The Project Gutenberg EBook of La Faute de l'Abbe Mouret, by Emile Zola

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Title: La Faute de l'Abbe Mouret

Author: Emile Zola

Release Date: September, 2004  [EBook #6558]
[This file was first posted on December 28, 2002]
[Most recently updated: July 19, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: iso-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA FAUTE DE L'ABBE MOURET ***




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La Faute de l'Abb Mouret.

By mile Zola.







LIVRE PREMIER



I

La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l'autel.
Elle s'tait attarde  mettre en train la lessive du semestre. Elle
traversa l'glise, pour sonner l'Angelus, boitant davantage dans sa
hte, bousculant les bancs. La corde, prs du confessionnal, tombait
du plafond, nue, rpe, termine par un gros noeud, que les mains
avaient graiss; et elle s'y pendit de toute sa masse,  coups
rguliers, puis s'y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de
travers, le sang crevant sa face large.

Aprs avoir ramen son bonnet d'une lgre tape, essouffle, la
Teuse revint donner un coup de balai devant l'autel. La poussire
s'obstinait l, chaque jour, entre les planches mal jointes de
l'estrade. Le balai fouillait les coins avec un grondement irrit.
Elle enleva ensuite le tapis de la table, et se fcha en constatant
que la grande nappe suprieure, dj reprise en vingt endroits,
avait un nouveau trou d'usure au beau milieu; on apercevait la
seconde nappe, plie en deux, si mince, si claire elle-mme,
qu'elle laissait voir la pierre consacre, encadre dans l'autel de
bois peint. Elle pousseta ces linges roussis par l'usage, promena
vigoureusement le plumeau le long du gradin, contre lequel elle
releva les cartons liturgiques. Puis, montant sur une chaise, elle
dbarrassa la croix et deux des chandeliers de leurs housses de
cotonnade jaune. Le cuivre tait piqu de taches ternes.

- Ah bien! murmura la Teuse  demi-voix, ils ont joliment besoin
d'un nettoyage! Je les passerai au tripoli.

Alors, courant sur une jambe, avec des dhanchements et des
secousses  enfoncer les dalles, elle alla  la sacristie chercher
le Missel, qu'elle plaa sur le pupitre, du ct de l'pire, sans
l'ouvrir, la tranche tourne vers le milieu de l'autel. Et elle
alluma les deux cierges. En emportant son balai, elle jeta un coup
d'oeil autour d'elle, pour s'assurer que le mnage du bon Dieu tait
bien fait. L'glise dormait; la corde seule, prs du confessionnal,
se balanait encore, de la vote au pav, d'un mouvement long et
flexible.

L'abb Mouret venait de descendre  la sacristie, une petite pice
froide, qui n'tait spare de la salle  manger que par un
corridor.

- Bonjour, monsieur le cur, dit la Teuse en se dbarrassant. Ah!
vous avez fait le paresseux, ce matin! Savez-vous qu'il est six
heures un quart.

Et sans donner au jeune prtre qui souriait le temps de rpondre:

- J'ai  vous gronder, continua-t-elle. La nappe est encore troue.
a n'a pas de bon sens! Nous n'en avons qu'une de rechange, et je me
tue les yeux depuis trois jours  la raccommoder... Vous laisserez
le pauvre Jsus tout nu, si vous y allez de ce train.

L'abb Mouret souriait toujours. Il dit gaiement:

- Jsus n'a pas besoin de tant de linge, ma bonne Teuse. Il a
toujours chaud, il est toujours royalement reu, quand on l'aime
bien.

Puis, se dirigeant vers une petite fontaine, il demanda:

- Est-ce que ma soeur est leve? Je ne l'ai pas vue.

- Il y a beau temps que mademoiselle Dsire est descendue, rpondit
la servante, agenouille devant un ancien buffet de cuisine, dans
lequel taient serrs les vtements sacrs. Elle est dj  ses
poules et  ses lapins... Elle attendait hier des poussins qui ne
sont pas venus. Vous pensez quelle motion!

Elle s'interrompit, disant:

- La chasuble d'or, n'est-ce pas?

Le prtre, qui s'tait lav les mains, recueilli, les lvres
balbutiant une prire, fit un signe de tte affirmatif. La paroisse
n'avait que trois chasubles, une violette, une noire et une d'toffe
d'or. Cette dernire, servant les jours o le blanc, le rouge ou le
vert taient prescrits, prenait une importance extraordinaire. La
Teuse la souleva religieusement de la planche garnie de papier bleu,
o elle la couchait aprs chaque crmonie; elle la posa sur le
buffet, enlevant avec prcaution les linges fins qui en
garantissaient les broderies. Un agneau d'or y dormait sur une croix
d'or, entour de larges rayons d'or. Le tissu, lim aux plis,
laissait chapper de minces houppettes! les ornements en relief se
rongeaient et s'effaaient. C'tait, dans la maison, une continuelle
inquitude autour d'elle, une tendresse terrifie,  la voir s'en
aller ainsi paillette  paillette. Le cur devait la mettre presque
tous les jours. Et comment la remplacer, comment acheter les trois
chasubles dont elle tenait lieu, lorsque les derniers fils d'or
seraient uss!

La Teuse, par-dessus la chasuble, tala l'tole, le manipule, le
cordon, l'aube et l'amict. Mais elle continuait  bavarder, tout en
s'appliquant  mettre le manipule en croix sur l'tole, et 
disposer le cordon en guirlande, de faon  tracer l'initiale
rvre du saint nom de Marie.

- Il ne vaut pas plus grand'chose, ce cordon, murmurait-elle. Il
faudra vous dcider  en acheter un autre, monsieur le cur... Ce
n'est pas l'embarras, je vous en tisserais bien un moi-mme, si
j'avais du chanvre.

L'abb Mouret ne rpondait pas. Il prparait le calice sur une
petite table, un grand vieux calice d'argent dor,  pied de bronze,
qu'il venait de prendre au fond d'une armoire de bois blanc, o
taient enferms les vases et les linges sacrs, les Saintes Huiles,
les Missels, les chandeliers, les croix. Il posa en travers de la
coupe un purificatoire propre, mit par-dessus ce linge la patne
d'argent dor, contenant une hostie, qu'il recouvrit d'une petite
pale de lin. Comme il cachait le calice, en pinant les deux plis du
voile d'toffe d'or appareill  la chasuble, la Teuse s'cria:

- Attendez, il n'y a pas de corporal dans la bourse... J'ai pris
hier soir tous les purificatoires, les pales et les corporaux sales
pour les blanchir,  part bien sr, pas dans la lessive... Je ne
vous ai pas dit, monsieur le cur: je viens de la mettre en train,
la lessive. Elle est joliment grasse! Elle sera meilleure que la
dernire fois.

Et pendant que le prtre glissait un corporal dans la bourse, et
qu'il posait sur le voile la bourse, orne d'une croix d'or sur un
fond d'or, elle reprit vivement:

- A propos, j'oubliais! ce galopin de Vincent n'est pas venu.
Voulez-vous que je serve la messe, monsieur le cur?

Le jeune prtre la regarda svrement.

- Eh! ce n'est pas un pch, continua-t-elle avec son bon sourire.
Je l'ai servie une fois, la messe, du temps de monsieur Caffin. Je
la sers mieux que des polissons qui rient comme des paens pour une
mouche volant dans l'glise... Allez, j'ai beau porter un bonnet,
avoir soixante ans, tre grosse comme un tour, je respecte plus le
bon Dieu que ces vermines d'enfant, que j'ai surpris encore, l'autre
jour, jouant  saute-mouton derrire l'autel.

Le prtre continuait  la regarder, refusant de la tte.

- Un trou, ce village, gronda-t-elle. Ils ne sont pas cent
cinquante... Il y a des jours, comme aujourd'hui, o vous ne
trouveriez pas me qui vive aux Artaud. Jusqu'aux enfants au maillot
qui vont dans les vignes! Si je sais ce qu'on fait dans les vignes,
par exemple! Des vignes qui poussent sous les cailloux, sches comme
des chardons! Et un pays de loups,  une lieue de toute route!... A
moins qu'un ange ne descende la servir, votre messe, monsieur le
cur, vous n'avez que moi, ma parole! ou un des lapins de
mademoiselle Dsire, sauf votre respect!

Mais, juste  ce moment, Vincent, le cadet des Brichet, poussa
doucement la porte de la sacristie. Ses cheveux rouges en
broussaille, ses minces yeux gris qui luisaient, fchrent la Teuse.

- Ah! le mcrant! cria-t-elle, je parie qu'il vient de faire
quelque mauvais coup!... Avance donc, polisson, puisque monsieur le
cur a peur que je ne salisse le bon Dieu!

En voyant l'enfant, l'abb Mouret avait pris l'amict. Il baisa la
croix brode au milieu, posa le linge un instant sur sa tte; puis,
le rabattant sur le collet de sa soutane, il croisa et attacha les
cordons, le droit par-dessus le gauche. Il passa ensuite l'aube,
symbole de puret, en commenant par le bras droit. Vincent, qui
s'tait accroupi, tournait autour de lui, ajustant l'aube, veillant
 ce qu'elle tombt galement de tous les cts,  deux doigts de
terre. Ensuite, il prsenta le cordon au prtre, qui s'en ceignit
fortement les reins, pour rappeler ainsi les liens dont le Sauveur
fut charg dans sa Passion.

La Teuse restait debout, jalouse, blesse, faisant effort pour se
taire; mais la langue lui dmangeait tellement, qu'elle reprit
bientt:

- Frre Archangias est venu... Il n'aura pas un enfant,  l'cole,
aujourd'hui. Il est parti comme un coup de vent, pour aller tirer
les oreilles  cette marmaille, dans les vignes... Vous ferez bien
de le voir. Je crois qu'il a quelque chose  vous dire.

L'abb Mouret lui imposa silence de la main. Il n'avait plus ouvert
les lvres. Il rcitait les prires consacres, en prenant le
manipule, qu'il baisa, avant de le mettre  son bras gauche, au-
dessous du coude, comme un signe indiquant le travail des bonnes
oeuvres, et en croisant sur sa poitrine, aprs l'avoir galement
baise, l'tole, symbole de sa dignit et de sa puissance. La Teuse
dut aider Vincent  fixer la chasuble, qu'elle attacha  l'aide de
minces cordons, de faon  ce qu'elle ne retombt pas en arrire.

- Sainte Vierge! j'ai oubli les burettes! balbutia-t-elle, se
prcipitant vers l'armoire. Allons, vite, galopin!

Vincent emplit les burettes, des fioles de verre grossier, tandis
qu'elle se htait de prendre un manuterge propre, dans un tiroir.
L'abb Mouret, tenant le calice de la main gauche par le noeud, les
doigts de la main droite poss sur la bourse, salua profondment,
sans ter sa barrette, un Christ de bois noir pendu au-dessus du
buffet. L'enfant s'inclina galement; puis, passant le premier,
tenant les burettes recouvertes du manuterge, il quitta la
sacristie, suivi du prtre qui marchait les yeux baisss, dans une
dvotion profonde.





II

L'glise, vide, tait toute blanche, par cette matine de mai. La
corde, prs du confessionnal, pendait de nouveau, immobile. La
veilleuse, dans un verre de couleur, brlait, pareille  une tache
rouge,  droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, aprs avoir
port les burettes sur la crdence, revint s'agenouiller  gauche,
au bas du degr, tandis que le prtre, ayant salu le Saint-
Sacrement d'une gnuflexion sur le pav, montait  l'autel et
talait le corporal, au milieu duquel il plaait le calice. Puis,
ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle gnuflexion le plia;
il se signa  voix haute, joignit les mains devant la poitrine,
commena le grand drame divin, d'une face toute ple de foi et
d'amour.

- Introibo ad altare Dei.

- Ad Deum qui laetificat juventutem meam, bredouilla Vincent, qui
mangea les rpons de l'antienne et du psaume, le derrire sur les
talons, occup  suivre la Teuse rdant dans l'glise.

La vieille servante regardait un des cierges d'un air inquiet. Sa
proccupation parut redoubler, pendant que le prtre, inclin
profondment, les mains jointes de nouveau, rcitait le Confiteor.
Elle s'arrta, se frappant  son tour la poitrine, la tte penche,
continuant  guetter le cierge. La voix grave du prtre et les
balbutiements du servant alternrent encore pendant un instant.

- Dominus vobiscum.

- Et cum spiritu tuo.

Et le prtre, largissant les mains, puis les rejoignant, dit avec
une componction attendrie:

- Oremus...

La Teuse ne put tenir davantage. Elle passa derrire l'autel,
atteignit le cierge, qu'elle nettoya, du bout de ses ciseaux. Le
cierge coulait. Il y avait dj deux grandes larmes de cire perdues.
Quand elle revint, rangeant les bancs, s'assurant que les bnitiers
n'taient pas vides, le prtre, mont  l'autel, les mains poses au
bord de la nappe, priait  voix basse. Il baisa l'autel.

Derrire lui, la petite glise restait blafarde des pleurs de la
matine. Le soleil n'tait encore qu'au ras des tuiles. Les Kyrie,
eleison coururent comme un frisson dans cette sorte d'table, passe
 la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres
badigeonnes. De chaque ct, trois hautes fentres,  vitres
claires, fles, creves pour la plupart, ouvraient des jours d'une
crudit crayeuse. Le plein air du dehors entrait l brutalement,
mettant  nu toute la misre du Dieu de ce village perdu. Au fond,
au-dessus de la grande porte, qu'on n'ouvrait jamais, et dont des
herbes barraient le seuil, une tribune en planches,  laquelle on
montait par une chelle de meunier, allait d'une muraille  l'autre,
craquant sous les sabots les jours de fte. Prs de l'chelle, le
confessionnal, aux panneaux disjoints, tait peint en jaune citron.
En face,  ct de la petite porte, se trouvait le baptistre, un
ancien bnitier pos sur un pied en maonnerie. Puis,  droite et 
gauche, au milieu, taient plaqus deux minces autels, entours de
balustrades de bois. Celui de gauche, consacr  la sainte Vierge,
avait une grande Mre de Dieu en pltre dor, portant royalement une
couronne d'or ferme sur ses cheveux chtains; elle tenait, assis
sur son bras gauche, un Jsus, nu et souriant, dont la petite main
soulevait le globe toil du monde; elle marchait au milieu de
nuages, avec des ttes d'anges ailes sous les pieds. L'autel de
droite, o se disaient les messes de mort, tait surmont d'un
Christ en carton peint, faisant pendant  la Vierge; le Christ, de
la grandeur d'un enfant de dix ans, agonisait d'une effrayante
faon, la tte rejete en arrire, les ctes saillantes, le ventre
creus, les membres tordus, clabousss de sang. Il y avait encore
la chaire, une caisse carre, o l'on montait par un escabeau de
cinq degrs, qui s'levait vis--vis d'une horloge  poids, enferme
dans une armoire de noyer, et dont les coups sourds branlaient
l'glise entire, pareils aux battements d'un coeur norme, cach
quelque part, sous les dalles. Tout le long de la nef, les quatorze
stations du chemin de la Croix, quatorze images grossirement
enlumines, encadres de baguettes noires, tachaient du jaune, du
bleu et du rouge de la Passion, la blancheur crue des murs.

- Deo gratias, begaya Vincent,  la fin de l'ptre.

Le mystre d'amour, l'immolation de la sainte victime se prparait.
Le servant prit le Missel, qu'il porta  gauche, du ct de
l'vangile, en ayant soin de ne point toucher les feuillets du
livre. Chaque fois qu'il passait devant le tabernacle, il faisait de
biais une gnuflexion qui lui djetait la taille. Puis, revenu 
droite, il se tint debout, les bras croiss, pendant la lecture de
l'vangile. Le prtre, aprs avoir fait un signe de croix sur le
Missel, s'tait sign lui-mme: au front, pour dire qu'il ne
rougirait jamais de la parole divine; sur la bouche, pour montrer
qu'il tait toujours prt  confesser sa foi; sur son coeur, pour
indiquer que son coeur appartenait  Dieu seul.

- Dominus vobiscum, dit-il en se tournant, le regard noy, en face
des blancheurs froides de l'glise.

- Et cum spiritu tuo, rpondit Vincent, qui s'tait remis  genoux.

Aprs avoir rcit l'Offertoire, le prtre dcouvrit le calice. Il
tint un instant,  la hauteur de sa poitrine, la patne contenant
l'hostie, qu'il offrit  Dieu, pour lui, pour les assistants, pour
tous les fidles vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au
bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice,
qu'il essuya soigneusement avec le purificatoire. Vincent tait
aller chercher sur la crdence les burettes, qu'ils prsenta l'une
aprs l'autre, la burette du vin d'abord, ensuite la burette de
l'eau. Le prtre offrit alors, pour le monde entier, le calice 
demi plein, qu'il remit au milieu du corporal, o il le recouvrit de
la pale. Et ayant pri encore, il revint se faire verser de l'eau
par minces filets sur les extrmits du pouce et de l'index de
chaque main, afin de se purifier des moindres taches du pch. Quand
il se fut essuy au manuterge, la Teuse, qui attendait, vida le
plateau des burettes dans un seau de zinc, au coin de l'autel.

- Orate, fratres, reprit le prtre  voix haute, tourn vers les
bancs vides, les mains largies et rejointes, dans un geste d'appel
aux hommes de bonne volont.

Et, se retournant devant l'autel, il continua, en baissant la voix.
Vincent marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se
perdit. Ce fut alors que des flammes jaunes entrrent par les
fentres. Le soleil,  l'appel du prtre, venait  la messe. Il
claira de larges nappes dores la muraille gauche, le
confessionnal, l'autel de la Vierge, la grande horloge. Un
craquement secoua le confessionnal; la Mre de Dieu, dans une
gloire, dans l'blouissement de sa couronne et de son manteau d'or,
sourit tendrement  l'enfant Jsus, de ses lvres peintes;
l'horloge, rchauffe, battit l'heure,  coups plus vifs. Il sembla
que le soleil peuplait les bancs des poussires qui dansaient dans
ses rayons. La petite glise, l'table blanchie, fut comme pleine
d'une foule tide. Au dehors, on entendait les petits bruits du
rveil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise,
les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs
plumes, donnant un premier coup d'ailes. Mme la campagne entrait
avec le soleil:  une des fentres, un gros sorbier se haussait,
jetant des branches par les carreaux casss, allongeant ses
bourgeons, comme pour regarder  l'intrieur; et, par les fentes de
la grande porte, on voyait les herbes du perron, qui menaaient
d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette vie montante, le grand
Christ, rest dans l'ombre, mettait la mort, l'agonie de sa chair
barbouille d'ocre, clabousse de laque. Un moineau vint se poser
au bord d'un trou; il regarda, puis s'envola; mais il reparut
presque aussitt, et, d'un vol silencieux, s'abattit entres les
bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit.
Bientt, de toutes les branches du sorbier, des moineaux
descendirent, se promenant tranquillement  petits sauts, sur les
dalles.

- Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus, Deus, Sabaoth, dit le prtre 
demi-voix, les paules lgrement penches.

Vincent donna les trois coups de clochette. Mais les moineaux,
effrays de ce tintement brusque, s'envolrent avec un tel bruit
d'ailes, que la Teuse, rentre depuis un instant dans la sacristie,
reparut en grondant:

- Les gueux! ils vont tout salir... Je parie que mademoiselle
Dsire est encore venue leur mettre des mies de pain.

L'instant redoutable approchait. Le corps et le sang d'un Dieu
allaient descendre sur l'autel. Le prtre baisait la nappe, joignait
les mains, multipliait les signes de croix sur l'hostile et sur le
calice. Les prires du canon ne tombaient plus de ses lvres que
dans une extase d'humilit et de reconnaissance. Ses attitudes, ses
gestes, ses inflexions de voix, disaient le peu qu'il tait,
l'motion qu'il prouvait  tre choisi pour une si grande tche.
Vincent vint s'agenouiller derrire lui; il prit la chasuble de la
main gauche, la soutint lgrement, apprtant la clochette. Et lui,
les coudes appuys au bord de la table, tenant l'hostie entre le
pouce et l'index de chaque main, pronona sur elle les paroles de la
conscration: Hoc est enim corpus meum. Puis, ayant fait une
gnuflexion, il l'leva lentement, aussi haut qu'il put, en la
suivant des yeux, pendant que le servant sonnait,  trois fois,
prostern. Il consacra ensuite le vin: Hic est enim calix, les
coudes de nouveau sur l'autel, saluant, levant le calice, le
suivant  son tour des yeux, la main droite serrant le noeud, la
gauche soutenant le pied. Le servant donna trois derniers coups de
clochette. Le grand mystre de la Rdemption venait d'tre
renouvel, le Sang adorable coulait une fois de plus.

- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en tchant d'effrayer les
moineaux, le poing tendu.

Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils taient revenus, au beau
milieu des coups de clochette, effronts, voletant sur les bancs.
Les tintements rpts les avaient mme mis en joie. Ils rpondirent
par de petits cris, qui coupaient les paroles latines d'un rire
perl de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes, la
pauvret douce de l'glise les enchantait. Ils taient l chez eux,
comme dans une grange, dont on aurait laiss une lucarne ouverte,
piaillant, se battant, se disputant les mies rencontres  terre. Un
d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait; un
autre vint, lestement, reconnatre les jupes de la Teuse, que cette
audace mit hors d'elle. A l'autel, le prtre ananti, les yeux
arrts sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints,
n'entendait point cet envahissement de la nef par la tide matine
de mai, ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui
dbordait jusqu'au pied du Calvaire o la nature damne agonisait.

- Per omnia saecula saeculorum, dit-il.

- Amen, rpondit Vincent.

Le Pater achev, le prtre, mettant l'hostie au-dessus du calice, la
rompit au milieu. Il dtacha ensuite, de l'une des moitis, une
particule qu'il laissa tomber dans le prcieux Sang, pour marquer
l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion.
Il dit  haute voix l'Agnus Dei, rcita tout bas les trois Oraisons
prescrites, fit son acte d'indignit; et, les coudes sur l'autel, la
patne sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie  la
fois. Puis, aprs avoir joint les mains  la hauteur de son visage,
dans une fervente mditation, il recueillit sur le corporal, 
l'aide de la patne, les saintes parcelles dtaches de l'hostie,
qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'tant galement attache 
son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le
calice, portant de nouveau la patne sous son menton, il prit tout
le prcieux Sang, en trois fois, sans quitter des lvres le bord de
la coupe, consommant jusqu' la dernire goutte le divin Sacrifice.

Vincent s'tait lev pour retourner chercher les burettes sur la
crdence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbytre
s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage 
une belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait
quelque chose dans son tablier.

- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs taient bons!

Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couve de poussins qui
grouillaient, avec leurs plumes naissantes et les points noirs de
leurs yeux:

- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc
qui monte sur le dos des autres! Et celui-l, le mouchet, qui bat
dj des ailes!... Les oeufs taient joliment bons. Pas un de clair!

La Teuse, qui aidait  la messe quand mme, passant les burettes 
Vincent pour les ablutions, se tourna, dit  haute voix:

- Taisez-vous donc, mademoiselle Dsire! Vous voyez bien que nous
n'avons pas fini.

Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant
comme un ferment d'closion dans l'glise, dans le soleil chaud qui
gagnait l'autel. Dsire resta un instant debout, toute heureuse du
petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la
purification, regardant son frre boire ce vin, pour que rien des
saintes espces ne restt dans sa bouche. Et elle tait encore l,
lorsqu'il revint tenant le calice  deux mains, afin de recevoir sur
le pouce et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but
galement. Mais la poule, cherchant ses petits, arrivait en
gloussant, menaait d'entrer dans l'glise. Alors, Dsire s'en
alla, avec des paroles maternelles pour les poussins, au moment o
le prtre, aprs avoir appuy le purificatoire sur les lvres, le
passait sur les bords, puis dans l'intrieur du calice.

C'tait la fin, les actions de grce rendues  Dieu. Le servant alla
chercher une dernire fois le Missel, le rapporta  droite. Le
prtre remit sur le calice le purificatoire, la patne, la pale;
puis, il pina de nouveau les deux larges plis du voile, et posa la
bourse, dans laquelle il avait pli le corporal. Tout son tre tait
un ardent remerciement. Il demandait au ciel la rmission de ses
pchs, la grce d'une sainte vie, le mrite de la vie ternelle. Il
restait abm dans ce miracle d'amour, dans cette immolation
continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de la chair de
son Sauveur.

Aprs avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant:

- Ite, missa est.

- Deo gratias, rpondit Vincent.

Puis, s'tant retourn pour baiser l'autel, il revint, la main
gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, bnissant
l'glise pleine des gaiets du soleil et du tapage des moineaux.

- Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus
Sanctus.

- Amen, dit le servant en se signant.

Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant
que le prtre lisait, sur le carton de gauche, l'vangile de Saint
Jean, annonant l'ternit du Verbe, le soleil enflammait l'autel,
blanchissait les panneaux de faux marbre, mangeait les clarts des
deux cierges, dont les courtes mches ne faisaient plus que deux
taches sombres. L'astre triomphant mettait dans sa gloire la croix,
les chandeliers, la chasuble, le voile du calice, tout cet or
plissant sous ses rayons. Et lorsque le prtre, prenant le calice,
faisant une gnuflexion, quitta l'autel pour retourner  la
sacristie, la tte couverte, prcd du servant qui remportait les
burettes et le manuterge, l'astre demeura seul matre de l'glise.
Il s'tait pos  son tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la
porte du tabernacle, clbrant les fcondits de mai. Une chaleur
montait des dalles. Les murailles badigeonnes, la grande Vierge, le
grand Christ lui-mme, prenaient un frisson de sve, comme si la
mort tait vaincue par l'ternelle jeunesse de la terre.





III.

La Teuse se hta d'teindre les cierges. Mais elle s'attarda 
vouloir chasser les moineaux. Aussi, quand elle rapporta le Missel 
la sacristie, ne trouva-t-elle plus l'abb Mouret, qui avait rang
les ornements sacrs, aprs s'tre lav les mains. Il tait dj
dans la salle  manger, debout, djeunant d'une tasse de lait.

- Vous devriez bien empcher votre soeur de jeter du pain dans
l'glise, dit la Teuse en entrant. C'est l'hiver dernier qu'elle a
invent ce joli coup-l. Elle disait que les moineaux avaient froid,
que le bon Dieu pouvait bien les nourrir... Vous verrez qu'elle
finira par nous faire coucher avec ses poules et ses lapins.

- Nous aurions plus chaud, rpondit gaiement le jeune prtre. Vous
grondez toujours, la Teuse. Laissez donc notre pauvre Dsire aimer
ses btes. Elle n'a pas d'autre plaisir, la chre innocente.

La servante se planta au milieu de la pice.

- Oh! vous! reprit-elle, vous accepteriez que les pies elles-mmes
btissent leurs nids dans l'glise. Vous ne voyez rien, vous trouvez
tout parfait... Votre soeur est joliment heureuse que vous l'ayez
prise avec vous, au sortir du sminaire. Pas de pre, pas de mre.
Je voudrais savoir qui lui permettrait de patauger comme elle le
fait, dans une basse-cour?

Puis, changeant de ton, s'attendrissant:

- a, bien sr, ce serait dommage de la contrarier. Elle est sans
malice aucune. Elle n'a pas dix ans d'ge, bien qu'elle soit une des
plus fortes filles du pays... Vous savez, je la couche encore, le
soir, et il faut que je lui raconte des histoires pour l'endormir,
comme  une enfant.

L'abb Mouret tait rest debout, achevant sa tasse de lait, les
doigts un peu rougis par la fracheur de la salle  manger, une
grande pice carrele, peinte en gris, sans autres meubles qu'une
table et des chaises. La Teuse enleva une serviette, qu'elle avait
tale sur un coin de la table, pour le djeuner.

- Vous ne salissez gure de linge, murmura-t-elle. On dirait que
vous ne pouvez pas vous asseoir, que vous tes toujours sur le point
de partir... Ah! si vous aviez connu monsieur Caffin, le pauvre
dfunt cur que vous avez remplac! Voil un homme qui tait
douillet! Il n'aurait pas digr, s'il avait mang debout... C'tait
un Normand, de Canteleu, comme moi. Oh' je ne le remercie pas de
m'avoir amen dans ce pays de loups. Les premiers temps, nous
sommes-nous ennuys, bon Dieu! Le pauvre cur avait eu des histoires
bien dsagrables chez nous... Tiens! monsieur Mouret, vous n'avez
donc pas sucr votre lait? Voil les deux morceaux de sucre.

Le prtre posait sa tasse.

- Oui, j'ai oubli, je crois, dit-il.

La Teuse le regarda en face, en haussant les paules. Elle plia dans
la serviette une tartine de pain bis qui tait galement reste sur
la table. Puis, comme le cur allait sortir, elle courut  lui,
s'agenouilla, en criant:

- Attendez, les cordons de vos souliers ne sont seulement pas
nous... Je ne sais pas comment vos pieds rsistent, dans ces
souliers de paysan. Vous, si mignon, qui avez l'air d'avoir t
drlement gt!... Allez, il fallait que l'vque vous connut bien,
pour vous donner la cure la plus pauvre du dpartement.

- Mais, dit le prtre en souriant de nouveau, c'est moi qui ai
choisi les Artaud... Vous tes bien mauvaise ce matin, la Teuse.
Est-ce que nous ne sommes pas heureux, ici? Nous avons tout ce qu'il
nous faut, nous vivons dans une paix de paradis.

Alors, elle se contint, elle rit  son tour, rpondant:

- Vous tes un saint homme, monsieur le cur... Venez voir comme ma
lessive est grasse. a vaudra mieux que de nous disputer.

Il du la suivre, car elle menaait de ne pas le laisser sortir, s'il
ne la complimentait sur sa lessive. Il quittait la salle  manger,
lorsqu'il se heurta  un pltras, dans le corridor.

- Qu'est-ce donc? demanda-t-il.

- Rien, rpondit la Teuse, de son air terrible. C'est le presbytre
qui tombe. Mais vous vous trouvez bien, vous avez tout ce qu'il vous
faut... Ah! Dieu, les crevasses ne manquent pas. Regardez-moi ce
plafond. Est-il assez fendu! Si nous ne sommes pas crass un de ces
jours, nous devrons un fameux cierge  notre ange gardien. Enfin,
puisque a vous convient... C'est comme l'glise. Il y a deux ans
qu'on aurait d remettre les carreaux casss. L'hiver, le bon Dieu
gle. Puis, a empcherait d'entrer ces gueux de moineaux. Je
finirai par coller du papier, moi, je vous en avertis.

- Eh! c'est une ide, murmura le prtre, on pourrait coller du
papier... Quant aux murs, ils sont plus solides qu'on ne croit. Dans
ma chambre, le plancher a flchi seulement devant la fentre. La
maison nous enterrera tous.

Arriv sous le petit hangar, prs de la cuisine, il s'extasia sur
l'excellence de la lessive, voulant faire plaisir  la Teuse; il
fallut mme qu'il la sentit, qu'il mit les doigts dedans. Alors, la
vieille femme, enchante, se montra maternelle. Elle ne gronda plus,
elle courut chercher une brosse, disant:

- Vous n'allez peut-tre pas sortir avec de la boue d'hier  votre
soutane! Si vous l'aviez laisse sur la rampe, elle serait propre...
Elle est encore bonne, cette soutane. Seulement relevez-la bien,
quand vous traversez un champ. Les chardons dchirent tout.

Et elle le faisait tourner, comme un enfant, le secouant des pieds 
la tte, sous les coups violents de la brosse.

- L, l, c'est assez, dit-il en s'chappant. Veillez sur Dsire,
n'est-ce pas? Je vais lui dire que je sors.

Mais,  ce moment, une voix claire appela:

- Serge! Serge!

Dsire arrivait en courant, totue rouge de joie, tte nue, ses
cheveux noirs nous puissamment sur la nuque, avec des mains et des
bras couverts de fumier, jusqu'aux coudes. Elle nettoyait ses
poules. Quand elle vit son frre sur le point de sortir, son
brviaire sous le bras, elle rit plus fort, l'embrassant  pleine
bouche, rejetant les mains en arrire, pour ne pas le toucher.

- Non, non, balbutiait-elle, je te salirais... Oh! je m'amuse! Tu
verras les btes, quand tu reviendras.

Et elle se sauva. L'abb Mouret dit qu'il rentrerait vers onze
heures, pour le djeuner. Il partait, lorsque la Teuse, qui l'avait
accompagn jusqu'au seuil, lui cria ses dernires recommandations.

- N'oubliez pas de voir Frre Archangias... Passez aussi chez les
Brichet; la femme est venue hier, toujours pour ce mariage...
Monsieur le cur, coutez donc! J'ai rencontr la Rosalie. Elle ne
demanderait pas mieux, elle, que d'pouser le grand Fortun. Parlez
au pre Bambousse, peut-tre qu'il vous coutera, maintenant... Et
ne revenez pas  midi, comme l'autre jour. A onze heures, dites, 
onze heures, n'est-ce pas?

Mais le prtre ne se tournait plus. Elle rentra, en disant entre ses
dents:

- Si vous croyez qu'il m'coute... a n'a pas vingt-six ans, et a
n'en fait qu' sa tte. Bien sr, il en remontrerait pour la
saintet  un homme de soixante ans; mais il n'a point vcu, il ne
sait rien, il n'a pas de peine  tre sage comme un chrubin, ce
mignon-l.





IV.

Quand l'abb Mouret ne sentit plus la Teuse derrire lui il
s'arrta, heureux d'tre enfin seul. L'glise tait btie sur un
tertre peu lev, qui descendait en pente douce jusqu'au village;
elle s'allongeait, pareille  une bergerie abandonne, perce de
larges fentres, gaye par des tuiles rouges. Le prtre se
retourna, jetant un coup d'oeil sur le presbytre, une masure
gristre, colle au flanc mme de la nef; puis, comme s'il et
craint d'tre repris par l'intarissable bavardage bourdonnant  ses
oreilles depuis le matin, il remonta  droite, il ne se crut en
sret que devant le grand portail, o l'on ne pouvait l'apercevoir
de la cure. La faade de l'glise, toute nue, ronge par les soleils
et les pluies, tait surmonte d'une troite cage en maonnerie, au
milieu de laquelle une petite cloche mettait son profil noir; on
voyait le bout de la corde, entrant dans les tuiles. Six marches
rompues,  demi enterres par un bout, menaient  la haute porte
ronde, crevasse, mange de poussire, de rouille, de toiles
d'araignes, si lamentable sur ses gonds arrachs, que les coups de
vent semblaient devoir entrer, au premier souffle. L'abb Mouret,
qui avait des tendresses pour cette ruine, alla s'adosser contre un
des vantaux, sur le perron. De l, il embrassait d'un coup d'oeil
tout le pays. Les mains aux yeux, il regarda, il chercha 
l'horizon.

En mai, une vgtation formidable crevait ce sol de cailloux. Des
lavandes colossales, des buissons de genvriers, des nappes d'herbes
rudes, montaient sur le perron, plantaient des bouquets de verdure
sombre jusque sur les tuiles. La premire pousse de la sve
menaait d'emporter l'glise, dans le dur taillis des plantes
noueuses. A cette heure matinale, en plein travail de croissance
c'tait un bourdonnement de chaleur, un long effort silencieux
soulevant les roches d'un frisson. Mais l'abb ne sentait pas
l'ardeur de ces couches laborieuses; il crut que la marche
basculait, et s'adossa contre l'autre battant de la porte.

Le pays s'tendait  deux lieues, ferm par un mur de collines
jaunes, que des bois de pins tachaient de noir; pays terrible aux
landes sches, aux artes rocheuses dchirant le sol. Les quelques
coins de terre labourable talaient des mares saignantes, des champs
rouges, o s'alignaient des files d'amandiers maigres, des ttes
grises d'oliviers, des tranes de vignes, rayant la campagne de
leurs souches brunes. On aurait dit qu'un immense incendie avait
pass l, semant sur les hauteurs les cendres des forts, brlant
les prairies, laissant son clat et sa chaleur de fournaise dans les
creux. A peine, de loin en loin, le vert ple d'un carr de bl
mettait-il une note tendre. L'horizon restait farouche, sans un
filet d'eau, mourant de soif, s'envolant par grandes poussires aux
moindres haleines. Et, tout au bout, par un coin croul des
collines de l'horizon, on apercevait un lointain de verdures
humides, une chappe de la valle voisine, que fcondait la Viorme,
une rivire descendue des gorges de la Seille.

Le prtre, les yeux blouis, abaissa les regards sur le village,
dont les quelques maisons s'en allaient  la dbandade, au bas de
l'glise. Misrables maisons, faites de pierres sches et de
planches maonnes, jetes le long d'un troit chemin, sans rues
indiques. Elles taient au nombre d'une trentaine, les unes tasses
dans le fumier, noires de misre, les autres plus vastes, plus
gaies, avec leurs tuiles roses. Des bouts de jardin, conquis sur le
roc, talaient des carrs de lgumes, coups de haies vives. A cette
heure, les Artaud taient vides; pas une femme aux fentres, pas un
enfant vautr dans la poussire; seules, des bandes de poules
allaient et venaient, fouillant la paille, qutant jusqu'au seuil
des maisons, dont les portes laisses ouvertes billaient
complaisamment au soleil. Un grand chien noir, assis sur son
derrire,  l'entre du village, semblait le garder.

Une paresse engourdissait peu  peu l'abb Mouret. Le soleil montant
le baignait d'une telle tideur, qu'il se laissait aller contre la
porte de l'glise, envahi par une paix heureuse. Il songeait  ce
village des Artaud, pouss l, dans les pierres, ainsi qu'une des
vgtations noueuses de la valle. Tous les habitants taient
parents, tous portaient le mme nom, si bien qu'ils prenaient des
surnoms ds le berceau, pour se distinguer entre eux. Un anctre, un
Artaud, tait venu, qui s'tait fix dans cette lande, comme un
paria; puis, sa famille avait grandi, avec la vitalit farouche des
herbes suant la vie des rochers; sa famille avait fini par tre une
tribu, une commune, dont les cousinages se perdaient, remontaient 
des sicles. Ils se mariaient entre eux, dans une promiscuit
honte; on ne citait pas un exemple d'un Artaud ayant amen une
femme d'un village voisin; les filles seules s'en allaient, parfois.
Ils naissaient, ils mouraient, attachs  ce coin de terre,
pullulant sur leur fumier, lentement, avec une simplicit d'arbres
qui repoussaient de leur semence, sans avoir une ide nette du vaste
monde, au del de ces roches jaunes, entre lesquelles ils
vgtaient. Et pourtant dj, parmi eux, se trouvaient des pauvres
et des riches; des poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit,
taient ferms par de gros cadenas; un Artaud avait tu un Artaud,
un soir, derrire le moulin. C'tait, au fond de cette ceinture
dsole de collines, un peuple  part, une race ne du sol, une
humanit de trois cents ttes qui recommenait les temps.

Lui, gardait toute l'ombre morte du sminaire. Pendant des annes,
il n'avait pas connu le soleil. Il l'ignorait mme encore, les yeux
ferms, fixs sur l'me, n'ayant que du mpris pour la nature
damne. Longtemps, aux heures de recueillement, lorsque la
mditation le prosternait, il avait rv un dsert d'ermite, quelque
trou dans une montagne, o rien de la vie, ni tre, ni plante, ni
eau, ne le viendrait distraire de la contemplation de Dieu. C'tait
un lan d'amour pur, une horreur de la sensation physique. L,
mourant  lui-mme, le dos tourn  la lumire, il aurait attendu de
n'tre plus, de se perdre dans la souveraine blancheur des mes. Le
ciel lui apparaissait tout blanc, d'un blanc de lumire, comme s'il
neigeait des lis, comme si toutes les purets, toutes les
innocences, toutes les chastets flambaient. Mais son confesseur le
grondait, quand il lui racontait ses dsirs de solitude, ses besoins
de candeur divine; il le rappelait aux luttes de l'glise, aux
ncessits du sacerdoce. Plus tard, aprs son ordination, le jeune
prtre tait venu aux Artaud, sur sa propre demande, avec l'espoir
de raliser son rve d'anantissement humain. Au milieu de cette
misre, sur ce col strile, il pourrait se boucher les oreilles aux
bruits du monde, il vivrait dans le sommeil des saints. Et, depuis
plusieurs mois, en effet, il demeurait souriant;  peine un frisson
du village le troublait-il de loin en loin;  peine une morsure plus
chaude du soleil le prenait-elle  la nuque, lorsqu'il suivait les
sentiers, tout au ciel, sans entendre l'enfantement continu au
milieu duquel il marchait.

Le grand chien noir qui gardait les Artaud venait de se dcider 
monter auprs de l'abb Mouret. Il s'tait assis de nouveau sur son
derrire, a ses pieds. Mais le prtre restait perdu dans la douceur
du matin. La veille, il avait commenc les exercices du Rosaire de
Marie; il attribuait la grande joie qui descendait en lui 
l'intercession de la Vierge auprs de son divin Fils. Et que les
biens de la terre lui semblaient mprisables! Avec quelle
reconnaissance il se sentait pauvre! En entrant dans les ordres,
ayant perdu son pre et sa mre le mme jour,  la suite d'un drame
dont il ignorait encore les pouvantes, il avait laiss  un frre
an toute la fortune. Il ne tenait plus au monde que par sa soeur.
Il s'tait charg d'elle, pris d'une sorte de tendresse religieuse
pour sa tte faible. La chre innocente tait si purile, si petite
fille, qu'elle lui apparaissait avec la puret de ces pauvres
d'esprit, auxquels l'vangile accorde le royaume des cieux.
Cependant, elle l'inquitait depuis quelque temps; elle devenait
trop forte, trop saine; elle sentait trop la vie. Mais c'tait 
peine un malaise. Il passait ses journes dans l'existence
intrieure qu'il s'tait faite, ayant tout quitt pour se donner
entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait  s'affranchir
des ncessits du corps, n'tait plus qu'une me ravie par la
contemplation. La nature ne lui prsentait que piges, qu'ordures;
il mettait sa gloire  lui faire violence,  la mpriser,  se
dgager de sa boue humaine. Le juste doit tre insens selon le
monde. Aussi se regardait-il comme un exil sur la terre; il
n'envisageait que les biens clestes, ne pouvant comprendre qu'on
mt en balance une ternit de flicit avec quelques heures d'une
joie prissable. Sa raison le trompait, ses dsirs mentaient. Et,
s'il avanait dans la vertu, c'tait surtout par son humilit et son
obissance. Il voulait tre le dernier de tous, soumis  tous, pour
que la rose divine tombt sur son coeur comme sur un sable aride;
il se disait couvert d'opprobre et de confusion, indigne  jamais
d'tre sauv du pch. tre humble, c'est croire, c'est aimer. Il ne
dpendait mme plus de lui-mme, aveugle, sourd, chair morte. Il
tait la chose de Dieu. Alors, de cette abjection o il s'enfonait,
un hosannah l'emportait au-dessus des heureux et des puissants, dans
le resplendissement d'un bonheur sans fin.

Aux Artaud, l'abb Mouret avait ainsi trouv les ravissements du
clotre, si ardemment souhaites jadis,  chacune de ses lectures de
l'Imitation. Rien en lui n'avait encore combattu. Il tait parfait,
ds le premier agenouillement, sans lutte, sans secousse, comme
foudroy par la grce, dans l'oubli absolu de sa chair. Extase de
l'approche de Dieu que connaissent quelques jeunes prtres; heure
bienheureuse o tout se tait, o les dsirs ne sont qu'un immense
besoin de puret. Il n'avait mis sa consolation chez aucune
crature. Lorsqu'on croit qu'une chose est tout, on ne saurait tre
branl, et il croyait que Dieu tait tout, que son humilit, son
obissance, sa chastet, taient tout. Il se souvenait d'avoir
entendu parler de la tentation comme d'une torture abominable qui
prouve les plus saints. Lui, souriait. Dieu ne l'avait jamais
abandonn. Il marchait dans sa foi, ainsi que dans une cuirasse qui
le protgeait contre les moindres souffles mauvais. Il se rappelait
qu' huit ans il pleurait d'amour, dans les coins; il ne savait pas
qui il aimait; il pleurait, parce qu'il aimait quelqu'un, bien loin.
Toujours il tait rest attendri. Plus tard, il avait voulu tre
prtre, pour satisfaire ce besoin d'affection surhumaine qui faisait
son seul tourment. Il ne voyait pas o aimer davantage. Il
contentait l son tre, ses prdispositions de race, ses rves
d'adolescent, ses premiers dsirs d'homme. Si la tentation devait
venir, il l'attendait avec sa srnit de sminariste ignorant. On
avait tu l'homme en lui, il le sentait, il tait heureux de se
savoir  part, crature chtre, dvie, marque de la tonsure ainsi
qu'une brebis du Seigneur.





V.

Cependant, le soleil chauffait la grande porte de l'glise. Des
mouches dores bourdonnaient autour d'une grande fleur qui poussait
entre deux des marches du perron. L'abb Mouret, un peu tourdi, se
dcidait  s'loigner, lorsque le grand chien noir s'lana, en
aboyant violemment, vers la grille du petit cimetire, qui se
trouvait  gauche de l'glise. En mme temps une voix pre cria:

- Ah! vaurien, tu manques l'cole, et c'est dans le cimetire qu'on
te trouve!... Ne dis pas non! Il y a un quart d'heure que je te
surveille.

Le prtre s'avana. Il reconnut Vincent, qu'un Frre des coles
chrtiennes tenait rudement par une oreille. L'enfant se trouvait
comme suspendu au-dessus d'un gouffre qui longeait le cimetire, et
au fond duquel coulait le Mascle, un torrent dont les eaux blanches
allaient,  deux lieues de l, se jeter dans la Viorne.

- Frre Archangias! dit doucement l'abb, pour inviter le terrible
homme  l'indulgence.

Mais le Frre ne lchait pas l'oreille.

- Ah! c'est vous, monsieur le cur, gronda-t-il. Imaginez-vous que
ce gredin est toujours fourr dans le cimetire. Je ne sais pas quel
mauvais coup il peut faire ici... Je devrais le lcher pour qu'il
allt se casser la tte, l-bas au fond. Ce serait bien fait.

L'enfant ne soufflait mot, cramponn aux broussailles, ses yeux
sournoisement ferms.

- Prenez garde, Frre Archangias, reprit le prtre; il pourrait
glisser.

Et il aida lui-mme Vincent  remonter.

- Voyons, mon petit ami, que faisais-tu l? On ne doit pas jouer
dans les cimetires.

Le galopin avait ouvert les yeux, s'cartant peureusement du Frre,
se mettant sous la protection de l'abb Mouret.

- Je vais vous dire, murmura-t-il en levant sa tte fute vers celui
ci. Il y a un nid de fauvettes dans les ronces, dessous cette roche.
Voici plus de dix jours que je le guette... Alors, comme les petits
sont clos, je suis venu, ce matin, aprs avoir servi votre messe...

- Un nid de fauvettes! dit Frre Archangias. Attends, attends!

Il s'carta, chercha sur une tombe une motte de terre, qu'il revint
jeter dans les ronces. Mais il manqua le nid. Une seconde motte
lance plus adroitement bouscula le frle berceau, jeta les petits
au torrent.

- De cette faon, continua-t-il en se tapant les mains pour les
essuyer, tu ne viendras peut-tre plus rder ici comme un paen...
Les morts iront te tirer les pieds, la nuit, si tu marches encore
sur eux.

Vincent, qui avait ri de voir le nid faire le plongeon, regarda
autour de lui, avec le haussement d'paules d'un esprit fort.

- Oh! je n'ai pas peur, dit-il. Les morts, a ne bouge plus.

Le cimetire, en effet, n'avait rien d'effrayant. C'tait un terrain
nu, o d'troites alles se perdaient sous l'envahissement des
herbes. Des renflements bossuaient la terre, de place en place. Une
seule pierre, debout, toute neuve, la pierre de l'abb Caffin,
mettait sa dcoupure blanche, au milieu. Rien autre que des bras de
croix arrachs, des buis schs, de vieilles dalles fendues, manges
de mousse. On n'enterrait pas deux fois l'an. La mort ne semblait
point habiter ce sol vague, o la Teuse venait, chaque soir, emplir
son tablier d'herbe pour les lapins de Dsire. Un cyprs
gigantesque, plant  la porte, promenait seul son ombre sur le
champ dsert. Ce cyprs, qu'on voyait de trois lieues  la ronde,
tait connu de toute la contre sous le nom de Solitaire.

- C'est plein de lzards, ajouta Vincent, qui regardait le mur
crevass de l'glise. On s'amuserait joliment...

Mais il sortit d'un bond, en voyant le Frre allonger le pied.
Celui-ci fit remarquer au cur le mauvais tat de la grille. Elle
tait toute ronge de rouille, un gond descell, la serrure brise.

- On devrait rparer cela, dit-il.

L'abb Mouret sourit, sans rpondre. Et, s'adressant  Vincent, qui
se battait avec le chien:

- Dis, petit? demanda-t-il, sais-tu o travaille le pre Bambousse,
ce matin?

L'enfant jeta un coup d'oeil sur l'horizon.

- Il doit tre  son champ des Olivettes, rpondit-il, la main
tendue vers la gauche... D'ailleurs, Voriau va vous conduire,
monsieur le cur. Il sait srement o est son matre, lui.

Alors, il tapa dans ses mains, criant:

- Eh! Voriau! eh!

Le grand chien noir hsita un instant, la queue battante, cherchant
 lire dans les yeux du gamin. Puis, aboyant de joie, il descendit
vers le village. L'abb Mouret et Frre Archangias le suivirent, en
causant. Cent pas plus loin, Vincent les quittait sournoisement,
remontant vers l'glise, les surveillant, prt  se jeter derrire
un buisson, s'ils tournaient la tte. Avec une souplesse de
couleuvre, il se glissa de nouveau dans le cimetire, ce paradis o
il y avait des nids, des lzards, des fleurs.

Cependant, tandis que Voriau les devanait sur la route poudreuse,
Frre Archangias disait au prtre, de sa voix irrite:

- Laissez donc! monsieur le cur, de la graine de damns, ces
crapauds-l! On devrait leur casser les reins, pour les rendre
agrables  Dieu. Ils poussent dans l'irrligion, comme leurs pres.
Il y a quinze ans que je suis ici, et je n'ai pas encore pu faire un
chrtien. Ds qu'ils sortent de mes mains, bonsoir! Ils sont tout 
la terre,  leurs vignes,  leurs oliviers. Pas un qui mette le pied
 l'glise. Des brutes qui se battent avec leurs champs de
cailloux!... Menez-moi a  coups de bton, monsieur le cur, 
coups de bton!

Puis, reprenant haleine, il ajouta, avec un geste terrible:

- Voyez-vous, ces Artaud, c'est comme ces ronces qui mangent les
rocs, ici. Il a suffi d'une souche pour que le pays ft empoisonn.
a se cramponne, a se multiplie, a vit quand mme. Il faudra le
feu du ciel, comme  Gomorrhe, pour nettoyer a.

- On ne doit jamais dsesprer des pcheurs, dit l'abb Mouret, qui
marchait  petits pas, dans sa paix intrieure.

- Non, ceux-l sont au diable, reprit plus violemment le Frre. J'ai
t paysan comme eux. Jusqu' dix-huit ans, j'ai pioch la terre. Et
plus tard,  l'Institution, j'ai balay, pluch des lgumes, fait
les plus gros travaux. Ce n'est pas leur rude besogne que je leur
reproche. Au contraire, Dieu prfre ceux qui vivent dans la
bassesse... Mais les Artaud se conduisent en btes, voyez-vous! Ils
sont comme leurs chiens qui n'assistent pas  la messe, qui se
moquent des commandements de Dieu et de l'glise. Ils forniqueraient
avec leurs pices de terre, tant ils les aiment!

Voriau, la queue au vent, s'arrtait, reprenait son trot, aprs
s'tre assur que les deux hommes le suivaient toujours.

- Il y a des abus dplorables, en effet, dit l'abb Mouret. Mon
prdcesseur, l'abb Caffin...

- Un pauvre homme, interrompit le Frre. Il nous est arriv de
Normandie,  la suite d'une vilaine histoire. Ici, il n'a song qu'
bien vivre; il a tout laiss aller  la dbandade.

- Non, l'abb Caffin a certainement fait ce qu'il a pu; mais il faut
avouer que ses efforts sont rests  peu prs striles. Les miens
eux-mmes demeurent le plus souvent sans rsultat.

Frre Archangias haussa les paules. Il marcha un instant en
silence, dhanchant son grand corps maigre taill  coups de hache.
Le soleil tapait sur sa nuque, au cuir tann, mettant dans l'ombre
sa dure face de paysan, en lame de sabre.

- coutez, monsieur le cur, reprit-il enfin, je suis trop bas pour
vous adresser des observations; seulement, j'ai presque le double de
votre ge, je connais le pays, ce qui m'autorise  vous dire que
vous n'arriverez  rien par la douceur... Entendez-vous, le
catchisme suffit. Dieu n'a pas de misricorde pour les impies. Ils
les brlent. Tenez-vous-en  cela.

Et comme l'abb Mouret, la tte penche, n'ouvrait point la bouche,
il continua:

- La religion s'en va des campagnes, parce qu'on la fait trop bonne
femme. Elle a t respecte tant qu'elle a parl en matresse sans
pardon... Je ne sais ce qu'on vous apprend dans les sminaires. Les
nouveaux curs pleurent comme des enfants avec leurs paroissiens.
Dieu semble tout chang... Je jurerais, monsieur le cur, que vous
ne savez mme plus votre catchisme par coeur?

Le prtre, bless de cette volont qui cherchait  s'imposer si
rudement, leva la tte, disant avec quelque scheresse:

- C'est bien, votre zle est louable... Mais n'avez-vous rien  me
dire? Vous tes venu ce matin  la cure, n'est-ce pas?

Frre Archangias rpondit brutalement:

- J'avais  vous dire ce que je vous ai dit... Les Artaud vivent
comme leurs cochons. J'ai encore appris hier que Rosalie, l'ane du
pre Bambousse, est grosse. Toutes attendent a pour se marier.
Depuis quinze ans, je n'en ai pas connu une qui ne soit alle dans
les bls avant de passer  l'glise... Et elles prtendent en riant
que c'est la coutume du pays!

- Oui, murmura l'abb Mouret, c'est un grand scandale... Je cherche
justement le pre Bambousse pour lui parler de cette affaire. Il
serait dsirable, maintenant, que le mariage et lieu au plus tt...
Le pre de l'enfant, parat-il, est Fortun, le grand fils des
Brichet. Malheureusement les Brichet sont pauvres.

- Cette Rosalie! poursuivit le Frre, elle  juste dix-huit ans. a
se perd sur les bancs de l'cole. Il n'y a pas quatre ans, je
l'avais encore. Elle tait dj vicieuse... J'ai maintenant sa soeur
Catherine, une gamine de onze ans qui promet d'tre plus honte que
son ane. On la rencontre dans tous les trous avec ce petit
misrable de Vincent... Allez, on a beau leur tirer les oreilles
jusqu'au sang, la femme pousse toujours en elles. Elles ont la
damnation dans leurs jupes. Des cratures bonnes  jeter au fumier,
avec leurs salets qui empoisonnent! a serait un fameux dbarras,
si l'on tranglait toutes les filles  leur naissance.

Le dgot, la haine de la femme le firent jurer comme un charretier.
L'abb Mouret, aprs l'avoir cout, la face calme, finit par
sourire de sa violence. Il appela Voriau, qui s'tait cart dans un
champ voisin.

- Et, tenez! cria Frre Archangias, en montrant un groupe d'enfants
jouant au fond d'une ravine, voil mes garnements qui manquent
l'cole, sous prtexte d'aller aider leurs parents dans les
vignes!... Soyez sr que cette gueuse de Catherine est au milieu.
Elle s'amuse  glisser. Vous allez voir ses jupes par-dessus sa
tte. L, qu'est-ce que je vous disais!... A ce soir, monsieur le
cur... Attendez, attendez, gredins!

Et il partit en courant, son rabat sale volant sur l'paule, sa
grande soutane graisseuse arrachant les chardons. L'abb Mouret le
regarda tomber au milieu de la bande des enfants, qui se sauvrent
comme un vol de moineaux effarouchs. Mais il avait russi  saisir
par les oreilles Catherine et un autre gamin. Il les ramena du ct
du village, les tenant ferme de ses gros doigts velus, les accablant
d'injures.

Le prtre reprit sa marche. Frre Archangias lui causait parfois
d'tranges scrupules; il lui apparaissait dans sa vulgarit, dans sa
crudit, comme le vritable homme de Dieu, sans attache terrestre,
tout  la volont du ciel, humble, rude, l'ordure  la bouche contre
le pch. Et il se dsesprait de ne pouvoir se dpouiller davantage
de son corps, de ne pas tre laid, immonde, puant la vermine des
saints. Lorsque le Frre l'avait rvolt par des paroles trop crues,
par quelque brutalit trop prompte, il s'accusait ensuite de ses
dlicatesses, de ses fierts de nature, comme de vritables fautes.
Ne devait-il pas tre mort  toutes les faiblesses de ce monde?
Cette fois encore, il sourit tristement, en songeant qu'il avait
failli se fcher, de la leon emporte du Frre. C'tait l'orgueil,
pensait-il, qui cherchait  le perdre en lui faisant prendre les
simples en mpris. Mais, malgr lui, il se sentait soulag d'tre
seul, de s'en aller  petits pas, lisant son brviaire, dlivr de
cette voix pre qui troublait son rve de tendresse pure.





VI.

La route tournait entre des croulements de rocs au milieu desquels
les paysans avaient, de loin en loin, conquis quatre ou cinq mtres
de terre crayeuse, plante de vieux oliviers. Sous les pieds de
l'abb, la poussire des ornires profondes avait de lgers
craquements de neige. Parfois, en recevant  la face un souffle plus
chaud, il levait les yeux de son livre, cherchant d'o lui venait
cette caresse; mais son regard restait vague, perdu sans le voir,
sur l'horizon enflamm, sur les lignes tordues de cette campagne de
passion, sche, pme au soleil, dans un vautrement de femme
ardente et strile. Il rabattait son chapeau sur son front, pour
chapper aux haleines tides; il reprenait sa lecture, paisiblement;
tandis que sa soutane, derrire lui, soulevait une petite fume, qui
roulait au ras du chemin.

- Bonjour, monsieur le cur, lui dit un paysan qui passa.

Des bruits de bche, le long des pices de terre, le sortaient
encore de son recueillement. Il tournait la tte, apercevait au
milieu des vignes de grands vieillards noueux, qui le saluaient. Les
Artaud, en plein soleil, forniquaient avec la terre, selon le mot de
Frre Archangias. C'taient des fronts suants apparaissant derrire
les buissons, des poitrines haletantes se redressant lentement, un
effort ardent de fcondation, au milieu duquel il marchait de son
pas si calme d'ignorance. Rien de troublant ne venait jusqu' sa
chair du grand labeur d'amour dont la splendide matine
s'emplissait.

- Eh! Voriau, on ne mange pas le monde! cria gaiement une voix
forte, faisant taire le chien qui aboyait violemment.

L'abb Mouret leva la tte.

- C'est vous, Fortun, dit-il, en s'avanant au bord du champ, dans
lequel le jeune paysan travaillait. Je voulais justement vous
parler.

Fortun avait le mme ge que le prtre. C'tait un grand garon,
l'air hardi, la peau dure dj. Il dfrichait un coin de lande
pierreuse.

- Par rapport, monsieur le cur? demanda-t-il.

- Par rapport  ce qui c'est pass entre Rosalie et vous, rpondit
le prtre.

Fortun se mit  rire. Il devait trouver drle qu'un cur s'occupt
d'une pareille chose.

- Dame, murmura-t-il, c'est qu'elle a bien voulu. Je ne l'ai pas
force... Tant pis si le pre Bambousse refuse de me la donner! Vous
avez bien vu que son chien cherchait  me mordre tout  l'heure. Il
le lana contre moi.

L'abb Mouret allait continuer, lorsque le vieil Artaud, dit
Brichet, qu'il n'avait pas vu d'abord, sortit de l'ombre d'un
buisson, derrire lequel il mangeait avec sa femme. Il tait petit,
sch par l'ge, la mine humble.

- On vous aura cont des menteries, monsieur le cur, s'cria-t-il.
L'enfant est tout prt  pouser la Rosalie... Ces jeunesses sont
alles ensemble. Ce n'est la faute de personne. Il y en a d'autres
qui ont fait comme eux et qui n'en ont pas moins bien vcu pour
cela... L'affaire ne dpend pas de nous. Il faut parler  Bambousse.
C'est lui qui nous mprise,  cause de son argent.

- Oui, nous sommes trop pauvres, gmit la mre Brichet, une grande
femme pleurnicheuse, qui se leva  son tour. Nous n'avons que ce
bout de champ, o le diable fait grler les cailloux, bien sr. Il
ne nous donne pas du pain... Sans vous, monsieur le cur, la vie ne
serait pas possible.

La mre Brichet tait la seule dvote du village. Quand elle avait
communi, elle rdait autour de la cure, sachant que la Teuse lui
gardait toujours une paire de pains de la dernire cuisson. Parfois
mme, elle emportait un lapin ou une poule, que lui donnait Dsire.

- Ce sont de continuels scandales, reprit le prtre. Il faut que ce
mariage ait lieu au plus tt.

- Mais tout de suite, quand les autres voudront, dit la vieille
femme, trs inquite sur les cadeaux qu'elle recevait. N'est-ce pas?
Brichet, ce n'est pas nous qui serons assez mauvais chrtiens pour
contrarier monsieur le cur.

Fortun ricanait.

- Moi, je suis tout prt, dclara-t-il, et la Rosalie aussi... Je
l'ai vue hier, derrire le moulin. Nous ne sommes pas fchs, au
contraire. Nous sommes rests ensemble,  rire...

L'abb Mouret l'interrompit:

- C'est bien. Je vais parler  Bambousse. Il est l, aux Olivettes,
je crois.

Le prtre s'loignait, lorsque la mre Brichet lui demanda ce
qu'tait devenu son cadet Vincent, parti depuis le matin pour aller
servir la messe. C'tait un galopin qui avait bien besoin des
conseils de monsieur le cur. Et elle accompagna le prtre pendant
une centaine de pas, se plaignant de sa misre, des pommes de terre
qui manquaient, du froid qui avait gel les oliviers, des chaleurs
qui menaaient de brler les maigres rcoltes. Elle le quitta, en
lui affirmant que son fils Fortun rcitait ses prires, matin et
soir.

Voriau, maintenant, devanait l'abb Mouret. Brusquement,  un
tournant de la route, il se lana dans les terres. L'abb dut
prendre un petit sentier qui montait sur un coteau. Il tait aux
Olivettes, le quartier le plus fertile du pays, o le maire de la
commune, Artaud, dit Bambousse, possdait plusieurs champs de bl,
des oliviers et des vignes. Cependant, le chien s'tait jet dans
les jupes d'une grande fille brune, qui eut un beau rire, en
apercevant le prtre.

- Est-ce que votre pre est l, Rosalie? lui demanda ce dernier.

- L, tout contre, dit-elle, tendant la main, sans cesser de
sourire.

Puis, quittant le coin du champ qu'elle sarclait, elle marcha devant
lui. Sa grossesse, peu avance, s'indiquait seulement dans un lger
renflement des hanches. Elle avait le dandinement puissant des
fortes travailleuses, nu-tte au soleil, la nuque roussie, avec des
cheveux noirs plants comme des crins. Ses mains, verdies, sentaient
les herbes qu'elle arrachait.

- Pre, cria-t-elle, voici monsieur le cur qui vous demande.

Et elle ne s'en retourna pas, effronte, gardant son rire sournois
de bte impudique. Bambousse, gras, suant, la face ronde, lcha sa
besogne pour venir gaiement  la rencontre de l'abb.

- Je jurerais que vous voulez me parler des rparations de l'glise,
dit-il, en tapant ses mains pleines de terre. Eh bien! non, monsieur
le cur, ce n'est pas possible. La commune n'a pas le sou... Si le
bon Dieu fournit le pltre et les tuiles, nous fournirons les
maons.

Cette plaisanterie de paysan incrdule le fit clater d'un rire
norme. Il se frappa sur les cuisses, toussa, faillit trangler.

- Ce n'est pas pour l'glise que je suis venu, rpondit l'abb
Mouret. Je voulais vous parler de votre fille Rosalie...

- Rosalie? qu'est-ce qu'elle vous a donc fait? demanda Bambousse, en
clignant les yeux.

La paysanne regardait le jeune prtre avec hardiesse, allant de ses
mains blanches  son cou de fille, jouissant, cherchant  le faire
devenir tout rose. Mais lui, crment, la face paisible, comme
parlant d'une chose qu'il ne sentait point:

- Vous savez ce que je veux dire, pre Bambousse. Elle est grosse,
il faut la marier.

- Ah! c'est pour a, murmura le vieux, de son air goguenard. Merci
de la commission, monsieur le cur. Ce sont les Brichet qui vous
envoient, n'est-ce pas? La mre Brichet va  la messe, et vous lui
donnez un coup de main pour caser son fils; a se comprend... Mais
moi, je n'entre pas l dedans. L'affaire ne me va pas. Voil tout.

Le prtre surpris, lui expliqua qu'il fallait couper court au
scandale, qu'il devait pardonner  Fortun, puisque celui-ci voulait
bien rparer sa faute, enfin que l'honneur de sa fille exigeait un
prompt mariage.

- Ta, ta, ta, reprit Bambousse en branlant la tte, que de paroles!
Je garde ma fille, entendez-vous. Tout a ne me regarde pas... Un
gueux, ce Fortun. Pas deux liards. Ce serait commode si, pour
pouser une jeune fille, il suffisait d'aller avec elle. Dame! entre
jeunesses, on verrait des noces matin et soir... Dieu merci! je ne
suis pas en peine de Rosalie: on sait ce qui lui est arriv: a ne
la rend ni bancale, ni bossue, et elle se mariera avec qui elle
voudra dans le pays.

- Mais son enfant? interrompit le prtre.

- L'enfant? il n'est pas l, n'est-ce pas? Il n'y sera peut-tre
jamais... Si elle fait le petit, nous verrons.

Rosalie, voyant comment tournait la dmarche du cur, crut devoir
s'enfoncer les poings dans les yeux en geignant. Elle se laissa mme
tomber par terre, montrant ses bas bleus qui lui montaient au-dessus
des genoux.

- Tu vas te taire, chienne! cria le pre devenu furieux.

Et il la traita ignoblement, avec des mots crus, qui la faisaient
rire en-dessous, sous ses poings ferms.

- Si je te trouve avec ton mle, je vous attache ensemble, je vous
amne comme a devant le monde... Tu ne veux pas te taire? Attends,
coquine!

Il ramassa une motte de terre, qu'il lui jeta violemment,  quatre
pas. La motte s'crasa sur son chignon, glissant dans son cou, la
couvrant de poussire. tourdie, elle se leva d'un bond, se sauva,
la tte entre les mains pour se garantir. Mais Bambousse eut le
temps de l'atteindre encore avec deux autres mottes: l'une ne fit
que lui effleurer l'paule gauche; l'autre lui arriva en pleine
chine, si rudement, qu'elle tomba sur les genoux.

- Bambousse! s'cria le prtre, en lui arrachant une poigne de
cailloux, qu'il venait de prendre.

- Laissez donc! monsieur le cur, dit le paysan. C'tait de la terre
molle. J'aurais d lui jeter ces cailloux... On voit bien que vous
ne connaissez pas les filles. Elles sont joliment dures. Je
tremperais celle-l au fond de notre puits, je lui casserais les os
 coups de trique, qu'elle n'en irait pas moins  ses salets! Mais
je la guette, et si je la surprends!... Enfin, elles sont toutes
comme cela.

Il se consolait. Il but un coup de vin,  une grande bouteille
plate, garnie de sparterie, qui chauffait sur la terre ardente. Et,
retrouvant son gros rire:

- Si j'avais un verre, monsieur le cur, je vous en offrirais de bon
coeur.

- Alors, demanda de nouveau le prtre, ce mariage?...

- Non, a ne peut pas se faire, on rirait de moi... Rosalie est
gaillarde. Elle vaut un homme, voyez-vous. Je serai oblig de louer
un garon, le jour o elle s'en ira... On reparlera de la chose,
aprs la vendange. Et puis, je ne veux pas tre vol. Donnant,
donnant, n'est-ce pas?

Le prtre resta encore l une grande demi-heure  prcher Bambousse,
 lui parler de Dieu,  lui donner toutes les raisons que la
situation comportait. Le vieux s'tait remis  la besogne; il
haussait les paules, plaisantait, s'enttant davantage. Il finit
par crier:

- Enfin, si vous me demandiez un sac de bl, vous me donneriez de
l'argent... Pourquoi voulez-vous que je laisse aller ma fille contre
rien!

L'abb Mouret, dcourag, s'en alla. Comme il descendait le sentier,
il aperut Rosalie se roulant sous un olivier avec Voriau, qui lui
lchait la figure, ce qui la faisait rire. Elle disait au chien:

- Tu me chatouilles, grande bte. Finis donc!

Puis, quand elle vit le prtre, elle fit mine de rougir, elle ramena
ses vtements, les poings de nouveau dans les yeux. Lui, chercha 
la consoler, en lui promettant de tenter de nouveaux efforts auprs
de son pre. Et il ajouta qu'en attendant, elle devait obir, cesser
tout rapport avec Fortun, ne pas aggraver son pch davantage.

- Oh! maintenant, murmura-t-elle en souriant de son air effront, il
n'y a plus de risque, puisque a y est.

Il ne comprit pas, il lui peignit l'enfer, o brlent les vilaines
femmes. Puis, il la quitta, ayant fait son devoir, repris par cette
srnit qui lui permettait de passer sans un trouble au milieu des
ordures de la chair.





VII.

La matine devenait brlante. Dans ce vaste cirque de roches, le
soleil allumait, ds les premiers beaux jours, un flamboiement de
fournaise. L'abb Mouret,  la hauteur de l'astre, comprit qu'il
avait tout juste le temps de rentrer au presbytre, s'il voulait
tre l  onze heures, pour ne pas se faire gronder par la Teuse.
Son brviaire lu, sa dmarche auprs de Bambousse faite, il s'en
retournait  pas presss, regardant au loin la tache grise de son
glise, avec la haute barre noire que le grand cyprs, le Solitaire,
mettait sur le bleu de l'horizon. Il songeait, dans l'assoupissement
de la chaleur,  la faon la plus riche possible, dont il
dcorerait, le soir, la chapelle de la Vierge, pour les exercices du
mois de Marie. Le chemin allongeait devant lui un tapis de poussire
doux aux pieds, une puret d'une blancheur clatante.

A la Croix-Verte, comme l'abb allait traverser la route qui mne de
Plassans  la Palud, un cabriolet qui descendait la rampe, l'obligea
 se garer derrire un tas de cailloux. Il coupait le carrefour,
lorsqu'une voix l'appela.

- Eh! Serge, eh! mon garon!

Le cabriolet s'tait arrt, un homme se penchait. Alors, le jeune
prtre reconnut un de ses oncles, le docteur Pascal Rougon, que le
peuple de Plassans, o il soignait les pauvres gens pour rien,
nommait "monsieur Pascal" tout court. Bien qu'ayant  peine dpass
la cinquantaine, il tait dj d'un blanc de neige, avec une grande
barbe, de grands cheveux, au milieu desquels sa belle figure
rgulire prenait une finesse pleine de bont.

- C'est  cette heure-ci que tu patauges dans la poussire, toi!
dit-il gaiement, en se penchant davantage pour serrer les deux mains
de l'abb. Tu n'as donc pas peur des coups de soleil?

- Mais pas plus que vous, mon oncle, rpondit le prtre en riant.

- Oh! moi, j'ai la capote de ma voiture. Puis, les malades
n'attendent pas. On meurt par tous les temps, mon garon.

Et il lui conta qu'il courait chez le vieux Jeanbernat, l'intendant
du Paradou, qu'un coup de sang avait frapp dans la nuit. Un voisin,
un paysan qui se rendait au march de Plassans, tait venu le
chercher.

- Il doit tre mort  l'heure qu'il est, continua-t-il. Enfin, il
faut toujours voir... Ces vieux diables-l ont la vie joliment dure.

Il levait le fouet, lorsque l'abb Mouret l'arrta.

- Attendez... Quelle heure avez-vous, mon oncle?

- Onze heures moins un quart.

L'abb hsitait. Il entendait  ses oreilles la voix terrible de la
Teuse, lui criant que le djeuner allait tre froid. Mais il fut
brave, il reprit aussitt:

- Je vais avec vous, mon oncle... Ce malheureux voudra peut-tre se
rconcilier avec Dieu,  sa dernire heure.

Le docteur Pascal ne put retenir un clat de rire.

- Lui! Jeanbernat! dit-il, ah! bien! si tu le convertis jamais,
celui-l!... a ne fait rien, viens toujours. Ta vue seule est
capable de le gurir.

Le prtre monta. Le docteur, qui parut regretter sa plaisanterie, se
montra trs affectueux, tout en jetant au cheval de lgers
claquements de langue. Il regardait son neveu curieusement, du coin
de l'oeil, de cet air aigu des savants qui prennent des notes. Il
l'interrogea, par petites phrases, avec bonhomie, sur sa vie, sur
ses habitudes, sur le bonheur tranquille dont il jouissait aux
Artaud. Et,  chaque rponse satisfaisante, il murmurait, comme se
parlant  lui-mme, d'un ton rassur:

- Allons, tant mieux, c'est parfait.

Il insista surtout sur l'tat de sant du jeune cur. Celui-ci,
tonn, lui assurait qu'il se portait  merveille, qu'il n'avait ni
vertiges, ni nauses, ni maux de tte.

- Parfait, parfait, rptait l'oncle Pascal. Au printemps, tu sais,
le sang travaille. Mais tu es solide, toi... A propos, j'ai vu ton
frre Octave,  Marseille, le mois pass. Il va partir pour Paris,
il aura l-bas une belle situation dans le haut commerce. Ah! le
gaillard, il mne une jolie vie!

- Quelle vie? demanda navement le prtre.

Le docteur, pour viter de rpondre, claqua de la langue. Puis, il
reprit:

- Enfin, tout le monde se porte bien, ta tante Flicit, ton oncle
Rougon, et les autres... a n'empche pas que nous ayons bon besoin
de tes prires. Tu es le saint de la famille, mon brave; je compte
sur toi pour faire le salut de toute la bande.

Il riait, mais avec tant d'amiti, que Serge lui-mme arriva 
plaisanter.

- C'est qu'il y en a, dans le tas, continua-t-il, qui ne seront pas
aiss  mener en paradis. Tu entendrais de belles confessions, s'ils
venaient  tour de rle... Moi, je n'ai pas besoin qu'ils se
confessent, je les suis de loin, j'ai leurs dossiers chez moi, avec
mes herbiers et mes notes de praticien. Un jour, je pourrai tablir
un tableau d'un fameux intrt... On verra, on verra!

Il s'oubliait, pris d'un enthousiasme juvnile pour la science. Un
coup d'oeil jet sur la soutane de son neveu, l'arrta net.

- Toi, tu es cur, murmura-t-il; tu as bien fait, on est trs
heureux, cur. a t'a pris tout entier, n'est-ce pas? de faon, que
te voil tourn au bien... Va, tu ne te serais jamais content
ailleurs. Tes parents, qui partaient comme toi, ont eu beau faire
des vilenies; ils sont encore  se satisfaire... Tout est logique l
dedans, mon garon. Un prtre complte la famille. C'tait forc,
d'ailleurs. Notre sang devait aboutir l... Tant mieux pour toi, tu
as eu le plus de chance.

Mais il se reprit, souriant trangement.

- Non, c'est ta soeur Dsire qui a eu le plus de chance.

Il siffla, donna un coup de fouet, changea de conversation. Le
cabriolet, aprs avoir mont une cte assez roide, filait entre des
gorges dsoles; puis, il arriva sur un plateau, dans un chemin
creux, longeant une haute muraille interminable. Les Artaud avaient
disparu; on tait en plein dsert.

- Nous approchons, n'est-ce pas? demanda le prtre.

- Voici le Paradou, rpondit le docteur, en montrant la muraille. Tu
n'es donc point encore venu par ici? Nous ne sommes pas  une lieue
des Artaud... Une proprit qui a d tre superbe, ce Paradou. La
muraille du parc, de ce ct, a bien deux kilomtres. Mais, depuis
plus de cent ans, tout y pousse  l'aventure.

- Il y a de beaux arbres, fit remarquer l'abb, en levant la tte,
surpris des masses de verdure qui dbordaient.

- Oui, ce coin-l est trs fertile. Aussi le parc est-il une
vritable fort, au milieu des roches peles qui l'entourent...
D'ailleurs, c'est de l que le Mascle sort. On m'a parl de trois ou
quatre sources, je crois.

Et, en phrases haches, coupes d'incidentes trangres au sujet, il
raconta l'histoire du Paradou, une sorte de lgende qui courait le
pays. Du temps de Louis XV, un seigneur y avait bti un palais
superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux
ruisselantes, des statues, tout un petit Versailles perdu dans les
pierres, sous le grand soleil du Midi. Mais il n'y tait venu passer
qu'une saison, en compagnie d'une femme adorablement belle, qui
mourut l sans doute, car personne ne l'avait vue en sortir. L'anne
suivante, le chteau brla, les portes du parc furent cloues, les
meurtrires des murs elles-mmes s'emplirent de terre; si bien que,
depuis cette poque lointaine, pas un regard n'tait entr dans ce
vaste enclos, qui tenait tout un des hauts plateaux des Garrigues.

- Les orties ne doivent pas manquer, dit en riant l'abb Mouret...
a sent l'humide tout le long de ce mur, vous ne trouvez pas, mon
oncle?

Puis, aprs un silence:

- Et  qui appartient le Paradou, maintenant? demanda-t-il.

- Ma foi, on ne sait pas, rpondit le docteur. Le propritaire est
venu dans le pays, il y a une vingtaine d'annes. Mais il a t
tellement effray par ce nid  couleuvres, qu'il n'a plus reparu...
Le vrai matre est le gardien de la proprit, ce vieil original de
Jeanbernat, qui a trouv le moyen de se loger dans un pavillon, dont
les pierres tiennent encore... Tiens, tu vois, cette masure grise,
l bas, avec ces grandes fentres manges de lierre.

Le cabriolet passa devant une grille seigneuriale, toute saignante
de rouille, garnie  l'intrieur de planches maonnes. Les sauts-
de-loup taient noirs de ronces. A une centaine de mtres, le
pavillon habit par Jeanbernat se trouvait enclav dans le parc, sur
lequel une de ses faades donnait. Mais le gardien semblait avoir
barricad sa demeure, de ce ct; il avait dfrich un troit
jardin, sur la route; il vivait l, au midi, tournant le dos au
Paradou, sans paratre se douter de l'normit des verdures
dbordant derrire lui.

Le jeune prtre sauta  terre, regardant curieusement, interrogeant
le docteur qui se htait d'attacher le cheval  un anneau scell
dans le mur.

- Et ce vieillard vit seul, au fond de ce trou perdu? demanda-t-il.

- Oui, compltement seul, rpondit l'oncle Pascal.

Mais il se reprit.

- Il a avec lui une nice qui lui est tombe sur les bras, une drle
de fille, une sauvage... Dpchons. Tout a l'air mort dans la
maison.





VIII.

Au soleil de midi, la maison dormait, les persiennes closes, dans le
bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre,
jusqu'aux tuiles. Une paix heureuse baignait cette ruine
ensoleille. Le docteur poussa la porte de l'troit jardin, qu'une
haie vive, trs leve, entourait. L,  l'ombre d'un pan de mur,
Jeanbernat, redressant sa haute taille, fumait tranquillement sa
pipe, dans le grand silence, en regardant pousser ses lgumes.

- Comment! vous tes debout, farceur! cria le docteur stupfait.

- Vous veniez donc m'enterrer, vous! gronda le vieillard rudement.
Je n'ai besoin de personne. Je me suis saign...

Il s'arrta net en apercevant le prtre, et eut un geste si
terrible, que l'oncle Pascal s'empressa d'intervenir.

- C'est mon neveu, dit-il, le nouveau cur des Artaud, un brave
garon... Que diable! nous n'avons pas couru les routes  pareille
heure pour vous manger, pre Jeanbernat.

Le vieux se calma un peu.

- Je ne veux pas de calotin chez moi, murmura-t-il. a suffit pour
faire crever les gens. Entendez-vous, docteur, pas de drogues et pas
de prtres quand je m'en irai; autrement, nous nous fcherions...
Qu'il entre tout de mme, celui-l, puisqu'il est votre neveu.

L'abb Mouret, interdit, ne trouva pas une parole. Il restait
debout, au milieu d'une alle,  examiner cette trange figure, ce
solitaire coutur de rides,  la face de brique cuite, aux membres
schs et tordus comme des paquets de cordes, qui semblait porter
ses quatre-vingts ans avec un ddain ironique de la vie. Le docteur
ayant tent de lui prendre le pouls, il se fcha de nouveau.

- Laissez-moi donc tranquille! Je vous dis que je me suis saign
avec mon couteau! C'est fini, maintenant... Quelle est la brute de
paysan qui est all vous dranger? Le mdecin, le prtre, pourquoi
pas les croque-morts?... Enfin, que voulez-vous, les gens sont
btes. a ne va pas nous empcher de boire un coup.

Il servit une bouteille et trois verres, sur une vieille table,
qu'il sortit,  l'ombre. Les verres remplis jusqu'au bord, il voulut
trinquer. Sa colre se fondait dans une gaiet goguenarde.

- a ne vous empoisonnera pas, monsieur le cur, dit-il. Un verre de
bon vin n'est pas un pch... Par exemple, c'est bien la premire
fois que je trinque avec une soutane, soit dit sans vous offenser.
Ce pauvre abb Caffin, votre prdcesseur, refusait de discuter avec
moi... Il avait peur.

Et il eut un large rire, continuant:

- Imaginez-vous qu'il s'tait engag  me prouver que Dieu existe...
Alors, je ne le rencontrais plus sans le dfier. Lui, filait
l'oreille basse, je vous assure.

- Comment, Dieu n'existe pas! s'cria l'abb Mouret, sortant de son
mutisme.

- Oh! comme vous voudrez, reprit railleusement Jeanbernat. Nous
recommencerons ensemble, si cela peut vous faire plaisir...
Seulement, je vous prviens que je suis trs fort. Il y a l-haut,
dans une chambre, quelques milliers de volumes sauvs de l'incendie
du Paradou, tous les philosophes du dix-huitime sicle, un tas de
bouquins sur la religion. J'en ai appris de belles, l dedans.
Depuis vingt ans, je lis a... Ah! dame, vous trouverez  qui
parler, monsieur le cur.

Il s'tait lev. D'un long geste, il montra l'horizon entier, la
terre, le ciel, en rptant solennellement:

- Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, a
sera fini.

Le docteur Pascal avait donn un lger coup de coude  l'abb
Mouret. Il clignait les yeux, tudiant curieusement le vieillard,
approuvant de la tte pour le pousser  parler.

- Alors, pre Jeanbernat, vous tes un matrialiste? demanda-t-il.

- Eh! je ne suis qu'un pauvre homme, rpondit le vieux en rallumant
sa pipe. Quand le comte de Corbire, dont j'tais le frre de lait,
est mort d'une chute de cheval, les enfants m'ont envoy garder ce
parc de la Belle-au-Bois-dormant, pour se dbarrasser de moi.
J'avais soixante ans, je me croyais fini. Mais la mort m'a oubli.
Et j'ai d m'arranger un trou... Voyez-vous, lorsqu'on vit tout
seul, on finit par voir les choses d'une drle de faon. Les arbres
ne sont plus des arbres, la terre prend des airs de personne
vivante, les pierres vous racontent des histoires. Des btises,
enfin. Je sais des secrets qui vous renverseraient. Puis, que
voulez-vous qu'on fasse, dans ce diable de dsert? J'ai lu les
bouquins, a m'a plus amus que la chasse... Le comte, qui sacrait
comme un paen, m'avait toujours rpt: "Jeanbernat, mon garon, je
compte bien te retrouver en enfer, pour que tu me serves l-bas
comme tu m'auras servi l-haut."

Il fit de nouveau son large geste autour de l'horizon, en reprenant:

- Entendez-vous, rien, il n'y a rien... Tout a, c'est de la farce.

Le docteur Pascal se mit  rire.

- Une belle farce, en tous cas, dit-il. Pre Jeanbernat, vous tes
un cachottier. Je vous souponne d'tre amoureux, avec vos airs
blass. Vous parliez bien tendrement des arbres et des pierres, tout
 l'heure.

- Non, je vous assure, murmura le vieillard, a m'a pass.
Autrefois, c'est vrai, quand je vous ai connu et que nous allions
herboriser ensemble, j'tais assez bte pour aimer toutes sortes de
choses, dans cette grande menteuse de campagne. Heureusement que les
bouquins ont tu a... Je voudrais que mon jardin ft plus petit; je
ne sors pas sur la route deux fois par an. Vous voyez ce banc. Je
passe l mes journes,  regarder pousser mes salades.

- Et vos tournes dans le parc? interrompit le docteur.

- Dans le parc! rpta Jeanbernat d'un air de profonde surprise,
mais il y a plus de douze ans que je n'y ai mis les pieds! Que
voulez-vous que j'aille faire, au milieu de ce cimetire? C'est trop
grand. C'est stupide, ces arbres qui n'en finissent plus, avec de la
mousse partout, des statues rompues, des trous dans lesquels on
manque de se casser le cou  chaque pas. La dernire fois que j'y
suis all, il faisait si noir sous les feuilles, a empoisonnait si
fort les fleurs sauvages, des souffles si drles passaient dans les
alles, que j'ai eu comme peur. Et je me suis barricad, pour que le
parc n'entrt pas ici... Un coin de soleil, trois pieds de laitue
devant moi, une grande haie qui me barre tout l'horizon, c'est dj
trop pour tre heureux. Rien, voil ce que je voudrais, rien du
tout, quelque chose de si troit, que le dehors ne pt venir m'y
dranger. Deux mtres de terre, si vous voulez, pour crever sur le
dos.

Il donna un coup de poing sur la table, haussant brusquement la
voix, criant  l'abb Mouret:

- Allons, encore un coup, monsieur le cur. Le diable n'est pas au
fond de la bouteille, allez!

Le prtre prouvait un malaise. Il se sentait sans force pour
ramener  Dieu cet trange vieillard, dont la raison lui parut
singulirement dtraque. Maintenant, il se rappelait certains
bavardages de la Teuse sur le Philosophe, nom que les paysans des
Artaud donnaient  Jeanbernat. Des bouts d'histoires scandaleuses
tranaient vaguement dans sa mmoire. Il se leva, faisant un signe
au docteur, voulant quitter cette maison, o il croyait respirer une
odeur de damnation. Mais, dans sa crainte sourde, une singulire
curiosit l'attardait. Il restait l, allant au bout du petit
jardin, fouillant le vestibule du regard, comme pour voir au del,
derrire les murs. Par la porte grande ouverte, il n'apercevait que
la cage noire de l'escalier. Et il revenait, cherchant quelque trou,
quelque chappe sur cette mer de feuilles, dont il sentait le
voisinage,  un large murmure qui semblait battre la maison d'un
bruit de vagues.

- Et la petite va bien? demanda le docteur en prenant son chapeau.

- Pas mal, rpondit Jeanbernat. Elle n'est jamais l. Elle disparat
pendant des matines entires... Peut-tre tout de mme qu'elle est
dans les chambres du haut.

Il leva la tte, il appela:

- Albine! Albine!

Puis, haussant les paules:

- Ah bien! oui, c'est une fameuse gourgandine... Au revoir, monsieur
le cur. Tout  votre disposition.

Mais l'abb Mouret n'eut pas le temps de relever ce dfi du
Philosophe. Une porte venait de s'ouvrir brusquement, au fond du
vestibule; une troue clatante s'tait faite, dans le noir de la
muraille. Ce fut comme une vision de fort vierge, un enfoncement de
futaie immense, sous une pluie de soleil. Dans cet clair, le prtre
saisit nettement, au loin, des dtails prcis: une grande fleur
jaune au centre d'une pelouse, une nappe d'eau qui tombait d'une
haute pierre, un arbre colossal empli d'un vol d'oiseaux; le tout
noy, perdu, flambant, au milieu d'un tel gchis de verdure, d'une
dbauche telle de vgtation, que l'horizon entier n'tait plus
qu'un panouissement. La porte claqua, tout disparut.

- Ah! la gueuse! cria Jeanbernat, elle tait encore dans le Paradou!

Albine riait sur le seuil du vestibule. Elle avait une jupe orange,
avec un grand fichu rouge attach derrire la taille, ce qui lui
donnait un air de bohmienne endimanche. Et elle continuait  rire,
la tte renverse, la gorge toute gonfle de gaiet, heureuse de ses
fleurs, des fleurs sauvages tresses dans ses cheveux blonds, noues
 son cou,  son corsage,  ses bras minces, nus et dors. Elle
tait comme un grand bouquet d'une odeur forte.

- Va, tu es belle! grondait le vieux. Tu sens l'herbe,  empester...
Dirait-on qu'elle a seize ans, cette poupe!

Albine, effrontment, riait plus fort. Le docteur Pascal, qui tait
son grand ami, se laissa embrasser par elle.

- Alors, tu n'as pas peur dans le Paradou, toi? lui demanda-t-il.

- Peur? de quoi donc? dit-elle avec des yeux tonns. Les murs sont
trop hauts, personne ne peut entrer... Il n'y a que moi. C'est mon
jardin,  moi toute seule. Il est joliment grand. Je n'en ai pas
encore trouv le bout.

- Et les btes? interrompit le docteur.

- Les btes? elles ne sont pas mchantes, elles me connaissent bien.

- Mais il fait noir sous les arbres?

- Pardi! il y a de l'ombre; sans cela, le soleil me mangerait la
figure... On est bien  l'ombre, dans les feuilles.

Et elle tournait, emplissant l'troit jardin du vol de ses jupes,
secouant cette pre senteur de verdure qu'elle portait sur elle.
Elle avait souri  l'abb Mouret, sans honte aucune, sans
s'inquiter des regards surpris dont il la suivait. Le prtre
s'tait cart. Cette enfant blonde,  la face longue, ardente de
vie, lui semblait la fille mystrieuse et troublante de cette fort
entrevue dans une nappe de soleil.

- Dites, j'ai un nid de merles, le voulez-vous? demanda Albine au
docteur.

- Non, merci, rpondit celui-ci en riant. Il faudra le donner  la
soeur de monsieur le cur, qui aime bien les btes... Au revoir,
Jeanbernat.

Mais Albine s'tait attaque au prtre.

- Vous tes le cur des Artaud, n'est-ce pas? Vous avez une soeur?
J'irai la voir... Seulement, vous ne me parlerez pas de Dieu. Mon
oncle ne veut pas.

- Tu nous ennuies, va-t-en, dit Jeanbernat en haussant les paules.

D'un bond de chvre, elle disparut, laissant une pluie de fleurs
derrire elle. On entendit le claquement d'une porte, puis des rires
derrire la maison, des rires sonores qui allrent en se perdant,
comme au galop d'une bte folle lche dans l'herbe.

- Vous verrez qu'elle finira par coucher dans le Paradou, murmura le
vieux de son air indiffrent.

Et, comme il accompagnait les visiteurs:

- Docteur, reprit-il, si vous me trouviez mort, un de ces quatre
matins, rendez-moi donc le service de me jeter dans le trou au
fumier, l, derrire mes salades... Bonsoir, messieurs.

Il laissa retomber la barrire de bois qui fermait la haie. La
maison reprit sa paix heureuse, au soleil de midi, dans le
bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre,
jusqu'aux tuiles.





IX.

Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long
de l'interminable mur du Paradou. L'abb Mouret, silencieux, levait
les yeux, regardait les grosses branches qui se tendaient par-dessus
ce mur, comme des bras de gants cachs. Des bruits venaient du
parc, des frlements d'ailes, des frissons de feuilles, des bonds
furtifs cassant les branches, de grands soupirs ployant les jeunes
pousses, toute une haleine de vie roulant sur les cimes d'un peuple
d'arbres. Et, parfois,  certain cri d'oiseau qui ressemblait  un
rire humain, le prtre tournait la tte avec une sorte d'inquitude.

- Une drle de gamine! disait l'oncle Pascal, en lchant un peu les
guides. Elle avait neuf ans, lorsqu'elle est tombe chez ce paen.
Un frre  lui, qui s'est ruin, je ne sais plus dans quoi. La
petite se trouvait en pension quelque part, quand le pre s'est tu.
C'tait mme une demoiselle, savante dj, lisant, brodant,
bavardant, tapant sur les pianos. Et coquette donc! Je l'ai vue
arriver, avec des bas  jour, des jupes brodes, des guimpes, des
manchettes, un tas de falbalas... Ah bien! les falbalas ont dur
longtemps!

Il riait. Une grosse pierre faillit faire verser le cabriolet.

- Si je ne laisse pas une roue de ma voiture dans ce gredin de
chemin! murmura-t-il. Tiens-toi ferme, mon garon.

La muraille continuait toujours. Le prtre coutait.

- Tu comprends, reprit le docteur, que le Paradou, avec son soleil,
ses cailloux, ses chardons, mangerait une toilette par jour. Il n'a
fait que trois ou quatre bouches des belles robes de la petite.
Elle revenait nue... Maintenant, elle s'habille comme une sauvage.
Aujourd'hui, elle tait encore possible. Mais il y a des fois o
elle n'a gure que ses souliers et sa chemise!... Tu as entendu? le
Paradou est  elle. Ds le lendemain de son arrive, elle en a pris
possession. Elle vit l, sautant par le fentre, lorsque Jeanbernat
ferme la porte, s'chappant quand mme, allant on ne sait o, au
fond de trous perdus, connus d'elle seule... Elle doit mener un joli
train, dans ce dsert.

- coutez donc, mon oncle, interrompit l'abb Mouret. On dirait un
trot de bte, derrire cette muraille.

L'oncle Pascal couta.

- Non, dit-il au bout d'un silence, c'est le bruit de la voiture,
contre les pierres... Va, la petite ne tape plus sur les pianos, 
prsent. Je crois mme qu'elle ne sait plus lire. Imagine-toi une
demoiselle retourne  l'tat de vaurienne libre, lche en
rcration dans une le abandonne. Elle n'a gard que son fin
sourire de coquette, quand elle veut... Ah! par exemple, si tu sais
jamais une fille  lever, je ne te conseille pas de la confier 
Jeanbernat. Il a une faon de laisser agir la nature tout  fait
primitive. Lorsque je me suis hasard  lui parler d'Albine, il m'a
rpondu qu'il ne fallait pas empcher les arbres de pousser  leur
gr. Il est, dit-il, pour le dveloppement normal des tempraments...
N'importe, ils sont bien intressants tous les deux. Je ne passe pas
dans les environs sans leur rendre visite.

Le cabriolet sortait enfin du chemin creux. L, le mur du Paradou
faisait un coude, se dveloppant ensuite  perte de vue, sur la
crte des coteaux. Au moment o l'abb Mouret tournait la tte pour
donner un dernier regard  cette barre grise, dont la svrit
impntrable avait fini par lui causer un singulier agacement, des
bruits de branches violemment secoues se firent entendre, tandis
qu'un bouquet de jeunes bouleaux semblaient saluer les passants, du
haut de la muraille.

- Je savais bien qu'une bte courait l derrire, dit le prtre.

Mais, sans qu'on vit personne, sans qu'on apert autre chose, en
l'air, que les bouleaux balancs de plus en plus furieusement, on
entendit une voix claire, coupe de rires, qui criait:

- Au revoir, docteur! au revoir, monsieur le cur!... J'embrasse
l'arbre, l'arbre vous envoie mes baisers.

- Eh! c'est Albine, dit le docteur Pascal. Elle aura suivi notre
voiture au trot. Elle n'est pas embarrasse pour sauter les
buissons, cette petite fe!

Et criant,  son tour:

- Au revoir, mignonne!... Tu es joliment grande, pour nous saluer
comme a.

Les rires redoublrent, les bouleaux salurent plus bas, semant les
feuilles au loin, jusque sur la capote du cabriolet:

- Je suis grande comme les arbres, toutes les feuilles qui tombent
sont des baisers, reprit la voix, change par l'loignement, si
musicale, si fondue dans les haleines roulantes du parc, que le
jeune prtre resta frissonnant.

La route devenait meilleure. A la descente, les Artaud reparurent,
au fond de la plaine brle. Quand le cabriolet coupa le chemin du
village, l'abb Mouret ne voulut jamais que son oncle le reconduisit
 la cure. Il sauta  terre en distant:

- Non, merci, j'aime mieux marcher, cela me fera du bien.

- Comme il te plaira, finit par rpondre le docteur.

Puis, lui serrant la main:

- Hein! si tu n'avais que des paroissiens comme cet animal de
Jeanbernat, tu n'aurais pas souvent  te dranger. Enfin, c'est toi
qui a voulu venir... Et porte-toi bien. Au moindre bobo, de nuit ou
de jour, envoie-moi chercher. Tu sais que je soigne toute la famille
pour rien... Adieu, mon garon.





X.

Quand l'abb Mouret se retrouva seul, dans la poussire du chemin,
il se sentit plus  l'aise. Ces champs pierreux rendaient  son rve
de rudesse, de vie intrieure vcue au dsert. Le long du chemin
creux, les arbres avaient laiss tomber sur sa nuque, des fracheurs
inquitantes, que maintenant le soleil ardent schait. Les maigres
amandiers, les bls pauvres, les vignes infirmes, aux deux bords de
la route, l'apaisaient, le tiraient du trouble o l'avaient jet les
souffles trop gras du Paradou. Et, au milieu de la clart aveuglante
qui coulait du ciel sur cette terre nue, les blasphmes de
Jeanbernat ne mettaient mme plus une ombre. Il eut une joie vive
lorsque, en levant la tte, il aperut  l'horizon la barre immobile
du Solitaire, avec la tache des tuiles roses de l'glise.

Mais,  mesure qu'il avanait, l'abb tait pris d'une autre
inquitude. La Teuse allait le recevoir d'une belle faon, avec son
djeuner froid qui devait attendre depuis prs de deux heures. Il
s'imaginait son terrible visage, le flot de paroles dont elle
l'accueillerait, les bruits irrits de vaisselle qu'il entendrait
l'aprs-midi entire. Quand il eut travers les Artaud, sa peur
devint si vive, qu'il hsita, pris de lchet, se demandant s'il ne
serait pas plus prudent de faire le tour et de rentrer par l'glise.
Mais, comme il se consultait, la Teuse en personne parut, au seuil
du presbytre, le bonnet de travers, les poings aux hanches. Il
courba le dos, il dut monter la pente sous ce regard gros d'orage,
qu'il sentait peser sur ses paules.

- Je crois bien que je suis en retard, ma bonne Teuse, balbutia-t-
il, ds le dernier coude du sentier.

La Teuse attendit qu'il ft en face d'elle, tout prs. Alors, elle
le regarda entre les deux yeux, furieusement; puis, sans rien dire,
elle se tourna, elle marcha devant lui, jusque dans la salle 
manger, en tapant ses gros talons, si roidie par la colre, qu'elle
ne boitait presque plus.

- J'ai eu tant d'affaires! commena le prtre que cet accueil muet
pouvantait. Je cours depuis ce matin...

Mais elle lui coupa la parole d'un nouveau regard, si fixe, si
fch, qu'il eut les jambes comme rompues. Il s'assit, il se mit a
manger. Elle le servait, avec des scheresses d'automate, risquant
de casser les assiettes, tant elle les posait avec violence. Le
silence devenait si formidable, qu'il ne put avaler la troisime
bouche, trangl par l'motion.

- Et ma soeur a djeun? demanda-t-il. Elle a bien fait. Il faut
toujours djeuner, lorsque je suis retenu dehors.

Pas de rponse. La Teuse, debout, attendait qu'il et vid son
assiette pour la lui enlever. Alors, sentant qu'il ne pourrait
manger sous cette paire d'yeux implacables qui l'crasaient, il
repoussa son couvert. Ce geste de colre fut comme un coup de fouet,
qui tira la Teuse de sa roideur entte. Elle bondit.

- Ah! c'est comme a! cria-t-elle. C'est encore vous qui vous
fchez! Eh bien! je m'en vais! Vous allez me payer mon voyage, pour
que je m'en retourne chez moi. J'en ai assez des Artaud, et de votre
glise! et de tout!

Elle retirait son tablier de ses mains tremblantes.

- Vous deviez bien voir que je ne voulais pas parler... Est-ce une
vie, ! Il n'y a que les saltimbanques, monsieur le cur, qui font
a! Il est onze heures, n'est-ce pas? Vous n'avez pas honte, d'tre
encore  table  prs de deux heures? Ce n'est pas d'un chrtien,
non, ce n'est pas d'un chrtien!

Puis, se plantant devant lui:

- Enfin, d'o venez-vous? qui avez-vous vu? quelle affaire a pus
vous retenir?... Vous seriez un enfant qu'on vous donnerait le
fouet. Un prtre n'est pas  sa place sur les routes, au grand
soleil, comme les gueux qui n'ont pas de toit... Ah! vous tes dans
un bel tat, les souliers tout blancs, la soutane perdue de
poussire! Qui vous la brossera, votre soutane? qui vous en achtera
une autre?... Mais parlez donc, dites ce que vous avez fait! Ma
parole! si l'on ne vous connaissait pas, on finirait par croire de
drles de choses. Et, voulez-vous que je vous le dise? eh bien! je
n'en mettrais pas la main au feu. Quand on djeune  des heures
pareilles, on peut tout faire.

L'abb Mouret, soulag, laissait passer l'orage. Il prouvait comme
une dtente nerveuse, dans les paroles emportes de la vieille
servante.

- Voyons, ma bonne Teuse, dit-il, vous allez d'abord remettre votre
tablier.

- Non, non, cria-t-elle, c'est fini, je m'en vais.

Mais lui, se levant, lui noua le tablier  la taille, en riant. Elle
se dbattait, elle bgayait:

- Je vous dis que non!... Vous tes un enjleur. Je lis dans votre
jeu, je vois bien que vous voulez m'endormir, avec vos paroles
sucres... O tes-vous all? Nous verrons ensuite.

Il se remit  table, gaiement, en homme qui a victoire gagne.

- D'abord, reprit-il, il faut me permettre de manger... Je meurs de
faim.

- Sans doute, murmura-t-elle, apitoye. Est-ce qu'il y a du bon
sens!... Voulez-vous que j'ajoute deux oeufs sur le plat? Ce ne
serait pas long. Enfin, si vous avez assez... Et tout est froid! Moi
qui avais tant soign vos aubergines! Elles sont propres,
maintenant! On dirait de vieilles semelles... Heureusement que vous
n'tes pas sur votre bouche, comme ce pauvre monsieur Caffin... Oh!
, vous avez des qualits, je ne le nie pas.

Elle le servait, avec des attentions de mre, tout en bavardant.
Puis, quand il eut fini, elle courut  la cuisine voir si le caf
tait encore chaud. Elle s'abandonnait, elle boitait d'une faon
extravagante, dans la joie du raccommodement. D'ordinaire, l'abb
Mouret redoutait la caf, qui lui occasionnait de grands troubles
nerveux; mais, en cette circonstance, voulant sceller la paix, il
accepta la tasse qu'elle lui apporta. Et comme il s'oubliait un
instant  table, elle s'assit devant lui, elle rpta doucement, en
femme que la curiosit torture:

- O tes-vous all, monsieur le cur?

- Mais, rpondit-il en souriant, j'ai vu les Brichet, j'ai parl 
Babousse...

Alors, il fallut qu'il lui racontt ce que les Brichet avaient dit,
ce qu'avait dcid Bambousse, et la mine qu'ils faisaient, et
l'endroit o ils travaillaient. Lorsqu'elle connut la rponse du
pre de Rosalie:

- Pardi! cria-t-elle, si le petit mourait, la grossesse ne
compterait pas.

Puis, joignant les mains d'un air d'admiration envieuse:

- Avez-vous d bavarder, monsieur le cur! Plus d'une demi-journe
pour arriver  ce beau rsultat!... Et vous tes revenu tout
doucement? Il devait faire diablement chaud sur la route?

L'abb; qui s'tait lev, ne rpondit pas. Il allait parler du
Paradou, demander des renseignements. Mais la crainte d'tre
questionn trop vivement, une sorte de honte vague qu'il ne
s'avouait pas  lui-mme, le firent garder le silence sur sa visite
 Jeanbernat. Il coupa court  tout nouvel interrogatoire, en
demandant:

- Et ma soeur, o est-elle donc? Je ne l'entends pas.

- Venez, monsieur, dit la Teuse qui se mit  rire, un doigt sur la
bouche.

Ils entrrent dans la pice voisine, un salon de campagne, tapiss
d'un papier  grandes fleurs grises d'teintes, meubl de quatre
fauteuils et d'un canap tendus d'une toffe de crin. Sur le canap,
Dsire dormait, jete tout de son long, la tte soutenue par ses
deux poings ferms. Ses jupes pendaient, lui dcouvrant les genoux;
tandis que ses bras levs, nus jusqu'aux coudes, remontaient les
lignes puissantes de la gorge. Elle avait un souffle un peu fort,
entre ses lvres rouges entr'ouvertes, montrant les dents.

- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas
entendu me crier vos sottises, tout  l'heure... Dame! elle doit
tre joliment fatigue. Imaginez qu'elle a nettoy ses btes jusqu'
prs de midi... Quand elle a eu mang, elle est venue tomber l
comme un plomb. Elle n'a plus boug.

Le prtre la regarda un instant, avec une grande tendresse.

- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il.

- Bien sr... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez
donc, ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours  la
belle femme qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donn de
fiers neveux, monsieur le cur... Vous ne trouvez pas qu'elle
ressemble  cette grande dame de pierre qui est  la halle au bl de
Plassans?

Elle voulait parler d'une Cyble allonge sur des gerbes, oeuvre
d'un lve de Puget, sculpte au fronton du march. L'abb Mouret,
sans rpondre, la poussa doucement hors du salon, en lui
recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir,
le presbytre resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa
lessive, sous le hangar. Le prtre, au fond de l'troit jardin, son
brviaire tomb sur les genoux, tait abm dans une contemplation
pieuse, pendant que des ptales roses pleuvaient des pchers en
fleurs.





XI.

Vers six heures, ce fut un brusque rveil. Un tapage de portes
ouvertes et refermes, au milieu d'clats de rire, branla toute la
maison, et Dsire parut, les cheveux tombants, les bras toujours
nus jusqu'aux coudes, criant:

- Serge! Serge!

Puis, quand elle eut aperu son frre dans le jardin, elle accourut,
elle s'assit un instant par terre,  ses pieds, le suppliant:

- Viens donc voir les btes!... Tu n'as pas encore vu les btes,
dis! Si tu savais comme elles sont belles, maintenant!

Il se fit beaucoup prier. La basse-cour l'effrayait un peu. Mais
voyant des larmes dans les yeux de Dsire, il cda. Alors, elle se
jeta  son cou, avec une joie soudaine de jeune chien, riant plus
fort, sans mme s'essuyer les joues.

- Ah! tu es gentil! balbutia-t-elle en l'entranant. Tu verras les
poules, les lapins, les pigeons, et mes canards qui ont de l'eau
frache, et ma chvre, dont la chambre est aussi propre que la
mienne  prsent... Tu sais, j'ai trois oies et deux dindes. Viens
vite. Tu verras tout.

Dsire avait alors vingt-deux ans. Grandie  la campagne, chez sa
nourrice, une paysanne de Saint-Eutrope, elle avait pouss en plein
fumier. Le cerveau vide, sans penses graves d'aucune sorte, elle
profitait du sol gras, du plein air de la campagne, se dveloppant
toute en chair, devenant une belle bte, frache, blanche, au sang
rose,  la peau ferme. C'tait comme une nesse de race qui aurait
eu le don du rire. Bien que pataugeant du matin au soir, elle
gardait ses attaches fines, les lignes souples de ses reins,
l'affinement bourgeois de son corps de vierge; si bien qu'elle tait
une crature  part, ni demoiselle, ni paysanne, une fille nourrie
de la terre, avec une ampleur d'paules et un front born de jeune
desse.

Sans doute, ce fut sa pauvret d'esprit qui la rapprocha des
animaux. Elle n'tait  l'aise qu'en leur compagnie, entendait mieux
leur langage que celui des hommes, les soignait avec des
attendrissements maternels. Elle avait,  dfaut de raisonnement
suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. Au premier
cri qu'ils poussaient, elle savait o tait leur mal. Elle inventait
des friandises sur lesquelles ils tombaient gloutonnement. Elle
mettait la paix d'un geste dans leurs querelles, semblait connatre
d'un regard leur caractre bon ou mauvais, racontait des histoires
considrables, donnait des dtails si abondants, si prcis, sur les
faons d'tre du moindre poussin, qu'elle stupfiait profondment
les gens pour lesquels un petit poulet ne se distingue en aucune
faon d'un autre petit poulet. Sa basse-cour tait ainsi devenue
tout un pays, o elle rgnait en matresse absolue; un pays d'une
organisation trs complique, troubl par des rvolutions, peupl
des tres les plus diffrents, dont elle seule connaissait les
annales. Cette certitude de l'instinct allait si loin, qu'elle
flairait les oeufs vides d'une couve, et qu'elle annonait 
l'avance le nombre des petits, dans une porte de lapins.

A seize ans, lorsque la pubert tait venue, Dsire n'avait point
eu les vertiges ni les nauses des autres filles. Elle prit une
carrure de femme faite, se porta mieux, fit clater ses robes sous
l'panouissement splendide de sa chair. Ds lors, elle eut cette
taille ronde qui roulait librement, ces membres largement assis de
statue antique, toute cette pousse d'animal vigoureux. On et dit
qu'elle tenait au terreau de sa basse-cour, qu'elle suait la sve
par ses fortes jambes, blanches et solides comme de jeunes arbres.
Et, dans cette plnitude, pas un dsir charnel ne monta. Elle trouva
une satisfaction continue  sentir autour d'elle un pullulement. Des
tas de fumier, des btes accouples, se dgageait un flot de
gnration, au milieu duquel elle gotait les joies de la fcondit.
Quelque chose d'elle se contentait dans la ponte des poules; elle
portait ses lapines au mle, avec des rires de belle fille calme;
elle prouvait des bonheurs de femme grosse  traire sa chvre. Rien
n'tait plus sain. Elle s'emplissait innocemment de l'odeur, de la
chaleur, de la vie. Aucune curiosit dprave ne la poussait  ce
souci de la reproduction, en face des coqs battant des ailes, des
femelles en couches, du bouc empoisonnant l'troite curie. Elle
gardait sa tranquillit de belle bte, son regard clair, vide de
penses, heureuse de voir son petit monde se multiplier, ressentant
un agrandissement de son propre corps, fconde, identifie  ce
point avec toutes ces mres, qu'elle tait comme la mre commune, la
mre naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une
sueur d'engendrement.

Depuis que Dsire tait aux Artaud, elle passait ses journes en
pleine batitude. Enfin, elle contentait le rve de son existence,
le seul dsir qui l'et tourmente, au milieu de sa purilit de
faible d'esprit. Elle possdait une basse-cour, un trou qu'on lui
abandonnait, o elle pouvait faire pousser les btes  sa guise. Ds
lors, elle s'enterra l, btissant elle-mme des cabanes pour les
lapins, creusant la mare aux canards, tapant des clous, apportant de
la paille, ne tolrant pas qu'on l'aidt. La Teuse en tait quitte
pour la dbarbouiller. La basse-cour se trouvait situe derrire le
cimetire; souvent mme, Dsire devait rattraper, au milieu des
tombes, quelque poule curieuse, saute par-dessus le mur. Au fond,
se trouvait un hangar o taient la lapinire et le poulailler; 
droite, logeait la chvre, dans une petite curie. D'ailleurs, tous
les animaux vivaient ensemble, les lapins lchs avec les poules, la
chvre prenant des bains de pieds au milieu des canards, les oies,
les dindes, les pintades, les pigeons fraternisant en compagnie de
trois chats. Quand elle se montrait  la barrire de bois qui
empchait tout ce monde de pntrer dans l'glise, un vacarme
assourdissant la saluait.

- Hein! les entends-tu? dit-elle  son frre, ds la porte de la
salle  manger.

Mais, lorsqu'elle l'et fait entrer, en refermant la barrire
derrire eux, elle fut assaillie si violemment, qu'elle disparut
presque. Les canards et les oies, claquant du bec, la tiraient par
ses jupes; les poules goulues sautaient  ses mains qu'elles
piquaient  grands coups, les lapins se blottissaient sur ses pieds,
avec des bonds qui lui montaient jusqu'aux genoux; tandis que les
trois chats lui sautaient sur les paules, et que la chvre blait,
au fond de l'curie, de ne pouvoir la rejoindre.

- Laissez-moi donc, btes! criait-elle, toute sonore de son beau
rire, chatouille par ces plumes, ces pattes, ces becs qui la
frlaient.

Et elle ne faisait rien pour se dbarrasser. Comme elle le disait,
elle se serait laiss manger, tout cela lui tait doux, de sentir
cette vie s'abattre contre elle et la mettre dans une chaleur de
duvet. Enfin, un seul chat s'entta  vouloir rester sur son dos.

- C'est Moumou, dit-elle. Il a des pattes comme du velours.

Puis, orgueilleusement, montrant la basse-cour  son frre, elle
ajouta:

- Tu vois comme c'est propre!

La basse-cour, en effet, tait balaye, lave, ratisse. Mais de ces
eaux sales remues, de cette litire retourne  la fourche,
s'exhalait une odeur fauve, si pleine de rudesse, que l'abb Mouret
se sentit pris  la gorge. Le fumier s'levait contre le mur du
cimetire en un tas norme qui fumait.

- Hein! quel tas! reprit Dsire, en menant son frre dans la vapeur
cre. J'ai tout mis l, personne ne m'a aide... Va, ce n'est pas
sale. a nettoie. Regarde mes bras.

Elle allongeait ses bras, qu'elle avait simplement tremps au fond
d'un seau d'eau, des bras royaux, d'une rondeur superbe, pousss
comme des roses blanches et grasses, dans ce fumier.

- Oui, oui, murmura le prtre, tu as bien travaill. C'est trs
joli, maintenant.

Il se dirigeait vers la barrire; mais elle l'arrta.

- Attends donc! Tu vas tout voir. Tu ne te doutes pas...

Elle l'entrana sous le hangar, devant la lapinire.

- Il y des petits dans toutes les cases, dit-elle, en tapant les
mains d'enthousiasme.

Alors, longuement, elle lui expliqua les portes. Il fallut qu'il
s'accroupit, qu'il mt le nez contre le treillage, pendant qu'elle
donnait des dtails minutieux. Les mres, avec leurs grandes
oreilles anxieuses, les regardaient de biais, soufflantes, cloues
de peur. Puis, c'tait, dans une case, un trou de poils, au fond
duquel grouillait un tas vivant, une masse noirtre, indistincte,
qui avait une grosse haleine, comme un seul corps. A ct, les
petits se hasardaient au bord du trou, portant des ttes normes.
Plus loin, ils taient dj forts, ils ressemblaient  de jeunes
rats, furetant, bondissant, le derrire en l'air, tach du bouton
blanc de la queue. Ceux-l avaient des grces joueuses de bambins,
faisant le tour des cases au galop, les blancs aux yeux de rubis
ple, les noirs aux yeux luisants comme des boutons de jais. Et des
paniques les emportaient brusquement, dcouvrant  chaque saut leurs
pattes minces, roussies par l'urine. Et ils se remettaient en un
tas, si troitement, qu'on ne voyait plus les ttes.

- C'est toi qui leur fais peur, disait Dsire. Moi, ils me
connaissent bien.

Elle les appelait, elle tirait de sa poche quelque crote de pain.
Les petits lapins se rassuraient, venaient un  un, obliquement, le
nez fris, se mettant debout contre le grillage. Et elle les
laissait l, un instant, pour montrer  son frre le duvet rose de
leur ventre. Puis, elle donnait la crote au plus hardi. Alors,
toute la bande accourait, se coulait, se serrait, sans se battre;
trois petits, parfois, mordaient  la mme crote; d'autres se
sauvaient, se tournaient contre le mur, pour manger tranquilles;
tandis que les mres, au fond, continuaient  souffler, mfiantes,
refusant les crotes.

- Ah! les gourmands! cria Dsire, ils mangeraient comme cela
jusqu' demain matin!... La nuit, on les entend qui croquent les
feuilles oublies.

Le prtre s'tait relev, mais elle ne se lassait point de sourire
aux chers petits.

- Tu vois, le gros, l-bas, celui qui est tout blanc, avec les
oreilles noires... Eh bien! il adore les coquelicots. Il les choisit
trs bien, parmi les autres herbes... L'autre jour, il a eu des
coliques. a le tenait sous les pattes de derrire. Alors, je l'ai
pris, je l'ai gard au chaud, dans ma poche. Depuis ce temps-l, il
est joliment gaillard.

Elle allongeait les doigts entre les mailles du treillage, elle leur
caressait l'chine.

- On dirait un satin, reprit-elle. Ils sont habills comme des
princes. Et coquets avec cela! Tiens, en voil un qui est toujours 
se dbarbouiller. Il use ses pattes... Si tu savais comme ils sont
drles! Moi je ne dis rien, mais je m'aperois bien de leurs
malices. Ainsi, par exemple, ce gris qui nous regarde, dtestait une
petite femelle, que j'ai d mettre  part. Il y a eu des histoires
terribles entre eux. a serait trop long  conter. Enfin, la
dernire fois qu'il l'a battue, comme j'arrivais furieuse, qu'est-ce
que je vois? ce gredin-l, blotti dans le fond, qui avait l'air de
rler. Il voulait me faire croire que c'tait lui qui avait  se
plaindre d'elle...

Elle s'interrompit; puis, s'adressant au lapin:

- Tu as beau m'couter, tu n'es qu'un gueux!

Et se tournant vers son frre:

- Il entend tout ce que je dis, murmura-t-elle, avec un clignement
d'yeux.

L'abb Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait
des portes. La vie, grouillant sous ce poil arrach du ventre des
mres, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble  ses
tempes. Dsire, comme grise peu  peu, s'gayait davantage, plus
rose, plus carre dans sa chair.

- Mais rien ne t'appelle! cria-t-elle; tu as l'air de toujours te
sauver... Et mes petits poussins, donc! Ils sont ns de cette nuit.

Elle prit du riz, elle en jeta une poigne devant elle. La poule,
avec des gloussements d'appel, s'avana gravement, suivie de toute
la bande des poussins, qui avaient un gazouillis et des courses
folles d'oiseaux gars. Puis, quand ils furent au beau milieu des
grains de riz, la mre donna de furieux coups de bec, rejetant les
grains qu'elle cassait, tandis que les petits piquaient devant elle,
d'un air press. Ils taient adorables d'enfance, demi-nus, la tte
ronde, les yeux vifs comme des pointes d'acier, le bec plant si
drlement, le duvet retrouss d'une faon si plaisante, qu'ils
ressemblaient  des joujoux de deux sous. Dsire riait d'aise, 
les voir.

- Ce sont des amours! balbutiait-elle.

Elle en prit deux, un dans chaque main, les couvrant d'une rage de
baisers. Et le prtre dut les regarder partout, tandis qu'elle
disait tranquillement:

- Ce n'est pas facile de reconnatre les coqs. Moi, je ne me trompe
pas... a, c'est une poule, et a, c'est encore une poule.

Elle les remit  terre. Mais les autres poules arrivaient, pour
manger le riz. Un grand coq rouge, aux plumes flambantes, les
suivait, en levant ses larges pattes avec une majest circonspecte.

- Alexandre devient superbe, dit l'abb pour faire plaisir  sa
soeur.

Le coq s'appelait Alexandre. Il regardait la jeune fille de son oeil
de braise, la tte tourne, la queue largie. Puis, il vint se
planter au bord de ses jupes.

- Il m'aime bien, dit-elle. Moi seule peux le toucher... C'est un
bon coq. Il a quatorze poules, et je ne trouve jamais un oeuf clair
dans les couves... N'est-ce pas, Alexandre?

Elle s'tait baisse. Le coq ne se sauva pas sous sa caresse. Il
sembla qu'un flot de sang allumait sa crte. Les ailes battantes, le
cou tendu, il lana un cri prolong, qui sonna comme souffl par un
tube d'airain. A quatre reprises, il chanta, tandis que tous les
coqs des Artaud rpondaient, au loin. Dsire s'amusa beaucoup de la
mine effare de son frre.

- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier...
Mais, je t'assure, il n'est pas mchant. Ce sont les poules qui sont
mchantes...

Tu te rappelles la grosse mouchete, celle qui faisait des oeufs
jaunes? Avant-hier, elle s'tait corch la patte. Quand les autres
ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la
suivaient, la piquaient, lui buvaient le sang, si bien que le soir
elles lui avaient mang la patte... Je l'ai trouve la tte derrire
une pierre, comme une imbcile, ne disant rien, se laissant dvorer.

La voracit des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres
cruauts, paisiblement: de jeunes poulets le derrire dchiquet,
les entrailles vides, dont elle n'avait retrouv que le cou et les
ailes; une porte de petits chats mange dans l'curie, en quelques
heures.

- Tu leur donnerais un chrtien, continua-t-elle, qu'elles en
viendraient  bout... Et dures au mal! Elles vivent trs bien avec
un membre cass.

Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps  y fourrer
le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela
que je les aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est
toujours chaud comme si elles avaient une provision de soleil sous
les plumes... Quand je veux les rgaler, je leur coupe de la viande
crue. Et les vers donc! Tu vas voir si elles les aiment.

Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans
dgot. Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le
ver trs haut, s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit
les doigts. Les poules se poussrent, s'abattirent; puis, une
d'elles se sauva, poursuivie par les autres, le ver au bec. Il fut
ainsi pris, perdu, repris, jusqu' ce qu'une poule, donnant un grand
coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arrtrent net, le cou
renvers, l'oeil rond, attendant un autre ver. Dsire, heureuse,
les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amiti; tandis
que l'abb Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette
intensit de vie vorace.

- Non, je ne suis pas rassur, dit-il  sa soeur qui voulait lui
faire peser une poule qu'elle engraissait. a m'inquite, quand je
touche des btes vivantes.

Il tchait de sourire. Mais Dsire le traita de poltron.

- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que
tu ferais, si tu avais tout cela  soigner?... C'est a qui est
sale, les canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et
quand ils plongent, on ne voit plus que leur queue, droite comme une
quille... Les oies et les dindes non plus ne sont pas faciles 
gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles marchent, les unes
toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands cous.
On dirait des messieurs et des dames... En voil encore auxquels je
ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient
proprement, d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les
doigts, tu vois!

Elle eut la parole coupe par un blement joyeux de la chvre, qui
venait enfin de forcer la porte mal ferme de l'curie. En deux
sauts, la bte fut prs d'elle, pliant sur ses jambes de devant, la
caressant de ses cornes. Le prtre lui trouva un rire de diable,
avec sa barbiche pointue et ses yeux trous de biais. Mais Dsire
la prit par le cou, l'embrassa sur la tte, jouant  courir, parlant
de la tter. a lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle avait
soif, dans l'curie, elle se couchait, elle ttait.

- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis
normes de la bte.

L'abb battit des paupires, comme si on lui et montr une
obscnit. Il se souvenait d'avoir vu, dans le clotre de Saint-
Saturnin,  Plassans, une chvre de pierre dcorant une gargouille,
qui forniquait avec un moine. Les chvres, puant le bouc, ayant des
caprices et des enttements de filles, offrant leurs mamelles
pendantes  tout venant, taient restes pour lui des cratures de
l'enfer, suant la lubricit. Sa soeur n'avait obtenu d'en avoir une
qu'aprs des semaines de supplications. Et lui, quand il venait,
vitait le frlement des longs poils soyeux de la bte, dfendait sa
soutane de l'approche de ses cornes.

- Va, je vais te rendre la libert, dit Dsire qui s'aperut de son
malaise croissant. Mais, auparavant, il faut que je te montre encore
quelque chose... Tu promets de ne pas me gronder? Je ne t'en ai pas
parl, parce que tu n'aurais pas voulu... Si tu savais comme je suis
contente!

Elle se faisait suppliante, joignant les mains, posant la tte
contre l'paule de son frre.

- Quelque folie encore, murmura celui-ci, qui ne put s'empcher de
sourire.

- Tu veux bien, dis? reprit-elle, les yeux luisants de joie. Tu ne
te fcheras pas?... Il est si joli!

Et, courant, elle ouvrit une porte basse, sous le hangar. Un petit
cochon sauta d'un bond dans la cour.

- Oh! le chrubin! dit-elle d'un air de profond ravissement, en le
regardant s'chapper.

Le petit cochon tait charmant, tout rose, le groin lav par les
eaux grasses, avec le cercle de crasse que son continuel barbotement
dans l'auge lui laissait prs des yeux. Il trottait, bousculant les
poules, accourant pour leur manger ce qu'on leur jetait, emplissant
l'troite cour de ses dtours brusques. Ses oreilles battaient sur
ses yeux, son groin ronflait  terre; il ressemblait, sur ses pattes
minces,  une bte  roulettes. Et, par derrire, sa queue avait
l'air du bout de ficelle qui servait  l'accrocher.

- Je ne veux pas ici de cet animal! s'cria le prtre trs
contrari.

- Serge, mon bon Serge, supplia de nouveau Dsire, ne sois pas
mchant... Vois comme il est innocent, le cher petit. Je le
dbarbouillerai, je le tiendrai bien propre. C'est la Teuse qui se
l'est fait donner pour moi. On ne peut pas le renvoyer maintenant...
Tiens, il te regarde, il te sent. N'aie pas peur, il ne te mangera
pas.

Mais elle s'interrompit, prise d'un rire fou. Le petit cochon,
ahuri, venait de se jeter dans les jambes de la chvre, qu'il avait
culbute. Il reprit sa course, criant, roulant, effarant toute la
basse-cour. Dsire, pour le calmer, dut lui donner une terrine
d'eau de vaisselle. Alors, il s'enfona dans la terrine jusqu'aux
oreilles; il gargouillait, il grognait, tandis que de courts
frissons passaient sur sa peau rose. Sa queue, dfrise, pendait.

L'abb Mouret eut un dernier dgot  entendre cette eau sale
remue. Depuis qu'il tait l, un touffement le gagnait, des
chaleurs le brlaient aux mains,  la poitrine,  la face. Peu  peu
sa tte avait tourn. Maintenant, il sentait dans un mme souffle
pestilentiel la tideur ftide des lapins et des volailles, l'odeur
lubrique de la chvre, la fadeur grasse du cochon. C'tait comme un
air charg de fcondation, qui pesait trop lourdement  ses paules
vierges. Il lui semblait que Dsire avait grandi, s'largissant des
hanches, agitant des bras normes, balayant de ses jupes, au ras du
sol, cette senteur puissante dans laquelle il s'vanouissait. Il
n'eut que le temps d'ouvrir la claie de bois. Ses pieds collaient au
pav humide encore de fumier,  ce point qu'il se crut retenu par
une treinte de la terre. Et le souvenir du Paradou lui revint tout
d'un coup, avec les grands arbres, les ombres noires, les senteurs
puissantes, sans qu'il pt s'en dfendre.

- Te voil tout rouge,  prsent, dit Dsire en le rejoignant de
l'autre ct de la barrire. Tu n'es pas content d'avoir tout vu?...
Les entends-tu crier?

Les btes, en la voyant partir, se poussaient contre les treillages,
jetaient des cris lamentables. Le petit cochon surtout avait un
gmissement prolong de scie qu'on aiguise. Mais, elle, leur faisait
des rvrences, leur envoyait des baisers du bout des doigts, riant
de les voir tous l, en tas, comme amoureux d'elle. Puis, se serrant
contre son frre, l'accompagnant au jardin:

- Je voudrais une vache, lui dit-elle  l'oreille, toute
rougissante.

Il la regarda, refusant dj du geste.

- Non, non, pas maintenant, reprit-elle vivement. Plus tard, je t'en
reparlerai... Il y aurait de la place dans l'curie. Une belle vache
blanche, avec des taches rousses. Tu verras comme nous aurions du
bon lait. Une chvre, a finit par tre trop petit... Et quand la
vache ferait un veau!

Elle dansait, elle tapait des mains, tandis que le prtre retrouvait
en elle la basse-cour qu'elle avait emporte dans ses jupes. Aussi
la laissa-t-il au fond du jardin, assise par terre, en plein soleil,
devant une ruche dont les abeilles ronflaient comme des balles d'or
sur son cou, le long de ses bras nus, dans ses cheveux, sans la
piquer.





XII.

Frre Archangias dnait  la cure tous les jeudis. Il venait de
bonne heure, d'ordinaire, pour causer de la paroisse. C'tait lui
qui, depuis trois mois, mettait l'abb au courant, le renseignait
sur toute la valle. Ce jeudi-l, en attendant que la Teuse les
appelt, ils allrent se promener  petits pas, devant l'glise. Le
prtre, lorsqu'il raconta son entrevue avec Bambousse, fut trs
surpris d'entendre le Frre trouver naturelle la rponse du paysan.

- Il a raison, cet homme, disait l'ignorantin. On ne donne pas son
bien comme a... La Rosalie ne vaut pas grand'chose; mais c'est
toujours dur de voir sa fille se jeter  la tte d'un gueux.

- Cependant, reprit l'abb Mouret, il n'y a que le mariage pour
faire cesser le scandale.

Le Frre haussa ses fortes paules. Il eut un rire inquitant.

- Si vous croyez, cria-t-il, que vous allez gurir le pays, avec ce
mariage!... Avant deux ans, Catherine sera grosse; puis, les autres
viendront, toutes y passeront. Du moment qu'on les marie, elles se
moquent du monde... Ces Artaud poussent dans la btardise, comme
dans leur fumier naturel. Il n'y aurait qu'un remde, je vous l'ai
dit, tordre le cou aux femelles, si l'on voulait que le pays ne ft
pas empoisonn... Pas de mari, des coups de bton, monsieur le cur,
des coups de bton!

Il se calma, il ajouta:

- Laissons chacun disposer de son bien comme il l'entend.

Et il parla de rgler les heures du catchisme. Mais l'abb Mouret
rpondait d'une faon distraite. Il regardait le village,  ses
pieds, sous le soleil couchant. Les paysans rentraient, des hommes
muets, marchant lentement, du pas des boeufs harasss qui regagnent
l'curie. Devant les masures, les femmes debout jetaient un appel,
causaient violemment d'une porte  une autre, tandis que des bandes
d'enfants emplissaient la route du tapage de leurs gros souliers, se
poussant, se roulant, se vautrant. Une odeur humaine montait de ce
tas de maisons branlantes. Et le prtre se croyait encore dans la
basse-cour de Dsire, en face d'un pullulement de btes sans cesse
multiplies. Il trouvait l la mme chaleur de gnration, les mmes
couches continues, dont la sensation lui avait caus un malaise.
Vivant depuis le matin dans cette histoire de la grossesse de
Rosalie, il finissait par penser  cela, aux salets de l'existence,
aux pousses de la chair,  la reproduction fatale de l'espce
semant les hommes comme des grains de bl. Les Artaud taient un
troupeau parqu entre les quatre collines de l'horizon, engendrant,
s'talant davantage sur le sol,  chaque porte des femelles.

- Tenez, cria Frre Archangias, qui s'interrompit pour montrer une
grande fille se laissant embrasser par son amoureux, derrire un
buisson, voil encore une gueuse, l-bas!

Il agita ses longs bras noirs, jusqu' ce qu'il et mis le couple en
fuite. Au loin, sur les terres rouges, sur les roches peles, le
soleil se mourait, dans une dernire flambe d'incendie. Peu  peu,
la nuit tomba. L'odeur chaude des lavandes devint plus frache,
apporte par les souffles lgers qui se levaient. Il y eut, par
moments, un large soupir, comme si cette terre terrible, toute
brle de passions, se ft enfin calme, sous la pluie grise du
crpuscule. L'abb Mouret, son chapeau  la main, heureux du froid,
sentait la paix de l'ombre redescendre en lui.

- Monsieur le cur! Frre Archangias! appela la Teuse. Vite! la
soupe est servie.

C'tait une soupe aux choux, dont la vapeur forte emplissait la
salle  manger du presbytre. Le Frre s'assit, vidant lentement
l'norme assiette que la Teuse venait de poser devant lui. Il
mangeait beaucoup, avec un gloussement du gosier qui laissait
entendre la nourriture tomber dans l'estomac. Les yeux sur la
cuiller, il ne soufflait mot.

- Ma soupe n'est donc pas bonne, monsieur le cur? demanda la
vieille servante. Vous tes l,  chipoter dans votre assiette.

- Je n'ai gure faim, ma bonne Teuse, rpondit le prtre en
souriant.

- Pardi! ce n'est pas tonnant, quand on fait les cent dix-neuf
coups!... Vous auriez faim, si vous n'aviez pas djeun  deux
heures passes.

Frre Archangias, aprs avoir vers dans sa cuiller les quelques
gouttes de bouillon restes au fond de son assiette, dit posment:

- Il faut tre rgulier dans ses repas, monsieur le cur.

Cependant Dsire, qui avait, elle aussi, mang sa soupe,
srieusement, sans ouvrir les lvres, venait de se lever pour suivre
la Teuse  la cuisine. Le Frre, rest seul avec l'abb Mouret, se
taillait de longues bouches de pain, qu'il avalait, tout en
attendant le plat.

- Alors, vous avez fait une grande tourne? demanda-t-il.

Le prtre n'eut pas le temps de rpondre. Un bruit de pas,
d'exclamations, de rires sonores, s'leva au bout du corridor, du
ct de la cour. Il y eut comme une courte dispute. Une voix de
flte qui troubla l'abb, se fchait, parlant vite, se perdant au
milieu d'une bouffe de gaiet.

- Qu'est-ce donc? dit-il en quittant sa chaise.

Dsire rentra d'un bond. Elle cachait quelque chose sous sa jupe
retrousse. Elle rptait vivement:

- Est-elle drle! Elle n'a pas voulu venir. Je la tenais par sa
robe; mais elle est joliment forte, elle m'a chapp.

- De qui parle-t-elle? interrogea la Teuse, qui accourait de la
cuisine, apportant un plat de pommes de terre, sur lequel
s'allongeait un morceau de lard.

La jeune fille s'tait assise. Avec des prcautions infinies, elle
tira de dessous sa jupe un nid de merles, o dormaient trois petits.
Elle le posa sur son assiette. Ds que les petits aperurent la
lumire, ils allongrent des cous frles, ouvrant leurs becs
saignants, demandant  manger. Dsire tapa les mains, charme,
prise d'une motion extraordinaire, en face de ces btes qu'elle ne
connaissait pas.

- C'est cette fille du Paradou! s'cria l'abb, se souvenant
brusquement.

Le Teuse s'tait approche de la fentre.

- C'est vrai, dit-elle. J'aurais d la reconnatre  sa voix de
cigale... Ah! la bohmienne! Tenez, elle est reste l-bas,  nous
espionner.

L'abb Mouret s'avana. Il crut voir, en effet, derrire un
genvrier, la jupe orange d'Albine. Mais Frre Archangias se haussa
violemment derrire lui, allongeant le poing, branlant sa tte rude,
tonnant:

- Que le diable te prenne, fille de bandit! Je te tranerai par les
cheveux autour de l'glise, si je t'attrape  venir ici tes
malfices!

Un clat de rire, frais comme une haleine de la nuit, monta du
sentier. Puis, il y eut une course lgre, un murmure de robe
coulant sur l'herbe, pareil  un frlement de couleuvre. L'abb
Mouret, debout devant la fentre, suivait au loin une tache blonde
glissant entre les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les
souffles qui lui arrivaient de la campagne, avaient ce puissant
parfum de verdure, cette odeur de fleurs sauvages qu'Albine secouait
de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux dnous.

- Une damne, une fille de perdition! gronda sourdement Frre
Archangias, en se remettant  table.

Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre
entires en guise de pain. Jamais la Teuse ne put dcider Dsire 
finir de dner. La grande enfant restait en extase devant le nid de
merles, questionnant, demandant ce que a mangeait, si a faisait
des oeufs,  quoi on reconnaissait les coqs, chez ces btes-l.

Mais la vieille servante eut comme un soupon. Elle se posa sur sa
bonne jambe, regardant le jeune cur dans les yeux.

- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle.

Alors, simplement, il dit la vrit, il raconta la visite qu'il
avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse changeait des regards
scandaliss avec Frre Archangias. Elle ne rpondit d'abord rien.
Elle tournait autour de la table, boitant furieusement, donnant des
coups de talon  fendre le plancher.

- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois,
finit par dire le prtre. J'aurais su au moins chez qui je me
prsentais.

La Teuse s'arrta net, les jambes comme casses.

- Ne mentez pas, monsieur le cur, bgaya-t-elle; ne mentez pas, a
augmenterait encore votre pch... Comment osez-vous dire que je ne
vous ai pas parl du Philosophe, de ce paen qui est le scandale de
toute la contre! La vrit est que vous ne m'coutez jamais, quand
je cause. a vous entre par une oreille, a sort par l'autre... Ah!
si vous m'coutiez, vous vous viteriez bien des regrets!

- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Frre.

L'abb Mouret eut un lger haussement d'paules.

- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou
seulement que j'ai cru me rappeler certaines histoires...
D'ailleurs, je me serais rendu quand mme auprs de ce malheureux,
que je croyais en danger de mort.

Frre Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau
sur la table, criant:

- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien.

Puis, voyant le prtre protester de la tte, lui coupant la parole:

- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de pnitence, pas de
misricorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de
la porter  ce gredin.

Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton
dans son assiette, mchant d'une faon furibonde. La Teuse, les
lvres pinces, toute blanche de colre, se contenta de dire
schement:

- Laissez, monsieur le cur n'en veut faire qu' sa tte, monsieur
le cur a des secrets pour nous, maintenant.

Un gros silence rgna. Pendant un instant, on n'entendit que le
bruit des mchoires du Frre, accompagn de l'trange ronflement de
son gosier. Dsire, entourant de ses bras nus le nid de merles
rest sur son assiette, la face penche, souriant aux petits, leur
parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis  elle, qu'ils
semblaient comprendre.

- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien  cacher! cria brusquement
la Teuse.

Et le silence recommena. Ce qui exasprait la vieille servante,
c'tait le mystre que le prtre semblait lui avoir fait de sa
visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement
trompe. Sa curiosit saignait. Elle se promena autour de la table,
ne regardant pas l'abb, ne s'adressant  personne, se soulageant
toute seule.

- Pardi, voil pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien
dire courir la pretentaine, jusqu' des deux heures de l'aprs-midi.
On entre dans des maisons si mal fames, qu'on n'ose pas mme
ensuite raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le
monde...

- Mais, interrompit doucement l'abb Mouret, qui s'efforait de
manger, pour ne pas fcher la Teuse davantage, personne ne m'a
demand si j'tais all au Paradou, je n'ai pas eu  mentir.

La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu:

- On abme sa soutane dans la poussire, on revient fait comme un
voleur. Et, si une bonne personne s'intressant  vous, vous
questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de
rien qui n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on
prfrait crever que de laisser chapper un mot, on n'a pas mme
l'attention d'gayer son chez soi en disant ce qu'on a vu.

Elle se tourna vers le prtre, le regarda en face.

- Oui, c'est pour vous, tout ... Vous tes un cachottier, vous
tes un mchant homme!

Et elle se mit  pleurer. Il fallut que l'abb la consolt.

- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore.

Mais elle se calmait. Frre Archangias achevait un gros morceau de
fromage, sans paratre le moins du monde drang par cette scne.
Selon lui, l'abb Mouret avait besoin d'tre men droit; la Teuse
faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre
de piquette, se renversa sur sa chaise, digrant.

- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au
Paradou? Racontez-nous, au moins.

L'abb Mouret, souriant, dit en peu de mots la singulire faon dont
Jeanbernat l'avait reu. La Teuse, qui l'accablait de questions,
poussait des exclamations indignes. Frre Archangias serra les
poings, les brandit en avant.

- Que le ciel l'crase! dit-il; qu'il les brle, lui et sa sorcire!

Alors, l'abb,  son tour, tcha d'avoir de nouveaux dtails sur les
gens du Paradou. Il coutait avec une attention profonde le Frre
qui racontait des faits monstrueux.

- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir  l'cole. Il y
a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire;
je pensai que son oncle l'envoyait pour sa premire communion.
Pendant deux mois, elle a rvolutionn la classe.

Elle s'tait fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle
inventait des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de
chiffon. Et intelligente, avec cela, comme toutes ces filles de
l'enfer! Elle tait la plus forte sur le catchisme... Voil qu'un
matin, le vieux tombe au beau milieu des leons. Il parlait de
casser tout, il criait que les prtres lui avaient pris l'enfant. Le
garde champtre a d venir pour le flanquer  la porte. La petite
s'tait sauve. Je la voyais, par la fentre, dans un champ, en
face, rire de la fureur de son oncle... Elle venait d'elle-mme 
l'cole, depuis deux mois, sans qu'il s'en doutt. Histoire de faire
battre les montagnes.

- Jamais elle n'a fait sa premire communion, dit la Teuse,  demi-
voix, avec un lger frisson.

- Non, jamais, reprit Frre Archangias. Elle doit avoir seize ans.
Elle grandit comme une bte. Je l'ai vue courir  quatre pattes,
dans un fourr, du ct de la Palud.

- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la
fentre, prise d'inquitude.

L'abb Mouret voulut mettre un doute; mais le Frre s'emporta.

- Oui,  quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les
jupes trousses, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que
j'aurais pu l'abattre. On tue des btes qui sont plus agrables 
Dieu... Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes
les nuits autour des Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en
chaleur. Si jamais un homme lui tombait dans les griffes,  celle-
l, elle ne lui laisserait certainement pas un morceau de peau sur
les os.

Et toute sa haine de la femme parut. Il branla la table d'un coup
de poing, il cria ses injures accoutumes:

- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le
puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui
ensorcelle les imbciles.

Le prtre approuva de la tte. La violence de Frre Archangias, la
tyrannie bavarde de la Teuse, taient comme des coups de lanires,
dont il gotait souvent le cinglement sur ses paules. Il avait une
joie pieuse  s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines
de grossirets populacires. La paix du ciel lui semblait au bout
de ce mpris du monde, de cet encanaillement de tout son tre.
C'tait une injure qu'il se rjouissait de faire  son corps, un
ruisseau dans lequel il se plaisait  traner sa nature tendre.

- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette.

La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, o
Dsire avait pos le nid de merles.

- Vous n'allez pas coucher l, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc
ces vilaines btes.

Mais Dsire dfendit l'assiette. Elle couvrait le nid de ses bras
nus, ne riant plus, s'irritant d'tre drange.

- J'espre qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'cria Frre
Archangias. a porterait malheur... Il faut leur tordre le cou.

Et il avanait dj ses grosses mains. La jeune fille se leva,
recula, frmissante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle
regardait le Frre fixement, les lvres gonfles, d'un air de louve
prte  mordre.

- Ne touchez pas les petits, bgaya-t-elle. Vous tes laid!

Elle accentua ce mot avec un si trange mpris, que l'abb Mouret
tressaillit, comme si la laideur du Frre l'et frapp pour la
premire fois. Celui-ci s'tait content de grogner. Il avait une
haine sourde contre Dsire, dont la belle pousse animale
l'offensait.

Lorsqu'elle fut sortie,  reculons, sans le quitter des yeux, il
haussa les paules, en mchant entre les dents une obscnit que
personne n'entendit.

-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous
ennuierait, tout  l'heure,  l'glise.

- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abb Mouret.

- Il y a beau temps que les filles sont l dehors, avec des brasses
de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer
quand vous voudrez.

Quelques secondes aprs, on l'entendit jurer dans la sacristie,
parce que les allumettes taient mouilles. Frre Archangias, rest
seul avec le prtre, demanda d'une voix maussade:

- C'est pour le Mois de Marie?

- Oui, rpondit l'abb Mouret. Ces jours derniers, les filles du
pays, qui avaient de gros travaux, n'ont pu venir, selon l'usage,
orner la chapelle de la Vierge. La crmonie a t remise  ce soir.

- Un joli usage, marmotta le Frre. Quand je les vois dposer
chacune leurs rameaux, j'ai envie de les jeter par terre, pour
qu'elles confessent au moins leurs vilenies, avant de toucher 
l'autel... C'est une honte de souffrir que des femmes promnent
leurs robes si prs des saintes reliques.

L'abb s'excusa du geste. Il n'tait aux Artaud que depuis peu, il
devait obir aux coutumes.

- Quand vous voudrez, monsieur le cur? cria la Teuse.

Mais Frre Archangias le retint un instant encore.

- Je m'en vais, reprit-il. La religion n'est pas une fille, pour
qu'on la mette dans les fleurs et dans les dentelles.

Il marchait lentement vers la porte. Il s'arrta de nouveau, levant
un de ses doigts velus, ajoutant:

- Mfiez-vous de votre dvotion  la Vierge.





XIII.

Dans l'glise, l'abb Mouret trouva une dizaine de grandes filles,
tenant des branches d'olivier, de laurier, de romarin. Les fleurs de
jardin ne poussant gure sur les roches des Artaud, l'usage tait de
parer l'autel de la Vierge d'une verdure rsistante qui durait tout
le mois de mai. La Teuse ajoutait des girofles de muraille, dont
les queues trempaient dans de vieilles carafes.

- Voulez-vous me laisser faire, monsieur le cur? demanda-t-elle.
Vous n'avez pas l'habitude... Tenez, mettez-vous l, devant l'autel.
Vous me direz si la dcoration vous plat.

Il consentit, et ce fut elle qui dirigea rellement la crmonie.
Elle tait monte sur un escabeau; elle rudoyait les grandes filles
qui s'approchaient tour  tour, avec leurs feuillages.

- Pas si vite, donc! Vous me laisserez bien le temps d'attacher les
branches. Il ne faut pas que tous ces fagots tombent sur la tte de
monsieur le cur... Eh bien! Babet, c'est ton tour. Quand tu me
regarderas, avec tes gros yeux! Il est joli, ton romarin! il est
jaune comme un chardon. Toutes les bourriques du pays ont donc piss
dessus!... A toi, la Rousse. Ah! voil un beau laurier, au moins! Tu
as pris a dans ton champ de la Croix-Verte.

Les grandes filles posaient leurs rameaux sur l'autel, qu'elles
baisaient. Elles restaient un instant contre la nappe, passant les
branches  la Teuse, oubliant l'air sournoisement recueilli qu'elles
avaient pris pour monter le degr; elles finissaient par rire, elles
butaient des genoux, ployaient les hanches au bord de la table,
enfonaient la gorge en plein dans le tabernacle. Et, au-dessus
d'elles, la grande Vierge de pltre dor inclinait sa face peinte,
souriait de ses lvres roses au petit Jsus tout nu qu'elle portait
sur son bras gauche.

- C'est a, Lisa! cria la Teuse, assieds-toi sur l'autel, pendant
que tu y es! Veux-tu bien baisser tes jupes! Est-ce qu'on montre ses
jambes comme a!... Qu'une de vous s'avise de se vautrer! je lui
envoie ses branches  travers la figure... Vous ne pouvez donc pas
me passer cela tranquillement!

Et se tournant:

- Est-ce  votre got, monsieur le cur? Trouvez-vous que a aille?

Elle tablissait, derrire la Vierge, une niche de verdure, avec des
bouts de feuillage qui dpassaient, formant berceau, retombant en
faon de palmes. Le prtre approuvait d'un mot, hasardait une
observation.

- Je crois, murmura-t-il, qu'il faudrait un bouquet de feuilles plus
tendres, en haut.

- Sans doute, gronda la Teuse. Elles ne m'apportent que du laurier
et du romarin... Quelle est celle qui a de l'olivier? Pas une,
allez! Elles ont peur de perdre quatre olives, ces paennes-l.

Mais Catherine monta le degr, avec une norme branche d'olivier,
sous laquelle elle disparaissait.

- Ah! tu en as, toi, gamine, reprit la vieille servante.

- Pardi, dit une voix, elle l'a vol. J'ai vu Vincent qui cassait la
branche, pendant qu'elle faisait le guet.

Catherine, furieuse, jura que ce n'tait pas vrai. Elle s'tait
tourne, sans lcher sa branche, dgageant sa tte brune du buisson
qu'elle portait; elle mentait avec un aplomb extraordinaire,
inventait une longue histoire pour prouver que l'olivier tait bien
 elle.

- Et puis, conclut-elle, tous les arbres appartiennent  la sainte
Vierge.

L'abb Mouret voulut intervenir. Mais la Teuse demanda si on se
moquait d'elle,  lui laisser si longtemps les bras en l'air. Et
elle attacha solidement la branche d'olivier, pendant que Catherine,
grimpe sur l'escabeau, derrire son dos, contre-faisait la faon
pnible dont elle tournait sa taille norme,  l'aide de sa bonne
jambe; ce qui fit sourire le prtre lui-mme.

- L, dit la Teuse, en descendant auprs de celui-ci, pour donner un
coup d'oeil  son oeuvre; voil le haut termin... Maintenant, nous
allons mettre des touffes entre les chandeliers,  moins que vous ne
prfriez une guirlande qui courrait le long des gradins.

Le prtre se dcida pour de grosses touffes.

- Allons, avancez, reprit la servante, monte de nouveau sur
l'escabeau. Il ne faut pas coucher ici... Veux-tu bien baiser
l'autel, Miette? Est-ce que tu t'imagines tre dans ton curie?...
Monsieur le cur, voyez donc ce qu'elles font, l-bas? Je les
entends qui rient comme des creves.

On leva une des deux lampes, on claira le bout noir de l'glise.
Sous la tribune, trois grandes filles jouaient  se pousser; une
d'elles tait tombe la tte dans le bnitier, ce qui faisait tant
rire les autres, qu'elles se laissaient aller par terre pour rire 
leur aise. Elles revinrent, regardant le cur en dessous, l'air
heureux d'tre grondes, avec leurs mains ballantes qui leur
tapaient sur les cuisses.

Mais ce qui fcha surtout la Teuse, ce fut d'apercevoir brusquement
la Rosalie montant  l'autel comme les autres, avec son fagot.

- Veux-tu bien descendre! lui cria-t-elle. Ce n'est pas l'aplomb qui
te manque, ma fille!... Voyons, plus vite, emporte-moi ton paquet.

- Tiens, pourquoi donc? dit hardiment Rosalie. On ne m'accusera
peut-tre pas de l'avoir vol.

Les grandes filles se rapprochaient, faisant les btes, changeant
des coups d'oeil luisants.

- Va-t'en, rptait la Teuse; ta place n'est pas ici, entends-tu!

Puis, perdant son peu de patience, brutalement, elle lcha un mot
trs gros, qui fit courir un rire d'aise parmi les paysannes.

- Aprs? dit Rosalie. Est-ce que vous savez ce que font les autres?
Vous n'tes pas alle y voir, n'est-ce pas?

Et elle crut devoir clater en sanglots. Elle jeta ses rameaux, elle
se laissa emmener  quelques pas par l'abb Mouret, qui lui parlait
trs svrement. Il avait tent de faire taire la Teuse, il
commenait  tre gn au milieu de ces grandes filles hontes,
emplissant l'glise, avec leurs brasses de verdure. Elles se
poussaient jusqu'au degr de l'autel, l'entouraient d'un coin de
fort vivante, lui apportaient le parfum rude des bois odorants,
comme un souffle mont de leurs membres de fortes travailleuses.

- Dpchons, dpchons, dit-il en tapant lgrement dans les mains.

- Pardi! j'aimerais mieux tre dans mon lit, murmura la Teuse; si
vous croyez que c'est commode d'attacher tous ces bouts de bois!

Cependant, elle avait fini par nouer entre les chandeliers de hauts
panaches de feuillage. Elle plia l'escabeau, que Catherine alla
porter derrire le matre-autel. Elle n'eut plus qu' planter des
massifs, aux deux cts de la table. Les dernires bottes de verdure
suffirent  ce bout de parterre; mme il resta des rameaux, dont les
filles jonchrent le sol, jusqu' la balustrade de bois. L'autel de
la Vierge tait un bosquet, un enfoncement de taillis, avec une
pelouse verte, sur le devant.

La Teuse consentit alors  laisser la place  l'abb Mouret. Celui-
ci monta  l'autel, tapa de nouveau lgrement dans ses mains.

- Mesdemoiselles, dit-il, nous continuerons demain les exercices du
Mois de Marie. Celles qui ne pourront venir, devront tout au moins
dire leur chapelet chez elles.

Il s'agenouilla, tandis que les paysannes, avec un grand bruit de
jupes, se mettaient par terre, s'asseyant sur leurs talons. Elles
suivirent son oraison d'un marmottement confus, o peraient des
rires. Une d'elles, se sentant pince par derrire, laissa chapper
un cri, qu'elle tcha d'touffer dans un accs de toux; ce qui gaya
tellement les autres, qu'elles restrent un instant  se tordre,
aprs avoir dit Amen, le nez sur les dalles, sans pouvoir se
relever.

La Teuse renvoya ces effrontes, pendant que le prtre, qui s'tait
sign, demeurait absorb devant l'autel, comme n'entendant plus ce
qui se passait derrire lui.

- Allons, dguerpissez, maintenant, murmurait-elle. Vous tes un tas
de propres  rien, qui ne savez mme pas respecter le bon Dieu...
C'est une honte, a ne s'est jamais vu, des filles qui se roulent
par terre dans une glise, comme des btes dans un pr... Qu'est-ce
que tu fais l-bas, la Rousse? Si je t'en vois pincer une, tu auras
affaire  moi! Oui, oui, tirez-moi la langue, je dirai tout 
monsieur le cur. Dehors, dehors, coquines!

Elle les refoulait lentement vers la porte, galopant autour d'elles,
boitant d'une faon furibonde. Elle avait russi  les faire sortir
jusqu' la dernire, lorsqu'elle aperut Catherine tranquillement
installe dans le confessionnal avec Vincent; ils mangeaient quelque
chose, d'un air ravi. Elle les chassa. Et comme elle allongeait le
cou hors de l'glise, avant de fermer la porte, elle vit la Rosalie
se pendre aux paules du grand Fortun qui l'attendait; tous deux se
perdirent dans le noir, du ct du cimetire, avec un bruit affaibli
de baisers.

- Et a prsente  l'autel de la Vierge! bgaya-t-elle, en poussant
les verrous. Les autres ne valent pas mieux, je le sais bien. Toutes
des gourgandines qui sont venues ce soir, avec leurs fagots,
histoire de rire et de se faire embrasser par les garons,  la
sortie! Demain, pas une ne se drangera; monsieur le cur pourra
bien dire ses Ave tout seul... On n'apercevra plus que les gueuses
qui auront des rendez-vous.

Elle bousculait les chaises, les remettait en place, regardait si
rien de suspect ne tranait, avant de monter se coucher. Elle
ramassa dans le confessionnal une poigne de pelures de pomme,
qu'elle jeta derrire le matre-autel. Elle trouva galement un bout
de ruban arrach de quelque bonnet, avec une mche de cheveux noirs,
dont elle fit un petit paquet, pour ouvrir une enqute.

A cela prs, l'glise lui parut en bon ordre. La veilleuse avait de
l'huile pour la nuit, les dalles du choeur pouvaient aller jusqu'au
samedi sans tre laves.

- Il est prs de dix heures, monsieur le cur, dit-elle en
s'approchant du prtre toujours agenouill. Vous feriez bien de
monter.

Il ne rpondit pas, il se contenta d'incliner doucement la tte.

- Bon, je sais ce que a veut dire, continua la Teuse. Dans une
heure, il sera encore l, sur la pierre,  se donner des coliques...
Je m'en vais, parce que je l'ennuie. N'importe, a na gure de bon
sens: djeuner quand les autres dnent, se coucher  l'heure o les
poules se lvent!... Je vous ennuie, n'est-ce pas? monsieur le cur.
Bonsoir. Vous n'tes gure raisonnable, allez!

Elle se dcidait  partir; mais elle revint teindre une des deux
lampes, en murmurant que de prier si tard "c'tait la mort 
l'huile". Enfin, elle s'en alla, aprs avoir essuy de sa manche la
nappe du matre-autel, qui lui parut grise de poussire. L'abb
Mouret, les yeux levs, les bras serrs contre la poitrine, tait
seul.





XIV.

claire d'une seule lampe brlant sur l'autel de la Vierge, au
milieu des verdures, l'glise s'emplissait, aux deux bouts, de
grandes ombres flottantes. La chaire jetait un pan de tnbre
jusqu'aux solives du plafond. Le confessionnal faisait une masse
noire, dcoupant sous la tribune le profil trange d'une gurite
creve. Toute la lumire, adoucie, comme verdie par les feuillages,
dormait sur la grande Vierge dore, qui semblait descendre d'un air
royal, porte par le nuage o se jouaient des ttes d'anges ailes.
On et dit,  voir la lampe ronde luire au milieu des branches, une
lune ple se levant au bord d'un bois, clairant quelque souveraine
apparition, une princesse du ciel, couronne d'or, vtue d'or, qui
aurait promen la nudit de son divin enfant au fond du mystre des
alles. Entre les feuilles, le long des hauts panaches, dans le
large berceau ogival, et jusque sur les rameaux jets  terre, des
rayons d'astres coulaient, assoupis, pareils  cette pluie laiteuse
qui pntre les buissons, par les nuits claires. Des bruits vagues,
des craquements venaient des deux bouts sombres de l'glise; la
grande horloge,  gauche du choeur, battait lentement, avec une
haleine grosse de mcanique endormie. Et la vision radieuse, la Mre
aux minces bandeaux de cheveux chtains, comme rassure par la paix
nocturne de la nef, descendait davantage, courbait  peine l'herbe
des clairires, sous le vol lger de son nuage.

L'abb Mouret la regardait. C'tait l'heure o il aimait l'glise.
Il oubliait le Christ lamentable, le supplici barbouill d'ocre et
de laque, qui agonisait derrire lui,  la chapelle des Morts. Il
n'avait plus la distraction de la clart crue des fentres, des
gaiets du matin entrant avec le soleil, de la vie du dehors, des
moineaux et des branches envahissant la nef par les carreaux casss.
A cette heure de nuit, la nature tait morte, l'ombre tendait de
crpe les murs blanchis, la fracheur lui mettait aux paules un
cilice salutaire; il pouvait s'anantir dans l'amour absolu, sans
que le jeu d'un rayon, la caresse d'un souffle ou d'un parfum, le
battement d'une aile d'insecte, vnt le tirer de sa joie d'aimer. Sa
messe du matin ne lui avait jamais donn les dlices surhumains de
ses prires du soir.

Les lvres balbutiantes, l'abb Mouret regardait la grande Vierge.
Il la voyait venir  lui, du fond de sa niche verte, dans une
splendeur croissante. Ce n'tait plus un clair de lune roulant  la
cime des arbres. Elle lui semblait vtue de soleil, elle s'avanait
majestueusement, glorieuse, colossale, si toute-puissante, qu'il
tait tent, par moments, de se jeter la face contre terre, pour
viter le flamboiement de cette porte ouverte sur le ciel. Alors,
dans cette adoration de tout son tre, qui faisait expirer les
paroles sur la bouche, il se souvint du dernier mot de Frre
Archangias, comme d'un blasphme. Souvent le Frre lui reprochait
cette dvotion particulire  la Vierge, qu'il disait tre un
vritable vol fait  la dvotion de Dieu. Selon lui, cela
amollissait les mes, enjuponnait la religion, crait toute une
sensiblerie pieuse indigne des forts. Il gardait rancune  la Vierge
d'tre femme, d'tre belle, d'tre mre; il se tenait en garde
contre elle, pris de la crainte sourde de se sentir tent par sa
grce, de succomber  sa douceur de sductrice. "Elle vous mnera
loin!" avait-il cri un jour au jeune prtre, voyant en elle un
commencement de passion humaine, une pente aux dlices des beaux
cheveux chtains, des grands yeux clairs, du mystre des robes
tombant du col  la pointe des pieds. C'tait la rvolte d'un saint,
qui sparait violemment la Mre du Fils, en demandant comme celui-
ci: "Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?" Mais l'abb
Mouret rsistait, se prosternait, tchait d'oublier les rudesses du
Frre. Il n'avait plus que ce ravissement dans la puret immacule
de Marie, qui le sortit de la bassesse o il cherchait  s'anantir.
Lorsque, seul en face de la grande Vierge dore, il s'hallucinait
jusqu' la voir se pencher pour lui donner ses bandeaux  baiser, il
redevenait trs jeune, trs bon, trs fort, trs juste, tout envahi
d'une vie de tendresse.

La dvotion de l'abb Mouret pour la Vierge datait de sa jeunesse.
Tout enfant, un peu sauvage, se rfugiant dans les coins, il se
plaisait  penser qu'une belle dame le protgeait, que deux yeux
bleus, trs doux, avec un sourire, le suivaient partout. Souvent,
la nuit, ayant senti un lger souffle lui passer sur les cheveux,
il racontait que la Vierge tait venue l'embrasser. Il avait grandi
sous cette caresse de femme, dans cet air plein d'un frlement de
jupe divine. Ds sept ans, il contentait ses besoins de tendresse,
en dpensant tous les sous qu'on lui donnait  acheter des images de
saintet, qu'il cachait jalousement, pour en jouir seul. Et jamais
il n'tait tent par les Jsus portant l'agneau, les Christ en
croix, les Dieu le Pre se penchant avec une grande barbe au bord
d'une nue; il revenait toujours aux tendres images de Marie,  son
troite bouche riante,  ses fines mains tendues. Peu  peu, il les
avait toutes collectionnes: Marie entre un lis et une quenouille,
Marie portant l'enfant comme une grande soeur, Marie couronne de
roses, Marie couronne d'toiles. C'tait pour lui une famille de
belles jeunes filles, ayant une ressemblance de grce, le mme air
de bont, le mme visage suave, si jeunes sous leurs voiles, que,
malgr leur nom de mre de Dieu, il n'avait point peur d'elles comme
des grandes personnes. Elles lui semblaient avoir son ge, tre les
petites filles qu'il aurait voulu rencontrer, les petites filles du
ciel avec lesquelles les petits garons morts  sept ans doivent
jouer ternellement, dans un coin du paradis. Mais il tait grave
dj; il garda, en grandissant, le secret de son religieux amour,
pris des pudeurs exquises de l'adolescence. Marie vieillissait avec
lui, toujours plus ge d'un ou deux ans, comme il convient  une
amie souveraine. Elle avait vingt ans, lorsqu'il en avait dix-huit.
Elle ne l'embrassait plus la nuit sur le front; elle se tenait 
quelques pas, les bras croiss, dans son sourire chaste,
adorablement douce. Lui, ne la nommait plus que tout bas, prouvant
comme un vanouissement de son coeur, chaque fois que le nom chri
lui passait sur les lvre, dans ses prires. Il ne rvait plus des
jeux enfantins, au fond du jardin cleste, mais une contemplation
continue, en face de cette figure blanche, si pure,  laquelle il
n'aurait pas voulu toucher de son souffle. Il cachait  sa mre
elle-mme qu'il l'aimt si fort.

Puis,  quelques annes de l, lorsqu'il fut au sminaire, cette
belle tendresse pour Marie, si droite, si naturelle, eut de sourdes
inquitudes. Le culte de Marie tait-il ncessaire au salut? Ne
volait-il pas Dieu, en accordant  Marie une part de son amour, la
plus grande part, ses penses, son coeur, son tout? Questions
troublantes, combat intrieur qui le passionnait, qui l'attachait
davantage. Alors il s'enfona dans les subtilits de son affection.
Il se donna des dlices inouies  discuter la lgitimit de ses
sentiments. Les livres de dvotion  la Vierge l'excusrent, le
ravirent, l'emplirent de raisonnements, qu'il rptait avec des
recueillements de prire. Ce fut l qu'il apprit  tre l'esclave de
Jsus en Marie. Il allait  Jsus par Marie. Et il citait toutes
sortes de preuves, il distinguait, il tirait des consquences: Marie
 laquelle Jsus avait obi sur la terre, devait tre obi par tous
les hommes; Marie gardait sa puissance de mre dans le ciel, o elle
tait la grande dispensatrice des trsors de Dieu, la seule qui pt
l'implorer, la seule qui distribut les trnes; Marie, simple
crature auprs de Dieu, mais hausse jusqu' lui, devenait ainsi le
lien humain du ciel  terre, l'intermdiaire de toute grce, de
toute misricorde; et la conclusion tait toujours qu'il fallait
l'aimer par-dessus tout, en Dieu lui-mme. Puis, c'taient des
curiosits thologiques plus ardues, le mariage de l'poux cleste,
le Saint-Esprit scellant le vase d'lection, mettant la Vierge Mre
dans un miracle ternel, donnant sa puret inviolable  la dvotion
des hommes; c'tait la Vierge victorieuse de toutes les hrsies,
l'ennemie irrconciliable de Satan, l've nouvelle annonce comme
devant craser la tte du serpent, la Porte auguste de la grce, par
laquelle le Sauveur tait entr une premire fois, par laquelle il
entrerait de nouveau, au dernier jour, prophtie vague, annonce d'un
rle plus large de Marie, qui laissait Serge sous le rve de quelque
panouissement immense d'amour. Cette venue de la femme dans le ciel
jaloux et cruel de l'Ancien Testament, cette figure de blancheur,
mise au pied de la Trinit redoutable, tait pour lui la grce mme
de la religion, ce qui le consolait de l'pouvante de la foi, son
refuge d'homme perdu au milieu des mystres du dogme. Et quand il se
fut prouv, points par points, longuement, qu'elle tait le chemin
de Jsus, ais, court, parfait, assur, il se livra de nouveau 
elle, tout entier, sans remords; il s'tudia  tre son vrai dvot,
mourant  lui-mme, s'abmant dans la soumission.

Heure de volupt divine. Les livres de dvotion  la Vierge
brlaient entre ses mains. Ils lui parlaient une langue d'amour qui
fumait comme un encens. Marie n'tait plus l'adolescente voile de
blanc, les bras croiss, debout  quelques pas de son chevet; elle
arrivait au milieu d'une splendeur, telle que Jean la vit, vtue de
soleil, couronne de douze toiles, ayant la lune sous les pieds;
elle l'embaumait de sa bonne odeur, l'enflammait du dsir du ciel,
le ravissait jusque dans la chaleur des astres flambant  son front.
Il se jetait devant elle, se criait son esclave; et rien n'tait
plus doux que ce mot d'esclave, qu'il rptait, qu'il gotait
davantage, sur sa bouche balbutiante,  mesure qu'il s'crasait 
ses pieds, pour tre sa chose, son rien, la poussire effleure du
vol de sa robe bleue. Il disait avec David: "Marie est faite pour
moi." Il ajoutait avec l'vangliste: "Je l'ai prise par tout mon
bien." Il la nommait: "Ma chre matresse," manquant de mots,
arrivant  un babillage d'enfant et d'amant, n'ayant plus que le
souffle entrecoup de sa passion. Elle tait la Bienheureuse, la
Reine du ciel clbre par les neuf choeurs des Anges, la Mre de la
belle dilection, le Trsor du Seigneur. Les images vives
s'talaient, la comparaient  un paradis terrestre, fait d'une terre
vierge, avec des parterres de fleurs vertueuses, des prairies vertes
d'esprance, des tours imprenables de force, des maisons charmantes
de confiance. Elle tait encore une fontaine que le Saint-Esprit
avait scelle, un sanctuaire o la trs sainte Trinit se reposait,
le trne de Dieu, la cit de Dieu, l'autel de Dieu, le temple de
Dieu, le monde de Dieu. Et lui, se promenait dans ce jardin, 
l'ombre, au soleil, sous l'enchantement des verdures; lui, soupirait
aprs l'eau de cette fontaine; lui, habitait le bel intrieur de
Marie, s'y appuyant, s'y cachant, s'y perdant, sans rserve, buvant
le lait d'amour infini qui tombait goutte  goutte de ce sein
virginal.

Chaque matin, ds son lever, au sminaire, il saluait Marie de cent
rvrences, le visage tourn vers le pan de ciel qu'il apercevait
par sa fentre; le soir, il prenait cong d'elle, en s'inclinant le
mme nombre de fois, les yeux sur les toiles. Souvent, en face des
nuits sereines, lorsque Vnus luisait toute blonde et rveuse dans
l'air tide, il s'oubliait, il laissait tomber de ses lvres, ainsi
qu'un lger chant, l'Ave maris stella, l'hymne attendrie qui lui
droulait au loin des plages bleues, une mer douce,  peine ride
d'un frisson de caresse, claire par une toile souriante, aussi
grande qu'un soleil. Il rcitait encore le Salve Regina, le Regina
coeli, l'O gloriosa Domina, toutes les prires, tous les cantiques.
Il lisait l'Office de la Vierge, les livres de saintet en son
honneur, le petit Psautier de saint Bonaventure, d'une tendresse si
dvote, que les larmes l'empchaient de tourner les pages. Il
jenait, il se mortifiait, pour lui faire l'offrande de sa chair
meurtrie. Depuis l'ge de dix ans, il portait sa livre, le saint
scapulaire, la double image de Marie, cousue sur drap, dont il
sentait la chaleur  son dos et  sa poitrine, contre sa peau nue,
avec des tressaillements de bonheur. Plus tard, il avait pris la
chanette, afin de montrer son esclavage d'amour. Mais son grand
acte restait toujours la Salutation anglique, l'Ave Maria, la
prire parfaite de son coeur. "Je vous salue Marie," et il la voyait
s'avancer vers lui, pleine de grce, bnie entre toutes les femmes;
il jetait son coeur  ses pieds, pour qu'elle marcht dessus, dans
la douceur.

Cette salutation, il la multipliait, il la rptait de cent faons,
s'ingniant  la rendre plus efficace. Il disait douze Ave, pour
rappeler la couronne de douze toiles, ceignant le front de Marie;
il en disait quatorze, en mmoire de ses quatorze allgresses; il en
disait sept dizaines, en l'honneur des annes qu'elle a vcues sur
la terre. Il roulait pendant des heures les grains du chapelet.
Puis, longuement,  certains jours de rendez-vous mystique, il
entreprenait le chuchotement infini du Rosaire.

Quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il
s'agenouillait sur le carreau, tout le jardin de Marie poussait
autour de lui, avec ses hautes floraisons de chastet. Le Rosaire
laissait couler entre ses doigts sa guirlande d'Ave coupe de Pater,
comme une guirlande de roses blanches, mles des lis de
l'Annonciation, des fleurs saignantes du Calvaire, des toiles du
Couronnement. Il avanait  pas lents, le long des alles embaumes,
s'arrtant  chacune des quinze dizaines d'Ave, se reposant dans le
mystre auquel elle correspondait; il restait perdu de joie, de
douleur, de gloire,  mesure que les mystres se groupaient en trois
sries, les joyeux, les douloureux, les glorieux. Lgende
incomparable, histoire de Marie, vie humaine complte, avec ses
sourires, ses larmes, son triomphe, qu'il revivait d'un bout 
l'autre, en un instant. Et d'abord il entrait dans la joie, dans les
cinq mystres souriants, baigns des srnits de l'aube: c'taient
la salutation de l'archange, un rayon de fcondit gliss du ciel,
apportant la pmoison adorable de l'union sans tche; la visite 
Elisabeth, par une claire matine d'esprance,  l'heure o le fruit
de ses entrailles donnait pour la premire fois  Marie cette
secousse qui fait plir les mres; les couches dans un table de
Bethlem, avec la longue file des bergers venant saluer la maternit
divine; le nouveau-n port au Temple, sur les bras de l'accouche,
qui sourit, lasse encore, dj heureuse d'offrir son enfant  la
justice de Dieu, aux embrassements de Simon, aux dsirs du monde;
enfin, Jsus grandi, se rvlant devant les docteurs, au milieu
desquels sa mre inquite le retrouve, fire de lui et console,
puis aprs ce matin, d'une lumire si tendre, il semblait  Serge
que le ciel se couvrait brusquement. Il ne marchait plus que sur des
ronces, s'corchait les doigts aux grains du Rosaire, se courbait
sous l'pouvantement des cinq mystres de douleur: Marie agonisant
dans son fils au Jardin des Oliviers, recevant avec lui les coups de
fouet de la flagellation, sentant  son propre front le dchirement
de la couronne d'pines, portant l'horrible poids de sa croix,
mourant  ses pieds sur le Calvaire. Ces ncessits de la
souffrance, ce martyre atroce d'une Reine adore, pour qui il et
donn son sang comme Jsus, lui causaient une rvolte d'horreur, que
dix annes des mmes prires et des mmes exercices n'avaient pu
calmer. Mais les grains coulaient toujours, une troue soudaine se
faisait dans les tnbres du crucifiement, la gloire resplendissante
des cinq derniers mystres clatait avec une allgresse d'astre
libre. Marie, transfigure, chantait l'allluia de la rsurrection,
la victoire sur la mort, l'ternit de la vie; elle assistait, les
mains tendues, renverse d'admiration, au triomphe de son fils, qui
s'levait au ciel, parmi des nues d'or franges de pourpre; elle
rassemblait autour d'elle les Aptres, gotant comme au jour de la
conception l'embrasement de l'esprit d'amour, descendu en flammes
ardentes; elle tait  son tour ravie par un vol d'anges, emportes
sur des ailes blanches ainsi qu'une arche immacule, dpose
doucement au milieu de la splendeur des trnes clestes; et l,
comme gloire suprme, dans une clart si blouissante, qu'elle
teignait le soleil, Dieu la couronnait des toiles du firmament. La
passion n'a qu'un mot. En disant  la file les cent cinquante Ave,
Serge ne les avait pas rpts une seule fois. Ce murmure monotone,
cette parole sans cesse la mme qui revenait, pareille au: "Je
t'aime" des amants, prenait chaque fois une signification plus
profonde; il s'y attardait, causant sans fin  l'aide de l'unique
phrase latine, connaissait Marie tout entire, jusqu' ce que, le
dernier grain du Rosaire s'chappant de ses mains, il se sentit
dfaillir  la pense de la sparation.

Bien des fois le jeune homme avait ainsi pass les nuits,
recommenant  vingt reprises les dizaines d'Ave, retardant toujours
le moment o il devrait prendre cong de sa chre matresse. Le jour
naissait, qu'il chuchotait encore. C'tait la lune, disait-il pour
se tromper lui-mme, qui faisait plir les toiles. Ses suprieurs
devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui, le teint
si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. Longtemps il avait
gard au mur de sa cellule une gravure colorie du Sacr-Coeur de
Marie. La Vierge, souriant d'une faon sereine, cartait son
corsage, montrait dans sa poitrine un trou rouge, o son coeur
brlait, travers d'une pe, couronn de roses blanches. Cette pe
le dsesprait; elle lui causait cette intolrable horreur de la
souffrance chez la femme, dont la seule pense le jetait hors de
toute soumission pieuse. Il l'effaa, il ne garda que le coeur
couronn et flambant, arrach  demi de cette chair exquise pour
s'offrir  lui. Ce fut alors qu'il se sentit aim. Marie lui donnait
son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein, avec
l'gouttement rose de son sang. Il n'y avait plus l une image de
passion dvote, mais une matrialit, un prodige de tendresse, qui,
lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait largir les mains
pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans
tache. Il le voyait, il l'entendait battre. Et il tait aim, le
coeur battait pour lui! C'tait comme un affolement de tout son
tre, un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se
coucher avec lui au fond de cette poitrine ouverte. Elle l'aimait
activement, jusqu' le vouloir dans l'ternit auprs d'elle,
toujours  elle. Elle l'aimait efficacement, sans cesse occupe de
lui, le suivant partout, lui vitant les moindres infidlits. Elle
l'aimait tendrement, plus que toutes les femmes ensemble, d'un amour
bleu, profond, infini comme le ciel. O aurait-il jamais trouv une
matresse si dsirable? Quelle caresse de la terre tait comparable
 ce souffle de Marie dans lequel il marchait? Quelle union
misrable, quelle jouissance ordurire pouvaient tre mises en
balance avec cette ternelle fleur du dsir montant toujours sans
s'panouir jamais? Alors, le Magnificat, ainsi qu'une bouffe
d'encens, s'exhalait de sa bouche. Il chantait le chant d'allgresse
de Marie, son tressaillement de joie  l'approche de l'poux divin.
Il glorifiait le Seigneur qui renversait les puissants de leurs
trnes, et qui lui envoyait Marie,  lui, un pauvre enfant nu, se
mourant d'amour sur le carreau glac de sa cellule.

Et, lorsqu'il avait tout donn  Marie, son corps, son me, ses
biens terrestres, ses biens spirituels, lorsqu'il tait nu devant
elle,  bout de prires, les litanies de la Vierge jaillissaient de
ses lvres brles, avec leurs appels rpts., entts, acharns,
dans un besoin suprme de secours clestes. Il lui semblait qu'il
gravissait un escalier de dsir;  chaque saut de son coeur, il
montait une marche. D'abord, il la disait Sainte. Ensuite, il
l'appelait Mre, trs pure, trs chaste, aimable, admirable. Et il
reprenait son lan, lui criant six fois sa virginit, la bouche
comme rafrachie chaque fois par ce mot de vierge, auquel il
joignait des ides de puissances, de bont, de fidlit. A mesure
que son coeur l'emportait plus haut, sur les degrs de lumire, une
voix trange, venue de ses veines, parlait en lui, s'panouissant en
fleurs clatantes. Il aurait voulu se fondre en parfum, s'pandre en
clart, expirer en un soupir musical. Tandis qu'il la nommait Miroir
de justice. Temple de sagesse, Source de sa joie, il se voyait ple
d'extase dans ce miroir, il s'agenouillait sur les dalles tides de
ce temple, il buvait  longs traits l'ivresse de cette source. Et il
la transformait encore, lchant la bride  sa folie de tendresse
pour s'unir  elle d'une faon toujours plus troite. Elle devenait
un Vase d'honneur choisi par Dieu, un Sein d'lection o il
souhaitait de verser son tre, de dormir  jamais. Elle tait la
Rose mystique, une grande fleur close au paradis, faite des Anges
entourant leur Reine, si pure, si odorante, qu'il la respirait du
bas de son indignit avec un gonflement de joie dont ses ctes
craquaient. Elle se changeait en Maison d'or, en Tour de David, en
Tour d'ivoire, d'une richesse inapprciable, d'une puret jalouse
des cygnes, d'une taille haute, forte, ronde,  laquelle il aurait
voulu faire de ses bras tendus une ceinture de soumission. Elle se
tenait debout  l'horizon, elle tait la Porte du ciel, qu'il
entrevoyait derrire ses paules, lorsqu'un souffle de vent cartait
les plis de son voile. Elle grandissait derrire la montagne, 
l'heure o la nuit plit, toile du matin, secours des voyageurs
gars, aube d'amour. Puis,  cette hauteur, manquant d'haleine, non
rassasie encore, mais les mots trahissant les forces de son coeur,
il ne pouvait plus que la glorifier du titre de Reine qu'il lui
jetait neuf fois comme neuf coups d'encensoir. Son cantique se
mourait d'allgresse dans ces cris du triomphe final: Reine des
vierges, Reine de tous les saints, Reine conue sans pch! Elle
toujours plus haut, resplendissait. Lui, sur la dernire marche, la
marche que les familiers de Marie atteignent seuls, restait l un
instant, pm au milieu de l'air subtil qui l'tourdissait, encore
trop loin pour baiser le bord de la robe bleue, se sentant dj
rouler, avec l'ternel dsir de remonter, de tenter cette jouissance
surhumaine.

Que de fois les litanies de la Vierge, rcites en commun, dans la
chapelle, avaient ainsi laiss le jeune homme, les genoux casss, la
tte vide, comme aprs une grande chute! Depuis sa sortie du
sminaire, l'abb Mouret avait appris  aimer la Vierge davantage
encore. Il lui vouait ce culte passionn o Frre Archangias
flairait des odeurs d'hrsie. Selon lui, c'tait elle qui devait
sauver l'glise par quelque prodige grandiose dont l'apparition
prochaine charmerait la terre. Elle tait le seul miracle de notre
poque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la
blancheur nocturne vue entre deux nuages, et dont le bord du voile
tranait sur les chaumes des paysans. Quand Frre Archangias lui
demandait brutalement s'il l'avait jamais aperue, il se contentait
de sourire, les lvres serres, comme pour garder son secret. La
vrit tait qu'il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui
apparaissait plus ni soeur joueuse, ni belle jeune fille fervente;
elle avait une robe de fiance, avec des fleurs blanches dans les
cheveux, les paupires  demi baisses, laissant couler des regards
humides d'esprance qui lui clairaient les joues. Et il sentait
bien qu'elle venait  lui, qu'elle lui promettait de ne plus tarder,
qu'elle lui disait: "Me voici, reois-moi." Trois fois chaque jour,
lorsque l'Angelus sonnait, au rveil de l'aube, dans la maturit du
midi,  la tombe attendrie du crpuscule, il se dcouvrait, il
disait un Ave en regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne
lui annonait pas enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans.
Il l'attendait.

Au mois de mai, l'attente du jeune prtre tait pleine d'un heureux
espoir. Il ne s'inquitait mme plus des gronderies de la Teuse.
S'il restait si tard  prier dans l'glise, c'tait avec l'ide
folle que la grande Vierge dore finirait par descendre. Et
pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait  une
princesse. Il n'aimait pas toutes les Vierges de la mme faon.
Celle-l le frappait d'un respect souverain. Elle tait la Mre de
Dieu; elle avait l'ampleur fconde, la face auguste, les bras forts
de l'pouse divine portant Jsus. Il se la figurait ainsi au milieu
de la cour cleste, laissant traner parmi les toiles la queue de
son manteau royal, trop haute pour lui, si puissante, qu'il
tomberait en poudre, si elle daignait abaisser les yeux sur les
siens. Elle tait la Vierge de ses jours de dfaillance, la Vierge
svre qui lui rendait la paix intrieure par la redoutable vision
du paradis.

Ce soir-l, l'abb Mouret resta plus d'une heure agenouill dans
l'glise vide. Les mains jointes, les regards sur la Vierge d'or se
levant comme un astre au milieu des verdures, il cherchait
l'assoupissement de l'extase, l'apaisement des troubles tranges
qu'il avait prouvs pendant la journe. Mais il ne glissait pas au
demi-sommeil de la prire avec l'aisance heureuse qui lui tait
accoutume. La maternit de Marie, toute glorieuse et pure qu'elle
se rvlt, cette taille ronde de femme faite, cet enfant nu qu'elle
portait sur un bras, l'inquitaient, lui semblaient continuer au
ciel la pousse dbordante de gnration au milieu de laquelle il
marchait depuis le matin. Comme les vignes des coteaux pierreux,
comme les arbres du Paradou, comme le troupeau humain des Artaud,
Marie apportait l'closion, engendrait la vie. Et la prire
s'attardait sur ses lvres, il s'oubliait  des distractions, voyant
des choses qu'il n'avait point encore vues, la courbe molle des
cheveux chtains, le lger gonflement du menton, barbouill de rose.
Alors, elle devait se faire plus svre, l'anantir sous l'clat de
sa toute-puissance, pour le ramener  la phrase de l'oraison
interrompue. Ce fut enfin par sa couronne d'or, par son manteau
d'or, par tout l'or qui la changeait en une princesse terrible,
qu'elle acheva de l'craser dans une soumission d'esclave, la prire
coulant rgulire de la bouche, l'esprit perdu au fond d'une
adoration unique. Jusqu' onze heures, il dormit veill de cet
engourdissement extatique, ne sentant plus ses genoux, se croyant
suspendu, balanc ainsi qu'un enfant qu'on endort, se laissant aller
 ce repos, tout en gardant la conscience d'un poids qui lui
alourdissait le coeur. Autour de lui, l'glise s'emplissait d'ombre,
la lampe charbonnait, les hauts feuillages assombrissaient le visage
verni de la grande Vierge.

Quand l'horloge, avant de sonner l'heure, grina, d'une voix
arrache, l'abb Mouret eut un frisson. Il n'avait pas senti la
fracheur de l'glise lui tomber sur les paules. Maintenant, il
grelottait. Comme il se signait, un rapide souvenir traversa la
stupeur de son rveil; le claquement de ses dents lui rappelait les
nuits passes sur le carreau de sa cellule, en face du Sacr-Coeur
de Marie, le corps tout secou de fivre. Il se leva pniblement,
mcontent de lui. D'ordinaire, il quittait l'autel, la chair
sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur le front. Cette
nuit-l, lorsqu'il prit la lampe pour monter  sa chambre, il lui
sembla que ses tempes clataient: la prire tait reste inefficace,
il retrouvait, aprs un court soulagement, la mme chaleur grandie
depuis le matin de son coeur  son cerveau. Puis, arriv  la porte
de la sacristie, au moment de sortir, il se tourna, il leva la
lampe, d'un mouvement machinal, cherchant  voir une dernire fois
la grande Vierge. Elle tait noye sous les tnbres descendues des
poutres, enfonce dans les feuillages, ne laissant passer que la
croix d'or de sa couronne.





XV.

La chambre de l'abb Mouret, situe  un angle du presbytre, tait
une vaste pice, troue sur deux de ses faces de deux immenses
fentres carres; l'une de ces fentres s'ouvrait au-dessus de la
basse-cour de Dsire; l'autre donnait sur le village des Artaud,
avec la valle au loin, les collines, tout l'horizon. Le lit tendu
de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chaises de paille,
se perdaient sous le haut plafond  solives blanchies. Une lgre
pret, cette odeur un peu aigre des vieilles btisses campagnardes,
montait du carreau, pass au rouge, luisant comme une glace. Sur la
commode, une grande statuette de l'Immacule Conception mettait une
douceur grise, entre deux pots de faence que la Teuse avait emplis
de lilas blancs.

L'abb Mouret posa la lampe devant la Vierge, au bord de la commode.
Il se sentait si mal  l'aise, qu'il se dcida  allumer le feu de
souches de vignes qui tait tout prpar. Et il resta l, les
pincettes  la main, regardant brler les tisons, la face claire
par la flamme. Au-dessous de lui, il entendait le gros sommeil de la
maison. Le silence, qui bourdonnait  ses oreilles, finissait par
prendre des voix chuchotantes. Lentement, invinciblement, ces voix
l'envahissaient, redoublaient l'anxit dont il avait, dans la
journe, senti plusieurs fois le serrement  la gorge. D'o venait
donc cette angoisse? quel pouvait tre ce trouble inconnu, grossi
doucement, devenu intolrable? Il n'avait pas pch cependant. Il
lui semblait tre sorti la veille du sminaire, avec toute l'ardeur
de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu des
hommes en ne voyant que Dieu.

Alors, il se crut dans sa cellule, un matin,  cinq heures, au
moment du lever. Le diacre de service passait en donnant un coup de
bton dans sa porte, avec le cri rglementaire:

- Benedicamus Domino!

- Deo gratias! rpondait-il, mal rveill, les yeux enfls de
sommeil.

Et il sautait sur l'troit tapis, se dbarbouillait, faisait son
lit, balayait sa chambre, renouvelait l'eau de son cruchon. Ce petit
mnage tait une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur
la peau. Il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever
en mme temps que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers
assourdissant. Il pensait qu'ils disaient leurs prires,  leur
faon. Lui, descendait dans la salle des Mditations, o, aprs les
oraisons, il restait une demi-heure agenouill,  mditer sur cette
pense d'Ignace: "Que sert  l'homme de conqurir l'univers, s'il
perd son me?" C'tait un sujet fertile en bonnes rsolutions, qui
le faisait renoncer  tous les biens de la terre, avec le rve si
souvent caress d'une vie au dsert, sous la seule richesse d'un
grand ciel bleu. Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la
dalle, devenaient tellement douloureux, qu'il prouvait peu  peu un
vanouissement de tout son tre, une extase dans laquelle ils se
voyait grand conqurant, matre d'un empire immense, jetant sa
couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe inou, des
cassettes d'or, des ruissellements de bijoux, des toffes cousues de
pierreries, pour aller s'ensevelir au fond d'une Thbade, vtu
d'une bure qui lui corchait l'chine. Mais la messe le tirait de
ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire relle,
qui lui serait arrive en des temps anciens. Il communiait, il
chantait le psaume du jour, trs ardemment, sans entendre aucune
autre voix que sa voix, d'une puret de cristal, si claire, qu'il la
sentait s'envoler jusqu'aux oreilles du Seigneur. Et lorsqu'il
remontait  sa chambre, il ne gravissait qu'une marche  la fois,
ainsi que le recommandent saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin;
il marchait lentement, l'air recueilli, la tte lgrement penche,
trouvant  suivre les moindres prescriptions une jouissance
indicible. Ensuite, venait le djeuner. Au rfectoire, les crotons
de pain, aligns le long des verres de vin blanc, l'enchantaient;
car il avait bon apptit, il tait d'humeur gaie, il disait par
exemple que le vin tait bon chrtien, allusion trs audacieuse 
l'eau qu'on accusait l'conome de mettre dans les bouteilles. Cela
ne l'empchait pas de retrouver son air grave pour entrer en classe.
Il prenait des notes sur ses genoux, tandis que le professeur, les
poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel, coup parfois
d'un mot franais, quand il ne trouvait pas mieux. Une discussion
s'levait; les lves argumentaient en un jargon trange, sans rire.
Puis, c'tait,  dix heures, une lecture de l'criture sainte,
pendant vingt minutes. Il allait chercher le livre sacr, reli
richement, dor sur tranche. Il le baisait avec une vnration
particulire, le lisait tte nue, en saluant chaque fois qu'il
rencontrait les noms de Jsus, de Marie ou de Joseph. La seconde
mditation le trouvait alors tout prpar  supporter, pour l'amour
de Dieu, un nouvel agenouillement, plus long que le premier. Il
vitait de s'asseoir une seule seconde sur ses talons; il gotait
cet examen de conscience de trois quarts d'heure, s'efforant de
dcouvrir en lui des pchs, arrivant  se croire damn pour avoir
oubli la veille au soir de baiser les deux images de son
scapulaire, ou pour s'tre endormi sur le ct gauche; fautes
abominables, qu'il aurait voulu racheter en usant jusqu'au soir ses
genoux, fautes heureuses qui l'occupaient, sans lesquelles il
n'aurait su de quoi entretenir son coeur candide, endormi par la
blanche vie qu'il menait. Il entrait au rfectoire tout soulag,
comme s'il tait dbarrass la poitrine d'un grand crime. Les
sminaristes de service, les manches de la soutane retrousses, un
tablier de coutil bleu nou  la ceinture, apportaient le potage au
vermicelle, le bouilli coup par petits carrs, les portions de
gigot aux haricots. Il y avait des bruits terribles de mchoires, un
silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu
par des coups d'oeil envieux jets sur la table en fer  cheval, o
les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des
vins plus rouges; pendant que la voix empte de quelque fils de
paysan, aux poumons solides, nonnait sans points ni virgules, au-
dessus de cette rage d'apptit, quelque lecture pieuse, des lettres
de missionnaires, des mandements d'vques, des articles de journaux
religieux. Lui, coutait, entre deux bouches. Ces bouts de
polmiques, ces rcits de voyages lointains le surprenaient,
l'effrayaient mme, en lui rvlant, au del des murailles du
sminaire, une agitation, un immense horizon, auxquels il ne pensait
jamais. On mangeait encore, qu'un coup de claquoir annonait la
rcration. La cour tait sable, plante de huit gros platanes qui,
l't, jetaient une ombre frache; au midi, il y avait une muraille,
haute de cinq mtres, hrisse de culs de bouteille, au-dessus de
laquelle on ne voyait de Plassans que l'extrmit du clocher de
Saint-Marc, une courte aiguille de pierre, dans le ciel bleu. D'un
bout de la cour  l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe
de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le
visage vers la muraille, il regardait le clocher, qui tait pour lui
toute la ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages.

Des cercles bruyants, au pied des platanes, discutaient; des amis
s'isolaient, deux  deux, dans les coins, pis par quelque
directeur cach derrire les rideaux de sa fentre; des parties de
paume et de quilles s'organisaient violemment, drangeant de
tranquilles joueurs de loto  demi couchs par terre, devant leurs
cartons, qu'une boule ou une balle lance trop fort couvrait de
sable. Quand la cloche sonnait, le bruit tombait, une nue de
moineaux s'envolait des platanes, les lves encore tout essouffls
se rendaient au cours de plain-chant, les bras croiss, la nuque
grave. Et il achevait la journe au milieu de cette paix; il
retournait en classe; il gotait  quatre heures, reprenant son
ternelle promenade, en face de la flche de Saint-Marc; il soupait
au milieu des mmes bruits de mchoires, sous la grosse voix
achevant la lecture du matin; il montait  la chapelle dire les
actions de grce du soir, et se couchait  huit heures un quart,
aprs avoir asperg son lit d'eau bnite, pour se prserver des
mauvais rves.

Que de belles journes semblables il avait passes, dans cet ancien
couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur sculaire de
dvotion! Pendant cinq ans, les jours s'taient suivis, coulant avec
le mme murmure d'eau limpide. A cette heure, il se souvenait de
mille dtails qui l'attendrissaient. Il se rappelait son premier
trousseau, qu'il tait all acheter avec sa mre: ses deux soutanes,
ses deux ceintures, ses six rabats, ses huit paires de bas noirs,
son surplis, son tricorne. Et comme son coeur avait battu, ce doux
soir d'octobre, lorsque la porte du sminaire s'tait referme sur
lui! Il venait l,  vingt ans, aprs ses annes de collge, pris
d'un besoin de croire et d'aimer. Ds le lendemain, il avait tout
oubli, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. Il
revoyait la cellule troite o il avait pass ses deux annes de
philosophie, une case meuble d'un lit, d'une table et d'une chaise,
spare des cases voisines par des planches mal jointes, dans une
immense salle qui contenait une cinquantaine de rduits pareils. Il
revoyait sa cellule de thologien, habite pendant trois autres
annes, plus grande, avec un fauteuil, une toilette, une
bibliothque, heureuse chambre emplie des rves de sa foi. Le long
des couloirs interminables, le long des escaliers de pierre, 
certains angles, il avait eu des rvlations soudaines, des secours
inesprs. Les hauts plafonds laissaient tomber des voix d'anges
gardiens. Pas un carreau des salles, pas une pierre des murs, pas
une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances de sa
vie contemplative, ses bgayements de tendresse, sa lente
initiation, les caresses reues en retour du don de son tre, tout
ce bonheur des premires amours divines. Tel jour, en s'veillant,
il avait vu une vive lueur qui l'avait baign de joie. Tel soir, en
fermant la porte de sa cellule, il s'tait senti saisir au cou par
des mains tides, si tendrement, qu'en reprenant connaissance, il
s'tait trouv par terre, pleurant a gros sanglots. Puis parfois,
surtout sous la petite vote qui menait  la chapelle, il avait
abandonn sa taille  des bras souples qui l'enlevaient. Tout le
ciel s'occupait alors de lui, marchait autour de lui, mettait dans
ses moindres actes, dans la satisfaction de ses besoins les plus
vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses
vtements, sa peau elle-mme, semblaient garder  jamais la
lointaine odeur. Et il se souvenait encore des promenades du jeudi.
On partait  deux heures pour quelque coin de verdure,  une lieue
de Plassans. C'tait le plus souvent au bord de la Viorne, dans le
bout d'un pr, avec des saules noueux qui laissaient tremper leurs
feuilles au fil de l'eau. Il ne voyait rien, ni les grandes fleurs
jaunes du pr, ni les hirondelles buvant au vol, rasant des ailes la
nappe de la petite rivire. Jusqu' six heures, assis par bandes
sous les saules, ses camarades et lui rcitaient en choeur l'Office
de la Vierge, ou lisaient, deux  deux, les Petites Heures, le
brviaire facultatif des jeunes sminaristes.

L'abb Mouret eut un sourire, en rapprochant les tisons. Il ne
trouvait dans ce pass qu'une grande puret, une obissance
parfaite. Il tait un lis, dont la bonne odeur charmait ses matres.
Il ne se rappelait pas un mauvais acte. Jamais il ne profitait de la
libert absolue des promenades, pendant que les deux directeurs de
surveillance allaient causer chez un cur du voisinage, pour fumer
derrire une haie ou courir boire de la bire avec quelque ami.
Jamais il ne cachait des romans sous sa paillasse, ni n'enfermait
des bouteilles d'anisette au fond de sa table de nuit. Longtemps
mme, il ne s'tait pas dout les pchs qui l'entouraient, des
ailes de poulets et des gteaux introduits en contrebande pendant le
carme, des lettres coupables apportes par les servants, des
conversations abominables tenues  voix basse, dans certains coins
de la cour. Il avait pleur  chaudes larmes, le jour o il s'tait
aperu que peu de ses camarades aimaient Dieu pour lui-mme. Il y
avait l des fils de paysans entrs dans les ordres par terreur de
la conscription, des paresseux rvant un mtier de fainantise, des
ambitieux que troublaient dj la vision de la crosse et de la
mitre. Et lui, en retrouvant les ordures du monde au pied des
autels, s'tait repli encore sur lui-mme, se donnant davantage 
Dieu, pour le consoler de l'abandon o on le laissait.

Pourtant, l'abb se rappela qu'un jour il avait crois les jambes, 
la classe. Le professeur lui en ayant fait le reproche, il tait
devenu trs rouge, comme s'il avait commis une indcence. Il tait
un des meilleurs lves, ne discutant pas, apprenant les textes par
coeur. Il prouvait l'existence et l'ternit de Dieu par des preuves
tires de l'criture sainte, par l'opinion des Pres de l'glise, et
par le consentement universel de tous les peuples. Les raisonnements
de cette nature l'emplissaient d'une certitude inbranlable. Pendant
sa premire anne de philosophie, il travaillait son cours de
logique avec une telle application, que son professeur l'avait
arrt, en lui rptant que les plus savants ne sont pas les plus
saints. Aussi, ds sa seconde anne, s'acquittait-il de son tude de
la mtaphysique, ainsi que d'un devoir rglement, entrant pour une
trs faible part dans les exercices de la journe. Le mpris de la
science lui venait; il voulait rester ignorant, afin de garder
l'humilit de sa foi. Plus tard, en thologie, il ne suivait plus le
cours d'Histoire ecclsiastique, de Rorbacher, que par soumission;
il allait jusqu'aux arguments de Gousset, jusqu' l'Instruction
thologique de Bouvier, sans oser toucher  Bellarmin,  Liguori, 
Suarez,  saint Thomas d'Aquin. Seule, l'criture sainte le
passionnait. Il y trouvait le savoir dsirable, une histoire d'amour
infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne
volont. Il n'acceptait que les affirmations de ses matres, se
dbarrassant sur eux de tout souci d'examen, n'ayant pas besoin de
ce fatras pour aimer, accusant les livres de voler le temps  la
prire. Il avait mme russi  oublier ses annes de collge. Il ne
savait plus, il n'tait plus qu'une candeur, qu'une enfance ramene
aux balbutiements du catchisme.

Et c'tait ainsi qu'il tait pas  pas mont jusqu' la prtrise.
Ici, les souvenirs se pressaient, attendris, chauds encore de joies
clestes. Chaque anne, il avait approch Dieu de plus prs. Il
passait saintement les vacances, chez un oncle, se confessant tous
les jours, communiant deux fois par semaine. Il s'imposait des
jenes, cachait au fond de sa malle des botes de gros sel, sur
lesquelles il s'agenouillait des heures entires, les genoux mis 
nu. Il restait  la chapelle, pendant les rcrations, ou montait
dans la chambre d'un directeur, qui lui racontait des anecdotes
pieuses, extraordinaires. Puis, quand approchait le jour de la
Sainte-Trinit, il tait rcompens au del de toute mesure, envahi
par cette motion dont s'emplissent les sminaires  la veille des
ordinations. C'tait la grande fte, le ciel s'ouvrant pour laisser
les lus gravir un nouveau degr. Lui, quinze jours  l'avance, se
mettait au pain et  l'eau. Il fermait les rideaux de sa fentre,
pour ne plus mme voir le jour, se prosternant dans les tnbres,
suppliant Jsus d'accepter son sacrifice. Les quatre derniers jours,
il tait pris d'angoisses, de scrupules terribles qui le jetaient
hors de son lit, au milieu de la nuit, pour aller frapper  la porte
du prtre tranger dirigeant la retraite, quelque carme dchauss,
souvent un protestant converti, sur lequel courait une merveilleuse
histoire. Il lui faisait longuement la confession gnrale de sa
vie, la voix coupe de sanglots. L'absolution seule le
tranquillisait, le rafrachissait, comme s'il avait pris un bain de
grce. Il tait tout blanc, au matin du grand jour; il avait une si
vive conscience de cette blancheur, qu'il lui semblait faire de la
lumire autour de lui. Et la cloche du sminaire sonnait de sa voix
claire, tandis que les odeurs de juin, les quarantaines en fleurs,
les rsdas, les hliotropes, venaient par-dessus la haute muraille
de la cour. Dans la chapelle, les parents attendaient, en grande
toilette, mus  ce point, que les femmes sanglotaient sous leurs
voilettes. Puis, c'tait le dfil: les diacres, qui allaient
recevoir la prtrise, en chasuble d'or; les sous-diacres, en
dalmatique; les minors, les tonsures, le surplis flottant sur les
paules, la barrette noire  la main. L'orgue ronflait, panouissait
les notes de flte d'un chant d'allgresse. A l'autel, l'vque,
assist de deux chanoines, officiait, crosse en main. Le chapitre
tait l, les prtres de toutes les paroisses se pressaient, au
milieu d'un luxe inou de costumes, d'un flamboiement d'or allum
par le large rayon de soleil qui tombait d'une fentre de la nef.
Aprs l'ptre, l'ordination commenait.

A cette heure, l'abb Mouret se rappelait encore le froid des
ciseaux, lorsqu'on l'avait marqu de la tonsure, au commencement de
sa premire anne de thologie. Il avait eu un lger frisson. Mais
la tonsure tait alors bien troite,  peine ronde comme une pice
de deux sous. Plus tard,  chaque nouvel ordre reu, elle avait
grandi, toujours grandi, jusqu' le couronner d'une tache blanche,
aussi large qu'une grande hostie. Et l'orgue ronflait plus
doucement, les encensoirs retombaient avec le bruit argentin de
leurs chanettes, en laissant chapper un flot de fume blanche, qui
se droulait comme de la dentelle. Lui, se voyait en surplis, jeune
tonsur, amen  l'autel par le matre des crmonies; il
s'agenouillait, baissait profondment la tte, tandis que l'vque,
avec des ciseaux d'or, lui coupait trois mches de cheveux, une sur
le front, les deux autres prs des oreilles. A un an de l, il se
voyait de nouveau, dans la chapelle pleine d'encens, recevant les
quatre ordres mineurs: il allait, conduit par un archidiacre, fermer
avec fracas la grande porte, qu'il rouvrait ensuite, pour montrer
qu'il tait commis  la garde des glises; il secouait une clochette
de la main droite, annonant par l qu'il avait le devoir d'appeler
les fidles aux offices; il revenait  l'autel, o l'vque lui
confrait de nouveaux privilges, ceux de chanter les leons, de
bnir le pain, de catchiser les enfants, d'exorciser le dmon, de
servir les diacres, d'allumer et d'teindre les cierges. Puis, le
souvenir de l'ordination suivante lui revenait, plus solennel, plus
redoutable, au milieu du mme chant des orgues, dont le roulement
semblait tre la foudre mme de Dieu; ce jour-l, il avait la
dalmatique de sous-diacre aux paules, il s'engageait  jamais par
le voeu de chastet, il tremblait de toute sa chair, malgr sa foi,
au terrible: Accedite, de l'vque, qui mettait en fuite deux de
ses camarades, plissant  son ct; ses nouveaux devoirs taient de
servir le prtre  l'autel, de prparer les burettes, de chanter
l'ptre, d'essuyer le calice, de porter la croix dans les
processions. Et, enfin, il dfilait une dernire fois dans la
chapelle, sous le rayonnement du soleil de juin; mais, cette fois,
il marchait en tte du cortge, il avait l'aube noue  la ceinture,
l'toile croise sur la poitrine, la chasuble tombant du cou;
dfaillant d'une motion suprme, il apercevait la figure ple de
l'vque qui lui donnait la prtrise, la plnitude du sacerdoce, par
une triple imposition des mains. Aprs son serment d'obissance
ecclsiastique, il se sentait comme soulev des dalles, lorsque la
voix pleine du prlat disait la phrase latine: "Accipe Spiritum
sanctum: quorum remiseris peccata, remittuntur eis, et quorum
retineris, retenta sunt."





XVI

Cette vocation des grands bonheurs de sa jeunesse avait donn une
lgre fivre  l'abb Mouret. Il ne sentait plus le froid. Il lcha
les pincettes, s'approcha du lit comme s'il allait se coucher, puis
revint appuyer son front contre une vitre, regardant la nuit, sans
voir. tait-il donc malade, qu'il prouvait ainsi une langueur des
membres, tandis que le sang lui brlait les veines? Au sminaire, a
deux reprises, il avait eu des malaises semblables, une sorte
d'inquitude physique qui le rendait trs malheureux; une fois mme,
il s'tait mis au lit, avec un gros dlire. Puis, il songea  une
jeune fille possde, que Frre Archangias racontait avoir gurie
d'un simple signe de croix, un jour qu'elle tait tombe raide
devant lui. Cela le fit penser aux exorcismes spirituels qu'un de
ses matres lui avait recommands autrefois: la prire, la
confession gnrale, la communion frquente, le choix d'un directeur
sage, ayant un grand empire sur l'esprit de son pnitent. Et, sans
transition, avec une brusquerie qui l'tonna lui-mme, il aperut au
fond de sa mmoire la figure ronde d'un de ses anciens amis, un
paysan, enfant de choeur  huit ans, dont la pension au sminaire
tait paye par une dame qui le protgeait. Il riait toujours, il
jouissait navement  l'avance des petits bnfices du mtier: les
douze cents francs d'appointement, le presbytre au fond d'un
jardin, les cadeaux, les invitations  dner, les menus profits des
mariages, des baptmes, des enterrements. Celui-l devait tre
heureux, dans sa cure.

Le regret mlancolique que lui apportait ce souvenir, surprit le
prtre extrmement. N'tait-il pas heureux, lui aussi? Jusqu' ce
jour, il n'avait rien regrett, rien dsir, rien envi. Et mme, en
ce moment, il s'interrogeait, il ne trouvait en lui aucun sujet
d'amertume. Il tait, croyait-il, tel qu'aux premiers temps de son
diaconat, lorsque l'obligation de lire son brviaire,  des heures
dtermines, avait empli ses journes d'une prire continue. Depuis
cette poque, les semaines, les mois, les annes coulaient, sans
qu'il et le loisir d'une mauvaise pense. Le doute ne le
tourmentait point; il s'anantissait devant les mystres qu'il ne
pouvait comprendre, il faisait aisment le sacrifice de sa raison,
qu'il ddaignait. Au sortir du sminaire, il avait eu la joie de se
voir tranger parmi les autres hommes, de ne plus marcher comme eux,
de porter autrement la tte, d'avoir des gestes, des mots, des
sentiments d'tre  part. Il se sentait fminis, rapproch de
l'ange, lav de son sexe, de son odeur d'homme. Cela le rendait
presque fier, de ne plus tenir  l'espce, d'avoir t lev pour
Dieu, soigneusement purg des ordures humaines par une ducation
jalouse. Il lui semblait encore tre demeur pendant des annes dans
une huile sainte, prpare selon les rites, qui lui avait pntr
les chairs d'un commencement de batification. Certains de ses
organes avaient disparu, dissous peu  peu; ses membres, son
cerveau, s'taient appauvris de matire, pour s'emplir d'me, d'un
air subtil qui le grisait parfois d'un vertige, comme si la terre
lui et manqu brusquement. Il montrait des peurs, des ignorances,
des candeurs de fille clotre. Il disait parfois en souriant qu'il
continuait son enfance, s'imaginant tre rest tout petit, avec les
mmes sensations, les mmes ides, les mmes jugements; ainsi,  six
ans, il connaissait Dieu autant qu' vingt-cinq ans, il avait pour
le prier des inflexions de voix semblables, des joies enfantines 
joindre les mains bien exactement. Le monde lui semblait pareil au
monde qu'il voyait jadis, lorsque sa mre le promenait par la main.
Il tait n prtre, il avait grandi prtre. Lorsqu'il faisait
preuve, devant la Teuse, de quelque grossire ignorance de la vie,
elle le regardait stupfaite, entre les deux yeux, en disant avec un
singulier sourire "qu'il tait bien le frre de mademoiselle
Dsire." Dans son existence, il ne se rappelait qu'une secousse
honteuse. C'tait pendant ses derniers six mois de sminaire, entre
le diaconat et la prtrise. On lui avait fait lire l'ouvrage de
l'abb Craisson, suprieur du grand sminaire de Valence: De rebus
venereis ad usum confessariorum. Il tait sorti pouvant,
sanglotant, de cette lecture. Cette casuistique savante du vice,
talant l'abomination de l'homme, descendant jusqu'aux cas les plus
monstrueux des passions hors nature, violait brutalement sa
virginit de corps et d'esprit. Il restait  jamais sali, comme une
pouse, initie d'une heure  l'autre aux violences de l'amour. Et
il revenait fatalement  ce questionnaire de honte, chaque fois
qu'il confessait. Si les obscurits du dogme, les devoirs du
sacerdoce, la mort de tout libre arbitre, le laissaient serein,
heureux de n'tre que l'enfant de Dieu, il gardait malgr lui
l'branlement charnel de ces salets qu'il devait remuer, il avait
conscience d'une tache ineffaable, quelque part, au fond de son
tre, qui pouvait grandir un jour et le couvrir de boue.

La lune se levait, derrire les Garrigues. L'abb Mouret, que la
fivre brlait davantage, ouvrit la fentre, s'accouda, pour
recevoir au visage la fracheur de la nuit. Il ne savait plus 
quelle heure exacte l'avait pris ce malaise. Il se souvenait
pourtant que, le matin, en disant sa messe, il tait trs calme,
trs repos. Ce devait tre plus tard, peut-tre pendant sa longue
marche au soleil, ou sous le frisson des arbres du Paradou, ou dans
l'touffement de la basse-cour de Dsire. Et il revcut la journe.

En face de lui, la vaste plaine s'tendait, plus tragique sous la
pleur oblique de la lune. Les oliviers, les amandiers, les arbres
maigres faisaient des taches grises, au milieu du chaos des grandes
roches, jusqu' la ligne sombre des collines de l'horizon. C'taient
de larges pans d'ombre, des artes bossues, des mares de terre
sanglantes o les toiles rouges semblaient se regarder, des
blancheurs crayeuses pareilles  des vtements de femme rejets,
dcouvrant des chairs noyes de tnbres, assoupies dans les
enfoncements des terrains. La nuit, cette campagne ardente prenait
un trange vautrement de passion. Elle dormait, dbraille,
dhanche, tordue, les membres carts, tandis que de gros soupirs
tides s'exhalaient d'elle, des armes puissants de dormeuse en
sueur. On et dit quelque forte Cyble tombe sur l'chine, la gorge
en avant, le ventre sous la lune, sole des ardeurs du soleil, et
rvant encore de fcondation. Au loin, le long de ce grand corps,
l'abb Mouret suivait des yeux le chemin des Olivettes, un mince
ruban ple qui s'allongeait comme le lacet flottant d'un corset. Il
entendait Frre Archangias, relevant les jupes des gamines qu'il
fouettait au sang, crachant aux visages des filles, puant lui-mme
l'odeur d'un bouc qui ne se serait jamais satisfait. Il voyait la
Rosalie rire en-dessous, de son air de bte lubrique, pendant que le
pre Bambousse lui jetait des mottes de terre dans les reins. Et l
encore, croyait-il, il tait bien portant,  peine chauff  la
nuque par la belle matine. Il ne sentait qu'un frmissement
derrire son dos, ce murmure confus de vie, qu'il avait entendu
vaguement ds le matin, au milieu de sa messe, lorsque le soleil
tait entr par les fentres creves. Jamais, comme  cette heure de
nuit, la campagne ne l'avait inquit, avec sa poitrine gante, ses
ombres molles, ses luisants de peau ambre, toute cette nudit de
desse,  peine cache sous la mousseline argente de la lune.

Le jeune prtre baissa les yeux, regarda le village des Artaud. Le
village s'crasait dans le sommeil lourd de fatigue, dans le nant
que dorment les paysans. Pas une lumire. Les masures faisaient des
tas noirs, que coupaient les raies blanches des ruelles
transversales, enfiles par la lune. Les chiens eux-mmes devaient
ronfler, au seuil des portes closes. Peut-tre les Artaud avaient-
ils empoisonn le presbytre de quelque flau abominable? Derrire
lui, il coutait toujours grossir le souffle dont l'approche tait
si pleine d'angoisse. Maintenant, il surprenait comme un pitinement
de troupeau, une vole de poussire qui lui arrivait, grasse des
manations d'une bande de btes. Ses penses du matin lui revenaient
sur cette poigne d'hommes recommenant les temps, poussant entre
les rocs pels ainsi qu'une poigne de chardons que les vents ont
sems; il se sentait assister  l'closion lente d'une race.
Lorsqu'il tait enfant, rien ne le surprenait, ne l'effrayait
davantage, que ces myriades d'insectes qu'il voyait sourdre de
quelque fente, quand il soulevait certaines pierres humides. Les
Artaud, mme endormis, reints au fond de l'ombre, le troublaient
de leur sommeil, dont il retrouvait l'haleine dans l'air qu'il
respirait. Il n'aurait voulu que des roches sous sa fentre. Le
village n'tait pas assez mort; les toits de chaume se gonflaient
comme des poitrines; les gerures des portes laissaient passer des
soupirs, des craquements lgers, des silences vivants, rvlant dans
ce trou la prsence d'une porte pullulante, sous le bercement noir
de la nuit. Sans doute, c'tait cette senteur seule qui lui donnait
une nause. Souvent il l'avait pourtant respire aussi forte, sans
prouver d'autre besoin que de se rafrachir dans la prire.

Les tempes en sueur, il alla ouvrir l'autre fentre, cherchant un
air plus vif. En bas,  gauche, s'tendait le cimetire, avec la
haute barre du Solitaire, dont pas une brise ne remuait l'ombre. Il
montait du champ vide une odeur de pr fauch. Le grand mur gris de
l'glise, ce mur tout plein de lzards, plant de girofles, se
refroidissait sous la lune; tandis qu'une des larges fentres
luisait, les vitres pareilles  des plaques d'acier. L'glise
endormie ne devait vivre  cette heure que de la vie extra-humaine
du Dieu de l'hostie, enferm dans le tabernacle. Il songeait  la
tache jaune de la veilleuse, mange par l'ombre, avec une tentation
de redescendre, pour soulager sa tte malade, au milieu de ces
tnbres pures de toute souillure. Mais une terreur trange le
retint: il crut tout d'un coup, les yeux fixs sur les vitres
allumes par la lune, voir l'glise s'clairer intrieurement d'un
clat de fournaise, d'une splendeur de fte infernale, o tournaient
le mois de mai, les plantes, les btes, les filles des Artaud, qui
prenaient furieusement des arbres entre leurs bras nus. Puis, en se
penchant, au-dessous de lui, il aperut la basse-cour de Dsire,
toute noire, qui fumait. Il ne distinguait pas nettement les cases
des lapins, les perchoirs des poules, la cabane des canards. C'tait
une seule masse tasse dans la puanteur, dormant de la mme haleine
pestilentielle. Sous la porte de l'table, la senteur aigre de la
chvre passait; pendant que le petit cochon vautr sur le dos,
soufflait grassement, prs d'une cuelle vide. De son gosier de
cuivre, le grand coq fauve Alexandre jeta un cri, qui veilla au
loin, un  un, les appels passionns de tous les coqs du village.

Brusquement, l'abb Mouret se souvint. La fivre dont il entendait
la poursuite, l'avait atteint dans la basse-cour de Dsire, en face
des poules chaudes encore de leur ponte et des mres lapines,
s'arrachant le poil du ventre. Alors, la sensation d'une respiration
sur son cou fut si nette, qu'il se tourna, pour voir enfin qui le
prenait ainsi  la nuque. Et il se rappela Albine bondissant hors du
Paradou, avec la porte qui claquait sur l'apparition d'un jardin
enchant; il se la rappela galopant le long de l'interminable
muraille, suivant le cabriolet  la course, jetant des feuilles de
bouleau au vent comme autant de baisers; il se la rappela encore, au
crpuscule, qui riait des jurons de Frre Archangias, les jupes
fuyantes au ras du chemin, pareilles  une petite fume de poussire
roule par l'air du soir. Elle avait seize ans; elle tait trange,
avec sa face un peu longue; sentait le grand air, l'herbe, la terre.
Et il avait d'elle une mmoire si prcise, qu'il revoyait une
gratignure,  l'un de ses poignets souples, rose sur la peau
blanche. Pourquoi donc riait-elle ainsi, en le regardant de ses yeux
bleus? Il tait pris dans son rire, comme dans une onde sonore qui
rsonnait partout contre sa chair; il la respirait, il l'entendait
vibrer en lui. Oui, tout son mal venait de ce rire qu'il avait bu.

Debout au milieu de la chambre, les deux fentres ouvertes, il resta
grelottant, pris d'une peur qui lui faisait cacher la tte entre les
mains. La journe entire aboutissait donc  cette vocation d'une
fille blonde, au visage un peu long, aux yeux bleus? Et la journe
entire entrait par les deux fentres ouvertes. C'taient, au loin,
la chaleur des terres rouges, la passion des grandes roches, des
oliviers pousss dans les pierres, des vignes tordant leurs bras au
bord des chemins; c'taient, plus prs, les sueurs humaines que
l'air apportait des Artaud, les senteurs fades du cimetire, les
odeurs d'encens de l'glise, perverties par des odeurs de filles aux
chevelures grasses; c'taient encore des vapeurs de fumier, la bue
de la basse-cour, les fermentations suffocantes des germes. Et
toutes ces haleines affluaient  la fois, en une mme bouffe
d'asphyxie, si rude, s'enflant avec une telle violence, qu'elle
l'touffait. Il fermait ses sens, il essayait de les anantir. Mais,
devant lui, Albine reparut comme une grande fleur, pousse et
embellie sur ce terreau. Elle tait la fleur naturelle de ces
ordures, dlicate au soleil, ouvrant le jeune bouton de ses paules
blanches, si heureuse de vivre, qu'elle sautait de sa tige et
qu'elle s'envolait sur sa bouche, en le parfumant de son long rire.

Le prtre poussa un cri. Il avait senti une brlure  ses lvres.
C'tait comme un jet ardent qui avait coul dans ses veines. Alors,
cherchant un refuge, il se jeta  genoux devant la statuette de
l'Immacule-Conception, en criant, les mains jointes:

- Sainte Vierge des Vierges, priez pour moi!





XVII.

L'Immacule-Conception, sur la commode de noyer, souriait
tendrement, du coin de ses lvres minces, indiques d'un trait de
carmin. Elle tait petite, toute blanche. Son grand voile blanc, qui
lui tombait de la tte aux pieds, n'avait, sur le bord, qu'un filet
d'or, imperceptible. Sa robe, drape  longs plis droits sur un
corps sans sexe, la serrait au cou, ne dgageait que ce cou
flexible. Pas une seule mche de ses cheveux chtains ne passait.
Elle avait le visage rose, avec des yeux clairs tourns vers le
ciel; elle joignait des mains roses, des mains d'enfant, montrant
l'extrmit des doigts sous les plis du voile, au-dessus de
l'charpe bleue, qui semblait nouer  sa taille deux bouts flottants
du firmament. De toutes ses sductions de femme, aucune n'tait nue,
except ses pieds, des pieds adorablement nus, foulant l'glantier
mystique. Et, sur la nudit de ses pieds, poussaient des roses d'or,
comme la floraison naturelle de sa chair deux fois pure.

- Vierge fidle, priez pour moi! rptait dsesprment le prtre.

Celle-l ne l'avait jamais troubl. Elle n'tait pas mre encore;
ses bras ne lui tendaient point Jsus, sa taille ne prenait point
les lignes rondes de la fcondit. Elle n'tait pas la reine du
ciel, qui descendait couronne d'or, vtue d'or, ainsi qu'une
princesse de la terre, porte triomphalement par un vol de
chrubins. Celle-l ne s'tait jamais montre redoutable, ne lui
avait jamais parl avec la svrit d'une matresse toute puissante,
dont la vue seule courbe les fronts dans la poussire. Il osait la
regarder, l'aimer, sans craindre d'tre mu par la courbe molle de
ses cheveux chtains; il n'avait que l'attendrissement de ses pieds
nus, ses pieds d'amour, qui fleurissaient comme un jardin de
chastet, trop miraculeusement pour qu'il contentt son envie de les
couvrir de caresses. Elle parfumait la chambre de son odeur de lis.
Elle tait le lis d'argent plant dans un vase d'or, la puret
prcieuse, ternelle, impeccable. Dans son voile blanc, si
troitement serr autour d'elle, il n'y avait plus rien d'humain,
rien qu'une flamme vierge brlant d'un feu toujours gal. Le soir 
son coucher, le matin  son rveil, il la trouvait l, avec son mme
sourire d'extase. Il laissait tomber ses vtements devant elle, sans
une gne, comme devant sa propre pudeur.

- Mre trs pure, Mre trs chaste, Mre toujours vierge, priez pour
moi! balbutia-t-il peureusement, se serrant aux pieds de la Vierge,
comme s'il avait entendu derrire son dos le galop sonore d'Albine.
Vous tes mon refuge, la source de ma joie, le temple de ma sagesse,
la tour d'ivoire o j'ai enferm ma puret. Je me remets dans vos
mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me recouvrir
d'un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence,
derrire le rempart sacr de votre vtement, pour qu'aucun souffle
charnel ne m'atteigne l. J'ai besoin de vous, je me meurs sans
vous, je me sens  jamais spar de vous, si vous ne m'emportez
entre vos bras secourables, loin d'ici, au milieu de la blancheur
ardente que vous habitez. Marie conue sans pch, anantissez-moi
au fond de la neige immacule tombant de chacun de vos membres. Vous
tes le prodige d'ternelle chastet. Votre race a pouss sur un
rayon, ainsi qu'un arbre merveilleux qu'aucun germe n'a plant.
Votre fils Jsus est n du souffle de Dieu, vous-mme tes ne sans
que le ventre de votre mre ft souill, et je veux croire que cette
virginit remonte ainsi d'ge en ge, dans une ignorance sans fin de
la chair. Oh! vivre, grandir, en dehors de la honte des sens! Oh!
multiplier, enfanter, sans la ncessit abominable du sexe, sous la
seule approche d'un baiser cleste!

Cet appel dsespr, ce cri pur de dsir, avait rassur le jeune
prtre. La Vierge, toute blanche, les yeux au ciel, semblait sourire
plus doucement de ses minces lvres roses. Il reprit d'une voix
attendrie:

- Je voudrais encore tre enfant. Je voudrais n'tre jamais qu'un
enfant marchant  l'ombre de votre robe. J'tais tout petit, je
joignais les mains pour dire le nom de Marie. Mon berceau tait
blanc, mon corps tait blanc, toutes mes penses taient blanches.
Je vous voyais distinctement, je vous entendais m'appeler, j'allais
 vous dans un sourire, sur des roses effeuilles. Et rien autre, je
ne sentais pas, je ne pensais pas, je vivais juste assez pour tre
une fleur  vos pieds. On ne devrait point grandir. Vous n'auriez
autour de vous que des ttes blondes, un peuple d'enfants qui vous
aimeraient, les mains pures, les lvres saines, les membres tendres,
sans une souillure, comme au sortir d'un bain de lait. Sur la joue
d'un enfant, on baise son me. Seul un enfant peut dire votre nom
sans le salir. Plus tard, la bouche se gte, empoisonne les
passions. Moi-mme, qui vous aime tant, qui me suis donn  vous, je
n'ose  toute heure vous appeler, ne voulant pas vous faire
rencontrer avec mes impurets d'homme. J'ai pri, j'ai corrig ma
chair, j'ai dormi sous votre garde, j'ai vcu chaste; et je pleure,
en voyant aujourd'hui que je ne suis pas encore assez mort  ce
monde pour tre votre fianc. O Marie, Vierge adorable, que n'ai-je
cinq ans, que ne suis-je rest l'enfant qui collait ses lvres sur
vos images! Je vous prendrais sur mon coeur, je vous coucherais 
mon ct, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de
mon ge, j'aurais votre robe troite, votre voile enfantin, votre
charpe bleue, toute cette enfance qui fait de vous une grande
soeur. Je ne chercherais pas  baiser vos cheveux, car la chevelure
est une nudit qu'on ne doit point voir; mais je baiserais vos pieds
nus, l'un aprs l'autre, pendant des nuits entires, jusqu' que
j'aie effeuill sous mes lvres les roses d'or, les roses mystiques
de nos veines.

Il s'arrta, attendant que la Vierge abaisst ses yeux bleus,
l'effleurt au front du bord de son voile. La Vierge restait
enveloppe dans la mousseline jusqu'au cou, jusqu'aux ongles,
jusqu'aux chevilles, tout entire au ciel, avec cet lancement du
corps qui la rendait fluette, dgage dj de la terre.

- Eh bien, continua-t-il plus follement, faites que je redevienne
enfant, Vierge bonne, Vierge puissante. Faites que j'aie cinq ans.
Prenez mes sens, prenez ma virilit. Qu'un miracle emporte tout
l'homme qui a grandi en moi. Vous rgnez au ciel, rien ne vous est
plus facile que de me foudroyer, que de scher mes organes, de me
laisser sans sexe, incapable du mal, si dpouill de toute force,
que je ne puisse mme plus lever le petit doigt sans votre
consentement. Je veux tre candide, de cette candeur qui est la
vtre, que pas un frisson humain ne saurait troubler. Je ne veux
plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon
coeur, ni le travail de mes dsirs. Je veux tre une chose, une
pierre blanche  vos pieds,  laquelle vous ne laisserez qu'un
parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit o vous l'aurez
jete, sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'tre sous votre talon,
ne pouvant songer  des ordures avec les autres pierres du chemin.
Oh! alors quelle batitude! J'atteindrai sans effort, du premier
coup,  la perfection que je rve. Je me proclamerai enfin votre
vritable prtre. Je serai ce que mes tudes, mes prires, mes cinq
annes de lente initiation n'ont pu faire de moi. Oui, je nie la
vie, je dis que la mort de l'espce est prfrable  l'abomination
continue qui la propage. La faute souille tout. C'est une puanteur
universelle gtant l'amour, empoisonnant la chambre des poux, le
berceau des nouveau-ns, et jusqu'aux fleurs pmes sous le soleil,
et jusqu'aux arbres laissant clater leurs bourgeons. La terre
baigne dans cette impuret dont les moindres gouttes jaillissent en
vgtations honteuses. Mais pour que je sois parfait,  Reine des
anges, Reine des Vierges, coutez mon cri, exaucez-le! Faites que je
sois un de ces anges qui n'ont que deux grandes ailes derrire les
joues; je n'aurai plus de tronc, plus de membres; je volerai  vous,
si vous m'appelez; je ne serai plus qu'une bouche qui dira vos
louanges, qu'une paire d'ailes sans tache qui bercera vos voyages
dans les cieux. Oh! la mort, la mort, Vierge vnrable, donnez-moi
la mort de tout! Je vous aimerai dans la mort de mon corps, dans la
mort de ce qui vit et de ce qui se multiple. Je consommerai avec
vous l'unique mariage dont veuille mon coeur. J'irai plus haut,
toujours plus haut, jusqu' ce que j'aie atteint le brasier o vous
resplendissez. L, c'est un grand astre, une immense rose blanche
dont chaque feuille brle comme une lune, un trne d'argent d'o
vous rayonnez avec un tel embrasement d'innocence, que le paradis
entier reste clair de la seule lueur de votre voile. Tout ce qu'il
y a de blanc, les aurores, la neige des sommets inaccessibles, les
lis  peine clos, l'eau des sources ignores, le lait des plantes
respectes du soleil, les sourires des vierges, les mes des enfants
morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors, je monterai
 vos lvres, ainsi qu'une flamme subtile; j'entrerai en vous, par
votre bouche entr'ouverte, et les noces s'accompliront, pendant que
les archanges tressailleront de notre allgresse. tre vierge,
s'aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa
blancheur vierge! Avoir tout l'amour, couch sur des ailes de cygne,
dans une nue de puret, aux bras d'une matresse de lumire dont
les caresses sont des jouissances d'me! Perfection, rve surhumain,
dsir dont mes os craquent, dlices qui me mettent au ciel! O Marie,
Vase d'lection, chtrez-en moi l'humanit, faites-moi eunuque parmi
les hommes, afin de me livrer sans peur le trsor de votre
virginit!

Et l'abb Mouret, claquant des dents, terrass par la fivre,
s'vanouit sur le carreau.





LIVRE DEUXIME



I.

Devant les deux larges fentres, des rideaux de calicot,
soigneusement tirs, clairaient la chambre de la blancheur tamise
du petit jour. Elle tait haute de plafond, trs vaste, meuble d'un
ancien meuble Louis XV,  bois peint en blanc,  fleurs rouges sur
un semis de feuillage. Dans le trumeau, au-dessus des portes, aux
deux cts de l'alcve, des peintures laissaient encore voir les
ventres et les derrires roses de petits Amours volant par bandes,
jouant  deux jeux qu'on ne distinguait plus, tandis que les
boiseries des murs, mnageant des panneaux ovales, les portes 
double battant, le plafond arrondi, jadis  fond bleu de ciel, avec
des encadrements de cartouches, de mdaillons, de noeuds de rubans
coleur chair, s'effaaient, d'un gris trs doux, un gris qui gardait
l'attendrissement de ce paradis fan. En face des fentres, la
grande alcve, s'ouvrant sous des enroulements de nuages, que des
Amours de pltre cartaient, penchs, culbuts, comme pour regarder
effrontment le lit, tait ferme, ainsi que les fentres, par des
rideaux de calicot, cousus  gros points, d'une innocence singulire
au milieu de cette pice reste toute tide d'une lointaine odeur de
volupt.

Assise prs d'une console o une bouilloire chauffait sur une lampe
 esprit-de-vin, Albine regardait les rideaux de l'alcve,
attentivement. Elle tait vtue de blanc, les cheveux serrs dans un
fichu de vieille dentelle, les mains abandonnes, veillant d'un air
srieux de grande fille. Une respiration faible, un souffle d'enfant
assoupi s'entendait, dans le grand silence. Mais elle s'inquita, au
bout de quelques minutes; elle ne put s'empcher de venir,  pas
lgers, soulever le coin d'un rideau. Serge, au bord du grand lit,
semblait dormir, la tte appuye sur l'un de ses bras repli.
Pendant sa maladie, ses cheveux s'taient allongs, sa barbe avait
pouss. Il tait trs blanc, les yeux meurtris de bleu, les lvres
ples; il avait une grce de fille convalescente.

Albine, attendrie, allait laisser retomber le coin du rideau.

- Je ne dors pas, dit Serge d'une voix trs basse.

Et il restait la tte appuye, sans bouger un doigt, comme accabl
d'une lassitude heureuse. Ses yeux s'taient lentement ouverts; sa
bouche soufflait lgrement sur l'une de ses mains nues, soulevant
le duvet de sa peau blonde.

- Je t'entendais, murmura-t-il encore. Tu marchais tout doucement.

Elle fut ravie de ce tutoiement. Elle s'approcha, s'accroupi devant
le lit, pour mettre son visage  la hauteur du sien.

- Comment vas-tu? demanda-t-elle.

Et elle gotait  son tour la douceur de ce "tu", qui lui passait
pour la premire fois sur les lvres.

- Oh! tu es guri, maintenant, reprit-elle. Sais-tu que je pleurais,
tout le long du chemin, lorsque je revenais de l-bas avec de
mauvaises nouvelles. On me disait que tu avais le dlire, que cette
mauvaise fivre, si elle te faisait grce, t'emporterais la
raison... Comme j'ai embrass ton oncle Pascal, lorsqu'il t'a amen
ici, pour ta convalescence!

Elle bordait le lit, elle tait maternelle.

- Vois-tu, ces roches brles, l-bas, ne te valaient rien. Il te
faut des arbres, de la fracheur, de la tranquillit... Le docteur
n'a pas mme racont qu'il te cachait ici. C'est un secret entre lui
et ceux qui t'aiment. Il te croyait perdu... Va, personne ne nous
drangera. L'oncle Jeanbernat fume sa pipe devant ses salades. Les
autres feront prendre de tes nouvelles en cachette. Et le docteur
lui-mme ne reviendra plus, parce que,  cette heure, c'est moi qui
suis ton mdecin... Il parait que tu n'as plus besoin de drogues. Tu
as besoin d'tre aim, comprends-tu?

Il semblait ne pas entendre, le crne encore vide. Comme ses yeux,
sans qu'il remut la tte, fouillaient les coins de la chambre, elle
pensa qu'il s'inquitait du lieu o il se trouvait.

- C'est ma chambre, dit-elle. Je te l'ai donne. Elle est jolie,
n'est-ce pas? J'ai pris les plus beaux meubles du grenier; puis,
j'ai fait ces rideaux de calicot, pour que le jour ne m'aveuglt
pas... Et tu ne me gnes nullement. Je coucherai au second tage. Il
y a encore trois ou quatre pices vides.

Mais il restait inquiet.

- Tu es seule? demanda-t-il.

- Oui. Pourquoi me fais-tu cette question?

Il ne rpondit pas, il murmura d'un air d'ennui:

- J'ai rv, je rve toujours... J'entends des cloches, et c'est
cela qui me fatigue.

Au bout d'un silence, il reprit:

- Va fermer la porte, mets les verrous. Je veux que tu sois seule,
toute seule.

Quand elle revint, apportant une chaise, s'asseyant  son chevet, il
avait une joie d'enfant, il rptait:

- Maintenant, personne n'entrera. Je n'entendrai plus les cloches...
Toi, quand tu parles, cela me repose.

- Veux-tu boire? demanda-t-elle.

Il fit signe qu'il n'avait pas soif. Il regardait les mains d'Albine
d'un air si surpris, si charm de les voir, qu'elle en avana une,
au bord de l'oreiller, en souriant. Alors, il laissa glisser sa
tte, il appuya une joue sur cette petite main frache. Il eut un
lger rire, il dit:

- Ah! c'est doux comme de la soie. On dirait qu'elle souffle de
l'air dans mes cheveux... Ne la retire pas, je t'en prie.

Puis, il y eut un long silence. Il se regardaient avec une grande
amiti. Albine se voyait paisiblement dans les yeux vides du
convalescent. Serge semblait couter quelque chose de vague que la
petite main frache lui confiait.

- Elle est trs bonne, ta main, reprit-il. Tu ne peux pas t'imaginer
comme elle me fait du bien... Elle a l'air d'entrer au fond de moi,
pour m'enlever les douleurs que j'ai dans les membres. C'est une
caresse partout, un soulagement, une gurison.

Il frottait doucement sa joue, il s'animait, comme ressuscit.

- Dis? tu ne me donneras rien de mauvais  boire, tu ne me
tourmenteras pas avec toutes sortes de remdes?... Ta main me
suffit, vois-tu. Je suis venu pour que tu la mettes l, sous ma
tte.

- Mon bon Serge, murmura Albine, tu as bien souffert, n'est-ce pas?

- Souffert? oui, oui; mais il y a longtemps... J'ai mal dormi, j'ai
eu des rves pouvantables. Si je pouvais, je te raconterais tout
cela.

Il ferma un instant les yeux, il fit un grand effort de mmoire.

- Je ne vois que du noir, balbutia-t-il. C'est singulier, j'arrive
d'un long voyage. Je ne sais plus mme d'o je suis parti. J'avais
la fivre, une fivre qui galopait dans mes veines comme une bte...
C'est cela, je me souviens. Toujours le mme cauchemar me faisait
ramper, le long d'un souterrain interminable. A certaines grosses
douleurs, le souterrain, brusquement, se murait; un amas de cailloux
tombait de la vote, les parois se resserraient, je restais
haletant, pris de la rage de vouloir passer outre; et j'entrais dans
l'obstacle, je travaillais des pieds, des poings, du crne, en
dsesprant de pouvoir jamais traverser cet boulement de plus en
plus considrable... Puis, souvent, il me suffisait de le toucher du
doigt; tout s'vanouissait, je marchais librement, dans la galerie
largie, n'ayant plus que la lassitude de la crise.

Albine voulut lui poser la main sur la bouche,

- Non, cela ne me fatigue pas de parler. Tu vois, je te parle 
l'oreille. Il me semble que je pense, et que tu m'entends... Le plus
drle, dans mon souterrain, c'est que je n'avais pas la moindre ide
de retourner en arrire; je m'enttais, tout en pensant qu'il me
faudrait des milliers d'annes pour dblayer un seul des
boulements. C'tait une tche fatale, que je devais accomplir sous
peine des plus grands malheurs. Les genoux meurtris, le front
heurtant le roc, je mettais une conscience pleine d'angoisse 
travailler de toutes mes forces, pour arriver le plus vite possible.
Arriver o? je ne sais pas, je ne sais pas...

Il ferma les yeux, rvant, cherchant. Puis, il eut une moue
d'insouciance, il s'abandonna de nouveau sur la main d'Albine, en
disant avec un rire:

- Tiens! c'est bte, je suis un enfant.

Mais la jeune fille, pour voir s'il tait bien  elle, tout entier,
l'interrogea, le ramena aux souvenirs confus qu'il tenait d'voquer;
il ne se rappelait rien, il tait rellement dans une heureuse
enfance. Il croyait tre n la veille.

- Oh! je ne suis pas encore fort, dit-il. Vois-tu, le plus loin que
je me souvienne, c'tait dans un lit qui me brlait partout le
corps; ma tte roulait sur l'oreiller ainsi que sur un brasier; mes
pieds s'usaient l'un contre l'autre,  se frotter, continuellement...
Va! j'tais bien mal! Il me semblait qu'on me changeait le corps,
qu'on m'enlevait tout, qu'on me raccommodait comme une mcanique
casse...

Ce mot le fit rire de nouveau. Il reprit:

- Je vais tre tout neuf. a m'a joliment nettoy, d'tre malade...
Mais qu'est-ce que tu me demandais? Non, personne n'tait l. Je
souffrais tout seul, au fond d'un trou noir. Personne, personne. Et,
au del, il n'y a rien, je ne vois rien... Je suis ton enfant, veux-
tu? Tu m'apprendras  marcher. Moi, je ne vois que toi, maintenant.
a m'est bien gal, tout ce qui n'est pas toi. Je te dis que je ne
me souviens plus. Je suis venu, tu m'as pris, c'est tout.

Et il dit encore, apais, caressant:

- Ta main est dide,  prsent; elle est bonne comme du soleil... Ne
parlons plus. Je me chauffe.

Dans la grande chambre, un silence frissonnant tombait du plafond
bleu. La lampe  esprit-de-vin venait de s'teindre, laissant la
bouilloire jeter un filet de vapeur de plus en plus mince. Albine et
Serge, tous deux la tte sur le mme oreiller, regardaient les
grands rideaux de calicot tirs devant les fentres. Les yeux de
Serge surtout allaient l, comme  la source blanche de la lumire.
Il s'y baignait, ainsi que dans un jour pli, mesur  ses forces de
convalescent. Il devinait le soleil derrire un coin plus jaune du
calicot, ce qui suffisait pour le gurir. Au loin, il coutait un
large roulement de feuillages; tandis que,  la fentre de droite,
l'ombre verdtre d'une haute branche, nettement dessine, lui
donnait le rve inquitant de cette fort qu'il sentait si prs de
lui.

- Veux-tu que j'ouvre les rideaux? demanda Albine, trompe par la
fixit de son regard.

- Non, non, se hta-t-il de rpondre.

- Il fait beau. Tu aurais le soleil. Tu verrais les arbres.

- Non, je t'en supplie... Je ne veux rien du dehors. Cette branche
qui est l me fatigue,  remuer,  pousser, comme si elle tait
vivante... Laisse ta main, je vais dormir. Il faut tout blanc...
C'est bon.

Et il s'endormit candidement, veill par Albine, qui lui soufflait
sur la face, pour rafrachir son sommeil.





II.

Le lendemain, le beau temps s'tait gt, il pleuvait. Serge, repris
par la fivre, passa une journe de souffrance, les yeux fixs
dsesprment sur les rideaux, d'o ne tombait qu'une lueur de cave,
louche, d'un gris de cendre. Il ne devinait plus le soleil, il
cherchait cette ombre dont il avait eu peur, cette branche haute
qui, noye dans la bue blafarde de l'averse, lui semblait avoir
emport la fort en s'effaant. Vers le soir, agit d'un lger
dlire, il cria en sanglotant  Albine que le soleil tait mort,
qu'il entendait tout le ciel, toute la campagne pleurer la mort du
soleil. Elle dut le consoler comme un enfant, lui promettre le
soleil, l'assurer qu'il reviendrait, qu'elle le lui donnerait. Mais
il plaignait aussi les plantes. Les semences devaient souffrir sous
le sol,  attendre la lumire; elles avaient ses cauchemars, elles
rvaient qu'elles rampaient le long d'un souterrain, arrtes par
des boulements, luttant furieusement pour arriver au soleil. Et il
se mit  pleurer  voix plus basse, disant que l'hiver tait une
maladie de la terre, qu'il allait mourir en mme temps que la terre,
si le printemps ne les gurissait tous deux.

Pendant trois jours encore, le temps resta affreux. Des ondes
crevaient sur les arbres, dans une lointaine clameur de fleuve
dbord. Des coups de vent roulaient, s'abattaient contre les
fentres, avec un acharnement de vagues normes. Serge avait voulu
qu'Albine fermt hermtiquement les volets. La lampe allume, il
n'avait plus le deuil des rideaux blafards, il ne sentait plus le
gris du ciel entrer par les plus minces fentes, couler jusqu' lui,
ainsi qu'une poussire qui l'enterrait. Il s'abandonnait, les bras
amaigris, la tte ple, d'autant plus faible que la campagne tait
plus malade. A certaines heures de nuages d'encre, lorsque les
arbres tordus craquaient, que la terre laissait traner ses herbes
sous l'averse comme des cheveux de noye, il perdait jusqu'au
souffle, il trpassait, battu lui-mme par l'ouragan. Puis,  la
premire claircie, au moindre coin de bleu, entre deux nues, il
respirait, il gotait l'apaisement des feuillages essuys, des
sentiers blanchissants, des champs buvant leur dernire gorge
d'eau. Albine, maintenant, implorait  son tour le soleil; elle se
mettait vingt fois par jour  la fentre du palier, interrogeant
l'horizon, heureuse des moindres taches blanches, inquite des
masses d'ombre, cuivres, charges de grle, redoutant quelque nuage
trop noir qui lui tuerait son cher malade. Elle parlait d'envoyer
chercher le docteur Pascal. Mais Serge ne voulait personne. Il
disait:

- Demain, il y aura du soleil sur les rideaux, je serai guri.

Un soir qu'il tait au plus mal, Albine lui donna sa main, pour
qu'il y post la joue. Et, la main ne le soulageant pas, elle pleura
de se voir impuissante. Depuis qu'il tait retomb dans
l'assoupissement de l'hiver, elle ne se sentait plus assez forte
pour le tirer  elle seule du cauchemar o il se dbattait. Elle
avait besoin de la complicit du printemps. Elle-mme dprissait,
les bras glacs, l'haleine courte, ne sachant plus lui souffler la
vie. Pendant des heures, elle rdait dans la grande chambre
attriste. Quand elle passait devant la glace, elle se voyait noire,
elle se croyait laide.

Puis, un matin, comme elle relevait les oreillers, sans oser tenter
encore le charme rompu de ses mains, elle crut retrouver le sourire
du premier jour sur les lvres de Serge, dont elle venait
d'effleurer la nuque, du bout des doigts.

- Ouvre les volets, murmura-t-il.

Elle pensa qu'il parlait dans la fivre; car, une heure auparavant,
elle n'avait aperu, de la fentre du palier, qu'un ciel en deuil.

- Dors, reprit-elle tristement; je t'ai promis de t'veiller au
premier rayon... Dors encore, le soleil n'est pas l.

- Si, je le sens, le soleil est l... Ouvre les volets.





III.

Le soleil tait l, en effet. Quand Albine eut ouvert les volets,
derrire les grands rideaux, la bonne lueur jaune chauffa de nouveau
un coin de la blancheur du linge. Mais ce qui fit asseoir Serge sur
son sant, ce fut de revoir l'ombre de la branche, le rameau qui lui
annonait le retour  la vie. Toute la campagne ressuscite, avec
ses verdures, ses eaux, son large cercle de collines, tait l pour
lui, dans cette tache verdtre frissonnante au moindre souffle. Elle
ne l'inquitait plus. Il en suivait le balancement, d'un air avide,
ayant le besoin des forces de la sve qu'elle lui annonait; tandis
que, le soutenant dans ses bras, Albine, heureuse, disait:

- Ah! mon bon Serge, l'hiver est fini... Nous voil sauvs.

Il se recoucha, les yeux dj vifs, la voix plus nette.

- Demain, dit-il, je serai trs fort... Tu tireras les rideaux, je
veux tout voir.

Mais, le lendemain, il fut pris d'une peur d'enfant. Jamais il ne
consentit  ce que les fentres fussent grandes ouvertes. Il
murmurait: "Tout  l'heure, plus tard." Il demeurait anxieux, il
avait l'inquitude du premier coup de lumire qu'il recevrait dans
les yeux. Le soir arriva, qu'il n'avait pu prendre la dcision de
revoir le soleil en face. Il tait rest le visage tourn vers les
rideaux, suivant sur la transparence du linge le matin ple,
l'ardent midi, le crpuscule violtre, toutes les couleurs, toutes
les motions du ciel. L, se peignait jusqu'au frisson que le
battement d'ailes d'un oiseau donne  l'air tide, jusqu' la joie
des odeurs, palpitant dans un rayon. Derrire ce voile, derrire ce
rve attendri de la vie puissante du dehors, il coutait monter le
printemps. Et mme il touffait un peu, par moments, lorsque
l'afflux du sang nouveau de la terre, malgr l'obstacle des rideaux,
arrivait  lui trop rudement.

Et, le matin suivant, il dormait encore, lorsque Albine, brusquant
la gurison, lui cria:

- Serge! Serge! voici le soleil!

Elle tirait vivement les rideaux, elle ouvrait les fentres toutes
larges. Lui, se leva, se mit  genoux sur son lit, suffoquant,
dfaillant, les mains serres contra sa poitrine, pour empcher son
coeur de se briser. En face de lui, il avait le grand ciel, rien que
du bleu, un infini bleu; il s'y lavait de la souffrance, il s'y
abandonnait, comme dans un bercement lger, il y buvait de la
douceur, de la puret, de la jeunesse. Seule, la branche dont il
avait vu l'ombre, dpassait la fentre, tachait la mer bleue d'une
verdure vigoureuse; et c'tait dj l un jet trop fort pour ses
dlicatesses de malade, qui se blessaient de la salissure des
hirondelles volant  l'horizon. Il naissait. Il poussait de petits
cris involontaires, noy de clart, battu par des vagues d'air
chaud, sentant couler en lui tout un engouffrement de vie. Ses mains
se tendirent, et il s'abattit, il retomba sur l'oreiller, dans une
pmoison.

Quelle heureuse et tendre journe! Le soleil entrait  droite, loin
de l'alcve. Serge, pendant toute la matine, le regarda s'avancer 
petits pas. Il le voyait venir  lui, jaune comme de l'or, cornant
les vieux meubles, s'amusant aux angles, glissant parfois  terre,
pareil  un bout d'toffe drout. C'tait une marche lente,
assure, une approche d'amoureuse, tirant ses membres blonds,
s'allongeant jusqu' l'alcve d'un mouvement rythm, avec une
lenteur voluptueuse qui donnait un dsir fou de sa possession.
Enfin, vers deux heures, la nappe de soleil quitta le dernier
fauteuil, monta le long des couvertures, s'tala sur le lit, ainsi
qu'une chevelure dnoue. Serge abandonna ses mains amaigries de
convalescent  cette caresse ardente; il fermait les yeux  demi, il
sentait courir sur chacun de ses doigts des baisers de feu, il tait
dans un bain de lumire, dans une treinte d'astre. Et comme Albine
tait l qui se penchait en souriant:

- Laisse-moi, balbutia-t-il, les yeux compltement ferms; ne me
serre plus si fort... Comment fais-tu donc pour me tenir ainsi, tout
entier, entre tes bras?

Puis, le soleil redescendit du lit, s'en alla  gauche, de son pas
ralenti. Alors, Serge le regarda de nouveau tourner, s'asseoir de
sige en sige, avec le regret de ne l'avoir pas retenu sur sa
poitrine. Albine tait reste au bord des couvertures. Tous deux, un
bras pass au cou, virent le ciel plir peu  peu. Par moments, un
immense frisson semblait le blanchir d'une motion soudaine. Les
langueurs de Serge s'y promenaient plus  l'aise, y trouvaient des
nuances exquises qu'il n'avait jamais souponnes. Ce n'tait pas
tout du bleu, mais du bleu rose, du bleu lilas, du bleu jaune, une
chair vivante, une vaste nudit immacule qu'un souffle faisait
battre comme une poitrine de femme. A chaque nouveau regard, au
loin, il avait des surprises, des coins inconnus de l'air, des
sourires discrets, des rondeurs adorables, des gazes cachant au fond
de paradis entrevus de grands corps superbes de desses. Et il
s'envolait, les membres allgs par la souffrance, au milieu de
cette soie changeante, dans ce duvet innocent de l'azur; ses
sensations flottaient au-dessus de son tre dfaillant. Le soleil
baissait, le bleu se fondait dans de l'or pur, la chair vivante du
ciel blondissait encore, se noyait lentement de toutes les teintes
de l'ombre. Pas un nuage, un effacement de vierge qui se couche, un
dshabillement ne laissant voir qu'une raie de pudeur  l'horizon.
Le grand ciel dormant.

- Ah! le cher bambin! dit Albine, en regardant Serge qui s'tait
endormi  son cou, en mme temps que le ciel.

Elle le coucha, elle ferma les fentres. Mais le lendemain, ds
l'aube, elles taient ouvertes. Serge ne pouvait plus vivre sans le
soleil. Il prenait des forces, il s'habituait aux bouffes de grand
air qui faisaient envoler les rideaux de l'alcve. Mme le bleu,
l'ternel bleu commenait  lui paratre fade.

Cela le laissait d'tre un cygne, une blancheur, et de nager sans
fin sur le lac limpide du ciel. Il en arrivait  souhaiter un vol de
nuages noirs, quelque croulement de nues qui rompt la monotonie
de cette grande puret. A mesure que la sant revenait, il avait des
besoins de sensations plus fortes. Maintenant, il passait des heures
 regarder la branche verte; il aurait voulu la voir pousser, la
voir s'panouir, lui jeter des rameaux jusque dans son lit. Elle ne
lui suffisait plus, elle ne faisait qu'irriter ses dsirs, en lui
parlant de ces arbres dont il entendait les appels profonds, sans
qu'il pt en apercevoir les cimes. C'taient un chuchotement infini
de feuilles, un bavardage d'eaux courantes, des battements d'ailes,
toute une voix haute, prolonge, vibrante.

Quand tu pourras te lever, disait Albine, tu t'assoiras devant la
fentre... Tu verras le beau jardin!

Il fermait les yeux, il murmurait:

- Oh! je le vois, je l'coute... Je sais o sont les arbres, o sont
les eaux, o poussent les violettes.

Puis, il reprenait:

- Mais je le vois mal, je le vois sans lumire... Il faut que je
sois trs fort pour aller jusqu' la fentre.

D'autre fois, lorsqu'elle le croyait endormi, Albine disparaissait
pendant des heures. Et, lorsqu'elle rentrait, elle le trouvait les
yeux luisants de curiosit, dvor d'impatience. Il lui criait:

- D'o viens-tu?

Et il la prenait par les bras, lui sentait les jupes, le corsage,
les joues.

- Tu sens toutes sortes de bonnes choses... Hein? tu as march sur
de l'herbe?

Elle riait, elle lui montrait ses bottines mouilles de rose.

- Tu viens du jardin! tu viens du jardin! rptait-il, ravi. Je le
savais. Quand tu es entre, tu avais l'air d'une grande fleur... Tu
m'apportes tout le jardin dans ta robe.

Il la gardait auprs de lui, la respirant comme un bouquet. Elle
revenait parfois avec des ronces, des feuilles, des bouts de bois
accrochs  ses vtements. Alors, il enlevait ces choses, il les
cachait sous son oreiller, ainsi que des reliques. Un jour, elle lui
apporta une touffe de roses. Il fut si saisi, qu'il se mit 
pleurer. Il baisait les fleurs, il les couchait avec lui, entre ses
bras. Mais lorsqu'elles se fanrent, cela lui causa un tel chagrin,
qu'il dfendit  Albine d'en ceuillir d'autres. Il la prfrait,
elle, aussi frache, aussi embaume; et elle ne se fanait pas, elle
gardait toujours l'odeur de ses mains, l'odeur de ses cheveux,
l'odeur de ses joues. Il finit par l'envoyer lui-mme au jardin, en
lui recommandant de ne pas remonter avant une heure.

- Vois-tu, comme cela, disait-il, j'ai du soleil, j'ai de l'air,
j'ai des roses, jusqu'au lendemain.

Souvent, en la voyant rentrer, essouffle, il la questionnait.
Quelle alle avait-elle prise? S'tait-elle enfonce sous les
arbres, ou avait-elle suivi le bord des prs. Avait-elle vu des
nids? S'tait-elle assise, derrire un glantier, ou sous un chne,
ou  l'ombre d'un bouquet de peupliers? Puis, lorsqu'elle rpondait,
lorsqu'elle tchait de lui expliquer le jardin, il lui mettait la
main sur la bouche.

- Non, non, tais-toi, murmurait-il. J'ai tort. Je ne veux pas
savoir... J'aime mieux voir moi-mme.

Et il retombait dans le rve caress de ces verdures qu'il sentait
prs de lui,  deux pas. Pendant plusieurs jours, il ne vcut que de
ce rve. Les premiers temps, disait-il, il avait vu le jardin plus
nettement. A mesure qu'il prenait des forces, son rve se troublait
sous l'afflux du sang qui chauffait ses veines. Il avait des
incertitudes croissantes. Il ne pouvait plus dire si les arbres
taient  droite, si les eaux coulaient au fond, si de grandes
roches ne s'entassaient pas sous les fentres. Il en causait tout
seul, trs bas.

Sur les moindres indices, il tablissait des plans merveilleux qu'un
chant d'oiseau, un craquement de branche, un parfum de fleur, lui
faisaient modifier, pour planter l un massif de lilas, pour
remplacer plus loin une pelouse par des plates-bandes.

A chaque heure, il dessinait un nouveau jardin, aux grands rires
d'Albine, qui rptait, lorsqu'elle le surprenait:

- Ce n'est pas a, je t'assure. Tu ne peux pas t'imaginer. C'est
plus beau que tout ce que tu as vu de beau... Ne te casse donc pas
la tte. Le jardin est  moi, je te le donnerai. Va, il ne s'en ira
pas.

Serge, qui avait dj eu peur de la lumire, prouva une inquitude,
lorsqu'il se trouva assez fort pour aller s'accouder  la fentre.
Il disait de nouveau: "Demain," chaque soir. Il se tournait vers la
ruelle, frissonnant, lorsque Albine rentrait et lui criait qu'elle
sentait l'aubpine, qu'elle s'tait griff les mains en se creusant
un trou dans une haie pour lui apporter toute l'odeur. Un matin,
elle dut le prendre brusquement entre les bras. Elle le porta
presque  la fentre, le soutint, le fora  voir.

- Es-tu poltron! disait-elle avec son beau rire sonore.

Et elle agitait une de ses mains  tous les points de l'horizon, en
rptant d'un air de triomphe, plein de promesses tendres:

- Le Paradou! le Paradou!

Serge, sans voix, regardait.





IV.

Une mer de verdure, en face,  droite,  gauche, partout. Une mer
roulant sa houle de feuilles jusqu' l'horizon, sans l'obstacle
d'une maison, d'un pan de muraille, d'une route poudreuse. Une mer
dserte, vierge, sacre, talant sa douceur sauvage dans l'innocence
de la solitude. Le soleil seul entrait l, se vautrait en nappe d'or
sur les prs, enfilait les alles de la course chappe de ses
rayons, laissait pendre  travers les arbres ses fins cheveux
flambants, buvait aux sources d'une lvre blonde qui trempait l'eau
d'un frisson. Sous ce poudroiement de flammes, le grand jardin
vivait avec une extravagance de bte heureuse, lche au bout du
monde, loin de tout, libre de tout. C'tait une dbauche telle de
feuillages, une mare d'herbes si dbordante, qu'il tait comme
drob d'un bout  l'autre, inond, noy. Rien que des pentes
vertes, des tiges ayant des jaillissements de fontaine, des masses
moutonnantes, des rideaux de forts hermtiquement tirs, des
manteaux de plantes grimpantes tranant  terre, des voles de
rameaux gigantesques s'abattant de tous cts.

A peine pouvait-on,  la longue, reconnatre sous cet envahissement
formidable de la sve l'ancien dessin du Paradou. En face, dans une
sorte de cirque immense, devait se trouver le parterre, avec des
bassins effondrs, ses rampes rompues, ses escaliers djets, ses
statues renverses dont on apercevait les blancheurs au fond des
gazons noirs. Plus loin, derrire la ligne bleue d'une nappe d'eau,
s'talait un fouillis d'arbres fruitiers; plus loin encore, une
haute futaie enfonait ses dessous violtres, rays de lumire, une
fort redevenue vierge, dont les cimes se mamelonnaient sans fin,
taches du vert-jaune, du vert ple, du vert puissant de toutes les
essences. A droite, la fort escaladait des hauteurs, plantait des
petits bois de pins, se mourait en broussailles maigres, tandis que
des roches nues entassaient une rampe norme, un croulement de
montagne barrant l'horizon; des vgtations ardentes y fendaient le
sol, plantes monstrueuses immobiles dans la chaleur comme des
reptiles assoupis; un filet d'argent, un claboussement qui
ressemblait de loin  une poussire de perles, y indiquait une chute
d'eau, la source de ces eaux calmes qui longeaient si indolemment le
parterre. A gauche enfin, la rivire coulait au milieu d'une vaste
prairie, o elle se sparait en quatre ruisseaux, dont on suivait
les caprices sous les roseaux, entre les saules, derrire les grands
arbres;  perte de vue, des pices d'herbage largissaient la
fracheur des terrains bas, un paysage lav d'une bue bleutre, une
claircie de jour se fondant peu  peu dans le bleu verdi du
couchant. Le Paradou, le parterre, la fort, les roches, les eaux,
les prs, tenaient toute la largeur du ciel.

- Le Paradou! balbutia Serge ouvrant les bras comme pour serrer le
jardin tout entier contre sa poitrine.

Il chancelait. Albine dut l'asseoir dans un fauteuil. L, il resta
deux heures sans parler. Le menton sur les mains, il regardait. Par
moments, ses paupires battaient, une rougeur montait  ses joues.
Il regardait lentement, avec des tonnements profonds. C'tait trop
vaste, trop complexe, trop fort.

- Je ne vois pas, je ne comprends pas, cria-t-il en tendant ses
mains  Albine, avec un geste de suprme fatigue.

La jeune fille alors s'appuya au dossier du fauteuil. Elle lui prit
la tte, le fora  regarder de nouveau. Elle lui disait  demi-
voix:

- C'est  nous. Personne ne viendra. Quand tu seras guri, nous nous
promnerons. Nous aurons de quoi marcher toute notre vie. Nous irons
o tu voudras... O veux-tu aller?

Il souriait, il murmurait:

- Oh! pas loin le premier jour,  deux pas de la porte. Vois-tu, je
tomberais... Tiens, j'irai l, sous cet arbre, prs de la fentre.

Elle reprit doucement:

- Veux-tu aller dans le parterre? Tu verras les buissons de roses,
les grandes fleurs qui ont tout mang, jusqu'aux anciennes alles
qu'elles plantent de leurs bouquets... Aimes-tu mieux le verger o
je ne puis entrer qu' plat ventre, tant les branches craquent sous
les fruits?... Nous irons plus loin encore, si tu te sens des
forces. Nous irons jusqu' la fort, dans des trous d'ombre, trs
loin, si loin que nous coucherons dehors, lorsque la nuit viendra
nous surprendre... Ou bien, un matin, nous monterons l-haut, sur
ces rochers. Tu verras des plantes qui me font peur. Tu verras les
sources, une pluie d'eau, et nous nous amuserons  en recevoir la
poussire sur la figure... Mais si tu prfres marcher le long des
haies, au bord d'un ruisseau, il faudra prendre par les prairies. On
est bien sous les saules, le soir, au coucher du soleil. On
s'allonge dans l'herbe, on regarde les petites grenouilles vertes
sauter sur les brins de jonc.

- Non, non, dit Serge, tu me lasses, je ne veux pas voir si loin...
Je ferai deux pas. Ce sera beaucoup.

- Et moi-mme, continua-t-elle, je n'ai encore pu aller partout. Il
y a bien des coins que j'ignore. Depuis des annes que je me
promne, je sens des trous inconnus autour de moi, des endroits o
l'ombre doit tre plus frache, l'herbe plus molle... coute, je me
suis toujours imagin qu'il y en avait un surtout o je voudrais
vivre  jamais. Il est certainement quelque part; j'ai d passer 
ct, ou peut-tre se cache-t-il si loin, que je ne suis pas alle
jusqu' lui, dans mes courses continuelles... N'est-ce pas? Serge,
nous le chercherons ensemble, nous y vivrons.

- Non, non, tais-toi, balbutia le jeune homme. Je ne comprends pas
ce que tu me dis. Tu me fais mourir.

Elle le laissa un instant pleurer dans ses bras, inquite, dsole
de ne pas trouver les paroles qui devaient le calmer.

-Le Paradou n'est donc pas aussi beau que tu l'avais rv? demanda-
t-elle encore.

Il dgagea sa face, il rpondit:

- Je ne sais plus. C'tait tout petit, et voil que a grandit
toujours... Emporte-moi, cache-moi.

Elle le ramena  son lit, le tranquillisant comme un enfant, le
berant d'un mensonge.

- Eh bien! non, ce n'est pas vrai, il n'y a pas de jardin. C'est une
histoire que je t'ai conte. Dors tranquille.





V.

Chaque jour, elle le fit ainsi asseoir devant la fentre, aux heures
fraches. Il commenait  hasarder quelques pas, en s'appuyant aux
meubles. Ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient
leur transparence de cire. Mais, dans cette convalescence, il fut
pris d'une stupeur des sens qui le ramena  la vie vgtative d'un
pauvre tre n de la ville. Il n'tait qu'une plante, ayant la seule
impression de l'air o il baignait. Il restait repli sur lui-mme,
encore trop pauvre de sang pour se dpenser au-dehors, tenant au
sol, laissant boire toute la sve  son corps. C'tait une seconde
conception, une lente closion, dans l'oeuf chaud du printemps.
Albine, qui se souvenait de certaines paroles du docteur Pascal,
prouvait un grand effroi,  le voir demeurer ainsi, petit garon,
innocent, hbt. Elle avait entendu conter que certaines maladies
laissaient derrire elles la folie pour gurison. Et elle s'oubliait
des heures  le regarder, s'ingniant comme les mres  lui sourire,
pour le faire sourire. Il ne riait pas encore. Quand elle lui
passait la main devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas
cette ombre. A peine, lorsqu'elle lui parlait, tournait-il
lgrement la tte du ct du bruit. Elle n'avait qu'une
consolation: il poussait superbement, il tait un bel enfant.

Alors, pendant une semaine, ce furent des soins dlicats. Elle
patientait, attendant qu'il grandit. A mesure qu'elle constatait
certains veils, elle se rassurait, elle pensait que l'ge en ferait
un homme. C'taient de lgers tressaillements, lorsqu'elle le
touchait. Puis, un soir, il eut un faible rire. Le lendemain, aprs
l'avoir assis devant la fentre, elle descendit dans le jardin, o
elle se mit  courir et  l'appeler. Elle disparaissait sous les
arbres, traversait des nappes de soleil, revenait, essouffle,
tapant des mains. Lui, les yeux vacillants, ne la vit point d'abord.
Mais, comme elle reprenait sa course, jouant de nouveau  cache-
cache, surgissant derrire chaque buisson, en lui jetant un cri, il
finit par suivre du regard la tache blanche de sa jupe. Et quand
elle se planta brusquement sous la fentre, la face leve, il tendit
les bras, il fit mine de vouloir aller  elle. Elle remonta,
l'embrassa, toute fire.

- Ah! tu m'as vue, tu m'as vue! criait-elle. Tu veux bien venir
dans le jardin avec moi, n'est-ce pas?... Si tu savais comme tu me
dsoles, depuis quelques jours,  faire la bte,  ne pas me voir, 
ne pas m'entendre!

Il semblait l'couter, avec une lgre souffrance qui lui pliait le
cou, d'un mouvement peureux.

- Tu vas mieux, pourtant, continuait-elle. Te voil assez fort pour
descendre, quand tu voudras... Pourquoi ne me dis-tu plus rien? Tu
as donc perdu ta langue? Ah! quel marmot! Vous verrez qu'il me
faudra lui apprendre  parler!

Et, en effet, elle s'amusa  lui nommer les objets qu'il touchait.
Il n'avait qu'un balbutiement, il redoublait les syllabes, ne
prononant aucun mot avec nettet. Cependant, elle commenait  le
promener dans la chambre. Elle le soutenait, le menait du lit  la
fentre. C'tait un grand voyage. Il manquait de tomber deux ou
trois fois en route, ce qui la faisait rire. Un jour, il s'assit par
terre, et elle eut toutes les peines du monde  le relever. Puis,
elle lui fit entreprendre le tour de la pice, en l'asseyant sur le
canap, les fauteuils, les chaises, tour de ce petit monde, qui
demandait une bonne heure. Enfin, il put risquer quelques pas tout
seul. Elle se mettait devant lui, les mains ouvertes, reculait en
l'appelant, de faon  ce qu'il traverst la chambre pour retrouver
l'appui de ses bras. Quand il boudait, qu'il refusait de marcher,
elle tait son peigne qu'elle lui tendait comme un joujou. Alors, il
venait le prendre, et il restait tranquille, dans un coin,  jouer
pendant des heures avec le peigne,  l'aide duquel il grattait
doucement ses mains.

Un matin, Albine trouva Serge debout. Il avait dj russi  ouvrir
un volet. Il s'essayait  marcher, sans s'appuyer aux meubles.

- Voyez-vous, le gaillard! dit-elle gaiement. Demain, il sautera
par la fentre, si on le laisse faire... Nous sommes donc tout 
fait solide, maintenant?

Serge rpondit par un rire de purilit. Ses membres avait repris la
sant de l'adolescence, sans que des sensations plus conscientes se
fussent veilles en lui. Il restait des aprs-midi entiers en face
du Paradou, avec sa moue d'enfant qui ne voit que du blanc, qui
n'entend que le frisson des bruits. Il gardait ses ignorances de
gamin, son toucher si innocent encore, qu'il ne lui permettait pas
de distinguer la robe d'Albine de l'toffe des vieux fauteuils. Et
c'tait toujours un merveillement d'yeux grands ouverts qui ne
comprennent pas, une hsitation de gestes ne sachant point aller o
ils veulent, un commencement d'existence, purement instinctif, en
dehors de la connaissance du milieu. L'homme n'tait pas n.

- Bien, bien, fais la bte, murmura Albine. Nous allons voir.

Elle ta son peigne, elle le lui prsenta.

- Veux-tu mon peigne, dit-elle. Viens le chercher.

Puis, quand elle l'eut fait sortir de la chambre, en reculant, elle
lui passa un bras  la taille, elle le soutint,  chaque marche.
Elle l'amusait, tout en remettant son peigne, lui chatouillait le
cou du bout de ses cheveux, ce qui l'empchait de comprendre qu'il
descendait. Mais, en bas, avant qu'elle et ouvert la porte, il eut
peur, dans les tnbres du corridor.

- Regarde donc! cria-t-elle.

Et elle poussa la porte toute grande.

Ce fut une aurore soudaine, un rideau d'ombre tir brusquement,
laissant voir le jour dans sa gaiet matinale. Le parc s'ouvrait,
s'tendait, d'une limpidit verte, frais et profond comme une
source. Serge, charm, restait sur le seuil, avec le dsir hsitant
de tter du pied ce lac de lumire.

- On dirait que tu as peur de te mouiller, dit Albine. Va, la terre
est solide.

Il avait hasard un pas, surpris de la rsistance douce du sable. Ce
premier contact de la terre lui donnait une secousse, un
redressement de vie, qui le planta un instant debout, grandissant,
soupirant.

- Allons, du courage, rpta Albine. Tu sais que tu m'as promis de
faire cinq pas. Nous allons jusqu' ce mrier qui est sous la
fentre... L, tu te reposeras.

Il mit un quart d'heure pour faire les cinq pas. A chaque effort, il
s'arrtait comme s'il lui avait fallu arracher les racines qui le
tenaient au sol. La jeune fille, qui le poussait, lui dit encore en
riant:

- Tu as l'air d'un arbre qui marche.

Et elle l'adossa contre le mrier, dans la pluie de soleil tombant
des branches. Puis, elle le laissa, elle s'en alla d'un bond, en lui
criant de ne pas bouger. Serge, les mains pendantes, tournait
lentement la tte, en face du parc. C'tait une enfance. Les
verdures ples se noyaient d'un lait de jeunesse, baignaient dans
une clart blonde. Les arbres restaient purils, les fleurs avaient
des chairs de bambin, les eaux taient bleues d'un bleu naf de
beaux yeux grands ouverts. Il y avait, jusque sous chaque feuille,
un rveil adorable.

Serge s'tait arrt  une troue jaune qu'une large alle faisait
devant lui, au milieu d'une masse paisse de feuillage; tout au
bout, au levant, des prairies trempes d'or semblaient le champ de
lumire o descendait le soleil; et il attendait que le matin prt
cette alle pour couler jusqu' lui. Il le sentait venir dans un
souffle tide, trs faible d'abord,  peine effleurant sa peau, puis
s'enflant peu  peu, si vif, qu'il en tressaillait tout entier. Il
le gotait venir, d'une saveur de plus en plus nette, lui apportant
l'amertume saine du grand air, mettant  ses lvres le rgal des
aromates sucrs, des fruits acides, des bois laiteux. Il le
respirait venir avec les parfums qu'il cueillait dans sa course,
l'odeur de la terre, l'odeur des bois ombreux, l'odeur des plantes
chaudes, l'odeur des btes vivantes, tout un bouquet d'odeurs, dont
la violence allait jusqu'au vertige. Il l'entendait venir, du vol
lger d'un oiseau, rasant l'herbe, tirant du silence le jardin
entier, donnant des voix  ce qu'il touchait, lui faisant sonner aux
oreilles la musique des choses et des tres. Il le voyait venir, du
fond de l'alle, des prairies trempes d'or, l'air rose, si gai,
qu'il clairait son chemin d'un sourire, au loin gros comme une
tache de jour, devenu en quelques bonds la splendeur mme du soleil.
Et le matin vint battre le mrier contre lequel Serge s'adossait.
Serge naquit dans l'enfance du matin.

- Serge! Serge, cria la voix d'Albine, perdue derrire les hauts
buissons du parterre. N'aie pas peur, je suis l.

Mais Serge n'avait plus peur. Il naissait dans le soleil, dans ce
bain pur de lumire qui l'inondait. Il naissait  vingt-cinq ans,
les sens brusquement ouverts, ravi du grand ciel, de la terre
heureuse, du prodige de l'horizon tal autour de lui. Ce jardin,
qu'il ignorait la veille, tait une jouissance extraordinaire. Tout
l'emplissait d'extase, jusqu'aux brins d'herbe, jusqu'aux pierres
des alles, jusqu'aux haleines qu'il ne voyait pas et qui lui
passaient sur les joues. Son corps entier entrait dans la possession
de ce bout de nature, l'embrassait de ses membres; ses lvres le
buvaient, ses narines le respiraient; il l'emportait dans ses
oreilles, il le cachait au fond de ses yeux. C'tait  lui. Les
roses du parterre, les branches hautes de la futaie, les rochers
sonores de la chute des sources, les prs o le soleil plantait ses
pis de lumire, taient  lui. Puis, il ferma les yeux, il se donna
la volupt de les rouvrir lentement, pour avoir l'blouissement d'un
second rveil.

- Les oiseaux ont mang toutes les fraises, dit Albine, qui
accourait, dsole. Tiens, je n'ai pu trouver que ces deux-l.

Mais elle s'arrta,  quelques pas, regardant Serge avec un
tonnement ravi, frappe au coeur.

Comme tu es beau! cria-t-elle.

Et elle s'approcha davantage; elle resta l, noye en lui,
murmurant:

- Jamais je ne t'avais vu.

Il avait certainement grandi. Vtu d'un vtement lche, il tait
plant droit, un peu mince encore, les membres fins, la poitrine
carre, les paules rondes. Son cou blanc, tach de brun  la nuque,
tournait librement, renversait lgrement la tte en arrire. La
sant, la force, la puissance, taient sur sa face. Il ne souriait
pas, il tait au repos, avec une bouche grave et douce, des joues
fermes, un nez grand, des yeux gris, trs clairs, souverains. Ses
longs cheveux, qui lui cachaient tout le crne, retombaient sur ses
paules en boucles noires; tandis que sa barbe, lgre, frisait  sa
lvre et  son menton laissant voir le blanc de la peau.

- Tu es beau, tu es beau! rptait Albine, lentement accroupie
devant lui, levant des regards caressants. Mais pourquoi me boudes-
tu, maintenant? Pourquoi ne me dis-tu rien?

Lui, sans rpondre, demeurait debout. Il avait les yeux au loin, il
ne voyait pas cette enfant  ses pieds. Il parla seul. Il dit, dans
le soleil:

- Que la lumire est bonne!

Et l'on et dit que cette parole tait une vibration mme du soleil.

Elle tomba,  peine murmure, comme un souffle musical, un frisson
de la chaleur et de la vie. Il y avait quelques jours dj qu'Albine
n'avait plus entendu la voix de Serge. Elle la retrouvait, ainsi que
lui, change. Il lui sembla qu'elle s'largissait dans le parc avec
plus de douceur que la phrase des oiseaux, plus d'autorit que le
vent courbant les branches. Elle tait reine, elle commandait. Tout
le jardin l'entendit, bien qu'elle et pass comme une haleine, et
tout le jardin tressaillit de l'allgresse qu'elle lui apportait.

- Parle-moi, implora Albine. Tu ne m'as jamais parl ainsi. En
haut, dans la chambre, quand tu n'tais pas encore muet, tu causais
avec un babillage d'enfant... D'o vient donc que je ne reconnais
plus ta voix? Tout  l'heure, j'ai cru que ta voix descendait des
arbres, qu'elle m'arrivait du jardin entier, qu'elle tait un de ces
soupirs profonds qui me troublaient la nuit, avant ta venue...
Ecoute, tout se tait pour t'entendre parler encore.

Mais il continuait  ne pas la savoir l. Et elle se faisait plus
tendre.

- Non, ne parle pas, si cela te fatigue. Assois-toi  mon ct.
Nous resterons sur ce gazon, jusqu' ce que le soleil tourne... Et,
regarde, j'ai trouv deux fraises. J'ai eu bien de la peine, va! Les
oiseaux mangent tout. Il y en a une pour toi, les deux si tu veux;
ou bien nous les partagerons, pour goter  chacune... Tu me diras
merci, et je t'entendrai.

Il ne voulut pas s'asseoir, il refusa les fraises qu'Albine jeta
avec dpit. Elle-mme n'ouvrit plus les lvres. Elle l'aurait
prfr malade, comme aux premiers jours, lorsqu'elle lui donnait sa
main pour oreiller et qu'elle le sentait renatre sous le souffle
dont elle lui rafrachissait le visage. Elle maudissait la sant,
qui maintenant le dressait dans la lumire pareil  un jeune dieu
indiffrent. Allait-il donc rester ainsi, sans regard pour elle? Ne
gurirait-il pas davantage, jusqu' la voir et  l'aimer? Et elle
rvait de redevenir sa gurison, d'achever par la seule puissance de
ses petites mains cette cure de seconde jeunesse. Elle voyait bien
qu'une flamme manquait au fond de ses yeux gris, qu'il avait une
beaut ple, semblable  celle des statues tombes dans les orties
du parterre. Alors, elle se leva, elle vint le reprendre  la
taille, lui soufflant sur la nuque pour l'animer. Mais, ce matin-l,
Serge n'eut pas mme la sensation de cette haleine qui soulevait sa
barbe soyeuse. Le soleil avait tourn, il fallut rentrer. Dans la
chambre, Albine pleura.

A partir de cette matine, tous les jours, le convalescent fit une
courte promenade dans le jardin. Il dpassa le mrier, il alla
jusqu'au bord de la terrasse, devant le large escalier dont les
marches rompues descendaient au parterre. Il s'habituait au grand
air, chaque bain de soleil l'panouissait. Un jeune marronnier,
pouss d'une graine tombe, entre deux pierres de la balustrade,
crevait la rsine de ses bourgeons, dployait ses ventails de
feuilles avec moins de vigueur que lui. Mme un jour, il avait voulu
descendre l'escalier; mais, trahi par ses forces, il s'tait assis
sur une marche, parmi des paritaires grandies dans les fentes des
dalles. En bas,  gauche, il apercevait un petit bois de roses.
C'tait l qu'il rvait d'aller.

- Attends encore, disait Albine. Le parfum des roses est trop fort
pour toi. Je n'ai jamais pu m'asseoir sous les rosiers, sans me
sentir toute lasse, la tte perdue, avec une envie trs douce de
pleurer... Va, je te mnerai sous les rosiers, et je pleurerai, car
tu me rends bien triste.





VI.

Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier,
foulant l'herbe du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu
des glantiers qui barraient les dernires marches de leurs bras
souples. Puis, lentement, ils s'en allrent dans le bois de roses.
C'tait un bois, avec des futaies de hauts rosiers  tige, qui
largissaient des bouquets de feuillage grands comme des arbres,
avec des rosiers en buissons, normes, pareils  des taillis
impntrables de jeunes chnes. Jadis, il y avait eu l, la plus
admirable collection de plants qu'on pt voir. Mais, depuis
l'abandon du parterre, tout avait pouss  l'aventure, la fort
vierge s'tait btie, la fort de roses, envahissant les sentiers,
se noyant dans les rejets sauvages, mlant les varits  ce point,
que des roses de toutes les odeurs et de tous les clats semblaient
s'panouir sur les mmes pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient
 terre des tapis de mousse, tandis que des rosiers grimpants
s'attachaient  d'autres rosiers, ainsi que des lierres dvorants,
montaient en fuses de verdure, laissaient retomber, au moindre
souffle, la pluie de leurs fleurs effeuilles. Et des alles
naturelles s'taient traces au milieu du bois, d'troits sentiers,
de larges avenues, d'adorables chemins couverts, o l'on marchait 
l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi  des carrefours,  des
clairires, sous des berceaux de petites roses rouges, entre des
murs tapisss de petites roses jaunes. Certains coins de soleil
luisaient comme des toffes de soie verte broches de taches
voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements
d'alcve, une senteur d'amour, une tideur de bouquet pm aux seins
d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers
taient pleins de nids qui chantaient.

- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le
bois. Je me suis perdue, une fois. Le soleil tait couch, quand
j'ai pu me dbarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes,
 chaque pas.

Mais ils marchaient  peine depuis quelques minutes, lorsque Serge,
bris de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un
sommeil profond. Albine, assise  ct de lui, resta songeuse.
C'tait au dbouch d'un sentier, au bord d'une clairire. Le
sentier s'enfonait trs loin, ray de coups de soleil, s'ouvrant 
l'autre bout sur le ciel, par une troite ouverture ronde et bleue.
D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La
clairire tait faite de grands rosiers tags, montant avec une
dbauche de branches, un fouillis de lianes pineuses tels, que des
nappes paisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient
suspendues, tendaient d'un arbuste  l'autre les pans d'une tente
volante. On ne voyait, entre ces lambeaux dcoups comme de la fine
guipure, que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur
laissant passer la lumire en une impalpable poussire de soleil. Et
de la vote, ainsi que des girandoles, pendaient des chappes de
branches, de grosses touffes tenues par le fil vert d'une tige, des
brasses de fleurs descendant jusqu' terre, le long de quelque
dchirure du plafond, qui tranait, pareille  un coin de rideau
arrach.

Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point
encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes
sur le gazon, la face morte. Il tait ainsi mort pour elle, elle
pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit mme
son baiser. Et, triste, distraite, elle occupait ses mains oisives 
effeuiller les roses qu'elle trouvait  sa porte. Au-dessus de sa
tte, une gerbe norme retombait, effleurant ses cheveux, mettant
des roses  son chignon,  ses oreilles,  sa nuque, lui jetant aux
paules un manteau de roses. Plus haut, sous ses doigts, les roses
pleuvaient, de larges ptales tendres, ayant la rondeur exquise, la
puret  peine rougissante d'un sein de vierge. Les roses, comme une
tombe de neige vivante, cachaient dj ses pieds replis dans
l'herbe. Les roses montaient  ses genoux, couvraient sa jupe, la
noyaient jusqu' la taille; tandis que trois feuilles de rose
gares, envoles sur son corsage,  la naissance de la gorge,
semblaient mettre l trois bouts de sa nudit adorable.

- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux
poignes de roses et les jetant sur la face de Serge pour le
rveiller.

Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la
bouche. Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout
son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses
baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient
aux lvres, et elle eut un rire plus sonore, tout amuse par cette
caresse dans les fleurs.

Serge s'tait soulev lentement. Il la regardait, frapp
d'tonnement, comme effray de la trouver l. Il lui demanda:

- Qui es-tu, d'o viens-tu, que fais-tu  mon ct?

Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'veiller. Alors,
il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance
heureuse:

- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je
te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je
rvais de toi. Tu tais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang,
mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moiti de
mon coeur, si doucement, que c'tait en moi une volupt de me
partager ainsi. Je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que
j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. Tu aurais tout emport,
que je t'aurais dit merci... Et je me suis rveill, quand tu es
sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai
bien senti. Tu tais toute tide, toute parfume, si caressante que
c'est le frisson mme de ton corps qui m'a mis sur mon sant.

Albine, en extase, l'coutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il
achevait de natre, il gurissait. Elle le supplia de continuer, les
mains tendues:

- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne
vivais pas, j'tais pareil  une bte ensommeille... Et te voil 
moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-mme! coute, il faut ne
jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie.
Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans
la tienne. Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon
corps se sche ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!

Il lui prit les mains, en rptant d'une voix frmissante
d'admiration:

- Comme tu es belle!

Albine, dans la poussire du soleil qui tombait, avait une chair de
lait,  peine dore d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour
d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que
son peigne attachait mal, la coiffaient d'un astre  son coucher,
lui couvrant la nuque du dsordre de ses dernires mches
flambantes. Elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant
elle tait vivante sur elle, tant elle dcouvrait ses bras, sa
gorge, ses genoux. Elle montrait sa peau innocente, panouie sans
honte ainsi qu'une fleur, musque d'une odeur propre. Elle
s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent, avec des
rondeurs molles, des largissements de lignes voluptueux, toute une
grce de corps naissant, encore baign d'enfance, dj renfl de
pubert. Sa face longue, au front troit,  la bouche un peu forte,
riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle tait
srieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi
naturellement belle que les arbres sont beaux.

- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant  lui.

Ils restrent l'un  l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient
point, ils s'taient pris par la taille, mettant la joue contre la
joue, unis, muets, charms de n'tre plus qu'un. Autour d'eux, les
rosiers fleurissaient. C'tait une floraison folle, amoureuse,
pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs
vivantes s'ouvraient comme des nudits, comme des corsages laissant
voir les trsors des poitrines. Il y avait l des roses jaunes
effeuillant des peaux dores de filles barbares, des roses paille,
des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances
des nuques ambres par les cieux ardents. Puis, les chairs
s'attendrissaient, les roses th prenaient des moiteurs adorables,
talaient des pudeurs caches, des coins de corps qu'on ne montre
pas, d'une finesse de soie, lgrement bleuis par le rseau des
veines. La vie rieuse du rose s'panouissait ensuite: le blanc rose,
 peine teint d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui
tte l'eau d'une source; le rose ple, plus discret que la blancheur
chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras claire
une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des paules
nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caress de lumire;
le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs  demi ouvertes
des lvres, soufflant le parfum d'une haleine tide. Et les rosiers
grimpants, les grands rosiers  pluie de fleurs blanches,
habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de
leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline lgre; tandis que,
 et l, des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes,
trouaient cette puret d'pouse d'une blessure de passion. Noces du
bois odorant, menant les virginits de mai aux fcondits de juillet
et d'aot; premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au
matin du mariage. Jusque dans l'herbe, des roses mousseuses, avec
leurs robes montantes de laine verte, attendaient l'amour. Le long
du sentier, ray de coups de soleil, des fleurs rdaient, des
visages s'avanaient, appelant les vents lgers au passage. Sous la
tente dploye de la clairire, tous les sourires luisaient. Pas un
panouissement ne se ressemblait. Les roses avaient leurs faons
d'aimer. Les unes ne consentaient qu' entrebiller leur bouton,
trs timides, le coeur rougissant, pendant que d'autres, le corset
dlac, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnes,
folles de leur corps au point d'en mourir. Il y en avait de petites,
alertes, gaies, s'en allant  la file, la cocarde au bonnet;
d'normes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes
engraisses; d'effrontes, l'air fille, d'un dbraill coquet,
talant des ptales blanchis de poudre de riz; d'honntes,
dcolletes en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une
lgance souple, d'une originalit permise, inventant des
dshabills. Les roses panouies en coupe offraient leur parfum
comme dans un cristal prcieux; les roses renverses en forme d'urne
le laissaient couler goutte  goutte; les roses rondes, pareilles 
des choux, l'exhalaient d'une haleine rgulire de fleurs endormies;
les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient encore
que le soupir vague de leur virginit.

- Je t'aime, je t'aime, rptait Serge  voix basse.

Et Albine tait une grande rose, une des roses ples, ouvertes du
matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la
nuque blonde, la gorge adorablement veine, ple, d'une moiteur
exquise. Elle sentait bon, elle tendait des lvres qui offraient
dans une coupe de corail leur parfum faible encore. Et Serge la
respirait, la mettait  sa poitrine.

- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre
tout entire.

Serge resta ravi de son rire, pareil  la phrase cadence d'un
oiseau.

- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu
d'aussi doux... Tu es ma joie.

Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perles de petites notes
de flte, trs aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de
sons graves. C'tait un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une
musique sonnante, triomphante, clbrant la volupt du rveil. Tout
riait, dans ce rire de femme naissant  la beaut et  l'amour, les
roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-l, il avait
manqu un charme au grand jardin, une voix de grce, qui ft la
gaiet vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant, le grand
jardin tait dou de ce charme du rire.

- Quel ge as-tu? demanda Albine, aprs avoir teint son chant sur
une note file et mourante.

- Bientt vingt-six ans, rpondit Serge.

Elle s'tonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-mme tait tout
surpris d'avoir rpondu cela, si aisment. Il lui semblait qu'il
n'avait pas un jour, pas une heure.

- Et toi, quel ge as-tu? demanda-t-il  son tour.

- Moi, j'ai seize ans.

Et elle repartit, toute vibrante, rptant son ge, chantant son
ge. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire trs fin, qui coulait
comme un filet d'eau, dans un rythme trembl de la voix. Serge la
regardait de tout prs, merveill de cette vie du rire, dont la
face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait  peine, les
joues troues de fossettes, les lvres arques, montrant le rose
humide de la bouche, les yeux pareils  des bouts de ciel bleu
s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le
chauffait de son menton gonfl de rire, qu'elle lui appuyait sur
l'paule.

Il tendit la main, il chercha derrire sa nuque, d'un geste
machinal.

- Que veux-tu? demanda-t-elle.

Et, se souvenant, elle cria:

- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne!

Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes
lourdes de son chignon. Ce fut comme une toffe d'or dplie. Ses
cheveux la vtirent jusqu'aux reins. Des mches qui lui coulrent
sur la poitrine achevrent de l'habiller royalement. Serge,  ce
flamboiement brusque, avait pouss un lger cri. Il baisait chaque
mche, il se brlait les lvres  ce rayonnement de soleil couchant.

Mais Albine,  prsent, se soulageait de son long silence. Elle
causait, questionnait, ne s'arrtait plus.

- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'tais plus rien pour toi, je
passais mes journes, inutile, impuissante, me dsesprant comme une
propre  rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais
soulag. Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas,
lorsque tu tais couch et que tu t'endormais contre mon paule, en
murmurant que je te faisais du bien?

- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais
jamais vue. Je viens de te voir pour la premire fois, belle,
rayonnante, inoubliable.

Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se rcriant:

- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne,
pour avoir la paix, lorsque tu tais redevenu enfant? Tout 
l'heure, tu le cherchais encore.

- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine.
Jamais je n'avais bais tes cheveux.

Elle se fcha, prcisa certains dtails, lui conta sa convalescence
dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par
lui mettre la main sur les lvres, en disant avec une lassitude
inquite:

- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je
viens de m'veiller, et je t'ai trouve l, pleine de roses. Cela
suffit.

Et il la reprit entre ses bras, longuement, rvant tout haut,
murmurant:

- Peut-tre ai-je dj vcu. Cela doit tre bien loin... Je
t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus, ta face
un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux,
soigneusement, sous un linge; et moi je n'osais carter ce linge,
parce que tes cheveux taient redoutables et qu'ils m'auraient fait
mourir... Aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur mme de ta
personne. Ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta
beaut assouplie, tout entire entre mes doigts. Quand je les baise,
quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie.

Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses
lvres, comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout
d'un silence, il continua:

- C'est trange, avant d'tre n, on rve de natre... J'tais
enterr quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter au-dessus
de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles,
dsespr, habitu  mon trou de tnbres, y gotant des joies
terribles, ne cherchant mme plus  me dgager du tas de terre qui
pesait sur ma poitrine... O tais-je donc? Qui donc m'a mis enfin 
la lumire?

Il faisait des efforts de mmoire, tandis qu'Albine, anxieuse,
redoutait maintenant qu'il ne se souvnt. Elle prit en souriant une
poigne de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle
attacha  elle. Ce jeu le fit sortir de sa rverie.

- Tu as raison, dit-il, je suis  toi, qu'importe le reste!...
C'est toi, n'est-ce pas, qui m'as tir de la terre? Je devais tre
sous ce jardin. Ce que j'entendais, c'taient tes pas roulant les
petits cailloux du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma
tte des chants d'oiseaux, des odeurs d'oeillets, des chaleurs de
soleil... Et je me doutais bien que tu finirais par me trouver. Je
t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je n'esprais pas que
tu te donnerais  moi sans ton voile, avec tes cheveux dnous, tes
cheveux redoutables qui sont devenus si doux.

Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son
visage  ct du sien.

- Ne parlons plus. Nous sommes seuls  jamais. Nous nous aimons.

Ils demeurrent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps
encore, ils s'oublirent l. Le soleil montait, une poussire de
jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les
roses blanches, les roses rouges, n'taient plus qu'un rayonnement
de leur joie, une de leurs faons de se sourire. Ils avaient
certainement fait clore des boutons autour d'eux. Les roses les
couronnaient, leur jetaient des guirlandes aux reins. Et le parfum
des roses devenait si pntrant, si fort d'une tendresse amoureuse,
qu'il semblait tre le parfum mme de leur haleine.

Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux 
poigne, avec une maladresse charmante, et planta le peigne de
travers, dans l'norme chignon tass sur la tte. Or, il arriva
qu'elle tait adorablement coiffe. Il se leva ensuite, lui tendit
les mains, la soutint  la taille pour qu'elle se mit debout. Tous
deux souriaient toujours, sans parler. Doucement, ils s'en allrent
par le sentier.





VII.

Albine et Serge entrrent dans le parterre. Elle le regardait avec
une sollicitude inquite, craignant qu'il ne se fatigut. Mais lui,
la rassura d'un lger rire. Il se sentait fort  la porter partout
o elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut
un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'tait plus cette plante
soumise aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance
attendrie! Il aurait voulu viter aux petits pieds d'Albine la
rudesse des alles; il rvait de la pendre  son cou, comme une
enfant que sa mre endort. Dj, il la protgeait en gardien jaloux,
cartait les pierres et les ronces, veillait  ce que le vent ne
volt pas sur ses cheveux adors des caresses qui n'appartenaient
qu' lui. Elle s'tait blottie contre son paule, elle s'abandonnait,
pleine de srnit.

Ce fut ainsi qu'Albine et Serge marchrent dans le soleil, pour la
premire fois. Le couple laissait une bonne odeur derrire lui. Il
donnait un frisson au sentier, tandis que le soleil droulait un
tapis d'or sous ses pas. Il avanait, pareil  un ravissement, entre
les grands buissons fleuris, si dsirable que les alles cartes,
au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme
les foules saluent les rois longtemps attendus. Ce n'tait qu'un
tre, souverainement beau. La peau blanche d'Albine n'tait que la
blancheur de la peau brune de Serge. Ils passaient lentement, vtus
de soleil; ils taient le soleil lui-mme. Les fleurs, penches, les
adoraient.

Dans le parterre, ce fut alors une longue motion. Le vieux parterre
leur faisait escorte. Vaste champ poussant  l'abandon depuis un
sicle, coin de paradis o le vent semait les fleurs les plus rares.
L'heureuse paix du Paradou, dormant au grand soleil, empchait la
dgnrescence des espces. Il y avait l une temprature gale, une
terre que chaque plante avait longuement engraisse pour y vivre
dans le silence de sa force. La vgtation y tait norme, superbe,
puissamment inculte, pleine de hasards qui talaient des floraisons
monstrueuses, inconnues  la bche et aux arrosoirs des jardiniers.
Laisse  elle-mme, libre de grandir sans honte, au fond de cette
solitude que des abris naturels protgeaient, la nature
s'abandonnait davantage  chaque printemps, prenait des bats
formidables, s'gayait  s'offrir en toutes saisons des bouquets
tranges, qu'aucune main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre
une rage  bouleverser ce que l'effort de l'homme avait fait; elle
se rvoltait, lanait des dbandades de fleurs au milieu des alles,
attaquait les rocailles du flot montant de ses mousses, nouait au
cou les marbres qu'elle abattait  l'aide de la corde flexible de
ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles des bassins, des
escaliers, des terrasses, en y enfonant des arbustes; elle rampait
jusqu' ce qu'elle possdt les moindres endroits cultivs, les
ptrissait  sa guise, y plantait comme drapeau de rbellion quelque
graine ramasse en chemin, une verdure humble dont elle faisait une
gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu pour un
matre qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes,
en bordures soignes, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui,
on retrouvait les mmes plantes, mais perptues, largies en
familles si innombrables, courant une telle prtentaine aux quatre
coins du jardin, que le jardin n'tait plus qu'un tapage, une cole
buissonnire battant les murs, un lieu suspect o la nature ivre
avait des hoquets de verveine et d'oeillet.

C'tait Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle part se livrer 
lui, faible, soutenue  son paule. Elle le mena d'abord  la
grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille
se creusait, effondre, des blocs de rochers tombs dans une vasque,
des filets d'eau coulant  travers les pierres. La grotte
disparaissait sous l'assaut des feuillages. En bas, des ranges de
roses trmires semblaient barrer l'entre d'une grille de fleurs
rouges, jaunes, mauves, blanches, dont les btons se noyaient dans
des orties colossales, d'un vert de bronze, suant tranquillement les
brlures de leur poison. Puis, c'tait un lan prodigieux, grimpant
en quelques bonds: les jasmins, toils de leurs fleurs suaves; les
glycines, aux feuilles de dentelle tendre; les lierres pais,
dcoups comme de la tle vernie; les chvrefeuilles souples,
cribls de leurs brins de corail ple; les clmatites amoureuses,
allongeant les bras, pomponnes d'aigrettes blanches. Et d'autres
plantes, plus frles, s'enlaaient encore  celles-ci, les liaient
davantage, les tissaient d'une trame odorante. Des capucines, aux
chairs verdtres et nues, ouvraient des bouches d'or rouge. Des
haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces, allumaient de
place en place l'incendie de leurs tincelles vives. Des volubilis
largissaient le coeur dcoup de leurs feuilles, sonnaient de leurs
milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs exquises.
Des pois de senteur, pareils  des vols de papillons poss,
repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prts  se laisser
emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure
immense de verdure, pique d'une pluie de fleurs, dont les mches
dbordaient de toutes parts, s'chappaient en un chevellement fou,
faisaient songer  quelque fille gante, pme au loin sur les
reins, renversant la tte dans un spasme de passion, dans un
ruissellement de crins superbes, tals comme une mare de parfums.

- Jamais je n'ai os entrer dans tout ce noir, dit Albine 
l'oreille de Serge.

Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc
fermait le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre
ses bras, pour qu'elle pt se pencher sur le trou, bant  quelques
pieds du sol.

- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tombe tout de son
long dans l'eau qui coule. L'eau lui a mang la figure.

Alors, lui, voulut voir  son tour. Il se haussa  l'aide des
poignets. Une haleine frache le frappa aux joues. Au milieu des
joncs et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du
trou, la femme tait sur l'chine, nue jusqu' la ceinture, avec une
draperie qui lui cachait les cuisses. C'tait quelque noye de cent
ans, le lent suicide d'un marbre que des peines avaient d laisser
choir au fond de cette source. La nappe claire qui coulait sur elle
avait fait de sa face une pierre lisse, une blancheur sans visage,
tandis que ses deux seins, comme soulevs hors de l'eau par un
effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore, gonfls d'une
volupt ancienne.

- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il
faudra venir la tirer de l.

Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au
soleil, dans le dvergondage des plates-bandes et des corbeilles.
Ils marchaient  travers un pr de fleurs,  leur fantaisie, sans
chemin trac. Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes,
les plantes naines bordant jadis les alles, aujourd'hui tales en
nappes sans fin. Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux
chevilles dans la soie mouchete des sirnes roses, dans le satin
panach des oeillets mignardises, dans le velours bleu des myosotis,
cribl de petits yeux mlancoliques. Plus loin, ils traversaient des
rsdas gigantesques qui leur montaient aux genoux, comme un bain de
parfums; ils coupaient par un champ de muguets pour pargner un
champ voisin de violettes, si douces qu'ils tremblaient d'en
meurtrir la moindre touffe; puis, presss de toutes parts, n'ayant
plus que des violettes autour d'eux, ils taient forcs de s'en
aller  pas discrets sur cette fracheur embaume, au milieu de
l'haleine mme du printemps. Au-del des violettes, la laine verte
des lobelias se droulait, un peu rude, pique de mauve clair; les
toiles nuances des slaginodes, les coupes bleues des nemophilas,
les croix jaunes des saponaires, les croix roses et blanches des
juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie riche,
tendaient  l'infini devant le couple un luxe royal de tenture,
pour qu'il s'avant sans fatigue dans la joie de sa premire
promenade. Et c'taient les violettes qui revenaient toujours, une
mer de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des
odeurs prcieuses, les accompagnant du souffle de leurs fleurs
caches sous les feuilles.

Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes,
btissaient des haies, mnageaient des sentiers troits qu'ils se
plaisaient  suivre. Les sentiers s'enfonaient avec de brusques
dtours, s'embrouillaient, emmlaient des bouts de taillis
inextricables: des ageratums  houpettes bleu cleste; des
asprules, d'une dlicate odeur de musc; des mimulus, montrant des
gorges cuivres, ponctues de cinabre; des phlox carlates, des
phlox violets, superbes, dressant des quenouilles de fleurs que le
vent filait; des lins rouges aux brins fins comme des cheveux; des
chrysanthmes pareils  des lunes pleines, des lunes d'or, dardant
de courts rayons teints, blanchtres, violtres, rostres.

Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse
entre les deux haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles
lgres, les centranthus retombant en neige immacule, les
cynoglosses gristres ayant une goutte de rose dans chacune des
coupes minuscules de leurs fleurs. A gauche, c'tait une longue rue
d'ancolies, toutes les varits de l'ancolie, les blanches, les
roses ples, les violettes sombres, ces dernires presque noires,
d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un bouquet de hautes
tiges leurs ptales plisss et gaufrs comme un crpe. Et plus loin,
 mesure qu'ils avanaient, les haies changeaient, alignaient les
btons fleuris de pieds-d'alouettes normes, perdus dans la frisure
des feuilles, laissaient passer les gueules ouvertes des mufliers
fauves, haussaient le feuillage grle des schizanthus, plein d'un
papillonnage de fleurs aux ailes de soufre taches de laque tendre.
Des campanules couraient, lanant leurs cloches bleues  toute
vole, jusqu'au haut de grands asphodles, dont la tige d'or leur
servait de clocher. Dans un coin, un fenouil gant ressemblait  une
dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau.
Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il
ne pouvait plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un
jaillissement de plantes tel, qu'il mettait l comme une meule 
panache triomphal. En bas, des acanthes btissaient un socle, d'o
s'lanaient des benotes carlates, des rhodantes dont les ptales
secs avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes
croix blanches, ouvrages, semblables aux croix d'un ordre barbare.
Plus haut, s'panouissaient les viscarias roses, les leptosiphons
jaunes, les colinsias blancs, les lagurus plantant parmi les
couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore, des
digitales rouges, les lupins bleus s'levaient en colonnettes
minces, suspendaient une rotonde byzantine, peinturlure violemment
de pourpre et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal,
aux feuilles sanguines, semblait largir un dme de cuivre bruni.

Et comme Serge avanait dj les mains, voulant passer, Albine le
supplia de ne pas faire de mal aux fleurs.

- Tu casserais les branches, tu craserais les feuilles, dit-elle.
Moi, depuis des annes que je vis ici, je prends bien garde de ne
tuer personne... Viens, je te montrerai les penses.

Elle l'obligea  revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des
sentiers troits, au centre du parterre, o se trouvaient autrefois
de grands bassins. Les bassins, combls, n'taient plus que de
vastes jardinires,  bordure de marbre miette et rompue. Dans un
des plus larges, un coup de vent avait sem une merveilleuse
corbeille de penses. Les fleurs de velours semblaient vivantes,
avec leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs
bouches plus ples, leurs dlicats mentons couleur chair.

- Quand j'tais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura
Albine. Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits
visages qui vous regardent,  ras de terre?... Et elles tournent
leurs figures, toutes ensemble. On dirait des poupes enterres qui
passent la tte.

Elle l'entrana de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins.
Dans le bassin voisin, des amarantes avaient pouss, hrissant des
crtes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant  de
gigantesques chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille,
fleur de pcher, gris de lin, blanc lav de rose, emplissaient une
autre vasque, o les ressorts de leurs graines partaient avec de
petits bruits secs. Puis, c'tait au milieu des dbris d'une
fontaine une collection d'oeillets splendides: des oeillets blancs
dbordaient de l'auge moussue; des oeillets panachs plantaient dans
les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline
dcoupe; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis
crachait l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si
vigoureux que le vieux lion mutil semblait,  cette heure, cracher
des claboussures de sang. Et,  ct, la pice d'eau principale, un
ancien lac o des cygnes avaient nag, tait devenue un bois de
lilas,  l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des belles-
de-jour, protgeaient leur teint dlicat, dormant  demi, toutes
moites de parfums.

- Et nous n'avons pas travers la moiti du parterre! dit Albine
orgueilleusement. L-bas sont les grandes fleurs, des champs o je
disparais tout entire, comme une perdrix dans un champ de bl.

Ils y allrent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes
renverses flambaient encore des hautes flammes violettes des iris.
Le long des marches coulait un ruissellement de girofles pareil 
une nappe d'or liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des
candlabres de bronze vert, grles, hrisss, recourbs en becs
d'oiseaux fantastiques, d'un art trange, d'une lgance de brle-
parfum chinois. Des sedums, entre les balustres briss, laissaient
pendre des tresses blondes, des chevelures verdtres de fleuve
toutes taches de moisissures. Puis, au bas, un second parterre
s'tendait, coup de buis puissants comme des chnes, d'anciens buis
corrects, autrefois taills en boules, en pyramides, en tours
octogonales, aujourd'hui dbraills magnifiquement, avec de grands
haillons de verdure sombre, dont les trous montraient des bouts de
ciel bleu.

Et Albine mena Serge,  droite, dans un champ qui tait comme le
cimetire du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des
cortges de pavots s'en allaient  la file, puant la mort,
panouissant leurs lourdes fleurs d'un clat fivreux. Des anmones
tragiques faisaient des foules dsoles, au teint meurtri, tout
terreux de quelque souffle pidmique. Des daturas trapus
largissaient leurs cornets violtres, o des insectes, las de
vivre, venaient boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs
feuillages engorgs, ensevelissaient leurs fleurs, des corps
d'toiles agonisants, exhalant dj la peste de leur dcomposition.
Et c'taient encore d'autres tristesses: les renoncules charnues,
d'une couleur sourde de mtal rouill; les jacinthes et les
tubreuses exhalant l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais
les cinraires surtout dominaient, toute une pousse de cinraires
qui promenaient le demi-deuil de leurs robes violettes et blanches,
robes de velours ray, robes de velours uni, d'une svrit riche.

Au milieu du champ mlancolique, un Amour de marbre restait debout,
mutil, le bras qui tenait l'arc tomb dans les orties, souriant
encore sous les lichens dont sa nudit d'enfant grelottait.

Puis, Albine et Serge entrrent jusqu' la taille dans un champ de
pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges
ptales qui leur rafrachissaient les mains, pareilles aux gouttes
larges d'une pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces
apoplectiques, dont le rire norme les inquitait. Ils gagnrent, 
gauche, un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, dlis,
qui les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de
clochettes. Ils traversrent ensuite des champs de vroniques aux
grappes violettes, des champs de graniums et de plargoniums, sur
lesquels semblaient courir des flammches ardentes, le rouge, le
rose, le blanc incandescent d'un brasier, que les moindres souffles
du vent ravivaient sans cesse. Ils durent tourner des rideaux de
glaeuls, aussi grands que des roseaux, dressant des hampes de
fleurs qui brlaient dans la clart, avec des richesses de flamme de
torches allumes. Ils s'garrent au milieu d'un bois de tournesols,
une futaie faite de troncs aussi gros que la taille d'Albine,
obscurcie par des feuilles rudes, larges  y coucher un enfant,
peuple de faces gantes, de faces d'astre, resplendissantes comme
autant de soleils. Et ils arrivrent enfin dans un autre bois, un
bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les
feuilles ne se voyaient pas, talant des bouquets monstrueux, des
hottes de calices tendres qui moutonnaient jusqu' l'horizon.

- Va, nous ne sommes pas au bout! s'cria Albine. Marchons,
marchons toujours.

Mais Serge l'arrta. Ils taient alors au centre d'une ancienne
colonnade en ruine. Des fts de colonne faisaient des bancs, parmi
des touffes de primevres et de pervenches. Au loin, entre les
colonnes restes debout, d'autres champs de fleurs s'tendaient des
champs de tulipes, aux vives panachures de faences peintes; des
champs de calcolaires, lgres soufflures de chair, ponctues de
sang et d'or; des champs de zinnias, pareils  de grosses
pquerettes courrouces; des champs de ptunias, aux ptales molles
comme une batiste de femme, montrant le rose de la peau; des champs
encore, des champs  l'infini, dont on ne reconnaissait plus les
fleurs, dont les tapis s'talaient sous le soleil, avec la bigarrure
confuse des touffes violentes, noye dans les verts attendris des
herbes.

- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue,
avec un sourire. C'est ici qu'il doit tre bon de s'asseoir, dans
l'odeur qui monte.

A ct d'eux tait un champ d'hliotropes, d'une haleine de vanille,
si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours. Alors, ils
s'assirent sur une des colonnes renverses, au milieu d'un bouquet
de lis superbes qui avaient pouss l. Depuis plus d'une heure, ils
marchaient. Ils taient venus des roses dans les lis,  travers
toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur,
aprs leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente
des chvrefeuilles suaves, des violettes musques, des verveines
exhalant l'odeur frache d'un baiser, des tubreuses soufflant la
pmoison d'une volupt mortelle. Les lis, aux tiges lances, les
mettaient dans un pavillon blanc, sous le toit de neige de leurs
calices, seulement gays des gouttes d'or lgres des pistils. Et
ils restaient, ainsi que des fiancs enfants, souverainement
pudiques, comme au centre d'une tour de puret, d'une tour d'ivoire
inattaquable, o ils ne s'aimaient encore que de tout le charme de
leur innocence.

Jusqu'au soir, Albine et Serge demeurrent avec les lis. Ils y
taient bien; ils achevaient d'y natre. Serge y perdait la dernire
fivre de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de
lait qu'aucune rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus
qu'ils avaient les bras nus, le cou nu, les paules nues. Leurs
chevelures ne les troublrent plus, comme des nudits dployes.
L'un contre l'autre, ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la
fracheur  se serrer. Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau
de source, sans que rien d'impur montt de leur chair pour en ternir
le cristal. Leurs joues taient des fruits velouts,  peine mrs,
auxquels ils ne songeaient point  mordre. Quand ils quittrent les
lis, ils n'avaient pas dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de
se rencontrer, seuls au fond du grand jardin, pour y vivre dans une
amiti et dans un jeu ternels. Et, comme ils traversaient de
nouveau le parterre, rentrant au crpuscule, les fleurs parurent se
faire discrtes, heureuses de les voir si jeunes, ne voulant pas
dbaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles
d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de clmatites,
n'agrandissaient plus devant eux une alcve d'amour, noys  cette
heure de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la
leur. Les penses les regardaient en camarades, de leurs petits
visages candides. Les rsdas, alanguis, frls par la jupe blanche
d'Albine, semblaient pris de compassion, vitant de hter leur
fivre d'un souffle.





VIII.

Le lendemain, ds l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle
dormait dans une chambre de l'tage suprieur, o il n'eut pas
l'ide de monter. Il se pencha  la fentre, la vit qui poussait ses
persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se
retrouver ainsi.

- Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut
descendue. Il faut nous reposer... Demain, je veux te mener loin,
bien loin, quelque part o nous serons joliment  notre aise.

- Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge.

- Oh! que non!... Je vais te raconter des histoires.

Ils passrent une journe charmante. Les fentres taient grandes
ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge
prit enfin possession de cette heureuse chambre, o il s'imaginait
tre n. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de
pltre, culbuts au bord de l'alcve, l'gayrent au point qu'il
monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du
plus petit d'entre eux, un bout d'homme, le derrire en l'air, la
tte en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il
ressemblait  un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de
piti:

- Non, non, dtache-le... a l'empche de voler.

Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui
occuprent vivement Serge. Il se fchait de ne pouvoir comprendre 
quels jeux ils jouaient, tant les peintures taient plies. Aid
d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimprent tous les
deux. Albine donnait des explications.

- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit
plus que trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici,
j'ai pu distinguer encore une dame couche. Mais, depuis le temps,
elle s'en est alle.

Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de
ces jolies indcences de boudoir. Les peintures, qui s'miettaient
comme un visage fard du dix-huitime sicle, taient assez mortes
pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pms
dans une luxure aimable. Les dtails trop crus, auxquels paraissait
s'tre complu l'ancien amour dont l'alcve gardait la lointaine
odeur, avaient disparu, mangs par le grand air; si bien que la
chambre, ainsi que le parc, tait naturellement redevenue vierge,
sous la gloire tranquille du soleil.

- Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant
de la table... Est-ce que tu sais jouer  la main chaude, toi?

Albine savait jouer  tous les jeux. Seulement, il fallait tre au
moins trois pour jouer  la main chaude. Cela les fit rire. Mais
Serge s'cria qu'on tait trop bien deux, et ils jurrent de n'tre
toujours que deux.

- On est tout  fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune
homme, qui s'allongea sur le canap. Et les meubles ont une odeur de
vieux qui sent bon... C'est doux comme dans un nid. Voil une
chambre o il y a du bonheur.

La jeune fille hochait gravement la tte.

- Si j'avais t peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur,
dans les premiers temps... C'est justement cette histoire-l que je
veux te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-tre.
Enfin, a nous amusera.

Et elle s'assit  ct de Serge.

- Il y a des annes et des annes... Le Paradou appartenait  un
riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame trs belle. Les
portes du chteau taient si bien fermes, les murailles du jardin
avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le
moindre bout des jupes de la dame.

- Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu.

Comme Albine le regardait toute surprise, fche de voir son
histoire connue, il continua  demi-voix, tonn lui-mme.

- Tu me l'as dj raconte, ton histoire.

Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa
convaincre. Ce qui ne l'empcha pas de terminer son rcit en ces
termes:

- Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit
barricader toutes les ouvertures, pour qu'on n'allt pas dranger la
dame... La dame tait morte dans cette chambre.

- Dans cette chambre! s'cria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela...
Es-tu sre qu'elle soit morte dans cette chambre?

Albine se fcha. Elle rptait ce que tout le monde savait. Le
seigneur avait fait btir le pavillon, pour y loger cette inconnue
qui ressemblait  une princesse. Les gens du chteau, plus tard,
assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi,
ils l'apercevaient dans une alle, menant les petits pieds de
l'inconnue au fond des taillis les plus noirs. Mais, pour rien au
monde, ils ne se seraient hasards  guetter le couple, qui battait
le parc pendant des semaines entires.

- Et c'est l qu'elle est morte, rpta Serge, l'esprit frapp. Tu
as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches dans son
lit.

Albine souriait.

- Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes
ces choses, c'est si vieux... La chambre te semblait pleine de
bonheur.

Ils se turent, ils regardrent un instant l'alcve, le haut plafond,
les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement
amoureux, dans les couleurs fanes des meubles. C'tait un soupir
discret du pass, si rsign, qu'il ressemblait encore  un
remerciement tide de femme adore.

- Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop
tranquille.

Et Albine reprit en se rapprochant de lui:

- Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient dcouvert
dans le jardin un endroit de flicit parfaite, o ils finissaient
par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source
certaine... Un endroit d'ombre frache, cach au fond de
broussailles impntrables, si merveilleusement beau, qu'on y oublie
le monde entier. La dame a d y tre enterre.

- Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement.

- Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un
geste dcourag. J'ai cherch partout, je n'ai encore pu trouver
nulle part cette clairire heureuse... Elle n'est ni dans les roses,
ni dans les lis, ni sur le tapis des violettes.

- Peut tre est-ce ce coin de fleurs tristes, o tu m'as montr un
enfant debout, le bras cass?

- Non, non.

- Peut tre est-ce au fond de la grotte, prs de cette eau claire,
o s'est noye cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage?

- Non, non.

Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se
parlant  elle-mme:

- Ds les premiers jours, je me suis mise en qute. Si j'ai pass
des journes dans le Paradou, si j'ai fouill les moindres coins de
verdure, c'tait uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de la
clairire. Que de matines perdues vainement  me glisser sous les
ronces,  visiter les coins les plus reculs du parc!... Oh! je
l'aurais vite reconnue, cette retraite enchante, avec son arbre
immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe
fine comme une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que
les oiseaux eux-mmes ne peuvent percer!

Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, levant la voix, le
suppliant:

- Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous
trouverons... Toi qui es fort, tu carteras les grosses branches
devant moi, pour que j'aille jusqu'au fond des fourrs. Tu me
porteras, lorsque je serai lasse; tu m'aideras  sauter les
ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons  perdre notre
route... Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir cte 
cte, sous le toit de feuilles, au centre de la clairire! On m'a
racont qu'on vivait l dans une minute toute une vie... Dis? mon
bon Serge, ds demain, nous partirons, nous battrons le parc
broussailles  broussailles, jusqu' ce que nous ayons content
notre dsir.

Serge haussait les paules, en souriant.

- A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra
rester avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur
plus grand.

- C'est l que la morte est enterre, murmura Albine, retombant
dans sa rverie. C'est la joie de s'tre assise l qui l'a tue.
L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir... Moi, je mourrais
volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre;
nous serions morts, personne ne nous trouverait plus.

- Non, tais-toi, tu me dsoles, interrompit Serge inquiet. Je veux
que nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes
paroles me troublent, comme si elles nous poussaient  quelque
malheur irrparable. a doit tre dfendu de s'asseoir sous un arbre
dont l'ombrage donne un tel frisson.

- Oui, c'est dfendu, dclara gravement Albine. Tous les gens du
pays m'ont dit que c'tait dfendu.

Un silence se fit. Serge se leva du canap o il tait rest
allong. Il riait, il prtendait que les histoires ne l'amusaient
pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin  descendre
un instant au jardin. Elle le mena,  gauche, le long du mur de
clture, jusqu' un champ de dcombres, tout hriss de ronces.
C'tait l'ancien emplacement du chteau, encore noir de l'incendie
qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites se
fendaient, des boulements de charpentes pourrissaient. On et dit
un coin de roches striles, ravin, bossu, vtu d'herbe rude, de
lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des
couleuvres. Et ils s'gayrent  traverser en tous sens cette
fondrire, descendant au fond des trous, flairant les dbris,
cherchant s'ils ne devineraient rien de ce pass en cendre. Ils
n'avouaient pas leur curiosit, ils se poursuivaient au milieu des
planchers crevs et des cloisons renverses; mais,  la vrit, ils
ne songeaient qu'aux lgendes de ces ruines,  cette dame plus belle
que le jour, qui avait tran sa jupe de soie sur ces marches, o
les lzards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement.

Serge finit par se planter sur le plus haut tas de dcombres,
regardant le parc qui droulait ses immenses nappes vertes,
cherchant entre les arbres la tache grise du pavillon. Albine se
taisait, debout  son ct, redevenue srieuse.

- Le pavillon est l,  droite, dit-elle, sans qu'il l'interroget.
C'est tout ce qui reste des btiments... Tu le vois bien, au bout de
ce couvert de tilleuls?

Ils gardrent de nouveau le silence. Et comme continuant  voix
haute les rflexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux,
elle reprit:

- Quand il allait la voir, il devait descendre par cette alle;
puis, il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les
tilleuls... Il lui fallait  peine un quart d'heure.

Serge n'ouvrit pas les lvres. Lorsqu'ils revinrent, ils
descendirent l'alle, ils tournrent les gros marronniers, ils
entrrent sous les tilleuls. C'tait un chemin d'amour. Sur l'herbe,
ils semblaient chercher des pas, un noeud de ruban tomb, une
bouffe de parfum ancien, quelque indice qui leur montrt clairement
qu'ils taient bien dans le sentier menant  la joie d'tre
ensemble. La nuit venait, le parc avait une grande voix mourante qui
les appelait du fond des verdures.

- Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le
pavillon. Toi, tu ne monteras que dans trois minutes.

Elle s'chappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu.
Puis, aprs avoir laiss Serge frapper deux fois  la porte, elle
l'entrebilla discrtement, le reut avec une rvrence  l'ancienne
mode.

- Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant.

Cela les amusa extrmement. Ils jourent aux amoureux, avec une
purilit de gamins. Ils bgayaient la passion qui avait jadis
agonis l. Ils l'apprenaient comme une leon qu'ils nonnaient
d'une adorable manire, ne sachant point se baiser aux lvres,
cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre,
en riant aux clats, par ignorance de se tmoigner autrement le
plaisir qu'ils gotaient  s'aimer.





IX.

Le lendemain matin, Albine voulut partir ds le lever du soleil,
pour la grande promenade qu'elle mnageait depuis la ville. Elle
tapait des pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas
de la journe.

- O me mnes-tu donc? demanda Serge.

- Tu verras, tu verras!

Mais il la prit par les poignets, la regarda en face.

- Il faut tre sage, n'est-ce pas? Je ne veux pas que tu cherches
ni ta clairire, ni ton arbre, ni ton herbe o l'on meurt. Tu sais
que c'est dfendu.

Elle rougit lgrement, en protestant, en disant qu'elle ne songeait
pas mme  ces choses. Puis, elle ajouta:

- Pourtant, si nous trouvions, sans chercher, par hasard, est-ce
que tu ne t'assoirais pas?... Tu m'aimes donc bien peu!

Ils partirent. Ils traversrent le parterre tout droit, sans
s'arrter au rveil des fleurs, nues dans leur bain de rose. Le
matin avait un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les
yeux au milieu des blancheurs de son oreiller.

- O me mnes-tu? rptait Serge.

Et Albine riait, sans vouloir rpondre. Mais, comme ils arrivaient
devant la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre,
elle resta toute consterne. La rivire tait encore gonfle des
dernires pluies.

- Nous ne pourrons jamais passer, murmura-t-elle. J'te mes
souliers, je relve mes jupes d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, nous
aurions de l'eau jusqu' la taille.

Ils longrent un instant la rive, cherchant un gu. La jeune fille
disait que c'tait inutile, qu'elle connaissait tous les trous.
Autrefois, un pont se trouvait l, un pont dont l'croulement avait
sem la rivire de grosses pierres, entre lesquelles l'eau passait
avec des tourbillons d'cume.

- Monte sur mon dos, dit Serge.

- Non, non, je ne veux pas. Si tu venais  glisser, nous ferions un
fameux plongeon tous les deux... Tu ne sais pas comme ces pierres-l
sont tratres.

- Monte donc sur mon dos.

Cela finit par la tenter. Elle prit son lan, sauta comme un garon,
si haut, qu'elle se trouva  califourchon sur le cou de Serge. Et,
le sentant chanceler, elle cria qu'il n'tait pas encore assez fort,
qu'elle voulait descendre. Puis, elle sauta de nouveau,  deux
reprises. Ce jeu les ravissait.

- Quand tu auras fini! dit le jeune homme, qui riait. Maintenant,
tiens-toi ferme. C'est le grand coup.

Et, en trois bonds lgers, il traversa la rivire, la pointe des
pieds  peine mouille. Au milieu, pourtant, Albine crut qu'il
glissait. Elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains  son
menton. Lui, l'emportait dj, dans un galop de cheval, sur le sable
fin de l'autre rive.

- Hue! Hue! criait-elle, rassure, amuse par ce jeu nouveau.

Il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le
bruit des sabots. Elle claquait de la langue, elle avait pris deux
mches de ses cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le
lancer  droite ou  gauche.

- L, l, nous y sommes, dit-elle, en lui donnant de petites
claques sur les joues.

Elle sauta  terre, tandis que lui, en sueur, s'adossait contre un
arbre pour reprendre haleine. Alors, elle le gronda, elle menaa de
ne pas le soigner, s'il retombait malade.

- Laisse donc! a m'a fait du bien, rpondit-il. Quand j'aurai
retrouv toutes mes forces, je te porterai des matines entires...
O me mnes-tu?

- Ici, dit-elle en s'asseyant avec lui sous un gigantesque poirier.

Ils taient dans l'ancien verger du parc. Une haie vive d'aubpine,
une muraille de verdure, troue de brches, mettait l un bout de
jardin  part. C'tait une fort d'arbres fruitiers, que la serpe
n'avait pas taills depuis un sicle. Certains troncs se djetaient
puissamment, poussaient de travers, sous les coups d'orage qui les
avaient plis; tandis que d'autres, bossus de noeuds normes,
crevasss de cavits profondes, ne semblaient plus tenir au sol que
par les ruines gantes de leur corce. Les hautes branches, que le
poids des fruits courbait  chaque saison, tendaient au loin des
raquettes dmesures; mme, les plus charges, qui avaient cass,
touchaient la terre, sans qu'elles eussent cess de produire,
raccommodes par d'pais bourrelets de sve. Entre eux, les arbres
se prtaient des tais naturels, n'taient plus que des piliers
tordus, soutenant une vote de feuilles qui se creusait en longues
galeries, s'lanait brusquement en halles lgres, s'aplatissait
presque au ras du sol en soupentes effondres. Autour de chaque
colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient
l'emmlement de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient
une aigreur exquise. Dans le jour verdtre, qui coulait comme une
eau claire, dans le grand silence de la mousse, retentissait seule
la chute sourde des fruits que le vent cueillait.

Et il y avait des abricotiers patriarches, qui portaient
gaillardement leur grand ge, paralyss dj d'un ct, avec une
fort de bois mort, pareil  un chafaudage de cathdrale, mais si
vivants de leur autre moiti, si jeunes, que des pousses tendres
faisaient clater l'corce rude de toutes parts. Des pruniers
vnrables, tout chenus de mousse, grandissaient encore pour aller
boire l'ardent soleil, sans qu'une seule de leurs feuilles ptit.
Des cerisiers btissaient des villes entires, des maisons 
plusieurs tages, jetant des escaliers, tablissant des planchers de
branches, larges  y loger dix familles. Puis, c'taient des
pommiers, les reins casss, les membres contourns, comme de grands
infirmes, la peau racheuse, macule de rouille verte; des poiriers
lisses, dressant une mture de hautes tiges minces, immense,
semblable  l'chappe d'un port, rayant l'horizon de barres brunes;
des pchers rostres, se faisant faire place dans l'crasement de
leurs voisins, par un rire aimable et une pousse lente de belles
filles gares au milieu d'une foule. Certains pieds, anciennement
en espaliers, avaient enfonc les murailles basses qui les
soutenaient; maintenant, ils se dbauchaient, libres des treillages
dont les lambeaux arrachs pendaient encore  leurs bras; ils
poussaient  leur guise, n'ayant conserv de leur taille
particulire que des apparences d'arbres comme il faut, tranant
dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. Et,  chaque
tronc,  chaque branche, d'un arbre  l'autre, couraient des
dbandades de vigne. Les ceps montaient comme des rires fous,
s'accrochaient un instant  quelque noeud lev, puis repartaient en
un jaillissement de rires plus sonores, claboussant tous les
feuillages de l'ivresse heureuse des pampres. C'tait un vert tendre
dor de soleil qui allumait d'une pointe d'ivrognerie les ttes
ravages des grands vieillards du verger.

Puis, vers la gauche, des arbres plus espacs, des amandiers au
feuillage grle, laissaient le soleil mrir  terre des citrouilles
pareilles  des lunes tombes. Il y avait aussi, au bord d'un
ruisseau qui traversait le verger, des melons couturs de verrues,
perdus dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des
pastques vernies, d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque
pas, des buissons de groseilliers barraient les anciennes alles,
montrant les grappes limpides de leurs fruits, des rubis dont chaque
grain s'clairait d'une goutte de jour. Des haies de framboisiers
s'talaient comme des ronces sauvages; tandis que le sol n'tait
plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute seme de fraises
mres, dont l'odeur avait une lgre fume de vanille.

Mais le coin enchant du verger tait plus  gauche encore, contre
la rampe de rochers qui commenait l  escalader l'horizon. On
entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, o le
soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers
gigantesques, dgingands, tirant leurs branches comme des bras
gristres las de sommeil, si obstrus du cuir velu de leurs
feuilles, qu'on devait, pour passer, casser les jeunes tiges
repoussant des pieds schs par l'ge. Ensuite, on marchait entre
des bouquets d'arbousiers, d'une verdure de buis gants, que leurs
baies rouges faisaient ressembler  des mais orns de pompons de
soie carlate. Puis, venait une futaie d'aliziers, d'azeroliers, de
jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient une lisire
de touffes ternellement vertes; les grenades se nouaient  peine,
grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, poses sur
le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des
oiseaux des les, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils
vivent. Et l'on arrivait enfin  un bois d'orangers et de
citronniers, poussant vigoureusement en pleine terre. Les troncs
droits enfonaient des enfilades de colonnes brunes; les feuilles
luisantes mettaient la gaiet de leur claire peinture sur le bleu du
ciel, dcoupaient l'ombre nettement en minces lames pointues, qui
dessinaient  terre les millions de palmes d'une toffe indienne.
C'tait un ombrage au charme tout autre, auprs duquel les ombrages
du verger d'Europe devenaient fades: une joie tide de la lumire
tamise en une poussire d'or volante, une certitude de verdure
perptuelle, une force de parfum continu, le parfum pntrant de la
fleur, le parfum plus grave du fruit, donnant aux membres la
souplesse pme des pays chauds.

- Et nous allons djeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains.
Il est au moins neuf heures. J'ai une belle faim!

Elle s'tait leve. Serge confessait qu'il mangerait volontiers, lui
aussi.

- Grand bta! reprit-elle, tu n'as donc pas compris que je te
menais djeuner. Hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? Tout est
pour nous.

Ils entrrent sous les arbres, cartant les branches, se coulant au
plus pais des fruits. Albine qui marchait la premire, les jupes
entre les jambes, se retournait, demandait  son compagnon, de sa
voix flte:

- Qu'est-ce que tu aimes, toi? les poires, les abricots, les
cerises, les groseilles?... Je te prviens que les poires sont
encore vertes; mais elles sont joliment bonnes tout de mme.

Serge se dcida pour les cerises. Albine dit qu'en effet on pouvait
commencer par a. Mais, comme il allait sottement grimper sur le
premier cerisier venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes
de chemin, au milieu d'un gchis pouvantable de branches. Ce
cerisier-l avait de mchantes cerises de rien du tout; les cerises
de celui-ci taient trop aigres; les cerises de cet autre ne
seraient mres que dans huit jours. Elle connaissait tous les
arbres.

- Tiens, monte l-dedans, dit-elle enfin, en s'arrtant devant un
cerisier si charg de fruits, que des grappes pendaient jusqu'
terre comme des colliers de corail accrochs.

Serge s'tablit commodment entre deux branches, et se mit 
djeuner. Il n'entendait plus Albine; il la croyait dans un autre
arbre,  quelques pas, lorsque, baissant les yeux, il l'aperut
tranquillement couche sur le dos, au-dessous de lui. Elle s'tait
glisse l, mangeant sans mme se servir des mains, happant des
lvres les cerises que l'arbre tendait jusqu' sa bouche.

Quand elle se vit dcouverte, elle eut des rires prolongs, sautant
sur l'herbe comme un poisson blanc sorti de l'eau, se mettant sur le
ventre, rampant sur les coudes, faisant le tour du cerisier, tout en
continuant  happer les cerises les plus grosses.

- Figure-toi, elles me chatouillent! criait-elle. Tiens, en voil
encore une qui vient de me tomber dans le cou. C'est qu'elles sont
joliment fraches!... Moi, j'en ai dans les oreilles, dans les yeux,
sur le nez, partout! Si je voulais, j'en craserais une pour me
faire des moustaches... Elles sont bien plus douces en bas qu'en
haut.

- Allons donc! dit Serge en riant. C'est que tu n'oses pas monter.

Elle resta muette d'indignation.

- Moi! moi! balbultia-t-elle.

Et, serrant sa jupe, la rattachant par-devant  sa ceinture, sans
voir quelle montrait ses cuisses, elle prit l'arbre nerveusement, se
hissa sur le tronc, d'un seul effort des poignets. L, elle courut
le long des branches, en vitant mme de se servir des mains; elle
avait des allongements souples d'cureuil, elle tournait autour des
noeuds, lchait les pieds, tenue seulement en quilibre par le pli
de la taille. Quand elle fut tout en haut, au bout d'une branche
grle, que le poids de son corps secouait furieusement:

- Eh bien! cria-t-elle, est-ce que j'ose monter?

- Veux-tu vite descendre! implorait Serge pris de peur. Je t'en
prie. Tu vas te faire du mal.

Mais, triomphante, elle alla encore plus haut. Elle se tenait 
l'extrmit mme de la branche,  califourchon, s'avanant petit 
petit au-dessus du vide, empoignant des deux mains des touffes de
feuilles.

- La branche va casser, dit Serge perdu.

- Qu'elle casse, pardi! rpondit-elle avec un grand rire. a
m'vitera la peine de descendre.

Et la branche cassa, en effet; mais lentement, avec une si longue
dchirure, qu'elle s'abattit peu  peu, comme pour dposer Albine 
terre d'une faon trs douce. Elle n'eut pas le moindre effroi, elle
se renversait, elle agitait ses cuisses demi-nues, en rptant:

- C'est joliment gentil. On dirait une voiture.

Serge avait saut de l'arbre pour la recevoir dans ses bras. Comme
il restait tout ple de l'motion qu'il venait d'avoir, elle le
plaisanta.

- Mais a arrive tous les jours de tomber des arbres. Jamais on ne
se fait de mal... Ris donc, gros bta! Tiens, mets-moi un peu de
salive sur le cou. Je me suis gratigne.

Il lui mit un peu de salive, du bout des doigts.

- L, c'est guri, cria-t-elle, en s'chappant, avec une gambade de
gamine. Nous allons jouer  cache-cache, veux-tu?

Elle se fit chercher. Elle disparaissait, jetait le cri: Coucou!
coucou! du fond de verdures connues d'elle seule, o Serge ne
pouvait la trouver. Mais ce jeu de cache-cache n'allait pas sans une
maraude terrible de fruits. Le djeuner continuait dans les coins o
les deux grands enfants se poursuivaient. Albine, tout en filant
sous les arbres, allongeait la main, croquait une poire verte,
s'emplissait la jupe d'abricots. Puis, dans certaines cachettes,
elle avait des trouvailles qui l'asseyaient par terre, oubliant le
jeu, occupe  manger gravement. Un moment, elle n'entendit plus
Serge, elle dut le chercher  son tour. Et ce fut pour elle une
surprise, presque une fcherie, de le dcouvrir sous un prunier, un
prunier qu'elle-mme ne savait pas l, et dont les prunes mres
avaient une dlicate odeur de musc. Elle le querella de la belle
faon. Voulait-il donc tout avaler, qu'il n'avait souffl mot? Il
faisait la bte, mais il avait le nez fin, il sentait de loin les
bonnes choses. Elle tait surtout furieuse contre le prunier, un
arbre sournois qu'on ne connaissait seulement pas, qui devait avoir
pouss dans la nuit, pour ennuyer les gens. Serge, comme elle
boudait, refusant de cueillir une seule prune, imagina de secouer
l'arbre violemment. Une pluie, une grle de prunes tomba. Albine,
sous l'averse, reu des prunes sur les bras, des prunes dans le cou,
des prunes au beau milieu du nez. Alors, elle ne put retenir ses
rires; elle resta dans ce dluge, criant: Encore! encore! amuse par
les balles rondes qui rebondissaient sur elle, tendant la bouche et
les mains, les yeux ferms, se pelotonnant  terre pour se faire
toute petite.

Matine d'enfance, polissonnerie de galopins lchs dans le Paradou.
Albine et Serge passrent l des heures puriles d'cole
buissonnire,  courir,  crier,  se taper, sans que leurs chairs
innocentes eussent un frisson. Ce n'tait encore que la camaraderie
de deux garnements, qui songeront peut-tre plus tard  se baiser
sur les joues, lorsque les arbres n'auront plus de dessert  leur
donner. Et quel joyeux coin de nature pour cette premire escapade!
Un trou de feuillage, avec des cachettes excellentes. Des sentiers
le long desquels il n'tait pas possible d'tre srieux, tant les
haies laissaient tomber de rires gourmands. Le parc avait, dans cet
heureux verger, une gaminerie de buissons s'en allant  la
dbandade, une fracheur d'ombre invitant  la faim, une vieillesse
de bons arbres pareils  des grands-pres pleins de gteries. Mme,
au fond des retraites vertes de mousse, sous les troncs casss qui
les foraient  ramper l'un derrire l'autre, dans des corridors de
feuilles, si troits, que Serge s'attelait en riant aux jambes nues
d'Albine, ils ne rencontraient point la rverie dangereuse du
silence. Rien de troublant ne leur venait du bois en rcration.

Et quand ils furent las des abricotiers, des pruniers, des
cerisiers, ils coururent sous les amandiers grles, mangeant les
amandes vertes,  peine grosses comme des pois, cherchant les
fraises parmi le tapis d'herbe, se fchant de ce que les pastques
et les melons n'taient pas mrs. Albine finit par courir de toutes
ses forces, suivie de Serge, qui ne pouvait l'attraper. Elle
s'engagea dans les figuiers, sautant les grosses branches, arrachant
les feuilles qu'elle jetait par-derrire  la figure de son
compagnon. En quelques bonds, elle traversa les bouquets
d'arbousiers, dont elle gota en passant les baies rouges; et ce fut
dans la futaie des aliziers, des azeroliers et des jujubiers que
Serge la perdit. Il la crut d'abord cache derrire un grenadier;
mais c'tait deux fleurs en bouton qu'il avait pris pour les deux
noeuds roses de ses poignes. Alors, il battit le bois d'orangers,
ravi du beau temps qu'il faisait l, s'imaginant entrer chez les
fes du soleil. Au milieu du bois, il aperut Albine qui, ne le
croyant pas si prs d'elle, furetait vivement, fouillait du regard
les profondeurs vertes.

- Qu'est-ce que tu cherches donc l? cria-t-il. Tu sais bien que
c'est dfendu.

Elle eut un sursaut, elle rougit lgrement, pour la premire fois
de la journe. Et, s'asseyant  ct de Serge, elle lui parla des
jours heureux o les oranges mrissaient. Le bois alors tait tout
dor, tout clair de ces toiles rondes, qui criblaient de leurs
feux jaunes la vote verte.

Puis, quand ils s'en allrent enfin, elle s'arrta  chaque rejet
sauvage, s'emplissant les poches de petites poires pres, de petites
prunes aigres, disant que ce serait pour manger en route. C'tait
cent fois meilleur que tout ce qu'ils avaient got jusque-l. Il
fallut que Serge en avalt, malgr les grimaces qu'il faisait 
chaque coup de dent. Ils rentrrent reints, heureux, ayant tant
ri, qu'ils avaient mal aux ctes. Mme, ce soir-l, Albine n'eut pas
le courage de remonter chez elle; elle s'endormit aux pieds de
Serge, en travers sur le lit, rvant qu'elle montait aux arbres,
achevant de croquer en dormant les fruits des sauvageons, qu'elle
avait cachs sous la couverture,  ct d'elle.





X.

Huit jours plus tard, il y eut de nouveau un grand voyage dans le
parc. Il s'agissait d'aller plus loin que le verger,  gauche, du
ct des larges prairies que quatre ruisseaux traversaient. On
ferait plusieurs lieues en pleine herbe; on vivrait de sa pche, si
l'on venait  s'garer.

- J'emporte mon couteau, dit Albine, en montrant un couteau de
paysan,  lame paisse.

Elle mit de tout dans ses poches, de la ficelle, du pain, des
allumettes, une petite bouteille de vin, des chiffons, un peigne,
des aiguilles. Serge dut prendre une couverture; mais, au bout des
tilleuls, lorsqu'ils arrivrent devant les dcombres du chteau, la
couverture l'embarrassait dj  un tel point, qu'il la cacha sous
un pan de mur croul.

Le soleil tait plus fort. Albine s'tait attarde  ses
prparatifs. Dans la matine chaude, ils s'en allrent cte  cte,
presque raisonnables. Ils faisaient jusqu' des vingtaines de pas,
sans se pousser, pour rire. Ils causaient.

- Moi, je ne m'veille jamais, dit Albine. J'ai bien dormi, cette
nuit. Et toi?

- Moi aussi, rpondit Serge.

Elle reprit:

- Qu'est-ce que a signifie, quand on rve un oiseau qui vous
parle?

- Je ne sais pas... Et que disait-il, ton oiseau?

- Ah! j'ai oubli... Il disait des choses trs bien, beaucoup de
choses qui me semblaient drles... Tiens, vois donc ce gros
coquelicot, l-bas. Tu ne l'auras pas! Tu ne l'auras pas!

Elle prit son lan; mais Serge, grce  ses longues jambes, la
devana, cueillit le coquelicot qu'il agita victorieusement. Alors,
elle resta les lvres pinces, sans rien dire, avec une grosse envie
de pleurer. Lui, ne sut que jeter la fleur. Puis, pour faire la
paix:

- Veux-tu monter sur mon dos? Je te porterai, comme l'autre jour.

- Non, non.

Elle boudait. Mais elle n'avait pas fait trente pas, qu'elle se
retournait, toute rieuse. Une ronce la retenait par la jupe.

- Tiens! je croyais que c'tait toi qui marchais exprs sur ma
robe... C'est qu'elle ne veut pas me lcher! Dcroche-moi, dis!

Et, quand elle fut dcroche, ils marchrent de nouveau  ct l'un
de l'autre, trs sagement. Albine prtendait que c'tait plus
amusant, de se promener ainsi, comme des gens srieux. Ils venaient
d'entrer dans les prairies. A l'infini, devant eux, se droulaient
de larges pans d'herbes,  peine coups de loin en loin par le
feuillage tendre d'un rideau de saules. Les pans d'herbes se
duvetaient, pareils  des pices de velours; ils taient d'un gros
vert peu  peu pli dans les lointains, se noyant de jaune vif, au
bord de l'horizon, sous l'incendie du soleil. Les bouquets de
saules, tout l-bas, semblaient d'or pur, au milieu du grand frisson
de la lumire. Des poussires dansantes mettaient aux pointes des
gazons un flux de clarts, tandis qu' certains souffles de vent,
passant librement sur cette solitude nue, les herbes se moiraient
d'un tressaillement de plantes caresses. Et, le long des prs les
plus voisins, des foules de petites pquerettes blanches, en tas, 
la dbandade, par groupes, ainsi qu'une population grouillant sur le
pav pour quelque fte publique, peuplaient de leur joie rpandue le
noir des pelouses. Des boutons-d'or avaient une gaiet de grelots de
cuivre poli, que l'effleurement d'une aile de mouche allait faire
tinter; de grands coquelicots isols clataient avec des ptards
rouges, s'en allaient plus loin, en bandes, taler des mares
rjouissantes comme des fonds de cuvier encore pourpres de vin; de
grands bleuets balanaient leurs lgers bonnets de paysanne ruchs
de bleu, menaant de s'envoler par-dessus les moulins  chaque
souffle. Puis c'taient des tapis de houques laineuses, de flouves
odorantes, de lotiers velus, des nappes de ftuques, de cretelles,
d'agrostis, de pturins. Le sainfoin dressait ses longs cheveux
grles, le trfle dcoupait ses feuilles nettes, le plantain
brandissait des forts de lances, la luzerne faisait des couches
molles, des dredons de satin vert d'eau broch de fleurs violtres.
Cela,  droite,  gauche, en face, partout, roulant sur le sol plat,
arrondissant la surface moussue d'une mer stagnante, dormant sous le
ciel qui paraissait plus vaste. Dans l'immensit des herbes, par
endroits, les herbes taient limpidement bleues, comme si elles
avaient rflchi le bleu du ciel.

Cependant, Albine et Serge marchaient au milieu des prairies, ayant
de la verdure jusqu'aux genoux. Il leur semblait avancer dans une
eau frache qui leur battait les mollets. Ils se trouvaient par
instants au travers de vritables courants, avec des ruissellements
de hautes tiges penches dont ils entendaient la fuite rapide entre
leurs jambes. Puis, des lacs calmes sommeillaient, des bassins de
gazons courts, o ils trempaient  peine plus haut que les
chevilles. Ils jouaient en marchant ainsi, non plus  tout casser,
comme dans le verger, mais  s'attarder, au contraire, les pieds
lis par les doigts souples des plantes gotant l une puret, une
caresse de ruisseau, qui calmait en eux la brutalit du premier ge.
Albine s'carta, alla se mettre au fond d'une herbe gante qui lui
arrivait au menton. Elle ne passait que la tte. Elle se tint un
instant bien tranquille, appelant Serge.

- Viens donc! On est comme dans un bain. On a de l'eau verte
partout.

Puis, elle s'chappa d'un saut, sans mme l'attendre, et ils
suivirent la premire rivire qui leur barra la route. C'tait une
eau plate, peu profonde, coulant entre deux rives de cresson
sauvage. Elle s'en allait ainsi mollement, avec des dtours
ralentis, si propre, si nette, qu'elle refltait comme une glace le
moindre jonc de ses bords. Albine et Serge durent, pendant
longtemps, en descendre le courant, qui marchait moins vite qu'eux,
avant de trouver un arbre dont l'ombre se baignt dans ce flot de
paresse. Aussi loin que portaient leurs regards, ils voyaient l'eau
nue, sur le lit des herbes, tirer ses membres purs, s'endormir en
plein soleil du sommeil souple,  demi dnou, d'une couleuvre
bleutre. Enfin, ils arrivrent  un bouquet de trois saules; deux
avaient les pieds dans l'eau, l'autre tait plant un peu en
arrire; troncs foudroys, mietts par l'ge, que couronnaient des
chevelures blondes d'enfant. L'ombre tait si claire, qu'elle rayait
 peine de lgres hachures la rive ensoleille. Cependant, l'eau si
unie en amont et en aval avait l un court frisson, un trouble de sa
peau limpide, qui tmoignait de sa surprise  sentir ce bout de
voile traner sur elle. Entre les trois saules, un coin de pr
descendait par une pente insensible, mettant des coquelicots jusque
dans les fentes des vieux troncs crevs. On et dit une tente de
verdure, plante sur trois piquets, au bord de l'eau, dans le dsert
roulant des herbes.

- C'est ici, c'est ici! cria Albine, en se glissant sous les
saules.

Serge s'assit  ct d'elle, les pieds presque dans l'eau. Il
regardait autour de lui, il murmurait:

- Tu connais tout, tu sais les meilleurs endroits... On dirait une
le de dix pieds carrs, rencontre en pleine mer.

- Oui, nous sommes chez nous, reprit-elle, si joyeuse, qu'elle tapa
les herbes de son poing. C'est une maison  nous... Nous allons tout
faire.

Puis, comme prise d'une ide triomphante, elle se jeta contre lui,
lui dit dans la figure, avec une explosion de joie:

- Veux-tu tre mon mari? Je serai ta femme.

Il fut enchant de l'invention; il rpondit qu'il voulait bien tre
le mari, riant plus haut qu'elle. Alors, elle, tout d'un coup,
devint srieuse; elle affecta un air press de mnagre.

- Tu sais, dit-elle, c'est moi qui commande... Nous djeunerons
quand tu auras mis la table.

Et elle lui donna des ordres imprieux. Il dut serrer tout ce
qu'elle tira de ses poches dans le creux d'un saule, qu'elle
appelait "l'armoire". Les chiffons taient le linge; le peigne
reprsentait le ncessaire de toilette; les aiguilles et la ficelle
devaient servir  raccommoder les vtements des explorateurs. Quant
aux provisions de bouche, elles consistaient dans la petite
bouteille de vin et les quelques crotes de la ville. A la vrit,
il y avait encore les allumettes pour faire cuire le poisson qu'on
devait prendre.

Comme il achevait de mettre la table, la bouteille au milieu, les
trois crotes alentour, il hasarda l'observation que le rgal serait
mince. Mais elle haussait les paules, en femme suprieure. Elle se
mit les pieds  l'eau, disant svrement:

- C'est moi qui pche. Toi, tu me regarderas.

Pendant une demi-heure, elle se donna une peine infinie pour
attraper des petits poissons avec les mains. Elle avait relev ses
jupes, noues d'un bout de ficelle. Elle s'avanait prudemment,
prenant des prcautions infinies afin de ne pas remuer l'eau; puis,
lorsqu'elle tait tout prs du petit poisson, tapi entre deux
pierres, elle allongeait son bras nu, faisait un barbotage terrible,
ne tenait qu'une poigne de graviers. Serge alors riait aux clats,
ce qui la ramenait  la rive, courrouce, lui criant qu'il n'avait
pas le droit de rire.

- Mais, finit-il par dire, avec quoi le feras-tu cuire, ton
poisson? Il n'y a pas de bois.

Cela acheva de la dcourager. D'ailleurs, ce poisson-l ne lui
paraissait pas fameux. Elle sortit de l'eau, sans songer  remettre
ses bas. Elle courait dans l'herbe, les jambes nues, pour se scher.
Et elle retrouvait son rire, parce qu'il y avait des herbes qui la
chatouillaient sous la plante des pieds.

- Oh! de la pimprenelle! dit-elle brusquement, en se jetant 
genoux. C'est a qui est bon! Nous allons nous rgaler.

Serge dut mettre sur la table un tas de pimprenelle. Ils mangrent
de la pimprenelle avec leur pain. Albine affirmait que c'tait
meilleur que de la noisette. Elle servait en matresse de maison,
coupait le pain de Serge, auquel elle ne voulut jamais confier son
couteau.

- Je suis la femme, rpondait-elle srieusement  toutes les
rvoltes qu'il tentait.

Puis, elle lui fit reporter dans "l'armoire" les quelques gouttes de
vin qui restaient au fond de la bouteille. Il fallut mme qu'il
balayt l'herbe, pour qu'on pt passer de la salle  manger dans la
chambre  coucher. Albine se coucha la premire, tout de son long,
en disant:

- Tu comprends, maintenant, nous allons dormir... Tu dois te
coucher  ct de moi, tout contre moi.

Il s'allongea ainsi qu'elle le lui ordonnait. Tous deux se tenaient
trs raides, se touchant des paules aux pieds, les mains vides,
rejetes en arrire, par-dessus leurs ttes. C'taient surtout leurs
mains qui les embarrassaient. Ils conservaient une gravit
convaincue. Ils regardaient en l'air, de leurs yeux grands ouverts,
disant qu'ils dormaient et qu'ils taient bien.

- Vois-tu, murmurait Albine, quand on est mari, on a chaud... Tu
ne me sens pas?

- Si, tu es comme un dredon... Mais il ne faut pas parler, puisque
nous dormons. C'est meilleur de ne pas parler.

Ils restrent longtemps silencieux, toujours trs graves. Ils
avaient roul leurs ttes, les loignant insensiblement, comme si la
chaleur de leurs haleines les et gns. Puis, au milieu du grand
silence, Serge ajouta cette seule parole:

- Moi, je t'aime bien.

C'tait l'amour avant le sexe, l'instinct d'aimer qui plante les
petits hommes de dix ans sur le passage des bambines en robes
blanches. Autour d'eux, les prairies largement ouvertes les
rassuraient de la lgre peur qu'ils avaient l'un de l'autre. Ils se
savaient vus de toutes les herbes, vus du ciel dont le bleu les
regardait  travers le feuillage grle; et cela ne les drangeait
pas. La tente des saules, sur leurs ttes, tait un simple pan
d'toffe transparente, comme si Albine avait pendu l un coin de sa
robe. L'ombre restait si claire, qu'elle ne leur soufflait pas les
langueurs des taillis profonds, les sollicitations des trous perdus,
des alcves vertes. Du bout de l'horizon, leur venait un air libre,
un vent de sant, apportant la fracheur de cette mer de verdure, o
il soulevait une houle de fleurs; tandis que,  leurs pieds, la
rivire tait une enfance de plus, une candeur dont le filet de voix
frache leur semblait la voix lointaine de quelque camarade qui
riait. Heureuse solitude, toute pleine de srnit, dont la nudit
s'talait avec une effronterie adorable d'ignorance! Immense champ,
au milieu duquel le gazon troit qui leur servait de premire couche
prenait une navet de berceau.

- Voil, c'est fini, dit Albine en se levant. Nous avons dormi.

Lui, resta un peu surpris que cela ft fini si vite. Il allongea le
bras, la tira par la jupe, comme pour la ramener contre lui. Et elle
tomba sur les genoux, riant, rptant

- Quoi donc? Quoi donc?

Il ne savait pas. Il la regardait, lui prenait les coudes. Un
instant, il la saisit par les cheveux, ce qui la fit crier. Puis,
lorsqu'elle fut de nouveau debout, il s'enfona la face dans l'herbe
qui avait gard la tideur de son corps.

- Voil, c'est fini, dit-il en se levant  son tour.

Jusqu'au soir, ils coururent les prairies. Ils allaient devant eux,
pour voir. Ils visitaient leur jardin. Albine marchait en avant,
avec le flair d'un jeune chien, ne disant rien, toujours en qute de
la clairire heureuse, bien qu'il n'y et pas l les grands arbres
qu'elle rvait. Serge avait toutes sortes de galanteries
maladroites; il se prcipitait si rudement pour carter les hautes
herbes, qu'il manquait la faire tomber; il la soulevait  bras-le-
corps, d'une treinte qui la meurtrissait, lorsqu'il voulait l'aider
 sauter les ruisseaux. Leur grande joie fut de rencontrer les trois
autres rivires. La premire coulait sur un lit de cailloux, entre
deux files continues de saules, si bien qu'ils durent se laisser
glisser  ttons au beau milieu des branches, avec le risque de
tomber dans quelque gros trou d'eau; mais Serge, roul le premier,
ayant de l'eau jusqu'aux genoux seulement, reut Albine dans ses
bras, la porta  la rive oppose pour qu'elle ne se mouillt point.
L'autre rivire tait toute noire d'ombre, sous une alle de hauts
feuillages, o elle passait languissante, avec le froissement lger,
les cassures blanches d'une jupe de satin, trane par quelque dame
rveuse, au fond d'un bois; nappe profonde, glace, inquitante,
qu'ils eurent la chance de pouvoir traverser  l'aide d'un tronc
abattu d'un bord  l'autre, s'en allant  califourchon, s'amusant 
troubler du pied le miroir d'acier bruni, puis se htant, effrays
des yeux tranges que les moindres gouttes qui jaillissaient
ouvraient dans le sommeil du courant. Et ce fut surtout la dernire
rivire qui les retint.

Celle-l tait joueuse comme eux; elle se ralentissait  certains
coudes, partait de l en rires perls, au milieu de grosses pierres,
se calmait  l'abri d'un bouquet d'arbustes, essouffle, vibrante
encore; elle montrait toutes les humeurs du monde, ayant tour  tour
pour lit des sables fins, des plaques de rochers, des graviers
limpides, des terres grasses, que les sauts des grenouilles
soulevaient en petites fumes jaunes. Albine et Serge y pataugrent
adorablement. Les pieds nus, ils remontrent la rivire pour
rentrer, prfrant le chemin de l'eau au chemin des herbes,
s'attardant  chaque le qui leur barrait le passage. Ils y
dbarquaient, ils y conquraient des pays sauvages, ils s'y
reposaient au milieu de grands joncs, de grands roseaux, qui
semblaient btir exprs pour eux des huttes de naufrags. Retour
charmant, amus par les rives qui droulaient leur spectacle, gay
de la belle humeur des eaux vivantes.

Mais, comme ils quittaient la rivire, Serge comprit qu'Albine
cherchait toujours quelque chose, le long des bords, dans les les,
jusque parmi les plantes dormant au fil du courant. Il dut l'aller
enlever du milieu d'une nappe de nnuphars, dont les larges feuilles
mettaient  ses jambes des collerettes de marquise. Il ne lui dit
rien, il la menaa du doigt, et ils rentrrent enfin, tout anims du
plaisir de la journe, bras dessus, bras dessous, en jeune mnage
qui revient d'une escapade. Ils se regardaient, se trouvaient plus
beaux et plus forts; ils riaient pour sr d'une autre faon que le
matin.





XI.

- Nous ne sortons donc plus? demanda Serge,  quelques jours de l.

Et la voyant hausser les paules d'un air las, il ajouta comme pour
se moquer d'elle:

- Tu as donc renonc  chercher ton arbre?

Ils tournrent cela en plaisanterie pendant toute la journe.
L'arbre n'existait pas. C'tait un conte de nourrice. Ils en
parlaient pourtant avec un lger frisson. Et, le lendemain, ils
dcidrent qu'ils iraient faire une promenade au fond du parc, sous
les hautes futaies, que Serge ne connaissait pas encore. Le matin du
dpart, Albine ne voulut rien emporter; elle tait songeuse, mme un
peu triste, avec un sourire trs doux. Ils djeunrent, ils ne
descendirent que tard. Le soleil, dj chaud, leur donnait une
langueur, les faisait marcher lentement l'un prs de l'autre,
cherchant les filets d'ombre. Ni le parterre, ni le verger, qu'ils
durent traverser, ne les retinrent. Quand ils arrivrent sous la
fracheur des grands ombrages, ils ralentirent encore leurs pas, ils
s'enfoncrent dans le recueillement attendri de la fort, sans une
parole, avec un gros soupir, comme s'ils eussent prouv un
soulagement  chapper au plein jour. Puis, lorsqu'il n'y eut que
des feuilles autour d'eux, lorsque aucune troue ne leur montra les
lointains ensoleills du parc, ils se regardrent, souriants,
vaguement inquiets.

- Comme on est bien! murmura Serge.

Albine hocha la tte, ne pouvant rpondre, tant elle tait serre 
la gorge. Ils ne se tenaient point  la taille, ainsi qu'ils en
avaient l'habitude. Les bras ballants, les mains ouvertes, ils
marchaient, sans se toucher, la tte un peu basse.

Mais Serge s'arrta, en voyant des larmes tomber des joues d'Albine
et se noyer dans son sourire.

- Qu'as-tu? cria-t-il. Souffres-tu? T'es-tu blesse?

- Non, je ris, je t'assure, dit-elle. Je ne sais pas, c'est l'odeur
de tous ces arbres qui me fait pleurer.

Elle le regarda, elle reprit:

- Tu pleures aussi, toi. Tu vois bien que c'est bon.

- Oui, murmura-t-il, toute cette ombre, a vous surprend. On
dirait, n'est-ce pas? qu'on entre dans quelque chose de si
extraordinairement doux, que cela vous fait mal... Mais il faudrait
me le dire, si tu avais quelque sujet de tristesse. Je ne t'ai pas
contrarie, tu n'es pas fche contre moi?

Elle jura que non. Elle tait bien heureuse.

- Alors, pourquoi ne t'amuses-tu pas?... Veux-tu que nous jouions 
courir?

- Oh! non, pas  courir, rpondit-elle en faisant une moue de
grande fille.

Et comme il lui parlait d'autres jeux, de monter aux arbres pour
dnicher des nids, de chercher des fraises ou des violettes, elle
finit par dire avec quelque impatience:

- Nous sommes trop grands. C'est bte de toujours jouer. Est-ce que
a ne te plat pas davantage, de marcher ainsi,  ct de moi, bien
tranquille?

Elle marchait, en effet, d'une si agrable faon, qu'il prenait le
plus beau plaisir du monde  entendre le petit claquement de ses
bottines sur la terre dure de l'alle. Jamais il n'avait fait
attention au balancement de sa taille,  la trane vivante de sa
jupe, qui la suivait d'un frlement de couleuvre. C'tait une joie
qu'il n'puiserait pas, de la voir ainsi s'en aller posment  ct
de lui, tant il dcouvrait de nouveaux charmes dans la moindre
souplesse de ses membres.

- Tu as raison, cria-t-il. C'est plus amusant que tout. Je
t'accompagnerais au bout de la terre, si tu voulais.

Cependant,  quelques pas de l, il la questionna pour savoir si
elle n'tait pas lasse. Puis, il laissa entendre qu'il se reposerait
lui-mme volontiers.

- Nous pourrions nous asseoir, balbutia-t-il.

- Non, rpondit-elle, je ne veux pas!

- Tu sais, nous nous coucherions comme l'autre jour, au milieu des
prs. Nous aurions chaud, nous serions  notre aise.

- Je ne veux pas! Je ne veux pas!

Elle s'tait carte d'un bond, avec l'pouvante de ces bras d'homme
qui se tendaient vers elle. Lui, l'appela grande bte, voulut la
rattraper. Mais, comme il la touchait  peine du bout des doigts,
elle poussa un cri, si dsespr, qu'il s'arrta, tout tremblant.

- Je t'ai fait du mal?

Elle ne rpondit pas tout de suite, tonne elle-mme de son cri,
souriant dj de sa peur.

- Non, laisse-moi, ne me tourmente pas... Qu'est-ce que nous
ferions, quand nous serions assis? J'aime mieux marcher.

Et elle ajouta, d'un air grave qui feignait de plaisanter:

- Tu sais bien que je cherche mon arbre.

Alors, il se mit  rire, offrant de chercher avec elle. Il se
faisait trs doux, pour ne pas l'effrayer davantage: car il voyait
qu'elle tait encore frissonnante, bien qu'elle et repris sa marche
lente,  son ct. C'tait dfendu, ce qu'ils allaient faire l, a
ne leur porterait pas chance; et il se sentait mu, comme elle,
d'une terreur dlicieuse, qui le secouait d'un tressaillement, 
chaque soupir lointain de la fort. L'odeur des arbres, le jour
verdtre qui tombait des hautes branches, le silence chuchotant des
broussailles, les emplissaient d'une angoisse, comme s'ils allaient,
au dtour du premier sentier, entrer dans un bonheur redoutable.

Et, pendant des heures, ils marchrent  travers les arbres. Ils
gardaient leur allure de promenade; ils changeaient  peine
quelques mots, ne se sparant pas une minute, se suivant au fond des
trous de verdure les plus noirs. D'abord, ils s'engagrent dans des
taillis dont les jeunes troncs n'avaient pas la grosseur d'un bras
d'enfant. Ils devaient les carter, s'ouvrir une route parmi les
pousses tendres qui leur bouchaient les yeux de la dentelle volante
de leurs feuilles. Derrire eux, leur sillage s'effaait, le
sentier, ouvert, se refermait; et ils avanaient au hasard, perdus,
rouls, ne laissant de leur passage que le balancement des hautes
branches. Albine, lasse de ne pas voir  trois pas, fut heureuse,
lorsqu'elle put sauter hors de ce buisson norme dont ils
cherchaient depuis longtemps le bout. Ils taient au milieu d'une
claircie de petits chemins; de tous cts, entre des haies vives,
se distribuaient des alles troites, tournant sur elles-mmes, se
coupant, se tordant, s'allongeant d'une faon capricieuse. Ils se
haussaient pour regarder par-dessus les haies; mais ils n'avaient
aucune hte pnible, ils seraient rests volontiers l, s'oubliant
en dtours continuels, gotant la joie de marcher toujours sans
arriver jamais, s'ils n'avaient eu devant eux la ligne fire des
hautes futaies. Ils entrrent enfin sous les futaies, religieusement,
avec une pointe de terreur sacre, comme on entre sous la vote
d'une glise. Les troncs, droits, blanchis de lichens, d'un gris
blafard de vieille pierre, montaient dmesurment, alignaient 
l'infini des enfoncements de colonnes. Au loin, des nefs se
creusaient, avec leurs bas-cts plus touffs; des nefs trangement
hardies, portes par des piliers trs minces, denteles, ouvrages,
si finement fouilles, qu'elles laissaient passer de toutes parts le
bleu du ciel. Un silence religieux tombait des ogives gantes; une
nudit austre donnait au sol l'usure des dalles, le durcissait,
sans une herbe, sem seulement de la poudre roussie des feuilles
mortes. Et ils coutaient la sonorit de leurs pas, pntrs de la
grandiose solitude de ce temple.

C'tait l certainement que devait se trouver l'arbre tant cherch,
dont l'ombre procurait la flicit parfaite. Ils le sentaient
proche, au charme qui coulait en eux, avec le demi-jour des hautes
votes. Les arbres leur semblaient des tres de bont, pleins de
force, pleins de silence, pleins d'immobilit heureuse. Ils les
regardaient un  un, ils les aimaient tous, ils attendaient de leur
souveraine tranquillit quelque aveu qui les ferait grandir comme
eux, dans la joie d'une vie puissante. Les rables, les frnes, les
charmes, les cornouillers, taient un peuple de colosses, une foule
d'une douceur fire, des bonshommes hroques qui vivaient de paix,
lorsque la chute d'un d'entre eux aurait suffi pour blesser et tuer
tout un coin du bois. Les ormes avaient des corps normes, des
membres gonfls, engorgs de sve,  peine cachs par les bouquets
lgers de leurs petites feuilles. Les bouleaux, les aunes, avec
leurs blancheurs de fille, cambraient des tailles minces,
abandonnaient au vent des chevelures de grandes desses, dj 
moiti mtamorphoses en arbres. Les platanes dressaient des torses
rguliers, dont la peau lisse, tatoue de rouge, semblait laisser
tomber des plaques de peinture caille. Les mlzes, ainsi qu'une
bande barbare, descendaient une pente, draps dans leurs sayons de
verdure tisse, parfums d'un baume fait de rsine et d'encens. Et
les chnes taient rois, les chnes immenses, ramasss carrment sur
leur ventre trapu, largissant des bras dominateurs qui prenaient
toute la place au soleil; arbres titans, foudroys, renverss dans
des poses de lutteurs invaincus, dont les membres pars plantaient 
eux seuls une fort entire.

N'tait-ce pas un de ces chnes gigantesques? Ou bien un de ces
beaux platanes, un de ces bouleaux blancs comme des femmes, un de
ces ormes dont les muscles craquaient? Albine et Serge s'enfonaient
toujours, ne sachant plus, noys au milieu de cette foule. Un
instant, ils crurent avoir trouv: ils taient au milieu d'un carr
de noyers, dans une ombre si froide, qu'ils en grelottaient. Plus
loin, ils eurent une autre motion, en entrant sous un petit bois de
chtaigniers, tout vert de mousse, avec des largissements de
branches bizarres, assez vastes pour y btir des villages suspendus.
Plus loin encore, Albine dcouvrit une clairire, o ils coururent
tous deux, haletants. Au centre d'un tapis d'herbe fine, un
caroubier mettait comme un croulement de verdure, une Babel de
feuillages, dont les ruines se couvraient d'une vgtation
extraordinaire. Des pierres restaient prises dans le bois, arraches
du sol par le flot montant de la sve. Les branches hautes se
recourbaient, allaient se planter au loin, entouraient le tronc
d'arches profondes, d'une population de nouveaux troncs, sans cesse
multiplis. Et sur l'corce, toute creve de dchirures saignantes,
des gousses mrissaient. Le fruit mme du monstre tait un effort
qui lui trouait la peau. Ils firent lentement le tour, entrrent
sous les branches tales o se croisaient les rues d'une ville,
fouillrent du regard les fentes bantes des racines dnudes. Puis,
ils s'en allrent, n'ayant pas senti l le bonheur surhumain qu'ils
cherchaient.

- O sommes-nous donc? demanda Serge.

Albine l'ignorait. Jamais elle n'tait venue de ce ct du parc. Ils
se trouvaient alors dans un bouquet de cytises et d'acacias, dont
les grappes laissaient couler une odeur trs douce, presque sucre.

- Nous voil perdus, murmura-t-elle avec un rire. Bien sr, je ne
connais pas ces arbres.

- Mais, reprit-il, le jardin a un bout, pourtant. Tu connais bien
le bout du jardin?

Elle un eut geste large.

- Non, dit-elle.

Ils restrent muets, n'ayant pas encore eu jusque-l une sensation
aussi heureuse de l'immensit du parc. Cela les ravissait, d'tre
seuls, au milieu d'un domaine si grand, qu'eux-mmes devaient
renoncer  en connatre les bords.

- Eh bien! nous sommes perdus, rpta Serge gaiement. C'est
meilleur, lorsqu'on ne sait pas o l'on va.

Il se rapprocha, humblement.

- Tu n'as pas peur?

- Oh! non. Il n'y a que toi et moi, dans le jardin... De qui veux-
tu que j'aie peur? Les murailles sont trop hautes. Nous ne les
voyons pas, mais elles nous gardent, comprends-tu?

Il tait tout prs d'elle. Il murmura:

- Tout  l'heure, tu as eu peur de moi.

Mais elle le regardait en face, sereine, sans un battement de
paupire.

- Tu me faisais du mal, rpondit-elle. Maintenant, tu as l'air trs
bon. Pourquoi aurais-je peur de toi?

- Alors, tu me permets de te prendre comme cela? Nous retournerons
sous les arbres.

- Oui. Tu peux me serrer, tu me fais plaisir. Et marchons
lentement, n'est-ce pas? pour ne pas retrouver notre chemin trop
vite.

Il lui avait pass un bras  la taille. Ce fut ainsi qu'ils
revinrent sous les hautes futaies, o la majest des votes ralentit
encore leur promenade de grands enfants qui s'veillaient  l'amour.
Elle se dit un peu lasse, elle appuya la tte contre l'paule de
Serge. Ni l'un ni l'autre pourtant ne parla de s'asseoir. Ils n'y
songeaient pas, cela les aurait drangs. Quelle joie pouvait leur
procurer un repos sur l'herbe, compare  la joie qu'ils gotaient
en marchant toujours, cte  cte? L'arbre lgendaire tait oubli.
Ils ne cherchaient plus qu' rapprocher leur visage, pour se sourire
de plus prs. Et c'taient les arbres, les rables, les ormes, les
chnes, qui leur soufflaient leurs premiers mots de tendresse, dans
leur ombre claire.

- Je t'aime! disait Serge d'une voix lgre qui soulevait les
petits cheveux dors des tempes d'Albine.

Il voulait trouver une autre parole, il rptait:

- Je t'aime! Je t'aime!

Albine coutait avec un beau sourire. Elle apprenait cette musique.

- Je t'aime! Je t'aime! soupirait-elle plus dlicieusement, de sa
voix perle de jeune fille.

Puis, levant ses yeux bleus, o une aube de lumire grandissait,
elle demanda:

- Comment m'aimes-tu?

Alors, Serge se recueillit. Les futaies avaient une douceur
solennelle, les nefs profondes gardaient le frisson des pas
assourdis du couple.

- Je t'aime plus que tout, rpondit-il. Tu es plus belle que tout
ce que je vois le matin en ouvrant ma fentre. Quand je te regarde,
tu me suffis. Je voudrais n'avoir que toi, et je serais bien
heureux.

Elle baissait les paupires, elle roulait la tte comme berce.

- Je t'aime, continua-t-il. Je ne te connais pas, je ne sais qui tu
es, je ne sais d'o tu viens; tu n'es ni ma mre, ni ma soeur; et je
t'aime,  te donner tout mon coeur,  n'en rien garder pour le reste
du monde... Ecoute, j'aime tes joues soyeuses comme un satin, j'aime
ta bouche qui a une odeur de rose, j'aime tes yeux dans lesquels je
me vois avec mon amour, j'aime jusqu' tes cils, jusqu' ces petites
veines qui bleuissent la pleur de tes tempes... C'est pour te dire
que je t'aime, que je t'aime, Albine.

- Oui, je t'aime, reprit-elle. Tu as une barbe trs fine qui ne me
fait pas mal, lorsque j'appuie mon front sur ton cou. Tu es fort, tu
es grand, tu es beau. Je t'aime, Serge.

Un moment, ils se turent, ravis. Il leur semblait qu'un chant de
flte les prcdait, que leurs paroles leur venaient d'un orchestre
suave qu'ils ne voyaient point. Ils ne s'en allaient plus qu' tout
petits pas, penchs l'un vers l'autre, tournant sans fin entre les
troncs gigantesques. Au loin, le long des colonnades, il y avait des
coups de soleil couchant, pareils  un dfil de filles en robes
blanches, entrant dans l'glise, pour des fianailles, au sourd
ronflement des orgues.

- Et pourquoi m'aimes-tu? demanda de nouveau Albine.

Il sourit, il ne rpondit pas d'abord. Puis il dit:

- Je t'aime parce que tu es venue. Cela dit tout... Maintenant,
nous sommes ensemble, nous nous aimons. Il me semble que je ne
vivrais plus, si je ne t'aimais pas. Tu es mon souffle.

Il baissa la voix, parlant dans le rve.

- On ne sait pas cela tout de suite. a pousse en vous avec votre
coeur. Il faut grandir, il faut tre fort... Tu te souviens comme
nous nous aimions! Mais nous ne le disions pas. On est enfant, on
est bte. Puis, un beau jour, cela devient trop clair, cela vous
chappe... Va, nous n'avons pas d'autre affaire; nous nous aimons
parce que c'est notre vie de nous aimer.

Albine, la tte renverse, les paupires compltement fermes,
retenait son haleine. Elle gotait le silence encore chaud de cette
caresse de paroles.

- M'aimes-tu? M'aimes-tu? balbutia-t-elle, sans ouvrir les yeux.

Lui, resta muet, trs malheureux, ne trouvant plus rien  dire, pour
lui montrer qu'il l'aimait. Il promenait lentement le regard sur son
visage rose, qui s'abandonnait comme endormi; les paupires avaient
une dlicatesse de soie vivante; la bouche faisait un pli adorable,
humide d'un sourire; le front tait une puret, noye d'une ligne
dore  la racine des cheveux. Et lui, aurait voulu donner tout son
tre dans le mot qu'il sentait sur ses lvres, sans pouvoir le
prononcer. Alors, il se pencha encore, il parut chercher  quelle
place exquise de ce visage il poserait le mot suprme. Puis, il ne
dit rien, il n'eut qu'un petit souffle. Il baisa les lvres
d'Albine.

- Albine, je t'aime!

- Je t'aime Serge!

Et ils s'arrtrent, frmissants de ce premier baiser. Elle avait
ouvert les yeux trs grands. Il restait la bouche lgrement
avance. Tous deux, sans rougir, se regardaient. Quelque chose de
puissant, de souverain les envahissait; c'tait comme une rencontre
longtemps attendue, dans laquelle ils se revoyaient grandis, faits
l'un pour l'autre,  jamais lis. Ils s'tonnrent un instant,
levrent les regards vers la vote religieuse des feuillages,
parurent interroger le peuple paisible des arbres, pour retrouver
l'cho de leur baiser. Mais, en face de la complaisance sereine de
la futaie, ils eurent une gaiet d'amoureux impunis, une gaiet
prolonge, sonnante, toute pleine de l'closion bavarde de leur
tendresse.

- Ah! conte-moi les jours o tu m'as aime. Dis-moi tout...
M'aimais-tu, lorsque tu dormais sur ma main? M'aimais-tu, la fois
que je suis tombe du cerisier, et que tu tais en bas, si ple, les
bras tendus? M'aimais-tu, au milieu des prairies, quand tu me
prenais  la taille pour me faire sauter les ruisseaux?

- Tais-toi, laisse-moi dire. Je t'ai toujours aime... Et toi,
m'aimais-tu? M'aimais-tu?

Jusqu' la nuit, ils vcurent de ce mot aimer qui, sans cesse,
revenait avec une douceur nouvelle. Ils le cherchaient, le
ramenaient dans leurs phrases, le prononaient hors de propos, pour
la seule joie de le prononcer. Serge ne songea pas  mettre un
second baiser sur les lvres d'Albine. Cela suffisait  leur
ignorance, de garder l'odeur du premier. Ils avaient retrouv leur
chemin, sans s'tre soucis des sentiers le moins du monde. Comme
ils sortaient de la fort, le crpuscule tait tomb, la lune se
levait, jaune, entre les verdures noires. Et ce fut un retour
adorable, au milieu du parc, avec cet astre discret qui les
regardait par tous les trous des grands arbres. Albine disait que la
lune les suivait. La nuit tait trs douce, chaude d'toiles. Au
loin, les futaies avaient un grand murmure, que Serge coutait, en
songeant: "Elles causent de nous."

Lorsqu'ils traversrent le parterre, ils marchrent dans un parfum
extraordinairement doux, ce parfum que les fleurs ont la nuit, plus
alangui, plus caressant, qui est comme la respiration mme de leur
sommeil.

- Bonne nuit, Serge.

- Bonne nuit, Albine.

Ils s'taient pris les mains, sur le palier du premier tage, sans
entrer dans la chambre, o ils avaient l'habitude de se souhaiter le
bonsoir. Ils ne s'embrassrent pas. Quand il fut seul, assis au bord
de son lit, Serge couta longuement Albine qui se couchait, en haut,
au-dessus de sa tte. Il tait las d'un bonheur qui lui endormait
les membres.





XII.

Mais, les jours suivants, Albine et Serge restrent embarrasss l'un
devant l'autre. Ils vitrent de faire aucune allusion  leur
promenade sous les arbres. Ils n'avaient pas chang un baiser, ils
ne s'taient pas dit qu'ils s'aimaient. Ce n'tait point une honte
qui les empchait de parler, mais une crainte, une peur de gter
leur joie. Et, lorsqu'ils n'taient plus ensemble, ils ne vivaient
que du bon souvenir; ils s'y enfonaient, ils revivaient les heures
qu'ils avaient passes, les bras  la taille,  se caresser le
visage de leur haleine. Cela avait fini par leur donner une grosse
fivre. Ils se regardaient, les yeux meurtris, trs tristes, causant
de choses qui ne les intressaient pas. Puis, aprs de longs
silences, Serge demandait  Albine d'une voix inquite:

- Tu es souffrante?

Mais elle hochait la tte; elle rpondait:

- Non, non. C'est toi qui ne te portes pas bien. Tes mains brlent.

Le parc leur causait une sourde inquitude qu'ils ne s'expliquaient
pas. Il y avait un danger au dtour de quelque sentier, qui les
guettait, qui les prendrait  la nuque pour les renverser par terre
et leur faire du mal. Jamais ils n'ouvraient la bouche de ces
choses; mais,  certains regards poltrons, ils se confessaient cette
angoisse, qui les rendait singuliers, comme ennemis. Cependant, un
matin, Albine hasarda, aprs une longue hsitation:

- Tu as tort de rester toujours enferm. Tu retomberas malade.

Serge eut un rire gn.

- Bah! murmura-t-il, nous sommes alls partout, nous connaissons
tout le jardin.

Elle dit non de la tte; puis, elle rpta trs bas

- Non, non... Nous ne connaissons pas les rochers, nous ne sommes
pas alls aux sources. C'est l que je me chauffais, l'hiver. Il y a
des coins o les pierres elles-mmes semblent vivre.

Le lendemain, sans avoir ajout un mot, ils sortirent. Ils montrent
 gauche, derrire la grotte o dormait la femme de marbre. Comme
ils posaient le pied sur les premires pierres, Serge dit:

- a nous avait laiss un souci. Il faut voir partout. Peut-tre
serons-nous tranquilles aprs.

La journe tait touffante, d'une chaleur lourde d'orage. Ils
n'avaient pas os se prendre  la taille. Ils marchaient l'un
derrire l'autre, tout brlants de soleil. Elle profita d'un
largissement du sentier pour le laisser passer devant elle; car
elle tait inquite par son haleine, elle souffrait de le sentir
derrire son dos, si prs de ses jupes. Autour d'eux, les rochers
s'levaient par larges assises; des rampes douces tageaient des
champs d'immenses dalles, hrisss d'une rude vgtation. Ils
rencontrrent d'abord des gents d'or, des nappes de thym, des
nappes de sauge, des nappes de lavande, toutes les plantes
balsamiques, et les genvriers pres, et les romarins amers, d'une
odeur si forte qu'elle les grisait. Aux deux cts du chemin, des
houx, par moments, faisaient des haies, qui ressemblaient  des
ouvrages dlicats de serrurerie,  des grilles de bronze noir, de
fer forg, de cuivre poli, trs compliques d'ornements, trs
fleuries de rosaces pineuses. Puis, il leur fallut traverser un
bois de pins, pour arriver aux sources; l'ombre maigre pesait 
leurs paules comme du plomb; les aiguilles sches craquaient 
terre, sous leurs pieds, avec une lgre poussire de rsine, qui
achevait de leur brler les lvres.

- Ton jardin ne plaisante pas, par ici, dit Serge en se tournant
vers Albine.

Ils sourirent. Ils taient au bord des sources. Ces eaux claires
furent un soulagement pour eux. Elles ne se cachaient pourtant pas
sous des verdures, comme les sources des plaines, qui plantent
autour d'elles d'pais feuillages, afin de dormir paresseusement 
l'ombre. Elles naissaient en plein soleil, dans un trou du roc, sans
un brin d'herbe qui verdit leur eau bleue. Elles paraissaient
d'argent, toutes trempes de la grande lumire. Au fond d'elles, le
soleil tait sur le sable, en une poussire de clart vivante qui
respirait. Et, du premier bassin, elles s'en allaient, elles
allongeaient des bras d'une blancheur pure; elles rebondissaient,
pareilles  des nudits joueuses d'enfant; elles tombaient
brusquement en une chute, dont la courbe molle semblait renverser un
torse de femme, d'une chair blonde.

- Trempe tes mains, cria Albine. Au fond, l'eau est glace.

En effet, ils purent se rafrachir les mains. Ils se jetrent de
l'eau au visage; ils restrent l, dans la bue de pluie qui montait
des nappes ruisselantes. Le soleil tait comme mouill.

- Tiens, regarde! cria de nouveau Albine. Voil le parterre, voil
les prairies, voil la fort.

Un moment, ils regardrent le Paradou tal  leurs pieds.

- Et tu vois, continua-t-elle, on n'aperoit pas le moindre bout de
muraille. Tout le pays est  nous, jusqu'au bord du ciel.

Ils s'taient, enfin, pris  la taille, sans le savoir, d'un geste
rassur et confiant. Les sources calmaient leur fivre. Mais, comme
ils s'loignaient, Albine parut cder  un souvenir; elle ramena
Serge, en disant:

- L, au bas des rochers, j'ai vu la muraille, une fois. Il y a
longtemps.

- Mais on ne voit rien, murmura Serge, lgrement ple.

- Si, si... Elle doit tre derrire l'avenue des marronniers, aprs
ces broussailles.

Puis, sentant le bras de Serge qui la serrait plus nerveusement,
elle ajouta:

- Je me trompe peut-tre... Pourtant, je me rappelle que je l'ai
trouve tout d'un coup devant moi, en sortant de l'alle. Elle me
barrait le chemin, si haute, que j'en ai eu peur... Et,  quelques
pas de l, j'ai t bien surprise. Elle tait creve, elle avait un
trou norme, par lequel on apercevait tout le pays d' ct.

Serge la regarda, avec une supplication inquite dans les yeux. Elle
eut un haussement d'paules pour le rassurer.

- Oh! mais j'ai bouch le trou! Va, je te l'ai dit, nous sommes
bien seuls... Je l'ai bouch tout de suite. J'avais mon couteau.
J'ai coup des ronces, j'ai roul de grosses pierres. Je dfie bien
 un moineau de passer... Si tu veux, nous irons voir, un de ces
jours. a te tranquillisera.

Il dit non de la tte. Puis, ils s'en allrent, se tenant  la
taille; mais ils taient redevenus anxieux. Serge abaissait des
regards de ct sur le visage d'Albine, qui souffrait, les paupires
battantes,  tre ainsi regarde. Tous deux auraient voulu
redescendre, s'viter le malaise d'une promenade plus longue. Et,
malgr eux, comme cdant  une force qui les poussait, ils
tournrent un rocher, ils arrivrent sur un plateau, o les
attendait de nouveau l'ivresse du grand soleil. Ce n'tait plus
l'heureuse langueur des plantes aromatiques, le musc du thym,
l'encens de la lavande. Ils crasaient des herbes puantes:
l'absinthe, d'une griserie amre; la rue, d'une odeur de chair
ftide; la valriane, brlante, toute trempe de sa sueur
aphrodisiaque. Des mandragores, des cigus, des hellbores, des
belladones, montait un vertige  leurs tempes, un assoupissement,
qui les faisait chanceler aux bras l'un de l'autre, le coeur sur les
lvres.

- Veux-tu que je te prenne? demanda Serge  Albine, en la sentant
s'abandonner contre lui.

Il la serrait dj entre ses deux bras. Mais elle se dgagea,
respirant fortement.

- Non, tu m'touffes, dit-elle. Laisse. Je ne sais ce que j'ai. La
terre remue sous mes pieds... Vois-tu, c'est l que j'ai mal.

Elle lui prit une main qu'elle posa sur sa poitrine. Alors, lui,
devint tout blanc. Il tait plus dfaillant qu'elle. Et tous deux
avaient des larmes au bord des yeux, de se voir ainsi, sans trouver
de remde  leur grand malheur. Allaient-ils donc mourir l, de ce
mal inconnu?

- Viens  l'ombre, viens t'asseoir, dit Serge. Ce sont ces plantes
qui nous tuent, avec leurs odeurs.

Il la conduisit par le bout des doigts, car elle tressaillait,
lorsqu'il lui touchait seulement le poignet. Le bois d'arbres verts
o elle s'assit tait fait d'un beau cdre, qui largissait  plus
de dix mtres les toits plats de ses branches. Puis, en arrire,
poussaient les essences bizarres des conifres; les cupressus au
feuillage mou et plat comme une paisse guipure; les abis, droits
et graves, pareils  d'anciennes pierres sacres, noires encore du
sang des victimes; les taxus, dont les robes sombres se frangeaient
d'argent; toutes les plantes  feuillage persistant, d'une
vgtation trapue,  la verdure fonce de cuir verni, clabousse de
jaune et de rouge, si puissante, que le soleil glissait sur elle
sans l'assouplir. Un araucaria surtout tait trange, avec ses
grands bras rguliers, qui ressemblaient  une architecture de
reptiles, ents les uns sur les autres, hrissant leurs feuilles
imbriques comme des cailles de serpents en colre. L, sous ces
ombrages lourds, la chaleur avait un sommeil voluptueux. L'air
dormait, sans un souffle, dans une moiteur d'alcve. Un parfum
d'amour oriental, le parfum des lvres peintes de la Sunamite,
s'exhalait des bois odorants.

- Tu ne t'assois pas? dit Albine.

Et elle s'cartait un peu, pour lui faire place. Mais lui, recula,
se tint debout. Puis, comme elle l'invitait de nouveau, il se laissa
glisser sur les genoux,  quelques pas. Il murmurait:

- Non, j'ai plus de fivre que toi, je te brlerais... Ecoute, si
je n'avais pas peur de te faire du mal, je te prendrais dans mes
bras, si fort, si fort, que nous ne sentirions plus nos souffrances.

Il se trana sur les genoux, il s'approcha un peu.

- Oh! t'avoir dans mes bras, t'avoir dans ma chair... Je ne pense
qu' cela. La nuit, je m'veille, serrant le vide, serrant ton rve.
Je voudrais ne te prendre d'abord que par le bout du petit doigt;
puis, je t'aurais tout entire, lentement, jusqu' ce qu'il ne reste
rien de toi, jusqu' ce que tu sois devenue mienne, de tes pieds au
dernier de tes cils. Je te garderais toujours. Ce doit tre un bien
dlicieux, de possder ainsi ce qu'on aime. Mon coeur fondrait dans
ton coeur.

Il s'approcha encore. Il aurait touch le bord de ses jupes, s'il
avait allong les mains.

- Mais, je ne sais pas, je me sens loin de toi... Il y a quelque
mur entre nous que mes poings ferms ne sauraient abattre. Je suis
fort pourtant, aujourd'hui; je pourrais te lier de mes bras, te
jeter sur mon paule, t'emporter comme une chose  moi. Et ce n'est
pas cela. Je ne t'aurais pas assez. Quand mes mains te prennent,
elles ne tiennent qu'un rien de ton tre... O es-tu donc tout
entire, pour que j'aille t'y chercher?

Il tait tomb sur les coudes, prostern, dans une attitude crase
d'adoration. Il posa un baiser au bord de la jupe d'Albine. Alors,
comme si elle avait reu ce baiser sur la peau, elle se leva toute
droite. Elle portait les mains  ses tempes, affole, balbutiante.

- Non, je t'en supplie, marchons encore.

Elle ne fuyait pas. Elle se laissait suivre par Serge, lentement,
perdument, les pieds butant contre les racines, la tte toujours
entre les mains, pour touffer la clameur qui montait en elle. Et
quand ils sortirent du petit bois, ils firent quelques pas sur des
gradins de rocher, o s'accroupissait tout un peuple ardent de
plantes grasses. C'tait un rampement, un jaillissement de btes
sans nom entrevues dans un cauchemar, de monstres tenant de
l'araigne, de la chenille, du cloporte, extraordinairement grandis,
 peau nue et glauque,  peau hrisse de duvets immondes, tranant
des membres infirmes, des jambes avortes, des bras casss, les uns
ballonns comme des ventres obscnes, les autres avec des chines
grossies d'un pullulement de gibbosits, d'autres dgingands, en
loques, ainsi que des squelettes aux charnires rompues. Les
mamillaria entassaient des pustules vivantes, un grouillement de
tortues verdtres, terriblement barbues de longs crins plus durs que
des pointes d'acier. Les chinocactus, montrant davantage de peau,
ressemblaient  des nids de jeunes vipres noues. Les chinopsis
n'taient qu'une bosse, une excroissance au poil roux, qui faisait
songer  quelque insecte gant roul en boule. Les opuntias
dressaient en arbres leurs feuilles charnues, poudres d'aiguilles
rougies, pareilles  des essaims d'abeilles microscopiques,  des
bourses pleines de vermine et dont les mailles crevaient. Les
gastrias largissaient des pattes de grands faucheux renverss, aux
membres noirtres, pointills, stris, damasss. Les cereus
plantaient des vgtations honteuses, des polypiers normes,
maladies de cette terre trop chaude, dbauches d'une sve
empoisonne. Mais les alos surtout panouissaient en foule leurs
coeurs de plantes pmes; il y en avait de tous les verts, de
tendres, de puissants, de jauntres, de gristres, de bruns
clabousss de rouille, de verts foncs bords d'or ple; il y en
avait de toutes les formes, aux feuilles larges dcoupes comme des
coeurs, aux feuilles minces semblables  des lames de glaive, les
uns dentels d'pines, les autres finement ourls; d'normes portant
 l'cart le haut bton de leurs fleurs, d'o pendaient des colliers
de corail rose; de petits pousss en tas sur une tige, ainsi que des
floraisons charnues, dardant de toutes parts des langues agiles de
couleuvre.

- Retournons  l'ombre, implora Serge. Tu t'assoiras comme tout 
l'heure, et je me mettrai  genoux, et je te parlerai.

Il pleuvait l de larges gouttes de soleil. L'astre y triomphait, y
prenait la terre nue, la serrait contre l'embrasement de sa
poitrine. Dans l'tourdissement de la chaleur, Albine chancela, se
tourna vers Serge.

- Prends-moi, dit-elle d'une voix mourante.

Ds qu'ils se touchrent, ils s'abattirent, les lvres sur les
lvres, sans un cri. Il leur semblait tomber toujours, comme si le
roc se ft enfonc sous eux, indfiniment. Leurs mains errantes
cherchaient sur leur visage, sur leur nuque, descendaient le long de
leurs vtements. Mais c'tait une approche si pleine d'angoisse,
qu'ils se relevrent presque aussitt, exasprs, ne pouvant aller
plus loin dans le contentement de leurs dsirs. Et ils s'enfuirent,
chacun par un sentier diffrent. Serge courut jusqu'au pavillon, se
jeta sur son lit, la tte en feu, le coeur au dsespoir. Albine ne
rentra qu' la nuit, aprs avoir pleur toutes ses larmes, dans un
coin du jardin. Pour la premire fois, ils ne revenaient pas
ensemble, las de la joie des longues promenades. Pendant trois
jours, ils se boudrent. Ils taient horriblement malheureux.





XIII.

Cependant,  cette heure, le parc entier tait  eux. Ils en avaient
pris possession, souverainement. Pas un coin de terre qui ne leur
appartint. C'tait pour eux que le bois de roses fleurissait, que le
parterre avait des odeurs douces, alanguies, dont les bouffes les
endormaient, la nuit, par leurs fentres ouvertes. Le verger les
nourrissait, emplissait de fruits les jupes d'Albine, les
rafrachissait de l'ombre musque de ses branches, sous lesquelles
il faisait si bon djeuner, aprs le lever du soleil. Dans les
prairies, ils avaient les herbes et les eaux: les herbes qui
largissaient indfiniment leur royaume, en droulant sans cesse
devant eux des tapis de soie; les eaux qui taient la meilleure de
leurs joies, leur grande puret, leur grande innocence, le
ruissellement de fracheur o ils aimaient  tremper leur jeunesse.
Ils possdaient la fort, depuis les chnes normes que dix hommes
n'auraient pu embrasser, jusqu'aux bouleaux minces qu'un enfant
aurait cass d'un effort; la fort avec tous ses arbres, toute son
ombre, ses avenues, ses clairires, ses trous de verdure, inconnus
aux oiseaux eux-mmes; la fort dont ils disposaient  leur guise,
comme d'une tente gante, pour y abriter,  l'heure de midi, leur
tendresse ne du matin. Ils rgnaient partout, mme sur les rochers,
sur les sources, sur ce sol terrible, aux plantes monstrueuses, qui
avait tressailli sous le poids de leurs corps, et qu'ils aimaient,
plus que les autres couches molles du jardin, pour l'trange frisson
qu'ils y avaient got. Ainsi, maintenant, en face,  gauche, 
droite, ils taient les matres, ils avaient conquis leur domaine,
ils marchaient au milieu d'une nature amie, qui les connaissait, les
saluant d'un rire au passage, s'offrant  leurs plaisirs, en
servante soumise. Et ils jouissaient encore du ciel, du large pan
bleu tal au-dessus de leurs ttes; les murailles ne l'enfermaient
pas, mais il appartenait  leurs yeux, il entrait dans leur bonheur
de vivre, le jour avec son soleil triomphant, la nuit avec sa pluie
chaude d'toiles. Il les ravissait  toutes les minutes de la
journe, changeant comme une chair vivante, plus blanc au matin
qu'une fille  son lever, dor  midi d'un dsir de fcondit, pm
le soir dans la lassitude heureuse de ses tendresses. Jamais il
n'avait le mme visage. Chaque soir, surtout, il les merveillait, 
l'heure des adieux. Le soleil glissant  l'horizon trouvait toujours
un nouveau sourire. Parfois, il s'en allait, au milieu d'une paix
sereine, sans un nuage, noy peu  peu dans un bain d'or. D'autres
fois, il clatait en rayons de pourpre, il crevait sa robe de
vapeur, s'chappait en ondes de flammes qui barraient le ciel de
queues de comtes gigantesques, dont les chevelures incendiaient les
cimes des hautes futaies. Puis, c'taient, sur des plages de sable
rouge, sur des bancs allongs de corail rose, un coucher d'astre
attendri, soufflant un  un ses rayons; ou encore un coucher
discret, derrire quelque gros nuage, drap comme un rideau d'alcve
de soie grise, ne montrant qu'une rougeur de veilleuse, au fond de
l'ombre croissante; ou encore un coucher passionn, des blancheurs
renverses, peu  peu saignantes sous le disque embras qui les
mordait, finissant par rouler avec lui derrire l'horizon, au milieu
d'un chaos de membres tordus qui s'croulait dans de la lumire.

Les plantes seules n'avaient pas fait leur soumission. Albine et
Serge marchaient royalement dans la foule des animaux qui leur
rendaient obissance. Lorsqu'ils traversaient le parterre, des vols
de papillons se levaient pour le plaisir de leurs yeux, les
ventaient de leurs ailes battantes, les suivaient comme le frisson
vivant du soleil, comme des fleurs envoles secouant leur parfum. Au
verger, ils se rencontraient, en haut des arbres, avec les oiseaux
gourmands; les pierrots, les pinsons, les loriots, les bouvreuils,
leur indiquaient les fruits les plus mrs, tout cicatriss des coups
de leur bec; et il y avait l un vacarme d'coliers en rcration,
une gaiet turbulente de maraude, des bandes effrontes qui venaient
voler des cerises  leurs pieds, pendant qu'ils djeunaient, 
califourchon sur les branches. Albine s'amusait plus encore dans les
prairies,  prendre les petites grenouilles vertes accroupies le
long des brins de jonc, avec leurs yeux d'or, leur douceur de btes
contemplatives; tandis que,  l'aide d'une paille sche, Serge
faisait sortir les grillons de leurs trous, chatouillait le ventre
des cigales pour les engager  chanter, ramassait des insectes
bleus, des insectes roses, des insectes jaunes, qu'il promenait
ensuite sur ses manches, pareils  des boutons de saphir, de rubis
et de topaze; puis, l tait la vie mystrieuse des rivires, les
poissons  dos sombre filant dans le vague de l'eau, les anguilles
devines au trouble lger des herbes, le frai s'parpillant au
moindre bruit comme une fume de sable noirtre, les mouches montes
sur de grands patins ridant la nappe morte de larges ronds argents,
tout ce pullulement silencieux qui les retenait le long des rives
leur donnait l'envie souvent de se planter, les jambes nues, au beau
milieu du courant, pour sentir le glissement sans fin de ces
millions d'existences. D'autres jours, les jours de langueur tendre,
c'tait sous les arbres de la fort, dans l'ombre sonore, qu'ils
allaient couter les srnades de leurs musiciens, la flte de
cristal des rossignols, la petite trompette argentine des msanges,
l'accompagnement lointain des coucous; ils s'merveillaient du vol
brusque des faisans, dont la queue mettait comme une raie de soleil
au milieu des branches; ils s'arrtaient, souriants, laissant passer
 quelques pas une bande joueuse de jeunes chevreuils, ou des
couples de cerfs srieux qui ralentissaient leur trot pour les
regarder. D'autres jours encore, lorsque le ciel brlait, ils
montaient sur les roches, ils prenaient plaisir aux nues de
sauterelles que leurs pieds faisaient lever des landes de thym, avec
le crpitement d'un brasier qui s'effare; les couleuvres droules
au bord des buissons roussis, les lzards allongs sur les pierres
chauffes  blanc, les suivaient d'un oeil amical; les flamants
roses, qui trempaient leurs pattes dans l'eau des sources, ne
s'envolaient pas  leur approche, rassurant par leur gravit
confiante les poules d'eau assoupies au milieu du bassin.

Cette vie du parc, Albine et Serge ne la sentaient grandir autour
d'eux que depuis le jour o ils s'taient senti vivre eux-mmes,
dans un baiser. Maintenant, elle les assourdissait par instants,
elle leur parlait une langue qu'ils n'entendaient pas, elle leur
adressait des sollicitations, auxquelles ils ne savaient comment
cder. C'tait cette vie, toutes ces voix et ces chaleurs d'animaux,
toutes ces odeurs et ces ombres de plantes, qui les troublaient, au
point de les fcher l'un contre l'autre. Et, cependant, ils ne
trouvaient dans le parc qu'une familiarit affectueuse. Chaque
herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou tait
une grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le
soleil seul avait rgn l, en matre libre, accrochant sa splendeur
 chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. Il le
voyait, tous les matins, sauter le mur de clture de ses rayons
obliques, s'asseoir d'aplomb  midi sur la terre pme, s'en aller
le soir,  l'autre bout, en un baiser d'adieu rasant les feuillages.
Aussi le jardin n'avait-il plus honte, il accueillait Albine et
Serge, comme il avait si longtemps accueilli le soleil, en bons
enfants avec lesquels on ne se gne pas. Les btes, les arbres, les
eaux, les pierres, restaient d'une extravagance adorable, parlant
tout haut, vivant tout nus, sans un secret, talant l'effronterie
innocente, la belle tendresse des premiers jours du monde. Ce coin
de nature riait discrtement des peurs d'Albine et de Serge, il se
faisait plus attendri, droulait sous leurs pieds ses couches de
gazon les plus molles, rapprochait les arbustes pour leur mnager
des sentiers troits. S'il ne les avait pas encore jets aux bras
l'un de l'autre, c'tait qu'il se plaisait  promener leurs dsirs,
 s'gayer de leurs baisers maladroits, sonnant sous les ombrages
comme des cris d'oiseaux courroucs. Mais eux, souffrant de la
grande volupt qui les entourait, maudissaient le jardin. L'aprs-
midi o Albine avait tant pleur,  la suite de leur promenade dans
les rochers, elle avait cri au Paradou, en le sentant si vivant et
si brlant autour d'elle:

- Si tu es notre ami, pourquoi nous dsoles-tu?





XIV.

Ds le lendemain, Serge se barricada dans sa chambre. L'odeur du
parterre l'exasprait. Il tira les rideaux de calicot, pour ne plus
voir le parc, pour l'empcher d'entrer chez lui. Peut-tre
retrouverait-il la paix de l'enfance, loin de ces verdures, dont
l'ombre tait comme un frlement sur sa peau. Puis, dans leurs
longues heures de tte--tte, Albine et lui ne parlrent plus ni
des roches, ni des eaux, ni des arbres, ni du ciel. Le Paradou
n'existait plus. Ils tchaient de l'oublier. Et ils le sentaient
quand mme l, tout-puissant, norme, derrire les rideaux minces;
des odeurs d'herbe pntraient par les fentes des boiseries; des
voix prolonges faisaient sonner les vitres; toute la vie du dehors
riait, chuchotait, embusque sous les fentres. Alors, plissants,
ils haussaient la voix, ils cherchaient quelque distraction qui leur
permt de ne pas entendre.

- Tu n'a pas vu? dit Serge un matin, dans une de ces heures de
trouble; il y a l, au-dessus de la porte, une femme peinte qui te
ressemble.

Il riait bruyamment. Et ils revinrent aux peintures; ils tranrent
de nouveau la table le long des murs, cherchant  s'occuper.

- Oh! non, murmura Albine, elle est bien plus grosse que moi. Puis,
on ne peut pas savoir: elle est si drlement couche, la tte en
bas!

Ils se turent. De la peinture dteinte, mange par le temps, se
levait une scne qu'ils n'avaient point encore aperue. C'tait une
rsurrection de chairs tendres sortant du gris de la muraille, une
image ravive, dont les dtails semblaient reparatre un  un, dans
la chaleur de l't. La femme couche se renversait sous l'treinte
d'un faune aux pieds de bouc. On distinguait nettement les bras
rejets, le torse abandonn, la taille roulante de cette grande
fille nue, surprise sur des gerbes de fleurs, fauches par de petits
Amours, qui, la faucille en main, ajoutaient sans cesse  la couche
de nouvelles poignes de roses. On distinguait aussi l'effort du
faune, sa poitrine soufflante qui s'abattait. Puis,  l'autre bout,
il n'y avait plus que les deux pieds de la femme, lancs en l'air,
s'envolant comme deux colombes roses.

- Non, rpta Albine, elle ne me ressemble pas... Elle est laide.

Serge ne dit rien. Il regardait la femme, il regardait Albine, ayant
l'air de comparer. Celle-ci retroussa une de ses manches jusqu'
l'paule, pour montrer qu'elle avait le bras plus blanc. Et ils se
turent une seconde fois, revenant  la peinture, ayant sur les
lvres des questions qu'ils ne voulaient pas se faire. Les larges
yeux bleus d'Albine se posrent un instant sur les yeux gris de
Serge, o luisait une flamme.

- Tu as donc repeint toute la chambr? s'cria-t-elle, en sautant
de la table. On dirait que ce monde-l se rveille.

Ils se mirent  rire, mais d'un rire inquiet, avec des coups d'oeil
jets aux Amours qui polissonnaient et aux grandes nudits talant
des corps presque entiers. Ils voulurent tout revoir, par bravade,
s'tonnant  chaque panneau, s'appelant pour se montrer des membres
de personnages qui n'taient certainement pas l le mois pass.
C'taient des reins souples plis sur des bras nerveux, des jambes
se dessinant jusqu'aux hanches, des femmes reparues dans des
embrassades d'hommes, dont les mains largies ne serraient
auparavant que le vide. Les Amours de pltre de l'alcve semblaient
eux-mmes se culbuter avec une effronterie plus libre. Et Albine ne
parlait plus d'enfants qui jouaient, Serge ne hasardait plus des
hypothses  voix haute. Ils devenaient graves, ils s'attardaient
devant les scnes, souhaitant que la peinture retrouvt d'un coup
tout son clat, alanguis et troubls davantage par les derniers
voiles qui cachaient les crudits des tableaux. Ces revenants de la
volupt achevaient de leur apprendre la science d'aimer.

Mais Albine s'effraya. Elle chappa  Serge dont elle sentait le
souffle plus chaud sur son cou. Elle vint s'asseoir  un bout du
canap, en murmurant:

- Ils me font peur,  la fin. Les hommes ressemblent  des bandits,
les femmes ont des yeux mourants de personnes qu'on tue.

Serge se mit  quelques pas d'elle, dans un fauteuil, parlant
d'autre chose. Ils taient trs las tous les deux, comme s'ils
avaient fait une longue course. Et ils prouvaient un malaise, 
croire que les peintures les regardaient. Les grappes d'Amours
roulaient hors des lambris, avec un tapage de chairs amoureuses, une
dbandade de gamins honts leur jetant leurs fleurs, les menaants
de les lier ensemble,  l'aide des faveurs bleues dont ils
enchanaient troitement deux amants, dans un coin du plafond. Les
couples s'animaient, droulaient l'histoire de cette grande fille
nue aime d'un faune, qu'ils pouvaient reconstruire depuis le guet
du faune derrire un buisson de roses, jusqu' l'abandon de la
grande fille au milieu des roses effeuilles. Est-ce qu'ils allaient
tous descendre? N'tait-ce pas eux qui soupiraient dj, et dont
l'haleine emplissait la chambre de l'odeur d'une volupt ancienne?

- On touffe, n'est-ce pas? dit Albine. J'ai eu beau donner de
l'air, la chambre a toujours senti le vieux.

- L'autre nuit, raconta Serge, j'ai t rveill par un parfum si
pntrant, que je t'ai appele, croyant que tu venais d'entrer dans
la chambre. On aurait dit la tideur de tes cheveux, lorsque tu
piques dedans des brins d'hliotrope... Les premiers jours, cela
arrivait de loin, comme un souvenir d'odeur. Mais  prsent, je ne
puis plus dormir, l'odeur grandit jusqu' me suffoquer. Le soir
surtout, l'alcve est si chaude que je finirai par coucher sur le
canap.

Albine mit un doigt  ses lvres, murmurant:

- C'est la morte, tu sais, celle qui a vcu ici.

Ils allrent flairer l'alcve plaisantant, trs srieux au fond.
Assurment, jamais l'alcve n'avait exhal une senteur si
troublante. Les murs semblaient encore frissonnants d'un frlement
de jupe musque. Le parquet avait gard la douceur embaume de deux
pantoufles de satin tombes devant le lit. Et, sur le lit lui-mme,
contre le bois du chevet, Serge prtendait retrouver l'empreinte
d'une petite main, qui avait laiss l son parfum persistant de
violette. De tous les meubles,  cette heure, se levait le fantme
odorant de la morte.

- Tiens! voil le fauteuil o elle devait s'asseoir, cria Albine.
On sent ses paules, dans le dossier.

Et elle s'assit elle-mme, elle dit  Serge de se mettre  genoux
pour lui baiser la main.

- Tu te souviens, le jour o je t'ai reu, en te disant: "Bonjour,
mon cher seigneur..." Mais ce n'tait pas tout, n'est-ce pas? Il lui
baisait les mains, quand ils avaient referm la porte... Les voil,
mes mains. Elles sont  toi.

Alors, ils tentrent de recommencer leurs anciens jeux, pour oublier
le Paradou dont ils entendaient le grand rire croissant, pour ne
plus voir les peintures, pour ne plus cder aux langueurs de
l'alcve. Albine faisait des mines, se renversait, riait de la
figure sotte que Serge avait  ses pieds.

- Gros bta, prends-moi la taille, dis-moi des choses aimables,
puisque tu es cens mon amoureux... Tu ne sais donc pas m'aimer?

Mais ds qu'il la tenait, qu'il la soulevait brutalement, elle se
dbattait, elle s'chappait, toute fche.

- Non, laisse-moi, je ne veux pas!... On meurt dans cette chambre.

A partir de ce jour, ils eurent peur de la chambre, de mme qu'ils
avaient peur du jardin. Leur dernier asile devenait un lieu
redoutable, o ils ne pouvaient se trouver ensemble, sans se
surveiller d'un regard furtif. Albine n'y entrait presque plus; elle
restait sur le seuil, la porte grande ouverte derrire elle, comme
pour se mnager une fuite prompte.

Serge y vivait seul, dans une anxit douloureuse, touffant
davantage, couchant sur le canap, tchant d'chapper aux soupirs du
parc, aux odeurs des vieux meubles. La nuit, les nudits des
peintures lui donnaient des rves fous, dont il ne gardait au rveil
qu'une inquitude nerveuse. Il se crut malade de nouveau; sa sant
avait un dernier besoin pour se rtablir compltement, le besoin
d'une plnitude suprme, d'une satisfaction entire qu'il ne savait
o aller chercher. Alors, il passa ses journes, silencieux, les
yeux meurtris, ne s'veillant d'un lger tressaillement qu'aux
heures o Albine venait le voir. Ils demeuraient en face l'un de
l'autre,  se regarder gravement, avec de rares paroles trs douces,
qui les navraient. Les yeux d'Albine taient encore plus meurtris
que ceux de Serge, et ils l'imploraient.

Puis, au bout d'une semaine, Albine ne resta plus que quelques
minutes. Elle paraissait l'viter. Elle arrivait, toute soucieuse,
se tenait debout, avait hte de sortir. Quand il l'interrogeait, lui
reprochant de n'tre plus son amie, elle dtournait la tte, pour ne
pas avoir  rpondre. Jamais elle ne voulait lui conter l'emploi des
matines qu'elle vivait loin de lui. Elle secouait la tte d'un air
gn, parlait de sa paresse. S'il la pressait davantage, elle se
retirait d'un bond, lui jetait le soir un simple adieu au travers de
la porte. Cependant, lui, voyait bien qu'elle devait pleurer
souvent. Il suivait sur son visage les phases d'un espoir toujours
du, la continuelle rvolte d'un dsir acharn  se satisfaire.
Certains jours, elle tait mortellement triste, la face dcourage,
avec une marche lente qui hsitait  tenter plus longtemps la joie
de vivre. D'autres jours, elle avait des rires contenus, la figure
rayonnante d'une pense de triomphe, dont elle ne voulait pas parler
encore, les pieds inquiets, ne pouvant tenir en place, ayant hte de
courir  une dernire certitude. Et, le lendemain, elle retombait 
ses dsolations, pour se remettre  esprer le jour suivant. Mais ce
qu'il lui devint bientt impossible de cacher, ce fut une immense
fatigue, une lassitude qui lui brisait les membres. Mme aux
instants de confiance, elle flchissait, elle glissait au sommeil,
les yeux ouverts.

Serge avait cess de la questionner, comprenant qu'elle ne voulait
pas rpondre. Maintenant, ds qu'elle entrait, il la regardait avec
anxit, craignant qu'elle n'et plus la force un soir de revenir
jusqu' lui. O pouvait-elle se lasser ainsi? Quelle lutte de chaque
heure la rendait si dsole et si heureuse? Un matin, un lger pas
qu'il entendit sous ses fentres le fit tressaillir. Ce ne pouvait
tre un chevreuil qui se hasardait de la sorte. Il connaissait trop
bien ce pas rythm dont les herbes n'avaient pas  souffrir. Albine
courait sans lui le Paradou. C'tait du Paradou qu'elle lui
rapportait des dcouragements, qu'elle lui rapportait des
esprances, tout ce combat, toute cette lassitude dont elle se
mourait. Et il se doutait bien de ce qu'elle cherchait, seule, au
fond des feuillages, sans une parole, avec un enttement muet de
femme qui s'est jur de trouver. Ds lors, il couta son pas. Il
n'osait soulever le rideau, la suivre de loin  travers les
branches; mais il gotait une singulire motion, presque
douloureuse,  savoir si elle allait  gauche ou  droite, si elle
s'enfonait dans le parterre, et jusqu'o elle poussait ses courses.
Au milieu de la vie bruyante du parc, de la voix roulante des
arbres, du ruissellement des eaux, de la chanson continue des btes,
il distinguait le petit bruit de ses bottines, si nettement, qu'il
aurait pu dire si elle marchait sur le gravier des rivires, ou sur
la terre miette de la fort, ou sur les dalles des roches nues.
Mme il en arriva  reconnatre, au retour, les joies ou les
tristesses d'Albine au choc nerveux de ses talons. Ds qu'elle
montait l'escalier, il quittait la fentre, il ne lui avouait pas
qu'il l'avait ainsi accompagne partout. Mais elle avait d deviner
sa complicit, car elle lui contait ses recherches, dsormais, d'un
regard.

- Reste, ne sors plus, lui dit-il  mains jointes, un matin qu'il
la voyait essouffle encore de la ville. Tu me dsespres.

Elle s'chappa, irrite. Lui, commenait  souffrir davantage de ce
jardin tout sonore des pas d'Albine. Le petit bruit des bottines
tait une voix de plus qui l'appelait, une voix dominante dont le
retentissement grandissait en lui. Il se ferma les oreilles, il ne
voulut plus entendre, et le pas, au loin, gardait un cho, dans le
battement de son coeur. Puis, le soir, lorsqu'elle revenait, c'tait
tout le parc qui rentrait derrire elle, avec les souvenirs de leurs
promenades, le lent veil de leurs tendresses, au milieu de la
nature complice. Elle semblait plus grande, plus grave, comme mrie
par ses courses solitaires. Il ne restait rien en elle de l'enfant
joueuse, tellement qu'il claquait des dents parfois, en la
regardant,  la voir si dsirable.

Ce fut un jour, vers midi, que Serge entendit Albine revenir au
galop. Il s'tait dfendu de l'couter, lorsqu'elle tait partie.
D'ordinaire, elle ne rentrait que tard. Et il demeura surpris des
sauts qu'elle devait faire, allant droit devant elle, brisant les
branches qui barraient les sentiers. En bas, sous les fentres, elle
riait. Lorsqu'elle fut dans l'escalier, elle soufflait si fortement,
qu'il crut sentir la chaleur de son haleine sur son visage. Et elle
ouvrit la porte toute grande, elle cria:

- J'ai trouv!

Elle s'tait assise, elle rptait doucement, d'une voix suffoque:

- J'ai trouv! J'ai trouv!

Mais Serge lui mit la main sur les lvres, perdu, balbutiant:

- Je t'en prie, ne me dis rien. Je ne veux rien savoir. Cela me
tuerait, si tu parlais.

Alors, elle se tut, les yeux ardents, serrant les lvres pour que
les paroles n'en jaillissent pas malgr elle. Et elle resta dans la
chambre jusqu'au soir, cherchant le regard de Serge, lui confiant un
peu de ce qu'elle savait, ds qu'elle parvenait  le rencontrer.
Elle avait comme de la lumire sur la face. Elle sentait si bon,
elle tait si sonore de vie, qu'il la respirait, qu'elle entrait en
lui autant par l'oue que par la vue. Tous ses sens la buvaient. Et
il se dfendait dsesprment contre cette lente possession de son
tre.

Le lendemain, lorsqu'elle fut descendue, elle s'installa de mme
dans la chambre.

- Tu ne sors pas? demanda-t-il, se sentant vaincu, si elle
demeurait l.

Elle rpondit que non, qu'elle ne sortirait plus. A mesure qu'elle
se dlassait, il la sentait plus forte, plus triomphante. Bientt
elle pourrait le prendre par le petit doigt, le mener  cette couche
d'herbe, dont son silence contait si haut la douceur. Ce jour-l,
elle ne parla pas encore, elle se contenta de l'attirer  ses pieds,
assis sur un coussin. Le jour suivant seulement, elle se hasarda 
dire:

- Pourquoi t'emprisonnes-tu ici? Il fait si bon sous les arbres!

Il se souleva, les bras tendus, suppliant. Mais elle riait.

- Non, non, nous n'irons pas, puisque tu ne veux pas... C'est cette
chambre qui a une si singulire odeur! Nous serions mieux dans le
jardin, plus  l'aise, plus  l'abri. Tu as tort d'en vouloir au
jardin.

Il s'tait remis  ses pieds, muet, les paupires baisses, avec des
frmissements qui lui couraient sur la face.

- Nous n'irons pas, reprit-elle, ne te fche pas. Mais est-ce que
tu ne prfres pas les herbes du parc  ces peintures? Tu te
rappelles tout ce que nous avons vu ensemble... Ce sont ces
peintures qui nous attristent. Elles sont gnantes,  nous regarder
toujours.

Et comme il s'abandonnait peu  peu contre elle, elle lui passa un
bras au cou, elle lui renversa la tte sur ses genoux, murmurant
encore,  voix plus basse:

- C'est comme cela qu'on serait bien, dans un coin que je connais.
L, rien ne nous troublerait. Le grand air gurirait ta fivre.

Elle se tut, sentant qu'il frissonnait. Elle craignait qu'un mot
trop vif ne le rendit  ses terreurs. Lentement, elle le conqurait,
rien qu' promener sur son visage la caresse bleue de son regard. Il
avait relev les paupires, il reposait sans tressaillements
nerveux, tout  elle.

- Ah! si tu savais! souffla-t-elle doucement  son oreille.

Elle s'enhardit, en voyant qu'il ne cessait pas de sourire.

- C'est un mensonge, ce n'est pas dfendu, murmura-t-elle. Tu es un
homme, tu ne dois pas avoir peur... Si nous allions l, et que
quelque danger me menat, tu me dfendrais, n'est-ce pas? Tu
saurais bien m'emporter  ton cou? Moi, je suis tranquille, quand je
suis avec toi... Vois donc comme tu as des bras forts. Est-ce qu'on
redoute quelque chose, lorsqu'on des bras aussi forts que les tiens!

D'une main, elle le flattait, longuement, sur les cheveux, sur la
nuque, sur les paules.

- Non, ce n'est pas dfendu, reprit-elle. Cette histoire-l est
bonne pour les btes. Ceux qui l'ont rpandue, autrefois, avaient
intrt  ce qu'on n'allt pas les dranger dans l'endroit le plus
dlicieux du jardin... Dis-toi que, ds que tu seras assis sur ce
tapis d'herbe, tu seras parfaitement heureux. Alors seulement nous
connatrons tout, nous serons les vrais matres... Ecoute-moi, viens
avec moi.

Il refusa de la tte, mais sans colre, en homme que ce jeu amusait.

Puis, au bout d'un silence, dsol de la voir bouder, voulant
qu'elle le caresst encore, il ouvrit enfin les lvres, il demanda:

- O est-ce?

Elle ne rpondit pas d'abord. Elle semblait regarder au loin.

- C'est l-bas, murmura-t-elle. Je ne puis pas t'indiquer. Il faut
suivre la longue alle, puis on tourne  gauche, et encore  gauche.
Nous avons d passer  ct vingt fois... Va, tu aurais beau
chercher, tu ne trouverais pas, si je ne t'y menais par la main.
Moi, j'irais tout droit, bien qu'il me soit impossible de
t'enseigner le chemin.

- Et qui t'a conduite?

- Je ne sais pas... Les plantes, ce matin-l, avaient toutes l'air
de me pousser de ce ct. Les branches longues me fouettaient par-
derrire, les herbes mnageaient des pentes, les sentiers
s'offraient d'eux-mmes. Et je crois que les btes s'en mlaient
aussi, car j'ai vu un cerf qui galopait devant moi comme pour
m'inviter  le suivre, tandis qu'un vol de bouvreuils allait d'arbre
en arbre, m'avertissant par de petits cris, lorsque j'tais tente
de prendre une mauvaise route.

- Et c'est trs beau?

De nouveau, elle ne rpondit pas. Une profonde extase noyait ses
yeux. Et quand elle put parler:

- Beau comme je ne saurais le dire... J'ai t pntre d'un tel
charme, que j'ai eu simplement conscience d'une joie sans nom,
tombant des feuillages, dormant sur les herbes. Et je suis revenue
en courant, pour te ramener avec moi, pour ne pas goter sans toi le
bonheur de m'asseoir dans cette ombre.

Elle lui reprit le cou entre ses bras, le suppliant ardemment, de
tout prs, les lvres presque sur ses lvres.

- Oh! tu viendras, balbutia-t-elle. Songe que je vivrais dsole,
si tu ne venais pas... C'est une envie que j'ai, un besoin lointain,
qui a grandi chaque jour, qui maintenant me fait souffrir. Tu ne
peux pas vouloir que je souffre?... Et quand mme tu devrais en
mourir, quand mme cette ombre nous tuerait tous les deux, est-ce
que tu hsiterais, est-ce que tu aurais le moindre regret? Nous
resterions couchs ensemble, au pied de l'arbre; nous dormirions
toujours, l'un contre l'autre. Cela serait trs bon, n'est-ce pas?

- Oui, oui, bgaya-t-il, gagn par l'affolement de cette passion
toute vibrante de dsir.

- Mais nous ne mourrons pas, continua-t-elle, haussant la voix,
avec un rire de femme victorieuse; nous vivrons pour nous aimer...
C'est un arbre de vie, un arbre sous lequel nous serons plus forts,
plus sains, plus parfaits. Tu verras, tout nous deviendra ais. Tu
pourras me prendre, ainsi que tu rvais de le faire, si troitement,
que pas un bout de mon corps ne sera hors de toi. Alors, j'imagine
quelque chose de cleste qui descendra en nous... Veux-tu?

Il plissait, il battait des paupires, comme si une grande clart
l'et gn.

- Veux-tu? Veux-tu? rpta-t-elle, plus brlante, dj souleve 
demi.

Il se mit debout, il la suivit, chancelant d'abord, puis attach 
sa taille, ne pouvant se sparer d'elle. Il allait o elle allait,
entran dans l'air chaud coulant de sa chevelure. Et comme il
venait un peu en arrire, elle se tournait  demi; elle avait un
visage tout luisant d'amour, une bouche et des yeux de tentation,
qui l'appelaient, avec un tel empire, qu'il l'aurait ainsi
accompagne, partout en chien fidle.





XV.

Ils descendirent, ils marchrent au milieu du jardin, sans que Serge
cesst de sourire. Il n'aperut les verdures que dans les miroirs
clairs des yeux d'Albine. Le jardin, en les voyant, avait eu comme
un rire prolong, un murmure satisfait volant de feuille en feuille,
jusqu'au bout des avenues les plus profondes. Depuis des journes,
il devait les attendre, ainsi lis  la taille, rconcilis avec les
arbres, cherchant sur les couches d'herbe leur amour perdu. Un chut
solennel courut sous les branches. Le ciel de deux heures avait un
assoupissement de brasier. Des plantes se haussaient pour les
regarder passer.

- Les entends-tu? demandait Albine  demi-voix. Elles se taisent
quand nous approchons. Mais, au loin, elles nous attendent, elles se
confient de l'une  l'autre le chemin qu'elles doivent nous
indiquer... Je t'avais bien dit que nous n'aurions pas  nous
inquiter des sentiers. Ce sont les arbres qui me montrent la route,
de leurs bras tendus.

En effet, le parc entier les poussait doucement. Derrire eux, il
semblait qu'une barrire de buissons se hrisst, pour les empcher
de revenir sur leurs pas; tandis que, devant eux, le tapis des
gazons se droulait, si aisment, qu'ils ne regardaient mme plus 
leurs pieds, s'abandonnant aux pentes douces des terrains.

- Et les oiseaux nous accompagnent, reprenait Albine. Ce sont des
msanges, cette fois. Les vois-tu?... Elles filent le long des
haies, elles s'arrtent  chaque dtour, pour veiller  ce que nous
ne nous garions pas. Ah! si nous comprenions leur chant, nous
saurions qu'elles nous invitent  nous hter.

Puis, elle ajoutait:

- Toutes les btes du parc sont avec nous. Ne les sens-tu pas? Il y
a un grand frlement qui nous suit: ce sont les oiseaux dans les
arbres, les insectes dans les herbes, les chevreuils et les cerfs
dans les taillis, et jusqu'aux poissons, dont les nageoires battent
les eaux muettes... Ne te retourne pas, cela les effrayerait; mais
je suis sre que nous avons un beau cortge.

Cependant, ils marchaient toujours, d'un pas sans fatigue. Albine ne
parlait que pour charmer Serge de la musique de sa voix. Serge
obissait  la moindre pression de la main d'Albine. Ils ignoraient
l'un et l'autre o ils passaient, certains d'aller droit o ils
voulaient aller. Et,  mesure qu'ils avanaient, le jardin se
faisait plus discret, retenait le soupir de ses ombrages, le
bavardage de ses eaux, la vie ardente de ses btes. Il n'y avait
plus qu'un grand silence frissonnant, une attente religieuse.

Alors, instinctivement, Albine et Serge levrent la tte. En face
d'eux tait un feuillage colossal. Et, comme ils hsitaient, un
chevreuil, qui les regardait de ses beaux yeux doux, sauta d'un bond
dans les taillis.

- C'est l, dit Albine.

Elle s'approcha la premire, la tte de nouveau tourne, tirant 
elle Serge; puis, ils disparurent derrire le frisson des feuilles
remues, et tout se calma. Ils entraient dans une paix dlicieuse.

C'tait, au centre, un arbre noy d'une ombre si paisse, qu'on ne
pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille gante, un
tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il tendait
au loin, pareilles  des membres protecteurs. Il semblait bon,
robuste, puissant, fcond; il tait le doyen du jardin, le pre de
la fort, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se
couchait chaque jour sur sa cime. De sa vote verte, tombait toute
la joie de la cration: des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux,
des gouttes de lumire, des rveils frais d'aurore, des tideurs
endormies de crpuscule. Sa sve avait une telle force, qu'elle
coulait de son corce; elle le baignait d'une bue de fcondation;
elle faisait de lui la virilit mme de la terre. Et il suffisait 
l'enchantement de la clairire. Les autres arbres, autour de lui,
btissaient le mur impntrable qui l'isolait au fond d'un
tabernacle de silence et de demi-jour; il n'y avait l qu'une
verdure, sans un coin de ciel, sans une chappe d'horizon, qu'une
rotonde, drape partout de la soie attendrie des feuilles, tendue 
terre du velours satin des mousses. On y entrait comme dans le
cristal d'une source, au milieu d'une limpidit verdtre, nappe
d'argent assoupie sous un reflet de roseaux. Couleurs, parfums,
sonorits, frissons, tout restait vague, transparent, innomm, pm
d'un bonheur allant jusqu' l'vanouissement des choses. Une
langueur d'alcve, une lueur de nuit d't mourant sur l'paule nue
d'une amoureuse, un balbutiement d'amour  peine distinct, tombant
brusquement  un grand spasme muet, tranaient dans l'immobilit des
branches que pas un souffle n'agitait. Solitude nuptiale, toute
peuple d'tres embrasss, chambre vide, o l'on sentait quelque
part, derrire des rideaux tirs, dans un accouplement ardent, la
nature assouvie aux bras du soleil. Par moments, les reins de
l'arbre craquaient; ses membres se raidissaient comme ceux d'une
femme en couches; la sueur de vie qui coulait de son corce pleuvait
plus largement sur les gazons d'alentour, exhalant la mollesse d'un
dsir, noyant l'air d'abandon, plissant la clairire d'une
jouissance. L'arbre alors dfaillait avec son ombre, ses tapis
d'herbe, sa ceinture d'pais taillis. Il n'tait plus qu'une
volupt.

Albine et Serge restaient ravis. Ds que l'arbre les eut pris sous
la douceur de ses branches, ils se sentirent guris de l'anxit
intolrable dont ils avaient souffert. Ils n'prouvaient plus cette
peur qui les faisait se fuir, ces luttes chaudes, dsespres, dans
lesquelles ils se meurtrissaient, sans savoir contre quel ennemi ils
rsistaient si furieusement. Au contraire, une confiance absolue,
une srnit suprme les emplissaient; ils s'abandonnaient l'un 
l'autre, glissant lentement au plaisir d'tre ensemble, trs loin,
au fond d'une retraite miraculeusement cache. Sans se douter encore
de ce que le jardin exigeait d'eux, ils le laissaient libre de
disposer de leur tendresse; ils attendaient, sans trouble, que
l'arbre leur parlt. L'arbre les mettait dans un aveuglement d'amour
tel, que la clairire disparaissait, immense, royale, n'ayant plus
qu'un bercement d'odeur.

Ils s'taient arrts, avec un lger soupir, saisis par la fracheur
musque.

- L'air a le got d'un fruit, murmura Albine.

Serge,  son tour, dit trs bas:

- L'herbe est si vivante, que je crois marcher sur un coin de ta
robe.

Ils baissaient la voix par un sentiment religieux. Ils n'eurent pas
mme la curiosit de regarder en l'air, pour voir l'arbre. Ils en
sentaient trop la majest sur leurs paules. Albine, d'un regard,
demandait si elle avait exagr l'enchantement des verdures. Serge
rpondait par deux larmes claires, qui coulaient sur ses joues. Leur
joie d'tre enfin l restait indicible.

- Viens, dit-elle  son oreille, d'une voix plus lgre qu'un
souffle.

Et elle alla, la premire, se coucher au pied mme de l'arbre. Elle
lui tendit les mains avec un sourire, tandis que lui, debout,
souriait aussi, en lui donnant les siennes. Lorsqu'elle les tint,
elle l'attira  elle, lentement. Il tomba  son ct. Il la prit
tout de suite contre sa poitrine. Cette treinte les laissa pleins
d'aise.

- Ah! tu te rappelles, dit-il, ce mur qui semblait nous sparer...
Maintenant, je te sens, il n'y a plus rien entre nous... Tu ne
souffres pas?

- Non, non, rpondit-elle. Il fait bon.

Ils gardrent le silence, sans se lcher. Une motion dlicieuse,
sans secousse, douce comme une nappe de lait rpandue, les
envahissait. Puis, Serge promena les mains le long du corps
d'Albine. Il rptait:

--Ton visage est  moi, tes yeux, ta bouche, tes joues... Tes bras
sont  moi, depuis tes ongles jusqu' tes paules... Tes pieds sont
 moi, tes genoux sont  moi, toute ta personne est  moi.

Et il lui baisait le visage, sur les yeux, sur la bouche, sur les
joues. Il lui baisait les bras,  petits baisers rapides, remontant
des doigts jusqu'aux paules. Il lui baisait les pieds, il lui
baisait les genoux. Il la baignait d'une pluie de baisers, tombant 
larges gouttes, tides comme les gouttes d'une averse d't,
partout, lui battant le cou, les seins, les hanches, les flancs.
C'tait une prise de possession sans emportement, continue,
conqurant les plus petites veines bleues sous la peau rose.

- C'est pour me donner que je te prends, reprit-il. Je veux me
donner  toi tout entier,  jamais; car, je le sais bien  cette
heure, tu es ma matresse, ma souveraine, celle que je dois adorer 
genoux. Je ne suis ici que pour t'obir, pour rester  tes pieds,
guettant tes volonts, te protgeant de mes bras tendus, cartant
du souffle les feuilles volantes qui troubleraient ta paix... Oh!
daigne permettre que je disparaisse, que je m'absorbe dans ton tre,
que je sois l'eau que tu bois, le pain que tu manges. Tu es ma fin.
Depuis que je me suis veill au milieu de ce jardin, j'ai march 
toi, j'ai grandi pour toi. Toujours, comme but, comme rcompense,
j'ai vu ta grce. Tu passais dans le soleil, avec ta chevelure d'or;
tu tais une promesse m'annonant que tu me ferais connatre, un
jour, la ncessit de cette cration, de cette terre, de ces arbres,
de ces eaux, de ce ciel, dont le mot suprme m'chappe encore... Je
t'appartiens, je suis esclave, je t'couterai, les lvres sur tes
pieds.

Il disait ces choses, courb  terre, adorant la femme. Albine,
orgueilleuse, se laissait adorer. Elle tendait les doigts, les
seins, les lvres, aux baisers dvots de Serge. Elle se sentait
reine,  le regarder si fort et si humble devant elle. Elle l'avait
vaincu, elle le tenait  sa merci, elle pouvait d'un seul mot
disposer de lui. Et ce qui la rendait toute-puissante, c'tait
qu'elle entendait autour d'eux le jardin se rjouir de son triomphe,
l'aider d'une clameur lentement grossie.

Serge n'avait plus que des balbutiements. Ses baisers s'garaient.
Il murmura encore:

- Ah! je voudrais savoir... Je voudrais te prendre, te garder,
mourir peut-tre, ou nous envoler, je ne puis pas dire...

Tous deux, renverss, restrent muets, perdant haleine, la tte
roulante. Albine eut la force de lever un doigt, comme pour inviter
Serge  couter.

C'tait le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il
s'tait prt au lent apprentissage de leur tendresse. Puis, au
dernier jour, il venait de les conduire dans l'alcve verte.
Maintenant, il tait le tentateur, dont toutes les voix enseignaient
l'amour. Du parterre, arrivaient des odeurs de fleurs pmes, un
long chuchotement, qui contait les noces des roses, les volupts des
violettes; et jamais les sollicitations des hliotropes n'avaient eu
une ardeur plus sensuelle. Du verger, c'taient des bouffes de
fruits mrs que le vent apportait, une senteur grasse de fcondit,
la vanille des abricots, le musc des oranges. Les prairies levaient
une voix plus profonde, faite des soupirs des millions d'herbes que
le soleil baisait, large plainte d'une foule innombrable en rut,
qu'attendrissaient les caresses fraches des rivires, les nudits
des eaux courantes, au bord desquelles les saules rvaient tout haut
de dsir. La fort soufflait la passion gante des chnes, les
chants d'orgue des hautes futaies, une musique solennelle, menant le
mariage des frnes, des bouleaux, des charmes, des platanes, au fond
des sanctuaires de feuillage; tandis que les buissons, les jeunes
taillis taient pleins d'une polissonnerie adorable, d'un vacarme
d'amants se poursuivant, se jetant au bord des fosss, se volant le
plaisir, au milieu d'un grand froissement de branches. Et, dans cet
accouplement du parc entier, les treintes les plus rudes
s'entendaient au loin, sur les roches, l o la chaleur faisait
clater les pierres gonfles de passion, o les plantes pineuses
aimaient d'une faon tragique, sans que les sources voisines pussent
les soulager, tout allumes elles-mmes par l'astre qui descendait
dans leur lit.

- Que disent-ils? murmura Serge, perdu. Que veulent-ils de nous, 
nous supplier ainsi?

Albine, sans parler, le serra contre elle.

Les voix taient devenues plus distinctes. Les btes du jardin, 
leur tour, leur criaient de s'aimer. Les cigales chantaient de
tendresse  en mourir. Les papillons parpillaient des baisers, aux
battements de leurs ailes. Les moineaux avaient des caprices d'une
seconde, des caresses de sultans vivement promenes au milieu d'un
srail. Dans les eaux claires, c'taient des pmoisons de poissons
dposant leur frai au soleil, des appels ardents et mlancoliques de
grenouilles, toute une passion mystrieuse, monstrueusement assouvie
dans la fadeur glauque des roseaux. Au fond des bois, les rossignols
jetaient des rires perls de volupt, les cerfs bramaient, ivres
d'une telle concupiscence, qu'ils expiraient de lassitude  ct des
femelles presque ventres. Et, sur les dalles des rochers, au bord
des buissons maigres, des couleuvres, noues deux  deux, sifflaient
avec douceur, tandis que de grands lzards couvaient leurs oeufs,
l'chine vibrante d'un lger ronflement d'extase. Des coins les plus
reculs, des nappes de soleil, des trous d'ombre, une odeur animale
montait, chaude du rut universel. Toute cette vie pullulante avait
un frisson d'enfantement. Sous chaque feuille, un insecte concevait;
dans chaque touffe d'herbe, une famille poussait; des mouches
volantes, colles l'une  l'autre, n'attendaient pas de s'tre
poses pour se fconder. Les parcelles de vie invisibles qui
peuplent la matire, les atomes de la matire eux-mmes, aimaient,
s'accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du
parc une grande fornication.

Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses
bras, toujours plus troitement. La fatalit de la gnration les
entourait. Ils cdrent aux exigences du jardin. Ce fut l'arbre qui
confia  l'oreille d'Albine ce que les mres murmurent aux pouses,
le soir des noces.

Albine se livra. Serge la possda.

Et le jardin entier s'abma avec le couple, dans un dernier cri de
passion. Les troncs se ployrent comme sous un grand vent; les
herbes laissrent chapper un sanglot d'ivresse; les fleurs,
vanouies, les lvres ouvertes, exhalrent leur me; le ciel lui-
mme, tout embras d'un coucher d'astre, eut des nuages immobiles,
des nuages pms, d'o tombait un ravissement surhumain. Et c'tait
une victoire pour les btes, les plantes, les choses, qui avaient
voulu l'entre de ces deux enfants dans l'ternit de la vie. Le
parc applaudissait formidablement.





XVI.

Lorsque Albine et Serge s'veillrent de la stupeur de leur
flicit, ils se sourirent. Ils revenaient d'un pays de lumire. Ils
redescendaient de trs haut. Alors, ils se serrrent la main, pour
se remercier. Ils se reconnurent et se dirent:

- Je t'aime, Albine.

- Serge, je t'aime.

Et jamais ce mot: "Je t'aime" n'avait eu pour eux un sens si
souverain. Il signifiait tout, il expliquait tout. Pendant un temps
qu'ils ne purent mesurer, ils restrent l, dans un repos dlicieux,
s'treignant encore. Ils prouvaient une perfection absolue de leur
tre. La joie de la cration les baignait, les galait aux
puissances mres du monde, faisait d'eux les forces mmes de la
terre. Et il y avait encore, dans leur bonheur, la certitude d'une
loi accomplie, la srnit du but logiquement trouv, pas  pas.

Serge disait, la reprenant dans ses bras forts:

- Vois, je suis guri; tu m'as donn toute ta sant.

Albine rpondait, s'abandonnant:

- Prends-moi toute, prends ma vie.

Une plnitude leur mettait de la vie jusqu'aux lvres. Serge venait,
dans la possession d'Albine, de trouver enfin son sexe d'homme,
l'nergie de ses muscles, le courage de son coeur, la sant dernire
qui avait jusque-l manqu  sa longue adolescence. Maintenant, il
se sentait complet. Il avait des sens plus nets, une intelligence
plus large. C'tait comme si, tout d'un coup, il se ft rveill
lion, avec la royaut de la plaine, la vue du ciel libre. Quand il
se leva, ses pieds se posrent carrment sur le sol, son corps se
dveloppa, orgueilleux de ses membres. Il prit les mains d'Albine,
qu'il mit debout  son tour. Elle chancelait un peu, et il dut la
soutenir.

- N'aie pas peur, dit-il. Tu es celle que j'aime.

Maintenant, elle tait la servante. Elle renversait la tte sur son
paule, le regardant d'un air de reconnaissance inquite. Ne lui en
voudrait-il jamais de ce qu'elle l'avait amen l? Ne lui
reprocherait-il pas un jour cette heure d'adoration dans laquelle il
s'tait dit son esclave?

- Tu n'es point fch? demanda-t-elle humblement.

Il sourit, renouant ses cheveux, la flattant du bout des doigts
comme une enfant. Elle continua:

- Oh! tu verras, je me ferai toute petite. Tu ne sauras mme pas
que je suis l. Mais tu me laisseras ainsi, n'est-ce pas? dans tes
bras, car j'ai besoin que tu m'apprennes  marcher... Il me semble
que je ne sais plus marcher,  cette heure.

Puis elle devint trs grave.

- Il faut m'aimer toujours, et je serai obissante, je travaillerai
 tes joies, je t'abandonnerai tout, jusqu' mes plus secrtes
volonts.

Serge avait comme un redoublement de puissance,  la voir si soumise
et si caressante. Il lui demanda:

- Pourquoi trembles-tu? Qu'ai-je donc  te reprocher?

Elle ne rpondit pas. Elle regarda presque tristement l'arbre, les
verdures, l'herbe qu'ils avaient foule.

- Grande enfant! reprit-il avec un rire. As-tu donc peur que je ne
te garde rancune du don que tu m'as fait? Va, ce ne peut tre une
faute. Nous nous sommes aims comme nous devions nous aimer... Je
voudrais baiser les empreintes que tes pas ont laisses, lorsque tu
m'as amen ici, de mme que je baise tes lvres qui m'ont tent, de
mme que je baise tes seins qui viennent d'achever la cure,
commence, tu te souviens? par tes petites mains fraches.

Elle hocha la tte. Et, dtournant les yeux, vitant de voir l'arbre
davantage:

- Emmne-moi, dit-elle  voix basse.

Serge l'emmena  pas lents. Lui, largement, regarda l'arbre une
dernire fois. Il le remerciait. L'ombre devenait plus noire dans la
clairire; un frisson de femme surprise  son coucher tombait des
verdures. Quand ils revirent, au sortir des feuillages, le soleil,
dont la splendeur emplissait encore un coin de l'horizon, ils se
rassurrent, Serge surtout, qui trouvait  chaque tre,  chaque
plante, un sens nouveau. Autour de lui, tout s'inclinait, tout
apportait un hommage  son amour. Le jardin n'tait plus qu'une
dpendance de la beaut d'Albine, et il semblait avoir grandi,
s'tre embelli, dans le baiser de ses matres.

Mais la joie d'Albine restait inquite. Elle interrompait ses rires,
pour prter l'oreille, avec des tressaillements brusques.

- Qu'as-tu donc? demandait Serge.

- Rien, rpondait-elle, avec des coups d'oeil jets furtivement
derrire elle.

Ils ne savaient dans quel coin perdu du parc ils taient.
D'ordinaire, cela les gayait, d'ignorer o leur caprice les
poussait. Cette fois, ils prouvaient un trouble, un embarras
singulier. Peu  peu, ils htrent le pas. Ils s'enfonaient de plus
en plus, au milieu d'un labyrinthe de buissons.

- N'as-tu pas entendu? dit peureusement Albine, qui s'arrta
essouffle.

Et comme il coutait, pris  son tour de l'anxit qu'elle ne
pouvait plus cacher:

- Les taillis sont pleins de voix, continua-t-elle. On dirait des
gens qui se moquent... Tiens, n'est-ce pas un rire qui vient de cet
arbre? Et, l-bas, ces herbes n'ont-elles pas eu un murmure, quand
je les ai effleures de ma robe?

- Non, non, dit-il, voulant la rassurer; le jardin nous aime. S'il
parlait, ce ne serait pas pour t'effrayer. Ne te rappelles-tu pas
toutes les bonnes paroles chuchotes dans les feuilles?... Tu es
nerveuse, tu as des imaginations.

Mais elle hocha la tte, murmurant:

- Je sais bien que le jardin est notre ami... Alors, c'est que
quelqu'un est entr. Je t'assure que j'entends quelqu'un. Je tremble
trop! Ah! je t'en prie, emmne-moi, cache-moi.

Ils se remirent  marcher, surveillant les taillis, croyant voir des
visages apparatre derrire chaque tronc. Albine jurait qu'un pas,
au loin, les cherchait.

- Cachons-nous, cachons-nous, rptait-elle d'un ton suppliant.

Et elle devenait toute rose. C'tait une pudeur naissante, une honte
qui la prenait comme un mal, qui tachait la candeur de sa peau, o
jusque-l pas un trouble du sang n'tait mont. Serge eut peur,  la
voir ainsi toute rose, les joues confuses, les yeux gros de larmes.
Il voulait la reprendre, la calmer d'une caresse; mais elle
s'carta, elle lui fit signe, d'un geste dsespr, qu'ils n'taient
plus seuls. Elle regardait, rougissant davantage, sa robe dnoue
qui montrait sa nudit, ses bras, son cou, sa gorge. Sur ses
paules, les mches folles de ses cheveux mettaient un frisson. Elle
essaya de rattacher son chignon; puis, elle craignit de dcouvrir sa
nuque. Maintenant, le frlement d'une branche, le heurt lger d'une
aile d'insecte, la moindre haleine du vent, la faisaient
tressaillir, comme sous l'attouchement dshonnte d'une main
invisible.

- Tranquillise-toi, implorait Serge. Il n'y a personne... Te voil
rouge de fivre. Reposons-nous un instant, je t'en supplie.

Elle n'avait point la fivre, elle voulait rentrer tout de suite,
pour que personne ne pt rire, en la regardant. Et, htant le pas de
plus en plus, elle cueillait, le long des haies, des verdures dont
elle cachait sa nudit. Elle noua sur ses cheveux un rameau de
mrier; elle s'enroula aux bras des liserons, qu'elle attacha  ses
poignets; elle se mit au cou un collier, fait de brins de viorne, si
longs, qu'ils couvraient sa poitrine d'un voile de feuilles.

- Tu vas au bal? demanda Serge, qui cherchait  la faire rire.

Mais elle lui jeta les feuillages qu'elle continuait de cueillir.
Elle lui dit  voix basse, d'un air d'alarme:

- Ne vois-tu pas que nous sommes nus?

Et il eut honte  son tour, il ceignit les feuillages sur ses
vtements dfaits.

Cependant, ils ne pouvaient sortir des buissons. Tout d'un coup, au
bout d'un sentier, ils se trouvrent en face d'un obstacle, d'une
masse grise, haute, grave. C'tait la muraille.

- Viens, viens! cria Albine.

Elle voulait l'entraner. Mais ils n'avaient pas fait vingt pas,
qu'ils retrouvrent la muraille. Alors, ils la suivirent en courant,
pris de panique. Elle restait sombre, sans une fente sur le dehors.
Puis, au bord d'un pr, elle parut subitement s'crouler. Une brche
ouvrait sur la valle voisine une fentre de lumire. Ce devait tre
le trou dont Albine avait parl, un jour, ce trou qu'elle disait
avoir bouch avec des ronces et des pierres; les ronces tranaient
par bouts pars comme des cordes coupes, les pierres taient
rejetes au loin, le trou semblait avoir t agrandi par quelque
main furieuse.





XVII.

- Ah! je le sentais! dit Albine, avec un cri de suprme dsespoir.
Je te suppliais de m'emmener... Serge, par grce, ne regarde pas!

Serge regardait, malgr lui, clou au seuil de la brche. En bas, au
fond de la plaine, le soleil couchant clairait d'une nappe d'or le
village des Artaud, pareil  une vision surgissant du crpuscule
dont les champs voisins taient dj noys. On distinguait nettement
les masures bties  la dbandade le long de la route, les petites
cours pleines de fumier, les jardins troits plants de lgumes.
Plus haut, le grand cyprs du cimetire dressait son profil sombre.
Et les tuiles rouges de l'glise semblaient un brasier, au-dessus
duquel la cloche, toute noire, mettait comme un visage d'un dessin
dli; tandis que le vieux presbytre,  ct, ouvrait ses portes et
ses fentres  l'air du soir.

- Par piti, rptait Albine, en sanglotant, ne regarde pas,
Serge!... Souviens-toi que tu m'as promis de m'aimer toujours. Ah!
m'aimeras-tu jamais assez, maintenant!... Tiens, laisse-moi te
fermer les yeux de mes mains. Tu sais bien que ce sont mes mains qui
t'ont guri... Tu ne peux me repousser.

Il l'cartait lentement. Puis, pendant qu'elle lui embrassait les
genoux, il se passa les mains sur la face, comme pour chasser de ses
yeux et de son front un reste de sommeil. C'tait donc l le monde
inconnu, le pays tranger auquel il n'avait jamais song sans une
peur sourde. O avait-il donc vu ce pays? De quel rve s'veillait-
il, pour sentir monter de ses reins une angoisse si poignante, qui
grossissait peu  peu dans sa poitrine, jusqu' l'touffer? Le
village s'animait du retour des champs. Les hommes rentraient, la
veste jete sur l'paule, d'un pas de btes harasses; les femmes,
au seuil des maisons, avaient des gestes d'appel; tandis que les
enfants, par bandes, poursuivaient les poules  coups de pierre.
Dans le cimetire, deux galopins se glissaient, un garon et une
fille, qui marchaient  quatre pattes, le long du petit mur, pour ne
pas tre vus. Des vols de moineaux se couchaient sous les tuiles de
l'glise. Une jupe de cotonnade bleue venait d'apparatre sur le
perron du presbytre, si large, qu'elle bouchait la porte.

- Ah! misre! balbutiait Albine, il regarde, il regarde... Ecoute-
moi. Tu jurais de m'obir tout  l'heure. Je t'en supplie, tourne-
toi, regarde le jardin... N'as-tu pas t heureux, dans le jardin?
C'est lui qui m'a donne  toi. Et que d'heureuses journes il nous
rserve, quelle longue flicit, maintenant que nous connaissons
tout le bonheur de l'ombre!... Au lieu que la mort entrera par ce
trou, si tu ne te sauves pas, si tu ne m'emportes pas. Vois, ce sont
les autres, c'est tout ce monde qui va se mettre entre nous. Nous
tions si seuls, si perdus, si gards par les arbres!... Le jardin,
c'est notre amour. Regarde le jardin, je t'en prie  genoux.

Mais Serge tait secou d'un tressaillement. Il se souvenait. Le
pass ressuscitait. Au loin, il entendait nettement vivre le
village. Ces paysans, ces femmes, ces enfants, c'tait le maire
Bambousse, revenant de son champ des Olivettes, en chiffrant la
prochaine vendange; c'taient les Brichet, l'homme trainant les
pieds, la femme geignant de misre; c'tait la Rosalie, derrire un
mur, se faisant embrasser par le grand Fortun. Il reconnaissait
aussi les deux galopins, dans le cimetire, ce vaurien de Vincent et
cette effronte de Catherine, en train de guetter les grosses
sauterelles volantes, au milieu des tombes; mme ils avaient avec
eux Voriau, le chien noir, qui les aidait, qutant parmi les herbes
sches, soufflant  chaque fente des vieilles dalles. Sous les
tuiles de l'glise, les moineaux se battaient, avant de se coucher;
les plus hardis redescendaient, entraient d'un coup d'aile, par les
carreaux casss, si bien qu'en les suivant des yeux, il se rappelait
leur beau tapage, au bas de la chaire, sur la marche de l'estrade,
o il y avait toujours du pain pour eux. Et, au seuil du presbytre,
la Teuse, en robe de cotonnade bleue, semblait avoir encore grossi;
elle tournait la tte, souriant  Dsire, qui revenait de la basse-
cour, avec de grands rires, accompagne de tout un troupeau. Puis,
elles disparurent toutes deux. Alors, Serge, perdu, tendit les
bras.

- Il est trop tard, va! murmura Albine, en s'affaissant au milieu
des bouts de ronces coups. Tu ne m'aimeras jamais assez.

Elle sanglotait. Lui, ardemment, coutait, cherchant  saisir les
moindres bruits lointains, attendant qu'une voix l'veillt tout 
fait. La cloche avait eu un lger saut. Et, lentement, dans l'air
endormi du soir, les trois coups de l'Angelus arrivrent jusqu'au
Paradou. C'taient des souffles argentins, des appels trs doux,
rguliers. Maintenant, la cloche semblait vivante.

- Mon Dieu! cria Serge, tomb  genoux, renvers par les petits
souffles de la cloche.

Il se prosternait, il sentait les trois coups de l'Angelus lui
passer sur la nuque, lui retentir jusqu'au coeur. La cloche prenait
une voix plus haute. Elle revint, implacable, pendant quelques
minutes qui lui parurent durer des annes. Elle voquait toute sa
vie passe, son enfance pieuse, ses joies du sminaire, ses
premires messes, dans la valle brle des Artaud, o il rvait la
solitude des saints. Toujours elle lui avait parl ainsi. Il
retrouvait jusqu'aux moindres inflexions de cette voix de l'glise,
qui sans cesse s'tait leve  ses oreilles, pareille  une voix de
mre grave et douce. Pourquoi ne l'avait-il plus entendue?
Autrefois, elle lui promettait la venue de Marie. Etait-ce Marie qui
l'avait emmen, au fond des verdures heureuses, o la voix de la
cloche n'arrivait pas? Jamais il n'aurait oubli, si la cloche
n'avait cess de sonner. Et, comme il se courbait davantage, la
caresse de sa barbe sur ses mains jointes lui fit peur. Il ne se
connaissait pas ce poil long, ce poil soyeux qui lui donnait une
beaut de bte. Il tordit sa barbe, il prit ses cheveux  deux
mains, cherchant la nudit de la tonsure; mais ses cheveux avait
pouss puissamment, la tonsure tait noye sous un flot viril de
grandes boucles rejetes du front jusqu' la nuque. Toute sa chair,
jadis rase, avait un hrissement fauve.

- Ah! tu avais raison, dit-il, en jetant un regard dsespr 
Albine; nous avons pch, nous mritons quelque chtiment
terrible... Moi, je te rassurais, je n'entendais pas les menaces qui
te venaient  travers les branches.

Albine tenta de le reprendre dans ses bras, en murmurant:

- Relve-toi, fuyons ensemble... Il est peut-tre temps encore de
nous aimer.

- Non, je n'ai plus la force, le moindre gravier me ferait
tomber... Ecoute. Je m'pouvante moi-mme. Je ne sais quel homme est
en moi. Je me suis tu, et j'ai de mon sang plein les mains. Si tu
m'emmenais, tu n'aurais plus jamais de mes yeux que des larmes.

Elle baisa ses yeux qui pleuraient. Elle reprit avec emportement:

- N'importe! M'aimes-tu?

Lui, terrifi, ne put rpondre. Un pas lourd, derrire la muraille,
faisait rouler les cailloux. C'tait comme l'approche lente d'un
grognement de colre. Albine ne s'tait pas trompe, quelqu'un tait
l, troublant la paix des taillis d'une haleine jalouse. Alors, tous
deux voulurent se cacher derrire une broussaille, pris d'un
redoublement de honte. Mais dj, debout au seuil de la brche,
Frre Archangias les voyait.

Le Frre resta un instant, les poings ferms, sans parler. Il
regardait le couple, Albine rfugie au cou de Serge, avec un dgot
d'homme rencontrant une ordure au bord d'un foss.

- Je m'en doutais, mcha-t-il entre ses dents. On avait d le
cacher l.

Il fit quelques pas, il cria:

- Je vous vois, je sais que vous tes nus... C'est une abomination.
Etes-vous une bte, pour courir les bois avec cette femelle? Elle
vous a men loin, dites! Elle vous a tran dans la pourriture, et
vous voil tout couvert de poils comme un bouc... Arrachez donc une
branche pour la lui casser sur les reins!

Albine, d'une voix ardente, disait tout bas:

- M'aimes-tu? M'aimes-tu?

Serge, la tte basse, se taisait, sans la repousser encore.

- Heureusement que je vous ai trouv, continua Frre Archangias.
J'avais dcouvert ce trou... Vous avez dsobi  Dieu, vous avez tu
votre paix. Toujours la tentation vous mordra de sa dent de flamme,
et dsormais vous n'aurez plus votre ignorance pour la combattre...
C'est cette gueuse qui vous a tent, n'est-ce pas? Ne voyez-vous pas
la queue du serpent se tordre parmi les mches de ses cheveux? Elle
a des paules dont la vue seule donne un vomissement... Lchez-la,
ne la touchez plus, car elle est le commencement de l'enfer... Au
nom de Dieu, sortez de ce jardin!

- M'aimes-tu? M'aimes-tu? rptait Albine.

Mais Serge s'tait cart d'elle, comme vritablement brl par ses
bras nus, par ses paules nues.

- Au nom de Dieu! Au nom de Dieu! criait le Frre d'une voix
tonnante.

Serge, invinciblement, marchait vers la brche. Quand Frre
Archangias, d'un geste brutal, l'eut tir hors du Paradou, Albine,
glisse  terre, les mains follement tendues vers son amour qui s'en
allait, se releva, la gorge brise de sanglots. Elle s'enfuit, elle
disparut au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses
cheveux dnous.





LIVRE TROISIME



I

Aprs le Pater, l'abb Mouret, s'tant inclin devant l'autel, alla
du ct de l'Eptre. Puis, il descendit, il vint faire un signe de
croix sur le grand Fortun et sur la Rosalie, agenouills cte 
cte, au bord de l'estrade.

- Ego conjugo vos in matrimonium; in nomine Patris, et Filii, et
Spiritus sancti.

-  Amen, rpondit Vincent, qui servait la messe, en regardant la
mine de son grand frre, curieusement, du coin de l'oeil.

Fortun et Rosalie baissaient le menton, un peu mus, bien qu'ils se
fussent pousss du coude en s'agenouillant, pour se faire rire.
Cependant, Vincent tait all chercher le bassin et l'aspersoir.
Fortun mit l'anneau dans le bassin, une grosse bague d'argent tout
unie. Quand le prtre l'eut bni en l'aspergeant en forme de croix,
il le rendit  Fortun qui le passa  l'annulaire de Rosalie, dont
la main restait verdie de taches d'herbe que le savon n'avait pu
enlever.

- Il nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti, murmura de
nouveau l'abb Mouret, en leur donnant une dernire bndiction.

- Amen, rpondit Vincent.

Il tait de grand matin. Le soleil n'entrait pas encore par les
larges fentres de l'glise. Au-dehors, sur les branches du sorbier,
dont la verdure semblait avoir enfonc les vitres, on entendait le
rveil bruyant des moineaux. La Teuse, qui n'avait pas eu le temps
de faire le mnage du bon Dieu, poussetait les autels, se haussait
sur sa bonne jambe pour essuyer les pieds du Christ barbouill
d'ocre et de laque, rangeait les chaises le plus discrtement
possible, s'inclinant, se signant, se frappant la poitrine, suivant
la messe, tout en ne perdant pas un seul coup de plumeau. Seule, au
pied de la chaire,  quelques pas des poux, la mre Brichet
assistait au mariage; elle priait d'une faon outre; elle restait 
genoux, avec un balbutiement si fort, que la nef tait comme pleine
d'un vol de mouches. Et,  l'autre bout,  ct du confessionnal,
Catherine tenait sur ses bras un enfant au maillot; l'enfant s'tant
mis  pleurer, elle avait d tourner le dos  l'autel, le faisant
sauter, l'amusant avec la corde de la cloche qui lui pendait juste
sur le nez.

- Dominus vobiscum, dit le prtre, se tournant, les mains largies.

- Et cum spiritu tuo, rpondit Vincent.

A ce moment, trois grandes filles entrrent. Elles se poussaient,
pour voir, sans oser pourtant trop avancer. C'taient trois amies de
la Rosalie, qui, en allant aux champs, venaient de s'chapper,
curieuses d'entendre ce que monsieur le cur dirait aux maris.
Elles avaient de gros ciseaux pendus  la ceinture. Elles finirent
par se cacher derrire le baptistre, se pinant, se tordant avec
des dhanchements de grandes vauriennes, touffant des rires dans
leurs poings ferms.

- Ah bien! dit  demi-voix la Rousse, une fille superbe, qui avait
des cheveux et une peau de cuivre, on ne se battra pas  la sortie!

- Tiens! le pre Bambousse a raison, murmura Lisa, toute petite,
toute noire, avec des yeux de flamme; quand on a des vignes, on les
soigne... Puisque monsieur le cur a absolument voulu marier
Rosalie, il peut bien la marier tout seul.

L'autre, Babet, bossue, les os trop gros, ricanait.

- Il y a toujours la mre Brichet, dit-elle. Celle-l est dvote
pour toute la famille... Hein! entendez-vous comme elle ronfle! a
va lui gagner sa journe. Elle sait ce qu'elle fait, allez!

- Elle joue de l'orgue, reprit la Rousse.

Et elles partirent de rire toutes les trois. La Teuse, de loin, les
menaa de son plumeau. A l'autel, l'abb Mouret communiait. Quand il
alla du ct de l'Epitre se faire verser par Vincent, sur le pouce
et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, Lisa dit plus
doucement:

- C'est bientt fini. Il leur parlera tout  l'heure.

- Comme a, fit remarquer la Rousse, le grand Fortun pourra encore
aller  son champ, et la Rosalie n'aura pas perdu sa journe de
vendange. C'est commode de se marier matin... Il a l'air bte, le
grand Fortun.

- Pardi! murmura Babet, a l'ennuie, ce garon, de se tenir si
longtemps sur les genoux. Bien sr que a ne lui tait pas arriv
depuis sa premire communion.

Mais elles furent tout d'un coup distraites par le marmot que
Catherine amusait. Il voulait la corde de la cloche, il tendait les
mains, bleu de colre, s'tranglant  crier.

- Eh! le petit est l, dit la Rousse.

L'enfant pleurait plus haut, se dbattait comme un diable.

- Mets-le sur le ventre, fais-le tter, souffla Babet  Catherine.

Celle-ci, avec son effronterie de gueuse de dix ans, leva la tte et
se prit  rire.

- a ne m'amuse pas, dit-elle, en secouant l'enfant. Veux-tu te
taire, petit cochon!... Ma soeur me l'a lch sur les genoux.

- Je crois bien, reprit mchamment Babet. Elle ne pouvait pas le
donner  garder  monsieur le cur, peut-tre!

Cette fois, la Rousse faillit tomber  la renverse, tant elle
clata. Elle se laissa aller contre le mur, les poings aux ctes,
riant  se crever. Lisa s'tait jete contre elle, se soulageant
mieux, en lui prenant aux paules et aux reins des pinces de chair.
Babet avait un rire de bossue, qui passait entre ses lvres serres
avec un bruit de scie.

- Sans le petit, continua-t-elle, monsieur le cur perdait son eau
bnite... Le pre Bambousse tait dcid  marier Rosalie au fils
Laurent, du quartier des Figuires.

- Oui, dit la Rousse, entre deux rires, savez-vous ce qu'il
faisait, le pre Bambousse? Il jetait des mottes de terre dans le
dos de Rosalie, pour empcher le petit de venir.

- Il est joliment gros, tout de mme, murmura Lisa. Les mottes lui
ont profit.

Du coup, elles se mordaient toutes trois, dans un accs d'hilarit
folle, lorsque la Teuse s'avana en boitant furieusement. Elle tait
alle prendre son balai derrire l'autel. Les trois grandes filles
eurent peur, reculrent, se tinrent sages.

- Coquines! bgaya la Teuse. Vous venez encore dire vos salets,
ici!... Tu n'as pas honte, toi, la Rousse! Ta place serait l-bas, 
genoux devant l'autel, comme la Rosalie... Je vous jette dehors,
entendez-vous! si vous bougez.

Les joues cuivres de la Rousse eurent une lgre rougeur, pendant
que Babet lui regardait la taille, avec un ricanement.

- Et toi, continua la Teuse en se tournant vers Catherine, veux-tu
laisser cet enfant tranquille! Tu le pinces pour le faire crier. Ne
dis pas non!... Donne-le-moi.

Elle le prit, le bera un instant, le posa sur une chaise, o il
dormit, dans une paix de chrubin. L'glise retomba au calme triste,
que coupaient seuls les cris des moineaux, sur le sorbier. A
l'autel, Vincent avait report le Missel  droite, l'abb Mouret
venait de replier le corporal et de le glisser dans la bourse.
Maintenant, il disait les dernires oraisons, avec un recueillement
svre, que n'avaient pu troubler ni les pleurs de l'enfant ni les
rires des grandes filles. Il paraissait ne rien entendre, tre tout
aux voeux qu'il adressait au ciel pour le bonheur du couple dont il
avait bni l'union. Ce matin-l, le ciel restait gris d'une
poussire de chaleur, qui noyait le soleil. Par les carreaux casss,
il n'entrait qu'une bue rousse, annonant un jour d'orage.

Le long des murs, les gravures violemment enlumines du chemin de la
Croix talaient la brutalit assombrie de leurs taches jaunes,
bleues et rouges. Au fond de la nef, les boiseries sches de la
tribune craquaient; tandis que les herbes du perron, devenues
gantes, laissaient passer sous la grand-porte de longues pailles
mres, peuples de petites sauterelles brunes. L'horloge, dans sa
caisse de bois, eut un arrachement de mcanique poitrinaire, comme
pour s'claircir la voix, et sonna sourdement le coup de six heures
et demie.

- Ite, missa est, dit le prtre, se tournant vers l'glise.

- Deo gratias, rpondit Vincent.

Puis, aprs avoir bais l'autel, l'abb Mouret se tourna de nouveau,
murmurant, au-dessus de la nuque incline des poux, la prire
finale:

- Deus Abraham, Deus Isaac, et Deus Jacob vobiscum sit...

Sa voix se perdait dans une douceur monotone.

- Voil, il va leur parler, souffla Babet  ses deux amies.

- Il est tout ple, fit remarquer Lisa. Ce n'est pas comme monsieur
Caffin dont la grosse figure semblait toujours rire... Ma petite
soeur Rose m'a cont qu'elle n'ose rien lui dire,  confesse.

- N'importe, murmura la Rousse, il n'est pas vilain homme. La
maladie l'a un peu vieilli; mais a lui va bien. Il a des yeux plus
grands, avec deux plis aux coins de la bouche qui lui donnent l'air
d'un homme... Avant sa fivre, il tait trop fille.

- Moi, je crois qu'il a un chagrin, reprit Babet. On dirait qu'il
se mine. Son visage semble mort, mais ses yeux luisent, allez! Vous
ne le voyez pas, lorsqu'il baisse lentement les paupires, comme
pour teindre ses yeux.

La Teuse agita son balai.

- Chut! siffla-t-elle, si nergiquement, qu'un coup de vent parut
s'tre engouffr dans l'glise.

L'abb Mouret s'tait recueilli. Il commena  voix presque basse:

- Mon cher frre, ma chre soeur, vous tes unis en Jsus.
L'institution du mariage est la figure de l'union sacre de Jsus et
de son Eglise. C'est un lien que rien ne peut rompre, que Dieu veut
ternel, pour que l'homme ne spare pas ce que le ciel a joint. En
vous faisant l'os de vos os, Dieu vous a enseign que vous avez le
devoir de marcher cte  cte, comme un couple fidle, selon les
voies prpares par sa toute puissance. Et vous devez vous aimer
dans l'amour mme de Dieu. La moindre amertume entre vous serait une
dsobissance au Crateur qui vous a tirs d'un seul corps. Restez
donc  jamais unis,  l'image de l'Eglise que Jsus a pouse, en
nous donnant  tous sa chair et son sang.

Le grand Fortun et la Rosalie, le nez curieusement lev,
coutaient.

- Que dit-il? demanda Lisa qui entendait mal.

- Pardi! il dit ce qu'on dit toujours, rpondit la Rousse. Il a la
langue bien pendue, comme tous les curs.

Cependant, l'abb Mouret continuait  rciter, les yeux vagues,
regardant, par-dessus la tte des poux, un coin perdu de l'glise.
Et peu  peu sa voix mollissait, il mettait un attendrissement dans
ces paroles, qu'il avait autrefois apprises,  l'aide d'un manuel
destin aux jeunes desservants. Il s'tait lgrement tourn vers la
Rosalie; il disait, ajoutant des phrases mues, lorsque la mmoire
lui manquait:

- Ma chre soeur, soyez soumise  votre mari, comme l'Eglise est
soumise  Jsus. Rappelez-vous que vous devez tout quitter pour le
suivre, en servante fidle. Vous abandonnerez votre pre et votre
mre, vous vous attacherez  votre poux, vous lui obirez, afin
d'obir  Dieu lui-mme. Et votre joug sera un joug d'amour et de
paix. Soyez son repos, sa flicit, le parfum de ses bonnes oeuvres,
le salut de ses heures de dfaillance. Qu'il vous trouve sans cesse
 son ct, ainsi qu'une grce. Qu'il n'ait qu' tendre la main
pour rencontrer la vtre. C'est ainsi que vous marcherez tous les
deux, sans jamais vous garer, et que vous rencontrerez le bonheur
dans l'accomplissement des lois divines. Oh! ma chre soeur, ma
chre fille, votre humilit est toute pleine de fruits suaves; elle
fera pousser chez vous les vertus domestiques, les joies du foyer,
les prosprits des familles pieuses. Ayez pour votre mari les
tendresses de Rachel, ayez la sagesse de Rbecca, la longue fidlit
de Sara. Dites-vous qu'une vie pure mne  tous les biens. Demandez
 Dieu chaque matin la force de vivre en femme qui respecte ses
devoirs; car la punition serait terrible, vous perdriez votre amour.
Oh! vivre sans amour, arracher la chair de sa chair, n'tre plus 
celui qui est la moiti de vous-mme, agoniser loin de ce qu'on a
aim! Vous tendriez les bras, et il se dtournerait de vous. Vous
chercheriez vos joies, et vous ne trouveriez que de la honte au fond
de votre coeur. Entendez-moi, ma fille, c'est en vous, dans la
soumission, dans la puret, dans l'amour, que Dieu a mis la force de
votre union.

A ce moment, il y eut un rire,  l'autre bout de l'glise. L'enfant
venait de se rveiller sur la chaise o l'avait couch la Teuse.
Mais il n'tait plus mchant; il riait tout seul, ayant enfonc son
maillot, laissant passer des petits pieds roses qu'il agitait en
l'air. Et c'taient ses petits pieds qui le faisaient rire.

Rosalie, que l'allocution du prtre ennuyait, tourna vivement la
tte, souriant  l'enfant. Mais quand elle le vit gigotant sur la
chaise, elle eut peur; elle jeta un regard terrible  Catherine.

- Va, tu peux me regarder, murmura celle-ci. Je ne le reprends
pas... Pour qu'il crie encore!

Et elle alla, sous la tribune, guetter un trou de fourmis, dans
l'encoignure casse d'une dalle.

- Monsieur Caffin n'en racontait pas tant, dit la Rousse. Lorsqu'il
a mari la belle Miette, il ne lui a donn que deux tapes sur la
joue, en lui disant d'tre sage.

- Mon cher frre, reprit l'abb Mouret,  demi tourn vers le grand
Fortun, c'est Dieu qui vous accorde aujourd'hui une compagne; car
il n'a pas voulu que l'homme vct solitaire. Mais, s'il a dcid
qu'elle serait votre servante, il exige de vous que vous soyez un
matre plein de douceur et d'affection. Vous l'aimerez, parce
qu'elle est votre chair elle-mme, votre sang et vos os. Vous la
protgerez, parce que Dieu ne vous a donn vos bras forts que pour
les tendre au-dessus de sa tte, aux heures de danger. Rappelez-
vous qu'elle vous est confie; elle est la soumission et la
faiblesse dont vous ne sauriez abuser sans crime. Oh! mon cher
frre, quelle fiert heureuse doit tre la vtre! Dsormais, vous ne
vivrez plus dans l'gosme de la solitude. A toute heure, vous aurez
un devoir adorable. Rien n'est meilleur que d'aimer, si ce n'est de
protger ceux qu'on aime. Votre coeur s'y largira, vos forces
d'homme s'y centupleront. Oh! tre un soutien, recevoir une
tendresse en garde, voir une enfant s'anantir en vous, en disant:
"Prends-moi, fais de moi ce qu'il te plaira; j'ai confiance dans ta
loyaut!" Et que vous soyez damn, si vous la dlaissiez jamais! Ce
serait le plus lche abandon que Dieu et  punir. Ds qu'elle s'est
donne, elle est vtre, pour toujours. Emportez-la plutt entre vos
bras, ne la posez  terre que lorsqu'elle devra y tre en sret.
Quittez tout, mon cher frre...

L'abb Mouret, la voix profondment altre, ne fit plus entendre
qu'un murmure indistinct. Il avait baiss compltement les
paupires, la figure toute blanche, parlant avec une motion si
douloureuse, que le grand Fortun lui-mme pleurait, sans
comprendre.

- Il n'est pas encore remis, dit Lisa. Il a tort de se fatiguer...
Tiens! Fortun qui pleure!

- Les hommes, c'est plus tendre que les femmes, murmura Babet...

- Il a bien parl tout de mme, conclut la Rousse. Ces curs, a va
chercher un tas de choses auxquelles personne ne songe.

- Chut! cria la Teuse, qui s'apprtait dj  teindre les cierges.

Mais l'abb Mouret balbutiait, tchait de trouver les phrases
finales.

- C'est pourquoi, mon cher frre, ma chre soeur, vous devez vivre
dans la foi catholique, qui seule peut assurer la paix de votre
foyer. Vos familles vous ont certainement appris  aimer Dieu,  le
prier matin et soir,  ne compter que sur les dons de sa
misricorde...

Il n'acheva pas. Il se tourna pour prendre le calice sur l'autel, et
rentra  la sacristie, la tte penche, prcd de Vincent, qui
faillit laisser tomber les burettes et le manuterge, en cherchant 
voir ce que Catherine faisait, au fond de l'glise.

- Oh! la sans-coeur! dit Rosalie, qui planta l son mari pour venir
prendre son enfant entre les bras.

L'enfant riait. Elle le baisa, elle rattacha son maillot, tout en
menaant du poing Catherine.

- S'il tait tomb, je t'aurais allong une belle paire de
soufflets.

Le grand Fortun arrivait, en se dandinant. Les trois filles
s'taient avances, avec des pincements de lvres.

- Le voil fier, maintenant, murmura Babet  l'oreille des deux
autres. Ce gueux-l, il a gagn les cus du pre Bambousse dans le
foin, derrire le moulin... Je le voyais tous les soirs s'en aller
avec Rosalie,  quatre pattes, le long du petit mur.

Elles ricanrent. Le grand Fortun, debout devant elles, ricana plus
haut. Il pina la Rousse, se laissa traiter de bte par Lisa.
C'tait un garon solide et qui se moquait du monde. Le cur l'avait
ennuy.

- H! la mre! appela-t-il de sa grosse voix.

Mais la vieille Brichet mendiait  la porte de la sacristie. Elle se
tenait l, toute pleurarde, toute maigre, devant la Teuse, qui lui
glissait des oeufs dans les poches de son tablier. Fortun n'eut pas
la moindre honte. Il cligna les yeux, en disant:

- Elle est fute, la mre!... Dame! puisque le cur veut du monde
dans son glise!

Cependant, Rosalie s'tait calme. Avant de s'en aller, elle demanda
 Fortun s'il avait pri monsieur le cur de venir le soir bnir
leur chambre, selon l'usage du pays. Alors, Fortun courut  la
sacristie, traversant la nef  gros coups de talon, comme il aurait
travers un champ. Et il reparut, en criant que le cur viendrait.
La Teuse, scandalise du tapage de ces gens, qui semblaient se
croire sur une grande route, tapait lgrement dans ses mains, les
poussait vers la porte.

- C'est fini, disait-elle, retirez-vous, allez au travail.

Et elle les croyait tous dehors, lorsqu'elle aperut Catherine, que
Vincent tait venu rejoindre. Tous les deux se penchaient
anxieusement au-dessus du trou de fourmis. Catherine, avec une
longue paille, fouillait dans le trou, si violemment, qu'un flot de
fourmis effares coulait sur la dalle. Et Vincent disait qu'il
fallait aller jusqu'au fond, pour trouver la reine.

- Ah! les brigands! cria la Teuse. Qu'est-ce que vous faites l?
Voulez-vous bien laisser ces btes tranquilles!... C'est le trou de
fourmis  mademoiselle Dsire. Elle serait contente, si elle vous
voyait.

Les enfants se sauvrent.





II.

L'abb Mouret, en soutane, la tte nue, tait revenu s'agenouiller
au pied de l'autel. Dans la clart grise tombant des fentres, sa
tonsure trouait ses cheveux d'une tache ple, trs large, et le
lger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu'il
devait prouver l. Il priait ardemment, les mains jointes, si perdu
au fond de ses supplications, qu'il n'entendait point les pas lourds
de la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l'interrompre. Celle-
ci paraissait souffrir,  le voir cras ainsi, les genoux casss.
Un moment, elle crut qu'il pleurait. Alors, elle passa derrire
l'autel, pour le guetter. Depuis son retour, elle ne voulait plus le
laisser seul dans l'glise, l'ayant un soir trouv vanoui par
terre, les dents serres, les joues glaces, comme mort.

- Venez donc, mademoiselle, dit-elle  Dsire, qui allongeait la
tte par la porte de la sacristie. Il est encore l,  se faire du
mal... Vous savez bien qu'il n'coute que vous.

Dsire souriait.

- Pardi! il faut djeuner, murmura-t-elle. J'ai trs faim.

Et elle s'approcha du prtre,  pas de loup. Quand elle fut tout
prs, elle lui prit le cou, elle l'embrassa.

- Bonjour, frre, dit-elle. Tu veux donc me faire mourir de faim,
aujourd'hui?

Il leva un visage si douloureux, qu'elle l'embrassa de nouveau, sur
les deux joues; il sortait d'une agonie. Puis, il la reconnut, il
chercha  l'carter doucement; mais elle tenait une de ses mains,
elle ne la lchait pas. Ce fut  peine si elle lui permit de se
signer. Elle l'emmenait.

- Puisque j'ai faim, viens donc. Tu as faim aussi, toi.

La Teuse avait prpar le djeuner, au fond du petit jardin, sous
deux grands mriers, dont les branches tales mettaient l une
toiture de feuillage. Le soleil, vainqueur enfin des bues orageuses
du matin, chauffait les carrs de lgumes, tandis que le mrier
jetait un large pan d'ombre sur la table boiteuse, o taient
servies deux tasses de lait, accompagnes d'paisses tartines.

- Tu vois, c'est gentil, dit Dsire, ravie de manger en plein air.

Elle coupait dj d'normes mouillettes, qu'elle mordait avec un
apptit superbe. Comme la Teuse restait debout devant eux:

- Alors, tu ne manges pas, toi? demanda-t-elle.

- Tout  l'heure, rpondit la vieille servante. Ma soupe chauffe.

Et, au bout d'un silence, merveille des coups de dents de cette
grande enfant, elle reprit, s'adressant au prtre:

- C'est un plaisir, au moins... a ne vous donne pas faim, monsieur
le cur? Il faut vous forcer.

L'abb Mouret souriait, en regardant sa soeur.

- Oh! elle se porte bien, murmura-t-il. Elle grossit tous les
jours.

- Tiens! c'est parce que je mange! s'cria-t-elle. Toi, si tu
mangeais, tu deviendrais trs gros... Tu es donc encore malade? Tu
as l'air tout triste... Je ne veux pas que a recommence, entends-
tu? Je me suis trop ennuye, pendant qu'on t'avait emmen pour te
gurir.

- Elle a raison, dit la Teuse. Vous n'avez pas de bon sens,
monsieur le cur; ce n'est point une existence, de vivre de deux ou
trois miettes par jour, comme un oiseau. Vous ne vous faites plus de
sang, parbleu! C'est a qui vous rend tout ple... Est-ce que vous
n'avez pas honte de rester plus maigre qu'un clou, lorsque nous
sommes si grasses, nous autres, qui ne sommes que des femmes? On
doit croire que nous ne vous laissons rien dans les plats.

Et toutes deux, crevant de sant, le grondaient amicalement. Il
avait des yeux trs grands, trs clairs, derrire lesquels on voyait
comme un vide. Il souriait toujours.

- Je ne suis pas malade, rpondit-il. J'ai presque fini mon lait.
Il avait bu deux petites gorges, sans toucher aux tartines.

- Les btes, dit Dsire songeuse, a se porte mieux que les gens.

- Eh bien! c'est joli pour nous, ce que vous avez trouv l!
s'cria la Teuse en riant.

Mais cette chre innocente de vingt ans n'avait aucune malice.

- Bien sr, continua-t-elle. Les poules n'ont pas mal  la tte,
n'est-ce-pas? Les lapins, on les engraisse tant qu'on veut. Et mon
cochon, tu ne peux pas dire qu'il ait jamais l'air triste.

Puis, se tournant vers son frre, d'un air ravi:

- Je l'ai appel Mathieu, parce qu'il ressemble  ce gros homme qui
apporte les lettres; il est devenu joliment fort... Tu n'es pas
aimable de refuser toujours de le voir. Un de ces jours, tu voudras
bien que je te le montre, dis?

Tout en se faisant caressante, elle avait pris les tartines de son
frre, qu'elle mordait  belles dents. Elle en avait achev une,
elle entamait la seconde, lorsque la Teuse s'en aperut.

- Mais ce n'est pas  vous, ce pain-l! Voil que vous lui retirez
les morceaux de la bouche, maintenant!

- Laissez, dit l'abb Mouret doucement, je n'y aurais pas touch...
Mange, mange tout, ma chrie.

Dsire tait demeure un instant confuse, regardant le pain, se
contenant pour ne pas pleurer. Puis, elle se mit  rire, achevant la
tartine. Et elle continuait:

- Ma vache non plus n'est pas triste comme toi... Tu n'tais pas
l, lorsque l'oncle Pascal me l'a donne, en me faisant promettre
d'tre sage. Autrement, tu aurais vu comme elle a t contente,
quand je l'ai embrasse, la premire fois.

Elle tendit l'oreille. Un chant de coq venait de la basse-cour, un
vacarme grandissait, des battements d'ailes, des grognements, des
cris rauques, toute une panique de btes effarouches.

- Ah! tu ne sais pas, reprit-elle brusquement en tapant dans ses
mains, elle doit tre pleine... Je l'ai mene au taureau,  trois
lieues d'ici, au Bage. Dame! c'est qu'il n'y a pas des taureaux
partout!... Alors, pendant qu'elle tait avec lui, j'ai voulu
rester, pour voir.

La Teuse haussait les paules, en regardant le prtre, d'un air
contrari.

- Vous feriez mieux, mademoiselle, d'aller mettre la paix parmi vos
poules... Tout votre monde s'assassine l-bas.

Mais Dsire tenait  son histoire.

- Il est mont sur elle, il l'a prise entre ses pattes... On riait.
Il n'y a pourtant pas de quoi rire; c'est naturel. Il faut bien que
les mres fassent des petits, n'est-ce pas?... Dis? Crois-tu qu'elle
aura un petit?

L'abb Mouret eut un geste vague. Ses paupires s'taient baisses
devant les regards clairs de la jeune fille.

- Eh! courez donc! cria la Teuse. Ils se mangent.

La querelle devenait si violente, dans la basse-cour, qu'elle
partait avec un grand bruit de jupes, lorsque le prtre la rappela.

- Et le lait, chrie, tu n'as pas fini le lait?

Il lui tendait sa tasse,  laquelle il avait  peine touch.

Elle revint, but le lait sans le moindre scrupule, malgr les yeux
irrits de la Teuse. Puis, elle reprit son lan, courut  la basse-
cour, o on l'entendit mettre la paix. Elle devait s'tre assise au
milieu de ses btes; elle chantonnait doucement, comme pour les
bercer.





III.

- Maintenant ma soupe est trop chaude, gronda la Teuse, qui
revenait de la cuisine avec une cuelle, dans laquelle une cuiller
de bois tait plante debout.

Elle se tint devant l'abb Mouret, en commenant  manger sur le
bout de la cuiller, avec prcaution. Elle esprait l'gayer, le
tirer du silence accabl o elle le voyait. Depuis qu'il tait
revenu du Paradou, il se disait guri, il ne se plaignait jamais;
souvent mme, il souriait d'une si tendre faon, que la maladie,
selon les gens des Artaud, semblait avoir redoubl sa saintet.
Mais, par moments, des crises de silence le prenaient; il semblait
rouler dans une torture qu'il mettait toutes ses forces  ne point
avouer; et c'tait une agonie muette qui le brisait, qui le rendait,
pendant des heures, stupide, en proie  quelque abominable lutte
intrieure, dont la violence ne se devinait qu' la sueur d'angoisse
de sa face. La Teuse alors ne le quittait plus, l'tourdissant d'un
flot de paroles, jusqu' ce qu'il et repris peu  peu son air doux,
comme vainqueur de la rvolte de son sang. Ce matin-l, la vieille
servante pressentait une attaque plus rude encore que les autres.
Elle se mit  parler abondamment, tout en continuant  se mfier de
la cuiller qui lui brlait la langue.

- Vraiment, il faut vivre au fond d'un pays de loups pour voir des
choses pareilles. Est-ce que, dans les villages honntes, on se
marie jamais aux chandelles? a montre assez que tous ces Artaud
sont des pas-grand-chose... Moi, en Normandie, j'ai vu des noces qui
mettaient les gens en l'air,  deux lieues  la ronde. On mangeait
pendant trois jours. Le cur en tait; le maire aussi; mme,  la
noce d'une de mes cousines, les pompiers sont venus. Et l'on
s'amusait donc!... Mais faire lever un prtre avant le soleil pour
s'pouser  une heure o les poules elles-mmes sont encore
couches, il n'y a pas de bon sens! A votre place, monsieur le cur,
j'aurais refus... Pardi! vous n'avez pas assez dormi, vous avez
peut-tre pris froid dans l'glise. C'est a qui vous a tout
retourn. Ajoutez qu'on aimerait mieux marier des btes que cette
Rosalie et son gueux, avec leur mioche qui a piss sur une chaise...
Vous avez tort de ne pas me dire o vous vous sentez mal. Je vous
ferais quelque chose de chaud... Hein? monsieur le cur, rpondez-
moi?

Il rpondit faiblement qu'il tait bien, qu'il n'avait besoin que
d'un peu d'air. Il venait de s'adosser  un des mriers, la
respiration courte, s'abandonnant.

- Bien, bien! n'en faites qu' votre tte, reprit la Teuse. Mariez
les gens, lorsque vous n'en avez pas la force, et lorsque cela doit
vous rendre malade. Je m'en doutais, je l'avais dit hier... C'est
comme, si vous m'coutiez, vous ne resteriez pas l, puisque l'odeur
de la basse-cour vous incommode. a pue joliment, dans ce moment-ci.
Je ne sais pas ce que mademoiselle Dsire peut encore remuer. Elle
chante, elle; elle s'en moque, a lui donne des couleurs... Ah! je
voulais vous dire. Vous savez que j'ai tout fait pour l'empcher de
rester l, quand le taureau a pris la vache. Mais elle vous
ressemble, elle est d'un enttement! Heureusement que, pour elle, a
ne tire pas  consquence. C'est sa joie, les btes avec les
petits... Voyons, monsieur le cur, soyez raisonnable. Laissez-moi
vous conduire dans votre chambre. Vous vous coucherez, vous vous
reposerez un peu... Non, vous ne voulez pas? Eh bien! c'est tant
pis, si vous souffrez! On ne garde pas ainsi son mal sur la
conscience, jusqu' en touffer.

Et, de colre, elle avala une grande cuillere de soupe, au risque
de s'emporter la gorge. Elle tapait le manche de bois contre son
cuelle, grognant, se parlant  elle-mme.

- On n'a jamais vu un homme comme a. Il crverait plutt que de
lcher un mot... Ah! il peut bien se taire. J'en sais assez long. Ce
n'est pas malin de deviner le reste... Oui, oui, qu'il se taise. a
vaut mieux.

La Teuse tait jalouse. Le docteur Pascal lui avait livr un
vritable combat, pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait jug
le jeune prtre perdu, s'il le laissait au presbytre. Il dut lui
expliquer que la cloche redoublait sa fivre, que les images de
saintet, dont sa chambre tait pleine, hantaient son cerveau
d'hallucinations, qu'il lui fallait, enfin, un oubli complet, un
milieu autre, o il pt renatre, dans la paix d'une existence
nouvelle. Et elle hochait la tte, elle disait que nulle part "le
cher enfant" ne trouverait une garde-malade meilleure qu'elle.
Pourtant, elle avait fini par consentir; elle s'tait mme rsigne
 le voir aller au Paradou, tout en protestant contre ce choix du
docteur, qui la confondait. Mais elle gardait contre le Paradou une
haine solide. Elle se trouvait surtout blesse du silence de l'abb
Mouret sur le temps qu'il y avait vcu. Souvent, elle s'tait
vainement ingnie  le faire causer. Ce matin-l, exaspre de le
voir tout ple, s'enttant  souffrir sans une plainte, elle finit
par agiter sa cuiller comme un bton, elle cria:$

- Il faut retourner l-bas, monsieur le cur, si vous y tiez si
bien... Il y a l-bas une personne qui vous soignera sans doute
mieux que moi.

C'tait la premire fois qu'elle hasardait une allusion directe. Le
coup fut si cruel, que le prtre laissa chapper un lger cri, en
levant sa face douloureuse. La bonne me de la Teuse eut regret.

- Aussi, murmura-t-elle, c'est la faute de votre oncle Pascal.
Allez, je lui en ai dit assez. Mais ces savants, a tient  leurs
ides. Il y en a qui vous font mourir, pour vous regarder dans le
corps aprs... Moi, a m'avait mise dans une telle colre, que je
n'ai voulu en parler  personne. Oui, monsieur, c'est grce  moi,
si personne n'a su o vous tiez, tant je trouvais a abominable.
Quand l'abb Guyot, de Saint-Eutrope, qui vous a remplac pendant
votre absence, venait dire la messe ici, le dimanche, je lui
racontais des histoires, je lui jurais que vous tiez en Suisse. Je
ne sais seulement pas o a est, la Suisse... Certes, je ne veux
point vous faire de la peine, mais c'est srement l-bas que vous
avez pris votre mal. Vous voil drlement guri. On aurait bien
mieux fait de vous laisser avec moi qui ne me serais pas avise de
vous tourner la tte.

L'abb Mouret, le front de nouveau pench, ne l'interrompait pas.
Elle s'tait assise par terre,  quelques pas de lui, pour tcher de
rencontrer ses yeux. Elle reprit maternellement, ravie de la
complaisance qu'il semblait mettre  l'couter.

- Vous n'avez jamais voulu connatre l'histoire de l'abb Caffin.
Ds que je parle, vous me faites taire... Eh bien! l'abb Caffin,
dans notre pays,  Canteleu, avait eu des ennuis. C'tait pourtant
un bien saint homme, et qui possdait un caractre d'or. Mais,
voyez-vous, il tait trs douillet, il aimait les choses dlicates.
Si bien qu'une demoiselle rdait autour de lui, la fille d'un
meunier, que ses parents avaient mise en pension. Bref, il arriva ce
qui devait arriver, vous me comprenez, n'est-ce pas? Alors, quand on
a su la chose, tout le pays s'est fch contre l'abb. On le
cherchait pour le tuer  coups de pierres. Il s'est sauv  Rouen,
il est all pleurer chez l'archevque. Et on l'a envoy ici. Le
pauvre homme tait bien assez puni de vivre dans ce trou... Plus
tard, j'ai eu des nouvelles de la fille. Elle a pous un marchand
de boeufs. Elle est trs heureuse.

La Teuse, enchante d'avoir plac son histoire, vit un encouragement
dans l'immobilit du prtre. Elle se rapprocha, elle continua:

- Ce bon monsieur Caffin! Il n'tait pas fier avec moi, il me
parlait souvent de son pch. a ne l'empche pas d'tre dans le
ciel, je vous en rponds! Il peut dormir tranquille, l,  ct,
sous l'herbe, car il n'a jamais fait de tort  personne... Moi, je
ne comprends pas qu'on en veuille tant  un prtre, quand il se
drange. C'est si naturel! Ce n'est pas beau, sans doute, c'est une
salet qui doit mettre Dieu en colre. Mais il vaut encore mieux
faire a que d'aller voler. On se confesse donc, et on est
quitte!... N'est-ce pas, monsieur le cur, lorsqu'on a un vrai
repentir, on fait son salut tout de mme?

L'abb Mouret s'tait lentement redress. Par un effort suprme, il
venait de dompter son angoisse. Ple encore, il dit d'une voix
ferme:

- Il ne faut jamais pcher, jamais, jamais!

- Ah! tenez, s'cria la vieille servante, vous tes trop fier,
monsieur! Ce n'est pas beau non plus, l'orgueil!... A votre place,
moi, je ne me raidirais pas comme cela. On cause de son mal, on ne
se coupe pas le coeur en quatre tout d'un coup, on s'habitue  la
sparation, enfin! a se passe petit  petit... Au lieu que vous,
voil que vous vitez mme de prononcer le nom des gens. Vous
dfendez qu'on parle d'eux, ils sont comme s'ils taient morts.
Depuis votre retour, je n'ai pas os vous donner la moindre
nouvelle. Eh bien! je causerai maintenant, je dirai ce que je
saurai, parce que je vois bien que c'est tout ce silence qui vous
tourne sur le coeur.

Il la regardait svrement, levant un doigt pour la faire taire.

- Oui, oui, continua-t-elle, j'ai des nouvelles de l-bas, trs
souvent mme, et je vous les donnerai... D'abord, la personne n'est
pas plus heureuse que vous.

- Taisez-vous! dit l'abb Mouret, qui trouva la force de se mettre
debout pour s'loigner.

La Teuse se leva aussi, lui barrant le passage de sa masse norme.
Elle se fchait, elle criait:

- L, vous voil dj parti!... Mais vous m'couterez. Vous savez
que je n'aime gure les gens de l-bas, n'est-ce pas? Si je vous
parle d'eux, c'est pour votre bien... On prtend que je suis
jalouse. Eh bien, je rve de vous mener un jour l-bas. Vous seriez
avec moi, vous ne craindriez pas de mal faire... Voulez-vous?

Il l'carta du geste, la face calme, en disant:

- Je ne veux rien, je ne sais rien... Nous avons une grand-messe
demain. Il faudra prparer l'autel.

Puis, s'tant mis  marcher, il ajouta avec un sourire:

- Ne vous inquitez pas, ma bonne Teuse. Je suis plus fort que vous
ne croyez. Je me gurirai tout seul.

Et il s'loigna, l'air solide, la tte droite, ayant vaincu. Sa
soutane, le long des bordures de thym, avait un frlement trs doux.
La Teuse, qui tait reste plante  la mme place, ramassa son
cuelle et sa cuiller de bois, en bougonnant. Elle mchait entre ses
dents des paroles qu'elle accompagnait de grands haussements
d'paules.

- a fait le brave, a se croit bti autrement que les autres
hommes, parce que c'est cur... La vrit est que celui-l est
joliment dur. J'en ai connu qu'on n'avait pas besoin de chatouiller
si longtemps. Et il est capable de s'craser le coeur, comme on
crase une puce. C'est son bon Dieu qui lui donne cette force.

Elle rentrait  la cuisine, lorsqu'elle aperut l'abb Mouret
debout, devant la porte  claire-voie de la basse-cour. Dsire
l'avait arrt pour lui faire peser un chapon qu'elle engraissait
depuis quelques semaines. Il disait complaisamment qu'il tait trs
lourd, ce qui donnait un rire d'aise  la grande enfant.

- Les chapons, eux aussi, s'crasent le coeur comme une puce,
bgaya la Teuse, tout  fait furieuse. Ils ont des raisons pour
cela. Alors, il n'y a pas de gloire  bien vivre.





IV.

L'abb Mouret passait les journes au presbytre. Il vitait les
longues promenades qu'il faisait avant sa maladie. Les terres
brles des Artaud, les ardeurs de cette valle o ne poussaient que
des vignes tordues, l'inquitaient. A deux reprises, il avait essay
de sortir, le matin, pour lire son brviaire, le long des routes;
mais il n'avait pas dpass le village, il tait rentr, troubl par
les odeurs, le plein soleil, la largeur de l'horizon. Le soir
seulement, dans la fracheur de la nuit tombante, il hasardait
quelques pas devant l'glise, sur l'esplanade qui s'tendait
jusqu'au cimetire. L'aprs-midi, pour s'occuper, pris d'un besoin
d'activit qu'il ne savait comment satisfaire, il s'tait donn la
tche de coller des vitres de papier aux carreaux casss de la nef.
Cela, pendant huit jours, l'avait tenu sur une chelle, trs
attentif  poser les vitres proprement, dcoupant le papier avec des
dlicatesses de broderie, talant la colle de faon  ce qu'il n'y
et pas de bavure. La Teuse veillait au pied de l'chelle. Dsire
criait qu'il fallait ne pas boucher tous les carreaux, afin que les
moineaux pussent entrer; et, pour ne pas la faire pleurer, le prtre
en oubliait deux ou trois,  chaque fentre. Puis, cette rparation
finie, l'ambition lui avait pouss d'embellir l'glise, sans appeler
ni maon, ni menuisier, ni peintre. Il ferait tout lui-mme. Ces
travaux manuels, disait-il, l'amusaient, lui rendaient des forces.
L'oncle Pascal, chaque fois qu'il passait  la cure, l'encourageait,
en assurant que cette fatigue-l valait mieux que toutes les drogues
du monde. Ds lors, l'abb Mouret boucha les trous des murs avec des
poignes de pltre, recloua les autels  grands coups de marteau,
broya des couleurs pour donner une couche  la chaire et au
confessionnal. Ce fut un vnement dans le pays. On en causait 
deux lieues. Des paysans venaient, les mains derrire le dos, voir
travailler monsieur le cur. Lui, un tablier bleu serr  la taille,
les poignets meurtris, s'absorbait dans cette rude besogne, avait un
prtexte pour ne plus sortir. Il vivait ses journes au milieu des
pltras, plus tranquille, presque souriant, oubliant le dehors, les
arbres, le soleil, les vents tides, qui le troublaient.

- Monsieur le cur est bien libre, du moment que a ne cote rien 
la commune, disait le pre Bambousse avec un ricanement, en entrant
chaque soir pour constater o en taient les travaux.

L'abb Mouret dpensa l ses conomies du sminaire. C'taient,
d'ailleurs, des embellissements dont la navet maladroite et fait
sourire. La maonnerie le rebuta vite. Il se contenta de recrpir le
tour de l'glise,  hauteur d'homme. La Teuse gchait le pltre.
Quand elle parla de rparer aussi le presbytre, qu'elle craignait
toujours, disait-elle, de voir tomber sur leurs ttes, il lui
expliqua qu'il ne saurait pas, qu'il faudrait un ouvrier; ce qui
amena une querelle terrible entre eux. Elle criait qu'il n'tait pas
raisonnable de faire si belle une glise o personne ne couchait,
lorsqu'il y avait  ct des chambres dans lesquelles on les
trouverait srement morts, un de ces matins, crass par les
plafonds.

- Moi, d'abord, grondait-elle, je finirai par venir faire mon lit
ici, derrire l'autel. J'ai trop peur, la nuit.

Le pltre manquant, elle ne parla plus du presbytre. Puis, la vue
des peintures qu'excutait monsieur le cur la ravissait. Ce fut le
grand charme de toute cette besogne. L'abb, qui avait remis des
bouts de planche partout, se plaisait  taler sur les boiseries une
belle couleur jaune, avec un gros pinceau. Il y avait, dans le
pinceau, un va-et-vient trs doux, dont le bercement l'endormait un
peu, le laissait sans pense pendant des heures,  suivre les
tranes grasses de la peinture. Lorsque tout fut jaune, le
confessionnal, la chaire, l'estrade, jusqu' la caisse de l'horloge,
il se risqua  faire des raccords de faux marbre pour rafrachir le
matre-autel. Et, s'enhardissant, il le repeignit tout entier. Le
matre-autel, blanc, jaune et bleu, tait superbe. Des gens qui
n'avaient pas assist  une messe depuis cinquante ans vinrent en
procession pour le voir.

Les peintures, maintenant, taient sches. L'abb Mouret n'avait
plus qu' encadrer les panneaux d'un filet brun. Aussi, ds l'aprs-
midi, se mit-il  l'oeuvre, voulant que tout ft termin le soir
mme, le lendemain tant un jour de grand-messe, ainsi qu'il l'avait
rappel  la Teuse. Celle-ci attendait pour faire la toilette de
l'autel; elle avait dj pos sur la crdence les chandeliers et la
croix d'argent, les vases de porcelaine plants de roses
artificielles, la nappe garnie de dentelle des grandes ftes. Mais
les filets furent si dlicats  faire proprement, qu'il s'attarda
jusqu' la nuit. Le jour tombait, au moment o il achevait le
dernier panneau.

- Ce sera trop beau, dit une voix rude, sortie de la poussire
grise du crpuscule, dont l'glise s'emplissait.

La Teuse, qui s'tait agenouille pour mieux suivre le pinceau le
long de la rgle, eut un tressaillement de peur.

- Ah! c'est Frre Archangias, dit-elle en tournant la tte; vous
tes donc entr par la sacristie?... Mon sang n'a fait qu'un tour.
J'ai cru que la voix venait de dessous les dalles.

L'abb Mouret s'tait remis au travail, aprs avoir salu le Frre
d'un lger signe de tte. Celui-ci se tint debout, silencieux, ses
grosses mains noues devant sa soutane. Puis, aprs avoir hauss les
paules, en voyant le soin que mettait le prtre  ce que les filets
fussent bien droits, il rpta:

- Ce sera trop beau.

La Teuse, en extase, tressaillit une seconde fois.

- Bon, cria-t-elle, j'avais oubli que vous tiez l, vous! Vous
pourriez bien tousser, avant de parler. Vous avez une voix qui part
brusquement, comme celle d'un mort.

Elle s'tait releve, elle se reculait pour admirer.

- Pourquoi, trop beau? reprit-elle. Il n'y a rien de trop beau,
quand il s'agit du bon Dieu... Si monsieur le cur avait eu de l'or,
il y aurait mis de l'or, allez!

Le prtre ayant fini, elle se hta de changer la nappe, en ayant
bien soin de ne pas effacer les filets. Puis, elle disposa
symtriquement la croix, les chandeliers et les vases. L'abb Mouret
tait all s'adosser  ct de Frre Archangias, contre la barrire
de bois qui sparait le choeur de la nef. Ils n'changrent pas une
parole. Ils regardaient la croix d'argent qui, dans l'ombre
croissante, gardait des gouttes de lumire, sur les pieds, le long
du flanc gauche et  la tempe droite du crucifi. Quand la Teuse eut
fini, elle s'avana triomphante:

- Hein! dit-elle, c'est gentil. Vous verrez le monde, demain,  la
messe! Ces paens ne viennent chez Dieu que lorsqu'ils le croient
riche... Maintenant, monsieur le cur, il faudra en faire autant 
l'autel de la Vierge.

- De l'argent perdu, gronda Frre Archangias.

Mais la Teuse se fcha. Et, comme l'abb Mouret continuait  se
taire, elle les emmena tous deux devant l'autel de la Vierge, les
poussant, les tirant par leur soutane.

- Mais regardez donc! a jure trop, maintenant que le matre-autel
est propre. On ne sait plus mme s'il y a eu des peintures. J'ai
beau essuyer, le matin, le bois garde toute la poussire. C'est
noir, c'est laid... Vous ne savez pas ce qu'on dira, monsieur le
cur? On dira que vous n'aimez pas la sainte Vierge, voil tout.

- Et aprs? demanda Frre Archangias.

La Teuse resta toute suffoque.

- Aprs, murmura-t-elle, a serait un pch, pardi!... L'autel est
comme une de ces tombes qu'on abandonne dans les cimetires. Sans
moi, les araignes y feraient leurs toiles, la mousse y pousserait.
De temps en temps, quand je peux mettre un bouquet de ct, je le
donne  la Vierge... Toutes les fleurs de notre jardin taient pour
elle, autrefois.

Elle tait monte devant l'autel, elle avait pris deux bouquets
schs, oublis sur les gradins.

- Vous voyez bien que c'est comme dans les cimetires, ajouta-t-
elle, en les jetant aux pieds de l'abb Mouret.

Celui-ci les ramassa, sans rpondre. La nuit tait compltement
venue. Frre Archangias s'embarrassa au milieu des chaises, manqua
tomber. Il jurait, il mchait des phrases sourdes, o revenaient les
noms de Jsus et de Marie. Quand la Teuse, qui tait alle chercher
une lampe, rentra dans l'glise, elle demanda simplement au prtre:

- Alors, je puis mettre les pots et les pinceaux au grenier?

- Oui, rpondit-il, c'est fini. Nous verrons plus tard pour le
reste.

Elle marcha devant eux, emportant tout, se taisant, de peur d'en
trop dire. Et, comme l'abb Mouret avait gard les deux bouquets
schs  la main, Frre Archangias lui cria, en passant devant la
basse-cour:

- Jetez donc a!

L'abb fit encore quelques pas, la tte penche; puis, il jeta les
fleurs dans le trou au fumier, par-dessus la claire-voie.





V.

Le Frre, qui avait mang, resta l,  califourchon sur une chaise
retourne, pendant le dner du prtre. Depuis que ce dernier tait
de retour aux Artaud, il venait ainsi presque tous les soirs
s'installer au presbytre. Jamais il ne s'y tait impos plus
rudement. Ses gros souliers crasaient le carreau, sa voix tonnait,
ses poings s'abattaient sur les meubles, tandis qu'il racontait les
fesses donnes le matin aux petites filles, ou qu'il rsumait sa
morale en formules dures comme des coups de bton. Puis, s'ennuyant,
il avait imagin de jouer aux cartes avec la Teuse. Ils jouaient 
la bataille, interminablement, la Teuse n'ayant jamais pu apprendre
un autre jeu. L'abb Mouret, qui souriait aux premires cartes
abattues rageusement sur la table, tombait peu  peu dans une
rverie profonde; et, pendant des heures, il s'oubliait, il
s'chappait, sous les coups d'oeil dfiants de Frre Archangias.

Ce soir-l, la Teuse tait d'une telle humeur, qu'elle parla d'aller
se coucher, ds que la nappe fut te. Mais le Frre voulait jouer.
Il lui donna des tapes sur les paules, finit par l'asseoir, et si
violemment, que la chaise craqua. Il battait dj les cartes.
Dsire, qui le dtestait, avait disparu avec son dessert, qu'elle
montait presque tous les soir manger dans son lit.

- Je veux les rouges, dit la Teuse.

Et la lutte s'engagea. La Teuse enleva d'abord quelques belles
cartes au Frre. Puis, deux as tombrent en mme temps sur la table.

- Bataille! cria-t-elle avec une motion extraordinaire.

Elle jeta un neuf, ce qui la consterna; mais le Frre n'ayant jet
qu'un sept, elle ramassa les cartes, triomphante. Au bout d'une
demi-heure, elle n'avait plus de nouveau que deux as, les chances se
trouvaient rtablies. Et, vers le troisime quart d'heure, c'tait
elle qui perdait un as. Le va-et-vient des valets, des dames et des
rois, avait toute la furie d'un massacre.

- Hein! elle est fameuse, cette partie! dit Frre Archangias, en se
tournant vers l'abb Mouret.

Mais il le vit si perdu, si loin, ayant aux lvres un sourire si
inconscient, qu'il haussa brutalement la voix.

- Eh bien! monsieur le cur, vous ne nous regardez donc pas? Ce
n'est gure poli... Nous ne jouons que pour vous. Nous cherchons 
vous gayer... Allons, regardez le jeu. a vous vaudra mieux que de
rvasser. O tiez-vous encore?

Le prtre avait eu un tressaillement. Il ne rpondit pas, il
s'effora de suivre le jeu, les paupires battantes. La partie
continuait avec acharnement. La Teuse regagna son as, puis le
reperdit. Certains soirs, ils se disputaient ainsi les as pendant
quatre heures; et souvent mme ils allaient se coucher, furibonds,
n'ayant pu se battre.

- Mais j'y songe! cria tout d'un coup la Teuse, qui avait une
grosse peur de perdre, monsieur le cur devait sortir ce soir. Il a
promis au grand Fortun et  la Rosalie d'aller bnir leur chambre,
comme il est d'usage... Vite, monsieur le cur! Le Frre vous
accompagnera.

L'abb Mouret tait dj debout, cherchant son chapeau. Mais Frre
Archangias, sans lcher ses cartes, se fchait.

- Laissez donc! Est-ce que a a besoin d'tre bni, ce trou 
cochons! Pour ce qu'ils vont y faire de propre, dans leur
chambre!... Encore un usage que vous devriez abolir. Un prtre n'a
pas  mettre son nez dans les draps des nouveaux maris... Restez.
Finissons la partie. a vaudra mieux.

- Non, dit le prtre, j'ai promis. Ces braves gens pourraient se
blesser... Restez, vous. Finissez la partie, en m'attendant.

La Teuse, trs inquite, regardait Frre Archangias.

- Eh bien! oui, je reste, cria celui-ci. C'est trop bte!

Mais l'abb Mouret n'avait pas ouvert la porte, qu'il se levait pour
le suivre, jetant violemment ses cartes. Il revint, il dit  la
Teuse:

- J'allais gagner... Laissez les paquets tels qu'ils sont. Nous
continuerons la partie demain.

- Ah bien, tout est brouill, maintenant, rpondit la vieille
servante qui s'tait empresse de mler les cartes. Si vous croyez
que je vais le mettre sous verre, votre paquet! Et puis je pouvais
gagner, j'avais encore un as.

Frre Archangias, en quelques enjambes, rejoignit l'abb Mouret qui
descendait l'troit sentier conduisant aux Artaud. Il s'tait donn
la tche de veiller sur lui. Il l'entourait d'un espionnage de
toutes les heures, l'accompagnant partout, le faisant suivre par un
gamin de son cole, lorsqu'il ne pouvait s'acquitter lui-mme de ce
soin. Il disait, avec son rire terrible, qu'il tait "le gendarme de
Dieu". Et,  la vrit, le prtre semblait un coupable emprisonn
dans l'ombre noire de la soutane du Frre, un coupable dont on se
mfie, que l'on juge assez faible pour retourner  sa faute, si on
le perdait des yeux une minute. C'tait une pret de vieille fille
jalouse, un souci minutieux de gelier qui pousse son devoir jusqu'
cacher les coins de ciel entrevus par les lucarnes. Frre Archangias
se tenait toujours l,  boucher le soleil,  empcher une odeur
d'entrer,  murer si compltement le cachot, que rien du dehors n'y
venait plus. Il guettait les moindres faiblesses de l'abb,
reconnaissait,  la clart de son regard, les penses tendres, les
crasait d'une parole, sans piti, comme des btes mauvaises. Les
silences, les sourires, les pleurs du front, les frissons des
membres, tout lui appartenait. D'ailleurs, il vitait de parler
nettement de la faute. Sa prsence seule tait un reproche. La faon
dont il prononait certaines phrases leur donnait le cinglement d'un
coup de fouet. Il mettait dans un geste toute l'ordure qu'il
crachait sur le pch. Comme ces maris tromps qui plient leurs
femmes sous des allusions sanglantes, dont ils gotent seuls la
cruaut, il ne reparlait pas de la scne du Paradou, il se
contentait de l'voquer d'un mot, pour anantir, aux heures de
crise, cette chair rebelle. Lui aussi avait t tromp par ce
prtre, tout souill de son adultre divin, ayant trahi ses
serments, rapportant sur lui des caresses dfendues, dont la senteur
lointaine suffisait  exasprer sa continence de bouc qui ne s'tait
jamais satisfait.

Il tait prs de dix heures. Le village dormait; mais,  l'autre
bout, du ct du moulin, un tapage montait d'une des masures,
vivement claire. Le pre Bambousse avait abandonn  sa fille et 
son gendre un coin de la maison, se rservant pour lui les plus
belles pices. On buvait l un dernier coup, en attendant le cur.

- Ils sont sols, gronda Frre Archangias. Les entendez-vous se
vautrer?

L'abb Mouret ne rpondit pas. La nuit tait superbe, toute bleue
d'un clair de lune qui changeait au loin la valle en un lac
dormant. Et il ralentissait sa marche, comme baign d'un bien-tre
par ces clarts douces; il s'arrtait mme devant certaines nappes
de lumire, avec le frisson dlicieux que donne l'approche d'une eau
frache. Le Frre continuait ses grandes enjambes, le gourmandant,
l'appelant.

- Venez donc... Ce n'est pas sain, de courir la campagne  cette
heure. Vous seriez mieux dans votre lit.

Mais, brusquement,  l'entre du village, il se planta au milieu de
la route. Il regardait vers les hauteurs, o les lignes blanches des
ornires se perdaient dans les taches noires des petits bois de
pins. Il avait un grognement de chien qui flaire un danger.

- Qui descend de l-haut, si tard? murmura-t-il.

Le prtre, n'entendant rien, ne voyant rien, voulut  son tour lui
faire presser le pas.

- Laissez donc, le voici, reprit vivement Frre Archangias. Il
vient de tourner le coude. Tenez, la lune l'claire. Vous le voyez
bien,  prsent... C'est un grand, avec un bton.

Puis, au bout d'un silence, il reprit, la voix rauque, touffe par
la fureur:

- C'est lui, c'est ce gueux!... Je le sentais.

Alors, le nouveau venu tant au bas de la cte, l'abb Mouret
reconnut Jeanbernat. Malgr ses quatre-vingts ans, le vieux tapait
si dur des talons, que ses gros souliers ferrs tiraient des
tincelles des silex de la route. Il marchait droit comme un chne,
sans mme se servir de son bton, qu'il portait sur son paule, en
manire de fusil.

- Ah! le damn! bgaya le Frre clou sur place, en arrt. Le
diable lui jette toute la braise de l'enfer sous les pieds.

Le prtre, trs troubl, dsesprant de faire lcher prise  son
compagnon, tourna le dos pour continuer sa route, esprant encore
viter Jeanbernat, en se htant de gagner la maison des Bambousse.
Mais il n'avait pas fait cinq pas, que la voix railleuse du vieux
s'leva, presque derrire son dos.

- Eh! cur, attendez-moi. Je vous fais donc peur?

Et l'abb Mouret s'tant arrt, il s'approcha, il continua:

- Dame! vos soutanes, a n'est pas commode, a empche de courir.
Puis, il a beau faire nuit, on vous reconnat de loin... Du haut de
la cte, je me suis dit: "Tiens! c'est le petit cur qui est l-
bas." Oh! j'ai encore de bons yeux... Alors, vous ne venez plus nous
voir?

- J'ai eu tant d'occupations, murmura le prtre, trs ple.

- Bien, bien, tout le monde est libre. Ce que je vous en dis, c'est
pour vous montrer que je ne vous garde pas rancune d'tre cur. Nous
ne parlerions mme pas de votre bon Dieu, a m'est gal... La petite
croit que c'est moi qui vous empche de revenir. Je lui ai rpondu:
"Le cur est une bte." Et a, je le pense. Est-ce que je vous ai
mang, pendant votre maladie? Je ne suis mme pas mont vous voir...
Tout le monde est libre.

Il parlait avec sa belle indiffrence, en affectant de ne pas
s'apercevoir de la prsence de Frre Archangias. Mais celui-ci ayant
pouss un grognement plus menaant, il reprit:

- Eh! cur, vous promenez donc votre cochon avec vous?

- Attends, brigand! hurla le Frre, les poings ferms.

Jeanbernat, le bton lev, feignit de le reconnatre.

- Bas les pattes! cria-t-il. Ah! c'est toi, calotin! J'aurais d te
flairer  l'odeur de ton cuir... Nous avons un compte  rgler
ensemble. J'ai jur d'aller te couper les oreilles au milieu de ta
classe. a amusera les gamins que tu empoisonnes.

Le Frre, devant le bton, recula, la gorge pleine d'injures. Il
balbutiait, il ne trouvait plus les mots.

- Je t'enverrai les gendarmes, assassin! Tu as crach sur l'glise,
je t'ai vu! Tu donnes le mal de la mort au pauvre monde, rien qu'en
passant devant les portes. A Saint-Eutrope, tu as fait avorter une
fille en la forant  mcher une hostie consacre que tu avais
vole. Au Bage, tu es all dterrer des enfants que tu as emports
sur ton dos pour tes abominations... Tout le monde sait cela,
misrable! Tu es le scandale du pays. Celui qui t'tranglerait
gagnerait du coup le paradis.

Le vieux coutait, ricanant, faisant le moulinet avec son bton.
Entre deux injures de l'autre, il rptait  demi-voix.

- Va, va, soulage-toi, serpent! Tout  l'heure, je te casserai les
reins.

L'abb Mouret voulut intervenir. Mais Frre Archangias le repoussa,
en criant:

- Vous tes avec lui, vous! Est-ce qu'il ne vous a pas fait marcher
sur la croix, dites le contraire!

Et se tournant de nouveau vers Jeanbernat

- Ah! Satan, tu as d bien rire, quand tu as tenu un prtre! Le
ciel crase ceux qui t'ont aid  ce sacrilge!... Que faisais-tu,
la nuit, pendant qu'il dormait? Tu venais avec ta salive, n'est-ce
pas? lui mouiller la tonsure, afin que ses cheveux grandissent plus
vite. Tu lui soufflais sur le menton et sur les joues, pour que la
barbe y pousst d'un doigt en une nuit. Tu lui frottais tout le
corps de tes malfices, tu lui soufflais dans la bouche la rage d'un
chien, tu le mettais en rut... Et c'est ainsi que tu l'avais chang
en bte, Satan!

- Il est stupide, dit Jeanbernat, en reposant son bton sur
l'paule. Il m'ennuie.

Le Frre, enhardi, vint lui allonger ses deux poings sous le nez.

- Et ta gueuse! cria-t-il. C'est toi qui l'a fourre toute nue dans
le lit du prtre!

Mais il poussa un hurlement, en faisant un bond en arrire. Le bton
du vieux, lanc  toute vole, venait de se casser sur son chine.
Il recula encore, ramassa dans un tas de cailloux, au bord de la
route, un silex gros comme les deux poings, qu'il lana  la tte de
Jeanbernat. Celui-ci avait le front fendu, s'il ne s'tait courb.
Il courut au tas de cailloux voisin, s'abrita, prit des pierres. Et,
d'un tas  l'autre, un terrible combat s'engagea. Les silex
grlaient. La lune, trs claire, dcoupait nettement les ombres.

- Oui, tu l'as fourre dans son lit, rptait le Frre affol! Et
tu avais mis un Christ sous le matelas, pour que l'ordure tombt sur
lui... Ha! ha! tu es tonn que je sache tout. Tu attends quelque
monstre de cet accouplement-l. Tu fais chaque matin les treize
signes de l'enfer sur le ventre de ta gueuse, pour qu'elle accouche
de l'Antchrist. Tu veux l'Antchrist, bandit!... Tiens, que ce
caillou t'borgne!

- Et que celui-ci te ferme le bec, calotin! reprit Jeanbernat,
redevenu trs calme. Est-il bte, cet animal, avec ses histoires!...
Va-t-il falloir que je te casse la tte pour continuer ma route?
Est-ce ton catchisme qui t'a tourn sur la cervelle?

- Le catchisme! Veux-tu connatre le catchisme qu'on enseigne aux
damns de ton espce? Oui, je t'apprendrai  faire le signe de
croix...Ceci est pour le Pre, et ceci pour le Fils, et ceci pour le
Saint-Esprit...Ah! tu es encore debout. Attends, attends!... Ainsi
soit-il!

Il lui jeta une vole de petites pierres en faon de mitraille.
Jeanbernat, atteint  l'paule, lcha les cailloux qu'il tenait et
s'avana tranquillement, pendant que Frre Archangias prenait dans
le tas deux nouvelles poignes, en bgayant:

- Je t'extermine. C'est Dieu qui le veut. Dieu est dans mon bras.

- Te tairas-tu! dit le vieux en l'empoignant  la nuque.

Alors, il y eut une courte lutte dans la poussire de la route,
bleuie par la lune. Le Frre, se voyant le plus faible, cherchait 
mordre. Les membres schs de Jeanbernat taient comme des paquets
de cordes qui le liaient, si troitement, qu'il en sentait les
noeuds lui entrer dans la chair. Il se taisait, touffant, rvant
quelque tratrise. Quand il l'eut mis sous lui, le vieux reprit en
raillant:

- J'ai envie de te casser un bras pour casser ton bon Dieu... Tu
vois bien qu'il n'est pas le plus fort, ton bon Dieu. C'est moi qui
t'extermine... Maintenant, je vais te couper les oreilles. Tu m'as
trop ennuy.

Et il tirait paisiblement un couteau de sa poche. L'abb Mouret,
qui,  plusieurs reprises, s'tait en vain jet entre les
combattants, s'interposa si vivement, qu'il finit par consentir 
remettre cette opration  plus tard.

- Vous avez tort, cur, murmura-t-il. Ce gaillard a besoin d'une
saigne. Enfin, puisque a vous contrarie, j'attendrai. Je le
rencontrerai bien encore dans un petit coin.

Le Frre ayant pouss un grognement, il s'interrompit pour lui
crier:

- Ne bouge pas ou je te les coupe tout de suite.

- Mais, dit le prtre, vous tes assis sur sa poitrine. Otez-vous
de l pour qu'il puisse respirer.

- Non, non, il recommencerait ses farces. Je le lcherai, lorsque
je m'en irai... Je vous disais donc, cur, quand ce gredin s'est
jet entre nous, que vous seriez le bienvenu l-bas. La petite est
matresse, vous savez. Je ne la contrarie pas plus que mes salades.
Tout a pousse... Il n'y a que des imbciles comme ce calotin-l
pour voir le mal... O as-tu vu le mal, coquin! C'est toi qui as
invent le mal, brute!

Il secouait le Frre de nouveau.

- Laissez-le se relever, supplia l'abb Mouret.

- Tout  l'heure... La petite n'est pas  son aise depuis quelque
temps. Je ne m'apercevais de rien. Mais elle me l'a dit. Alors je
vais prvenir votre oncle Pascal,  Plassans. La nuit, on est
tranquille, on ne rencontre personne... Oui, oui, la petite ne se
porte pas bien.

Le prtre ne trouva pas une parole. Il chancelait, la tte basse.

- Elle tait si contente de vous soigner, continua le vieux. En
fumant ma pipe, je l'entendais rire. a me suffisait. Les filles,
c'est comme les aubpines: quand elles font des fleurs, elles font
tout ce qu'elles peuvent... Enfin, vous viendrez, si le coeur vous
en dit. Peut-tre que a amuserait la petite. Bonsoir, cur.

Il s'tait relev avec lenteur, serrant les poings du Frre, se
mfiant d'un mauvais coup. Et il s'loigna, sans tourner la tte, en
reprenant son pas dur et allong.

Le Frre, en silence, rampa jusqu'au tas de cailloux. Il attendit
que le vieux ft  quelque distance. Puis,  deux mains, il
recommena, furieusement. Mais les pierres roulaient dans la
poussire de la route. Jeanbernat, ne daignant plus se fcher, s'en
allait, droit comme un arbre, au fond de la nuit sereine.

- Le maudit! Satan le pousse! balbutia le Frre Archangias, en
faisant ronfler une dernire pierre. Un vieux qu'une chiquenaude
devrait casser! Il est cuit au feu de l'enfer. J'ai senti ses
griffes.

Sa rage impuissante pitinait sur les cailloux pars. Brusquement,
il se tourna contre l'abb Mouret.

- C'est votre faute! cria-t-il. Vous auriez d m'aider, et  nous
deux nous l'aurions trangl.

A l'autre bout du village, le tapage avait grandi dans la maison de
Bambousse. On entendait distinctement les culs de verres taps en
mesure sur la table. Le prtre s'tait remis  marcher, sans lever
la tte, se dirigeant vers la grande clart que jetait la fentre,
pareille  la flambe d'un feu de sarments. Le Frre le suivit,
sombre, la soutane souille de poussire, une joue saignant de
l'effleurement d'un caillou.

Puis, de sa voix dure, aprs un silence:

- Irez-vous? demanda-t-il.

Et, l'abb Mouret ne rpondant pas, il continua:

- Prenez garde! vous retournez au pch... Il a suffi que cet homme
passt, pour que toute votre chair et un tressaillement. Je vous ai
vu sous la lune, ple comme une fille... Prenez garde, entendez-
vous! Cette fois Dieu ne pardonnerait pas. Vous tomberiez dans la
pourriture dernire... Ah! misrable boue, c'est la salet qui vous
emporte!

Alors, le prtre leva enfin la face. Il pleurait  grosses larmes,
silencieusement. Il dit avec une douceur navre:

- Pourquoi me parlez-vous ainsi?... Vous tes toujours l, vous
connaissez mes luttes de chaque heure. Ne doutez pas de moi,
laissez-moi la force de me vaincre.

Ces paroles si simples, baignes de larmes muettes, prenaient dans
la nuit un tel caractre de douleur sublime, que Frre Archangias
lui-mme, malgr sa rudesse, se sentit troubl. Il n'ajouta pas un
mot, secouant sa soutane, essuyant sa joue saignante. Lorsqu'ils
furent devant la maison des Bambousse, il refusa d'entrer. Il
s'assit,  quelques pas, sur la caisse renverse d'une vieille
charrette, o il attendit avec une patience de dogue.

- Voil monsieur le cur! crirent tous les Bambousse et tous les
Brichet attabls.

Et l'on remplit de nouveau les verres. L'abb Mouret dut en prendre
un. Il n'y avait pas eu de noce. Seulement, le soir, aprs le dner,
on avait pos sur la table une dame-jeanne d'une cinquantaine de
litres, qu'il s'agissait de vider, avant d'aller se mettre au lit.
Ils taient dix, et dj le pre Bambousse renversait d'une seule
main la dame-jeanne, d'o ne coulait plus qu'un mince filet rouge.
La Rosalie, trs gaie, trempait le menton du petit dans son verre,
tandis que le grand Fortun faisait des tours, soulevait des
chaises, avec les dents. Tout le monde passa dans la chambre.
L'usage voulait que le cur y bt le vin qu'on lui avait vers.
C'tait l ce qu'on appelait bnir la chambre. a portait bonheur,
a empchait le mnage de se battre. Du temps de M. Caffin, les
choses se passaient joyeusement, le vieux prtre aimant  rire; il
tait mme rput pour la faon dont il vidait le verre, sans
laisser une goutte au fond; d'autant plus que les femmes, aux
Artaud, prtendaient que chaque goutte laisse tait une anne
d'amour en moins pour les poux. Avec l'abb Mouret, on plaisantait
moins haut. Il but pourtant d'un trait, ce qui parut flatter
beaucoup le pre Bambousse. La vieille Brichet regarda avec une moue
le fond du verre, o un peu de vin restait. Devant le lit, un oncle,
qui tait garde champtre, risquait des gaudrioles trs raides, dont
riait la Rosalie, que le grand Fortun avait dj pousse  plat
ventre au bord des matelas, par manire de caresse. Et quand tous
eurent trouv un mot gaillard, on retourna dans la salle. Vincent et
Catherine y taient demeurs seuls. Vincent, mont sur une chaise,
penchant l'norme dame-jeanne, entre ses bras, achevait de la vider
dans la bouche ouverte de Catherine.

- Merci, monsieur le cur, cria Bambousse en reconduisant le
prtre. Eh bien! les voil maris, vous tes content. Ah! les gueux!
si vous croyez qu'ils vont dire des Pater et des Ave, tout 
l'heure... Bonne nuit, dormez bien, monsieur le cur.

Frre Archangias avait lentement quitt le cul de la charrette, o
il s'tait assis.

- Que le diable, murmura-t-il, jette des pelletes de charbons
entre leurs peaux, et qu'ils en crvent!

Il n'ouvrit plus les lvres, il accompagna l'abb Mouret jusqu'au
presbytre. L, il attendit qu'il et referm la porte, avant de se
retirer; mme il se retourna,  deux reprises, pour s'assurer qu'il
ne ressortait pas. Quand le prtre fut dans sa chambre, il se jeta
tout habill sur son lit, les mains aux oreilles, la face contre
l'oreiller, pour ne plus entendre, pour ne plus voir. Il s'anantit,
il s'endormit d'un sommeil de mort.





VI.

Le lendemain tait un dimanche. L'Exaltation de la Sainte-Croix
tombant un jour de grand-messe, l'abb Mouret avait voulu clbrer
cette fte religieuse avec un clat particulier. Il s'tait pris
d'une dvotion extraordinaire pour la Croix, il avait remplac dans
sa chambre la statuette de l'Immacule Conception par un grand
crucifix de bois noir, devant lequel il passait de longues heures
d'adoration. Exalter la Croix, la planter devant lui, au-dessus de
toutes choses, dans une gloire, comme le but unique de sa vie, lui
donnait la force de souffrir et de lutter. Il rvait de s'y attacher
 la place de Jsus, d'y tre couronn d'pines, d'y avoir les
membres trous, le flanc ouvert. Quel lche tait-il donc pour oser
se plaindre d'une blessure menteuse, lorsque son Dieu saignait l de
tout son corps, avec le sourire de la Rdemption aux lvres? Et, si
misrable qu'elle ft, il offrait sa blessure en holocauste, il
finissait par glisser  l'extase, par croire que le sang lui
ruisselait rellement du front, des membres, de la poitrine.
C'taient des heures de soulagement, toutes ses impurets coulaient
par ses plaies. Il se redressait avec des hrosmes de martyr, il
souhaitait des tortures effroyables pour les endurer sans un seul
frisson de sa chair.

Ds le petit jour, il s'agenouilla devant le crucifix. Et la grce
vint, abondante comme une rose. Il ne fit pas d'effort, il n'eut
qu' plier les genoux, pour la recevoir sur le coeur, pour en tre
tremp jusqu'aux os, d'une faon dlicieusement douce. La veille, il
avait agonis, sans qu'elle descendit. Elle restait longtemps sourde
 ses lamentations de damn; elle le secourait souvent, lorsque,
d'un geste d'enfant, il ne savait plus que joindre les mains. Ce
fut, ce matin-l, une bndiction, un repos absolu, une foi entire.
Il oublia ses angoisses des jours prcdents. Il se donna tout  la
joie triomphale de la Croix. Une armure lui montait aux paules, si
impntrable, que le monde s'moussait sur elle. Quand il descendit,
il marchait dans un air de victoire et de srnit. La Teuse
merveille alla chercher Dsire, pour qu'il l'embrasst. Toutes
deux tapaient des mains, en criant qu'il n'avait pas eu si bonne
mine depuis six mois.

Dans l'glise, pendant la grand-messe, le prtre acheva de retrouver
Dieu. Il y avait longtemps qu'il ne s'tait approch de l'autel avec
un tel attendrissement. Il dut se contenir, pour ne pas clater en
larmes, la bouche colle sur la nappe. C'tait une grand-messe
solennelle. L'oncle de la Rosalie, le garde champtre, chantait au
lutrin, d'une voix de basse dont le ronflement emplissait d'un chant
d'orgue la vote crase. Vincent, habill d'un surplis trop large,
qui avait appartenu  l'abb Caffin, balanait un vieil encensoir
d'argent, prodigieusement amus par le bruit des chanettes,
encensant trs haut pour obtenir beaucoup de fume, regardant
derrire lui si a ne faisait tousser personne. L'glise tait
presque pleine. On avait voulu voir les peintures de monsieur le
cur. Des paysannes riaient, parce que a sentait bon; tandis que
les hommes, au fond, debout sous la tribune, hochaient la tte, 
chaque note plus creuse du chantre. Par les fentres, le grand
soleil de dix heures, que tamisaient les vitres de papier, entrait,
talant sur les murs recrpis de grandes moires trs gaies, o
l'ombre des bonnets de femme mettait des vols de gros papillons. Et
les bouquets artificiels, poss sur les gradins de l'autel, avaient
eux-mmes une joie humide de fleurs naturelles, frachement
cueillies. Lorsque le prtre se tourna, pour bnir les assistants,
il prouva un attendrissement plus vif encore,  voir l'glise si
propre, si pleine, si trempe de musique, d'encens et de lumire.

Aprs l'offertoire, un murmure courut parmi les paysannes. Vincent,
qui avait lev curieusement la tte, faillit envoyer toute la braise
de son encensoir sur la chasuble du prtre. Et comme celui-ci le
regardait svrement, il voulut s'excuser, il murmura:

- C'est l'oncle de monsieur le cur qui vient d'entrer.

Au fond de l'glise, contre une des minces colonnettes de bois qui
soutenaient la tribune, l'abb Mouret aperut le docteur Pascal.
Celui-ci n'avait pas sa bonne face souriante, lgrement railleuse.
Il s'tait dcouvert, grave, fch, suivant la messe avec une
visible impatience. Le spectacle du prtre  l'autel, son
recueillement, ses gestes ralentis, la srnit parfaite de son
visage, parurent peu  peu l'irriter davantage. Il ne put attendre
la fin de la messe. Il sortit, alla tourner autour de son cabriolet
et de son cheval, qu'il avait attach  un des volets du presbytre.

- Eh bien! ce gaillard-l n'en finira donc plus, de se faire
encenser? demanda-t-il  la Teuse, qui revenait de la sacristie.

- C'est fini, rpondit-elle. Entrez au salon... Monsieur le cur se
dshabille. Il sait que vous tes l.

- Pardi!  moins qu'il ne soit aveugle, murmura le docteur, en la
suivant dans la pice froide, aux meubles durs, qu'elle appelait
pompeusement le salon.

Il se promena quelques minutes, de long en large. La pice, d'une
tristesse grise, redoublait sa mauvaise humeur. Tout en marchant, il
donnait du bout de sa canne de petits coups sur le crin mang des
siges, qui avaient le son cassant de la pierre. Puis, fatigu,
il s'arrta devant la chemine, o un grand saint Joseph,
abominablement peinturlur, tenait lieu de pendule.

- Ah! ce n'est pas malheureux! dit-il, lorsqu'il entendit le bruit
de la porte.

Et s'avanant vers l'abb:

- Sais-tu que tu m'as fait avaler la moiti d'une messe? Il y a
longtemps que a ne m'tait arriv... Enfin, je tenais absolument 
te voir aujourd'hui. Je voulais causer avec toi.

Il n'acheva pas. Il regardait le prtre avec surprise. Il y eut un
silence.

- Tu te portes bien, toi? reprit-il enfin d'une voix change.

- Oui, je vais beaucoup mieux, dit l'abb Mouret en souriant. Je ne
vous attendais que jeudi. Ce n'est pas votre jour, le dimanche...
Vous avez quelque chose  me communiquer?

Mais l'oncle Pascal ne rpondit pas sur-le-champ. Il continuait
d'examiner l'abb. Celui-ci tait encore tout tremp des tideurs de
l'glise; il apportait dans ses cheveux l'odeur de l'encens; il
gardait au fond de ses yeux la joie de la Croix. L'oncle hocha la
tte, en face de cette paix triomphante.

- Je sors du Paradou, dit-il brusquement. Jeanbernat est venu me
chercher cette nuit... J'ai vu Albine. Elle m'inquite. Elle a
besoin de beaucoup de mnagements.

Il tudiait toujours le prtre en parlant. Il ne vit pas mme ses
paupires battre.

- Enfin, elle t'a soign, ajouta-t-il plus rudement. Sans elle, mon
garon, tu serais peut-tre  cette heure dans un cabanon des
Tulettes, avec la camisole de force aux paules... Eh bien! j'ai
promis que tu irais la voir. Je t'emmne avec moi. C'est un adieu.
Elle veut partir.

- Je ne puis que prier pour la personne dont vous parlez, dit
l'abb Mouret avec douceur.

Et comme le docteur s'emportait, allongeant un grand coup de canne
sur le canap:

- Je suis prtre, je n'ai que des prires, acheva-t-il simplement,
d'une voix trs ferme.

- Ah! tiens, tu as raison! cria l'oncle Pascal, se laissant tomber
dans un fauteuil, les jambes casses. C'est moi qui suis un vieux
fou. Oui, j'ai pleur dans mon cabriolet en venant ici, tout seul,
ainsi qu'un enfant... Voil ce que c'est que de vivre au milieu des
bouquins. On fait de belles expriences; mais on se conduit en
malhonnte homme... Est-ce que j'allais me douter que tout cela
tournerait si mal?

Il se leva, se remit  marcher, dsespr.

- Oui, oui, j'aurais d m'en douter. C'tait logique. Et avec toi
a devenait abominable. Tu n'es pas un homme comme les autres...
Mais coute, je t'assure que tu tais perdu. L'air qu'elle a mis
autour de toi pouvait seul te sauver de la folie. Enfin, tu
m'entends, je n'ai pas besoin de te dire o tu en tais. C'est une
de mes plus belles cures. Et je n'en suis pas fier, va! car,
maintenant, voil que la pauvre fille en meurt!

L'abb Mouret tait rest debout, trs calme, avec son rayonnement
tranquille de martyr, que rien d'humain ne peut plus abattre.

- Dieu lui fera misricorde, dit-il.

- Dieu! Dieu! murmura le docteur sourdement, il ferait mieux de ne
pas se jeter dans nos jambes. On arrangerait l'affaire.

Puis, haussant la voix, il reprit:

- J'avais tout calcul. C'est l le plus fort! Oh! l'imbcile!...
Tu restais un mois en convalescence. L'ombre des arbres, le souffle
frais de l'enfant, toute cette jeunesse te remettait sur pied. D'un
autre ct, l'enfant perdait sa sauvagerie, tu l'humanisais, nous en
faisions  nous deux une demoiselle que nous aurions marie quelque
part. C'tait parfait... Aussi pouvais-je m'imaginer que ce vieux
philosophe de Jeanbernat ne quitterait pas ses salades d'un pouce!
Il est vrai que moi non plus je n'ai pas boug de mon laboratoire.
J'avais des tudes en train... Et c'est ma faute! Je suis un
malhonnte homme!

Il touffait, il voulait sortir. Il chercha partout son chapeau
qu'il avait sur la tte.

- Adieu, balbutia-t-il, je m'en vais... Alors, tu refuses de venir?
Voyons, fais-le pour moi; tu vois combien je souffre. Je te jure
qu'elle partira ensuite. C'est convenu... J'ai mon cabriolet. Dans
une heure, tu seras de retour... Viens, je t'en prie.

Le prtre eut un geste large, un de ces gestes que le docteur lui
avait vu faire  l'autel.

- Non, dit-il, je ne puis.

En accompagnant son oncle, il ajouta:

- Dites-lui qu'elle s'agenouille et qu'elle implore Dieu... Dieu
l'entendra comme il m'a entendu; il la soulagera comme il m'a
soulag. Il n'y a pas d'autre salut.

Le docteur le regarda en face, haussa terriblement les paules.

- Adieu, rpta-t-il. Tu te portes bien. Tu n'as plus besoin de
moi.

Mais, comme il dtachait son cheval, Dsire, qui venait d'entendre
sa voix, arriva en courant. Elle adorait l'oncle. Quand elle tait
plus jeune, il coutait son bavardage de gamine pendant des heures,
sans se lasser. Maintenant encore, il la gtait, s'intressait  sa
basse-cour, restait trs bien un aprs-midi avec elle, au milieu des
poules et des canards,  lui sourire de ses yeux aigus de savant. Il
l'appelait "la grande bte", d'un ton d'admiration caressante. Il
paraissait la mettre bien au-dessus des autres filles. Aussi se
jeta-t-elle  son cou, d'un lan de tendresse. Elle cria:

- Tu restes? Tu djeunes?

Mais il l'embrassa, refusant, se dbarrassant de son treinte d'un
air bourru. Elle avait un rire clair; elle se pendit de nouveau 
ses paules.

- Tu as bien tort, reprit-elle. J'ai des oeufs tout chauds. Je
guettais les poules. Elles en ont fait quatorze, ce matin... Et nous
aurions mang un poulet, le blanc, celui qui bat les autres. Tu
tais l, jeudi, quand il a crev un oeil au grand mouchet.

L'oncle restait fch. Il s'irritait contre le noeud de la bride,
qu'il ne parvenait pas  dfaire. Alors, elle se mit  sauter autour
de lui, tapant des mains, chantonnant, sur un air de flte:

- Si, si, tu restes... Nous le mangerons, nous le mangerons!

Et la colre de l'oncle ne put tenir davantage. Il leva la tte, il
sourit. Elle tait trop saine, trop vivante, trop vraie. Elle avait
une gaiet trop large, naturelle et franche comme la nappe de soleil
qui dorait sa chair nue.

- La grande bte! murmura-t-il, charm. Puis, la prenant par les
poignets, pendant qu'elle continuait  sauter:

- Ecoute, pas aujourd'hui. J'ai une pauvre fille qui est malade.
Mais je reviendrai un autre matin... Je te le promets.

- Quand? jeudi? insista-t-elle. Tu sais, la vache est grosse. Elle
n'a pas l'air  son aise, depuis deux jours... Tu es mdecin, tu
pourrais peut-tre lui donner un remde.

L'abb Mouret, qui tait demeur l, paisible, ne put retenir un
lger rire. Le docteur monta gaiement dans son cabriolet, en disant:

- C'est a, je soignerai la vache... Approche, que je t'embrasse,
la grande bte! Tu sens bon, tu sens la sant.

Et tu vaux mieux que tout le monde. Si tout le monde tait comme ma
grande bte, la terre serait trop belle.

Il jeta  son cheval un lger claquement de la langue, et continua 
parler tout seul, pendant que le cabriolet descendait la pente.

- Oui, des brutes, il ne faudrait que des brutes. On serait beau,
on serait gai, on serait fort. Ah! c'est le rve!... a a bien
tourn pour la fille, qui est aussi heureuse que sa vache. a a mal
tourn pour le garon, qui agonise dans sa soutane. Un peu plus de
sang, un peu plus de nerfs, va te promener! On manque sa vie... De
vrais Rougon et de vrais Macquart, ces enfants-l! La queue de la
bande, la dgnrescence finale.

Et poussant son cheval, il monta au trot le coteau qui conduisait au
Paradou.





VII.

Le dimanche tait un jour de grande occupation pour l'abb Mouret.
Il avait les vpres, qu'il disait gnralement devant les chaises
vides, la Brichet elle-mme ne poussant pas la dvotion au point de
revenir  l'glise l'aprs-midi. Puis,  quatre heures, Frre
Archangias amenait les galopins de son cole pour que monsieur le
cur leur ft rciter leur leon de catchisme. Cette rcitation se
prolongeait parfois fort tard. Lorsque les enfants se montraient par
trop indomptables, on appelait la Teuse, qui leur faisait peur avec
son balai.

Ce dimanche-l, vers quatre heures, Dsire se trouva seule au
presbytre. Comme elle s'ennuyait, elle alla arracher de l'herbe
pour ses lapins, dans le cimetire, o poussaient des coquelicots
superbes, que les lapins adoraient. Elle se tranait  genoux entre
les tombes, elle rapportait de pleins tabliers de verdures grasses,
sur lesquelles ses btes tombaient goulment.

- Oh! les beaux plantains! murmura-t-elle en s'accroupissant devant
la pierre de l'abb Caffin, ravie de sa trouvaille.

L, en effet, dans la fissure mme de la pierre, des plantains
magnifiques talaient leurs larges feuilles. Elle avait achev
d'emplir son tablier, lorsqu'elle crut entendre un bruit singulier.
Un froissement de branches, un glissement de petits cailloux
montaient du gouffre qui longeait un des cts du cimetire, et au
fond duquel coulait le Mascle, un torrent descendu des hauteurs du
Paradou. La pente tait si rude, si impraticable, que Dsire songea
 quelque chien perdu,  quelque chvre chappe. Elle s'avana
vivement. Et, comme elle se penchait elle resta stupfaite, en
apercevant au milieu des ronces une fille qui s'aidait des moindres
creux du roc avec une agilit extraordinaire.

- Je vais vous donner la main, lui cria-t-elle. Il y a de quoi se
rompre le cou.

La fille, se voyant dcouverte, eut un saut de peur, comme si elle
allait redescendre. Mais elle leva la tte, elle s'enhardit jusqu'
accepter la main qu'on lui tendait.

- Oh! je vous reconnais, reprit Dsire, heureuse, lchant son
tablier pour la prendre  la taille, avec sa clinerie de grande
enfant. Vous m'avez donn des merles. Ils sont morts, les chers
petits. J'ai eu bien du chagrin... Attendez, je sais votre nom, je
l'ai entendu. La Teuse le dit souvent, quand Serge n'est pas l.
Elle m'a bien dfendu de le rpter... Attendez, je vais me
souvenir.

Elle faisait des efforts de mmoire, qui la rendaient toute
srieuse. Puis, ayant trouv, elle redevint trs gaie, elle gota 
plusieurs reprises la musique du nom.

- Albine! Albine!... C'est trs doux. J'avais cru d'abord que vous
tiez une msange, parce que j'ai eu une msange que j'appelais 
peu prs comme cela, je ne sais plus bien.

Albine ne sourit pas. Elle tait toute blanche, avec une flamme de
fivre dans les yeux. Quelques gouttes de sang roulaient sur ses
mains. Quand elle eut repris haleine, elle dit rapidement:

- Non, laissez. Vous allez tacher votre mouchoir  m'essuyer. Ce
n'est rien, quelques piqres... Je n'ai pas voulu venir par la
route, on m'aurait vue. J'ai prfr suivre le torrent... Serge est
l?

Ce nom prononc familirement, avec une ardeur sourde, ne choqua
point Dsire. Elle rpondit qu'il tait l, dans l'glise,  faire
le catchisme.

- Il ne faut pas parler haut, ajouta-t-elle, en mettant un doigt
sur ses lvres. Serge me dfend de parler haut, quand il fait le
catchisme. Autrement, on viendrait nous gronder... Nous allons nous
mettre dans l'curie, voulez-vous? Nous serons bien; nous causerons.

- Je veux voir Serge, dit simplement Albine.

La grande enfant baissa encore la voix. Elle jetait des coups d'oeil
furtifs sur l'glise, murmurant:

- Oui, oui... Serge sera bien attrap. Venez avec moi. Nous nous
cacherons, nous ne ferons pas de bruit. Oh! que c'est amusant!

Elle avait ramass le tas d'herbes gliss de son tablier. Elle
sortit du cimetire, rentra  la cure, avec des prcautions
infinies, en recommandant bien  Albine de se cacher derrire elle,
de se faire toute petite. Comme elles se rfugiaient toutes deux en
courant dans la basse-cour, elles aperurent la Teuse, qui
traversait la sacristie, et qui ne parut pas les voir.

- Chut! Chut! rptait Dsiree, enchante, quand elles se furent
blotties au fond de l'curie. Maintenant, personne ne nous trouvera
plus... Il y a de la paille. Allongez-vous donc.

Albine dut s'asseoir sur une botte de paille.

- Et Serge? demanda-t-elle, avec l'enttement de l'ide fixe.

- Tenez, on entend sa voix... Quand il tapera dans ses mains, a
sera fini, les petits s'en iront... Ecoutez, il leur raconte une
histoire.

La voix de l'abb Mouret arrivait, en effet, trs adoucie, par la
porte de la sacristie, que la Teuse, sans doute, venait d'ouvrir. Ce
fut comme une bouffe religieuse, un murmure o passa  trois fois
le nom de Jsus. Albine frissonna. Elle se levait pour courir 
cette voix aime, dont elle reconnaissait la caresse, lorsque le son
parut s'envoler, touff par la porte, qui tait retombe. Alors,
elle se rassit, elle sembla attendre, les mains serres l'une contre
l'autre, tout  la pense brlant au fond de ses yeux clairs.
Dsire, couche  ses pieds, la regardait avec une admiration
nave.

- Oh! vous tes belle, murmura-t-elle. Vous ressemblez  une image
que Serge avait dans sa chambre. Elle tait toute blanche comme
vous. Elle avait de grandes boucles qui lui flottaient le cou. Et
elle montrait son coeur rouge, l,  la place o je sens battre le
vtre... Vous ne m'coutez pas, vous tes triste. Jouons, voulez-
vous?

Mais elle s'interrompit, criant entre ses dents, contenant sa voix:

- Les gueuses! elles vont nous faire surprendre.

Elle n'avait pas lch son tablier d'herbes, et ses btes la
prenaient d'assaut. Une bande de poules tait accourue, gloussant,
s'appelant, piquant les brins verts qui pendaient. La chvre passait
sournoisement la tte sous son bras, mordait aux larges feuilles. La
vache elle-mme, attache au mur, tirait sur sa corde, allongeait
son mufle, soufflait son haleine chaude.

- Ah! les voleuses! rptait Dsire. C'est pour les lapins!...
Voulez-vous bien me laisser tranquille! Toi tu vas recevoir une
calotte. Et toi, si je t'y prends encore, je te retrousse la
queue.... Les poisons! elles me mangeraient plutt les mains!

Elle souffletait la chvre, elles dispersait les poules  coups de
pied, elle tapait de toute la force de ses poings sur le mufle de la
vache. Mais les btes se secouaient, revenaient plus goulues,
sautaient sur elle, l'envahissaient, arrachaient son tablier. Et
clignant les yeux, elle murmurait  l'oreille d'Albine, comme si les
btes avaient pu l'entendre:

- Sont-elles drles, ces amours! Attendez, vous allez les voir
manger.

Albine regardait de son air grave.

- Allons, soyez sages, reprit Dsire. Vous en aurez toutes. Mais
chacune son tour... La grande Lise, d'abord. Hein! tu aimes joliment
le plantain, toi!

La grande Lise, c'tait la vache. Elle broya lentement une poigne
des feuilles grasses pousses sur la tombe de l'abb Caffin. Un
lger filet de bave pendait de son mufle. Ses gros yeux bruns
avaient une douceur gourmande.

- A toi, maintenant, continua Dsire, en se tournant vers la
chvre. Oh! je sais que tu veux des coquelicots. Et tu les prfres
fleuris, n'est-ce pas? avec des boutons qui clatent sous tes dents
comme des papillottes de braise rouge... Tiens, en voil de joliment
beaux. Ils viennent du coin  gauche, o l'on enterrait l'anne
dernire.

Et, tout en parlant, elle prsentait  la chvre un bouquet de
fleurs saignantes, que la bte broutait. Quand elle n'eut plus dans
les mains que les tiges, elle les lui mit entre les dents. Par-
derrire, les poules furieuses lui dchiquetaient les jupes. Elle
leur jeta des chicores sauvages et des pissenlits, qu'elle avait
cueillis autour des vieilles dalles ranges le long du mur de
l'glise. Les poules se disputrent surtout les pissenlits, avec une
telle voracit, une telle rage d'ailes et d'ergots, que les autres
btes de la basse-cour entendirent. Alors, ce fut un envahissement.
Le grand coq fauve, Alexandre, parut le premier. Il piqua un
pissenlit, le coupa en deux, sans l'entamer. Il cacardait, appelant
les poules restes dehors, se reculant pour les inviter  manger. Et
une poule blanche entra, puis une poule noire, puis toute une file
de poules, qui se bousculaient, se montaient sur la queue,
finissaient par couler comme une mare de plumes folles. Derrire les
poules vinrent les pigeons, et les canards, et les oies, enfin les
dindes. Dsire riait au milieu de ce flot vivant, noye, perdue,
rptant:

- Toutes les fois que j'apporte de l'herbe du cimetire, c'est
comme a. Elles se tueraient pour en manger... L'herbe doit avoir un
got.

Et elle se dbattait, levant les dernires poignes de verdure, afin
de les sauver de ces becs gloutons qui se levaient vers elle,
rptant qu'il fallait en garder pour les lapins, qu'elle allait se
fcher, qu'elle les mettrait tous au pain sec. Mais elle
faiblissait. Les oies tiraient les coins de son tablier, si
rudement, qu'elle manquait tomber sur les genoux. Les canards lui
dvoraient les chevilles. Deux pigeons avaient vol sur sa tte. Des
poules montaient jusqu' ses paules. C'tait une frocit de btes
sentant la chair, les plantains gras, les coquelicots sanguins, les
pissenlits engorgs de sve, o il y avait un peu de la vie des
morts. Elle riait trop, elle se sentait sur le point de glisser, de
lcher les deux dernires poignes, lorsqu'un grognement terrible
vint mettre la panique autour d'elle.

- C'est toi, mon gros, dit-elle ravie. Mange-les, dlivre-moi.

Le cochon entrait. Ce n'tait plus le petit cochon, rose comme un
joujou frachement peint, le derrire plant d'une queue pareille 
un bout de ficelle; mais un fort cochon, bon  tuer, rond comme une
bedaine de chantre, l'chine couverte de soies rudes qui pissaient
la graisse. Il avait le ventre couleur d'ambre, pour avoir dormi
dans le fumier. Le groin en avant, roulant sur ses pattes, il se
jeta au milieu des btes, ce qui permit  Dsire de s'chapper et
de courir donner aux lapins les quelques herbes qu'elle avait si
vaillamment dfendues. Quand elle revint, la paix tait faite. Les
oies balanaient le cou mollement, stupides, bates; les canards et
les dindes s'en allaient le long des murs, avec des dhanchements
prudents d'animaux infirmes; les poules caquetaient  voix basse,
piquant un grain invisible dans le sol dur de l'curie; tandis que
le cochon, la chvre, la grande vache, comme peu  peu ensommeills,
clignaient les paupires. Au-dehors, une pluie d'orage commenait 
tomber.

- Ah bien! voil une averse, dit Dsire, qui se rassit sur la
paille avec un frisson. Vous ferez bien de rester l, mes amours, si
vous ne voulez pas tre trempes.

Elle se tourna vers Albine, en ajoutant:

- Hein! ont-elles l'air godiche! Elles ne se rveillent que pour
tomber sur la nourriture, ces btes-l!

Albine tait reste silencieuse. Les rires de cette belle fille se
dbattant au milieu de ces cous voraces, de ces becs goulus, qui la
chatouillaient, qui la baisaient, qui semblaient vouloir lui manger
la chair, l'avaient rendue plus blanche. Tant de gaiet, tant de
sant, tant de vie, la dsesprait. Elle serrait ses bras fivreux,
elle pressait le vide sur sa poitrine, sche par l'abandon.

- Et Serge? demanda-t-elle de sa mme voix, nette et entte.

- Chut! dit Dsire, je viens de l'entendre, il n'a pas fini...
Nous avons fait joliment du bruit tout  l'heure. Il faut que la
Teuse soit sourde, ce soir... Tenons-nous tranquilles, maintenant.
C'est bon d'entendre tomber la pluie.

L'averse entrait par la porte laisse ouverte, battait le seuil 
larges gouttes. Des poules, inquites, aprs s'tre hasardes,
avaient recul jusqu'au fond de l'curie. Toutes les btes se
rfugiaient l, autour des jupes des deux filles, sauf trois canards
qui s'en taient alls sous la pluie se promener tranquillement. La
fracheur de l'eau, ruisselant au-dehors, semblait refouler 
l'intrieur les bues ardentes de la basse-cour. Il faisait trs
chaud dans la paille. Dsire attira deux grosses bottes, s'y tala
comme sur des oreillers, s'y abandonna. Elle tait  l'aise, elle
jouissait par tout son corps.

- C'est bon, c'est bon, murmura-t-elle. Couchez-vous donc comme
moi. J'enfonce, je suis appuye de tous les cts, la paille me fait
des minettes dans le cou... Et quand on se frotte, a vous court le
long des membres, on dirait que des souris se sauvent sous votre
robe.

Elle se frottait, elle riait seule, donnant des tapes  droite et 
gauche, comme pour se dfendre contre les souris. Puis, elle restait
la tte en bas, les genoux en l'air, reprenant:

- Est-ce que vous vous roulez dans la paille, chez vous? Moi, je ne
connais rien de meilleur... Des fois, je me chatouille sous les
pieds. C'est bien drle aussi... Dites, est-ce que vous vous
chatouillez?

Mais le grand coq fauve, qui s'tait approch gravement, en la
voyant vautre, venait de lui sauter sur la gorge.

- Veux-tu t'en aller, Alexandre! cria-t-elle. Est-il bte, cet
animal! Je ne puis pas me coucher, sans qu'il se plante l... Tu me
serres trop, tu me fais mal avec tes ongles, entends-tu!... Je veux
bien que tu restes, mais tu seras sage, tu ne me piqueras pas les
cheveux, hein!

Et elle ne s'en inquita plus. Le coq se tenait ferme  son corsage,
ayant l'air par instants de la regarder sous le menton, d'un oeil de
braise. Les autres btes se rapprochaient de ses jupes. Aprs s'tre
encore roule, elle avait fini par se pmer, dans une position
heureuse, les membres carts, la tte renverse. Elle continua:

- Ah! c'est trop bon, a me fatigue tout de suite. La paille, a
donne sommeil, n'est-ce pas?... Serge n'aime pas a. Vous non plus,
peut-tre. Alors, qu'est-ce que vous pouvez aimer?... Racontez un
peu, pour que je sache.

Elle s'assoupissait lentement. Un instant, elle tint ses yeux grands
ouverts, ayant l'air de chercher quel plaisir elle ignorait. Puis,
elle baissa les paupires, avec un sourire tranquille, comme
pleinement contente. Elle paraissait dormir, lorsque, au bout de
quelques minutes, elle rouvrit les yeux, disant:

- La vache va faire un petit... Voil qui est bon aussi. a
m'amusera plus que tout.

Et elle glissa  un sommeil profond. Les btes avaient fini par
monter sur elle. C'tait un flot de plumes vivantes qui la couvrait.
Des poules semblaient couver ses pieds. Les oies mettaient le duvet
de leur cou le long de ses cuisses. A gauche, le cochon lui
chauffait le flanc; pendant que la chvre,  droite, allongeait sa
tte barbue jusque sous son aisselle. Un peu partout, des pigeons
nichaient, dans ses mains ouvertes, au creux de sa taille, derrire
ses paules tombantes. Et elle tait toute rose, en dormant,
caresse par le souffle plus fort de la vache, touffe sous le
poids du grand coq accroupi, qui tait descendu plus bas que la
gorge, les ailes battantes, la crte allume, et dont le ventre
fauve la brlait d'une caresse de flamme,  travers ses jupes.

La pluie, au-dehors, tombait plus fine. Une nappe de soleil,
chappe du coin d'un nuage, trempait d'or la poussire d'eau
volante. Albine, reste immobile, regardait dormir Dsire, cette
belle fille qui contentait sa chair en se roulant sur la paille.
Elle souhaitait d'tre ainsi lasse et pme, endormie de jouissance,
pour quelques ftus qui lui auraient chatouill la nuque. Elle
jalousait ces bras forts, cette poitrine dure, cette vie toute
charnelle dans la chaleur fcondante d'un troupeau de btes, cet
panouissement purement animal, qui faisait de l'enfant grasse la
tranquille soeur de la grande vache blanche et rousse. Elle rvait
d'tre aime du coq fauve et d'aimer elle-mme comme les arbres
poussent, naturellement, sans honte, en ouvrant chacune de ses
veines aux jets de la sve. C'tait la terre qui assouvissait
Dsire, lorsqu'elle se vautrait sur le dos. Cependant, la pluie
avait compltement cess. Les trois chats de la maison, l'un
derrire l'autre, filaient dans la cour, le long du mur, en prenant
des prcautions infinies pour ne pas se mouiller. Ils allongrent le
cou dans l'curie, ils vinrent droit  la dormeuse, ronronnant, se
couchant contre elle, les pattes sur un peu de sa peau. Moumou, le
gros chat noir, blotti prs d'une de ses joues, se mit  lui lcher
le menton avec douceur.

- Et Serge? murmura machinalement Albine.

O tait donc l'obstacle? Qui l'empchait de se contenter ainsi,
heureuse, en pleine nature? Pourquoi n'aimait-elle pas, pourquoi
n'tait-elle pas aime, au grand soleil, librement, comme les arbres
poussent? Elle ne savait pas, elle se sentait abandonne,  jamais
meurtrie. Et elle avait un enttement farouche, un besoin de
reprendre son bien dans ses bras, de le cacher, d'en jouir encore.
Alors, elle se leva. La porte de la sacristie venait d'tre
rouverte; un lger claquement de mains se fit entendre, suivi du
vacarme d'une bande d'enfants tapant leurs sabots sur les dalles; le
catchisme tait fini. Elle quitta doucement l'curie, o elle
attendait, depuis une heure, dans la bue chaude de la basse-cour.
Comme elle se glissait le long du couloir de la sacristie, elle
aperut le dos de la Teuse, qui rentra dans sa cuisine, sans tourner
la tte. Et, certaine de n'tre pas vue, elle poussa la porte,
l'accompagnant de la main pour qu'elle retombt sans bruit. Elle
tait dans l'glise.





VIII.

D'abord, elle ne vit personne. Au-dehors, la pluie tombait de
nouveau, une pluie fine, persistante. L'glise lui parut toute
grise. Elle passa derrire le matre-autel, s'avana jusqu' la
chaire. Il n'y avait, au milieu de la nef, que des bancs laisss en
droute par les galopins du catchisme. Le balancier de l'horloge
battait sourdement, dans tout ce vide. Alors, elle descendit pour
aller frapper  la boiserie du confessionnal, qu'elle apercevait 
l'autre bout. Mais, comme elle passait devant la chapelle des Morts,
elle trouva l'abb Mouret prostern au pied du grand Christ
saignant. Il ne bougeait pas, il devait croire que la Teuse rangeait
les bancs, derrire lui. Albine lui posa la main sur l'paule.

- Serge, dit-elle, je viens te chercher.

Le prtre leva la tte, trs ple, avec un tressaillement. Il resta
 genoux, il se signa, les lvres balbutiantes encore de sa prire.

- J'ai attendu, continua-t-elle. Chaque matin, chaque soir, je
regardais si tu n'arrivais pas. J'ai compt les jours, puis je n'ai
plus compt. Voil des semaines... Alors, quand j'ai su que tu ne
viendrais pas, je suis venue, moi. Je me suis dit: "Je l'emmnerai..."
Donne-moi tes mains, allons-nous en.

Et elle lui tendait les mains, comme pour l'aider  se relever. Lui,
se signa de nouveau. Il priait toujours, en la regardant. Il avait
calm le premier frisson de sa chair. Dans la grce qui l'inondait
depuis le matin, ainsi qu'un bain cleste, il puisait des forces
surhumaines.

- Ce n'est pas ici votre place, dit-il gravement. Retirez-vous...
Vous aggravez vos souffrances.

- Je ne souffre plus, reprit-elle avec un sourire. Je me porte
mieux, je suis gurie, puisque je te vois... Ecoute, je me faisais
plus malade que je n'tais, pour qu'on vnt te chercher. Je veux
bien l'avouer, maintenant. C'est comme cette promesse de partir, de
quitter le pays, aprs t'avoir retrouv, tu ne t'es pas imagin
peut-tre que je l'aurais tenue. Ah bien! je t'aurais plutt emport
sur mes paules... Les autres ne savent pas; mais toi tu sais bien
qu' prsent je ne puis vivre ailleurs qu' ton cou.

Elle redevenait heureuse, elle se rapprochait avec des caresses
d'enfant libre, sans voir la rigidit froide du prtre. Elle
s'impatienta, tapa joyeusement dans ses mains, en criant:

- Voyons, dcide-toi! Serge. Tu nous fais perdre un temps, l! Il
n'y a pas besoin de tant de rflexions. Je t'emmne, pardi! c'est
simple... Si tu dsires ne pas tre vu, nous nous en irons par le
Mascle. Le chemin n'est pas commode; mais je l'ai bien pris toute
seule; nous nous aiderons, quand nous serons deux... Tu connais le
chemin, n'est-ce pas? Nous traversons le cimetire, nous descendons
au bord du torrent, puis nous n'avons plus qu' le suivre, jusqu'au
jardin. Et comme l'on est chez soi, l-bas, au fond! Il n'y a
personne, va! rien que des broussailles et de belles pierres rondes.
Le lit est presque  sec. En venant, je pensais "Lorsqu'il sera avec
moi, tout  l'heure, nous marcherons doucement, en nous
embrassant..." Allons, dpche-toi. Je t'attends, Serge.

Le prtre semblait ne plus entendre. Il s'tait remis en prires,
demandant au ciel le courage des saints. Avant d'engager la lutte
suprme, il s'armait des pes flamboyantes de la foi. Un instant,
il craignit de faiblir. Il lui avait fallu un hrosme de martyr
pour laisser ses genoux colls  la dalle, pendant que chaque mot
d'Albine l'appelait: son coeur allait vers elle, tout son sang se
soulevait, le jetait dans ses bras, avec l'irrsistible dsir de
baiser ses cheveux. Elle avait, de l'odeur seule de son haleine,
veill et fait passer en une seconde les souvenirs de leur
tendresse, le grand jardin, les promenades sous les arbres, la joie
de leur union. Mais la grce le trempa de sa rose plus abondante;
ce ne fut que la torture d'un moment, qui vida le sang de ses
veines; et rien d'humain ne demeura en lui. Il n'tait plus que la
chose de Dieu.

Albine dut le toucher de nouveau  l'paule. Elle s'inquitait, elle
s'irritait peu  peu.

- Pourquoi ne rponds-tu pas? Tu ne peux refuser, tu vas me
suivre... Songe que j'en mourrais, si tu refusais. Mais non, cela
n'est pas possible. Rappelle-toi. Nous tions ensemble, nous ne
devions jamais nous quitter. Et vingt fois tu t'es donn. Tu me
disais de te prendre tout entier, de prendre tes membres, de prendre
ton souffle, de prendre ta vie... Je n'ai point rv, peut-tre. Il
n'y a pas une place de ton corps que tu ne m'aies livre, pas un de
tes cheveux dont je ne sois la matresse. Tu as un signe  l'paule
gauche, je l'ai bais, il est  moi. Tes mains sont  moi, je les ai
serres pendant des jours dans les miennes. Et ton visage, tes
lvres, tes yeux, ton front, tout cela est  moi, j'en ai dispos
pour mes tendresses... Entends-tu, Serge?

Elle se dressait devant lui, souveraine, allongeant les bras. Elle
rpta d'une voix plus haute:

- Entends-tu, Serge? tu es  moi!

Alors, lentement, l'abb Mouret se leva. Il s'adossa  l'autel, en
disant:

- Non, vous vous trompez, je suis  Dieu.

Il tait plein de srnit. Sa face nue ressemblait  celle d'un
saint de pierre, que ne trouble aucune chaleur venue des entrailles.
Sa soutane tombait  plis droits, pareille  un suaire noir, sans
rien laisser deviner de son corps. Albine recula  la vue du fantme
sombre de son amour. Elle ne retrouvait point sa barbe libre, sa
chevelure libre. Maintenant, au milieu de ses cheveux coups, elle
apercevait une tache blme, la tonsure, qui l'inquitait comme un
mal inconnu, quelque plaie mauvaise, grandie l pour manger la
mmoire des jours heureux. Elle ne reconnaissait ni ses mains
autrefois tides de caresses, ni son cou souple tout sonore de
rires, ni ses pieds nerveux dont le galop l'emportait au fond des
verdures. Etait-ce donc l le garon aux muscles forts, le col
dnou montrant le duvet de la poitrine, la peau panouie par le
soleil, les reins vibrants de vie, dans l'treinte duquel elle avait
vcu une saison? A cette heure, il ne semblait plus avoir de chair,
le poil lui tait honteusement tomb, toute sa virilit se schait
sous cette robe de femme qui le laissait sans sexe.

- Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur... M'as-tu cru morte, que tu
as pris le deuil? Enlve ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras
les manches, nous pcherons encore des crevisses... Tes bras
taient aussi blonds que les miens.

Elle avait port la main sur la soutane, comme pour en arracher
l'toffe. Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la
regardait, il s'affermissait contre la tentation, en ne la quittant
pas des yeux. Elle lui paraissait grandie. Elle n'tait plus la
gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses rires de
bohmienne, ni l'amoureuse vtue de jupes blanches, pliant sa taille
mince, ralentissant sa marche attendrie derrire les haies.
Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa lvre, ses hanches
roulaient librement, sa poitrine avait un panouissement de fleur
grasse. Elle tait femme, avec sa face longue, qui lui donnait un
grand air de fcondit. Dans ses flancs largis, la vie dormait. Sur
ses joues,  fleur de peau, venait l'adorable maturit de sa chair.
Et le prtre, tout envelopp de son odeur passionne de femme faite,
prenait une joie amre  braver la caresse de sa bouche rouge, le
rire de ses yeux, l'appel de sa gorge, l'ivresse qui coulait d'elle
au moindre mouvement. Il poussait la tmrit jusqu' chercher sur
elle les places qu'il avait baises follement, autrefois, les coins
des yeux, les coins des lvres, les tempes troites, douces comme du
satin, la nuque d'ambre, soyeuse comme du velours. Jamais, mme au
cou d'Albine, il n'avait got les flicits qu'il prouvait  se
martyriser, en regardant en face cette passion qu'il refusait. Puis,
il craignit de cder l  quelque nouveau pige de la chair. Il
baissa les yeux, il dit avec douceur:

- Je ne puis vous entendre ici. Sortons, si vous tenez  accrotre
nos regrets  tous deux... Notre prsence en cet endroit est un
scandale. Nous sommes chez Dieu.

- Qui a, Dieu? cria Albine affole, redevenue la grande fille
lche en pleine nature. Je ne le connais pas, ton Dieu, je ne veux
pas le connatre, s'il te vole  moi, qui ne lui ai jamais rien
fait. Mon oncle Jeanbernat a donc raison de dire que ton Dieu est
une invention de mchancet, une manire d'pouvanter les gens et de
les faire pleurer... Tu mens, tu ne m'aimes plus, ton Dieu n'existe
pas.

- Vous tes chez lui, rpta l'abb Mouret avec force. Vous
blasphmez. D'un souffle, il pourrait vous rduire en poussire.

Elle eut un rire superbe. Elle levait les bras, elle dfiait le
ciel.

- Alors, dit-elle, tu prfres ton Dieu  moi! Tu le crois plus
fort que moi. Tu t'imagines qu'il t'aimera mieux que moi... Tiens!
tu es un enfant. Laisse donc ces btises. Nous allons retourner au
jardin ensemble, et nous aimer, et tre heureux, et tre libres.
C'est la vie.

Cette fois, elle avait russi  le prendre  la taille. Elle
l'entranait. Mais il se dgagea, tout frissonnant, de son treinte;
il revint s'adosser  l'autel, s'oubliant, la tutoyant comme
autrefois.

- Va-t'en, balbutia-t-il. Si tu m'aimes encore, va-t'en... Oh!
Seigneur, pardonnez-lui, pardonnez-moi de salir votre maison. Si je
passais la porte derrire elle, je la suivrais peut-tre. Ici, chez
vous, je suis fort. Permettez que je reste l,  vous dfendre.

Albine demeura un instant silencieuse. Puis, d'une voix calme:

- C'est bien, restons ici... Je veux te parler. Tu ne peux tre
mchant. Tu me comprendras. Tu ne me laisseras pas partir seule...
Non, ne te dfends pas. Je ne te prendrai plus, puisque cela te fait
mal. Tu vois, je suis trs calme. Nous allons causer, doucement,
comme lorsque nous nous perdions, et que nous ne cherchions pas
notre chemin, pour causer plus longtemps.

Elle souriait, elle continua:

- Moi, je ne sais pas. L'oncle Jeanbernat me dfendait de venir 
l'glise. Il me disait: "Bte, puisque tu as un jardin, qu'est-ce
que tu irais faire dans une masure o l'on touffe?..." J'ai grandi
bien contente. Je regardais dans les nids, sans toucher aux oeufs.
Je ne cueillais pas mme les fleurs, de peur de faire saigner les
plantes. Tu sais que jamais je n'ai pris un insecte pour le
tourmenter... Alors, pourquoi Dieu serait-il en colre contre moi?

- Il faut le connatre, le prier, lui rendre  chaque heure les
hommages qui lui sont dus, rpondit le prtre.

- Cela te contenterait, n'est-ce pas? reprit-elle. Tu me
pardonnerais, tu m'aimerais encore?... Eh bien! je veux tout ce que
tu veux. Parle-moi de Dieu, je croirai en lui, je l'adorerai.
Chacune de tes paroles sera une vrit que j'couterai  genoux.
Est-ce que jamais j'ai eu une pense autre que la tienne?... Nous
reprendrons nos longues promenades, tu m'instruiras, tu feras de moi
ce qu'il te plaira. Oh! consens, je t'en prie!

L'abb Mouret montra sa soutane.

- Je ne puis, dit-il simplement; je suis prtre.

- Prtre! rpta-t-elle en cessant de sourire. Oui, l'oncle prtend
que les prtres n'ont ni femme, ni soeur, ni mre. Alors, cela est
vrai... Mais pourquoi es-tu venu? C'est toi qui m'as prise pour ta
soeur, pour ta femme. Tu mentais donc?

Il leva sa face ple, o perlait une sueur d'angoisse.

- J'ai pch, murmura-t-il.

- Moi, continua-t-elle, lorsque je t'ai vu si libre, j'ai cru que
tu n'tais plus prtre. J'ai pens que c'tait fini, que tu
resterais sans cesse l, pour moi, avec moi... Et maintenant, que
veux-tu que je fasse, si tu emportes toute ma vie?

- Ce que je fais, rpondit-il: vous agenouiller, mourir  genoux,
ne pas vous relever avant que Dieu pardonne.

- Tu es donc lche? dit-elle encore, reprise par la colre, les
lvres mprisantes.

Il chancela, il garda le silence. Une souffrance abominable le
serrait  la gorge; mais il demeurait plus fort que la douleur. Il
tenait la tte droite, il souriait presque des coins de sa bouche
tremblante. Albine, de son regard fixe, le dfia un instant. Puis,
avec un nouvel emportement:

- Eh! rponds, accuse-moi, dis que c'est moi qui suis alle te
tenter. Ce sera le comble... Va, je te permets de t'excuser. Tu peux
me battre, je prfrerais tes coups  ta raideur de cadavre. N'as-tu
plus de sang? N'entends-tu pas que je t'appelle lche? Oui, tu es
lche, tu ne devais pas m'aimer, puisque tu ne peux tre un homme...
Est-ce ta robe noire qui te gne? Arrache-la. Quand tu seras nu, tu
te souviendras peut-tre.

Le prtre, lentement, rpta les mmes paroles:

- J'ai pch, je n'ai pas d'excuse. Je fais pnitence de ma faute,
sans esprer de pardon. Si j'arrachais mon vtement, j'arracherais
ma chair, car je me suis donn  Dieu tout entier, avec mon me,
avec mes os. Je suis prtre.

- Et moi! et moi! cria une dernire fois Albine.

Il ne baissa pas la tte.

- Que vos souffrances me soient comptes comme autant de crimes!
Que je sois ternellement puni de l'abandon o je dois vous laisser!
Ce sera juste... Tout indigne que je suis, je prie pour vous chaque
soir.

Elle haussa les paules, avec un immense dcouragement. Sa colre
tombait. Elle tait presque prise de piti.

- Tu es fou, murmura-t-elle. Garde tes prires. C'est toi que je
veux... Jamais tu ne comprendras. J'avais tant de choses  te dire!
Et tu es l,  me mettre toujours en colre, avec tes histoires de
l'autre monde... Voyons, soyons raisonnables tous les deux.
Attendons d'tre plus calmes. Nous causerons encore... Il n'est pas
possible que je m'en aille comme a. Je ne peux te laisser ici.
C'est parce que tu es ici que tu es comme mort, la peau si froide,
que je n'ose te toucher... Ne parlons plus. Attendons.

Elle se tut, elle fit quelques pas. Elle examinait la petite glise.
La pluie continuait  mettre aux vitres son ruissellement de cendre
fine. Une lumire froide, trempe d'humidit, semblait mouiller les
murs. Du dehors, pas un bruit ne venait, que le roulement monotone
de l'averse. Les moineaux devaient s'tre blottis sous les tuiles,
le sorbier dressait des branches vagues, noyes dans la poussire
d'eau. Cinq heures sonnrent, arraches coup  coup de la poitrine
fle de l'horloge; puis, le silence grandit encore, plus sourd,
plus aveugle, plus dsespr. Les peintures,  peine sches,
donnaient au matre-autel et aux boiseries une propret triste,
l'air d'une chapelle de couvent o le soleil n'entre pas. Une agonie
lamentable emplissait la nef, clabousse du sang qui coulait des
membres du grand Christ; tandis que, le long des murs, les quatorze
images de la Passion talaient leur drame atroce, barbouill de
jaune et de rouge, suant l'horreur. C'tait la vie qui agonisait l,
dans ce frisson de mort, sur ces autels pareils  des tombeaux, au
milieu de cette nudit de caveau funbre. Tout parlait de massacre,
de nuit, de terreur, d'crasement, de nant. Une dernire haleine
d'encens tranait, pareille au dernier souffle attendri de quelque
trpasse, touffe jalousement sous les dalles.

- Ah! dit enfin Albine, comme il faisait bon au soleil, tu te
rappelles!... Un matin, c'tait  gauche du parterre, nous marchions
le long d'une haie de grands rosiers. Je me souviens de la couleur
de l'herbe; elle tait presque bleue, avec des moires vertes. Quand
nous arrivmes au bout de la haie, nous revnmes sur nos pas, tant
le soleil avait l une odeur douce. Et ce fut toute notre promenade,
cette matine-l, vingt pas en avant, vingt pas, en arrire, un coin
de bonheur dont tu ne voulais plus sortir. Les mouches  miel
ronflaient; une msange ne nous quitta pas, sautant de branche en
branche; des processions de btes, autour de nous, s'en allaient 
leurs affaires. Tu murmurais: "Que la vie est bonne!" La vie,
c'tait les herbes, les arbres, les eaux, le ciel, le soleil, dans
lequel nous tions tout blonds, avec des cheveux d'or.

Elle rva un instant encore, elle reprit:

- La vie, c'tait le Paradou. Comme il nous paraissait grand!
Jamais nous ne savions en trouver le bout. Les feuillages y
roulaient jusqu' l'horizon, librement, avec un bruit de vagues. Et
que de bleu sur nos ttes! Nous pouvions grandir, nous envoler,
courir comme les nuages, sans rencontrer plus d'obstacles qu'eux.
L'air tait  nous.

Elle s'arrta, elle montra d'un geste les murs crass de l'glise.

- Et, ici, tu es dans une fosse. Tu ne pourrais largir les bras
sans t'corcher les mains  la pierre. La vote te cache le ciel, te
prend ta part de soleil. C'est si petit, que tes membres s'y
raidissent, comme si tu tais couch vivant dans la terre.

- Non, dit le prtre, l'glise est grande comme le monde. Dieu y
tient tout entier.

D'un nouveau geste, elle dsigna les croix, les christs mourants,
les supplices de la Passion.

- Et tu vis au milieu de la mort. Les herbes, les arbres, les eaux,
le soleil, le ciel, tout agonise autour de toi.

- Non, tout revit, tout s'pure, tout remonte  la source de
lumire.

Il s'tait redress, avec une flamme dans les yeux. Il quitta
l'autel, invincible dsormais, embras d'une telle foi, qu'il
mprisait les dangers de la tentation. Et il prit la main d'Albine,
il la tutoya comme une soeur, il l'emmena devant les images
douloureuses du chemin de la Croix.

- Tiens, dit-il, voici ce que mon Dieu a souffert... Jsus est
battu de verges. Tu vois, ses paules sont nues, sa chair est
dchire, son sang coule jusque sur ses reins... Jsus est couronn
d'pines. Des larmes rouges ruissellent de son front trou. Une
grande dchirure lui a fendu la tempe... Jsus est insult par les
soldats. Ses bourreaux lui ont jet par drision un lambeau de
pourpre au cou, et ils couvrent sa face de crachats, ils le
soufflettent, ils lui enfoncent  coups de roseau sa couronne dans
le front...

Albine dtournait la tte, pour ne pas voir les images, rudement
colories, o des balafres de laque coupaient les chairs d'ocre de
Jsus. Le manteau de pourpre semblait,  son cou, un lambeau de sa
peau corche.

- A quoi bon souffrir,  quoi bon mourir! rpondit-elle. O Serge!
si tu te souvenais!... Tu me disais, ce jour-l, que tu tais
fatigu. Et je savais bien que tu mentais, parce que le temps tait
frais et que nous n'avions pas march plus d'un quart d'heure. Mais
tu voulais t'asseoir, pour me prendre dans tes bras. Il y avait, tu
sais bien, au fond du verger, un cerisier plant sur le bord d'un
ruisseau, devant lequel tu ne pouvais passer sans prouver le besoin
de me baiser les mains,  petits baisers qui montaient le long de
mes paules jusqu' mes lvres. La saison des cerises tait passe,
tu mangeais mes lvres... Les fleurs qui se fanaient nous faisaient
pleurer. Un jour que tu trouvas une fauvette morte dans l'herbe, tu
devins tout ple, tu me serras contre ta poitrine, comme pour
dfendre  la terre de me prendre.

Le prtre l'entranait devant les autres stations.

- Tais-toi! cria-t-il, regarde encore, coute encore. Il faut que
tu te prosternes de douleur et de piti... Jsus succombe sous le
poids de sa croix. La monte du Calvaire est rude. Il est tomb sur
les genoux. Il n'essuie pas mme la sueur de son visage, et il se
relve, il continue sa marche... Jsus, de nouveau, succombe sous le
poids de sa croix. A chaque pas, il chancelle. Cette fois, il est
tomb sur le flanc, si violemment, qu'il reste un moment sans
haleine. Ses mains dchires ont lch la croix. Ses pieds endoloris
laissent derrire lui des empreintes sanglantes. Une lassitude
abominable l'crase, car il porte sur ses paules les pchs du
monde...

Albine avait regard Jsus, en jupe bleue, tendu sous la croix
dmesure, dont la couleur noire coulait et salissait l'or de son
aurole. Puis, les regards perdus, elle murmura:

- Oh! les sentiers des prairies!... Tu n'as donc plus de mmoire,
Serge? Tu ne connais plus les chemins d'herbe fine, qui s'en vont 
travers les prs, parmi de grandes mares de verdure?... L'aprs-midi
dont je te parle, nous n'tions sortis que pour une heure. Puis,
nous allmes toujours devant nous, si bien que les toiles se
levaient, lorsque nous marchions encore. Cela tait si doux, ce
tapis sans fin, souple comme de la soie! Nos pieds ne rencontraient
pas un gravier. On et dit une mer verte, dont l'eau moussue nous
berait. Et nous savions bien o nous conduisaient ces sentiers si
tendres qui ne menaient nulle part. Ils nous conduisaient  notre
amour,  la joie de vivre les mains  nos tailles,  la certitude
d'une journe de bonheur... Nous rentrmes sans fatigue. Tu tais
plus lger qu'au dpart, parce que tu m'avais donn tes caresses et
que je n'avais pu te les rendre toutes.

De ses mains tremblantes d'angoisse, l'abb Mouret indiquait les
dernires images. Il balbutiait:

- Et Jsus est attach  la croix. A coups de marteau, les clous
entrent dans ses mains ouvertes. Un seul clou suffit pour ses pieds,
dont les os craquent. Lui, tandis que sa chair tressaille, sourit,
les yeux au ciel... Jsus est entre les deux larrons. Le poids de
son corps agrandit horriblement ses blessures. De son front, de ses
membres, ruisselle une sueur de sang. Les deux larrons l'injurient,
les passants le raillent, les soldats se partagent ses vtements. Et
les tnbres se rpandent, et le soleil se cache... Jsus meurt sur
la croix. Il jette un grand cri, il rend l'esprit. O mort terrible!
Le voile du temple fut dchir en deux, du haut en bas; la terre
trembla, les pierres se fendirent, les spulcres s'ouvrirent...

Il tait tomb  genoux, la voix coupe par des sanglots, les yeux
sur les trois croix du Calvaire, o se tordaient des corps blafards
de supplicis, que le dessin grossier dcharnait affreusement.
Albine se mit devant les images pour qu'il ne les vit plus.

- Un soir, dit-elle, par un long crpuscule, j'avais pos ma tte
sur tes genoux... C'tait dans la fort, au bout de cette grande
alle de chtaigniers, que le soleil couchant enfilait d'un dernier
rayon. Ah! quel adieu caressant! Le soleil s'attardait  nos pieds,
avec un bon sourire ami nous disant au revoir. Le ciel plissait
lentement. Je te racontais en riant qu'il tait sa robe bleue, qu'il
mettait sa robe noire  fleurs d'or, pour aller en soire. Toi, tu
guettais l'ombre, impatient d'tre seul, sans le soleil qui nous
gnait. Et ce n'tait pas de la nuit qui venait, c'tait une douceur
discrte, une tendresse voile, un coin de mystre, pareil  un de
ces sentiers trs sombres, sous les feuilles, dans lesquels on
s'engage pour se cacher un moment, avec la certitude de retrouver, 
l'autre bout, la joie du plein jour. Ce soir-l, le crpuscule
apportait, dans sa pleur sereine, la promesse d'une splendide
matine... Alors, moi, je feignis de m'endormir, voyant que le jour
ne s'en allait pas assez vite  ton gr. Je puis bien le dire
maintenant, je ne dormais pas, pendant que tu m'embrassais sur les
yeux. Je gotais tes baisers. Je me retenais pour ne pas rire.
J'avais une haleine rgulire que tu buvais. Puis, lorsqu'il fit
noir, ce fut comme un long bercement. Les arbres, vois-tu, ne
dormaient pas plus que moi... La nuit, tu te souviens, les fleurs
avaient une odeur plus forte.

Et comme il restait  genoux, la face inonde de larmes, elle lui
saisit les poignets, elle le releva, reprenant avec passion:

- Oh! si tu savais, tu me dirais de t'emporter, tu lierais tes bras
 mon cou pour que je ne pusse m'en aller sans toi... Hier, j'ai
voulu revoir le jardin. Il est plus grand, plus profond, plus
insondable. J'y ai trouv des odeurs nouvelles, si suaves qu'elles
m'ont fait pleurer. J'ai rencontr, dans les alles, des pluies de
soleil qui me trempaient d'un frisson de dsir. Les roses m'ont
parl de toi. Les bouvreuils s'tonnaient de me voir seule. Tout le
jardin soupirait... Oh! viens, jamais les herbes n'ont droul des
couches plus douces. J'ai marqu d'une fleur le coin perdu o je
veux te conduire. C'est, au fond d'un buisson, un trou de verdure
large comme un grand lit. De l, on entend le jardin vivre, avec ses
arbres, ses eaux, son ciel. La respiration mme de la terre nous
bercera... Oh! viens, nous nous aimerons dans l'amour de tout.

Mais il la repoussa. Il tait revenu devant la chapelle des Morts,
en face du grand Christ de carton peint, de la grandeur d'un enfant
de dix ans, qui agonisait avec une vrit si effroyable. Les clous
imitaient le fer, les blessures restaient bantes, atrocement
dchires.

- Jsus qui tes mort pour nous, cria-t-il, dites-lui donc notre
nant! Dites-lui que nous sommes poussire, ordure, damnation! Ah!
tenez! permettez que je couvre ma tte d'un cilice, que je pose mon
front  vos pieds, que je reste l immobile, jusqu' ce que la mort
me pourrisse. La terre n'existera plus. Le soleil sera teint. Je ne
verrai plus, je ne sentirai plus, je n'entendrai plus. Rien de ce
monde misrable ne viendra dranger mon me de votre adoration.

Il s'exaltait de plus en plus. Il marcha vers Albine, les mains
leves.

- Tu avais raison, c'est la mort qui est ici, c'est la mort que je
veux, la mort qui dlivre, qui sauve de toutes les pourritures...
Entends-tu! je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes
fleurs puent, ton soleil aveugle, ton herbe donne la lpre  qui s'y
couche, ton jardin est un charnier o se dcomposent les cadavres
des choses. La terre sue l'abomination. Tu mens, quand tu parles
d'amour, de lumire, de vie bienheureuse, au fond de ton palais de
verdure. Il n'y a chez toi que des tnbres. Tes arbres distillent
un poison qui change les hommes en bte; tes taillis sont noirs du
venin des vipres; tes rivires roulent la peste sous leurs eaux
bleues. Si j'arrachais  ta nature sa jupe de soleil, sa ceinture de
feuillage, tu la verrais hideuse comme une mgre, avec des ctes de
squelette, toute mange de vices... Et mme quand tu dirais vrai,
quand tu aurais les mains pleines de jouissances, quand tu
m'emporterais sur un lit de roses pour m'y donner le rve du
paradis, je me dfendrais plus dsesprment encore contre ton
treinte. C'est la guerre entre nous, sculaire, implacable. Tu
vois, l'glise est bien petite; elle est pauvre, elle est laide,
elle a un confessionnal et une chaire de sapin, un baptistre de
pltre, des autels faits de quatre planches, que j'ai repeints moi-
mme. Qu'importe! elle est plus grande que ton jardin, que la
valle, que toute la terre. C'est une forteresse redoutable que rien
ne renversera. Les vents, et le soleil, et les forts, et les mers,
tout ce qui vit, aura beau lui livrer assaut, elle restera debout,
sans mme tre branle. Oui, que les broussailles grandissent,
qu'elles secouent les murs de leurs bras pineux, et que des
pullulements d'insectes sortent des fentes du sol pour venir ronger
les murs, l'glise, si ruine qu'elle soit, ne sera jamais emporte
dans ce dbordement de la vie! Elle est la mort inexpugnable... Et
veux-tu savoir ce qui arrivera, un jour. La petite glise deviendra
si colossale, elle jettera une telle ombre, que toute ta nature
crvera. Ah! la mort, la mort de tout, avec le ciel bant pour
recevoir nos mes, au-dessus des dbris abominables du monde!

Il criait, il poussait Albine violemment vers la porte. Celle-ci,
trs ple, reculait pas  pas. Quand il se tut, la voix trangle,
elle dit gravement:

- Alors, c'est fini, tu me chasses?... Je suis ta femme pourtant.
C'est toi qui m'as faite. Dieu, aprs avoir permis cela, ne peut
nous punir  ce point.

Elle tait sur le seuil. Elle ajouta:

- Ecoute, tous les jours, quand le soleil se couche, je vais au
bout du jardin,  l'endroit o la muraille est croule... Je
t'attends.

Et elle s'en alla. La porte de la sacristie retomba avec un soupir
touff.





IX.

L'glise tait silencieuse. Seule, la pluie, qui redoublait, mettait
sous la nef un frisson d'orgue. Dans ce calme brusque, la colre du
prtre tomba; il se sentit pris d'un attendrissement. Et ce fut le
visage baign de larmes, les paules secoues par des sanglots,
qu'il revint se jeter  genoux devant le grand Christ. Un acte
d'ardent remerciement s'chappait de ses lvres.

- Oh! merci mon Dieu, du secours que vous avez bien voulu
m'envoyer. Sans votre grce, j'coutais la voix de ma chair, je
retournais misrablement  mon pch. Votre grce me ceignait les
reins comme une ceinture de combat; votre grce tait mon armure,
mon courage, le soutien intrieur qui me tenait debout, sans une
faiblesse. O mon Dieu, vous tiez en moi; c'tait vous qui parliez
en moi, car je ne reconnaissais plus ma lchet de crature, je me
sentais fort  couper tous les liens de mon coeur. Et voici mon
coeur tout saignant; il n'est plus  personne, il est  vous. Pour
vous, je l'ai arrach au monde. Mais ne croyez pas,  mon Dieu, que
je tire quelque vanit de cette victoire. Je sais que je ne suis
rien sans vous. Je m'abme  vos pieds, dans mon humilit.

Il s'tait affaiss,  demi assis sur la marche de l'autel, ne
trouvant plus de paroles, laissant son haleine fumer comme un
encens, entre ses lvres entrouvertes. L'abondance de la grce le
baignait d'une extase ineffable. Il se repliait sur lui-mme, il
cherchait Jsus au fond de son tre, dans le sanctuaire d'amour
qu'il prparait  chaque minute pour le recevoir dignement. Et Jsus
tait prsent, il le sentait l,  la douceur extraordinaire qui
l'inondait. Alors, il entama avec Jsus une de ces conversations
intrieures, pendant lesquelles il tait ravi  la terre, causant
bouche  bouche avec son Dieu. Il balbutiait le verset du cantique:
"Mon bien-aim est  moi, et je suis  lui; il repose entre les lis,
jusqu' ce que l'aurore se lve et que les ombres dclinent." Il
mditait les mots de l'Imitation: "C'est un grand art que de savoir
causer avec Jsus, et une grande prudence que de savoir le retenir
prs de soi." Puis, c'tait une familiarit adorable. Jsus se
baissait jusqu' lui, l'entretenait pendant des heures de ses
besoins, de ses bonheurs, de ses espoirs. Et deux amis qui, aprs
une sparation, se retrouvent, s'en vont  l'cart, au bord de
quelque rivire solitaire, ont des confidences moins attendries; car
Jsus,  ces heures d'abandon divin, daignait tre son ami, le
meilleur, le plus fidle, celui qui ne le trahissait jamais, qui lui
rendait pour un peu d'affection tous les trsors de la vie
ternelle. Cette fois surtout, le prtre voulut le possder
longtemps. Six heures sonnaient dans l'glise muette, qu'il
l'coutait encore, au milieu du silence des cratures.

Confession de l'tre entier, entretien libre, sans l'embarras de la
langue, effusion naturelle du coeur, s'envolant avant la pense
elle-mme. L'abb Mouret disait tout  Jsus, comme  un Dieu venu
dans l'intimit de sa tendresse, et qui peut tout entendre. Il
avouait qu'il aimait toujours Albine; il s'tonnait d'avoir pu la
maltraiter, la chasser, sans que ses entrailles se fussent
rvoltes; cela l'merveillait, il souriait d'une faon sereine,
comme mis en prsence d'un acte miraculeusement fort, accompli par
un autre. Et Jsus rpondait que cela ne devait pas l'tonner, que
les plus grands saints taient souvent des armes inconscientes aux
mains de Dieu. Alors, l'abb exprimait un doute: n'avait-il pas eu
moins de mrite  se rfugier au pied de l'autel et jusque dans la
Passion de son Seigneur? N'tait-il pas encore d'un faible courage,
puisqu'il n'osait combattre seul? Mais Jsus se montrait tolrant;
il expliquait que la faiblesse de l'homme est la continuelle
occupation de Dieu, il disait prfrer les mes souffrantes, dans
lesquelles il venait s'asseoir comme un ami au chevet d'un ami.
Etait-ce une damnation d'aimer Albine? Non, si cet amour allait au-
del de la chair, s'il ajoutait une esprance au dsir de l'autre
vie. Puis, comment fallait-il l'aimer? Sans une parole, sans un pas
vers elle, en laissant cette tendresse toute pure s'exhaler ainsi
qu'une bonne odeur, agrable au ciel. L, Jsus avait un lger rire
de bienveillance, se rapprochant, encourageant les aveux, si bien
que le prtre peu  peu s'enhardissait  lui dtailler la beaut
d'Albine. Elle avait les cheveux blonds des anges. Elle tait toute
blanche avec de grands yeux doux, pareille aux saintes qui ont des
auroles. Jsus se taisait, mais riait toujours. Et qu'elle avait
grandi! Elle ressemblait  une reine, maintenant, avec sa taille
ronde, ses paules superbes. Oh! la prendre  la taille, ne ft-ce
qu'une seconde, et sentir ses paules se renverser sous cette
treinte! Le rire de Jsus plissait, mourait comme un rayon d'astre
au bord de l'horizon. L'abb Mouret parlait seul,  prsent.
Vraiment, il s'tait montr trop dur. Pourquoi avoir chass Albine,
sans un mot de tendresse, puisque le ciel permettait d'aimer?

- Je l'aime, je l'aime! cria-t-il tout haut, d'une voix perdue,
qui emplit l'glise.

Il la voyait encore l. Elle lui tendait les bras, elle tait
dsirable,  lui faire rompre tous ses serments. Et il se jetait sur
sa gorge, sans respect pour l'glise; il lui prenait les membres, il
la possdait sous une pluie de baisers. C'tait devant elle qu'il se
mettait  genoux, implorant sa misricorde, lui demandant pardon de
ses brutalits. Il expliquait qu' certaines heures, il y avait en
lui une voix qui n'tait pas la sienne. Est-ce que jamais il
l'aurait maltraite! La voix trangre seule avait parl. Ce ne
pouvait tre lui, qui n'aurait pas, sans un frisson, touch  un de
ses cheveux. Et il l'avait chasse, l'glise tait bien vide! O
devait-il courir, pour la rejoindre, pour la ramener, en essuyant
ses larmes sous des caresses? La pluie tombait plus fort. Les
chemins taient des lacs de boue. Il se l'imaginait battue par
l'averse, chancelant le long des fosss, avec des jupes trempes,
colles  sa peau. Non, non, ce n'tait pas lui, c'tait l'autre, la
voix jalouse, qui avait eu cette cruaut de vouloir la mort de son
amour.

- O Jsus! cria-t-il plus dsesprment, soyez bon, rendez-la-moi.

Mais Jsus n'tait plus l... Alors l'abb Mouret, s'veillant comme
en sursaut, devint horriblement ple. Il comprenait. Il n'avait pas
su garder Jsus. Il perdait son ami, il restait sans dfense contre
le mal. Au lieu de cette clart intrieure, dont il tait tout
clair, et dans laquelle il avait reu son Dieu, il ne trouvait
plus en lui que des tnbres, une fume mauvaise, qui exasprait sa
chair. Jsus, en se retirant, avait emport la grce. Lui, si fort
depuis le matin du secours du ciel, il se sentait tout d'un coup
misrable, abandonn, d'une faiblesse d'enfant. Et quelle atroce
chute, quelle immense amertume! Avoir lutt hroquement, tre rest
debout invincible, implacable, pendant que la tentation tait l,
vivante, avec sa taille ronde, ses paules superbes, son odeur de
femme passionne; puis, succomber honteusement, haleter d'un dsir
abominable, lorsque la tentation s'loignait, ne laissant derrire
elle qu'un frisson de jupe, un parfum envol de nuque blonde!
Maintenant, avec les seuls souvenirs, elle rentrait toute-puissante,
elle envahissait l'glise.

- Jsus! Jsus! cria une dernire fois le prtre, revenez, rentrez
en moi, parlez-moi encore!

Jsus restait sourd. Un instant, l'abb Mouret implora le ciel de
ses bras perdument levs. Ses paules craquaient de l'lan
extraordinaire de ses supplications. Et bientt ses mains
retombrent, dcourages. Il y avait au ciel un de ces silences sans
espoir que les dvots connaissent. Alors, il s'assit de nouveau sur
la marche de l'autel, cras, le visage terreux, se serrant les
flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se
rapetissait sous la dent de la tentation.

- Mon Dieu! vous m'abandonnez, murmura-t-il. Que votre volont soit
faite!

Et il ne pronona plus une parole, soufflant fortement, pareil  une
bte traque, immobile dans la peur des morsures. Depuis sa faute,
il tait ainsi le jouet des caprices de la grce. Elle se refusait
aux appels les plus ardents; elle arrivait, imprvue, charmante,
lorsqu'il n'esprait plus la possder avant des annes. Les
premires fois, il s'tait rvolt, parlant en amant trahi, exigeant
le retour immdiat de cette consolatrice, dont le baiser le rendait
si fort. Puis, aprs des crises striles de colre, il avait compris
que l'humilit le meurtrissait moins et pouvait seule l'aider 
supporter son abandon. Alors, pendant des heures, pendant des
journes, il s'humiliait, dans l'attente d'un soulagement qui ne
venait pas. Il avait beau se remettre entre les mains de Dieu,
s'anantir devant lui, rpter jusqu' satit les prires les plus
efficaces: il ne sentait plus Dieu; sa chair, chappe, se soulevait
de dsir; les prires, s'embarrassant sur ses lvres, s'achevaient
en un balbutiement ordurier. Agonie lente de la tentation, o les
arms de la foi tombaient, une  une, de ses mains dfaillantes, o
il n'tait plus qu'une chose inerte aux griffes des passions, o il
assistait, pouvant,  sa propre ignominie, sans avoir le courage
de lever le petit doigt pour chasser le pch. Telle tait sa vie
maintenant. Il connaissait toutes les attaques du pch. Pas un jour
ne passait sans qu'il ft prouv. Le pch prenait mille formes,
entrait par ses yeux, par ses oreilles, le saisissait de face  la
gorge, lui sautait tratreusement sur les paules, le torturait
jusque dans ses os. Toujours, la faute tait l, la nudit d'Albine,
clatante comme un soleil, clairant les verdures du Paradou. Il ne
cessa de la voir qu'aux rares instants o la grce voulait bien lui
fermer les paupires de ses caresses fraches. Et il cachait son mal
ainsi qu'un mal honteux. Il s'enfermait dans ces silences blmes,
qu'on ne savait comment lui faire rompre, emplissant le presbytre
de son martyre et de sa rsignation, exasprant la Teuse, qui,
derrire lui, montrait le poing au ciel.

Cette fois, il tait seul, il pouvait agoniser sans honte. Le pch
venait de l'abattre d'un tel coup, qu'il n'avait pas la force de
quitter la marche de l'autel, o il tait tomb. Il continuait  y
haleter d'un souffle fort, brl par l'angoisse, ne trouvant pas une
larme. Et il pensait  sa vie sereine d'autrefois. Ah! quelle paix,
quelle confiance, lors de son arrive aux Artaud! Le salut lui
semblait une belle route. Il riait,  cette poque, quand on parlait
de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le connatre, sans
le craindre, avec la certitude de le dcourager. Il tait un prtre
parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par
la main, ainsi qu'un petit enfant. Maintenant, toute cette purilit
tait morte. Dieu le visitait le matin, et aussitt il l'prouvait.
La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l'ge, avec la
faute, il entrait dans le combat ternel. Etait-ce donc que Dieu
l'aimait davantage,  cette heure? Les grands saints ont tous laiss
des lambeaux de leurs corps aux pines de la voie douloureuse. Il
tchait de se faire une consolation de cette croyance. A chaque
dchirement de sa chair,  chaque craquement de ses os, il se
promettait des rcompenses extraordinaires. Jamais le ciel ne le
frapperait assez. Il allait jusqu' mpriser son ancienne srnit,
sa facile ferveur, qui l'agenouillait dans un ravissement de fille,
sans qu'il sentit mme la meurtrissure du sol  ses genoux. Il
s'ingniait  trouver une volupt au fond de la souffrance,  s'y
coucher,  s'y endormir. Mais, pendant qu'il bnissait Dieu, ses
dents claquaient avec plus d'pouvante, la voix de son sang rvolt
lui criait que tout cela tait un mensonge, que la seule joie
dsirable tait de s'allonger aux bras d'Albine, derrire une haie
en fleurs du Paradou.

Cependant, il avait quitt Marie pour Jsus, sacrifiant son coeur,
afin de vaincre sa chair, rvant de mettre de la virilit dans sa
foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains
tendues, son sourire de femme. Il ne pouvait s'agenouiller devant
elle, sans baisser les yeux, de peur d'apercevoir le bord de ses
jupes. Puis, il l'accusait de s'tre faite trop douce pour lui,
autrefois; elle l'avait si longtemps gard entre les plis de sa
robe, qu'il s'tait laiss glisser de ses bras dans ceux de la
crature, en ne s'apercevant mme pas qu'il changeait de tendresse.
Et il se rappelait les brutalits de Frre Archangias, son refus
d'adorer Marie, le regard mfiant dont il semblait la surveiller.
Lui, dsesprait de se hausser jamais  cette rudesse; il la
dlaissait simplement, cachait ses images, dsertait son autel. Mais
elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavou, toujours
prsente. Le pch, par un sacrilge dont l'horreur l'anantissait,
se servait d'elle pour le tenter. Lorsqu'il l'invoquait encore, 
certaines heures d'attendrissement invincible, c'tait Albine qui se
prsentait, dans le voile blanc, l'charpe bleue noue  la
ceinture, avec des roses d'or sur ses pieds nus. Toutes les Vierges,
la Vierge au royal manteau d'or, la Vierge couronne d'toiles, la
Vierge visite par l'Ange de l'Annonciation, la Vierge paisible
entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir
d'Albine, les yeux souriants, ou la bouche dlicate, ou la courbe
molle des joues. Sa faute avait tu la virginit de Marie. Alors,
d'un effort suprme, il chassait la femme de la religion, il se
rfugiait dans Jsus, dont la douceur l'inquitait mme parfois. Il
lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible,
environn de tonnerres, ne se montrant que pour chtier le monde
pouvant. Il n'y avait plus de saints, plus d'anges, plus de mre
de Dieu; il n'y avait que Dieu, un matre omnipotent, qui exigeait
pour lui toutes les haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui
craser les reins, le tenir  sa merci dans l'espace et dans le
temps, comme un atome coupable. N'tre rien, tre damn, rver
l'enfer, se dbattre strilement contre les monstres de la tentation,
cela tait bon. De Jsus, il ne prenait que la croix. Il avait cette
folie de la croix, qui a us tant de lvres sur le crucifix. Il
prenait la croix et il suivait Jsus. Il l'alourdissait, la rendait
accablante, n'avait pas de plus grande joie que de succomber sous
elle, de la porter  genoux, l'chine casse. Il voyait en elle la
force de l'me, la joie de l'esprit, la consommation de la vertu,
la perfection de la saintet. Tout se trouvait en elle, tout
aboutissait  mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient
sans cesse  ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et,
lorsqu'il s'tait attach sur la croix, il avait la consolation sans
bornes de l'amour de Dieu. Ce n'tait plus Marie qu'il aimait d'une
tendresse de fils, d'une passion d'amant. Il aimait, pour aimer,
dans l'absolu de l'amour. Il aimait Dieu au-dessus de lui-mme,
au-dessus de tout, au fond d'un panouissement de lumire. Il tait
ainsi qu'un flambeau qui se consume en clart. La mort, quand il la
souhaitait, n'tait  ses yeux qu'un grand lan d'amour.

Que ngligeait-il donc, pour tre soumis  des preuves si rudes? Il
essuya de la main la sueur qui coulait de ses tempes, il songea que,
le matin encore, il avait fait son examen de conscience, sans
trouver en lui aucune offense grave. Ne menait-il pas une vie
d'austrits et de macrations? N'aimait-il pas Dieu seul,
aveuglment? Ah! qu'il l'aurait bni, s'il lui avait enfin rendu la
paix, en le jugeant assez puni de sa faute. Mais jamais peut-tre
cette faute ne pourrait tre expie. Et, malgr lui, il revint 
Albine, au Paradou, aux souvenirs cuisants. D'abord, il chercha des
excuses. Un soir, il tombait sur le carreau de sa chambre, foudroy
par une fivre crbrale. Pendant trois semaines, il appartenait 
cette crise de sa chair. Son sang, furieusement, lavait ses veines,
jusqu'au bout de ses membres, grondait au travers de lui avec un
vacarme de torrent lch; son corps, du crne  la plante des pieds,
tait nettoy, renouvel, battu par un tel travail de la maladie,
que souvent, dans son dlire, il avait cru entendre les marteaux des
ouvriers reclouant ses os. Puis, il s'veillait, un matin, comme
neuf. Il naissait une seconde fois, dbarrass de ce que vingt-cinq
ans de vie avait dpos successivement en lui. Ses dvotions
d'enfant, son ducation du sminaire, sa foi de jeune prtre, tout
s'en tait all, submerg, emport, laissant la place nette. Certes,
l'enfer seul l'avait prpar ainsi pour le pch, le dsarmant,
faisant de ses entrailles un lit de mollesse, o le mal pouvait
entrer et dormir. Et lui, restait inconscient, s'abandonnait  ce
lent acheminement vers la faute. Au Paradou, lorsqu'il rouvrait les
yeux, il se sentait baign d'enfance, sans mmoire du pass, n'ayant
plus rien du sacerdoce. Ses organes avaient un jeu doux, un
ravissement de surprise,  recommencer la vie, comme s'ils ne la
connaissaient pas et qu'ils eussent une joie extrme  l'apprendre.
Oh! l'apprentissage dlicieux, les rencontres charmantes, les
adorables retrouvailles! Ce Paradou tait une grande flicit. En le
mettant l, l'enfer savait bien qu'il y serait sans dfense. Jamais,
dans sa premire jeunesse, il n'avait got  grandir une pareille
volupt. Cette premire jeunesse, s'il l'voquait maintenant, lui
apparaissait toute noire, passe loin du soleil, ingrate, blme,
infirme. Aussi comme il avait salu le soleil, comme il s'tait
merveill du premier arbre, de la premire fleur, du moindre
insecte aperu, du plus petit caillou ramass! Les pierres elles-
mmes le charmaient. L'horizon tait un prodige extraordinaire. Ses
sens, une matine claire dont ses yeux s'emplissaient, une odeur de
jasmin respire, un chant d'alouette cout, lui causaient des
motions si fortes, que ses membres dfaillaient. Il avait pris un
long plaisir  s'enseigner jusqu'aux plus lgers tressaillements de
la vie. Et le matin o Albine tait ne,  son ct, au milieu des
roses! Il riait encore d'extase  ce souvenir. Elle se levait ainsi
qu'un astre ncessaire au soleil lui-mme. Elle clairait tout,
expliquait tout. Elle l'achevait. Alors, il recommenait avec elle
leurs promenades, aux quatre coins du Paradou. Il se rappelait les
petits cheveux qui s'envolaient sur sa nuque, lorsqu'elle courait
devant lui. Elle sentait bon, elle balanait des jupes tides, dont
les frlements ressemblaient  des caresses. Lorsqu'elle le prenait
entre ses bras nus, souples comme des couleuvres, il s'attendait 
la voir, tant elle tait mince, s'enrouler  son corps, s'endormir
l, colle  sa peau. C'tait elle qui marchait en avant. Elle le
conduisait par un sentier dtourn, o ils s'attardaient, pour ne
pas arriver trop vite. Elle lui donnait la passion de la terre. Il
apprenait  l'aimer, en regardant comment s'aiment les herbes;
tendresse longtemps ttonnante, et dont un soir enfin ils avaient
surpris la grande joie, sous l'arbre gant, dans l'ombre suant la
sve. L, ils taient au bout de leur chemin. Albine, renverse, la
tte roule au milieu de ses cheveux, lui tendait les bras. Lui, la
prenait d'une treinte. Oh! la prendre, la possder encore, sentir
son flanc tressaillir de fcondit, faire de la vie, tre Dieu!

Le prtre, brusquement, poussa une plainte sourde. Il se dressa,
comme sous un coup de dent invisible; puis, il s'abattit de nouveau.
La tentation venait de le mordre. Dans quelle ordure s'garaient
donc ses souvenirs? Ne savait-il pas que Satan a toutes les ruses,
qu'il profite mme des heures d'examen intrieur pour glisser
jusqu' l'me sa tte de serpent? Non, non, pas d'excuse! La maladie
n'autorisait point le pch. C'tait  lui de se garder, de
retrouver Dieu, au sortir de la fivre. Au contraire, il avait pris
plaisir  s'accroupir dans sa chair. Et quelle preuve de ses
apptits abominables! Il ne pouvait confesser sa faute, sans glisser
malgr lui au besoin de la commettre encore en pense. N'imposerait-
il pas silence  sa fange! Il rvait de se vider le crne, pour ne
plus penser; de s'ouvrir les veines, pour que son sang coupable ne
le tourmentt plus. Un instant, il resta la face entre les mains,
grelottant, cachant les moindres bouts de sa peau, comme si les
btes qui rdaient autour de lui lui eussent hriss le poil de leur
haleine chaude.

Mais il pensait quand mme, et le sang battait quand mme dans son
coeur. Ses yeux, qu'il fermait de ses poings, voyaient, sur le noir
des tnbres, les lignes souples du corps d'Albine, traces d'un
trait de flamme. Elle avait une poitrine nue aveuglante comme un
soleil. A chaque effort qu'il faisait pour enfoncer ses yeux, pour
chasser cette vision, elle devenait plus lumineuse, elle s'accusait
avec des renversements de reins, des appels de bras tendus, qui
arrachaient au prtre un rle d'angoisse. Dieu l'abandonnait donc
tout  fait, qu'il n'y avait plus pour lui de refuge? Et, malgr la
tension de sa volont, la faute recommenait toujours, se prcisait
avec une effrayante nettet. Il revoyait les moindres brins d'herbe,
au bord des jupes d'Albine; il retrouvait, accroche  ses cheveux,
une petite fleur de chardon,  laquelle il se souvenait d'avoir
piqu ses lvres. Jusqu'aux odeurs, les sucres un peu cres des
tiges crases, qui lui revenaient; jusqu'aux sons lointains qu'il
entendait encore, le cri rgulier d'un oiseau, un grand silence,
puis un soupir passant sur les arbres. Pourquoi le ciel ne le
foudroyait-il pas tout de suite? Il aurait moins souffert. Il
jouissait de son abomination avec une volupt de damn. Une rage le
secouait, en coutant les paroles sclrates qu'il avait prononces
aux pieds d'Albine. Elles retentissaient,  cette heure, pour
l'accuser devant Dieu. Il avait reconnu la femme comme sa
souveraine. Il s'tait donn  elle en esclave, lui baisant les
pieds, rvant d'tre l'eau qu'elle buvait, le pain qu'elle mangeait.
Maintenant, il comprenait pourquoi il ne pouvait plus se reprendre.
Dieu le laissait  la femme. Mais il la battrait, il lui casserait
les membres, pour qu'elle le lcht. C'tait elle l'esclave, la
chair impure,  laquelle l'Eglise aurait d refuser une me. Alors,
il se roidit, il leva les poings sur Abine. Et les poings
s'ouvraient, les mains coulaient le long des paules nues, avec une
caresse molle, tandis que la bouche, pleine d'injures, se collait
sur les cheveux dnous, en balbutiant des paroles d'adoration.

L'abb Mouret ouvrit les yeux. La vision ardente d'Albine disparut.
Ce fut un soulagement brusque, inespr. Il put pleurer. Des larmes
lentes rafrachirent ses joues, pendant qu'il respirait longuement,
n'osant encore remuer, de crainte d'tre repris  la nuque. Il
entendait toujours un grondement fauve derrire lui. Puis, cela
tait si doux de ne plus tant souffrir, qu'il s'oublia  goter ce
bien-tre. Au-dehors, la pluie avait cess. Le soleil se couchait
dans une grande lueur rouge, qui semblait pendre aux fentres des
rideaux de satin rose. L'glise, maintenant, tait tide, toute
vivante de cette dernire haleine du soleil. Le prtre remerciait
vaguement Dieu du rpit qu'il voulait bien lui donner. Un large
rayon, une poussire d'or, qui traversait la nef, allumait le fond
de l'glise, l'horloge, la chaire, le matre-autel. Peut-tre tait-
ce la grce qui lui revenait sur ce sentier de lumire, descendant
du ciel? Il s'intressait aux atomes allant et venant le long du
rayon, avec une vitesse prodigieuse, pareils  une foule de
messagers affairs portant sans cesse des nouvelles du soleil  la
terre. Mille cierges allums n'auraient pas rempli l'glise d'une
telle splendeur. Derrire le matre-autel, des draps d'or taient
tendus; sur les gradins, des ruissellements d'orfvrerie coulaient,
des chandeliers s'panouissant en gerbes de clarts, des encensoirs
o brlait une braise de pierreries, des vases sacrs peu  peu
largis, avec des rayonnements de comtes; et, partout, c'tait une
pluie de fleurs lumineuses au milieu de dentelles volantes, des
nappes, des bouquets, des guirlandes de roses, dont les coeurs en
s'ouvrant laissaient tomber des toiles. Jamais il n'avait souhait
une pareille richesse pour sa pauvre glise. Il souriait, il faisait
le rve de fixer l ces magnificences, il les arrangeait  son gr.
Lui, aurait prfr voir les rideaux de drap d'or attachs plus
haut; les vases lui paraissaient aussi trop ngligemment jets; il
ramassait encore les fleurs perdues, renouant les bouquets, donnant
aux guirlandes une courbe molle. Mais quel merveillement, lorsque
toute cette pompe tait ainsi tale! Il devenait le pontife d'une
glise d'or. Les vques, les princes, des femmes tranant des
manteaux royaux, des foules dvotes, le front dans la poussire, la
visitaient, campaient dans la valle, attendaient des semaines  la
porte, avant de pouvoir entrer. On lui baisait les pieds, parce que
ses pieds, eux aussi, taient en or, et qu'ils accomplissaient des
miracles. L'or montait jusqu' ses genoux. Un coeur d'or battait
dans sa poitrine d'or avec un son musical si clair, que les foules,
du dehors, l'entendaient. Alors, un orgueil immense le ravissait. Il
tait idole.

Le rayon de soleil montait toujours, le matre-autel flambait, le
prtre se persuadait que c'tait bien la grce qui lui revenait,
pour qu'il prouvt une telle jouissance intrieure. Le grondement
fauve, derrire lui, se faisait clin. Il ne sentait plus sur sa
nuque que la douceur d'une patte de velours, comme si quelque chat
gant l'et caress.

Et il continua sa rverie. Jamais il n'avait vu les choses sous un
jour aussi clatant. Tout lui semblait ais,  prsent, tant il se
jugeait fort. Puisque Albine l'attendait, il irait la rejoindre.
Cela tait naturel. Le matin, il avait bien mari le grand Fortun 
la Rosalie. L'Eglise ne dfendait pas le mariage. Il les voyait
encore se souriant, se poussant du coude sous ses mains qui les
bnissaient. Puis, le soir, on lui avait montr leur lit. Chacune
des paroles qu'il leur avait adresses clatait plus haut  ses
oreilles. Il disait au grand Fortun que Dieu lui envoyait une
compagne, parce qu'il n'a pas voulu que l'homme vct solitaire. Il
disait  la Rosalie qu'elle devait s'attacher  son mari, ne le
quitter jamais, tre sa servante soumise. Mais il disait aussi ces
choses pour lui et pour Albine. N'tait-elle pas sa compagne, sa
servante soumise, celle que Dieu lui envoyait, afin que sa virilit
ne se scht pas dans la solitude? D'ailleurs, ils taient lis. Il
restait trs surpris de ne pas avoir compris cela tout de suite, de
ne pas s'en tre all avec elle, comme le devoir l'exigeait. Mais
c'tait chose dcide, il la rejoindrait, ds le lendemain. En une
demi-heure, il serait auprs d'elle. Il traverserait le village, il
prendrait le chemin du coteau; c'tait de beaucoup le plus court. Il
pouvait tout, il tait le matre, personne ne lui dirait rien. Si on
le regardait, il ferait, d'un geste, baisser toutes les ttes. Puis,
il vivrait avec Albine. Il l'appellerait sa femme. Ils seraient trs
heureux. L'or montait de nouveau, ruisselait entre ses doigts. Il
rentrait dans un bain d'or. Il emportait les vases sacrs pour les
besoins de son mnage, menant grand train, payant ses gens avec des
fragments de calice qu'il tordait entre ses doigts, d'un lger
effort. Il mettait  son lit de noces les rideaux de drap d'or de
l'autel. Comme bijoux, il donnait  sa femme les coeurs d'or, les
chapelets d'or, les croix d'or, pendus au cou de la Vierge et des
Saintes. L'glise mme, s'il l'levait d'un tage, pourrait leur
servir de palais. Dieu n'aurait rien  dire, puisqu'il permettait
d'aimer. Du reste, que lui importait Dieu! N'tait-ce pas lui, 
cette heure, qui tait Dieu, avec ses pieds d'or que la foule
baisait, et qui accomplissait des miracles.

L'abb Mouret se leva. Il fit ce geste large de Jeanbernat, ce geste
de ngation embrassant tout l'horizon.

- Il n'y a rien, rien, rien, dit-il. Dieu n'existe pas.

Un grand frisson parut passer dans l'glise. Le prtre, effar,
redevenu d'une pleur mortelle, coutait. Qui donc avait parl? Qui
avait blasphm? Brusquement la caresse de velours, dont il sentait
la douceur sur sa nuque, tait devenue froce; des griffes lui
arrachaient la chair, son sang coulait une fois encore. Il resta
debout pourtant, luttant contre la crise. Il injuriait le pch
triomphant, qui ricanait autour de ses tempes, o tous les marteaux
du mal recommenaient  battre. Ne connaissait-il pas ses
tratrises? ne savait-il pas qu'il se fait un jeu souvent
d'approcher avec des pattes douces, pour les enfoncer ensuite comme
des couteaux jusqu'aux os de ses victimes? Et sa rage redoublait, 
la pense d'avoir t pris  ce pige, ainsi qu'un enfant. Il serait
donc toujours par terre, avec le pch accroupi victorieusement sur
sa poitrine! Maintenant, voil qu'il niait Dieu. C'tait la pente
fatale. La fornication tuait la foi. Puis, le dogme croulait. Un
doute de la chair, plaidant son ordure, suffisait  balayer tout le
ciel. La rgle divine irritait, les mystres faisaient sourire; dans
un coin de la religion abattue, on se couchait en discutant son
sacrilge, jusqu' ce qu'on se ft creus un trou de bte cuvant sa
boue. Alors venaient les autres tentations: l'or, la puissance, la
vie libre, une ncessit irrsistible de jouir, qui ramenait tout 
la grande luxure, vautre sur un lit de richesse et d'orgueil. Et
l'on volait Dieu. On cassait les ostensoirs pour les pendre 
l'impuret d'une femme. Eh bien! il tait damn. Rien ne le gnait
plus, le pch pouvait parler haut en lui. Cela tait bon de ne plus
lutter. Les monstres qui avaient rd derrire sa nuque se battaient
dans ses entrailles,  cette heure. Il gonflait les flancs pour
sentir leurs dents davantage. Il s'abandonnait  eux avec une joie
affreuse. Une rvolte lui faisait montrer les poings  l'glise.
Non, il ne croyait plus  la divinit de Jsus, il ne croyait plus 
la sainte Trinit, il ne croyait qu' lui, qu' ses muscles, qu'aux
apptits de ses organes. Il voulait vivre. Il avait le besoin d'tre
un homme. Ah! courir au grand air, tre fort, n'avoir pas de matre
jaloux, tuer ses ennemis  coups de pierre, emporter  son cou les
filles qui passent! Il ressusciterait du tombeau o des mains rudes
l'avaient couch. Il veillerait sa virilit, qui ne devait tre
qu'endormie. Et qu'il expirt de honte, s'il trouvait sa virilit
morte! Et que Dieu ft maudit, s'il l'avait retir d'entre les
cratures, en le touchant de son doigt, afin de le garder pour son
service seul!

Le prtre tait debout, hallucin. Il crut qu' ce nouveau blasphme
l'glise croulait. La nappe de soleil qui inondait le matre-autel
avait grandi lentement, allumant les murs d'une rougeur d'incendie.
Des flammches montrent encore, lchrent le plafond, s'teignirent
dans une lueur saignante de braise. L'glise, brusquement, devint
toute noire. Il sembla que le feu de ce coucher d'astre venait de
crever la toiture, de fendre les murailles, d'ouvrir de toutes parts
des brches bantes aux attaques du dehors. La carcasse sombre
branlait, dans l'attente de quelque assaut formidable. La nuit,
rapidement, grandissait.

Alors, de trs loin, le prtre entendit un murmure monter de la
valle des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l'ardent langage
de ces terres brles, o ne se tordaient que des pieds de vignes
noueux, des amandiers dcharns, de vieux oliviers se dhanchant sur
leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec
les srnits de son ignorance. Mais, aujourd'hui, instruit dans la
chair, il saisissait jusqu'aux moindres soupirs des feuilles pmes
sous le soleil. Ce furent d'abord, au fond de l'horizon, les
collines, chaudes encore de l'adieu du couchant, qui tressaillirent
et qui parurent s'branler avec le pitinement sourd d'une arme en
marche. Puis, les roches parses, les pierres des chemins, tous les
cailloux de la valle, se levrent, eux aussi, roulant, ronflant,
comme jets en avant par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les
mares de terre rouge, les rares champs conquis  coups de pioche, se
mirent  couler et  gronder, ainsi que des rivires chappes,
charriant dans le flot de leur sang des conceptions de semences, des
closions de racines, des copulations de plantes. Et bientt tout
fut en mouvement; les souches des vignes rampaient comme de grands
insectes; les bls maigres, les herbes sches, faisaient des
bataillons arms de hautes lances; les arbres s'chevelaient 
courir, tiraient leurs membres, pareils  des lutteurs qui
s'apprtent au combat; les feuilles tombes marchaient, la poussire
des routes marchait. Multitude recrutant  chaque pas des forces
nouvelles, peuple en rut dont le souffle approchait, tempte de vie
 l'haleine de fournaise, emportant tout devant elle, dans le
tourbillon d'un accouchement colossal. Brusquement, l'attaque eut
lieu. Du bout de l'horizon, la campagne entire se rua sur l'glise,
les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L'glise, sous
ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles
s'envolrent. Mais le grand Christ, secou, ne tomba pas.

Il y eut un court rpit. Au-dehors, les voix s'levaient, plus
furieuses. Maintenant, le prtre distinguait des voix humaines.
C'tait le village, les Artaud, cette poigne de btards pousss sur
le roc, avec l'enttement des ronces, qui soufflaient  leur tour un
vent charg d'un pullulement d'tres. Les Artaud forniquaient par
terre, plantaient de proche en proche une fort d'hommes, dont les
troncs mangeaient autour d'eux toute la place. Ils montaient jusqu'
l'glise, ils en crevaient la porte d'une pousse, ils menaaient
d'obstruer la nef des branches envahissantes de leur race. Derrire
eux, dans le fouillis des broussailles, accouraient les btes, des
boeufs cherchant  enfoncer les murs de leurs cornes, des troupeaux
d'nes, de chvres, de brebis, battant l'glise en ruine, comme des
vagues vivantes, des fourmilires de cloportes et de grillons
attaquant les fondations, les miettant de leurs dents de scie. Et
il y avait encore, de l'autre ct, la basse-cour de Dsire, dont
le fumier exhalait des bues d'asphyxie; le grand coq Alexandre y
sonnait l'assaut de son clairon, les poules descellaient les pierres
 coups de bec, les lapins creusaient des terriers jusque sous les
autels, afin de les miner et de les abmer, le cochon, gras  ne pas
bouger, grognait, attendait que les ornements sacrs ne fussent plus
qu'une poigne de cendre chaude, pour y vautrer son ventre. Une
rumeur formidable roula, un second assaut fut donn. Le village, les
btes, toute cette mare de vie qui dbordait, engloutit un instant
l'glise sous une rage de corps faisant ployer les poutres. Les
femelles, dans la mle, lchaient de leurs entrailles un
enfantement continu de nouveaux combattants. Cette fois, l'glise
eut un pan de muraille abattu; le plafond flchissait, les boiseries
des fentres taient emportes, la fume du crpuscule, de plus en
plus noire, entrait par les brches billant affreusement. Sur la
croix, le grand Christ ne tenait plus que par le clou de sa main
gauche.

L'croulement du pan de muraille fut salu d'une clameur. Mais
l'glise restait encore solide, malgr ses blessures. Elle
s'enttait d'une faon farouche, muette, sombre, se cramponnant aux
moindres pierres de ses fondations. Il semblait que cette ruine,
pour demeurer debout, n'et besoin que du pilier le plus mince,
portant, par un prodige d'quilibre, la toiture creve. Alors,
l'abb Mouret vit les plantes rudes du plateau se mettre  l'oeuvre,
ces terribles plantes durcies dans la scheresse des rocs, noueuses
comme des serpents, d'un bois dur, bossu de muscles. Les lichens,
couleur de rouille, pareils  une lpre enflamme, mangrent d'abord
les crpis de pltre. Ensuite, les thyms enfoncrent leurs racines
entre les briques, ainsi que des coins de fer. Les lavandes
glissaient leurs longs doigts crochus sous chaque maonnerie
branle, les tiraient  elles, les arrachaient d'un effort lent et
continu. Les genvriers, les romarins, les houx pineux, montaient
plus haut, donnaient des pousses invincibles. Et jusqu'aux herbes
elles-mmes, ces herbes dont les brins schs passaient sous la
grand-porte, qui se raidissaient comme des piques d'acier, ventrant
la grand-porte, s'avanant dans la nef, o elles soulevaient les
dalles de leurs pinces puissantes. C'tait l'meute victorieuse, la
nature rvolutionnaire dressant des barricades avec des autels
renverss, dmolissant l'glise qui lui jetait trop d'ombre depuis
des sicles. Les autres combattants laissaient faire les herbes, les
thyms, les lavandes, les lichens, ce rongement des petits plus
destructeur que les coups de massue des forts, cet miettement de la
base dont le travail sourd devait achever d'abattre tout l'difice.
Puis, brusquement, ce fut la fin. Le sorbier, dont les hautes
branches pntraient dj sous la vote, par les carreaux casss,
entra violemment, d'un jet de verdure formidable. Il se planta au
milieu de la nef. L, il grandit dmesurment. Son tronc devint
colossal, au point de faire clater l'glise, ainsi qu'une ceinture
trop troite. Les branches allongrent de toutes parts des noeuds
normes, dont chacun emportait un morceau de muraille, un lambeau de
toiture; et elles se multipliaient toujours, chaque branche se
ramifiant  l'infini, un arbre nouveau poussant de chaque noeud,
avec une telle fureur de croissance, que les dbris de l'glise,
troue comme un crible, volrent en clats, en semant aux quatre
coins du ciel une cendre fine. Maintenant, l'arbre gant touchait
aux toiles. Sa fort de branches tait une fort de membres, de
jambes, de bras, de torses, de ventres, qui suaient la sve; des
chevelures de femmes pendaient; des ttes d'hommes faisaient clater
l'corce, avec des rires de bourgeons naissants; tout en haut, les
couples d'amants, pms au bord de leurs nids, emplissaient l'air de
la musique de leur jouissance et de l'odeur de leur fcondit. Un
dernier souffle de l'ouragan qui s'tait ru sur l'glise en balaya
la poussire, la chaire et le confessionnal en poudre, les images
saintes lacres, les vases sacrs fondus, tous ces dcombres que
piquait avidement la bande des moineaux, autrefois loge sous les
tuiles. Le grand Christ, arrach de la croix, rest pendu un moment
 une des chevelures de femme flottantes, fut emport, roul, perdu,
dans la nuit noire, au fond de laquelle il tomba avec un
retentissement. L'arbre de vie venait de crever le ciel. Et il
dpassait les toiles.

L'abb Mouret applaudit furieusement, comme un damn,  cette
vision. L'glise tait vaincue. Dieu n'avait plus de maison. A
prsent, Dieu ne le gnerait plus. Il pouvait rejoindre Albine,
puisqu'elle triomphait. Et comme il riait de lui, qui, une heure
auparavant, affirmait que l'glise mangerait la terre de son ombre!
La terre s'tait venge en mangeant l'glise. Le rire fou qu'il
poussa le tira en sursaut de son hallucination. Stupide, il regarda
la nef lentement noye de crpuscule; par les fentres, des coins de
ciel se montraient, piqus d'toiles. Et il allongeait les bras,
avec l'ide de tter les murs, lorsque la voix de Dsire l'appela,
du couloir de la sacristie.

- Serge! es-tu l?... Parle donc! Il y a une demi-heure que je te
cherche.

Elle entra. Elle tenait une lampe. Alors, le prtre vit que l'glise
tait toujours debout. Il ne comprit plus, il resta dans un doute
affreux, entre l'glise invincible, repoussant de ses cendres, et
Albine toute-puissante, qui branlait Dieu d'une seule de ses
haleines.





X.

Dsire approchait, avec sa gaiet sonore.

- Tu es l! tu es l! cria-t-elle. Ah bien! tu joues donc  cache-
cache? Je t'ai appel plus de dix fois de toutes mes forces... Je
croyais que tu tais sorti.

Elle fouillait les coins d'ombre du regard, d'un air curieux. Elle
alla mme jusqu'au confessionnal, sournoisement, comme si elle
s'apprtait  surprendre quelqu'un, cach en cet endroit. Elle
revint, dsappointe, reprenant:

- Alors, tu es seul? Tu dormais peut-tre? A quoi peux-tu t'amuser
tout seul, quand il fait noir?... Allons, viens, nous nous mettons 
table.

Lui, passait ses mains fivreuses sur son front, pour effacer des
penses que tout le monde srement allait lire. Il cherchait
machinalement  reboutonner sa soutane, qui lui semblait dfaite,
arrache, dans un dsordre honteux. Puis, il suivit sa soeur, la
face svre, sans un frisson, raidi dans cette volont de prtre
cachant les agonies de sa chair sous la dignit du sacerdoce.
Dsire ne s'aperut pas mme de son trouble. Elle dit simplement,
en entrant dans la salle  manger:

- Moi, j'ai bien dormi. Toi, tu as trop bavard, tu es tout ple.

Le soir, aprs le dner, Frre Archangias vint faire sa partie de
bataille avec la Teuse. Il avait, ce soir-l, une gaiet norme.
Quand le Frre tait gai, il allongeait des coups de poing dans les
ctes de la Teuse, qui lui rendait des soufflets,  toute vole.
Cela les faisait rire, d'un rire dont les plafonds tremblaient.
Puis, il inventait des farces extraordinaires: il cassait avec son
nez des assiettes poses  plat, il pariait de fendre  coup de
derrire la porte de la salle  manger, il jetait tout le tabac de
sa tabatire dans le caf de la vieille servante, ou bien apportait
une poigne de cailloux qu'il lui glissait dans la gorge, en les
enfonant avec la main, jusqu' la ceinture. Ces dbordements de
joie sanguine clataient pour un rien, au milieu de ses colres
accoutumes; souvent un fait dont personne ne riait lui donnait une
vritable attaque de folie bruyante, tapant des pieds, tournant
comme une toupie, se tenant le ventre.

- Alors, vous ne voulez pas me dire pourquoi vous tes gai? demanda
la Teuse.

Il ne rpondit pas. Il s'tait assis  califourchon sur une chaise,
il faisait le tour de la table en galopant.

- Oui, oui, faites la bte, reprit-elle. Mon Dieu! que vous tes
bte! Si le bon Dieu vous voit, il doit tre content de vous!

Le Frre venait de se laisser aller  la renverse, l'chine sur le
carreau, les jambes en l'air. Sans se relever, il dit gravement:

- Il me voit, il est content de me voir. C'est lui qui veut que je
sois gai... Quand il consent  m'envoyer une rcration, il sonne la
cloche dans ma carcasse. Alors, je me roule. a fait rire tout le
paradis.

Il marcha sur l'chine jusqu'au mur; puis, se dressant sur la nuque,
il tambourina des talons, le plus haut qu'il pt. Sa soutane, qui
retombait, dcouvrait son pantalon noir raccommod aux genoux avec
des carrs de drap vert. Il reprenait:

- Monsieur le cur, voyez donc o j'arrive. Je parie que vous ne
faites pas a... Allons, riez un peu. Il vaut mieux se traner sur
le dos, que de souhaiter pour matelas la peau d'une coquine. Vous
m'entendez, hein! On est une bte pour un moment, on se frotte, on
laisse sa vermine. a repose. Moi, lorsque je me frotte, je
m'imagine tre le chien de Dieu, et c'est a qui me fait dire que
tout le paradis se met aux fentres, riant de me voir... Vous pouvez
rire aussi, monsieur le cur. C'est pour les saints et pour vous.
Tenez, voici une culbute pour saint Joseph, en voici une autre pour
saint Jean, une autre pour saint Michel, une pour saint Marc, une
pour saint Mathieu...

Et il continua, dfilant tout un chapelet de saints, culbutant
autour de la pice. L'abb Mouret, rest silencieux, les poignets au
bord de la table, avait fini par sourire. D'ordinaire, les joies du
Frre l'inquitaient. Puis, comme celui-ci passait  la porte de la
Teuse, elle lui allongea un coup de pied.

- Voyons, dit-elle, jouons-nous,  la fin?

Frre Archangias rpondit par des grognements. Il s'tait mis 
quatre pattes. Il marchait droit  la Teuse, faisant le loup.
Lorsqu'il l'eut atteinte, il enfona la tte sous ses jupons, il lui
mordit le genou droit.

- Voulez-vous bien me lcher! criait-elle. Est-ce que vous rvez
des salets, maintenant!

- Moi! balbutia le Frre, si gay par cette ide, qu'il resta sur
la place, sans pouvoir se relever. Eh! regarde, j'trangle, rien que
d'avoir got  ton genou. Il est trop sal, ton genou... Je mords
les femmes, puis je les crache, tu vois.

Il la tutoyait, il crachait sur ses jupons. Quand il eut russi  se
mettre debout, il souffla un instant, en se frottant les ctes. Des
bouffes de gaiet secouaient encore son ventre, comme une outre
qu'on achve de vider. Il dit enfin, d'une grosse voix srieuse:

- Jouons... Si je ris, c'est mon affaire. Vous n'avez pas besoin de
savoir pourquoi, la Teuse.

Et la partie s'engagea. Elle fut terrible. Le Frre abattait les
cartes avec des coups de poing. Quand il criait: Bataille! les
vitres sonnaient. C'tait la Teuse qui gagnait. Elle avait trois as
depuis longtemps, elle guettait le quatrime d'un regard luisant.
Cependant, Frre Archangias se livrait  d'autres plaisanteries. Il
soulevait la table, au risque de casser la lampe; il trichait
effrontment, se dfendant  l'aide de mensonges normes, pour la
farce, disait-il ensuite. Brusquement, il entonna les Vpres, qu'il
chanta d'une voix pleine de chantre au lutrin. Et il ne cessa plus,
ronflant lugubrment, accentuant la chute de chaque verset en tapant
ses cartes, sur la paume de sa main gauche. Quand sa gaiet tait au
comble, quand il ne trouvait plus rien pour l'exprimer, il chantait
ainsi les Vpres, pendant des heures. La Teuse, qui le connaissait
bien, se pencha pour lui crier, au milieu du mugissement dont il
emplissait la salle  manger

- Taisez-vous, c'est insupportable!... Vous tes trop gai, ce soir.

Alors, il entama les Complies. L'abb Mouret tait all s'asseoir
prs de la fentre. Il semblait ne pas voir, ne pas entendre ce qui
se passait autour de lui. Pendant le dner, il avait mang comme 
son ordinaire, il tait mme parvenu  rpondre aux ternelles
questions de Dsire. Maintenant, il s'abandonnait,  bout de force;
il roulait, bris, ananti, dans la querelle furieuse qui continuait
en lui, sans trve. Le courage mme lui manquait pour se lever et
monter  sa chambre. Puis, il craignait que, s'il tournait la face
du ct de la lampe, on ne vt ses larmes, qu'il ne pouvait plus
retenir. Il appuya le front contre une vitre, il regarda les
tnbres du dehors, s'endormant peu  peu, glissant  une stupeur de
cauchemar.

Frre Archangias, psalmodiant toujours, cligna les yeux, en montrant
le prtre endormi, d'un mouvement de tte.

- Quoi? demanda la Teuse.

Le Frre rpta son jeu de paupire, en l'accentuant.

- Eh! quand vous vous dmancherez le cou! dit la servante. Parlez,
je vous comprendrai... Tenez, un roi. Bon! je prends votre dame.

Il posa un instant ses cartes, se courba sur la table, lui souffla
dans la figure:

- La gueuse est venue.

- Je le sais bien, rpondit-elle. Je l'ai vue avec mademoiselle
entrer dans la basse-cour.

Il la regarda terriblement, il avana les poings.

- Vous l'avez vue, vous l'avez laisse entrer! Il fallait
m'appeler, nous l'aurions pendue par les pieds  un clou de votre
cuisine.

Mais elle se fcha, tout en contenant sa voix, pour ne pas rveiller
l'abb Mouret.

- Ah bien! bgaya-t-elle, vous tes encore bon, vous! Venez donc
pendre quelqu'un dans ma cuisine!... Sans doute, je l'ai vue. Et
mme, j'ai tourn le dos, quand elle est alle rejoindre monsieur le
cur dans l'glise, aprs le catchisme. Ils ont bien pu y faire ce
qu'ils ont voulu. Est-ce que a me regarde? Est-ce que je n'avais
pas  mettre mes haricots sur le feu?... Moi, je l'abomine, cette
fille. Mais du moment qu'elle est la sant de monsieur le cur...
Elle peut bien venir  toutes les heures du jour et de la nuit. Je
les enfermerai ensemble, s'ils veulent.

- Si vous faisiez cela, la Teuse, dit le Frre avec une rage
froide, je vous tranglerais.

Elle se mit  rire, en le tutoyant  son tour.

- Ne dis donc pas des btises, petit! Les femmes, tu sais bien que
a t'est dfendu comme le Pater aux nes. Essaye de m'trangler un
jour, tu verras ce que je te ferai... Sois sage, finissons la
partie. Tiens, voil encore un roi.

Lui, tenant sa carte leve, continuait  gronder:

- Il faut qu'elle soit venue par quelque chemin connu du diable
seul, pour m'avoir chapp aujourd'hui. Je vais pourtant tous les
aprs-midi me poster l-haut, au Paradou. Si je les surprends encore
ensemble, je ferai faire connaissance  la gueuse d'un bton de
cornouiller, que j'ai taill exprs pour elle... Maintenant, je
surveillerai aussi l'glise.

Il joua, se laissa enlever un valet par la Teuse, puis se renversa
sur sa chaise, repris par son rire norme. Il ne pouvait se fcher
srieusement, ce soir-l. Il murmurait:

- N'importe, si elle l'a vu, elle n'en est pas moins tombe sur le
nez... Je veux tout de mme vous conter a, la Teuse. Vous savez, il
pleuvait. Moi, j'tais sur la porte de l'cole, quand je l'ai
aperue qui descendait de l'glise. Elle marchait toute droite, avec
son air orgueilleux, malgr l'averse. Et voil qu'en arrivant  la
route, elle s'est tale tout de son long,  cause de la terre qui
devait tre glissante. Oh! j'ai ri, j'ai ri! Je tapais dans mes
mains... Lorsqu'elle s'est releve, elle avait du sang  un poignet.
a m'a donn de la joie pour huit jours. Je ne puis pas me
l'imaginer par terre, sans avoir  la gorge et au ventre des
chatouillements qui me font clater d'aise.

Et enflant les joues, tout  son jeu dsormais, il chanta le De
profundis. Puis, il le recommena. La partie s'acheva au milieu de
cette lamentation, qu'il grossissait par moments, comme pour la
goter mieux. Ce fut lui qui perdit, mais il n'en prouva pas la
moindre contrarit. Quand la Teuse l'eut mis dehors, aprs avoir
rveill l'abb Mouret, on l'entendit se perdre au milieu du noir de
la nuit, en rptant le dernier verset du psaume: Et ipse redimet
Israel ex omnibus iniquitatibus ejus, d'un air d'extraordinaire
jubilation.





XI.

L'abb Mouret dormit d'un sommeil de plomb. Lorsqu'il ouvrit les
yeux, plus tard que de coutume, il se trouva la face et les mains
baignes de larmes; il avait pleur toute la nuit, en dormant. Il ne
dit point sa messe, ce matin-l. Malgr son long repos, sa lassitude
de la veille au soir tait devenue telle, qu'il demeura jusqu' midi
dans sa chambre, assis sur une chaise, au pied de son lit. La
stupeur, qui l'envahissait de plus en plus, lui tait jusqu' la
sensation de la souffrance. Il n'prouvait plus qu'un grand vide; il
restait soulag, amput, ananti. La lecture de son brviaire lui
cota un suprme effort; le latin des versets lui paraissait une
langue barbare, dont il ne parvenait mme plus  peler les mots.
Puis, le livre jet sur le lit, il passa des heures  regarder la
campagne par la fentre ouverte, sans avoir la force de venir
s'accouder  la barre d'appui. Au loin, il apercevait le mur blanc
du Paradou, un mince trait ple courant  la crte des hauteurs,
parmi les taches sombres des petits bois de pins. A gauche, derrire
un de ces bois, se trouvait la brche; il ne la voyait pas, mais il
la savait l; il se souvenait des moindres bouts de ronce pars au
milieu des pierres. La veille encore, il n'aurait point os lever
ainsi les regards sur cet horizon redoutable. Mais,  cette heure,
il s'oubliait impunment  reprendre, aprs chaque bouquet de
verdure, le fil interrompu de la muraille, pareille au lisr d'une
jupe accroch  tous les buissons. Cela n'activait mme pas le
battement de ses veines. La tentation, comme ddaigneuse de la
pauvret de son sang, avait abandonn sa chair lche. Elle le
laissait incapable d'une lutte, dans la privation de la grce,
n'ayant mme plus la passion du pch, prt  accepter par
hbtement tout ce qu'il repoussait furieusement la veille.

Il se surprit un moment  parler haut. Puisque la brche tait
toujours l, il rejoindrait Albine, au coucher du soleil. Il
ressentait un lger ennui de cette dcision. Mais il ne croyait
pouvoir faire autrement. Elle l'attendait, elle tait sa femme.
Quand il voulait voquer son visage, il ne le voyait plus que trs
ple, trs lointain. Puis, il tait inquiet sur la faon dont ils
vivraient ensemble. Il leur serait difficile de rester dans le pays;
il leur faudrait fuir, sans que personne s'en doutt; ensuite, une
fois cachs quelque part, ils auraient besoin de beaucoup d'argent
pour tre heureux. A vingt reprises, il tenta d'arrter un plan
d'enlvement, d'arranger leur existence d'amants heureux. Il ne
trouva rien. Maintenant que le dsir ne l'affolait plus, le ct
pratique de la situation l'pouvantait, le mettait avec ses mains
dbiles en face d'une besogne complique, dont il ne savait pas le
premier mot. O prendraient-ils des chevaux pour se sauver? S'ils
s'en allaient  pied, ne les arrterait-on pas ainsi que des
vagabonds? D'ailleurs, serait-il capable d'tre employ, de
dcouvrir une occupation quelconque qui pt assurer du pain  sa
femme? Jamais on ne lui avait appris ces choses. Il ignorait la vie;
il ne rencontrait, en fouillant dans sa mmoire, que des lambeaux de
prire, des dtails de crmonial, des pages de l'Instruction
thologique, de Bouvier, apprises autrefois par coeur au sminaire.
Mme des choses sans importance l'embarrassaient beaucoup. Il se
demanda s'il oserait donner le bras  sa femme, dans la rue.
Certainement, il ne saurait pas marcher, avec une femme au bras. Il
paratrait si gauche, que le monde se retournerait. On devinerait un
prtre, on insulterait Albine. Vainement il tcherait de se laver du
sacerdoce, toujours il en emporterait avec lui la pleur triste,
l'odeur d'encens. Et s'il avait des enfants, un jour? Cette pense
inattendue le fit tressaillir. Il prouva une rpugnance trange. Il
croyait qu'il ne les aimerait pas. Cependant, ils taient deux, un
petit garon et une petite fille. Lui, les cartait de ses genoux,
souffrant de sentir leurs mains se poser sur ses vtements, ne
prenant point  les faire sauter la joie des autres pres. Il ne
s'habituait pas  cette chair de sa chair, qui lui semblait toujours
suer son impuret d'homme. La petite fille surtout le troublait,
avec ses grands yeux, au fond desquels s'allumaient dj des
tendresses de femme. Mais non, il n'aurait point d'enfant, il
s'viterait cette horreur qu'il prouvait,  l'ide de voir ses
membres repousser et revivre ternellement. Alors, l'espoir d'tre
impuissant lui fut trs doux. Sans doute, toute sa virilit s'en
tait alle pendant sa longue adolescence. Cela le dtermina. Ds le
soir, il fuirait avec Albine.

Le soir, pourtant, l'abb Mouret se sentit trop las. Il remit son
dpart au lendemain. Le lendemain, il se donna un nouveau prtexte:
il ne pouvait abandonner sa soeur ainsi seule avec la Teuse; il
laisserait une lettre pour qu'on la conduist chez l'oncle Pascal.
Pendant trois jours, il se promit d'crire cette lettre; la feuille
de papier, la plume et l'encre taient prtes, sur la table, dans sa
chambre. Et, le troisime jour, il s'en alla, sans crire la lettre.
Tout d'un coup, il avait pris son chapeau, il tait parti pour le
Paradou, par btise, obsd, se rsignant, allant l comme  une
corve qu'il ne savait de quelle faon viter. L'image d'Albine
s'tait encore efface; il ne la voyait plus, il obissait 
d'anciennes volonts, mortes en lui  cette heure, mais dont la
pousse persistait dans le grand silence de son tre.

Dehors il ne prit aucune prcaution pour se cacher. Il s'arrta, au
bout du village,  causer un instant avec la Rosalie; elle lui
annonait que son enfant avait des convulsions, et elle riait
pourtant, de ce rire du coin des lvres qui lui tait habituel. Puis
il s'enfona au milieu des roches, il marcha droit vers la brche.
Par habitude, il avait emport son brviaire. Comme le chemin tait
long, s'ennuyant, il ouvrit le livre, il lut les prires
rglementaires. Quand il le remit sous son bras, il avait oubli le
Paradou. Il allait toujours devant lui, songeant  une chasuble
neuve qu'il voulait acheter pour remplacer la chasuble d'toffe d'or
qui, dcidment, tombait en poussire; depuis quelque temps, il
cachait des pices de vingt sous, et il calculait qu'au bout de sept
mois il aurait assez d'argent. Il arrivait sur les hauteurs,
lorsqu'un chant de paysan, au loin, lui rappela un cantique qu'il
avait su autrefois, au sminaire. Il chercha les premiers vers de ce
cantique, sans pouvoir les trouver. Cela l'ennuyait d'avoir si peu
de mmoire. Aussi, ayant fini par se souvenir, prouva-t-il une joie
trs douce  chanter  demi-voix les paroles qui lui revenaient une
 une. C'tait un hommage  Marie. Il souriait, comme s'il eut reu
au visage un souffle frais de sa jeunesse. Qu'il tait heureux, dans
ce temps-l! Certes, il pouvait tre heureux encore; il n'avait pas
grandi, il ne demandait toujours que les mmes bonheurs, une paix
sereine, un coin de chapelle o la place de ses genoux ft marque,
une vie de solitude gaye par des purilits adorables d'enfance.
Il levait peu  peu la voix, il chantait le cantique avec des sons
fils de flte, quand il aperut la brche, brusquement, en face de
lui.

Un instant, il parut surpris. Puis, cessant de sourire, il murmura
simplement:

- Albine doit m'attendre. Le soleil baisse dj.

Mais, comme il montait carter les pierres pour passer, un souffle
terrible l'inquita. Il dut redescendre, ayant failli mettre le pied
en plein sur la figure de Frre Archangias, vautr par terre,
dormant profondment. Le sommeil l'avait surpris sans doute, pendant
qu'il gardait l'entre du Paradou. Il en barrait le seuil, tomb
tout de son long, les membres carts, dans une posture honteuse. Sa
main droite, rejete derrire sa tte, n'avait pas lch le bton de
cornouiller, qu'il semblait encore brandir, ainsi qu'une pe
flamboyante. Et il ronflait au milieu des ronces, la face au soleil,
sans que son cuir tann et un frisson. Un essaim de grosses mouches
volaient au-dessus de sa bouche ouverte.

L'abb Mouret le regarda un moment. Il enviait ce sommeil de saint
roul dans la poussire. Il voulut chasser les mouches; mais les
mouches, enttes, revenaient, se collaient aux lvres violettes du
Frre, qui ne les sentait seulement pas. Alors, l'abb enjamba ce
grand corps. Il entra dans le Paradou.





XII.

Derrire la muraille,  quelques pas, Albine tait assise sur un
tapis d'herbe. Elle se leva, en apercevant Serge.

- Te voil! cria-t-elle toute tremblante.

- Oui, dit-il paisiblement, je suis venu.

Elle se jeta  son cou. Mais elle ne l'embrassa pas. Elle avait
senti le froid des perles du rabat sur son bras nu. Elle
l'examinait, inquite dj, reprenant:

- Qu'as-tu? Tu ne m'as pas bais sur les joues comme autrefois, tu
sais, lorsque tes lvres chantaient... Va, si tu es souffrant, je te
gurirai encore. Maintenant que tu es l, nous allons recommencer
notre bonheur. Il n'y a plus de tristesse... Tu vois, je souris. Il
faut sourire, Serge.

Et comme il restait grave.

- Sans doute, j'ai eu aussi bien du chagrin. Je suis encore toute
ple, n'est-ce pas? Depuis huit jours, je vivais l, sur l'herbe o
tu m'as trouve. Je ne voulais qu'une chose, te voir entrer par ce
trou de la muraille. A chaque bruit, je me levais, je courais  ta
rencontre. Et ce n'tait pas toi, c'taient des feuilles que le vent
emportait... Mais je savais bien que tu viendrais. J'aurais attendu
des annes.

Puis, elle lui demanda:

- Tu m'aimes encore?

- Oui, rpondit-il, je t'aime encore.

Ils restrent en face l'un de l'autre, un peu gns. Un gros silence
tomba entre eux. Serge, tranquille, ne cherchait pas  le rompre.
Albine,  deux reprises, ouvrit la bouche, mais la referma aussitt,
surprise des choses qui lui montaient aux lvres. Elle ne trouvait
plus que des paroles amres. Elle sentait des larmes lui mouiller
les yeux. Qu'prouvait-elle donc, pour ne pas tre heureuse, lorsque
son amour tait de retour?

- Ecoute, dit-elle enfin, il ne faut pas rester l. C'est ce trou
qui nous glace... Rentrons chez nous. Donne-moi ta main.

Et ils s'enfoncrent dans le Paradou. L'automne venait, les arbres
taient soucieux, avec leurs ttes jaunies qui se dpouillaient
feuille  feuille. Dans les sentiers, il y avait dj un lit de
verdure morte, tremp d'humidit, o les pas semblaient touffer des
soupirs. Au fond des pelouses, une fume flottait, noyant de deuil
les lointains bleutres. Et le jardin entier se taisait, ne
soufflant plus que des haleines mlancoliques, qui passaient
pareilles  des frissons.

Serge grelottait sous l'avenue de grands arbres qu'ils avaient
prise. Il dit  demi-voix:

- Comme il fait froid, ici!

- Tu as froid, murmura tristement Albine. Ma main ne te chauffe
plus. Veux-tu que je te couvre d'un pan de ma robe?... Viens, nous
allons revivre toutes nos tendresses.

Elle le mena au parterre. Le bois de roses restait odorant, les
dernires fleurs avaient des parfums amers; tandis que les
feuillages, grandis dmesurment, couvraient la terre d'une mare
dormante. Mais Serge tmoigna une telle rpugnance  entrer dans ces
broussailles, qu'ils restrent sur le bord, cherchant de loin les
alles o ils avaient pass au printemps. Elle se rappelait les
moindres coins; elle lui montrait du doigt la grotte o dormait la
femme de marbre, les chevelures pendantes des chvrefeuilles et des
clmatites, les champs de violettes, la fontaine qui crachait des
oeillets rouges, le grand escalier empli d'un ruissellement de
girofles fauves, la colonnade en ruine au centre de laquelle les
lis btissaient un pavillon blanc. C'tait l qu'ils taient ns
tous les deux, dans le soleil. Et elle racontait les plus petits
dtails de cette premire journe, la faon dont ils marchaient,
l'odeur que l'air avait  l'ombre. Lui, semblait couter; puis,
d'une question, il prouvait qu'il n'avait pas compris. Le lger
frisson qui le plissait ne le quittait point.

Elle le mena au verger, dont ils ne purent mme approcher. La
rivire avait grossi, Serge ne songeait plus  prendre Albine sur
son dos, pour la porter en trois sauts  l'autre bord. Et pourtant,
l-bas, les pommiers et les poiriers taient encore chargs de
fruits; la vigne, aux feuilles plus rares, pliait sous des grappes
blondes, dont chaque grain gardait la tache rousse du soleil. Comme
ils avaient gamin  l'ombre gourmande de ces arbres vnrables! Ils
taient des galopins alors. Albine souriait encore de la manire
effronte dont elle montrait ses jambes, lorsque les branches
cassaient. Se souvenait-il au moins des prunes qu'ils avaient
manges? Serge rpondait par des hochements de tte. Il paraissait
las dj. Le verger, avec son enfoncement verdtre, son ple-mle de
tiges moussues, pareil  quelque chafaudage ventr et ruin,
l'inquitait, lui donnait le rve d'un lieu humide, peupl d'orties
et de serpents.

Elle le mena aux prairies. L, il dut faire quelques pas dans les
herbes. Elles montaient  ses paules, maintenant. Elles lui
semblaient autant de bras minces qui cherchaient  le lier aux
membres, pour le rouler et le noyer au fond de cette mer verte,
interminable. Et il supplia Albine de ne pas aller plus loin. Elle
marchait en avant, elle ne s'arrta pas; puis, voyant qu'il
souffrait, elle se tint debout  son ct, peu  peu assombrie,
finissant par tre prise de frissons comme lui. Pourtant, elle paria
encore. D'un geste large, elle indiqua les ruisseaux, les ranges de
saules, les nappes d'herbe tales jusqu'au bout de l'horizon. Tout
cela tait  eux, autrefois. Ils y vivaient des journes entires.
L-bas, entre ces trois saules, au bord de cette eau, ils avaient
jou aux amoureux. Alors, ils auraient voulu que les herbes fussent
plus grandes qu'eux, afin de se perdre dans leur flot mouvant,
d'tre plus seuls, d'tre loin de tout, comme des alouettes
voyageant au fond d'un champ de bl. Pourquoi donc tremblait-il
aujourd'hui, rien qu' sentir le bout de son pied tremper et
disparatre dans le gazon?

Elle le mena  la fort. Les arbres effrayrent Serge davantage. Il
ne les connaissait pas, avec cette gravit de leur tronc noir. Plus
qu'ailleurs, le pass lui semblait mort, au milieu de ces futaies
svres, o le jour descendait librement. Les premires pluies
avaient effac leurs pas sur le sable des alles; les vents
emportaient tout ce qui restait d'eux aux branches basses des
buissons. Mais Albine, la gorge serre de tristesse, protestait du
regard. Elle retrouvait sur le sable les moindres traces de leurs
promenades. A chaque broussaille, l'ancienne tideur du frlement
qu'ils avaient laiss l lui remontait au visage. Et, les yeux
suppliants, elle cherchait encore  voquer les souvenirs de Serge.
Le long de ce sentier, ils avaient march en silence, trs mus,
sans oser se dire qu'ils s'aimaient. Dans cette clairire, ils
s'taient oublis un soir, fort tard,  regarder les toiles, qui
pleuvaient sur eux comme des gouttes de chaleur. Plus loin, sous ce
chne, ils avaient chang leur premier baiser. Le chne conservait
l'odeur de ce baiser; les mousses elles-mmes en causaient toujours.
C'tait un mensonge de dire que la fort devenait muette et vide. Et
Serge tournait la tte, pour viter les yeux d'Albine, qui le
fatiguaient.

Elle le mena aux grandes roches. Peut-tre l ne frissonnerait-il
plus de cet air dbile qui la dsesprait. Seules, les grandes
roches,  cette heure, taient encore chaudes de la braise rouge du
soleil couchant. Elles avaient toujours leur passion tragique, leurs
lits ardents de cailloux, o se roulaient des plantes grasses,
monstrueusement accouples. Et, sans parler, sans mme tourner la
tte, Albine entranait Serge le long de la rude monte, voulant le
mener plus haut, encore plus haut, au-del des sources, jusqu' ce
qu'ils fussent de nouveau tous les deux dans le soleil. Ils
retrouveraient le cdre sous lequel ils avaient prouv l'angoisse
du premier dsir. Ils se coucheraient par terre, sur les dalles
ardentes, en attendant que le rut de la terre les gagnt. Mais,
bientt, les pieds de Serge se heurtrent cruellement. Il ne pouvait
plus marcher. Une premire fois, il tomba sur les genoux. Albine,
d'un effort suprme, le releva, l'emporta un instant. Et il retomba,
il resta abattu, au milieu du chemin. En face, au-dessous de lui, le
Paradou immense s'tendait.

- Tu as menti! cria Albine, tu ne m'aimes plus!

Et elle pleurait, debout  son ct, se sentant impuissante 
l'emporter plus haut. Elle n'avait pas de colre encore, elle
pleurait leurs amours agonisantes. Lui, restait cras.

- Le jardin est mort, j'ai toujours froid, murmura-t-il.

Mais elle lui prit la tte, elle lui montra le Paradou, d'un geste.

- Regarde donc!... Ah! ce sont tes yeux qui sont morts, ce sont tes
oreilles, tes membres, ton corps entier. Tu as travers toutes nos
joies, sans les voir, sans les entendre, sans les sentir. Et tu n'as
fait que trbucher, tu es venu tomber ici de lassitude et d'ennui...
Tu ne m'aimes plus.

Il protestait doucement, tranquillement. Alors, elle eut une
premire violence.

- Tais-toi! Est-ce que le jardin mourra jamais! Il dormira, cet
hiver; il se rveillera en mai, il nous rapportera tout ce que nous
lui avons confi de nos tendresses; nos baisers refleuriront dans le
parterre, nos serments repousseront avec les herbes et les arbres...
Si tu le voyais, si tu l'entendais, il est plus profondment mu, il
aime d'une faon plus doucement poignante,  cette saison d'automne,
lorsqu'il s'endort dans sa fcondit... Tu ne m'aimes plus, tu ne
peux plus savoir.

Lui, levait les yeux sur elle, la suppliant de ne pas se fcher. Il
avait un visage aminci, que plissait une peur d'enfant. Un clat de
voix le faisait tressaillir. Il finit par obtenir d'elle qu'elle se
repost un instant, prs de lui, au milieu du chemin. Ils
causeraient paisiblement, ils s'expliqueraient. Et tous deux, en
face du Paradou, sans mme se prendre le bout des doigts,
s'entretinrent de leur amour.

- Je t'aime, je t'aime, dit-il de sa voix gale. Si je ne t'aimais
pas, je ne serais pas venu... C'est vrai, je suis las. J'ignore
pourquoi. J'aurais cru retrouver ici cette bonne chaleur dont le
souvenir seul tait une caresse. Et j'ai froid, le jardin me semble
noir, je n'y vois rien de ce que j'y ai laiss. Mais ce n'est point
ma faute. Je m'efforce d'tre comme toi, je voudrais te contenter.

- Tu ne m'aimes plus, rpta encore Albine.

- Si, je t'aime. J'ai beaucoup souffert, l'autre jour, aprs
t'avoir renvoye... Oh! je t'aimais avec un tel emportement, sais-
tu, que je t'aurais brise d'une treinte, si tu tais revenue te
jeter dans mes bras. Jamais je ne t'ai dsire si furieusement.
Pendant des heures, tu es reste vivante devant moi, me tenaillant
de tes doigts souples. Quand je fermais les yeux, tu t'allumais
comme un soleil, tu m'enveloppais de ta flamme... Alors, j'ai march
sur tout, je suis venu.

Il garda un court silence, songeur; puis, il continua:

- Et maintenant mes bras sont comme briss. Si je voulais te
prendre contre ma poitrine, je ne saurais point te tenir, je te
laisserais tomber... Attends que ce frisson m'ait quitt. Tu me
donneras tes mains, je les baiserai encore. Sois bonne, ne me
regarde pas de tes yeux irrits. Aide-moi  retrouver mon coeur.

Et il avait une tristesse si vraie, une envie si vidente de
recommencer leur vie tendre, qu'Albine fut touche. Un instant, elle
redevint trs douce. Elle le questionna avec sollicitude.

- O souffres-tu? Quel est ton mal?

- Je ne sais. Il me semble que tout le sang de mes veines s'en
va... Tout  l'heure, en venant, j'ai cru qu'on me jetait sur les
paules une robe glace, qui se collait  ma peau, et qui, de la
tte aux pieds, me faisait un corps de pierre... J'ai dj senti
cette robe sur mes paules... Je ne me souviens plus.

Mais elle l'interrompit d'un rire amical.

- Tu es un enfant, tu auras pris froid, voil tout... Ecoute, ce
n'est pas moi qui te fais peur, au moins? L'hiver, nous ne resterons
pas au fond de ce jardin, comme deux sauvages. Nous irons o tu
voudras, dans quelque grande ville. Nous nous aimerons, au milieu du
monde, aussi tranquillement qu'au milieu des arbres. Et tu verras
que je ne suis pas qu'une vaurienne, sachant dnicher des nids,
marchant des heures sans tre lasse... Quand j'tais petite, je
portais des jupes brodes, avec des bas  jour, des guimpes, des
falbalas. Personne ne t'a cont cela, peut-tre?

Il ne l'coutait pas, il dit brusquement, en poussant un lger cri:

- Ah! je me souviens!

Et, quand elle l'interrogea, il ne voulut pas rpondre. Il venait de
se rappeler la sensation de la chapelle du sminaire sur ses
paules. C'tait l cette robe glace qui lui faisait un corps de
pierre. Alors, il fut repris invinciblement par son pass de prtre.
Les vagues souvenirs qui s'taient veills en lui, le long de la
route, des Artaud au Paradou, s'accenturent, s'imposrent avec une
souveraine autorit. Pendant qu'Albine continuait  lui parler de la
vie heureuse qu'ils mneraient ensemble, il entendait des coups de
clochette sonnant l'lvation, il voyait des ostensoirs traant des
croix de feu au-dessus de grandes foules agenouilles.

- Eh bien! dit-elle, pour toi, je remettrai mes jupes brodes... Je
veux que tu sois gai. Nous chercherons ce qui pourra te distraire.
Tu m'aimeras davantage peut-tre, lorsque tu me verras belle, mise
comme les dames. Je n'aurai plus mon peigne enfonc de travers, avec
des cheveux dans le cou. Je ne retrousserai plus mes manches
jusqu'aux coudes. J'agraferai ma robe pour ne plus montrer mes
paules. Et je sais encore saluer, je sais marcher posment, avec de
petits balancements de menton. Va, je serai une jolie femme  ton
bras, dans les rues.

- Es-tu entre dans les glises, parfois, quand tu tais petite?
lui demanda-t-il,  demi-voix, comme s'il et continu tout haut
malgr lui, la rverie qui l'empchait de l'entendre. Moi, je ne
pouvais passer devant une glise sans y entrer. Ds que la porte
retombait silencieusement derrire moi, il me semblait que j'tais
dans le paradis lui-mme, avec des voix d'ange qui me contaient 
l'oreille des histoires de douceur, avec l'haleine des saints et des
saintes dont je sentais la caresse par tout mon corps... Oui,
j'aurais voulu vivre l, toujours, perdu au fond de cette batitude.

Elle le regarda, les yeux fixes, tandis qu'une courte flamme
s'allumait dans la tendresse de son regard. Elle reprit, soumise
encore:

- Je serai comme il plaira  tes caprices. Je faisais de la
musique, autrefois; j'tais une demoiselle savante, qu'on levait
pour tous les charmes... Je retournerai  l'cole, je me remettrai 
la musique. Si tu dsires m'entendre jouer un air que tu aimes, tu
n'auras qu' me l'indiquer, je l'apprendrai pendant des mois, pour
te le faire entendre, un soir chez nous, dans une chambre bien
close, dont nous aurons tir toutes les draperies. Et tu me
rcompenseras d'un seul baiser... Veux-tu? Un baiser sur les lvres
qui te rendra ton amour. Tu me prendras et tu pourras me briser
entre tes bras.

- Oui, oui, murmura-t-il, ne rpondant toujours qu' ses propres
penses, mes grands plaisirs ont d'abord t d'allumer les cierges,
de prparer les burettes, de porter le Missel, les mains jointes.
Plus tard, j'ai got l'approche lente de Dieu, et j'ai cru mourir
d'amour... Je n'ai pas d'autres souvenirs. Je ne sais rien. Quand je
lve la main, c'est pour une bndiction. Quand j'avance les lvres,
c'est pour un baiser donn  l'autel. Si je cherche mon coeur, je ne
le trouve plus je l'ai offert  Dieu, qui l'a pris.

Elle devint trs ple, les yeux ardents. Elle continua, avec un
tremblement dans la voix:

- Et je veux que ma fille ne me quitte pas. Tu pourras, si tu le
juges bon, envoyer le garon au collge. Je garderai la chre
blondine dans mes jupes. C'est moi qui lui apprendrai  lire. Oh! je
me souviendrai, je prendrai des matres, si j'ai oubli mes
lettres... Nous vivrons avec tout ce petit monde dans les jambes. Tu
seras heureux, n'est-ce pas? Rponds, dis-moi que tu auras chaud,
que tu souriras, que tu ne regretteras rien?

- J'ai pens souvent aux saints de pierre qu'on encense depuis des
sicles, au fond de leur niche, dit-il  voix trs basse. A la
longue, ils doivent tre baigns d'encens jusqu'aux entrailles... Et
moi je suis comme un de ces saints. J'ai de l'encens jusque dans le
dernier pli de mes organes. C'est cet embaumement qui fait ma
srnit, la mort tranquille de ma chair, la paix que je gote  ne
pas vivre... Ah! que rien ne me drange de mon immobilit! Je
resterai froid, rigide, avec le sourire sans fin de mes lvres de
granit, impuissant  descendre parmi les hommes. Tel est mon seul
dsir.

Elle se leva, irrite, menaante. Elle le secoua, en criant:

- Que dis-tu? Que rves-tu l, tout haut?... Ne suis-je pas ta
femme? N'es-tu pas venu pour tre mon mari?

Lui, tremblait plus fort, se reculait.

- Non, laisse-moi, j'ai peur, balbutia-t-il.

- Et notre vie commune, et notre bonheur, et nos enfants?

- Non, non, j'ai peur

Puis, il jeta ce cri suprme:

- Je ne peux pas! je ne peux pas!

Alors, pendant un instant, elle resta muette, en face du malheureux,
qui grelottait  ses pieds. Une flamme sortait de son visage. Elle
avait ouvert les bras, comme pour le prendre, le serrer contre elle,
dans un lan courrouc de dsir. Mais elle parut rflchir; elle ne
lui saisit que la main, elle le mit debout.

- Viens! dit-elle.

Et elle le mena sous l'arbre gant,  la place mme o elle s'tait
livre, et o il l'avait possde. C'tait la mme ombre de
flicit, le mme tronc qui respirait ainsi qu'une poitrine, les
mmes branches qui s'tendaient au loin, pareilles  des membres
protecteurs. L'arbre restait bon, robuste, puissant, fcond. Comme
au jour de leurs noces, une langueur d'alcve, une lueur de nuit
d't mourant sur l'paule nue d'une amoureuse, un balbutiement
d'amour  peine distinct, tombant brusquement  un grand spasme
muet, tranaient dans la clairire, baigne d'une limpidit
verdtre. Et, au loin, le Paradou, malgr le premier frisson de
l'automne, retrouvait, lui aussi, ses chuchotements ardents. Il
redevenait complice. Du parterre, du verger, des prairies, de la
fort, des grandes roches, du vaste ciel, arrivait de nouveau un
rire de volupt, un vent qui semait sur son passage une poussire de
fcondation. Jamais le jardin, aux plus tides soires de printemps,
n'avait des tendresses si profondes qu'aux derniers beaux jours,
lorsque les plantes s'endormaient en se disant adieu. L'odeur des
germes mrs charriait une ivresse de dsir,  travers les feuilles
plus rares.

- Entends-tu, entends-tu? balbutiait Albine  l'oreille de Serge,
qu'elle avait laiss tomber sur l'herbe, au pied de l'arbre.

Serge pleurait.

- Tu vois bien que le Paradou n'est pas mort. Il nous crie de nous
aimer. Il veut toujours notre mariage... Oh! souviens-toi! Prends-
moi  ton cou. Soyons l'un  l'autre.

Serge pleurait.

Elle ne dit plus rien. Elle le prit elle-mme, d'une treinte
farouche. Ses lvres se collrent sur ce cadavre pour le
ressusciter. Et Serge n'eut encore que des larmes.

Au bout d'un grand silence, Albine parla. Elle tait debout,
mprisante, rsolue.

- Va-t'en! dit-elle  voix basse.

Serge se leva d'un effort. Il ramassa son brviaire qui avait roul
dans l'herbe. Il s'en alla.

- Va-t'en! rptait Albine qui le suivait, le chassant devant elle,
haussant la voix.

Et elle le poussa ainsi de buisson en buisson, elle le reconduisit 
la brche, au milieu des arbres graves. Et l, comme Serge hsitait,
le front bas, elle lui cria violemment:

- Va-t'en! va-t'en!

Puis, lentement, elle rentra dans le Paradou, sans tourner la tte.
La nuit tombait, le jardin n'tait plus qu'un grand cercueil
d'ombre.





XIII.

Frre Archangias, rveill, debout sur la brche, donnait des coups
de bton contre les pierres, en jurant abominablement.

- Que le diable leur casse les cuisses! Qu'il les cloue au derrire
l'un de l'autre comme des chiens! Qu'il les trane par les pieds, le
nez dans leur ordure!

Mais quand il vit Albine chassant le prtre, il resta un moment,
surpris. Puis, il tapa plus fort, il fut pris d'un rire terrible.

- Adieu, la gueuse! Bon voyage! Retourne forniquer avec tes
loups... Ah! tu n'as pas assez d'un saint. Il te faut des reins
autrement solides. Il te faut des chnes. Veux-tu mon bton? Tiens!
couche avec! Voil le gaillard qui te contentera.

Et,  toute vole, il jeta son bton derrire Albine, dans le
crpuscule. Puis, regardant l'abb Mouret, il gronda.

- Je vous savais l-dedans. Les pierres taient dranges...
Ecoutez, monsieur le cur, votre faute a fait de moi votre
suprieur, Dieu vous dit par ma bouche que l'enfer n'a pas de
tourments assez effroyables pour les prtres enfoncs dans la chair.
S'il daigne vous pardonner, il sera trop bon, il gtera sa justice.

A pas lents, tous deux redescendaient vers les Artaud. Le prtre
n'avait pas ouvert les lvres. Peu  peu, il relevait la tte, il ne
tremblait plus. Quand il aperut, au loin, sur le ciel violtre, la
barre noire du Solitaire, avec la tache rouge des tuiles de
l'glise, il eut un faible sourire. Dans ses yeux clairs, se levait
une grande srnit.

Cependant, le Frre, de temps  autre, donnait un coup de pied  un
caillou. Puis, il se tournait, il apostrophait son compagnon.

- Est-ce fini, cette fois?... Moi, quand j'avais votre ge, j'tais
possd; un dmon me mangeait les reins. Et puis, il s'est ennuy,
il s'en est all. Je n'ai plus de reins. Je vis tranquille... Oh! je
savais bien que vous viendriez. Voil trois semaines que je vous
guette. Je regardais dans le jardin, par le trou du mur. J'aurais
voulu couper les arbres. Souvent, j'ai jet des pierres. Quand je
cassais une branche, j'tais content... Dites, c'est donc
extraordinaire, ce qu'on gote l-dedans?

Il avait arrt l'abb Mouret au milieu de la route, en le regardant
avec des yeux luisant d'une terrible jalousie. Les dlices entrevues
du Paradou le torturaient. Depuis des semaines, il tait rest sur
le seuil, flairant de loin les jouissances damnables. Mais l'abb
restant muet, il se remit  marcher, ricanant, grognant des paroles
quivoques. Et, haussant le ton.

- Voyez-vous, quand un prtre fait ce que vous avez fait, il
scandalise tous les autres prtres... Moi-mme, je ne me sentais
plus chaste,  marcher  ct de vous. Vous empoisonniez le sexe...
A cette heure, vous voil raisonnable. Allez, vous n'avez pas besoin
de vous confesser. Je connais ce coup de bton-l. Le ciel vous a
cass les reins comme aux autres. Tant mieux! tant mieux!

Il triomphait, il tapait des mains. L'abb ne l'coutait pas, perdu
dans une rverie. Son sourire avait grandi. Et quand le Frre l'eut
quitt devant la porte du presbytre, il fit le tour, il entra dans
l'glise. Elle tait toute grise, comme par ce terrible soir de
pluie, o la tentation l'avait si rudement secou. Mais elle restait
pauvre et recueillie, sans ruissellement d'or, sans souffles
d'angoisse, venus de la campagne. Elle gardait un silence solennel.
Seule, une haleine de misricorde semblait l'emplir.

Agenouill devant le grand Christ de carton peint, pleurant des
larmes qu'il laissait couler sur ses joues comme autant de joies, le
prtre murmurait:

- O mon Dieu, il n'est pas vrai que vous soyez sans piti. Je le
sens, vous m'avez dj pardonn. Je le sens  votre grce, qui,
depuis des heures, redescend en moi, goutte  goutte, en m'apportant
le salut d'une faon lente et certaine... O mon Dieu, c'est au
moment o je vous abandonnais, que vous me protgiez avec le plus
d'efficacit. Vous vous cachiez de moi pour mieux me retirer du mal.
Vous laissiez ma chair aller en avant, afin de me heurter contre son
impuissance... Et, maintenant,  mon Dieu, je vois que vous m'aviez
 jamais marqu de votre sceau, ce sceau redoutable, plein de
dlices, qui met un homme hors des hommes, et dont l'empreinte est
si ineffaable, qu'elle reparat tt ou tard, mme sur les membres
coupables. Vous m'avez bris dans le pch et dans la tentation.
Vous m'avez dvast de votre flamme. Vous avez voulu qu'il n'y et
plus que des ruines en moi, pour y descendre en scurit. Je suis
une maison vide o vous pouvez habiter... Soyez bni,  mon Dieu!

Il se prosternait, il balbutiait dans la poussire. L'glise tait
victorieuse; elle restait debout, au-dessus de la tte du prtre,
avec ses autels, son confessionnal, sa chaire, ses croix, ses images
saintes. Le monde n'existait plus. La tentation s'tait teinte,
ainsi qu'un incendie dsormais inutile  la purification de cette
chair. Il entrait dans la paix surhumaine. Il jetait ce cri suprme:

- En dehors de la vie, en dehors des cratures, en dehors de tout,
je suis  vous,  mon Dieu,  vous seul, ternellement!





XIV.

A cette heure, Albine, dans le Paradou, rdait encore, tranant
l'agonie muette d'une bte blesse. Elle ne pleurait plus. Elle
avait un visage blanc, travers au front d'un grand pli. Pourquoi
donc souffrait-elle toute cette mort? De quelle faute tait-elle
coupable, pour que, brusquement, le jardin ne lui tint plus les
promesses qu'il lui faisait depuis l'enfance. Et elle s'interrogeait,
allant devant elle, sans voir les alles o l'ombre coulait peu 
peu. Pourtant, elle avait toujours obi aux arbres. Elle ne se
souvenait pas d'avoir cass une fleur. Elle tait reste la fille
aime des verdures, les coutant avec soumission, s'abandonnant 
elles, pleine de foi dans les bonheurs qu'elles lui rservaient.
Lorsque, au dernier jour, le Paradou lui avait cri de se coucher
sous l'arbre gant, elle s'tait couche, elle avait ouvert les
bras, rptant la leon souffle par les herbes. Alors, si elle
ne trouvait rien  se reprocher, c'tait donc le jardin qui la
trahissait, qui la torturait, pour la seule joie de la voir
souffrir.

Elle s'arrta, elle regarda autour d'elle. Les grandes masses
sombres des feuillages gardaient un silence recueilli, les sentiers,
o des murs noirs se btissaient, devenaient des impasses de
tnbres; les nappes de gazon, au loin, endormaient les vents qui
les effleuraient. Et elle tendit les mains dsesprment, elle eut
un cri de protestation. Cela ne pouvait finir ainsi. Mais sa voix
s'touffa sous les arbres silencieux. Trois fois, elle conjura le
Paradou de rpondre, sans qu'une explication lui vnt des hautes
branches, sans qu'une seule feuille la prt en piti. Puis, quand
elle se fut remise  rder, elle se sentit marcher dans la fatalit
de l'hiver. Maintenant qu'elle ne questionnait plus la terre en
crature rvolte, elle entendait une voix basse courant au ras du
sol, la voix d'adieu des plantes, qui se souhaitaient une mort
heureuse. Avoir bu le soleil de toute une saison, avoir vcu
toujours en fleurs, s'tre exhal en un parfum continu, puis s'en
aller au premier tourment, avec l'espoir de repousser quelque part,
n'tait-ce pas une vie assez longue, une vie bien remplie, que
gterait un enttement  vivre davantage? Ah! comme on devait tre
bien, morte, ayant une nuit sans fin devant soi, pour songer  la
courte journe vcue, pour en fixer ternellement les joies
fugitives!

Elle s'arrta de nouveau, mais elle ne protesta plus, au milieu du
grand recueillement du Paradou. Elle croyait comprendre,  cette
heure. Sans doute, le jardin lui mnageait la mort comme une
jouissance suprme. C'tait  la mort qu'il l'avait conduite d'une
si tendre faon. Aprs l'amour, il n'y avait plus que la mort. Et
jamais le jardin ne l'avait tant aime; elle s'tait montre ingrate
en l'accusant, elle restait sa fille la plus chre. Les feuillages
silencieux, les sentiers barrs de tnbres, les pelouses o le vent
s'assoupissait, ne se taisaient que pour l'inviter  la joie d'un
long silence. Ils la voulaient avec eux, dans le repos du froid; ils
rvaient de l'emporter, roule parmi les feuilles sches, les yeux
glacs comme l'eau des sources, les membres raidis comme les
branches nues, le sang dormant le sommeil de la sve. Elle vivrait
leur existence jusqu'au bout, jusqu' leur mort. Peut-tre avaient-
ils dj rsolu qu' la saison prochaine elle serait un rosier du
parterre, un saule blond des prairies, ou un jeune bouleau de la
fort. C'tait la grande loi de la vie: elle allait mourir.

Alors, une dernire fois, elle reprit sa course  travers le jardin,
en qute de la mort. Quelle plante odorante avait besoin de ses
cheveux pour accrotre le parfum de ses feuilles? Quelle fleur lui
demandait le don de sa peau de satin, la blancheur pure de ses bras,
la laque tendre de sa gorge? A quel arbuste malade devait-elle
offrir son jeune sang? Elle aurait voulu tre utile aux herbes qui
vgtaient sur le bord des alles, se tuer l, pour qu'une verdure
pousst d'elle, superbe, grasse, pleine d'oiseaux en mai et
ardemment caresse du soleil. Mais le Paradou resta muet longtemps
encore, ne se dcidant pas  lui confier dans quel dernier baiser il
l'emporterait. Elle dut retourner partout, refaire le plerinage de
ses promenades. La nuit tait presque entirement tombe, et il lui
semblait qu'elle entrait peu  peu dans la terre. Elle monta aux
grandes roches, les interrogeant, leur demandant si c'tait sur
leurs lits de cailloux qu'il lui fallait expirer. Elle traversa la
fort, attendant, avec un dsir qui ralentissait sa marche, que
quelque chne s'croult et l'ensevelt dans la majest de sa chute.
Elle longea les rivires des prairies, se penchant presque  chaque
pas, regardant au fond des eaux si une couche ne lui tait pas
prpare, parmi les nnuphars. Nulle part, la mort ne l'appelait, ne
lui tendait ses mains fraches. Cependant, elle ne se trompait
point. C'tait bien le Paradou qui allait lui apprendre  mourir,
comme il lui avait appris  aimer. Elle recommena  battre les
buissons, plus affame qu'aux matines tides o elle cherchait
l'amour. Et, tout d'un coup, au moment o elle arrivait au parterre,
elle surprit la mort, dans les parfums du soir. Elle courut, elle
eut un rire de volupt. Elle devait mourir avec les fleurs.

D'abord, elle courut au bois de roses. L, dans la dernire lueur du
crpuscule, elle fouilla les massifs, elle cueillit toutes les roses
qui s'alanguissaient aux approches de l'hiver. Elle les cueillait 
terre, sans se soucier des pines; elle les cueillait devant elle,
des deux mains; elle les cueillait au-dessus d'elle, se haussant sur
les pieds, ployant les arbustes. Une telle hte la poussait, qu'elle
cassait les branches, elle qui avait le respect des moindres brins
d'herbe. Bientt elle eut des roses plein les bras, un fardeau de
roses sous lequel elle chancelait. Puis, elle rentra au pavillon,
ayant dpouill le bois, emportant jusqu'aux ptales tombs; et
quand elle eut laiss glisser sa charge de roses sur le carreau de
la chambre au plafond bleu, elle redescendit dans le parterre.

Alors, elle chercha les violettes. Elle en faisait des bouquets
normes qu'elle serrait un  un contre sa poitrine. Ensuite, elle
chercha les oeillets, coupant tout jusqu'aux boutons, liant des
gerbes gantes d'oeillets blancs, pareilles  des jattes de lait,
des gerbes gantes d'oeillets rouges, pareilles  des jattes de
sang. Et elle chercha encore les quarantaines, les belles-de-nuit,
les hliotropes, les lis; elle prenait  poigne les dernires tiges
panouies des quarantaines, dont elle froissait sans piti les
ruches de satin; elle dvastait les corbeilles de belles-de-nuit,
ouvertes  peine  l'air du soir; elle fauchait le champ des
hliotropes, ramassant en tas sa moisson de fleurs; elle mettait
sous ses bras des paquets de lis, comme des paquets de roseaux.
Lorsqu'elle fut de nouveau charge, elle remonta au pavillon jeter,
 ct des roses, les violettes, les oeillets, les quarantaines, les
belles-de-nuit, les hliotropes, les lis. Et, sans reprendre
haleine, elle redescendit.

Cette fois, elle se rendit  ce coin mlancolique qui tait comme le
cimetire du parterre. Un automne brlant y avait mis une seconde
pousse des fleurs du printemps. Elle s'acharna surtout sur des
plates-bandes de tubreuses et de jacinthes,  genoux au milieu des
herbes, menant sa rcolte avec des prcautions d'avare. Les
tubreuses semblaient pour elle des fleurs prcieuses, qui devaient
distiller goutte  goutte de l'or, des richesses, des biens
extraordinaires. Les jacinthes, toutes perles de leurs grains
fleuris, taient comme des colliers dont chaque perle allait lui
verser des joies ignores aux hommes. Et, bien qu'elle dispart dans
la brasse de jacinthes et de tubreuses qu'elle avait coupe, elle
ravagea plus loin un champ de pavots, elle trouva moyen de raser
encore un champ de soucis. Par-dessus les tubreuses, par-dessus les
jacinthes, les soucis et les pavots s'entassrent. Elle revint en
courant se dcharger dans la chambre au plafond bleu, veillant  ce
que le vent ne lui volt pas un pistil. Elle redescendit.

Qu'allait-elle cueillir maintenant? Elle avait moissonn le parterre
entier. Quand elle se haussait sur les pieds, elle ne voyait plus,
sous l'ombre encore grise, que le parterre mort, n'ayant plus les
yeux tendres de ses roses, le rire rouge de ses oeillets, les
cheveux parfums de ses hliotropes. Pourtant, elle ne pouvait
remonter les bras vides. Et elle s'attaqua aux herbes, aux verdures;
elle rampa, la poitrine contre le sol, cherchant dans une suprme
treinte de passion  emporter la terre elle-mme. Ce fut la moisson
des plantes odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
dont elle emplissait sa jupe. Elle rencontra une bordure de baume et
n'en laissa pas une feuille. Elle prit mme deux grands fenouils,
qu'elle jeta sur ses paules, ainsi que deux arbres. Si elle avait
pu, entre ses dents serres, elle aurait emmen derrire elle toute
la nappe verte du parterre. Puis, au seuil du pavillon, elle se
tourna, elle jeta un dernier regard sur le Paradou. Il tait noir;
la nuit, tombe compltement, lui avait jet un drap noir sur la
face. Et elle monta, pour ne plus redescendre.

La grande chambre, bientt, fut pare. Elle avait pos une lampe
allume sur la console. Elle triait les fleurs amonceles au milieu
du carreau, elle en faisait de grosses touffes qu'elle distribuait 
tous les coins. D'abord, derrire la lampe sur la console, elle mit
les lis, une haute dentelle qui attendrissait la lumire de sa
puret blanche. Puis, elle porta des poignes d'oeillets et de
quarantaines sur le vieux canap, dont l'toffe peinte tait dj
seme de bouquets rouges, fans depuis cent ans; et l'toffe
disparut, le canap allongea contre le mur un massif de quarantaines
hriss d'oeillets. Elle rangea alors les quatre fauteuils devant
l'alcve; elle emplit le premier de soucis, le second de pavots, le
troisime de belles-de-nuit, le quatrime d'hliotropes; les
fauteuils, noys, ne montrant que des bouts de leurs bras,
semblaient des bornes de fleurs. Enfin, elle songea au lit. Elle
roula prs du chevet une petite table, sur laquelle elle dressa un
tas norme de violettes. Et,  larges brasses, elle couvrit
entirement le lit de toutes les jacinthes et de toutes les
tubreuses qu'elle avait apportes; la couche tait si paisse,
qu'elle dbordait sur le devant, aux pieds,  la tte, dans la
ruelle, laissant couler des tranes de grappes. Le lit n'tait plus
qu'une grande floraison. Cependant, les roses restaient. Elle les
jeta au hasard, un peu partout; elle ne regardait mme pas o elles
tombaient; la console, le canap, les fauteuils, en reurent; un
coin du lit en fut inond. Pendant quelques minutes, il plut des
roses,  grosses touffes, une averse de fleurs lourdes comme des
gouttes d'orage, qui faisaient des mares dans les trous du carreau.
Mais le tas ne diminuant gure, elle finit par en tresser des
guirlandes qu'elle pendit aux murs. Les Amours de pltre qui
polissonnaient au-dessus de l'alcve eurent des guirlandes de roses
au cou, aux bras, autour des reins; leurs ventres nus, leurs culs
nus furent tout habills de roses. Le plafond bleu, les panneaux
ovales encadrs de noeuds de ruban couleur chair, les peintures
rotiques manges par le temps, se trouvrent tendus d'un manteau de
roses, d'une draperie de roses. La grande chambre tait pare.
Maintenant, elle pouvait y mourir.

Un instant, elle resta debout, regardant autour d'elle. Elle
songeait, elle cherchait si la mort tait l. Et elle ramassa les
verdures odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
les baumes, les fenouils; elle les tordit, les plia, en fabriqua des
tampons,  l'aide desquels elle alla boucher les moindres fentes,
les moindres trous de la porte et des fentres. Puis, elle tira les
rideaux de calicot blanc, cousus  gros points. Et, muette, sans un
soupir, elle se coucha sur le lit, sur la floraison des jacinthes et
des tubreuses.

L, ce fut une volupt dernire. Les yeux grands ouverts, elle
souriait  la chambre. Comme elle avait aim, dans cette chambre!
Comme elle y mourait heureuse! A cette heure, rien d'impur ne lui
venait plus des Amours de pltre, rien de troublant ne descendait
plus des peintures, o des membres de femme se vautraient. Il n'y
avait, sous le plafond bleu, que le parfum touffant des fleurs. Et
il semblait que ce parfum ne ft autre que l'odeur d'amour ancien
dont l'alcve tait toujours reste tide, une odeur grandie,
centuple, devenue si forte, qu'elle soufflait l'asphyxie. Peut-tre
tait-ce l'haleine de la dame morte l, il y avait un sicle. Elle
se trouvait ravie  son tour, dans cette haleine. Ne bougeant point,
les mains jointes sur son coeur, elle continuait  sourire, elle
coutait les parfums qui chuchotaient dans sa tte bourdonnante. Ils
lui jouaient une musique trange de senteurs qui l'endormait
lentement, trs doucement. D'abord, c'tait un prlude gai,
enfantin: ses mains, qui avaient tordu les verdures odorantes,
exhalaient l'pret des herbes foules, lui contaient ses courses de
gamine au milieu des sauvageries du Paradou. Ensuite, un chant de
flte se faisait entendre, de petites notes musques qui
s'grenaient du tas de violettes pos sur la table, prs du chevet;
et cette flte, brodant sa mlodie sur l'haleine calme,
l'accompagnement rgulier des lis de la console, chantait les
premiers charmes de son amour, le premier aveu, le premier baiser
sous la futaie. Mais elle suffoquait davantage, la passion arrivait
avec l'clat brusque des oeillets,  l'odeur poivre, dont la voix
de cuivre dominait un moment toutes les autres. Elle croyait qu'elle
allait agoniser dans la phrase maladive des soucis et des pavots,
qui lui rappelait les tourments de ses dsirs. Et, brusquement,
tout s'apaisait, elle respirait plus librement, elle glissait 
une douceur plus grande, berce par une gamme descendante des
quarantaines, se ralentissant, se noyant, jusqu' un cantique
adorable des hliotropes, dont les haleines de vanille disaient
l'approche des noces. Les belles-de-nuit piquaient  et l
un trille discret. Puis, il y eut un silence. Les roses,
languissamment, firent leur entre. Du plafond coulrent des voix,
un choeur lointain. C'tait un ensemble large, qu'elle couta au
dbut avec un lger frisson. Le choeur s'enfla, elle fut bientt
tout vibrante des sonorits prodigieuses qui clataient autour
d'elle. Les noces taient venues, les fanfares des roses annonaient
l'instant redoutable. Elle, les mains de plus en plus serres contre
son coeur, pme, mourante, haletait. Elle ouvrait la bouche,
cherchant le baiser qui devait l'touffer, quand les jacinthes et
les tubreuses fumrent, l'envelopprent d'un dernier soupir, si
profond, qu'il couvrit le choeur des roses. Albine tait morte dans
le hoquet suprme des fleurs.





XV.

Le lendemain, vers trois heures, la Teuse et Frre Archangias, qui
causaient sur le perron du presbytre, virent le cabriolet du
docteur Pascal traverser le village, au grand galop du cheval. De
violents coups de fouet sortaient de la capote baisse.

- O court-il donc comme a? murmura la vieille servante. Il va se
casser le cou.

Le cabriolet tait arriv au bas du tertre, sur lequel l'glise
tait btie. Brusquement, le cheval se cabra, s'arrta; et la tte
du docteur, toute blanche, toute bouriffe, s'allongea sous la
capote.

- Serge est-il l? cria-t-il d'une voix furieuse.

La Teuse s'tait avance au bord du tertre.

- Monsieur le cur est dans sa chambre, rpondit-elle. Il doit lire
son brviaire... Vous avez quelque chose  lui dire? Voulez-vous que
je l'appelle?

L'oncle Pascal, dont le visage paraissait boulevers, eut un geste
terrible de sa main droite, qui tenait le fouet. Il reprit, se
penchant davantage, au risque de tomber:

- Ah! il lit son brviaire!... Non, ne l'appelez pas. Je
l'tranglerais, et c'est inutile... J'ai  lui dire qu'Albine est
morte, entendez-vous! Dites-lui qu'elle est morte, de ma part!

Et il disparut, il lana  son cheval un si rude coup de fouet, que
la bte s'emporta. Mais, vingt pas plus loin, il l'arrta de
nouveau, allongeant encore la tte, criant plus fort:

- Dites-lui aussi de ma part qu'elle tait enceinte! a lui fera
plaisir.

Le cabriolet reprit sa course folle. Il montait avec des cahots
inquitants la route pierreuse des coteaux, qui menait au Paradou.
La Teuse tait reste toute suffoque. Frre Archangias ricanait, en
fixant sur elle des yeux o flambait une joie farouche. Et elle le
poussa, elle faillit le faire tomber, le long des marches du perron.

- Allez-vous-en, bgayait-elle, se fchant  son tour, se
soulageant sur lui. Je finirai par vous dtester, vous!... Est-il
possible de se rjouir de la mort du monde! Moi, je ne l'aimais pas
cette fille. Mais quand on meurt  son ge, ce n'est pas gai...
Allez-vous-en, tenez! Ne riez plus comme a, ou je vous jette mes
ciseaux  la figure!

C'tait vers une heure seulement qu'un paysan, venu  Plassans pour
vendre ses lgumes, avait appris au docteur Pascal la mort d'Albine,
en ajoutant que Jeanbernat le demandait. Maintenant, le docteur se
sentait un peu soulag par le cri qu'il venait de jeter, en passant
devant l'glise. Il s'tait dtourn de son chemin, afin de se
donner cette satisfaction. Il se reprochait cette mort comme un
crime dans lequel il aurait tremp. Tout le long de la route, il
n'avait cess de s'accabler d'injures, s'essuyant les yeux pour voir
clair  conduire son cheval, poussant le cabriolet sur les tas de
pierres, avec la sourde envie de culbuter et de se casser quelque
membre. Lorsqu'il se fut engag dans le chemin creux longeant la
muraille interminable du parc, une esprance lui vint. Peut-tre
qu'Albine n'tait qu'en syncope. Le paysan lui avait cont qu'elle
s'tait asphyxie avec des fleurs. Ah! s'il arrivait  temps, s'il
pouvait la sauver! Et il tapait frocement sur son cheval, comme
s'il et tap sur lui.

La journe tait fort belle. Ainsi qu'aux beaux jours de mai, le
pavillon lui apparut tout baign de soleil. Mais le lierre qui
montait jusqu'au toit avait des feuilles taches de rouille, et les
mouches  miel ne ronflaient plus autour des girofles, grandies
entre les fentes. Il attacha vivement son cheval, il poussa la
barrire du petit jardin. C'tait toujours ce grand silence, dans
lequel Jeanbernat fumait sa pipe. Seulement, le vieux n'tait plus
l, sur son banc, devant ses salades.

- Jeanbernat! appela le docteur.

Personne ne rpondit. Alors, en entrant dans le vestibule, il vit
une chose qu'il n'avait jamais vue. Au fond du couloir, au bas de la
cage noire de l'escalier, une porte tait ouverte sur le Paradou;
l'immense jardin, sous le soleil ple, roulait ses feuilles jaunes,
tendait sa mlancolie d'automne. Il franchit le seuil de cette
porte, il fit quelques pas sur l'herbe humide.

- Ah! c'est vous, docteur! dit la voix calme de Jeanbernat.

Le vieux,  grands coups de bche, creusait un trou, au pied d'un
mrier. Il avait redress sa haute taille, en entendant des pas.
Puis, il s'tait remis  la besogne, enlevant d'un seul effort une
motte norme de terre grasse.

- Que faites-vous donc l? demanda le docteur Pascal.

Jeanbernat se redressa de nouveau. Il essuyait la sueur de son front
sur la manche de sa veste.

- Je fais un trou, rpondit-il simplement. Elle a toujours aim le
jardin. Elle sera bien l pour dormir.

Le docteur sentit l'motion l'trangler. Il resta un instant au bord
de la fosse, sans pouvoir parler. Il regardait Jeanbernat donner ses
rudes coups de bche.

- O est-elle? dit-il enfin.

- L-haut, dans sa chambre. Je l'ai laisse sur le lit. Je veux que
vous lui coutiez le coeur, avant de la mettre l-dedans... Moi,
j'ai cout je n'ai rien entendu.

Le docteur monta. La chambre n'avait pas t touche. Seule, une
fentre tait ouverte. Les fleurs, fanes, touffes dans leur
propre parfum, ne mettaient plus l que la senteur fade de leur
chair morte. Au fond de l'alcve, pourtant, restait une chaleur
d'asphyxie, qui semblait couler dans la chambre et s'chapper encore
par minces filets de fume. Albine, trs blanche, les mains sur son
coeur, dormait avec un sourire, au milieu de sa couche de jacinthes
et de tubreuses. Et elle tait bien heureuse, elle tait bien
morte. Debout devant le lit, le docteur la regarda longuement, avec
cette fixit des savants qui tentent des rsurrections. Puis, il ne
voulut pas mme dranger ses mains jointes; il la baisa au front, 
cette place que sa maternit avait dj tache d'une ombre lgre.
En bas, dans le jardin, la bche de Jeanbernat enfonait toujours
ses coups sourds et rguliers.

Cependant, au bout d'un quart d'heure, le vieux monta. Il avait fini
sa besogne. Il trouva le docteur assis devant le lit, plong dans
une telle songerie, qu'il paraissait ne pas sentir les grosses
larmes coulant une  une sur ses joues. Les deux hommes
n'changrent qu'un regard. Puis, aprs un silence:

- Allez, j'avais raison, dit lentement Jeanbernat, rptant son
geste large, il n'y a rien, rien, rien... Tout a, c'est de la
farce.

Il restait debout, il ramassait les roses tombes du lit, qu'il
jetait une  une sur les jupes d'Albine.

- Les fleurs, a ne vit qu'un jour, dit-il encore; tandis que les
mauvaises orties comme moi, a use les pierres o a pousse...
Maintenant, bonsoir, je puis crever. On m'a souffl mon dernier coin
de soleil. C'est de la farce.

Et il s'assit  son tour. Il ne pleurait pas, il avait le dsespoir
raide d'un automate dont la mcanique se casse. Machinalement, il
allongea la main, il prit un livre sur la petite table couverte de
violettes. C'tait un des bouquins du grenier, un volume dpareill
d'Holbach!, qu'il lisait depuis le matin, en veillant le corps
d'Albine. Comme le docteur se taisait toujours, accabl, il se remit
 tourner les pages. Mais une ide lui vint tout d'un coup.

- Si vous m'aidiez, dit-il au docteur, nous la descendrions  nous
deux, nous l'enterrerions avec toutes ces fleurs.

L'oncle Pascal eut un frisson. Il expliqua qu'il n'tait pas permis
de garder ainsi les morts.

- Comment, ce n'est pas permis! cria le vieux. Eh bien! je me le
permettrai!... Est-ce qu'elle n'est pas  moi? Est-ce que vous
croyez que je vais me la laisser prendre par les curs? Qu'ils
essayent, s'ils veulent tre reus  coups de fusil.

Il s'tait lev, il brandissait terriblement son livre. Le docteur
lui saisit les mains, les serra contre les siennes, en le conjurant
de se calmer. Pendant longtemps, il parla, disant tout ce qui lui
venait aux lvres; il s'accusait, il laissait chapper des lambeaux
d'aveux, il revenait vaguement  ceux qui avaient tu Albine.

- Ecoutez, dit-il enfin, elle n'est plus  vous, il faut la leur
rendre.

Mais Jeanbernat hochait la tte, refusant du geste. Il tait
branl, cependant. Il finit par dire:

- C'est bien. Qu'ils la prennent et qu'elle leur casse les bras! Je
voudrais qu'elle sortt de leur terre pour les tuer tous de peur...
D'ailleurs, j'ai une affaire  rgler l-bas. J'irai demain...
Adieu, docteur. Le trou sera pour moi.

Et, quand le docteur fut parti, il se rassit au chevet de la morte,
et reprit gravement la lecture de son livre.





XVI.

Ce matin-l, il y avait un grand remue-mnage, dans la basse-cour du
presbytre. Le boucher des Artaud venait de tuer Mathieu, le cochon,
sous le hangar. Dsire, enthousiasme, avait tenu les pieds de
Mathieu, pendant qu'on le saignait, le baisant sur l'chine pour
qu'il sentit moins le couteau, lui disant qu'il fallait bien qu'on
le tut, maintenant qu'il tait si gras. Personne comme elle ne
tranchait la tte d'une oie d'un seul coup de hachette, ou n'ouvrait
le gosier d'une poule avec une paire de ciseaux. Son amour des btes
acceptait trs gaillardement ce massacre. C'tait ncessaire,
disait-elle; a faisait de la place aux petits qui poussaient. Et
elle tait trs gaie.

- Mademoiselle, grondait la Teuse  chaque minute, vous allez vous
faire mal. a n'a pas de bon sens, de se mettre dans un tat pareil,
parce qu'on tue un cochon. Vous tes rouge comme si vous aviez dans
tout un soir.

Mais Dsire tapait des mains, tournait, s'occupait. La Teuse, elle,
avait les jambes qui lui rentraient dans le corps, ainsi qu'elle le
disait. Depuis le matin six heures, elle roulait sa masse norme, de
la cuisine  la basse-cour. Elle devait faire le boudin. C'tait
elle qui avait battu le sang, deux larges terrines toutes roses au
grand soleil. Et jamais elle n'aurait fini, parce que mademoiselle
l'appelait toujours, pour des riens. Il faut dire qu' l'heure mme
o le boucher saignait Mathieu, Dsire avait eu une grosse motion,
en entrant dans l'curie. Lise, la vache, tait en train d'y
accoucher. Alors, saisie d'une joie extraordinaire, elle avait
achev de perdre la tte.

- Un s'en va, un autre arrive! cria-t-elle, sautant, pirouettant
sur elle-mme. Mais viens donc voir, la Teuse!

Il tait onze heures. Par moments, un chant sortait de l'glise. On
saisissait un murmure confus de voix dsoles, un balbutiement de
prire, d'o montaient brusquement des lambeaux de phrases latines,
jets  pleine voix.

- Viens donc! rpta Dsire pour la vingtime fois.

- Il faut que j'aille sonner, murmura la vieille servante; jamais
je n'aurai fini... Qu'est-ce que vous voulez encore, mademoiselle?

Mais elle n'attendit pas la rponse. Elle se jeta au milieu d'une
bande de poules, qui buvaient goulment le sang, dans les terrines.
Elle les dispersa  coups de pied, furieuse. Puis elle couvrit les
terrines, en disant:

- Ah bien! au lieu de me tourmenter vous feriez mieux de veiller
sur ces gueuses... Si vous les laissez faire, vous n'aurez pas de
boudin, comprenez-vous!

Dsire riait. Quand les poules auraient bu un peu de sang, le grand
mal! a les engraissait. Puis, elle voulut emmener la Teuse auprs
de la vache. Celle-ci se dbattait.

- Il faut que j'aille sonner... L'enterrement va sortir. Vous
entendez bien.

A ce moment, dans l'glise, les voix grandirent, trnrent sur un
ton mourant. Un bruit de pas arriva, trs distinct.

- Non, regarde, insistait Dsire en la poussant vers l'curie.
Dis-moi ce qu'il faut que je fasse.

La vache, tendue sur la litire, tourna la tte, les suivit de ses
gros yeux. Et Dsire prtendait qu'elle avait pour sr besoin de
quelque chose. Peut-tre qu'on aurait pu l'aider, pour qu'elle
souffrt moins. La Teuse haussait les paules. Est-ce que les btes
ne savaient pas faire leurs affaires elles-mmes! Il ne fallait pas
la tourmenter, voil tout. Elle se dirigeait enfin vers la
sacristie, lorsqu'en repassant devant le hangar, elle jeta un
nouveau cri.

- Tenez, tenez! dit-elle, le poing tendu. Ah! la gredine!

Sous le hangar, Mathieu, en attendant qu'on le grillt,
s'allongeait, tomb sur le dos, les pattes en l'air. Le trou du
couteau,  son cou, tait tout frais, avec des gouttes de sang qui
perlaient. Et une petite poule blanche, l'air trs dlicat, piquait
une  une les gouttes de sang.

- Pardi! elle se rgale, dit simplement Dsire.

Elle s'tait penche, elle donnait des tapes sur le ventre ballonn
du cochon, en ajoutant:

- Hein! mon gros, tu leur as assez de fois vol leur soupe pour
qu'elles te mangent un peu le cou maintenant.

La Teuse ta rapidement son tablier, dont elle enveloppa le cou de
Mathieu. Ensuite, elle se hta, elle disparut dans l'glise. La
grande porte venait de crier sur ses gonds rouills, une bouffe de
chant s'largissait en plein air, au milieu du soleil calme. Et,
tout d'un coup, la cloche se mit  sonner,  coups rguliers.
Dsire, qui tait reste agenouille devant le cochon, lui tapant
toujours sur le ventre, avait lev la tte, coutait, sans cesser de
sourire. Puis, se voyant seule, ayant regard sournoisement autour
d'elle, elle se glissa dans l'curie, dont elle referma la porte sur
elle. Elle allait aider la vache.

La petite grille du cimetire, qu'on avait voulu ouvrir toute
grande, pour laisser passer le corps, pendait contre le mur,  demi
arrache. Dans le champ vide, le soleil dormait, sur les herbes
sches. Le convoi entra, en psalmodiant le dernier verset du
Miserere. Et il y eut un silence.

- Requiem oeternam dona ei, Domine, reprit d'une voix grave l'abb
Mouret.

- Et lux perpetua luceat ei, ajouta Frre Archangias, avec un
mugissement de chantre.

D'abord, Vincent s'avanait, en surplis, portant la croix, une
grande croix de cuivre  moiti dsargente, qu'il levait  deux
mains, trs haut. Puis, marchait l'abb Mouret, ple dans sa
chasuble noire, la tte droite, chantant sans un tremblement des
lvres, les yeux fixs au loin, devant lui. Le cierge allum qu'il
tenait tachait  peine le plein jour d'une goutte chaude. Et,  deux
pas, le touchant presque, venait le cercueil d'Albine, que quatre
paysans portaient sur une sorte de brancard peint en noir. Le
cercueil mal recouvert par un drap trop court montrait, aux pieds,
le sapin neuf de ses planches, dans lequel les ttes des clous
mettaient des tincelles d'acier. Au milieu du drap, des fleurs
taient semes, des poignes de roses blanches, de jacinthes et de
tubreuses, prises au lit mme de la morte.

- Faites donc attention! cria Frre Archangias aux paysans, lorsque
ceux-ci penchrent un peu le brancard, pour qu'il pt passer, sans
s'accrocher  la grille. Vous allez tout flanquer par terre!

Et il retint le cercueil de sa grosse main. Il portait l'aspersoir,
faute d'un second clerc; et il remplaait galement le chantre, le
garde-champtre, qui n'avait pu venir.

- Entrez aussi, vous autres, dit-il en se tournant.

C'tait un autre convoi, le petit de la Rosalie, mort la veille,
dans une crise de convulsions. Il y avait l, la mre, le pre, la
vieille Brichet, Catherine, et deux grandes filles, la Rousse et
Lisa. Ces dernires tenaient le cercueil du petit, chacune par un
bout.

Brusquement, les voix tombrent. Il y eut un nouveau silence. La
cloche sonnait toujours, sans se presser, d'une faon navre. Le
convoi traversa tout le cimetire, se dirigeant vers l'angle que
formaient l'glise et le mur de la basse-cour. Des vols de
sauterelles s'envolaient, des lzards rentraient vivement dans leurs
trous. Une chaleur, lourde encore, pesait sur ce coin de terre
grasse. Les petits bruits des herbes casses sous le pitinement du
cortge prenaient un murmure de sanglots touffs.

- L, arrtez-vous, dit le Frre en barrant le chemin aux deux
grandes filles qui tenaient le petit. Attendez votre tour. Vous
n'avez pas besoin d'tre dans nos jambes.

Et les grandes filles posrent le petit  terre. La Rosalie, Fortun
et la vieille Brichet s'arrtrent au milieu du cimetire, tandis
que Catherine suivait sournoisement Frre Archangias. La fosse
d'Albine tait creuse  gauche de la tombe de l'abb Caffin, dont
la pierre blanche semblait au soleil toute seme de paillettes
d'argent. Le trou bant, frais du matin, s'ouvrait parmi de grosses
touffes d'herbe; sur le bord, de hautes plantes,  demi arraches,
penchaient leurs tiges; au fond, une fleur tait tombe, tachant le
noir de la terre de ses ptales rouges. Lorsque l'abb Mouret
s'avana, la terre molle cda sous ses pieds; il dut reculer, pour
ne pas rouler dans la fosse.

- Ego sum... entonna-t-il d'une voix pleine, qui dominait les
lamentations de la cloche.

Et, pendant l'antienne, les assistants instinctivement jetaient des
coups d'oeil furtifs au fond du trou, vide encore. Vincent, qui
avait plant la croix au pied de la fosse, en face du prtre,
poussait du soulier de petits filets de terre, qu'il s'amusait 
regarder tomber; et cela faisait rire Catherine, penche derrire
lui, pour mieux voir. Les paysans avaient pos la bire sur l'herbe.
Ils s'tiraient les bras, pendant que Frre Archangias prparait
l'aspersoir.

- Ici, Voriau! appela Fortun.

Le grand chien noir, qui tait all flairer la bire, revint en
rechignant.

- Pourquoi a-t-on amen ce chien? s'cria Rosalie.

- Pardi! il nous a suivis, dit Lisa, en s'gayant discrtement.

Tout ce monde causait  demi-voix, autour du cercueil du petit. Le
pre et la mre l'oubliaient par moments; puis, ils se taisaient,
quand ils le retrouvaient l, entre eux,  leurs pieds.

- Et le pre Bambousse n'a pas voulu venir? demanda la Rousse.

La vieille Brichet leva les yeux au ciel.

- Il parlait de tout casser, hier, quand le petit est mort,
murmura-t-elle. Non, ce n'est pas un bon homme, je le dis devant
vous, Rosalie... Est-ce qu'il n'a pas failli m'trangler, en criant
qu'on l'avait vol, qu'il aurait donn un de ses champs de bl, pour
que le petit mourt trois jours avant la noce!

- On ne pouvait pas savoir, dit d'un air malin le grand Fortun.

- Qu'est-ce que a fait que le vieux se fche! ajouta Rosalie. Nous
sommes maris tout de mme, maintenant.

Ils se souriaient par-dessus la petite bire, les yeux luisants.
Lisa et la Rousse se poussrent du coude. Tous redevinrent trs
srieux. Fortun avait pris une motte de terre pour chasser Voriau,
qui rdait  prsent parmi les vieilles dalles.

- Ah! voil que a va tre fini, souffla trs bas la Rousse.

Devant la fosse, l'abb Mouret achevait le De profundis. Puis, il
s'approcha du cercueil,  pas lents, se redressa, le regarda un
instant, sans un battement de paupires. Il semblait plus grand, il
avait une srnit de visage qui le transfigurait.

Et il se baissa, il ramassa une poigne de terre qu'il sema sur la
bire en forme de croix. Il rcitait, d'une voix si claire, que pas
une syllabe ne fut perdue:

- Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum
qui dedit illum.

Un frisson avait couru parmi les assistants. Lisa rflchissait,
disant d'un air ennuy:

- a n'est pas gai tout de mme, quand on pense qu'on y passera 
son tour.

Frre Archangias avait tendu l'aspersoir au prtre. Celui-ci le
secoua au-dessus du corps,  plusieurs reprises. Il murmura:

- Requiescat in pace.

- Amen, rpondirent  la fois Vincent et le Frre, d'un ton si aigu
et d'un ton si grave, que Catherine dut se mettre le poing sur la
bouche, pour ne pas clater.

- Non, non, ce n'est pas gai, continuait Lisa... Il n'y a seulement
personne,  cet enterrement. Sans nous, le cimetire serait vide.

- On raconte qu'elle s'est tue, dit la vieille Brichet.

- Oui, je sais, interrompit la Rousse. Le Frre ne voulait pas
qu'on l'enterrt avec les chrtiens. Mais monsieur le cur a rpondu
que l'ternit tait pour tout le monde. J'tais l... N'importe, le
Philosophe aurait pu venir.

Mais la Rosalie les fit taire en murmurant:

- Eh! regardez, le voil, le Philosophe!

En effet, Jeanbernat entrait dans le cimetire. Il marcha droit au
groupe qui se tenait autour de la fosse. Il avait son pas gaillard,
si souple encore, qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il se fut
avanc, il demeura debout derrire Frre Archangias, dont il sembla
couver un instant la nuque des yeux. Puis, comme l'abb Mouret
achevait les oraisons, il tira tranquillement un couteau de sa
poche, l'ouvrit, et abattit, d'un seul coup, l'oreille droite du
Frre.

Personne n'avait eu le temps d'intervenir. Le Frre poussa un
hurlement.

- La gauche sera pour une autre fois, dit paisiblement Jeanbernat
en jetant l'oreille par terre.

Et il repartit. La stupeur fut telle, qu'on ne le poursuivit mme
pas. Frre Archangias s'tait laiss tomber sur le tas de terre
frache retire du trou. Il avait mis son mouchoir en tampon sur sa
blessure. Un des quatre porteurs voulut l'emmener, le reconduire
chez lui. Mais il refusa du geste. Il resta l, farouche, attendant,
voulant voir descendre Albine dans le trou.

- Enfin, c'est notre tour, dit la Rosalie avec un lger soupir.

Cependant, l'abb Mouret s'attardait prs de la fosse,  regarder
les porteurs qui attachaient le cercueil d'Albine avec des cordes,
pour le faire glisser sans secousse. La cloche sonnait toujours;
mais la Teuse devait se fatiguer, car les coups s'garaient, comme
irrits de la longueur de la crmonie. Le soleil devenait plus
chaud, l'ombre du Solitaire se promenait lentement, au milieu des
herbes toutes bossues de tombes. Lorsque l'abb Mouret dut se
reculer, afin de ne point gner, ses yeux rencontrrent le marbre de
l'abb Caffin, ce prtre qui avait aim et qui dormait l, si
paisible, sous les fleurs sauvages.

Puis, tout d'un coup, pendant que le cercueil descendait, soutenu
par les cordes, dont les noeuds lui arrachaient des craquements, un
tapage effroyable monta de la basse-cour, derrire le mur. La chvre
blait. Les canards, les oies, les dindes, claquaient du bec,
battaient des ailes. Les poules chantaient l'oeuf, toutes ensemble.
Le coq fauve Alexandre jetait son cri de clairon. On entendait
jusqu'aux bonds des lapins, branlant les planches de leurs cabines.
Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des btes,
un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. Dsire,
dcoiffe, les bras nus jusqu'aux coudes, la face rouge de triomphe,
parut, les mains appuyes au chaperon du mur. Elle devait tre
monte sur le tas de fumier.

- Serge! Serge! appela-t-elle.

A ce moment, le cercueil d'Albine tait au fond du trou. On venait
de retirer les cordes. Un des paysans jetait une premire pellete
de terre.

- Serge! Serge! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la
vache a fait un veau!





End of this Project Gutenberg Etext of La Faute de l'abb Mouret par
mile Zola.





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As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

 PROJECT GUTENBERG LITERARY ARCHIVE FOUNDATION
 809 North 1500 West
 Salt Lake City, UT 84116

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

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your copy of this eBook, even if you got it for free from
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