The Project Gutenberg EBook of Sainte Beuve et ses inconnues, by A.-J. Pons

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Title: Sainte Beuve et ses inconnues

Author: A.-J. Pons

Release Date: May 26, 2008 [EBook #25615]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAINTE BEUVE ET SES INCONNUES ***




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SAINTE-BEUVE ET SES INCONNUES

PAR

A.-J. PONS

AVEC UNE PRFACE DE SAINTE-BEUVE


PARIS

PAUL OLLENDORFF, DITEUR

28 bis, rue de Richelieu.

1879




PRFACE


_Pour qui veut connatre  fond un seul homme, un individu, tout trompe,
tout est sujet  mprise, et l'apparence, et l'habitude, et les
opinions, et le langage, et les actions mme qui, souvent, sont en sens
inverse de leur mobile: il n'y a qu'une chose qui ne trompe pas, c'est
quand on a pu saisir une fois le secret ressort d'un chacun, sa passion
matresse et dominante._

       *       *       *       *       *

_Il est trs-utile d'abord de commencer par le commencement, et, quand
on en a le moyen, de prendre l'crivain suprieur ou distingu, dans son
pays natal, dans sa race... Pour le critique qui tudie un talent, il
n'est rien de tel que de le surprendre dans son premier feu, dans son
premier jet; de le respirer  son heure matinale, dans sa fleur d'me et
de jeunesse._

       *       *       *       *       *

_Quand on s'est bien difi autant qu'on le peut sur les origines, sur
la parent immdiate et prochaine d'un crivain minent, un point
essentiel est  dterminer, aprs le chapitre de ses tudes et de son
ducation: c'est le premier milieu, le premier groupe d'amis et de
contemporains dans lequel il s'est trouv au moment o son talent a
clat, a pris corps et est devenu adulte._

       *       *       *       *       *

_On ne saurait s'y prendre de trop de faons et par trop de bouts pour
connatre un homme, c'est--dire autre chose qu'un pur esprit. Tant
qu'on ne s'est pas adress sur un auteur un certain nombre de questions
et qu'on n'y a pas rpondu, on n'est pas sr de le tenir tout entier...
Que pensait-il en religion? Comment tait-il affect du spectacle de la
nature? Comment se comportait-il sur l'article des femmes? Sur l'article
de l'argent? tait-il riche, tait-il pauvre? Quel tait son rgime,
quelle tait sa manire journalire de vivre? etc. Aucune des rponses 
ces questions n'est indiffrente pour juger l'auteur d'un livre et le
livre lui-mme.--Ces diables de biographes ont en la plupart jusqu'ici
la manie de rester dans les termes gnraux. Ils trouvent que c'est plus
noble.--Ces gens-l masquent et suppriment la nature._

       *       *       *       *       *

_Ce n'est pas moi qui blmerai un critique de nous indiquer, mme avec
dtail, la physiologie de son auteur et son degr de bonne ou mauvaise
sant, influant certainement sur son moral et son talent. Accroissons le
plus possible le nombre de ces livres naturels, o des esprits et des
coeurs vivants se montrent avec sincrit et apportent une exprience de
plus dans le trsor de l'observation humaine. Connatre et bien
connatre un homme de plus, surtout si cet homme est un individu
marquant et clbre, c'est une grande chose et qui ne saurait tre 
ddaigner._

       *       *       *       *       *

_Le plus grand intrt et le premier rang n'appartiennent qu'aux hommes
qui ont couru toute leur pleine carrire et qui ont puis toutes les
fortunes, qui ont donn toute leur mesure. Lorsque la critique
s'applique  des talents aussi minents,  des oeuvres aussi distingues,
cette critique prsuppose toujours une grande louange et une haute
estime._

       *       *       *       *       *

_Il m'a sembl qu' dfaut de la flamme potique qui colore, mais qui
leurre, il n'y avait point d'emploi plus lgitime et plus honorable de
l'esprit que de voir les choses et les hommes comme ils sont, et de les
exprimer tels qu'on les voit._

       *       *       *       *       *

_M. Villemain lisait un jour  Sieys son loge de Montaigne. Quand il
en fut au passage o il est dit:_ Mais je craindrais en lisant Rousseau
d'arrter trop longtemps mes regards sur de coupables faiblesses qu'il
faut toujours tenir loin de soi, _Sieys l'interrompit en disant: Mais
non, il vaut mieux les laisser approcher de soi pour pouvoir les tudier
de plus prs. Le dirais-je? je suis comme Sieys.--Les tribunaux sont
de mauvais juges en ces matires, et on a beau jeu sur le mur de la vie
prive. C'est un beau thme  l'avocat gnral._

       *       *       *       *       *

_La plupart des hommes, d'ailleurs, n'ont pas lu ceux qu'ils jugent: ils
ont une prvention premire acquise par ou-dire et on ne sait comment;
ils ont lu,  travers cela, quelques pages de vous,  la vole, et ils
ignorent compltement l'origine littraire et politique de l'homme, la
suite de ses crits recueillis; ils n'ont pas mme eu entre les mains
les principaux de ses ouvrages et ceux sur lesquels il a consum des
annes.--Avec cela, en gnral, ils n'aiment pas la vrit, c'est--dire
cet ensemble non arrang de qualits et de dfauts, de vertus et de
vices qui constituent la personne humaine. Ils veulent leur homme, leur
hros, tout d'une pice, tout un, ange ou dmon! C'est leur gter leur
ide, que de venir leur montrer dans un miroir fidle le visage d'un
mort avec son front, son teint et ses verrues. Pourquoi donc reculer
devant l'expression entire de la nature humaine dans sa vrit?
Pourquoi l'affaiblir  dessein et presque en rougir? Aurons-nous
toujours l'idole et jamais l'homme?_

       *       *       *       *       *

_Voyons les hommes par l'endroit et par l'envers. Sachons ce que leur
morale pratique confre ou retire d'autorit aux doctrines que clbre
et professe avec clat leur talent._

       *       *       *       *       *

_Quand je dis de ne pas masquer l'homme, ce n'est pas que j'aie la
grossiret de vouloir qu'on exprime tout. Il y a des coins de vrit
qu'on prsentera plus agrablement sous un lger voile._

       *       *       *       *       *

_Les hommes, vus de prs et dans l'intrieur, sont souvent pires, mais
quelquefois aussi ils valent mieux que quand on ne les voit et qu'on ne
les juge que d'aprs le monde et sur l'tiquette de la renomme._

       *       *       *       *       *

_Quand on le peut et quand le modle a pos suffisamment devant vous, il
faut faire les portraits les plus ressemblants possible, les plus
tudis, et rellement vivants; y mettre les verrues, les signes au
visage, tout ce qui caractrise une physionomie au naturel... Je crois
que la vie y gagne et que la grandeur vraie n'y perd pas._

       *       *       *       *       *

_Je n'aime pas les portraits de convention, le public les aime assez; il
est toujours dlicat de dranger un de ces portraits tels qu'il les a
vus et tels qu'il les veut; il semble qu'en y mettant les verrues et les
taches, on ait dessein de le salir et de l'outrager...
Tranquillisez-vous, ne vous fchez pas! on ne prtend rien ter que de
faux, on ne veut y remettre que la vrit de la physionomie et l'entire
ressemblance._

       *       *       *       *       *

_Il n'est rien de tel, pour fortifier son jugement et accrotre son
exprience, que d'couter les esprits suprieurs et de recueillir leurs
tmoignages, quand ils ne s'expriment pas en vue de la foule et pour
amuser la galerie, mais quand ils parlent avec nettet et simplicit
pour se laisser voir tels qu'ils sont  ceux qui sont dignes de les bien
voir._

       *       *       *       *       *

_Sur ceux qui ont beaucoup crit et surtout qui ont jug les crivains,
on crit beaucoup. La plume appelle la plume, et les amours-propres
intresss ont beaucoup de babil. Sur Malherbe, sur Boileau, sur Pope,
sur Johnson, non content de les juger par leurs ouvrages, on a fait des
livres, on a recueilli leurs moindres mots, on les a tudis et
poursuivis jusque dans le dtail domestique de leur vie._

       *       *       *       *       *

_Si par la mme mthode, sans plus d'art, mais avec la mme
impartialit, on btissait sur chacun de nos grands auteurs des volumes
ainsi farcis et composs de dtails biographiques, jugements, analyses,
fragments de lettres, tmoignages pour et contre, anecdotes et_ ana, _on
aurait toute la vrit dsirable, on saurait d'original et de fond en
comble, le talent, le caractre et la personne. Ce serait tout gain pour
le lecteur; la part et le mrite du collecteur disparatraient dans le
rsultat._


     SAINTE-BEUVE, _passim_.




SAINTE-BEUVE ET SES INCONNUES




I

ENFANCE.--PREMIRE AMOURETTE.--DPART POUR PARIS.


Aprs le plaisir de faire l'amour, il n'en est pas de plus grand que
d'en parler, d'en dcrire les ivresses, d'en rappeler les motions, les
joies et les douleurs. Aussi les hrones de tragdie
n'apparaissent-elles sur le thtre que flanques d'une confidente  qui
elles dpeignent leur tourment, et qui rpond comme un cho aux
agitations passionnes de leur me. La contagion a gagn nos grands
crivains; chacun d'eux se croit tenu de nous rendre compte de ses
bonnes fortunes, et le public devient ainsi leur confident.

Quand ils sont sincres, ce qui est rare, leur confession, loin de
dplaire, est pour nous du plus grand intrt; elle nous gagne le coeur.
L'humanit, reconnaissant en eux ses propres faiblesses, se mire avec
complaisance dans le tableau de leurs garements.

Pourquoi sommes-nous profondment remus par certaines pages de J.-J.
Rousseau? C'est que nous y retrouvons nos propres sentiments, les
souvenirs de notre jeunesse et ce vague dsir qui, nous attirant vers
les femmes au printemps de la vie, a fait prouver  nos sens de si
enivrantes dlices que le reste de nos jours en est comme embelli et
parfum.

Malheureusement, son livre reste unique. Tous les prtendus _Mmoires_
et _Confidences_, que l'on nous a donns depuis, ne sont que des romans
o l'auteur se farde et se pose  son avantage en vue de la postrit.
Le parti-pris en corrompt la sincrit.

Les meilleures confessions sont encore celles que l'on fait sans
dessein, sans plan arrt et comme  son corps dfendant. Tel est le cas
de Sainte-Beuve. Il a sem  et l, dans ses livres, une foule, d'aveux
marqus au coin de la franchise, et qui ouvrent des jours nouveaux sur
ses ides et ses sentiments; il n'y a gure qu' l'y dcouper pour le
dessiner aux yeux et le faire saillir avec relief. On peut dire qu'il a
pass sa vie, comme Montaigne,  faire son portrait, quoique avec moins
de coquetterie. Il a laiss de plus, afin de nous guider, deux
autobiographies trs-exactes o sont indiqus les points essentiels.
Aprs avoir tant fait pour la mmoire des autres, n'tait-il pas juste
qu'il prt quelque soin de la sienne?

Dou d'une complexion fort amoureuse et d'un caractre  vellits
indpendantes, il a largement us des liberts du clibat. Sans
prtendre le suivre  travers tous les mondes qu'il a traverss, nous
pouvons cependant, en nous aidant des biographies dj publies, d'un
ouvrage posthume et de nos souvenirs personnels, raconter quelques-unes
des aventures que ses passions lui firent courir.

Est-il besoin de rfuter le reproche banal de laideur sur lequel on a
tant insist? Sainte-Beuve n'avait certes rien d'un Adonis; les traits
de son visage taient empreints de vigueur plus que de grce et de
beaut. Soit. Mais combien ne rachetait-il pas ce dsavantage, si c'en
est un, par l'affabilit de ses manires et la dlicatesse de ses
attentions! lev avec tendresse par sa tante et par sa mre, il avait
reu d'elles le charme et les coquetteries du temprament fminin. Ds
qu'il tait en prsence d'une jupe, duchesse ou grisette, son visage
rayonnait de batitude, ses yeux ptillaient de malice et son fin
sourire dsarmait la fiert. Sans jamais se dpartir des prvenances et
de la politesse d'un autre ge, il savait s'insinuer dans leur
confiance, entrer dans leurs intrts, se pmer d'admiration pour leurs
attraits ou leur esprit, dployer enfin toutes les clineries et
sductions qui triomphent des plus rebelles. Ajoutez-y, ce qu'elles ne
ddaignent pas, un dvouement  toute preuve et une grande gnrosit.
Que faut-il de plus pour russir? tre pote? Il l'tait; ses vers
avaient mme je ne sais quoi de discret, d'intime et de douloureux qui
appelait la consolation.

Tout cela, au fond, je le crois, n'tait  autre fin que d'introduire
plus adroitement l'ennemi dans la place, de planter, suivant son
expression, _le clou d'or de l'amiti_. Il n'en est pas moins vrai qu'il
avait de quoi plaire et qu'il est souverainement injuste d'attribuer,
ainsi qu'on l'a fait, la svrit de quelques-uns de ses jugements  un
dpit amoureux.

Dans une lettre  Mlle Ernestine Drouet, je puise les meilleures raisons
de son impartialit; c'tait un don de nature qu'aucun dpit, amoureux
ou autre, n'tait capable de troubler: Plus je vais, plus je deviens
indiffrent: seulement, les jugements se forment en moi, et, une fois
tablis, aprs deux ou trois secousses ou preuves, ils sont affermis et
ne dlogent plus. Je crois, d'ailleurs, n'avoir aucune animosit.
Remarquez que je n'ai pas assez de temps pour cela; les animosits
elles-mmes demandent  tre cultives. Oblig si souvent de dplacer
mon esprit et mon intrt, de l'attacher et de l'enfoncer en des crits
et des auteurs si diffrents, y cherchant chaque fois le plus de vrit
possible, je me blase aussi vite sur les irritations et les piqres, et,
au bout de quelque temps, je ne sais presque plus de quoi il s'agit. Il
tait trop occup de penser pour avoir le temps de har. Un jour que
j'avais eu la lgret de rpter devant lui, contre une personne qui
lui avait t injustement hostile, un de ces mchants propos avec
lesquels on fltrirait la vertu mme, il me tana vertement et prit la
dfense de sa belle ennemie.

Un usage, emprunt aux savants d'Allemagne et qui tend  se rpandre
chez nous, veut que l'on ne raconte plus gure la vie de quelqu'un sans
remonter  ses origines, sans ouvrir tout grand le rideau de l'alcve o
il fut engendr. On nous fait assister au mystre de sa gnration, afin
de prciser exactement ce qui, dans sa nature, vient de sa mre et ce
qu'il tient en droit fil de son pre. Sainte-Beuve, qui raille
agrablement cette indiscrtion chez les autres, la comparant  celle
d'un faune rieur qui regarderait par-dessus l'paule et jusque dans le
sein de Clio, a tenu pourtant  nous initier lui-mme du secret de son
organisation. Il nous apprend que son pre, Charles-Franois de
Sainte-Beuve, natif de Moreuil en Picardie, tait venu jeune se fixer 
Boulogne-sur-Mer comme employ des aides. Successivement contrleur des
droits runis, puis organisateur et directeur de l'octroi, il aima
longtemps une demoiselle de la bourgeoisie et de race anglaise,
Augustine Coilliot; mais il ne put, vu leur manque de fortune, l'pouser
qu' l'ge de cinquante et un ans, alors qu'elle-mme en avait prs de
quarante. Leur union tardive fut,  huit mois de l, brise par la mort
du mari qui laissait sa femme enceinte. L'enfant naquit ainsi dans le
deuil et il attribue, avec quelque apparence de raison, le caractre
mlancolique de son talent, aux ennuis de sa mre pendant sa grossesse.
Rien d'tonnant qu'il ait d aux souffrances ressenties dans l'amnios
cette crainte prudente et cette maturit prcoce  qui le monde ds
l'abord ne semblera ni si riant ni si facile qu' d'autres. Quant  son
pre, le prestige de l'absence en embellissant l'image  ses yeux, il va
jusqu' lui faire honneur de sa propre vocation d'crivain.

Mon pre avait fait de bonnes tudes, et depuis il avait toujours
cultiv la chose littraire avec amour, avec got. Homme sobre et de
moeurs continentes, il m'a eu  plus de cinquante ans, quand son cerveau
tait le mieux meubl possible et que toute cette acquisition
littraire, qu'il avait amasse durant sa vie avait eu le temps de se
fixer avec fermet dans son organisation. Il me l'a transmise en
m'engendrant; et ds l'enfance j'aimais les livres, les notices
littraires, les beaux extraits des auteurs, en un mot ce qu'il aimait.
Le point o mon pre tait arriv s'est trouv log dans un coin de mon
cerveau  l'tat d'organe et d'instinct, et 'a t mon point de
dpart.

Sentiment honorable autant que juste, qui fait ainsi remonter la gloire!
Il est bon que le pre, comme en Chine, gagne et croisse en honneur par
les mrites mmes de son fils. Au fond la thorie est plus spcieuse que
vraie, et l'on aurait tort de la gnraliser, car elle ferait de chacun
de nous le continuateur fatal et progressif de celui  qui nous devons
le jour. Nombreux au contraire sont les fils en qui ne se retrouve rien
de la molcule originelle et qui font mentir le proverbe connu.

Auprs de Mme Sainte-Beuve, et pour l'aider  lever son fils, vint
s'tablir une soeur du dfunt qui, elle aussi, s'tant marie fort tard,
tait devenue veuve et avait hrit d'un petit douaire. En runissant
leurs ressources, les deux dames pouvaient disposer de trois  quatre
mille francs de revenu et d'une maison qu'elles habitaient _rue des
Vieillards_. C'tait assez pour vivre, mais trop peu pour assurer
l'avenir de celui sur lequel se fondaient leurs esprances. Il est vrai
que la mdiocrit de fortune est peut-tre le plus sur des points de
dpart. Loin de nuire au talent, quand il existe, elle lui sert plutt
d'peron. Mis en demeure de parvenir quand mme, le peu de secours
aiguise ses dsirs et son industrie, et met en oeuvre tout ce qui est en
lui. L'enfant, averti de bonne heure; dirig et couv, pour ainsi dire,
par une double sollicitude, vint  souhait, sage, docile, studieux,
distanant  l'tude tous les lves de la pension Blriot. On ne
trouvait  reprendre, dans son caractre, qu'un peu trop de fiert,
certain ressort assez vif qui le rendait moins commode qu'il n'aurait
fallu dans l'habitude.

On sait que Boulogne tait le port d'o Napolon comptait s'lancer pour
sa descente en Angleterre. Il y venait de temps  autre passer en revue
l'arme et la flottille. En 1811, notre jeune colier, en compagnie de
militaires et costum en hussard, assista  la dernire de ces revues et
vit de prs le grand capitaine. Je doute que ce spectacle l'ait beaucoup
enthousiasm; ou, s'il rva un moment de gloire et de combats, les
vnements y mirent obstacle. Au fond, il tait de ceux qui en guise
d'pe auront surtout  coeur de tenir une bonne plume. Dans ses sorties,
il passait souvent devant la maison de la haute ville o le Sage s'tait
retir, sur ses vieux jours, et se disait sans doute: Et moi aussi je
ferai des livres et je laisserai un souvenir dans ce monde qui passe.
Presque tous les ans, pendant les vacances, il avait le plaisir de voir
l'historien des croisades, Michaud, et d'entendre au dessert son
odysse. Ce qui le frappa surtout chez un homme que l'on considrait
comme un des chefs du parti royaliste et religieux, ce fut d'apprendre
que, mis en prison et se croyant  la veille de prir, il avait fait
demander et avait lu, comme livre de consolation, _les Essais de
Montaigne_[1].

Une autre visite, celle de Victor Jacquemont, parisien de son ge et de
l'cole de Stendhal, apprit au contraire au jeune Boulonnais combien
l'esprit que l'on affecte est dplaisant. Dans un dner qu'ils firent
ensemble chez un de leurs camarades, il fut bless d'entendre ce
freluquet rpter  tout propos un mot qui faisait la _scie_  la mode
en 1817. Son instinct de critique l'avertissait dj qu'il est mieux de
ne pas tant appuyer.

Cependant  la pension il s'tait fait un ami, Eustache Barbe, avec
lequel il se livrait  de longues promenades autour des remparts ou au
vallon du Denacre, ou encore sur les sables de la plage, respirant 
pleins poumons les brises fortifiantes de la mer. Ils causaient ensemble
non d'amusements et de jeux, mais de choses srieuses, de Dieu, de la
religion. L'un, qui devait entrer dans le sacerdoce et enseigner le
dogme, y croyait dj aveuglment; l'autre prludait  son rle de grand
sceptique par des objections et des rserves. Malgr l'opposition de
leurs caractres et la diffrence de leurs destines, le lien d'amiti
ne sera bris entre eux que par la mort. La dernire lettre de
Sainte-Beuve  l'abb, date de 1865, contient cette phrase typique: Si
tu te rappelles nos longues conversations sur les remparts, ou au bord
de la mer, je t'avouerai qu'aprs plus de quarante ans j'en suis encore
l. Je comprends, j'coute, je me laisse dire; je rponds faiblement,
plutt par des doutes que par des arguments bien fermes; mais enfin, je
n'ai jamais pu parvenir  me former, sur ce grave sujet, une foi, une
croyance, une conviction qui subsiste et ne s'branle pas le moment
d'aprs. Cela n'a pas empch un juge de Boulogne, M. Morand,
d'insinuer, en publiant ces lettres, que l'illustre critique tait au
fond catholique sincre et que le respect humain seul avait dict ce
qu'il y a de philosophique dans son oeuvre[2]. Si ce magistrat apporte 
son tribunal un esprit de discernement aussi intelligent, que doivent
penser les justiciables?

Bientt l'amiti ne sufft plus au coeur de l'colier; un sentiment plus
vif s'empare de lui; voici venir le premier attrait invincible, le plus
simple, le plus ternel de tous; celui dans lequel les sens jouent leur
rle, mme  leur insu, l'amour de Chlo pour Daphnis, celui de Paul
pour Virginie. Non loin de la ville, au chteau de Wierre, habitait une
famille amie de la sienne, o il rencontra une blonde fillette de seize
ans avec laquelle il jouait d'abord en camarade. L'habitude familire du
voisinage favorisant leur inclination, il ne tarda pas  l'aimer avec
toute la vivacit d'une premire ardeur. Mais ds qu'il sentit s'lever
les mouvements inconnus qui devancent la pubert, honteux et effray de
cet veil des sens, il voulut en rprimer la prcoce motion et
combattre un penchant dont on lui avait dit tant de mal. Puis, encourag
par un accueil qui n'avait rien de farouche, il s'abandonna  l'attrait
et prit souvent le sentier le long de la haie et du ruisseau qui mne
directement  la grille du parc. Aprs avoir consum le jour aux
impatiences du dsir, chaque soir,  la clart des toiles, il
rencontrait la jeune fille prs du balcon encadr de lierre, et se
livrait avec elle  de longues causeries coupes de soupirs et de
silences. Que de fois, promenant leurs pas assoupis sur le velours des
gazons, le long de l'enclos du verger en fleurs, les deux enfants se
redirent  mi-voix des aveux dj rpts, mais toujours si doux 
entendre! Quelle volupt pour l'amant de serrer un bras dont les souples
rondeurs ravissaient la main, de remonter un mantelet sur des paules
frissonnantes, de ramasser un mouchoir qu'il ne rendait qu'aprs en
avoir respir le parfum virginal! Et les confidences sans fin sous le
murmure du feuillage, et les projets d'avenir caresss longuement, et
les promesses d'ternelle fidlit, et les menus suffrages accords ou
ravis dans une treinte furtive!

Plus tard, on aime  se rappeler, dt-on en sourire un brin, ces nafs
enchantements de l'enfance: Notre familiarit avait cela d'attrayant
qu'elle tait indfinie, et que le lien dlicat qui flottait entre nous
n'ayant jamais t press, pouvait indiffremment se laisser ignorer ou
sentir, et fuyait  volont sous ce mutuel enjouement qui favorise les
tendresses naissantes. Le plus souvent, dans le tte--tte, nous ne
nous donnions pas de noms en causant parce qu'aucun ne serait all juste
 la mesure du vague et particulier sentiment qui nous animait. Devant
le monde, le visage tait toujours l pour corriger ce que l'usage
imposait de trop crmonieux. Mais seuls nous nous gardions d'ordinaire,
nous nous dispensions de tout nom, heureux de suivre bien uniment, l'un
 ct de l'autre, le fil de notre causerie, et cette aisance mme, qui
au fond ne manquait pas de quelque embarras, tait une grce de plus
dans notre situation, une mystrieuse nuance.

Hlas!  peine bauche, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, l'idylle fut
interrompue et supprime par la volont des parents. Les amoureux
taient trop jeunes pour songer au mariage. D'ailleurs, Sainte-Beuve
avait l'esprit trop romanesque pour se contenter d'un bonheur si facile;
il ne se sentait pas la force de faire au chaste amour qui s'offrait 
lui le sacrifice de rves ambitieux.

D'tranges ides sur l'amour m'taient survenues. En mme temps que la
crainte d'arriver trop tard m'embrasait en secret d'un dsir immdiat et
brutal, qui, s'il avait os se produire, ne se ft gure embarrass du
choix, je me livrais en revanche, dans les intervalles, au raffinement
des plans romanesques. Mais,  aucun moment de cette alternative, le
sentiment permis, modeste et pur, ne trouvait place, et je perdais par
degrs l'ide facile d'y rapporter le bonheur.

Dj il est de ceux qui, ds le dbut, ont trop rflchi, trop dissert
sur l'amour pour le ressentir dans toute sa navet.

S'il aime  filer l'intrigue amoureuse, une union conjugale et ce qui
s'ensuit ne lui sourit pas; c'est trop simple et trop prosaque; il nous
le redit sur tous les tons:

Amour, naissant amour, ou quoi que ce soit qui en approche; voix
incertaine qui soupire en nous et qui chante; mlodie confuse qu'en
souvenir d'Eden, une fois au moins dans la vie, le Crateur nous envoie
sur les ailes de notre printemps! Choix, aveu, promesse, bonheur accord
qui s'offrait alors et dont je ne voulus pas! Quel coeur un peu rflchi
ne s'est pas troubl, n'a pas recul presque d'effroi au moment de vous
presser et de vous saisir!

Comme on voit l se prononcer les instincts du clibataire en mme temps
que la prudence du bourgeois! Faute d'une fortune suffisante pour
soutenir selon son rang les charges et dpenses du mariage, on prfre
rester garon. Dans le peuple, il y a plus de hardiesse, plus de
confiance en l'avenir et, pour tout dire, un sentiment de force qui ne
se trouve pas ici.

Les moeurs rgles sourient peu, il est vrai, aux esprits romanesques et
ne les amusent qu'un instant. Pour les intresser ou les mouvoir, il
faut l'irrgularit des situations et les orages d'un attachement
dfendu.

Chez Sainte-Beuve, contrairement  la maxime de la Rochefoucauld,
l'esprit ne sera jamais la dupe du coeur. En satisfaisant aux apptits de
l'un, il ne ngligera pas d'orner l'autre. Ds ce moment le dsir de
savoir le grec lui tait venu. Comme personne autour de lui ne pouvait
gure en dchiffrer que les caractres, il essaie de l'tudier seul,
opinitrement, sans secours; puis, en dsespoir de cause, se rsout
d'aller l'apprendre  Paris o seulement on le savait et dcide sa mre
 l'y envoyer.

Voulez-vous tenir de lui comment on doit tudier cette langue et les
efforts qu'il a faits pour y parvenir? Il nous le dira avec abondance et
verve. Ah! savoir le grec, ce n'est pas, comme on pourrait se
l'imaginer, comprendre le sens des auteurs, de certains auteurs en gros,
vaille que vaille (ce qui est dj beaucoup), et les traduire  peu
prs; savoir le grec, c'est la chose du monde la plus rare, la plus
difficile,--j'en puis parler pour l'avoir tente maintes fois et y avoir
toujours chou;--c'est comprendre non pas seulement les mots, mais
toutes les formes de la langue la plus complte, la plus savante, la
plus nuance; en distinguer les dialectes, les ges; en sentir le ton et
l'accent,--cette accentuation variable et mobile sans laquelle on reste
plus ou moins barbare;--c'est avoir la tte assez ferme pour saisir chez
les auteurs tels qu'un Thucydide le jeu de groupes entiers d'expressions
qui n'en font qu'une seule dans la phrase et qui se comportent et se
gouvernent comme un seul mot. Il continue ainsi, accumulant comme 
plaisir les difficults. Aux conditions indispensables qu'il impose, on
peut affirmer hardiment que personne parmi les modernes, peut-tre mme
chez les anciens, n'a atteint un tel degr de perfection, un idal si
haut plac.

En tout cas, les professeurs qu'il rencontre  Paris sont un peu loin de
la route. Si l'lve avait rv de nobles et dlicats festins o
circuleraient, au son d'une lyre, les coupes d'or couronnes de fleurs,
au milieu de convives uniquement occups de philosophie et d'art, il
fallut en rabattre. Admis  la table de son matre de pension Landry, il
y connut quelques-uns des universitaires alors en renom et de ses
devanciers en critiques, dont voici le vivant portrait: gens de collge
ayant du cuistre et de l'abb, du gcheux et du corsaire, du censeur et
du parasite; instruits d'ailleurs, bons humanistes, sachant leurs
auteurs, aimant les lettres, certaines lettres; aimant  gal degr la
table, le vin, les cadeaux, les femmes ou mme autre chose.--Etienne
Bquet, le dernier, n'aimait que le vin; tout cela se passant gament,
rondement, sans vergogne et se pratiquant  la mode classique, au nom
d'Horace et des anciens, et en crachant force latin;--critiques qu'on
amadouait avec un djeuner et qu'on ne tenait pas mme avec des
tabatires;--professeurs, et de la vieille boutique universitaire avant
tout;--et j'en ai connu de cette sorte qui taient rellement rests
professeurs, faisant la classe: ceux-l, les jours de composition, ils
donnaient rgulirement les bonnes places aux lves dont les parents ou
les matres de pension les invitaient le plus souvent  dner. Planche,
l'auteur du dictionnaire grec, en tait et bien d'autres; race ignoble
au fond, des moins estimables, utile peut-tre; car enfin, au milieu de
toute cette goinfrerie, de cette ivrognerie, de cette crasse, de cette
routine, a desservait tant bien que mal le Temple du Got; a vous
avait du got ou du moins du bon sens. Les avez-vous jamais vus  table
un jour de Saint-Charlemagne ou de gala chez quelque riche bourgeois qui
leur ouvrait sa cave? a buvait, a mangeait, a s'empiffrait, a citait
au dessert du Sophocle et du Dmosthnes, a pleurait dans son verre: o
le sentiment de l'antique va-t-il se nicher? Au lieu du banquet de
Platon ou de Xnophon, clbr sous les portiques de marbre dans un
jardin de Scillonte ou d'Athnes, nous avons l une de ces ripailles
gauloises o l'on aime  boire sec et  manger sal.




II

CHOIX D'UNE CARRIRE.--L'TUDIANT EN MDECINE ET LES FILLES.--VISITE 
LA COUSINE.--ENTRE AU GLOBE.


Dans l'ducation que se donnait Sainte-Beuve ou qu'il reut  Paris, je
remarque une particularit fort rare  cette poque, l'alliance
intelligente des sciences et des lettres. Un autre se ft content
d'obtenir, ainsi qu'il le fit, des prix de vers latins et d'histoire au
grand concours; lui profita de la libert qu'on lui laissait  sa
pension pour aller tous les soirs  l'Athne suivre des cours de
physiologie, de chimie et d'histoire naturelle, se donnant ainsi un
contrepoids qui l'empcht de tomber dans une admiration excessive pour
ce qui est plutt l'ornement que la nourriture vraie et la substance de
l'esprit. On l'y prsenta  M. de Tracy, le rigoureux idologue qui
tait humili de _croire_ et qui voulait _savoir_. En mme temps il
voyait beaucoup son compatriote, le grave et sec Daunou, ex-oratorien
pass  la philosophie et  la Rvolution, chez lequel il a not les
qualits sagaces, avises, modres, lucides et circonscrites  la fois
du sang boulonnais et qui eut cela de commun avec lui de dfendre, avant
de mourir, qu'aucun discours ft prononc sur sa tombe.

Il le connut beaucoup, le pratiqua durant des annes et aussi
familirement que le permettait la diffrence des ges et par moments la
dissidence des opinions.

Pour le bien connatre lui-mme et se rendre compte de son premier fonds
d'ides il faut se reprsenter ce qu'taient ces survivants du XVIIIe
sicle, si purgs de toute croyance au principe d'autorit, soit en
religion soit en politique. La plupart avaient travers les annes
terribles en martyrs plutt qu'en vainqueurs, sans prendre part aux
excs, mais sans abdiquer, non plus, leur foi  la libert et au
progrs. Loin d'attribuer, comme on l'a fait depuis, les crimes de la
Terreur  la philosophie, ils savaient que les passions, les intrts et
surtout les instincts les plus vils de la perversit humaine y avaient
plus contribu que les ides.

Il est bien vrai qu'au sortir des atrocits de ce rgime ils s'taient
remis  vivre avec dlices. Afin de prendre leur revanche de la
grossiret rcente par une sorte d'tourdissement et d'ivresse des
sens, ils se plurent  jouir des plaisirs libres et faciles avec
d'autant plus d'ardeur qu'ils en avaient longtemps t sevrs. Ce fut un
petit carnaval aprs le carme des sans-culottes. Dtente bien excusable
au lendemain d'une crise! y eut-il excs d'orgie, trop de bacchanale? On
l'a dit. Bonaparte, qui avait ses raisons pour cela, essaya de le faire
croire. Non content d'carter ces hommes du pouvoir, il les a calomnis,
fltrissant leurs opinions du nom d'idologie et leurs moeurs de celui de
corruption, lui l'homme pieux et pur que chacun sait.

Leur seul tort fut de laisser cet officier de fortune leur prendre des
mains la rpublique et la direction des esprits. En vain
protestrent-ils contre son essai de restauration monarchique et
religieuse, il fut le plus fort. La publication du _Gnie du
Christianisme_ l'y aida puissamment. L'ambition d'un Corse et la
rhtorique d'un Breton se runirent pour restaurer un culte auquel,
chose trange, ils ne croyaient ni l'un ni l'autre.

Daunou se vengeait de sa dfaite par des pigrammes, pauvre vengeance!
Si quelqu'un vantait devant lui la grandeur de Napolon, il ripostait
schement: C'tait un homme qui ne savait ni le franais ni l'italien.
Pendant tout l'Empire, insensible  la gloire du dehors et retir au
fond d'une bibliothque, avec ses livres et ses manuscrits, il continue
de cultiver la philosophie et les lettres. Le monde proprement dit,
celui de l'lgance et des plaisirs, il l'ignore ou mieux il le
ddaigne. Le seul tribut qu'il ait pay  la bagatelle fut tout intime,
drob aux regards. Auprs de lui vivait une gouvernante encore jeune et
assez accorte. En tisonnant le soir tous deux au coin du feu, ils
finirent par se rapprocher et le vieil rudit s'chauffa, si bien qu'il
en naquit un petit Daunou qui ne vcut pas.

Pass ce court moment d'oubli, l'tude rgna seule  la maison. Pour
simplifier les choses, le savant n'avait qu'un habit, et, quand il tait
us, il en achetait un tout fait qui, tant bien que mal, lui allait
toujours. Absolument tourn vers le pass, il fermait sa porte aux
essais de l'esprit moderne et refusait d'en reconnatre l'originalit;
ne jurant que par Boileau et par la Harpe.

Sainte-Beuve fort diffrent, sur ce point, de son vnrable compatriote,
entendait bien goter les anciens comme personne et rester fidle  la
tradition classique; mais il voulait aussi partager les nobles fivres
de son temps, rester ouvert et des plus sensibles aux merveilles qui
pourraient clore,  l'cole de l'tude mler agrablement celle de la
vie, observer la socit dans l'infinie varit de ses conditions et de
ses caprices, vivre de plain-pied avec ses contemporains et les suivre
dans toutes les directions; bref, ne pas se confiner dans les livres,
mais concilier la tradition avec la nouveaut.

Un point sur lequel ils s'entendirent sans peine, ce fut la philosophie.
Aprs quelques mois de relations, les croyances et la pit du jeune
homme avaient disparu. L'esprit scientifique s'empara de lui comme la
lumire qui se lve  l'horizon et remplit bientt tout l'espace. On ne
vit jamais d'mancipation plus complte. Sans s'arrter au disme plus
ou moins flottant de Voltaire et de Jean-Jacques, il adopta rsolument
le naturalisme de d'Holbach, de Diderot, de Lamark, quitte  y
introduire un peu de chaleur et  en dissimuler l'aridit sous un
souffle potique  la Lucrce.

On sait que cette doctrine, rpudiant la foi qui ordonne de fermer les
yeux pour obir  la raison qui conseille de les ouvrir, rduit l'homme
au souci de son espce et n'admet que l'exprience pour tablir la
vrit. Au lieu d'imaginer une seconde existence pour complter
celle-ci, elle enseigne que notre vie a en elle-mme son sens et son
but, et que l'on doit en envisager le terme sinon sans regret du moins
sans frayeur.

tudions-la donc pour en tirer un art de vivre qui soit la vraie morale.
Matres de notre petit monde, sachons nous en contenter et y passer des
jours sans trouble, soustraits le plus possible  la merci de la
fatalit et du hasard. Pour cela, que faut-il? Deux choses: s'affranchir
des terreurs de l'ignorance et briser l'obstacle qu'opposent  notre
bien-tre les forces de la nature. Le jour o, grce  la science et 
l'industrie, la terre sera devenue commode et riante au point de ne plus
nous laisser le dsir d'une autre patrie, ni le besoin de chercher, avec
ou sans tlescope, par-del le monde visible un introuvable paradis; le
jour o l'on se contentera d'un horizon sagement limit, sans
perspective dcevante; le jour surtout o l'activit des passions et
leur satisfaction dans les bornes prescrites paratront lgitimes, le
but sera dfinitivement atteint.

Et quand mme on n'y parviendrait jamais, l'effort serait encore
honorable. La recherche ternelle de la vrit ne vaut-elle pas mieux
que la vrit elle-mme possde et ds lors troite? Ces principes ont
cela de bon qu'ils dbarrassent l'esprit des effrois de l'enfance et
empchent l'homme de vieillir enchan dans les langes de son berceau.
Quand ils se sont une fois logs dans un cerveau, il est rare que ce ne
soit pas pour toujours.

Tel fut le cas de Sainte-Beuve; il se promit de continuer le XVIIIe
sicle en le corrigeant et en lui laissant les tmrits anti-sociales
et l'impit. Tout au contraire il traitera avec respect les vieilles
croyances et les pertes que fait  chaque pas l'imagination des ges.
Mais son plus grand souci sera de ne pas froisser la vrit en
l'enfermant dans des formules, et de laisser  ceux qui viendront aprs
lui la facult de la dcouvrir  leur tour en profitant de ses travaux.

Assez philosophe pour ne pas craindre par moments de paratre croyant,
mais n'arborant et n'affichant aucune enseigne, si ce n'est parfois
celle de l'indiffrence, il comprend que le monde au milieu duquel il
vit n'est pas assez sr de sa foi pour en laisser discuter l'objet.
Aussi a-t-il le soin de ne combattre que de biais la religion et la
philosophie rgnantes. Pas d'affirmation hostile ni de guerre dclare:
 peine si la main s'entrouvre de temps  autre pour un fragment de
vrit;  et l pourtant dans ses livres de petites phrases qui
semblent tomber presque involontairement de la plume, et qui sont aussi
profondes que les meilleurs mots pars dans les ouvrages lgers de
Voltaire[3]. Enfin arrive le jour o dans une assemble servile, que
dominent des cardinaux jouant au soldat et des marchaux qui parlent en
sacristains, on veut porter atteinte aux rsultats d'ides qui sont les
conqutes hrites du sicle prcdent, aussitt l'crivain jusque-l
prudent clate et rclame les droits imprescriptibles de l'esprit. Le
fonds primitif a reparu: dans le snateur de 1868 revit tout entier
l'lve de Daunou.

Ses tudes termines, Sainte-Beuve dut choisir un tat, se dcider pour
telle ou telle carrire. Avec le systme d'enseignement que l'on
pratiquait alors et qui n'est pas encore abandonn compltement, ce
choix ne laisse pas que d'avoir ses ennuis. On vous lve au collge
comme pour un monde imaginaire. On vous y enseigne  n'admirer rien tant
qu'Homre, que Sophocle, que Virgile ou Horace,  faire,  leur exemple,
des vers que vos professeurs vantent plus que de raison. Pour peu que le
gnie de l'enfant s'y prte, il sort de l dans un parfait dsaccord
avec la socit o il doit vivre, avec les voeux de ses parents. Ceux-ci
ont leurs projets d'avenir tourns au positif, au solide, tandis que lui
ne voit de gloire et d'honneur qu'au jeu de posie et n'aspire qu'
s'illustrer par quelque belle tragdie, par quelque roman d'aventure o
revivront les charmantes ondines qu'il a entrevues dans ses rves. Par
malheur ou par bonheur, le logis se charge de corriger les errements de
la classe. Mme Sainte-Beuve qui, dans cette importante conjoncture,
avait bien le droit de donner son avis, fut sans piti pour les vises
potiques de son fils, qu'elle traitait d'_humeurs vreuses_; elle coupa
court aux incertitudes et aux projets flottants, et le dcida  tudier
la mdecine, vers laquelle son got d'ailleurs le portait. Elle-mme
vint s'tablir  Paris, afin de lui pargner les soucis de la vie
matrielle, peut-tre aussi pour surveiller de plus prs sa nature
inflammable et le garantir de trop grands carts. Le moment approche o
les sens du jeune homme et sa soif d'aimer rclameront leur pture.

Si les femmes savaient quel trsor de passion renferme un coeur de vingt
ans pour la premire qu'il aimera! de quel dvouement, de quelle
idoltrie il veut rcompenser un retour de tendresse! Exalt pour elles,
mais en toute puret et dlicatesse, il porte dans ses dsirs plus
d'ardeur que d'exigence.  ses yeux la femme est un tre divin, dont un
sourire ouvre le ciel; c'est le paradis avec ses joies mystrieuses, la
vie avec tous ses enchantements. Pour la moindre faveur il est prt aux
plus grands sacrifices. Dites un mot, il vole au-devant du danger. Un
signe de votre paupire suffit pour l'entraner  vos pieds. Que
demande-t-il? Presque rien; effleurer vos cheveux de ses lvres, presser
un instant votre main; peut-tre quelques lignes de vous griffonnes sur
un chiffon de papier, qu'il cachera jalousement dans son sein aprs les
avoir  demi effaces de ses baisers.

Hlas!  cette fleur d'innocence,  cette pure flamme qui s'offre 
elles, les femmes prfrent quelque fat, quelque Don Juan blas. Leur
sot ddain pousse le blond adolescent dans les bras d'une grisette,
d'une femme de chambre, heureux quand ce n'est pas sur un fumier que va
fleurir la rose aux suaves parfums.

Demeurant avec sa mre et trop bien lev pour se livrer sous ses yeux 
des amours ancillaires, Sainte-Beuve tait, fort entrepris. Ecoutons-le
nous raconter ses pudeurs et frmissements, lorsqu'il ressent pour la
premire fois l'aiguillon.

Je n'avais aucune occasion de voir des personnes du sexe qui fussent de
mon ge ou desquelles mon ge pt tre touch. J'eusse d'ailleurs t
trs sauvage  la rencontre, prcisment  cause de mon naissant dsir.
La moindre allusion  ces sortes de matires dans le discours tait pour
moi un supplice et comme un trait personnel qui me dconcertait: je me
troublais alors et devenais de mille couleurs.

Cette sauvagerie ne tiendra pas longtemps: l'phbe pudibond,  dfaut
de cousine ou de femme un peu mre qui le dniaise, va bientt
rencontrer sur le trottoir des objets qui le proccuperont
singulirement. Pour bien comprendre ce qui va suivre, il faut se
rappeler que le vice,  cette poque, s'talait en pleine licence dans
le quartier voisin du Palais-Royal. Les rues y taient sillonnes, ds
l'entre de la nuit, de filles de maison en qute d'aventure, talant
sans vergogne au coin des rues leurs appas luxuriants.

Les plus troits dfils, les plus populeux carrefours et les plus
jonchs de piges m'appelaient de prfrence; je les dcouvrais avec
certitude. Un instinct funeste m'y dirigeait. C'taient des circuits
tranges, inexplicables, un labyrinthe tournoyant comme celui des damns
luxurieux.

Je repassais plusieurs fois, tout haletant, aux mmes angles. Il
semblait que je reconnusse d'avance les fosses les plus profondes, de
peur de n'y pas tomber; ou encore, je revenais effleurer le pril de
l'air effar dont on le fuit. Mille propos de miel ou de bouc
m'accueillaient au passage; mille mortelles images m'atteignaient. Je
les emportais dans ma chair palpitante, courant, rebroussant comme un
cerf aux bois, le front en eau, les pieds briss, les lvres arides.

Quand on s'expose ainsi au danger, tt ou tard on y succombe. De
semblables promenades ne sont pas faites pour rconforter la vertu.
L'imprudent ne tardera pas  rouler sur la pente des sentiers obliques,
 prendre got  ce qui d'abord effarouche; il se laissera arrter par
quelqu'une de ces prtresses de Vnus qui, selon le dicton populaire,
font sortir le loup du bois.

A la fin, de guerre lasse, je tombai sans choix aucun, sans attrait,
absurdement,  une place quelconque, et uniquement parce que je m'tais
jur de tomber ce jour-l.

Il n'y a que le premier pas qui cote. Petit  petit on se familiarise
avec ces enjoleuses et l'on revient sans tant de terreur aux mmes
lieux.

J'appris d'abord, dans mes courses lascives,  discerner,  poursuivre,
 redouter et  dsirer le genre de beaut que j'appellerai funeste,
celle qui est toujours un pige mortel, jamais un anglique symbole;
celle qui ne se peint ni dans l'expression idale du visage, ni dans le
miroir des yeux, ni dans les dlicatesses du sourire, ni dans le voile
nuanc des paupires. Le visage humain n'est rien, presque rien dans
cette beaut; l'oeil et la voix qui, se mariant avec douceur, sont si
voisins de l'me, ne font point partie ici de ce qu'on dsire: c'est une
beaut relle, mais accablante et toute de chair, qui semble remonter en
droite ligne aux filles des premires races dchues, qui ne se juge
jamais en face et en conversant de vive voix, ainsi qu'il convient 
l'homme, mais de loin plutt, sur le hasard de la nuque et des reins,
comme ferait le coup d'oeil du chasseur pour les btes sauvages; oh! j'ai
compris cette beaut-l.

S'il est des erreurs agrables et des fautes qui, bien confesses,
deviennent  l'instant contagieuses pour l'imagination humaine, il faut
avouer que ce n'est pas ici le cas. Voil bien des phrases et de
l'emphase pour dpeindre, non sans longueur, ce que Chamfort dfinissait
plus lestement: l'change de deux fantaisies et le contact de deux
pidermes. Je dirai plus: le caractre franais,  partir de
Jean-Jacques et de Saint-Preux, me semble avoir perdu quelque chose de
l'aisance, du naturel et de la facilit de moeurs, dont Gil Blas et des
Grieux sont les types les plus vrais, pour prendre un air de dignit et
de vertu qui parat trop roide, comme tout ce qui est neuf. Cela tient
aux immortels principes. L'espce a pass par la Rvolution et en reste
marque. Il n'y a pas d'individu, si dgag soit-il, qui ne garde un peu
de l'empois du citoyen.

Notre jouvenceau, tout en jetant sa gourme, a, suivant l'usage, une
divinit  laquelle il songe au milieu de son libertinage et dont
l'influence, momentanment clipse par la dbauche, doit le retirer de
cette fange.

J'appris que l'amour vrai n'est pas du tout dans le sens: car si l'on
aime vraiment une femme pure et qu'on en dsire  la rencontre une
impure, on croit soudain aimer celle-ci; elle obscurcit l'autre; on va,
on suit, on s'y puise; mais,  l'instant, ce qu'inspirait cette femme
impure a disparu comme une fume, et, dans l'extinction des sens,
l'image de la premire recommence  se montrer plus enviable, plus belle
et luisant en nous sur notre honte...

Oh! du moins, dans mon vaste garement, je n'eus jamais d'attache
expresse et distincte; entre tant de fantmes entasss, aucun en
particulier ne me revient. Tnbres des anciens soirs, ressaisissez vos
objets pars; faites les tous rentrer, s'il se peut, en un mme nuage!

Allons, tant mieux! si la chastet a subi quelques atteintes, le coeur du
moins est rest sain. On ne pourra pas lui appliquer ce qu'il disait
plus tard lui-mme de ceux qui avaient suivi son exemple: Il y en a
qui, pour avoir trop fait, chaque matin et chaque soir, le tour
extrieur du Palais-Royal, dans les infections et les boues, ne savent
plus jouir d'une heure de soleil dans la belle alle. Le piquant de
l'affaire, c'est que la scabreuse confession fait partie d'un livre dont
l'abb Lacordaire a compos un important chapitre. Je comprends pourtant
les scrupules d'un fin critique, ami de Sainte-Beuve, Ch. Magnin, qui
lui crivait quand tout cela parut imprim: C'est une tude bien hardie
sur la nature humaine. Ce que vous avez peint n'est pas l'tat normal;
c'est une exception rare. Pas si rare cependant; beaucoup d'autres ont
pass par l qui n'en soufflent mot, et n'ont jamais exhal leurs
remords que dans l'antichambre de Ricord ou de Cullerier. Car les
coquines vous laissent trop souvent un _souvenez-vous de moi_ qui gne
dans les entournures.

Sans plus nous attarder  la peinture de ces vulgaires escapades de
l'tudiant, suivons-le dans la visite qu'il fit quelques annes aprs 
sa cousine, fille d'un professeur de mdecine  Strasbourg. Il l'avait
connue enfant  Boulogne, o elle tait venue avec sa mre passer
quelque temps chez ses grands parents,

     Blonde et rose, et causeuse, et pleine de raison;
     Chez sa grand'mre aveugle, autour de la maison
     Nous aimions  courir sur la verte pelouse;
     Elle avait bien quatre ans, moi j'en avais bien douze.
     Alors mille douceurs charmaient nos entretiens;
     Ses blonds cheveux alors voltigeaient dans les miens,
     Et les nombreux baisers de sa bouche nave
     M'allumaient  la joue une flamme plus vive.
     Elle disait souvent que j'tais son mari,
     Et mon coeur s'en troublait, bien que j'eusse souri.

L'impression qu'elle lui a laisse au coeur est si vive encore dix ans
aprs que, revenant d'une excursion en Allemagne, il s'arrte tout
exprs  Strasbourg pour la revoir. Le long du chemin, de son htel  la
maison qu'elle habite, il ne cesse de se demander si, maintenant qu'elle
est grande fille, elle aura conserv pour lui les mmes sentiments et si
lui-mme, dans le dsoeuvrement de son me, ne va pas se mettre  l'aimer
pour de bon. Mais l'entrevue ne rpondit pas tout  fait  son attente:

     Et sans savoir comment, tout rvant de la sorte,
     Je me trouvais dj dans la rue,  ta porte;
     --Et je monte. Ta mre en entrant me reoit;
     Je me nomme; on s'embrasse avec pleurs, on s'asseoit;
     Et de ton pre alors, de tes frres que j'aime
     Nous parlons; mais de toi je n'osais, quand toi-mme
     Brusquement tu parus, ne me sachant pas l,
     Et mon air tranger un moment te troubla.
     Je te vis; c'taient bien tes cheveux, ton visage,
     Ta candeur; je m'tais seulement tromp d'ge;
     Je t'avais cru quinze ans, tu ne les avais pas;
     L'enfance au front de lin guidait encor tes pas;
     Tu courais non voile et le coeur sans mystre.
     Tu ne sus  mon nom que rougir et te taire,
     Confuse, un peu sauvage et prte  te cacher;
     Et quand j'eus obtenu qu'on te ft approcher,
     Que j'eus saisi ta main et que je l'eus serre,
     Tu me remercias, et te crus honore.

L'ancienne familiarit qu'il et voulu sans doute convertir en un
sentiment plus vif ne se retrouve donc pas; la demoiselle est encore
trop jeune. On saisit nanmoins l'intention de renouer avec elle, en vue
d'une union possible, et Sainte-Beuve s'tait promis de revenir. Il en
fut empch par une passion violente qui le retint  Paris et que nous
aurons bientt  raconter. D'un autre ct, sa cousine mourut peu aprs.

Faute de renseignements prcis, je ne puis rien dire d'un autre projet
de mariage, qui fut, ce me semble, pouss assez avant, si l'on en juge
par ce passage de la _Vie de Joseph Delorme_:

Que faire?  quoi me rsoudre? faut-il donc la laisser pouser  un
autre?--En vrit, je crois qu'elle me prfre. Comme elle rougissait 
chaque instant, et me regardait avec une langueur de vierge amoureuse,
quand sa mre me parlait de l'pouseur qui s'tait prsent, et tchait
de me faire expliquer moi-mme? Comme son regard semblait dire:-- vous
que j'attendais, me laisserez-vous donc ravir  vos yeux, lorsqu'un mot
de votre bouche peut m'obtenir?

De tous ces aveux il rsulte qu'avant de se rsigner au clibat,
Sainte-Beuve a eu bien des vellits de _matrimonium_; mais cela n'a
jamais abouti.

Plusieurs raisons s'opposrent  ce qu'il achevt sa mdecine et se ft
recevoir docteur. Il en fut un peu comme du grec; l'tude de cette
science ne lui donna pas tout ce qu'il s'en tait promis. Esprit exact
et prcis, il alla vite au fond des doctrines de l'cole, en fit le
tour, en constata l'incomplet et les lacunes et, dans son aspiration
vers une vrit moins hypothtique, il s'en dgota. D'ailleurs pour
reprsenter et faire figure en attendant la clientle, il faut des
dpenses considrables, l'tablissement d'un mdecin cote en premiers
frais; sa mre et t oblige de se gner, de contracter une dette
peut-tre, et Sainte-Beuve ne voulait pas charger sa vie d'une telle
obligation sans tre sr d'y satisfaire; en tout l'_alea_ lui faisait
peur. Enfin, les circonstances devenaient contraires  quelqu'un qui,
sans faire montre de l'indpendance de ses ides, avait cependant
horreur de l'hypocrisie. On tait en pleine raction clricale, la
congrgation triomphait sur toute la ligne et dclarait la guerre 
quiconque lui refusait des gages et ne consentait pas  faire profession
publique de dvotion et de monarchisme. Son influence gagnait jusqu'aux
coles: le professeur Alibert, mdecin du roi Louis XVIII, recevait le
dimanche  djeuner des gens du monde spirituels, et apprenait de leur
bouche les anecdotes et propos du jour, qu'il allait, au sortir de l,
raconter  son royal malade. Sa visite du dimanche ne l'embarrassait
jamais; il n'tait  court que dans la semaine. Mais la congrgation
triomphe; elle est au pinacle: la scne change aussitt, et d'un
djeuner  l'autre,--un vrai changement  vue. Au lieu de convives tout
profanes, de personnes un peu vives et mme lgres, d'actrices
peut-tre, on eut des abbs, des avocats gnraux bien pensants, des
vaudevillistes devenus censeurs, et plus le plus petit mot pour rire. M.
de Montmorency meurt vers ce temps-l; il tait de l'administration des
hospices; on clbrait pour lui un service dans chaque hpital:--Ne
manquez pas d'y aller, disait le mme mdecin aux lves  qui il
portait intrt, cela fera bien.

Sur ces entrefaites, un des professeurs destitus par le parti-prtre,
M. Dubois, ayant fond, de concert avec l'ouvrier typographe P. Leroux,
le journal littraire _le Globe_, y appela Sainte-Beuve, qu'il avait eu
pour lve  Charlemagne. La lecture de ce journal, faite aujourd'hui,
donne une excellente ide des crivains qui le rdigeaient. Que
d'articles substantiels et vifs, sans rien du pathos exig depuis par
les Revues, o la pense est souffle et dlaye en vue d'une abondance
de copie, o l'on tire tant qu'on peut sur la couenne pour obtenir le
nombre de pages demand! Tous les sujets y sont traits brivement et
avec comptence. Ddaigneux de la littrature de l'empire, correcte et
claire, mais sans couleur ni relief, les rdacteurs ont compris qu'il
fallut croiser les races, pour l'esprit comme pour le reste; sans quoi,
l'on croupit sur place, et par trop de peur de s'abtardir, on
n'engendre plus. Aussi passent-ils la frontire sur tous les points et
vont-ils emprunter  l'Angleterre,  l'Allemagne,  l'Espagne et 
l'Italie de nouvelles sources d'inspiration. Le mouvement libral,
imprim aux esprits par les trois chaires de Guizot, Cousin et
Villemain, y trouve aussi son cho, et la question religieuse elle-mme
y est aborde hardiment; c'est l que Th. Jouffroy publia son fameux
article: _Comment les dogmes finissent_. Phnomne unique depuis la
Rvolution et qui ne s'est pas renouvel: cette feuille, quoique
purement littraire, eut du succs. La politique n'y fut introduite que
vers la fin, lorsque de Broglie et Guizot, l'ayant achete, en firent un
des plus puissants leviers mis en branle pour jeter  bas les Bourbons
de la branch ane.

Quelle fut dans ce journal la part de Sainte-Beuve? Elle fut double et
des plus actives; ses remontes d'ides se firent sans passer la
frontire. S'il la franchit un instant, ce fut pour s'en revenir au plus
vite, aprs avoir pris du pays un aperu tel quel. Son gibier tait 
l'intrieur: tandis que les livres nouveaux, dont il rendait compte,
ceux de Thiers et de Mignet, par exemple, lui fournissaient l'occasion
d'inaugurer le rle de hraut d'armes, de porte-voix des renommes
naissantes, qu'il exercera avec tant de zle et d'autorit pendant
quarante ans, il entamait, d'un autre ct, l'histoire littraire de
notre pays, qu'il ne devait composer que sous forme fragmentaire, en
taillant artistement chaque pierre, mais sans jamais runir les
matriaux dans un monument dfinitif. Son coup d'essai en ce sens, le
_Tableau de la posie franaise au XVIe sicle_, est dj d'un matre.
Il y prouve victorieusement que Ronsard n'est pas du tout le mauvais et
ridicule pote que prtendaient les classiques, et surtout que ce XVIe
sicle, trait jusque-l de barbare, fut trs-fcond, puissant, savant,
et dj dlicat par portions. La plupart des qualits qui distingueront
son oeuvre s'y montrent en germe: sret et fermet de jugement, finesse
de got, heureuse curiosit d'expression, hardiesse de vues tempre par
un bon sens suprieur. L'ge de l'auteur ne s'y dcle que sur un point,
je veux dire l'empressement  taler une rudition de frache date; il y
a trop de noms cits, pas assez de choix. Un autre reproche lui fut
adress par les rudits, les savants en _us_; c'tait de risquer, sur
les origines du thtre franais, des thories incompltes ou mme
inexactes. Il a depuis soigneusement rpar cette erreur; mais la
chicane lui laissa de l'aigreur contre la gent pdante, en qui le savoir
touffe trop souvent le got. Il comparait plaisamment ces dchiffreurs
de vieux textes aux animaux dont on utilise l'instinct  dterrer les
truffes. Ds qu'ils en ont trouv une, disait-il, il faut courir bien
vite et leur donner du bton sur le nez; sinon, ils l'avalent, et elle
est perdue pour les fins gourmets[4]. Lui, au contraire, tait un de ces
habiles cuisiniers qui relvent, par la dlicatesse de leur art, les
inventions et les ides d'autrui.  ce point de vue, son ouvrage est une
merveille d'excution, une lgante coupe toute pleine de vins
fortifiants, tirs des meilleurs crus. En y repensant plus de vingt ans
aprs, il n'en tait pas trop mcontent: Ce livre-l est mon premier-n
et le fruit de mes amours d'tudiant: il s'en ressent  bien des gards,
et pourtant je l'aime  cause mme de ses espigleries et de ses jeunes
licences. Le succs fut tel que, sans prendre la peine d'aller chercher
sa trousse  l'amphithtre, il abandonna dcidment la mdecine et n'en
garda que l'amour de la recherche et de l'analyse, le sens prcis et
pratique des sciences naturelles.




III

VICTOR HUGO.--LE LIVRE D'AMOUR.


Ingrat par beaucoup de cts, le mtier de critique a du moins
l'avantage, quand on l'exerce avec conscience et talent, de vous mettre
en relation, souvent mme en rapport d'amiti avec les crivains
clbres. C'est ainsi qu'un article sur les _Odes et Ballades_, insr
dans le _Globe_ du 2 janvier 1827, valut  Sainte-Beuve de connatre
Victor Hugo et de vivre avec lui durant plusieurs annes dans l'intimit
la plus troite. Peu sympathique jusque-l au royalisme avou et aux
sentiments catholiques du pote, il devint son plus fervent admirateur,
et de la rive du _Globe_ sa barque driva insensiblement vers l'le
enchante de la posie. Deux volumes de vers et le roman de _Volupt_,
qu'il publia coup sur coup, sont empreints, surtout les deux derniers,
d'une teinte de religiosit qui tranche compltement sur ses opinions
antrieures et sur celles qu'il a professes depuis.  l'exemple de
Parny, qui a rim en jolis couplets les agrments du culte, Sainte-Beuve
avait compos sur les douceurs que lui valut sa foi nouvelle un volume
de posies qu'il fit imprimer en 1843 et qu'il fut parfois tent de
produire en public, ainsi que l'indique sa prface des _Penses d'aot_.

Je me trouve avoir en ce moment, et sans trop y avoir vis, deux
recueils entirement finis. Celui qu'aujourd'hui je donne, le seul des
deux qui doive tre de longtemps, de fort longtemps publi, n'est pas,
s'il convient de le dire, celui mme sur lequel mes prdilections
secrtes se sont le plus arrtes. Il n'exprime pas, en un mot, la
partie que j'oserai appeler la plus directe et la plus sentante de mon
me en ces annes. Mais on ne peut toujours se distribuer soi-mme au
public dans sa chair et dans son sang.

L'occasion de lancer ce second recueil, plus intime et plus saignant, ne
s'est pas sans doute prsente, puisqu'il tait encore indit  la mort
de l'crivain. On disait mme que l'dition entire, confie sous le
plus grand secret  un ami de Suisse, avait fini par s'garer et se
perdre. Heureusement rien ne se perd en ce monde, et plusieurs
exemplaires du _Livre d'amour_ courent depuis quelque temps sous le
manteau. Tout rcemment, il en a paru quelques-uns dans les ventes ou 
l'talage des libraires, au prix de cent et mme de cent cinquante
francs. Un fin bibliophile, M. Jules Le Petit, qui est des mieux placs
pour saisir au passage les volumes rares et curieux, a bien voulu m'en
communiquer un. Je suis ainsi en mesure d'expliquer les motifs qui
dcidrent le penseur incroyant  endosser pendant quelques annes la
livre du catholicisme. Il me sera facile de prouver en mme temps que
cette prtendue conversion ne fut qu'un moyen d'ajouter une corde  sa
lyre et d'obtenir la clef du boudoir de l'objet aim, coup double assez
heureux pour qu'on lui pardonne la condescendance impose par une beaut
tendrement superstitieuse  laquelle il fait allusion en ces termes:

Je n'ai jamais alin ma volont et mon jugement, hormis un instant,
dans le monde de Hugo, et par l'effet d'un charme, le plus puissant et
le plus doux, celui qui enchanait Renaud dans le jardin d'Armide.

Quel est le nom vrai de cette dame ainsi potiquement dsigne? Eh! mon
Dieu, je vous le dirais volontiers si je pouvais compter sur votre
discrtion, mais vous ne me garderiez pas le secret. Pourtant, y
tenez-vous?--Non, non, non! rpond d'une voix unanime le choeur des
femmes maries, en cela d'accord avec l'adage rustique: Bon b... qui le
fait, Jean f... qui le dit. Faites donc taire le pote indiscret qui
s'en va, comme un coq, chanter son triomphe sur les toits.

C'tait dj l'avis de M. Tartuffe, parlant  Elmire de ces gens

     Dont la langue indiscrte, en qui l'on se confie,
     Dshonore l'autel o leur coeur sacrifie.
     --Mais les gens comme nous brlent d'un feu discret
     Avec qui pour toujours on est sr du secret.

Point de scandale donc; on peut tout conter sans nommer personne et
donner  l'histoire un air de mystre que notre imagination aime  voir
mme  la ralit.

Cette concession faite aux convenances, la biographie rentre dans ses
franchises. Tant que les personnes taient vivantes, elle n'a eu garde
de divulguer leurs passions, les mystres du coeur, les actes opposs aux
devoirs d'une pouse fidle; mais,  cette heure, elle n'est plus tenue
aux mmes gards: il doit lui tre permis de ne pas accepter les gens
dans le rle qu'ils se sont eux-mmes taills  leur guise, de les voir
autre part que sur la scne et de regarder derrire les coulisses.  la
distance d'un demi-sicle, il n'est pas dfendu d'indiquer discrtement
la tendre faiblesse, et, puisqu'il s'agit d'une femme, de dcouvrir le
sein au dfaut de la cuirasse. Si la vie y perd un peu de ses illusions
et la littrature de sa rhtorique, la science morale du moins y
gagnera.

Il n'est jamais dshonorant pour une femme d'avoir t aime et chante
par un vrai pote, mme quand elle semble ensuite en tre maudite. La
plus prude serait intrieurement flatte que son nom aille rejoindre
celui des lonore, des Elvire, et, s'il ne tenait qu' elle, on
publierait sans plus tarder les vers qui sont pleins de son image. Le
temps en s'enfuyant permet d'ailleurs bien des rvlations; les deux
intresss ayant depuis des annes disparu de ce monde, il n'y a pas 
craindre que leur cendre refroidie se ranime pour rclamer contre les
confidences que l'amant avait prpares pour le temps o il ne serait
plus. Profitons du dtour qu'il a imagin pour nous apprendre bien des
choses qu'il n'tait pas fch que l'on connt, sans avoir  les dire en
face. Profitons-en, mais n'en abusons pas; il est des confidences dont
on ne doit faire qu'un usage restreint.

Son _Livre d'amour_ dbute par une pice bien trange, intitule
_l'Enfance d'Adle_, o se droulent, complaisamment numrs par l'ami,
les rares accidents qui ont vari l'uniformit de cette existence de
jeune fille. Ne  Paris, dans une vaste maison dont la tristesse n'est
gaye que par un jardin de peu de verdure, l'enfant a grandi, rveuse,
nonchalante, les pas tranants et l'allure ionienne.  son type hardi,
on dirait une Maltaise. Sous les flots noirs d'une chevelure qui inonde
son col bruni tincellent des yeux ardents, chargs de vagues dsirs,
qu'ombrage un fier sourcil. Sur ses dents d'ivoire, brillent des lvres
pourpres dont la cerise ne demande qu' tre cueillie. Lente et gauche
aux travaux d'aiguille, elle n'aime pas non plus  se mler aux jeux
bruyants de son frre, et s'obstine  demeurer oisive et silencieuse
dans sa chambre.

     D'enfance, mon Adle,--elle n'en a pas eu;
     Elle n'a point connu la gait matinale,
     Ml sa jeune voix aux chants que l'aube exhale,
     Pill la haie en fleur et le premier fruit mr,
     Ou bondi, blanc chevreau qu'enivre un lait trop pur.
     Ce temps-l fut pour elle un long vide, une attente.
     Nul prlude en son tre avant l'heure clatante;
     Rien n'y devait briller qu' la haute clart,
     Et la grce elle-mme attendit la beaut.

Dans le chaos de ses premiers souvenirs se dtache celui d'un voyage en
Italie. Elle y vit tals aux poteaux du chemin les ttes et les bras
des brigands dont les Franais avaient purg le pays:

     Ses yeux prirent ds lors un air d'tonnement;
     Son visage romain rva plus gravement;
     Et quand on atteignit Naples la fortune,
     O son pre attendait notre Adle tonne,
     Ds qu'on fut de voiture au logis descendu,
     Elle, distraite encor, le regard suspendu,
     Dj dore au front et l'paule brunie,
     Par instinct tout d'abord de nave harmonie
     Et pour songer  l'aise en ces lieux trangers,
     Alla droit au jardin sous un bois d'orangers.

Pour peu qu'ils soient prudents et aviss, les parents devinent vite ce
qu'il faut  ces biches farouches. Aussi ds que la main d'Adle ft
demande par un fils de famille, s'empressa-t-on de la lui accorder,
quoiqu'il ft plus riche en talents et en esprances qu'en biens de
fortune. L'union tait des mieux assortie et fut longtemps des plus
heureuse. Associe et soumise  un poux vigoureux, la jeune fille
devint une femme charmante, mre de deux beaux enfants; il semblait que
ce bonheur ne dt jamais prendre fin.

Il n'est pas de demoiselle bien ne, au moment o elle se marie, qui ne
songe  rendre son poux heureux. C'est du fond du coeur et sans
arrire-pense, qu'elle lui jure, en acceptant son joug, fidlit et
obissance. Pourquoi de si belles rsolutions ne tiennent-elles pas
jusqu'au bout? Comment ces anges de vertu en viennent-ils  tacher la
blancheur de leurs ailes? Devons-nous en chercher la raison dans le
vilain propos d'un pote: _Toute femme a le coeur libertin?_ Non certes.
Le plus souvent, il faut bien le reconnatre, si la paix du foyer
conjugal est trouble, si le calme fait place aux orages, c'est la faute
du mari.

Que la morale du monde est indulgente au sexe laid! Pourvu qu'un homme
mari garde certain dcorum et sauve, comme on dit, les apparences, il
lui est permis, bien plus, on lui fait honneur de courir les aventures,
de ne pas se refuser le surcrot d'apptit que procurent le changement
et la varit, d'entretenir double ou mme triple mnage et de laisser
sa moiti vaquer  loisir aux soins de la maternit. L'attachement d'une
femme est rarement un obstacle  ce qu'on ait des matresses; on a pris
l'une en vue des enfants, on recherche les autres pour se donner de
l'agrment. Pourquoi aussi le devoir s'arrange-t-il trop souvent de
faon  tre ennuyeux? C'est l ce qui pousse tant de maris  courir
aprs les consolations extra-lgales.

Imprudent qui descendez  plaisir des hauteurs o vous avait plac
l'amour d'une vierge pour vous rvler  elle le hros de vulgaires
aventures, pourquoi montrer ainsi le chemin de l'infidlit  celle que
vous avez pour gardienne de votre honneur et de votre nom? Prenez garde;
vous vous repentirez un jour de l'avoir nglige et humilie par des
prfrences indignes, de l'avoir pousse  bout. Et quand vous songerez
 prendre peur de ce que vous avez si bien mrit, peut-tre sera-t-il
trop tard.

Sans doute l'pouse dlaisse se refuse d'abord  imiter des faiblesses
qui l'outragent; elle essaie de ramener l'infidle par une conduite
toute diffrente de la sienne, mais gare si elle choue. Il est des
preuves que leur longueur rend fatigantes et dont la sagesse et la
raison s'ennuient  la fin.

Telle qu'on l'a vue, Adle ne devait pas donner beaucoup d'esprance 
qui l'aurait aime qu'elle souffrirait aisment de l'tre quand le
mariage l'aurait mise dans une condition plus libre. Pendant les six
premires annes, tout entire au devoir conjugal, elle ne parat pas
avoir cherch ni rencontr d'autre attachement. Lorsque Sainte-Beuve lui
fut prsent, c'est  peine si elle daigna faire attention  lui. Nous
avons le tableau de cette premire entrevue; il est piquant, surtout
quand on le rapproche de ce qui a suivi:

     En entrant, je la vis, ma future matresse,
      ct du gnie un peu reine et desse,
     En sarrau du matin, clatante sans art,
     M'embarrassant d'abord de son fixe regard.
     Et moi qui d'elle  lui dtournais la paupire,
     Moi, pudique et troubl, le front dans la lumire,
     J'tais tout au pote; et son vaste discours
     A peine commenc, se droulant toujours,
     Parmi les jets brillants et l'cume sonore,
     Comme un torrent sacr que le pasteur adore,
     Faisait flotter sans cesse et saillir  mes yeux
     Dans chaque onde nouvelle une lyre des dieux;
     Et mon choix fut rapide, et j'eus ma destine!
     Debout la jeune pouse coutait enchane;
     Et je me demandais quel merveilleux accord
     Liait ces flots grondants  ce palmier du bord.
     Puis elle se lassa bientt d'tre attentive;
     Sa pense oublieuse chappa sur la rive;
     Ses mains, en apparence, au mnage avaient soin;
     Mais quelque char ail promenait l'me au loin,
     Et je la saluai trois fois  ma sortie;
     Elle n'entendait rien, s'il ne l'et avertie.

De son ct, quoiqu'il n'et plus sa simplicit de novice et qu'il ft
en qute d'une belle passion, afin de franchir agrablement les dtroits
orageux de la jeunesse, il ne parat pas avoir t dans les premiers
temps bien vivement impressionn:

     Je cherche autour de moi comme un homme averti,
     Demandant  mon coeur: N'ai-je donc rien senti?
     Et comme, l'autre soir, quittant la causerie
     D'une femme pudique et saintement chrie,
     Heureux de son sourire et de ses doigts baiss,
     Je revenais, la lvre et le front embrass;
     Comme, en mille dtours, la flatteuse insomnie
     Faisait luire  mes yeux son image bnie,
     Et qu' travers un bois, volant pour la saisir,
     Mon me se prenait aux ronces du dsir,
     Un moment j'esprais que, fondant sur sa proie,
     Amour me dchirait, et j'en eus grande joie.
     Mais tout s'vanouit bientt dans le sommeil,
     Et je ne sentais plus de blessure au rveil.

Il n'y a donc pas eu, vous le voyez, de _coup de foudre_. Ce fut par
l'accoutumance, en avanant tous les jours dans une familiarit de plus
en plus intime qu'ils prirent peu  peu l'un pour l'autre un de ces
amours furieux, dvorants, qui vous mettent au coeur une blessure pour le
restant de vos jours. En France, a-t-on dit, les grandes passions sont
aussi rares que les grands hommes. Puisque je rencontre ici les deux
ensemble, on me permettra de m'y arrter un instant.

Et tout d'abord disons quelques mots du physique. On a vu plus haut le
portrait de Mme Adle X...; celui de Sainte-Beuve mrite d'tre dessin
 son tour. Il tait de taille moyenne, plutt petit que grand, n'ayant
pas de quoi se vanter mais non plus de quoi se plaindre, car, suivant
une remarque assez juste, pass un certain niveau, il est rare que la
qualit de l'esprit soit dans toute sa vivacit. Ne l'ayant connu que
beaucoup plus tard, je ne puis dire quels agrments distinguaient alors
sa personne. Un tranger qui le visita vers ce temps, M. Just Ollivier,
nous en fait deviner quelques-uns:

J'arrive au n 19 de la rue Notre-Dame-des-Champs; je demande M.
Sainte-Beuve. Une vieille dame, sa mre, apparat  une fentre, et,
aprs quelques lgres difficults, elle crie: Sainte-Beuve, es-tu l?
Je vois une figure derrire une petite croise; on m'indique l'escalier,
je heurte. Un jeune homme m'ouvre, c'tait Sainte-Beuve.--M.
Sainte-Beuve n'achve pas toujours ses phrases; je ne dirai pas qu'il
les bredouille; mais il les jette, et il a l'air d'en tre dgot et de
n'y plus tenir dj avant qu'elles soient acheves. Cela donne  sa
conversation un caractre sautillant,--depuis, le sautillant devint
scintillant et plus soutenu.--Sa voix est assez forte; il appuie sur
certaines syllabes, sur certains mots. Quant  son extrieur, j'ajoute
que sa taille est moyenne et sa figure peu rgulire. Sa tte ple,
ronde, est presque trop grosse pour son corps. Le nez grand, mais mal
fait; les yeux bleus, lucides et d'une grandeur variable, semblent
s'ouvrir quelquefois davantage. Ses cheveux rouge-blonds,
trs-abondants, sont  la fois raides et fins. En somme, M. Sainte-Beuve
n'est pas beau, pas mme bien; toutefois sa figure n'a rien de
dsagrable et finit mme par plaire. Il tait mis simplement, cependant
bien. Redingote verte,--c'tait alors la mode,--gilet de soie, pantalon
d't. Sa chambre m'a frapp; il tait derrire un paravent, dans un
petit enclos qui renfermait deux tables charges de livres, de journaux
et de papiers. Son lit tait  ct.

Le croquis serait incomplet, et par l mme disgracieux, si l'on n'y
ajoutait aussitt ce qui relevait admirablement cette physionomie, une
nature morale des plus nobles, ayant en soi un idal, un type lev
d'honnte homme qui peut cder aux orages des sens, mais qui ne s'y
laissera point submerger. Ce n'est certes pas un de ces amoureux
platoniques dont la flamme dort sous la cendre et qu'une mre de famille
garde impunment prs d'elle pendant une ternit. En revanche, il
apporte dans le commerce de la vie un charme contenu et  demi voil,
l'insinuant et l'art de relever  ses yeux la femme qui glisse, de lui
voiler sa faute, de lui ennoblir sa faiblesse. Il est  cet ge o
l'excs des esprances confuses, des passions troublantes se dissimule
mal sous un stocisme apparent, o l'on a l'air de renoncer  tout,
parce qu'on est  la veille de tout sentir.

Adle vit en lui un bras sur lequel, dans son dlaissement, elle pouvait
s'appuyer, mme avec abandon. Celui-l, du moins, il tait permis de
l'aimer sans aller sur les brises d'une rivale. Entre un mari qui n'est
plus aimable et un soupirant qui promet de l'tre beaucoup, comment
hsiter? Ces raisons ne sont pas moralement bonnes, si l'on veut; mais
seraient-elles encore plus mauvaises, on ne laisse pas de s'y rendre
lorsque les sens font taire le scrupule. N'tait-ce pas d'ailleurs le
seul moyen de ramener  la foi l'ami que de mauvaises moeurs avaient
rendu incrdule? Prche par une si jolie bouche, la religion devient
sduisante. Sainte-Beuve y retrouvait une beaut de coeur entrevue dans
les extases pieuses de son enfance qu'il regrettait d'avoir perdue.
Aussi fut-il sensible  cette affection, mle de coquetterie et de
pudeur, qui entretenait longuement son dsir et savait le contenir sans
le dsesprer. Par, un restant de moeurs chevaleresques, de sentiments 
la troubadour, il brida son impatience, vcut d'amour pur pendant six
mois et mangea son pain  la fume du rti. Son me, dit-il,

     Sut, sans se dissiper aux folles tincelles,
     Sans heurter  la vitre et s'y briser les ailes,
     Demeurer en son lieu, certaine du retour,
     Et s'asseoir ds l'entre, en attendant l'Amour.

Les conseils qu'il donne  Adle sont de tous points excellents, car la
vertu est un dragon qu'il s'agit d'endormir, si l'on veut s'emparer du
trsor:

     Craignons de trop presser le sol o vont nos pas;
     Le voile humain est lourd, ne l'paississons pas!
     Si la pure vertu cache un moment sa joue,
     Que sa ceinture d'or jamais ne se dnoue;
     Qu'entre les sons brillants de l'enchanteur dsir,
     L'ternel sacrifice lve son soupir;
     Que, tendre et pnitent, mlancolique, austre
     Comme un chant de Virgile au choeur d'un monastre,
     Ce soupir, triomphant des transports mal soumis,
     Nous apprenne  rester dans le bonheur permis!
     En expiation d'une trop douce chane,
     Acceptons-en ce point de souffrance et de gne.
     Toi surtout, aie en toi des protecteurs cachs,
     Par qui d'un chaste effort aux mes rattachs,
     Nous sauvions  ton coeur toute souillure amre;
     Fais-moi souvent aller au tombeau de ta mre.

S'il n'y avait dans toute vraie passion une sincrit qui dsarme, le
dernier vers semblerait burlesque. Il ne le parut pas sans doute aux
deux amants.

Pourtant l'indcis de leur situation, les mchants propos qu'elle excite
et aussi la crainte que leur commencement d'intrigue ne soit dcouvert,
ne laissent pas de les inquiter. Ces divers sentiments me paraissent
assez agrablement rsums dans la pice suivante:

     Nonchalamment, hier, la dame que tu sais,
     Comme dans le salon prs d'elle je passais,
     M'appela, me parla de toi, daigna te plaindre
     De l'abandon, dit-elle, o tu te vas teindre,
     Puisque un si noble poux par Phryn t'est ravi;
     Et d'autres s'y mlant, ce furent  l'envi
     Plaintes, compassions et touchants commentaires
     Sur tes pleurs d'Ariane en tes nuits solitaires:
     Elle s'en veut cacher, mais le mal est plus fort!
     Chaque soir, quand vient l'heure o l'infidle sort,
     Voyez-la bien. Son oeil qui couve la pendule
     A l'air de demander que l'aiguille recule.
     Sensible comme elle est, ce chagrin la tuera.
     --Non, elle est douce et calme, elle s'habituera.
     --S'habituer, monsieur! Jeune encore, il est triste
     D'tre ainsi nglige! Et la plus belle insiste,
     Prenant des airs d'gards pour ta pauvre beaut.
     Et moi je me rongeais en silence irrit.
     --Qui donc vous a permis, indiffrents sublimes,
     D'ouvrir si vite un coeur le plus vaste en abmes,
     Le plus riche en tendresse, en parfums renferms,
     Le coeur de mon amie,  vous qui la nommez!
     D'o savez-vous les pleurs de sa paupire mue?
     De quel droit jugez-vous cette me  moi connue?
     [...]
     Souvent ainsi, le nom qu'aime ma rverie,
     Que je redis sans fin au bout de ma prairie,
     Ce nom subitement par d'autres prononc,
     Qui derrire la haie, au revers du foss,
     Jasent  tout hasard,--ce nom chri m'irrite,
     --Ou le mien fait rougir mon Adle interdite.

Une autre fois, il la rassure et demande grce pour quelque lgre
faveur dont elle se repentait:

     Nous sommes, mon amie, aussi pleins d'innocence
     Qu'en s'aimant tendrement le peuvent deux mortels;
     Ne t'accuse de rien! Tes voeux purs dans l'absence
     Pourraient se suspendre aux autels.
     Te vient-il du pass quelque voix trop svre,
     Redis-toi tout le bien qu'en m'aimant tu me fis,
     Que par toi je suis doux et chaste, et que ma mre
     Me sent pour elle meilleur fils.
     Tu n'as jamais connu, dans nos oublis extrmes,
     Caresse ni discours qui n'ait tout respect;
     Je n'ai jamais tir de l'amour dont tu m'aimes
     Ni vanit ni volupt.

Rien n'est oubli pour faire vibrer la sensibilit fminine, toucher 
ses fibres les plus dlicates et amener peu  peu l'amollissement voulu;
la sduction insensiblement nerve et aveugle sa proie. On met  profit
les trop longs loisirs que procure l'absence du mari, et l'on trouve le
moyen de ne point s'ennuyer sans lui. Si douce qu'elle soit, une telle
situation finirait, en se prolongeant, par devenir ridicule. Notre
nature s'y oppose. La femme la plus inhumaine et la moins sensuelle
tiendrait en mdiocre estime l'individu qui en pareil cas se montrerait
insensible  sa possession. Une telle apparence de ddain ne tarderait
pas  dcourager ce qu'elle aurait eu de favorable pour lui. Bon gr mal
gr, il faut en venir  l'essentiel,  la conclusion du roman. Ils s'y
acheminaient par le plus long, trouvant sans doute les stations
agrables. Voici celle du premier baiser, le baiser que l'on refuse et
que l'on laisse prendre. La pice est magnifique. Ds que le coeur de
l'homme est srieusement mu, la posie apparat et dore tout des
reflets de sa lumire:

     Comme au matin l'on voit un essaim qui butine
     S'abattre sur un lis immobile et pench:
     La tige a tressailli, le calice s'incline,
     Et s'incline avec lui tout le trsor cach.

     Et tandis que l'essaim des abeilles ensemble
     Pse d'un poids lger et blesse sans douleur,
     De la pure rose incertaine et qui tremble
     Deux gouttes seulement s'chappent de la fleur.

     Ce sont tes pleurs d'hier, tes larmes adores,
     Quand sur ce front pudique, interdit au baiser,
     Mes lvres ( pardonne!) avides, altres,
     Ont os, cette fois, descendre et se poser:

     Ton beau cou s'inclina, ta brune chevelure
     Laissa monter dans l'air un parfum plus charmant;
     Mais quand je m'arrtai, contemplant ta figure,
     Deux larmes y coulaient silencieusement.

Elle a pleur, mais elle cdera. Passons  l'instant dcisif. Le fruit
mr  point va comme de lui-mme tomber dans la main:

     Un jour, comme j'entrais vers l'heure de trois heures,
     Chers instants consacrs et qu'aujourd'hui tu pleures,
     Il venait de sortir; tu voulus, je m'assis;
     Nous suivmes longtemps je ne sais quels rcits,
     Mais qui me tenaient moins que ta langueur charge,
     Ta beaut si superbe et toute nglige,
     Laquelle encor, baignant aux voiles de la nuit,
     Entr'ouvrait au soleil et la fleur et le fruit.
     Tel, en un val ombreux, sur la pente boise,
     Un narcisse enivrant garde tard la rose;
     Tel, aux chaleurs d't sur les tangs dormants,
     Au pied des vieux chteaux peupls d'enchantements,
     Au sein des verts fosss, aux pleins bassins d'Armide,
     Nage un blanc nnuphar dans sa splendeur humide.
     J'osai voir, j'osai lire au calice entr'ouvert;
     J'osai sentir d'abord ce parfum qui me perd;
     Pour la premire fois le rayon qui m'claire
     Fit jouer  mes yeux un dsir de te plaire.
     Frle atome tremblant, presque un jeu d'Ariel,
     Mais devenu bientt monde, soleil et ciel.
     Ta beaut dans l'oubli dvoilait sa lumire.
     Un moment, au miroir, d'une main en arrire,
     Debout, tu dnouas tes cheveux rejets:
     J'allais sortir alors, mais tu me dis: Restez!
     Et, sous tes doigts pleuvant, la chevelure immense
     Exhalait jusqu' moi des senteurs de semence[5].
     Arme ainsi du peigne, on et dit,  te voir,
     Une jeune immortelle avec un casque noir[6].
     Telle tu m'apparus, d'un air de Desdmone,
      ma belle guerrire! et toute ta personne
     Fut divine  mes yeux. Depuis ce jour, tout bas...
     Qu'est-ce? j'allais poursuivre les combats,
     Les dsirs touffs, les ardeurs et les larmes...

Il a eu quelque peine  se dcider; enfin, il y est arriv; raison de
plus pour rparer le temps perdu; si la conqute a cot des soins, du
moins on n'y aura pas de regret:

     Au temps de nos amours, en hiver, en dcembre,
     Durant deux nuits, souvent enferms dans sa chambre,
     Sans ouvrir nos rideaux, sans lever les verrous,
     Ardents  dvorer l'absence du jaloux,
     Nous avions dans nos bras ternis la vie;
     Tous deux, d'une me avide et jamais assouvie,
     Redoublant nos baisers, irritant nos dsirs,
     Nous n'avions dit qu'un mot entre mille soupirs,
     Nous n'avions fait qu'un rve...

     Lorsque, sans plus tarder, glissant par sa croise,
     Je la laissais au lit haletante et brise,
     Et que, tout tide encor de sa molle sueur,
     L'oeil encor tout voil d'une humide lueur;
     Le long des grands murs blancs, comme esquivant un pige,
     Le nez dans mon manteau, je marchais sous la neige,
     Mon bonheur ici-bas m'avait fait immortel;
     Mon coeur tait lger, car j'y portais le ciel.

Arrive  son paroxysme, la passion n'a ni scrupule ni remords. Plus
tard, peut-tre, au rveil,  la premire dsillusion, les regrets
auront leur tour; mais, au moment o l'incendie intrieur est si ardent
et attis, cette crainte est touffe; elle compte pour peu, pour rien.

Voltaire, dans la prface de sa _Henriade_, prface qui vaut mieux que
son pome, prtend que Milton, seul parmi les potes, a su lever d'une
main chaste le voile qui couvre ailleurs les plaisirs de l'amour. Il est
vrai que la description de l'Eden et du bonheur innocent de nos premiers
pres transporte notre imagination dans le jardin de dlices et semble
nous faire goter les volupts pures dont Adam et ve sont remplis:
Ainsi parla notre commune mre, et, avec des regards pleins d'un charme
conjugal non repouss, dans un tendre abandon, elle s'appuie, en
l'embrassant  demi, sur notre premier pre; son sein demi-nu, qui
s'enfle, vient rencontrer celui de son poux, sous l'or flottant des
tresses parses qui le laissent voil. Lui, ravi de sa beaut et de ses
charmes soumis, sourit d'un amour suprieur, comme Jupiter sourit 
Junon lorsqu'il fconde les nuages qui rpandent les fleurs de mai: Adam
presse d'un baiser pur les lvres de la mre des hommes. Le dmon
dtourne la tte d'envie.... Voltaire ajoute: Comme il n'y a point
d'exemple d'un pareil amour, il n'y en a point d'une pareille posie.

Quel que soit mon respect pour l'opinion du grand gnie auquel on lve
aujourd'hui des statues au lieu de lire ses oeuvres, je dois dire qu'il
commet l une petite erreur. Bien avant Milton, Virgile, le plus pieux
des potes de l'antiquit, avait trac de l'amour conjugal un tableau
vrai et chaud, sans aucune des surcharges que la fantaisie rotique des
chrtiens a voulu depuis ajouter  cet acte. C'est au livre VIII de
l'_Enide_, lorsque Vnus veut obtenir de Vulcain des armes pour son
fils:

     Dixerat, et niveis hinc atque hinc diva lacertis
     Cunctantem amplexu molli fovet: ille repente
     Accepit solitam flammam, notusque medullas
     Intravit calor, et labefacta per ossa cucurrit.
     Non secus atque olim tonitru quum rupta corusco
     Ignea rima micans percurrit lumine nimbos.

Je ne sais pas assez de latin pour traduire ce passage comme il le
faudrait[7]; d'instinct, je l'ai toujours admir.

Sainte-Beuve n'approche, j'en conviens, ni de Virgile ni de Milton; il
n'en est pas moins de leur famille et grand pote aussi par
l'imagination et les ides. L'expression seule lui a fait dfaut.
Impuissant  dompter la langue potique,  lui faire rendre toute sa
pense, il en gmit, il en souffre; le tourment de son me a pass dans
ses vers et nous le subissons nous-mme en le lisant.




IV

PROMENADES AUX CHAMPS.--LA PETITE ADLE.


O vont nos amoureux, la main dans la main et le front panoui sous les
brises du printemps? Ils fuient loin de Paris o chacun les jalouse et
les pie, loin des propos mdisants, loin de la chambre o tout leur
rappelle un souvenir importun, sans cesse prsent  leur esprit et qui
trouble leurs plus voluptueux panchements. De bois en bois, de colline
en colline, le long des haies fleuries et des buissons qui chantent,
presque toujours  couvert et drobs aux regards, ils s'oublient des
heures entires  causer de leur affection,  faire des voeux pour
qu'elle soit ternelle. L, tout leur sourit: les douces couleurs dont
l'oeil ne se lasse jamais et ce charme de l'isolement que l'on sent, que
l'on gote avec dlices et que la parole ne rend pas. Se coucher sur
l'herbe  l'ombre des peupliers, entour de productions qui naissent du
sein de la terre, n'est-ce pas se retremper, pour ainsi dire,  la
source de l'amour et en purifier les actes? En face d'un beau ciel, au
milieu de la verdure et des fleurs, l'me se sent plus libre et la
volupt plus sainte.

Les environs de Paris semblent avoir t amnags  dessein pour de
galants rendez-vous. Une nature souriante, sans rien de rude ni de trop
agreste, y invite au plaisir. Gardez-vous, par exemple, des jours o la
foule s'y prcipite: au lieu du mystre et du silence que vous cherchez,
vous n'y rencontreriez que groupes criards, joies vulgaires, caresses
banales de gens qui mesurent leur plaisir  l'argent qu'il leur aura
cot. Paul de Kock nous a souvent gays du tableau de ces parties
bourgeoises et fait rire avec les scnes bouffonnes de ses piciers en
goguette; mais sa plaisanterie n'enlve rien au charme vritablement
potique de tant de lieux chers aux amoureux et aux rveurs. Mme
Adle-X... et Sainte-Beuve le savaient bien. Aussi s'chappaient-ils
souvent ensemble vers Chevreuse ou vers Romainville, ou sur les coteaux
de Montmorency. Le _Livre d'amour_ nous redit quelques-unes de ces
anciennes folies, que le souvenir dore aprs coup de la lumire dont
s'clairaient ces annes riantes:

     Voil que tout s'claire et tout change  la fois.
     Quelques printemps de plus ont embelli les bois
     Et prpar pour nous la charmille paissie;
     --Pour nous! car ta prison s'est enfin adoucie;
     Car lui, le dur jaloux, l'orgueilleux offens,
     S'est pris au pige aussi d'un amour insens.
     Il court aprs l'objet qui nuit et jour l'enlve,
     Et nous, prompts  jouir de cette courte trve,
     Nous courons non moins vite aux bois les plus voisins,
     Comme en la jeune idylle, ombrager nos larcins;
     Si bien qu'au frais retour de nos marches fleuries,
     Au seuil o nous entrons des blanches laiteries,
     L'htesse, habitue  nous revoir tous deux,
     Sourit et semble dire: Ah! ce sont les heureux!

D'autres fois, lorsqu'ils ne pouvaient disposer que de quelques heures,
leur rencontre avait lieu dans le voisinage,  l'glise et mme, le
croirait-on? au cimetire Montparnasse. Ce choix rfrigrant tait-il d
 l'amour du contraste? Se sentaient-ils plus disposs  jouir des
plaisirs de la vie en prsence des tombeaux? Le pote voulait-il engager
par l sa matresse  mettre  profit une existence de si peu de dure?
Je ne sais, mais le fait est certain. Lisez plutt:

     Les plus gais de nos jours et les mieux partags
     Sont ceux encore o seuls, et loin des yeux lgers,
     Dans les petits sentiers du lointain cimetire,
     Ensemble nous passons une heure tout entire.
     En ce lieu qui pour nous garde des morts sacrs,
     Nos pas sont lents et doux, nos propos murmurs;
     Rarement le soleil, dbordant sur nos ttes,
     Rayonne ce jour-l; de nos timides ftes
     Les reflets mi-voils ont gagn la saison:
     C'est vapeur suspendue et tide nuaison[8].
     Si quelque veuve en deuil dans le sentier se montre,
     Un cyprs qu'on dtourne vite la rencontre.
     La pit funbre, errant sous les rameaux,
     Donne au bonheur discret le souvenir des maux,
     Le prpare  l'absence; et quand, l'heure coule,
     On part,--rentr chacun dans sa foule mle,
     On voit longtemps encor la pierre o l'on pria,
     Et la tombe blanchir sous son acacia.

Que devenaient, durant ces escapades, l'intrieur du mnage et les
enfants? Hlas! on voudrait ne pas le savoir. Tandis que la mre de
famille courait ainsi la ville ou les champs, fuyant le srieux de la
vie, la responsabilit, le labeur et l'esclavage du foyer, tout y tait
 l'abandon. Quel dsordre! quel gchis! Un seul fait en donnera la
mesure. La cuisinire, fille novice et livre  elle-mme, s'avisa un
jour d'assaisonner le potage  l'eau de javel. Toute la maison faillit
s'empoisonner. Ah! la posie, l'amour, c'est charmant. Un peu de prose
toutefois et de pot-au-feu feraient bien mieux l'affaire.

Ch. R..., rdacteur d'un important journal, avait pour femme une
romancire de mrite, sorte de clair-de-lune de Mme Sand, mais plus
jolie qu'elle. Un de ses amis,--c'est toujours un ami!--le docteur
Melchior Yvan, que tout le Paris du boulevard a connu, s'en prit et la
lui enleva. Cela mit entre eux un peu de froid. Non, certes, que le mari
le prt mal; il disait, au contraire,  qui voulait l'entendre: Qu'a
donc Melchior contre moi? il ne me salue plus! Est-ce parce qu'il m'a
souffl ma femme? S'il savait combien je lui en suis reconnaissant!

N'allez pas traiter le propos de cynique. Il avait grandement raison, ce
mari. J'ai pu voir moi-mme combien sa rsignation couvrait de prudence.
 quelque dix ans de l, ayant t envoy auprs de Mme Ch. R... par
Sainte-Beuve, qui tait son compre (ils avaient tenu ensemble le fils
Buloz sur les fonts), j'eus grand'peine  la reconnatre. La muse, dont
j'avais jadis admir l'clat et les charmes, fort apptissants, ma foi!
dans leur opulente maturit, n'tait plus qu'une ruine. Figurez-vous un
gros nez en bec de corbin et deux mches de cheveux gristres cachant
mal le ravin des tempes, avec un menton de galoche; l'oiseau de paradis
tait mtamorphos en chouette.

Ma commission faite, Yvan voulut me reconduire. Il tait encore vert et
passait pour courir le cotillon. Tout le long du chemin, il s'effora de
m'insinuer qu'il n'y avait plus entre lui et son ex-matresse que des
rapports d'amiti et de confraternit littraire. Cela m'tait bien
gal; mais il paraissait tenir fort  me convaincre. Son insistance
avait  la fois quelque chose de comique et de triste. Oh! comme je
compris ce jour-l l'obstination des femmes  repousser le divorce!

On aura beau dire et beau faire, l'adultre sera toujours une sotte
histoire. Si vous prenez la femme et vivez conjugalement avec elle, vous
voyez l'inconvnient. Dans le cas contraire, il faut se rsigner au
partage et se contenter, en maugrant, des restes du mari. La plupart
des amants, il est vrai, trouvant dsagrable de se poser nettement
cette question d'amour-propre et de point d'honneur, prfrent la
sous-entendre et l'luder. D'autres acceptent comme parole d'vangile
l'explication qu'on leur donne de ces tmoignages obligs o la
prtendue antipathie se voile des apparences de la tendresse.
Sainte-Beuve,  ce qu'il parat, tait de ceux-l; il croit  de
certains refus, tandis que le mari dans sa barbe en rit.

     Adle! tendre agneau! que de luttes dans l'ombre,
     Quand ton lion jaloux, hors de lui, la voix sombre,
     Revenait usurpant sa place  ton ct,
     Redemandait son droit, sa part dans ta beaut,
     Et qu'en ses bras de fer, brise, vanouie,
     Tu retrouvais toujours quelque lutte inoue
     Pour te garder fidle au terrible vainqueur
     Qui ne veut et n'aura rien de toi que ton coeur!

Pourtant, la jalousie le mordait parfois, quoi qu'on pt lui jurer, mais
il en repoussait aussitt l'ide comme indigne de lui. Il y a une
histoire de portrait assez plaisante, qui lui donna fort  rflchir.
Boulanger avait offert  Mme X... de la peindre en peignoir blanc,
toilette nglige et d'autant plus ravissante. Lamartine la pressait
d'accepter, mais elle s'y refusa, et, comme font les coquettes, jura
qu'elle n'aurait jamais d'autre portrait que celui qui tait grav au
coeur de son amant, ce qui, bien entendu, ne l'empcha pas de poser
devant le peintre quelques jours aprs.

Un autre sentiment a dict l'ptre _ la petite Adle_, qui est,  tous
les points de vue, la pice la plus remarquable du _Livre d'amour_.
Ayant cru discerner sur le visage de cette enfant, dont il tait le
parrain, je ne sais quelle vague indication de sa propre physionomie, il
s'tait pris pour elle d'une affection particulire et un jour que, pour
apporter sans doute un secret message, elle tait venue  la chambre du
bon ami de sa maman, il lui dit en vers faciles et d'un accent attendri:

      Enfant dlicieux que sa mre m'envoie,
      Dernier-n des poux dont j'ai rompu la joie;
      De vingt lunes en tout dcor, front lger,
      O les essaims riants semblent seuls voltiger,
      O pourtant sont gravs, doux enfant qui l'ignores,
      Pour ta mre et pour moi tant d'ardents mtores,
      Tant d'orages presss et tant d'vnements,
      Depuis l'heure innocente o, sous des cieux clments,
      Sous l'ombre paternelle immense, hospitalire,
      Nous assistions, jeune arbre,  ta feuille premire;
      Jeune arbre qu' plaisir a cultiv ma main,
      Qui toujours m'apparais dans mon ancien chemin
      Comme un dernier buisson, une touffe isole;
      Enfant qui m'attendris, car pour nous tu souffris,
      Qui dus  nos chagrins tes sucs presque taris,
      Et restas longtemps ple.--Enfant qu'avec mystre
      Il me faut apporter comme un fruit adultre,
      Oh! sois le bien venu, chaste fruit, noble sang!
      Que ma filleule est grande et va s'embellissant!
      Et ce sont tout d'abord, au seuil de ma chambrette,
      De grands yeux tonns, une bouche discrte,
      Presque des pleurs, enfant, mais bientt les baisers.
      Les gteaux t'ont rendu tes ris apprivoiss,
      Ta srnit d'me un moment obscurcie,
      Et ton gazouillement qui chante et remercie!
      Tu viens toi-mme offrir  mes doigts caresss
      Tes cheveux qui de blonds sont devenus foncs;
      Ils seront noirs, enfant, noirs comme ta paupire,
      Comme tes larges yeux o nage la lumire.

      Adle est ton doux nom, nom de ta mre aussi:
      Parrain religieux, je t'ai nomme ainsi,
      Refusant d'ajouter au sien, suivant l'usage,
      Un de mes noms; pour toi j'eusse craint le prsage.
      Que d'aimables bienfaits tu me rends aujourd'hui!
      Toi seule, enfant sacr, me rattaches  lui;
      Par toi je l'aime encore, et toute ombre de haine
      S'efface au souvenir que ta prsence amne.
      Mon amiti peu franche eut bien droit aux rigueurs,
      Et je plains l'offens, noble entre les grands coeurs!

Il me faut sauter quelques vers o le pote entre dans une prcision de
dtails que personne ne lui demandait  ce degr.

     Or toi, venue aprs, et quand plit la flamme;
     Quand ta mre  son tour, dployant sa belle me,
     Temprait dans son sein les fureurs du lion;
     Quand moi-mme apparu sur un vague rayon,
     Comme un astre plus doux aux heures avances,
     Je nageais chaque soir en ses tides penses,
     Oh! toi venue alors, enfant, toi, je te vois
     Pure et tenant pourtant quelque chose de moi!
     Tu seras noble et douce, et tout simplement bonne,
     Humble appui de ta mre, et sa frache couronne,
     La dernire que tard elle voudra garder.
     Que ne puis-je  ses yeux par la main te guider,
     Jeune ange; que ne puis-je, en longues matines,
     Suivre avec toi les bords de tes jeunes annes,
     Et dans l'odeur premire, aise  retenir,
     Au fond du vase lu fixer mon souvenir?
     -- peine tu sauras mon nom, sans rien d'intime.
     Ces visites, enfant, qu'on cache comme un crime,
     Si rares qu'elles soient, vont cesser aussitt
     Que ta langue acheve aura dit tout un mot,
     Et qu'heureuse, empresse  ravir la parole,
     Rivale en sons joyeux de l'abeille qui vole,
     Tu pourras sans obstacle  chacun raconter
     La vie et ses douceurs, et qu'on t'a fait monter
     Bien haut, dans une chambre troite, et retire,
     Mais o ton bon ami t'a de joie entoure...

N'est-ce pas l, dites, un charmant verbiage, une caresse de
quasi-paternit admirablement rendue? Ce qui suit est plus dlicat, s'il
se peut:

     Enfant, mon lendemain, mon aube  l'horizon,
     Toi ma seule famille et toute ma maison,
     C'est bonheur dsormais et devoir de te suivre:
     Elle manquant, hlas!... pour toi j'aurais  vivre.
     Pour ta dot de quinze ans j'ai dj de ct
     L'pargne du travail et de la pauvret;
     Je l'accrotrai, j'espre...  lointaines promesses!
     Ne htons pas l'essor des plus belles jeunesses.
     Qui sait si de tes yeux quelque clair chapp,
     En tombant sur un coeur, ne sera pas tromp?

La gnrosit du pote n'eut pas lieu de s'exercer. On dirait mme qu'un
sort fatal ft attach  cette enfant. Car devenue grande et reste
timide et taciturne comme l'avait t sa mre, elle s'namoura en
Angleterre d'un officier pauvre; sur le refus de ses parents de le lui
laisser pouser, elle se fit enlever et partit avec lui pour les Indes.

Il serait trop long de suivre dans toutes ses phases la passion de
Sainte-Beuve pour Mme X... Je ne citerai plus qu'un sonnet, un seul, non
qu'il soit trs-remarquable, mais parce qu'il laisse deviner en partie
les causes d'une rupture devenue invitable.

SONNET

_Nec amare decebit_ (Tibulle).

     J'ai vu dans ses cheveux reparatre et plir
     Une trace d'argent qu'un hiver a laisse;
      son front pur j'ai vu la ride inefface,
     Et n'ai su d'un baiser tendrement la polir.

     J'ai vu sa fille ane  son bras s'embellir,
     Et rougissante au seuil de la fte empresse,
     Appeler tous regards, ravir toute pense;
     Et la mre en oubli pourtant s'enorgueillir.

     Assez,  muse, assez! Taisons ce qui s'avance;
     touffons les chos pour les ans de silence;
     Enfermons les soupirs et cachons-les  tous.
     Plus de chants, mme au loin en notre deuil modeste.
     Plus de perle au collier! que le fil seul nous reste,
     Un fil indestructible!  muse, arrtons-nous.

Les fins de roman ne sont jamais aussi agrables que la mise en train.
Une seule scne suffira pour peindre au naturel les embarras o nous
jettent de telles intrigues. Le rcit en a t fait  M. d'Haussonville
par une dame.

--La passion de Sainte-Beuve pour Mme X... avait fini par une brouille
de longue dure. Ils n'taient pas encore rconcilis, lorsqu'un soir le
hasard les amena en prsence devant moi. Jusque-l, rien que de
trs-ordinaire: c'est ce qui arrive tous les jours; mais la chose
piquante, c'est que M. Sainte-Beuve, voulant dire tout ce qu'il avait
sur le coeur, se servit de moi pour exprimer ses plus amres rflexions
sur l'inconstance en amiti, les sentiments mconnus, etc.. Comme
j'tais assez prs d'elle pour qu'elle entendt, et comme, immobile,
elle coutait[9], sans perdre un mot, vous voyez d'ici la scne et mon
embarras entre les trois personnages, car le mari,  deux pas plus loin,
coutait aussi. C'tait, comme on dit,  brle-pourpoint qu'il
m'adressait son discours, auquel je n'avais pour mon compte rien 
rpondre, et ses paroles taient aussi incisives que vous pouvez le
supposer de ce vindicatif personnage. On m'a dit cependant qu'ils
s'taient rconcilis depuis.

Hormis le _vindicatif_ qui est un contre-sens, rien de plus vrai que ce
rcit et les mots qui le terminent: la rupture dfinitive n'eut lieu en
effet qu'en 1837 par le dpart de l'amant pour Lausanne. Et mme on peut
dire que des relations amicales persistrent entre eux jusqu'au bout.
Plus tard, il crivait  quelqu'un qui avait caus de lui avec elle 
Bruxelles: C'est la seule amie constante que j'aie eue dans ce
monde-l. Les autres ne m'ont jamais pardonn de m'tre spar  un
certain moment. Les enfants ne doivent me connatre qu' travers leurs
prjugs. Lui-mme gardait bon souvenir de ceux qu'il avait une fois
aims, alors que dj tout amour avait disparu. Il se plaisait  faire
de temps  autre de petits prsents  la famille. En 1860 il envoya une
robe  Mlle Adle qui lui crivit pour l'en remercier. Mais la lettre,
ayant probablement t soumise au pre, arriva toute barre de traits
sur les passages qui exprimaient surtout la gratitude. Sainte-Beuve en
fut indign.--Voyez, me dit-il en me la montrant; il est toujours le
mme: il empoche le cadeau, mais il ne veut pas qu'on me dise _merci_.

Plus tard, un jour que je me trouvais chez lui, survint une dame, qui,
connaissant le chemin, grimpa lentement le petit escalier, aprs avoir
jet son nom  la servante. Lorsqu'elle redescendit, accompagne
crmonieusement jusqu' la porte par le galant critique, je vis une
personne dj ge, aux traits nets et dcids, d'un profil italien
plutt que franais. Le lger duvet qui, dans la fleur de la jeunesse,
estompait la lvre suprieure et n'tait sans doute qu'un charme de
plus, s'tait accentu avec le temps d'une faon moins gracieuse. Aussi,
quand nous fmes seuls, ne pus-je m'empcher de lui dire:--Eh! mais!
elle a une fire moustache, votre connaissance.--Ah! rpondit-il avec un
triste sourire, nous ne sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre.




V

LES POTES ET LE CRITIQUE.--JOSEPH DELORME ET LES CONSOLATIONS.--RUPTURE
DFINITIVE.--UNE PIQRE DES GUPES.


Qui n'a lu dans le conte de _la Coupe enchante_ la plaisante
numration des avantages que procure  un mari l'infidlit de sa
femme?

     Tout vous rit. Votre femme est souple comme un gant.
     [...]
     Quand vous perdez au jeu, l'on vous donne revanche;
     Mme votre homme carte et ses as et ses rois;
     Avez-vous sur les bras quelque monsieur Dimanche,
     Mille bourses vous sont ouvertes  la fois.
     Ajoutez que l'on tient votre femme en haleine:
     Elle n'en vaut que mieux, n'en a que plus d'appas;
     Mnlas rencontra des charmes dans Hlne,
     Qu'avant qu'tre  Paris la belle n'avait pas.

Et tout ce qui suit. Il est pourtant encore un avantage oubli par La
Fontaine, qui mrite d'tre signal: c'est, si vous tes auteur, d'avoir
sous la main un porte-drapeau qui, sans crainte des hues et des coups,
sonne de la trompette, annonce votre gloire et fasse ranger la foule
pour ouvrir un passage aux merveilles que vous enfanterez. L'cole
romantique, grce  la passion de Sainte-Beuve pour Mme X..., trouva en
lui ce hraut d'armes. Cette cole chantait le moyen ge, la chevalerie,
Jehova, l'Orient et une foule d'autres choses qu'elle ne voyait que de
loin et sur la foi du rve. De l un peu d'hsitation dans le public 
l'accepter. Lamartine, il est vrai, avait du premier jour conquis la
renomme par les femmes et la jeunesse; mais Vigny, Hugo, Musset et le
reste du cnacle furent plus lents  percer,  se faire lire. Ils
devaient dsirer qu'une plume exerce et subtile donnt la clef de leur
pense et les dbrouillt, devant tous. Plusieurs d'entre eux en avaient
grand besoin.

Le critique se mit donc  leur service et ne s'pargna pas  la besogne,
abdiquant son droit d'examen, se plaant au point de vue des auteurs
pour l'apprciation de leurs livres, leur appliquant enfin les rgles et
les principes d'aprs lesquels eux-mmes voulaient tre jugs. Il
inculqua au public les formes nouvelles et lui fit agrer,  travers
quelques ornements tranges, les beauts que l'on n'avait pas salues
tout d'abord.

Dans cette cole dont j'ai t depuis la fin de 1827 jusqu' juillet
1830, ils n'avaient de _jugement_ personne: ni Hugo, ni Vigny, ni
Nodier, ni les Deschamps; je fis un peu comme eux durant ce temps, je
mis mon jugement dans ma poche et me livrai  la fantaisie, savourant
les douceurs de la louange qu'ils ne mnageaient gure. Les potes, en
effet, ne sont pas gens  prendre du galon  demi; il faut les encenser
largement, sans restriction, et leur en donner sur toutes les coutures.
 genoux au pied de leur statue, demandez-leur humblement la permission
d'enlever, en soufflant, quelque grain de poussire  leur marbre, 
peine s'ils daigneront y consentir. On sourit de voir un esprit si net
que Sainte-Beuve abonder,  la merci de son imagination, dans ce phoebus
romantique. Pour n'en citer qu'un exemple, ayant  consoler Alfred de
Vigny de son chec d'_Othello_, il lui adresse une ptre termine par
ces vers:

     Et puis, un jour, bientt, tous ces maux finiront,
     Vous rentrerez au ciel une couronne au front,
     Et vous me trouverez, moi, sur votre passage,
     Sur le seuil,  genoux, plerin sans message;
     Car c'est assez pour moi de mon me  porter,
     Et, faible, j'ai besoin de ne pas m'carter.
     Vous me trouverez donc en larmes, en prire,
     Adorant du dehors l'clat du sanctuaire,
     Et pour tcher de voir, piant le moment
     O chaque hte divin remonte au firmament.
     Et si, vers ce temps-l, mon heure rvolue,
     Si le signe certain marque ma face lue,
     Devant moi roulera la porte aux gonds dors,
     Vous me prendrez la main, et vous m'introduirez.

Pour Victor Hugo, l'encens est plus fort:

     Votre gnie est grand, ami; votre penser
     Monte, comme lise, au char vivant d'lie;
     Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie
     Votre souffle en passant pourrait nous renverser.

De telles exagrations dont il trouvait la source dans _Hernani_,
faisaient dire  Armand Carrel: On ne peut attaquer par trop d'endroits
 la fois une production pareille quand on voit la dplorable mulation
qu'elle peut inspirer  un esprit dlicat et naturellement juste.
Patience! le dsabusement viendra assez tt; la raison prendra le
dessus, et quand le charme qui enchanait la plume du critique aura
cess, il ne se relvera que plus vivement contre ses anciennes
admirations et redeviendra un tmoin indpendant, au franc parler, un
juge impartial. La passion que je n'avais qu'entrevue et dsire, je
l'ai sentie: elle dure, elle est fixe, et cela a jet dans ma vie bien
des ncessits, des amertumes, crivait-il  l'abb Barbe (singulier
confident pour de tels aveux!) Ce sont ces amertumes qui ont dict plus
tard la protestation indigne que voici:

S'il veut obtenir de vous un service qui flatte son amour-propre,
l'homme grossier est homme  faire intervenir prs de vous dans la
conversation le nom de sa femme, pour peu qu'il se doute que vous en
tes un peu amoureux; il ne voit aucune indlicatesse, mais seulement
une ruse trs-permise  cela. Quand il unit une sorte de gnie  un
grand orgueil, l'homme grossier devient irrassasiable en louanges. Quand
vous lui en serviriez tous les matins une tranche aussi forte et aussi
paisse que l'tait la fameuse table de marbre sur laquelle on jouait
les comdies au Palais, il l'aurait bientt digre, et avant le soir, 
demi billant, il vous en demanderait encore.

Le motif qui aux amitis teintes fait succder l'aigreur ou mme
l'animosit, se trouve expliqu suffisamment dans un autre passage:

Il est presque impossible au critique, ft-il le plus modeste, le plus
pur, s'il est indpendant et sincre, de vivre en paix avec le grand
pote rgnant de son poque: l'amour-propre du potentat, averti sans
cesse et surexcit encore par ses sides, s'irrite du moindre
affaiblissement d'loges et s'indigne du silence mme comme d'un
outrage.

En attendant, Sainte-Beuve, sans renoncer  son mtier de critique,
donnait essor au secret penchant de posie qui tourmente toute jeunesse.
L'originalit de son premier recueil, _Joseph Delorme_, fit du bruit.
J'en dirai brivement les raisons.

Pour qui ne se paie pas de mots, l'idal en religion, en littrature et
en art, n'est que l'image de l'homme lui-mme, aperue dans un nuage, o
il se complat  la voir affranchie de ses misres et de ses
imperfections. Dans les sicles de barbarie, le nuage, loign de la
terre, reproduit l'image en silhouettes gigantesques o, loin de nous
reconnatre, nous croyons deviner des tres suprieurs, qui nous
inspirent tantt de l'effroi, tantt du respect ou de l'admiration. Mais
 mesure que la race humaine s'amliore, le nuage s'abaisse, l'ombre
devient moins effrayante, plus semblable  nous.

Supposez un instant que, par impossible, une nation soit parvenue, 
force de culture et de progrs, au degr de perfection le plus complet
que sa nature comporte, il n'y aura plus de nuage, et l'idal se
confondra avec la ralit. Chaque individu sera  lui-mme son propre
pote, son artiste, son pontife, et ne clbrera, n'adorera, ne
reproduira que lui, jouissant de la flicit que le catchisme attribue
 Dieu, _se contempler et s'aimer_. Nous n'en sommes pas l certes; mais
il semble par moments que nous y tendions.

_Joseph Delorme_ a supprim en partie le nuage. Cet mule des Werther,
des Ren, au lieu de regarder en haut, n'aperoit que la misre et les
ennuis d'une destine incertaine de sa voie et qui se cherche. En proie
 la maladie du gnie, ou plutt,  l'pidmie alors rgnante, il exhale
avec mlancolie le mcontentement et la nause que lui causent les
vulgarits actuelles.

L'auteur de ce recueil, habitu par ses tudes  se tter le pouls 
toute heure, a recueilli chacune de ses sensations, de peur qu'elle ne
se perdt ainsi que la goutte de rose qui tombe et sche sur les
rochers. Persuad, en outre, que les formes intermdiaires nuisent plus
ou moins, selon qu'elles s'loignent du naf dtail des choses
prouves, il traduit tout crment et ne vise au roman que le moins
possible.

La socit refusa de se reconnatre dans ce miroir peu flatteur. 
l'apparition du livre, ce furent des effarouchements, des cris de pudeur
rvolte: Fi! le vilain; cachez vos nudits. _Immoral_, murmura la
duchesse de Broglie. M. Guizot le traita de _Werther jacobin et
carabin_. Les classiques firent des gorges chaudes de ces plaintes, de
ces imprcations, de ces dsespoirs rendus en une langue si peu
dbrouille.

On n'avait pas affaire  un entt. Sainte-Beuve retourna sa veste,
s'ennuagea de catholicisme au contact de l'amie, enduisit ses crudits
d'un vernis de dcence et l'on eut _les Consolations_. Mais ce rideau de
dvotion, tir devant un manque absolu de foi, ne put tromper les
malins. Branger, dans une lettre, mit le doigt sur tous les points
faibles:

Savez-vous une crainte que j'ai? C'est que vos _Consolations_ ne soient
pas aussi recherches du commun des lecteurs que les infortunes si
touchantes du pauvre _Joseph_, qui pourtant ont mis tant et si fort la
critique en moi. Il y a des gens qui trouveront que vous n'auriez pas
d vous consoler sitt: gens gostes, il est vrai, qui se plaisent aux
souffrances des hommes d'un beau talent, parce que, disent-ils, la
misre, la maladie, le dsespoir sont de bonnes muses. Je suis un peu de
ces mauvais coeurs. Toutefois, j'ai du bon; aussi vos touchantes
_Consolations_ m'ont pntr l'me, et je me rjouis maintenant du calme
de la vtre. Il faut pourtant que je vous dise que moi, qui suis de ces
potes tombs dans l'ivresse des sens dont vous parlez, mais qui
sympathise mme avec le mysticisme, parce que j'ai sauv du naufrage une
croyance inbranlable, je trouve la vtre un peu affecte dans ses
expressions. Quand vous vous servez du mot _Seigneur_, vous me faites
penser  ces cardinaux anciens qui remercient Jupiter et tous les dieux
de l'Olympe de l'lection d'un nouveau pape. Si je vous pardonne ce
lambeau de culte jet sur votre foi de diste, c'est qu'il me semble que
c'est  quelque beaut, tendrement superstitieuse, que vous l'avez
emprunt par condescendance amoureuse...

Stendhal, de son ct, disait  l'auteur: Je trouve encore un peu
d'affectation dans vos vers. Je voudrais qu'ils ressemblassent davantage
 ceux de la Fontaine. Excellent conseil, plus facile  donner qu'
suivre. Sainte-Beuve comprit sans doute la leon. Puis, sa matresse le
ngligeait, l'ardeur premire allait s'attidissant; mieux valait
rompre. Romantisme, posie[10], amour, il envoya tout au diable et d'un
ton vibrant:

     Osons tout et disons nos sentiments divers:
     Nul moment n'est plus doux au coeur mle et sauvage
     Que lorsque, aprs des mois d'un trop ingrat servage,
     Un matin, par bonheur, il a bris ses fers.

     La flche le perait et pntrait ses chairs,
     Et le suivait partout: de bocage en bocage
     Il errait. Mais le trait tout d'un coup se dgage:
     Il le rejette au loin tout sanglant dans les airs.

      joie!  cri d'orgueil!  libert rendue!
     Espace retrouv, courses dans l'tendue!
     Que les ardents soleils l'inondent maintenant!

     Comme un guerrier mri, que l'preuve rassure,
      mainte cicatrice ajoutant sa blessure,
     Il porte haut la tte et triomphe en saignant.

Ne chantons pas victoire si tt; le drame aura son pilogue, et
prcisment  l'occasion du _Livre d'amour_. J'ai dit que Sainte-Beuve
cdant, comme le font tous les potes,  la dmangeaison de mettre le
public dans la confidence de ses vers et ne pouvant se rsoudre  les
garder en portefeuille, les avait fait imprimer  petit nombre. Je ne
pense pas que son intention ft alors de les divulguer. Ces confessions
que l'on fait de soi, touchent de trop prs  celles d'autrui pour ne
pas exciter de rclamation. Dposez votre masque, si bon vous semble, le
voisin n'entend pas que vous enleviez le sien. Je crois donc que la
plaquette devait rester indite jusqu'aprs la mort des intresss; mais
l'indiscrtion de quelque compositeur de l'imprimerie venta le secret.
On s'en mut autour d'Adle, et l'un de ces officieux, qui font partout
les empresss et dploient trop souvent un zle intempestif, M. Alphonse
Karr, lana dans _les Gupes_ l'odieux article que voici:

Il ne s'agit tout simplement que d'une grande infamie que prpare dans
l'ombre un pote bat et confit, un saint homme de pote.

Le dit pote est fort laid. Il a rv une fois dans sa vie qu'il tait
l'amant d'une belle et charmante femme. Pour ceux qui connaissent les
deux personnages, la chose serait vraie qu'elle n'en resterait pas moins
invraisemblable et impossible.

Cet affreux bonhomme ne s'est pas content des joies qu'il a usurpes 
la faveur de quelques accs de folie ou de dsespoir causs par un
autre. Il ne trouve pas que ce soit assez d'avoir une belle femme, il
veut un peu la dshonorer.--Sans cela, ce ne serait pas un triomphe
suffisant.

Il a runi dans un volume de 101 pages toutes sortes de vers au moins
mdiocres, qu'il a faits sur ses amours invraisemblables. Il a eu soin
d'en faire un dossier, avec pices  l'appui, pour laisser sur la vie de
cette femme la trace luisante et visqueuse que laisse sur une rose le
passage d'une limace.

Non-seulement il a eu soin de relater dans ses vers toutes les
circonstances de famille et d'habitudes, qui ne permettent pas d'avoir
le moindre doute sur la personne qu'il a voulu dsigner, mais encore il
l'a nomme  diverses reprises. Cette infamie, tire  cent exemplaires,
doit tre cachete et dpose chez un notaire pour tre distribue entre
certaines personnes dsignes, aprs la mort de l'auteur.

J'espre qu' cette poque les gens qui liront cette oeuvre de lchet,
trouveront ce monsieur encore plus laid qu'il n'tait de son vivant.

Ce livre de haine est appel par l'auteur _Livre d'amour_.

L'article tait suivi du sonnet le plus libre du volume: une promenade
en fiacre aux Champs-lyses:

     Laisse ta tte, amie, en mes mains retenue,
     Laisse ton front press; nul oeil ne peut nous voir.
     Par ce beau froid d'hiver, une heure avant le soir,
     Si la foule lgante maille l'avenue,

     Ne baisse aucun rideau, de peur d'tre connue;
     Car en ce gte errant, en entrant nous asseoir,
     Vois! notre humide haleine, ainsi qu'en un miroir,
     Sur la vitre leve a suspendu sa nue.

     Chaque soupir nous cache, et nous passons voils.
     Tel, au sommet des monts sacrs et recls,
      la voix du dsir le Dieu faisait descendre

     Quelque nuage d'or fluidement pars,
     Un voile de vapeur impntrable et tendre:
     L'Olympe et le soleil y perdaient leurs regards[11].

Un tel article ne peut nuire qu' celui qui l'crit[12]. Je ne crois pas
qu'il soit possible de lancer un plus maladroit pav  la tte de ses
amis. Ce qui rend le procd plus bouffon, c'est que l'homme qui prenait
ainsi en main la dfense des vertus conjugales, tait lui-mme
juridiquement spar de sa femme. Il est fcheux, quand on fait un tel
acte public, au nom de la morale, de prter soi-mme le flanc  la
mdisance. Et notez que cette agression eut un rsultat diamtralement
contraire  celui que probablement on s'tait propos. Le pote ainsi
outrag rpondit en publiant la plus grande partie du volume  la suite
de _Joseph Delorme_. Ces posies ont, depuis, et du vivant de l'auteur,
t dites deux fois par P. Malassis et Michel Lvy. Eh bien! y a-t-il
eu le moindre scandale? Quelqu'un s'est-il retourn seulement? Ce
n'tait donc pas la peine de faire tant de bruit et de jeter de si hauts
cris.




VI

GEORGE SAND.--LE SAINT-SIMONISME ET PIERRE LEROUX.--MADAME RCAMIER.--LE
RUGGIERI DU BEL-ESPRIT.


Avant de nous embarquer avec Sainte-Beuve pour Lausanne, il nous faut
dire quelque chose de ses relations purement amicales avec deux femmes
clbres, places dans des milieux bien diffrents, et qui offrent entre
elles un parfait contraste, George Sand et Mme Rcamier.

Dans les annes fivreuses qui suivirent la rvolution de 1830, et o
l'on vit se produire tant de nouveauts hardies, un des vnements
littraires qui firent le plus de bruit, fut l'apparition de cette femme
jeune, originale, menant la vie de garon et d'tudiant, qui, sans
demander appui ni secours aux journaux, entrait firement en lice et
s'attaquait au sexe fort, justifiant les paradoxes de sa rvolte par
l'loquence de ses plaidoyers.

Ce qui plat avant tout dans son oeuvre, c'est la crnerie et la
franchise de l'allure. Que le moment soit propice ou non, elle exprime
ses sentiments, ses motions  l'heure mme, avec une nettet que l'on a
pu qualifier de brutale, et qui n'en reste pas moins la marque des vrais
matres.

Avant d'incarner dans ses personnages la flamme et les tourments de la
passion, elle les avait subis elle-mme; ses premiers livres, on peut le
dire, sont crits avec le sang de sa blessure. Voulez-vous son portrait
en deux mots? Prenez le contrepied de la dfinition que Mme du Deffand
donnait de son caractre: Ni temprament ni roman. Aspirant, comme
tous les grands coeurs,  un bonheur que le mariage lui avait refus,
elle ne cessa de le poursuivre. Plus insaisissable que le chantre de
Mry, cet oiseau fugace chappait sans cesse de ses mains.

leve aux champs, elle en avait got de bonne heure l'allgresse et la
posie, qu'elle nous a rendues avec l'ampleur de son style plantureux.
Jamais, depuis Jean-Jacques, aucun crivain n'avait mieux senti l'me de
la nature, la sant et la joie de la vie rustique, et les admirables
tableaux qu'offre la campagne dans sa richesse et sa diversit. Que de
frais et riants paysages que le pinceau n'galera jamais! Et tout cela,
sans trace d'effort, comme l'arbre donne ses fruits, comme la source
verse l'onde.

Les critiques, il faut le dire  leur honneur, salurent avec
enthousiasme sa venue, applaudirent  ses audaces. Sainte-Beuve, avant
de l'avoir vue, publia dans _le National_, o il crivait alors, des
articles pleins de sympathie. Il nous raconte lui-mme quelle en fut la
rcompense:

Planche, qui la connaissait dj, me dit que l'auteur dsirait me voir
pour me remercier. Nous y allmes un jour vers midi. Je vis en entrant
une jeune femme aux beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs et un
peu courts, vtue d'une sorte de robe de chambre sombre des plus
simples. Elle couta, parla peu et m'engagea  revenir. Quand je ne
revenais pas assez souvent, elle avait le soin de m'crire et de me
rappeler. En peu de mois, ou mme en peu de semaines, une liaison
troite d'esprit  esprit se fit entre nous.

Et il ajoute aussitt, pour mieux caractriser la nature constante de
leurs rapports:

J'tais garanti alors contre tout autre genre d'attraits et de
sductions par la meilleure, la plus sre et la plus intime des
dfenses.

Sa passion pour Adle tait encore trop vive et de date trop rcente,
pour lui permettre la moindre infidlit. Certes, l'occasion tait
tentante: il eut la vertu d'y rsister. Une fois n'est pas coutume.

George Sand traversait en ce moment une veine de misanthropie.  la
veille de rompre des liens qui lui pesaient, elle se demandait quels
amis, ou plutt quel ami elle pourrait choisir parmi tant de gens
d'esprit qui s'offraient  la consoler.

Puisque Sainte-Beuve se rayait lui-mme de la liste, on lui rserva le
rle de confident, de conseiller, de confesseur; je n'ose dire un autre
mot, bien qu'il soit difficile de ne pas sourire  lui voir rendre de si
galants services. S'il n'avait pris soin de publier, peu de temps avant
sa mort, sans doute avec l'assentiment de Mme Sand, les lettres qu'elle
lui crivit, nous n'aurions jamais devin  quel point ils avaient
pouss, l'un la complaisance et l'autre la franchise. En voici quelques
extraits:

Mars 1833. Eh bien! mon ami, quand viendrez-vous dner avec moi? Que
vous n'ayez pas faim, ce n'est pas une raison; je ne tiens pas  vous
faire manger, mais  causer avec vous sans tre drange, et  ces
heures-l je suis libre... Il m'est bien doux de trouver en vous le zle
et l'amiti que je rclame toujours avec confiance sans crainte d'tre
indiscrte.

En consquence, elle le prie de lui amener quelqu'un des crivains en
vogue; elle songe d'abord  Alexandre Dumas, nonobstant la couleur; puis
 Alfred de Musset; mais aussitt elle se ravise:

 propos, rflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de
Musset. Il est trs-dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais
plus de curiosit que d'intrt  le voir. Je pense qu'il est imprudent
de satisfaire toutes ses curiosits, et meilleur d'obir  ses
sympathies.

Que n'a-t-elle persist dans ces bons sentiments! ils lui auraient
pargn bien des ennuis. Enfin, aprs mainte hsitation, Sainte-Beuve
termine cette nouvelle consultation de Panurge en lui conseillant
d'essayer de son ami Thodore Jouffroy, crivain philosophique d'une
haute valeur morale, et qui se distinguait de la foule des professeurs
par une sorte de grce austre. Il convenait  merveille sur tous les
points  quelqu'un qui avait assurment plus besoin de frein que
d'aiguillon.

Mon ami, je recevrai M. Jouffroy de votre main. Il doit tre bon,
candide, inexpriment pour un certain ordre d'ides o j'ai vcu et
creus, o vous avez creus aussi, quoique beaucoup moins avant que moi.
J'ai vu  sa figure qu'il pouvait avoir l'me belle et l'esprit bien
fait. Je crains un peu les hommes vertueux de naissance. Je les apprcie
bien comme de belles fleurs et de beaux fruits; mais je ne sympathise
pas avec eux. Les gens qu'on estime, on les craint, et on risque d'en
tre abandonn et mpris en se montrant  eux tel qu'on est; les gens
qu'on n'estime pas comprendraient mieux, mais ils trahissent.

videmment elle est de l'avis de cette dame, qui disait  une amie:
Vois-tu, ma chre, plus je vais, plus je sens qu'on ne peut aimer
passionnment que celui qu'on mprise.

L'entrevue avec Jouffroy ne rpondit-elle pas aux esprances? Je
l'ignore. Sans doute Mme Sand comprit qu'en pareille matire on n'est
jamais mieux servi que par soi-mme, et son choix dfinitif tomba sur
Musset. Elle n'eut pas lieu d'abord de s'en repentir,  en juger par ses
lettres au confident:

Je suis heureuse, trs-heureuse, mon ami. Il est bon enfant, et son
intimit m'est aussi douce que sa prfrence m'a t prcieuse. Ici,
bien loin d'tre afflige et mconnue, je trouve une candeur, une
loyaut, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et
une amiti de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'ide,
que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout l. Je l'ai nie,
cette affection, je l'ai repousse; je l'ai refuse d'abord, et puis je
me suis rendue, je suis heureuse de l'avoir fait. Vous tes heureux
aussi, mon ami. Tant mieux. Aprs tout, voyez-vous, il n'y a que cela de
bon sur la terre.

C'est dans le mme sens qu'elle disait dans l'un de ses romans, _le
Secrtaire intime_: La seule pense que j'y aie cherche, c'est la
confiance dans l'amour prsent comme une belle chose, et la butorderie
de l'opinion comme une chose injuste et bte.

Alfred de Musset lui-mme, qui de tout temps fut en bons termes avec
Sainte-Beuve, tait, parfois, tent d'aller lui conter son bonheur.

Musset a souvent envie d'aller vous voir et de vous tourmenter pour que
vous veniez chez nous; mais je l'en empche, quoique je fusse toute
prte  y aller avec lui, si je ne craignais que ce ne ft inutile.

La lune de miel tait dans tout son plein et il s'en est chapp un
splendide rayon, un sonnet adress par le pote  son amie un jour sans
doute qu'elle tait irrite contre la critique. Il y rpond d'avance aux
attaques venimeuses dont elle a t l'objet. Pourquoi n'a-t-on pas
recueilli ce sonnet dans les oeuvres compltes; il en vaut la peine et je
l'ai bien, quoi qu'on en ait dit, copi dans la correspondance des deux
amants:

     Telle de l'Angelus la cloche matinale
     Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
     Tel ton luth chaste et pur, tremp dans l'eau lustrale,
      George, a fait pousser de hideux aboiements.

     --Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front ple,
     Tu n'as pas renou ses longs cheveux flottants,
     Tu savais que Phb, l'toile virginale
     Qui soulev les mers, fait baver les serpents.

     --Tu n'as pas rpondu mme par un sourire
      ceux qui s'puisaient en tourments inconnus
     Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.

     --Comme Desdmona, t'inclinant sur ta lyre,
     Quand l'orage a pass, tu n'as pas cout,
     Et tes grands yeux rveurs ne s'en sont pas dout.

     Aot 1833.

En regard d'une si parfaite adoration, il est bon, si l'on veut savoir
ce que deviennent les affections humaines, mme chez les individus les
plus distingus, de placer la page o l'amant trahi a, sous un voile
assez lger, esquiss le portrait de sa matresse. Elle se trouve dans
un de ses plus jolis contes, _le Merle blanc_: Nous travaillmes
ensemble. Tandis que je composais mes pomes, elle barbouillait des
rames de papier. Je lui rcitais mes vers  haute voix, et cela ne la
gnait nullement pour crire pendant ce temps-l. Elle pondait ses
romans avec une facilit presque gale  la mienne, choisissant toujours
les sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des meurtres
et mme jusqu' des filouteries, ayant toujours soin, en passant,
d'attaquer le gouvernement et de prcher l'mancipation des merlettes.
En un mot, aucun effort ne cotait  son esprit, aucun tour de force 
sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un
plan avant de se mettre  l'oeuvre. C'tait le type de la merlette
lettre.

 ce crayon haineux, trac par la rancune et le dpit, on peut rpondre
que, dans cette union de rencontre, le plus viril des deux ne fut pas
l'homme. Contrairement  la tradition des Ariane, des Mde et des
Didon, ce fut Don Juan que l'on planta l et  qui on laissa le
dsespoir et les jrmiades. _Les Nuits_ sont assurment des posies
immortelles, mais elles n'attestent pas, chez celui qui les a crites,
une grande dose de masculinit. Pour l'honneur du sexe barbu, on les
voudrait moins larmoyantes[13].

Les confidences entre Mme Sand et Sainte-Beuve continurent avec la mme
libert jusqu'aprs l'clat de sa rupture avec Musset. Il y avait
pourtant des jours o elle trouvait que son confesseur ne lui tmoignait
pas une confiance gale  la sienne, et o elle lui reprochait de se
drober  l'effusion. Personne ne comprend rien  votre vie et n'en
sait les plaisirs et les peines.

D'autres fois, elle s'irritait de certaines mfiances et du trop de
crdulit accorde  de mchants propos.

Je suis trs-orgueilleuse, mon ami, et plus on dit de mal de moi, plus
je deviens hautaine et concentre. Il fallait que je vous aimasse bien
sincrement pour solliciter de vous des explications et pour vous en
donner comme je l'ai fait; je ne m'en repens certes pas, puisque vous
m'avez rendu votre confiance, et que rien, j'espre, ne la troublera
plus; mais avec personne au monde je ne voudrais recommencer.

Nous touchons l le vrai fond de la nature humaine, sans aucun des
embellissements potiques dont on en recouvre d'ordinaire la nudit. Ah!
nous sommes loin de la Magdeleine repentante, courant au Sauveur, aprs
quelques faiblesses, pour rpandre  ses pieds les parfums de sa
chevelure. Ici, la passion mancipe triomphe en souveraine et
persistera jusque sous les glaces de l'ge.

N'allez pas croire cependant que l'ide de Dieu soit absente de ce coeur
rvolt. Elle s'y confond avec l'amour mme et n'en est que le
couronnement. L'me renferme toujours le plus pur de ses trsors comme
un fonds de rserve qu'elle doit rendre  Dieu seul, et que les
panchements des tendresses intimes font seuls pressentir.

On a souvent reproch  Mme Sand les utopies sociales dont elle
ennuageait ses romans; et l'on s'est tonn que, avec tant de gnie,
elle se montrt si docile aux thories de gens qui lui taient
infrieurs en intelligence. On lui a mme jet  la tte le nom de Mme
de Stal dont les ides, c'est certain, eurent plus de sens pratique.
Mais songez donc  la diffrence des milieux o elles ont vcu. La fille
de M. Necker eut, pour former son esprit, son pre d'abord, puis les
conseils de Talleyrand, de Sieys, des plus grands hommes d'tat de
notre premire Constituante et, plus tard, ceux de Benjamin Constant et
de Camille-Jourdan, tandis que Mme Sand, leve loin des affaires
publiques, ne rencontra,  son entre dans les lettres, d'autres
inspirateurs qu'un prtre bilieux et intolrant, et l'honnte Pierre
Leroux, sorte de brahme indou gar en plein XIXe sicle. Quoi
d'tonnant que sa vive imagination se soit laisse prendre  des rves
gnreux, qui n'taient pas tous de pures illusions? Il faudrait plutt
lui savoir gr de rendre accessibles aux esprits les plus simples des
systmes abstraits et d'une comprhension difficultueuse. Elle a dor
tout cela de tant de rayons, que Lamennais en parat aimable, et Pierre
Leroux amusant.

Elle ne connut ce dernier philosophe humanitaire que bien aprs
Sainte-Beuve, avec qui il tait li depuis plusieurs annes. Il eut sur
tous deux une influence plus considrable qu'on ne le croirait. Elle
tait trop femme pour ne s'en pas coiffer aussitt. Branger, dans ses
jours de malice, prtendait mme qu'elle l'avait pouss  pondre une
petite religion pour avoir le plaisir de la couver. Elle lui dut
certainement l'inspiration sous laquelle ont t crits _Spiridion_,
_Consuelo_, etc. En souvenir du service, elle l'a peint sous des traits
bien flatteurs dans l'_Histoire de ma vie_. J'abrge  regret la
curieuse page.

Pierre Leroux vint dner avec nous dans la mansarde. Il fut d'abord
fort gn et balbutia quelque temps avant de s'exprimer. Quand il eut un
peu tourn autour de la question, comme il fait souvent quand il parle,
il arriva  cette grande clart,  ces vifs aperus et  cette vritable
loquence, qui jaillissent de lui, comme de grands clairs d'un nuage
imposant. Il a la figure belle et douce, l'oeil pntrant et pur, le
sourire affectueux, la voix sympathique. Il tait ds lors le plus grand
critique possible dans la philosophie de l'histoire, et s'il ne vous
faisait pas bien nettement entrevoir le but, du moins il faisait
apparatre le pass dans une si vive lumire, et il en promenait une si
belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se sentait arracher le
bandeau des yeux comme par la main.

Il n'y a qu'une femme, et une femme d'un tel talent, pour transfigurer 
ce point le bonhomme. Sainte-Beuve, bien qu'il ne pousse pas
l'engouement aussi loin,--les critiques sont de leur nature moins
crdules,--avoue pourtant avoir servi de secrtaire, de truchement 
Leroux, dont la plume, dit-il, n'tait gure alors plus taille qu'un
sabot. En causant, il tait moins svre  son endroit et se plaisait 
raconter le fait suivant:

Parmi les rdacteurs du _Globe_, quelques-uns des plus jeunes et des
plus distingus, Ampre, Duchtel, Rmusat, Vitet, avaient accs dans
les salons de Talleyrand, dont l'habilet sournoise boudait la
Restauration et lui tait secrtement hostile. Ces messieurs, tout fiers
de leur journal et des articles qu'ils y insraient, s'attendaient
chaque jour  quelque compliment du vieux diplomate. Mais comme il ne
leur en ouvrait jamais la bouche, ils finirent pas croire qu'il ne le
lisait pas. Un soir pourtant,  bonheur! il rompit le silence et les
flicita d'un article sur Napolon, paru le matin mme. Aussitt de se
prcipiter vers la table o se trouvait le numro. Triste dception!
l'article tait sign P. Leroux, celui dont personne ne faisait cas au
journal, le factotum  qui on laissait la grosse besogne[14].

Sainte-Beuve, qui l'avait vu  l'oeuvre, n'avait garde de le ngliger.
Lui-mme traversait alors sa priode d'investigation et de curiosit,
allant de Daunou  Cousin, puis  Victor Hugo, puis  Lamennais, 
Carrel, aux saints-simoniens, etc., avide de toute nouveaut, empruntant
 chaque systme,  chaque cole ce dont il avait besoin pour complter
son ducation personnelle et perfectionner son outil intrieur, voulant
passer par des observations, par des comparaisons multiplies avant
d'oser se faire un avis et de conclure. Pierre Leroux le mena 
Enfantin. Sainte-Beuve prit got  la doctrine plus qu'il ne veut en
convenir: Mes relations, que je n'ai jamais dsavoues, avec les
saints-simoniens restrent toujours libres et sans engagement aucun.
Quand on dit que j'ai _assist_ aux prdications de la rue Taitbout,
qu'entend-on par l? Si on veut dire que j'y ai assist comme Lerminier,
en habit bleu de ciel et sur l'estrade, c'est une btise. Je suis all
l comme on va partout, quand on est jeune,  tout spectacle qui
intresse; et voil tout.--Je suis comme celui qui disait: J'ai pu
m'approcher du lard, mais je ne me suis pas pris  la ratire.

Pourquoi se dfendre avec tant de vivacit? La doctrine de Saint-Simon,
hormis un point ou deux, n'tait pas, au fond, si extravagante. Son
principe, _ chacun suivant sa capacit,  chaque capacit suivant ses
oeuvres_, pourrait bien devenir un jour une loi d'organisation sociale.
En vrit, nous sommes un peuple trop rtif  la nouveaut. Quiconque
sort de l'ornire, heurte la routine, met une ide qu'on n'avait pas
eue encore, est sr d'tre accueilli par des sifflets ou des
plaisanteries que nous croyons spirituelles. Comme ils ont d rire
parfois, les saints-simoniens, de ceux qui, au dbut, se moquaient de
leur tentative! Si notre poque a fait un pas srieux vers
l'amlioration, au moyen des chemins de fer et par la transformation de
l'industrie,  qui le doit-on si ce n'est  cette lite d'intelligences?
Ils ont donn  l'activit humaine un emploi digne d'elle, et, seuls,
ils ont ralis le mot clbre que _la foi transporte les montagnes_.
Entre leurs mains nos voies ferres, nos fabriques, notre outillage
industriel, nos expositions maintiennent la supriorit de notre pays et
compensent vis--vis des autres nations ce que nous avions perdu du ct
des sciences, des lettres et de l'rudition. La France garde sa place
dans le mouvement europen et continue  lui donner le branle. Tout cela
grce  eux. Bazard, Enfantin, Michel Chevalier, les Preire, mile
Barrault, Charles Duveyrier, Flicien David, ont t vraiment les
pionniers de la seconde moiti du sicle et l'ont marque de leur
empreinte. Quelques-uns,  ce jeu, ont fait fortune. Quel mal y
voyez-vous, s'ils ont, en ce faisant, enrichi leur pays? Ne venez pas
dire que c'est l un progrs purement matriel, la partie exclusivement
physique de la civilisation. Non, l'me et l'intelligence ont profit de
ces rapprochements plus frquents et plus rapides, du mieux tre procur
au corps. Les moeurs se sont adoucies, par consquent amliores. Il y a
moins de rusticit, plus d'instruction, et celle-ci amne toujours avec
elle des conqutes morales. Parcourez les campagnes et dites-nous si le
paysan a quelque chose de commun avec l'animal farouche dont La Bruyre
nous a laiss le portrait. Quant aux villes, le progrs y est si
vident, que le nier serait folie.

D'ailleurs, les saints-simoniens ne se bornaient pas  se mettre  la
tte de leur sicle pour attaquer avec lui la nature et la tourner au
profit de l'homme. Ils voulaient encore cerner la barbarie de toutes
parts, rendre les antiques civilisations plus accessibles en les
expliquant, rapprocher les religions et les sectes pour dtruire le
fanatisme, obtenir la vraie tolrance, le respect et le mnagement de
l'opinion adverse, amener par une meilleure entente des intrts un
adoucissement dans les rapports des classes jusqu'ici hostiles,
affranchir le proltaire par degrs et sans trop de secousses, rendre 
la femme une justice meilleure et l'manciper peu  peu de son ternel
servage.

N'tait-ce pas l un programme magnifique, une oeuvre digne des esprits
les plus levs et des plus nobles coeurs? Par l'humilit de sa naissance
et l'embarras de sa fortune, P. Leroux tait vou, mieux que personne, 
une doctrine d'mancipation. Fils d'ouvriers, ayant fait ses tudes au
lyce de Rennes avec une bourse de la ville de Paris, il s'tait vu
forc de renoncer au bnfice de son admission  l'cole polytechnique
par la mort de son pre, qui laissait dans la misre une veuve et trois
jeunes enfants. Pour les nourrir, P. Leroux avait travaill de ses
mains, entrepris divers mtiers sans jamais renoncer  l'tude ni aux
livres. Vivant parmi la gent laborieuse, il en connaissait les besoins,
les voeux, et compatissait de coeur et de corps  ses souffrances. Par
malheur, c'tait un de ces gnies qui n'ont pour eux que l'ide sans le
pouvoir de la rendre, qui ont besoin d'tre expliqus, comments, tirs
au clair par quelqu'un dont la pense porte avec elle son expression. De
prfrence, il semblait attir vers les plus tnbreuses rgions de
l'histoire et les problmes les plus ardus. Invit par Buloz  crire
dans _la Revue_, il lui apporta un article sur l'ide de Dieu  travers
les ges. Eh misricorde! s'cria le directeur, que voulez-vous que
j'en fasse? Dieu, mon cher, a manque d'actualit. Malgr cette
rebuffade, il n'en persista pas moins dans ses recherches. La
philosophie est une gymnastique de l'esprit utile peut-tre dans la
jeunesse, pour agiter les grandes questions sans tre oblig de les
rsoudre, mais qu'il est bon de planter l pour entrer dans le srieux
de la vie et la pratique des affaires. Leroux ne put jamais s'y
rsoudre. Persuad que l'univers se bonifie, comme le vin, en
vieillissant, et que la nature humaine, par une srie de mtempsycoses,
se rapproche de plus en plus de la perfection, il tait en qute d'une
religion nouvelle et en cherchait les lments dans l'histoire, afin de
remplacer le christianisme, dont la sve, croyait-il, est puise, et
qui a produit tout ce qu'il pouvait fournir pour l'avancement de
l'humanit.

Je ne voudrais rien exagrer et ne pas attribuer  P. Leroux une
influence plus grande qu'il ne l'eut sur ses contemporains; mais il m'a
sembl juste d'indiquer la source des tendances que nous verrons se
dessiner en avanant dans le caractre et dans les crits de
Sainte-Beuve. Il a lui-mme avou, avec sa bonne foi habituelle, une
partie de ce qu'il dut  cette cole. Le saint-simonisme que j'ai vu de
prs et par les coulisses m'a beaucoup servi  comprendre l'origine des
religions avec leurs diverses crises, et mme (j'en demande bien
pardon), Port-Royal et le christianisme. Ce n'est pas assez dire, il y
reut le baptme, ou si vous aimez mieux, la confirmation d'une foule
d'ides et de sentiments qui existaient en germe dans sa nature
gnreuse, mais qui pouvaient bien ne pas se dvelopper sans cette
initiation. Quant  Pierre Leroux, ce fut proprement pour lui un
prcurseur  qui il reconnat une intelligence suprieure, une puissance
confuse, un cerveau ubreux[15], dont il profita pour faire sa provision
d'ides, et qu'il s'appliquait  traire comme une vache.

Dire qu'un motif semblable l'attira dans le salon de Mme Rcamier, ce
serait peu galant. Il est de bon ton, quand on parle aujourd'hui de
cette reine des lgances, de pousser des oh! et des ah!
d'admiration, de verser un pleur de regret sur l'poque, hlas!
disparue, qui la possda. Ne soyons point si lgiaques, et, tout en
rendant justice  l'oeuvre de civilisation qu'elle accomplit, sachons la
voir dans la vrit de son rle.

Son principal mrite, on le sait, fut un vice d'organisation physique.
La nature lui avait refus de se donner tout entire, et aucun de ses
adorateurs ne put franchir la barre qui dfendait sa vertu. Si elle
avait une seule fois aim, disait Mme Swetchine, leur nombre  tous en
aurait t considrablement diminu. Mais une dception commune les
retint groups autour d'elle, comme avares autour d'un trsor sur lequel
nul ne peut mettre la main et que personne ne veut cder  un autre.
L'apaisement,  la fin, se fit parmi eux, et ils trouvrent dans les
charmes de son amiti une douceur continue, prfrable aux orages et aux
jalousies de l'amour. Rien ne peut rendre l'attrait que ce monde avait
pour tous ceux qui y taient une fois entrs. L'esprit, le coeur, le
talent, l'amour-propre, tout en vous y trouvait des points d'appui
multiplis, de fins et flatteurs encouragements, de lgers avis
envelopps d'loges. Rien n'tait oubli de ce qui pouvait plaire et
mettre de la douceur dans les moindres choses. Comment ne pas se rendre
aux marques d'un intrt si suivi, si motiv?

Chateaubriand, que sa propre femme excdait, ainsi que la plupart des
maris, trouva fort commode, aprs 1830, de passer ses aprs-midi auprs
de cette enchanteresse, dans le demi-jour mystrieux d'un sanctuaire
dont il devint aussitt l'idole. Autour de lui, Mme Rcamier retint ses
anciens amis et runit une lite d'crivains et de gens du monde, qui
exera sur les lettres une relle influence et fit de ce salon
l'antichambre de l'Acadmie.

Il est naturel que Sainte-Beuve ait profit, dans l'intrt de ses
tudes, peut-tre mme de son ambition acadmique, de la faveur avec
laquelle on l'y accueillit. N'a-t-on pas compar le critique au buisson
des routes qui enlve un flocon de laine  tous les moutons qui passent?
Encore faut-il que les moutons soient  porte de sa main. Si la socit
qu'il veut peindre disparaissait au moment o lui-mme a eu l'ge
d'homme, il en est rduit  tout deviner sur de vagues ou-dire. Rien de
tel, pour l'informer exactement, qu'un tmoin contemporain. Mme Rcamier
lui fut donc une source de prcieux renseignements sur les salons du
XVIIIe sicle, sur les personnages de la Rvolution et de l'Empire
qu'elle avait connus. Elle lui reprsentait, comme plus tard Mme de
Boigne, une longue srie et un choix parfait de souvenirs.

Caillette mrite, elle aimait  chuchoter,  l'oreille de son curieux
visiteur, les aventures de sa jeunesse, les amoureux qu'elle avait
dsesprs, les feux qu'elle avait imprudemment allums sans pouvoir les
teindre. Et lui, qui a eu le don de tout dire avec grce, nous rend
comme un cho discret de ces confidences: Tous ces hommes attirs et
pris n'taient pas si faciles  conduire et  luder. Il dut y avoir
autour d'elle,  de certaines heures, bien des violences et des
rvoltes, dont cette douce main avait peine ensuite  triompher.

Elle consentit mme  lui faire lire bon nombre de lettres de Mme de
Stal; elle ne put cependant lui communiquer la correspondance amoureuse
de son amie avec Benjamin Constant, car celui-ci l'avait vendue pour
cent mille francs  la duchesse de Broglie. Quel vieux sducteur ne
voudrait,  ce prix, cder tous ses galants messages?

J'ai entendu quelquefois demander si Sainte-Beuve avait de l'esprit en
causant. _Les Lundis_ suffisent, ce me semble,  dcider la question et
laissent entrevoir quel imprvu, quel charme avait sa parole dans
l'intimit, lorsqu'il donnait libre carrire  la verve et n'tait plus
gn par l'apprhension du public. Plume en main, il cheminait
prudemment, crainte des piges, et se drobait dans les sous-entendus.
Mais tout auditeur devenait aussitt pour lui un ami auquel il se
livrait avec abandon. Sa mmoire immense, et d'une sret sans gale,
lui permettait d'tre neuf sur n'importe quel sujet. Vous ne pouviez
citer de nom propre sans veiller aussitt une foule d'anecdotes, de
mots caractristiques, de dtails particuliers et des plus curieux. On
jouissait, en l'coutant, des excellentes lectures dont il tait nourri,
et le dsir de le revoir survivait  la curiosit satisfaite.  quelque
endroit que l'on frappt, la source jaillissait abondante et vive. Ce
n'tait pas un de ces beaux parleurs, suffisants et contents
d'eux-mmes, qui accaparent  leur profit l'attention d'un cercle; il
excellait, au contraire,  faire valoir ses partners et avait assez
d'esprit pour en laisser aux autres. Mais il ne manquait pas la balle
ds qu'elle lui venait. Provoqu par l'clair d'une rpartie, il
dgainait sa fine lame et devenait blouissant d'escrime. Jamais, il est
vrai, de gat trop vive ni de gaudriole;  cette nature dcente et
digne ne convenait qu'un entretien srieux, qui sait rire  propos et
gayer le bon sens.

Quoiqu'il s'interdt le bel esprit et les _concetti_, il ne les
dtestait pas en autrui et accueillait mme assez volontiers les gens
qui en font profession. La porte de son cabinet s'est ouverte, pendant
un certain temps,  l'un des plus qualifis en ce genre,  M. Barbey
d'Aurevilly, malgr l'antipathie des caractres et l'hostilit des
opinions.

Nous avons tous peu ou prou vu passer ce personnage drap dans sa
limousine  raies voyantes, et la taille pince dans une redingote,  la
mode de l'an prochain. Qu'il tait fier sous son feutre  larges bords,
portant haut la tte et coupant l'air de la pointe de ses moustaches! De
l'Odon  la rue de Rennes, il s'espaait majestueusement, comme un coq
sur ses ergots, battant le trottoir du talon de ses bottes, et suivi 
distance du timide Nicolardot. Puis le soir, au _Caf de Bruxelles_,
quel feu roulant de paradoxes devant la table o l'coutaient des
tudiants bahis! Quel carnage de rputations! Quels propos gaillards,
de mauvais got et de mauvais lieu, au service de la sainte cause!

Rue Montparnasse, en prsence du matre s-conversation, l'audace et le
brio redoublaient. Une fois sa verve excite, le feu d'artifice sur ses
lvres ne cessait pas. Pendant la demi-heure accorde  sa visite,
c'tait merveille de l'our, merveille de le voir excuter des sauts
vertigineux sur le tremplin de la mtaphore. Sainte-Beuve assistait
souriant et poussant par intervalle des oh! de surprise, ou lanant
quelque trait vif afin d'activer la flamme. En songeant  son article,
il saisissait au vol  et l un mot piquant ou fin dans ce torrent de
fatuit et d'extravagances. Son effet produit, Barbey prenait cong et
l'on ouvrait portes et fentres pour dissiper l'odeur de patchouli qu'il
semait derrire lui. Cependant, au bout de quelques mois de cet
exercice, le matre le remercia, prfrant s'exposer au flau de sa
haine qu' celui de sa familiarit[16].




VII

COURS DE PORT-ROYAL PROFESS  LAUSANNE.--MONSIEUR ET MADAME JUST
OLIVIER.


Chacun de nous, quand les rares claircies de la vie tourmente qui nous
est faite lui laissent le loisir de songer  l'autre monde, s'en va en
imagination  son penchant favori,  son dlire prfr, et choisit sa
place parmi les morts de son tat. Napolon mourant croyait voir flotter
dans un nuage les grands capitaines, ses compagnons, qui l'avaient
prcd au tombeau: Je vais, disait-il, rejoindre Klber, Desaix,
Lannes, Massna, Bessires, Duroc, Ney! Ils viendront  ma rencontre,
ils ressentiront encore une fois l'ivresse de la gloire humaine.

Une lubie semblable ayant un jour travers le cerveau de Sainte-Beuve,
lui a fait crire les lignes suivantes:

Je me fais quelquefois un rve d'lyse; chacun de nous va rejoindre
son groupe chri auquel il se rattache et retrouver ceux  qui il
ressemble: mon groupe  moi, je l'ai dit ailleurs, mon groupe secret est
celui des adultres (moechi), de ceux qui sont tristes comme
Abbadona[17], mystrieux et rveurs jusqu'au sein du plaisir et ples 
jamais sous une volupt attendrie.

En termes plus prosaques, il avoue qu'il a donn souvent des coups de
canif dans le contrat d'autrui, qu'il a plus d'une fois dans son
existence complt le trio conjugal plaisamment clbr dans le roman
populaire qui a pour titre: _La Femme, le Mari et l'Amant_.

Ces associations, connues sous le nom de mnage  trois, sont devenues
si communes dans toutes les classes de la socit, qu'il n'y a plus lieu
de s'en scandaliser. Est-ce un bien? est-ce un mal? C'est un fait: je
dirai plus, c'est presque une institution.

Le rle le plus difficile  tenir dans cette trinit de cration
rcente, est celui de l'amant. Le mari s'en tire sans trop de peine. Il
lui suffit d'affecter une confiance aveugle ou un superbe ddain qui le
mettent au-dessus du lger dsagrment. La femme est dj plus empche;
il lui faut parer  tout et persuader  chacun des co-partageants qu'il
est seul matre et souverain. On peut, il est vrai, s'en remettre  la
dextrit fminine du soin de faire  la fois deux heureux. Quant 
l'amant, il joue un ingrat personnage. S'il veut trop exiger, il devient
odieux; et ridicule, s'il s'efface compltement. Sainte-Beuve est
toujours sorti victorieux de cette preuve dlicate. Obtenant peu,
demandant moins encore, et pourtant satisfait, tel il se montre  nous
dans ces mystres de l'alcve o il nous introduit. Je ne vois pas qu'il
ait jamais t srieusement mordu du coeur de la jalouse rage que Feydeau
a si pompeusement dcrite dans _Fanny_. Tout au contraire, l'poux, dans
sa majest, ne lui inspirait que dfrence et respect. Avec quel art il
s'insinuait dans sa confiance! de quel miel savoureux il lui adoucissait
la coupe amre! Ceux-l seuls qui l'ont vu  l'oeuvre pourraient le dire.
Le foyer o se rchauffaient ses sens et sa tendresse lui devenait
sacr. Il s'inclinait humblement devant la supriorit du mari,
embouchait la trompette en son honneur et redisait son nom aux chos
d'alentour. Pour augmenter le bien-tre du nid tranger o il dposait
ses oeufs, nul effort ne cotait  son zle, nul fardeau ne lui semblait
trop lourd. Sans grande ambition pour son propre compte, il devenait, au
profit de la communaut, hardi, entreprenant, plein d'ides lucratives,
capable de fonder la _Revue des Deux-Mondes_ ou de crer le format
_Charpentier_, si ce n'et t dj fait.

Nous l'avons laiss au moment de son dpart pour Lausanne, o il allait
arracher de son coeur un reste de passion pour Mme X... et se dprendre,
par l'loignement, des charmes de l'infidle. D'autres raisons l'y
conduisaient encore. Attir vers le catholicisme par les exigences de
son premier amour, il en avait tudi d'abord les ressources potiques,
puis la doctrine mme et les luttes qu'elle a suscites. C'est ainsi
qu'il en vint  se proccuper de la fameuse question du jansnisme qui a
tant agit le XVIIe et le XVIIIe sicle et qui se continue de nos jours
sous une forme diffrente. Il ne fallait pas songer  exposer un sujet
si particulier devant un public parisien, trop enclin  la raillerie et
peu soucieux de ce qui touche aux questions thologiques. On avait
depuis si longtemps perdu de vue _Port-Royal_ et ses solitaires qu'il
tait impossible d'y intresser. Les Franais, disait Sainte-Beuve,
aiment  apprendre ce qu'ils savent. Quant  ce qu'ils ignorent, c'est
diffrent. Que de peine pour leur insinuer une ide neuve!  combien de
quolibets on s'expose!

Aujourd'hui mme, avouons-le, parmi les admirateurs de l'minent
critique, le plus grand nombre s'en tient  ses _Lundis_, bien qu'il ne
mt qu'une semaine  les improviser, et n'a jamais pu mordre aux six
forts volumes de _Port-Royal_, monument solide, qu'il regardait comme
son oeuvre capitale et qu'il a mis vingt ans  difier. Que vous
dirai-je? Le morceau est un peu gros pour la dlicatesse de nos
estomacs[18].

L'air de leurs montagnes rend celui des Suisses plus robuste. Aussi le
flair subtil de Sainte-Beuve devina-t-il qu'il y avait l-bas un public
 souhait pour un tel cours. Il ne se trompait pas. Le canton de Vaud se
trouvait justement agit alors par le mouvement de renaissance
religieuse au sein du calvinisme connu sous le nom de _Rveil_. Saisir
cet -propos tait un coup de matre.

Si le titre mme de ces esquisses ne me dtournait des sujets srieux,
je dirais comment le nouveau professeur arrive  Lausanne dans l'automne
de 1837, avec une telle cargaison de livres qu'il en encombre la cour de
l'htel o il descend.

Je le montrerais aussitt  l'oeuvre, crivant ses leons et allant, vtu
d'un manteau de pote, les dbiter avec un accent picard, une voix
vibrante, une tendresse de coeur qui tent toute scheresse  ses
dissections infinies, triomphent de l'aridit du sujet et lui gagnent
son auditoire.

Je dcrirais les longues files d'tudiants et de messieurs gravissant
l'escalier du march pour atteindre au sommet de la colline sur laquelle
est perche l'Acadmie, en compagnie des dames et demoiselles  qui la
galanterie du professeur a ouvert les portes du sanctuaire.

Je suivrais le retentissement du cours jusque dans les cafs de la
ville, o tous les soirs un grand diable de loustic parodie, mont sur
une table, la leon du jour, singeant,  la grande joie des badauds
runis autour de lui, la voix et les tics de l'historien de Port-Royal.

Je citerais la satire indigne qu'un certain Delacaverne lana contre
ces profanateurs, et dont Sainte-Beuve eut le bon sens d'empcher la
publication.

Dans un pithalame final, je chanterais Io! Hymen! Hymne! en l'honneur
des jeunes garons et des jolies fillettes, qui avaient profit de leurs
rencontres au pied de la chaire pour changer des oeillades, des
serrements de mains, qui sait? peut-tre des billets doux, et qui
terminrent l'anne par d'heureux mariages ou des fianailles pleines de
promesses, seul rsultat un peu gai que le jansnisme ait jamais
produit.

Mais tous ces faits et bien d'autres encore sont plutt du domaine de la
biographie. Je craindrais qu'on ne trouvt pas  les lire le plaisir que
j'aurais  les raconter. Revenons donc  notre sujet, c'est--dire 
l'homme priv et  ses amours.

Il tait dou d'une nergie peu commune. Aucun labeur, si rude ft-il,
ne parvenait  l'craser. Mme aprs la cinquantaine,  l'poque o
j'eus l'honneur d'tre admis auprs de lui, il pouvait encore gayer ses
travaux de quelques distractions. Que de fois, les soirs d't, aprs
une longue journe passe sur les livres, l'ai-je vu sur le point de
succomber  la fatigue! Tandis que je lui lisais l'ouvrage dont il avait
 parler, sa paupire alourdie se fermait; il dodelinait de la tte et,
me tendant avec effort le bout de ses doigts alanguis: Adieu, disait-il
d'une voix teinte,  demain, je n'en puis plus. Je le quittais,
persuad qu'il allait se mettre au lit et y dormir d'un sommeil de
plomb. Quel n'tait pas mon tonnement de le rencontrer une heure aprs
sur le trottoir, frais et pimpant, le pardessus au bras, le nez au vent
et lorgnant avec dlices toutes les femmes qui passaient  porte de son
regard.

 Lausanne, il tait plus jeune et partant plus actif. Son premier soin
fut de reconnatre le pays. La ville, agrablement tage sur les bords
du Lman, est en outre entoure de vignes, de vergers et de prairies qui
prsentent un charmant coup d'oeil. Quoique la plupart des rues,  cause
de leur pente rapide sur la colline o elles sont bties, soient de
vritables casse-cou et tournent le dos au soleil et au lac, on y
respire un air d'aisance, de bien-tre bourgeois. Mme pour un homme
habitu aux plaisirs de Paris, c'est,  tout prendre, un supportable
lieu d'exil.

Voltaire, qui y passa trois hivers (1755-1758), s'y plut beaucoup et en
trouva les habitants  son gr. Il fut agrablement surpris de leur voir
un got pour l'esprit qu'il contribua  dvelopper, mais qu'il n'avait
pas eu  crer: On croit chez les badauds de Paris, crivait-il, que
toute la Suisse est un pays sauvage; on serait bien tonn si l'on
voyait jouer _Zare_  Lausanne mieux qu'on ne la joue  Paris... Il y a
Suisses et Suisses. Ceux de Lausanne diffrent plus des petits cantons
que Paris des Bas-Bretons.

Sainte-Beuve y fit d'abord de frquentes promenades, qu'il dirigeait
tantt vers un gracieux coteau couvert d'arbres fruitiers qui descend en
pente douce vers le lac, tantt du ct du bois de Rovra qui domine la
ville. Il s'y reposait souvent sous un orme qu'il a chant:

     trange est la musique aux derniers soirs d'automne,
     Quand vers Rovra, solitaire, j'entends
     Craquer l'orme noueux et mugir les autans
     Dans le feuillage mort qui roule et tourbillonne.

C'est de l sans doute qu'il songeait aux grands crivains dont la
prsence avait illustr ces lieux avant lui.

L, me disais-je, Rousseau jeune a pass. Plus tard, son souvenir mu y
dsignait, y nommait pour jamais des sites immortels. L-bas, Voltaire a
rgn, Mme de Stal a brill dans l'exil. Byron, dans sa barque agile,
passait et repassait vers Chillon. Ici-mme, Gibbon accomplissait avec
lenteur l'oeuvre historique majestueuse conue par lui au Capitole.

Le plus beau paysage ne tarde pas  paratre insipide, si l'on est seul
 le contempler; d'ailleurs, quand le soleil se couche, il est bon de
trouver un logis o passer la soire. Sainte-Beuve aimait la solitude
par intermittence, mais ne trouvait que dans le monde l'emploi de ses
brillantes facults. Sauvage par nature sans tre timide, il eut bientt
une maison  lui, un lieu d'asile o il put causer, rimer, aimer en
toute libert.

Parmi ses collgues de l'Acadmie tait un professeur d'histoire, Just
Olivier, qui, venu  Paris pour le voir en 1830, n'avait pas cess de
correspondre avec lui et s'tait employ  le faire nommer  Lausanne.
Il avait pous une aimable Vaudoise, frache, rieuse, intelligente,
pote mme, une vraie Claire d'Orbe en chair et en belle humeur. Ce qui
la rendait plus piquante tait un certain tour d'esprit ml de srieux
et de gat, naturel et travaill  la fois, trs-capable de
raisonnement, d'tude, de dialectique mme, vif pourtant, assez imprvu
et nullement dnu d'agrment et de charme. Cette nature de femme est
loin de dplaire, quand on la rencontre sur les gradins des collines
tages autour du Lman.

M. et Mme Just Olivier, mariant leur idal potique ainsi qu'ils avaient
uni leurs destines, publirent un volume de vers intitul: _Deux Voix_.
Cela fit dire aux malins du pays qu'il n'y en avait qu'une de _juste_,
qui n'tait pas celle du mari. Quoi qu'il en soit, les deux poux,
flatts de voir un crivain suprieur, dj clbre  plusieurs titres,
leur donner la prfrence, venir  eux et leur offrir son amiti,
l'accueillirent avec transport, le mirent de toutes leurs parties de
plaisir et ne firent bientt qu'un avec lui. On les vit souvent tous
trois parcourir les sites enchanteurs et les bords du lac, devisant de
posie et jouissant ensemble de ce doux climat qui invite  l'amour.

Les jours o l'Acadmie leur donnait cong, les trois insparables
poussaient jusqu' Eysins, petit village des environs, o demeurait le
pre d'Olivier. L, Sainte-Beuve merveillait ces bonnes gens par la
rondeur de ses manires et par de spirituelles saillies. Il se montrait
bon enfant, heureux de s'asseoir  la table rustique et ne trouvant 
redire qu' la grosseur des gteaux dont on lui servait d'normes
tranches. Il leur confiait ses projets, ses esprances et le regret de
n'avoir pu amener avec lui sa vieille mre, trop ge pour quitter
Paris. Elle ne laissait pas de trembler sur les dangers que ses gots
d'aventure pouvaient lui faire courir: Pourvu qu'il me rapporte ses
deux oreilles, disait-elle, je ne lui en demande pas davantage.

Sainte-Beuve lisait  ses amis les lettres qu'il en recevait et o se
rencontraient de comiques mprises. Son fils lui ayant crit qu'un
ouragan s'tait dchan sur Lausanne et avait emport plusieurs
_chemines_, elle lut de travers et rpondit: Eh quoi! mon enfant, le
vent t'a enlev tes _chemises_. Te voil donc nu comme un petit saint
Jean. On riait de son erreur, tout en croquant les oeufs et les poulets
du pre Olivier. Quand la chaleur devenait trop forte, l'invit se
couchait sans gne, au grand scandale des propritaires, dans l'herbe
des prs, en pleine fleur d'esparcette et de sainfoin.

Entre temps, les deux amis, laissant Mme Just  la ferme, partaient pour
quelqu'un de ces hauts plateaux d'o l'on jouit du magnifique panorama
des Alpes et du lac. Mais, arriv  mi-cte, le Parisien, dont le petit
pied et la fine chaussure souffraient au contact des cailloux, laissait
le Suisse escalader seul ses cimes ardues et, assis  l'ombre, rimait un
sonnet ou aiguisait une pigramme. Si complaisant qu'il voult se
montrer  l'ami qui l'admettait dans son intrieur, il est des fatigues
qu'il se refusait  partager; son temprament rpugnait  l'excessif.
Quel souvenir pnible lui tait rest des nombreuses ascensions que
l'infatigable Victor Hugo, dou d'un jarret d'acier, l'avait forc de
faire avec lui, au temps de leur grande intimit, sur le haut des tours
de Notre-Dame[19], pour contempler les couchers de soleil dont le pote
des _Chants du crpuscule_ traduisait ensuite la splendeur en ses vers!
J'ai gard de mes vieilles habitudes littraires, soupirait-il plus
tard, le besoin de ne pas me fatiguer et mme le dsir de me plaire  ce
que j'admire.




VIII

SAINTE-BEUVE REFUSE D'EMBRASSER LE CALVINISME.--CHRONIQUES PARISIENNES.


L'agrment de ce sjour  Lausanne n'allait pourtant pas sans quelques
ennuis. L'historien de Port-Royal ne cessa mme d'y tre poursuivi par
une tracasserie  laquelle nous aurions peine  croire, si elle n'tait
atteste par de nombreux tmoignages, et qui dut contribuer  hter son
dpart: les Suisses, quelle folie! s'taient mis dans la cervelle de le
convertir au protestantisme.

Pour comprendre un si trange dessein, il faut se reprsenter
Sainte-Beuve, avec sa politesse de bon got, sa douceur de caractre, sa
complaisance  entrer dans les ides des autres et  ne les contredire
en rien. S'tant convaincu de bonne heure que la nature est plus grande
et plus varie qu'elle ne l'avait prouv en le crant, et n'ayant pas la
fatuit nave de se prendre pour le patron universel, il ne se croyait
pas tout l'esprit en partage; il admettait fort bien qu'on et des
opinions diffrentes et mme opposes; il entrait au besoin dans ces
opinions pour les comprendre, les expliquer, en retirer la parcelle de
vrit qu'elles peuvent contenir, et il vous les commentait si
intelligemment que vous finissiez par croire qu'il les adoptait. De l
un malentendu parfois plaisant.

En gnral, les gens s'imaginent avoir en eux tout le bon sens et la
vrit possible. Quand ils discutent avec vous, ils n'coutent
qu'eux-mmes, prennent vos politesses pour des avances, et votre silence
pour un acquiescement. En entendant Sainte-Beuve exposer avec tant de
feu les ardeurs religieuses des nonnes et des solitaires de Port-Royal,
on se persuada qu'il en partageait les croyances. De jansniste 
calviniste il n'y a que la main. Il fallait donc lui faire franchir le
pas. Chacun s'y employait avec zle et le sermonnait de son mieux. On
comptait beaucoup pour le succs de cette bonne oeuvre sur M. Vinet, le
grand homme de ce petit monde, qui tait arriv  Lausanne en mme temps
que Sainte-Beuve, dont celui-ci estimait la haute valeur morale et
auquel il tmoignait toutes sortes de respect.

D'aprs ce qu'on dit de M. Vinet, il devait avoir trop de tact et
d'intelligence pour accepter pareille mission. Proposer  un homme
d'honneur de changer de religion, c'est lui faire la plus mortelle
injure. Les dvots, dans leur ridicule suffisance, ne comprennent pas
cela. Aussi les mes pieuses ne cessaient d'assiger M. Vinet, qui avait
le tort de se prter  ce rle, lui demandant: Eh bien! est-il
converti?  quoi il rpondait avec impatience: Si vous voulez savoir
le fond de ma pense, je le crois convaincu et non pas converti.

Bien entendu, Sainte-Beuve n'tait ni l'un ni l'autre. Il n'avait jamais
vu dans ces combinaisons rputes divines que les plus belles des
illusions ou, si vous voulez, des esprances humaines. Sa parole
n'excdait pas sa pense et les rserves y taient toujours prsentes.
Cela ne l'a pas empch d'tre jusqu' la fin en butte aux importunits
des convertisseurs. On l'attaquait de plus d'un ct; il avait 
repousser  la fois les assauts de Genve et ceux de Rome. Un an avant
sa mort, une demoiselle suisse, du nom de Couriard, lui ayant crit pour
l'endoctriner encore, il rpondit:

Pourquoi donc me prchez-vous? qu'ai-je fait pour cela? Laissez-moi
vous soumettre une singularit qui me frappe.

J'ai  Boulogne-sur-Mer une cousine, une vieille cousine de beaucoup
d'esprit, qui s'tait mise, il y a deux ans,  rentrer avec moi en
commerce de lettres, renouant ainsi avec mes souvenirs d'enfance. Et
puis, tout d'un coup, un jour, elle m'a propos de me recommander aux
prires de tout un couvent, dont la suprieure, disait-elle, tait une
de nos parentes. En un mot, elle a fait preuve  mon gard du zle
catholique et monastique le plus intempestif et le plus dplac. Je le
lui ai dit.

Or, comment se fait-il aujourd'hui qu'il m'arrive de Genve, et d'un
ct non catholique, la mme insinuation, la mme tentative de
prdication? Il y a de quoi faire rflchir un philosophe.

Peut-tre oublie-t-il d'avouer que plus d'une fois il a donn des
esprances de conversion aux jolies prcheuses de Lausanne, afin
d'obtenir d'elles la mme rcompense que lui avait value son adhsion
momentane au parti catholique?

Lorsque, au lieu de femmes ou de demoiselles, il avait affaire  des
hommes, comme il n'y avait pas de compensation gracieuse  esprer, le
ton devenait plus vif; il me semble l'entendre:

--Pourquoi m'adressez-vous un sermon? Est-ce que je me permets de vous
en adresser un,  vous? Et pourquoi les choses ne seraient-elles pas
gales entre nous? Vous avez piti de moi et de mon malheur, je vous en
remercie, mais qui vous a dit que j'tais si  plaindre? Vous jouissez
des consolations que vous donne la foi, laissez-moi celles que je tire
de la philosophie. Vous me vantez les beauts du christianisme et voulez
me les faire comprendre: qui vous a dit que je ne les comprenais pas? Ce
ne serait pas du moins faute d'tude. De quel droit m'appelez-vous
_athe_, injure banale dont les orthodoxes de tous les temps ont voulu
fltrir ceux qui les gnaient. Lisez mes crits, vous y trouverez plus
de doutes que d'affirmations sur les choses que je ne sais pas. Ne croit
pas  la rvlation qui veut. Bornez-vous  ignorer ce que je pense et
ce que je sens. Vous ne savez si je suis gallican ou ultramontain, ou
jansniste ou catholique, ou calviniste, pas plus que vous savez si je
suis philosophe idaliste ou naturaliste. Tenez-vous-en l. Notre monde
est plein d'empresss qui vous invitent  la foi, sans s'apercevoir
qu'eux-mmes en changent plus souvent que de chemise. Je ne rencontre
que gens qui me disent: Vous ne croyez  rien!--En effet, monsieur, car
je ne crois pas  vous. M'est-il jamais venu  la pense d'ter ou de
diminuer la croyance chez qui la possde? Traitez-moi donc comme je fais
les autres. Je ne tracasse personne, qu'on me laisse en repos: ce n'est
pas trop demander, je pense?

Son cours termin, Sainte-Beuve revint en France et se replongea
aussitt dans le courant de la vie parisienne, son lment vritable. Il
n'oubliait pas cependant les amis qu'il avait laisss au bord du Lman,
et il se rappelait  leur souvenir par des lettres frquentes. Quelques
extraits de cette correspondance nous donneront une ide exacte de la
tendresse de ses sentiments pour eux et de l'intimit de leurs
relations.

Cher Olivier, je suis tent... de quoi? de retourner passer un hiver 
Lausanne pour achever _Port-Royal_. J'ai ici des habitudes trop prises,
trop chres mme,  rompre. Si j'avais plus de vigueur, je me donnerais
peut-tre encore auprs de vous une anne de travail et de solitude...

Je voudrais bien passer encore avec vous, chers amis, quelques-uns de
ces jours qui appartiennent au coeur; le fait est que le coeur ici est
supprim. On ne trouve plus de temps pour rien dans ce flot de monde.
Oh! tout cela me mnera-t-il  quelques annes d'une vie cache et
solitaire avant la mort? Je me le figure par moments, mais je ne prends
gure le chemin direct.

Oh! quand le calme et la vie paisible! Dans l'autre vie ou dans je ne
sais quel automne pass auprs de vous.

Ne dirait-on pas,  l'entendre, qu'il vit  Paris malheureux et dsol
comme un ramier exil de son nid? En ralit, il s'tait, suivant sa
coutume, remis  l'tude de plus belle, sans compter que le coeur,
puisque coeur il y a, ne chmait pas, ainsi que nous le verrons plus
tard. Ces potes ont une faon de dire qui, tout en tant sincre au
fond, ne laisse pas de donner le change.

Il ne s'en tint pas  de purs tmoignages platoniques; son esprit
inventif trouva bientt le moyen de rendre service aux deux poux.
Ceux-ci, tents par l'ambition, avaient achet la _Revue Suisse_ qu'ils
rdigeaient et administraient en commun. Lui-mme ne tarda gure  les
aider de ses conseils, de son exprience et aussi de son active
collaboration. Il leur crivait  ce sujet:

Je reviens aux affaires qui, pour moi, se rejoignent aux affections.
Tchez de fonder l-bas quelque chose, un point d'appui quelconque, un
organe  la vrit: je serai tout  vous. Ce que Voltaire a fait 
Ferney avec son gnie et ses passions, pourquoi ne le fonderait-on pas 
Lausanne avec de la probit et du concert entre trois? Faites-nous
l-bas bien vite une patrie d'intelligence et de vrit; je vous aiderai
ici de tout mon pouvoir et peut-tre un jour de plus prs, durez
seulement. Je voudrais tre plus libre que je ne suis. Si je l'tais un
jour, et si cette Revue allait et durait, on pourrait y tablir quelque
rve. On le voit, il les berait de l'espoir qu'il irait un jour se
fixer auprs d'eux.

Les poux Olivier avaient compt que, grce  leurs talents conjoints,
cette publication ferait du bruit en France et y conquerrait des
abonns. Sainte-Beuve se hta de leur enlever cette illusion, de leur
montrer que le public auquel ils devaient s'adresser tait la socit
cosmopolite qui, de tous les points de l'Europe, afflue en Suisse ou y
passe pour se rendre en Italie.

Figurez-vous bien qu'on ne lit pas ici la _Revue Suisse_. Ce n'est
jamais  Paris qu'elle trouvera ni lecteurs ni abonns. Il faut partir
de l. Je vous assure que c'est ma conviction intime, quand mme je n'y
serais pas intress. Son public, auquel elle doit viser de plus en
plus, c'est le dehors, c'est la Suisse et l'Allemagne: Suisse allemande
et franaise et ce qui s'en suit. Conqurons ce champ, s'il se peut;
vouloir faire d'ici un centre, c'est une chimre. Laissons l Paris et
visons  Appenzel. La gloire au bout du compte s'y retrouverait.

Enfin, prenant part  la rdaction du recueil, il se mit  leur expdier
rgulirement des _Chroniques parisiennes_ pleines de vivacit, de
mordant, de malices, o il se permettait de dire autre part qu'aux
roseaux:

     Midas, le roi Midas, a des oreilles d'ne.

Recueillies depuis en volume, elles se font lire encore avec plaisir,
bien que l'intrt de ce genre de littrature diminue  mesure que l'on
s'loigne des vnements qui y ont donn lieu.

Dans un de ses _Nouveaux Lundis_, il explique fort clairement le plaisir
qu'il prit  cette collaboration clandestine:

On peut, avec probit et sans manquer  rien de ce qu'on doit, bien
voir  Paris sur les auteurs et sur les livres nouveaux ce qu'on ne peut
imprimer  Paris mme  bout portant, et ce qui,  quinze jours de l,
s'imprimera sans inconvnient, sans inconvenance, dans la Suisse
franaise. Je l'ai prouv durant les annes dont je parle (1843-1845).
J'avais en ces pays un ami, un de ceux de qui l'on peut dire qu'ils sont
unanimes avec nous, un autre moi-mme, M. Just Olivier, et nous nous
sommes donn le plaisir de dire pendant deux ou trois ans des choses
justes et vraies sur le courant des productions et des faits
littraires. On le peut, on le pouvait alors sans tre troubl, ni mme
souponn et reconnu.

Il n'tait pourtant pas sans inquitude  ce sujet. En envoyant ses
chroniques  Lausanne dans le plus grand secret, il n'oubliait pas de
recommander la prudence. Donnez-le comme tir de vous-mmes, tir des
journaux; enfin, qu'il y ait un double rideau de mon ct. Je vous dirai
que je ne suis pas sans quelque souci pour cette chronique. Ma position
personnelle est trs-bonne, quand je ne vais pas dans le monde et que je
boude. Alors j'ose. Quand j'y retourne, quand je suis repris, alors je
deviens plus timide.

Son incognito ne fut pas trahi; la _Revue Suisse_ passa inaperue et ne
fit pas la fortune de ses propritaires. Dans l'intervalle, la
rputation de Sainte-Beuve se consolidait; sa position, d'abord assez
prcaire, s'amliorait. Il avait t nomm en 1840 conservateur  la
Bibliothque Mazarine, en 1844 membre de l'Acadmie franaise; il tait
devenu le critique influent et autoris de la _Revue des Deux-Mondes_;
les salons aristocratiques se le disputaient; bref il prenait peu  peu
la place que mritait la supriorit de son talent.

Par un destin contraire, Olivier, non-seulement n'obtenait pas de sa
Revue ce qu'il avait espr, mais perdait encore sa chaire de professeur
 l'Acadmie,  la suite d'une rvolution locale, sorte de tempte dans
un verre d'eau. Quand il vit, d'un autre ct, que son ancien collgue
renonait dcidment au sjour de Lausanne et faisait flors  Paris, il
se dcida lui-mme  venir le retrouver, descendit place Royale, et s'y
tablit avec sa famille.

     Voil nos gens rejoints et je laisse  penser
     De combien de plaisir ils payrent leur peine.

Sainte-Beuve reprit ses habitudes familires. Nous le voyons en 1848,
pendant la tumultueuse journe du drapeau rouge, traverser
tranquillement la foule, que calme  son gr l'loquence de Lamartine,
pour aller lire  ses amis son troisime volume de _Port-Royal_, qui
tait sur le point de paratre. Il ne put toutefois leur rendre tous les
bons offices qu'ils paraissent avoir attendu de lui. S'ils croyaient
qu'il ft en son pouvoir de les lancer dans le monde littraire et de
fonder leur rputation, ils durent en rabattre. Le critique n'a pas le
don de deviner le talent cach qui n'a pas encore jailli. Il n'est pas
comme l'abb Paramel qui, une branche de coudrier  la main, dcouvre
les sources caches. La posie du canton de Vaud, cueillie sur place,
exhale une verdeur rustique, alpestre, qui ne dplat pas. Mais ds
qu'on la transplante, cette rose des montagnes perd son lger parfum et
ne garde plus que les pines. Voyez ce qui arrive  Mme de Gasparin.
Malgr tout le mouvement que l'on s'est donn pour elle, ses livres
n'ont pu russir en France: on la loue, mais on ne la lit pas. Un de mes
amis, quand on lui prsente un volume de cette provenance, a coutume de
dire: Non, merci, a sent le rform.

En outre, Mme Olivier, comprenant que la vraie posie d'une mre de
famille est dans les soins et l'ducation de ses enfants, reprisait et
lavait leurs bas au lieu de tremper les siens dans l'indigo. Son mari,
rduit  ses propres ailes, ne prit pas un grand essor.  peine si,  la
faveur de leur ami, il parvint  glisser dans les Revues deux ou trois
articles. Le peu que j'ai lu de lui me fait penser que l'on trouva  son
style trop de gravit, trop de barbe et de poids. Il prit enfin le bon
parti, entra dans une imprimerie comme correcteur et n'crivit plus qu'
ses heures perdues.

Tout cela avait un peu refroidi les relations avec Sainte-Beuve; une
dernire circonstance acheva de les brouiller.

L'acadmicien, par deux testaments successifs, dposs entre les mains
d'Olivier, l'avait nomm son excuteur testamentaire. Certes il n'est
pas dsagrable, surtout lorsqu'on tire le diable par la queue, de se
savoir couch sur le testament d'un homme qui a quelque fortune. Mais 
quoi cela sert-il, si le testateur s'obstine  vivre? Or, Sainte-Beuve,
loin de songer  raliser son rve d'lyse, arrangeait son existence en
vue d'un long avenir. Il avait pris chez lui une certaine dame Vaquez,
Espagnole au teint bistr, qui, voulant tre matresse au logis, en
cartait jalousement les anciens habitus. Olivier eut plusieurs fois
maille  partir avec elle. De plus, il apprit que son ami, sans lui en
souffler mot, avait fait un troisime testament--ce ne devait pas tre
le dernier,--et qu'il laissait son hritage  d'autres. C'en tait trop.
Il cessa de venir  la petite maison de la rue Montparnasse et passa
quatre ans sans revoir l'ingrat. Celui-ci ne parut pas s'apercevoir de
la bouderie. Au bout de ce temps, la snora tant morte et l'acadmicien
ayant l'air de plier sous l'excs du travail, on se ravisa et on lui
crivit pour renouer avec lui. L'obsession devenait importune; il y mit
fin par la rponse suivante, qui justifie le mot du diplomate anglais,
Henri Bulwer: M. Sainte-Beuve n'crit pas comme on pend dans mon pays,
haut et court:

     Mon cher Olivier,

     Je vous remercie de votre lettre et de l'intention qui l'a dicte.
     Je n'entre dans aucune explication; car si dtailles que soient
     celles que vous prenez la peine de me donner, je ne les crois pas
     encore compltes. Un seul point m'importe  marquer: li comme je
     l'tais avec vous et sans que je pense avoir d'autre tort que celui
     d'tre depuis cinq ou six ans sous le fardeau d'un travail
     incessant et qui n'est pas devenu plus facile en se
     continuant,--travail qui m'a interdit tout entretien de relations
     mondaines ou amicales, et m'a forc de laisser crotre l'herbe sur
     le chemin de l'amiti,--je me suis un jour aperu tout d'un coup,
     et sans m'y tromper, que les ronces avaient pouss entre nous et
     qu'il n'y avait plus de sentier. Je ne suis pas de ceux qui disent
     _tout ou rien_ en amiti; aussi euss-je accept et agr avec
     reconnaissance tout ce qui m'aurait prouv que le pass tenait
     entre nous. Mais videmment vous aviez accueilli cette ide, que
     notre amiti pouvait entirement cesser, et les choses, en tant
     qu'elles dpendaient de vous, se sont passes en consquence. L
     est pour moi la blessure. Car j'aurais admis tout le reste,
     diminution, ajournement, tristesse et voile  demi-sombre sur le
     pass. Mais ce qui domine dsormais mes souvenirs en ce qui vous
     concerne, c'est cette abdication et cette rsignation volontaire
     que vous avez faites de notre pass. Une lettre telle que celle que
     je reois aujourd'hui, venue plus tt et  temps, m'aurait certes
     suffi et touch; mais aprs des annes rvolues, comment renouer la
     chane? Est-ce ma faute si j'avais cru que malgr tout, et 
     travers les absences et les ncessits de la vie impose  chacun
     de nous, il y avait quelque chose de sr et d'essentiel, j'oserai
     dire d'insoluble, dans notre amiti, et si je ne puis plus le
     croire? Au moins qu'il reste de vous  moi une disposition gale et
     tristement bienveillante; c'est celle que votre lettre me parat
     assez bien exprimer et qu'elle a aussi produite en moi,--une estime
     durable d'homme  homme. Recevez-en ici l'assurance.

     SAINTE-BEUVE.

Pour complter l'histoire, je dois ajouter que cette lettre et la
plupart des dtails qui la prcdent m'ont t fournis par un crit
posthume de Just Olivier.




IX

PROJET DE MARIAGE.--MADAME D'ARBOUVILLE.--OPINION ET RLE DE
SAINTE-BEUVE EN POLITIQUE.


La nature se prsente deux fois  nous pour le mariage: la premire
fois,  la premire jeunesse. On peut lui dire alors: _Repassez!_ elle
n'insiste pas trop. Mais la seconde fois,  cette limite extrme,
lorsqu'elle reparat, lorsqu'elle insiste avec un dernier sourire,
prenez garde: si vous la repoussez encore, elle se le tiendra pour dit,
elle ne reviendra plus.

En crivant ces lignes, Sainte-Beuve a d songer  ce qui lui est arriv
 lui-mme; il nous initie  l'une des crises les plus inquites de son
existence, crise qui dura plusieurs annes et pendant laquelle il fut
constamment tourment par un vague dsir conjugal.

Au fond, le mariage fut pour lui comme la foi: vainement, il essaya de
s'y prendre; il ne put jamais y parvenir. Son caractre tait plutt
hostile  un engagement lgal, troit et ternel. Il ne tarissait pas en
plaisanteries sur les inconvnients de ce lien, qui enchane le caprice
et coupe les ailes  la fantaisie. Dans un spirituel rapport au Snat,
au sujet de la proprit littraire, il a gliss deux portraits pleins
d'ironie et d'humour, la femme de l'homme de lettres et le mari d'un
bas-bleu.

Pourtant, il fut tent  son heure comme les autres; peu s'en fallut
mme qu'il ne succombt. C'est peu aprs son retour de Suisse que lui
prit cette dmangeaison. Rien de plus naturel: il avait trente-cinq ans,
une position faite, un coeur inflammable et des sentiments dlicats;
n'tait-ce pas le moment de partager le tout avec une compagne digne de
lui?

Pour le voluptueux, le soir des noces offre un attrait irrsistible.
N'avoir jamais possd que des femmes qui appartiennent  un autre ou
mme  tout le monde, et voir venir  soi pare de fleurs, mue et
rougissante, une jeune fille dont le regard interroge timidement le
vtre, cherchant  deviner si elle vous plat; tre le matre absolu de
cette ingnue, dont une mre a mis quinze ans  ennoblir l'me et 
orner l'esprit; n'avoir qu'un mot  dire,  peine un geste  faire pour
qu'elle tombe dans vos bras, et se livre tout entire  vos
embrassements, n'est-ce pas le bonheur suprme et l'Eden sur la terre?
Si, en s'veillant d'un si beau rve, a dit Musset, on ne se trouvait
pas mari, qui ne voudrait le faire tous les soirs?

Sainte-Beuve connaissait trop bien, les ayant vus chez mainte famille,
les pines et les tracas du mnage pour ne pas hsiter. Il est vrai que
l'exprience des malheurs d'autrui ne nous rend pas toujours prudents.
On a beau se rappeler le sort de tant de maris dont on contribua
peut-tre  garnir le front, ds qu'il s'agit de soi-mme, on reprend
confiance, et si l'ombre du doge Cornaro se profile dans le lointain, on
l'carte d'un geste: Oh! moi, ce sera diffrent!

N'est-ce pas, d'ailleurs, un bon moyen de se rattacher  l'existence, 
la socit, d'y prendre une place distincte en devenant  son tour chef
de famille? En cet tat, on revit, on rajeunit, on croit; tout aeul
pench sur le berceau de ses petits-enfants comprend mieux que le
philosophe la vritable immortalit, la chane des gnrations et
l'ternel recommencement du monde.

Afin d'chapper  la tentation et de semer sur les chemins ses vellits
matrimoniales, Sainte-Beuve entreprit le classique voyage d'Italie. Mais
son rve le poursuivit jusqu'au pied du Vsuve, o il s'criait: Oh!
vivre l, y aimer quelqu'un et puis mourir. De retour  Marseille, le
rve se dessine dans une impression fugitive. Ce fut pendant une
promenade en mer avec une de ces Marseillaises si attrayantes, dont la
beaut unit la fougue du vieux sang gaulois  la morbidezza italienne.

Nous voguions le soir hors du port, nous allions rentrer: une musique
sortit, et elle tait suivie d'une quarantaine de petites embarcations
qu'elle enchanait  sa suite, et qui la suivaient en silence et en
cadence. Nous suivmes aussi: le soleil couch n'avait laiss de ce ct
que quelques rougeurs; la lune se levait et montait dj pleine et
ronde; _la Rserve_ et les petits lieux de plaisance, aussi bien que les
fanaux du rivage, s'illuminaient. Cette musique, ainsi encadre et
berce par les flots, nous allait au coeur: Oh! rien n'y manque,
m'criai-je en montrant le ciel et l'astre si doux.--Oh! non! rien n'y
manque, rpta aprs moi la plus jeune, la plus douce, la plus timide
voix de quinze ans, celle que je n'ai entendue que ce soir-l, que je
n'entendrai peut-tre jamais plus. Je crus sentir une intention dans
cette voix de jeune fille: je crus, Dieu me pardonne, qu'une pense
d'elle venait droit au coeur du pote, et je rptai encore, en
effleurant cette fois son doux oeil bleu: _Non! rien_.--Et semblables 
ces chos de nos coeurs, les sons dj lointains de la musique mouraient
sur les flots.

Enfin,  Paris, l'idal prend forme dcidment, et le vague projet
devient une vraie dtermination. Reu dans la maison du gnral
Pelletier, ami et chaud partisan des crivains libraux, il y retourna
frquemment et s'y prit de la plus jeune des deux charmantes filles qui
remplissaient de posie le salon de leur vieux pre. Il a racont, avec
bien de la dlicatesse, une des scnes d'intrieur qui avaient pu
encourager ses esprances. Un soir, pendant qu'il laissait errer une
main distraite et ignorante sur le clavier d'un piano encore tout
frmissant des accords qu'elle venait d'excuter, l'ane s'approcha et
dit avec un sourire: Essayez, qui sait? les potes savent beaucoup
d'instinct. Peut-tre savez-vous jouer sans l'avoir appris.--Oh! je m'en
garderai bien; j'aime mieux me figurer que je sais, et j'aime bien mieux
pouvoir encore me dire: peut-tre!--Elle tait l, elle entendit et
ajouta avec sa navet fine et charmante:--C'est ainsi de bien des
choses, n'est-ce pas? Il vaut mieux ne pas essayer pour tre sr.--Oh!
ne me le dites pas, je le sais trop bien, lui rpondis-je avec une
intention tendre et un long regard. Je le sais trop et pour des choses
dont on n'ose se dire: _Peut-tre!_--Elle comprit aussitt et se recula,
et se rfugia toute rougissante auprs de son pre.

Lui-mme est mu et devient timide, preuve d'amour. Une autre preuve,
c'est qu'il se remet  chanter et  clbrer le sentiment confus en des
vers, ma foi, assez innocents:

     Regards, retrouvez vite et perdez l'tincelle;
     Soyez, en l'effleurant, chastes et purs comme elle,
     Car le pudique amour qui me tient cette fois,
     Cette fois pour toujours! a pour unique choix
     La vierge de candeur, la jeune fille sainte,
     Le coeur enfant qui vient de s'veiller,
     L'me qu'il faut remplir sans lui faire de crainte,
     Qu'il faut toucher sans la troubler.

Qui n'a pass par cet embarras? Qui ne s'est demand,  de certaines
paroles  double entente,  quelque rougeur subite,  une main presse
furtivement, s'il tait rellement aim et s'il pouvait risquer la
dmarche? Aprs quelques mois d'indcisions, Sainte-Beuve s'arma de
courage et demanda la main de la jeune fille. Elle l'avait trait avec
tant de cordialit, qu'il crut en tre agr et pouvoir lui offrir son
nom. Si j'en crois des personnes bien informes, l'objet de sa recherche
joignait  toutes les grces une candeur et une sincrit d'me,
devenues introuvables quelques annes plus tard. Seulement son coeur
n'avait pas parl. Elle repoussa donc la demande, en y mettant, il est
vrai, des mnagements de sensitive qui s'effarouche elle-mme d'un
refus, adouci aussitt par des protestations d'amiti. Le mariage n'en
tait pas moins rompu. Dire pour quelle cause,  la distance o nous
sommes de l'vnement, ce serait assez difficile. Peut-tre la jeune
miss hsita-t-elle  venir dans une maison o elle ne rgnerait pas
seule, o elle aurait  compter avec une belle-mre. Peut-tre celle-ci,
dans sa jalouse tendresse, voyait-elle avec rpugnance lui chapper le
fils dont elle n'avait jusque-l partag l'affection avec personne. Des
matresses, passe encore: on sait que cela n'a qu'un temps; mais une
femme! voil qui donne  rflchir aux mres.

J'ai connu  Aix, en Provence, un professeur de calligraphie, appel
Bellombre, qui avait pass sa vie  vouloir se marier sans jamais y
parvenir. Il tait aussi fils de veuve. Toutes les fois qu'il avait t
sur le point de raliser son voeu, une anicroche s'tait rencontre pour
le faire chouer.  cinquante ans, il cherchait toujours. Quand on
interrogeait l-dessus Mme Bellombre: Eh! rien ne presse,
rpondait-elle, il est encore un peu jeune.

Le refus oppos  Sainte-Beuve n'avait sans doute rien de personnel, si
j'en juge par l'insistance que mit  lui voir continuer ses visites le
pre de la ddaigneuse enfant, insistance telle que l'crivain dut s'y
soustraire par une explication et se dlier:

     Octobre, 1840.

     Gnral,

     Sachant votre retour, et depuis plusieurs jours dj, j'ai 
     m'excuser prs de vous de n'avoir pas encore eu l'honneur de vous
     aller saluer. J'ai aussi, pour une dernire fois,  vous rendre
     compte d'une situation que ma dmarche, lors de votre retour
     prcdent, a si soudainement change, et sur laquelle, avant
     d'entrer dans le long silence, je vous dois et me dois  moi-mme
     de donner une explication finale. J'ai essay, depuis votre dpart,
     de cultiver, comme par le pass, des relations bien prcieuses,
     mais auxquelles le plus grand charme du pass tait ravi. J'ai cru
     un moment y avoir russi, avoir triomph assez de moi, ou plutt
     m'tre assez compltement remis  mon penchant, pour ne ralentir
     qu' peine une assiduit aussi dsire que combattue. Mais, vous
     l'avouerai-je? si je dissimulais au dehors, je le payais trop au
     dedans. Vous le comprendrez sans que je l'tale ici. D'une part,
     tre reu avec toute la bonne grce du monde et mme de ce qu'on
     appelle amiti; de l'autre, touffer et irriter en soi un sentiment
     dsavou, une souffrance qui tout bas s'ulcre, et remporter un
     long trouble qui se prolonge bien avant  travers les seuls remdes
     possibles de l'tude et de l'isolement: je n'ai pu y suffire, et, 
     partir d'un certain jour, je me suis dit, avec la seule force que
     je retrouvais en moi, de m'abstenir dsormais et de fuir dans mon
     ombre... Devant dsormais avoir trs-peu l'honneur de vous voir ou
     mme de vous rencontrer, souffrez, gnral, que je vous assure ici
     des sentiments de respect et d'inviolable souvenir qui, de ma part,
     ne cesseront de s'attacher  vous et  ce qui vous entoure.

Il n'prouva, d'ailleurs, aucun dpit de sa dception et voua mme une
vive gratitude  la jeune fille qui l'avait ainsi empch d'enchaner
son existence. Nul doute, en effet, que cette union avec une famille
bourgeoise n'et exig de lui bien des concessions, des renoncements, et
le sacrifice d'ides auxquelles il tenait par-dessus tout. Une fois
mari, il et fallu compter avec la socit et subir ces mmes prjugs,
qu'il tait dcid  combattre.

Son seul regret, vers la fin, tait de n'avoir pas d'enfants: A un
certain ge de la vie, si notre maison ne se peuple point d'enfants,
elle se remplit de manies ou de vices. Le jour o il eut
quarante-quatre ans, il crivit sur ce sujet une page touchante, qu'il
faut citer:

La nature est admirable, on ne peut l'luder. Depuis bien des jours, je
sens en moi des sentiments tout nouveaux. Ce n'est plus seulement une
femme que je dsire, une femme jeune et belle comme celles que j'ai
prcdemment dsires. Celles-l plutt me rpugnent. Ce que je veux,
c'est une femme toute jeune et toute naissante  la beaut; je consulte
mon rve, je le presse, je le force  s'expliquer et  se dfinir: cette
femme, dont le fantme agite l'approche de mon dernier printemps, est
une toute jeune fille. Je la vois, elle est dans sa fleur, elle a pass
quinze ans  peine; son front, plein de fracheur, se couronne d'une
chevelure qui amoncelle ses ondes, et qui exhale des parfums que nul
encore n'a respirs. Cette jeune fille a le velout du premier fruit.
Elle n'a pas seulement cette primeur de beaut; si je me presse pour
dire tout mon voeu, ses sentiments, par leur navet, rpondent  la
modestie et  la rougeur de l'apparence. Qu'en veux-je donc faire? Et si
elle s'offrait  moi, cette aimable enfant, l'oserais-je toucher, et
ai-je soif de la fltrir? Je dirai tout: oui, un baiser me plairait, un
baiser plein de tendresse; mais surtout la voir, la contempler;
rafrachir mes yeux, ma pense, en les reposant sur ce jeune front, en
laissant courir devant moi cette me nave; parer cette belle enfant
d'ornements simples o sa beaut se rehausserait encore, la promener les
matins de printemps sous de frais ombrages et jouir de son jeune essor,
la voir heureuse, voil ce qui me plairait surtout et ce qu'au fond mon
coeur demande. Mais qu'est-ce? tout d'un coup le voile se dchire, et je
m'aperois que ce que je dsirais, sous une forme quivoque, est quelque
chose de naturel et de pur: c'est un regret qui s'veille; c'est de
n'avoir pas  moi, comme je l'aurais pu, une fille de quinze ans, qui
ferait aujourd'hui la chaste joie d'un pre et qui remplirait ce coeur de
volupts permises, au lieu de continuels garements.

Oserai-je dire toute l'impression que produit sur moi ce morceau? La fin
me rconcilie un peu avec le commencement. Toutefois, j'en suis certain,
jamais homme, ayant eu des enfants autrement qu'en hypothse, ne
dtaillera d'une faon si sensuelle le sentiment paternel qui, en soi,
ne peut et ne doit avoir rien que de sobre.

Sainte-Beuve, estimant sans doute qu'il avait pay sa dette au monde en
ce qui regarde le mariage par les tentatives o son bon vouloir avait
chou, ne songea plus qu' se mnager un de ces arrangements  la fois
commodes et honorables, o l'amour se voile sous les gards, o il entre
plus d'estime pour le sexe et de reconnaissance que d'ardeur des sens,
et que la jalousie ne tourmente ni n'aiguillonne.

Depuis plusieurs annes il avait rencontr et connu dans les salons du
faubourg Saint-Germain la comtesse Sophie Logr, petite-fille de Mme
d'Houdetot, fille du gnral de Bazancourt, soeur du baron du mme nom et
femme du gnral d'Arbouville. Elle a compos des nouvelles
attendrissantes et mlancoliques sur les preuves qui attendent les
personnes de son sexe dans notre tat social, et l'on peut dire que par
beaucoup de points c'tait une me soeur de l'auteur de _Volupt_ et des
_Consolations_.

Le dernier biographe de celui-ci, M. Othenin d'Haussouville, ayant 
parler de leur liaison, l'a fait de ce ton pinc qui appartient aux
doctrinaires: Des communications bienveillantes, dit-il, me permettent
de soulever ici le coin d'un voile derrire lequel rien ne s'est jamais
abrit que de pur et de dlicat.

Qu'en sait-il?

De tous les jeux o de notre temps s'amuse le paradoxe, un des plus
futiles est celui qui vise  refaire une couronne de puret et
d'innocence  toutes les femmes,  commencer par les reines, et  finir
par les comdiennes. Que de livres n'a-t-on pas crits pour justifier
Marie-Antoinette, Marie Stuart et tant d'autres?  entendre ces
historiens d'un nouveau genre, historiens amoureux d'illusions et sujets
aux chimres, il semble vraiment que le malheur de ces reines serait
moins  plaindre et leur martyre digne de moins de piti, si elles
n'avaient pas toujours gard la fidlit conjugale. La vertu des
femmes, disait Mme de Girardin, est la plus belle invention des hommes.

Quel est le rsultat le plus clair de toutes ces apologies, si ce n'est
de donner un croc-en-jambe  la vrit historique et d'inaugurer une
fausse morale? Une belle femme qui rit au soleil est, ce me semble,
aussi respectable et, en tout cas, plus naturelle qu'une madone qui prie
dans l'ombre. Pauvres tres qui rachetez par la ruse ce que la nature
vous a refus de force et savez si bien vous relever de votre
infriorit, va-t-on vous punir de mort pour nous avoir donn la vie, et
serons-nous  votre gard d'autant plus svres que vous aurez t plus
indulgentes? Si prcieuse que soit la virginit, Bayle soutient avec
raison qu'il n'y a boulanger ni boucher qui voult sur cette perle faire
crdit de cinq sols. Quand cessera-t-on de vanter, outre mesure, la
continence et la chastet, ces vertus de moine, si ngatives, si
infcondes? Le meilleur moyen de faire porter ses fruits  l'arbre de la
vie ne sera jamais d'en couper les branches. Mettez cette thse  ct
de celle qui donne la vertu pour fondement aux rpubliques: les deux
font la paire.

Pour en revenir  M. d'Haussonville, je me garderais bien, aimant peu
pour mon compte  pousser  bout ces sortes de procs, de contredire 
sa rassurante assertion, s'il ne montrait  chaque ligne le bout de
l'oreille. Ce publiciste empanach trouve tout naturel que dans un Etat
dmocratique l'illustration de la naissance exerce encore son
prestige[20]; il s'tonne que le grand crivain, fils de ses oeuvres, et
qui avait ddaign la particule, quoique son pre la portt, ait
reproch au duc de Broglie de ne s'tre donn que la peine de natre;
puis, voulant lui faire une bonne mchancet, il met dans la bouche de
M. Cousin, n'osant le prendre  son compte, ce propos inattendu:
_Sainte-Beuve n'est pas gentilhomme_. Eh non, Dieu merci, il n'a rien de
commun avec vos gens, les de Cust..., les de Germ... et autres
gentilshommes si fameux que les nommer serait une inconvenance.

Le tout se termine par une mprise assez nave chez un futur
acadmicien. Il prtend en un endroit que Mme d'Arbouville exera sur le
talent de Sainte-Beuve une influence leve, morale, chrtienne, dont la
trace se retrouve dans les portraits de Mlle Aiss, de Mme de Krdner.
Or, ouvrez le volume  l'endroit indiqu et vous ne tarderez pas 
rencontrer ceci:

Mme de Krdner, dans les moments dcisifs avec son amant, fait une
prire  Dieu en disant: _Mon Dieu, que je suis heureuse! je vous
demande pardon de l'excs de mon bonheur_. Elle reoit ce sacrifice
comme une personne qui va recevoir sa communion.



Veut-on s'difier sur le genre d'attachement qui lia Sainte-Beuve  Mme
d'Arbouville? On n'a qu' lire les rgles de conduite qu'il professait
en telle matire, car il avait ses principes, lui aussi:

--Avec les femmes aimes qui nous ont repouss, rompre: mieux vaut une
rancune aimante.

Avec les femmes amies qui nous ont souri, continuer de vivre dans un
doux oubli reconnaissant.

Rapprochez de ces sentences l'affirmation suivante:

--Elle a t pendant dix ans ma meilleure amie, j'ai t son meilleur
ami.

Et vous comprendrez la large place qu'il a occupe dans le coeur et dans
les affections d'une personne si aimante et d'un esprit si cultiv.

Un jour que son secrtaire exposait devant lui, avec la candeur de la
jeunesse, une de ces thories sur le platonisme et l'amour pur
auxquelles le beau sexe applaudit volontiers, quitte  pratiquer le
contraire, il perdit patience et riposta:

--On se demande toujours si l'amiti sincre, forte, durable, est
possible entre un homme et une femme. Oui, je le crois, cela se peut,
mais  une condition: il faut qu'il n'y ait pas toujours eu amiti pure
et simple; qu' un moment aussi court, aussi fugitif que vous voudrez,
la passion ait parl; qu'il y ait eu abandon, faiblesse.

Dans une des rares nouvelles qu'il a mles  ses portraits, _Mme de
Pontivy_, rcit transparent de sa propre aventure, il est encore plus
explicite:

--La passion, telle qu'elle peut clater en une me puissante,
illuminait au dedans les jours de Mme de Pontivy. L'amour mme et
l'amour seul! Le reste tait comme ananti  ses yeux ou ne vivait que
par l. Les ruses de la coquetterie et ses dfenses gracieusement
irritantes, qui se prolongent souvent jusque dans l'amour vrai,
demeurrent absentes chez elle. L'me seule lui suffisait ou du moins
lui semblait suffire; mais quand l'ami lui tmoigna sa souffrance, elle
ne rsista pas; elle donna tout  son dsir, non parce qu'elle le
partageait, mais parce qu'elle voulait ce qu'elle aimait pleinement
heureux. Puis, quand les gnes de leur vie redoublaient, ce qui avait
lieu en certains mois d'hiver plus observs du monde, elle ne souffrait
pas et ne se plaignait pas de ces gnes, pourvu qu'elle le vt. Cette
douceur et cette discrtion dans la tendresse, ce bonheur tranquille que
le monde souponnait  peine et ne troublait point, convenaient
parfaitement  l'homme dj mr qui se rappelait, non sans effroi, les
bourrasques de sa passion pour Mme X..., et qui de sa vie n'avait pu
prendre sur lui de passer la nuit entire  ct d'une femme. Il aimait,
en effet,  procder avec elles par entrevues rapides, afin de laisser 
l'ardeur toute sa vivacit.

On dirait que le sceptique a t dsarm cette fois par le charme
qu'embellissait une bonne grce perptuelle; il redevient jeune, il
croit  l'amour et  sa dure. Non, s'crie-t-il, il n'est pas vrai que
l'amour n'ait qu'un temps plus ou moins limit  rgner dans les coeurs;
qu'aprs une saison d'clat et d'ivresse, son dclin soit invitable;
que cinq annes, comme on l'a dit, soient le terme le plus long assign
par la nature  la passion que rien n'entrave et qui meurt ensuite
d'elle-mme.

En consquence, il nous reprsente les deux amants s'avanant toujours,
plus unis dans les annes qu'on peut appeler _crpusculaires_, et o un
voile doit couvrir toutes choses en cette vie, mme les sentiments
devenus chaque jour plus profonds et plus sacrs.

En ralit, les choses se passrent un peu autrement. Mme d'Arbouville,
 la fin de ses jours, tait revenue aux pratiques de dvotion et avait
confi la direction de sa conscience au pre de Ravignan. Elle alla
s'teindre  Lyon le 22 mars 1850, refusant, dit-on, de recevoir l'ami
qui, malgr leur rupture, tait accouru  la nouvelle du danger pour la
revoir une dernire fois,  l'instant de la sparation et de l'adieu
suprme, et qui priait qu'on lui permt du moins de presser les lvres
que la mort allait fltrir[21].

Quoi qu'il en soit, et nonobstant cette brouille finale, il lui dut les
dix annes les plus heureuses de sa vie (1837-1848), celles du moins o
son existence fut arrange le plus  son gr, selon son rve. La
matine, racontent ses biographes, tait consacre au travail courant;
l'aprs-midi,  quelque lecture de choix ou  quelque flnerie potique.
Le soir, il allait dans les salons, chez Mme de Broglie, chez Mme de
Boigne; causait avec esprit, avec feu; observait, et, rentr chez lui,
notait dans son journal intime mille souvenirs intressants, des
anecdotes curieuses, de fines remarques morales. L't, il passait ses
vacances dans un des chteaux de M. Mol, oncle de Mme d'Arbouville, 
Prcy, au Thil,  Champltreux ou au Marais. Il avait si bien pris ses
habitudes dans cette hospitalire demeure du Marais que, pour goter les
douceurs de la socit sans en souffrir la dpendance, il avait lou en
1847 une petite maison dans le village et pouvait ainsi travailler et
dner chaque jour au chteau.

On ne produit pas un effet brillant dans notre pays si l'on n'est homme
du monde et si l'on ne frquente les salons. Il faut tcher seulement
que le talent s'y perfectionne sans s'y user.

Au milieu de ce cercle aristocratique, Sainte-Beuve payait par les
bonnes grces de l'esprit ce que la fortune lui refusait de rendre sous
une autre forme. Il y tait, d'ailleurs, fort got et apprci. Le
comte Mol surtout parat l'avoir conquis et charm par la dlicatesse
de ses flatteries. Lorsqu'il s'entretenait avec lui de quelqu'un des
hommes distingus, comme Fontanes, de Dalmas, de Beausset, Melzi, qu'il
avait autrefois connus, il ne manquait jamais d'ajouter: Oh! je suis
certain qu'il vous aurait plu singulirement et que vous vous seriez
convenus! Se peut-il imaginer faon plus adroite de chatouiller un coeur
avide avant tout de nobles amitis?

Ce mme homme d'tat lui ayant offert de le faire entrer  l'Acadmie,
il s'y prta volontiers. Son bagage littraire tait plus que suffisant,
et la mort de Casimir Delavigne laissait vacant un des fauteuils. Mais
survint tout  coup, pour le lui disputer, un personnage fort oubli
aujourd'hui, M. Vatout, qui n'avait d'autre titre que celui d'officier
dans la maison du roi. Nommer M. Vatout, disait Royer-Collard, quelle
plaisanterie faites-vous l  un homme de mon ge? Sachez, monsieur, que
je prtends nommer quelqu'un. Louis-Philippe, c'est tout naturel,
n'tait pas du mme avis, et patronnait ouvertement la candidature de
son serviteur. L'lection fut dispute et remise  un mois aprs sept
tours de scrutin. Sainte-Beuve en fut rellement humili. Signalant le
rsultat  Olivier pour la _Revue Suisse_, il ne pouvait s'empcher de
lui crire: Pas de rflexion, sinon celle-ci si vous voulez:  voir
les choses de si loin et au point de vue littraire, une hsitation
prolonge peut paratre au moins singulire. Enfin, par un choix qui
l'honorait, l'Acadmie au courtisan prfra l'crivain. Lorsque
celui-ci, aprs sa rception, fut, selon l'usage, men aux Tuileries par
Villemain et Victor Hugo, Louis-Philippe ne lui adressa pas la parole
et, de son ct, il ne desserra pas les dents. Hors cette unique fois,
il ne mit jamais les pieds  la cour et n'accepta aucune des invitations
de concert ou de spectacle qu'on adresse aux membres de l'Institut. Il y
a plus. Villemain, soit pour le taquiner, soit dans un autre but,
proposa de le dcorer. Faire accepter la croix  l'ancien collaborateur
de Carrel, c'et t lui jouer un bon tour; mais il rsista avec nergie
et offrit mme, si l'on persistait, sa dmission de bibliothcaire. Je
ne vois donc pas de raison de soutenir, avec tous ses biographes, que si
le rgne de dix-huit ans se ft prolong, on et fini par le rallier 
la monarchie, qu'il avait boude jusque-l, malgr l'exemple de tous ses
anciens amis. Ceci m'amne  toucher un mot de son rle politique, bien
que ce rle ait t secondaire chez lui et constamment subordonn  son
amour pour les lettres.

Confondu dans la foule de ceux qui subissent les rvolutions sans les
provoquer et sans se croire non plus d'toffe  les conjurer,
Sainte-Beuve n'a jamais aspir  la direction des affaires publiques.
Loin d'y mettre la main ou mme le doigt, il se contente d'en saisir le
jeu, d'en tout comprendre et d'en extraire, s'il se peut, quelques
leons de philosophie  notre usage. Que d'autres s'appliquent  diriger
et  manier le monde, lui ne se soucie que de l'clairer.  peine si
vers la fin, lorsque l'exprience eut mri sa raison, il et ambitionn
l'honneur d'tre quelquefois consult. Des cinq gouvernements sous
lesquels il a vcu, trs-franais en ce point comme sur beaucoup
d'autres, il n'a cordialement accept que les deux derniers. Et mme,
dans les derniers temps, semblait-il s'en dtacher pour rentrer dans
l'opposition qui convenait mieux  son temprament de frondeur.

La Restauration avait essay, en 1828, de le gagner par l'offre d'un
poste de secrtaire d'ambassade. Il aurait accompagn  Athnes M. de
Lamartine, qui devait y reprsenter la France. Mais on ne donna pas
suite  ce projet. Aprs la rvolution de Juillet, tandis que la
rdaction du _Globe_ entrait d'emble au pouvoir; que Dubois, Vitet,
Jouffroy, Rmusat et les autres se partageaient les faveurs de la
royaut nouvelle, il resta au journal avec Leroux et Lerminier,
continuant  y dfendre les opinions librales. Puis, la monarchie de
Juillet paraissant renier son origine, il accentua son opposition contre
elle et combattit  ct de Carrel au _National_. Toutefois, il n'y fit
qu'une courte campagne, plus littraire que politique. Il n'en est pas
moins vrai que Louis-Philippe ne fut jamais un monarque de son got. Son
idal de souverain et t un mlange de Louis XIV et de Napolon, ayant
mmes sentiments, mmes ambitions que le pays, et menant haut la main
les hommes et la fortune. Qu'aurait t 1830, s'il y avait eu au
gouvernail un grand coeur? Telle est la question qu'il se posa souvent et
qu'il retournait contre un roi spirituel sans doute, et intelligent,
mais trop prudent, trop pre de famille, trop proccup, comme un simple
bourgeois, de laisser beaucoup de millions  ses enfants. --Cela
m'agace, cela m'irrite, disait-il  Edmond Texier, c'est dcidment trop
plat[22]. Il disait encore  ce sujet: Les bonnes intentions, les
bienfaits mme, ne sont jamais compts aux souverains s'ils ne joignent
la force  l'autorit.

Prtendre que la rvolution de 1848 lui donna des peurs bleues est une
pure calomnie. Avec ses instincts de girondin et son humeur populaire,
il se plaisait, au contraire, aux motions de la rue: il fallut toute la
maladresse des rpublicains pour le rendre hostile. N'eut-on pas le tort
insigne de souponner sa probit, parce que son nom figurait,  ct
d'une somme de cent francs, sur une liste de fonds secrets, publie par
_la Revue rtrospective_.  force de recherches, il est parvenu depuis 
dcouvrir que cette somme provenait d'un crdit affect  la rparation
d'une chemine qui fumait dans son appartement du palais Mazarin.

Sur le moment, ses ennemis, heureux du prtexte, essayrent de le
fltrir. Parmi eux, le philologue Gnin se distingua par son
acharnement. Bondissant d'indignation, sous un outrage si immrit,
Sainte-Beuve s'adressa de toutes parts aux anciens et aux nouveaux
ministres, pour qu'on clairct le fait.

La vie seule d'un honnte homme, disait-il avec une juste fiert, peut
rpondre pour lui. Je n'essaierai pas d'autre rponse que celle-l: elle
suffira certainement auprs de tous ceux qui me connaissent; et mme
pour ceux qui ne me connaissent pas, je rougirais d'ajouter un mot de
plus.

Depuis quinze ans, j'ai eu des liens de socit et mme d'amiti avec
bien des ministres et personnages considrables du dernier rgime; ils
savent tous quelle a t,  leur gard, mon attitude constante de
dlicatesse et de discrtion, et si j'ai jamais rien demand  aucun
d'eux.--Non, quoi que vous en disiez, je ne suis pas tomb dans quelque
guet-apens. Un homme assis, et qui se tient immobile  l'cart, n'y
tombe pas.

 M. Crmieux, qui tait alors garde des sceaux, il crivait:

Je demande de votre justice qu'on veuille bien m'aider  obtenir un
claircissement sur cet odieux mystre... Veuillez me fournir les moyens
d'arriver  expliquer compltement et  dvoiler l'infamie dont je me
trouve atteint, moi qui ai toujours vcu  l'cart, ne demandant rien au
pouvoir, tout entier  l'tude et aux lettres.

Pour comble de dshonneur, son nom tait plac sur la liste entre celui
de M. Eugne Vouillot et celui de Charles Maurice, un franc corsaire.
Une telle association et d suffire pour ter tout prtexte  la
calomnie: elle n'en a pas moins tent d'y revenir par insinuation de
temps  autre, et chaque fois une protestation vigoureuse l'a fait
rentrer sous terre. La meilleure rfutation est celle qu'on rencontre
dans une lettre  M. Barrot: Quoi! li ds 1824 au _Globe_ avec tous
les hommes devenus depuis ministres; vivant, ds 1832, dans la
familiarit, je puis dire, des Pasquier, des Mole, des Thiers;
bibliothcaire de la Mazarine depuis 1840, seulement et parce qu'il
tait presque scandaleux que tant d'hommes puissants, mes amis, me
laissassent log au quatrime, dans une chambre d'tudiant,  l'htel
garni; ne demandant qu' obtenir de la considration et  garder de la
dignit dans les rapports de socit o je vivais en galit avec les
meilleurs sur le pied de l'esprit; lu membre de l'Acadmie franaise en
1844, et ds lors confrre des principaux personnages politiques,
j'aurais t achet, en l'an de grce 1847, pour la somme de cent
francs; et ces cent francs seraient sur les fonds secrets! Ma foi, c'est
trop bte.

Enfin, de guerre lasse, voyant qu'on refusait de l'entendre, et ne
voulant conserver aucun lien d'obligation envers un gouvernement si peu
soucieux de l'honneur et de la dignit des crivains, Sainte-Beuve donna
sa dmission de bibliothcaire et s'en alla professer un cours 
l'universit de Lige.

L'anne qu'il y passa fut tout entire consacre aux travaux
littraires, sans aucune distraction amoureuse; fidle  son attachement
pour Mme d'Arbouville, qui vivait encore, il s'y refit une virginit,
comme nous l'apprend un de ses sonnets:

     Non, je n'ai point perdu mon anne en ces lieux:
     Dans ce paisible exil mon me s'est calme;
     Une absente chrie et toujours plus aime
     A seule, en les fixant, pur tous mes feux.

     Et tandis que des pleurs mouillaient mes tristes yeux,
     J'avais sous ma fentre, en avril embaume,
     Des pruniers blanchissant la plaine clairseme;
     Sans feuille, et rien que fleurs, un verger gracieux!

     J'avais vu bien des fois mai brillant de verdure,
     Mais avril m'avait fui dans sa tendre peinture.
     Non, ce temps de l'exil, je ne l'ai point perdu!

     Car ici j'ai vcu fidle dans l'absence,
     Amour! et sans manquer au chagrin qui t'est d,
     J'ai vu la fleur d'avril et rappris l'innocence.

 son retour, la France prsentait un spectacle bien triste; la raction
contre la Rpublique, dirige par les partis dchus, y triomphait de
partout. De vieux libraux, tels qu'Odilon Barrot, des voltairiens comme
Cousin, Thiers, Saint-Marc, y donnaient la main aux lgitimistes et aux
vques,  Montalembert,  Falloux,  Veuillot,  Dupanloup, pour
supprimer le suffrage universel, livrer l'enseignement aux jsuites et
jeter leur pays dans le ptrin clrical, d'o il a aujourd'hui tant de
peine  se tirer. Sainte-Beuve, honteux pour ses anciens amis, saisit
l'occasion que lui offrait _le Constitutionnel_[23] de mener contre eux
une vigoureuse campagne, qui se termina par l'article des _Regrets_, sur
lequel on a tant divagu. Il semble vraiment que le journaliste s'y soit
montr ingrat et tratre envers les libraux, comme s'il fallait prendre
au srieux un libralisme dont ils ne firent talage qu'aprs avoir
perdu le pouvoir.

Son adhsion  la prsidence du prince Louis Bonaparte fut sincre et
dgage d'arrire-pense, quoique tacite et indirecte; il n'y mit pas la
main, comme faisaient ces mmes partis monarchiques, dans l'esprance
d'y trouver une planche pourrie pour arriver  leurs fins. Lui, accepta
franchement l'ide et le fait d'une restauration napolonienne. Dans les
conjonctures difficiles, on prend l'habilet o elle se rencontre, et de
deux maux on est bien forc d'opter pour le moindre. Aprs tout, il
suivit le courant et sentit comme le peuple.

Je ne suis pas imprialiste, et oncques ne le fus; mais toutes les
dclamations entasses les unes sur les autres ne me feront pas admettre
qu'un gouvernement ait dur vingt annes, malgr le crime d'o il tait
issu, si la grande majorit de la nation n'en et pas voulu. Le fait
serait trop dshonorant pour nous. Quant  la corruption, c'est depuis
la chute du rgime qu'elle a surtout frapp les yeux; de prs, on y
tait moins sensible. Il serait temps, peut-tre, d'abandonner un thme
qui ne signifie rien et qui nous ridiculise aux yeux de l'Europe. Ceux
qui s'en font l'cho oublient sans doute que le mme reproche a t
constamment adress au pouvoir, et, chaque parti l'ayant exerc  son
tour, il s'en suivrait que la corruption serait universelle. Cela est
absurde; nous avons aujourd'hui des rpublicains, dit-on,  notre tte,
et l'on ne se fait pas faute de crier contre la cure des places,
l'avidit, l'insolence et l'incapacit des fonctionnaires. Je ne vois
pas qu'ils soient plus incapables ni moins arrogants qu'autrefois; il me
semble que ce sont toujours les mmes.

J'en dirai bien autant des criminels, que les journaux de nuances
opposes se jettent dans les jambes les uns aux autres. On est assassin,
voleur ou sodomiste par intemprance et par vice d'ducation, et non
parce qu'on est rpublicain, lgitimiste ou mme bonapartiste. Laissez
donc l ce jeu hypocrite et combattez-vous  armes courtoises.

Ma digression est faite; je reviens  Sainte-Beuve.  aucun moment, ce
n'a t un courtisan de l'Empire; ce rgime avait  ses yeux trop peu de
souci des lettres et trop peu d'gards pour ceux qui les cultivent.
Alors que beaucoup d'autres rglaient leur montre sur le cadran des
Tuileries ou prenaient l'heure  leur paroisse, il alla de l'avant, ne
pensant et ne parlant qu' son gr.

De nombreuses maladresses, commises au _Moniteur_, o il crivait, et
qui indiquaient chez le directeur de la presse un manque absolu de tact,
ne tardrent pas  le mcontenter. Par exemple, un critique de ce
journal ayant un jour cit un alexandrin moderne, le ministre fit
aussitt demander si, d'aventure, ce vers ne serait pas de Victor Hugo.
On le retint sur le marbre de la composition jusqu' ce qu'il et montr
patte blanche. Vrification faite, il tait d'Alfred de Musset.

Un autre jour, l'loge du sinologue Abel de Rmusat fut cart, parce
que Fould avait confondu ce savant avec l'auteur d'_Ablard_, Charles de
Rmusat. Aussi, fallait-il entendre Sainte-Beuve cribler de ses
railleries l'ignorance littraire des Billaut, des Vaillant, des Rouher.
Ayant t victime de plus d'un manque d'gards de la part des insolents
et grossiers personnages qui entouraient le trne, il crivait 
l'occasion de Jomini: Un souverain, surtout quand il est absolu, rpond
jusqu' un certain point des injustices et des injures qu'on inflige en
son nom  des mes dlicates, et par consquent sensibles  l'outrage.
Le coup le plus rude lui fut prcisment port par l'empereur lui-mme.
La scne eut lieu, je crois,  Compigne, o il n'avait accept de venir
qu' son corps dfendant[24] et sur les instances de la princesse
Mathilde. Il avait certes droit plus que personne  quelque mot gracieux
du prince, dont il servait depuis si longtemps la politique. Or,
Napolon III, l'ayant attir dans un entretien particulier, se prit 
lui dire: Je gote fort, monsieur, vos excellents articles du
_Moniteur_.--Sire, il y a trois ans que je n'y cris plus, rpliqua
l'crivain, justement bless dans son amour-propre. Aussi, aprs avoir
rempli vis--vis d'un tel gouvernement son devoir d'honnte homme et de
bon serviteur par maint conseil discret sur la route  suivre, les
cueils  viter, les influences nfastes, voyant qu'on restait sourd 
ses avis, il clata publiquement et fit bande  part.

       *       *       *       *       *

On comprend qu'il se soit refus ensuite  parler de l'_Histoire de
Csar_. Ce ne fut pas, d'ailleurs, son seul acte d'indpendance et de
dignit. J'ai la bonne fortune de pouvoir donner ici une lettre
indite[25], qui prouvera avec quelle aisance spirituelle il se drobait
 certaines corves, lorsque son dvouement tait soumis  une trop rude
preuve. Il avait l'art, sinon l'audace, de dire la vrit; mais, enfin,
il osait quelquefois la dire, et son adresse aidait  rendre son courage
utile. M. Pelletier, chef de division au ministre d'tat et charg de
la direction du _Moniteur_, l'ayant pri d'crire un article sur une
_Histoire des Girondins_, au succs de laquelle on tenait beaucoup,
reut de lui la lettre suivante:

     Cher monsieur,

     Je voudrais pouvoir dire _oui_; mais j'ai une difficult
     insurmontable sur cet auteur: il me parat compromettre tout ce
     qu'il touche; il est violent et n'a pas la tradition des choses
     dont il parle.

     Ainsi, l'article de Condorcet, que le _Moniteur_ a insr, est
     odieux et faux; on peut tre svre pour Condorcet, mais ce n'est
     pas sur ce ton ni dans cette gamme. Je n'ai pas lu le reste de
     l'ouvrage; mais ce ne peut tre bon, bien qu'il y ait des
     recherches. L'esprit n'en saurait tre plus juste que celui de ses
     autres crits. Car lui, il n'est pas un esprit clair, ce qui
     n'empche pas qu'il n'ait une plume avec laquelle,  un moment
     donn, il joue merveilleusement du bton. Je l'ai vu, comme
     journaliste, dirig sur une position  enlever, et faire prouesse,
     s'en tirer  merveille. Mais, de lui-mme, c'est un gladiateur et
     un casse-cou.

     Enfin, cher monsieur, vous saurez que de l'avoir nomm une fois
     dans je ne sais quel article et avec assez de politesse, est un des
     petits remords de ma vie littraire[26]. Je n'ai, d'ailleurs,
     jamais eu  me plaindre de lui, mais c'est rpulsion de nature, et
     que je vois trs-partage. Il a compromis le romantisme de Hugo; il
     a compromis le doctrinarisme de Guizot; il compromettrait ce qu'il
     sert aujourd'hui, si ce rgime n'tait pas en dehors et au-dessus
     des coups de plume pour ou contre.

     Voil une confession; vous voyez comme je me livre.--Tout  vous.

Inutile de nommer l'crivain dont il s'agit, tout le monde aura reconnu
Granier de Cassagnac.




X

LA MAITRESSE FAVORITE.--UN TRAVAILLEUR  L'OEUVRE.--DIFFRENDS AVEC LES
CRIVAINS ET AVEC LES FAMILLES.--AVANIE AU COLLGE DE FRANCE.


Toutes les femmes aimes de Sainte-Beuve rencontrrent dans son coeur une
rivale prfre, tablie  demeure ds l'enfance, qui ne perdit jamais
ses droits, n'eut pas  souffrir d'infidlit et vit plutt son
influence grandir avec les annes. Cette rivale, htons-nous de le dire,
c'est l'tude. Mme en ses plus vives ardeurs, il prfrait feuilleter
de vieux livres que caresser de frais appas.

Une des supriorits de ce rare esprit fut, nous dit Mme Colet, de se
ressaisir tout entier par le travail. Sitt qu'il reprenait sa tche de
chaque jour, tche rgulire, scrupuleuse, obstine, et que la mort
seule interrompit, ses passions chmaient; la belle du moment tait mise
en oubli. Chateaubriand avait dit: Si je croyais le bonheur quelque
part, je le chercherais dans l'habitude. Lui, avait substitu le gnie
au bonheur, l'avait cherch et l'avait trouv dans un labeur fcond,
chaque jour repris et patiemment poursuivi avec une persvrance
invariable. C'est pendant ces nobles haltes, qu'il s'imposait comme une
discipline inflexible, que ses tourterelles captives s'mancipaient sans
qu'il y prt garde.

Le pur lettr et bien voulu n'avoir pas  songer au profit et ne
chercher dans l'tude que ce qui est agrment, douceur, oubli,
passe-temps et dlices. Mais il faut vivre. Sa fortune, il est vrai, le
mettait au-dessus du besoin, lui assurait l'indpendance; elle tait
trop modeste pour satisfaire  ses instincts de gnrosit. De plus, il
aimait la gloire, qui ne s'acquiert pas en se jouant et rclame une
application constante et de chaque jour; sinon tout s'en va en fume et
en rve. Ajoutez-y le got de la galanterie et les dpenses qu'il
entrane. Qui veut vivre pour plaire doit plaire pour vivre. Force fut
donc  son esprit de produire et de se plier au travail.

D'un autre ct, les conditions du got se sont fort modifies. Pour
tre digne de prsenter aux autres les fruits de la littrature, il ne
suffit plus de les sentir soi-mme avec me, il faut encore en avoir
fait une patiente tude et s'tre entour de plus de notions possible,
afin de saisir et de drober le secret du gnie:

O est-il le temps o on lisait anciens et modernes couch sur un lit
de repos, comme Horace pendant la canicule, ou tendu sur un sofa, comme
Gray, en se disant qu'on avait mieux que les joies du Paradis ou de
l'Olympe? le temps o, comme le _Liseur_ de Meissonnier, dans sa chambre
solitaire, une aprs-midi de dimanche, prs de la fentre ouverte
qu'encadre le chvrefeuille, on lisait un livre unique et chri? Heureux
ge, o est-il?

Rien n'y ressemble moins que d'tre toujours sur les pines comme
aujourd'hui en lisant, de prendre garde  chaque pas, de se questionner
sans cesse, de se demander si c'est le bon texte, s'il est bien
original... et mille autres questions qui gtent le plaisir, engendrent
le doute, vous font gratter le front, vous obligent  monter  votre
bibliothque,  grimper aux plus hauts rayons,  remuer tous vos livres,
 consulter,  compulser,  redevenir un travailleur et un ouvrier
enfin, au lieu d'un voluptueux et d'un dlicat.

Il a l'air de s'en plaindre, mais qui l'a vu chez lui sait bien que
cette application acharne lui tait devenue une seconde nature et qu'il
s'y dlectait comme dans son lment.

Sa soif de dcouverte et de nouveaut n'est reste trangre  aucune
connaissance, et les a fait servir toutes au perfectionnement de
l'histoire littraire qui, de cette faon, hrite et bnficie des
autres branches de la culture humaine.

Moraliste  la suite de La Bruyre et de La Rochefoucauld, il observe et
dcrit les moeurs sans prtendre les rgler. Son ambition va mme plus
haut. Il voudrait, sous la diversit des organisations, discerner les
caractres qui se reproduisent invariablement, afin de classer les
hommes comme on fait des plantes: Je m'applique, dit-il,  tudier la
nature sous bien des formes vivantes. L'une de ces formes tudie et
connue, je passe  l'autre. Je ne suis pas un rhteur se jouant aux
surfaces et aux images, mais une espce de naturaliste des esprits,
tchant de comprendre et de dcouvrir le plus de groupes possible, en
vue d'une science plus gnrale, qu'il appartiendra  d'autres
d'organiser. J'avoue qu'en mes jours de grand srieux, c'est l ma
prtention.

Ici, nous n'avons pas  dcider si la prtention est justifie. Sa
mthode d'investigation, expose au tome III des _Nouveaux Lundis_, a
t maintes fois discute et contredite. On peut la voir applique avec
une rigueur scolastique dans les ouvrages de M. Taine. Inutile, je
crois, d'y insister davantage. En soi d'ailleurs une thorie est de peu
d'importance; l'instrument ne vaut que par la main qui s'en sert. Sans
plus nous inquiter du but, arrtons-nous aux accidents du voyage.

On n'attend pas de moi, sans doute, un portrait en pied; la difficult
serait trop grande de fixer celui d'un tel Prote. Au moment o vous
croyez le tenir, il se drobe et apparat tout autre vingt pas plus
loin. Le pinceau flexible dont il disposait et seul t capable de
grouper en une image ressemblante les nuances infinies qui, en se
fondant, ont produit le critique universel.

Son premier fonds de collge tait considrable. Loin de s'y tenir,
comme on fait souvent, il le fortifia et l'accrut sans cesse, acceptant
les conseils, les leons mme des latinistes et hellnistes les plus
savants, et cela, jusqu' un ge avanc. La plaisanterie de Montaigne, 
propos du _vieillard abcdaire qui poursuit son colage_, ne mordit
jamais sur lui.

Il entendait suffisamment l'italien, mdiocrement l'espagnol, beaucoup
mieux l'anglais, sa langue quasi-maternelle, dont pourtant la posie
l'embarrassait parfois. Quant  l'allemand des informateurs et
traducteurs l'aidaient au besoin,  en dchiffrer les textes. Il y
rpugnait un peu,  cause de l'obscurit du fond. Lui lisant un jour je
ne sais quel morceau traduit de Hegel par M. Taine ou M. Littr, il
m'arrta ds que le changement de ton l'et averti que le sens
m'chappait: Vous ne comprenez plus, n'est-ce pas? ni moi non plus;
laissez l ces brouillards.

La nature franaise rsumant en elle, avec plus de rapidit et de
contraste, les qualits et les dfauts de l'espce, il en fit l'objet
principal de son tude. Une riche collection de livres, choisis un  un
sur les quais et chez les libraires, ou achets dans les ventes 
l'poque o ils taient encore accessibles aux petites bourses, tait
range en double et triple rayon aux murs de plusieurs chambres.
L'excdant dbordait dans les placards, dans des malles, sur des
chaises, partout. Malgr ce dsordre apparent, chaque volume avait sa
place marque dans le cerveau du travailleur qui, sans hsiter, savait
o le prendre.

En outre, aussitt qu'un article tait en vue, les employs de la
Bibliothque nationale se mettaient en mouvement. On lui dterrait les
bouquins les plus ignors, les pices les plus introuvables; on
feuilletait  son intention catalogues et manuscrits; chacun
s'empressait d'apporter son tribut  l'oeuvre du matre, heureux si, en
rcompense, il daignait quelquefois citer leur nom.

Quiconque a frquent tant soi peu la salle de travail, sait combien est
sre l'rudition de ces messieurs, de quelle science bibliographique ils
sont tous riches, et en mme temps quelle est leur complaisance  en
faire profiter autrui. Jugez de leur ardeur et de leur zle, quand il
s'agit de l'un des princes de la littrature! La plupart des
bibliothcaires, MM. Claude et Chron particulirement, se mettaient en
quatre pour le contenter. Le rsultat de leurs recherches formait chaque
fois un ballot qu'il faisait prendre ou qu'on lui expdiait.

Autre ressource, non moins prcieuse: tout individu sur lequel il avait
une fois crit devenait sien, entrait dans sa collection, dans sa
mnagerie, avait son dossier. Nous appelions ainsi le paquet o tait
enferm le premier article augment des productions ultrieures de
l'auteur et des lettres changes avec lui. On y joignait les tudes
publies sur lui par d'autres critiques, les renseignements et
particularits recueillis sur sa personne. Toutes ces paperasses
accumules composaient l'humus sur lequel devait clore la vgtation.

Le suffrage universel ayant du bon, mme en littrature, Sainte-Beuve
attendait quelquefois que tous les priodiques, revues et journaux,
eussent trait le sujet, afin de rsumer la discussion et de rendre
l'arrt. Cependant il prfrait tirer le premier, donner le coup de
cloche et attacher le grelot.

Aprs avoir vcu huit ou quinze jours dans l'intimit de son auteur,
entrant dans son caractre, dans ses moeurs, dans ses passions, dans ses
prjugs; aprs avoir consult sur lui tout ce qui pouvait renseigner,
hommes et choses, il dfendait sa porte et se mettait  l'oeuvre.

En une journe et tout d'une haleine, au risque de se fouler le pouce ou
le poignet, il couchait l'article sur de petits feuillets, de son
criture menue et cursive,  peine trace, et qu'il tait ensuite assez
difficile de transcrire.

Puis il se relisait pour donner le dernier poli, effaait l'apprt,
l'air de rhtorique inhrent  l'improvisation, et tchait de rendre sa
phrase aussi souple que la parole. Son application en ce sens allait
jusqu' la manie: il ne voulait employer que des plumes d'oie, trouvant
 celles d'acier trop de roideur et de rsistance  mouler l'lasticit
de sa pense. Le purisme, qui retient et glace, tait sacrifi 
l'aisance, au naturel,  d'aimables ngligences. Entre une expression
correcte et un tour neuf et hardi, pas la moindre hsitation, la
grammaire attrapait son soufflet. Cela n'aidait que mieux  donner au
style sa nettet, ce premier clat simple auquel le grand crivain
sacrifiait toute fausse couleur. Cette qualit n'est-elle pas d'ailleurs
un besoin pour une nation prompte et presse comme la ntre, qui veut
entendre vite et n'a pas la patience d'couter longtemps? Tant
d'application et de soins n'allaient pas sans de grandes fatigues. De
temps  autre, les organes surmens refusaient leur service. En 1860,
les yeux, qu'il avait fort tendres, s'taient enflamms au point qu'il
fallut recourir  l'oculiste. Aprs un essai inutile de cautrisation
des paupires, Sichel ordonna de renoncer au travail et d'aller
immdiatement  la campagne passer quelques mois de repos absolu et de
vie purement vgtative. La souffrance tait si aige, que Sainte-Beuve
couta l'ordonnance, promit de la suivre  la lettre, et mit aussitt
ses amis  la recherche d'une ferme o il pt, avec ses entours, se
loger et vivre  l'aise.

On lui en dcouvrit une  quatre ou cinq lieues de Paris, pourvue des
commodits dsirables; mais il voulut, avant de s'y rendre, en connatre
les habitants et voir s'ils seraient d'humeur  s'accommoder  la
sienne. Ces bonnes gens vinrent donc un dimanche s'attabler, rue
Montparnasse, autour d'un plantureux repas auquel ils firent honneur,
tout en vantant le bon air de leur ferme et les agrments dont on y
jouissait. Le prix fut dbattu, et l'on s'entendit sur les divers
arrangements de l'installation. Mme, ayant trouv le vin bon et la
chre succulente, ils promirent de revenir le dimanche suivant, pour
donner un coup de main au dmnagement et conduire leurs htes futurs.

Pendant toute la semaine, la maison fut en l'air. On tira du grenier
caisses et malles, et l'on y empila ce dont on pourrait avoir besoin. 
chaque instant, Sainte-Beuve entr'ouvrait la porte de son cabinet pour
hler la gouvernante et lui demander si l'on n'avait pas oubli ceci ou
cela, ses caleons, ses _madras_ (les foulards dont il s'entourait la
tte).

Et le soir, aux causeries qui suivaient le dner, que de charmantes
idylles esquisses par avance! Adieu les tracas et le tourment de
l'existence fivreuse; dsormais plus d'autre souci que de s'abandonner
 la bonne loi naturelle et de suivre, mollement tendu sous les
pommiers, le circuit de l'ombre autour du tronc. Tous les matins, une
promenade sur la lisire de la fort voisine ou vers la mare o se
jouent les canards dans un gai rayon de soleil. Plus de visites; plus de
contrainte gnante:

     L chacun  son gr dans le logis s'arrange;
     Si quelque ami nous vient, on le couche  la grange.

Sainte-Beuve avait toujours eu, du moins le croyait-il, des aspirations
vers la vie paisible et retire  la campagne; il les a exprimes en
mainte rencontre. Certain petit tableau de Winants, un paysage
hollandais reprsentant une cabane de bcheron  l'entre d'un bois,
avait particulirement le don de l'attendrir. Une motion dont il ne se
rendait pas compte le tenait l devant  rver de paix, de silence, de
condition innocente et obscure.

Au fond, le sjour des champs ne pouvait, je pense, lui convenir qu'un
moment, comme passe-temps accidentel, afin de se mieux remettre en
apptit de socit. Ce qui le prouve, c'est qu'il a, sans en souffrir,
pass sa vie dans un cabinet d'o la vue portait sur de hauts murs,
d'une couleur triste et grise mal dissimule sous un rideau de lierre.
En fait de nature champtre, un carr de jardin, grand comme un mouchoir
de poche, o s'tiolaient deux ou trois arbustes, et tellement touff
entre la hauteur des murs que les plantes refusaient d'y fleurir. Il
fallait  chaque printemps le repeupler avec des fleurs empruntes  un
parc du voisinage. Sans doute l'crivain avait le rayon en lui. La
fracheur de son imagination supplait  l'absence de verdure.

Durant la semaine dont j'ai parl, il se livra  une vraie dbauche de
posie rustique. Ce fut un hymne perptuel en l'honneur des paysans.
Puis, quand tout fut prt pour le dpart, qu'il ne manqua plus rien aux
bagages et que les malles furent bien ficeles: Vous pouvez tout
remettre en place, dit-il, notre voyage est fait et me voil guri.
Rellement, toute ardeur aux paupires avait disparu.

Je ne voudrais pas encourir le reproche de faire passer les gens par la
cuisine et de trop m'arrter aux dtails du mtier. Venons-en donc aux
rapports de l'auteur avec ses confrres.

Aprs la publication de chacun de ses volumes, il en suivait le
retentissement dans la presse, surveillant d'un oeil attentif tout ce
qu'on en disait. Loin de redouter la critique, il la provoquait et
offrait ses livres, mme aux adversaires, pour peu qu'il les st
capables de les apprcier.  l'loge banal il prfrait la
contradiction, y rpondait avec vivacit, mais avec courtoisie et ne se
dfendait qu'en allant sur le terrain de l'ennemi. Acceptant sans
froncer le sourcil le reproche d'inconstance et de variation que ne lui
mnageaient pas les croyants de tous bords, il payait volontiers de
quelques piqres  la sensibilit de son piderme les dlicatesses que
son infidlit ajoutait  ses plaisirs. Les seuls journaux qui eussent
le don de l'irriter taient les feuilles lgitimistes et clricales,
parce que de tout temps, mme avant son clat au Snat, au lieu de
discuter ses ides, on y attaquait son caractre par des insinuations et
des calomnies, et on essayait de le fltrir. Aussi,  ma connaissance,
n'a-t-il t outrageux lui-mme que contre Genoude, Laurentie et M.
Veuillot.

Afin de ne pas manquer au devoir de politesse, le secrtaire devait lire
les journaux et signaler les articles  mesure. On tmoignait  tous,
mme aux plus humbles, combien l'on tait sensible  leur attention: une
lettre de gratitude et d'effusion aux gros bonnets, quelques mots de
remercment sur une carte pour le menu fretin.

La polmique lui paraissait inutile et indigne d'un esprit srieux;
sinon, elle l'aurait tent: Je ne crains pas les coups, disait-il, 
condition de pouvoir les rendre. Mais il n'admettait ni les gros mots
ni les injures dont vit certaine presse. Ayant eu un jour l'imprudence
de lui apporter un numro de petit journal o il tait bassement
insult, ce fut une explosion de mpris: Savez-vous ce que c'est que
votre X...? Oh! ne vous en dfendez pas, vous avez un faible pour ce
torche-c... Eh bien! votre X..., c'est un tir au pistolet. Quand on en
veut  quelqu'un, on va l, on vise son homme, on paie, on tire son coup
et l'on s'en va.

Je voudrais, par un exemple entre mille, indiquer avec quelle habilet
Sainte-Beuve parvenait, en restant fidle  la vrit,  toucher aux
fibres les plus dlicates sans blesser l'amour-propre des intresss. On
ne peut s'en faire une ide, si l'on ne remet l'article en situation, si
l'on ne se reprsente les difficults de la tche. C'est le seul moyen
de juger  quel point de franchise il poussait les rvlations intimes,
ft-ce  l'gard de gens qu'il tait habitu  respecter. Essayons d'un
fait.

M. Guizot avait pous en premires noces une femme d'un mrite solide,
mais plus ge que lui, Mlle Pauline de Meulan. Comme toutes les
vieilles filles qui ont mis la main sur de jeunes maris, celle-ci
adorait le sien et portait dans son affection conjugale tout l'arrir
d'une jeunesse chastement consacre au travail et l'ardeur d'une flamme
allume sur le tard. Elle tremblait sans cesse que son bonheur ne lui
chappt. Lorsqu'elle fut atteinte de la maladie dont elle devait
mourir, son mari, pour la soigner, prit avec lui une nice assez jolie,
qui devint la seconde Mme Guizot. Autour du lit de la mourante, ces deux
jeunesses, qui s'taient convenues de prime abord, en vinrent peu  peu
 ne plus dissimuler leur inclination. Le regard jaloux de Pauline de
Meulan put lire dans leurs yeux et y surprendre peut-tre l'impatience
de son trpas. Qu'on juge de son dsespoir!

Certes il y avait l un cas de morale humaine assez curieux, une scne
digne du pinceau dli que nous connaissons. Mais comment raconter cela
du vivant de M. Guizot, celui-ci tant ministre tout-puissant, alors
surtout que, en bons termes avec lui, on ne tenait nullement  lui
dplaire? Cette plume prestigieuse y est parvenue, indirectement et par
allusion, il est vrai, mais enfin elle y est parvenue. coutez, et
sachez entendre  demi-mot:

Son bonheur fut grand: sa sensibilit, qui s'accroissait avec les
annes, dlicat privilge des moeurs svres! le lui faisait de plus en
plus chrir, et, je dirai presque regretter... Cette sensibilit,  qui
elle dt tant de pures dlices, fut-elle toujours pour elle une source
inaltrable, et, en avanant vers la fin, ne devint-elle pas, elle,
raison si forte et si sre, une me douloureuse aussi? Sa sant altre;
au milieu de tant d'accords profonds et vertueux, le dsaccord enfin
prononc des ges; ses voeux secrets (une fois sa fin entrevue) pour le
bonheur du fils et de l'poux, avec une autre qu'elle, avec une autre
elle-mme; il y eut l sans doute de quoi attendrir et passionner sa
situation dernire plus qu'elle ne l'aurait os concevoir autrefois pour
les annes de sa jeunesse.

 force de mnagement, il a fait passer la pilule; tout y est, mais il
faut savoir la chose pour comprendre.

Voil bien du tourment pour un mince rsultat, diront les indiffrents.
Gardez-vous de le croire. C'est grce  ces adroites finesses que la
critique peut sortir des banalits de l'cole et constituer une science
exacte. Il n'y a d'ailleurs de vraie biographie qu' ce prix. On a
grandement raison d'admirer de semblables dtails dans les vies de
Plutarque, mais combien ils ont plus d'intrt quand ils se rapportent 
des contemporains,  des gens que nous avons connus et coudoys. Ce sera
l'ternel honneur de Sainte-Beuve d'avoir dml dans cette foule de
visages, o la nature lui avait accord de lire, quelques indices de
caractre et de les constater sans violer les convenances. Son mrite
suprieur est d'avoir tudi les vnements humains dans les individus
vivants qui les font ou qui les souffrent. Il a aim de tout son coeur la
vrit et l'a cherche de toutes ses forces[27]. Le mot anglais _Truth_
n'tait pas seulement l'exergue de son cachet, mais le but constant de
ses efforts. Un peu trop timide au dbut, l'audace lui vint avec le
temps.

L'homme de courage n'est pas celui qui s'expose inutilement et se fait
tuer en pure perte. On ne doit courir les dangers qu' bon escient.
Supposez un inconnu, un dbutant qui publie sur quelque personne clbre
des dtails vrais, mais peu honorables, qu'arrive-t-il? Aussitt la
famille, que les vices ou les crimes de l'anctre ont enrichie, se
levant indigne au nom de la morale, trane l'imprudent et pauvre diable
devant les tribunaux. Nous avons dans l'arsenal de nos lois deux ou
trois articles si favorables aux coquins qu'on les dirait rdigs par
eux-mmes. Ce ne sont pas ceux que l'on applique avec le moins de
plaisir. Ils seront opposs  l'crivain tmraire, qui se verra
condamn, conspu, fltri, aux applaudissements des badauds; on lui
coupera le sifflet pour toujours.

Mais que ces mmes dtails soient publis par un crivain autoris et,
si ce n'est pas assez, par un haut fonctionnaire, par un snateur, la
scne change, le point de vue moral est renvers. L, comme ailleurs,
_qui a pouvoir a droit_. Peut-tre essaiera-t-on de l'intimider par la
menace d'un procs. Mais si, fort des vrits dont il a plein la main,
il menace  son tour d'en dire davantage; de publier, s'il le faut, son
livre  l'tranger, oh! alors la famille, ft-ce les Castellane ou les
Broglie, rengaine et fait retraite avec sa courte honte.

Et-elle pas mieux fait de se tenir tranquille? Laissez le moraliste,
qu'il soit illustre ou obscur, scruter en libert la vie et l'me de
ceux  qui vous tenez: ce qu'il y a de vivant dans leur immortalit n'en
ressortira que mieux. Son impartialit vous rpond de sa justice. Il
dissque le coeur humain comme le chimiste un poison subtil ou le
zoologiste un beau serpent. L'ardeur qu'il met  son analyse, lui
dissimule, tant qu'elle dure, les dangers du venin. Mme aprs
l'opration, il lui reste un grain de faiblesse pour les vices: Ne me
parlez pas des gens vertueux, disait parfois Sainte-Beuve, ils sont
assommants. Les coquins,  la bonne heure! avec eux, on ne s'ennuie
jamais[28].

Ce Talleyrand, qu'on voulait l'empcher de portraiturer, il l'a trait
avec tant de jubilation qu'il en a, contre son habitude, oubli un
remarquable profil trac par Benjamin Constant dans le livre des _Cent
et un_. Le froce gosme du personnage y est si bien pris sur le vif
que je veux citer la page,  titre de hors-d'oeuvre:

     Ce qui a dcid du caractre de Talleyrand, ce sont ses pieds. Ses
     parents, le voyant boiteux, dcidrent qu'il entrerait dans l'tat
     ecclsiastique, et que son frre serait le chef de la famille.
     Bless, mais rsign, M. de Talleyrand prit le petit collet comme
     une armure, et se jeta dans sa carrire pour en tirer un parti
     quelconque.

     Entr dans l'Assemble constituante, il se runit tout de suite 
     la minorit de la noblesse, et prit sa place entre Sieys et
     Mirabeau. 11 tait peut-tre de bonne foi, car tout le monde a t
     de bonne foi  une poque quelconque. D'ailleurs, dans ce temps-l,
     on pouvait tre de bonne foi et russir, parce que les intrts et
     les opinions taient d'accord.

     Pour briller dans l'Assemble, il aurait fallu travailler; or, M.
     de Talleyrand est essentiellement paresseux; mais il avait je ne
     sais quel talent de grand seigneur pour faire travailler les
     autres.

     Je l'ai vu  son retour d'Amrique, quand il n'avait aucune
     fortune, qu'il tait mal vu de l'autorit, et qu'il boitait dans
     les rues, en allant faire sa cour d'un salon  l'autre. Il avait,
     malgr cela, tous les matins, quarante personnes dans son
     antichambre, et son lever ressemblait  celui d'un prince.

     Il ne s'tait jet dans la Rvolution que par intrt. Il fut fort
     tonn quand il vit que le rsultat de la Rvolution tait sa
     proscription, et la ncessit de fuir la France. Embarqu pour
     passer en Angleterre, il jeta les yeux sur les ctes qu'il venait
     de quitter, et il s'cria: On ne m'y reprendra plus  faire une
     rvolution pour les autres! Il a tenu parole.

     Chass d'Angleterre fort injustement, il se rfugia en Amrique, et
     s'y ennuya trois ans. Son compagnon d'exil et d'infortune tait un
     autre membre de l'Assemble constituante, un marquis de Blacous,
     homme d'esprit, joueur forcen, et qui s'est brl la cervelle de
     fatigue de la vie et de ses cranciers  son retour  Paris. M. de
     Talleyrand parcourut avec lui toutes les villes d'Amrique, appuy
     sur son bras, parce qu'il ne savait pas marcher seul.

     Quand il a t ministre, M. de Blacous, revenu en France, invit
     par lui, a demand une place de 600 livres de rente. M. de
     Talleyrand ne lui a pas rpondu, ne l'a pas reu, et Blacous s'est
     tu. Un de leurs amis communs, mu de cette mort, dit  M. de
     Talleyrand: Vous tes pourtant cause de la mort de Blacous, et
     lui en fit de vifs reproches. M. de Talleyrand l'couta
     paisiblement, appuy contre la chemine, et lui rpondit: Pauvre
     Blacous!

Ce ne sont pas seulement les svrits qui soulevaient des rclamations
contre Sainte-Beuve, ses loges mme et le bien qu'il disait des gens
avaient presque autant de peine  passer. Il en fit plus d'une fois
l'preuve, et notamment lors de son tude sur M. Littr. Sollicit 
l'indulgence par M. Hachette, au moment o se lanait la grande affaire
du _Dictionnaire de la langue_, il promit de rentrer ses griffes.
Rencontrant l d'ailleurs un de ces hommes, l'honneur de notre temps,
dont la vie est consacre  l'avancement des sciences et  la pratique
des vertus, qui ne visent qu' s'instruire et  instruire les autres de
ce qu'ils savent tre le vrai, un des rares individus, parmi tant
d'ambitieux et de courtisans de la fortune, qui se drobent aux honneurs
et ne les recherchent jamais; une me stoque enfin trempe dans la
charit chrtienne, le peintre avait soign son portrait avec amour et
respect. Pas de restriction  la louange, une large sympathie embrassant
tous les traits du modle et couronnant son front d'un nimbe glorieux.
Il avait prt de sa propre finesse et de sa grce au savant mais rude
traducteur d'Hippocrate, dont quelques parties un peu sombres et
hrisses choquaient sa dlicatesse.

Croit-on que l'apothose satisfit compltement celui qu'elle difiait?
Oh! que nenni! M. Littr aspira sans ternuer le flot d'encens auquel
une main, dshabitue de le prodiguer, ajoutait tout son prix; sa
modestie ne s'effaroucha point et ne fut choque que du seul endroit o
l'on disait de son pre: Il avait eu la vie rude et mme misrable; il
avait t pauvre, et il lui arrivait de le rappeler  son fils en des
termes qui ne s'oublient pas: _Il m'est arriv de manquer de pain, toi
dj n_. Cela devenait un stimulant ensuite pour acqurir le pain de
l'esprit, et surtout pour tre dispos  le partager avec tous.

Y a-t-il l, je vous le demande, rien que d'honorable? Cependant M.
Littr aurait voulu que l'on effat, que l'on adouct du moins le
passage, tant la vanit se niche au coeur mme des plus purs! Sa
rclamation, comme bien l'on pense, resta sans effet. Sainte-Beuve, fort
coulant pour le reste, tait inflexible quand il s'agissait de telles
rectifications. C'est acquis, rpondait-il. Si l'on insistait, il
prfrait supprimer l'article plutt que de dguiser sa pense.

Toute espce de gnie, pour celui qui le possde, est l'instrument d'une
grande joie,  la condition qu'il pourra le manifester avec indpendance
et en pleine libert. Ce bonheur ne fut pas compltement accord 
Sainte-Beuve. Muni comme il l'tait d'un talent de vulgarisation hors de
pair, il et dsir agir immdiatement sur le public, le servir, en tre
entour, communiquer  son auditoire l'me des grands potes dont il
avait pour lui recueilli la fleur. Il lui et t doux de remporter
quelques-uns de ces triomphes de la parole auxquels il s'tait prpar,
et de recevoir, en retour de ses leons, le contre-coup excitant de
l'applaudissement et de la louange. La malveillance de M. Villemain ne
le permit pas. Lorsque la politique enleva ce littrateur  la chaire
qu'il avait illustre, au lieu d'y laisser monter le rival de gloire qui
avait grandi  son ombre et malgr son ombre, il couta son jaloux
instinct et se fit remplacer par des Grusez, des Caboche: bon moyen
pour que son absence en ft plus remarque.

On ne lui a jamais rclam sa place directement et de vive voix, cela va
de soi pour qui connat l'un et l'autre; mais, ds 1836, on lui
adressait un gnreux appel, qu'une me un peu mieux situe et compris
et qui et touff tout autre jalousie. Voyez comme la plainte s'y voile
de pudeur:

Il y a avantage encore, mme au point de vue de la gloire,  natre 
une poque peuple de noms et de chaque coin claire. Voyez en effet:
le nombre, le rapprochement ont-ils jamais nui aux brillants champions
de la pense, de la posie, ou de l'loquence? Tout au contraire; et, si
l'on regarde dans le pass, combien, sans remonter plus haut que le
sicle de Louis XIV, cette rencontre inoue, cette mulation en tous
genres de grands esprits, de talents contemporains, ne contribue-t-elle
pas  la lumire distincte dont chaque front de loin nous luit?...

On est, en effet, tous contemporains, amis ou rivaux,  bord d'un
navire,  bord d'une aventureuse _Argo_. Plus l'quipage est nombreux,
brillant dans son ensemble, compos de hros qu'on peut nommer, plus
aussi la gloire de chacun y gagne, et plus il est avantageux d'en faire
partie. Ce qui, de prs, est souvent une lutte et une souffrance entre
vivants, est, de loin, pour la postrit, un concert. Les uns taient 
la poupe, les autres  la proue: voil pour elle toute la diffrence. Si
cela est vrai, comme nous le disons, des hautes poques et des _Sicles
de Louis XIV_, cela ne l'est pas moins des poques plus difficiles o la
grande gloire est plus rare, et qui ont surtout  se dfendre contre les
comparaisons onreuses du pass et le flot grossissant de l'avenir, par
la runion des nobles efforts, par la masse, le redoublement des
connaissances tendues et choisies, et, dans la diminution invitable de
ce qu'on peut appeler proprement _gnies crateurs_, par le nombre des
talents distingus, ingnieux, intelligents, instruits et nourris en
toute matire d'art, d'tude et de pense, sduisants  lire, loquents
 entendre, conservateurs avec got, novateurs avec dcence.

Sainte-Beuve perdit son temps  cajoler son rival et  lui passer
doucement la main sur l'chine.

Rien qu' voir les ouvrages que nous ont valus les deux cours professs
par lui  l'tranger, on devine ce qu'il aurait donn si, pendant une
priode un peu longue, il avait t mis en demeure de satisfaire un
public franais. Nul doute qu'il n'en ft sorti une histoire de notre
littrature autrement varie et fertile que celle de M. Nisard. La route
troite o quelques arbres masquent la fort et fait place  une large
voie civilisatrice, avec tous ses embranchements et ramifications,
traversant la France d'un bout  l'autre et portant dans les coins les
plus reculs la lumire et la vie.

Combien de fois ne l'ai-je pas suppli de runir quand mme dans un
monument, que lui seul pouvait difier, tant de riches matriaux dj
taills de sa main avec art et qui ne demandaient qu' former un
ensemble harmonieux! Deux diteurs lui avaient concurremment propos
pour cet ouvrage une somme considrable. Il fut tent, promit de s'y
mettre, et finit par reculer devant l'immensit de la tche. C'tait
trop tard.

Je regretterais moins que l'on ait touff sa voix au Collge de France,
--il s'engageait l sur un sujet us[29],--si l'avanie dont il fut
victime n'tait une de ces fautes dont on est forc de rougir.
L'hostilit qui se dclara tout d'abord s'explique par les rancunes des
auteurs critiqus ou ddaigns. En mme temps, on prit sur lui une
revanche de ce que l'on ne pouvait se permettre ailleurs; on se donna la
satisfaction d'une meute  huis-clos, moins dangereuse que dans la rue.
En un mot, ce fut une lchet. Ressentant l'outrage sans en tre aigrie
ni abattue, sa belle intelligence trouva en elle-mme de quoi faire
honte  ceux qui l'avaient si indignement traite.

Disons-le  l'honneur du caractre franais: s'il a ses moments d'erreur
o la passion l'entrane, il en revient promptement et rpare autant
qu'il est en lui. Les crivains, aprs s'tre ligus aux politiques pour
insulter leur chef, ont tenu ensuite  lui faire oublier cet affront par
d'unanimes tmoignages d'admiration et de respect. Les tudiants
eux-mmes, qui avaient profit de l'occasion pour faire du tapage, ont
effac leur tort soit en venant le fliciter de son attitude au Snat,
soit en assistant  ses funrailles. C'est l une amende honorable et
trs-suffisante. Seule la haine politique n'a pas dsarm; elle ritre
et aggrave, envers la mmoire du critiqu, l'injure inflige  sa
personne. L'orlanisme, par l'organe de M. Othenin d'Haussonville,
revendique hautement la responsabilit de l'excution et s'en vante:

L'accueil fait au professeur de posie latine tait une leon adresse
par la _jeunesse librale_  l'auteur des _Regrets_, leon brutale sans
doute et dplace, mais qui fut d'autant plus vivement sentie par lui
qu'_elle tait mieux mrite_.

_La jeunesse librale!_ nous savons ce qu'en vaut l'aune. Elle avait
alors pour hraut et porte-parole un talent des plus distingus, une
fine plume de polmiste, l'aigle de la bande dont le jeune M.
d'Haussonville est aujourd'hui le plus bel ornement. Au plus fort de la
guerre d'pigrammes que ce secrtaire des anciens partis dirigeait
contre l'Empire, Sainte-Beuve, dans un article bienveillant, lui adressa
quelques avis pleins de modration et de sagesse: Pourquoi tant se
courroucer contre un gouvernement que la France tolre, bien qu'elle ne
l'ait pas choisi? Eh non! tout n'est pas parfait sans doute; acceptons,
sauf  corriger,  amliorer. L'aiglon rpondit avec arrogance, lui si
poli d'ordinaire, qu'_il ne pactisait pas avec le despotisme_. Il avait
ses principes, l'amour sacr, _dsintress_, de la libert, de la
dignit humaine. En vain lui insinuait-on que l'homme n'a jamais
d'autres principes que les intrts de sa fortune ou de son esprit. Il
ne voulait rien entendre et se proclamait _inconciliable_.
Qu'arriva-t-il cependant? Du premier jour o ce gouvernement tant
dtest fit mine d'entrebiller la porte des emplois aux orlanistes, le
fier polmiste s'y prcipita tte baisse et fut suivi de la fleur du
libralisme.




XI

UN DUEL  LA PLUME.


Parmi les attaques auxquelles le critique fut en butte pendant sa longue
carrire, celle de Balzac est reste la plus clbre, tant par la
qualit de l'agresseur que par la violence et la grossiret des
reprsailles. Elle mrite qu'on s'y arrte un instant, dt-on n'en
retirer d'autre profit que celui des Spartiates devant l'ivresse des
ilotes.

Le grand romancier affectait d'tre insensible  ce que l'on pouvait
dire de ses livres et prtendait que rien de ce ct-l n'avait le don
de l'mouvoir. Le contraire serait plus vrai. Ainsi que tous les
artistes, il se proccupait fort de ce que l'on pensait, de ce que l'on
crivait sur son compte. Quelque haute opinion qu'il et de sa valeur et
de la porte de son talent, il n'tait pas fch de voir cette opinion
partage et professe par les autres; il ajoutait une grande importance
 la faon dont chacune de ses oeuvres tait accueillie par les journaux.

Pour s'en convaincre, il suffit de relire les deux ou trois numros de
la _Revue parisienne_ publie par lui en 1840, o il tale bravement son
exubrante personnalit. Ce recueil, dont il tait l'unique rdacteur,
semble n'avoir eu d'autre but que de le venger de ses rivaux et des
malaviss qui se refusaient de le proclamer homme de gnie. Le plus
maltrait de tous, celui contre lequel il dirige toute l'artillerie et
les foudres de sa colre, c'est Sainte-Beuve qui avait, en 1834, compris
Balzac dans sa galerie des auteurs contemporains. Il est vrai de dire
que le peintre a assaisonn les loges de ce portrait d'une pince de
correctifs qui en corrompent singulirement la douceur. Jamais il ne
mrita mieux la dfinition que M. de Pontmartin a donn de lui dans les
_Jeudis de madame Charbonneau_: Il excellerait  distiller une goutte
de poison dans une fiole d'essence, de manire  rendre l'essence
vnneuse et le poison dlicieux. En lisant l'tude, on ne se doute pas
d'abord de toute la malice qu'elle recle; l'ingnieux critique a si
adroitement enfonc dans sa pelote chatoyante une foule de fines
aiguilles, qu'il faut un oeil exerc pour les dcouvrir, une certaine
dextrit de main pour les en retirer. C'est  croire que, forc de
louer  tour de bras ses amis du cnacle et les divers auteurs dj
clbres, il a cd  la dmangeaison trop naturelle de se ddommager
sur l'homme nouveau qui surgissait dans la littrature en dehors de
l'cole rgnante et sans lien direct avec la tradition.

Il ne lui accorde pas une qualit sans la faire suivre immdiatement
d'une restriction qui l'efface ou l'obscurcit. Ainsi, aprs avoir
reconnu l'heureuse ide qu'a eue le romancier de transporter la scne de
ses rcits d'une province  l'autre et de conqurir, comme Henri IV, la
France ville  ville, il ajoute aussitt:

Dans Paris, au contraire, le succs a t moindre, bien que fort vif
encore, mais on a contest plusieurs mrites  l'auteur; il a eu peine 
se pousser,  se classer plus haut que la vogue, et, malgr son talent
redoubl, malgr ses merveilleuses dlicatesses d'observation,  monter
dans l'estime de plusieurs jusqu' un certain rang srieux...

Il devine les mystres de la province, il les invente parfois; il
mconnat le plus souvent et viole ce que ce genre de vie, avec la
posie qu'il recle, a de discret avant tout, de pudique et de voil...

La plupart de ses commencements sont  ravir; mais ses fins d'histoire
dgnrent ou deviennent excessives. Il y a un moment, un point o,
malgr lui, il s'emporte. Son sang-froid d'observateur lui chappe; une
dtente lui part, pour ainsi dire, en dedans du cerveau, et enlve 
cent lieues les conclusions.

Dans un autre passage, il caractrise en termes excellents l'influence
prestigieuse et sductrice exerce sur les femmes par l'habile magicien:

Il sait beaucoup de choses des femmes, leurs secrets sensibles ou
sensuels; il leur pose en ses rcits des questions hardies, familires,
quivalentes  des privauts. C'est comme un docteur encore jeune qui a
une entre dans la ruelle ou dans l'alcve; il a pris le droit de parler
 demi-mot des mystrieux dtails privs qui charment confusment les
plus pudiques.

Mais, sans plus tarder, il corrige ce que l'loge aurait de trop
flatteur par les paroles suivantes:

Balzac, en ses romans, est une marchande de modes, ou mieux, c'est une
marchande  la toilette. Et, en effet, que de belles toffes chez lui!
mais elles ont t portes, il y a des taches d'huile et de graisse
presque toujours.

Le romancier avait eu, on le sait, des dbuts pnibles, de longs
ttonnements avant de percer; il avait mis la main  bien des livres
obscurs publis sous divers pseudonymes. Voici comment le critique lui
jette  la tte ces premiers et infructueux essais:

Il a sa manire, mais vacillante, inquite, cherchant souvent  se
trouver elle-mme. On sent l'homme qui a crit trente volumes avant
d'acqurir une manire; quand on a t si long  la trouver, on n'est
pas bien certain de la garder toujours.

Ailleurs, il le compare aux gnraux qui n'emportent la moindre position
qu'en prodiguant le sang des troupes et en perdant beaucoup de monde:
C'est l'encre seulement qu'il prodigue, ajoute-t-il malicieusement; on
se rachte avec lui sur la quantit.

Puis arrive l'invitable accusation d'immoralit, sur laquelle
Sainte-Beuve insiste plus que de raison:

M. de Balzac a frquemment, et  son insu peut-tre, l'image lascive,
le coup de pinceau vagabond et sensuel... Crbillon fils se ressouvient
de Rtif...

Enfin, usant d'un artifice qui lui permet d'attribuer  autrui ce dont
il hsite  endosser lui-mme la responsabilit, il se fait dire par un
ami:

Encore maintenant, voyez? N'est-il pas vraiment,  beaucoup d'gards,
un Pigault-Lebrun de salon, le Pigault-Lebrun des duchesses?

Il prte  ce mme ami un dernier et mprisant propos, qui, parat-il,
avait rellement t tenu par J.-J. Ampre:

C'est drle! quand j'ai lu ces choses-l (certaines descriptions sales
et minutieusement ignobles), il me semble toujours que j'ai besoin de me
laver les mains et de brosser mon habit.

Nous savons, par un rcit de M. Jules Sandeau, quel fut l'effet de cet
article sur Balzac. Celui-ci, dans ses frquentes rencontres avec
l'auteur du portrait, n'avait sans doute reu de lui que des louanges;
il avait d'ailleurs assez donn de preuves d'un talent de premier ordre
pour se croire le droit d'tre trait aussi favorablement que les autres
grands crivains, que le peintre littraire ne prsentait jusque-l que
par leurs beaux cts. Il s'apprtait donc  savourer l'enivrant
breuvage sans se douter de l'amertume qu'il trouverait au fond.

Les premires pages le chatouillrent agrablement; il avala mme sans
trop de grimace quelques-uns des traits cits plus haut; mais  la fin,
rvolt de tant de chicanes, de pointes mticuleuses, il jeta de dpit
la brochure en s'criant: Il me le paiera! je lui passerai ma plume au
travers du corps!

Pareil dessein n'est pas facile  excuter, et les journaux se prtent
malaisment aux rancunes des auteurs vexs. Six annes s'coulrent
avant qu'une occasion favorable s'offrt  Balzac de soulager sa bile;
mais, pour avoir si longtemps cuv dans le silence, elle n'en clata que
plus amre et plus froce.

C'est qu'aussi la condition de l'homme de lettres a bien chang depuis
la Rvolution! Autrefois la socit aristocratique, dont se composait le
public, avait un cadre restreint, un got fixe et du temps de reste. Il
suffisait d'un conte badin, d'une tragdie ou d'un bouquet  Chloris
gentiment rims pour mriter sa sympathie et attirer son attention.
L'auteur tait aussitt pris  son titre, choy, pensionn, de tous les
soupers et ftes. L'insociable Jean-Jacques, malgr son hypocondrie, ne
fit pas mme exception. Quel concours, autour de ce sauvage, de
financiers, de grands seigneurs et de femmes du monde pour l'amadouer ou
lui venir en aide!

Aujourd'hui le public est immense, confus, morcel en mille fractions
d'humeur et de gots diffrents. Il faut frapper souvent et fort pour
qu'il entende. Ce n'est pas assez d'une oeuvre, ni de deux, ni de vingt.
Gare au producteur qui s'arrte un instant! L'oubli se fait sur son nom,
le sillon s'efface et l'oeuvre, qu'il a mis dix ans  difier pice 
pice, disparat dans la pnombre. Aussi le voyez-vous forger sans
trve, battre son enclume et forcer l'attention. La nuit se passe au
travail et le jour  courir les journaux,  chauffer les amis. Car le
mrite ne vaut que par le bruit qu'il fait; les plus grands artistes et
crivains de notre poque en ont t aussi les plus grands charlatans..

Balzac n'tait pas des moindres. Au moment o parut son portrait il
avait, sans compter 25 ou 30 volumes de romans non signs, dj produit
_la Physiologie du mariage, le Pre Goriot, la Femme de trente ans, la
Vieille Fille, Gaudissard, les Clibataires, Eugnie Grandet, Louis
Lambert, la Recherche de l'absolu, la Peau de chagrin_, et je ne sais
combien d'autres livres qui, pour tre de qualit infrieure, n'en
portaient pas moins la marque de son talent. Et c'est au moment o il
s'arrte enfin dans ce labeur de gant, o il prte l'oreille,
s'attendant  un cri d'admiration, qu'une voix dsobligeante chicanera
son gnie! Ah! si l'on pouvait lui rpondre!

Quel crivain n'a rv d'avoir sous la main un journal o,  l'aise et
sans contrle, il puisse reinter ses rivaux et chanter sa gloire? Avoir
ses coudes franches et pas de rdacteur en chef! quel bonheur!

Ce rve, Balzac parvint enfin  le raliser en 1840: il fonda la _Revue
parisienne_ et la rdigea tout seul. Dieu sait s'il en profite pour
faire  son tour la leon aux autres et remanier la carte d'Europe au
gr de son imagination. Peu s'en faut qu'il ne demande  remplacer M.
Thiers au ministre. Mais son premier soin, vous le pensez bien, est de
courir sus au critique malencontreux. Sans plus tarder, il entreprend
son excution.

Le dbut de l'article est sur un ton de modration qui ne se soutiendra
pas. L'auteur se propose, dit-il, de rpondre dignement  des attaques
sans dignit; mais bientt la fivre l'emporte, et le voil qui tombe
dans l'injure et la bouffonnerie:

Ce bibliothcaire doit tre pass par les armes de la plaisanterie, car
il serait impossible de le combattre par les siennes, de se tenir sur un
terrain o l'on s'enfonce dans un ennui boueux jusqu' mi-jambe. Il est
casanier, travailleur, et ne rpand l'ennui que par sa plume. En France,
il se garde bien de prorer, comme il l'a fait  Lausanne, o les
Suisses, extrmement ennuyeux eux-mmes, ont pu prendre son cours pour
une flatterie...

Quand vous aurez pass le pont des Arts, Parisiens, prenez  droite: la
Bibliothque mazarine est  gauche! Vous pourriez bailler en allant de
ce ct.

En lisant Sainte-Beuve, tantt l'ennui tombe sur vous, comme parfois
vous voyez tomber une pluie fine qui finit par vous percer jusqu'aux os.
Les phrases  ides menues, insaisissables, pleuvent une  une et
attristent l'intelligence qui s'expose  ce franais humide.

Tout le sel et l'esprit du monde ne feront jamais excuser de telles
charges d'atelier. Ce qui suit devient rellement odieux:

La muse de M. Sainte-Beuve est de la nature des chauves-souris et non
de celle des aigles. Elle a peur de contempler de tels horizons, elle
aime les tnbres et le clair-obscur: la lumire offense ses yeux. Sa
phrase molle et lche, impuissante et couarde, ctoie les sujets, se
glisse le long des ides; elle tourne dans l'ombre comme un chacal, elle
entre dans les cimetires, elle en rapporte d'estimables cadavres qui
n'ont rien fait  l'auteur pour tre ainsi remus.

Quand on songe que l'homme si indignement bafou fut le plus intelligent
et le plus sagace des historiens littraires; que, l'analyse
psychologique en main, il pera la scheresse de Port-Royal et en fit
jaillir tant de sources vives, on se prend de piti pour le pamphltaire
qui mconnat  ce point la posie et le talent. N'tait-ce pas, au
contraire, un noble emploi de l'esprit que de rappeler les anciennes
mmoires, de les rafrachir, les renouveler, redonner de l'accent  ces
voix dj lointaines et souffler un instant la vie  des cendres
teintes?

Mais Balzac n'tait pas homme  le souffrir. Avec l'insolence d'un
nouveau venu qui se pavane sur le devant de la scne, il ne saurait
admettre qu'on accorde le moindre souvenir  un mort. N'est-ce pas le
voler, corner sa part de louanges et de coups d'encensoir?

Sa diatribe ne se relve un peu que vers la fin, lorsqu'elle vise les
posies de l'adversaire, qui taient, il est vrai, son ct faible, la
partie de ses oeuvres pour laquelle il avait le plus de tendresse, comme
une mre pour celui de ses enfants que la nature a le moins favoris..

Les posies de M. Sainte-Beuve m'ont toujours paru tre traduites d'une
langue trangre, par quelqu'un qui ne connatrait cette langue
qu'imparfaitement. Il a la prtention de comprendre sa posie, mais
c'est une fatuit d'auteur. Sur la fin de leurs jours, Newton et Laplace
avouaient qu'ils ne se comprenaient plus eux-mmes. Il n'y a que des
gomtres pour avouer cela. Les potes se feraient tirer  quatre
chevaux plutt que de s'abandonner  de pareilles confidences.

Balzac comprit sans doute que tous ces traits n'avaient pas entam
l'adversaire, et il revint  la charge dans son roman _les Fantaisies de
Claudine_, qu'il a depuis appel, je crois, _un Prince de la Bohme_. Il
y parodie, avec la malignit d'un gamin, le style un peu manir des
premiers volumes de _Port-Royal_ et celui de _Volupt_. Dans ces deux
ouvrages, Sainte-Beuve avait abus, en effet, de ces pithtes moiti
idales, moiti relles, essentiellement potiques, qui font entrer dans
le secret des choses et en veillent en nous le sentiment. Il tait
facile de le ridiculiser sur ce point. Il suffisait de dtacher quelques
adjectifs du milieu qui les explique et les justifie, pour qu'ils
parussent aussitt extravagants, de mauvais got. C'est pourtant le
procd commode dont l'irascible romancier n'hsita pas  se servir.

Sainte-Beuve prit sa revanche en homme suprieur.  la mort de Balzac,
en 1850, il crivit sur lui un article excellent, purg de toute
rancune, plein de justesse, sympathique mme, et qui ne laissait rien 
dsirer aux plus fervents admirateurs de cet tonnant gnie. En mme
temps, il profita de ce qu'il y avait de vrai dans les pigrammes
lances contre lui, se corrigea de ses dfauts et devint le critique le
plus autoris, le penseur le plus hardi, l'crivain le plus savoureux
que le XIXe sicle et encore produit.




XII

MORT DE MADAME SAINTE-BEUVE.--MARGUERITE DEVAQUEZ.--LA PAPILLONNE.


N'abandonnez pas vos enfants  la charit publique, rptait
frquemment Sainte-Beuve. Tant qu'il vcut, il mit le prcepte en
pratique et surveilla scrupuleusement les ditions de ses livres. Afin
de prolonger, mme aprs sa mort, ces soins paternels, il s'est bien
gard de lguer son bagage littraire  des collatraux qui,
probablement, n'en auraient eu cure; il s'est choisi pour hritier le
dernier et le plus dvou de ses secrtaires, M. Jules Troubat. Celui-ci
nous a rendu la physionomie du matre et les dtails de sa vie prive
dans l'intressant volume de _Souvenirs et Indiscrtions_; puis, 
l'aide de publications plus ou moins habilement espaces, _Lettres  la
princesse_, _Chroniques parisiennes_, _Cahiers_, _Correspondances_, il a
rafrachi son culte en fournissant des aliments nouveaux  l'apptit des
lettrs. Desservant et gardien du monument funbre, il empche d'y
pousser la ronce de l'oubli; son bton donne la chasse aux insolents qui
s'avisent de cracher dessus ou d'y jeter des pierres.

Je l'ai fort applaudi pour sa rponse  _la Revue des Deux-Mondes_, o
l'on avait prtendu, contre toute vraisemblance, que Sainte-Beuve
n'aimait pas sa mre, et que mme il la rudoyait souvent. On ne saurait,
en effet, inventer d'accusation plus  contre-sens. Ceux qui ont vcu
prs de lui savent combien il tait affectueux et prvenant, je ne dis
pas seulement pour les tres qui lui taient chers, mais pour le moindre
de ses amis.

Aprs cela, qu'il ait eu parfois  souffrir de la sollicitude inquite
de sa mre, de ses conseils trop prudents, qu'il ait regimb contre une
tutelle prolonge outre mesure, il n'y a rien l que de fort ordinaire
et qui n'implique nullement un manque d'affection. Nos parents ne savent
pas toujours abdiquer  temps leur autorit; mme aprs notre
mancipation, ils voudraient continuer  guider nos allures; ils ne se
dcident qu' regret  laisser le poulain courir sans entraves en sa
libre carrire. De l quelque froissement, un peu d'impatience chez le
jeune homme dont on gne l'essor, dont on contrarie les gnreux
instincts: Ma mre, disait Sainte-Beuve, ne m'a cru vraiment  l'abri
de la misre que depuis ma rception  l'Acadmie. Lorsque Armand
Carrel venait lui rendre visite, elle en prenait ombrage et s'effrayait
plus que de raison. Ces lgers dissentiments ne diminuaient en rien les
gards et la pit de son fils. Ils avaient peu de gots communs, une
existence peu mle, mais ils vivaient  eux deux assez doucement.

Voulez-vous savoir quelle fut son attitude lorsqu'il eut le malheur de
la perdre? coutez le tmoignage d'un tmoin oculaire: Il la soigna,
dans ses derniers moments, comme un fils et comme un garde-malade qui
pense  tout et fait tout lui-mme.  l'glise, au service funbre,
auquel j'assistais, je lui vis, ce que je crois n'avoir jamais vu chez
personne avec un caractre si particulier, de petites larmes de feu qui
ne coulaient pas, mais qui jaillissaient de ses yeux comme des
tincelles. Que vous faut-il de plus? Si les grandes douleurs sont
muettes, il est des sentiments aussi que nous devons sceller en nous.
Sainte-Beuve tait dou d'une pudeur native, qui ne lui et pas permis,
ainsi que l'ont fait tant d'autres, de servir sa mre en pture  la
curiosit publique. Il n'a parl d'elle qu'une ou deux fois dans ses
crits et d'une manire sobre, en gardant sur ce sujet une rserve bien
prfrable aux indiscrtes confidences de Lamartine, qui nous dcrit la
sienne en termes voluptueux, qu'on lui passerait  peine pour le
portrait de sa matresse.

La perte de sa mre et celle de Mme d'Arbouville, survenues  quelques
mois de distance, apportrent un changement notable dans l'existence de
l'crivain. Devenu tout  fait libre d'arranger sa vie  son gr,
n'tant astreint au dcorum par aucune attache mondaine, par aucune
fonction officielle, souffrant d'ailleurs au point de vue de ses travaux
d'un isolement si complet, il se dcida  excuter un projet ds
longtemps caress. Joseph Delorme s'tait cr en perspective un idal
de mariage, o le sacrement n'entrait pour rien, o l'on a les
commodits sans le noeud qui vous lie. Il lui fallait une mademoiselle La
Chaux, une mademoiselle de Lespinasse ou une Lodoska.

Tel gibier n'est pas rare  Paris, et l'or que l'on y sme en fait
arriver par milliers sur le bitume des boulevards. Aussi trouva-t-il
bientt vers les hauteurs des Batignolles une femme  souhait pour le
rle qu'il lui destinait. Son choix se fixa sur une brune de trente-cinq
ans, qui se faisait appeler Mme de Vaquez, et se donnait l'Espagne pour
patrie. Quel tait son vrai nom? d'o sortait-elle? Sainte-Beuve, quand
on le poussait l-dessus, rpondait d'une manire vasive et se bornait
 rendre bon tmoignage aux qualits de sa conqute: taille lgante,
magnifiques cheveux noirs, visage au teint mat et dor de reflets
oranges, tels sont les charmes qui avaient sduit l'auteur des _Rayons
jaunes_. Il l'installa chez lui en matresse de maison, et fut si
heureux de sa trouvaille, qu'il en a consacr le souvenir dans un de ses
meilleurs sonnets:

     Moi qui rvais la vie en une verte enceinte,
     Des loisirs de pasteur, et, sous les bois sacrs,
     Des vers heureux de natre et longtemps murmurs;
     Moi dont les chastes nuits, avant la lampe teinte,

     Ourdiraient les tissus o l'me serait peinte,
     Ou dont les jeux errants, par la lune clairs,
     S'en iraient faire un charme avec les fleurs des prs[30],
     Moi dont le coeur surtout garde une image sainte!

     Au tracas des journaux perdu, matin et soir,
     Je suis  ce mtier comme un juif au comptoir,
     Mais comme un juif du moins qui garde en la demeure,

     Dans l'arrire-boutique o ne vient nul chaland,
     Sa Rebecca divine, un ange consolant,
     Dont il rentre baiser le front dix fois par heure.

Peut-tre et-il consenti, malgr ses rpugnances,  passer par-devant
M. le maire, si la dame, qui se savait originaire d'un bourg de
Picardie, n'avait craint les rvlations de son acte de naissance. Elle
ne s'empara pas moins en souveraine de la maison, dmarquant le linge et
l'argenterie, qu'elle fit graver  son chiffre, tenant le critique en
charte prive et s'efforant d'loigner par ses rebuffades les anciens
amis et serviteurs. Dans la solitude et le vide ainsi faits autour de
lui, elle esprait tablir  tout jamais son empire et ajouter la dure
 sa fortune. Ce fut malheureusement ce qui lui manqua. La mort,
interrompant une flicit si parfaite, vint l'enlever  son ambition.
Elle succomba  une affection de poitrine, augmente, parat-il, par la
frnsie de la passion amoureuse.

Au cours de la maladie, un vieux paysan se prsenta pour la voir, disant
qu'il tait son pre. Dans un premier mouvement de pudeur, elle refusa
de le reconnatre et ne cda qu'aux instances de son amant, curieux
d'apprendre  quelles gens elle appartenait. La source tait pure, mais
bien humble.

Thomas Devaquez raconta, sans se faire prier, qu'il tait batteur en
grange au village de Montauban, prs Pronne, et pre de nombreux
enfants. Il n'avait pas eu toujours du pain  leur donner. Maintes fois,
le soir, aprs un trop frugal repas, sa famille, afin d'pargner
combustible et luminaire, se rendait  la ferme voisine, o la marmaille
puisait un supplment de souper dans la marmite aux pommes de terre.
Enfin, vaille que vaille, les garons, en grandissant, avaient appris 
gagner leur vie. Mais que deviendrait la fille? Thomas, ennuy de la
voir monter en graine, l'avait expdie sur Paris, o l'on disait que,
avec de la conduite, elle ne manquerait de rien. Dieu merci! elle avait
rencontr un bon monsieur. tait-ce une raison de renier ses parents?
Sainte-Beuve apaisa le vieillard par quelques prsents et promit de lui
venir en aide. C'est bien ainsi que l'entendait Thomas.

Sitt que sa fille eut ferm les yeux, il accourut, rclamant sa part de
succession, les tapis, les meubles, que sais-je? sous prtexte qu'elle
avait mis en commun sa fortune avec celle de son amant; il menaa
celui-ci d'un procs et, profitant de son inexprience en affaires,
parvint  lui extorquer 12,000 francs.

De retour au pays, en bon pre de famille, il fit deux parts de la
somme, distribua l'une  ses gars et plaa l'autre en viager, ce qui lui
permit de boire tous les matins son petit verre, en bnissant la
Providence d'avoir si gnreusement rcompens la vertu de son enfant.

En fait d'hritage, la dfunte n'avait laiss  son matre qu'une grande
diablesse de cuisinire, nomme Adle,  qui il dut de fcheux
dsagrments.  cette poque, l'omnibus qui passait dans la rue
Montparnasse avait contract une singulire habitude.  mesure qu'ils
entraient dans la rue, les chevaux ralentissaient le pas et, arrivs
devant le numro 11, s'arrtaient court. Aussitt le conducteur
s'approchait de la fentre du rez-de-chausse, o une main amie lui
tendait un verre de vin, qu'il lampait lestement. Autant en faisait le
cocher, puis l'omnibus reprenait sa marche au grand tonnement des
voyageurs: c'tait Adle qui rgalait ainsi ses amoureux aux frais du
patron.

Celui-ci ne l'apprit que par une note apporte par le marchand, o de
deux jours en deux jours figuraient les bouteilles de vin qu'il tait
cens avoir bues. Je vois encore, dit M. Levallois, sa figure tonne 
mesure qu'il entendait les mentions suivantes, qui se succdaient avec
une dsesprante rgularit:

Le 2, grenache _pour monsieur_;

Le 4, malaga, _pour monsieur_;

Le 6, saint-milion _pour monsieur_,

et ainsi de suite. Non, jamais homme ne fut si stupfait et si en
colre. Enfin, s'armant de rsolution, il prit la cuisinire par le
bras et la flanqua  la porte. Mais celle-ci de crier, de rclamer ses
hardes. Alors furieux, il monte au premier, o se trouvait la chambre de
la maritorne, qui donnait sur la rue, et, saisissant au hasard robes,
bonnets, jupons et bas, les lance par la fentre, en accompagnant chaque
objet d'une injure  l'adresse de la donzelle. Inutile de dcrire
l'hilarit des voisins en la voyant courir aprs ses nippes, les saisir
 la vole et les emporter en pestant contre le matre et la maison.

N'allez pas croire que ces tracasseries lui eussent laiss de l'aigreur,
ni qu'il ne voult plus entendre parler de Mme de Vaquez. Au contraire,
il lui acheta une concession de terrain au cimetire Montparnasse et,
quand il envoyait sa nouvelle bonne porter des fleurs au tombeau de sa
mre, il ne manquait jamais de lui dire: Dposez-en aussi quelques-unes
sur la pierre de l'autre pauvre femme.

Cet essai pourtant le gurit, du moins pour un temps, des illusions de
la vie de mnage. Il eut soin dsormais de relguer le plaisir hors de
son logis, ne conservant autour de lui que des personnes avec lesquelles
il se gardait de toute relation intime.

Il ne dsirait rien tant que de s'enchaner par le coeur  quelque objet
aim, bien que le sort part prendre un malin plaisir  djouer ses
tentatives. Aussi, de plus en plus, par got, par ncessit, par manire
de consolation, se livra-t-il  ce talent d'analyse qui,  chaque lan,
redoublait de ressources et de verve. Pour le reste, il renona aux
passions srieuses et s'abandonna  ce que Fourier appelle _la
Papillonne_.

     Aimer, comme on aimait dans la Grce amoureuse,
     Un pied blanc, un beau sein, une dmarche heureuse,
     De fins cheveux brillants relevs,--sans songer
     Si l'treinte est fidle, ou le noeud mensonger.

Le sage s'tait dit qu'il faut laisser sa place  l'illusion, crer et
favoriser le charme ds qu'il veut natre et le prolonger aussi loin
qu'on peut. Il eut des distractions comme il est facile de s'en procurer
 qui a de l'argent, petites dames et grisettes, demi-vertus,
demi-catins, fantaisies d'une soire, compltement oublies le
lendemain.

Dans ces aventures au hasard de la rencontre, il entendait parfois des
mots qui l'amusaient par leur imprvu, des rparties dictes par un got
naturel qui n'emprunte rien  la banalit de l'cole ni aux tartines des
journaux. Rentr chez lui, il notait soigneusement ces rflexions
incultes et nous en pouvons cueillir quelqu'une dans ses _cahiers_:

J'aime le naf dans les jugements. Je remarque comme les jeunes filles
du peuple sentent souvent bien la posie. La petite _Bohme_, qui ne
sait pas lire, juge  merveille des vers de Chnier, de Lamartine, de
Mme Valmore; elle s'crie aux plus beaux, aux plus passionns surtout et
aux plus tendres. Et quant  Victor Hugo, elle sait trs-bien en dire:
Il a de beaux vers, mais je l'aime bien moins que Lamartine. Il a comme
cela trop de fantaisies  tout moment, trop de fiert. C'est ainsi
qu'elle appelle son fastueux et son _pomposo_.--Elle dit encore de lui:
_Il se donne trop de gants_.

On ne faisait pas toujours  ses questions des rponses aussi
spirituelles. Un soir, ayant pris avec lui une fille assez novice, il la
mena souper chez Magny. Quand ils furent convenablement installs dans
un cabinet: Ma chre enfant, dit le critique, je veux combler tous vos
souhaits. Demandez ce que vous avez rv de plus fin, de plus cher, de
plus exquis, je ne regarde pas  la dpense. La fillette rflchit
longuement, passa la langue sur ses lvres et s'exclama: Je mangerais
bien du gras-double.

Que notre pruderie n'aille pas s'effaroucher outre mesure des
dlassements que le grave penseur accordait  ses heures de loisir.
Socrate nous semblerait trop rbarbatif s'il ne s'tait de temps  autre
drid auprs d'Aspasie. Sainte-Beuve a d'ailleurs confess lui-mme son
vice avec un abandon, une sincrit, une bonhomie qui doivent, si je ne
me trompe, lui valoir le pardon mme des plus austres: lisez cet examen
de conscience si aimable, et vous inclinerez volontiers  l'indulgence:

Que faites-vous, mon ami? Vous tes mr, vous tes savant, vous tes
sage, et peu s'en faut que vous ne paraissiez respectable  tous. Et
voil que la beaut vous reprend et vous tente. Vous y revenez. La jeune
Clady trouve grce  vos yeux par son sourire; vous avez pour elle de
tendres complaisances, et on l'a vue, me dit-on,  votre bras un soir,
et le matin dans la voiture o vous la promeniez.--Je le sais, mon ami,
je me sens bien vieux dj, on me dit savant plus que je ne le suis, et
je voudrais tre sage; mais ne le suis-je pas du moins un peu en ceci?
Clady est belle; elle est jeune; elle me sourit. Je la regarde; je ne
fais _gure_ que la regarder, mais j'y prends plaisir, je l'avoue;
j'aime  la voir prs de moi,  la promener un jour de soleil, et, en la
voyant l riante, qu'est-ce autre chose? Il me semble qu'un moment
encore je fais asseoir ma jeunesse  mes cts.

Anacron aurait-il mieux dit? Que voulez-vous? Le sceptique se lasse 
la fin de chercher toujours  vide, l'ennuy se distrait, le dsespr
se console. La nature, en ce qu'elle a de vivace et de vigoureux,
l'emporte. C'est la loi. Mais qu'il faut avoir par devers soi de grandes
qualits pour avouer si ingnment ses faiblesses!




XIII

JENNY DELVAL.--AMITI DES PRINCESSES BONAPARTE.


 cueillir ainsi des roses  la vole, on risque de se piquer les
doigts. Vous avez beau dire: _Je possde Las et Las ne me possde
pas,_ arrive toujours un moment o quelqu'une de ces fillettes, plus
roue que les autres, plante sur vous le grappin, fixe vos inconstances
et convertit le Don Juan volage en Arnolphe amoureux. Alors commence une
lutte dont les incidents sont faciles  prvoir: d'un ct, l'homme dont
le coeur est rest jeune malgr les annes, oubliant ses rides et son
ge, espre,  force de soins, de prsents, d'affection, attacher  sa
personne et mitonner pour lui seul celle qu'il prend pour une Agns et 
qui il se flatte de consacrer les derniers restes d'un feu qui s'en va;
de l'autre, une drlesse, avec les instincts pervers d'une corruption
prcoce, qui se joue de cette tendresse snile, met tout ce qu'elle a de
ruses  l'enlacer, la caresse et l'empaume afin de lui faire rendre de
quoi fournir  d'autres apptits, et, lasse enfin de ce jeu dcevant,
abandonne le vieillard pour suivre un amant plus jeune et moins fortun.

C'est ce qui arriva  Sainte-Beuve avec une fille appele Jenny Delval.
Elle n'avait de l'ouvrire que le nom et ne se contentait pas de peu.
Grande, bien prise dans sa taille ronde, les chairs blanches et fermes,
la bouche d'un incarnat que les dents n'avaient nul besoin de raviver,
les yeux d'un azur mobile o la passion amenait parfois de sombres
reflets, surtout une magnifique fort de cheveux d'un blond dor qui la
couvraient jusqu' la chute des reins, telle enfin que les peintres
reprsentent ve, mais une ve aprs le pch, par exemple. Rien ne lui
manquait de ce qui charmait le tendre Racine chez les jeunes filles
d'Uzs:

     Color verus, corpus solidum et succi plenum[31].

En revanche, elle tait dote de tous les mauvais penchants que le
manque d'ducation laisse fleurir. Fainante, gloutonne, menteuse 
faire croire qu'elle entretenait ainsi la blancheur de ses dents, trop
douce pour rebuter aucun hommage, trop charitable pour vouloir que les
gens souffrissent de ses refus, s'abandonnant de prfrence aux vauriens
du quartier et recouvrant toutes ces tares d'un air d'innocence capable
d'en imposer aux plus habiles.

Elle ne parvint pas  duper compltement un esprit si avis et si au
fait des fourberies fminines. Mieux que personne, il savait que la
beaut veut aimer la jeunesse, et qu'elle peut tout au plus amuser ou
consoler un vieillard. Il avait trop de tact pour tre ridicule. Mais
tout en ne se faisant aucune illusion sur les mobiles du sentiment
qu'elle affectait pour lui, il ne pouvait s'en dprendre et, par bont
d'me autant que par affection, il tchait de lui inculquer au moins des
gots plus relevs. Il essaya d'abord de la retenir chez elle en
l'entourant de ce luxe relatif et du bien-tre aprs lequel aspirent
toutes les grisettes. Effort inutile. Bien que son nid s'embellt chaque
jour de quelque meuble nouveau, de quelque brimborion  la mode, la
tourterelle n'en prenait pas moins la clef des champs  l'appel du
premier godelureau venu.

Elle exigea bientt qu'on la ment dans le monde. Sainte-Beuve,
indulgent  ses caprices et peut-tre mme fier de se parer d'un si beau
brin de fille, consentit  la prsenter partout comme sa nice. En vertu
du privilge qu'a le talent d'ennoblir ce qu'il touche, il n'est pas
rare de voir un grand artiste ou un grand crivain produire ainsi sous
son gide une personne qu'il dore un moment de ses rayons et qui, tant
que dure sa faveur, est accepte au titre fictif, de quelque part
qu'elle sorte.

Jenny fut donc mene dans les maisons ouvertes  l'crivain, o elle
pouvait paratre sans choquer les biensances. La chose, cependant, ne
passa pas sans protestation. En leur prsence, on n'osait souffler mot
ni sourire, mais ds qu'ils avaient le dos tourn, Dieu sait comme on
donnait sur leur arrire-garde: Sa nice! sa nice! murmurait en
ricanant un diteur normand; il en sera comme de la cousine qu'il nous
avait prsente il y a deux ans, et que j'ai retrouve  Toulon dans la
rue des Trois-Mulets[32].

Nous tions tous trois un soir au Thtre-Franais dans une de ces loges
du second tage, disposes en entonnoir, d'o il semble  chaque instant
que l'on va tre prcipit sur la tte des gens assis  l'orchestre.
Sainte-Beuve sommeillait au ronron des alexandrins, et je m'amusais 
suivre le regard errant de Jenny qui, du paradis au parterre, cherchait
 dnicher quelqu'une de ses connaissances parmi les chevaliers du
lustre, lorsque la porte de la loge s'ouvrit et livra passage  M.
Edouard Thierry, qui dirigeait alors les Franais. D'un coin des
coulisses il avait sans doute aperu l'illustre critique, facilement
reconnaissable  son crne  double tage, luisant et pel comme celui
du vieil Eschyle. Il venait lui offrir une loge  salon du premier
tage, et sa proposition fut volontiers accepte. On se leva pour
descendre; le galant directeur offrit le bras  Jenny; Sainte-Beuve les
suivait, portant avec prcaution le mantelet et le chapeau de son amie.
Je fermais la marche, ne portant rien comme le troisime page de
Malbrough, mais songeant  part moi quels heureux privilges confrent 
Paris la jeunesse et la beaut. Car cette grande fille,  qui deux
hommes distingus prodiguaient les gards et les hommages, et qui se
pavanait par les corridors avec des airs de duchesse, tait la mme que
j'avais vue la veille au bal Constant--et Dieu sait ce qu'tait ce
bal,--polker avec rage, amoureusement enlace au flanc d'un Alphonse de
la barrire.

Ne vint-on pas dire un jour au protecteur que l'on avait vu sa belle en
chemise, attable avec un truand de mauvaise mine et croquant de
compagnie le perdreau qu'il avait envoy pour dner avec elle?

De si ignobles hantises, qu'elle ne parvenait pas toujours  lui
drober, n'taient pas de nature  lui concilier son estime. Parfois,
dans son coeurement, il ne pouvait s'empcher de dire: Cette fille a
dcidment la nostalgie de la boue. Et cela ne l'empchait point de
secouer des gouttes d'ambroisie sur cette fange du ruisseau. Hlas! que
ne faisait-il sur lui-mme un sincre retour. Le moindre instant de
rflexion lui aurait appris que l'on n'lude pas les lois de la nature
en les fltrissant de noms odieux et que, pour mater la jeunesse et
l'ardeur du sang, pas n'est besoin de beaux discours ni d'une langue
subtile; il y faut un poignet robuste et autre chose encore. Dans ce
duel o l'imagination cherche  exciter le temprament, qu'importe de
dployer les ressources et les sductions d'un esprit suprieur, si
l'essentiel fait dfaut? Or Sainte-Beuve n'avait jamais t grand
abatteur de bois et son second tait tu depuis longtemps! Il ne pouvait
plus gure caresser que du regard et de la main les beauts qui
s'offraient  lui. Si quelque ami s'tonnait de le voir, vieux coq
crt au milieu de poules allchantes: Que voulez-vous? rpondait-il
en manire d'excuse, j'aime encore  reposer ma vue sur de frais
visages.

La princesse B...O, aprs plusieurs annes de constance, rassasie  la
fin du docte et beau Mignet, le congdia et prit un vigoureux maon. De
l grand scandale. Une de ses amies lui en faisait des remontrances et
la grondait sur l'tranget de sa prfrence: Eh! ma chre, riposta
l'Italienne impatiente, celui-l du moins, il ne pense pas!

Moins franche et plus adroite, Jenny aurait bien voulu conserver en
catimini un ou plusieurs maons et ne pas perdre l'acadmicien. Cela ne
faisait pas le compte de ce dernier. Pour chtier les fugues de
l'infidle, il usait quelquefois de violence, persuad que toutes les
femmes ont mmes gots que celle de Sganarelle. Il est vrai de dire
qu'elles lui pardonnaient gnralement ces vivacits, qui ne sont en
ralit qu'une preuve de faiblesse.

Enfin, aprs mainte rupture et de nombreux pardons, accepts chaque fois
d'un air moins contrit, il se dcida, quoique le coeur lui saignt et
qu'il en et les larmes aux yeux,  retirer des bienfaits qui
n'excitaient plus de reconnaissance. Il s'tait, pendant le cours de
cette liaison, montr si aveuglment gnreux que, lorsqu'il mourut,
Jenny eut un moment l'espoir d'tre couche sur le testament. Apprenant
qu'elle n'avait rien, elle s'en plaignit au docteur Veyne.--Il y avait
trop longtemps qu'il ne vous voyait plus, observa celui-ci.--Mais moi,
je ne l'avais pas oubli, dit-elle; j'ai assist  ses funrailles.--Oh!
reprit en riant le docteur, si toutes celles qu'il a connues avaient
fait comme vous, c'et t un beau convoi. Quand vous auriez dfil sur
dix de front, le chemin de la maison au cimetire n'et pas suffi pour
vous contenir.

       *       *       *       *       *

 un certain ge, quand on en est rduit  regretter tout bas ce que
rien ne peut rendre et qu'arrive l'heure triste o les amours dsertent
notre toit envahi par l'hiver des ans, la vraie sagesse consiste  ne
plus demander aux femmes d'autre faveur que leur amiti. C'est  cela
que Sainte-Beuve s'tait rsign vis--vis des femmes du monde qui,
attires par le charme de son esprit, venaient le visiter dans son
ermitage et acceptaient quelquefois de s'asseoir  sa table. Parmi les
plus assidues, vers ce temps, se faisait remarquer la fille de Mme Sand,
Solange Clsinger, alors en dlicatesse avec sa mre, et qui parlait des
admonestations morales qu'elle en recevait avec la fine ironie et le ton
dgag d'un Hamilton.

De temps  autre la maisonnette se remplissait des clats de voix et des
falbalas de Mme de Solms, petite-fille de Lucien Bonaparte et qui devait
plus tard pouser le ministre italien Ratazzi. Un pied dans le monde
politique et l'autre dans le journalisme, elle usa, pour obtenir une
pension de l'Empereur, du crdit dont pouvait disposer l'illustre
rdacteur du _Constitutionnel_. Celui-ci fut enchant de la mission et
s'y employa avec son zle habituel, de concert avec M. Schneider,
prsident du Corps lgislatif. Un jour qu'ils vantaient devant Napolon
III les mrites de sa parente et les nombreux amis qui l'entouraient.
Je n'ai jamais dout qu'elle n'en ait beaucoup rpondit le flegmatique
souverain et il accorda 25,000 francs de pension sur sa cassette.

Les amis de la rayonnante beaut restrent fidles  sa bannire
jusqu'aprs le second mariage. Lorsqu'elle revint d'Italie avec Ratazzi,
ces messieurs, Polignac et Pomereu en tte, offrirent aux nouveaux poux
un dner au Palais-Royal d'o personne, j'aime  le croire, ne s'avisa
d'emporter son couvert. Il rgna mme une si franche cordialit que tous
les convives,  l'exception du mari, usaient envers la belle d'une douce
familiarit avant d'tre au dessert.

Sainte-Beuve ayant fait, pendant les alles et venues de sa ngociation,
un rapide voyage  Aix en Savoie, y consentit pour la premire fois  ce
que M. de Solms ft de lui une photographie dont M. Levallois a dit
trs-justement: Je n'en connais pas qui rende plus exactement la
physionomie de Sainte-Beuve. Lorsque je la regarde, il me semble que je
vois, revivre mon vieux matre. C'est bien lui, saisi dans un de ses
meilleurs moments, dans une de ses heures trop rares de douce srnit;
quand, par exemple, il descendait au jardin vers quatre heures de
l'aprs-midi, aprs avoir lu un chant d'Homre, et qu'il oubliait les
contrarits ou les souffrances du prsent pour songer  cette antiquit
qu'il n'a jamais cess d'aimer, qu'il comprenait et sentait 
merveille.

Une autre personne de la famille Bonaparte, la princesse Julie, eut
aussi recours  lui, mais pour un motif diffrent. Voulant connatre son
avis sur des travaux littraires qu'elle avait en manuscrit, elle les
lui communiqua. Par une tourderie inqualifiable, elle oublia dans le
paquet un portrait  la plume dans lequel Sainte-Beuve tait
outrageusement dfigur et o se trouvait entre autres cette phrase: Il
mne, malgr son ge, une vie crapuleuse; il vit avec trois femmes  la
fois, qui sont  demeure chez lui.  quoi il ne manqua pas de rpondre:
Ma vie prive a un avantage, si elle a ses faiblesses: elle est
naturelle, et au grand jour. Or, l'histoire des trois femmes  domicile
est une lgende vraiment herculenne, et dont je n'ai pas  me vanter.
De tout temps, 'a t faux et archifaux, comme le savent tous les amis
qui m'ont visit, mme en mes beaux jours. La lettre se terminait, tout
naturellement, par un cong bien mrit: Veuillez agrer, princesse,
l'hommage dfinitif d'un respect qui n'aura plus lieu de s'exprimer.

Sa correspondance avec la princesse Mathilde a fait connatre, sous un
jour bien favorable, la noblesse de leurs sentiments  tous deux et la
dignit que Sainte-Beuve, malgr son titre de snateur, savait conserver
dans ses relations avec les Altesses. Il est touchant, au milieu de ce
monde que l'on nous peint si futile et si corrompu, de voir l'crivain
et la princesse uniquement proccups de secourir les malheureux et de
grouper autour d'une gracieuse influence les intelligences d'lite.

Oserai-je glisser ici une rflexion  propos de certains dtails de
cette correspondance? Dt-on la trouver dplace, je la risque. Nous
autres enfants du peuple, fils de paysan ou d'ouvrier, qui n'avons
jamais eu l'heur de pntrer dans ces sphres aristocratiques, nous
devons tre mauvais juges des faons de s'y conduire. Pourtant si
quelque dame de haut parage et daign visiter de temps  autre notre
logis et y laisser des tmoignages d'une amiti si attentive  notre
bien-tre, tels que tapis, fauteuils, bijoux pour notre maisonne, il ne
nous ft jamais venu  l'esprit de rpondre  tant de gracieusets,
comme le fit Sainte-Beuve, par l'envoi successif, une premire fois des
oeuvres compltes de Platon, la seconde fois des oeuvres compltes de
Cicron, et la troisime des oeuvres compltes de Snque! Oh que
l'Altesse, qui tait femme avant tout et des plus franches, a d sourire
de l'atmosphre factice qui se crait autour d'elle!  la suite d'une de
ces leons d'histoire que lui dbitait  jour fixe le solennel M.
Zeller, sur la grandeur et dcadence des Grecs ou des Romains, elle ne
put se retenir et, opposant son bon sens  la faconde empese du
professeur: Il me semble toujours, lui dit-elle, que vous avez un
casque.

Thophile Gautier l'amusait mieux avec de croustillantes anecdotes qu'il
savait couler en douceur de sa voix flte et paresseuse. Jadis la
Fontaine en usait de mme avec Mme de la Sablire et faisait dans ses
entretiens la part de la bagatelle, que Sainte-Beuve oublia trop:
J'tais trop srieux pour elle, disait-il aprs leur brouille. Elle
s'est fatigue de venir me voir tous les dimanches.

Lui-mme, une fois la paille rompue, refusa de se rconcilier. Trois
mois aprs la scne de rupture, on lui avait dpch, afin de mnager le
rapprochement, un ami commun, M. Charles Edmond, qui l'aborda avec de
bonnes paroles, lui dit que la princesse, chez qui il avait dn la
veille, s'tait informe de sa sant et avait manifest l'intention de
renouer avec lui. Sainte-Beuve accueillit ces avances avec plaisir et
parut prs de cder, mais aprs un moment de rflexion: Non,
dcidment, dit-il, son procd m'a rendu ma libert; je la garde. Ce
ne fut que plus tard,  son lit de mort, qu'il consentit  dicter pour
elle quelques lignes que M. Zeller crivit sur le marbre de la chemine.

Son irritation provenait, j'aime  le croire, de l'excs de complaisance
auquel leur relation l'avait oblig. Il y a parmi nos contemporains un
gentil esprit, crivain de race, ptillant de malice et de finesse, vers
lequel l'attirait un vif sentiment de sympathie[33], et  qui il s'tait
promis de rendre justice. Pourquoi, se disait-il, les spirituelles et
vives peintures de M. About ne m'ont-elles pas saut aux yeux et pris de
force? Un premier crayon de lui avait dj saisi ce jeune homme
ironique, espigle mme, le nez au vent, la lvre mordante, alerte 
tout, frondant sans merci,  l'exemple de Lucien, ne respectant ni les
hommes ni les dieux, mais sous sa forme satirique et lgre faisant
presque toujours ptiller et mousser le bon sens dans le meilleur des
styles.

Le portrait en pied de ce nouveau venu mritait bien de figurer dans la
galerie  ct de ceux de MM. Renan et Taine. Le peintre s'y prparait.
On avait demand  la maison Hachette les ouvrages qu'elle avait publis
de cet auteur; M. Chron tait en train de rassembler les autres  la
Bibliothque nationale, quand la polmique dirige par M. About contre
M. de Niewekerke, surintendant des beaux-arts, le fit tomber en disgrce
auprs de la chtelaine de Saint-Gratien. Le critique n'osa pas
continuer son tude, et l'occasion ne se reprsenta plus. Faiblesse
dplorable d'un homme qui a fait preuve de fermet toutes les fois qu'il
s'est agi de la chose littraire, et qui montre de quel prix on paie la
faveur des grands!  leur contact, on perd toujours un peu de son
indpendance. Le fait me parat d'autant plus fcheux que M. About,
encourag par cette marque d'estime, et probablement tenu  honneur d'y
rpondre avec une production digne de lui, avant de se retirer dans son
opulent pachalik.




XIV

QUESTION FINANCIRE.--LIBRALIT ET BIENVEILLANCE.--LA MANCHOTTE.--MORT
DE SAINTE-BEUVE.--CONCLUSION.


Le vieux critique d'art _De Piles_ avait imagin, pour juger avec
prcision du mrite relatif des peintres, d'tablir une balance dans
laquelle chacune de leurs qualits aurait son tarif: le plus haut point
de perfection tant dsign par le chiffre 20, on pouvait, en descendant
jusqu' 0, situer chacun d'eux  son rang. L'ide est assez drle.

Un tableau plus piquant serait celui qu'on tablirait pour les auteurs,
en plaant en regard de leurs oeuvres le prix qu'ils en ont retir. En
face, par exemple, de la chtive rtribution accorde  l'ouvrage de
_Port-Royal_, qui a cot  un laborieux rudit tant de veilles et de
recherches, de voyages  Troyes et en Hollande, de montagnes de livres
remues et dvores, vingt ans d'existence enfin, on placerait les
sommes fabuleuses que l'on prodiguait  Ponson du Terrail pour le
feuilleton qu'il venait,  cheval et en hte, crire  l'imprimerie du
journal, ayant si bien oubli son sujet et le fil de l'imbroglio, qu'il
demandait au compositeur ce qu'tait devenu _Rocambole_.

De cette comparaison, que j'indique seulement, ressortiraient des
contrastes et un enseignement qui ne seraient pas tout  l'honneur de
notre got et de notre culture intellectuelle. Il faut bien l'avouer,
les oeuvres de science et d'rudition,  moins de s'imposer  un public
spcial, se vendent peu en France et se lisent encore moins. L'histoire
la plus savante, ft-elle agrmente d'un style superfin, nous laisse 
peu prs indiffrents, si elle ne traite des temps rapprochs de nous en
y mlant nos propres passions. Lorsque M. Ernest Renan a voulu monnayer
la mine de son talent, il est descendu des hauteurs o il plane pour
composer un livre hybride, moiti figue, moiti raisin, o le roman
dissimule et farde la ralit.

Nos grands diteurs savent cela; ils servent le public  son gr. Tous
les deux ou trois ans, sans plus, ils publient pour la montre un beau
livre, admirablement imprim et illustr, sur d'excellent papier, qui
leur revient cher et leur fait honneur. Moyennant quoi, ils inondent le
march d'avalanches de mauvais chiffons barbouills d'encre, qui, dans
cent ans d'ici, ne seront que fumier. Nous sommes la crme fouette de
l'Europe. Ce mot de Voltaire reste vrai. Notre attention se lasse vite
et veut que l'on l'amuse. Au srieux et au solide, elle prfre le
piquant, le brillant, le pimpant, les colifichets. Le _Dictionnaire de
l'Acadmie_ rapporte moins que _la Mode illustre_  la maison Didot.

Demandez  un libraire quels sont les volumes d'un dbit assur, jamais
il ne vous citera de trait savant ni mme d'ouvrage de critique. C'en
est fait de la littrature proprement dite. Elle a beau s'mailler de
jeux de mots et panacher ses tirades du pompon des bons principes, on
n'en veut plus. Un crivain qui ne manque assurment pas de rputation
ni mme d'esprit en est rduit, pour faire prendre ses livres, 
consentir que l'on efface tout ce qu'il y a d'un peu vif contre les
auteurs dits par la maison. N'est-ce pas navrant?

On n'et pas fait subir de si humiliantes conditions  Sainte-Beuve, qui
avait le respect de son art et le souci de la vrit; il et prfr les
cder pour rien. De fait, on ne lui en donnait pas grand'chose. La
proprit entire d'un volume des _Causeries_ ne lui tait paye, par
les frres Garnier, que 1,500 francs. Le succs croissant de la
collection les dcida cependant  lever le chiffre  2,000 francs. Mais
le bnfice qu'ils en retiraient excita la concurrence. Un autre
diteur, Michel Lvy, offrit 2,500 fr. et l'emporta. Aprs avoir conclu
cette belle affaire, Sainte-Beuve se frottait les mains de satisfaction:
Mon ami, nous voil riches. Lvy donne 500 francs de plus et demande un
quart moins d'articles, c'est double profit.

Il n'tait nullement jaloux de la fortune des autres; il se rjouissait
mme de voir prosprer les maisons qu'il contribuait  enrichir. Invit
 dner avec M. Nisard par ce mme Michel Lvy, en son htel de la place
Vendme, ils y furent traits avec tout le luxe et la somptuosit du
confort moderne. En sortant, M. Nisard se rpandait en jrmiades sur
l'injustice du sort qui prodigue les millions  ceux qui vendent les
livres, tandis que ceux qui les font n'ont souvent pas le sou.
Sainte-Beuve l'interrompit: Diantre! que vous avez la digestion
pnible! Je ne trouve pas, moi, que la fortune soit si mal place; il en
fait bon usage. Eh! nous en tenons toujours un joli morceau dans le
ventre.

Il s'gayait volontiers sur le compte de son confrre,--M. Nisard est de
l'Acadmie,--qui lui avait un jour,  propos de bottes, demand sous
quel nom il voyageait: Mais sous le mien, rpondit Sainte-Beuve,
pourquoi voulez-vous que j'en change?--Ah! moi, je prends un nom
d'emprunt, de crainte d'tre importun. Sainte-Beuve n'en revenait pas:
Comprenez-vous ce Nisard? il se croit clbre.

Beaucoup de nos auteurs, doubls d'un homme d'affaires, songent moins 
produire des oeuvres consciencieuses qu' les vendre le plus cher
possible. Je ne leur en fais pas un crime, quoique l'on puisse reprocher
 quelques-uns d'avoir un peu trop l'oeil au pcule et de viser plus 
l'argent qu' l'estime. Sainte-Beuve n'avait pas tant d'pret au gain;
il composait par plaisir, pour se satisfaire et aussi par un sentiment
secret du devoir. Son rve du ct de la richesse tait l'_aurea
mediocritas_: ne pas jeter un clat de financier aux yeux des passants,
et ne pas les attrouper non plus autour de ses misres.

La crainte de n'avoir pas de quoi soutenir ses vieux jours, qui rend
tant de gens sourds aux cris de la souffrance, n'avait pas de prise sur
lui. Quand il songeait aux annes de l'extrme vieillesse, il en
envisageait la perspective en souriant et sans nul effroi: Bah! nous
nous en tirerons. Avec ce que j'ai, la pension  laquelle j'aurai droit
comme professeur, le produit de mes livres et quelques conomies, nous
arriverons bien  mille francs de revenu par mois. Il ne m'en faut pas
plus. Nous achterons alors une petite voiture dans laquelle Marie ira
me promener au Luxembourg.

De tous cts on lui demandait, pour lancer la publication, des prfaces
ou biographies qu'il soignait avec amour, et dont bien souvent il
refusait de toucher le prix. On en abusait et il finit par devenir plus
exigeant. Votre patron ne fait rien comme les autres, me disait
quelqu'un que cela touchait; d'ordinaire, en vieillissant, les gens se
rangent et dpensent moins. Lui, plus il va, plus il lui en faut.

En 1861, lorsque du _Moniteur_ on voulut le faire passer au
_Constitutionnel_, il se fit donner 25,000 francs de prime de
rengagement en sus du prix de ses articles, qui lui taient pays 300
francs chaque. Cela ne le rendit pas plus riche. Peu de temps avant son
entre au Snat, il tait si gn que, contrairement  ses habitudes, il
eut recours  un emprunt. Sa rpugnance  escompter l'avenir tait
excessive. Deux fois seulement, je crois, il eut recours  la bourse
d'autrui. La premire fut pour aider _la Revue des Deux-Mondes_, en
prenant une action dans l'entreprise, et la seconde  l'occasion d'une
encyclopdie que devaient publier les MM. Preire. On lui avana 20,000
francs sur sa part de collaboration. L'affaire ayant manqu, ces
messieurs offraient de lui faire prsent de la somme; il refusa et ne
voulut d'autre faveur que la facult de s'acquitter par annuits de
5,000 francs. La dernire n'a t solde que par ses hritiers.

Son impatience d'entrer au Snat s'explique par bien des motifs et tous
fort lgitimes. C'tait d'abord un moyen d'chapper, par cette dignit,
aux injures de certains journaux. Il n'est pas bon, je crois, de laisser
trop longtemps dans la rue des hommes distingus qui ont fait ds
longtemps leurs preuves, et qui ne peuvent que perdre  tre
clabousss. Puis on n'avait cess de lui faire entrevoir cette
rcompense, et le public s'attendait  ce qu'on la lui accordt.
N'tait-ce pas humiliant de voir entrer l comme au moulin tant de vieux
employs, sans autre titre que leurs annes de service, et le grand
crivain rester sur le seuil? Toute proportion garde, il en tait pour
lui de cette dignit comme du _couronnement de l'difice_ pour le reste
de la nation.  force de les promettre et de ne jamais les tenir, ces
bienfaits avaient  la longue perdu toute leur grce[34]. Enfin, dernier
motif et non le moins srieux, la fatigue s'emparait du vaillant
producteur et ses forces trahissaient son courage. Il ne pouvait plus
suffire, malgr les vingt ou vingt-cinq mille francs qu'il gagnait avec
sa plume, aux dpenses toujours croissantes que lui imposaient le luxe
d'alentour et des relations de jour en jour plus onreuses.

Afin de donner une ide exacte de ce que fut son dernier attachement, il
est ncessaire d'expliquer un trait particulier de sa nature, qui n'a
jamais, ce me semble, t expos comme il le mrite, je veux parler de
son humanit.

Entre les diverses faons d'tre humain, la plus originale est celle qui
consiste  composer sur les misres de ce monde quelques bruyants
ouvrages avec lesquels on se fait huit ou dix mille francs de rente,
dont on ne distrait pas un centime en faveur des indigents.

Ai-je besoin de dire que tel n'tait pas le cas de notre cher matre?
Affect plus que personne des souffrances d'autrui, il regardait comme
son premier devoir d'aider  leur adoucissement. Aussi, la meilleure
partie de son argent allait-elle aux mains de ceux qui en avaient
besoin. Hros de la charit silencieuse, il se cachait pour donner sans
rien attendre en retour.

Dans sa manire de comprendre la morale sociale, le sentiment de la
solidarit entrait pour beaucoup. tait-ce propension naturelle ou
conviction d'obir  son devoir d'honnte homme? Peu importe le mobile,
pourvu qu'il engendre de nobles actions.

Jamais je ne vis de sympathie plus universelle; il compatissait d'un
coeur si mu aux affections humaines, que l'on peut dire sans exagration
qu'il avait mal  la douleur d'autrui, ne pouvant rencontrer un pauvre
sans le secourir. Une telle tendresse le fit pendant toute sa vie se
dpouiller au profit des malheureux. Aussi, malgr le travail persistant
et fructueux de cinquante annes, malgr les avantages d'une rputation
toujours croissante et un tat de fortune qui, vers la fin, tait devenu
quasi brillant, il n'a, de fait, augment l'hritage de ses parents que
de deux mille francs de rente. Encore l'conomie fut-elle due plutt 
la maladie qui le retenait chez lui en dernier lieu qu' un dessein bien
arrt.

Dans l'accomplissement du devoir d'humanit, sa dlicatesse avait des
raffinements de scrupule, dont on jugera par la note suivante de ses
portraits de femme:

L'indulgence qu'on a pour les autres, on ne doit point, sans doute, la
porter  l'gard de soi-mme; il faut, autant que possible, ne se rien
passer. Mais, enfin, c'est une rgle bien essentielle, dans la conduite,
de ne jamais tirer raison d'une premire faute pour en commettre une
nouvelle, comme un dsespr qui le sait et qui s'abandonne. Quelqu'un
voyait Mme de Montespan fort exacte aux rigueurs du carme et paraissait
s'en tonner: _Parce qu'on commet une faute, faut-il donc les commettre
toutes_, dit-elle. Je ne m'empare que du mot. Hier, vous mditiez une
vie pure, dvoue, honore de toutes les vertus, semant de chaque main
les bienfaits. Ce matin, parce qu'un tort, une souillure grave a, depuis
hier, obscurci votre vie,  l'heure du bienfait que vous projetiez, le
ferez-vous moindre, comme quelqu'un qui dserte le combat, qui a perdu
l'espoir de s'honorer lui-mme? Oh! faites le bienfait comme si vous
tiez rest pur; faites-le, non pour vous honorer (ce n'est pas de cela
qu'il s'agit), mais pour soulager le souffrant! Que le pauvre ne
s'aperoive pas de votre tort, de votre souillure survenue envers
vous-mme; c'est le moyen, d'ailleurs, qu'elle disparaisse, qu'elle
s'efface un peu... Tendez, tendez votre main  celui qui tombe, mme
quand vous la sentiriez moins blanche  offrir.

Ne sont-ce pas l de nobles sentiments exprims en beau langage? Peut-on
mieux expier les torts d'une complexion amoureuse? Ces picuriens sont
vraiment les plus aimables des moralistes; ils mnent  la vertu par de
doux sentiers. Je trouve aux lignes qui prcdent une fleur d'humanit
qui me parat bien suprieure  la charit chrtienne, et qui sent le
commerce des grands philosophes de l'antiquit.

Dans la crainte d'abuser de la patience du lecteur, je ne citerai qu'une
des mille anecdotes dans lesquelles on lui voit mettre en pratique sa
vertu.

Quelques mois avant sa mort, la maladie l'ayant oblig de garder le lit,
un vieillard, qu'il employait  faire ses courses et qu'il payait
largement, vint le prier de lui accorder un secours un peu plus fort que
d'ordinaire. En voyant son bienfaiteur au lit, il plit et se mit 
pleurer. --Qu'avez-vous donc, mon ami? lui dit le malade.--Ah! reprit
le malheureux, voyez-vous, monsieur, si vous veniez  mourir, il ne me
resterait plus qu' me tuer aussi, car vous tes mon seul moyen
d'existence.

Le mot le fit sourire. Il consola le bonhomme et lui donna ce qu'il
demandait.

Il y avait quelque chose de plus prcieux que l'argent et dont il tait
aussi prodigue envers les autres, c'taient son temps et ses soins.
Jamais une infortune ne fit en vain appel  son intercession, et il se
mettait tout entier au service de ceux qui l'intressaient. Parmi les
grands crivains de notre poque, je ne vois que Branger qui ait t
serviable au mme degr. Mais le rsultat obtenu par chacun d'eux tait
fort diffrent. Le chansonnier, dans son envie d'obliger l'univers,
ayant fatigu de ses sollicitations les puissants et les riches,
chouait souvent dans ses demandes, tandis que Sainte-Beuve, avec un
tact discret, ne s'engageait que s'il voyait moyen de venir en aide par
son crdit et russissait presque toujours. Je ne crois pas que l'on
oblige mieux que lui ni qu'on l'oublie plus noblement, disait avec
raison Mme Desbordes-Valmore, au souvenir des nombreuses dmarches qu'il
avait tentes, soit pour elle-mme, soit pour d'autres,  sa
sollicitation.

L'histoire de ses relations avec M. Jules Levallois, qu'il faut lire
dans le volume o celui-ci, plus reconnaissant que tant d'autres, l'a
raconte, est la meilleure preuve de la persistance que mettait
Sainte-Beuve  rendre service aux gens.

En 1852, il voit venir  lui ce jeune inconnu qui sortait du collge,
pauvre et malade, et qui lui soumet des essais de posie aussi nafs et
inhabiles qu'on les produit  cet ge. Loin de le ddaigner, il
l'accueille avec une affabilit cordiale et s'inquite aussitt de lui
trouver de l'emploi au _Moniteur_, o il crivait lui-mme. Quelque
temps aprs, ayant besoin d'un secrtaire, il le prend avec lui et le
garde en cette qualit pendant trois ans. C'est M. Levallois qui le
quitte pour entrer au journal _l'Opinion nationale_, et Sainte-Beuve en
parat d'abord froiss. Mais,  la premire visite, son dpit s'vanouit
et le voil qui s'intresse de plus belle au succs de son jeune ami,
qui l'encourage et l'aide de ses conseils, qui applaudit  chacun de ses
articles et qui, dans les siens, ne laisse chapper aucune occasion de
le recommander aux suffrages du public. crivant un jour  la princesse
Mathilde, le nom de son ancien secrtaire tombe sous sa plume, et il en
sort immdiatement un portrait engageant, bien fait pour inspirer,  qui
le lira, le dsir de connatre l'original. Et notez que ce n'tait pas
l un disciple, quelqu'un que l'on patronne parce que ses ides sont en
communion avec les ntres; tout au contraire, M. Levallois le
critiquait, le contredisait, le taquinait, regimbait  ses ides sur
presque tous les points; mais il avait suffi d'un peu de bon vouloir et
de quelques germes de talent pour lui conqurir estime et protection.

Qui donc, parmi les littrateurs les plus obscurs, n'a eu recours  sa
bienveillance et ne l'a trouv toujours prt  tendre la main? Qui donc,
si petit et si loign qu'il ft, n'a entendu de lui un de ces mots
dcisifs qui engagent une vocation en faisant le jour devant elle?
coutez ce que dit,  ce propos, M. Philippe d'Auriac: Ne voulait-il
pas me faire tter de Buloz! Je repoussai doucement ses offres, heureux
de prendre en flagrant dlit d'obligeance dsintresse l'homme qu'on
reprsentait comme un type d'gosme et de calcul.

Ses ennemis ou adversaires le savaient si dvou  la cause des lettres
et de leur indpendance, qu'ils n'hsitaient pas  s'adresser  lui en
cas de danger. Le journal _le Figaro_, qui l'avait souvent attaqu et
qui prludait alors, par une rdaction spirituelle et gaie,  l'heureuse
fortune qu'il a eue depuis, avait,  propos de je ne sais quel article,
attir sur lui les svrits de l'administration. Afin d'esquiver le
coup, on expdia  Sainte-Beuve l'homme de lettres de la maison. Voici
en quels termes M. Jouvin raconte le succs de sa dmarche:

J'avais sonn en client  sa porte, ce fut le confrre qui m'ouvrit. Le
service fut rendu, et l'illustre crivain en doubla le prix en ne le
faisant point attendre, comme en se drobant sur l'heure au remercment.
Il donna mme au-del de ce qu'il avait promis; il se fit, de son chef,
solliciteur auprs d'une haute influence et me garda le secret de la
dmarche, tente victorieusement, et  laquelle je n'aurais pas eu
certes l'indiscrtion de le pousser. J'appris un peu plus tard, et par
un autre que par lui, ce que sa main droite avait fait en se cachant de
sa main gauche.

On crirait un volume rien qu'avec des traits de ce genre.

J'ai peu connu la jeune fille, vulgairement dsigne sous le nom de
Manchotte et appele Clina Deb...,  qui il a laiss une partie de sa
fortune. Mais je trouve sur elle d'amples dtails dans une tude publie
par Mme Colet, o est dpeint l'intrieur du snateur acadmicien dans
ses dernires annes. Le philosophe que nous venons de voir si humain
avait sans doute t attir vers cette enfant par son infirmit, son air
souffreteux, ses apparences timides et maladives, par le besoin qu'il
avait de se dvouer au soulagement de la faiblesse.

Il la prit chez lui et l'entoura d'gards et de prvenances. Une honnte
institutrice, toujours avenante et gaie, qui tenait alors sa maison, lui
donna des leons, dont Clina profita avec intelligence. Place par le
hasard dans une sphre si attrayante, dans un milieu si caressant et si
doux, elle se montra digne de cet heureux sort. Pour plaire  son
protecteur, elle corrigea son langage, se composa un maintien dcent,
qui forait chacun  la politesse et  la bienveillance. Il y a dans la
nature des femmes une telle souplesse et une finesse si dlie, que les
paroles et les regards rservs de celle-ci djouaient tout examen.
Aussi, les amis de l'illustre critique, sachant gr  la jeune personne
de son attitude rsigne et pensive, lui offraient des bonbons et des
fleurs, comme si elle et t la vritable enfant de la maison.

J'aime encore beaucoup  respirer les fleurs, leur disait Sainte-Beuve,
mais je n'en cueille plus. Cette explication suffisait aux honntes
gens qui le surprenaient dans son cercle intime et les empchait de
s'tonner qu'un dernier caprice survct  son ardeur puise.

Qu'il est difficile de se rsigner  l'abdication! Tout nous avertit de
notre dcadence physique, l'indiffrence des femmes, ou mme leur
ddain, et les plaisanteries insolentes de ceux  qui l'ge n'a pas
encore rabattu le caquet. Nos infirmits et l'effort chaque jour plus
grand, que nous cote la vie, nous ordonnent de dteler; le souvenir des
naufrages essuys conseille de ne plus se risquer sur l'lment perfide.
Mais quoi! des tentations nous reviennent, des envies de s'y reprendre,
de prouver que nous ne sommes pas si infirmes, d'avoir une dernire
saison, une semaine du moins, un bon jour. On a beau s'irriter soi-mme
contre ces vieilles passions et leur faire la guerre: Que ne leur
fait-on pas? On dit des injures, des rudesses, des cruauts, des mpris,
des querelles, des rages, et toujours elles remuent; on ne saurait en
voir la fin; on croit que, quand on leur arrache le coeur, c'en est fait,
et qu'on n'en entendra plus parler; point du tout, elles sont encore en
vie, elles remuent encore[35].

Auprs de ce vieillard, bien moins accabl sous le poids des ans que
sous l'treinte d'une maladie cruelle, Clina apparaissait, avec sa mine
d'lgie et son profil fluet, comme l'ange consolateur de l'automne 
son dclin. D'ailleurs Sainte-Beuve demandait si peu  celle qui rgnait
chez lui, que sa tendresse craintive simulait pour elle une sorte
d'amour paternel. Pourtant, s'il fallait en croire Mme Collet, elle
aurait eu les exigences et les mutineries d'une vraie matresse. Lorsque
le snateur recevait  sa table les princes et leurs amis, elle en
tmoignait de l'humeur.

En secret dpite, elle entr'ouvrait la persienne de sa chambre et
regardait arriver les htes privilgis, dont la compagnie lui tait
interdite. Si une femme se trouvait parmi eux, elle examinait ou enviait
sa toilette: de quel droit,  moins que ce ne ft la princesse, une
autre femme venait-elle s'asseoir  cette table, qu'elle considrait
comme sienne? Tantt elle y avait vu tals l'argenterie et les cristaux
de rserve; elle avait, avant les convives, savour du regard les mets
choisis qu'ils allaient dguster. Pourquoi ce luxe et ces primeurs pour
eux et pas pour elle? Ne devait-elle pas dsormais, afin de tenir sa
place dans la maison, exiger tout ce qui tait offert  ceux qu'on y
ftait?

Elle ne se laissait dsarmer et amadouer les jours suivants qu' force
de prodigalits et de condescendance; tout lui tait accord pour viter
ces querelles.

Je crois bien que le peintre a forc ici quelque peu les couleurs. Il en
est des femmes auteurs comme des chattes: quand elles se font vieilles,
elles deviennent froces et enfoncent leurs griffes jusqu'au sang.

Un autre fait, rapport par M. Troubat, montrera mieux l'incompatibilit
que l'ge et l'ducation avaient mise entre le snateur et la pauvre
enfant qu'il abritait sous son toit.

Sur le dsir qu'elle exprima un jour d'aller voir _Orphe aux enfers_,
Sainte-Beuve, jugeant du got des autres par le sien, fit louer une loge
au Thtre-Lyrique, o l'on reprsentait en ce moment l'opra de Gluck.
 la vue du coupon, sa Benjamine fit la moue et eut un mouvement de
dpit: Ce n'est pas ce que je voulais; je me moque bien de Gluck; on
dit que c'est un lphant qui chante. Je n'irai pas; c'est trop
ennuyeux. Toujours complaisant, Sainte-Beuve fit prendre le lendemain
des billets aux Bouffes, o l'on jouait l'oprette d'Offenbach. Du coup,
il obtint un gracieux sourire et la promesse d'aller avec lui  ce
spectacle. Ce qui prouve que le vritable Orphe est l'Orphe o l'on
s'amuse.

Pendant la semaine qui suivit, il ne cessa, malgr ses douleurs, de
fredonner _La plus belle ombre, Ma chrie!_ sur l'air particulier qu'il
avait invent  son usage et sur lequel il transposait tous les autres.

Laissons l des distractions qui amusent et trompent la souffrance pour
ne plus voir que l'homme de gnie aux prises avec la maladie qui le
minait. Il fut, dans cette dernire preuve, courageux et ferme comme
toujours, sans affecter de stocisme, et, bien que certain de perdre la
partie, ayant le courage de la jouer jusqu'au bout. Un jour, tant venu
le voir, je le trouvai en proie  d'atroces douleurs et vritablement
exaspr: Eh quoi! s'criait-il, je n'aurai pas un ami qui me dlivre
de ces tourments et me brle la cervelle? Je ne sais par quelle
tourderie il m'chappa de rpondre: qu'il est des cas o le meilleur
ami, c'est soi-mme.  ce conseil indirect, il me regarda d'un oeil de
reproche et justement bless. Ne valait-il pas mieux soutenir le combat
et affirmer vaillamment le triomphe de l'esprit sur la matire? Il le
fit et fit bien.

On n'a pas os nier, tant les preuves en sont multiplies et videntes,
qu'il n'ait produit ses plus brillantes oeuvres pendant les annes mmes
o son corps tait en lutte avec la destruction.  la suite d'un travail
lent et continu, ainsi qu'il arrive au dveloppement de toute vie
suprieure, il avait conquis la dictature intellectuelle et le
gouvernement des esprits. Le sien devenait en avanant de plus en plus
dgag et hardi. Sans rien perdre de sa grce et de sa vivacit, il
gagnait en profondeur, en tendue, en _maestria_. Ses jugements, dans
les questions de mtaphysique ou d'art, taient, pour ainsi dire,
dcisifs et sans appel. Vers la fin, chacun de ses articles fondait une
rputation. Le talent, chez lui, atteignit au comble au moment o les
forces physiques taient au plus bas. Dj ruin dans ses racines,
l'arbre donnait ses plus beaux fruits  l'extrmit du rameau. Parvenu 
cet oubli de soi et  ce ddain de la douleur et de la mort, qui est le
trait le plus lev de notre nature et de sa mystrieuse grandeur,
Sainte-Beuve a vu la vrit sans nuages et l'a rendue en traits
immortels. En vain la manie du paradoxe irait-elle jusqu' soutenir que
le scepticisme voilait son regard et qu'il a d'autant mieux clair le
chemin qu'il s'tait lui-mme gar dans la route. Si le mensonge porte
de telles marques, dites-nous, je vous prie,  quel signe on reconnat
la vrit?

Non, le penseur ne s'est pas tromp en poussant la recherche jusqu'aux
limites du possible, et il a choisi le bon lot en restant jusqu'au bout
fidle  l'amour des lettres antiques par lequel il s'initia aux
horizons sereins et aux paysages lumineux. M. Gaston Boissier, qui
occupait sa chaire au Collge de France, lui ayant rendu visite  son
lit de mort, l'entretien tomba sur Ovide, que Sainte-Beuve reprochait 
son successeur de ne pas aimer assez. Peu  peu sa parole s'anima, la
rougeur revint  ses joues, ses yeux reprirent leur clat et il se mit 
discuter avec tant de feu que l'on dut l'avertir et le prier de contenir
son enthousiasme. Ce qui avait t la vraie passion de sa vie persistait
jusqu' la fin. Aussi, avant d'expirer, n'arrta-t-il point ses regards
sur la forme gracieuse de la femme qui avait t le dernier leurre d'un
bonheur introuv, mais sur les pages o il avait fix les rayonnements
de son gnie. On dirait que la mort ait voulu consacrer cette attitude
suprme; car, mme aprs le trpas, le pouce et les doigts de l'crivain
convergeaient comme pour saisir une plume absente.

Je ne veux pas conclure, par crainte de manquer d'impartialit. Je
laisse donc ce soin  l'un de ceux qui continuent aprs lui la mme
lutte et qui sont plus capables que moi de juger les rsultats de son
oeuvre. Voici l'loge funbre que M. Francisque Sarcey lui consacra,
quelques jours aprs sa mort, dans _le Gaulois_ du 22 octobre 1869:

Que d'ides justes Sainte-Beuve n'a-t-il pas semes autour de lui? Que
d'erreurs n'a-t-il pas corriges? Que d'heures n'a-t-il pas rendues plus
agrables et plus douces! Il est bien probable qu'un jour, le monument
qu'il a lev et qui est aujourd'hui ramass sous son nom, s'en allant
pierre  pierre  mesure des sicles, se dissipera dans ce
renouvellement incessant de toutes choses, qui est la loi de l'univers.
Mais si l'difice disparat, et avec lui le nom de l'homme de gnie
qu'il portait  son fronton, la matire dont il fut compos est
immortelle. Les ides, les notions, les renseignements, les formes de
style, les faons de voir, les images, rien de tout cela ne sera perdu.
Ce sont des biens qui ne priront qu'avec l'humanit mme qui en a reu
le dpt. Sainte-Beuve n'est donc point mort, puisque vit et vivra
toujours ce pour quoi il a vcu, ce qui tait lui.




NOTES


[1: Je dois prvenir une fois pour toutes que l-mme o je ne cite pas
mon auteur, je lui emprunte assez souvent des expressions et des
phrases. Il m'a sembl que le meilleur moyen de le faire connatre tait
de m'effacer le plus possible et de lui laisser la parole.]

[2: Les preuves du contraire clatent  chaque pas; il faut avoir les
yeux obstinment ferms  l'vidence pour ne pas les voir. Afin de
couper court  la malveillance de telles insinuations, j'emprunte  la
Correspondance une dclaration formelle: Vous savez, mon cher ami, 
quel fond de vrits je crois, autant qu'un tel mot est applicable au
faible esprit de l'homme; les annes m'affermissent dans cette manire
de voir et d'envisager le monde, la nature et ses lois, et notre courte
et passagre apparition sur une scne immense o les formes se succdent
au sein d'un grand tout dont nous saisissons  peine quelques aspects et
dont l'incomprhensible secret, nous chappe. Ce n'est ni triste ni gai,
mais c'est grave; et, quand on en est l, on peut laisser avec leurs
airs de ddain tous ces esprits disciples et superficiels, qui se
flattent de tenir la clef des choses, parce qu'ils ont dans la main
quelques bibelots chrtiens, paens ou autres, qu'ils adorent. Au diable
les ftiches, de quelque bois qu'on les fasse! (Lettre au docteur
Veyne, 22 octobre 1866)]

[3: Termes emprunts  M. Taine. On a dit encore avec bien, de l'esprit:
C'est un thsauriseur qui a enterr son or dans une foule de petits
coins, et qui, n'ayant dit que la moiti de son secret, a laiss le
reste  deviner.]

[4: Le mme sentiment se trouve exprim en termes plus nobles, dans un
article sur Ch. Magnin,  propos de ceux qui ont dfrich le terrain du
moyen ge: Venu tard dans cette tude et  leur suite, je recueillais
les fruits de leur labeur, et je leur en tais reconnaissant. Cela ne
m'empchait pourtant pas, tout en rendant justice  ces excellents
travailleurs, de noter quelques-uns de leurs dfauts.]

[5: _Iliade_, chant XIV, vers 174 et suivants, toilette de Junon
N'est-ce pas ce qu'on a appel _odor della femina_?]

[6: C'est  peu prs le vers d'Alfred de Musset, dans les _Contes
d'Espagne et d'Italie_.]

[7: Voici la traduction qu'en donne Delille:

     Elle dit; et voyant sa faible rsistance,
     Elle chauffe son coeur d'un doux embrassement;
     Son poux, que sduit son tendre empressement,
     De ses premiers dsirs sent palpiter son me;
     Il reconnat Vnus  l'ardeur qui l'enflamme,
     Et le rapide clair des amoureux transports
     Pntre chaque veine, et court par tout son corps.
     Tel, du ciel enflamm parcourant l'tendue,
     L'clair part, fend les airs, et sillonne la nue.
]

[8: _Limes erat tenuis, longa sub nubibus umbra_. (Ovide.)]

[9: La dame en question tait doue par nature d'une douce impartialit
qui n'excluait pas la justesse des jugements. Toutefois, une note des
_Cahiers_ donnerait  croire qu'elle n'avait pas l'esprit aussi aimable
que le reste: Jeune, on se passe trs-aisment d'esprit dans la beaut
qu'on aime et de bon sens dans les talents qu'on admire. Du mme coup,
le mari y attrape son gratignure.]

[10: Je ne tiens pas compte des _Penses d'aot_, publies plus tard, en
1837, et qui ne sont que de la prose rime, sans rien de potique.]

[11: Homre. _Iliade_, XIV].

[12: Sainte-Beuve n'y a jamais rpondu, trouvant que c'tait l une
mchante et trop facile littrature. Il s'est content de rfuter d'une
manire gnrale certaines thories sur l'adultre: Nos auteurs
dramatiques et nos romanciers sont uniques. Ils vivent, la plupart,
comme de gais et spirituels chenapans, avec des filles, avec des
cocottes, avec des femmes maries; ils ne se gnent en rien et s'en
donnent  _tire-larigot_. Mais ds qu'il s'agit, dans leurs inventions
littraires, d'un adultre, cela devient une affaire de tous les diables
et comme si le cas tait pendable au premier chef. Ils oublient qu'il
n'y a rien de plus commun en fait, et rien qui, dans le train ordinaire
de la vie, tire moins  consquence.

(_Cahiers_, page 133.)]

[13: Les gens de lettres le sont jusqu'au bout. Oublier ses passions ds
qu'on les a satisfaites ou n'en garder qu'un vague souvenir au fond du
coeur, cela est bon pour le vulgaire. Avec les potes et les romanciers,
tout ne finit pas ainsi. Restent les lettres et les tmoignages crits.
Voil de quoi composer des livres; c'est un texte de copie tout trouv.
Les deux amoureux le savaient si bien qu'ils dcidrent, en rompant, de
confier leurs billets doux  un notaire, pour tre remis au dernier
survivant. Aprs la mort de Musset, Mme Sand hrita du paquet. Mais
avant de le livrer  l'impression, elle consulta le confident.
Sainte-Beuve, peu flatt d'avoir  relire ces vieux poulets, me chargea
de la besogne. tais-je d'un sens trop grossier? Le fait est que tout
cela me parut fort dclamatoire et vide. Il me semblait feuilleter un
tome de _la Nouvelle Hlose_, et je l'avouai franchement. Sans doute
mon impression fut transmise telle quelle  Mme Sand, car elle brla,
dit-on, ces lettres,--aprs en avoir laiss prendre quelques copies.]

[14: Le fait parat moins surprenant quand on lit l'article dans le
numro du 24 juin 1829. Il y est parl avec loge de l'ancien ministre
des relations extrieures; de plus, les ides en sont empruntes d'un
mmoire publi par M. d'Hauterive sous la dicte de Talleyrand.]

[15: Le pauvre diable avait conscience de son infirmit. Il crivait 
Branger: Quand je suis ainsi emptr dans un monde d'ides et de faits
soulevs dans ma tte, je deviens une brute, incapable de toute antre
chose. Et le malin chansonnier, crivant  son tour  Hippolyte
Fortoul,  propos d'une visite que J. Reynaud lui avait faite 
Fontainebleau, ajoutait: Il m'a promis de m'envoyer Leroux. Vous feriez
bien de le conduire jusqu'ici, pour qu'il ne se perde pas en route.]

[16: Barbey d'Aurevilly ne l'a pas oubli.  son tour, il est injuste et
se refuse  reconnatre la supriorit de son ancien auditeur: C'tait
pour son article qu'il conversait, cet homme qui n'aimait pas tant la
conversation qu'on l'a dit, si ce n'est dans l'intrt de son article...
Enfin, il aurait gratt la terre avec ses ongles pour son article. Il en
et fait sur n'importe quoi... Il en aurait fait sur le diable et mme
sur Dieu, auquel il ne croyait pas.]

[17: Abbadon ou Abbadona est un ange fidle de _la Messiade_ de
Klopstock, entran dans la rvolte de Lucifer et dont la harpe rsonne
au milieu des hurlements du concert infernal. Mme parmi les dmons, il
reste triste et malade du regret des cieux.]

[18: Cet ouvrage a un autre inconvnient. Par la perfection et le
complet de ses renseignements, il nous rassasie comme un panier de
pches trop mres. En gnral, le Franais prfre les primeurs ou les
fruits verts.]

[19: L'habitude persiste; mais, avec l'ge, le niveau des hauteurs a
baiss. Ne pouvant plus escalader les tours et les beffrois, le grand
pote, afin d'tre toujours haut perch, grimpe aujourd'hui sur
l'impriale des omnibus].

[20: Pas de malentendu, s'il vous plat. Le privilge de la naissance
est un fait que je ne conteste pas. Dans notre socit,  moins de
changements profonds et peu probables, le fils d'un homme clbre aura
toujours une foule d'avantages sur un inconnu. Je ne m'insurge donc que
contre la prtention de vouloir riger ce _fait_ en une sorte de
_droit_].

[21: Pour ceux qui voudraient plus de dtails sur Mme d'Arbouville,
j'ajoute qu'elle est auteur de posies fort tristes et de cinq nouvelles
publies par la _Revue des Deux-Mondes_. Ses oeuvres ont t runies en
deux volumes in-12, chez Amyot. Sainte-Beuve mettait tant de rserve
dans ses relations avec elle, que lorsque la _Revue_ insra _le Mdecin
de Village_, le 15 mai 1843, ce ne fut pas lui, mais son ami Ch.
Labitte, qui crivit, pour encadrer la nouvelle et lui servir
d'introduction, un morceau intitul: _Le Roman dans le monde_. Aprs la
mort de Mme d'Arbouville, il refusa de se charger de l'article que l'on
dsirait consacrer  sa mmoire, ne voulant pas, dit M. d'Haussonville,
lever son tombeau de ses propres mains.]

[22: Tout lui dplat en ce roi, jusqu' ses discours du trne, ces
phrases embourbes dont on ne voyait pas la fin et qui taient comme
l'apanage de la branche cadette.]

[23: Il reconnat le profit que son talent retira de cet emploi nouveau:
J'avais une _manire_; je m'tais fait  crire dans un certain tour, 
caresser et  raffiner ma pense; je m'y complaisais. La ncessit,
cette grande muse, m'a forc brusquement d'en changer: cette ncessit
qui, dans les grands moments, fait que le muet parle et que le bgue
articule, m'a forc, en un instant, d'en venir  une expression nette,
claire, rapide, de parler  tout le monde et la langue de tout le monde:
je l'en remercie. L'homme de bon sens va se retrancher net toute
prtention au laurier de pote pour s'en tenir  sa seule et vritable
vocation.]

[24: Son hsitation provenait de la rtention d'urine dont il souffrait
et de la crainte de ne pas trouver les commodits ncessaires pour y
p...  l'aise. La princesse daigna le rassurer.]

[25: Elle l'tait lorsque ces articles parurent dans _le Nain jaune_;
depuis, on l'a comprise dans la Correspondance.]

[26: Ceux qui seront curieux de voir de quoi il s'agit, n'ont qu'
prendre le tome V des _Causeries du Lundi_, page 334.]

[27: H. Taine.]

[28: Le propos n'est qu'une boutade. Il avait nanmoins  ce sujet des
ides fort ingnieuses qu'il expliquait  ravir. Ainsi, d'aprs lui, on
ne devrait donner le nom de _vertu_ qu' celles de nos qualits qui sont
un principe de force et d'action, qui grandissent l'individu, et non 
celles qui tendent  le rapetisser. Une des maximes de cette thorie
tait que _la modestie est un aveu d'impuissance_. Il btissait
l-dessus toute une refonte de la morale et du Code pnal excessivement
neuve et hardie.]

[29: Lui-mme le sentait. Consult par le ministre, lors de la vacance
de la chaire, il proposa M. de Laprade. Mais Fortoul, condisciple et ami
du pote lyonnais, qui le connaissait bien, l'ayant reu docteur,
rpondit: Non, il me ferait trop mal Horace. Et il insista pour que
Sainte-Beuve acceptt de s'en charger.]

[30: Plerosque dies et amantes carmina noctes. (Stace.)]

[31: Ce que La Fontaine traduit gaillardement en deux vers:

     Elle tait fille  bien armer un lit,
     Pleine de suc et donnant apptit.
]

[32: Frquente par les matelots les jours de paie.]

[33: Il offrait volontiers  ceux qui le visitaient,  l'issue de son
dner, un mlange de curaao et de rhum dont M. Edmond About lui avait
appris la recette.]

[34: Ds 1852, il semble avoir voulu discrtement indiquer  l'Empire,
qui n'en tint nul compte, le moyen de se concilier la littrature: Les
gens de lettres, ceux qui sont vraiment dignes de leur nom et de leur
qualit, ont t de tout temps sensibles  de certains procds, 
certaines choses faites  temps et d'une manire qui honore... Qu'on
veuille bien m'entendre: une distinction, une louange juste et bien
place, de l'attention, ce sont de ces faveurs qui rattachent les mes,
mme les plus libres. Dans mon parfait dsintressement, j'ai peut-tre
le droit de dire ces choses.]

[35: Mme de Svign.]






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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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