des Dieux; moi je
prtends que tout plaisir platonique n'est digne que des imbciles.

Farenheit sursauta.

--Et je le prouve, ajouta l'ingnieur imperturbablement.

Il tira sa montre et en consulta le cadran qu'il mit, d'un air narquois,
sous le nez de l'Amricain.

--Voil prs d'un quart d'heure--13 minutes, pour tre tout  fait
exact,--dit-il, que vous nous faites perdre avec vos fureurs et vos
emportements... or, savez-vous ce que reprsente chacune des secondes de
ce quart d'heure?... non! oh! mon Dieu, presque rien, la bagatelle de
500,000 lieues... Vous voyez de quelle distance, grce  vous, nous
sommes enfoncs davantage encore dans le dsert intersidral o nous a
lancs la folie de M. Ossipoff.

Bien que l'Amricain ne ft point fort en calcul, il vit instantanment
danser devant ses yeux une longue kyrielle de chiffres reprsentant la
distance dont parlait Fricoulet et une lueur effare brilla dans ses
regards.

--Aprs tout, balbutia-t-il au bout de quelques secondes, mourir ici ou
mourir plus loin...

--Mais qui vous parle de a? clama l'ingnieur; nous sommes perdus, mais
ce n'est pas une raison pour dire que nous sommes morts... n'est-ce pas,
Gontran?

Celui-ci, qui avait fini par prendre son parti de la situation,
plaisanta d'un ton cependant amer:

--Si encore M. Ossipoff s'tait inspir de l'exemple du Petit-Poucet et
avait sem des cailloux sur la route parcourue par l'_clair_.

Fricoulet tendit le bras vers le hublot, montrant les points brillants
qui scintillaient dans le ciel noir.

--Mais les voil, les cailloux qui nous aideront  retrouver notre
chemin, s'cria-t-il, et des cailloux lumineux encore!... qu'est-ce
qu'il faut de plus?

--Est-ce que tu croirais vraiment possible, interrogea Gontran, de
rparer la folie de M. Ossipoff?

[Illustration: 024]

En ce moment l'ingnieur vit Farenheit qui, depuis un instant
griffonnait htivement sur un carnet tir de sa poche, s'arracher les
cheveux avec dsespoir.

--Qu'avez-vous donc, mon cher monsieur, interrogea-t-il.

--J'ai... j'ai... tenez, regardez un peu a...

Il lui montra le feuillet de son carnet, que des chiffres noircissaient
du haut en bas, ajoutant d'un ton navr:

--Et je n'ai pas fini!

C'taient les calculs destins  tablir ce qu' raison de 500,000
lieues par seconde, reprsentait le quart d'heure perdu par sa faute.

Fricoulet lui frappa amicalement sur l'paule et lui dit:

--Baste! ne vous dsolez pas ainsi; la distance faite n'est pas perdue.
Nous n'avons march que durant un quart d'heure, et il faut que nous
continuions  filer de la sorte, en droite ligne, pendant douze heures.

Ce fut un ahurissement chez l'Amricain, gal d'ailleurs chez Gontran et
chez Slna: douze heures!  raison de 500,000 lieues  la seconde! mais
cela reprsentait une distance invraisemblable!

Ah ! est-ce que Fricoulet, lui aussi, aurait t frapp d'insanit?

--Comment! s'cria Gontran, tu prtends que le Soleil vers lequel nous
voulons nous diriger est dans notre dos, et tu parles de nous en
loigner encore de plusieurs millions de lieues.

--Tenez-le bien, dclara Farenheit, pendant que je cours au gouvernail
pour virer de bord.

Flammermont regarda son ami: celui-ci, hochant la tte, souriait d'un
air narquois.

-- votre aise, dit-il, seulement vous ne devez pas ignorer qu'un des
principes lmentaires de la navigation est que le pilote mette le cap
de son navire sur un point dsign  l'avance... Or, sans tre
indiscret, je voudrais bien savoir quel point de direction vous allez
prendre?

--Eh! _By God!_... le Soleil!... N'avez-vous pas dclar, tout 
l'heure, que cette toile si brillante, l,  l'arrire du wagon,
c'tait le Soleil.

--Oh! pardon, j'ai dclar qu'il me semblait que... mais je n'ai pas t
aussi affirmatif, surtout alors que les circonstances m'interdisent de
l'tre.

Ces quelques mots, prononcs froidement, produisirent sur l'emballement
de Farenheit le mme effet qu'un seau d'eau froide sur un brasier
ardent.

--Mais alors, fit-il, avouez donc franchement que nous sommes perdus.

--Sapristi! s'exclama Fricoulet, je me tue  vous le dire depuis une
demi-heure;... oui... nous... sommes... perdus. Mais j'espre que nous
ne le serons plus si vous me laissez tablir la parallaxe de l'toile
que Gontran prenait pour Vnus: cela me fixera en mme temps sur
l'identit de l'astre qui se trouve  l'arrire et dans lequel il me
semble bien reconnatre le centre de notre systme plantaire.

--La parallaxe! rpta Farenheit dont les yeux s'taient dmesurment
ouverts et trahissaient l'ahurissement que lui causait cette expression,
toute nouvelle pour lui.

[Illustration: 026]

--Oui, fit alors l'ingnieur, c'est ainsi qu'on appelle l'opration
mathmatique  l'aide de laquelle les astronomes terrestres essayent de
dterminer la distance des toiles.

Quelque proccup qu'il ft par la situation critique dans laquelle il
se trouvait, l'Amricain ne put retenir un homrique clat de rire.

--Vous voudriez me faire croire, dclara-t-il, qu'il est possible
d'estimer les espaces considrables qui sparent entre eux les mondes de
l'infini stellaire?

--Notez bien, rpondit Fricoulet, que j'ai dit essayent, ce qui
signifie que les savants n'ont pas la prtention de donner des mesures
aussi exactes qu'un employ du cadastre en peut donner avec sa chane
d'arpenteur.

--La preuve, ajouta alors Gontran, ce sont les diffrences rsultant des
observations de plusieurs savants sur la mme toile.

--Fort juste, dit Fricoulet, et pour n'en citer que deux, il y a d'abord
Sirius, la plus brillante des toiles que les Terriens puissent admirer,
qui a donn les rsultats suivants: 34 centimes de secondes 
Henderson, 16 centimes  Maclear, 19 centimes  Gylden et 27 centimes
 Abbe.

Slna, qui avait repris ses esprits depuis que s'tait apaise la
colre de Farenheit, dit alors avec un petit ton malicieux:

--Vous oubliez d'ajouter, monsieur Fricoulet, que Henderson et Maclear,
observant ensemble Sirius, ont trouv, eux, 23 centimes de secondes,
alors qu'ils avaient trouv sparment, l'un 34 et l'autre 16... Je me
rappelle mme que toutes les fois qu' Ptersbourg la conversation
venait sur ce sujet, entre ces messieurs de l'Observatoire, mon pauvre
pre rentrait  la maison dans un tat d'irritation inconcevable.

Farenheit se mit  rire.

--Je reconnais bien l le digne M. Ossipoff; se mettre en colre  cause
de quelques centimes de secondes! Il n'avait qu' faire comme les
caissiers des grandes banques, chez nous, qui estiment le temps  sa
vritable valeur, et qui au lieu de perdre des heures  rechercher
quelques centimes, comme on fait chez vous, les passent purement et
simplement par profits et pertes.

[Illustration: 027]

--Ce que c'est que de ne pas tre de la partie! ricana l'ingnieur; vous
venez, sans vous en douter, de dire la plus grosse normit qui soit
jamais tombe des lvres d'un homme srieux... Tenez... c'est absolument
comme si vous conseilliez  l'un de ces caissiers, dont vous parliez
tout  l'heure, de passer par profits et pertes une erreur de plusieurs
millions.

L'Amricain sursauta, attachant sur son interlocuteur un regard effar,
balbutiant:

--Plusieurs millions!

--Dame, dit Fricoulet gouailleur, savez-vous ce que reprsente cette
seconde qui est employe par les astronomes comme base pour mesurer
entre elles la distance des toiles? Tout simplement une distance gale
 200,000 fois celle du Soleil  la Terre.

Et, pour augmenter davantage encore l'ahurissement dans lequel cette
rvlation venait de plonger l'Amricain, il ajouta:

--Ce qui reprsente une course de la Lumire, pendant trois ans et trois
mois.

Farenheit se grattait le bout du nez d'un air perplexe, tandis que
Gontran disait railleusement:

--Je parierais un sou contre un louis qu'il s'est trouv des gens
jouissant d'un loisir suffisant pour calculer la distance parcourue par
la lumire pendant un an!

--Et tu gagnerais ton pari: ce sont deux physiciens franais, Fizeau et
Cornu, qui se sont livrs  ce petit travail qui leur a donn les
rsultats suivants: la distance parcourue par la lumire tant, pour une
seconde, de 300,400 kilomtres, soit 75,000 lieues, cela donne, pour
l'anne compose autant que je puis me le rappeler de 32 millions
266,000 secondes, un total de 2 trillions 420 milliards de lieues.

L'Amricain prit sa tte  deux mains, dans un geste vritablement
effar, et Fricoulet l'entendit murmurer:

--Incommensurable...

--C'est donc trois fois cette distance de 2 trillions, etc., etc., que
reprsente une seconde... vous voyez maintenant que mme un centime de
seconde reprsente une distance apprciable, et que les astronomes ont
lieu de s'mouvoir lorsqu'il se trouve, entre leurs travaux respectifs,
une diffrence mme minime.

--Et c'est  une opration aussi dlicate, qu'il faut que vous vous
livriez pour tablir o nous sommes? interrogea l'Amricain avec quelque
inquitude.

--Mon Dieu oui, car je ne connais pas d'autre moyen.

En ce moment, Gontran prit son ami par le bras, et l'attirant un peu 
l'cart, lui dit tout bas:

[Illustration: En haut, sur le carr, ils trouvrent Farenheit qui
s'acharnait vainement contre la porte de mtal (p. 29)., 029]

--Tu viens de nous donner la signification du mot parallaxe, c'est fort
joli; mais ce que je voudrais bien savoir, c'est ce en quoi consiste
l'opration. Je ne me rappelle pas avoir lu, dans les _Continents
Clestes_, rien qui ait trait  cela, et il se pourrait trs bien que le
pre Ossipoff me pousst une colle  ce sujet-l.

Fricoulet se mit  sourire.

--Suppose, dit-il, que je reprsente par l'enceinte des fortifications
de Paris l'orbite de Neptune, la dernire plante connue du systme
solaire l'orbite de la Terre occupera, au centre de cet espace, une aire
 peu prs gale  celle de la place de la Concorde; or,  cette chelle
comparative il faudrait, pour atteindre l'toile la plus voisine du
systme solaire, nous loigner de plus de 30,000 kilomtres,
c'est--dire  la distance de la Chine, en passant par le cap Horn.

--Nous loigner! rpta Gontran, tout ahuri, pourquoi faire?

--Mais pour tablir la parallaxe, malheureux!

Et Fricoulet, se croisant les bras, regarda son ami d'un air de piti
mprisante.

--Qu'est-ce qu'on vous apprend donc, grand Dieu! dans la diplomatie pour
que tu ne saches pas qu'tablir une parallaxe consiste  prendre aux
extrmits d'une ligne de longueur dtermine, deux vises sur le point
considr, de faon  former un triangle...

Gontran l'interrompit en riant.

--Je me rappelle maintenant, dit-il, on nous a appris a au lyce: un
triangle, dont on connat un ct, et deux angles adjacents, ce qui
permet d'en calculer aisment les autres lments, et entre autres la
bissectrice...

--...Dont la hauteur reprsente l'loignement du point vis. C. Q. F.
D... Seulement tu te rends compte alors,--l'orbite de la Terre tant
reprsent par la place de la Concorde,--de la petitesse des angles
obtenus si, des deux coins de la place on braque une lunette sur un
phare situ en Chine.

--Surtout, ajouta en riant le jeune diplomate, si, avant d'arriver en
Chine, le rayon visuel doit passer par le cap Horn!... gymnastique
oculaire  laquelle, d'ailleurs, la nature est absolument rfractaire.

Puis, frappant sur l'paule de l'ingnieur, il ajouta.

--Mon vieux, c'est compris; et si, par hasard, il prenait fantaisie, au
vieil Ossipoff de m'interroger l-dessus, je pourrais tirer  ses yeux
un vritable feu d'artifice d'rudition.

Cependant Farenheit donnait, depuis quelques instants, les signes d'une
visible impatience: le visage coll au hublot, les regards fixs sur
l'espace, il pitinait sur place, tandis que ses mains, croises
derrire le dos, se crispaient dans des contractions nerveuses.

[Illustration: 031]

--Et alors, dit-il en se retournant brusquement, nous allons marcher
comme a pendant 12 heures?

--Mon Dieu, oui; tout  l'heure, sans que vous vous en aperceviez, j'ai
pris la vise de la soi-disant Vnus, remarque par M. de Flammermont.
Au bout de 12 heures, je prendrai une nouvelle vise, et ayant ainsi un
triangle dont je connatrai la base et deux des angles, il me sera
facile de dterminer la distance qui nous spare de l'astre en question,
et par suite de connatre son identit. Alors, sachant o nous sommes,
et ayant cet astre comme point de repre, nous pourrons retrouver notre
route.

Les sourcils de l'Amricain se contractrent.

--Mais cela va nous emmener aux cinq cent mille diables! vocifra-t-il,
et c'est un singulier systme qui consiste  se perdre davantage pour se
retrouver ensuite plus facilement.

--En avez-vous un autre, de systme? interrogea narquoisement
l'ingnieur; pour ma part, je suis prt  le suivre, au cas o il serait
meilleur que le mien.

--Oui, j'en ai un! dclara Farenheit.

Fricoulet et Gontran firent un haut-le-corps de surprise.

--Ah bah! murmura l'ingnieur tout bahi, et ce moyen?...

--Consiste tout simplement  demander  ce misrable Ossipoff ce qu'il a
fait de nous pendant notre sommeil.

Slna, alors, intervint.

--Oh! monsieur Farenheit, s'exclama-t-elle, croyez-vous vraiment que mon
pre?...

L'Amricain bondit et, d'un geste circulaire du bras, indiquant la
machinerie.

--Sa disparition, rpliqua-t-il avec un mauvais ricanement, n'est-elle
pas la meilleure preuve de la trahison infme dont il s'est rendu
coupable vis--vis de nous.

Il bondit jusqu' l'escalier dont il gravit les marches en quelques
enjambes, et se mit  frapper comme un forcen  coups de poings contre
la paroi de lithium qui servait de porte  la cabine du vieux savant.

--Son moyen est en effet le plus simple, murmura tout bas Gontran 
l'oreille de Fricoulet, et je m'tonne qu'aucun de nous.....

--C'est l'histoire de l'oeuf de Christophe Colomb, rpondit l'ingnieur
en haussant les paules... il fallait y songer.

Il ajouta avec un sourire sceptique:

--Le tout maintenant est de savoir quel accueil le vieil Ossipoff va
faire  l'interview de Farenheit.

Il tendit la main vers l'escalier par lequel arrivait l'cho d'un tapage
infernal, et il ajouta:

--Jusqu' prsent le rsultat est plutt ngatif... coute-moi a!...

L'_clair_ tait secou dans toute son armature par les poings puissants
de l'Amricain qui battaient la porte, ainsi que des catapultes.

Dans un coin, Slna, les mains jointes, ne cessait de rpter:

--Mon Dieu!... mon Dieu!

Gontran, mu de l'attitude pitoyable de sa fiance, dit alors 
Fricoulet:

--Il faut monter, cet enrag serait capable de donner un mauvais coup 
Ossipoff.

En haut, sur le carr, ils trouvrent Farenheit, le visage congestionn
et ruisselant de sueur, les yeux hors de la tte, qui s'acharnait
vainement contre la porte de mtal; il s'tait ensanglant les poings
sans arriver seulement  branler l'un des gonds, d'apparence si
fragile.

--_By God!_ rugit-il en les apercevant, il est terr l-dedans comme un
colimaon dans sa coquille, et si l'on ne peut emporter la cabine
d'assaut, il faudra le prendre par la famine.

--Vous tes fou! voil un moyen qui serait autrement plus long que le
mien, riposta Fricoulet, l'homme peut rsister  la faim pendant trois
jours; on a mme vu des sujets capables de prolonger leur endurance plus
longtemps encore... vous voyez o a nous mnerait,  raison de 500,000
lieues par secondes...

--Sans compter, dit alors Gontran, en prenant devant l'Amricain une
pose agressive, que jamais, moi vivant, je n'autoriserai qui que ce soit
 porter prjudice  M. Ossipoff.

--Laissez-moi faire, je m'en vais tcher de parlementer.

Ayant dit, Fricoulet s'approcha de la porte, y heurta doucement du
doigt.

--Monsieur Ossipoff, fit-il avec une douceur engageante, voulez-vous,
s'il vous plat, me recevoir chez vous? J'aurais un simple renseignement
 vous demander.

Il attendit quelques secondes qu'une rponse lui ft donne; puis,
n'entendant rien, il appliqua son oreille contre la porte et couta.

Rien: aucun bruit; il semblait que la cabine ft inhabite.

--Vous voyez bien! clama l'Amricain, le vieux sournois ne veut rien
dire... enfonons!... enfonons!...

Et il se prparait  se ruer de nouveau contre la porte, lorsque
l'arrtant au passage, Fricoulet lui dit:

--Eh, saperlotte! vous tes assommant avec vos violences! pour ce  quoi
elles ont servi jusqu' prsent, je vous conseille d'en user... restez
donc tranquille, je vous prie...

Encore une fois, il heurta  la porte.

[Illustration: 034]

--Monsieur Ossipoff, je vous affirme qu'on ne vous veut aucun mal; nous
dsirons simplement savoir vers quel point de l'espace vous avez dirig
l'_clair_, et quelle est notre situation approximative dans le ciel.

Quelques secondes s'coulrent, quelques minutes mme; mais pas plus que
prcdemment, aucune rponse ne parvint  l'ingnieur.

Les lvres de Fricoulet s'allongrent en une moue significative.

--Hum! murmura-t-il, pas bavard le pre Ossipoff, ce matin...

Et, s'adressant  Farenheit:

--Je commence  croire que nous serons obligs de revenir  mon ide de
la parallaxe.

Farenheit poussa un rugissement, et tirant sa montre:

--Trois quarts d'heure dj!  raison de 500,000 lieues  la seconde?
encore 11 heures et quart  marcher de la sorte... jamais! jamais!

Et,  ses compagnons:

--Tentons toujours d'enfoncer la porte! si nous parvenons  faire parler
le vieux, ce sera toujours quelques millions de lieues de gagnes.

Et, sans attendre leur rponse, il empoigna un escabeau avec lequel il
se mit  battre la paroi de lithium, comme si c'et t un blier.

Fricoulet et Gontran secourent la tte.

--a ou rien, fit l'ingnieur, c'est la mme chose, le lithium a une
lasticit telle que les coups rebondissent sur sa surface sans russir
 l'branler... On s'userait vainement les muscles, que l'on serait
impuissant  faire bouger cette porte d'une ligne.

--Sais-tu, dit alors Gontran en s'adressant  Fricoulet, que je commence
 tre inquiet; ce silence de la part d'Ossipoff me parat inexplicable;
je le connais assez pour ne pouvoir le croire intimid par les menaces
de Farenheit, et, d'autre part, il nous connat assez tous les deux pour
nous savoir hommes  ne pas permettre qu'on lui fasse le moindre mal.

--Que supposes-tu donc, alors?

--Dame! si ce que tu crois est vrai, si rellement, dans un accs de
folie scientifique, il a dtourn l'_clair_ de la route qu'il devait
suivre pour le lancer dans l'infini, peut-tre, la rflexion lui venant,
a-t-il t pris de remords, et s'est-il...

--... Suicid! s'exclama l'ingnieur.

[Illustration: 035]

Un gmissement douloureux les fit se retourner, et ils virent Slna
qui, ple et dfaillante, ayant entendu les derniers mots prononcs,
s'adossait  la paroi du wagon pour ne pas tomber, et murmurait:

--Mon pre... mon pauvre pre.

Les deux jeunes gens coururent  elle, et cherchrent  la rassurer.

--Mais non, mademoiselle, dit Fricoulet, la supposition de Gontran est
idiote!... le pre Ossipoff se tuer au moment o la Nature s'apprte 
lui dvoiler ses plus profonds mystres!... Ah! c'est bien mal connatre
les savants.

Mais cette argumentation ne pouvait avoir sur la terreur de Slna
aucune influence; la jeune fille avait saisi le bras de son fianc et,
les lvres agites d'un tremblement convulsif, ne cessait de rpter:

--Gontran, j'ai peur... j'ai peur...

Alors, tout apitoy, le jeune homme regarda son ami d'un air qui
semblait le supplier de trouver un moyen de rassurer Slna.

--Mes enfants, dit l'ingnieur, il n'y a que la dynamite qui puisse
avoir raison de cette porte-l; Gontran, va-t-en dans la machinerie me
chercher ce qu'il faut.

En quelques minutes, le jeune homme fut de retour, rapportant une
cartouche dont Fricoulet eut tt fait de rduire les dimensions de faon
 ce que l'explosif, tout en ayant raison de l'obstacle qu'il s'agissait
de renverser, ne pt nuire en rien  l'organisme mme du vhicule.

Cette cartouche, ainsi rduite, fut place par l'ingnieur entre la
porte et le chambranle,  l'endroit mme de la serrure, et il y fixa une
mche qu'il fit se drouler jusqu' l'entre de l'escalier; ensuite,
ayant oblig ses compagnons  se reculer sur les marches, il mit le feu
 la mche.

Une flamme courte, semblable  un feu follet, courut sur le plancher et
en moins d'une seconde, atteignant la cartouche, y mit le feu.

Une dtonation formidable retentit, la serrure sauta en mille miettes,
et, sous la force de l'explosion, la porte s'ouvrit violemment.

[Illustration: 036]

[Illustration: Farenheit sauta sur Ossipoff et le souleva de terre aussi
facilement que s'il n'et pas plus pes qu'une plume (p. 35). 037]




CHAPITRE II

DANS LA VOIE LACTE


[Illustration: 038]

D'un bond, Fricoulet fut dans la cabine et, sur ses pas, Farenheit et
Gontran se prcipitrent, suivis de Slna.

Mais, tout comme avait fait l'ingnieur, ils s'arrtrent brusquement,
presque aussitt aprs avoir franchi le seuil.

C'est qu'en vrit le spectacle qui s'offrait  eux tait bien fait pour
les frapper de stupeur.

Ossipoff tait bien tranquillement assis  la place qu'il avait coutume
d'occuper dans la cabine, c'est--dire devant le hublot, et, l'oeil coll
 l'oculaire de son tlescope, le corps pench en avant dans une
attitude d'ardente curiosit, sondant l'espace, avec une quitude qui
semblait faire croire qu'il n'avait entendu ni l'pouvantable vacarme
fait depuis un quart d'heure par Farenheit, ni mme le bruit formidable
de l'explosion.

Et l'ingnieur, en prsence de cette impassibilit, n'tait pas loin de
comparer le vieil Ossipoff au clbre Archimde qui, surpris par les
ennemis de sa patrie, tandis qu'il tait occup  rsoudre un problme,
ddaigna non seulement de chercher  fuir, mais encore d'interrompre ses
calculs, et se fit tuer stoquement.

Il est probable que si l'ingnieur et pu lire ce qui se passait dans
l'esprit du vieillard, il et rabattu beaucoup de son admiration: car la
vrit tait qu'Ossipoff savait parfaitement bien n'avoir rien 
craindre de la part de ses compagnons de voyage: quand Farenheit aurait
bien jur et tempt, quand Fricoulet l'aurait plaisant, et quand
Gontran, contenu d'ailleurs par son amour pour Slna, aurait, suivant
son habitude, protest avec sa dignit de diplomate, les choses
n'iraient pas plus loin.

Seulement, ce qui tait certain, c'est qu'aussitt qu'ils
s'apercevraient de sa trahison, Fricoulet et les autres exigeraient de
faire machine en arrire, et le savant se rendait bien compte que, seul,
il ne pourrait lutter contre eux; c'est pourquoi, afin de gagner du
temps, il avait fait la sourde oreille aux menaces de Farenheit, comme
aux questions de Fricoulet, se disant que chaque seconde coule le
rapprochait de 500,000 lieues du mystre qu'il voulait pntrer.

Comme on le voit, c'tait l'gosme le plus pur qui, cette fois encore,
dictait sa conduite.

Mais la stupeur en laquelle l'attitude inattendue du vieillard avait
plong les voyageurs ne dura que quelques secondes et Farenheit,
ressaisi d'une colre d'autant plus grande que cette immobilit
l'exasprait davantage, sauta sur Ossipoff, l'empoigna par le collet de
son vtement, et le souleva de terre aussi facilement que s'il n'et pas
plus pes qu'une plume.

--Maintenant, vieux coquin, hurla-t-il, rpondras-tu?... qu'as-tu fait
cette nuit?... et o sommes-nous?

Le vieillard cherchait vainement  se dgager; mais il s'agitait comme
un pantin impuissant au bout des doigts musculeux de l'Amricain.

--Monsieur Farenheit, implorait-il, laissez-moi regarder... chaque
minute... chaque seconde perdue pour moi... je vous rpondrai, je vous
le jure, tout en consultant l'espace.

Farenheit lui riposta par un clat de rire strident.

--Point de a, mon brave monsieur, rpondez, ou je jure Dieu que je vous
trangle...

Alors, Gontran et Fricoulet intervinrent et, s'adressant  Farenheit:

--Laissez-le; c'est un maniaque duquel on ne pourra rien tirer par
l'intimidation; puisqu'il a promis de rpondre si on le rendait  son
cher tlescope, lchez-le.

Les mains de l'Amricain abandonnrent leur proie et, en moins d'une
seconde, Ossipoff se retrouva assis, l'oeil riv  l'oculaire, le regard
fouillant l'immensit.

--Oui, dit-il alors d'une voix brve, en hachant ses phrases, oui, j'ai
dtourn l'_clair_ de sa route, je comprends votre mcontentement, mais
cela tait plus fort que moi. Il y a, dans cet infini, comme une
puissance magntique qui m'attire et  laquelle je ne puis rsister...

--En tout cas, ricana Fricoulet, vous ne nous parlerez pas de l'aimant
d'Hyprion, car vous n'avez gure d en trouver de traces?

Une furtive rougeur passa sur le front de l'astronome dconfit qui
murmura:

--Et cependant, mon cher Gontran, la position exacte d'Hyprion dans
l'espace, quand l'appareil a quitt le courant astrodal dans lequel il
naviguait, tait bien, n'est-ce pas, par rapport  la terre, 174 degrs
de longitude et onze heures quarante minutes d'ascension droite?

Fricoulet tressaillit, une flamme brilla dans sa prunelle, et il murmura
tout bas  l'oreille de Flammermont:

--Voil le renseignement que je voulais.

Cependant, ne recevant pas de rponse de son futur gendre, Ossipoff se
dtourna lgrement et le regardant bien en face.

--Qu'en pensez-vous?

On juge si cette question embarrassait le jeune homme: en dpit des
nombreux examens que depuis trois ans de vie commune Ossipoff lui
avait fait subir, en dpit de la lecture plusieurs fois recommence des
_Continents Clestes_ (le malheureux les savait presque par coeur), il
ignorait absolument ce que pouvaient bien reprsenter 174 degrs de
longitude, et onze heures quarante minutes d'ascension droite.

Mais comme ce n'tait pas l'aplomb qui lui manquait, il prit un air
soucieux et rpondit du bout des lvres:

--Tout cela dpend, mon cher monsieur, de l'heure  laquelle l'_clair_
a vir de bord.

--Il tait exactement minuit trente-cinq minutes et vingt-cinq secondes.

Gontran hocha la tte  plusieurs reprises, agita muettement les lvres,
comme il arrive lorsqu'on est plong dans de profondes rflexions.

--Il se pourrait bien que vos calculs fussent exacts, finit-il par dire,
sans vouloir trop s'engager.

Pendant ce temps, Fricoulet, qui avait inscrit furtivement sur son
carnet les renseignements fournis par Ossipoff, calculait rapidement, et
le chemin dj parcouru par l'appareil, et la situation dans l'espace du
point problmatique sur lequel le vieux savant avait mis le cap; mais le
rsultat obtenu ne paraissait pas le satisfaire, il claquait de la
langue avec impatience, fourrageait nerveusement ses cheveux, et bientt
on put l'entendre murmurer d'une voix rageuse:

--Et cependant,  raison de 2 milliards de lieues par heure...

Le vieillard sursauta; mais sans cependant abandonner le tlescope, il
riposta:

[Illustration: 041]

--Deux milliards! vous tes loin du compte, mon cher monsieur Fricoulet;
durant cette nuit j'ai mesur notre vitesse, et j'ai pu me convaincre
qu'elle est de beaucoup suprieure  ce que vous aviez prvu. L'_clair_
parcourt bien deux milliards de lieues, mais  la minute, et non pas 
l'heure.

Trs froidement Fricoulet inclina la tte, se contentant de dire, comme
si le chiffre norme qui venait de lui tre communiqu ne le surprenait
en aucune faon:

--Parbleu!... voil d'o vient mon erreur.

Et il se remit tranquillement  refaire ses calculs.

Mais ni Gontran, ni surtout Farenheit, n'taient dous d'une dose de
philosophie suffisante pour accueillir, sans protester, une semblable
nouvelle: autant ils eussent applaudi  cette rapidit vertigineuse si,
grce  elle, l'_clair_ et pu les transporter dans leur plante
natale en un espace de temps plus court que celui prvu tout d'abord,
autant ils la maudissaient, cette rapidit qui les jetait dans l'infini,
leur enlevant  tout jamais l'espoir de retourner chez eux.

[Illustration: 042]

--Deux milliards! s'cria l'Amricain littralement affol, deux
milliards! mais cela fait...

--Cela fait exactement, mon cher monsieur, dit alors trs placidement
Fricoulet, dont les calculs taient termins, un trillion de lieues ou
quatre milliards de kilomtres, en un peu plus de trente heures.

--Mais o sommes-nous? o sommes-nous? gmit Gontran.

-- quelque chose comme 1,200 milliards de lieues de notre Soleil,
rpondit l'ingnieur; car maintenant j'ai la certitude que cette toile
si brillante, aperue  l'arrire du wagon, n'est autre que le centre de
notre systme plantaire.

Farenheit lana ses poings ferms dans la direction d'Ossipoff.

--Ah! bandit! clama-t-il; ah! brigand!

Mais, impassible, le vieillard rpondit:

--C'est cette inconcevable rapidit qui m'a pouss  faire ce que j'ai
fait; j'y ai vu le doigt de la Providence qui ne voulait pas laisser mon
oeuvre inacheve et me mettait  mme d'explorer les principales rgions
stellaires, sans que cela nous caust un retard bien apprciable.

--Eh! cria Gontran, auquel la patience finissait par chapper, du train
dont nous marchons, qui sait si nous pourrons jamais revenir sur terre.

--Songez, poursuivit imperturbablement le vieillard, que dans huit
jours, pas davantage...

--Nous serons de retour, interrompit Farenheit.

--Nous serons dans un autre univers, diffrent de celui que nous
abandonnons, et dans lequel nous serons appels  faire une inpuisable
moisson de dcouvertes.

Durant que le vieillard parlait, le visage de l'Amricain avait
successivement pass par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; mais
quand Ossipoff se ft tu, sa colre clata, et, aprs avoir lch une
kyrielle de jurons d'une nergie telle que la pudeur nous dfend de les
reproduire, il s'cria:

--a! jamais!... Si nous nous laissions plus longtemps conduire par un
fou, nous serions plus fous que lui-mme! et du moment que vous autres,
par une faiblesse imbcile, vous encouragez sa folie, je vous sauverai
malgr vous.

Il courut vers la porte en disant:

--Dans une seconde, l'_clair_ voguera vers New-York.

Fricoulet tendit la main.

--Un moment, voulez-vous m'couter? et quand vous m'aurez entendu, vous
ferez ce que vous voudrez: bien que le commerce des suifs, dans lequel
vous vous tes enrichi, ait peu d vous ouvrir l'esprit sur les choses
de la navigation, vous comprendrez cependant aisment que, pour mettre
le cap sur un port quelconque, il faut, quand on ne le voit pas, avoir
une boussole ou un phare. Or, notre phare  nous, c'est le Soleil qui
claire la Terre et il se trouve que, par suite de notre loignement, ce
Soleil, qui doit nous servir de point de direction, est tomb au rang
d'toile. Je vous demanderai, en consquence, sur quel point de ce ciel
fourmillant d'tincelles--qui sont autant de Soleils--vous dirigerez
l'appareil.

L'ancien commerant de Chicago s'tait immobilis, les pieds clous au
plancher, frapp de stupeur par la justesse de ce raisonnement.

--Alors, interrogea Gontran d'un air vritablement navr, il n'y a plus
aucun espoir de revoir jamais la Terre, et il nous faut nous accoutumer
 l'ide que l'_clair_ nous servira de tombeau!

Puis, exaspr par les paroles que lui-mme venait de prononcer:

--Non, non! s'exclama-t-il, ce n'est pas possible. Voyons, Fricoulet, il
doit bien y avoir un moyen de revenir en arrire!

Ossipoff pivota sur son escabeau, et d'un ton qui trahissait une douleur
vritable:

--Comment! c'est vous, mon fils, qui parlez ainsi! n'tes-vous donc plus
l'ardent collaborateur du dbut?

--Monsieur Ossipoff, rpondit le jeune homme d'un air visiblement
nerv, il n'y a plus ni collaborateur, ni ami, ni fils; il n'y a qu'un
homme lass de toutes ces tergiversations, de tous ces retards, de tous
ces manques de bonne foi, et, n'tait votre ge, j'ajouterais de tous
ces mensonges.

--Oh! Gontran! soupira Slna sur un ton de reproche.

--Il ne l'a pas dit! ricana Fricoulet, mademoiselle, il ne l'a pas dit.

--Nous ne sommes pas ternels, que diable! outre que ma patience est 
bout, nos vivres ne sont pas loin d'tre puiss et je dis, comme M.
Farenheit: retournons-nous-en!...

De tout ce que venait de dire le jeune homme le vieillard n'avait retenu
qu'une chose: c'est ce qui avait trait  l'impossibilit matrielle de
continuer le voyage.

--C'est ce qui vous trompe, rpondit-il, nous avons encore pour trois
mois d'air respirable, de boissons et d'aliments; voyons, accordez-moi
ces trois mois... serait-ce trop payer de quelques semaines de retard la
joie ineffable que nous prouverons  contempler des mondes si
merveilleux?

[Illustration: 044]

Gontran eut un geste nergique et il ouvrait la bouche pour rpondre par
un refus catgorique  la demande suppliante du vieillard, lorsque
Fricoulet, se penchant vers lui, murmura rapidement  son oreille:

--Ne le contrarie pas et accepte; il n'y a pas moyen de faire
autrement...

--Hein! sursauta le jeune homme.

--Impossible de virer de bord, ajouta tout bas l'ingnieur.

Mais, si bas qu'il et parl, Farenheit l'avait entendu; il se dressa
tout debout, comme si ses jambes eussent t mues par un ressort, et,
jetant ses grands bras au plafond:

[Illustration: Aimait-il ou n'aimait-il pas Slna? (p. 45), 045]

--Impossible! vocifra-t-il d'une voix de Stentor, impossible! je
croyais que ce mot-l n'tait pas franais.

Fricoulet haussa les paules.

--Et je vous dis, moi, dclara-t-il, que si Napolon s'tait trouv 
notre place, il ne se serait jamais hasard  prononcer une phrase
semblable. J'aurais t curieux de voir comment il s'y serait pris pour
virer de bord avec l'pouvantable vitesse qui nous emporte.

L'Amricain poussa un rugissement.

--Mais alors, s'cria-t-il, il n'y a aucune raison pour que nous ne
continuions pas, de la sorte, jusqu'au fin fond de tous les mondes!

--Dame, riposta Fricoulet, je n'en sais pas plus que vous, mon cher
monsieur Farenheit; tout ce que je puis vous dire, c'est ce que je
constate, et je constate malheureusement que nous sommes entrans avec
une rapidit qui, pour une raison que je ne m'explique pas, va toujours
en augmentant.

--Et rien  faire?... rien  tenter?

--Pour le moment, rien: misrable corpuscule, l'_clair_ est soumis 
des influences stellaires inconnues de nous et contre lesquelles, par
consquent, il est difficile de lutter.

L'Amricain tait abasourdi, promenant ses regards successivement sur
toutes les personnes qui se trouvaient l, comme s'il attendait que
l'une d'elles prt la parole pour dmentir l'ingnieur et affirmer que
tout espoir n'tait pas perdu; malheureusement ce n'taient ni Slna,
ni Gontran et encore moins Ossipoff, qui taient capables de lui
regaillardir l'esprit sur ce point.

D'ailleurs, M. de Flammermont, obissant au conseil que Fricoulet lui
donnait, en clignant de l'oeil du ct d'Ossipoff, dit en ce moment au
vieillard:

--Soit donc, qu'il soit fait ainsi que vous l'avez voulu: poursuivons
notre route insense et souhaitons que la responsabilit que vous avez
prise, en agissant ainsi que vous l'avez fait cette nuit, ne pse pas, 
certain moment, trop lourdement sur vos paules.

Le vieillard, l'esprit tout rempli de ses turlutaines scientifiques, ne
voulut voir, dans les paroles de Gontran, qu'un pardon gnreux accord
 sa trahison, et, pour le remercier, il tendit les mains vers lui.

Mais le jeune homme se souciait peu, pour l'instant, des treintes
amicales du vieux savant, et, faisant mine de ne point voir le geste de
celui-ci, il tourna les talons et rejoignit Fricoulet qu'il avait
entendu descendre dans la salle de la machine.

--Mon vieux, fit-il d'un ton grave, je suis homme et prtends avoir la
force d'apprendre, sans trembler, le sort qui nous est rserv; donc,
j'exige de toi la franchise la plus absolue.

--Eh bien! franchement, je ne sais rien. Ainsi que je l'ai dclar tout
 l'heure  Farenheit, nous subissons, actuellement des forces
attractives dont je ne me rends aucun compte. Nous voguons en plein
inconnu. Je doute que le pre Ossipoff lui-mme y comprenne quelque
chose, et cependant lui qui est rest pendant presque toute sa vie le
nez coll  l'objectif des tlescopes...

Cette fois, Gontran parut rellement accabl, car il avait une foi
absolue dans l'ingniosit de Fricoulet qui, tant de fois dj depuis le
commencement de ce voyage insens, les avait tirs des situations
dsespres o les avait mis les ides folles d'Ossipoff.

Aussi, du moment que l'ingnieur lui dclarait qu'il ne pouvait rien,
c'est qu'il n'y avait plus qu'une chose  faire: attendre stoquement la
mort.

Il sortit de la machinerie sans ajouter un mot, gagna sa cabine et
s'tendit sur son hamac, o il ne tarda pas  s'endormir, en dpit de
l'angoisse fort naturelle qu'avait mise en lui la rponse trs franche
de son ami.

Il s'veilla en entendant prononcer son nom tout prs de son oreille, et
ses yeux, soudainement ouverts, virent Fricoulet debout  son chevet et
pench vers lui.

--Eh bien! tu t'en payes un somme! plaisanta l'ingnieur.

--J'ai dormi longtemps? interrogea M. de Flammermont en se dressant sur
son sant.

--Peuh! quelque chose comme six heures.

--Pas possible! s'cria Gontran en sautant sur le plancher.

Pour toute rponse, l'ingnieur tira sa montre et la mit sous le nez de
son ami.

--C'est ma foi vrai, murmura celui-ci.

Puis le souvenir de la ralit, un moment vanoui pendant le sommeil,
lui revenant soudain:

--Rien de nouveau? demanda-t-il.

--Si, quelque chose... et de trs important...

--Tu as russi  nous faire virer de bord?

--Pas prcisment: toujours en avant et d'une vitesse toujours
croissante.

--Ah! dit Flammermont d'un air morne; alors qu'y a-t-il de nouveau et de
si important?

[Illustration: 048]

--Mais ma parallaxe, parbleu! tu sais bien... je l'ai tablie.

--Alors?

--Eh bien! nous savons o nous allons. Tu trouves que ce n'est rien,
cela?

--Peu m'importe o nous allons, du moment qu'on ne va pas o je veux.

Fricoulet haussa insouciamment les paules.

--Baste! plaisanta-t-il, tout chemin mne  Rome...

Il ajouta, en frappant amicalement sur l'paule de Gontran:

--... Et aussi  la mairie du VIIIe arrondissement, mon vieux.

M. de Flammermont poussa un soupir qui en disait beaucoup sur l'tat de
lassitude auquel il en tait arriv, et, baissant les yeux pour fuir le
regard inquisiteur de l'ingnieur:

--Ah! mon cher Alcide, rpondit-il, si tu savais comme j'y pense peu, en
ce moment,  la mairie du VIIIe..., et tiens, veux-tu que je t'avoue
une chose, je n'y pense mme pas du tout, et j'ai une peur, c'est que
plus j'irai et moins j'y penserai...

Fricoulet se mit  rire, et, frappant sur l'paule du jeune apprenti
diplomate:

--Farceur! va, s'exclama-t-il; voil au moins dix fois, depuis le
commencement du voyage, que tu me racontes la mme chose... Tu ne penses
pas un mot de ce que tu dis...

--Je te jure...

--Pas de faux serment! a porte malheur.

--Alcide...

--Allons donc!  qui feras-tu croire qu'un amour assez grand pour vous
emmener dans la Lune  la suite de la femme aime, puisse s'en aller
ainsi en fume, sans qu'il n'en reste pas au moins une parcelle!...

--Je n'ai pas prtendu qu'il n'en restt pas.

--En ce cas, tu sauras qu'en matire d'incendie, un feu n'est considr
comme teint que lorsqu'il ne subsiste aucune tincelle; autrement, il
suffit de la plus petite brise pour tout rallumer...

Gontran courba la tte, un peu confus de la perspicacit de son ami,
bien qu'au fond il se demandt si cette perspicacit tait capable de
dmler exactement ce que lui-mme ne pouvait arriver  dmler,
c'est--dire: aimait-il ou n'aimait-il pas Slna?

Qu'il et prouv pour la jeune fille une passion relle, profonde, cela
ne pouvait tre mis en doute; ainsi que venait de le dire fort justement
Fricoulet, on ne se lance pas ainsi qu'il l'avait fait dans d'aussi
abracadabrantes aventures, sans qu'un lien puissant vous attache  la
femme qui vous entrane  sa suite.

Et bien qu'en effet, coeur par les retards successifs apports au
retour sur la Terre, nerv par les continuelles discussions que
soulevait Ossipoff, il et prfr bien des fois renoncer  son amour;
cet amour tait plus fort que sa volont et triomphait sans peine de ses
irritations et de ses mauvaises humeurs.

Certes, quoi qu'il et dit  Fricoulet, il aimait encore Slna; oui, il
en tait sr, il l'aimait assez pour l'pouser et pour trouver, dans ce
mariage, le bonheur rv depuis si longtemps.

L'aimait-il assez pour continuer  jouer, une fois qu'elle serait
devenue sa femme, le rle qu'il jouait depuis des mois? Voil la
question qu'il se posait, question  laquelle, mme en dehors des
moments d'irritation, il croyait devoir rpondre ngativement.

[Illustration: 050]

Il en avait assez des plantes, des bolides, des comtes, des toiles et
des soleils! Il avait eu beau se saturer de la lecture des _Continents
Clestes_, son esprit s'tait montr absolument rfractaire au calcul
des orbites, des aphlies et de tout cet appareil scientifique avec
lequel Fricoulet jonglait aussi facilement que s'il n'et jamais fait
que cela toute sa vie; il refusait nergiquement de mordre 
l'astronomie et la vue seule d'Ossipoff le mettait dans un tat
d'irritation difficile  dissimuler.

En outre, l'engagement qu'il avait pris quelques jours auparavant de
consacrer sa vie  la continuation des tudes du vieux savant sur
Hyprion, et de lguer  son fils an le soin de continuer ses propres
tudes, cet engagement pris  la lgre, sous l'influence d'un tendre
sourire de Slna, l'pouvantait maintenant qu'il y rflchissait
froidement.

Comment! il ne suffisait pas  la folle curiosit d'Ossipoff qu'il
sacrifit  la recherche de mondes problmatiques les quelques annes
qui lui restaient  vivre, il fallait encore que cette curiosit le
poursuivt lui-mme et la premire gnration issue de lui! Ah !
tait-il donc fou l'autre jour quand il avait jur de se conformer au
dsir du vieillard.

Ce fut sous l'influence de ces penses que, relevant la tte, il dit 
Fricoulet:

--Je te jure que tu es plus malin que moi si tu crois pouvoir affirmer
quelque chose sur ce qui se passe en moi: Certes, Slna est une fille
charmante, qui ferait une non moins charmante compagne, mais
l'astronomie... non, dcidment, il y a trop d'astronomie  la cl...

--Baste!... tu as bien russi  donner le change  Ossipoff depuis trois
ans;... pour quelque temps  peine que le voyage va encore durer, tu ne
vas pas faire la btise d'enlever ton masque...

Gontran se croisa les bras.

--Alors! exclama-t-il, tu t'imagines que le vieux dsarmera le jour de
mon mariage!... On dirait, ma parole, que tu ne le connais pas;... mais,
mon cher, aprs, ce sera bien pis encore: il m'aura tout le temps sous
la main et il ne se passera pas une journe qu'il ne me tourne et
retourne sur son gril astronomique.

Fricoulet ne put s'empcher de sourire, tant son ami mettait, 
prononcer ces mots, d'animation acerbe.

--Tu pourrais bien ne pas te tromper, fut-il oblig de rpondre.

--Alors, comme tu ne peux pas tre continuellement l pour me servir de
souffleur, je serai bien oblig d'avouer la vrit et il est trop peu
homme pour comprendre ce qu'a de sublime, au point de vue amour, un
mensonge comme le mien, soutenu, trois annes durant, sans
dfaillance... Tu vois d'ici l'existence qu'il faudra mener jusqu' ce
qu'il plaise  Dieu de me rappeler  lui...

--Et cet amour qui t'a donn la force de jouer si merveilleusement ton
rle de faux savant, n'a pu te donner celle d'apprendre rellement ce
que tu ne savais pas?... c'est a qui aurait sauv la situation...

Les yeux de Gontran s'arrondirent effars.

--Astronome!... moi! clama-t-il... Ah ! tu deviens fou, toi aussi! Oh!
non, j'aimerais mieux renoncer...

Le visage de Fricoulet prit une expression singulire.

--Dis-tu cela srieusement... et songes-tu au chagrin de cette enfant?

--Certes, rpondit Flammermont avec une fatuit ingnue qui fit courir
un sourire sur les lvres de son ami, je ne puis me cacher que Slna
m'aime beaucoup et que ce serait pour elle un coup cruel que de renoncer
 l'espoir, si longtemps caress, d'tre ma femme... mais, d'un autre
ct, je ne tiens pas  me ramollir le cervelet avec ce fatras
scientifique qui m'idiotise...

Puis, aprs un silence:

[Illustration: 052]

--Ah! si Ossipoff pouvait disparatre! soupira-t-il.

--Tais-toi donc, tu es froce!

--Eh! mon cher, c'est mon bonheur que je dfends.

Ils se turent un moment; ensuite Fricoulet dit  son ami:

--Il ne sert  rien de prcipiter les choses et, tant que tu m'as l,
comme terre-neuve, pour sauver les situations compromises, tu peux
continuer  jouer ton rle... Revenons toujours sur Terre,... ensuite,
tu aviseras...

--Revenir sur Terre?... nous n'en prenons pas le chemin, puisque, 
l'instant, tu m'annonais que nous filions dans l'espace en lui tournant
le dos.

--C'est la vrit; seulement, maintenant, nous savons une chose que nous
ignorions lorsque nous nous sommes aperus que l'_clair_ avait dvi de
sa route.

--Ah oui! cette chose importante... eh bien?

--Eh bien!... l'toile que tu prenais pour Vnus, c'est tout simplement
[Grec: a] (alpha) du Centaure.

Gontran carquilla les yeux.

--[Grec: a] (alpha) du Centaure! rpta-t-il, d'un ton qui rvlait si
clairement son ignorance, que Fricoulet ne put s'empcher d'clater de
rire.

--Ne saurais-tu pas, par hasard, demanda-t-il, ce que c'est que la Voie
Lacte?

[Illustration: On se remit en marche, tandis que Slna pour reconforter
son fianc lui disait gentiment... (p. 53). 053]

--Dame, j'en sais ce que tout le monde en sait: c'est une
agglomration d'toiles tellement dense qu'elle forme dans le ciel une
longue trane blanchtre, dont l'aspect a certainement donn lieu  la
lgende mythologique qui veut que ce soit l une tache de lait produite
par la chvre qui nourrissait je ne sais plus quel dieu...

--En effet, dit l'ingnieur avec un petit hochement de tte plein de
condescendance, c'est l ce que tout le monde sait; mais comme toi, tu
n'es pas tout le monde....

--Comment a?...

--Non, le futur gendre de Mickhal Ossipoff n'est pas tout le monde et,
en consquence, la Voie Lacte doit tre, pour toi, autre chose que ce
que tu viens de me raconter...

Gontran esquissa un geste loquent d'indiffrence.

--Si tu savais, rpondit-il, ce que cela m'importe peu... Je trouve mon
bagage scientifique suffisant tel qu'il est et je n'prouve nullement le
besoin de l'augmenter...

Le visage de Fricoulet prit un air comiquement tragique.

--Imprudent! s'exclama-t-il, tu ignores que cette question de la Voie
Lacte est d'une actualit palpitante, brlante... et que, d'un moment 
l'autre, Ossipoff peut mettre la conversation l-dessus...

--Eh bien! je le laisserai causer--ce qui sera de ma part une preuve de
dfrence due  son grand ge et  son savoir--et puis, j'ai les
_Continents clestes_...

--Rien, dans les _Continents Clestes_, rpondit l'ingnieur en secouant
la tte; donc coute et retiens bien...

--Je t'coute et je tcherai de retenir, rpondit M. de Flammermont d'un
ton rsign.

--Ce ne sera pas long: tu sais d'abord, n'est-ce pas, que notre systme
solaire, avec les huit plantes gravitant autour de lui, n'est qu'une
le de l'Ocan cleste et que chaque toile est elle-mme un Soleil
comme le ntre, centre, comme lui, d'autres ensembles plantaires...

--Je sais cela depuis ma plus tendre enfance; continue.

--Il faut d'abord que tu saches que la Voie Lacte entoure compltement
la Terre et par consquent le systme solaire tout entier;... retiens
ensuite que Herschell a valu  18 millions le nombre d'toiles dont se
compose la Voie Lacte, en outre, que ces toiles, si serres les unes
contre les autres--semble-t-il--sont au contraire spares les unes des
autres par des intervalles de plusieurs millions de lieues; ce qui
permet de supposer,  cette agglomration de Soleils, une immensit
fantastique; enfin, que notre Soleil,  nous, notre plante natale et
presque toutes les toiles visibles de chez nous font partie de la Voie
Lacte... Est-ce compris et retenu?...

[Illustration: 055]

--Mais oui, mais oui; seulement, je ne saisis pas bien pourquoi tu me
racontes tout cela et en quoi la question de la Voie Lacte est d'une
actualit si brlante?

--C'est vrai! s'exclama Fricoulet, je ne t'ai pas dit: nous sommes en ce
moment dans la Voie Lacte et le point vers lequel nous voguons en
droite ligne se trouve situ dans la rgion o les Soleils sont les plus
denses: ce point c'est [Grec: a] (alpha) du Centaure... Eh bien! quand
on est perdu, c'est dj un fameux avantage, je trouve, que d'avoir un
moyen de se retrouver...

Gontran frappa du pied avec impatience.

--Ah! tu es nervant,  la fin, avec ton optimisme; je te demande un peu
de quelle importance peut tre un phare qui vous annonce que le seul
chemin  suivre est prcisment celui qu'il vous est impossible de
prendre... Et puis, tu viens de dire toi-mme que nous nous dirigeons
vers l'endroit le plus compact de la Voie Lacte! Une fois que nous nous
serons fourrs au milieu de ce fouillis inextricable de Soleils, qui
certainement se ressemblent tous, veux-tu me dire, s'il te plat,
comment nous nous y prendrons pour savoir quel est celui sur lequel nous
devons nous guider.

Cette question tait trop pleine de bon sens pour que l'ingnieur pt
ddaigner d'y rpondre; mais d'un autre ct, sans doute ne l'avait-il
pas prvue, car il garda quelques secondes le silence.

Alors, Gontran s'cria d'un ton tragique:

--Nous voici donc condamns  errer  travers tous les systmes
plantaires de l'Infini, vritables juifs-errants de l'espace, jusqu'
ce que nous ayons trouv notre Terre natale... c'est--dire jusqu' la
consommation des sicles... ou de nos provisions...

--Mais non,... mais non,... fit l'ingnieur en souriant avec cette belle
assurance qui ne l'abandonnait jamais... on ne se perd pas comme a...
et puis quelque immense que soit l'Univers, en allant toujours droit
devant nous, nous finirions toujours bien par en voir la limite.

En cet instant, Slna entra dans la machinerie et, s'avanant vers M.
de Flammermont, lui dit d'un air tout timide:

--Gontran, mon pre demande si vous voudriez tre assez aimable, pour le
venir rejoindre; il n'ose quitter son tlescope et, d'un autre ct, il
veut vous consulter...

Le visage du jeune homme s'assombrit.

--Me consulter! diable, murmura-t-il, tandis que ses regards
s'attachaient avec inquitude sur la fille du savant, et... savez-vous
sur quoi doit porter la consultation?

Slna esquissa un geste vague.

--Je ne saurais trop vous dire, rpondit-elle,  moins qu'il ne soit
embarrass sur les rgions que traverse l'appareil...

Fricoulet regarda son ami d'un air de triomphe.

--Qu'est-ce que je te disais! s'exclama-t-il; est-elle brlante, la
question de la Voie Lacte?

--Mais, c'est que je n'en sais pas un mot, balbutia Gontran du ton
piteux que prend un colier auquel le professeur va demander sa leon...

La voix de M. Ossipoff se fit entendre dans la cage de l'escalier.

--Gontran, appelait-elle, Gontran...

Le jeune homme se tournait alternativement vers Fricoulet et vers
Slna, comme pour leur demander conseil...

--Voyons, rappelle-toi, fit l'ingnieur tout en le poussant vers
l'escalier, Voie Lacte... amas de soleils... centres eux-mmes de
systmes plantaires...

--Mais les constellations, monsieur Fricoulet, dit Slna en arrtant
la marche du groupe, lui avez-vous dit les constellations qu'elle
traverse?

--Non, je n'ai pas eu le temps... j'allais justement lui en parler,
quand vous tes arrive...

--Vite... dites vite... demanda angoisseusement le jeune comte.

--Eh bien! voil: la Voie Lacte traverse, en partant du nord--note bien
que je te parle d'observations prises de la Terre--l'_Aigle_ o elle se
partage en deux branches, _Antinos_, l'_cu de Sobieski_ et le
_Sagittaire_. Les deux rameaux de la Voie se runissent dans
l'hmisphre austral, dans la constellation du _Scorpion_; aprs quoi
ils franchissent le _Centaure_, le _Triangle Austral_, la
_Croix-du-Sud_...

Gontran se prit la tte  deux mains, dans un geste absolument fou.

--Jamais je ne me rappellerai tout cela...

--Nous te soufflerons, Mlle Slna et moi, affirma Fricoulet, je
continue: nous trouvons ensuite le _Grand Chien_, la _Licorne_, le
_Taureau_, les _Gmeaux_, le _Cocher_, _Perse_, _Cassiope_ et enfin le
_Cygne_, o elle arrive, aprs avoir fait le tour entier du Ciel;...
maintenant, allons...

Et il entrana Gontran qui rptait  mi-voix:

--_Antinos_... le _Scorpion_... le _Grand Chien_... le _Cygne_... Non,
je ne me rappellerai jamais...

S'arrtant, il s'exclama:

--Tiens... je ne me souviens plus du nom du Soleil, vers lequel nous
nous dirigeons.

--Le _Centaure_...  trois trillions de lieues du Soleil;... n'oublie
pas que sa lumire met trois ans et demie  nous arriver...

On se remit en marche, tandis que Slna, pour rconforter son fianc,
lui disait gentiment:

--N'ayez crainte... je suis l et je vous aiderai.

--Je bafouillerai, c'est certain...

--Baste! ricana Fricoulet, tu songeras  la mairie du huitime et tu ne
bafouilleras pas...

Ossipoff, l'oeil toujours coll au tlescope, ne bougea pas en entendant
le bruit des pas qui franchissaient le seuil de sa cabine...

--Ah! c'est vous, mon cher ami, se contenta-t-il de dire, je vous
attendais avec une vive impatience.

On voit par ce langage que, tout entier ressaisi par ses proccupations
scientifiques, le vieillard avait dj oubli le sujet de
mcontentement qu'avaient contre lui ses compagnons de voyage, et plus
particulirement Gontran.

Celui-ci, s'approchant, demanda:

--Que dsirez-vous, monsieur Ossipoff?

--Avoir votre avis sur la situation; voici prs de vingt-quatre heures
que je suis en observation et mes ides commencent  ne plus tre trs
nettes;... mais vous avez d rflchir, de votre ct,... o pensez-vous
que nous nous trouvons actuellement?...

--Mais dans la Voie Lacte, rpondit le jeune homme avec assurance;
n'est-ce pas, Fricoulet...

--Ce n'est pas M. Fricoulet que j'interroge, mais vous, mon cher ami,
rpliqua Ossipoff avec un petit claquement de langue impatient.

Et il ajouta, plissant les lvres pour mieux marquer en quel mdiocre
estime il tenait les connaissances scientifiques de l'ingnieur:

[Illustration: 058]

--Pourquoi, pendant que vous y tes, ne demandez-vous pas aussi l'avis
de M. Farenheit?

Celui-ci entrait prcisment en cet instant et s'cria:

--Mon avis! jamais..... pour le cas que l'on en fait... Ah! si on
l'avait toujours suivi, mon avis... on aurait commis moins de btises
qu'on en a commises... Et, d'abord, nous ne serions pas ici...

L'Amricain avait prononc ces mots tout d'une traite, avec une
volubilit telle que l'on et vainement tent de l'arrter; mais quand
il eut fini, Ossipoff lui dit ddaigneusement:

--Vous ne savez ce que vous dites; mon cher monsieur... vous n'tes pas
au courant de la conversation.--Et,  Gontran:

--Alors, suivant vous, nous sommes dans la Voie Lacte?

--Il n'y a pas l'ombre d'un doute.

Cette rponse, le jeune comte l'avait faite d'un ton un peu moins
assur, car le savant lui avait adress la parole sur le ton qu'il
prenait d'ordinaire, quand il lui semblait surprendre Gontran en
flagrant dlit d'ignorance ou de divergence d'opinion avec lui.

--Ah! la Voie Lacte! rpta-t-il encore, aprs l'avoir considr d'un
air singulier,  travers ses lunettes... Eh bien! je suis fch de vous
donner un dmenti formel, mon cher ami.

Ce mot de dmenti entra dans la peau, dj fort irrite du jeune homme,
comme une pointe d'aiguille; il devint tout rouge et s'cria d'une voix
furieuse:

--Un dmenti!...  moi!...

--Mais, farceur... murmura Fricoulet  son oreille, entre savants ces
choses-l a n'a pas d'importance...

--C'est juste, observa Gontran.

Et s'adressant  Ossipoff.

--Sans indiscrtion, pourrait-on savoir pourquoi; car, enfin, de deux
choses l'une, ou vous m'interrogez pour avoir mon avis, ou bien pour me
faire passer un examen...

--Permettez...

--Rien, jusqu' ce que j'aie fini: si vous avez voulu vous amuser  me
pousser une colle, je vous dirai tout net que le moment est mal choisi
et que je trouve la chose de mauvais got...

--Oh! loin de moi...

--Si, au contraire, vous voulez connatre mon avis, c'est que vous-mme
n'en avez pas et alors j'ai lieu de m'tonner que vous me dmentiez si
nergiquement...

Il tait vraiment emball, le brave Gontran, emball pour rien, il faut
en convenir, et l'ingnieur, comme l'Amricain d'ailleurs, le
regardaient avec une vritable stupfaction.

--Maintenant que vous avez fini, je m'en vais vous rpondre, fit trs
placidement le vieillard.

Il se leva, indiqua le tlescope  Gontran, prononant ce seul mot:

--Regardez...

Le jeune homme s'assit, mit son oeil  l'oculaire et murmura, quelque peu
dconcert, il faut en convenir.

--Eh bien?

--Vous avez bien regard?

--Mais oui.

--L'toile la plus brillante que nous avons devant nous, qu'est-ce que
c'est, d'aprs vous?

[Illustration: 060]

--[Grec: a] (alpha) du Centaure, rpondit hardiment M. de Flammermont,
aprs avoir jet un regard en dessous  Fricoulet...

Puis, voyant Ossipoff dresser vers le plafond ses doigts carquills,
avec tous les signes les plus vidents de l'horreur:

--Qu'est-ce qui vous prend? demanda-t-il.

[Illustration: Le vieillard, dont les lvres s'agitaient muettement,
commenait  parler, comme en extase (p. 62). 061]

Ossipoff ne fit qu'un bond jusqu'au coffre o il enfermait les objets
les plus prcieux, qu'il avait pu sauver des diffrentes catastrophes
dans lesquelles il avait perdu la plus grande partie de son matriel
scientifique; il revint, brandissant une carte cleste qu'il dploya
sous les yeux de Gontran.

--Voyez-vous aucun point de ressemblance, fit-il, entre ce qui est sur
cette carte et ce qui se trouve dans l'espace. Voici le Centaure...
l... sous mon doigt;... si ce que vous me prtendez tre alpha l'tait
rellement, cet assemblage d'toiles se prsenterait-il  nous sous un
semblable aspect...

Le jeune comte, aprs avoir regard la carte, mit de nouveau l'oeil 
l'oculaire et, dj, il ouvrait la bouche pour convenir qu'en effet les
points de ressemblance entre ce qui tait et ce qui devait tre, taient
peu nombreux, lorsque Fricoulet, qui manoeuvrait vainement pour se
rapprocher de son ami, mais qui n'y pouvait parvenir, parce qu'Ossipoff
ne le quittait pas des yeux, se dcida  intervenir.

--Mon Dieu, monsieur Ossipoff, balbutia-t-il en s'efforant de prendre
un air ingnu, vous m'excuserez si je dis une btise; moi, vous savez,
je ne suis gure au courant de ces questions-l. Seulement, il me semble
que dans cette diffrence d'aspect, la perspective doit tre pour
quelque chose.

--La perspective! s'exclama le vieillard en sursautant.

--Dame, poursuivit l'ingnieur, est-ce que vous ne croyez pas qu'une
distance de trois trillions de lieues soit susceptible de changer un peu
l'angle sous lequel on aperoit les choses; il est tout naturel que la
forme des constellations ne soit plus la mme, les toiles, qui nous
paraissent de la Terre si presses les unes contre les autres, se sont
cartes... Qu'en penses-tu, Gontran?

--Je pense, rpondit hardiment celui-ci, tandis qu'il remerciait, d'un
clignement d'yeux, son ami de lui avoir, une fois encore, tendu la
perche, je pense que ta logique a vu plus juste que la science de M.
Ossipoff et que tu n'as fait que formuler l'opinion que j'allais lui
faire connatre, au moment o tu as pris la parole.

L'ingnieur se dtourna un peu pour dissimuler le sourire provoqu par
le toupet de son ami, tandis que Ossipoff bousculait presque Gontran
pour prendre place devant le tlescope, murmurant d'une voix tremblante
d'motion:

--Alpha!... Alpha!...

Farenheit se pencha  l'oreille de Fricoulet et dsignant le savant d'un
hochement de tte:

--Le voil parti! murmura-t-il d'un ton ddaigneux...

Mais brusquement, sans se dranger, Ossipoff demanda:

--Gontran, ne m'avez-vous pas dit que vous aviez tabli la parallaxe de
cette toile?

Prestement, Fricoulet passa  son ami un feuillet de son carnet, sur
lequel il avait fait ses calculs.

[Illustration: 063]

--En effet, monsieur Ossipoff.

--Et cela vous a donn?

--Des rsultats qui tablissent l'exactitude de la parallaxe faite par
les astronomes terrestres: c'est--dire 0,92, soit prs d'une seconde.

Et pour l'dification de Farenheit et de Slna, il ajouta:

--Ce qui correspond  222,000 fois la distance de la Terre au Soleil.

--Ou huit trillions de lieues, dit  son tour Fricoulet; ce qui fait que
la lumire d'Alpha met trois ans et trois mois  arriver  la Terre et
qu'un train express, faisant 60 kilomtres  l'heure, parcourrait cette
distance Ossipoff n'coutait pas; il tait plong dans l'admiration de
cet astre qu'il n'avait jamais pu apercevoir de l'Observatoire de
Pulkowa, n'ayant pas eu la chance d'tre choisi par ses collgues pour
aller dans les rgions australes du Globe--desquelles seules il est
visible--l'tudier dans tous ses dtails.

Et il rptait, en proie  un trouble inexprimable:

--Alpha!... Alpha!...

--Attention, murmura Fricoulet en se penchant vers Gontran, je veux que
le diable me croque si avant peu Alpha ne te tombe pas, sous forme de
tuile, sur la tte: donc, toile de premire grandeur... lumire gale 
la 27.000e partie de la Pleine Lune.

--C'est peu...

--Et, cependant, on conclut qu'Alpha est beaucoup plus brillant et
beaucoup plus lumineux que notre Soleil.

--Comprends pas.

--Facile cependant: il ne faut pas oublier que, s'il faudrait 22
millions d'toiles de l'clat d'Alpha pour nous donner la mme lumire
que le Soleil, Alpha se trouve  32 milliards de kilomtres et qu'en
consquence...

--Compris; mais pour vous autres, on dirait que c'est un amusement de
jongler avec les chiffres; en quoi est-il intressant, je te demande, de
savoir qu'un train marchant, etc., etc.. On pourrait prolonger
indfiniment ces exemples et, aprs avoir tabli le record du train pour
la vitesse, tablir celui de la tortue pour la lenteur.

Sans rpondre, l'ingnieur poursuivit:

--Jusqu'en 1689, Alpha passait pour tre une toile simple: c'est
Richaud qui,  Pondichry, l'a ddoubl pour la premire fois...

--Ddoubl! rpta Gontran surpris de cette expression.

--C'est--dire qu'Alpha a un compagnon, de couleur jaune orange, loign
de lui de 18 secondes, soit environ 723 millions de lieues...

--Et tu appelles cela tre accompagn?...

--Mon cher, tant donn l'infini dans lequel se meuvent les astres,
cette distance est minime; en tout cas, que l'expression soit ou non
juste, les faits constats sont ainsi... La rvolution de ces deux
Soleils autour de leur centre de gravit s'effectue en 84 ans, dure
exactement semblable  celle de la rvolution d'Uranus autour du
Soleil... Retiendras-tu a?

--Oui... oui... rpondit Gontran, que ces rptitions mystrieuses
d'astronomie nervaient toujours et qui lui semblaient, dans les
circonstances prsentes, plus nervantes encore, est-ce tout?

--Non, ce n'est pas tout; il y a encore quelque chose qu'il faut que tu
retiennes, car c'est un des points les plus importants, en ce qui
concerne les toiles: Alpha du Centaure est anim d'un mouvement propre
trs rapide...

--Comment! d'un mouvement propre!...

--C'est--dire que, non contents d'oprer leur rvolution sur eux-mmes
et autour de leur centre de gravit, ces deux Soleils se dplacent dans
l'espace suivant 0"477 en ascension droite vers l'Ouest et 0"776 en
dclinaison vers le Nord. Ce qui donne comme rsultante, en mouvement
vers le Nord-Ouest, un arc de 3"643 par an, 6' par sicle, ou 1 degr en
dix sicles par rapport au systme solaire.

--Mais alors, les constellations se dplacent!

--Parfaitement.

--En ce cas, les cartes clestes tablies par les astronomes de
l'antiquit...

--...ne ressemblent en rien aux ntres... pas plus que les ntres ne
ressembleront  celles que dresseront tes petits-fils..., dit Fricoulet,
faisant allusion  l'engagement solennel qu'avait pris Gontran.

Celui-ci grommela entre ses dents.

--S'il n'y a jamais que mes hritiers pour s'occuper de Centaure et
Cie... la science risque fort de demeurer stationnaire.

Farenheit qui, n'ayant pas autre chose  faire, coutait les
explications fournies par l'ingnieur, dit alors:

--Cela doit finir par mettre le Ciel sens dessus dessous, ces
sempiternels dplacements?... et moi qui croyais qu'il n'y avait que
l'humanit qui changeait...

--Tout change dans la nature, monsieur Farenheit, riposta Fricoulet:
dans douze mille ans, l'Alpha du Centaure fera partie de la
Constellation de la _Croix-du-Sud_, dont la figure va, d'ailleurs, se
disloquant de sicle en sicle et elle continuera  se diriger vers
_Sirius_...

--Mais dans douze mille ans, la _Croix-du-Sud_, elle-mme, n'existera
peut-tre plus.

--a, c'est bien possible.

Gontran haussa les paules.

--Alors,  quoi bon se donner tant de mal pour tudier des choses qui,
demain, ne seront plus?

En ce moment, Ossipoff poussa une exclamation qui groupa autour de lui
ses compagnons de voyage.

--Gontran!... Fricoulet!... Slna!... fit-il d'une voix admirative...
Ah! mes amis! mon enfant!... Je le vois... Je le vois!... c'est lui!...
il n'y a pas d'erreur possible!... que c'est beau! que c'est beau!...

--Eh! mon Dieu! monsieur Ossipoff, ricana Fricoulet, si vous ne nous
laissez pas voir, faites-nous part, au moins, de ce que vous voyez...

--Omga!... mon cher Fricoulet, c'est Omga que je tiens l dans le
champ du tlescope...

Et le vieillard, empoign par son admiration, se tut de nouveau,
l'esprit absorb totalement par la contemplation de l'astre.

--Omga!... rpta Farenheit qui, pour faire fortune dans les suifs,
n'avait pas eu besoin de se livrer  l'tude des langues mortes...

--Une lettre de l'alphabet grec, mon cher monsieur, rpondit Fricoulet,
sous laquelle les catalogues astronomiques dsignent un des plus beaux
amas de Soleils qui existent dans l'univers cleste.

--Un amas!

--L'oeil merveill de l'observateur, dit sir John Herschell, voit
apparatre un vritable fourmillement de plusieurs milliers de Soleils,
entassement prodigieux, de forme sphrique, mesurant plus de vingt
secondes de diamtre, c'est--dire prs des deux tiers du disque de la
Pleine Lune.

Gontran hocha comiquement la tte vers le vieux savant.

--En ce cas, Ossipoff doit tre  la joie de son me! murmura-t-il.

Il se tut; le vieillard, dont les lvres s'agitaient muettement,
commenait  parler, comme en extase.

--Oui... oui... Flammarion avait raison, lorsque, de la Terre, d'aprs
la nettet de ces petits points lumineux et de l'tendue considrable de
cet amas entirement rsoluble en toiles, il concluait que c'est l un
des univers clestes les plus proches de nous... Oh! merveille!... Oh!
spectacle vraiment sublime! et que Dieu est bon de m'avoir laiss vivre
assez pour l'admirer dans ce qu'il a fait de plus merveilleux.

Farenheit grommela entre ses dents.

--Cela dpend de la manire d'envisager les choses; Dieu et t bien
meilleur, s'il m'et permis d'admirer la 5e avenue...

--Et moi la mairie du huitime, murmura M. de Flammermont.

Slna prit la main du jeune homme entre les siennes et dit d'une voix
douce en lui montrant le vieillard dans un geste attendri.

--Ah! Gontran... il est si heureux!...

--Seulement, vous oubliez, mademoiselle, objecta Fricoulet, que son
bonheur est fait du malheur des autres;... mais le fait est qu'il parat
tre au comble du bonheur...

Ossipoff, soulev sur son sige, les mains crispes sur le tlescope
contre lequel il s'crasait le visage, le corps agit d'un tremblement
convulsif, semblait vouloir prendre son lan pour se jeter dans
l'espace, attir qu'il tait par la splendeur du spectacle qui s'offrait
 lui.

Mais, tout  coup, on l'entendit se demander  mi-voix.

--Est-ce nous qui marchons?... sont-ce ces mondes qui marchent?... ou
obissent-ils, comme nous,  un mouvement de translation gnrale?...

--Que dit-il? chuchota Gontran  Fricoulet...

Celui-ci sourit et, faisant  son ami signe de le suivre, sortit de la
cabine sur la pointe des pieds.

--tant donn la manie froce qu'a Ossipoff de t'interroger  tout bout
de champ, expliqua l'ingnieur quand ils furent seuls dans la
machinerie, vite autant que possible de te tenir  porte quand tu n'y
es pas tout  fait oblig... C'est de la prudence lmentaire... surtout
lorsque tu risques d'tre entran sur un terrain que tu ne connais
pas...

--Mais,... que voulait-il dire? demanda  nouveau M. de Flammermont.

--Oh! c'est trs simple, mais encore faut-il tre au courant: les
toiles, dans quelque partie du ciel que ce soit, paraissent,  premire
vue, se mouvoir dans toutes les directions et avec toutes vitesses
possibles; cependant, une tude attentive a fait constater que tous ces
mouvements, d'apparence si divers, sont soumis  une loi... et cette
loi, c'est notre Soleil  nous qui la rgit.

--Pas trs clair,... murmura laconiquement le jeune comte.

--Mais si, trs clair: n'as-tu jamais, tant en wagon, mis ton nez  la
portire.

--Cette question!

--Alors, tu as d remarquer qu'en regardant les poteaux tlgraphiques
poss le long de la voie, ces poteaux semblent accourir au devant du
train avec une vitesse d'autant plus grande que le train est plus
rapide!

--Parfaitement juste.

--Eh bien! il en est de mme--prtendent certains astronomes--pour le
mouvement dont paraissent animes les toiles: notre systme solaire est
emport  travers l'infini suivant une ligne dtermine et avec une
vitesse que l'on est parvenu  tablir; or, les mondes stellaires vers
lesquels court notre Soleil, semblent, au contraire, se prcipiter au
devant de lui, s'cartant les uns des autres au fur et a mesure qu'il
avance, tandis que le phnomne contraire se produit pour ceux qu'il a
dpasss: de l, cette sorte de courant qui semble emporter les toiles,
du point d'arrive vers le point de dpart du Soleil... As-tu compris,
maintenant?

[Illustration: 068]

--C'est fort simple.

--Seulement, cette thorie de l'apparence de mouvement des toiles n'est
pas admise par tout le monde et a mme soulev des discussions
passionnes: or... d'aprs les quelques paroles qu'a prononces Ossipoff
tout  l'heure, je vois qu'il n'a pas d'ides bien arrtes l-dessus...

Il y eut un silence au bout duquel l'ingnieur ajouta:

--Tu pourrais, je pense, aller proposer  Ossipoff de te cder le
quart!...

--C'est au tour de Farenheit de marcher, riposta Gontran avec un
billement sonore, vainement dissimul derrire sa main.

[Illustration: Tous trois se jetrent sur le malheureux qu'ils
russirent  ligoter et  maintenir immobile sur un sige (p. 67)., 069]

Comme il achevait ces mots, un bruit de pas lgers se fit entendre
dans l'escalier et presque aussitt le gracieux visage de Slna apparut
dans l'encadrement de la porte.

--Mon pre s'est endormi, monsieur Fricoulet, dit-elle tout bas; et je
venais vous prvenir que M. Farenheit a dit qu'il prenait le quart...

-- merveille; au surplus, pour ce qu'il y a  faire, il pourrait dormir
lui aussi; la vitesse qui nous emporte rend inutile toute manoeuvre...

Cinq minutes ne s'taient pas coules que tout le monde,  bord, tait
plong dans un profond sommeil, sauf l'Amricain dont les lourdes bottes
martelaient en cadence le plancher de lithium...

Combien de temps dormirent-ils ainsi?

Soudain, un effroyable cri, les veillant en sursaut, fit accourir en
mme temps dans la cabine d'Ossipoff, Fricoulet, Gontran et Slna: un
spectacle terrifiant les attendait.

 travers la cabine qu'incendiait une intense lumire entrant par les
hublots et forme de toutes les couleurs du prisme, Farenheit errait
comme un fou, le visage dans ses mains crispes, courant, sautant, se
heurtant rudement aux cloisons contre lesquelles il venait donner tte
baisse, tandis qu'Ossipoff, accroch aux pans de son habit, tentait
vainement de l'arrter.

Et il poussait de vritables hurlements, ainsi qu'en et pousss une
bte blesse, secouant la tte, comme s'il n'entendait pas les
objurgations du vieux savant qu'il entranait  sa suite, sans mme
s'apercevoir de son poids.

--Qu'y a-t-il donc... monsieur Ossipoff? interrogea Fricoulet, immobile
sur le seuil.

--Le sais-je?... je m'tais assoupi, les yeux fatigus par l'tincelante
clart qui venait de l'espace, lorsque tout  coup des cris m'ont
veill en sursaut... Je n'en sais pas davantage...

--C'est peut-tre un nouvel accs de folie... murmura Slna apitoye.

--Il faudrait l'enfermer de nouveau dans sa cabine... proposa Gontran...

Mais il sembla que ces mots portassent  son comble la surexcitation de
l'Amricain: ses cris devinrent plus aigus, ses gestes plus dsordonns
et il balbutia ces mots:

--Mes yeux!... mes yeux!... aveugle!...

Ce fut pour Fricoulet comme un trait de lumire.

--Ah! le malheureux! s'cria-t-il... vite... vite... Gontran! bouche
les hublots... et vous, monsieur Ossipoff, gardez-vous d'approcher du
tlescope...

Prestement, avec l'aide de Slna, Gontran avait aveugl les hublots
avec tout ce qui lui tait tomb sous la main: couvertures, coussins,
tapis et, tout de suite, dans l'obscurit relative qui rgnait
maintenant, les voyageurs s'taient sentis soulags.

[Illustration: 071]

--Mon cher monsieur Farenheit, dit alors l'ingnieur d'une voix ferme,
en s'avanant vers le forcen, voulez-vous me laisser regarder vos
yeux...

En parlant, il tendait les bras pour arrter l'Amricain au passage;
mais l'autre bondit  l'extrmit de la pice, continuant de pousser des
cris effroyables. Alors, l'ingnieur fit signe  Gontran,  Ossipoff et,
 un muet signal, tous les trois se jetrent sur le malheureux qu'ils
russirent  ligoter et  maintenir immobile sur un sige.

--Tenez-lui les mains, ferme, derrire le dos, ordonna Fricoulet 
Ossipoff, et toi, Gontran, empche-le de bouger la tte.

Pendant que le vieillard empoignait les bras de l'Amricain, le second
lui saisissait la tte et Fricoulet, pinant habilement entre ses doigts
les paupires suprieure et infrieure de l'oeil, les cartait, mettant
largement l'oeil  dcouvert.

--Ah! le pauvre diable! murmura-t-il, tandis que ses sourcils se
contractaient d'un air de mauvaise humeur...

Et, rpondant aux regards interrogateurs que ses compagnons attachaient
sur lui:

--La rtine est bien malade, fit-il.

--Mais la raison?

--Ce maudit tlescope, parbleu!... tant de quart, pour se dsennuyer un
peu, M. Farenheit aura voulu regarder Alpha du Centaure et la chaleur,
concentre au foyer de l'oculaire, lui aura cuit la rtine... Est-ce
bien cela?...

L'Amricain poussa un soupir formidable.

--Hlas!... oui, gmit-il... et alors, je suis aveugle?...

--Esprons que non... Comme vous y allez!... peut-tre l'autre oeil
a-t-il moins de bobo que celui-ci...

--Mais celui-l?... celui-l?... cria Farenheit tout secou de rage, 
la pense que son oeil tait perdu...

Fricoulet frappa du pied avec impatience.

--Tenez-vous donc en paix, morbleu! Je ne peux rien dire pour
l'instant;... voyons l'autre...

Il saisit les paupires de l'oeil gauche, les carta, et, durant quelques
secondes, examina attentivement la rtine; alors, son visage s'claira
et il murmura d'un ton de vritable soulagement.

--Avec des soins, nous sauverons celui-l...

--Mais l'autre? persista  demander l'Amricain.

--Je n'en sais rien... en tout cas, quoi qu'il arrive, vous pourrez vous
estimer heureux de n'tre que borgne... alors que vous aviez toutes les
chances d'tre aveugle...

Et Farenheit, sursautant violemment, se dbarrassa d'un coup d'paules
de ceux qui le tenaient.

--Mademoiselle Slna, dit alors l'ingnieur  la fille d'Ossipoff,
voudriez-vous bien m'apporter sans tarder ma bote  pharmacie.

Ces mots eurent pour rsultat de mettre de nouveau l'Amricain en
fureur, tandis qu'Ossipoff, soucieux depuis quelques instants, demandait
tout bas au jeune ingnieur.

--Mais, dans ces conditions, l'usage du tlescope est impossible.

--Dame! rpliqua l'autre en riant, il va falloir vous priver, jusqu'
nouvel ordre, de vos chres tudes!

Le vieillard poussa un gmissement douloureux auquel Fricoulet rpondit
par un ricanement moqueur et, frappant de la main sur l'paule du
savant:

--Allons, rassurez-vous... on va l'arranger, ce cher tlescope; mais je
vous donne ma parole que, s'il ne nous tait indispensable pour assurer
notre route, je le laisserais chmer un peu.

--Vrai! vrai!... mais comment allez-vous vous y prendre?

--Parbleu! est-ce que les verres fums sont faits pour les chiens?

[Illustration: 073]

Tout en parlant, l'universel Fricoulet tendait une mixture rapidement
compose sur un foulard dont il recouvrait les yeux de l'Amricain
grognant et jurant.

--Ah! le beau spectacle! s'cria tout  coup Gontran qui venait de
soulever la couverture qui masquait l'un des hublots.

Une lumire vertigineusement intense diaprait l'espace et il semblait
que l'_clair_ volt dans une poussire de feu.




CHAPITRE III

AU PLE AUSTRAL DU MONDE


[Illustration: 074]

C'est gal, et tu diras ce que tu voudras, mais je commence  en avoir
par-dessus la tte, de l'astronomie.

Un silence se fit, coup seulement par un petit ricanement moqueur de
Fricoulet, et Gontran ajouta:

--Si je connaissais celui qui, le premier, a eu l'ide de cette maudite
science, je vouerais son nom  l'excration...

--... Des gnrations  venir?

--Des gnrations d'amoureux, seulement... mais _in secula seculorum_...

Cela avait t dit avec une conviction tellement profonde et en mme
temps sur un ton si visiblement navr, que l'ingnieur ne put faire
autrement que de donner un libre cours  son hilarit.

--Tu avoueras cependant, dit-il quand ses clats de rire lui permirent
de formuler sa pense, que vous autres amoureux vous vous trouveriez
singulirement gns si personne avant vous n'avait song  examiner le
Ciel! Que deviendrait alors tout ce vocabulaire qui vous est propre et
dans lequel il n'est question que du rayonnement des cieux, du
scintillement des toiles, de la clart lunaire, etc., etc., bref, de
tout ce tas de fariboles niaises au moyen desquelles vous hypnotisez
celle  laquelle vous vous adressez...

 cet argument, le diplomate rpondit par un simple haussement
d'paules, tandis que Farenheit, qui paraissait somnoler dans un coin,
s'exclamait:

--Vous me permettrez cependant de vous dire, mon cher monsieur
Fricoulet, que les amoureux ont exist depuis la cration du monde...

--Ou  peu prs, dit l'ingnieur, car vous me concderez galement que,
pour qu'Adam ft amoureux, il tait au moins indispensable que Mme
ve ft cre.

L'Amricain rpliqua  cette plaisanterie par un indistinct
grognement,--car il n'aimait pas beaucoup la contradiction--et
poursuivit:

--Or, quand Dieu a cr l'homme, je n'ai pas entendu parler qu'il et
cr en mme temps, pour son amusement, les tlescopes, les mridiennes,
les quatoriaux, bref, toute cette quincaillerie qui fait la plus grande
joie de M. Ossipoff.

Et le buste lgrement pench en avant, les deux poings ferms sur les
genoux, l'Amricain attachait, d'un air victorieux, son oeil sur
l'ingnieur, attendant, dans une pose de dfi, la rponse qu'il allait
lui faire; nous disons son oeil et non ses yeux, car Fricoulet n'avait
pas encore voulu l'autoriser  retirer le bandeau qui lui coupait
diagonalement la figure, depuis l'accident qui lui tait survenu.

--Parbleu! riposta Fricoulet, je n'ai point la prtention de soutenir
que l'invention de l'astronomie remonte  Adam et ve; au surplus, on
pourrait soutenir qu' cette poque--c'est--dire avant que le serpent
n'et invit ve  croquer la pomme--le sjour terrestre tait si
dlicieux que les penses de nos premiers parents n'avaient nul besoin
de s'lever au-dessus de la cime des arbres du Paradis.

Gontran se prit  ricaner:

--Penserais-tu me faire croire qu'Adam n'inventa l'astronomie que pour
se distraire des infortunes dont il se trouva soudainement accabl?...

--Comme les journaux du temps n'en parlent pas, fit l'ingnieur, tu me
permettras de demeurer aussi muet qu'eux sur ce sujet. Seulement, ce qui
est prouv, c'est que l'astronomie est certainement la science la plus
ancienne qui soit...

--Ce ne sont pas ses chevrons qui la rendent plus intressante! maugra
Gontran. Farenheit sursauta.

--Alors, interrogea-t-il tout surpris, pourquoi vous y tre adonn?

--Comment! pourquoi?... mais parce que...

Le jeune homme s'arrta net, voyant les regards singuliers que
l'ingnieur attachait sur lui, et une seconde de rflexion lui montra la
btise qu'il allait commettre en rvlant  Farenheit le secret de la
comdie que l'amour lui faisait jouer depuis si longtemps.

Il rpondit d'un ton pntr:

--Parce que j'tais irrsistiblement entran vers elle.

-- la bonne heure, fit Farenheit; car, que moi je parle de la sorte,
cela se comprend, je suis marchand de suif et il n'y a rien dans les
astres qui me puisse attirer...

--Rien... rien, ricana Fricoulet... eh bien! alors, qu'alliez-vous faire
dans la Lune?

 cette question qui lui rappelait l'origine de toutes ses msaventures,
l'Amricain se dressa tout debout et, le visage subitement congestionn,
lana subitement son poing dans l'espace:

--_By God!_... vous me demandez a!... Mais c'est Sharp... ce coquin de
Sharp qui m'a fourr dedans... Ah! les diamants de la Lune!... la bonne
plaisanterie... et l'on prtend que nous sommes des gens pratiques!...
Mais ce Russe!... ce Russe de malheur...

--Permettez, Sharp n'est pas un vritable Russe; c'est un mtis chez
lequel l'lment allemand domine...

Ayant dit, Fricoulet, dont la langue bien pendue ne pouvait demeurer en
repos, poursuivit en s'adressant  Gontran:

--Savais-tu que les Aryas pasteurs passaient les nuits  contempler les
astres; que les Chinois et, aprs eux, les gyptiens des premires
dynasties ont laiss l'inscription d'un grand nombre d'observations
astronomiques de haute valeur?

--J'ignorais...

--Progressivement, de sicle en sicle, la science de l'univers s'est
perfectionne avec l'amlioration des appareils d'optique...

Farenheit poussa un gros rire.

[Illustration: Avant peu la carte photographique de toutes les toiles,
obtenue par voie directe, donnera la position exacte des astres (p. 75).
077]

--Et puis, interrogea-t-il, quelle est la consquence pratique de tout
cela? Vous nous dites que des gnrations d'yeux, depuis des milliers
d'annes, se sont uses contre les oculaires des tlescopes... la belle
avance...

L'ingnieur pina les lvres, tandis qu'une flamme courte s'allumait
dans ses prunelles pleines de malice.

[Illustration: 078]

--Dites donc, mon cher monsieur Farenheit, demanda-t-il d'un ton
narquois, est-ce que vous aimez le caf?...

 cette question, l'Amricain fit un brusque soubresaut, et, aprs avoir
pass sur ses lvres une langue gourmande, il rpondit:

--En auriez-vous, par hasard, une tasse  m'offrir?... non, n'est-ce
pas; alors, qu'a de commun le moka avec les toiles?

Un fin sourire gaya le visage de Fricoulet.

--Ce qu'il y a de commun! s'exclama-t-il; coutez-moi et vous verrez si,
en l'absence de la science astronomique, nous pourrions, nous autres
habitants de l'Ancien Continent, boire du caf: n'est-ce pas de la
connaissance exacte des mouvements des astres que l'on est arriv 
dduire la division du temps, l'estimation de la dure, l'tablissement
des longitudes et leur calcul en pleine mer; supprimez tout cela et
dites-moi un peu dans quelles conditions pourraient s'effectuer les
voyages au long cours?... Or, sans les traverses auxquelles
l'astronomie assure une scurit relative, comment s'effectuerait
l'importation, dans nos pays o ils ne pourraient arriver  maturit,
des produits des rgions quatoriales?

Il termina triomphalement par la formule classique:

--C. Q. F. D.

--Pardon, dit en riant M. de Flammermont, ce qu'il fallait dmontrer,
ce n'est pas que la science astronomique est favorable aux importantes
affaires qui se traitent au Havre, sur les Rio ou les Martinique,
mais bien favorable  elle-mme.

Fricoulet arrondit ses yeux.

-- elle-mme? rpta-t-il interrogativement.

--J'entends par l que plus on avance dans la science astronomique et
moins on est avanc... C'est la science camlonesque par excellence,
qui dfait le lendemain ce qui tait fait la veille, vous empche de
rien reconnatre dans les travaux de vos devanciers, ou si peu que, ma
foi, ce n'est pas la peine d'en parler, et j'avoue trs franchement
qu'il faut  messieurs les astronomes une foi joliment enracine, pour
qu'ils continuent  travailler dans de semblables conditions...

--Comprends pas.

--C'est facile, cependant, riposta Gontran; prenons, si tu veux, M.
Ossipoff; voil un homme qui s'est us, on peut le dire, dans la
recherche d'Hyprion,--la plante n'existe pas, je le sais, mais
supposons qu'elle existe,--il lui assigne une place dans le ciel, fait
le trac de son orbite, tablit les lois de sa rotation, pose son poids,
son volume, sa densit... Ossipoff est un grand homme, et crac! voil
que, dans cent ans, dans deux cents ans d'ici, les astronomes cherchent
Hyprion... disparu, Hyprion... ou bien chang de place... chang
d'orbite... de poids... de densit, etc... Voil Ossipoff trait
d'hallucin,  moins qu'on ne le traite d'ne, tout simplement...

Le jeune homme se tourna vers Farenheit.

--Est-ce vrai? est-ce juste? interrogea-t-il.

--Je n'y entends rien, rpondit l'Amricain imperturbablement; mais cela
me parat fort logique...

Fricoulet haussa les paules.

--Et moi, dit-il, je t'affirme que le Ciel est tout aussi connu, mieux
connu mme que la Terre tout entire: des cartes trs prcises ont t
dresses de toutes ses parties par de nombreux astronomes, et, avant
peu, la carte photographique de toutes les toiles, obtenue par voie
directe, donnera la position exacte des astres que les astronomes, pour
faciliter les recherches, ont associs en constellations...

Cette conversation se tenait dans la machinerie o Gontran terminait son
quart, ayant pour compagnons de veille Fricoulet, intress malgr lui
par l'tranget de ce dsert intersidral dans lequel flottait le wagon,
et Farenheit qui, surexcit par cette pense que l'on tournait le dos 
la Terre, au lieu d'avoir le cap dessus, ne pouvait dormir...

[Illustration: 080]

Ossipoff, lui, enferm dans sa cabine, prenait un repos bien gagn par
prs de trente heures de veille conscutives, et Slna mettait au net,
suivant sa coutume, les notes prises par le savant, au cours de ses
observations.

Fricoulet venait de prononcer les paroles rapportes plus haut, lorsque
l'Amricain, qui regardait distraitement par l'un des hublots, auprs
duquel il tait assis, hublot pass au noir de fume, par prcaution,
s'cria sur un ton admiratif:

--Voil qui est vritablement superbe!... Venez donc voir, monsieur de
Flammermont...

Gontran, blas depuis longtemps sur toutes les surprises que lui
rservait l'immensit cleste, rejoignit nonchalamment Farenheit et
colla son visage  ct de celui de l'Amricain, trop intress pour lui
cder sa place et, malgr son scepticisme, le jeune homme ne put
s'empcher de s'crier lui aussi:

--patant!...

C'est qu'en vrit le spectacle qui s'offrait  la vue des voyageurs
tenait de l'enchantement, de la ferie: la profondeur noire de l'infini
tait toute constelle d'astres aux multicolores reflets: ici, c'taient
des globes entirement blancs qui rayonnaient dans l'espace des teintes
laiteuses d'une dlicatesse de ton extraordinaire; l, des mondes
mystrieux clairaient d'une lueur passant par toutes les gammes du
rouge, depuis l'carlate violent jusqu'au jaune orang le plus fin, les
profondeurs de l'infini; un peu plus loin, c'tait un assemblage
d'toiles aux diffrents reflets qui semblaient les couleurs d'une
extraordinaire palette.

[Illustration: 081]

Quelques-uns de ces mondes apparaissaient, estomps d'une brume
lumineuse, ainsi que des lanternes vnitiennes dont la flamme, vers la
fin des ftes qu'elles ont illumines, vacille, prte  s'teindre; un
grand nombre, au contraire, envoyaient dans l'espace des rayons aussi
crus, aussi ardents que la plus lumineuse des lampes lectriques, et
tous ces rayons se croisant, se confondant, finissaient par former
autour du wagon de lithium une atmosphre si trangement multicolore que
les yeux des Terriens, tout surpris, ne pouvaient arriver  en
comprendre la composition.

--Sapristi! murmura Gontran, si les organisateurs de la Fte des Fleurs,
qui se tient annuellement au Bois-de-Boulogne, pouvaient voir a, ils
donneraient leur dmission,  moins qu'ils ne meurent de honte.

Et Farenheit, de son ct, d'ajouter:

--L'Electric-Club a donn, depuis sa fondation, bien des raots et bien
des redoutes qui eussent surpris les gens du vieux Continent; mais voil
qui dpasse de beaucoup notre luxe de mise en scne...

Puis, au bout d'un moment employ  contempler ce merveilleux spectacle,
l'Amricain demanda:

--Tout cela, ce sont des toiles?

--Assurment, rpondit Fricoulet; que trouvez-vous de surprenant  cela?

--Ceci, tout simplement, c'est que je croyais les toiles animes d'un
scintillement continu, tandis que toutes les lueurs que nous voyons en
ce moment sont fixes...

--Il en tait de mme lorsque nous les examinions de Mars, ajouta
Gontran.

Il dit presque aussitt, d'un ton dgag:

--Illusion d'optique, sans doute...

--Comment! sans doute, se rcria Fricoulet; c'est certainement qu'il
faut dire... et savez-vous  quoi est due cette illusion d'optique? tout
simplement  l'paisseur de la couche atmosphrique terrestre qui
produit le phnomne de la scintillation des astres... Ici, nous
flottons dans le vide et la lueur des toiles nous apparat telle
qu'elle est rellement, c'est--dire fixe ou  peu prs...

Gontran, qui coutait distraitement son ami, ayant toute son attention
attire vers le spectacle merveilleux de l'infini, objecta:

--Mais la lueur de Mars, de Vnus, de la Lune mme ne scintille pas, et
cependant, pour nous parvenir, elle traverse bien, tout comme celle des
toiles, la couche atmosphrique terrestre.

--C'est  cela que l'on distingue les plantes, rpondit Fricoulet;
maintenant--et, ce disant, il s'approcha de M. de Flammermont, 
l'oreille duquel il parla bas,--si jamais Ossipoff t'interrogeait sur ce
sujet, tu pourrais lui dire que ce sont les toiles blanches qui
scintillent le plus et les toiles rouges ou oranges qui scintillent le
moins.

--Les premires, dans le spectre desquelles on retrouve les sept
couleurs du prisme, avec les raies noires caractristiques de
l'hydrogne; les secondes, dont le spectre est travers par de larges
bandes nbuleuses obscures formant comme une espce de colonnade.

Ces mots, c'tait Ossipoff qui venait de les prononcer, arrt sur la
dernire marche de l'escalier d'o il avait entendu la fin seulement de
la phrase de l'ingnieur; persuad comme il l'tait des connaissances
scientifiques de son futur gendre, la pense toute naturelle qui se
prsenta  son esprit fut que Fricoulet rpondait  une colle que
venait de lui pousser son ami; aussi souriant d'un air sarcastique:

--Savez-vous aussi quel est, en moyenne, le nombre par seconde des
variations de couleurs pour toutes les toiles observes et ramenes 
une mme hauteur de 30 degrs au-dessus de l'horizon?...

Fricoulet cligna malicieusement de l'oeil vers son ami et rpliqua avec
une assurance imperturbable:

--Je n'aurai pas grand mrite  vous rpondre, mon cher monsieur
Ossipoff, car Gontran vient de m'apprendre la chose  l'instant: ce
nombre est de 86 pour les toiles blanches et de 56 pour les rouges.

Puis, prenant un air  dessein naf, pour bien donner le change au
vieillard:

--Chez nous, en France, les paysans prtendent que les fortes
scintillations d'toiles annoncent la pluie... et gnralement, ils ne
se trompent pas.

--Ce qui n'a rien d'tonnant, puisque c'est la prsence de l'eau dans
l'atmosphre, en quantit plus ou moins grande, qui exerce l'influence
la plus marque sur la scintillation...

Cela dit, le visage d'Ossipoff se transforma compltement; une ride
profonde se creusa entre ses sourcils brusquement froncs, ses lvres se
plissrent dans une moue soucieuse et, prenant Gontran par le bras:

--Mon cher enfant, dit-il  voix basse et comme honteux, je dsirerais
vous entretenir d'un sujet grave...

Le jeune homme coula un regard inquiet vers Fricoulet qui fit avec ses
bras un geste dont la claire signification tait  la grce de Dieu
et morne, silencieux, tte basse comme une victime, il suivit le vieux
savant qui montait lentement l'escalier.

[Illustration: 084]

Une fois sur le palier, il ouvrit la porte de sa cabine, s'effaa pour
laisser passer son compagnon, se pencha afin de s'assurer que ni
Fricoulet ni l'Amricain ne pouvaient se mettre  l'coute et, tant
entr  son tour, referma soigneusement la porte derrire lui.

--Sapristi! se disait mentalement M. de Flammermont en regardant  la
drobe son futur beau-pre, sapristi! qu'est-ce qu'il peut bien me
vouloir?

Et son inquitude tait d'autant plus grande qu'ayant ferm
soigneusement la porte, le vieillard tait venu se planter devant lui et
l'examinait  travers ses lunettes, d'un air singulier, tout en passant
distraitement sa main sur sa longue barbe blanche; on et dit qu'il
prouvait quelque apprhension  parler et qu'avant de s'y rsoudre il
voulait tcher de dcouvrir par avance comment son interlocuteur allait
prendre la communication qu'il avait  lui faire. Enfin, se dcidant, il
toussa  deux ou trois reprises, et posant, dans un geste paternel, sa
main sur le bras du jeune comte:

--Mon cher enfant, balbutia-t-il d'un air embarrass et d'une voix dans
laquelle il y avait une intonation pleine d'humilit, mon cher enfant,
j'ai un aveu pnible  vous faire.

[Illustration: Il se prit le crne  deux mains, dans un geste vraiment
dsespr (p. 84). 085]

Pour le coup, Gontran sentit une sueur froide lui perler subitement sur
le front et, tandis que son buste se rejetait en arrire, dans un
mouvement brusque, il s'exclamait avec indignation.

--Encore!

Il pensait que le vieux savant avait cd  quelque nouvel accs de
folie scientifique, compliquant plus encore qu'elle ne l'tait la
situation des voyageurs.

--Mon cher enfant, poursuivit le vieillard sans se troubler, je viens
faire appel  toute votre science et  toute votre mmoire...

Cette fois, Gontran sentit un petit frisson lui courir par tout le
corps,  fleur de peau, les quelques mots d'Ossipoff lui ayant fait
pressentir sur quel terrain allait se trouver place la conversation.

--Je vous ai pri de monter, expliqua le vieillard, pour une raison que
vous, savant, vous comprendrez; je n'ai pas voulu vous faire part de la
singulire dfaillance de cerveau dont je suis en ce moment victime,
devant ce Farenheit et ce Fricoulet qui n'y entendent rien...

--Ah! cependant, protesta Gontran, Fricoulet est un garon trop modeste
pour n'tre pas indulgent.

Ce dernier mot tait malheureux; il faillit mettre le feu aux poudres et
les vitres des lunettes d'Ossipoff tincelrent subitement, tandis que
d'une voix brve, sche, coupante, il ripostait:

--Je n'ai que faire de l'indulgence de M. Fricoulet.

Gontran demanda:

--D'ailleurs, peu importe: nous sommes seuls... de quoi s'agit-il?

Le vieillard hsita encore; sans doute ce qu'il avait  dire lui
apparaissait-il comme une chose norme et n'tait-il pas certain que sa
confiance ft bien place. Mais, d'un autre ct, la ncessit
imprieuse le poussant, il se dcida en poussant un petit soupir.

--Voyons,... je n'ai pas besoin de vous demander, n'est-ce pas, si vos
calculs sont exacts?

--Quels calculs?...

--Ceux qui vous ont servi  tablir la route suivie par l'_clair_?

Gontran eut un violent haut-le-corps, tout comme si la seule ide que
l'on pouvait mettre en doute l'authenticit de ses calculs sufft 
l'indigner.

--Plaisantez-vous? se contenta-t-il de rpondre avec une dignit
parfaitement simule.

Ossipoff protesta.

--Ne vous froissez pas, mon cher ami, fit-il, car il tait loin de mon
intention de suspecter votre science... mais ce qui arrive est si
extraordinaire, si invraisemblable que lorsque je vous aurai dit... vous
trouverez ma question excusable...

L'inquitude du jeune homme allait grandissant, car pour qu'un savant de
la force d'Ossipoff ne s'y retrouvt plus, il fallait qu'il s'agt en
effet d'un problme ardu, pour la solution duquel toute sa roublardise
serait inutile.

--Parlez, monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix qu'il chercha  affermir,
et si mes modestes lumires peuvent vous tre de quelque utilit...

--Donc, vos calculs sont justes, vos observations sont exactes, nous
avons atteint la Voie Lacte et dpass l'toile la plus proche de notre
systme solaire.

--[Grec: A] (alpha) du Centaure... c'est parfaitement cela.

-- notre droite, se trouve bien l'amas de soleils que les astronomes
terrestres ont relev dans cette constellation et nous sommes 
proximit de la _Croix-du-Sud_?

Ces derniers mots n'taient plus aussi assurs que le commencement de la
phrase; mais ils taient prononcs sur un ton interrogatif qui ne laissa
pas que de rendre le jeune homme quelque peu perplexe...

Nanmoins, comme il lui tait impossible de garder le silence, il
rpondit de manire nergiquement affirmative.

--C'est parfaitement cela.

Ossipoff poussa un profond soupir comme si un poids norme lui et t
enlev de dessus la poitrine.

--Ah! mon cher enfant, balbutia-t-il, vous ne sauriez croire combien je
suis heureux de vous voir en communion d'ides avec moi sur ce point...
seulement, je vous demanderai de vouloir bien m'expliquer ce phnomne.

Il prit le jeune comte par la main, l'amena prs du tlescope et, par
une douce pression sur les paules, le contraignit  s'asseoir devant
l'instrument en disant:

--Regardez.

Totalement ahuri, Gontran appliqua son oeil  l'objectif, regarda, et,
croyant que le vieillard tait dconcert par les colorations tranges
des mondes parsems dans l'espace, il allait se lancer dans des
variations faites sur les explications que Fricoulet venait de lui
donner  l'instant, touchant les diffrences de teintes observes dans
le rayonnement des toiles, lorsque Ossipoff s'exclama:

--Hein!... vous la cherchez!... comme moi; mais vous pouvez bien vous
user les yeux et fouiller les coins et recoins du ciel, vous ne la
trouverez pas...

Gontran, en lui-mme, se disait:

--Je donnerais bien des choses pour savoir de quoi il parle.

Mais il avait beau sonder l'infini pour dcouvrir ce que le vieillard
pouvait bien chercher dans cette fte vnitienne cleste; c'tait en
vain.

--Inutile, allez, dit enfin Ossipoff, voici cinq heures que je remue
toutes les constellations... pas plus de _Croix-du-Sud_ que sur ma
main...

--C'est la _Croix-du-Sud_ qu'il veut, pensa le jeune comte; du diable si
je l'aurais jamais trouve, je ne la connais pas...

Il se redressa et dit du ton le plus naturel du monde:

--Du moment que vous l'avez cherche, mon cher monsieur Ossipoff, je
m'en rapporte  vous,... et alors?

--Comment! alors?... mais o est la Croix-du-Sud? o est l'amas de
soleils que nous devrions avoir sur notre droite? o est mme Alpha?

Il se prit le crne  deux mains dans un geste vritablement dsespr
et ajouta:

--J'y perds la tte, mon enfant; je ne retrouve plus l'aspect du ciel et
moi qui connaissais, ou, du moins, qui croyais connatre mon univers
cleste sur le bout du doigt, je suis oblig de vous confesser que je
suis semblable  un Kurde o  un Kirghise que l'on transporterait sur
la Perspective Newsky... C'est pourquoi j'ai recours  vous pour
m'assurer que nous sommes bien dans le droit chemin et ensuite pour
m'expliquer par quel phnomne...

Durant qu'Ossipoff parlait, le jeune homme avait repris possession de
lui-mme; aussi fut-ce avec cette belle assurance dont il avait dj
donn tant de preuves au cours de cet aventureux voyage qu'il rpondit:

--Tranquillisez-vous, mon cher pre, nous sommes bien dans la Voie
Lacte, c'est bien  notre droite [Grec: ] (omga) du Centaure que
nous devrions voir, comme nous devrions apercevoir encore  notre
arrire [Grec: a] (alpha) de la mme constellation.

--Mais la _Croix-du-Sud_, mon pauvre Gontran, la _Croix-du-Sud_?...

--C'est fort simple; il en est d'elle comme des autres; par suite de
notre rapprochement de ces mondes, leur aspect a chang, leur position a
vari au point de vue optique et c'est assurment  la diffrence
d'angle sous lequel nous les voyons actuellement qu'il faut attribuer la
dislocation de la _Croix-du-Sud_.

Gontran, s'il n'avait aucune connaissance scientifique, tait dou, par
compensation, d'une forte dose de logique et de bon sens; c'est
pourquoi, en cette circonstance, comme en bien d'autres d'ailleurs, tout
aussi difficiles, et-il pu russir  donner le change au vieillard, si
la Providence, qui veillait sur lui, ne lui et envoy son sempiternel
sauveteur juste  temps pour le tirer d'embarras...

Ossipoff en effet ouvrait la bouche pour protester contre l'explication
que venait de lui fournir le jeune homme, explication un peu vague et
qui ne lui paraissait pas--fort justement d'ailleurs--s'appliquer  la
situation, lorsqu'on frappa rudement  la porte et la voix de Fricoulet
retentit:

--Monsieur Ossipoff! cria le jeune homme, c'est  votre tour de prendre
le quart...

Avant que le vieillard et pu s'y opposer, Gontran avait ouvert et,
suivi de Farenheit, l'ingnieur faisait irruption dans la cabine.

--Pas un mot devant lui, dit rapidement Ossipoff  l'oreille de son
futur gendre.

--Soyez tranquille, rpondit Gontran de mme.

 son autre oreille, Fricoulet murmurait:

--J'arrive  temps; tu allais dire une normit qui et tout bris.

--Comment sais-tu?

--J'coutais  la porte... par prudence...

Ossipoff, cependant, les sourcils froncs et la mine renfrogne, dit 
Fricoulet:

--Je vous remercie de votre empressement... mais je dsirerais, avant de
descendre  la machinerie, terminer une conversation...

Alors, Gontran, sans lui laisser le temps d'achever, dit  Fricoulet
avec ce srieux imperturbable qui tait sa grande force:

--Nous allons voir si tu te souviens des explications que je t'ai
donnes hier sur le changement auquel il fallait nous attendre dans
l'aspect du ciel...

Se retenant pour ne pas pouffer de rire, l'ingnieur rpondit aussitt,
du mme ton qu'un colier qui rpte une leon...

--Il y a  ce changement deux raisons: la premire est la diffrence de
distance existant entre les deux points d'observation, c'est--dire la
Terre et le wagon dans lequel nous nous trouvons; il y a l une rgle
d'optique sous le coup de laquelle tombent les astres; la seconde raison
est due  la rapidit avec laquelle la lumire franchit la distance qui
spare de la Terre les constellations dans le voisinage desquelles nous
nous trouvons, et entre autres, la Croix-du-Sud.

Ossipoff plissa les paupires, cherchant  deviner o voulait en venir
le jeune ingnieur et murmura d'une voix revche.

[Illustration: 090]

--Je ne comprends pas...

--Laissez-le achever, dit Gontran avec un sourire rassurant et vous
comprendrez.

--C'est pourtant bien simple: le rayonnement de la Croix-du-Sud met
environ cinq ans  parvenir aux tlescopes terrestres; or, tant donn
le mouvement dont sont animes les constellations, il est tout naturel
que nous ne les trouvions plus, tant si prs d'elles,  la mme place
o elles semblent toujours tre aux yeux de nos astronomes.

Le vieux savant se toucha le front de son index osseux.

--C'est, ma foi, juste, murmura-t-il.

Il ajouta avec un sourire de piti:

--Rien n'tait plus simple, cependant, que de songer  cela... mais o
donc avais-je la tte?

Gontran voulut parler; d'un imperceptible battement des paupires,
Fricoulet lui fit signe de le laisser continuer.

--Ce n'est pas tout,... ne m'as-tu pas dit que la prcession des
quinoxes tait pour quelque chose l-dedans?...

Pour le coup, le jeune diplomate jugea  propos de jouer un peu la
comdie.

--Pour quelque chose! rpta-t-il, eh bien! comme tu y vas!... mais
c'est d'une importance capitale...

Il s'adressa  Ossipoff, en haussant les paules:

--Ah! ces ignorants! s'cria-t-il; c'est comme M. Farenheit, qui,
l'autre jour, parlait de passer par profits et pertes les secondes qui
servent de mesure pour la parallaxe des toiles...

--Eh bien! bougonna Farenheit qui, jusqu'alors, n'avait rien dit,
qu'est-ce que c'est que a, la procession des quinoxes?...

--Prcession, monsieur Farenheit, rectifia ironiquement Fricoulet: c'est
le nom que l'on donne  l'oscillation et au balancement de la Terre sur
son axe... balancement qui fait que le ple du monde se dplace
lentement parmi les constellations.

Ossipoff, qui coutait depuis quelques secondes, en donnant de visibles
signes d'impatience, s'cria:

--Se dplace!... se dplace!... c'est bien la peine d'en parler... un
cercle de 23 degrs de rayon, qui ne demande pas moins de 25,765 annes
pour tre parcouru entirement, est-ce que c'est apprciable?

Fricoulet, piqu au vif, riposta:

--Comment!... si c'est apprciable!... mais tellement qu'il y a 14,000
ans, Vga tait l'toile polaire des terriens et que dans 12,000 ans,
elle le redeviendra galement.

--Ce sont les cartes clestes de l'poque qui nous l'apprennent!
s'exclama narquoisement l'Amricain.

--Non, monsieur Farenheit, mais ma simple jugeote, de mme que ma
jugeote, ou plutt celle de mon ami Gontran, me permet de vous donner
un aperu de ce qu'tait l'aspect du ciel il y a soixante-quatre
sicles, c'est--dire au temps des Pharaons et des premires
civilisations chinoises; presque toutes les constellations du ciel
austral taient visibles de l'hmisphre boral,  la latitude de Paris:
le Centaure, la Croix-du-Sud, Canopus, Achernar, l'Autel, l'Indien,
tandis que Sirius, Orion, l'ridan demeuraient invisibles, caches sous
la Terre... cherchez un peu maintenant les constellations australes!...
disparues! vanouies!... sous l'horizon, tandis que nous voyons
parfaitement le Grand-Chien, l'ridan, Rigel et autres.

Farenheit se croisa les bras et s'cria:

--Alors, qu'aviez-vous donc  protester si nergiquement, tout  l'heure
encore, lorsque M. de Flammermont vous dclarait que l'astronomie tait
la dernire des sciences...

--Gontran! s'exclama Ossipoff suffoqu...

Il rpta, sur un ton qui trahissait une profonde, une sincre douleur:

--Oh! Gontran...

Fricoulet protesta.

--Mais, vous avez mal compris, monsieur Farenheit.

--M. de Flammermont n'a pas dit cela? cria l'Amricain, hors de lui,
croyant voir un dmenti dans ces paroles.

--Il a dit cela, mais ne l'a point dit avec le sens que lui donne M.
Ossipoff; dans sa pense, l'astronomie est assurment la premire des
sciences, au point de vue intrt,--puisqu'il y a consacr sa vie--mais
il estime, chacun a le droit d'avoir son opinion, n'est-ce pas? que
c'est aussi la dernire, au point de vue des rsultats qu'elle donne...

Littralement ahuri, le vieux savant coutait, sans bien comprendre,
tandis que l'ingnieur clignait malicieusement de l'oeil vers son ami,
d'un air qui voulait dire:  toi, maintenant... et hardiment.

Gontran comprit et, avec une mauvaise humeur parfaitement joue:

--Franchement, mon cher pre, me nierez-vous que ce qui vous arrive ne
soit une preuve de plus  l'appui de mon raisonnement?... Comment! vous
voil, vous, un des princes de l'astronomie moderne, dont la vie, tout
entire, sans un instant d'interruption, a t consacre  l'tude des
astres, vous voil arriv pour ainsi dire aux confins de la vie, et tout
aussi embarrass, en ce moment, qu'un enfant, qui n'aurait approch son
oeil d'un tlescope!...

Une furtive rougeur empourpra le visage d'Ossipoff qui balbutia:

[Illustration: En mme temps, elle lui quittait le bras et agitant des
toffes... (p. 94). 093]

--Gontran... vous m'aviez promis...

[Illustration: 094]

--Bast! riposta le jeune homme, en haussant les paules, tant donn ce
que vient de vous rpondre Fricoulet, ne pensez-vous pas qu'il sache
aussi bien que vous et moi l'impossibilit matrielle dans laquelle vous
vous trouvez de reconnatre l'tat du ciel!... en dehors du mouvement
propre aux astres qui les dplace, en dehors du balancement de la Terre
sur son axe, qui vous dit que la Croix-du-Sud ou du moins les mondes qui
la composent ne sont pas alls, depuis longtemps, rejoindre les vieilles
lunes...

--Oh! s'exclama Ossipoff, estomaqu par une thorie si audacieuse; il y
a trois ans encore, je l'apercevais de l'observatoire de Pulkowa.....

--tes-vous bien sr que vous ne voyiez pas seulement un rayon de
lumire, en route depuis cinq ans, le dernier clat peut-tre de cette
constellation  son agonie...

Ossipoff courba la tte et demeura silencieux dans une posture
mditative.

Mais cette mditation, Farenheit ne fut pas long  l'interrompre par un
juron lanc d'une voix tonitruante.

--Ce que je vois de plus clair, l-dedans, clama-t-il, c'est que nous
sommes bel et bien gars  des milliards de lieues de notre patrie et
que notre retour chez nous devient de plus en plus problmatique.

--Eh! riposta le vieillard, chez vous! chez vous!... Vous n'avez que ces
mots-l  la bouche... Franchement, tous nos voyages ne vous ont-ils pas
donn le got...

--De mon foyer! interrompit l'Amricain... Oh! parfaitement si, plus que
jamais.

--D'ailleurs, mon cher monsieur Ossipoff, dit  son tour d'une voix
ferme M. de Flammermont, notre retour sur terre n'est plus en question:
ce point a t tranch depuis longtemps et nous ne saurions admettre
aucune nouvelle discussion  ce sujet.

--Alors, pourquoi sir Farenheit y revient-il? bougonna le savant.

--Pourquoi... pourquoi!... s'cria l'Amricain, parce que plus nous
allons et moins vous me semblez d'accord et que je me demande si en nous
enfonant davantage encore  chaque seconde dans l'infini...

--Nous nous rapprochons de la cinquime avenue?... dit Fricoulet en
riant, rassurez-vous, mon cher Farenheit, car c'est le seul moyen pour
nous de revenir  notre point de dpart. Quant  tre perdus, ainsi que
vous le dites, crainte vaine: bien que les constellations aient disparu,
le calcul permet trs bien de retrouver la position qu'elles occupaient
dans le ciel... Mais parle donc, Gontran, tu restes l, muet, comme si
tu te faisais un malin plaisir d'augmenter l'angoisse de ce cher ami!...
Rpte-lui donc ce que tu me disais il n'y a qu'un instant... Nous
sommes en pleine _Croix-du-Sud_.

Ossipoff, sans remarquer l'air ahuri de Gontran, releva la tte et
regarda Fricoulet, tandis que Farenheit incrdule, s'approchait du
tlescope, disant:

--En ce cas, montrez-moi les quatre toiles qui la composent.

Le vieux savant s'esclaffa et d'un ton plein de piti:

--Quatre toiles!--Mais il y en a plus de quatre cents visibles du lieu
de l'espace o nous nous trouvons... Et puis, de la terre, on a constat
que ce n'taient pas quatre, mais huit toiles qui forment la Croix,
quatre de premire grandeur et quatre autres un peu moins brillantes.

--Sans compter, ajouta Fricoulet, que certaines, telle que [Grec: ch]
et [Grec: th] 2, peuvent tre ddoubles...

--Comment savez-vous a? interrogea Ossipoff.

--Voici mon _vade-mecum_ scientifique, dit l'ingnieur avec un
imperturbable aplomb, en montrant Flammermont.

Il ajouta, en paraissant interroger son ami du regard, pour bien assurer
sa mmoire, en apparence dfaillante:

--Je sais mme que, sur ces huit toiles, il y en a deux d'un rouge
rubis clatant, une bleu marine, deux vert meraude et trois d'un vert
ple... Est-ce bien a, Gontran?

Le jeune comte inclina la tte, murmurant:

--Tu es un merveilleux lve...

Attendri, Ossipoff saisit les mains de son futur gendre.

--Ah! mon cher enfant, s'cria-t-il, quelle gloire vous attend  votre
retour sur la terre! et combien je remercie la Providence de m'avoir
donn, pour achever et poursuivre mes travaux, un collaborateur tel que
vous!

Gontran esquissa une grimace qui aurait pu prouver au savant, s'il
l'avait aperue, que la joie du jeune homme n'tait pas gale  la
sienne.

C'tait le tour d'Ossipoff de prendre le quart, et Fricoulet,  qui
tait dvolue plus particulirement la dlimitation du temps, ayant
dclar que, sur terre, il devait tre dix heures du soir, chacun
rejoignit son hamac o il ne tarda pas  s'endormir.

 peine le sommeil s'tait-il empar de lui, que Gontran devint la proie
d'un cauchemar qui ne le lcha pas de la nuit et ne prit fin que lorsque
la main de Fricoulet, qui le secouait assez rudement, l'veilla: sous
l'impression des explications scientifiques fournies par Fricoulet sur
les diffrentes colorations des mondes inconnus au travers desquels
l'_clair_ les emportait, il rva qu'il tait de retour sur la terre.

Mais, durant son absence, une rvolution inexplicable s'tait faite dans
les conditions d'clairage de sa plante natale: les rayons du soleil,
au lieu d'tre blancs, taient devenus subitement bleus, et cette
transformation de lumire produisait des effets aussi stupfiants que
terrifiants, les choses et les tres changeaient d'aspects et la vie
quotidienne se trouvait, de ce fait, compltement bouleverse.

Puis, brusquement, aux rayons de ce soleil bleu venaient se mler ceux
d'un soleil carlate, subitement mont au-dessus de l'horizon et ces
deux soleils s'augmentaient bientt d'un troisime, puis d'un quatrime,
qui ajoutaient chacun une tonalit diffrente  celles des prcdents.

[Illustration: 097]

Tour  tour, la terre recevait un jour bleu d'azur, jaune d'or et rouge
sang; mais bientt, le jaune l'emportait sur le bleu, se mariait  lui
pour produire un vert clatant dont l'atmosphre se trouvait baigne
jusqu'au moment ou le vert se transformait en violet, par suite de
l'apparition d'un nouveau soleil qui irradiait dans l'espace une lumire
couleur rubis.

C'tait un monde camlon que Gontran habitait maintenant:  chaque
seconde, c'tait une transformation soudaine qui rompait trangement la
monotonie de l'existence et la peuplait de surprises multiples et
d'tonnements non interrompus.

Entre temps, le jour attendu depuis de si longues annes, s'tait enfin
lev, un jour bleu, mais d'un bleu trs pur, trs doux, trs limpide et
dans lequel Slna, sa fiance, lui apparaissait dans son voile nuptial
tout baign d'une vapeur d'or, ressemblant  ces saintes que l'on voit
dans les vieux missels, la tte aurole de rayons.

Le cortge des parents et des amis droulait par les rues ses longs
anneaux multicolores, alors que Slna et lui gravissaient lentement
l'escalier de la mairie du huitime arrondissement et, chose bizarre,
due  un capricieux jeu de lumire qu'il ne cherchait d'ailleurs point 
s'expliquer, le visage de la jeune fille tait baign d'un rayon rubis,
qui semblait tre le reflet de sa pudeur de vierge, tandis que lui-mme
tait rayonnant carlate, en signe de la joie qui le transportait; par
contre, monsieur Ossipoff, dont ce jour de fte interrompait les chers
travaux, trahissait une colre concentre par des traits d'un jaune
violent, et que Fricoulet, subitement sombre depuis que le mariage tait
irrvocablement dcid, dissimulait mal une jalousie aigu sous un
masque d'un vert ple.

Puis tout  coup, voil que, par suite d'une incomprhensible
hallucination, il lui semblait entendre arrivant jusqu' lui, en chos
trs doux, les sons harmonieux de l'orgue annonant son arrive 
l'glise... Et ces sons eux-mmes se transformant insensiblement, tandis
que le oui traditionnel prononc, il redescendait l'escalier de la
mairie pour se rendre  l'glise; maintenant, ce n'tait plus une
musique sacre qu'il entendait, mais un orchestre joyeux qui excutait
une valse aux mouvements tantt rapides, tantt lents, permettant aux
valseurs de se lancer dans des tournoiements rapides ou de se laisser
aller  un bercement dlicieux.

Et comme il tournait les yeux, tout surpris, vers Slna, pour lui faire
part de ce qu'il entendait et lui demander si, elle aussi, entendait la
mme chose, voil que ses vtements blancs se colorrent subitement de
teintes diffrentes qui la faisaient passer soit successivement, soit
simultanment, par toutes les couleurs du prisme, comme si elle et t
dans le rayonnement de projections lectriques multicolores.

En mme temps, elle lui quittait le bras, et agitant du bout des doigts
ses vtements d'une souplesse et d'une lgret telle, qu'ils semblaient
faits d'une toffe impalpable ou plutt des rayons lumineux eux-mmes,
elle se mit  danser, suivant le rythme de l'orchestre, dont les chos
arrivaient jusqu' elle, ports sur les ailes de la brise.

Ce fut  ce moment que la main de Fricoulet l'arracha au sommeil.

--Hein! quoi!... qu'y a-t-il? s'exclama le jeune homme.

Puis, se frottant les yeux, il regarda autour de lui, demandant:

--O est-elle?

--Qui? elle?... interrogea l'ingnieur, ahuri.... Slna?

Gontran partit d'un grand clat de rire.

--Non... la Loe Fuller...

Et, comme son ami carquillait les yeux, le jeune comte ajouta:

--Figure-toi que toutes ces histoires de mondes multicolores me
trottaient tellement par la cervelle que j'en ai rv... si bien que,
conformment  cette thorie de transformation de colorations, il me
semblait pouser la Loe Fuller... et c'est elle que je cherchais en
m'veillant...

--Pauvre Slna, murmura comiquement Fricoulet...

--Preuve, ajouta Gontran d'un ton moiti plaisant, moiti srieux, que
je n'ai vraiment pas la tte assez solide pour m'occuper de science...

En ce moment, Farenheit entra prcipitamment dans la cabine: il
paraissait fort agit et son visage tout congestionn, ses regards
flambants trahissaient une de ces colres furieuses dont il avait dj,
au cours du voyage, donn de multiples exemples.

--Allons, bon, s'exclama Flammermont, qu'y a-t-il encore?

--Il y a, gronda l'Amricain, que ce damn Ossipoff nous a encore jou
un tour de sa faon.

--Que se passe-t-il?

--Vous aviez dclar, n'est-ce pas, que le moyen le plus sr de
rejoindre la Terre tait d'aller de l'avant, toujours de l'avant.

--Certes... et cela par la bonne raison que la vitesse qui nous emporte
rend matriellement impossible tout retour en arrire...

--Eh bien! il faut croire que M. Ossipoff, lui, a trouv un moyen de
virer de bord... car nous n'allons plus de l'avant...

--Pas possible...

--C'est comme je vous le dis... cria l'Amricain qui ne supportait pas
qu'on mt en doute ses affirmations... je ne suis pas un enfant, je
suppose, et je sais ce que je dis, n'est-ce pas?...

Fricoulet se prcipita dans la machinerie, entranant sur ses talons
Gontran et Farenheit, et colla son oeil au tlescope.

--Eh bien, quoi?... demanda-t-il au bout d'un instant d'observation.

--Cette toile, rpondit l'Amricain, cette toile qui inonde le wagon
d'une si grande lueur, la voyez-vous?

--Dame...  moins d'tre aveugle... eh bien! c'est [Grec: ] (ta) de
la constellation du _Navire_... Aprs?...

--Aprs? rpta Farenheit... ne pouvant dormir, j'avais quitt mon hamac
et j'tais venu m'tendre ici, pensant que le changement de place me
serait favorable... ah bien! oui, le sommeil ne voulait pas de moi...
alors, pour passer le temps, je m'tais mis au tlescope et, tout de
suite, mon attention avait t attire par cette toile qui brillait
d'un clat extraordinaire.

--Pas tonnant, murmura Fricoulet, c'est l'une des plus importantes du
ciel austral, aprs le Centaure.

-- mesure que les minutes s'coulaient, poursuivit l'autre, ses
dimensions augmentaient dans des proportions vraiment stupfiantes,
preuve que nous poursuivions notre route, lorsque, soudain, il y a un
quart d'heure  peine--elle s'est mise  diminuer avec non moins de
rapidit... preuve...

--...que nous reculons, parbleu!... dit avec assurance Gontran qui
commenait  s'mouvoir, lui aussi.

--Preuve que vous n'entendez rien aux choses astronomiques, monsieur
Farenheit, dclara ironiquement l'ingnieur; autrement, vous sauriez que
[Grec: ] (ta) du Navire est une toile variable et mme la plus
variable qui soit, car depuis 1677, poque  laquelle l'astronome
anglais Halley l'a aperue pour la premire fois, jusqu' ces temps
derniers, o Gould l'a tudie, elle n'a cess de varier d'clat,
tombant de la premire jusqu' la huitime grandeur, pour se relever
ensuite et reprendre son premier rang...

Puis, s'adressant ironiquement  Gontran, sur l'paule duquel il frappa.

--Hein!... ce que c'est que de n'tre pas de la partie, ricana-t-il; on
s'meut pour un rien, et d'un point on fait une montagne... donc, mon
cher monsieur Farenheit, rassurez-vous... Ossipoff n'est pour rien dans
le phnomne qui vous a tant effar et l'_clair_ continue bien sa
course vers l'infini.

Une voix derrire lui--celle du vieux savant--dit alors:

--Puisque vous tes si fort sur ce sujet, monsieur Fricoulet, vous
auriez pu ajouter, pour l'dification complte de M. Farenheit, que
toutes les toiles du ciel sont variables, car, conformment aux lois
qui rgissent l'univers, les soleils naissants ont un clat de plus en
plus vif jusqu'au moment o, aprs tre demeurs stationnaires, ils
dcroissent, puis finissent par s'encroter et s'teindre...

[Illustration: Les mains croises, le vieillard demeurait immobile (p.
101). 101]

--On pourrait en dire autant des savants, pensa  part lui l'Amricain
en lanant  Ossipoff un mauvais regard.

--Mais, poursuivit doctoralement le vieillard, la vie humaine est trop
courte pour que l'homme puisse enregistrer ce genre de changement et je
pense que M. Fricoulet n'a voulu parler que des toiles  variations
priodiques d'clat, causes soit par le passage d'une plante ou d'un
anneau obscur devant le disque de l'toile, soit par un phnomne
analogue  celui de la priodicit des taches solaires... n'est-ce pas,
mon cher Gontran?

Directement pris  partie, le jeune homme s'empressa de rpondre.

--Certainement... certainement; c'est dans ce sens que j'avais expliqu
la chose  Fricoulet, hier soir... Mais, vous savez, quand on n'a
l'habitude de ces choses, il arrive que l'on s'embrouille et que la
mmoire fait dfaut...

Il avait dit cela avec un aplomb si stupfiant que l'ingnieur ne put
s'empcher de l'admirer.

--Joignez  cela, ajouta Ossipoff enchant d'avoir un auditoire en
prsence duquel il pt excuter ce que Farenheit appelait
irrvrencieusement ses acrobaties astronomiques, qu'il y a des toiles
qui ont brill  certains moments et se sont teintes plus ou moins
compltement, en dehors bien entendu de celles dont l'clat varie
priodiquement...

--...telle cette toile qui, en 1572, brillait d'un tel clat que
Sirius, Wega, Jupiter mme plissaient auprs d'elle, et qu'on la voyait
en plein jour, trnant dans la constellation de Cassiope.

C'tait Fricoulet qui venait de parler ainsi, se htant par sa rponse
de devancer la question qui allait immanquablement tomber comme une
tuile sur la tte du pauvre Gontran, auquel il demanda:

--N'est-ce pas Tycho Brah qui donne des dtails  ce sujet...

Le jeune comte inclina la tte affirmativement et ajouta:

--On trouve bien d'autres exemples de semblables phnomnes dans le
catalogue d'Hipparque et dans l'encyclopdie chinoise de Man-Tuan-Lin,
qu'a traduite douard Biot.

Fricoulet joignit les mains admirativement.

--Quelle rudition!... s'exclama-t-il.

--Avec l'aide des toiles, le livre de mon homonyme, rpondit tout bas
le jeune comte.

[Illustration: 103]

Ce qu'il oubliait d'ajouter--car sa mmoire ne le servait pas toujours
fort  propos,--c'tait l'motion universelle produite par l'apparition
de cet astre extraordinaire: l'astrologue Cardan dclare que cette
toile n'tait autre que celle qui avait guid les rois mages au berceau
de Jsus, et de Bze, poursuivant la mme hypothse, proclama que cette
apparition annonait le second avnement du Messie: l'Antchrist devait
tre n, affirma Leovetius, la fin du monde approchait et les toiles
allaient tomber du ciel. Cette motion ne tarda pas heureusement  se
calmer: l'toile avait surgi le 11 novembre; moins de quinze mois plus
tard, elle s'vanouissait compltement et, comme les lunettes
astronomiques n'taient pas encore inventes--elles ne devaient l'tre
que trente-sept ans aprs,--on ne put savoir ce qu'tait devenue la
fameuse toile.

--Et y a-t-il beaucoup d'exemples de semblables apparitions? demanda
Fricoulet  Ossipoff.

--Une cinquantaine, environ, depuis l'origine des temps jusqu' nos
jours; la dernire date de quelques annes  peine et tait situe dans
la constellation d'Andromde...

Il allait poursuivre; mais il fut interrompu par un bruit sonore qui
partait d'un coin de la cabine: Farenheit, assis sur un escabeau, le dos
appuy  la paroi du wagon, ronflait  poings ferms.

Le savant ne put retenir un mouvement de dpit et grommela:

--Ce marchand de suif ne sera jamais autre chose qu'un marchand de suif
et c'est peine perdue que vouloir lui dvoiler les mystres de la
nature.

Gontran rpliqua avec indulgence:

-- chacun son lot; les toiles ne l'intressent pas plus que les porcs
ne vous intresseraient, vous...

Les lvres d'Ossipoff se plissrent dans une moue indigne.

--Singulire comparaison! murmura-t-il.

--C'est pour le coup, ajouta Fricoulet en riant, que l'on peut lui
appliquer les paroles latines: _margaritas ante porcos_...

Ossipoff lana, vers le hublot, son bras, dans un geste plein
d'enthousiasme.

--Et je vous demande un peu, s'cria-t-il, si jamais joaillier terrestre
a pu former un crin aussi merveilleux.

De fait, la rgion cleste traverse, en cet instant, par l'appareil,
offrait aux yeux des voyageurs le spectacle le plus admirable qui se pt
rver, tel que jamais dcorateur n'en et os concevoir un semblable
pour la plus idale des feries.

Il y avait l une telle condensation d'toiles que, dans l'espace, il
semblait que ft tendu un impalpable mais radieux rideau de lumire;
c'tait ce point prcisment dans lequel Herschell avait compt jusqu'
250 toiles, circonscrites par un seul champ tlescopique de 15 secondes
de diamtre, soit plus de 5,000 astres pour un degr carr de surface.

L'observateur, sur une tendue de 47 degrs carrs, avait vu passer sous
ses yeux prs de 150,000 astres multicolores; qu'on juge quel aspect
pouvait prsenter,  une distance relativement aussi faible, cette arme
formidable de soleils, dont l'ensemble constituait une irradiante
palette forme de toutes les couleurs...

L'toile variable qu'avait signale Farenheit tincelait d'un
vertigineux clat au milieu de cette agglomration diapre, derrire
laquelle, dcouvrant un rseau de dentelle sur le noir de l'infini, une
vaste nbuleuse tendait ses mandres, trangement dchiquete et
parseme, comme de pierreries rutilantes, d'autant de soleils, aussi
loigns des voyageurs qu'eux-mmes se trouvaient loigns de leur
plante natale.

--Et dire qu'on ne saura jamais... soupira le vieillard, que la vue de
cet incomprhensible et vertigineux spectacle avait fait tomber en une
profonde rverie.

--Quoi? demanda Fricoulet... qu'est-ce qu'on ne saura jamais?

--Comment se forment ces mondes, balbutia Ossipoff.

--Est-ce des nbuleuses que vous parlez?

--Eh! de quoi serait-ce, si ce n'est de cette substance dissmine par
l'espace sans aucune espce de loi apparente et n'offrant, en aucune
partie de son tendue, la moindre apparence de rsobilit en toiles...
Combien de centaines de sicles met sa lumire pour nous parvenir?...
mystre;  l'instant o nous la voyons... est-ce elle-mme ou simplement
le dernier rayon projet dans l'espace, au cours de son agonie?... autre
mystre...

Et, se prenant la tte  deux mains, il ajouta:

--Pourquoi Dieu a-t-il fait  l'homme un cerveau d'envergure impuissante
 embrasser toutes les merveilles dont l'univers est rempli?... Pourquoi
ne lui a-t-il donn qu'une intelligence impuissante  sonder tous ces
mystres qui remplissent la nature...

Les bras abandonns, les mains croises, le vieillard demeurait
immobile, les yeux rivs sur le scintillement multicolore dont la
nbuleuse parsemait l'espace, bien loin par del les soleils qui
brillaient au premier plan.

Profitant de la mditation en laquelle tait tomb M. Ossipoff,
Fricoulet avait pris Gontran par-dessous le bras et, sans bruit, l'avait
entran hors de la cabine: une fois dans la machinerie, il lui dit:

--Mon cher ami,  l'heure actuelle, je crois pouvoir t'affirmer que nous
reverrons la Terre,  moins cependant qu'il ne nous arrive un accident
imprvu.

--Et sur quoi te bases-tu pour faire une semblable affirmation?

--Sur ce que, maintenant, je n'ai plus aucune incertitude concernant la
route que nous suivons: l'_clair_ se trouve actuellement au ple
austral du monde et nous planons au-dessus de toutes les constellations
de cette rgion. Le ple sud de la Terre aboutit entre la
Grande-Nbuleuse, vers laquelle nous nous dirigeons et les astrismes de
l'Octant; nous avons laiss  notre droite la Croix-du-Sud et le
Centaure et bientt tu verras grandir  notre horizon du sud-est,
Canopus...

Ce nom parut veiller chez Gontran quelque souvenir lointain.

--Canopus... Canopus... rpta-t-il; attends donc un peu...

Il se gratta lgrement le bout du nez, puis, son visage s'clairant peu
 peu, il dit:

--J'y suis... Canopus n'tait-il pas le pilote de Mnlas?...

--Au point de vue histoire antique, oui; au point de vue astronomique,
c'est une toile de premire grandeur, la seconde, par son clat, de
tout l'univers cleste; elle appartient d'ailleurs  la constellation du
Navire, dont elle forme la proue.

--Mais alors, dit Gontran, je n'ai pas dit une si grosse btise en
parlant du pilote de Mnlas?

--Assurment non, puisque c'est lui qui a servi de parrain  l'toile en
question.

Un silence se fit, au bout duquel le jeune comte demanda:

--Et alors, tu crois que nous aurions quelque chance de retour?

--Assurment oui; maintenant nous ne sommes plus perdus et nous suivons
un itinraire qui doit forcment nous ramener dans la zone terrestre; tu
comprends, nous quittons  toute vitesse la Voie Lacte, nous remontons
vers l'hmisphre boral, nous cinglons droit sur Sirius et...

Gontran posa, en souriant, sa main sur le bras de Fricoulet qui
s'arrta.

--Tu sais, dit-il, le pre Ossipoff n'est pas l, donc, inutile de me
rabattre les oreilles de tes petites explications... tu m'affirmes que
nous avons retrouv notre chemin, cela me suffit et, sans avoir besoin
de plus amples explications, je vais annoncer cette bonne nouvelle 
Slna.

Comme il achevait ces mots, la jeune fille apparut dans l'encadrement de
la porte.

--Qu'y a-t-il, mon ami? interrogea-t-elle.

--Grande nouvelle!... Bonne nouvelle! s'exclama comiquement Gontran,
nous partons pour Sirius...

Et comme ces mots ne paraissaient pas apprendre grand'chose  la fille
d'Ossipoff, le jeune comte ajouta:

--Route des voyageurs pour le Soleil, la Lune et la Terre...

Les mains des deux jeunes gens s'unirent dans une douce treinte, tandis
que Fricoulet murmurait  part lui, en regardant son ami d'un air de
piti pleine de commisration:

--Allons, bon... le voil qui en repince pour la mairie du VIIIe!

[Illustration: 107]




CHAPITRE IV

DANS LEQUEL LES CHOSES SE BROUILLENT


[Illustration: 108]

Ainsi que Fricoulet l'avait si joyeusement annonc  son ami, la rgion
que traversait l'_clair_ se trouvait exactement situe par VI heures
d'ascension droite et 50 degrs de dclinaison australe, sur les confins
de la zone d'attraction de Canopus, dont il s'loignait avec une
vertigineuse vitesse.

C'tait le point cleste auquel aboutirait--s'il tait indfiniment
prolong--l'axe autour duquel tourne notre plante, en un mot, le ple
sud de l'univers; et ce point, c'tait la constellation de l'_Octant_;
en consultant la carte cleste qui se trouvait  bord, pave prcieuse
sauve par Ossipoff des diffrentes catastrophes dont les voyageurs
avaient t victimes depuis leur dpart de la Terre, Gontran vit que les
constellations voisines les plus remarquables taient le _Petit-Nuage_,
le _Toucan_, le _Phnix_, l'_Hydre_, l'_Horloge_, le _Rticule_, la
_Dorade_, le _Poisson-Volant_, le _Navire_, le _Camlon_, l'_Abeille_,
la _Croix-du-Sud_, l'_Oiseau_, le _Triangle_, le _Compas_, l'_Autel_,
le _Paon_, l'_Indien_ et la _Grue_.

[Illustration: L'ingnieur s'occupait  ajuster les diffrentes pices
du spectroscope (p. 110). 109]

--L'histoire naturelle a, pour la plus grande partie, fourni le
vocabulaire astronomique, ricana le jeune homme en s'adressant 
Fricoulet.

Celui-ci, sans rpondre, indiqua  son compagnon un point de l'espace
sur la gauche du wagon.

--L-bas, du ct des _Nues de Magellan_ et de la _Montagne de la
Table_, le _Grand Nuage_.

--Ah! dit Gontran, sur un ton indiffrent, et qu'a-t-il de particulier,
ton _Grand Nuage_?

--Oh! pas grand'chose... ceci seulement:  la distance qui nous spare
du systme solaire, distance qui, naturellement, nous rapproche d'autant
d'elles, ces nbuleuses ont  peine grandi; j'en conclus donc qu'elles
doivent se trouver vertigineusement loignes.

--Mon Dieu, l'univers est trs grand...

Ces mots avaient t prononcs d'une voix qui trahissait un tel
dsintressement de la question que l'ingnieur ne put retenir un clat
de rire.

--Je ne parle pas des dimensions de l'univers, rpliqua-t-il, mais
simplement de l'loignement d'un monde ou plutt d'un amas de mondes,
car dans le _Grand Nuage_, Herschell n'a pas compt moins de 284
nbuleuses, 66 groupes d'toiles, 582 toiles isoles, de mme que dans
le _Petit Nuage_, il a relev l'existence de 52 nbuleuses, 6 groupes
d'toiles et 200 toiles...

--Dieu! que c'est intressant! balbutia Gontran en touffant avec peine,
 l'aide de sa main, un formidable billement...

Le visage de Slna s'attrista.

--Mon pauvre Gontran, dit-elle, jamais vous ne vous y ferez...

--Ah! jamais, dclara le jeune homme nergiquement.

--Tu n'as pas besoin de l'affirmer, dit alors Fricoulet, cela se voit:
seulement, permets-moi de te dire--et cela en prsence de
mademoiselle--que tu me parais tre dans de trs mauvaises conditions
pour affronter le mariage...

Slna protesta.

--Monsieur Fricoulet! s'exclama-t-elle.

--Permettez; ce n'est point  vous que je fais allusion... mais bien 
M. Ossipoff... Vous aurez bien entendu une vie commune et, tous les
soirs, pour remplacer la classique partie de piquet ou de nain jaune,
il faudra que Gontran s'astreigne  jouer aux toiles avec son
beau-pre... Est-ce vrai?

La jeune fille rpondit, en souriant, d'un air embarrass:

--Vous avez peut-tre raison... Mais Gontran n'a rien  craindre; je
suis assez forte  ce jeu-l, je me tiendrai derrire lui et je lui
soufflerai.

--Comme lorsque je rcitais mes leons, au lyce... Ce sera charmant. Il
avait dit cela avec une aigreur assez peu dissimule pour que Slna la
remarqut; attriste, elle murmura:

--Hlas!... Gontran... il est encore temps de vous ddire et de renoncer
aux projets que nous avions forms.

Sans rpondre directement, M. de Flammermont soupira:

--D'ici que nous atteignions la Terre--si nous devons jamais
l'atteindre--nous avons largement le temps de dfaire et de refaire nos
projets.

Par la cage de l'escalier, la voix d'Ossipoff se fit entendre, toute
mue:

--Gontran... Gontran... le voyez-vous?...

--Quoi?... de quoi parlez-vous? cria le jeune homme, sans bouger de
place et avec un froncement de sourcils de mauvaise humeur.

--Eh! le _Sac--charbon_, parbleu!

Gontran regarda tour  tour Fricoulet et Slna, d'un air effar,
balbutiant:

--Le _sac--charbon_!

--Rponds: oui... trs curieux, lui souffla rapidement  l'oreille
Fricoulet.

Et, docilement, sans comprendre, le jeune homme rpondit:

--Oui... trs curieux...

Satisfait par ces mots, le vieillard appela:

--Slna... viens donc un peu...

La jeune fille quitta les deux amis qui l'entendirent gravir les marches
de l'escalier, lgre comme un oiseau...

--Et maintenant? interrogea M. de Flammermont...

L'ingnieur s'approcha de la longue-vue braque devant le hublot de la
machinerie, y colla son oeil, la fit tourner sur son pivot jusqu'au
moment o il dit:

--Viens voir...

Gontran, ayant remplac son ami, poussa une lgre exclamation et ne put
retenir ces mots:

--Voil qui est bizarre!...

Dans la Voie Lacte, il y avait comme une dchirure que semblait
produire l'absence totale d'astres; alors qu'en certains endroits, il y
en avait un fourmillement qui illuminait l'espace, l, c'tait une vaste
solitude, morne, obscure, faisant dans le scintillement merveilleux des
toiles un trou, noir, profond, par lequel le regard stupfait pouvait
plonger dans l'infini des cieux,  d'incommensurables distances...

[Illustration: Sac  charbon, 112]

 quelle cause attribuer ces contres dsertes aujourd'hui? Furent-elles
autrefois, comme le sont leurs voisines, fcondes en astres, elles
aussi, et leur solitude prsente est-elle imputable 
d'incomprhensibles catastrophes sidrales?

Est-il au contraire indispensable  la pondration de l'univers que des
steppes immenses demeurent dsertes au milieu des constellations
prcisment les plus peuples et les plus brillantes?

Dilemme dans lequel l'esprit humain se perd et se perdra probablement
jusqu' la consommation des sicles.

Et prcisment, comme pour former contraste avec ces solitudes, l'oeil
dcouvrait au milieu d'elles la constellation du _Toucan_, amas de
soleils qui faisaient comme une le de lumire.

--Voil qui te prouverait--si tu tais du mtier-- quelle distance
prodigieuse nous nous trouvons de notre systme, dit alors Fricoulet,
qui regardait par-dessus l'paule de son ami; car, de la Terre, le
_Toucan_ nous apparat  l'oeil nu, semblable  peine  une petite tache
laiteuse, tandis que, actuellement, pour nous, c'est un vritable crin
de diamants dont la beaut et l'clat ne sont comparables qu' l'clat
et  la beaut du _Centaure_.

Durant quelques instants, les deux jeunes gens demeurrent immobiles,
silencieux, intresss par l'tranget du spectacle.

--Et c'est cela que les astronomes appellent le trou  charbon,
murmura enfin Gontran... je ne reconnais plus leur vocabulaire
habituel... si plein de posie.

Il y avait dans ces mots un accent de moquerie que Fricoulet surprit
fort bien et auquel, d'ailleurs, il fut le premier  s'associer.

--Monsieur Fricoulet?

C'tait Slna qui appelait  mi-voix et l'ingnieur qui s'tait avanc
jusqu'au seuil de la machinerie, vit, en levant les yeux, le charmant
visage de la jeune fille qui s'encadrait en haut, dans la cage de
l'escalier.

--Monsieur Fricoulet, demanda-t-elle avec un gentil sourire, je voudrais
vous demander un petit service.

-- votre disposition, mademoiselle, s'exclama l'ingnieur en se
prcipitant et en escaladant les marches.

Gontran se mit  le suivre, grommelant entre ses dents, dpit,
et--disons-le--quelque peu jaloux de voir que sa fiance, ayant besoin
d'un service, s'adressait  un autre qu' lui...

Il arriva presque en mme temps que Fricoulet dans la cabine d'Ossipoff,
et la premire chose qu'il vit fut le vieillard tendu sur son hamac et
dormant  poings ferms; auprs du tlescope, Slna et l'ingnieur
causaient devant une petite table sur laquelle se trouvaient diffrents
objets dont la forme tait inconnue de Gontran et dont l'usage, par
consquent, lui chappait.

--Figurez-vous, disait Slna, dont le visage tait color d'une lgre
rougeur, que pour les observations, je m'y reconnatrai bien; mais voil
que je ne me rappelle plus comment cela se monte...

Et, remarquant  l'expression des traits de M. de Flammermont qu'il
n'tait pas content, elle ajouta:

--Il ne faut pas m'en vouloir, Gontran; il s'agit d'un petit service que
vous n'tes pas  mme de me rendre... remonter un spectroscope.

Elle ajouta avec une pointe de malice:

--Et puis, c'est bien assez que mon pre vous tourmente, quand il est
veill, pour que vous puissiez prendre un peu de repos, pendant son
sommeil.

Le jeune homme haussa imperceptiblement les paules et, sans dire mot,
demeura debout prs de la table, tandis que l'ingnieur s'occupait 
ajuster avec une extraordinaire dextrit les diffrentes pices du
spectroscope.

On sait que cet appareil se compose de quatre pices essentielles: 1 un
systme dispers, form de un ou plusieurs prismes; 2 un
collimateur, dispos pour envoyer sur le prisme un faisceau de rayons
parallles et form d'un tuyau de lunette ferm par un bouchon perc
d'une fente, et d'une lentille; 3 une lunette dont l'axe est dirig de
manire  recevoir les rayons mergents du prisme; 4 un micromtre pour
mesurer les dviations et dterminer la position des diffrentes raies
spectrales.

Le spectroscope a t imagin par MM. Kirchhoff et Bunsen et
perfectionn notamment par M. Duboscq et par M. Pellin.

Mais celui dont se servait Ossipoff, et au montage duquel travaillait
Fricoulet, tait d'une fabrication tout spciale, imagine par M.
Thollon pour faciliter l'analyse des astres:  vision directe, il suffit
de le diriger sur une toile pour en dcomposer la lumire et relever
les raies qui caractrisent le spectre de ce corps.

Il est constitu par un prisme compos, c'est--dire form d'une
partie en cristal (crown-glass) et d'une partie liquide (sulfure de
carbone), ce qui lui donne une prcision et une puissance telles que si
l'on examine le Soleil avec cet instrument, il donne un spectre d'une
longueur apparente de quinze mtres, o l'on compte plus de 4,000 raies
obscures.

--Et avec a? se dcida enfin  demander Gontran, fort intrigu, au
fond, par cet instrument d'aspect bizarre.

--Avec a, mon cher Gontran, dit Slna parlant  voix basse pour ne pas
veiller Ossipoff toujours dormant, on caractrise la nature des astres;
vous savez, n'est-ce pas, qu'en faisant passer un rayon de lumire
solaire  travers un prisme de cristal, cette lumire est dcompose en
ses lments et qu'on peut reconnatre qu'elle est constitue de sept
couleurs diffrentes dont la superposition produit le blanc.

Le jeune comte inclina la tte, dans un geste affirmatif, murmurant:

[Illustration: 115]

--Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge... Oui, oui, je me
rappelle a du temps de mon bachot--un vers de Newton, vers riche, car
il a un pied de trop.

--Un pied de trop! fit l'ingnieur en se redressant.

--Assurment: violet..... trois syllabes..... mais, peu importe.....

Et, s'adressant  Slna:

--Alors?

--Quand on eut reconnu que le spectre mis par la vapeur incandescente
d'un mtal tait form de raies brillantes et que ces raies, constantes
pour le mme mtal, diffraient d'un mtal  l'autre, on en conclut
qu'en examinant le spectre des astres, on pouvait arriver  connatre
leur constitution, pour ainsi dire, gologique; on compara donc le
spectre solaire avec celui des mtaux et on dclara que dans le Soleil
existaient du sodium, du magnsium, du calcium, du fer, du nickel... et
bien d'autres choses encore...

--Comme vous tes forte! s'exclama Fricoulet.

--Je n'ai pas grand mrite  cela, rpondit modestement la jeune fille;
car,  Ptersbourg, j'aidais mon pre dans ses tudes spectroscopiques
et,  force d'entendre rpter les mmes choses...

--En sorte qu'en ce moment?... interrogea Gontran.

--Mon pre, tant fatigu, m'a pri, durant qu'il se reposerait quelques
instants, de monter le spectroscope et de commencer  examiner les raies
de la _Croix-du-Sud_.

--Curieuse, la _Croix-du-Sud_? interrogea le jeune comte.

Slna comprit trs bien avec quel genre d'esprit il l'interrogeait et
rpondit, un sourire rserv aux lvres:

--Oh! monsieur Gontran, vous savez bien que, moi personnellement, je ne
suis point aussi fervente d'astronomie que mes occupations pourraient le
faire croire au premier venu; mais vous, vous n'tes pas le premier
venu; vous connaissez trs bien la raison qui me fait dlaisser les
travaux coutumiers aux femmes pour m'occuper de sciences et
d'instruments d'optique. J'aime mon pre par-dessus tout, je l'aime de
toutes les forces de mon coeur filial et de toutes les forces de ma
reconnaissance pour la manire dont il m'a leve, ma mre tant morte.

Elle ajouta d'un ton plus ferme:

--Et il n'y a rien que je ne sois prte  faire pour lui viter une
peine et lui procurer une satisfaction.

Durant cette dclaration trs nette, Gontran avait paru embarrass, car
les paroles de la jeune fille contenaient,  peine dissimul, un blme 
son adresse; quand elle eut fini, nanmoins, il rpliqua d'un ton
lgrement piqu:

--Que vous aimiez votre pre, ma chre Slna, rien de mieux, et
personne assurment ne songerait  vous en blmer; mais j'espre que
vous ne nierez pas non plus l'affection que j'ai eue pour vous...
affection qui m'a fait abandonner la Terre, qui m'a engag dans une voie
de duplicit et de dissimulation peu en rapport avec la franchise de mon
caractre...

--Des reproches! fit en souriant un peu amrement la jeune fille.

Gontran protesta avec vivacit:

--C'est mal me connatre, Slna, dit-il; mais enfin la nature humaine
est la nature humaine et vous devriez tre indulgente lorsqu'il
m'chappe parfois quelque parole ou quelque geste qui trahissent, un peu
trop clairement peut-tre, l'irritation o je suis de voir retard
toujours l'instant du bonheur auquel j'aspire depuis si longtemps.

[Illustration: Les toiles sont divises en quatre catgories (p. 115).
117]

Ces derniers mots amenrent un rayonnement sur le visage de Slna, elle
tendit la main au jeune homme, en murmurant, d'un ton vraiment apitoy:

--Pauvre Gontran!

Et Fricoulet rpta railleur avec une pointe d'imperceptible amertume:

[Illustration: 118]

--Pauvre Gontran!

Le jeune comte, conservant entre ses mains l'extrmit des doigts
fusels de Mlle Ossipoff, lui dit sur un ton de soumission tout 
fait charmante:

--Tenez, voulez-vous que, pour vous faire plaisir, je m'initie aux
beauts des tudes spectroscopiques?... parlez, je vous coute...

--Srieusement? fit la jeune fille.

--Srieusement.

Elle enveloppa son fianc d'un regard affectueux, plein de
reconnaissance, puis prenant un air srieux, elle dit d'un ton doctoral:

--L'toile Y de la _Croix-du-Sud_ qui, ainsi que vous avez pu le
constater dj, prsente une coloration orange claire, a un spectre
trs caractristique; il appartient  la troisime catgorie,
remarquable par l'aspect cannel et il est assez analogue  celui de
_Btelgeuse_ et de _Alpha_ d'Hercule. On y a reconnu les raies produites
par la prsence du magnsium et du fer; mais ce qui en fait la grande
originalit ce sont les raies d'absorption qui indiquent
indubitablement la prsence, dans cet astre, de la vapeur d'eau.

--Je vous ferai observer, mademoiselle, dit Fricoulet, que M. Ossipoff
n'a rien dcouvert l de bien nouveau; car il y a longtemps dj qu'un
astronome de la Nouvelle-Zlande, M. Pope, a signal ces raies dont la
prsence est dj affirme d'ailleurs dans notre Soleil,  nous.

--Assurment! mais ce qui distingue les tudes de mon pre ce sont les
conclusions qu'il en tire: pour lui, cette toile de la _Croix-du-Sud_
est de beaucoup plus avance dans son histoire que le Soleil terrestre,
et, de la vapeur d'eau qui domine actuellement dans son atmosphre, il
dduit que l'hydrogne s'y combine en masse avec l'oxygne.

Elle ajouta en souriant:

--Saurez-vous retenir tout cela?

--Aisment, je crois, et je paratrai tre tout aussi savant que vous,
quand vous m'aurez expliqu une expression dont vous vous tes servi
tout  l'heure.

--Laquelle?

--Vous avez dit que l'toile en question appartient  la troisime
catgorie.

La jeune fille allait entrer dans de nouvelles explications, lorsque
Fricoulet tendit  son ami son carnet sur une page duquel il avait, tout
en coutant Slna, griffonn rapidement quelques lignes.

--Tiens, dit-il, lis a, au besoin apprends-le par coeur, j'ai rsum le
plus succinctement possible ce qu'il est indispensable de savoir.

Voici ce qu'il y avait sur le carnet de l'ingnieur:

toiles divises en quatre catgories, au point de vue spectroscopique:

1 toiles _blanches_, telles que Sirius, Vga, Procyon, Altar--spectre
presque continu avec raies de l'hydrogne, du sodium, du
magnsium--temprature trs leve, atmosphre hydrogne trs
dense--catgorie la plus nombreuse et comprenant plus de la moiti des
toiles connues.

2 toiles _jaunes_, telles que Aldbaran, Capella, Arcturus, dont les
raies, semblables  celles de notre Soleil, trahissent la prsence de
l'hydrogne, du fer et du magnsium.

3 toiles _oranges_ ou _rougetres_: Antars, Miraceti, etc.--spectre
compos de fortes lignes sombres et de points brillants lui donnant
l'apparence de colonnes canneles vues en perspective, d'o la
supposition que l'on a, l, deux lumires distinctes
superposes--atmosphre trs absorbante, hydrogne presque absent,
carbone abondant.

4 toiles _rouges_--spectre en colonnade, dmontrant l'existence des
composs du carbone, probablement d'oxydes gazeux, ce qui indiquerait
une temprature trs basse.

Et Fricoulet ajoutait en _nota bene_:

On peut donc supposer, avec quelque vraisemblance, que les toiles
blanches sont les plus nouvelles, tant donne la violence de la
combustion, que les jaunes sont  l'tat stationnaire et, enfin, les
rouges des soleils qui s'oxydent et prs de s'teindre...

Cependant, l'ingnieur, depuis que l'_clair_ avait t lanc dans
l'infini, n'avait--suivant l'expression populaire--dormi que d'un oeil;
il tombait de fatigue et, imitant la sagesse d'Ossipoff, il avait
rejoint sa cabine, laissant Slna  ses tudes spectroscopiques et
Gontran  l'tude des catgories d'toiles.

L'appareil emport par une vertigineuse vitesse obissait  l'attraction
des astres vers lesquels il courait et il n'tait nul besoin de
surveiller une marche qu'aucune puissance humaine n'tait capable
d'enrayer ni de diriger...

Il dormait donc  poings ferms, sans se douter que Gontran, aprs avoir
lu une premire fois, puis une seconde fois, avec beaucoup de
conscience, la note relative aux toiles, avait fini par s'endormir, le
nez dessus.

Slna, non plus, ne se doutait pas de l'effet soporifique produit sur
son fianc par la prose laconique de l'ingnieur; absorbe par son
travail, elle ne songeait qu' satisfaire, autant qu'il tait en son
pouvoir, les dsirs de son pre, et son attention tait tout entire
concentre sur les astres.

Maintenant, Sirius talait dans l'infini des cieux, au milieu du
fourmillement des mondes, un disque immense prsentant une surface
grande quatre fois  peu prs comme celle de la pleine lune et inondant
la machinerie d'une clart blafarde qui et t aveuglante, sans les
stores dont l'ingniosit de Fricoulet avait prudemment garni les
hublots.

Bien que gravitant  environ 39 trillions de lieues de la Terre--ainsi
que l'ont tabli les diffrentes parallaxes mesures par Maclear, en
1837, et par Gylden en 1870,--Sirius apparat cependant, aux habitants
de notre plante, comme un soleil, tellement sa lumire est intense.

On se rend compte de la chaleur qui devait rayonner de ce disque
formidable, alors que le wagon de lithium se trouvait maintenant  une
distance diminue de moiti.

Et Slna, tout en poursuivant ses observations, tait vritablement
stupfaite des rsultats obtenus: ces rsultats donnaient,
comparativement  notre Soleil, une surface 144 fois plus grande, un
volume 1700 fois plus gros et un diamtre 12 fois plus large.

Par la pense, elle mettait en prsence les dimensions de ce colosse de
l'espace et celles de sa sphre natale, cette sphre 108 fois moins
large et 1280 fois moins volumineuse que le Soleil qui l'claire, et
elle demeurait pouvante de l'infiniment petit auquel appartenait le
globe terrestre.

Au fur et  mesure qu'elle avanait dans son examen, la jeune fille,
subjugue par une curiosit de plus en plus grande, obissait  une
sorte d'emballement qui la poussait  des recherches de plus en plus
ardues, de plus en plus pnibles, mais qui l'amenaient  une
connaissance plus approfondie encore de ce soleil merveilleux.

Elle avait allum une bougie et, au spectre solaire obtenu par la
flamme, elle avait superpos le spectre de Sirius, ce qui lui permit de
constater que celui-ci se dplaait du ct de l'extrmit rouge du
spectre fixe, preuve que l'astre s'loignait du systme solaire.

Quant  la vitesse avec laquelle s'oprait cet loignement, il lui fut
facile de la calculer: elle n'tait pas moindre  35 kilomtres par
seconde, 700,000 lieues par jour, 268 millions par an!!!

C'tait vertigineux!

Aussi ne put-elle retenir une exclamation qui fit sursauter Gontran, qui
s'cria, les yeux carquills et les paupires rouges de sommeil:

--Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il?

D'un ton exclamatif, la jeune fille qui ne s'tait aperue de rien,
rpondit:

--Oh! Sirius!... Gontran... Sirius!...

Encore mal veill, le comte s'lana, croyant  un cataclysme.

--Encore un qui fait des siennes, grommela-t-il.

Mais au premier pas qu'il fit, il s'arrta aveugl par l'tincelante
lumire dont la cabine tait pleine, en dpit des prcautions prudentes
de Fricoulet.

Il mit l'une de ses mains devant ses yeux, pour les prserver de l'clat
qui lui avait caus, inopinment, une vive douleur et murmura en mme
temps, tandis que de l'autre main il essuyait son front tremp de sueur:

--Dieu! qu'il fait chaud...

Slna, elle, qui s'tait habitue progressivement  la lumire et  la
chaleur dues  la proximit  chaque seconde croissante de l'astre, se
mit  rire.

--C'est Sirius, dit-elle, sans pour cela se dranger.

Pour l'instant elle inscrivait rapidement ses observations, tandis que
le jeune homme, qui s'tait approch d'elle, lisait par-dessus son
paule.

--268 millions de lieues! s'exclama-t-il pour paratre s'intresser au
travail de sa fiance... jamais je n'aurais cru qu'une toile pt
marcher aussi vite...

Slna sursauta.

--Ne parlez donc pas si haut, fit-elle; si mon pre vous entendait.

--Eh bien!... qu'aurait-il  dire? je ne suis pas oblig de connatre
des rsultats que lui-mme ignore encore  l'heure qu'il est, puisque
vous venez de les obtenir  l'instant.

--Sans doute, rpondit la jeune fille en riant, mais ce qu'un astronome,
comme vous, doit savoir, c'est que toutes les toiles sont animes de
mouvements extrmement rapides dont beaucoup ont t, depuis longtemps,
calculs avec une prcision extrme. Celle qui, jusqu' prsent, est
connue, comme ayant la vitesse la plus grande, est l'toile 1830 du
catalogue de Groombridge, qui atteint 5"78 en dclinaison vers le Sud,
et 0,344 en ascension droite vers l'Est, soit au total 7"03 vers le
Sud-Est, par an...

Gontran coutait, bouche be, parler la jeune fille; mais l'expression
de son visage prouvait surabondamment que tout ce qu'elle disait tait
pour lui lettre close.

--7"03 vers le Sud-Est, par an, rpta-t-il.

Il avait l'air si ahuri que Slna ne put s'empcher de rire et, lui
prenant les mains, lui dit tendrement:

--Mon pauvre Gontran, faut-il que vous m'aimiez, tout de mme, pour que
vous rsistiez  l'aridit de toutes ces choses auxquelles vous tes si
rfractaire!

--Si je vous aime! s'cria-t-il avec feu.

Il ajouta sur un ton un peu triste:

--Et cependant, il y a des moments o j'ai peur que mon amour, quelque
fort qu'il soit, ne puisse m'aider  jouer ce rle de faux savant si
contraire  ma nature et  mon caractre...

Une main se posant sur son paule le fit se retourner et il se trouva
face  face avec Fricoulet qui lui dit:

[Illustration: 123]

--L'amour est le plus fort des dieux... Il peut ce qu'il veut et, de
tous les matres de l'Olympe, c'est assurment celui qui a fait le plus
de miracles..

--En attendant, fit Slna, dont les paroles de M. de Flammermont
avaient assombri le visage, vous ne savez toujours pas ce que reprsente
7"03 par an?

--Vous parlez de 1830, Groombridge! s'exclama Fricoulet.

Et s'adressant  Gontran:

--Cela reprsente tout simplement la bagatelle de 2600 millions de
lieues ou 300 kilomtres par seconde.

[Illustration: 124]

Mais M. de Flammermont, que commenait  nerver quelque peu
l'emballement auquel taient en proie et son ami et sa fiance, se
croisa les bras, et posa, d'un ton narquois, cette question fort logique
en somme:

--Et aprs?

--Comment! aprs?

--Oui, vous savez que cette toile court avec une rapidit de 300
kilomtres par seconde, c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout.
L'intressant serait de savoir d'o vient ce soleil colossal, o il va,
dans quel but il a t cr, quel rle il joue dans l'Univers et de
quelle influence il peut tre dans la marche de l'humanit et de la
civilisation clestes.

Fricoulet pina les lvres, pour retenir une violente envie de rire.

--Oh! oh! fit-il, l'humanit cleste!

Gontran sursauta et tendant la main vers le hublot:

--Tu ne prtends par insinuer que cet Univers soit un univers mort et
qu'il ait t cr dans le seul but d'clairer nos nuits terrestres.

--Assurment non.

[Illustration: Les toiles, les soleils, les plantes taient emports
dans un vol d'ouragan (p. 125). 125]

--Eh bien! alors... j'ai donc raison quand je te demande si un
semblable colosse n'est pas de nature  influencer prodigieusement les
humanits qui animent les surfaces des mondes dont il effleure les
rivages dans sa course...

L'ingnieur lana ses bras vers le plafond, dans un geste trangement
comique.

--Oh! pote! s'cria-t-il... veux-tu que je te dise une chose?... par
ton envole lyrique, tu me rappelles ton savant homonyme, l'auteur des
_toiles_.

Quelle est l'origine d'une telle vhmence? qui l'a lanc ainsi dans
les sphres thres? dans quel abme se prcipite-t-il?... autant de
questions! autant de mystres!... Et quand on songe que ce boulet
prodigieux pourrait, si nulle influence trangre ne venait modifier sa
marche, continuer de courir en ligne droite avec cette mme vitesse
constante, pendant des millions et des milliards d'annes--pendant
l'ternit entire--sans jamais approcher d'aucun terme, sans pouvoir
atteindre l'horizon de l'infini!... l'esprit s'arrte pouvant devant
une telle contemplation; l'imagination suspend son vol et tombe vanouie
devant la splendeur de l'absolu!

L'ingnieur avait prononc ces paroles sur un ton un peu emphatique,
faisant ressortir  dessein l'allure par trop redondante des phrases
dont le tour pathtique masquait un peu le vague de la pense.

Gontran l'avait belle pour riposter et il n'y manqua pas.

--Fort bien, marchez, rpliqua-t-il narquoisement; mais tout cela ne
m'apprend rien de bien nouveau; mon homonyme procde par interrogations,
auxquelles il se garde bien de rpondre et son imagination, au lieu de
s'vanouir devant les mystres de la nature, ferait bien mieux de
tenter de les expliquer... Si un astronome se contente d'interroger,
compte-t-il donc sur un ignorant comme moi pour lui apprendre ce qu'il
ignore?...

L'ingnieur, pour toute rponse, se contenta d'allonger les lvres avec
une expression qui semblait indiquer qu'au fond il n'tait pas loign
de partager la manire de voir de son ami; mais ce fut Slna qui
s'exclama:

--Si mon pre vous entendait parler ainsi!... oser toucher  ce savant
pour lequel il a une si profonde admiration...

--Mais, moi aussi, je l'admire, rpliqua le jeune homme; seulement, je
trouve qu'il met trop de posie dans son encrier et je suis du
lorsqu'au lieu de trouver un chiffre ou une explication scientifique, je
ne trouve qu'une envole qui berce ma raison, sans la satisfaire
compltement.

[Illustration: 127]

Sans doute la conversation se ft-elle prolonge sur ce terrain; mais,
en entendant craquer, au-dessus de sa tte, le plancher de la cabine
d'Ossipoff, Gontran prvoyant que le savant allait venir rejoindre sa
fille et ne se souciant nullement de passer un examen sur Sirius,
s'esquiva sur la pointe des pieds et gagna sans bruit son hamac.

Non loin de lui, Farenheit dormait comme une brute, les poings ferms,
la face congestionne, soufflant par ses lvres entr'ouvertes, une
haleine puissante qui faisait dans la pice un bruit semblable au
bourdonnement d'un norme moustique.

--En voil un que les lois astronomiques ne tourmentent gure, songea le
jeune homme en jetant un regard d'envie sur son voisin; et comme il a
raison!

Il ajouta, avec un soupir qui--si elle et pu l'entendre--en et appris
long  Slna sur l'tat d'me de son fianc:

--Amour, amour, quand tu nous tiens...

Il n'acheva pas; il prit, sur une planchette, le livre des _Continents
Clestes_ dont il parcourait toujours quelques feuillets avant de
s'endormir--habitude qu'il avait prise depuis le commencement du voyage,
moins pour complter son instruction que pour dtourner momentanment
son esprit des mille inquitudes qui lui bourrelaient la tte.

Mais, soit que les explications astronomiques lui eussent fatigu le
cerveau, soit plutt que la chaleur extraordinaire due  la proximit de
Sirius l'et accabl plus que de coutume, Flammermont laissa aller en
arrire sa tte qui tomba sur l'oreiller et il s'endormit, tenant encore
entre les doigts le livre dont il avait parcouru une dizaine de
feuillets  peine.

Alors, par suite d'une hallucination trs comprhensible, voil que,
dans une sorte de rve, les suppositions philosophiques du savant auteur
des _Continents Clestes_ s'animrent, rendant relles  ses yeux les
descriptions contenues dans les feuillets qu'il venait de parcourir.

Miraculeusement, et sans qu'il chercht d'ailleurs  s'expliquer par
suite de quelles transformations cela pouvait tre, voil que sa vue,
dpassant les limites de la vision tlescopique, avait acquis une
puissance surnaturelle, que ses sensations de dure et de temps lui
permettaient de resserrer et de comprendre les plus grands intervalles
de temps.

Et alors, comme par enchantement, disparut cette apparente immobilit
dans laquelle est fige la vote azure des cieux: les toiles
innombrables, semblables  ces tourbillons de poussire que soulvent
sur nos routes, durant l't, les rafales de vent, dont sont prcds
les grands orages, s'envolaient dans toutes les directions, parpilles
 tous les coins de l'infini; les nbuleuses, arraches, dchiquetes,
lacres, n'taient plus que des lambeaux informes qui, tournoyantes,
disparaissaient dans les profondeurs du ciel, ainsi que de gigantesques
oiseaux que la violence de la tempte et plums, ou bien encore,
emportes; roules sur elles-mmes, condenses pour ainsi dire, elles
changeaient d'aspect, dvorant des mondes, elles aussi, comme les
autres; la Voie Lacte se disloquait et, dforme, dissmine, tait
mconnaissable.

Bref, c'tait dans l'espace, une agitation, un mouvement, une vie,
semblables  ceux dont la Terre donne l'exemple, mais dans des
proportions tellement colossales que Gontran en tait pouvant.

On et dit que des mains de gants s'acharnaient aprs les astres, les
prenaient, les jetaient aux vents de l'Infini o ils disparaissaient
sous un souffle colossal.

Miraculeusement, l'esprit du dormeur s'tait dchir de l'enveloppe
charnelle qui l'treignait, empchant l'expansion de ses forces, le
contraignant au terre  terre et alors il avait la comprhension de
l'Infini comme espace et comme temps. Ce n'tait plus la nuit
silencieuse d'un ciel morne, immobile et comme mort qu'il contemplait,
mais bien une immensit effroyable dans laquelle se mouvaient des
myriades de Soleils tincelants, dsorbits, n'obissant plus  aucune
rgle de la gravitation des corps, mais lancs suivant le caprice d'une
volont inconnue, semant par l'espace les formes multiplies d'une
vitalit inextinguible et universelle.

Les regards effars de M. de Flammermont, dous d'une acuit
incomprhensible, plongeaient,  chaque instant, plus avant dans les
profondeurs insondables de l'espace, il semblait qu'il y et comme une
infinit de voiles superposs, qui se tiraient les uns aprs les autres,
masquant toujours le fond du gouffre cleste dans lequel Gontran pensait
apercevoir la vrit de toutes choses.

Mais les toiles, les soleils, les plantes taient emports dans un vol
d'ouragan et pas une minute, pas une seconde, l'aspect du ciel n'tait
semblable et devant ces mtamorphoses non interrompues le jeune homme ne
cessait de s'extasier.

Enfin, il arriva un moment o le vertige occasionn par cette sarabande
d'astres lui causa une angoisse si pouvantable qu'il s'veilla en
sursaut, en poussant un cri.

Assis sur son sant, le visage tremp de sueur, il vit, groups autour
de son hamac, tous ses compagnons de voyage qui le regardaient avec
inquitude.

Alors il comprit qu'il avait t simplement la proie d'un cauchemar et
il demeura silencieux, quelque peu honteux de cette faiblesse, cependant
indpendante de sa volont.

--Eh bien! quoi donc? ricana Fricoulet, est-ce que tu as encore rv de
la Loe Fuller?

Gontran rougit un peu et murmura d'une voix de mauvaise humeur:

--Encore quelques semaines de cette existence et je deviendrai fou...

Et, machinalement, il se palpait le crne, comme s'il et voulu se
convaincre qu'il ne s'y tait produit aucune flure.

--Un cauchemar? interrogea Farenheit.

Mais comme Ossipoff tait l, lui aussi, le jeune comte eut honte
d'avouer la vision astronomique qui avait troubl son sommeil et,
recouvrant immdiatement la lucidit de sa pense, il rpondit:

--Oui, un cauchemar, et un cauchemar caus par ce misrable Sirius; je
ne pouvais admettre que Sirius s'loignant de la Terre, depuis des temps
incommensurables,  raison de 35 kilomtres par heure, sa lumire non
seulement n'et pas diminu d'intensit, mais ft encore visible.

Ossipoff sourit avec indulgence et murmura:

--Trs singulier, cet tat spcial dans lequel le rve met un esprit
lucide et savant! Ainsi vous voil, vous, un astronome dont nul, pas
mme moi, n'oserait discuter la science, vous voil tout mu par une
objection qu'un raisonnement enfantin suffit  rfuter... Si vous aviez
t dans votre tat normal, n'auriez-vous pas compris que ce qui vous
paraissait un phnomne tait d tout simplement  l'norme distance qui
nous spare de Sirius... L'loignement qui s'est opr depuis quatre
mille ans n'est pas la cinquantime partie de la distance qui spare
Sirius de la Terre; dans de semblables conditions...

Gontran inclina la tte affirmativement.

--Si votre cauchemar ne vous a pas trop fatigu, ajouta le vieillard, je
vous serais bien oblig devenir m'aider dans certaines tudes que je
veux faire...

Une ombre s'tendit sur le visage de M. de Flammermont qui murmura d'une
voix accable:

--Le temps de me passer un peu d'eau sur la figure et je suis  vous...

--Htez-vous... car, du train dont marche l'_clair_, nous ne tarderons
pas  tre hors de vue...

Il avait, tout en parlant, fait quelques pas vers la porte; mais il
revint et, frappant sur l'paule du jeune homme, il lui dit  mi-voix,
sur le ton dont un gourmet parle d'un plat dlicieux et qui lui fait
venir l'eau  la bouche:

--Nous saurons peut-tre  quoi nous en tenir, cette fois... et si l'on
a affaire  une plante ou  un soleil...

Sans remarquer l'espce d'ahurissement produit sur Flammermont par ces
mots, il sortit...

--Si c'est une plante ou un soleil, rpta Gontran..

Ses yeux se promenrent, effars, interrogateurs, de Farenheit 
Fricoulet.

--Cette fois-ci, dclara-t-il, je crois bien que je suis perdu.

[Illustration: 131]

L'ingnieur carta les bras dans un geste de complte ignorance.

--Si encore on savait ce qu'il veut dire...

Et tous les trois demeuraient immobiles, silencieux, se regardant,
lorsqu'on heurta doucement  la porte et la voix de Slna se fit
entendre.

--Monsieur Gontran, fit-elle, mon pre demande si vous le rejoindrez
bientt?

--Eh! qu'il aille au diable! grommela le jeune comte...

--Lui, soit, mais pas elle, dit Fricoulet.

Et, allant ouvrir la porte, il invita la fille d'Ossipoff  entrer.

--Figurez-vous, lui dit-il, que nous voici fort perplexes et peut-tre,
comme vous tes au courant des travaux de votre pre, pourrez-vous nous
tirer d'embarras... Voici ce dont il s'agit...

Ayant cout l'explication, rapidement donne par l'ingnieur, Slna se
mit  sourire:

--Je crois que mon pre a voulu faire allusion au satellite de Sirius...

Fricoulet frappa l'une contre l'autre ses mains, en signe de joie.

--Parfaitement... j'y suis, maintenant... s'cria-t-il.

Mais Gontran, atterr, murmura:

--Ah! si les toiles se mettent  avoir des satellites...  prsent...

Mais Fricoulet ne lui laissa pas le loisir de s'apitoyer... le temps
pressait, le pre Ossipoff attendait et l'ingnieur ne voulait pas
l'exposer, sans l'avoir au pralable bard de notions scientifiques, au
tournoi astronomique auquel le vieillard daignait le convier.

--En quelques mots, voici la chose: le mouvement propre de Sirius, au
lieu de se produire uniformment, subissant certaines altrations, un
astronome nomm Bessel n'a pas hsit  les attribuer  l'action d'un
corps invisible de masse considrable, corps obscur, dbris de mondes
teints, circulant dans l'espace. En 1854, Le Verrier prconise cette
thorie, s'appuyant sur les ingalits priodiques prsentes par
Procyon,  qui on n'avait jamais pu dcouvrir de satellite... Ce qui
n'empchait pas M. Peters, en 1851, de donner  l'orbite de ce corps
inconnu et invisible la forme d'une ellipse trs allonge sur laquelle
il se meut en un espace de cinquante ans...

Farenheit ne put retenir un formidable clat de rire.

--On ne connat pas le corps, on ne l'a jamais vu... on ne sait mme pas
s'il existe; mais a n'empche pas les astronomes de dclarer dans
quelles conditions il se meut.

--S'ils ne dclaraient que cela, poursuivit Fricoulet; mais, en 1862,
MM. Auwers et Safford indiquaient au problmatique satellite un angle de
position de 85",4,  une distance angulaire de 10",6.

L'Amricain leva les bras au plafond en s'exclamant ironiquement:

[Illustration: Sur quoi vous basez-vous? demanda-t-il d'une voix
sifflante (p. 131). 133]

--Incommensurable!...

--Riez tant que vous voudrez, monsieur Farenheit, dclara Slna; cela
n'empche pas qu'en 1862, le 31 janvier, M. Alvan Clark fils, en
essayant un tlescope de 18 pouces, aperut  gauche de Sirius un point
lumineux, dont l'angle de position tait exactement gal  84,6...
c'est--dire une diffrence de 1 degr seulement avec l'observation de
MM. Auwers et Safford.

--Et c'est l que se borne ce que l'on sait de ce satellite? interrogea
ironiquement Gontran.

--Point: son clat est  peu prs gal  celui d'une toile de neuvime
grandeur et sa masse  environ la moiti de celle de Sirius,
c'est--dire sept fois celle du Soleil, bien que sa lumire soit environ
cinq mille fois moindre que celle de l'toile principale... Maintenant
que te voil renseign...

Et, en disant cela, l'ingnieur poussait Gontran vers la porte, car il
entendait M. Ossipoff qui appelait  grands cris son jeune collgue;
mais celui-ci, qui n'affrontait jamais, sans apprhension, ces sortes de
conversations, demanda encore avant de sortir:

--Alors, la question est de savoir si ce fameux satellite est plante ou
soleil?

--Oui; d'aprs ce qu'a dit Ossipoff.

--Et... as-tu une ide personnelle  ce sujet?

--Aucune; vu que, jusqu' prsent, ce sujet m'a laiss fort indiffrent;
mais, si tu veux me croire, dans l'incertitude, tu le laisseras parler,
et, s'il t'interroge, tu peux soutenir hardiment la thorie qui te
conviendra...

Dans sa cabine, le vieillard trpignait d'impatience en attendant
Gontran, tout en fouillant l'espace pour arracher ses secrets au monde
mystrieux qui l'intriguait si fort.

tait-ce l en effet un Soleil, brillant de son propre clat, ou bien
n'avait-on affaire qu' une plante norme de ce lointain systme?

Ossipoff tenait pour cette seconde hypothse et M. de Flammermont avait
 peine franchi le seuil qu'il lui cria:

--Vous savez, mon cher, pour moi il n'y a plus maintenant l'ombre d'un
doute, c'est bien une plante.

--En vrit!

--Et vous allez comprendre mes raisons: voici un monde d'un grand volume
auquel rien ne m'empche de supposer un sol trs blanc, qu'claire un
soleil deux fois plus intense par unit de surface et ayant une surface
cent quarante fois plus tendue que le soleil terrestre; qu'y a-t-il
d'impossible  ce que cette plante, mme loigne  plus d'un milliard
de lieues du flambeau central, soit perceptible  39 trillions de lieues
de distance?

Pour ne pas se compromettre, Gontran crut devoir approuver, d'une
inclinaison de tte, cette thorie qui ne lui importait pas plus, au
fond, que celle contraire et qui avait l'avantage de lui permettre de
conserver un mutisme absolu.

D'ailleurs, le savant paraissait avoir oubli la prsence de son
compagnon, tout entier saisi par l'intrt croissant de son tude,
laquelle prenait,  chaque instant, une tendue de plus en plus grande;
aprs avoir examin minutieusement Sirius et son satellite, il parvint 
distinguer plusieurs autres points lumineux, l'un par 114 et 72",
l'autre par 159 et 104", qu'il n'hsita pas  dclarer comme
appartenant aussi au systme sirien.

Aux exclamations de triomphe pousses par le vieillard, Fricoulet et
Slna accoururent et quand Ossipoff eut expos le motif de sa joie:

--Mon Dieu, mon cher monsieur, dit l'ingnieur, je ne voudrais
certainement pas m'inscrire en faux contre vos affirmations; cependant,
outre que votre thorie de sol blanc du fameux satellite sirien me
semble trs discutable, je trouve galement que vous augmentez le
systme de Sirius avec une lgret un peu bien juvnile...

Le vieux savant eut un haut-le-corps prodigieux; il abandonna le
tlescope, vira sur ses talons comme une toupie et, le visage subitement
congestionn, les yeux lanant des clairs  travers les verres de ses
lunettes:

--Et sur quoi vous basez-vous, mon jeune ami, demanda-t-il d'une voix
sifflante pour vous permettre de me dmentir si catgoriquement?

Fricoulet se rcria:

--Je ne me permets rien, monsieur Ossipoff; j'ai commenc par le vous
dire. Seulement, il est loisible de se demander si ces points lumineux
dpendent rellement du systme de Sirius ou bien s'ils ne sont pas tout
simplement situs au del de cette toile, paraissant tre dans son
voisinage, par le simple hasard des perspectives clestes.

Le vieillard tait bien oblig, en lui-mme, de reconnatre la logique
de cette observation; mais il n'aimait pas la contradiction et il
riposta d'une voix aigre, tout en contenant son irritation:

--Je serais curieux en ce cas de savoir quelle orbite vous assigneriez 
ce satellite de Sirius... du moment que, pour vous, ce n'est pas une
plante, mais un soleil...

--Mon Dieu, moi, vous savez, je n'ai pas grande opinion personnelle  ce
sujet; mais Gontran--qui m'en parlait prcisment hier--m'a donn des
renseignements trs intressants.

--Vous! s'exclama le vieillard sur un ton d'indignation...

--Moi! se rcria  son tour M. de Flammermont, moi je t'ai parl de
cela?

Mais Fricoulet, indiffrent  la surprise indigne de son ami,
poursuivit:

--Voyons, ne m'as-tu pas dit que, pour un systme binaire, plusieurs cas
taient en prsence: ou bien chaque composante peut avoir ses plantes
tournant en cercle autour d'un Soleil respectif, ou bien les plantes
peuvent dcrire de triples spirales, symtriquement formes, avant de
revenir  leur point de dpart...

Ossipoff se mit  ricaner et s'adressant au jeune comte:

--Ah! ce n'est pas l'imagination qui vous manque! malheureusement entre
le produit de l'imagination et les rsultats d'tudes scientifiques, il
y a de la marge... Ainsi, vous faites-vous une ide  peu prs exacte
des singulires annes, des bizarres saisons que peuvent produire de
semblables rvolutions?... non, n'est-ce pas?... eh bien, moi, je vous
dis...

Il s'interrompit brusquement, se rappelant l'acquiescement que, quelques
instants auparavant, le jeune homme avait donn  sa thorie concernant
le satellite de Sirius.

--Pourquoi ne m'avoir pas dmenti tout  l'heure et ne m'avoir pas
rpondu Soleil, quand je vous parlais Plante?

Pris de court par cette question, le jeune homme rpliqua avec un
haussement d'paules qui attestait le peu d'importance de la chose.

--Mon Dieu, mon cher monsieur Ossipoff, toutes les opinions sont
respectables, en outre, je suis peu partisan de la contradiction,
surtout lorsqu'elle s'adresse  une personne plus ge que moi...

Ossipoff s'emporta.

--Il n'y a pas d'ge! cria-t-il, quand la science est en jeu; nombre de
fois depuis le commencement de ce voyage, j'ai inclin ma tte blanche
devant votre savoir et rien ne peut m'humilier davantage que cette
condescendance  ma vieillesse...

Il se tut quelques instants, marmottant entre ses dents des paroles
inintelligibles; puis, brusquement, congdiant Gontran de la main:

[Illustration: 137]

--Allez... puisqu'il en est ainsi... je n'ai plus besoin de vous...

Et, sans s'occuper de ceux qui se trouvaient l, il se recolla le visage
 l'oculaire, ressaisi tout entier par son ardente curiosit...

Une fois sur le palier et la porte soigneusement referme derrire lui,
Gontran demanda d'un ton irrit  Fricoulet:

--Qu'est-ce qui t'a pris? en voil une ide de raconter  Ossipoff des
choses qui ne sont pas?

--Ce ne serait pas la premire fois, ricana l'ingnieur.

--Soit; mais les prcdentes fois, nous tions d'accord.

--Ne fallait-il pas trouver un moyen d'aller au-devant des questions
qu'il t'aurait srement poses?...

Puis, de mauvaise humeur  son tour, comme si le reproche de M. de
Flammermont lui paraissait injustifi, l'ingnieur bougonna:

--C'est bien; dsormais je te laisserai tirer d'affaire tout seul.

Et, tandis que Gontran rentrait dans sa cabine, il descendit lentement
les marches qui conduisaient  la machinerie, murmurant avec un
singulier sourire...

--Qui sait?... on a vu des choses plus tranges...




CHAPITRE V

O GONTRAN ET FRICOULET ONT UNE EXPLICATION SRIEUSE


[Illustration: 139]

Il y avait deux jours dj, ou plutt deux fois vingt-quatre heures, que
l'_clair_, naviguant toujours dans la Voie Lacte, avait laiss bien
loin derrire lui Sirius et la constellation du Grand Chien  laquelle
appartient ce brillant soleil.

Emport par une force incommensurable, obissant  l'attraction
invincible qu'exeraient sur lui les mondes de l'Infini, l'appareil
filait droit son chemin, semblable  ce boulet hyperbolique dont
l'auteur des _Continents clestes_ parle dans un de ses ouvrages, et
sans apparence qu'il dt atteindre jamais le but qu'il poursuivait, les
limites de cet infini dans lequel il tait lanc, reculant au fur et 
mesure qu'il avanait sur sa route.

Dans l'intrieur du wagon, une certaine contrainte rgnait depuis la
scne que nous avons rapporte  la fin du chapitre prcdent; entre les
lments plus qu'htrognes dont se composait la petite troupe des
voyageurs, Fricoulet servait de trait d'union, sa bonne humeur
naturelle calmait les fureurs de Farenheit, dissipant les soupons
d'Ossipoff et adoucissant les blessures involontairement faites 
l'amour-propre de Gontran; il est inutile d'ajouter, une fois de plus,
que, sans les connaissances scientifiques de son ami, l'ancien diplomate
et t incapable de soutenir avec Ossipoff un entretien, quelque court
qu'il ft.

Semblable  un acteur qui, pour remplacer un camarade absent, est pouss
par le rgisseur, sur la scne, sans savoir un mot du rle qu'il doit
dbiter, M. de Flammermont ft rest en panne,  tout moment, s'il n'et
eu affaire  un souffleur d'aussi bonne composition que Fricoulet.

Or, depuis l'incident, en apparence fort lger, auquel avait donn lieu
la discussion sur le satellite de Sirius, les deux amis semblaient se
bouder; peut-tre et-il t admissible, ou tout au moins
comprhensible, que Gontran en voult  l'ingnieur, car il et pu
considrer comme une mauvaise plaisanterie de sa part de lui avoir prt
une opinion diamtralement oppose  celle du vieillard, et sans qu'il y
et aucune ncessit  cela.

Car M. de Flammermont ne pouvait supposer que l'ingnieur prouvt un
plaisir quelconque  soulever des discussions entre le savant et lui,
d'autant plus que, depuis le dpart de la Terre, il avait fait preuve, 
son gard, d'une inpuisable complaisance.

Ce n'tait donc pas par pur caprice, dans l'unique dsir de lui jouer un
mauvais tour et de s'amuser  ses dpens que Fricoulet lui avait prt
un langage qu'il n'avait jamais tenu.

Quant aux explications qu'il lui avait donnes, au sortir de la cabine
d'Ossipoff, il n'y ajoutait qu'une foi trs mdiocre; il n'et tenu en
effet qu' l'ingnieur de fournir  son ami les explications qu'il
jugeait indispensables, concernant Sirius, mais en s'y prenant d'autre
faon.

L'ignorance de Gontran en matire astronomique rendait dj fort
difficile, pour ne pas dire impossible, son attitude; l'existence allait
devenir insoutenable s'il prenait souvent  Fricoulet des fantaisies
semblables  celle-l.

Vif comme il l'tait, habitu  ne jamais conserver au dedans de
lui-mme son opinion concernant une personne ou un fait, partisan des
explications franches et promptes, Gontran, sur le premier moment, avait
pens  demander  Fricoulet la raison qui l'avait fait agir de la
sorte.

[Illustration: Slna demeurait assise, rsigne, dans un coin de la
cabine (p. 146). 141]

Mais un instinct, dont il ne se rendait pas compte, lui avait fait
garder le silence et, ainsi qu'il arrive en semblable circonstance, la
mauvaise humeur qu'un entretien de quelques minutes et peut-tre
dissipe, s'tait transforme en bouderie.

Et, chose bizarre,  mesure que les heures s'taient coules, le jeune
comte avait senti se fortifier davantage en lui l'ide de ne pas revenir
sur cet incident; il sentait vaguement--mais, nous le rptons, sans
pouvoir se faire  ce sujet une opinion mme indistincte--que, pour agir
ainsi qu'il l'avait fait, l'ingnieur avait eu une raison; mais il avait
aussi le pressentiment que, cette raison, il ne la donnerait pas.

Alors, dans de semblables conditions, pourquoi provoquer une explication
qui n'avait d'autre chance que de dgnrer en discussion et en
discussion d'autant plus pnible, d'autant plus prilleuse que les
circonstances contraignaient imprieusement les deux amis  une vie
troitement commune?

Gontran s'tait donc mis  bouder Fricoulet et comme, boudant Fricoulet,
il ne voulait et ne pouvait se risquer  se rencontrer avec Ossipoff sur
le terrain scientifique o il craignait toujours une glissade
dangereuse, il feignait une indisposition et ne bougeait pas de son
hamac.

Fricoulet, de son ct, paraissait bouder galement; nous disons
paraissait, car le caractre enjou et jovial de l'ingnieur tait
absolument rfractaire aux bouderies; non moins franc que Flammermont,
il n'aimait pas les choses qui tranaient et tait partisan des
situations rapidement tranches.

Seulement, en cette circonstance, il prouvait une retenue singulire,
pour ne pas dire une sorte de rpugnance  adresser la parole  son ami.

La vrit c'est que, s'il boudait--comme il y paraissait--c'tait, non
contre Gontran, mais contre lui-mme.

Oui, contre lui; il n'tait pas content de ce qu'il avait fait, bien
qu'en le faisant il et pour ainsi dire agi sans son propre
consentement, obissant  un sentiment inanalysable, pouss par un
instinct qu'il ne s'expliquait pas.

Nul doute qu'en prtant  Gontran une opinion contraire  celle
manifeste par Ossipoff, il n'et eu l'intention de brouiller les cartes
et de provoquer,  la comdie qui se jouait depuis si longtemps, 
l'insu du vieillard, un dnouement imprvu, non conforme aux dsirs des
principaux acteurs.

Seulement, il lui semblait que ce dnouement-l ne serait pas pour lui
dplaire,  lui, Fricoulet, s'il dplaisait  Flammermont et  Slna.

[Illustration: 143]

Pourquoi? Ah! pourquoi... il n'en savait rien. S'il et voulu le savoir,
peut-tre bien, cela ne lui et-il pas t trs difficile: il n'et eu
pour cela, lui, le chimiste par excellence, qu' analyser le mlange
troubl et un peu bizarre que faisaient ses sentiments, au fond de
lui-mme.

S'il l'et voulu; mais, voil, il ne le voulait pas: un instinct secret
l'avertissait que, dans son intrt et dans celui de tous, mieux valait
qu'il n'approfondt pas la question--en cela, il obissait au mme
sentiment qui poussait Gontran  fuir une explication--et, enferm dans
son mutisme, il demeurait confin dans la machinerie.

Ossipoff, fort ennuy de l'indisposition de Gontran, qui le privait d'un
partenaire scientifique devenu  prsent indispensable  son existence,
s'absorbait davantage encore dans la contemplation des astres, tandis
que Slna, toute dconcerte, ne sachant ce que signifiait le brusque
changement survenu dans les relations des deux amis et sentant une
inquitude vague envahir son me, s'tait mise  crire sous la dicte
de son pre, comme  Ptersbourg, pour passer le temps.

Nous ne parlerons pas de Farenheit, et pour cause; peu lui importait, 
lui, que Fricoulet et Gontran fussent en froid, et que les conversations
scientifiques du vieillard fussent interrompues. Une seule chose
l'intressait, la marche de l'_clair_; chaque seconde coule le
rapprochait de la cinquime avenue et cela suffisait, depuis
quarante-huit heures,  maintenir son visage dans un tat de srnit
inconnu, depuis bien longtemps, de ses compagnons de voyage.

D'ailleurs, presque tout son temps s'coulait dans le hamac, o il
demeurait tendu, dormant  poings ferms; lorsque des tiraillements
d'estomac le rveillaient, il allait  la cabine d'approvisionnement,
avalait quelques gorges de liquide nutritif et, ensuite, pour faciliter
la digestion, il passait un quart d'heure ou un peu plus--suivant
l'intrt qu'offrait le ciel--auprs d'un hublot.

 moins qu'il ne recomment, pour la vingtime fois au moins, le calcul
de la somme que pourrait lui rapporter sa part dans la vente du wagon de
lithium, une fois revenu  Terre.

Si des fouilles faites, depuis son dpart, avaient fait dcouvrir de
nouveaux gisements! si, par suite, la valeur du prcieux mtal avait
diminu!... Si... Si...

Et ces inquitudes suffisaient  rompre la monotonie de l'existence,
pour une homme dont le cerveau n'avait pas, d'ailleurs, des apptits
bien ambitieux.

On comprendra que, dans ces conditions, la vie  bord manqut de gaiet
et que, pour Gontran, pour Fricoulet et pour Slna, les minutes fussent
longues comme des heures et les heures comme des sicles.

Cela n'empchait pas que les centaines de mille lieues s'ajoutassent aux
millions de kilomtres, derrire l'_clair_, qui poursuivait
impassiblement sa route.

La proue dirige sur Orion, il cinglait vers la constellation de la
_Licorne_ qui forme, avec la province cleste dans laquelle elle se
trouve situe, un des coins de l'espace les plus bizarres et, en mme
temps, les plus intressants  tudier.

Dj Ossipoff pouvait,  l'aide du tlescope, examiner beaucoup plus
minutieusement qu'il n'et pu le faire, de l'observatoire de Poulkowa,
la fameuse toile n 11 ou plutt le systme ternaire dont les trois
composantes apparaissaient, blouissantes de blancheur, ainsi que trois
lampes  incandescence qu'une main divine et allumes devant le rideau
diapr de l'espace.

Puis apparut ensuite le n15 ou S avec ses deux composantes jaunes et la
troisime couleur bleu d'azur, et le vieux savant put avoir, en quelques
minutes, tant donne la rapidit avec laquelle courait l'appareil, le
surprenant spectacle de cette variabilit qui met 3 jours, 10 heures et
48 minutes  se rvler aux yeux des astronomes terrestres.

L'intensit de la lumire mise par ce systme ternaire s'levait
alternativement de la 6e  la 4e grandeur, pour retomber ensuite 
la 6e, en sorte que cela produisait une clart vacillante dont les
yeux d'Ossipoff se trouvrent extrmement fatigus.

[Illustration: 145]

Il fut mme incommod  ce point qu'il dut avoir recours  Slna pour
lui succder au tlescope,  dfaut de Gontran, qui jugea fort  propos
de demeurer sourd aux invites du vieux savant.

C'est ainsi que, par les yeux de sa fille, celui-ci put se rendre compte
approximativement du phnomne bizarre produit par cet assemblage
multiple de soleils variables: l'toile n8, double et trs curieuse en
raison de ses composantes, l'une jaune et l'autre bleue, animes d'un
mouvement propre commun, bien qu'elles restent fixes, l'une par rapport
 l'autre, depuis cent ans qu'on les examine.

Non loin, une nbuleuse d'allure comtaire fut signale par la jeune
fille; puis, si nombreuses, qu'il tait inutile de chercher  les
compter, des amas de petites toiles de diverses couleurs et beaucoup de
nbuleuses de forme trs curieuse.

En dpit de la douleur que lui causait aux yeux l'clat de tous ces
astres, Ossipoff, talonn par la curiosit, ne put se contenter
longtemps de n'admirer toutes ces merveilles que par l'intermdiaire de
Slna et il reprit rapidement sa place  l'oculaire; au surplus,
c'tait une manire peu commode, on en conviendra, de faire de
l'astronomie et, trs nerveux, il s'tait impatient contre la jeune
fille  diffrentes reprises, notamment  l'occasion de Procyon...

--Ne vois-tu pas, avait-il demand,  notre Nord-Ouest, une toile de
premire grandeur?...

--J'en vois plusieurs, avait rpondu Slna, en regardant dans la
direction indique....

--Plusieurs... assurment, mais pas comme celle-l; celle dont je te
parle brille comme une lumire lectrique... elle a d'ailleurs un clat
semblable  celui de Sirius... la vois-tu?... voyons, tu dois la voir,
que diable!...

--Oui... il me semble... au Nord-Ouest, dis-tu?

C'est alors que, trpignant d'impatience, le vieillard avait repouss sa
fille: oui, c'tait bien l l'Alpha du _Petit Chien_, cette toile si
curieuse, en raison de son mouvement propre, et le vieillard prouva une
joie sans mlange aprs avoir vrifi la parallaxe tablie par Anwers,
en 1862, parallaxe gale  0"123,  tudier la vitesse de l'astre que,
jusqu'alors, il n'avait pu examiner qu'imparfaitement, en raison des 62
trillions de lieues qui le sparent de la Terre.

 l'examiner, Ossipoff tait, par moments, en proie  l'illusion que
peut se faire le voyageur qui se trouve dans un wagon en marche; en
admettant que le train qui l'emporte soit anim d'une vitesse de 60
kilomtres  l'heure et que, paralllement  lui, coure un second train
anim d'une vitesse semblable.

Les wagons du second train pourront paratre au voyageur contenu dans
le premier, immobiles,  moins que, se considrant lui-mme comme
immobile, il lui semblera voir filer en sens inverse, et avec une
vitesse de 60 kilomtres, les poteaux tlgraphiques, les gares, les
stations et les diffrentes constructions bordant la voie.

Enfin, s'il arrive en sens inverse, sur l'autre voie, un train marchant,
lui aussi, d'une vitesse gale  celle du premier, on pourra, ayant
l'illusion de sa propre immobilit, croire que ce nouveau train est du
double plus rapide que le premier, c'est--dire court  raison de 120
kilomtres.

Eh bien! quoique le vieux savant ft bronz sur ces sortes d'illusions
auxquelles peuvent se laisser prendre des astronomes novices, mais dont
se mfient les vieux de la vieille de la science, cependant, tant si
proche de l'astre, il lui arrivait, par instants, de croire Procyon
anim d'une vitesse doublement grande, en raison de sa course dans
l'espace,  l'encontre du mouvement dont est anim le systme solaire.

D'une voix brve, qui s'tranglait dans sa gorge, il dictait, par
phrases haches, des notes  Slna... notes incomprhensibles pour tout
autre que pour lui... des chiffres dont il fallait avoir la cl pour
qu'ils eussent une signification quelconque.

De temps  autre, lorsqu'il n'avait rien de bizarre, d'intressant 
signaler, il disait d'un ton de commandement, sous lequel ne se ft
nullement reconnu l'amour paternel.

--Additionne... divise... multiplie...

Et, finalement, il demandait:

--Cela fait?

Alors, la jeune fille donnait le rsultat de ses oprations et, s'il
arrivait que ce rsultat concordt avec ceux obtenus par Ossipoff, lors
de son sjour sur la Terre, il exprimait sa satisfaction par un petit
ricanement sonore; autrement, il claquait de la langue, grommelant des
paroles inintelligibles qui se terminaient invariablement par un sec:

--Recommence...

Pour Procyon, heureusement, les calculs du vieillard se trouvrent
justes et il valua la rapidit avec laquelle l'astre se trouvait
emport dans l'espace  43 kilomtres par seconde, soit 2,580 par
minute, 154,000 par heure, 3,715,000 par jour, ce qui donnait pour
l'anne un joli total de 1,357 millions de lieues.

Ossipoff prouvait une indfinissable jouissance  ces calculs qui
finissaient par donner des rsultats presque incommensurables devant
lesquels tout autre esprit que le sien ft demeur stupfait, mais qui,
au contraire, transportaient le sien bien par del les limites de la
comprhension humaine, lui ouvrant pour ainsi dire les profondeurs de
l'infini.

--Comprends-tu, disait-il d'une voix vibrante d'enthousiasme  Slna,
comprends-tu ce que donnent, runis ensemble, les mouvements de Procyon
et de notre Soleil? 1,409 millions de lieues, pour la dure d'une anne!

[Illustration: 148]

Et il ajouta sur le ton d'un lutteur qui entre dans l'arne, avec la
ferme volont de tomber son adversaire:

--Au tour de l'autre, maintenant.

--L'autre, interrogea Slna.

--Eh! oui... le satellite de Procyon.

[Illustration: Il sembla qu'un ouragan se ruait par la porte de la
cabine (p. 148), 149]

 partir de ce moment, il ne pronona plus un seul mot, le corps pench
en avant, tout frmissant d'impatience, l'oeil dilat coll au
tlescope tandis que sa main traait fbrilement sur le bloc-notes
plac devant lui, des chiffres et des signes gomtriques...

Il tait l depuis six heures environ, immobile, sans que ses lvres se
fussent desserres une seule fois, ignorant la prsence de Slna qui,
toute triste de l'abandon en lequel la laissait Gontran depuis deux
jours, demeurait assise, rsigne, dans un coin de la cabine, lorsque
Fricoulet entra sur la pointe du pied.

La jeune fille mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence 
l'ingnieur, lorsque, en ce moment mme, la voix d'Ossipoff se fit
entendre, dcourage.

--Rien... je ne vois rien... et cependant Struve est bien affirmatif...

--Trop, monsieur Ossipoff, beaucoup trop, ne put s'empcher de dire
Fricoulet, car,  la vrification faite  l'aide de tlescopes plus
puissants que ceux de l'observatoire de Pulkowa, son affirmation a t
reconnue errone...

Le vieillard se dressa comme m par un ressort et, dardant sur Fricoulet
un regard flamboyant:

--Errone! s'exclama-t-il... pendant plus de deux ans, Otto Struve a
observ le compagnon de Procyon...

--Hallucination d'astronome, monsieur Ossipoff... Notez bien que je ne
nie pas la bonne foi du directeur de l'observatoire imprial...

--Il ne manquerait plus que cela...

--... Mais enfin, il est bien tabli que le satellite en question n'a
jamais exist que dans la cervelle de M. Struve...

Il s'empressa d'ajouter, pour calmer la colre du vieillard:

--Je n'en veux pour preuve que l'inutilit de vos recherches prsentes;
il est certain qui si Procyon avait un compagnon, de l'endroit o nous
sommes, il serait visible  l'oeil nu...

Cet argument arrta sur les lvres d'Ossipoff le flot de paroles prtes
 dborder; mais presque aussitt:

--Je voudrais bien savoir, en ce cas,  quoi M. de Flammermont attribue
le mouvement irrgulier de Procyon et les oscillations remarques dans
sa trajectoire... Je parle de M. Flammermont, car j'imagine que ce que
vous venez de dire vous a t inspir par lui...

Slna joignit les mains, semblant supplier le jeune homme de ne point
envenimer les dbats et de ne pas rendre plus tendue encore qu'elle
l'tait la situation...

Bien qu'avec une lgre grimace qui trahissait une mauvaise humeur
concentre, l'ingnieur lui fit un signe de tte pour la rassurer, et
rpondit:

--Vous ne vous trompez pas sur ce point... mais sans pouvoir entrer dans
toutes les explications que m'a donnes Gontran, je me souviens qu'il
m'a dit ne pas partager l-dessus l'opinion d'Auwers...

--Fichtre! s'exclama ironiquement le vieillard, ce cher Gontran est bien
ddaigneux... Auwers est cependant assez affirmatif, puisqu'il va
jusqu' dire que le satellite en question tourne dans un plan
perpendiculaire au rayon visuel, non pas autour de Procyon lui-mme,
mais d'un centre de gravit commun... Il tablit mme que cette
volution s'accomplit en une priode de 40 ans...

Fricoulet allongea les lvres en forme de moue...

--Peuh!... vous faites, je crois, ce bon Auwers plus affirmatif qu'il
n'est lui-mme:... il dit qu'il se pourrait..., qu'il n'y aurait rien
d'tonnant  ce que...; mais sa phrasologie mme prouve qu'entre ses
suppositions et les dclarations de votre compatriote Struve...

Cette rponse parut trop premptoire au vieillard pour qu'il juget
utile de prolonger la discussion, discussion que ses observations
elles-mmes dmontraient inutile et qu'il n'avait d'ailleurs pousse
assez loin que par patriotisme et par respect pour Otto Struve, sous la
direction duquel il avait travaill  l'observatoire de Pulkowa.

Changeant de conversation, il dit  Fricoulet:

--Vous devriez bien prvenir M. de Flammermont que nous arrivons  la
hauteur de l'toile 60 d'Orion!...

Le visage de l'ingnieur s'claira d'un sourire ironique et sans songer
trop  ce qu'il disait, il rpliqua:

--Eh bien! qu'est-ce que vous voulez que a lui fasse...

Le vieillard eut un haut-le-corps prodigieux qui trahissait autant de
stupfaction que d'indignation.

--Comment!... s'cria-t-il... ce que je veux que a lui fasse...

Puis, il s'interrompit, laissa chapper un petit ricanement moqueur,
plein de piti et ajouta:

--Je comprends... vous parlez d'aprs vous;...  vous, en effet, peu
doit importer que l'on quitte l'hmisphre austral pour pntrer dans
l'hmisphre boral... mais en ce qui le concerne, lui, je ne crains pas
de m'avancer en dclarant que cela doit l'intresser de savoir que
l'_clair_ va couper tout  l'heure l'quateur et que, dans quelques
instants, nous pourrons contempler de plus prs les astres, que nous
apercevons d'Europe et d'Amrique...

Une exclamation retentit au mme instant et il sembla qu'un ouragan se
ruait dans la cabine par la porte grande ouverte; en mme temps, avant
qu'il et pu se reconnatre, Ossipoff se sentit enlev de terre et,
aprs avoir reu sur chacune de ses joues une retentissante accolade, il
se retrouva sur ses pieds, tandis que, devant lui, Farenheit excutait
une danse folle, criant, chantant, agitant au-dessus de sa tte ses bras
dmesurment longs; bref, donnant tous les signes de la joie la plus
insense.

Le vieillard jeta sur Fricoulet un regard qui trahissait clairement sa
pense.

--Allons, bon! disait ce regard, voil sa folie qui le reprend!...

Mais l'Amricain devina ce que contenait ce regard et d'une voix
pntrante il clama:

--Oui. Je suis fou!... mais fou de joie... La Terre... enfin... La
Terre...

Et, comme il voyait fixs, stupfaits, sur lui, les yeux des personnes
qui se trouvaient l.

--N'avez-vous pas parl  l'instant de l'quateur... d'un changement
d'hmisphre... des toiles qu'on apercevait d'Europe... d'Amrique...
Oh! surtout d'Amrique...

--Oui... Eh bien?...

--Eh bien! c'est un signe que nous approchons... n'est-ce pas... que
bientt nous nous reverrons notre plante... que bientt...

Il s'arrta, suffoqu par l'motion, pongea, avec son foulard de
couleur, son front couvert de sueur, tandis que, de sa main demeure
libre, il serrait nergiquement,  la ronde, la main de Fricoulet, de
Slna et de Gontran, accouru au bruit...

Les assistants se regardaient assez embarrasss, ne sachant trop comment
s'y prendre pour dissuader le brave Amricain et lui expliquer que sa
joie tait un peu prmature; ils savaient, par exprience, combien
chez cet homme sanguin et violent les dceptions se manifestaient et
ils hsitaient  parler.

[Illustration: 153]

Aussi, sans s'tre donn le mot, tombrent-ils tacitement d'accord pour
laisser, momentanment, du moins, Farenheit dans son erreur; seulement,
Fricoulet lui dit:

--Oui, c'est maintenant l'affaire de quelques quarante-huit heures.

--Tant que cela!... je croyais que notre vitesse...

--Notre vitesse va aller, diminuant un peu, en raison du changement
d'hmisphre... et puis, il faut compter avec l'imprvu...

Les sourcils de Farenheit se froncrent.

--Nous autres, Amricains, rpliqua-t-il rudement, nous ne comptons
jamais avec l'imprvu; nous allons droit au but que nous nous sommes
donn, en dpit des obstacles qui peuvent se dresser sur notre route...

--Ainsi, avons-nous toujours fait, jusqu' prsent, et continuerons-nous
 faire, dit Fricoulet... Ce que j'en disais, c'est tout simplement pour
vous donner  entendre que vous aviez le temps de boucler votre
valise...

Il ajouta, en riant:

--Le train n'est pas encore en gare...

L'Amricain poussa un soupir.

--Il est bien fcheux, dit-il en manire de conclusion, que la soute aux
provisions ne soit pas mieux fournie en liquide; on aurait pu arroser la
ligne avec quelques bouteilles de Champagne!

Cela avait t dit sur un ton qui trahissait un si sincre regret que
tous se mirent  rire,  l'exception d'Ossipoff; le vieillard tait
assis dj devant le hublot, l'oeil coll au tlescope.

Ce que voyant, Fricoulet sortit de la cabine, suivi de Gontran et de
l'Amricain.

--C'est mon tour de quart, n'est-ce pas, interrogea M. de Flammermont.

-- peu prs, rpondit l'ingnieur; mais si tu n'y vois pas
d'inconvnient, nous le ferons ensemble;--j'ai  te causer...

Le jeune comte acquiesa muettement de la tte et tous deux descendirent
dans la machinerie.

--Mon vieux, dit alors Fricoulet, lorsqu'ils eurent pris place, l'un 
ct de l'autre, devant les leviers, nous sommes, toi et moi, aussi
btes que des gamins; nous sommes des hommes, pourtant, et nous risquons
en ce moment de compromettre une amiti de plusieurs annes...

Gontran garda le silence durant quelques secondes; aprs quoi, il dit
trs sincrement:

--Je pense comme toi.

--Nous boudons depuis deux jours, au lieu de nous expliquer franchement,
poursuivit l'ingnieur.

--Je suis fort souffrant, tenta d'insinuer l'autre.

Mais celui-ci frappa amicalement de la main sur l'paule du comte en
disant:

-- d'autres; tu n'es pas plus souffrant que je ne le suis, moi-mme;
mais tu m'en veux...

--Et quand cela serait, repartit Gontran avec un peu d'aigreur,
n'aurais-je pas raison?... tu m'as jou un mauvais tour...

[Illustration: 155]

--Malgr moi, dclara l'ingnieur; j'ai obi  un mouvement dont je n'ai
pas t matre tout d'abord; mais, depuis quarante-huit heures, j'ai
rflchi... j'ai analys mes sentiments et je suis arriv  un rsultat
que ma franchise me fait un devoir de t'avouer...

 ces mots, Gontran tressaillit lgrement; il comprit que cette chose
vague dont son instinct l'avertissait depuis l'avant-veille, sans qu'il
ft cependant capable de la dfinir, que cette chose, il allait la
savoir; et, subitement intress, il couta.

--Je commence par te donner ma parole d'honneur, dit Fricoulet--et tu me
connais assez pour me savoir incapable de manquer  un engagement
pris--que je te suis tout acquis, avec autant de dvouement que par le
pass et que, chaque fois que tu auras besoin de moi, tu me trouveras,
comme tu m'as trouv jusqu'ici.

Pour le coup, la surprise de M. de Flammermont allait croissant, en mme
temps qu'il se sentait envahi par un certain malaise caus par cette
dclaration faite sur un ton grave.

--Cela dit, continua l'ingnieur en baissant la voix, voici ce dont il
s'agit: je crains que la vie commune mene depuis le commencement du
voyage ne m'ait pas laiss aussi insensible que cela aurait d tre aux
charmes de Mlle Ossipoff...

Gontran sursauta.

--Tu aimes Slna! s'exclama-t-il.

--Je ne vais pas jusque-l, rpondit Fricoulet, en le rassurant d'un
geste; mais je me sens tout dispos  l'aimer...

Un flot de sang avait empourpr le visage, d'abord tout ple, du jeune
comte.

--Et c'est  moi que tu viens raconter cela! fit-il.

-- qui veux-tu que je le raconte, si ce n'est  toi que cela intresse
le plus? Les amoureux, que l'on prtend aveugles, sont clairvoyants, en
certaines occasions, surtout lorsque la jalousie se met de la partie et
j'ai prfr te mettre carrment au courant de la chose plutt que tu la
surprisses, toi-mme...

Un silence suivit cet aveu.

--Et... alors?... interrogea Gontran.

--Alors! rpta Fricoulet, eh bien! rien! j'ai commenc par te dire que
tu pouvais compter sur moi; donc je continuerai  te soutenir de toutes
mes forces dans le rle que tu as commenc  jouer,... seulement, s'il
arrivait que ce rle fint par te lasser et que, de ton propre chef, tu
renonasses  la main de Mlle Ossipoff...

L, l'ingnieur s'arrta durant quelques secondes, s'attendant  une
protestation indigne de son ami; mais, au lieu du jamais! nergique
que ces paroles eussent d provoquer, Gontran demanda simplement:

[Illustration: Le vieillard se trouva soutenu par les bras des deux
jeunes gens (p. 165). 157]

--Dans ce cas?...

--Tu ne verrais aucun inconvnient, n'est-ce pas,  ce que je me misse
sur les rangs?

Le jeune comte fut touch d'une semblable dlicatesse; il prit entre les
siennes les mains de son ami, les serra bien fort, disant d'une voix
mue:

--Mon brave Alcide!

--Alors, cela ne te froisse pas? murmura celui-ci.

--Froiss!... c'est--dire que je te remercie de ta franchise, mon bien
cher ami, touch et reconnaissant...

Puis le menaant du doigt, en souriant:

--Mais il est convenu que tu ne me tires pas aux jambes! fit-il.

--Alliance comme auparavant... jusqu'au jour o toi-mme me rendras ma
libert...

Cette fois encore, il attendit une protestation... qui ne vint pas et,
sans qu'il se rendt bien compte du pourquoi, il sentit en dedans de
lui-mme quelque chose qui lui fit plaisir; il ajouta:

--La meilleure preuve qu'il n'y a rien de chang, c'est que, tout de
suite, je vais te mettre en garde contre un danger.

--Un danger?

--Qui va se prsenter  toi sous la forme du gant des cieux, le nomm
Orion.

Aux yeux carquills de Gontran l'ingnieur devina que ce qu'il venait
de dire n'apprenait rien  son ami; alors, fouillant dans l'une de ses
poches, toujours bourres d'une foule d'objets disparates, il en tira un
morceau de craie avec lequel il se mit  dessiner rapidement sur la
cloison de la machinerie.

--Qu'est-ce que tu fais l? demanda gaiement M. de Flammermont; mais ce
n'est pas une carte cleste... c'est une acadmie!

--Parfaitement; eh bien! cette acadmie te reprsente l'une des
constellations les plus anciennement connues, puisque, du temps
d'Hsiode, elle constituait tout le calendrier des marins et des
laboureurs et que, sur les cartes les plus antiques, elle figure sous la
forme d'un gant poursuivant, la massue  la main, le Taureau ou les
Pliades...

--Le Taureau!... plaisanta Gontran... quelque chose alors comme un
torero, alors, voil une constellation que les Aficionados devraient
mettre dans leurs armoiries...

Fricoulet, sans se dpartir de son flegme:

--Parlons srieusement, veux-tu, dit-il, car je doute que le pre
Ossipoff gote fort une astronomie aussi fantaisiste.

--Je suis tout oreilles, rpondit Flammermont, avec un billement.

[Illustration: 159]

-- l'oeil de l'astronome, Orion prsente simplement l'aspect d'un vaste
quadrilatre dont les toiles que je marque ici, A et Y, forment les
paules du gant, B et X les jambes, [Grec: l] la tte, et, enfin, les
Trois Rois, la ceinture.

Gontran secoua la tte.

--Il faut tre dou d'une certaine dose d'imagination pour retrouver
dans ces sept points la trace d'une acadmie... mme sommaire.

--Ceci est laiss  l'apprciation d'un chacun, poursuivit
imperturbablement l'ingnieur; mais comme cela n'a qu'une importance
trs relative, passons.

Et, soulignant  la craie chacune de ses explications, il apprit  son
auditeur tout ce que lui-mme connaissait de cette merveilleuse
constellation et, en moins d'un quart d'heure, Gontran en sut autant que
son professeur.

Il sut que [Grec: b] (ou Rigel), situe  l'extrmit droite et
infrieure du quadrilatre, est aussi blanche que Sirius, mais est
encore incommensurablement plus loigne que lui du systme solaire, car
toutes les tentatives faites pour mesurer sa parallaxe et tablir son
mouvement propre, sont demeures infructueuses.

Bien que recul dans l'espace  des centaines de trillions de lieues de
la Terre, et quoique sa lumire mette  nous parvenir des milliers
d'annes, on est en droit de supposer ce soleil mille fois plus
volumineux, plus ardent et plus formidable que le ntre, puisqu'il nous
envoie-- une semblable distance--de pareils feux.

En outre, le spectroscope dmontrant dans la lumire de cet astre la
prdominance de l'hydrogne, on en conclut que Rigel est un soleil
naissant, tandis que [Grec: a] (ou Btelgeuse) avec sa teinte jaune
orange et son spectre  colonnes fondamentales dans lequel domine
l'oxyde de carbone, est considr comme  son dclin.

--Je donnerais gros, murmura en ce moment Gontran, pour savoir dans quel
calendrier les astronomes sont alls chercher des noms semblables...
Btelgeuse!... Rigel!... a n'existe pas!...

--Dans un calendrier, non; mais autrement a s'explique, puisqu'en
langue arabe _ridj-al-jauz_, ou Rigel signifie: jambe du gant et
_ibt-al-jauz_, dont on fait Btelgeuse: paule de gant...

Poursuivant toujours sa dmonstration  la craie, Fricoulet ajouta:

--Maintenant, voici, parmi les toiles les plus intressantes de la
constellation d'Orion, le n31, de couleur orange, type trs rare, en
raison des caractres spciaux de son spectre  bandes jaune, verte et
bleue, indices presque certains d'un monde trs refroidi; dans les
environs, au milieu d'autres, d'clat variable et presque toutes de
teinte rougetre, je te signale plus particulirement celle que je
marque l, au sud de Rigel, dans la constellation du Livre et qui
ressemble  une vritable goutte de sang. Elle a t dcouverte par Hind
en 1845; toile variable, allant de la huitime  la sixime grandeur en
une priode de 438 jours... Nous avons encore l'toile E, double, dont
le satellite est de si trange couleur que, pour le qualifier, William
Struve dut inventer un qualificatif spcial: _olivaceasubrubicuda_.

--Pas mal; plaisanta Gontran, pas commode  prononcer, mais d'une
puissance descriptive considrable.

--Nous avons aussi, sous le n14, un sujet non moins remarquable par sa
rapidit, car, depuis 1842, poque de sa premire observation, l'angle a
tourn de 50 degrs; c'est le seul, d'ailleurs, de tous les compagnons
de Rigel dont le mouvement ait t bien dmontr, car tous les autres,
rcemment dcouverts, ne forment aucunement un systme avec ces toiles.

--En ce cas, pourquoi les associer en une mme constellation?

--Parce qu'elles paraissent tre lies ensemble par un simple effet de
perspective; mais, en ralit, elles se trouvent bien loin derrire
elles...

Gontran haussa les paules.

--Je ne comprends pas bien; je croyais que l'astronomie tait une
science exacte, et tu m'apprends que les apparences jouent un grand
rle.

--Ne cherche donc pas la petite bte; d'autant que ce n'est pas cela qui
changera rien aux lois inexorables de l'Univers; de mme, s'il avait plu
aux anciens de voir dans les toiles qui couvrent Orion la silhouette
d'un cheval, en place de celle d'un homme, je veux que le diable me
croque si cela aurait modifi en rien le mouvement de Rigel et de
Btelgeuse... Il faut prendre les savants tels qu'il sont et
l'astronomie telle qu'elle est...

--C'est--dire sous forme de pilule joliment amre  avaler! murmura le
jeune comte avec une significative grimace...

Puis se levant, il ajouta d'une voix comiquement enthousiaste:

--Et, maintenant que me voici bard de science, des pieds  la tte,
j'ai hte d'aller appeler Ossipoff en champ clos.

Il s'lana hors de la machinerie, suivi par le regard anxieux de
Fricoulet qui,  le voir si vibrant, si plein d'ardeur, pensait que,
peut-tre, n'tait-ce pas le vieux savant que Gontran avait hte de
revoir, mais sa fille.

Il poussa un gros soupir.

--C'est stupide, tout de mme, songea-t-il tout haut, quand il eut
entendu se perdre dans l'escalier le bruit des pas de son ami. Moi,
Alcide Fricoulet, amoureux!... et dans de semblables conditions...
presque sans espoir... ou du moins si peu que ce n'est pas la peine d'en
parler.

Il s'interrompit, hocha la tte et ajouta:

--Si peu... qu'en sais-je?... la patience de ce bon Gontran est
peut-tre arrive  ses dernires limites et Ossipoff, d'ici la fin du
voyage, a suffisamment le temps de le saturer et le sursaturer
d'astronomie, pour le dgoter tout  fait.

Il se mit  rire tout doucement, rconfort par cette perspective.

--Oui... cela se pourrait... et mme, dans l'intrt des uns comme des
autres, ne serait-il pas  souhaiter qu'il en ft ainsi?... assurment,
ce pauvre Gontran n'est pas plus fait pour tre le gendre d'Ossipoff que
je ne suis fait, moi, pour tre diplomate... Slna serait
malheureuse... lui aussi... tandis que, s'il renonait  ses projet...
je doute qu'Ossipoff puisse jamais rencontrer un gendre qui fasse mieux
que moi son affaire.

[Illustration: 162]

Et, secou par une hilarit de plus en plus forte, il ajouta
comiquement:

--Plaise aux dieux qu'Ossipoff l'crase sous une pluie d'toiles, de
comtes, de nbuleuses telle qu'il ne s'en relve pas...

Il dit encore en haussant les paules:

--Vraiment, est-ce vivre que d'avoir continuellement un astre de
Damocls suspendu au-dessus de la tte?

Nanmoins, et quoi qu'on puisse penser des sentiments de Fricoulet pour
son ami, d'aprs ce qui prcde, nous devons dire qu'il tait aussi
fermement rsolu qu'auparavant  tenir la promesse faite; aussi fut-ce,
non seulement par curiosit mais par intrt, qu'il quitta la
machinerie pour s'en aller voir, dans la cabine d'Ossipoff, comment les
choses se passaient.

Quand il entra, un silence profond rgnait et les deux jeunes gens,
Slna et son fianc, assis l'un prs de l'autre, se tenant les mains,
indiqurent, d'un double hochement de tte, au nouveau venu, Ossipoff, 
demi dress sur son escabeau, sondant l'espace avec une fivre dont il
avait rarement, jusqu' ce jour, donn l'exemple.

Devant lui, sur un carr de papier, ses doigts arms d'un crayon
dessinaient une figure trange, sans contours prcis et au milieu de
laquelle deux groupes de points--des toiles sans doute--l'un de quatre
l'autre de trois, taient indiqus.

Et tout autour, sur la marge blanche du papier, c'tait une accumulation
folle de chiffres algbriques, des dessins gomtriques  faire
trembler.

Comme Fricoulet, faisant mine d'avancer, le plancher avait lgrement
craqu sous son poids, la main du vieillard eut un petit mouvement sec
et autoritaire, pour lui intimer l'ordre de demeurer en place, le
moindre bruit pouvant le troubler dans ses calculs.

Mais l'ingnieur, outre les diffrentes qualits dont le lecteur a eu
les chantillons au cours de ces aventures, tait dou d'une certaine
dose d'enttement; si bien qu'au lieu de s'immobiliser, il poursuivit sa
route jusqu' ce qu'il ft tout contre le dos du vieillard.

Alors, il s'arrta, se pencha par-dessus son paule et durant quelques
secondes examina attentivement le dessin.

Quand il se redressa, il avait sur le visage les traces d'une vidente
perplexit qu'il traduisit plus clairement encore en tortillant
nerveusement les poils follets qui ornaient son menton.

--Hein? souffla tout bas Gontran, qu'est-ce que c'est que a?

Les lvres de l'ingnieur se plissrent dans une moue dubitative.

--Encore une toile pour moi, au moins? murmura le comte.

--J'en ai peur, rpondit de mme Fricoulet.

Les traits de son ami se contractrent et il dit d'une voix lgrement
inquite:

--Tu sais ce que tu m'as promis?...

--C'est convenu... mais encore faut-il que je sache moi-mme sur quelle
matire doit porter le prochain examen... et puis je n'ai pas la science
universelle, moi...

Gontran le regarda fixement.

--Alcide, dit-il, tu me lches...

--Moi! s'exclama Fricoulet, tu ne me connais pas.

Cet entretien avait lieu  voix basse entre les deux jeunes
gens--l'ingnieur tant all rejoindre son ami--et Slna les regardait,
les yeux agrandis, ne comprenant pas bien ce dont il tait question.

L'ingnieur eut un petit haussement d'paules plein de piti.

--Te lcher! rpta-t-il, mais, si j'avais d le faire, il y a longtemps
que cela serait fait, mon pauvre ami.

Ayant dit, il retourna, toujours sans bruit, vers Ossipoff, reprit sa
place derrire lui, se baissa et, aprs avoir cherch quelques instants,
parvint  placer un rayon visuel dans l'axe du tlescope.

[Illustration: 164]

Il eut un brusque tressaut et murmura:

--C'est bien cela.

Mais il demeura  sa place, subitement immobile, silencieux, l'oeil
dilat, les lvres pinces, le visage empreint d'une expression
singulire, indfinissable, conquis par le merveilleux et mystrieux
spectacle qui s'offrait  lui, l'esprit saisi de vertige tandis que le
traversaient les multiples considrations suggres en lui par la
contemplation de ce qui s'offrait  ses yeux.

[Illustration: Le jeune homme l'empoigna par le bras (p. 167). 165]

C'tait, envahissant l'horizon presque tout entier, comme un immense
nuage, ou plutt comme un amas gazeux, sans contours prcis, qui
paraissait se fondre avec l'infini mme et qui, cependant, sans offrir
de limites prcises, en donnait la sensation.

Fricoulet avait le sentiment d'un foyer incandescent qui brlait
derrire ce voile de gaze dont le tissu apparaissait lui-mme fait de
points lumineux, tellement lger, ce tissu, que par derrire lui, et en
dpit de l'incandescence intrieure, d'autres points lumineux, mais
placs dans le fin fond de l'infini, transparaissaient.

[Illustration: NBULEUSE D'ORION, 166]

Il comprenait que, cette fois, il n'tait pas le jouet d'une illusion
lui montrant une agglomration de taches, formant comme un rideau tendu
en travers des cieux; cette masse gazeuse tait elle-mme un corps,
corps bizarre, mystrieux, dont les composantes ne paraissaient avoir
entre elles aucun systme d'attache, et que reliaient cependant entre
elles des liens cachs.

Ce monde extraordinaire n'tait autre que la fameuse nbuleuse d'Orion,
et la lumire des astres composant cette dernire constellation situe
bien au-del,  l'horizon de l'infini, empruntait  cette masse gazeuse
qu'elle traversait une teinte verte, lave de rouge, de fort singulier
aspect.

C'taient des toiles qu'Ossipoff avait reprsentes dans son croquis,
par les petits points noirs situs au milieu du dessin.

Vue de la Terre, la nbuleuse d'Orion semble aussi loigne--quoiqu'en
ralit elle le soit moins--que Rigel; et sa grandeur apparente tant de
5 degrs, cela permet de croire  une tendue de plus de 10 trillions de
lieues de gaz phosphorescent ou de matire cosmique incandescente.

Un train express, faisant 60 kilomtres  l'heure, mettrait plus de cent
millions d'annes  aller d'un bout  l'autre de ce singulier et
mystrieux brouillard.

On juge, tant donn le grand rapprochement de l'_clair_, de quel
prodigieux effet devait tre, pour les Terriens, la grande nbuleuse.

C'est--dire que Fricoulet, assez sceptique cependant, en matire
astronomique, en tait abasourdi; il rflchissait mentalement  ces
mondes qui gravitent dans l'infini, si tranges que la raison de l'homme
n'en peut comprendre ni la gense, ni le but, et en mme temps
envelopps d'un si grand mystre que l'humanit doit perdre  jamais
l'espoir de voir satisfaits ses apptits curieux.

Un monde tellement grand qu'il faudrait des millions d'annes pour en
parcourir la surface!

Un monde tellement loign que sa lumire met des millions d'annes 
nous parvenir!

Mais qui lui affirmait, qu'au moment mme o il la contemplait, avec des
yeux si ardents, cette nbuleuse existait encore? ne pouvait-il supposer
que le corps duquel tait parti, plusieurs milliers d'annes auparavant,
le rayon lumineux qui le frappait, avait chang non seulement d'aspect
mais encore de constitution?

N'tait-il pas,  l'heure prsente, rsolu en toiles? tait-ce, plutt,
un embryon de soleil ou un systme plantaire en formation?

Il tait plong dans ces rflexions lorsqu'un appel discret de Gontran
dtourna son attention; il vit alors son ami qui, du doigt, lui faisait
signe de le rejoindre.

--Eh bien? interrogea le comte.

--C'est la grande nbuleuse d'Orion que M. Ossipoff examine.

--Celle aperue par Gysatus? interrogea Slna.

--En 1618?... oui, mademoiselle; seulement je vous ferai observer que
c'est  un Franais, Picard, que sont dus les premiers dessins de cette
nbuleuse.

--Bast! riposta la jeune fille en riant, cela n'a pas grande importance,
puisque tous les dessins, faits jusqu' nos jours, n'ont pas entre eux
la moindre ressemblance et qu'il a fallu les perfectionnements de la
photographie pour parvenir  fixer la silhouette de ce monde trange...

Fricoulet haussa les paules.

--Cela n'a, comme vous le dites, qu'une importance trs relative,
mademoiselle; d'autant plus que ce que vous voyez n'est qu'une illusion,
une pure illusion et nullement la ralit des choses... En des milliers
d'annes, l'aspect des mondes change... Croyez-vous, par exemple, que
s'il existe une humanit sur les astres dont se compose la constellation
d'Orion, cette humanit a la perception de la Terre telle que nous la
connaissons?... jamais de la vie! les habitants d'Orion aperoivent
l'amas gazeux incandescent qu'tait notre plante natale, le lendemain
de sa cration...

--Et les Ossipoff d'Orion se demandent en regardant la Terre: sera-t-il
dieu, table ou cuvette? ricana Gontran...

--Sans se douter qu'un collgue  eux se pose une question semblable en
ce qui les concerne, rpliqua Fricoulet.

En ce moment, le vieillard abandonna le tlescope et se mit  arpenter
la cabine, gesticulant et monologuant, absolument comme s'il avait t
seul: le visage congestionn, les yeux hors la tte et luisant d'une
flamme fivreuse, il agitait les bras, au bout desquels les doigts
noueux se crispaient, comme s'ils eussent voulu saisir dans l'espace un
corps invisible.

Par moments ils s'arrtait, se saisissait la tte  deux mains, dans un
geste fou et poussait un gmissement douloureux; puis il reprenait sa
promenade, passant et repassant, sans les voir, devant Slna et les
deux amis qui le considraient, tout ahuris, ne comprenant rien  cette
exaltation croissant, d'instant en instant.

Soudain, il fit halte devant le hublot o se trouvait braqu le
tlescope et dressant, menaant l'espace, son poing ferm:

--Oh! interrogation folle! s'exclama-t-il, d'une voix qui vibrait; oh!
mystre insondable!... oh! Univers trop vaste pour ma cervelle trop
troite!... qui soulvera pour moi les voiles qui l'enveloppent?... qui
me dira le pourquoi des choses?... qui m'apprendra la fin de tout!...

Inquite, Slna s'approcha de lui, posa sa petite main sur son paule
et, sans qu'il oppost d'ailleurs la moindre rsistance, l'carta du
hublot.

--Mon pre, dit-elle avec cette douceur anglique qui avait le pouvoir
de calmer les colres du vieillard et d'apaiser ses exaltations, mon
pre, vous tes trs fatigu et il serait bon que vous prissiez quelques
heures de repos!

--Du repos! rpta-t-il, du repos! mais c'est du temps perdu, un temps
prcieux et que jamais plus je ne pourrai retrouver...

--Et si vous tombez malade!

--Dieu me donnera la force de rsister... je veux savoir... oui,
savoir...

Il tremblait en disant ces mots, ses jambes flchissaient sous lui et
ses paupires battaient fbrilement, masquant et dmasquant le regard,
dont la pupille brillante dcelait une fivre intense.

--Monsieur Fricoulet!... Gontran!... appela la jeune fille qui eut peur.

Le vieillard,  peine Slna avait-elle appel, se trouva soutenu sous
les bras par les deux jeunes gens qui le portrent jusqu' son hamac o
il demeura tendu dans un tat voisin du coma.

--Est-ce dangereux? interrogea Slna.

Fricoulet, qui tenait le poignet du vieillard entre ses doigts, l'index
appuy sur son pouls, secoua ngativement la tte.

--Une fivre assez forte motive par une surabondance de travail... le
surmenage, comme on dit en langage universitaire; mais un peu de repos
effacera tout cela.

Puis, se tournant vers Gontran qui avait pris la place du vieillard
devant l'objectif de la lunette, il dit en souriant  Slna:

--Le voil qui mord  l'astronomie...

Elle poussa un petit soupir.

--Si vous pouviez dire vrai, murmura-t-elle; moi, j'en doute...

--L'amour est un grand prestidigitateur, rpondit l'ingnieur: vous lui
donnez un diplomate et il le transforme en savant.

--Je ne pense pas...

Fricoulet eut un petit claquement de langue et, avec un accent
singulier, rpliqua:

--L'amour est capable de bien d'autres miracles; ainsi, moi...

Il s'arrta, se mordant les lvres, rougissant un peu.

--Vous? interrogea curieusement la jeune fille.

--Rien, rpliqua l'ingnieur avec une brusquerie destine  masquer son
trouble.

Il tourna les talons, s'approcha de Flammermont et, ricanant:

--Qu'est-ce que tu fais l?

--Je cherche le bonhomme que tu m'as dessin en bas... et je ne trouve
rien du tout.

--Il est certain que si tu cherches un bonhomme, tu dois avoir de la
peine  le trouver...

Gontran se retourna, mcontent.

--Me prends-tu pour un imbcile? Quoique n'ayant pas l'honneur
d'appartenir au docte corps des astronomes, je n'ai pas encore celui de
compter au nombre des gteux et il faudrait tre gteux, dis-je, pour
s'attendre  voir dans le ciel des images d'pinal...

Fricoulet se mit  rire.

--Tu es dur pour moi! image d'pinal, une acadmie qu'un lve des
Beaux-Arts et signe!... Enfin... Alors tu cherches les toiles
d'Orion?

[Illustration: 170]

--Oui, le fameux quadrilatre... O est-il?... et Rigel et Btelgeuse...
Les paules... les jambes... parties chacune d'un ct. C'est  croire
que le gant est cartel... Quant aux trois toiles qui forment la
ceinture... inconnues...

Puis, se frappant le front:

--Que je suis bte!... la perspective, parbleu!... n'est-ce pas ce qui
cause la dformation de la constellation?

L'ingnieur hocha la tte d'un air de doute.

--Il y a peut-tre de a, dit-il; mais ce qu'il y a de plus important,
c'est que tu vois Orion, tel qu'il est actuellement, tandis que sur
Terre nous ne le voyons que tel qu'il tait il y a des milliers
d'annes, c'est--dire lorsque est parti le rayon lumineux que nous
enregistrons...

Notre wagon court en sens inverse de la lumire et avec une vitesse
beaucoup plus grande, c'est ce qui t'explique ce phnomne...

--Mais alors, dit le jeune comte, plus nous avancerons...

--Et plus l'aspect du ciel changera; c'est--dire plus nous aurons la
sensation de la vrit cleste.

Il ajouta en riant:

--Les collgues terriens de M. Ossipoff me font l'effet, toutes
proportions gardes, de ces coquettes de province qui tonnent les bons
habitants des sous-prfectures, avec les modes portes  Paris, quatre
ou cinq ans auparavant. Au point de vue astronomique, c'est la mme
chose, et ton digne homonyme lui-mme est d'un arrir qui le ferait
rougir, s'il en avait le sentiment...

Cette comparaison excita l'hilarit des deux compagnons de l'ingnieur;
mais bientt Gontran revint  la situation.

--Une nbuleuse, interrogea-t-il, a a-t-il quelque rapport avec les
autres astres... j'entends au point de vue constitution?

Comiquement, Fricoulet leva les bras au plafond.

--Malheureux! s'exclama-t-il, si Ossipoff t'entendait... je crois que tu
pourrais bien dire adieu  tout jamais  la mairie du VIIIe.

Slna plit lgrement, tandis que Gontran, que la seule vocation de
l'arrondissement o devait se faire son mariage suffisait  mettre de
mauvaise humeur, bougonnait:

--Au lieu de jouer la comdie, tu ferais bien mieux de tenir tes
engagements.

--La comdie!... mes engagements!... rpta l'ingnieur, quelque peu
ahuri... que veux-tu dire?

Le jeune comte l'empoigna par le bras, l'entrana dans un coin et avec
un hochement de tte furieux vers le hamac sur lequel reposait Ossipoff:

--Crois-tu, fit-il, que je ne lise pas dans ton jeu?... gros malin,
va!... tu feins de t'intresser  mon bonheur conjugal... et tu
donnerais... ce que tu pourrais pour qu'il s'veille et t'entende.

Fricoulet, amus par l'allure tragique de son ami, clata de rire.

--Mais, mon pauvre vieux, rpondit-il, si c'tait vritablement mon
intention qu'Ossipoff s'apert de ta nullit...

--Alcide!... interrompit Gontran froiss.

--... De ta nullit scientifique, bien entendu, rectifia l'ingnieur, je
n'aurais qu' te laisser barboter, tout simplement, la premire fois
qu'il te poussera une colle.

--Et tes engagements! rpliqua le jeune comte.

En mme temps, Slna, qui avait entendu, s'approcha, suppliante, de
Fricoulet.

--Ah! vous ne feriez pas une chose semblable, monsieur Alcide, dit-elle
de sa voix caressante et en attachant sur lui ses beaux yeux, humides de
pleurs...

L'ingnieur prit un air digne.

--Fi! mademoiselle, c'est bien mal me connatre que me supposer de
semblables penses; je puis n'tre qu'un ingnieur mcanicien... mais,
dans la partie, nous avons le coeur aussi bien plac que dans la
diplomatie...

Et frappant narquoisement sur l'paule de Gontran, il ajouta:

--Tranquillise-toi, mes engagements je les tiendrai jusqu'au bout; mais
la rupture ne viendra pas d'Ossipoff... c'est toi qui la provoquera!...

--La rupture!... s'exclama la jeune fille, quelle rupture?

--Ne faites pas attention  ce qu'il dit, ma chre Slna, s'empressa de
rpondre Flammermont, c'est un fou!...

Et  Fricoulet:

--Si tu comptes l-dessus, tu peux t'apprter  dchanter, mon vieux;
maintenant que je sais  quoi m'en tenir sur ton compte, je vais jouer
serr... Je serai savant, astronome, tout ce qu'on voudra... plutt que
de te cder ma place...

Il avait parl suffisamment bas pour que la fille d'Ossipoff n'entendt
qu'un chuchotement vague; Fricoulet, lui, pina les lvres et se tut,
tandis que sous ses paupires mi-baisses, il attachait sur son ami un
regard perant, inquisiteur.

--Cela dit, poursuivit Gontran, parle-moi des nbuleuses.

L'ingnieur passa la main sur son front, comme pour chasser les
mauvaises penses qui obscurcissaient son cerveau.

[Illustration: Farenheit tendit le bras et son poing vint frapper en
pleine poitrine (p. 179). 173]

--Tu me demandais, il n'y a qu'un instant, si les nbuleuses avaient
quelque rapport avec les autres astres: je te rpondrai qu'il n'y en a
aucun; Huggins a constat dans le spectre des nbuleuses, dans celui de
la nbuleuse du Dragon qu'il a particulirement tudie, trois raies
brillantes, ce qui prouvait son tat gazeux et la prsence de l'azote
comme principal lment constitutif, le second lment tait
l'hydrogne; quant  la troisime, elle n'a pu tre identifie avec
celle d'aucun corps connu.

--Probablement un corps qui n'existe que dans cet astre... observa
Gontran... mais, au fait, est-ce un astre, une nbuleuse?

Les sourcils de Fricoulet se haussrent.

--Tu touches l, sans t'en douter,  l'un des problmes astronomiques
les plus discuts: les uns prtendent que les nbulosits remarques
autour de certaines toiles, au lieu de faire corps avec elles, sont des
amas de matire parcourant le ciel d'un mouvement propre et venant, 
certains moments, s'interposer entre les toiles et nous; les autres,
tels que Herschell, Kant, voient dans les nbuleuses les types des tats
successifs par lesquels passe la matire cosmique pour former, par sa
condensation, des soleils semblables au ntre... est-ce tout ce que tu
voulais?

Gontran haussa les paules.

--Comment veux-tu que je sache, moi?... c'est  toi de me dire ce qui
est ncessaire... Ainsi, pour la forme... eh bien?

--Ah! la forme... la forme... trs variable et trs diffrente: les unes
ont des allures de disques arrondis ou elliptiques, uniformment
clairs, tantt pleins, tantt percs comme des cumoires; les autres
offrent au milieu ou sur certains points du disque un noyau o la
lumire se condense; d'autres apparaissent comme une vritable toile
ayant un spectre semblable  celui du soleil, tandis que le nimbe
nbuleux projette une lumire presque simple.

--C'est tout?...

--C'est assurment plus qu'il ne t'en faut pour rpondre victorieusement
 M. Ossipoff.

Puis, baissant la voix, il ajouta railleusement:

--Mais, je te le rpte, tout cela est inutile, car, lorsque tu te seras
bien farci la mmoire d'toiles, de soleils, de comtes, de nbuleuses,
tu en auras une telle indigestion que tu seras le premier  demander
grce...

Gontran lana  son ami un regard furieux et lui rpondit, d'une voix
nergique, par ce significatif monosyllabe:

--Zut!

[Illustration: 175]




CHAPITRE VI

LES RAPPORTS ENTRE LES PASSAGERS SE TENDENT DE PLUS EN PLUS


[Illustration: 176]

Et je vous dis, moi, qu'il n'y a aucun doute  ce sujet...

--Pour vous peut-tre, mais pour les autres...

--J'ai pour moi les travaux faits par tous ceux dont la science
s'enorgueillit  juste titre et qui tous ont dclar que les gyptiens
possdaient les connaissances les plus tendues dans les diverses
branches de la science, et tout particulirement en astronomie.

--Mais je crois que j'ai avec moi, pour soutenir mon opinion, des hommes
non moins savants et non moins minents que les vtres.

--Et le zodiaque d'Esneh... et celui de Denderah,... alors, pour vous,
ils ne comptent pas?...

--Je ne prtends pas cela...

--Trouvez-m'en donc d'aussi anciens!... Savez-vous que dans celui
d'Esneh, le solstice d't est dans le signe du Lion et, dans le
zodiaque de Denderah, il est dans le signe du Cancer.

--Et aprs, qu'est-ce que cela prouve? Biot n'a-t-il pas calcul que le
zodiaque de Denderah ne datait que de l'an 716 avant l're chrtienne;
tandis que l'Inde a quelque chose de mieux que cela  vous offrir...

Le vieil Ossipoff clata d'un rire homrique.

--Oui... je sais... le fameux zodiaque trouv dans les ruines de la
pagode du cap Comorin et qui remonterait  30,000 ans avant notre re,
disent les uns,  10,000 seulement, disent les autres...

Il prit un air de condescendance pleine de piti.

--Eh!... ne voyez-vous pas, mon pauvre monsieur de Flammermont, que
c'est prcisment l'exagration de ces chiffres qui en dmontre
l'inanit... Trente mille ans avant notre re?... vous vous figurez qu'
cette poque l'homme s'occupait d'astronomie!... c'est fou... vous
dis-je... c'est fou!... et je m'tonne qu'un esprit srieux comme le
vtre...

Gontran, mal prpar pour une controverse aussi pre, crut devoir, pour
masquer une retraite indispensable et prudente, jouer la dignit
offense; il se dirigea vers la porte, disant du ton froid de l'homme
qui se contient malaisment:

--Dans ces conditions, mon cher beau-pre, il est prfrable d'en
demeurer l; car j'estime que pour discuter sur un point, il convient
d'tre, en principe, d'accord sur ce point... et nous en sommes loin...

Ossipoff tourna les talons et rejoignit en bougonnant son tlescope.

[Illustration: 177]

--D'accord... d'accord... murmura-t-il; plus nous allons et moins nous
le sommes... Moi qui me figurais m'attacher par les liens du sang un
collaborateur avec lequel je serais en communion parfaite d'ides...

Gontran, avant de franchir le seuil de la cabine, lana ces mots d'une
voix indigne:

--Un collaborateur n'est pas un esclave!

Et il descendit l'escalier qui conduisait au logement commun, o il
trouva Fricoulet assis sur son hamac, se frottant les yeux gonfls de
sommeil et billant...

--Ce doit tre le moment de mon quart? interrogea-t-il.

--Je crois que oui, rpondit d'un ton sec M. de Flammermont, qui s'en
fut s'asseoir, morose,  l'cart.

Durant un moment, l'ingnieur regarda son ami.

--Allons! bon! fit-il, qu'arrive-t-il encore?

Gontran demeura quelques secondes sans rpondre; mais tout  coup,
bondissant de son sige:

--Il arrive!... gronda-t-il... il arrive que la vie devient de plus en
plus impossible...  chaque instant ce sont des discussions nouvelles...
et, ma foi, si cela doit continuer...

--Eh bien! interrompit Fricoulet en se penchant vers lui...

Mais, subitement, comme si l'clair du regard que lui jetait l'ingnieur
et produit sur son irritation l'effet d'une douche d'eau glace,
Gontran se calma et rpondit avec un calme extraordinaire:

--Eh bien! si cela doit continuer... il faudra que je m'arme de
patience... plus encore que jusqu' prsent... et l'amour aidant, j'y
parviendrai...

Les paupires de Fricoulet battirent fbrilement, tandis que ses lvres
se plissaient dans une involontaire grimace; il se tut un moment et
demanda:

--Vous avez eu encore un attrapage avec le pre Ossipoff?... j'ai
entendu des clats de voix...

--Eh! oui, au sujet de la plus ou moins grande antiquit de l'astronomie
en gypte et dans l'Inde... Il tenait pour l'gypte, et moi pour
l'Inde...

--Pourquoi ne pas dire comme lui?

M. de Flammermont se croisa les bras.

--Ah! celle-l est forte, par exemple!... Comment! mais n'est-ce pas
toi-mme, ce matin, qui m'a dit que dans la pagode du cap Comorin...

--Assurment, je l'ai dit, et bien d'autres plus savants l'ont dit avant
moi;... mais du moment que ce pauvre homme tenait  son gypte... il ne
fallait pas le contrarier...

--C'est cela... pour avoir l'air d'un colier... ou d'un imbcile...

--Tu finiras par t'aliner ses bonnes dispositions... tu verras...

--Et il verra, lui, que je l'enverrai promener...

--Seulement, tu oublies une chose: c'est que, dans ce cas, Ossipoff
n'irait pas seul  la promenade...

[Illustration: 179]

Fricoulet ajouta, ricanant:

--D'ailleurs, que tu le veuilles ou non, les choses finiront fatalement
comme a... est-ce que tu es du bois dont on fait les astronomes,
voyons... rends-toi donc  l'vidence...

Mais, prcisment, parce que peut-tre, en dedans de lui-mme, le jeune
homme s'y rendait,  l'vidence, il n'en tait que plus irrit lorsque
l'ingnieur abordait cette question-l.

--Si cela tait aussi vident que tu veux bien le prtendre,
rpliqua-t-il, il y a beau temps que j'aurais renonc  mes projets...

L'ingnieur haussa doucement les paules.

--Entt, va, murmura-t-il.

Il ajouta avec un accent tout particulier:

--Il est vrai que tu as une excuse: le charme de Mlle Ossipoff!

Flammermont se dressa devant lui.

--Alcide, dclara-t-il, tu m'nerves sensiblement et, si tu veux que
nous continuions  vivre bons amis, ne mets jamais la conversation sur
ce chapitre-l; pense ce que tu veux... c'est ton droit; mais garde tes
penses pour toi..

Cette dclaration, trs nergique,  peine faite, ils entendirent la
voix de Farenheit qui sortait de la machinerie.

--Monsieur de Flammermont!... si vous n'avez rien de mieux  faire, vous
seriez bien aimable de venir un instant...

Enchant d'avoir un prtexte de fausser compagnie  Fricoulet, Gontran
sortit de la cabine; mais, en pntrant dans la machinerie, il s'arrta
tout surpris sur le seuil: Farenheit tait pench en avant, les mains
crispes sur le tlescope,  l'oculaire duquel son nez s'crasait.

Farenheit regardait le ciel! Voil, par exemple, qui tait de nature 
causer au jeune homme une profonde stupfaction.

[Illustration: 180]

--Vous cherchez quelque chose, monsieur Farenheit? demanda Gontran avec
une ironie non dissimule.

--Mais oui, le Zodiaque.

--Et vous ne le trouvez pas?

--Non; alors comme je serais trs curieux de voir a...

Assez embarrass, Gontran se grattait le bout du nez, ne sachant trop
comment s'y prendre pour satisfaire la curiosit de son compagnon de
voyage, sans lui avouer son ignorance totale en la matire.

[Illustration: Gontran, berc par la voix de son ami, s'tait assoupi
(p. 189). 181]

Du Zodiaque, il ne savait que ce que Fricoulet lui avait dit le matin,
assez succinctement d'ailleurs, c'est--dire que le Zodiaque est le nom
donn  une zone cleste idale, large de 18 environ, qui fait le tour
du ciel et se trouve coupe en deux par l'cliptique; le nom de
Zodiaque lui vient de ce que presque toutes les constellations qui
l'occupent portent des noms d'animaux.

On a vu, par la discussion qui commence ce chapitre,  quelle haute
antiquit on fait remonter l'origine du Zodiaque et cela composait, avec
la nomenclature des douze signes ou parties en lesquelles cette zone se
trouve divise, tout ce que Fricoulet avait eu le temps d'apprendre au
jeune homme.

--Mon Dieu, cher monsieur Farenheit, dit-il enfin, sans tre indiscret,
je voudrais bien savoir ce qui peut exciter ainsi votre curiosit...

--Oh! ma foi, c'est trs simple... depuis le commencement du voyage je
vous avouerai que la contemplation de vos visages  tous n'est pas que
de m'assommer par sa monotonie... alors, de voir des animaux, a me
changerait un peu.

--Un peu... seulement!... vous tes aimable!

--Je voulais dire;... enfin, vous me comprenez bien...

--Oui... seulement ce que je ne comprends pas... c'est comment vous
comptez voir des animaux.

Farenheit se retourna, tellement la question de Flammermont lui
paraissait tonnante et il le regarda un moment, comme s'il doutait
qu'il et son bon sens.

--Des animaux!... eh bien!... dans le Zodiaque donc?...

--Dans le Zodiaque?

--Le Blier, le Taureau, l'crevisse, le Lion!... est-ce que ce ne sont
pas des animaux?...

--Certes oui... mais...

--Et le Scorpion... le Capricorne... le Verseau... les Poissons... ce ne
sont pas des animaux, aussi?...

Gontran comprit alors combien norme, invraisemblable tait l'erreur de
l'Amricain et il eut toutes les peines du monde  ne pas lui clater de
rire au nez.

--Mais alors, vous devriez prouver quelque plaisir  contempler la
physionomie de la Vierge, des Gmeaux, du Sagittaire... qui, avec la
Balance, compltent les douze signes du Zodiaque? demanda-t-il non sans
ironie.

Farenheit serra ses gros poings, tandis que ses sourcils touffus se
hrissaient.

--Dites donc, monsieur de Flammermont, grommela-t-il, est-ce que je me
trompe en me figurant que vous vous moquez de moi...

--Monsieur Farenheit, je ne me moque pas de vous; mais votre mprise est
si divertissante...

Et, cette fois, l'clat de rire partit, d'autant plus formidable qu'il
tait retenu depuis plus longtemps.

La riposte ne se fit pas attendre; la face empourpre d'un flot de sang,
Farenheit tendit le bras et son poing vint heurter en pleine poitrine
Flammermont qui chancela, et finit par tomber  la renverse sur le
plancher, o il demeura assis, ayant peine  retrouver son souffle.

Au bruit Fricoulet accourut et, voyant son ami  moiti pm, se
prcipita, demandant:

--Gontran... monsieur Farenheit!... qu'arrive-t-il?

Le pauvre Flammermont, la respiration coupe en deux, tait bien en
peine de rpondre, et l'Amricain, dj honteux de sa violence,
balbutiait:

--Une discussion, mon cher monsieur, une simple discussion...

--Vous avez frapp?... c'est vous qui l'avez jet  bas?... continua
d'interroger l'ingnieur.

--Monsieur de Flammermont s'est permis de se moquer de moi et nous
autres, Amricains, ne permettons jamais cela... jamais...

Fricoulet regarda Gontran, comme pour lui demander la confirmation de
ces paroles et le jeune homme, encore incapable de parler, secoua la
tte.

--Alors, j'en ai menti! clama le marchand de suif, saisi de nouveau par
sa colre.

Gontran secoua la tte ngativement.

--Alors, expliquez-vous...

--C'est vrai, explique toi...

M. de Flammermont, qui avait enfin russi  ressaisir son souffle,
balbutia pniblement:

--Eh! que diable! pour s'expliquer, il faut pouvoir parler!... je veux
dire que M. Farenheit s'est tromp en croyant que je me moquais de
lui... alors que je riais simplement, tellement ce qu'il me disait me
semblait drle...

--C'est bien subtil, grogna l'Amricain.

Gontran, qui avait repris tout  fait possession de lui-mme, se releva
alors et d'une voix nette:

--Au fait, dclara-t-il, prenez-le comme il vous plaira...

--Merci de la permission, riposta narquoisement l'Amricain; je l'ai
dj pris... et mal, comme vous avez pu le constater.

Cette allusion de mauvais got  sa brutalit fit monter au visage du
jeune comte une lgre rougeur.

--Vous n'entendez pas, je suppose, monsieur Farenheit, que cette affaire
en restera l?... dit-il en se matrisant.

--Parfaitement...

Puis, se frottant les mains:

--Un duel!... s'exclama-t-il subitement joyeux, very well!... voil qui
va me dsennuyer... Un petit duel  l'amricaine!... hein!... a vous
va... chacun une carabine et en chasse...

Il se frottait les mains, tandis que Fricoulet s'criait:

--Ah! a... vous perdez la tte!...

Le visage radieux de Farenheit s'assombrit.

--C'est vrai!... j'oubliais que la caisse d'armes a t jete par-dessus
bord, pour allger la sphre de slnium lors de notre dpart de
Mercure...

Mais ses traits s'clairrent  nouveau.

--Pas besoin de carabine... au couteau, a peut marcher...

Gontran, impassible, rpondit:

--Au couteau... soit!...

Fricoulet s'emporta.

--Ah! a... vous avez perdu la tte tous les deux!... et vous croyez que
nous autoriserons une boucherie semblable?...

--Une boucherie! rpta Farenheit indign... Aux tats-Unis...

--Nous ne sommes pas aux tats-Unis! interrompit brutalement
l'ingnieur; nous sommes  bord de l'_clair_, que M. Ossipoff commande;
un capitaine est matre  son bord et M. Ossipoff refusera d'autoriser
une chose semblable...

--J'ai t frapp et j'exige une rparation, dit Gontran.

--Je suis le premier  vous l'offrir, dclara impassiblement
Farenheit...

--C'est entendu, c'est convenu, fit l'ingnieur: mais c'est une chose
que vous rglerez  terre.

--Cependant, essaya de dire l'Amricain.

--Je ne vous permets qu'une chose, c'est de m'couter: les moeurs, en
France, ne sont pas les mmes qu'aux tats-Unis; chez nous, on se bat 
l'pe ou au pistolet, avec des tmoins... avez-vous des pes?... non;
des pistolets? non; des tmoins? pas davantage...

--Mais, M. Ossipoff? vous-mme?...

Fricoulet sursauta.

--tes-vous fou!... d'ailleurs, les circonstances prsentes  dfaut de
ces impossibilits, vous font un devoir de remettre  plus tard le
rglement de cette affaire: chacun de nous se doit  ses compagnons pour
cooprer, dans les limites de ses moyens, au sauvetage gnral...

Et s'adressant plus particulirement  Farenheit:

--Admettez, poursuivit-il, que nous prtions les mains, M. Ossipoff et
moi,  un semblable duel; admettez que la chance vous favorise et que
vous tuiez M. de Flammermont, il faudra que vous renonciez  l'espoir de
revoir jamais et la Terre et New-York et la Cinquime Avenue... car lui
seul sait allier  la science pure un esprit suffisamment pratique pour
nous sortir du mauvais pas o nous a mis la folie d'Ossipoff.

Cet argument frappa vivement, comme bien on pense, l'Amricain; et bien
qu'il lui en cott d'tre oblig de devoir la vie  celui qu'il voulait
tuer, il murmura:

--Soit donc, monsieur Fricoulet.

Et  Gontran:

--N'oubliez pas, monsieur de Flammermont, que je suis  votre
disposition partout o il vous plaira et quand il vous plaira...

Il salua trs correctement et sortit de la machinerie; mais tandis qu'il
s'en allait, l'ingnieur l'entendit soupirer:

--Cela aurait pourtant bien agrablement rompu la monotonie du voyage.

Quand les deux amis furent seuls, Fricoulet demanda:

--Maintenant, raconte-moi un peu ce qui s'est pass.

--Pas grand'chose de grave: Farenheit s'attendait  voir dans le ciel
toute une mnagerie compose des signes du Zodiaque et l'ide m'a paru
si cocasse que je n'ai pu m'empcher de rire; c'est alors que, comme
une vritable brute qu'il est, il m'a dtach un coup de poing
formidable qui m'a jet par terre...

Et le jeune comte grommela entre ses dents:

[Illustration: 186]

--Ah! dcidment... l'astronomie, je commence  en avoir plein le dos,
tu sais...

--Tu ne fais que commencer! plaisanta Fricoulet.

--Examens d'Ossipoff... discussions avec toi... coups de poing avec
l'autre...

--Et, tout cela dans la balance, le charme de Slna ne l'emporterait
pas?...

Gontran frona les sourcils et murmura:

--Ah! s'il n'y avait pas cela.

--S'il n'y avait pas cela!... mais tu serais encore attach d'ambassade
 Ptersbourg... mon pauvre vieux!... Il est vrai qu'avec tes relations,
tu pourras trouver,  ton retour, un poste quivalent...

L'autre se croisa les bras.

--Alors... j'aurais, pendant plusieurs annes, roul ma bosse dans
l'espace,  travers les aventures les plus incroyables, parcourant les
contres les plus invraisemblables, supportant avec une patience
anglique la monomanie astronomique d'Ossipoff, avalant, jusqu' en
avoir la nause, des dcoctions de quintessence scientifique, tout cela
pour avoir le plaisir de rdiger un journal de voyage qu'un diteur
refusera peut-tre de publier!... ah! non... mille fois non... je veux
avoir au moins la compensation lgitime de toutes mes fatigues, de
toutes mes rancoeurs, de tous mes billements...

--Tu tiens  la prime,... quoi!

--Parfaitement... et la preuve, c'est que j'attends ta confrence sur le
Zodiaque qui fera probablement les frais du prochain examen d'Ossipoff.

Ce disant, le jeune comte s'asseyait et prenait une attitude si
parfaitement rsigne que Fricoulet ne put s'empcher de rire.

--Tu y tiens? interrogea-t-il.

--Comment!... si j'y tiens!... Parbleu! toi, tu ne demanderais pas mieux
qu'Ossipoff mette le nez dans le pot aux roses et me renvoie  ma
diplomatie,... mais, moi, c'est autre chose; j'en ai trop fait jusqu'ici
pour perdre le bnfice des rsultats acquis... Donc, au Zodiaque...

L'ingnieur le regarda un moment en silence d'un air quelque peu dpit,
car il s'attendait  chaque instant  ce que son rival--car Gontran
maintenant tait son rival--renont  ses projets; mais, heureusement
pour lui, Fricoulet, quand il avait une ide en tte, ne l'abandonnait
pas facilement; en outre, c'tait un sage qui savait que tout arrive 
point  qui sait attendre et qui comptait que le temps et Ossipoff
travailleraient pour lui.

--Ce qui est convenu est convenu, dit-il; je t'ai promis mon concours et
je tiens ma promesse... Tu veux faire connaissance avec le Zodiaque... 
ton got... Mais, d'abord, comment cette discussion avec Ossipoff
est-elle venue?

--Comme sont venues jusqu' prsent toutes les discussions du mme
genre, bougonna Gontran; j'ai voulu faire le malin avec ce que tu
m'avais dit, et, comme Ossipoff, en s'veillant, me demandait la route
suivie par l'_clair_, je lui ai dit que nous traversions la
constellation du Blier,--d'un mot en est venu un autre... et voil...

Fricoulet hocha la tte.

--C'tait bien imprudent, fit-il; car j'avais oubli de te prvenir que,
par suite de la prcession des quinoxes, la position des signes ne
rpond plus aux constellations de mme nom; ainsi, au temps d'Hipparque,
les premiers points du _Blier_ et de la _Balance_ rpondaient aux
quinoxes de printemps et d'automne, comme ceux du _Cancer_ et du
_Capricorne_ aux solstices d't et d'hiver... voici dj un premier
point, et trs important, sur lequel il tait indispensable que tu
fusses fix.

--Mais les noms donns  ces constellations?...

--Oh! aucun rapport avec les constellations mmes; les Chaldens, les
gyptiens et les Grecs les ont baptises ainsi, soit  cause d'une forme
trs vague avec les objets en question, soit pour perptuer le souvenir
d'un hros... mais,  cela prs...

Il s'interrompit, l'attention soudainement attire vers le hublot par
lequel venait de pntrer un rayon de lumire singulier qui paraissait
runir toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

--Aldbaran! dit-il en se levant et allant mettre son oeil au tlescope.

--Aldbaran! rpta Flammermont.

--toile de premire grandeur qui sert d'oeil au _Taureau_; la tte est
forme par un assemblage d'toiles connues, depuis la plus haute
antiquit, sous le nom de _Hyades_, et la queue par les _Pliades_...

En donnant cette explication, l'ingnieur continuait de regarder
l'espace, vivement intress, malgr son scepticisme, par la vue de
cette toile dont la teinte rougetre formait, tout autour d'elle, un
nimbe mystrieux.

--Sodium, magnsium, hydrogne, calcium, fer, tellure, bismuth, mercure,
antimoine, murmura-t-il, se rappelant la composition du spectre de cet
astre, si loign de la Terre qu'il a toujours t impossible d'tablir
sa parallaxe...

Puis, il se prit  sourire, haussant les paules.

--Elle est bien bonne!... poursuivit-il... du satellite dcouvert par
Herschell!... pas la moindre trace!... c'est--dire qu'il s'est laiss
prendre  un effet de perspective... tout bonnement...

Mais Gontran, que les tudes particulires de Fricoulet n'intressaient
que mdiocrement, vint le tirer par le bras.

--Dis donc, fit-il, si nous reparlions du Zodiaque; tu oublies que, d'un
moment  l'autre, Ossipoff peut me tomber sur le dos...

L'ingnieur abandonna  regret le tlescope et revint prendre place
devant son ami.

--Inutile d'entrer dans des dtails bien considrables sur les Pliades,
car, depuis 3,400 ans avant l're chrtienne, tous les astronomes s'en
sont occups, Ptolme, Sfi, Ulugh-Beigh, Copernic, Tycho-Brah, et
bien d'autres, sans qu'aucun de leurs dessins concident entre eux...

--Passons, passons... fit Gontran...

--Dans le Taureau, je te signalerai encore le _Crab-Nbula_, ou
nbuleuse crevisse, dcouverte en 1758 par Messier et ainsi baptise
par les Anglais, en raison de ses franges et de ses curieux appendices
qui lui donnent une vague ressemblance avec le crustac dont elle porte
le nom.

Fricoulet allait continuer, lorsque Gontran s'cria:

[Illustration: Qu'est-ce que cela? s'exclama Slna (p. 196). 189]

--Dis donc!... mais s'il y en a autant sur chacun des signes du
Zodiaque, jamais je n'arriverai  me mettre tout cela dans la
cervelle...

--Tranquillise-toi; j'ai commenc par la constellation la plus
intressante...

--Alors, que doivent tre les autres? murmura Flammermont touffant un
formidable billement.

[Illustration: 190]

--...Et par consquent la plus charge comme renseignements, poursuivit
Fricoulet en souriant: dans le _Blier_, rien  signaler; plusieurs
systmes d'toiles doubles et l'toile triple n 14, blanche, bleue et
lilas, dans les _Poissons_, un certain nombre d'toiles variables, des
couples en mouvement orbital rapide, tels que les nos 55 et 51, l'un
orange et bleu saphir, l'autre blanc de perle et lilas ple; dans le
_Verseau_, qui se compose d'une multitude d'toiles de cinquime
grandeur,  signaler [Grec: z], toile double de troisime grandeur,
observe pour la premire fois en 1777 par Christian Mayer et dont le
mouvement orbital s'effectue en mille ans, plus un fourmillement de
soleils, pris tout d'abord par Messier, en 1746, pour une nbuleuse et
rsolu ensuite par Herschell, et enfin une nbuleuse, d'aspect
plantaire, compose de gaz incandescent, monde en formation que l'on
estime tre 264 milliards de fois plus gros que le Soleil.

Ce chiffre parut formidable  Gontran, qui ne put retenir une
exclamation.

--Mais le Soleil tant lui-mme 1.283.700 fois plus volumineux que la
Terre...

--...Tu vois ce que cela reprsente  peu prs; du _Capricorne_, peu de
choses  dire; il contient trs peu d'astres... jusqu' prsent, car il
se peut qu'avec la puissance chaque jour croissante des instruments
d'optique, on en dcouvre de nouveaux. Dans le _Sagittaire_, compos de
cinq toiles disposes suivant une ligne courbe, ce qui a donn aux
anciens l'ide d'un arc dont serait arm un centaure--un grand nombre
d'toiles rouges et d'clat variable; d'aprs Jules Schmidt, d'Athnes,
ce seraient des soleils couverts de taches, commenant  s'oxyder; 
remarquer une toile double et plusieurs systmes triples et
quadruples... Nous arrivons maintenant au _Scorpion_...

Flammermont se prit le front  deux mains, avec une angoisse tellement
marque que l'ingnieur s'arrta.

--Tu souffres? demanda-t-il.

--... De la tte, oui, beaucoup; car tout ce que tu me racontes passe au
travers de ma cervelle comme l'eau  travers une cumoire... Il ne me
restera rien de ta confrence...

--Le fait est que c'est une nomenclature assez aride, constata
Fricoulet, et que pour quelqu'un qui n'est pas de la partie...

--Voil un quart d'heure que tu parles et tu n'en es qu'au Scorpion!
observa le jeune comte avec dcouragement.

--Veux-tu que nous suspendions la sance?

--Non, continue... il vaut mieux avaler le remde d'un coup... on en
sent moins l'amertume...

-- ton aise... Le _Scorpion_, ainsi que tu pourras t'en rendre compte
de visu, dans quelques heures, est, de tous les signes du Zodiaque,
celui qui rappelle le plus exactement la forme de l'animal qui lui a
servi de parrain; c'est lui qui possde,  la place du coeur, la fameuse
toile Antars, dont les composantes sont: rouge orange et vert
meraude, toutes deux sont des soleils en voie de refroidissement, ainsi
que l'indique leur spectre dans lequel domine l'oxyde de carbone:
variations frquentes dans la lumire et dans la chaleur; mouvement
propre peu rapide. Ce qu'il y a de particulier dans le Scorpion, c'est
la faon dont se comportent vis--vis les unes des autres les
composantes des nombreux systmes ternaires qu'on y remarque: tandis que
les deux premires, trs rapproches, tournent autour l'une de l'autre
en 98 ans dans une orbite elliptique, la troisime a un mouvement
rtrograde relativement  celui des deux autres... Comment cela se
fait-il? comment expliquer un mouvement si trange, si contraire aux
lois de la nature? On n'en sait rien! on se contente de constater le
phnomne sans l'expliquer.

--Ce qui est plus simple et plus commode, murmura Gontran.

-- signaler aussi beaucoup d'toiles temporaires et une nbuleuse en
forme de rayon comtaire, situe non loin de l'toile Alpha et enfin,
parmi les systmes multiples, V, qui est quadruple et dont les
composantes, assembles deux  deux, sont animes d'un mouvement assez
rapide.

--Mais on trouve de tout, dans ce Scorpion! s'exclama Flammermont, c'est
le bazar de l'astronomie...

--Maintenant, nous passons  la _Balance_, fabrique vers le IIIe
sicle, avec les serres de Scorpion; peu de choses  dire, car on n'y
compte que 21 toiles visibles au tlescope et 8 seulement  l'oeil nu...
La _Vierge_ contient la fameuse constellation de l'pi qui, au mois de
mai, brille en plein sud; l'pi jouit d'une grande notorit, car
c'est grce  lui et  Rgulus que, 127 ans avant notre re, Hipparque
dcouvrit la loi de la prcession des quinoxes... C'est une des
constellations dans lesquelles il s'est produit, depuis trois mille ans,
le plus de changements, ainsi que l'atteste un simple coup d'oeil jet
sur les anciennes cartes; dans ce district cleste, on a relev plus de
500 nbuleuses, dont beaucoup sont doubles, en mouvement autour l'une de
l'autre, et notamment celle qui porte le matricule M 99, qui a l'aspect
des soleils tournants des feux d'artifices; elle compte plusieurs
milliers d'toiles... enfin, j'aurai tout dit sur la Vierge, lorsque
j'aurai ajout,  la nomenclature de ces curiosits, la trs
intressante toile double [Grec: g] (gamma), l'une des premires
dcouvertes  l'aide du tlescope et dont la priode de rotation est de
175 ans; on a constat que les deux soleils qui la composent tournent
sur eux-mmes et autour de leur centre commun de gravit: en raison de
leur loignement, ils n'offrent pas de parallaxe et...

Fricoulet s'arrta net et regarda Gontran: le jeune homme, berc par la
voix de son ami, s'tait assoupi et c'tait le souffle rgulier, un peu
fort, qui s'chappait, semblable  un bourdonnement, de ses lvres
entr'ouvertes, qui avait attir l'attention de l'ingnieur.

Il se mit  rire, haussa les paules et, se levant:

--Si c'est l l'effet que lui produit le Zodiaque, du diable s'il sera
capable de tenir tte  Ossipoff... Tant pis pour lui, je suis en rgle
avec mes engagements et, s'il se fourvoie, il n'aura  s'en prendre qu'
lui-mme.

Cela dit, il sortit de la machinerie, gagna la cabine dans laquelle
Farenheit dormait, tendu sur son hamac et il allait sans doute imiter
l'exemple que lui donnait l'Amricain, lorsqu'il fut pris d'un remords.
Est-ce qu'il n'aurait pas d veiller le jeune comte et le contraindre 
couter le reste de sa confrence?

En toute autre circonstance, il l'et laiss goter en paix les douceurs
du sommeil; mais,  son rveil, Gontran ne serait-il pas en droit de lui
reprocher ce qu'il pourrait,  la grande rigueur, considrer comme une
trahison de sa part?

L'intrt de l'ingnieur n'tait-il pas, en effet, de le livrer, sans
dfense, aux interrogatoires d'Ossipoff? certes, et pour l'honneur de
Fricoulet, il devait agir de manire  ce que son ami ne pt formuler un
semblable reproche.

D'un autre ct, Gontran avait le rveil mauvais et rien ne prouvait que
Fricoulet ft accueilli de faon aimable, mme tant donn ses bonnes
intentions...

Le jeune homme demeura un moment perplexe: un secret pressentiment lui
disait que la Providence seconderait ses projets. Mais, prcisment 
cause de ce pressentiment, il ne voulait pas que ni sa conscience ni
Gontran pussent rien lui reprocher...

Alors, il prit un moyen terme: au lieu de se coucher, il s'assit sur le
bord de son hamac et, prenant son carnet, il se mit  rdiger htivement
quelques notes en lesquelles il rsuma le plus succinctement possible ce
qu'il lui parut indispensable d'incruster dans la cervelle de son ami,
pour le mettre  mme de rpondre victorieusement au vieux savant, au
cas o il lui prendrait fantaisie de disserter sur le Zodiaque avec son
jeune collgue.

Voici ces notes:

Le _Lion_. L'toile matresse de cette constellation est Rgulus,
dont l'clat est magnifique; distance du systme solaire: environ 100
trillions de lieues, eu gard  la lumire dont elle rayonne, volume
gigantesque--elle s'loigne de nous  raison de 37 kilomtres  la
seconde, escorte d'une toile double de huitime grandeur, connue
seulement depuis une centaine d'annes.-- remarquer: plusieurs
nbuleuses d'aspect bizarre, notamment le n65 de Messier, en spirale
elliptique, et le 56 de forme ovale.

Le _Cancer_, le plus petit et le plus pauvre des signes du Zodiaque: on
n'y aperoit  l'oeil nu qu'une ple nbulosit laiteuse, agglomration
d'toiles de faible clat, dsigne par les anciens sous le nom de: La
Crche.

Les _Gmeaux_, remarquables par Castor et Pollux, deux toiles
considres pendant fort longtemps comme lies l'une  l'autre, thorie
dont la spectroscopie a dmontr la fausset. Tandis que Pollux arrive
vers la Terre avec une vitesse de 64 kilomtres par seconde, Castor s'en
loigne  raison de 45 kilomtres; depuis Hipparque, ces deux soleils se
sont carts l'un de l'autre de plus de 2 trillions 500 milliards de
lieues et leur intensit lumineuse n'a pas vari pendant ces vingt
sicles,--dans leur course Castor et Pollux sont suivis par un autre
astre plus loign, ce qui induit  penser qu'on est en prsence d'un
systme non pas double, mais triple.--D'aprs les tudes d'Herschell,
l'volution de Castor et de Pollux autour l'un de l'autre ne demanderait
pas moins de mille ans.--Dans les Gmeaux,  signaler plusieurs toiles
doubles colores, un certain nombre d'toiles variables, plusieurs
nbuleuses.

_Perse_. L'toile principale est Algol, qui marque, dans le ciel, la
place de la tte de la Mduse; toile variable, descendant de la 2e
 la 4e grandeur en deux jours, 20 heures, 40 minutes, 53 secondes,
et cette sorte d'clipse ne dure que 6 minutes, sans doute  cause du
passage d'un corps obscur devant le disque de l'toile.--Grand nombre
d'toiles doubles et deux petites nbuleuses.

_Le Cocher et la Chvre_, visible surtout au retour du printemps, ce
qui l'a fait associer, ds la plus haute antiquit, aux travaux
agricoles.--Capella, toile de premire grandeur, presque aussi
blanche que Vga,  une distance de 170 trillions de lieues, la
principale du groupe, plane en dcembre et janvier au znith de
Paris;--rien d'intressant  signaler, si ce n'est, non loin de ce
groupe, la constellation du _Lynx_, o brillent un grand nombre
d'toiles doubles fort intressantes et particulirement les nos 38,
15, 12, 19 et 20, systmes ternaires  rvolution trs lente.

Fricoulet en tait l de la rdaction de ses notes, lorsque, par la cage
de l'escalier, la voix d'Ossipoff se fit entendre, formidable,
tonitruante.

[Illustration: 195]

--Gontran!... Gontran!... appelait-il.

L'ingnieur tressaillit en mme temps que Farenheit, veill en sursaut,
se jetait au bas de son hamac.

--By god! grommela-t-il en regardant son voisin d'un air effar.

--Tranquillisez-vous, lui dit Fricoulet en souriant, c'est M. Ossipoff
qui appelle M. de Flammermont, pas autre chose...

En ce moment, le jeune comte entrait en se frottant les yeux.

--Tu as entendu, fit-il.

--Cette question...

--Encore une dissertation qui se prpare! maugra Gontran.

--Probable.

Le vieillard appela de nouveau:

--Gontran!... Gontran!...

Flammermont se croisa les bras.

--Ah! tu es encore gentil, toi! fit-il; tu m'as laiss dormir...

--C'tait ce que j'avais de mieux  faire...

Le jeune homme eut un hochement de tte vers le plafond, o l'on
entendait trpigner d'impatience les pieds du savant.

--Qu'est-ce que je vais lui dire? murmura-t-il d'un ton navr.

--Tiens! rpondit l'ingnieur en lui remettant les notes qu'il venait de
griffonner  la hte... parcours a,... moi, je vais le faire
patienter...

Et il s'lana dans l'escalier.

En entendant le bruit de ses pas, le vieux savant, courb vers le
tlescope, demanda, sans se retourner:

--Arrivez donc vite, Gontran... vous dormiez donc?

--M. de Flammermont ne dort pas, monsieur Ossipoff, rpondit alors
Fricoulet... mais il tient en ce moment _Andromde_ au bout du tlescope
et il m'envoie vous dire qu'il ne peut se dranger en ce moment...

Le vieillard eut un frisson qui lui agita le corps tout entier.

--C'est prcisment au sujet d'Andromde que je voulais l'interroger,
car, moi aussi, je m'en occupe et j'ai des incertitudes que j'aurais
voulu claircir, en causant avec lui...

Slna, debout prs de son pre, tourna vers l'ingnieur un visage tout
assombri par l'inquitude, et, dans le regard qu'elle attachait sur lui,
il y avait, nettement comprhensible, cette question:

--Est-il prt?

Fricoulet secoua ngativement la tte; mais, en mme temps, il lui fit
de la main un signe rassurant, car une ide venait de lui traverser la
cervelle.

--Il serait, en effet, trs rassurant, dit-il en s'adressant  Ossipoff,
de contrler vos observations par les siennes; mais il y a, pour cela,
un moyen fort simple qui vous permettra de ne vous dranger ni l'un ni
l'autre.

Et,  Slna:

[Illustration: L'audace de Thse et le ferique Pgase (p. 205). 197]

--Mademoiselle, ajouta-t-il, seriez-vous assez aimable pour aller
trouver M. de Flammermont et lui demander de vous dicter ce qu'il a
dj observ d'Andromde; vous remettrez la note  M. Farenheit en le
priant de nous l'apporter.

--Pas mal imagin, murmura Ossipoff, d'un ton satisfait, tandis que sa
fille, aprs avoir remerci l'ingnieur par un charmant sourire,
s'enfuyait hors de la cabine, lgre comme un oiseau.

Fricoulet, lui, ne perdit pas son temps, et, sur une feuille arrache 
son carnet, crivit quelques lignes; il avait fini au moment o
Farenheit arrivait avec un papier qu'il lui remit.

--Voici, dit l'ingnieur en tendant  Ossipoff la feuille de son carnet
substitue  ce qu'envoyait Gontran.

--Lisez... lisez... dit Ossipoff qui, pour rien au monde, n'et
interrompu son observation.

--[Grec: g] (gamma), avec son soleil orang et ses deux satellites
meraude et saphyr!... quelle merveille!... les yeux blouis... le
cerveau fatigu...

--Passez, s'cria le vieillard... ce pauvre Gontran s'arrte  des
considrations qui n'ont aucun intrt!... on connat cela depuis
1777... Gontran oublie que Bradley est venu avant lui pour ddoubler
Gamma...

Puis, sur un ton d'ardente curiosit:

--Et la nbuleuse!... il ne dit rien de la nbuleuse de Lucien Marius de
Franconie?

--Ma foi, non... mais...

Et,  Farenheit:

--Courez vite dire  M. de Flammermont que nous attendons ses
observations sur la nbuleuse.

L'Amricain sortit bougonnant de ce rle de commissionnaire auquel on
l'astreignait et Fricoulet dit au savant:

--Si, pendant ce temps, vous notiez vos observations... M. de
Flammermont pourrait les contrler pendant que vous contrlez les
siennes...

--crivez donc... murmura le vieillard d'une voix fbrile; d'ici, comme
de Poulkowa, la nbuleuse a l'apparence d'une immense lentille de gaz,
vue par la tranche, de silhouette par consquent elliptique... je
remarque un foyer central de condensation et deux foyers secondaires...
l'un rond, l'autre ovale... avec deux fissures noires longitudinales...

Farenheit rentrait en ce moment et tendait un papier  Fricoulet qui
s'cria:

--Attendez... attendez... monsieur Ossipoff... Ce cher Gontran vous
envoie quelque chose de trs intressant...

--En vrit...

--Il a tudi le spectre de la nbuleuse... nulle trace d'toiles... pas
la moindre trace ou raie caractrisant une masse gazeuse...

--C'est bien cela... c'est bien cela, poursuivit le vieillard en proie 
une agitation extraordinaire;... spectre continu, sans raies
transversales...

--... En rsum, poursuivit Fricoulet, feignant toujours de lire les
notes de Gontran, M. de Flammermont n'est pas plus avanc que sur
Terre... il compte bien, dans les environs de la nbuleuse, plus de
1,500 toiles; mais, en dpit de tous ses efforts, il ne peut s'assurer
si leur proximit est relle ou seulement due  la perspective.

Ossipoff poussa un soupir  fendre l'me.

--Et j'esprais qu'il serait plus heureux que moi...

--Par exemple, il a russi  mesurer la superficie de ce monde trange:
il a trouv pour la longueur un minimum de 300 milliards de lieues... ce
qui lui fait estimer,  vue de nez, les dimensions  trois cents fois
celles du systme solaire tout entier...

[Illustration: 199]

Bien qu'Ossipoff et constat, de visu, tous ces dtails, il leva les
bras au plafond, dans un geste dsordonn, balbutiant:

--Fabuleux!... Fabuleux!

--... En admettant, dit encore l'ingnieur, que cette nbuleuse ne soit
pas plus loigne de nous que les toiles les plus voisines--ce qui
n'est nullement prouv...

Ossipoff laissa retomber sa tte sur la paume de ses mains, l'air
profondment accabl, tandis que ses lvres murmuraient:

-- quoi bon... alors...  quoi bon?...

Depuis plusieurs heures dj--trente-trois, pour tre
exact--l'_clair_ naviguait  travers le zodiaque; le truc invent par
Fricoulet pour permettre  M. de Flammermont d'esquiver l'interrogatoire
d'Ossipoff sur la nbuleuse d'_Andromde_, avait remis un peu de
cordialit dans les rapports des deux jeunes gens; quant  l'altercation
de Gontran et de Farenheit, il avait t dcid, d'un commun accord,
qu'on n'en soufflerait mot, afin de ne pas inquiter Slna.

On rglerait cette question-l  Terre--si toutefois le bonheur voulait
que les voyageurs revissent jamais leur plante natale; mais, jusque-l,
on ferait comme si rien ne s'tait pass.

L'ingnieur, qui achevait son quart, venait de signaler la constellation
des _Chiens de chasse_, dont les toiles s'apercevaient, brillantes, 
l'avant du wagon, lorsque Flammermont, qui venait prendre la place de
son ami dans la machinerie, aperut un dessin trange  ct de
l'ingnieur; il ouvrait la bouche pour demander une explication, quand
Fricoulet le devanant:

--C'est bien en 1863 que tu es n, n'est-ce pas? interrogea-t-il.

--Oui... mais pourquoi?...

--Le 28 septembre, si je ne me trompe?...

--Encore, oui!... mais est-ce que tu aurais l'intention de me souhaiter
ma fte?...

Pour toute rponse, Fricoulet se mit  rire, en considrant le dessin
qui avait, ds son entre dans la cabine, attir l'attention du jeune
comte.

Et son hilarit tait telle que Slna et Farenheit accoururent.

--Y aurait-il indiscrtion, monsieur Fricoulet, fit la jeune fille, 
vous demander la permission de rire un peu avec vous?...

L'ingnieur parut un peu dconcert et tenta de dissimuler derrire son
dos la feuille de papier qu'il tenait  la main; mais l'oeil malin de
Slna avait surpris son mouvement.

--Ah! qu'est-ce que c'est que cela? s'exclama-t-elle.

--Rien... une chose que j'ai crayonne, tantt, pour me tenir
veill...

--Peut-on voir?...

Fricoulet et eu mauvaise grce  se drober plus longtemps; il tendit
le papier  Mlle Ossipoff, se disant qu'aprs tout il ne courrait pas
grand risque  leur mettre sous les yeux une chose  laquelle elle ne
comprendrait sans doute rien.

Aussi, sa stupfaction et aussi son dsappointement furent-ils grands en
entendant Slna s'crier:

--Mais c'est un thme de nativit, cela!...

--Le mien alors! s'exclama  son tour Gontran...

L'ingnieur parut embarrass et balbutia, tendant la main, pour
reprendre le papier:

--Une plaisanterie, je vous dis... une simple plaisanterie...

Cependant, Slna qui tudiait le dessin de trs prs s'exclama:

--Vous tes n sous l'influence de Mercure, qui tait alors  17
exposant dans les Poissons, Vnus se trouvant dans la Balance, Mars dans
les Gmeaux et Saturne dans le Cancer.

--Mais vous tes trs forte! balbutia Fricoulet avec un sourire
contraint.

--Vous y connaissez donc quelque chose? interrogea Gontran incrdule.

--Comment!... tenez, ces douze triangles-l reprsentent les douze
maisons du ciel, avec leur situation dans l'espace, au moment de votre
naissance...

Farenheit qui, jusqu'alors, tait demeur silencieux, se haussant sur la
pointe des pieds pour regarder par-dessus l'paule de la jeune fille,
dit alors:

--Alors, par ce procd-l, on peut connatre l'avenir?

--Mais parfaitement, rpondit l'ingnieur sans sourciller; vous avez
dj entendu parler de l'astrologie, n'est-ce pas?... Eh bien! c'est a!

--Il y a eu autrefois, au sicle dernier, je crois, un homme trs
savant... qui s'appelait Cagliostro, et qui lisait dans les astres...

Gontran, clatant de rire, s'cria:

--Mais non, sir Farenheit, mais non; ne croyez donc pas tout ce que vous
raconte Fricoulet; autrefois, oui, on croyait--parce que certains malins
le faisaient croire-- l'influence faste ou nfaste des astres sur
l'existence humaine, suivant qu'ils occupaient, l'un par rapport 
l'autre, telle ou telle situation; c'tait l une aimable plaisanterie
de laquelle vivaient grassement les anctres de nos tireuses de cartes
et de nos somnambules modernes...

L'ingnieur regardait son ami, railleusement, durant qu'il parlait, et
un petit sourire moqueur courut sur sa lvre quand il eut fini; sourire
qui signifiait clairement: Mon bel ami, nous verrons tout  l'heure, si
ton scepticisme est aussi rsistant qu'il le parat...

Slna, alors, intervint.

--Permettez-moi de vous dire, cependant, mon cher Gontran, qu'une foule
de prdictions, bases sur la connaissance des astres, se sont ralises
de point en point;... voyez l'histoire...

Le jeune homme haussa les paules.

--Parbleu!... vous figurez-vous que ceux qui faisaient mtier
d'astrologie, fussent des imbciles?... loin de l! ils alliaient  une
trs grande finesse,  une trs grande profondeur de vue, une
connaissance trs tendue des hommes et du coeur humain... sans compter
qu'ils avaient dans les milieux politiques des espions qui les tenaient
au courant de ce qu'on disait, mme le plus secrtement... En sorte
qu'il ne leur tait gure difficile, sachant ce qui se mditait contre
tel ou tel personnage, ce qui se prparait concernant tel ou tel
vnement, de prdire l'avenir, presqu' coup sr... en ayant l'air de
baser leurs prdictions sur leurs combinaisons charlatanesques...

--Permets, cependant, essaya de dire Fricoulet.

Mais l'autre tait lanc et, lui coupant la parole:

--La meilleure preuve que je suis dans le vrai, c'est que la clientle
des astrologues ne se recrutait que parmi les personnages, ceux sur le
compte desquels il tait facile d'avoir des tuyaux. C'est ce qui a
fait dire  Voltaire qu'il n'y avait d'toiles que pour les grands, le
reste tant de la canaille dont les astres ne se mlaient pas.

Fricoulet rpliqua ironiquement:

--Il faut donc croire que tu es un personnage, car voil un thme de
nativit tel que bien des grands de la terre n'en ont jamais eu.

Mais, sans doute, Gontran avait-il comme un pressentiment que ce thme
cachait quelque tour nouveau de son ami, car il s'empressa d'ajouter:

--Et il n'y a pas que Voltaire qui ait affirm, non seulement son
incrdulit, mais son mpris, en ce qui concerne la manire dont les
astrologues jonglent avec les astres... Bien avant lui, Shakespeare a
dit...

--Shakespeare!... observa narquoisement Fricoulet... tu es sr?

--Comment! si j'en suis sr! alors que j'tais attach  l'ambassade
d'Italie, nous avons jou chez l'ambassadeur d'Angleterre un acte du
_Roi Lear_...

--En anglais!...

--Parbleu!... nous vois-tu jouant du Shakespeare en franais chez
l'ambassadeur d'Angleterre!

-- la grande rigueur, je pourrais te voir... mais enfin... et alors?...

--Alors... je me souviens que je dbitais cette tirade: Quoi! lorsque
nous sommes malades ou dans l'infortune (ce qui nous vient souvent de
notre mauvaise conduite) nous rendrons responsables de nos souffrances
le Soleil, la Lune et les toiles!... comme si nous tions mchants par
ncessit! fous par ordre du ciel! fripons, voleurs et tratres par une
prdominance des astres! buveurs et menteurs par une obissance force 
l'influence d'une plante!... comme si tous nos vices descendaient d'en
haut!... admirable invention que de mettre nos passions sur le compte
d'une toile!... Mon pre et ma mre furent unis sous le signe du
Dragon et je naquis sous la Grande-Ourse... de sorte que je dois
tre rude et sans honte!... Bah! j'aurais t ce que je suis... alors
mme que la plus petite toile n'aurait pas prsid  ma naissance!

Emport par son sujet, le jeune homme avait dbit cette tirade, tout
d'une haleine, comme s'il et t en scne, avec le feu et l'apparente
conviction qu'y et mis un vritable acteur.

--Merci de nous avoir dit cela en franais! ricana Fricoulet; car, sans
cela, j'eusse t incapable d'apprcier le grand dramaturge anglais dans
sa langue natale...

Puis, tendant la main vers le papier que Slna ne cessait d'examiner
curieusement:

--Cela, d'ailleurs, n'a aucune importance, quoique, sans croire 
l'astrologie, j'ai, sur les lois qui prsident aux destines humaines,
une opinion diamtralement oppose  celle de feu Shakespeare...

--Oui... oui... la thorie nouvelle... l'irresponsabilit humaine, qui
permet aux avocats des Assises de dfendre la tte de leurs clients,
arrts un couteau sanglant  la main, en disant que, s'ils ont tu,
c'est parce qu'ils sont ns avec l'instinct du crime...

Et il clata de rire.

--Vous croyez, cependant, objecta Farenheit, que l'on nat avec telle ou
telle facult... tmoin, vous, qui, bien qu'ayant embrass la carrire
diplomatique, tes venu au monde avec la bosse de l'astronomie...

 ces mots, prononcs sur un ton de conviction admirative, le jeune
homme ne put s'empcher de rougir un peu, d'autant plus qu'il sentait
peser sur lui les regards moqueurs de Fricoulet et ceux, quelque peu
malicieux, de Slna.

Celle-ci, s'approchant de l'ingnieur, dit alors:

--Vous seriez bien aimable de me traduire ce que vous avez mis l...

--Mais je vous assure que ce n'est pas srieux; et, le ft-ce, du moment
que vous ne croyez pas  l'astrologie...

--Qu'importe?...--et puis on croit toujours  ces choses-l... sans y
croire; cela dpend...

--Comment! cela dpend... de quoi?

--De ce que les astres nous prdisent...

L'ingnieur ne put s'empcher de rire.

--Parfaitement: on est bien plus crdule pour les prdictions qui
s'accordent avec vos secrets dsirs que pour les autres...

Slna, se voyant devine, baissa les yeux en rougissant.

--Dans ces conditions-l, poursuivit Fricoulet, mieux vaut que je ne
vous traduise pas l'horoscope de Gontran.

--Parce que?

--Parce que les astres et vous n'tes pas d'accord...

--Allons donc! s'exclama Flammermont dont les sourcils se froncrent.

--Dites toujours, insista la jeune fille.

Fricoulet poussa un soupir et dclara:

--Vous vous rappellerez, en tous cas, si vous n'tes pas contents, que
c'est vous qui l'aurez exig...

Et, prenant le papier que lui tendait la jeune fille:

--M. de Flammermont tant n sous l'influence de Mercure, expliqua-t-il,
a une propension marque pour les sciences exactes, Mercure tant le
dieu des mathmaticiens...

[Illustration: La nature a fabriqu une nbuleuse, embryon de mondes
futurs (p. 213). 205]

Sans la prsence de Farenheit, Gontran et donn libre cours  son
hilarit; il se contenta de sourire, tandis qu'une flamme amuse
s'allumait dans les prunelles de Mlle Ossipoff.

--En revanche, poursuivit l'ingnieur, il a un caractre changeant,
capricieux, et nullement fait pour constituer, ce qu'on appelle sur
Terre, un bon pre de famille, un bon citoyen, un bon garde national.

[Illustration: 206]

--Dis donc... dis donc... protesta Gontran avec un sourire pinc, il me
semble que les astres vont un peu loin dans leur apprciation.

--M. de Flammermont a un temprament aventureux...

--Cela n'est pas malin  deviner, ricana le jeune comte, ce que je fais
depuis plusieurs annes ne prouve pas des habitudes casanires...

Imperturbablement l'ingnieur poursuivit.

--Quant  l'avenir, il rsulte du groupement des diffrentes
constellations qui t'intressent, que tu occuperas un jour une situation
prpondrante...

--Directeur d'observatoire, dclara hardiment Farenheit.

--Non pas... les astres parlent d'une situation politique.

--Politique! se rcria Slna... mais mon pre...

--Les astres disent encore que ta race prira avec toi...

--Et c'est tout? grommela Gontran d'un air furieux, tandis que Slna,
boudeuse, sortait de la pice.

--Mon Dieu, oui, c'est tout...

--Eh bien! cria Flammermont, en colre, je croirai  ton astrologie
lorsqu'elle t'aura prdit que tu seras un jour riche et mari.

--Cela se pourrait, rpondit Fricoulet impassible.




CHAPITRE VII

LE CAUCHEMAR D'OSSIPOFF


[Illustration: 208]

Cependant l'_clair_ poursuivait sa route  travers l'espace, suivant
imperturbablement une ligne conforme  sa force de propulsion et  la
puissance d'attraction qui le contraignait  aller de l'avant, toujours
de l'avant: tel un projectile, chapp de l'me d'un canon, trace dans
l'air une trajectoire mathmatique, jusqu'au moment o les forces
auxquelles il obit l'abandonnant, il touche enfin, inerte, le sol d'o
il est parti.

Dj l'toile polaire tait signale et, dans le fond de la voie lacte,
aux environs du point imaginaire o aboutit le prolongement de l'axe
terrestre, une constellation singulire apparaissait, formant trs
nettement, en soleils tincelants, un W gigantesque.

C'tait _Cassiope_, et ce nom veilla chez Gontran des souvenirs
mythologiques remontant  l'poque o il tudiait sur les bancs du
lyce, sans se douter le moins du monde qu'un jour luirait o il
pourrait admirer de si prs la filleule de la malheureuse mre
d'Andromde.

Un  un lui revenaient les vers charmants par lesquels Ovide, dans ses
_Mtamorphoses_, raconte les malheurs de la princesse d'thiopie qui,
victime de la prsomption de sa mre assez audacieuse pour comparer sa
beaut  celle des Nrides, filles de Neptune, avait t attache sur
un rocher pour y tre dvore par un dragon marin.

Et l'audace de Thse, et le ferique Pgase, et les dtails du duel
entre le hros et le monstre, et la victoire de l'antique chevalier,
tout cela rapparaissait aux yeux de M. de Flammermont, aussi clair,
aussi net que si une baguette de fe l'et ramen de vingt ans en
arrire,  cet ge d'or si mconnu, que l'on appelle l'poque du
Lyce.

Et, berc par ses souvenirs, il coutait d'une oreille distraite les
explications que lui donnait Fricoulet, trouvant autrement plus
captivants que ces dmonstrations astronomiques, les commentaires dont
le professeur accompagnait autrefois la posie d'Ovide.

L'ingnieur avait beau dclarer, en homme convaincu, que, sur les trente
toiles que renferme Cassiope, il en est de trs intressantes, et
notamment [Grec: ps], toile triple, variable, jaune d'or, bleu d'azur
et rose ple, Gontran fermant les yeux, revoyait Perse, chevauchant
Pgase et accourant dlivrer Andromde.

--Puisque la nature est toute-puissante, songeait-il, pourquoi
n'a-t-elle pas retrac au ciel ces charmantes et hroques figures?...
cela donnerait  l'astronomie un charme qu'elle n'a pas...

Mais Fricoulet poursuivait, voulant tenir jusqu'au bout la promesse
qu'il avait faite de mettre son ami  mme de faire bonne figure en
prsence d'Ossipoff; bien que ne croyant pas  l'astrologie, il croyait
 la destine et, si la sienne tait rellement qu'il devnt le mari de
Slna, il ne voulait pas que sa conscience pt rien lui reprocher.

Et il continuait son cours, parlant successivement de [Grec: ],
quatrime grandeur, double, jaune d'or et rouge, tournant autour l'une
de l'autre en deux cents ans, aperue pour la premire fois par
Herschell en 1779, loigne du systme solaire d'environ cinquante
trillions de lieues, distance que sa lumire met vingt et un ans 
parcourir; puis ce fut l'toile 3032 du catalogue de Struve, qui forme
un couple trs serr et dont la rvolution est une des plus rapides que
l'on connaisse, car elle s'accomplit en cent quatre annes terrestres;
ensuite, la triple _Iota_, jaune d'or, pourpre et lilas, formant un
systme ternaire en mouvement; [Grec: m] est remarquable par sa vitesse
propre qui s'lve  1,700 millions de lieues par an; enfin, un
magnifique amas d'toiles, dcouvert, en 1783, par miss Caroline
Herschell...

--La fille de l'astronome, sans doute, murmura Gontran, arrach soudain
 sa rverie...

--Prcisment.

-- dlicieuse vie de famille! s'exclama ironiquement M. de Flammermont,
que celle de ces gens qui passent leur temps, l'oeil coll  un
tlescope.

--On ne peut pas dire, en tout cas, que ce soit une vie terre  terre.

--Pas assez,  mon sens; car pendant que la matresse de maison est dans
les toiles, la maison marche comme elle peut... mais continue...

Il y eut un silence, durant lequel Fricoulet examina curieusement son
ami, lisant, aussi clairement que dans un livre ouvert, ce qui se
passait dans son me, puis d'un ton rsign:

--Ensuite, nous passons  _Cphe_, voisine de la _Petite-Ourse_ et qui,
entre autres curiosits, renferme [Grec: s], toile double de cinquime
grandeur, couleur jaune orange et bleu turquoise, puis [Grec: m]
qu'Herschell dsigne sous le nom de garnet sidus, astre grenat, en
raison de son rayonnement qui semble projet par un rubis que frapperait
une lumire lectrique; dans le mme _Cphe_, nous avons [Grec: d], R,
variable, [Grec: b] double, blanche et bleue...

L'ingnieur s'interrompit un moment, se leva et, aprs avoir jet un
coup d'oeil dans le tlescope, dit  M. de Flammermont:

--Tiens!... si tu veux voir un joli spectacle, regarde...

Et comme, en disant ces mots, il poussait Gontran par les paules, force
lui fut bien d'abandonner ses rvasseries mythologiques, de dire adieu 
Perse et  Pgase, pour venir coller son oeil  l'appareil d'optique.

--Eh bien! demanda-t-il au bout d'un instant...

--_La Croix du Cygne_, expliqua l'ingnieur.

Et, aprs avoir laiss  son ami le loisir d'admirer tout  son aise, il
poursuivit:

--Tu vois, n'est-ce pas, d'aprs la disposition des toiles qui
composent cette constellation,  quoi elle doit son nom... celle qui
brille l, juste en face de toi, d'une lumire jaune d'or, c'est
_Albireo_, qui se double de cette autre, un peu sur la droite, et qui
est bleu saphir... Si nous avions l un spectroscope, je te ferais voir
l'norme diffrence qui existe dans la constitution de ces deux
mondes-l; tandis que le premier prsente un spectre de second type, le
deuxime, au contraire, laisse apercevoir un fin rseau de lignes trs
serres confinant au rouge et au jaune, d'o l'on conclut que sa
temprature est plus basse; son volume tant plus petit, il y a chance
pour qu'il se refroidisse plus vite et que, dans quelques sicles, il
continue  tourner, solidifi en plante, autour d'Albiro... Tu
m'coutes?

[Illustration: 211]

--Je ne fais que a... balbutia Gontran.

--J'appelle tout particulirement ton attention sur le n61: c'est la
premire toile dont on ait calcul la distance et c'est en raison de
son mouvement propre trs rapide qu'on a eu l'ide de mesurer sa
parallaxe, laquelle, fixe par Bessel, en 1840,  0',511, donne environ
une distance de quinze trillions de lieues; elle marche  raison d'un
million de lieues par jour, au minimum... Je passe plusieurs toiles
doubles et je te signale un groupe dsign sous le nom de _Petit
Renard_, dans lequel on remarque une nbuleuse dcouverte en 1764 par
Messier et qui se prsente avec la silhouette d'une haltre de
gymnastique... les Anglais...

En ce moment, un cri chapp des lvres de Gontran coupa la parole 
l'ingnieur qui demanda:

--Qu'arrive-t-il?

--Une clipse!... une clipse d'toile!...

--Qu'est-ce que tu chantes l! fit Fricoulet en haussant les paules..

--La vrit, pas autre chose, rpondit Flammermont qui n'avait pas
quitt le tlescope; il y avait l,  l'instant, une toile blanche trs
clatante et, tout d'un coup, elle a disparu ou plutt s'est teinte,
comme une chandelle qu'on aurait souffle...

--Invraisemblable!... des toiles ne se soufflent pas comme des
chandelles!...

--C'est pourquoi, riposta Gontran, aigri par les moqueries de son ami,
je t'ai parl d'clipse... d'ailleurs, la voil qui reparat...

Comme le jeune homme achevait ces mots, la voix d'Ossipoff se fit
entendre.

--Gontran!... avez-vous vu, l-bas, dans la direction de _la Lyre_?...

--Oui... oui... une clipse... sans doute une plante qui passe devant
l'toile autour de laquelle elle gravite...

On entendit le vieillard dgringoler l'escalier comme une avalanche et
il entra dans la machinerie, semblable  un ouragan.

--Non... non... s'cria-t-il, ce n'est pas cela! Dans cette direction,
il n'y a pas d'toile double!... Nous sommes en prsence de quelque
phnomne cleste qu'il ne tiendrait qu' nous d'approfondir.

Le jeune comte jeta sur son ami un regard inquiet.

--Quelle nouvelle folie mdite-t-il? songea-t-il.

Et sans doute Fricoulet eut la mme pense que lui, car il s'cria:

--Ah! non... vous savez, monsieur Ossipoff,... pas de btises...

--Un petit coup de levier, mon bon Fricoulet, implora le vieillard; un
simple petit coup de levier qui nous fasse obliquer un peu  droite, de
manire  nous rapprocher de ce point. Cela ne nous cartera nullement
de notre route et j'ai ide que nous assisterons  un spectacle
intressant.

L'ingnieur eut un haussement d'paules et rpondit:

--Mon Dieu!.... s'il n'y a que cela pour vous rendre heureux...

Il saisit un levier, l'abaissa d'un cran ou deux et ajouta:

--Voil qui est fait.

Sans remercier, Ossipoff tourna les talons et on l'entendit qui
regagnait sa cabine, en courant.

--Qu'est-ce que tu supposes que ce puisse tre? interrogea M. de
Flammermont, aprs le dpart du vieillard.

[Illustration: 212]

Fricoulet allongea les lvres, dans une moue dubitative.

--Je ne m'en fais aucune ide... Je ne vois gure d'autre raison que
l'occultation de l'toile par une plante qui lui sert de satellite...
D'ailleurs, inutile de nous creuser la cervelle, puisque nous serons
fixs tout  l'heure. Donc, ne nous occupons plus de cela et, comme on
dit au thtre, enchanons.

[Illustration: Gontran, de quart, causait avec Slna (p. 219). 213]

--Enchanons, rpta Gontran, d'un ton mlancolique, plein de
rsignation.

--La constellation de _la Lyre_, dans le voisinage de laquelle s'est
produit le phnomne en question, doit sa rputation  Vga dont le
parallaxe a t tabli par Brunnow, en 1870, et son chiffre 0",18
correspond  un loignement de 42 millions de lieues... Vga est l'une
des toiles les plus brillantes de l'univers cleste, mais sa
temprature n'est pas en raison de l'intensit de sa lumire; son
spectre trahit la prsence de l'hydrogne, du sodium et du magnsium
dans sa photosphre... Vga s'approche du systme solaire avec une
vitesse de 71 kilomtres par seconde et, dans douze mille ans, elle
reviendra prendre au ple nord du monde la place qu'elle occupait, il y
a quatorze mille ans.

--Oui, oui, je sais, murmura Gontran qui s'assoupissait, la prcession
des quinoxes.

--Bien que _la Lyre_ soit l'une des plus petites constellations, elle
renferme plusieurs curiosits sidrales, notamment un systme quadruple
magnifique: le premier couple parat tourner en 1,800 ans et le second
en 3,700 ans et on value  dix mille sicles la dure de rvolution de
ces deux couples autour de leur centre commun de gravit;...  signaler
aussi ce que Herschell a appel la nbuleuse perfore et dont la
superficie est au moins gale  celle du systme solaire tout entier...
Dans les environs de la Lyre, nous avons du menu fretin astronomique:
_La Flche_, _l'cu de Sobieski_, _l'Aigle_, sur lesquels il n'y a pas
grand'chose  dire, si ce n'est que ces constellations se trouvent dans
une contre trs riche en toiles, puisque Herschell en a compt, sur
une tendue de 5 degrs, trois cent trente mille...

--Quelle patience!...

Au-dessus de leur tte il y eut un bruit formidable produit par
plusieurs escabeaux renverss sur le plancher et, de nouveau, les pas
d'Ossipoff firent trembler les marches de l'escalier.

Quand il apparut, il tait ple, ses yeux brillaient d'un clat
extraordinaire et ses mains s'agitaient au-dessus de sa tte,
fbrilement.

Les deux amis crurent que quelque danger inconnu menaait l'appareil et,
angoisss, ils se prcipitrent vers lui.

--Elle est jolie, votre clipse! s'exclama le vieillard en se croisant
les bras et en les toisant tous les deux, d'un regard ddaigneux... En
fait de plante, c'est un globe obscur, norme, emport par un
mouvement d'une incroyable rapidit... car je l'ai vu occulter
successivement plusieurs toiles...

Fricoulet ouvrait la bouche pour rpliquer; Ossipoff ne lui laissa pas
le temps de prononcer une syllabe.

--Et savez-vous ce qui se passe?... eh bien! ce globe se dirige en
droite ligne vers un autre corps obscur, dont la marche est plus lente,
mais dont la masse attire irrsistiblement le premier, dont la vitesse
va s'acclrant, chaque seconde...

--Nous allons assister  un choc, alors! s'cria l'ingnieur.

Le vieillard se frotta nergiquement les mains.

--Je l'espre bien.

Une ombre inquite passa sur le front de Gontran.

--N'y a-t-il pas  craindre, murmura-t-il, que l'_clair_ n'obisse 
l'attraction de ces deux masses et qu'un pril quelconque...

--Nous sommes trop loigns... rpondit le vieillard.

Pendant qu'ils causaient, Fricoulet s'tait assis au tlescope.

--Voil un spectacle qui ne sera pas banal, dclara-t-il; la rencontre
de deux mondes lancs l'un vers l'autre avec une vitesse de plusieurs
centaines de kilomtres par seconde... Il n'y a pas d'accidents de
chemin de fer qui puissent donner une ide de a...

Et appelant  tue-tte:

--Monsieur Farenheit!... Monsieur Farenheit!...

[Illustration: 215]

L'Amricain arriva en se frottant les yeux et l'ingnieur lui dit en
souriant, faisant allusion  son altercation avec Gontran:

--Vous qui aimez les duels... il y en a un qui se prpare, comme vous
n'en aurez jamais vu et qui rompra certainement la monotonie du
voyage...

Tout en parlant, il griffonnait sur son carnet.

--Monsieur Ossipoff, dclara-t-il, si vous voulez retourner  votre
tlescope, la chose va se produire dans une dizaine de minutes...

Le savant s'enfuit avec une rapidit dont on n'aurait pu croire capables
ses vieilles jambes.

Et l'ingnieur, qui calculait toujours, ajouta:

--Une vitesse de cinq cents kilomtres dans la dernire seconde!... quel
cataclysme!... mes amis!... cela va produire un petit feu d'artifice
auprs duquel ceux de Ruggieri ne sont que des jeux d'enfant...

Farenheit, Gontran, Slna avaient pris place devant les hublots, tandis
que Fricoulet, son chronomtre  la main, comptait  haute voix les
minutes qui s'coulaient.

Enfin, d'une voix qui tremblait lgrement, il dit:

--Encore une seconde.

Aprs cela, il remit le chronomtre dans sa poche et colla son visage au
tlescope.

Il tait temps: les deux corps dont les masses s'taient augmentes au
point d'envahir l'horizon tout entier, s'taient abords et
instantanment, de ces deux sphrodes obscures, surgit un immense
soleil, une gigantesque nbuleuse, incandescente, au centre de laquelle
un tourbillon d'tincelles plus lumineuses, plus aveuglantes que les
plus puissantes lumires  arc voltaque, montait, montait toujours,
envahissant l'espace o elles dispersaient en tous sens des clairs
radieux.

Ainsi que l'avait prdit Fricoulet, on et dit un bouquet de feu
d'artifice, mais pouss  la cent millime puissance, avec des
intensits telles que jamais cervelle humaine ne les et pu concevoir.

En un clin d'oeil l'infini se trouva illumin, et de ce foyer
d'incandescence une chaleur telle se dgageait, que les Terriens durent
se retirer des hublots, que l'on masqua de nouveau pour viter des
accidents semblables  celui dont avait t frapp Farenheit.

--Et voil comment, des vieilles lunes, on fait de nouveaux soleils!
s'cria plaisamment Fricoulet.

--Les astronomes terrestres doivent tre dans un tat! s'exclama
l'Amricain.

L'ingnieur secoua la tte.

--Pas tant que vous croyez, rpliqua-t-il, par la bonne raison qu'ils
n'auront connaissance du fait que dans quelques annes.

--Dans quelques annes!...

--Dame, vous oubliez que nous marchons plus vite que la lumire et que
le rayon lumineux projet par cette nouvelle lumineuse n'arrivera  la
Terre que dans vingt-cinq ou vingt-six ans...

Cette explication parut fort gayer Farenheit.

--En sorte, dit-il, que nous pourrions trs bien, nous, revoir ce qui
vient de se passer...

--Dans tous ses dtails, non; mais nous pourrons prvoir  un jour, 
une heure,  une minute prs, le moment o, au point prcis que nous
aurons dsigns d'avance, un nouvel astre apparatra dans le ciel.

Fricoulet ajouta, quelque peu railleur:

--Ce qui pourrait assurer votre lection  la prsidence de
l'Excentric-Club.

Et se tournant vers Gontran:

--Voil qui rendrait crdules ceux qui ne croient pas l'astrologie! Te
vois-tu, prdisant  un congrs de savants, plusieurs annes  l'avance,
la naissance d'un monde!... il y aurait l de quoi te faire nommer
d'emble membre de toutes les acadmies possibles et imaginables!

--Merci bien, rpondit narquoisement le jeune comte.

Mais comme, sans vouloir l'avouer, le spectacle auquel il venait
d'assister l'avait profondment frapp, il demanda:

--Et les dessous de ce phnomne, quels sont-ils?

--Trs simples, comme tu vas voir: tu sais que la chaleur n'est qu'un
des modes d'action du mouvement, comme la lumire et le son; les ondes
sont seulement diffrentes et agissent diffremment. L'quivalence,
d'ailleurs, est parfaite entre la chaleur dpense pour produire un
travail mcanique et le travail ncessaire pour dvelopper du calorique:
ainsi, la chaleur ncessaire pour lever d'un degr la temprature d'un
kilogramme d'eau correspond au travail que ncessiterait l'lvation 
un mtre de haut un poids de 424 kilogrammes et rciproquement...

--Avocat, passons au dluge, dit plaisamment Gontran.

--Partant de ce principe, il est trs comprhensible que, de l'arrt
brusque des deux corps obscurs que nous examinions, soit rsulte une
lvation fantastique de temprature: le mouvement dont ils taient
anims s'est transform en chaleur et de deux mondes pierreux, uss, la
nature a fabriqu une nbuleuse, embryon de mondes futurs, qui donnera
un jour naissance  un soleil, puis  des plantes et ainsi de suite,
_in secula seculorum_.

--C'est un ternel recommencement.

--Tu l'as dit...

--Alors, murmura Slna, voil la mthode employe par la nature pour la
cration?

--Ou, du moins, l'une des mthodes, mademoiselle, car il est  supposer
que l'arsenal des procds usits par le surnaturel pouvoir qui rgit
les Soleils est inpuisable... En tous cas, il est certain que c'est
toujours d'une nbuleuse, forme en un point de l'espace pour une raison
quelconque--et elles ne manquent pas--que proviennent les Soleils, les
toiles et les Mondes: rien ne se perd, rien ne se cre!

Flammermont se mit  rire.

--Voil une belle phrase!

--Qui n'est pas de moi! je l'ai ramasse, je ne sais plus dans quel
bouquin; quelque part que ce soit, en tous cas, elle est juste...

Fricoulet pensait qu'il en avait fini des explications, mais il avait
compt sans l'Amricain, dans l'oreille duquel tait tomb fort  propos
ce qu'il avait dit quelques instants auparavant, relativement 
l'Excentric-Club.

Assurment, ce serait l une originalit propre  assurer son lection 
la prsidence, que de faire, ds son retour  New-York, une confrence
dans laquelle il prdirait la naissance d'un monde.

Lui, Jonathan Farenheit, de Chicago, marchand de porcs, et pas autre
chose, s'occuper d'astronomie!

 coup sr, ce ne serait pas banal!

Mais il s'agissait de ne pas faire de btise et de combiner ses effets
avec le plus grand nombre de chances possible; pour cela, le concours de
l'ingnieur lui tait indispensable.

Aussi, comme Fricoulet regagnait la cabine commune, l'Amricain lui
embota-t-il le pas, et, comme le jeune homme allait s'tendre sur son
hamac:

--Un moment, monsieur Fricoulet, fit Farenheit, j'aurais quelques mots 
vous dire,... quelques mots seulement...

L'ingnieur attachait sur lui un regard interrogateur; alors l'Amricain
ajouta:

--C'est  propos de ce qui vient de se passer...

Fricoulet tait  cent lieues de supposer que son interlocuteur pt
encore penser  la naissance de la nbuleuse, dont ils venaient d'avoir
le spectacle; aussi demanda-t-il ingnument:

--Et... que vient-il de se passer, mon cher monsieur Farenheit?

--Mais... la nbuleuse!

--a vous intresse donc!... s'cria Fricoulet, tout surpris.

--By god!... si a m'intresse!... mais  cause de l'Excentric-Club!

[Illustration: 219]

Cette fois, l'ingnieur comprit tout de suite et dit:

--Vous voudriez des renseignements plus prcis?...

--Dame! vous comprenez: je ne peux pas me borner  faire une prdiction;
je voudrais, autant que possible, donner quelques dtails, quelques
explications... Voyez-vous qu'on me pose des questions... qu'on me
demande des explications... je serais joli!... alors, si vous vouliez...

--Vous expliquer... je ne demande pas mieux.

--Je prfrerais que vous me rdigiez une petite note; j'ai la tte dure
et je craindrais de mal retenir vos explications.

--Je vais toujours vous dire cela de vive voix; ensuite je vous ferai
une petite note... Donc, sachez d'abord que l'attraction est une force
inhrente  tout atome de matire: dans ce nuage gazeux, produit par la
rencontre de deux monde uss, il existe des parties plus ou moins denses
qui attireront  elles les autres portions de la nbuleuse et dans la
chute lente des particules lointaines vers cette rgion plus attractive,
il se produit un mouvement gnral de rotation qui entrane la masse
tout entire... Vous avez bien saisi?

--Quand ce sera crit, je le comprendrai et surtout je le retiendrai
mieux.

--Par suite, la forme arrive  tre celle de la sphre, forme naturelle
 toute substance, gazeuse ou liquide, abandonne  elle-mme. Les lois
de la mcanique prouvent que cette sphre gazeuse, en se condensant et
en se rapetissant, a d tourner de plus en plus vite sur elle-mme, en
s'aplatissant aux ples; la force centrifuge, dveloppe par ce
mouvement de rotation, a pu alors dpasser la force d'attraction du
centre et dtacher de l'quateur un anneau gazeux, consquence
invitable de cette rupture d'quilibre. Cet anneau s'est lui-mme
condens en sphre, tandis que la nbuleuse continuait  se resserrer et
 tourner de plus en plus vite... Comprenez-vous?

--Pour comprendre, a n'est pas difficile: mais c'est pour retenir...

--Puisqu'il est convenu que je vais vous mettre a par crit...

Cependant l'Amricain tirait sa longue barbe d'un air si visiblement
perplexe, que Fricoulet ne put faire autrement que de lui demander:

--Qu'y a-t-il encore?

--Il y a... il y a... que l'on me demandera peut-tre, quand j'aurai
rpt comme un perroquet ce que vous venez de me raconter l, dans
combien de temps les astronomes terriens pourront tudier les nouvelles
plantes  la naissance desquelles nous avons assist tout  l'heure...
et qu'alors...

L'ingnieur leva les bras au plafond dans un geste d'ahurissement.

--Ah! ah! par exemple... Dieu seul le sait!... des millions d'annes
peut-tre... il se pourrait mme que ce ft davantage...

--Tant que cela!

Fricoulet se croisa les bras narquoisement.

--Ah ! monsieur Farenheit, s'exclama-t-il, vous imaginez-vous qu'il en
soit des astres comme de vos porcs de Chicago et de ce que le suif fondu
met une journe  se solidifier, concluez-vous qu'il en puisse tre de
mme des nbuleuses?

--Mais...

--Des millions d'annes!... j'tais au-dessous de la vrit!... ce sont
des millions de sicles qu'il faudra sans doute pour que de la nbuleuse
primitive il ne reste plus que des plantes solidifies...

L'Amricain se grattait nergiquement le bout du nez, d'un air qui
trahissait une perplexit profonde.

--Vous croyez? murmura-t-il; mais enfin, en admettant que vous
n'exagriez pas, pourriez-vous prciser la dure?

[Illustration: Il eut la sensation de vivre les derniers sicles de
l'humanit terrestre (p. 224). 221]

Cette fois, les prtentions de Farenheit dpassaient par trop les
limites et l'ingnieur se mit  pousser de vritables cris.

--Fou!... vous tes fou!... o voulez-vous que je prenne les lments
ncessaires pour baser une semblable estimation?... Ai-je le poids, la
masse, la superficie de cette nbuleuse?... Je sais bien que, d'aprs
Helmholtz et Tyndall, en supposant que la chaleur spcifique de la masse
condensante ait t celle de l'eau, la chaleur ou la condensation aurait
suffi  produire une temprature de plus de 28 millions de degrs
centigrades... mais encore... et puis, non, ce n'est pas cela... vous
m'embrouillez avec vos questions abracadabrantes!

Farenheit tait tout penaud.

--Croyez, cher monsieur Fricoulet, balbutia-t-il, que je regrette
infiniment...

--Et puis, ajouta l'ingnieur, de quel intrt pourrait-il tre pour vos
auditeurs de connatre la date d'un phnomne qui ne se produira que
dans un ou deux millions de sicles! il y a longtemps qu' cette poque
la Terre aura t rejoindre les vieilles lunes... ou, du moins, que de
la rencontre de la Terre avec quelque autre monde, sera ne une nouvelle
nbuleuse!

Instinctivement, le visage de Farenheit s'apeura.

--By god!... s'exclama-t-il.

L'ingnieur haussa les paules.

--Bast!... fit-il, qu'on s'intresse  ses petits-enfants et mme  ses
arrire petits-enfants, trs bien,... qu'on prenne mme souci, quand on
appartient  l'histoire, de ce que deviendront, dans un sicle ou deux,
vos descendants, passe encore;... mais que peut vous importer,  vous,
gros commerant en suifs, de Chicago, que l'humanit terrestre existe
encore ou disparaisse dans un ou deux millions de sicles?

Ce fut par ces paroles, trs raisonnables au fond, que Fricoulet cltura
sa petite confrence; il tourna les talons et s'en fut s'tendre sur son
hamac, sans paratre prendre garde  l'attitude hbte de son auditeur,
qui semblait attendre encore quelque chose.

--Oh! oh! pensa-t-il en lui-mme, il ne faut pas que l'Amricain se
mette sur le pied, lui aussi, de vouloir prendre des rptitions
d'astronomie! tout mon temps ne suffirait pas et j'aurais plus vite fait
d'ouvrir un cours public et gratuit.

Ce dernier mot amena un sourire sur ses lvres et il s'endormit, tandis
que devant ses paupires closes se dessinait vaguement la silhouette
charmante de Slna.

L'_clair_, pendant qu'avaient lieu ces diverses conversations, avait
travers la _Petite-Ourse_ et maintenant brillaient derrire lui les
sept toiles qui la composent, parmi lesquelles l'toile Polaire.

Il se trouvait alors, tant donn la parallaxe de cette toile, calcule
par Peters en 1842 et estime  0"076,  environ cent trillions de
lieues du systme solaire, distance fantastique qu'un express courant 
raison de 60 kilomtres  l'heure, mettrait plus de 720 millions
d'annes  franchir.

Si Farenheit et pu se douter de ce dtail, sans doute et-il t frapp
 nouveau de folie: mais, pour l'instant, il dormait profondment, le
cerveau fort fatigu par les explications que lui avait fournies
Fricoulet.

Celui-ci mme reposait, tandis que Gontran, de quart, causait avec
Slna et qu'Ossipoff, vritablement infatigable, continuait d'tudier.

Sur la petite table, place prs de lui, les feuillets s'entassaient,
surchargs de notes htivement prises, notes qui devaient servir au
grand ouvrage relatant la fantastique excursion accomplie depuis prs de
trois ans...

En traversant le _Dragon_, le vieillard constata que [Grec: a], la
polaire d'autrefois, celle qui, en raison de la prcession des
quinoxes, formait l'extrmit de l'arc du monde 2,700 ans avant notre
re, brillait d'un clat beaucoup moins considrable qu'il ne paraissait
aux yeux des astronomes terriens et, bien qu'il ft trop loign pour en
tudier les causes de visu, il n'hsita pas  noter que c'tait l, sans
aucun doute, l'indice d'un soleil qui s'teint.

Vainement, il chercha  dcouvrir le mystre dont est envelopp le
systme double de [Grec: n] (nu) dont le compagnon est, depuis deux
sicles, demeur fixe par rapport  l'autre, bien qu'ils soient emports
dans le Ciel par un mouvement propre assez rapide: l'loignement tait
trop grand et il dut conclure que la dure de rvolution devait tre,
comme pour l'toile polaire, de six  sept mille ans.

Ah! s'il l'et os, il et bien dtourn l'appareil de sa route pour se
rapprocher davantage; mais il entendait le vague bourdonnement que
faisaient les voix de Gontran et de Slna, causant dans la machinerie,
et il demeura  son tlescope...

D'ailleurs, le panorama qui s'offrait  lui tait tellement captivant
qu'il y et regard  deux fois avant de se dranger: ce fut d'abord
[Grec: o] (omicron) qui formait un couple ravissant jaune d'or et lilas,
puis les composantes de [Grec: ps] (psi) immuables depuis 1755, poque 
laquelle on les a tudies pour la premire fois, ensuite la fameuse
nbuleuse plantaire, de forme ellipsodale, au centre de laquelle
brille une petite toile, qui semble tre le centre de ce monde en
formation.

Cette nbuleuse, Ossipoff l'examina au spectroscope avec un soin extrme
et cet examen lui confirma les tudes qu'il avait faites  Poulkowa:
elle tait de constitution essentiellement gazeuse et se trouvait dans
l'une des phases de transformation plantaire.

[Illustration: 224]

Mais ce qui, par-dessus tout, l'intressa, ce fut la _Grande-Ourse_, la
plus populaire des constellations clestes, la plus reconnaissable entre
toutes, grce aux sept toiles brillantes qui la composent et dont
l'assemblage a reu, plus particulirement en France, le nom de Chariot
de David.

Ce fut avec une joie extrme que, rapproch comme il l'tait de la
constellation, il put surprendre le secret du systme physique de
Mizar et d'Alcor, chez lesquels les astronomes terriens n'ont pu
surprendre aucune trace de mouvement orbital.

Il attribua cette impossibilit  la lenteur du mouvement, si lent qu'il
faudrait des sicles pour le constater; peut-tre se hasardait-il
beaucoup, mais, par emballement, il n'y regarda pas de si prs.
Peut-tre, au fond de lui-mme, se disait-il qu'il ne risquait pas
grand'chose  tre aussi affirmatif, personne ne devant venir contrler
l'exactitude de ses dires.

D'ailleurs, c'tait l une chose de peu d'importance auprs de
l'vnement qui vint tout  coup mettre sa pauvre cervelle sens dessus
dessous.

Dans le champ du tlescope, au moment o il s'y attendait le moins, une
toile apparut, volant  travers l'espace avec une rapidit
inconcevable, rayant l'infini bleu d'une trane irradiante et, dans un
premier mouvement de stupeur admirative, il joignit les mains,
s'criant:

--Elle!... c'est elle!...

Ce n'tait autre que l'toile marque au catalogue de Groombridge, sous
le n1830, l'une des curiosits de la Grande Ourse,  laquelle elle
appartient, ou plutt  laquelle elle semble appartenir.

Combien de fois, durant ses nuits d'observation,  Poulkowa, l'avait-il
examine, cherchant  surprendre le secret de cet astre nigmatique,
dont la vitesse foudroyante dfie tous les calculs, dconcerte toutes
les suppositions...

[Illustration: 225]

--Ah! cette fois, tu ne m'chapperas pas! grommela-t-il entre ses dents,
sa premire surprise passe, du ton d'un lutteur dont l'adversaire s'est
drob pendant longtemps et qui se trouve enfin face  face avec lui.

Trois cents kilomtres  la seconde!

Est-ce qu'avec une vitesse semblable, il tait possible d'admettre que
1830 Groombridge appartnt  notre univers? c'tait de la folie! et une
supposition semblable se trouvait en opposition flagrante avec tous les
principes scientifiques admis!

Parmi ces principes, notamment, il en est un d'aprs lequel un corps
arrivant de l'Infini vers la Terre, toucherait le sol de cette plante
avec une vitesse de 11 kilomtres 300 mtres, dans la dernire seconde!

Si l'on connaissait exactement les masses de toutes les toiles et leur
arrangement dans l'espace, on pourrait de mme calculer la vitesse
maximum qu'un corps acquerrait, en tombant d'une distance infinie vers
un point quelconque du systme stellaire!

Eh bien! si nous trouvions qu'une toile se meut plus vite que cette
vitesse, nous en conclurions, n'est-ce pas? que cette toile
n'appartient pas  l'Univers visible, que c'est un simple voyageur,
arrivant de l'Infini et ne pouvant tre arrt par l'attraction combine
de toutes les toiles connues!

N'est-ce pas le cas de l'toile 1830 Groombridge! D'aprs Newcomb, un
corps tombant de l'Infini au centre de notre systme serait anim d'une
vitesse de 40 kilomtres seulement dans la dernire seconde! or, ce
n'est l qu'un huitime de la vitesse propre de l'toile en question.

D'un autre ct, Flammarion tablit qu'en supposant qu'il y ait dans
notre Univers cent millions de soleils, que chacun d'eux en moyenne soit
une fois plus lourd que le ntre et que notre Univers ait pour diamtre
la longueur du chemin parcouru par la lumire en trente mille ans...

Eh bien! messieurs, pour obtenir le chiffre de 300 kilomtres, vitesse
dont est anim l'astre en question, il faudrait admettre une masse
attractive 64 fois plus forte que celle suppose plus haut...

Donc, ou bien les astres qui composent notre Univers visible sont plus
nombreux et plus lourds que le tlescope ne semble l'indiquer, ou bien
1830 Groombridge n'appartient pas  notre univers: cette toile le
traverse sans que les attractions runies de tous nos soleils ne
puissent l'arrter...

Ces derniers mots, Ossipoff les avait prononcs d'une voix vibrante,
triomphante, tandis que, le visage empourpr, le regard tincelant, il
menaait de son bras tendu un auditoire imaginaire.

Brusquement, l'espce d'hallucination  laquelle il obissait depuis
quelques minutes, cessa: il lui sembla entendre derrire lui un
ricanement moqueur et se retourna.

Il tait seul, mais ce mouvement avait suffi pour rompre le charme; il
promena autour de lui un regard ahuri, passa la main sur son front
tremp de sueur, comme pour rappeler  lui ses ides un moment gares
et parut tout surpris de se trouver l, debout et gesticulant.

--J'aurais jur qu'on avait ri, murmura-t-il.

Et, assez penaud, il retourna s'asseoir au tlescope; mais  peine
eut-il mis l'oeil  l'objectif qu'il tressauta: l, dans l'espace, une
figure trange rayonnait, sorte de tte humaine qui semblait le regarder
avec ses deux yeux louches ingaux, tandis que sa bouche se fendait
largement, comme pour se moquer de lui.

Mais il se mit  rire de lui-mme; cette fois, il avait repris
possession de lui-mme; il n'tait le jouet d'aucune hallucination et
ce qu'il voyait l n'tait autre que la petite nbuleuse qui porte le
n97 sur le catalogue des nbuleuses de Messier.

Sans y prter grande attention, d'abord parce qu'il tait encore un peu
fatigu de ce qui venait de lui arriver, ensuite parce que, rellement,
ces contres clestes n'offrent qu'un intrt fort relatif, il vit
dfiler devant lui, successivement, le _Petit lion_, les _Chiens de
chasse_ et la _Chevelure de Brnice_.

Seulement, il recouvra toute sa prsence d'esprit et secoua l'espce de
torpeur crbrale qui l'engourdissait lorsque apparut, dans le champ
tlescopique, la belle nbuleuse dcouverte par Messier en 1772, mais
dont l'admirable forme en spirale n'a t reconnue que trois quarts de
sicle plus tard par lord Rosse.

Ce fut une joie sans mlange pour Ossipoff, de pouvoir admirer plus
nettement encore que de l'observatoire de Poulkowa les dtails
vritablement surprenants de cet astre: les spirales prsentaient deux
branches trs brillantes et formes de plusieurs filets; les intervalles
de ces branches taient remplis de lumire et une nbulosit presque
continue reliait l'un  l'autre les deux noyaux, tandis qu'tincelait
comme une lampe  incandescence le noyau, centre des grandes spirales.

Ce qui l'intressa par-dessus tout, ce fut de pouvoir comparer l'astre
tel qu'il se prsentait  lui--c'est--dire tel qu'il apparatrait dans
plusieurs sicles,  ses collgues de la Terre,--avec ce qu'il tait
plusieurs annes auparavant, non pas seulement  l'poque o lord Rosse
l'avait tudi, mais plus rcemment avec les dessins excuts en 1862
par Chacornac.

Dans ces dessins, les deux branches, signales par lord Rosse, existent
encore, mais plus condenses; les intervalles sont moins lumineux, les
deux noyaux ont  peu prs le mme clat, le noyau concentrique est
dgag et la structure spirale des filets qui l'entourent est nettement
accuse.

En 1876, nouvelles observations de Wolff et nouveaux changements; les
spirales se sont condenses et rduites  trois, les intervalles sont
presque compltement obscurs, les filets secondaires n'existent plus et
l'intervalle des noyaux est absolument noir; le second noyau s'est
transform en une brillante toile d'clat suprieur  celui du premier.

Outre l'intrt que lui offrait ce ct de son tude, le vieux savant
trouvait l une occasion vraiment unique de s'assurer de l'existence
ancienne de la matire; ces spires d'astres brillants, tombant vers un
centre commun, lui permettaient de se rendre compte de la plus immense
priode de dure que jamais l'intelligence humaine ait pu concevoir.

Que penser, en effet, d'une voie lacte qui s'est mise  pivoter et 
former des spirales d'toiles se dirigeant toutes vers un foyer de
concentration future?

Combien de millions de sicles n'a-t-il pas d falloir pour contourner
ces spires gigantesques!

L'imagination demeure confondue quand on songe que ces myriades de
soleils, loigns de nous  une incommensurable distance, perdus, pour
ainsi dire, dans l'infini, peuvent tre, chacun, le centre d'un systme
plantaire.

Quel rang misrable dans l'ensemble de l'univers prend alors notre
Soleil dont la grandeur, cependant, nous effraie, avec tout son cortge
de mondes et de satellites.

C'est  peine si on se permet de le compter et de le comparer  ces
colossales crations qui gravitent imperturbablement dans le dsert
sidral.

Voil ce que se disait Ossipoff, vritablement ananti par ces penses
philosophiques qu'avait fait natre dans son esprit la contemplation
trop prolonge des merveilles clestes.

Ses doigts avaient laiss rouler  terre le crayon dont il se servait
pour prendre des notes et, un peu cart du tlescope, le coude sur ses
genoux et le menton dans la paume de sa main, il tomba dans une rverie
profonde qui, insensiblement, se transforma en assoupissement, puis en
sommeil.

Alors, un rve bizarre, ou plutt un cauchemar douloureux, vint le
torturer, contre-partie du spectacle inoubliable auquel l'avait fait
assister la rencontre des deux corps soudain transforms en nbuleuses.

La nature lui avait rvl le secret de la cration et voil que, devant
ses yeux pouvants, se dvoilait le mystre de la destruction!

Par un miracle que son cerveau ngligeait de pntrer, car il se
contentait de constater les faits sans vouloir en rechercher les causes,
en moins de quelques minutes, il eut la sensation de vivre des sicles,
les derniers sicles de l'humanit terrestre...

[Illustration: Non!... rien ne meurt!... mais rien ne se cre!... (p.
229). 229]

L'atmosphre qui entoure la Terre, ainsi qu'une enveloppe gazeuse, aprs
avoir t diminuant chaque anne, disparut soudain entirement, laissant
la plante sans dfense contre les rayons ardents du soleil, pompant les
mers, les fleuves et les ruisseaux.

[Illustration: 230]

Puis, ce fut l'corce terrestre qui, dessche, se mit  absorber,  son
tour, toutes traces d'humidit existant non seulement  sa surface, mais
encore dans l'espace; alors, les eaux se combinrent chimiquement avec
les roches et l'absorption continua au fur et  mesure qu'augmentait le
refroidissement.

Peu  peu, l'azote, l'oxygne, la vapeur d'eau s'absorbaient, eux aussi,
et, bientt, le sol se trouva expos, sans protection, au froid glacial
des espaces,  273 degrs au-dessous de zro.

Alors, la mort qui, jusqu' ce moment, s'tait contente de faucher
largement  travers l'humanit, couvrit de ses larges ailes la surface
entire de la plante et la vie cessa.

Un seul tre tait vivant, non sur le sol mme, mais dans l'espace o
son esprit planait: cet tre, c'tait Ossipoff.

Ds que la dernire me humaine se fut teinte, une transformation
totale s'opra sur la terre; ce n'tait rien que cette me, ou du moins
presque rien: l'me d'un petit enfant nouveau-n et que la mort venait
de glacer sur le sein de sa mre morte et, cependant, aussi longtemps
que, dans ce corps minuscule, le coeur avait battu, il avait sembl que
la vie ne se ft pas encore retire de la plante.

C'tait  peine si, en prtant l'oreille, on aurait pu entendre le
souffle lger qui sortait des lvres violaces et, pourtant, il
paraissait que cette manifestation de vie tait suffisante  donner le
change sur l'existence mme de ce monde agonisant.

Mais, quand se fut tu, dans cette poitrine d'enfant, le dernier
battement du coeur, un silence effrayant rgna soudain  la surface du
sol et dans l'espace.

La Terre tait morte!

Ossipoff se sentit aussitt envahi par un froid mortel, le froid qui
rayonnait de sa plante natale, un froid qui lui gelait le sang dans les
veines et qui faisait craquer sa peau, instantanment parchemine, comme
si c'et t une corce d'arbre frapp par la gele.

Oh! ce froid!... quelle pouvantable torture! au milieu de son
cauchemar, le vieux savant claquait des dents, frissonnait de tous ses
membres! et, pourtant, bien qu'il pt fuir, il restait l,
invinciblement immobilis par sa curiosit.

La Terre tait morte et la dernire famille humaine reposait, rigide,
dans un linceul de glace.

Qu'allait-il arriver?

La nature n'allait-elle pas lui dvoiler ses mystres et, de ce quelque
chose qui, tout  l'heure encore, existait, qui, maintenant, n'tait
plus, qu'est-ce que Celui qui cre tout et dtruit tout allait faire?

Dessche, solidifie, pierreuse jusqu' son centre, la plante
terrestre continuait de rouler  travers l'espace, ne conservant plus
que par un miracle d'quilibre, juxtaposs les uns aux autres, les
matriaux dont elle se composait, et que, dsormais, ne maintenait plus
souds aucune agrgation.

Alors, un spectacle stupfiant s'offrit aux regards d'Ossipoff: la Lune,
attirant  elle la plante, dont elle n'avait t jusque-l que le
satellite, provoquait une mare gigantesque; mais ce n'taient plus des
flots liquides sur lesquels s'exerait son attraction: c'taient des
flots de roches et de terres.

Puis,  l'attraction de la Lune, se joignit celle de Mars, de Vnus et
des autres plantes avoisinantes et, peu  peu, roulant toujours sur
elle-mme, la Terre continuait sa route dans l'espace, se dtraquant de
toutes parts, semant, le long de son orbite, les fragments d'elle-mme.

Alors, la Terre dtruite, Ossipoff assista  la destruction du Soleil:
depuis des sicles dj, le centre de notre systme solaire allait se
refroidissant, abandonnant  l'espace sa chaleur extraordinaire; et un
moment vint o, solide et obscur, us  son tour ainsi que l'avait t
sa plante, l'astre se dsagrgea et s'parpilla lui-mme dans le vide
en poussire cosmique...

Haletant et terrifi, Ossipoff, que ce spectacle faisait
pouvantablement souffrir, ne pouvait cependant se dcider  s'y
soustraire, bien que, cependant, cela ne dpendt que de sa seule
volont: les Mondes taient dtruits! la Nature mourait-elle donc, ou
bien, ainsi qu'il en avait philosophiquement la prescience, ne
faisait-elle que se transformer?

C'tait cela qu'il voulait savoir et c'est pourquoi, planant toujours,
il suivait d'un regard anxieux les molcules terrestres et solaires qui
voguaient dans le vide.

Soudain, sans qu'il pt se rendre compte du pourquoi, il se produisit
dans l'espace comme un ouragan, une sorte de tornade arienne dans
laquelle se trouvrent entrans tous les dbris terrestres et solaires,
peu  peu attirs vers un centre invisible qui, brusquement, se
transforma en un foyer incandescent.

Une nbuleuse nouvelle venait de natre, d'o devaient sortir les futurs
systmes solaires.

En ce moment, Ossipoff s'veilla: il tait tremp de sueur et tous ses
membres taient courbaturs comme s'il et t rou de coups.

Les yeux grands ouverts, il vit, runis autour de son hamac, Slna,
Gontran, Fricoulet et Farenheit, qui le regardaient avec anxit.

Il voulut se redresser sur un coude pour les mieux voir; mais aussitt
les mains de Slna et de Gontran, appuyes doucement sur ses paules,
l'immobilisrent.

Il voulut parler, mais, immdiatement, Fricoulet posa son doigt sur ses
lvres, pour lui recommander le silence; en mme temps, le vieillard
sentait un linge glac lui envelopper le front.

--Cela va lui reprendre, entendit-il murmurer par Farenheit.

--Je ne pense pas, rpondit l'ingnieur; regardez, l'oeil est plus net,
la pupille n'est plus dilate, la respiration est moins oppresse...

--Croyez-vous, monsieur Fricoulet? demanda Slna les mains jointes et
attachant sur l'ingnieur des regards inquiets.

Celui-ci haussa les paules, et, prenant entre ses doigts le poignet du
vieillard, rpondit:

--Parbleu!... le pouls est normal, la fivre a disparu... dans deux
jours, il sera sur pieds...

Alors, Ossipoff demanda, mais tout bas, comme craintivement:

--Qu'ai-je donc eu?

Ses compagnons se regardrent, semblant s'interroger.

--Hum... hum... murmura Gontran...

--Oh! mon Dieu! maintenant, on peut lui dire la vrit, opina
l'ingnieur...

Et, s'adressant au vieillard:

--Ce que vous avez eu, mon cher monsieur Ossipoff!... peu de chose, en
somme: rien autre chose qu'une petite congestion crbrale...

Ossipoff essaya de rire, incrdule; mais il se sentit aussitt au
cerveau une douleur telle que sa bouche demeura ouverte, les lvres
distendues dans un sourire cruellement fig...

--Une congestion crbrale! balbutia-t-il; mais c'est un simple
cauchemar que j'ai eu... un cauchemar horrible, c'est vrai... mais...

-- telle enseigne que nous avons d nous mettre  trois, M. Farenheit,
Gontran et moi, pour vous retenir sur votre hamac!... Vous vouliez
courir  la salle des machines, dvisser un hublot et vous en aller par
l'espace voir ce qui se passait sur Terre...

Le vieillard tait ahuri.

--Moi! moi!... murmurait-il.

--Oui, vous... un cauchemar!... vous voulez dire un joli accs de fivre
chaude... Ah! vous en avez racont des choses... La Terre... le
Soleil... l'observatoire de Poulkowa... vos instruments... le froid...
la glace... les nbuleuses...

--Une vraie salade russe, quoi! s'exclama Flammermont.

--Oui... oui; je me souviens maintenant...

Et, tandis que son visage s'illuminait soudain, Ossipoff s'criait,
comme inspir:

--Ah! je ne donnerais pas pour ma vie entire le cauchemar qui vient de
me torturer... C'est Dieu qui me l'a envoy pour me permettre de
soulever le voile mystrieux dont la nature s'enveloppe... j'ai eu la
prescience de la fin des mondes... je...

Slna prit la main de l'ingnieur.

--Monsieur Fricoulet, supplia-t-elle, calmez-le, sa fivre le reprend...

--Laissez-le dire; tenter de l'arrter lui ferait plus de mal...

Assis sur son sant, l'index lev dans une attitude prophtique, le
vieillard se mit  parler.

--Non, rien ne meurt, mais rien ne se cre... dans l'universelle nature,
la matire et l'nergie sont indestructibles... depuis la cration des
Mondes, pas un atome de matire ne s'est dtruit, pas une parcelle
d'nergie potentielle ne s'est perdue... Si, une fois les plantes
mortes et les Soleils teints, leur poussire demeurait inerte et
inactive, l'Univers pourrait-il tre ce qu'il nous parat...

Il s'interrompit, poussa un petit rire moqueur en rponse  des
objections que son imagination enfivre faisait rsonner  son oreille
et poursuivit:

--Est-ce que, s'il en tait ainsi, les toiles n'auraient pas eu
largement, depuis l'poque de leur formation, le temps de s'teindre et,
relativement aux sicles couls, il n'y a que les plus rcentes qui
brillent... Non... non... nous ne courons ni  l'anantissement ni  la
mort universelle de tout ce que nous connaissons!... La cration est la
loi de la nature... Quel est le but du crateur? il n'est pas donn 
notre infime intelligence de le percevoir... mais l'Infini est
ternel!...

Ces derniers mots, il les avait cris plutt que prononcs, d'une voix
rauque et, en mme temps, puis par ce suprme effort, il se renversa
en arrire, la tte immobilise sur le traversin, la face empourpre,
les yeux dsorbits, les regards vaguant dans l'espace...

Slna s'tait prcipite; mais Fricoulet l'cartant doucement de la
main, lui dit avec calme:

[Illustration: 234]

--N'ayez crainte; cette surexcitation va tomber et, dans quelques heures
d'ici, vous pourrez le voir calme et souriant comme autrefois; allez
prendre un peu de repos... Je suffirai pour le moment.

--Mais voil quatre jours que vous n'avez dormi! s'exclama la jeune
fille.

Sans rien dire, l'ingnieur la poussa vers la porte ainsi que ses deux
compagnons et revint prendre sa place au chevet du malade.




CHAPITRE VIII

LA FIN DE TOUT


[Illustration: 235]

Brnice, fille du roi Ptolme Philadelphe, venait d'pouser son propre
frre, Ptolme Evergte, quand la guerre, soudainement dclare avec
Sleucus, roi de Syrie, amena la sparation des deux jeunes poux.

Dans son affliction, la princesse promit de faire  Vnus le sacrifice
de sa chevelure si son mari revenait victorieux, et la desse, ayant
exauc les voeux de Brnice, celle-ci, le lendemain mme du retour de
Ptolme, faisait tomber sous le ciseau les plus beaux cheveux qui se
fussent jamais vus sur une tte de femme et les portait au temple de
Vnus.

Mais, quelques jours aprs, cet ex-voto d'un genre tout nouveau avait
disparu, vol sans doute par quelque amoureux de la princesse,  moins
que la chevelure n'et tir l'oeil d'un perruquier de l'poque qui y vit
matire  fabriquer des postiches superbes.

Quoi qu'il en ft, cela provoqua un gros scandale, d'autant que la
douleur de Brnice se doubla de la fureur de son poux qu'un semblable
larcin mit hors de lui.

Pour calmer un peu le couple royal, il fallut alors qu'un astronome du
temps, dont la science tait fort respecte, un nomm Conon, dclart
que l'auteur du larcin n'tait autre que Vnus, elle-mme, laquelle,
pour honorer en la personne de Brnice la fidlit conjugale dont elle
avait fait preuve en sacrifiant sa chevelure, avait transport celle-ci
au ciel o elle brillait sous forme d'toiles.

Et,  l'appui de son dire, l'astronome montra aux jeunes poux une
constellation nouvelle qui--leur affirma-t-il--venait d'apparatre.

De la sorte, tout le monde fut content et les poux flatts dans leur
amour-propre, et le voleur qui put jouir en paix de son larcin et
l'astronome qui dut rcolter, du fait de cette aimable supercherie, un
joli cadeau; et les futurs astronomes eux-mmes auxquels fut pargne la
peine de choisir un nom  cette belle constellation, puisqu'ils l'ont
trouve toute trace et toute baptise sur le globe cleste de
l'Observatoire d'Alexandrie.

Ayant termin cet historique, du ton narquois et sceptique qui lui tait
particulier, Fricoulet fit une lgre pause et regarda Gontran:
celui-ci, le visage contre le tlescope, semblait examiner avec
attention la constellation dont il tait question, mais en ralit ses
paupires taient closes.

--Tu dors! demanda l'ingnieur du ton le plus naturel qu'il lui fut
possible.

--Moi! s'exclama le jeune comte, comme si une semblable supposition
l'et froiss...; pas le moins du monde! seulement, je ferme les yeux
pour me mieux entrer dans la mmoire ce que tu me racontes...

Fricoulet se mit  rire.

--Et comment, diable! veux-tu te fourrer dans la mmoire ce qu'il faut
voir?... ce n'est pas en jouant  l'aveugle que tu deviendras jamais
astronome! S'il prend fantaisie  Ossipoff de te demander le rsultat de
tes observations?

--Je lui dirai que la _Chevelure de Brnice_ se trouve au-dessous des
_Chiens de chasse_, qu'elle est forme par la runion de plusieurs
toiles que Tycho-Brah a runies en une constellation, vers l'anne
1790... mais que Tycho-Brah n'avait rien invent plus haut, puisque...
et je raconterai la petite histoire de fidlit conjugale que tu viens
de me dbiter...

[Illustration: Avec ce bouquin, comme guide, tu pourras circuler 
travers les toiles (p. 245). 237]

Tout cela, Gontran l'avait rcit d'un seul trait, sur un ton de voix
monocorde, tel un enfant qui rcite une leon apprise  la faon des
perroquets.

--D'accord; mais, s'il te demande quelle est la coloration du n24 au
catalogue de Flamsteed, seras-tu capable de lui rpondre?

--Oui, quand tu me l'auras montr!

L'ingnieur donna un lger coup de pouce au tlescope qui pivota sur
lui-mme et fut alors braqu dans la direction o se trouvait la
constellation en question.

--Regarde, maintenant, dit-il... que vois-tu?

--Deux toiles; l'une qui jette des feux oranges et l'autre qui rayonne
couleur lilas...

--C'est le n24...; je te signale, non loin, le n42, galement double
et dont le mouvement orbital est si rapide que la rvolution de ces deux
soleils autour de leur centre de gravit ne demande que 25 ans pour
s'effectuer... Comme particularit, cette rvolution se produisant juste
dans le plan de notre rayon visuel, on ne voit ce mouvement que de
profil, si bien que les deux composantes paraissent ne s'carter que
trs peu l'une de l'autre... Un peu sur ta droite, tu dois voir le n35,
systme triple qui, de Terre, n'est visible qu' l'aide de puissants
instruments d'optique...

--Oui... je vois trois toiles... eh bien?

--Rien  dire, si ce n'est qu'elles ont tourn de 45 degrs, en 70 ans;
ce qui permet de fixer  leur rvolution complte une dure de quatre 
cinq cents ans...

Entendant un bruit de pas lgers derrire lui, l'ingnieur se retourna
et vit Slna qui entrait dans la machinerie sur la pointe des pieds.

--Eh bien?... demanda-t-il, comment va?

--Mieux... il est veill et dsire parler  Gontran...

Le jeune comte se retourna et montra un visage tellement mcontent que
Mlle Ossipoff en fut tout affecte.

--Qu'y a-t-il encore? ne put-il s'empcher de bougonner entre ses dents.

--Tranquillisez-vous, lui rpondit la jeune fille d'une voix triste; mon
pauvre pre se rend compte de son tat et je ne crois pas que la
conversation qu'il dsire avoir avec vous doive rouler sur les questions
astronomiques.

Alors, Gontran fut vritablement inquiet, et, avec sollicitude:

--Se sentirait-il plus mal?

--Au contraire; le cerveau est un peu dgag, l'oppression de la
poitrine a diminu et il parat avoir ses ides trs nettes.

En ce moment, une sorte de gmissement plaintif s'entendit dans la cage
de l'escalier et Slna ajouta:

--Mon pre s'impatiente... venez-vous, monsieur Gontran?...

Celui-ci regarda Fricoulet.

--Cela ne va-t-il pas l'agiter et augmenter son malaise?

--Je ne crois pas; en tout cas, il serait plus dangereux encore de
l'nerver... Va avec mademoiselle... je vous suis et, si M. Ossipoff
veut se lancer dans des discussions scientifiques... halte-l!... moi,
son docteur ordinaire, j'interviens...

Hlas! les craintes de Gontran taient chimriques: ainsi que l'avait
dit Slna, le vieillard, bien qu'allant mieux, se trouvait encore sous
le coup de la commotion crbrale qui l'avait jet bas, trois jours
auparavant, ainsi qu'un vieil arbre abattu par la cogne du bcheron.

L'oeil avait, il est vrai, repris sa lucidit, et dans le regard avaient
reparu des reflets d'intelligence; mais le masque tait blme,  peine
plus color que le blanc oreiller sur lequel reposait la tte; la bouche
tait pince, les lvres encore violaces et, sur la couverture, les
mains, extraordinairement amaigries, demeuraient immobiles.

Cependant,  la vue de M. de Flammermont, il sembla que les pommettes du
malade se teintaient, oh! trs lgrement, et les doigts osseux
esquissrent, trs faible, un geste d'appel.

--Gontran,... mon enfant,... balbutia le malade, d'une voix douce comme
un souffle, quand le jeune homme se fut approch de lui... ne vous
inquitez pas... cela va mieux... beaucoup mieux... je voudrais vous
demander un service...

--Parlez... parlez... rpondit M. de Flammermont avec empressement...

Le vieillard garda le silence, durant quelques secondes, comme s'il
rassemblait ses forces; puis, enfin:

--D'abord... o sommes-nous? interrogea-t-il.

--Aux abords de la _Chevelure de Brnice_, fit le comte.

--Bien... ah! bien, murmura le vieillard; alors, nous ne devons pas tre
loin du _Bouvier_.

--Nous en approchons rapidement, monsieur Ossipoff, dit Fricoulet, qui,
jusqu'alors, tait demeur sur le seuil de la cabine; mais, vous savez,
il ne faut pas vous occuper de ces choses-l... pour le moment... sans
cela, vous gurirez beaucoup plus lentement...

Ossipoff inclina la tte faiblement.

[Illustration: 240]

--Je sais... je sais... bgaya-t-il; mais, pendant que je suis l, nous
marchons et je perds l'occasion de pouvoir tudier de prs ces astres
merveilleux que l'on contemple si imparfaitement de la Terre...

Le vieillard s'animait, un feu vif lui tait mont aux joues et ses yeux
s'taient soudainement mis  briller d'un clat extraordinaire.

--Monsieur Ossipoff, dit alors Fricoulet avec autorit, je vous dfends
absolument de parler de ces choses et mme d'y penser et si j'avais su
que vous aviez demand Gontran pour cela...

--Non... non; s'exclama dsesprment le vieillard du ton que prend un
enfant auquel on dfend de jouer  son jeu favori.

Et, tendant vers le jeune homme ses mains tremblantes:

--Gontran, balbutia-t-il, mon enfant, mon fils... je voulais vous prier
de prendre des notes  ma place...

Et, la tte subitement renverse en arrire, les yeux vagues, il se mit
 parler comme dans un accs de dlire.

--Le _Bouvier_... _Couronne Borale_... le _Cocher_... le _Serpent_...

Impressionn, Gontran se pencha vers le lit.

--Mon cher monsieur Ossipoff, dit-il, je vous promets d'tudier au plus
prs les constellations que nous trouverons sur notre route, de faon 
ce que, lorsque vous irez mieux, vous puissiez vous imaginer avoir vu
tout cela vous-mme...

Mais dj le vieillard tait incapable d'entendre, la fivre l'avait
ressaisi et, pendant que Fricoulet et Slna s'empressaient autour de
lui, l'un lui faisant respirer des sels, l'autre lui faisant, sans
discontinuer, des applications d'eau glace sur le front, le vieillard
se mit  parler tout haut, en proie  un tat extraordinaire
d'exaltation.

--Arcturus!... Arcturus! s'exclama-t-il, tandis que son index lev vers
le plafond semblait indiquer dans l'espace l'astre que son imagination,
 dfaut de ses regards, voyait.

Et, mentalement, M. de Flammermont se rappela, voqus par ce seul nom,
les deux vers de Virgile:

    _At sit non fuerit tellus fecunda, sub ipsum_
    _Arcturum tenuit sat erit suspendere sulco_.

Par un phnomne trange de l'association des ides, il lui semblait
entendre la voix du professeur de rhtorique, commentant ces deux vers,
expliquant qu'au temps d'Hsiode et d'Homre, Arcturus tait consult
comme un oracle de la vie champtre; Virgile conseillait d'attendre le
coucher du Bouvier, dont Arcturus est la plus brillante toile, pour
planter les lentilles et de labourer  l'poque o Arcturus brille au
plus haut du ciel.

Les astronomes de ces temps reculs associaient les toiles aux travaux
des champs et Arcturus, particulirement, tait fort redout, car son
retour concidait souvent avec l'poque des temptes...

Cependant, peu  peu, l'excitation d'Ossipoff tait tombe et, grce aux
soins empresss de sa fille, un calme relatif l'avait envahi, si bien
qu'il ferma les yeux et s'assoupit...

Alors, sur un signe de Fricoulet, Gontran sortit sans bruit de la cabine
et descendit dans la machinerie o l'ingnieur le rejoignit bientt,
portant les diffrentes pices du spectroscope qu'il avait dmont.

--Vois-tu, fit-il en rajustant les pices les unes aux autres, ce qui
est un mal pour les uns est un bien pour les autres et l'indisposition
d'Ossipoff ne pouvait tomber plus  propos pour te permettre de jouer
sans danger ton petit rle d'astronome en chambre...

--Quelle drle d'ide, bougonna Gontran, a eue l'auteur des _Continents
clestes_ de n'y pas parler des toiles?

--Drle d'ide! non; fort logique au contraire... les toiles n'ont rien
 voir avec les plantes. D'ailleurs, que t'importe... puisque tu m'as
sous la main et que tu peux me feuilleter  ton aise...

Et, comme Gontran accueillait ces mots par un hochement de tte,
l'ingnieur ajouta avec un petit ricanement:

--Oui... oui... je sais bien ce qu'il y a de dsagrable pour toi  me
demander  moi, ton rival, les lments ncessaires pour me faire
concurrence!... mais, que veux-tu, la situation est comme a, et ni toi
ni moi n'y pouvons rien changer...

Il avait achev de monter le spectroscope, et, tout en s'occupant de
l'orienter devant le tlescope, il poursuivit:

--Il faut d'abord que tu saches que le _Bouvier_, l'une des plus
anciennes constellations du Ciel, a chang plusieurs fois de nom, depuis
les sicles: on l'a appel Arctophylon ou _Gardien de l'ourse_, en
raison de sa proximit de la Grande-Ourse, _Gardien du Nord_, _Crieur_;
puis, les Arabes, qui regardaient les quatre toiles du chariot comme
l'image d'un cercueil, l'appelaient _Fossoyeur_, parce qu'il semblait
marcher derrire le corbillard...

--C'est que nous appelons l'astronomie gaie! ricana le jeune comte.

--Arcturus qui est, avec Vga, la plus magnifique toile de
l'hmisphre boral, a pass fort longtemps pour l'une des toiles les
plus proches de la Terre,  cause de son clat. Mais l'astronome Peters
tant parvenu, en 1842,  dterminer sa parallaxe, on constata, qu'au
contraire, Arcturus est fort loign de notre plante: environ 60
trillions de lieues...

En ce moment, M. de Flammermont souleva son chapeau de voyage et
montrant  l'ingnieur son front tout emperl de sueur:

--Dieu, qu'il fait chaud! murmura-t-il.

Fricoulet sourit et carta lgrement le voile qui masquait le hublot;
aussitt, par l'ouverture, entra une clart aveuglante dont la
machinerie se trouva inonde et dont les deux terriens demeurrent
blouis, durant quelques secondes, mme aprs que le rideau, retomb 
sa place, eut refait l'obscurit.

--Arcturus! dit l'ingnieur; sans que tu t'en aperoives, j'ai donn un
petit coup de levier et voil un quart d'heure que nous piquons droit
sur le _Fossoyeur_... maintenant, tu peux constater par toi-mme que son
spectre est identique  celui de notre Soleil... car voici les mmes
raies qui trahissent dans cette toile la prsence des mmes mtaux que
dans le Soleil...

[Illustration: 243]

L'ingnieur fora son ami  se courber sur l'appareil, et soulignant ses
explications d'indications donnes  l'aide de son doigt:

--Te rends-tu compte de la rapidit avec laquelle Arcturus marche 
travers l'espace? tu vois que son dplacement atteint 0'078 en ascension
droite vers l'Ouest et 1"97 en dclinaison vers le Sud, ce qui donne
2"25 par an, suivant un arc de cercle vers le Sud-Ouest... Eh bien!
sais-tu ce qu'il advient de cette rapidit?... tout simplement ceci:
qu'en huit cents ans, Arcturus parcourt sur la sphre cleste un espace
analogue  la largeur de la pleine Lune vue de la Terre et que, dans
quelques sicles, il n'appartiendra plus aux constellations de
l'hmisphre boral; il aura franchi l'quateur et se sera incorpor aux
groupes de l'hmisphre austral.

Gontran coutait tout cela, d'un air absolument indiffrent: que pouvait
lui faire, en effet, qu'Arcturus appartnt  tel ou tel hmisphre? 
son sens, il et cent fois mieux valu qu'il n'existt pas du tout;
c'et t une torture de moins  infliger  sa mmoire.

--Arcturus, continua impassiblement Fricoulet, marche dans le sens du
rayon visuel d'un observateur plac sur la Terre avec une rapidit de 66
kilomtres par seconde; en additionnant cette vitesse avec celle de son
dplacement sur la vote cleste gale  83 kilomtres, on arrive au
joli total de 149 kilomtres par seconde, 8,940 par minute...

Le jeune comte haussa les paules, grommelant:

--Et comment veux-tu qu'on puisse s'y reconnatre avec des astres qui
sont continuellement en mouvement?... les constellations des anciens ne
sont plus les mmes que les ntres... ou du moins ne sont plus  la mme
place; alors, qu'est-ce qui te prouve que ce soient les mmes?

Sans faire attention  la boutade de son ami, l'ingnieur, le prenant
par le bras, le contraignit  mettre son oeil  l'objectif, disant:

--Au lieu de bougonner, admire donc Pulcherrima.

--Qu'est-ce que c'est que a? interrogea l'autre ahuri.

--Cette toile double que tu aperois en ce moment avec ses deux
composantes, l'une jaune d'or clatant, l'autre bleu marine: c'est
[Grec: e] que l'astronome Struve a baptise de ce nom significatif:
Pulcherrima!--pendant que tu y es, tu peux voir [Grec: d], moiti jaune
d'or et lilas clair; leur originalit est d'tre fixes l'une par rapport
 l'autre, bien qu'un mouvement rapide les entrane toutes deux dans
l'espace... Pour mmoire, rappelle-toi que, parmi les curiosits du
_Bouvier_, il faut retenir l'toile [Grec: x], forme de deux astres de
couleur orange,--fait assez rare, car presque dans tous les couples o
le soleil principal est jaune, le satellite est ordinairement blanc,
vert ou bleu,--l'toile 44 _i_, curieuse par l'inclinaison de 70 degrs
de son plan orbital sur le rayon visuel, l'toile [Grec: m], de
quatrime grandeur, qu'il ddouble d'abord en deux astres, dont le plus
petit lui-mme est double; ensuite...

Cette fois, la patience de Gontran tait  bout; il se dressa, croisa
les bras et s'cria avec colre:

--Ah! , t'imagines-tu que je m'en vais retenir tout cela?.... voil
une heure au moins que tu parles et tu en es toujours  la mme
constellation! Je n'ai pas envie de devenir fou, moi!...

--Veux-tu que je cesse? demanda Fricoulet trs tranquillement. Moi, tu
sais, je n'ai pas la vocation du professorat...

[Illustration: Elle tait  genoux sur le plancher, les yeux attachs
sur une image sainte (p. 254). 245]

--Peut-tre; mais tu as maintenant celle du mariage, riposta
narquoisement M. de Flammermont, que ces mots avaient calm comme par
enchantement.

Il reprit sa place et avec une douceur anglique:

--Continue, mon bon Alcide, dit-il, je suis tout oreilles.

[Illustration: 246]

L'ingnieur fit une lgre grimace qui trahissait la dception que lui
causait cette soudaine rsignation de son ami; puis il prit son parti et
d'un ton doctoral:

--Te rappelles-tu les vers d'Ovide, dans lesquels il raconte l'histoire
de Bacchus lanant vers les cieux la couronne d'Ariane?... non; eh bien!
fais comme si tu te les rappelais et souviens-toi que c'est  cette
lgende que la constellation de la _Couronne Borale_ doit son nom...
Maintenant, tu me demanderas peut-tre pourquoi les Arabes donnent 
cette mme constellation le surnom d'cuelle des pauvres...

--Non, plaisanta Gontran, je ne le demanderai pas, parce que je le
sais...

--Tu le sais? s'exclama Fricoulet bahi...

--Je ne suis peut-tre qu'un ne en matire astronomique; mais on se
plaisait  reconnatre au quai d'Orsay que je ne manquais pas de
logique; c'est pourquoi j'imagine qu'il en est des constellations comme
de la beaut et de la vertu sur lesquelles chaque peuple a des ides
spciales et diffrentes de celles de son voisin... Les Arabes voient
une cuelle, l o les anciens ont vu une couronne et o les astronomes
de l'avenir verront quelque autre figure.

L'ingnieur approuva d'un signe de tte et, aprs avoir mis le tlescope
au point; dit  son ami:

--Regarde maintenant... la _Couronne_ est forme de ces cinq toiles qui
t'apparaissent dans le champ du tlescope.

--Pas bien grosses, les toiles... murmura Gontran.

--Il y en a une cependant--celle qui se trouve tout  fait sur la
droite--une toile de dixime grandeur qui, le 12 mai 1866, tu vois que
je prcise, a brill  la deuxime grandeur, puis, en moins de trois
semaines, est retombe  sa petitesse primitive.

--Et depuis?...

--Depuis, elle est demeure stationnaire; d'ailleurs, les cinq toiles
que je te dsigne sont variables priodiquement.

--Et comment explique-t-on cet clat passager?

--De la manire la plus simple du monde: cet clat est d  une masse
d'hydrogne, qui a subitement fait explosion de l'intrieur de cet
astre, et il a dur tout le temps qu'a dur la combustion de
l'hydrogne. Mais ce qu'il y a de particulirement curieux, c'est
qu'examin au spectroscope, ce soleil phmre a montr une espce de
brouillard, une atmosphre vaporeuse qui se dissipa  mesure que l'clat
allait diminuant. On constata galement deux spectres superposs: l'un
form d'un rseau de raies noires trs serres, l'autre de raies
lumineuses, ce qui prouve que la lumire de cette toile provient de
deux sources diffrentes; une photosphre liquide ou solide serait l'une
de ces sources, mettant la lumire  travers des vapeurs absorbantes,
comme dans notre Soleil; l'autre source serait un gaz incandescent,
l'hydrogne, par exemple...

--Faut-il que je retienne cela? demanda Gontran qui trouvait
l'explication quelque peu embrouille.

--Autant que possible, en raison de l'influence qu'une semblable
conflagration a pu avoir sur l'humanit des mondes clairs par ce
Soleil... T'imagines-tu de ce que deviendrait la Terre, si, du jour au
lendemain, le Soleil prenait une intensit dcuple de ce qu'elle est en
plein midi, au mois de juillet?

--C'est bien, bougonna le jeune comte, on fera son possible pour se
rappeler...

--La _Couronne Borale_, poursuivit Fricoulet, renferme quelques beaux
spcimens d'toiles doubles: [Grec: z], de quatrime grandeur, blanche
et verte; [Grec: s], blanche et bleue; [Grec: ]... j'en passe et
des meilleures, pour arriver tout de suite  _Hercule_.

Comiquement, Flammermont prit entre ses mains les mains de son ami et
les serra avec effusion, en s'criant:

[Illustration: 248]

--Tu en passes!... ah! que tu es bon!

Haussant les paules, l'ingnieur s'occupait  viser un astre au
spectroscope et demeura silencieux durant quelques secondes, tout
attach  sa besogne; aprs quoi, appelant Gontran auprs de lui:

--Voyons, fit-il, si tu te souviens de ce que je t'ai appris;--lis-moi
un peu ce spectre.

Le jeune homme se tut un long moment.

--Troisime type de Secchi, propre aux toiles rouges ou oranges...
apparence cannele; les raies de l'hydrogne renverses, lumineuses,
avec celles du magnsium, du sodium et du fer trs marques...

--Trs bien; tu viens d'tablir l'tat civil de l'une des plus curieuses
toiles d'Hercule, [Grec: a]: Soleil bien trange dont l'instabilit
doit, par des variations de chaleur et de lumire, rendre fort
malheureuses les plantes qui dpendent de lui;... ne perdons pas notre
temps  chercher son satellite; sache seulement qu'il est trs rapproch
et que sa couleur est vert meraude...

Comme,  ce point de son exclamation, Fricoulet faisait une pause,
Flammermont demanda, avec un petit sourire de soulagement:

--C'est fini... pour Hercule?

--Tu es trop press; je n'ai encore rien dit de [Grec: ch], double,
qui ressemble  Mizar et  Alcor; du n95 jaune d'or et bleu clair; de
[Grec: d], bleu azur et violet; ni de [Grec: z], dont les
composantes gravitent autour de leur centre commun en trente-quatre ans
et demi... Ah!... une chose que j'oubliais et qui est trs importante,
c'est que la constellation d'Hercule marque le point vers lequel se
dirige le Soleil et tout son systme plantaire.

Il fit une nouvelle pause, orienta le tlescope, disant simplement:

--Regarde...

Bien que fort sceptique, Gontran ne put retenir un geste admiratif:
dans le champ de la lunette venait d'apparatre un magnifique amas
stellaire, qui lui rappelait celui du Centaure, myriade de points
lumineux qui projetaient jusqu'au wagon un faisceau d'clairs dont le
jeune comte tait comme aveugl.

--Hein? dit Fricoulet qui avait surpris le geste de son ami; c'est assez
russi, n'est-ce pas?... et quand on pense qu'il y a l plus de cinq
mille Soleils dont chacun est peut-tre plus volumineux que le ntre...
tu peux te faire une ide de la distance qui les spare de nous.

L'ingnieur touffa un billement, se frotta les yeux, puis aprs un
silence:

--Sais-tu ce que tu devrais faire? dit-il en se levant; tu devrais
tudier tout seul _Ophiuchus_, le _Serpent_, la _Grande-Ourse_. Voici
prs de dix-huit heures que je ne dors pas et je me sens un invincible
besoin de sommeil...

Gontran, qui ne voyait l-dedans qu'une excellente occasion de couper
au cours d'astronomie, rpliqua avec empressement:

--Va donc, va, mon vieux; pendant ton sommeil, je jouerai du
tlescope...

Fricoulet fouilla dans la poche de son pardessus et en tira un livre de
petit format,  couverture toute macule, toute use, qu'il tendit  son
ami.

--Tiens!... avec ce bouquin, comme guide Joanne, tu pourras circuler 
ton aise dans les pays toils; mais surtout ne t'amuse pas  lire
seulement: contrle au moyen du tlescope... sinon tu risques de faire
des gaffes normes.

--Entendu...

L'ingnieur ayant quitt la machinerie, Gontran se mit
consciencieusement  la besogne et, compltant sa lecture  l'aide de la
lunette, il parvint  rdiger, sans trop de difficult, de courtes notes
qui donnaient assez bien l'impression d'une science vraie.

Aprs avoir rappel qu'_Ophiuchus_--que les cartographes personnifient
sous la forme d'un lutteur serrant dans ses mains un serpent--comprend
toutes les toiles parses dans la rgion du ciel situe au Sud
d'Hercule, il passa en revue les curiosits de la constellation:
d'abord, les toiles variables, puis A, avec ses quatre soleils, dont
l'un appartient au _Scorpion_.--Il tablit,  ce sujet, que le compagnon
de l'toile principale met 840 ans  parcourir son orbite; quant au
mouvement orbital des deux autres groupes, il estima qu'il ne lui
fallait pas, pour s'effectuer en entier, moins de plusieurs centaines de
milliers d'annes.

Il confirma, grce au _vade-mecum_ remis par Fricoulet, les tudes
d'Herschell sur le groupe n70, compos de deux toiles rougetres
voluant l'une autour de l'autre en une priode de 92 ans et 9 mois et
constata que l'orbite qui, de Terre, parat elliptique--dforme qu'elle
est par la perspective--est circulaire.

Au moyen de la parallaxe qu'il trouva dans le bouquin de Fricoulet,
Gontran tablit que la distance de cette toile tait gale  45
trillions de lieues et que les deux composantes taient spares par
environ 1,100 millions de lieues. Le jeune homme alla mme plus loin
dans ses observations et il posa--en se basant sur la dure de
rvolution de son satellite--que ce soleil pse trois fois plus que
celui qui claire la Terre, soit autant que neuf cent vingt-cinq mille
globes terrestres runis ensemble.

Passant  d'autres curiosits de _Ophiuchus_, il parla de [Grec: l]
(lambda), dont le mouvement orbital, trs rapide, s'effectue en 233 ans,
de r, qui met 218 ans  tracer son orbite; du n67, couple orang;
de [Grec: r] et 39, deux couples de couleur jaune et bleue.

Quant au Serpent qu'Ophiuchus tient  la main, Flammermont enregistra
quelques toiles d'clat variable, quelques systmes binaires et
plusieurs amas stellaires dont il trouva les descriptions dans le fameux
petit bouquin.

--Ah! soupirait-il tout en crivant, pourquoi cet imbcile de Fricoulet
ne m'a-t-il pas remis plus tt ce catchisme astronomique?... cela
aurait vit bien des discussions...

Il le trouva mme si commode, ce catchisme, que, pour en avoir plus
rapidement termin avec la corve impose par le dsir d'Ossipoff, il se
contenta de copier presque textuellement ce qui avait trait  la
_Grande-Ourse_, ngligeant la recommandation que lui avait faite
l'ingnieur de se servir du tlescope, pour contrler l'exactitude de sa
lecture.

Seulement, par compensation, il joignit  ses notes un croquis dcalqu
sur un dessin du volume et qui donnait une vue, assez nette en ses
dtails, de la _Grande-Ourse_.

--Ouf! s'cria-t-il avec un norme soupir de soulagement en refermant le
bouquin... le pensum est termin.

Et, semblable  un vritable colier, il envoya au plafond son chapeau
mou, manifestation joyeuse qui sortait absolument de ses habitudes de
correction diplomatique.

Aprs quoi, il monta  pas de loup l'escalier, entra dans la cabine
d'Ossipoff, remit  Slna, toujours assise au chevet de son pre, les
notes rdiges par lui et put ensuite s'tendre sur son hamac o il ne
tarda pas  s'endormir du sommeil d'un homme dont la conscience est
tranquille. Quand il s'veilla, il constata que le hamac de Fricoulet
tait vide.

--J'ai donc dormi bien longtemps! murmura-t-il.

Il jeta un coup d'oeil sur son chronomtre et constata que l'aiguille
avait, depuis qu'il s'tait couch, fait le tour entier du cadran.

[Illustration: 251]

--Douze heures de sommeil!... faut-il que l'astronomie ait sur moi une
influence somnifre...

Mais, se frottant les mains, il ajouta d'un ton satisfait:

--N'empche que la pilule est avale! et si Ossipoff n'est pas
content...

Il achevait  peine ces mots que le vieillard entrait dans la cabine.

--Vous! s'cria le jeune homme en sautant en bas de son hamac et en se
prcipitant au-devant du savant,... debout!... quelle imprudence!...

--Cela va mieux... riposta schement Ossipoff; mme cela va tout  fait
bien... Mais, dites-moi...

Il tendit  Gontran des papiers tout froisss qu'il tenait  la main et
dans lesquels le jeune comte reconnut ses fameuses notes.

--C'est bien l le rsultat des observations que je vous avais pri de
faire? interrogea le vieux savant, d'un ton agressif.

--Oui... rpondit Gontran, saisi d'un vague malaise, en voyant le visage
contract de son interlocuteur... Est-ce qu'elles ne vous satisfont
pas?

--Oui et non... Certaines parties sont exactes, tandis que d'autres...

--_Errare humanum est_... balbutia le jeune homme...

Ossipoff feuilleta les papiers d'une main nerveuse et montrant  son
interlocuteur le dessin de la _Grande-Ourse_:

--Eh bien? demanda le comte... c'est la Grande Ourse.

--Je vois bien, riposta l'autre avec un peu d'aigreur... Mais ce n'est
pas la constellation telle que vous avez pu la voir d'ici.

Se voyant pris en flagrant dlit de supercherie, Gontran prfra ne rien
dire et se contenta de caresser nerveusement ses moustaches.

--tant donn notre rapprochement dans l'espace, la perspective a chang
et la disposition des toiles dont se compose la constellation n'est
plus la mme que lorsqu'on la regarde de la Terre.

Le jeune homme conservait le mme mutisme prudent; d'un seul mot mal 
propos il et pu s'enferrer davantage; il prfrait donc laisser
Ossipoff continuer sa petite confrence.

--Actuellement, dclara le vieillard d'un ton rogue, nous apercevons
presque de profil l'assemblage de soleils que les astronomes terrestres
voient de face sous la forme d'un quadrilatre suivi d'une ligne brise;
du point o nous sommes et courant au-devant de la lumire, nous voyons
la Grande Ourse sous la forme d'une croix gigantesque...

Et croyant,  un mouvement de M. de Flammermont, qu'il voulait contrler
par ses propres yeux ce qu'il lui disait, il s'cria:

--Oh! inutile... si je vous dis cela, c'est que je le sais, et, si je le
sais, c'est parce que je l'ai constat de visu... ce que vous n'avez pas
fait...

Le ton sur lequel ces derniers mots venaient d'tre prononcs tait
empreint d'une telle aigreur que Gontran fut tent de se rebiffer...

--Permettez, mon cher monsieur Ossipoff, vous pourriez, il me semble, me
donner vos explications d'autre manire;--je ne suis pas un colier, que
diable!

--Vous n'tes pas un colier, c'est certain, riposta le vieillard; si
vous en tiez un, je hausserais les paules et dchirerais votre dessin,
sans donner  l'incident plus d'importance qu'il n'en comporterait,
alors... Mais vous tes un savant, mon collaborateur, le continuateur de
mes travaux, celui sur lequel je dois me reposer du soin de songer  ma
gloire...

Vibrant d'impatience, le jeune homme s'cria, se contenant 
grand'peine:

[Illustration: Zut!!! (p. 255) Zut!!! (p. 256), 253]

--Certes, je suis trs flatt de l'honneur que vous me faites en me
confiant votre gloire... Cependant, si vous la trouvez en de mauvaises
mains, libre  vous d'en chercher d'autres...

Il pivota sur ses talons, laissant le vieux savant totalement interloqu
par cette rplique  laquelle il ne comprenait rien, lorsque, sur le
seuil de la cabine, il fut presque renvers par Fricoulet qui arrivait
en courant.

--Tu sors, dit l'ingnieur... reste...

Sa voix tremblait un peu et son visage tait ple.

--Ah! ah! monsieur Ossipoff, ajouta-t-il en se dirigeant vers le
vieillard, vous tes lev!... tant mieux... j'ai une demande  vous
adresser...

Dans l'encadrement de la porte, la silhouette de Farenheit apparut, la
face inquite, l'oeil gar...

--Parlez, jeune homme, fit Ossipoff avec une dignit pleine de
condescendance, et si je puis vous tre de quelque utilit...

--Vous serez utile  tous en mme temps, car si je ne me trompe...

Mais voyant Slna qui le regardait, cherchant d'un air angoiss 
deviner la nouvelle qu'il apportait, il prit le vieillard par le bras,
l'entrana dans un coin de la cabine et, l, se penchant vers lui,
murmura  son oreille:

[Illustration: 254]

--Si je ne me trompe, nous sommes sous le coup d'un grand danger...

--Oh!

--Du plus grand danger que nous ayons couru depuis le commencement du
voyage...

--Expliquez-vous...

--Voici: cette nuit, tant de quart, j'ai constat des perturbations
dans la marche de l'_clair_.

Le vieillard sursauta.

--Des perturbations! rpta-t-il: l'_clair_ ne suit plus la route?...

--Non, vous dis-je, et c'est vainement que j'ai cherch  le remettre
dans la ligne normale... il obit  une force que je ne m'explique
pas... j'ai mme fauss un levier...

Le visage d'Ossipoff s'assombrit.

--C'est grave... murmura-t-il.

--Aussi je voulais savoir de vous quelle est notre position exacte; car
il se pourrait fort bien que, sans le savoir, nous fussions  proximit
d'un monde dont l'influence s'exert sur l'_clair_.

Ossipoff rflchit un instant.

--Nous sommes exactement, dit-il, juste  l'quateur de la Terre, entre
les petites constellations de l'_cu de Sobieski_ et d'_Antinos_; quant
 l'astre le plus proche et dont la masse pourrait troubler notre
marche, je n'en vois pas d'autre que le Soleil situ au centre de la
Grande Nbuleuse qui marque la constellation de l'_cu_.

Fricoulet demeura perplexe.

--C'est bien aussi cela que j'ai constat... Mais nous sommes loigns
de la Nbuleuse de plus d'un trillion de lieues... et je ne pense pas
que le danger puisse venir de l...

Bien que le vieillard et pour l'ingnieur un certain penchant, depuis
les soins qu'il lui avait donns, il ne le considrait cependant que
comme un apprenti s-sciences et surtout s-astronomie; aussi ft-ce
avec un petit sourire incrdule qu'il demanda:

--Vous tes bien certain que nous dvions?

--Nous ne dvions pas, monsieur Ossipoff; nous tombons... nous tombons
avec une rapidit foudroyante.

Le vieillard se tourna vers son tlescope en prononant ces mots:

--Je vais vrifier ce que vous me dites... car, si ce que vous me dites
est vrai, il n'y a que la Nbuleuse de l'_cu_ qui soit capable...

--Malgr cette norme distance!...

--Malgr cette norme distance, oui.

Et cela dit avec une placidit aussi grande que s'il et t install
dans l'observatoire de Poulkowa, Ossipoff s'assit et commena ses
observations, tandis que, voyant l'ingnieur seul, ses compagnons se
rapprochaient de lui.

--Qu'arrive-t-il encore? grommela Farenheit.

--Voyons, parle, dit  son tour Gontran; nous sommes des hommes, que
diable! et nous avons subi tant d'avaries depuis trois ans qu'une de
plus ou une de moins!...

Mais Slna, surprenant le regard par lequel Fricoulet la dsignait 
ses deux interlocuteurs, s'cria:

--Oh! ne craignez rien pour moi, monsieur Fricoulet; j'espre vous avoir
donn assez de preuves de courage pour que vous n'hsitiez pas  me dire
la vrit.

Alors, faisant sur lui un nergique effort pour dissimuler l'motion
qui, malgr tout, le poignait:

[Illustration: 256]

--Mon Dieu, mes bons amis, dit alors l'ingnieur, il nous arrive en ce
moment ce qui arrive aux papillons qui ont l'imprudence de venir, durant
les soires d't, voltiger autour d'une lampe allume... Nous courons
grand risque d'tre brls.

--Brls! by god! s'exclama l'Amricain, et comment cela?

--Du fait d'une toile vers laquelle nous drivons, depuis quelques
heures, avec une vitesse incroyable...

--Ce n'est pas une raison pour tre brls, repartit Flammermont; tout
le risque que nous courons est d'tre contraints d'aborder sur un monde
nouveau... Eh bien! ce sera une escale de plus, et voil tout.

--Et voil tout, rpta Farenheit, pour lequel Gontran possdait
toujours l'aurole scientifique...

Cette belle assurance mit l'ingnieur en gat.

--Je voudrais bien savoir comment nous aurions fait pour aborder sur le
Soleil, ricana-t-il; nous aurions, je crois, t rtis plutt deux fois
qu'une! et que dis-je? rtis! c'est volatiliss que je devrais dire...

--Rien ne prouve que l'toile en question soit un soleil...

--Tu as raison; rien ne prouve que ce soit un soleil; mais a peut tre
plusieurs soleils!

Il s'enfona les mains dans les poches de son pardessus et ajouta:

--Pour moi, je vous dclare net que nous sommes dans la plus mauvaise
passe que nous ayons traverse depuis notre dpart de la Terre. Pour
que, malgr sa rapidit, l'_clair_ ne puisse lutter contre la puissance
qui l'attire, il faut que la masse de cet astre soit colossale.

Il consulta sa montre et du ton le plus naturel du monde:

--D'ailleurs, il ne nous sert  rien de nous creuser la cervelle et mme
de nous disputer; avant dix heures d'ici, nous serons fixs sur notre
sort...

--Parce que...

--Parce que, du train dont nous marchons, nous aurons,  ce moment-l,
pntr dans le systme plantaire auquel le soleil en question sert de
centre.

En ce moment, voyant Ossipoff se redresser sur son escabeau, comme si
ses jambes eussent contenu des ressorts soudain dtendus, il alla vers
lui, les lvres entr'ouvertes pour l'interroger; mais, avant qu'il et
prononc une syllabe, le vieillard lui avait pris les mains et, d'une
voix qui tremblait:

--Vous aviez raison, monsieur Fricoulet... dit-il.

--Votre avis, en ce cas?

Les regards d'Ossipoff se tournrent vers Slna, une grosse larme roula
sur ses joues fltries et l'ingnieur l'entendit murmurer:

--Elle est perdue...

Puis, sans rien ajouter de plus, il desserra l'treinte qui unissait ses
mains  celles de Fricoulet et retourna  son tlescope...

Son insatiable curiosit l'emportait sur l'angoisse de cette mort qui
guettait l'tre le plus cher qu'il et au monde.

--Eh bien! interrogrent  la fois Gontran et Farenheit.

Les lvres de Fricoulet se plissrent dans une petite moue qui voulait
dire bien des choses; il regarda Slna; mais la jeune fille, comme si
elle avait eu la prescience de ce que son pre avait dit  l'ingnieur,
s'tait carte tout doucement et, maintenant, elle tait  genoux sur
le plancher, dans un coin de la cabine, les mains jointes, les yeux
attachs sur une image sainte, salie, fripe, dteinte, qu'elle avait,
depuis le commencement du voyage, russi  sauver de toutes les
catastrophes.

--Pauvre petite, dit-il  mi-voix, sincrement pris de piti; c'est ce
qu'elle a de mieux  faire.

--Est-ce que vraiment il n'y a plus d'espoir? interrogea Farenheit.

D'un geste de la tte, l'ingnieur fit signe  ses deux compagnons de le
suivre et descendit dans la machinerie...

--Vous voulez savoir la vrit, n'est-ce pas, fit-il; d'ailleurs, vous
tes des hommes et je ne vois pas pourquoi vous montreriez moins de
stocisme que cette jeune fille... Eh bien! oui, nous sommes perdus...

Les deux autres demeurrent silencieux, comme atterrs par cette
dclaration.

--Bast! s'exclama alors Fricoulet, dont le caractre insouciant reprit
le dessus, nous sommes perdus... en ce moment: rien ne prouve que, tout
 l'heure, nous ne serons pas sauvs!... Ce ne serait d'ailleurs pas la
premire fois que semblable surprise nous arriverait... C'est si
trange, les phnomnes naturels, qu'on ne sait jamais...

--C'est vrai, balbutia Farenheit qui se reprenait  esprer...

--D'ailleurs, poursuivit l'ingnieur, avec un haussement d'paules plein
de philosophie, mourir pour mourir,--car il faut toujours en arriver l,
pas vrai,--mieux vaut tre rtis, ou pour mieux dire volatiliss, que de
souffrir les affres de la soif et de la faim...

--Vous tes charmant, bougonna l'Amricain, la question n'est pas l et
nous n'tions pas dans cette alternative...

--Je vous demande bien pardon: dans huit jours, nous n'aurions plus eu
ni une goutte de liquide nutritif, ni une molcule d'air comprim...
donc, nous tions condamns  mourir et d'inanition et d'asphyxie...
deux chances pour une de n'en pas revenir...

--Mais, dans huit jours, nous aurions pu tre de retour chez nous!
insinua Gontran...

Fricoulet regarda son ami et partit d'un clat de rire; puis il lui
frappa sur l'paule, disant:

--Mon vieux, malheureusement la puissance attractive de la mairie du
VIIIe arrondissement ne peut lutter avec celle du Soleil, vers lequel
nous courons...

Flammermont fit la grimace.

--Ah! la mairie du VIIIe, murmura-t-il...

--Tu en as assez! s'exclama joyeusement l'ingnieur; tu passes la
main...

L'autre le regarda d'un air furieux.

-- quoi cela rime-t-il ce que tu dis l? grommela-t-il, que j'en aie
assez ou non, peu importe, puisque dans dix heures tout sera fini...

L'ingnieur dressa son index.

-- moins que... dit-il, un miracle...

--Nous ne sommes malheureusement ni au temps du Christ, ni au temps des
fes...

Il eut un mouvement nerveux de la tte et ajouta:

--Et puis, aprs tout, c'est peut-tre un mal pour un bien!

--Tu dis! fit l'ingnieur surpris.

--Je dis que Slna est bien charmante, bien adorable; mais que son
bonhomme de pre...

Il dressa vers le plafond des bras dsesprs, que terminaient des
poings furieusement crisps.

--Oh! ce pre! grina-t-il...

--Hein! ricana Fricoulet, si on pouvait faire deux lots, prendre la
fille et laisser le pre... malheureusement, il faut prendre le tout...

--Ou rien... laissa chapper Gontran, que les plaisanteries de son ami
commenaient  nerver passablement.

Subitement, M. de Flammermont se pencha vers son ami, et nez  nez avec
lui:

--Zut! lui fit-il en pleine figure.

Et, aprs cette nergique dclaration, il fut s'asseoir dans un coin o
il s'immobilisa.

Nullement froiss de cette manifestation de mauvaise humeur, Fricoulet
demeura souriant, satisfait au fond et songeant:

--Il y vient... il y vient... Si seulement le bonheur voulait que nous
retournions sur Terre, je crois bien que l'ami Gontran ne ferait pas
connaissance avec l'charpe tricolore du maire du VIIIe.

Ce fut  ce moment que Farenheit, le tirant par la manche, lui demanda:

--Pensez-vous vraiment que nous ne pourrons pas en rchapper?

 son tour, Fricoulet, nerv d'tre interrompu au milieu de si
agrables rveries, s'cria:

--Zut!

Et il alla prendre place devant le tlescope install  l'arrire de la
machinerie.

* * *

Au fur et  mesure que s'coulaient les heures,--brves pour les
voyageurs comme si elles n'eussent pas plus dur que des quarts,--le
disque apparent de l'toile signale par Fricoulet grossissait pour
ainsi dire  vue d'oeil. Sa lumire et sa chaleur s'accroissaient en mme
temps, en sorte que, dans l'intrieur du wagon, les voyageurs enduraient
d'intolrables souffrances, contraints de fermer les yeux, en dpit des
voiles qui masquaient les hublots, impuissants  tamiser l'clat des
rayons aveuglants qui pntraient.

Seuls, Ossipoff et Fricoulet, avec une persistance incroyable,
demeuraient fixes  leurs postes d'observation, voulant regarder le
danger en face...

Et ce danger devenait  chaque instant de plus en plus invitable:
maintenant le globe de feu offrait les dimensions de la pleine Lune vue
de la Terre, et une lueur d'un rouge sanglant inondait l'intrieur de
l'_clair_.

Le thermomtre qui, deux heures  peine auparavant, marquait 10 degrs
centigrades, en marquait alors prs de 45!

Qu'est-ce que cela allait tre, quand l'appareil aurait pntr dans la
photosphre!

Malgr eux, les terriens taient sortis de leur torpeur, et le visage
coll aux hublots, les lvres closes, ils considraient cette gueule de
four effroyable qui s'ouvrait, incandescente, pour les engloutir.

En mme temps, la vitesse de l'appareil croissait encore et, avant que
les voyageurs eussent pu s'en rendre compte, l'_clair_ tait emport
dans un vritable tourbillon d'incendie.

[Illustration: Il avait cousu tout cela ensemble avec une solidit qui
dfiait toute concurrence (p. 269). 261]

Mais alors, comme ils se croyaient perdus, le tableau changea soudain:
une paisse nue bleutre s'interposa entre le gouffre et l'appareil qui
se trouva baign d'une lueur violace: on venait de pntrer dans la
grande nbuleuse de l'_cu_ et on la traversait avec la rapidit de
l'ouragan, tombant vertigineusement vers le centre d'attraction, tandis
que des tincelles lectriques, bleutres et livides, rayaient la
nbulosit phosphorescente.

Spectacle grandiose et sinistre, dont les terriens, fascins, ne
pouvaient arriver  dtacher leurs regards.

Une ruption de flammes de cent mille kilomtres de hauteur s'lanait
de la fournaise du soleil qui, maintenant, occupait tout l'horizon; une
pluie de feu retombait sur ce disque incandescent, agit de mouvements
tumultueux comme un ocan en fusion et creus en certains endroits par
des malstroms de matires liqufies, vaporises par l'atmosphre
ambiante.

Le wagon tait entour d'tincelles et flambait comme un phare!

Cette fois, c'tait bien la mort, le nant absolu et final!

Les aventures surhumaines de ces audacieux explorateurs des vides
ternels allaient se terminer dans la photosphre d'une toile encore
inconnue et qui devait consumer, en moins d'une seconde, l'_clair_ et
ceux qu'il portait.

Et les astronomes terrestres qui, cinquante mille ans plus tard,
apercevraient, dans le champ de leur tlescope, ce monde nouveau, ne se
douteraient pas que la lumire irradiante dont elle serait nimbe tait
le tombeau de ces mes glorieuses!

[Illustration: 262]




CHAPITRE IX

O LE MONDE SCIENTIFIQUE EST DANS LA JOIE... ET FDOR SHARP AUSSI


[Illustration: 263]

Il n'est pas de mtore dont l'apparition soudaine ait, de tous temps,
caus  l'humanit autant d'effroi que les bolides et les comtes.

Il faut bien convenir qu'au premier aspect, l'uniformit des cieux
parat drange par l'arrive inattendue de ces astres et c'est pourquoi
les anciens regardaient les comtes comme des monstres effrayants,
prcurseurs des cataclysmes les plus pouvantables, de la mort d'un
grand personnage, d'une guerre sanglante et mme simplement de la fin du
monde.

En ce qui concerne ce dernier flau, on pourrait relever une douzaine au
moins de prdictions dans ce sens, notamment en 1456, 1538, 1577, 1680,
1770, 1833, 1857 et jusqu'en 1872.

En 1456, il y avait trois ans que les Turcs s'taient empars de
Constantinople, mettant tout  feu et  sang, faisant craindre que les
derniers jours de la Chrtient fussent proches, lorsqu'une immense
comte apparut tout  coup, indice certain, aux yeux de tous, de la
colre divine.

Pour conjurer le danger et implorer la misricorde du Seigneur, le pape
Calixte III ordonna que toutes les cloches du monde chrtien fussent
sonnes  midi pour que les fidles, runis  la mme heure,
suppliassent Dieu d'un mme coeur.

Ce fut l, dit-on, l'origine de l'Angelus.

Veut-on maintenant avoir quelque ide des impressions produites par la
comte de 1538, sur des cerveaux qui n'taient certes pas les plus
vulgaires? voici ce qu'en dit un des hommes les plus intelligents du
temps, au point de vue scientifique, Ambroise Par:

Cette comte estait si pouvantable et elle engendrait de si grande
terreur au vulgaire, que d'aucuns moururent de peur et que d'autres
tombrent malades. Elle apparaissait tre de longueur excessive, et si
estait de couleur de sang:  la sommit d'icelle, on voyait la figure
d'un bras courb tenant une grande espe  la main, comme s'il eust
voulu frapper. Au bout de la pointe, il y avait trois toiles: aux deux
cts des rayons de cette comte, il se voyait un grand nombre de
haches, de couteaux, espes colores de sang, parmis lesquels on
apercevait des fasces humaines hideuses, avec les barbes et les cheveux
hrissez.

On juge, d'aprs cette description, due  un esprit clair, de l'effet
que devait produire sur les imaginations populaires et naturellement
crdules, l'apparition soudaine dans le ciel d'un astre inconnu.

Au sicle dernier, encore, une pouvante gnrale secoua les esprits, 
la suite de la publication, par l'observateur Lalande, d'une brochure
dans laquelle ce savant annonait les probabilits d'une rencontre d'une
comte avec la Terre; l'humanit se mprit sur le sens de ce travail,
crut que l'astronome prdisait la destruction de la Terre et Lalande
dut, par ordre du roi, publier un second mmoire destin au public et
dans lequel il rfutait nergiquement la prdiction qu'on lui prtait.

Mme, au cours mme du sicle prsent, en 1833, une motion profonde ne
s'tait-elle pas empare des populations,  la suite d'une communication
faite au monde scientifique par un astronome connu, M. Damoizeau: il
avait calcul que la comte de Bila couperait l'orbite terrestre le 29
octobre 1833,  minuit, et le public en avait conclu que la fin du monde
tait proche, la Terre devant forcment tre pulvrise dans cette
rencontre.

Les calculs des savants taient exacts; seulement M. Damoizeau avait
oubli de dire--un savant ne saurait penser  tout--que, le 29 octobre,
la plante ne se trouverait pas au point par lequel devait passer la
comte, qu'elle n'y arriverait que le 30 novembre suivant; ce qui
mettait entre les deux mondes un loignement assez respectable de plus
de vingt millions de lieues.

Bien que le niveau gnral de l'instruction se soit considrablement
lev, surtout depuis la deuxime moiti de ce sicle, la crainte de la
fin du monde par le choc d'une comte s'est cependant manifeste 
plusieurs reprises et notamment en 1857.

Un plaisant avait annonc, pour le 13 juin de cette anne-l, le retour
de la grande comte de Charles-Quint et sa rencontre avec la Terre; les
populations rurales taient rellement plonges dans l'effroi et, 
Paris mme, on parlait avec terreur du cataclysme prochain; certaines
personnes mme, prenant Vnus pour l'astre en question (lequel
d'ailleurs n'eut garde de se montrer, en dpit des prdictions),
soutenaient qu'elles apercevaient la queue de la comte.

Aujourd'hui, grce  la vulgarisation toujours croissante des
connaissances scientifiques, on ne se proccupe plus gure de
l'ventualit d'une rencontre comtaire, bien que--rationnellement
parlant--il n'y aurait rien d'impossible  ce qu'un de ces corps
chevelus,  marche vagabonde, heurtt notre globe au passage, le
dfont, le pulvrist ou tout au moins empoisonnt toute l'humanit
par les exhalaisons dltres de son atmosphre caudale.

[Illustration: 265]

Mais, s'il en est ainsi chez nous, si nos populations agrestes, mme
celles les plus loignes des grands centres, se proccupent plus des
nuages noirs annonant la pluie, au moment de la moisson, que des
comtes plus ou moins chevelues signales par les instruments puissants
des observatoires, il est des contres en Europe o les notions exactes
de la science n'ont pas encore pntr et o l'esprit populaire en est
au mme point o se trouvait le ntre,  l'poque du moyen ge.

Aussi peut-on juger de l'motion qui s'empara des provinces centrales
et orientales de la Russie, lorsque fut soudain signale, dans le ciel,
la prsence d'un astre nouveau, brillant d'un insoutenable clat, suivi
d'un appendice vaporeux, et paraissant se diriger vers le Soleil.

C'est un pope d'Orenbourg, homme d'instruction assez avance et ayant
quelques notions de la science astronomique, qui, levant par hasard les
yeux vers la vote toile, dcouvrit ce point brillant dans la
direction du _Bouvier_.

Cette remarque n'et peut-tre eu aucun rsultat scientifique, si le
hasard n'avait voulu que le collge imprial d'Orenbourg et pour
recteur un homme intelligent, admirateur passionn des choses clestes,
et consquemment possesseur d'une petite lunette  l'aide de laquelle il
aimait  tudier les mondes de l'Infini.

Grce  sa lunette, le digne Ivan Zarichkine constata que l'astre
signal par le pope tait un globe plantaire, en mouvement rapide,
devant appartenir au genre comte...  moins que ce ne ft tout
simplement un bolide en promenade  travers le ciel.

Quoi qu'il en ft, il crut de son devoir d'appeler l'attention du monde
savant sur cet vnement, d'autant plus que cela ne pouvait tre
qu'utile  son avancement, et, sans tarder, il tlgraphia  Ptersbourg
les rsultats de sa constatation sommaire.

Il tait environ dix heures du soir et le vnrable Streiloff, directeur
de l'observatoire de Poulkowa, revenant de soire, changeait son habit
noir pour les vtements de travail avec lesquels il passait une partie
des nuits, dans la coupole, lorsqu'on lui remit le tlgramme du recteur
d'Orenbourg.

On juge de son moi! une comte nouvelle se lverait  l'horizon de
l'empire des tzars!... Quelle nouvelle! et de quelles consquences
pouvait tre cette nouvelle! pour lui d'abord,--car nul doute que
l'Empereur ne rcompenserait dignement une telle dcouverte--pour la
science ensuite.

Son premier mouvement fut de convoquer son personnel, astronomes et
lves, et, leur annonant le fait, de leur ordonner de le vrifier;
mais son second mouvement, conforme  un gosme bien naturel, on en
conviendra, fut de ne rien dire du tout; bien au contraire, il gagna la
coupole, engagea d'un ton bienveillant les lves en tude  s'aller
coucher et, demeur seul, s'empara du grand quatorial qu'il braqua dans
la direction indique.

Il avait observ  peine durant un quart d'heure, qu'avec sa grande
exprience, il tait fix: cette prtendue comte se dirigeait en plein
sur la Terre et son mouvement paraissait s'acclrer considrablement;
mais ce n'tait qu'un bolide, dont le noyau ne semblait pas mesurer plus
d'un demi-kilomtre de diamtre, prsentant une forme trs irrgulire,
et entour d'une vague nbulosit.

Poursuivant son tude, il tablit la trajectoire de l'astre  travers
l'espace et il constata que cette trajectoire tait parabolique,
aboutissant au soleil, et devant couper l'orbite terrestre vers une
heure du matin.

Il tait certain, qu'au moment o le recteur du collge d'Orenbourg
avait tlgraphi, la distance du bolide ne devait pas tre infrieure 
plusieurs milliers de lieues de hauteur, vers la Perse, mais elle allait
sans cesse diminuant et il arriverait un moment peut-tre...

Un petit frisson dsagrable passa dans le dos de l'astronome,  la
pense d'une rencontre possible entre ce monde errant et sa plante
natale; mais c'tait un vritable savant et, dgageant aussitt son
esprit de ces proccupations intrieures, il poursuivit sa besogne.

La trajectoire s'effectuant du Sud-Est au Nord-Ouest, le respectable
Streiloff estima que le bolide en question avait pass  2200 lieues au
Znith d'Orenbourg, vers huit heures et demie;  1380 lieues au-dessus
de Sunburock,  neuf heures;  515 lieues de Nijni-Novgorod,  neuf
heures trente cinq; et  310 lieues au-dessus de Kostroma,  dix heures
dix minutes.

Le savant jeta les yeux sur l'horloge: elle marquait exactement onze
heures et il inscrivit que l'astre passait en ce moment au znith de
Vologda,  moins de quarante lieues de hauteur.

Cette constatation de distance si rapidement dcroissante faillit
plonger de nouveau le digne homme dans un tat voisin de la terreur: il
serait minuit quarante-cinq, quand le bolide passerait au-dessus
d'Olonetz... dont il serait distant de 60000 mtres, pas davantage; mais
il poussa un soupir de satisfaction quand ses calculs eurent constat
que ce serait l la distance verticale de l'astre qui, s'chappant
ensuite par la tangente, s'lverait progressivement pour se trouver,
vers huit heures du matin,  1500 lieues de haut au-dessus du Ple Nord
et, de l, reprendre le chemin de l'infini.

Le savant en savait assez maintenant pour avoir acquis sans conteste la
priorit de la dcouverte et aussitt il appuya sur les boutons qui
correspondaient aux sonnettes lectriques, tablies dans les chambres et
o logeait le personnel savant de l'observatoire.

Un quart d'heure plus tard, il annonait la grande nouvelle aux
professeurs et aux lves groups autour de lui et, aprs leur avoir lu
les notes succinctes prises par lui au cours de sa rapide observation,
il les invita  jeter successivement un regard sur le nouvel astre,
ajoutant:

[Illustration: 268]

--Sa vitesse est au moins de vingt mille mtres par seconde; mais comme
son mouvement s'effectue prcisment dans le sens de translation de la
Terre, il en rsulte une apparente lenteur, par rapport au sol...

Cependant, depuis quelques instants, le bolide avait grandi dans des
proportions extraordinaires, en mme temps que son clat avait pris une
incroyable intensit; au point qu'il paraissait aux rares personnes qui
rentraient chez elles aprs avoir pass une partie de la nuit au bal,
devoir tomber  pic sur la capitale de toutes les Russies.

De l un moi qui, bien avant l'aube, se propagea par toute la ville,
faisant se coller aux fentres les visages des plus curieux et
s'agenouiller devant les icnes la majeure partie de la population,
craintive et superstitieuse.

Quant au digne Zarichkine et aux autres astronomes de Poulkowa, ils
taient sortis de la coupole et, accouds sur la rambarde du balcon qui
courait circulairement au sommet de l'observatoire, suivaient avec un
intrt,  chaque instant croissant, la marche de ce corps trange 
travers le ciel silencieux.

Soudain, un cataclysme parut se produire  la surface de ce monde
mystrieux: on et dit qu'il se disloquait, des jets de lumire verdtre
s'lancrent du noyau central, des flammes oranges se tordirent,
enveloppes de volutes noires produites par une sorte de fume
fuligineuse, et, brusquement, comme une chandelle que l'on souffle, la
trane lumineuse qui suivait l'astre s'teignit.

Et ils demeuraient tous l, le nez en l'air, bouche be et les yeux
carquills, stupfaits, dsappoints.

[Illustration: L'appareil venait de se retourner et il apercevait,
au-dessous de lui, la terre (p. 277), 269]

--vapore, dissoute! la comte! murmura un lve, qui cherchait
vainement dans le ciel la place que, quelques instants encore
auparavant, occupait le bolide.

En ce mme moment, ceux qui se trouvaient l eurent la perception de
l'cho affaibli d'une lointaine canonnade et quelques toiles filantes
sillonnrent, de jets de feu, le rideau sombre de la nuit.

--Voil le bouquet du feu d'artifice! conclut le professeur
Zarichkine...

Et, comme ceux qui l'entouraient, le regardaient, semblant lui demander
son sentiment sur cet vnement trange, inexplicable en apparence, il
ajouta, parlant doctoralement:

--Des toiles?... peuh! des parcelles arraches  la masse principale;
du bolide par l'attraction de la Terre et portes  l'incandescence par
leur frottement sur les couches atmosphriques... elles tomberont sans
doute non loin d'ici et nul doute que demain nous n'en entendions
parler... Quant  cette sorte de canonnade, elle est certainement due 
la fragmentation du bolide... et voil... Sur ce, messieurs, vous pouvez
aller vous coucher.

Et, les ayant salus, il regagna son appartement o il se mit au lit
incontinent, pour s'endormir du sommeil d'un homme qui n'a pas perdu son
temps.

Peut-tre le sommeil et-il t un peu plus long  venir, si le savant
avait pu se douter de ce qu'tait vraiment l'astre dont il venait de
s'occuper une partie de la soire et, surtout, s'il avait pu prvoir les
tranges vnements que lui rservait la journe du lendemain.

Plus heureux que M. Streiloff, nos lecteurs n'auront pas besoin, pour
satisfaire leur curiosit, d'attendre vingt-quatre heures; mais, pour
comprendre les choses bizarres qui devaient rvolutionner,  bref dlai,
les savants du monde entier, force leur est de revenir avec nous de
quelque temps en arrire et de rattraper, dans l'espace, le fragment
comtaire sur lequel nous avons laiss Fdor Sharp, chevauchant 
travers les mondes clestes.

On se souvient que, la dernire fois que nous avons eu l'occasion de
nous occuper de l'ancien secrtaire perptuel de l'Institut des
Sciences, c'est  l'occasion de la rencontre de l'_clair_ avec l'pave
comtaire qui le portait.

Vainement avait-il cherch sur toute la surface de la colline
mercurienne dont l'obus--le fameux obus vol  Ossipoff--formait le
sommet la moindre trace du corps dont le choc avait tout boulevers dans
l'intrieur de son habitation, et il avait conclu, du rsultat ngatif
de ses recherches, que le bolide tranger avait pntr dans le fragment
de Tuttle assez profondment pour que l'corce, vitrifie par la
chaleur, se ft referme sur lui.

[Illustration: 271]

Il avait bien cherch  faire des fouilles; mais, outre qu'il manquait
des instruments ncessaires, ses forces allaient diminuant chaque jour,
et il prfrait conserver ce qui lui restait d'air respirable pour
vivoter parcimonieusement jusqu' l'instant o il pourrait rejoindre la
Terre.

C'tait avec terreur qu'il avait constat qu'il ne restait plus que
quelques kilos de ses boules nutritives dans les soutes et que cinquante
mtres cubes d'oxygne dans les rservoirs.

Mais, ds l'instant o le bolide eut coup l'orbite de Jupiter, Fdor
Sharp, avec une nergie extraordinaire, s'arracha  l'espce de coma
dans lequel il s'immobilisait depuis plusieurs mois; il recouvra toute
son nergie et toute sa prsence d'esprit, et songea au systme de
sauvetage dont il lui faudrait user pour le cas o la Providence le
mettrait  mme de rejoindre le sol natal.

Il se mit  calculer--en y apportant la prcision la plus
rigoureuse--les perturbations de toutes sortes que devaient causer  la
marche de son astrode les diverses plantes  proximit desquelles il
devait fatalement passer, et il parvint  tablir, d'une faon
absolument prcise, le moment o il lui faudrait, cote que cote,
abandonner d'une manire ou d'une autre le fragment de Tuttle qu'il
habitait depuis si longtemps.

Les calculs auxquels il s'tait livr lui avaient dmontr que
_Russia_--il avait baptis ainsi son bolide--ne rencontrerait pas la
Terre, et que, par consquent, il n'avait  redouter aucun danger
rsultant d'un heurt entre les deux corps: ceux-ci devaient passer 
plus de soixante kilomtres l'un de l'autre; aprs quoi _Russia_
reprendrait  tout jamais la route de l'espace.

Il lui fallait donc trouver un moyen de s'en sparer au moment prcis o
cette distance minima serait atteinte, et ce fut  trouver ce moyen que
s'appliqua, pendant bien des jours, l'esprit inventif de l'ancien
secrtaire perptuel; enfin il arriva  cette conclusion: qu'un
parachute seul pouvait le tirer d'affaire, un parachute auquel il se
suspendrait au moment opportun, pour rejoindre le sol de sa plante
natale.

Assurment, une descente de soixante kilomtres cela compte et il y
avait grande chance, peut-tre, pour que Fdor Sharp se rompt quelque
chose; mais, entre deux maux, la sagesse recommande de choisir le
moindre, et comme il n'avait le choix qu'entre tenter ce moyen hardi ou
reprendre le chemin de l'infini...

Toutes rflexions faites, et aprs avoir examin la situation sous
toutes ses faces, Sharp reconnut que le meilleur moyen tait de se
sparer tout  fait du fragment comtaire et d'aborder seul le sol;
autrement, la rapidit d'abord avec laquelle tomberait la parcelle 
laquelle il s'attacherait, et ensuite la violence avec laquelle se
produirait le choc, rendraient sa mort fatale.

Or, ce qu'il voulait, ce n'tait pas revenir sur le sol natal pour y
tre enterr, mais pour y rcolter la gloire due  ses longs et
prilleux travaux.

Ce fut donc  l'ide d'un parachute qu'il s'arrta, parachute auquel il
se suspendrait au moment voulu, c'est--dire lorsque _Russia_ aurait
atteint le point le plus proche de la terre.

Nous avons dit plus haut que ce point--d'aprs les calculs du
savant--devait tre situ  soixante kilomtres de la plante; une
descente de soixante kilomtres, c'tait quelque chose... et, en toutes
autres circonstances...

Mais auparavant, il lui fallait songer au moyen  l'aide duquel il se
dgagerait de l'attraction du bolide, dont la vitesse ne serait pas
moindre de vingt kilomtres  la seconde, et qui le retiendrait
indfiniment coll  sa surface, s'il ne s'arrachait pas brutalement 
son influence.

Ayant calcul la force de rsistance de la trs mince couche gazeuse qui
enveloppait l'astrode, il estima qu'elle tait cependant suffisante
pour servir de point d'appui  des fuses qui lui permettraient de
s'lever dans l'espace.

Cette marche tant irrvocablement arrte, Sharp s'tait mis sans
tarder  la besogne; il avait vid les soutes de l'obus de tout ce
qu'elles contenaient d'toffes, quelle que ft la nature de ces toffes,
couvertures, vtements, draps, jupes, etc., et avait cousu ensemble tout
cela, moins lgamment, peut-tre, qu'une ouvrire parisienne, mais, en
tout cas, avec une solidit qui dfiait toute concurrence.

Cela formait un assemblage htroclite, assez vaguement comparable  un
vtement d'arlequin, dans lequel il tailla ensuite des bandes fusiformes
qu'il runit ensemble de nouveau, ce qui lui donna une orbe multicolore
ressemblant vaguement  un vaste parapluie qui et mesur huit mtres de
diamtre.

C'tait l l'lment principal de son parachute: au centre, il attacha
solidement un cercle de bois, fait d'une branche souple arrache  l'un
des arbres de la colline mercurienne, et,  ce cercle, il fixa quatre
cordelettes, longues d'environ douze mtres, destines  soutenir une
simple et mince planchette de bois, servant de sige; vingt-quatre
autres cordelettes, passant dans les coutures des fuseaux d'toffe, se
runissaient  cette planchette pour empcher que le parachute, par
l'effet de la rsistance et du refoulement de l'air, se retournt au
cours de la descente.

Le parachute une fois termin, Sharp passa  la confection des fuses
destines  l'enlever et  le soustraire  la faible attraction du
mondicule qui le portait.

Tout le carton, tous les papiers contenus dans l'obus d'Ossipoff,--
part, bien entendu, les volumineux cahiers de notes formant le journal
astronomique, quotidiennement tenu par l'astronome--fut employ  la
fabrication d'une cartouche monstrueuse, mesurant prs d'un mtre et
demi de hauteur sur trente centimtres de diamtre, en tous points
semblable--sauf les dimensions-- celles dont se servent les
pyrotechniciens pour les fuses de feu d'artifice.

L'enveloppe une fois fabrique--ce qui lui demanda une huitaine de jours
au moins--il fallait la remplir, et ce ne fut pas une mince affaire pour
le savant que de composer le mlange fusant, c'est--dire 16 parties
d'azotate de potasse, 10 parties de charbon dur et 4 parties de soude
pulvrise.

Pour l'azotate de potasse, il s'en tira assez aisment: les soutes de
l'obus contenaient une certaine provision de slnite, l'explosif
invent par Ossipoff pour atteindre la lune, et comme dans la
composition de la slnite, l'azotate de potasse entrait pour une
certaine part, Sharp s'en procura au moyen d'un lessivage qu'il fit
suivre d'une cristallisation.

La fabrication du charbon fut plus difficultueuse et lui cota la plus
grande partie de cet oxygne qu'il conservait si parcimonieusement
depuis de longues semaines, respirant  peine pour pouvoir faire durer
sa provision le plus de temps possible.

[Illustration: 274]

Il brisa dans l'intrieur du wagon, tous les meubles dont il ne s'tait
pas encore servi pour bourrer son pole; il arracha les planchers, les
cloisons, et, avec les dbris de tout cela, forma une meule  laquelle
il mit le feu, suivant les procds des charbonniers du Morvan, et,
l'ayant allume, il l'alimenta d'oxygne pur, venant du rservoir.

En moins de dix heures, Fdor Sharp obtint deux boisseaux environ d'un
charbon trs dur,  cassure cristalline d'un noir bleutre, et qu'il
crasa ensuite patiemment entre deux pierres, jusqu' ce qu'il l'et
amen  l'tat de poussire grossire.

Avec ces deux lments, qu'il mlangea  quatre kilogrammes de poudre,
oublis au fond d'un baril, le savant composa son explosif fusant; cela
fait, il procda au bourrage de sa cartouche.

Il commena par placer  l'intrieur, dans l'axe de la fuse, une tige
de fer autour de laquelle il tassa son mlange de poudre, de salptre et
de charbon; aprs quoi, il remplaa le barreau de fer par une longue
mche de coton, fabrique avec sa dernire chemise, tire brin  brin
et imprgne de poudre; le rle de cette mche tait de mettre le feu,
instantanment et sur toute sa longueur, au mlange.

Cette dernire opration termine, l'artificier d'occasion trangla sa
cartouche au moyen d'une corde et y attacha ensuite la baguette
indispensable pour assurer la direction parfaitement verticale de
l'engin pyrotechnique.

Cette baguette, Sharp la fabriqua au moyen d'un jeune arbre de la
comte de Tuttle; elle ne mesurait pas moins de vingt centimtres de
diamtre et de dix mtres de long...  son extrmit, au moyen d'un
crochet de fer, fut suspendu l'anneau du parachute.

 l'une des extrmits du polydre qui constituait tout le domaine du
voyageur, se dressait le squelette grle et dpouill d'un autre arbre
dessch par la chaleur solaire et brl par les froids de l'espace.

Ce fut le tronc de cet arbre, droit comme un mt, que Sharp utilisa en
guise de guide et de support pour sa gigantesque fuse: il lui suffit
pour cela d'enfoncer dans le bout du tronc une tige de fer  laquelle il
fixa sa fuse, dont il fit se drouler la mche jusqu'au sol; il devait
suffire d'une tincelle pour que cette mche, s'enflammant, portt la
combustion presque instantanment au centre du mlange fusant, dont
tait bourre la cartouche.

Ces choses si simples en apparence, et que nous avons mis seulement
quelques lignes  dcrire, Fdor Sharp employa prs de deux mois  les
accomplir; outre que l'exprience lui manquait, qu'il tait fort
maladroit de ses doigts, il ne possdait aucun des outils ncessaires 
une fabrication aussi spciale, et il ne procdait que par ttonnements;
aussi, lorsque le parachute se trouva gr et mis en place, ne put-il
s'empcher de pousser un soupir de profond soulagement.

[Illustration: 276]

Il tait vritablement extnu, n'tant habitu  aucun travail manuel,
sans compter qu'il n'usait de son respirole qu'avec la plus grande
parcimonie et ne mangeait qu' la dernire extrmit.

C'tait avec une terreur vritable que, chaque matin, il sortait des
soutes ce qui lui tait ncessaire pour sa journe, comme air et comme
nourriture, et il se demandait avec une anxit toujours croissante s'il
n'arriverait pas un moment o ses poumons et son estomac manqueraient 
la fois de nourriture.

Si ce moment-l arrivait avant que le point fix par lui pour son dpart
de l'astrode ft atteint, il tait perdu, et son cadavre reprendrait 
tout jamais le chemin de l'espace; aussi avait-il vcu avec une avarice
sordide, respirant  peine, ne mangeant pour ainsi dire pas. Aussi,
lorsque, tout tant par, il rentra dans l'obus, tomba-t-il plutt qu'il
ne s'assit sur le plancher, o il demeura quasiment vanoui durant de
longues heures, cherchant vainement  se ressaisir,  dompter la matire
pour lutter quand mme jusqu'au dernier instant.

[Illustration: Oui... oui... il tait bien vivant et bien veill! (p.
280). 277]

Vainement chercha-t-il  examiner ses instruments et  faire les calculs
ncessaires pour se fixer sur le chemin qu'il lui restait encore 
parcourir; son anmie crbrale tait telle, que pendant plusieurs
heures il n'y put parvenir. Mais quand,  force d'nergie, il fut
parvenu  trouver suffisamment de lucidit pour tenir un crayon, il
poussa un vritable cri de dsespoir en constatant qu'il avait encore
huit jours  attendre.

Huit jours, et c'est  peine si, en procdant avec la parcimonie la plus
grande, il avait pour quatre jours de vivres!

Mais alors, c'tait la ruine de ses esprances... c'tait la mort!

Il rduisit de moiti sa ration de vivres et d'air; il se condamna, afin
de moins respirer,  une inactivit absolue, mettant  porte de sa
main, pour n'avoir pas  se dranger, l'infinitsimale quantit
d'aliments qui lui restaient, ayant le courage--bien qu'une faim
intolrable torturt cruellement ses entrailles--de ne pas tout dvorer
d'un seul coup.

Mais il voulait vivre, et, malgr la faim, malgr la soif qui lui
desschait la gorge, malgr la lente asphyxie  laquelle l'astreignait
l'absorption d'un air de plus en plus rarfi, de plus en plus vici, il
vcut.

Enfin arriva le moment o la plante terrestre, boulet norme, envahit
de son disque l'horizon tout entier, et Sharp, qui suivait d'un oeil
teint la marche des aiguilles de son chronomtre, sentit soudain un
frisson de bonheur lui courir par tous les membres.

Dans cinquante-cinq minutes, _Russia_ allait atteindre le point que
Sharp, dans ses calculs, avait fix comme le plus proche de la Terre;
et, bien qu'en tentant ce qu'il allait tenter, ce ft  la mort,
peut-tre, qu'il courait, il attendit avec une impatience,  chaque
instant croissante, le moment du dpart.

Subitement, miraculeusement, son nergie s'tait comme galvanise;
oublies, la faim, la soif et les tortures de l'asphyxie! ce n'tait pas
le moment de se laisser aller ni au dcouragement, ni  la faiblesse. Il
lui fallait tre fort, il serait fort.

Ayant mis dans le rservoir caoutchout dont tait muni son respirole
tout ce qui restait d'air respirable, il assujettit soigneusement sur
ses paules les bretelles de l'appareil et se glissa hors de l'obus.

Le ciel tait noir, d'un noir d'encre absolu, la Terre masquant le
Soleil; seule, une lueur vague flottait dans l'espace, reflet de la
lumire douce et ple dont la Lune, alors dans son premier quartier,
baignait le sol de l'astrode.

Spectacle trange et plein de posie qui, en toute autre circonstance,
et arrt certainement les regards de l'astronome; mais, pour
l'instant, il avait en tte trop de proccupations pour songer mme 
envoyer un salut amical  ce monde lunaire que, trois ans auparavant,
il avait visit dans de si tranges conditions.

Il rampait lentement vers l'arbre auquel tait suspendue sa fuse, se
guidant  l'aide d'une lanterne, dans laquelle se consumait tout ce qui
restait d'huile dans l'obus; c'tait  la flamme de cette lanterne qu'il
devait allumer la mche dont l'inflammation avait pour but de mettre le
feu au mlange fusant de la cartouche.

La mche avait t calcule pour brler exactement deux minutes, de
manire  ce que le savant et le temps de s'amarrer solidement  la
planchette du parachute.

[Illustration: 279]

Son chronomtre  la main, il attendit que l'aiguille marqut l'heure
fixe par ses calculs; dans cent vingt secondes, _Russia_ devait
reprendre le chemin de l'espace. Il tait temps d'agir.

D'une main ferme, Sharp approcha de la lueur tremblotante de la lanterne
l'extrmit de la mche, qui commena  se consumer durant que le savant
s'asseyait sur la planchette,  laquelle il se fixait par une srie
d'ingnieuses courroies.

L'astrode--nous avons dj eu l'occasion de le dire d'autre
part--tait anim d'un lent mouvement de rotation autour de son grand
axe, ce qui procurait des jours et des nuits, de quatre heures chaque, 
son unique habitant; or, au moment prcis o l'ancien secrtaire
approchait de la lanterne l'extrmit de la mche, la face de
l'astrode o se trouvait le fameux arbre auquel tait suspendu le
parachute, regardait la Terre, qui formait au-dessus de la tte de Sharp
comme un vaste plafond sombre.

Soudain, de l'ouverture infrieure de l'immense fuse, une flamme claire
jaillit tout  coup, une gerbe d'tincelles s'parpilla dans l'air,
tandis qu'avec une violente secousse l'appareil s'levait obliquement
dans l'espace, qui parut s'embraser.

Et, tandis qu'il filait avec une vitesse incroyable, Sharp regardait
avec stupfaction un foyer norme d'incendie, allum au-dessous de lui
par la dflagration de la fuse.

C'tait, sans aucun doute, sous l'influence de celle-ci que s'tait
enflamm l'hydrogne renferm dans les flancs de l'astrode, et
dgag,--il ne pouvait comprendre encore sous l'influence de quelles
raisons cosmiques. Ce qu'il y avait de certain, c'est que les flammes
ravageaient la surface du dernier fragment de la comte de Tuttle.

L'air, trop rarfi  ces hauteurs, ne conduisait pas le son, et l'oeil
seul pouvait tre impressionn par ce dchanement des forces de la
nature.

Bris en morceaux normes par l'explosion du gaz qu'il contenait dans
ses flancs, l'astrode continuait sa marche dans l'espace, au milieu
d'une fauve lueur rouge, rayonne par son incendie; des fragments
radieux montaient, descendaient au milieu d'un tourbillon d'tincelles
incandescentes.

C'tait la fin d'un monde.

Sans doute, Sharp se ft intress  la sublimit de ce spectacle s'il
n'et t inquiet de se voir suivi ou plutt escort dans l'espace par
des dbris, dont quelques-uns monstrueux, qui semblaient graviter autour
de lui, et dont le plus petit et suffi  le broyer et jeter aux quatre
coins de l'univers cleste ses membres dchirs et pantelants.

Et puis, il n'tait pas sans se demander ce qui allait se passer dans
quelques instants, lorsqu'il aurait pntr dans la zone d'attraction
terrestre; les toffes dont tait compos son parachute seraient-elles
assez fortes pour lutter victorieusement contre la rsistance de l'air?

Brusquement, la flamme de la fuse s'teignit: le mlange fusant avait
puis toute sa puissance de propulsion, et Sharp, cramponn
convulsivement aux cordelles de son parachute, se sentit prcipit dans
le vide avec une force inoue, tel un projectile chapp  l'me d'un
engin.

Mais l'espace que, jusqu' prsent, une pluie de feu avait zbr
jusqu'aux confins de l'horizon cleste, changea d'aspect, ou plutt, il
sembla au voyageur qu'un voile venait d'tre tir sur le paysage.

L'appareil venait de se retourner, et maintenant, en baissant les yeux,
Sharp apercevait au-dessous de lui,  moins de cinquante kilomtres, la
Terre, qui tendait indfiniment son panorama, tout argent par les
rayons lunaires.

Une joie immense gonfla le coeur de l'ancien secrtaire perptuel; aprs
trois ans d'absence, enfant prodigue, il allait toucher le sol de sa
plante natale, et lui, aujourd'hui encore ignor, soldat obscur dans la
grande arme des savants, il aurait demain le front nimb de gloire, et
son nom serait inscrit en lettres d'or sur le livre o s'enregistrent
les faits et gestes des hros.

Mais le parachute se dploya et s'tendit comme une voile immense
au-dessus de la tte du savant; instantanment, la chute qui durait
depuis prs de vingt minutes se ralentit et se transforma en descente;
dans le sillage de l'appareil, des fragments comtaires descendaient
aussi, et le problme, pour Sharp, consistait en ceci: ces roches
atteindraient-elles le sol avant ou aprs lui? Avant, c'tait le salut;
aprs, c'tait l'crasement, c'tait la mort.

Heureusement, l'angoisse qui rsultait pour Sharp de l'impossible
solution du problme, cessa brusquement: ce n'tait plus sous forme
d'crasement que se prsentait la mort, c'tait sous forme d'asphyxie;
le rservoir de son respirole tait vide, et, aprs quelques hoquets
convulsifs, le savant, dont les doigts taient dsesprment cramponns
 l'appareil, laissa aller sa tte sur sa poitrine, sans conscience et
sans mouvement.

Le petit jour naissait quand il revint  lui et, tout d'abord, quand ses
paupires, alourdies par le commencement d'asphyxie qui avait failli
avoir raison de lui, se soulevrent, il n'eut pas une conscience trs
nette de ce qu'il voyait, il crut plutt tre le jouet d'une de ces
hallucinations auxquelles, si souvent, il avait t en proie, au cours
de son voyage.

Cette hallucination ne variait gure: c'tait toujours, ou  peu prs,
un paysage terrestre dans lequel il lui paraissait se trouver; tantt de
vastes steppes recouvertes de neige  l'aspect dsol, qu'un froid
soleil, rond comme un globe de feu, clairait d'une lueur morne; des
traneaux passaient dans une course rapide, grenant dans le grand
silence les tintinnabulements des sonnettes de leur attelage, monts par
des hommes emmitoufls dans des vtements de fourrures... qui ne
laissaient apercevoir de leur visage que de longues barbes flottantes;
ou bien le soleil tait haut  l'horizon et versait sur la plaine, toute
jaunissante de moissons, des torrents de feu, tandis que des paysans en
chemisette rouge, manches retrousses, col et tte nus, jouaient de la
faucille avec ardeur, tout en chantant des mlopes tranges, qui lui
rappelaient les refrains du pays natal...

Et lorsque Sharp s'veillait alors, aprs avoir pass plusieurs heures
de ses nuits  vivre une vie factice dans ces paysages que crait son
imagination, il en avait pour plusieurs heures  se bien persuader qu'il
n'avait fait que rver et que ce n'tait pas, au contraire, l'intrieur
de l'obus qui tait la fiction.

[Illustration: 282]

Trop souvent, il avait t dsillusionn de la sorte, pour que cette
fois-ci il s'y laisst prendre et, les membres encore engourdis,
inertes, l'intelligence cependant quelque peu sortie de l'tat comateux
dans lequel elle tait plonge quelques instants encore auparavant, il
gardait les yeux grands ouverts, mais vitreux encore et sans clat, sur
le paysage qui se droulait devant lui, ou plutt au-dessous de lui;
car, par un phnomne qu'il ne pouvait comprendre, il se trouvait, ou
plutt il lui semblait tre (car, pour lui, il rvait) au sommet d'une
sorte de monticule, lev de quelques mtres au-dessus du niveau du sol:
une prairie verdoyante, avec des arbres dont les feuilles, toutes
trempes encore de la rose de la nuit, se vernissaient aux premires
lueurs de l'aube; dans l'herbe, des troupeaux paissaient et, au loin,
se profilaient, perdues encore dans un brouillard lger, des silhouettes
indcises de maisons.

En mme temps, des formes humaines s'empressaient autour de lui, debout,
courbes, agenouilles, dont les regards taient attachs sur sa
personne avec curiosit; il avait la sensation qu'on lui parlait,--car
il voyait les lvres remuer,--mais il ne pouvait entendre; et il lui
semblait bien qu'on le palpait doucement.

Mais tout cela, paysage, btes, gens, sensations, n'tait pour lui qu'un
cauchemar, comme il en avait eu beaucoup dj, mais plus torturant que
les prcdents.

Pourtant, comme l'un de ceux qui se trouvaient l venait de lui
introduire doucement, entre les lvres, le goulot d'une gourde, il
sentit quelque chose de frais qui lui humectait le palais, puis qui,
descendant le long de sa gorge, lui tombait soudain dans l'estomac vide,
y produisant la sensation d'un ruisseau de feu.

Et la douleur fut si vive, que ses membres frissonnrent et qu'une
exclamation sourde s'chappa de ses lvres.

Alors,  ses oreilles, bruirent soudain ces mots:

--Vous voyez bien qu'il vit...

Ces mots, Sharp en eut soudain la comprhension nette, si nette mme
qu'il douta qu'un cauchemar pt avoir une semblable nettet et,
instinctivement, pour comprendre mieux encore, il allongea les lvres,
dans un geste goulu, vers la gourde.

Une seconde, puis une troisime gorge lui produisirent dans les
entrailles une sensation semblable  la premire, mais attnue, en mme
temps que le sang congel dans ses veines se remettait  circuler 
nouveau, que son cerveau, dgag des limbes mortelles dans lesquelles
avait failli sombrer son intelligence, se ressaisissait.

Il voulut parler, mais depuis trois ans qu'il vivait seul, en
tte--tte avec lui-mme, il avait pour ainsi dire oubli le mcanisme
des lvres et de la langue; aussi ne commena-t-il par mettre que
quelques sons gutturaux et inarticuls, assez semblables  des
aboiements.

Nanmoins, il entendit parfaitement qu'autour de lui, les gens
murmuraient, tout joyeux:

--Il vit!... il vit!...

Alors, il mit,  parler, toute l'nergie dont, ressuscit depuis
quelques instants  peine, il tait capable et il balbutia, en russe,
car les mots prononcs par les gens qui l'entouraient l'avaient t dans
son idiome natal:

--O suis-je?...

-- Priajensko...

Et celui qui lui rpondait, tendit le bras vers les isbas dont les
toitures s'apercevaient au loin, plus distinctement...

Cela ne lui apprenait rien,  Sharp; d'autant plus que ses facults
n'taient pas encore bien veilles et que, malgr les sensations
pourtant bien relles qu'il prouvait, il avait toujours
l'arrire-pense d'tre le jouet d'un rve.

--Priajensko? rpta-t-il avec effort.

--Province de Planetz, lui fut-il rpondu encore...

Planetz!... ce mot, rsonnant  son oreille, sembla dchirer soudain les
voiles qui enveloppaient sa comprhension; et, en mme temps, sous le
coup de fouet crbral, ses membres parurent recouvrer leur force, leur
agilit.

Planetz! mais il connaissait cela, c'tait un gros bourg de trois 
quatre mille mes, servant de chef-lieu  la province, et situ  deux
cents verstes  peine de Ptersbourg.

Alors, le souvenir lui revint, trs net, de tout ce qui s'tait pass;
et son dpart du fragment de Tuttle, et l'clatement du _Bradyte_, et sa
descente en parachute et son vanouissement.

Oui... oui... il tait bien sur sa plante natale! Dieu avait permis ce
grand miracle, qu'il pt revoir ses compatriotes et terminer dsormais,
dans une apothose de gloire, une vie de travail et de privations.

Oui... oui... il tait bien vivant et bien veill! cette fois, ce
n'tait pas le mirage d'un cauchemar qu'il avait devant lui: ses yeux
voyaient, ses oreilles entendaient, ses mains palpaient.

D'ailleurs, l,  quelques pas de lui, il venait d'apercevoir les
lambeaux d'toffe qui avaient constitu son parachute et il tenait
encore dans ses doigts crisps les ficelles qui avaient rattach, 
l'appareil, la planchette sur laquelle il tait assis.

Il n'tait pas jusqu' la masse pierreuse sur laquelle il se trouvait
tendu, en laquelle il ne reconnt un des dbris de la comte de Tuttle
par lesquels il avait t accompagn dans sa chute.

[Illustration: Il lui arracha l'une des feuilles qu'il tenait  la main
(p. 294). 285]

Comment se faisait-il qu'il ft l, prcisment, et non ailleurs!
c'tait l une question assurment intressante, au point de vue de la
science, et qu'il se rservait d'lucider plus tard; mais, pour
l'instant, pouvait-il y avoir quelque chose de plus intressant que la
constatation de son existence?

Il fit un effort violent pour se remettre sur pieds; mais,  sa grande
surprise, il lui sembla tout d'abord tre tellement lourd, qu'il lui
parut impossible de se dtacher du sol; mais, presque aussitt, il se
mit  sourire, comprenant que l'effort produit n'tait pas suffisant
pour amener le rsultat dsir.

Privs de pesanteur, pendant prs de trois ans, ses membres s'taient
forcment dshabitus d'nergie et, maintenant qu'il reprenait
instantanment son poids primitif de 70 kilos, son corps avait besoin,
pour se mouvoir comme primitivement, d'une sorte d'entranement, pour
ainsi dire d'une ducation nouvelle.

Mais cela n'tait qu'un dtail; le principal tait qu'il pt, sans
tarder, se rendre  Ptersbourg.

Il avait hte de jouir du triomphe qui l'attendait.

Est-il bien utile de donner, ici, les dtails qui accompagnrent son
retour dans la capitale? fort heureusement pour ses projets, l'ancien
secrtaire perptuel avait retrouv dans un vieux portefeuille quelques
roubles papiers au moyen desquels il put se payer une place en troisime
classe jusqu' Ptersbourg et, une fois l, descendre dans un misrable
htel; car il ne doutait pas que le logement, autrefois habit par lui,
ne ft occup.

Il aurait pu, c'est certain, employer les quelques roubles qui
composaient toute sa fortune  tlgraphier d'Olonetz au prsident de
l'Acadmie des Sciences pour lui annoncer sa prsence et lui demander
des secours; mais il avait jug qu'il ferait mieux de s'y prendre
autrement: il tait trop, et depuis trop longtemps, affam de gloire,
pour qu'il ne voult pas assister aux premiers moments d'motion que
provoquerait sa prsence.

Il avait eu soin de faire rdiger par le pope de Priajensko, un papier
tablissant dans quelles conditions les habitants du village l'avaient
trouv et, sur ce papier, le pope avait dessin tant bien que mal, mais
plutt mal que bien, le fragment comtaire sur lequel il avait t
trouv tendu.

Ce papier dans sa poche, et portant sous le bras le paquet volumineux
que reprsentaient ses notes de voyage, Sharp, le lendemain de son
arrive  Ptersbourg,--c'tait un mercredi, jour de grande sance 
l'Acadmie des Sciences,--se dirigea vers le monument qui servait d'abri
 la quintessence intellectuelle de la Russie.

Tant qu'il circula  travers les rues troites du quartier o il avait
pass la nuit, les choses se passrent normalement; mais quand il mit le
pied dans un quartier un peu mieux frquent, sa silhouette maigre,
dcharne, sa barbe inculte, ses cheveux tombant sur ses paules en
longues mches graisseuses, ses vtements en lambeaux, soulevrent une
telle curiosit que bientt il entrana  sa suite plusieurs milliers de
curieux qui se figuraient avoir affaire  un fou.

Naturellement, les gardawo ou agents intervinrent et parlrent de mener
au poste de police l'individu qui faisait scandale dans les rues; mais
quand ils le virent marcher bien tranquillement, du pas d'un homme qui
se rend  ses affaires, n'ayant absolument contre lui que son aspect
misrable, ils ne crurent pas avoir en mains les lments suffisants
pour l'incarcrer et ils se contentrent d'inviter la foule  circuler.

[Illustration: 287]

Ce fut en vain, et la foule vit, au contraire, dans cette invitation, un
motif de plus  ne pas abandonner l'individu; ce fut donc tranant sur
ses talons toute une arme de curieux, que Fdor Sharp arriva 
l'Acadmie des Sciences.

Force fut bien aux individus qui le suivaient de le laisser entrer seul,
mais ils continurent  stationner devant la porte, formant un groupe
nombreux et silencieux, attendant qui... attendant quoi? ils ne
savaient... mais ils avaient comme le pressentiment que quelque chose
allait se passer, de fort extraordinaire,  quoi ils regretteraient
toute leur vie de n'avoir pas assist.

Quant  Sharp, il avait franchi hardiment le seuil du monument, avait
pass d'une manire impassible devant la loge du portier, sans se
soucier des cris du redoutable fonctionnaire, courant aprs lui pour lui
faire rebrousser chemin, avait gravi, toujours imperturbable, le grand
escalier qui conduisait  la salle des sances.

Vainement, les huissiers avaient-ils tent de l'arrter: d'un bras
nerveux, il s'tait dbarrass d'eux et, avant qu'ils eussent pu le
rejoindre, poussant la double porte  vantaux capitonns, il avait
pntr dans le lieu sacro-saint o les sommits scientifiques de
l'Empire des Tzars dlibraient.

 la vue de cet tre  face trange, minable d'allure, l'immortel qui
tenait la parole s'arrta net, tandis que, suivant la direction de ses
regards, l'assemble entire se retournait.

Ce fut un cri de stupfaction et d'horreur, en mme temps que le
prsident, dsignant  l'appariteur, d'un doigt nerveux, l'intrus,
commandait de le jeter  la porte.

Mais Sharp, continuant de s'avancer de son mme pas tranquille et pour
ainsi dire automatique, carta l'appariteur et marcha vers l'estrade o
se tenait l'orateur.

Celui-ci, peu rassur, croyant avoir affaire  un fou, jugea prudent de
regagner sa place.

Fdor Sharp monta imperturbablement les trois degrs de la tribune et,
redressant sa haute taille, que sa maigreur famlique faisait paratre
dmesure, il promena, durant quelques secondes, ses regards assurs sur
l'assemble, dont les yeux ahuris, apeurs, convergeaient vers lui.

Puis, il prit en main les notes laisses sur la tribune par le savant
qu'il en avait chass, et un sourire de triomphe claira son visage, le
rendant plus sinistre encore.

--Messieurs et chers collgues, dit-il enfin d'une voix dont l'accent
mtallique fit passer un frisson dans le dos de tous ceux qui se
trouvaient l, permettez-moi de me fliciter d'arriver juste  temps
pour pouvoir apporter dans la discussion que j'ai interrompue, une
lumire clatante...

Ici, Sharp fit une pause et put constater dans quelle stupeur ces mots:
chers collgues, avaient jet les membres de l'Acadmie.

[Illustration: 289]

--Je vois que vous vous occupiez du bolide qui a travers le ciel de la
Russie, pendant l'avant-dernire nuit et je me permets de vous dire que
vous tes dans l'erreur la plus complte.

Un murmure vague s'leva, coup net par la voix stridente de l'orateur.

--J'ose mme dire, dclara-t-il d'un ton qui dcelait en quelle
supriorit il se tenait vis--vis de ces gens-l, que vous pataugez...

Cette expression mit les savants hors d'eux-mmes et, de tous cts, des
voix s'levrent, violentes:

-- bas!...  la porte!...

Mais, imperturbable, Fdor Sharp, cramponn de ses doigts osseux au
rebord de la tribune, dfiait les efforts de l'appariteur suspendu aux
basques de sa redingote dlabre.

--Messieurs et chers collgues, le bolide qui vous a t signal est un
fragment de la comte de Tuttle et j'ai l'honneur de dposer sur votre
bureau une pice signe par le pope de Priajensko, contresigne par les
autorits d'Olonetz, pice tablissant que l'avant-dernire nuit, vers
trois heures du matin, les habitants ont constat aux environs du
village la prsence d'une masse rocheuse; or, cette masse rocheuse n'est
autre que l'un desdits dbris du corps dont vous avez tudi
l'apparition vers dix heures du soir...

Ce langage assur imposa aux savants et le prsident, aprs avoir, d'un
regard, consult ses collgues, demanda:

--Mais sur quoi vous basez-vous monsieur, pour affirmer que le bolide en
question manait de la comte de Tuttle...

 cette question, Sharp se redressa de toute sa hauteur et, d'une voix
clatante, rpondit:

--Nul ne peut le savoir mieux que moi!... Je l'ai habit pendant quinze
mois.

Ce fut une stupeur et, en ce moment, toute l'assistance fut convaincue
qu'elle avait affaire  un fou.

L'autre poursuivit:

--J'ai galement l'honneur de dposer sur la tribune ce cahier de notes
crites au jour le jour, durant le voyage que je viens de faire, pendant
trois ans, dans les espaces plantaires...

L'ahurissement atteignait son comble.

--Je prie l'Acadmie de vouloir bien, sance tenante, nommer ceux de ses
membres appartenant  la section astronomie, commissaires
extraordinaires,  l'effet d'examiner ces notes de concert avec moi, et
d'adresser un rapport  M. le Prsident.

Alors, se levant d'un seul mouvement, les acadmiciens, nervs de ce
qu'ils croyaient tre une mauvaise plaisanterie, crirent:

--Qui tes-vous? qui tes-vous?...

--Je suis votre ancien secrtaire perptuel! Je suis Fdor Sharp!

Cela dit, le voyageur descendit de la tribune et, courant vers ses
collgues ahuris, il leur prit les mains, les appelant par leur nom,
faisant allusion  certains dtails de leur existence ou de leurs
travaux.

Alors, la dfiance se changea en dlire; un enthousiasme incroyable
s'empara de ces gens, tout  l'heure hostiles, et une clameur emplit la
vaste salle.

--Vive Fdor Sharp!...

Cependant, le prsident, aprs avoir dlibr  voix basse avec ses
assesseurs, frappa sur son bureau  petits coups de son couteau 
papier, et, ayant obtenu un peu de silence:

--Messieurs et collgues, dit-il d'une voix qui tremblait, je vous
propose de continuer la sance et de donner la parole  notre collgue
Fdor Sharp, pour le rcit de ses aventures et de ses travaux.

[Illustration: 291]




CHAPITRE X

LE TRIOMPHE DE SHARP CONTINUE


[Illustration: 292]

Depuis trois semaines, Fdor Sharp menait une existence tout  fait
extraordinaire; c'tait une suite non interrompue de rceptions
scientifiques, de runions mondaines dont il tait ncessairement le
hros.

Cela avait commenc par les journaux qui, tous, avaient voulu tre
favoriss, chacun  titre exceptionnel, d'une visite-confrence du
clbre explorateur et  laquelle ils avaient invit un petit clan
d'amis tris sur le volet.

Puis les personnages officiels, qui n'avaient pas voulu demeurer en
reste avec l'Empereur, avaient tenu  recevoir dans leurs salons celui
que Sa Majest Impriale avait honor d'une audience particulire.

Enfin, les gens du monde, par chic et pour tre dans le
train--suivant les expressions ramasses  Paris, sur le boulevard des
Italiens,--n'avaient eu de cesse qu'ils eussent exhib chez eux l'homme
du jour.

Et c'tait vraiment un curieux spectacle que celui des lgants en
habits noirs, de coupe irrprochable, de ces mondaines aux toilettes
dlicieuses, entourant, clinant presque ce vieil homme,  la mine
renfrogne, aux membres secs, auquel des vtements noirs, ridicules de
forme et peu propres d'aspect, donnaient une silhouette peu engageante
et grotesque.

[Illustration: Il avait suffisamment de temps pour se recueillir, en
tte--tte avec ses esprances et ses rves (p. 298). 293]

Mais cette existence--si inusite pour un homme qui, depuis trois ans,
vivait seul, repli sur lui-mme--n'aurait pu durer longtemps; aussi,
n'avait-ce pas t sans un rel soulagement qu'il avait vu diminuer un
peu l'engouement dont il avait t victime--c'tait ainsi qu'il
s'exprimait, maintenant que ses oreilles taient rabattues des ovations
et sa gorge dessche par les confrences.

C'tait  peine si, aujourd'hui, on le conviait  une runion
scientifique organise en son honneur, dans l'aprs-midi, et si, le
soir, entre une valse et un cotillon, il tait contraint de se faire
voir dans un salon, traversant rapidement les groupes vaporeux de
danseuses, comme la sombre hirondelle traversant les essaims de
moustiques dors,--dont parle Bernardin de Saint-Pierre.

Seulement, maintenant qu'tait pass l'enivrement des premiers jours et
que les admirateurs et les curieux lui laissaient le temps de la
rflexion, il commenait  regretter de n'avoir pas eu affaire  un
peuple moins enthousiaste, mais plus pratique.

On avait parl--dans il ne se souvenait plus quelle runion,--de lui
lever une statue en argent; volontiers, s'il et os, il et fait comme
Philippe-Auguste auquel un de ses snchaux communiquait semblable
projet et qui tendit la main, de faon fort significative, disant:

--Voici le pidestal de la statue.

Ah! combien il regrettait que le hasard, au lieu de le faire tomber en
Russie, ne l'et pas fait tomber en Amrique; l, au moins, les gens ont
un sens absolument juste de la vie et, lorsqu'ils prouvent une
admiration vritable pour un individu, ils traduisent cette admiration
par autre chose que par des acclamations, voire mme par des bouquets de
fleurs.

Au point de vue honorifique, il est certain que le savant n'avait rien 
ambitionner: sur sa table de travail s'empilaient les journaux dont
presque toutes les colonnes lui taient consacres, et les bulletins des
socits savantes enregistrant des ordres du jour plus logieux, plus
flatteurs les uns que les autres.

S'il lui avait fallu assister aux sances de toutes les socits
savantes ou autres qui avaient tenu  s'honorer en le recevant dans
leur sein, ils n'y aurait jamais suffi, mme en se divisant en dix ou
quinze personnalits diffrentes; de mme que s'il lui avait fallu
prendre au srieux le titre de correspondant que les socits de
l'Univers entier lui avaient dcern, il lui aurait fallu commander 
une arme de secrtaires, lesquels, par surcrot, auraient d user de la
machine  crire.

Mais quand il eut puis des centaines de cartes de visite, pour
remercier de tous les honneurs qui lui avaient t dcerns, et de tous
les repas auxquels il avait t convi, et qu'il se trouva seul,
dsoeuvr, en prsence du premier feuillet de papier blanc sur lequel il
devait commencer  crire ses relations de voyage, il fut saisi d'une
sorte de dgot des hommes, qu'il accusa d'ingratitude.

[Illustration: 295]

Certainement que si le mondain Gontran de Flammermont et t appel 
traduire dans son langage de boulevardier les sentiments intimes du
vieux Sharp, il n'et pas manqu d'voquer le souvenir de l'acteur
Baron, incarnant dans la Belle Hlne le lgendaire personnage de
Calchas et disant, en visitant les offrandes.

Trop de fleurs!... trop de fleurs!...

Oh oui, trop de fleurs!... trop de discours! trop de repas! combien le
moindre grain de mil--suivant la parole du fabuliste--et mieux fait son
affaire! pour l'instant, du moins; car pendant les quelques jours qui
avaient suivi son retour, il s'tait gonfl, comme le geai par des
plumes du paon, aspirant avec ivresse l'encens des flatteries.

Mais maintenant...

On lui avait bien promis qu'aussitt la mort du directeur actuel de
l'observatoire de Poulkowa, on lui donnerait ce poste, auquel, plus que
tout autre, il avait droit.

D'un autre ct, un grand seigneur, propritaire de plusieurs centaines
de villages et d'une quantit de mines, en Sibrie, lui avait dclar
mettre  sa disposition le nombre de millions ncessaires  la
construction du plus grand observatoire du monde entier.

Mais, en attendant que le directeur de Poulkowa ft dcd et que le
nouvel observatoire ft construit, qu'allait-il faire?

Et des mouvements de rage lui crispaient les poings sur son bureau,
quand il songeait que tant de fatigues, tant de misres, tant de prils
n'aboutissaient qu' un peu de gloire... et encore gloire phmre...
puisque dj les journaux cessaient de parler de lui et que, dans les
soires, les comdies de paravent et les monologues avaient recouvr
leur vogue d'autrefois.

De ce train-l, il serait oubli dans huit jours, et il n'avait rien
gard pour battre monnaie: dans les premiers jours d'emballement, il
avait fait cadeau au muse de Ptersbourg de ce qui restait de
l'appareil qui avait emport Mickhal et ses compagnons du cratre du
Cotopaxi dans la Lune.

Aussi lorsque, tout rcemment, un barnum allemand tait venu lui offrir
une somme relativement forte, pour acqurir le vieil obus--aujourd'hui
clbre, en raison de ses prgrinations intersidrales,--se proposant
de le promener  travers l'Europe, Sharp regretta-t-il amrement d'avoir
gaspill, si  la lgre, ce qui reprsentait une petite fortune.

Un autre barnum--un Amricain, celui-l--tait venu lui proposer une
combinaison magnifique et qui devait, forcment, donner des rsultats
inesprs: il ne s'agissait de rien moins que de l'engager, lui Fdor
Sharp,  raison de deux cent cinquante roubles par jour, pour exhiber,
tout comme un dompteur fait d'une bte froce, l'arolithe sur lequel il
avait voyag.

--Nous ferons de l'or, avait dclar le barnum, et, si vous voulez, je
vous donnerai 25% sur les recettes...

Malheureusement, cet individu avait fait sa proposition trop
prmaturment. Sharp tait encore dans toute l'ivresse du triomphe et la
pense de s'exhiber ainsi qu'un bateleur avait fait se hrisser ses
cheveux sur sa tte.

Il avait congdi l'homme avec mpris et avait renonc, en faveur de
l'observatoire de Poulkowa,  la part de proprit qu'il pouvait avoir
sur le _Bradyte_.

Le lendemain mme de cet acte de gnrosit, il recevait la visite d'un
des plus gros bijoutiers de Ptersbourg, qui venait lui soumettre une
ide de gnie, qui pouvait tre pour lui la source d'un gain
considrable: le bijoutier en question voulait morceler le bradyte pour
en fabriquer des presse-papier  chacun desquels serait joint un
certificat d'origine sign de Fdor Sharp.

Le savant aurait un rouble seulement par signature; mais le bijoutier,
qui avait pris ses mesures, affirmait que le bradyte ne cubait pas moins
de cent mille presse-papiers...

C'tait en effet une belle somme pour Fdor Sharp; mais, outre que
l'arolite ne lui appartenait dj plus, il tait encore dans la priode
d'enivrement et nul doute que cette nouvelle proposition n'et eu le
mme sort que les prcdentes.

Ainsi, non seulement, il ne rsultait aucun rsultat pratique de ses
extraordinaires excursions, mais encore la gloire qu'il en avait rcolt
s'tait dj vanouie, telle une fume!

Donc Fdor Sharp tait dans son cabinet de travail, le dos appuy dans
son fauteuil, les paupires mi-closes laissant filtrer un regard haineux
vers le papier immacul sur lequel son porte-plume reposait.

Soudain, la voix d'un vendeur de journaux monta jusqu' lui, apportant
confusment des mots que l'oreille du savant ne saisit
qu'imparfaitement, mais dans lesquels il lui parut cependant y avoir des
syllabes qui surexcitrent sa curiosit.

Il se dressa d'un bond, saisit en courant son chapeau, ouvrit la porte 
la vole et se prcipita dans l'escalier.

Une fois dans la rue, indiffrent aux rcriminations des gens qu'il
bousculait, il se rua sur les traces du marchand, auquel il arracha
l'une des feuilles qu'il tenait  la main, lui abandonnant--sans
rclamer de monnaie, tellement il tait mu--dix fois la valeur du
journal.

Une porte cochre se trouvait  proximit, il s'y enfona sans reprendre
possession de lui-mme, s'adossant au mur, car ses jambes flageolaient
sous lui;  peine, en effet, avait-il jet les yeux sur le journal,
qu'au-dessous du titre en manchette suivant l'expression technique,
imprims en lettres normes, il avait vu ces mots:

     UN NOUVEAU BRADYTE.--FDOR SHARP AU BRSIL

Rapidement il avait parcouru l'article que concernaient ces mots. Cet
article, fort court d'ailleurs, se composait d'une dpche envoye de
Rio de Janero, par le correspondant du journal, annonant qu'un
arolithe norme tait tomb  une vingtaine de kilomtres de Rio,
arolithe de dimensions colossales, cubant environ quinze cents mtres;
qu'en prsence de ce phnomne scientifique, l'empereur dom Pdro avait
rsolu de runir le plus rapidement possible  Rio un congrs de
savants, compos de dlgus de toutes les acadmies astronomiques du
monde entier; qu'en outre, il se proposait de prier le trs clbre
Fdor Sharp de venir lui-mme  Rio, afin d'examiner s'il n'y aurait pas
des liens de parent entre cet arolithe et son propre bradyte.

 la suite de cette dpche, le journal ajoutait que le charg
d'affaires du Brsil  Ptersbourg avait pri le prsident des Acadmies
de runir d'urgence ses membres,  l'effet d'couter un message que
l'empereur son matre lui avait fait cbler, dans la matine.

Presque tout de suite, Sharp revint  lui, reprenant l'usage de ses
jambes en mme temps qu'une grande joie lui gonflait le coeur;
dcidment, il avait eu tort de dsesprer, la chance ne l'avait pas
abandonn; bien au contraire, elle lui apparaissait plus grande et plus
fortune que jamais, sous la forme de cette courte dpche.

L'Amrique, pays des gens pratiques! le Brsil, pays des gens aux
emballements prompts!

C'tait la gloire!... c'tait la fortune!...

Son premier mouvement fut de se prcipiter vers le monument o se
tenaient les sances des Acadmies. Mais il rflchit que, n'appartenant
pas  ce docte corps, ce serait faire montre d'un empressement un peu
excessif et qu'il serait plus dcent  lui d'attendre que le ministre du
Brsil vnt, par une dmarche officielle, confirmer la nouvelle donne
par le correspondant du journal.

Il domina donc son impatience de savoir et reprit le chemin de chez lui,
s'efforant de marcher lentement pour ne pas exciter la curiosit des
passants, et aussi pour faire passer le temps, se doutant bien qu'une
fois rentr, il serait furieusement talonn par la curiosit.

Mais du plus loin qu'il aperut sa maison, il fut tent de se mettre 
courir; une foule considrable envahissait la rue et il se douta que
quelque chose se passait l, le concernant.

Il ne se trompait pas; ds qu'il fut reconnu, les vivats clatrent; et
enthousiastes, mais respectueux, ceux qui se trouvaient l lui frayrent
un passage jusqu' sa porte; l'escalier mme tait plein de monde:
personnages officiels, notabilits scientifiques, journalistes de marque
se pressaient sur les marches en une cohue confuse qu'il eut peine 
percer pour arriver  son modeste logement.

Le ministre du Brsil l'attendait, entour des bureaux des diffrentes
Acadmies, afin de communiquer  l'intress, avec le plus d'apparat
possible, le cablegramme expdi par dom Pdro.

Quand le savant eut remerci, avec une motion admirablement joue, du
grand honneur qui lui tait fait, un attach  la maison de l'Empereur
annona  Fdor Sharp que, sur les ordres du Tzar, le ministre de la
Marine avait tlgraphi  Odessa pour que, dans les huit jours, un
navire ft prt  partir pour le Brsil, et qu'en mme temps le ministre
des Affaires trangres avait tlgraphi aux ambassadeurs d'informer
les gouvernements auprs desquels ils taient accrdits que la Russie
offrait gratuitement le transport aux dlgations de toutes les Socits
scientifiques.

Cela fait, le Prsident des Acadmies instruisit Sharp que les votes
avaient eu lieu d'urgence pour dsigner les dlgus chargs de
l'accompagner  Rio et que ces dlgus se tenaient  sa disposition
pour s'entendre avec lui sur les mesures  prendre.

Pendant six jours, les rceptions, les repas recommencrent avec
accompagnement d'ovations et de fleurs: de nouveau, Fdor Sharp
redevint le hros du jour, mais il n'coutait plus les compliments
flatteurs que d'une oreille distraite et les parfums des fleurs
laissaient ses narines insensibles.

Il songeait au Brsil,  cette terre que les lgendes se plaisent 
dorer et  endiamanter sur toutes les faces, et il se disait que,
l-bas, les honneurs avaient chance de le mener  la fortune.

Le sort de l'homme est de vivre d'esprance, et, l'esprance aidant, il
se fit dans la manire d'tre de Sharp une rvolution radicale: aimable,
souriant, il se montra plein d'entrain dans les prparatifs du dpart.

D'abord, il s'agit de scier une assez notable partie de son propre
bolide, afin d'avoir un point de comparaison pour tudier celui dont il
allait, par del les mers, dresser l'tat civil; et ce ne fut pas une
petite affaire, car il fallut procder, comme on procde pour les
pierres de taille, le corps savant ne voulant entendre parler ni de
pioches, ni de pics, encore moins de mines.

Ensuite, il s'agit de procder  un emballage minutieux, car il fallait
que l'chantillon, ainsi que disait Sharp, arrivt non bris; il tait
par-dessus tout urgent de mettre les diffrents lments constitutifs du
prcieux bradyte  l'abri des principes dissolvants de la brise marine;
et cela donna lieu  un emballage d'un genre spcial et coteux.

Puis, il fallut transporter de Ptersbourg  Odessa cet encombrant
colis, et quatre trucks accoupls par un systme de passerelle furent
ncessaires pour le contenir; ces trucks furent attels au train spcial
que le ministre des Voies et Communications mettait  la disposition de
Sharp et de ses compagnons.

Une fois  Odessa, o l'on arriva l'avant-veille du dpart,
l'explorateur cleste dut partager son temps entre les rceptions
auxquelles il lui fallut prendre part, et les soins ncessaires au
transbordement de l'chantillon du train sur le pont du navire.

Enfin, on appareilla, et ce fut vraiment un beau spectacle que ce
steamer pavois aux multiples couleurs de toutes les nations dont les
reprsentants se trouvaient  bord, franchissant la jete aux
acclamations d'une foule en dlire qui ne cessait d'applaudir et de
crier, que pour couter, tte nue, toutes les fanfares de la ville
excutant  l'unisson le Boje Tsara Krani!...

[Illustration: Sharp avait tellement suppli qu'il avait obtenu de
monter en croupe de l'un des cavaliers (p. 307). 301]

Une multitude d'embarcations firent mme, pendant trs longtemps, la
conduite au navire qu'elles n'abandonnrent que fort avant, en pleine
mer, et parce que la nuit s'approchait et les contraignait  rejoindre
le port.

 partir de ce moment, Sharp mena une existence relativement tranquille;
bien qu'il lui fallt, tous les soirs, absorber du champagne, plus
peut-tre que ne l'eussent comport son caractre et sa dignit de
savant,--les dlgus de chaque nation recevant leurs collgues  tour
de rle--il avait encore suffisamment de temps pour se recueillir, dans
sa cabine, en tte--tte avec ses esprances et ses rves.

Car, plus il y pensait, et plus il demeurait persuad que c'tait la
Providence qui avait machin la ferie dans laquelle il jouait
actuellement le rle principal: de temps en temps, il est vrai,
passaient devant ses yeux, mais tellement vagues, tellement estompes,
qu'avec un peu de bonne volont il ne les aurait pas reconnues, les
silhouettes de Mickhal Ossipoff et de ses compagnons de voyage.

Les crimes dont il s'tait rendu coupable  leur gard, lui semblaient
maintenant tellement lointains qu' peine s'il conservait prcis le
souvenir de quelques dtails: sans doute et-il t plus correct de ne
pas envoyer Ossipoff aux mines et, l'ayant retrouv dans les solitudes
lunaires, de ne pas voler l'engin mtallique sur lequel il comptait pour
continuer son voyage.

Mais, outre qu'il tait de la catgorie des gens qui, dans la vie,
n'entrevoient que le but  atteindre, sans se proccuper des moyens
employs pour y parvenir, il se disait, pour allger sa conscience--oh!
pas bien charge, on peut le croire--que ce n'tait pas dans un intrt
personnel de gloire ou de fortune qu'il avait agi.

Et cela tait vrai, tout d'abord; lui aussi, tout comme son collgue de
l'observatoire de Poulkowa, tait un affol de science, un emball des
astres, et le souci seul d'tre utile  l'astronomie l'avait pouss  se
dbarrasser d'Ossipoff.

On dira logiquement qu'il et mieux fait de joindre ses efforts  ceux
de son collgue;  cela, il et rpondu que Mickhal Ossipoff tait
plutt un rveur qu'un homme d'action et que, avant de passer de la
thorie  la pratique, des annes et des annes se fussent coules; en
outre, le pre de Slna tait un exclusif, un jaloux de sa propre
science, et avec lui aucun accommodement n'et t possible.

Tel avait t le sentiment premier qui avait fait germer dans la
cervelle de Sharp l'ide de se dbarrasser de son collgue; puis, trs
rapidement, sur le souci de l'intrt de la science, en gnral, tait
venu se greffer le souci de son intrt propre, de sa gloire, de sa
fortune, et lorsqu'il avait russi  convaincre Jonathan Farenheit,
Sharp tait bien dcid  gagner la grosse somme, grce aux actions
d'apport qui lui avaient t consenties lors de la formation de la
Selene Company limited.

[Illustration: 303]

Maintenant, il lui avait fallu en rabattre de ses esprances premires;
les mines de diamants de la Lune taient une chimre, comme aussi la
possibilit de jamais recommencer le hardi voyage qu'il venait de
terminer.

Comme un bon jobard, il s'tait laiss, durant trois semaines, endormir
par les flicitations, les fleurs et les honneurs platoniques, mais,
puisque prcisment au moment o il dsesprait, naissait l'espoir de
trouver une occasion de battre monnaie avec sa gloire, cette occasion il
entendait bien ne la pas laisser chapper, sous quelque forme qu'elle se
prsentt.

Ah! un barnum pouvait venir maintenant lui proposer un engagement pour
exhiber par les deux mondes le bolide en question et donner aux badauds
des explications plus ou moins scientifiques! il tait son homme,
fallt-il pour cela remplacer sa svre redingote noire et son
officielle cravate blanche par un vtement baroque de clown.

Oui, oui, plus que jamais, Fdor Sharp avait honte de sa gueuserie; il
voulait tre riche et il le serait.

Et quand il songeait, par hasard,  Mickhal Ossipoff, il
s'applaudissait du tour qu'il lui avait jou en le laissant en plan sur
Mercure; s'il avait suivi le vieux savant et ses compagnons dans la
sphre de slnium sur laquelle ils comptaient pour poursuivre leur
voyage, il aurait, selon toutes probabilits, partag leur sort;
c'est--dire que son tre serait, comme les leurs, rentr dans le grand
Tout.

Tandis que, de la sorte, non seulement il tait seul  rcolter une
gloire dont une bonne partie, la meilleure (il se l'avouait _in petto_),
revenait  Mickhal Ossipoff, mais encore la Providence avait si bien
fait les choses qu'elle l'avait dbarrass d'une victime gnante.

Voil dans quel esprit se trouvait Fdor Sharp lorsque le btiment qui
le portait, lui, ses compagnons de voyage et le fameux chantillon,
arriva en vue de Rio.

En mme temps que le pilote, qui vint  bord pour leur faire franchir
les passes, arrivrent en foule des barques remplies,  couler, de
notabilits officielles, scientifiques et littraires, presses de
rendre hommage au hros du jour et Fdor Sharp recommena  s'enivrer du
parfum capiteux des flatteries et des ovations.

Avant mme d'tre dbarqu, il lui fallut, pour satisfaire, sans tarder,
la curiosit des nouveaux venus, faire une confrence dans laquelle il
rsuma, aussi succinctement que possible, les diffrentes phases de son
voyage.

En dbarquant,  l'extrmit mme de la passerelle, un carrosse de
l'Empereur l'attendait pour le mener au palais, o Sa Majest lui fit
l'accueil le plus cordial qui se pt rver.

En lui donnant cong, dom Pdro voulut mme bien lui dire qu'il l'aurait
conserv plus longtemps auprs de lui, mais qu'il ne voulait pas priver
ses concitoyens du plaisir de lui prsenter leurs hommages.

Dans la cour du palais, un autre carrosse, aux armes de la ville,
celui-l, se trouvait pour mener le hros sur une grande place, au
centre de laquelle un haut pidestal de granit se dressait, qui devait
supporter quelques jours encore auparavant l'effigie en bronze d'un
gnral brsilien quelconque.

Pour l'instant, le gnral brsilien gisait  terre, recouvert d'une
bche de toile et, contre le pidestal, un escalier de bois, recouvert
d'un tapis carlate, tait dress.

Alors, le prsident de la municipalit expliqua  Fdor Sharp que la
ville, pour honorer plus particulirement le savant, lui avait donn le
titre de citoyen de Rio et que, pour lui faire prendre pied,  la vue
de tous, la cit  laquelle il appartenait dsormais avait dcid de le
faire assister, du haut de ce pidestal, au dfil des socits savantes
et corporations ouvrires, venues non seulement d'tranger, mais encore
de tous les coins du Brsil.

[Illustration: 305]

Une cervelle, plus forte encore que celle de Sharp, et t quelque peu
dsquilibre par de semblables honneurs; aussi lui fallut-il se raidir
pour gravir, sans vaciller, les degrs de l'escalier; et, tout en
montant les marches, il se demandait consciencieusement quelle attitude
il allait falloir prendre sur la plate-forme.

Problme embarrassant.

Il fallait quelque chose qui donnt une haute ide de la science
astronomique incarne en sa personne et, en mme temps, qui laisst
percevoir une certaine modestie, toujours insparable d'un vrai savant.

Machinalement, une fois arriv en haut, il se campa sur ses hanches, le
corps portant tout entier sur la jambe gauche, la jambe droite
lgrement flchie, la tte raide, les regards tombant  terre; une des
mains, ferme, se plaa derrire le dos, l'autre  demi-cache dans
l'ouverture du gilet, un peu dboutonn...

Sans qu'il l'et voulu, ses membres avaient eu une rminiscence de la
posture favorite d'un grand homme et, ainsi que les journaux de la ville
le firent remarquer le lendemain, sans aucun blme d'ailleurs, Fdor
Sharp avait _pos_ en Napolon Ier de l'astronomie.

Le prsident de la municipalit demeura sur la dernire marche de
l'escalier, un peu au-dessous du niveau de la plate-forme, pendant que
les membres de la municipalit elle-mme se groupaient en bas du
pidestal.

Alors, les cuivres d'une fanfare, dissimule dans des feuillages,
clatrent; quatre pices d'artillerie, disposes  chaque coin de la
place, tonnrent  la fois; aussitt, d'une large rue, dans lequel il
tait mass, le cortge dboucha, marchant lentement, faisant le tour du
pidestal sur lequel Fdor Sharp, immobile, et sembl vritablement
coul en bronze si, de temps  autre, il n'et inclin la tte pour
saluer les dlgations que le prsident de la municipalit lui nommait
tout bas  l'oreille, au fur et  mesure qu'elles dfilaient.

Cela dura une heure, une longue heure, durant laquelle, en dpit du
soleil qui dardait fort, Sharp ne donna le moindre signe de dfaillance;
il est vrai de dire que, suivant les instructions donnes par le chef de
la municipalit, un domestique tout chamarr d'or tait venu se mettre
derrire le hros, afin de tenir ouvert, au-dessus de sa tte, un
immense parasol aux couleurs russes et brsiliennes.

La fin du cortge se composait d'une troupe innombrable d'individus des
deux sexes, mais, cependant, dont la majeure partie appartenait au sexe
masculin, vtus, pour la plupart, d'habits de voyage en toffes voyantes
et coiffs de casquettes de drap ou de chapeaux mous en feutre (ct
hommes), de robes mal coupes disparaissant sous d'amples ulsters, et
coiffes de chapeaux extraordinaires de mauvais got (ct femmes); ces
individus avaient tous  la main, uniformment, un parapluie et une
couverture roule dans une courroie, comme, non moins uniformment, en
bandoulire, un sac de cuir et un tui  lorgnette; cette lorgnette,
ils s'en servaient pour le moment  dvisager Fdor Sharp, avec le
sans-gne qui caractrise l'Anglais en voyage.

Surpris et quelque peu choqu, le hros abandonna son immobilit de
bronze, en laquelle il tait fig depuis prs d'une heure, pour se
pencher vers le prsident de la municipalit et lui demander ce que
c'taient que ces gens-l.

[Illustration: 307]

L'autre, alors, lui expliqua que depuis que s'tait rpandu dans le
monde entier la nouvelle des solennits scientifiques dont Rio allait
tre le thtre, les Cooks et les agences similaires avaient organis
de tous les points du globe des excursions pour le Brsil,  prix
rduits; que, depuis huit jours, s'taient abattus sur le pays des
bandes de curieux  longues dents et  favoris jaunes, avides de
contempler les traits de l'homme du jour et de voir ce fragment de terre
cleste dont la Providence avait favoris le territoire brsilien.

--C'est la fortune de la ville, dit en souriant, pour terminer, le
prsident de la municipalit.

--Mais c'est aussi la ruine des muses, rpondit Sharp, faisant allusion
au sans-gne bien connu avec lequel les enfants d'Albion font leur
possible pour emporter des petits souvenirs.

En dpit de ces mots plein de mfiance, notre hros ne put faire
autrement que de saluer le plus gracieusement qu'il lui fut possible
ces gens venus de si loin, uniquement pour contempler ses traits.

Le dfil une fois termin, Sharp fut reconduit en grande pompe  son
htel, o il eut juste le temps ncessaire de changer ses vtements
poudreux pour un habit noir et se rendre ensuite au grand banquet offert
par le gouvernement aux dlgations scientifiques.

Le banquet fut ce que sont tous les banquets officiels, c'est--dire une
suite non interrompue de plats refroidis o des viandes dguises
flottent dans des sauces poivreuses et innommables, arroses de vins
gnreux, soi-disant des plus hauts crus et qui n'ont cot  leurs
propritaires que le soin de les baptiser.

Au dessert, commena la srie des toasts, et Sharp se levait dj pour
rpondre au dluge de compliments sous lequel une quinzaine d'orateurs
le noyaient depuis une heure, lorsqu'un valet apporta au prsident du
conseil des ministres,  la droite duquel le hros se trouvait assis, un
pli cachet.

--Urgent, dit le valet...

Le ministre dchira l'enveloppe d'un doigt nerveux.

--Diable! murmura-t-il aprs avoir parcouru les trois ou quatre lignes
que contenait la missive.

Il rflchit quelques secondes, tira son carnet sur l'une des feuilles
duquel il griffonna en hte quelques mots.

--Ceci, en toute hte, au ministre de la guerre, commanda-t-il.

Ensuite, se penchant vers son voisin, il lui dit, en souriant:

--Vous ne sauriez deviner l'ordre que je viens de donner, mon cher
savant.

Sharp esquissa un geste vague.

--Il me serait bien difficile, Excellence, balbutia-t-il, de deviner...

--Je viens de donner l'ordre de faire partir de suite, par train
spcial, pour las Pueblas un demi-rgiment de ligne et un escadron de
cavalerie.

L'astronome eut un haut-le-corps.

--Las Pueblas!... fit-il; mais n'est-ce point le village aux environs
duquel est tomb le fameux bradyte?

--Prcisment...

[Illustration: Ce fut autour de ces tables que la troupe affame fut
invite  prendre place (p. 312). 309]

Alors supposant, tant donn le crmonial avec lequel il avait t
reu, que ces troupes n'taient expdies que pour attester de manire
clatante en quel honneur le gouvernement brsilien le tenait, Fdor
Sharp balbutia avec une confusion admirablement joue...

--C'est trop, Excellence... en vrit... c'est beaucoup trop...

Le ministre hocha la tte, tandis que ses lvres s'allongeaient dans une
moue significative.

--Heu!... murmura-t-il, je craindrais plutt que ce ne ft pas assez;
ces diables d'Anglais sont lgion...

Sharp,  ces quelques mots, comprit qu'il s'tait tromp et eut le
pressentiment vague d'un danger.

--Que Votre Excellence daigne m'expliquer, dit-il, car je ne saisis pas
trs bien...

--C'est fort simple... le maire de las Pueblas me tlgraphie qu'il
vient d'arriver des bandes d'excursionnistes, lesquels n'ont rien eu de
plus press que d'attaquer le bradyte  coups de canne, de parapluie...
quelques-uns mme ont des pics dissimuls sous leurs vtements.

Sharp se leva, tout ple.

--Ah! mon Dieu! s'exclama-t-il.

--Le maire ajoute que, si l'on n'y met pas ordre avant demain, les
excursionnistes auront dbit, c'est l'expression dont il se sert, le
bradyte entier... Et voil pourquoi j'envoie des troupes...

Son interlocuteur lui saisit les mains, et, d'une voix mue:

--Ah! merci, Excellence!... balbutia-t-il, merci au nom de la science...

--Mais o allez-vous?... Vous partez!... et votre discours...

--Ce n'est pas le moment des discours, rpondit le savant en proie  un
inexprimable moi... Je vous demande la permission de partir par le
train qui emporte les troupes... Ma place est l-bas... les intrts
dont il s'agit sont trop considrables... En restant ici, je dserte mon
poste qui est  l'endroit du danger...

Ces dernires paroles, il les avait prononces  haute voix, en sorte
qu'au milieu du silence gnral provoqu par sa surprenante attitude,
tout le monde les entendit.

Promptement mis au courant par quelques mots que le ministre jugea de
dire pour excuser Sharp, les dlgus des socits scientifiques se
levrent comme un seul homme et dclarrent qu'ils accompagnaient leur
chef et que les Anglais leur passeraient sur le corps avant de porter
leurs mains sacrilges sur le bradyte.

Seuls, les reprsentants des acadmies de Londres s'abstinrent,
expliquant dans un langage fort sens et plein de modration que, tout
en blmant, au nom de la science, l'attitude de leurs compatriotes, ils
ne pouvaient cependant risquer de se trouver mls  des actes
d'hostilit contre eux.

Deux heures plus tard, le train spcial, bond de troupes et de savants,
s'arrtait en gare  las Pueblas et,  la lueur des torches, les
savants, embotant le pas aux fantassins, se dirigrent vers l'endroit
o gisait le prcieux bloc.

La cavalerie avait pris les devants de manire  dblayer le terrain par
quelques charges pacifiques et  empcher toute effusion de sang. Sharp
avait tellement suppli l'officier commandant le dtachement qu'il avait
obtenu la faveur de monter en croupe d'un des cavaliers.

Et c'tait une chose trange et grotesque tout  la fois que cet homme,
long, maigre, en habit noir et cravate blanche, enlaant de ses grands
bras la taille du soldat, tandis que son pantalon, remont jusqu'aux
mollets, laissait voir le bas de la jambe qu'emprisonnaient
imparfaitement de tire-bouchonnantes chaussettes blanches.

Le maire, en personne, avait tenu  servir de guide et, mont sur un
petit cheval plein de feu, il trottait en tte du dtachement, tenant au
poing une lanterne qui indiquait la route  suivre.

Bientt, on s'engagea  travers champs et la course devint moins rapide,
jusqu'au moment o le guide s'arrtant, tendit la main devant lui, en
disant:

--C'est l!...

Dans l'ombre vaporeuse de la nuit, que la pleine lune, semblable  un
grand plat d'argent, clairait, une masse sombre apparut,  environ cinq
cents mtres, quelque chose comme une petite colline qui barrait le
paysage, et dont la silhouette s'estompait, empchant d'en bien saisir
l'exacte conformation.

Et, trs vagues aussi, se voyaient des formes humaines, les unes
entourant la masse en question, les autres accroches  ses flancs,
d'autres, enfin, perches sur sa crte, et qui s'agitaient.

--Au galop! au galop! cria Sharp.

En mme temps, il appliqua sur la croupe du cheval qui le portait un
coup de parapluie formidable, en sorte que la bte bondit en avant,
entranant  sa suite tout le dtachement, dont les hommes crurent
qu'un commandement avait t lanc par leur chef.

Ce fut une dbandade: les formes humaines que l'on avait aperues de
loin prirent la fuite de toutes parts, pouvantes par l'arrive de ces
cavaliers dont on ne pouvait distinguer les uniformes, et qui
empruntaient  la nuit un aspect fantastique.

Quand les premiers rangs firent halte, et,  leur tte, bien entendu, 
vingt mtres au moins en avant, le cavalier qui portait Sharp en croupe,
la place tait nette; de-ci de-l,  terre, des objets abandonns par
les fuyards, dans la prcipitation de leur fuite: lorgnettes,
couvertures, chapeaux et casquettes de voyage.

Avec une agilit que l'on n'et os souponner de sa part, Sharp sauta 
terre, et se mit  courir comme un fou, contournant la base du bolide,
s'arrtant par moments pour passer ses mains sur les parois
rocailleuses, tel un avare caressant son trsor.

Quand il fut revenu  son point de dpart, il commena  escalader le
roc, s'aidant de son parapluie comme d'un alpinstock, s'accrochant des
mains  la moindre anfractuosit, lorsque l'ascension tait par trop
rude.

Enfin, aprs avoir manqu de se rompre le cou au moins vingt fois, il
parvint  la crte, et, lorsque les dlgus scientifiques arrivrent,
derrire le dtachement d'infanterie, ils aperurent, argente par un
rayon de lune qui la frappait en plein, la silhouette dmesure de Fdor
Sharp, se dtachant, ainsi qu'une apparition fantastique, sur le fond
sombre de la nuit.

Alors, il dressa au-dessus de sa tte son parapluie, dont l'ombre parut
s'allonger jusqu'au disque tincelant de la Lune, et il cria  tue-tte:

--Vive la science!...

D'en bas, dans un hurra formidable pouss par toutes les langues du
monde entier, montrent jusqu' lui ces mots:

--Vive Fdor Sharp!

Il salua gravement; puis, tandis que l'officier sous le commandement
duquel se trouvaient places les troupes, prenait les dispositions
ncessaires pour faire respecter l'intgralit du bolide, c'est--dire
plaait tout autour,  une distance de cent mtres, une srie de petits
postes, lesquels dtachaient en avant d'eux des sentinelles; puis
envoyaient des patrouilles de cavalerie et d'infanterie afin de battre
au loin la campagne et d'empcher le retour offensif des touristes de
l'agence Cook, les savants, eux, s'arrangeaient pour camper tant bien
que mal sur le champ de bataille.

[Illustration: 313]

Nul doute que plusieurs d'entre eux--un grand nombre mme, peut-tre--ne
pensassent,  part eux, qu'il tait exagr de compromettre ainsi la
sant de la fleur des pois des savants du monde entier, en passant la
nuit  la belle toile, aprs un repas plantureux; la tte chauffe par
les vins, l'estomac surcharg de mets pics, on a grande chance
d'attraper une bonne congestion.

Aussi, chacun de ceux qui taient l, livr  lui-mme, se ft empress
de retourner au village, et de s'accommoder tant bien que mal dans
l'unique htellerie qui s'y trouvait; mais le respect humain faisait
paratre les plus vaillants ceux prcisment qui avaient le plus de
vellits de retraite, personne ne voulant tre le premier  attacher le
grelot.

Au demeurant, une mauvaise nuit est bientt passe, et les soldats ayant
prt leurs propres manteaux aux savants, ceux-ci s'y enroulrent, et,
tendus sur le sol, les pieds tenus chauds par des feux allums de
distance en distance, ne tardrent pas  s'endormir, durant que les
officiers fumaient force cigares et buvaient force verres d'aguardiente.

Aux premires lueurs de l'aube, clairons et trompettes sonnrent. Ce
rveil en campagne effaroucha dans les mas et les cafiers les petits
oiseaux qui sommeillaient encore; quand les savants se furent bien tir
les bras et bien distendu les mchoires, les reins quelque peu
courbaturs par la duret du sol, et la tte un peu lourde des libations
de la veille, ils s'avisrent de regarder, et demeurrent vritablement
stupfaits.

Certes, le gouvernement brsilien n'avait pas exagr les choses,
lorsque, par l'organe de ses reprsentants officiels, il avait annonc
au monde savant de l'Univers qu'il tait tomb sur son territoire le
plus extraordinaire spcimen de terre cleste qui pt se voir, et ceux
qui, sur la foi d'une semblable affirmation, avaient fait le voyage, ne
pouvaient sincrement pas regretter leur dplacement.

Qu'on s'imagine un bloc qui, de face, prsentait une superficie
d'environ 1,300 mtres carrs, ne mesurant pas moins de quarante mtres
de longueur sur une trentaine de mtres de haut, gigantesque caillou,
tomb de l'infini sur la terre, et qui, dans sa chute, s'tait enfonc
dans le sol d'au moins une demi-douzaine de mtres.

Alentour, c'tait une vritable dvastation,  croire qu'un gigantesque
incendie avait pass sur les champs et sur les bois: ce n'tait que
troncs d'arbres calcins, que moissons dtruites; on et mme dit que
les flammes avaient pntr jusque dans le sol, pour s'en aller dtruire
les racines, que l'on apercevait, dans des crevasses, tordues et
noirtres.

Sur la terre, une paisse couche de cendres, fine et impalpable, se
soulevait en tourbillon sous le moindre souffle d'air, empuantissant
l'atmosphre et obscurcissant le ciel bleu.

Et la troupe des savants, aussitt que les yeux avaient t suffisamment
ouverts pour regarder, et les cervelles suffisamment dsembrumes pour
comprendre, s'tait rue  l'assaut du bolide, pour l'examiner, le
palper, l'ausculter en tous ses coins et recoins.

Tandis que les uns en photographiaient les diffrentes faces, les autres
arpentaient ces mmes faces, en prenaient les dimensions, engageant
entre eux des discussions  n'en plus finir sur un cart de quelques
centimtres  peine entre leurs diffrentes mensurations; d'autres,
encore, en faisaient l'escalade, pour en calculer la hauteur.

[Illustration: 315]

Bientt, il arriva un moment o tout le monde se trouva runi sur une
sorte de plateau qui formait, pour ainsi dire, la cime de cette montagne
minuscule, et alors, sous la conduite de Fdor Sharp, commena la visite
en dtail du bolide.

Le savant semblait faire les honneurs de chez lui, et avec cette mme
passion effrne qui l'avait soutenu au milieu des plus terribles
preuves, il conduisit, pendant plusieurs heures, ses invits  travers
toutes les sinuosits du bloc rocailleux, s'arrtant presque  chaque
pas pour leur faire admirer tel dtail, leur faire constater telle
particularit, les intresser  telle curiosit.

Montant, descendant pour remonter encore, allant  droite pour aller 
gauche, et ensuite revenir sur ses pas, Fdor Sharp tait infatigable,
semblant se soucier peu de l'reintement, visible, cependant, de ses
collgues qui se tranaient  sa suite, suant, soufflant, s'pongeant le
front et tirant la langue.

[Illustration: 316]

--C'est le tour du propritaire, ricana l'un des dlgus franais,
membre de l'Acadmie des sciences et homme de beaucoup d'esprit.

 tout instant, c'tait pour Sharp l'occasion d'une nouvelle confrence,
traitant tantt de minralogie, tantt de gologie, tantt d'astronomie,
et le tout avec une assurance qui stupfiait ses interlocuteurs.

Ce diable d'homme--canaillerie  part--tait universel.

Cependant, il arriva un moment o le tour du propritaire tant fait,
et plus que fait, car plusieurs fois on tait revenu sur ses pas, le
prsident du conseil qui, tout le temps, s'tait attach  la personne
du savant, lui insinua timidement  l'oreille, que, peut-tre, serait-il
temps de se reposer; en djeunant, on pourrait arrter l'ordre et la
marche des travaux du congrs.

Une trs agrable surprise attendait l'assistance: pendant que Fdor
Sharp faisait visiter  la socit dans tous ses coins et recoins le
fameux bolide, les hommes de troupes levaient, sur la crte, une tente
immense, sous laquelle des tables taient dresses, et ce fut autour de
ces tables que la troupe affame fut invite  prendre place pour se
rconforter un peu.

[Illustration: Allez dire  vos compagnons que vous tes des vandales!
(p. 320). 317]

Pour dire vrai, pendant presque toute la dure du repas, la science fut
laisse de ct, et Sharp eut beau continuer ses confrences, on ne
l'couta que d'une oreille fort distraite--ventre affam n'ayant point
d'oreilles. En outre, par une attention dlicate du maire de las
Pueblas, la fanfare du village tait venue rehausser de l'clat de ses
cuivres celui de cette crmonie, et les fanfares couvraient la voix de
l'orateur.

Au dessert, cependant, il put prendre sa revanche: c'tait l'heure
rglementaire des toasts, et les musiciens, ayant le gosier compltement
dessch, furent se rafrachir, ce qui permit  Sharp de faire entendre
 ses auditeurs repus sa voix quelque peu raille.

Il commena par affirmer que le fragment pierreux qui l'avait dpos aux
environs de Ptersbourg et celui-l mme sur lequel il se trouvait
prsentement en si minente compagnie, appartenaient, l'un comme
l'autre, au bradyte dtach de la comte de Tuttle, sur lequel il avait
travers, plusieurs mois durant, une notable partie de l'espace...

Il n'en voulait pour preuves que les lments constitutifs de l'un, qui
se trouvaient tre exactement les mmes que chez l'autre; au point de
vue minralogique, identit semblable, comme aussi au point de vue
gologique, ainsi que pouvaient le prouver les diffrentes couches
constates chez l'un et chez l'autre.

Enfin, ce qui prouvait,  n'en pouvoir douter, que le fragment duquel il
tait sorti s'tait dtach de la masse norme dont il tait question,
c'tait la collection d'preuves photographiques, prises par lui, de
toutes les faces de son bolide, et dont l'une des faces semblait vouloir
se raccorder exactement  la face droite du bradyte brsilien.

--Tout cela, messieurs et chers collgues, ajouta-t-il en terminant, est
 vrifier en dtail, car nous sommes en prsence de l'un des plus
importants problmes qui se soient jamais prsents aux hommes de
science, et je n'entends nullement poser qui ne soit contrl et
recontrl par les hommes minemment comptents que vous tes... Je me
permets seulement, tant pour ainsi dire de la maison (il sourit avec
fatuit en disant ces mots), de vous donner quelques indications sur les
atres; libre  vous, maintenant, de dcider ce que vous avez  faire.

On juge si cette apparente modestie--de la part du hros du
jour--produisit un effet considrable sur ces hommes de science, jaloux
et infatus d'eux-mmes; ils applaudirent  tout rompre, et l'un d'entre
eux, prenant spontanment la parole, remercia le savant minent de la
confiance qu'il voulait bien avoir dans les modestes lumires de ses
collgues, lesquels feraient appel  tout leur savoir et  toute leur
bonne volont pour rpondre  la confiance que Sa Majest l'Empereur
avait bien voulu avoir en eux...

Ensuite, le caf pris, on se mit  dlibrer par groupes sur la manire
dont il convenait d'organiser les travaux; ces groupes n'taient pas
forms, comme on pourrait le croire, par nationalits, mais par
spcialits: instinctivement les astronomes s'taient joints aux
astronomes, les gologistes aux gologistes, etc.; et cela formait comme
autant de commissions discutant la question, chacune au point de vue de
sa comptence particulire.

--La premire chose  faire, ce me semble, dit alors le ministre,
prsident du conseil de Sa Majest dom Pdro, serait de mettre en
prsence ce bradyte et l'chantillon que vous avez apport de
Ptersbourg. Les tudes comparatives seraient de beaucoup facilites, je
crois, par ce systme.

On applaudit.

Sharp fit observer alors combien serait difficile le transport du colis
pierreux amen d'Odessa; il ajouta qu'en outre cela occasionnerait des
frais, dont il priait Son Excellence de se rendre compte, avant de
s'engager dans cette opration.

Avec une grande dignit, le ministre rpondit que, dans une question
aussi importante pour la science, il considrait comme inconvenant de
parler de dpenses; au surplus, il connaissait les intentions de
l'Empereur, et pouvait affirmer qu'en cas d'insuffisance du budget, dom
Pdro saurait ouvrir sa cassette particulire.

[Illustration: 317]

On applaudit encore.

Alors, un membre du congrs--disons tout de suite qu'il tait g, et ne
marchait qu'en s'appuyant sur des cannes--fit observer que l'endroit
mme o tait tomb le bradyte allait rendre peut-tre bien pnibles les
oprations multiples et longues, assurment, auxquelles il s'agissait de
se livrer.

De l'endroit o l'on se trouvait  Las Pueblas--en admettant qu'on prt
le village comme domicile--il y avait une distance qu'il faudrait
parcourir  pied, les moyens de transport manquant totalement; ne
serait-ce pas l une bien grande fatigue pour les membres du congrs,
qui n'taient plus jeunes, la science ne venant gnralement qu'avec
l'ge?...

Un murmure approbatif accueillit ces paroles; mais alors Sharp se leva,
et, les sourcils froncs, demanda d'une voix grondeuse:

--Comment mon honorable collgue entend-il rsoudre la question? car je
ne suppose pas qu'il veuille nous proposer de nous en retourner sans
avoir tout mis en oeuvre pour parvenir au but que nous nous sommes
propos en venant au Brsil?

Ainsi interpell, l'honorable collgue s'empressa de rpliquer que
c'tait lui faire injure que de lui prter de semblables intentions; la
vrit, c'est qu' son sens, il serait plus pratique et pour la sant
des minents savants, ses collgues, et pour le rsultat  obtenir, de
mettre le centre des oprations  Rio.

Ce fut un toll gnral: habiter Rio, alors que le pivot des oprations
tait ici!... quelle perte de temps!... et aussi quelle fatigue!...
c'tait draisonnable, au possible...

Mais l'orateur avait son ide.

--Vous ne me comprenez pas, messieurs et chers collgues, rpondit-il
avec un grand calme. Si j'mets la proposition de faire de Rio le centre
de nos oprations, c'est qu'il ne me semble pas impossible d'y
transporter...

--Le bradyte, peut-tre! s'exclama-t-on de toutes parts.

Sans se dconcerter, l'autre rpondit:

--Parfaitement.

On juge des rires, des plaisanteries que ce parfaitement souleva dans
l'assistance entire.

Mais le savant qui, avant de prendre sa retraite  l'Acadmie des
Sciences, avait fait partie, durant quelque temps, du Parlement de son
pays, tait par consquent accoutum  ne point s'effaroucher du bruit,
ni des railleries, voire mme des injures.

Imperturbable, il demeura debout, attendant que ft pass l'accs
d'hilarit folle dont ses paroles avaient t accueillies, et alors, il
ajouta:

--Toute modestie  part, n'est-ce pas, messieurs et chers collgues, je
puis dire que mon nom est honorablement connu de vous tous comme celui
d'un homme auquel sont familires les questions de mcanique...

Cela tait tellement indniable que tout le monde fut unanime  rpondre
par un murmure approbateur.

[Illustration: 321]

--Donc, vous me croirez quand je vous affirmerai que je crois possible
le transport que je vous propose...

--Mais, en admettant que vous arriviez  trouver un moyen de soulever le
bradyte de l'alvole qu'il s'est creuse en tombant, quel systme de
traction emploierez-vous pour l'amener  vingt kilomtres d'ici?... lui
cria-t-on de toutes parts.

Le savant hocha la tte.

--C'est un des petits cts de la question, rpondit-il avec un sourire
de mpris; permettez-moi d'abord de vous dire que certainement Son
Excellence monsieur le Prsident du Conseil ne refuserait pas de faire
excuter d'ici  Las Pueblas une voie se raccordant avec la ligne ferre
de Rio et qu'une locomotive... deux au besoin... ou mme trois... se
chargeraient de traner ce caillou...

Ce mot atteignit Sharp au plus vif de son amour-propre: il se leva et,
le visage blme, l'oeil charg d'clairs, il riposta d'une voix mauvaise:

--Je regrette que notre honorable collgue ait cru devoir appliquer une
semblable expression  ce fragment de terre cleste qui va servir de
plate-forme aux tudes approfondies de l'lite intellectuelle du genre
humain...

Ici, l'orateur fut interrompu par un murmure trs approbateur: les mots
lite intellectuelle avaient port. Sharp salua de droite et de gauche
avec condescendance et poursuivit:

--Mais enfin, puisque caillou il y a, et que notre honorable collgue
estime pratique le transport  vingt kilomtres d'ici d'une semblable
masse, j'estime, pour ma part, que cette tentative est assez
intressante  tous points de vue, pour que nous priions Son
Excellence--et, se disant, il se tourna vers le Prsident du Conseil des
ministres--de mettre tout en oeuvre pour qu'un semblable rsultat puisse
tre atteint.

Le ministre se leva  son tour et dclara que Sa Majest l'Empereur
serait trop heureuse de cooprer dans la limite de ses moyens  une
opration aussi intressante... mais que malheureusement sa cassette
particulire n'tait pas inpuisable;... quant au budget du pays, il
tait dans un tat de dsquilibre tel qu'il ne voyait gure le moyen de
prendre dans les fonds publics la plus petite somme qui permt au
gouvernement de prter une collaboration efficace  un si hardi
projet... que, cependant, il allait en causer  ses collgues, examiner
de concert avec eux, et de manire trs approfondie, la question et que,
si le gouvernement trouvait le moyen de frapper un nouvel impt qui mt
de nouvelles ressources  sa disposition, on pouvait compter sur lui.

Comme il achevait ces mots, voil que, au pied du bolide, un mouvement
inusit se produisit... les soldats couraient aux armes, les cavaliers
sautaient en selle, des commandements brefs clataient.

Tout le monde se leva de table et s'en vint au bord de la crte pour
mieux voir ce qui se passait.

Un demi-escadron, sabre au clair, partit au grand trot.

Alors chacun se tourna vers le ministre, pour savoir, comme si le pauvre
homme n'tait pas aussi ignorant que ses convives.

--Regardez donc l-bas! dit tout  coup quelqu'un, en tendant le bras
vers l'extrmit de la plaine.

Un nuage de poussire flottait  ras de terre, comme soulev sous les
pieds d'une troupe nombreuse en marche; mais bientt cette poussire se
confondit avec celle qui enveloppait l'escadron; celui-ci, maintenant,
avait pris le galop et on apercevait les lames de sabres qui brillaient
au grand soleil comme des clairs.

--On dirait qu'ils chargent! observa une voix.

Les savants s'entre-regardrent et leur physionomie exprimait un
tonnement auquel un peu d'inquitude se mlait.

Mais brusquement, l-bas, les cavaliers firent halte; la poussire se
dissipa un peu et l'on put voir une troupe nombreuse de gens arrts par
les soldats avec lesquels ils semblaient parlementer.

--Qu'est-ce que cela peut bien signifier? murmura le Prsident du
Conseil des ministres.

Et il se tournait dj vers un valet pour lui donner l'ordre d'envoyer
aux renseignements, lorsque quelques cavaliers furent aperus, tournant
bride, et revenant vers le campement de toute la vitesse de leurs
montures.

En moins de dix minutes, ils furent assez prs pour que l'on distingut
en croupe de l'un d'eux un individu, les yeux bands et tenant par la
taille le soldat,  cheval devant lui.

La surprise gnrale ne fit, comme bien on pense, qu'augmenter.

Enfin le petit dtachement, parvenu au pied du bolide, fit halte;
l'officier qui commandait, sauta  bas de sa selle, fit mettre pied 
terre  l'individu dont les yeux taient bands et, le tenant par la
main, se mit  grimper sur le flanc escarp du bloc pierreux.

--Excellence, dit-il en s'arrtant devant le ministre, monsieur vous est
envoy en parlementaire.

La surprise,  ces mots, se transforma en stupfaction.

Un parlementaire! cet homme vtu d'un macfarlane  carreaux blancs
tranges, coiff d'un casquette de voyage et portant en bandoulire un
tui de cuir renfermant une lorgnette.

--Quelle est cette plaisanterie, monsieur? interrogea svrement le
ministre.

L'homme aux yeux bands rpondit alors en mauvais portugais, mais avec
un accent qui sentait son anglais d'une lieue:

--Excellence, je suis envoy vers vous par mes compagnons de voyage pour
vous proposer une transaction...

--Une transaction!

--Nous sommes environ un millier de touristes amens au Brsil par les
soins de l'agence Cook, pour admirer le grand voyageur intersidral
Fdor Sharp, contempler le fragment de terre cleste tomb sur votre
territoire... et nous avons espr pouvoir remporter chacun-- titre de
souvenir--une parcelle de ce merveilleux caillou...

Ces mots soulevrent dans l'assistance des savants un murmure de
rprobation.

--Vos soldats nous ont chasss cette nuit, et, sans armes, nous ne
pouvons avoir la folle prtention de lutter contre eux; aussi avons-nous
pens que peut-tre pourrions-nous nous entendre sur un autre terrain:
chacun de nous est dispos  verser au gouvernement brsilien vingt-cinq
livres sterling contre la remise d'un demi-kilogramme par voyageur, de
ceci...

En disant cela, il frappait le bolide du talon de son soulier jaune...

Ce fut une explosion de colre; les injures, dans toutes les langues du
globe pleuvaient sur la tte du malheureux parlementaire, volontiers,
les savants se seraient livrs  des voies de fait, si le prsident du
Conseil des Ministres ne l'avait couvert de son corps.

--Messieurs... messieurs, dclara-t-il, la personne d'un parlementaire
est sacre.

Alors, Fdor Sharp s'avana, et d'une voix qui tremblait d'indignation:

--Allez dire  vos compagnons, dclara-t-il, que vous tes des vandales!
et qu'avant de porter vos mains sacrilges sur le sol que voici, il vous
faudra passer sur nos cadavres...

Des applaudissements clatrent.

L'Anglais inclina la tte trs flegmatiquement et rpondit:

--Je ferai votre commission; mais le trsor du Brsil n'est pas si riche
pour qu'il repousse aussi facilement une somme de vingt-cinq mille
livres...

Il tourna les talons et se retira, emmen par l'officier qui lui servait
de guide.

--Excellence, dit alors Sharp, je vous supplie de faire faire bonne
garde, car il n'y a rien d'entt comme un Anglais et les touristes de
l'Agence Cook ne vont pas dsarmer.

--N'ayez crainte... mais ceci nous prouve qu'il est urgent de prendre
des dispositions pour mettre le bolide en lieu sr.

--Et d'aviser aux moyens de le dmnager d'ici au plus tt, dit alors
celui de ces messieurs qui avait propos de transporter  Rio le
prcieux caillou.

Le prsident du Conseil demanda le silence et dit alors:

--Messieurs... je m'en vais, sans tarder, m'occuper de runir les fonds
ncessaires pour mener  bien cette gigantesque opration; je vous
laisse le soin d'en trouver le moyen pratique.

[Illustration: Une lueur de satisfaction s'alluma dans la prunelle du
ministre (p. 334)., 325]

Il ajouta avec un sourire plein de politesse:

--Et je ne doute pas que vous arriviez bons premiers...

Il salua  la ronde et dgringola le long de la pente abrupte, se disant
_in petto_:

--La gloire, c'est trs joli... mais c'est bien cher quand il faut la
payer...

Et, en regagnant la gare de Las Pueblas, il se mit l'esprit  la torture
pour trouver un moyen de toucher les vingt-cinq mille livres proposes
par les Anglais.

[Illustration: 326]




CHAPITRE XI

LA BOTE  SURPRISE


[Illustration: 327]

Depuis trois semaines, on travaillait ferme au village de Las Pueblas:
la prsence des membres du Congrs avait mis dans la contre une
animation extraordinaire: tout alentour du bolide, des constructions
taient sorties du sol, comme par enchantement; guinguettes, restaurants
faits de planches et de papier goudronn pour les ouvriers, hangars
mtalliques servant d'ateliers, tentes de toile pour les soldats, htel
bti en moins de trois jours pour abriter messieurs les savants.

Les hommes de troupe tant en nombre insuffisant, on avait rquisitionn
tous les gens de la contre pour manier la pelle, la pioche et pousser
la brouette. Aussi, allchs par la promesse d'une prime, les paysans
avaient abandonn momentanment les travaux des champs, laissant en plan
la famille et la charrue.

C'est que ce n'tait pas une mince besogne, que celle qui consistait 
arracher du sol, dans lequel il tait encastr, ce bloc pierreux et  le
soulever  hauteur suffisante pour le dposer sur l'norme plate-forme
qu'il fallait ensuite traner jusqu' Rio-de-Janeiro...

Le ministre avait pronostiqu juste, en disant aux membres du Congrs
qu'ils trouveraient les moyens mcaniques de transport avant qu'il en
et trouv, lui, les moyens pcuniaires.

Ds le lendemain du fameux djeuner qui s'tait termin par
l'outrecuidante proposition des Anglais, le promoteur de l'ide avait
fait tous ses calculs, dress tous ses plans et avait provoqu une
runion de tous ceux de ses collgues faisant partie de la Commission de
mcanique et de mathmatiques appliques  l'industrie.

Le plan qu'il leur soumit tait d'ailleurs d'une simplicit enfantine:
il ne s'agissait pas d'autre chose que de dresser tout autour du bolide
des grues  vapeur, accouples trois par trois pour augmenter leur
force, et de les faire haler, au moyen de chanes d'acier passes sous
lui, le bloc norme, jusqu' ce que sa base s'levt  cinquante
centimtres du sol; un fois l, les grues devaient se mettre en marche,
paralllement, de manire  dposer leur chargement sur une plate-forme
faite d'normes madriers de chne, monts sur des trucks d'acier munis
de roues fort basses, mais, par contre, trs larges.

 ce chariot, qui ne mesurait pas moins de douze mtres de large sur
trente mtres de longueur, quatre cents boeufs devaient tre attels, par
dix de front, tandis qu'un systme de crics lectriques devait pousser
par derrire.

Quelques coups d'aiguillon dans la croupe des boeufs, quelques courants
dans les crics... et en route...

Ce moyen, par sa simplicit mme, avait enthousiasm les collgues de
l'inventeur...  premire vue; car il leur fallut ensuite passer au
crible tous les calculs sur lesquels le spcialiste avait chafaud son
projet: cubage du bolide, son poids, force de tension des chanes, force
de traction des grues, lasticit des ressorts de la plate-forme,
rsistance des efforts combins des boeufs et rsistance des roues...

Tout cela bien examin, bien pes, bien vrifi, on avait convoqu
d'urgence le prsident du Conseil et on lui avait soumis le rsultat des
tudes, en lui prsentant un devis approximatif des dpenses
ncessites.

On arrivait au joli total de cent cinquante mille francs.

C'tait une somme! et les savants, depuis deux jours qu'ils taient
arrivs  tablir ce chiffre, avaient de grandes inquitudes: les gens
du village avaient caus et de leur conversation tait ressortie, claire
comme le jour, la confirmation de ce qu'avait dit le dlgu des
touristes anglais: le budget brsilien manquait totalement d'quilibre
et, en dpit d'impts ordinaires et extraordinaires, les caisses de
l'tat taient remplies d'un vide, de plus en plus grand, de plus en
plus intense.

Aussi n'y avait-il aucun espoir de voir le trsor fournir aux besoins de
l'entreprise et encore bien moins pouvait-on esprer y arriver au moyen
d'un nouvel impt.

Cette perspective seule suffisait  jeter les habitants dans une fureur
pouvantable, et ils ne parlaient de rien moins que de recevoir les
percepteurs les armes  la main.

Or, une rvolution pour le transport d'un caillou, ft-il cleste... En
dpit de l'enthousiasme de l'empereur pour l'astronomie, les savants
taient bien obligs de douter qu'il pousst l'enthousiasme jusqu'
vouloir gorger son peuple...

Restait la cassette particulire de Sa Majest: mais Sa Majest tait
connue pour tre foncirement bonne et gnreuse, et,  cette poque de
l'anne, il tait fort  craindre que cette cassette ft  peu prs dans
le mme tat que les coffres du gouvernement.

Aussi, les savants avaient-ils senti une douce joie baigner leurs mes,
lorsque, aprs avoir jet un coup d'oeil sur le devis,--ce fut mme par
l qu'il commena,--le prsident du Conseil des Ministres avait souri
d'un air plein de condescendance et avait murmur:

--Bien... trs bien... la somme est raisonnable... et, du moment que
vous garantissez le succs...

--Alors, monsieur le Ministre, avait demand Fdor Sharp d'une voix
trangle par l'motion...

--Alors, messieurs, vous pouvez marcher... Le gouvernement se charge des
dpenses...

Ce fut une explosion de joie; on s'arrachait les mains du ministre pour
les serrer; pour un peu on les et baises...

Et on avait march.

Pendant que les hommes de troupe, seconds par les paysans recruts 
cet effet, creusaient, autour du bolide, un large foss pour dgager sa
base, des mcaniciens s'occupaient  monter les grues  vapeur et tout
le matriel ncessaire  l'extraction, amen de Rio par trains spciaux.

En mme temps, sous des hangars rapidement levs, se construisait la
gigantesque plate-forme et se forgeaient les trucks et les roues,
destins  complter cet tonnant chariot...

 la hte, on avait tabli des parcs pour recevoir les boeufs que des
maquignons allaient, non pas acheter, mais louer dans la contre et
qu'il s'agissait ensuite de dresser  porter le joug et  tirer...

Au bout de trois semaines, la base du bolide se trouvait dgage
suffisamment pour que l'on pt creuser, de distance en distance, des
galeries souterraines afin d'y passer les chanes d'acier dont les
maillons avaient t, au pralable, vrifis soigneusement, un  un.

 ce moment-l, les grues taient montes, la plate-forme construite et
hisse sur ses trucks, prte  recevoir sa formidable charge et  tre
attele.

C'tait assurment une grosse besogne de faite; mais ce n'tait rien,
comparativement  ce qui restait  faire.

Que l'auteur du projet et fait une infinitsimale erreur, que
l'paisseur des chanes ne ft pas suffisante pour rsister  la
terrible tension qu'elles allaient avoir  supporter, qu'un madrier
clatt, qu'un ressort se fausst, qu'une roue se brist... et c'en
tait fait de tant d'efforts, de tant de peine, de tant d'argent...

Aussi, peut-on croire que les membres du Congrs ne dormirent gure
cette nuit-l: c'tait au lever de l'aurore que les grues  vapeur
devaient commencer  fonctionner et, bien avant l'aube, les savants
taient debout, rdant autour du bolide, soupesant les chanes, palpant
les madriers de la plate-forme, allant mme jusqu' inspecter les boeufs
qui dormaient tranquillement, vautrs dans l'herbage.

Enfin, les clairons rsonnrent, envoyant aux quatre coins de la
campagne les notes alertes du rveil et, en un clin d'oeil, une animation
extraordinaire rgna dans le village et ses environs.

Les mcaniciens allumrent les chaudires, les bouviers se mirent 
accoupler les boeufs dont l'attelage, fort compliqu, demandait au moins
plusieurs heures, et les savants se mirent en marche dans la direction
du bolide, escortant le prsident du Conseil qui, bien entendu, avait
demand  assister  la fte.

Lui seul avait une mine rjouie; tout autour de lui ce n'taient que
visages blmes, portant toutes les traces d'une anxit profonde;
certainement que beaucoup de ceux qui se trouvaient l poussaient
l'amour de la science assez loin pour prfrer sacrifier,--si cela et
t possible,--l'un de leurs membres  l'ventualit d'un risque
survenant  leur cher caillou.

Malheureusement, c'taient l des combinaisons impossibles  raliser et
force leur tait de demeurer immobiles, inactifs et inutiles, formant un
groupe compact,  quelques pas derrire le ministre.

[Illustration: 331]

Fdor Sharp, cependant, lui, se donnait un mal norme, allant des
mcaniciens aux bouviers, des soldats aux terrassiers, activant ici le
jeu des machines, rectifiant le joug d'un boeuf, encourageant ceux qui
maniaient la pioche, suppliant les soldats de faire bonne garde.

Ce bolide tait son bien, sa chose, et il en soignait le dpart comme
s'il se ft agi d'un membre de sa propre famille... bien plus mme.

La difficult, dans cette opration hardie, c'tait d'obtenir, de la
part des dix-huit grues charges d'arracher du sol ce bloc norme, un
ensemble parfait; il et suffi d'une diffrence de niveau de seulement
un centimtre pour qu'une chane supportant, de ce fait, un poids plus
considrable que la chane voisine, se rompt.

Cette rupture partielle pouvait entraner une rupture gnrale et d'une
chute  faux rsultait forcment, fatalement, une cassure dans le
prcieux caillou.

Rien que d'y penser, l'aropage des savants en avait le frisson.

[Illustration: 332]

Cependant, les chaudires taient en pleine activit et la vapeur
circulait dans les tuyaux de chauffe, donnant sur les pistons leur
maximum de pression.

Le moment tait venu.

[Illustration: Alors, les rcriminations commencrent entre les membres
du congrs (p. 342)., 333]

Peu  peu, avec une mticuleuse prudence, les chanes se tendirent;
mais, avant de donner le signal auquel le grand effort devait tre
tent, Fdor Sharp, escort de la commission spciale de mcanique et de
mathmatiques appliques  l'industrie, visita chacune des grues,
frappant d'un marteau d'acier sur chacune des chanes, s'assurant que
toutes rendaient bien, sous le heurt, un son gal; c'tait l le seul
moyen que l'on et trouv de vrifier si la tension tait gale partout.

On fut oblig de faire de-ci, de-l quelques rectifications sans
importance et qui,  la rigueur, n'eussent pas t indispensables; mais
pouvait-on tre trop mticuleux en une semblable circonstance?

Enfin, tout se trouva au point et Sharp, gnral en chef de cette arme
de travailleurs, allait donner l'ordre de commencer, lorsqu'un grand
bruit s'leva du ct de la plate-forme: les deux cents paires de boeufs,
accouples cinq par cinq, non sans peine, on doit s'en douter, taient
l depuis une heure environ, aussi immobiles que si les btes eussent
t de bronze, chacune d'elles tenue par un bouvier, l'aiguillon  la
main; mais, au fur et  mesure que le soleil s'levait au-dessus de
l'horizon et que la chaleur devenait plus forte, l'impatience gagnait
les boeufs et, en dpit de l'anneau pass dans leur narine, il devenait
de plus en plus difficile de les empcher de secouer la tte et
d'imprimer consquemment au joug qui les liait des mouvements brusques,
lesquels se communiquaient  la plate-forme.

Or, il tait indispensable que celle-ci conservt une immobilit
absolue, afin de recevoir sans heurt--mme le plus lger--la masse
norme qui lui tait destine.

Bientt un incident, auquel on n'avait pas song, vint transformer en un
dsordre extrme une si belle rgularit: un essaim de mouches qui
sommeillaient dans les herbes, les ailes alourdies par la rose, mais
que les rayons du soleil, dj ardent, avaient peu  peu rchauffes,
s'leva du sol, bourdonnant et tournoyant autour de ce grand troupeau de
btes, dont l'odeur forte les tentait.

Les boeufs commencrent par donner des signes d'inquitude, furieux
qu'ils taient de se sentir immobiliss par leur joug, livrs pour ainsi
dire sans dfense aux attaques de leurs ennemies; de leur queue, remue
avec une rgularit d'encensoir, ils tentrent bien d'abord, se battant
les flancs  coups redoubls, de mettre en fuite la peste aile qui
s'attachait  eux.

Mais lorsque les mouches, avec leur intelligence de bestioles,
comprirent qu'elles trouveraient dans la tte des ruminants des places
sans dfense, elles vinrent se poser impudemment sur les mufles humides,
pntrant sans vergogne dans les larges narines, dardant les lourdes
paupires de leurs aiguillons, s'accrochant aux fanons pleins de bave;
alors, il y eut parmi les btes qui composaient ce gigantesque
attelage, comme un remous norme et la plate-forme s'branla.

Aux cris des bouviers, Sharp accourut, perdu: si l'on ne trouvait pas
un moyen de rtablir l'immobilit absolue, indispensable  la russite
de la tentative, c'en tait fait: mais ce moyen, Sharp, avec son gnie
de grand capitaine, le trouva aussitt.

Sur ses ordres, les cavaliers couprent, au ras de la croupe, la queue
de leurs chevaux et les soldats d'infanterie accoururent arms de cet
engin d'un nouveau genre au moyen duquel ils se mirent  chasser la
maudite engeance, pendant que les terrassiers, abandonnant leurs
pioches, fauchaient en hte les grandes herbes et les amoncelaient en
forme de petites meules auxquelles on mit le feu.

Le torrent de fume, rabattu par une brise lgre, aveugla, c'est vrai,
le corps des savants, mais chassa dfinitivement les mouches, dont les
dards avaient mis  deux doigts de sa perte le prcieux bolide.

Ce danger conjur, on rtablit,  l'aide de cales glisses sous les
roues, l'horizontalit parfaite de la plate-forme et Sharp donna enfin
le signal.

La vapeur s'chappa de toutes les chaudires avec un sifflement aigu qui
dchira l'air matinal et fit fuir  tire-d'aile, dans le ciel bleu, les
oiseaux pouvants; les chanes se tendirent et, sous le poids norme
qu'elles supportaient, il sembla un moment qu'elles allaient se briser,
mais l'acier tait de bonne trempe, et les maillons rsistrent:
seulement, alors, il se produisit ceci, c'est qu'au lieu que les grues
levassent le bolide jusqu' elles, ce furent elles au contraire qui
parurent s'incliner vers lui; leurs flches se courbrent et, durant
quelques secondes, on put croire qu'elles allaient clater.

Durant ces quelques secondes, les coeurs des savants cessrent de battre
dans leur poitrine, le sang s'arrta dans leurs veines et leur gorge
serre par l'angoisse s'opposa au jeu des poumons.

Anxit vaine: les flches des grues taient d'aussi bon acier que les
maillons des chanes et, retrouvant leur souplesse, sous l'action de la
vapeur qui semblait un sang gnreux circulant dans leurs membres
mtalliques, elles se redressrent, raidies dans un suprme effort.

--Il a boug!... s'exclama Fdor Sharp.

Et les autres s'crirent  leur tour, bien qu'ils n'eussent rien vu:

--Il a boug!...

Mais,  leur tour, les mcaniciens poussrent des cris d'alarme: les
chaudires risquaient d'clater.

--Qu'elles clatent! fit Fdor Sharp d'une voix qui sifflait, comme
sifflait la vapeur dans les cylindres...

Les mcaniciens ouvrirent tout grands les robinets, la vapeur se
prcipita tumultueusement; les grues, comme si elles eussent eu une me,
semblrent mettre un amour-propre humain  l'emporter, elles, machines
intelligentes, dans cette lutte contre la matire brute.

Comme des athltes,  bout de souffle, mais qui cependant mettent dans
un dernier effort toute l'nergie qui leur reste, elles parurent
arc-bouter leur armature d'acier, les maillons des chanes
s'allongrent, se dformant sous l'invraisemblable tension, mais
rsistrent au poids, et, cette fois, la masse norme, incapable de
rsister, s'abandonna.

On la vit insensiblement s'lever..., s'lever..., puis sortir tout 
fait de l'alvole dans laquelle la violence de sa chute l'avait
encastre, et Fdor Sharp,  plat ventre, pour mieux juger des progrs
du travail, suivait d'un oeil anxieux son cher bolide sortant des
entrailles de la terre.

Enfin, quand il jugea que la base avait atteint le niveau de la
plate-forme, il fit un signe: les grues s'arrtrent, soufflant d'une
voix rauque, comme des travailleurs extnus, et tout le monde, d'un
mme geste, savants, mcaniciens, soldats, s'pongea le front, qu'une
sueur abondante inondait: chacun de ceux qui taient l avait pein,
comme s'il et tir  force de bras sur les chanes qui halaient le
bloc.

Mais ce n'tait l qu'une premire partie de la besogne: la seconde
partie tait peut-tre la plus prilleuse, car, pour la mener  bien, ce
n'tait plus une question de force mcanique sur laquelle les sciences
mathmatiques avaient pu fournir quelques pronostics; c'tait maintenant
une question d'habilet, d'adresse, de coup d'oeil.

Les grues devaient se mettre en marche sur les rails qui aboutissaient 
la plate-forme, et il s'agissait de les faire marcher, paralllement,
pour ainsi dire au pas, sans qu'aucune d'elles dpasst, ft-ce de cinq
centimtres, celle qui lui faisait face, sous peine de voir dtruit
l'quilibre du travail tout entier.

Le Prsident du conseil, sur la demande de Sharp, avait fait venir de
Rio la musique militaire d'un des rgiments en garnison et c'tait au
son des cuivres et des tambours que ce bataillon mtallique devait se
mettre en marche, les troupiers d'acier rglant leur pas sur la grosse
caisse et sur les fifres.

On avait bien, il est vrai, avant d'enchaner le bolide, rpt
plusieurs fois cette manoeuvre, et on tait arriv  une excution
parfaite; mais le poids immense qu'avait  supporter les grues
n'allait-il pas s'opposer  une marche aussi parfaite?

Fdor Sharp ne pouvait se dcider  ordonner que l'on comment: si une
fausse manoeuvre allait jeter bas le prcieux caillou...

Incapable de parler, il fit enfin du bras un grand geste et le chef de
la musique leva son bton en l'air: alors, la grosse caisse rsonna, les
cymbales clatrent, les cuivres tonnrent et cent cinquante coups de
sifflet s'chapprent, stridents, des chaudires.

Ensemble, comme si une baguette de fe les et mises en branle, les
grues commencrent  glisser sur les rails, d'un mouvement lent, presque
insensible. C'tait un spectacle vritablement trs curieux que celui de
ces normes bras d'acier qui se profilaient sur le ciel bleu,
entranant, suspendue aux chanes qui pendaient d'eux, la masse norme
du bolide.

Il y avait  peine deux cents mtres  parcourir ainsi, et ces deux
cents mtres, on mit prs de cinq heures  les parcourir; les savants
marchaient de chaque ct des rails, formant des petits groupes qui
escortaient chaque machine avec une sollicitude quasi paternelle.

Les uns causaient avec les mcaniciens, s'intressant au jeu des
pistons,  la circulation de la vapeur dans les tuyaux, s'inquitant
lorsque l'arbre paraissait flchir, ou lorsqu'il leur semblait entendre
dans le grincement des roues quelque chose d'anormal. D'autres allaient
plus loin: ils adressaient la parole  la machine mme, l'encourageant
par de bonnes paroles, comme ils eussent fait pour un cheval.

Maintenant, le bolide flottait au-dessus de la plate-forme et il fallait
aux bouviers toute leur nergie musculaire pour contenir les boeufs
qu'effaraient le ronflement des roues et les haltements de la vapeur.

--Halte! cria enfin Fdor Sharp.

La musique militaire se tut, les grues s'immobilisrent, et, tout
doucement,  un nouveau signal, dtendirent les chanes, jusqu'au moment
o la base du bolide reposa sur la plate-forme; alors, avec des cales en
bois et recouvertes de caoutchouc, dont la forme s'adaptait exactement
aux sinuosits de la masse rocheuse, on mit celle-ci en quilibre
parfait sur le char qui devait lui faire faire son voyage triomphal.

Comme la nuit tait venue, on remit le dpart au lendemain matin et les
ouvriers, en signe de victoire, s'amusaient  parer le bloc de verdure
et de branches d'arbres, arraches  la fort voisine.

Et, pendant que les savants banquetaient pour clbrer ce triomphe de
l'industrie humaine, sous la prsidence de Fdor Sharp, remplaant le
premier ministre, retenu  Rio par une affaire importante, le premier
ministre, profitant de la nuit, arrivait incognito  Las Pueblas, se
glissait jusqu' l'unique posada du pays et l, dans une chambre
hermtiquement close, se rencontrait avec un individu, arriv aussi
secrtement que lui, quelques instants auparavant.

Cet individu n'tait autre que le touriste anglais que ses compagnons
avaient envoy--en guise de parlementaire--aux propritaires du bradyte,
pour leur faire l'trange proposition que le lecteur n'a certainement
pas oublie.

--Je remercie infiniment Votre Excellence d'tre exacte au rendez-vous,
commena-t-il par dire.

--Ce qui est convenu est convenu, rpondit l'autre avec dignit.

--D'ailleurs, observa malicieusement l'Anglais, n'est-ce pas demain que
vous devez faire un premier versement sur les travaux excuts?

Le ministre fit une lgre grimace et inclina affirmativement la tte;
puis, d'une voix  laquelle il s'efforait vainement de donner une
intonation dtache et qui trahissait une certaine angoisse:

--Vous avez les fonds? demanda-t-il.

L'Anglais tira de la poche de ses vtements un gros portefeuille qu'il
posa sur la table en disant laconiquement:

--Voil!...

Une lueur de satisfaction s'alluma dans les prunelles du ministre qui
tendit le bras; mais l'autre plaa sa main sur le portefeuille.

--Vous avez les papiers? interrogea-t-il.

L'homme d'tat brsilien sortit,  son tour, une liasse de papiers
portant l'estampille du gouvernement.

--Voici les mille bons, dit-il.

Et il en tendit un  l'Anglais qui lut  mi-voix:

Bon pour un demi-kilogramme de bolide  dlivrer au porteur par les
soins de l'agent du gouvernement brsilien, fin courant!

L'Anglais sursauta.

--Fin courant! s'exclama-t-il, cela nous mne joliment loin...

--Impossible d'avancer d'un seul jour, rpondit le ministre d'une voix
qui n'admettait pas de rplique; les dlgus ne s'embarquent pour
l'Europe qu' cette date, et je ne tiens pas  soulever contre moi la
rprobation de la science de l'ancien et du nouveau monde...

[Illustration: 339]

--Mais, c'est que nous mmes...

-- prendre ou  laisser, dclara le Prsident du Conseil.

L'Anglais garda un moment le silence, paraissant rflchir; puis, se
dcidant enfin:

--Nous nous entendrons avec l'agence Cook, car la fin du mois est
galement la date assigne  notre retour...

Il ouvrit son portefeuille et en tira une certaine quantit de traites
qu'il passa au ministre en disant:

--Voici vos vingt-cinq mille livres, payables  vue, chez le premier
banquier de Rio.

Et, pendant que le ministre prenait, avec une visible satisfaction, les
prcieux papiers, l'Anglais tendait la main vers la liasse de bons,
disant:

--Vous permettez?

--Comment donc!

Et, mticuleusement, comme si c'et t des billets de banque, le fils
d'Albion se mit  compter les bons, un  un.

Au millime, il poussa un soupir de satisfaction, mit le tout dans son
portefeuille, et le portefeuille dans sa poche.

--Maintenant, que nous n'avons plus rien  nous dire, fit le ministre en
se levant, je vous demanderai la permission de retourner  Rio; je dois
prendre le train demain  la premire heure pour revenir ici, assister
au dpart du chariot... et je ne voudrais veiller aucun soupon...

Il se dirigea vers la porte, mais, sur le seuil, il se retourna:

--Surtout, recommanda-t-il, que cette affaire ne s'bruite pas; cela
pourrait m'occasionner le plus grand ennui...

L'Anglais l'ayant rassur d'un sourire, l'homme d'tat salua une
dernire fois et disparut.

* * *

 l'aube, tout tait prt pour le dpart; les boeufs que l'on avait fait
coucher sur place, et qui avaient pass la nuit  ruminer, se trouvaient
sous le joug et les bouviers, l'aiguillon en main, attendaient le signal
qui devait faire se mettre en mouvement l'norme machine.

 l'arrire, les crics lectriques taient pars, et les lectriciens, 
leur poste, taient prts  envoyer dans les fils les courants qui
devaient donner au chariot l'lan suffisant pour dmarrer.

Sharp, lui, avait pass une partie de la nuit, debout, parcourant la
route que devait suivre le vhicule, rectifiant, grce  une quipe de
terrassiers, les dfectuosits qui pouvaient entraver quelque peu la
marche en avant.

[Illustration: Successivement, Farenheit, Gontran, Fricoulet et enfin
Ossipoff... (p. 348)., 341]

On avait d, depuis trois semaines, abattre des bois, combler des
fosss, empierrer des terres laboures, pour que les roues de la
plate-forme ne s'enfonassent pas jusqu'au moyeu, sous l'norme charge
qui pesait sur elles.

Ce n'avait pas t un mince travail et qui, dans des circonstances
normales, et cot un prix fabuleux: heureusement que la fivre qui
brlait les savants pour ce caillou cleste avait gagn le public, et
les paysans, non seulement avaient consenti  bouleverser leurs champs,
sans recevoir aucune indemnit, mais encore avaient offert gratis
l'effort de leurs biceps.

Jusqu'au jour, Sharp avait parcouru  cheval la voie que devait suivre
le monumental vhicule et il n'tait revenu au campement qu'aux
premires lueurs de l'aube.

[Illustration: 342]

Tout le monde tait  son poste, attendant le signal du dpart, que seul
l'illustre savant s'tait arrog le droit de donner.

Aprs avoir inspect d'un seul coup d'oeil tout son monde, aprs s'tre
assur que chacun tait  son poste et que tout tait par, Sharp, haut
sur les triers, dans l'attitude d'un colonel qui va commander la
charge, brandit soudain au-dessus de sa tte son vieux parapluie de
coton bleu, rapic et dteint.

La grosse caisse tonna, les cuivres clatrent, les cymbales tonnrent
et les boeufs, la croupe larde au mme instant d'un mme coup
d'aiguillon, tendirent le cou, s'arcboutant de toutes leurs forces sur
leurs reins pour enlever la pesante machine, tandis qu' l'arrire, les
crics lectriques poussaient de toute la puissance du courant.

Rien ne bougea: on et dit que les roues taient rives au sol.

La grosse caisse tonna plus fort; les cuivres, les cymbales, les pistons
firent rage, les aiguillons s'enfoncrent plus profondment dans la
chair des btes, dont on vit la peau se soulever sous l'effroyable
torsion des muscles, et les lectriciens envoyrent dans les crics un
courant d'une intensit capable de faire fondre les fils des lectros.

Un grincement, alors, se fit entendre, dans les moyeux; la charpente
entire craqua avec un bruit sinistre,  faire croire que tout allait
s'effondrer; mais les roues tournrent et la pesante machine, hale par
les quatre cents boeufs, pousse par les crics, se mit  avancer.

Oh! lentement, trs lentement, car il fallait une double quipe de crics
que des ouvriers plaaient, l'une aprs l'autre, la seconde prte 
continuer l'effort de la premire, mais sans que la marche de l'attelage
ft suspendue une seule seconde; les boeufs n'auraient pas t capables
de donner un nouveau coup de reins suffisant pour remettre en route le
cleste caillou.

Qu'importait, d'ailleurs, la lenteur avec laquelle on avanait? le
principal, la seule chose, mme, intressante, tait qu'on avant, et
du moment qu'on avanait, mieux valait que ce ft avec toute la lenteur
possible, de faon  carter toute ventualit d'accident.

On juge si, les premiers mtres parcourus, ce rsultat fut l'occasion
d'un triomphe pour le promoteur de l'ide du transport de l'arolithe 
Rio; ce furent des congratulations  n'en plus finir, congratulations
dont Sharp fut le premier  donner le signal, bien qu'en dedans de
lui-mme il enraget fort, considrant que ce succs amoindrissait le
sien, que ce collgue lui volait impudemment une part de sa gloire.

Et, chose curieuse, lui qui, depuis trois semaines, s'tait employ  la
russite de cette entreprise de toutes les forces de son corps et de son
esprit, voil, qu'au fur et  mesure qu'on avanait, et que le succs se
dessinait, il faisait des voeux pour qu'un accident quelconque survnt...
En mme temps que le chariot demeurerait en panne, la gloire du collgue
s'vanouirait, et Fdor Sharp demeurerait le seul triomphateur...

Et mme--c'est  peine si Sharp osait se l'avouer  lui-mme--le bolide
dt-il subir une avarie, il prfrait cette solution  un succs
complet.

Il ne se doutait pas que la Providence se disposait  exaucer ses
souhaits de faon aussi complte; autrement l'insens et certainement
prfr une gloire partage au nant qui l'attendait.

Mais l'homme est ainsi fait, que souvent c'est lui-mme qui est
l'artisan de son propre malheur, que c'est lui-mme qui supplie Dieu
d'intervenir dans ses affaires, et que Dieu, alors, les rgle au mieux
de la justice et de l'quit.

La fureur de Fdor Sharp ne faisait que crotre  mesure que le vhicule
roulait plus avant sur la route de Rio; il en tait arriv au point de
souhaiter, qu' dfaut d'un accident matriel, les Anglais intervinssent
pour arrter le convoi et l'empcher d'aller plus loin.

On voyait toujours  l'horizon, maintenue par la cavalerie du
gouvernement, qui faisait escorte au convoi, la troupe de touristes de
l'agence Cook, et Sharp, qui ignorait l'accord secret intervenu entre
eux et le premier ministre, ne pouvait se douter qu'ils suivaient le
prcieux bolide, non plus pour tcher de s'en emparer, comme
prcdemment, mais pour surveiller le gage des vingt-cinq mille livres
remises au prsident du conseil.

[Illustration: 344]

Il avait t un moment question de faire halte  midi, pour permettre
aux gens et aux btes de se reposer, tout en mangeant; mais la
commission spciale de mcanique et de mathmatiques appliques 
l'industrie, aprs un examen approfondi de la question, avait dclar
que le chariot une fois arrt, elle ne rpondait pas qu'il pt se
remettre en branle: les quatre cents boeufs avaient, dans la premire
monte, donn une somme de traction qui les avait puiss de prs de la
moiti de leurs forces, et, s'il leur fallait recommencer, ils en
seraient certainement incapables.

Il serait donc ncessaire d'avoir recours  d'autres attelages, ce qui
demanderait non seulement le temps de les trouver, mais encore de les
dresser... et, alors, il n'y aurait plus aucune raison pour que cela
fint jamais.

On dcida donc que les gens et les btes se rconforteraient tout en
marchant; les bouviers attachrent  la tte de leurs ruminants des
musettes remplies d'orge, pendant que le corps savant cheminait,
dvorant  belles dents une tranche de viande froide intercale entre
deux tartines de pain.

Depuis six heures, environ, le vhicule roulait, et l'on n'avait encore
fait qu'un petit kilomtre, ce qui, au dire de la commission de
mcanique et de mathmatiques appliques  l'industrie, tait dj un
rsultat merveilleux, lorsque, soudain, un craquement sinistre se fit
entendre: c'tait un essieu qui venait de se rompre.

Le chariot s'arrta aussitt, les boeufs immobiliss comme par
enchantement, et chacun regarda son voisin d'un air terrifi...

Qu'allait-il arriver?

Cette question, on ne fut pas longtemps  se la poser, car les
vnements se chargrent de rpondre presque immdiatement.

Un second, puis un troisime craquement suivirent,  une minute
d'intervalle, le premier et la plate-forme s'abattit du ct droit sur
ses roues pulvrises.

 peine si l'on eut le temps de pousser un cri d'effroi, et le bradyte,
glissant sur le plan inclin, toucha le sol; puis, en vertu de sa masse
et du mouvement acquis, il bascula sur lui-mme.

Le malheur voulut qu' l'endroit o se produisait la chute, le terrain
s'inclint lgrement, suivant une pente douce, sur une distance
d'environ trois cents mtres, et, ces trois cents mtres, la masse
norme les parcourut, roulant sur elle-mme, avec une vitesse chaque
instant croissante, crasant tout sur son passage, moissons, arbres,
maisons; un troupeau de moutons fut rduit en bouillie, et un petit
hameau fut pulvris.

Le corps savant suivait, constern, son cher caillou dans cette course
furibonde, tremblant  chaque volte qu'il faisait, craignant qu'un
accident lui survnt.

Et la commission de mcanique et de mathmatiques appliques 
l'industrie, dsespre, se sentant dshonore, ne parlait de rien
moins que d'aller,  titre d'expiation, s'tendre sur le passage du
bradyte.

Sharp, en dedans de lui-mme, jubilait; sa gloire,  lui, demeurait
intacte, et celle de son collgue et concurrent s'vanouissait.

Mais un proverbe dit qu'un malheur n'arrive jamais seul; une fois de
plus, les vnements se chargrent de dmontrer l'exactitude de ce
proverbe: au bout des trois cents mtres, une haie se trouvait,
clturant la proprit dans laquelle venait de se produire l'accident,
et cette haie ctoyait une excavation de terrain forme par une carrire
de pierres en exploitation.

Cette excavation pouvait avoir une cinquantaine de mtres de profondeur.

Le bradyte fit un bond et disparut aux yeux pouvants des savants;
puis, presque aussitt, il y eut un bruit sourd, comme la dtonation
lointaine de plusieurs batteries d'artillerie tirant  la fois, et un
immense nuage de poussire s'leva de l'excavation, masquant le paysage.

Moins de cinq minutes plus tard, une foule norme tait runie au fond
du trou: savants, bouviers, soldats, et jusqu'aux touristes de l'agence
Cook, accourus ds qu'ils avaient eu le pressentiment d'une catastrophe,
taient l, considrant, d'un air accabl et stupfait, la masse
pierreuse, les flancs ouverts.

Les Anglais, gens pratiques, leur premier tonnement pass, commenaient
 ramasser les dbris, lorsque Sharp, tir,  cette vue, de son
anantissement, donna l'ordre aux troupiers de faire vacuer la place et
de former un cordon de sentinelles assez serr pour que nul importun ne
pt le franchir.

Alors, les rcriminations commencrent entre les membres du congrs
scientifique, chacun d'eux rejetant sur son voisin la responsabilit de
l'accident; Sharp l'avait belle en main pour craser celui qui avait
failli amoindrir sa gloire, et, durant une heure, il l'accabla, lui et
ses collgues de la commission de mcanique et de mathmatiques
appliques  l'industrie.

Quand il eut fini de parler, aprs avoir, en manire de proraison,
dclar que les noms de ces misrables seraient  jamais clous au
pilori de l'histoire scientifique du XIXe sicle, il demanda ce qu'il
convenait de faire.

Un des membres prsents dit alors que, tout en dplorant ce qui venait
d'arriver--au point de vue esthtique--il ne convenait peut-tre pas--au
point de vue astronomique--de s'en attrister outre mesure.

Tel qu'il tait auparavant, ce bloc de terre cleste ne permettait d'en
tudier que la surface; peut-tre fallait-il voir dans cet accident
malheureux un dessein de la Providence, qui permettait aux savants de la
plante Terre de plonger dans les entrailles de ce fragment mystrieux.

--Quelle joie! messieurs et collgues, s'exclama le digne homme,
s'chauffant  sa propre loquence, si nous pouvions retrouver dans ces
flancs pierreux des vestiges de l'antique humanit qui, peut-tre, a
habit  la surface du monde auquel ce bradyte a appartenu... Chaque
jour ne dcouvre-t-on pas, sous l'corce de notre globe, des coquilles,
des armes, des monnaies qui nous permettent de reconstituer l'histoire
de nos anctres... Qui nous dit que nous n'allons pas nous trouver en
prsence de semblables vestiges qui nous rvleront les mystres de
l'infini!

On applaudit, et, parmi ceux qui applaudirent le plus fort, sera-t-on
tonn que nous citions les membres mmes de la malheureuse commission
charge d'examiner les moyens pratiques de transporter  Rio le fameux
bolide? l'un de ceux-l mme n'eut-il pas l'audace d'insinuer que, tout
bien rflchi, on devait leur savoir gr d'avoir provoqu un incident
dont la science profiterait dans des proportions si larges?

Sharp lana  celui-l un regard furieux, grommela quelques paroles
inintelligibles, en rponse au blme que contenait cette insinuation
perfide, et, railleusement, proposa  l'assemble de voter des
flicitations  ceux de leurs collgues dont les erreurs mathmatiques
avaient amen ce beau rsultat.

Cependant, le prsident du conseil, aprs avoir, dans un petit discours
bien senti, tent de ramener la concorde entre les membres du congrs,
dclara que la seule chose  faire tait de mettre  profit l'accident
survenu, et l'on procda  la nomination d'une commission spciale, dite
commission des fouilles.

Immdiatement, sans prendre le temps de se reposer, les commissaires,
saisis d'une belle ardeur, se firent donner des pioches, des pics, et,
munis de lanternes, descendirent dans la crevasse du bradyte, pendant
que les autres, runis sous une tente dresse tant bien que mal, se
dclaraient en permanence, sous la prsidence de Fdor Sharp.

Il n'y avait pas une heure que les commissaires des fouilles avaient
disparu, qu'ils ressortirent soudain, ples, tremblants, en proie  une
motion inexprimable.

On s'empressa autour d'eux, les accablant de questions; mais leur
trouble tait si grand que, durant quelques instants, ils furent
incapables de prononcer aucune syllabe.

Enfin, l'un d'eux, faisant sur lui-mme un violent effort, russit 
dire d'une voix  peine intelligible:

--Dans le fond de la crevasse,  moiti enfonc dans la terre, nous
avons dcouvert un bloc mtallique.

--Quelque mine, sans doute, observa Sharp.

--Non pas... cela semble porter la marque d'une fabrication humaine.

Les bouches s'entr'ouvrirent dans une exclamation stupfaite; mais
Sharp, qui ne s'emballait jamais, riposta d'un ton narquois:

--Je ferai observer  notre collgue que ce bloc est un fragment de la
comte de Tuttle, laquelle est inhabite...

Le collgue ainsi pris  partie rpliqua, non sans quelque aigreur, en
dsignant ceux qui l'avaient accompagn dans son exploration:

--Cependant, je me permettrai de faire observer  monsieur Sharp, que je
ne suis point seul  avoir fait cette constatation. Ces messieurs ont
remarqu comme moi--et leur dire contrle le mien, il me semble--que le
bloc en question n'a nullement l'aspect d'une agglomration minrale due
 la seule nature; il porte l'empreinte d'un travail intelligent.

--Nierez-vous que la nature soit l'artisan intelligent, par excellence!
s'cria Sharp que la contradiction nervait.

--Assurment non, mais enfin, je ne pense pas que la nature soit  mme,
pas plus  la surface de la comte de Tuttle qu' la surface de notre
plante, de river ensemble des plaques de mtal, de fabriquer des
crous... de...

Sharp devint tout ple et balbutia:

--Vous avez constat des rivures... des crous?...

--En outre, poursuivit le savant, nous pouvons dclarer qu'il ne s'agit
pas d'un bloc plein, mais creux et qui a rsonn sous les coups de nos
pics, il nous a mme sembl distinguer l'ouverture d'un trou d'homme.

--Il fallait ouvrir... pntrer  l'intrieur... s'cria le prsident du
Conseil des ministres, en proie  une grande exaltation.

--Nous l'avons vainement tent; ainsi que je vous l'ai dit en
commenant, ce bloc, enferm dans les entrailles du bradyte, en est
sorti sous le choc produit par la chute et est enfonc dans le sol... il
faudrait des terrassiers arms de pelles pour le dgager.

[Illustration: Il suivait avec une angoisse poignante les progrs de la
rsurrection (p. 356)., 349]

--Prenez des soldats et htez-vous! commanda le ministre, saisi, malgr
lui, par le ct de plus en plus mystrieux de cette aventure.

Les savants se prcipitrent sur les pas des troupiers; quant  Fdor
Sharp, il lui sembla un moment que ses jambes allaient se drober sous
lui; sa langue tait sche et sa gorge, contracte, ne laissait passer
qu'en sifflant l'air de ses poumons; en mme temps un cercle d'acier lui
serrait les tempes au point qu'il croyait que son cerveau allait
clater, et un poids norme, pesant sur sa poitrine, l'touffait.

[Illustration: 350]

S'il et os, il ft demeur l, prouvant une insurmontable rpugnance
 suivre ses collgues; mais l'instinct, plutt que la comprhension
bien nette de la situation, le poussa  faire comme les autres, et,
d'une marche pour ainsi dire automatique, il rejoignit la foule qui
formait cercle autour des travailleurs.

Saisis par l'impatience, les savants, le ministre lui-mme, avaient
saisi qui une pelle, qui une pioche, qui un pic, et s'taient mis 
donner un coup de main aux troupiers.

Seul, Sharp, adoss  la paroi du bolide, aux rugosits duquel ses
ongles se cramponnaient, demeurait  l'cart, immobile, sentant crotre
d'instant en instant l'trange malaise qui s'tait empar de lui  la
nouvelle de la surprenante dcouverte faite par ses collgues.

Ses yeux taient comme rivs sur cette masse mtallique que les pioches
et les pelles dgageaient peu  peu de la terre et, au fur et  mesure
que la forme s'en accusait davantage, il sentait prendre corps en
lui-mme le pressentiment affreux qui l'avait saisi ds le premier
instant.

Si dans cette enveloppe d'acier se trouvaient ses victimes; si soudain
allaient apparatre  ses yeux ceux qu'il avait vols, trahis, ceux
qu'il croyait perdus  jamais dans l'infini des cieux, ceux dont, en cet
instant mme encore, il usurpait la gloire?

Et, chez le misrable, ce n'tait pas la torture du remords, c'tait
l'apprhension de la justice, du chtiment.

Enfin, tout le monde aidant, les pelles, les pioches, les pics avaient
fait leur ouvrage: l'_clair_,--car c'tait bien lui, les lecteurs
l'ont certainement reconnu--tait dgag de l'enveloppe rocheuse dans
laquelle il sjournait depuis qu'il avait fait, aux environs de Saturne,
la rencontre du bolide qui portait Sharp.

Avec mille prcautions,--et les savants tinrent  se charger eux-mmes
de cette dlicate besogne,--l'appareil fut transport  quelque
distance, et l, aprs avoir t examin, palp, auscult, il fut dcid
qu'on forcerait sans tarder ce qui semblait tre l'ouverture de ce
coffre trange.

Sous les coups redoubls des pics, le trou d'homme que des crous
fermaient intrieurement, s'ouvrit: mais alors, il y eut une bousculade,
chacun voulant entrer le premier et tous prtendant pntrer.

On dut procder par tirage au sort au choix de cinq membres du congrs,
chargs d'explorer les flancs de l'appareil, et, hardiment, bien qu'un
peu ples, les cinq savants pntrrent.

La face exsangue, les yeux dsorbits, sans mouvement, sans souffle,
Fdor Sharp attendait.

Un cri retentit  l'intrieur de l'_clair_ et un savant sortit, tenant
entre ses bras un corps inerte: c'tait celui de Slna; puis
successivement apparurent Farenheit, Gontran, Fricoulet et enfin
Ossipoff...

 la vue de ce dernier, Sharp poussa un grand cri, porta les mains  sa
tte, comme si un choc lui et bris le crne, et tomba raide.

On s'empressa auprs de lui: il tait mort!

[Illustration: 352]




CHAPITRE XII

O TOUT LE MONDE EST CONTENT, SAUF JONATHAN FARENHEIT


[Illustration: 353]

Par train spcial, un vritable rgiment de docteurs, mands
tlgraphiquement, tait arriv de Rio, durant la nuit et, sans prendre
aucun repos, ils avaient dcid de procder immdiatement  l'examen des
sujets.

Quatre par quatre, ils avaient dfil dans la grande salle de la Posada,
transforme en dortoir, et o, sur un bon lit, chacun des voyageurs
tait tendu, sans mouvement, sans souffle apparent.

Pendant une demi-heure, les docteurs examinaient, palpaient,
auscultaient les sujets; puis, hochant gravement la tte, les lvres
muettes par crainte de dire une btise, ils sortaient, cdant la place 
quatre suivants qui faisaient comme les prcdents, qu'ils allaient
retrouver dans une pice voisine.

L'aurore se levait lorsque, le dfil ayant pris fin, le corps mdical
de Rio, presque tout entier, se trouva runi: cela formait une assemble
fort nombreuse et d'aspect imposant.

On chuchotait  voix basse, dans les coins, par petits comits, chacun
tentant, avant de donner son opinion, de connatre celle des autres, de
peur de commettre une gaffe par trop norme; mais personne ne se
dcidait  prendre la parole, par crainte de se compromettre.

Enfin, comme cela menaait de se prolonger indfiniment, quelqu'un, pris
de pudeur  la pense des malheureux dont le sort dpendait peut-tre de
la dcision qu'allait prendre cette assemble de savants, hasarda ces
mots timidement prononcs:

--Il faudrait peut-tre entrer en consultation....

Aussitt, chacun sembla se rveiller, regarda son voisin, et dit:

--Oui, l'on pourrait entrer en consultation...

Mais cette chose, si simple en apparence, prsentait au fond des
difficults normes, du moment qu'il s'agissait de passer de la thorie
 la pratique.

Une consultation entre une demi-douzaine de confrres n'est dj pas
chose fort commode; mais ils taient l juste cent vingt-deux--pas un de
plus, pas un de moins--et dame, pour mettre d'accord cent vingt-deux
membres de la facult de Rio...

Et comme chacun, se rendant compte de cette difficult, pour ne pas dire
de cette impossibilit, jetait sur son voisin un regard anxieux, tout 
coup, un des membres prsents proposa de s'assimiler  un congrs.

On applaudit!

Ds lors, l'impossibilit tait vaincue, les difficults taient
aplanies: il ne s'agissait plus que de nommer un bureau--ce qui ne
demanda pas plus d'une heure et quart, les rivalits tant grandes,--et
de choisir ensuite un prsident, ce qui fut fait au bout d'une
heure,--les comptitions tant considrables.

Ds lors, ayant un bureau et un prsident, l'Assemble se dclara
normalement constitue, apte  dlibrer et, comme il tait prs de huit
heures, qu'on avait pass la nuit en chemin de fer et que l'on tombait
de sommeil, le prsident mit aux voix une motion tendant  lever la
sance pour permettre aux membres prsents d'aller prendre un peu de
repos.

Mais, avant de se sparer, le Congrs adopta la marche suivante de ses
travaux: repos gnral jusqu' midi;  midi lever et mise  table; repas
jusqu' deux heures;  deux heures entre en sance.

Il fut fort applaudi; mais il faut reconnatre que les applaudissements
ne furent ni moins nourris, ni moins chauds quand il proposa au Congrs
de se dclarer en permanence, jusqu' ce qu'une dcision et t prise.

Avant de se sparer pour aller chacun de leur ct chercher un coin pour
se reposer, les membres du Congrs nommrent un des leurs charg de
prendre, sur son sommeil et sur son repas, le temps ncessaire pour
rdiger un rapport qui servirait de base  la discussion, ds la reprise
de la sance.

Le prsident, charg,  son tour, de s'entendre avec l'aubergiste pour
que le menu du repas ft digne du corps mdical de Rio, on se spara et,
sans nul souci de ceux pour le salut desquels ils avaient t convoqus,
messieurs les docteurs s'en furent chercher, dans un profond sommeil,
l'oubli de leurs fatigues, tandis que, assis en face l'un de l'autre, le
prsident laborait minutieusement le menu du djeuner et que le
rapporteur laborait non moins minutieusement son rapport...

Pour tre juste, il faut dire qu' deux heures sonnant le Congrs tait
en sance et que l'cho de l'horloge mourait  peine que le prsident
donnait la parole au rapporteur.

Trs habilement, celui-ci avait commenc par faire l'loge du corps
mdical brsilien, portant aux nues les fameux docteurs qui n'avaient
pas hsit  abandonner des malades trs intressants pour venir
apporter le concours de leurs lumires  la rsolution de
l'extraordinaire problme qui se posait  eux, n'ayant pas assez
d'loges, non plus, pour le dvouement des praticiens plus humbles, qui
n'avaient pas recul devant les kilomtres et les kilomtres  parcourir
pour tenter de tirer du nant les sujets dcouverts dans ce bloc
arien...

Certes, il ne lui appartenait pas  lui, modeste entre les modestes, de
se prononcer sur le cas vritablement sans prcdent qui leur tait
soumis: cependant, il ne croyait pas trop s'avancer en dclarant que
c'taient l des tres appartenant  la gnration actuelle,--il n'en
voulait pour preuve que les vtements, ou plutt les lambeaux de
vtements qui les couvraient et qui semblaient rvler,  l'examen, une
fabrication moderne.

Il regrettait fort que l'illustre savant, dont le rcent voyage venait
de bouleverser le monde scientifique, ft mort si tragiquement, et cela
au moment mme o son exprience et pu tre d'une si grande et si
incontestable utilit; car si,--comme on pouvait le supposer,--le bolide
tomb, quelques semaines auparavant, aux environs de Ptersbourg,
appartenait au bradyte dans lequel les sujets en question venaient
d'tre trouvs, nul doute que Fdor Sharp et donn de prcieux
renseignements, desquels on et conclu, pour ainsi dire  coup sr, en
quel tat se trouvaient, pour l'instant, ces malheureux.

Certes, il ne lui appartenait pas d'examiner le ct scientifique de la
question; d'autres plus comptents que lui le feraient, et avec une plus
grande autorit que celle qu'il pourrait apporter.... Mais enfin, avant
d'examiner si les tres en question taient ou non viables, il et t,
 son avis, indispensable d'tre fixs sur le monde duquel ils
arrivaient, et sur la composition exacte du bradyte dans lequel ils
taient comme incrusts.

Ces points une fois acquis, on pourrait, sachant dans quelles
conditions atmosphriques et climatologiques les sujets avaient vcu,
tudier s'il tait possible ou non de les rappeler  la vie.

C'est pourquoi il concluait  la convocation immdiate et par voie
tlgraphique d'un corps d'astronomes et de chimistes,  l'effet
d'examiner le bradyte et d'analyser sa composition.

Si la premire partie du rapport avait t, comme on pense, applaudie,
la seconde fut accueillie par une froideur significative: on trouvait,
non sans raison, que ce n'tait gure flatteur pour le corps mdical de
Rio, que de proposer de le mettre  la remorque des astronomes et des
chimistes.

Et, demandant la parole, un orateur escalada la tribune pour dclarer,
en son nom et au nom d'un grand nombre de ses collgues, qu'ils ne
pouvaient,  leurs grands regrets, adopter les conclusions du
rapporteur: c'tait en leur qualit de mdecins qu'ils avaient t
convoqus  l'effet d'examiner des corps inanims et de dcider s'il y
avait ou non lieu de tenter quelque chose pour les rappeler  la vie.

Tous, ils avaient dfil devant les sujets, les avaient tudis,
sommairement il est vrai, mais suffisamment pour s'tre fait une opinion
et il demandait au prsident de vouloir bien mettre au vote la question
de savoir  quel cas particulier appartenait l'tat des sujets. On
pourrait ensuite voter sur le point de savoir  quelle rsolution il
convenait de s'arrter....

[Illustration: Sous la conduite de l'aubergiste, ils revenaient chargs
de provisions (p. 363)., 357]

Tout cela avait t dit d'une voix brve, autoritaire, qui produisit
grande impression et le prsident jugea, aux acclamations qui
accueillirent l'orateur  sa descente de la tribune, que la grande
majorit partageait sa manire de voir.

Seulement, quand il proposa de voter par mains leves, un certain nombre
d'assistants demandrent qu'on procdt par vote secret et, cette motion
ayant t adopte, chacun des cent vingt-deux docteurs de la Facult de
Rio monta  la tribune pour dposer, dans une soupire prte par
l'aubergiste pour jouer le rle d'urne et place devant le prsident, le
bulletin sur lequel il avait rsum son diagnostic.

Le compte fait, il se trouva que, sur cent vingt-deux votants, il y eut
trente-cinq bulletins concluant  une momification d'un ordre tout
spcial qui, en produisant la mort, laissait cependant au sujet
l'apparence de la vie: quinze bulletins insinuant qu'on se trouvait en
prsence d'un cas de catalepsie incomprhensible, mais que l'on ne
pouvait faire cesser, du moment que l'on n'en connaissait pas les causes
et enfin soixante-douze bulletins blancs.

[Illustration: 358]

En proclamant le rsultat du vote, le prsident insinua qu'il tait
regrettable qu'un si grand nombre de confrres n'eussent pas cru devoir
donner leur opinion,--ft-elle mme absurde,--car quelquefois de
plusieurs absurdits jaillit la lumire.

On procda ensuite  un second tour de scrutin, lequel avait pour but de
formuler un voeu relativement aux dispositions  prendre en ce qui
concernait les sujets.

Sur ce point, il y eut unanimit: cent vingt-deux bulletins, sur cent
vingt-deux votants demandaient que les sujets, transports  Rio,
fussent mis  la disposition de l'cole de mdecine, pour y tre soumis
 un examen anatomique srieux.

--Un certain nombre de nos confrres, dit alors le prsident d'une voix
grave, ont cru devoir voter comme la majorit de l'assemble, bien
qu'ils inclinent  penser que les sujets sont seulement en tat de
catalepsie! je suppose tre l'interprte des sentiments de tous en leur
adressant des flicitations pour leur stocisme; car ils se trouvent en
prsence d'un cas de conscience difficile  trancher, eu gard  la vie
qu'ils croient exister  l'tat latent chez des individus. Mais de
vritables savants pouvaient-ils hsiter, alors que les intrts de la
science sont en jeu?...

En dpit de sa frocit, cette petite harangue fut applaudie  outrance.

Alors, un des membres de l'assemble demanda la parole pour un fait
personnel et dit:

--Je suis l'un de ceux auxquels notre honorable prsident vient de faire
allusion en termes si dlicats et si flatteurs et, si je suis mont  la
tribune, c'est pour dire ceci: c'est qu'en admettant que les sujets
soient en tat cataleptique, il n'y a qu'un miracle qui puisse les
rendre  la vie, tant donn l'ignorance o nous sommes de la cause de
cet tat... Or, comme Dieu seul fait des miracles et que nous ne sommes
que des hommes, j'ai estim qu'il fallait faire profiter la science
d'une occasion unique d'tudier sur le vif un cas de catalepsie
sidrale...

Il ajouta d'une voix vibrante:

--Donc,  l'amphithtre!

Et, tous se levant, les bras agits au-dessus de la tte, de rpter, en
cho:

-- l'amphithtre!

En ce moment, la porte de la salle s'ouvrit et Fricoulet, arrt sur le
seuil, ple, dfaillant, cramponn des deux mains, au chambranle, pour
ne pas tomber, balbutia d'un ton rauque qui donnait comme une sensation
d'outre-tombe:

--Bravo! messieurs... seulement vous avez oubli de nous demander notre
permission!

La foudre, tombant tout  coup, n'et pas produit un effet plus radical:
durant une seconde, les cent vingt-deux savants s'immobilisrent, les
traits figs, comme mduss, les yeux dsorbits avec une expression
d'pouvante, la bouche ouverte par un cri que l'angoisse avait trangl
dans la gorge, au passage.

Puis, subitement, ce cri sortit de toutes les gorges  la fois,
trahissant l'horreur que causait cette soudaine apparition et, dans une
bousculade folle, les docteurs se rurent vers les portes, vers les
fentres, vers tout ce qui pouvait tre une issue susceptible de les
mettre promptement hors de l'atteinte de ce revenant.

En moins d'une minute, la salle fut vide et alors Fricoulet partit d'un
clat de rire.

Mais ce rire,--le premier qu'il poussait depuis son retour sur la
terre,--frappa ses oreilles d'chos si singuliers qu'il tressaillit,
sentant un frisson le secouer dsagrablement des pieds  la tte.

--Brrou! fit-il.

Et, pivotant sur ses talons, il rentra dans la salle o ses compagnons
de voyage, tendus sur leur couchette, conservaient cette immobilit qui
avait fait croire  leur mort.

--Pauvres amis, murmura l'ingnieur, ils l'chappent belle!... sans moi,
ils taient, dans vingt-quatre heures, couchs sur la table de
dissection!...

Il promena ses regards autour de lui, avisa la tablette surmontant le
comptoir et sur laquelle une ligne respectable de bouteilles se voyait,
contenant des liquides de couleurs varies.

--Il y a l plus qu'il n'en faut pour faire revenir un mort!

Il se hissa sur le comptoir, consulta les tiquettes, prit une bouteille
de rhum qu'il dboucha et dont il avala une forte gorge; aprs quoi, un
peu ragaillardi lui-mme, il se dirigea vers les couchettes.

Un moment, il s'immobilisa, promenant ses regards  droite et  gauche,
semblant indcis sur le choix qu'il convenait de faire; mais son
indcision ne fut pas longue et, s'approchant de Slna, il entr'ouvrit
doucement les lvres de la jeune fille pour faire couler entre ses dents
serres quelques gouttes d'alcool.

Pench vers elle, lui soulevant le buste d'un bras, tandis que, de la
main reste libre, il lui tamponnait le front de son mouchoir imbib de
rhum, il suivait avec une angoisse poignante, sur le visage de Slna,
les progrs de la rsurrection.

D'abord, ce ne fut qu'un imperceptible tressaillement dans les muscles
faciaux, puis la poitrine se souleva imperceptiblement, envoyant, par
les lvres ples, un souffle lger, si lger qu' peine et-il agit un
duvet d'oiseau; mais ce souffle, Fricoulet en eut la perception sur sa
joue et cela lui arracha une exclamation de joie.

--Slna... ma chre Slna... murmura-t-il.

Presque aussitt, pourtant, il rougit de son audace et jeta un regard
inquiet vers Gontran, comme si celui-ci et t capable de l'entendre;
alors, rendu au sentiment de la ralit par la vue de son ami, il poussa
un soupir de regret et son visage, radieux, s'assombrit.

Cependant, sous la peau mate de la jeune fille, il semblait que le sang
circult  nouveau;  fleur de peau, une lgre teinte rose parut
bientt, rendant une apparence de vie  ce pauvre visage tout  l'heure
encore couleur de cire; la poitrine commenait  se soulever plus
franchement sous le jeu plus rgulier des poumons, en mme temps que les
lvres reprenaient leur incarnat d'autrefois.

Enfin, les paupires, aprs avoir battu  plusieurs reprises, finirent
par s'entr'ouvrir et le regard vague, durant quelques secondes,
s'illumina soudain en s'arrtant sur l'ingnieur.

--Monsieur Fricoulet... balbutia la jeune fille.

Fricoulet, ivre de joie, lui saisit la main et la couvrit de baisers,
balbutiant:

--Mademoiselle!... oh! mademoiselle...

Bien que revenue  elle, Slna n'avait pas, comme bien on pense, le
sentiment de la ralit; aussi, promenant d'un air surpris ses regards
autour d'elle, cherchant, sans y pouvoir parvenir,  se rendre compte
des objets nouveaux qui l'entouraient, elle murmura la phrase classique
pour toute personne sortant d'un vanouissement:

--O suis-je?... Qu'est-il arriv?...

--Sur Terre! mademoiselle! s'exclama Fricoulet... nous sommes sur
Terre... enfin!...

Alors, le souvenir des tres qui lui taient chers revint  la jeune
fille et, la gorge trangle par l'angoisse, elle s'cria:

--Mon pre!... Gontran!...

Puis, apercevant, couchs cte  cte, le vieillard et son fianc, elle
se laissa aller au bras de l'ingnieur, demi-pme, balbutiant:

--Morts!... ah! mon Dieu!

--Non... non, rassurez-vous... il en est d'eux comme de vous... du moins
je l'espre...

Slna, d'un nergique effort, s'tait releve, puisant dans son amour
filial la volont ncessaire pour triompher de la faiblesse qui menaait
de la terrasser.

--Occupez-vous de M. de Flammermont, dit-elle. Je cours  mon pre.

Et avec une nergie dont on n'aurait pu croire capable cette pauvre
enfant, tout  l'heure engourdie dans une catalepsie voisine de la mort,
elle se mit  frictionner le vieillard, ainsi que Fricoulet avait fait
pour elle-mme.

L'ingnieur, lui, avait employ pour Gontran un systme semblable 
celui dont il avait us pour la jeune fille: rhum ingurgit entre les
lvres contractes, friction du visage avec un linge tremp d'alcool,
massage de la poitrine pour rtablir le jeu des poumons; et, comme pour
Slna, le succs couronna ses efforts.

Mais ce qu'il y eut de plus curieux, ce fut que Farenheit, sans qu'on se
ft occup de lui, revint  la vie en mme temps que le jeune comte.

L'odeur de l'alcool avait sans doute impressionn de faon toute
spciale ses nerfs olfactifs; car, obissant  une sorte d'instinct,
comme s'il et t en tat de somnambulisme, il tendit la main vers le
litre de rhum pos  sa porte et d'une seule lampe, en avala le
contenu presque tout entier.

L'absorption rapide d'une si grande quantit d'alcool produisit, dans
cet estomac sevr de spiritueux depuis si longtemps, l'effet d'un
ractif puissant qui provoqua une rsurrection quasi instantane.

Et cette rsurrection se manifesta tout d'abord par un ternuement
formidable qui clata comme un coup de canon, faisant trembler les
vitres de la salle.

--By God!--s'exclama en sursautant l'Amricain qui ne s'tait pas rendu
compte qu'il tait l'auteur de cette explosion, By God... voil
l'_clair_ qui clate...

D'un bond, il fut en bas de sa couchette; mais l'tat de faiblesse
extrme qui l'engourdissait, comme mort, depuis plusieurs semaines, le
fit flchir si brusquement sur ses jambes qu'il s'immobilisa, tout
stupfait, promenant autour de lui un regard ahuri...

--Monsieur de Flammermont!--appela-t-il... Monsieur Fricoulet!...

Mais il s'arrta net, passa la main sur son front et, se mettant  rire,
ajouta:

--Diable de rve!... car je rve!... cette fentre... ce comptoir... ces
chaises... Ce n'est pas l'_clair_ tout a...

[Illustration: 363]

Il carquillait les yeux, regardant les groupes forms par Slna auprs
d'Ossipoff et de Fricoulet auprs de Gontran, ne pouvant s'imaginer
qu'il n'tait pas le jouet d'un cauchemar, lui montrant prs de lui ses
compagnons de voyage...

Cependant, comme il tenait encore  la main le litre de rhum, il en
porta le goulot  son nez, renifla vigoureusement et s'exclama:

--Mais, By God!... a en est, cependant!... je n'ai pas la berlue!...

[Illustration: 364]

Et tendant la main vers l'ingnieur:

--Monsieur Fricoulet, supplia-t-il, au nom de Dieu, je vous en
conjure...

Comme il achevait ces mots, Gontran revenait  lui et, tout comme
l'Amricain, le jeune comte commena par douter de la ralit.

Mais un incident vint fort  propos, heureusement, dchirer les voiles
qui enveloppaient leur cerveau et les contraindre  toucher du doigt la
vrit...

Au dehors, un bourdonnement de voix se faisait entendre, croissant 
chaque seconde, pour atteindre tout  coup une intensit formidable; en
mme temps que, les volets subitement arrachs, apparurent derrire les
vitres des pyramides humaines, montrant des ttes curieuses entasses
les unes sur les autres.

C'tait la population entire du village, augmente des habitants des
environs qui, mise en veil par la fuite pouvante des docteurs, venait
contrler, de visu, ce qu'il y avait de vrai dans cette prtendue
rsurrection.

Et, lorsqu'ils aperurent les voyageurs debout prs des couchettes sur
lesquelles plusieurs de ceux-l mmes qui regardaient les avaient
tendus, le miracle clata aux yeux de tous et une formidable
exclamation pousse par des centaines de poitrines vint prouver aux
oreilles de Farenheit et de Gontran que, cette fois, ils foulaient bien
du pied le sol de la plante natale...

L'Amricain ne courut pas, il vola jusqu' l'une des fentres, l'ouvrit
toute grande et, brandissant  bout de bras sa casquette de voyage,
hurla  pleins poumons:

[Illustration: Nos corps reprenaient le chemin de la terre (p. 374).
365]

--Hurrah!... hurrah!...

Et la foule enthousiasme, qui tout d'abord avait eu en arrire un
prudent mouvement de recul, rpta aprs lui:

--Hurrah!... hurrah!...

Puis un silence religieux se fit: on attendait qu'il pronont un
discours...

Mais,--la nature, un moment engourdie, reprenant soudain ses droits,--le
discours de l'Amricain fut extrmement court et se borna  ceci:

-- manger!...  boire!...

Comme une nue de moineaux mis en fuite par la dtonation d'une arme 
feu, les villageois dtalrent dans toutes les directions et presque
instantanment Farenheit se trouva seul dans l'encadrement de la fentre
grande ouverte...

Alors, il revint vers ses compagnons: les premires effusions de joie
passes, Gontran et Fricoulet avaient joint leurs soins  ceux de Slna
pour rappeler  lui Ossipoff.

Mais la rsurrection du vieillard tait lente; car, depuis trois ans, le
cerveau avait tu le corps, la lame avait us le fourreau; et maintenant
que la volont tait engourdie--morte peut-tre--les membres, ayant
perdu leur matre, n'obissaient plus...

Cependant,  force de frictions nergiques,  force d'insufflations
patientes et habiles entre les lvres dcolores, la poitrine finit par
se soulever presque imperceptiblement et Slna, qui tait penche vers
le visage livide de son pre, se redressa soudain, la joie dans les
yeux.

--Il respire! s'exclama-t-elle.

--Chut! fit Fricoulet en mettant un doigt sur sa bouche, pas d'motions.

Il continua de lui masser doucement la poitrine, tandis que Gontran lui
frottait les tempes avec du rhum et que, de son mouchoir, en guise
d'ventail, Slna lui envoyait  la face un air un peu plus frais.

Peu  peu, tant d'efforts furent rcompenss, les poumons reprirent leur
jeu naturel, les paupires se soulevrent, les regards se promenrent de
l'un  l'autre, et bientt, la voix caverneuse, Ossipoff demanda:

--Qui donc est  la machinerie?

Ne recevant pas de rponse, il ajouta, faisant mine de vouloir se
lever:

--Je vais mettre le cap sur la Grande Ourse... Je veux voir... je veux
connatre...

Il s'arrta, porta dans un geste douloureux ses mains  sa poitrine et
balbutia:

--Je souffre pouvantablement...

--La faim, parbleu... fit l'Amricain.

Un clair s'alluma dans la prunelle du vieillard.

--Oui... oui... vous devez avoir raison, Farenheit,... mais la soute est
vide...

Alors, un ruisseau de larmes jaillit de ses yeux.

--Ah! ma fille... mes amis... combien je suis coupable!... pardon,
pardon, de vous avoir jets dans cette folle aventure... Les toiles!...
c'tait trop loin... et nous voici condamns  mourir de faim.

[Illustration: 367]

Comme il achevait ces mots, un vacarme se fit entendre du ct de la
porte qui finit par s'ouvrir sous une pression violente, livrant passage
 la foule des braves gens qui, tout  l'heure, examinaient du dehors
les voyageurs...

Sous la conduite de l'aubergiste, ils revenaient chargs de provisions:
l'un portait sur sa tte un panier de raisin, l'autre tenait dans ses
bras des bouteilles de vin; celui-ci c'tait un gigot dont il faisait
hommage; celui-l, plus pauvre, avait partag en deux le pain destin 
sa famille...

Devant les voyageurs ahuris, ils dfilrent ainsi, poussant des hourras
et dposant sur le plancher leurs cadeaux qui finirent par former un
amoncellement de victuailles, faisant comme un rempart.

 chacun des manifestants, chacun des voyageurs dut serrer la main et
quand le dernier fut sorti, seul l'aubergiste demeura pour dresser la
table...

--Ah! bien! disait-il tout en plaant les assiettes, a en fait un
bruit, votre aventure... C'est--dire que je m'en vais faire des
affaires d'or avec vous!... on parle d'organiser des trains de plaisir
jusqu'ici... et comme mon auberge est la seule du pays...

Il s'exprimait en portugais et comme Gontran avait t durant quelques
mois--lorsqu'il appartenait  la diplomatie--attach  la lgation
franaise  Lisbonne, il demanda:

--Pardon, mon ami... voudriez-vous nous dire o nous sommes?...

L'aubergiste le regarda avec des yeux dmesurment ouverts; puis il
clata de rire, s'exclamant:

--C'est vrai!... vous ne pouvez pas savoir... eh bien! vous tes chez
Antonio Pajars, aubergiste dans le village de la Rocca...  vingt-cinq
kilomtres de Rio...

--Rio!... Rio-de-Janeiro! s'cria Gontran.

--C'est cela mme...

Alors, il se tourna vers ses compagnons et leur traduisit en franais la
rponse du Brsilien...

Farenheit battit un entrechat.

--Amrique!... Nous sommes en Amrique.

Il se prcipita vers Gontran, lui serra la main avec une frnsie telle
que les os craqurent et dit d'une voix qu'il s'efforait de rendre
grave:

--Merci... merci, cher monsieur de Flammermont, de cette attention
dlicate; mais, pendant que vous y tiez, vous auriez aussi bien pu
diriger l'_clair_ sur les tats-Unis...

Fricoulet partit d'un clat de rire formidable.

--Pourquoi pas aussi dans New-York mme, cinquime avenue, au deuxime
tage, sur votre palier...

Tout en plaisantant, cependant, l'ingnieur rflchissait, se creusant
vainement la cervelle pour comprendre comment lui et ses compagnons se
trouvaient en Amrique, sur le territoire brsilien,  quelques
kilomtres de Rio.

Par quel miracle avaient-ils franchi assez rapidement, pour ne pas
mourir d'inanition, les trillions et les trillions de lieues qui
sparaient les rgions de la Grande-Ourse de la plante natale?

En admettant mme que la vitesse dont l'_clair_ tait anim durant sa
course  travers le dsert sidral et t--il ne savait trop comment,
par exemple,--dcuple, centuple mme, il leur et fallu des centaines
d'annes, et...

Il regarda l'un aprs l'autre ses compagnons de voyage, et ils lui
apparaissaient tels qu'il les avait quitts la veille,  l'exception
pourtant d'Ossipoff dont le visage portait les traces d'un excessif
surmenage...

Mais, en admettant mme cette chose inadmissible que le vhicule et t
anim d'une vitesse  laquelle il tait impossible  l'imagination
humaine de songer, par suite de quelles circonstances, contraires 
toutes les lois de la physique et de la mcanique, l'_clair_ ne
s'tait-il pas liqufi d'abord en pntrant dans la zone d'atmosphre
terrestre et ensuite bris, en touchant le sol de la plante?

Voil ce  quoi il songeait, la tte entre les mains, tandis que ses
compagnons--ou du moins Gontran et Farenheit--faisaient largement
honneur au repas; Ossipoff, lui, le regard vague, les mains abandonnes
sur les genoux, gardait une immobilit accable, indiffrent aux
caresses que lui prodiguait sa fille.

--Alcide, dit tout  coup Flammermont qui, sa premire fringale apaise,
finit par s'apercevoir de l'attitude rveuse de son ami; Alcide, tu n'as
donc pas d'estomac?...

L'ingnieur tressaillit, comme arrach brusquement  un rve, et
rpondit en se jetant sur le contenu de l'assiette place devant lui:

--Si... si... parfaitement.

Et il se mit  manger silencieusement.

Tout  coup, comme l'aubergiste venait d'entrer, Farenheit dit 
Gontran:

--Auriez-vous l'amabilit de prier cet homme de m'apporter un indicateur
des chemins de fer?

Quelques instants plus tard, l'Amricain feuilletait l'indicateur
demand, prenant des notes au crayon, marquant l'itinraire  suivre,
notant les heures de dpart et les systmes de correspondances...

--By God! finit-il par grogner d'un ton mcontent, je ne puis partir
avant demain matin...

--Partir!... pour o?... interrogea Fricoulet.

--Mais pour New-York, donc!... Vous figurez-vous, par hasard, que j'aie
l'intention de m'tablir au Brsil...

Rapidement, il avait crit quelques lignes sur une feuille arrache 
son carnet.

--Voudrez-vous avoir de nouveau l'obligeance, fit-il  Gontran, de
demander  l'aubergiste s'il y a le tlgraphe, ici?

[Illustration: 370]

L'homme ayant rpondu ngativement, Farenheit ajouta:

--Connat-il quelqu'un dans le village qui porterait  cheval cette
dpche au tlgraphe de Rio?

Et comme, cette fois, l'aubergiste tendait la main dans un geste fort
clair, l'Amricain, embarrass, balbutia:

--Mon cher comte, vous n'auriez pas de monnaie sur vous?

--Dame... pas plus que vous et que Fricoulet...

Farenheit fouillait dans ses poches, machinalement, quoiqu'il st trs
bien qu'il n'y trouverait rien, lorsque, soudain, ses yeux
s'illuminrent et sa bouche se fendit dans un large sourire; en mme
temps, du gousset de son gilet, il tira quelque chose qu'il montra 
Fricoulet, du bout des doigts.

--Hein? fit interrogativement l'ingnieur en avanant la main...

L'Amricain ouvrit la main et le quelque chose qu'il tenait tomba dans
la main de son interlocuteur: ce quelque chose tait purement et
simplement un crou, gros comme le petit doigt et mesurant trois
centimtres de longueur.

--Eh bien! interrogea Fricoulet en tournant et retournant l'crou...

--Combien cela peut-il peser...  peu prs...

--Mon Dieu...--et l'ingnieur soupesait l'objet--je ne sais trop...,
dans les deux cents...  deux cent cinquante grammes.

L'Amricain reprit l'crou et le dposa dans la main de l'aubergiste
ahuri, en disant  M. de Flammermont:

--Expliquez  cet homme, que c'est pour la course...

Gontran examina Farenheit, regarda Fricoulet et murmura:

--Il est fou!...

--C'est vous qui tes fou! riposta l'Amricain; cet crou provient de la
machinerie de l'_clair_... cet crou est en lithium... Or, le lithium
vaut sur terre, m'a dit monsieur Fricoulet, environ soixante-dix mille
francs le kilogramme; ce qui donne  cet crou une valeur d' peu prs
quatorze mille francs; pour aller porter une dpche  Rio!... Je ne
pense pas que cet homme soit vol...

Fricoulet hocha la tte.

--L'aubergiste ne comprendra pas, murmura-t-il; d'ailleurs, s'il
comprenait, ce serait dangereux, car cela bruiterait la chose et nous
risquerions d'tre vols...

Ces simples mots suffirent  faire se renfrogner le visage de
l'Amricain; il reprit l'crou dans la main, toujours tendue, de
l'aubergiste et le fourra dans sa poche; mais il dcrocha sa montre, un
superbe chronomtre en or, qu'il lui tendit, pendant que Gontran
expliquait que le bijou lui tait confi en garantie de paiement.

L'homme s'inclina jusqu' terre et allait sortir lorsque, toujours
servant d'interprte, mais pour le compte de Fricoulet, cette fois,
Gontran lui demanda d'apporter des journaux...

--Qu'y a-t-il donc de si important dans cette dpche? fit l'ingnieur,
pour que vous soyez prt  payer le commissionnaire une somme aussi
considrable?

--J'annonce mon arrive  New-York pour aprs-demain et convoque en
assemble gnrale les actionnaires de la _Selene Company limited_.

--Pour?...

--Pour rendre compte de mon mandat et dclarer qu'ils seront
dsintresss jusqu'au dernier dollar, grce  une part de bnfices
dans la vente de l'clair...

Fricoulet baissa le nez dans son assiette. L'_clair_! il n'osait faire
part au pauvre Farenheit de ses inquitudes; mais il craignait fort
qu'il ne ft liqufi, volatilis, en traversant l'atmosphre ou rduit
en miettes impalpables, en prenant contact avec le sol...

Cependant, l'aubergiste avait apport les journaux et il y en avait une
quantit assez respectable, vu que les docteurs, dans la prcipitation
de leur dpart, avaient oubli ceux dont ils s'taient munis, pour
rompre la monotonie du voyage de Rio.

Il y en avait de tous formats et de toutes sortes, de toutes langues,
des grands, des petits, des politiques, des scientifiques, des mondains,
des illustrs, des portugais, des anglais, des franais, des russes,
etc.; et tous s'occupaient presque exclusivement du fameux arolithe qui
mettait sens dessus dessus le monde savant de l'Univers.

--Parbleu! dit Fricoulet, dont le visage s'irradia d'un sourire
satisfait, voil mon affaire.

Il venait de trouver un journal de Rio, rdig en franais et qui
donnait sur l'vnement les dtails les plus circonstancis.

Farenheit avait accapar, lui, toutes les feuilles anglaises et
amricaines, laissant  Gontran le soin de parcourir les journaux
espagnols et italiens; quant  Ossipoff, il coutait d'une oreille
distraite Slna qui lui lisait  mi-voix une revue scientifique russe.

--Parbleu! s'exclama tout  coup Fricoulet en appliquant sur la table un
coup de poing formidable, je m'explique maintenant.

Chacun interrompit sa lecture et dressa le nez vers l'ingnieur.

--Vous vous expliquez... quoi? interrogea Farenheit.

[Illustration: Slna, dit Gontran  mi-voix, il faut que je vous parle
(p. 383). 373]

--Comment nous sommes ici... alors que, logiquement, mathmatiquement,
scientifiquement, nous devrions tre  des milliards de lieues de la
terre.

 ces mots, une tincelle s'alluma dans l'oeil atone d'Ossipoff et il lui
sembla qu'un regard de vie s'animait en lui.

Gontran, frapp par cette observation, s'cria  son tour:

--C'est juste!... et puis, par quel miracle ne nous sommes-nous pas
volatiliss dans la nbuleuse de l'_cu de Sobieski_?...

Fricoulet regarda son ami en riant, mais d'un rire sardonique et
rpondit:

--Par un miracle bien simple, mon cher Gontran, et que tu vas
comprendre: nous ne sommes pas rests dans l'_cu de Sobieski_, parce
que nous n'y sommes jamais alls.

[Illustration: 374]

Il sembla que ces mots eussent produit sur Ossipoff l'effet d'un
cinglant coup de fouet appliqu sur les mollets: il se redressa comme m
par un ressort, et, cramponn des deux mains au rebord de la table, le
buste pench en avant, comme s'il allait se jeter sur l'ingnieur, qu'il
considrait d'ailleurs avec des regards flamboyants:

--Jamais alls! rpta-t-il... vous osez dire que...

Il s'interrompit, haussa les paules et, se tournant vers sa fille,
ainsi que vers Gontran et Farenheit:

--Il est fou, ma parole!...

Mais Fricoulet se contenta de hocher la tte, sans cesser de sourire.

--Eh! eh!... le plus fou de vous tous n'est pas celui qu'on pense,
dclara-t-il.

[Illustration: 375]

--Alors? s'exclama le vieillard, qui paraissait avoir recouvr toute sa
vigueur, vous osez dire que nous ne sommes alle ni dans la Lune, ni
dans les plantes, ni dans...

Mais l'ingnieur ne le laissa pas continuer.

--Permettez; ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, et ce que je
n'ai pas l'intention de dire; je n'ai parl ni de la Lune, ni des
plantes, petites ou grandes...

--Ah! ricana le vieillard, vous concdez Neptune, Saturne, Uranus...

--Non, l, je vous arrte, monsieur Ossipoff... car je ne vous concde
pas Uranus...

Le vieillard se croisa les bras, avec un air d'indignation profonde, et
s'cria:

--Quoi!... vous oseriez nier...

--Que nous soyons alls  Uranus... parfaitement...

Les autres entouraient l'ingnieur, bien prs de croire, eux aussi,
comme Ossipoff le croyait srieusement, que le malheureux garon tait
fou...

Lui, se rendait compte du sentiment qui les animait et ne pouvait
s'empcher de ricaner.

--Parfaitement... rpta-t-il... je nie Uranus et tout le reste de notre
voyage...

--Oh! par exemple! protesta  son tour Gontran; mais tu ne te rappelles
donc plus...

--Si, je me rappelle... rpliqua narquoisement l'ingnieur: la trahison
de monsieur Ossipoff, profitant de notre sommeil pour nous faire quitter
le courant astrodal et nous lancer dans l'infini...

Le vieillard baissa la tte, un peu honteux.

--... Et l'accident survenu  l'oeil de monsieur Farenheit...

L'Amricain chercha le bandeau qui lui entourait le front et parut fort
surpris de ne le pas trouver.

--... Et ton rve sur la Loe Fuller, avec laquelle tu te mariais...

Ce fut au tour de Gontran de dtourner la tte pour fuir le regard plein
de reproches de Slna.

--... Et la congestion crbrale de monsieur Ossipoff, poursuivit
Fricoulet, et le fameux duel que monsieur de Flammermont et sir
Farenheit doivent avoir ensemble aussitt leur retour sur terre...

Slna jeta un cri de terreur, tandis que les deux adversaires
s'cartaient soudain l'un de l'autre, sentant se rveiller en eux le
ressentiment que les pripties du voyage avaient endormi.

--Ah! se mit  rire Fricoulet, vous n'avez rien  craindre,
mademoiselle, et vous, mes chers amis, vous pouvez bien vous donner la
main... car votre altercation n'a eu lieu qu'en rve.

--En rve! s'exclamrent-ils tous  la fois...

--Assurment, puisque c'est en rve que nous avons accompli notre voyage
sidral...

[Illustration: 377]

Ce fut un bahissement.

--Voyons... fit l'ingnieur, rappelez-vous ce qui s'est pass au moment
o nous passions  proximit de Saturne; on avait agit la question de
savoir si on continuerait le voyage, afin de profiter du courant
astrodal qui nous emportait... ou bien si on courrait la chance
d'aborder sur la plante, quitte  revenir ensuite comme on pourrait...

--Parfaitement, dclara Farenheit, je me rappelle d'autant plus ces
dtails qu' ce moment vous m'aviez enferm dans ma cabine, et que je
passais mon temps, l'oreille colle  la porte, pour couter ce qui se
disait.

--C'est alors, poursuivit Fricoulet, que monsieur Ossipoff dcouvrit
dans la constellation de Cassiope un astre nouveau, que Gontran
dclara, aprs de srieuses observations, tre un bolide, et mme il
prcisa en ajoutant que le point brillant signal par monsieur Ossipoff,
comme une montagne de neige, n'tait autre que le vhicule servant
d'habitation  Sharp...

Un peu humili, le vieux savant grommela:

--_Errare humanum est_...

--C'est prcisment ce que je vous rpondais dernirement, au sujet de
mon dessin sur la Grande-Ourse, fit Gontran enchant de reprendre sa
revanche.

Ossipoff lana en dessous,  celui qui devait tre son gendre, un regard
souponneux et ne dit plus rien.

Alors, Farenheit, la mmoire compltement rafrachie par ce que venait
de dire l'ingnieur, s'cria:

--Je me souviens trs bien... puisque c'est moi qui suis sorti de ma
cabine, pendant que tout le monde dormait, pour remettre en route
l'_clair_, que l'on avait fait stopper, afin de laisser passer le
bolide en question...

--Eh bien! continua Fricoulet, l'_clair_ est venu donner tte baisse
dans le bolide avec une telle force qu'il y est entr tout entier, mais
pas assez puissamment cependant pour le traverser de part en part et
ressortir de l'autre ct.

S'adressant  M. de Flammermont, il ajouta:

--Te rappelles-tu ce cauchemar pouvantable dont tu me fis le rcit? ce
n'tait point un cauchemar, c'tait bien la ralit, et tandis que notre
esprit vagabondait par les espaces, continuant le voyage vritablement
incohrent rv par M. Ossipoff, nos corps, tombs dans un coma voisin
de la mort et ayant l'_clair_ pour tombeau, reprenaient le chemin de la
terre, dans le bolide qui emportait Sharp...

Il ajouta, avec un sourire un peu narquois:

--Voil comment il se fait que nous soyons aujourd'hui sur notre plante
natale, alors qu'il y a trois jours encore, nous en tions loigns de
plusieurs trillions de lieues.

Ossipoff avait saisi sa tte  deux mains, avec le geste naturel  ceux
qui entendent d'invraisemblables choses, et il balbutiait:

--Impossible!... impossible... impossible...

--Mais ce qui impossible, mon cher monsieur, riposta Fricoulet, c'est
que nous n'ayons pas rv, que nous ayons rellement accompli ce
fantastique voyage; d'ailleurs, vous n'avez qu' lire ce que dit Fdor
Sharp... vous verrez que son rcit concide absolument avec ce que je
viens de vous rappeler...

Et il mettait sous le nez du vieillard le journal qu'il tenait  la main
et qui donnait un compte rendu aussi complet que possible des vnements
dont le monde scientifique tait occup depuis plusieurs semaines.

Force fut bien alors  Ossipoff de se rendre  l'vidence et, frapp au
coeur par l'croulement du rve sublime qu'il avait fait, il poussa un
gmissement et tomba sur son sige, en proie  un vritable
effondrement.

Sa fille s'empressa auprs de lui, lui prodiguant mille caresses,
s'ingniant  trouver des arguments pour le consoler.

Ce fut vainement: il conservait son visage navr et gardait un silence
farouche.

Ce fut en cet instant que l'htelier entra dans la salle.

--Seor, dit-il en s'adressant  Gontran, les voyageurs de messieurs
Cook et Compagnie demandent s'ils pourraient avoir l'honneur de vous
prsenter de plus prs leurs hommages.

Les yeux du jeune homme s'arrondirent.

--Messieurs Cook et Compagnie! rpta-t-il tout surpris, qu'est-ce que
c'est que a?...

--Tiens, lis, dit Fricoulet en lui tendant son journal qui consacrait un
entrefilet entier aux excursions  prix rduit organises par la fameuse
Agence, aujourd'hui connue du monde entier, pour permettre aux curieux
de l'ancien Continent de venir voir ce monstrueux bolide dont l'univers
s'occupait.

--Nous voici passs  l'tat de btes curieuses! s'cria le jeune comte.

Et  l'htelier:

--Qu'ils aillent contempler le bolide... cela, tant qu'ils voudront,
mais qu'ils nous fichent la paix...

En ce moment, Fricoulet partit d'un immense clat de rire et tendit la
main vers la fentre derrire laquelle s'apercevait une masse de ttes,
coiffes de la manire la plus trange et la plus diverse, dont les
visages, aux yeux ronds, aux bouches grandes ouvertes, exprimaient la
plus ardente curiosit et la plus extrme surprise.

--Ces messieurs prennent un -compte, ricana l'ingnieur, mais, pour le
moment, c'est tout ce que nous pouvons leur permettre... Qu'ils aillent
contempler le bolide... Cela leur fera prendre patience...

--Malheureusement, rpondit l'htelier, cette consolation ne leur est
mme pas permise... car le gouvernement a t oblig de mettre autour du
champ o le chariot a vers, une double ligne de sentinelles,... les
touristes ne s'taient-ils pas imagin de vouloir emporter, chacun, un
fragment du bolide,  titre de souvenir...

Fricoulet eut un plaisant mouvement de frayeur.

--Fichtre! monsieur l'htelier, fit-il, fermez bien les portes et les
fentres! ces messieurs seraient capables de nous couper en petits
morceaux pour emporter aussi un souvenir des fameux voyageurs.

Puis, dsignant la porte au bonhomme:

--Fichez-nous la paix.

Se sentant tirer par la manche de son pardessus, il se retourna et se
trouva nez  nez avec Farenheit.

--Dites donc, monsieur Fricoulet, murmura l'Amricain, j'ai bien envie
d'aller faire un tour du ct de l'_clair_... Voyez-vous qu'il prenne
fantaisie  ces brigands de le dtailler.

--Peuh!... puisqu'on vient de vous dire qu'il y avait des sentinelles...

--C'est gal... j'aimerais mieux veiller moi-mme.

L'ingnieur haussa les paules et dit:

-- votre aise... mon cher... seulement,  votre place, j'attendrais
qu'il fasse nuit, autrement vous serez suivi comme une bte curieuse...

L'Amricain montra ses poings.

--Voil pour ceux qui s'aviseraient de vouloir me regarder de trop
prs...

Cela dit, il assujettit sur sa tte sa casquette de voyage, prit au
rtelier une queue de billard qu'il fit tournoyer entre ses doigts
noueux avec une prestesse inquitante pour la curiosit des Cook's
Excursionnistes et sortit.

[Illustration: 380]

[Illustration:--Ah! monsieur! s'exclama Fricoulet en regardant Slna,
comment pourrait-on ne pas aimer les toiles?... (p. 388)., 381]

Cependant, l'affaissement d'Ossipoff avait fini par cder aux caresses
et aux consolations de sa fille. Celle-ci, d'ailleurs, pour le
ragaillardir un peu, lui avait tenu un raisonnement, sinon conforme  la
scrupuleuse vrit, du moins plein de logique: puisque Sharp tait mort,
il n'y avait pas  craindre que l'on se heurtt  des dmentis de sa
part. Les voyageurs n'avaient qu' tomber d'accord pour nier le rcit
fait par le savant  ses collgues et aux journaux. Il avait prtendu
que le bolide qui le portait tait un fragment de la comte de Tuttle...
Et la preuve qu'il disait la vrit?... Et qui empchait, au contraire,
Ossipoff d'affirmer que l'_clair_ avait rencontr ce bolide aux
environs d'_Antinos_ ou de l'_cu de Sobieski_?

C'tait un mensonge!... c'est vident... Mais  qui ce mensonge
nuirait-il?  personne... ah! si,  la rputation de Fdor Sharp; le
beau malheur, en vrit!

Mais, est-ce que Fdor Sharp n'tait pas le dernier des hommes?
n'tait-ce pas lui qui avait fait condamner Ossipoff aux mines, afin de
pouvoir lui voler sa gloire? et avait-il hsit  le tromper encore sur
la Lune et  lui voler de nouveau l'appareil qui devait lui permettre de
continuer le voyage sidral commenc?

Et  son retour  Ptersbourg, avec quelle audace avait-il fait le
banquiste, battant le tambour pour sa propre science, s'attribuant la
gloire d'avoir eu, le premier, l'audace de concevoir un si aventureux
projet.

--Non, non, cher pre, avait dit Slna en concluant, plus je rflchis
et plus je suis persuade que vous pouvez user de cette bien innocente
supercherie; qui sait mme si la Providence, en me l'inspirant, ne veut
pas se servir de nous pour punir jusqu'aprs sa mort ce tratre de
Sharp!...

En prononant ces mots, la jeune fille avait fait montre d'une nergie
que, jusqu'alors, elle avait employe en bien peu d'occasions, mme dans
les moments o les pripties nombreuses du voyage les avait mis elle et
ses compagnons,  deux doigts de la mort...

C'est qu'elle se rendait trs bien compte de la situation, la pauvre
Slna; son amour filial lui faisait pressentir ce qui se passait dans
l'esprit de son pre et une angoisse terrible l'treignait  la pense
que l'anantissement de ce rve merveilleux dont il s'tait berc durant
des mois, pouvait le mettre au tombeau.

Elle avait bien vu, durant que Fricoulet expliquait aussi simplement
leur prsence sur la Terre, la transformation inquitante qui s'tait
faite chez le vieillard et ce n'tait pas tant la pleur soudaine qui
avait envahi ses traits dont elle avait t frappe, que de l'expression
de tristesse, de dcouragement, d'anantissement, qu'avaient
soudainement pris les regards du vieillard.

Et elle s'tait dit que, si elle ne trouvait pas un moyen
d'arracher--bon gr, mal gr--son pre  l'tat comateux dans lequel il
tait plong, son cerveau tait capable de sombrer dans cet accs de
dsespoir: c'est alors que l'ide de cette supercherie lui tait venue 
l'esprit et qu'elle avait employ toute son loquence  la faire
admettre par Ossipoff.

Docile comme un enfant, celui-ci s'tait rendu aux arguments invoqus
par sa fille; seulement il murmura:

-- quel monde cleste peut appartenir ce bolide?

[Illustration: 383]

Enchante de le voir se rendre  ses raisons, la jeune fille s'exclama:

--Qu' cela ne tienne: c'est l un dtail de peu d'importance et que
nous allons trancher sans tarder...

Elle se retourna vers M. de Flammermont qui causait avec Fricoulet.

--Gontran!... appella-t-elle.

Mais aussitt, se rappelant le rle que jouait le jeune homme, elle
rectifia:

--Non... pas vous... monsieur Fricoulet...

Puis, jugeant imprudente cette rectification dont pouvait s'tonner
Ossipoff, elle ajouta:

--Oh! bien si... vous tout de mme...

Gontran fit la grimace et s'approcha d'un air ennuy;  l'appel de la
jeune fille, Fricoulet n'avait fait qu'un bond.

--Messieurs, dit alors Slna, Sharp est mort, et, si l'on en croit les
journaux, il aurait, avant sa mort, cherch  accaparer  son profit
toute la gloire qui revient  mon pre... Pensez-vous que ce serait
porter un prjudice bien grand  ce misrable que de prsenter comme
effectue rellement la fin de ce voyage que nous n'avons faite qu'en
rve.

--Pas le moins du monde, s'cria Fricoulet, c'tait un gredin!... et
puis, du moment qu'il peut vous tre agrable que monsieur Ossipoff ait
pntr dans _Antinos_, dans la _Grande-Ourse_, dans le _Scorpion_,
etc., je n'y vois aucun inconvnient... Nous pouvons mme tre alls, si
vous voulez...

Souriante, la jeune fille l'arrta d'un geste de la main, tandis que
Gontran, surpris d'un feu si trange, regardait son ami, en pinant les
lvres.

--Merci mille fois, monsieur Fricoulet, dit Slna, mais il n'est
nullement ncessaire d'exagrer...

--Oh! un peu plus, un peu moins, objecta M. de Flammermont.

Elle lui lana un coup d'oeil surpris et poursuivit:

--D'autant plus que nous avons encore en nous les sensations prouves
durant ce long rve que nous avons fait, et, qu'ainsi, c'est presque la
vrit que nous dirons. Seulement...

--Oui, interrompit l'ingnieur, seulement, qu'est-ce que ce bolide qui
nous a amens ici? n'est-ce pas? voil ce que vous vous demandez?

Muettement, Slna inclina la tte.

--Ce ne peut plus tre, ainsi que l'a affirm Sharp, un fragment de la
comte de Tuttle; son orbite ne dpasse pas les grandes plantes, et
nous ne pouvons prtendre arriver sur son dos du fin fond de l'espace.

En prononant ces mots, Fricoulet tordait  les arracher les quelques
poils follets qui lui ornaient le menton, cherchant, par ce moyen
douloureux,  surexciter sa matire crbrale.

--Diable! murmura-t-il, diable!...

Et ils taient l, tous les deux, la jeune fille et lui, se regardant
dans le blanc des yeux; Gontran, un peu  l'cart, et jouant d'un air
distrait avec son monocle, lorsque la porte s'ouvrit, livrant passage 
l'htelier.

--Messieurs, dit le bonhomme, il y a l une cinquantaine de personnes
qui sollicitent l'honneur de vous entretenir en particulier.

Les deux jeunes gens ne purent s'empcher d'clater de rire.

--Voil un entretien qu'il me parat difficile d'accorder dans ces
conditions-l, fit Gontran... Cinquante personnes!... cela ne s'appelle
plus tre reu en particulier.

[Illustration: 385]

--Votre Seigneurie m'excusera, rpliqua l'htelier; elle m'a mal
compris, ou bien je me suis mal exprim; ces personnes sollicitent un
entretien particulier l'une aprs l'autre.

Fricoulet bondit sur lui-mme.

--Mais il y en a pour la journe entire et mme une partie de la nuit!
s'cria-t-il. Et puis nous ne sommes pas des btes curieuses!

--Excusez-moi, seor, ces messieurs m'ont pri de vous remettre leurs
cartes.

Et le bonhomme tendit  l'ingnieur un petit paquet de cartons imprims
qui lui fit excuter un haut-le-corps de surprise.

--Ae, murmura-t-il, la presse!

Et, mi-voix, parcourant rapidement les noms: El Correo del Brazil,
Sud American's Messenger, der Brazil, le Moniteur des Intrts
franais  Rio, Gazetta Brasiliana, Brsil Novosti, etc.

Il demeurait l, songeur, jouant machinalement avec les petits cartons.

--Tu n'as pas, je pense, l'intention de donner audience  tout ce
monde-l? ricana Gontran.

--Mon pre n'est pas en tat de recevoir, dit  son tour Slna.

--Possible, rpondit Fricoulet en hochant la tte; mais, pour ce que
vous me demandiez, il n'y a qu'un instant, mademoiselle, ce serait
pourtant en recevant ces messieurs que nous pourrions accrditer la
lgende dont vous dsirez auroler le nom de votre pre.

Un clair jaillit des prunelles de Slna.

--Alors, murmura-t-elle, si vous croyez...

--Eh bien! c'est dit, fit l'ingnieur, nous allons traiter cela tout de
suite.

Et  Gontran:

--Viens avec moi... tu me repcherais si je pataugeais...

[Illustration: 386]

--C'est que je sais bien mal mentir, rpliqua le jeune homme en faisant
la grimace...

L'ingnieur regarda son ami avec un bahissement comique.

--Non!... vrai! fit-il au bout d'un instant, c'est srieusement que tu
dis cela?

--Srieusement...

--Et... devant nous!...

Il clata de rire, et, lui mettant la main sur l'paule:

--Voyons... mon vieux... tu n'y penses pas... Tu ne sais pas mentir!
mais qu'est-ce que tu fais donc depuis trois ans?

Le jeune comte rougit, puis plit, ses sourcils se contractrent et un
tremblement nerveux, indice d'une colre  grand'peine contenue, agita
ses lvres.

--Au surplus, ajouta l'ingnieur, je n'ai pas besoin de toi, et si je
t'avais demand ton concours, c'tait plutt pour te donner un rle 
jouer dans cette petite comdie que parce que j'avais besoin de tes
connaissances spciales...

--Ah! non, par exemple, bougonna Gontran, j'en ai assez de jouer des
rles! Voil trois ans que je suis en scne...

Slna le regarda, puis, avec douceur:

--Si cela vous pse par trop, mon ami, murmura-t-elle.

Fricoulet haussa les paules, et, d'une voix bourrue:

--Je m'en vais recevoir mes gens.

Il sortit, fermant la porte avec prcaution, pour ne pas veiller
Ossipoff qui tait assoupi.

Demeurs seuls, Slna et Gontran se regardrent, en silence, durant
quelques instants: elle paraissait triste, et il avait l'air embarrass.

Tous deux sentaient, en effet, qu'une explication tait ncessaire:
entre eux, depuis quelques mois, il y avait un malaise qu'ils ne
s'expliquaient pas bien, mais qui leur faisait entrevoir maintenant avec
quelque inquitude l'avenir qu'ils avaient rv.

Enfin, M. de Flammermont poussa un soupir rsign, comme il arrive
lorsque, aprs avoir dlibr en soi-mme, on se dcide  prendre un
parti.

--Slna, dit-il  mi-voix, il faut que je vous parle.

Il lui avait pris la main, et doucement l'attira  l'extrmit de la
salle, dans une embrasure de fentre, o il la fit asseoir sur une
chaise; lui-mme s'assit en face d'elle, et, conservant entre ses mains
celles de la jeune fille:

--Vous ne mettez pas en doute, n'est-ce pas, fit-il, la sincrit de
l'affection que j'avais pour vous?

--Que vous aviez! rpta-t-elle sur un ton de reproche.

--Que j'ai encore, s'empressa-t-il de rectifier.

--Je serais la plus ingrate des femmes, monsieur de Flammermont,
rpondit-elle d'un ton srieux, si j'oubliais que pour moi vous avez
bris votre carrire, abandonn ceux qui vous taient chers, parents et
amis.

--Lorsqu'on aime vraiment, Slna, la femme aime prend dans votre coeur
la premire place, et ce n'est point sur les prtendus sacrifices que
j'ai faits que je me base pour affirmer la sincrit de mon attachement
pour vous.

Elle ouvrit des yeux tonns.

--C'est sur l'oubli de ma dignit.

--De votre dignit!

--Peu  peu, je me suis laiss entraner  jouer un rle incompatible
avec mon caractre, et malgr moi,  la longue, mon estime pour moi-mme
s'est amoindrie.

Elle joignit les mains et s'exclama:

--Oh! Gontran, l'affection excuse tout.

Il secoua la tte, et, d'une voix ferme:

--Le moment est venu o il faut couronner une suite non interrompue de
comdies et de mensonges... Eh bien! franchement, Slna, je ne me sens
pas le courage d'aller plus loin dans cette voie!

--Vous tes las? dit-elle tristement.

--Las de mentir, oui. Dieu sait cependant, qu'aprs un stage aussi long,
mon coeur est aussi plein de vous qu'au premier jour, et cependant, ce
bonheur que j'ai poursuivi par del ces mondes extraordinaires de
l'espace, ce bonheur qu'il me suffit maintenant d'tendre la main pour
atteindre, je le repousse, si, pour l'avoir, il me faut mentir de
nouveau.

La jeune fille baissa la tte et garda un silence plein d'affliction.

--Croyez, s'cria-t-il, que suis sincrement navr de la peine que je
vous fais; mais, avant mme mon honneur qui est en jeu, avant mme mon
propre bonheur, c'est votre propre bonheur  vous que je dfends.

Elle soupira et balbutia:

--Mon bonheur, hlas!

--Cette comdie que j'ai joue si longtemps, avec votre complicit
affectueuse et le non moins amical concours de Fricoulet, cette comdie,
excusable de la part d'un amoureux, ne saurait convenir  la dignit
d'un poux. Je ne me vois pas continuant, aprs notre mariage, cette
existence de supercheries vis--vis du vieillard qui vous aura donne 
moi. Je ne me vois pas oblig de rougir devant mes enfants,--s'il
plaisait  Dieu de m'en envoyer.

Il lui prit de nouveau les mains, et la regardant bien en face:

[Illustration: 389]

--Voyons, soyez franche; ai-je raison?

--Trop... hlas!

--Ah! si, le mariage une fois conclu, ce devait en tre fini de tous ces
subterfuges, si je pouvais redevenir moi-mme, si jamais plus mme il ne
devait tre fait allusion au pass...

--Vous savez bien que c'est impossible! rpliqua-t-elle vivement...

Et, aprs un court silence, elle ajouta pour expliquer ces mots:

--Tout ce que vous venez de me dire, monsieur de Flammermont, voil
quelque temps que je me le dis... je n'ai peut-tre pas examin, comme
vous, la situation au point de vue de votre dignit... mais j'ai song 
ce que serait la vie, une fois que nous serions maris... Bien des fois,
sans laisser voir ma tristesse, j'ai remarqu chez vous des signes
d'impatience lorsque mon pre, notre dupe  tous les deux, vous causait
des choses qui lui sont chres et j'ai fini par me demander si tous les
efforts que vous faisiez pour vous contenir, afin de m'avoir pour femme,
vous auriez la volont ncessaire pour les continuer, une fois que je
vous appartiendrais.

Comme ces paroles semblaient contenir une interrogation, Gontran
rpondit:

--Mon Dieu, vous savez, un homme n'est qu'un homme... et puis ce rle me
pse depuis trop longtemps pour que je puisse m'engager...

--Oh! mais je ne vous demande rien... D'ailleurs, ainsi que je vous l'ai
dit  plusieurs reprises, l'amour que j'ai pour mon pre prime tout
autre sentiment, quelque fort qu'il soit... Je sacrifierais tout au
bonheur des dernires annes qu'il a encore  passer sur terre... et
j'ai jur de me consacrer  sa gloire pour qu'aprs lui, son nom ne
meure pas tout entier...

Bien qu'mue, la jeune fille avait prononc ces mots avec une fermet
qui dcelait une immuable rsolution.

--Ce serait vous faire injure, ma chre Slna, dit alors Gontran, que
de vous adresser le moindre loge sur d'aussi beaux sentiments... Vous
tes une femme de devoir,... comme je suis un homme d'honneur...
Sparons-nous donc en disant adieu  l'avenir de bonheur entrevu, et
suivons chacun notre chemin.

Il s'tait lev mais sans abandonner les mains de la jeune fille, comme
s'il lui avait sembl que la sparation ne serait vraiment dfinitive
que lorsque cette amicale treinte se serait dnoue.

--Qu'allez-vous devenir? murmura-t-elle.

Il s'effora de sourire et rpondit:

--La diplomatie m'attend...

Comme il achevait ces mots, voil qu'au dehors des cris enthousiastes
clatrent au milieu desquels le nom d'Ossipoff revenait  tout moment.

Rveill en sursaut, le vieillard se dressa droit sur ses jambes et,
tout courant, en dpit de ses jambes dfaillantes, gagna la fentre.

Dans la cour, une cinquantaine d'individus braillaient  qui mieux
mieux, agitant  bout de bras, au-dessus de leur tte, leurs chapeaux et
leurs casquettes, tandis que Fricoulet, debout sur la dernire marche
d'un perron de pierre qui donnait accs  la posada, criait, lui aussi,
 tue-tte:

--Vive Mickhal Ossipoff! Vive Mickhal Ossipoff!

Puis il fit un grand salut que les personnages lui rendirent; aprs
quoi, il rentra dans l'intrieur de la maison, tandis que les autres
gagnaient la rue, en remettant dans leur poche les carnets et les
crayons dont ils taient arms.

--Eh bien! a y est! s'exclama l'ingnieur en arrivant comme une
bourrasque dans la salle o Slna et Gontran soutenaient, chacun d'un
ct, Ossipoff, prt  s'vanouir de joie... quel succs!... Ah! vous
pouvez dormir sur vos deux oreilles... il y a l cinquante gaillards qui
se chargent de prouver au monde entier que vous arrivez de l'_cu de
Sobieski_ et mme de plus loin, si a peut vous faire plaisir...

Les mains tremblantes du vieillard se tendirent vers Fricoulet.

--Ah! jeune homme, jeune homme! balbutia-t-il, comment reconnatrai-je
jamais...

Gontran lui coupa la parole.

--Monsieur Ossipoff, dit-il, pourquoi ne pas charger mon ami Fricoulet
du soin de continuer une chose qu'il a si bien commence... Vous allez
tre assailli de visites, d'interviews, de lettres... Vous ne pourrez
suffire  tout et malheureusement je vais tre oblig de m'absenter
durant quelque temps... j'ai en France une famille, des amis, que je
tiens  rassurer...

--... Et sans doute aussi l'Acadmie,  laquelle vous ne seriez pas
fch de communiquer le rsultat de notre voyage, fit le vieillard
soudain mordu au coeur par la jalousie...

--N'ayez crainte, mon cher monsieur; je vous donne ma parole d'honneur
de n'ouvrir la bouche  ce sujet, que pour prononcer votre nom; pour en
revenir  Fricoulet, il pourrait vous donner un fameux coup de main en
rpondant aux importuns et en vous aidant dans la rdaction de vos
mmoires.

--Hum! murmura Ossipoff, incrdule, saura-t-il?

L'ingnieur tendit la main vers la croise.

--Ne venez-vous pas de voir comment j'ai su lancer l'affaire! dit-il;
croyez-moi, il ne sera pas plus difficile d'emballer des savants que des
journalistes.

Le vieillard regarda l'ingnieur.

--Vous commencez donc  aimer l'astronomie, monsieur Fricoulet?
demanda-t-il en souriant.

--Ah! monsieur, s'exclama avec enthousiasme le jeune homme, en mettant
la main sur son coeur et en s'inclinant vers Slna, comment pourrait-on
ne pas aimer les toiles?...

La jeune fille, embarrasse, dtourna la tte et reconduisit son pre,
fatigu,  sa couchette, tandis que, tout surpris, Fricoulet se penchait
 l'oreille de Gontran et murmurait:

[Illustration: 392]

--Qu'est-ce que cela signifie?

Alors, d'une voix un peu triste, en dpit du sourire qui entr'ouvrait
ses lvres, M. de Flammermont hocha la tte vers Slna, en disant:

--Elle est libre.

--Vrai! s'cria l'ingnieur, en saisissant les mains de son ami.

Un grand bruit, en ce moment, retentit au dehors: c'taient comme des
rires auxquels se mlaient des hues, mais par-dessus lesquels des
jurons pouvantables clataient.

--On dirait la voix de Farenheit! fit Gontran en s'lanant vers la
fentre.

Et Fricoulet l'eut  peine rejoint, qu'entra dans la cour un groupe
d'agents de police au milieu desquels Jonathan Farenheit criait et
gesticulait, brandissant avec fureur un tronon de la queue de billard
qu'il avait, on s'en souvient, prise  son dpart, pour lui servir de
canne.

Les deux jeunes gens sortirent en courant de la salle et se
prcipitrent dans la cour, o s'entassait une partie des habitants du
village qui servaient d'escorte aux agents...

--Farenheit!... s'cria Fricoulet en allant au-devant de l'Amricain.

Mais il s'arrta  quelques pas, glac par le regard trange que son
compagnon de voyage attachait sur lui.

--Ah! le malheureux! fit-il en reculant d'un pas.

Et  Gontran qui l'interrogeait, il rpondit laconiquement:

--Fou!...

L'Amricain n'avait pas reconnu son nom, quand il avait t prononc;
mme ses regards, bien que fixs sur les deux jeunes gens, ne les
reconnaissaient pas, ne paraissaient pas les avoir vus; mais, tout 
coup, comme si seulement, alors, il les et aperus, voil qu'il entra
dans une colre pouvantable et que, son bton  la main, il se jeta sur
eux...

--Bandits!... voleurs!... hurla-t-il, en se dbattant aux mains des
agents qui l'avaient saisi aussitt... on ira vous dcrocher des
toiles, et des soleils, et des plantes, et des nbuleuses... pour que
vous les preniez...

Et, se penchant vers eux, il leur cracha  la figure ces mots:

--Voleurs!... voleurs!...

Puis, son exaltation tombant, il se mit  s'arracher les cheveux, en
pleurant:

--Et les actionnaires de la Selene Company... et les membres de
l'Excentric-Club...

Mais il se mit  rire, chantant et dansant.

--Je suis Ossipoff... c'est moi le savant... ah! vous pouvez bien
prendre mon lithium... j'ai des toiles et des soleils  revendre...
j'en ai une cargaison complte... je suis riche... riche!...

Il lanait sa casquette en l'air et la rattrapait, comme il et fait
d'une balle...

Fricoulet, du premier coup d'oeil, avait vu juste: Jonathan Farenheit
tait devenu fou.

Maintenant, comment cela tait-il arriv? d'une manire toute simple.

Les savants, qui avaient fait mettre autour du bradyte un cordon de
troupes pour empcher qu'on en enlevt une parcelle, avaient totalement
nglig de mettre l'_clair_  l'abri de l'pre convoitise de messieurs
les Anglais; si bien que ceux-ci s'taient tout bonnement rabattus sur
l'appareil en lithium, qu'ils avaient dpec aussi rapidement qu'une
bande de fourmis dpce le cadavre d'un animal.

[Illustration: 394]

Quand Farenheit, en quittant la posada, avait atteint le champ o,
d'aprs les indications recueillies sur son chemin, il devait retrouver,
couch sur le flanc, l'appareil sur la valeur duquel il avait fond de
si grandes esprances, il avait vu, pars sur le sol, quelques fragments
de mtal, taudis qu'au loin disparaissaient les derniers touristes de
l'Agence Cook.

C'tait comme s'il avait reu sur le crne un violent coup de marteau;
perdant la tte, il avait couru sur les traces des voleurs et, les ayant
atteints, en avait assomm une demi-douzaine.

Mais il avait succomb sous le nombre, et les agents taient arrivs
juste  temps pour lui viter un lynchage en rgle.

Voil comment les actionnaires de la Selene Company limited, une
premire fois vols par Sharp, ne rentrrent jamais dans leur argent, et
comment l'Excentric-Club fut priv du plus extraordinaire prsident
qui se pt jamais rver.

[Illustration: 395]





End of the Project Gutenberg EBook of Aventures extraordinaires d'un savant
russe, by Georges Le Faure and Henri de Graffigny

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES ***

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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