Project Gutenberg's Histoire d'un casse-noisette, by Alexandre Dumas
#30 in our series by Alexandre Dumas

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Title: Histoire d'un casse-noisette
       also contains "L'egoiste" and "Nicolas le philosophe"

Author: Alexandre Dumas

Release Date: February, 2004 [EBook #5104]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on April 29, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE ***




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Alexandre Dumas

Histoire d'un casse-noisette



                  TABLE DES MATIERES


PREFACE Ou il est explique comment l'auteur fut contraint de
raconter l'histoire du Casse-Noisette de Nuremberg.


HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE

Le parrain Drosselmayer

L'arbre de Noel

Le petit homme au manteau de bois

Choses merveilleuses.

La bataille

La maladie

Histoire de la noisette Krakatuk et de la princesse Pirlipate

  Comment naquit la princesse Pirlipate, et quelle grande joie
  cette naissance donna a ses illustres parents.

  Comment, malgre toutes les precautions prises par la reine,
  dame Souriconne accomplit sa menace a l'endroit de la princesse
  Pirlipate.

  Comment le mecanicien et l'astrologue parcoururent les quatre
  parties du monde et en decouvrirent une cinquieme, sans trouver
  la noisette Krakatuk.

  Comment, apres avoir trouve la noisette Krakatuk, le mecanicien
  et l'astrologue trouverent le jeune homme qui devait la casser.

L'oncle et le neveu

La capitale

Le royaume des poupees

Le voyage

Conclusion



L'EGOISTE

NICOLAS LE PHILOSOPHE





PREFACE

Ou il est explique comment l'auteur fut contraint de raconter
l'histoire du Casse-Noisette de Nuremberg.


Il y avait une grande soiree d'enfants chez mon ami le comte de
M..., et j'avais contribue, pour ma part, a grossir la bruyante
et joyeuse reunion en y conduisant ma fille.

Il est vrai qu'au bout d'une demi-heure, pendant laquelle j'avais
paternellement assiste a quatre ou cinq parties successives de
colin-maillard, de main chaude et de toilette de madame, la tete
tant soit peu brisee du sabbat que faisaient une vingtaine de
charmants petits demons de huit a dix ans, lesquels criaient
qui mieux mieux, je m'esquivais du salon et me mettais a la
recherche de certain boudoir de ma connaissance, bien sourd et
bien retire, dans lequel je comptais reprendre tout doucement le
fil de mes idees interrompues.

J'avais opere ma retraite avec autant d'adresse que de bonheur,
me soustrayant non-seulement aux regards des jeunes invites, ce
qui n'etait pas bien difficile, vu la grande attention qu'ils
donnaient a leurs jeux, mais encore a ceux des parents, ce qui
etait une bien autre affaire.  J'avais atteint le boudoir tant
desire, lorsque je m'apercus, en y entrant, qu'il etait
momentanement transforme en refectoire, et que des buffets
gigantesques y etaient dresses tout charges de patisseries et de
rafraichissements.  Or, comme ces preparatifs gastronomiques
m'etaient une nouvelle garantie que je ne serais pas derang
avant l'heure du souper, puisque le susdit boudoir etait reserv
a la collation, j'avisai un enorme fauteuil a la Voltaire, une
veritable bergere Louis XV a dossier rembourre et a bras
arrondis, une paresseuse comme on dit en Italie, ce pays des
veritables paresseux, et je m'y accommodai voluptueusement, tout
ravi a cette idee que j'allais passer une heure seul en
tete-a-tete avec mes pensees, chose si precieuse au milieu de ce
tourbillon dans lequel, nous autres vassaux du public, nous
sommes incessamment entraines.

Aussi, soit fatigue, soit manque d'habitude, soit resultat d'un
bien-etre si rare, au bout de dix minutes de meditation, j'etais
profondement endormi.

Je ne sais depuis combien de temps j'avais perdu le sentiment de
ce qui se passait autour de moi, lorsque tout a coup je fus tir
de mon sommeil par de bruyants eclats de rire.  J'ouvris de
grands yeux hagards qui ne virent au-dessus d'eux qu'un charmant
plafond de Boucher, tout seme d'Amours et de colombes, et
j'essayai de me lever; mais l'effort fut infructueux, j'etais
attache a mon fauteuil avec non moins de solidite que l'etait
Gulliver sur le rivage de Lilliput.

Je compris a l'instant meme le desavantage de ma position;
j'avais ete surpris sur le territoire ennemi, et j'etais
prisonnier de guerre.

Ce qu'il y avait de mieux a faire dans ma situation, c'etait d'en
prendre bravement mon parti et de traiter a l'amiable de ma
liberte.

Ma premiere proposition fut de conduire le lendemain mes
vainqueurs chez Felix, et de mettre toute sa boutique a leur
disposition.  Malheureusement le moment etait mal choisi, je
parlais a un auditoire qui m'ecoutait la bouche bourree de babas
et les mains pleines de petit pates.

Ma proposition fut donc honteusement repoussee.

J'offris de reunir le lendemain toute l'honorable societe dans un
jardin au choix, et d'y tirer un feu d'artifice compose d'un
nombre de soleils et de chandelles romaines qui serait fixe par
les spectateurs eux-memes.

Cette offre eut assez de succes pres des petits garcons; mais les
petites filles s'y opposerent formellement, declarant qu'elles
avaient horriblement peur des feux d'artifice, que leurs nerfs ne
pouvaient supporter le bruit des petards, et que l'odeur de la
poudre les incommodait.

J'allais ouvrir un troisieme avis, lorsque j'entendis une petite
voix flutee qui glissait tout bas a l'oreille de ses compagnes
ces mots qui me firent fremir:

--Dites a papa, qui fait des histoires, de nous raconter un joli
conte.

Je voulus protester; mais a l'instant meme ma voix fut couverte
par ces cris:

--Ah!  oui, un conte, un joli conte; nous voulons un conte.

--Mais, mes enfants, criai-je de toutes mes forces, vous me
demandez la chose la plus difficile qu'il y ait au monde!  un
conte!  comme vous y allez.  Demandez-moi l'_Iliade_,
demandez-moi l'_Eneide_, demandez-moi la _Jerusalem delivree_, et
je passerai encore par la; mais un conte!  Peste!  Perrault est
un bien autre homme qu'Homere, que Virgile et que le Tasse, et le
_Petit Poucet_ une creation bien autrement originale qu'Achille,
Turnus ou Renaud.

--Nous ne voulons point de poeme epique, crierent les enfants
tout d'une voix, nous voulons un conte!

--Mes chers enfants, si...

--Il n'y a pas de si; nous voulons un conte!

--Mais, mes petits amis...

--Il n'y a pas de mais; nous voulons un conte!  nous voulons un
conte!  nous voulons un conte!  reprirent en choeur toutes les
voix, avec un accent qui n'admettait pas de replique.

--Eh bien, donc, repris-je en soupirant, va pour un conte.

--Ah!  c'est bien heureux!  dirent mes persecuteurs.

--Mais je vous previens d'une chose, c'est que le conte que je
vais vous raconter n'est pas de moi.

--Qu'est-ce que cela nous fait, pouvu qu'il nous amuse?

J'avoue que je fus un peu humilie du peu d'insistance que mettait
mon auditoire a avoir une oeuvre originale.

--Et de qui est-il, votre conte, Monsieur!  dit une petite voix
appartenant sans doute a une organisation plus curieuse que les
autres.

--Il est d'Hoffmann, Mademoiselle.  Connaissez-vous Hoffmann?

--Non, Monsieur, je ne le connais pas.

--Et comment s'appelle-t-il, ton conte?  demanda, du ton d'un
gaillard qui sent qu'il a le droit d'interroger, le fils du
maitre de la maison.

--_Le Casse-Noisette de Nuremberg_, repondis-je en toute
humilite.  Le titre vous convient-il, mon cher Henri?

--Hum!  ca ne promet pas grand'chose de beau, ce titre-la.  Mais,
n'importe, va toujours; si tu nous ennuies, nous t'arreterons et
tu nous en diras un autre, et ainsi de suite, je t'en previens,
jusqu'a ce que tu nous en dises un qui nous amuse.

--Un instant, un instant; je ne prends pas cet engagement-la.  Si
vous etiez de grandes personnes, a la bonne heure.

--Voila pourtant nos conditions, sinon, prisonnier a perpetuite.

--Mon cher Henri, vous etes un enfant charmant, eleve a ravir, et
cela m'etonnera fort si vous ne devenez pas un jour un homme
d'Etat tres-distingue; deliez-moi, et je ferai tout ce que vous
voudrez.

--Parole d'honneur?

--Parole d'honneur.

Au meme instant, je sentis les mille fils qui me retenaient se
detendre; chacun avait mis la main a l'oeuvre de ma delivrance,
et, au bout d'une demi-minute, j'etais rendu a liberte.

Or, comme il faut tenir sa parole, meme quand elle est donnee
des enfants, j'invitai mes auditeurs a s'asseoir commodement,
afin qu'ils pussent passer sans douleur de l'audition au sommeil,
et, quand chacun eut pris sa place, je commencai ainsi:



HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE



Le parrain Drosselmayer


Il y avait une fois, dans la ville de Nuremberg, un president
fort considere qu'on appelait M. le president Silberhaus, ce qui
veut dire _maison d'argent._

Ce president avait un fils et une fille.

Le fils, age de neuf ans, s'appelait Fritz.

La fille, agee de sept ans et demi, s'appelait Marie.

C'etaient deux jolis enfants, mais si differents de caractere et
de visage, qu'on n'eut jamais cru que c'etaient le frere et la
soeur.

Fritz etait un bon gros garcon, joufflu, rodomont, espiegle,
frappant du pied a la moindre contrariete, convaincu que toutes
les choses de ce monde etaient creees pour servir a son amusement
ou subir son caprice, et demeurant dans cette conviction jusqu'au
moment ou le docteur, impatiente de ses cris et de ses pleurs, ou
de ses trepignements, sortait de son cabinet, et, levant l'index
de la main droite a la hauteur de son sourcil fronce, disait ces
seules paroles:

--Monsieur Fritz!...

Alors Fritz se sentait pris d'une enorme envie de rentrer sous
terre.

Quant a sa mere, il va sans dire qu'a quelque hauteur qu'elle
levat le doigt ou meme la main, Fritz n'y faisait aucune
attention.

Sa soeur Marie, tout au contraire, etait une frele et pale
enfant, aux longs cheveux boucles naturellement et tombant sur
ses petites epaules blanches, comme une gerbe d'or mobile et
rayonnante sur un vase d'albatre.  Elle etait modeste, douce,
affable, misericordieuse a toutes les douleurs, meme a celles de
ses poupees; obeissante au premier signe de madame la presidente,
et ne donnant jamais un dementi meme a sa gouvernante,
mademoiselle Trudchen; ce qui fait que Marie etait adoree de tout
le monde.

Or, le 24 decembre de l'annee 17...  etait arrive.  Vous
n'ignorez pas, mes petits amis, que le 24 decembre est la veille
de la Noel, c'est-a-dire du jour ou l'enfant Jesus est ne dans
une creche, entre un ane et un boeuf.  Maintenant, je vais vous
expliquer une chose.

Les plus ignorants d'entre vous ont entendu dire que chaque pays
a ses habitudes, n'est-ce pas?  et les plus instruits savent sans
doute deja que Nuremberg est une ville d'Allemagne fort renommee
pour ses joujoux, ses poupees et ses polichinelles, dont elle
envoie de pleines caisses dans tous les autres pays du monde; ce
qui fait que les enfants de Nuremberg doivent etre les plus
heureux enfants de la terre, a moins qu'ils ne soient comme les
habitants d'Ostende, qui n'ont des huitres que pour les regarder
passer.

Donc, l'Allemagne, etant un autre pays que la France, a d'autres
habitudes qu'elle.  En France, le premier jour de l'an est le
jour des etrennes, ce qui fait que beaucoup de gens desiraient
fort que l'annee commencat toujours par le 2 janvier.  Mais, en
Allemagne, le jour des etrennes est le 24 decembre, c'est-a-dire
la veille de la Noel.  Il y a plus, les etrennes se donnent, de
l'autre cote du Rhin, d'une facon toute particuliere: on plante
dans le salon un grand arbre, on le place au milieu d'une table,
et a toutes ses branches on suspend les joujoux que l'on veut
donner aux enfants; ce qui ne peut pas tenir sur les branches, on
le met sur la table; puis on dit aux enfants que c'est le bon
petit Jesus qui leur envoie leur part des presents qu'il a recus
des trois rois mages, et, en cela, on ne leur fait qu'un
demi-mensonge, car, vous le savez, c'est de Jesus que nous
viennent tous les biens de ce monde.

Je n'ai pas besoin de vous dire que, parmi les enfants favorises
de Nuremberg, c'est-a-dire parmi ceux qui a la Noel recevaient le
plus de joujoux de toutes facons, etaient les enfants du
president Silberhaus; car, outre leur pere et leur mere qui les
adoraient, ils avaient encore un parrain qui les adorait aussi et
qu'ils appelaient parrain Drosselmayer.

Il faut que je vous fasse en deux mots le portrait de cet
illustre personnage, qui tenait dans la ville de Nuremberg une
place presque aussi distinguee que celle du president Silberhaus.

Parrain Drosselmayer conseiller de medecine, n'etait pas un joli
garcon le moins du monde, tant s'en faut.  C'etait un grand homme
sec, de cinq pieds huit pouces, qui se tenait fort voute, ce qui
faisait que, malgre ses longues jambes, il pouvait ramasser son
mouchoir, s'il tombait a terre, presque sans se baisser.  Il
avait le visage ride comme une pomme de reinette sur laquelle a
passe la gelee d'avril.  A la place de son oeil droit etait un
grand emplatre noir; il etait parfaitement chauve, inconvenient
auquel il parait en portant une perruque gazonnante et frisee,
qui etait un fort ingenieux morceau de sa composition fait en
verre file; ce qui le forcait, par egard pour ce respectable
couvre-chef, de porter sans cesse son chapeau sous le bras.  Au
reste, l'oeil qui lui restait etait vif et brillant, et semblait
faire non seulement sa besogne, mais celle de son camarade
absent, tant il roulait rapidement autour d'une chambre dont
parrain Drosselmayer desirait d'un seul regard embrasser tous les
details, ou s'arretait fixement sur les gens dont il voulait
connaitre les plus profondes pensees.

Or, le parrain Drosselmayer qui, ainsi que nous l'avons dit,
etait conseiller de medecine, au lieu de s'occuper, comme la
plupart de ses confreres, a tuer correctement, et selon les
regles, les gens vivants, n'etait preoccupe que de rendre, au
contraire, la vie aux choses mortes, c'est-a-dire qu'a force
d'etudier le corps des hommes et des animaux, il etait arriv
connaitre tous les ressorts de la machine, si bien qu'il
fabriquait des hommes qui marchaient, qui saluaient, qui
faisaient des armes; des dames qui dansaient, qui jouaient du
clavecin, de la harpe et de la viole; des chiens qui couraient,
qui rapportaient et qui aboyaient; des oiseaux qui volaient, qui
sautaient et qui chantaient; des poissons qui nageaient et qui
mangeaient.  Enfin, il en etait meme venu a faire prononcer aux
poupees et aux polichinelles quelques mots peu compliques, il est
vrai, comme papa, maman, dada; seulement, c'etait d'une voix
monotone et criarde qui attristait, parce qu'on sentait bien que
tout cela etait le resultat d'une combinaison automatique, et
qu'une combinaison automatique n'est toujours, a tout prendre,
qu'une parodie des chefs-d'oeuvre du Seigneur.

Cependant, malgre toutes ces tentatives infructueuses, parrain
Drosselmayer ne desesperait point et disait fermement qu'il
arriverait un jour a faire de vrais hommes, de vraies femmes, de
vrais chiens, de vrais oiseaux et de vrais poissons.  Il va sans
dire que ses deux filleuls, auxquels il avait promis ses premiers
essais en ce genre, attendaient ce moment avec une grande
impatience.

On doit comprendre qu'arrive a ce degre de science en mecanique,
parrain Drosselmayer etait un homme precieux pour ses amis.
Aussi une pendule tombait-elle malade dans la maison du president
Silberhaus, et, malgre le soin des horlogers ordinaires, ses
aiguilles venaient-elles a cesser de marquer l'heure; son
tic-tac, a s'interrompre; son mouvement, a s'arreter; on envoyait
prevenir le parrain Drosselmayer, lequel arrivait aussitot tout
courant, car c'etait un artiste ayant l'amour de son art,
celui-la.  Il se faisait conduire aupres de la morte qu'il
ouvrait a l'instant meme, enlevant le mouvement qu'il placait
entre ses deux genoux; puis alors, la langue passant par un coin
de ses levres, son oeil unique brillant comme une escarboucle, sa
perruque de verre posee a terre, il tirait de sa poche une foule
de petits instruments sans nom, qu'il avait fabriques lui-meme et
dont lui seul connaissait la propriete, choisissait les plus
aigus, qu'il plongeait dans l'interieur de la pendule,
acuponcture qui faisait grand mal a la petite Marie, laquelle ne
pouvait croire que la pauvre horloge ne souffrit pas de ces
operations, mais qui, an contraire, ressuscitait la gentille
trepanee, qui, des qu'elle etait replacee dans son coffre, ou
entre ses colonnes, ou sur son rocher, se mettait a vivre,
battre et a ronronner de plus belle; ce qui rendait aussitot
l'existence a l'appartement, qui semblait avoir perdu son ame en
perdant sa joyeuse pensionnaire.

Il y a plus: sur la priere de la petite Marie, qui voyait avec
peine le chien de la cuisine tourner la broche, occupation
tres-fatigante pour le pauvre animal, le parrain Drosselmayer
avait consenti a descendre des hauteurs de sa science pour
fabriquer un chien automate, lequel tournait maintenant la broche
sans aucune douleur ni aucune convoitise, tandis que Turc, qui,
au metier qu'il avait fait depuis trois ans, etait devenu
tres-frileux, se chauffait en veritable rentier le museau et les
pattes, sans avoir autre chose a faire que de regarder son
successeur, qui, une fois remonte, en avait pour une heure
faire sa besogne gastronomique sans qu'on eut a s'occuper
seulement de lui.

Aussi, apres le president, apres la presidente, apres Fritz et
apres Marie, Turc etait bien certainement l'etre de la maison qui
aimait et venerait le plus le parrain Drosselmayer, auquel il
faisait grande fete toutes les fois qu'il le voyait arriver,
annoncant meme quelquefois, par ses aboiements joyeux et par le
fretillement de sa queue, que le conseiller de medecine etait en
route pour venir, avant meme que le digne parrain eut touche le
marteau de la porte.

Le soir donc de cette bienheureuse veille de Noel, au moment o
le crepuscule commencait a descendre, Fritz et Marie, qui, de
toute la journee, n'avaient pu entrer dans le grand salon
d'apparat, se tenaient accroupis dans un petit coin de la salle
manger.

Tandis que mademoiselle Trudchen, leur gouvernante, tricotait
pres de la fenetre, dont elle s'etait approchee pour recueillir
les derniers rayons du jour, les enfants etaient pris d'une
espece de terreur vague, parce que, selon l'habitude de ce jour
solennel, on ne leur avait pas apporte de lumiere; de sorte
qu'ils parlaient bas comme on parle quand on a un petit peu peur.

--Mon frere, disait Marie, bien certainement papa et maman
s'occupent de notre arbre de Noel; car, depuis le matin,
j'entends un grand remue-menage dans le salon, ou il nous est
defendu d'entrer.

--Et moi, dit Fritz, il y a dix minutes a peu pres que j'ai
reconnu; a la maniere dont Turc aboyait, que le parrain
Drosselmayer entrait dans la maison.

--O Dieu!  s'ecria Marie en frappant ses deux petites mains l'une
contre l'autre, que va-t-il nous apporter, ce bon parrain?  Je
suis sure, moi, que ce sera quelque beau jardin tout plant
d'arbres, avec une belle riviere qui coulera sur un gazon brod
de fleurs.  Sur cette riviere, il y aura des cygnes d'argent avec
des colliers d'or, et une jeune fille qui leur apportera des
massepains qu'ils viendront manger jusque dans son tablier.

--D'abord, dit Fritz, de ce ton doctoral qui lui etait
particulier, et que ses parents reprenaient en lui comme un de
ses plus graves defauts, vous saurez, mademoiselle Marie, que les
cygnes ne mangent pas de massepains.

--Je le croyais, dit Marie; mais, comme tu as un an et demi de
plus que moi, tu dois en savoir plus que je n'en sais.

Fritz se rengorgea.

--Puis, reprit-il, je crois pouvoir dire que, si parrain
Drosselmayer apporte quelque chose, ce sera une forteresse, avec
des soldats pour la garder, des canons pour la defendre, et des
ennemis pour l'attaquer; ce qui fera des combats superbes.

--Je n'aime pas les batailles, dit Marie.  S'il apporte une
forteresse, comme tu le dis ce sera donc pour toi; seulement, je
reclame les blesses pour en avoir soin.

--Quelque chose qu'il apporte, dit Fritz, tu sais bien que ce ne
sera ni pour toi ni pour moi, attendu que, sous le pretexte que
les cadeaux de parrain Drosselmayer sont de vrais chefs-d'oeuvre,
on nous les reprend aussitot qu'il nous les a donnes, et qu'on
les enferme tout au haut de la grande armoire vitree ou papa seul
peut atteindre, et encore en montant sur une chaise, ce qui fait,
continua Fritz, que j'aime autant et meme mieux les joujoux que
nous donnent papa et maman, et avec lesquels on nous laisse jouer
au moins jusqu'a ce que nous les ayons mis en morceaux, que ceux
que nous apporte le parrain Drosselmayer.

--Et moi aussi, repondit Marie; seulement, il ne faut pas repeter
ce que tu viens de dire au parrain.

--Pourquoi?

--Parce que cela lui ferait de la peine que nous n'aimassions pas
autant ses joujoux que ceux qui nous viennent de papa et de
maman; il nous les donne, pensant nous faire grand plaisir, il
faut donc lui laisser croire qu'il ne se trompe pas.

--Ah bah!  dit Fritz.

--Mademoiselle Marie a raison, monsieur Fritz, dit mademoiselle
Trudchen, qui, d'ordinaire, etait fort silencieuse et ne prenait
la parole que dans les grandes circonstances.

--Voyons, dit vivement Marie pour empecher Fritz de repondre
quelque impertinence a la pauvre gouvernante, voyons, devinons ce
que nous donneront nos parents.  Moi, j'ai confie a maman, mais
la condition qu'elle ne la gronderait pas, que mademoiselle Rose,
ma poupee, devenait de plus en plus maladroite, malgre les
sermons que je lui fais sans cesse, et n'est occupee qu'a se
laisser tomber sur le nez, accident qui ne s'accomplit jamais
sans laisser des traces tres desagreables sur son visage; de
sorte qu'il n'y a plus a penser a la conduire dans le monde, tant
sa figure jure maintenant avec ses robes.

--Moi, dit Fritz, je n'ai pas laisse ignorer a papa qu'un
vigoureux cheval alezan ferait tres-bien dans mon ecurie; de meme
que je l'ai prie d'observer qu'il n'y a pas d'armee bien
organisee sans cavalerie legere, et qu'il manque un escadron de
hussards pour completer la division que je commande.

A ces mots, mademoiselle Trudchen jugea que le moment convenable
etait venu de prendre une seconde fois la parole.

--Monsieur Fritz et mademoiselle Marie, dit-elle, vous savez bien
que c'est l'enfant Jesus qui donne et benit tous ces beaux
joujoux qu'on vous apporte.  Ne designez donc pas d'avance ceux
que vous desirez, car il sait mieux que vous-memes ceux qui
peuvent vous etre agreables.

--Ah!  oui, dit Fritz, avec cela que, l'annee passee, il ne m'a
donne que de l'infanterie quand, ainsi que je viens de le dire,
il m'eut ete tres agreable d'avoir un escadron de hussards.

--Moi, dit Marie, je n'ai qu'a le remercier, car je ne demandais
qu'une seule poupee, et j'ai encore eu une jolie colombe blanche
avec des pattes et un bec roses.

Sur ces entrefaites, la nuit etant arrivee tout a fait, de sorte
que les enfants parlaient de plus bas en plus bas, et qu'ils se
tenaient toujours plus rapproches l'un de l'autre, il leur
semblait autour d'eux sentir les battements d'ailes de leurs
anges gardiens tout joyeux, et entendre dans le lointain une
musique douce et melodieuse comme celle d'un orgue qui eut
chante, sous les sombres arceaux d'une cathedrale, la nativite de
Notre-Seigneur.  Au meme instant, une vive lueur passa sur la
muraille, et Fritz et Marie comprirent que c'etait l'enfant Jesus
qui, apres avoir depose leurs joujoux dans le salon, s'envolait
sur un nuage d'or vers d'autres enfants qui l'attendaient avec la
meme impatience qu'eux.

Aussitot une sonnette retentit, la porte s'ouvrit avec fracas, et
une telle lumiere jaillit de l'appartement, que les enfants
demeurerent eblouis, n'ayant que la force de crier:

--Ah!  ah!  ah!

Alors le president et la presidente vinrent sur le seuil de la
porte, prirent Fritz et Marie par la main.

--Venez voir, mes petits amis, dirent-ils, ce que l'enfant Jesus
vient de vous apporter.

Les enfants entrerent aussitot dans le salon, et mademoiselle
Trudchen, ayant pose son tricot sur la chaise qui etait devant
elle, les suivit.



L'arbre de Noel


Mes chers enfants, il n'est pas que vous ne connaissiez Susse et
Giroux, ces grands entrepreneurs du bonheur de la jeunesse; on
vous a conduits dans leurs splendides magasins, et l'on vous a
dit, en vous ouvrant un credit illimite: <<Venez, prenez,
choisissez.>> Alors vous vous etes arretes haletants, les yeux
ouverts, la bouche beante, et vous avez eu un de ces moments
d'extase que vous ne retrouverez jamais dans votre vie, meme le
jour ou vous serez nommes academiciens, deputes ou pairs de
France.  Eh bien, il en fut ainsi que de vous de Fritz et de
Marie, quand ils entrerent dans le salon et qu'ils virent l'arbre
de Noel qui semblait sortir de la grande table couverte d'une
nappe blanche, et tout charge, outre ses pommes d'or, de fleurs
en sucre au lieu de fleurs naturelles, et de dragees et de
pralines au lieu de fruits; le tout etincelant au feu de cent
bougies cachees dans son feuillage, et qui le rendaient aussi
eclatant que ces grands ifs d'illuminations que vous voyez les
jours de fetes publiques.  A cet aspect, Fritz tenta plusieurs
entrechats qu'il accomplit de maniere a faire honneur
M. Pochette, son maitre de danse, tandis que Marie n'essayait pas
meme de retenir deux grosses larmes de joie, qui, pareilles a des
perles liquides, roulaient sur son visage epanoui comme sur une
rose de mai.

Mais ce fut bien pis encore quand on passa de l'ensemble aux
details, que les deux enfants virent la table couverte de joujoux
de toute espece, que Marie trouva une poupee double de grandeur
de mademoiselle Rose, et une petite robe charmante de soie
suspendue a une patere, de maniere qu'elle en put faire le tour,
et que Fritz decouvrit, range sur la table, un escadron de
hussards vetus de pelisses rouges avec des ganses d'or, et montes
sur des chevaux blancs, tandis qu'au pied de la meme table etait
attache le fameux alezan qui faisait un si grand vide dans ses
ecuries; aussi, nouvel Alexandre, enfourcha-t-il aussitot le
brillant Bucephale qui lui etait offert tout selle et tout bride,
et, apres lui avoir fait faire au grand galop trois ou quatre
fois le tour de l'arbre de Noel, declara-t-il, en remettant pied
a terre, que, quoique ce fut un animal tres sauvage et on ne peut
plus retif, il se faisait fort de le dompter de telle facon
qu'avant un mois il serait doux comme un agneau.

Mais, au moment ou il mettait pied a terre, et ou Marie venait de
baptiser sa nouvelle poupee du nom de mademoiselle Clarchen, qui
correspond en francais au nom de Claire, comme celui de Roschen
correspond en allemand a celui de Rose, on entendit pour la
seconde fois le bruit argentin de la sonnette; les enfants se
retournerent du cote ou venait ce bruit, c'est-a-dire vers un
angle du salon.

Alors ils virent une chose a laquelle ils n'avaient pas fait
attention d'abord, attires qu'ils avaient ete par le brillant
arbre de Noel qui tenait le beau milieu de la chambre: c'est que
cet angle du salon etait coupe par un paravent chinois, derriere
lequel il se faisait un certain bruit et une certaine musique qui
prouvaient qu'il se passait en cet endroit de l'appartement
quelque chose de nouveau et d'inaccoutume.  Les enfants se
souvinrent alors en meme temps qu'ils n'avaient pas encore apercu
le conseiller de medecine, et d'une meme voix ils s'ecrierent:

--Ah!  parrain Drosselmayer!

A ces mots, et comme si, en effet, il n'eut attendu que cette
exclamation pour faire ce mouvement, le paravent se replia sur
lui-meme et laissa voir non seulement parrain Drosselmayer, mais
encore!  ...

Au milieu d'une prairie verte et emaillee de fleurs, un
magnifique chateau avec une quantite de fenetres en glaces sur sa
facade et deux belles tours dorees sur ses ailes.  Au meme
moment, une sonnerie interieure se fit entendre, les portes et
les fenetres s'ouvrirent, et l'on vit, dans les appartements
eclaires de bougies hautes d'un demi-pouce, se promener de petits
messieurs et de petites dames: les messieurs, magnifiquement
vetus d'habits brodes, de vestes et de culottes de soie, ayant
l'epee au cote et le chapeau sous le bras; les dames
splendidement habillees de robes de brocart avec de grands
paniers, coiffees en racine droite et tenant a la main des
eventails, avec lesquels elles se rafraichissaient le visage
comme si elles etaient accablees de chaleur.  Dans le salon du
milieu, qui semblait tout en feu a cause d'un lustre de cristal
charge de bougies, dansaient au bruit de cette sonnerie une foule
d'enfants: les garcons, en veste ronde; les filles, en robe
courte.  En meme temps, a la fenetre d'un cabinet attenant, un
monsieur, enveloppe d'un manteau de fourrure, et qui bien
certainement ne pouvait etre qu'un personnage ayant droit an
moins au titre de sa transparence, se montrait, faisait des
signes et disparaissait, et cela tandis que le parrain
Drosselmayer lui-meme, vetu de sa redingote jaune, avec son
emplatre sur l'oeil et sa perruque de verre, ressemblant a s'y
meprendre, mais haut de trois pouces a peine, sortait et rentrait
comme pour inviter les promeneurs a entrer chez lui.

Le premier moment fut pour les deux enfants tout a la surprise et
a la joie; mais, apres quelques minutes de contemplation, Fritz,
qui se tenait les coudes appuyes sur la table, se leva, et,
s'approchant impatiemment:

--Mais, parrain Drosselmayer, lui dit-il, pourquoi entres-tu et
sors-tu toujours par la meme porte?  Tu dois etre fatigu
d'entrer et de sortir toujours par le meme endroit.  Tiens,
va-t'en par celle qui est la-bas, et tu rentreras par celle-ci.

Et Fritz lui montrait de la main les portes des deux tours.

--Mais cela ne se peut pas, repondit le parrain Drosselmayer.

--Alors, reprit Fritz, fais-moi le plaisir de monter l'escalier,
de te mettre a la fenetre a la place de ce monsieur, et de dire
ce monsieur d'aller a la porte a ta place.

--Impossible, mon cher petit Fritz, dit encore le conseiller de
medecine.

--Alors les enfants ont danse assez; il faut qu'ils se promenent
tandis que les promeneurs danseront a leur tour.

--Mais tu n'es pas raisonnable, eternel demandeur!  s'ecria le
parrain qui commencait a se facher; comme la mecanique est faite,
il faut qu'elle marche.

--Alors, dit Fritz, je veux entrer dans le chateau.

--Ah!  pour cette fois, dit le president, tu es fou, mon cher
enfant; tu vois bien qu'il est impossible que tu entres dans ce
chateau, puisque les girouettes qui surmontent les plus hautes
tours vont a peine a ton epaule.

Frite se rendit a cette raison et se tut; mais, au bout d'un
instant, voyant que les messieurs et les dames se promenaient
sans cesse, que les enfants dansaient toujours, que le monsieur
au manteau de fourrures se montrait et disparaissait
intervalles egaux, et que le parrain Drosselmayer ne quittait pas
sa porte, il dit d'un ton fort desillusionne:

--Parrain Drosselmayer, si toutes tes petites figures ne savent
pas faire autre chose que ce qu'elles font et recommencent
toujours a faire la meme chose, demain tu peux les reprendre, car
je ne m'en soucie guere, et j'aime bien mieux mon cheval, qui
court a ma volonte, mes hussards, qui manoeuvrent a mon
commandement, qui vont a droite et a gauche, en avant, en
arriere, et qui ne sont enfermes dans aucune maison, que tous tes
pauvres petits bonshommes qui sont obliges de marcher comme la
mecanique veut qu'ils marchent.

Et, a ces mots, il tourna le dos a parrain Drosselmayer et a son
chateau, s'elanca vers la table, et rangea en bataille son
escadron de hussards.

Quant a Marie, elle s'etait eloignee aussi tout doucement; car le
mouvement regulier de toutes les petites poupees lui avait paru
fort monotone.  Seulement, comme c'etait une charmante enfant,
ayant tous les instincts du coeur, elle n'avait rien dit, de peur
d'affliger le parrain Drosselmayer.  En effet, a peine Fritz
eut-il le dos tourne, que, d'un air pique, le parrain
Drosselmayer dit an president et a la presidente:

--Allons, allons, un pareil chef-d'oeuvre n'est pas fait pour des
enfants, et je m'en vais remettre mon chateau dans sa boite et le
remporter.

Mais la presidente s'approcha de lui, et, reparant l'impolitesse
de Fritz, elle se fit montrer dans de si grands details le
chef-d'oeuvre du parrain, se fit expliquer si categoriquement la
mecanique, loua si ingenieusement ses ressorts compliques, que
non-seulement elle arriva a effacer dans l'esprit du conseiller
de medecine la mauvaise impression produite, mais encore que
celui-ci tira des poches de sa redingote jaune une multitude de
petits hommes et de petites femmes a peau brune, avec des yeux
blancs et des pieds et des mains dores.  Outre leur merite
particulier, ces petits hommes et ces petites femmes avaient une
excellente odeur, attendu qu'ils etaient en bois de cannelle.

En ce moment, mademoiselle Trudchen appela Marie pour lui offrir
de lui passer cette jolie petite robe de soie qui l'avait si fort
emerveillee en entrant, qu'elle avait demande s'il lui serait
permis de la mettre; mais Marie, malgre sa politesse ordinaire,
ne repondit pas a mademoiselle Trudchen, tant elle etait
preoccupee d'un nouveau personnage qu'elle venait de decouvrir
parmi ses joujoux, et sur lequel, mes chers enfants, je vous prie
de concentrer toute votre attention, attendu que c'est le heros
principal de cette tres-veridique histoire, dont mademoiselle
Trudchen, Marie, Fritz, le president, la presidente et meme le
parrain Drosselmayer ne sont que les personnages accessoires.



Le petit homme au manteau de bois


Marie, disons-nous, ne repondait pas a l'invitation de
mademoiselle Trudchen, parce qu'elle venait de decouvrir
l'instant meme un nouveau joujou qu'elle n'avait pas encore
apercu.

En effet, en faisant tourner, virer, volter ses escadrons, Fritz
avait demasque, appuye melancoliquement au tronc de l'arbre de
Noel, un charmant petit bonhomme qui, silencieux et plein de
convenance, attendait que son tour vint d'etre vu.  Il y aurait
bien eu quelque chose a dire sur la taille de ce petit bonhomme,
auquel nous sommes peut-etre trop presse de donner l'epithete de
charmant; car, outre que son buste, trop long et trop developpe,
ne se trouvait plus en harmonie parfaite avec ses petites jambes
greles, il avait la tete d'une grosseur si demesuree, qu'elle
sortait de toutes les proportions indiquees non seulement par la
nature, mais encore par les maitres de dessin, qui en savent
la-dessus bien plus que la nature.

Mais, s'il y avait quelque defectuosite dans sa personne, cette
defectuosite etait rachetee par l'excellence de sa toilette, qui
indiquait a la fois un homme d'education et de gout: il portait
une polonaise en velours violet avec une quantite de brandebourgs
et de boutons d'or, des culottes pareilles, et les plus
charmantes petites bottes qui se soient jamais vues aux pieds
d'un etudiant, et meme d'un officier, car elles etaient tellement
collantes, qu'elles semblaient peintes.  Mais deux choses
etranges pour un homme qui paraissait avoir en fashion des gouts
si superieurs, c'etait d'avoir un laid et etroit manteau de bois,
pareil a une queue qu'il s'etait attachee au bas de la nuque et
qui retombait au milieu de son dos, et un mauvais petit bonnet de
montagnard qu'il s'etait ajuste sur la tete.  Mais Marie, en
voyant ces deux objets, qui formaient avec le reste du costume
une si grande disparate, avait reflechi que le parrain
Drosselmayer portait lui-meme, par-dessus sa redingote jaune, un
petit collet qui n'avait guere meilleure facon que le manteau de
bois du bonhomme a la polonaise, et qu'il couvrait parfois son
chef d'un affreux et fatal bonnet, pres duquel tous les bonnets
de la terre ne pouvaient souffrir aucune comparaison, ce qui
n'empechait pas le parrain Drosselmayer de faire un excellent
parrain.  Elle se dit meme a part soi que, le parrain
Drosselmayer modelat-il entierement sa toilette sur celle du
petit homme au manteau de bois, il serait encore bien loin d'etre
aussi gentil et aussi gracieux que lui.

On concoit que toutes ces reflexions de Marie ne s'etaient pas
faites sans un examen approfondi du petit bonhomme qu'elle avait
pris en amitie des la premiere vue; or, plus elle l'examinait,
plus Marie sentait combien il y avait de douceur et de bonte dans
sa physionomie.  Ses yeux vert clair, auxquels on ne pouvait
faire d'autre reproche que d'etre un peu trop a fleur de tete,
n'exprimaient que la serenite et la bienveillance.  La barbe de
coton blanc frise, qui s'etendait sur tout son menton, lui allait
particulierement bien, en ce qu'elle faisait valoir le charmant
sourire de sa bouche, un peu trop fendue peut-etre, mais rouge et
brillante.  Aussi, apres l'avoir considere avec une affection
croissante, pendant plus de dix minutes, sans oser le toucher:

--Oh!  s'ecria la jeune fille, dis-moi donc, bon pere, a qui
appartient ce cher petit bonhomme qui est adosse la, contre
l'arbre de Noel.

--A personne en particulier; a vous tous ensemble, repondit le
president.

--Comment cela, bon pere?  Je ne te comprends pas.

--C'est le travailleur commun, reprit le president; c'est celui
qui est charge a l'avenir de casser pour vous toutes les
noisettes que vous mangerez; et il appartient aussi bien a Fritz
qu'a toi, et a toi qu'a Fritz.

Et, en disant cela, le president l'enleva avec precaution de la
place ou il etait pose, et, soulevant son etroit manteau de bois,
il lui fit, par un jeu de bascule des plus simples, ouvrir sa
bouche, qui, en s'ouvrant, decouvrit deux rangs de dents blanches
et pointues.  Alors Marie, sur l'invitation de son pere, y fourra
une noisette; et, knac!  knac!  le petit bonhomme cassa la
noisette avec tant d'adresse, que la coquille brisee tomba en
mille morceaux, et que l'amande intacte resta dans la main de
Marie.  La petite fille alors comprit que le coquet petit
bonhomme etait un descendant de cette race antique et veneree des
casse-noisettes dont l'origine, aussi ancienne que celle de la
ville de Nuremberg, se perd avec elle dans la nuit des temps, et
qu'il continuait a exercer l'honorable et philanthropique
profession de ses ancetres: et Marie, enchantee d'avoir fait
cette decouverte, se prit a sauter de joie.  Sur quoi, le
president lui dit:

--Eh bien, ma bonne petite Marie, puisque le casse-noisette te
plait tant, quoiqu'il appartienne egalement a Fritz et a toi,
c'est toi qui seras particulierement chargee d'en avoir soin.  Je
le place donc sous ta protection.

Et, a ces mots, le president remit le petit bonhomme a Marie, qui
le prit dans ses bras et se mit aussitot a lui faire exercer son
metier, tout en choisissant cependant, tant c'etait un bon coeur
que celui de cette charmante enfant, les plus petites noisettes,
afin que son protege n'eut pas besoin d'ouvrir demesurement la
bouche, ce qui ne lui seyait pas bien, et donnait une expression
ridicule a sa physionomie.  Alors mademoiselle Trudchen
s'approcha pour jouir a son tour de la vue du petit bonhomme, et
il fallut que, pour elle aussi, le casse-noisette remplit son
office, ce qu'il fit gracieusement et sans rechigner le moins du
monde, quoique mademoiselle Trudchen, comme on le sait, ne fut
qu'une suivante.

Mais, tout en continuant de dresser son alezan et de faire
manoeuvrer ses hussards, Fritz avait entendu le _knac!  knac!
knac!_ et, a ce bruit vingt fois repete, il avait compris qu'il
se passait quelque chose de nouveau.  Il avait donc leve la tete,
et avait tourne ses grands yeux interrogateurs vers le groupe
compose du president, de Marie et de mademoiselle Trudchen, et,
dans les bras de sa soeur, il avait apercu le petit bonhomme an
manteau de bois; alors il etait descendu de cheval, et, sans se
donner le temps de reconduire l'alezan a l'ecurie, il etait
accouru aupres de Marie, et avait revele sa presence par un
joyeux eclat de rire que lui avait inspire la grotesque figure
que faisait le petit bonhomme en ouvrant sa grande bouche.  Alors
Fritz reclama sa part des noisettes que cassait le petit
bonhomme, ce qui lui fut accorde; puis le droit de les lui faire
casser lui-meme, ce qui lui fut accorde encore, comme
proprietaire par moitie.  Seulement, tout au contraire de sa
soeur, et malgre ses observations, Fritz choisit aussitot, pour
les lui fourrer dans la bouche, les noisettes les plus grosses et
les plus dures, ce qui fit qu'a la cinquieme ou sixieme noisette
fourree ainsi par Fritz dans la bouche du petit bonhomme, on
entendit tout a coup: Carrac!  et que trois petites dents
tomberent des gencives du casse-noisette, dont le menton,
demantibule, devint a l'instant meme debile et tremblotant comme
celui d'un vieillard.

--Ah!  mon pauvre cher casse-noisette!  s'ecria Marie en
arrachant le petit bonhomme des mains de Fritz.

--En voila un stupide imbecile!  s'ecria celui-ci; ca veut etre
casse-noisette, et cela a une machoire de verre: c'est un faux
casse-noisette, et qui n'entend pas son metier.  Passe-le-moi,
Marie; il faut qu'il continue de m'en casser, dut-il y perdre le
reste de ses dents, et dut son menton se disloquer tout a fait.
Voyons, quel interet prends-tu a ce paresseux?

--Non, non, non!  s'ecria Marie en serrant le petit bonhomme
entre ses bras; non, tu n'auras plus mon pauvre casse-noisette,
Vois donc comme il me regarde d'un air malheureux en me montrant
sa pauvre machoire blessee.  Fi!  tu es un mauvais coeur, tu bats
tes chevaux, et, l'autre jour encore, tu as fait fusiller un de
tes soldats.

--Je bats mes chevaux quand ils sont retifs, repondit Fritz de
son air le plus fanfaron; et, quant au soldat que j'ai fait
fusiller l'autre jour, c'etait un miserable vagabond dont je
n'avais pu rien faire depuis un an qu'il etait a mon service, et
qui avait fini un beau matin par deserter avec armes et bagages,
ce qui, dans tous les pays du monde, entraine la peine de mort.
D'ailleurs, toutes ces choses sont affaires de discipline qui ne
regardent pas les femmes.  Je ne t'empeche pas de fouetter tes
poupees, ne m'empeche donc pas de battre mes chevaux et de faire
fusiller mes militaires.  Maintenant je veux le casse-noisette.

--O bon pere!  a mon secours!  dit Marie enveloppant le petit
bonhomme dans son mouchoir de poche, a mon secours!  Fritz veut
me prendre le casse-noisette.

Aux cris de Marie, non-seulement le president se rapprocha du
groupe des enfants dont il s'etait eloigne, mais encore la
presidente et le parrain Drosselmayer accoururent.  Les deux
enfants expliquerent chacun leurs raisons: Marie, pour garder le
casse-noisette, et Fritz, pour le reprendre; et, au grand
etonnement de Marie, le parrain Drosselmayer, avec un sourire qui
parut feroce a la petite fille, donna raison a Fritz.
Heureusement pour le pauvre casse-noisette que le president et la
presidente se rangerent a l'avis de Marie.

--Mon cher Fritz, dit le president, j'ai mis le casse-noisette
sous la protection de votre soeur, et, autant que mon peu de
connaissance en medecine me permet d'en juger en ce moment, je
vois que le pauvre malheureux est fort endommage et a grand
besoin de soins; j'accorde donc, jusqu'a sa parfaite
convalescence, plein pouvoir a Marie, et cela, sans que personne
ait rien a y redire.  D'ailleurs, toi qui es fort sur la
discipline militaire, ou as-tu jamais vu qu'un general fasse
retourner au feu un soldat blesse a son service?  Les blesses
vont a l'hopital jusqu'a ce qu'ils soient gueris, et, s'ils
restent estropies de leurs blessures, ils ont droit aux
Invalides.

Fritz voulut insister; mais le president leva son index a la
hauteur de l'oeil droit, et laissa echapper ces deux mots:

--Monsieur Fritz!

Nous avons deja dit quelle influence ces deux mots avaient sur le
petit garcon; aussi, tout honteux de s'etre attire cette
mercuriale, se glissa-t-il, doucement et sans souffler le mot; du
cote de ta table ou etaient les hussards, qui, apres avoir pos
leurs sentinelles perdues et etabli leurs avant-postes, se
retirerent silencieusement dans leurs quartiers de nuit.

Pendant ce temps, Marie ramassait les petites dents du
casse-noisette, qu'elle continuait de tenir enveloppe dans son
mouchoir, et dont elle avait soutenu le menton avec un joli ruban
blanc detache de sa robe de soie.  De son cote, le petit
bonhomme, tres-pale et tres-effraye d'abord, paraissait confiant
dans la bonte de sa protectrice, et se rassurait peu a peu, en se
sentant tout doucement berce par elle.  Alors Marie s'apercut que
le parrain Drosselmayer regardait d'un air moqueur les soins
maternels qu'elle donnait au manteau de bois, et il lui sembla
meme que l'oeil unique du conseiller de medecine avait pris une
expression de malice et de mechancete qu'elle n'avait pas
l'habitude de lui voir.  Cela fit qu'elle voulut s'eloigner de
lui.

Alors le parrain Drosselmayer se mit a rire aux eclats en disant:

--Pardieu!  ma chere filleule, je ne comprends pas comment une
jolie petite fille comme toi peut etre aussi aimable pour cet
affreux petit bonhomme.

Alors Marie se retourna; et, comme, dans son amour du prochain,
le compliment que lui faisait son parrain n'etablissait pas une
compensation suffisante avec l'injuste attaque adressee a son
casse-noisette, elle se sentit, contre son naturel; prise d'une
grande colere, et cette vague comparaison qu'elle avait dej
faite de son parrain avec le petit homme au manteau de bois lui
revenant a l'esprit:

--Parrain Drosselmayer, dit-elle, vous etes injuste envers mon
pauvre petit casse-noisette, que vous appelez un affreux petit
bonhomme; qui sait meme si vous aviez sa jolie petite polonaise,
sa jolie petite culotte et ses jolies petites bottes, qui sait si
vous auriez aussi bon air que lui?

A ces mots, les parents de Marie se mirent a rire, et le nez du
conseiller de medecine s'allongea prodigieusement.

Pourquoi le nez du conseiller de medecine s'etait-il allong
ainsi, et pourquoi le president et la presidente avaient-ils
eclate de rire?  C'est ce dont Marie, etonnee de l'effet que sa
reponse avait produit, essaya vainement de se rendre compte.

Or, comme il n'y a pas d'effet sans cause, cet effet se
rattachait sans doute a quelque cause mysterieuse et inconnue qui
nous sera expliquee par la suite.



Choses merveilleuses.


Je ne sais, mes chers petits amis, si vous vous rappelez que je
vous ai dit un mot de certaine grande armoire vitree dans
laquelle les enfants enfermaient leurs joujoux.  Cette armoire se
trouvait a droite en entrant dans le salon du president.  Marie
etait encore au berceau, et Fritz marchait a peine seul quand le
president avait fait faire cette armoire par un ebeniste fort
habile, qui l'orna de carreaux si brillants, que les joujoux
paraissaient dix fois plus beaux, ranges sur les tablettes, que
lorsqu'on les tenait dans les mains.  Sur le rayon d'en haut, que
ni Marie ni meme Fritz ne pouvaient atteindre, on mettait les
chefs-d'oeuvre du parrain Drosselmayer.  Immediatement au-dessous
etait le rayon des livres d'images; enfin, les deux derniers
rayons etaient abandonnes a Fritz et a Marie, qui les
remplissaient comme ils l'entendaient.  Cependant il arrivait
presque toujours, par une convention tacite, que Fritz s'emparait
du rayon superieur pour en faire le cantonnement de ses troupes,
et que Marie se reservait le rayon d'en bas pour ses poupees,
leurs menages et leurs lits.  C'est ce qui etait encore arrive le
jour de la Noel; Fritz rangea ses nouveaux venus sur la tablette
superieure, et Marie, apres avoir relegue mademoiselle Rose dans
un coin, avait donne sa chambre a coucher et son lit
mademoiselle Claire, c'etait le nom de la nouvelle poupee, et
s'etait invitee a passer chez elle une soiree de sucreries.  Au
reste, Mademoiselle Claire, en jetant les yeux autour d'elle, en
voyant son menage bien range sur les tablettes, sa table chargee
de bonbons et de pralines, et surtout son petit lit blanc avec
son couvre-pieds de satin rose si frais et si joli, avait paru
fort satisfaite de son nouvel appartement.

Pendant tous ces arrangements, la soiree s'etait fort avancee; il
allait etre minuit, et le parrain Drosselmayer etait deja parti
depuis longtemps; qu'on n'avait pas encore pu arracher les
enfants devant leur armoire.

Contre l'habitude, ce fut Fritz qui rendit le premier aux
raisonnements de ses parents, qui lui faisaient observer qu'il
etait temps de se coucher.

--Au fait, dit-il, apres l'exercice qu'ils ont fait toute l
soiree, mes pauvres diables de hussards doivent etre fatigues;
or, je les connais, ce sont de braves soldats qui connaissent
leur devoir envers moi; et comme, tant que je serai la; il n'y en
aurait pas un qui se permettrait de fermer l'oeil, je vais me
retirer.

Et, a ces mots; apres leur avoir donne le mot d'ordre pour qu'ils
ne fussent pas surpris par quelque patrouille ennemie, Fritz se
retira effectivement.

Mais il n'en fut pas ainsi de Marie; et comme la presidente, qui
avait hate de rejoindre son mari qui etait deja passe dans sa
chambre, l'invitait a se separer de sa chere armoire:

--Encore un instant, un tout petit instant; chere maman,
dit-elle, laisse-moi finir mes affaires; j'ai encore une foule de
choses importantes a terminer; et, des que j'aurai fini, je te
promets que j'irai me coucher.

Marie demandait cette grace d'une voix si suppliante, d'ailleurs
c'etait une enfant a la fois si obeissante et si sage, que sa
mere ne vit aucun inconvenient a lui accorder ce qu'elle
desirait; cependant, comme mademoiselle Trudchen etait dej
remontee pour preparer le coucher de la petite fille, de peur que
celle-ci, dans la preoccupation que lui inspirait la vue de ses
nouveaux joujoux, n'oubliat de souffler les bougies, la
presidente s'acquitta elle-meme de ce soin, ne laissant bruler
que la lampe du plafond, laquelle repandait dans la chambre une
douce et pale lumiere, et se retira a son tour en disant:

--Rentre bientot, chere petite Marie, car, si tu restais trop
tard, tu serais fatiguee, et peut-etre ne pourrais-tu plus te
lever demain.

Et, a ces mots, la presidente sortit du salon et ferma la porte
derriere elle.

Des que Marie se trouva seule, elle en revint a la pensee qui la
preoccupait avant toutes les autres, c'est-a-dire a son pauvre
petit casse-noisette, qu'elle avait toujours continue de porter
sur son bras, enveloppe dans son mouchoir de poche.  Elle le
deposa doucement sur la table, le demaillotta et visita ses
blessures.  Le casse-noisette avait l'air de beaucoup souffrir,
et paraissait fort mecontent.

--Ah!  cher petit bonhomme, dit-elle bien bas, ne sois pas en
colere, je t'en prie, de ce que mon frere Fritz t'a fait tant de
mal; il n'avait pas mauvaise intention, sois-en bien sur;
seulement, ses manieres sont devenues un peu rudes, et son coeur
s'est tant soit peu endurci dans sa vie de soldat.  C'est, du
reste, un fort bon garcon, je puis te l'assurer, et je suis
convaincue que, lorsque tu le connaitras davantage, tu lui
pardonneras.  D'ailleurs, par compensation du mal que mon frere
t'a fait, moi, je vais te soigner si bien et si attentivement,
que, d'ici a quelques jours, tu seras redevenu joyeux et bien
portant.  Quant a te replacer les dents et a te rattacher le
menton, c'est l'affaire du parrain Drosselmayer, qui s'entend
tres bien a ces sortes de choses.

Mais Marie ne put achever son petit discours.  Au moment ou elle
prononcait le nom du parrain Drosselmayer, le casse-noisette,
auquel ce discours s'adressait, fit une si atroce grimace, et il
sortit de ses deux yeux verts un double eclair si brillant, que
la petite fille, tout effrayee, s'arreta et fit un pas en
arriere.  Mais, comme aussitot la casse-noisette reprit sa
bienveillante physionomie et son melancolique sourire, elle pensa
qu'elle avait ete le jouet d'une illusion, et que la flamme de la
lampe, agitee par quelque courant d'air, avait defigure ainsi le
petit bonhomme.

Elle en vint meme a se moquer d'elle-meme et a se dire:

--En verite, je suis bien sotte d'avoir pu croire un instant que
cette figure de bois etait capable de me faire des grimaces.
Allons, rapprochons-nous de lui et soignons-le comme son etat
l'exige.

Et, a la suite de ce monologue interieur, Marie reprit son
protege entre ses bras, set rapprocha de l'armoire vitree, frappa
a la porte qu'avait fermee Fritz, et dit a la poupee neuve:

--Je t'en prie, mademoiselle Claire, abandonne ton lit a mon
casse-noisette qui est malade, et, pour une nuit, accommode-toi
du sofa; songe que tu te portes a merveille et que tu es pleine
de sante, comme le prouvent tes joues rouges et rebondies.
D'ailleurs, une nuit est bientot passee; le sofa est bon, et il
n'y aura pas encore a Nuremberg beaucoup de poupees aussi bien
couchees que toi.

Mademoiselle Claire, comme on le pense bien, ne souffla pas le
mot; mais il sembla a Marie qu'elle prenait un air fort pince et
fort maussade.  Mais Marie, qui trouvait, dans sa conscience,
qu'elle avait pris avec mademoiselle Claire tous les menagements
convenables, ne fit pas davantage de facons avec elle, et, tirant
le lit a elle, elle y coucha avec beaucoup de soin le
casse-noisette malade, lui ramenant les draps jusqu'au menton.
Alors elle reflechit qu'elle ne connaissait pas encore le fond du
caractere de mademoiselle Claire, puisqu'elle l'avait depuis
quelques heures seulement; qu'elle avait paru de fort mauvaise
humeur quand elle lui avait emprunte son lit, et qu'il pourrait
arriver malheur au blesse, si elle le laissait a la portee de
cette impertinente personne.  En consequence, elle placa le lit
et le casse-noisette sur le rayon superieur, tout contre le beau
village ou la cavalerie de Fritz etait cantonnee; puis, ayant
pose mademoiselle Claire sur son sofa, elle ferma l'armoire, et
s'appretait a aller rejoindre mademoiselle Trudchen dans sa
chambre a coucher, lorsque, dans toute la chambre, autour de la
pauvre enfant, commencerent a se faire entendre une foule de
petits bruits sourds derriere les fauteuils, derriere le poele,
derriere les armoires.  La grande horloge attachee au mur, et que
surmontait, au lieu du coucou traditionnel, une grosse chouette
doree, ronronnait au milieu de tout cela de plus fort en plus
fort, sans cependant se decider a sonner.  Marie alors jeta les
yeux sur elle, et vit que la grosse chouette doree avait abattu
ses ailes de maniere a couvrir entierement l'horloge, et qu'elle
avancait tant qu'elle pouvait sa hideuse tete de chat aux yeux
ronds et au bec recourbe; et alors le ronronnement, devenant plus
fort encore, se changea en un murmure qui ressemblait a une voix,
et l'on put distinguer ces mots qui semblaient sortir du bec de
la chouette:

--Horloges, horloges, ronronnez toutes bien bas: le roi des
souris a l'oreille fine.  Boum, boum, boum, chantez seulement,
chantez-lui sa vieille chanson.  Boum, boum, boum, sonnez,
clochettes, sonnez sa derniere heure, car bientot ce sera fait de
lui.

Et, boum, boum, boum, on entendit retentir douze coups sourds et
enroues.

Marie avait tres peur.  Elle commencait a frissonner des pieds
la tete, et elle allait s'enfuir, quand elle apercut le parrain
Drosselmayer assis sur la pendule a la place de la chouette, et
dont les deux pans de la redingote jaune avaient pris la place
des deux ailes pendantes de l'oiseau de nuit.  A cette vue, elle
s'arreta clouee a sa place par l'etonnement, et elle se mit
crier en pleurant:

--Parrain Drosselmayer, que fais-tu la-haut?  Descends pres de
moi, et ne m'epouvante pas ainsi, mechant parrain Drosselmayer.

Mais, a ces paroles, commencerent a la ronde un sifflement aigu
et un ricanement enrage; puis bientot on entendit des milliers de
petits pieds trotter derriere les murs, puis on vit des milliers
de petites lumieres qui scintillaient a travers les fentes des
cloisons; quand je dis des milliers de petites lumieres, je me
trompe, c'etaient des milliers de petits yeux brillants.  Et
Marie s'apercut que de tous cotes il y avait une population de
souris qui s'appretait a entrer.  En effet, au bout de cinq
minutes, par les jointures des portes, par les fentes du
plancher, des milliers de souris penetrerent dans la chambre, et
trott, trott, trott, hopp, hopp, hopp, commencerent a galoper
deca, dela, et bientot se mirent en rang de la meme facon que
Fritz avait l'habitude de disposer ses soldats pour la bataille.
Ceci parut fort plaisant a Marie; et, comme elle ne ressentait
pas pour les souris cette terreur naturelle et puerile
qu'eprouvent les autres enfants, elle allait s'amuser sans doute
infiniment a ce spectacle, lorsque tout a coup elle entendit un
sifflement si terrible, si aigu et si prolonge, qu'un froid
glacial lui passa sur le dos.  Au meme instant, a ses pieds, le
plancher se souleva, et, pousse par une puissance souterraine, le
roi des souris, avec ses sept tetes couronnees, apparut a ses
pieds, au milieu du sable, du platre et de la terre broyee, et
chacune de ces sept tetes commenca a siffloter et a grignoter
hideusement, pendant que le corps auquel appartenaient ces sept
tetes sortait a son tour.  Aussitot toute l'armee s'elanca
au-devant de son roi, en couicant trois fois en choeur; puis
aussitot, tout en gardant leurs rangs, les regiments de souris se
mirent a courir par la chambre, se dirigeant vers l'armoire
vitree, contre laquelle Marie, enveloppee de tous cotes, commenca
a battre en retraite.  Nous l'avons dit, ce n'etait cependant pas
une enfant peureuse; mais, quand elle se vit entouree de cette
foule innombrable de souris, commandee par ce monstre a sept
tetes, la frayeur s'empara d'elle, et son coeur commenca de
battre si fort, qu'il lui sembla qu'il voulait sortir de sa
poitrine.  Puis toute coup son sang parut s'arreter, la
respiration lui manqua; a demi evanouie, elle recula en
chancelant; enfin, kling, kling, prrrr!  et la glace de l'armoire
vitree, enfoncee par son coude, tomba sur le parquet, brisee en
mille morceaux.  Elle ressentit bien au moment meme une vive
douleur au bras gauche; mais, en meme temps, son coeur se
retrouva plus leger, car elle n'entendit plus ces horribles
couics, couics, qui l'avaient si fort effrayee; en effet, tout
etait redevenu tranquille autour d'elle, les souris avaient
disparu, et elle crut que, effrayees du bruit qu'avait fait la
glace en se brisant, elles s'etaient refugiees dans leurs trous.

Mais voila que, presque aussitot, succedant a ce bruit, commenca
dans l'armoire une rumeur etrange, et que de toutes petites voix
aigues criaient de toutes leurs faibles forces: <<Aux armes!  aux
armes!  aux armes!>> Et, en meme temps, la sonnerie du chateau se
mit a sonner, et l'on entendait murmurer de tous cotes: <<Allons,
alerte, alerte!  levons-nous: c'est l'ennemi.  Bataille,
bataille, bataille!

Marie se retourna.  L'armoire etait miraculeusement eclairee, et
il s'y faisait un grand remue-menage: tous les arlequins, les
pierrots, les polichinelles et les pantins s'agitaient, couraient
deca, dela, s'exhortant les uns les autres, tandis que les
poupees faisaient de la charpie et preparaient des remedes pour
les blesses.  Enfin, casse-noisette lui-meme rejeta tout a coup
ses couvertures et sauta a bas au lit sur ses deux pieds a la
fois, en criant:

--Knac!  knac!  knac!  Stupide tas de souris, rentrez dans vos
trous, ou, a l'instant meme, vous allez avoir affaire a moi.

Mais, a cette menace, un grand sifflement retentit, et Marie
s'apercut que les souris n'etaient pas rentrees dans leurs trous,
mais bien qu'elles s'etaient, effrayees par le bruit du verre
casse, refugiees sous les tables et sous les fauteuils; d'o
elles commencaient a sortir.

De son cote, casse-noisette, loin d'etre effraye par le
sifflement, parut redoubler de courage.

--Ah!  miserable roi des souris, s'ecria-t-il; c'est donc toi; tu
acceptes enfin le combat que je t'offre depuis si longtemps.
Viens donc; et que cette nuit decide de nous deux.  Et vous, mes
bons amis, mes compagnons, mes freres, s'il est vrai que nous
nous sommes lies de quelque tendresse dans la boutique de
Zacharias, soutenez-moi dans ce rude combat.  Allons, en avant!
et qui m'aime me suive!

Jamais proclamation ne fit un effet pareil: deux arlequins, un
pierrot, deux polichinelles et trois pantins s'ecrierent a haute
voix:

--Oui, seigneur, comptez sur nous, a la vie, a la mort!  Nous
vaincrons sous vos ordres, ou nous perirons avec vous.

A ces paroles, qui lui prouvaient qu'il y avait de l'echo dans le
coeur de ses amis, casse-noisette se sentit tellement electrise,
qu'il tira son sabre, et, sans calculer la hauteur effrayante o
il se trouvait, il s'elanca du deuxieme rayon.  Marie, en voyant
ce saut perilleux, jeta un cri, car casse-noisette ne pouvait
manquer de se briser; lorsque mademoiselle Claire, qui etait dans
le rayon inferieur, s'elanca de son sofa, et recut casse-noisette
entre ses bras.

--Ah!  chere et bonne petite Claire, s'ecria Marie en joignant
ses deux mains avec attendrissement, comme je t'ai meconnue!

Mais mademoiselle Claire, tout entiere a la situation, disait au
casse-noisette:

--Comment, blesse et souffrant deja comme vous l'etes,
Monseigneur, vous risquez-vous dans de nouveaux dangers?
Contentez-vous de commander; laissez les antres combattre.  Votre
courage est connu, et ne peut rien gagner a fournir de nouvelles
preuves.

Et, en disant ces paroles, mademoiselle Claire essayait de
retenir le valeureux casse-noisette en le pressant contre son
corsage de satin; mais celui-ci se mit a gigotter et a gambiller
de telle sorte, que mademoiselle Claire fut forcee de le laisser
echapper; il glissa donc de ses bras, et, tombant sur ses pieds
avec une grace parfaite, il mit un genou en terre, et lui dit:

--Princesse, soyez sure que, quoique vous ayez a une certaine
epoque ete injuste envers moi, je me souviendrai toujours de
vous, meme au milieu de la bataille.

Alors mademoiselle Claire se pencha le plus qu'elle put, et, le
saisissant par son petit bras, elle le forca de se relever; puis,
detachant avec vivacite sa ceinture tout etincelante de
paillettes, elle en fit une echarpe qu'elle voulut passer au cou
du jeune heros; mais celui-ci recula de deux pas, et, tout en
s'inclinant en temoignage de sa reconnaissance pour une si grande
faveur, il detacha le petit ruban blanc avec lequel Marie l'avait
panse, le porta a ses levres, et, s'en etant ceint le corps,
leger et agile comme un oiseau, il sauta en brandissant son petit
sabre du rayon ou il etait sur le plancher.  Aussitot les couics
et les piaulements recommencerent plus feroces que jamais, et le
roi des souris, comme pour repondre au defi de casse-noisette,
sortit de dessous la grande table du milieu avec son corps
d'armee, tandis qu'a droite et a gauche, les deux ailes
commencaient a deborder les fauteuils ou elles s'etaient
retranchees.


La bataille


--Trompettes, sonnez la charge!  Tambours, battez la generale!
cria Casse-noisette.

Et aussitot les trompettes du regiment de hussards de Fritz se
mirent a sonner, tandis que les tambours de son infanterie
commencaient a battre et qu'on entendait le bruit sourd et
rebondissant des canons sautant sur leurs affuts.  En meme temps,
un corps de musiciens s'organisa: c'etaient des figaros avec
leurs guitares, des piferaris avec leurs musettes, des bergers
suisses avec leurs cors, des negres avec leurs triangles, qui,
quoiqu'ils ne fussent aucunement convoques par Casse-noisette, ne
commencerent pas moins comme volontaires a descendre d'un rayon
l'autre en jouant la marche des Samnites.  Cela, sans doute,
monta la tete aux bonshommes les plus pacifiques, et, a l'instant
meme, une espece de garde nationale commandee par le suisse de la
paroisse, et dans les rangs de laquelle se rangerent les
arlequins, les polichinelles, les pierrots et les pantins,
s'organisa, et, en un instant, s'armant de tout ce qu'elle put
trouver, fut prete pour le combat.  Il n'y eut pas jusqu'a un
cuisinier qui, quittant son feu, ne descendit avec sa broche,
laquelle etait deja passe un dindon a moitie roti, et, n'allat
prendre sa place dans les rangs.  Casse-noisette se mit a la tete
de ce vaillant bataillon, qui, a la honte des troupes reglees, se
trouva le premier pret.

Il faut tout dire aussi, car on croirait que notre sympathie pour
l'illustre milice citoyenne dont nous faisons partie nous
aveugle: ce n'etait pas la faute des hussards et des fantassins
de Fritz s'ils n'etaient pas en mesure aussi rapidement que les
autres.  Fritz, apres avoir place les sentinelles perdues et les
postes avances, avait caserne le reste de son armee dans quatre
boites qu'il avait refermees sur elle.  Les malheureux
prisonniers avaient donc beau entendre le tambour et la trompette
qui les appelaient a la bataille, ils etaient enfermes et ne
pouvaient sortir.  On les entendait dans leurs boite grouiller
comme des ecrevisses dans un panier; mais, quels que fussent
leurs efforts, ils ne pouvaient sortir.  Enfin les grenadiers,
moins bien enfermes que les autres, parvinrent a soulever le
couvercle de leur boite, et preterent main-forte aux chasseurs et
aux voltigeurs.  En un instant tous furent sur pied, et alors,
sentant de quelle utilite leur serait la cavalerie, ils allerent
delivrer les hussards, qui se mirent aussitot a caracoler sur les
flancs et a se ranger quatre par quatre.

Mais, si les troupes reglees etaient en retard de quelques
minutes, grace a la discipline dans laquelle Fritz les avait
maintenues, elles eurent bientot repare le temps perdu, et
fantassins, cavaliers, artilleurs se mirent a descendre, pareils
a une avalanche, au milieu des applaudissements de mademoiselle
Rose et de mademoiselle Claire, qui battaient des mains en les
voyant passer, et les excitaient du geste et de la voix, comme
faisaient autrefois les belles chatelaines dont sans doute elles
descendaient.

Cependant le roi des souris avait compris que c'etait une armee
tout entiere a laquelle il allait avoir affaire.  En effet, au
centre etait Casse-Noisette avec sa vaillante garde civique;
gauche, le regiment de hussards qui n'attendait que le moment de
charger; a droite, une infanterie formidable; tandis que, sur un
tabouret qui dominait tout le champ de bataille, venait de
s'etablir une batterie de dix pieces de canon; en outre, une
puissante reserve, composee de bonshommes de pain d'epice et de
chevaliers en sucre de toutes couleurs, etait demeuree dans
l'armoire et commencait a s'agiter a son tour.  Mais il etait
trop avance pour reculer; il donna le signal par un _couic_ qui
fut repete en choeur par toute son armee.

En meme temps, une bordee d'artillerie, partie du tabouret,
repondit en envoyant au milieu des masses souriquoises une volee
de mitraille.

Presque au meme instant, tout le regiment de hussards s'ebranla
pour charger; de sorte que, d'un cote, la poussiere qui s'elevait
sous les pieds des chevaux; de l'autre, la fumee des canons qui
s'epaississait de plus en plus, deroberent a Marie la vue du
champ de bataille.

Mais, au milieu du bruit des canons, des cris des combattants, du
rale des mourants, elle continuait d'entendre la voix de
Casse-Noisette dominant tout le fracas.

--Sergent Arlequin, criait-il, prenez vingt hommes, et jetez-vous
en tirailleur sur le flanc de l'ennemi.  Lieutenant Polichinelle,
formez-vous en carre.  Capitaine Paillasse, commandez des feux de
peloton.  Colonel des hussards, chargez par masses, et non par
quatre, comme vous faites.  Bravo!  messieurs les soldats de
plomb, bravo!  Que tout le monde fasse son devoir comme vous le
faites, et la journee est a nous!

Mais, par ces encouragements memes, Marie comprenait que la
bataille etait acharnee et la victoire indecise.  Les souris,
refoulees par les hussards, decimees par les feux de peloton,
culbutees par les volees de mitraille, revenaient sans cesse plus
pressees, mordant et dechirant tout ce qu'elles rencontraient;
c'etait, comme les melees du temps de la chevalerie, une affreuse
lutte corps a corps, dans laquelle chacun attaquait et se
defendait sans s'inquieter de son voisin.  Casse-Noisette voulait
inutilement dominer l'ensemble des mouvements et proceder par
masses.  Les hussards, ramenes par un corps considerable de
souris, s'etaient eparpilles et tentaient inutilement de se
reunir autour de leur colonel; un gros bataillon de souris les
avait coupes du corps d'armee et debordait la garde civique, qui
faisait des merveilles.  Le suisse de la paroisse se demenait
avec sa hallebarde comme un diable dans un benitier; le cuisinier
enfilait des rangs tout entiers de souris avec sa broche; les
soldats de plomb tenaient comme des murailles; mais Arlequin,
avec ses vingt hommes, avait ete repousse, et etait venu se
mettre sous la protection de la batterie; mais le carre du
lieutenant Polichinelle avait ete enfonce, et ses debris, en
s'enfuyant, avaient jete du desordre dans la garde civique; enfin
le capitaine Paillasse, sans doute par manque de cartouches,
avait cesse son feu et se retirait pas a pas, mais enfin se
retirait.  Il resulta de ce mouvement retrograde, opere sur toute
la ligne, que la batterie de canons se trouva a decouvert.
Aussitot le roi des souris, comprenant que c'etait de la prise de
cette batterie que dependait pour lui le succes de la bataille,
ordonna a ses troupes les plus aguerries de charger dessus.  En
un instant le tabouret fut escalade; les canonniers se firent
tuer sur leurs pieces.  L'un d'eux mit meme le feu a son caisson,
et enveloppa dans sa mort heroique une vingtaine d'ennemis.  Mais
tout ce courage fut inutile contre le nombre, et bientot une
volee de mitraille, tiree par ses propres pieces, et qui frappa
en plein dans le bataillon que commandait Casse-Noisette, lui
apprit que la batterie du tabouret etait tombee au pouvoir de
l'ennemi.

Des lors la bataille fut perdue, et Casse-Noisette ne s'occupa
plus que de faire une retraite honorable; seulement, pour donner
quelque relache a ses troupes, il appela a lui la reserve.

Aussitot les bonshommes de pain d'epice et le corps de bonbons en
sucre descendirent de l'armoire et donnerent a leur tour.
C'etaient des troupes fraiches, il est vrai, mais peu
experimentees: les bonshommes de pain d'epice surtout etaient
fort maladroits, et, frappant a tort et a travers, estropiaient
aussi bien les amis que les ennemis; le corps des bonbons tenait
ferme; mais il n'y avait entre les combattants aucune
homogeneite: c'etaient des empereurs, des chevaliers, des
Tyroliens, des jardiniers, des cupidons, des singes, des lions et
des crocodiles, de sorte qu'ils ne pouvaient combiner leurs
mouvements, et n'avaient de puissance que comme masse.  Cependant
leur concours produisit un utile resultat: a peine les souris
eurent-elles goute des bonshommes de pain d'epice et entame le
corps de bonbons, qu'elles abandonnerent les soldats de plomb,
dans lesquels elles avaient grand'peine a mordre, et les
polichinelles, les paillasses, les arlequins, les suisses et les
cuisiniers, qui etaient simplement rembourres d'etoupe et de son,
pour se ruer sur la malheureuse reserve, qui, en un instant, fut
entouree par des milliers de souris, et, apres une defense
heroique, fut devoree avec armes et bagages.

Casse-Noisette avait voulu profiter de ce moment de repos pour
rallier son armee; mais le terrible spectacle de la reserve
aneantie avait glace les plus fiers courages.  Paillasse etait
pale comme la mort; Arlequin avait son habit en lambeaux; une
souris avait penetre dans la bosse de Polichinelle, et, comme le
renard du jeune Spartiate, lui devorait les entrailles; enfin le
colonel des hussards etait prisonnier avec une partie de son
regiment, et, grace aux chevaux des malheureux captifs, un corps
de cavalerie souriquoise venait de s'organiser.

Il ne s'agissait donc plus, pour l'infortune Casse-Noisette, de
victoire; il ne s'agissait meme plus de retraite, il ne
s'agissait que de mourir.  Casse-Noisette se mit a la tete d'un
petit groupe d'hommes, decides comme lui a vendre cherement leur
vie.

Pendant ce temps, la desolation regnait parmi les poupees:
mademoiselle Claire et mademoiselle Rose se tordaient les bras,
et jetaient les hauts cris.

--Helas!  disait mademoiselle Claire, me faudra-t-il mourir a la
fleur de l'age, moi, fille de roi, destinee a un si bel avenir?

--Helas!  disait mademoiselle Rose, me faudra-t-il tomber vivante
au pouvoir de l'ennemi; et ne me suis-je si bien conservee que
pour etre rongee par d'immondes souris?

Les autres poupees couraient eplorees, et leurs cris se melaient
aux lamentations des deux poupees principales.

Pendant ce temps, les affaires allaient de plus mal en plus mal
pour Casse-Noisette: il venait d'etre abandonne du peu d'amis qui
lui etaient restes fideles.  Les debris de l'escadron de hussards
s'etaient refugies dans l'armoire; les soldats de plomb etaient
entierement tombes an pouvoir de l'ennemi; il y avait longtemps
que les artilleurs etaient trepasses; la garde civique etait
morte comme les trois cents Spartiates, sans reculer d'un pas.
Casse-Noisette etait accole contre le rebord de l'armoire, qu'il
tentait en vain d'escalader: il lui eut fallu pour cela l'aide de
mademoiselle Claire ou de mademoiselle Rose mais toutes deux
avaient pris le parti de s'evanouir.  Casse-Noisette fit un
dernier effort, rassembla tous ses moyens, et cria, dans l'agonie
du desespoir:

--Un cheval!  un cheval!  ma couronne pour un cheval!

Mais, comme la voix de Richard III, sa voix resta sans echo, ou
plutot elle le denonca a l'ennemi.  Deux tirailleurs se
precipiterent sur lui et le saisirent par son manteau de bois.
Au meme instant, on entendit la voix du roi des souris, qui
criait par ses sept gueules:

--Sur votre tete, prenez-le vivant!  Songez que j'ai ma mere
venger.  Il faut que son supplice epouvante les Casse-Noisettes
venir!

Et, en meme temps, le roi se precipita vers le prisonnier.

Mais Marie ne put supporter plus longtemps cet horrible
spectacle.

--O mon pauvre Casse-Noisette!  s'ecria-t-elle en sanglotant; mon
pauvre Casse-Noisette, que j'aime de tout mon coeur, te verrai-je
donc perir ainsi!

Et, en meme temps, d'un mouvement instinctif, sans se rendre
compte de ce qu'elle faisait, Marie detacha son soulier de son
pied, et, de toutes ses forces, elle le jeta au milieu de la
melee, et cela si adroitement, que le terrible projectile
atteignit le roi des souris, qui roula dans la poussiere.  Au
meme instant, roi et armee, vainqueurs et vaincus, disparurent
comme aneantis.  Marie ressentit a son bras blesse une douleur
plus vive que jamais; elle voulut gagner un fauteuil pour
s'asseoir; mais les forces lui manquerent, et elle tomba
evanouie.



La maladie


Lorsque Marie se reveilla de son sommeil lethargique, elle etait
couchee dans son petit lit, et le soleil penetrait radieux et
brillant a travers ses carreaux couverts de givre.  A cote d'elle
etait assis un etranger qu'elle reconnut bientot pour le
chirurgien Wandelstern, et qui dit tout bas, aussitot qu'elle eut
ouvert les yeux:

--Elle est eveillee!

Alors la presidente s'avanca et considera sa fille d'un regard
inquiet et effraye.

--Ah!  chere maman, s'ecria la petite Marie en l'apercevant,
toutes ces affreuses souris sont-elles parties, et mon pauvre
Casse-Noisette est-il sauve?

--Pour l'amour du ciel!  ma chere Marie, ne dis plus ces
sottises.  Qu'est-ce que les souris, je te le demande, ont
faire avec le casse-noisette?  mais toi, mechante enfant, tu nous
as fait a tous grand-peur.  Et tout cela arrive cependant quand
les enfants sont volontaires et ne veulent pas obeir a leurs
parents.  Tu as joue hier fort avant dans la nuit avec tes
poupees; tu t'es probablement endormie, et il est possible qu'une
petite souris t'ait effrayee; enfin, dans ta terreur, tu as donn
du coude dans l'armoire a glace, et tu t'es tellement coupe le
bras, que M. Wandelstern, qui vient de retirer les fragments de
verre qui etaient restes dans ta blessure, pretend que tu as
couru risque de te trancher l'artere et de mourir de la perte du
sang.  Dieu soit beni que je me sois reveillee, je ne sais
quelle heure, et que, me rappelant que je t'avais laissee au
salon, j'y sois rentree.  Pauvre enfant, tu etais etendue par
terre, pres de l'armoire, et tout autour de toi, en desordre, les
poupees, les pantins, les polichinelles, les soldats de plomb,
les bonshommes de pain d'epice et les hussards de Fritz etendus
pele-mele; tandis que, sur ton bras sanglant, tu tenais
Casse-Noisette.  Mais, d'ou vient que tu etais dechaussee du pied
gauche, et que ton soulier etait a trois ou quatre pas de toi?

--Ah!  petite mere, petite mere, repondit Marie en frissonnant
encore a ce souvenir, c'etait, vous le voyez bien, les traces de
la grande bataille qui avait eu lieu entre les poupees et les
souris; et, ce qui m'a tant effrayee, c'est de voir que les
souris, victorieuses, allaient faire prisonnier le pauvre
Casse-Noisette, qui commandait l'armee des poupees.  C'est alors
que je lancai mon soulier au roi des souris; puis je ne sais plus
ce qui s'est passe.

Le chirurgien fit des yeux un signe a la presidente, et celle-ci
dit doucement a Marie:

--Oublie tout cela, mon enfant, et tranquillise-toi.  Toutes les
souris sont parties, et le petit Casse-Noisette est dans
l'armoire vitree, joyeux et bien portant.

Alors le president entra a son tour dans la chambre, et causa
longtemps avec le chirurgien.  Mais, de toutes ses paroles, Marie
ne put entendre que celle-ci:

--C'est du delire.

A ces mots, Marie devina que l'on doutait de son recit, et comme,
elle-meme, maintenant que le jour etait revenu, comprenait
parfaitement que l'on prit tout ce qui lui etait arrive pour une
fable, elle n'insista pas davantage, se soumettant a tout ce
qu'on voulait; car elle avait hate de se lever pour faire une
visite a son pauvre Casse-Noisette; mais elle savait qu'il
s'etait retire sain et sauf de la bagarre, et, pour le moment,
c'etait tout ce qu'elle desirait savoir.

Cependant Marie s'ennuyait beaucoup: elle ne pouvait pas jouer,
cause de son bras blesse, et, quand elle voulait lire ou
feuilleter ses livres d'images, tout tournait si bien devant ses
yeux, qu'il fallait bientot qu'elle renoncat a cette distraction.
Le temps lui paraissait donc horriblement long, et elle attendait
avec impatience le soir, parce que, le soir, sa mere venait
s'asseoir pres de son lit et lui racontait ou lui lisait des
histoires.

Or, un soir, la presidente venait justement de raconter la
delicieuse histoire du prince Facardin, quand la porte s'ouvrit,
et que le parrain Drosselmayer passa sa tete en disant:

--Il faut pourtant que je voie par mes yeux comment va la pauvre
malade.

Mais, des que Marie apercut le parrain Drosselmayer avec sa
perruque de verre, son emplatre sur l'oeil et sa redingote jaune,
le souvenir de cette nuit, ou Casse-Noisette perdit la fameuse
bataille contre les souris, se presenta si vivement a son esprit,
qu'involontairement elle cria au conseiller de medecine.

--Oh!  parrain Drosselmayer, tu as ete horrible!  je t'ai bien
vu, va, quand tu etais a cheval sur la pendule, et que tu la
couvrais de tes ailes pour que l'heure ne put pas sonner; car le
bruit de l'heure aurait fait fuir les souris.  Je t'ai bien
entendu appeler le roi aux sept tetes.  Pourquoi n'es-tu pas venu
au secours de mon pauvre Casse-Noisette, affreux parrain
Drosselmayer?  Helas!  en ne venant pas, tu es cause que je suis
blessee et dans mon lit!

La presidente ecoutait tout cela avec de grands yeux effares; car
elle croyait que la pauvre enfant retombait dans le delire.
Aussi elle lui demanda tout epouvantee:

--Mais que dis-tu donc la, chere Marie?  redeviens-tu folle?

--Oh!  que non, reprit Marie; et le parrain Drosselmayer sait
bien que je dis la verite, lui.

Mais le parrain, sans rien repondre, faisait d'affreuses
grimaces, comme un homme qui eut ete sur des charbons ardents;
puis, tout a coup, il se mit a dire d'une voix nazillarde et
monotone:

     Perpendicule
     Doit faire ronron.
     Avance et recule,
     Brillant escadron!
     L'horloge plaintive
     Va sonner minuit;
     La chouette arrive
     Et le roi s'enfuit,

     Perpendicule
     Doit faire ronron.
     Avance et recule,
     Brillant escadron!

Marie regardait le parrain Drosselmayer avec des yeux de plus en
plus hagards; car il lui semblait encore plus hideux que
d'habitude.  Elle aurait eu une peur atroce du parrain, si sa
mere n'eut ete presente, et si Fritz, qui venait d'entrer, n'eut
interrompu cette etrange chanson par un eclat de rire.--Sais-tu
bien, parrain Drosselmayer, lui dit Fritz, que tu es extremement
bouffon aujourd'hui?  Tu fais des gestes comme mon vieux
polichinelle, que j'ai jete derriere le poele, sans compter ta
chanson, qui n'a pas le sens commun.

Mais la presidente demeura fort serieuse.

--Cher monsieur le conseiller de medecine, dit-elle, voila une
singuliere plaisanterie que celle que vous nous faites la, et qui
me semble n'avoir d'autre but que de rendre Marie plus malade
encore qu'elle ne l'est.

--Bah!  repondit le parrain Drosselmayer, ne reconnaissez-vous
pas, chere presidente, cette petite chanson de l'horloger que
j'ai l'habitude de chanter quand je viens raccommoder vos
pendules?

Et, en meme temps, il s'assit tout contre le lit de Marie, et lui
dit precipitamment:

--Ne sois pas en colere, chere enfant, de ce que je n'ai pas
arrache de mes propres mains les quatorze yeux du roi des souris;
mais je savais ce que je faisais, et aujourd'hui, comme je veux
me raccommoder avec toi, je vais te raconter une histoire.

--Quelle histoire?  demanda Marie.

--Celle de la noix Krakatuk et de la princesse Pirlipate.  La
connais-tu?

--Non, mon cher petit parrain, repondit la jeune fille, que cette
offre raccommodait a l'instant meme avec le mecanicien.  Raconte
donc, raconte.

--Cher conseiller, dit la presidente, j'espere que votre histoire
ne sera pas aussi lugubre que votre chanson.

--Oh!  non, chere presidente, repondit le parrain Drosselmayer;
elle est, au contraire, extremement plaisante.

--Raconte donc, crierent les enfants, raconte donc.

Et le parrain Drosselmayer commenca ainsi:




HISTOIRE DE LA NOISETTE KRAKATUK ET DE LA PRINCESSE PIRLIPATE



Comment naquit la princesse Pirlipate, et quelle grande joie
cette naissance donna a ses illustres parents.


Il y avait, dans les environs de Nuremberg, un petit royaume qui
n'etait ni la Prusse, ni la Pologne, ni la Baviere, ni le
Palatinat, et qui etait gouverne par un roi.

La femme de ce roi, qui, par consequent, se trouvait etre une
reine, mit un jour au monde une petite fille, qui se trouva, par
consequent, princesse de naissance, et qui recut le nom gracieux
et distingue de Pirlipate.

On fit aussitot prevenir le roi de cet heureux evenement.  Il
accourut tout essouffle, et, en voyant cette jolie petite fille
couchee dans son berceau, la satisfaction qu'il ressentit d'etre
pere d'une si charmante enfant le poussa tellement hors de lui,
qu'il jeta d'abord de grands cris de joie, puis se prit a danser
en rond, puis enfin a sauter a cloche-pied, en disant:

--Ah!  grand Dieu!  vous qui voyez tous les jours les anges,
avez-vous jamais rien vu de plus beau que ma Pirlipatine?

Alors, comme, derriere le roi, etaient entres les ministres, les
generaux, les grands officiers, les presidents, les conseillers
et les juges; tous, voyant le roi danser a cloche-pied, se mirent
a danser comme le roi, en disant:

--Non, non, jamais, sire, non, non, jamais, il n'y a rien eu de
si beau au monde que votre Pirlipatine.

Et, en effet, ce qui vous surprendra fort, mes chers enfants,
c'est qu'il n'y avait dans cette reponse aucune flatterie; car,
effectivement, depuis la creation du monde, il n'etait pas ne un
plus bel enfant que la princesse Pirlipate.  Sa petite figure
semblait tissue de delicats flocons de soie, roses comme les
roses, et blancs comme les lis.  Ses yeux etaient du plus
etincelant azur, et rien n'etait plus charmant que de voir les
fils d'or de sa chevelure se reunir en boucles mignonnes,
brillantes et frisees sur ses epaules, blanches comme l'albatre.
Ajoutez a cela que Pirlipate avait apporte, en venant au monde,
deux rangees de petites dents, ou plutot de veritables perles,
avec lesquelles, deux heures apres sa naissance, elle mordit si
vigoureusement le doigt du grand chancelier, qui, ayant la vue
basse, avait voulu la regarder de trop pres, que, quoiqu'il
appartint a l'ecole des stoiques, il s'ecria, disent les uns:

--Ah diantre!

Tandis que d'autres soutiennent, en l'honneur de la philosophie,
qu'il dit seulement:

--Aie!  aie!  aie!

Au reste, aujourd'hui encore, les voix sont partagees sur cette
grande question, aucun des deux partis n'ayant voulu ceder.  Et
la seule chose sur laquelle les _diantristes_ et les _aistes_
soient demeures, d'accord, le seul fait qui soit rest
incontestable, c'est que la princesse Pirlipate mordit le grand
chancelier au doigt.  Le pays apprit des lors qu'il y avait
autant d'esprit qu'il se trouvait de beaute dans le charmant
petit corps de Pirlipatine.

Tout le monde etait donc heureux dans ce royaume favorise des
cieux.  La reine seule etait extremement inquiete et troublee,
sans que personne sut pourquoi.  Mais ce qui frappa surtout les
esprits, c'est le soin avec lequel cette mere craintive faisait
garder le berceau de son enfant.  En effet, toutes les portes
etaient non-seulement occupees par les trabans de la garde, mais
encore, outre les deux gardiennes qui se tenaient toujours pres
de la princesse, il y en avait encore six autres que l'on faisait
asseoir autour du berceau, et qui se relayaient toutes les nuits.
Mais, surtout, ce qui excitait au plus haut degre la curiosite,
ce que personne ne pouvait comprendre, c'est pourquoi chacune de
ces six gardiennes etait obligee de tenir un chat sur ses genoux,
et de le gratter toute la nuit afin qu'il ne cessat point de
ruminer.

Je suis convaincu, mes chers enfants, que vous etes aussi curieux
que les habitants de ce petit royaume sans nom, de savoir
pourquoi ces six gardiennes etaient obligees de tenir un chat sur
leurs genoux, et de le gratter sans cesse pour qu'il ne cessat
point de ruminer un seul instant; mais, comme vous chercheriez
inutilement le mot de cette enigme, je vais vous le dire, afin de
vous epargner le mal de tete qui ne pourrait manquer de resulter
pour vous d'une pareille application.

Il arriva, un jour, qu'une demi-douzaine de souverains des mieux
couronnes se donnerent le mot pour faire en meme temps une visite
au pere futur de notre heroine; car, a cette epoque, la princesse
Pirlipate n'etait pas encore nee; ils etaient accompagnes de
princes royaux, de grands-ducs hereditaires et de pretendants des
plus agreables.  Ce fut une occasion, pour le roi qu'ils
visitaient, et qui etait un monarque des plus magnifiques, de
faire une large percee a son tresor et de donner force tournois,
carrousels et comedies.  Mais ce ne fut pas le tout.  Apres avoir
appris, par le surintendant des cuisines royales, que l'astronome
de la cour avait annonce que le temps d'abattre les porcs etait
arrive, et que la conjonction des astres annoncait que l'annee
serait favorable a la charcuterie, il ordonna de faire une grande
tuerie de pourceaux dans ses basses-cours, et, montant dans son
carrosse, il alla en personne prier, les uns apres les autres,
tous les rois et tous les princes residant pour le moment dans sa
capitale, de venir manger la soupe avec lui, voulant se menager
le plaisir de leur surprise a la vue du magnifique repas qu'il
comptait leur donner; puis, en rentrant chez lui, il se fit
annoncer chez la reine, et, s'approchant d'elle, il lui dit d'un
ton calin, avec lequel il avait l'habitude de lui faire faire
tout ce qu'il voulait:

--Bien, chere amie, tu n'as pas oublie, n'est-ce pas, a quel
point j'aime le boudin?  n'est-ce pas, tu ne l'as pas oublie?

La reine comprit, du premier mot, ce que le roi voulait dire.  En
effet, Sa Majeste entendait tout simplement, par ces paroles
insidieuses, qu'elle eut a se livrer, comme elle l'avait fait
maintes fois, a la tres utile occupation de confectionner de ses
mains royales la plus grande quantite possible de saucisses,
d'andouilles et de boudins.  Elle sourit donc a cette proposition
de son mari; car, quoique exercant fort honorablement la
profession de reine, elle etait moins sensible aux compliments
qu'on lui faisait sur la dignite avec laquelle elle portait le
sceptre et la couronne, que sur l'habilete avec laquelle elle
faisait un pouding ou confectionnait un baba.  Elle se contenta
donc de faire une gracieuse reverence a son epoux, en lui disant
qu'elle etait sa servante pour lui faire du boudin, comme pour
toute autre chose.

Aussitot le grand tresorier dut livrer aux cuisines royales le
chaudron gigantesque en vermeil et les grandes casseroles
d'argent destines a faire le boudin et les saucisses.  On alluma
un immense feu de bois de sandal.  La reine mit son tablier de
cuisine de damas blanc, et bientot les plus doux parfums
s'echapperent du chaudron.  Cette delicieuse odeur se repandit
aussitot dans les corridors, penetra rapidement dans toutes les
chambres, et parvint enfin jusqu'a la salle du trone, ou le roi
tenait son conseil.  Le roi etait un gourmet; aussi cette odeur
lui fit-elle une vive impression de plaisir.  Cependant, comme
c'etait un prince grave et qui avait la reputation d'etre maitre
de lui, il resista quelque temps au sentiment d'attraction qui le
poussait vers la cuisine; mais enfin, quel que fut son empire sur
ses passions, il lui fallut ceder au ravissement inexprimable
qu'il eprouvait.

--Messieurs, s'ecria-t-il en se levant, avec votre permission, je
reviens dans un instant; attendez-moi.

Et, a travers les chambres et les corridors, il prit sa course
vers la cuisine, serra la reine entre ses bras, remua le contenu
du chaudron avec son sceptre d'or, y gouta du bout de la langue,
et, l'esprit plus tranquille, il retourna au conseil et reprit,
quoique un peu distrait, la question ou il l'avait laissee.

Il avait quitte la cuisine juste au moment important ou le lard,
decoupe par morceaux, allait etre roti sur des grils d'argent; la
reine, encouragee par ses eloges, se livrait a cette importante
occupation, et les premieres gouttes de graisse tombaient en
chantant sur les charbons, lorsqu'une petite voix chevrotante se
fit entendre qui disait:

--Ma soeur, offre-moi donc une bribe de lard;

     Car, etant reine aussi, je veux faire ripaille:
     Et, mangeant rarement quelque chose qui vaille,
     De ce friand roti je desire ma part.

La reine reconnut aussitot la vois qui lui parlait ainsi: c'etait
celle de dame Souriconne.

Dame Souriconne habitait depuis longues annees le palais.  Elle
pretendait etre alliee a la famille royale, et reine elle-meme du
royaume souriquois; c'est pourquoi elle tenait, sous l'atre de la
cuisine, une cour fort considerable.

La reine etait une bonne et fort douce femme qui, tout en se
refusant a reconnaitre tout haut dame Souriconne comme reine et
comme soeur, avait tout bas pour elle une foule d'egards et de
complaisances qui lui avaient souvent fait reprocher par son
mari, plus aristocrate qu'elle, la tendance qu'elle avait
deroger; or, comme on le comprend bien, dans cette circonstance
solennelle, elle ne voulut point refuser a sa jeune amie ce
qu'elle demandait, et lui dit:

--Avancez, dame Souriconne, avancez hardiment, et venez, je vous
y autorise, gouter mon lard tant que vous voudrez.

Aussitot dame Souriconne apparut gaie et fretillante, et, sautant
sur le foyer, saisit adroitement avec sa petite patte les
morceaux de lard que la reine lui tendait les uns apres les
autres.

Mais voila que, attires par les petits cris de plaisir que
poussait leur reine, et surtout par l'odeur succulente que
repandait le lard grille, arriverent, fretillant et sautillant
aussi, d'abord les sept fils de dame Souriconne, puis ses
parents, puis ses allies, tous fort mauvais coquins,
effroyablement portes sur leur bouche, et qui s'en donnerent sur
le lard de telle facon, que la reine fut obligee, si hospitaliere
qu'elle fut, de leur faire observer que, s'ils allaient de ce
train-la, il ne lui resterait plus de lard pour ses boudins.
Mais, quelque juste que fut cette reclamation, les sept fils de
dame Souriconne n'en tinrent compte, et, donnant le mauvais
exemple a leurs parents et a leurs allies, ils se ruerent, malgr
les representations de leur mere et de leur reine, sur le lard de
leur tante, qui allait disparaitre entierement, lorsque, aux cris
de la reine, qui ne pouvait plus venir a bout de chasser ses
hotes importuns, accourut la surintendante, laquelle appela le
chef des cuisines, lequel appela le chef des marmitons, lesquels
accoururent armes de vergettes, d'eventails et de balais, et
parvinrent a faire rentrer sous l'atre tout le peuple souriquois.
Mais la victoire, quoique complete, etait trop tardive; a peine
restait-il le quart du lard necessaire a la confection des
andouilles, des saucisses et des boudins, lequel reliquat fut,
d'apres les indications du mathematicien du roi, qu'on avait
envoye chercher en toute hate, scientifiquement reparti entre le
grand chaudron a boudins et les deux grandes casseroles
andouilles et a saucisses.

Une demi-heure apres cet evenement, le canon retentit, les
clairons et les trompettes sonnerent, et l'on vit arriver tous
les potentats, tous les princes royaux, tous les ducs
hereditaires et tous les pretendants qui etaient dans le pays,
vetus de leurs plus magnifiques habits; les uns traines dans des
carrosses de cristal, les autres montes sur leurs chevaux de
parade.  Le roi les attendait sur le perron du palais, et les
recut avec la plus aimable courtoisie et la plus gracieuse
cordialite; puis, les ayant conduits dans la salle a manger, il
s'assit au haut bout en sa qualite de seigneur suzerain, ayant la
couronne sur la tete et le sceptre a la main, invitant les autres
monarques a prendre chacun la place que lui assignait son rang
parmi les tetes couronnees, les princes royaux, les ducs
hereditaires ou les pretendants.

La table etait somptueusement servie, et tout alla bien pendant
le potage et le releve.  Mais, au service des andouilles, on
remarqua que le prince paraissait agite; a celui des saucisses,
il palit considerablement; enfin, a celui des boudins, il leva
les yeux au ciel, des soupirs s'echapperent de sa poitrine, une
douleur terrible parut dechirer son ame; enfin il se renversa sur
le dos de son fauteuil, couvrit son visage de ses deux mains, se
desesperant et sanglotant d'une facon si lamentable, que chacun
se leva de sa place et l'entoura avec la plus vive inquietude.
En effet, la crise paraissait des plus graves: le chirurgien de
la cour cherchait inutilement le pouls du malheureux monarque,
qui paraissait etre sous le poids de la plus profonde, de la plus
affreuse et de la plus inouie des calamites.  Enfin, apres que
les remedes les plus violents, pour le faire revenir a lui,
eurent ete employes, tels que plumes brulees, sels anglais et
clefs dans le dos, le roi parut reprendre quelque peu ses
esprits, entr'ouvrit ses yeux eteints, et, d'une voix si faible,
qu'a peine si on put l'entendre, il balbutia ce peu de mots:

--Pas assez de lard!  ...

A ces paroles, ce fut a la reine de palir a son tour.  Elle se
precipita a ses genoux, s'ecriant d'une voix entrecoupee par ses
sanglots:

--O mon malheureux, infortune et royal epoux!  Quel chagrin ne
vous ai-je pas cause pour n'avoir pas ecoute les remontrances que
vous m'avez deja faites si souvent; mais vous voyez la coupable
vos genoux, et vous pouvez la punir aussi durement qu'il vous
conviendra.

--Qu'est-ce a dire?  demanda le roi; et que s'est-il donc pass
qu'on ne m'a pas dit?

--Helas!  helas!  repondit la reine, a qui son mari n'avait
jamais parle si rudement; helas!  c'est dame Souriconne, avec ses
sept fils, avec ses neveux, ses cousins et ses allies qui a
devore tout le lard!

Mais la reine n'en put dire davantage: les forces lui manquerent,
elle tomba a la renverse, et s'evanouit.

Alors le roi se leva furieux, et s'ecria d'une voix terrible:

--Madame la surintendante, que signifie cela?

Alors la surintendante raconta ce qu'elle savait, c'est-a-dire
que, accourue aux cris de la reine, elle avait vu Sa Majeste aux
prises avec toute la famille de dame Souriconne, et qu'alors,
son tour, elle avait appele le chef, qui, avec l'aide de ses
marmitons, etait parvenu a faire rentrer tous les pillards sous
l'atre.

Aussitot le roi, voyant qu'il s'agissait d'un crime de
lese-majeste, rappela toute sa dignite et tout son calme,
ordonnant, vu l'enormite du forfait, que son conseil intime fut
rassemble a l'instant meme, et que l'affaire fut exposee a ses
plus habiles conseillers.

En consequence, le conseil fut reuni, et l'on y decida, a la
majorite des voix, que dame Souriconne etant accusee d'avoir
mange le lard destine aux saucisses, aux boudins et aux
andouilles du roi, son proces lui serait fait, et que, si elle
etait coupable, elle serait a tout jamais exilee du royaume, elle
et sa race, et que ce qu'elle y possedait de biens, terres,
chateaux, palans, residences royales, tout serait confisque.

Mais alors le roi fit observer a son conseil intime et a ses
habiles conseillers que, pendant le temps que durerait le proces,
dame Souriconne et sa famille auraient tout le temps de manger
son lard, ce qui l'exposerait a des avanies pareilles a celle
qu'il venait de subir en presence de six tetes couronnees, sans
compter les princes royaux, les ducs hereditaires et les
pretendants: il demandait donc qu'un pouvoir discretionnaire lui
fut accorde a l'egard de dame Souriconne et de sa famille.

Le conseil alla aux voix pour la forme, comme on le pense bien,
et le pouvoir discretionnaire que demandait le roi lui fut
accorde.

Alors il envoya une de ses meilleures voitures, precedee d'un
courrier pour faire plus grande diligence, a un tres-habile
mecanicien qui demeurait dans ta ville de Nuremberg, et qui
s'appelait Christian-Elias Drosselmayer, invitant le susdit
mecanicien a le venir trouver a l'instant meme dans son palais,
pour affaire urgente.  Christian-Elias Drosselmayer obeit
aussitot; car c'etait un homme veritablement artiste, qui ne
doutait pas qu'un roi aussi renomme ne l'envoyat chercher pour
lui confectionner quelque chef-d'oeuvre.  Et, etant monte en
voiture, il courut jour et nuit jusqu'a ce qu'il fut en presence
du roi.  Il s'etait meme tellement presse, qu'il n'avait pas eu
le temps de se mettre un habit, et qu'il etait venu avec la
redingote jaune qu'il portait habituellement.  Mais, au lieu de
se facher de cet oubli de l'etiquette, le roi lui en sut gre;
car, s'il avait commis une faute, l'illustre mecanicien l'avait
commise pour obeir sans retard aux commandements de Sa Majeste.

Le roi fit entrer Christian-Elias Drosselmayer dans son cabinet,
et lui exposa la situation des choses; comment il etait decid
faire un grand exemple en purgeant tout son royaume de la race
souriquoise, et comment, prevenu par sa grande renommee, il avait
jete les yeux sur lui pour le faire l'executeur de sa justice;
n'ayant qu'une crainte, c'est que le mecanicien, si habile qu'il
fut, ne vit des difficultes insurmontables au projet que la
colere royale avait concu.

Mais Christian-Elias Drosselmayer rassura le roi, et lui promit
que, avant huit jours, il ne resterait pas une souris dans tout
le royaume.

En effet, le meme jour, il se mit a confectionner d'ingenieuses
petites boites oblongues, dans l'interieur desquelles il attacha,
au bout d'un fil de fer, un morceau de lard.  En tirant le lard,
le voleur, quel qu'il fut, faisait tomber la porte derriere lui,
et se trouvait prisonnier.  En moins d'une semaine, cent boites
pareilles etaient confectionnees et placees non-seulement sous
l'atre, mais dans tous les greniers et dans toutes les caves du
palais.

Dame Souriconne etait infiniment trop sage et trop penetrante,
pour ne pas decouvrir du premier coup d'oeil la ruse de maitre
Drosselmayer.  Elle rassembla donc ses sept fils, leurs neveux et
ses cousins, pour les prevenir du guet-apens qu'on tramait contre
eux.  Mais, apres avoir eu l'air de l'ecouter a cause du respect
qu'ils devaient a son rang et de la condescendance que commandait
son age, ils se retirerent en riant de ses terreurs, et, attires
par l'odeur du lard roti, plus forte que toutes les
representations qu'on leur pouvait faire, ils se resolurent
profiter de la bonne aubaine qui leur arrivait sans qu'ils
sussent d'ou.

Au bout de vingt-quatre heures, les sept fils de dame Souriconne,
dix-huit de ses neveux, cinquante de ses cousins, et deux cent
trente-cinq de ses parents a differents degres, sans compter des
milliers de ses sujets, etaient pris dans les souricieres, et
avaient ete honteusement executes.

Alors dame Souriconne, avec les debris de sa cour et les restes
de son peuple, resolut d'abandonner ces lieux ensanglantes par le
massacre des siens.  Le bruit de cette resolution transpira et
parvint jusqu'au roi.  Sa Majeste s'en felicita tout haut, et les
poetes de la cour firent force sonnets sur sa victoire, tandis
que les courtisans l'egalaient a Sesostris, a Alexandre et
Cesar.

La reine seule etait triste et inquiete; elle connaissait dame
Souriconne, et elle se doutait bien qu'elle ne laisserait pas la
mort de ses fils et de ses proches sans vengeance.  En effet, an
moment ou la reine, pour faire oublier au roi la faute qu'elle
avait commise, preparait pour lui, de ses propres mains, une
puree de foie dont il etait fort friand, dame Souriconne parut
tout a coup devant elle, et lui dit:

--Tues par ton epoux, sans crainte ni remords,

     Mes enfants, mes neveux et mes cousins sont morts;
          Mais tremble, madame la reine!
     Que l'enfant qu'en ton sein tu portes en ce jour,
     Et qui sera bientot l'objet de ton amour,
     Soit deja celui de ma haine.

     Ton epoux a des forts, des canons, des soldats,
     Des mecaniciens, des conseillers d'Etats,
          Des ministres, des souricieres.
     La reine des souris n'a rien de tout cela;
     Mais le ciel lui fit don des dents que tu vois l
          Pour devorer les heritieres.

La-dessus, elle disparut, et personne ne l'avait revue depuis.
Mais la reine, qui, en effet, s'etait apercue depuis quelques
jours qu'elle etait enceinte, fut si epouvantee de cette
prediction, qu'elle laissa tomber la puree de foie dans le feu.

Ainsi, pour la seconde fois, dame Souriconne priva le roi d'un de
ses mets favoris; ce qui le mit fort en colere et le fit
s'applaudir encore davantage du coup d'Etat qu'il avait si
heureusement accompli.

Il va sans dire que Christian-Elias Drosselmayer fut renvoye avec
une splendide recompense, et rentra triomphant a Nuremberg.



Comment, malgre toutes les precautions prises par la reine, dame
Souriconne accomplit sa menace a l'endroit de la princesse
Pirlipate.


Maintenant, mes chers enfants, vous savez aussi bien que moi,
n'est-ce pas, pourquoi la reine faisait garder avec tant de soin
la miraculeuse petite princesse Pirlipate: elle craignait la
vengeance de dame Souriconne; car, d'apres ce que dame Souriconne
avait dit, il ne s'agissait pas moins, pour l'heritiere de
l'heureux petit royaume sans nom, que de la perte de sa vie ou
tout au moins de sa beaute; ce qui, assure-t-on, pour une femme,
est bien pis encore.  Ce qui redoublait surtout l'inquietude de
la tendre mere, c'est que les machines de maitre Drosselmayer ne
pouvaient absolument rien contre l'experience de dame Souriconne.
Il est vrai que l'astronome de la cour, qui etait en meme temps
grand augure et grand astrologue, craignant qu'on ne supprimat sa
charge comme inutile, s'il ne donnait pas son mot dans cette
affaire, pretendit avoir lu dans les astres, d'une maniere
certaine, que la famille de l'illustre chat Murr etait seule en
etat de defendre le berceau de l'approche de dame Souriconne.
C'est pour cela que chacune des six gardiennes fut forcee de
tenir sans cesse sur ses genoux un des males de cette famille,
qui, au reste, etaient attaches a la cour en qualite de
secretaires intimes de legation, et devait, par un grattement
delicat et prolonge, adoucir a ces jeunes diplomates le penible
service qu'ils rendaient a l'Etat.

Mais, un soir, il y a des jours, comme vous le savez, mes
enfants, ou l'on se reveille tout endormi, un soir, malgre tous
les efforts que firent les six gardiennes qui se tenaient autour
de la chambre, chacune un chat sur ses genoux, et les deux
surgardiennes intimes qui etaient assises au chevet de la
princesse, elles sentirent le sommeil s'emparer d'elles
progressivement.  Or, comme chacune absorbait ses propres
sensations en elle-meme, se gardant bien de les confier a ses
compagnes, dans l'esperance que celles-ci ne s'apercevraient pas
de son manque de vigilance, et veilleraient a sa place tandis
qu'elle dormirait, il en resulta que les yeux se fermerent
successivement, que les mains qui grattaient les matous
s'arreterent a leur tour, et que les matous, n'etant plus
grattes, profiterent de la circonstance pour s'assoupir.

Nous ne pourrions pas dire depuis combien de temps durait cet
etrange sommeil, lorsque, vers minuit, une des surgardiennes
intimes s'eveilla en sursaut.  Toutes les personnes qui
l'entouraient semblaient tombees en lethargie; pas le moindre
ronflement; les respirations elles-memes etaient arretees;
partout regnait un silence de mort, au milieu duquel on
n'entendait que le bruit du ver piquant le bois.  Mais que devint
la surgardienne intime, en voyant pres d'elle une grande et
horrible souris qui, dressee sur ses pattes de derriere, avait
plonge sa tete dans le berceau de Pirlipatine, et paraissait fort
occupee a ronger le visage de la princesse?  Elle se leva en
poussant un cri de terreur.  A ce cri, tout le monde se reveilla;
mais dame Souriconne, car c'etait bien elle, s'elanca vers un des
coins de la chambre.  Les conseillers intimes de legation se
precipiterent apres elles; helas!  il etait trop tard: dame
Souriconne avait disparu par une fente du plancher.  Au meme
instant, la princesse Pirlipate, reveillee par toute cette
rumeur, se mit a pleurer.  A ces cris, les gardiennes et les
surgardiennes repondirent par des exclamations de joie.

Dieu soit loue!  disaient-elles.  Puisque la princesse Pirlipate
crie, c'est qu'elle n'est pas morte.

Et alors elles accoururent au berceau; mais leur desespoir fut
grand lorsqu'elles virent ce qu'etait devenue cette delicate et
charmante creature!

En effet, a la place de ce visage blanc et rose, de cette petite
tete aux cheveux d'or, de ces yeux d'azur, miroir du ciel, etait
plantee une immense et difforme tete sur un corps contrefait et
ratatine.  Ses deux beaux yeux avaient perdu leur couleur
celeste, et s'epanouissaient verts, fixes et hagards, a fleur de
tete.  Sa petite bouche s'etait etendue d'une oreille a l'autre,
et son menton s'etait couvert d'une barbe cotonneuse et frisee,
on ne peut plus convenable pour un vieux polichinelle, mais
hideuse pour une jeune princesse.

En ce moment, la reine entra; les six gardiennes ordinaires et
les deux surgardiennes intimes se jeterent la face contre terre,
tandis que les six conseillers de legation regardaient s'il n'y
avait pas quelque fenetre ouverte pour gagner les toits.

Le desespoir de la pauvre mere fut quelque chose d'affreux.  On
l'emporta evanouie dans la chambre royale.

Mais c'est le malheureux pere dont la douleur faisait surtout
peine a voir, tant elle etait morne et profonde.  On fut oblig
de mettre des cadenas a ses croisees pour qu'il ne se precipitat
point par la fenetre, et de ouater son appartement pour qu'il ne
se brisat point la tete contre les murs.  Il va sans dire qu'on
lui retira son epee, et qu'on ne laissa trainer devant lui ni
couteau ni fourchette, ni aucun instrument tranchant ou pointu.
Cela etait d'autant plus facile qu'il ne mangea point pendant les
deux ou trois premiers jours, ne cessant de repeter:

--O monarque infortune que je suis!  o destin cruel que tu es!

Peut-etre, au lieu d'accuser le destin, le roi eut-il du penser
que, comme tous les hommes le sont ordinairement, il avait et
l'artisan de ses propres malheurs, attendu que, s'il avait su
manger ses boudins avec un peu de lard de moins que d'habitude,
et que, renoncant a la vengeance, il eut laisse dame Souriconne
et sa famille sous l'atre, ce malheur qu'il deplorait ne serait
point arrive.  Mais nous devons dire que les pensees du royal
pere de Pirlipate ne prirent aucunement cette direction
philosophique.

Au contraire, dans la necessite ou se croient toujours les
puissants de rejeter les calamites qui les frappent sur de plus
petits qu'eux, il rejeta la faute sur l'habile mecanicien
Christian-Elias Drosselmayer.  Et, bien convaincu que, s'il lui
faisait dire de revenir a la cour pour y etre pendu ou decapite,
celui-ci se garderait bien de se rendre a l'invitation, il le fit
inviter, an contraire, a venir recevoir un nouvel ordre que Sa
Majeste avait cree, rien que pour les hommes de lettres, les
artistes et les mecaniciens.

Maitre Drosselmayer n'etait pas exempt d'orgueil; il pensa qu'un
ruban ferait bien sur sa redingote jaune, et se mit immediatement
en route; mais sa joie se changea bientot en terreur: a la
frontiere du royaume, des gardes l'attendaient, qui s'emparerent
de lui, et le conduisirent de brigade en brigade jusqu'a la
capitale.

Le roi, qui craignait sans doute de se laisser attendrir, ne
voulut pas meme recevoir maitre Drosselmayer lorsqu'il arriva au
palais; mais il le fit conduire immediatement pres du berceau de
Pirlipate, faisant signifier au mecanicien que si, de ce jour en
un mois, la princesse n'etait point rendue a son etat naturel, il
lui ferait impitoyablement trancher la tete.

Maitre Drosselmayer n'avait point de pretention a l'heroisme, et
n'avait jamais compte mourir que de sa belle mort, comme on dit;
aussi fut-il fort effraye de la menace; mais, neanmoins, se
confiant bientot dans sa science, dont sa modestie personnelle ne
l'avait jamais empeche d'apprecier l'etendue, il se rassura
quelque peu, et s'occupa immediatement de la premiere et de la
plus utile operation, qui etait celle de s'assurer si le mal
pouvait ceder a un remede quelconque, ou etait veritablement
incurable, comme il avait cru le reconnaitre des le premier
abord.

A cet effet, il demonta fort adroitement d'abord la tete, puis,
les uns apres les autres, tous les membres de la princesse
Pirlipate, detacha ses pieds et ses mains pour en examiner plus
son aise non-seulement les jointures et les ressorts, mais encore
la construction interieure.  Mais, helas!  plus il penetra dans
le mystere de l'organisation pirlipatine, mieux il decouvrit que
plus la princesse grandirait, plus elle deviendrait hideuse et
difforme; il rattacha donc avec soin les membres de Pirlipate,
et, ne sachant plus que faire ni que devenir, il se laissa aller,
pres du berceau de la princesse, qu'il ne devait plus quitter
jusqu'a ce qu'elle eut repris sa premiere forme, a une profonde
melancolie.

Deja la quatrieme semaine etait commencee, et l'on en etait
arrive au mercredi, lorsque, selon son habitude, le roi entra
pour voir s'il ne s'etait pas opere quelque changement dans
l'exterieur de la princesse, et, voyant qu'il etait toujours le
meme, s'ecria, en menacant la mecanicien de son sceptre:

--Christian-Elias Drosselmayer, prends garde a toi!  tu n'as plus
que trois jours pour me rendre ma fille telle qu'elle etait; et,
si tu t'entetes a ne pas la guerir, c'est dimanche prochain que
tu seras decapite.

Maitre Drosselmayer, qui ne pouvait guerir la princesse, non
point par entetement, mais par impuissance, se mit a pleurer
amerement, regardant, avec ses yeux noyes de larmes, la princesse
Pirlipate, qui croquait une noisette aussi joyeusement que si
elle eut ete la plus jolie fille de la terre.  Alors, a cette vue
attendrissante, le mecanicien fut, pour la premiere fois, frapp
du gout particulier que la princesse avait, depuis sa naissance,
manifeste pour les noisettes, et de la singuliere circonstance
qui l'avait fait naitre avec des dents.  En effet, aussitot sa
transformation, elle s'etait mise a crier, et elle avait continu
de se livrer a cet exercice jusqu'au moment ou, trouvant une
aveline sous sa main, elle la cassa, en mangea l'amande, et
s'endormit tranquillement.  Depuis ce temps-la, les deux
surgardiennes intimes avaient eu le soin d'en bourrer leurs
poches, et de lui en donner une ou plusieurs aussitot qu'elle
faisait la grimace.

--O instinct de la nature!  eternelle et impenetrable sympathie
de tous les etres crees!  s'ecria Christian-Elias Drosselmayer,
tu m'indiques la porte qui mene a la decouverte de tes mysteres;
j'y frapperai, et elle s'ouvrira!

A ces mots, qui surprirent fort le roi, le mecanicien se retourna
et demanda a Sa Majeste la faveur d'etre conduit a l'astronome de
la cour; le roi y consentit, mais a la condition que ce serait
sous bonne escorte.  Maitre Drosselmayer eut sans doute mieux
aime faire cette course seul; cependant, comme, dans cette
circonstance, il n'avait pas le moins du monde son libre arbitre,
il lui fallut souffrir ce qu'il ne pouvait empecher, et traverser
les rues de la capitale escorte comme un malfaiteur.

Arrive chez l'astrologue, maitre Drosselmayer se jeta dans ses
bras, et tous deux s'embrasserent avec des torrents de larmes,
car ils etaient connaissances de vieille date, et s'aimaient
fort; puis ils se retirerent dans un cabinet ecarte, et
feuilleterent ensemble une quantite innombrable de livres qui
traitaient de l'instinct, des sympathies, des antipathies, et
d'une foule d'autres choses non moins mysterieuses.  Enfin, la
nuit etant venue, l'astrologue monta sur sa tour, et, aide de
maitre Drosselmayer, qui etait lui-meme fort habile en pareille
matiere, decouvrit, malgre l'embarras des lignes qui
s'entre-croisaient sans-cesse, que, pour rompre le charme qui
rendait Pirlipate hideuse, et pour qu'elle redevint aussi belle
qu'elle l'avait ete, elle n'avait qu'une chose a faire: c'etait
de manger l'amande de la noisette Krakatuk, laquelle avait une
enveloppe tellement dure, que la roue d'un canon de quarante-huit
pouvait passer sur elle sans la rompre.  En outre, il fallait que
cette coquille fut brisee en presence de la princesse par les
dents d'un jeune homme qui n'eut jamais ete rase, et qui n'eut
encore porte que des bottes.  Enfin, l'amande devait etre
presentee par lui a la princesse, les yeux fermes, et, les yeux
fermes toujours, il devait alors faire sept pas a reculons et
sans trebucher.  Telle etait la reponse des astres.

Drosselmayer et l'astronome avaient travaille sans relache,
durant trois jours et trois nuits, a eclaircir toute cette
mysterieuse affaire.  On en etait precisement au samedi soir, et
le roi achevait son diner et entamait meme le dessert, lorsque le
mecanicien, qui devait etre decapite le lendemain au point du
jour, entra dans la salle a manger royale, plein de joie et
d'allegresse, annoncant qu'il avait enfin trouve le moyen de
rendre a la princesse Pirlipate sa beaute perdue.  A cette
nouvelle, le roi le serra dans ses bras avec la bienveillance la
plus touchante, et demanda quel etait ce moyen.

Le mecanicien fit part au roi du resultat de sa consultation avec
l'astrologue.

--Je le savais bien, maitre Drosselmayer, s'ecria le roi, que
tout ce que vous en faisiez, ce n'etait que par entetement.
Ainsi, c'est convenu; aussitot apres le diner, on se mettra
l'oeuvre.  Ayez donc soin, tres-cher mecanicien, que, dans dix
minutes, le jeune homme non rase soit la, chausse de ses bottes,
et la noisette Krakatuk a la main.  Surtout veillez a ce que,
d'ici la, il ne boive pas de vin, de peur qu'il ne trebuche en
faisant, comme une ecrevisse, ses sept pas en arriere; mais, une
fois l'operation achevee, dites-lui que je mets ma cave a sa
disposition et qu'il pourra se griser tout a son aise.

Mais, au grand etonnement du roi, maitre Drosselmayer parut
consterne en entendant ce discours; et, comme il gardait le
silence, le roi insista pour savoir pourquoi il se taisait et
restait immobile a sa place, au lieu de se mettre en course pour
executer ses ordres souverains.  Mais le mecanicien, se jetant
genoux:

--Sire, dit-il, il est bien vrai que nous avons trouve le moyen
de guerir la princesse, et que ce moyen consiste a lui faire
manger l'amande de la noisette Krakatuk, lorsqu'elle aura et
cassee par un jeune homme a qui on n'aura jamais fait la barbe,
et qui, depuis sa naissance, aura toujours porte des bottes; mais
nous ne possedons ni le jeune homme ni la noisette; mais nous ne
savons pas ou les trouver, et, selon toute probabilite, nous ne
trouverons que bien difficilement la noisette et le
casse-noisette.

A ces mots, le roi, furieux, brandit son sceptre au-dessus de la
tete du mecanicien, en s'ecriant:

--Eh bien, va donc pour la mort!

Mais la reine, de son cote, vint s'agenouiller pres de
Drosselmayer, et fit observer a son auguste epoux qu'en tranchant
la tete au mecanicien, on perdait jusqu'a cette lueur d'espoir
que l'on conservait en le laissant vivre; que toutes les
probabilites etaient que celui qui avait trouve l'horoscope
trouverait la noisette et le casse-noisette; qu'on devait
d'autant plus croire a cette nouvelle prediction de l'astrologue,
qu'aucune de ses predictions ne s'etait realisee jusque-la, et
qu'il fallait bien que ses predictions se realisassent un jour,
puisque le roi, qui ne pouvait se tromper, l'avait nomme son
grand augure; qu'enfin la princesse Pirlipate, ayant trois mois
peine, n'etait point en age d'etre mariee, et ne le serait
probablement qu'a l'age de quinze ans, que, par consequent,
maitre Drosselmayer et son ami l'astrologue avaient quatorze ans
et neuf mois devant eux pour chercher la noisette Krakatuk et le
jeune homme qui devait la casser; que, par consequent encore, on
pouvait accorder a Christian-Elias Drosselmayer un delai, au bout
duquel il reviendrait se remettre entre les mains du roi, qu'il
fut ou non possesseur du double remede qui devait guerir la
princesse: dans le premier cas, pour etre decapite sans
misericorde; dans le second, pour etre recompense genereusement.

Le roi, qui etait un homme tres-juste, et qui, ce jour-l
surtout, avait parfaitement dine de ses deux mets favoris,
c'est-a-dire d'un plat de boudin et d'une puree de foie, preta
une oreille bienveillante a la priere de sa sensible et magnanime
epouse, il decida donc qu'a l'instant meme le mecanicien et
l'astrologue se mettraient a la recherche de sa noisette et du
casse-noisette, recherche pour laquelle il leur accordait
quatorze ans et neuf mois; mais cela, a la condition qu'
l'expiration de ce sursis, tous deux reviendraient se remettre en
son pouvoir, pour, s'ils revenaient les mains vides, qu'il fut
fait d'eux selon son bon plaisir royal.

Si, au contraire, ils rapportaient la noisette Krakatuk, qui
devait rendre a la princesse Pirlipate sa beaute primitive, ils
recevraient, l'astrologue, une pension viagere de mille thalers
et une lunette d'honneur, et le mecanicien, une epee de diamants,
l'ordre de l'Araignee d'or, qui etait le grand ordre de l'Etat,
et une redingote neuve.

Quant au jeune homme qui devait casser la noisette, le roi en
etait moins inquiet, et pretendait qu'on parviendrait toujours
se le procurer au moyen d'insertions reiterees dans les gazettes
indigenes et etrangeres.

Touche de cette magnanimite, qui diminuait de moitie la
difficulte de sa tache, Christian-Elias Drosselmayer engagea sa
parole qu'il trouverait la noisette Krakatuk, ou qu'il
reviendrait, comme un autre Regulus, se remettre entre les mains
du roi.

Le soir meme, le mecanicien et l'astrologue quitterent la
capitale du royaume pour commencer leurs recherches.



Comment le mecanicien et l'astrologue parcoururent les quatre
parties du monde et en decouvrirent une cinquieme, sans trouver
la noisette Krakatuk.


Il y avait deja quatorze ans et cinq mois que l'astrologue et le
mecanicien erraient par les chemins, sans qu'ils eussent
rencontre vestige de ce qu'ils cherchaient.  Ils avaient visit
d'abord l'Europe, puis ensuite l'Amerique, puis ensuite
l'Afrique, puis ensuite l'Asie; ils avaient meme decouvert une
cinquieme partie du monde, que les savants ont appelee depuis la
Nouvelle-Hollande, parce qu'elle avait ete decouverte par deux
Allemands; mais, dans toute cette peregrination, quoiqu'ils
eussent vu bien des noisettes de differentes formes et de
differentes grosseurs, ils n'avaient pas rencontre la noisette
Krakatuk.  Ils avaient cependant, dans une esperance, helas!
infructueuse, passe des annees a la cour du roi des dattes et du
prince des amandes; ils avaient consulte inutilement la celebre
academie des singes verts, et la fameuse societe naturaliste des
ecureuils; puis enfin ils en etaient arrives a tomber, ecrases de
fatigue, sur la lisiere de la grande foret qui borde le pied des
monts Himalaya, en se repetant, avec decouragement, qu'ils
n'avaient plus que cent vingt-deux jours pour trouver ce qu'ils
avaient cherche inutilement pendant quatorze ans et cinq mois.

Si je vous racontais, mes chers enfants, les aventures
miraculeuses qui arriverent aux deux voyageurs pendant cette
longue peregrination, j'en aurais moi-meme pour un mois au moins
a vous reunir tous les soirs, ce qui finirait certainement par
vous ennuyer.  Je vous dirai donc seulement que Christian-Elias
Drosselmayer, qui etait le plus acharne a la recherche de la
fameuse noisette, puisque de la fameuse noisette dependait sa
tete, s'etant livre a plus de fatigues et s'etant expose a plus
de dangers que son compagnon, avait perdu tous ses cheveux,
l'occasion d'un coup de soleil recu sons l'equateur, et l'oeil
droit, a la suite d'un coup de fleche que lui avait adresse un
chef caraibe; de plus, sa redingote jaune, qui n'etait deja plus
neuve lorsqu'il etait parti d'Allemagne, s'en allait
litteralement en lambeaux.  Sa situation etait donc des plus
deplorables, et cependant, tel est chez l'homme l'amour de la
vie, que, tout deteriore qu'il etait par les avaries successives
qui lui etaient arrivees, il voyait avec une terreur toujours
croissante le moment d'aller se remettre entre les mains du roi.

Cependant, le mecanicien etait homme d'honneur; il n'y avait pas
a marchander avec une aussi solennelle que l'etait la sienne.  Il
resolut donc, quelque chose qu'il put lui en couter, de se
remettre en route des le lendemain pour l'Allemagne.  En effet,
il n'y avait pas de temps a perdre, quatorze ans et cinq mois
s'etaient ecoules, et les deux voyageurs n'avaient plus que cent
vingt-deux jours, ainsi que nous l'avons dit, pour revenir dans
la capitale du pere de la princesse Pirlipate.

Christian-Elias Drosselmayer fit donc part a son ami l'astrologue
de sa genereuse resolution, et tous deux deciderent qu'ils
partiraient le lendemain matin.

En effet, le lendemain, au point du jour, les deux voyageurs se
remirent en route, se dirigeant sur Bagdad; de Bagdad, ils
gagnerent Alexandrie; a Alexandrie, ils s'embarquerent pour
Venise; puis, de Venise, ils gagnerent le Tyrol, et, du Tyrol,
ils descendirent dans le royaume du pere de Pirlipate, esperant
tout doucement, au fond du coeur, que ce monarque serait mort,
ou, tout au moins, tombe en enfance.

Mais, helas!  il n'en etait rien: en arrivant dans la capitale,
le malheureux mecanicien apprit que le digne souverain,
non-seulement n'avait perdu aucune de ses facultes
intellectuelles, mais encore qu'il se portait mieux que jamais;
il n'y avait donc aucune chance pour lui,--a moins que la
princesse Pirlipate ne se fut guerie toute seule de sa laideur,
ce qui n'etait pas possible, ou que le coeur du roi ne se fut
adouci, ce qui n'etait pas probable,--d'echapper au sort affreux
qui le menacait.

Il ne s'en presenta pas moins hardiment a la porte du palais; car
il etait soutenu par cette idee qu'il faisait une action
heroique, et demanda a parler au roi.

Le roi, qui etait un prince tres-accessible et qui recevait tous
ceux qui avaient affaire a lui, ordonna a son grand introducteur
de lui amener les deux etrangers.

Le grand introducteur fit alors observer a Sa Majeste que ces
deux etrangers avaient fort mauvaise mine, et etaient on ne peut
plus mal vetus.  Mais le roi repondit qu'il ne fallait pas juger
le coeur par le visage, et que l'habit ne faisait pas le moine.

Sur quoi, le grand introducteur, ayant reconnu la realite de ces
deux proverbes, s'inclina respectueusement et alla chercher le
mecanicien et l'astrologue.

Le roi etait toujours le meme, et ils le reconnurent tout
d'abord; mais ils etaient si changes, surtout le pauvre
Christian-Elias Drosselmayer, qu'il furent obliges de se nommer.

En voyant revenir d'eux-memes les deux voyageurs, le roi eprouva
un mouvement de joie; car il etait convenu qu'ils ne
reviendraient pas s'ils n'avaient pas trouve la noisette
Krakatuk; mais il fut bientot detrompe, et le mecanicien, en se
jetant a ses pieds, lui avoua que, malgre les recherches les plus
consciencieuses et les plus assidues, son ami l'astrologue et lui
revenaient les mains vides.

Le roi, nous l'avons dit, quoique d'un temperament un peu
colerique, avait le fond du caractere excellent; il fut touche de
cette ponctualite de Christian-Elias Drosselmayer a tenir sa
parole, et il commua la peine de mort qu'il avait portee contre
lui en celle d'une prison eternelle.  Quant a l'astrologue, il se
contenta de l'exiler.

Mais, comme il restait encore trois jours pour que les quatorze
ans et neuf mois de delai accordes par le roi fussent ecoules,
maitre Drosselmayer, qui avait au plus haut degre dans le coeur
l'amour de la patrie, demanda au roi la permission de profiter de
ces trois jours pour revoir une fois encore Nuremberg.

Cette demande parut si juste au roi, qu'il la lui accorda sans y
mettre aucune restriction.

Maitre Drosselmayer, qui n'avait que trois jours a lui, resolut
de mettre le temps a profit, et, ayant trouve par bonheur des
places a la malle-poste, il partit a l'instant meme.

Or, comme l'astrologue etait exile, et qu'il lui etait aussi egal
d'aller a Nuremberg qu'ailleurs, il partit avec le mecanicien.

Le lendemain, vers les dix heures du matin, ils etaient
Nuremberg.  Comme il ne restait a maitre Drosselmayer d'autre
parent que Christophe-Zacharias Drosselmayer, son frere, lequel
etait un des premiers marchands de jouets d'enfant de Nuremberg,
ce fut chez lui qu'il descendit.

Christophe-Zacharias Drosselmayer eut une grande joie de revoir
ce pauvre Christian qu'il croyait mort.  D'abord, il n'avait pas
voulu le reconnaitre, a cause de son front chauve et de son
emplatre sur l'oeil; mais le mecanicien lui montra sa fameuse
redingote jaune, qui, toute dechiree qu'elle etait, avait encore
conserve en certains endroits quelque trace de sa couleur
primitive, et, a l'appui de cette premiere preuve, il lui cita
tant de circonstances secretes, qui ne pouvaient etre connues que
de Zacharias et de lui, que le marchand de joujoux fut bien forc
de se rendre a l'evidence.

Alors, il lui demanda quelle cause l'avait eloigne si longtemps
de sa ville natale, et dans quel pays il avait laisse ses
cheveux, son oeil, et les morceaux qui manquaient a sa redingote.

Christian-Elias Drosselmayer n'avait aucun motif de faire un
secret a son frere des evenements qui lui etaient arrives.  Il
commenca donc par lui presenter son compagnon d'infortune; puis,
cette formalite d'usage accomplie, il lui raconta tous ses
malheurs, depuis A jusqu'a Z, et termina en disant qu'il n'avait
que quelques heures a passer avec son frere, attendu que, n'ayant
pas pu trouver la noisette Krakatuk, il allait entrer le
lendemain dans une prison eternelle.

Pendant tout ce recit de son frere, Christophe-Zacharias avait
plus d'une fois secoue les doigts, tourne sur un pied et fait
claquer sa langue.  Dans toute autre circonstance, le mecanicien
lui eut sans doute demande ce que signifiaient ces signes; mais
il etait si preoccupe, qu'il ne vit rien, et que ce ne fut que
lorsque son frere fit deux fois hum!  hum!  et trois fois oh!
oh!  oh!  qu'il lui demanda ce que signifiaient ces exclamations.

--Cela signifie, dit Zacharias, que ce serait bien le diable...
Mais non...  Mais si...

--Que ce serait bien le diable?...  repeta le mecanicien.

--Si...  continua le marchand de jouets d'enfant.

--Si...  Quoi?  demanda de nouveau maitre Drosselmayer.

Mais, au lieu de lui repondre, Christophe-Zacharias, qui, sans
doute, pendant toutes ces demandes et ces reponses entrecoupees,
avait rappele ses souvenirs, jeta sa perruque en l'air et se mit
a danser en criant:

--Frere, tu es sauve!  Frere, tu n'iras pas en prison!  Frere, ou
je me trompe fort, ou c'est moi qui possede la noisette Krakatuk.

Et, sur ce, sans donner aucune autre explication a son frere
ebahi, Christophe-Zacharias s'elanca hors de l'appartement, et
revint un instant apres, rapportant une boite dans laquelle etait
une grosse aveline doree qu'il presenta au mecanicien.

Celui-ci, qui n'osait croire a tant de bonheur, prit en hesitant
la noisette, la tourna et la retourna de toute facon, l'examinant
avec l'attention que meritait la chose, et, apres l'examen,
declara qu'il se rangeait a l'avis de son frere, et qu'il serait
fort etonne si cette aveline n'etait pas la noisette Krakatuk;
sur quoi, il la passa a l'astrologue, et lui demanda son opinion.

Celui-ci examina la noisette avec non moins d'attention que ne
l'avait fait maitre Drosselmayer, et, secouant la tete, il
repondit:

--Je serais de votre avis et, par consequent, de celui de votre
frere, si la noisette n'etait pas doree; mais je n'ai vu nulle
part dans les astres que le fruit que nous cherchons dut etre
revetu de cet ornement.  D'ailleurs, comment votre frere
aurait-il la noisette Krakatuk?

--Je vais vous expliquer la chose, dit Christophe, et comment
elle est tombee entre mes mains, et comment il se fait qu'elle
ait cette dorure qui vous empeche de la reconnaitre, et qui
effectivement ne lui est pas naturelle.

Alors, les ayant fait asseoir tous deux, car il pensait fort
judicieusement qu'apres une course de quatorze ans et neuf mois,
les voyageurs devaient etre fatigues, il commenca en ces termes:

--Le jour meme ou le roi t'envoya chercher, sous pretexte de te
donner la croix, un etranger arriva a Nuremberg, portant un sac
de noisettes qu'il avait a vendre; mais les marchands de
noisettes du pays, qui voulaient conserver le monopole de cette
denree, lui chercherent querelle, justement devant la porte de ta
boutique.  L'etranger alors, pour se defendre plus facilement,
posa a terre son sac de noisettes, et la bataille allait son
train, a la grande satisfaction des gamins et des
commissionnaires, lorsqu'un chariot pesamment charge passa
justement sur le sac de noisettes.  En voyant cet accident,
qu'ils attribuerent a la justice du ciel, les marchands se
regarderent comme suffisamment venges, et laisserent l'etranger
tranquille.  Celui-ci ramassa son sac, et, effectivement, toutes
les noisettes etaient ecrasees, a l'exception d'une seule, qu'il
me presenta en souriant d'une facon singuliere, et m'invitant
l'acheter pour un zwanziger neuf de 1720, disant qu'un jour
viendrait ou je ne serais pas fache du marche que j'aurais fait,
si onereux qu'il put me paraitre pour le moment.  Je fouillai
ma poche, et fut fort etonne d'y trouver un zwanziger tout pareil
a celui que demandait cet homme.  Cela me parut une coincidence
si singuliere, que je lui donnai mon zwanziger; lui, de son cote,
me donna la noisette, et disparut.

<<Or, je mis la noisette en vente, et, quoique je n'en demandasse
que le prix qu'elle m'avait coute, plus deux kreutzers, elle
resta exposee pendant sept ou huit ans sans que personne
manifestat l'envie d'en faire l'acquisition.  C'est alors que je
la fis dorer pour augmenter sa valeur; mais j'y depensai
inutilement deux autres zwanzigers, la noisette est restee
jusqu'aujourd'hui sans acquereur.  En ce moment l'astronome,
entre les mains duquel la noisette etait restee, poussa un cri de
joie.  Tandis que maitre Drosselmayer ecoutait le recit de son
frere, il avait, a l'aide d'un canif, gratte delicatement la
dorure de la noisette, et, sur un petit coin de la coquille, il
avait trouve grave en caracteres chinois le mot KRAKATUK.  Des
lors il n'y eut plus de doute, et l'identite de la noisette fut
reconnue.



Comment, apres avoir trouve la noisette Krakatuk, le mecanicien
et l'astrologue trouverent le jeune homme qui devait la casser.


Christian-Elias Drosselmayer etait si presse d'annoncer an roi
cette bonne nouvelle, qu'il voulait reprendre la malle-poste
l'instant meme; mais Christophe-Zacharias le pria d'attendre au
moins jusqu'a ce que son fils fut rentre: or, le mecanicien
acceda d'autant plus volontiers a cette demande, qu'il n'avait
pas vu son neveu depuis tantot quinze ans, et qu'en rassemblant
ses souvenirs, il se rappela que c'etait, au moment ou il avait
quitte Nuremberg, un charmant petit bambin de trois ans et demi,
que lui, Elias, aimait de tout son coeur.

En ce moment, un beau jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans
entra dans la boutique de Christophe-Zacharias, et s'approcha de
lui en l'appelant son pere.

En effet, Zacharias, apres l'avoir embrasse, le presenta a Elias,
en disant au jeune homme:

--Maintenant, embrasse ton oncle.

Le jeune homme hesitait; car l'oncle Drosselmayer, avec sa
redingote en lambeaux, son front chauve et son emplatre sur
l'oeil, n'avait rien de bien attrayant.  Mais, comme son pere vit
cette hesitation et qu'il craignait qu'Elias n'en fut blesse, il
poussa son fils par derriere, si bien que le jeune homme, tant
bien que mal, se trouva dans les bras du mecanicien.

Pendant ce temps, l'astrologue fixait les yeux sur le jeune
homme, avec une attention continue qui parut si singuliere
celui-ci, qu'il saisit le premier pretexte pour sortir, se
trouvant mal a l'aise d'etre regarde ainsi.

Alors l'astrologue demanda a Zacharias sur son fils quelques
details que celui-ci s'empressa de lui donner avec une prolixit
toute paternelle.

Le jeune Drosselmayer avait, en effet, comme sa figure
l'indiquait, dix-sept a dix-huit ans.  Des sa plus tendre
jeunesse, il etait si drole et si gentil, que sa mere s'amusait
le faire habiller comme les joujoux qui etaient dans la boutique,
c'est-a-dire tantot en etudiant, tantot en postillon, tantot en
Hongrois, mais toujours avec un costume qui exigeait des bottes;
car, comme il avait le plus joli pied du monde, mais le mollet un
peu grele, les bottes faisaient valoir la qualite et cachaient le
defaut.

--Ainsi, demanda l'astrologue a Zacharias, votre fils n'a jamais
porte que des bottes?

Elias ouvrit de grands yeux.

--Mon fils n'a jamais porte que des bottes, reprit le marchand de
jouets d'enfant; et il continua: A l'age de dix ans, je l'envoyai
a l'universite de Tubingen, ou il est reste jusqu'a l'age de
dix-huit ans, sans contracter aucune des mauvaises habitudes de
ses autres camarades, sans boire, sans jurer, sans se battre.  La
seule faiblesse que je lui connaisse, c'est de laisser pousser
les quatre ou cinq mauvais poils qu'il a au menton, sans vouloir
permettre qu'un barbier lui touche le visage.

--Ainsi, reprit l'astrologue, votre fils n'a jamais fait sa
barbe?

Elias ouvrait des yeux de plus en plus grands.

--Jamais, repondit Zacharias.

--Et, pendant ses vacances de l'universite, continua
l'astrologue, a quoi passait-il son temps?

--Mais, dit le pere, il se tenait dans la boutique avec son joli
petit costume d'etudiant, et, par pure galanterie, cassait les
noisettes des jeunes filles qui venaient acheter des joujoux dans
la boutique, et qui, a cause de cela, l'appelaient
Casse-Noisette.

--Casse-Noisette?  s'ecria le mecanicien.

--Casse-Noisette?  repeta a son tour l'astrologue.

Puis tous deux se regarderent, tandis que Zacharias les regardait
tous deux.

--Mon cher Monsieur, dit l'astrologue a Zacharias, j'ai l'idee
que votre fortune est faite.

Le marchand de joujoux, qui n'avait pas ecoute ce pronostic avec
indifference, voulut en avoir l'explication; mais l'astrologue
remit cette explication au lendemain matin.

Lorsque le mecanicien et l'astrologue rentrerent dans leur
chambre, l'astrologue se jeta au cou de son ami, en lui disant:

--C'est lui!  nous le tenons!

--Vous croyez?  demanda Elias avec le ton d'un homme qui doute,
mais qui ne demande pas mieux que d'etre convaincu.

--Pardieu!  si je le crois; il reunit toutes les qualites, ce me
semble.

--Recapitulons.

--Il n'a jamais porte que des bottes.

--C'est vrai.

--Il n'a jamais ete rase.

--C'est encore vrai.

--Enfin, par galanterie on plutot par vocation, il se tenait dans
la boutique de son pere pour casser les noisettes des jeunes
filles, qui ne l'appelaient que Casse-Noisette.

--C'est encore vrai.

--Mon cher ami, un bonheur n'arrive jamais seul.  D'ailleurs, si
vous doutez encore, allons consulter les astres.

Ils monterent, en consequence, sur la terrasse de la maison, et,
ayant tire l'horoscope du jeune homme, ils virent qu'il etait
destine a une grande fortune.

Cette prediction, qui confirmait toutes les esperances de
l'astrologue, fit que le mecanicien se rendit a son avis.

--Et maintenant, dit l'astrologue triomphant, il n'y a plus que
deux choses qu'il ne faut pas negliger.

--Lesquelles?  demanda Elias.

--La premiere, c'est que vous adaptiez, a la nuque de votre
neveu, une robuste tresse de bois qui se combine si bien avec la
machoire, qu'elle puisse en doubler la force par la pression.

--Rien de plus facile, repondit Elias, et c'est l'abc de la
mecanique.

--La seconde, continua l'astrologue, c'est, en arrivant a la
residence, de cacher avec soin que nous avons amene avec nous le
jeune homme destine a casser la noix Krakatuk; car j'ai dans
l'idee que, plus il y aura de dents cassees et de machoires
demontees, en essayant de briser la noisette Krakatuk, plus le
roi offrira une precieuse recompense a qui reussira ou tant
d'autres auront echoue.

--Mon cher ami, repondit le mecanicien, vous etes un homme plein
de sens.  Allons nous coucher.

Et, a ces mots, ayant quitte la terrasse et etant redescendus
dans leur chambre, les deux amis se coucherent, et, enfoncant
leurs bonnets de coton sur leurs oreilles, s'endormirent plus
paisiblement qu'ils ne l'avaient encore fait depuis quatorze ans
et neuf mois.

Le lendemain, des le matin, les deux amis descendirent chez
Zacharias, et lui firent part de tous les beaux projets qu'ils
avaient formes la veille.  Or, comme Zacharias ne manquait pas
d'ambition, et que, dans son amour-propre paternel, il se
flattait que son fils devait etre une des plus fortes machoires
d'Allemagne, il accepta avec enthousiasme la combinaison qui
tendait a faire sortir de sa boutique non-seulement la noisette,
mais encore le casse-noisette.

Le jeune homme fut plus difficile a decider.  Cette tresse qu'on
devait lui appliquer a la nuque, en remplacement de la bourse
elegante qu'il portait avec tant de grace, l'inquietait surtout
particulierement.  Cependant l'astrologue, son oncle et son pere
lui firent de si belles promesses, qu'il se decida.  En
consequence, comme Elias Drosselmayer s'etait mis a l'oeuvre
l'instant meme, la tresse fut bientot achevee et vissee
solidement a la nuque de ce jeune homme plein d'esperance.
Hatons-nous de dire, pour satisfaire la curiosite de nos
lecteurs, que cet appareil ingenieux reussit parfaitement bien,
et que, des le premier jour, notre habile mecanicien obtint les
plus brillants resultats sur les noyaux d'abricot les plus durs
et sur les noyaux de peche les plus obstines.

Ces experiences faites, l'astrologue, le mecanicien et le jeune
Drosselmayer se mirent immediatement en route pour la residence.
Zacharias eut bien voulu les accompagner; mais, comme il fallait
quelqu'un pour garder sa boutique, cet excellent pere se sacrifia
et demeura a Nuremberg.



Fin de l'histoire de la princesse Pirlipate.


Le premier soin du mecanicien et de l'astrologue, en arrivant
la cour, fut de laisser le jeune Drosselmayer a l'auberge, et
d'aller annoncer au palais que apres l'avoir cherchee inutilement
dans les quatre parties du monde, ils avaient enfin trouve la
noix Krakatuk a Nuremberg; mais de celui qui la devait casser,
comme il etait convenu entre eux, ils n'en dirent pas un mot.

La joie fut grande au palais.  Aussitot le roi envoya chercher le
conseiller intime, surveillant de l'esprit public, lequel avait
la haute main sur tous les journaux, et lui ordonna de rediger
pour le Moniteur royal une note officielle que les redacteurs des
autres gazettes seraient forces de repeter, et qui portait en
substance que tous ceux qui se croiraient d'assez bonnes dents
pour casser la noisette Krakatuk n'avaient qu'a se presenter au
palais, et, l'operation faite, recevraient une recompense
considerable.

C'est dans une circonstance pareille seulement qu'on peut
apprecier tout ce qu'un royaume contient de machoires.  Les
concurrents etaient en si grand nombre, qu'on fut oblig
d'etablir un jury preside par le dentiste de la couronne, lequel
examinait les concurrents, pour voir s'ils avaient bien leurs
trente-deux dents, et si aucune de ces dents n'etait gatee.

Trois mille cinq cents candidats furent admis a cette premiere
epreuve, qui dura huit jours, et qui n'offrit d'autre resultat
qu'un nombre indefini de dents brisees et de mandibules demises.

Il fallut donc se decider a faire un second appel.  Les gazettes
nationales et etrangeres furent couvertes de reclames.  Le roi
offrait la place de president perpetuel de l'Academie et l'ordre
de l'Araignee d'or a la machoire superieure qui parviendrait
briser la noisette Krakatuk.  On n'avait pas besoin d'etre lettr
pour concourir.

Cette seconde epreuve fournit cinq mille concurrents.  Tous les
corps savants d'Europe envoyerent leurs representants a cet
important congres.  On y remarquait plusieurs membres de
l'Academie francaise, et, entre autres, son secretaire perpetuel,
lequel ne put concourir, a cause de l'absence de ses dents, qu'il
s'etait brisees en essayant de dechirer les oeuvres de ses
confreres.

Cette seconde epreuve, qui dura quinze jours, fut, helas!  plus
desastreuse encore que la premiere.  Les delegues des societes
savantes, entre autres, s'obstinerent, pour l'honneur du corps
auquel ils appartenaient, a vouloir briser la noisette; mais ils
y laisserent leurs meilleures dents.

Quant a la noisette, sa coquille ne portait pas meme la trace des
efforts qu'on avait faits pour l'entamer.

Le roi etait au desespoir; il resolut de frapper un grand coup,
et, comme il n'avait pas de descendant male, il fit publier, par
une troisieme insertion dans les gazettes nationales et
etrangeres, que la main de la princesse Pirlipate etait accordee
et la succession au trone acquise a celui qui briserait la
noisette Krakatuk.  Le seul article qui fut obligatoire, c'est
que, cette fois, les concurrents devaient etre ages de seize
vingt-quatre ans.

La promesse d'une pareille recompense remua toute l'Allemagne.
Les candidats arriverent de tous les coins de l'Europe; et il en
serait meme venu de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amerique, ainsi
que de cette cinquieme partie du monde qu'avaient decouverte
Elias Drosselmayer et son ami l'astrologue, si, le temps ayant
ete limite, les lecteurs n'eussent judicieusement reflechi qu'au
moment ou ils lisaient la susdite annonce, l'epreuve etait en
train de s'accomplir ou meme etait deja accomplie.

Cette fois, le mecanicien et l'astrologue penserent que le moment
etait venu de produire le jeune Drosselmayer, car il n'etait pas
possible au roi d'offrir un prix plus haut que celui qu'il etait
arrive a mettre, une recompense plus belle que celle qu'il en
etait venu a offrir.  Seulement, confiants dans le succes,
quoique, cette fois, une foule de princes aux machoires royales
ou imperiales se fussent presentes, ils ne se presenterent au
bureau des inscriptions (on est libre de confondre avec celui des
inscriptions et belles-lettres), qu'au moment ou il allait se
fermer, de sorte que le nom de Nathaniel Drosselmayer se trouva
porte sur la liste le 11,375e et dernier.

Il en fut de cette fois-ci comme des autres, les 11,374
concurrents de Nathaniel Drosselmayer furent mis hors de combat,
et le dix-neuvieme jour de l'epreuve, a onze heures trente-cinq
minutes du matin, comme la princesse accomplissait sa quinzieme
annee, le nom de Nathaniel Drosselmayer fut appele.

Le jeune homme se presenta accompagne de ses parrains,
c'est-a-dire du mecanicien et de l'astrologue.

C'etait la premiere fois que ces deux illustres personnages
revoyaient la princesse depuis qu'ils avaient quitte son berceau,
et, depuis ce temps, il s'etait fait de grands changements en
elle; mais, il faut le dire avec notre franchise d'historien, ce
n'etait point a son avantage: lorsqu'ils la quitterent, elle
n'etait qu'affreuse; depuis ce temps, elle etait devenue
effroyable.

En effet, son corps avait fort grandi, mais sans prendre aucune
importance.  Aussi ne pouvait-on comprendre comment ces jambes
greles, ces hanches sans force, ce torse tout ratatine, pouvaient
soutenir la monstrueuse tete qu'ils supportaient.  Cette tete se
composait des memes cheveux herisses, des memes yeux verts, de la
meme bouche immense, du meme menton cotonneux que nous avons dit;
seulement, tout cela avait pris quinze ans de plus.

En apercevant ce monstre de laideur, le pauvre Nathaniel
frissonna et demanda au mecanicien et a l'astrologue s'ils
etaient bien surs que l'amande de la noisette Krakatuk dut rendre
la beaute a la princesse, attendu que, si elle demeurait dans
l'etat ou elle se trouvait, il etait dispose a tenter l'epreuve,
pour la gloire de reussir ou tant d'autres avaient echoue, mais
laisser l'honneur du mariage et le profit de la succession au
trone a qui voudrait bien les accepter.  Il va sans dire que le
mecanicien et l'astrologue rassurerent leur filleul, lui
affirmant que, la noisette une fois cassee, et l'amande une fois
mangee, Pirlipate redeviendrait a l'instant meme la plus belle
princesse de la terre.

Mais, si la vue de la princesse Pirlipate avait glace d'effroi le
coeur du pauvre Nathaniel, il faut le dire en l'honneur du pauvre
garcon, sa presence a lui avait produit un effet tout contraire
sur le coeur sensible de l'heritiere de la couronne, et elle
n'avait pu s'empecher de s'ecrier en le voyant:

--Oh!  que je voudrais bien que ce fut celui-ci qui cassat la
noisette.

Ce a quoi la surintendante de l'education de la princesse
repondit:

--Je crois devoir faire observer a Votre Altesse qu'il n'est
point d'habitude qu'une jeune et jolie princesse comme vous etes
dise tout haut son opinion en ces sortes de matieres.

En effet, Nathaniel etait fait pour tourner la tete a toutes les
princesses de la terre.  Il avait une petite polonaise de velours
violet a brandebourgs et a boutons d'or, que son oncle lui avait
fait faire pour cette occasion solennelle, une culotte pareille,
de charmantes petites bottes, si bien vernies et si bien
collantes, qu'on les aurait crues peintes.  Il n'y avait que
cette malheureuse queue de bois vissee a sa nuque, qui gatait un
peu cet ensemble; mais, en lui mettant des rallonges, l'oncle
Drosselmayer lui avait donne la forme d'un petit manteau, et cela
pouvait, a la rigueur, passer pour un caprice de toilette, ou
pour quelque mode nouvelle que le tailleur de Nathaniel tachait,
vu la circonstance, d'introduire tout doucement a la cour.

Aussi, en voyant entrer le charmant petit jeune homme, ce que la
princesse avait eu l'imprudence de dire tout haut, chacune des
assistantes se le dit tout bas, et il n'y eut pas une seule
personne, pas meme le roi et la reine, qui ne desirat dans le
fond de l'ame que Nathaniel sortit vainqueur de l'entreprise dans
laquelle il etait engage.

De son cote, le jeune Drosselmayer s'approcha avec une confiance
qui redoubla l'espoir qu'on avait en lui.  Arrive devant
l'estrade royale, il salua le roi et la reine, puis la princesse
Pirlipate, puis les assistante; apres quoi, il recut du grand
maitre des ceremonies la noisette Krakatuk, la prit delicatement
entre l'index et le pouce, comme fait un escamoteur d'une
muscade, l'introduisit dans sa bouche, donna un violent coup de
poing sur la tresse de bois, et CRIC!  CRAC!  brisa la coquille
en plusieurs morceaux.

Puis, aussitot, il debarrassa adroitement l'amande des filaments
qui y etaient attaches, et la presenta a la princesse, en lui
tirant un gratte-pied aussi elegant que respectueux, apres quoi
il ferma les yeux et commenca a marcher a reculons.  Aussitot la
princesse avala l'amande, et, a l'instant meme, o miracle!  le
monstre difforme disparut, et fut remplace par une jeune fille
d'une angelique beaute.  Son visage semblait tissu de flocons de
soie roses comme les roses et blancs comme les lis; ses yeux
etaient d'etincelant azur, et ses boucles abondantes formees par
des fils d'or retombaient sur ses epaules d'albatre.  Aussitot
les trompettes et les cymbales sonnerent a tout rompre.  Les cris
de joie du peuple repondirent au bruit des instruments.  Le roi,
les ministres, les conseillers et les juges, comme lors de la
naissance de Pirlipate, se mirent a danser a cloche-pied, et il
fallut jeter de l'eau de Cologne au visage de la reine, qui
s'etait evanouie de ravissement.

Ce grand tumulte troubla fort le jeune Nathaniel Drosselmayer,
qui, on se le rappelle, avait encore, pour achever sa mission,
faire les sept pas en arriere; pourtant il se maitrisa avec une
puissance qui donna les plus hautes esperances pour l'epoque o
il regnerait a son tour, et il allongeait precisement la jambe
pour achever son septieme pas, quand, tout a coup, la reine des
souris perca le plancher, piaulant affreusement, et vint
s'elancer entre ses jambes; de sorte qu'au moment ou le futur
prince royal reposait le pied a terre, il lui appuya le talon en
plein sur le corps, ce qui le fit trebucher de telle facon, que
peu s'en fallut qu'il ne tombat.

O fatalite!  Au meme instant, le beau jeune homme devin aussi
difforme que l'avait ete avant lui la princesse: ses jambes
s'amincirent, son corps ratatine pouvait a peine soutenir son
enorme et hideuse tete, ses yeux, devinrent verts, hagards et
fleur de tete; enfin sa bouche se fendit jusqu'aux oreilles, et
sa jolie petite barbe naissante se changea en une substance
blanche et molle, que plus tard on reconnut etre du coton.

Mais la cause de cet evenement en avait ete punie en meme temps
qu'elle le causait.  Dame Souriconne se tordait sanglante sur le
plancher: sa mechancete n'etait donc pas restee impunie.  En
effet, le jeune Drosselmayer l'avait pressee si violemment contre
le plancher avec le talon de sa botte, que la compression avait
ete mortelle.  Aussi, tout en se tordant, dame Souriconne criait
de toute la force de sa voix agonisante:

     Krakatuk!  Krakatuk!  o noisette si dure,
     C'est a toi que je dois le trepas que j'endure.
          Hi...  hi...  hi...  hi...
     Mais l'avenir me garde une revanche prete:
     Mon fils me vengera sur toi, Casse-Noisette!
          Pi...  pi...  pi...  pi...

                   Adieu la vie,
                   Trop tot ravie!
                   Adieu le ciel,
                   Coupe de miel!
                   Adieu le monde,
                   Source feconde...
                   Ah!  je me meurs!
                   Hi!  pi pi!  couic!!!

Le dernier soupir de dame Souriconne n'etait peut-etre pas
tres-bien rime; mais, s'il est permis de faire une faute de
versification, c'est, on en conviendra, en rendant le dernier
soupir!

Ce dernier soupir rendu, on appela le grand feutrier de la cour,
lequel prit dame Souriconne par la queue et l'emporta,
s'engageant a la reunir aux malheureux debris de sa famille, qui,
quinze ans et quelques mois auparavant, avaient ete enterres dans
un commun tombeau.

Comme, au milieu de tout cela, personne que le mecanicien et
l'astrologue ne s'etait occupe de Nathaniel Drosselmayer, la
princesse, qui ignorait l'accident qui etait arrive, ordonna que
le jeune heros fut amene devant elle; car, malgre la semonce de
la surintendante de son education, elle avait hate de le
remercier.  Mais, a peine eut-elle apercu le malheureux
Nathaniel, qu'elle cacha sa tete dans ses deux mains, et que,
oubliant le service qu'il lui avait rendu, elle s'ecria:

--A la porte, a la porte, l'horrible Casse-Noisette!  a la porte!
a la porte!  a la porte!

Aussitot le grand marechal du palais prit le pauvre Nathaniel par
les epaules et le poussa sur l'escalier.

Le roi, plein de rage de ce qu'on avait ose lui proposer un
casse-noisette pour gendre, s'en prit a l'astrologue et au
mecanicien, et, au lieu de la rente de dix mille thalers et de la
lunette d'honneur qu'il devait donner au premier, au lieu de
l'epee en diamant, du grand ordre royal de l'Araignee d'or et de
la redingote jaune qu'il devait donner au second, il les exila
hors de son royaume, ne leur donnant que vingt-quatre heures pour
en franchir les frontieres.  Il fallut obeir.  Le mecanicien,
l'astrologue et le jeune Drosselmayer, devenu casse-noisette,
quitterent la capitale et traverserent la frontiere.  Mais, a la
nuit venue, les deux savants consulterent de nouveau les etoiles
et lurent dans la conjonction des astres que, tout contrefait
qu'il etait, leur filleul n'en deviendrait pas moins prince et
roi, s'il n'aimait mieux toutefois rester simple particulier, ce
qui serait laisse a son choix; et cela arriverait quand sa
difformite aurait disparu; et sa difformite disparaitrait, quand
il aurait commande en chef un combat, dans lequel serait tue le
prince que, apres la mort de ses sept premiers fils, dame
Souriconne avait mis au monde avec sept tetes, et qui etait le
roi actuel des souris; enfin, lorsque, malgre sa laideur,
Casse-Noisette serait parvenu a se faire aimer d'une jolie dame.

En attendant ces brillantes destinees, Nathaniel Drosselmayer,
qui etait sorti de la boutique paternelle en qualite de fils
unique, y rentra en qualite de casse-noisette.

Il va sans dire que son pere ne le reconnut aucunement et que,
lorsqu'il demanda a son frere le mecanicien et a son ami
l'astrologue ce qu'etait devenu son fils bien-aime, les deux
illustres personnages repondirent, avec cet aplomb qui
caracterise les savants, que le roi et la reine n'avaient pas
voulu se separer du sauveur de la princesse, et que le jeune
Nathaniel etait reste a la cour, comble de gloire et d'honneur.

Quant au malheureux Casse-Noisette, qui sentait tout ce que sa
position avait de penible, il ne souffla pas le mot, attendant de
l'avenir le changement qui devait s'operer en lui.  Cependant,
nous devons avouer que, malgre la douceur de son caractere et la
philosophie de son esprit, il gardait, au fond de son enorme
bouche, une de ses plus grosses dents a l'oncle Drosselmayer,
qui, l'etant venu chercher au moment ou il y pensait le moins, et
l'ayant seduit par ses belles promesses, etait la seule et unique
cause du malheur epouvantable qui lui etait arrive.

Voila, mes chers enfants, l'histoire de la noisette Krakatuk et
de la princesse Pirlipate, telle que la raconta le parrain
Drosselmayer a la petite Marie, et vous savez pourquoi l'on dit
maintenant d'une chose difficile:

<<C'est une dure noisette a casser.



L'oncle et le neveu


Si quelqu'un de mes jeunes lecteurs ou quelqu'une de mes jeunes
lectrices s'est jamais coupe avec du verre, ce qui a du leur
arriver aux uns ou aux autres dans leurs jours de desobeissance,
ils doivent savoir, par experience, que c'est une coupure
particulierement desagreable en ce qu'elle ne finit pas de
guerir.  Marie fut donc forcee de passer une semaine entiere dans
son lit, car il lui prenait des etourdissements aussitot qu'elle
essayait de se lever; enfin elle se retablit tout a fait et put
sautiller par la chambre comme auparavant.

Ou l'on est injuste envers notre petite heroine, ou l'on
comprendra facilement que sa premiere visite fut pour l'armoire
vitree: elle presentait un aspect des plus charmants: le carreau
casse avait ete remis, et derriere les autres carreaux, nettoyes
scrupuleusement par mademoiselle Trudchen, apparaissaient neufs,
brillants et vernisses, les arbres, les maisons et les poupees de
la nouvelle annee.  Mais, au milieu de tous les tresors de son
royaume enfantin, avant toutes choses, ce que Marie apercut, ce
fut son casse-noisette, qui lui souriait du second rayon ou il
etait place, et cela avec des dents en aussi bon etat qu'il en
avait jamais eu.  Tout en contemplant avec bonheur son favori,
une pensee qui s'etait deja plus d'une fois presentee a l'esprit
de Marie revint lui serrer le coeur.  Elle songea que tout ce que
parrain Drosselmayer avait raconte etait non pas un conte, mais
l'histoire veritable des dissensions de Casse-Noisette avec feu
la reine des souris et son fils le prince regnant: des lors elle
comprenait que Casse-Noisette ne pouvait etre autre que le jeune
Drosselmayer de Nuremberg, l'agreable mais ensorcele neveu du
parrain; car, que l'ingenieux mecanicien de la cour du roi, pere
de Pirlipate, fut autre que le conseiller de medecine
Drosselmayer, de ceci elle n'en avait jamais doute, du moment o
elle l'avait vu dans la narration apparaitre avec sa redingote
jaune; et cette conviction s'etait encore raffermie, quand elle
lui avait successivement vu perdre ses cheveux par un coup de
soleil, et son oeil par un coup de fleche, ce qui avait necessit
l'invention de l'affreux emplatre, et l'invention de l'ingenieuse
perruque de verre, dont nous avons parle au commencement de cette
histoire.

--Mais pourquoi ton oncle ne t'a-t-il pas secouru, pauvre
Casse-Noisette?  se disait Marie en face de l'armoire vitree, et
tout en regardant son protege, et en pensant que, du succes de la
bataille, dependait le desensorcellement du pauvre petit
bonhomme, et son elevation au rang de roi du royaume des poupees,
si pretes, du reste, a subir cette domination, que, pendant tout
le combat, Marie se le rappelait, les poupees avaient obei
Casse-Noisette comme des soldats a un general; et cette
insouciance du parrain Drosselmayer faisait d'autant plus de
peine a Marie, qu'elle etait certaine que ces poupees,
auxquelles, dans son imagination, elle pretait le mouvement et la
vie, vivaient et remuaient reellement.

Cependant, a la premiere vue du moins, il n'en etait pas ainsi
dans l'armoire, car tout y demeurait tranquille et immobile; mais
Marie, plutot que de renoncer a sa conviction interieure,
attribuait tout cela a l'ensorcellement de la reine des souris et
de son fils; elle entra si bien dans ce sentiment, qu'elle
continua bientot, tout en regardant Casse-Noisette, de lui dire
tout haut ce qu'elle avait commence de lui dire tout bas.

--Cependant, reprit-elle, quand bien meme vous ne seriez pas en
etat de vous remuer, et empeche, par l'enchantement qui vous
tient, de me dire le moindre petit mot, je sais tres-bien, mon
cher monsieur Drosselmayer, que vous me comprenez parfaitement,
et que vous connaissez a fond mes bonnes intentions a votre
egard; comptez donc sur mon appui si vous en avez besoin.  En
attendant, soyez tranquille; je vais bien prier votre oncle de
venir a votre aide, et il est si adroit, qu'il faut esperer que,
pour peu qu'il vous aime un peu, il vous secourra.

Malgre l'eloquence de ce discours, Casse-Noisette ne bougea
point; mais il sembla a Marie qu'un soupir passa tout doucement
travers l'armoire vitree, dont les glaces se mirent a resonner
bien bas, mais d'une facon si miraculeusement tendre, qu'il
semblait a Marie qu'une voix douce comme une petite clochette
d'argent disait:

--Chere petite Marie, mon ange gardien, je serai a toi; Marie,
moi!

Et, a ces paroles mysterieusement entendues, Marie, a travers le
frisson qui courut par tout son corps, sentit un bien-etre
singulier s'emparer d'elle.

Cependant le crepuscule etait arrive.  Le president entra avec le
conseiller de medecine Drosselmayer.  Au bout d'un instant,
mademoiselle Trudchen avait prepare la table a the, et toute la
famille etait rangee autour de la table, causant gaiement.  Quant
a Marie, elle avait ete chercher son petit fauteuil, et s'etait
assise silencieusement aux pieds du parrain Drosselmayer; alors,
dans un moment ou tout le monde faisait silence, elle leva ses
grands yeux bleus sur le conseiller de medecine, et, le regardant
fixement an visage:

--Je sais maintenant, dit-elle, cher parrain Drosselmayer, que
mon casse-noisette est ton neveu le jeune Drosselmayer de
Nuremberg.  Il est devenu prince et roi du royaume des poupees,
comme l'avait si bien predit ton compagnon l'astrologue; mais tu
sais bien qu'il est en guerre ouverte et acharnee avec le roi des
souris.  Voyons, cher parrain Drosselmayer, pourquoi n'es-tu pas
venu a son aide quand tu etais en chouette, a cheval sur la
pendule?  et maintenant encore, pourquoi l'abandonnes-tu?

Et, a ces mots, Marie raconta de nouveau, au milieu des eclats de
rire de son pere, de sa mere et de mademoiselle Trudchen, toute
cette fameuse bataille dont elle avait ete spectatrice.  Il n'y
eut que Fritz et le parrain Drosselmayer qui ne sourcillerent
point.

--Mais ou donc, dit le parrain, cette petite fille va-t-elle
chercher toutes les sottises qui lui passent par l'esprit?

--Elle a l'imagination tres-vive, repondit sa mere, et, au fond,
ce ne sont que des reves et des visions occasionnes par sa
fievre.

--Et la preuve, dit Fritz, c'est qu'elle raconte que mes hussards
rouges ont pris la fuite; ce qui ne saurait etre vrai, a moins
qu'ils ne soient d'abominables poltrons, auquel cas, sapristi!
ils ne risqueraient rien, et je les bousculerais d'une belle
facon!

Mais, tout en souriant singulierement, le parrain Drosselmayer
prit la petite Marie sur ses genoux, et lui dit avec plus de
douceur qu'auparavant:

--Chere enfant, tu ne sais pas dans quelle voie tu t'engages en
prenant aussi chaudement les interets de Casse-Noisette: tu auras
beaucoup a souffrir, si tu continues a prendre ainsi parti pour
le pauvre disgracie; car le roi des souris, qui le tient pour le
meurtrier de sa mere, le poursuivra par tous les moyens
possibles.  Mais, en tous cas, ce n'est pas moi, entends-tu bien,
c'est toi seule qui peux le sauver: sois ferme et fidele, et tout
ira bien.

Ni Marie ni personne ne comprit rien au discours du parrain; il y
a plus, ce discours parut meme si etrange au president, qu'il
prit sans souffler le mot la main du conseiller de medecine, et,
apres lui avoir tate le pouls:

--Mon bon ami, lui dit-il comme Bartholo a Basile, vous avez une
grande fievre, et je vous conseille d'aller vous coucher.



La capitale


Pendant la nuit qui suivit la scene que nous venons de raconter,
comme la lune, brillant de tout son eclat, faisait glisser un
rayon lumineux entre les rideaux mal joints de la chambre, et
que, pres de sa mere, dormait la petite Marie, celle-ci fut
reveillee par un bruit qui semblait venir du coin de la chambre,
mele de sifflements aigus et de piaulements prolonges.

--Helas!  s'ecria Marie, qui reconnut ce bruit pour l'avoir
entendu pendant la fameuse soiree de la bataille; helas!  voil
les souris qui reviennent Maman, maman, maman!

Mais, quelques efforts qu'elle fit, sa voix s'eteignit dans sa
bouche.  Elle essaya de se sauver; mais elle ne put remuer ni
bras ni jambes, et resta comme clouee dans son lit; alors, en
tournant ses yeux effrayes vers le coin de la chambre ou l'on
entendait le bruit, elle vit le roi des souris qui se grattait un
passage a travers le mur, passant, par le trou qui allait
s'elargissant, d'abord une de ses tetes, puis deux, puis trois,
puis enfin ses sept tetes, ayant chacune sa couronne, et qui,
apres avoir fait plusieurs tours dans la chambre, comme un
vainqueur qui prend possession de sa conquete, s'elanca d'un bond
sur la table, qui etait placee a cote du lit de la petite Marie.
Arrive la, il la regarda de ses yeux brillants comme des
escarboucles, sifflotant et grincant des dents, tout en disant:

--Hi hi hi!  il faut que tu me donnes tes dragees et tes
massepains, petite fille, ou sinon, je devorerai ton ami
Casse-Noisette.

Puis, apres avoir fait cette menace, il s'enfuit de la chambre
par le meme trou qu'il avait fait pour entrer.

Marie etait si effrayee de cette terrible apparition, que, le
lendemain, elle se reveilla tonte pale et le coeur tout serre, et
cela avec d'autant plus de raison, qu'elle n'osait raconter, de
peur qu'on ne se moquat d'elle, ce qui lui etait arrive pendant
la nuit.  Vingt fois le recit lui vint sur les levres, soit
vis-a-vis de sa mere, soit vis-a-vis de Fritz; mais elle
s'arreta, toujours convaincue que ni l'un ni l'autre ne la
voudrait croire; seulement, ce qui lui parut le plus clair dans
tout cela, c'est qu'il lui fallait sacrifier au salut de
Casse-Noisette ses dragees et ses massepains; en consequence,
elle deposa, le soir du meme jour tout ce qu'elle en possedait
sur le bord de l'armoire.

Le lendemain, la presidente dit:

--En verite, je ne sais, pas d'ou viennent les souris qui ont
tout a coup fait irruption chez nous; mais regarde, ma pauvre
Marie, continua-t-elle en amenant la petite fille au salon, ces
mechantes betes ont devore toutes les sucreries.

La presidente faisait une erreur, c'est _gate_ qu'elle aurait d
dire; car ce gourmand de roi des souris, tout en ne trouvant pas
les massepains de son gout, les avait tellement grignotes, qu'on
fut oblige de les jeter.

Au reste, comme ce n'etait pas non plus les bonbons que Marie
preferait, elle n'eut pas un bien vif regret du sacrifice
qu'avait exige d'elle le roi des souris; et, croyant qu'il se
contenterait de cette premiere contribution dont il l'avait
frappee, elle fut fort satisfaite de penser qu'elle avait sauv
Casse-Noisette a si bon marche.

Malheureusement, sa satisfaction ne fut pas longue; la nuit
suivante, elle se reveilla en entendant piauler et siffloter
ses oreilles.

Helas!  c'etait encore le roi des souris, dont les yeux
etincelaient plus horriblement que la nuit precedente, et qui, de
sa meme voix entremelee de sifflements et de piaulements, lui
dit:

--Il faut que ta me donnes tes poupees en sucre et en biscuit,
petite fillette, ou sinon, je devorerai ton ami Casse-Noisette.

Et, la-dessus, le roi des souris s'en alla tout en sautillant et
disparut par son trou.

Le lendemain, Marie, fort affligee, s'en alla droit a l'armoire
vitree, et, arrivee la elle jeta un regard melancolique sur ses
poupees en sucre et en biscuit; et certes, sa douleur etait bien
naturelle, car jamais on n'avait vu plus friandes petites figures
que celles que possedait la petite Marie.

--Helas!  dit-elle en se tournant vers le casse-noisette, cher
monsieur Drosselmayer, que ne ferais-je pas pour vous sauver!
Cependant, vous en conviendrez, ce qu'on exige de moi est bien
dur.

Mais, a ces paroles, Casse-Noisette prit un air si lamentable,
que Marie, qui croyait toujours voir les machoires du roi des
souris s'ouvrir pour le devorer, resolut de faire encore ce
sacrifice pour sauver le malheureux jeune homme.  Le soir meme,
elle mit donc les poupees de sucre et de biscuit sur le bord de
l'armoire, comme la veille elle y avait mis les dragees et les
massepains.  Baisant cependant, en maniere d'adieu, les uns apres
les autres, ses bergers, ses bergeres et leurs moutons, cachant
derriere toute la troupe un petit enfant aux joues arrondies
qu'elle aimait particulierement.

--Ah!  c'est trop fort!  s'ecria le lendemain la presidente; il
faut decidement que d'affreuses souris aient etabli leur domicile
dans l'armoire vitree, car toutes les poupees de la pauvre Marie
sont devorees,

A cette nouvelle, de grosses larmes sortirent des yeux de Marie;
mais presque aussitot elles se secherent, firent place a un doux
sourire, car interieurement elle se disait:

--Qu'importent bergers, bergeres et moutons, puisque
Casse-Noisette est sauve!

--Mais, dit Fritz, qui avait assiste d'un air reflechi a toute la
conversation, je te rappellerai, petite maman, que le boulanger a
un excellent conseiller de legation gris, que l'on pourrait
envoyer chercher, et qui mettra bientot fin a tout ceci en
croquant les souris les unes apres les autres, et, apres les
souris, dame Souriconne elle-meme, et le roi des souris comme
madame sa mere.

--Oui, repondit la presidente; mais ton conseiller de legation,
en sautant sur les tables et les cheminees, me mettra eu morceaux
mes tasses et mes verres.

--Ah!  ouiche!  dit Fritz, il n'y a pas de danger; le conseiller
de legation du boulanger est un gaillard trop adroit pour
commettre de pareilles bevues, et je voudrais bien pouvoir
marcher sur le bord des gouttieres et sur la crete des toits avec
autant d'adresse et de solidite que lui.

--Pas de chats dans la maison!  pas de chats ici!  s'ecria la
presidente, qui ne pouvait pas les souffrir.

--Mais, dit le president, attire par le bruit, il y a quelque
chose de bon a prendre dans ce qu'a dit M. Fritz: ce serait, au
lieu d'un chat, d'employer des souricieres.

--Pardieu!  s'ecria Fritz, cela tombe a merveille, puisque c'est
parrain Drosselmayer qui les a inventees.

Tout le monde se mit a rire, et, comme, apres perquisitions
faites dans la maison, il fut reconnu qu'il n'y existait aucun
instrument de ce genre, on envoya chercher une excellente
souriciere chez parrain Drosselmayer, laquelle fut amorcee d'un
morceau de lard, et tendue a l'endroit meme ou les souris avaient
fait un si grand degat la nuit precedente.

Marie se coucha donc dans l'espoir que, le lendemain, le roi des
souris se trouverait pris dans la boite, ou ne pouvait manquer de
le conduire sa gourmandise.  Mais, vers les onze heures du soir,
et comme elle etait dans son premier sommeil, elle fut reveillee
par quelque chose de froid et de velu qui sautillait sur ses bras
et sur son visage; puis, au meme instant, ce piaulement et ce
sifflement qu'elle connaissait si bien retentit a ses oreilles.
L'affreux roi des souris etait la sur son traversin, les yeux
scintillant d'une flamme sanglante, et ses sept gueules ouvertes,
comme s'il etait pret a devorer la pauvre Marie.

--Je m'en moque, je m'en moque, disait le roi des souris, je
n'irai pas dans la petite maison, et ton lard ne me tente pas; je
ne serai pas pris: je m'en moque.  Mais il faut que tu me donnes
tes livres d'images et ta petite robe de soie; autrement,
prends-y garde, je devorerai ton Casse-Noisette.

On comprend qu'apres une telle exigence, Marie se reveilla le
lendemain l'ame pleine de douleur et les yeux pleins de larmes.
Aussi sa mere ne lui apprit-elle rien de nouveau lorsqu'elle lui
dit que la souriciere avait ete inutile, et que le roi des souris
s'etait doute de quelque piege.  Alors, comme la presidente
sortait pour veiller aux apprets du dejeuner, Marie entra dans le
salon, et, s'avancant en sanglotant vers l'armoire vitree:

--Helas!  mon bon et cher monsieur Drosselmayer, dit-elle, o
donc cela s'arretera-t-il?  Quand j'aurai donne au roi des souris
mes jolis livres d'images a dechirer, et ma belle petite robe de
soie, dont l'enfant Jesus m'a fait cadeau le jour de Noel,
mettre en morceaux, il ne sera pas content encore, et tous les
jours m'en demandera davantage; si bien que, lorsque je n'aurai
plus rien a lui donner, peut-etre me devorera-t-il a votre place.
Helas!  pauvre enfant que je suis, que dois-je donc faire, mon
bon et cher monsieur Drosselmayer?  que dois-je donc faire?  Et
tout en pleurant, et tout en se lamentant ainsi, Marie s'apercut
que Casse-Noisette avait au cou une tache de sang.  Du jour o
Marie avait appris que son protege etait le fils du marchand de
joujoux et le neveu du conseiller de medecine, elle avait cess
de le porter dans ses bras, et ne l'avait plus ni caresse ni
embrasse, et sa timidite a son egard etait si grande, qu'elle
n'avait pas meme ose le toucher du bout du doigt.  Mais en ce
moment, voyant qu'il etait blesse, et craignant que sa blessure
ne fut dangereuse, elle le sortit doucement de l'armoire, et se
mit a essuyer avec son mouchoir la tache de sang qu'il avait au
cou.  Mais quel fut son etonnement lorsqu'elle sentit tout a coup
que Casse-Noisette commencait a se remuer dans sa main!  Elle le
reposa vivement sur son rayon; alors sa bouche s'agita de droite
et de gauche, ce qui la fit paraitre plus grande encore, et,
force de mouvements, finit a grand'peine par articuler ces mots:

--Ah!  tres-chere demoiselle Silberhaus, excellente amie a moi,
que ne vous dois-je pas, et que de remerciements n'ai-je pas
vous faire!  Ne sacrifiez donc pas pour moi vos livres d'images
et votre robe de soie; procurez-moi seulement une epee, mais une
bonne epee, et je me charge du reste.

Casse-Noisette voulait en dire plus long encore; mais ses paroles
devinrent inintelligibles, sa voix s'eteignit tout a fait, et ses
yeux, un moment animes par l'expression de la plus douce
melancolie, devinrent immobiles et atones.  Marie n'eprouva
aucune terreur; au contraire, elle sauta de joie, car elle etait
bienheureuse de pouvoir sauver Casse-Noisette, sans avoir a lui
faire le sacrifice de ses livres d'images et de sa robe de soie.
Une seule chose l'inquietait, c'etait de savoir ou elle
trouverait cette bonne epee que demandait le petit bonhomme;
Marie resolut alors de s'ouvrir de son embarras a Fritz, que,
part sa forfanterie, elle savait etre un obligeant garcon.  Elle
l'amena donc devant l'armoire vitree, lui raconta tout ce qui lui
etait arrive avec Casse-Noisette et le roi des souris, et finit
par lui exposer le genre de service qu'elle attendait de lui.  La
seule chose qui impressionna Fritz dans ce recit, fut d'apprendre
que bien reellement ses hussards avaient manque de coeur au plus
fort de la bataille; aussi demanda-t-il a Marie si l'accusation
etait bien vraie, et, comme il savait la petite fille incapable
de mentir, sur son affirmation, il s'elanca vers l'armoire, et
fit a ses hussards un discours qui parut leur inspirer une grande
honte.  Mais ce ne fut pas tout: pour punir tout le regiment dans
la personne de ses chefs, il degrada les uns apres les autres
tous les officiers, et defendit expressement aux trompettes de
jouer pendant un an la marche des _Hussards de la garde_; puis,
se retournant vers Marie:

--Quant a Casse-Noisette, dit-il, qui me parait un brave garcon,
je crois que j'ai son affaire: comme j'ai mis hier a la reforme,
avec sa pension, bien entendu, an vieux major de cuirassiers qui
avait fini son temps de service, je presume qu'il n'a plus besoin
de son sabre, lequel etait une excellente lame.

Restait a trouver le major; on se mit a sa recherche, et on le
decouvrit mangeant la pension que Fritz lui avait faite, dans une
petite auberge perdue, au coin le plus recule du troisieme rayon
de l'armoire.  Comme l'avait pense Fritz, il ne fit aucune
difficulte de rendre son sabre, qui lui etait devenu inutile et
qui fat, a l'instant meme, passe au cou de Casse-Noisette.

La frayeur qu'eprouvait Marie l'empecha de s'endormir la nuit
suivante; aussi etait-elle si bien eveillee, qu'elle entendit
sonner les douze coups de l'horloge du salon.  A peine la
vibration du dernier coup eut-elle cesse, que de singulieres
rumeurs retentirent du cote de l'armoire, et qu'on entendit un
grand cliquetis d'epees, comme si deux adversaires acharnes en
venaient aux mains.  Tout a coup l'un des deux combattants fit
_couic!_

--Le roi des souris!  s'ecria Marie pleine de joie et de terreur
a la fois.

Rien ne bougea d'abord; mais bientot on frappa doucement, bien
doucement a la porte, et une petite voix flutee fit entendre ces
paroles:

--Bien chere demoiselle Silberhaus, j'apporte une joyeuse
nouvelle; ouvrez-moi donc, je vous en supplie.

Marie reconnut la voix du jeune Drosselmayer; elle passa en toute
hate sa petite robe et ouvrit lestement la porte.  Casse-Noisette
etait la, tenant son sabre sanglant dans sa main droite, et une
bougie dans sa main gauche.  Aussitot qu'il apercut Marie, il
flechit le genou devant elle et dit:

--C'est vous seule, o Madame, qui m'avez anime du courage
chevaleresque que je viens de deployer, et qui avez donne a mon
bras la force de combattre l'insolent qui osa vous menacer: ce
miserable roi des souris est la, baigne dans son sang.
Voulez-vous, o Madame, ne pas dedaigner les trophees de la
victoire, offerts de la main d'un chevalier qui vous sera devou
jusqu'a la mort?

Et, en disant cela, Casse-Noisette tira de son bras gauche les
sept couronnes d'or du roi des souris, qu'il y avait passees en
guise de bracelets, et les offrit a Marie, qui les accepta avec
joie.

Alors Casse-Noisette, encourage par cette bienveillance, se
releva et continua ainsi:

--Ah!  ma chere demoiselle Silberhaus, maintenant que j'ai vaincu
mon ennemi, quelles admirables choses ne pourrais-je pas vous
faire voir si vous aviez la condescendance de m'accompagner
seulement pendant quelques pas.  Oh!  faites-le, faites-le, ma
chere demoiselle, je vous en supplie!

Marie n'hesita pas un instant a suivre Casse-Noisette, sachant
combien elle avait de droits a sa reconnaissance, et etant bien
certaine qu'il ne pouvait avoir aucun mauvais dessein sur elle.

--Je vous suivrai, dit-elle, mon cher monsieur Drosselmayer; mais
il ne faut pas que ce soit bien loin, ni que le voyage dure bien
longtemps, car je n'ai pas encore suffisamment dormi.

--Je choisirai donc, dit Casse-Noisette le chemin le plus court,
quoiqu'il soit le plus difficile.

Et, a ces mots, il marcha devant, et Marie le suivit.



Le royaume des poupees


Tous deux arriverent bientot devant une vieille et immense
armoire situee dans un corridor tout pres de la porte, et qui
servait de garde-robe.  La, Casse-Noisette s'arreta, et Marie
remarqua, a son grand etonnement, que les battants de l'armoire,
ordinairement si bien fermes, etaient tout grands ouverts, de
facon qu'elle voyait a merveille la pelisse de voyage de son
pere, qui etait en peau de renard, et qui se trouvait suspendue
en avant de tous les autres habits; Casse-Noisette grimpa fort
adroitement le long des lisieres, et, en s'aidant des
brandebourgs jusqu'a ce qu'il put atteindre a la grande houppe
qui, attachee par une grosse ganse, retombait sur le dos de cette
pelisse, Casse-Noisette en tira aussitot un charmant escalier de
bois de cedre, qu'il dressa de facon a ce que sa base touchat la
terre et a ce que son extremite superieure se perdit dans la
manche de la pelisse.

--Et maintenant, ma chere demoiselle, dit Casse-Noisette, ayez la
bonte de me donner la main et de monter avec moi.

Marie obeit; et a peine eut-elle regarde par la manche, qu'une
etincelante lumiere brilla devant elle, et qu'elle se trouva tout
a coup transportee au milieu d'une prairie embaumee, et qui
scintillait comme si elle eut ete toute parsemee de pierres
precieuses.

--O mon Dieu!  s'ecria Marie tout eblouie, ou sommes-nous donc,
mon cher monsieur Drosselmayer?

--Nous sommes dans la plaine du sucre candi, Mademoiselle; mais
nous ne nous y arreterons pas, si vous le voulez bien, et nous
allons tout de suite passer par cette porte.

Alors, seulement, Marie apercut en levant les yeux une admirable
porte par laquelle on sortait de la prairie.  Elle semblait etre
construite de marbre blanc, de marbre rouge et de marbre brun;
mais, quand Marie se rapprocha, elle vit que toute cette porte
n'etait formee que de conserves a la fleur d'orange, de pralines
et de raisin de Corinthe; c'est pourquoi, a ce que lui apprit
Casse-Noisette, cette porte etait appelee la porte des Pralines.

Cette porte donnait sur une grande galerie supportee par des
colonnes en sucre d'orge, sur laquelle galerie six singes vetus
de rouge faisaient une musique, sinon des plus melodieuses, du
moins des plus originales.  Marie avait tant de hate d'arriver,
qu'elle ne s'apercevait meme pas qu'elle marchait sur un pave de
pistaches et de macarons, qu'elle prenait tout bonnement pour du
marbre.  Enfin, elle atteignit le bout de la galerie, et a peine
fut-elle en plein air, qu'elle se trouva environnee des plus
delicieux parfums, lesquels s'echappaient d'une charmante petite
foret qui s'ouvrait devant elle.  Cette foret, qui eut ete sombre
sans la quantite de lumieres qu'elle contenait, etait eclairee
d'une facon si resplendissante, qu'on distinguait parfaitement
les fruits d'or et d'argent qui etaient suspendus aux branches
ornees de rubans et de bouquets et pareilles a de joyeux maries.

--O mon cher monsieur Drosselmayer, s'ecria Marie, quel est ce
charmant endroit, je vous prie?

--Nous sommes dans la foret de Noel, Mademoiselle, dit
Casse-Noisette, et c'est ici qu'on vient chercher les arbres
auxquels l'enfant Jesus suspend ses presents.

--Oh!  continua Marie, ne pourrais-je donc pas m'arreter ici un
instant?  On y est si bien et il y sent ai bon!

Aussitot Casse-Noisette frappa entre ses deux mains, et plusieurs
bergers et bergeres, chasseurs et chasseresses sortirent de la
foret, si delicats et si blancs, qu'ils semblaient de sucre
raffine.  Ils apportaient un charmant fauteuil de chocolat
incruste d'angelique, sur lequel ils disposerent un coussin de
jujube, et inviterent fort poliment Marie a s'y asseoir.  A peine
y fut-elle, que, comme cela se pratique dans les operas, les
bergers et les bergeres, les chasseurs et les chasseresses
prirent leurs positions, et commencerent a danser un charmant
ballet accompagne de cors, dans lesquels les chasseurs
soufflaient d'une facon tres-male, ce qui colora leur visage de
maniere que leurs joues semblaient faites de conserves de roses.
Puis, le pas fini, ils disparurent tous dans un buisson.

--Pardonnez-moi, chere demoiselle Silberhaus, dit alors
Casse-Noisette en tendant la main a Marie, pardonnez-moi de vous
avoir offert un si chetif ballet; mais ces marauds-la ne savent
que repeter eternellement le meme pas qu'ils ont deja fait cent
fois, Quant aux chasseurs, ils ont souffle dans leurs cors comme
des faineants, et je vous reponds qu'ils auront affaire a moi.
Mais laissons la ces droles, et continuons la promenade, si elle
vous plait.

--J'ai cependant trouve tout cela bien charmant, dit Marie se
rendant a l'invitation de Casse-Noisette, et il me semble, mon
cher monsieur Drosselmayer, que vous etes injuste pour nos petite
danseurs.

Casse-Noisette fit une moue qui voulait dire: "Nous verrons, et
votre indulgence leur sera comptee."  Puis ils continuerent leur
chemin, et arriverent sur les bords d'une riviere qui semblait
exhaler tous les parfums qui embaumaient l'air.

--Ceci, dit Casse-Noisette sans meme attendre que Marie
l'interrogeat, est la riviere Orange.  C'est une des plus petites
du royaume; car, excepte sa bonne odeur, elle ne peut etre
comparee au fleuve Limonade, qui se jette dans la mer du Midi
qu'on appelle la mer de Punch, ni au lac Orgeat, qui se jette
dans la mer du Nord, qu'on appelle la mer de Lait d'amandes.

Non loin de la etait un petit village, dans lequel les maisons,
les eglises, le presbytere du cure, tout enfin etait brun;
seulement, les toits en etaient dores, et les murailles
resplendissaient incrustees de petits bonbons roses, bleus et
blancs.

--Ceci est le village de Massepains, dit Casse-Noisette; c'est un
gentil bourg, comme vous voyez, situe sur le ruisseau de Miel.
Les habitants en sont assez agreables a voir; seulement, on les
trouve sans cesse de mauvaise humeur, attendu qu'ils ont toujours
mal aux dents.  Mais, chere demoiselle Silberhaus, continua
Casse-Noisette, ne nous arretons pas, je vous prie, a visiter
tous les villages et toutes les petites villes de ce royaume.  A
la capitale, a la capitale!

Casse-Noisette s'avanca alors tenant toujours Marie par la main,
mais plus lestement qu'il ne l'avait fait encore; car Marie,
pleine de curiosite, marchait cote a cote avec lui, legere comme
un oiseau.  Enfin, au bout de quelque temps, un parfum de roses
se repandit dans l'air, et tout, autour d'eux, prit une couleur
rose.  Maria remarqua que c'etait l'odeur et le reflet d'un
fleuve d'essence de rose qui roulait ses petits flots avec une
charmante melodie.  Sur les eaux parfumees, des cygnes d'argent,
ayant au cou des colliers d'or, glissaient lentement en chantant
entre eux les plus delicieuses chansons, a ce point que cette
harmonie, qui les rejouissait fort, a ce qu'il parait, faisait
sautiller autour d'eux des poissons de diamant.

--Ah!  s'ecria Marie, voila le joli fleuve que parrain
Drosselmayer voulait me faire a Noel, et moi, je suis la petite
fille qui caressait les cygnes.



Le voyage


Casse-Noisette frappa encore une fois dans ses deux mains; alors
le fleuve d'essence de rose se gonfla visiblement, et, de ses
flots agites, sortit un char de coquillages couvert de pierreries
etincelant au soleil, et traine par des dauphins d'or.  Douze
charmants petits Maures, avec des bonnets en ecailles de dorade
et des habits en plumes de colibri, sauterent sur le rivage, et
porterent doucement Marie d'abord, et ensuite Casse-Noisette,
dans le char, qui se mit a cheminer sur l'eau.

C'etait, il faut l'avouer, une ravissante chose, et qui pourrait
se comparer au voyage de Cleopatre remontant le Cydnus, que de
voir Marie sur son char de coquillages, embaumee de parfums,
flottant sur des vagues d'essence de rose, s'avancant trainee par
des dauphins d'or, qui relevaient la tete et lancaient en l'air
des gerbes brillantes de cristal rose qui retombaient en pluie
diapree de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.  Enfin, pour que
la joie penetrat par tous les sens, une douce harmonie commencait
de retentir, et l'on entendait de petites voix argentines qui
chantaient:

  <<Qui donc vogue ainsi sur le fleuve d'essence de rose?  Est-ce
  la fee Mab ou la reine Titania?  Repondez, petits poissons qui
  scintillez sous les vagues, pareils a des eclairs liquides;
  repondez, cygnes gracieux qui glissez a la surface de l'eau;
  repondez, oiseaux aux vives couleurs qui traversez l'air comme
  des fleurs volantes.

Et, pendant ce temps, les douze petits Maures qui avaient saut
derriere le char de coquillages secouaient en cadence leurs
petite parasols garnis de sonnettes, a l'ombre desquels ils
abritaient Marie, tandis que celle-ci, penchee sur les flots,
souriait au charmant visage qui lui souriait dans chaque vague
qui passait devant elle.

Ce fut ainsi qu'elle traversa le fleuve d'essence de rose et
s'approcha de la rive opposee.  Puis, lorsqu'elle n'en fut plus
qu'a la longueur d'une rame, les douze Maures sauterent, les uns
a l'eau, les autres sur le rivage, et, faisant la chaine, ils
porterent, sur un tapis d'angelique tout parseme de pastilles de
menthe, Marie et Casse-Noisette.

Restait a traverser un petit bosquet, plus joli peut-etre encore
que la foret de Noel, tant chaque arbre brillait et etincelait de
sa propre essence.  Mais ce qu'il y avait de remarquable surtout,
c'etaient les fruits pendus aux branches, et qui n'etaient pas
seulement d'une couleur et d'une transparence singulieres, les
les uns jaunes comme des topazes, les autres rouges comme des
rubis, mais encore d'un parfum etrange.

--Nous sommes dans le bois des Confitures, dit Casse-Noisette, et
au dela de cette lisiere est la capitale.

Et, en effet, Marie ecarta les dernieres branches, et resta
stupefaite en voyant l'etendue, la magnificence et l'originalit
de la ville qui s'elevait devant elle, sur une pelouse de fleurs.
Non-seulement les murs et les clochers resplendissaient des plus
vives couleurs, mais encore, pour la forme des batiments, il n'y
avait point a esperer d'en rencontrer de pareils sur la terre.
Quant aux remparts et aux portes, ils etaient entierement
construits avec des fruits glaces qui brillaient an soleil de
leur propre couleur, rendue plus brillante encore par le sucre
cristallise qui les recouvrait!  A la porte principale, et qui
fut celle par laquelle ils firent leur entree, des soldats
d'argent leur presenterent les armes, et un petit homme,
enveloppe d'une robe de chambre de brocart d'or, se jeta au cou
de Casse-Noisette en lui disant:

--Oh!  cher prince, vous voila donc enfin!  Soyez le bienvenu
Confiturembourg.

Marie s'etonna un peu du titre pompeux qu'on donnait
Casse-Noisette; mais elle fut bientot distraite de son etonnement
par une rumeur formee d'une telle quantite de voix qui
jacassaient en meme temps, qu'elle demanda a Casse-Noisette s'il
y avait, dans la capitale du royaume des poupees, quelque emeute
ou quelque fete.

--Il n'y a rien de tout cela, chere demoiselle Silberhaus,
repondit Casse-Noisette; mais Confiturembourg est une ville
joyeuse et peuplee qui fait grand bruit a la surface de la terre;
et cela se passe tous les jours, comme vous allez le voir pour
aujourd'hui; seulement, donnez-vous la peine d'avancer, voil
tout ce que je vous demande.

Marie, poussee a la fois par sa propre curiosite et par
l'invitation si polie de Casse-Noisette, hata sa marche, et se
trouva bientot sur la place du grand marche, qui avait un des
plus magnifiques aspects qui se put voir.  Toutes les maisons
d'alentour etaient en sucreries, montees a jour, avec galeries
sur galeries; et, au milieu de la place, s'elevait, en forme
d'obelisque, une gigantesque brioche, du milieu de laquelle
s'elancaient quatre fontaines de limonade, d'orangeade, d'orgeat
et de sirop de groseille.  Quant aux bassins, ils etaient remplis
d'une creme si fouettee et si appetissante, que beaucoup de gens
tres bien mis, et qui paraissaient on ne peut plus comme il faut,
en mangeaient publiquement a la cuiller.  Mais ce qu'il y avait
de plus agreable et de plus recreatif a la fois, c'etaient de
charmantes petites gens qui se coudoyaient et se promenaient par
milliers, bras dessus bras dessous, riant, chantant et causant
pleine voix, ce qui occasionnait ce joyeux tumulte que Marie
avait entendu.  Il y avait la, outre les habitants de la
capitale, des hommes de tous les pays: Armeniens, Juifs, Grecs,
Tyroliens, officiers, soldats, predicateurs, capucins, bergers et
polichinelles; enfin toute espece de gens, de bateleurs et de
sauteurs, comme on en rencontre dans le monde.

Bientot le tumulte redoubla a l'entree d'une rue qui donnait sur
la place, et le peuple s'ecarta pour laisser passer un cortege.
C'etait le Grand Mogol qui se faisait porter sur un palanquin,
accompagne de quatre-vingt-treize grands de son royaume et sept
cents esclaves; mais, en ce moment meme, il se trouva, par
hasard, que, par la rue parallele, arriva le Grand Sultan
cheval, lequel etait accompagne de trois cents janissaires.  Les
deux souverains avaient toujours ete quelque peu rivaux et, par
consequent, ennemis; ce qui faisait que les gens de leurs suites
se rencontraient rarement sans que cette rencontre amenat quelque
rixe.  Ce fut bien autre chose, on le comprendra facilement,
quand ces deux puissants monarques se trouverent en face l'un de
l'autre; d'abord, ce fut une confusion du milieu de laquelle
essayerent de se tirer les gens du pays; mais bientot on entendit
les cris de fureur et de desespoir: un jardinier qui se sauvait
avait abattu, avec le manche de sa beche, la tete d'un bramine
fort considere dans sa caste, et le Grand Sultan lui-meme avait
renverse de son cheval un polichinelle alarme qui avait pass
entre les jambes de son quadrupede; le brouhaha allait en
augmentant, quand l'homme a la robe de chambre de brocart, qui,
la porte de la ville, avait salue Casse-Noisette du titre de
prince, grimpa d'un seul elan tout en haut de la brioche, et,
ayant sonne trois fois d'une cloche claire, bruyante et
argentine, s'ecria trois fois:

--Confiseur!  confiseur!  confiseur!

Aussitot le tumulte s'apaisa; les deux corteges embrouilles se
debrouillerent; on brossa le Grand Sultan qui etait couvert de
poussiere; on remit la tete au bramine, en lui recommandant de ne
pas eternuer de trois jours, de peur qu'elle ne se decollat;
puis, le calme retabli, les allures joyeuses recommencerent, et
chacun revint puiser de la limonade, de l'orangeade et du sirop
de groseille a la fontaine, et manger de la creme a pleines
cuillers dans ses bassins.

--Mais, mon cher monsieur Drosselmayer, dit Marie, quelle est
donc la cause de l'influence exercee sur ce petit peuple par ce
mot trois fois repete:

<<Confiseur, confiseur, confiseur?

--Il faut vous dire, Mademoiselle, repondit Casse-Noisette, que
le peuple de Confiturembourg croit, par experience, a la
metempsycose, et est soumis a l'influence superieure d'un
principe appele confiseur, lequel principe lui donne, selon son
caprice, et en le soumettant a une cuisson plus ou moins
prolongee, la forme qui lui plait.  Or, comme chacun croit
toujours sa forme la meilleure, il n'y a jamais personne qui se
soucie d'en changer; voila d'ou vient l'influence magique de ce
mot _confiseur_, sur les Confiturembourgeois, et comment ce mot,
prononce par le bourgmestre, suffit pour apaiser le plus grand
tumulte, comme vous venez de le voir: chacun, a l'instant meme,
oublie les choses terrestres, les cotes enfoncees et les bosses
la tete; puis, rentrant en lui-meme, se dit: <<Mon Dieu!
qu'est-ce que l'homme, et que ne peut-il pas devenir?

Tout en causant ainsi, on etait arrive en face d'un palais
repandant une lueur rose et surmonte de cent tourelles elegantes
et aeriennes; les murs en etaient parsemes de bouquets de
violettes, de narcisses, de tulipes et de jasmins qui
rehaussaient de couleurs variees le fond rose sur lequel il se
detachait.  La grande coupole du milieu etait parsemee de
milliers d'etoiles d'or et d'argent.

--Oh!  mon Dieu, s'ecria Marie, quel est donc ce merveilleux
edifice?

--C'est le palais des Massepains, repondit Casse-Noisette,
c'est-a-dire l'un des monuments les plus remarquables de la
capitale du royaume des poupees.

Cependant, toute perdue qu'elle etait dans son admiration
contemplative, Marie ne s'en apercut pas moins que la toiture
d'une des grandes tours manquait entierement, et que des petits
bonshommes de pain d'epice, montes sur un echafaudage de
cannelle, etaient occupes a la retablir.  Elle allait questionner
Casse-Noisette sur cet accident, lorsque, provenant son
intention:

--Helas!  dit-il, il y a peu de temps que ce palais a ete menac
de grandes degradations, si ce n'est d'une ruine entiere.  Le
geant Bouche-Friande mordit legerement cette tour, et il avait
meme deja commence de grignoter la coupole, lorsque les
Confiturembourgeois vinrent lui apporter en tribut un quartier de
la ville, nomme Nougat, et une grande portion de la foret
Angelique; moyennant quoi, il consentit a s'eloigner, sans avoir
fait d'autres degats que celui que vous voyez.

Dans ce moment, on entendit une douce et charmante musique.

Les portes du palais s'ouvrirent d'elles-memes, et douze petits
pages en sortirent, portant dans leurs mains des brins d'herbe
aromatique, allumes en guise de flambeaux; leurs tetes etaient
composees d'une perle; six d'entre eux avaient le corps fait de
rubis et six autres d'emeraudes, et avec cela ils trottaient fort
joliment sur deux petits pieds d'or ciseles avec le plus grand
soin et dans le gout de Benvenuto Cellini.

Ils etaient suivis de quatre dames de la taille tout au plus de
mademoiselle Clairchen, sa nouvelle poupee, mais si splendidement
vetues, si richement parees, que Marie ne put meconnaitre en
elles les princesses royales de Confiturembourg.  Toutes quatre,
en apercevant Casse-Noisette, s'elancerent a son cou avec la plus
tendre effusion, s'ecriant en meme temps et d'une seule voix:

--O mon prince!  mon excellent prince!  ...  O mon frere!  mon
excellent frere!

Casse-Noisette paraissait fort touche; il essuya les nombreuses
larmes qui coulaient de ses yeux, et, prenant Marie par la main
il dit pathetiquement, en s'adressant aux quatre princesses:

--Mes cheres soeurs, voici mademoiselle Marie Silberhaus que je
vous presente; c'est la fille de M. le president Silberhaus, de
Nuremberg, homme fort considere dans la ville qu'il habite.
C'est elle qui a sauve ma vie; car, si, au moment ou je venais de
perdre la bataille, elle n'avait pas jete sa pantoufle an roi des
souris, et si, plus tard, elle n'avait pas eu la bonte de me
preter le sabre d'un major mis a la retraite par son frere, je
serais maintenant couche dans le tombeau, ou, qui pis est encore,
devore par le roi des souris.  Ah!  chere demoiselle Silberhaus,
s'ecria Casse-Noisette dans un enthousiasme qu'il ne pouvait plus
maitriser, Pirlipate, la princesse Pirlipate, toute fille du roi
qu'elle etait, n'etait pas digne de denouer les cordons de vos
jolis petits souliers.

--Oh!  non, non, bien certainement, repeterent en choeur les
quatre princesses.

Et, se jetant au cou de Marie, elles s'ecrierent:

--O noble liberatrice de notre cher et bien-aime prince et frere!
o excellente demoiselle Silberhaus!

Et, avec ces exclamations, que leur coeur gonfle de joie ne leur
permettait pas de developper davantage, les quatre princesses
conduisirent Marie et Casse-Noisette dans l'interieur du palais,
les forcerent de s'asseoir sur de charmants petits canapes en
bois de cedre et du Bresil, parsemes de fleurs d'or, disant
qu'elles voulaient elles-memes preparer leur repas.  En
consequence, elles allerent chercher une quantite de petite vases
et de petites ecuelles de la plus fine porcelaine du Japon, des
cuillers, des couteaux, des fourchettes, des casseroles et autres
ustensiles de cuisine tout en or et en argent; apporterent les
plus beaux fruits et les plus delicieuses sucreries que Marie eut
jamais vus, et commencerent a se tremousser de telle facon, que
Marie vit bien que les princesses de Confiturembourg
s'entendaient merveilleusement a faire la cuisine.  Or, comme
Marie s'entendait aussi tres-bien a ces sortes de choses, elle
souhaitait interieurement de prendre une part active a ce qui se
passait; alors, comme si elle eut pu deviner le voeu interieur de
Marie, la plus jolie des quatre soeurs de Casse-Noisette lui
tendit un petit mortier d'or et lui dit:

--Chere liberatrice de mon frere, pilez-moi, je vous prie, de ce
sucre candi.

Marie s'empressa de se rendre a l'invitation, et, tandis qu'elle
frappait si gentiment dans le mortier, qu'il en sortait une
melodie charmante, Casse-Noisette se mit a raconter dans le plus
grand detail toutes ses aventures; mais, chose etrange, il
semblait a Marie, pendant ce recit, que peu a peu les mots du
jeune Drosselmayer, ainsi que le bruit du mortier, n'arrivaient
plus qu'indistinctement a son oreille; bientot, elle se vit
enveloppee comme d'une legere vapeur; puis la vapeur se changea
en une gaze d'argent, qui s'epaissit de plus en plus autour
d'elle, et qui peu a peu lui deroba la vue de Casse-Noisette et
des princesses ses soeurs.  Alors des chants etranges, qui lui
rappelaient ceux qu'elle avait entendus sur le fleuve d'essence
de rose, se firent entendre meles au murmure croissant des eaux;
puis il sembla a Marie que les vagues passaient sous elle et la
soulevaient en se gonflant.  Elle sentit qu'elle montait haut,
plus haut, bien plus haut, plus haut encore, et prrrrrrrrou!  et,
paff!  qu'elle tombait d'une hauteur qu'elle ne pouvait mesurer.



Conclusion


On ne fait pas une chute de quelques mille pieds sans se
reveiller; aussi Marie se reveilla, et, en se reveillant, se
retrouva dans son petit lit.  Il faisait grand jour, et sa mere
etait pres d'elle, lui disant:

--Est-il possible d'etre aussi paresseuse que tu l'es?  Voyons,
reveillons-nous; habillons-nous bien vite, car le dejeuner nous
attend.

--Oh!  chere petite mere, dit Marie eu ouvrant ses grands yeux
etonnes, ou donc m'a conduit cette nuit le jeune M. Drosselmayer,
et quelles admirables choses ne m'a-t-il pas fait voir?

Alors Marie raconta tout ce que nous venons de raconter
nous-meme, et, lorsqu'elle eut fini, sa mere lui dit:

--Tu as fait la un bien long et bien charmant reve, chere petite
Marie; mais, maintenant que tu es reveillee, il faudrait oublier
tout cela, et venir faire ton premier dejeuner.

Mais Marie, tout en s'habillant, persista a soutenir que ce
n'etait point un reve, et qu'elle avait bien reellement va tout
cela.  Sa mere alors alla vers l'armoire, prit Casse-Noisette,
qui etait, comme d'habitude, sur son troisieme rayon, rapporta
la petite fille, et lui dit:

--Comment peux-tu t'imaginer, folle enfant, que cette poupee, qui
est composee de bois et de drap, puisse avoir la vie, le
mouvement et la reflexion?

--Mais, chere maman, reprit avec impatience la petite Marie, je
sais parfaitement, moi, que Casse-Noisette n'est autre que le
jeune M. Drosselmayer, neveu du parrain.

Alors Marie entendit un grand eclat de rire derriere elle.

C'etaient le president, Fritz et mademoiselle Trudchen qui s'en
donnaient a coeur joie a ses depens.

--Ah!  s'ecria Marie, ne voila-t-il pas que tu te moques aussi de
mon Casse-Noisette, cher papa?  Il a cependant respectueusement
parle de toi, quand nous sommes entres dans le palais de
Massepains, et qu'il m'a presentee aux princesses ses soeurs.

Les eclats de rire redoublerent de telle facon, que Marie comprit
qu'il lui fallait donner une preuve de la verite de ce qu'elle
avait dit, sous peine d'etre traitee comme une folle.

Elle passa alors dans la chambre voisine, et y prit une petite
cassette dans laquelle elle avait soigneusement enferme les sept
couronnes du roi des souris; puis elle revint en disant:

--Tiens, chere maman, voici cependant les couronnes du roi des
souris, que Casse-Noisette m'a donnees la nuit derniere en signe
de sa victoire.

La presidente alors, pleine de surprise, prit et regarda ces
petites couronnes, qui, en metal inconnu et fort brillant,
etaient ciselees avec une finesse dont les mains humaines
n'eussent point ete capables.  Le president lui-meme ne pouvait
cesser de les examiner, et les jugeait si precieuses, que,
quelles que fussent les instances de Fritz, qui se dressait sur
la pointe des pieds pour les voir, et qui demandait a les
toucher, il ne voulut pas lui en confier une seule.

Alors le president et la presidente se mirent a presser Marie de
leur dire d'ou venaient ces petites couronnes; mais elle ne
pouvait que persister dans ce qu'elle avait dit; et, quand son
pere, impatiente de ce qu'il croyait un entetement de sa part,
l'eut appelee menteuse, elle se mit a fondre en larmes et
s'ecrier:

--Helas!  pauvre enfant que je suis, que voulez-vous que je vous
dise?

En ce moment, la porte s'ouvrit; le conseiller de medecine parut,
et s'ecria a son tour:

--Mais qu'y a-t-il donc?  et qu'a-t-on fait a ma filleule Marie,
qu'elle pleure, qu'elle sanglote ainsi?  Qu'est-ce que c'est?
qu'est-ce c'est donc?

Le president instruisit le nouveau venu de tout ce qui etait
arrive, et, le recit termine, il lui montra les couronnes; mais
peine les eut-il vues, qu'il se mit a rire.

--Ah!  ah!  dit-il, la plaisanterie est bonne!  ce sont les sept
couronnes que je portais a la chaine de ma montre, il y a
quelques annees, et dont je fis present a ma filleule le jour du
deuxieme anniversaire de sa naissance; ne vous le rappelez-vous
pas, cher president?

Mais le president et la presidente eurent beau chercher dans leur
memoire, ils n'avaient garde aucun souvenir de ce fait;
cependant, s'en rapportant a ce que disait le parrain, leurs
figures reprirent peu a peu leur expression de bonte ordinaire;
ce que voyant Marie, elle s'elanca vers le conseiller de medecine
en s'ecriant:

--Mais tu sais tout cela, toi, parrain Drosselmayer; avoue donc
que Casse-Noisette est ton neveu, et que c'est lui qui m'a donn
ces sept couronnes.

Mais parrain Drosselmayer parut prendre fort mal la chose; son
front se plissa, et sa figure s'assombrit de telle facon, que le
president, appelant la petite Marie, et la prenant entre ses
jambes, lui dit:

--Ecoute-moi, ma chere enfant, car c'est serieusement que je te
parle: fais-moi le plaisir, une fois pour toutes, de mettre de
cote ces folles imaginations; car, s'il t'arrive encore de dire
que ton vilain et informe Casse-Noisette est le neveu de notre
ami le conseiller de medecine, je te previens que je jetterai
non-seulement M. Casse-Noisette, mais encore toutes les autres
poupees, mademoiselle Claire comprise, par la fenetre.

La pauvre Marie n'osa donc plus parler de toutes les belles
choses dont son imagination etait remplie; mais mes jeunes
lecteurs, et surtout mes jeunes lectrices, comprendront que,
lorsqu'on a voyage une fois dans un pays aussi attrayant que le
royaume des poupees, et qu'on a vu une ville aussi succulente que
Confiturembourg, ne l'eut-on vue qu'une heure, on ne perd pas
facilement un pareil souvenir; elle essaya donc de parler a son
frere de toute son histoire.  Mais Marie avait perdu toute sa
confiance du moment ou elle avait ose dire que ses hussards
avaient pris la fuite; en consequence, convaincu, sur
l'affirmation paternelle, que Marie avait menti, Fritz rendit
ses officiers les grades qu'il leur avait enleves, et permit
ses trompettes de jouer de nouveau la marche des hussards de la
garde, rehabilitation qui n'empecha pas Marie de croire ce qu'il
lui plut sur leur courage.

Marie n'osait donc plus parler de ses aventures; cependant, les
souvenirs du royaume des poupees l'assiegeaient sans cesse, et,
lorsqu'elle arretait son esprit sur ces souvenirs, elle revoyait
tout, comme si elle eut ete encore ou dans la foret de Noel, ou
sur le fleuve d'essence de rose, ou dans la ville de
Confiturembourg; de sorte qu'au lieu de jouer comme auparavant
avec ses joujoux, elle s'asseyait immobile et silencieuse, tout
ses reflexions interieures, et que tout le monde l'appelait la
petite reveuse.

Mais, un jour que le conseiller de medecine, sa perruque de verre
posee sur le parquet, sa langue passee dans le coin de sa bouche,
les manches de sa redingote jaune retroussee, reparait, a l'aide
d'un long instrument pointu, quelque chose qui etait desorganis
dans une pendule, il arriva que Marie, qui etait assise pres de
l'armoire vitree, et qui, selon son habitude, regardait
Casse-Noisette, se plongea si bien dans ses reveries, que,
oubliant tout a coup que, non-seulement le parrain Drosselmayer,
mais encore sa mere, etaient la, il lui echappa involontairement
de s'ecrier:

--Ah!  cher monsieur Drosselmayer!  si vous n'etiez pas un
bonhomme de bois, comme le soutient mon pere, et si vous existiez
veritablement, que je ne ferais pas comme la princesse Pirlipate,
et que je ne vous delaisserais pas parce que, pour m'obliger,
vous auriez cesse d'etre un charmant jeune homme; car je vous
aime veritablement, moi, ah!...

Mais a peine venait-elle de pousser ce soupir, qu'il se fit par
la chambre un tel tintamarre, que Marie se renversa tout evanouie
du haut de sa chaise a terre.

Quand elle revint a elle, Marie se trouvait entre les bras de sa
mere, qui lui dit:

--Comment est-il possible qu'une grande fille comme toi, je te le
demande, soit assez bete pour se laisser tomber en bas de sa
chaise, et cela juste au moment ou le neveu de M. Drosselmayer,
qui a termine ses voyages, vient d'arriver a Nuremberg?...
Voyons, essuie tes yeux et sois gentille.

En effet, Marie essuya ses yeux, et, les tournant vers la porte,
qui s'ouvrait en ce moment, elle apercut le conseiller de
medecine, sa perruque de verre sur la tete, son chapeau sous le
bras, sa redingote jaune sur le dos, qui souriait d'un air
satisfait, et tenait par la main un jeune homme tres-petit, mais
fort bien tourne et tout a fait joli.

Ce jeune homme portait une superbe redingote de velours rouge,
brode d'or, des bas de soie blancs et des souliers lustres avec
le plus beau vernis.  Il avait a son jabot un charmant bouquet de
fleurs, et etait tres-coquettement frise et poudre, tandis que
derriere son dos pendait une tresse nattee avec la plus grande
perfection.  En outre, la petite epee qu'il avait au cote
semblait etre toute de pierres precieuses, et le chapeau qu'il
portait sous le bras etait tissu de la plus fine soie.

Les moeurs aimables de ce jeune homme se firent connaitre
sur-le-champ; car a peine fut-il entre, qu'il deposa aux pieds de
Marie une quantite de magnifiques joujoux, mais principalement
les plus beaux massepains et les plus excellents bonbons qu'elle
eut manges de sa vie, si ce n'est cependant ceux qu'elle avait
goutes dans le royaume des poupees.  Quant a Fritz, le neveu du
conseiller de medecine, comme s'il eut pu deviner les gouts
guerriers du fils du president, il lui apportait un sabre du plus
fin damas.  Ce n'est pas tout.  A table, et lorsqu'on fut arriv
au dessert, l'aimable creature cassa des noisettes pour toute la
societe; les plus dures ne lui resistaient pas une seconde: de la
main droite, il les placait entre ses dents; de la gauche, il
tirait sa tresse, et, crac!  la noisette tombait en morceaux.

Marie etait devenue fort rouge quand elle avait apercu ce joli
petit bonhomme; mais elle devint plus rouge encore lorsque, le
diner fini, il l'invita a passer avec lui dans la chambre
l'armoire vitree.

--Allez, allez, mes enfants, et amusez-vous ensemble, dit le
parrain; je n'ai plus besoin au salon, puisque toutes les
horloges de mon ami le president vont bien.

Les deux jeunes gens entrerent au salon; mais a peine le jeune
Drosselmayer fut-il seul avec Marie, qu'il mit un genou en terre
et lui parla ainsi:

--Oh!  mon excellente demoiselle Silberhaus!  vous voyez ici
vos pieds l'heureux Drosselmayer, a qui vous sauvates la vie
cette meme place.  Vous eutes, en outre, la bonte de dire que
vous ne m'eussiez pas repousse comme l'a fait la vilaine
princesse Pirlipate, si, pour vous servir, j'etais devenu
affreux.  Or, comme le sort qu'avait jete sur moi la reine des
souris devait perdre toute son influence du jour ou, malgre ma
laide figure, je serais aime d'une jeune et jolie personne, je
cessai a l'instant meme d'etre un stupide casse-noisette, et je
repris ma forme premiere, qui n'est pas desagreable, comme voua
pouvez le voir.  Ainsi donc, ma chere demoiselle, si vous etes
toujours dans les memes sentiments a mon egard, faites-moi la
grace de m'accorder votre main bien-aimee, partagez mon trone et
ma couronne, et regnez avec moi sur le royaume des poupees; car,
a cette, heure, j'en suis redevenu le roi.

Alors Marie releva doucement le jeune Drosselmayer, et lui dit:

--Vous etes un aimable et bon roi, Monsieur, et, comme vous avez
avec cela un charmant royaume, orne de palais magnifiques, et
peuple de sujets tres gais, je vous accepte, sauf la ratification
de mes parents, pour mon fiance.

La-dessus, comme la porte du salon s'etait ouverte tout
doucement, sans que les jeunes gens y fissent attention, tant ils
etaient preoccupes de leurs sentiments, le president, la
presidente et le parrain Drosselmayer s'avancerent, criant bravo
de toutes leurs forces; ce qui rendit Marie rouge comme une
cerise, mais ce qui ne deconcerta nullement le jeune homme,
lequel s'avanca vers le president et la presidente, et, avec un
salut gracieux, leur fit un joli compliment, par lequel il
sollicitait la main de Marie, qui lui fut accordee a l'instant.

Le meme jour, Marie fut fiancee au jeune Drosselmayer, a la
condition que le mariage ne se ferait que dans un an.

Au bout d'un an, le fiance revint chercher sa femme dans une
petite voiture de nacre incrustee d'or et d'argent, trainee par
des chevaux qui n'etaient pas plus gros que des moutons, et qui
valaient un prix inestimable, vu qu'ils n'avaient pas leurs
pareils dans le monde, et il l'emmena dans le palais de
Massepains, ou ils furent maries par le chapelain du chateau, et
ou vingt-deux mille petites figures, toutes couvertes de perles,
de diamants et de pierreries eblouissantes, danserent a leur
noce.  Si bien qu'a l'heure qu'il est, Marie est encore reine du
beau royaume ou l'on apercoit partout de brillantes forets de
Noel, des fleuves d'orangeade, d'orgeat et d'essence de rose, des
palais diaphanes en sucre plus fin que la neige et plus
transparent que la glace; enfin, toutes sortes de choses
magnifiques et miraculeuses, pourvu qu'on ait d'assez bons yeux
pour les voir.


FIN DE L'HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE.




L'EGOISTE




Carl avait herite, de son pere, d'une ferme avec ses troupeaux,
son betail et ses recoltes; les granges les etables et les
buchers regorgeaient de richesses et pourtant, chose etrange
dire, Carl ne paraissait rien voir de tout cela; son seul desir
etait d'amasser davantage, et il travaillait nuit et jour, comme
s'il eut ete le plus pauvre paysan du village.  Il etait connu
pour etre le moins genereux de tous les fermiers de la contree,
et aucun individu, pouvant gagner sa vie ailleurs, n'aurait et
travailler chez lui.  Son personnel changeait continuellement,
parce que ses domestiques, qu'il laissait souffrir de la faim, se
decourageaient promptement et le quittaient.  Ceci l'inquietait
fort peu, car il avait une bonne et aimable soeur.  Amil etait
une excellente menagere, et s'occupait sans cesse du bien-etre de
Carl; quoiqu'elle s'efforcat, de son cote, de compenser la
parcimonie de son frere par sa generosite, elle ne pouvait pas
grand'chose, car il y regardait de trop pres.

Carl etait si egoiste, qu'il dinait toujours seul, parce qu'il
etait alors sur d'avoir son diner bien chaud, et de n'avoir que
lui seul a servir; tandis que sa soeur, ayant mange un morceau
part, pouvait ensuite s'occuper uniquement de lui.  Il donnait
pour raison qu'il n'aimait pas a faire attendre, n'etant pas sur
de son temps; toutefois, il ne manquait jamais d'arriver
exactement a l'heure qu'il avait fixee lui-meme pour son diner.
Il est donc bien avere que Carl etait egoiste; c'est une qualit
peu enviable.

Amil etait recherchee par un homme tres-bien pose pour faire son
chemin dans le monde; neanmoins, Carl lui battait froid, parce
qu'il craignait de perdre sa soeur, qui le servait sans exiger de
gages.  Vous devez comprendre qu'ils n'etaient pas fort bons
amis, car le motif de la froideur de Carl etait trop apparent
pour ne pas sauter aux yeux des personnes les moins
clairvoyantes; mais Carl se moquait bien d'avoir des amis!  Il
disait toujours qu'il portait ses meilleurs amis dans sa bourse;
mais, helas!  ces amis-la etaient, au contraire, ses plus grands
ennemis.

Un matin qu'en contemplation devant un champ de ble, dont les
epis dores se balancaient autour de lui, il calculait ce que ce
champ pourrait lui rapporter, Carl sentit tout a coup la terre
remuer sous ses pieds.

--Ce doit etre une enorme taupe, se dit-il en reculant, tout pret
a assommer la bete, des qu'elle paraitrait.

Mais la terre s'amoncela bientot en masses si impetueuses, que
maitre Carl fut renverse, et se trouva fort penaud d'avoir voulu
jauger sa recolte.

Son epouvante augmenta considerablement, lorsqu'il vit s'elever
de terre, non une taupe, mais un gnome de l'aspect le plus
etrange, vetu d'un beau pourpoint cramoisi, avec une longue plume
flottant a son bonnet.  Le gnome jeta sur Carl un regard qui ne
presageait rien de bon.

--Comment vous portez-vous, fermier?  dit-il avec un sourire
sardonique qui deplut singulierement a Carl.

--Qui etes-vous, au nom du ciel?  fit Carl suffoque.

--Je n'ai rien a faire avec le nom du ciel, repliqua le gnome;
car je suis un esprit malfaisant.

--J'espere que vous n'avez pas l'intention de me faire du mal?
dit humblement Carl.

--En verite, je n'en sais rien!  Je me propose seulement de
moissonner votre ble cette nuit, au clair de la lune, parce que
mes chevaux, quoiqu'ils soient surnaturels, mangent aussi une
quantite de ble tout a fait surnaturelle; en general, je recolte
chez ceux qui sont le plus en etat de me faire cette offrande.

--Oh!  mon cher Monsieur, s'ecria Carl, je suis le fermier le
plus pauvre de tout le district; j'ai une soeur a ma charge, et
j'ai eprouve de terribles et nombreuses pertes.

--Mais, enfin, vous etes Carl Grippenhausen, n'est-ce pas?  dit
le gnome.

--Oui, Monsieur, balbutia Carl.

--Ces enormes rangees de tas de ble, qui ressemblent a une petite
ville, vous appartiennent-elles, oui on non?  dit le gnome.

--Oui, Monsieur, repliqua encore Carl.

--Ce magnifique plant de navets et cette longue suite de terres
labourables, ces beaux troupeaux et ce riche betail qui couvrent
le flanc de la montagne, sont aussi a vous, je crois?

--Oui, Monsieur, dit Carl d'une voix tremblante, car il etait
terrifie de voir combien le gnome avait d'exactes notions sur sa
fortune.

--Vous, un pauvre homme?  Oh!  fi!  dit le gnome en menacant du
doigt le miserable Carl d'un air de reproche.  Si vous continuez
a me conter de pareils contes, je ferai en sorte, d'un tour de
main, que vos monstrueuses histoires deviennent veritables...
Fi!  fi!  fi!

En prononcant le dernier _fi_, il se rejeta dans la terre, mais
le trou ne se ferma pas; en consequence, Carl vocifera ses
supplications a tue-tete, criant misericorde a son etrange
visiteur, qui ne daigna pas meme lui repondre.

Inquiet et abattu, il s'achemina lentement vers sa maison; comme
il en approchait, en traversant le fourre, il apercut le galant
de sa soeur causant avec elle par-dessus le mur du jardin.  Une
pensee lui vint alors a l'esprit; une pensee egoiste, bien
entendu.  Avant qu'ils eussent pu s'apercevoir de son approche,
il se precipita vers eux, et, prenant la main de Wilhelm de la
maniere la plus amicale, il l'invita a diner avec lui.  O
merveille des merveilles!...  Il va sans dire que, malgre son
extreme surprise, Wilhelm accepta de tres bonne grace.  Apres le
repas, l'idee lumineuse de Carl vit le jour, a l'etonnement
toujours croissant de sa soeur et de Wilhelm.  Et que pensez-vous
que fut cette idee?  Rien autre chose, sinon d'echanger sa grande
piece de ble mur, prete a etre coupee, pour une de celles de
Wilhelm, ou la moisson etait moins copieuse.  Apres un debat
tres-empresse de sa part, et de grandes demonstrations de bonne
volonte et de gaiete, ce curieux marche fut conclu, et Wilhelm
s'en retourna chez lui beaucoup plus riche qu'il n'en etait
parti.

Carl se coucha, rassure par le transport qu'il avait fait, au
trop confiant Wilhelm, du ble qui devait etre recolte au clair de
la lune par le gnome pour nourrir ses chevaux gloutons.

Il ouvrit les yeux des la pointe du jour; car le gnome avait
hante son sommeil.  Il se hata de s'habiller, et sortit dans les
champs pour voir le resultat des travaux nocturnes du gnome: le
ble etait debout, agite par la brise matinale.

--Probablement, pensa Carl, j'aurai reve.

Alors il grimpa sur la colline, pour jeter un coup d'oeil sur le
champ qu'il avait recu en echange de son ble menace; mais de
quelle horreur ne fut-il pas saisi en voyant ce champ presque
entierement depouille, et l'affreux petit gnome, achevant sa
besogne, en jetant les dernieres gerbes dans un obscur abime
creuse profondement en terre.

--Juste ciel!  que faites-vous?  s'ecria-t-il.  Il me semble que
vous aviez dit que vous moissonneriez ce champ la-bas?

--J'ai dit, repondit le gnome, que j'allais recolter votre ble,
vous; or, a moins que je n'aie mal compris, le champ dont vous
parlez est a Wilhelm, n'est-il pas vrai?

--Oui, malheureux que je suis!

Et, tombant a genoux pour implorer le gnome, Carl lui demanda
grace; mais celui-ci, nonobstant ses prieres, enleva la derniere
gerbe; puis la terre se referma, ne laissant aucune trace qui put
signaler l'endroit ou une si abondante recolte avait et
engloutie.

--Maintenant, comme vous voyez, j'ai ferme la porte de ma grange,
dit le gnome en ricanant.  A present, je vais aller me reposer;
bonjour, Carl!

Et il s'eloigna d'un air calme et satisfait.

Carl erra ca et la, a moitie fou, oubliant jusqu'a son diner.
Enfin, quand la nuit fut venue, il rentra chez lui, et, sans
vouloir repondre aux questions affectueuses de sa soeur, il alla
se coucher en boudant.  Mais il avait a peine pose sa pauvre tete
bouleversee sur l'oreiller, qu'une voix vint le reveiller, et lui
dit:

--Carl, mon bon ami, me voici venu pour causer un peu avec vous;
ainsi reveillez-vous et m'ecoutez.

Il sortit sa tete de dessous les couvertures, et vit que sa
chambre etait illuminee par une vive clarte, qui lui montra le
gnome assis sur le parquet de la chambre.

--Ah!  miserable!  s'ecria-t-il, viens-tu me voler mon repos,
comme tu m'as vole mon ble?  Va-t'en, ou bien j'assouvirai ma
vengeance sur toi.

--Allons, allons, dit le gnome en riant, tu raffoles!...  Ne
sais-tu pas, stupide garcon, que je ne suis qu'une ombre?  Autant
vaudrait essayer d'etreindre l'air que de tenter de m'etreindre,
moi; d'ailleurs, je ne suis venu ici que pour te promettre des
richesses sans fin; car vous etes un homme selon mon coeur:
n'etes-vous pas personnel et malin a un degre merveilleux?
Ecoutez-moi donc, mon bon Carl.  Venez me trouver demain au soir,
avant le coucher du soleil, et je vous ferai voir un tresor dont
l'excessive abondance depasse toute imagination humaine.
Debarrassez-vous de votre mesquine ferme; le niais qui aime votre
soeur serait une excellente victime, car il a des amis qui
l'aideraient a se tirer d'affaire, et a vous en defaire.  Le prix
qu'il pourrait vous en donner serait de peu d'importance pour
vous, et, lorsque je vous aurai fait connaitre le tresor dont je
vous parle, vous en viendrez a dedaigner les sommes minimes que
vous realisez par les moyens ordinaires.  Bonne nuit, faites de
jolis reves!

La lumiere s'evanouit et le gnome partit.

--Ah!  dit Carl, ah!  c'est delicieux!  ah!

Et il retomba dans son premier sommeil.

Le jour suivant, tout le monde crut que Carl etait devenu fou;
seulement, son naturel interesse prenant le dessus, il ne ceda
pas la moindre piece de monnaie du prix convenu avec Wilhelm, qui
etait, du reste, trop content de pouvoir entrer en arrangement
avec lui; pourtant l'exces de sa surprise le faisait douter de la
realite de la transaction.  Enfin tout fut pret, et le jour fix
pour la noce d'Amil, car Wilhelm l'avait prise, comme de juste,
par-dessus le marche, bon ou mauvais, qu'il avait conclu pour la
ferme.  Carl n'eut pas la patience d'attendre ce jour-la, et,
apres avoir embrasse sa soeur, il la laissa entre les mains de
quelques parents et partit.  Il trouva le gnome assis sur une
barriere comme aurait pu le faire l'homme le plus ordinaire.

--Vous etes aussi ponctuel qu'une horloge, Carl, dit-il; j'en
suis fort aise, car il faut que nous soyons arrives au pied des
montagnes que vous voyez la-bas, avant le lever de la lune.

A ces mots, il descendit d'un bond de son perchoir, et ils
poursuivirent leur chemin jusqu'a ce qu'ils fussent arrives au
bord d'un lac sur la surface duquel, au profond etonnement de
Carl, le gnome se mit a trotter comme si elle eut ete gelee.

--Venez donc, mon ami, dit-il en se tournant vers Carl, qui
hesitait a le suivre.

Toutefois, voyant qu'il fallait en passer par la, celui-ci
plongea jusqu'au cou, et se dirigea vers l'autre rive, que le
gnome avait depuis longtemps atteinte.  Lorsqu'il y arriva a son
tour, il se trouvait dans un etat fort desagreable; ses dents
claquaient, et l'eau qui decoulait de ses vetements reproduisait
a ses pieds en miniature le lac d'ou il sortait.

--Je vous prie, monsieur le gnome, dit-il d'un ton assez aigre,
que pareille chose ne se renouvelle point, ou je serais force de
renoncer a votre connaissance.

--Renoncer a ma connaissance, dites-vous?  fit le gnome en
ricanant.  Mon cher Carl, cela n'est point en votre pouvoir.
Vous avez de votre plein gre plonge dans le lac enchante, ce qui
vous attache a moi pour un certain laps de temps.  Je vous
tiendrais au bout de la plus forte chaine, que je ne serais pas
plus sur que vous me suivrez.  Ainsi donc, marchez et songez a la
recompense.

Carl fut un peu etourdi de ce qu'il entendait; mais il s'apercut
bientot que tout etait exactement vrai; car, des que le gnome se
remit en marche, il se sentit contraint, par une puissance
irresistible, a le suivre.  Bientot, ils se trouverent sur le
versant d'une montagne tres-escarpee; le gnome glissa le long de
cette pente avec la plus parfaite aisance, sans perdre
l'equilibre; quant an pauvre Carl, il accomplit cette descente
avec beaucoup moins de dignite, et surtout avec une telle
impetuosite, que de droite et de gauche de grosses pierres se
deplacaient, s'entrechoquaient avec fracas, et degringolaient
dans les affreux precipices qui l'environnaient.  Ses vetements
etaient dans un etat deplorable; les points des coutures
cedaient, de grands morceaux de son manteau etaient arraches; car
il ne pouvait ralentir un seul instant sa course, afin de se
degager des ronces et des epines qui s'attachaient sans cesse
lui, retenant des parcelles de sa chair a mesure que la rapidit
de sa fuite l'eloignait d'elles.  A la fin, il roula comme un
paquet au pied de la montagne, ou il trouva le gnome, qui se
rejouissait l'odorat en flairant le parfum d'une fleur sauvage.

Carl s'assit un moment pour reprendre sa respiration, et, comme
son sang bouillait d'une rage concentree, il s'ecria:

--Brutal gnome!  je ne vous suivrai pas un pas de plus, ou vous
me porterez; je suis meurtri des pieds a la tete; voyez comme
vous m'avez arrange!

--Ah!  c'est excellent!  fit le gnome sans s'emouvoir.  Nous
allons voir, mon garcon!  Quant a moi, je sois parfaitement a mon
aise, et vous vous apercevrez, lorsque vous me connaitrez
davantage, que je supporte avec une philosophie admirable les
malheurs des autres; venez, Carl, mon bon ami.

Cet horrible _venez_ commencait a avoir pour Carl une terrible
signification; mais, de meme qu'auparavant, il fut force d'obeir.
Il marcha toujours, toujours, jusqu'a ce que ses dents
claquassent de froid; il s'apercut alors que le riant et chaud
paysage etait devenu aride comme en hiver; et il jugea, d'apres
la quantite de pics neigeux se perdant dans les nuages qu'il
voyait autour de lui, qu'une grande mer devait etre proche;
transi au point de pouvoir a peine se trainer, il conjura le
gnome de prendre quelques instants de repos; a la fin, ce dernier
s'assit.

--Je ne m'arrete que pour vous obliger, dit-il; mais je crois que
l'immobilite prolongee serait pour vous chose dangereuse.

A ces mots, il exhiba une pipe qui paraissait beaucoup trop
grande pour avoir jamais pu entrer dans sa poche; il l'alluma, et
commenca de fumer tout comme s'il etait installe confortablement
au coin du feu, chez Carl.  Le pauvre Carl le regarda faire
pendant quelque temps, avec ses dents qui s'entrechoquaient, et
ses membres endoloris; ensuite, il le pria de lui laisser aspirer
une ou deux chaudes bouffees de sa pipe embrasee.

--Je n'oserais pas, Carl: c'est du tabac de demon, beaucoup trop
fort pour vous.  Chauffez vos doigts a la fumee, si vous pouvez.
Je ne puis comprendre ce qui vous manque; moi, je me trouve
parfaitement a mon aise; mais vous n'etes pas philosophe!

Carl gemit, et ne repondit rien a l'imperturbable fumeur.

Apres avoir fume tres longtemps, le gnome secoua sur le bout de
sa botte les cendres de sa pipe, et dit a Carl, grelottant, avec
le sourire le plus affectueux:

--Mon bon ami, vous avez, en verite, bien mauvaise mine!
peut-etre ferions-nous bien de nous remettre a marcher.

Il se leva sur-le-champ, et le pauvre Carl le suivit en
trebuchant.

--Nous aurons plus chaud tout a l'heure, mon cher ami, fit-il en
se tournant vers Carl, qui poussa un grognement sourd en maniere
de replique; car il sentait son impuissance a se soustraire a son
sort.

Ils eurent, en effet, bientot plus chaud; la glace disparut, la
terre etait couverte de verdure, emaillee en profusion de fleurs
embaumees; des guirlandes de ceps de vigne, couverts de grappes
ravissantes, groupees sur les branches etendues, seduisaient
l'oeil.  Ils gravirent la montagne peniblement...  c'est-a-dire
peniblement pour Carl; car, pour le gnome, descendre ou monter
etait aussi facile l'un que l'autre.  A la fin, la montagne
devint aride et dessechee; les cendres craquaient sous leurs
pieds, et des vapeurs nauseabondes s'echappaient de la terre
crevassee.

--Je serais curieux de savoir ou nous allons maintenant, se dit
Carl en grommelant.

Il avait fini par decouvrir que parler a ce demon etait une peine
inutile et une perte de temps.  Son incertitude ne dura pas
longtemps, car les mugissements d'un enorme volcan retentirent
bientot a ses oreilles, et des pierres plurent sur sa tete et sur
ses epaules.  Il se traina de rocher en rocher, expose a chaque
instant aux plus grands perils; la terre se derobait sous ses pas
d'une maniere effrayante, la famee l'etouffait et l'aveuglait,
tandis que l'eternel refrain du gnome: <<Avancez!  avancez!
auquel il lui etait impossible de resister, achevait de le
desesperer.  A la fin, il n'eut plus la conscience de ce qu'il
faisait; il sentit seulement qu'il tombait sur le versant de la
montagne et roulait jusqu'au bas.  Un bruyant clapotement, et la
sensation de l'eau froide, lui annoncerent qu'il venait de tomber
au milieu des vagues de la mer; l'instinct de la conservation le
fit s'efforcer de remonter a la surface.  En reparaissant a fleur
d'eau, il vit le gnome assis sur le tronc d'un arbre immense; les
vagues le ballottaient a sa portee.

--Etendez la main, bon gnome!  fit-il d'une voix defaillante, je
vais enfoncer.

--Bah!  repondit le gnome, du courage, mon ami!  il faut que vous
vous sauviez tout seul; ce petit bout de tronc d'arbre suffit
peine a m'empecher de trop me fatiguer.  Charite bien ordonnee
commence par soi-meme, comme vous savez, c'est le premier point;
le second point, c'est vous; je vous conseille donc de nager fort
et ferme, dans le cas, bien entendu, ou vous voudriez vous en
donner la peine.  Votre bail avec moi est fini, a moins que vous
ne vouliez le renouveler de bonne volonte, par vos actions ou par
vos souhaits; adieu!

Les vagues mugissantes emporterent en un instant le gnome
railleur hors de vue, et Carl resta seul a lutter contre les
flots.  Il nagea donc jusqu'a ce qu'il arrivat en vue du rivage;
alors, par bonheur, il apercut quelques debris de bois pourri qui
flottaient sur la mer, et semblaient avoir appartenu a une
vieille digue; il s'y attacha d'une etreinte desesperee, et se
mit a pousser de grands cris, esperant voir arriver, du rivage,
son secours.  Les cris de Carl a demi submerge finirent par
attirer l'attention des enfants d'un pecheur qui jouaient sur la
berge; insoucieux du danger, ils pousserent une barque dans
l'eau, et se dirigerent vers l'homme qui semblait pres de se
noyer.  Apres bien des efforts infructueux, ces courageux enfants
parvinrent a tirer Carl dans leur bateau.

--Merci!  merci!  balbutia-t-il en regardant ces enfants, qui
n'avaient point hesite a risquer leur vie pour sauver la sienne.

--Ne nous remerciez pas, dit le petit garcon; vous ne savez pas
combien nous sommes heureux que le ciel nous ait procur
l'occasion de vous delivrer d'une mort certaine; c'est a nous
etre reconnaissants chaque fois que nous pouvons faire une bonne
action; voila, du moins, ce que nous enseigne notre bon pere.

--Je voudrais que le mien m'eut donne les memes enseignements,
pensa Carl.

Il embrassa tendrement les enfants; il n'avait rien antre chose
leur donner; car tout son or avait ete perdu au milieu de son
voyage aventureux avec le perfide gnome.

Il demanda son chemin, et un petit paysan, un peu plus age que
ceux qui l'avaient delivre, offrit de traverser les hautes
montagnes avec lui, et de le reconduire jusqu'a sa maison, qui se
trouvait a une tres-grande distance, assurait le petit paysan; ce
qui confondit Carl de surprise.

Deguenille et les pieds blesses, Carl se mit en route avec son
jeune et agile petit guide, qui le soutenait avec la plus vive
sollicitude dans les passages difficiles et dans les rudes
sentiers de la montagne; Carl se sentait honteux et rougissait en
voyant ce simple enfant, sans souci de lui-meme, mettre un si
grand espace entre soi et son village, pour obliger un etranger
pauvre et souffrant, lui gazouiller ses petites chansons
montagnardes pour egayer la longueur du chemin afin qu'il ne
sentit ni la fatigue ni les douleurs; et, lorsqu'ils arrivaient
quelque endroit bien tranquille, s'asseyant a l'ombre a ses
cotes, le jeune paysan etalait le contenu de son bissac, et
partageait gaiement ses provisions avec le voyageur.

A la fin, le chemin devint si facile et si directement trace, que
le complaisant conducteur de Carl se disposa a le quitter pour
retourner chez lui; mais, avant de le faire, il voulait
absolument laisser a Carl le contenu de son havresac, de crainte
que celui-ci ne souffrit de la faim.  Carl ne voulut point y
consentir; car, que deviendrait ce faible enfant, s'il le privait
de sa nourriture?  Tout en persistant dans son refus, il
l'embrassa en le remerciant mille fois, et se mit a descendre la
montagne.--Carl avait appris a penser aux autres.

Il voyagea bien des jours a travers les vallees, apaisant sa faim
avec les mures sauvages des haies, etanchant sa soif dans l'eau
vive des ruisseaux; enfin, il arriva pres d'un village compose de
chaumieres eparses.  La fatigue et le manque de nourriture
avaient enerve sa constitution jadis si robuste; il se traina en
chancelant, avec l'espoir de trouver quelqu'un qui vint a son
secours; mais il ne vit personne, excepte une jolie fille blonde
qui etait assise sur le seuil de sa cabane et mangeait du pain
trempe dans du lait.  Il essaya de s'approcher d'elle; mais,
incapable de faire un pas de plus, il tomba par terre tout de son
long; l'enfant se leva vivement en voyant choir ainsi presque
ses pieds, et en entendant gemir l'etranger have et miserable;
elle lui souleva la tete, et sa paleur livide, ainsi que sa
maigreur, lui ayant devoile les causes de sa souffrance, elle
porta la jatte de lait a ses levres et l'y maintint jusqu'a ce
qu'il eut avale tout ce qu'elle contenait avec l'avidite de la
faim.  Cette enfant, sans penser un seul instant a autre chose
qu'a la detresse de Carl mourant d'inanition, avait
volontairement et avec joie sacrifie son dejeuner.--Souviens-toi
de cela, Carl!--Il s'en souvint, en effet, lorsque, ranime, il se
remit en route, le coeur penetre de l'exemple qu'il avait recu.

Il y avait encore un bien long et bien fatigant bout de chemin
entre lui et sa maison...  Sa maison!  ah!  le coeur lui manquait
quand il se rappelait que ce n'etait plus sa maison; elle
appartenait a son ami et a sa soeur, qu'il avait l'un et l'autre
traites avec un si froid egoisme jusqu'au dernier moment de leur
separation, alors que sa tete etait remplie du mirage des
promesses dorees de l'artificieux gnome, alors qu'il s'imaginait
posseder bientot des richesses immenses, alors enfin qu'il
s'efforcait de mettre, par sa conduite, entre eux et lui, une
assez grande distance pour qu'il ne put etre question de rien
partager avec eux, quand meme ils viendraient a tomber dans le
besoin.  Depuis que de nouveaux sentiments, dus aux bontes dont
il avait ete l'objet de toutes parts sans l'appat d'aucune
recompense, s'emparaient de son coeur, il sentait combien il
aurait peu droit de faire appel a leur charite, lui qui s'etait
rendu indigne de leur amitie; et il soupirait en songeant a ce
qu'il avait ete jadis.

La nuit le surprit dans une lande inculte et desolee, et, pour
completer sa misere, la neige se mit a tomber en gros flocons qui
l'aveuglaient.  Il boutonna etroitement sa redingote en lambeaux,
et lutta contre la bourrasque glacee, qui tourbillonnait autour
de lui avec une sorte de violence vengeresse.  A la fin, la neige
glacee s'amoncela sur ses pieds transis, il avanca plus
lentement, et sa marche devint de plus en plus penible.
L'ouragan redoublant d'impetuosite, il commenca a chanceler; il
s'arreta un instant comme aneanti par le vent furieux, puis il
s'affaissa et fut bientot a demi enseveli sous une couche de
neige.

Un tintement de grelots domina le bruit de la tempete; il
annoncait l'approche d'un chariot couvert dont le roulement etait
amorti par la neige epaisse, a ce point qu'on eut pu douter de sa
presence, si une lanterne, placee a l'interieur, n'eut repandu au
loin sa brillante lumiere.  La voiture atteignit en peu de
minutes l'endroit ou Carl etait etendu; le cheval se cabra
l'aspect de cette forme humaine etendue a terre; le voyageur
descendit, releva l'etranger gele, et, apres quelques vigoureux
efforts, il le deposa sain et sauf dans son chariot, et gagna
toute vitesse le plus prochain hameau, dont on apercevait au loin
les lumieres.  La, des soins actifs rappelerent Carl a la vie, et
le premier visage qui s'offrit a ses regards fut celui de son
excellent beau-frere Wilhelm, qui n'avait pu reconnaitre, dans le
voyageur mourant, isole et deguenille, son frere Carl, si riche
et si egoiste; celui-ci, apres une explication de quelques mots,
decouvrit qu'il avait voyage, avec le gnome, pendant plus d'une
annee, ce qui lui parut inconcevable; toutefois, Wilhelm lui
affirma que rien n'etait plus reel, et l'assura en meme temps
qu'il etait dispose a le recevoir dans sa maison, et a lui
accorder, avec l'oubli complet de ses fautes passees, tout ce que
l'affection sincere est toujours prete a donner.  Cette assurance
fut un baume salutaire pour les blessures physiques et morales de
Carl repentant.  Wilhelm partit, le laissant reposer ses membres
endoloris dans le lit doux et commode des villageois.

Le matin du jour suivant, la honte au visage, Carl s'achemina
vers le seuil bien connu de son ancienne demeure; mais son pied
avait a peine touche la premiere marche de l'escalier, que sa
soeur accourut se jeter dans ses bras et l'embrasser; il cacha sa
figure dans le sein de cette genereuse femme et pleura
abondamment.

Le gnome, qui n'avait pas cesse de le suivre, avec l'espoir qu'il
retomberait en son pouvoir, s'arreta soudain a ce touchant
spectacle; et, tandis qu'il les contemplait tous deux d'un air de
depit, il devint graduellement de moins en moins visible
l'oeil, jusqu'a ce qu'il s'evanouit tout a fait.

Le demon de l'egoisme etait parti pour jamais, et Carl rendit de
sinceres actions de graces a Dieu, pour la terrible epreuve qui
avait cause ce changement, et lui avait demontre qu'en s'occupant
charitablement des interets et du bien-etre des autres, il
travaillait pour lui-meme, et concourait le plus efficacement
son propre bonheur.  Il avait donc, en realite, decouvert un
tresor mille fois plus precieux que tout l'or de la terre.


FIN DE L'EGOISTE




NICOLAS LE PHILOSOPHE




Apres avoir servi son maitre pendant sept ans, Nicolas lui dit:

--Maitre, j'ai fait mon temps, je voudrais bien retourner pres de
ma mere; donnez-moi mes gages.

--Tu m'as servi fidelement comme intelligence et probite,
repondit le maitre de Nicolas; la recompense sera en rapport avec
le service.

Et il lui donna un lingot d'or, qui pouvait bien peser cinq ou
six livres.  Nicolas tira son mouchoir de sa poche, y enveloppa
le lingot, le chargea sur son epaule et se mit en route pour la
maison paternelle.

En cheminant et en mettant toujours une jambe devant l'autre, il
finit par croiser un cavalier qui venait a lui, joyeux et frais,
et monte sur un beau cheval.

--Oh!  dit tout haut Nicolas, la belle chose que d'avoir un
cheval!  On monte dessus, on est dans sa selle comme sur un
fauteuil, on avance sans s'en apercevoir, et l'on n'use pas ses
souliers.

Le cavalier, qui l'avait entendu, lui cria:

--He!  Nicolas, pourquoi vas-tu donc a pied?

--Ah!  ne m'en parlez point, repondit Nicolas; ca me fait
d'autant plus de peine, que j'ai la, sur l'epaule, un lingot d'or
qui me pese tellement, que je ne sais a quoi tient que je ne le
jette dans le fosse.

--Veux-tu faire un echange?  demanda le cavalier.

--Lequel?  fit Nicolas.

--Je te donne mon cheval, donne-moi ton lingot d'or.

--De tout mon coeur, dit Nicolas; mais, je vous previens, il est
lourd en diable.

--Bon!  ce n'est point la ce qui empechera le marche de se faire,
dit le cavalier.

Et il descendit de son cheval, prit le lingot d'or, aida Nicolas
a monter sur la bete et lui mit la bride en main.

--Quand tu voudras aller doucement, dit le cavalier, tu tireras
la bride a toi en disant: <<Oh!>> Quand ta voudras aller vite, tu
lacheras la bride en disant: <<Hop!

Le cavalier, devenu pieton, s'en alla avec son lingot; Nicolas,
devenu cavalier, continua son chemin avec son cheval.

Nicolas ne se possedait pas de joie en se sentant si carrement
assis sur sa selle; il alla d'abord au pas, car il etait assez
mediocre cavalier, puis au trot, puis il s'enhardit et pensa
qu'il n'y aurait pas de mal a faire un petit temps de galop.

Il lacha donc la bride et fit clapper sa langue en criant:

--Hop!  hop!

Le cheval fit un bond, et Nicolas roula a dix pas de lui.

Puis, debarrasse de son cavalier, le cheval partit a fond de
train, et Dieu sait ou il se fut arrete, si un paysan qui
conduisait une vache ne lui eut barre le chemin.

Nicolas se releva, et, tout froisse, se mit a courir apres le
cheval, que le paysan tenait par la bride; mais, tout triste de
sa deconfiture, il dit au brave homme:

--Merci, mon ami!...  C'est une sotte chose que d'aller a cheval,
surtout quand on a une rosse comme celle-ci, qui rue, et, en
ruant, vous demonte son homme de maniere a lui casser le cou.
Quant a moi, je sais bien une chose, c'est que jamais je ne
remonterai dessus.  Ah!  continua Nicolas avec un soupir,
j'aimerais bien mieux une vache; on la suit a son aise par
derriere, et l'on a, en outre, son lait par-dessus le marche,
sans compter le beurre et le fromage.  Foi de Nicolas!  je
donnerais bien des choses pour avoir une vache comme la votre.

--Eh bien, dit le paysan, puisqu'elle vous plait tant, prenez-la;
je consens a l'echanger contre votre cheval.

Nicolas fut transporte de joie: il prit la vache par son licol;
le paysan enfourcha le cheval et disparut.

Et Nicolas se remit en route, chassant la vache devant lui, et
songeant a l'admirable marche qu'il qu'il venait de faire.

Il arriva a une auberge, et, dans sa joie, il mangea tout ce
qu'il avait emporte de chez son maitre, c'est-a-dire un excellent
morceau de pain et de fromage; puis, comme il avait deux liards
dans sa poche, il se fit servir un demi-verre de biere et
continua de conduire sa vache du cote de son village

Vers midi, la chaleur devint etouffante, et, juste en ce moment,
Nicolas se trouvait au milieu d'une lande qui avait bien encore
deux lieues de longueur.

La chaleur etait si insupportable, que le pauvre Nicolas en
tirait la langue de trois pouces hors de la bouche.

--Il y a un remede a cela, se dit Nicolas: je vais traire ma
vache et me regaler de lait.

Il attacha la vache a un arbre desseche, et, comme il n'avait pas
de seau, il posa a terre son bonnet de cuir; mais, quelque peine
qu'il se donnat, il ne put faire sortir une goutte de lait de la
mamelle de la bete.

Ce n'etait pas que la vache n'eut point de lait, mais Nicolas s'y
prenait mal, si mal, que la bete rua, comme on dit, en _vache_,
et, d'un de ses pieds de derriere, lui donna un tel coup a la
tete, qu'elle le renversa, et qu'il fut quelque temps a rouler
droite et a gauche, sans parvenir a se remettre sur ses pieds.

Par bonheur, un charcutier vint a passer avec sa charrette, ou il
y avait un porc.

--Eh!  eh!  demanda le charcutier, qu'y a-t-il donc, mon ami?
es-tu ivre?

--Non pas, dit Nicolas, au contraire, je meurs de soif.

--Cela ne serait pas une raison: nul n'est plus altere qu'un
ivrogne; au reste, et a tout hasard, mon pauvre garcon, bois un
coup.

Il aida Nicolas a se remettre sur ses pieds et lui presenta sa
gourde.

Nicolas l'approcha de sa bouche et y but une large gorgee.

Puis, ayant reprit ses sens:

--Voulez-vous me dire, demanda-t-il au charcutier, pourquoi ma
vache ne donne pas de lait?

Le charcutier se garda bien de lui dire que c'etait parce qu'il
ne savait point la traire.

--Ta vache est vieille, lui dit-il, et n'est plus bonne a rien.

--Pas meme a tuer?  demanda Nicolas.

--Qui diable veux-tu qui mange de la vieille vache?  Autant
manger de la vache enragee!

--Ah!  dit Nicolas, si j'avais un joli petit porc comme celui-ci,
a la bonne heure!  cela est bon depuis les pieds jusqu'a la tete:
avec la chair, on fait du sale; avec les entrailles, on fait des
andouillettes; avec le sang, on fait du boudin.

--Ecoute, dit le charcutier, pour t'obliger...  mais c'est
purement et simplement pour t'obliger...  je te donnerai mon
porc, si ta veux me donner ta vache.

--Que Dieu te recompense, brave homme!  dit Nicolas.

Et, remettant sa vache au charcutier, il descendit le porc de la
charrette et prit le bout de la corde pour le conduire.

Nicolas continua sa route en songeant combien tout allait selon
ses desirs.

Il n'avait pas fait cinq cents pas, qu'un jeune garcon le
rattrapa.  Celui-ci portait sous son bras une oie grasse.

Pour passer le temps, Nicolas commenca a parler de son bonheur et
des echanges favorables qu'il avait faits.

De son cote, le jeune garcon lui raconta qu'il portait son oie
pour festin de bapteme.

--Pese-moi cela par le cou, dit-il a Nicolas.  Hein!  est-ce
lourd!  Il est vrai que voila huit semaines qu'on l'engraisse
avec des chataignes.  Celui qui mordra la-dedans devra s'essuyer
la graisse des deux cotes du menton.

--Oui, dit Nicolas en la soupesant d'une main, elle a son poids;
mais mon cochon pese bien vingt oies comme la tienne.

Le jeune garcon regarda de tous cotes d'un air pensif, et en
secouant la tete:

--Ecoute, dit-il a Nicolas, je ne te connais que depuis dix
minutes, mais tu m'as l'air d'un brave garcon; il faut que ta
saches une chose, c'est qu'il se pourrait qu'a l'endroit de ton
cochon, tout ne fut pas bien en ordre: dans le village que je
viens de traverser, on en a vole un au percepteur.  Je crains
fort que ce ne soit justement celui que tu menes.  Ils ont requis
la marechaussee et envoye des gens pour poursuivre le voleur, et,
tu comprends, ce serait une mauvaise affaire pour toi si l'on te
trouvait conduisant ce cochon.  Le moins qu'il put t'arriver, ce
serait d'etre conduit en prison jusqu'au moment ou l'affaire
serait eclaircie.

A ces mots, la peur saisit Nicolas.

--Jesus Dieu!  dit-il, tire-moi de ce mauvais pas, mon garcon; tu
connais ce pays que j'ai quitte depuis quinze ans, de sorte que
tu as plus de defense que moi.  Donne-moi ton oie et prends mon
cochon.

--Diable!  fit le jeune garcon, je joue gros jeu; cependant, je
ne puis laisser un camarade dans l'embarras.

Et, donnant son oie a Nicolas, il prit le cochon par la corde, et
se jeta avec lui dans un chemin de traverse.

Nicolas continua sa route, debarrasse de ses craintes, et portant
gaiement son oie sous son bras.

--En y reflechissant bien, se disait-il, je viens, outre la
crainte dont je suis debarrasse, de faire un marche excellent.
D'abord, voila une oie qui va me donner un roti delicieux, et
qui, tout en rotissant, me donnera une masse de graisse avec
laquelle je ferai des tartines pendant trois mois, sans compter
les plumes blanches qui me confectionneront un bon oreiller, sur
lequel, des demain au soir, je vais dormir sans etre berce.  Oh!
c'est ma mere qui sera contente, elle qui aime tant l'oie!

Il achevait a peine ces paroles, qu'il se trouva cote a cote avec
un homme qui portait un objet enferme dans sa cravate, qu'il
tenait pendue a la main.

Cet objet gigottait de telle facon, et imprimait a la cravate de
tels balancements, qu'il etait evident que c'etait un animal
vivant, et que cet animal regrettait fort sa liberte.

--Qu'avez-vous donc la, compagnon?  demanda Nicolas.

--Ou, la?  fit le voyageur.

--Dans votre cravate.

--Oh!  ce n'est rien, repondit le voyageur en riant.

Puis, regardant autour de lui pour voir si personne n'etait
portee d'entendre ce qu'il allait dire:

--C'est une perdrix que je viens de prendre au collet, dit-il;
seulement, je suis arrive a temps pour la prendre vivante.  Et
vous, que portez-vous la?

--Vous le voyez bien, c'est une oie, et une belle, j'espere.

Et, tout fier de son oie, Nicolas la montra au braconnier.

Celui-ci regarda l'oie d'un air de dedain, la prit et la flaira.

--Hum!  dit-il, quand comptez-vous la manger?

--Demain au soir, avec ma mere.

--Bien du plaisir!  dit en riant le braconnier.

--Je m'en promets, en effet, du plaisir; mais pourquoi riez-vous?

--Je ris, parce que votre oie est bonne a manger aujourd'hui, et
encore, encore, en supposant que vous aimiez les oies faisandees.

--Diable!  vous croyez?  fit Nicolas.

--Mon cher ami, sachez cela pour votre gouverne: quand on achete
une oie, on l'achete vivante; de cette facon-la, on la tue quand
on veut, et on la mange quand il convient: croyez-moi, si vous
voulez tirer de votre oie un parti quelconque, faites-la rotir
la premiere auberge que vous rencontrerez sur votre chemin, et
mangez-la jusqu'au dernier morceau.

--Non, dit Nicolas; mais faisons mieux: prenez mon oie, qui est
morte, et donnez-moi votre perdrix, qui est vivante: je la tuerai
demain au matin, et elle sera bonne a manger demain au soir.

--Un autre te demanderait du retour; mais, moi, je suis bon
compagnon; quoique ma perdrix soit vivante et que ton oie soit
morte, je te donne ma perdrix troc pour troc.

Nicolas prit la perdrix, la mit dans son mouchoir, qu'il noua par
les quatre coins, et, presse d'arriver le plus tot possible, il
laissa son compagnon entrer dans une auberge pour y manger son
oie, et continua sa route a travers le village.

Au bout du village, il trouva un remouleur.

Le remouleur chantait, tout en repassant des couteaux et des
ciseaux, le premier couplet d'une chanson que connaissait
Nicolas.

Nicolas s'arreta et se mit a chanter le second couplet.

Le remouleur chanta le troisieme.

--Bon!  lui dit Nicolas, du moment que vous etes gai, c'est que
vous etes content.

--Ma foi, oui!  repondit le remouleur; le metier va bien, et,
chaque fois que je mets la main a la pierre, il en tombe une
piece d'argent.  Mais que portez-vous donc la qui fretille ainsi
dans votre cravate?

--C'est une perdrix vivante.

--Ah!...  Ou l'avez-vous prise?

--Je ne l'ai pas prise, je l'ai eue en echange d'une oie.

--Et l'oie?

--Je l'avais eue en echange d'un cochon.

--Et le cochon?

--Je l'avais en en echange d'une vache.

--Et la vache?

--Je l'avais eue en echange d'un cheval.

--Et le cheval?

--Je l'avais eu en echange d'un lingot d'or.

--Et ce lingot d'or?

--C'etait le prix de mes sept annees de service.

--Peste!  vous avez toujours su vous tirer d'affaire!

--Oui, jusqu'aujourd'hui, cela a assez bien marche; seulement,
une fois rentre chez ma mere, il me faudrait un etat dans le
genre du votre.

--Ah!  en effet, c'est un crane etat.

--Est-il bien difficile?

--Vous voyez: il n'y a qu'a faire tourner la meule et en
approcher les couteaux ou les ciseaux qu'on veut affuter.

--Oui; mais il faut une pierre.

--Tenez, dit le remouleur en poussant une vieille meule du pied,
en voila une qui a rapporte plus d'argent qu'elle ne pese, et
cependant elle pese lourd!

--Et ca coute cher, n'est-ce pas, une pierre comme celle-la?

--Dame!  assez cher, fit le remouleur; mais, moi, je suis bon
garcon: donnez-moi votre perdrix, je vous donnerai ma meule.  Ca
vous va-t-il?

--Parbleu!  est-ce que cela se demande?  dit Nicolas; puisque
j'aurai de l'argent chaque fois que je mettrai la main a la
pierre, de quoi m'inquieterais-je maintenant?

Et il donna sa perdrix au remouleur, et prit la vieille meule que
l'autre avait mise au rebut.

Puis, la pierre sous le bras, il partit, le coeur plein de joie
et les yeux brillants de satisfaction.

--Il faut que je sois ne coiffe!  se dit Nicolas; je n'ai qu'
souhaiter pour que mon souhait soit exauce!

Cependant, apres avoir fait une lieue ou deux, comme il etait en
marche depuis le point du jour, il commenca, alourdi par le poids
de la meule, a se sentir tres fatigue; la faim aussi le
tourmentait, ayant mange le matin ses provisions de toute la
journee, tant sa joie etait grande, on se le rappelle, d'avoir
troque sa vache pour un cheval!  A la fin, la fatigue prit
tellement le dessus, que, de dix pas en dix pas, il etait forc
de s'arreter; la meule aussi lui pesait de plus en plus, car elle
semblait s'alourdir au fur et a mesure que ses forces
diminuaient.

Il arriva, eu marchant comme une tortue, au bord d'une fontaine
ou bouillonnait une eau aussi limpide que le ciel qu'elle
refletait; c'etait une source dont on ne voyait pas le fond.

--Allons, s'ecria Nicolas, il est dit que j'aurai de la chance
jusqu'au bout; au moment ou j'allais mourir de soif, voila une
fontaine!

Et, posant sa meule an bord de la source, Nicolas se mit a plat
ventre, et but a sa soif pendant cinq minutes.

Mais, en se relevant, le genou lui glissa; il voulut se retenir
la meule, et, en se retenant, il poussa la pierre, qui tomba
l'eau et disparut dans les profondeurs de la source.

--En verite!  dit Nicolas demeurant un instant a genoux pour
prononcer son action de grace, le bon Dieu est reellement bien
bon de m'avoir debarrasse de cette lourde et maussade pierre,
sans que j'aie le plus petit reproche a me faire.

Et, allege de tout fardeau, les mains et les poches vides, mais
le coeur joyeux, il reprit, tout courant, le chemin de la maison
de sa mere.


FIN






End of Project Gutenberg's Histoire d'un casse-noisette, by Alexandre Dumas

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE ***

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