The Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, v3, by Alexandre Dumas
#35 in our series by Alexandre Dumas

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Title: Les Quarante-Cinq, v3

Author: Alexandre Dumas

Release Date: March, 2005 [EBook #7772]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on May 15, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ, V3 ***




Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso
and the Online Distributed Proofreading Team.




LES QUARANTE-CINQ
TROISIME PARTIE

PAR
ALEXANDRE DUMAS




XLIV

PRPARATIFS DE BATAILLE


Le camp du nouveau duc de Brabant tait assis sur les deux rives de
l'Escaut: l'arme, bien discipline, tait cependant agite d'un esprit
d'agitation facile  comprendre.

[Illustration: Tu es un tratre, et en tratre tu mourras. -- PAGE 19.]

En effet, beaucoup de calvinistes assistaient le duc d'Anjou, non point
par sympathie pour le susdit duc, mais pour tre aussi dsagrables que
possible  l'Espagne, et aux catholiques de France et d'Angleterre; ils se
battaient donc plutt par amour-propre que par conviction ou par
dvoment, et l'on sentait bien que la campagne une fois finie, ils
abandonneraient le chef ou lui imposeraient des conditions.

D'ailleurs ces conditions, le duc d'Anjou laissait toujours croire qu'
l'heure venue, il irait au devant d'elles. Son mot favori tait:  Henri
de Navarre s'est bien fait catholique, pourquoi Franois de France ne se
ferait-il pas huguenot? 

De l'autre ct, au contraire, c'est--dire chez l'ennemi, existaient, en
opposition avec ces dissidences morales et politiques, des principes
distincts, une cause parfaitement arrte, le tout parfaitement pur
d'ambition ou de colre.

Anvers avait d'abord eu l'intention de se donner, mais  ses conditions et
 son heure; elle ne refusait pas prcisment Franois, mais elle se
rservait d'attendre, forte par son assiette, par le courage et
l'exprience belliqueuse de ses habitants; elle savait d'ailleurs qu'en
tendant le bras, outre le duc de Guise en observation dans la Lorraine,
elle trouvait Alexandre Farnse dans le Luxembourg. Pourquoi, en cas
d'urgence, n'accepterait-elle pas les secours de l'Espagne contre Anjou,
comme elle avait accept le secours d'Anjou contre l'Espagne?

Quitte, aprs cela,  repousser l'Espagne aprs que l'Espagne l'aurait
aide  repousser Anjou.

Ces rpublicains monotones avaient pour eux la force d'airain du bon sens.

Tout  coup ils virent apparatre une flotte  l'embouchure de l'Escaut,
et ils apprirent que cette flotte arrivait avec le grand amiral de France,
et que ce grand amiral de France amenait un secours  leur ennemi.

Depuis qu'il tait venu mettre le sige devant Anvers, le duc d'Anjou
tait devenu naturellement l'ennemi des Anversois.

En apercevant cette flotte, et en apprenant l'arrive de Joyeuse, les
calvinistes du duc d'Anjou firent une grimace presque gale  celle que
faisaient les Flamands. Les calvinistes taient fort braves, mais en mme
temps fort jaloux; ils passaient facilement sur les questions d'argent,
mais n'aimaient point qu'on vnt rogner leurs lauriers, surtout avec des
pes qui avaient servi  saigner tant de huguenots au jour de la Saint-
Barthlemy.

De l, force querelles qui commencrent le soir mme de l'arrive de
Joyeuse, et se continurent triomphalement le lendemain et le
surlendemain.

Du haut de leurs remparts, les Anversois avaient chaque jour le spectacle
de dix ou douze duels entre catholiques et huguenots. Les polders
servaient de champ clos, et l'on jetait dans le fleuve beaucoup plus de
morts qu'une affaire en rase campagne n'en et cot aux Franais. Si le
sige d'Anvers, comme celui de Troie, et dur neuf ans, les assigs
n'eussent eu besoin de rien faire autre chose que de regarder faire les
assigeants; ceux-ci se fussent certainement dtruits eux-mmes.

Franois faisait, dans toutes ces querelles, l'office de mdiateur, mais
non sans d'normes difficults; il y avait des engagements pris avec les
huguenots franais: blesser ceux-ci, c'tait se retirer l'appui moral des
huguenots flamands, qui pouvaient l'aider dans Anvers.

D'un autre ct, brusquer les catholiques envoys par le roi pour se faire
tuer  son service, tait pour le duc d'Anjou chose non-seulement
impolitique, mais encore compromettante.

L'arrive de ce renfort, sur lequel le duc d'Anjou lui-mme ne comptait
pas, avait boulevers les Espagnols, et de leur ct les Lorrains en
crevaient de fureur.

C'tait bien quelque chose pour le duc d'Anjou que de jouir  la fois de
cette double satisfaction.

Mais le duc ne mnageait point ainsi tous les partis sans que la
discipline de son arme en souffrt fort.

Joyeuse,  qui la mission n'avait jamais souri, on se le rappelle, se
trouvait mal  l'aise au milieu de cette runion d'hommes si divers de
sentiments; il sentait instinctivement que le temps des succs tait
pass. Quelque chose comme le pressentiment d'un grand chec courait dans
l'air, et, dans sa paresse de courtisan comme dans son amour-propre de
capitaine, il dplorait d'tre venu de si loin pour partager une dfaite.

Aussi trouvait-il en conscience et disait-il tout haut que le duc d'Anjou
avait eu grand tort de mettre le sige devant Anvers. Le prince d'Orange,
qui lui avait donn ce tratre conseil, avait disparu depuis que le
conseil avait t suivi, et l'on ne savait pas ce qu'il tait devenu. Son
arme tait en garnison dans cette ville, et il avait promis au duc
d'Anjou l'appui de cette arme; cependant on n'entendait point dire le
moins du monde qu'il y et division entre les soldats de Guillaume et les
Anversois, et la nouvelle d'un seul duel entre les assigs n'tait pas
venue rjouir les assigeants depuis qu'ils avaient assis leur camp devant
la place.

Ce que Joyeuse faisait surtout valoir dans son opposition au sige, c'est
que cette ville importante d'Anvers tait presque une capitale: or,
possder une grande ville par le consentement de cette grande ville, c'est
un avantage rel; mais prendre d'assaut la deuxime capitale de ses futurs
tats, c'tait s'exposer  la dsaffection des Flamands, et Joyeuse
connaissait trop bien les Flamands pour esprer, en supposant que le duc
d'Anjou prt Anvers, qu'ils ne se vengeraient pas tt ou tard de cette
prise, et avec usure.

Cette opinion, Joyeuse l'exposait tout haut dans la tente du duc, cette
nuit mme o nous avons introduit nos lecteurs dans le camp franais.

Pendant que le conseil se tenait entre ses capitaines, le duc tait assis
ou plutt couch sur un long fauteuil qui pouvait au besoin servir de lit
de repos, et il coutait, non point les avis du grand amiral de France,
mais les chuchotements de son joueur de luth Aurilly.

Aurilly, par ses lches complaisances, par ses basses flatteries et par
ses continuelles assiduits, avait enchan la faveur du prince; jamais il
ne l'avait servi comme avaient fait ses autres amis, en desservant, soit
le roi, soit de puissants personnages, de sorte qu'il avait vit l'cueil
o la Mole, Coconnas, Bussy et tant d'autres s'taient briss.

Avec son luth, avec ses messages d'amour, avec ses renseignements exacts
sur tous les personnages et les intrigues de la cour, avec ses manoeuvres
habiles pour jeter dans les filets du duc la proie qu'il convoitait,
quelle que ft cette proie, Aurilly avait fait, sous main, une grande
fortune, adroitement dispose en cas de revers; de sorte qu'il paraissait
toujours tre le pauvre musicien Aurilly, courant aprs un cu, et
chantant comme les cigales lorsqu'il avait faim.

L'influence de cet homme tait immense parce qu'elle tait secrte.

Joyeuse, en le voyant couper ainsi dans ses dveloppements de stratgie et
dtourner l'attention du duc, Joyeuse se retira en arrire, interrompant
tout net le fil de son discours.

Franois avait l'air de ne pas couter, mais il coutait rellement; aussi
cette impatience de Joyeuse ne lui chappa-t-elle point, et, sur-le-champ:

-- Monsieur l'amiral, dit-il, qu'avez-vous?

-- Rien, monseigneur; j'attends seulement que Votre Altesse ait le loisir
de m'couter.

-- Mais j'coute, monsieur de Joyeuse, j'coute, rpondit allgrement le
duc. Ah! vous autres Parisiens, vous me croyez donc bien paissi par la
guerre de Flandre, que vous pensez que je ne puis couter deux personnes
parlant ensemble, quand Csar dictait sept lettres  la fois!

-- Monseigneur, rpondit Joyeuse en lanant au pauvre musicien un coup
d'oeil sous lequel celui-ci plia avec son humilit ordinaire, je ne suis
pas un chanteur pour avoir besoin que l'on m'accompagne quand je parle.

-- Bon, bon, duc; taisez-vous, Aurilly.

Aurilly s'inclina.

-- Donc, continua Franois, vous n'approuvez pas mon coup de main sur
Anvers, monsieur de Joyeuse?

-- Non, monseigneur.

-- J'ai adopt ce plan en conseil, cependant.

-- Aussi, monseigneur, n'est-ce qu'avec une grande rserve que je prends
la parole, aprs tant d'expriments capitaines.

Et Joyeuse, en homme de cour, salua autour de lui.

Plusieurs voix s'levrent pour affirmer au grand amiral que son avis
tait le leur.

D'autres, sans parler, firent des signes d'assentiment.

-- Comte de Saint-Aignan, dit le prince  l'un de ses plus braves
colonels, vous n'tes pas de l'avis de M. de Joyeuse, vous?

-- Si fait, monseigneur, rpondit M. de Saint-Aignan.

-- Ah! c'est que, comme vous faisiez la grimace....

Chacun se mit  rire. Joyeuse plit, le comte rougit.

-- Si M. le comte de Saint-Aignan, dit Joyeuse, a l'habitude de donner son
avis de cette faon, c'est un conseiller peu poli, voil tout.

-- Monsieur de Joyeuse, repartit vivement Saint-Aignan, Son Altesse a eu
tort de me reprocher une infirmit contracte  son service; j'ai,  la
prise de Cateau-Cambrsis, reu un coup de pique dans la tte, et, depuis
ce temps j'ai des contractions nerveuses, ce qui occasionne les grimaces
dont se plaint Son Altesse.... Ce n'est pas, toutefois, une excuse que je
vous donne, monsieur de Joyeuse, c'est une explication, dit firement le
comte en se retournant.

-- Non, monsieur, dit Joyeuse en lui tendant la main, c'est un reproche
que vous faites, et vous avez raison.

Le sang monta au visage du duc Franois.

-- Et  qui ce reproche? dit-il.

-- Mais,  moi, probablement, monseigneur.

-- Pourquoi Saint-Aignan vous ferait-il un reproche, monsieur de Joyeuse,
 vous qu'il ne connat pas?

-- Parce que j'ai pu croire un instant que M. de Saint-Aignan aimait assez
peu Votre Altesse pour lui donner le conseil de prendre Anvers.

-- Mais enfin, s'cria le prince, il faut que ma position se dessine dans
le pays. Je suis duc de Brabant et comte de Flandre de nom. Il faut que je
le sois aussi de fait. Ce Taciturne, qui se cache je ne sais o, m'a parl
d'une royaut. O est-elle, cette royaut? dans Anvers. O est-il, lui!
dans Anvers aussi, probablement. Eh bien! il faut prendre Anvers, et,
Anvers pris, nous saurons  quoi nous en tenir.

-- Eh! monseigneur, vous le savez dj, sur mon me, ou vous seriez en
vrit moins bon politique qu'on ne le dit. Qui vous a donn le conseil de
prendre Anvers? M. le prince d'Orange, qui a disparu au moment de se
mettre en campagne; M. le prince d'Orange, qui, tout en faisant Votre
Altesse duc de Brabant, s'est rserv la lieutenance gnrale du duch; le
prince d'Orange, qui a intrt  ruiner les Espagnols par vous et vous par
les Espagnols; M. le prince d'Orange, qui vous remplacera, qui vous
succdera, s'il ne vous remplace et ne vous succde dj; le prince
d'Orange... Eh! monseigneur, jusqu' prsent en suivant les conseils du
prince d'Orange, vous n'avez fait qu'indisposer les Flamands. Vienne un
revers, et tous ceux qui n'osent vous regarder en face courront aprs vous
comme ces chiens timides qui ne courent qu'aprs les fuyards.

-- Quoi! vous supposez que je puisse tre battu par des marchands de
laine, par des buveurs d bire?

-- Ces marchands de laine, ces buveurs de bire ont donn fort  faire au
roi Philippe de Valois,  l'empereur Charles V, et au roi Philippe II, qui
taient trois princes d'assez bonne maison, monseigneur, pour que la
comparaison ne puisse pas vous tre trop dsagrable.

-- Ainsi, vous craignez un chec?

-- Oui, monseigneur, je le crains.

-- Vous ne serez donc pas l, monsieur de Joyeuse?

-- Pourquoi donc n'y serais-je point?

-- Parce que je m'tonne que vous doutiez  ce point de votre propre
bravoure, que vous vous voyiez dj en fuite devant les Flamands: en tout
cas, rassurez-vous: ces prudents commerants ont l'habitude, quand ils
marchent au combat, de s'affubler de trop lourdes armures pour qu'ils
aient la chance de vous atteindre, courussent-ils aprs vous.

-- Monseigneur, je ne doute pas de mon courage; monseigneur, je serai au
premier rang, mais je serai battu au premier rang, tandis que d'autres le
seront au dernier, voil tout.

-- Mais enfin votre raisonnement n'est pas logique, monsieur de Joyeuse:
vous approuvez que j'aie pris les petites places.

-- J'approuve que vous preniez ce qui ne se dfend point.

-- Eh bien! aprs avoir pris les petites places qui ne se dfendaient pas,
comme vous dites, je ne reculerai point devant la grande parce qu'elle se
dfend, ou plutt parce qu'elle menace de se dfendre.

-- Et Votre Altesse a tort: mieux vaut reculer sur un terrain sr que de
trbucher dans un foss en continuant de marcher en avant.

-- Soit, je trbucherai, mais je ne reculerai pas.

-- Votre Altesse fera ici comme elle voudra, dit Joyeuse en s'inclinant,
et nous, de notre ct, nous ferons comme voudra Votre Altesse; nous
sommes ici pour lui obir.

-- Ce n'est pas rpondre, duc.

-- C'est cependant la seule rponse que je puisse faire  Votre Altesse.

-- Voyons, prouvez-moi que j'ai tort; je ne demande pas mieux que de me
rendre  votre avis.

[Illustration: Derrire une borne gigantesque il attendit. -- PAGE 24.]

-- Monseigneur, voyez l'arme du prince d'Orange, elle tait vtre, n'est-
ce pas? Eh bien! au lieu de camper avec vous devant Anvers, elle est dans
Anvers, ce qui est bien diffrent; voyez le Taciturne, comme vous
l'appelez vous-mme: il tait votre ami et votre conseiller; non-seulement
vous ne savez pas ce qu'est devenu le conseiller, mais encore vous croyez
tre sr que l'ami s'est chang en ennemi; voyez les Flamands: lorsque
vous tiez en Flandre, ils pavoisaient leurs barques et leurs murailles en
vous voyant arriver; maintenant ils ferment leurs portes  votre vue et
braquent leurs canons  votre approche, ni plus ni moins que si vous tiez
le duc d'Albe. Eh bien! je vous le dis: Flamands et Hollandais, Anvers et
Orange n'attendent qu'une occasion de s'unir contre vous, et ce moment
sera celui o vous crierez feu  votre matre d'artillerie.

-- Eh bien! rpondit le duc d'Anjou, on battra du mme coup Anvers et
Orange, Flamands et Hollandais.

-- Non, monseigneur, parce que nous avons juste assez de monde pour donner
l'assaut  Anvers, en supposant que nous n'ayons affaire qu'aux Anversois,
et que tandis que nous donnerons l'assaut, le Taciturne tombera sur nous
sans rien dire, avec ces ternels huit ou dix mille hommes, toujours
dtruits et toujours renaissants,  l'aide desquels depuis dix ou douze
ans il tient en chec le duc d'Albe, don Juan Requesens et le duc de
Parme.

-- Ainsi, vous persistez dans votre opinion?

-- Dans laquelle?

-- Que nous serons battus.

-- Immanquablement.

-- Eh bien! c'est facile  viter, pour votre part, du moins, monsieur de
Joyeuse, continua aigrement le prince; mon frre vous a envoy vers moi
pour me soutenir; votre responsabilit est  couvert, si je vous donne
cong en vous disant que je ne crois pas avoir besoin d'tre soutenu.

-- Votre Altesse peut me donner cong, dit Joyeuse; mais,  la veille
d'une bataille, ce serait une honte pour moi que l'accepter.

Un long murmure d'approbation accueillit les paroles de Joyeuse; le prince
comprit qu'il avait t trop loin.

-- Mon cher amiral, dit-il en se levant et en embrassant le jeune homme,
vous ne voulez pas m'entendre. Il me semble pourtant que j'ai raison, ou
plutt que, dans la position o je suis, je ne puis avouer tout haut que
j'ai eu tort; vous me reprochez mes fautes, je les connais: j'ai t trop
jaloux de l'honneur de mon nom; j'ai trop voulu prouver la supriorit des
armes franaises, donc j'ai tort. Mais le mal est fait; en voulez-vous
commettre un pire? Nous voici devant des gens arms, c'est--dire devant
des hommes qui nous disputent ce qu'ils m'ont offert. Voulez-vous que je
leur cde? Demain alors, ils reprendront pice  pice ce que j'ai
conquis; non, l'pe est tire, frappons, ou sinon nous serons frapps;
voil mon sentiment.

-- Du moment o Votre Altesse parle ainsi, dit Joyeuse, je me garderai
d'ajouter un mot; je suis ici pour vous obir, monseigneur, et d'aussi
grand coeur, croyez-le bien, si vous me conduisez  la mort, que si vous
me menez  la victoire; cependant... mais non, monseigneur.

-- Quoi?

-- Non, je veux et dois me taire.

-- Non, par Dieu! dites, amiral; dites, je le veux.

-- Alors en particulier, monseigneur.

-- En particulier?

-- Oui, s'il plat  Votre Altesse.

Tous se levrent et reculrent jusqu'aux extrmits de la spacieuse tente
de Franois.

-- Parlez, dit celui-ci.

-- Monseigneur peut prendre indiffremment un revers que lui infligerait
l'Espagne, un chec qui rendrait triomphants ces buveurs de bire
flamands, ou ce prince d'Orange  double face; mais s'accommoderait-il
aussi volontiers de faire rire  ses dpens M. le duc de Guise?

Franois frona le sourcil.

-- M. de Guise? dit-il; eh! qu'a-t-il  faire dans tout ceci?

-- M. de Guise, continua Joyeuse, a tent, dit-on, de faire assassiner
monseigneur; si Salcde ne l'a pas avou sur l'chafaud, il l'a avou  la
gne. Or, c'est une grande joie  offrir au Lorrain, qui joue un grand
rle dans tout ceci, ou je m'y trompe fort, que de nous faire battre sous
Anvers, et de lui procurer, qui sait? sans bourse dlier, cette mort d'un
fils de France, qu'il avait promis de payer si cher  Salcde. Lisez
l'histoire de Flandre, monseigneur, et vous y verrez que les Flamands ont
pour habitude d'engraisser leurs terres avec le sang des princes les plus
illustres et des meilleurs chevaliers franais.

Le duc secoua la tte.

-- Eh bien! soit, Joyeuse, dit-il, je donnerai, s'il le faut, au Lorrain
maudit la joie de me voir mort, mais je ne lui donnerai pas celle de me
voir fuyant. J'ai soif de gloire, Joyeuse; car, seul de mon nom, j'ai
encore des batailles  gagner.

-- Et Cateau-Cambrsis que vous oubliez, monseigneur; il est vrai que vous
tes le seul.

-- Comparez donc cette escarmouche  Jarnac et  Moncontour, Joyeuse, et
faites le compte de ce que je redois  mon bien-aim frre Henri. Non,
non, ajouta-t-il, je ne suis pas un roitelet de Navarre; je suis un prince
franais, moi.

Puis se retournant vers les seigneurs, qui, aux paroles de Joyeuse,
s'taient loigns:

-- Messieurs, ajouta-t-il, l'assaut tient toujours; la pluie a cess, les
terrains sont bons, nous attaquerons cette nuit.

Joyeuse s'inclina.

-- Monseigneur voudra bien dtailler ses ordres, dit-il, nous les
attendons.

-- Vous avez huit vaisseaux, sans compter la galre amirale, n'est-ce pas,
monsieur de Joyeuse?

-- Oui, monseigneur.

-- Vous forcerez la ligne, et ce sera chose facile, les Anversois n'ayant
dans le port que des vaisseaux marchands; alors vous viendrez vous
embosser en face du quai. L, si le quai est dfendu, vous foudroierez la
ville en tentant un dbarquement avec vos quinze cents hommes.

Du reste de l'arme je ferai deux colonnes, l'une commande par M. le
comte de Saint-Aignan, l'autre commande par moi-mme. Toutes deux
tenteront l'escalade par surprise au moment o les premiers coups de canon
partiront.

La cavalerie demeurera en rserve, en cas d'chec, pour protger la
retraite de la colonne repousse.

De ces trois attaques, l'une russira certainement. Le premier corps,
tabli sur le rempart, tirera une fuse pour rallier  lui les autres
corps.

-- Mais il faut tout prvoir, monseigneur, dit Joyeuse. Supposons ce que
vous ne croyez pas supposable, c'est--dire que les trois colonnes
d'attaque soient repousses toutes trois.

-- Alors nous gagnons les vaisseaux sous la protection du feu de nos
batteries, et nous nous rpandons dans les polders, o les Anversois ne se
hasarderont point  nous venir chercher.

On s'inclina en signe d'adhsion.

-- Maintenant, messieurs, dit le duc, du silence.

Qu'on veille les troupes endormies, qu'on embarque avec ordre; que pas un
feu, pas un coup de mousquet ne rvlent notre dessein. Vous serez dans le
port, amiral, avant que les Anversois se doutent de votre dpart. Nous,
qui allons le traverser et suivre la rive gauche, nous arriverons en mme
temps que vous.

Allez, messieurs, et bon courage. Le bonheur qui nous a suivis jusqu'ici
ne craindra point de traverser l'Escaut avec nous.

Les capitaines quittrent la tente du prince, et donnrent leurs ordres
avec les prcautions indiques.

Bientt, toute cette fourmilire humaine fit entendre son murmure confus:
mais on pouvait croire que c'tait celui du vent, se jouant dans les
gigantesques roseaux et parmi les herbages touffus des polders.

L'amiral s'tait rendu  son bord.




LXV

MONSEIGNEUR


Cependant les Anversois ne voyaient pas tranquillement les apprts,
hostiles de M. le duc d'Anjou, et Joyeuse ne se trompait pas en leur
attribuant toute la mauvaise volont possible.

Anvers tait comme une ruche quand vient le soir, calme et dserte 
l'extrieur, au dedans pleine de murmure et de mouvement.

Les Flamands en armes faisaient des patrouilles dans les rues,
barricadaient leurs maisons, doublaient les chanes et fraternisaient avec
les bataillons du prince d'Orange, dont une partie dj tait en garnison
 Anvers, et dont l'autre partie rentrait par fractions, qui, aussitt
rentres, s'grenaient dans la ville.

 [Illustration: La servante jeta de la paille aux chevaux. -- PAGE 24.]

Lorsque tout fut prt pour une vigoureuse dfense, le prince d'Orange, par
un soir sombre et sans lune, entra  son tour dans la ville sans
manifestation aucune, mais avec le calme et la fermet qui prsidaient 
l'accomplissement de toutes ses rsolutions, lorsque ces rsolutions
taient une fois prises.

Il descendit  l'htel-de-ville, o ses affids avaient tout prpar pour
son installation.

L il reut tous les quarteniers et centeniers de la bourgeoisie, passa en
revue les officiers des troupes soldes, puis enfin reut les principaux
officiers qu'il mit au courant de ses projets.

Parmi ses projets, le plus arrt tait de profiter de la manifestation du
duc d'Anjou contre la ville pour rompre avec lui. Le duc d'Anjou en
arrivait o le Taciturne avait voulu l'amener, et celui-l voyait avec
joie ce nouveau comptiteur  la souveraine puissance se perdre comme les
autres.

Le soir mme o le duc d'Anjou s'apprtait  attaquer, comme nous l'avons
vu, le prince d'Orange, qui tait depuis deux jours dans la ville, tenait
conseil avec le commandant de la place pour les bourgeois.

A chaque objection faite par le gouverneur au plan offensif du prince
d'Orange, si cette objection pouvait amener du retard dans les plans, le
prince d'Orange secouait la tte comme un homme surpris de cette
incertitude.

Mais,  chaque hochement de tte, le commandant de la place rpondait:

-- Prince, vous savez que c'est chose convenue, que monseigneur doit
venir: attendons donc monseigneur.

Ce mot magique faisait froncer le sourcil au Taciturne; mais tout en
fronant le sourcil et en rongeant ses ongles d'impatience, il attendait.

Alors chacun attachait ses yeux sur une large horloge aux lourds
battements, et semblait demander au balancier d'acclrer la venue du
personnage attendu si impatiemment.

Neuf heures du soir sonnrent: l'incertitude tait devenue une anxit
relle; quelques vedettes prtendaient avoir aperu du mouvement dans le
camp franais.

Une petite barque plate comme le bassin d'une balance avait t expdie
sur l'Escaut; les Anversois, moins inquiets encore de ce qui se passait du
ct de la terre que de ce qui se passait du ct de la mer, avaient
dsir avoir des nouvelles prcises de la flotte franaise: la petite
barque n'tait point revenue.

Le prince d'Orange se leva, et, mordant de colre ses gants de buffle, il
dit aux Anversois:

-- Monseigneur nous fera tant attendre, messieurs, qu'Anvers sera prise et
brle quand il arrivera: la ville, alors, pourra juger de la diffrence
qui existe sous ce rapport entre les Franais et les Espagnols.

Ces paroles n'taient point faites pour rassurer messieurs les officiers
civils, aussi se regardrent-ils avec beaucoup d'motion.

En ce moment, un espion qu'on avait envoy sur la route de Malines, et qui
avait pouss son cheval jusqu' Saint-Nicolas, revint en annonant qu'il
n'avait rien vu ni entendu qui annont le moins du monde la venue de la
personne que l'on attendait.

-- Messieurs, s'cria le Taciturne  cette nouvelle, vous le voyez, nous
attendrions inutilement; faisons nous-mmes nos affaires; le temps nous
presse et les campagnes ne sont garanties en rien. Il est bon d'avoir
confiance en des talents suprieurs; mais vous voyez qu'avant tout, c'est
sur soi-mme qu'il faut se reposer.

Dlibrons donc, messieurs.

Il n'avait point achev, que la portire de la salle se souleva et qu'un
valet de la ville apparut et pronona ce seul mot qui, dans un pareil
moment, paraissait en valoir mille autres:

-- Monseigneur!

Dans l'accent de cet homme, dans cette joie qu'il n'avait pu s'empcher de
manifester en accomplissant son devoir d'huissier, on pouvait lire
l'enthousiasme du peuple et toute sa confiance en celui qu'on appelait de
ce nom vague et respectueux:

Monseigneur!

A peine le son de cette voix tremblante d'motion s'tait-il teint, qu'un
homme d'une taille leve et imprieuse, portant avec une grce suprme le
manteau qui l'enveloppait tout entier, entra dans la salle, et salua
courtoisement ceux qui se trouvaient l.

Mais au premier regard son oeil fier et perant dmla le prince au milieu
des officiers. Il marcha droit  lui et lui offrit la main.

Le prince serra cette main avec affection, et presque avec respect.

Ils s'appelrent monseigneur l'un l'autre.

Aprs ce bref change de civilits, l'inconnu se dbarrassa de son
manteau.

Il tait vtu d'un pourpoint de buffle, portait des chausses de drap et de
longues bottes de cuir.

Il tait arm d'une longue pe qui semblait faire partie, non de son
costume, mais de ses membres, tant elle jouait avec aisance  son ct;
une petite dague tait passe  sa ceinture, prs d'une aumnire gonfle
de papiers.

Au moment o il rejeta son manteau, on put voir ces longues bottes, dont
nous avons parl, toutes souilles de poussire et de boue.

Ses perons, rougis du sang de son cheval, ne rendaient plus qu'un son
sinistre  chaque pas qu'il faisait sur les dalles.

Il prit place  la table du conseil.

-- Eh bien! o en sommes-nous, monseigneur? demanda-t-il.

-- Monseigneur, rpondit le Taciturne, vous avez d voir en venant
jusqu'ici que les rues taient barricades.

-- J'ai vu cela.

-- Et les maisons crneles, ajouta un officier.

-- Quant  cela, je n'ai pu le voir; mais c'est d'une bonne prcaution.

-- Et les chanes doubles, dit un autre.

-- A merveille, rpliqua l'inconnu d'un ton insouciant.

-- Monseigneur n'approuve point ces prparatifs de dfense? demanda une
voix avec un accent sensible d'inquitude et de dsappointement.

-- Si fait, dit l'inconnu, mais cependant je ne crois pas que, dans les
circonstances o nous nous trouvons, elles soient fort utiles; elles
fatiguent le soldat et inquitent le bourgeois. Vous avez un plan
d'attaque et de dfense, je suppose?

-- Nous attendions monseigneur pour le lui communiquer, rpondit le
bourgmestre.

-- Dites, messieurs, dites.

-- Monseigneur est arriv un peu tard, ajouta le prince, et, en
l'attendant, j'ai d agir.

-- Et vous avez bien fait, monseigneur; d'ailleurs, on sait que lorsque
vous agissez, vous agissez bien. Moi non plus, croyez-le bien, je n'ai
point perdu mon temps en route.

Puis, se retournant du ct des bourgeois:

-- Nous savons par nos espions, dit le bourgmestre, qu'un mouvement se
prpare dans le camp des Franais; ils se disposent  une attaque; mais
comme nous ne savons de quel ct l'attaque aura lieu, nous avons fait
disposer le canon de telle sorte qu'il soit partag avec galit sur toute
l'tendue du rempart.

-- C'est sage, rpondit l'inconnu avec un lger sourire, et regardant  la
drobe le Taciturne, qui se taisait, laissant, lui homme de guerre,
parler de guerre tous les bourgeois.

-- Il en a t de mme de nos troupes civiques, continua le bourgmestre,
elles sont rparties par postes doubles sur toute l'tendue des murailles,
et ont ordre de courir  l'instant mme au point d'attaque.

L'inconnu ne rpondit rien; il semblait attendre que le prince d'Orange
parlt  son tour.

-- Cependant, continua le bourgmestre, l'avis du plus grand nombre des
membres du conseil est qu'il semble impossible que les Franais mditent
autre chose qu'une feinte.

-- Et dans quel but cette feinte? demanda l'inconnu.

-- Dans le but de nous intimider et de nous amener  un arrangement 
l'amiable qui livre la ville aux Franais.

L'inconnu regarda de nouveau le prince d'Orange: on et dit qu'il tait
tranger  tout ce qui se passait, tant il coutait toutes ces paroles
avec une insouciance qui tenait du ddain.

-- Cependant, dit une voix inquite, ce soir on a cru remarquer dans le
camp des prparatifs d'attaque.

-- Soupons sans certitude, reprit le bourgmestre. J'ai moi-mme examin
le camp avec une excellente lunette qui vient de Strasbourg: les canons
paraissaient clous au sol, les hommes se prparaient au sommeil sans
aucune motion, M. le duc d'Anjou donnait  dner dans sa tente.

L'inconnu jeta un nouveau regard sur le prince d'Orange. Cette fois il lui
sembla qu'un lger sourire crispait la lvre du Taciturne, tandis que,
d'un mouvement  peine visible, ses paules ddaigneuses accompagnaient ce
sourire.

-- Eh! messieurs, dit l'inconnu, vous tes dans l'erreur complte; ce
n'est point une attaque furtive qu'on vous prpare en ce moment, c'est un
bel et bon assaut que vous allez essuyer.

-- Vraiment?

-- Vos plans, si naturels qu'ils vous paraissent, sont incomplets.

-- Cependant, monseigneur... firent les bourgeois, humilis que l'on part
douter de leurs connaissances en stratgie.

-- Incomplets, reprit l'inconnu, en ceci, que vous vous attendez  un
choc, et que vous avez pris toutes vos prcautions pour cet vnement.

-- Sans doute.

-- Eh bien! ce choc, messieurs, si vous m'en croyez....

-- Achevez, monseigneur.

-- Vous ne l'attendrez pas, vous le donnerez.

-- A la bonne heure! s'cria le prince d'Orange, voil parler.

-- En ce moment, continua l'inconnu, qui comprit ds lors qu'il allait
trouver un appui dans le prince, les vaisseaux de M. Joyeuse appareillent.

-- Comment savez-vous cela, monseigneur? s'crirent tous ensemble le
bourgmestre et les autres membres du conseil.

-- Je le sais, dit l'inconnu.

Un murmure de doute passa comme un souffle dans l'assemble, mais, si
lger qu'il ft, il effleura les oreilles de l'habile homme de guerre qui
venait d'tre introduit sur la scne pour y jouer, selon toute
probabilit, le premier rle.

-- En doutez-vous? demanda-t-il avec le plus grand calme et en homme
habitu  lutter contre toutes les apprhensions, tous les amours-propres
et tous les prjugs bourgeois.

-- Nous n'en doutons pas, puisque vous le dites, monseigneur. Mais que
cependant Votre Altesse nous permette de lui dire....

-- Dites.

-- Que s'il en tait ainsi....

-- Aprs?

-- Nous en aurions des nouvelles.

-- Par qui?

-- Par notre espion de marine.

En ce moment un homme pouss par l'huissier entra lourdement dans la
salle, et fit avec respect quelques pas sur la dalle polie en s'avanant
moiti vers le bourgmestre, moiti vers le prince d'Orange.

-- Ah! ah! dit le bourgmestre, c'est toi, mon ami.

-- Moi-mme, monsieur le bourgmestre, rpondit le nouveau venu.

-- Monseigneur, dit le bourgmestre, c'est l'homme que nous avons envoy 
la dcouverte.

A ce mot de monseigneur, lequel ne s'adressait pas au prince d'Orange,
l'espion fit un mouvement de surprise et de joie, et s'avana
prcipitamment pour mieux voir celui que l'on dsignait par ce titre.

Le nouveau venu tait un de ces marins flamands dont le type est si
reconnaissable, tant si accentu: la tte carre, les yeux bleus, le col
court et les paules larges; il froissait entre ses grosses mains son
bonnet de laine humide, et lorsqu'il fut prs des officiers, on vit qu'il
laissait sur les dalles une large trace d'eau.

C'est que ses vtements grossiers taient littralement tremps et
dgouttants.

-- Oh! oh! voil un brave qui est revenu  la nage, dit l'inconnu en
regardant le marin avec cette habitude de l'autorit, qui impose soudain
au soldat et au serviteur, parce qu'elle implique  la fois le
commandement et la caresse.

-- Oui, monseigneur, oui, dit le marin avec empressement, et l'Escaut est
large et rapide aussi, monseigneur.

-- Parle, Goes, parle, continua l'inconnu, sachant bien le prix de la
faveur qu'il faisait  un simple matelot en l'appelant par son nom.

Aussi,  partir de ce moment, l'inconnu parut exister seul pour Goes, et
s'adressant  lui, quoique envoy par un autre, c'tait peut-tre  cet
autre qu'il et d rendre compte de sa mission:

-- Monseigneur, dit-il, je suis parti dans ma plus petite barque; j'ai
pass avec le mot d'ordre au milieu du barrage que nous avons fait sur
l'Escaut avec nos btiments, et j'ai pouss jusqu' ces damns Franais.
Ah! pardon, monseigneur.

Goes s'arrta.

-- Va, va, dit l'inconnu en souriant, je ne serai qu' moiti damn.

-- Ainsi donc, monseigneur, puisque monseigneur veut bien me pardonner....

L'inconnu fit un signe de tte. Goes continua:

-- Tandis que je ramais dans la nuit avec mes avirons envelopps de linge,
j'ai entendu une voix qui criait:

-- Hol de la barque, que voulez-vous?

Je croyais que c'tait  moi que l'interpellation tait adresse, et
j'allais rpondre une chose ou l'autre, quand j'entendis crier derrire
moi:

-- Canot amiral.

L'inconnu regarda les officiers avec un signe de tte qui signifiait:

-- Que vous avais-je dit?

-- Au mme instant, continua Goes, et comme je voulais virer de bord, je
sentis un choc pouvantable; ma barque s'enfona; l'eau me couvrit la
tte; je roulai dans un abme sans fond; mais les tourbillons de l'Escaut
me reconnurent pour une vieille connaissance, et je revis le ciel.

C'tait tout bonnement le canot amiral qui, en conduisant M. de Joyeuse 
bord, avait pass sur moi. Maintenant, Dieu seul sait comment je n'ai pas
t broy ou noy.

-- Merci, brave Goes, merci, dit le prince d'Orange, heureux de voir que
ses prvisions s'taient ralises; va, et tais-toi.

Et tendant le bras de son ct, il lui mit une bourse dans la main.

Cependant le marin semblait attendre quelque chose: c'tait le cong de
l'inconnu.

Celui-ci lui fit un signe bienveillant de la main, et Goes se retira,
visiblement plus satisfait de ce signe qu'il ne l'avait t du cadeau du
prince d'Orange.

-- Eh bien, demanda l'inconnu au bourgmestre, que dites-vous de ce
rapport? doutez-vous encore que les Franais vont appareiller, et croyez-
vous que c'tait pour passer la nuit  bord que M. de Joyeuse se rendait
du camp  la galre amirale?

-- Mais, vous devinez donc, monseigneur? dirent les bourgeois.

-- Pas plus que monseigneur le prince d'Orange, qui est en toutes choses
de mon avis, je suis sr. Mais, comme Son Altesse, je suis bien renseign,
et, surtout, je connais ceux qui sont l de l'autre ct.

Et sa main dsignait les polders.

-- De sorte, continua-t-il, qu'il m'et bien tonn de ne pas les voir
attaquer cette nuit.

Donc, tenez-vous prts, messieurs; car, si vous leur en donnez le temps,
ils attaqueront srieusement.

-- Ces messieurs me rendront la justice d'avouer qu'avant votre arrive,
monseigneur, je leur tenais juste le langage que vous leur tenez
maintenant.

-- Mais, demanda le bourgmestre, comment monseigneur croit-il que les
Franais vont attaquer?

-- Voici les probabilits: l'infanterie est catholique, elle se battra
seule. Cela veut dire qu'elle attaquera d'un ct; la cavalerie est
calviniste, elle se battra seule aussi. Deux cts. La marine est  M. de
Joyeuse, il arrive de Paris; la cour sait dans quel but il est parti, il
voudra avoir sa part de combat et de gloire. Trois cts.

-- Alors, faisons trois corps, dit le Bourgmestre.

-- Faites-en un, messieurs, un seul, avec tout ce que vous avez de
meilleurs soldats, et laissez ceux dont vous doutez en rase campagne,  la
garde de vos murailles. Puis, avec ce corps, faites une vigoureuse sortie
au moment o les Franais s'y attendront le moins. Ils croient attaquer:
qu'ils soient prvenus et attaqus eux-mmes; si vous les attendez 
l'assaut, vous tes perdus, car  l'assaut le Franais n'a pas d'gal,
comme vous n'avez pas d'gaux, messieurs, quand, en rase campagne, vous
dfendez l'approche de vos villes.

Le front des Flamands rayonna.  -- Que disais-je, messieurs? fit le
Taciturne.

-- Ce m'est un grand honneur, dit l'inconnu, d'avoir t, sans le savoir,
du mme avis que le premier capitaine du sicle.

Tous deux s'inclinrent courtoisement.

-- Donc, poursuivit l'inconnu, c'est chose dite, vous faites une furieuse
sortie sur l'infanterie et la cavalerie. J'espre que vos officiers
conduiront cette sortie de faon que vous repousserez les assigeants.

-- Mais leurs vaisseaux, leurs vaisseaux, dit le bourgmestre, ils vont
forcer notre barrage; et comme le vent est nord-ouest, ils seront au
milieu de la ville dans deux heures.

-- Vous avez vous-mmes six vieux navires et trente barques  Sainte-
Marie, c'est--dire  une lieue d'ici, n'est-ce pas? C'est votre barricade
maritime, c'est votre chane fermant l'Escaut.

-- Oui, monseigneur, c'est cela mme. Comment connaissez-vous tous ces
dtails?

L'inconnu sourit.

-- Je les connais, comme vous voyez, dit-il; c'est l qu'est le sort de la
bataille.

-- Alors, dit le bourgmestre, il faut envoyer du renfort  nos braves
marins.

-- Au contraire, vous pouvez disposer encore de quatre cents hommes qui
taient l; vingt hommes intelligents, braves et dvous suffiront.

Les Anversois ouvrirent de grands yeux.

-- Voulez-vous, dit l'inconnu, dtruire la flotte franaise tout entire
aux dpens de vos six vieux vaisseaux et de vos trente vieilles barques?

-- Hum! firent les Anversois en se regardant, ils n'taient pas dj si
vieux nos vaisseaux, elles n'taient pas dj si vieilles nos barques.

-- Eh bien! estimez-les, dit l'inconnu, et l'on vous en paiera la valeur.

-- Voil, dit tout bas le Taciturne  l'inconnu, les hommes contre
lesquels j'ai chaque jour  lutter. Oh! s'il n'y avait que les vnements,
je les eusse dj surmonts.

-- Voyons, messieurs, reprit l'inconnu en portant la main  son aumnire,
qui regorgeait, comme nous l'avons dit, estimez, mais estimez vite; vous
allez tre pays en traites sur vous-mmes, j'espre que vous les
trouverez bonnes.

-- Monseigneur, dit le bourgmestre, aprs un instant de dlibration avec
les quarteniers, les dizainiers et les centeniers, nous sommes des
commerants et non des seigneurs; il faut donc nous pardonner certaines
hsitations, car notre me, voyez-vous, n'est point en notre corps, mais
en nos comptoirs. Cependant, il est certaines circonstances o, pour le
bien gnral, nous savons faire des sacrifices. Disposez donc de nos
barrages comme vous l'entendrez.

-- Ma foi, monseigneur, dit le Taciturne, c'est affaire  vous. Il m'et
fallu six mois  moi pour obtenir ce que vous venez d'enlever en dix
minutes.

-- Je dispose donc de votre barrage, messieurs; mais voici de quelle faon
j'en dispose:

Les Franais, la galre amirale en tte, vont essayer de forcer le
passage. Je double les chanes du barrage, en leur laissant assez de
longueur pour que la flotte se trouve engage au milieu de vos barques et
de vos vaisseaux. Alors, de vos barques et de vos vaisseaux, les vingt
braves que j'y ai laisss jettent des grappins, et, les grappins jets,
ils fuient dans une barque aprs avoir mis le feu  votre barrage charg
de matires inflammables.

-- Et, vous l'entendez, s'cria le Taciturne, la flotte franaise brle
tout entire.

-- Oui, tout entire, dit l'inconnu; alors, plus de retraite par mer, plus
de retraite  travers les polders, car vous lchez les cluses de Malines,
de Berchem, de Lier, de Duffel et d'Anvers. Repousss d'abord par vous,
poursuivis par vos digues rompues, envelopps de tous les cts par cette
mare inattendue et toujours montante, par cette mer qui n'aura qu'un flux
et pas de reflux, les Franais seront tous noys, abms, anantis.

Les officiers poussrent un cri de joie.

-- Il n'y a qu'un inconvnient, dit le prince.

-- Lequel, monseigneur? demanda l'inconnu.

-- C'est qu'il faudrait toute une journe pour expdier les ordres
diffrents aux diffrentes villes, et que nous n'avons qu'une heure.

-- Une heure suffit, rpondit celui qu'on appelait monseigneur.

-- Mais qui prviendra la flottille?

-- Elle est prvenue.

-- Par qui?

-- Par moi. Si ces messieurs avaient refus de me la donner, je la leur
achetais.

-- Mais Malines, Lier, Duffel?

-- Je suis pass par Malines et par Lier, et j'ai envoy un agent sr 
Duffel. A onze heures les Franais seront battus,  minuit la flotte sera
brle,  une heure les Franais seront en pleine retraite,  deux heures
Malines rompra ses digues, Lier ouvrira ses cluses, Duffel lancera ses
canaux hors de leur lit: alors toute la plaine deviendra un ocan furieux
qui noiera maisons, champs, bois, villages, c'est vrai; mais qui, en mme
temps, je vous le rpte, noiera les Franais, et cela de telle faon,
qu'il n'en rentrera pas un seul en France.

Un silence d'admiration et presque d'effroi accueillit ces paroles; puis,
tout  coup, les Flamands clatrent en applaudissements.

Le prince d'Orange fit deux pas vers l'inconnu et lui tendit la main.

-- Ainsi donc, monseigneur, dit-il, tout est prt de notre ct?

-- Tout, rpondit l'inconnu. Et tenez, je crois que du ct des Franais
tout est prt aussi.

Et du doigt il montrait un officier qui soulevait la portire.

-- Messeigneurs et messieurs, dit l'officier, nous recevons l'avis que les
Franais sont en marche et s'avancent vers la ville.

-- Aux armes! cria le bourgmestre.

-Aux armes! rptrent les assistants.

-- Un instant, messieurs, interrompit l'inconnu de sa voix mle et
imprieuse; vous oubliez de me laisser vous faire une dernire
recommandation plus importante que toutes les autres.

-- Faites! faites! s'crirent toutes les voix.

-- Les Franais vont tre surpris, donc ce ne sera pas mme un combat, pas
mme une retraite, mais une fuite: pour les poursuivre, il faut tre
lgers. Cuirasses bas, morbleu! Ce sont vos cuirasses dans lesquelles vous
ne pouvez remuer, qui vous ont fait perdre toutes les batailles que vous
avez perdues. Cuirasses bas! messieurs, cuirasses bas!

Et l'inconnu montra sa large poitrine protge seulement par un buffle.

-- Nous nous retrouverons aux coups, messieurs les capitaines, continua
l'inconnu; en attendant, allez sur la place de l'Htel-de-Ville, o vous
trouverez tous vos hommes en bataille. Nous vous y rejoignons.

-- Merci, monseigneur, dit le prince  l'inconnu, vous venez de sauver 
la fois la Belgique et la Hollande.

-- Prince, vous me comblez, rpondit celui-ci.

-- Est-ce que Votre Altesse consentira  tirer l'pe contre les Franais?
demanda le prince.

-- Je m'arrangerai de manire  combattre en face des huguenots, rpondit
l'inconnu en s'inclinant avec un sourire que lui et envi son sombre
compagnon, et que Dieu seul comprit.




LXVI

FRANAIS ET FLAMANDS


Au moment o tout le conseil sortait de l'htel-de-ville, et o les
officiers allaient se mettre  la tte de leurs hommes et excuter les
ordres du chef inconnu qui semblait envoy aux Flamands par la Providence
elle-mme, une longue rumeur circulaire qui semblait envelopper toute la
ville, retentit et se rsuma dans un grand cri.

En mme temps l'artillerie tonna.

Cette artillerie vint surprendre les Franais au milieu de leur marche
nocturne, et lorsqu'ils croyaient surprendre eux-mmes la ville endormie.
Mais au lieu de ralentir leur marche, elle la hta.

Si l'on ne pouvait prendre la ville par surprise  l'chelade, comme on
disait en ce temps-l, on pouvait, comme nous avons vu le roi de Navarre
le faire  Cahors, on pouvait combler le foss avec des fascines et faire
sauter les portes avec des ptards.

Le canon des remparts continua donc de tirer; mais dans la nuit son effet
tait presque nul; aprs avoir rpondu par des cris aux cris de leurs
adversaires, les Franais s'avancrent en silence vers le rempart avec
cette fougueuse intrpidit qui leur est habituelle dans l'attaque.

Mais tout  coup, portes et poternes s'ouvrent, et de tous cts
s'lancent des gens arms; seulement, ce n'est point l'ardente imptuosit
des Franais qui les anime, c'est une sorte d'ivresse pesante qui
n'empche pas le mouvement du guerrier, mais qui rend le guerrier massif
comme une muraille roulante.  C'taient les Flamands qui s'avanaient en
bataillons serrs, en groupes compactes au-dessus desquels continuait 
tonner une artillerie plus bruyante que formidable.

Alors le combat s'engage pied  pied, l'pe et le couteau se choquent, la
pique et la lame se froissent, les coups de pistolet, la dtonation des
arquebuses clairent les visages rougis de sang.

Mais pas un cri, pas un murmure, pas une plainte: le Flamand se bat avec
rage, le Franais avec dpit. Le Flamand est furieux d'avoir  se battre,
car il ne se bat ni par tat ni par plaisir. Le Franais est furieux
d'avoir t attaqu lorsqu'il attaquait.  Au moment o l'on en vient aux
mains, avec cet acharnement que nous essaierions inutilement de rendre,
des dtonations presses se font entendre du ct de Sainte-Marie, et une
lueur s'lve au-dessus de la ville comme un panache de flammes. C'est
Joyeuse qui attaque et qui va faire diversion en forant la barrire qui
dfend l'Escaut, qui va pntrer avec sa flotte jusqu'au coeur de la
ville.  Du moins, c'est ce qu'esprent les Franais.

Mais il n'en est point ainsi.

Pouss par un vent d'ouest, c'est--dire par le plus favorable  une
pareille entreprise, Joyeuse avait lev l'ancre, et, la galre amirale en
tte, il s'tait laiss aller  cette brise qui le poussait malgr le
courant. Tout tait prt pour le combat; ses marins, arms de leurs sabres
d'abordage, taient  l'arrire; ses canonniers, mche allume, taient 
leurs pices; ses gabiers avec des grenades dans les hunes; enfin des
matelots d'lite, arms de haches, se tenaient prts  sauter sur les
navires et les barques ennemis et  briser chanes et cordages pour faire
une troue  la flotte.  On avanait en silence. Les sept btiments de
Joyeuse, disposs en manire de coin, dont la galre amirale formait
l'angle le plus aigu, semblaient une troupe de fantmes gigantesques
glissant  fleur d'eau. Le jeune homme, dont le poste tait sur son banc
de quart, n'avait pu rester  son poste. Vtu d'une magnifique armure, il
avait pris sur la galre la place du premier lieutenant, et, courb sur le
beaupr, son oeil semblait vouloir percer les brumes du fleuve et la
profondeur de la nuit.  Bientt,  travers cette double obscurit, il vit
apparatre la digue qui s'tendait sombre en travers du fleuve; elle
semblait abandonne et dserte. Seulement il y avait, dans ce pays
d'embches, quelque chose d'effrayant dans cet abandon et cette solitude.

Cependant on avanait toujours; on tait en vue du barrage,  dix
encablures  peine, et  chaque seconde on s'en rapprochait davantage,
sans qu'un seul _qui vive_! ft encore venu frapper l'oreille des
Franais.

Les matelots ne voyaient dans ce silence qu'une ngligence dont ils se
rjouissaient; le jeune amiral, plus prvoyant, y devinait quelque ruse
dont il s'effrayait.

Enfin la proue de la galre amirale s'engagea au milieu des agrs des deux
btiments qui formaient le centre du barrage, et, les poussant devant
elle, elle fit flchir par le milieu toute cette digue flexible dont les
compartiments tenaient l'un  l'autre par des chanes, et qui, cdant sans
se rompre, prit, en s'appliquant aux flancs des vaisseaux franais la mme
forme que ses vaisseaux offraient eux-mmes.

Tout  coup, et au moment o les porteurs de haches recevaient l'ordre de
descendre pour rompre le barrage, une foule de grappins, jets par des
mains invisibles, vinrent se cramponner aux agrs des vaisseaux franais.

Les Flamands prvenaient la manoeuvre des Franais et faisaient ce qu'ils
allaient faire.

Joyeuse crut que ses ennemis lui offraient un combat acharn. Il
l'accepta. Les grappins lancs de son ct lirent par des noeuds de fer
les btiments ennemis aux siens. Puis, saisissant une hache aux mains d'un
matelot, il s'lana le premier sur celui des btiments qu'il retenait
d'une plus sre treinte, en criant: A l'abordage!  l'abordage!

Tout son quipage le suivit, officiers et matelots, en poussant le mme
cri que lui; mais aucun cri ne rpondit au sien, aucune force ne s'opposa
 son agression.

Seulement on vit trois barques charges d'hommes glissant silencieusement
sur le fleuve, comme trois oiseaux de mer attards.

Ces barques fuyaient  force de rames, les oiseaux s'loignaient  tire
d'ailes.

Les assaillants restaient immobiles sur ces btiments qu'ils venaient de
conqurir sans lutte.

Il en tait de mme sur toute la ligne.

Tout  coup, Joyeuse entendit sous ses pieds un grondement sourd, et une
odeur de souffre se rpandit dans l'air.  Un clair traversa son esprit;
il courut  une coutille qu'il souleva: les entrailles du btiment
brlaient.

A l'instant, le cri: Aux vaisseaux! aux vaisseaux! retentit sur toute la
ligne.

Chacun remonta plus prcipitamment qu'il n'tait descendu; Joyeuse,
descendu le premier, remonta le dernier.

Au moment o il atteignait la muraille de sa galre, la flamme faisait
clater le pont du btiment qu'il quittait.

Alors, comme de vingt volcans, s'lancrent des flammes, chaque barque,
chaque sloop, chaque btiment tait un cratre; la flotte franaise, d'un
port plus considrable, semblait dominer un abme de feu.

L'ordre avait t donn de trancher les cordages, de rompre les chanes,
de briser les grappins; les matelots s'taient lancs dans les agrs avec
la rapidit d'hommes convaincus que de cette rapidit dpendait leur
salut.

Mais l'oeuvre tait immense; peut-tre se ft-on dtach des grappins
jets par les ennemis sur la flotte franaise, mais il y avait encore ceux
jets par la flotte franaise sur les btiments ennemis.

Tout  coup vingt dtonations se firent entendre; les btiments franais
tremblrent dans leur membrure, gmirent dans leur profondeur.

C'taient les canons qui dfendaient la digue, et qui, chargs jusqu' la
gueule et abandonns par les Anversois, clataient tout seuls au fur et 
mesure que le feu les gagnait, brisant sans intelligence tout ce qui se
trouvait dans leur direction, mais brisant.

Les flammes montaient, comme de gigantesques serpents, le long des mts,
s'enroulaient autour des vergues, puis de leurs langues aigus, venaient
lcher les flancs cuivrs des btiments franais.

Joyeuse, avec sa magnifique armure damasquine d'or, donnant, calme et
d'une voix imprieuse, ses ordres au milieu de toutes ces flammes,
ressemblait  une de ces fabuleuses salamandres aux millions d'caills,
qui,  chaque mouvement qu'elles faisaient, secouaient une poussire
d'tincelles.

Mais bientt les dtonations redoublrent plus fortes et plus
foudroyantes; ce n'taient plus les canons qui tonnaient, c'taient les
saintes-barbes qui prenaient feu, c'taient les btiments eux-mmes qui
clataient.

Tant qu il avait espr rompre les liens mortels qui l'attachaient  ses
ennemis, Joyeuse avait lutt; mais il n'y avait plus d'espoir d'y russir:
la flamme avait gagn les vaisseaux franais, et  chaque vaisseau ennemi
qui sautait, une pluie de feu, pareille  un bouquet d'artifice, retombait
sur son pont.

Seulement, ce feu, c'tait le feu grgeois, ce feu implacable, qui
s'augmente de ce qui teint les autres feux, et qui dvore sa proie
jusqu'au fond de l'eau.

Les btiments anversois, en clatant, avaient rompu les digues; mais les
btiments franais, au lieu de continuer leur route, allaient  la drive
tout en flammes eux-mmes, et entranant aprs eux quelques fragments du
brlot rongeur, qui les avait treints de ses bras de flammes.

Joyeuse comprit qu'il n'y avait plus de lutte possible; il donna l'ordre
de mettre toutes les barques  la mer, et de prendre terre sur la rive
gauche.

L'ordre fut transmis aux autres btiments  l'aide des porte-voix; ceux
qui ne l'entendirent pas, eurent instinctivement la mme ide.

Tout l'quipage fut embarqu jusqu'au dernier matelot, avant que Joyeuse
quittt le pont de sa galre.

Son sang-froid semblait avoir rendu le sang-froid  tout le monde: chacun
de ses marins avait  la main sa hache ou son sabre d'abordage.

Avant qu'il et atteint les rives du fleuve, la galre amirale sautait,
clairant d'un ct la silhouette de la ville, et de l'autre l'immense
horizon du fleuve qui allait, en s'largissant toujours, se perdre dans la
mer.

Pendant ce temps, l'artillerie des remparts avait teint son feu: non pas
que le combat et diminu de rage, mais au contraire parce que Flamands et
Franais en tant venus aux mains, on ne pouvait plus tirer sur les uns
sans tirer sur les autres.

La cavalerie calviniste avait charg  son tour, faisant des prodiges;
devant le fer de ses cavaliers, elle ouvre; sous les pieds de ses chevaux,
elle broie; mais les Flamands blesss ventrent les chevaux avec leurs
larges coutelas.

[Illustration: Eh bien! vois-tu maintenant? -- PAGE 35.]

Malgr cette charge brillante de la cavalerie, un peu de dsordre se met
dans les colonnes franaises, et elles ne font plus que se maintenir au
lieu d'avancer, tandis que des portes de la ville sortent incessamment des
bataillons frais qui se ruent sur l'arme du duc d'Anjou.

Tout  coup, une grande rumeur se fait entendre presque sous les murailles
de la ville. Les cris: Anjou! Anjou! France! France! retentissent sur les
flancs des Anversois, et un choc effroyable branle toute cette masse si
serre, par la simple impulsion de ceux qui la poussent, que les premiers
sont braves parce qu'ils ne peuvent faire autrement.

Ce mouvement, c'est Joyeuse qui le cause: ces cris, ce sont les matelots
qui les poussent: quinze cents hommes arms de haches et de coutelas et
conduits par Joyeuse auquel on a amen un cheval sans matre, sont tombs
tout  coup sur les Flamands; ils ont  venger leur flotte en flammes et
deux cents de leurs compagnons brls ou noys.

Ils n'ont pas choisi leur rang de bataille, ils se sont lancs sur le
premier groupe qu' son langage et  son costume ils ont reconnu pour un
ennemi.

Nul ne maniait mieux que Joyeuse sa longue pe de combat; son poignet
tournait comme un moulinet d'acier, et chaque coup de taille fendait une
tte, chaque coup de pointe trouait un homme.

Le groupe de Flamands sur lequel tomba Joyeuse fut dvor comme un grain
de bl par une lgion de fourmis.

Ivres de ce premier succs, les marins poussrent en avant.

Tandis qu'ils gagnaient du terrain, la cavalerie calviniste, enveloppe
par ces torrents d'hommes, en perdait peu  peu; mais l'infanterie du
comte de Saint-Aignan continuait de lutter corps  corps avec les
Flamands.

Le prince avait vu l'incendie de la flotte comme une lueur lointaine; il
avait entendu les dtonations des canons et les explosions des btiments
sans souponner autre chose qu'un combat acharn, qui de ce ct devait
naturellement se terminer par la victoire de Joyeuse: le moyen de croire
que quelques vaisseaux flamands luttassent avec une flotte franaise!

Il s'attendait donc  chaque instant  une diversion de la part de
Joyeuse, lorsque tout  coup ou vint lui dire que la flotte tait dtruite
et que Joyeuse et ses marins chargeaient au milieu des Flamands.

Ds lors le prince commena de concevoir une grande inquitude: la flotte,
c'tait la retraite et par consquent la sret de l'arme.

Le duc envoya l'ordre  la cavalerie calviniste de tenter une nouvelle
charge, et cavaliers et chevaux puiss se rallirent pour se ruer de
nouveau sur les Anversois.

On entendait la voix de Joyeuse crier au milieu de la mle: Tenez ferme,
monsieur de Saint-Aignan! France! France!

Et, comme un faucheur entamant un champ de bl, son pe tournoyait dans
l'air et s'abattait, couchant devant lui sa moisson d'hommes; le faible
favori, le cybarite dlicat, semblait avoir revtu avec sa cuirasse la
force fabuleuse de l'Hercule nmen.

Et l'infanterie qui entendait cette voix dominant la rumeur, qui voyait
cette pe clairant la nuit, l'infanterie reprenait courage, et, comme la
cavalerie, faisait un nouvel effort et revenait au combat.

Mais alors l'homme qu'on appelait monseigneur sortit de la ville sur un
beau cheval noir.

Il portait des armes noires, c'est--dire le casque, les brassards, la
cuirasse et les cuissards d'acier bruni; il tait suivi de cinq cents
cavaliers bien monts qu'avait mis sous ses ordres le prince d'Orange.

De son ct, Guillaume le Taciturne, par la porte parallle, sortait avec
son infanterie d'lite, qui n'avait pas encore donn.

Le cavalier aux armes noires courut au plus press: c'tait  l'endroit o
Joyeuse combattait avec ses marins.

Les Flamands le reconnaissaient et s'cartaient devant lui en criant
joyeusement: Monseigneur! monseigneur! Joyeuse et ses marins sentirent
l'ennemi flchir; ils entendirent ces cris, et tout  coup ils se
trouvrent en face de cette nouvelle troupe, qui leur apparaissait
subitement comme par enchantement.

Joyeuse, poussa son cheval sur le cavalier noir, et tous deux se
heurtrent avec un sombre acharnement.

Du premier choc de leurs pes se dgagea une gerbe d'tincelles.

Joyeuse, confiant dans la trempe de son armure et dans sa science de
l'escrime, porta de rudes coups qui furent habilement pars. En mme temps
un des coups de son adversaire le toucha en pleine poitrine, et, glissant
sur la cuirasse, alla, au dfaut de l'armure, lui tirer quelques gotes de
sang de l'paule.

-- Ah! s'cria le jeune amiral en sentant la pointe du fer, cet homme est
un Franais, et il y a plus, cet homme a tudi les armes sous le mme
matre que moi.

A ces paroles, on vit l'inconnu se dtourner et essayer de se jeter sur un
autre point.

-- Si tu es Franais, lui cria Joyeuse, tu es un tratre, car tu combats
contre ton roi, contre ta patrie, contre ton drapeau.

L'inconnu ne rpondit qu'en se retournant et en attaquant Joyeuse avec
fureur.

Mais, cette fois, Joyeuse tait prvenu et savait  quelle habile pe il
avait affaire. Il para successivement trois ou quatre coups ports avec
autant d'adresse que de rage, de force que de colre.

Ce fut l'inconnu qui  son tour fit un mouvement de retraite.

-- Tiens! lui cria le jeune homme, voil ce qu'on fait quand on se bat
pour son pays: coeur pur et bras loyal suffisent  dfendre une tte sans
casque, un front sans visire.

Et arrachant les courroies de son heaume, il le jeta loin de lui, en
mettant  dcouvert sa noble et belle tte, dont les yeux tincelaient de
vigueur, d'orgueil et de jeunesse.

Le cavalier aux armes noires, au lieu de rpondre avec la voix ou de
suivre l'exemple donn, poussa un sourd rugissement et leva l'pe sur
cette tte nue.

-- Ah! fit Joyeuse en parant le coup, je l'avais bien dit, tu es un
tratre, et en tratre tu mourras.

Et en le pressant, il lui porta l'un sur l'autre deux ou trois coups de
pointe, dont l'un pntra  travers une des ouvertures de la visire de
son casque.

-- Ah! je te tuerai, disait le jeune homme, et je t'enlverai ton casque,
qui te dfend et te cache si bien, et je te pendrai au premier arbre que
je trouverai sur mon chemin.

L'inconnu allait riposter, lorsqu'un cavalier, qui venait de faire sa
jonction avec lui, se pencha  son oreille et lui dit:

-- Monseigneur, plus d'escarmouche; votre prsence est utile l-bas.

L'inconnu suivit des yeux la direction indique par la main de son
interlocuteur, et il vit les Flamands hsiter devant la cavalerie
calviniste.

-- En effet, dit-il d'une voix sombre, l sont ceux que je cherchais.

En ce moment, un flot de cavaliers tomba sur les marins de Joyeuse, qui,
lasss de frapper sans relche avec leurs armes de gant, firent leur
premier pas en arrire.

Le cavalier noir profita de ce mouvement pour disparatre dans la mle et
dans la nuit.

Un quart d'heure aprs, les Franais pliaient sur toute la ligne et
cherchaient  reculer sans fuir.

M. de Saint-Aignan prenait toutes ses mesures pour obtenir de ses hommes
une retraite en bon ordre.

Mais une dernire troupe de cinq cents chevaux et de deux mille hommes
d'infanterie sortit toute frache de la ville, et tomba sur cette arme
harasse et dj marchant  reculons. C'taient ces vieilles bandes du
prince d'Orange, qui tour  tour avaient lutt contre le duc d'Albe,
contre don Juan, contre Requesens, et contre Alexandre Farnse.

Alors il fallut se dcidera quitter le champ de bataille et  faire
retraite par terre, puisque la flotte sur laquelle on comptait en cas
d'vnement tait dtruite.

Malgr le sang-froid des chefs, malgr la bravoure du plus grand nombre,
une affreuse droute commena.

Ce fut en ce moment que l'inconnu, avec toute cette cavalerie qui avait 
peine donn, tomba sur les fuyards et rencontra de nouveau  l'arrire-
garde Joyeuse avec ses marins, dont il avait laiss les deux tiers sur le
champ de bataille.

Le jeune amiral tait remont sur son troisime cheval, les deux autres
ayant t tus sous lui. Son pe s'tait brise, et il avait pris des
mains d'un marin bless une de ces pesantes haches d'abordage, qui
tournait autour de sa tte avec la mme facilit qu'une fronde aux mains
d'un frondeur.

De temps en temps il se retournait et faisait face, pareil  ces sangliers
qui ne peuvent se dcider  fuir, et qui reviennent dsesprment sur le
chasseur.

De leur ct, les Flamands, qui, selon la recommandation de celui qu'ils
avaient appel monseigneur, avaient combattu sans cuirasse, taient lestes
 la poursuite et ne donnaient pas une seconde de relche  l'arme
angevine.

Quelque chose comme un remords, ou tout au moins comme un doute, saisit au
coeur l'inconnu en face de ce grand dsastre.

-- Assez, messieurs, assez, dit-il en franais  ses gens, ils sont
chasss ce soir d'Anvers, et dans huit jours seront chasss de Flandre:
n'en demandons pas plus au Dieu des armes.

-- Ah! c'tait un Franais, c'tait un Franais! s'cria Joyeuse, je
t'avais devin, tratre. Ah! sois maudit, et puisses-tu mourir de la mort
des tratres!

Cette furieuse imprcation sembla dcourager l'homme que n'avaient pu
branler mille pes leves contre lui: il tourna bride, et, vainqueur,
s'enfuit presque aussi rapidement que les vaincus.

Mais cette retraite d'un seul homme ne changea rien  la face des choses:
la peur est contagieuse, elle avait gagn l'arme tout entire, et, sous
le poids de cette panique insense, les soldats commencrent  fuir en
dsesprs.

Les chevaux s'animaient malgr la fatigue car eux-mmes semblaient tre
aussi sous l'influence de la peur; les hommes se dispersaient pour trouver
des abris: en quelques heures l'arme n'exista plus  l'tat d'arme.

C'tait le moment o, selon les ordres de monseigneur, s'ouvraient les
digues et se levaient les cluses. Depuis Lier jusqu' Termonde, depuis
Haesdonk jusqu' Malines, chaque petite rivire, grossie par ses
affluents, chaque canal dbord envoyait dans le plat pays son contingent
d'eau furieuse.

Ainsi, quand les Franais fugitifs commencrent  s'arrter, ayant lass
leurs ennemis, quand ils eurent vu les Anversois retourner enfin vers leur
ville suivis des soldats du prince d'Orange; quand ceux qui avaient
chapp sains et saufs du carnage de la nuit crurent enfin tre sauvs, et
respirrent un instant, les uns avec une prire, les autres avec un
blasphme, c'tait  cette heure mme qu'un nouvel ennemi, aveugle,
impitoyable, se dchanait sur eux avec la clrit du vent, avec
l'imptuosit de la mer; toutefois, malgr l'imminence du danger qui
commenait  les envelopper, les fugitifs ne se doutaient de rien.

Joyeuse avait command une halte  ses marins, rduits  huit cents, et
les seuls qui eussent conserv une espce d'ordre dans cette effroyable
droute.

Le comte de Saint-Aignan, haletant, sans voix, ne parlant plus que par la
menace de ses gestes, le comte de Saint-Aignan essayait de rallier ses
fantassins pars.

Le duc d'Anjou,  la tte des fuyards, mont sur un excellent cheval, et
accompagn d'un domestique tenant un autre cheval en main, poussait en
avant, sans paratre songer  rien.

-- Le misrable n'a pas de coeur, disaient les uns.

-- Le vaillant est magnifique de sang-froid, disaient les autres.

Quelques heures de repos, prises de deux heures  six heures du matin,
rendirent aux fantassins la force de continuer la retraite.

Seulement, les vivres manquaient.

Quant aux chevaux, ils semblaient plus fatigus encore que les hommes, se
tranant  peine, car ils n'avaient pas mang depuis la veille.

Aussi marchaient-ils  la queue de l'arme.

On esprait gagner Bruxelles qui tait au duc et dans laquelle on avait de
nombreux partisans; cependant on n'tait pas sans inquitude sur son bon
vouloir; un instant aussi l'on avait cru pouvoir compter sur Anvers comme
on croyait pouvoir compter sur Bruxelles.

L,  Bruxelles, c'est--dire  huit lieues  peine de l'endroit o l'on
se trouvait, on ravitaillerait les troupes, et l'on prendrait un campement
avantageux, pour recommencer la campagne interrompue au moment que l'on
jugerait le plus convenable.

Les dbris que l'on ramenait devaient servir de noyau  une arme
nouvelle.

C'est qu' cette heure encore nul ne prvoyait le moment pouvantable o
le sol s'affaisserait sous les pieds des malheureux soldats, o des
montagnes d'eau viendraient s'abattre et rouler sur leurs ttes, o les
restes de tant de braves gens, emports par les eaux bourbeuses,
rouleraient jusqu' la mer, ou s'arrteraient en route pour engraisser les
campagnes du Brabant.

M. le duc d'Anjou se fit servir  djeuner dans la cabane d'un paysan,
entre Hboken et Heckhout.

La cabane tait vide, et, depuis la veille au soir, les habitants s'en
taient enfuis; le feu allum par eux la veille brlait encore dans la
chemine.

Les soldats et les officiers voulurent imiter leur chef et s'parpillrent
dans les deux bourgs que nous venons de nommer; mais ils virent avec une
surprise mle d'effroi que toutes les maisons taient dsertes, et que
les habitants en avaient  peu prs emport toutes les provisions.

Le comte de Saint-Aignan cherchait fortune comme les autres; cette
insouciance du duc d'Anjou,  l'heure mme o tant de braves gens
mouraient pour lui, rpugnait  son esprit, et il s'tait loign du
prince.

Il tait de ceux qui disaient:

 Le misrable n'a pas de coeur! 

Il visita, pour son compte, deux ou trois maisons qu'il trouva vides; il
frappait  la porte d'une quatrime, quand on vint lui dire qu' deux
lieues  la ronde, c'est--dire dans le cercle du pays que l'on occupait,
toutes les maisons taient ainsi.

A cette nouvelle, M. de Saint-Aignan frona le sourcil et fit sa grimace
ordinaire.

[Illustration: Il la lana dans le poste. -- PAGE 37.]

-- En route, messieurs, en route! dit-il aux officiers.

-- Mais, rpondirent ceux-ci, nous sommes harasss, mourant de faim,
gnral.

-- Oui; mais vous tes vivants, et si vous restez ici une heure de plus,
vous tes morts; peut-tre est-il dj trop tard.

M. de Saint-Aignan ne pouvait rien dsigner, mais il souponnait quelque
grand danger cach dans cette solitude.

On dcampa.

Le duc d'Anjou prit la tte, M. de Saint-Aignan garda le centre, et
Joyeuse se chargea de l'arrire-garde.

Mais deux ou trois mille hommes encore se dtachrent des groupes, ou
affaiblis par leurs blessures, ou harasss de fatigue, et se couchrent
dans les herbes, ou au pied des arbres, abandonns, dsols, frapps d'un
sinistre pressentiment.

Avec eux restrent les cavaliers dmonts, ceux dont les chevaux ne
pouvaient plus se traner, ou qui s'taient blesss en marchant.

A peine, autour du duc d'Anjou, restait-il trois mille hommes valides et
en tat de combattre.



LXVII


LES VOYAGEURS


Tandis que ce dsastre s'accomplissait, prcurseur d'un dsastre plus
grand encore, deux voyageurs, monts sur d'excellents chevaux du Perche,
sortaient de la porte de Bruxelles pendant une nuit frache, et poussaient
en avant dans la direction de Malines.

Ils marchaient cte  cte, les manteaux en trousse, sans armes
apparentes,  part toutefois un large couteau flamand, dont on voyait
briller la poigne de cuivre  la ceinture de l'un d'eux.

Ces voyageurs cheminaient de front, chacun suivant sa pense, peut-tre la
mme, sans changer une seule parole.

Ils avaient la tournure et le costume de ces forains picards qui faisaient
alors un commerce assidu entre le royaume de France et les Flandres, sorte
de commis-voyageurs, prcurseurs et nafs, qui,  cette poque, faisaient
le travail de ceux d'aujourd'hui, sans se douter qu'ils touchassent  la
spcialit de la grande propagande commerciale.

Quiconque les et vus trotter si paisiblement sur la route, claire par
la lune, les et pris pour de bonnes gens, presss de trouver un lit,
aprs une journe convenablement faite.

Cependant il n'et fallu qu'entendre quelques phrases, dtaches de leur
conversation par le vent, quand il y avait conversation, pour ne pas
conserver d'eux cette opinion errone que leur donnait la premire
apparence.

Et d'abord, le plus trange des mots changs entre eux fut le premier mot
qu'ils changrent, quand ils furent arrivs  une demi-lieue de Bruxelles
 peu prs.

-- Madame, dit le plus gros au plus svelte des deux compagnons, vous avez
en vrit eu raison de partir cette nuit; nous gagnons sept lieues en
faisant cette marche, et nous arrivons  Malines au moment o, selon toute
probabilit, le rsultat du coup de main sur Anvers sera connu. On sera
l-bas dans toute l'ivresse du triomphe. En deux jours de trs petites
marches, et pour vous reposer vous avez besoin de courtes tapes, en deux
jours de petites marches, nous gagnons Anvers, et cela justement  l'heure
probable o le prince sera revenu de sa joie et daignera regarder  terre,
aprs s'tre lev jusqu'au septime ciel.

Le compagnon qu'on appelait madame, et qui ne se rvoltait aucunement de
cette appellation, malgr ses habits d'homme, rpondit d'une voix calme,
grave et douce  la fois:

-- Mon ami, croyez-moi. Dieu se lassera de protger ce misrable prince,
et il le frappera cruellement; htons-nous donc de mettre  excution nos
projets, car je ne suis pas de ceux qui croient  la fatalit, moi, et je
pense que les hommes ont le libre arbitre de leurs volonts et de leurs
faits. Si nous n'agissons pas et que nous laissions agir Dieu, ce n'tait
pas la peine de vivre si douloureusement jusque aujourd'hui.

En ce moment, une haleine du nord-ouest passa sifflante et glace.

-- Vous frissonnez, madame, dit le plus g des deux voyageurs; prenez
votre manteau.

-- Non, Remy, merci; je ne sens plus, tu le sais, ni douleurs du corps ni
tourments de l'esprit.

Remy leva les yeux au ciel, et demeura plong dans un sombre silence.

Parfois, il arrtait son cheval et se retournait sur ses triers, tandis
que sa compagne le devanait, muette comme une statue questre.

Aprs une de ces haltes d'un instant, et quand son compagnon l'eut
rejointe:

-- Tu ne vois plus personne derrire nous? dit-elle.

-- Non, madame, personne.

-- Ce cavalier, qui nous avait rejoints la nuit  Valenciennes, et qui
s'tait enquis de nous aprs nous avoir observs si longtemps avec
surprise?

-- Je ne le revois plus.

-- Mais il me semble que je l'ai revu, moi, avant d'entrer  Mons.

-- Et moi, madame, je suis sr de l'avoir revu avant d'entrer  Bruxelles.

-- A Bruxelles, tu dis?

-- Oui, mais il se sera arrt dans cette dernire ville.

-- Remy, dit la dame en se rapprochant de son compagnon, comme si elle
craignait que sur cette route dserte on ne pt l'entendre; Remy, ne t'a-
t-il point paru qu'il ressemblait....

-- A qui, madame?

-- Comme tournure du moins, car je n'ai pas vu son visage,  ce malheureux
jeune homme.

-- Oh! non, non, madame, se hta de dire Remy, pas le moins du monde; et,
d'ailleurs, comment aurait-il pu deviner que nous avons quitt Paris et
que nous sommes sur cette route?

-- Mais comme il savait o nous tions, Remy, quand nous changions de
demeure  Paris.

-- Non, non, madame, reprit Remy, il ne nous a pas suivis ni fait suivre,
et, comme je vous l'ai dit l-bas, j'ai de fortes raisons de croire qu'il
avait pris un parti dsespr, mais vis--vis de lui seul.

-- Hlas! Remy, chacun porte sa part de souffrance en ce monde; Dieu
allge celle de ce pauvre enfant!

Remy rpondit par un soupir au soupir de sa matresse, et ils continurent
leur route sans autre bruit que celui du pas des chevaux sur le chemin
sonore.

Deux heures se passrent ainsi.

Au moment o nos voyageurs allaient entrer dans Vilvorde, Remy tourna la
tte.

Il venait d'entendre le galop d'un cheval au tournant du chemin.

Il s'arrta, couta, mais ne vit rien.

Ses yeux, cherchrent inutilement  percer la profondeur de la nuit, mais
comme aucun bruit ne troublait son silence solennel, il entra dans le
bourg avec sa compagne.

-- Madame, lui dit-il, le jour va bientt venir; si vous m'en croyez, nous
nous arrterons ici; les chevaux sont las, et vous avez besoin de repos.

-- Remy, dit la dame, vous voulez inutilement me cacher ce que vous
prouvez. Remy, vous tes inquiet.

-- Oui, de votre sant, madame; croyez-moi, une femme ne saurait supporter
de pareilles fatigues, et c'est  peine si moi-mme....

-- Faites comme il vous plaira, Remy, rpondit la dame.

-- Eh bien! alors, entrez dans cette ruelle  l'extrmit de laquelle
j'aperois une lanterne qui se meurt; c'est le signe auquel on reconnat
les htelleries: htez-vous, je vous prie.

-- Vous avez donc entendu quelque chose?

-- Oui, comme le pas d'un cheval. Il est vrai que je crois m'tre tromp;
mais, en tout cas, je reste un instant en arrire pour m'assurer de la
ralit ou de la fausset de mes doutes.

La dame, sans rpliquer, sans essayer de dtourner Remy de son intention,
toucha les flancs de son cheval, qui pntra dans la ruelle longue et
tortueuse.

[Illustration: Il retint par le bras la jeune femme. -- PAGE 37.]

Remy la laissa passer devant, mit pied  terre et lcha la bride  son
cheval, qui suivit naturellement celui de sa compagne.

Quant  lui, courb derrire une borne gigantesque, il attendit.

La dame heurta au seuil de l'htellerie derrire la porte de laquelle,
suivant la coutume hospitalire des Flandres, veillait ou plutt dormait
une servante aux larges paules et aux bras robustes.

La fille avait dj entendu le pas du cheval claquer sur le pav de la
ruelle, et, rveille sans humeur, elle vint ouvrir la porte et recevoir
dans ses bras le voyageur ou plutt la voyageuse.

Puis elle ouvrit aux deux chevaux la large porte cintre dans laquelle ils
se prcipitrent, en reconnaissant une curie.

-- J'attends mon compagnon, dit la dame, laissez-moi m'asseoir prs du feu
en l'attendant: je ne me coucherai point qu'il ne soit arriv.

La servante jeta de la paille aux chevaux, referma la porte de l'curie,
rentra dans la cuisine, approcha un escabeau du feu, moucha avec ses
doigts la massive chandelle, et se rendormit.

Pendant ce temps, Remy, qui s'tait plac en embuscade, guettait le
passage du voyageur dont il avait entendu galoper le cheval.

Il le vit entrer dans le bourg, marcher au pas en prtant l'oreille
attentivement; puis, arriv  la ruelle, le cavalier vit la lanterne, et
parut hsiter s'il passerait outre ou s'il se dirigerait de ce ct.

Il s'arrta tout  fait  deux pas de Remy, qui sentit sur son paule le
souffle de son cheval.

Remy porta la main  son couteau.

-- C'est bien lui, murmura-t-il, lui de ce ct, lui qui nous suit encore.
Que nous veut-il?

Le voyageur croisa les deux bras sur sa poitrine, tandis que son cheval
soufflait avec effort en allongeant le cou.

Il ne prononait pas une seule parole; mais, au feu de ses regards,
dirigs tantt en avant, tantt en arrire, tantt dans la ruelle, il
n'tait point difficile de deviner qu'il se demandait s'il fallait
retourner en arrire, pousser en avant, ou se diriger vers l'htellerie.

-- Ils ont continu, murmura-t-il  demi-voix, continuons.

Et, rendant les rnes  son cheval, il continua son chemin.

-- Demain, se dit Remy, nous changerons de route.

Et il rejoignit sa compagne, qui l'attendait impatiemment.

-- Eh bien! dit-elle tout bas, nous suit-on?

-- Personne: je me trompais. Il n'y a que nous sur la route, et vous
pouvez dormir en toute scurit.

-- Oh! je n'ai pas sommeil, Remy, vous le savez bien.

-- Au moins vous souperez, madame, car hier dj vous ne prtes rien.

-- Volontiers, Remy.

On rveilla la pauvre servante, qui se leva, cette seconde fois, avec le
mme air de bonne humeur que la premire, et qui apprenant ce dont il
tait question, tira du buffet un quartier de porc sal, un levraut froid
et des confitures; puis elle apporta un pot de bire de Louvain cumante
et perle.

Remy se mit  table prs de sa matresse.

Alors celle-ci emplit  moiti un verre  anse de cette bire dont elle se
mouilla les lvres, rompit un morceau de pain dont elle mangea quelques
miettes, puis se renversa sur sa chaise en repoussant le verre et le pain.

-- Comment! vous ne mangez plus, mon gentilhomme? demanda la servante.

-- Non, j'ai fini, merci.

La servante, alors, se mit  regarder Remy qui ramassait le pain rompu par
sa matresse, le mangeait lentement et buvait un verre de bire.

-- Et la viande, dit-elle, vous ne mangez pas de viande, monsieur?

-- Non, mon enfant, merci.

-- Vous ne la trouvez donc pas bonne?

-- Je suis sr qu'elle est excellente, mais je n'ai pas faim.

La servante joignit les mains pour exprimer l'tonnement o la plongeait
cette trange sobrit: ce n'tait pas ainsi qu'avaient l'habitude d'en
user ses compatriotes voyageurs.

Remy, comprenant qu'il y avait un peu de dpit dans le geste invocateur de
la servante, jeta une pice d'argent sur la table.

-- Oh! dit la servante, pour ce qu'il faut vous rendre, mon Dieu! vous
pouvez bien garder votre pice: six deniers de dpense  deux!

-- Gardez la pice tout entire, ma bonne, dit la voyageuse, mon frre et
moi, nous sommes sobres, c'est vrai, mais nous ne voulons pas diminuer
votre gain.

La servante devint rouge de joie, et cependant en mme temps des larmes de
compassion mouillaient ses yeux, tant ces paroles avaient t prononces
douloureusement.

-- Dites-moi, mon enfant, demanda Remy, existe-t-il une route de traverse
d'ici  Malines?

-- Oui, monsieur, mais bien mauvaise; tandis qu'au contraire, monsieur ne
sait peut-tre pas cela, mais il existe une grande route excellente.

-- Si fait, mon enfant, je sais cela. Mais je dois voyager par l'autre.

-- Dame! je vous prvenais, monsieur, parce que, comme votre compagnon est
une femme, la route sera doublement mauvaise, pour elle surtout.

-- En quoi, ma bonne?

-- En ce que, cette nuit, grand nombre de gens de la campagne traversent
le pays pour aller sous Bruxelles.

-- Sous Bruxelles?

-- Oui, ils migrent momentanment.

-- Pourquoi donc migrent-ils?

-- Je ne sais; c'est l'ordre.

-- L'ordre de qui? du prince d'Orange?

-- Non, de monseigneur.

-- Qui est ce monseigneur!

-- Ah! dame! vous m'en demandez trop, monsieur, je ne sais pas; mais
enfin, tant il y a que, depuis hier au soir, on migre.

-- Et quels sont les migrants?

-- Les habitants de la campagne, des villages, des bourgs, qui n'ont ni
digues ni remparts.

-- C'est trange, fit Remy.

-- Mais nous-mmes, dit la fille, au point du jour nous partirons, ainsi
que tous les gens du bourg. Hier,  onze heures, tous les bestiaux ont t
dirigs sur Bruxelles par les canaux et les routes de traverse; voil
pourquoi, sur le chemin dont je vous parle, il doit y avoir  cette heure
encombrement de chevaux, de chariots et de gens.

-- Pourquoi pas sur la grande route? la grande route, ce me semble, vous
procurerait une retraite plus facile.

-- Je ne sais; c'est l'ordre.

Remy et sa compagne se regardrent.

-- Mais nous pouvons continuer, n'est-ce pas, nous qui allons  Malines?

-- Je le crois,  moins que vous ne prfriez faire comme tout le monde,
c'est--dire vous acheminer sur Bruxelles.

Remy regarda sa compagne.

-- Non, non, nous repartirons sur-le-champ pour Malines, s'cria la dame
en se levant; ouvrez l'curie, s'il vous plat, ma bonne.

Remy se leva comme sa compagne en murmurant  demi voix:

-- Danger pour danger, je prfre celui que je connais: d'ailleurs le
jeune homme a de l'avance sur nous... et si par hasard il nous attendait,
eh bien! nous verrions!

Et comme les chevaux n'avaient pas mme t dessells, il tint l'trier 
sa compagne, se mit lui-mme en selle, et le jour levant les trouva sur
les bords de la Dyle.




LXVIII

EXPLICATION


Le danger que bravait Remy tait un danger rel, car le voyageur de la
nuit, aprs avoir dpass le bourg et couru un quart de lieue en avant, ne
voyant plus personne sur la route, s'aperut bien que ceux qu'il suivait
s'taient arrts dans le village.

Il ne voulut point revenir sur ses pas, sans doute pour mettre  sa
poursuite le moins d'affectation possible: mais il se coucha dans un champ
de trfle, ayant eu le soin de faire descendre son cheval dans un de ces
fosss profonds qui en Flandre servent de clture aux hritages.

Il rsultait de cette manoeuvre que le jeune homme se trouvait  porte de
tout voir sans tre vu.

Ce jeune homme, on l'a dj reconnu, comme Remy l'avait reconnu lui-mme
et comme la dame l'avait souponn, ce jeune homme c'tait Henri du
Bouchage, qu'une trange fatalit jetait une fois encore en prsence de la
femme qu'il avait jur de fuir.

Aprs son entretien avec Remy sur le seuil de la maison mystrieuse,
c'est--dire aprs la perte de toutes ses esprances, Henri tait revenu 
l'htel de Joyeuse, bien dcid, comme il l'avait dit,  quitter une vie
qui se prsentait pour lui si misrable  son aurore: et, en gentilhomme
de coeur, en bon fils, car il avait le nom de son pre  garder pur, il
s'tait rsolu au glorieux suicide du champ de bataille.

Or, on se battait en Flandre; le duc de Joyeuse, son frre, commandait une
arme et pouvait lui choisir une occasion de bien quitter la vie. Henri
n'hsita point; il sortit de son htel  la fin du jour suivant, c'est--
dire vingt heures aprs le dpart de Remy et de sa compagne.

Des lettres arrives de Flandre annonaient un coup de main dcisif sur
Anvers. Henri se flatta d'arriver  temps. Il se complaisait dans cette
ide que du moins il mourrait l'pe  la main, dans les bras de son
frre, sous un drapeau franais; que sa mort ferait grand bruit, et que ce
bruit percerait les tnbres dans lesquelles vivait la dame de la maison
mystrieuse.

Nobles folies! glorieux et sombres rves! Henri se reput quatre jours
entiers de sa douleur et surtout de cet espoir qu'elle allait bientt
finir.

Au moment o, tout entier  ces rves de mort, il apercevait la flche
aigu du clocher de Valenciennes, et o huit heures sonnaient  la ville,
il s'aperut qu'on allait fermer les portes; il piqua son cheval des deux
et faillit, en passant sur le pont-levis, renverser un homme qui
rattachait les sangles du sien.

Henri n'tait pas un de ces nobles insolents qui foulent aux pieds tout ce
qui n'est point un cusson. Il fit en passant des excuses  cet homme, qui
se retourna au son de sa voix, puis se dtourna aussitt.

Henri, emport par l'action de son cheval, qu'il essayait d'arrter en
vain, Henri tressaillit comme s'il et vu ce qu'il ne s'attendait pas 
voir.

-- Oh! je suis fou, pensa-t-il; Remy  Valenciennes; Remy, que j'ai
laiss, il y a quatre jours, rue de Bussy; Remy sans sa matresse, car il
avait pour compagnon un jeune homme, ce me semble? En vrit, la douleur
me trouble le cerveau, m'altre la vue  ce point que tout ce qui
m'entoure revt la forme de mes immuables ides.

Et, continuant son chemin, il tait entr dans la ville sans que le
soupon qui avait effleur son esprit, y et pris racine un seul instant.

A la premire htellerie qu'il trouva sur son chemin, il s'arrta, jeta la
bride aux mains d'un valet d'curie, et s'assit devant la porte, sur un
banc, pendant qu'on prparait sa chambre et son souper.

Mais tandis que, pensif, il tait assis sur ce banc, il vit s'avancer les
deux voyageurs qui marchaient cte  cte, et il remarqua que celui qu'il
avait pris pour Remy tournait frquemment la tte.

L'autre avait le visage cach sous l'ombre d'un chapeau  larges bords.

Remy, en passant devant l'htellerie, vit Henri sur le banc, et dtourna
encore la tte; mais cette prcaution mme contribua  le faire
reconnatre.

-- Oh! cette fois, murmura Henri, je ne me trompe point, mon sang est
froid, mon oeil clair, mes ides fraches; revenu d'une premire
hallucination, je me possde compltement. Or, le mme phnomne se
produit, et je crois encore reconnatre, dans l'un de ces voyageurs, Remy,
c'est--dire le serviteur de la maison du faubourg.

Non! continua-t-il, je ne puis rester dans une pareille incertitude, et
sans retard il faut que j'claircisse mes doutes.

Henri, cette rsolution prise, se leva et marcha dans la grande rue sur
les traces des deux voyageurs; mais, soit que ceux-ci fussent dj entrs
dans quelque maison, soit qu'ils eussent pris une autre route, Henri ne
les aperut plus.

Il courut jusqu'aux portes; elles taient fermes.

Donc les voyageurs n'avaient pas pu sortir.

Henri entra dans toutes les htelleries, questionna, chercha et finit par
apprendre qu'on avait vu deux cavaliers se dirigeant vers une auberge de
mince apparence, situe rue du Beffroi.

L'hte tait occup  fermer lorsque du Bouchage entra.

Tandis que cet homme, affriand par la bonne mine du jeune voyageur, lui
offrait sa maison et ses services, Henri plongeait ses regards dans
l'intrieur de la chambre d'entre, et de l'endroit o il se trouvait,
pouvait apercevoir encore, sur le haut de l'escalier, Remy lui-mme,
lequel montait, clair par la lampe d'une servante.

Il ne put voir son compagnon, qui, sans doute, tant pass le premier,
avait dj disparu.

Au haut de l'escalier, Remy s'arrta. En le reconnaissant positivement,
cette fois, le comte avait pouss une exclamation, et, au son de la voix
du comte, Remy s'tait retourn.

Aussi,  son visage si remarquable par la cicatrice qui le labourait, 
son regard plein d'inquitude, Henri ne conserva-t-il aucun doute, et,
trop mu pour prendre un parti  l'instant mme, s'loigna-t-il en se
demandant, avec un horrible serrement de coeur, pourquoi Remy avait quitt
sa matresse, et pourquoi il se trouvait seul sur la mme route que lui.

Nous disons seul, parce que Henri n'avait d'abord prt aucune attention
au second cavalier.

Sa pense roulait d'abme en abme.

Le lendemain,  l'heure de l'ouverture des portes, lorsqu'il crut pouvoir
se trouver face  face avec les deux voyageurs, il fut bien surpris
d'apprendre que, dans la nuit, ces deux inconnus avaient obtenu du
gouverneur la permission de sortir, et que, contre toutes les habitudes,
on avait ouvert les portes pour eux.

De cette faon, et comme ils taient partis vers une heure du matin, ils
avaient six heures d'avance sur Henri.

Il fallait rattraper ces six heures. Henri mit son cheval au galop et
rejoignit  Mons les voyageurs qu'il dpassa.

Il vit encore Remy, mais, cette fois, il et fallu que Remy ft sorcier
pour le reconnatre. Henri s'tait affubl d'une casaque de soldat et
avait achet un autre cheval.

Toutefois, l'oeil dfiant du bon serviteur djoua presque cette
combinaison, et,  tout hasard, le compagnon de Remy, prvenu par un seul
mot, eut le temps de dtourner son visage que Henri, cette fois encore, ne
put apercevoir.

Mais le jeune homme ne perdit point courage; il questionna dans la
premire htellerie qui donna asile aux voyageurs, et comme il
accompagnait ses questions d'un irrsistible auxiliaire, il finit par
apprendre que le compagnon de Remy tait un jeune homme fort beau, mais
fort triste, sobre, rsign, et ne parlant jamais de fatigue.

Henri tressaillit, un clair illumina sa pense.

-- Ne serait-ce point une femme? demanda-t-il.

-- C'est possible, rpondit l'hte; aujourd'hui beaucoup de femmes passent
ainsi dguises pour aller rejoindre leurs amants  l'arme de Flandre, et
comme notre tat  nous autres aubergistes est de ne rien voir, nous ne
voyons rien.

Cette explication brisa le coeur de Henri. N'tait-il pas probable, en
effet, que Remy accompagnt sa matresse dguise en cavalier?

Alors, et si cela tait ainsi, Henri ne comprenait rien que de fcheux
dans cette aventure.

Sans doute, comme le disait l'hte, la dame inconnue allait rejoindre son
amant en Flandre.

Remy mentait donc lorsqu'il parlait de ces regrets ternels; cette fable
d'un amour pass qui avait  tout jamais habill sa matresse de deuil,
c'tait donc lui qui l'avait invente pour loigner un surveillant
importun.

-- Eh bien! alors, se disait Henri, plus bris de cette esprance qu'il ne
l'avait jamais t de son dsespoir, eh bien! tant mieux, un moment
viendra o j'aurai le pouvoir d'aborder cette femme et de lui reprocher
tous ces subterfuges qui abaisseront cette femme, que j'avais place si
haut dans mon esprit et dans mon coeur, au niveau des vulgarits
ordinaires; alors, alors, moi qui m'tais fait l'ide d'une crature
presque divine, alors, en voyant de prs cette enveloppe si brillante
d'une me tout ordinaire, peut-tre me prcipiterai-je moi-mme du fate
de mes illusions, du haut de mon amour.

Et le jeune homme s'arrachait les cheveux et se dchirait la poitrine, 
cette ide qu'il perdrait peut-tre un jour cet amour et ces illusions qui
le tuaient, tant il est vrai que mieux vaut un coeur mort qu'un coeur
vide.

Il en tait l, les ayant dpasss comme nous avons dit et rvant  la
cause qui avait pu pousser en Flandre, en mme temps que lui, ces deux
personnages indispensables  son existence, lorsqu'il les vit entrer 
Bruxelles.

Nous savons comment il continua de les suivre.

A Bruxelles, Henri avait pris de srieuses informations sur la campagne
projete par M. le duc d'Anjou.

Les Flamands taient trop hostiles au duc d'Anjou pour bien accueillir un
Franais de distinction; ils taient trop fiers du succs que la cause
nationale venait d'obtenir, car c'tait dj un succs que de voir Anvers
fermer ses portes au prince que les Flandres avaient appel pour rgner
sur elles; ils taient trop fiers, disons-nous, de ce succs pour se
priver d'humilier un peu ce gentilhomme qui venait de France, et qui les
questionnait avec le plus pur accent parisien, accent qui,  toute poque,
a paru si ridicule au peuple belge.

Henri conut ds lors des craintes srieuses sur cette expdition, dont
son frre menait une si grande part; il rsolut en consquence de
prcipiter sa marche sur Anvers.

C'tait pour lui une surprise indicible que de voir Remy et sa compagne,
quelque intrt qu'ils parussent avoir  n'tre pas reconnus, suivre
obstinment la mme route qu'il suivait.

C'tait une preuve que tous deux tendaient  un mme but.

Au sortir du bourg, Henri, cach dans les trfles o nous l'avons laiss,
tait certain, cette fois au moins, de voir en face le visage de ce jeune
homme qui accompagnait Remy.

L il reconnatrait toutes ses incertitudes et y mettrait fin.

Et c'est alors, comme nous le disons, qu'il dchirait sa poitrine, tant il
avait peur de perdre cette chimre qui le dvorait, mais qui le faisait
vivre de mille vies, en attendant qu'elle le tut.

Lorsque les deux voyageurs passrent devant le jeune homme, qu'ils taient
loin de souponner tre cach l, la dame tait occupe  lisser ses
cheveux, qu'elle n'avait point os renouer  l'htellerie.

Henri la vit, la reconnut, et faillit rouler vanoui dans le foss o son
cheval paissait tranquillement.

Les voyageurs passrent.

Oh! alors, la colre s'empara de Henri, si bon, si patient, tant qu'il
avait cru voir chez les habitants de la maison mystrieuse cette loyaut
qu'il pratiquait lui-mme.

Mais aprs les protestations de Remy, mais aprs les hypocrites
consolations de la dame, ce voyage ou plutt cette disparition constituait
une espce de trahison envers l'homme qui avait si opinitrement, mais en
mme temps si respectueusement assig cette porte.

Lorsque le coup qui venait de frapper Henri fut un peu amorti, le jeune
homme secoua ses beaux cheveux blonds, essuya son front couvert de sueur,
et remonta  cheval, bien dcid  ne plus prendre aucune des prcautions
qu'un reste de respect lui avait conseill de prendre, et il se mit 
suivre les voyageurs, ostensiblement et  visage dcouvert.

Plus de manteau, plus de capuchon, plus d'hsitation dans sa marche, la
route tait  lui comme aux autres; il s'en empara tranquillement, rglant
le pas de son cheval sur le pas des deux chevaux qui le prcdaient.

Il tait dcid  ne parler ni  Remy, ni  sa compagne, mais  se faire
seulement reconnatre d'eux.

-- Oh! oui, oui, se disait-il, s'il leur reste  tous deux une parcelle de
coeur, ma prsence, bien qu'amene par le hasard, n'en sera pas moins un
sanglant reproche pour les gens sans foi qui me dchirent le coeur 
plaisir.

Il n'avait pas fait cinq cents pas  la suite des deux voyageurs, que Remy
l'aperut.

Le voyant ainsi dlibr, ainsi reconnaissable, s'avancer le front haut et
dcouvert, Remy se troubla.

La dame s'en aperut et se retourna.

-- Ah! dit-elle, n'est-ce pas ce jeune homme, Remy?

Remy essaya encore de lui faire prendre le change et de la rassurer.

-- Je ne pense point, madame, dit-il; autant que je puis en juger par
l'habit, c'est un jeune soldat wallon qui se rend sans doute  Amsterdam,
et passe par le thtre de la guerre pour y chercher aventure.

-- N'importe, je suis inquite, Remy.

-Rassurez-vous, madame, si ce jeune homme et t le comte du Bouchage, il
nous et dj abords; vous savez s'il tait persvrant.

-- Je sais aussi qu'il tait respectueux, Remy, car, sans ce respect mme,
je me fusse contente de vous dire: loignez-le, Remy, et je ne m'en fusse
point inquite davantage.

-- Eh bien, madame, s'il tait si respectueux, ce respect, il l'aura
conserv, et vous n'aurez pas plus  craindre de lui, en supposant que ce
soit lui, sur la route de Bruxelles  Anvers qu' Paris, dans la rue de
Bussy.

-- N'importe, continua la dame en regardant encore derrire elle, nous
voici  Malines, changeons de chevaux, s'il le faut, pour marcher plus
vite, mais htons-nous d'arriver  Anvers, htons-nous.

-- Alors, au contraire, je vous dirai, madame, n'entrons point  Malines;
nos chevaux sont de bonne race, poussons jusqu' ce bourg qu'on aperoit
l-bas  gauche et qui se nomme, je crois, Villebrock; de cette faon nous
viterons la ville, l'auberge, les questions, les curieux, et nous serons
moins embarrasss pour changer de chevaux ou d'habits si par hasard la
ncessit exige que nous en changions.

-- Allons, Remy, droit au bourg alors.

Ils prirent  gauche, s'engageant dans un sentier  peine fray, mais qui,
cependant, se rendait visiblement  Villebrock.

Henri quitta la route au mme endroit qu'eux, prit le mme sentier qu'eux,
et les suivit, gardant toujours sa distance.

L'inquitude de Remy se manifestait dans ses regards obliques, dans son
maintien agit, dans ce mouvement surtout qui lui tait devenu habituel,
de regarder en arrire avec une sorte de menace, et d'peronner tout 
coup son cheval.

Ces diffrents symptmes, comme on le comprend bien, n'chappaient point 
sa compagne.

Ils arrivrent  Villebrock.

Des deux cents maisons dont se composait ce bourg, pas une n'tait
habite; quelques chiens oublis, quelques chats perdus couraient effars
dans cette solitude, les uns appelant leurs matres avec de longs
hurlements, les autres fuyant lgrement, et s'arrtant, lorsqu'ils se
croyaient en sret, pour montrer leur museau mobile, sous la traverse
d'une porte ou par le soupirail d'une cave.

Remy heurta en vingt endroits, ne vit rien, et ne fut entendu de personne.

De son ct, Henri, qui semblait une ombre attache aux pas des voyageurs,
de son ct Henri s'tait arrt  la premire maison du bourg, avait
heurt  la porte de cette maison, mais tout aussi inutilement que ceux
qui le prcdaient, et alors ayant devin que la guerre tait cause de
cette dsertion, il attendait pour se remettre en route que les voyageurs
eussent pris un parti.

C'est ce qu'ils firent aprs que leurs chevaux eurent djeun avec le
grain que Remy trouva dans le coffre d'une htellerie abandonne.

-- Madame, dit alors Remy, nous ne sommes plus dans un pays calme, ni dans
une situation ordinaire; il ne convient pas que nous nous exposions comme
des enfants. Nous allons certainement tomber dans une bande de Franais ou
de Flamands, sans compter les partisans espagnols, car, dans la situation
trange o sont les Flandres, les routiers de toutes les espces, les
aventuriers de tous les pays doivent y pulluler; si vous tiez un homme je
vous tiendrais un autre langage: mais vous tes femme, vous tes jeune,
vous tes belle, vous courrez donc un double danger pour votre vie et pour
votre honneur.

-- Oh! ma vie, ma vie, ce n'est rien, dit la dame.

-- C'est tout, au contraire, madame, rpondit Remy, lorsque la vie a un
but.

-- Eh bien, que proposez-vous alors? Pensez et agissez pour moi, Remy;
vous savez que ma pense,  moi, n'est pas sur cette terre.

-- Alors, madame, rpondit le serviteur, demeurons ici, si vous m'en
croyez, j'y vois beaucoup de maisons qui peuvent offrir un abri sr; j'ai
des armes, nous nous dfendrons ou nous nous cacherons, selon que
j'estimerai que nous serons assez forts ou trop faibles.

-- Non, Remy, non, je dois aller en avant, rien ne m'arrtera, rpondit la
dame en secouant la tte; je ne concevrais de craintes que pour vous, si
j'avais des craintes.

-- Alors, fit Remy, marchons.

Et il poussa son cheval sans ajouter une parole.

La dame inconnue le suivit, et Henri du Bouchage, qui s'tait arrt en
mme temps qu'eux, se remit en marche avec eux.




LXIX

L'EAU


 fur et  mesure que les voyageurs avanaient, le pays prenait un aspect
trange.

Il semblait que les campagnes fussent dsertes comme les bourgs et les
villages.

En effet, nulle part les vaches paissant dans les prairies, nulle part la
chvre se suspendant aux flancs de la montagne, ou se dressant le long des
haies pour atteindre les bourgeons verts des ronces et des vignes vierges,
nulle part le troupeau et son berger, nulle part la charrue et son
travailleur, plus de marchand forain passant d'un pays  un autre, sa
balle sur le dos, plus de charretier chantant le chant rauque de l'homme
du Nord, et qui se balance en marchant prs de sa lourde charrette un
fouet bruyant  la main.

Aussi loin que s'tendait la vue dans ces plaines magnifiques, sur les
petits coteaux, dans les grandes herbes,  la lisire des bois, pas une
figure humaine, pas une voix.

On et dit la nature la veille du jour o l'homme et les animaux furent
crs.

Le soir venait. Henri, saisi de surprise et rapproch par le sentiment des
voyageurs qui le prcdaient, Henri demandait  l'air, aux arbres, aux
horizons lointains, aux nuages mmes, l'explication de ce phnomne
sinistre.

Les seuls personnages qui animassent cette morne solitude, c'taient, se
dtachant sur la teinte pourpre du soleil couchant, Remy et sa compagne,
penchs pour couter si quelque bruit ne viendrait pas jusqu' eux; puis,
en arrire,  cent pas d'eux, la figure de Henri, conservant sans cesse la
mme distance et la mme attitude.

La nuit descendit sombre et froide, le vent du nord-ouest siffla dans
l'air, et emplit ces solitudes de son bruit plus menaant que le silence.

Remy arrta sa compagne, en posant la main sur les rnes de son cheval:

-- Madame, lui dit-il, vous savez si je suis inaccessible  la crainte,
vous savez si je ferais un pas en arrire pour sauver ma vie; eh bien! ce
soir, quelque chose d'trange se passe en moi, une torpeur inconnue
enchane mes facults, me paralyse, et me dfend d'aller plus loin.
Madame, appelez cela terreur, timidit, panique mme; madame, je vous le
confesse: pour la premire fois de ma vie... j'ai peur.

La dame se retourna; peut-tre tous ces prsages menaants lui avaient-ils
chapp, peut-tre n'avait-elle rien vu.

-- Il est toujours l? demanda-t-elle.

-- Oh! ce n'est plus de lui qu'il est question, rpondit Remy; ne songez
plus  lui, je vous prie; il est seul et je vaux un homme seul. Non, le
danger que je crains ou plutt que je sens, que je devine, avec un
sentiment d'instinct bien plutt qu' l'aide de ma raison; ce danger, qui
s'approche, qui nous menace, qui nous enveloppe peut-tre, ce danger est
autre; il est inconnu, et voil pourquoi je l'appelle un danger.

La dame secoua la tte.

-- Tenez, madame, dit Remy, voyez-vous l-bas des saules qui courbent
leurs cimes noires?

-- Oui.

-- A ct de ces arbres j'aperois une petite maison; par grce, allons-y;
si elle est habite, raison de plus pour que nous y demandions
l'hospitalit; si elle ne l'est pas, emparons-nous-en; madame, ne faites
pas d'objection, je vous en supplie.

L'motion de Remy, sa voix tremblante, l'incisive persuasion de ses
discours dcidrent sa compagne  cder.

Elle tourna la bride de son cheval dans la direction indique par Remy.

Quelques minutes aprs, les voyageurs heurtaient  la porte de cette
maison, btie en effet sous un massif de saules.

Un ruisseau, affluent de la Nethe, petite rivire qui coulait  un quart
de lieue de l; un ruisseau enferm entre deux bras de roseaux et deux
rives de gazon, baignait le pied des saules de son eau murmurante;
derrire la maison, btie en briques et couverte de tuiles, s'arrondissait
un petit jardin, enclos d'une haie vive.

Tout cela tait vide, solitaire, dsol.

Personne ne rpondit aux coups redoubls que frapprent les voyageurs.

Remy n'hsita point: il tira son couteau, coupa une branche de saule,
l'introduisit entre la porte et la serrure, et pesa sur le pne.

La porte s'ouvrit.

Remy entra vivement. Il mettait  toutes ses actions depuis une heure
l'activit d'un homme travaill par la fivre. La serrure, produit
grossier de l'industrie d'un forgeron voisin, avait cd presque sans
rsistance.

Remy poussa prcipitamment sa compagne dans la maison, poussa la porte
derrire lui, tira un verrou massif, et ainsi retranch, respira comme
s'il venait de gagner la vie.

Non content d'avoir abrit ainsi sa matresse, il l'installa dans l'unique
chambre du premier tage, o, en ttonnant, il rencontra un lit, une
chaise et une table.

Puis, un peu tranquillis sur son compte, il redescendit au rez-de-
chausse, et, par un contrevent entr'ouvert, il se mit  guetter par une
fentre grille les mouvements du comte, qui, en les voyant entrer dans la
maison, s'en tait rapproch  l'instant mme.

Les rflexions de Henri taient sombres et en harmonie avec celles de
Remy.

-- Bien certainement, se disait-il, quelque danger inconnu  nous, mais
connu des habitants, plane sur le pays: la guerre ravage la contre; les
Franais ont emport Anvers ou vont l'emporter: saisis de terreur, les
paysans ont t chercher un refuge dans les villes.

Cette explication tait spcieuse, et cependant elle ne satisfaisait pas
le jeune homme.

D'ailleurs elle le ramenait  un autre ordre de penses.

-- Que vont faire de ce ct Remy et sa matresse? se demandait-il. Quelle
imprieuse ncessit les pousse vers ce danger terrible? Oh! je le saurai,
car le moment est enfin venu de parler  cette femme et d'en finir 
jamais avec tous mes doutes. Nulle part encore l'occasion ne s'est
prsente aussi belle.

Et il s'avana vers la maison.

Mais tout  coup il s'arrta.

-- Non, non, dit-il avec une de ces hsitations subites si communes dans
les coeurs amoureux, non, je serai martyr jusqu'au bout. D'ailleurs n'est-
elle pas matresse de ses actions et sait-elle quelle fable a t forge
sur elle par ce misrable Remy? Oh! c'est  lui, c'est  lui seul que j'en
veux,  lui qui m'assurait qu'elle n'aimait personne! Mais, soyons juste
encore, cet homme devait-il pour moi, qu'il ne connat pas, trahir les
secrets de sa matresse? Non! non! mon malheur est certain, et ce qu'il y
a de pire dans mon malheur, c'est qu'il vient de moi seul et que je ne
puis en rejeter le poids sur personne. Ce qui lui manque, c'est la
rvlation entire de la vrit; c'est de voir cette femme arriver au
camp, suspendre ses bras au cou de quelque gentilhomme, et lui dire: Vois
ce que j'ai souffert, et comprends combien je t'aime!

Eh bien! je la suivrai jusque-l; je verrai ce que je tremble de voir, et
j'en mourrai: ce sera de la peine pargne au mousquet et au canon.

Hlas! vous le savez, mon Dieu! ajoutait Henri avec un de ces lans comme
il en trouvait parfois au fond de son me, pleine de religion et d'amour,
je ne cherchais pas cette suprme angoisse; je m'en allais souriant  une
mort rflchie, calme, glorieuse; je voulais tomber sur le champ de
bataille avec un nom sur les lvres, le vtre, mon Dieu! avec un nom dans
le coeur, le sien! Vous ne l'avez pas voulu, vous me destinez  une mort
dsespre, pleine de fiel et de tortures: soyez bni, j'accepte.

Puis, se rappelant ces jours d'attente et ces nuits d'angoisse qu'il avait
passs en face de cette inexorable maison, il trouvait qu' tout prendre,
 part ce doute qui lui rongeait le coeur, sa position tait moins cruelle
qu' Paris, car il la voyait parfois, il entendait le son de sa parole,
qu'il n'avait jamais entendu, et marchant  sa suite, quelques-uns de ces
armes vivaces qui manent de la femme que l'on aime venaient, mls  la
brise, lui caresser le visage.

Aussi, continuait-il, les yeux fixs sur cette chaumire o elle tait
renferme:

-- Mais en attendant cette mort, et tandis qu'elle repose dans cette
maison, je prends ces arbres pour abri, et je me plains, moi qui puis
entendre sa voix si elle parle, moi qui puis apercevoir son ombre derrire
la fentre! Oh! non, non, je ne me plains pas; Seigneur! Seigneur! je suis
encore trop heureux.

Et Henri se coucha sous ces saules, dont les branches couvraient la
maison, coutant avec un sentiment de mlancolie impossible  dcrire le
murmure de l'eau qui coulait  ses cts.

Tout  coup il tressaillit; le bruit du canon retentissait du ct du nord
et passait emport par le vent.

-- Ah! se dit-il, j'arriverai trop tard, on attaque Anvers.

Le premier mouvement de Henri fut de se lever, de remonter  cheval et de
courir, guid par le bruit, l o l'on se battait; mais pour cela il
fallait quitter la dame inconnue et mourir dans le doute.

S'il ne l'avait point rencontre sur sa route, Henri et suivi son chemin,
sans un regard en arrire, sans un soupir pour le pass, sans un regret
pour l'avenir; mais, en la rencontrant, le doute tait entr dans son
esprit, et avec le doute l'irrsolution.

Il resta.

Pendant deux heures, il resta couch, prtant l'oreille aux dtonations
successives qui arrivaient jusqu' lui, se demandant quelles pouvaient
tre ces dtonations irrgulires et plus fortes qui de temps en temps
taient venues couper les autres.

Il tait loin de se douter que ces dtonations taient causes par les
vaisseaux de son frre qui sautaient.

-- Enfin, vers deux heures, tout se calma; vers deux heures et demie, tout
se tut.

Le bruit du canon n'tait point parvenu,  ce qu'il paraissait, dans
l'intrieur de la maison, ou, s'il y tait parvenu, les habitants
provisoires y taient demeurs insensibles.

-- A cette heure, se disait Henri, Anvers est pris et mon frre est
vainqueur; mais, aprs Anvers, viendra Gand; aprs Gand, Bruges, et
l'occasion ne me manquera pas pour mourir glorieusement.

Mais, avant de mourir, je veux savoir ce que va chercher cette femme au
camp des Franais.

Et comme,  la suite de toutes ces commotions qui avaient branl l'air,
la nature tait rentre dans son repos, Joyeuse, envelopp de son manteau,
rentra dans son immobilit.

Il tait tomb dans cette espce d'assoupissement  laquelle, vers la fin
de la nuit, la volont de l'homme ne peut rsister, lorsque son cheval,
qui paissait  quelques pas de lui, dressa l'oreille et hennit tristement.

Henri ouvrit les yeux.

L'animal, debout sur ses quatre pieds, la tte tourne dans une autre
direction que celle du corps, aspirait la brise, qui, ayant tourn 
l'approche du jour, venait du sud-est.

-- Qu'y a-t-il, mon bon cheval? dit le jeune homme en se levant et en
flattant le cou de l'animal avec sa main; tu as vu passer quelque loutre
qui t'effraie, ou tu regrettes l'abri d'une bonne table?

L'animal, comme s'il et entendu l'interpellation, et comme s'il et voulu
y rpondre, se porta d'un mouvement franc et vif dans la direction de
Lier, et, l'oeil fixe et les naseaux ouverts, il couta.

-- Ah! ah! murmura Henri, c'est plus srieux,  ce qu'il me parat:
quelque troupe de loups suivant les armes pour dvorer les cadavres.

Le cheval hennit, baissa la tte, puis, par un mouvement rapide comme
l'clair, il se mit  fuir du ct de l'ouest.

Mais, en fuyant, il passa  la porte de la main de son matre, qui le
saisit par la bride comme il passait, et l'arrta.

Henri, sans rassembler les rnes, l'empoigna par la crinire et sauta en
selle. Une fois l, comme il tait bon cavalier, il se fit matre de
l'animal et le contint.

Mais, au bout d'un instant, ce que le cheval avait entendu, Henri commena
de l'entendre lui-mme, et cette terreur qu'avait ressentie la brute
grossire, l'homme fut tonn de la ressentir  son tour.

Un long murmure, pareil  celui du vent, strident et grave  la fois,
s'levait des diffrents points d'un demi-cercle qui semblait s'tendre du
sud au nord; des bouffes d'une brise frache et comme charge de
particules d'eau claircissaient par intervalle ce murmure, qui alors
devenait semblable au fracas des mares montantes sur les grves
caillouteuses.

-- Qu'est-ce que cela? demanda Henri; serait-ce le vent? non, puisque
c'est le vent qui m'apporte ce bruit, et que les deux sons m'apparaissent
distincts.

Une arme en marche, peut-tre? mais non; -- il pencha son oreille vers la
terre, -- j'entendrais la cadence des pas, le froissement des armures,
l'clat des voix.

Est-ce le crpitement d'un incendie? non encore, car on n'aperoit aucune
lueur  l'horizon, et le ciel semble mme se rembrunir.

Le bruit redoubla et devint distinct: c'tait le roulement incessant,
ample, grondant, que produiraient des milliers de canons trans au loin
sur un pav sonore.

Henri crut un instant avoir trouv la raison de ce bruit en l'attribuant 
la cause que nous avons dite, mais aussitt:

-- Impossible, dit-il, il n'y a point de chausse pave de ce ct, il n'y
a pas mille canons dans l'arme.

Le bruit approchait toujours.

Henri mit son cheval au galop et gagna une minence.

-- Que vois-je! s'cria-t-il en atteignant le sommet.

Ce que voyait le jeune homme, son cheval l'avait vu avant lui, car il
n'avait pu le faire avancer dans cette direction, qu'en lui dchirant le
flanc avec ses perons, et lorsqu'il fut arriv au sommet de la colline il
se cabra  renverser son cavalier sous lui. Ce qu'ils voyaient, cheval et
cavalier, c'tait,  l'horizon, une bande blafarde, immense, infinie,
pareille  un niveau, s'avanant sur la plaine, formant un cercle immense
et marchant vers la mer.

Et cette bande s'largissait pas  pas aux yeux de Henri, comme une bande
d'toffe qu'on droule.

Le jeune homme regardait encore indcis cet trange phnomne, lorsqu'en
ramenant sa vue sur la place qu'il venait de quitter, il s'aperut que la
prairie s'imprgnait d'eau, que la petite rivire dbordait, et commenait
de noyer, sous sa nappe souleve sans cause visible, les roseaux qui, un
quart d'heure auparavant, se hrissaient sur ses deux rives.

L'eau gagnait tout doucement du ct de la maison.

-- Malheureux insens que je suis! s'cria Henri, je n'avais pas devin:
c'est l'eau! c'est l'eau! les Flamands ont rompu leurs digues.

Henri s'lana aussitt du ct de la maison, et heurta furieusement  la
porte.

-- Ouvrez, ouvrez! cria-t-il.

Nul ne rpondit.

-- Ouvrez, Remy, cria le jeune homme, furieux  force de terreur, ouvrez,
c'est moi Henri du Bouchage, ouvrez!

-- Oh! vous n'avez pas besoin de vous nommer, monsieur le comte, rpondit
Remy de l'intrieur de la maison, et il y a longtemps que je vous ai
reconnu; mais je vous prviens d'une chose, c'est que si vous enfoncez
cette porte vous me trouverez derrire elle, un pistolet  chaque main.

-- Mais, tu ne comprends donc pas, malheureux! cria Henri, avec un accent
dsespr: l'eau, l'eau, c'est l'eau!...

-- Pas de fable, pas de prtextes, pas de ruses dshonorantes, monsieur le
comte. Je vous dis que vous n'entrerez ici qu'en passant sur mon corps.

-- Alors, j'y passerai! s'cria Henri, mais j'entrerai. Au nom du ciel, au
nom de Dieu, au nom de ton salut et de celui de ta matresse, veux-tu
ouvrir?

-- Non!

Le jeune homme regarda autour de lui, et aperut une de ces pierres
homriques, comme en faisait rouler sur ses ennemis Ajax Tlamon; il
souleva cette pierre entre ses bras, l'leva sur sa tte, et s'avanant
vers la maison, il la lana dans la porte.

La porte vola en clats.

En mme temps une balle siffla aux oreilles de Henri, mais sans le
toucher.

Henri sauta sur Remy.

Remy tira son second pistolet, mais l'amorce seule prit feu.

-- Mais tu vois bien que je n'ai pas d'armes, insens! s'cria Henri; ne
te dfends donc plus contre un homme qui n'attaque pas, regarde seulement,
regarde.

Et il le trana prs de la fentre, qu'il enfona d'un coup de poing.

-- Eh bien! dit-il, vois-tu maintenant, vois-tu?

Et il lui montrait du doigt la nappe immense qui blanchissait  l'horizon,
et qui grondait en marchant, comme le front d'une arme gigantesque.

-- L'eau! murmura Remy.

-- Oui, l'eau! l'eau! s'cria Henri; elle envahit; vois  nos pieds: la
rivire dborde, elle monte; dans cinq minutes on ne pourra plus sortir
d'ici.

-- Madame! cria Remy, madame!

-- Pas de cris, pas d'effroi, Remy. Prpare les chevaux; et vite, vite!

-- Il l'aime, pensa Remy, il la sauvera.

Remy courut  l'curie. Henri s'lana vers l'escalier.

Au cri de Remy, la dame avait ouvert sa porte.

Le jeune homme l'enleva dans ses bras, comme il et fait d'un enfant.

Mais elle, croyant  la trahison ou  la violence, se dbattait de toute
sa force et se cramponnait aux cloisons.

-- Dis-lui donc, cria Henri, dis-lui donc que je la sauve.

Remy entendit l'appel du jeune homme, au moment o il revenait avec les
deux chevaux.

-- Oui! oui! cria-t-il, oui, madame, il vous sauve, ou plutt il vous
sauvera; venez! venez!




LXX

LA FUITE


Henri, sans perdre de temps  rassurer la dame, l'emporta hors de la
maison, et voulut la placer avec lui sur son cheval.

Mais elle, avec un mouvement d'invincible rpugnance, glissa hors de cet
anneau vivant, et fut reue par Remy, qui l'assit sur le cheval prpar
pour elle.

-- Oh! que faites-vous, madame, dit Henri, et comment comprenez-vous mon
coeur? Il ne s'agit pas pour moi, croyez-le bien, du plaisir de vous
serrer dans mes bras, de vous presser sur ma poitrine d'homme, quoique,
pour cette faveur, je fusse prt  sacrifier ma vie; il s'agit de fuir
plus rapide que l'oiseau. Eh! tenez; tenez, tenez, les voyez-vous, les
oiseaux qui fuient?

En effet, dans le crpuscule  peine naissant encore, on voyait des nues
de courlis et de pigeons traverser l'espace d'un vol rapide et effar, et,
dans la nuit, domaine ordinaire de la chauve-souris silencieuse, ces vols
bruyants, favoriss par la sombre rafale, avaient quelque chose de
sinistre  l'oreille, d'blouissant aux yeux.

La dame ne rpondit rien; mais, comme elle tait en selle, elle poussa son
cheval en avant sans dtourner la tte.

Mais son cheval et celui de Remy, forcs de marcher depuis deux jours,
taient fatigus.

A chaque instant Henri se retournait, et voyant qu'ils ne pouvaient le
suivre:

-- Voyez, madame, disait-il, comme mon cheval devance les vtres, et
pourtant je le retiens des deux mains; par grce, madame, tandis qu'il en
est temps encore, je ne vous demande plus de vous emporter dans mes bras,
mais prenez mon cheval et laissez-moi le vtre.

-- Merci, monsieur, rpondait la voyageuse, de sa voix toujours calme, et
sans que la moindre altration se traht dans son accent.

-- Mais, madame, s'criait Henri en jetant derrire lui des regards
dsesprs, l'eau nous gagne! entendez-vous! entendez-vous!

En effet, un craquement horrible se faisait entendre en ce moment mme;
c'tait la digue d'un village que venait d'envahir l'inondation: madriers,
supports, terrasses avaient cd, un double rang de pilotis s'tait bris
avec le fracas du tonnerre, et l'eau, grondant sur toutes ces ruines,
commenait d'envahir un bois de chnes dont on voyait frissonner les
cimes, et dont on entendait craquer les branches comme si tout un vol de
dmons passait sous sa feuille.

Les arbres dracins s'entrechoquant aux pieux, les bois des maisons
croules flottant  la surface de l'eau; les hennissements et les cris
lointains des hommes et des chevaux, entrans par l'inondation, formaient
un concert de sons si tranges et si lugubres, que le frisson qui agitait
Henri passa jusqu' l'impassible, l'indomptable coeur de l'inconnue.

Elle aiguillonna son cheval, et son cheval, comme s'il et senti lui-mme
l'imminence du danger, redoubla d'efforts pour s'y soustraire.

Mais l'eau gagnait, gagnait toujours, et, avant dix minutes, il tait
vident qu'elle aurait rejoint les voyageurs.

A chaque instant Henri s'arrtait pour attendre ses compagnons, et alors
il leur criait:

-- Plus vite, madame! par grce, plus vite! l'eau s'avance, l'eau accourt!
la voici!

Elle arrivait, en effet, cumeuse, tourbillonnante, irrite; elle emporta
comme une plume la maison dans laquelle Remy avait abrit sa matresse;
elle souleva comme une paille la barque attache aux rives du ruisseau, et
majestueuse, immense, roulant ses anneaux comme ceux d'un serpent, elle
arriva, pareille  un mur, derrire les chevaux de Remy et de l'inconnue.

Henri jeta un cri d'pouvante et revint sur l'eau, comme s'il et voulu la
combattre.

-- Mais vous voyez bien que vous tes perdue! hurla-t-il, dsespr.
Allons, madame, il est encore temps peut-tre, descendez, venez avec moi,
venez!

-- Non, monsieur, dit-elle.

-- Mais dans une minute il sera trop tard; regardez, regardez donc!

La dame dtourna la tte; l'eau tait  cinquante pas  peine.

-- Que mon sort s'accomplisse! dit-elle; vous, monsieur, fuyez! fuyez!

Le cheval de Remy, puis, butta des deux jambes de devant et ne put se
relever, malgr les efforts de son cavalier.

-- Sauvez-la! sauvez-la! ft-ce malgr elle, s'cria Remy.

Et en mme temps, comme il se dgageait des triers, l'eau s'croula comme
un gigantesque monument sur la tte du fidle serviteur.

Sa matresse,  cette vue, poussa un cri terrible et s'lana en bas de sa
monture, rsolue  mourir avec Remy.

Mais Henri, voyant son intention, s'tait lanc en mme temps qu'elle; il
la saisit en enveloppant sa taille avec son bras droit, et remontant sur
son cheval, il partit comme un trait.

-- Remy! Remy! cria la dame, les bras tendus de son ct, Remy!

Un cri lui rpondit. Remy tait revenu  la surface de l'eau, et, avec cet
espoir indomptable, bien qu'insens, qui accompagne le mourant jusqu'au
bout de son agonie, il nageait, soutenu par une poutre.

A ct, de lui passa son cheval, battant l'eau dsesprment avec ses
pieds de devant, tandis que le flot gagnait le cheval de sa matresse, et
que, devant le flot,  vingt pas tout au plus, Henri et sa compagne ne
couraient pas, mais volaient sur le troisime cheval, fou de terreur.

Remy ne regrettait plus la vie, puisqu'il esprait, en mourant, que celle
qu'il aimait uniquement serait sauve.

-- Adieu, madame, adieu! cria-t-il, je pars le premier, et je vais dire 
celui qui nous attend que vous vivez pour....

Remy n'acheva point; une montagne d'eau passa sur sa tte et alla
s'crouler jusque sous les pieds du cheval de Henri.

-- Remy, Remy! cria la dame, Remy, je veux mourir avec toi! Monsieur, je
veux l'attendre; monsieur, je veux mettre pied  terre; au nom du Dieu
vivant, je le veux!

Elle pronona ces paroles avec tant d'nergie et de sauvage autorit, que
le jeune homme desserra ses bras et la laissa glisser  terre, en disant:

-- Bien, madame, nous mourrons ici tous trois; merci  vous qui me faites
cette joie que je n'eusse jamais espre.

Et comme il disait ces mots en retenant son cheval, l'eau bondissante
l'atteignit, comme elle avait atteint Remy; mais, par un dernier effort
d'amour, il retint par le bras la jeune femme qui avait mis pied  terre.

Le flot les envahit, la lame furieuse les roula durant quelques secondes
ple-mle avec d'autres dbris.

C'tait un spectacle sublime que le sang-froid de cet homme, si jeune et
si dvou, dont le buste tout entier dominait le flot, tandis qu'il
soutenait sa compagne de la main, et que ses genoux, guidant les derniers
efforts du cheval expirant, cherchaient  utiliser jusqu'aux suprmes
efforts de son agonie.

Il y eut un moment de lutte terrible, pendant lequel la dame, soutenue par
la main droite de Henri, continuait de dpasser de la tte le niveau de
l'eau, tandis que de la main gauche Henri cartait les bois flottants et
les cadavres dont le choc et submerg ou cras son cheval.

Un de ces corps flottants, en passant prs d'eux, cria ou plutt soupira:

-- Adieu! madame, adieu!

-- Par le ciel! s'cria le jeune homme, c'est Remy! Eh bien! toi aussi, je
te sauverai.

Et, sans calculer le danger de ce surcrot de pesanteur, il saisit la
manche de Remy, l'attira sur sa cuisse gauche et le fit respirer
librement.

Mais en mme temps le cheval, puis du triple poids, s'enfonait jusqu'au
cou, puis jusqu'aux yeux; enfin, les jarrets briss pliant sous lui, il
disparut tout  fait.

-- Il faut mourir! murmura Henri. Mon Dieu, prends ma vie, elle fut pure.

Vous, madame, ajouta-t-il, recevez mon me, elle tait  vous!

En ce moment, Henri sentit Remy qui lui chappait; il ne fit aucune
rsistance pour le retenir; toute rsistance tait inutile.

Son seul soin fut de soutenir la dame au-dessus de l'eau pour qu'elle, au
moins, mourt la dernire, et qu'il se pt dire  lui-mme,  son dernier
moment, qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour la disputer  la
mort.

Tout  coup, et comme il ne songeait plus qu' mourir lui-mme, un cri de
joie retentit  ses cts.

Il se retourna et vit Remy qui venait d'atteindre une barque.

Cette barque, c'tait celle de la petite maison que nous avons vu soulever
par l'eau; l'eau l'avait entrane, et Remy, qui avait repris ses forces,
grce au secours que lui avait port Henri, Remy, la voyant passer  sa
porte, s'tait dtach du groupe, haletant, et en deux brasses l'avait
atteinte.

Ses deux rames taient attaches  son abordage, une gaffe roulait au
fond.

Il tendit la gaffe  Henri qui la saisit, entranant avec lui la dame,
qu'il souleva par dessous ses paules et que Remy reprit de ses mains.

Puis, lui-mme, saisissant le rebord de la barque, il monta prs d'eux.

Les premiers rayons du jour naissaient montrant les plaines inondes et la
barque se balanant comme un atome sur cet ocan tout couvert de dbris.

A deux cents pas  peu prs, vers la gauche, s'levait une petite colline
qui, entirement entoure d'eau, semblait une le au milieu de la mer.

Henri saisit les avirons et rama du ct de la colline vers laquelle
d'ailleurs le courant les portait.

Remy prit la gaffe et, debout  l'avant, s'occupa d'carter les poutres et
les madriers contre lesquels la barque pouvait se heurter.

Grce  la force de Henri, grce  l'adresse de Remy, on aborda ou plutt
on fut jet contre la colline.

Remy sauta  terre et saisit la chane de la barque, qu'il tira vers lui.

Henri s'avana pour prendre la dame entre ses bras; mais elle tendit la
main et, se levant seule, elle sauta  terre.

Henri poussa un soupir; un instant il eut l'ide de se rejeter dans
l'abme et de mourir  ses yeux; mais un irrsistible sentiment
l'enchanait  la vie, tant qu'il voyait cette femme, dont il avait si
longtemps dsir la prsence sans l'obtenir jamais.

Il tira la barque  terre et alla s'asseoir  dix pas de la dame et de
Remy, livide, dgouttant d'une eau qui s'chappait de ses habits, plus
douloureuse que le sang.

Ils taient sauvs du danger le plus pressant, c'est--dire de l'eau;
l'inondation, si forte qu'elle ft, ne monterait jamais  la hauteur de la
colline.

Au-dessous d'eux, ds lors, ils pouvaient contempler cette grande colre
des flots, qui n'a de colre au-dessus d'elle que celle de Dieu.

Henri regardait passer cette eau rapide, grondante, qui charriait des amas
de cadavres franais, prs d'eux, leurs chevaux et leurs armes.

Remy ressentait une vive douleur  l'paule; un madrier flottant l'avait
atteint au moment o son cheval s'tait drob sous lui.

Quant  sa compagne,  part le froid qu'elle prouvait, elle n'avait
aucune blessure; Henri l'avait garantie de tout ce dont il tait en son
pouvoir de la garantir.

Henri fut bien surpris de voir que ces deux tres, si miraculeusement
chapps  la mort, ne remerciaient que lui, et n'avaient pas eu pour
Dieu, premier auteur de leur salut, une seule action de grces.

La jeune femme fut debout la premire; elle remarqua qu'au fond de
l'horizon, du ct de l'occident, on apercevait quelque chose comme des
feux  travers la brume.

Il va sans dire que ces feux brlaient sur un point lev que l'inondation
n'avait pu atteindre.

Autant qu'on pouvait en juger au milieu de ce froid crpuscule qui
succdait  la nuit, ces feux taient distants d'une lieue environ.

Remy s'avana sur le point de la colline qui se prolongeait du ct de ces
feux, et il revint dire qu'il croyait qu' mille pas  peu prs de
l'endroit o l'on avait pris terre, commenait une espce de jete qui
s'avanait en droite ligne vers les feux.

Ce qui faisait croire  Remy  une jete, ou tout au moins  un chemin,
c'tait une double ligne d'arbres, directe et rgulire.

Henri fit  son tour ses observations, qui se trouvrent concorder avec
celles de Remy; mais cependant il fallait, dans cette circonstance, donner
beaucoup au hasard.

L'eau, entrane sur la dclivit de la plaine, les avait rejets  gauche
de leur route en leur faisant dcrire un angle considrable; cette
drivation, ajoute  la course insense des chevaux, leur tait tout
moyen de s'orienter.

Il est vrai que le jour venait, mais nuageux et tout charg de brouillard;
dans un temps clair, et sur un ciel pur, on et aperu le clocher de
Malines, dont on ne devait tre loign que de deux lieues  peu prs.

-- Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, que pensez-vous de ces feux?

-- Ces feux, qui semblent vous annoncer,  vous, un abri hospitalier, me
semblent menaants,  moi, et je m'en dfie.

-- Et pourquoi cela?

-- Remy, dit Henri en baissant la voix, voyez tous ces cadavres: tous sont
franais, pas un n'est flamand; ils nous annoncent un grand dsastre: les
digues ont t rompues pour achever de dtruire l'arme franaise, si elle
a t vaincue; pour dtruire l'effet de sa victoire, si elle a triomph.
Pourquoi ces feux ne seraient-ils pas aussi bien allums par des ennemis
que par des amis, ou pourquoi ne seraient-ils pas tout simplement une ruse
ayant pour but d'attirer les fugitifs?

-- Cependant, dit Remy, nous ne pouvons demeurer ici; le froid et la faim
tueraient ma matresse.

-- Vous avez raison, Remy, dit le comte: demeurez ici avec madame; moi, je
vais gagner la jete, et je viendrai vous rapporter des nouvelles.

-- Non, monsieur, dit la dame, vous ne vous exposerez pas seul: nous nous
sommes sauvs tous ensemble, nous mourrons tous ensemble. Remy, votre
bras, je suis prte.

Chacune des paroles de cette trange crature avait un accent irrsistible
d'autorit, auquel personne n'avait l'ide de rsister un seul instant.

Henri s'inclina et marcha le premier.

L'inondation tait plus calme, la jete, qui venait aboutir  la colline,
formait une espce d'anse o l'eau s'endormait. Tous trois montrent dans
le petit bateau, et le bateau fut lanc de nouveau au milieu des dbris et
des cadavres flottants.

Un quart d'heure aprs ils abordaient  la jete.

Ils assurrent la chane du bateau au pied d'un arbre, prirent terre de
nouveau, suivirent la jete pendant une heure  peu prs, et arrivrent 
un groupe de cabanes flamandes au milieu duquel, sur une place plante de
tilleuls taient runis, autour d'un grand feu, deux ou trois cents
soldats au-dessus desquels flottaient les plis d'une bannire franaise.

Tout  coup la sentinelle, place  cent pas  peu prs du bivouac, aviva
la mche de son mousquet en criant:

-- Qui vive?

-- France! rpondit du Bouchage.

Puis se retournant vers Diane:

-- Maintenant, madame, dit-il, vous tes sauve; je reconnais le guidon
des gendarmes d'Aunis, corps de noblesse dans lequel j'ai des amis.

Au cri de la sentinelle et  la rponse du comte, quelques gendarmes
accoururent en effet au devant des nouveaux venus, deux fois bien
accueillis au milieu de ce dsastre terrible, d'abord parce qu'ils
survivaient au dsastre, ensuite parce qu'ils taient des compatriotes.

Henri se fit reconnatre tant personnellement qu'en nommant son frre. Il
fut ardemment questionn et raconta de quelle faon miraculeuse lui et ses
compagnons avaient chapp  la mort, mais sans rien dire autre chose.

Remy et sa matresse s'assirent silencieusement dans un coin; Henri les
alla chercher pour les inviter  s'approcher du feu.

Tous deux taient encore ruisselants d'eau.

-- Madame, dit-il, vous serez respecte ici comme dans votre maison: je me
suis permis de dire que vous tiez une de mes parentes, pardonnez-moi.

Et sans attendre les remercments de ceux auxquels il avait sauv la vie,
Henri s'loigna pour rejoindre les officiers qui l'attendaient.

Remy et Diane changrent un regard qui, s'il et t vu du comte, et t
le remercment si bien mrit de son courage et de sa dlicatesse.

Les gendarmes d'Aunis auxquels nos fugitifs venaient de demander
l'hospitalit, s'taient retirs en bon ordre aprs la droute et le
_sauve qui peut_ des chefs.

Partout o il y a homognit de position, identit de sentiment et
habitude de vivre ensemble, il n'est point rare de voir la spontanit
dans l'excution aprs l'unit dans la pense.

C'est ce qui tait arriv cette nuit mme aux gendarmes d'Aunis.

Voyant leurs chefs les abandonner et les autres rgiments chercher
diffrents partis pour leur salut, ils s'entregardrent, serrrent leurs
rangs au lieu de les rompre, mirent leurs chevaux au galop, et sous la
conduite d'un de leurs enseignes, qu'ils aimaient fort  cause de sa
bravoure, et qu'ils respectaient  un degr gal  cause de sa naissance,
ils prirent la route de Bruxelles.

Comme tous les acteurs de cette terrible scne, ils virent tous les
progrs de l'inondation et furent poursuivis par les eaux furieuses; mais
le bonheur voulut qu'ils rencontrassent sur leur chemin le bourg dont nous
avons parl, position forte  la fois contre les hommes et contre les
lments.

Les habitants, sachant qu'ils taient en sret, n'avaient pas quitt
leurs maisons,  part les femmes, les vieillards et les enfants qu'ils
avaient envoys  la ville; aussi les gendarmes d'Aunis en arrivant
trouvrent-ils de la rsistance; mais la mort hurlait derrire eux: ils
attaqurent en hommes dsesprs, triomphrent de tous les obstacles,
perdirent dix hommes  l'attaque de la chausse, mais se logrent et
firent dcamper les Flamands.

Une heure aprs, le bourg tait entirement cern par les eaux, except du
ct de cette chausse par laquelle nous avons vu aborder Henri et ses
compagnons.

Tel fut le rcit que firent  du Bouchage les gendarmes d'Aunis.

-- Et le reste de l'arme? demanda Henri.

-- Regardez, rpondit l'enseigne,  chaque instant passent des cadavres
qui rpondent  votre question.

-- Mais... mais mon frre? hasarda du Bouchage d'une voix trangle.

-- Hlas! monsieur le comte, nous ne pouvons vous en donner de nouvelles
certaines; il s'est battu comme un lion; trois fois nous l'avons retir du
feu. Il est certain qu'il avait survcu  la bataille, mais  l'inondation
nous ne pouvons le dire.

Henri baissa la tte, et s'abma dans d'amres rflexions; puis tout 
coup:

-- Et le duc? demanda-t-il.

L'enseigne se pencha vers Henri, et  voix basse:

-- Comte, dit-il, le duc s'tait sauv des premiers. Il tait mont sur un
cheval blanc sans aucune tache qu'une toile noire au front. Eh bien! tout
 l'heure, nous avons vu passer le cheval au milieu d'un amas de dbris;
la jambe d'un cavalier tait prise dans l'trier et surnageait  la
hauteur de la selle.

-- Grand Dieu! s'cria Henri.

-- Grand Dieu! murmura Remy qui,  ces mots du comte:  Et le duc! 
s'tant lev, venait d'entendre ce rcit, et dont les yeux se reportrent
vivement sur sa ple compagne.

-- Aprs? demanda le comte.

-- Oui, aprs? balbutia Remy.

-- Eh bien! dans le remous que formait l'eau  l'angle de cette digue, un
de mes hommes s'aventura pour saisir les rnes flottantes du cheval; il
l'atteignit, souleva l'animal expir. Nous vmes alors apparatre la botte
blanche et l'peron d'or que portait le duc. Mais, au mme instant, l'eau
s'enfla comme si elle se ft indigne de se voir arracher sa proie. Mon
gendarme lcha prise pour n'tre point entran, et tout disparut. Nous
n'aurons pas mme la consolation de donner une spulture chrtienne 
notre prince.

-- Mort! mort, lui aussi, l'hritier de la couronne, quel dsastre!

Remy se retourna vers sa compagne, et avec une expression impossible 
rendre:

-- Il est mort, madame! dit-il, vous voyez.

-- Soit lou le Seigneur qui m'pargne un crime, rpondit-elle, en levant
en signe de reconnaissance les mains et les yeux au ciel.

-- Oui, mais il nous enlve la vengeance, rpondit Remy.

-- Dieu a toujours le droit de se souvenir. La vengeance n'appartient 
l'homme que lorsque Dieu oublie.

Le comte voyait avec une espce d'effroi cette exaltation des deux
tranges personnages qu'il avait sauvs de la mort; il les observait de
loin de l'oeil et cherchait inutilement, pour se faire une ide de leurs
dsirs ou de leurs craintes, commenter leurs gestes et l'expression de
leurs physionomies.

La voix de l'enseigne le tira de sa contemplation.

-- Mais vous-mme, comte, demanda celui-ci, qu'allez-vous faire?

Le comte tressaillit.

-- Moi? dit-il.

-- Oui, vous.

-- J'attendrai ici que le corps de mon frre passe devant moi, rpliqua le
jeune homme avec l'accent d'un sombre dsespoir; alors moi aussi je
tcherai de l'attirer  terre, pour lui donner une spulture chrtienne,
et croyez-moi, une fois que je le tiendrai, je ne l'abandonnerai pas.

Ces mots sinistres furent entendus de Remy, et il adressa au jeune homme
un regard plein d'affectueux reproches.

Quant  la dame, depuis que l'enseigne avait annonc cette mort du duc
d'Anjou, elle n'entendait plus rien, elle priait.




LXXI

TRANSFIGURATION


Aprs qu'elle eut fait sa prire, la compagne de Remy se souleva si belle
et si radieuse, que le comte laissa chapper un cri de surprise et
d'admiration.

[Illustration: Le bateau fut jet contre la colline. -- PAGE 38.]

Elle paraissait sortir d'un long sommeil dont les rves auraient fatigu
son cerveau et altr la srnit de ses traits, sommeil de plomb qui
imprime au front humide du dormeur les tortures chimriques de son rve.

Ou plutt c'tait la fille de Jare, rveille au milieu de la mort sur
son tombeau, et se relevant de sa couche funbre, dj pure et prte
pour le ciel.

La jeune femme, sortie de cette lthargie, promena autour d'elle un regard
si doux, si suave, et charg d'une si anglique bont, que Henri, crdule
comme tous les amants, se figura la voir s'attendrir  ses peines et cder
enfin  un sentiment, sinon de bienveillance, du moins de reconnaissance
et de piti.

Tandis que les gendarmes, aprs leur frugal repas, dormaient a et l dans
les dcombres; tandis que Remy lui-mme cdait au sommeil et laissait sa
tte s'appuyer sur la traverse d'une barrire  laquelle son banc tait
appuy, Henri vint se placer prs de la jeune femme, et d'une voix si
basse et si douce qu'elle semblait un murmure de la brise:

-- Madame, dit-il, vous vivez!... Oh! laissez-moi vous dire toute la joie
qui dborde de mon coeur, lorsque je vous regarde ici en sret, aprs
vous avoir vue l-bas sur le seuil du tombeau.

-- C'est vrai, monsieur, rpondit la dame, je vis par vous, et, ajouta-t-
elle avec un triste sourire, je voudrais pouvoir vous dire que je suis
reconnaissante.

-- Enfin, madame, reprit Henri avec un effort sublime d'amour et
d'abngation, quand je n'aurais russi qu' vous sauver pour vous rendre 
ceux que vous aimez.

-- Que dites-vous? demanda la dame.

-- A ceux que vous alliez rejoindre  travers tant de prils, ajouta
Henri.

-- Monsieur, ceux que j'aimais sont morts, ceux que j'allais rejoindre le
sont aussi.

-- Oh! madame, murmura le jeune homme en se laissant glisser sur ses deux
genoux, jetez les yeux sur moi, sur moi qui ai tant souffert, sur moi qui
vous ai tant aime. Oh! ne vous dtournez pas; vous tes jeune, vous tes
belle comme un ange des cieux. Lisez bien dans mon coeur que je vous
ouvre, et vous verrez que ce coeur ne contient pas un atome de l'amour
comme le comprennent les autres hommes. Vous ne me croyez pas! Examinez
les heures passes, pesez-les une  une: laquelle m'a donn la joie?
laquelle l'espoir? et cependant j'ai persist. Vous m'avez fait pleurer,
j'ai bu mes larmes; vous m'avez fait souffrir, j'ai dvor mes douleurs;
vous m'avez pouss  la mort, j'y marchais sans me plaindre. Mme en ce
moment, o vous dtournez la tte, o chacune de mes paroles, toute
brlante qu'elle soit, semble une goutte d'eau glace tombant sur votre
coeur, mon me est pleine de vous, et je ne vis que parce que vous vivez.
Tout  l'heure n'allais-je pas mourir prs de vous? Qu'ai-je demand?
rien. Votre main, l'ai-je touche? Jamais, autrement que pour vous tirer
d'un pril mortel. Je vous tenais entre mes bras pour vous arracher aux
flots, avez-vous senti l'treinte de ma poitrine? Non. Je ne suis plus
qu'une me, et tout en moi a t purifi au feu dvorant de mon amour.

-- Oh! monsieur, par piti ne me parlez point ainsi.

-- Par piti aussi, ne me condamnez point. On m'a dit que vous n'aimiez
personne; oh! rptez-moi cette assurance: c'est une singulire faveur,
n'est-ce pas, pour un homme qui aime que de s'entendre dire qu'il n'est
pas aim! mais je prfre cela, puisque vous me dites en mme temps que
vous tes insensible pour tous. Oh! madame, madame, vous qui tes la seule
adoration de ma vie, rpondez-moi.

Malgr les instances de Henri, un soupir fut toute la rponse de la jeune
femme.

-- Vous ne me dites rien, reprit le comte. Remy, du moins, a eu plus piti
de moi que vous: il a essay de me consoler, lui! Oh! je le vois, vous ne
me rpondez pas, parce que vous ne voulez pas me dire que vous alliez en
Flandre joindre quelqu'un plus heureux que moi, que moi qui suis jeune
cependant, que moi qui porte en ma vie une partie des esprances de mon
frre, que moi qui meurs  vos pieds sans que vous me disiez: J'ai aim,
mais je n'aime plus; ou bien: J'aime, mais je cesserai d'aimer!

-- Monsieur le comte, rpliqua la jeune femme avec une majestueuse
solennit, ne me dites point de ces choses qu'on dit  une femme; je suis
une crature d'un autre monde, et ne vis point en celui-ci. Si je vous
avais vu moins noble, moins bon, moins gnreux; si je n'avais pour vous
au fond de mon coeur le sourire tendre et doux d'une soeur pour son frre,
je vous dirais: Levez-vous, monsieur le comte, et n'importunez plus des
oreilles qui ont horreur de toute parole d'amour. Mais je ne vous dirai
pas cela, monsieur le comte, car je souffre de vous voir souffrir. Je dis
plus:  prsent que je vous connais, je vous prendrais la main, je
l'appuierais sur mon coeur, et je vous dirais volontiers: Voyez, mon coeur
ne bat plus; vivez prs de moi, si vous voulez, et assistez jour par jour,
si telle est votre joie,  cette excution douloureuse d'un corps tu par
les tortures de l'me; mais ce sacrifice que vous accepteriez comme un
bonheur, j'en suis sre...

-- Oh! oui, s'cria Henri.

-- Eh bien! ce sacrifice, je dois le repousser. Ds aujourd'hui quelque
chose vient d'tre chang en ma vie; je n'ai plus le droit de m'appuyer
sur aucun bras de ce monde, pas mme sur le bras de ce gnreux ami, de
cette noble crature qui repose l-bas et qui a pendant un instant le
bonheur d'oublier! Hlas! pauvre Remy, continua-t-elle en donnant  sa
voix la premire inflexion de sensibilit que Henri et remarque en elle,
pauvre Remy, ton rveil  toi aussi va tre triste; tu ne sais pas les
progrs de ma pense, tu ne lis pas dans mes yeux, tu ne sais pas qu'au
sortir de ton sommeil tu te trouveras seul sur la terre, car seule je dois
monter  Dieu.

-- Que dites-vous? s'cria Henri: pensez-vous donc  mourir aussi, vous?

Remy, rveill par le cri douloureux du jeune comte, souleva sa tte et
couta.

-- Vous m'avez vue prier, n'est-ce pas? continua la jeune femme.

Henri fit un signe affirmatif.

-- Cette prire, c'taient mes adieux  la terre: cette joie que vous avez
remarque sur mon visage, cette joie qui m'inonde en ce moment, c'est la
mme que vous remarqueriez en moi, si l'ange de la mort venait me dire:
Lve-toi, Diane, et suis-moi aux pieds de Dieu!

-- Diane! Diane! murmura Henri, je sais donc comment vous vous appelez....
Diane! nom chri, nom ador!...

Et l'infortun se coucha aux pieds de la jeune femme, en rptant ce nom
avec l'ivresse d'un indicible bonheur.

-- Oh! silence, dit la jeune femme, de sa voix solennelle, oubliez ce nom
qui m'est chapp; nul, parmi les vivants, n'a droit de me percer le coeur
en le prononant.

-- Oh! madame, madame, s'cria Henri, maintenant que je sais votre nom, ne
me dites pas que vous allez mourir.

-- Je ne dis pas cela, monsieur, reprit la jeune femme de sa voix grave,
je dis que je vais quitter ce monde de larmes, de haines, de sombres
passions, d'intrts vils et de dsirs sans noms; je dis que je n'ai plus
rien  faire parmi les cratures que Dieu avait cres mes semblables; je
n'ai plus de larmes dans les yeux, le sang ne fait plus battre mon coeur,
ma tte ne roule plus une seule pense, depuis que la pense qui
l'emplissait tout entire est morte; je ne suis plus qu'une victime sans
prix, puisque je ne sacrifie rien, ni dsir, ni esprances, en renonant
au monde; mais enfin, telle que je suis, je m'offre au Seigneur: il me
prendra en misricorde, je l'espre, lui qui m'a fait tant souffrir et qui
n'a pas voulu que je succombasse  ma souffrance.

Remy, qui avait cout ces paroles, se leva lentement et vint droit  sa
matresse.

-- Vous m'abandonnez? dit-il d'une voix sombre.

-- Pour Dieu, rpliqua Diane, en levant vers le ciel sa main ple et
amaigrie comme celle de la sublime Madeleine.

-- C'est vrai! rpondit Remy en laissant retomber sa tte sur sa poitrine,
c'est vrai!

Et comme Diane abaissait sa main, il la prit de ses deux bras, l'treignit
sur sa poitrine comme il et fait de la relique d'une sainte.

-- Oh! que suis-je auprs de ces deux coeurs? soupira le jeune homme avec
le frisson de l'pouvante.

-- Vous tes, rpondit Diane, la seule crature humaine sur laquelle j'ai
attach deux fois mes yeux depuis que j'ai condamn mes yeux  se fermer 
jamais.

Henri s'agenouilla.

-- Merci, madame, dit-il, vous venez de vous rvler  moi tout entire;
merci, je vois clairement ma destine:  partir de cette heure, plus un
mot de ma bouche, plus une aspiration de mon coeur ne trahiront en moi
celui qui vous aimait.

Vous tes au Seigneur, madame, je ne suis point jaloux de Dieu.

Il venait d'achever ces paroles et se relevait pntr de ce charme
rgnrateur qui accompagne toute grande et immuable rsolution, quand,
dans la plaine encore couverte de vapeurs qui allaient s'claircissant
d'instants en instants, retentit un bruit de trompettes lointaines.

Les gendarmes sautrent sur leurs armes, et furent  cheval avant le
commandement.

Henri coutait.

-- Messieurs, messieurs! s'cria-t-il, ce sont les trompettes de l'amiral,
je les reconnais, je les reconnais, mon Dieu, Seigneur! puissent-elles
m'annoncer mon frre!

-- Vous voyez bien que vous souhaitez encore quelque chose, lui dit Diane,
et que vous aimez encore quelqu'un; pourquoi donc choisiriez-vous le
dsespoir, enfant, comme ceux qui ne dsirent plus rien, comme ceux qui
n'aiment plus personne?

-- Un cheval! s'cria Henri, qu'on me prte un cheval!

-- Mais par o sortirez-vous? demanda l'enseigne, puisque l'eau nous
environne de tout cts.

-- Mais vous voyez bien que la plaine est praticable; vous voyez bien
qu'ils marchent, eux, puisque leurs trompettes sonnent.

-- Montez en haut de la chausse, monsieur le comte, rpondit l'enseigne,
le temps s'claircit et peut-tre pourrez-vous voir.

-- J'y vais, dit le jeune homme.

Henri s'avana en effet vers l'minence dsigne par l'enseigne, les
trompettes sonnaient toujours par intervalles, sans se rapprocher ni
s'loigner.

Remy avait repris sa place auprs de Diane.




LXXII

LES DEUX FRRES


Un quart d'heure aprs, Henri revint; il avait vu, et chacun pouvait le
voir comme lui, il avait vu sur une colline, que la nuit empchait de
distinguer, un dtachement considrable de troupes franaises cantonnes
et retranches.

A part un large foss d'eau qui entourait le bourg occup par les
gendarmes d'Aunis, la plaine commenait  se dgager comme un tang qu'on
vide, la pente naturelle du terrain entranant les eaux vers la mer, et
plusieurs points du terrain, plus levs que les autres, commenant 
reparatre, comme aprs un dluge.

Le limon fangeux des eaux roulantes avait couvert toutes les campagnes, et
c'tait un triste spectacle que de voir, au fur et  mesure que le vent
soulevait le voile de vapeurs tendu sur la plaine, une cinquantaine de
cavaliers enfonant dans la fange, et tentant de gagner, sans pouvoir y
russir, soit le bourg, soit la colline.

De la colline on avait entendu leurs cris de dtresse, et voil pourquoi
les trompettes sonnaient incessamment.

[Illustration: Le duc lui frappa sur l'paule. -- PAGE 60.]

Ds que le vent eut achev de chasser le brouillard, Henri aperut sur la
colline le drapeau de France, se droulant superbement dans le ciel.

Les gendarmes hissaient, de leur ct, la cornette d'Aunis, et de part et
d'autre, on entendait des feux de mousqueterie tirs en signe de joie.

Vers onze heures, le soleil apparut sur cette scne de dsolation,
desschant quelques parties de la plaine, et rendant praticable la crte
d'une espce de chemin de communication.

Henri, qui essayait ce sentier, fut le premier  s'apercevoir, aux bruits
des fers de son cheval, qu'une route ferre conduisait, en faisant un
dtour circulaire, du bourg  la colline; il en conclut que les chevaux
enfonceraient par-dessus le sabot, jusqu' mi-jambe, jusqu'au poitrail
peut-tre, dans la fange, mais n'iraient pas plus avant, soutenus qu'ils
seraient par le fond solide du sol.

Il demanda de tenter l'preuve, et, comme personne ne lui faisait
concurrence dans ce dangereux essai, il recommanda  l'enseigne Remy et sa
compagne, et s'aventura dans le prilleux chemin.

En mme temps qu'il partait du bourg, on voyait un cavalier descendre de
la colline, et, comme Henri le faisait, tenter, de son ct, de se mettre
en chemin pour se rendre au bourg.

Tout le versant de la colline qui regardait le bourg tait garni de
soldats spectateurs qui levaient leurs bras au ciel et semblaient vouloir
arrter le cavalier imprudent par leurs supplications.

Les deux dputs de ces deux tronons du grand corps franais
poursuivirent courageusement leur chemin, et bientt ils s'aperurent que
leur tche tait moins difficile qu'ils ne l'eussent pu craindre, et
surtout qu'on ne le craignait pour eux.

Un large filet d'eau, qui s'chappait d'un aqueduc, crev par le choc
d'une poutre, sortait de dessous la fange et lavait, comme  dessein, la
chausse bourbeuse, dcouvrant sous son flot plus limpide le fond du foss
que cherchait l'ongle actif des chevaux.

Dj les cavaliers n'taient plus qu' deux cents pas l'un de l'autre.

-- France! cria le cavalier qui venait de la colline.

Et il leva son toquet, ombrag d'une plume blanche.

-- Oh! c'est vous! s'cria Henri avec une grande exclamation de joie,
vous, monseigneur?

-- Toi, Henri! toi, mon frre! s'cria l'autre cavalier.

Et au risque de dvier  droite ou  gauche, les deux chevaux partirent au
galop, se dirigeant l'un vers l'autre; et bientt, aux acclamations
frntiques des spectateurs de la chausse et de la colline, les deux
cavaliers s'embrassrent longuement et tendrement.

Aussitt, le bourg et la colline se dgarnirent: gendarmes et chevau-
lgers, gentilshommes huguenots et catholiques, se prcipitrent dans le
chemin ouvert par les deux frres.

Bientt les deux camps s'taient joints, les bras s'taient ouverts, et
sur le chemin o tous avaient cru trouver la mort, on voyait trois mille
Franais crier merci au ciel et vive la France!

-- Messieurs, dit tout  coup la voix d'un officier huguenot, c'est vive
M. l'amiral qu'il faut crier, car c'est  M. le duc de Joyeuse et non  un
autre que nous devons la vie cette nuit, et ce matin le bonheur
d'embrasser nos compatriotes.

Une immense acclamation accueillit ces paroles.

Les deux frres changrent quelques mots tremps de larmes; puis le
premier:

-- Et le duc? demanda Joyeuse  Henri.

-- Il est mort,  ce qu'il parat, rpondit celui-ci.

-- La nouvelle est-elle sre?

-- Les gendarmes d'Aunis ont vu son cheval noy et l'ont reconnu  un
signe. Ce cheval tirait encore  son trier un cavalier dont la tte tait
enfonce sous l'eau.

-- Voil un sombre jour pour la France, dit l'amiral.

Puis, se retournant vers ses gens:

-- Allons, messieurs, dit-il  haute voix, ne perdons pas de temps. Une
fois les eaux coules, nous serons attaqus trs probablement;
retranchons-nous jusqu' ce qu'il nous soit arriv des nouvelles et des
vivres.

-- Mais, monseigneur, rpondit une voix, la cavalerie ne pourra marcher;
les chevaux n'ont point mang depuis hier quatre heures, et les pauvres
btes meurent de faim.

-- Il y a du grain dans notre campement, dit l'enseigne; mais comment
ferons-nous pour les hommes?

-- Eh! reprit l'amiral, s'il y a du grain, c'est tout ce que je demande:
les hommes vivront comme les chevaux.

-- Mon frre, interrompit Henri, tchez, je vous prie, que je puisse vous
parler un moment.

-- Je vais aller occuper le bourg, rpondit Joyeuse, choisissez-y un
logement pour moi et m'y attendez.

Henri alla retrouver ses deux compagnons.

-- Vous voil au milieu d'une arme, dit-il  Remy; croyez-moi, cachez-
vous dans le logement que je vais prendre; il ne convient point que madame
soit vue de qui que ce soit. Ce soir, lorsque chacun dormira, j'aviserai 
vous faire plus libres.

Remy s'installa donc avec Diane dans le logement que leur cda l'enseigne
des gendarmes, redevenu, par l'arrive de Joyeuse, simple officier aux
ordres de l'amiral.

Vers deux heures, le duc de Joyeuse entra, trompettes sonnantes, dans le
bourg, fit loger ses troupes, donna des consignes svres pour que tout
dsordre ft vit.

Puis il fit faire une distribution d'orge aux hommes, d'avoine aux
chevaux, et d'eau  tout le monde, distribua aux blesss quelques tonneaux
de bire et de vin que l'on trouva dans les caves, et lui-mme,  la vue
de tous, dna d'un morceau de pain noir et d'un verre d'eau, tout en
parcourant les postes.

Partout il fut accueilli comme un sauveur, par des cris d'amour et de
reconnaissance.

-- Allons, allons, dit-il, au retour, en se retrouvant seul avec son
frre, viennent les Flamands, et je les battrai; et mme, vrai Dieu! si
cela continue, je les mangerai, car j'ai grand'faim; et, ajouta-t-il tout
bas  Henri en jetant dans un coin son pain, dans lequel il avait paru
mordre avec tant d'enthousiasme, voil une excrable nourriture.

Puis lui jetant le bras autour du cou:

-- a, maintenant, ami, causons, et dis-moi comment tu te trouves en
Flandre quand je te croyais  Paris.

-- Mon frre, dit Henri  l'amiral, la vie m'tait devenue insupportable 
Paris, et je suis parti pour vous retrouver en Flandre.

-- Toujours par amour? demanda Joyeuse.

-- Non, par dsespoir. Maintenant, je vous le jure, Anne, je ne suis plus
amoureux; ma passion, c'est la tristesse.

-- Mon frre, mon frre, s'cria Joyeuse, permettez-moi de vous dire que
vous tes tomb sur une misrable femme.

-- Comment cela?

-- Oui, Henri, il arrive qu' un certain degr de mchancet ou de vertu,
les tres crs dpassent la volont du crateur et se font bourreaux et
homicides, ce que l'glise rprouve galement; ainsi, par trop de vertu,
ne pas tenir compte des souffrances d'autrui, c'est de l'exaltation
barbare, c'est une absence de charit chrtienne.

-- Oh! mon frre, mon frre, s'cria Henri, ne calomniez point la vertu!

-- Oh! je ne calomnie pas la vertu, Henri; j'accuse le vice, et voil
tout. Je le rpte donc, cette femme est une misrable femme, et sa
possession, si dsirable qu'elle soit, ne vaudra jamais les tourments
qu'elle te fait souffrir. Eh! mon Dieu, c'est dans un pareil cas qu'on
doit user de ses forces et de sa puissance, car on se dfend lgitimement,
bien loin d'attaquer, par le diable! Henri, je sais bien qu' votre place,
moi, je serais all prendre d'assaut la maison de cette femme; je l'aurais
prise elle-mme comme j'aurais pris sa maison, et ensuite, lorsque, selon
l'habitude de toute crature dompte, qui devient aussi humble devant son
vainqueur qu'elle tait froce avant la lutte; lorsqu'elle serait venue
jeter ses bras autour de votre cou en vous disant: Henri, je t'adore!
alors je l'eusse repousse en rpondant: Vous faites bien, madame, c'est 
votre tour, et j'ai assez souffert pour que vous souffriez aussi.

Henri saisit la main de son frre.

-- Vous ne pensez pas un mot de ce que vous avancez l, Joyeuse, lui dit-
il.

-- Si, par ma foi.

-- Vous si bon, si gnreux!

-- Gnrosit avec les gens sans coeur, c'est duperie, frre.

-- Oh! Joyeuse, Joyeuse, vous ne connaissez point cette femme.

-- Mille dmons! je ne veux pas la connatre.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'elle me ferait commettre ce que d'autres nommeraient un crime,
et que je nommerais, moi, un acte de justice.

-- Oh! mon bon frre, dit le jeune homme avec un anglique sourire, que
vous tes heureux de ne pas aimer! Mais, s'il vous plat, monseigneur
l'amiral, laissons l mon fol amour, et causons des choses de la guerre.

-- Soit! aussi bien, en parlant de ta folie, tu me rendrais fou.

-- Vous voyez que nous manquons de vivres.

-- Je le sais, et j'ai dj pens au moyen de nous en procurer.

-- Et l'avez-vous trouv?

-- Je pense qu'oui.

-- Lequel?

-- Je ne puis bouger d'ici avant d'avoir reu des nouvelles de l'arme,
attendu que la position est bonne et que je la dfendrais contre des
forces quintuples; mais je puis envoyer  la dcouverte un corps
d'claireurs; ils trouveront des nouvelles d'abord, ce qui est la vie
vritable des gens rduits  la situation o nous sommes; des vivres
ensuite, car, en vrit, cette Flandre est un beau pays.

-- Pas trop, mon frre, pas trop.

[Illustration: Aucun bruit ne dcela sa tentative. -- PAGE 61.]

-- Oh! je ne parle que de la terre telle que Dieu l'a faite, et non des
hommes qui, ternellement, gtent l'oeuvre de Dieu. Comprenez-vous, Henri,
quelle folie ce prince a faite; quelle partie il a perdue; comme l'orgueil
et la prcipitation l'ont ruin vite, ce malheureux Franois. Dieu a son
me, n'en parlons plus; mais, en vrit, il pouvait s'acqurir une gloire
immortelle et l'un des beaux royaumes de l'Europe, tandis qu'il a fait les
affaires de qui... de Guillaume le Sournois. Au reste, savez-vous, Henri,
que les Anversois se sont bien battus?

-- Et vous aussi,  ce qu'on dit, mon frre.

-- Oui, j'tais dans un de mes bons jours, et puis il y a une chose qui
m'a excit.

-- Laquelle?

-- C'est que j'ai rencontr, sur le champ de bataille, une pe de ma
connaissance.

-- Un Franais?

-- Un Franais.

-- Dans les rangs des Flamands?

-- A leur tte. Henri, voil un secret qu'il faut savoir pour donner un
pendant  l'cartlement de Salcde en place de Grve.

-- Enfin, cher seigneur, vous voici revenu sain et sauf,  ma grande joie;
mais, moi, je n'ai rien fait encore, il faut bien que je fasse quelque
chose aussi.

-- Et que voulez-vous faire?

-- Donnez-moi le commandement de vos claireurs, je vous prie.

-- Non, c'est en vrit trop prilleux, Henri; je ne vous dirais pas ce
mot devant des trangers; mais je ne veux pas vous faire mourir d'une mort
obscure, et par consquent d'une laide mort. Les claireurs peuvent
rencontrer un corps de ces vilains Flamands qui guerroient avec des flaux
et des faux: vous en tuez mille; il en reste un, celui-l vous coupe en
deux ou vous dfigure. Non, Henri, non; si vous tenez absolument  mourir,
je vous rserve mieux que cela.

-- Mon frre, accordez-moi ce que je vous demande, je vous prie; je
prendrai toutes les mesures de prudence, et je vous promets de revenir
ici.

-- Allons, je comprends!

-- Que comprenez-vous?

-- Vous voulez essayer si le bruit de quelque action d'clat n'amollira
pas le coeur de la farouche. Avouez que c'est cela qui vous donne cette
insistance.

-- J'avouerai cela, si vous voulez, mon frre.

-- Soit, vous avez raison. Les femmes qui rsistent  un grand amour, se
rendent parfois  un peu de bruit.

-- Je n'espre pas cela.

-- Triple fou que vous tes alors, si vous le faites sans cet espoir.
Tenez, Henri, ne cherchez pas d'autre raison au refus de cette femme,
sinon que c'est une capricieuse qui n'a ni coeur ni yeux.

-- Vous me donnez ce commandement, n'est-ce pas, mon frre?

-- Il le faut bien, puisque vous le voulez.

-- Je puis partir ce soir mme?

-- C'est de rigueur, Henri; vous comprenez que nous ne pouvons attendre
plus longtemps.

-- Combien mettez-vous d'hommes  ma disposition?

-- Cent hommes, pas davantage. Je ne puis dgarnir ma position, Henri,
vous comprenez bien cela.

-- Moins, si vous voulez, mon frre.

-- Non pas, car je voudrais pouvoir vous en donner le double. Seulement
engagez-moi votre parole d'honneur que si vous avez affaire  plus de
trois cents hommes, vous battrez en retraite au lieu de vous faire tuer.

-- Mon frre, dit en souriant Henri, vous me vendez bien cher une gloire
que vous ne me livrez pas.

-- Alors, mon cher Henri, je ne vous la vendrai ni ne vous la donnerai; un
autre officier commandera la reconnaissance.

-- Mon frre, donnez vos ordres, et je les excuterai.

-- Vous n'engagerez donc le combat qu' forces gales, doubles ou triples,
mais vous ne dpasserez point cela.

-- Je vous le jure.

-- Trs bien; maintenant quel corps voulez-vous avoir?

-- Laissez-moi prendre cent hommes des gendarmes d'Aunis; j'ai bon nombre
d'amis dans ce rgiment, et, en choisissant mes hommes, j'en ferai ce que
je voudrai.

-- Va pour les gendarmes d'Aunis.

-- Quand partirai-je?

-- Tout de suite. Seulement vous ferez donner la ration aux hommes pour un
jour, aux btes pour deux. Rappelez-vous que je dsire avoir des nouvelles
promptes et sres.

-- Je pars, mon frre; avez-vous quelque ordre secret?

-- Ne rpandez pas la mort du duc; laissez croire qu'il est  mon camp.
Exagrez mes forces, et si vous retrouvez le corps du prince, quoique ce
soit un mchant homme et un pauvre gnral, comme,  tout prendre, il
tait de la maison de France, faites-le mettre dans une bote de chne, et
faites-le rapporter par vos gendarmes, afin qu'il soit enterr  Saint-
Denis.

-- Bien, mon frre; est-ce tout?

-- C'est tout.

Henri prit la main de son an pour la baiser, mais celui-ci le serra dans
ses bras.

-- Encore une fois, vous me promettez, Henri, dit Joyeuse, que ce n'est
point une ruse que vous employez pour vous faire tuer bravement?

-- Mon frre, j'ai eu cette pense en venant vous rejoindre; mais cette
pense, je vous jure, n'est plus en moi.

-- Et depuis quand vous a-t-elle quitt?

-- Depuis deux heures.

-- A quelle occasion?

-- Mon frre, excusez-moi.

-- Allez, Henri, allez, vos secrets sont  vous.

-- Oh! que vous tes bon, mon frre!

Et les jeunes gens se jetrent une seconde fois dans les bras l'un de
l'autre, et se sparrent, non sans retourner encore la tte l'un vers
l'autre, non sans se saluer du sourire et de la main.




LXXIII

L'EXPDITION


Henri, transport de joie, se hta d'aller rejoindre Diane et Remy.

-- Tenez-vous prts dans un quart d'heure, leur dit-il, nous partons. Vous
trouverez deux chevaux tout sells  la porte du petit escalier de bois
qui aboutit  ce corridor; mlez-vous  notre suite et ne soufflez mot.

Puis, apparaissant au balcon de chtaignier qui faisait le tour de la
maison:

-- Trompettes des gendarmes, cria-t-il, sonnez le boute-selle.

L'appel retentit aussitt dans le bourg, et l'enseigne et ses hommes
vinrent se ranger devant la maison.

Leurs gens venaient derrire eux avec quelques mulets et deux chariots.
Remy et sa compagne, selon le conseil donn, se dissimulaient au milieu
d'eux.

-- Gendarmes, dit Henri, mon frre l'amiral m'a donn momentanment le
commandement de votre compagnie, et m'a charg d'aller  la dcouverte;
cent de vous devront m'accompagner: la mission est dangereuse, mais c'est
pour le salut de tous que vous allez marcher en avant. Quels sont les
hommes de bonne volont?

Les trois cents hommes se prsentrent.

-- Messieurs, dit Henri, je vous remercie tous; c'est avec raison qu'on a
dit que vous aviez t l'exemple de l'arme, mais je ne puis prendre que
cent hommes parmi vous; je ne veux point faire de choix, le hasard
dcidera.

Monsieur, continua Henri en s'adressant  l'enseigne, faites tirer au
sort, je vous en prie.

Pendant qu'on procdait  cette opration, Joyeuse donnait ses dernires
instructions  son frre.

-- coute bien, Henri, disait l'amiral, les campagnes se desschent; il
doit exister,  ce qu'assurent les gens du pays, une communication entre
Conticq et Rupelmonde; vous marchez entre une rivire et un fleuve, le
Rupel et l'Escaut; pour l'Escaut, vous trouverez avant Rupelmonde des
bateaux ramens d'Anvers; le Rupel n'est point indispensable  passer.
J'espre que vous n'aurez pas besoin d'ailleurs d'aller jusqu' Rupelmonde
pour trouver des magasins de vivres ou des moulins.

Henri s'apprtait  partir sur ces paroles.

-- Attends donc, lui dit Joyeuse, tu oublies le principal: mes hommes ont
pris trois paysans, je t'en donne un pour vous servir de guide. Pas de
fausse piti;  la premire apparence de trahison, un coup de pistolet ou
de poignard.

Ce dernier point rgl, il embrassa tendrement son frre, et donna l'ordre
du dpart.

Les cent hommes tirs au sort par l'enseigne, du Bouchage en tte, se
mirent en route  l'instant mme.

Henri plaa le guide entre deux gendarmes tenant constamment le pistolet
au poing.

Remy et sa compagne taient mls aux gens de la suite. Henri n'avait fait
aucune recommandation  leur gard, pensant que la curiosit tait dj
bien assez excite  leur endroit, sans l'augmenter encore par des
prcautions plus dangereuses que salutaires.

Lui-mme, sans avoir fatigu ou importun ses htes par un seul regard,
aprs tre sorti du bourg, revint prendre sa place aux flancs de la
compagnie.

Cette marche de la troupe tait lente, le chemin parfois manquait tout 
coup sous les pieds des chevaux, et le dtachement tout entier se trouvait
embourb.

Tant que l'on n'eut point trouv la chausse que l'on cherchait, on dut se
rsigner  marcher comme avec des entraves.

Quelquefois des spectres, fuyant au bruit des chevaux, sillonnaient la
plaine; c'taient des paysans un peu trop prompts  revenir dans leurs
terres, et qui redoutaient de tomber aux mains de ces ennemis qu'ils
avaient voulu anantir.

Parfois aussi, ce n'taient que de malheureux Franais  moiti morts de
froid et de faim, incapables de lutter contre des gens arms, et qui, dans
l'incertitude o ils taient de tomber sur des amis ou des ennemis,
prfraient attendre le jour pour reprendre leur pnible route.

On fit deux lieues en trois heures; ces deux lieues avaient conduit
l'aventureuse patrouille sur les bords du Rupel, que bordait une chausse
de pierre; mais alors les dangers succdrent aux difficults: deux ou
trois chevaux perdirent pied dans les interstices de ces pierres, ou,
glissant sur les pierres fangeuses, roulrent avec leurs cavaliers dans
l'eau encore rapide de la rivire.

Plus d'une fois aussi, de quelque bateau amarr  l'autre bord, partirent
des coups de feu qui blessrent deux valets d'arme et un gendarme.

Un des deux valets avait t bless aux cts de Diane; elle avait
manifest des regrets pour cet homme, mais aucune crainte pour elle.

Henri, dans ces diffrentes circonstances, se montra pour ses hommes un
digne capitaine et un vritable ami; il marchait le premier, forant toute
la troupe  suivre sa trace, et se fiant moins encore  sa propre sagacit
qu' l'instinct du cheval que lui avait donn son frre, si bien que de
cette faon il conduisait tout le monde au salut, en risquant seul la
mort.

A trois lieues de Rupelmonde, les gendarmes rencontrrent une demi-
douzaine de soldats franais accroupis devant un feu de tourbe: les
malheureux faisaient cuire un quartier de chair de cheval, seule
nourriture qu'ils eussent rencontre depuis deux jours.

L'approche des gendarmes causa un grand trouble parmi les convives de ce
triste festin: deux ou trois se levrent pour fuir; mais l'un d'eux resta
assis et les retint en disant:

-- Eh bien! s'ils sont ennemis, ils nous tueront, et au moins la chose
sera finie tout de suite.

-- France! France! cria Henri qui avait entendu ces paroles; venez  nous,
pauvres gens.

Ces malheureux, en reconnaissant des compatriotes, accoururent  eux; on
leur donna des manteaux, un coup de genivre; on y ajouta la permission de
monter en croupe derrire les valets.

Ils suivirent ainsi le dtachement.

Une demi-lieue plus loin, on trouva quatre chevau-lgers avec un cheval
pour quatre; ils furent recueillis galement.

Enfin, on arriva sur les bords de l'Escaut: la nuit tait profonde; les
gendarmes trouvrent l deux hommes qui tchaient, en mauvais flamand,
d'obtenir d'un batelier le passage sur l'autre rive.

Celui-ci refusait avec des menaces.

L'enseigne parlait le hollandais. Il s'avana doucement en tte de la
colonne, et tandis que celle-ci faisait halte, il entendit ces mots:

-- Vous tes des Franais, vous devez mourir ici; vous ne passerez pas.

L'un des deux hommes lui appuya un poignard sur la gorge, et, sans se
donner la peine d'essayer  lui parler sa langue, il lui dit en excellent
franais:

-- C'est toi qui mourras ici, tout Flamand que tu es, si tu ne nous passes
pas  l'instant mme.

-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme! cria l'enseigne, dans cinq minutes
nous sommes  vous.

Mais pendant le mouvement que les deux Franais firent en entendant ces
paroles, le batelier dtacha le noeud qui retenait sa barque au rivage et
s'loigna rapidement en les laissant sur le bord.

Mais un des gendarmes, comprenant de quelle utilit pouvait tre le
bateau, entra dans le fleuve avec son cheval et abattit le batelier d'un
coup de pistolet.

Le bateau sans guide tourna sur lui-mme; mais comme il n'avait pas encore
atteint le milieu du fleuve, le remous le repoussa vers la rive.

Les deux hommes s'en emparrent aussitt qu'il toucha le bord, et s'y
logrent les premiers.

Cet empressement  s'isoler tonna l'enseigne.

-- Eh! messieurs, demanda-t-il, qui tes-vous, s'il vous plat?

-- Monsieur, nous sommes officiers au rgiment de la Marine, et vous
gendarmes d'Aunis,  ce qu'il parat.

-- Oui, messieurs, et bien heureux de pouvoir vous tre utiles; n'allez-
vous point nous accompagner?

-- Volontiers, messieurs.

-- Montez sur les chariots alors, si vous tes trop fatigus pour nous
suivre  pied.

-- Puis-je vous demander o vous allez? fit celui des deux officiers de
marine qui n'avait point encore parl.

-- Monsieur, nos ordres sont de pousser jusqu' Rupelmonde.

-- Prenez garde, reprit le mme interlocuteur, nous n'avons pas travers
le fleuve plus tt, parce que, ce matin, un dtachement d'Espagnols a
pass venant d'Anvers; au coucher du soleil, nous avons cru pouvoir nous
risquer; deux hommes n'inspirent pas d'inquitude, mais vous, toute une
troupe.

-- C'est vrai, dit l'enseigne, je vais appeler notre chef.

Il appela Henri, qui s'approcha en demandant ce qu'il y avait.

-- Il y a, rpondit l'enseigne, que ces messieurs ont rencontr ce matin
un dtachement d'Espagnols qui suivaient le mme chemin que nous.

-- Et combien taient-ils? demanda Henri.

-- Une cinquantaine d'hommes.

-- Eh bien! et c'est cela qui vous arrte?

-- Non, monsieur le comte; mais, cependant, je crois qu'il serait prudent
de nous assurer du bateau  tout hasard; vingt hommes peuvent y tenir, et,
s'il y avait urgence de traverser le fleuve, en cinq voyages, et en tirant
nos chevaux par la bride, l'opration serait termine.

-- C'est bien, dit Henri, qu'on garde le bateau, il doit y avoir des
maisons  l'embranchement du Rupel et de l'Escaut.

-- Il y a un village, dit une voix.

-- Allons-y, c'est une bonne position que l'angle form par la jonction de
deux rivires. Gendarmes, en marche! Que deux hommes descendent le fleuve
avec le bateau, tandis que nous le ctoierons.

-- Nous allons diriger le bateau, dit l'un des deux officiers, si vous le
voulez bien.

-- Soit, messieurs, dit Henri; mais ne nous perdez point de vue, et venez
nous rejoindre aussitt que nous serons installs dans le village.

-- Mais si nous abandonnons le bateau et qu'on nous le reprenne?

-- Vous trouverez  cent pas du village un poste de dix hommes,  qui vous
le remettrez.

-- C'est bien, dit l'officier de marine, et d'un vigoureux coup d'aviron,
il s'loigna du rivage.

-- C'est singulier, dit Henri, en se remettant en marche, voici une voix
que je connais.

Une heure aprs il trouva le village gard par le dtachement d'Espagnols
dont avait parl l'officier: surpris au moment o ils s'y attendaient le
moins, ils firent  peine rsistance.

Henri fit dsarmer les prisonniers, les enferma dans la maison la plus
forte du village, et mit un poste de dix hommes pour les garder.

Un autre poste de dix hommes fut envoy pour garder le bateau.

Dix autres hommes furent disperss en sentinelles sur divers points avec
promesse d'tre relevs au bout d'une heure.

Henri dcida ensuite que l'on souperait vingt par vingt, dans la maison en
face de celle o taient enferms les prisonniers espagnols. Le souper des
cinquante ou soixante premiers tait prt; c'tait celui du poste qu'on
venait d'enlever.

Henri choisit, au premier tage, une chambre pour Diane et pour Remy,
qu'il ne voulait point faire souper avec tout le monde.

Il fit placer  table l'enseigne avec dix-sept hommes, en le chargeant
d'inviter  souper avec lui les deux officiers de marine, gardiens du
bateau.

Puis il s'en alla, avant de se mettre  table lui-mme, visiter ses gens
dans leurs diverses positions.

Au bout d'une demi-heure, Henri rentra.

Cette demi-heure lui avait suffi pour assurer le logement et la nourriture
de tous ses gens, et pour donner les ordres ncessaires en cas de surprise
des Hollandais.

Les officiers, malgr son invitation de ne point s'inquiter de lui,
l'avaient attendu pour commencer leur repas; seulement, ils s'taient mis
 table; quelques-uns dormaient de fatigue sur leurs chaises.

L'entre du comte rveilla les dormeurs, et fit lever les veills.

Henri jeta un coup d'oeil sur la salle.

Des lampes de cuivre, suspendues au plafond, clairaient d'une lueur
fumeuse et presque compacte.

La table, couverte de pains de froment et de viande de porc, avec un pot
de bire frache par chaque homme, et eu un aspect apptissant, mme pour
des gens qui depuis vingt-quatre heures n'eussent pas manqu de tout.

On indiqua  Henri la place d'honneur.

Il s'assit.

-- Mangez, messieurs, dit-il.

Aussitt cette permission donne, le bruit des couteaux et des fourchettes
sur les assiettes de faence prouva  Henri qu'elle tait attendue avec
une certaine impatience et accueillie avec une suprme satisfaction.

-- A propos, demanda Henri  l'enseigne, a-t-on retrouv nos deux
officiers de marine?

-- Oui, monsieur.

-- O sont-ils?

-- L, voyez, au bout de la table.

Non-seulement ils taient assis au bout de la table, mais encore 
l'endroit le plus obscur de la chambre.

-- Messieurs, dit Henri, vous tes mal placs et vous ne mangez point, ce
me semble.

-- Merci, monsieur le comte, rpondit l'un d'eux, nous sommes trs
fatigus, et nous avions en vrit plus besoin de sommeil que de
nourriture; nous avons dj dit cela  messieurs vos officiers, mais ils
ont insist, disant que votre ordre tait que nous soupassions avec vous.
Ce nous est un grand honneur, et dont nous sommes bien reconnaissants.
Mais nanmoins, si, au lieu de nous garder plus longtemps, vous aviez la
bont de nous faire donner une chambre....

Henri avait cout avec la plus grande attention, mais il tait vident
que c'tait bien plutt la voix qu'il coutait que la parole.

-- Et c'est aussi l'avis de votre compagnon? dit Henri, lorsque l'officier
de marine eut cess de parler.

Et il regardait ce compagnon, qui tenait son chapeau rabattu sur ses yeux
et qui s'obstinait  ne pas souffler mot, avec une attention si profonde,
que plusieurs des convives commencrent  le regarder aussi.

Celui-ci, forc de rpondre  la question du comte, articula d'une faon
presque inintelligible ces deux mots:

-- Oui, comte.

A ces deux mots, le jeune homme tressaillit.

Alors, se levant, il marcha droit au bas bout de la table, tandis que les
assistants suivaient avec une attention singulire les mouvements de Henri
et la manifestation bien visible de son tonnement.

Henri s'arrta prs des deux officiers.

-- Monsieur, dit-il  celui qui avait parl le premier, faites-moi une
grce.

-- Laquelle, monsieur le comte.

-- Assurez-moi que vous n'tes pas le frre de M. Aurilly, ou peut-tre M.
Aurilly lui-mme.

-- Aurilly! s'crirent tous les assistants.

-- Et que votre compagnon, continua Henri, veuille bien relever un peu le
chapeau qui lui couvre le visage, sans quoi je l'appellerai monseigneur,
et je m'inclinerai devant lui.

Et en mme temps, son chapeau  la main, Henri s'inclina respectueusement
devant l'inconnu.

Celui-ci leva la tte.

-- Monseigneur le duc d'Anjou! s'crirent les officiers.

-- Le duc vivant!

-- Ma foi, messieurs, dit l'officier, puisque vous voulez bien reconnatre
votre prince vaincu et fugitif, je ne rsisterai pas plus longtemps 
cette manifestation dont je vous suis reconnaissant; vous ne vous trompiez
pas, messieurs, je suis bien le duc d'Anjou.

-- Vive monseigneur! s'crirent les officiers.




LXXIV

PAUL-MILE


Toutes ces acclamations, bien que sincres, effarouchrent le prince.

-- Oh! silence, silence, messieurs, dit-il, ne soyez pas plus contents que
moi, je vous prie, du bonheur qui m'arrive. Je suis enchant de n'tre pas
mort, je vous prie de le croire, et cependant, si vous ne m'eussiez point
reconnu, je ne me fusse pas le premier vant d'tre vivant.

-- Quoi! monseigneur, dit Henri, vous m'aviez reconnu, vous vous
retrouviez au milieu d'une troupe de Franais, vous nous voyiez dsesprs
de votre perte, et vous nous laissiez dans cette douleur de vous avoir
perdu!

-- Messieurs, rpondit le prince, outre une foule de raisons qui me
faisaient dsirer de garder l'incognito, j'avoue, puisqu'on me croyait
mort, que je n'eusse point t fch de cette occasion, qui ne se
reprsentera probablement pas de mon vivant, de savoir un peu quelle
oraison funbre on prononcera sur ma tombe.

-- Monseigneur, monseigneur!

-- Non, vraiment, reprit le duc, je suis un homme comme Alexandre de
Macdoine, moi; je fais la guerre avec art et j'y mets de l'amour-propre
comme tous les artistes. Eh bien! sans vanit, j'ai, je crois, fait une
faute.

-- Monseigneur, dit Henri en baissant les yeux, ne dites point de
pareilles choses, je vous prie.

-- Pourquoi pas? Il n'y a que le pape qui soit infaillible, et depuis
Boniface VIII, cette infaillibilit est fort discute.

-- Voyez  quelle chose vous nous exposiez, monseigneur, si quelqu'un de
nous se ft permis de donner son avis sur cette expdition, et que cet
avis et t un blme.

-- Eh bien! pourquoi pas? Croyez-vous que je ne me sois point dj fort
blm moi-mme; non pas d'avoir livr la bataille, mais de l'avoir perdue?

-- Monseigneur, cette bont nous effraie, et que Votre Altesse me permette
de le lui dire, cette gat n'est point naturelle. Que Votre Altesse ait
la bont de nous rassurer, en nous disant qu'elle ne souffre point.

Un nuage terrible passa sur le front du prince, et couvrit ce front, dj
si fatal, d'un crpe sinistre.

-- Non pas, dit-il, non pas. Je ne fus jamais mieux portant, Dieu merci!
qu' cette heure, et je me sens  merveille au milieu de vous.

Les officiers s'inclinrent.

-- Combien d'hommes sous vos ordres, du Bouchage?

-- Cent cinquante, monseigneur.

-- Ah! ah! cent cinquante sur douze mille, c'est la proportion du dsastre
de Cannes. Messieurs, on enverra un boisseau de vos bagues  Anvers, mais
je doute que les beauts flamandes puissent s'en servir,  moins de se
faire effiler les doigts avec les couteaux de leurs maris: ils coupaient
bien, ces couteaux!

-- Monseigneur, reprit Joyeuse, si notre bataille est une bataille de
Cannes, nous sommes plus heureux que les Romains, car nous avons conserv
notre Paul-mile.

-- Sur mon me, messieurs, reprit le duc, le Paul-mile d'Anvers, c'est
Joyeuse, et, sans doute, pour pousser la ressemblance jusqu'au bout avec
son hroque modle, ton frre est mort, n'est-ce pas, du Bouchage?

Henri se sentit le coeur dchir par cette froide question.

-- Non, monseigneur, rpondit-il, il vit.

-- Ah! tant mieux, dit le duc avec un sourire glac; quoi! notre brave
Joyeuse a survcu. O est-il que je l'embrasse?

-- Il n'est point ici, monseigneur.

-- Ah! oui, bless.

-- Non, monseigneur, sain et sauf.

-- Mais fugitif comme moi, errant, affam, honteux et pauvre guerrier,
hlas! Le proverbe a bien raison: Pour la gloire l'pe, aprs l'pe le
sang, aprs le sang les larmes.

-- Monseigneur, j'ignorais le proverbe, et je suis heureux, malgr le
proverbe, d'apprendre  Votre Altesse que mon frre a eu le bonheur de
sauver trois mille hommes, avec lesquels il occupe un gros bourg  sept
lieues d'ici, et, tel que me voit Son Altesse, je marche comme claireur
de son arme.

Le duc plit.

-- Trois mille hommes! dit-il, et c'est Joyeuse qui a sauv ces trois
mille hommes? Sais-tu que c'est un Xnophon, ton frre; il est pardieu
fort heureux que mon frre,  moi, m'ait envoy le tien, sans quoi je
revenais tout seul en France. Vive Joyeuse, pardieu! foin de la maison de
Valois; ce n'est pas elle, ma foi, qui peut prendre pour sa devise:
_Hilariter_.

-- Monseigneur, oh! monseigneur! murmura du Bouchage suffoqu de douleur,
en voyant que cette hilarit du prince cachait une sombre et douloureuse
jalousie.

-- Non, sur mon me, je dis vrai, n'est-ce pas, Aurilly? Nous revenons en
France pareils  Franois Ier aprs la bataille de Pavie. Tout est perdu,
plus l'honneur! Ah! ah! ah! j'ai retrouv la devise de la maison de
France, moi!

Un morne silence accueillit ces rires dchirants comme s'ils eussent t
des sanglots.

-- Monseigneur, interrompit Henri, racontez-moi comment le dieu tutlaire
de la France a sauv Votre Altesse.

-- Eh! cher comte, c'est bien simple, le dieu tutlaire de la France tait
occup  autre chose de plus important sans doute en ce moment, de sorte
que je me suis sauv tout seul.

-- Et comment cela, monseigneur?

-- Mais  toutes jambes.

Pas un sourire n'accueillit cette plaisanterie, que le duc et certes
punie de mort si elle et t faite par un autre que par lui.

-- Oui, oui, c'est bien le mot. Hein? comme nous courions, continua-t-il,
n'est-ce pas, mon brave Aurilly?

-Chacun, dit Henri, connat la froide bravoure et le gnie militaire de
Votre Altesse, nous la supplions donc de ne pas nous dchirer le coeur en
se donnant des torts qu'elle n'a pas. Le meilleur gnral n'est pas
invincible, et Annibal lui-mme a t vaincu  Zama.

-- Oui, rpondit le duc, mais Annibal avait gagn les batailles de la
Trbie, de Trasimne et de Cannes, tandis que moi je n'ai gagn que celle
de Cateau-Cambrsis; ce n'est point assez, en vrit, pour soutenir la
comparaison.

-- Mais monseigneur plaisante lorsqu'il dit qu'il a fui?

-- Non, pardieu! je ne plaisante pas: d'ailleurs trouves-tu qu'il y ait de
quoi plaisanter, du Bouchage?

-- Pouvait-on faire autrement, monsieur le comte? dit Aurilly, croyant
qu'il tait besoin qu'il vnt en aide  son matre.

-- Tais-toi, Aurilly, dit le duc; demande  l'ombre de Saint-Aignan si
l'on pouvait ne pas fuir?

Aurilly baissa la tte.

-- Ah! vous ne savez pas l'histoire de Saint-Aignan, vous autres; c'est
vrai; je vais vous la conter en trois grimaces.

A cette plaisanterie qui, dans la circonstance, avait quelque chose
d'odieux, les officiers froncrent le sourcil, sans s'inquiter s'ils
dplaisaient ou non  leur matre.

-- Imaginez-vous donc, messieurs, dit le prince sans paratre avoir le
moins du monde remarqu ce signe de dsapprobation, imaginez-vous qu'au
moment o la bataille se dclarait perdue, il runit cinq cents chevaux
et, au lieu de s'en aller comme tout le monde, il vint  moi et me dit:

-- Il faut donner, monseigneur.

-- Comment, donner? lui rpondis-je; vous tes fou, Saint-Aignan, ils sont
cent contre un.

-- Fussent-ils mille, rpliqua-t-il avec une affreuse grimace, je
donnerai.

-- Donnez, mon cher, donnez, rpondis-je; moi je ne donne pas, au
contraire.

-- Vous me donnerez cependant votre cheval, qui ne peut plus marcher, et
vous prendrez le mien qui est frais; comme je ne veux pas fuir, tout
cheval m'est bon,  moi.

Et, en effet, il prit mon cheval blanc, et me donna son cheval noir, en me
disant:

-- Prince, voil un coureur qui fera vingt lieues en quatre heures, si
vous le voulez.

Puis, se retournant vers ses hommes:

-- Allons, messieurs, dit-il, suivez-moi; en avant ceux qui ne veulent pas
tourner le dos!

Et il piqua vers l'ennemi avec une seconde grimace plus affreuse que la
premire.

Il croyait trouver des hommes, il trouva de l'eau; j'avais prvu la chose,
moi: Saint-Aignan et ses paladins y sont rests.

S'il m'et cout, au lieu de faire cette vaillantise inutile, nous
l'aurions  cette table, et il ne ferait pas  cette heure une troisime
grimace plus laide probablement encore que les deux premires.

Un frisson d'horreur parcourut le cercle des assistants.

-- Ce misrable n'a pas de coeur, pensa Henri. Oh! pourquoi son malheur,
sa honte et surtout sa naissance le protgent-ils contre l'appel qu'on
aurait tant de bonheur  lui adresser!

-- Messieurs, dit  voix basse Aurilly qui sentit le terrible effet
produit au milieu de cet auditoire de gens de coeur par les paroles du
prince, vous voyez comme monseigneur est affect, ne faites donc point
attention  ses paroles: depuis le malheur qui lui est arriv, je crois
qu'il a vraiment des instants de dlire.

-- Et voil, dit le prince en vidant son verre, comment Saint-Aignan est
mort et comment je vis; au reste, en mourant, il m'a rendu un dernier
service: il a fait croire, comme il montait mon cheval, que c'tait moi
qui tais mort; de sorte que ce bruit s'est rpandu non-seulement dans
l'arme franaise, mais encore dans l'arme flamande, qui alors s'est
ralentie  ma poursuite; mais rassurez-vous, messieurs, nos bons Flamands
ne porteront pas la chose en paradis; nous aurons une revanche, messieurs,
et sanglante mme, et je me compose depuis hier, mentalement du moins, la
plus formidable arme qui ait jamais exist.

-- En attendant, monseigneur, dit Henri, Votre Altesse va prendre le
commandement de mes hommes; il ne m'appartient plus  moi, simple
gentilhomme, de donner un seul ordre l o est un fils de France.

-- Soit, dit le prince, et je commence par ordonner  tout le monde de
souper, et  vous particulirement, monsieur du Bouchage, car vous n'avez
pas mme approch de votre assiette.

-- Monseigneur, je n'ai pas faim.

-- En ce cas, du Bouchage, mon ami, retournez visiter vos postes. Annoncez
aux chefs que je vis, mais priez-les de ne pas s'en rjouir trop
hautement, avant que nous n'ayons gagn une meilleure citadelle ou rejoint
le corps d'arme de notre invincible Joyeuse, car je vous avoue que je me
soucie moins que jamais d'tre pris, maintenant que j'ai chapp au feu et
 l'eau.

-- Monseigneur, Votre Altesse sera obie rigoureusement, et nul ne saura,
except ces messieurs, qu'elle nous fait l'honneur de demeurer parmi nous.

-- Et ces messieurs me garderont le secret? demanda le duc.

Tout le monde s'inclina.

[Illustration: Le duc plongea ses regards  travers les vitres. -- PAGE
63.]

-- Allez  votre visite, comte.

Du Bouchage sortit de la salle.

Il n'avait fallu, comme on le voit, qu'un instant  ce vagabond,  ce
fugitif,  ce vaincu, pour redevenir fier, insouciant et imprieux.

Commander  cent hommes ou  cent mille, c'est toujours commander; le duc
d'Anjou en et agi de mme avec Joyeuse. Les princes ne demandent jamais
ce qu'ils croient mriter, mais ce qu'ils croient qu'on leur doit.

Tandis que du Bouchage excutait l'ordre avec d'autant plus de ponctualit
qu'il voulait paratre moins dpit d'obir, Franois questionnait, et
Aurilly, cette ombre du matre, laquelle suivait tous ses mouvements,
questionnait aussi.

Le duc trouvait tonnant qu'un homme du nom et du rang de du Bouchage et
consenti  prendre ainsi le commandement d'une poigne d'hommes, et se ft
charg d'une expdition aussi prilleuse. C'tait en effet le poste d'un
simple enseigne et non celui du frre d'un grand-amiral.

Chez le prince tout tait soupon, et tout soupon avait besoin d'tre
clair.

Il insista donc, et apprit que le grand-amiral, en mettant son frre  la
tte de la reconnaissance, n'avait fait que cder  ses pressantes
instances.

Celui qui donnait ce renseignement au duc, et qui le donnait sans mauvaise
intention aucune, tait l'enseigne des gendarmes d'Aunis, lequel avait
recueilli du Bouchage, et s'tait vu enlever son commandement, comme du
Bouchage venait de se voir enlever le sien par le duc.

Le prince avait cru apercevoir un lger sentiment d'irritabilit dans le
coeur de l'enseigne contre du Bouchage, voil pourquoi il interrogeait
particulirement celui-ci.

-- Mais, demanda le prince, quelle tait donc l'intention du comte, qu'il
sollicitait avec tant d'instance un si pauvre commandement?

-- Rendre service  l'arme d'abord, dit l'enseigne, et de ce sentiment je
n'en doute pas.

-- D'abord, avez-vous dit?-- quel est _l'ensuite_, monsieur?

-- Ah! monseigneur, dit l'enseigne, je ne sais pas.

-- Vous me trompez ou vous vous trompez vous-mme, monsieur; vous savez.

-- Monseigneur, je ne puis donner, mme  Votre Altesse, que les raisons
de mon service.

-- Vous le voyez, dit le prince en se retournant vers les quelques
officiers demeurs  table, j'avais parfaitement raison de me tenir cach,
messieurs, puisqu'il y a dans mon arme des secrets dont on m'exclut.

-- Ah! monseigneur, reprit l'enseigne, Votre Altesse comprend bien mal ma
discrtion; il n'y a de secrets qu'en ce qui concerne M. du Bouchage; ne
pourrait-il pas arriver, par exemple, que tout en servant l'intrt
gnral, M. Henri et voulu rendre service  quelque parent ou  quelque
ami, en le faisant escorter?

-- Qui donc est ici parent ou ami du comte? Qu'on le dise; voyons, que je
l'embrasse!

-- Monseigneur, dit Aurilly en venant se mler  la conversation avec
cette respectueuse familiarit dont il avait pris l'habitude, monseigneur,
je viens de dcouvrir une partie du secret, et il n'a rien qui puisse
motiver la dfiance de Votre Altesse. Ce parent que M. du Bouchage voulait
faire escorter, eh bien!...

-- Eh bien! fit le prince, achve, Aurilly.

-- Eh bien! monseigneur, c'est une parente.

-- Ah! ah! ah! s'cria le duc, que ne me disait-on la chose tout
franchement? Ce cher Henri!... Eh! mais, c'est tout naturel... Allons,
allons, fermons les yeux sur la parente, et n'en parlons plus.

-- Votre Altesse fera d'autant mieux, dit Aurilly, que la chose est des
plus mystrieuses.

-- Comment cela?

-- Oui, la dame, comme la clbre Bradamante dont j'ai vingt fois chant
l'histoire  Votre Altesse, la dame se cache sous des habits d'homme.

-- Oh! monseigneur, dit l'enseigne, je vous en supplie; M. Henri m'a paru
avoir de grands respects pour cette dame, et, selon toute probabilit, en
voudrait-il aux indiscrets.

-- Sans doute, sans doute, monsieur l'enseigne; nous serons muet comme des
spulcres, soyez tranquille; muet comme le pauvre Saint-Aignan; seulement,
si nous voyons la dame, nous tcherons de ne pas lui faire de grimaces.
Ah! Henri a une parente avec lui, comme cela tout au milieu des gendarmes?
et o est-elle, Aurilly, cette parente?

-- L-haut.

-- Comment! l-haut, dans cette maison-ci?

-- Oui, monseigneur; mais, chut! voici M. du Bouchage.

-- Chut! rpta le prince en riant aux clats.




LXXV

UN DES SOUVENIRS DU DUC D'ANJOU


Le jeune homme, en rentrant, put entendre le funeste clat de rire du
prince; mais il n'avait point assez vcu auprs de Son Altesse pour
connatre toutes les menaces renfermes dans une manifestation joyeuse du
duc d'Anjou.

Il et pu s'apercevoir aussi, au trouble de quelques physionomies, qu'une
conversation hostile avait t tenue par le duc en son absence et
interrompue par son retour.

Mais Henri n'avait point assez de dfiance pour deviner de quoi il
s'agissait: nul n'tait assez son ami pour le lui dire en prsence du duc.

D'ailleurs Aurilly faisait bonne garde, et le duc, qui sans aucun doute
avait dj  peu prs arrt son plan, retenait Henri prs de sa personne,
jusqu' ce que tous les officiers prsents  la conversation fussent
loigns.

Le duc avait fait quelques changements  la distribution des postes.

Ainsi, quand il tait seul, Henri avait jug  propos de se faire centre,
puisqu'il tait chef, et d'tablir son quartier gnral dans la maison de
Diane.

Puis, au poste le plus important aprs celui-l, et qui tait celui de la
rivire, il envoyait l'enseigne.

Le duc, devenu chef  la place de Henri, prenait la place de Henri, et
envoyait Henri o celui-ci devait envoyer l'enseigne.

Henri ne s'en tonna point. Le prince s'tait aperu que ce point tait le
plus important, et il le lui confiait: c'tait chose toute naturelle, si
naturelle, que tout le monde, et Henri le premier, se mprit  son
intention.

Seulement il crut devoir faire une recommandation  l'enseigne des
gendarmes, et s'approcha de lui. C'tait tout naturel aussi qu'il mt sous
sa protection les deux personnes sur lesquelles il veillait et qu'il
allait tre forc, momentanment du moins, d'abandonner.

Mais, aux premiers mots que Henri tenta d'changer avec l'enseigne, le duc
intervint.

-- Des secrets! dit-il avec son sourire.

Le gendarme avait compris, mais trop tard, l'indiscrtion qu'il avait
faite. Il se repentait, et, voulant venir en aide au comte:

-- Non, monseigneur, rpondit-il; monsieur le comte me demande seulement
combien il me reste de livres de poudre sche et en tat de servir.

Cette rponse avait deux buts, sinon deux rsultats: le premier, de
dtourner les soupons du duc s'il en avait; le second, d'indiquer au
comte qu'il avait un auxiliaire sur lequel il pouvait compter.

-- Ah! c'est diffrent, rpondit le duc, forc d'ajouter foi  ces paroles
sous peine de compromettre par le rle d'espion sa dignit de prince.

Puis, pendant que le duc se retournait vers la porte qu'on ouvrait:

-- Son Altesse sait que vous accompagnez quelqu'un, glissa tout bas
l'enseigne  Henri.

Du Bouchage tressaillit; mais il tait trop tard. Ce tressaillement lui-
mme n'avait point chapp au duc, et, comme pour s'assurer par lui-mme
si les ordres avaient t excutes partout, il proposa au comte de le
conduire jusqu' son poste, proposition que le comte fut bien forc
d'accepter.

Henri et voulu prvenir Remy de se tenir sur ses gardes, et de prparer 
l'avance quelque rponse; mais il n'y avait plus moyen: tout ce qu'il put
faire, ce fut de congdier l'enseigne par ces mots:

-- Veillez bien sur la poudre, n'est-ce pas? veillez-y comme j'y
veillerais moi-mme.

-- Oui, monsieur le comte, rpliqua le jeune homme.

En chemin, le duc demanda  du Bouchage:

-- O est cette poudre que vous recommandez  notre jeune officier, comte?

-- Dans la maison o j'avais plac le quartier gnral, Altesse.

-- Soyez tranquille, du Bouchage, rpondit le duc, je connais trop bien
l'importance d'un pareil dpt, dans la situation o nous sommes, pour ne
pas y porter toute mon attention. Ce n'est point notre jeune enseigne qui
le surveillera, c'est moi.

La conversation en resta l. On arriva, sans parler davantage, au
confluent du fleuve et de la rivire; le duc fit  du Bouchage force
recommandations de ne pas quitter son poste, et revint.

Il retrouva Aurilly; celui-ci n'avait point quitt la salle du repas, et,
couch sur un banc, dormait dans le manteau d'un officier.

Le duc lui frappa sur l'paule et le rveilla.

Aurilly se frotta les yeux et regarda le prince.

-- Tu as entendu? lui demanda celui-ci.

-- Oui, monseigneur, rpondit Aurilly.

-- Sais-tu seulement de quoi je veux parler?

-- Pardieu! de la dame inconnue, de la parente de M. le comte du Bouchage.

-- Bien; je vois que le faro de Bruxelles et la bire de Louvain ne t'ont
point encore trop paissi le cerveau.

-- Allons donc, monseigneur, parlez ou faites seulement un signe, et Votre
Altesse verra que je suis plus ingnieux que jamais.

-- Alors, voyons, appelle toute ton imagination  ton aide et devine.

-- Eh bien, monseigneur, je devine que Votre Altesse est curieuse.

-- Ah! parbleu! c'est une affaire de temprament cela; il s'agit seulement
de me dire ce qui pique ma curiosit  cette heure.

-- Vous voulez savoir quelle est la brave crature qui suit ces deux
messieurs de Joyeuse  travers le feu et  travers l'eau?

-- _Per mille pericula Martis_! comme dirait ma soeur Margot, si elle
tait l, tu as mis le doigt sur la chose, Aurilly. A propos, lui as-tu
crit, Aurilly?

-- A qui, monseigneur?

-- A ma soeur Margot.

-- Avais-je donc  crire  Sa Majest?

-- Sans doute.

-- Sur quoi?

-- Mais sur ce que nous sommes battus, pardieu! ruins, et sur ce qu'elle
doit se bien tenir.

-- A quelle occasion, monseigneur?

-- A cette occasion, que l'Espagne, dbarrasse de moi au nord, va lui
tomber sur le dos au midi.

-- Ah! c'est juste.

-- Tu n'as pas crit?

-- Dame! monseigneur!

-- Tu dormais.

-- Oui, je l'avoue; mais encore l'ide me ft-elle venue d'crire, avec
quoi eusse-je crit, monseigneur? Je n'ai ici, ni papier, ni encre, ni
plume.

-- Eh bien cherche. _Quaere et invenies_, dit l'vangile.

-- Comment diable Votre Altesse veut-elle que je trouve tout cela dans la
chaumire d'un paysan qui, il y a mille  parier contre un, ne sait pas
crire?

-- Cherche toujours, imbcile, et si tu ne trouves pas cela, eh bien....

-- Eh bien?

-- Eh bien, tu trouveras autre chose.

-- Oh! imbcile que je suis! s'cria Aurilly, en se frappant le front, ma
foi, oui, Votre Altesse a raison, et ma tte s'embourbe; cela tient  ce
que j'ai une affreuse envie de dormir, voyez-vous, monseigneur.

-- Allons, allons, je veux bien te croire; chasse cette envie-l pour un
instant, et puisque tu n'as pas crit, toi, j'crirai, moi; cherche-moi
seulement tout ce qu'il me faut pour crire; cherche, Aurilly, cherche, et
ne reviens que lorsque tu auras trouv; moi, je reste ici.

-- J'y vais, monseigneur.

[Illustration: Il fut bien surpris de voir un homme assis prs du feu. --
PAGE 68.]

-- Et si, dans ta recherche, attends donc, et dans ta recherche, tu
t'aperois que la maison soit d'un style pittoresque... Tu sais combien
j'aime les intrieurs flamands, Aurilly?

-- Oui, monseigneur.

-- Eh bien, tu m'appelleras.

-- A l'instant mme, monseigneur; vous pouvez tre tranquille.

Aurilly se leva, et, lger comme un oiseau, il se dirigea vers la chambre
voisine, o se trouvait le pied de l'escalier.

Aurilly tait lger comme un oiseau; aussi  peine entendit-on un lger
craquement au moment o il mit le pied sur les premires marches; mais
aucun bruit ne dcela sa tentative.

Au bout de cinq minutes, il revint prs de son matre qui s'tait
install, ainsi qu'il avait dit, dans la grande salle.

-- Eh bien? demanda celui-ci.

-- Eh bien, monseigneur, si j'en crois les apparences, la maison doit tre
diablement pittoresque.

-- Pourquoi cela?

-- Peste! monseigneur, parce qu'on n'y entre pas comme on veut.

-- Que dis-tu?

-- Je dis qu'un dragon la garde.

-- Quelle est cette sotte plaisanterie, mon matre?

-- Eh! monseigneur, ce n'est malheureusement pas une sotte plaisanterie,
c'est une triste vrit. Le trsor est au premier, dans une chambre
derrire une porte sous laquelle on voit luire de la lumire.

-- Bien, aprs?

-- Monseigneur veut dire avant.

-- Aurilly!

-- Eh bien! avant cette porte, monseigneur, on trouve un homme couch sur
le seuil dans un grand manteau gris.

-- Oh! oh! M. du Bouchage se permet de mettre un gendarme  la porte de sa
matresse?

-- Ce n'est point un gendarme, monseigneur, c'est quelque valet de la dame
ou du comte lui-mme.

-- Et quelle espce de valet?

-- Monseigneur, impossible de voir sa figure, mais ce que l'on voit, et
parfaitement, c'est un large couteau flamand pass  sa ceinture et sur
lequel il appuie une vigoureuse main.

-- C'est piquant, dit le duc; rveille-moi un peu ce gaillard-l, Aurilly.

-- Oh! par exemple, non, monseigneur.

-- Tu dis?

-- Je dis que, sans compter ce qui pourrait m'arriver  l'endroit du
couteau flamand, je ne vais pas m'amuser  me faire un mortel ennemi de
MM. de Joyeuse, qui sont trs bien en cour. Si nous eussions t roi des
Pays-Bas, passe encore; mais nous n'avons qu' faire les gracieux,
monseigneur, surtout avec ceux qui nous ont sauvs; car les Joyeuse nous
ont sauvs. Prenez garde, monseigneur, si vous ne le dites pas, ils le
diront.

-- Tu as raison, Aurilly, dit le duc en frappant du pied; toujours raison,
et cependant....

-- Oui, je comprends; et cependant Votre Altesse n'a pas vu un seul visage
de femme depuis quinze mortels jours. Je ne parle point de ces espces
d'animaux qui peuplent les polders; cela ne mrite pas le nom d'hommes ni
de femmes; ce sont des mles et des femelles, voil tout.

-- Je veux voir cette matresse de du Bouchage, Aurilly; je veux la voir,
entends-tu?

-- Oui, monseigneur, j'entends.

-- Eh bien, rponds-moi alors.

-- Eh bien, monseigneur, je rponds que vous la verrez peut-tre; mais pas
par la porte, au moins.

-- Soit, dit le prince, mais si je ne puis la voir par la porte, je la
verrai par la fentre, au moins.

-- Ah! voil une ide, monseigneur, et la preuve que je la trouve
excellente, c'est que je vais vous chercher une chelle.

Aurilly se glissa dans la cour de la maison et alla se heurter au poteau
d'un appentis sous lequel les gendarmes avaient abrit leurs chevaux.

Aprs quelques investigations, Aurilly trouva ce qu'on trouve presque
toujours sous un appentis, c'est--dire une chelle.

Il la manoeuvra au milieu des hommes et des animaux assez habilement pour
ne pas rveiller les uns, et ne pas recevoir de coups de pied des autres,
et alla l'appliquer dans la rue  la muraille extrieure.

Il fallait tre prince et souverainement ddaigneux des scrupules
vulgaires, comme le sont en gnral les despotes de droit divin, pour
oser, en prsence du factionnaire se promenant de long en large devant la
porte o taient enferms les prisonniers, pour oser accomplir une action
aussi audacieusement insultante  l'gard de du Bouchage, que celle que le
prince tait en train d'accomplir.

Aurilly le comprit et fit observer au prince la sentinelle qui, ne sachant
pas quels taient ces deux hommes, s'apprtait  leur crier: Qui vive!

Franois haussa les paules et marcha droit au soldat.

Aurilly le suivit.

-- Mon ami, dit le prince, cette place est le point le plus lev du
bourg, n'est-ce pas?

-- Oui, monseigneur, dit la sentinelle qui, reconnaissant Franois, lui
fit le salut d'honneur, et n'taient ces tilleuls qui gnent la vue,  la
lueur de la lune, on dcouvrirait une partie de la campagne.

-- Je m'en doutais, dit le prince; aussi ai-je fait apporter cette chelle
pour regarder par-dessus. Monte donc, Aurilly, ou plutt, non, laisse-moi
monter; un prince doit tout voir par lui-mme.

-- Ou dois-je appliquer l'chelle, monseigneur? demanda l'hypocrite valet.

-- Mais, au premier endroit venu, contre cette muraille, par exemple.

L'chelle applique, le duc monta.

Soit qu'il se doutt du projet du prince, soit par discrtion naturelle,
le factionnaire tourna la tte du ct oppos au prince.

Le prince atteignit le haut de l'chelle; Aurilly demeura au pied.

La chambre dans laquelle Henri avait enferm Diane tait tapisse de
nattes et meuble d'un grand lit de chne, avec des rideaux de serge,
d'une table et de quelques chaises.

La jeune femme, dont le coeur paraissait soulag d'un poids norme depuis
cette fausse nouvelle de la mort du prince, qu'elle avait apprise au camp
des gendarmes d'Aunis, avait demand  Remy un peu de nourriture, que
celui-ci avait monte avec l'empressement d'une joie indicible.

Pour la premire fois alors, depuis l'heure o Diane avait appris la mort
de son pre, Diane avait, got un mets plus substantiel que le pain; pour
la premire fois, elle avait bu quelques gouttes d'un vin du Rhin que les
gendarmes avaient trouv dans la cave et avaient apport  du Bouchage.

Aprs ce repas, si lger qu'il ft, le sang de Diane, fouett par tant
d'motions violentes et de fatigues inoues, afflua plus imptueux  son
coeur, dont il semblait avoir oubli le chemin; Remy vit ses yeux
s'appesantir et sa tte se pencher sur son paule.

Il se retira discrtement, et, comme on l'a vu, se coucha sur le seuil de
la porte, non qu'il et la moindre dfiance, mais parce que, depuis le
dpart de Paris, c'tait ainsi qu'il agissait.

C'tait  la suite de ces dispositions qui assuraient la tranquillit de
la nuit, qu'Aurilly tait mont et avait trouv Remy couch en travers du
corridor.

Diane, de son cte, dormait le coude appuy sur la table, sa tte appuye
sur sa main.

Son corps souple et dlicat tait renvers de ct sur sa chaise au long
dossier; la petite lampe de fer place sur la table, prs de l'assiette 
demi garnie, clairait cet intrieur qui paraissait si calme  la premire
vue, et dans lequel venait cependant de s'teindre une tempte, qui allait
se rallumer bientt.

Dans le cristal rayonnait, pur comme du diamant en fusion, le vin du Rhin
 peine effleur par Diane; ce grand verre ayant la forme d'un calice,
plac entre la lampe et Diane, adoucissait encore la lumire et
rafrachissait la teinte du visage de la dormeuse.

Les yeux ferms, ces yeux aux paupires veines d'azur, la bouche
suavement entr'ouverte, les cheveux rejets en arrire par-dessus le
capuchon du grossier vtement d'homme qu'elle portait, Diane devait
apparatre comme une vision sublime aux regards qui s'apprtaient  violer
le secret de sa retraite.

Le duc, en l'apercevant, ne put retenir un mouvement d'admiration; il
s'appuya sur le bord de la fentre, et dvora des yeux jusqu'aux moindres
dtails de cette idale beaut.

Mais tout  coup, au milieu de cette contemplation, ses sourcils se
froncrent; il redescendit deux chelons avec une sorte de prcipitation
nerveuse.

Dans cette situation, le prince n'tait plus expos aux reflets lumineux
de la fentre, reflets qu'il avait paru fuir: il s'adossa donc au mur,
croisa ses bras sur sa poitrine, et rva.

Aurilly, qui ne le perdait pas des yeux, put le voir avec ses regards
perdus dans le vague, comme sont ceux d'un homme qui appelle  lui ses
souvenirs les plus anciens et les plus fugitifs.

Aprs dix minutes de rverie et d'immobilit, le duc remonta vers la
fentre, plongea de nouveau ses regards  travers les vitres, mais ne
parvint sans doute pas  la dcouverte qu'il dsirait, car la mme ombre
resta sur son front, et la mme incertitude dans son regard.

Il en tait l de ses recherches, lorsque Aurilly s'approcha vivement du
pied de l'chelle.

-- Vite, vite, monseigneur, descendez, dit Aurilly, j'entends des pas au
bout de la rue voisine.

Mais au lieu de se rendre  cet avis, le duc descendit lentement, sans
rien perdre de son attention  interroger ses souvenirs.

-- Il tait temps! dit Aurilly.

-- De quel ct vient le bruit? demanda le duc.

-- De ce ct, dit Aurilly, et il tendit la main dans la direction d'une
espce de ruelle sombre.

Le prince couta.

[Illustration: Maintenant tu es bien mort. -- PAGE 75.]

-- Je n'entends plus rien, dit-il.

-- La personne se sera arrte; c'est quelque espion qui nous guette.

-- Enlve l'chelle, dit le prince.

Aurilly obit; le prince, pendant ce temps, s'assit sur le banc de pierre
qui bordait de chaque ct la porte de la maison.

Le bruit ne s'tait point renouvel, et personne ne paraissait 
l'extrmit de la ruelle.

Aurilly revint.

-- Eh bien! monseigneur, demanda-t-il, est-elle belle?

-- Fort belle, rpondit le prince d'un air sombre.

-- Qui vous fait si triste alors, monseigneur? Vous aurait-elle vu?

-- Elle dort.

-- De quoi vous proccupez-vous en ce cas?

Le prince ne rpondit pas.

-- Brune?... blonde?... interrogea Aurilly.

-- C'est bizarre, Aurilly, murmura le prince, j'ai vu cette femme-l
quelque part.

-- Vous l'avez reconnue alors.

-- Non, car je ne puis mettre aucun nom sur son visage; seulement sa vue
m'a frapp d'un coup violent au coeur.

Aurilly regarda le prince tout tonn, puis, avec un sourire dont il ne se
donna pas la peine de dissimuler l'ironie:

-- Voyez-vous cela! dit-il.

-- Eh! monsieur, ne riez pas, je vous prie, rpliqua schement Franois;
ne voyez-vous pas que je souffre?

-- Oh! monseigneur, est-il possible? s'cria Aurilly.

-- Oui, en vrit, c'est comme je te le dis, je ne sais ce que j'prouve;
mais, ajouta-t-il d'un air sombre, je crois que j'ai eu tort de regarder.

-- Cependant, justement  cause de l'effet que sa vue a produit sur vous,
il faut savoir quelle est cette femme, monseigneur.

-- Certainement qu'il le faut, dit Franois.

-- Cherchez bien dans vos souvenirs, monseigneur; est-ce  la cour que
vous l'avez vue?

-- Non, je ne crois pas.

-- En France, en Navarre, en Flandre?

-- Non.

-- C'est une Espagnole peut-tre?

-- Je ne crois pas.

-- Une Anglaise? quelque dame de la reine lisabeth?

-- Non, non, elle doit se rattacher  ma vie d'une faon plus intime; je
crois qu'elle m'est apparue dans quelque terrible circonstance.

-- Alors vous la reconnatrez facilement, car, Dieu merci! la vie de
monseigneur n'a pas vu beaucoup de ces circonstances dont Son Altesse
parlait tout  l'heure.

-- Tu trouves? dit Franois, avec un funbre sourire.

Aurilly s'inclina.

-- Vois-tu, dit le duc, maintenant je me sens assez matre de moi pour
analyser mes sensations: cette femme est belle, mais belle  la faon
d'une morte, belle comme une ombre, belle comme les figures qu'on voit
dans les rves; aussi me semble-t-il que c'est dans un rve que je l'ai
vue; et, continua le duc, j'ai fait deux ou trois rves effrayants dans ma
vie, et qui m'ont laiss comme un froid au coeur. Eh bien! oui, j'en suis
sr maintenant, c'est dans un de ces rves-l que j'ai vu la femme de l-
haut.

-- Monseigneur, monseigneur, s'cria Aurilly, que Votre Altesse me
permette de lui dire que, rarement, je l'ai entendue exprimer si
douloureusement sa susceptibilits matire de sommeil; le coeur de Son
Altesse est heureusement tremp de manire  lutter avec l'acier le plus
dur; et les vivants n'y mordent pas plus que les ombres, j'espre; tenez,
moi, monseigneur, si je ne me sentais sous le poids de quelque regard qui
nous surveille de cette rue, j'y monterais  mon tour,  l'chelle, et
j'aurais raison, je vous le promets, du rve, de l'ombre et du frisson de
Votre Altesse.

-- Ma foi, tu as raison, Aurilly, va chercher l'chelle; dresse-la et
monte; qu'importe le surveillant! n'es-tu pas  moi? Regarde, Aurilly,
regarde.

Aurilly avait dj fait quelques pas pour obir  son matre, quand
soudain un pas prcipit retentit sur la place et Henri cria au duc:

-- Alarme! monseigneur, alarme!

D'un seul bond Aurilly rejoignit le duc.

-- Vous, dit le prince, vous ici, comte! et sous quel prtexte avez-vous
quitt votre poste?

-- Monseigneur, rpondit Henri avec fermet, si Votre Altesse croit devoir
me faire punir, elle le fera. En attendant, mon devoir tait de venir ici,
et m'y voici venu.

Le duc, avec un sourire significatif, jeta un coup d'oeil sur la fentre.

-- Votre devoir, comte? Expliquez-moi cela, dit-il.

-- Monseigneur, des cavaliers ont paru du ct de l'Escaut; on ne sait
s'ils sont amis ou ennemis.

-- Nombreux? demanda le duc avec inquitude.

-- Trs nombreux, monseigneur.

-- Eh bien, comte, pas de fausse bravoure, vous avez bien fait de revenir;
faites rveiller vos gendarmes. Longeons la rivire qui est moins large,
et dcampons, c'est le plus prudent parti.

-- Sans doute, monseigneur, sans doute; mais il serait urgent, je crois,
de prvenir mon frre.

-- Deux hommes suffiront.

-- Si deux hommes suffisent, monseigneur, dit Henri, j'irai avec un
gendarme.

-- Non pas, morbleu! dit vivement Franois, non pas, du Bouchage, vous
viendrez avec nous. Peste! ce n'est point en de pareils moments que l'on
se spare d'un dfenseur tel que vous.

-- Votre Altesse emmne toute l'escorte?

-- Toute.

-- C'est bien, monseigneur, rpliqua Henri en s'inclinant; dans combien de
temps part Votre Altesse?

-- Tout de suite, comte.

-- Hol! quelqu'un! cria Henri.

Le jeune enseigne sortit de la ruelle comme s'il n'et attendu que cet
ordre de son chef pour paratre.

Henri lui donna ses ordres, et presque aussitt on vit les gendarmes se
replier sur la place de toutes les extrmits du bourg, en faisant leurs
prparatifs de dpart.

Au milieu d'eux le duc s'entretenait avec les officiers.

-- Messieurs, dit-il, le prince d'Orange me fait poursuivre,  ce qu'il
parat; mais il ne convient pas qu'un fils de France soit fait prisonnier
sans le prtexte d'une bataille comme Poitiers ou Pavie. Cdons donc au
nombre et replions-nous sur Bruxelles. Je serai sr de ma vie et de ma
libert tant que je demeurerai au milieu de vous.

Puis, se tournant vers Aurilly:

-- Toi, tu vas rester ici, lui dit-il. Cette femme ne peut nous suivre. Et
d'ailleurs je connais assez ces Joyeuse pour savoir que celui-ci n'osera
point emmener sa matresse avec lui en ma prsence. D'ailleurs nous
n'allons point au bal, et nous courrons d'un train qui fatiguerait la
dame.

-- O va monseigneur?

-- En France; je crois que mes affaires sont tout  fait gtes ici.

-- Mais dans quelle partie de la France? Monseigneur pense-t-il qu'il soit
prudent pour lui de retourner  la cour?

-- Non pas; aussi, selon toutes les apparences, je m'arrterai en route
dans un de mes apanages,  Chteau-Thierry, par exemple.

-- Votre Altesse est-elle fixe?

-- Oui, Chteau-Thierry me convient sous tous les rapports, c'est  une
distance convenable de Paris,  vingt-quatre lieues; j'y surveillerai MM.
de Guise, qui sont la moiti de l'anne  Soissons. Donc, c'est  Chteau-
Thierry que tu m'amneras la belle inconnue.

-- Mais, monseigneur, elle ne se laissera peut-tre pas emmener.

-- Es-tu fou? puisque du Bouchage m'accompagne  Chteau-Thierry et
qu'elle suit du Bouchage, les choses, au contraire, iront toutes seules.

-- Mais elle peut vouloir aller d'un autre ct, si elle remarque que j'ai
de la pente  la conduire vers vous.

-- Ce n'est pas vers moi que tu la conduiras, mais, je te le rpte, c'est
vers le comte. Allons donc! mais, parole d'honneur, on croirait que c'est
la premire fois que tu m'aides en pareille circonstance. As-tu de
l'argent?

-- J'ai les deux rouleaux d'or que Votre Altesse m'a donns au sortir du
camp des polders.

-- Va donc de l'avant. Et par tous les moyens possibles, tu entends? par
tous, amne-moi ma belle inconnue  Chteau-Thierry; peut-tre qu'en la
regardant de plus prs je la reconnatrai.

-- Et le valet aussi?

-- Oui, s'il ne te gne pas.

-- Mais s'il me gne?

-- Fais de lui ce que tu fais d'une pierre que tu rencontres sur ton
chemin, jette-le dans un foss.

-- Bien, monseigneur.

Tandis que les deux funbres conspirateurs dressaient leurs plans dans
l'ombre, Henri montait au premier et rveillait Remy.

Remy, prvenu, frappa  la porte d'une certaine faon, et presque aussitt
la jeune femme ouvrit.

Derrire Remy, elle aperut du Bouchage.

-- Bonsoir, monsieur, dit-elle avec un sourire que son visage avait
dsappris.

-- Oh! pardonnez-moi, madame, se hta de dire le comte, je ne viens point
vous importuner, je viens vous faire mes adieux.

-- Vos adieux! vous partez, monsieur le comte?

-- Pour la France, oui, madame.

-- Et vous nous laissez?

-- J'y suis forc, madame, mon premier devoir tant d'obir au prince.

-- Au prince! il y a un prince, ici? dit Remy.

-- Quel prince? demanda Diane en plissant.

-- M. le duc d'Anjou que l'on croyait mort, et qui est miraculeusement
sauv, nous a rejoints.

Diane poussa un cri terrible, et Remy devint si ple, qu'il semblait avoir
t frapp d'une mort subite.

-- Rptez-moi, balbutia Diane, que M. le duc d'Anjou est vivant, que M.
le duc d'Anjou est ici.

-- S'il n'y tait point, madame, et s'il ne me commandait de le suivre, je
vous eusse accompagne jusqu'au couvent dans lequel, m'avez-vous dit, vous
comptez vous retirer.

-- Oui, oui, dit Remy, le couvent, madame, le couvent.

Et il appuya un doigt sur ses lvres.

Un signe de tte de Diane lui apprit qu'elle avait compris ce signe.

-- Je vous eusse accompagne d'autant plus volontiers, madame, continua
Henri, que vous pourrez tre inquite par les gens du prince.

-- Comment cela?

-- Oui, tout me porte  croire qu'il sait qu'une femme habite cette
maison, et il pense sans doute que cette femme est une amie  moi.

-- Et d'o vous vient cette croyance?

-- Notre jeune enseigne l'a vu dresser une chelle contre la muraille et
regarder par cette fentre.

-- Oh! s'cria Diane, mon Dieu! mon Dieu!

-- Rassurez-vous, madame, il a entendu dire  son compagnon qu'il ne vous
connaissait pas.

-- N'importe, n'importe, dit la jeune femme en regardant Remy.

-- Tout ce que vous voudrez, madame, tout, dit Remy en armant ses traits
d'une suprme rsolution.

-- Ne vous alarmez point, madame, dit Henri, le duc va partir  l'instant
mme; un quart d'heure encore et vous serez seule et libre. Permettez-moi
donc de vous saluer avec respect et de vous dire encore une fois que
jusqu' mon soupir de mort mon coeur battra pour vous et par vous. Adieu!
madame, adieu!

Et le comte, s'inclinant aussi religieusement qu'il et fait devant un
autel, fit deux pas en arrire.

-- Non! non! s'cria Diane avec l'garement de la fivre; non, Dieu n'a
pas voulu cela; non; Dieu avait tu cet homme, il ne peut l'avoir
ressuscit; non, non, monsieur; vous vous trompez, il est mort!

En ce moment mme, et comme pour rpondre  cette douloureuse invocation 
la misricorde cleste, la voix du prince retentit dans la rue.

-- Comte, disait-elle, comte, vous nous faites attendre.

-- Vous l'entendez, madame, dit Henri. Une dernire fois, adieu!

Et serrant la main de Remy, il s'lana dans l'escalier.

Diane s'approcha de la fentre, tremblante et convulsive comme l'oiseau
que fascine le serpent des Antilles.

Elle aperut le duc  cheval; son visage tait color par la lueur des
torches que portaient deux gendarmes.

-- Oh! il vit le dmon, il vit! murmura Diane  l'oreille de Remy avec un
accent tellement terrible, que le digne serviteur en fut pouvant lui-
mme; il vit, vivons aussi; il part pour la France. Soit, Remy, c'est en
France que nous allons.




LXXVI

SDUCTION


Les prparatifs du dpart des gendarmes avaient jet la confusion dans le
bourg; leur dpart fit succder le plus profond silence au bruit des armes
et des voix.

Remy laissa ce bruit s'teindre peu  peu et se perdre tout  fait; puis,
lorsqu'il crut la maison compltement dserte, il descendit dans la salle
basse pour s'occuper de son dpart et de celui de Diane.

Mais, en poussant la porte de cette salle, il fut bien surpris de voir un
homme assis prs du feu, le visage tourn de son ct.

Cet homme guettait videmment la sortie de Remy, quoique en l'apercevant,
il et pris l'air de la plus profonde insouciance.

Remy s'approcha, selon son habitude, avec une dmarche lente et brise, en
dcouvrant son front chauve et pareil  celui d'un vieillard accabl
d'annes.

Celui vers lequel il s'approchait avait la lumire derrire lui, de sorte
que Remy ne put distinguer ses traits.

-- Pardon, monsieur, dit-il, je me croyais seul ou presque seul ici.

-- Moi aussi, rpondit l'interlocuteur; mais je vois avec plaisir que
j'aurai des compagnons.

-- Oh! de bien tristes compagnons, monsieur, se hta de dire Remy, car,
except un jeune homme malade que je ramne en France...

-- Ah! fit tout  coup Aurilly en affectant toute la bonhomie d'un
bourgeois compatissant, je sais ce que vous voulez dire.

-- Vraiment? demanda Remy.

-- Oui, vous voulez parler de la jeune dame.

-- De quelle jeune dame? s'cria Remy sur la dfensive.

-- L! l! ne vous fchez point, mon bon ami, rpondit Aurilly; je suis
l'intendant de la maison de Joyeuse; j'ai rejoint mon jeune matre par
l'ordre de son frre; et,  son dpart, le comte m'a recommand une jeune
dame et un vieux serviteur qui ont l'intention de retourner en France,
aprs l'avoir suivi en Flandre....

Cet homme parlait ainsi en s'approchant de Remy avec un visage souriant et
affectueux. Il s'tait plac, dans son mouvement, au milieu du rayon de la
lampe, en sorte que toute la clart l'illuminait.

Remy alors put le voir.

Mais, au lieu de s'avancer de son ct vers son interlocuteur, Remy fit un
pas en arrire, et un sentiment semblable  celui de l'horreur se peignit
un instant sur son visage mutil.

-- Vous ne rpondez pas, on dirait que je vous fais peur? demanda Aurilly
de son visage le plus souriant.

-- Monsieur, rpondit Remy en affectant une voix casse, pardonnez  un
pauvre vieillard que ses malheurs et ses blessures ont rendu timide et
dfiant.

-- Raison de plus, mon ami, rpondit Aurilly, pour que vous acceptiez le
secours et l'appui d'un honnte compagnon; d'ailleurs, comme je vous l'ai
dit tout  l'heure, je viens de la part d'un matre qui doit vous inspirer
confiance.

-- Assurment, monsieur.

Et Remy fit un pas en arrire.

-- Vous me quittez?...

-- Je vais consulter ma matresse; je ne puis rien prendre sur moi, vous
comprenez.

-- Oh! c'est naturel; mais permettez que je me prsente moi-mme, je lui
expliquerai ma mission dans tous ses dtails.

-- Non, non, merci; madame dort peut-tre encore, et son sommeil m'est
sacr.

-- Comme vous voudrez. D'ailleurs, je n'ai plus rien  vous dire, sinon ce
que mon matre m'a charg de vous communiquer.

-- A moi?

-- A vous et  la jeune dame.

-- Votre matre, M. le comte du Bouchage, n'est-ce pas?

-- Lui-mme.

-- Merci, monsieur.

Lorsqu'il eut referm la porte, toutes les apparences du vieillard,
except le front chauve et le visage rid, disparurent  l'instant mme,
et il monta l'escalier avec une telle prcipitation et une vigueur si
extraordinaire, que l'on n'et pas donn vingt-cinq ans  ce vieillard
qui, un instant auparavant, en paraissait soixante.

-- Madame! madame! s'cria Remy d'une voix altre, ds qu'il aperut
Diane.

-- Eh! qu'y a-t-il encore, Remy? le duc n'est-il point parti?

-- Si fait, madame; mais il y a ici un dmon mille fois pire, mille fois
plus  craindre que lui; un dmon sur lequel tous les jours, depuis six
ans, j'ai appel la vengeance du ciel comme vous le faisiez pour son
matre, et cela comme vous le faisiez aussi, en attendant la mienne.

-- Aurilly, peut-tre? demanda Diane.

-- Aurilly lui-mme; l'infme est l, en bas, oubli comme un serpent hors
du nid par son infernal complice.

-- Oubli, dis-tu, Remy! oh! tu te trompes; toi qui connais le duc, tu
sais bien qu'il ne laisse point au hasard le soin de faire le mal, quand
ce mal, il peut le faire lui-mme; non! non! Remy, Aurilly n'est point
oubli ici, il y est laiss, et laiss pour un dessein quelconque, crois-
moi.

-- Oh! sur lui, madame, je croirai tout ce que vous voudrez!

-- Me connat-il?

-- Je ne crois pas.

-- Et t'a-t-il reconnu?

-- Oh! moi, madame, rpondit Remy avec un triste sourire, moi, l'on ne me
reconnat pas.

-- Il m'a devine, peut-tre?

-- Non, car il a demand  vous voir.

-- Remy, je te dis que, s'il ne m'a point reconnue, il me souponne.

-- En ce cas, rien de plus simple, dit Remy d'un air sombre, et je
remercie Dieu de nous tracer si franchement notre route; le bourg est
dsert, l'infme est seul, comme je suis seul... j'ai vu un poignard  sa
ceinture... j'ai un couteau  la mienne.

-- Un moment, Remy, un moment, dit Diane, je ne vous dispute pas la vie de
ce misrable; mais, avant de le tuer, il faut savoir ce qu'il nous veut,
et si, dans la situation o nous sommes, il n'y a pas moyen d'utiliser le
mal qu'il veut nous faire. Comment s'est-il prsent  vous, Remy?

-- Comme l'intendant de M. du Bouchage, madame.

-- Tu vois bien, il ment; donc il a un intrt  mentir. Sachons ce qu'il
veut, tout en lui cachant notre volont  nous.

-- J'agirai selon vos ordres, madame.

-- Pour le moment, que demande-t-il?

-- A vous accompagner.

-- En quelle qualit?

-- En qualit d'intendant du comte.

-- Dis-lui que j'accepte.

-- Oh! madame!

-- Ajoute que je suis sur le point de passer en Angleterre, o j'ai des
parents, et que cependant j'hsite; mens comme lui; pour vaincre, Remy, il
faut au moins combattre  armes gales.

-- Mais il vous verra.

-- Et mon masque! D'ailleurs je souponne qu'il me connat, Remy.

-- Alors, s'il vous connat, il vous tend un pige.

-- Le moyen de s'en garantir, est d'avoir l'air d'y tomber.

-- Cependant....

-- Voyons, que crains-tu? connais-tu quelque chose de pire que la mort?

-- Non.

-- Eh bien! n'es-tu donc plus dcid  mourir pour l'accomplissement de
notre voeu?

-- Si fait; mais non pas  mourir sans vengeance.

-- Remy, Remy, dit Diane avec un regard brillant d'une exaltation sauvage,
nous nous vengerons, sois tranquille, toi du valet, moi du matre.

-- Eh bien! soit, madame, c'est chose dite.

-- Va, mon ami, va.

Et Remy descendit, mais hsitant encore. Le brave jeune homme avait,  la
vue d'Aurilly, ressenti malgr lui ce frissonnement nerveux plein de
sombre terreur que l'on ressent  la vue des reptiles; il voulait tuer
parce qu'il avait eu peur.

Mais cependant, au fur et  mesure qu'il descendait, la rsolution
rentrait dans cette me si fortement trempe, et en rouvrant la porte, il
tait rsolu, malgr l'avis de Diane,  interroger Aurilly,  le
confondre, et, s'il trouvait en lui les mauvaises intentions qu'il lui
souponnait,  le poignarder sur la place.

C'tait ainsi que Remy entendait la diplomatie.

Aurilly l'attendait avec impatience; il avait ouvert la fentre afin de
garder d'un seul coup d'oeil toutes les issues.

Remy vint  lui, arm d'une rsolution inbranlable; aussi ses paroles
furent-elles douces et calmes.

-- Monsieur, lui dit-il, ma matresse ne peut accepter ce que vous lui
proposez.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que vous n'tes point l'intendant de M. du Bouchage.

Aurilly plit.

-- Mais qui vous a dit cela? demanda-t-il.

-- Rien de plus simple. M. du Bouchage m'a quitt en me recommandant la
personne que j'accompagne, et M. du Bouchage, en me quittant, ne m'a pas
dit un mot de vous.

-- Il ne m'a vu qu'aprs vous avoir quitt.

-- Mensonges, monsieur, mensonges!

Aurilly se redressa; l'aspect de Remy lui donnait toutes les apparences
d'un vieillard.

-- Vous le prenez sur un singulier ton, brave homme, dit-il en fonant le
sourcil. Prenez garde, vous tes vieux, je suis jeune; vous tes faible,
je suis fort.

Remy sourit, mais ne rpondit rien.

-- Si je vous voulais du mal,  vous ou  votre matresse, continua
Aurilly, je n'aurais que la main  lever.

-- Oh! oh! fit Remy, peut-tre me tromp-je, et est-ce du bien que vous
lui voulez?

-- Sans doute.

-- Expliquez-moi ce que vous dsirez, alors.

-- Mon ami, dit Aurilly, je dsire faire votre fortune d'un seul coup, si
vous me servez.

-- Et si je ne vous sers pas?

-- En ce cas-l, puisque vous me parlez franchement, je vous rpondrai
avec une pareille franchise: en ce cas-l, je dsire vous tuer....

-- Me tuer! ah! fit Remy avec un sombre sourire.

-- Oui, j'ai plein pouvoir pour cela.

Remy respira.

-- Mais pour que je vous serve, dit-il, faut-il au moins que je connaisse
vos projets.

-- Les voici: vous avez devin juste, mon brave homme; je ne suis point au
comte du Bouchage.

-- Ah! et  qui tes-vous?

-- Je suis  un plus puissant seigneur.

-- Faites-y attention: vous allez mentir encore.

-- Et pourquoi cela?

-- Au-dessus de la maison de Joyeuse, je ne vois pas beaucoup de maisons.

-- Pas mme la maison de France?

-- Oh! oh! fit Remy.

-- Et voil comme elle paie, ajouta Aurilly en glissant un des rouleaux
d'or du duc d'Anjou dans la main de Remy.

Remy tressaillit au contact de cette main, et fit un pas en arrire.

-- Vous tes au roi? demanda-t-il avec une navet qui et fait honneur
mme  un homme plus rus que lui.

-- Non, mais  son frre, M. le duc d'Anjou.

-- Ah! trs bien; je suis le trs humble serviteur de M. le duc.

-- A merveille.

-- Mais aprs?

-- Comment, aprs?

-- Oui, que dsire monseigneur?

-- Monseigneur, trs cher, dit Aurilly en s'approchant de Remy et en
essayant pour la seconde fois de lui glisser le rouleau dans la main,
monseigneur est amoureux de votre matresse.

-- Il la connat donc?

-- Il l'a vue.

-- Il l'a vue! s'cria Remy dont la main crispe s'appuya sur le manche de
son couteau, et quand cela l'a-t-il vue?

-- Ce soir.

-- Impossible, ma matresse n'a pas quitt sa chambre.

-- Eh bien! voil justement; le prince a agi comme un vritable colier,
preuve qu'il est vritablement amoureux.

-- Comment a-t-il agi? voyons, dites.

-- Il a pris une chelle et a grimp au balcon.

-- Ah! fit Remy en comprimant les battements tumultueux de son coeur; ah!
voil comment il a agi?

-- Il parat qu'elle est fort belle, ajouta Aurilly.

-- Vous ne l'avez donc pas vue, vous?

-- Non, mais d'aprs ce que monseigneur m'a dit, je brle de la voir, ne
ft-ce que pour juger de l'exagration que l'amour apporte dans un esprit
sens. Ainsi donc, c'est convenu, vous tes avec nous.

Et pour la troisime fois, Aurilly essaya de faire accepter l'or  Remy.

-- Certainement que je suis  vous, dit Remy en repoussant la main
d'Aurilly; mais encore faut-il que je sache quel est mon rle dans les
vnements que vous prparez.

-- Rpondez-moi d'abord: la dame de l-haut est-elle la matresse de M. du
Bouchage ou de son frre?

Le sang monta au visage de Remy.

-- Ni de l'un ni de l'autre, dit-il avec contrainte; la dame de l-haut
n'a pas d'amant.

-- Pas d'amant! mais alors c'est un morceau de roi. Une femme qui n'a pas
d'amant! morbleu! monseigneur, nous avons trouv la pierre philosophale.

-- Donc, reprit Remy, monseigneur le duc d'Anjou est amoureux de ma
matresse?

-- Oui.

-- Et que veut-il?

-- Il veut l'avoir  Chteau-Thierry, o il se rend  marches forces.

-- Voil, sur mon me, une passion venue bien vite.

-- C'est comme cela que les passions viennent  monseigneur.

-- Je ne vois  cela qu'un inconvnient, dit Remy.

-- Lequel?

-- C'est que ma matresse va s'embarquer pour l'Angleterre.

-- Diable! voil en quoi justement vous pouvez m'tre utile: dcidez-la.

-- A quoi?

-- A prendre la route oppose.

-- Vous ne connaissez pas ma matresse, monsieur; c'est une femme qui
tient  ses ides; d'ailleurs, ce n'est pas le tout qu'elle aille en
France au lieu d'aller  Londres. Une fois  Chteau-Thierry, croyez-vous
qu'elle cde aux dsirs du prince?

-- Pourquoi pas?

-- Elle n'aime pas le duc d'Anjou.

-- Bah! on aime toujours un prince du sang.

-- Mais comment monseigneur le duc d'Anjou, s'il souponne ma matresse
d'aimer M. le comte du Bouchage ou M. le duc de Joyeuse, a-t-il eu l'ide
de l'enlever  celui qu'elle aime?

-- Bonhomme, dit Aurilly, tu as des ides triviales, et nous aurons de la
peine  nous entendre,  ce que je vois; aussi je ne discuterai pas; j'ai
prfr la douceur  la violence, et maintenant, si tu me forces  changer
de conduite, eh bien! soit, j'en changerai.

-- Que ferez vous?

-- Je te l'ai dit, j'ai plein pouvoir du prince. Je te tuerai dans quelque
coin, et j'enlverai la dame.

-- Vous croyez  l'impunit?

-- Je crois  tout ce que mon matre me dit de croire. Voyons, dcideras-
tu ta matresse  venir en France?

-- J'y tcherai; mais je ne puis rpondre de rien.

-- Et quand aurai-je la rponse?

-- Le temps de monter chez elle et de la consulter.

-- C'est bien; monte, je t'attends.

-- J'obis, monsieur.

-- Un dernier mot, bonhomme: tu sais que je tiens dans ma main ta fortune
et ta vie?

-- Je le sais.

-- Cela suffit, va, je m'occuperai des chevaux pendant ce temps.

-- Ne vous htez pas trop.

-- Bah! je suis sr de la rponse; est-ce que les princes trouvent des
cruelles?

-- Il me semblait que cela arrivait quelquefois.

-- Oui, dit Aurilly, mais c'est chose rare, allez.

Et tandis que Remy remontait, Aurilly, comme s'il et t certain de
l'accomplissement de ses esprances, se dirigeait rellement vers
l'curie.

-- Eh bien? demanda Diane en apercevant Remy.

-- Eh bien! madame, le duc vous a vue.

-- Et....

-- Et il vous aime.

-- Le duc m'a vue! le duc m'aime! s'cria Diane; mais tu es en dlire,
Remy.

-- Non; je vous dis ce qu'il m'a dit.

-- Et qui t'a dit cela?

-- Cet homme! cet Aurilly! cet infme!

-- Mais s'il m'a vue, il m'a reconnue, alors.

-- Si le duc vous et reconnue, croyez-vous qu'Aurilly oserait se
prsenter devant vous et vous parler d'amour au nom du prince? Non, le duc
ne vous a pas reconnue.

-- Tu as raison, mille fois raison, Remy. Tant de choses ont pass depuis
six ans dans cet esprit infernal, qu'il m'a oublie. Suivons cet homme,
Remy.

-- Oui, mais cet homme vous reconnatra, lui.

-- Pourquoi veux-tu qu'il ait plus de mmoire que son matre?

-- Oh! parce que son intrt  lui est de se souvenir, tandis que
l'intrt du prince est d'oublier; que le duc oublie, lui, le sinistre
dbauch, l'aveugle, le blas, l'assassin de ses amours, cela se conoit.
Lui, s'il n'oubliait pas, comment pourrait-il vivre? Mais Aurilly n'aura
pas oubli, lui; s'il voit votre visage, il croira voir une ombre
vengeresse, et vous dnoncera.

-- Remy, je croyais t'avoir dit que j'avais un masque, je croyais que tu
m'avais dit que tu avais un couteau.

-- C'est vrai, madame, dit Remy, et je commence  croire que Dieu est
d'intelligence avec nous pour punir les mchants.

Alors appelant Aurilly du haut de l'escalier:

-- Monsieur, dit-il, monsieur!

-- Eh bien? demanda Aurilly.

-- Eh bien, ma matresse remercie M. le comte du Bouchage d'avoir ainsi
pourvu  sa sret, et elle accepte avec reconnaissance votre offre
obligeante.

-- C'est bien, c'est bien, dit Aurilly, prvenez-la que les chevaux sont
prts.

-- Venez, madame, venez, dit Remy, en offrant son bras  Diane.

Aurilly attendait au bas de l'escalier, lanterne en main, avide qu'il
tait de voir le visage de l'inconnue.

-- Diable! murmura-t-il, elle a un masque. Oh! mais d'ici  Chteau-
Thierry les cordons de soie seront uss.... ou coups.




LXXVII

LE VOYAGE


On se mit en route.

Aurilly affectait avec Remy le ton de la plus parfaite galit, et, avec
Diane, les airs du plus profond respect.

Mais il tait facile pour Remy de voir que ces airs de respect taient
intresss.

En effet, tenir l'trier d'une femme quand elle monte  cheval ou qu'elle
en descend, veiller sur chacun de ses mouvements avec sollicitude, et ne
laisser chapper jamais une occasion de ramasser son gant ou d'agrafer son
manteau, c'est le rle d'un amant, d'un serviteur ou d'un curieux.

En touchant le gant, Aurilly voyait la main; en agrafant le manteau, il
regardait sous le masque; en tenant l'trier, il provoquait un hasard qui
lui ft entrevoir ce visage, que le prince, dans ses souvenirs confus,
n'avait point reconnu, mais que lui, Aurilly, avec sa mmoire exacte,
comptait bien reconnatre.

Mais le musicien avait affaire  forte partie; Remy rclama son service
auprs de sa compagne, et se montra jaloux des prvenances d'Aurilly.

Diane elle-mme, sans paratre souponner les causes de cette
bienveillance, prit parti pour celui qu'Aurilly regardait comme un vieux
serviteur et voulait soulager d'une partie de sa peine, et elle pria
Aurilly de laisser faire  Remy tout seul ce qui regardait Remy.

Aurilly en fut rduit, pendant les longues marches,  esprer l'ombre et
la pluie, pendant les haltes,  dsirer les repas.

Pourtant il fut tromp dans son attente, pluie ou soleil n'y faisait rien,
et le masque restait sur le visage; quant aux repas, ils taient pris par
la jeune femme dans une chambre spare.

Aurilly comprit que, s'il ne reconnaissait pas, il tait reconnu; il
essaya de voir par les serrures, mais la dame tournait constamment le dos
aux portes; il essaya de voir par les fentres, mais il trouva devant les
fentres d'pais rideaux, ou,  dfaut de rideaux, les manteaux des
voyageurs.

Ni questions ni tentatives de corruption ne russirent sur Remy; le
serviteur annonait que telle tait la volont de sa matresse et par
consquent la sienne.

-- Mais ces prcautions sont-elles donc prises pour moi seul? demandait
Aurilly.

-- Non, pour tout le monde.

-- Mais enfin, M. le duc d'Anjou l'a vue; alors elle ne se cachait pas.

-- Hasard, pur hasard, rpondait Remy, et c'est justement parce que,
malgr elle, ma matresse a t vue par M. le duc d'Anjou, qu'elle prend
ses prcautions pour n'tre plus vue par personne.

Cependant les jours s'coulaient, on approchait du terme, et, grce aux
prcautions de Remy et de sa matresse, la curiosit d'Aurilly avait t
mise en dfaut.

Dj la Picardie apparaissait aux regards des voyageurs.

Aurilly qui, depuis trois ou quatre jours, essayait de tout, de la bonne
mine, de la bouderie, des petits soins, et presque des violences,
commenait  perdre patience, et les mauvais instincts de sa nature
prenaient peu  peu le dessus.

On et dit qu'il comprenait que, sous le voile de cette femme, tait cach
un secret mortel.

Un jour il demeura un peu en arrire avec Remy, et renouvela sur lui ses
tentatives de sduction, que Remy repoussa, comme d'habitude.

-- Enfin, dit Aurilly, il faudra cependant bien qu'un jour ou l'autre je
voie ta matresse.

-- Sans doute, dit Remy, mais ce sera au jour qu'elle voudra, et non au
jour que vous voudrez.

-- Cependant si j'employais la force? dit Aurilly.

Un clair qu'il ne put retenir jaillit des yeux de Remy.

-- Essayez! dit-il.

Aurilly vit l'clair, il comprit ce qui vivait d'nergie dans celui qu'il
prenait pour un vieillard.

Il se mit  rire.

-- Que je suis fou! dit-il, et que m'importe qui elle est? C'est bien la
mme, n'est-ce pas, que M. le duc d'Anjou a vue?

-- Certes!

-- Et qu'il m'a dit de lui amener  Chteau-Thierry?

-- Oui.

-- Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut; ce n'es pas moi qui suis amoureux
d'elle, c'est monseigneur, et pourvu que vous ne cherchiez pas  fuir, 
m'chapper....

-- En avons-nous l'air? dit Remy.

-- Non.

-- Nous en avons si peu l'air, et c'est si peu notre intention, que, n'y
fussiez-vous pas, nous continuerions notre route pour Chteau-Thierry; si
le duc dsire nous voir, nous dsirons le voir aussi, nous.

-- Alors, dit Aurilly, cela tombe  merveille.

Puis, comme s'il et voulu s'assurer du dsir rel qu'avaient Remy et sa
compagne de ne pas changer de chemin:

-- Votre matresse veut-elle s'arrter ici quelques instants? dit-il.

Et il montrait une espce d'htellerie sur la route.

-- Vous savez, lui dit Remy, que ma matresse ne s'arrte que dans les
villes.

-- Je l'avais vu, dit Aurilly, mais je ne l'avais pas remarqu.

-- C'est ainsi.

-- Eh bien, moi qui n'ai pas fait de voeu, je m'arrte un instant;
continuez votre route, je vous rejoins.

Et Aurilly indiqua le chemin  Remy, descendit de cheval et s'approcha de
l'hte, qui vint au devant de lui avec de grands respects et comme s'il le
connaissait.

Remy rejoignit Diane.

-- Que vous disait-il? demanda la jeune femme.

-- Il exprimait son dsir ordinaire.

-- Celui de me voir?

-- Oui.

Diane sourit sous son masque.

-- Prenez garde, dit Remy, il est furieux.

-- Il ne me verra pas. Je ne le veux pas, et c'est te dire qu'il n'y
pourra rien.

-- Mais une fois que vous serez  Chteau-Thierry, ne faudra-t-il point
qu'il vous voie  visage dcouvert?

-- Qu'importe, si la dcouverte arrive trop tard pour eux? D'ailleurs le
matre ne m'a point reconnue.

-- Oui, mais le valet vous reconnatra.

-- Tu vois que jusqu' prsent ni ma voix ni ma dmarche ne l'ont frapp.

-- N'importe, madame, dit Remy, tous ces mystres qui existent depuis huit
jours pour Aurilly, n'avaient point exist pour le prince, ils n'avaient
point excit sa curiosit, point veill ses souvenirs, au lieu que,
depuis huit jours, Aurilly cherche, calcule, suppute; votre vue frappera
une mmoire veille sur tous les points, il vous reconnatra s'il ne vous
a pas reconnue.

En ce moment ils furent interrompus par Aurilly, qui avait pris un chemin
de traverse et qui les ayant suivis sans les perdre de vue, apparaissait
tout  coup dans l'espoir de saisir quelques mots de leur conversation.

Le silence soudain qui accueillit son arrive lui prouva significativement
qu'il gnait; il se contenta donc de suivre par derrire comme il faisait
quelquefois.

Ds ce moment, le projet d'Aurilly fut arrt.

Il se dfiait rellement de quelque chose, comme l'avait dit Remy;
seulement il se dfiait instinctivement, car, pas un instant, son esprit,
flottant de conjectures en conjectures, ne s'tait arrt  la ralit.

Il ne pouvait s'expliquer qu'on lui cacht avec tant d'acharnement ce
visage que tt ou tard il devait voir.

Pour mieux conduire son projet  sa fin, il sembla de ce moment y avoir
compltement renonc, et se montra le plus commode et le plus joyeux
compagnon possible durant le reste de la journe.

Remy ne remarqua point ce changement sans inquitude.

On arriva  une ville et l'on y coucha comme d'habitude.

Le lendemain, sous prtexte que la traite tait longue, on partit avec le
jour.

A midi, il fallut s'arrter pour laisser reposer les chevaux.

A deux heures on se remit en route. On marcha encore jusqu' quatre.

Une grande fort se prsentait dans le lointain: c'tait celle de La Fre.

Elle avait cet aspect sombre et mystrieux de nos forts du Nord; mais cet
aspect si imposant pour les natures mridionales,  qui, avant toute
chose, il faut la lumire du jour, et la chaleur du soleil, tait
impuissant sur Remy et sur Diane, habitus aux bois profonds de l'Anjou et
de la Sologne.

Seulement ils changrent un regard comme s'ils eussent compris tous deux
que c'tait l que les attendait cet vnement qui, depuis le moment du
dpart, planait sur leurs ttes.

On entra dans la fort.

Il pouvait tre six heures du soir.

Au bout d'une demi-heure de marche, le jour tait sur son dclin.

Un grand vent faisait tourbillonner les feuilles et les enlevait vers un
tang immense, perdu dans les profondeurs des arbres, comme une autre mer
Morte, et qui ctoyait la route qui s'tendait devant les voyageurs.

Depuis deux heures la pluie, qui tombait par torrents, avait dtremp le
terrain argileux. Diane, assez sre de son cheval, et d'ailleurs assez
insouciante de sa propre sret, laissait aller son cheval sans le
soutenir; Aurilly marchait  droite, Remy  gauche.

Aurilly tait sur la lisire de l'tang, Remy sur le milieu du chemin.

Aucune crature humaine n'apparaissait sous les sombres arceaux de
verdure, sur la longue courbe du chemin.

On et dit que la fort tait un de ces bois enchants sous l'ombre
desquels rien ne peut vivre, si l'on n'et entendu parfois sortir de ses
profondeurs le rauque hurlement des loups que rveillait l'approche de la
nuit.

Tout  coup Diane sentit que la selle de son cheval, sell comme
d'habitude par Aurilly, vacillait et tournait; elle appela Remy, qui sauta
au bas du sien et se pencha pour resserrer la courroie.

En ce moment Aurilly s'approcha de Diane occupe, et du bout de son
poignard coupa la ganse de soie qui retenait le masque.

Avant qu'elle et devin le mouvement ou port la main  son visage,
Aurilly enleva le masque et se pencha vers elle, qui de son ct se
penchait vers lui.

Les yeux de ces deux cratures s'treignirent dans un regard terrible; nul
n'et pu dire lequel tait le plus ple et lequel le plus menaant.

Aurilly sentit une sueur froide inonder son front, laissa tomber le masque
et le stylet, et frappa ses deux mains avec angoisse en criant:

-- Ciel et terre!... -- La dame de Monsoreau!!!

-- C'est un nom que tu ne rpteras plus!... s'cria Remy en saisissant
Aurilly  la ceinture et en l'enlevant de son cheval.

Tous deux roulrent sur le chemin.

Aurilly allongea la main pour ressaisir son poignard.

-- Non, Aurilly, non, lui dit Remy en se penchant sur lui et en lui
appuyant le genou sur la poitrine, non, il faut demeurer ici.

Le dernier voile qui paraissait tendu sur le souvenir d'Aurilly sembla se
dchirer.

-- Le Haudoin! s'cria-t-il, je suis mort!

-- Ce n'est pas encore vrai, dit Remy en tendant sa main gauche sur la
bouche du misrable qui se dbattait sous lui, mais tout  l'heure!

Et, de sa main droite, il tira son couteau de sa gane.

-- Maintenant, dit-il, Aurilly, tu as raison, maintenant tu es bien mort.

Et l'acier disparut dans la gorge du musicien, qui poussa un rle
inarticul.

Diane, les yeux hagards,  demi-tourne sur sa selle, appuye au pommeau,
frmissante, mais impitoyable, n'avait point dtourn la tte de ce
terrible spectacle.

Cependant, lorsqu'elle vit le sang jaillir le long de la lame, elle se
renversa en arrire, et tomba de son cheval, raide comme si elle tait
morte.

Remy ne s'occupa point d'elle en ce terrible moment; il fouilla Aurilly,
lui enleva les deux rouleaux d'or, puis attacha une pierre au cou du
cadavre et le prcipita dans l'tang.

La pluie continuait de tomber  flots.

-- Efface,  mon Dieu! dit-il, efface la trace de ta justice, car elle a
encore d'autres coupables  frapper.

Puis il se lava les mains dans l'eau sombre et dormante, prit dans ses
bras Diane encore vanouie, la hissa sur son cheval, et monta lui-mme sur
le sien en soutenant sa compagne.

Le cheval d'Aurilly, effray par les hurlements des loups qui se
rapprochaient, comme si cette scne les et appels, disparut dans les
bois.

Lorsque Diane fut revenue  elle, les deux voyageurs, sans changer une
seule parole, continurent leur route vers Chteau-Thierry.




LXXVIII

COMMENT LE ROI HENRI III N'INVITA POINT CRILLON A DJEUNER, ET COMMENT
CHICOT S'INVITA TOUT SEUL.


Le lendemain du jour o les vnements que nous venons de raconter
s'taient passs dans la fort de la Fre, le roi de France sortait du
bain  neuf heures du matin  peu prs.

Son valet de chambre, aprs l'avoir roul dans une couverture de fine
laine, et l'avoir pong avec deux nappes de cette paisse ouate de Perse,
qui ressemble  la toison d'une brebis, le valet de chambre avait fait
place aux coiffeurs et aux habilleurs, qui, eux-mmes, avaient fait place
aux parfumeurs et aux courtisans.

Enfin, ces derniers partis, le roi avait mand son matre-d'htel, en lui
disant qu'il prendrait autre chose que son consomm ordinaire, attendu
qu'il se sentait en apptit ce matin.

Cette bonne nouvelle, rpandue  l'instant mme dans le Louvre, y faisait
natre une joie bien lgitime, et le fumet des viandes commenait 
s'exhaler des offices, lorsque Crillon, colonel des gardes franaises, on
se le rappelle, entra chez Sa Majest pour prendre ses ordres.

-- Ma foi, mon bon Crillon, lui dit le roi, veille comme tu voudras ce
matin au salut de ma personne; mais, pour Dieu! ne me force point  faire
le roi; je suis tout bat et tout hilare aujourd'hui; il me semble que je
ne pse pas une once et que je vais m'envoler. J'ai faim, Crillon,
comprends-tu cela, mon ami?

-- Je le comprends d'autant mieux, sire, rpondit le colonel des gardes
franaises, que j'ai grand'faim moi-mme.

-- Oh! toi, Crillon, dit en riant le roi, tu as toujours faim.

-- Pas toujours, sire; oh! non, Votre Majest exagre, mais trois fois par
jour; et Votre Majest?

-- Oh! moi, une fois par an, et encore quand j'ai reu de bonnes
nouvelles.

-- Harnibieu! il parat alors que vous avez reu de bonnes nouvelles,
sire? Tant mieux, tant mieux, car elles deviennent de plus en plus rares,
 ce qu'il me semble.

-- Pas la moindre, Crillon; mais tu sais le proverbe?

-- Ah! oui: pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Je ne m'y fie pas aux
proverbes, sire, et surtout  celui-l; il ne vous est rien venu du ct
de la Navarre?

-- Rien.

-- Rien?

-- Sans doute, preuve qu'on y dort.

-- Et du ct de la Flandre?

-- Rien.

-- Rien? preuve qu'on s'y bat. Et du ct de Paris?

-- Rien.

-- Preuve qu'on y fait des complots.

-- Ou des enfants, Crillon. A propos d'enfants, Crillon, je crois que je
vais en avoir un.

-- Vous, sire! s'cria Crillon, au comble de l'tonnement.

-- Oui, la reine a rv cette nuit qu'elle tait enceinte.

-- Enfin, sire... dit Crillon.

-- Eh bien! quoi?

-- Cela me rend on ne peut plus joyeux de savoir que Votre Majest avait
faim de si grand matin. Adieu, sire.

-- Va, mon bon Crillon, va.

-- Harnibieu! sire, fit Crillon, puisque Votre Majest a si grand'faim,
elle devrait bien m'inviter  djeuner.

-- Pourquoi cela, Crillon?

-- Parce qu'on dit que Votre Majest vit de l'air du temps, ce qui la fait
maigrir, attendu que l'air est mauvais, et que j'aurais t enchant de
pouvoir dire: Harnibieu! ce sont pures calomnies, le roi mange comme tout
le monde.

-- Non, Crillon, non, au contraire, laisse croire ce qu'on croit; cela me
fait rougir de manger comme un simple mortel, devant mes sujets. Ainsi,
Crillon, comprends bien ceci: un roi doit toujours rester potique, et ne
se jamais montrer que noblement. Ainsi, voyons, un exemple.

-- J'coute, sire.

-- Rappelle-toi le roi Alexander.

-- Quel roi Alexander?

-- Alexander Magnus. Ah! tu ne sais pas le latin, c'est vrai. Eh bien!
Alexandre aimait  se baigner devant ses soldats, parce qu'Alexandre tait
beau, bien fait et suffisamment dodu, ce qui fait qu'on le comparait 
l'Apollon, et mme  l'Antinous.

-- Oh! oh! sire, fit Crillon, vous auriez diablement tort de faire comme
lui et de vous baigner devant les vtres, car vous tes bien maigre, mon
pauvre sire.

-- Brave Crillon, va, dit Henri en lui frappant sur l'paule, tu es un
bien excellent brutal, tu ne me flattes pas, toi; tu n'es pas courtisan,
mon vieil ami.

-- C'est qu'aussi vous ne m'invitez pas  djeuner, reprit Crillon en
riant avec bonhomie et en prenant cong du roi, plutt content que
mcontent, car la tape sur l'paule avait fait balance au djeuner absent.

Crillon parti, la table fut dresse aussitt.

Le matre-d'htel royal s'tait surpass. Une certaine bisque de perdreaux
avec une pure de truffes et de marrons attira tout d'abord l'attention du
roi, que de belles hutres avaient dj tent.

Aussi le consomm habituel, ce fidle rconfortant du monarque, fut-il
nglig; il ouvrait en vain ses grands yeux dans son cuelle d'or; ses
yeux mendiants, comme et dit Thophile, n'obtinrent absolument rien de Sa
Majest.

Le roi commena l'attaque sur sa bisque de perdreaux.

Il en tait  sa quatrime bouche, lorsqu'un pas lger effleura le
parquet derrire lui, une chaise grina sur ses roulettes, et une voix
bien connue demanda aigrement:

-- Un couvert!

Le roi se retourna.

-- Chicot! s'cria-t-il.

-- En personne.

Et Chicot, reprenant ses habitudes, qu'aucune absence ne lui pouvait faire
perdre, Chicot s'tendit dans sa chaise, prit une assiette, une
fourchette, et sur le plat d'hutres commena, en les arrosant de citron,
 prlever les plus grosses et les plus grasses, sans ajouter un seul mot.

-- Toi ici! toi revenu! s'cria Henri.

-- Chut! lui fit de la main Chicot, la bouche pleine.

Et il profita de cette exclamation du roi pour attirer  lui les
perdreaux.

-- Halte-l, Chicot, c'est mon plat! s'cria Henri en allongeant la main
pour retenir la bisque.

Chicot partagea fraternellement avec son prince et lui en rendit la
moiti.

Puis il se versa du vin, passa de la bisque  un pt de thon, du thon 
des crevisses farcies, avala par manire d'acquit, et par-dessus le tout,
le consomm royal; puis, poussant un grand soupir:

-- Je n'ai plus faim, dit-il.

-- Par la mordieu! je l'espre bien, Chicot.

-- Ah!... bonjour, mon roi, comment vas-tu? Je te trouve un petit air tout
guilleret ce matin.

-- N'est-ce pas, Chicot?

-- De charmantes petites couleurs.

-- Hein?

-- Est-ce  toi?

-- Parbleu!

-- Alors, je t'en fais mon compliment.

-- Le fait est que je me sens on ne peut plus dispos ce matin.

-- Tant mieux, mon roi, tant mieux.

Ah a! mais ton djeuner ne finissait point l, et il te restait bien
encore quelques petites friandises?

-- Voici des cerises confites par les dames de Montmartre.

-- Elles sont trop sucres.

-- Des noix farcies de raisin de Corinthe.

-- Fi! on a laiss les ppins dans les raisins.

-- Tu n'es content de rien.

-- C'est que, parole d'honneur, tout dgnre, mme la cuisine, et qu'on
vit de plus en plus mal  la cour.

-- Vivrait-on mieux  celle du roi de Navarre? demanda Henri en riant.

-- Eh! eh!... je ne dis pas non.

-- Alors, c'est qu'il s'y est fait de grands changements.

-- Ah! quant  cela, tu ne crois pas si bien dire, Henriquet.

-- Parle-moi un peu de ton voyage, alors; cela me distraira.

-- Trs volontiers, je ne suis venu que pour cela. Par o veux-tu que je
commence?

-- Par le commencement. Comment as-tu fait la route?

-- Oh! une vritable promenade.

-- Tu n'as pas eu de dsagrments par les chemins?

-- Moi, j'ai fait un voyage de fe.

-- Pas de mauvaises rencontres?

-- Allons donc! est-ce qu'on se permettrait de regarder de travers un
ambassadeur de Sa Majest trs chrtienne? Tu calomnies tes sujets, mon
fils.

-- Je disais cela, reprit le roi, flatt de la tranquillit qui rgnait
dans son royaume, parce que n'ayant point de caractre officiel, ni mme
apparent, tu pouvais risquer.

-- Je te dis, Henriquet, que tu as le plus charmant royaume du monde; les
voyageurs y sont nourris gratis, on les y hberge pour l'amour de Dieu,
ils n'y marchent que sur des fleurs, et, quant aux ornires, elles sont
tapisses de velours  franges d'or; c'est incroyable, mais cela est.

-- Enfin, tu es content, Chicot?

-- Enchant.

-- Oui, oui, ma police est bien faite.

-- A merveille! c'est une justice  lui rendre.

-- Et la route est sre?

-- Comme celle du paradis: on n'y rencontre que de petits anges qui
passent en chantant les louanges du roi.

-- Chicot, nous en revenons  Virgile.

-- A quel endroit de Virgile?

-- Aux Bucoliques. _O fortunatos nimium!_

-- Ah! trs bien, et pourquoi cette exception en faveur des laboureurs,
mon fils?

-- Hlas! parce qu'il n'en est pas de mme dans les villes.

-- Le fait est, Henri, que les villes sont un centre de corruption.

-- Juges-en: tu fais cinq cents lieues sans encombre.

-- Je te le dis, sur des roulettes.

-- Moi, je vais seulement  Vincennes, trois quarts de lieue....

-- Eh bien?

-- Eh bien! je manque d'tre assassin sur la route.

-- Ah bah! fit Chicot.

-- Je te conterai cela, mon ami, je suis en train d'en faire imprimer la
relation circonstancie; sans mes quarante-cinq, j'tais mort.

-- Vraiment! et o la chose s'est-elle passe?

-- Tu veux demander o elle devait se passer?

-- Oui.

-- A Bel-Esbat.

-- Prs du couvent de notre ami Gorenflot?

-- Justement.

-- Et comment s'est-il conduit dans cette circonstance, notre ami?

-- A merveille, comme toujours, Chicot; je ne sais si de son ct il avait
entendu parler de quelque chose, mais, au lieu de ronfler comme font 
cette heure tous mes fainants de moines, il tait debout sur son balcon,
tandis que tout son couvent tenait la route.

-- Et il n'a rien fait autre chose?

-- Qui?

-- Dom Modeste.

-- Il m'a bni avec une majest qui n'appartient qu' lui, Chicot.

-- Et ses moines?

-- Ils ont cri vive le roi!  tue-tte.

-- Et tu ne t'es pas aperu d'autre chose?

-- De quelle chose?

-- C'est qu'ils portassent une arme quelconque sous leur robe.

-- Ils taient arms de toutes pices, Chicot; voil o je reconnais la
prvoyance du digne prieur; voil o je me dis: Cet homme savait tout, et
cependant cet homme n'a rien dit, rien demand; il n'est pas venu le
lendemain, comme d'pernon, fouiller dans toutes mes poches, en me disant:
Sire, pour avoir sauv le roi.

-- Oh! quant  cela, il en tait incapable; d'ailleurs ses mains n'y
entreraient pas, dans tes poches.

-- Chicot, pas de plaisanteries sur dom Modeste, c'est un des plus grands
hommes qui illustreront mon rgne, et je te dclare qu' la premire
occasion je lui fais donner un vch.

-- Et tu feras trs bien, mon roi.

-- Remarque une chose, Chicot, dit le roi en prenant son air profond,
lorsqu'ils sortent des rangs du peuple les gens d'lite sont complets;
nous autres gentilshommes, vois-tu, nous prenons dans notre sang certaines
vertus et certains vices de race, qui nous font des spcialits
historiques. Ainsi, les Valois sont fins et subtils, braves, mais
paresseux; les Lorrains sont ambitieux et avares avec des ides, de
l'intrigue, du mouvement; les Bourbons sont sensuels et circonspects, mais
sans ide, sans force, sans volont; vois plutt Henri. Lorsque la nature,
au contraire, ptrit de prime saut un homme n de rien, elle n'emploie que
sa plus fine argile; ainsi ton Gorenflot est complet.

-- Tu trouves?

-- Oui, savant, modeste, rus, brave; on fera de lui tout ce qu'on voudra,
un ministre, un gnral d'arme, un pape.

-- L, l! sire, arrtez-vous, dit Chicot: si le brave homme vous
entendait, il crverait dans sa peau, car il est fort orgueilleux, quoi
que tu en dises, le prieur dom Modeste.

-- Tu es jaloux, Chicot!

-- Moi, Dieu m'en garde: la jalousie! fi, la vilaine passion.

-- Oh! c'est que je suis juste, moi, la noblesse du sang ne m'aveugle
point, _stemmata quid faciunt_?

-- Bravo! Et tu disais donc, mon roi, que tu avais failli tre assassin?

-- Oui.

-- Par qui?

-- Par la Ligue, mordieu!

-- Comment se porte-t-elle, la Ligue?

-- Toujours de mme.

-- Ce qui veut dire de mieux en mieux; elle engraisse, Henriquet, elle
engraisse.

-- Oh! oh! les corps politiques ne vivent point, qui s'en graissent trop
jeunes; c'est comme les enfants, Chicot.

-- Ainsi, tu es content, mon fils?

-- A peu prs.

-- Tu te trouves en paradis?

-- Oui, Chicot, et ce m'est une grande joie de te voir arriver au milieu
de ma joie, et j'y entrevois un surcrot de joie.

-- _Habemus consulem facetum_, comme disait Caton.

-- Tu apportes de bonnes nouvelles, n'est-ce pas, mon enfant?

-- Je crois bien.

-- Et tu me fais languir, friand que tu es.

-- Par o veux-tu que je commence, mon roi?

-- Je te l'ai dj dit, par le commencement; mais tu divagues toujours.

-- Dois-je prendre  partir de mon dpart?

-- Non, le voyage a t excellent, tu me l'as dit, n'est-ce pas?

-- Tu vois bien que je reviens entier, ce me semble.

-- Oui, voyons donc l'arrive en Navarre.

-- J'y suis.

-- Que faisait Henri, quand tu es arriv?

-- L'amour.

-- Avec Margot?

-- Oh! non.

-- Cela m'et tonn; il est donc toujours infidle  sa femme? le
sclrat; infidle  une fille de France! Heureusement qu'elle le lui
rend. Et lorsque tu es arriv, quel tait le nom de la rivale de Margot?

-- Fosseuse.

-- Une Montmorency! Allons, ce n'est pas mal pour cet ours du Barn. On
parlait ici d'une paysanne, d'une jardinire, d'une bourgeoise.

-- Oh! c'est vieux tout cela.

-- Ainsi, Margot est trompe?

-- Autant que femme peut l'tre.

-- Et elle est furieuse?

-- Enrage.

-- Et elle se venge?

-- Je le crois bien.

Henri se frotta les mains avec une joie sans pareille.

-- Que va-t-elle faire? s'cria t-il en riant; va-t-elle remuer ciel et
terre, jeter Espagne sur Navarre, Artois et Flandre sur Espagne? va-t-elle
un peu appeler son petit frre Henriquet contre son petit mari Henriot,
heim?

-- C'est possible.

-- Tu l'as vue?

-- Oui.

-- Et au moment o tu l'as quitte, que faisait-elle?

-- Oh! cela, tu ne devinerais jamais.

-- Elle se prparait  prendre un autre amant?

-- Elle se prparait  tre sage-femme.

-- Comment! que signifie cette phrase, ou plutt cette inversion anti-
franaise? Il y a quivoque, Chicot, gare  l'quivoque!

-- Non pas, mon roi, non pas. Peste! nous sommes un peu trop grammairien
pour faire des quivoques, trop dlicat pour faire des coq--l'ne, et
trop vridique pour avoir jamais voulu dire femme sage! Non, non, mon roi;
c'est bien sage-femme que j'ai dit.

-- _Obstetrix?_

-- _Obstetrix_, oui, mon roi; _Juno Lucina_, si tu aimes mieux.

-- Monsieur Chicot!

-- Oh! roule tes yeux tant que tu voudras; je te dis que ta soeur Margot
tait en train de faire un accouchement quand je suis parti de Nrac.

-- Pour son compte! s'cria Henri en plissant, Margot aurait des enfants?

-- Non, non, pour le compte de son mari; tu sais bien que les derniers
Valois n'ont pas la vertu prolifique; ce n'est point comme les Bourbons,
peste!

-- Ainsi Margot accouche, verbe actif.

-- Tout ce qu'il y a de plus actif.

-- Qui accouche-t-elle?

-- Mademoiselle Fosseuse.

-- Ma foi, je n'y comprends rien, dit le roi.

-- Ni moi non plus, dit Chicot; mais je ne me suis pas engag  te faire
comprendre; je me suis engag  te dire ce qui est, voil tout.

-- Mais ce n'est peut-tre qu' son corps dfendant qu'elle a consenti 
cette humiliation?

-- Certainement, il y a eu lutte; mais du moment o il y a eu lutte, il y
a eu infriorit de part ou d'autre; vois Hercule avec Ante, vois Jacob
avec l'ange, eh bien! ta soeur a t moins forte que Henri, voil tout.

-- Mordieu! j'en suis aise, en vrit.

-- Mauvais frre.

-- Ils doivent s'excrer alors?

-- Je crois qu'au fond ils ne s'adorent pas.

-- Mais en apparence?

-- Ils sont les meilleurs amis du monde, Henri.

-- Oui; mais un beau matin viendra quelque nouvel amour qui les brouillera
tout  fait.

-- Eh bien! ce nouvel amour est venu, Henri.

-- Bah!

-- Oui, d'honneur; mais veux-tu que je te dise la peur que j'ai?

-- Dis.

-- J'ai peur que ce nouvel amour, au lieu de les brouiller, ne les
raccommode.

-- Ainsi, il y a un nouvel amour?

[Illustration: Remy le prcipita dans l'tang. -- PAGE 76.]

-- Eh! mon Dieu, oui.

-- Du Barnais?

-- Du Barnais.

-- Pour qui?

-- Attends donc; tu veux tout savoir, n'est-ce pas?

-- Oui, raconte, Chicot, raconte; tu racontes trs bien.

-- Merci, mon fils; alors, si tu veux tout savoir, il faut que je remonte
au commencement.

-- Remonte, mais dis vite.

-- Tu avais crit une lettre au froce Barnais?

-- Comment sais-tu cela?

-- Parbleu! je l'ai lue.

-- Qu'en dis-tu?

-- Que si ce n'tait pas dlicat de procd, c'tait au moins astucieux de
langage.

-- Elle devait les brouiller.

-- Oui, si Henri et Margot eussent t des conjoints ordinaires, des poux
bourgeois.

-- Que veux-tu dire?

-- Je veux dire que le Barnais n'est point une bte.

-- Oh!

-- Et qu'il a devin.

-- Devin quoi?

-- Que tu voulais le brouiller avec sa femme.

-- C'tait clair, cela.

-- Oui, mais ce qui l'tait moins, c'tait le but dans lequel tu voulais
les brouiller.

-- Ah! diable! le but.

-- Oui, ce damn Barnais ne s'est-il pas avis de croire que tu n'avais
d'autre but, en le brouillant avec sa femme, que de ne pas payer  ta
soeur la dot que tu lui dois!

-- Ouais!

-- Mon Dieu, oui, voil ce que ce Barnais du diable s'est log dans
l'esprit.

-- Continue, Chicot, continue, dit le roi devenu sombre; aprs?

-- Eh bien!  peine eut-il devin cela qu'il devint ce que tu es en ce
moment, triste et mlancolique.

-- Aprs, Chicot, aprs?

-- Alors, cela l'a distrait de sa distraction, et il n'a presque plus aim
Fosseuse.

-- Bah!

-- C'est comme je te le dis; alors il a t pris de cet autre amour dont
je te parlais.

-- Mais c'est donc un Persan que cet homme, c'est donc un paen, un Turc?
il pratique donc la polygamie? Et qu'a dit Margot?

-- Cette fois, mon fils, cela va t'tonner, mais Margot a t ravie.

-- Du dsastre de Fosseuse, je conois cela.

-- Non pas, non pas, enchante pour son propre compte.

-- Elle prend donc got  l'tat de sage-femme?

-- Ah! cette fois elle ne sera pas sage-femme.

-- Que sera-t-elle donc?

-- Elle sera marraine, son mari le lui a promis et les drages sont mme
rpandues  l'heure qu'il est.

-- Dans tous les cas, ce n'est point avec son apanage qu'il les a
achetes.

-- Tu crois cela, mon roi?

-- Sans doute, puisque je lui refuse cet apanage. Mais quel est le nom de
la nouvelle matresse?

-- Oh! c'est une belle et forte personne, qui porte une ceinture
magnifique, et qui est fort capable de se dfendre si on l'attaque.

-- Et s'est-elle dfendue?

-- Pardieu!

-- De sorte que Henri a t repouss avec perte?

-- D'abord.

-- Ah! ah! et ensuite?

-- Henri est entt; il est revenu  la charge.

-- De sorte?

-- De sorte qu'il l'a prise.

-- Comment cela?

-- De force.

-- De force!

-- Oui, avec des ptards.

-- Que diable me dis-tu donc l, Chicot?

-- La vrit.

-- Des ptards! et qu'est-ce donc que cette belle que l'on prend avec des
ptards?

-- C'est mademoiselle Cahors.

-- Mademoiselle Cahors!

-- Oui, une belle et grande fille, ma foi, qu'on disait pucelle comme
Pronne, qui a un pied sur le Lot, l'autre sur la montagne, et dont le
tuteur est, ou plutt tait M. de Vesin, un brave gentilhomme de tes amis.

-- Mordieu! s'cria Henri furieux; ma ville! il a pris ma ville!

-- Dame! tu comprends, Henriquet; tu ne voulais pas la lui donner aprs la
lui avoir promise; il a bien fallu qu'il se dcidt  la prendre. Mais, 
propos, tiens, voil une lettre qu'il m'a charg de te remettre en main
propre.

Et Chicot, tirant une lettre de sa poche, la remit au roi.

C'tait celle que Henri avait crite aprs la prise de Cahors, et qui
finissait par ces mots:

    _Quod mihi dixisti profuit multum; cognosco meos devotos; nosce tuos;
    Chicotus coetera expediet._

Ce qui signifiait:

     Ce que tu m'as dit, m'a t fort utile; je connais mes amis, connais
    les tiens; Chicot te dira le reste. 




LXXIX

COMMENT APRS AVOIR REU DES NOUVELLES DU MIDI HENRI EN REUT DU NORD


Le roi, au comble de l'exaspration, put  peine lire la lettre que Chicot
venait de lui donner.

Pendant qu'il dchiffrait le latin du Barnais avec des crispations
d'impatience qui faisaient trembler le parquet, Chicot, devant un grand
miroir de Venise suspendu au-dessus d'un dressoir d'orfvrerie, admirait
sa tenue et les grces infinies que sa personne avait prises sous l'habit
militaire.

Infinies tait le mot, car jamais Chicot n'avait paru si grand; sa tte,
un peu chauve, tait surmonte d'une salade conique dans le genre de ces
armets allemands que l'on ciselait si curieusement  Trves et  Mayence,
et il tait occup pour le moment  replacer sur son buffle, graiss par
la sueur et le frottement des armes, une demi-cuirasse de voyage, que,
pour djeuner, il avait pose sur un buffet; en outre, tout en rebouclant
sa cuirasse, il faisait sonner sur le parquet des perons plus capables
d'ventrer que d'peronner un cheval.

-- Oh! je suis trahi! s'cria Henri lorsqu'il eut achev la lecture; le
Barnais avait un plan, et je ne l'en ai pas souponn.

-- Mon fils, rpliqua Chicot, tu connais le proverbe: Il n'est pire eau
que l'eau qui dort.

-- Va-t'en au diable, avec tes proverbes!

Chicot s'avana vers la porte comme pour obir.

-- Non, reste.

Chicot s'arrta.

-- Cahors pris! continua Henri.

-- Et de la bonne faon mme, dit Chicot.

-- Mais il a donc des gnraux, des ingnieurs?

-- Nenni, dit Chicot, le Barnais est trop pauvre; comment les paierait-
il? Non pas, il fait tout lui-mme.

-- Et... il se bat? dit Henri avec une sorte de ddain.

--Te dire qu'il s'y met tout d'abord et d'enthousiasme, non, je n'oserais
pas, non; il ressemble  ces gens qui ttent l'eau avant que de se
baigner; il se mouille le bout des doigts dans une petite sueur de mauvais
augure, se prpare la poitrine avec quelques _me culp_, le front avec
quelques rflexions philosophiques; cela lui prend les dix premires
minutes qui suivent le premier coup de canon, aprs quoi il donne une tte
dans l'action et nage dans le plomb fondu et dans le feu comme une
salamandre.

-- Diable! fit Henri, diable!

-- Et je t'assure, Henri, qu'il y faisait chaud, l-bas.

Le roi se leva prcipitamment et arpenta la salle  grands pas.

-- Voil un chec pour moi! s'criait-il en terminant tout haut sa pense
commence tout bas, on en rira. Je serai chansonn. Ces coquins de Gascons
sont caustiques, et je les entends dj, aiguisant leurs dents et leurs
sourires sur les horribles airs de leurs musettes. Mordieu! heureusement
que j'ai eu l'ide d'envoyer  Franois ce secours tant demand; Anvers va
me compenser Cahors; le Nord effacera les fautes du Midi.

-- Amen! dit Chicot en plongeant dlicatement, pour achever son dessert,
le bout de ses doigts dans les drageoirs et dans les compotiers du roi.

En ce moment la porte s'ouvrit et l'huissier annona:

-- M. le comte du Bouchage!

-- Ah! s'cria Henri, je te le disais bien, Chicot, voil ma nouvelle qui
arrive. Entrez, comte, entrez.

L'huissier dmasqua la porte, et l'on vit apparatre dans le cadre de
cette porte,  la portire tombant  demi, le jeune homme qu'on venait
d'annoncer, pareil  un portrait en pied d'Holbein ou du Titien.

Il s'avana lentement et flchit le genou au milieu du tapis de la
chambre.

-- Toujours ple, lui dit le roi, toujours lugubre. Voyons, ami, pour un
moment, prends ton visage de Pques, et ne me dis pas de bonnes choses
avec un mauvais air; parle vite, du Bouchage, parce que j'ai soif de ton
rcit. Tu viens de Flandre, mon fils?

-- Oui, sire.

-- Et lestement,  ce que je vois.

-- Sire, aussi vite qu'un homme peut marcher sur la terre.

-- Sois le bienvenu. Anvers, o en est Anvers?

-- Anvers appartient au prince d'Orange, sire.

-- Au prince d'Orange, qu'est-ce que c'est que cela?

-- A Guillaume, si vous l'aimez mieux.

-- Ah a, mais, et mon frre ne marchait-il pas sur Anvers?

-- Oui, sire; mais maintenant, ce n'est plus sur Anvers qu'il marche,
c'est sur Chteau-Thierry.

-- Il a quitt l'arme?

-- Il n'y a plus d'arme, sire.

--Oh! fit le roi en faiblissant des genoux et en retombant dans son
fauteuil, mais Joyeuse?

-- Sire, mon frre, aprs avoir fait des prodiges avec ses marins, aprs
avoir soutenu toute la retraite, mon frre a ralli le peu d'hommes
chapps au dsastre, et a fait avec eux une escorte  M. le duc d'Anjou.

-- Une dfaite! murmura le roi.

Puis, tout  coup, avec un clair trange dans le regard:

-- Alors les Flandres sont perdues pour mon frre?

-- Absolument, sire.

-- Sans retour?

-- Je le crains.

Le front du prince s'claircit graduellement comme sous le jour d'une
pense intrieure.

-- Ce pauvre Franois, dit-il en souriant, il a du malheur en couronnes.
Il a manqu celle de Navarre; il a tendu la main vers celle d'Angleterre;
il a touch celle de Flandre: gageons, du Bouchage, qu'il ne rgnera
jamais: pauvre frre, lui qui en a tant envie!

-- Eh! mon Dieu! c'est toujours comme cela quand on a envie de quelque
chose, dit Chicot d'un ton solennel.

-- Et combien de prisonniers? demanda le roi.

-- Deux mille,  peu prs.

-- Combien de morts?

-- Autant au moins; M. de Saint-Aignan est du nombre.

-- Comment! il est mort, ce pauvre Saint-Aignan?

-- Noy.

-- Noy! Comment! vous vous tes donc jets dans l'Escaut?

-- Non pas; c'est l'Escaut qui s'est jet sur nous.

Le comte fit alors au roi un rcit exact de la bataille et de
l'inondation.

Henri l'couta d'un bout  l'autre avec une pose, un silence et une
physionomie qui ne manquaient pas de majest.

Puis, lorsque le rcit fut fini, il se leva et alla s'agenouiller devant
le prie-Dieu de son oratoire, fit son oraison, et, un instant aprs,
revint avec un visage parfaitement rassrn.

-- L! dit-il, j'espre que je prends les choses en roi. Un roi soutenu
par le Seigneur est rellement plus qu'un homme. Voyons, comte, imitez-
moi, et puisque votre frre est sauv comme le mien, Dieu merci, eh bien!
dridons-nous un peu.

-- Je suis  vos ordres, sire.

-- Que veux-tu pour prix de tes services, du Bouchage? parle.

-- Sire, dit le jeune homme en secouant la tte, je n'ai rendu aucun
service.

-- Je le conteste; mais en tout cas, ton frre en a rendu.

[Illustration: Borrome.]

-- D'immenses, sire.

-- Il a sauv l'arme, dis-tu, ou plutt les dbris de l'arme.

-- Il n'y a pas, dans ce qu'il en reste, un seul homme qui ne vous dise
qu'il doit la vie  mon frre.

-- Eh bien! du Bouchage, ma volont est d'tendre mon bienfait sur vous
deux, et j'imiterai en cela le Seigneur tout-puissant qui vous a protgs
d'une faon si visible en vous faisant tous deux pareils, c'est--dire
riches, braves et beaux; en outre j'imiterai ces grands politiques si bien
inspirs toujours, lesquels avaient pour coutume de rcompenser les
messagers de mauvaises nouvelles.

-- Allons donc! dit Chicot, je connais des exemples de messagers pendus
pour avoir t porteurs de mauvais messages.

-- C'est possible, dit majestueusement Henri, mais il y a le snat qui a
remerci Varron.

-- Tu me cites des rpublicains. Valois, Valois, le malheur te rend
humble.

-- Voyons, du Bouchage, que veux-tu? que dsires-tu?

-- Puisque Votre Majest me fait l'honneur de me parler si
affectueusement, j'oserai mettre  profit sa bienveillance; je suis las de
la vie, sire; et cependant j'ai rpugnance  abrger ma vie, car Dieu le
dfend; tous les subterfuges qu'un homme d'honneur emploie en pareil cas
sont des pchs mortels; se faire tuer  l'arme, se laisser mourir de
faim, oublier de nager quand on traverse un fleuve, ce sont des
travestissements de suicide au milieu desquels Dieu voit parfaitement
clair, car, vous le savez, sire, nos penses les plus secrtes sont  jour
devant Dieu; je renonce donc  mourir avant le terme que Dieu a fix  ma
vie, mais le monde me fatigue et je sortirai du monde.

-- Mon ami! fit le roi.

Chicot leva la tte et regarda avec intrt ce jeune homme si beau, si
brave, si riche, et qui cependant parlait d'une voix si dsespre.

-- Sire, continua le comte avec l'accent de la rsolution, tout ce qui
m'arrive depuis quelque temps fortifie en moi ce dsir; je veux me jeter
dans les bras de Dieu, souverain consolateur des affligs, comme il est en
mme temps souverain matre des heureux de la terre; daignez donc, sire,
me faciliter les moyens d'entrer en religion, car, ainsi que dit le
prophte, mon coeur est triste comme la mort.

Chicot, le railleur personnage, interrompit un instant la gymnastique
incessante de ses bras et de sa physionomie, pour couter cette douleur
majestueuse qui parlait si noblement, si sincrement, par la voix la plus
douce et la plus persuasive que Dieu ait jamais donne  la jeunesse et 
la beaut.

Son oeil brillant s'teignit en refltant le regard dsol du frre de
Joyeuse, tout son corps s'tendit et s'affaissa par la sympathie de ce
dcouragement qui semblait avoir, non pas dtendu, mais tranch chaque
fibre du corps de du Bouchage.

Le roi, lui aussi, avait senti son coeur se fondre  l'audition de cette
douloureuse requte.

-- Ah! je comprends, ami, dit-il, tu veux entrer en religion, mais tu te
sens homme encore, et tu crains les preuves.

-- Je ne crains pas pour les austrits, sire, mais pour le temps qu'elles
laissent  l'indcision; non, non, ce n'est point pour adoucir les
preuves qui me seront imposes, car j'espre ne rien retirer  mon corps
des souffrances physiques,  mon esprit des privations morales; c'est pour
enlever  l'un ou  l'autre tout prtexte de revenir au pass; c'est pour
faire, en un mot, jaillir de la terre, cette grille qui doit me sparer 
jamais du monde, et qui, d'aprs les rgles ecclsiastiques, d'ordinaire
pousse lentement comme une haie d'pines.

-- Pauvre garon, dit le roi qui avait suivi le discours de du Bouchage en
scandant pour ainsi dire chacune de ses paroles, pauvre garon! je crois
qu'il fera un bon prdicateur, n'est-ce pas, Chicot?

Chicot ne rpondit rien. Du Bouchage continua:

-- Vous comprenez, sire, que c'est dans ma famille mme que s'tablira la
lutte; que c'est dans mes proches que je trouverai la plus rude
opposition; mon frre le cardinal, si bon en mme temps qu'il est si
mondain, cherchera mille raisons de me faire changer d'avis, et s'il ne
russit point  me persuader, comme j'en suis sr, il s'attaquera aux
impossibilits matrielles, et m'allguera Rome, qui met des dlais entre
chaque degr des ordres. L, Votre Majest est toute-puissante, l je
reconnatrai la force du bras que Votre Majest veut bien tendre sur ma
tte. Vous m'avez demand ce que je dsirais, sire, vous m'avez promis de
satisfaire  mon dsir; mon dsir, vous le voyez, est tout en Dieu;
obtenez de Rome que je sois dispens du noviciat.

Le roi, de rveur qu'il tait, se releva souriant, et prenant la main du
comte:

-- Je ferai ce que tu me demandes, mon fils, lui dit-il; tu veux tre 
Dieu, tu as raison, c'est un meilleur matre que moi.

-- Beau compliment que tu lui fais l! murmura Chicot entre sa moustache
et ses dents.

-- Eh bien! soit, continua le roi, tu seras ordonn selon tes dsirs, cher
comte, je te le promets.

-- Et Votre Majest me comble de joie! s'cria le jeune homme en baisant
la main de Henri avec autant de joie que s'il et t fait duc, pair ou
marchal de France. Ainsi, c'est chose dite.

-- Parole de roi, foi de gentilhomme, dit Henri.

La figure de du Bouchage s'claira; quelque chose comme un sourire
d'extase passa sur ses lvres; il salua respectueusement le roi, et
disparut.

-- Voil un heureux, un bien heureux jeune homme! s'cria Henri.

-- Bon! s'cria Chicot, tu n'as rien  lui envier, ce me semble, il n'est
pas plus lamentable que toi, sire.

-- Mais comprends donc, Chicot, il va tre moine, il va se donner au ciel.

-- Eh! qui diable t'empche d'en faire autant? Il demande des dispenses 
son frre le cardinal; mais j'en connais un cardinal, moi, qui te donnera
toutes les dispenses ncessaires; il est encore mieux que toi avec Rome,
celui-l; tu ne le connais pas? c'est le cardinal de Guise.

-- Chicot!

-- Et si la tonsure t'inquite, car, enfin, c'est une opration dlicate
que celle de la tonsure, les plus jolies mains du monde, les plus jolis
ciseaux de la rue de la Coutellerie, des ciseaux d'or, ma foi, te
donneront ce prcieux symbole, qui portera au chiffre trois le nombre des
couronnes que tu auras portes et qui justifiera la devise: _Manet ultima
coelo_.

-- De jolies mains, dis-tu?

-- Eh bien! voyons, est-ce que tu vas dire, par hasard, du mal des mains
de madame la duchesse de Montpensier aprs en avoir dit de ses paules?
Quel roi tu fais, et quelle svrit tu montres  l'endroit de tes
sujettes!

Le roi frona le sourcil et passa sur ses tempes une main tout aussi
blanche que celles dont on lui parlait, mais plus tremblante assurment.

-- Voyons, voyons, dit Chicot, laissons tout cela, car je vois, du reste,
que la conversation t'ennuie, et revenons aux choses qui m'intressent
personnellement.

Le roi fit un geste moiti indiffrent, moiti approbatif.

Chicot regarda autour de lui, faisant marcher son fauteuil sur les deux
pieds de derrire.

-- Voyons, dit-il  demi-voix, rponds, mon fils: ces messieurs de Joyeuse
sont partis comme cela pour les Flandres.

-- D'abord, que veut dire ton _comme cela_?

-- Il veut dire que ce sont des gens si pres, l'un au plaisir, l'autre 
la tristesse, qu'il me parat surprenant qu'ils aient quitt Paris sans
faire un peu de vacarme, l'un pour s'amuser, l'autre pour s'tourdir.

-- Eh bien?

-- Eh bien! comme tu es de leurs meilleurs amis, tu dois savoir comment
ils s'en sont alls.

-- Sans doute, que je le sais.

-- Alors, dis-moi, Henriquet, as-tu entendu dire?...

Chicot s'arrta.

-- Quoi?

-- Qu'ils aient battu quelqu'un de considrable, par exemple?

-- Je ne l'ai pas entendu dire.

-- Ont-ils enlev quelque femme avec effraction et pistolades?

-- Pas que je sache.

-- Ont-ils... brl quelque chose, par hasard?

-- Quoi?

-- Que sais-je, moi? ce qu'on brle pour se distraire quand on est grand
seigneur, la maison d'un pauvre diable, par exemple.

-- Es-tu fou, Chicot? brler une maison dans ma ville de Paris, est-ce que
l'on oserait se permettre d'y faire de ces choses-l?

-- Ah! oui, l'on se gne!

-- Chicot!

-- Enfin, ils n'ont rien fait dont tu aies entendu le bruit ou vu la
fume?

-- Ma foi, non.

-- Tant mieux, dit Chicot, respirant avec une sorte de facilit qu'il
n'avait pas eue pendant tout le temps qu'avait dur l'interrogatoire qu'il
venait de faire subir  Henri.

-- Sais-tu une chose, Chicot? dit Henri.

-- Non, je ne la sais pas.

-- C'est que tu deviens mchant.

-- Moi?

-- Oui, toi.

-- Le sjour de la tombe m'avait dulcor, grand roi, mais ta prsence me
_surit_. _Omnia letho putrescunt_.

-- C'est--dire que je suis moisi? fit le roi.

-- Un peu, mon fils, un peu.

-- Vous devenez insupportable, Chicot, et je vous attribue des projets
d'intrigue et d'ambition que je croyais loin de votre caractre.

-- Des projets d'ambition,  moi? Chicot ambitieux! Henriquet, mon fils,
tu n'tais que niais, tu deviens fou, il y a progrs.

[Illustration: Quelque bruit que vous entendiez, n'y pntrez pas. -- PAGE
96.]

-- Et moi je vous dis, monsieur Chicot, que vous voulez loigner de moi
tous mes serviteurs, en leur supposant des intentions qu'ils n'ont pas,
des crimes auxquels ils n'ont pas pens; je dis que vous voulez
m'accaparer, enfin.

-- T'accaparer! moi! s'cria Chicot; t'accaparer! pourquoi faire? Dieu
m'en prserve, tu es un tre trop gnant, _bone Deus!_ sans compter que tu
es difficile  nourrir en diable. Oh! non, non, par exemple.

-- Hum! fit le roi.

-- Voyons, explique-moi d'o te vient cette ide cornue?

-- Vous avez commenc par couter froidement mes loges  l'endroit de
votre ancien ami, dom Modeste,  qui vous devez beaucoup.

-- Moi, je dois beaucoup  dom Modeste? Bon, bon, bon! aprs?

-- Aprs, vous avez essay de me calomnier mes Joyeuse, deux amis
vritables, ceux-l.

-- Je ne dis pas non.

-- Ensuite, vous avez lanc votre coup de griffe sur les Guises.

-- Ah! tu les aimes  prsent, ceux-l aussi; tu es dans ton jour d'aimer
tout le monde,  ce qu'il parat.

-- Non, je ne les aime pas; mais comme, en ce moment, ils se tiennent cois
et couverts; comme, en ce moment, ils ne me font pas le moindre tort;
comme je ne les perds pas un instant de vue; que tout ce que je remarque
en eux c'est toujours la mme froideur de marbre, et que je n'ai pas
l'habitude d'avoir peur des statues, si menaantes qu'elles soient, je
m'en tiens  celles dont je connais le visage et l'attitude; vois-tu,
Chicot, un fantme, lorsqu'il est devenu familier, n'est plus qu'un
compagnon insupportable. Tous ces Guises, avec leurs regards effarouchs
et leurs grandes pes, sont les gens de mon royaume qui jusque
aujourd'hui m'ont fait le moins de tort; et ils ressemblent, veux-tu que
je dise  quoi?

-- Dis, Henriquet, tu me feras plaisir; tu sais bien que tu es plein de
subtilits dans les comparaisons.

-- Ils ressemblent  ces perches qu'on lche dans les tangs pour donner
la chasse aux gros poissons et les empcher d'engraisser par trop: mais
suppose un instant que les gros poissons n'en aient pas peur.

-- Eh bien?

-- Elles n'ont pas assez bonnes dents pour entamer leurs cailles.

-- Oh! Henri, mon enfant, que tu es donc subtil!

-- Tandis que ton Barnais....

-- Voyons, as-tu aussi une comparaison pour le Barnais?

-- Tandis que ton Barnais, qui miaule comme un chat, mord comme un
tigre....

-- Sur ma vie, dit Chicot, voil Valois qui pourlche Guise! Allons,
allons, mon fils, tu es en trop bonne voie pour t'arrter. Divorce tout de
suite et pouse madame de Montpensier; tu auras au moins une chance avec
elle; si tu ne lui fais pas d'enfant, elle t'en fera; n'a-t-elle pas t
amoureuse de toi dans le temps?

Henri se rengorgea.

-- Oui, dit-il, mais j'tais occup ailleurs; voil la source de toutes
ses menaces. Chicot, tu as mis le doigt dessus; elle a contre moi une
rancune de femme, et elle m'agace de temps en temps, mais heureusement je
suis homme, et je n'ai qu' en rire.

Henri achevait ces paroles en relevant son col rabattu  l'italienne,
quand l'huissier Nambu cria du seuil de la porte:

-- Un messager de M. le duc de Guise pour Sa Majest!

-- Est-ce un courrier ou un gentilhomme? demanda le roi.

-- C'est un capitaine, sire.

-- Par ma foi, qu'il entre, et il sera le bienvenu.

En mme temps un capitaine de gendarmes entra vtu de l'uniforme de
campagne, et fit le salut accoutum.




LXXX

LES DEUX COMPRES


Chicot,  cette annonce, s'tait assis, et, selon son habitude, tournait
impertinemment le dos  la porte, et son oeil  demi voil se plongeait
dans une de ces mditations intrieures qui lui taient si habituelles,
quand les premiers mots que pronona le messager des Guises le firent
tressaillir.

En consquence, il rouvrit l'oeil.

Heureusement, ou malheureusement, le roi, occup du nouveau venu, ne fit
point attention  cette manifestation, toujours effrayante de la part de
Chicot.

Le messager se trouvait plac  dix pas du fauteuil dans lequel Chicot
s'tait blotti, et comme le profil de Chicot dpassait  peine les
garnitures du fauteuil, l'oeil de Chicot voyait le messager tout entier,
tandis que le messager ne pouvait voir que l'oeil de Chicot.

-- Vous venez de la Lorraine? demanda le roi  ce messager, dont la taille
tait assez noble et la mine assez guerrire.

-- Non pas, sire, mais de Soissons, o M. le duc, qui n'a pas quitt cette
ville depuis un mois, m'a remis cette lettre que j'ai l'honneur de dposer
aux pieds de Votre Majest.

L'oeil de Chicot tincelait et ne perdait pas un geste du nouveau venu,
comme ses oreilles n'en perdaient pas une parole.

Le messager ouvrit son buffle ferm par des agrafes d'argent, et tira
d'une poche de cuir, double de soie, place sur le coeur, non pas une
lettre, mais deux lettres, car l'une entrana l'autre  laquelle elle
s'tait attache par la cire de son cachet, de sorte que, comme le
capitaine n'en tirait qu'une, la seconde ne tomba pas moins sur le tapis.

L'oeil de Chicot suivit cette lettre au vol, comme l'oeil du chat suit le
vol de l'oiseau.

Il vit aussi,  la chute inattendue de cette lettre, la rougeur se
rpandre sur les joues du messager, son embarras pour la ramasser, comme
pour donner la premire au roi.

Mais Henri ne vit rien, lui; Henri, modle de confiance, c'tait son
heure, ne fit attention  rien. Il ouvrit seulement celle des deux lettres
qu'on voulait bien lui offrir, et lut.

De son ct, le messager, voyant le roi absorb dans sa lecture, s'absorba
dans la contemplation du roi, sur le visage duquel il semblait chercher le
reflet de toutes les penses que cette intressante lecture pouvait faire
natre dans son esprit.

-- Ah! matre Borrome! matre Borrome! murmura Chicot, en suivant de son
ct des yeux chaque mouvement du fidle de M. de Guise! Ah! tu es
capitaine, et tu ne donnes qu'une lettre au roi quand tu en as deux dans
ta poche; attends, mon mignon, attends.

-- C'est bien! c'est bien! fit le roi en relisant chaque ligne de la
lettre du duc avec une satisfaction visible; allez, capitaine, allez, et
dites  M. de Guise que je suis reconnaissant de l'offre qu'il me fait.

-- Votre Majest ne m'honore point d'une rponse crite? demanda le
messager.

-- Non, je le verrai dans un mois ou six semaines; par consquent, je le
remercierai moi-mme; allez!

Le capitaine s'inclina et sortit de l'appartement.

-- Tu vois bien, Chicot, dit alors le roi  son compagnon, qu'il croyait
toujours dans le fond de son fauteuil, tu vois bien, M. de Guise est pur
de toute machination. Ce brave duc, il a su l'affaire de Navarre: il
craint que les huguenots ne s'enhardissent et ne relvent la tte, car il
a appris que les Allemands veulent dj envoyer du renfort au roi de
Navarre. Or, que fait-il? devine ce qu'il fait.

Chicot ne rpondit point: Henri crut qu'il attendait l'explication.

-- Eh bien! continua-t-il, il m'offre l'arme qu'il vient de lever en
Lorraine pour surveiller les Flandres, et il me prvient que, dans six
semaines, cette arme sera tout  ma disposition avec son gnral. Que
dis-tu de cela, Chicot?

Silence absolu de la part du Gascon.

-- En vrit, mon cher Chicot, continua le roi, tu as cela d'absurde, mon
ami, que tu es entt comme une mule d'Espagne, et que si l'on a le
malheur de te convaincre de quelque erreur, ce qui arrive souvent, tu
boudes; eh! oui, tu boudes comme un sot que tu es.

Pas un souffle ne vint contredire Henri dans l'opinion qu'il venait de
manifester d'une faon si franche sur son ami.

Il y avait quelque chose qui dplaisait plus encore  Henri que la
contradiction, c'tait le silence.

-- Je crois, dit-il, que le drle a eu l'impertinence de s'endormir.
Chicot, continua-t-il en s'avanant vers le fauteuil, ton roi te parle,
veux-tu rpondre?

Mais Chicot ne pouvait rpondre, attendu qu'il n'tait plus l. Et Henri
trouva le fauteuil vide.

Ses yeux parcoururent toute la chambre; le Gascon n'tait pas plus dans la
chambre que dans le fauteuil.

Son casque avait disparu comme lui et avec lui.

Le roi fut saisi d'une sorte de frisson superstitieux; il lui passait
quelquefois par l'esprit que Chicot tait un tre surhumain, quelque
incarnation diabolique, de la bonne espce, c'est vrai, mais diabolique,
enfin.

Il appela Nambu.

Nambu n'avait rien de commun avec Henri. C'tait un esprit fort au
contraire, comme le sont en gnral ceux qui gardent les antichambres des
rois. Il croyait aux apparitions et aux disparitions des tres vivants, et
non des spectres.

Nambu assura positivement  Sa Majest avoir vu Chicot sortir cinq minutes
avant la sortie de l'envoy de monseigneur le duc de Guise.

Seulement il sortait avec une lgret et les prcautions d'un homme qui
ne voulait pas qu'on le vt sortir.

-- Dcidment, fit Henri en passant dans son oratoire, Chicot s'est fch
d'avoir eu tort. Que les hommes sont mesquins, mon Dieu! Je dis cela pour
tous, et mme pour les plus spirituels.

Matre Nambu avait raison; Chicot, coiff de sa salade et raidi par sa
longue pe, avait travers les antichambres sans grand bruit; mais
quelque prcaution qu'il prt, il lui avait bien fallu laisser sonner ses
perons sur les degrs qui conduisaient des appartements au guichet du
Louvre, bruit qui avait fait retourner beaucoup de monde, et avait valu 
Chicot force saluts, car on savait la position de Chicot prs du roi, et
beaucoup saluaient Chicot plus bas qu'ils n'eussent salu le duc d'Anjou.

Dans un angle du guichet, Chicot s'arrta comme pour rattacher un peron.

Le capitaine de M. de Guise, nous l'avons dit, tait sorti cinq minutes 
peine aprs Chicot, auquel il n'avait prt aucune attention. Il avait
descendu les degrs et avait travers les cours, fier et enchant  la
fois; fier, parce qu' tout prendre il n'tait point un soldat de mauvaise
mine, et qu'il se plaisait  faire parader ses grces devant les Suisses
et les gardes de Sa Majest trs chrtienne: enchant, parce que le roi
l'avait accueilli de faon  prouver qu'il n'avait aucun soupon contre M.
de Guise. Au moment o il franchissait le guichet du Louvre, et o il
traversait le pont-levis, il fut rveill par un cliquetis d'perons qui
semblait tre l'cho des siens.

Il se retourna, pensant que le roi faisait peut-tre courir aprs lui, et
grande fut sa stupfaction en reconnaissant, sous les pointes retrousses
de sa salade, le visage bnin et la physionomie chattemite du bourgeois
Robert Briquet, sa damne connaissance.

On se rappelle que le premier mouvement de ces deux hommes  l'gard l'un
de l'autre n'avait pas t prcisment un mouvement de sympathie.

Borrome ouvrit sa bouche d'un demi-pied carr, comme dit Rabelais, et
croyant voir que celui qui le suivait dsirait avoir affaire  lui, il
suspendit sa marche, de sorte que Chicot l'eut rejoint en deux enjambes.

On sait, au reste, quelles enjambes c'taient que celles de Chicot.

-- Corboeuf! dit Borrome.

-- Ventre de biche! s'cria Chicot.

-- Mon doux bourgeois!

-- Mon rvrend pre!

-- Avec cette salade!

-- Sous ce buffle!

-- C'est merveille pour moi de vous voir!

-- C'est satisfaction pour moi de vous rejoindre!

Et les deux fiers  bras se regardrent pendant quelques secondes avec
l'hsitation hostile de deux coqs qui vont se quereller et qui, pour
s'intimider l'un l'autre, se dressent sur leurs ergots.

Borrome fut le premier qui passa du grave au doux.

Les muscles de son visage se dtendirent, et avec un air de franchise
guerrire et d'aimable urbanit:

-- Vive Dieu! dit-il, vous tes un rus compre, matre Robert Briquet!

-- Moi, mon rvrend! rpondit Chicot,  quelle occasion me dites-vous
cela, je vous prie?

-- A l'occasion du couvent des Jacobins, o vous m'avez fait croire que
vous n'tiez qu'un simple bourgeois. Il faut, en vrit, que vous soyez
dix fois plus retors et plus vaillant qu'un procureur et un capitaine tout
ensemble.

Chicot sentit que le compliment tait fait des lvres, et non du coeur.

-- Ah! ah! rpondit-il avec bonhomie, et que devons-nous dire de vous,
seigneur Borrome?

-- De moi?

-- Oui, de vous.

-- Et pourquoi?

-- Pour m'avoir fait croire que vous n'tiez qu'un moine. Il faut, en
vrit, que vous soyez dix fois plus retors que le pape lui-mme; et,
compre, je ne vous dprcie point en disant cela, car le pape
d'aujourd'hui est, convenez-en, un rude venteur de mches.

-- Pensez-vous ce que vous dites? demanda Borrome.

-- Ventre de biche! est-ce que je mens jamais, moi?

-- Eh bien! touchez l.

Et il tendit la main  Chicot.

-- Ah! vous m'avez malmen au convent, frre capitaine, dit Chicot.

-- Je vous prenais pour un bourgeois, mon matre, et vous savez bien le
souci que nous avons des bourgeois, nous autres gens d'pe.

-- C'est vrai, dit Chicot en riant, c'est comme des moines, et cependant
vous m'avez pris au pige.

-- Au pige?

-- Sans doute; car, sous ce dguisement vous tendiez un pige. Un brave
capitaine comme vous ne troque point, sans grave raison, sa cuirasse
contre un froc.

-- Avec un homme d'pe, dit Borrome, je n'aurai pas de secrets. Eh bien!
oui, j'ai certains intrts personnels dans le couvent des Jacobins; mais
vous?

-- Et moi aussi, dit Chicot; mais chut!

-- Causons un peu de tout cela, voulez-vous?

-- Sur mon me, j'en brle.

-- Aimez-vous le bon vin?

-- Oui, quand il est bon.

-- Eh bien! je connais un petit cabaret sans rival, selon moi, dans Paris.

-- Eh! j'en connais un aussi, dit Chicot; comment s'appelle le vtre?

-- _La Corne d'Abondance_.

-- Ah! ah! fit Chicot en tressaillant.

-- Eh bien! que se passe-t-il donc?

-- Rien.

-- Avez-vous quelque chose contre ce cabaret?

-- Non pas, au contraire.

-- Vous le connaissez?

-- Pas le moins du monde, et je m'en tonne.

-- Vous plat-il que nous y marchions, compre?

-- Comment donc! tout de suite.

-- Allons donc.

-- O est-ce?

-- Du ct de la porte Bourdelle. L'hte est un vieux dgustateur, et qui
sait parfaitement apprcier la diffrence qu'il y a entre le palais d'un
homme comme vous et le gosier d'un passant altr.

-- C'est--dire que nous y pourrons causer  l'aise.

-- Dans la cave, si nous voulons.

-- Et sans tre drangs?

-- Nous fermerons les portes.

-- Allons, dit Chicot, je vois que vous tes l'homme de ressource, et
aussi bien vu dans les cabarets que dans les couvents.

-- Croiriez-vous que j'ai des intelligences avec l'hte?

-- Cela m'en a tout l'air.

-- Ma foi non, et cette fois vous tes dans l'erreur; matre Bonhomet me
vend du vin quand je veux, et je le paie quand je peux, voil tout.

-- Bonhomet? dit Chicot. Sur ma parole, voil un nom qui promet.

-- Et qui tient. Venez, compre, venez.

-- Oh! oh! se dit Chicot en suivant le faux moine, c'est ici qu'il faut
faire un choix parmi tes meilleures grimaces, ami Chicot; car si Bonhomet
te reconnat tout de suite, c'est fait de toi, et tu n'es qu'un sot.




LXXXI

LA CORNE D'ABONDANCE

Le chemin que Borrome faisait suivre  Chicot, sans se douter que Chicot
le connaissait aussi bien que lui, rappelait  notre Gascon les beaux
jours de l'ge de sa jeunesse.

En effet, combien de fois, la tte vide, les jambes souples, les bras
pendants ou ballants, comme dit l'admirable argot populaire, combien de
fois Chicot, sous un rayon de soleil d'hiver ou dans l'ombre frache de
l't, avait-il t trouver cette maison de _la Corne d'Abondance_ vers
laquelle un tranger le conduisait en ce moment!

Alors quelques pices d'or, et mme d'argent sonnant dans son escarcelle,
le faisaient plus heureux qu'un roi; il se laissait aller au savoureux
bonheur de fainantiser, autant que bon lui semblerait,  lui qui n'avait
ni matresse au logis, ni enfant affam sur la porte, ni parents
souponneux et grondants derrire la fentre.

Alors Chicot s'asseyait insoucieux sur le banc de bois ou l'escabeau du
cabaret; il attendait Gorenflot, ou plutt le trouvait exact aux premires
fumes du repas prpar.

Alors Gorenflot s'animait  vue d'oeil, et Chicot, toujours intelligent,
toujours observateur toujours anatomiste, Chicot tudiait chacun de degrs
de son ivresse, tudiant cette curieuse nature  travers la vapeur subtile
d'une motion raisonnable; et sous l'influence du bon vin, de la chaleur
et de la libert, la jeunesse remontait splendide, victorieuse et pleine
de consolations  son cerveau.

Chicot, en passant devant le carrefour Bussy, se haussa sur les pointes
pour tcher d'apercevoir la maison qu'il avait recommande aux soins de
Remy, mais la rue tait sinueuse, et s'arrter n'et pas t d'une bonne
politique; il suivit donc le capitaine Borrome avec un petit soupir.

Bientt la grande rue Saint-Jacques apparut  ses yeux, puis le clotre
Saint-Benot, et presque en face du clotre, l'htellerie de _la Corne
d'Abondance_, de _la Corne d'Abondance_ un peu vieillie, un peu crasseuse,
un peu lzarde, mais ombrage toujours par des platanes et des
marronniers  l'extrieur, et meuble  l'intrieur de ses pots d'tain
luisants et de ses casseroles brillantes qui sont les fictions de l'or et
de l'argent pour les buveurs et les gourmands, mais qui attirent
rellement le vritable or et le vritable argent dans la poche du
cabaretier, par des raisons sympathiques dont il faut demander compte  la
nature.

Chicot, aprs son coup d'oeil jet du seuil de la porte sur l'intrieur et
l'extrieur, Chicot fit le gros dos, perdit encore six pouces de sa
taille, qu'il avait dj diminue en prsence du capitaine, il y ajouta
une grimace de satyre fort diffrente de ses allures franches et de ses
jeux honntes de physionomie, et se prpara  affronter la prsence de son
ancien hte, matre Bonhomet.

D'ailleurs Borrome passa le premier pour lui montrer le chemin, et,  la
vue de ces deux nasques, matre Bonhomet ne se donna la peine de
reconnatre que celui qui marchait devant.

Si la faade de _la Corne d'Abondance_ s'tait lzarde, la faade du
digne cabaretier, de son ct aussi, avait subi les ravages du temps.

Outre les rides, qui correspondent sur le visage humain aux gerures que
le temps imprime au front des monuments, matre Bonhomet avait pris des
faons d'homme puissant, qui, pour tous autres que pour les gens d'pe,
le rendaient de difficile approche, et qui racornissaient, pour ainsi
dire, son visage.

Mais Bonhomet respectait toujours l'pe: c'tait son faible; il avait
contract cette habitude dans un quartier fort loign de toute
surveillance municipale, sous l'influence des Bndictins pacifiques.

En effet, s'il s'levait, par malheur, une querelle en ce glorieux
cabaret, avant qu'on et t  la Contrescarpe chercher les Suisses ou les
archers du guet, l'pe avait dj jou, et jou de faon  mettre
plusieurs pourpoints en perce; ce mchef tait arriv sept ou huit fois 
Bonhomet et lui avait cot cent livres chaque fois; il respectait donc
l'pe, d'aprs ce systme: crainte fait respect.

Quant aux autres clients de _la Corne d'Abondance_, coliers, clercs,
moines et marchands, Bonhomet s'en arrangeait tout seul; il avait acquis
une certaine clbrit en coiffant d'un large seau de plomb les
rcalcitrants ou dloyaux payeurs, et cette excution mettait toujours de
son ct certains piliers de cabaret qu'il s'tait choisis parmi les plus
vigoureux courtauds des boutiques voisines.

Au reste, on savait si bon et si pur le vin que chacun avait le droit
d'aller chercher lui-mme  la cave; on connaissait si bien sa longanimit
 l'gard de certaines pratiques crdites  son comptoir, que personne ne
murmurait de ses humeurs fantasques.

Ces humeurs, quelques vieux habitus les attribuaient  un fond de chagrin
que matre Bonhomet aurait eu dans son mnage.

Telles furent, du moins, les explications que Borrome crut devoir donner
 Chicot sur le caractre de l'hte dont ils allaient apprcier ensemble
l'hospitalit.

Cette misanthropie de Bonhomet avait eu un fcheux rsultat pour la
dcoration et le confortable de l'htellerie. En effet, le cabaretier se
trouvant, c'tait son ide du moins, fort au-dessus de ses pratiques, ne
donna aucun soin  l'embellissement du cabaret; il en rsulta que Chicot,
en entrant dans la salle, se reconnut tout d'abord; rien n'tait chang,
sinon la teinte fuligineuse du plafond, qui, du gris, tait passe au
noir.

En ces temps bienheureux, les auberges n'avaient point encore contract
l'odeur si cre et si fade du tabac brl, dont s'imprgnent aujourd'hui
les boiseries et les tentures des salles, odeur qu'absorbe et qu'exhale
tout ce qui est poreux et spongieux.

Il rsultait de l que, malgr sa crasse vnrable et sa tristesse
apparente, la salle de _la Corne d'Abondance_ ne contrariait point, par
des exhalaisons exotiques, les miasmes vineux profondment engags dans
chaque atome de l'tablissement, en sorte que, permis soit-il de le dire,
un vrai buveur trouvait plaisir dans ce temple du dieu Bacchus, car il
respirait l'arme et l'encens le plus cher  ce dieu.

Chicot passa derrire Borrome, comme nous l'avons dit, et ne fut
aucunement vu, ou plutt aucunement reconnu de l'hte de _la Corne
d'Abondance_.

Il connaissait le coin le plus obscur de la salle commune, et comme s'il
n'en et pas connu d'autre, il allait s'y installer, lorsque Borrome
l'arrtant:

-- Tout beau! l'ami, dit-il, il y a derrire cette cloison un petit rduit
o deux hommes  secrets peuvent honntement converser aprs boire, et
mme pendant qu'ils boivent.

-- Allons-y, alors, dit Chicot.

Borrome fit un signe  notre hte, qui voulait dire:

-- Compre, le cabinet est-il libre?

Bonhomet rpondit par un autre signe qui voulait dire:

-- Il l'est.

Et il conduisit Chicot, qui faisait semblant de se heurter  tous les
angles du corridor, dans ce petit rduit si connu de ceux de nos lecteurs
qui ont bien voulu perdre leur temps  lire la _Dame de Monsoreau_.

-- L! dit Borrome, attendez-moi ici tandis que je vais user d'un
privilge accord aux familiers de l'tablissement, et dont vous userez
vous-mme  votre tour, quand vous y serez plus connu.

-- Lequel? demanda Chicot.

-- C'est d'aller moi-mme  la cave choisir le vin que nous allons boire.

-- Ah! ah! fit Chicot; joli privilge. Allez.

-- Borrome sortit.

Chicot le suivit de l'oeil; puis, aussitt que la porte se fut referme
derrire lui, il alla soulever de la muraille une image de l'assassinat de
Crdit tu par les mauvais payeurs, laquelle image tait encadre dans un
cadre de bois noir, et faisait pendant  un autre reprsentant une
douzaine de pauvres hres tirant le diable par la queue.

Derrire cette image, il y avait un trou, et par ce trou on pouvait voir
dans la grande salle sans tre vu.

Ce trou, Chicot le connaissait, car c'tait un trou de sa faon.

-- Ah! ah! dit-il, tu me conduis dans un cabaret dont tu es l'habitu; tu
me pousses dans un rduit o tu crois que je ne pourrai pas tre vu, et
d'o tu penses que je ne pourrai pas voir, et dans ce rduit il y a un
trou, grce auquel tu ne feras pas un geste que je ne le voie. Allons,
allons, mon capitaine, tu n'es pas fort!

Et Chicot, tout en prononant ces paroles avec un air de mpris qui
n'appartenait qu' lui, appliqua son oeil  la cloison, fore artistement
dans un dfaut du bois.

Par ce trou, il aperut Borrome appuyant d'abord prcautionnellement son
doigt sur ses lvres, et causant ensuite avec Bonhomet, qui acquiesait 
ses dsirs par un signe de tte olympien.

Au mouvement des lvres du capitaine, Chicot, fort expert en pareille
matire, devina que la phrase prononce par lui voulait dire:

-- Servez-nous dans ce rduit, et quelque bruit que vous y entendiez, n'y
pntrez pas.

Aprs quoi Borrome prit une veilleuse qui brlait ternellement sur un
bahut, souleva une trappe, et descendit lui-mme  la cave, profitant du
privilge le plus prcieux accord aux habitus de l'tablissement.

Aussitt Chicot frappa  la cloison d'une faon particulire.

En entendant cette faon de frapper, qui devait lui rappeler quelque
souvenir profondment enracin dans son coeur, Bonhomet tressaillit,
regarda en l'air et couta.

Chicot frappa une seconde fois, et en homme qui s'tonne que l'on n'ait
pas obi  un premier appel.

Bonhomet se prcipita vers le rduit et trouva Chicot debout et le visage
menaant.

A cette vue, Bonhomet poussa un cri, il croyait Chicot mort, comme tout le
monde, et pensait se trouver en face de son fantme.

-- Qu'est-ce  dire, mon matre, dit Chicot, et depuis quand habituez-vous
les gens de ma trempe  appeler deux fois?

-- Oh! cher monsieur Chicot, dit Bonhomet, serait-ce vous, ou n'est-ce que
votre ombre?

-- Que ce soit moi ou mon ombre, dit Chicot, du moment o vous me
reconnaissez, mon matre, j'espre que vous m'obirez de point en point.

-- Oh! certainement, cher seigneur, ordonnez.

-- Quelque bruit que vous entendiez dans ce cabinet, matre Bonhomet, et
quelque chose qui s'y passe, j'espre que vous attendrez que je vous
appelle pour y venir.

-- Et cela me sera d'autant plus facile, cher monsieur Chicot, que la
recommandation que vous me faites est exactement la mme que vient de me
faire votre compagnon.

-- Oui, mais ce n'est pas lui qui appellera, entendez-vous bien, seigneur
Bonhomet, ce sera moi; ou, s'il appelle, vous entendez, ce sera exactement
comme s'il n'appelait pas.

-- C'est chose convenue, monsieur Chicot.

-- Bien; et maintenant loignez tous vos autres clients sous un prtexte
quelconque, et que dans dix minutes nous soyons aussi libres et aussi
isols chez vous, que si nous tions venus pour y pratiquer le jene, le
jour du vendredi-saint.

-- Dans dix minutes, seigneur Chicot, il n'y aura pas un chat dans tout
l'htel,  l'exception de votre humble serviteur.

-- Allez, Bonhomet, allez, vous avez conserv toute mon estime, dit
majestueusement Chicot.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Bonhomet en se retirant, que va-t-il donc
se passer dans ma pauvre maison?

Et comme il s'en allait  reculons, il rencontra Borrome qui remontait de
la cave avec ses bouteilles.

[Illustration: Il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son
compagnon. -- PAGE 103.]

-- Tu as entendu? lui dit celui-ci; dans dix minutes, pas une me dans
l'tablissement.

Bonhomet fit de sa tte, si ddaigneuse  l'ordinaire, un signe
d'obissance et se retira dans sa cuisine, afin d'y rver aux moyens
d'obir  la double injonction de ses deux redoutables clients.

Borrome rentra dans le rduit, et trouva Chicot qui l'attendait, la jambe
en avant et le sourire sur les lvres.

Nous ignorons comment matre Bonhomet s'y tait pris; mais, la dixime
minute coule, le dernier colier franchissait le seuil de sa porte,
donnant le bras au dernier clerc, et disant:

-- Oh! oh! le temps est  l'orage chez matre Bonhomet; dcampons, ou gare
la grle.




LXXXII

CE QUI ARRIVA DANS LE RDUIT DE MATRE BONHOMET


Lorsque le capitaine rentra dans le rduit avec un panier de douze
bouteilles  la main, Chicot le reut d'un air tellement ouvert et
souriant, que Borrome fut tent de prendre Chicot pour un niais.

Borrome avait hte de dboucher les bouteilles qu'il tait all chercher
 la cave; mais ce n'tait rien, en comparaison de la hte de Chicot.

Aussi les prparatifs ne furent-ils pas longs. Les deux compagnons, en
buveurs expriments, demandrent quelques salaisons, dans le but louable
de ne pas laisser teindre la soif. Ces salaisons leur furent apportes
par Bonhomet, auquel chacun d'eux jeta un dernier coup d'oeil.

Bonhomet rpondit  chacun d'eux; mais si quelqu'un et pu juger ces deux
coups d'oeil, il et trouv une grande diffrence entre celui qui tait
adress  Borrome et celui qui tait adress  Chicot.

Bonhomet sortit et les deux compagnons commencrent  boire.

D'abord, comme si l'occupation tait trop importante pour que rien dt
l'interrompre, les deux buveurs avalrent bon nombre de rasades sans
changer une seule parole.

Chicot surtout tait merveilleux; sans avoir dit autre chose que:

-- Par ma foi, voil du joli bourgogne!

Et:

-- Sur mon me, voil d'excellent jambon!

Il avait aval deux bouteilles, c'est--dire une bouteille par phrase.

-- Pardieu! murmurait  part lui Borrome, voil une singulire chance que
j'ai eue de tomber sur un pareil ivrogne.

A la troisime bouteille, Chicot leva les yeux au ciel.

-- En vrit, dit-il, nous buvons d'un train  nous enivrer.

-- Bon! ce saucisson est si sal! dit Borrome.

-- Ah! cela vous va, dit Chicot, continuons, l'ami, j'ai la tte solide.

Et chacun d'eux avala encore sa bouteille.

Le vin produisait sur les deux compagnons un effet tout oppos: il dliait
la langue de Chicot et nouait celle de Borrome.

-- Ah! murmura Chicot, tu te tais, l'ami; tu doutes de toi.

-- Ah! se dit tout bas Borrome, tu bavardes, donc tu te grises.

-- Combien faut-il donc de bouteilles, compre? demanda Borrome.

-- Pour quoi faire? dit Chicot.

-- Pour tre gai.

-- Avec quatre, j'ai mon compte.

-- Et pour tre gris?

-- Mettons-en six.

-- Et pour tre ivre?

-- Doublons.

-- Gascon! pensa Borrome; il balbutie et n'en est encore qu' la
quatrime.

-- Alors nous avons de la marge, dit Borrome, en tirant du panier une
cinquime bouteille pour lui et une cinquime pour Chicot.

Seulement Chicot remarquait que des cinq bouteilles ranges  la droite de
Borrome, les unes taient  moiti, les autres aux deux tiers, aucune
n'tait vide.

Cela le confirma dans cette pense qui lui tait venue tout d'abord, que
le capitaine avait de mauvaises intentions  son gard.

Il se souleva pour aller au devant de la cinquime bouteille que lui
prsentait Borrome, et oscilla sur ses jambes.

-- Bon! dit-il, avez-vous senti?

-- Quoi?

-- Une secousse de tremblement de terre.

-- Bah!

-- Oui, ventre de biche! heureusement que l'htellerie de _la Corne
d'Abondance_ est solide, quoiqu'elle soit btie sur pivot.

-- Comment! elle est btie sur pivot? demanda Borrome.

-- Sans doute, puisqu'elle tourne.

-- C'est juste, dit Borrome en avalant son verre jusqu' la dernire
goutte; je sentais bien l'effet, mais je ne devinais pas la cause.

-- Parce que vous n'tes pas latiniste, dit Chicot, parce que vous n'avez
pas lu le trait _De natura rerum_; si vous l'eussiez lu, vous sauriez
qu'il n'y a pas d'effet sans cause.

-- Eh bien! mon cher confrre, dit Borrome, car enfin vous tes capitaine
comme moi, n'est-ce pas?

-- Capitaine depuis la plante des pieds jusqu' la pointe des cheveux,
rpondit Chicot.

-- Eh bien! mon cher capitaine, reprit Borrome, dites-moi, puisqu'il n'y
a pas d'effet sans cause,  ce que vous prtendez, dites-moi quelle tait
la cause de votre dguisement?

-- De quel dguisement?

-- De celui que vous portiez lorsque vous tes venu chez dom Modeste.

-- Comment donc tais-je dguis?

-- En bourgeois.

-- Ah! c'est vrai.

-- Dites-moi cela, et vous commencerez mon ducation de philosophe.

-- Volontiers; mais,  votre tour, vous me direz, n'est-ce pas, pourquoi
vous tiez dguis en moine? confidence pour confidence.

-- Tope! dit Borrome.

-- Touchez l, dit Chicot, et il tendit sa main au capitaine.

Celui-ci frappa d'aplomb dans la main de Chicot.

-- A mon tour, dit Chicot.

Et il frappa  ct de la main de Borrome.

-- Bien! dit Borrome.

-- Vous voulez donc savoir pourquoi j'tais dguis en bourgeois? demanda
Chicot d'une langue qui allait s'paississant de plus en plus.

-- Oui, cela m'intrigue.

-- Et vous me direz  votre tour?

-- Parole d'honneur.

-- Foi de capitaine; d'ailleurs n'est-ce pas chose convenue?

-- C'est vrai, je l'avais oubli. Eh bien! c'est tout simple.

-- Dites alors.

-- Et en deux mots vous serez au courant.

-- J'coute.

-- J'espionnais pour le roi.

-- Comment, vous espionniez.

-- Oui.

-- Vous tes donc espion par tat?

-- Non, en amateur.

-- Qu'espionniez-vous chez dom Modeste?

-- Tout. J'espionnais dom Modeste d'abord, puis frre Borrome ensuite,
puis le petit Jacques, puis tout le couvent.

-- Et qu'avez-vous dcouvert, mon digne ami?

-- J'ai d'abord dcouvert que dom Modeste tait une grosse bte.

-- Il ne faut pas tre fort habile pour cela.

-- Pardon, pardon, car Sa Majest Henri III, qui n'est pas un niais, le
regarde comme la lumire de l'glise, et compte en faire un vque.

-- Soit, je n'ai rien  dire contre cette promotion, au contraire; je
rirai bien ce jour-l; et qu'avez-vous dcouvert encore?

-- J'ai dcouvert que certain frre Borrome n'tait pas un moine, mais un
capitaine.

-- Ah! vraiment! vous avez dcouvert cela?

-- Du premier coup.

-- Aprs?

-- J'ai dcouvert que le petit Jacques s'exerait avec le fleuret, en
attendant qu'il s'escrimt avec l'pe, et qu'il s'exerait sur une cible,
en attendant qu'il s'exert sur un homme.

-- Ah! tu as dcouvert cela! dit Borrome, en fronant le sourcil, et,
aprs, qu'as-tu dcouvert encore?

-- Oh! donne-moi  boire, ou sans cela je ne me souviendrai plus de rien.

-- Tu remarqueras que tu entames la sixime bouteille, dit Borrome en
riant.

-- Aussi je me grise, dit Chicot, je ne prtends pas le contraire; sommes-
nous donc venus ici pour faire de la philosophie?

-- Non, nous sommes venus ici pour boire.

-- Buvons donc!

Et Chicot remplit son verre.

-- Eh bien! demanda Borrome lorsqu'il eut fait raison  Chicot, te
souviens-tu?

-- De quoi?

-- De ce que tu as vu encore dans le couvent?

-- Parbleu! dit Chicot.

-- Eh bien! qu'as-tu vu?

-- J'ai vu que les moines, au lieu d'tre des frocards, taient des
soudards, et au lieu d'obir  dom Modeste, t'obissaient  toi. Voil ce
que j'ai vu.

-- Ah! vraiment; mais sans doute ce n'est pas encore tout?

-- Non; mais  boire,  boire,  boire, ou la mmoire va m'chapper.

Et comme la bouteille de Chicot tait vide, il tendit son verre 
Borrome, qui lui versa de la sienne.

Chicot vida son verre sans reprendre haleine.

-- Eh bien! nous rappelons-nous? demanda Borrome.

-- Si nous nous rappelons?... je le crois bien!

-- Qu'as-tu vu encore?

-- J'ai vu qu'il y avait un complot.

-- Un complot! dit Borrome, plissant.

-- Un complot, oui, rpondit Chicot.

-- Contre qui?

-- Contre le roi.

-- Dans quel but?

-- Dans le but de l'enlever.

-- Et quand cela?

-- Quand il reviendrait de Vincennes.

-- Tonnerre!

-- Plat-il?

-- Rien. Ah! vous avez vu cela?

-- Je l'ai vu.

-- Et vous en avez prvenu le roi!

-- Parbleu! puisque j'tais venu pour cela.

-- Alors c'est vous qui tes cause que le coup a manqu?

-- C'est moi, dit Chicot.

-- Massacre! murmura Borrome entre ses dents.

-- Vous dites? demanda Chicot.

-- Je dis que vous avez de bons yeux, l'ami.

-- Bah! rpondit Chicot en balbutiant, j'ai vu bien autre chose encore.
Passez-moi une de vos bouteilles,  vous, et je vous tonnerai quand je
vous dirai ce que j'ai vu.

Borrome se hta d'obtemprer au dsir de Chicot.

-- Voyons, dit-il, tonnez-moi.

-- D'abord, dit Chicot, j'ai vu M. de Mayenne bless.

-- Bah!

-- La belle merveille! il tait sur ma route. Et puis, j'ai vu la prise de
Cahors.

-- Comment! la prise de Cahors! vous venez donc de Cahors?

-- Certainement. Ah! capitaine, c'tait beau  voir, en vrit, et un
brave comme vous et pris plaisir  ce spectacle.

-- Je n'en doute pas; vous tiez donc prs du roi de Navarre?

-- Cte  cte, cher ami, comme nous sommes.

-- Et vous l'avez quitt?

-- Pour annoncer cette nouvelle au roi de France.

-- Et vous arrivez du Louvre?

-- Un quart d'heure avant vous.

-- Alors, comme nous ne nous sommes pas quitts depuis ce temps-l, je ne
vous demande pas ce que vous avez vu depuis notre rencontre au Louvre.

-- Au contraire, demandez, demandez, car, sur ma parole, c'est le plus
curieux.

-- Dites, alors.

-- Dites, dites! fit Chicot; ventre de biche! c'est bien facile  dire:
Dites!

-- Faites un effort.

-- Encore un verre de vin pour me dlier la langue... tout plein, bon. Eh
bien! j'ai vu, camarade, qu'en tirant la lettre de Son Altesse le duc de
Guise de ta poche, tu en as laiss tomber une autre.

[Illustration: Ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois. -- PAGE
105.]

-- Une autre! s'cria Borrome en bondissant.

-- Oui, dit Chicot, qui est l.

Et aprs avoir fait deux ou trois carts, d'une main avine, il posa le
bout de son doigt sur le pourpoint de buffle de Borrome,  l'endroit mme
o tait la lettre.

Borrome tressaillit comme si le doigt de Chicot et t un fer rouge, et
que ce fer rouge et touch sa poitrine au lieu de toucher son pourpoint.

-- Oh! oh! dit-il, il ne manquerait plus qu'une chose.

-- A quoi?

-- A tout ce que vous avez vu.

-- Laquelle?

-- C'est que vous sussiez  qui cette lettre est adresse.

-- Ah! belle merveille! dit Chicot en laissant tomber ses deux bras sur la
table; elle est adresse  madame la duchesse de Montpensier.

-- Sang du Christ! s'cria Borrome, et vous n'avez rien dit de cela au
roi, j'espre?

-- Pas un mot, mais je le lui dirai.

-- Et quand cela?

-- Quand j'aurai fait un somme, dit Chicot.

Et il laissa tomber sa tte sur ses bras, comme il avait laiss tomber ses
bras sur la table.

-- Ah! vous savez que j'ai une lettre pour la duchesse? demanda le
capitaine d'une voix trangle.

-- Je sais cela, roucoula Chicot, parfaitement.

-- Et si vous pouviez vous tenir sur vos jambes, vous iriez au Louvre?

-- J'irais au Louvre.

-- Et vous me dnonceriez?

-- Et je vous dnoncerais.

-- De sorte que ce n'est pas une plaisanterie?

-- Quoi?

-- Qu'aussitt votre somme achev....

-- Eh bien?

-- Le roi saura tout?

-- Mais, mon cher ami, reprit Chicot en soulevant sa tte et en regardant
Borrome d'un air languissant, comprenez donc; vous tes conspirateur, je
suis espion; j'ai tant par complot que je dnonce; vous tramez un complot,
je vous dnonce. Nous faisons chacun notre mtier, et voil. Bonsoir,
capitaine.

Et en disant ces mots, non-seulement Chicot avait repris sa premire
position, mais encore il s'tait arrang sur son sige et sur la table de
telle faon, que le devant de sa tte tant enseveli dans ses mains et le
derrire abrit par son casque, il ne prsentait de surface que le dos.

Mais aussi, ce dos, dpouill de sa cuirasse place sur une chaise,
s'tait complaisamment arrondi.

-- Ah dit Borrome, en fixant sur son compagnon un oeil de flamme, ah! tu
veux me dnoncer, cher ami?

-- Aussitt que je serai rveill, cher ami, c'est convenu, fit Chicot.

-- Mais il faut savoir si tu te rveilleras! s'cria Borrome.

Et, en mme temps, il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son
compagnon de bouteille, croyant le percer d'outre en outre et le clouer 
la table.

Mais Borrome avait compt sans la cotte de mailles emprunte par Chicot
au cabinet d'armes de dom Modeste.

La dague se brisa comme du verre sur cette brave cotte de mailles, 
laquelle, pour la seconde fois, Chicot devait la vie.

En outre, avant que l'assassin ft revenu de sa stupeur, le bras droit de
Chicot, se dtendant comme un ressort, dcrivit un demi-cercle et vint
frapper d'un coup de poing pesant cinq cents livres le visage de Borrome,
qui alla rouler, tout sanglant et tout meurtri, contre la muraille.

En une seconde, Borrome fut debout; en une autre seconde il eut l'pe 
la main.

Ces deux secondes avaient suffi  Chicot pour se redresser et dgainer 
son tour.

Toutes les vapeurs du vin s'taient dissipes comme par enchantement;
Chicot se tenait  demi rejet sur sa jambe gauche, l'oeil fixe, le
poignet ferme et prt  recevoir son ennemi.

La table, comme un champ de bataille sur lequel taient couches les
bouteilles vides, s'tendait entre les deux adversaires, et servait de
retranchement  chacun.

Mais la vue du sang qui coulait de son nez sur son visage, et de son
visage  terre, enivra Borrome, et, perdant toute prudence, il s'lana
contre son ennemi, se rapprochant de lui autant que le permettait la
table.

-- Double brute! dit Chicot, tu vois bien que dcidment c'est toi qui es
ivre, car, d'un ct  l'autre de la table, tu ne peux pas m'atteindre,
tandis que mon bras est de six pouces plus long que le tien, et mon pe
de six pouces plus longue que la tienne. Et la preuve, tiens!

Et Chicot, sans mme se fendre, allongea le bras avec la rapidit de
l'clair, et piqua Borrome au milieu du front.

Borrome poussa un cri, plus encore de colre que de douleur; et comme, 
tout prendre, il tait d'une bravoure excessive, il redoubla d'acharnement
dans son attaque.

Chicot, toujours de l'autre ct de la table, prit une chaise et s'assit
tranquillement.

-- Mon Dieu! que ces soldats sont stupides! dit-il en haussant les
paules. Cela prtend savoir manier une pe, et le moindre bourgeois, si
c'tait son bon plaisir, les tuerait comme mouches. Allons, bien! il va
m'borgner maintenant. Ah! tu montes sur la table; bon! il ne manquait
plus que cela. Mais prends donc garde, ne bt que tu es, les coups de
bas en haut sont terribles, et, si je le voulais, tiens, je t'embrocherais
comme une mauviette.

Et il le piqua au ventre, comme il l'avait piqu au front.

Borrome rugit de fureur, et sauta en bas de la table.

-- A la bonne heure, dit Chicot; nous voil de plain-pied, et nous pouvons
causer tout en escrimant. Ah! capitaine, capitaine, nous assassinons donc
quelquefois comme cela dans nos moments perdus, entre deux complots?

-- Je fais pour ma cause ce que vous faites pour la vtre, dit Borrome,
ramen aux ides srieuses, et effray, malgr lui, du feu sombre qui
jaillissait des yeux de Chicot.

-- Voil parler, dit Chicot, et cependant, l'ami, je vois avec plaisir que
je vaux mieux que vous. Ah! pas mal.

Borrome venait de porter  Chicot un coup qui avait effleur sa poitrine.

-- Pas mal, mais je connais la botte; c'est celle que vous avez montre au
petit Jacques. Je disais donc que je valais mieux que vous, l'ami, car je
n'ai point commenc la lutte, quelque bonne envie que j'en eusse; il y a
plus, je vous ai laiss accomplir votre projet, en vous donnant toute
latitude, et mme encore, dans ce moment, je ne fais que parer; c'est que
j'ai un arrangement  vous proposer.

-- Rien! s'cria Borrome, exaspr de la tranquillit de Chicot, rien!

Et il lui porta une botte qui et perc le Gascon d'outre en outre, si
celui-ci n'et pas fait, sur ses longues jambes, un pas qui le mit hors de
la porte de son adversaire.

-- Je vais toujours te le dire, cet arrangement, pour ne rien avoir  me
reprocher.

-- Tais-toi! dit Borrome, inutile, tais-toi!

-- coute, dit Chicot, c'est pour ma conscience; je n'ai pas soif de ton
sang, comprends-tu? et ne veux te tuer qu' la dernire extrmit.

-- Mais, tue, tue donc, si tu peux! s'cria Borrome exaspr.

-- Non pas; dj une fois dans ma vie j'ai tu un autre ferrailleur comme
toi, je dirai mme un autre ferrailleur plus fort que toi. Pardieu! tu le
connais, il tait aussi de la maison de Guise, lui, un avocat.

-- Ah! Nicolas David! murmura Borrome, effray du prcdent et se
remettant sur la dfensive.

-- Justement.

-- Ah! c'est toi qui l'as tu?

-- Oh! mon Dieu, oui, avec un joli petit coup que je vais te montrer, si
tu n'acceptes pas l'arrangement.

-- Eh bien! quel est l'arrangement, voyons?

-- Tu passeras du service du duc de Guise  celui du roi, sans quitter
cependant celui du duc de Guise.

-- C'est--dire que je me ferais espion comme toi?

-- Non pas, il y aura une diffrence; moi on ne me paie pas, et toi on te
paiera; tu commenceras par me montrer cette lettre de M. le duc de Guise 
madame la duchesse de Montpensier; tu m'en laisseras prendre une copie, et
je te laisserai tranquille jusqu' nouvelle occasion. Hein! suis-je
gentil?

-- Tiens, dit Borrome, voil ma rponse.

La rponse de Borrome tait un coupe sur les armes, si rapidement
excut, que le bout de l'pe effleura l'paule de Chicot.

-- Allons, allons, dit Chicot, je vois bien qu'il faut absolument que je
te montre le coup de Nicolas David, c'est un coup simple et joli.

Et Chicot, qui jusque-l s'tait tenu sur la dfensive, fit un pas en
avant et attaqua  son tour.

-- Voici le coup, dit Chicot: je fais une feinte en quarte basse.

Et il fit sa feinte; Borrome para en rompant; mais, aprs ce premier pas
de retraite, il fut forc de s'arrter, la cloison se trouvant derrire
lui.

-- Bien! c'est cela, tu pares le cercle, c'est un tort, car mon poignet
est meilleur que le tien; je lie donc l'pe, je reviens en tierce haute,
je me fends, et tu es touch, ou plutt tu es mort.

En effet, le coup avait suivi ou plutt accompagn la dmonstration, et la
fine rapire, pntrant dans la poitrine de Borrome, avait gliss comme
une aiguille entre deux ctes et piqu profondment, et avec un bruit mat,
la cloison de sapin.

[Illustration: Jacques Clment.]

Borrome tendit les bras et laissa tomber son pe, ses yeux se
dilatrent sanglants, sa bouche s'ouvrit, une cume rouge parut sur ses
lvres, sa tte se pencha sur son paule avec un soupir qui ressemblait 
un rle, puis ses jambes cessrent de le soutenir, et son corps, en
s'affaissant, largit la coupure de l'pe, mais ne put la dtacher de la
cloison, maintenue qu'elle tait contre la cloison par le poignet infernal
de Chicot, de sorte que le malheureux, semblable  un gigantesque phalne,
resta clou  la muraille que ses pieds battaient par saccades bruyantes.

Chicot, froid et impassible comme il tait dans les circonstances
extrmes, surtout quand il avait au fond du coeur cette conviction qu'il
avait fait tout ce que sa conscience lui prescrivait de faire, Chicot
lcha l'pe qui demeura plante horizontalement, dtacha la ceinture du
capitaine, fouilla dans son pourpoint, prit la lettre et en lut la
suscription:

    _Duchesse de Montpensier._

Cependant le sang filtrait en filets bouillants de la blessure, et la
souffrance de l'agonie se peignait sur les traits du bless.

-- Je meurs, j'expire, murmura-t-il; mon Dieu, seigneur, ayez piti de
moi!

Ce dernier appel  la misricorde divine, fait par un homme qui sans doute
n'y avait gure song que dans ce moment suprme, toucha Chicot.

-- Soyons charitable, dit-il, et puisque cet homme doit mourir, qu'il
meure au moins le plus doucement possible.

Et s'approchant de la cloison, il retira avec effort son pe de la
muraille, et, soutenant le corps de Borrome, il empcha que ce corps ne
tombt lourdement  terre.

Mais cette dernire prcaution tait inutile, la mort tait accourue
rapide et glace, elle avait dj paralys les membres du vaincu; ses
jambes flchirent, il glissa dans les bras de Chicot et roula lourdement
sur le plancher.

Cette secousse fit jaillir de la blessure un flot de sang noir, avec
lequel s'enfuit le reste de la vie qui animait encore Borrome.

Alors Chicot alla ouvrir la porte de communication, et appela Bonhomet.

Il n'appela pas deux fois, le cabaretier avait cout  la porte, et avait
successivement entendu le bruit des tables, des escabeaux, du frottement
des pes et de la chute d'un corps pesant; or, il avait, surtout aprs la
confidence qui lui avait t faite, trop d'exprience, ce digne monsieur
Bonhomet, du caractre des gens d'pe en gnral, et de celui de Chicot
en particulier, pour ne pas deviner de point en point ce qui s'tait
pass.

La seule chose qu'il ignort, c'tait celui des deux adversaires qui avait
succomb.

Il faut le dire  la louange de matre Bonhomet, sa figure prit une
expression de joie vritable, lorsqu'il entendit la voix de Chicot, et
qu'il vit que c'tait le Gascon qui, sain et sauf, ouvrait la porte.

Chicot,  qui rien n'chappait, remarqua cette expression, et lui en sut
intrieurement gr.

Bonhomet entra en tremblant dans la petite salle.

-- Ah! bon Jsus! s'cria-t-il, en voyant le corps du capitaine baign
dans son sang.

-- Eh! mon Dieu, oui, mon pauvre Bonhomet, dit Chicot, voil ce que c'est
que de nous; ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois.

-- Oh! mon bon monsieur Chicot, mon bon monsieur Chicot! s'cria Bonhomet
prt  se pmer.

-- Eh bien! quoi? demanda Chicot.

-- Que c'est mal  vous d'avoir choisi mon logis pour cette excution; un
si beau capitaine!

-- Aimerais-tu mieux voir Chicot  terre et Borrome debout?

-- Non, oh! non! s'cria l'hte du plus profond de son coeur.

-- Eh bien! c'est ce qui devait arriver cependant sans un miracle de la
Providence.

-- Vraiment?

-- Foi de Chicot; regarde un peu dans mon dos, mon dos me fait bien mal,
cher ami.

Et il se baissa devant le cabaretier pour que ses deux paules arrivassent
 la hauteur de son oeil.

Entre les deux paules le pourpoint tait trou, et une tache de sang
ronde et large comme un cu d'argent rougissait les franges du trou.

-- Du sang! s'cria Bonhomet, du sang! ah! vous tes bless!

-- Attends, attends.

Et Chicot dfit son pourpoint, puis sa chemise.

-- Regarde maintenant, dit-il.

-- Ah! vous aviez une cuirasse! ah! quel bonheur, cher monsieur Chicot; et
vous dites que le sclrat a voulu vous assassiner?

-- Dame! il me semble que ce n'est pas moi qui ai t m'amuser  me donner
un coup de poignard entre les deux paules. Maintenant que vois-tu?

-- Une maille rompue.

-- Il y allait bon jeu bon argent, ce cher capitaine; et du sang?

-- Oui, beaucoup de sang sous les mailles.

-- Enlevons la cuirasse alors, dit Chicot.

Chicot enleva la cuirasse et mit  nu un torse qui semblait ne se composer
que d'os, de muscles colls sur les os, et de peau colle sur les muscles.

-- Ah! monsieur Chicot, s'cria Bonhomet, vous en avez large comme une
assiette.

-- Oui, c'est cela, le sang est extravas; il y a ecchymose, comme disent
les mdecins; donne-moi du linge blanc, verse en partie gale dans un
verre de bonne huile d'olive et de la lie de vin, et lave-moi cette tache,
mon ami, lave.

-- Mais ce corps, cher monsieur Chicot, ce corps, que vais-je en faire?

-- Cela ne te regarde pas.

-- Non. Donne-moi encre, plume et papier.

-- A l'instant mme, cher monsieur Chicot.

Bonhomet s'lana hors du rduit.

Pendant ce temps, Chicot, qui n'avait probablement pas de temps  perdre,
chauffait  la lampe la pointe d'un petit couteau, et coupait au milieu de
la cire le scel de la lettre.

Aprs quoi, rien ne retenant plus la dpche, Chicot la tira de son
enveloppe et la lut avec de vives marques de satisfaction.

Comme il venait d'achever cette lecture, matre Bonhomet rentra avec
l'huile, le vin, le papier et la plume.

Chicot arrangea la plume, l'encre et le papier devant lui, s'assit  la
table, et tendit le dos  Bonhomet avec un flegme stoque.

Bonhomet comprit la pantomime et commena les frictions.

Cependant, comme si, au lieu d'irriter une douloureuse blessure, on l'et
voluptueusement chatouille, Chicot, pendant ce temps, copiait la lettre
du duc de Guise  sa soeur, et faisait ses commentaires  chaque mot.

Cette lettre tait ainsi conue:

     Chre soeur, l'expdition d'Anvers a russi pour tout le monde, mais
    a manqu pour nous; on vous dira que le duc d'Anjou est mort; n'en
    croyez rien, il vit.

    _Il vit_, entendez-vous, l est toute la question.

    Il y a toute une dynastie dans ces mots; ces deux mots sparent la
    maison de Lorraine du trne de France mieux que ne le ferait le plus
    profond abme.

    Cependant ne vous inquitez pas trop de cela. J'ai dcouvert que deux
    personnes que je croyais trpasses, existent encore, et il y a une
    grande chance de mort pour le prince dans la vie de ces deux
    personnes.

    Pensez donc  Paris seulement; dans six semaines il sera temps que la
    Ligue agisse; que nos ligueurs sachent donc que le moment approche et
    se tiennent prts.

    L'arme est sur pied; nous comptons douze mille hommes srs et bien
    quips; j'entrerai avec elle en France, sous prtexte de combattre
    les huguenots allemands qui vont porter secours  Henri de Navarre;
    je battrai les huguenots, et, entr en France en ami, j'agirai en
    matre. 

-- Eh! eh! fit Chicot.

-- Je vous fais mal, cher monsieur? dit Bonhomet, suspendant les
frictions.

-- Oui, mon brave.

-- Je vais frotter plus doucement, soyez tranquille.

Chicot continua.

     _P.S._ J'approuve entirement votre plan  l'gard des Quarante-
    Cinq; seulement, permettez-moi de vous dire, chre soeur, que vous
    ferez  ces drles-l plus d'honneur qu'ils n'en mritent.... 

-- Ah! diable! murmura Chicot, voil qui devient obscur. Et il relut:

     J'approuve entirement votre plan  l'gard des Quarante-Cinq.... 

-- Quel plan? se demanda Chicot.

     Seulement, permettez-moi de vous dire, chre soeur, que vous ferez 
    ces drles-l plus d'honneur qu'ils n'en mritent. 

-- Quel honneur?

Chicot reprit:

     Qu'ils n'en mritent.

    Votre affectionn frre,

    H. DE LORRAINE. 

-- Enfin, dit Chicot, tout est clair, except le post-scriptum. Bon! nous
surveillerons le post-scriptum.

-- Cher monsieur Chicot, se hasarda de dire Bonhomet, voyant que Chicot
avait cess d'crire, sinon de penser, cher monsieur Chicot, vous ne
m'avez point dit ce que j'aurais  faire de ce cadavre.

-- C'est chose toute simple.

-- Pour vous qui tes plein d'imagination, oui, mais pour moi?

-- Eh bien! suppose, par exemple, que ce malheureux capitaine se soit pris
de querelle dans la rue avec des Suisses ou des retres, et qu'on te l'ait
apport bless, aurais-tu refus de le recevoir?

-- Non, certes,  moins que vous ne me l'eussiez dfendu, cher monsieur
Chicot.

-- Suppose que, dpos dans ce coin, il soit, malgr les soins que tu lui
donnais, pass de vie  trpas entre tes mains. Ce serait un malheur,
voil tout, n'est-ce pas?

-- Certainement.

-- Et au lieu d'encourir des reproches, tu mriterais des loges pour ton
humanit. Suppose encore qu'en mourant, ce pauvre capitaine ait prononc
le nom bien connu pour toi du prieur des Jacobins Saint-Antoine.

-- De dom Modeste Gorenflot? s'cria Bonhomet avec tonnement.

-- Oui, de dom Modeste Gorenflot. Eh bien! tu vas prvenir dom Modeste;
dom Modeste s'empresse d'accourir, et comme on retrouve dans une des
poches du mort sa bourse, tu comprends, il est important qu'on retrouve la
bourse, je te dis cela par manire d'avis, et comme on retrouve dans une
des poches du mort sa bourse, et dans l'autre cette lettre, on ne conoit
aucun soupon.

-- Je comprends, cher monsieur Chicot.

-- Il y a plus, tu reois une rcompense au lieu de subir une punition.

-- Vous tes un grand homme, cher monsieur Chicot; je cours au prieur
Saint-Antoine.

-- Attends donc, que diable! j'ai dit, la bourse et la lettre.

-- Ah! oui, et la lettre, vous la tenez?

-- Justement.

-- Il ne faudra pas dire qu'elle a t lue et copie?

-- Pardieu! c'est justement pour cette lettre parvenue intacte que tu
recevras une rcompense.

-- Il y a donc un secret dans cette lettre?

-- Il y a, par le temps qui court, des secrets dans tout, mon cher
Bonhomet.

Et Chicot, aprs cette rponse sentencieuse, rattacha la soie sous la cire
du scel en employant le mme procd, puis il unit la cire si artistement,
que l'oeil le plus exerc n'y et pu voir la moindre fissure.

Aprs quoi, il remit la lettre dans la poche du mort, se fit appliquer sur
sa blessure le linge imprgn d'huile et de lie de vin en manire de
cataplasme, remit la cotte de mailles prservatrice sur sa peau, sa
chemise sur sa cotte de mailles, ramassa son pe, l'essuya, la repoussa
au fourreau et s'loigna.

Puis, revenant:

-- Aprs tout, dit-il, si la fable que j'ai invente ne te parat pas
bonne, il te reste  accuser le capitaine de s'tre pass lui-mme son
pe au travers du corps.

-- Un suicide?

-- Dame! cela ne compromet personne, tu comprends.

-- Mais on n'enterrera point ce malheureux en terre sainte.

-- Peuh! dit Chicot, est-ce un grand plaisir  lui faire?

-- Mais, oui, je crois.

-- Alors, fais comme pour toi, mon cher Bonhomet; adieu.

Puis, revenant une seconde fois:

-- A propos, dit-il, je vais payer, puisqu'il est mort.

Et Chicot jeta trois cus d'or sur la table.

Aprs quoi, il rapprocha son index de ses lvres en signe de silence et
sortit.




LXXXIII

LE MARI ET L'AMANT


Ce ne fut pas sans une puissante motion que Chicot revit la rue des
Augustins si calme et si dserte, l'angle form par le pt de maisons qui
prcdaient la sienne, enfin sa chre maison elle-mme avec son toit
triangulaire, son balcon vermoulu et ses gouttires ornes de gargouilles.

Il avait eu tellement peur de ne trouver qu'un vide  la place de cette
maison; il avait si fort redout de voir la rue bronze par la fume d'un
incendie, que rue et maison lui parurent des prodiges de nettet, de grce
et de splendeur.

Chicot avait cach dans le creux d'une pierre servant de base  une des
colonnes de son balcon, la clef de sa maison chrie. En ce temps-l une
clef quelconque de coffre ou de meuble galait en pesanteur et en volume
les plus grosses clefs de nos maisons d'aujourd'hui; les clefs des maisons
taient donc, d'aprs les proportions naturelles, gales  des clefs de
villes modernes.

Aussi Chicot avait-il calcul la difficult qu'aurait sa poche  contenir
la bienheureuse clef, et avait-il pris le parti de la cacher o nous avons
dit.

Chicot prouvait donc, il faut l'avouer, un lger frisson en plongeant les
doigts dans la pierre; ce frisson fut suivi d'une joie sans pareille
lorsqu'il sentit le froid du fer.

La clef tait bien rellement  la place o Chicot l'avait laisse.

Il en tait de mme des meubles de la premire chambre, de la planchette
cloue sur la poutre et enfin des mille cus sommeillant toujours dans
leur cachette de chne.

Chicot n'tait point un avare: tout au contraire; souvent mme il avait
jet l'or  pleines mains, sacrifiant ainsi le matriel au triomphe de
l'ide, ce qui est la philosophie de tout homme d'une certaine valeur;
mais quand l'ide avait cess momentanment de commander  la matire,
c'est--dire lorsqu'il n'y avait pas besoin d'argent, de sacrifice,
lorsqu'en un mot l'intermittence sensuelle rgnait dans l'me de Chicot,
et que cette me permettait au corps de vivre et de jouir, l'or, cette
premire, cette incessante, cette ternelle source des jouissances
animales, reprenait sa valeur aux yeux de notre philosophe, et nul mieux
que lui ne savait en combien de parcelles savoureuses se subdivise cet
inestimable entier que l'on appelle un cu.

-- Ventre de biche! murmurait Chicot accroupi au milieu de sa chambre, sa
dalle ouverte, sa planchette  ct de lui et son trsor sous ses yeux;
ventre de biche! j'ai l un bienheureux voisin, digne jeune homme, qui a
fait respecter et a respect lui-mme mon argent; en vrit c'est une
action qui n'a pas de prix par le temps qui court. Mordieu! je dois un
remercment  ce galant homme, et ce soir il l'aura.

Et l-dessus Chicot replaa sa planchette sur la poutre, sa dalle sur la
planchette, s'approcha de la fentre, et regarda en face.

La maison avait toujours cette teinte grise et sombre que l'imagination
prte comme une couleur de teinte naturelle aux difices dont elle connat
le caractre.

-- Il ne doit pas encore tre l'heure de dormir, dit Chicot, et d'ailleurs
ces gens-l, j'en suis certain, ne sont pas de bien enrags dormeurs;
voyons.

Il descendit et alla, prparant toutes les gracieusets de sa mine riante,
frapper  la porte du voisin.

Il remarqua le bruit de l'escalier, le craquement d'un pas actif, et
attendit cependant assez longtemps pour se croire oblig de frapper de
nouveau.

A ce nouvel appel, la porte s'ouvrit, et un homme parut dans l'ombre.

-- Merci et bonsoir, dit Chicot en tendant la main, me voici de retour et
je viens vous rendre mes grces, mon cher voisin.

-- Plat-il? fit une voix dsappointe et dont l'accent surprit fort
Chicot.

En mme temps l'homme qui tait venu ouvrir la porte faisait un pas en
arrire.

-- Tiens! je me trompe, dit Chicot, ce n'est pas vous qui tiez mon voisin
au moment de mon dpart, et cependant, Dieu me pardonne, je vous connais.

-- Et moi aussi, dit le jeune homme.

-- Vous tes monsieur le vicomte Ernauton de Carmainges.

-- Et vous, vous tes l'Ombre.

-- En vrit, dit Chicot, je tombe des nues.

-- Enfin, que dsirez-vous, monsieur? demanda le jeune homme avec un peu
d'aigreur.

-- Pardon, je vous drange peut-tre, mon cher monsieur?

-- Non, seulement vous me permettrez de vous demander, n'est-ce pas, ce
qu'il y a pour votre service.

-- Rien, sinon que je voulais parler au matre de la maison.

-- Parlez alors.

-- Comment cela?

-- Sans doute; le matre de la maison, c'est moi.

-- Vous? et depuis quand je vous prie?

-- Dame! depuis trois jours.

-- Bon! la maison tait donc  vendre?

-- Il parat, puisque je l'ai achete.

-- Mais l'ancien propritaire?

-- Ne l'habite plus, comme vous voyez.

-- O est-il?

-- Je n'en sais rien.

-- Voyons, entendons-nous bien, dit Chicot.

-- Je ne demande pas mieux, rpondit Ernauton avec une impatience visible;
seulement entendons-nous vite.

-- L'ancien propritaire tait un homme de vingt-cinq  trente ans, qui en
paraissait quarante?

-- Non; c'tait un homme de soixante-cinq  soixante-six ans, qui
paraissait son ge.

-- Chauve?

-- Non, au contraire, avec une fort de cheveux blancs.

-- Il a une cicatrice norme au ct gauche de la tte, n'est-ce pas?

-- Je n'ai pas vu la cicatrice, mais bon nombre de rides.

-- Je n'y comprends plus rien, fit Chicot.

-- Enfin, reprit Ernauton, aprs un instant de silence, que vouliez-vous 
cet homme, mon cher monsieur l'Ombre?

Chicot allait avouer ce qu'il venait faire; tout  coup le mystre de la
surprise d'Ernauton lui rappela certain proverbe cher aux gens discrets.

-- Je voulais lui rendre une petite visite comme cela se fait entre
voisins, dit-il, voil tout.

De cette faon, Chicot ne mentait pas et ne disait rien.

-- Mon cher monsieur, dit Ernauton avec politesse, mais en diminuant
considrablement l'ouverture de la porte qu'il tenait entrebille, mon
cher monsieur, je regrette de ne pouvoir vous donner des renseignements
plus prcis.

-- Merci, monsieur, dit Chicot, je chercherai ailleurs.

-- Mais, continua Ernauton, en continuant de repousser la porte, cela ne
m'empche point de m'applaudir du hasard qui me remet en contact avec
vous.

-- Tu voudrais me voir au diable, n'est-ce pas? murmura Chicot, en rendant
salut pour salut.

Cependant comme, malgr cette rponse mentale, Chicot, dans sa
proccupation, oubliait de se retirer, Ernauton, enfermant son visage
entre la porte et le chambranle, lui dit:

-- Bien au revoir, monsieur.

-- Un instant encore, monsieur de Carmainges, fit Chicot.

-- Monsieur, c'est  mon grand regret, rpondit Ernauton, mais je ne
saurais tarder, j'attends quelqu'un qui doit venir frapper  cette porte
mme, et ce quelqu'un m'en voudrait de ne pas mettre toute la discrtion
possible  le recevoir.

-- Il suffit, monsieur, je comprends, dit Chicot; pardon de vous avoir
importun, et je me retire.

-- Adieu, cher monsieur l'Ombre.

-- Adieu, digne monsieur Ernauton.

Et Chicot, en faisant un pas en arrire, se vit doucement fermer la porte
au nez.

Il couta pour voir si le jeune homme dfiant guettait son dpart, mais le
pas d'Ernauton remonta l'escalier; Chicot put donc regagner sans
inquitude sa maison, dans laquelle il s'enferma, bien rsolu  ne pas
troubler les habitudes de son nouveau voisin; mais, selon son habitude 
lui,  ne pas trop le perdre de vue.

En effet, Chicot n'tait pas homme  s'endormir sur un fait qui lui
paraissait de quelque importance, sans avoir palp, retourn, dissqu ce
fait avec la patience d'un anatomiste distingu; malgr lui, et c'tait un
privilge ou un dfaut de son organisation, malgr lui toute forme
incruste en son cerveau se prsentait  l'analyse par ses cts
saillants, de faon que les parois crbrales du pauvre Chicot en taient
blesses, gerces et sollicites  un examen immdiat.

Chicot, qui jusque-l avait t proccup de cette phrase de la lettre du
duc de Guise:

 J'approuve entirement votre plan  l'gard des Quarante-Cinq, 
abandonna donc cette phrase dont il se promit de reprendre plus tard
l'examen, pour couler  fond, sance tenante, la proccupation nouvelle
qui venait de prendre la place de l'ancienne proccupation.

Chicot rflchit qu'il tait on ne peut plus trange de voir Ernauton
s'installer en matre dans cette maison mystrieuse dont les habitants
avaient ainsi disparu tout  coup.

D'autant plus, qu' ces habitants primitifs pouvait bien se rattacher pour
Chicot une phrase de la lettre du duc de Guise relative au duc d'Anjou.

C'tait l un hasard digne de remarque, et Chicot avait pour habitude de
croire aux hasards providentiels.

Il dveloppait mme  cet gard, lorsqu'on l'en sollicitait, des thories
fort ingnieuses.

La base de ces thories tait une ide qui,  notre avis, en valait bien
une autre.

-- Cette ide, la voici.

Le hasard est la rserve de Dieu.

Le Tout-Puissant ne fait donner sa rserve qu'en des circonstances graves,
surtout depuis qu'il a vu les hommes assez sagaces pour tudier et prvoir
les chances d'aprs la nature et les lments rgulirement organiss.

Or, Dieu aime ou doit aimer  djouer les combinaisons de ces orgueilleux,
dont il a dj puni l'orgueil pass en les noyant, et dont il doit punir
l'orgueil  venir en les brlant.

Dieu donc, disons-nous, ou plutt disait Chicot, Dieu aime  djouer les
combinaisons de ces orgueilleux avec les lments qui leur sont inconnus,
et dont ils ne peuvent prvoir l'intervention.

Cette thorie, comme on le voit, renferme de spcieux arguments, et peut
fournir de brillantes thses; mais sans doute le lecteur, press comme
Chicot de savoir ce que venait faire Carmainges dans cette maison, nous
saura gr d'en arrter le dveloppement.

Donc Chicot rflchit qu'il tait trange de voir Ernauton dans cette
maison o il avait vu Remy.

Il rflchit que cela tait trange par deux raisons: la premire,  cause
de l parfaite ignorance o les deux hommes vivaient l'un de l'autre, ce
qui faisait supposer qu'il devait y avoir eu entre eux un intermdiaire
inconnu  Chicot.

La seconde, que la maison avait d tre vendue  Ernauton, qui n'avait pas
d'argent pour l'acheter.

-- Il est vrai, se dit Chicot en s'installant le plus commodment qu'il
put sur sa gouttire, son observatoire ordinaire, il est vrai que le jeune
homme prtend qu'une visite va lui venir, et que cette visite est celle
d'une femme; aujourd'hui, les femmes sont riches, et se permettent des
fantaisies. Ernauton est beau, jeune et lgant: Ernauton a plus, on lui a
donn rendez-vous, on lui a dit d'acheter cette maison; il a achet la
maison, et accept le rendez-vous.

Ernauton, continua Chicot, vit  la cour; ce doit donc tre quelque femme
de la cour  qui il ait affaire. Pauvre garon, l'aimera-t-il? Dieu l'en
prserve! il va tomber dans ce gouffre de perdition. Bon! ne vais-je pas
lui faire de la morale, moi?

De la morale doublement inutile et dcuplement stupide.

Inutile, parce qu'il ne l'entend point, et que l'entendit-il, il ne
voudrait pas l'couter.

Stupide, parce que je ferais mieux de m'aller coucher et de penser un peu
 ce pauvre Borrome.

 ce propos, continua Chicot devenu sombre, je m'aperois d'une chose:
c'est que le remords n'existe pas, et n'est qu'un sentiment relatif; le
fait est que je n'ai pas de remords d'avoir tu Borrome, puisque la
proccupation o me met la situation de M. de Carmainges me fait oublier
que je l'ai tu; et lui de son ct, s'il m'et clou sur la table comme
je l'ai clou contre la cloison, lui, n'aurait certes pas  cette heure
plus de remords que je n'en ai moi-mme.

Chicot en tait l de ses raisonnements, de ses inductions et de sa
philosophie, qui lui avaient bien pris une heure et demie en tout,
lorsqu'il fut tir de sa proccupation par l'arrive d'une litire venant
du ct de l'htellerie du _Fier-Chevalier_.

Cette litire s'arrta au seuil de la maison mystrieuse.

Une femme voile en descendit, et disparut par la porte qu'Ernauton tenait
entr'ouverte.

-- Pauvre garon! murmura Chicot, je ne m'tais pas tromp, et c'tait
bien une femme qu'il attendait, et l-dessus je m'en vais dormir.

Et l-dessus Chicot se leva, mais restant immobile quoique debout.

-- Je me trompe, dit-il, je ne dormirai pas; mais je maintiens mon dire:
si je ne dors pas, ce ne sera point le remords qui m'empchera de dormir,
ce sera la curiosit, et c'est si vrai ce que je dis l, que, si je
demeure  mon observatoire, je ne serai proccup que d'une chose, c'est 
savoir laquelle de nos nobles dames honore le bel Ernauton de son amour.

Mieux vaut donc que je reste  mon observatoire, puisque si j'allais me
coucher, je ne me relverais certainement pas pour y revenir.

Et l-dessus, Chicot se rassit.

Une heure s'tait coule  peu prs, sans que nous puissions dire si
Chicot pensait  la dame inconnue ou  Borrome, s'il tait proccup par
la curiosit ou bourrel par le remords, lorsqu'il crut entendre au bout
de la rue le galop d'un cheval.

En effet, bientt un cavalier apparut envelopp dans son manteau.

Le cavalier s'arrta au milieu de la rue et sembla chercher  se
reconnatre.

Alors le cavalier aperut le groupe que formaient la litire et les
porteurs.

Le cavalier poussa son cheval sur eux; il tait arm, car on entendait son
pe battre sur ses perons.

Les porteurs voulurent s'opposer  son passage; mais il leur adressa
quelques mots  voix basse, et non seulement ils s'cartrent
respectueusement, mais encore l'un d'eux, comme il eut mis pied  terre,
reut de ses mains les brides de son cheval.

L'inconnu s'avana vers la porte, et y heurta rudement.

-- Tudieu! se dit Chicot, que j'ai bien fait de rester! mes
pressentiments, qui m'annonaient qu'il allait se passer quelque chose, ne
m'avaient point tromp. Voil le mari, pauvre Ernauton! nous allons
assister tout  l'heure  quelque gorgement.

Cependant, si c'est le mari, il est bien bon d'annoncer son retour en
frappant si rudement.

Toutefois, malgr la faon magistrale dont avait frapp l'inconnu, on
paraissait hsiter  ouvrir.

-- Ouvrez! cria celui qui heurtait.

-- Ouvrez, ouvrez! rptrent les porteurs.

-- Dcidment, reprit Chicot, c'est le mari; il a menac les porteurs de
les faire fouetter ou pendre, et les porteurs sont pour lui.

Pauvre Ernauton! il va tre corch vif.

Oh! oh! si je le souffre, cependant, ajouta Chicot.

Car enfin, reprit-il, il m'a secouru, et par consquent, le cas chant,
je dois le secourir.

Or, il me semble que le cas est chu ou n'choira jamais.

Chicot tait rsolu et gnreux; curieux, en outre; il dtacha sa longue
pe, la mit sous son bras, et descendit prcipitamment son escalier.

Chicot savait ouvrir sa porte sans la faire crier, ce qui est une science
indispensable  quiconque veut couter avec profit.

Chicot se glissa sous le balcon, derrire un pilier et attendit.

A peine tait-il install que la porte s'ouvrit en face, sur un mot que
l'inconnu souffla par la serrure; cependant il demeura sur la porte.

Un instant aprs, la dame apparut sur l'encadrement de cette porte.

La dame prit le bras du cavalier qui la reconduisit  la litire, en ferma
la porte et monta  cheval.

-- Plus de doute, c'tait le mari, dit Chicot, bonne pte de mari aprs
tout, puisqu'il ne cherche pas un peu dans la maison pour faire ventrer
mon ami de Carmainges.

La litire se mit en route, le cavalier marchant  la portire.

-- Pardieu! se dit Chicot, il faut que je suive ces gens-l; que je sache
ce qu'ils sont et o ils vont; je tirerai certainement de ma dcouverte
quelque solide conseil pour mon ami de Carmainges.

Chicot suivit en effet le cortge, en observant cette prcaution de
demeurer dans l'ombre des murs et d'teindre son pas dans le bruit du pas
des hommes et des chevaux.

La surprise de Chicot ne fut pas mdiocre, lorsqu'il vit la litire
s'arrter devant l'auberge du _Fier-Chevalier_.

Presque aussitt, comme si quelqu'un et veill, la porte s'ouvrit.

La dame, toujours voile, descendit, entra et monta  la tourelle, dont la
fentre du premier tage tait claire.

Le mari monta derrire elle.

Le tout tait respectueusement prcd de dame Fournichon, laquelle tenait
 la main un flambeau.

-- Dcidment, dit Chicot en se croisant les bras, je n'y comprends plus
rien!...




LXXXIV

COMMENT CHICOT COMMENA A VOIR CLAIR DANS LA LETTRE DE M. DE GUISE


Chicot croyait bien avoir dj vu quelque part la tournure de ce cavalier
si complaisant; mais sa mmoire, s'tant un peu embrouille pendant ce
voyage de Navarre, o il avait vu tant de tournures diffrentes, ne lui
fournissait pas avec sa facilit ordinaire le nom qu'il dsirait
prononcer.

Tandis que, cach dans l'ombre, il se demandait, les yeux fixs sur la
fentre illumine, ce que cet homme et cette femme taient venus faire en
tte--tte au _Fier-Chevalier_, oubliant Ernauton dans la maison
mystrieuse, notre digne Gascon vit ouvrir la porte de l'htellerie, et,
dans le sillon de lumire qui s'chappa de l'ouverture, il aperut comme
une silhouette noire de moinillon.

-- Oh! oh! murmura-t-il, voil ce me semble une robe de jacobin; matre
Gorenflot se relche-t-il donc de la discipline, qu'il permet  ses
moutons d'aller vagabonder  pareille heure de la nuit et  pareille
distance du prieur?

Chicot suivit des yeux ce jacobin pendant qu'il descendait la rue des
Augustins, et un certain instinct particulier lui dit qu'il trouverait
dans ce moine le mot de l'nigme qu'il avait vainement demand jusque-l.

D'ailleurs, de mme que Chicot avait cru reconnatre la tournure du
cavalier, il croyait reconnatre dans le moinillon certain mouvement
d'paule, certain dhanchement militaire qui n'appartiennent qu'aux
habitus des salles d'armes et des gymnases.

-- Je veux tre damn, murmura-t-il, si cette robe-l ne renferme point ce
petit mcrant qu'on voulait me donner pour compagnon de route et qui
manie si habilement l'arquebuse et le fleuret.

A peine cette ide fut-elle venue  Chicot, que, pour s'assurer de sa
valeur, il ouvrit ses grandes jambes, rejoignit en dix pas le petit
compre, qui marchait retroussant sa robe sur sa jambe sche et nerveuse
pour aller plus vite.

Cela ne fut pas difficile, d'ailleurs, attendu que le moinillon s'arrtait
de temps en temps pour jeter un regard derrire lui, comme s'il
s'loignait  grand'peine et  regret.

Ce regard tait constamment dirig vers les vitres flamboyantes de
l'htellerie.

Chicot n'avait pas fait dix pas qu'il tait certain de ne pas s'tre
tromp.

-- Hol! mon petit compre, dit-il; hol! mon petit Jacquot: hol! mon
petit Clment. Halte!

Et il pronona ce dernier mot d'une faon si militaire, que le moinillon
en tressaillit.

-- Qui m'appelle? demanda le jeune homme avec un accent rude et plus
provocateur que bienveillant.

-- Moi! rpliqua Chicot en se dressant devant le jacobin; moi, me
reconnais-tu, mon fils?

-- Oh! monsieur Robert Briquet! s'cria le moinillon.

-- Moi-mme, petit. Et o vas-tu comme cela si tard, enfant chri?

-- Au prieur, monsieur Briquet.

-- Soit; mais d'o viens-tu?

-- Moi?

-- Sans doute, petit libertin.

Le jeune homme tressaillit.

-- Je ne sais pas ce que vous dites, monsieur Briquet, reprit-il; je suis,
au contraire, envoy en commission importante par dom Modeste, et lui-mme
en fera foi prs de vous, si besoin est.

-- L, l, tout doux, mon petit saint Jrme; nous prenons feu comme une
mche,  ce qu'il parat.

-- N'y a-t-il pas de quoi, lorsqu'on s'entend dire ce que vous me dites?

-- Dame! c'est que, vois-tu, une robe comme la tienne sortant d'un cabaret
 pareille heure....

-- D'un cabaret, moi?

-- Eh! sans doute, cette maison d'o tu sors, n'est-ce pas celle du _Fier-
Chevalier_? Ah! tu vois bien que je t'y prends!

-- Je sortais de cette maison, dit Clment, vous avez raison, mais je ne
sortais pas d'un cabaret.

-- Comment, fit Chicot, l'htellerie du _Fier-Chevalier_ n'est-elle pas un
cabaret?

-- Un cabaret est une maison o l'on boit, et comme je n'ai pas bu dans
cette maison, cette maison n'est point un cabaret pour moi.

-- Diable! la distinction est subtile, et je me trompe fort, ou tu
deviendras un jour un rude thologien; mais enfin si tu n'allais pas dans
cette maison pour y boire, pourquoi donc y allais-tu.

Clment ne rpondit rien, et Chicot put lire sur sa figure, malgr
l'obscurit, une ferme volont de ne pas dire un seul mot de plus.

Cette rsolution contraria fort notre ami, qui avait pris l'habitude de
tout savoir.

Ce n'tait pas que Clment mt de l'aigreur dans son silence; bien au
contraire, il avait paru charm de rencontrer d'une faon si inattendue
son savant professeur d'armes, matre Robert Briquet, et il lui avait fait
tout l'accueil qu'on pouvait attendre de cette nature concentre et
revche.

La conversation tait compltement tombe. Chicot, pour la renouer, fut
sur le point de prononcer le nom de frre Borrome; mais, quoique Chicot
n'et point de remords, ou ne crt pas en avoir, ce nom expira sur ses
lvres.

Le jeune homme, tout en demeurant muet, semblait attendre quelque chose;
on et dit qu'il regardait comme un bonheur de rester le plus longtemps
possible aux environs de l'htellerie du _Fier-Chevalier_.

Robert Briquet essaya de lui parler de ce voyage que l'enfant avait eu un
instant l'espoir de faire avec lui.

Les yeux de Jacques Clment brillrent aux mots d'espace et de libert.

Robert Briquet raconta que, dans le pays qu'il venait de parcourir,
l'escrime tait fort en honneur: il ajouta ngligemment qu'il en avait
mme rapport quelques coups merveilleux.

C'tait mettre Jacques sur un terrain brlant. Il demanda  connatre ces
coups, et Chicot, avec son long bras, en dessina quelques-uns sur le bras
du petit frre.

Mais tous ces marivaudages de Chicot n'amollirent pas l'opinitret du
petit Clment: et tout en essayant de parer ces coups inconnus que lui
montrait son ami matre Robert Briquet, il gardait un obstin silence 
l'endroit de ce qu'il tait venu faire dans le quartier.

Dpit, mais matre de lui, Chicot rsolut d'essayer de l'injustice;
l'injustice est une des plus puissantes provocations qui aient t
inventes pour faire parler les femmes, les enfants et les infrieurs, de
quelque nature qu'ils soient.

-- N'importe, petit, dit-il, comme s'il revenait  sa premire ide,
n'importe, tu es un charmant moinillon; mais tu vas dans les htelleries,
et dans quelles htelleries encore; dans celles o l'on trouve de belles
dames, et tu t'arrtes en extase devant la fentre o l'on peut voir leur
ombre; petit, petit, je le dirai  dom Modeste.

Le coup frappa juste, plus juste mme que ne l'avait suppos Chicot, car
il ne se doutait pas, en commenant, que la blessure dt tre si profonde.

-- Ce n'est pas vrai! s'cria-t-il, rouge de honte et de colre, je ne
regarde point les femmes.

-- Si fait, si fait, poursuivit Chicot, il y avait au contraire une fort
belle dame au _Fier-Chevalier_, lorsque tu en es sorti, et tu t'es
retourn pour la voir encore, et je sais que tu l'attendais dans la
tourelle, et je sais que tu lui as parl.

Chicot procdait par induction.

Jacques ne put se contenir.

-- Sans doute, je lui ai parl! s'cria-t-il, est-ce un pch que de
parler aux femmes?

-- Non, lorsqu'on ne leur parle pas de son propre mouvement et pouss par
la tentation de Satan.

-- Satan n'a rien  faire dans tout ceci, il a bien fallu que je parle 
cette dame puisque j'tais charg de lui remettre une lettre.

-- Charg par dom Modeste! s'cria Chicot.

-- Oui, allez donc vous plaindre  lui maintenant!

Chicot, un moment tourdi et ttonnant dans les tnbres, sentit  ces
paroles un clair traverser l'obscurit de son cerveau.

-- Ah! dit-il, je le savais bien, moi.

-- Que saviez-vous?

-- Ce que tu ne voulais pas me dire.

-- Je ne dis pas mme mes secrets,  plus forte raison les secrets des
autres.

-- Oui; mais  moi.

-- Pourquoi  vous?

-- A moi qui suis un ami de dom Modeste, et puis  moi....

-- Aprs?

-- A moi qui sais d'avance tout ce que tu pourrais me dire.

Le petit Jacques regarda Chicot en secouant la tte avec un sourire
d'incrdulit.

-- Eh bien! dit Chicot, veux-tu que je te raconte, moi, ce que tu ne veux
pas me raconter?

-- Je le veux bien, dit Jacques.

Chicot fit un effort.

-- D'abord, dit-il, ce pauvre Borrome....

La figure de Jacques s'assombrit.

-- Oh! fit l'enfant, si j'avais t l....

-- Si tu avais t l?

-- La chose ne se serait point passe ainsi.

-- Tu l'aurais dfendu contre les Suisses avec lesquels il avait pris
querelle?

-- Je l'eusse dfendu contre tout le monde!

-- De sorte qu'il n'et pas t tu?

-- Ou que je me fusse fait tuer avec lui.

-- Enfin, tu n'y tais pas, de sorte que le pauvre diable est trpass
dans une mchante htellerie et en trpassant a prononc le nom de dom
Modeste?

-- Oui.

-- Si bien qu'on a prvenu dom Modeste?

-- Un homme tout effar, qui a jet l'alarme dans le couvent.

-- Et dom Modeste a fait appeler sa litire, et a couru  la _Corne
d'Abondance_.

-- D'o savez-vous cela?

-- Oh! tu ne me connais pas encore, petit; je suis un peu sorcier, moi.

Jacques recula de deux pas.

-- Ce n'est pas tout, continua Chicot qui s'clairait,  mesure qu'il
parlait,  la propre lumire de ses paroles; on a trouv une lettre dans
la poche du mort.

-- Une lettre, c'est cela.

-- Et dom Modeste a charg son petit Jacques de porter cette lettre  son
adresse.

-- Oui.

-- Et le petit Jacques a couru  l'instant mme  l'htel de Guise.

-- Oh!

-- O il n'a trouv personne.

-- Bon Dieu!

-- Que M. de Mayneville.

-- Misricorde!

-- Lequel M. de Mayneville a conduit Jacques  l'htellerie du _Fier-
Chevalier_.

-- Monsieur Briquet, monsieur Briquet, s'cria Jacques, si vous savez
cela!...

-- Eh! ventre de biche! tu vois bien que je le sais, s'cria Chicot,
triomphant d'avoir dgag cet inconnu, si important pour lui, des langes
tnbreux o il tait envelopp d'abord.

-- Alors, reprit Jacques, vous voyez bien, monsieur Briquet, que je ne
suis pas coupable.

-- Non, dit Chicot, tu n'es coupable ni par action, ni par omission, mais
tu es coupable par pense.

-- Moi?

-- Sans doute, tu trouves la duchesse fort belle.

-- Moi!

-- Et tu te retournes pour la voir encore  travers les carreaux.

-- Moi!!!

Le moinillon rougit et balbutia:

-- C'est vrai, elle ressemble  une vierge Marie qui tait au chevet de ma
mre.

-- Oh! murmura Chicot, combien perdent de choses les gens qui ne sont pas
curieux!

-- Alors il se fit raconter par le petit Clment, qu'il tenait dsormais 
sa discrtion, tout ce qu'il venait de raconter lui-mme, mais, cette
fois, avec des dtails qu'il ne pouvait savoir.

-- Vois-tu, dit Chicot quand il eut fini, quel pauvre matre d'escrime tu
avais dans frre Borrome!

-- Monsieur Briquet, fit le petit Jacques, il ne faut pas dire de mal des
morts.

-- Non, mais avoue une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que Borrome tirait moins bien que celui qui l'a tu.

-- C'est vrai.

-- Et maintenant, voil tout ce que j'avais  te dire. Bonsoir, mon petit
Jacques,  bientt, et si tu veux....

-- Quoi, monsieur Briquet?

-- Eh bien! c'est moi qui te donnerai des leons d'escrime  l'avenir.

-- Oh! bien volontiers.

-- Maintenant, en route, petit, car on t'attend avec impatience au
prieur.

-- C'est vrai; merci, monsieur Briquet, de m'en avoir fait souvenir.

Et le moinillon disparut en courant.

Ce n'tait pas sans raison que Chicot avait congdi son interlocuteur. Il
en avait tir tout ce qu'il voulait savoir et, d'un autre ct, il lui
restait encore quelque chose  apprendre.

Il rejoignit donc  grands pas sa maison. La litire, les porteurs et le
cheval taient toujours  la porte du _Fier-Chevalier_.

Il regagna sans bruit sa gouttire.

La maison situe en face de la sienne tait toujours claire.

Ds lors, il n'eut plus de regards que pour cette maison.

Il vit d'abord, par la fente d'un rideau, passer et repasser Ernauton, qui
paraissait attendre avec impatience.

Puis il vit revenir la litire, il vit partir Mayneville, enfin, il vit
entrer la duchesse dans la chambre o palpitait Ernauton plutt qu'il ne
respirait.

Ernauton s'agenouilla devant la duchesse qui lui donna sa blanche main 
baiser.

Puis la duchesse releva le jeune homme et le fit asseoir devant elle, 
une table lgamment servie.

-- C'est singulier, dit Chicot, cela commenait comme une conspiration, et
cela finit comme un rendez-vous d'amour.

Oui, continua Chicot, mais qui l'a donn ce rendez-vous d'amour?

Madame de Montpensier.

Puis s'clairant  une lumire nouvelle:

-- Oh! oh! murmura-t-il.  Chre soeur, j'approuve votre plan  l'gard
des Quarante-Cinq: seulement, permettez-moi de vous dire que c'est bien de
l'honneur que vous ferez  ces drles-l. 

 Ventre de biche! s'cria Chicot, j'en reviens  ma premire ide; ce
n'est pas de l'amour, c'est une conspiration.

Madame la duchesse de Montpensier aime M. Ernauton de Carmainges;
surveillons les amours de madame la duchesse.

Et Chicot surveilla jusqu' minuit et demi, heure  laquelle Ernauton
s'enfuit, le manteau sur le nez, tandis que madame la duchesse de
Montpensier remontait en litire.

-- Maintenant, murmura Chicot en descendant son escalier, quelle est cette
chance de mort qui doit dlivrer le duc de Guise de l'hritier prsomptif
de la couronne? quelles sont ces gens que l'on croyait morts et qui sont
vivants?

Mordieu! je pourrais bien tre sur la trace!




LXXXV

LE CARDINAL DE JOYEUSE


La jeunesse a des opinitrets dans le mal et dans le bien qui valent
l'aplomb des rsolutions d'un ge mr.

Tendus vers le bien, ces sortes d'enttements produisent les grandes
actions et impriment  l'homme qui dbute dans la vie un mouvement qui le
porte, par une pente naturelle, vers un hrosme quelconque.

Ainsi Bayard et du Guesclin devinrent de grands capitaines pour avoir t
les plus hargneux et les plus intraitables enfants qu'on et jamais vus;
ainsi ce gardeur de pourceaux dont la nature avait fait le ptre de
Montalte, et dont le gnie fit Sixte-Quint, devint un grand pape pour
s'tre obstin  mal faire sa besogne de porcher.

Ainsi les pires natures Spartiates se dvelopprent-elles dans le sens de
l'hrosme, aprs avoir commenc par l'enttement dans la dissimulation et
la cruaut.

Nous n'avons ici  tracer que le portrait d'un homme ordinaire; cependant
plus d'un biographe et trouv dans Henri du Bouchage,  vingt ans,
l'toffe d'un grand homme.

Henri s'obstina dans son amour et dans sa squestration du monde. Comme le
lui avait demand son frre, comme l'avait exig le roi, il demeura
quelques jours seul avec son ternelle pense; puis, sa pense s'tant
faite de plus en plus immuable, il se dcida un matin  visiter son frre
le cardinal, personnage important, qui  l'ge de vingt-six ans tait dj
cardinal depuis deux ans, et qui de l'archevch de Narbonne tait pass
au plus haut degr des grandeurs ecclsiastiques, grce  la noblesse de
sa race et  la puissance de son esprit.

Franois de Joyeuse, que nous avons dj introduit en scne pour claircir
le doute de Henri de Valois  l'gard de Sylla, Franois de Joyeuse, jeune
et mondain, beau et spirituel, tait un des hommes les plus remarquables
de l'poque. Ambitieux par nature, mais circonspect par calcul et par
position, Franois de Joyeuse pouvait prendre pour devise: _Rien n'est
trop_, et justifier sa devise.

Peut-tre seul de tous les hommes de cour et Franois de Joyeuse tait un
homme de cour avant tout, il avait su se faire deux soutiens des deux
trnes religieux et laque desquels il ressortissait comme gentil homme
franais et comme prince de l'Eglise; Sixte le protgeait contre Henri
III, Henri III le protgeait contre Sixte. Il tait Italien  Paris,
Parisien  Rome, magnifique et adroit partout.

L'pe seule de Joyeuse, le grand-amiral, donnait  ce dernier plus de
poids dans la balance; mais on voyait,  certains sourires du cardinal,
que, s'il manquait de ces pesantes armes temporelles que, tout lgant
qu'il tait, maniait si bien le bras de son frre, il savait user et mme
abuser des armes spirituelles confies  lui par le souverain chef de
l'glise.

Le cardinal Franois de Joyeuse tait promptement devenu riche, riche de
son propre patrimoine d'abord, puis ensuite de ses diffrents bnfices.
En ce temps-l, l'glise possdait, et mme possdait beaucoup, et quand
ses trsors taient puiss, elle connaissait les sources, aujourd'hui
taries, o les renouveler.

Franois de Joyeuse menait donc grand train. Laissant  son frre
l'orgueil de la maison militaire, il encombrait ses antichambres de curs,
d'vques, d'archevques; il avait sa spcialit. Une fois cardinal, comme
il tait prince de l'glise, et par consquent suprieur  son frre, il
avait pris des pages  la mode italienne et des gardes  la mode
franaise. Mais ces gardes et ces pages n'taient encore pour lui qu'un
plus grand moyen de libert. Souvent il rangeait gardes et pages autour
d'une grande litire, par les rideaux de laquelle passait la main gante
de son secrtaire, tandis que lui,  cheval, l'pe au dos, courait la
ville dguis avec une perruque, une fraise norme, et des bottes de
cavalier dont le bruit rjouissait l'me.

Le cardinal jouissait donc d'une fort grande considration, car,  de
certaines lvations, les fortunes humaines sont absorbantes, et forcent,
comme si elles taient composes rien que d'atomes crochus, toutes les
autres fortunes  s'allier  elles comme des satellites, et par cette
raison, le nom glorieux de son pre, l'illustration rcente et inoue de
son frre Anne, jetaient sur lui tout leur clat. En outre, comme il avait
suivi scrupuleusement ce prcepte, de cacher sa vie et de rpandre son
esprit, il n'tait connu que par ses beaux cts, et, dans sa famille
mme, passait pour un fort grand homme, bonheur que n'ont pas eu bien des
empereurs chargs de gloire et couronns par toute une nation.

Ce fut vers ce prlat que le comte du Bouchage alla se rfugier aprs son
explication avec son frre, aprs son entretien avec le roi de France.
Seulement, comme nous l'avons dit, il laissa s'couler quelques jours pour
obir  l'injonction de son an et de son roi.

Franois habitait une belle maison dans la Cit. La cour immense de cette
maison ne dsemplissait pas de cavaliers et de litires; mais le prlat,
dont le jardin confinait  la berge de la rivire, laissait ses cours et
ses antichambres s'emplir de courtisans; et, comme il avait une porte de
sortie sur la berge, et un bateau qui le transportait sans bruit aussi
loin et aussi doucement qu'il lui plaisait, prs de cette porte, il
arrivait souvent que l'on attendait inutilement le prlat, auquel une
indisposition grave ou une pnitence austre servait de prtexte pour ne
pas recevoir. C'tait encore de l'Italie au sein de la bonne ville du roi
de France, c'tait Venise entre les deux bras de la Seine.

Franois tait fier, mais nullement vain; il aimait ses amis comme des
frres et ses frres presque autant que ses amis. Plus g de cinq ans que
du Bouchage, il ne lui pargnait ni les bons ni les mauvais conseils, ni
la bourse ni le sourire.

Mais comme il portait merveilleusement bien l'habit de cardinal, du
Bouchage le trouvait beau, noble, presque effrayant, en sorte qu'il le
respectait plus peut-tre qu'il ne respectait leur an  tous deux.
Henri, sous sa belle cuirasse et ses chamarrures de militaire fleuri,
confiait en tremblant ses amours  Anne, il n'et pas mme os se
confesser  Franois.

Cependant, lorsqu'il se dirigea vers l'htel du cardinal, sa rsolution
tait prise, il abordait franchement le confesseur d'abord, l'ami ensuite.

Il entra dans la cour d'o sortaient  l'instant mme plusieurs
gentilshommes fatigus d'avoir sollicit, sans l'avoir obtenue, la faveur
d'une audience.

Il traversa les antichambres, les salles, puis les appartements. On lui
avait dit,  lui comme aux autres, que son frre tait en confrence; mais
il ne serait venu  aucun domestique l'ide de fermer une porte devant du
Bouchage.

Du Bouchage traversa donc tous les appartements et parvint jusqu'au
jardin, vritable jardin de prlat romain, avec de l'ombre, de la
fracheur et des parfums, comme on en trouve aujourd'hui  la villa
Pamphile ou au palais Borghse.

Henri s'arrta sous un massif: en ce moment la grille du bord de l'eau
roula sur ses gonds, et un homme entra cach dans un large manteau brun et
suivi d'une sorte de page. Cet homme aperut Henri, qui tait trop absorb
dans son rve pour penser  lui, et se glissa entre les arbres, vitant
d'tre vu ni par du Bouchage ni par aucun autre.

Henri ne prit pas garde  cette entre mystrieuse; ce ne fut qu'en se
retournant qu'il vit l'homme entrer dans les appartements.

Aprs dix minutes d'attente, il allait y entrer  son tour et questionner
un valet de pied pour savoir  quelle heure prcisment son frre serait
visible, quand un domestique, qui paraissait le chercher, l'aperut, vint
 lui et le pria de vouloir bien passer dans la salle des livres, o le
cardinal l'attendait.

Henri se rendit lentement  cette invitation, car il devinait une nouvelle
lutte: il trouva son frre le cardinal qu'un valet de chambre accommodait
dans un habit de prlat, un peu mondain peut-tre, mais lgant et surtout
commode.

-- Bonjour, comte, dit le cardinal; quelles nouvelles, mon frre?

-- Excellentes nouvelles quant  notre famille, dit Henri; Anne, vous le
savez, s'est couvert de gloire dans cette retraite d'Anvers, et il vit.

-- Et, Dieu merci! vous aussi vous tes sain et sauf, Henri?

-- Oui, mon frre.

-- Vous voyez, dit le cardinal, que Dieu a ses desseins sur nous.

-- Mon frre, je suis tellement reconnaissant  Dieu, que j'ai form le
projet de me consacrer  son service; je viens donc vous parler
srieusement de ce projet, qui me parait mr, et dont je vous ai dj dit
quelques mots.

-- Vous pensez toujours  cela, du Bouchage? fit le cardinal en laissant
chapper une lgre exclamation, qui indiquait que Joyeuse allait avoir un
combat  livrer.

-- Toujours, mon frre.

-- Mais c'est impossible, Henri, reprit le cardinal; ne vous l'a-t-on pas
dj dit?

-- Je n'ai pas cout ce que l'on m'a dit, mon frre, parce qu'une voix
plus forte, qui parle en moi, m'empche d'entendre toute parole qui me
dtournerait de Dieu.

-- Vous n'tes pas assez ignorant des choses du monde, mon frre, dit le
cardinal du ton le plus srieux, pour croire que cette voix soit
vritablement celle du Seigneur; au contraire, et je l'affirmerais, c'est
un sentiment tout mondain qui vous parle. Dieu n'a rien  voir dans cette
affaire, n'abusez donc pas de son saint nom, et surtout ne confondez pas
la voix du ciel avec celle de la terre.

-- Je ne confonds pas, mon frre, je veux dire seulement que quelque chose
d'irrsistible m'entrane vers la retraite et la solitude.

-- A la bonne heure, Henri, et nous rentrons dans les termes vrais. Eh
bien! mon cher, voici ce qu'il faut faire; je m'en vais, prenant acte de
vos paroles, vous rendre le plus heureux des hommes.

-- Merci! oh! merci, mon frre!

-- coutez-moi, Henri. Il faut prendre de l'argent, deux cuyers, et
voyager par toute l'Europe, comme il convient  un fils de la maison dont
nous sommes. Vous verrez des pays lointains, la Tartarie, la Russie mme,
les Lapons, ces peuples fabuleux que ne visite jamais le soleil; vous vous
ensevelirez dans vos penses jusqu' ce que le germe dvorant qui
travaille en vous soit teint ou assouvi... Alors vous nous reviendrez.

Henri, qui s'tait assis, se leva plus srieux que n'avait t son frre.

-- Vous ne m'avez pas compris, dit-il, monseigneur.

-- Pardon, Henri, vous avez dit retraite et solitude.

[Illustration: Par retraite et solitude, j'ai entendu parler du clotre,
mon frre. -- PAGE 121.]

-- Oui, j'ai dit cela; mais, par retraite et solitude, j'ai entendu parler
du clotre, mon frre, et non des voyages; voyager, c'est jouir encore de
la vie, moi je veux presque souffrir la mort, et, si je ne la souffre pas,
la savourer du moins.

-- C'est l une absurde pense, permettez-moi de vous le dire, Henri, car
enfin quiconque veut s'isoler est seul partout. Mais soit, le clotre. Eh
bien! je comprends que vous soyez venu vers moi pour me parler de ce
projet. Je connais des bndictins fort savants, des augustins trs
ingnieux, dont les maisons sont gaies, fleuries, douces et commodes. Au
milieu des travaux de la science ou des arts, vous passerez une anne
charmante, en bonne compagnie, ce qui est important, car on ne doit pas
s'encrasser en ce monde, et si au bout de cette anne, vous persistez dans
votre projet, eh bien! mon cher Henri, je ne vous ferai plus opposition,
et moi-mme vous ouvrirai la porte qui vous conduira doucement au salut
ternel.

-- Vous ne me comprenez dcidment pas, mon frre, rpondit du Bouchage en
secouant la tte, ou plutt votre gnreuse intelligence ne veut pas me
comprendre: ce n'est pas un sjour gai, une aimable retraite que je veux,
c'est la claustration rigoureuse, noire et morte; je tiens  prononcer mes
voeux, des voeux qui ne me laissent pour toute distraction qu'une tombe 
creuser, qu'une longue prire  dire.

Le cardinal frona le sourcil et se leva de son sige.

-- Oui, dit-il, j'avais parfaitement compris, et j'essayais, par ma
rsistance sans phrases et sans dialectique, de combattre la folie de vos
rsolutions; mais vous m'y forcez, coutez-moi.

-- Ah! mon frre, dit Henri avec abattement, n'essayez pas de me
convaincre, c'est impossible.

-- Mon frre, je vous parlerai au nom de Dieu d'abord, de Dieu que vous
offensez, en disant que vient de lui cette rsolution farouche: Dieu
n'accepte pas des sacrifices irrflchis. Vous tes faible, puisque vous
vous laissez abattre par la premire douleur; comment Dieu vous saurait-il
gr d'une victime presque indigne que vous lui offrez?

Henri fit un mouvement.

-- Oh! je ne veux plus vous mnager, mon frre, vous qui ne mnagez
personne d'entre nous, reprit le cardinal; vous qui oubliez le chagrin que
vous causerez  notre frre an,  moi.

-- Pardon, interrompit Henri, dont les joues se couvrirent de rougeur,
pardon, monseigneur, le service de Dieu est-il donc une carrire si sombre
et si dshonorante, que toute une famille en prenne le deuil! Vous, mon
frre, vous dont je vois le portrait en cette chambre, avec cet or, ces
diamants, cette pourpre, n'tes-vous pas l'honneur et la joie de notre
maison, bien que vous ayez choisi le service de Dieu, comme mon frre an
celui des rois de la terre?

-- Enfant! enfant! s'cria le cardinal avec impatience; vous me feriez
croire que la tte vous a tourn. Comment! vous allez comparer ma maison 
un clotre; mes cent valets, mes piqueurs, mes gentilshommes et mes
gardes,  la cellule et au balai, qui sont les seules armes et la seule
richesse du clotre! tes-vous en dmence? N'avez-vous pas dit tout 
l'heure que vous repoussez ces superfluits qui sont mon ncessaire, les
tableaux, les vases prcieux, la pompe et le bruit? Avez-vous, comme moi,
le dsir et l'espoir de mettre sur votre front la tiare de saint Pierre?
Voil une carrire, Henri; on y court, on y lutte, on y vit; mais vous!
vous, c'est la sape du mineur, c'est la bche du trappiste, c'est la tombe
du fossoyeur que vous voulez; plus d'air, plus de joie, plus d'espoir! Et
tout cela, j'en rougis pour vous qui tes un homme, tout cela, parce que
vous aimez une femme qui ne vous aime pas. En vrit, Henri, vous faites
tort  votre race!

-- Mon frre! s'cria le jeune homme ple et les yeux flamboyants d'un feu
sombre, aimez-vous mieux que je me casse la tte d'un coup de pistolet, ou
que je profite de l'honneur que j'ai de porter une pe pour me l'enfoncer
dans le coeur? Pardieu! monseigneur, vous qui tes cardinal et prince,
donnez-moi l'absolution de ce pch mortel, la chose sera faite si vite
que vous n'aurez pas eu le temps d'achever cette laide et indigne pense:
que je dshonore ma race, ce que, grce  Dieu, ne fera jamais un Joyeuse.

-- Allons, allons, Henri! dit le cardinal en attirant  lui son frre, et
le retenant dans ses bras, allons, cher enfant, aim de tous, oublie et
sois clment pour ceux qui t'aiment. Je t'en supplie en goste; coute:
chose rare ici-bas, nous sommes tous heureux, les uns par l'ambition
satisfaite, les autres par les bndictions de tout genre que Dieu fait
fleurir sur notre existence; ne jette donc pas, je t'en supplie, Henri, le
poison mortel de la retraite sur les joies de ta famille; songe que notre
pre en pleurera, songe que tous, nous porterons au front la tache noire
de ce deuil que tu vas nous faire. Je t'adjure, Henri, de te laisser
flchir: le clotre ne te vaut rien. Je ne te dis pas que tu y mourras,
car tu me rpondrais, malheureux, par un sourire, hlas! trop
intelligible; non, je te dirai que le clotre est plus fatal que la tombe:
la tombe n'teint que la vie, le clotre teint l'intelligence, le clotre
courbe le front, au lieu de relever au ciel; l'humidit des votes passe
peu  peu dans le sang et s'infiltre jusque dans la moelle des os, pour
faire du clotr une statue de granit de plus dans son couvent. Mon frre,
mon frre, prends-y garde: nous n'avons que quelques annes, nous n'avons
qu'une jeunesse. Eh bien! les annes de la belle jeunesse se passeront
aussi, car tu es sous l'empire d'une grande douleur, mais  trente ans tu
te feras homme, la sve de maturit viendra; elle entranera ce reste de
douleur use, et alors tu voudras revivre, mais il sera trop tard, car
alors tu seras triste, enlaidi, souffreteux, ton coeur n'aura plus de
flamme, ton oeil n'aura plus d'tincelles, ceux que tu chercheras, te
fuiront comme un spulcre blanchi, dont tout regard craint la noire
profondeur: Henri, je te parle avec amiti, avec sagesse; coute-moi.

Le jeune homme demeura immobile et silencieux. Le cardinal espra l'avoir
attendri et branl dans sa rsolution.

-- Tiens, dit-il, essaie d'une autre ressource, Henri; ce dard empoisonn
que tu tranes  ton coeur, porte-le partout, dans le bruit, dans les
ftes, assieds-toi avec lui  nos festins; imite le faon bless, qui
traverse les taillis, les halliers, les ronces, pour essayer d'arracher de
son flanc la flche retenue aux lvres de la blessure; quelquefois la
flche tombe.

-- Mon frre, par grce, dit Henri, n'insistez pas davantage; ce que je
vous demande, n'est point le caprice d'un instant, la dcision d'une
heure, c'est le fruit d'une lente et douloureuse rsolution. Mon frre, au
nom du ciel, je vous adjure de m'accorder la grce que je vous demande.

-- Eh bien! quelle grce demandes-tu, voyons?

-- Une dispense, monseigneur.

-- Pour quoi faire?

-- Pour abrger mon noviciat.

-- Ah! je le savais, du Bouchage, tu es mondain jusque dans ton rigorisme,
pauvre ami. Oh! je sais la raison que tu vas me donner. Oh! oui, tu es
bien un homme de notre monde, tu ressembles  ces jeunes gens qui se font
volontaires et veulent bien du feu, des balles, des coups, mais non pas du
travail de la tranche et du balayage des tentes. Il y a de la ressource,
Henri; tant mieux, tant mieux!

-- Cette dispense, mon frre, cette dispense, je vous la demande  genoux.

-- Je te la promets; je vais crire  Rome. C'est un mois qu'il faut pour
que la rponse arrive; mais en change, promets-moi une chose.

-- Laquelle?

-- C'est, pendant ce mois d'attente, de ne refuser aucun des plaisirs qui
se prsenteront  vous; et si dans un mois vous tenez encore  vos
projets, Henri, eh bien! je vous livrerai cette dispense de ma main. tes
vous satisfait maintenant et n'avez-vous plus rien  demander?

-- Non, mon frre, merci; mais un mois, c'est si long, et les dlais me
tuent.

-- En attendant, mon frre, et pour commencer  vous distraire, vous
plairait-il de djeuner avec moi? J'ai bonne compagnie ce matin.

Et le prlat se mit  sourire d'un air que lui et envi le plus mondain
des favoris de Henri III.

-- Mon frre... dit du Bouchage en se dfendant.

-- Je n'admets pas d'excuse; vous n'avez que moi ici, puisque vous arrivez
de Flandre, et que votre maison ne doit pas tre remonte encore.

A ces mots, le cardinal se leva, et tirant une portire qui fermait un
grand cabinet somptueusement meubl:

-- Venez, comtesse, dit-il, que nous persuadions M. le comte du Bouchage
de demeurer avec nous.

Mais au moment o le cardinal avait soulev la portire, Henri avait vu, 
demi-couch sur des coussins, le page qui tait rentr avec le gentilhomme
de la grille du bord de l'eau, et dans ce page, avant mme que le prlat
n'et dnonc son sexe, il avait reconnu une femme.

Quelque chose comme une terreur subite, comme un effroi invincible le
prit, et tandis que le mondain cardinal allait chercher le beau page par
la main, Henri du Bouchage s'lanait hors de l'appartement, si bien que
lorsque Franois ramena la dame, toute souriante de l'espoir de ramener un
coeur vers le monde, la chambre tait parfaitement vide.

Franois frona le sourcil, et s'asseyant devant une table charge de
papiers et de lettres, il crivit prcipitamment quelques lignes.

-- Veuillez sonner, chre comtesse, dit-il, vous avez la main sur le
timbre.

Le page obit.

Un valet de chambre de confiance parut.

-- Qu'un courrier monte  l'instant mme  cheval, dit Franois, et porte
cette lettre  M. le grand-amiral,  Chteau-Thierry.




LXXXVI

ON A DES NOUVELLES D'AURILLY


Le lendemain de ce jour, le roi travaillait au Louvre avec le surintendant
des finances, lorsqu'on vint le prvenir que M. de Joyeuse l'an venait
d'arriver et l'attendait dans le grand cabinet d'audience, venant de
Chteau-Thierry, avec un message de M. le duc d'Anjou.

Le roi quitta prcipitamment sa besogne et courut  la rencontre de cet
ami si cher.

Bon nombre d'officiers et de courtisans garnissaient le cabinet; la reine-
mre tait venue ce soir-l, escorte de ses filles d'honneur, et ces
demoiselles si fringantes taient des soleils toujours escorts de
satellites.

Le roi donna sa main  baiser  Joyeuse et promena un regard satisfait sur
l'assemble.

[Illustration: Est-ce que je ne me trompe pas, mon Dieu? -- PAGE 133.]

Dans l'angle de la porte d'entre,  sa place ordinaire, se tenait Henri
du Bouchage, accomplissant rigoureusement son service et ses devoirs.

Le roi le remercia et le salua d'un signe de tte amical, auquel Henri
rpondit par une rvrence profonde.

Ces intelligences firent tourner la tte  Joyeuse qui sourit de loin 
son frre, sans cependant le saluer trop visiblement de peur d'offenser
l'tiquette.

-- Sire, dit Joyeuse, je suis mand vers Votre Majest par M. le duc
d'Anjou, revenu tout rcemment de l'expdition des Flandres.

-- Mon frre se porte bien, monsieur l'amiral? demanda le roi.

-- Aussi bien, sire, que le permet l'tat de son esprit, cependant je ne
cacherai pas  Votre Majest que monseigneur parat souffrant.

-- Il aurait besoin de distraction aprs son malheur, dit le roi, heureux
de proclamer l'chec arriv  son frre tout en paraissant le plaindre.

-- Je crois que oui, sire.

-- On nous a dit, monsieur l'amiral, que le dsastre avait t cruel.

-- Sire....

-- Mais que, grce  vous, bonne partie de l'arme avait t sauve;
merci, monsieur l'amiral, merci. Ce pauvre monsieur d'Anjou dsire-t-il
pas nous voir?

-- Ardemment, sire.

-- Aussi, le verrons-nous. tes-vous pas de cet avis, madame? dit Henri,
en se tournant vers Catherine, dont le coeur souffrait tout ce que son
visage s'obstinait  cacher.

-- Sire, rpondit-elle, je serais alle seule au devant de mon fils; mais,
puisque Votre Majest daigne se runir  moi dans ce voeu de bonne amiti,
le voyage me sera une partie de plaisir.

-- Vous viendrez avec nous, messieurs, dit le roi aux courtisans; nous
partirons demain, je coucherai  Meaux.

-- Sire, je vais donc annoncer  monseigneur cette bonne nouvelle?

-- Non pas! me quitter si tt, monsieur l'amiral, non pas! Je comprends
qu'un Joyeuse soit aim de mon frre et dsir, mais nous en avons deux...
Dieu merci!... Du Bouchage, vous partirez pour Chteau-Thierry, s'il vous
plat.

-- Sire, demanda Henri, me sera-t-il permis, aprs avoir annonc l'arrive
de Sa Majest  monseigneur le duc d'Anjou, de revenir  Paris?

-- Vous ferez comme il vous plaira, du Bouchage, dit le roi.

Henri salua et se dirigea vers la porte. Heureusement Joyeuse le guettait.

-- Vous permettez, sire, que je dise un mot  mon frre? demanda-t-il.

-- Dites. Mais qu'y a-t-il? fit le roi plus bas.

-- Il y a qu'il veut brler le pav pour faire la commission, et le
briller pour revenir, ce qui contrarie mes projets, sire, et ceux de M. le
cardinal.

-- Va donc, va, et tance-moi cet enrag amoureux.

Anne courut aprs son frre et le rejoignit dans les antichambres.

-- Eh bien! dit Joyeuse, vous partez avec beaucoup d'empressement, Henri?

-- Mais oui, mon frre.

-- Parce que vous voulez bien vite revenir?

-- C'est vrai.

-- Vous ne comptez donc sjourner que quelque temps  Chteau-Thierry?

-- Le moins possible.

-- Pourquoi cela?

-- O l'on s'amuse, mon frre, l n'est point ma place.

-- C'est justement, au contraire, Henri, parce que monseigneur le duc
d'Anjou doit donner des ftes  la cour, que vous devriez rester 
Chteau-Thierry.

-- Cela m'est impossible, mon frre.

-- A cause de vos dsirs de retraite, de vos projets d'austrit?

-- Oui, mon frre.

-- Vous tes all au roi demander une dispense?

-- Qui vous a dit cela?

-- Je le sais.

-- C'est vrai, j'y suis all.

-- Vous ne l'obtiendrez pas.

-- Pourquoi cela, mon frre?

-- Parce que le roi n'a pas intrt  se priver d'un serviteur tel que
vous.

-- Mon frre le cardinal fera alors ce que Sa Majest ne voudra pas faire.

-- Pour une femme, tout cela!

-- Anne, je vous en supplie, n'insistez pas davantage.

-- Ah! soyez tranquille, je ne recommencerai pas; mais, une fois, allons
au but. Vous partez pour Chteau-Thierry; en bien! au lieu de revenir
aussi prcipitamment que vous le voudriez, je dsire que vous m'attendiez
dans mon appartement; il y a longtemps que nous n'avons vcu ensemble;
j'ai besoin, comprenez cela, de me retrouver avec vous.

-- Mon frre, vous allez  Chteau-Thierry pour vous amuser, vous. Mon
frre, si je reste  Chteau-Thierry, j'empoisonnerai tous vos plaisirs.

-- Oh! que non pas! je rsiste, moi, et suis d'un heureux temprament,
fort propre  battre en brche vos mlancolies.

-- Mon frre....

-- Permettez, comte, dit l'amiral avec une imprieuse insistance, je
reprsente ici notre pre, et vous enjoints de m'attendre  Chteau-
Thierry; vous y trouverez mon appartement qui sera le vtre. Il donne, au
rez-de-chausse, sur le parc.

-- Si vous ordonnez, mon frre... dit Henri avec rsignation.

-- Appelez cela du nom qu'il vous plaira, comte, dsir ou ordre, mais
attendez-moi.

-- J'obirai, mon frre.

-- Et je suis persuad que vous ne m'en voudrez pas, ajouta Joyeuse en
pressant le jeune homme dans ses bras.

Celui-ci se droba un peu aigrement peut-tre  l'accolade fraternelle,
demanda ses chevaux et partit immdiatement pour Chteau-Thierry.

Il courait avec la colre d'un homme contrari, c'est--dire qu'il
dvorait l'espace.

Le soir mme il gravissait, avant la nuit, la colline sur laquelle
Chteau-Thierry est assis, avec la Marne  ses pieds.

Son nom lui fit ouvrir les portes du chteau qu'habitait le prince; mais,
quant  une audience, il fut plus d'une heure  l'obtenir.

Le prince, disaient les uns, tait dans ses appartements; il dormait,
disait un autre; il faisait de la musique, supposait le valet de chambre.

Seulement nul, parmi les domestiques, ne pouvait donner une rponse
positive.

Henri insista pour n'avoir plus  penser au service du roi et se livrer,
ds lors, tout entier  sa tristesse.

Sur cette insistance, et comme on le savait lui et son frre des plus
familiers du duc, on le fit entrer dans l'un des salons du premier tage,
o le prince consentait enfin  le recevoir.

Une demi-heure s'coula, la nuit tombait insensiblement du ciel.

Le pas tranant et lourd du duc d'Anjou rsonna dans la galerie; Henri,
qui le reconnut, se prpara au crmonial d'usage.

Mais le prince, qui paraissait fort press, dispensa vite son ambassadeur
de ces formalits en lui prenant la main et en l'embrassant.

-- Bonjour, comte, dit-il, pourquoi vous drange-t-on pour venir voir un
pauvre vaincu?

-- Le roi m'envoie, monseigneur, vous prvenir qu'il a grand dsir de voir
Votre Altesse, et que, pour la laisser reposer de ses fatigues, c'est Sa
Majest qui se rendra au devant d'elle et qui viendra visiter Chteau-
Thierry demain au plus tard.

-- Le roi viendra demain! s'cria Franois avec un mouvement d'impatience.

Mais il se reprit promptement.

-- Demain, demain! dit-il, mais, en vrit, rien ne sera prt au chteau
ni dans la ville pour recevoir Sa Majest.

Henri s'inclina en homme qui transmet un ordre, mais qui n'a point charge
de le commenter.

-- La grande hte o Leurs Majests sont de voir Votre Altesse ne leur a
pas permis de penser aux embarras.

-- Eh bien! eh bien! fit le prince avec volubilit, c'est  moi de mettre
le temps en double. Je vous laisse donc, Henri; merci de votre clrit,
car vous avez couru vite,  ce que je vois: reposez-vous.

-- Votre Altesse n'a pas d'autres ordres  me transmettre? demanda
respectueusement Henri.

-- Aucun. Couchez-vous. On vous servira chez vous, comte. Je n'ai pas de
service ce soir, je suis souffrant, inquiet, j'ai perdu apptit et
sommeil, ce qui me compose une vie lugubre et  laquelle, vous le
comprenez, je ne fais participer personne.

A propos, vous savez la nouvelle?

[Illustration: Le prince passa son bras autour de la taille de Diane. --
PAGE 137.]

-- Non, monseigneur; quelle nouvelle?

-- Aurilly a t mang par les loups....

-- Aurilly! s'cria Henri avec surprise.

-- Eh! oui... dvor!... C'est trange: comme tout ce qui m'approche meurt
mal! Bonsoir, comte, dormez bien.

Et le prince s'loigna d'un pas rapide.




LIXXVII

DOUTE


Henri descendit, et en traversant les antichambres il trouva bon nombre
d'officiers de sa connaissance qui accoururent  lui, et qui avec force
amitis lui offrirent de le conduire  l'appartement de son frre, situ 
l'un des angles, du chteau.

C'tait la bibliothque que le duc avait donne pour habitation  Joyeuse,
durant son sjour  Chteau-Thierry.

Deux salons, meubls au temps de Franois 1er, communiquaient l'un avec
l'autre et aboutissaient  la bibliothque; cette dernire pice donnait
sur les jardins.

C'est dans la bibliothque qu'avait fait dresser son lit Joyeuse, esprit
paresseux et cultiv  la fois: en tendant le bras il touchait  la
science, en ouvrant les fentres il savourait la nature; les organisations
suprieures ont besoin de jouissances plus compltes, et la brise du
matin, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs ajoutaient un nouveau
charme aux triolets de Clment Marot ou aux odes de Ronsard.

Henri dcida qu'il garderait toutes choses comme elles taient, non pas
qu'il ft mu par le sybaritisme potique de son frre, mais au contraire
par insouciance, et parce qu'il lui tait indiffrent d'tre l ou
ailleurs.

Mais comme, en quelque situation d'esprit que ft le comte, il avait t
lev  ne jamais ngliger ses devoirs envers le roi ou les princes de la
maison de France, il s'informa avec le plus grand soin de la partie du
chteau qu'habitait le prince depuis son retour.

Le hasard envoyait, sous ce rapport, un excellent cicrone  Henri;
c'tait ce jeune enseigne dont une indiscrtion avait, dans le petit
village de Flandre o nous avons fait faire une halte d'un instant  nos
personnages, livr au prince le secret du comte; celui-ci n'avait pas
quitt le prince depuis son retour, et pouvait parfaitement renseigner
Henri.

En arrivant  Chteau-Thierry, le prince avait d'abord cherch la
dissipation et le bruit; alors il habitait les grands appartements,
recevait matin et soir, et, pendant la journe, courait le cerf dans la
fort, ou volait  la pie dans le parc; mais depuis la nouvelle de la mort
d'Aurilly, nouvelle arrive au prince sans que l'on st par quelle voie,
le prince s'tait retir dans un pavillon situ au milieu du parc; ce
pavillon, espce de retraite inaccessible, except aux familiers de la
maison du prince, tait perdu sous le feuillage des arbres, et
apparaissait  peine au-dessus des charmilles gigantesques et  travers
l'paisseur des haies.

C'tait dans ce pavillon que depuis deux jours le prince s'tait retir;
ceux qui ne le connaissaient pas disaient que c'tait le chagrin que lui
avait caus la mort d'Aurilly qui le plongeait dans cette solitude; ceux
qui le connaissaient prtendaient qu'il s'accomplissait dans ce pavillon
quelque oeuvre honteuse ou infernale qui, un matin, claterait au jour.

L'une ou l'autre de ces suppositions tait d'autant plus probable, que le
prince semblait dsespr quand une affaire ou une visite l'appelait au
chteau; si bien qu'aussitt cette visite reue ou cette affaire acheve,
il rentrait dans sa solitude, servi seulement par deux vieux valets de
chambre qui l'avaient vu natre.

-- Alors, fit Henri, les ftes ne seront pas gaies, si le prince est de
cette humeur.

-- Assurment, rpondit l'enseigne, car chacun saura compatir  la douleur
du prince, frapp dans son orgueil et dans ses affections.

Henri continuait de questionner sans le vouloir, et prenait un trange
intrt  ces questions; cette mort d'Aurilly qu'il avait connu  la cour,
et qu'il avait revu en Flandre; cette espce d'indiffrence avec laquelle
le prince lui avait annonc la perte qu'il avait faite; cette rclusion
dans laquelle le prince vivait, disait-on, depuis cette mort; tout cela se
rattachait pour lui, sans qu'il st comment,  la trame mystrieuse et
sombre sur laquelle, depuis quelque temps, taient brods les vnements
de sa vie.

-- Et, demanda-t-il  l'enseigne, on ne sait pas, avez-vous dit, d'o
vient au prince la nouvelle de la mort d'Aurilly?

-- Non.

-- Mais enfin, insista-t-il, raconte-t-on quelque chose  ce sujet?

-- Oh! sans doute, dit l'enseigne; vrai ou faux, vous le savez, on raconte
toujours quelque chose.

-- Eh bien! voyons.

-- On dit que le prince chassait sous les saules prs de la rivire, et
qu'il s'tait cart des autres chasseurs, car il fait tout par lans, et
s'emporte  la chasse comme au jeu, comme au feu, comme  la douleur,
quand tout  coup on le vit revenir avec un visage constern.

Les courtisans l'interrogrent, pensant qu'il ne s'agissait que d'une
simple aventure de chasse.

Il tenait  la main deux rouleaux d'or.

-- Comprenez-vous cela, messieurs? dit-il d'une voix saccade; Aurilly est
mort, Aurilly a t mang par les loups!

Chacun se rcria.

-- Non pas, dit le prince, il en est ainsi, ou le diable m'emporte; le
pauvre joueur de luth avait toujours t plus grand musicien que bon
cavalier; il parat que son cheval l'a emport, et qu'il est tomb dans
une fondrire o il s'est tu; le lendemain deux voyageurs qui passaient
prs de cette fondrire, ont trouv son corps  moiti mang par les
loups, et la preuve que la chose s'est bien passe ainsi, et que les
voleurs n'ont rien  faire dans tout cela, c'est que voici deux rouleaux
d'or qu'il avait sur lui et qui ont t fidlement rapports.

-- Or, comme on n'avait vu personne rapporter ces deux rouleaux d'or,
continua l'enseigne, on supposa qu'ils avaient t remis au prince par ces
deux voyageurs, qui, l'ayant rencontr et reconnu au bord de la rivire,
lui avaient annonc cette nouvelle de la mort d'Aurilly.

-- C'est trange, murmura Henri.

-- D'autant plus trange, continua l'enseigne, que l'on a vu, dit-on,
encore, -- est-ce vrai? est-ce une invention? -- le prince ouvrir la
petite porte du parc, du ct des chtaigniers, et, par cette porte,
passer comme deux ombres. Le prince a donc fait entrer deux personnes dans
le parc, les deux voyageurs probablement; c'est depuis lors que le prince
a migr dans son pavillon, et nous ne l'avons vu qu' la drobe.

-- Et nul n'a vu ces deux voyageurs? demanda Henri.

-- Moi, dit l'enseigne, en allant demander au prince le mot d'ordre du
soir pour la garde du chteau, j'ai rencontr un homme qui m'a paru
tranger  la maison de Son Altesse, mais je n'ai pu voir son visage, cet
homme s'tant dtourn  ma vue et ayant rabattu sur ses yeux le capuchon
de son justaucorps.

-- Le capuchon de son justaucorps!

-- Oui, cet homme semblait un paysan flamand, et m'a rappel, je ne sais
pourquoi, celui qui vous accompagnait, quand nous nous rencontrmes l-
bas.

Henri tressaillit; cette observation se rattachait pour lui  cet intrt
sourd et tenace que lui inspirait cette histoire:  lui aussi qui avait vu
Diane et son compagnon confis  Aurilly, cette ide tait venue que les
deux voyageurs qui avaient annonc au prince la mort du malheureux joueur
de luth, taient de sa connaissance.

Henri regarda avec attention l'enseigne.

-- Et quand vous crtes avoir reconnu cet homme, quelle ide vous est
venue, monsieur? demanda-t-il.

-- Voici ce que je pense, rpondit l'enseigne; cependant je ne voudrais
rien affirmer; le prince n'a sans doute pas renonc  ses ides sur la
Flandre; il entretient en consquence des espions; l'homme au surcot de
laine est un espion, qui dans sa tourne aura appris l'accident arriv au
musicien et aura apport deux nouvelles  la fois.

-- Cela est vraisemblable, dit Henri rveur; mais cet homme, que faisait-
il quand vous l'avez vu?

-- Il longeait la haie qui borde le parterre, vous verrez cette haie de
vos fentres, et gagnait les serres.

-- Alors vous dites que les deux voyageurs, car vous dites qu'ils sont
deux....

-- On dit qu'on a vu entrer deux personnes, moi, je n'en ai vu qu'une
seule, l'homme au surcot.

-- Alors, selon vous, l'homme au surcot habiterait les serres?

-- C'est probable.

-- Et ces serres, ont-elles une sortie?

-- Sur la ville, oui, comte.

Henri demeura quelque temps silencieux; son coeur battait avec violence;
ces dtails, indiffrents en apparence pour lui, qui semblait dans tout ce
mystre avoir une double vue, avaient un immense intrt.

La nuit tait venue sur ces entrefaites, et les deux jeunes gens causaient
sans lumire dans l'appartement de Joyeuse.

Fatigu de la route, alourdi par les vnements tranges qu'on venait de
lui raconter, sans force contre les motions qu'ils venaient de faire
natre en lui, le comte tait renvers sur le lit de son frre et
plongeait machinalement les yeux dans l'azur du ciel, qui semblait
constell de diamants.

Le jeune enseigne tait assis sur le rebord de la fentre, et se laissait
aller volontiers, lui aussi,  cet abandon de l'esprit,  cette posie de
la jeunesse,  cet engourdissement velout de bien-tre que donne la
fracheur embaume du soir.

Un grand silence couvrait le parc et la ville, les portes se fermaient,
les lumires s'allumaient peu  peu, les chiens aboyaient au loin dans les
chenils contre les valets chargs de fermer le soir les curies.

Tout  coup l'enseigne se souleva, fit avec la main un signe d'attention,
se pencha en dehors de la fentre et appelant d'une voix brve et basse le
comte tendu sur le lit:

-- Venez, venez, dit-il.

-- Quoi donc? demanda Henri, sortant violemment de son rve.

-- L'homme, l'homme!

-- Quel homme?

-- L'homme au surcot, l'espion.

-- Oh! fit Henri en bondissant du lit  la fentre et en s'appuyant sur
l'enseigne.

-- Tenez, continua l'enseigne, le voyez-vous l-bas? il longe la haie;
attendez, il va reparatre; tenez, regardez dans cet espace clair par la
lune; le voil, le voil!

-- Oui.

-- N'est-ce pas qu'il est sinistre?

-- Sinistre, c'est le mot, rpondit du Bouchage en s'assombrissant lui-
mme.

-- Croyez-vous que ce soit un espion?

-- Je ne crois rien et je crois tout.

-- Voyez, il va du pavillon du prince aux serres.

-- Le pavillon du prince est donc l? demanda du Bouchage, en dsignant du
doigt le point d'o paraissait venir l'tranger.

-- Voyez cette lumire qui tremble au milieu du feuillage.

-Eh bien?

-- C'est celle de la salle  manger.

-- Ah! s'cria Henri, le voil qui reparat encore.

-- Oui, dcidment il va aux serres rejoindre son compagnon; entendez-
vous?

-- Quoi?

-- Le bruit d'une clef qui crie dans la serrure.

-- C'est trange, dit du Bouchage, il n'y a rien dans tout cela que de
trs ordinaire, et cependant....

-- Et cependant vous frissonnez, n'est-ce pas?

-- Oui! dit le comte, mais qu'est-ce encore?

On entendait le bruit d'une espce de cloche.

-- C'est le signal du souper de la maison du prince; venez-vous souper
avec nous, comte?

-- Non, merci, je n'ai besoin de rien, et si la faim me presse,
j'appellerai.

-- N'attendez point cela, monsieur, et venez vous rjouir dans notre
compagnie.

-- Non pas; impossible.

-- Pourquoi?

-- S.A.R. m'a presque enjoint de me faire servir chez moi; mais que je ne
vous retarde point.

-- Merci, comte, bonsoir! surveillez bien notre fantme.

-- Oh! oui, je vous en rponds;  moins, continua Henri, craignant d'en
avoir trop dit,  moins que le sommeil ne s'empare de moi. Ce qui me
parat plus probable et plus sain que de guetter les ombres et les
espions.

-- Certainement, dit l'enseigne en riant.

Et il prit cong de du Bouchage.

A peine fut-il hors de la bibliothque, que Henri s'lana dans le jardin.

-- Oh! murmura-t-il, c'est Remy! c'est Remy! je le reconnatrais dans les
tnbres de l'enfer.

Et le jeune homme, sentant ses genoux trembler sous lui, appuya ses deux
mains humides sur son front brlant.

-- Mon Dieu! dit-il, n'est-ce pas plutt une hallucination de mon pauvre
cerveau malade, et n'est-il pas crit que dans le sommeil ou dans la
veille, le jour ou la nuit, je verrai incessamment ces deux figures qui
ont creus un sillon si sombre dans ma vie?

En effet, continua-t-il comme un homme qui sent le besoin de se convaincre
lui-mme, pourquoi Remy serait-il ici, dans ce chteau, chez le duc
d'Anjou? Qu'y viendrait-il faire? Quelles relations le duc d'Anjou
pourrait-il avoir avec Remy? Comment enfin aurait-il quitt Diane, lui,
son ternel compagnon? Non! ce n'est pas lui.

Puis, au bout d'un instant, une conviction intime, profonde, instinctive,
reprenant le dessus sur le doute:

-- C'est lui! c'est lui! murmura-t-il dsespr et en s'appuyant  la
muraille pour ne pas tomber.

Comme il achevait de formuler cette pense dominante, invincible,
matresse de toutes les autres, le bruit aigu de la serrure retentit de
nouveau, et quoique ce bruit ft presque imperceptible, ses sens
surexcits le saisirent.

Un inexprimable frisson parcourut tout le corps du jeune homme.

Il couta de nouveau.

Il se faisait autour de lui un tel silence, qu'il entendait battre son
propre coeur.

Quelques minutes s'coulrent sans qu'il vt apparatre rien de ce qu'il
attendait.

Cependant,  dfaut des yeux, ses oreilles lui disaient que quelqu'un
approchait.

Il entendait crier le sable sous ses pas.

Soudain la ligne noire de la charmille se dentela; il lui sembla sur ce
fond sombre voir se mouvoir un groupe plus sombre encore.

-- Le voil qui revient, murmura Henri, est-il seul? est-il accompagn?

Le groupe s'avanait du ct o la lune argentait un espace de terrain
vide.

C'est au moment o, marchant en sens oppos, l'homme au surcot traversait
cet espace, que Henri avait cru reconnatre Remy.

Cette fois Henri vit deux ombres bien distinctes; il n'y avait point  s'y
tromper.

Un froid mortel descendit jusqu' son coeur et sembla l'avoir fait de
marbre.

Les deux ombres marchaient vite, quoique d'un pas ferme; la premire tait
vtue d'un surcot de laine, et,  cette seconde apparition comme  la
premire, le comte crut bien reconnatre Remy.

La seconde, compltement enveloppe d'un grand manteau d'homme, chappait
 toute analyse.

Et cependant, sous ce manteau, Henri crut deviner ce que nul n'et pu
voir.

Il poussa une sorte de rugissement douloureux, et ds que les deux
mystrieux personnages eurent disparu derrire la charmille, le jeune
homme s'lana derrire et se glissa de massifs en massifs  la suite de
ceux qu'il voulait connatre.

-- Oh! murmurait-il tout en marchant, est-ce que je ne me trompe pas, mon
Dieu? est-ce que c'est possible?




LXXXVIII

CERTITUDE


Henri se glissa le long de la charmille par le ct sombre, en observant
la prcaution de ne point faire de bruit, soit sur le sable, soit le long
des feuillages.

Oblig de marcher, et, tout en marchant, de veiller sur lui, il ne pouvait
bien voir. Cependant,  la tournure, aux habits,  la dmarche, il
persistait  reconnatre Remy dans l'homme au surcot de laine.

De simples conjectures, plus effrayantes pour lui que des ralits,
s'levaient dans son esprit  l'gard du compagnon de cet homme.

Ce chemin de la charmille aboutissait  la grande haie d'pines et  la
muraille de peupliers qui sparait du reste du parc le pavillon de M. le
duc d'Anjou, et l'enveloppait d'un rideau de verdure au milieu duquel,
comme nous l'avons dit, il disparaissait entirement dans le coin isol du
chteau. Il y avait de belles pices d'eau, des taillis sombres percs
d'alles sinueuses, et des arbres sculaires sur le dme desquels la lune
versait les cascades de sa lumire argente, tandis que, dessous, l'ombre
tait noire, opaque, impntrable.

En approchant de cette haie, Henri sentit que le coeur allait lui manquer.

En effet, transgresser aussi audacieusement les ordres du prince et se
livrer  des indiscrtions aussi tmraires, c'tait le fait, non plus
d'un loyal et probe gentilhomme, mais d'un lche espion ou d'un jaloux
dcid  toutes les extrmits.

Mais comme, en ouvrant la barrire qui sparait le grand parc du petit,
l'homme fit un mouvement qui laissa son visage  dcouvert, et que ce
visage tait bien celui de Remy, le comte n'eut plus de scrupules et
poussa rsolument en avant, au risque de tout ce qui pouvait arriver.

La porte avait t referme; Henri sauta par-dessus les traverses et se
remit  suivre les deux tranges visiteurs du prince.

Ceux-ci se htaient.

D'ailleurs un autre sujet de terreur vint l'assaillir.

Le duc sortit du pavillon au bruit que firent sur le sable les pas de Remy
et de son compagnon.

Henri se jeta derrire le plus gros des arbres, et attendit.

Il ne put rien voir, sinon que Remy avait salu trs bas, que le compagnon
de Remy avait fait une rvrence de femme et non un salut d'homme, et que
le duc, transport, avait offert son bras  ce dernier comme il et fait 
une femme.

Puis tous trois, se dirigeant vers le pavillon, avaient disparu sous le
vestibule, dont la porte s'tait referme derrire eux.

-- Il faut en finir, dit Henri, et adopter un endroit plus commode d'o je
puisse voir chaque signe sans tre vu.

Il se dcida pour un massif situ entre le pavillon et les espaliers,
massif au centre duquel jaillissait une fontaine, asile impntrable, car
ce n'tait pas la nuit, par la fracheur et l'humidit naturellement
rpandues autour de cette fontaine, que le prince affronterait l'eau et
les buissons.

Cach derrire la statue qui surmontait la fontaine, se grandissant de
toute la hauteur du pidestal, Henri put voir ce qui se passait dans le
pavillon, dont la principale fentre s'ouvrait tout entire devant lui.

Comme nul ne pouvait, ou plutt ne devait pntrer jusque-l, aucune
prcaution n'avait t prise.

Une table tait dresse, servie avec luxe et charge de vins prcieux
enferms dans des verres de Venise.

Deux siges seulement  cette table attendaient deux convives.

Le duc se dirigea vers l'un, et quittant le bras du compagnon de Remy, en
lui indiquant l'autre sige, il sembla l'inviter  se sparer de son
manteau, qui, fort commode pour une course nocturne, devenait fort
incommode lorsqu'on tait arriv au but de cette course, et que ce but
tait un souper.

Alors, la personne  laquelle l'invitation tait faite jeta son manteau
sur une chaise, et la lumire des flambeaux claira sans aucune ombre le
visage ple et majestueusement beau d'une femme que les yeux pouvants de
Henri reconnurent tout d'abord.

C'tait la dame de la maison mystrieuse de la rue des Augustins, la
voyageuse de Flandre: c'tait cette Diane enfin dont les regards taient
mortels comme des coups de poignard.

Cette fois elle portait les habits de son sexe, tait vtue d'une robe de
brocart; des diamants brillaient  son cou, dans ses cheveux et  ses
poignets.

Sous cette parure, la pleur de son visage ressortait encore davantage, et
sans la flamme qui jaillissait de ses yeux, on et pu croire que le duc,
par l'emploi de quelque moyen magique, avait voqu l'ombre de cette femme
plutt que la femme elle-mme.

Sans l'appui de la statue sur laquelle il avait crois ses bras plus
froids que le marbre lui-mme, Henri ft tomb  la renverse dans le
bassin de la fontaine.

Le duc semblait ivre de joie; il couvait des yeux cette merveilleuse
crature qui s'tait assise en face de lui, et qui touchait  peine aux
objets servis devant elle. De temps en temps Franois s'allongeait sur la
table pour baiser une des mains de sa muette et ple convive, qui semblait
aussi insensible  ses baisers que si sa main et t sculpte dans
l'albtre dont elle avait la transparence et la blancheur.

De temps en temps, Henri tressaillait, portait la main  son front,
essuyait avec cette main la sueur glace qui en dgouttait et se
demandait:

-- Est-elle vivante? est-elle morte?

Le duc faisait tous ses efforts et dployait toute son loquence pour
drider ce front austre.

Remy, seul serviteur, car le duc avait loign tout le monde, servait ces
deux personnes, et de temps en temps, frlant avec le coude sa matresse
lorsqu'il passait derrire elle, semblait la ranimer par ce contact, et la
rappeler  la vie ou plutt  la situation.

Alors un flot de vermillon montait au front de la jeune femme, ses yeux
lanaient un clair, elle souriait comme si quelque magicien avait touch
un ressort inconnu de cet intelligent automate et avait opr sur le
mcanisme des yeux l'clair, sur celui des joues le coloris, sur celui des
lvres le sourire.

Puis elle retombait dans son immobilit.

Le prince cependant se rapprocha, et par ses discours passionns commena
d'chauffer sa nouvelle conqute.

Alors Diane, qui, de temps en temps, regardait l'heure  la magnifique
horloge accroche au-dessus de la tte du prince, sur le mur oppos 
elle, Diane parut faire un effort sur elle-mme et, gardant le sourire sur
les lvres, prit une part plus active  la conversation.

Henri, sous son abri de feuillage, se dchirait les poings et maudissait
toute la cration, depuis les femmes que Dieu a faites, jusqu' Dieu qui
l'avait cr lui-mme.

Il lui semblait monstrueux et inique que cette femme, si pure et si
svre, s'abandonnt ainsi vulgairement au prince, parce qu'il tait dor
en ce palais.

Son horreur pour Remy tait telle, qu'il lui et ouvert sans piti les
entrailles, afin de voir si un tel monstre avait le sang et le coeur d'un
homme.

C'est dans ce paroxysme de rage et de mpris, que se passa pour Henri le
temps de ce souper si dlicieux pour le duc d'Anjou.

Diane sonna. Le prince, chauff par le vin et par les galants propos, se
leva de table pour aller embrasser Diane.

Tout le sang de Henri se figea dans ses veines. Il chercha  son ct s'il
avait une pe, dans sa poitrine s'il avait un poignard.

Diane, avec un sourire trange, et qui certes n'avait eu jusque-l son
quivalent sur aucun visage, Diane l'arrta en chemin.

-- Monseigneur, dit-elle, permettez qu'avant de me lever de table, je
partage avec Votre Altesse ce fruit qui me tente.

A ces mots, elle allongea la main vers la corbeille de filigrane d'or, qui
contenait vingt pches magnifiques, et en prit une.

Puis, dtachant de sa ceinture un charmant petit couteau dont la lame
tait d'argent et le manche de malachite, elle spara la pche en deux
parties et en offrit une au prince, qui la saisit et la porta avidement 
ses lvres, comme s'il et bais celles de Diane.

Cette action passionne produisit une telle impression sur lui-mme, qu'un
nuage obscurcit sa vue au moment o il mordait dans le fruit.

Diane le regardait avec son oeil clair et son sourire immobile.

Remy, adoss  un pilier de bois sculpt, regardait aussi d'un air sombre.

Le prince passa une main sur son front, y essuya quelques gouttes de sueur
qui venaient de perler sur son front, et avala le morceau qu'il avait
mordu.

Cette sueur tait sans doute le symptme d'une indisposition subite; car,
tandis que Diane mangeait l'autre moiti de la pche, le prince laissa
retomber ce qui restait de la sienne sur son assiette, et, se soulevant
avec effort, il sembla inviter sa belle convive  prendre avec lui l'air
dans le jardin.

Diane se leva, et sans prononcer une parole prit le bras que lui offrait
le duc.

Remy les suivit des yeux, surtout le prince que l'air ranima tout  fait.

Tout en marchant, Diane essuyait la petite lame de son couteau  un
mouchoir brod d'or, et le remettait dans sa gane de chagrin.

Ils arrivrent ainsi tout prs du buisson o se cachait Henri.

Le prince serrait amoureusement sur son coeur le bras de la jeune femme.

-- Je me sens mieux, dit-il, et pourtant je ne sais quelle pesanteur
assige mon cerveau; j'aime trop, je le vois, madame.

Diane arracha quelques fleurs  un jasmin, une branche  une clmatite et
deux belles roses qui tapissaient tout un ct du socle de la statue,
derrire laquelle Henri se rapetissait effray.

-- Que faites-vous, madame? demanda le prince.

-- On m'a toujours assur, monseigneur, dit-elle, que le parfum des fleurs
tait le meilleur remde aux tourdissements. Je cueille un bouquet dans
l'espoir que, donn par moi, ce bouquet aura l'influence magique que je
lui souhaite.

Mais, tout en runissant les fleurs du bouquet, elle laissa tomber une
rose, que le prince s'empressa de ramasser galamment.

Le mouvement de Franois fut rapide, mais point si rapide cependant qu'il
ne donnt le temps  Diane de laisser tomber, sur l'autre rose, quelques
gouttes d'une liqueur renferme dans un flacon d'or qu'elle tira de son
sein.

Puis elle prit la rose que le prince avait ramasse et la mettant  sa
ceinture:

-- Celle-l est pour moi, dit-elle, changeons.

Et, en change de la rose qu'elle recevait des mains du prince, elle lui
tendit le bouquet.

[Illustration: Le prince ne donnait aucun signe d'existence. -- PAGE 142.]

Le prince le prit avidement, le respira avec dlices et passa son bras
autour de la taille de Diane. Mais cette pression voluptueuse acheva sans
doute de troubler les sens de Franois, car il flchit sur ses genoux et
fut forc de s'asseoir sur un banc de gazon qui se trouvait l.

Henri ne perdait pas de vue ces deux personnages, et cependant il avait
aussi un regard pour Remy, qui, dans le pavillon, attendait la fin de
cette scne, ou plutt semblait en dvorer chaque dtail.

Lorsqu'il vit le prince flchir, il s'approcha jusqu'au seuil du pavillon.
Diane, de son ct, sentant Franois chanceler, s'assit prs de lui sur le
banc.

L'tourdissement de Franois dura cette fois plus long-temps que le
premier; le prince avait la tte penche sur la poitrine. Il paraissait
avoir perdu le fil de ses ides et presque le sentiment de son existence,
et cependant le mouvement convulsif de ses doigts sur la main de Diane
indiquait que d'instinct il poursuivait sa chimre d'amour.

Enfin, il releva lentement la tte, et ses lvres se trouvant  la hauteur
du visage de Diane, il fit un effort pour toucher celles de sa belle
convive; mais comme si elle n'et point vu ce mouvement, la jeune femme se
leva.

-- Vous souffrez, monseigneur? dit-elle, mieux vaudrait rentrer.

-- Oh! oui, rentrons! s'cria le prince dans un transport de joie; oui,
venez, merci!

Et il se leva tout chancelant; alors, au lieu que ce ft Diane qui
s'appuyt  son bras, ce fut lui qui s'appuya au bras de Diane; et grce 
ce soutien, marchant plus  l'aise, il parut oublier fivre et
tourdissement; se redressant tout  coup, il appuya, presque par
surprise, ses lvres sur le col de la jeune femme.

Celle-ci tressaillit comme si, au lieu d'un baiser, elle et ressenti la
morsure d'un fer rouge.

-- Remy, un flambeau! s'cria-t-elle, un flambeau!

Aussitt Remy rentra dans la salle  manger et alluma, aux bougies de la
table, un flambeau isol qu'il prit sur un guridon; et, se rapprochant
vivement de l'entre du pavillon ce flambeau  la main:

-- Voil, madame, dit-il.

-- O va Votre Altesse? demanda Diane en saisissant le flambeau et
dtournant la tte.

-- Oh! chez moi!... chez moi!... et vous me guiderez, n'est-ce pas,
madame? rpliqua le prince avec ivresse.

-- Volontiers, monseigneur, rpondit Diane.

Et elle leva le flambeau en l'air, en marchant devant le prince.

Remy alla ouvrir, au fond du pavillon, une fentre par o l'air
s'engouffra de telle faon, que la bougie porte par Diane lana, comme
furieuse, toute sa flamme et sa fume sur le visage de Franois, plac
prcisment dans le courant d'air.

Les deux amants, Henri les jugea tels, arrivrent ainsi, en traversant une
galerie, jusqu' la chambre du duc, et disparurent derrire la tenture de
fleurs de lis qui lui servait de portire.

Henri avait vu tout ce qui s'tait pass avec une fureur croissante, et
cependant cette fureur tait telle qu'elle touchait  l'anantissement.

On et dit qu'il ne lui restait de force que pour maudire le sort qui lui
avait impos une si cruelle preuve.

Il tait sorti de sa cachette, et, bris, les bras pendants, l'oeil atone,
il se prparait  regagner, demi-mort, son appartement dans le chteau.

Lorsque, soudain, la portire derrire laquelle il venait de voir
disparatre Diane et le prince se rouvrit, et la jeune femme, se
prcipitant dans la salle  manger, entrana Remy, qui, debout, immobile,
semblait n'attendre que son retour.

-- Viens!... lui dit-elle, viens, tout est fini....

Et tous deux s'lancrent comme ivres, fous ou furieux dans le jardin.

Mais,  leur vue, Henri avait retrouv toute sa force; Henri s'lana au
devant d'eux, et ils le trouvrent tout  coup au milieu de l'alle,
debout, les bras croiss, et plus terrible dans son silence, que nul ne le
fut jamais dans ses menaces. Henri, en effet, en tait arriv  ce degr
d'exaspration, qu'il et tu quiconque se ft avis de soutenir que les
femmes n'taient pas des monstres envoys par l'enfer pour souiller le
monde.

Il saisit Diane par le bras, et l'arrta court, malgr le cri de terreur
qu'elle poussa, malgr le couteau que Remy lui appuya sur la poitrine, et
qui effleura les chairs.

-- Oh! vous ne me reconnaissez pas, sans doute, dit-il avec un grincement
de dents terrible, je suis ce neuf jeune homme qui vous aimait et  qui
vous n'ayez pas voulu donner d'amour, parce que, pour vous, il n'y avait
plus d'avenir, mais seulement un pass. Ah! belle hypocrite, et toi, lche
menteur, je vous connais enfin, je vous connais et vous maudis;  l'un je
dis: je te mprise;  l'autre: tu me fais horreur!

-- Passage! cria Remy, d'une voix trangle, passage! jeune fou... ou
sinon....

-- Soit, rpondit Henri, achve ton ouvrage, et tue mon corps, misrable,
puisque tu as tu mon me.

-- Silence! murmura Remy furieux, en enfonant de plus en plus sa lame
sous laquelle criait dj la poitrine du jeune homme.

Mais Diane repoussa violemment le bras de Remy, et saisissant celui de du
Bouchage, elle l'amena en face d'elle.

Elle tait d'une pleur livide; ses beaux cheveux, raidis, flottaient sur
ses paules; le contact de sa main sur le poignet d'Henri faisait  ce
dernier un froid pareil  celui d'un cadavre.

-- Monsieur, dit-elle, ne jugez pas tmrairement des choses de Dieu!...
Je suis Diane de Mridor, la matresse de M. de Bussy, que le duc d'Anjou
laissa tuer misrablement quand il pouvait le sauver. Il y a huit jours
que Remy a poignard Aurilly, le complice du prince; et quant au prince,
je viens de l'empoisonner avec un fruit, un bouquet, un flambeau. Place!
monsieur, place  Diane de Mridor, qui, de ce pas, s'en va au couvent des
Hospitalires.

Elle dit, et, quittant le bras de Henri, elle reprit celui de Remy, qui
l'attendait.

Henri tomba agenouill, puis renvers en arrire, suivant des yeux le
groupe effrayant des assassins, qui disparurent dans la profondeur des
taillis, comme et fait une infernale vision.

Ce n'est qu'une heure aprs que le jeune homme, bris de fatigue, cras
de terreur et la tte en feu, russit  trouver assez de force pour se
traner jusqu' son appartement; encore fallut-il qu'il se reprt  dix
fois pour escalader la fentre. Il fit quelques pas dans la chambre et
s'en alla, tout trbuchant, tomber sur son lit.

Tout dormait dans le chteau.




LXXXIX

FATALIT


Le lendemain, vers neuf heures, un beau soleil poudrait d'or les alles
sables de Chteau-Thierry.

De nombreux travailleurs, commands la veille, avaient, ds l'aube,
commenc la toilette du parc et des appartements destins  recevoir le
roi qu'on attendait.

Rien encore ne remuait dans le pavillon o reposait le duc, car il avait
dfendu, la veille,  ses deux vieux serviteurs, de le rveiller. Ils
devaient attendre qu'il appelt.

Vers neuf heures et demie, deux courriers, lancs  toute bride, entrrent
dans la ville, annonant la prochaine arrive de Sa Majest.

Les chevins, le gouverneur et la garnison prirent rang pour faire haie
sur le passage de ce cortge.

A dix heures le roi parut au bas de la colline. Il tait mont  cheval
depuis le dernier relais. C'tait une occasion qu'il saisissait toujours,
et principalement  son entre dans les villes, tant beau cavalier.

La reine-mre le suivait en litire; cinquante gentilshommes, richement
vtus et bien monts, venaient  leur suite.

Une compagnie des gardes, commande par Crillon lui-mme, cent vingt
Suisses, autant d'cossais, commands par Larchant, et toute la maison de
plaisir du roi, mulets, coffres et valetaille, formaient une arme dont
les files suivaient les sinuosits de la route qui monte de la rivire au
sommet de la colline.

Enfin le cortge entra en ville au son des cloches, des canons et des
musiques de tout genre.

Les acclamations des habitants furent vives; le roi tait si rare en ce
temps-l, que, vu de prs, il semblait encore avoir gard un reflet de la
Divinit.

Le roi, en traversant la foule, chercha vainement son frre. Il ne trouva
que Henri du Bouchage  la grille du chteau.

[Illustration: Veuillez prvenir madame la suprieure. -- PAGE 148.]

Une fois dans l'intrieur, Henri III s'informa de la sant du duc d'Anjou,
 l'officier qui avait pris sur lui de recevoir Sa Majest.

-- Sire, rpondit celui-ci, Son Altesse habite depuis quelques jours le
pavillon du parc, et nous ne l'avons pas encore vue ce matin. Cependant il
est probable que, se portant bien hier, elle se porte bien encore
aujourd'hui.

-- C'est un endroit bien retir,  ce qu'il parat, dit Henri, mcontent,
que ce pavillon du parc, pour que le canon n'y soit pas entendu?

-- Sire, se hasarda de dire un des deux serviteurs du duc, Son Altesse
n'attendait peut-tre pas si tt Votre Majest.

-- Vieux fou, grommela Henri, crois-tu donc qu'un roi vienne comme cela
chez les gens sans les prvenir? M. le duc d'Anjou sait mon arrive depuis
hier.

Puis, craignant d'attrister tout ce monde par une mine soucieuse, Henri,
qui voulait paratre doux et bon aux dpens de Franois, s'cria:

-- Puisqu'il ne vient pas au devant de nous, allons au devant de lui.

-- Montrez-nous le chemin, dit Catherine du fond de sa litire.

Toute l'escorte prit la route du vieux parc.

Au moment o les premiers gardes touchaient la charmille, un cri dchirant
et lugubre pera les airs.

-- Qu'est cela? fit le roi se tournant vers sa mre.

-- Mon Dieu! murmura Catherine essayant de lire sur tous les visages,
c'est un cri de dtresse ou de dsespoir.

-- Mon prince! mon pauvre duc! s'cria l'autre vieux serviteur de Franois
en paraissant  une fentre avec les signes de la plus violente douleur.

Tous coururent vers le pavillon, le roi entran par les autres.

Il arriva au moment o l'on relevait le corps du duc d'Anjou, que son
valet de chambre, entr sans ordre, pour annoncer l'arrive du roi, venait
d'apercevoir gisant sur le tapis de sa chambre  coucher.

Le prince tait froid, raide, et ne donnait aucun signe d'existence qu'un
mouvement trange des paupires et une contraction grimaante des lvres.

Le roi s'arrta sur le seuil de la porte, et tout le monde derrire lui.

-- Voil un vilain pronostic! murmura-t-il.

-- Retirez-vous, mon fils, lui dit Catherine, je vous prie.

-- Ce pauvre Franois! dit Henri, heureux d'tre congdi et d'viter
ainsi le spectacle de cette agonie.

Toute la foule s'coula sur les traces du roi.

-- trange! trange! murmura Catherine agenouille prs du prince ou
plutt du cadavre, sans autre compagnie que celle des deux vieux
serviteurs; et, tandis qu'on courait toute la ville pour trouver le
mdecin du prince et qu'un courrier partait pour Paris afin de hter la
venue des mdecins du roi rests  Meaux avec la reine, elle examinait
avec moins de science sans doute, mais non moins de perspicacit que Miron
lui-mme aurait pu le faire, les diagnostics de cette trange maladie 
laquelle succombait son fils.

Elle avait de l'exprience, la Florentine; aussi avant toute chose, elle
questionna froidement, et sans les embarrasser, les deux serviteurs, qui
s'arrachaient les cheveux et se meurtrissaient le visage dans leur
dsespoir.

Tous deux rpondirent que le prince tait rentr la veille  la nuit,
aprs avoir t drang fort inopportunment par M. Henri du Bouchage,
venant de la part du roi.

Puis ils ajoutrent qu' la suite de cette audience, donne au grand
chteau, le prince avait command un souper dlicat, ordonn que nul ne se
prsentt au pavillon sans tre mand; enfin, enjoint positivement qu'on
ne le rveillt pas au matin, ou qu'on n'entrt pas chez lui avant un
appel positif.

-- Il attendait quelque matresse, sans doute? demanda la reine-mre.

-- Nous le croyons, madame, rpondirent humblement les valets, mais la
discrtion nous a empchs de nous en assurer.

-- En desservant, cependant, vous avez d voir si mon fils a soup seul?

-Nous n'avons pas desservi encore, madame, puisque l'ordre de monseigneur
tait que nul n'entrt dans le pavillon.

-- Bien, dit Catherine, personne n'a donc pntr ici?

-- Personne, madame.

-- Retirez-vous.

Et Catherine, cette fois, demeura tout  fait seule.

Alors, laissant le prince sur le lit, comme on l'avait dpos, elle
commena une minutieuse investigation de chacun des symptmes ou de
chacune des traces qui surgissaient  ses yeux comme rsultat de ses
soupons ou de ses craintes.

Elle avait vu le front de Franois charg d'une teinte bistre, ses yeux
sanglants et cercls de bleu, ses lvres laboures par un sillon semblable
 celui qu'imprim le soufre brlant sur des chairs vives.

Elle observa le mme signe sur les narines et sur les ailes du nez.

-- Voyons, dit-elle en regardant autour du prince.

Et la premire chose qu'elle vit, ce fut le flambeau dans lequel s'tait
consume toute la bougie allume la veille au soir par Remy.

-- Cette bougie a brl longtemps, dit-elle, donc il y a longtemps que
Franois tait dans cette chambre. Ah! voici un bouquet sur le tapis....

Catherine le saisit prcipitamment, puis remarquant que toutes les fleurs
taient encore fraches,  l'exception d'une rose qui tait noircie et
dessche:

-- Qu'est cela? murmura-t-elle, qu'a-t-on vers sur les feuilles de cette
fleur?... Je connais, il me semble, une liqueur qui fane ainsi les roses.

Elle loigna le bouquet d'elle en frissonnant:

-- Cela m'expliquerait les narines et la dissolution des chairs du front;
mais les lvres?

Catherine courut  la salle  manger. Les valets n'avaient pas menti, rien
n'indiquait qu'on et touch au couvert depuis la fin du repas.

Sur le bord de la table, une moiti de pche, dans laquelle s'imprimait un
demi-cercle de dents, fixa plus particulirement les regards de Catherine.

Ce fruit, si vermeil au coeur, avait noirci comme la rose et s'tait
maill au dedans de marbrures violettes et brunes. L'action corrosive se
distinguait plus particulirement sur la tranche,  l'endroit o le
couteau avait d passer.

-- Voil pour les lvres, dit-elle; mais Franois a mordu seulement une
bouche dans ce fruit. Il n'a pas tenu longtemps  sa main ce bouquet,
dont les fleurs sont encore fraches, le mal n'est pas sans remde, le
poison ne peut avoir pntr profondment.

Mais alors, s'il n'a agi que superficiellement, pourquoi donc cette
paralysie si complte et ce travail si avanc de la dcomposition! Il faut
que je n'aie pas tout vu.

En disant ces mots, Catherine porta ses yeux autour d'elle, et vit
suspendu  son bton de bois de rose, par sa chane d'argent, le papegai
rouge et bleu qu'affectionnait Franois.

L'oiseau tait mort, raide, et les ailes hrisses.

Catherine ramena son visage anxieux sur le flambeau dont elle s'tait dj
occupe une fois, pour s'assurer,  sa complte combustion, que le prince
tait rentr de bonne heure.

-- La fume! se dit Catherine, la fume! La mche du flambeau tait
empoisonne; mon fils est mort!

Aussitt elle appela. La chambre se remplit de serviteurs et d'officiers.

-- Miron! Miron! disaient les uns.

-- Un prtre, disaient les autres.

Mais elle, pendant ce temps, approchait des lvres de Franois un des
flacons qu'elle portait toujours dans son aumnire, et interrogea les
traits de son fils pour juger l'effet du contre-poison.

Le duc ouvrit encore les yeux et la bouche; mais dans ses yeux ne brillait
plus un regard,  ce gosier ne montait plus la voix.

Catherine, sombre et muette, s'loigna de la chambre en faisant signe aux
deux serviteurs de la suivre avant qu'ils n'eussent encore communiqu avec
personne.

Alors elle les conduisit dans un autre pavillon, o elle s'assit, les
tenant l'un et l'autre sous son regard.

-- M. le duc d'Anjou, dit-elle, a t empoisonn dans son souper, c'est
vous qui avez servi ce souper?

A ces paroles on vit la pleur de la mort envahir le visage des deux
hommes.

-- Qu'on nous donne la torture, dirent-ils; qu'on nous tue, mais qu'on ne
nous accuse pas.

-- Vous tes des niais; croyez-vous que si je vous souponnais, la chose
ne serait pas faite? Vous n'avez pas, je le sais bien, assassin votre
matre, mais d'autres l'ont tu, et il faut que je connaisse les
meurtriers. Qui est entr au pavillon?

-- Un vieil homme, vtu misrablement, que monseigneur recevait depuis
deux jours.

-- Mais... la femme?

-- Nous ne l'avons pas vue... De quelle femme Votre Majest veut-elle
parler?

-- Il est venu une femme qui a fait un bouquet....

[Illustration: Diane avait dj pris l'habit de l'ordre. -- PAGE 149.]

Les deux serviteurs se regardrent avec tant de navet, que Catherine
reconnut leur innocence  ce seul regard.

-- Qu'on m'aille chercher, dit-elle alors, le gouverneur de la ville et le
gouverneur du chteau.

Les deux valets se prcipitrent vers la porte.

-- Un moment! dit Catherine, en les clouant par ce seul mot sur le seuil.
Vous seuls et moi nous savons ce que je viens de vous dire; je ne le dirai
pas, moi; si quelqu'un l'apprend, ce sera par l'un de vous; ce jour-l
vous mourrez tous deux. Allez!

Catherine interrogea moins ouvertement les deux gouverneurs. Elle leur dit
que le duc avait reu de certaine personne une mauvaise nouvelle qui
l'avait affect profondment, que l tait la cause de son mal, qu'en
interrogeant de nouveau les personnes, le duc se remettrait sans doute de
son alarme.

Les gouverneurs firent fouiller la ville, le parc, les environs, nul ne
sut dire ce qu'taient devenus Remy et Diane.

Henri seul connaissait le secret, et il n'y avait point danger qu'il le
rvlt.

Tout le jour, l'affreuse nouvelle, commente, exagre, tronque,
parcourut Chteau-Thierry et la province; chacun expliqua, selon son
caractre et son penchant, l'accident survenu au duc.

Mais nul, except Catherine et du Bouchage, ne s'avoua que le duc tait un
homme mort.

Ce malheureux prince ne recouvra pas la voix ni le sentiment, ou, pour
mieux dire, il ne donna plus aucun signe d'intelligence.

Le roi, frapp d'impressions lugubres, ce qu'il redoutait le plus au
monde, et bien voulu repartir pour Paris; mais la reine-mre s'opposa 
ce dpart, et force fut  la cour de demeurer au chteau.

Les mdecins arrivrent en foule; Miron seul devina la cause du mal, et
jugea sa gravit; mais il tait trop bon courtisan pour ne pas taire la
vrit, surtout lorsqu'il eut consult les regards de Catherine.

On l'interrogeait de toutes parts, et il rpondait que certainement M. le
duc d'Anjou avait prouv de grands chagrins et essuy un violent choc.

Il ne se compromit donc pas, ce qui est fort difficile en pareil cas.

Lorsque Henri III lui demanda de rpondre affirmativement ou ngativement
 cette question:

-- Le duc vivra-t-il?

-- Dans trois jours, je le dirai  Votre Majest, rpliqua le mdecin.

-- Et  moi, que me direz-vous? fit Catherine  voix basse.

-- A vous, madame, c'est diffrent; je rpondrai sans hsitation.

-- Quoi?

-- Que Votre Majest m'interroge.

-- Quel jour mon fils sera-t-il mort, Miron?

-- Demain au soir, madame.

-- Si tt?

-- Ah! madame, murmura le mdecin, la dose tait aussi par trop forte.

Catherine mit un doigt sur ses lvres, regarda le moribond et rpta tout
bas son mot sinistre:

-- Fatalit!




XC

LES HOSPITALIRES


Le comte avait pass une terrible nuit, dans un tat voisin du dlire et
de la mort.

Cependant, fidle  ses devoirs, ds qu'il entendit annoncer l'arrive du
roi, il se leva et le reut  la grille comme nous avons dit; mais aprs
avoir prsent ses hommages  Sa Majest, salu la reine-mre et serr la
main de l'amiral, il s'tait renferm dans sa chambre, non plus pour
mourir, mais pour mettre dcidment  excution son projet que rien ne
pouvait plus combattre.

Aussi, vers onze heures du matin, c'est--dire quand  la suite de cette
terrible nouvelle qui s'tait rpandue: Le duc d'Anjou est atteint  mort!
chacun se fut dispers, laissant le roi tout tourdi de ce nouvel
vnement, Henri alla frapper  la porte de son frre qui, ayant pass une
partie de la nuit sur la grande route, venait de se retirer dans sa
chambre.

-- Ah! c'est toi, demanda Joyeuse  moiti endormi: qu'y a-t-il?

-- Je viens vous dire adieu, mon frre, rpondit Henri.

-- Comment, adieu?... tu pars?

-- Je pars, oui, mon frre, et rien ne me retient plus ici, je prsume.

-- Comment, rien?

-- Sans doute; ces ftes auxquelles vous dsiriez que j'assistasse n'ayant
pas lieu, me voil dgag de ma promesse.

-- Vous vous trompez, Henri, rpondit le grand-amiral; je ne vous permets
pas plus de partir aujourd'hui que je ne vous l'eusse permis hier.

-- Soit, mon frre; mais alors, pour la premire fois de ma vie, j'aurai
la douleur de dsobir  vos ordres et de vous manquer de respect; car 
partir de ce moment, je vous le dclare, Anne, rien ne me retiendra plus
pour entrer en religion.

-- Mais cette dispense venant de Rome?

-- Je l'attendrai dans un couvent.

-- En vrit, vous tes dcidment fou! s'cria Joyeuse, en se levant avec
la stupfaction peinte sur son visage.

-- Au contraire, mon cher et honor frre, je suis le plus sage de tous,
car moi seul sais bien ce que je fais.

-- Henri, vous nous aviez promis un mois.

-- Impossible, mon frre!

-- Encore huit jours.

-- Pas une heure.

-- Mais tu souffres bien, pauvre enfant!

-- Au contraire, je ne souffre plus, voil pourquoi je vois que le mal est
sans remde.

-- Mais enfin, mon ami, cette femme n'est point de bronze: on peut
l'attendrir, je la flchirai.

-- Vous ne ferez pas l'impossible, Anne; d'ailleurs, se laisst-elle
flchir maintenant, c'est moi qui ne consentirais plus  l'aimer.

-- Allons! en voil bien d'une autre.

-- C'est ainsi, mon frre.

-- Comment! si elle voulait de toi, tu ne voudrais plus d'elle! mais c'est
de la rage, pardieu!

-- Oh! non, certes! s'cria Henri avec un mouvement d'horreur, entre cette
femme et moi il ne peut plus rien exister.

-- Qu'est-ce  dire? demanda Joyeuse surpris, quelle est donc cette femme
alors? Voyons; parle, Henri; tu le sais bien, nous n'avons jamais eu de
secrets l'un pour l'autre.

Henri craignit d'en avoir trop dit, et d'avoir, en se laissant aller au
sentiment qu'il venait de manifester, ouvert une porte par laquelle l'oeil
de son frre pt pntrer jusqu'au terrible secret qu'il renfermait dans
son coeur; il tomba donc dans un excs contraire, comme il arrive en
pareil cas, et pour rattraper la parole imprudente qui lui tait chappe,
il en pronona une plus imprudente encore.

-- Mon frre, dit-il, ne me pressez plus, cette femme ne m'appartiendra
plus, puisqu'elle appartient maintenant  Dieu.

-- Folies, contes! cette femme, une nonnain! elle vous a menti.

-- Non, mon frre, cette femme ne m'a point menti, cette femme est
Hospitalire; n'en parlons plus et respectons tout ce qui se jette dans
les bras du Seigneur.

Anne eut assez de pouvoir sur lui-mme pour ne point manifester  Henri la
joie que cette rvlation lui causait.

Il poursuivit:

-- Voil du nouveau, car vous ne m'en avez jamais parl.

-- C'est du nouveau, en effet, car elle a pris rcemment le voile; mais,
j'en suis certain, comme la mienne, sa rsolution est irrvocable. Ainsi,
ne me retenez plus, mon frre, embrassez-moi comme vous m'aimez; laissez-
moi vous remercier de toutes vos bonts, de toute votre patience, de votre
amour infini pour un pauvre insens, et adieu!

Joyeuse regarda le visage de son frre; il le regarda en homme attendri
qui compte sur son attendrissement pour dcider la persuasion dans autrui.

Mais Henri demeura inbranlable  cet attendrissement, et rpondit par son
triste et ternel sourire.

Joyeuse embrassa son frre, et le laissa partir.

-- Va, se dit-il  lui-mme, tout n'est point fini encore, et, si press
que tu sois, je t'aurai bientt rattrap.

Il alla trouver le roi qui djeunait dans son lit, ayant Chicot  ses
cts.

-- Bonjour! bonjour! dit Henri  Joyeuse, je suis bien aise de te voir,
Anne, je craignais que tu ne restasses couch toute la journe, paresseux!
Comment va mon frre?

-- Hlas! sire, je n'en sais rien, je viens vous parler du mien.

-- Duquel?

-- De Henri.

-- Veut-il toujours se faire moine?

-- Plus que jamais.

-- Il prend l'habit?

-- Oui, sire.

-- Il a raison, mon fils.

-- Comment, sire?

-- Oui, l'on va vite au ciel par ce chemin.

-- Oh! dit Chicot au roi, on y va bien plus vite encore par le chemin que
prend ton frre.

-- Sire, Votre Majest veut-elle me permettre une question?

-- Vingt, Joyeuse, vingt! je m'ennuie fort  Chteau-Thierry, et tes
questions me distrairont un peu.

-- Sire, vous connaissez toutes les religions du royaume?

-- Comme le blason, mon cher.

-- Qu'est-ce que les Hospitalires, s'il vous plat?

-- C'est une toute petite communaut trs distingue, trs rigide, trs
svre, compose de vingt dames chanoinesses de saint Joseph.

-- Y fait-on des voeux?

-- Oui, par faveur, et sur la prsentation de la reine.

-- Est-ce une indiscrtion que de vous demander o est situe cette
communaut, sire?

-- Non pas: elle est situe rue du Chevet-Saint-Landry, dans la Cit,
derrire le clotre Notre-Dame.

-- A Paris?

-- A Paris.

-- Merci, sire.

-- Mais pourquoi diable me demandes-tu cela? Est-ce que ton frre aurait
chang d'avis et qu'au lieu de se faire capucin, il voudrait se faire
Hospitalire maintenant?

-- Non, sire, je ne le trouverais pas si fou, d'aprs ce que Votre Majest
me fait l'honneur de me dire; mais je le souponne d'avoir eu la tte
monte par quelqu'un de cette communaut; je voudrais, en consquence,
dcouvrir ce quelqu'un et lui parler.

-- Par la mordieu! dit le roi d'un air fat, j'y ai connu, voil bientt
sept ans, une suprieure qui tait fort belle.

-- Eh bien! sire, c'est peut-tre encore la mme.

-- Je ne sais pas; depuis ce temps, moi aussi, Joyeuse, je suis entr en
religion; ou  peu prs.

-- Sire, dit Joyeuse, donnez-moi,  tout hasard, je vous prie, une lettre
pour cette suprieure, et mon cong pour deux jours.

-- Tu me quittes! s'cria le roi, tu me laisses tout seul ici?

-- Ingrat! fit Chicot en haussant les paules; est-ce que je ne suis pas
l, moi?

-- Ma lettre, sire, s'il vous plat, dit Joyeuse.

Le roi soupira, et cependant il crivit.

-- Mais tu n'as que faire  Paris? dit Henri en remettant la lettre 
Joyeuse.

-- Pardon, sire, je dois escorter ou du moins surveiller mon frre.

-- C'est juste; va donc, et reviens vite.

Joyeuse ne se fit point ritrer cette permission; il commanda ses chevaux
sans bruit, et s'assurant que Henri tait dj parti, il poussa au galop
jusqu' sa destination.

Sans dbotter, le jeune homme se fit conduire directement rue du Chevet-
Saint-Landry.

Cette rue aboutissait  la rue d'Enfer, et  sa parallle, la rue des
Marmouzets.

Une maison noire et vnrable, derrire les murs de laquelle on
distinguait quelques hautes cimes d'arbres, des fentres rares et
grilles, une petite porte en guichet; voil quelle tait l'apparence
extrieure du couvent des Hospitalires.

Sur la clef de vote du porche, un grossier artisan avait grav ces mots
latins avec un ciseau:

  MATRONAE HOSPITES

Le temps avait  demi rong l'inscription et la pierre.

Joyeuse heurta au guichet et fit emmener ses chevaux dans la rue des
Marmouzets, de peur que leur prsence dans la rue ne fit une trop grande
rumeur.

Alors, frappant  la grille du tour:

-- Veuillez prvenir madame la suprieure, dit-il, que monseigneur le duc
de Joyeuse, grand-amiral de France, dsire l'entretenir de la part du roi.

La figure de la religieuse qui avait paru derrire la grille rougit sous
sa guimpe, et le tour se referma.

Cinq minutes aprs, une porte s'ouvrait et Joyeuse entrait dans la salle
du parloir.

Une femme belle et de haute stature fit  Joyeuse une profonde rvrence,
que l'amiral lui rendit en homme religieux et mondain tout  la fois.

-- Madame, dit-il, le roi sait que vous devez admettre, ou que vous avez
admis au nombre de vos pensionnaires une personne  qui je dois parler.
Veuillez me mettre en rapport avec cette personne.

-- Monsieur, le nom de cette dame, s'il vous plat?

-- Je l'ignore, madame.

-- Alors, comment pourrai-je accder  votre demande?

-- Rien de plus ais. Qui avez-vous admis depuis un mois?

-- Vous me dsignez trop positivement ou trop peu cette personne, dit la
suprieure, et je ne pourrais me rendre  votre dsir.

-- Pourquoi?

-- Parce que, depuis un mois, je n'ai reu personne, si ce n'est ce matin.

-- Ce matin?

-- Oui, monsieur le duc, et vous comprenez que votre arrive, deux heures
aprs la sienne, ressemble trop  une poursuite pour que je vous accorde
la permission de lui parler.

-- Madame, je vous en prie.

-- Impossible, monsieur.

-- Montrez-moi seulement cette dame.

-- Impossible, vous dis-je.... D'ailleurs, votre nom suffit pour vous
ouvrir la porte de ma maison; mais pour parler  quelqu'un ici, except 
moi, il faut un ordre crit du roi.

-- Voici cet ordre, madame, rpondit Joyeuse en exhibant la lettre que
Henri lui avait signe.

La suprieure lut et s'inclina.

-- Que la volont de Sa Majest soit faite, dit-elle, mme quand elle
contrarie la volont de Dieu.

Et elle se dirigea vers la cour du couvent.

-- Maintenant, madame, fit Joyeuse en l'arrtant avec politesse, vous
voyez que j'ai le droit; mais je crains l'abus et l'erreur; peut-tre
cette dame n'est-elle pas celle que je cherche, veuillez me dire comment
elle est venue, pourquoi elle est venue, et de qui elle tait accompagne?

-- Tout cela est inutile, monsieur le duc, rpliqua la suprieure, vous ne
faites pas erreur, et cette dame qui est arrive ce matin seulement aprs
s'tre fait attendre quinze jours, cette dame que m'a recommande une
personne qui a toute autorit sur moi, est bien la personne  qui monsieur
le duc de Joyeuse doit avoir besoin de parler.

A ces mots, la suprieure fit une nouvelle rvrence au duc et disparut.

Dix minutes aprs, elle revint accompagne d'une Hospitalire dont le
voile tait rabattu tout entier sur son visage.

C'tait Diane, qui avait dj pris l'habit de l'ordre.

Le duc remercia la suprieure, offrit un escabeau  la dame trangre,
s'assit lui-mme, et la suprieure partit en fermant de sa main les portes
du parloir dsert et sombre.

-- Madame, dit alors Joyeuse sans autre prambule, vous tes la dame de la
rue des Augustins, cette femme mystrieuse que mon frre, M. le comte du
Bouchage, aime follement et mortellement.

L'Hospitalire inclina la tte pour rpondre, mais elle ne parla pas.

Cette affectation parut une incivilit  Joyeuse; il tait dj fort mal
dispos envers son interlocutrice; il continua:

-- Vous n'avez pas suppos, madame, qu'il sufft d'tre belle, ou de
paratre belle, de n'avoir pas un coeur cach sous cette beaut, de faire
natre une misrable passion dans l'me d'un jeune homme et de dire un
jour  cet homme: Tant pis pour vous si vous avez un coeur, je n'en ai
pas, et ne veux pas en avoir.

-- Ce n'est pas cela que j'ai rpondu, monsieur, et vous tes mal inform,
dit l'Hospitalire, d'un ton de voix si noble et si touchant que la colre
de Joyeuse en fut un moment affaiblie.

-- Les termes ne font rien au sens, madame; vous avez repouss mon frre,
et vous l'avez rduit au dsespoir.

-- Innocemment, monsieur, car j'ai toujours cherch  loigner de moi M.
du Bouchage.

-- Cela s'appelle le mange de la coquetterie, madame, et le rsultat fait
la faute.

-- Nul n'a le droit de m'accuser, monsieur; je ne suis coupable de rien;
vous vous irritez contre moi, je ne rpondrai plus.

-- Oh! oh! fit Joyeuse en s'chauffant par degrs, vous avez perdu mon
frre, et vous croyez vous justifier avec cette majest provocatrice; non,
non, la dmarche que je fais doit vous clairer sur mes intentions; je
suis srieux, je vous le jure, et vous voyez, au tremblement de mes mains
et de mes lvres, que vous aurez besoin de bons arguments pour me flchir.

L'Hospitalire se leva.

-- Si vous tes venu pour insulter une femme, dit-elle avec le mme sang-
froid, insultez-moi, monsieur; si vous tes venu pour me faire changer
d'avis, vous perdez votre temps: retirez-vous.

-- Ah! vous n'tes pas une crature humaine, s'cria Joyeuse exaspr,
vous tes un dmon!

-- J'ai dit que je ne rpondrais plus; maintenant ce n'est point assez, je
me retire.

Et l'Hospitalire fit un pas vers la porte.

Joyeuse l'arrta.

-- Ah! un instant! Il y a trop longtemps que je vous cherche pour vous
laisser fuir ainsi; et puisque je suis parvenu  vous joindre, puisque
votre insensibilit m'a confirm dans cette ide, qui m'tait dj venue,
que vous tes une crature infernale, envoye par l'ennemi des hommes pour
perdre mon frre, je veux voir ce visage sur lequel l'abme a crit ses
plus noires menaces, je veux voir le feu de ce regard fatal qui gare les
esprits. A nous deux, Satan!

Et Joyeuse, tout en faisant le signe de la croix d'une main, en manire
d'exorcisme, arracha de l'autre le voile qui couvrait le visage de
l'Hospitalire; mais celle-ci, muette, impassible, sans colre, sans
reproche, attachant son regard doux et pur sur celui qui l'outrageait si
cruellement:

-- Oh! monsieur le duc, dit-elle, ce que vous faites l est indigne d'un
gentilhomme!

Joyeuse fut frapp au coeur: tant de mansutude amollit sa colre, tant de
beaut bouleversa sa raison.

-- Certes, murmura-t-il aprs un long silence, vous tes belle, et Henri a
d vous aimer; mais Dieu ne vous a donn la beaut que pour la rpandre
comme un parfum sur une existence attache  la vtre.

-- Monsieur, n'avez-vous point parl  votre frre? ou si vous lui avez
parl, il n'a point jug  propos de vous faire son confident; sans cela
il vous et racont que j'ai fait ce que vous dites: j'ai aim, je
n'aimerai plus; j'ai vcu, je dois mourir.

Joyeuse n'avait pas cess de regarder Diane; la flamme de ces regards
tout-puissants s'tait infiltre jusqu'au fond de son me, pareille  ces
jets de feu volcaniques qui fondent l'airain des statues rien qu'en
passant auprs d'elles.

Ce rayon avait dvor toute matire dans le coeur de l'amiral; l'or pur
bouillonnait seul, et ce coeur clatait comme le creuset sous la fusion du
mtal.

-- Oh! oui, dit-il encore une fois d'une voix plus basse et en continuant
de fixer sur elle un regard o s'teignait de plus en plus le feu de la
colre; oh! oui, Henri a d vous aimer.... Oh! madame, par piti, 
genoux, je vous en supplie, madame, aimez mon frre!

Diane resta froide et silencieuse.

-- Ne rduisez pas une famille  l'agonie, ne perdez pas l'avenir de notre
race, ne faites pas mourir l'un de dsespoir, les autres de regret.

Diane ne rpondait pas et continuait de regarder tristement ce suppliant
inclin devant elle.

-- Oh! s'cria enfin Joyeuse en treignant furieusement son coeur avec une
main crispe; oh! ayez piti de mon frre, ayez piti de moi-mme! Je
brle! ce regard m'a dvor!... Adieu, madame, adieu!

Il se releva comme un fou, secoua ou plutt arracha les verrous de la
port du parloir, et s'enfuit perdu jusqu' ses gens, qui l'attendaient
au coin de la rue d'Enfer.




XCI

SON ALTESSE MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE


Le dimanche, 10 juin,  onze heures environ, toute la cour tait
rassemble dans la chambre qui prcdait le cabinet o, depuis sa
rencontre avec Diane de Mridor, le duc d'Anjou se mourait lentement et
fatalement.

Ni la science des mdecins, ni le dsespoir de sa mre, ni les prires
ordonnes par le roi, n'avaient conjur l'vnement suprme.

Miron, le matin de ce 10 juin, dclara au roi que la maladie tait sans
remde, et que Franois d'Anjou ne passerait pas la journe.

Le roi affecta de manifester une grande douleur, et, se tournant vers les
assistants:

-- Voil qui va donner bien des esprances  mes ennemis, dit-il.

A quoi la reine-mre rpondit:

-- Notre destine est dans les mains de Dieu, mon fils.

A quoi Chicot, qui se tenait humble et contrit prs de Henri III, ajouta
tout bas:

-- Aidons Dieu quand nous pouvons, sire.

Nanmoins, le malade perdit, vers onze heures et demie, la couleur et la
vue; sa bouche, ouverte jusqu'alors, se ferma; le flux de sang qui, depuis
quelques jours, avait effray tous les assistants comme autrefois la sueur
de sang de Charles IX, s'arrta subitement, et le froid gagna toutes les
extrmits.

Henri tait assis au chevet du lit de son frre.

Catherine tenait, dans la ruelle, une main glace du moribond.

L'vque de Chteau-Thierry et le cardinal de Joyeuse disaient les prires
des agonisants, que tous les assistants rptaient, agenouills et les
mains jointes.

Vers midi, le malade ouvrit les yeux; le soleil se dgagea d'un nuage et
inonda le lit d'une aurole d'or.

Franois, qui n'avait pu jusque-l remuer un seul doigt, et dont
l'intelligence avait t voile comme ce soleil qui reparaissait, Franois
leva un bras vers le ciel avec le geste d'un homme pouvant.

Il regarda autour de lui, entendit les prires, sentit son mal et sa
faiblesse, devina sa position, peut-tre parce qu'il entrevoyait dj ce
monde obscur et sinistre o vont certaines mes aprs qu'elles ont quitt
la terre.

Alors il poussa un cri et se frappa le front avec une force qui fit frmir
toute l'assemble.

Puis fronant le sourcil comme s'il venait de lire en sa pense un des
mystres de sa vie:

-- Bussy! murmura-t-il; Diane!

Ce dernier mot, nul ne l'entendit que Catherine, tant le moribond l'avait
articul d'une voix affaiblie.

Avec la dernire syllabe de ce nom, Franois d'Anjou rendit le dernier
soupir.

En ce moment mme, par une concidence trange, le soleil, qui dorait
l'cusson de France et les fleurs de lis d'or, disparut; de sorte que ces
fleurs de lis, si brillantes il n'y avait qu'un instant, devinrent aussi
sombres que l'azur qu'elles toilaient nagure d'une constellation
presqu'aussi resplendissante que celle que l'oeil du rveur va chercher au
ciel.

Catherine laissa tomber la main de son fils.

Henri III frissonna et s'appuya tremblant sur l'paule de Chicot, qui
frissonnait aussi, mais  cause du respect que tout chrtien doit aux
morts.

Miron approcha une patne d'or des lvres de Franois, et aprs trois
secondes, l'ayant examine:

-- Monseigneur est mort, dit-il.

Sur quoi, un long gmissement s'leva des antichambres, comme
accompagnement du psaume que murmurait le cardinal:

  _Cedant iniquitates meae ad vocem deprecationis meae._

-- Mort! rpta le roi en se signant du fond de son fauteuil; mon frre,
mon frre!

-- L'unique hritier du trne de France, murmura Catherine, qui,
abandonnant la ruelle du mort, tait dj revenue prs du seul fils qui
lui restait.

-- Oh! dit Henri, ce trne de France est bien large pour un roi sans
postrit; la couronne est bien large pour une tte seule... Pas
d'enfants, pas d'hritiers!... Qui me succdera?

Comme il achevait ces paroles, un grand bruit retentit dans l'escalier et
dans les salles.

Nambu se prcipita vers la chambre mortuaire, en annonant:

-- Son Altesse monseigneur le duc de Guise!

Frapp de cette rponse  la question qu'il s'adressait, le roi plit, se
leva et regarda sa mre.

Catherine tait plus ple que son fils. A l'annonce de cet horrible
malheur qu'un hasard prsageait  sa race, elle saisit la main du roi et
l'treignit pour lui dire:

-- Voici le danger... mais ne craignez rien, je suis prs de vous!

Le fils et la mre s'taient compris dans la mme terreur et dans la mme
menace.

Le duc entra, suivi de ses capitaines. Il entra le front haut, bien que
ses yeux cherchassent ou le roi, ou le lit de mort de son frre, avec un
certain embarras.

Henri III, debout, avec cette majest suprme que lui seul peut-tre
trouvait en de certains moments dans sa nature si trangement potique,*
Henri III arrta le duc dans sa marche par un geste souverain qui lui
montrait le cadavre royal sur le lit froiss par l'agonie.

Le duc se courba et tomba lentement  genoux.

Autour de lui, tout courba la tte et plia le jarret.

Henri III resta seul debout avec sa mre, et son regard brilla une
dernire fois d'orgueil.

Chicot surprit ce regard et murmura tout bas cet autre verset des Psaumes:

  _Dejiciet patentes de sede et exaltabit humiles._

(Il renversera le puissant du trne et fera monter celui qui se
prosternait.)


FIN DE LA TROISIME PARTIE




TABLE DES MATIRES


CHAPITRE
LXIV.     Prparatifs de bataille
LXV.      Monseigneur
LXVI.     Franais et Flamands
LXVII.    Les Voyageurs
LXVIII.   Explication
LXIX.     L'Eau
LXX.      La Fuite
LXXI.     Transfiguration
LXXII.    Les deux Frres
LXXIII.   L'Expdition
LXXIV.    Paul-mile
LXXV.     Un des souvenirs du duc d'Anjou
LXXVI.    Sduction
LXXVII.   Le Voyage
LXXVIII.  Comment le roi Henri III n'invita point Crillon  djeuner, et
          comment Chicot s'invita tout seul
LXXIX.    Comment, aprs avoir reu des nouvelles du Midi, Henri en reut
          du Nord
LXXX.     Les deux Compres
LXXXI.    La Corne d'Abondance
LXXXII.   Ce qui arriva dans le rduit de matre Bonhomet
LXXXIII.  Le Mari et l'Amant
LXXXIV.   Comment Chicot commena  voir clair dans la lettre de M. de
          Guise
LXXXV.    Le cardinal de Joyeuse
LXXXVI.   On a des nouvelles d'Aurilly
LXXXVII.  Doute
LXXXVIII. Certitude
LXXXIX.   Fatalit
XC.       Les Hospitalires
XCI.      Son Altesse monseigneur le duc de Guise






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