The Project Gutenberg EBook of Actes et Paroles vol. II, by Victor Hugo
#9 in our series by Victor Hugo

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Title: Actes et Paroles vol. II
       Pendant l'exil 1852-1870

Author: Victor Hugo

Release Date: July, 2005 [EBook #8453]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on July 12, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES VOL. II ***




Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe
and the Online Distributed Proofreading Team






OEUVRES COMPLTES DE VICTOR HUGO


ACTES ET PAROLES II


PENDANT L'EXIL 1852-1870





CE QUE C'EST QUE L'EXIL




I


Le droit incarn, c'est le citoyen; le droit couronn, c'est le
lgislateur. Les rpubliques anciennes se reprsentaient le droit
assis dans la chaise curule, ayant en main ce sceptre, la loi, et vtu
de cette pourpre, l'autorit. Cette figure tait vraie, et l'idal
n'est pas autre aujourd'hui. Toute socit rgulire doit avoir 
son sommet le droit sacr et arm, sacr par la justice, arm de la
libert.

Dans ce qui vient d'tre dit, le mot force n'a pas t prononc. La
force existe pourtant; mais elle n'existe pas hors du droit; elle
existe dans le droit.

Qui dit droit dit force.

Qu'y a-t-il donc hors du droit?

La violence.

Il n'y a qu'une ncessit, la vrit; c'est pourquoi il n'y a qu'une
force, le droit. Le succs en dehors de la vrit et du droit est une
apparence. La courte vue des tyrans s'y trompe; un guet-apens russi
leur fait l'effet d'une victoire, mais cette victoire est pleine de
cendre; le criminel croit que son crime est son complice; erreur; son
crime est son punisseur; toujours l'assassin se coupe  son couteau;
toujours la trahison trahit le tratre; les dlinquants, sans qu'ils
s'en doutent, sont tenus au collet par leur forfait, spectre invisible;
jamais une mauvaise action ne vous lche; et fatalement, par un
itinraire inexorable, aboutissant aux cloaques de sang pour la
gloire et aux abmes de boue pour la honte, sans rmission pour les
coupables, les Dix-huit Brumaire conduisent les grands  Waterloo et
les Deux-Dcembre tranent les petits  Sedan.

Quand ils dpouillent et dcouronnent le droit, les hommes de violence
et les tratres d'tat ne savent ce qu'ils font.




II


L'exil, c'est la nudit du droit. Rien de plus terrible. Pour qui?
Pour celui qui subit l'exil? Non, pour celui qui l'inflige. Le
supplice se retourne et mord le bourreau.

Un rveur qui se promne seul sur une grve, un dsert autour d'un
songeur, une tte vieillie et tranquille autour de laquelle tournent
des oiseaux de tempte, tonns, l'assiduit d'un philosophe au lever
rassurant du matin, Dieu pris  tmoin de temps en temps en prsence
des rochers et des arbres, un roseau qui non seulement pense, mais
mdite, des cheveux qui de noirs deviennent gris et de gris deviennent
blancs dans la solitude, un homme qui se sent de plus en plus devenir
une ombre, le long passage des annes sur celui qui est absent, mais
qui n'est pas mort, la gravit de ce dshrit, la nostalgie de cet
innocent, rien de plus redoutable pour les malfaiteurs couronns.

Quoi que fassent les tout-puissants momentans, l'ternel fond
leur rsiste. Ils n'ont que la surface de la certitude, le dessous
appartient aux penseurs. Vous exilez un homme. Soit. Et aprs? Vous
pouvez arracher un arbre de ses racines, vous n'arracherez pas le jour
du ciel. Demain, l'aurore.

Pourtant, rendons cette justice aux proscripteurs; ils sont logiques,
parfaits, abominables. Ils font tout ce qu'ils peuvent pour anantir
le proscrit.

Parviennent-ils  leur but? russissent-ils? sans doute.

Un homme tellement ruin qu'il n'a plus que son honneur, tellement
dpouill qu'il n'a plus que sa conscience, tellement isol qu'il n'a
plus prs de lui que l'quit, tellement reni qu'il n'a plus avec lui
que la vrit, tellement jet aux tnbres qu'il ne lui reste plus que
le soleil, voil ce que c'est qu'un proscrit.




III


L'exil n'est pas une chose matrielle, c'est une chose morale. Tous
les coins de terre se valent. _Angulus ridet_. Tout lieu de rverie
est bon, pourvu que le coin soit obscur et que l'horizon soit vaste.

En particulier l'archipel de la Manche est attrayant; il n'a pas de
peine  ressembler  la patrie, tant la France. Jersey et Guernesey
sont des morceaux de la Gaule, casse au huitime sicle par la mer.
Jersey a eu plus de coquetterie que Guernesey; elle y a gagn d'tre
plus jolie et moins belle. A Jersey la fort s'est faite jardin; 
Guernesey le rocher est rest colosse. Plus de grce ici, plus de
majest l. A Jersey on est en Normandie,  Guernesey on est en
Bretagne. Un bouquet grand comme la ville de Londres, c'est Jersey.
Tout y est parfum, rayon, sourire; ce qui n'empche pas les visites de
la tempte. Celui qui crit ces pages a quelque part qualifi Jersey
une idylle en pleine mer. Aux temps paens, Jersey a t plus
romaine et Guernesey plus celtique; on sent  Jersey Jupiter et 
Guernesey Teutats. A Guernesey, la frocit a disparu, mais la
sauvagerie est reste. A Guernesey, ce qui fut jadis druidique est
maintenant huguenot; ce n'est plus Moloch, mais c'est Calvin; l'glise
est froide, le paysage est prude, la religion a de l'humeur. Somme
toute, deux les charmantes; l'une aimable, l'autre revche.

Un jour la reine d'Angleterre, plus que la reine d'Angleterre, la
duchesse de Normandie, vnrable et sacre six jours sur sept, fit une
visite, avec salves, fume, vacarme et crmonie,  Guernesey. C'tait
un dimanche, le seul jour de la semaine qui ne ft pas  elle.
La reine, devenue brusquement cette femme, violait le repos du
Seigneur. Elle descendit sur le quai au milieu de la foule muette.
Pas un front ne se dcouvrit. Un seul homme la salua, le proscrit qui
parle ici.

Il ne saluait pas une reine; mais une femme.

L'le dvote fut bourrue. Ce puritanisme a sa grandeur.

Guernesey est faite pour ne laisser au proscrit que de bons souvenirs;
mais l'exil existe en dehors du lieu d'exil. Au point de vue
intrieur, on peut dire: il n'y a pas de bel exil.

L'exil est le pays svre; l tout est renvers, inhabitable, dmoli
et gisant, hors le devoir, seul debout, qui, comme un clocher d'glise
dans une ville croule, parat plus haut de toute cette chute autour
de lui.

L'exil est un lieu de chtiment.

De qui?

Du tyran.

Mais le tyran se dfend.




IV


Attendez-vous  tout, vous qui tes proscrit. On vous jette au loin,
mais on ne vous lche pas. Le proscripteur est curieux et son regard
se multiplie sur vous. Il vous fait des visites ingnieuses et
varies. Un respectable pasteur protestant s'assied  votre foyer, ce
protestantisme marge  la caisse Tronsin-Dumersan; un prince tranger
qui baragouine se prsente, c'est Vidocq qui vient vous voir; est-ce
un vrai prince? oui; il est de sang royal, et aussi de la police;
un professeur gravement doctrinaire s'introduit chez vous, vous le
surprenez lisant vos papiers. Tout est permis contre vous; vous tes
hors la loi, c'est--dire hors l'quit, hors la raison, hors le
respect, hors la vraisemblance; on se dira autoris par vous  publier
vos conversations, et l'on aura soin qu'elles soient stupides; on vous
attribuera des paroles que vous n'avez pas dites, des lettres que vous
n'avez pas crites, des actions que vous n'avez pas faites. On vous
approche pour mieux choisir la place o l'on vous poignardera; l'exil
est  claire-voie; on y regarde comme dans une fosse aux btes; vous
tes isol, et guett.

N'crivez pas  vos amis de France; il est permis d'ouvrir vos
lettres; la cour de cassation y consent; dfiez-vous de vos relations
de proscrit, elles aboutissent  des choses obscures; cet homme qui
vous sourit  Jersey vous dchire  Paris; celui-ci qui vous salue
sous son nom vous insulte sous un pseudonyme; celui-l,  Jersey mme,
crit contre les hommes de l'exil des pages dignes d'tre offertes
aux hommes de l'empire, et auxquelles du reste il rend justice en les
ddiant aux banquiers Pereire. Tout cela est tout simple, sachez-le.
Vous tes au lazaret. Si quelqu'un d'honnte vient vous voir, malheur
 lui. La frontire l'attend, et l'empereur est l sous sa forme
gendarme. On mettra des femmes nues pour chercher sur elles un livre
de vous, et si elles rsistent, si elles s'indignent, on leur dira:
_ce n'est pas pour votre peau_!

Le matre, qui est le tratre, vous entoure de qui bon lui semble; le
prescripteur dispose de la qualit de proscrit; il en orne ses agents;
aucune scurit; prenez garde  vous; vous parlez  un visage, c'est
un masque qui entend; votre exil est hant par ce spectre, l'espion.

Un inconnu, trs mystrieux, vient vous parler bas  l'oreille;
il vous dclare que, si vous le voulez, il se charge d'assassiner
l'empereur; c'est Bonaparte qui vous offre de tuer Bonaparte. A vos
banquets de fraternit, quelqu'un dans un coin criera: _Vive Marat!
vive Hbert! vive la guillotine_! Avec un peu d'attention vous
reconnatrez la voix de Carlier. Quelquefois l'espion mendie;
l'empereur vous demande l'aumne par son Pitri; vous donnez, il rit;
gat de bourreau. Vous payez les dettes d'auberge de cet exil, c'est
un agent; vous payez le voyage de ce fugitif, c'est un sbire; vous
passez la rue, vous entendez dire: _Voil le vrai tyran!_ C'est de
vous qu'on parle; vous vous retournez; qui est cet homme? on vous
rpond: c'est un proscrit. Point. C'est un fonctionnaire. Il est
farouche et pay. C'est un rpublicain sign _Maupas_. Coco se dguise
en Scaevola.

Quant aux inventions, quant aux impostures, quant aux turpitudes,
acceptez-les. Ce sont les projectiles de l'empire.

Surtout ne rclamez pas. On rirait. Aprs la rclamation, l'injure
recommencera, la mme, sans mme prendre la peine de varier;  quoi
bon changer de bave? celle d'hier est bonne.

L'outrage continuera, sans relche, tous les jours, avec la
tranquillit infatigable et la conscience satisfaite de la roue qui
tourne et de la vnalit qui ment. De reprsailles point; l'injure se
dfend par sa bassesse; la platitude sauve l'insecte. L'crasement de
zro est impossible. Et la calomnie, sre de l'impunit, s'en donne 
coeur joie; elle descend  de si niaises indignits que l'abaissement
de la dmentir dpasse le dgot de l'endurer.

Les insulteurs ont pour public les imbciles. Cela fait un gros rire.

On en vient  s'tonner que vous ne trouviez pas tout naturel d'tre
calomni. Est-ce que vous n'tes pas l pour cela? O homme naf, vous
tes cible. Tel personnage est de l'acadmie pour vous avoir insult;
tel autre a la croix pour le mme acte de bravoure, l'empereur l'a
dcor sur le champ d'honneur de la calomnie; tel autre, qui s'est
distingu aussi par des affronts d'clat, est nomm prfet. Vous
outrager est lucratif. Il faut bien que les gens vivent. Dame!
pourquoi tes-vous exil?

Soyez raisonnable. Vous tes dans votre tort. Qui vous forait de
trouver mauvais le coup d'tat? Quelle ide avez-vous eue de combattre
pour le droit? Quel caprice vous a pass par la tte de vous rvolter
du ct de la loi? Est-ce qu'on prend la dfense du droit et de la loi
quand ils n'ont plus personne pour eux? Voil bien les dmagogues!
s'entter, persvrer, persister, c'est absurde. Un homme poignarde le
droit et assassine la loi. Il est probable qu'il a ses raisons. Soyez
avec cet homme. Le succs le fait juste. Soyez avec le succs puisque
le succs devient le droit. Tout le monde vous en saura gr. Nous
ferons votre loge. Au lieu d'tre proscrit vous serez snateur, et
vous n'aurez pas la figure d'un idiot.

Osez-vous douter du bon droit de cet homme? mais vous voyez bien
qu'il a russi! Vous voyez bien que les juges qui l'avaient mis en
accusation lui prtent serment! Vous voyez bien que les prtres, les
soldats, les vques, les gnraux, sont avec lui! Vous croyez avoir
plus de vertu que tout cela! vous voulez tenir tte  tout cela!
Allons donc! D'un ct tout ce qui est respect, tout ce qui est
respectable, tout ce qui est vnr, tout ce qui est vnrable, de
l'autre, vous! C'est inepte; et nous vous bafouons, et nous faisons
bien. Mentir contre une brute est permis. Tous les honntes gens sont
contre vous; et nous, les calomniateurs, nous sommes avec les honntes
gens. Voyons, rflchissez, rentrez en vous-mme. Il fallait bien
sauver la socit. De qui? de vous. De quoi ne la menaciez-vous pas?
Plus de guerre, plus d'chafaud, l'abolition de la peine de mort,
l'enseignement gratuit et obligatoire, tout le monde sachant lire!
C'tait affreux. Et que d'utopies abominables! la femme de mineure
faite majeure, cette moiti du genre humain admise au suffrage
universel, le mariage libr par le divorce; l'enfant pauvre instruit
comme l'enfant riche, l'galit rsultant de l'ducation; l'impt
diminu d'abord et supprim enfin par la destruction des parasitismes,
par la mise en location des difices nationaux, par l'gout
transform en engrais, par la rpartition des biens communaux, par
le dfrichement des jachres, par l'exploitation de la plus-value
sociale; la vie  bon march, par l'empoissonnement des fleuves; plus
de classes, plus de frontires, plus de ligatures, la rpublique
d'Europe, l'unit montaire continentale, la circulation dcuple
dcuplant la richesse; que de folies! il fallait bien se garer de tout
cela! Quoi! la paix serait faite parmi les hommes, il n'y aurait plus
d'arme, il n'y aurait plus de service militaire! Quoi! la France
serait cultive de faon  pouvoir nourrir deux cent cinquante
millions d'hommes; il n'y aurait plus d'impt, la France vivrait de
ses rentes! Quoi! la femme voterait, l'enfant aurait un droit devant
le pre, la mre de famille ne serait plus une sujette et une
servante, le mari n'aurait plus le droit de tuer sa femme! Quoi!
le prtre ne serait plus le matre! Quoi! il n'y aurait plus de
batailles, il n'y aurait plus de soldats, il n'y aurait plus de
bourreaux, il n'y aurait plus de potences et de guillotines! mais
c'est pouvantable! il fallait nous sauver. Le prsident l'a fait;
vive l'empereur!--Vous lui rsistez; nous vous dchirons; nous
crivons sur vous des choses quelconques. Nous savons bien que ce que
nous disons n'est pas vrai, mais nous protgeons la socit, et la
calomnie qui protge la socit est d'utilit publique. Puisque la
magistrature est avec le coup d'tat, la justice y est aussi; puisque
le clerg est avec le coup d'tat, la religion y est aussi; la
religion et la justice sont des figures immacules et saintes; la
calomnie qui leur est utile participe de l'honneur qu'on leur
doit; c'est une fille publique, soit, mais elle sert des vierges.
Respectez-la.

Ainsi raisonnent les insulteurs.

Ce que le proscrit a de mieux  faire, c'est de penser  autre chose.




V


Puisqu'il est au bord de la mer, qu'il en profite. Que cette mobilit
sous l'infini lui donne la sagesse. Qu'il mdite sur l'meute
ternelle des flots contre le rivage et des impostures contre la
vrit. Les diatribes sont vainement convulsives. Qu'il regarde la
vague cracher sur le rocher, et qu'il se demande ce que cette salive y
gagne et ce que ce granit y perd.

Non, pas de rvolte contre l'injure, pas de dpense d'motion, pas de
reprsailles, ayez une tranquillit svre. La roche ruisselle, mais
ne bouge pas. Parfois elle brille du ruissellement. La calomnie finit
par tre un lustre. A un ruban d'argent sur la rose, on reconnat que
la chenille a pass.

Le crachat au front du Christ, quoi de plus beau!

Un prtre, un certain Sgur, a appel Garibaldi poltron. Et, en verve
de mtaphore, il ajoute: _Comme la lune_.--Garibaldi poltron comme
la lune! Ceci plat  la pense. Et il en dcoule des consquences.
Achille est lche, donc Thersite est brave; Voltaire est stupide, donc
Sgur est profond.

Que le proscrit fasse son devoir, et qu'il laisse la diatribe faire sa
besogne.

Que le proscrit traqu, trahi, hu, aboy, mordu, se taise.

C'est grand le silence.

Aussi bien vouloir teindre l'injure, c'est l'attiser. Tout ce que
l'on jette  la calomnie lui est combustible. Elle emploie  son
mtier sa propre honte. La contredire, c'est la satisfaire. Au fond,
la calomnie estime profondment le calomni. C'est elle qui souffre;
elle meurt du ddain. Elle aspire  l'honneur d'un dmenti. Ne le lui
accordez pas. tre soufflete lui prouverait qu'on l'aperoit. Elle
montrerait sa joue toute chaude en disant: Donc j'existe!




VI


D'ailleurs, pourquoi et de quoi les proscrits se plaindraient-ils?
Regardez toute l'histoire. Les grands hommes sont encore plus insults
qu'eux.

L'outrage est une vieille habitude humaine; jeter des pierres plat
aux mains fainantes; malheur  tout ce qui dpasse le niveau; les
sommets ont la proprit de faire venir d'en haut la foudre et d'en
bas la lapidation. C'est presque leur faute; pourquoi sont-ils des
sommets? Ils attirent le regard et l'affront. Ce passant, l'envieux,
n'est jamais absent de la rue et a pour fonction la haine; et toujours
on le rencontre, petit et furieux, dans l'ombre des hauts difices.

Les spcialistes auraient des tudes  faire dans la recherche des
causes d'insomnie des grands hommes. Homre dort, _bonus dormitat_;
ce sommeil est piqu par Zole. Eschyle sent sur sa peau la cuisson
d'Eupolis et de Cratinus; ces infiniment petits abondent; Virgile a
sur lui Moevius; Horace, Licilius; Juvnal, Codrus; Dante a Cecchi;
Shakespeare a Green; Rotrou a Scudri, et Corneille a l'acadmie;
Molire a Donneau de Vis, Montesquieu a Desfontaines, Buffon a
Labeaumelle, Jean-Jacques a Palissot, Diderot a Nonotte, Voltaire a
Frron. La gloire, lit dor o il y a des punaises.

L'exil n'est pas la gloire, mais il a avec la gloire cette
ressemblance, la vermine. L'adversit n'est pas une chose qu'on laisse
tranquille. Voir le sommeil du juste banni dplat aux ramasseurs de
miettes sous les tables de Nron ou de Tibre. Comment, il dort! il
est donc heureux! mordons-le!

Un homme terrass, gisant, balay dehors (ce qui est tout simple;
quand Vitellius est l'idole, Juvnal est l'ordure), un expuls, un
dshrit, un vaincu, on est jaloux de cela. Chose bizarre, les
proscrits ont des envieux. Cela se comprendrait des hautes vertus
enviant les hautes infortunes, de Caton enviant Rgulus, de Thrasas
enviant Brutus, de Rabbe enviant Barbs. Mais point. Ce sont les vils
qui se mlent d'tre jaloux des altiers; ce qui est importun par la
fire protestation du vaincu, c'est la nullit plate et vaine. Gustave
Planche jalouse Louis Blanc, Baculard jalouse Milton, et Jocrisse
jalouse Eschyle.

L'insulteur antique ne suivait que le char du vainqueur, l'insulteur
actuel suit la claie du vaincu. Le vaincu saigne. Les insulteurs
ajoutent leur boue  ce sang. Soit. Qu'ils aient cette joie.

Cette joie parat d'autant plus relle qu'elle n'est point hae
du matre et qu'elle est habituellement paye. Les fonds secrets
s'panouissent en outrages publics. Les despotes, dans leur guerre aux
proscrits, ont deux auxiliaires; premirement, l'envie, deuximement,
la corruption.

Quand on dit ce que c'est que l'exil, il faut entrer un peu dans le
dtail. L'indication de certains rongeurs spciaux fait partie du
sujet, et nous avons d pntrer dans cette entomologie.




VII


Tels sont les petits cts de l'exil, voici les grands:

Songer, penser, souffrir.

tre seul et sentir qu'on est avec tous; excrer le succs du mal,
mais plaindre le bonheur du mchant; s'affermir comme citoyen et se
purifier comme philosophe; tre pauvre, et rparer sa ruine avec son
travail; mditer et prmditer, mditer le bien et prmditer le
mieux; n'avoir d'autre colre que la colre publique, ignorer la haine
personnelle; respirer le vaste air vivant des solitudes, s'absorber
dans la grande rverie absolue; regarder ce qui est en haut sans
perdre de vue ce qui est en bas; ne jamais pousser la contemplation
de l'idal jusqu' l'oubli du tyran; constater en soi le magnifique
mlange de l'indignation qui s'accrot et de l'apaisement qui
augmente; avoir deux mes, son me et la patrie.

Une chose est douce, c'est la piti d'avance; tenir la clmence prte
pour le coupable quand il sera terrass et agenouill; se dire qu'on
ne repoussera jamais des mains jointes. On sent une joie auguste 
faire aux vaincus de l'avenir, quels qu'ils soient, et aux fugitifs
inconnus une promesse d'hospitalit. La colre dsarme devant l'ennemi
accabl. Celui qui crit ces lignes a habitu ses compagnons d'exil
 lui entendre dire:--_Si jamais, le lendemain d'une rvolution,
Bonaparte en fuite frappe  ma porte et me demande asile, pas un
cheveu ne tombera de sa tte_.

Ces mditations, compliques de tous les dchanements de l'adversit,
plaisent  la conscience du proscrit. Elles ne l'empchent pas de
faire son devoir. Loin de l. Elles l'y encouragent. Sois d'autant
plus svre aujourd'hui que tu seras plus compatissant demain;
foudroie le puissant en attendant que tu secoures le suppliant. Plus
tard, tu ne mettras  ton amnistie qu'une condition, le repentir.
Aujourd'hui tu as affaire au crime heureux. Frappe.

Creuser le prcipice  l'ennemi vainqueur, prparer l'asile  l'ennemi
vaincu, combattre avec l'espoir de pouvoir pardonner, c'est l le
grand effort et le grand rve de l'exil. Ajoutez  cela le dvouement
 la souffrance universelle. Le proscrit a ce contentement magnanime
de ne pas tre inutile. Bless lui-mme, saignant lui-mme, il
s'oublie, et il panse de son mieux la plaie humaine. On croit qu'il
fait des songes; non; il cherche la ralit. Disons plus, il la
trouve. Il rde dans le dsert et il songe aux villes, aux tumultes,
aux fourmillements, aux misres,  tout ce qui travaille,  la pense,
 la charrue,  l'aiguille, aux doigts rouges de l'ouvrire sans feu
dans la mansarde, au mal qui pousse l o l'on ne sme pas le bien,
au chmage du pre,  l'ignorance de l'enfant,  la croissance des
mauvaises herbes dans les cerveaux laisss incultes, aux rues le soir,
aux ples rverbres, aux offres que la faim peut faire aux passants,
aux extrmits sociales,  la triste fille qui se prostitue, hommes,
par notre faute. Sondages douloureux et utiles. Couvez le problme, la
solution clora. Il rve sans relche. Ses pas le long de la mer ne
sont point perdus. Il fraternise avec cette puissance, l'abme. Il
regarde l'infini, il coute l'ignor. La grande voix sombre lui parle.
Toute la nature en foule s'offre  ce solitaire. Les analogies svres
l'enseignent et le conseillent. Fatal, perscut, pensif, il a devant
lui les nues, les souffles, les aigles; il constate que sa destine
est tonnante et noire comme les nues, que ses perscuteurs sont vains
comme les souffles, et que son me est libre comme les aigles.

Un exil est un bienveillant. Il aime les roses, les nids, le
va-et-vient des papillons. L't il s'panouit dans la douce joie des
tres; il a une foi inbranlable dans la bont secrte et infinie,
tant puril au point de croire en Dieu; il fait du printemps sa
maison; les entrelacements des branches, pleins de charmants antres
verts, sont la demeure de son esprit; il vit en avril, il habite
floral; il regarde les jardins et les prairies, motion profonde; il
guette les mystres d'une touffe de gazon; il tudie ces rpubliques,
les fourmis et les abeilles; il compare les mlodies diverses joutant
pour l'oreille d'un Virgile invisible dans la gorgique des bois; il
est souvent attendri jusqu'aux larmes parce que la nature est belle;
la sauvagerie des halliers l'attire, et il en sort doucement effar;
les attitudes des rochers l'occupent; il voit  travers sa rverie les
petites filles de trois ans courir sur la grve, leurs pieds nus dans
la mer, leurs jupes retrousses  deux bras, montrant  la fcondit
immense leur ventre innocent; l'hiver, il miette du pain sur la neige
pour les oiseaux. De temps en temps on lui crit: Vous savez, telle
pnalit est abolie; vous savez, telle tte ne sera pas coupe. Et il
lve les mains au ciel.




VIII


Contre cet homme dangereux les gouvernements se prtent main-forte.
Ils s'accordent rciproquement entre eux la perscution des proscrits,
les internements, les expulsions, quelquefois les extraditions. Les
extraditions! oui, les extraditions. Il en fut question  Jersey,
en 1855. Les exils purent voir, le 18 octobre, amarr au quai de
Saint-Hlier, un navire de la marine impriale, l'_Ariel_, qui venait
les chercher; Victoria offrait les proscrits  Napolon; d'un trne 
l'autre on se fait de ces politesses.

Le cadeau n'eut pas lieu. La presse royaliste anglaise applaudissait;
mais le peuple de Londres le prenait mal. Il se mit  gronder. Ce
peuple est ainsi fait; son gouvernement peut tre caniche, lui il
est dogue. Le dogue, c'est un lion dans un chien; la majest dans la
probit, c'est le peuple anglais.

Ce bon et fier peuple montra les dents; Palmerston et Bonaparte durent
se contenter de l'expulsion. Les proscrits s'murent mdiocrement.
Ils reurent avec un sourire la signification officielle, un peu
baragouine. Soit, dirent les proscrits. _Expioulcheune_. Cette
prononciation les satisfit.

A cette poque, si les gouvernements taient de connivence avec le
prescripteur, on sentait entre les proscrits et les peuples une
complicit superbe. Cette solidarit, d'o rsultera l'avenir, se
manifestait sous toutes les formes, et l'on en trouvera les marques 
chacune des pages de ce livre. Elle clatait  l'occasion d'un passant
quelconque, d'un homme isol, d'un voyageur reconnu sur une route;
faits imperceptibles sans doute, et de peu d'importance, mais
significatifs. En voici un qui mrite peut-tre qu'on s'en souvienne.




IX


En l't de 1867, Louis Bonaparte avait atteint le maximum de gloire
possible  un crime. Il tait sur le sommet de sa montagne, car on
arrive en haut de la honte; rien ne lui faisait plus obstacle; il
tait infme et suprme; pas de victoire plus complte, car il
semblait avoir vaincu les consciences. Majests et altesses, tout
tait  ses pieds ou dans ses bras; Windsor, le Kremlin, Schoenbrunn
et Potsdam se donnaient rendez-vous aux Tuileries; on avait tout, la
gloire politique, M. Rouher; la gloire militaire, M. Bazaine; et
la gloire littraire, M. Nisard; on tait accept par de grands
caractres, tels que MM. Vieillard et Mrime; le Deux-Dcembre avait
pour lui la dure, les quinze annes de Tacite, _grande mortalis
oevi spatium_; l'empire tait en plein triomphe et en plein midi,
s'talant. On se moquait d'Homre sur les thtres et de Shakespeare
 l'acadmie. Les professeurs d'histoire affirmaient que Lonidas et
Guillaume Tell n'avaient jamais exist; tout tait en harmonie; rien
ne dtonnait, et il y avait accord entre la platitude des ides et
la soumission des hommes; la bassesse des doctrines tait gale 
la fiert des personnages; l'avilissement faisait loi; une sorte
d'Anglo-France existait, mi-partie de Bonaparte et de Victoria,
compose de libert selon Palmerston et d'empire selon Troplong; plus
qu'une alliance, presque un baiser. Le grand juge d'Angleterre rendait
des arrts de complaisance; le gouvernement britannique se dclarait
le serviteur du gouvernement imprial, et, comme on vient de le voir,
lui prouvait sa subordination par des expulsions, des procs, des
menaces d'alien-bill, et de petites perscutions, format anglais.
Cette Anglo-France proscrivait la France et humiliait l'Angleterre,
mais elle rgnait; la France esclave, l'Angleterre domestique, telle
tait la situation. Quant  l'avenir, il tait masqu. Mais le prsent
tait de l'opprobre  visage dcouvert, et, de l'aveu de tous, c'tait
magnifique. A Paris, l'exposition universelle resplendissait et
blouissait l'Europe; il y avait l des merveilles; entre autres, sur
un pidestal, le canon Krupp, et l'empereur des franais flicitait le
roi de Prusse.

C'tait le grand moment prospre.

Jamais les proscrits n'avaient t plus mal vus. Dans certains
journaux anglais, on les appelait les rebelles.

Dans ce mme t, un jour du mois de juillet, un passager faisait la
traverse de Guernesey  Southampton. Ce passager tait un de ces
rebelles dont on vient de parler. Il tait reprsentant du peuple en
1851 et avait t exil le 2 dcembre. Ce passager, dont le nom est
inutile  dire ici, car il n'a t que l'occasion du fait que nous
allons raconter, s'tait embarqu le matin mme,  Saint-Pierre-Port,
sur le bateau-poste _Normandy_. La traverse de Guernesey 
Southampton est de sept ou huit heures.

C'tait l'poque o le khdive, aprs avoir salu Napolon, venait
saluer Victoria, et, ce jour-l mme, la reine d'Angleterre offrait au
vice-roi d'gypte le spectacle de la flotte anglaise dans la rade de
Sheerness, voisine de Southampton.

Le passager dont nous venons de parler tait un homme  cheveux
blancs, silencieux, attentif  la mer. Il se tenait debout prs du
timonier.

Le _Normandy_ avait quitt Guernesey  dix heures du matin; il tait
environ trois heures de l'aprs-midi; on approchait des Needles, qui
marquent l'extrmit sud de l'le de Wight; on apercevait cette haute
architecture sauvage de la mer et ces colossales pointes de craie qui
sortent de l'ocan comme les clochers d'une prodigieuse cathdrale
engloutie; on allait entrer dans la rivire de Southampton; le
timonier commenait  manoeuvrer  bbord.

Le passager regardait l'approche des Aiguilles, quand tout  coup il
s'entendit appeler par son nom; il se retourna; il avait devant lui le
capitaine du navire.

Ce capitaine tait  peu prs du mme ge que lui; il se nommait
Harvey; il avait de robustes paules, d'pais favoris blancs, la face
hle et fire, l'oeil gai.

--Est-il vrai, monsieur, dit-il, que vous dsiriez voir la flotte
anglaise?

Le passager n'avait pas exprim ce voeu, mais il avait entendu des
femmes tmoigner vivement ce dsir autour de lui.

Il se borna  rpondre:

--Mais, capitaine, ce n'est pas votre itinraire.

Le capitaine reprit:

--Ce sera mon itinraire si vous le voulez.

Le passager eut un mouvement de surprise.

--Changer votre route?

--Oui.

--Pour m'tre agrable?

--Oui.

--Un vaisseau franais ne ferait pas cela pour moi!

--Ce qu'un vaisseau franais ne ferait pas pour vous, dit le
capitaine, un vaisseau anglais le fera.

Et il reprit:

--Seulement, pour ma responsabilit devant mes chefs, crivez-moi sur
mon livre votre volont.

Et il prsenta son livre de bord au passager, qui crivit sous sa
dicte: Je dsire voir la flotte anglaise. et signa.

Un moment aprs, le steamer obliquait  tribord, laissait  gauche
les Aiguilles et la rivire de Southampton et entrait dans la rade de
Sheerness.

Le spectacle tait beau en effet. Toutes les batteries mlaient
leurs fumes et leurs tonnerres; les silhouettes des massifs navires
cuirasss s'chelonnaient les unes derrire les autres dans une brume
rougetre, vaste ple-mle de mtures apparues et disparues; le
_Normandy_ passait au milieu de ces hautes ombres, salu par les
hurrahs; cette course  travers la flotte anglaise dura plus de deux
heures.

Vers sept heures, quand le _Normandy_ arriva  Southampton, il tait
pavois.

Un des amis du capitaine Harvey, M. Rascol, directeur du _Courrier de
l'Europe_, l'attendait sur le port; il s'tonna du navire pavois.

--Pour qui donc avez-vous pavois, capitaine? Pour le khdive?

Le capitaine rpondit:

--Pour le proscrit.

_Pour le proscrit_. Traduisez: _Pour la France_.

Nous n'aurions pas racont ce fait, s'il n'empruntait une grandeur
singulire  la fin du capitaine Harvey.

Cette fin, la voici.

Trois ans aprs cette revue de Sheerness, trs peu de temps aprs
avoir remis  son passager de juillet 1867 une adresse des marins de
la Manche, dans la nuit du 17 mars 1870, le capitaine Harvey faisait
son trajet habituel de Southampton  Guernesey. Une brume couvrait la
mer. Le capitaine Harvey tait debout sur la passerelle du steamer, et
manoeuvrait avec prcaution,  cause de la nuit et du brouillard. Les
passagers dormaient.

Le _Normandy_ tait un trs grand navire, le plus beau peut-tre des
bateaux-poste de la Manche, six cents tonneaux, deux cent vingt pieds
anglais de long, vingt-cinq de large; il tait jeune, comme disent
les marins, il n'avait pas sept ans. Il avait t construit en 1863.

Le brouillard s'paississait, on tait sorti de la rivire de
Southampton, on tait en pleine mer,  environ quinze milles au del
des Aiguilles. Le packet avanait lentement. Il tait quatre heures du
matin.

L'obscurit tait absolue, une sorte de plafond bas enveloppait le
steamer, on distinguait  peine la pointe des mts.

Rien de terrible comme ces navires aveugles qui vont dans la nuit.

Tout  coup dans la brume une noirceur surgit; fantme et montagne,
un promontoire d'ombre courant dans l'cume et trouant les tnbres.
C'tait la _Mary_, grand steamer  hlice, venant d'Odessa, allant
 Grimsby, avec un chargement de cinq cents tonnes de bl; vitesse
norme, poids immense. La _Mary_ courait droit sur le _Normandy_.

Nul moyen d'viter l'abordage, tant ces spectres de navires dans le
brouillard se dressent vite. Ce sont des rencontres sans approche.
Avant qu'on ait achev de les voir, on est mort.

La _Mary_, lance  toute vapeur, prit le _Normandy_ par le travers,
et l'ventra.

Du choc, elle-mme, avarie, s'arrta.

Il y avait sur le _Normandy_ vingt-huit hommes d'quipage, une femme
de service, la stuartess, et trente et un passagers, dont douze
femmes.

La secousse fut effroyable. En un instant, tous furent sur le pont,
hommes, femmes, enfants, demi-nus, courant, criant, pleurant. L'eau
entrait furieuse. La fournaise de la machine, atteinte par le flot,
rlait.

Le navire n'avait pas de cloisons tanches; les ceintures de sauvetage
manquaient.

Le capitaine Harvey, droit sur la passerelle de commandement, cria:

--Silence tous, et attention! Les canots  la mer. Les femmes d'abord,
les passagers ensuite. L'quipage aprs. Il y a soixante personnes 
sauver.

On tait soixante et un. Mais il s'oubliait.

On dtacha les embarcations: Tous s'y prcipitaient. Cette hte
pouvait faire chavirer les canots. Ockleford, le lieutenant, et les
trois contre-matres, Goodwin, Bennett et West, continrent cette foule
perdue d'horreur. Dormir, et tout  coup, et tout de suite, mourir,
c'est affreux.

Cependant, au-dessus des cris et des bruits, on entendait la voix
grave du capitaine, et ce bref dialogue s'changeait dans les
tnbres:

--Mcanicien Locks?

--Capitaine?

--Comment est le fourneau?

--Noy.

--Le feu?

--teint.

--La machine?

--Morte.

Le capitaine cria:

--Lieutenant Ockleford?

Le lieutenant rpondit:

--Prsent.

Le capitaine reprit:

--Combien avons-nous de minutes?

--Vingt.

--Cela suffit, dit le capitaine. Que chacun s'embarque  son tour.
Lieutenant Ockleford, avez-vous vos pistolets?

--Oui, capitaine.

--Brlez la cervelle  tout homme qui voudrait passer avant une femme.

Tous se turent. Personne ne rsista; cette foule sentant au-dessus
d'elle cette grande me.

La _Mary_, de son ct, avait mis ses embarcations  la mer, et venait
au secours de ce naufrage qu'elle avait fait.

Le sauvetage s'opra avec ordre et presque sans lutte. Il y avait,
comme toujours, de tristes gosmes; il y eut aussi de pathtiques
dvouements [note: Voir aux Notes.].

Harvey, impassible  son poste de capitaine, commandait, dominait,
dirigeait, s'occupait de tout et de tous, gouvernait avec calme cette
angoisse, et semblait donner des ordres  la catastrophe. On et dit
que le naufrage lui obissait.

A un certain moment il cria:

--Sauvez Clment.

Clment, c'tait le mousse. Un enfant.

Le navire dcroissait lentement dans l'eau profonde.

On htait le plus possible le va-et-vient des embarcations entre le
_Normandy_ et la _Mary_.

--Faites vite, criait le capitaine.

A la vingtime minute le steamer sombra.

L'avant plongea d'abord, puis l'arrire.

Le capitaine Harvey, debout sur la passerelle, ne fit pas un geste, ne
dit pas un mot, et entra immobile dans l'abme. On vit,  travers la
brume sinistre, cette statue noire s'enfoncer dans la mer.

Ainsi finit le capitaine Harvey.

Qu'il reoive ici l'adieu du proscrit.

Pas un marin de la Manche ne l'galait. Aprs s'tre impos toute sa
vie le devoir d'tre un homme, il usa en mourant du droit d'tre un
hros.




X


Est-ce que le proscrit liait le prescripteur? Non. Il le combat; c'est
tout. A outrance? oui. Comme ennemi public toujours, jamais comme
ennemi personnel. La colre de l'honnte homme ne va pas au del du
ncessaire. Le proscrit excre le tyran et ignore la personne du
proscripteur. S'il la connat, il ne l'attaque que dans la proportion
du devoir.

Au besoin le proscrit rend justice au proscripteur; si le
proscripteur, par exemple, est dans une certaine mesure crivain et a
une littrature suffisante, le proscrit en convient volontiers. Il
est incontestable, soit dit en passant, que Napolon III et t un
acadmicien convenable; l'acadmie sous l'empire avait, par politesse
sans doute, suffisamment abaiss son niveau pour que l'empereur pt en
tre; l'empereur et pu se croire l parmi ses pairs littraires, et
sa majest n'et aucunement dpar celle des quarante.

A l'poque o l'on annonait la candidature de l'empereur  un
fauteuil vacant, un acadmicien de notre connaissance, voulant rendre
 la fois justice  l'historien de Csar et  l'homme de Dcembre,
avait d'avance rdig ainsi son bulletin de vote: _Je vote pour
l'admission de M. Louis Bonaparte  l'acadmie et au bagne_.

On le voit, toutes les concessions possibles, le proscrit les fait.

Il n'est absolu qu'au point de vue des principes. L son inflexibilit
commence. L il cesse d'tre ce que dans le jargon politique on nomme
un homme pratique. De l ses rsignations  tout, aux violences, aux
injures,  la ruine,  l'exil. Que voulez-vous qu'il y fasse? Il a
dans la bouche la vrit qui, au besoin, parlerait malgr lui.

Parler par elle et pour elle, c'est l son fier bonheur.

Le vrai a deux noms; les philosophes l'appellent l'idal, les hommes
d'tat l'appellent le chimrique.

Les hommes d'tat ont-ils raison? Nous ne le pensons pas.

A les entendre, tous les conseils que peut donner un proscrit sont
chimriques.

En admettant, disent-ils, que ces conseils aient pour eux la vrit,
ils ont contre eux la ralit.

Examinons.

Le proscrit est un homme chimrique. Soit. C'est un voyant aveugle;
voyant du ct de l'absolu, aveugle du ct du relatif. Il fait de
bonne philosophie et de mauvaise politique. Si on l'coutait, on
irait aux abmes. Ses conseils sont des conseils d'honntet et de
perdition. Les principes lui donnent raison, mais les faits lui
donnent tort.

Voyons les faits.

John Brown est vaincu  Harper's Ferry. Les hommes d'tat disent:
Pendez-le. Le proscrit dit: Respectez-le. On pend John Brown; l'Union
se disloque, la guerre du Sud clate. John Brown pargn, c'tait
l'Amrique pargne.

Au point de vue du fait, qui a eu raison, les hommes pratiques, ou
l'homme chimrique?

Deuxime fait. Maximilien est pris  Queretaro. Les hommes pratiques
disent: Fusillez-le. L'homme chimrique dit: Graciez-le. On fusille
Maximilien. Cela suffit pour rapetisser une chose immense. L'hroque
lutte du Mexique perd son suprme lustre, la clmence hautaine.
Maximilien graci, c'tait le Mexique dsormais inviolable, c'tait
cette nation, qui avait constat son indpendance par la guerre,
constatant par la civilisation sa souverainet; c'tait, sur le front
de ce peuple, aprs le casque, la couronne.

Cette fois encore, l'homme chimrique voyait juste.

Troisime fait. Isabelle est dtrne. Que va devenir l'Espagne?
rpublique ou monarchie? Sois monarchie! disent les hommes d'tat!
Sois rpublique! dit le proscrit. L'homme chimrique n'est pas cout,
les hommes pratiques l'emportent; l'Espagne se fait monarchie. Elle
tombe d'Isabelle en Amde, et d'Amde en Alphonse, en attendant
Carlos; ceci ne regarde que l'Espagne. Mais voici qui regarde le
monde: cette monarchie en qute d'un monarque donne prtexte 
Hohenzollern; de l l'embuscade de la Prusse, de l l'gorgement de la
France, de l Sedan, de l la honte et la nuit.

Supposez l'Espagne rpublique, nul prtexte  un guet-apens, aucun
Hohenzollern possible, pas de catastrophes.

Donc le conseil du proscrit tait sage.

Si par hasard on dcouvrait un jour cette chose trange que la vrit
n'est pas imbcile, que l'esprit de compassion et de dlivrance a du
bon, que l'homme fort c'est l'homme droit, et que c'est la raison qui
a raison!

Aujourd'hui, au milieu des calamits, aprs la guerre trangre, aprs
la guerre civile, en prsence des responsabilits encourues de deux
cts, le proscrit d'autrefois songe aux proscrits d'aujourd'hui, il
se penche sur les exils, il a voulu sauver John Brown, il a voulu
sauver Maximilien, il a voulu sauver la France, ce pass lui claire
l'avenir, il voudrait fermer la plaie de la patrie et il demande
l'amnistie.

Est-ce un aveugle? est-ce un voyant?




XI


En dcembre 1851, quand celui qui crit ces lignes arriva chez
l'tranger, la vie eut d'abord quelque duret. C'est en exil surtout
que se fait sentir le _res angusta domi_.

Cette esquisse sommaire de ce que c'est que l'exil ne serait pas
complte si ce ct matriel de l'existence du proscrit n'tait pas
indiqu, en passant, et du reste, avec la sobrit convenable.

De tout ce que cet exil avait possd il lui restait sept mille
cinq cents francs de revenu annuel. Son thtre, qui lui rapportait
soixante mille francs par an, tait supprim. La htive vente 
l'encan de son mobilier avait produit un peu moins de treize mille
francs. Il avait neuf personnes  nourrir.

Il avait  pourvoir aux dplacements, aux voyages, aux emmnagements
nouveaux, aux mouvements d'un groupe dont il tait le centre,  tout
l'inattendu d'une existence dsormais arrache de terre et maniable 
tous les vents; un proscrit, c'est un dracin. Il fallait conserver
la dignit de la vie et faire en sorte qu'autour de lui personne ne
souffrt.

De l une ncessit immdiate de travail.

Disons que la premire maison d'exil, Marine-Terrace, tait loue au
prix trs modr de quinze cents francs par an.

Le march franais tait ferm  ses publications.

Ses premiers diteurs belges imprimrent tous ses livres sans lui
rendre aucun compte, entre autres les deux volumes des _Oeuvres
oratoires. Napolon le Petit_ fit seul exception. Quant aux
_Chtiments_, ils cotrent  l'auteur deux mille cinq cents francs.
Cette somme, confie  l'diteur Samuel, n'a jamais t rembourse. Le
produit total de toutes les ditions des _Chtiments_ a t pendant
dix-huit ans confisqu par les diteurs trangers.

Les journaux royalistes anglais faisaient sonner trs haut l'hospitalit
anglaise, mlange, on s'en souvient, d'assauts nocturnes et d'expulsions,
du reste comme l'hospitalit belge. Ce que l'hospitalit anglaise avait
de complet, c'tait sa tendresse pour les livres des exils. Elle
rimprimait ces livres et les publiait et les vendait avec l'empressement
le plus cordial au bnfice des diteurs anglais. L'hospitalit pour le
livre allait jusqu' oublier l'auteur. La loi anglaise, qui fait partie
de l'hospitalit britannique, permet ce genre d'oubli. Le devoir d'un
livre est de laisser mourir de faim l'auteur, tmoin Chatterton, et
d'enrichir l'diteur. Les _Chtiments_ en particulier ont t vendus et
se vendent encore et toujours en Angleterre au profit unique du libraire
Jeffs. Le thtre anglais n'tait pas moins hospitalier pour les pices
franaises que la librairie anglaise pour les livres franais. Aucun droit
d'auteur n'a jamais t pay pour _Ruy Blas_, jou plus de deux cents fois
en Angleterre.

Ce n'est pas sans raison, on le voit, que la presse royaliste-bonapartiste
de Londres reprochait aux proscrits d'abuser de l'hospitalit anglaise.

Cette presse a souvent appel celui qui crit ces lignes, _avare_.

Elle l'appelait aussi ivrogne, _abandonned drinker_.

Ces dtails font partie de l'exil.




XII


Cet exil ne se plaint de rien. Il a travaill. Il a reconstruit sa
vie pour lui et pour les siens. Tout est bien.

Y a-t-il du mrite  tre proscrit? Non. Cela revient  demander: Y
a-t-il du mrite  tre honnte homme? Un proscrit est un honnte
homme qui persiste dans l'honntet. Voil tout.

Il y a telle poque o cette persistance est rare. Soit. Cette raret
te quelque chose  l'poque, mais n'ajoute rien  l'honnte homme.

L'honntet, comme la virginit, existe en dehors de l'loge. Vous
tes pur parce que vous tes pur. L'hermine n'a aucun mrite  tre
blanche.

Un reprsentant proscrit pour le peuple fait un acte de probit. Il a
promis, il tient sa promesse. Il la tient au del mme de la promesse,
comme doit faire tout homme scrupuleux. C'est en cela que le mandat
impratif est inutile; le mandat impratif a le tort de mettre un mot
dgradant sur une chose noble, qui est l'acceptation du devoir; en
outre, il omet l'essentiel, qui est le sacrifice; le sacrifice,
ncessaire  accomplir, impossible  imposer. L'engagement rciproque,
la main de l'lu mise dans la main de l'lecteur, le mandant et le
mandataire se donnent mutuellement parole, le mandataire de dfendre
le mandant, le mandant de soutenir le mandataire, deux droits et deux
forces mls, telle est la vrit. Cela tant, le reprsentant
doit faire son devoir, et le peuple le sien. C'est la dette de la
conscience acquitte des deux cts. Mais quoi, se dvouer jusqu'
l'exil? Sans doute. Alors c'est beau; non, c'est simple. Tout ce qu'on
peut dire du reprsentant proscrit, c'est qu'il n'a pas tromp sur la
qualit de la chose promise. Un mandat est un contrat. Il n'y a aucune
gloire  ne point vendre  faux poids.

Le reprsentant honnte homme excute le contrat. Il doit aller, et il
va, jusqu'au bout de l'honneur et de la conscience. L il trouve le
prcipice. Soit. Il y tombe. Parfaitement.

Y meurt-il? Non, il y vit.




XIII


Rsumons-nous.

Ce genre d'existence, l'exil, a, on le voit, une certaine varit
d'aspects.

C'est de cette vie, agite si l'on regarde la destine, tranquille si
l'on regarde l'me, qu'a vcu, de 1851  1870, du Deux-Dcembre au
Quatre-Septembre, l'absent qui rend aujourd'hui compte  son pays
de son absence par la publication de ce livre. Cette absence a dur
dix-neuf ans et neuf mois. Qu'a-t-il fait pendant ces longues annes?
Il a essay de ne pas tre inutile. La seule belle chose de cette
absence, c'est que lui, misrable, les misres sont venues le trouver;
les naufrages ont demand secours  ce naufrag. Non seulement les
individus, mais les peuples; non seulement les peuples, mais les
consciences; non seulement les consciences, mais les vrits. Il lui a
t donn de tendre la main du haut de son cueil  l'idal tomb
dans le gouffre; il lui semblait par moments que l'avenir en dtresse
tchait d'aborder  son rocher. Qu'tait-il pourtant? Peu de chose. Un
effort vivant. En prsence de toutes les mauvaises forces conjures et
triomphantes, qu'est-ce qu'une volont?

Rien, si elle reprsente l'gosme; tout, si elle reprsente le droit.

La plus inexpugnable des positions rsulte du plus profond des
croulements; il suffit que l'homme croul soit un homme juste;
insistons-y, si cet homme a raison, il est bon qu'il soit accabl,
ruin, spoli, expatri, bafou, insult, reni, calomni et qu'il
rsume en lui toutes les formes de la dfaite et de la faiblesse;
alors il est tout-puissant. Il est indomptable ayant en lui la
droiture; il est invincible ayant pour lui la ralit. Quelle force
que ceci: n'tre rien! N'avoir plus rien  soi, n'avoir plus rien sur
soi, c'est la meilleure condition de combat. Cette absence d'armure
prouve l'invulnrable. Pas de situation plus haute que celle-l, tre
tomb pour la justice. En face de l'empereur se dresse le proscrit.
L'empereur damne, le proscrit condamne. L'un dispose des codes et des
juges; l'autre dispose des vrits. Oui, il est bon d'tre tomb. La
chute de ce qui a t la prosprit fait l'autorit d'un homme; votre
pouvoir et votre richesse sont souvent votre obstacle; quand cela vous
quitte, vous tes dbarrass, et vous vous sentez libre et matre;
rien ne vous gne dsormais; en vous retirant tout on vous a tout
donn; tout est permis  qui tout est dfendu; vous n'tes plus
contraint d'tre acadmique et parlementaire; vous avez la redoutable
aisance du vrai, sauvagement superbe. La puissance du proscrit se
compose de deux lments; l'un qui est l'injustice de sa
destine, l'autre qui est la justice de sa cause. Ces deux forces
contradictoires s'appuient l'une sur l'autre; situation formidable et
qui peut se rsumer en deux mots:

Hors la loi, dans le droit.

Le tyran qui vous attaque rencontre pour premier adversaire sa propre
iniquit, c'est--dire lui-mme, et pour deuxime adversaire votre
conscience, c'est--dire Dieu.

Combat, certes, ingal. Dfaite certaine du tyran. Allez devant vous,
justicier.

Ce sont ces ralits que, dans les premires pages de cette
introduction, nous avons essay d'exprimer en cette ligne:

L'exil, c'est la nudit du droit.




XIV


C'est pourquoi celui qui crit ceci a t pendant ces dix-neuf annes
content et triste; content de lui-mme, triste d'autrui; content de se
sentir honnte, triste du crime  extension indfinie qui d'me en
me gagnait la conscience publique et avait fini par s'appeler la
satisfaction des intrts. Il tait indign et accabl de ce malheur
national qu'on appelait la prosprit de l'empire. Les joies d'orgie
sont misres. Une prosprit qui est la dorure d'un forfait ment et
couve une calamit. L'oeuf du Deux-Dcembre est Sedan.

C'taient l les douleurs du proscrit, douleurs pleines de devoirs.
Il pressentait l'avenir et dnonait dans l'tourdissement des ftes
l'approche des catastrophes. Il entendait le pas des vnements auquel
sont sourds les heureux. Les catastrophes sont arrives, ayant en
elles la double force d'impulsion qui leur venait de Bonaparte et de
Bismarck, d'un guet-apens punissant l'autre. En somme, l'empire est
tomb et la France se relvera. Dix milliards et deux provinces, c'est
notre ranon. C'est cher, et nous avons droit au remboursement. En
attendant, soyons calmes; l'empire de moins, c'est l'honneur de plus.
La situation actuelle est bonne. Mieux vaut la France mutile par une
voie de fait qu'amoindrie par un dshonneur. C'est la diffrence d'une
plaie  un virus. On gurit de la plaie, on meurt de la peste. La
France et agonis par l'empire. La honte bue, c'est la France morte.
Aujourd'hui la honte est vomie, la France vivra. Le peuple n'a plus
rien en lui que de sain et de robuste,  prsent que le 18 brumaire et
le 2 dcembre sont recrachs.

Dans la solitude o il mditait l'avenir, les proccupations de
l'exil taient svres, mais sereines; ses dsespoirs taient mls
d'esprances. Il avait, on vient de le voir, la mlancolie du malheur
public, et en mme temps la joie altire de se sentir proscrit. L'exil
tait pour cet homme une joie, parce qu'il tait une puissance. Une
bulle dit de Luther excommuni, mais indompt: _Stat coram pontifice
sicut Satanas coram Jehovah_. La comparaison est juste, et le proscrit
qui parle ici le reconnat. Par-dessus le silence fait en France,
par-dessus la tribune aplatie, par-dessus la presse billonne, le
proscrit, libre comme le Satan du vrai devant le Jhovah du faux,
pouvait prendre la parole et la prenait. Il dfendait le suffrage
universel contre le plbiscite, le peuple contre la foule, la gloire
contre le retre, la justice contre le juge, le flambeau contre le
bcher, et Dieu contre le prtre. De l ce long cri qui remplit ce
livre. De toutes parts, nous venons de le dire et dans ce livre on le
verra, les dtresses s'adressaient  lui, sachant qu'il ne reculait
devant aucun devoir. Les opprims voyaient en lui l'accusateur public
du crime universel. Il suffit, pour accepter cette mission, d'tre une
me, et, pour remplir cette fonction, d'tre une voix. Une me probe
et une voix libre, il a t cela. Il entendait des appels  l'horizon,
et du fond de son isolement il y rpondait. C'est l ce qu'on va lire.
Toutes les perscutions des matres se dchanaient sur lui, et il y
avait, et il y a encore, sur son nom une inexprimable condensation
de haine; mais qu'est-ce que cela fait, et qu'importe? Il n'en a pas
moins eu le fier bonheur d'tre proscrit vingt ans, et de tenir tte,
lui solitaire  toutes les multitudes, lui dsarm  toutes les
lgions, lui rveur  tous les meurtriers, lui banni  tous les
despotes, lui atome  tous les colosses, n'ayant en lui que cette
seule force, un rayon de lumire.

Cette lumire, c'tait, nous l'avons dit, le droit, l'ternel droit.

Il remercie Dieu. Pendant tout le temps qu'il faut  un front de
quarante ans pour devenir un front de soixante ans, il a vcu de cette
vie hautaine. Il a t l'expuls, le traqu, le chass. Il a t
abandonn de tous et n'a abandonn personne. Il a connu l'excellence
du dsert; c'est au dsert qu'est l'cho. L on entend la clameur des
peuples. Pendant que les oppresseurs travaillaient au mal sous la
fixit de son regard, il a tch de travailler au bien. Il a laiss
tous les tyrans manier toutes les foudres au-dessus de sa tte,
n'ayant, lui, d'autre souci que la calamit publique. Il a habit un
cueil, il a rv, mdit, song, tranquille sous une nue de colre
et de menaces; et il se dclare satisfait; car de quoi peut-on se
plaindre quand on a eu vingt ans auprs de soi et avec soi, la
justice, la raison, la conscience, la vrit, le droit, et la mer aux
bruits immenses?

Et dans toute cette ombre il a t aim. La haine n'a pas t seule
sur lui; un sombre amour rayonnait jusqu' sa solitude; il a senti
la profonde chaleur du peuple doux et triste, l'ouverture des coeurs
s'est faite de son ct, il remercie l'immense me humaine. Il a t
aim de loin et de prs. Il a eu autour de lui d'intrpides compagnons
d'preuve, obstins au devoir, opinitres au juste et au vrai,
combattants indigns et souriants; cet illustre Vacquerie, cet
admirable Paul Meurice, ce stoque Schoelcher, et Ribeyrolles, et
Dulac, et Kesler, ces vaillants hommes, et toi, mon Charles, et toi,
mon Victor....--Je m'arrte. Laissez-moi me souvenir.




XV


Il ne finira pas ces pages, pourtant, sans dire que, durant cette
longue nuit faite par l'exil, il n'a pas perdu de vue Paris un seul
instant.

Il le constate, et, lui qui a t si longtemps l'habitant
de l'obscurit, il a le droit de le constater, mme dans
l'assombrissement de l'Europe, mme dans l'occultation de la France,
Paris ne s'clipse pas. Cela tient  ce que Paris est la frontire de
l'avenir.

Frontire visible de l'inconnu. Toute la quantit de Demain qui peut
tre entrevue dans Aujourd'hui. C'est l Paris.

Qui cherche des yeux le Progrs, aperoit Paris.

Il y a des villes noires; Paris est la ville de lumire.

Le philosophe la distingue au fond de ses songes.




XVI


Voir vivre cette ville, assister  cette grandeur, c'est l pour
l'esprit une motion poignante. Aucun milieu n'est plus vaste; aucune
perspective n'est plus inquitante et plus sublime. Ceux qui, par les
hasards quelconques de la vie, ont quitt la vision de Paris pour la
vision de l'ocan, n'ont prouv, en changeant de spectacle, aucune
hausse d'infini. D'ailleurs, passer de l'horizon des hommes 
l'horizon des choses, cela n'efface rien. Ce rve en arrire, auquel
s'opinitre la mmoire, est flottant comme le nuage, mais plus tenace.
L'espace n'en fait pas ce qu'il veut. Le vent en marche jour et
nuit, les quatre ouragans qui alternent  jamais, les bises, les
bourrasques, les rafales, n'emportent pas la silhouette des deux tours
jumelles, et ne dispersent pas l'arc de triomphe, le gothique beffroi
aux tocsins, et la haute colonnade roule autour du dme souverain;
et, derrire les derniers lointains de l'abme, au-dessus du
bouleversement des cumes et des navires, au milieu des rayons, des
nues et des souffles, s'bauche au fond des brumes l'immense fantme
de la cit immobile. Auguste apparition au banni. Paris, tant une
ide autant qu'une ville, a l'ubiquit. Les parisiens ont Paris, et
le monde l'a. On voudrait en sortir qu'on ne pourrait; Paris est
respirable. Quiconque vit, mme sans le connatre, l'a en soi. A plus
forte raison ceux qui l'ont connu. La distraction sauvage de l'ocan
se complique de ce souvenir, gal aux temptes. Quelque orage que
fasse la mer, Paris a 93. L'vocation se fait d'elle-mme, les toits
semblent surgir parmi les flots, la ville se recompose dans toute
cette onde, et ce tremblement infini s'y ajoute. Dans la cohue des
Koules on croit entendre bruire la fourmilire des rues. Charme
farouche. On regarde la mer et on voit Paris. Les grandes paix que
comportent ces espaces ne contrarient pas ce songe. Les vastes oublis
qui vous environnent n'y font rien; la pense arrive au calme, mais 
un calme qui admet ce trouble; l'paisse enveloppe des tnbres laisse
passer la lueur qui vient de derrire l'horizon, et qui est Paris. On
y pense, donc on le possde. Il se mle, indistinct, aux diffusions
muettes de la mditation. L'apaisement sublime du ciel constell ne
suffit pas  dissoudre au fond d'un esprit cette grande figure de la
cit suprme. Ces monuments, cette histoire, ce peuple en travail,
ces femmes qui sont des desses, ces enfants qui sont des hros,
ces rvolutions commenant par la colre et finissant par le
chef-d'oeuvre, cette toute-puissance sacre d'un tourbillon
d'intelligences, ces exemples tumultueux, cette vie, cette jeunesse;
tout cela est prsent  l'absent; et Paris reste inoubliable, et Paris
demeure ineffaable et insubmersible, mme pour l'homme abm dans
l'ombre qui passe ses nuits en contemplation devant la srnit
ternelle, et qui a dans l'me la stupeur profonde des toiles.

Novembre 1875.





PENDANT L'EXIL

1852


_Commencement de l'exil. Belgique.--Dpart de Belgique.--Angleterre.
Arrive  Jersey. Dclaration de guerre des proscrits  l'empire.
Fraternit des vaincus de France et des vaincus de Pologne._




I

EN QUITTANT LA BELGIQUE

A Anvers, le 1er aot 1852.


En dcembre 1851, Victor Hugo fut un des cinq reprsentants du peuple
lus par la gauche pour diriger la rsistance et combattre le coup
d'tat. Ce comit des Cinq lutta depuis le 2 dcembre jusqu'au 6, et
dut changer vingt-sept fois d'asile. Le massacre des boulevards, le
jeudi 4, assura la victoire du crime et ta toute chance de succs
aux dfenseurs de la loi. Victor Hugo, cach dans Paris, et en
communication avec les principaux hommes des faubourgs, voulut rester
le plus longtemps possible  la disposition du peuple et puiser
jusqu' la dernire chance de rsistance. Le 11, tout espoir tait
vanoui. Victor Hugo ne quitta Paris que ce jour-l. Il alla 
Bruxelles. L il crivit _l'Histoire d'un crime_ et _Napolon le
Petit_. Ceci fit faire au gouvernement belge une loi, la loi Faider.
Cette loi, faite exprs pour Victor Hugo, dcrtait des pnalits
contre la pense libre et dclarait sacrs et inviolables en Belgique
tous les princes, crimes compris. Elle s'appela du nom de son
inventeur, un nomm Faider. Ce Faider tait,  ce qu'il parat,
magistrat. Victor Hugo dut chercher un autre asile. Le 1er aot,
il s'embarqua  Anvers pour l'Angleterre. Les proscrits franais,
rfugis en Belgique, vinrent l'accompagner jusqu' l'embarquement.
L'lite des libraux belges se joignit aux proscrits franais. Il
y eut une sorte de sparation solennelle entre ces hommes, dont
plusieurs devaient mourir dans l'exil. On adressa  Victor Hugo des
paroles d'adieu, auxquelles il rpondit:

Frres proscrits, amis belges,

En rpondant  tant de cordiales paroles qui s'adressent  moi,
souffrez que je ne parle pas de moi et trouvez bon que je m'oublie.
Qu'importe ce qui m'arrive! J'ai t exil de France pour avoir
combattu le guet-apens de dcembre et m'tre collet avec la trahison;
je suis exil de Belgique pour avoir fait _Napolon le Petit_. Eh
bien! je suis banni deux fois, voil tout. M. Bonaparte m'a traqu
 Paris, il me traque  Bruxelles; le crime se dfend; c'est tout
simple. J'ai fait mon devoir, et je continuerai de faire mon devoir.
N'en parlons plus. Certes, je souffre de vous quitter, mais est-ce que
nous ne sommes pas faits pour souffrir? Mon coeur saigne; laissons-le
saigner. Ne nous appelons-nous pas les sacrifis?

Permettez donc que je laisse de ct, ce qui me touche, pour remercier
Madier-Montjau de ses gnreuses effusions, Charras de ses grandes et
belles paroles, Deschanel de sa noble et charmante loquence, Dussoubs
et Agricol Perdiguier de leur adieu touchant, et vous-mmes, nos amis
de Belgique, de vos fraternelles sympathies si fermement exprimes; je
ne sache rien de mieux, au moment de quitter cette terre hospitalire,
au moment de nous sparer peut-tre pour ne plus nous revoir, qu'une
dernire maldiction  Louis Bonaparte et une dernire acclamation 
la rpublique.

Vive la rpublique, amis!

(_On crie de toutes parts_: Vive la rpublique! _L'orateur reprend_:)

Il y a des gens qui disent: La rpublique est morte. Eh bien! si elle
est morte, que le monde, absorb  cette heure dans l'assouvissement
joyeux et brutal des intrts matriels, dtourne un moment la tte,
et qu'il regarde l'exil saluer le tombeau!

Proscrits, si la rpublique est morte, veillons le cadavre! allumons
nos mes, et laissons-les se consumer comme des cierges autour du
cercueil; restons inclins devant l'ide morte, et, aprs avoir t
ses soldats pour la dfendre, soyons ses prtres pour l'ensevelir.

Mais non, la rpublique n'est pas morte!

Citoyens, je le dclare, elle n'a jamais t plus vivante. Elle est
dans les catacombes, ce qui est bon. Ceux-l seuls la croient morte
qui prennent les catacombes pour le tombeau. Amis, les catacombes ne
sont pas le spulcre, les catacombes sont le berceau. Le christianisme
en est sorti la tiare en tte; la rpublique en sortira l'aurole au
front. La rpublique morte, grand Dieu! mais elle est immortelle! Mais
 quel moment dit-on cela! au moment o elle a, en France seulement,
deux mille massacrs, douze cents supplicis, dix mille dports,
quarante mille proscrits! La rpublique morte! mais regardez donc
autour de vous. La terre d'exil, les pontons, les bagnes, Bellisle,
Mazas, l'Afrique, Cayenne, les fosss du Champ de Mars, le cimetire
Montmartre, sont pleins de sa vie! Citoyens, la dmocratie, la
libert, la rpublique est notre religion  nous. Eh bien! passez-moi
cette expression, les martyrs sont le combustible des religions. Plus
il y en a dans le brasier, plus la flamme monte, plus l'ide grandit,
plus, la vrit illumine. A cette heure, proscrits, je le rpte, la
rpublique est plus vivante et plus blouissante que jamais, ayant
pour splendeur toutes vos misres.

Et, au besoin, je n'en voudrais pas d'autre preuve que ce reflet d'on
ne sait quelle aurore qui claire en ce moment tous vos visages, 
vous, bannis, qui m'entourez. Qu'y a-t-il en effet dans vos yeux et
sur vos fronts? La joie. La sainte joie des victimes. Sans compter la
ville natale vanouie, la fortune perdue, le travail bris, le pain
qui manque, les habitudes rompues, le foyer dtruit, chacun de vous a
au coeur un pre, une mre, des frres, des enfants, dont il a fallu
se sparer, une femme aime et quitte, quelque amour meurtri et
saignant; vous souffrez, vous vous tordez sur ces charbons ardents;
mais vous levez la tte, et votre oeil dit: nous sommes contents.
C'est que vous savez que la rpublique, votre foi, votre ide-patrie,
puise une vie nouvelle dans vos tortures. Vos douleurs sont une
affirmation. Le bcher flamboie; le martyr rayonne.

Vive la rpublique, citoyens!

(_On crie_: Vive la rpublique! _Une voix dit_: Un mot aux amis
belges! _Victor Hugo continue_:)

Je viens d'entendre une voix me crier: un mot aux amis belges! Est-ce
que vous croyez par hasard que je vais les oublier? (_Non! non!_) Les
oublier dans cet adieu! eux qui nous ont suivis jusqu'ici, eux qui
nous entourent  cette heure de leur foule intelligente et cordiale,
eux qui blment si nergiquement les faiblesses de leur gouvernement,
les oublier! jamais! Petite nation, ils se sont conduits comme un
grand peuple. Ils sont accourus au-devant de nous,--vous vous en
souvenez, bannis!--quand nous arrivions  leur frontire aprs le 2
dcembre, proscrits, chasss, poursuivis, la sueur au front, l'oreille
encore pleine de la rumeur du combat, la glorieuse boue des barricades
 nos habits! ils n'ont pas repouss notre adversit; ils n'ont pas
eu peur de notre contagion; gloire  eux! ils ont fait, grandement
et simplement, asseoir  leur foyer cette espce de pestifrs qu'on
appelle les vaincus.

Amis belges, j'arrive donc  vous sans transition. Vous tes nos
htes, c'est--dire nos frres. On n'a pas besoin de transition pour
tendre la main  des frres.

L'un de vous, tout  l'heure, ce vaillant Louis Labarre, songeant  M.
Bonaparte, attestait en termes loquents votre nationalit, et jurait
de mourir pour la dfendre. C'est bien; je l'approuve. Nous tous
franais qui sommes ici, nous l'approuvons.

Oui, si M. Bonaparte arrive, si M. Bonaparte vous envahit, s'il vient
une nuit,--c'est son heure,--heurter vos frontires, tranant  sa
suite, ou, pour mieux dire, poussant devant lui,--marcher en
tte n'est pas sa manire,--poussant devant lui ce qu'il appelle
aujourd'hui la France, cette arme maintenant dnationalise, ces
rgiments dont il a fait des hordes, ces prtoriens qui ont viol
l'assemble nationale, ces janissaires qui ont sabr la constitution,
ces soldats du boulevard Montmartre, qui auraient pu tre des hros et
dont il a fait des brigands; s'il arrive  vos frontires, cet homme,
dclarant la Belgique pachalik, vous apportant la honte  vous qui
tes l'honneur, vous apportant l'esclavage  vous qui tes la libert,
vous apportant le vol  vous qui tes la probit, oh! levez-vous,
belges, levez-vous tous! recevez Louis Bonaparte comme vos aeux les
nerviens ont reu Caligula! courez aux fourches, aux pierres, aux
faulx, aux socs de vos charrues; prenez vos couteaux, prenez vos
fusils, prenez vos carabines; sautez sur la vieille pe d'Arteveld,
sautez sur le vieux bton ferr de Coppenole, remettez, s'il le faut,
des boulets de marbre dans la grosse couleuvrine de Gand; vous en
trouverez  Notre-Dame de Hal! criez aux armes! ce n'est pas Annibal
qui est aux portes, c'est Schinderhannes! Sonnez le tocsin, battez le
rappel; faites la guerre des plaines, faites la guerre des murailles,
faites la guerre des buissons; luttez pied  pied, dfendez-vous,
frappez, mourez; souvenez-vous de vos pres qui ont voulu vous lguer
la gloire, souvenez-vous de vos enfants auxquels vous devez lguer la
libert! Empruntez  Waterloo son cri funbre: la Belgique meurt et ne
se rend pas!

Si le Bonaparte vient, faites cela!

Mais, belges, si, un jour, le front dans la lumire, agitant au vent
joyeux des rvolutions un drapeau d'une seule couleur sur lequel, vous
lirez: _Fraternit des Peuples. tats-Unis d'Europe_,--grande, libre,
fire, tendre, sereine, des pis et des lauriers dans les mains, la
France, la vraie France vient  vous, oh! levez-vous encore cette
fois, belges, mais pour remplacer le bton ferr par le rameau fleuri!
levez-vous, mais pour aller au-devant de la France, et pour lui dire:
Salut!

Levez-vous pour lui tendre la main,  notre mre, comme nous, ses
fils, nous vous la tendons, et pour lui ouvrir les bras comme nous
vous les ouvrons. Car cette France-l, ce ne sera pas la conqurante,
ce sera l'initiatrice; ce ne sera pas la France qui subjugue, ce sera
la France qui dlivre; ce ne sera pas la France des Bonapartes, ce
sera la France des nations!

Recevez-la comme une grande amie. Accueillez-la, cette victorieuse,
comme, proscrite, vous l'avez accueillie. Car c'est elle que vous
acclamez en ce moment; car c'est la France qui est ici. C'est elle
qui,  cette heure, quelquefois meurtrie par vos gouvernants, toujours
releve et console par vous, pleure  la porte de vos villes sous la
blouse de l'ouvrier ou sous le sarrau de toile du laboureur exil.

Amis, la perscution et la douleur, c'est aujourd'hui; les tats-Unis
d'Europe, les Peuples-Frres, c'est demain. Lendemain invitable pour
nos ennemis, infaillible pour nous. Amis, quelles que soient les
angoisses et les durets du moment qui passe, fixons notre pense sur
ce lendemain splendide, dj visible pour elle, sur cette immense
chance de la libert et de la fraternit. C'est dans cette
contemplation que vous puisez votre calme, proscrits de France.
Quelquefois, comme je vous le rappelais tout  l'heure, dans la nuit
lugubre o vous tes, on s'tonne de voir dans vos yeux tant de
lumire. Cette lumire, c'est la clart de l'avenir dont vous tes
pleins.

Citoyens franais et belges, en face des tyrans, levons haut les
nationalits; en prsence de la dmocratie, inclinons-les. La
dmocratie, c'est la grande patrie. Rpublique universelle,
c'est patrie universelle. Au jour venu, contre les despotes, les
nationalits et les patries devront pousser le cri de guerre; l'oeuvre
faite, l'unit, la sainte unit humaine dposera au front de toutes
les nations le baiser de paix. Montons d'chelon en chelon,
d'initiation en initiation, de douleur en douleur, de misre en
misre, aux grandes formules. Que chaque degr franchi largisse
l'horizon. Il y a quelque chose qui est au-dessus de l'allemand, du
belge, de l'italien, de l'anglais, du franais, c'est le citoyen; il
y a quelque chose qui est au-dessus du citoyen, c'est l'homme. La fin
des nations, c'est l'unit, comme la fin des racines, c'est l'arbre,
comme la fin des vents, c'est le ciel, comme la fin des fleuves,
c'est la mer. Peuples! il n'y a qu'un peuple. Vive la rpublique
universelle!




II

EN ARRIVANT A JERSEY

Le 5 aot 1852.


Victor Hugo ne fit que traverser l'Angleterre. Le 5 aot, il dbarqua
 Jersey. Il fut reu  son arrive par le groupe des proscrits
franais, qui l'attendaient sur le quai de Saint-Hlier.

Citoyens,

Je vous remercie de votre fraternelle bienvenue. Je la rapproche avec
attendrissement de l'adieu de nos amis de Belgique. J'ai quitt
la France sur le quai d'Anvers, je la retrouve sur la jete de
Saint-Hlier.

Amis, je viens de voir en Belgique un touchant spectacle: toutes les
divisions oublies, toutes les nuances rpublicaines rconcilies; une
concorde profonde, tous les systmes rallis au drapeau de l'Ide,
le rapprochement des proscrits dans les bras de l'affliction; chacun
cherchant son adversaire pour en faire son ami, et son ennemi, pour en
faire son frre; toutes les rancunes vanouies dans le doux et fier
sourire du malheur; j'ai vu cela, j'en viens, j'en ai le coeur plein,
c'est beau. Oui, toutes les mains venant les unes au-devant des
autres, tous les dmocrates et tous les socialistes ne faisant plus
qu'un seul rpublicain; pas un regard farouche, pas un front 
l'cart; nulle exclusion; tous les passs honntes s'acceptant, toutes
les dates de l'preuve fraternisant, toutes les natures les plus
diverses mises d'accord, toutes, depuis les militants jusqu'aux
philosophes, depuis Charras, l'homme de guerre, jusqu' Agricol
Perdiguier, l'homme de paix; depuis ceux qui, enfants de troupe
de l'Ide, ont eu le bonheur de natre et de grandir dans la foi
rpublicaine, jusqu' ceux qui, comme moi, ns dans d'autres rangs,
ont mont de progrs en progrs, d'horizon en horizon, de sacrifice en
sacrifice,  la dmocratie pure.

J'ai vu cela, je le rpte, et c'est  nous, les nouveaux venus, d'en
fliciter la rpublique.

Je dis les nouveaux venus, car nous autres, les rpublicains d'aprs
Fvrier, nous sommes, je le sais et j'y insiste, les ouvriers de la
dernire heure; mais on peut s'en vanter, quand cette dernire heure
a t l'heure de la perscution, l'heure des larmes, l'heure du sang,
l'heure du combat, l'heure de l'exil.

J'ai vu en Belgique l'admirable spectacle de la souffrance doucement
et fermement supporte. Tous prennent part aux amertumes de l'preuve
comme  un banquet commun. Ils s'aiment et ils croient. Oh! vous qui
tes leurs frres, laissez-moi, par une dernire illusion, prolonger
ici l'adieu que je leur ai fait! Laissez-moi glorifier ces hommes qui
souffrent si bien! ces ouvriers arrachs  la ville qui nourrissait
leur corps et illuminait leur intelligence, ces paysans dracins du
champ natal; et les autres non moins mritants, lettrs, professeurs,
artistes, avocats, notaires, mdecins, car toutes les professions ont
eu tous les courages; laissez-moi glorifier ces bannis, ces chasss,
ces perscuts, et, au milieu de tous, ces reprsentants du peuple
qui, aprs avoir lutt trois ans  la tribune contre une coalition de
ractions, de trahisons et de haines, ont lutt quatre jours dans la
rue contre une arme! Ces reprsentants, je les ai connus, ils sont
mes amis, laissez-moi vous en parler, permettez-moi ces effusions,
je les ai vus dans les mles; je les ai vus sur le penchant des
catastrophes; j'ai vu leur calme dans les barricades; j'ai vu, ce qui
est plus rare que le courage militaire, leur front intrpide dans les
luttes parlementaires, pendant que l'avenir mystrieux les menaait,
pendant que les fureurs de la majorit s'acharnaient sur eux, pendant
que la presse monarchique, c'est--dire anarchique, les insultait, que
les journaux bonapartistes, complices des prmditations sinistres de
l'lyse, leur prodiguaient  dessein la boue et l'injure, et que la
calomnie les faisait bons pour la proscription.

Je les ai vus ensuite aprs l'croulement, dans la peine, dans la
grande preuve, conduisant au dsert de l'exil la lugubre colonne des
sacrifis, et, moi qui les aimais, je les ai admirs.

Voil ce que j'ai vu en Belgique, voil, je le sais, ce que je vais
revoir ici. Car ce grand exemple de la concorde des proscrits, dont la
France a besoin, ce beau spectacle de la fraternit pratique devant
lequel tombent les calomnies, la Belgique, certes, n'est point la
seule  le donner. Il se retrouve sur tous les autres radeaux de la
Mduse, sur tous les autres points o les naufrags de la proscription
se sont groups; il se retrouve particulirement  Jersey. Je vous en
remercie, amis, au nom de notre malheur!

Oh! scellons, consolidons, cimentons cette concorde! abjurons toute
dissidence et tout dsaccord! puisque nous n'avons plus qu'une couleur
 notre drapeau, la pourpre, n'ayons plus qu'un sentiment dans nos
mes, la fraternit! La France, je le rpte, a besoin de nous savoir
unis. Diviss, nous la troublons; unis, nous la rassurons. Soyons unis
pour tre forts, et soyons unis pour tre heureux!

Heureux! quel mot! Et peut-on le prononcer, hlas, quand la patrie
est loin, quand la libert est morte? Oui, si l'on aime. S'aimer dans
l'affliction, c'est le bonheur du malheur.

Et comment ne nous aimerions-nous pas? Y a-t-il quelque douleur qui
n'ait pas t galement partage  tous? Nous avons le mme malheur
et la mme esprance. Nous avons sur la tte le mme ciel et le mme
exil. Ce que vous pleurez, je le pleure; ce que vous regrettez, je
le regrette; ce que vous esprez, je l'attends. tant pareils par le
sort, comment ne serions-nous pas frres par l'esprit? La larme que
nous avons dans les yeux s'appelle France, le rayon que nous avons
dans la pense s'appelle rpublique. Aimons-nous! Souffrir ensemble,
c'est dj s'aimer. L'adversit, en perant nos coeurs du mme glaive,
les a traverss du mme amour.

Aimons-nous pour la patrie absente! aimons-nous pour la rpublique
gorge! aimons-nous contre l'ennemi commun!

Notre but, c'est un seul peuple; notre point de dpart, ce doit tre
une seule me. bauchons l'unit par l'union.

Citoyens, vive la rpublique! Proscrits, vive la France!




III

DECLARATION A PROPOS DE L'EMPIRE

Jersey, 31 octobre 1852.


AU PEUPLE

Citoyens,

L'empire va se faire. Faut-il voter? Faut-il continuer de s'abstenir?
Telle est la question qu'on nous adresse.

Dans le dpartement de la Seine, un certain nombre de rpublicains, de
ceux qui, jusqu' ce jour, se sont abstenus, comme ils le devaient, de
prendre part, sous quelque forme que ce ft, aux actes du gouvernement
de M. Bonaparte, sembleraient aujourd'hui ne pas tre loigns de
penser qu' l'occasion de l'empire une manifestation opposante de la
ville de Paris, par la voie du scrutin, pourrait tre utile, et que le
moment serait peut-tre venu d'intervenir dans le vote. Ils ajoutent
que, dans tous les cas, le vote pourrait tre un moyen de recensement
pour le parti rpublicain; grce au vote, on se compterait.

Ils nous demandent conseil.

Notre rponse sera simple; et ce que nous dirons pour Paris, peut tre
dit pour tous les dpartements.

Nous ne nous arrterons point  faire remarquer que M. Bonaparte ne
s'est pas dcid  se dclarer empereur sans avoir au pralable arrt
avec ses complices le nombre de voix dont il lui convient de dpasser
les 7,500,000 de son 20 dcembre. A l'heure qu'il est, huit millions,
neuf millions, dix millions, son chiffre est fait. Le scrutin n'y
changera rien. Nous ne prendrons pas la peine de vous rappeler ce que
c'est que le suffrage universel de M. Bonaparte, ce que c'est que
les scrutins de M. Bonaparte. Manifestation de la ville de Paris ou de
la ville de Lyon, recensement du parti rpublicain, est-ce que cela
est possible? O sont les garanties du scrutin? o est le contrle?
o sont les scrutateurs? o est la libert? Songez  toutes ces
drisions. Qu'est-ce qui sort de l'urne? la volont de M. Bonaparte.
Pas autre chose. M. Bonaparte a les clefs des botes dans sa main, les
Oui et les Non dans sa main, le vote dans sa main. Aprs le travail
des prfets et des maires termin, ce gouvernant de grands chemins
s'enferme tte--tte avec le scrutin, et le dpouille. Pour lui,
ajouter ou retrancher des voix, altrer un procs-verbal, inventer
un total, fabriquer un chiffre, qu'est-ce que c'est? un mensonge,
c'est--dire peu de chose; un faux, c'est--dire rien.

Restons dans les principes, citoyens. Ce que nous avons  vous dire,
le voici:

M. Bonaparte trouve que l'instant est venu de s'appeler majest. Il
n'a pas restaur un pape pour le laisser  rien faire; il entend tre
sacr et couronn. Depuis le 2 dcembre, il a le fait, le despotisme;
maintenant il veut le mot, l'empire. Soit.

Nous, rpublicains, quelle est notre fonction? quelle doit tre notre
attitude?

Citoyens, Louis Bonaparte est hors la loi; Louis Bonaparte est hors
l'humanit. Depuis dix mois que ce malfaiteur rgne, le droit 
l'insurrection est en permanence et domine toute la situation. A
l'heure o nous sommes, un perptuel appel aux armes est au fond des
consciences. Or, soyons tranquilles, ce qui se rvolte dans toutes les
consciences arrive bien vite  armer tous les bras.

Amis et frres! en prsence de ce gouvernement infme, ngation de
toute morale, obstacle  tout progrs social, en prsence de ce
gouvernement meurtrier du peuple, assassin de la rpublique et
violateur des lois, de ce gouvernement n de la force et qui doit
prir par la force, de ce gouvernement lev par le crime et qui doit
tre terrass par le droit, le franais digne du nom de citoyen ne
sait pas, ne veut pas savoir s'il y a quelque part des semblants de
scrutin, des comdies de suffrage universel et des parodies d'appel 
la nation; il ne s'informe pas s'il y a des hommes qui votent et des
hommes qui font voter, s'il y a un troupeau qu'on appelle le snat
et qui dlibre et un autre troupeau qu'on appelle le peuple et qui
obit; il ne s'informe pas si le pape va sacrer au matre-autel
de Notre-Dame l'homme qui,--n'en doutez pas, ceci est l'avenir
invitable,--sera ferr au poteau par le bourreau;--en prsence de M.
Bonaparte et de son gouvernement, le citoyen digne de ce nom ne
fait qu'une chose et n'a qu'une chose  faire: charger son fusil et
attendre l'heure.




IV

BANQUET POLONAIS

ANNIVERSAIRE DE LA RVOLUTION DE POLOGNE

29 novembre 1852.


Proscrits de Pologne,

Vous prononcez mon nom au milieu de cette fte, destine  honorer vos
grandes luttes. Vous me faites appel. Je me lve.

Cette solennit m'est chre. Elle m'est chre doublement, et
savez-vous pourquoi, citoyens? ce n'est pas seulement parce qu'elle
rappelle  nos mmoires votre hroque rveil de 1830, c'est aussi,
c'est surtout parce qu'elle glorifie une rvolution, au jour, presqu'
l'heure o la servitude vote l'empire.

Oui, ceci me plat, ceci me convient. Cette communion,  laquelle
j'assiste, cette communion de la France exile et de la Pologne
proscrite dans un illustre souvenir, dans une date mmorable, a le
haut caractre d'un acte de foi. Oui, citoyens, c'est au moment o il
semble que les cercueils se ferment qu'il faut affirmer la vie.

Qu'aujourd'hui, ici, dans cette le,  l'instant o, en France, on
salue empereur le bandit du 2 dcembre, que vos voix gnreuses, que
vos paroles inspires, que vos chants patriotiques rpondent, comme un
cho de la conscience humaine,  ces acclamations infmes!

Et maintenant, permettez-moi de me recueillir en prsence de la date
qui nous rassemble et que je vois inscrite sur ce mur.

La Pologne! le 29 novembre 1830! quelle nation! quel anniversaire!
Citoyens, aujourd'hui, tout au travers de cet amas norme de contrats
excrables qui constituent ce que les chancelleries appellent le
droit public actuel de l'Europe, au milieu de ces brocantages de
territoires, de ces achats de peuples, de ces ventes de nations, au
milieu de ce tas odieux de parchemins scells de tous les sceaux
impriaux et royaux qui a pour premire page le trait de partage, de
1772 et pour dernire page le trait de partage de 1815, on voit un
trou, un trou profond, terrible, menaant, une plaie bante qui perce
la liasse de part en part. Et ce trou, qui l'a fait? le sabre de la
Pologne. En combien de coups? en un seul. Et quel jour? le 29 novembre
1830.

Le 29 novembre 1830, la Pologne a senti que le moment tait venu
d'empcher la prescription de sa nationalit, et ce jour-l, elle a
donn ce coup de sabre effrayant.

Depuis, ce sabre a t bris. _L'ordre_, on a dit ce mot hideux,
_l'ordre a rgn  Varsovie!_ Ce peuple, qui tait un hros, est
redevenu un esclave et a repris sa souquenille de galrien. Des
princes dignes du bagne ont remis  la chane ce forat digne de
l'aurole.

O polonais, vous avez presque le droit de vous tourner vers nous, fils
de l'Europe, avec amertume. Mon coeur se serre en songeant  vous. Le
trait de 1772, perptr et commis  la face de la France, en pleine
lumire de la philosophie et de la civilisation, dans ce plein midi
que Voltaire et Rousseau faisaient sur le monde, le trait de 1772
est la grande tache du dix-huitime sicle comme le 2 dcembre est
la grande honte du dix-neuvime. Pendant toute une longue priode
historique,--et je n'ai pas attendu ce jour pour le dire, je le
rappelais le 19 mars 1846  l'assemble politique dont je faisais
partie,--depuis les premires annes de Henri II jusqu'aux dernires
annes de Louis XIV, la Pologne a couvert le continent, priodiquement
pouvant par la crue formidable des turcs. L'Europe a vcu, a grandi,
a pens, s'est dveloppe, a t heureuse, est devenue Europe derrire
ce boulevard. La barbarie, mare montante, cumait sur la Pologne
comme l'ocan sur la falaise, et la Pologne disait  la barbarie comme
la falaise  l'ocan: tu n'iras pas plus loin. Cela a dur trois cents
ans.

Quelle a t la rcompense? Un beau jour, l'Europe, que la Pologne
avait sauve de la Turquie, a livr la Pologne  la Russie. Et,
aveuglement qui est un chtiment! en commettant un crime, l'Europe
ne s'est pas aperue qu'elle faisait une sottise. La situation
continentale avait chang; la menace ne venait plus du mme ct. Le
dix-huitime sicle, prparation en toute chose du dix-neuvime, est
marqu par la dcroissance du sultan et par la croissance du czar.
L'Europe ne s'tait pas rendu compte de ce phnomne. Pierre Ier, et
son rude prcepteur Charles XII, avaient chang la Moscovie en Russie.
Dans la seconde moiti du dix-huitime sicle, la Turquie s'en allait,
la Russie arrivait. La gueule ouverte dsormais, ce n'tait plus la
Turquie, c'tait la Russie. Le rugissement sourd qu'on entendait ne
venait plus de Stamboul, il venait de Ptersbourg. Le pril s'tait
dplac, mais la Pologne tait reste. Chose frappante, elle tait
providentiellement place aussi bien pour rsister aux russes que pour
repousser les turcs. Cette situation tant donne, en 1772, qu'a fait
l'Europe? La Pologne tait la sentinelle. L'Europe l'a livre. A qui?
 l'ennemi.

Et qui a fait cette chose sans nom? les diplomates, les cervelles
politiques du temps, les hommes d'tat de profession. Or, ce n'est pas
seulement ingrat, c'est inepte. Ce n'est pas seulement infme, c'est
bte.

Aujourd'hui, l'Europe porte la peine du crime. A son tour, le cadavre
de la Pologne livre l'Europe  la Russie.

Et la Russie, citoyens, est un bien autre pril que n'tait la
Turquie. Toutes deux sont l'Asie; mais la Turquie tait l'Asie chaude,
colore, ardente, la lave qui met le feu, mais qui peut fconder; la
Russie est l'Asie froide, l'Asie ple et glace, l'Asie morte, la
pierre du spulcre qui tombe et ne se relve plus. La Turquie, ce
n'tait que l'islamisme; c'tait froce, mais cela n'avait pas de
systme. La Russie est quelque chose d'autrement redoutable, c'est le
pass debout, qui s'obstine  vivre et  pouser le prsent. Mieux
vaut la morsure d'un lopard que l'treinte d'un spectre. La Turquie
n'attaquait qu'une forme de civilisation, le christianisme, forme dont
la face catholique est dj morte; la Russie, elle, veut touffer
toute la civilisation d'un coup et  la fois dans la dmocratie.
Ce qu'elle veut tuer, c'est la rvolution, c'est le progrs, c'est
l'avenir. Il semble que le despotisme russe se soit dit: j'ai un
ennemi, l'esprit humain.

Je rsume ceci d'un mot. Aprs les turcs, la Grce a survcu; l'Europe
ne survivrait pas aprs les russes.

O polonais, je vous le dis du fond de l'me, je vous admire. Vous tes
les ans de la perscution. Cette coupe d'amertume o nous buvons
aujourd'hui, nous y trouvons la trace de vos lvres. Vous portez les
chevrons de l'exil. Vos frres sont en Sibrie comme les ntres sont
en Afrique. Bannis de Pologne, les proscrits de France vous saluent.

Nous saluons ton histoire, peuple polonais, bon peuple! Lve la tte
dans ton accablement. Tu es grand, gisant sur le fumier russe. O Job
des nations, tes plaies, sont des gloires.

Nous saluons ton histoire et l'histoire de tous les peuples qui ont
souffert et qui ont lutt.

Cette runion, cette date auguste, 29 novembre 1830, voquent  nos
yeux tous les grands souvenirs rvolutionnaires, tous les grands
hommes librateurs, et, dans notre reconnaissance religieuse et
profonde, nous convions Kosciuszko, Washington, Bolivar, Botzaris,
tous les vaillants lutteurs du progrs, tous les glorieux martyrs
de l'ide,  ces saintes agapes de la proscription. Ici, dans cette
salle, est-ce qu'il ne vous semble pas comme  moi les voir au-dessus
de nos ttes? Est-ce qu'il n'y a pas l, autour de cette date
splendide, comme une nue lumineuse o ces triomphateurs, nos
vrais anctres, nous apparaissent et nous sourient? Regardez-les,
contemplez-les comme moi, ces transfigurs! Eux aussi ont souffert.
Au jour mystrieux qui sort de la tombe, ceux qui n'taient que des
hommes deviennent des demi-dieux, et les couronnes d'pines qui
faisaient saigner le front des vivants se changent en couronnes de
lauriers et font rayonner le front des fantmes.

Citoyens, cinq nations sont ici reprsentes, la Pologne, la Hongrie,
l'Allemagne, l'Italie et la France, cinq nations illustres devant le
genre humain, aujourd'hui couches dans la fosse.

Les hommes de despotisme en frmissent de joie. Leur joie a tort. Je
ne me lasserai jamais de le redire, quoique assassines, ces grandes
nations ne sont pas mortes. Les tyrans, qui n'ont pas d'me, ne savent
pas que les peuples en ont une.

Quand les tyrans ont scell sur un peuple la pierre du tombeau,
qu'est-ce qu'ils ont fait? Ils croient avoir enferm une nation dans
la tombe, ils y ont enferm une ide. Or, la tombe ne fait rien  qui
ne meurt pas, et l'ide est immortelle. Citoyens, un peuple n'est pas
une chair; un peuple est une pense! Qu'est-ce que la Pologne? c'est
l'indpendance. Qu'est-ce que l'Allemagne? c'est la vertu. Qu'est-ce
que la Hongrie? c'est l'hrosme. Qu'est-ce que l'Italie? c'est la
gloire. Qu'est-ce que la France? c'est la libert. Citoyens, le jour
o l'indpendance, la vertu, l'hrosme, la gloire et la libert
mourront, ce jour-l, ce jour-l seulement, la Pologne, l'Allemagne,
la Hongrie, l'Italie et la France seront mortes.

Ce jour-l, citoyens, l'me du monde aurait disparu.

Or, l'me du monde, c'est Dieu.

Citoyens, buvons  l'ide qui ne meurt pas! buvons aux peuples qui
ressuscitent!





1853

_Les proscrits meurent.--La guerre clate. Paroles d'esprance sur les
tombeaux et sur les peuples_.




I

SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIRE SAINT-JEAN, A JERSEY

20 avril 1853.


Victor Hugo  Jersey habitait une solitude, une maison appele
Marine-Terrace, isole au bord de la mer.

Cependant les proscrits commenaient  mourir. Un homme ne doit pas
tre mis dans la tombe sans qu'une parole soit dite qui aille de lui 
Dieu.

Les proscrits vinrent trouver Victor Hugo, et lui demandrent de dire,
au nom de tous, cette parole.

Citoyens,

L'homme auquel nous sommes venus dire l'adieu suprme, Jean Bousquet,
de Tarn-et-Garonne, fut un nergique soldat de la dmocratie. Nous
l'avons vu, proscrit inflexible, dprir douloureusement au milieu de
nous. Le mal le rongeait; il se sentait lentement empoisonn par le
souvenir de tout ce qu'on laisse derrire soi; il pouvait revoir les
tres absents, les lieux aims, sa ville, sa maison; il pouvait revoir
la France, il n'avait qu'un mot  dire, cette humiliation excrable
que M. Bonaparte appelle amnistie ou grce s'offrait  lui, il l'a
chastement repousse, et il est mort. Il avait trente-quatre ans.
Maintenant le voil! (_L'orateur montre la fosse._)

Je n'ajouterai pas un loge  cette simple vie,  cette grande mort.
Qu'il repose en paix, dans cette fosse obscure o la terre va le
couvrir, et o son me est alle retrouver les esprances ternelles
du tombeau!

Qu'il dorme ici, ce rpublicain, et que le peuple sache qu'il y a
encore des coeurs fiers et purs, dvous  sa cause! Que la rpublique
sache qu'on meurt plutt que de l'abandonner! Que la France sache
qu'on meurt parce qu'on ne la voit plus!

Qu'il dorme, ce patriote, au pays de l'tranger! Et nous, ses
compagnons de lutte et d'adversit, nous qui lui avons ferm les yeux,
 sa ville natale,  sa famille,  ses amis, s'ils nous demandent:
O est-il? nous rpondrons: Mort dans l'exil! comme les soldats
rpondaient au nom de Latour d'Auvergne: Mort au champ d'honneur!

Citoyens! aujourd'hui, en France, les apostasies sont en joie. La
vieille terre du 14 juillet et du 10 aot assiste  l'panouissement
hideux des turpitudes et  la marche triomphale des tratres. Pas une
indignit qui ne reoive immdiatement une rcompense. Ce maire a
viol la loi, on le fait prfet; ce soldat a dshonor le drapeau, on
le fait gnral; ce prtre a vendu la religion, on le fait vque; ce
juge a prostitu la justice, on le fait snateur; cet aventurier, ce
prince a commis tous les crimes, depuis les vilenies devant lesquelles
reculerait un filou jusqu'aux horreurs devant lesquelles reculerait un
assassin, il passe empereur. Autour de ces hommes, tout est fanfares,
banquets, danses, harangues, applaudissements, gnuflexions. Les
servilits viennent fliciter les ignominies. Citoyens, ces hommes ont
leurs ftes; eh bien! nous aussi nous avons les ntres. Quand un de
nos compagnons de bannissement, dvor par la nostalgie, puis par la
fivre lente des habitudes rompues et des affections brises, aprs
avoir bu jusqu' la lie toutes les agonies de la proscription,
succombe enfin et meurt, nous suivons sa bire couverte d'un drap
noir; nous venons au bord de la fosse; nous nous mettons  genoux,
nous aussi, non devant le succs, mais devant le tombeau; nous nous
penchons sur notre frre enseveli et nous lui disons:--Ami! nous
te flicitons d'avoir t vaillant, nous te flicitons d'avoir t
gnreux et intrpide, nous te flicitons d'avoir t fidle, nous
te flicitons d'avoir donn  ta foi jusqu'au dernier souffle de ta
bouche, jusqu'au dernier battement de ton coeur, nous te flicitons
d'avoir souffert, nous te flicitons d'tre mort!--Puis nous relevons
la tte, et nous nous en allons le coeur plein d'une sombre joie. Ce
sont l les ftes de l'exil.

Telle est la pense austre et sereine qui est au fond de toutes
nos mes; et devant ce spulcre, devant ce gouffre o il semble que
l'homme s'engloutit, devant cette sinistre apparence du nant, nous
nous sentons consolids dans nos principes et dans nos certitudes;
l'homme convaincu n'a jamais le pied plus ferme que sur la terre,
mouvante du tombeau; et, loeil fix sur ce mort, sur cet tre
vanoui, sur cette ombre qui a pass, croyants inbranlables, nous
glorifions celle qui est immortelle et celui qui est ternel, la
libert et Dieu!

Oui, Dieu! Jamais une tombe ne doit se fermer sans que ce grand mot,
sans que ce mot vivant y soit tomb. Les morts le rclament, et ce
n'est pas nous qui le leur refuserons. Que le peuple religieux et
libre au milieu duquel nous vivons le comprenne bien, les hommes du
progrs, les hommes de la dmocratie, les hommes de la rvolution
savent que la destine de l'me est double, et l'abngation qu'ils
montrent dans cette vie prouve combien ils comptent profondment sur
l'autre. Leur foi dans ce grand et mystrieux avenir rsiste mme au
spectacle repoussant que nous donne depuis le 2 dcembre le clerg
catholique asservi. Le papisme romain en ce moment pouvante la
conscience humaine. Ah! je le dis, et j'ai le coeur plein d'amertume,
en songeant  tant d'abjection et de honte, ces prtres, qui, pour de
l'argent, pour des palais, des mitres et des crosses, pour l'amour des
biens temporels, bnissent et glorifient le parjure, le meurtre et la
trahison, ces glises o l'on chante _Te Deum_ au crime couronn,
oui, ces glises, oui, ces prtres suffiraient pour branler les
plus fermes convictions dans les mes les plus profondes, si l'on
n'apercevait, au-dessus de l'glise, le ciel, et, au-dessus du prtre,
Dieu!

Et ici, citoyens, sur le seuil de cette tombe ouverte, au milieu de
cette foule recueillie qui environne cette fosse, le moment est venu
de semer, pour qu'elle germe dans toutes les consciences, une grave et
solennelle parole.

Citoyens,  l'heure o nous sommes, heure fatale et qui sera compte
dans les sicles, le principe absolutiste, le vieux principe du pass,
triomphe par toute l'Europe; il triomphe comme il lui convient de
triompher, par le glaive, par la hache, par la corde et le billot,
par les massacres, par les fusillades, par les tortures, par les
supplices. Le despotisme, ce Moloch entour d'ossements, clbre  la
face du soleil ses effroyables mystres sous le pontificat sanglant
des Haynau, des Bonaparte et des Radetzky. Potences en Hongrie,
potences en Lombardie, potences en Sicile; en France, la guillotine,
la dportation et l'exil. Rien que dans les tats du pape, et je cite
le pape qui s'intitule _le roi de douceur_, rien que dans les tats du
pape, dis-je, depuis trois ans, seize cent quarante-quatre patriotes,
le chiffre est authentique, sont morts fusills ou pendus, sans
compter les innombrables morts ensevelis vivants dans les cachots et
les oubliettes. Au moment o je parle, le continent, comme aux plus
odieux temps de l'histoire, est encombr d'chafauds et de cadavres;
et, le jour o la rvolution voudrait se faire un drapeau des linceuls
de toutes les victimes, l'ombre de ce drapeau noir couvrirait
l'Europe.

Ce sang, tout ce sang qui coule, de toutes parts,  ruisseaux, 
torrents, dmocrates, c'est le vtre.

Eh bien, citoyens, en prsence de cette saturnale de massacre et de
meurtre, en prsence de ces infmes tribunaux o sigent des assassins
en robe de juges, en prsence de tous ces cadavres chers et sacrs,
en prsence de cette lugubre et froce victoire des ractions, je le
dclare solennellement, au nom des proscrits de Jersey qui m'en
ont donn le mandat, et j'ajoute au nom de tous les proscrits
rpublicains, car pas une voix de vrai rpublicain ayant quelque
autorit ne me dmentira, je le dclare devant ce cercueil d'un
proscrit, le deuxime que nous descendons dans la fosse depuis dix
jours, nous les exils, nous les victimes, nous abjurons, au jour
invitable et prochain du grand dnment rvolutionnaire, nous
abjurons toute volont, tout sentiment, toute ide de reprsailles
sanglantes!

Les coupables seront chtis, certes, tous les coupables, et chtis
svrement, il le faut; mais pas une tte ne tombera; pas une goutte
de sang, pas une claboussure d'chafaud ne tachera la robe immacule
de la rpublique de Fvrier. La tte mme du brigand de dcembre sera
respecte avec horreur par le progrs. La rvolution fera de cet homme
un plus grand exemple en remplaant sa pourpre d'empereur par la
casaque de forat. Non, nous ne rpliquerons pas  l'chafaud par
l'chafaud. Nous rpudions la vieille et inepte loi du talion. Comme
la monarchie, le talion fait partie du pass; nous rpudions le pass.
La peine de mort, glorieusement abolie par la rpublique en 1848,
odieusement rtablie par Louis Bonaparte, reste abolie pour nous,
abolie  jamais. Nous avons emport dans l'exil le dpt sacr du
progrs; nous le rapporterons  la France fidlement. Ce que nous
demandons  l'avenir, ce que nous voulons de lui, c'est la justice, ce
n'est pas la vengeance. D'ailleurs, de mme que pour avoir  jamais le
dgot des orgies, il suffisait aux spartiates d'avoir vu des esclaves
ivres de vin,  nous rpublicains, pour avoir  jamais horreur des
chafauds, il nous suffit de voir les rois ivres de sang.

Oui, nous le dclarons, et nous attestons cette mer qui lie Jersey
 la France, ces champs, cette calme nature qui nous entoure, cette
libre Angleterre qui nous coute, les hommes de la rvolution, quoi
qu'en disent les abominables calomnies bonapartistes, rentreront en
France, non comme des exterminateurs, mais comme des frres! Nous
prenons  tmoin de nos paroles ce ciel sacr qui rayonne au-dessus de
nos ttes et qui ne verse dans nos mes que des penses de concorde et
de paix! nous attestons ce mort qui est l dans cette fosse et qui,
pendant que je parle, murmure  voix basse dans son suaire: Oui,
frres, repoussez la mort! je l'ai accepte pour moi, je n'en veux pas
pour autrui!

La rpublique, c'est l'union, l'unit, l'harmonie, la lumire, le
travail crant le bien-tre, la suppression des conflits d'homme 
homme et de nation  nation, la fin des exploitations inhumaines,
l'abolition de la loi de mort, et l'tablissement de la loi de vie.

Citoyens, cette pense est dans vos esprits, et je n'en suis que
l'interprte; le temps des sanglantes et terribles ncessits
rvolutionnaires est pass; pour ce qui reste  faire, l'indomptable
loi du progrs suffit. D'ailleurs, soyons tranquilles, tout combat
avec nous dans les grandes batailles qui nous restent  livrer;
batailles dont l'vidente ncessit n'altre pas la srnit des
penseurs; batailles dans lesquelles l'nergie rvolutionnaire galera
l'acharnement monarchique; batailles dans lesquelles la force unie
au droit terrassera la violence allie  l'usurpation; batailles
superbes, glorieuses, enthousiastes, dcisives, dont l'issue n'est pas
douteuse, et qui seront les Tolbiac, les Hastings et les Austerlitz de
la dmocratie. Citoyens, l'poque de la dissolution du vieux monde
est arrive. Les antiques despotismes sont condamns par la loi
providentielle; le temps, ce fossoyeur courb dans l'ombre, les
ensevelit; chaque jour qui tombe les enfouit plus avant dans le nant.
Dieu jette les annes sur les trnes comme nous jetons les pelletes
de terre sur les cercueils.

Et maintenant, frres, au moment de nous sparer, poussons le cri de
triomphe, poussons le cri du rveil; comme je vous le disais il y a
quelques mois  propos de la Pologne, c'est sur les tombes qu'il faut
parler de rsurrection. Certes, l'avenir, un avenir prochain, je le
rpte, nous promet en France la victoire de l'ide dmocratique,
l'avenir nous promet la victoire de l'ide sociale; mais il nous
promet plus encore, il nous promet sous tous les climats, sous tous
les soleils, dans tous les continents, en Amrique aussi bien qu'en
Europe, la fin de toutes les oppressions et de tous les esclavages.
Aprs les rudes preuves que nous subissons, ce qu'il nous faut, ce
n'est pas seulement l'mancipation de telle ou telle classe qui a
souffert trop longtemps, l'abolition de tel ou tel privilge, la
conscration de tel ou tel droit; cela, nous l'aurons; mais cela ne
nous suffit pas; ce qu'il nous faut, ce que nous obtiendrons, n'en
doutez pas, ce que pour ma part, du fond de cette nuit sombre de
l'exil, je contemple d'avance avec l'blouissement de la joie,
citoyens, c'est la dlivrance de tous les peuples, c'est
l'affranchissement de tous les hommes! Amis, nos souffrances
engagent Dieu. Il nous en doit le prix. Il est dbiteur fidle, il
s'acquittera. Ayons donc une foi virile, et faisons avec transport
notre sacrifice. Opprims de toutes les nations, offrez vos plaies;
polonais, offrez vos misres; hongrois, offrez votre gibet; italiens,
offrez votre croix; hroques dports de Cayenne et d'Afrique, nos
frres, offrez votre chane; proscrits, offrez votre proscription; et
toi, martyr, offre ta mort  la libert du genre humain.




II

SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN

CIMETIRE DE SAINT-JEAN

26 juillet 1853.


Citoyens,

Trois cercueils en quatre mois.

La mort se hte, et Dieu nous dlivre un  un.

Nous ne t'accusons pas, nous te remercions, Dieu puissant qui nous
rouvres,  nous exils, les portes de la patrie ternelle!

Cette fois, l'tre inanim et cher que nous apportons  la tombe,
c'est une femme.

Le 21 janvier dernier, une femme fut arrte chez elle par le sieur
Boudrot, commissaire de police  Paris. Cette femme, jeune encore,
elle avait trente-cinq ans; mais estropie et infirme, fut envoye
 la prfecture et enferme dans la cellule no. 1, dite _cellule
d'essai_. Cette cellule, sorte de cage de sept  huit pieds carrs 
peu prs, sans air et sans jour, la malheureuse prisonnire l'a peinte
d'un mot; elle l'appelle: _cellule-tombeau_; elle dit, je cite ses
propres paroles:  C'est dans cette cellule-tombeau, qu'estropie,
malade, j'ai pass vingt et un jours, collant mes lvres d'heure en
heure contre le treillage pour aspirer un peu d'air vital et ne pas
mourir. [Note: Voir _les Bagnes d'Afrique et la Transportation de
dcembre_, par Ch. Ribeyrolles, p. 199.]--Au bout de ces vingt et un
jours, le 14 fvrier, le gouvernement de dcembre mit cette femme
dehors et l'expulsa. Il la jeta  la fois hors de la prison et hors de
la patrie. La proscrite sortait du cachot d'essai avec les germes de
la phthisie. Elle quitta la France et gagna la Belgique. Le dnment
la fora de voyager toussant, crachant le sang, les poumons malades,
en plein hiver, dans le nord, sous la pluie et la neige, dans ces
affreux wagons dcouverts qui dshonorent les riches entreprises des
chemins de fer. Elle arriva  Ostende; elle tait chasse de France,
la Belgique la chassa. Elle passa en Angleterre. A peine dbarque 
Londres, elle se mit au lit. La maladie contracte dans le cachot,
aggrave par le voyage forc de l'exil, tait devenue menaante. La
proscrite, je devrais dire la condamne  mort, resta gisante deux
mois et demi. Puis, esprant un peu de printemps et de soleil, elle
vint  Jersey. On se souvient encore de l'y avoir vue arriver par une
froide matine pluvieuse,  travers les brumes de la mer, rlant et
grelottant sous sa pauvre robe de toile toute mouille. Peu de jours
aprs son arrive, elle se coucha; elle ne s'est plus releve.

Il y a trois jours elle est morte.

Vous me demanderez ce qu'tait cette femme et ce qu'elle avait fait
pour tre traite ainsi; je vais vous le dire.

Cette femme, par des chansons patriotiques, par de sympathiques et
cordiales paroles, par de bonnes et civiques actions, avait rendu
clbre, dans les faubourgs de Paris, le nom de Louise Julien sous
lequel le peuple la connaissait et la saluait. Ouvrire, elle avait
nourri sa mre malade; elle l'a soigne et soutenue dix ans. Dans les
jours de lutte civile, elle faisait de la charpie; et, boiteuse et se
tranant, elle allait dans les ambulances, et secourait les blesss de
tous les partis. Cette femme du peuple tait un pote, cette femme du
peuple tait un esprit; elle chantait la rpublique, elle aimait la
libert, elle appelait ardemment l'avenir fraternel de toutes les
nations et de tous les hommes; elle croyait  Dieu, au peuple, au
progrs,  la France; elle versait autour d'elle, comme un vase, dans
les esprits des proltaires, son grand coeur plein d'amour et de foi.
Voil ce que faisait cette femme. M. Bonaparte l'a tue.

Ah! une telle tombe n'est pas muette; elle est pleine de sanglots, de
gmissements et de clameurs.

Citoyens, les peuples, dans le lgitime orgueil de leur
toute-puissance et de leur droit, construisent avec le granit et le
marbre des difices sonores, des enceintes majestueuses, des estrades
sublimes, du haut desquelles parle leur gnie, du haut desquelles se
rpandent  flots dans les mes les loquences saintes du patriotisme,
du progrs et de la libert; les peuples, s'imaginant qu'il suffit
d'tre souverains pour tre invincibles, croient inaccessibles et
imprenables ces citadelles de la parole, ces forteresses sacres
de l'intelligence humaine et de la civilisation, et ils disent: la
tribune est indestructible. Ils se trompent; ces tribunes-l peuvent
tre renverses. Un tratre vient, des soldats arrivent, une bande
de brigands se concerte, se dmasque, fait feu, et le sanctuaire est
envahi, et la pierre et le marbre sont disperss, et le palais, et le
temple, o la grande nation parlait au monde, s'croule, et l'immonde
tyran vainqueur s'applaudit, bat des mains, et dit: C'est fini.
Personne ne parlera plus. Pas une voix ne s'lvera dsormais. Le
silence est fait.--Citoyens!  son tour le tyran se trompe. Dieu ne
veut pas que le silence se fasse; Dieu ne veut pas que la libert,
qui est son verbe, se taise. Citoyens! au moment o les despotes
triomphants croient la leur avoir te  jamais, Dieu redonne la
parole aux ides. Cette tribune dtruite, il la reconstruit. Non au
milieu de la place publique, non avec le granit et le marbre, il n'en
a pas besoin. Il la reconstruit dans la solitude; il la reconstruit
avec l'herbe du cimetire, avec l'ombre des cyprs, avec le monticule
sinistre que font les cercueils cachs sous terre; et de cette
solitude, de cette herbe, de ces cyprs, de ces cercueils disparus,
savez-vous ce qui sort, citoyens? Il en sort le cri dchirant de
l'humanit, il en sort la dnonciation et le tmoignage, il en sort
l'accusation inexorable qui fait plir l'accus couronn, il en sort
la formidable protestation des morts! Il en sort la voix vengeresse,
la voix inextinguible, la voix qu'on n'touffe pas, la voix qu'on ne
billonne pas!--Ah! M. Bonaparte a fait taire la tribune; c'est bien;
maintenant qu'il fasse donc taire le tombeau!

Lui et ses pareils n'auront rien fait tant qu'on entendra sortir un
soupir d'une tombe, et tant qu'on verra rouler une larme dans les yeux
augustes de la piti.

Piti! ce mot que je viens de prononcer, il a jailli du plus profond
de mes entrailles devant ce cercueil, cercueil d'une femme, cercueil
d'une soeur, cercueil d'une martyre! Pauline Roland en Afrique, Louise
Julien  Jersey, Francesca Maderspach  Temeswar, Blanca Tlki 
Pesth, tant d'autres, Rosalie Gobert, Eugnie Guillemot, Augustine
Pan, Blanche Clouart, Josphine Prabeil, lisabeth Parls, Marie
Reviel, Claudine Hibruit, Anne Sangla, veuve Combescure, Armantine
Huet, et tant d'autres encore, soeurs, mres, filles, pouses,
proscrites, exiles, transportes, tortures, supplicies,
crucifies,  pauvres femmes! Oh! quel sujet de larmes profondes et
d'inexprimables attendrissements! Faibles, souffrantes, malades,
arraches  leurs familles,  leurs maris,  leurs parents,  leurs
soutiens, vieilles quelquefois et brises par l'ge, toutes ont t
des hrones, plusieurs ont t des hros! Oh! ma pense en ce moment
se prcipite dans ce spulcre et baise les pieds froids de cette morte
dans son cercueil! Ce n'est pas une femme que je vnre dans Louise
Julien, c'est la femme; la femme de nos jours, la femme digne de
devenir citoyenne; la femme telle que nous la voyons autour de nous,
dans tout son dvouement, dans toute sa douceur, dans tout son
sacrifice, dans toute sa majest! Amis, dans les temps futurs, dans
cette belle, et paisible, et tendre, et fraternelle rpublique sociale
de l'avenir, le rle de la femme sera grand; mais quel magnifique
prlude  ce rle que de tels martyres si vaillamment endurs! Hommes
et citoyens, nous avons dit plus d'une fois dans notre orgueil:--Le
dix-huitime sicle a proclam le droit de l'homme; le dix-neuvime
proclamera le droit de la femme;--mais, il faut l'avouer, citoyens,
nous ne nous sommes point hts; beaucoup, de considrations, qui
taient graves, j'en conviens, et qui voulaient tre mrement
examines, nous ont arrts; et  l'instant o je parle, au point mme
o le progrs est parvenu, parmi les meilleurs rpublicains, parmi
les dmocrates les plus vrais et les plus purs, bien des esprits
excellents hsitent encore  admettre dans l'homme et dans la femme
l'galit de l'me humaine, et, par consquent, l'assimilation,
sinon l'identit complte, des droits civiques. Disons-le bien haut,
citoyens, tant que la prosprit a dur, tant que la rpublique a t
debout, les femmes, oublies par nous, se sont oublies elles-mmes;
elles se sont bornes  rayonner comme la lumire;  chauffer les
esprits,  attendrir les coeurs,  veiller les enthousiasmes, 
montrer du doigt  tous le bon, le juste, le grand et le vrai. Elles
n'ont rien ambitionn au del. Elles qui, par moment, sont, l'image,
de la patrie vivante, elles qui pouvaient tre l'me de la cit, elles
ont t simplement l'me de la famille. A l'heure de l'adversit,
leur attitude a chang, elles ont cess d'tre modestes;  l'heure de
l'adversit, elles nous ont dit:--Nous ne savons pas si nous, avons
droit  votre puissance,  votre libert,  votre grandeur; mais ce
que nous savons, c'est que nous avons droit  votre misre. Partager
vos souffrances, vos accablements, vos dnments, vos dtresses, vos
renoncements, vos exils, votre abandon si vous tes sans asile, votre
faim si vous tes sans pain, c'est l le droit de la femme, et nous
le rclamons.--O mes frres! et les voil qui nous suivent dans le
combat, qui nous accompagnent dans la proscription, et qui nous
devancent dans le tombeau!

Citoyens, puisque cette fois encore vous avez voulu que je parlasse
en votre nom, puisque votre mandat donne  ma voix l'autorit qui
manquerait  une parole isole; sur la tombe de Louise Julien, comme
il y a trois mois, sur la tombe de Jean Bousquet, le dernier cri que
je veux jeter, c'est le cri de courage, d'insurrection et d'esprance!

Oui, des cercueils comme celui de cette noble femme qui est l
signifient et prdisent la chute prochaine des bourreaux, l'invitable
croulement des despotismes et des despotes. Les proscrits meurent
l'un aprs l'autre; le tyran creuse leur fosse; mais  un jour venu,
citoyens, la fosse tout  coup attire et engloutit le fossoyeur!

O morts qui m'entourez et qui m'coutez, maldiction  Louis
Bonaparte! O morts, excration  cet homme! Pas d'chafauds quand
viendra la victoire, mais une longue et infamante expiation  ce
misrable! Maldiction sous tous les cieux, sous tous les climats, en
France, en Autriche, en Lombardie, en Sicile,  Rome, en Pologne,
en Hongrie, maldiction aux violateurs du droit humain et de la loi
divine! Maldiction aux pourvoyeurs des pontons, aux dresseurs des
gibets, aux destructeurs des familles, aux tourmenteurs des peuples!
Maldiction aux proscripteurs des pres, des mres et des enfants!
Maldiction aux fouetteurs de femmes! Proscrits! soyons implacables
dans ces solennelles et religieuses revendications du droit et de
l'humanit. Le genre humain a besoin de ces cris terribles; la
conscience universelle a besoin de ces saintes indignations de la
piti. Excrer les bourreaux, c'est consoler les victimes. Maudire les
tyrans, c'est bnir les nations.




III

VINGT-TROISIME ANNIVERSAIRE DE LA RVOLUTION POLONAISE

29 novembre 1853,  Jersey.


Proscrits, mes frres!

Tout marche, tout avance, tout approche, et, je vous le dis avec une
joie profonde, dj se font jour et deviennent visibles les symptmes
prcurseurs du grand avnement. Oui, rjouissez-vous, proscrits de
toutes les nations, ou, pour mieux dire, proscrits de la grande nation
unique, de cette nation qui sera le genre humain et qui s'appellera
Rpublique universelle.--Rjouissez-vous! l'an dernier, nous ne
pouvions qu'invoquer l'esprance; cette anne, nous pouvons presque
attester la ralit. L'an dernier,  pareille poque,  pareil jour,
nous nous bornions  dire: l'Ide ressuscitera. Cette anne, nous
pouvons dire: l'Ide ressuscite!

Et comment ressuscite-t-elle? de quelle faon? par qui? c'est l ce
qu'il faut admirer.

Citoyens, il y a en Europe un homme qui pse sur l'Europe; qui est
tout ensemble prince spirituel, seigneur temporel, despote, autocrate,
obi dans la caserne, ador dans le monastre, chef de la consigne et
du dogme, et qui met en mouvement, pour l'crasement des liberts du
continent, un empire de la force de soixante millions d'hommes. Ces
soixante millions d'hommes, il les tient dans sa main, non comme des
hommes, mais comme des brutes, non comme des esprits, mais comme des
outils. En sa double qualit ecclsiastique et militaire, il met un
uniforme  leurs mes comme  leurs corps; il dit: marchez! et il faut
marcher; il dit: croyez! et il faut croire. Cet homme s'appelle en
politique l'Absolu, et en religion l'Orthodoxe; il est l'expression
suprme de la toute-puissance humaine; il torture, comme bon lui
semble, des peuples entiers; il n'a qu' faire un signe, et il le
fait, pour vider la Pologne dans la Sibrie; il croise, mle et noue
tous les fils de la grande conspiration des princes contre les hommes;
il a t  Rome, et lui, pape grec, il a donn le baiser d'alliance
au pape latin; il rgne  Berlin,  Munich,  Dresde,  Stuttgart,
 Vienne, comme  Saint-Ptersbourg; il est l'me de l'empereur
d'Autriche et la volont du roi de Prusse; la vieille Allemagne n'est
plus que sa remorque. Cet homme est quelque chose qui ressemble 
l'ancien roi des rois; c'est l'Agamemnon de cette guerre de Troie
que les hommes du pass font aux hommes de l'avenir; c'est la menace
sauvage de l'ombre  la lumire, du nord au midi. Je viens de vous
le dire, et je rsume d'un mot ce monstre de l'omnipotence: empereur
comme Charles-Quint, pape comme Grgoire VII, il tient dans ses mains
une croix qui se termine en glaive et un sceptre qui se termine en
knout.

Ce prince, ce souverain, puisque les peuples permettent  des hommes
de prendre ce nom, ce Nicolas de Russie est  cette heure l'homme
vritable du despotisme. Il en est la tte; Louis Bonaparte n'en est
que le masque.

Dans ce dilemme qui a toute la rigueur d'un dcret du destin, _Europe
rpublicaine ou Europe cosaque_, c'est Nicolas de Russie qui incarne
l'Europe cosaque. Nicolas de Russie est le vis--vis de la Rvolution.

Citoyens, c'est ici qu'il faut se recueillir. Les choses ncessaires
arrivent toujours; mais par quelle voie? c'est l ce qui est
admirable, et j'appelle sur ceci votre attention.

Nicolas de Russie semblait avoir triomph; le despotisme, vieil
difice restaur, dominait de nouveau l'Europe, plus solide en
apparence que jamais, avec le meurtre de dix nations pour base et le
crime de Bonaparte pour couronnement. La France, que le grand pote
anglais, que Shakespeare appelle le soldat de Dieu , la France tait
 terre, dsarme, garrotte, vaincue. Il paraissait qu'il n'y avait
plus qu' jouir de la victoire. Mais, depuis Pierre, les czars ont
deux penses, l'absolutisme et la conqute. La premire satisfaite,
Nicolas a song  la seconde. Il avait  ct de lui,  son ombre,
j'ai presque dit  ses pieds, un prince amoindri, un empire
vieillissant, un peuple affaibli par son peu d'adhrence  la
civilisation europenne. Il s'est dit: c'est le moment; et il a tendu
son bras vers Constantinople, et il a allong sa serre vers cette
proie. Oubliant toute dignit, toute pudeur, tout respect de lui-mme
et d'autrui, il a montr brusquement  l'Europe les plus cyniques
nudits de l'ambition. Lui, colosse, il s'est acharn sur une ruine;
il s'est ru sur ce qui tombait, et il s'est dit avec joie: Prenons
Constantinople; c'est facile, injuste et utile.

Citoyens, qu'est-il arriv?

Le sultan s'est dress.

Nicolas, par sa ruse et sa violence, s'est donn pour adversaire le
dsespoir, cette grande force. La rvolution, foudre endormie, tait
l. Or,--coutez ceci, car c'est grand:--il s'est trouv que, froiss,
humili, navr, pouss  bout, ce turc, ce prince chtif, ce prince
dbile, ce moribond, ce fantme sur lequel le czar n'avait qu'
souffler, ce petit sultan, soufflet par Mentschikoff et cravach par
Gortschakoff, s'est jet sur la foudre et l'a saisie.

Et maintenant il la tient, il la secoue au-dessus de sa tte, et les
rles sont changs, et voici Nicolas qui tremble!--et voici les trnes
qui s'meuvent, et voici les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse qui
s'en vont de Constantinople, et voici les lgions polonaise, hongroise
et italienne qui se forment, et voici la Roumanie, la Transylvanie,
la Hongrie qui frmissent, voici la Circassie qui se lve, voici la
Pologne qui frissonne; car tous, peuples et rois, ont reconnu cette
chose clatante qui flamboie et qui rayonne  l'orient, et ils savent
bien que ce qui brille en ce moment dans la main dsespre de la
Turquie, ce n'est pas le vieux sabre brch d'Othman, c'est l'clair
splendide des rvolutions!

Oui, citoyens, c'est la rvolution qui vient de passer le Danube!

Le Rhin, le Tibre, la Vistule et la Seine en ont tressailli.

Proscrits, combattants de toutes les dates, martyrs de toutes les
luttes, battez des mains  cet branlement immense qui commence 
peine, et que rien maintenant n'arrtera. Toutes les nations qu'on
croyait mortes dressent la tte en ce moment. Rveil des peuples,
rveil de lions.

Cette guerre a clat au sujet d'un spulcre dont tout le monde
voulait les clefs. Quel spulcre et quelles clefs? C'est l ce que les
rois ignorent. Citoyens, ce spulcre, c'est la grande tombe o est
enferme la Rpublique, dj debout dans les tnbres et toute prte
 sortir. Et ces clefs qui ouvriront ce spulcre, dans quelles mains
tomberont-elles? Amis, ce sont les rois qui se les disputent, mais
c'est le peuple qui les aura.

C'est fini, j'y insiste, dsormais les ngociations, les notes, les
protocoles, les ultimatum, les armistices, les pltrages de paix
eux-mmes n'y peuvent rien. Ce qui est fait est fait. Ce qui est
entam s'achvera. Le sultan, dans son dsespoir, a saisi la
rvolution, et la rvolution le tient. Il ne dpend plus de lui-mme 
prsent de se dlivrer de l'aide redoutable qu'il s'est donne. Il le
voudrait qu'il ne le pourrait. Quand un homme prend un archange pour
auxiliaire, l'archange l'emporte sur ses ailes.

Chose frappante! il est peut-tre dans la destine du sultan de faire
crouler tous les trnes. (_Une voix_: Y compris le sien.)

Et cette oeuvre  laquelle on contraint le sultan, ce sera le czar
qui l'aura provoque! Cet croulement des trnes, d'o sortira la
confdration des Peuples-Unis, ce sera le czar, je ne dirai pas qui
l'aura voulu, mais qui l'aura caus. L'Europe cosaque aura fait
surgir l'Europe rpublicaine. A l'heure qu'il est, citoyens, le grand
rvolutionnaire de l'Europe,--c'est Nicolas de Russie.

N'avais-je pas raison de vous dire: admirez de quelle faon la
providence s'y prend!

Oui, la providence nous emporte vers l'avenir  travers l'ombre.
Regardez, coutez, est-ce que vraiment vous ne voyez pas que le
mouvement de tout commence  devenir formidable? Le sinistre sabbat de
l'absolutisme passe comme une vision de nuit. Les ranges de gibets
chancellent  l'horizon, les cimetires entrevus paraissent et
disparaissent, les fosses o sont les martyrs se soulvent, tout se
hte dans ce tourbillon de tnbres. Il semble qu'on entend ce cri
mystrieux: Hourrah! hourrah! les rois vont vite!

Proscrits, attendons l'heure. Elle va bientt sonner, prparons-nous.
Elle va sonner pour les nations, elle va sonner pour nous-mmes.
Alors, pas un coeur ne faiblira. Alors nous sortirons, nous aussi, de
cette tombe qu'on appelle l'exil; nous agiterons tous les sanglants et
sacrs souvenirs, et, dans les dernires profondeurs, les masses se
lveront contre les despotes, et le droit et la justice et le progrs
vaincront; car le plus auguste et le plus terrible des drapeaux, c'est
le suaire dans lequel les rois ont essay d'ensevelir la libert!

Citoyens, du fond de cette adversit o nous sommes encore, envoyons
une acclamation  l'avenir. Saluons, au del de toutes ces convulsions
et de toutes ces guerres, saluons l'aube bnie des tats-Unis
d'Europe! Oh! ce sera l une ralisation splendide! Plus de
frontires, plus de douanes, plus de guerres, plus d'armes, plus
de proltariat, plus d'ignorance, plus de misre; toutes les
exploitations coupables supprimes, toutes les usurpations abolies; la
richesse dcuple, le problme du bien-tre rsolu par la science; le
travail, droit et devoir; la concorde entre les peuples, l'amour entre
les hommes; la pnalit rsorbe par l'ducation; le glaive bris
comme le sabre; tous les droits proclams et mis hors d'atteinte, le
droit de l'homme  la souverainet, le droit de la femme  l'galit,
le droit de l'enfant  la lumire; la pense, moteur unique, la
matire, esclave unique; le gouvernement rsultant de la superposition
des lois de la socit aux lois de la nature, c'est--dire pas d'autre
gouvernement que le droit de l'Homme;--voil ce que sera l'Europe
demain peut-tre, citoyens, et ce tableau qui vous fait tressaillir de
joie n'est qu'une bauche tronque et rapide. O proscrits, bnissons
nos pres dans leurs tombes, bnissons ces dates glorieuses qui
rayonnent sur ces murailles, bnissons la sainte marche des ides.
Le pass appartient aux princes; il s'appelle Barbarie; l'avenir
appartient aux peuples; il s'appelle Humanit!





1854


_La peine de mort.--Un gibet  Guernesey. Complaisances anglaises.
--vocation de l'avenir. Misre.--Nostalgie. Encore un qui meurt.
--Dsastres en Crime. Bassesse dans le parlement. Attitude du
proscrit devant le proscripteur._




I

AUX HABITANTS DE GUERNESEY

Janvier 1854.


Une condamnation  mort est prononce dans les les de la Manche.
Victor Hugo intervient.


Peuple de Guernesey,

C'est un proscrit qui vient  vous.

C'est un proscrit qui vient vous parler pour un condamn. L'homme qui
est dans l'exil tend la main  l'homme qui est dans le spulcre. Ne le
trouvez pas mauvais, et coutez-moi.

Le mardi 18 octobre 1853,  Guernesey, un homme, John-Charles Tapner,
est entr la nuit chez une femme, Mme Saujon, et l'a tue; puis il l'a
vole, et il a mis le feu au cadavre et  la maison, esprant que le
premier forfait s'en irait dans la fume du second. Il s'est tromp.
Les crimes ne sont pas complaisants, et l'incendie a refus de cacher
l'assassinat. La providence n'est pas une recleuse; elle a livr le
meurtrier.

Le procs fait  Tapner a jet un jour hideux sur plusieurs autres
crimes. Depuis un certain temps des mains, tout de suite disparues,
avaient mis le feu  diverses maisons dans l'le; les prsomptions
se sont fixes sur Tapner, et il a paru vraisemblable que tous les
prcdents incendies dussent se rsumer dans le sanglant incendiaire
du 18 octobre.

Cet homme a t jug; jug avec une impartialit et un scrupule qui
honorent votre libre et intgre magistrature. Treize audiences ont
t employes  l'examen des faits et  la formation lente de la
conviction des juges. Le 3 janvier l'arrt a t rendu  l'unanimit;
et  neuf heures du soir, en audience publique et solennelle, votre
honorable chef-magistrat, le bailli de Guernesey, d'une voix brise
et teinte, tremblant d'une motion dont je le glorifie, a dclar 
l'accus que la loi punissant de mort le meurtre, il devait, lui
John-Charles Tapner, se prparer  mourir, qu'il serait pendu, le 27
janvier prochain, sur le lieu mme de son crime, et que, l o il
avait tu, il serait tu.

Ainsi,  ce moment o nous sommes, il y a, au milieu de vous, au
milieu de nous, habitants de cet archipel, un homme qui, dans cet
avenir plein d'heures obscures pour tous les autres hommes, voit
distinctement sa dernire heure; en cet instant, dans cette minute o
nous respirons librement, o nous allons et venons, o nous parlons et
sourions, il y a,  quelques pas de nous, et le coeur se serre en y
songeant, il y a dans une gele, sur un grabat de prison, un homme,
un misrable homme frissonnant, qui vit loeil fix sur un jour de ce
mois, sur le 27 janvier, spectre qui grandit et qui approche. Le 27
janvier, masqu pour nous tous comme tous les autres jours qui nous
attendent, ne montre qu' cet homme son visage, la face sinistre de la
mort.

Guernesiais, Tapner est condamn  mort; en prsence du texte des
codes, votre magistrature a fait, son devoir; elle a rempli, pour me
servir des propres termes du chef-magistrat, son obligation; mais
prenez garde. Ceci est le talion. Tu as tu, tu seras tu. Devant la
loi humaine, c'est juste; devant la loi divine, c'est redoutable.

Peuple de Guernesey, rien n'est petit quand il s'agit de
l'inviolabilit humaine. Le monde civilis vous demande la vie de cet
homme.

Qui suis-je? rien. Mais a-t-on besoin d'tre quelque chose pour
supplier? est-il ncessaire d'tre grand pour crier grce? Hommes des
les de la Manche, nous proscrits de France, nous vivons au milieu de
vous, nous vous aimons. Nous voyons vos voiles passer  l'horizon dans
les crpuscules des temptes, et nous vous envoyons nos bndictions
et nos prires. Nous sommes vos frres. Nous vous estimons, nous vous
honorons; nous vnrons en vous le travail, le courage, les nuits
passes  la mer pour nourrir la femme et les enfants, les mains
calleuses du matelot, le front hl du laboureur, la France dont nous
sommes les fils et dont vous tes les petits-fils, l'Angleterre dont
vous tes les citoyens et dont nous sommes les htes.

Permettez-nous donc de vous adresser la parole, puisque nous sommes
assis  votre foyer, et de vous payer votre hospitalit en coopration
cordiale. Permettez-nous de nous attrister de tout ce qui pourrait
assombrir votre doux pays.

Le plongeur se prcipite au fond de la mer et rapporte une poigne
de gravier. Nous autres, nous sommes les souffrants, nous sommes
les prouvs, c'est--dire les penseurs; les rveurs, si vous
voulez.--Nous plongeons au fond des choses, nous tchons de toucher
Dieu, et nous rapportons une poigne de vrits.

La premire des vrits, la voici: tu ne tueras pas.

Et cette parole est absolue; elle a t dite pour la loi, aussi bien
que pour l'individu.

Guernesiais, coutez ceci:

Il y a une divinit horrible, tragique, excrable, paenne. Cette
divinit s'appelait Moloch chez les hbreux et Teutats chez les
celtes; elle s'appelle  prsent la peine de mort. Elle avait
autrefois pour pontife, dans l'orient, le mage, et, dans l'occident,
le druide; son prtre aujourd'hui, c'est le bourreau. Le meurtre
lgal a remplac le meurtre sacr. Jadis elle a rempli votre le de
sacrifices humains; et elle en a laiss partout les monuments, toutes
ces pierres lugubres o la rouille des sicles a effac la rouille du
sang, qu'on rencontre  demi ensevelies dans l'herbe au sommet de
vos collines et sur lesquelles la ronce siffle au vent du soir.
Aujourd'hui, en cette anne dont elle pouvante l'aurore, l'idole
monstrueuse reparat parmi vous; elle vous somme de lui obir; elle
vous convoque  jour fixe, pour la clbration de son mystre, et,
comme autrefois, elle rclame de vous, de vous qui avez lu l'vangile,
de vous qui avez l'oeil fix sur le calvaire, elle rclame un
sacrifice humain! Lui obirez-vous? redeviendrez-vous paens le 27
janvier 1854 pendant deux heures? paens pour tuer un homme! paens
pour perdre une me! paens pour mutiler la destine du criminel en
lui retranchant le temps du repentir! Ferez-vous cela? Serait-ce l
le progrs? O en sont les hommes si le sacrifice humain est encore
possible? Adore-t-on encore  Guernesey l'idole, la vieille idole du
pass, qui tue en face de Dieu qui cre? A quoi bon lui avoir t le
peulven si c'est pour lui rendre la potence?

Quoi! commuer une peine, laisser  un coupable la chance du remords
et de la rconciliation, substituer au sacrifice humain l'expiation
intelligente, ne pas tuer un homme, cela est-il donc si malais? Le
navire est-il donc si en dtresse qu'un homme y soit de trop? un
criminel repentant pse-t-il donc tant  la socit humaine qu'il
faille se hter de jeter par-dessus le bord dans l'ombre de l'abme
cette crature de Dieu?

Guernesiais! la peine de mort recule aujourd'hui partout et perd
chaque jour du terrain; elle s'en va devant le sentiment humain. En
1830, la chambre des dputs de France en rclamait l'abolition, par
acclamation; la constituante de Francfort l'a raye des codes en 1848;
la constituante de Rome l'a supprime en 1849; notre constituante de
Paris ne l'a maintenue qu' une majorit imperceptible; je dis plus,
la Toscane, qui est catholique, l'a abolie; la Russie, qui est
barbare, l'a abolie; Otahiti, qui est sauvage, l'a abolie. Il semble
que les tnbres elles-mmes n'en veulent plus. Est-ce que vous en
voulez, vous, hommes de ce bon pays?

Il dpend de vous que la peine de mort soit abolie de fait 
Guernesey; il dpend de vous qu'un homme ne soit pas pendu jusqu' ce
que mort s'ensuive le 27 janvier; il dpend de vous que ce spectacle
effroyable, qui laisserait une tache noire sur votre beau ciel, ne
vous soit pas donn.

Votre constitution libre met  votre disposition tous les moyens
d'accomplir cette oeuvre religieuse et sainte. Runissez-vous
lgalement. Agitez pacifiquement l'opinion et les consciences. L'le
entire peut, je dis plus, doit intervenir. Les femmes doivent presser
les maris, les enfants attendrir les pres, les hommes signer des
requtes et des ptitions. Adressez-vous  vos gouvernants et  vos
magistrats dans les limites de la loi. Rclamez le sursis, rclamez la
commutation de peine. Vous l'obtiendrez.

Levez-vous. Htez-vous. Ne perdez pas un jour, ne perdez pas une
heure, ne perdez pas un instant. Que ce fatal 27 janvier vous soit
sans cesse prsent. Que toute l'le compte les minutes comme cet
homme!

Songez-y bien, depuis que cette sentence de mort est prononce, le
bruit que vous entendez maintenant dans toutes vos horloges, c'est le
battement du coeur de ce misrable.

Un prcdent est-il ncessaire? en voici un:

En 1851, un homme,  Jersey, tua un autre homme. Un nomm Jacques
Fouquet tira un coup de fusil  un nomm Derbyshire. Jacques Fouquet
fut dclar coupable successivement par les deux jurys. Le 27 aot
1851 la cour le condamna  mort. Devant l'imminence d'une excution
capitale, l'le s'mut. Un grand meeting eut lieu; seize cents
personnes y assistrent. Des franais y parlrent aux applaudissements
du gnreux peuple jersiais. Une ptition fut signe. Le 23 septembre,
la grce de Fouquet arriva.

Maintenant, qu'est-il advenu de Fouquet?

Je vais vous le dire.

Fouquet vit et Fouquet se repent.

[Note: JACQUES FOUQUET.--On nous assure que Jacques Fouquet, condamn
 mort par notre cour royale, comme coupable du crime de meurtre sur
Frdric Derbyshire et dont la peine fut commue par sa majest en
celle de la dportation perptuelle, a t transfr, il y a six mois,
de la prison de Millbank o il tait toujours rest,  Dartmore.
Il est presque compltement guri du mal qu'il avait au cou, et sa
conduite a t telle  Millbank, que le gouverneur de cette prison
regarde comme trs probable une nouvelle commutation de sa peine, et
un bannissement aux possessions anglaises. (_Chronique de Jersey_, 7
janvier 1854.)]

Qu'est-ce que le gibet a  rpondre  cela?

Guernesiais! ce qu'a fait Jersey, Guernesey peut le faire. Ce que
Jersey a obtenu, Guernesey l'obtiendra.

Dira-t-on qu'ici, dans ce sombre guet-apens du 18 octobre, la mort
semble justice? que le crime de Tapner est bien grand?

Plus le crime est grand, plus le temps doit tre mesur long au
repentir.

Quoi! une femme aura t assassine, lchement tue, lchement!
une maison aura t pille, viole, incendie, un meurtre aura t
accompli, et autour de ce meurtre on croira entrevoir une foule
d'autres actions perverses, un attentat aura t commis, je me
trompe, plusieurs attentats, qui exigeraient une longue et solennelle
rparation, le chtiment accompagn de la rflexion, le rachat du mal
par la pnitence, l'agenouillement du criminel sous le crime et du
condamn sous la peine, toute une vie de douleur et de purification;
et parce qu'un matin,  un jour prcis, le vendredi 27 janvier, en
quelques minutes, un poteau aura t enfonc dans la terre, parce
qu'une corde aura serr le cou d'un homme, parce qu'une me se sera
enfuie d'un corps misrable avec le hurlement du damn, tout sera
bien!

Brivet chtive de la justice humaine!

Oh! nous sommes le dix-neuvime sicle; nous sommes le peuple
nouveau; nous sommes le peuple pensif, srieux, libre, intelligent,
travailleur, souverain; nous sommes le meilleur ge de l'humanit,
l'poque de progrs, d'art, de science, d'amour, d'esprance, de
fraternit; chafauds! qu'est-ce que vous nous voulez? O machines
monstrueuses de la mort, hideuses charpentes du nant, apparitions du
pass, toi qui tiens  deux bras ton couperet triangulaire, toi
qui secoues un squelette au bout d'une corde, de quel droit
reparaissez-vous en plein midi, en plein soleil, en plein dix-neuvime
sicle, en pleine vie? vous tes des spectres. Vous tes les choses de
la nuit, rentrez dans la nuit. Est-ce que les tnbres offrent leurs
services  la lumire? Allez-vous-en. Pour civiliser l'homme, pour
corriger le coupable, pour illuminer la conscience, pour faire germer
le repentir dans les insomnies du crime, nous avons mieux que vous,
nous avons la pense, l'enseignement, l'ducation patiente, l'exemple
religieux, la clart en haut, l'preuve en bas, l'austrit, le
travail, la clmence. Quoi! du milieu de tout ce qui est grand, de
tout ce qui est vrai, de tout ce qui est beau, de tout ce qui est
auguste, on verra obstinment surgir la peine de mort! Quoi! la ville
souveraine, la ville centrale du genre humain, la ville du 14 juillet
et du 10 aot, la ville o dorment Rousseau et Voltaire, la mtropole
des rvolutions, la cit-crche de l'ide, aura la Grve, la barrire
Saint-Jacques, la Roquette! Et ce ne sera pas assez de cette
contradiction abominable! et ce contre-sens sera peu! et cette horreur
ne suffira pas! Et il faudra qu'ici aussi, dans cet archipel, parmi
les falaises, les arbres et les fleurs, sous l'ombre des grandes nues
qui viennent du ple, l'chafaud se dresse, et domine, et constate
son droit, et rgne! ici! dans le bruit des vents, dans la rumeur
ternelle des flots, dans la solitude de l'abme, dans la majest de
la nature! Allez-vous-en, vous dis-je! disparaissez! Qu'est-ce que
vous venez faire, toi, guillotine, au milieu de Paris, toi, gibet, en
face de l'ocan?

Peuple de pcheurs, bons et vaillants hommes de la mer, ne laissez pas
mourir cet homme. Ne jetez pas l'ombre d'une potence sur votre
le charmante et bnie. N'introduisez pas dans vos hroques et
incertaines aventures de mer ce mystrieux lment de malheur.
N'acceptez pas la solidarit redoutable de cet empitement du pouvoir
humain sur le pouvoir divin. Qui sait? qui connat? qui a pntr
l'nigme? Il y a des abmes dans les actions humaines, comme il y
a des gouffres dans les flots. Songez aux jours d'orage, aux nuits
d'hiver, aux forces irrites et obscures qui s'emparent de vous  de
certains moments. Songez comme la cte de Serk est rude, comme
les bas-fonds des Minquiers sont perfides, comme les cueils de
Pater-Noster sont mauvais. Ne faites pas souffler dans vos voiles le
vent du spulcre. N'oubliez pas, navigateurs, n'oubliez pas, pcheurs,
n'oubliez pas, matelots, qu'il n'y a qu'une planche entre vous et
l'ternit, que vous tes  la discrtion des vagues qu'on ne sonde
pas et de la destine qu'on ignore, qu'il y a peut-tre des volonts
dans ce que vous prenez pour des caprices, que vous luttez sans cesse
contre la mer et contre le temps, et que, vous, hommes, qui savez si
peu de chose et qui ne pouvez rien, vous tes toujours face  face
avec l'infini et avec l'inconnu!

L'inconnu et l'infini, c'est la tombe.

N'ouvrez pas, de vos propres mains, une tombe au milieu de vous.

Quoi donc! les voix de cet infini ne nous disent-elles rien? Est-ce
que tous les mystres ne nous entretiennent pas les uns des autres?
Est-ce que la majest de l'ocan ne proclame pas la saintet du
tombeau?

Dans la tempte, dans l'ouragan, dans les coups d'quinoxe, quand
les brises de la nuit balanceront l'homme mort aux poutres du gibet,
est-ce que ce ne sera pas une chose terrible que ce squelette
maudissant cette le dans l'immensit?

Est-ce que vous ne songerez pas en frmissant, j'y insiste, que ce
vent qui viendra souffler dans vos agrs aura rencontr  son passage
cette corde et ce cadavre, et que cette corde et ce cadavre lui auront
parl?

Non! plus de supplices! nous, hommes de ce grand sicle, nous n'en
voulons plus. Nous n'en voulons pas plus pour le coupable que pour le
non coupable. Je le rpte, le crime se rachte par le remords et non
par un coup de hache ou un noeud coulant; le sang se lave avec les
larmes et non avec le sang. Non! ne donnons plus de besogne au
bourreau. Ayons ceci prsent  l'esprit, et que la conscience du juge
religieux et honnte mdite d'accord avec la ntre: indpendamment du
grand forfait contre l'inviolabilit de la vie humaine accompli aussi
bien sur le brigand excut que sur le hros supplici, tous les
chafauds ont commis des crimes. Le code de meurtre est un sclrat
masqu avec ton masque,  justice, et qui tue et massacre impunment.
Tous les chafauds portent des noms d'innocents et de martyrs. Non,
nous ne voulons plus de supplices. Pour nous la guillotine s'appelle
Lesurques, la roue s'appelle Calas, le bcher s'appelle Jeanne d'Arc,
la torture s'appelle Campanella, le billot s'appelle Thomas Morus, la
cigu s'appelle Socrate, le gibet se nomme Jsus-Christ!

Oh! s'il y a quelque chose d'auguste dans ces enseignements de
fraternit, dans ces doctrines de mansutude et d'amour que toutes
les bouches qui crient: religion, et toutes les bouches qui disent:
dmocratie, que toutes les voix de l'ancien et du nouvel vangile
sment et rpandent aujourd'hui d'un bout, du monde  l'autre, les
unes au nom de l'Homme-Dieu, les autres au nom de l'Homme-Peuple; si
ces doctrines sont justes, si ces ides sont vraies; si le vivant
est frre du vivant, si la vie de l'homme est vnrable, si l'me de
l'homme est immortelle; si Dieu seul a le droit de retirer ce que Dieu
seul a eu le pouvoir de donner; si la mre qui sent l'enfant remuer
dans ses entrailles est un tre bni, si le berceau est une chose
sacre, si le tombeau est une chose sainte,--insulaires de Guernesey,
ne tuez pas cet homme!

Je dis: ne le tuez pas, car, sachez-le bien, quand on peut empcher la
mort, laisser mourir, c'est tuer.

Ne vous tonnez pas de cette instance qui est dans mes paroles.
Laissez, je vous le dis, le proscrit intercder pour le condamn. Ne
dites pas: que nous veut cet tranger? Ne dites pas au banni: de quoi
te mles-tu? ce n'est pas ton affaire.--Je me mle des choses du
malheur; c'est mon droit, puisque je souffre. L'infortune a piti de
la misre; la douleur se penche sur le dsespoir.

D'ailleurs, cet homme et moi, n'avons-nous pas des souffrances qui
se ressemblent? ne tendons-nous pas chacun les bras  ce qui nous
chappe? moi banni, lui condamn, ne nous tournons-nous pas chacun
vers notre lumire, lui vers la vie, moi vers la patrie?

Et,--l'on devrait rflchir  ceci,--l'aveuglement de la crature
humaine qui proscrit et qui juge est si profond, la nuit est telle sur
la terre, que nous sommes frapps, nous les bannis de France, pour
avoir fait notre devoir, comme cet homme est frapp pour avoir commis
un crime. La justice et l'iniquit se donnent la main dans les
tnbres.

Mais qu'importe! pour moi cet assassin n'est plus un assassin, cet
incendiaire n'est plus un incendiaire, ce voleur n'est plus un voleur;
c'est un tre frmissant qui va mourir. Le malheur le fait mon frre.
Je le dfends.

L'adversit qui nous prouve a parfois, outre l'preuve, des utilits
imprvues, et il arrive que nos proscriptions, expliques par les
choses auxquelles elles servent, prennent des sens inattendus et
consolants.

Si ma voix est entendue, si elle n'est pas emporte comme un souffle
vain dans le bruit du flot et de l'ouragan, si elle ne se perd pas
dans la rafale qui spare les deux les, si la semence de piti que je
jette  ce vent de mer germe dans les coeurs et fructifie, s'il arrive
que ma parole, la parole obscure du vaincu, ait cet insigne honneur
d'veiller l'agitation salutaire d'o sortiront-la peine commue et
le criminel pnitent, s'il m'est donn  moi, le proscrit rejet et
inutile, de me mettre en travers d'un tombeau qui s'ouvre, de barrer
le passage  la mort, et de sauver la tte d'un homme, si je suis le
grain de sable tomb de la main du hasard qui fait pencher la balance
et qui fait prvaloir l vie sur la mort, si ma proscription a t
bonne  cela, si c'tait l le but mystrieux de la chute de mon foyer
et de ma prsence en ces les, oh! alors tout est bien, je n'ai pas
souffert, je remercie, je rends grces et je lve les mains au
ciel, et, dans cette occasion o clatent toutes les volonts de
la providence, ce sera votre triomphe,  Dieu, d'avoir fait
bnir Guernesey par la France, ce peuple presque primitif par la
civilisation tout entire, les hommes qui ne tuent point par l'homme
qui a tu, la loi de misricorde et de vie par le meurtrier, et l'exil
par l'exil!

Hommes de Guernesey, ce qui vous parle en cet instant, ce n'est pas
moi, qui ne suis que l'atome emport n'importe dans quelle nuit par le
souffle de l'adversit; ce qui s'adresse  vous aujourd'hui, je viens
de vous le dire, c'est la civilisation tout entire; c'est elle qui
tend vers vous ses mains vnrables. Si Beccaria proscrit tait au
milieu de vous, il vous dirait: _la peine capitale est impie_; si
Franklin banni vivait  votre foyer, il vous dirait: _la loi qui tue
est une loi funeste_; si Filangieri rfugi, si Vico exil, si Turgot
expuls, si Montesquieu chass, habitaient sous votre toit, ils vous
diraient: _l'chafaud est abominable_; si Jsus-Christ, en fuite
devant Caphe, abordait votre le, il vous dirait: _ne frappez pas
avec le glaive_;--et  Montesquieu,  Turgot,  Vico,  Filangieri, 
Beccaria,  Franklin vous criant: grce!  Jsus-Christ vous criant:
grce! rpondriez-vous: Non!

Non! c'est la rponse du mal. Non! c'est la rponse du nant. L'homme
croyant et libre affirme la vie, affirme la piti, la clmence et le
pardon, prouve l'me de la socit par la misricorde de la loi, et ne
rpond non! qu' l'opprobre, au despotisme et  la mort.

Un dernier mot et j'ai fini.

A cette heure fatale de l'histoire o nous sommes, car si grand que
soit un sicle et si beau que soit un astre, ils ont leurs clipses,
 cette minute sinistre que nous traversons, qu'il y ait au moins un
lieu sur la terre o le progrs couvert de plaies, jet aux temptes,
vaincu, puis, mourant, se rfugie et surnage! Iles de la Manche,
soyez le radeau de ce naufrag sublime! Pendant que l'orient et
l'occident se heurtent pour la fantaisie des princes, pendant que les
continents n'offrent partout aux yeux que ruse, violence, fourberie,
ambition, pendant que les grands empires talent les passions basses,
vous, petits pays, donnez les grands exemples. Reposez le regard du
genre humain.

Oui, en ce moment o le sang des hommes coule  ruisseaux  cause d'un
homme, en ce moment o l'Europe assiste  l'agonie hroque des turcs
sous le talon du czar, triomphateur qu'attend le chtiment, en ce
moment o la guerre, voque par un caprice d'empereur, se lve de
toutes parts avec son horreur et ses crimes, qu'ici du moins, dans ce
coin du monde, dans cette rpublique de marins et de paysans, on voie
ce beau spectacle: un petit peuple brisant l'chafaud! Que la guerre
soit partout, et ici la paix! Que la barbarie soit partout, et ici
la civilisation! Que la mort, puisque les princes le veulent, soit
partout, et que la vie soit ici! Tandis que les rois, frapps de
dmence, font de l'Europe un cirque o les hommes vont remplacer les
tigres et s'entre-dvorer, que le peuple de Guernesey, de son rocher,
entour des calamits du monde et des temptes du ciel, fasse un
pidestal et un autel; un pidestal  l'Humanit, un autel  Dieu!

Jersey, Marine-Terrace, 10 janvier 1854.




II

A LORD PALMERSTON

SECRTAIRE D'TAT DE L'INTRIEUR EN ANGLETERRE


[Note: Voir aux Notes les extraits des journaux la _Nation_ et
l'_Homme_.]


La lettre qui prcde avait mu l'le de Guernesey. Des meetings
avaient eu lieu, une adresse  la reine avait t signe, les journaux
anglais avaient reproduit en l'appuyant la demande de Victor Hugo
pour la grce de Tapner. Le gouvernement anglais avait successivement
accord trois sursis. On pensait que l'excution n'aurait pas lieu.
Tout  coup le bruit se rpand que l'ambassadeur de France, M.
Walewski, est all voir lord Palmerston. Deux jours aprs, Tapner
est excut. L'excution eut lieu le 10 fvrier. Le 11, Victor Hugo
crivit  lord Palmerston la lettre qu'on va lire:


Monsieur,

Je mets sous vos yeux une srie de faits qui se sont accomplis 
Jersey dans ces dernires annes.

Il y a quinze ans, Caliot, assassin, fut condamn  mort et graci. Il
y a huit ans, Thomas Nicolle, assassin, fut condamn  mort et graci.
Il y a trois ans, en 1851, Jacques Fouquet, assassin, fut condamn
 mort et graci. Pour tous ces criminels la mort fut commue en
dportation. Pour obtenir ces grces,  ces diverses poques, il a
suffi d'une ptition des habitants de l'le.

J'ajoute qu'en 1851 on se borna galement  dporter Edward Carlton,
qui avait assassin sa femme dans des circonstances horribles.

Voil ce qui s'est pass depuis quinze ans dans l'le d'o je vous
cris.

Par suite de tous ces faits significatifs, on a effac les scellements
du gibet sur le vieux Mont-Patibulaire de Saint-Hlier, et il n'y a
plus de bourreau  Jersey.

Maintenant quittons Jersey et venons  Guernesey.

Tapner, assassin, incendiaire et voleur, est condamn  mort. A
l'heure qu'il est, monsieur, et au besoin les faits que je viens de
vous citer suffiraient  le prouver, dans toutes les consciences
saines et droites la peine de mort est abolie; Tapner condamn, un cri
s'lve, les ptitions se multiplient; une, qui s'appuie nergiquement
sur le principe de l'inviolabilit de la vie humaine, est signe par
six cents habitants les plus clairs de l'le. Notons ici que, des
nombreuses sectes chrtiennes qui se partagent les quarante mille
habitants de Guernesey, trois ministres seulement [note: M. Pearce, M.
Carey, M. Cockburn.] ont accord leur signature  ces ptitions. Tous
les autres l'ont refuse. Ces hommes ignorent probablement que la
croix est un gibet. Le peuple criait: grce! le prtre a cri: mort!
Plaignons le prtre et passons. Les ptitions vous sont remises,
monsieur. Vous accordez un sursis. En pareil cas, sursis signifie
commutation. L'le respire; le gibet ne sera point dress. Point. Le
gibet se dresse. Tapner est pendu.

Aprs rflexion.

Pourquoi?

Pourquoi refuse-t-on  Guernesey ce qu'on avait tant de fois accord
 Jersey? pourquoi la concession  l'une et l'affront  l'autre?
pourquoi la grce ici et le bourreau l? pourquoi cette diffrence l
o il y avait parit? quel est le sens de ce sursis qui n'est plus
qu'une aggravation? est-ce qu'il y aurait un mystre?  quoi a servi
la rflexion?

Il se dit, monsieur, des choses devant lesquelles je dtourne la tte.
Non, ce qui se dit n'est pas. Quoi! une voix, la voix la plus obscure,
ne pourrait pas, si c'est la voix d'un exil, demander grce, dans
un coin perdu de l'Europe, pour un homme qui va mourir, sans que M.
Bonaparte l'entendt! sans que M. Bonaparte intervnt! sans que M.
Bonaparte mt le hol! Quoi! M, Bonaparte qui a la guillotine de
Belley, la guillotine de Draguignan et la guillotine de Montpellier,
n'en aurait pas assez, et aurait l'apptit d'une potence  Guernesey!
Quoi! dans cette affaire, vous auriez, vous monsieur, craint de faire
de la peine au proscripteur en donnant raison au proscrit, l'homme
pendu serait une complaisance, ce gibet serait une gracieuset, et
vous auriez fait cela pour entretenir l'amiti! Non, non, non! je
ne le crois pas, je ne puis le croire; je ne puis en admettre l'ide,
quoique j'en aie le frisson!

En prsence de la grande et gnreuse nation anglaise, votre reine
aurait le droit de grce et M. Bonaparte aurait le droit de veto!
En mme temps qu'il y a un tout-puissant au ciel, il y aurait ce
tout-puissant sur la terre!--Non!

Seulement il n'a pas t possible aux journaux de France de parler de
Tapner. Je constate le fait, mais je n'en conclus rien.

Quoi qu'il en soit, vous avez ordonn, ce sont les termes de la
dpche, que la justice suivit son cours; quoi qu'il en soit, tout
est fini; quoi qu'il en soit, Tapner, aprs trois sursis et trois
rflexions [note: Du 27 janvier au 3 fvrier.--Du 3 fvrier au 6.--Du
6 au 10.], a t pendu hier 10 fvrier, et,--si, par aventure, il y a
quelque chose de fond dans les conjectures que je repousse,--voici,
monsieur, le bulletin de la journe. Vous pourriez, dans ce cas,
le transmettre aux Tuileries. Ces dtails n'ont rien qui rpugne 
l'empire du Deux Dcembre; il planera avec joie sur cette victoire.
C'est un aigle  gibets.

Depuis quelques jours, le condamn tait frissonnant. Le lundi 6
on avait entendu ce dialogue entre lui et un visiteur:--_Comment
tes-vous?--J'ai plus peur de la mort que jamais.--Est-ce du supplice
que vous avez peur?--Non, pas de cela ... Mais quitter mes enfants!_
et il s'tait mis  pleurer. Puis il avait ajout:--_Pourquoi ne me
laisse-t-on pas le temps de me repentir_?

La dernire nuit, il a lu plusieurs fois le psaume 51. Puis, aprs
s'tre tendu un moment sur son lit, il s'est jet  genoux. Un
assistant s'est approch et lui a dit:--_Sentez-vous que vous
avez besoin de pardon_? Il a rpondu: _Oui_. La mme personne a
repris:--_Pour qui priez-vous_? Le condamn a dit: _Pour mes enfants_.
Puis il a relev la tte, et l'on a vu son visage inond de larmes,
et il est rest  genoux. Entendant sonner quatre heures du matin, il
s'est tourn et a dit aux gardiens:--_J'ai encore quatre heures, mais
o ira ma misrable me_? Les apprts ont commenc; on l'a arrang
comme il fallait qu'il ft; le bourreau de Guernesey pratique peu; le
condamn a dit tout bas au sous-shrif:--_Cet homme saura-t-il bien
faire la chose_? _--Soyez tranquille_, a rpondu le sous-shrif. Le
procureur de la reine est entr; le condamn lui a tendu la main; le
jour naissait, il a regard la fentre blanchissante du cachot et a
murmur: _Mes enfants_! Et il s'est mis  lire un livre intitul:
CROYEZ ET VIVEZ.

Ds le point du jour une multitude immense fourmillait aux abords de
la gele.

Un jardin tait attenant  la prison. On y avait dress l'chafaud.
Une brche avait t faite au mur pour que le condamn passt. A huit
heures du matin, la foule encombrant les rues voisines, deux cents
spectateurs privilgis tant dans le jardin, l'homme a paru  la
brche. Il avait le front haut et le pas ferme; il tait ple; le
cercle rouge de l'insomnie entourait ses yeux. Le mois qui venait de
s'couler l'avait vieilli de vingt annes. Cet homme de trente ans en
paraissait cinquante. Un bonnet de coton blanc profondment enfonc
sur la tte et relev sur le front,--dit un tmoin oculaire [note:
_Excution de J.-C. Tapner_. (Imprim au bureau du _Star de
Guernesey_.)],--vtu de la redingote brune qu'il portait aux dbats,
et chauss de vieilles pantoufles, il a fait le tour d'une partie
du jardin dans une alle sable exprs. Les bordiers, le shrif, le
lieutenant-shrif, le procureur de la reine, le greffier et le sergent
de la reine l'entouraient. Il avait les mains lies; mal, comme vous
allez voir. Pourtant, selon l'usage anglais, pendant que les mains
taient croises par les liens sur la poitrine, une corde rattachait
les coudes derrire le dos. Il marchait l'oeil fix sur le gibet. Tout
en marchant il disait  voix haute: _Ah! mes pauvres enfants_! A ct
de lui, le chapelain Bouwerie, qui avait refus de signer la demande
en grce, pleurait. L'alle sable menait  l'chelle. Le noeud
pendait. Tapner a mont. Le bourreau tremblait; les bourreaux d'en bas
sont quelquefois mus. Tapner s'est mis lui-mme sous le noeud coulant
et y a pass son cou, et, comme il avait les mains peu attaches,
voyant que le bourreau, tout gar, s'y prenait mal, il l'a aid.
Puis, comme s'il et pressenti ce qui allait suivre,--dit le mme
tmoin,--il a dit: _Liez-moi donc mieux les mains.--C'est inutile_, a
rpondu le bourreau. Tapner tant ainsi debout dans le noeud coulant,
les pieds sur la trappe, le bourreau a rabattu le bonnet sur son
visage, et l'on n'a plus vu de cette face ple qu'une bouche qui
priait. La trappe prte  s'ouvrir sous lui avait environ deux pieds
carrs. Aprs quelques secondes, le temps de se retourner, l'homme des
hautes oeuvres a press le ressort de la trappe. Un trou s'est fait
sous le condamn, il y est tomb brusquement, la corde s'est tendue,
le corps a tourn, on a cru l'homme mort. On pensa, dit le tmoin,
que Tapner avait t tu roide par la rupture de la moelle pinire.
Il tait tomb de quatre pieds de haut, et de tout son poids,
et c'tait un homme de haute taille; et le tmoin ajoute: _Ce
soulagement des coeurs oppresss ne dura pas deux minutes._ Tout 
coup, l'homme, pas encore cadavre et dj spectre, a remu; les jambes
se sont leves et abaisses l'une aprs l'autre comme si elles
essayaient de monter des marches dans le vide, ce qu'on entrevoyait de
la face est devenu horrible, les mains, presque dlies, s'loignaient
et se rapprochaient comme pour demander assistance, dit le tmoin.
Le lien des coudes s'tait rompu  la secousse de la chute. Dans ces
convulsions, la corde s'est mise  osciller, les coudes du misrable
ont heurt le bord de la trappe, les mains s'y sont cramponnes, le
genou droit s'y est appuy, le corps s'est soulev, et le pendu s'est
pench sur la foule. Il est retomb, puis a recommenc. _Deux fois_,
dit le tmoin. La seconde fois il s'est dress  un pied de hauteur;
la corde a t un moment lche. Puis il a relev son bonnet et la
foule a vu ce visage. Cela durait trop,  ce qu'il parat. Il a fallu
finir. Le bourreau qui tait descendu, est remont, et a fait, je cite
toujours le tmoin oculaire, lcher prise au patient. La corde
avait dvi; elle tait sous le menton; le bourreau l'a remise sous
l'oreille; aprs quoi il a press sur les deux paules. [Note:
_Gazette de Guernesey_, 11 fvrier.] Le bourreau et le spectre ont
lutt un moment. Le bourreau a vaincu. Puis cet infortun, condamn
lui-mme, s'est prcipit dans le trou o pendait Tapner, lui a
treint les deux genoux et s'est suspendu  ses pieds. La corde s'est
balance un moment, portant le patient et le bourreau, le crime et
la loi. Enfin, le bourreau a lui-mme lch prise. C'tait fait.
L'homme tait mort.

Vous le voyez, monsieur, les choses se sont bien passes. Cela a t
complet, Si c'est un cri d'horreur qu'on a voulu, on l'a.

La ville tant btie en amphithtre, on voyait cela de toutes les
fentres. Les regards plongeaient dans le jardin.

La foule criait: _shame! shame_! Des femmes sont tombes vanouies.

Pendant ce temps-l, Fouquet, le graci de 1851, se repent. Le
bourreau a fait de Tapner un cadavre; la clmence a refait de Fouquet
un homme.

Dernier dtail.

Entre le moment o Tapner est tomb dans le trou de la trappe et
l'instant o le bourreau, ne sentant plus de frmissement, lui a lch
les pieds, il s'est coul douze minutes. Douze minutes! Qu'on calcule
combien cela fait de temps, si quelqu'un sait  quelle horloge se
comptent les minutes de l'agonie!

Voil donc, monsieur, de quelle faon Tapner est mort.

Cette excution a cot cinquante mille francs. C'est un beau luxe.
[Note:  L'excuteur Rooks a dj cot prs de deux mille livres
sterling au fisc. _Gazette de Guernesey_, 11 fvrier. Rooks n'avait
encore pendu personne; Tapner est son coup d'essai. Le dernier gibet
qu'ait vu Guernesey remonte  vingt-quatre ans. Il fut dress pour un
assassin nomm Basse, excut le 3 novembre 1830.]

Quelques amis de la peine de mort disent qu'on aurait pu avoir cette
strangulation pour vingt-cinq livres sterling. Pourquoi lsiner?
Cinquante mille francs! quand on y pense, ce n'est pas trop cher; il y
a beaucoup de dtails dans cette chose-l.

On voit l'hiver,  Londres, dans de certains quartiers, des groupes
d'tres pelotonns dans les angles des rues, au coin des portes,
passant ainsi les jours et les nuits, mouills, affams, glacs, sans
abri, sans vtements et sans chaussures, sous le givre et sous la
pluie. Ces tres sont des vieillards, des enfants et des femmes;
presque tous irlandais; comme vous, monsieur. Contre l'hiver ils ont
la rue, contre la neige ils ont la nudit, contre la faim ils ont
le tas d'ordures voisin. C'est sur ces indigences-l que le budget
prlve les cinquante mille francs donns au bourreau Rooks. Avec ces
cinquante mille francs, on ferait vivre pendant un an cent de ces
familles. Il vaut mieux tuer un homme.

Ceux qui croient que le bourreau Rooks a commis quelque maladresse
paraissent tre dans l'erreur. L'excution de Tapner n'a rien que de
simple. C'est ainsi que cela doit se passer. Un nomm Tawel a t
pendu rcemment par le bourreau de Londres, qu'une relation que j'ai
sous les yeux qualifie ainsi: Le matre des excuteurs, celui
qui s'est acquis une clbrit sans rivale dans sa peu enviable
profession. Eh bien, ce qui est arriv  Tapner tait arriv  Tawel.

[Note: La trappe tomba, et le malheureux homme se livra tout d'abord
 de violentes convulsions. Tout son corps frissonna. Les bras et les
jambes se contractrent, puis retombrent; se contractrent encore,
puis retombrent encore; se contractrent encore, et ce ne fut
qu'aprs ce troisime effort que le pendu ne fut plus qu'un cadavre.
(_Execution of Tawel_. Thorne's printing establishment. Charles
Street.)]

On aurait tort de dire qu'aucune prcaution n'avait t prise pour
Tapner. Le jeudi 9, quelques zls de la peine capitale avaient visit
la potence dj toute prte dans le jardin. S'y connaissant, ils
avaient remarqu que la corde tait grosse comme le pouce et le noeud
coulant gros comme le poing. Avis avait t donn au procureur royal,
lequel avait fait remplacer la grosse corde par une corde fine. De
quoi donc se plaindrait-on?

Tapner est rest une heure au gibet. L'heure coule, on l'a dtach;
et le soir,  huit heures, on l'a enterr dans le cimetire dit des
trangers,  ct du supplici de 1830, Basse.

Il y a encore un autre tre condamn. C'est la femme de Tapner.
Elle s'est vanouie, deux fois en lui disant adieu; le second
vanouissement a dur une demi-heure; on l'a crue morte.

Voil, monsieur, j'y insiste, de quelle faon est mort Tapner.

Un fait que je ne puis vous taire, c'est l'unanimit de la presse
locale sur ce point:--_Il n'y aura plus d'excution  mort dans ce
pays, l'chafaud n'y sera plus tolr_.

La _Chronique de Jersey_ du 11 fvrier ajoute: Le supplice a t plus
atroce que le crime.

J'ai peur que, sans le vouloir, vous n'ayez aboli la peine de mort 
Guernesey.

Je livre en outre  vos rflexions ce passage d'une lettre que m'crit
un des principaux habitants de l'le: L'indignation tait au comble,
et si tous avaient pu voir ce qui se passait sous le gibet, _quelque
chose de srieux_ serait arriv, on aurait tch de sauver celui qu'on
torturait.

Je vous confie ces criailleries.

Mais revenons  Tapner.

La thorie de l'exemple est satisfaite. Le philosophe seul est triste,
et se demande si c'est l ce qu'on appelle la justice qui suit son
cours.

Il faut croire que le philosophe a tort. Le supplice a t effroyable,
mais le crime tait hideux. Il faut bien que la socit se dfende,
n'est-ce pas? o en serions-nous si, etc., etc., etc.? L'audace des
malfaiteurs n'aurait plus de bornes. On ne verrait qu'atrocits et
guet-apens. Une rpression est ncessaire. Enfin, c'est votre avis,
monsieur, les Tapner doivent tre pendus,  moins qu'ils ne soient
empereurs.

Que la volont des hommes d'tat soit faite!

Les idologues, les rveurs, les tranges esprits chimriques qui ont
la notion du bien et du mal, ne peuvent sonder sans trouble certains
cts du problme de la destine.

Pourquoi Tapner, au lieu de tuer une femme, n'en a-t-il pas tu
trois cents, en ajoutant au tas quelques centaines de vieillards
et d'enfants? pourquoi, au lieu de forcer une porte, n'a-t-il pas
crochet un serment? pourquoi, au lieu de drober quelques schellings,
n'a-t-il pas vol vingt-cinq millions? Pourquoi, au lieu de brler la
maison Saujon, n'a-t-il pas mitraill Paris? Il aurait un ambassadeur
 Londres.

Il serait pourtant bon qu'on en vnt  prciser un peu le point o
Tapner cesse d'tre un brigand et o Schinderhannes commence  devenir
de la politique.

Tenez, monsieur, c'est horrible. Nous habitons, vous et moi,
l'infiniment petit. Je ne suis qu'un proscrit et vous n'tes qu'un
ministre. Je suis de la cendre, vous tes de la poussire. D'atome
 atome on peut se parler. On peut d'un nant  l'autre se dire
ses vrits. Eh bien, sachez-le, quelles que soient les splendeurs
actuelles de votre politique, quelle que soit la gloire de l'alliance
de M. Bonaparte, quelque honneur qu'il y ait pour vous  mettre votre
tte  ct de la sienne dans le bonnet qu'il porte, si retentissants
et si magnifiques que soient vos triomphes en commun dans l'affaire
turque, monsieur, cette corde qu'on noue au cou d'un homme, cette
trappe qu'on ouvre sous ses pieds, cet espoir qu'il se cassera la
colonne vertbrale en tombant, cette face qui devient bleue sous le
voile lugubre du gibet, ces yeux sanglants qui sortent brusquement
de leur orbite, cette langue qui jaillit du gosier, ce rugissement
d'angoisse que le noeud touffe, cette me perdue qui se cogne au
crne sans pouvoir s'en aller, ces genoux convulsifs qui cherchent
un point d'appui, ces mains lies et muettes qui se joignent et qui
crient au secours, et cet autre homme, cet homme de l'ombre, qui se
jette sur ces palpitations suprmes, qui se cramponne aux jambes du
misrable et qui se pend au pendu, monsieur, c'est pouvantable. Et si
par hasard les conjectures que j'carte avaient raison, si l'homme
qui s'est accroch aux pieds de Tapner tait M. Bonaparte, ce serait
monstrueux. Mais, je le rpte, je ne crois pas cela. Vous n'avez obi
 aucune influence; vous avez dit: que la justice suive son cours;
vous avez donn cet ordre comme un autre; les rabchages sur la peine
de mort vous touchent peu. Pendre un homme, boire un verre d'eau. Vous
n'avez pas vu la gravit de l'acte. C'est une lgret d'homme d'tat;
rien de plus. Monsieur, gardez vos tourderies pour la terre, ne
les offrez pas  l'ternit. Croyez-moi, ne jouez pas avec ces
profondeurs-l; n'y jetez rien de vous. C'est une imprudence. Ces
profondeurs-l, je suis plus prs que vous, je les vois. Prenez garde.
_Exsul sicut mortuus_. Je vous parle de dedans le tombeau.

Bah! qu'import! Un homme pendu; et puis aprs? une ficelle que nous
allons rouler, une charpente que nous allons dclouer, un cadavre que
nous allons enterrer, voil grand'chose. Nous tirerons le canon, un
peu de fume en orient, et tout sera dit. Guernesey, Tapner, il faut
un microscope pour voir cela. Messieurs, cette ficelle, cette poutre,
ce cadavre, ce mchant gibet imperceptible, cette misre, c'est
l'immensit. C'est la question sociale, plus haute que la question
politique. C'est plus encore, c'est ce qui n'est plus la terre. Ce
qui est peu de chose, c'est votre canon, c'est votre politique, c'est
votre fume. L'assassin qui du matin au soir devient l'assassin,
voil ce qui est effrayant; une me qui s'envole tenant le bout de
corde du gibet, voil ce qui est, entre deux dners, formidable.
Hommes d'tat, entre deux protocoles, entre deux sourires, vous
pressez nonchalamment de votre pouce gant de blanc le ressort de la
potence, et la trappe tombe sous les pieds du pendu. Cette trappe,
savez-vous ce que c'est? C'est l'infini qui apparat; c'est
l'insondable et l'inconnu; c'est la grande ombre qui s'ouvre brusque
et terrible sous votre petitesse.

Continuez. C'est bien. Qu'on voie les hommes du vieux monde
 l'oeuvre. Puisque le pass s'obstine, regardons-le. Voyons
successivement toutes ses figures:  Tunis, c'est le pal; chez le
czar, c'est le knout; chez le pape, c'est le garrot; en France, c'est
la guillotine; en Angleterre, c'est le gibet; en Asie et en Amrique,
c'est le march d'esclaves. Ah! tout cela s'vanouira! Nous les
anarchistes, nous les dmagogues, nous les buveurs de sang, nous vous
le dclarons,  vous les conservateurs et les sauveurs, la libert
humaine est auguste, l'intelligence humaine est sainte, la vie humaine
est sacre, l'me humaine est divine. Pendez maintenant!

Prenez garde. L'avenir approche. Vous croyez vivant ce qui est mort
et vous croyez mort ce qui est vivant. La vieille socit est debout,
mais morte, vous dis-je. Vous vous tes tromps. Vous avez mis la main
dans les tnbres sur le spectre et vous en avez fait votre fiance.
Vous tournez le dos  la vie; elle va tout  l'heure se lever derrire
vous. Quand nous prononons ces mots, progrs, rvolution, libert,
humanit, vous souriez, hommes malheureux, et vous nous montrez la
nuit o nous sommes et o vous tes. Vraiment, savez-vous ce que c'est
que cette nuit? Apprenez-le, avant peu les ides en sortiront normes
et rayonnantes. La dmocratie, c'tait hier la France; ce sera demain
l'Europe. L'clipse actuelle masque le mystrieux agrandissement de
l'astre.

Je suis, monsieur, votre serviteur,

VICTOR HUGO.

Marine-Terrace, 11 fvrier 1854.




III

CINQUIME ANNIVERSAIRE DU 24 FVRIER 1848

24 fvrier 1854.


Citoyens,

Une date, c'est une ide qui se fait chiffre; c'est une victoire qui
se condense et se rsume dans un nombre lumineux, et qui flamboie 
jamais dans la mmoire des hommes.

Vous venez de clbrer le 24 Fvrier 1848; vous avez glorifi la date
passe; permettez-moi de me tourner vers la date future.

Permettez-moi de me tourner vers cette journe, soeur encore ignore
du 24 Fvrier, qui donnera son nom  la prochaine rvolution, et qui
s'identifiera avec elle.

Permettez-moi d'envoyer  la date future toutes les aspirations de mon
me.

Qu'elle ait autant de grandeur que la date passe, et qu'elle ait plus
de bonheur!

Que les hommes pour qui elle resplendira soient fermes et purs, qu'ils
soient bons et grands, qu'ils soient justes, utiles et victorieux, et
qu'ils aient une autre rcompense que l'exil!

Que leur sort soit meilleur que le ntre!

Citoyens! que la date future soit la date dfinitive!

Que la date future continue l'oeuvre de la date passe, mais qu'elle
l'achve!

Que, comme le 24 Fvrier, elle soit radieuse et fraternelle; mais
qu'elle soit hardie et qu'elle aille au but! qu'elle regarde l'Europe
de la faon dont Danton la regardait!

Que, comme Fvrier, elle abolisse la monarchie en France, mais qu'elle
l'abolisse aussi sur le continent! qu'elle ne trompe pas l'esprance!
que partout elle substitue le droit humain au droit divin! qu'elle
crie aux nationalits: debout! Debout, Italie! debout, Pologne!
debout, Hongrie! debout, Allemagne, debout, peuples, pour la libert!
Qu'elle embouche le clairon du rveil! qu'elle annonce le lever du
jour! que, dans cette halte nocturne o gisent les nations engourdies
par je ne sais quel lugubre sommeil, elle sonne la diane des peuples!

Ah! l'instant s'avance! je vous l'ai dj dit et j'y insiste,
citoyens! ds que les chocs dcisifs auront lieu, ds que la France
abordera directement la Russie et l'Autriche et les saisira corps 
corps, quand la grande guerre commencera, citoyens! vous verrez la
rvolution luire. C'est  la rvolution qu'il est rserv de frapper
les rois du continent. L'empire est le fourreau, la rpublique est
l'pe.

Donc, acclamons la date future! acclamons la rvolution prochaine!
souhaitons la bienvenue  cet ami mystrieux qui s'appelle demain!

Que la date future soit splendide! que la prochaine rvolution soit
invincible! qu'elle fonde les tats-Unis d'Europe!

Que, comme Fvrier, elle ouvre  deux battants l'avenir, mais qu'elle
ferme  jamais l'abominable porte du pass! que de toutes les chanes
des peuples elle forge  cette porte, un verrou! et que ce verrou soit
norme comme a t la tyrannie!

Que, comme Fvrier, elle relve et place sur l'autelle sublime trpied
Libert-galit-Fraternit, mais que sur ce trpied elle allume, de
faon  en clairer toute la terre, la grande flamme Humanit!

Qu'elle en blouisse les penseurs, qu'elle en aveugle les despotes!

Que, comme Fvrier, elle renverse l'chafaud politique relev par le
Bonaparte de dcembre, mais qu'elle renverse aussi l'chafaud social!
Ne l'oublions pas citoyens, c'est sur la tte du proltaire que
l'chafaud social suspend son couperet. Pas de pain dans la famille,
pas de lumire dans le cerveau; de l la faute, de l la chute, de l
le crime.

Un soir,  la nuit tombante, je me suis approch d'une guillotine qui
venait de travailler dans la place de Grve. Deux poteaux soutenaient
le couperet encore fumant. J'ai demand au premier poteau: Comment
t'appelles-tu? il m'a rpondu: Misre. J'ai demand au deuxime
poteau: Comment t'appelles-tu? Il m'a rpondu: Ignorance.

Que la rvolution prochaine, que la date future, arrache ces poteaux
et brise cet chafaud!

Que, comme Fvrier, elle confirme le droit de l'homme, mais qu'elle
proclame le droit de la femme et qu'elle dcrte le droit de l'enfant;
c'est--dire l'galit pour l'une et l'ducation pour l'autre!

Que, comme Fvrier, elle rpudie la confiscation et les violences,
qu'elle ne dpouille personne; mais qu'elle dote tout le monde!
qu'elle ne soit pas faite contre les riches, mais qu'elle soit faite
pour les pauvres! Oui! que, par une immense rforme conomique, par le
droit du travail mieux compris, par de larges institutions d'escompte
et de crdit, par le chmage rendu impossible, par l'abolition des
douanes et des frontires, par la circulation dcuple, par la
suppression des armes permanentes, qui cotent  l'Europe quatre
milliards par an, sans compter ce que cotent les guerres, par la
complte mise en valeur du sol, par un meilleur balancement de la
production et de la consommation, ces deux battements de l'artre
sociale, par l'change, source jaillissante de vie, par la rvolution
montaire, levier qui peut soulever toutes les indigences, enfin,
par une gigantesque cration de richesses toutes nouvelles que ds
 prsent la science entrevoit et affirme, elle fasse du bien-tre
matriel, intellectuel et moral la dotation universelle!

Qu'elle broie, crase, efface, anantisse, toutes les vieilles
institutions dshonores, c'est l sa mission politique; mais qu'elle
fasse marcher de front sa mission sociale et qu'elle donne du pain aux
travailleurs! Qu'elle prserve les jeunes mes de l'enseignement,--je
me trompe,--de l'empoisonnement jsuitique et clrical, mais qu'elle
tablisse et constitue sur une base colossale l'instruction gratuite
et obligatoire! Savez-vous, citoyens, ce qu'il faut  la civilisation,
pour qu'elle devienne l'harmonie? Des ateliers, et des ateliers!
des coles, et des coles! L'atelier et l'cole, c'est le double
laboratoire d'o sort la double vie, la vie du corps et la vie de
l'intelligence. Qu'il n'y ait plus de bouches affames! qu'il n'y
ait plus de cerveaux tnbreux! Que ces deux locutions, honteuses,
usuelles, presque proverbiales, que nous avons tous prononces plus
d'une fois dans notre vie:--_cet homme n'a pas de quoi manger;--cet
homme ne sait pas lire_;--que ces deux locutions, qui sont comme les
deux lueurs de la vieille misre ternelle, disparaissent du langage
humain!

Qu'enfin, comme le 24 Fvrier, la grande date future, la rvolution
prochaine, fasse dans tous les sens des pas en avant, mais qu'elle ne
fasse point un pas en arrire! qu'elle ne se croise pas les bras avant
d'avoir fini! que son dernier mot soit: suffrage universel, bien-tre
universel, paix universelle, lumire universelle!

Quand on nous demande: qu'entendez-vous par Rpublique Universelle?
nous entendons cela. Qui en veut? (_Cri unanime_:--Tout le monde!)

Et maintenant, amis, cette date que j'appelle, cette date qui, runie
au grand 24 Fvrier 1848 et  l'immense 22 septembre 1792, sera comme
le triangle de feu de la rvolution, cette troisime date, cette date
suprme, quand viendra-t-elle? quelle anne, quel mois, quel jour
illustrera-t-elle? de quels chiffres se composera-t-elle dans la srie
tnbreuse des nombres? sont-ils loin ou prs de nous, ces chiffres
encore obscurs et destins  une si prodigieuse lumire? Citoyens,
dj, ds  prsent,  l'heure o je parle, ils sont crits sur une
page du livre de l'avenir, mais cette page-l, le doigt de Dieu ne
l'a pas encore tourne. Nous ne savons rien, nous mditons, nous
attendons; tout ce que nous pouvons dire et rpter, c'est qu'il
nous semble que la date libratrice approche. On ne distingue pas le
chiffre, mais on voit le rayonnement.

Proscrits! levons nos fronts pour que ce rayonnement les claire!

Levons nos fronts, pour que, si les peuples demandent:--Qu'est-ce
donc qui blanchit de la sorte le haut du visage de ces hommes?--on
puisse rpondre:--C'est la clart de la rvolution qui vient!

Levons nos fronts, proscrits, et, comme nous l'avons fait si souvent
dans notre confiance religieuse, saluons l'avenir!

L'avenir a plusieurs noms.

Pour les faibles, il se nomme l'impossible; pour les timides, il se
nomme l'inconnu; pour les penseurs et pour les vaillants, il se nomme
l'idal.

L'impossible!

L'inconnu!

Quoi! plus de misre pour l'homme, plus de prostitution pour la femme,
plus d'ignorance pour l'enfant, ce serait l'impossible!

Quoi! les tats-Unis d'Europe, libres et matres chacun chez eux, mus
et relis par une assemble centrale, et communiant  travers les mers
avec les tats-Unis d'Amrique, ce serait l'inconnu!

Quoi! ce qu'a voulu Jsus-Christ, c'est l'impossible!

Quoi! ce qu'a fait Washington, c'est l'inconnu!

Mais on nous dit:--Et la transition! et les douleurs de l'enfantement!
et la tempte du passage du vieux monde au monde nouveau! un continent
qui se transforme! l'avatar d'un continent! Vous figurez-vous cette
chose redoutable? la rsistance dsespre des trnes, la colre des
castes, la furie des armes, le roi dfendant sa liste civile, le
prtre dfendant sa prbende, le juge dfendant sa paie, l'usurier
dfendant son bordereau, l'exploiteur dfendant son privilge, quelles
ligues! quelles luttes! quels ouragans! quelles batailles! quels
obstacles! Prparez vos yeux  rpandre des larmes; prparez vos
veines  verser du sang! arrtez-vous! reculez! ...--Silence aux
faibles et aux timides! l'impossible, cette barre de fer rouge, nous y
mordrons; l'inconnu, ces tnbres, nous nous y plongerons; et nous te
conquerrons, idal!

Vive la rvolution future!




IV

APPEL AUX CONCITOYENS

14 juin 1854.


Il devient urgent d'lever la voix et d'avertir les coeurs fidles et
gnreux. Que ceux qui sont dans le pays se souviennent de ceux qui
sont hors du pays. Nous, les combattants de la proscription, nous
sommes entours de dtresses hroques et inoues. Le paysan souffre
loin de son champ, l'ouvrier souffre loin de son atelier; pas de
travail, pas de vtements, pas de souliers, pas de pain; et au milieu
de tout cela des femmes et des enfants; voil o en sont une foule
de proscrits. Nos compagnons ne se plaignent pas, mais nous nous
plaignons pour eux. Les despotes, M. Bonaparte en tte, ont fait ce
qu'il faut, la calomnie, la police et l'intimidation aidant, pour
empcher les secours d'arriver  ces inbranlables confesseurs de la
dmocratie et de la libert. En les affamant, on espre les dompter.
Rve. Ils tomberont  leur poste.

En attendant, le temps se passe, les situations s'aggravent, et ce
qui n'tait que de la misre devient de l'agonie. Le dnment, la
nostalgie et la faim dciment l'exil. Plusieurs sont morts dj. Les
autres doivent-ils mourir?

Concitoyens de la rpublique universelle, secourir l'homme qui
souffre, c'est le devoir; secourir l'homme qui souffre pour
l'humanit, c'est plus que le devoir.

Vous tous qui tes rests dans vos patries et qui avez du moins ces
deux choses qui font vivre, le pain et l'air natal, tournez vos yeux
vers cette famille de l'exil qui lutte pour tous et qui bauche dans
les douleurs et dans l'preuve la grande famille des peuples.

Que chacun donne ce qu'il pourra. Nous appelons nos frres au secours
de nos frres.




V

SUR LA TOMBE DE FLIX BONY

21 septembre 1854.


Citoyens,

Encore un condamn  mort par l'exil qui vient de subir sa peine!

Encore un qui meurt tout jeune, comme Hlin, comme Bousquet, comme
Louise Julien, comme Gaffney, comme Izdebski, comme Cauvet! Flix
Bony, qui est dans cette bire, avait vingt-neuf ans.

Et, chose poignante! les enfants tombent aussi! Avant d'arriver 
cette spulture, tout  l'heure, nous nous sommes arrts devant une
autre fosse, frachement ouverte comme celle-ci, o nous avons dpos
le fils de notre compagnon d'exil Eugne Beauvais, pauvre enfant mort
des douleurs de sa mre, et mort, hlas! presque avant d'avoir vcu!

Ainsi, dans la douloureuse tape que nous faisons, le jeune homme et
l'enfant roulent ple-mle sous nos pieds dans l'ombre.

Flix Bony avait t soldat; il avait subi cette monstrueuse loi du
sang qu'on appelle conscription et qui arrache l'homme  la charrue,
pour le donner au glaive.

Il avait t ouvrier; et, chmage, maladie, travail au rabais,
exploitation, marchandage, parasitisme, misre, il avait travers les
sept cercles de l'enfer du proltaire. Comme vous le voyez, cet homme,
si jeune encore, avait t prouv de tous les cts, et l'infortune
l'avait trouv solide.

Depuis le 2 dcembre, il tait proscrit.

Pourquoi? pour quel crime?

Son crime, c'tait le mien  moi qui vous parle, c'tait le vtre
 vous qui m'coutez. Il tait rpublicain dans une rpublique; il
croyait que celui qui a prt un serment doit le tenir, que, parce
qu'on est ou qu'on se croit prince, on n'est pas dispens d'tre
honnte homme, que les soldats doivent obir aux constitutions,
que les magistrats doivent respecter les lois; il avait ces ides
tranges, et il s'est lev pour les soutenir; il a pris les armes,
comme nous l'avons tous fait, pour dfendre les lois; il a fait de sa
poitrine le bouclier de la constitution; il a accompli son devoir, en
un mot. C'est pour cela qu'il a t frapp; c'est pour cela qu'il a
t banni; c'est pour cela qu'il a t condamn, comme parlent
les juges infmes qui rendent la justice au nom de l'accus Louis
Bonaparte.

Il est mort; mort de nostalgie comme les autres qui l'ont prcd
ici; mort d'puisement, mort loin de sa ville natale, mort loin de
sa vieille mre, mort loin de son petit enfant. Il a agonis, car
l'agonie commence avec l'exil, il a agonis trois ans; il n'a pas
flchi une heure. Vous l'avez tous connu, vous vous en souvenez! Ah!
c'tait un vaillant et ferme coeur!

Qu'il repose dans cette paix svre! et qu'il trouve du moins dans le
spulcre la ralisation sereine de ce qui fut son idal pendant la
vie. La mort, c'est la grande fraternit.

O proscrits, puisque c'est vrai que cet ami est mort, et que voil
encore un des ntres qui s'vanouit dans le cercueil, faisons l'appel
dans nos rangs; serrons-nous devant la mort comme les soldats devant
la mitraille; c'est le moment de pleurer et c'est le moment de
sourire; c'est ici la pque suprme. Retrempons notre conscience
rpublicaine, retrempons notre foi en Dieu et au progrs dans ces
tnbres o nous descendrons tous peut-tre l'un aprs l'autre avant
d'avoir revu la chre terre de la patrie; asseyons-nous, cte  cte
avec nos morts,  cette sainte cne de l'honneur, du dvouement et du
sacrifice; faisons la communion de la tombe.

Donc l'air de la proscription tue. On meurt ici, on meurt souvent, on
meurt sans cesse. Le proscrit lutte, rsiste, tient tte, s'assied au
bord de la mer et regarde du ct de la France, et meurt. Les autres
aprs lui continuent le combat; seulement la brche de l'exil commence
 s'encombrer de cadavres.

Tout est bien. Et ceci (_montrant la fosse_) rachte cela (_l'orateur
tend le bras du ct de la France_). Pendant que tant d'hommes qui
auraient la force s'ils voulaient acceptent la servitude, et, le bt
sur le cou, subissent le triomphe du guet-apens, lche triomphe et
lche soumission, pendant que les foules s'en vont dans la honte, les
proscrits s'en vont dans la tombe.--Tout est bien.

O mes amis, quelle profonde douleur!

Ah! que du moins, en attendant le jour o ils se lveront, en
attendant le jour o ils auront pudeur, en attendant le jour o ils
auront horreur, les peuples maintenant  terre, les uns garrotts, les
autres abrutis, ce qui est pire, les autres prosterns, ce qui est
pire encore, regardent passer, le front haut dans les tnbres, et
s'enfoncer en silence dans le dsert de l'exil cette fire colonne de
proscrits qui marche vers l'avenir, ayant en tte des cercueils!

L'avenir. Ce mot m'est venu. Savez-vous pourquoi? C'est qu'il sort
naturellement de la pense dans le lieu mystrieux o nous sommes;
c'est que c'est un bon endroit pour regarder l'avenir que le bord des
fosses. De cette hauteur on voit loin dans la profondeur divine et
loin dans l'horizon humain. Aujourd'hui que la Libert, la Vrit et
la Justice ont les mains lies derrire le dos et sont battues de
verges et sont fouettes en place publique, la Libert par les
soldats, la Vrit par les prtres, la Justice par les juges;
aujourd'hui que l'Ide venue de Dieu est supplicie, Dieu est sur
l'horizon humain, Dieu est sur la place publique o on le fouette, et
l'on peut dire, oui, l'on peut dire qu'il souffre et qu'il saigne avec
nous. On a donc le droit de sonder la plaie humaine dans ce lieu des
choses ternelles. D'ailleurs on n'importune pas la tombe, et surtout
la tombe des martyrs, en parlant d'esprance. Eh bien! je vous le
dis, et c'est surtout du haut de ce talus funbre qu'on le voit
distinctement, esprez! Il y a partout des lueurs dans la nuit, lueur
en Espagne, lueur en Italie, en Orient clart; incendie, disent les
myopes de la politique, et moi je dis, aurore!

Cette clart de l'orient, si faible encore, c'est l l'inconnu, c'est
l le mystre. Proscrits, ne la quittez pas des yeux un seul instant.
C'est l que va se lever l'avenir.

Laissez-moi, avec la gravit qui sied en prsence de l'auditeur
funbre qui est l (_l'orateur montre le cercueil_), laissez-moi vous
parler des vnements qui s'accomplissent et des vnements qui se
prparent, librement,  coeur ouvert, comme il convient  ceux
qui sont srs de l'avenir, tant srs du droit. On nous dit
quelquefois:--Prenez garde. Vos paroles sont trop hardies. Vous
manquez de prudence.--Est-ce qu'il est question de prudence
aujourd'hui? il est question de courage. Aux heures de lutte  corps
perdu, gloire  ceux qui ont des paroles sans prcautions et des
sabres sans fourreau!

D'ailleurs les rois sont entrans. Soyez tranquilles.

Il y a deux faits dans la situation prsente; une alliance et une
guerre.

Que nous veulent ces deux faits?

L'alliance? J'en conviens, nous regardons pour l'instant sans
enthousiasme cette apparente intimit entre Fontenoy et Waterloo d'o
il semble qu'il soit sorti une espce d'Anglo-France; nous laissons,
tmoins froids et muets de ce spectacle, le choeur banal qui suit tous
les cortges et qui se groupe  la porte de tous les succs, chanter,
des deux cts de la Manche, en se renvoyant les strophes de Paris
 Londres, cette alliance admirable grce  laquelle se promnent
aujourd'hui au soleil le chasseur de Vincennes bras dessus bras
dessous avec le rifle-guard, le marin franais bras dessus bras
dessous avec le marin anglais, la capote bleue bras dessus bras
dessous avec l'habit rouge, et sans doute aussi, dans le spulcre,
Napolon bras dessus bras dessous avec Hudson Lowe.

Nous sommes calmes devant cela. Mais qu'on ne se mprenne pas
sur notre pense. Nous, hommes de France, nous aimons les hommes
d'Angleterre; les lignes jaunes ou vertes dont on barbouille
les mappe-mondes n'existent pas pour nous; nous rpublicains-
dmocrates-socialistes, nous rpudions en mme temps que
les cltures de caste  caste ces prjugs de peuple  peuple sortis
des plus misrables tnbres du vieil aveuglement humain; nous
honorons en particulier cette noble et libre nation anglaise qui fait
dans le labeur commun de la civilisation un si magnifique travail;
nous savons ce que vaut ce grand peuple qui a eu Shakespeare, Cromwell
et Newton; nous sommes cordialement assis  son foyer, sans lui rien
devoir, car c'est notre prsence qui fait son honneur; entait de
concorde, puisque c'est l la question, nous allons bien au del de
tout ce que rvent les diplomaties, nous ne voulons pas seulement
l'alliance de la France avec l'Angleterre; nous voulons l'alliance de
l'Europe avec elle-mme, et de l'Europe avec l'Amrique, et du monde
avec le monde! nous sommes les ennemis de la guerre; nous sommes les
souffre-douleurs de la fraternit; nous sommes les agitateurs de la
lumire et de la vie; nous combattons la mort qui btit les chafauds
et la nuit qui trace les frontires; pour nous il n'y a ds  prsent
qu'un peuple comme il n'y aura dans l'avenir qu'un homme; nous voulons
l'harmonie universelle dans le rayonnement universel; et nous tous
qui sommes ici, tous! nous donnerions notre sang avec joie pour
avancer d'une heure le jour o sera donn le sublime baiser de paix
des nations!

Donc que les amis de l'alliance anglo-franaise ne prennent pas le
change sur mes paroles. Plus que qui que ce soit, j'y insiste, nous
rpublicains, nous voulons ces alliances; car, je le rpte, l'union
parmi les peuples, et, plus encore, l'unit dans l'humanit, c'est
l notre symbole. Mais ces unions, nous les voulons pures, intimes,
profondes, fcondes; morales pour qu'elles soient relles, honntes
pour qu'elles soient durables; nous les voulons fondes sur les
intrts sans nul doute, mais fondes plus encore sur toutes les
fraternits du progrs et de la libert; nous voulons qu'elles soient
en quelque sorte la rsultante d'une majestueuse marche amicale
dans la lumire; nous les voulons sans humiliation d'un ct, sans
abdication de l'autre, sans arrire-penses pour l'avenir, sans
spectres dans le pass; nous trouvons que le mpris entre les
gouvernements, mme dissimul, est un mauvais ingrdient pour cimenter
l'estime entre les nations; en un mot, nous voulons sur les frontons
radieux de ces alliances de peuple  peuple des statues de marbre et
non des hommes de fange.

Nous voulons des fdrations signes Washington et non des pltrages
signs Bonaparte.

Les alliances comme celles que nous voyons en ce moment, nous les
croyons mauvaises pour les deux parties, pour les deux peuples que
nous admirons et que nous aimons, pour les deux gouvernements dont
nous prenons moins de souci. Sait-on bien ce qu'on veut ici, et
sait-on bien ce qu'on fera l? Nous disons qu'au fond, des deux cts,
on se dfie quelque peu, et qu'on n'a pas tort; nous disons  ceux-ci
qu'il y a toujours du ct d'un marchand l'affaire commerciale, et
nous disons  ceux-l qu'il y a toujours du ct d'un tratre la
trahison.

Comprend-on maintenant?

Autant l'alliance bcle nous laisse froids, autant la guerre pendante
nous meut. Oui, nous considrons avec un inexprimable mlange
d'esprance et d'angoisse cette dernire aventure des monarchies, ce
coup de tte pour une clef qui a dj cot des millions d'or et des
milliers d'hommes. Guerre d'intrigues plus encore que de mles, o
les turcs sont de plus en plus hroques, o le Deux-Dcembre est de
plus en plus lche, o l'Autriche est de plus en plus russe; guerre
meurtrire sans coups de canon, o nos vaillants soldats, fils de
l'atelier et de la chaumire, meurent misrablement, hlas! sans
mme qu'il sorte de leurs pauvres cadavres la funbre aurole des
batailles; guerre o il n'y a pas encore eu d'autre vainqueur que la
peste, o le typhus seul a pu publier des bulletins, et o il n'y a
eu jusqu'ici d'Austerlitz que pour le cholra; guerre tnbreuse,
obscure, inquite, reculante, fatale; guerre mystrieuse que ceux-l
mmes qui la font ne comprennent pas, tant elle est pleine de la
providence; redoutable nigme aveuglment pose par les rois, et dont
la Rvolution seule sait le mot!

A l'heure o nous sommes,  l'instant prcis o je parle, en ce moment
mme, citoyens, la priptie de cette sombre lutte s'accomplit;
l'avortement de la Baltique semble avoir eu son contre-coup de honte
dans la mer Noire, et comme, aprs tout, de tels peuples que la
France et l'Angleterre ne peuvent pas tre indfiniment et impunment
humilis dans leurs armes, le dnoment se risque, la tentative se
fait. Citoyens, cette guerre, qui a gard son secret devant Cronstadt,
se dmasquera-t-elle devant Sbastopol?  qui sera la chute?  qui
sera le _Te Deum_? personne ne le sait encore. Mais quoi qu'il
arrive, proscrits, quel que soit l'vnement, c'est le despotisme qui
s'croule, soit sur Nicolas, soit sur Bonaparte. C'est, je rpte mes
paroles d'il y a un an, c'est le supplice de l'Europe qui finit. Le
coup qui se frappe dans cette minute mme jettera bas ncessairement
dans un temps donn ou l'empereur de la Sibrie, ou l'empereur de
Cayenne; c'est--dire tous les deux; car l'un de ces deux poteaux de
l'chafaud des peuples ne peut pas tomber sans entraner l'autre.

Cependant que font les deux despotes? Ils sourient dans le calme
imbcile de la misrable omnipotence humaine; ils sourient  l'avenir
terrible! ils s'endorment dans la plnitude difforme et hideuse de
leur absolutisme satisfait; ils n'ont mme pas la fantaisie des
tristes gloires personnelles de la guerre, si faciles aux princes; ils
n'ont pas mme souci des souffrances de ces douloureuses multitudes
qu'ils appellent leurs armes. Pendant que, pour eux et par eux, des
milliers d'hommes agonisent dans les ambulances sur les grabats du
cholra, pendant que Varna est en flammes, pendant qu'Odessa fume sous
le canon, pendant que Kola brle au nord et Sulina au midi, pendant
qu'on crase de boulets et de bombes Silistrie, pendant que les
sauvageries de Bomarsund rpliquent aux frocits de Sinope, tandis
que les tours sautent, tandis que les vaisseaux flamboient et
s'abment, tandis que les magasins de cadavres des hpitaux russes
regorgent, pendant les marches forces de la Dobrudscha, pendant les
dsastres de Kustendji, pendant que des rgiments entiers fondent et
s'vanouissent dans le lugubre bivouac de Karvalik, que font les deux
czars? L'un prend le frais  son palais d't; l'autre prend les bains
de mer  Biarritz.

Troublons ces joies.

O peuples, au-dessus des combinaisons, des intrigues et des ententes,
au-dessus des diplomaties, au-dessus des guerres, au-dessus de toutes
les questions, question turque, question grecque, question russe,
au-dessus de tout ce que les monarchies font ou rvent, planent les
crimes.

Ne laissons pas prescrire la protestation vengeresse; ne nous laissons
pas distraire du but formidable. C'est toujours l'heure de dire: Nron
est l! On prtend que les gnrations oublient. Eh bien! pour la
saintet mme du droit, pour l'honneur mme de la conscience humaine,
les victimes nous le demandent, les martyrs nous le crient du fond
de leurs tombeaux, ravivons les souvenirs, et faisons de toutes les
mmoires des ulcres.

O peuples, le lugubre et menaant acte d'accusation, non! ne nous
lassons jamais de le redire! En ce moment les autocrates et les tyrans
du continent triomphent; ils ont mitraill  Palerme, mitraill 
Brescia, mitraill  Berlin, mitraill  Vienne, mitraill  Paris;
ils ont fusill  Ancne, fusill  Bologne, fusill  Rome, fusill 
Arad, fusill  Vincennes, fusill au Champ de Mars; ils ont dress
le gibet  Pesth, le garrot  Milan, la guillotine  Belley; ils ont
expdi les pontons, encombr les cachots, peupl les casemates,
ouvert les oubliettes; ils ont donn au dsert la fonction de bagne;
ils ont appel  leur aide Tobolsk et ses neiges, Lambessa et ses
fivres, l'lot de la Mre et son typhus; ils ont confisqu, ruin,
squestr, spoli; ils ont proscrit, banni, exil, expuls, dport;
quand cela a t fait, quand ils ont eu bien mis le pied sur la gorge
de l'humanit, quand ils ont entendu son dernier rle, ils ont dit
tout joyeux: c'est fini!--Et maintenant les voil dans la salle du
banquet. Les y voil, vainqueurs, enivrs, tout-puissants, couronne en
tte, lauriers au front. C'est le festin de la grande noce. C'est
le mariage de la monarchie et du guet-apens, de la royaut et de
l'assassinat, du droit divin et du faux serment, de tout ce qu'ils
appellent auguste avec tout ce que nous appelons infme; mariage
hideux et splendide; sous leurs pieds est la fanfare; toutes les
trahisons et toutes les lchets chantent l'pithalame. Oui, les
despotes triomphent; oui, les despotes rayonnent; oui, eux et leurs
sbires, eux et leurs complices, eux et leurs courtisans, eux et
leurs courtisanes, ils sont fiers, heureux, contents, gorgs, repus,
glorieux; mais qu'est-ce que cela fait  la justice ternelle? Nations
opprimes, l'heure approche. Regardez bien cette fte; les lampions
et les lustres sont allums, l'orchestre ne s'interrompt pas; les
panaches et l'or et les diamants brillent; la valetaille en uniforme,
en soutane ou en simarre se prosterne; les princes vtus de pourpre
rient et se flicitent; mais l'heure va sonner, vous dis-je; le fond
de la salle est plein d'ombre; et, voyez, dans cette ombre, dans cette
ombre formidable, la Rvolution, couverte de plaies, mais vivante,
billonne, mais terrible, se dresse derrire eux, l'oeil fix sur
vous, peuples, et agite dans ses deux mains sanglantes au-dessus de
leurs ttes des poignes de haillons arraches aux linceuls des morts!




VI

LA GUERRE D'ORIENT

29 novembre 1854.


Proscrits,

L'anniversaire glorieux que nous clbrons en ce moment [note: La
rvolution polonaise de 1830.] ramne la Pologne dans toutes les
mmoires; la situation de l'Europe la ramne galement dans les
vnements.

Comment? je vais essayer de vous le dire.

Mais d'abord, cette situation, examinons-la.

Au point o elle en est, et en prsence des choses dcisives qui se
prparent, il importe de prciser les faits.

Commenons par faire justice d'une erreur presque universelle.

Grce aux nuages astucieusement jets sur l'origine de l'affaire
par le gouvernement franais, et complaisamment paissis par le
gouvernement anglais, aujourd'hui, en Angleterre comme en France, on
attribue gnralement la guerre d'orient, ce dsastre continental, 
l'empereur Nicolas. On se trompe. La guerre d'orient est un crime;
mais ce n'est point le crime de Nicolas. Ne prtons pas  ce riche.
Rtablissons la vrit.

Nous conclurons ensuite.

Citoyens, le 2 dcembre 1851,--car il faut toujours remonter l, et,
tant que M. Bonaparte sera debout, c'est de cette source horrible que
sortiront tous les vnements, et tous les vnements, quels qu'ils
soient, ayant ce poison dans les veines, seront malsains et vnneux
et se gangrneront rapidement,--le 2 dcembre donc, M. Bonaparte fait
ce que vous savez. Il commet un crime, rige ce crime en trne, et
s'assied dessus. Schinderhannes se dclare Csar. Mais  Csar il faut
Pierre. Quand on est empereur, le Oui du peuple, c'est peu de chose;
ce qui importe, c'est le Oui du pape. Ce n'est pas tout d'tre
parjure, tratre et meurtrier, il faut encore tre sacr. Bonaparte le
Grand avait t sacr. Bonaparte le Petit voulut l'tre.

L tait la question.

Le pape consentirait-il?

Un aide de camp, nomm de Cotte, un des hommes religieux du jour, fut
envoy  Antonelli, le Consalvi d' prsent. L'aide de camp eut peu
de succs. Pie VII avait sacr Marengo; Pie IX hsita  sacrer le
boulevard Montmartre. Mler  ce sang et  cette boue la vieille
huile romaine, c'tait grave. Le pape fit le dgot. Embarras de M.
Bonaparte. Que faire? de quelle manire s'y prendre pour dcider Pie
IX? Comment dcide-t-on une fille? comment dcide-t-on un pape? Par un
cadeau. Cela est l'histoire.

UN PROSCRIT (_le citoyen Bianchi_): Ce sont les moeurs sacerdotales.

VICTOR HUGO, _s'interrompant_: Vous avez raison. Il y a longtemps que
Jrmie a cri  Jrusalem et que Luther a cri  Rome: Prostitue!
(_Reprenant._) M. Bonaparte, donc, rsolut de faire un cadeau  M.
Masta.

Quel cadeau?

Ceci est toute l'aventure actuelle.

Citoyens, il y a deux papes en ce moment, le pape latin et le pape
grec. Le pape grec, qui s'appelle aussi le czar, pse sur le sultan du
poids de toutes les Russies. Or le sultan, possdant la Jude, possde
le tombeau du Christ. Faites attention  ceci. Depuis des sicles la
grande ambition des deux catholicismes, grec et romain, serait de
pouvoir pntrer librement dans ce tombeau et d'y officier, non cte 
cte et fraternellement, mais l'un excluant l'autre, le latin excluant
le grec ou le grec excluant le latin. Entre ces deux prtentions
opposes que faisait l'islamisme? Il tenait la balance gale,
c'est--dire la porte ferme, et ne laissait entrer dans le tombeau
ni la croix grecque, ni la croix latine, ni Moscou, ni Rome. Grand
crve-coeur surtout pour le pape latin qui affecte la suprmatie.
Donc, en thse gnrale et en dehors mme de M. Bonaparte, quel
prsent offrir au pape de Rome pour le dterminer  sacrer et
couronner n'importe quel bandit? Posez la question  Machiavel, il
vous rpondra: Rien de plus simple. Faire pencher  Jrusalem
la balance du ct de Rome; rompre devant le tombeau du Christ
l'humiliante galit des deux croix; mettre l'glise d'orient sous les
pieds de l'glise d'occident; ouvrir la sainte porte  l'une et la
fermer  l'autre; faire une avanie au pape grec; en un mot, donner au
pape latin la clef du spulcre.

C'est ce que Machiavel rpondrait. C'est ce que M. Bonaparte a
compris; c'est ce qu'il a fait. On a appel cela, vous vous en
souvenez, l'affaire des Lieux-Saints.

L'intrigue a t noue. D'abord secrtement. L'agent de M. Bonaparte 
Constantinople, M. de Lavalette, a demand de la part de son matre,
au sultan, la clef du tombeau de Jsus pour le pape de Rome. Le
sultan, faible, troubl, ayant dj les vertiges de la fin de
l'islamisme, tiraill en deux sens contraires, ayant peur de Nicolas,
ayant peur de Bonaparte, ne sachant  quel empereur entendre, a lch
prise et a donn la clef. Bonaparte a remerci, Nicolas s'est fch.
Le pape grec a envoy au srail son lgat _a latere_, Menschikoff, une
cravache  la main. Il a exig, en compensation de la clef donne  M.
Bonaparte pour le pape de Rome, des choses plus solides,  peu prs
tout ce qui pouvait rester de souverainet au sultan; le sultan a
refus; la France et l'Angleterre ont appuy le sultan, et vous savez
le reste. La guerre d'orient a clat.

Voil les faits.

Rendons  Csar ce qui est  Csar et ne donnons pas  Nicolas ce qui
est au Deux-Dcembre. La prtention de M. Bonaparte  tre sacr a
tout fait. L'affaire des Lieux-Saints et la clef, c'est l l'origine
de tout.

Maintenant, ce qui est sorti de cette clef, le voici:

A l'heure qu'il est, l'Asie Mineure, les les d'Aland, le Danube, la
Tchernaa, la mer Blanche et la mer Noire, le nord et le midi voient
des villes, florissantes il y a quelques mois encore, s'en aller en
cendre et en fume. A l'heure qu'il est Sinope est brle, Bomarsund
est brle, Silistrie est brle, Varna est brle, Kola est brle,
Sbastopol brle. A l'heure qu'il est, par milliers, bientt par
cent mille, les franais, les anglais, les turcs, les russes,
s'entr'gorgent en orient devant un monceau de ruines. L'arabe vient
du Nil pour se faire tuer par le tartare qui vient du Volga; le
cosaque vient des steppes pour se faire tuer par l'cossais qui vient
des highlands. Les batteries foudroient les batteries, les poudrires
sautent, les bastions s'croulent, les redoutes s'effondrent, les
boulets trouent les vaisseaux; les tranches sont sous les bombes,
les bivouacs sont sous les pluies; le typhus, la peste et le cholra
s'abattent avec la mitraille sur les assigeants, sur les assigs,
sur les camps, sur les flottes, sur la garnison, sur la ville o
toute une population, femmes, enfants, vieillards, agonise. Les obus
crasent les hpitaux; un hpital prend feu, et deux mille malades
sont calcins, dit un bulletin. Et la tempte s'en mle, c'est la
saison; la frgate turque _Bahira_ sombre sous voiles, le deux-ponts
gyptien _Abad-i-Djihad_ s'engloutit prs d'Eniada avec sept cents
hommes, les coups de vent dmtent la flotte, le navire  hlice _le
Prince_, la frgate _la Nymphe des mers_, quatre autres steamers de
guerre coulent bas, _le Sans-Pareil, le Samson, l'Agamemnon_, se
brisent aux bas-fonds dans l'ouragan, _la Rtribution_ n'chappe qu'en
jetant ses canons  la mer, le vaisseau de cent canons _le Henri IV_
prit prs d'Eupatoria, l'aviso  roues _le Pluton_ est dsempar,
trente-deux transports chargs d'hommes font cte, et se perdent. Sur
terre les mles deviennent chaque jour plus sauvages; les russes
assomment les blesss  coups de crosse;  la fin des journes, les
tas de morts et de mourants empchent l'infanterie de manoeuvrer;
le soir, les champs de bataille font frissonner les gnraux. Les
cadavres anglais et franais et les cadavres russes y sont mls comme
s'ils se mordaient.--_Je n'ai jamais rien vu de pareil_ [note: Voir
aux notes.], s'crie le vieux lord Raglan, qui a vu Waterloo. Et
cependant on ira plus loin encore; on annonce qu'on va employer contre
la malheureuse ville les moyens nouveaux qu'on tenait en rserve
et dont on frmissait. Extermination, c'est le cri de cette guerre. La
tranche seule cote cent hommes par jour. Des rivires de sang humain
coulent; une rivire de sang  Alma, une rivire de sang  Balaklava,
une rivire de sang  Inkermann; cinq mille hommes tus le 20
septembre, six mille le 25 octobre, quinze mille le 5 novembre. Et
cela ne fait que commencer. On envoie des armes, elles fondent.
C'est bien. Allons, envoyez-en d'autres! Louis Bonaparte redit 
l'ex-gnral Canrobert le mot imbcile de Philippe IV  Spinola:
_Marquis, prends Breda_. Sbastopol tait hier une plaie, aujourd'hui
c'est un ulcre, demain ce sera un cancer; et ce cancer dvore la
France, l'Angleterre, la Turquie et la Russie. Voil l'Europe des
rois. O avenir! quand nous donneras-tu l'Europe des peuples?

Je continue.

Sur les navires, aprs chaque affaire, des chargements de blesss qui
font horreur. Pour ne citer que les chiffres que je sais, et je n'en
sais pas la dixime partie, quatre cents blesss sur _le Panama_,
quatre cent quarante-neuf sur _le Colombo_ qui remorquait deux
transports galement chargs et dont j'ignore les chiffres, quatre
cent soixante-dix sur _le Vulcain_, quinze cents sur _le Kanguroo_. On
est bless en Crime, on est pans  Constantinople. Deux cents lieues
de mer, huit jours entre la blessure et le pansement. Chemin faisant,
pendant la traverse, les plaies abandonnes deviennent effroyables;
les mutils qu'on transporte sans assistance, sans secours,
misrablement entasss les uns sur les autres, voient les lombrics,
cette vermine du spulcre, sortir de leurs jambes brises, de leurs
ctes enfonces, de leurs crnes fendus, de leurs ventres ouverts; et,
sous ce fourmillement horrible, ils pourrissent avant d'tre morts
dans les entre-ponts pestilentiels des steamers-ambulances, immenses
fosses communes pleines de vivants mangs de vers. (_Victor Hugo
s'interrompant_:)--Je n'exagre point. J'ai l les journaux anglais,
les journaux ministriels. Lisez vous-mmes. (_L'orateur_ agite une
liasse de journaux._ [Note: Voir aux Notes.]).--Oui, j'insiste, pas
de secours. Quatre chirurgiens, sur _le Vulcain_, quatre chirurgiens
sur _le Colombo_, pour neuf cent dix-neuf mourants! Quant aux turcs,
on ne les panse pas du tout. Ils deviennent ce qu'ils peuvent [note:
_Id._].--Je ne suis qu'un dmagogue et un buveur de sang, je le sais
bien, mais j'aimerais mieux moins de caisses de mdailles bnites au
camp de Boulogne, et plus de mdecins au camp de Crime.

Poursuivons.

En Europe, en Angleterre, en France, le contre-coup est terrible.
Faillites sur faillites, toutes les transactions suspendues, le
commerce agonisant, l'industrie morte. Les folies de la guerre
s'talent, les trophes prsentent leur bilan. Pour ce qui est de la
Baltique seulement, et en calculant ce qui a t dpens rien que pour
cette campagne, chacun des deux mille prisonniers russes ramens de
Bomarsund cote  la France et  l'Angleterre trois cent trente-six
mille francs par tte. En France, la misre. Le paysan vend sa vache
pour payer l'impt et donne son fils pour nourrir la guerre,--son
fils! sa chair! Comment se nomme cette chair, vous le savez, l'oncle
l'a baptise. Chaque rgime voit l'homme  son point de vue. La
rpublique dit chair du peuple; l'empire dit chair  canon.--Et la
famine complte la misre. Comme c'est avec la Russie qu'on se bat,
plus de bl d'Odessa. Le pain manque. Une espce de Buzanais couve
sous la cendre populaire et jette ses tincelles  et l. A Boulogne,
l'meute de la faim, rprime par les gendarmes. A Saint-Brieuc, les
femmes s'arrachent les cheveux et crvent les sacs de grains  coups
de ciseaux. Et leves sur leves. Emprunts sur emprunts. Cent quarante
mille hommes cette anne seulement, pour commencer. Les millions
s'engouffrent aprs les rgiments. Le crdit sombre avec les flottes.
Telle est la situation.

Tout ceci sort du Deux-Dcembre.

Nous, proscrits dont le coeur saigne de toutes les plaies de la patrie
et de toutes les douleurs de l'humanit, nous considrons cet tat de
choses lamentable avec une angoisse croissante.

Insistons-y, rptons-le, crions-le, et qu'on le sache et qu'on ne
l'oublie plus dsormais, je viens de le dmontrer les faits  la main,
et cela est incontestable, et l'histoire le dira, et je dfie qui que
ce soit de le nier, tout ceci sort du Deux-Dcembre.

Otez l'intrigue dite affaire des Lieux-Saints, tez la clef,
tez l'envie de sacre, tez le cadeau  faire au pape, tez le
Deux-Dcembre, tez M. Bonaparte; vous n'avez pas la guerre d'orient.

Oui, ces flottes, les plus magnifiques qu'il y ait au monde, sont
humilies et amoindries; oui, cette gnreuse cavalerie anglaise est
extermine; oui, les cossais gris, ces lions de la montagne; oui, nos
zouaves, nos spahis, nos chasseurs de Vincennes, nos admirables et
irrparables rgiments d'Afrique sont sabrs, hachs, anantis; oui,
ces populations innocentes,--et dont nous sommes les frres, car
il n'y a pas d'trangers pour nous,--sont crases; oui, parmi tant
d'autres, ce vieux gnral Cathcart et ce jeune capitaine Nolan,
l'honneur de l'uniforme anglais, sont sacrifis; oui, les entrailles
et les cervelles, arraches et disperses par la mitraille, pendent
aux broussailles de Balaklava ou s'crasent aux murs de Sbastopol;
oui, la nuit, les champs de bataille pleins de mourants hurlent comme
des btes fauves; oui, la lune claire cet pouvantable charnier
d'Inkermann o des femmes, une lanterne  la main, errent  et l
parmi les morts, cherchant leurs frres ou leurs maris, absolument
comme ces autres femmes qui, il y a trois ans, dans la nuit du 4
dcembre, regardaient l'un aprs l'autre les cadavres du boulevard
Montmartre [note: Voir aux Notes.]; oui, ces calamits couvrent
l'Europe; oui, ce sang, tout ce sang ruisselle en Crime; oui, ces
veuves pleurent, oui, ces mres se tordent les bras,--parce qu'il a
pris fantaisie  M. Bonaparte, l'assassin de Paris, de se faire bnir
et sacrer par M. Masta, l'touffeur de Rome!

Et maintenant, mditons un moment, cela en vaut la peine.

Certes, si parmi les intrpides rgiments franais qui, cte  cte
avec la vaillante arme anglaise, luttent devant Sbastopol contre
toute la force russe, si, parmi ces combattants hroques, il y a
quelques-uns de ces tristes soldats qui, en dcembre 1851, entrans
par des gnraux infmes, ont obi aux lugubres consignes du
guet-apens, les larmes nous viennent aux yeux, nos vieux coeurs
franais s'meuvent, ce sont des fils de paysans, ce sont des fils
d'ouvriers, nous crions piti! nous disons: ils taient ivres, ils
taient aveugles, ils taient ignorants, ils ne savaient ce qu'ils
faisaient! et nous levons les mains au ciel, et nous supplions pour
ces infortuns. Le soldat, c'est l'enfant; l'enthousiasme en fait un
hros; l'obissance passive peut en faire un bandit; hros, d'autres
lui volent sa gloire; bandit, que d'autres aussi prennent sa faute.
Oui, devant le mystrieux chtiment qui commence, mon Dieu! grce pour
les soldats; mais quant aux chefs, faites!

Oui, proscrits, laissons faire le juge. Et voyez! La guerre d'orient,
je viens de vous le rappeler, c'est le fait mme du Deux-Dcembre
arriv pas  pas, et de transformation en transformation,  sa
consquence logique, l'embrasement de l'Europe. O profondeur
vertigineuse de l'expiation! le Deux-Dcembre se retourne, et le voici
qui, aprs avoir tu les ntres, dpche les siens. Il y a trois ans,
il se nommait coup d'tat et il assassinait Baudin; aujourd'hui il se
nomme guerre d'orient, et il excute Saint-Arnaud. La balle qui, dans
la nuit du 4, sur l'ordre de Lourmel, tua Dussoubs devant la barricade
Montorgueil, ricoche dans les tnbres selon on ne sait quelle loi
formidable et revient fusiller Lourmel en Crime. Nous n'avons pas 
nous occuper de cela. Ce sont les coups sinistres de l'clair; c'est
l'ombre qui frappe; c'est Dieu.

La justice est un thorme; le chtiment est rigide comme Euclide; le
crime a ses angles d'incidence et ses angles de rflexion; et nous,
hommes, nous tressaillons quand nous entrevoyons dans l'obscurit
de la destine humaine les lignes et les figures de cette gomtrie
norme que la foule appelle hasard et que le penseur appelle
providence.

Le curieux, disons-le en passant, c'est que la clef est inutile. Le
pape, voyant hsiter l'Autriche, et d'ailleurs, flairant sans doute la
chute prochaine, persiste  reculer devant M. Bonaparte. M. Bonaparte
ne veut pas tomber de M. Masta  M. Sibour; et il en rsulte qu'il
n'est pas sacr et qu'il ne le sera pas; car,  travers tout ceci, la
providence rit de son rire terrible.

Je viens d'exposer la situation, citoyens. A prsent,--et c'est par
l que je veux terminer, et ceci me ramne  l'objet spcial de cette
solennelle runion,--cette situation, si grave pour les deux grands
peuples, car l'Angleterre y joue son commerce et l'orient, car la
France y joue son honneur et sa vie, cette situation redoutable,
comment en sortir? La France a un moyen: se dlivrer, chasser le
cauchemar, secouer l'empire accroupi sur sa poitrine, remonter 
la victoire,  la puissance,  la prminence, par la libert.
L'Angleterre en a un autre, finir par o elle aurait d commencer; ne
plus frapper le czar au talon de sa botte, comme elle le fait en ce
moment, mais le frapper au coeur, c'est--dire soulever la Pologne.
Ici,  cette mme place, il y a un an prcisment aujourd'hui, je
donnais  l'Angleterre ce conseil, vous vous en souvenez. A cette
occasion, les journaux qui soutiennent le cabinet anglais m'ont
qualifi d' orateur chimrique, et voici que l'vnement confirme
mes paroles. La guerre en Crime fait sourire le czar, la guerre en
Pologne le ferait trembler. Mais la guerre en Pologne, c'est une
rvolution? Sans doute. Qu'importe  l'Angleterre? Qu'importe  cette
grande et vieille Angleterre? Elle ne craint pas les rvolutions,
ayant la libert. Oui, mais M. Bonaparte, tant le despotisme, les
craint, lui, et il ne voudra pas! C'est donc  M. Bonaparte, et 
sa peur personnelle des rvolutions, que l'Angleterre sacrifie ses
armes, ses flottes, ses finances, son avenir, l'Inde, l'Orient,
tous ses intrts. Avais-je tort de le dire il y a deux mois? pour
l'Angleterre, l'alliance de M. Bonaparte n'est pas seulement une
diminution morale, c'est une catastrophe.

C'est l'alliance de M. Bonaparte qui depuis un an fait faire fausse
route  tous les intrts anglais dans la guerre d'orient. Sans
l'alliance de M. Bonaparte, l'Angleterre aurait aujourd'hui un succs
en Pologne, au lieu d'un chec, d'un dsastre peut-tre, en Crime.

N'importe. Ce qui est dans les choses ne peut point n'en pas sortir.
Les situations ont leur logique qui finit toujours par avoir le
dernier mot. La guerre en Pologne, c'est--dire, pour employer le mot
transparent adopt par le cabinet anglais, un _systme d'agression
franchement continental_, est dsormais invitable. C'est l'avenir
immdiat. Au moment o je parle, lord Palmerston en cause aux
Tuileries avec M. Bonaparte. Et, citoyens, ce sera l ma dernire
parole, la guerre en Pologne, c'est la rvolution en Europe.

Ah! que la destine s'accomplisse!

Ah! que la fatalit soit sur ces hommes, sur ces bourreaux, sur ces
despotes, qui ont arrach  tant de peuples,  tant de nobles peuples
leurs sceptres de nations!--Je dis le sceptre, et non la vie.--Car,
proscrits, comme il faut le rpter sans cesse pour consterner les
lchets et pour relever les courages, la mort apparente des peuples,
si livide qu'elle soit, si glace qu'elle semble, est un avatar et
couvre le mystre d'une incarnation nouvelle. La Pologne est dans le
spulcre, mais elle a le clairon  la main; la Hongrie est sous le
suaire, mais elle a le sabre au poing; l'Italie est dans la tombe,
mais elle a la flamme au coeur; la France est dans la fosse, mais
elle a l'toile au front. Et, tous les signes nous l'annoncent, au
printemps prochain, au printemps, heure des rsurrections comme
le matin est l'heure des rveils, amis, toute la terre frmira
d'blouissement et de joie, quand, se dressant subitement, ces grands
cadavres ouvriront tout  coup leurs grandes ailes!




VII


Les paroles de Victor Hugo murent le parlement. Un membre de la
majorit, familier des Tuileries, somma le gouvernement anglais de
mettre fin  la querelle personnelle entre M. Louis Bonaparte et M.
Victor Hugo. Victor Hugo sentit qu'il tait ncessaire que le proscrit
remt  sa place l'empereur et qu'il fallait rendre  M. Bonaparte
le sentiment de sa situation vraie; et il publia dans les journaux
anglais ce qu'on va lire:


AVERTISSEMENT

Je prviens M. Bonaparte que je me rends parfaitement compte des
ressorts qu'il fait mouvoir et qui sont  sa taille, et que j'ai lu
avec intrt les choses dites  mon sujet, ces jours passs, dans le
parlement anglais. M. Bonaparte m'a chass de France pour avoir pris
les armes contre son crime, comme c'tait mon droit de citoyen et
mon devoir de reprsentant du peuple; il m'a chass de Belgique pour
_Napolon le Petit_; il me chassera peut-tre d'Angleterre pour les
protestations que j'y ai faites, que j'y fais et que je continuerai
d'y faire. Cela regarde l'Angleterre plus que moi. Un triple exil
n'est rien. Quant  moi, l'Amrique est bonne, et, si elle convient 
M. Bonaparte, elle me convient aussi. J'avertis seulement M. Bonaparte
qu'il n'aura pas plus raison de moi, qui suis l'atome, qu'il n'aura
raison de la vrit et de la justice qui sont Dieu mme. Je dclare
au Deux-Dcembre en sa personne que l'expiation viendra, et que, de
France, de Belgique, d'Angleterre, d'Amrique, du fond de la tombe, si
les mes vivent, comme je le crois et l'affirme, j'en hterai l'heure.
M. Bonaparte a raison, il y a en effet entre moi et lui une querelle
personnelle, la vieille querelle personnelle du juge sur son sige et
de l'accus sur son banc.

VICTOR HUGO.

Jersey, 22 dcembre 1854.





1855


_Ce que pourrait tre l'Europe. Ce qu'elle est. Suite des
complaisances de l'Angleterre pour l'empire. L'empereur reu 
Londres. Les proscrits chasss de Jersey_.



I

SIXIME ANNIVERSAIRE DU 24 FVRIER 1848

24 fvrier 1855.


Proscrits,

Si la rvolution, inaugure il y a sept ans  pareil jour  l'Htel
de Ville de Paris, avait suivi son cours naturel, et n'avait pas t,
pour ainsi dire, ds le lendemain mme de son avnement, dtourne de
son but; si la raction d'abord, Louis Bonaparte ensuite, n'avaient
pas dtruit la rpublique, la raction par ruse et lent empoisonnement,
Louis Bonaparte par escalade nocturne, effraction, guet-apens et
meurtre; si, ds les jours clatants de Fvrier, la rpublique avait
montr son drapeau sur les Alpes et sur le Rhin et jet au nom de la
France  l'Europe ce cri: Libert! qui et suffi  cette poque, vous
vous en souvenez tous, pour consommer sur le vieux continent le
soulvement de tous les peuples et achever l'croulement de tous les
trnes; si la France, appuye sur la grande pe de 92, et donn aide,
comme elle le devait,  l'Italie,  la Hongrie,  la Pologne,  la
Prusse,  l'Allemagne; si, en un mot, l'Europe des peuples et succd
en 1848  l'Europe des rois, voici quelle serait aujourd'hui, aprs
sept annes de libert et de lumire, la situation du continent.

On verrait ceci:

Le continent serait un seul peuple; les nationalits vivraient de leur
vie propre dans la vie commune; l'Italie appartiendrait  l'Italie, la
Pologne appartiendrait  la Pologne, la Hongrie appartiendrait  la
Hongrie, la France appartiendrait  l'Europe, l'Europe appartiendrait
 l'Humanit.

Plus de Rhin, fleuve allemand; plus de Baltique et de mer Noire, lacs
russes; plus de Mditerrane, lac franais; plus d'Atlantique, mer
anglaise; plus de canons au Sund et  Gibraltar; plus de kammerlicks
aux Dardanelles. Les fleuves libres, les dtroits libres, les ocans
libres.

Le groupe europen n'tant plus qu'une nation, l'Allemagne serait  la
France, la France serait  l'Italie ce qu'est aujourd'hui la Normandie
 la Picardie et la Picardie  la Lorraine. Plus de guerre; par
consquent plus d'arme. Au seul point de vue financier, bnfice net
par an pour l'Europe, quatre milliards. [Note: Pour la France, plus de
liste civile, plus de clerg pay, plus de magistrature inamovible,
plus d'administration centralise, plus d'arme permanente; bnfice
net par an: 800 millions. 2 millions par jour.].

Plus de frontires, plus de douanes, plus d'octrois; le libre change;
flux et reflux gigantesque de numraire et de denres, industrie
et commerce vingtupls; bonification annuelle pour la richesse du
continent, au moins dix milliards. Ajoutez les quatre milliards de
la suppression des armes, plus deux milliards au moins gagns par
l'abolition des fonctions parasites sur tout le continent, y compris
la fonction de roi, cela fait tous les ans un levier de seize
milliards pour soulever les questions conomiques. Une liste civile
du travail, une caisse d'amortissement de la misre puisant les
bas-fonds du chmage et du salariat avec une puissance de seize
milliards par an. Calculez cette norme production de bien-tre.
Je ne dveloppe pas.

Une monnaie continentale,  double base mtallique et fiduciaire,
ayant pour point d'appui le capital Europe tout entier et pour moteur
l'activit libre de deux cents millions d'hommes, cette monnaie, une,
remplacerait et rsorberait toutes les absurdes varits montaires
d'aujourd'hui, effigies de princes, figures des misres, varits qui
sont autant de causes d'appauvrissement; car, dans le va-et-vient
montaire, multiplier la varit, c'est multiplier le frottement;
multiplier le frottement, c'est diminuer la circulation. En monnaie,
comme en toute chose, circulation, c'est unit.

La fraternit engendrerait la solidarit; le crdit de tous serait la
proprit de chacun, le travail de chacun, la garantie de tous.

Libert d'aller et venir, libert de s'associer, libert de possder,
libert d'enseigner, libert de parler, libert d'crire, libert
de penser, libert d'aimer, libert de croire, toutes les liberts
feraient faisceau autour du citoyen gard par elles et devenu
inviolable.

Aucune voie de fait, contre qui que ce soit; mme pour amener le
bien. Car  quoi bon? Par la seule force des choses, par la simple
augmentation de la lumire, par le seul fait du plein jour succdant
 la pnombre monarchique et sacerdotale, l'air serait devenu
irrespirable  l'homme de force,  l'homme de fraude,  l'homme de
mensonge,  l'homme de proie,  l'exploitant, au parasite, au sabreur,
 l'usurier,  l'ignorantin,  tout ce qui vole dans les crpuscules
avec l'aile de la chauve-souris.

La vieille pnalit se serait dissoute comme le reste. La guerre tant
morte, l'chafaud, qui a la mme racine, aurait sch et disparu de
lui-mme. Toutes les formes du glaive se seraient vanouies. On en
serait  douter que la crature humaine ait jamais pu, ait jamais os
mettre  mort la crature humaine, mme dans le pass. Il y aurait,
dans la galerie ethnographique du Louvre, un mortier-Paixhans sous
verre, un canon-Lancastre sous verre, une guillotine sous verre, une
potence sous verre, et l'on irait par curiosit voir au musum ces
btes froces de l'homme comme on va voir  la mnagerie les btes
froces de Dieu.

On dirait: c'est donc cela, un gibet! comme on dit: c'est donc cela,
un tigre!

On verrait partout le cerveau qui pense, le bras qui agit; la matire,
qui obit; la machine servant l'homme; les exprimentations sociales
sur une vaste chelle; toutes les fcondations merveilleuses du
progrs par le progrs; la science aux prises avec la cration; des
ateliers toujours ouverts dont la misre n'aurait qu' pousser la
porte pour devenir le travail; des coles toujours ouvertes dont
l'ignorance n'aurait qu' pousser la porte pour devenir la lumire;
des gymnases gratuits et obligatoires o les aptitudes seules
marqueraient les limites de l'enseignement, o l'enfant pauvre
recevrait la mme culture que l'enfant riche; des scrutins o la femme
voterait comme l'homme. Car le vieux monde du pass trouve la femme
bonne pour les responsabilits civiles, commerciales, pnales, il
trouve la femme bonne pour la prison, pour Clichy, pour le bagne, pour
le cachot, pour l'chafaud; nous, nous trouvons la femme bonne pour la
dignit et pour la libert; il trouve la femme bonne pour l'esclavage
et pour la mort, nous la trouvons bonne pour la vie; il admet la femme
comme personne publique pour la souffrance et pour la peine, nous
l'admettons comme personne publique pour le droit. Nous ne disons pas:
me de premire qualit, l'homme; me de deuxime qualit, la femme.
Nous proclamons la femme notre gale, avec le respect de plus. O
femme, mre, compagne, soeur, ternelle mineure, ternelle esclave,
ternelle sacrifie, ternelle martyre, nous vous relverons! De tout
ceci le vieux monde nous raille, je le sais. Le droit de la femme,
proclam par nous, est le sujet principal de sa gat. Un jour, 
l'assemble, un interrupteur me cria:--C'est surtout avec a, les
femmes, que vous nous faites rire.--Et vous, lui rpondis-je, c'est
surtout avec a, les femmes, que vous nous faites pleurer.

Je reprends, et j'achve cette esquisse.

Au fate de cette splendeur universelle, l'Angleterre et la France
rayonneraient; car elles sont les anes de la civilisation actuelle;
elles sont au dix-neuvime sicle les deux nations mres; elles
clairent au genre humain en marche les deux routes du rel et du
possible; elles portent les deux flambeaux, l'une le fait, l'autre
l'ide. Elles rivaliseraient sans se nuire ni s'entraver. Au fond, et
 voir les choses de la hauteur philosophique,--permettez-moi cette
parenthse--il n'y a jamais eu entre elles d'autre antipathie que ce
dsir d'aller au del, cette impatience de pousser plus loin, cette
logique de marcheur en avant, cette soi de l'horizon, cette ambition
de progrs indfini qui est toute la France et qui a quelquefois
importun l'Angleterre sa voisine, volontiers satisfaite des rsultats
obtenus et pouse tranquille du fait accompli. La France est
l'adversaire de l'Angleterre comme le mieux est l'ennemi du bien.

Je continue.

Dans la vieille cit du dix aot et du vingt-deux septembre, dclare
dsormais la Ville d'Europe, _Urbs_, une colossale assemble,
l'assemble des tats-Unis d'Europe, arbitre de la civilisation,
sortie du suffrage universel de tous les peuples du continent,
traiterait et rglerait, en prsence de ce majestueux mandant, juge
dfinitif, et avec l'aide de la presse universelle libre, toutes les
questions de l'humanit, et ferait de Paris au centre du monde un
volcan de lumire.

Citoyens, je le dis en passant, je ne crois pas  l'ternit de
ce qu'on appelle aujourd'hui les parlements; mais les parlements,
gnrateurs de libert et d'unit tout ensemble, sont ncessaires
jusqu'au jour, jour lointain, encore et voisin de l'idal, o, les
complications politiques s'tant dissoutes dans la simplification
du travail universel, la formule: LE MOINS DE GOUVERNEMENT POSSIBLE
recevant une application de plus en plus complte, les lois factices
ayant toutes disparu et les lois naturelles demeurant seules, il n'y
aura plus d'autre assemble que l'assemble des crateurs et des
inventeurs, dcouvrant et promulguant la loi et ne la faisant pas,
l'assemble de l'intelligence, de l'art et de la science, l'Institut.
L'Institut transfigur et rayonnant, produit d'un tout autre mode de
nomination, dlibrant publiquement. Sans nul doute, l'Institut,
dans la perspective des temps, est l'unique assemble future. Chose
frappante et que j'ajoute encore en passant, c'est la Convention qui
a cr l'Institut. Avant d'expirer, ce sombre aigle des rvolutions a
dpos sur le gnreux sol de France l'oeuf mystrieux qui contient
les ailes de l'avenir.

Ainsi, pour rsumer en peu de mots les quelques linaments que je
viens d'indiquer, et beaucoup de dtails m'chappent, je jette ces
ides au hasard et rapidement et je ne trace qu'un  peu prs, si la
rvolution de 1848 avait vcu et port ses fruits, si la rpublique
ft reste debout, si, de rpublique franaise, elle ft devenue,
comme la logique l'exige, rpublique europenne, fait qui se serait
accompli alors, certes, en moins d'une anne, et presque sans secousse
ni dchirement, sous le souffle du grand vent de Fvrier, citoyens,
si les choses s'taient passes de la sorte, que serait aujourd'hui
l'Europe? une famille. Les nations soeurs. L'homme frre de l'homme.
On ne serait plus ni franais, ni prussien, ni espagnol; on serait
europen. Partout la srnit, l'activit, le bien-tre, la vie. Pas
d'autre lutte, d'un bout  l'autre du continent, que la lutte du bien,
du beau, du grand, du juste, du vrai et de l'utile domptant l'obstacle
et cherchant l'idal. Partout cette immense victoire qu'on appelle le
travail dans cette immense clart qu'on appelle la paix.

Voil, citoyens, si la rvolution et triomph, voil, en raccourci et
en abrg, le spectacle que nous donnerait  cette heure l'Europe des
peuples.

Mais ces choses ne se sont point ralises. Heureusement on a rtabli
l'ordre. Et, au lieu de cela, que voyons-nous?

Ce qui est debout en ce moment, ce n'est pas l'Europe des peuples;
c'est l'Europe des rois.

Et que fait-elle, l'Europe des rois?

Elle a la force; elle peut ce qu'elle veut; les rois sont libres
puisqu'ils ont touff la libert; l'Europe des rois est riche; elle a
des millions, elle a des milliards; elle n'a qu' ouvrir la veine
des peuples pour en faire jaillir du sang et de l'or. Que fait-elle?
Dblaie-t-elle les embouchures des fleuves? abrge-t-elle la route
de l'Inde? relie-t-elle le Pacifique  l'Atlantique? perce-t-elle
l'isthme de Suez? coupe-t-elle l'isthme de Panama? jette-t-elle dans
les profondeurs de l'ocan le prodigieux fil lectrique qui rattachera
les continents aux continents par l'ide devenue clair, et qui, fibre
colossale de la vie universelle, fera du globe un coeur norme ayant
pour battement la pense de l'homme? A quoi s'occupe l'Europe des
rois? accomplit-elle, matresse du monde, quelque grand et
saint travail de progrs, de civilisation et d'humanit?  quoi
dpense-t-elle les forces gigantesques du continent dont elle dispose?
que fait-elle?

Citoyens, elle fait une guerre.

Une guerre pour qui?

Pour vous, peuples?

Non, pour eux, rois.

Quelle guerre?

Une guerre misrable par l'origine: une clef; pouvantable par le
dbut: Balaklava; formidable par la fin: l'abme.

Une guerre qui part du risible pour aboutir  l'horrible.

Proscrits, nous avons dj plus d'une fois parl de cette guerre, et
nous sommes condamns  en parler longtemps encore. Hlas! je n'y
songe, quant  moi, que le coeur serr.

O franais qui m'entourez, la France avait une arme, une arme la
premire du monde, une arme admirable, incomparable, forme aux
grandes guerres par vingt ans d'Afrique, une arme tte de colonne du
genre humain, espce de _Marseillaise_ vivante, aux strophes hrisses
de bayonnettes, qui, mle au souffle de la Rvolution, n'et eu qu'
faire chanter ses clairons pour faire  l'instant mme tomber en
poussire sur le continent tous les vieux sceptres et toutes les
vieilles chanes; cette arme, o est-elle? qu'est-elle devenue?
Citoyens, M. Bonaparte l'a prise. Qu'en a-t-il fait? d'abord il l'a
enveloppe dans le linceul de son crime; ensuite il lui a cherch une
tombe. Il a trouv la Crime.

Car cet homme est pouss et aveugl par ce qu'il a en lui de fatal et
par cet instinct de la destruction du vieux monde qui est son me 
son insu.

Proscrits, dtournez un moment vos yeux de Cayenne o il y a aussi un
spulcre, et regardez l-bas  l'orient. Vous y avez des frres.

L'arme franaise et l'arme anglaise sont l.

Qu'est-ce que c'est que cette tranche qu'on ouvre devant cette ville
tartare? cette tranche  deux pas de laquelle coule le ruisseau de
sang d'Inkermann, cette tranche o il y a des hommes qui passent la
nuit debout et qui ne peuvent se coucher parce qu'ils sont dans l'eau
jusqu'aux genoux; d'autres qui sont couchs, mais dans un demi-mtre
de boue qui les recouvre entirement et o ils mettent une pierre pour
que leur tte en sorte; d'autres qui sont couchs, mais dans la neige,
sous la neige, et qui se rveilleront demain les pieds gels; d'autres
qui sont couchs, mais sur la glace et qui ne se rveilleront pas;
d'autres qui marchent pieds nus par un froid de dix degrs parce
qu'ayant t leurs souliers, ils n'ont plus la force de les remettre;
d'autres couverts de plaies qu'on ne panse pas; tous sans abri, sans
feu, presque sans aliments, faute de moyens de transport, ayant pour
vtement des haillons mouills devenus glaons, rongs de dyssenterie
et de typhus, tus par le lit o ils dorment, empoisonns par l'eau
qu'ils boivent [note: Voir aux Notes.], harcels de sorties, cribls
de bombes, rveills de l'agonie par la mitraille, et ne cessant
d'tre des combattants que pour redevenir des mourants; cette tranche
o l'Angleterre,  l'heure qu'il est, a entass trente mille soldats,
o la France, le 17 dcembre,--j'ignore le chiffre ultrieur,--avait
couch quarante-six mille sept cents hommes; cette tranche o, en
moins de trois mois, quatrevingt mille hommes ont disparu; cette
tranche de Sbastopol, c'est la fosse des deux armes. Le creusement
de cette fosse, qui n'est pas finie, a dj cot trois milliards.

La guerre est un fossoyeur en grand qui se fait payer cher.

Oui, pour creuser la fosse des deux armes d'Angleterre et de France,
la France et l'Angleterre, en comptant tout, y compris le capital
des flottes englouties, y compris la dpression de l'industrie,
du commerce et du crdit, ont dj dpens trois milliards. Trois
milliards! avec ces trois milliards on et complt le rseau des
chemins de fer anglais et franais, on et construit le tunnel
tubulaire de la Manche, meilleur trait d'union des deux peuples que
la poigne de main de lord Palmerston et de M. Bonaparte qu'on nous
montre au-dessus de nos ttes avec cette lgende: A LA BONNE FOI; avec
ces trois milliards, on et drain toutes les bruyres de France et
d'Angleterre, donn de l'eau salubre  toutes les villes,  tous les
villages et  tous les champs, assaini la terre et l'homme, rebois
dans les deux pays toutes les pentes, prvenu par consquent les
inondations et les dbordements, empoissonn tous les fleuves de faon
 donner au pauvre le saumon  un sou la livre, multipli les ateliers
et les coles, explor et exploit partout les gisements houillers et
minraux, dot toutes les communes de pioches  vapeur, ensemenc
les millions d'hectares en friche, transform les gouts en puits
d'engrais, rendu les disettes impossibles, mis le pain dans toutes les
bouches, dcupl la production, dcupl la consommation, dcupl la
circulation, centupl la richesse!--Il vaut mieux prendre--je me
trompe--ne pas prendre Sbastopol!

Il vaut mieux employer ses milliards  faire prir ses armes! il vaut
mieux se ruiner  se suicider!

Donc, devant le continent qui frissonne, les deux armes agonisent.
Et, pendant ce temps-l, que fait l'empereur Napolon III? J'ouvre
un journal de l'empire (_l'orateur dploie un journal_) et j'y lis:
Le carnaval poursuit ses joies. Ce ne sont que ftes et bals.
Le deuil que la cour a pris  l'occasion des morts des reines de
Sardaigne sera suspendu vingt-quatre heures pour ne pas empcher le
bal qui va avoir lieu aux Tuileries.

Oui, c'est le bruit d'un orchestre que nous entendons dans le pavillon
de l'Horloge; oui, le _Moniteur_ enregistre et dtaille le quadrille
o ont figur leurs majests; oui, l'empereur danse, oui, ce
Napolon danse, pendant que, les prunelles fixes sur les tnbres,
nous regardons, et que le monde civilis, frmissant, regarde avec
nous Sbastopol, ce puits de l'abme, ce tonneau sombre ou viennent
l'une aprs l'autre, ples, cheveles, versant dans le gouffre leurs
trsors et leurs enfants, et recommenant toujours, la France et
l'Angleterre, ces deux Danades aux yeux sanglants!

Pourtant on annonce que l'empereur va partir. Pour la Crime! est-ce
possible? Voici que la pudeur lui viendrait et qu'il aurait conscience
de la rougeur publique? On nous le montre brandissant vers Sbastopol
le sabre de Lodi, chaussant les bottes de sept lieues de Wagram, avec
Troplong et Baroche plors pendus aux deux basques de sa redingote
grise. Que veut dire ce va-t-en guerre?--Citoyens, un souvenir. Le
matin du coup d'tat, apprenant que la lutte commenait, M. Bonaparte
s'cria: Je veux aller partager les dangers de mes braves soldats!
Il y eut probablement l quelque Baroche ou quelque Troplong qui
s'plora. Rien ne put le retenir. Il partit. Il traversa les
Champs-Elyses et les Tuileries entre deux triples haies de
bayonnettes. En dbouchant des Tuileries, il entra rue de l'chelle.
Rue de l'chelle, cela signifie rue du Pilori; il y avait l autrefois
en effet une chelle ou pilori. Dans cette rue il aperut de la foule,
il vit le geste menaant du peuple; un ouvrier lui cria:  bas le
tratre! Il plit, tourna bride, et rentra  l'Elyse. Ne nous donnons
donc pas les motions du dpart. S'il part, la porte des Tuileries,
comme celle de l'Elyse, reste entre-bille derrire lui; s'il part,
ce n'est pas pour la tranche o l'on agonise, ni pour la brche o
l'on meurt. Le premier coup de canon qui lui criera:  bas le tratre!
lui fera rebrousser chemin. Soyons tranquilles. Jamais, ni dans Paris,
ni en Crime, ni dans l'histoire, Louis Bonaparte ne dpassera la rue
de l'chelle.

Du reste, s'il part, l'oeil de l'histoire sera fix sur Paris.
Attendons.

Citoyens, je viens d'exposer devant vous, et je circonsris la
peinture, le tableau que prsente l'Europe aujourd'hui.

Ce que serait l'Europe rpublicaine, je vous l'ai dit; ce qu'est
l'Europe impriale; vous le voyez.

Dans cette situation gnrale, la situation spciale de la France, la
voici:

Les finances gaspilles, l'avenir grev d'emprunts, lettres de change
signes DEUX-DCEMBRE et LOUIS BONAPARTE et par consquent sujettes 
prott, l'Autriche et la Prusse ennemies avec des masques d'allies,
la coalition des rois latente mais visible, les rves de dmembrement
revenus, un million d'hommes prta s'branler vers le Rhin au premier
signe du czar, l'arme d'Afrique anantie. Et pour point d'appui,
quoi? l'Angleterre; un naufrage.

Tel est cet effrayant horizon aux deux extrmits duquel se dressent
deux spectres, le spectre de l'arme en Crime, le spectre de la
rpublique en exil.

Hlas! l'un de ces deux spectres a au flanc le coup de poignard de
l'autre, et le lui pardonne.

Oui, j'y insiste, la situation est si lugubre que le parlement
pouvant ordonne une enqute, et qu'il semble  ceux qui n'ont pas
foi en l'avenir des peuples providentiels que la France va prir et
que l'Angleterre va sombrer.

Rsumons.

La nuit partout. Plus de tribune en France, plus de presse, plus
de parole. La Russie sur la Pologne, l'Autriche sur la Hongrie,
l'Autriche sur Milan, l'Autriche sur Venise, Ferdinand sur Naples, le
pape sur Rome, Bonaparte sur Paris. Dans ce huis clos de l'obscurit,
toutes sortes d'actes de tnbres; exactions, spoliations,
brigandages, transportations, fusillades, gibets; en Crime, une
guerre affreuse; des cadavres d'armes sur des cadavres de nations;
l'Europe cave d'gorgement. Je ne sais quel tragique flamboiement sur
l'avenir. Blocus, villes incendies, bombardements, famines, pestes,
banqueroutes. Pour les intrts et les gosmes le commencement d'un
sauve-qui-peut. Rvoltes obscures des soldats en attendant le rveil
des citoyens. tat de choses terrible, vous dis-je, et cherchez-en
l'issue. Prendre Sbastopol, c'est la guerre sans fin; ne pas prendre
Sbastopol, c'est l'humiliation sans remde. Jusqu' prsent on
s'tait ruin pour la gloire, maintenant ou se ruine pour l'opprobre.
Et que deviendront, sous ce trpignement de csars furieux, ceux des
peuples qui survivent? Ils pleureront jusqu' leur dernire larme, ils
paieront jusqu' leur dernier sou, ils saigneront jusqu' leur dernier
enfant. Nous sommes en Angleterre, que voyons-nous autour de nous?
Partout des femmes en noir. Des mres, des soeurs, des orphelines, des
veuves. Rendez-leur donc ce qu'elles pleurent,  ces femmes! Toute
l'Angleterre est sous un crpe. En France il y a ces deux immenses
deuils, l'un qui est la mort, l'autre, pire, qui est l'ignominie;
l'hcatombe de Balaklava et le bal des Tuileries.

Proscrits, cette situation a un nom. Elle s'appelle la socit
sauve.

Ne l'oublions pas, ce nom nous le dit, reportons toujours tout 
l'origine. Oui, cette situation, toute cette situation sort du grand
acte de dcembre. Elle est le produit du parjure du 2 et de la
boucherie du 4. On ne peut pas dire d'elle du moins qu'elle est
btarde. Elle a une mre, la trahison, et un pre, le massacre. Voyez
ces deux choses qui aujourd'hui se touchent comme les deux doigts de
la main de justice divine, le guet-apens de 1851 et la calamit de
1855, la catastrophe de Paris et la catastrophe de l'Europe. M.
Bonaparte est parti de ceci pour arriver  cela.

Je sais bien qu'on me dit, je sais bien que M. Bonaparte me dit et
me fait dire par ses journaux:--Vous n'avez  la bouche que le
Deux-Dcembre! Vous rptez toujours ces choses-l!--A quoi je
rponds:--Vous tes toujours l!

Je suis votre ombre.

Est-ce ma faute  moi si l'ombre du crime est un spectre?

Non! non! non! non! ne nous taisons pas, ne nous lassons pas, ne nous
arrtons pas. Soyons toujours l, nous aussi, nous qui sommes le
droit, la justice et la ralit. Il y a maintenant au-dessus de la
tte de Bonaparte deux linceuls, le linceul du peuple et le linceul
de l'arme, agitons-les sans relche. Qu'on entende sans cesse, qu'on
entende  travers tout, nos voix au fond de l'horizon! ayons la
monotonie redoutable de l'ocan, de l'ouragan, de l'hiver, de la
tempte, de toutes les grandes protestations de la nature.

Ainsi, citoyens, une bataille  outrance, une fuite sans fond de
toutes les forces vives, un croulement sans limites, voil o en est
cette malheureuse socit du pass qui s'tait crue sauve en effet
parce qu'un beau matin elle avait vu un aventurier, son conqurant,
confier l'ordre au sergent de ville et l'abrutissement au jsuite!

Cela est en bonnes mains, avait-elle dit.

Qu'en pense-t-elle maintenant?

O peuples, il y a des hommes de maldiction. Quand ils promettent
la paix, ils tiennent la guerre; quand ils promettent le salut, ils
tiennent le dsastre; quand ils promettent la prosprit, ils tiennent
la ruine; quand ils promettent la gloire, ils tiennent la honte; quand
ils prennent la couronne de Charlemagne, ils mettent dessous le crne
d'Ezzelin; quand ils refont la mdaille de Csar, c'est avec le profil
de Mandrin; quand ils recommencent l'empire, c'est par 1812; quand ils
arborent un aigle, c'est une orfraie; quand ils apportent  un peuple
un nom, c'est un faux nom; quand ils lui font un serment, c'est un
faux serment; quand ils lui annoncent un Austerlitz, c'est un faux
Austerlitz; quand ils lui donnent un baiser, c'est le baiser de Judas;
quand ils lui offrent un pont pour passer d'une rive  l'autre, c'est
le pont de la Brsina.

Ah! il n'est, pas un de nous, proscrits, qui ne soit navr, car la
dsolation est partout, car l'abjection est partout, car l'abomination
est partout; car l'accroissement du czar, c'est la diminution del
lumire; car, moi qui vous parle, l'abaissement de cette grande,
fire, gnreuse et libre Angleterre m'humilie comme homme; car,
suprme douleur, nous entendons en ce moment la France qui tombe avec
le bruit que ferait la chute d'un cercueil!

Vous tes navrs, mais vous avez courage et foi. Vous faites bien,
amis. Courage, plus que jamais! Je vous l'ai dit dj, et cela devient
plus vident de jour en jour,  cette heure la France et l'Angleterre
n'ont plus qu'une voie de salut, l'affranchissement des peuples, la
leve en masse des nationalits, la rvolution. Extrmit sublime. Il
est beau que le salut soit en mme temps la justice. C'est l que la
providence clate. Oui, courage plus que jamais! Dans le pril Danton
criait: de l'audace! de l'audace! et encore de l'audace!--Dans
l'adversit il faut crier: de l'espoir! de l'espoir! et encore de
l'espoir!--Amis, la grande rpublique, la rpublique dmocratique,
sociale et libre rayonnera avant peu; car c'est la fonction de
l'empire de la faire renatre, comme c'est la fonction de la nuit de
ramener le jour. Les hommes de tyrannie et de malheur disparatront.
Leur temps se compte maintenant par minutes. Ils sont adosss au
gouffre; et dj, nous qui sommes dans l'abme, nous pouvons voir leur
talon qui dpasse le rebord du prcipice. O proscrits! j'en atteste
les cigus que les Socrates ont bues, les Golgotha o sont monts
les Jsus-Christs, les Jricho que les Josus ont fait crouler; j'en
atteste les bains de sang qu'ont pris les Thrasas, les braises
ardentes qu'ont mches les Porcias, pouses des Brutus, les bchers
d'o les Jean Huss ont cri: le cygne natra! j'en atteste ces mers
qui nous entourent et que les Christophe-Colombs ont franchies,
j'en atteste ces toiles qui sont au-dessus de nos ttes et que les
Galiles ont interroges, proscrits, la libert est immortelle!
proscrits, la vrit est ternelle!

Le progrs, c'est le pas mme de Dieu.

Donc, que ceux qui pleurent se consolent, et que ceux qui
tremblent--il n'y en a pas parmi nous--se rassurent. L'humanit ne
connat pas le suicide et Dieu ne connat pas l'abdication. Non, les
peuples ne resteront pas indfiniment dans les tnbres, ignorant
l'heure qu'il est dans la science, l'heure qu'il est dans la
philosophie, l'heure qu'il est dans l'art, l'heure qu'il est dans
l'esprit humain, l'oeil stupidement fix sur le despotisme, ce
sinistre cadran d'ombre o la double aiguille sceptre et glaive, 
jamais immobile, marque ternellement minuit!




II

LETTRE A LOUIS BONAPARTE

8 avril 1855.


Cette funbre guerre de Crime se termina par le baiser de la reine
Victoria  l'empereur des franais. Louis Bonaparte alla 
Londres chercher ce baiser. Ce fut une sorte d'enivrement des
deux gouvernements. Les ftes aprs les carnages; ces choses l
s'enchanent.

La fte fut splendide. Elle fut mme complte. L'exil s'en mla. En
dbarquant  Douvres, l'empereur put lire, affiches sur tous les
murs, les paroles que voici:


VICTOR HUGO A LOUIS BONAPARTE

Qu'est-ce que vous venez faire ici?  qui en voulez-vous? qui
venez-vous insulter? L'Angleterre dans son peuple ou la France dans
ses proscrits? Nous en avons dj enterr neuf,  Jersey seulement.
Est-ce l ce que vous voulez savoir? Le dernier s'appelait Flix Bony,
et avait vingt-neuf ans; cela vous suffit-il? Voulez-vous voir son
tombeau? Que venez-vous faire ici, vous dis-je? Cette Angleterre qui
n'a point de bt sur le cou, cette France bannie, ce peuple souverain
de lui-mme, cette proscription dcime et calme, n'ont que faire de
vous. Laissez la libert en paix. Laissez l'exil tranquille.

Ne venez pas.

Quel leurre viendrez-vous offrir  cette illustre et gnreuse
nation? quel coup d'ongle prmditez-vous contre la libert anglaise?
arriveriez-vous plein de promesses comme en France en 1848?
changeriez-vous la pantomime? mettrez-vous la main sur votre coeur
pour l'alliance anglaise de la mme faon que vous l'y mettiez pour la
rpublique? sera-ce toujours l'habit boutonn, la plaque sur l'habit,
la main sur la plaque, l'accent mu, l'oeil humide? quelle parole
la plus sacre allez-vous jurer? quelle affirmation de fidlit
ternelle, quel engagement inviolable, quelle protestation portant
votre exergue, quel serment frapp  votre effigie allez-vous mettre
en circulation ici, vous, le faux monnayeur de l'honneur!

Qu'est-ce que vous apporteriez  cette terre? Cette terre est la terre
de Thomas Morus, de Hampden, de Bradshaw, de Shakespeare, de Milton,
de Newton, de Watt, de Byron, et elle n'a pas besoin d'un chantillon
de la boue du boulevard Montmartre. Vous venez chercher une
jarretire? En effet, c'est jusque-l que vous avez du sang.

Je vous dis de ne pas venir. Vous ne seriez pas  votre place ici.
Regardez. Vous voyez bien que ce peuple est libre. Vous voyez bien que
ces gens-l vont et viennent, lisent, crivent, interrogent, pensent,
crient, se taisent, respirent, comme bon leur semble. Cela ne
ressemble  rien de ce que vous connaissez. Vous aurez beau regarder
les collets d'habit, vous n'y trouverez pas le pli que donne le poing
du gendarme. Non, vraiment, vous ne seriez pas chez vous. Vous seriez
dans un air irrespirable pour vous. Vous voyez bien qu'il n'y a pas de
janissaires ici, pas plus de janissaires prtres que de janissaires
soldats; vous voyez bien qu'il n'y pas d'espions; vous voyez bien
qu'il n'y a pas de jsuites; vous voyez bien que les juges rendent la
justice!

La tribune parle, les journaux parlent, la conscience publique parle;
il y a du soleil en ce pays. Vous voyez bien qu'il fait jour, aigle!
que venez-vous faire ici?

Si vous voulez savoir, alliance  part, ce que ce peuple pense de
vous, lisez ses vrais journaux, ses journaux d'il y a deux ans.

Visiterez-vous Londres, habill en empereur et en gnral? D'autres
qui taient empereurs aussi, et gnraux aussi, l'ont visite avant
vous, et y ont eu des ovations diversement triomphales; vous auriez
le mme accueil. Irez-vous au square Trafalgar? irez-vous au square
Waterloo, au pont Waterloo,  la colonne Waterloo? Nicolas y a t
reu par les aldermen. Irez-vous  la brasserie Perkins? Haynau y a
t reu par les ouvriers.

Venez-vous parler  l'Angleterre de la Crime? Vous toucheriez l 
un grand deuil. Le dsastre de Sbastopol a ouvert le flanc de
l'Angleterre plus profondment encore que le flanc de la France.
L'arme franaise agonise, l'arme anglaise est morte; ce qui, si l'on
en croit ceux qui admirent vos hasards, aurait fait faire  l'un de
vos historiographes cette remarque:--Sans le vouloir, nous vengeons
Waterloo. Napolon III a fait plus de mal  l'Angleterre en un an
d'alliance qu'en quinze ans de guerre Napolon premier. (A propos, vos
amis ne disent plus: _le grand_. Pourquoi donc?)

Oui, vous avez de ces flatteurs-l, empereur d'occasion. C'est
une chose trange en effet que cette aventure qu'on appelle votre
destine. Les paroles manquent et l'on tombe dans un abme de stupeur
en pensant que vous en tes peut-tre vraiment venu vous-mme  croire
que vous tes quelqu'un, eu songeant que vous prenez votre tragdie
horrible au srieux, et que, probablement, vous vous imagineriez faire
sur l'Europe je ne sais quel effet de perspective le jour o vous
apparatriez au peuple anglais dans votre mise en scne d' prsent,
muet, heureux et lugubre, debout dans votre nue de crimes, couronn
d'une sorte d'infamie impriale et mystrieuse, et portant sur
votre front toutes ces actions sombres qui sont de la comptence du
tonnerre.

Et de la cour d'assises, monsieur.

Ah! ces terribles choses vraies, vous les entendrez. Pourquoi
venez-vous ici?

Tenez, parmi ceux de ce gouvernement qui, pour des raisons varies,
vous font accueil, prenez le plus enthousiaste, le plus enivr,
le plus effar de vous, prenez l'anglais qui crie le mieux: Vive
l'empereur! alderman, ministre, lord, et faites-lui cette simple
question:--S'il arrivait en ce pays qu'un homme tenant le pouvoir  un
titre quelconque, un ministre, par exemple (c'est ce que vous tiez,
monsieur), s'il arrivait que cet homme, sous prtexte qu'il aurait,
devant les hommes et devant Dieu, jur fidlit  la constitution,
prt une nuit l'Angleterre  la gorge, brist le parlement, renverst
la tribune, jett les membres inviolables des assembles dans les
cabanons de Millbank et de Newgate, dmolt Westminster, fit du sac de
laine l'oreiller de son corps de garde, chasst les juges  coups de
bottes, lit les mains derrire le dos  la justice, billonnt la
presse, crast les imprimeries, tranglt les journaux, couvrt
Londres de canons et de bayonnettes, vidt les fourgons de la Banque
dans les poches de ses soldats, prt les maisons d'assaut, gorget
les hommes, les femmes, les vieillards et les enfants, ft de
Hyde-Park une fosse d'arquebusades nocturnes, mitraillt la Cit,
mitraillt let Strand, mitraillt Rgent street, mitraillt Charing
Cross, vingt quartiers de Londres, vingt comts d'Angleterre,
encombrt les rues des cadavres des passants, emplt les morgues et
les cimetires, ft la nuit partout, le silence partout, la mort
partout, supprimt, en un mot, d'un seul coup, la loi, la libert, le
droit, la nation, le souffle, la vie, qu'est-ce que le peuple anglais
ferait  cet homme?--Avant que la phrase soit finie, vous verriez
sortir de terre d'elle-mme et se dresser devant vous l'chelle de
l'chafaud!

Oui, l'chafaud. Et, si hideux que soient les crimes que je viens
d'numrer, je prononce ce mot,--pourquoi m'en cacherais-je?--avec un
serrement de coeur; car la suprme parole du progrs, confesse par
nous, dmocrates-socialistes, n'a pas jusqu' cette heure t accepte
en Angleterre, et pour ce grand peuple insulaire, arrt  mi-cte
du dix-neuvime sicle et  quelque distance du sommet de la
civilisation, la vie humaine n'est pas encore inviolable.

Il faut tre sur ce haut plateau de l'exil et de l'preuve o nous
sommes pour embrasser l'horizon entier de la vrit et pour comprendre
que toute vie humaine, mme votre vie humaine  vous, monsieur, est
sacre.

Ce n'est pas du reste de cette faon, et du haut d'un principe, que
vos amis de ce pays traitent les questions qui vous touchent. Ils
trouvent plus court de dire qu'il n'y a jamais eu de coup d'tat, que
ce n'est pas vrai, que vous n'avez jamais prt le moindre serment,
que le deux-dcembre n'a jamais exist, qu'il n'a pas t vers
une goutte de sang, que Saint-Arnaud, Espinasse et Maupas sont des
personnages mythologiques, qu'il n'y a pas de proscrits, que Lambessa
est dans la lune, et que nous faisons semblant.

Les habiles disent qu'il y a bien eu quelque chose en effet, mais que
nous exagrons, que les hommes tus n'avaient pas tous des cheveux
blancs, que les femmes tues n'taient pas toutes grosses, et que
l'enfant de sept ans de la rue Tiquetonne avait huit ans.

Je reprends.

Ne venez pas dans ce pays.

Songez d'ailleurs  l'imprudence; et  quoi exposeriez-vous le
gouvernement qui vous recevrait chez lui? Paris a des ruptions
inattendues; il l'a prouv en 1789, en 1830 et en 1848. Qu'est-ce qui
garantit au peuple anglais, qui prise haut, et avec raison, l'amiti
de la France, qu'est-ce qui garantit au gouvernement britannique
qu'une rvolution ne va pas clater derrire vos talons, que le dcor
ne va pas changer subitement, que ce vieux trouble-fte de faubourg
Saint-Antoine ne va pas se rveiller en sursaut et donner un coup de
pied dans l'empire, et que, tout  coup, en une secousse de tlgraphe
lectrique, lui, gouvernement d'Angleterre, il ne va pas se trouver
brusquement ayant pour hte  Saint-James et pour convive au banquet
royal, non sa majest l'empereur des franais, mais l'accus ple et
frissonnant de la France et de la rpublique? non le Napolon de la
colonne, mais le Napolon du poteau?

Mais vos polices vous rassurent. Le coup d'tat a dans sa poche le
vieil oeil de Vidocq et voit le fond des choses avec a. C'est ce qui
lui tient lieu de conscience. La police vous rpond du peuple de mme
que le prtre vous rpond de Dieu. M. Pitri et M. Sibour vous parlent
chacun d'un ct.--Cette canaille de peuple n'existe plus, affirme M.
Pitri.--Je voudrais bien voir que Dieu bouget, murmure M. Sibour.
Vous tes tranquille. Vous dites:--Bah! ces dmagogues rvent. Ils
voudraient me faire peur avec des croquemitaines. Il n'y a plus de
rvolution; Veuillot l'a broute. Le coup d'tat peut dormir sur les
deux oreilles de Baroche. Paris, la populace, les faubourgs, tout cela
est sous mes talons. Qu'importe tout cela?

Au fait, c'est juste. Et qu'importe l'histoire? qu'importe la
postrit? Qu'il y ait aujourd'hui un deux-dcembre faisant pendant 
Austerlitz, un Sbastopol faisant quilibre  Marengo, qu'il y ait un
Napolon le grand et un autre Napolon s'agitant sous le microscope,
que notre oncle soit notre oncle ou ne le soit pas, qu'il ait vcu
ou soit mort, que l'Angleterre lui ait mis Wellington sur la tte et
Hudson-Lowe sur la poitrine, qu'est-ce que cela fait? Nous n'en sommes
plus l. C'est du pass ou du libelle. Si nous sommes petit, cela ne
regarde personne. On nous admire. N'est-ce pas, Troplong? Oui, sire.
Il n'y a plus qu'une question aujourd'hui, notre empire. Une seule
chose importe, prouver que nous sommes reu; imposer le parvenu  la
vieille maison royale de Brunswick; faire disparatre la catastrophe
de Crime sous des ftes en Angleterre; se rjouir dans ce crpe;
couvrir ces mitrailles d'un feu d'artifice; montrer notre habit de
gnral l o l'on a vu notre bton de policeman; tre joyeux; danser
un peu  Buckingham Palace. Cela fait, tout est fait.

Donc voyage  Londres. Prfrable du reste au voyage en Crime; 
Londres les salves tireront  poudre. Quinze jours de galas. Triomphe.
Promenades dans les rsidences royales;  Carlton-House;  Osborn,
dans l'le de Wight;  Windsor o vous trouverez le lit de
Louis-Philippe  qui vous devez votre vie et sa bourse, et o la tour
de Lancastre vous parlera de Henri l'imbcile, et o la tour d'York
vous parlera de Richard l'assassin. Puis grands et petits levers,
bals, bouquets, orchestres, _Rule Britannia_ crois de _Partant pour
la Syrie_, lustres allums, palais illumins, harangues, hurrahs.
Dtails de vos grands cordons et de vos grces dans les journaux.
C'est bien. A ces dtails trouvez bon que d'avance j'en mle d'autres
qui viennent d'un autre de vos lieux de triomphe, de Cayenne. Les
dports,--ces hommes qui n'ont commis d'autre crime que de rsister 
votre crime, c'est -dire de faire leur devoir, et d'tre de bons et
vaillants citoyens,--les dports sont l, accoupls aux forats,
travaillant huit heures par jour sous le bton des argousins, nourris
de mtuel et de couac comme autrefois les esclaves, tte rase, vtus
de haillons marqus T. F. Ceux qui ne veulent pas porter eu grosses
lettres le mot _galrien_ sur leurs souliers vont pieds nus. L'argent
qu'on leur envoie leur est pris. S'ils oublient de mettre le bonnet
bas devant quelqu'un des malfaiteurs, vos agents, qui les gardent, cas
de punition, les fers, le cachot, le jene, la faim, ou bien on les
lie, quinze jours durant, quatre heures chaque jour, par le cou, la
poitrine, les bras et les jambes, avec de grosses cordes,  un billot.
Par dcret du sieur Bonnard se qualifiant gouverneur de la Guyane, en
date du 29 aot, permis aux gardiens de les tuer pour ce qu'on
appelle violation de consigne. Climat terrible, ciel tropical, eaux
pestilentielles, fivre, typhus, nostalgie; ils meurent--trente-cinq
sur deux cents, dans le seul lot Saint-Joseph;--on jette les cadavres
 la mer. Voil, monsieur.

Ces rabchages du spulcre vous font sourire, je le sais; mais vous en
souriez pour ceux qui en pleurent. J'en conviens, vos victimes, les
orphelins et les veuves que vous faites, les tombeaux que vous ouvrez,
tout cela est bien us. Tous ces linceuls montrent la corde. Je n'ai
rien de plus neuf  vous offrir; que voulez-vous? Vous tuez, on meurt.
Prenons tous notre parti, nous de subir le fait, vous de subir le cri;
nous, des crimes, vous, des spectres.

Du reste, on nous dit ici de nous taire, et l'on ajoute que, si nous
levons la voix en ce moment, nous, les exils, c'est l'occasion qu'on
choisira pour nous jeter dehors. On ferait bien. Sortir  l'instant o
vous entrez. Ce serait juste.

Il y aurait l pour les chasss quelque chose qui ressemblerait  de
la gloire.

Et puis, comme politique, ce serait logique. La meilleure bienvenue au
proscripteur, c'est la perscution des proscrits. On peut lire cela
dans Machiavel, ou dans vos yeux.

La plus douce caresse au tratre, c'est l'insulte aux trahis. Le
crachat sur Jsus est sourire  Judas.

Qu'on fasse donc ce qu'on voudra.

La perscution. Soit.

Quelle que soit cette perscution, quelque forme qu'elle prenne,
sachez ceci, nous l'accueillerons avec orgueil et joie; et pendant
qu'on vous saluera, nous la saluerons. Ce n'est pas nouveau; toutes
les fois qu'on a cri: _Ave, Caesar_, l'cho du genre humain a
rpondu: _Ave, dolor_.

Quelle qu'elle soit, cette perscution, elle n'tera pas de nos yeux,
ni des yeux de l'histoire, l'ombre hideuse que vous avez faite. Elle
ne nous fera pas perdre de vue votre gouvernement du lendemain du coup
d'tat, ce banquet catholique et soldatesque, ce festin de mitres et
de shakos, cette mle du sminaire et de la caserne dans une orgie,
ce tohu-bohu d'uniformes dbraills et de soutanes ivres, cette
ripaille d'vques et de caporaux o personne ne sait plus ce qu'il
fait, o Sibour jure et o Magnan prie, o le prtre coupe son pain
avec le sabre et o le soldat boit dans le ciboire. Elle ne nous fera
pas perdre de vue l'ternel fond de votre destine, cette grande
nation teinte, cette mort de la lumire du monde, cette dsolation,
ce deuil, ce faux serment norme, Montmartre qui est une montagne sur
votre horizon sinistre, le nuage immobile des fusillades du Champ de
Mars; l-bas, dressant leur triangle noir, les guillotines de 1852,
et, l,  nos pieds, dans l'obscurit, cet ocan qui charrie dans ses
cumes vos cadavres de Cayenne.

Ah! la maldiction de l'avenir est une mer aussi, et votre mmoire,
cadavre horrible, roulera  jamais dans ses vagues sombres!

Ah! malheureux! avez-vous quelque ide de la responsabilit des
mes? Quel est votre lendemain? votre lendemain sur la terre? votre
lendemain dans le tombeau? qu'est-ce qui vous attend? croyez-vous en
Dieu? qui tes-vous?

Quelquefois, la nuit, ne dormant pas, le sommeil de la patrie est
l'insomnie du proscrit, je regarde  l'horizon la France noire, je
regarde l'ternel firmament, visage de la justice ternelle, je fais
des questions  l'ombre sur vous, je demande aux tnbres de Dieu ce
qu'elles pensent des vtres, et je vous plains, monsieur, en prsence
du silence formidable de l'infini.

VICTOR HUGO.




III

EXPULSION DE JERSEY


Cependant, souterrainement, Louis Bonaparte manoeuvrait, ce qui lui
avait attir l'Avertissement qu'on a lu plus haut; il avait mis en
mouvement dans la chambre des communes quelqu'un d'inconnu qui porte
un nom connu, sir Robert Peel, lequel avait, dans le patois srieux
qu'admet la politique, particulirement en Angleterre, dnonc Victor
Hugo, Mazzini et Kossuth, et dit de Victor Hugo ceci: Cet individu a
une sorte de querelle personnelle avec le distingu personnage que le
peuple franais s'est choisi pour souverain. _Individu_ est,  ce
qu'il parat, le mot qui convient; un M. de Ribaucourt l'a employ
plus tard, en mai 1871, pour demander l'expulsion belge de Victor
Hugo; et M. Louis Bonaparte l'avait employ pour qualifier les
reprsentants du peuple proscrits par lui en janvier 1852. Ce M. Peel,
dans cette sance du 13 dcembre 1854, aprs avoir signal les actes
et les publications de Victor Hugo, avait dclar qu'il demanderait
aux ministres de la reine _s'il n'y aurait pas moyen d'y mettre un
terme_. La perscution du proscrit tait en germe dans ces paroles.
Victor Hugo, indiffrent  ces choses diverses, continua l'oeuvre de
son devoir, et fit passer par-dessus la tte du gouvernement anglais
sa _Lettre  Louis Bonaparte_, qu'on vient de lire. La colre fut
profonde. L'alliance anglo-franaise clata; la police de Paris vint
dchirer l'affiche du proscrit sur les murs de Londres. Cependant le
gouvernement anglais trouva prudent d'attendre une autre occasion.
Elle ne tarda pas  se prsenter. Une lettre loquente, ironique et
spirituelle, adresse  la reine et signe _Flix Pyat_, fut publie 
Londres et reproduite  Jersey par le journal _l'Homme_ (voir le
livre _les Hommes de l'exil_). L'explosion eut lieu l-dessus. Trois
proscrits, Ribeyrolles, rdacteur de _l'Homme_, le colonel Pianciani
et Thomas, furent expulss de Jersey par ordre du gouvernement
anglais. Victor Hugo prit fait et cause pour eux. Il leva la voix.


DCLARATION

Trois proscrits, Ribeyrolles, l'intrpide et loquent crivain;
Pianciani, le gnreux reprsentant du peuple romain; Thomas, le
courageux prisonnier du Mont-Saint-Michel, viennent d'tre expulss de
Jersey.

L'acte est srieux. Qu'y a-t-il  la surface? Le gouvernement anglais.
Qu'y a-t-il au fond? La police franaise. La main de Fouch peut
mettre le gant de Castlereagh; ceci le prouve.

Le coup d'tat vient de faire son entre dans les liberts anglaises.
L'Angleterre en est arrive  ce point, proscrire des proscrits.
Encore un pas, et l'Angleterre sera une annexe de l'empire franais,
et Jersey sera un canton de l'arrondissement de Coutances.

A l'heure qu'il est, nos amis sont partis; l'expulsion est consomme.

L'avenir qualifiera le fait; nous nous bornons  le constater. Nous en
prenons acte; rien de plus. En mettant  part le droit outrag, les
violences dont nos personnes sont l'objet nous font sourire.

La rvolution franaise est en permanence; la rpublique franaise,
c'est le droit; l'avenir est invitable. Qu'importe le reste?
Qu'est-ce, d'ailleurs, que cette expulsion? Une parure de plus 
l'exil, un trou de plus au drapeau.

Seulement, pas d'quivoque.

Voici ce que nous disons, nous, proscrits de France,  vous,
gouvernement anglais:

M. Bonaparte, votre alli puissant et cordial, n'a pas d'autre
existence lgale que celle-ci: prvenu du crime de haute trahison.

M. Bonaparte, depuis quatre ans, est sous le coup d'un mandat
d'amener, sign Hardouin, prsident de la haute cour de justice;
Delapalme, Pataille, Moreau (de la Seine), Cauchy, juges, et
contre-sign Renouard, procureur gnral [1].

M. Bonaparte a prt serment, comme fonctionnaire,  la rpublique, et
sest parjur.

M. Bonaparte a jur fidlit  la constitution, et a bris la
constitution.

M. Bonaparte, dpositaire de toutes les lois, a viol toutes les lois.

M. Bonaparte a emprisonn les reprsentants du peuple inviolables,
chass les juges.

M. Bonaparte, pour chapper au mandat d'amener de la haute cour, a
fait ce que fait le malfaiteur pour se soustraire aux gendarmes, il a
tu.

M. Bonaparte a sabr, mitraill, extermin, massacr le jour, fusill
la nuit.

M. Bonaparte a guillotin Cuisinier, Cirasse, Charlet, coupables
d'avoir prt main-forte au mandat d'amener de la justice.

M. Bonaparte a suborn les soldats, suborn les fonctionnaires,
suborn les magistrats.

M. Bonaparte a vol les biens de Louis-Philippe  qui il devait la
vie.

M. Bonaparte a squestr, pill, confisqu, terroris les consciences,
ruin les familles.

M. Bonaparte a proscrit, banni, chass, expuls, dport en Afrique,
dport  Cayenne, dport en exil quarante mille citoyens, du nombre
desquels sont les signataires de cette dclaration.

Haute trahison, faux serment, parjure, subornation des fonctionnaires,
squestration des citoyens, spoliation, vol, meurtre, ce sont l des
crimes prvus par tous les codes, chez tous les peuples; punis en
Angleterre de l'chafaud, punis en France, o la rpublique a aboli la
peine de mort, du bagne.

La cour d'assises attend M. Bonaparte.

Ds  prsent, l'histoire lui dit: Accus, levez-vous!

Le peuple franais a pour bourreau et le gouvernement anglais a pour
alli le crime-empereur.

Voil ce que nous disons.

Voil ce que nous disions hier, et la presse anglaise en masse le
disait avec nous; voil ce que nous dirons demain, et la postrit
unanime le dira avec nous.

Voil ce que nous dirons toujours, nous qui n'avons qu'une me, la
vrit, et qu'une parole, la justice.

Et maintenant expulsez-nous!

VICTOR HUGO.

Jersey, 17 octobre 1855.

A la signature de Victor Hugo vinrent se joindre trente-cinq
signatures de proscrits. Les voici:

Le colonel SANDOR TLKI, E. BEAUVAIS, BONNET-DUVERDIER, HENNET DE
KESLER, ARSNE HAYES, ALBERT BARBIEUX, ROOMILHAC, avocat; A.-C.
WIESENER, ancien officier autrichien; le docteur GORNET, CHARLES HUGO,
J.-B. AMIEL (de l'Arige), FRANOIS-VICTOR HUGO, F. TAFRY, THOPHILE
GURIN, FRANOIS ZYCHON, BENJAMIN COLIN, DOUARD COLET, KOZIELL,
V. VINCENT, A. PIASECKI, GIUSEPPE RANCAN, LEFEBVRE, BARBIER,
docteur-mdecin; H. PREVERAUD, condamn  mort du Deux-Dcembre
(Allier); le docteur FRANCK, proscrit allemand; PAPOWSKI et ZENO
SWIETOSLAWSKI, proscrits polonais; DOUARD BIFFI, proscrit italien;
FOMBERTAUX pre, FOMBERTAUX fils, CHARDENAL, BOUILLARD, le docteur
DEVILLE.

Ce qui suit est extrait du livre _les Hommes de l'exil_, par Charles
Hugo:

Le samedi 27 octobre 1855,  dix heures du matin, trois personnes se
prsentrent  Marine Terrace et demandrent  parler  M. Victor Hugo
et  ses deux fils.

 qui ai-je l'honneur de parler? demanda M. Victor Hugo au premier
des trois.

--Je suis le conntable de Saint-Clment, monsieur Victor Hugo. Je
suis charg par son excellence le gouverneur de Jersey de vous dire
qu'en vertu d'une dcision de la couronne, vous ne pouvez plus
sjourner dans cette le, et que vous aurez  la quitter d'ici au 2
novembre prochain. Le motif de cette mesure prise  votre gard est
votre signature au bas de la Dclaration affiche dans les rues de
Saint-Hlier, et publie dans le journal _l'Homme_.

--C'est bien, monsieur.

Le conntable de Saint-Clment fit ensuite la mme communication dans
les mmes termes  MM. Charles Hugo et Franois-Victor Hugo, qui lui
firent la mme rponse.

M. Victor Hugo demanda au conntable s'il pouvait lui laisser copie
de l'ordre du gouvernement anglais. Sur la rponse ngative de M.
Lenepveu qui dclara que ce n'tait pas l'usage, Victor Hugo lui dit:

Je constate que, nous autres proscrits, nous signons et publions
ce que nous crivons et que le gouvernement anglais cache ce qu'il
crit.

Aprs avoir rempli leur mandat, le conntable et ses deux officiers
s'taient assis.

Il est ncessaire, reprit alors Victor Hugo, que vous sachiez,
messieurs, toute la porte de l'acte que vous venez d'accomplir, avec
beaucoup de convenance d'ailleurs et dans des formes dont je me plais
 reconnatre la parfaite mesure. Ce n'est pas vous que je fais
responsables de cet acte; je ne veux pas vous demander votre avis; je
suis sr que dans votre conscience vous tes indigns et navrs de ce
que l'autorit militaire vous fait faire aujourd'hui.

Les trois magistrats gardrent le silence et baissrent la tte.

Victor Hugo continua.

Je ne veux pas savoir votre sentiment. Votre silence m'en dit assez.
Il y a entre les consciences des honntes gens un pont par lequel les
penses communiquent, sans avoir besoin de sortir de la bouche. Il est
ncessaire nanmoins, je vous le rpte, que vous vous rendiez bien
compte de l'acte auquel vous vous croyez forcs de prter votre
assistance. Monsieur le conntable de Saint-Clment, vous tes membre
des tats de cette le. Vous avez t lu par le libre suffrage de
vos concitoyens. Vous tes reprsentant du peuple de Jersey. Que
diriez-vous si le gouverneur militaire envoyait une nuit ses soldats
vous arrter dans votre lit, s'il vous faisait jeter en prison, s'il
brisait en vos mains le mandat dont vous tes investi, et si vous,
reprsentant du peuple, il vous traitait comme le dernier des
malfaiteurs? Que diriez-vous s'il en faisait autant  chacun de vos
collgues? Ce n'est pas tout. Je suppose que, devant cette violation
du droit, les juges de votre cour royale se rassemblassent et
rendissent un arrt qui dclarerait le gouverneur prvenu de crime
de haute trahison, et qu'alors le gouverneur envoyt une escouade
de soldats qui chasst les juges de leur sige, au milieu de leur
dlibration solennelle. Je suppose encore qu'en prsence de ces
attentats, les honntes citoyens de votre le se runissent dans les
rues, prissent les armes, fissent des barricades et se missent
en mesure de rsister  la force au nom du droit, et qu'alors le
gouverneur les ft mitrailler par la garnison du fort; je dis plus, je
suppose qu'il ft massacrer les femmes, les enfants, les vieillards,
les passants inoffensifs et dsarms pendant toute une journe, qu'il
brist les portes des maisons  coups de canon, qu'il ventrt les
magasins  coups de mitraille, et qu'il ft tuer les habitants sous
leurs lits  coups de bayonnette. Si le gouverneur de Jersey faisait
cela, que diriez-vous?

Le conntable de Saint-Clment avait cout dans le plus profond
silence et avec un embarras visible ces paroles. A l'interpellation
qui lui tait adresse, il continua de rester muet. Victor Hugo rpta
sa question: Que diriez-vous, monsieur? rpondez.

--Je dirais, rpondit M. Lenepveu, que le gouverneur _aurait tort_.

--Pardon, monsieur, entendons-nous sur les mots. Vous me rencontrez
dans la rue, vous me saluez et je ne vous salue pas. Vous rentrez chez
vous et vous dites: M. Victor Hugo ne m'a pas rendu mon salut. Il a
eu tort. C'est bien.--Un enfant trangle sa mre. Vous bornerez-vous
 dire: il a eu tort? Non, vous direz: c'est un criminel. Eh bien, je
vous le demande, l'homme qui tue la libert, l'homme qui gorge
un peuple, n'est-il pas un parricide? Ne commet-il pas un crime?
rpondez.

--Oui, monsieur. Il commet un crime, dit le conntable.

--Je prends acte de votre rponse, monsieur le conntable, et je
poursuis. Viol dans l'exercice de votre mandat de reprsentant du
peuple, chass de votre sige, emprisonn, puis exil, vous vous
retirez dans un pays qui se croit libre et qui s'en vante. L, votre
premier acte est de publier le crime et d'afficher sur les murs
l'arrt de votre cour de justice qui dclare le gouverneur prvenu de
haute trahison. Votre premier acte est de faire connatre  tous ceux
qui vous entourent et, si vous le pouvez, au monde entier, le forfait
monstrueux dont votre personne, votre famille, votre libert, votre
droit, votre patrie viennent d'tre victimes. En faisant cela,
monsieur le conntable, n'usez-vous pas de votre droit? je vais plus
loin, ne remplissez-vous pas votre devoir?

Le conntable essaya d'viter de rpondre  cette nouvelle question
en murmurant qu'il n'tait pas venu pour discuter la dcision de
l'autorit suprieure, mais seulement pour la signifier.

Victor Hugo insista:

Nous faisons en ce moment une page d'histoire, monsieur. Nous
sommes ici trois historiens, mes deux fils et moi, et un jour, cette
conversation sera raconte. Rpondez donc; en protestant contre le
crime, n'useriez-vous pas de votre droit, n'accompliriez-vous pas
votre devoir?

--Oui, monsieur.

--Et que penseriez-vous alors du gouvernement qui, pour avoir accompli
ce devoir sacr, vous enverrait l'ordre de quitter le pays par un
magistrat qui ferait vis--vis de vous ce que vous faites aujourd'hui
vis--vis de moi? Que penseriez-vous du gouvernement qui vous
chasserait, vous proscrit, qui vous expulserait, vous reprsentant du
peuple, dans l'exercice mme de votre devoir? Ne penseriez-vous pas
que ce gouvernement est tomb au dernier degr de la honte? Mais sur
ce point, monsieur, je me contente de votre silence. Vous tes ici
trois honntes gens et je sais, sans que vous me le disiez, ce que me
rpond maintenant votre conscience.

Un des officiers du conntable hasarda une observation timide:

Monsieur Victor Hugo, il y a autre chose dans votre Dclaration que
les crimes de l'empereur.

--Vous vous trompez, monsieur, et, pour mieux vous convaincre, je vais
vous la lire.

Victor Hugo lut la dclaration, et  chaque paragraphe il s'arrta,
demandant aux magistrats qui l'coutaient: Avions-nous le droit de
dire cela?

--Mais vous dsapprouvez l'expulsion de vos amis, dit le conntable.

--Je la dsapprouve hautement, reprit Victor Hugo. Mais n'avais-je pas
le droit de le dire? Votre libert de la presse ne s'tendait-elle pas
 permettre la critique d'une mesure arbitraire de l'autorit?

--Certainement, certainement, dit le conntable.

--Et c'est pour cette Dclaration que vous venez me signifier l'ordre
de mon expulsion? pour cette Dclaration, que vous reconnaissez qu'il
tait de mon devoir de faire, dont vous avouez qu'aucun des termes ne
dpasse les limites de votre libert locale, et que vous eussiez faite
 ma place?

--C'est  cause de la lettre de Flix Pyat, dit un des officiers.

--Pardon, reprit Victor Hugo en s'adressant au conntable, ne
m'avez-vous pas dit que je devais quitter l'le  cause de ma
signature au bas de cette Dclaration?

Le conntable tira de sa poche le pli du gouverneur, l'ouvrit, et dit:

En effet, c'est uniquement pour la Dclaration et pas pour autre
chose que vous tes expulss.

--Je le constate et j'en prends acte devant toutes les personnes qui
sont ici.

Le conntable dit  M. Victor Hugo: Pourrais-je vous demander,
monsieur, quel jour vous comptez quitter l'le?

M. Victor Hugo fit un mouvement: Pourquoi? Est-ce qu'il vous reste
quelque formalit  remplir? Avez-vous besoin de certifier que le
colis a t bien et dment expdi  sa destination?

--Monsieur, rpondit le conntable, si je dsirais connatre le moment
de votre dpart, c'tait pour venir ce jour-l vous prsenter mes
respects.

--Je ne sais pas encore quel jour je partirai, monsieur, reprit Victor
Hugo. Mais qu'on soit tranquille, je n'attendrai pas l'expiration du
dlai. Si je pouvais partir dans un quart d'heure, ce serait fait.
J'ai hte de quitter Jersey. Une terre o il n'y a plus d'honneur me
brle les pieds.

Et Victor Hugo ajouta:

Maintenant, monsieur le conntable, vous pouvez vous retirer. Vous
allez rendre compte de l'excution de votre mandat  votre suprieur,
le lieutenant-gouverneur, qui en rendra compte  son suprieur,
le gouvernement anglais, qui en rendra compte  son suprieur, M.
Bonaparte.

Le 2 novembre 1855, Victor Hugo quitta Jersey. Il alla  Guernesey.
Cependant le libre peuple anglais s'mut. Des meetings se firent dans
toute la Grande-Bretagne, et la nation, indigne de l'expulsion de
Jersey, blma hautement le gouvernement. L'Angleterre, par Londres,
l'Ecosse, par Glascow, protestrent. Victor Hugo remercia le peuple
anglais.

Guernesey, Hauteville-House, 25 novembre 1855.

AUX ANGLAIS

Chers compatriotes de la grande patrie europenne.

J'ai reu, des mains de notre courageux coreligionnaire Harney, la
communication que vous avez bien voulu me faire au nom de votre comit
et du meeting de Newcastle. Je vous en remercie, ainsi que vos
amis, en mon nom et au nom de mes compagnons de lutte, d'exil et
d'expulsion.

Il tait impossible que l'expulsion de Jersey, que cette proscription
des proscrits ne soulevt pas l'indignation publique en Angleterre.
L'Angleterre est une grande et gnreuse nation o palpitent toutes
les forces vives du progrs, elle comprend que la libert c'est la
lumire. Or c'est un essai de nuit qui vient d'tre fait  Jersey;
c'est une invasion des tnbres; c'est une attaque  main arme du
despotisme contre la vieille constitution libre de la Grande-Bretagne;
c'est un coup d'tat qui vient d'tre insolemment lanc par l'empire
en pleine Angleterre. L'acte d'expulsion a t accompli le 2 novembre;
c'est un anachronisme; il aurait d avoir lieu le 2 dcembre.

Dites, je vous prie,  mes amis du comit et  vos amis du meeting
combien nous avons t sensibles  leur noble et nergique
manifestation. De tels actes peuvent avertir et arrter ceux de vos
gouvernants qui,  cette heure, mditent peut-tre de porter, par la
honte de l'Alien-Bill, le dernier coup au vieil honneur anglais.

Des dmonstrations comme la vtre, comme celles qui viennent d'avoir
lieu  Londres, comme celles qui se prparent  Glascow, consacrent,
resserrent et cimentent, non l'alliance vaine, fausse, funeste,
l'alliance pleine de cendre du prsent cabinet anglais et de l'empire
bonapartiste, mais l'alliance vraie, l'alliance ncessaire, l'alliance
ternelle du peuple libre d'Angleterre et du peuple libre de France.

Recevez, avec tous mes remercments, l'expression de ma cordiale
fraternit.

VICTOR HUGO.


Note:

[1] ARRT

En vertu de l'article 68 de la Constitution,

La haute cour de justice,

Dclare LOUIS-NAPOLON BONAPARTE prvenu du crime de haute trahison,

Convoque le _Jury national_ pour procder sans dlai au jugement, et
charge M. le conseiller Renouard des fonctions du ministre public
prs la haute cour.

Fait  Paris, le 2 dcembre 1851.

_Sign_:

HARDOUIN, _prsident_; DELAPALME, PATAILLE MOREAU (de la Seine),
CAUCHY, _juges_.




1856

_L'Italie.--La Grce._




I


Le 25 mai 1856, comme il commenait  s'installer dans son nouvel exil
de Guernesey, Victor Hugo reut de Mazzini, alors  Londres, ces deux
lignes:

Je vous demande un mot pour l'Italie.

Elle penche en ce moment du ct des rois. Avertissez-la et
redressez-la.

G. MAZZINI.

Le 1er juin, les journaux anglais et belges publirent ce qu'on va
lire:

Nous recevons de Joseph Mazzini cet appel  l'Italie, sign Victor
Hugo:


A L'ITALIE

Italiens, c'est un frre obscur, mais dvou qui vous parle.
Dfiez-vous de ce que les congrs, les cabinets et les diplomaties
semblent prparer pour vous en ce moment. L'Italie s'agite, elle donne
des signes de rveil; elle trouble et proccupe les rois; il leur
parat urgent de la rendormir. Prenez garde; ce n'est pas votre
apaisement qu'on veut; l'apaisement n'est que dans la satisfaction du
droit; ce qu'on veut, c'est votre lthargie, c'est votre mort. De l
un pige. Dfiez-vous. Quelle que soit l'apparence, ne perdez pas de
vue la ralit. Diplomatie, c'est nuit. Ce qui se fait pour vous, se
trame contre vous.

Quoi! des rformes, des amliorations administratives, des amnisties,
le pardon  votre hrosme, un peu de scularisation, un peu de
libralisme, le code Napolon, la dmocratie bonapartiste, la vieille
lettre  Edgar Ney, rcrite en rouge avec le sang de Paris par la
main qui a tu Rome! voil ce que vous offrent les princes! et vous
prteriez l'oreille! et vous diriez: contentons-nous de cela! et
vous accepteriez, et vous dsarmeriez! Et cette sombre et splendide
rvolution latente qui couve dans vos coeurs, qui flamboie dans vos
yeux, vous l'ajourneriez! Est-ce que c'est possible?

Mais vous n'auriez donc nulle foi dans l'avenir! vous ne sentiriez
donc pas que l'empire va tomber demain, que l'empire tomb, c'est
la France debout, que la France debout, c'est l'Europe libre! Vous,
italiens, lite humaine, nation mre, l'un des plus rayonnants groupes
d'hommes que la terre ait ports, vous au-dessus desquels il n'y a
rien, vous ne sentiriez pas que nous sommes vos frres, vos frres
par l'ide, vos frres par l'preuve; que l'clipse actuelle finira
subitement pour tous  la fois; que si demain est  nous, il est 
vous; et que, le jour o il y aura dans le monde la France, il y aura
l'Italie!

Oui, le premier des deux peuples qui se lvera fera lever l'autre.
Disons mieux; nous sommes le mme peuple, nous sommes la mme
humanit. Vous la rpublique romaine; nous la rpublique franaise,
nous sommes pntrs du mme souffle de vie; nous ne pouvons pas plus
nous drober, nous franais, au rayonnement de l'Italie que vous ne
pouvez vous soustraire, vous italiens, au rayonnement de la France. Il
y a entre vous et nous cette profonde solidarit humaine d'o natra
l'ensemble pendant la lutte et l'harmonie aprs la victoire. Italiens,
la fdration des nations continentales soeurs et reines, et chacune
couronne de la libert de toutes, la fraternit des patries dans la
suprme unit rpublicaine, les Peuples-Unis d'Europe, voil l'avenir.

Ne dtournez pas un seul instant vos yeux de cet avenir magnifique.
La grande solution est proche; ne souffrez pas qu'on vous fasse une
solution  part. Ddaignez ces offres de marche en avant petit 
petit, tenus aux lisires par les princes. Nous sommes dans le temps
de ces enjambes formidables qu'on appelle rvolutions. Les peuples
perdent des sicles et les regagnent en une heure. Pour la libert
comme pour le Nil, la fcondation, c'est la submersion.

Ayons foi. Pas de moyens termes, pas de compromis, pas de
demi-mesures, pas de demi-conqutes. Quoi! accepter des concessions,
quand on a le droit, et l'appui des princes, quand on a l'appui des
peuples! Il y a de l'abdication dans cette espce de progrs-l. Non.
Visons haut, pensons vrai, marchons droit. Les  peu prs ne suffisent
plus. Tout se fera; et tout se fera en un pas, en un jour, en un seul
clair, en un seul coup de tonnerre. Ayons foi.

Quand l'heure de la chute sonnera, la rvolution, brusquement, 
pic, de son droit divin, sans prparation, sans transition, sans
crpuscule, jettera sur l'Europe son prodigieux blouissement de
libert, d'enthousiasme et de lumire, et ne laissera au vieux monde
que le temps de tomber.

N'acceptez donc rien de lui. C'est un mort. La main des cadavres est
froide, et n'a rien  donner.

Frres, quand on est la vieille race d'Italie, quand on a dans les
veines tous les beaux sicles de l'histoire et le sang mme de la
civilisation, quand on n'est ni abtardi ni dgnr, quand on a su
retrouver, le jour o on l'a voulu, tous les grands niveaux du
pass, quand on a fait le mmorable effort de la constituante et du
triumvirat, quand, pas plus tard qu'hier, car 1849 c'est hier, on a
prouv qu'on tait Rome, quand on est ce que vous tes, en un mot, on
sent qu'on a tout en soi; on se dit qu'on porte sa dlivrance dans sa
main et sa destine dans sa volont; on mprise les avances et les
offres des princes, et l'on ne se laisse rien donner par ceux  qui
l'on a tout  reprendre.

Rappelez-vous d'ailleurs ce qu'il y a de taches de boue et de gouttes
de sang sur les mains pontificales et royales.

Rappelez-vous les supplices, les meurtres, les crimes, toutes les
formes du martyrologe, la bastonnade publique, la bastonnade en
prison, les tribunaux de caporaux, les tribunaux d'vques, la sacre
consulte de Rome, les grandes cours de Naples, les chafauds de Milan,
d'Ancne, de Lugo, de Sinigaglia, d'Imola, de Faenza, de Ferrare, la
guillotine, le garrot, le gibet; cent soixante-dix-huit fusillades en
trois ans, au nom du pape, dans une seule ville,  Bologne; le
fort Urbain, le chteau Saint-Ange, Ischia; Poerio n'ayant d'autre
soulagement que de changer sur ses membres la place de ses chanes;
les prescripteurs ne sachant plus le nombre des proscrits; les bagnes,
les cachots, les oubliettes, les in-pace, les tombes!

Et puis, rappelez-vous votre fier et grand programme romain. Soyez-lui
fidles. L est l'affranchissement; l est le salut.

Ayez toujours prsent  l'esprit ce mot hideux de la diplomatie:
_l'Italie n'est pas une nation, c'est un terme de gographie_.

N'ayez qu'une pense, vivre chez vous de votre vie  vous. tre
l'Italie.--Et rptez-vous sans cesse au fond de l'me cette chose
terrible: Tant que l'Italie ne sera pas un peuple, l'italien ne sera
pas un homme.

Italiens, l'heure vient; et, je le dis  votre gloire, elle vient
par vous. Vous tes aujourd'hui la grande inquitude des trnes
continentaux. Le point de la solfatare europenne d'o il se dgage en
ce moment le plus de fume, c'est l'Italie.

Oui, le rgne des monstres et des despotes, grands et petits, n'a plus
que quelques instants, nous sommes  la fin. Souvenez-vous-en, vous
tes les fils de cette terre prdestine pour le bien, fatale pour
le mal, sur laquelle jettent leur ombre ces deux gants de la pense
humaine, Michel-Ange et Dante; Michel-Ange, le jugement; Dante, le
chtiment.

Gardez entire et vierge votre mission sublime.

Ne vous laissez ni amortir, ni amoindrir.

Pas de sommeil, pas d'engourdissement, pas de torpeur, pas d'opium,
pas de trve. Agitez-vous, agitez-vous, agitez-vous! Le devoir pour
tous, pour vous comme pour nous, c'est l'agitation aujourd'hui,
l'insurrection demain.

Votre mission est  la fois destructive et civilisatrice. Elle ne peut
pas ne point s'accomplir. N'en doutez pas, la providence fera sortir
de toute cette ombre une Italie grande, forte, heureuse et libre. Vous
portez en vous la rvolution qui dvorera le pass, et la rgnration
qui fondera l'avenir. Il y a en mme temps, sur le front auguste de
cette Italie que nous entrevoyons dans les tnbres, les premires
rougeurs de l'incendie et les premires lueurs de l'aube.

Ddaignez donc ce qu'on semble prt  vous offrir. Prenez garde et
croyez. Dfiez-vous des rois; fiez-vous  Dieu.

VICTOR HUGO.

Guernesey, 26 mai 1856.




II

LA GRCE

A M. ANDR RIGOPOULOS


L'envoi de votre excellent journal me touche vivement. C'est du fond
du coeur que je vous en remercie. Je le lis avec un profond intrt.

Continuez l'oeuvre sainte dont vous tes un des vaillants ouvriers;
travaillez  l'unit des peuples. L'esprit de l'Europe doit planer
aujourd'hui et remplacer dans les mes l'antique esprit des
nationalits. C'est aux nations les plus illustres,  la Grce, 
l'Italie,  la France, qu'il appartient de donner l'exemple. Mais
d'abord et avant tout il faut qu'elles redeviennent elles-mmes, il
faut qu'elles s'appartiennent; il faut que la Grce achve de rejeter
la Turquie, il faut que l'Italie secoue l'Autriche, il faut que la
France dchire l'empire. Quand ces grands peuples seront hors de leurs
linceuls, ils crieront: Unit! Europe! Humanit!

C'est l l'avenir. La voix de la Grce sera une des plus coutes. Les
hommes comme vous sont dignes de la faire entendre. Un des premiers,
il y a bien des annes dj, j'ai lutt pour l'affranchissement de la
Grce; je vous remercie de vous en souvenir.

La Grce, l'Italie, la France ont port tour  tour le flambeau.
Maintenant, dans le grand dix-neuvime sicle, elles doivent le passer
 l'Europe, tout en en gardant le rayonnement. Devenons, individus et
peuples, de moins en moins gostes, et de plus en plus hommes. Criez:
Vive la France! pendant que je crie: Vive la Grce!

Je vous flicite, vous, compatriote d'Eschyle et de Pricls, qui
luttez pour les principes de l'humanit. Il est beau d'tre du pays de
la lumire et d'y porter le drapeau de la libert.

Je vous serre cordialement la main.

VICTOR HUGO.

Guernesey, 25 aot 1856.





1859


_L'amnistie ici et la potence l. A ct du crime de l'Europe, le
crime de l'Amrique. John Brown._


I

L'AMNISTIE


Les annes s'coulaient. Au bout de huit ans, le criminel jugea 
propos d'absoudre les innocents; l'assassin offrit leur grce aux
assassins, et le bourreau sentit le besoin de pardonner aux victimes.
Il dcrta la rentre des proscrits en France. A l'amnistie Victor
Hugo rpliqua:


DCLARATION

Personne n'attendra de moi que j'accorde, en ce qui me concerne, un
moment d'attention  la chose appele amnistie.

Dans la situation o est la France, protestation absolue, inflexible,
ternelle, voil pour moi le devoir.

Fidle  l'engagement que j'ai pris vis--vis de ma conscience, je
partagerai jusqu'au bout l'exil de la libert. Quand la libert
rentrera, je rentrerai.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 18 aot 1859.




II

JOHN BROWN


Cependant une dmocratie allait commettre, elle aussi, un crime. La
nouvelle de la condamnation de John Brown arriva en Europe. Victor
Hugo s'mut. Le 2 dcembre 1859,  l'heure mme de cet anniversaire
qui lui rappelait toutes les formes et toutes les ncessits du
devoir, il adressa, par l'intermdiaire de tous les journaux libres de
l'Europe, la lettre qu'on va lire  l'Amrique:


AUX TATS-UNIS D'AMRIQUE

Quand on pense aux tats-Unis d'Amrique, une figure majestueuse se
lve dans l'esprit, Washington.

Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment:

Il y a des esclaves dans les tats du sud, ce qui indigne, comme le
plus monstrueux des contre-sens, la conscience logique et pure des
tats du nord. Ces esclaves, ces ngres, un homme blanc, un homme
libre, John Brown, a voulu les dlivrer. John Brown a voulu commencer
l'oeuvre de salut par la dlivrance des esclaves de la Virginie.
Puritain, religieux, austre, plein de l'vangile, _Christus
nos liberavit_, il a jet  ces hommes,  ces frres, le cri
d'affranchissement. Les esclaves, nervs par la servitude, n'ont
pas rpondu  l'appel. L'esclavage produit la surdit de l'me. John
Brown, abandonn, a combattu; avec une poigne d'hommes hroques,
il a lutt; il a t cribl de balles, ses deux jeunes fils, saints
martyrs, sont tombs morts  ses cts, il a t pris. C'est ce qu'on
nomme l'affaire de Harper's Ferry.

John Brown, pris, vient d'tre jug, avec quatre des siens, Stephens,
Copp, Green et Coplands.

Quel a t ce procs? disons-le en deux mots.

John Brown, sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermes, un
coup de feu au bras, un aux reins, deux  la poitrine, deux  la tte,
entendant  peine, saignant  travers son matelas, les ombres de
ses deux fils morts prs de lui; ses quatre coaccuss, blesss, se
tranant  ses cts, Stephens avec quatre coups de sabre; la 
justice  presse et passant outre; un attorney Hunter qui veut aller
vite, un juge Parker, qui y consent, les dbats tronqus, presque tous
dlais refuss, production de pices fausses ou mutiles, les tmoins
 dcharge carts, la dfense entrave, deux canons chargs 
mitraille dans la cour du tribunal, ordre aux geliers de fusiller
les accuss si l'on tente de les enlever, quarante minutes de
dlibration, trois condamnations  mort. J'affirme sur l'honneur que
cela ne s'est point pass en Turquie, mais en Amrique.

On ne fait point de ces choses-l impunment en face du monde
civilis. La conscience universelle est un oeil ouvert. Que les juges
de Charlestown, que Hunter et Parker, que les jurs possesseurs
d'esclaves, et toute la population virginienne y songent, on les voit.
Il y a quelqu'un.

Le regard de l'Europe est fix en ce moment sur l'Amrique.

John Brown, condamn, devait tre pendu le 2 dcembre (aujourd'hui
mme).

Une nouvelle arrive  l'instant. Un sursis lui est accord. Il mourra
le 16.

L'intervalle est court. D'ici l, un cri de misricorde a-t-il le
temps de se faire entendre?

N'importe! le devoir est d'lever la voix.

Un second sursis suivra, peut-tre le premier. L'Amrique est une
noble terre. Le sentiment humain se rveille vite dans un pays libre.
Nous esprons que Brown sera sauv.

S'il en tait autrement, si John Brown mourait le 16 dcembre sur
l'chafaud, quelle chose terrible!

Le bourreau de Brown, dclarons-le hautement (car les rois s'en vont
et les peuples arrivent, on doit la vrit aux peuples), le bourreau
de Brown, ce ne serait ni l'attorney Hunter, ni le juge Parker, ni le
gouverneur Wyse; ni le petit tat de Virginie; ce serait, on frissonne
de le penser et de le dire, la grande rpublique amricaine tout
entire.

Devant une telle catastrophe, plus on aime cette rpublique, plus on
la vnre, plus on l'admire, plus on se sent le coeur serr. Un seul
tat ne saurait avoir la facult de dshonorer tous les autres, et ici
l'intervention fdrale est videmment de droit. Sinon, en prsence
d'un forfait  commettre et qu'on peut empcher, l'union devient
complicit. Quelle que soit l'indignation des gnreux tats du nord,
les tats du sud les associent  l'opprobre d'un tel meurtre; nous
tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole
dmocratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte
compromis; si l'chafaud se dressait le 16 dcembre, dsormais, devant
l'histoire incorruptible, l'auguste fdration du nouveau monde
ajouterait  toutes ses solidarits saintes une solidarit sanglante;
et le faisceau radieux de cette rpublique splendide aurait pour lien
le noeud coulant du gibet de John Brown.

Ce lien-l tue.

Lorsqu'on rflchit  ce que Brown, ce librateur, ce combattant du
Christ, a tent, et quand on pense qu'il va mourir, et qu'il va mourir
gorg par la rpublique amricaine, l'attentat prend les proportions
de la nation qui le commet; et quand on se dit que cette nation est
une gloire du genre humain, que, comme la France, comme l'Angleterre,
comme l'Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que
souvent mme elle dpasse l'Europe dans de certaines audaces sublimes
du progrs, qu'elle est le sommet de tout un monde, qu'elle porte sur
son front l'immense lumire libre, on affirme que John Brown ne mourra
pas, car on recule pouvant devant l'ide d'un si grand crime commis
par un si grand peuple!

Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute
irrparable. Il ferait  l'Union une fissure latente qui finirait par
la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidt
l'esclavage en Virginie, mais il est certain qu'il branlerait toute
la dmocratie amricaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez
votre gloire.

Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumire
humaine s'clipserait, que la notion mme du juste et de l'injuste
s'obscurcirait, le jour o l'on verrait se consommer l'assassinat de
la Dlivrance par la Libert.

Quant  moi, qui ne suis qu'un atome, mais qui, comme tous les hommes,
ai en moi toute la conscience humaine, je m'agenouille avec larmes
devant le grand drapeau toil du nouveau monde, et je supplie  mains
jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre rpublique
amricaine d'aviser au salut de la loi morale universelle, de sauver
John Brown, de jeter bas le menaant chafaud du 16 dcembre, et de ne
pas permettre que, sous ses yeux, et, j'ajoute en frmissant, presque
par sa faute, le premier fratricide soit dpass.

Oui, que l'Amrique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus
effrayant que Can tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 2 dcembre 1859.

John Brown fut pendu. Victor Hugo lui fit cette pitaphe: _Pro Christo
sicut Christus_. John Brown mort, la prophtie de Victor Hugo se
ralisa. Deux ans aprs la prdiction qu'on vient de lire, l'Union
amricaine se disloqua. L'atroce guerre des Sudistes et des
Nordistes clata.





1860

_Rentre  Jersey.--Garibaldi._


I

RENTRE A JERSEY


Le 18 juin 1860, on vit  Jersey une chose singulire. Toutes les
murailles taient couvertes d'une affiche o on lisait: _Victor Hugo
is arrived_. Jersey, cinq ans auparavant, avait expuls Victor Hugo,
et maintenant toute la population de Jersey, en habit de fte, saluait
Victor Hugo dans les rues de Saint-Hlier.

Voici ce qui s'tait pass.

C'tait le moment de cette merveilleuse expdition des Mille qui a
bloui l'Europe. L'histoire n'a pas d'entr'actes. Les librateurs se
suivent et se ressemblent, mais leurs destines diffrent. Aprs John
Brown, Garibaldi. Il s'agissait d'aider Garibaldi dans son entreprise
superbe. Une vaste souscription s'organisa en Angleterre. Jersey
songea  Victor Hugo. On pensa que sa parole pouvait donner l'lan 
cette souscription. Toute l'le avait maintenant honte de l'expulsion
de 1855. Une dputation, conduite par MM. Philippe Asplet et
Derbyshire, apporta  Victor Hugo une adresse signe de cinq cents
notables habitants de Jersey et le priant de rentrer dans l'le et de
parler pour Garibaldi. Victor Hugo, le 18 juin 1860, rentra  Jersey,
et, au milieu d'une foule immense et mue, pronona les paroles qu'on
va lire.


Messieurs,

Je me rends  votre appel. Partout o une tribune se dresse pour la
libert et me rclame, j'arrive, c'est mon instinct, et je dis la
vrit, c'est mon devoir. (_coutez! coutez!_)

La vrit, la voici: c'est qu' cette heure il n'est permis  personne
d'tre indiffrent aux grandes choses qui s'accomplissent; c'est
qu'il faut  l'oeuvre auguste de la dlivrance universelle commence
aujourd'hui l'effort de tous, le concours de tous, le coup de main de
tous; c'est que pas une oreille ne doit se fermer, c'est que pas un
coeur ne doit se taire; c'est que l o s'lve le cri de tous les
peuples il doit y avoir un cho dans les entrailles de tous les
hommes; c'est que celui qui n'a qu'un sou doit le donner aux
librateurs, c'est que celui qui n'a qu'une pierre doit la jeter aux
tyrans. (_Applaudissements._)

Que les uns agissent, que les autres parlent, que tous travaillent!
oui,  la manoeuvre tous! Le vent souffle. Que l'encouragement public
aux hros soit la joie des mes! que les multitudes s'empourprent
d'enthousiasme comme une fournaise! Que ceux qui ne combattent pas
par l'pe, combattent par l'ide! Que pas une intelligence ne reste
neutre, que pas un esprit ne reste oisif! Que ceux qui luttent se
sentent regards, aims et appuys! Qu'autour de cet homme vaillant
qui est debout l-bas dans Palerme il y ait un feu sur toutes les
montagnes de la Sicile et une lumire sur tous les sommets de
l'Europe! (_Bravo!_)

Je viens de prononcer ce mot, les tyrans, ai-je exagr?

Ai-je calomni le gouvernement napolitain? Pas de paroles. Voici des
faits.

Faites attention. Ceci est de l'histoire vivante; on pourrait dire, de
l'histoire saignante. (_coutez!_)

Le royaume de Naples,--celui dont nous nous occupons en ce moment,--n'a
qu'une institution, la police. Chaque district a sa commission de
bastonnade. Deux sbires, Ajossa et Maniscalco, rgnent sous le roi;
Ajossa btonne Naples, Maniscalco btonne la Sicile. Mais le bton n'est
que le moyen turc; ce gouvernement a de plus le procd de l'inquisition,
la torture. Oui, la torture. coutez. Un sbire, Bruno, attache les
accuss la tte entre les jambes jusqu' ce qu'ils avouent. Un autre
sbire, Pontillo, les assied sur un gril et allume du feu dessous; cela
s'appelle le fauteuil ardent. Un autre sbire, Luigi Maniscalco, parent
du chef, a invent un instrument; on y introduit le bras ou la jambe du
patient, on tourne un crou, et le membre est broy; cela se nomme la
machine anglique. Un autre suspend un homme  deux anneaux par les
bras  un mur, par les pieds au mur de face; cela fait, il saute sur
l'homme et le disloque. Il y a les poucettes qui crasent les doigts de
la main; il y a le tourniquet serre-tte, cercle de fer comprim par une
vis, qui fait sortir et presque jaillir les yeux. Quelquefois on chappe;
un homme, Casimiro Arsimano, s'est enfui; sa femme, ses fils et ses
filles ont t pris et assis  sa place sur le fauteuil ardent. Le cap
Zafferana confine  une plage dserte; sur cette plage des sbires
apportent des sacs; dans ces sacs il y a des hommes; on plonge le sac
sous l'eau et on l'y maintient jusqu' ce qu'il ne remue plus; alors on
retire le sac et l'on dit  l'tre qui est dedans: avoue! S'il refuse,
on le replonge. Giovanni Vienna, de Messine, a expir de cette faon.
A Monreale, un vieillard et sa fille taient souponns de patriotisme;
le vieillard est mort sous le fouet; sa fille, qui tait une femme grosse,
a t mise nue et est morte sous le fouet. Messieurs, il y a un jeune
homme de vingt ans qui fait ces choses-l. Ce jeune homme s'appelle
Franois II. Cela se passe au pays de Tibre. (_Acclamations_.)

Est-ce possible? c'est authentique. La date? 1860. L'anne o nous
sommes. Ajoutez  cela le fait d'hier, Palerme crase d'obus, noye
dans le sang, massacre;--ajoutez cette tradition pouvantable de
l'extermination des villes qui semble la rage maniaque d'une famille,
et qui dans l'histoire dbaptisera hideusement cette dynastie et
changera Bourbon en Bomba. (_Hourras._)

Oui, un jeune homme de vingt ans commet toutes ces actions sinistres.
Messieurs, je le dclare, je me sens pris d'une piti profonde en
songeant  ce misrable petit roi. Quelles tnbres! C'est  l'ge o
l'on aime, o l'on croit, o l'on espre, que cet infortun torture et
tue. Voil ce que le droit divin fait d'une malheureuse me. Le
droit divin remplace toutes les gnrosits de l'adolescence et du
commencement par les dcrpitudes et les terreurs de la fin; il met la
tradition sanguinaire comme une chane sur le prince et sur le peuple;
il accumule sur le nouveau venu du trne les influences de famille,
choses terribles! Otez Agrippine de Nron, dfalquez Catherine de
Mdicis de Charles IX, vous n'aurez plus peut-tre ni Charles IX
ni Nron. A la minute mme ou l'hritier du droit divin saisit le
sceptre, il voit venir  lui ces deux, vampires, Ajossa et Maniscalco,
que l'histoire connat, qui s'appellent ailleurs Narcisse et Pallas,
ou Villeroy et Bachelier; ces spectres s'emparent du triste enfant
couronn; la torture lui affirme qu'elle est le gouvernement, la
bastonnade lui dclare qu'elle est l'autorit, la police lui dit:
je viens d'en haut; on lui montre d'o il sort; on lui rappelle son
bisaeul Ferdinand 1er celui qui disait: le monde est rgi par trois
F, _Festa, Farina, Fora_ [note: Fte, farine, fourche (potence).],
son aeul Franois Ier, l'homme des guets-apens, son pre Ferdinand
II, l'homme des mitraillades; voudra-t-il renier ses pres? On
lui prouve qu'il doit tre froce par pit filiale; il obit;
l'abrutissement du pouvoir absolu le stupfie; et c'est ainsi qu'il y
a des enfants monstrueux; et c'est ainsi que fatalement, hlas! les
jeunes rois continuent les vieilles tyrannies. (_Mouvement prolong._)

Il fallait dlivrer ce peuple; je dirais presque, il fallait dlivrer
ce roi. Garibaldi s'en est charg. (_Bravos_.)

Garibaldi. Qu'est-ce que c'est que Garibaldi? C'est un homme, rien de
plus. Mais un homme dans toute l'acception sublime du mot. Un homme
de la libert; un homme de l'humanit. _Vir_, dirait son compatriote
Virgile.

A-t-il une arme? Non. Une poigne de volontaires. Des munitions de
guerre? Point. De la poudre? Quelques barils  peine. Des canons? Ceux
de l'ennemi. Quelle est donc sa force? qu'est-ce qui le fait vaincre?
qu'a-t-il avec lui? L'me des peuples. Il va, il court, sa marche est
une trane de flamme, sa poigne d'hommes mduse les rgiments, ses
faibles armes sont enchantes, les balles de ses carabines tiennent
tte aux boulets de canon; il a avec lui la Rvolution, et, de temps
en temps, dans le chaos de la bataille, dans la fume, dans l'clair,
comme si c'tait un hros d'Homre, on voit derrire lui la desse.
(_Acclamation._)

Quelque opinitre que soit la rsistance, cette guerre est surprenante
par sa simplicit. C'est l'assaut donn par un homme  une royaut;
son essaim vole autour de lui; les femmes lui jettent des fleurs,
les hommes se battent en chantant, l'arme royale fuit; toute cette
aventure est pique; c'est lumineux, formidable et charmant, comme une
attaque d'abeilles.

Admirez ces tapes radieuses. Et, je vous le prdis, pas une ne fera
dfaut dans les chances infaillibles de l'avenir. Aprs Marsala,
Palerme; aprs Palerme, Messine; aprs Messine, Naples; aprs Naples,
Rome; aprs Rome, Venise; aprs Venise, tout. (_Applaudissements
enthousiastes._)

Messieurs, il vient de Dieu le tremblement de cette Sicile au-dessus
de laquelle on voit flamboyer aujourd'hui le patriotisme, la foi, la
libert, l'honneur, l'hrosme, et une rvolution  clipser l'Etna!

Oui, cela devait tre, et il est magnifique que l'exemple soit donn
au monde par la terre des ruptions. (_Bravos._)

Oh! quand l'heure est venue, que c'est beau un peuple! Quelle
admirable chose que cette rumeur, que ce soulvement, que cet oubli
des intrts vils et des bas cts de l'homme, que ces femmes poussant
leurs maris et combattant elles-mmes, que ces mres criant  leurs
fils: va! que cette joie de courir aux armes, de respirer et d'tre,
que ce cri de tous, que cette immense lueur  l'horizon! On ne
pense plus  l'enrichissement,  l'or, au ventre, aux plaisirs, 
l'hbtement de l'orgie; on a honte et orgueil; on se redresse; le
pli fier des ttes provoque les tyrans; les barbaries s'en vont, les
despotismes croulent, les consciences rejettent les esclavages, les
parthnons secouent les croissants, la Minerve austre se dresse dans
le soleil sa lance  la main. Les fosses s'ouvrent; on s'appelle
de tombeau en tombeau. Ressuscitez! c'est plus que la vie, c'est
l'apothose. Oh! c'est un divin battement de coeur, et les anciens
vaincus hroques se consolent, et l'oeil des philosophes proscrits
s'emplit de larmes, quand ce qui tait dchu s'indigne, quand ce qui
tait tomb se relve, quand les splendeurs clipses reparaissent
charmantes et redoutables; quand Stamboul redevient Byzance, quand
Stiniah redevient Athnes, quand Rome redevient Rome! (_Acclamations
redoubles._)

Tous, qui que nous soyons, battons des mains  l'Italie.
Glorifions-la, cette terre aux grands enfantements. _Alma parens_.
C'est dans de telles nations que de certains dogmes abstraits
apparaissent rels et visibles; elles sont vierges par l'honneur et
mres par le progrs.

Vous qui m'coutez, vous la reprsentez-vous, cette vision splendide,
l'Italie libre? libre! libre du golfe de Tarente aux lagunes de
Saint-Marc, car, je te l'affirme dans ta tombe,  Manin, Venise sera
de la fte! Dites, vous la figurez-vous, cette vision qui sera une
ralit demain? C'est fini, tout ce qui tait mensonge, fiction,
cendre et nuit, s'est dissip. L'Italie existe. L'Italie est l'Italie.
O il y avait un terme gographique, il y a une nation; o il y avait
un cadavre, il y a une me; o il y avait un spectre, il y a un
archange, l'immense archange des peuples, la Libert, debout, les
ailes dployes. L'Italie, la grande morte, s'est rveille; voyez-la,
elle se lve et sourit au genre humain. Elle dit  la Grce: je suis
ta fille; elle dit  la France: je suis ta mre. Elle a autour d'elle
ses potes, ses orateurs, ses artistes, ses philosophes, tous ces
conseillers de l'humanit, tous ces pres conscrits de l'intelligence
universelle, tous ces membres du snat des sicles, et  sa droite et
 sa gauche ces deux effrayants grands hommes, Dante et Michel-Ange.
Oh! puisque la politique aime ces mots-l, ce sera bien l le plus
majestueux des faits accomplis! Quel triomphe! quel avnement! quel
merveilleux phnomne que l'unit traversant d'un seul clair cette
varit magnifique de villes soeurs, Milan, Turin, Gnes, Florence,
Bologne, Pise, Sienne, Vrone, Parme, Palerme, Messine, Naples,
Venise, Rome! L'Italie se dresse, l'Italie marche, _patuit dea_; elle
clate; elle communique au progrs du monde entier la grande
fivre joyeuse propre  son gnie; et l'Europe s'lectrisera  ce
resplendissement prodigieux; et il n'y aura pas moins d'extase dans
l'oeil des peuples, pas moins de rverbration sublime dans les
fronts, pas moins d'admiration, pas moins d'allgresse, pas moins
d'blouissement pour cette nouvelle clart sur la terre que pour une
nouvelle toile dans le ciel. (_Bravo! Bravo!_)

Messieurs, si nous voulons nous rendre compte de ce qui se prpare en
mme temps que de ce qui se fait, n'oublions point ceci que Garibaldi,
l'homme d'aujourd'hui, l'homme de demain, est aussi l'homme d'hier;
avant d'tre le soldat de l'unit italienne il a t le combattant de
la rpublique romaine; et  nos yeux, et aux yeux de quiconque sait
comprendre les mandres ncessaires du progrs serpentant vers son
but et les avatars de l'ide se transformant pour reparatre, 1860
continue 1849. (_Sensation._)

Les librateurs sont grands. Que l'acclamation reconnaissante des
peuples les suive dans leurs fortunes! Hier c'taient les larmes,
aujourd'hui c'est l'hosanna. La providence a de ces rtablissements
d'quilibre; John Brown succombe en Amrique, mais Garibaldi
triomphe en Europe. L'humanit, consterne devant l'infme gibet de
Charlestown, se rassure devant la flamboyante pe de Catalafimi.
(_Bravo!_)

O mes frres en humanit, c'est l'heure de la joie et de
l'embrassement. Mettons de ct toute nuance exclusive, tout
dissentiment politique, petit en ce moment;  cette minute sainte o
nous sommes, fixons uniquement nos yeux sur cette oeuvre sacre, sur
ce but solennel, sur cette vaste aurore, les nations affranchies,
et confondons toutes nos mes dans ce cri formidable digne du genre
humain et du ciel: vive la libert! Oui, puisque l'Amrique, hlas!
lugubrement conservatrice de la servitude, penche vers la nuit,
que l'Europe se rallume! Oui, que cette civilisation de l'ancien
continent, qui a aboli la superstition par Voltaire, l'esclavage par
Wilberforce, l'chafaud par Beccaria, que cette civilisation ane
reparaisse dans son rayonnement dsormais inextinguible, et qu'elle
lve au-dessus des hommes son vieux phare compos de ces
trois grandes flammes, la France, l'Angleterre et l'Italie!
(_Acclamations._)

Messieurs, encore un mot. Ne quittons pas cette Sicile sans lui jeter
un dernier regard. Concluons.

Quelle est la rsultante de cette pope splendide? Que se dgage-t-il
de tout ceci? Une loi morale, une loi auguste; et cette loi, la voici:

La force n'existe pas.

Non, la force n'est pas. Il n'y a que le droit.

Il n'y a que les principes; il n'y a que la justice et la vrit; il
n'y a que les peuples; il n'y a que les mes, ces forces de l'idal;
il n'y a que la conscience ici-bas et la providence l-haut.
(_Sensation._)

Qu'est-ce que la force? qu'est-ce que le glaive? Qui donc parmi ceux
qui pensent a peur du glaive? Ce n'est pas nous, les hommes libres de
France; ce n'est pas vous, les hommes libres d'Angleterre. Le droit
senti fait la tte haute. La force et le glaive, c'est du nant. Le
glaive n'est qu'une lueur hideuse dans les tnbres, un rapide et
tragique vanouissement; le droit, lui, c'est l'ternel rayon; le
droit, c'est la permanence du vrai dans les mes; le droit, c'est Dieu
vivant dans l'homme. De l vient que l o est le droit, l est la
certitude du triomphe. Un seul homme qui a avec lui le droit s'appelle
Lgion; une seule pe qui a avec elle le droit s'appelle la foudre.
Qui dit le droit dit la victoire. Des obstacles? il n'y en a pas. Non,
il n'y en a pas. Il n'y a pas de veto contre la volont d l'avenir.
Voyez o en est la rsistance en Europe; la paralysie gagne l'Autriche
et la rsignation gagne la Russie. Voyez Naples; la lutte est vaine.
Le pass agonisant perd sa peine. Le glaive s'en va en fume. Ces
tres appels Lanza, Landi, Aquila, sont des fantmes. A l'heure qu'il
est, Franois II croit peut-tre encore exister; il se trompe; je lui
dclare ceci, c'est qu'il est une ombre. Il aurait beau refuser toute
capitulation, assassiner Messine comme il a assassin Palerme, se
cramponner  l'atrocit; c'est fini. Il a rgn. Les sombres chevaux
de l'exil frappent du pied  la porte de son palais. Messieurs, il n'y
a que le droit, vous dis-je. Voulez-vous comparer le droit  la force?
Jugez-en par un chiffre. Le 11 mai,  Marsala, huit cents hommes
dbarquent. Vingt-sept jours aprs, le 7 juin,  Palerme, dix-huit
mille hommes, terrifis,--s'embarquent. Les huit cents hommes, c'est
le droit; les dix-huit mille hommes, c'est la force.

Oh! que partout les souffrants se consolent, que les enchans se
rassurent. Tout ce qui se passe en ce moment, c'est de la logique.

Oui, aux quatre vents de l'horizon, l'esprance! Que le mougick, que
le fellah, que le proltaire, que le paria, que le ngre vendu, que le
blanc opprim, que tous esprent; les chanes sont un rseau; elles se
tiennent toutes; une rompue, la maille se dfait. De l la solidarit
des despotismes; le pape est plus frre du sultan qu'il ne croit.
Mais, je le rpte, c'est fini. Oh! la belle chose que la force des
choses! il y a du surhumain dans la dlivrance. La libert est un
abme divin qui attire; l'irrsistible est au fond des rvolutions.
Le progrs n'est autre chose qu'un phnomne de gravitation; qui donc
l'entraverait? Une fois l'impulsion donne, l'indomptable commence.
O despotes, je vous en dfie, arrtez la pierre qui tombe, arrtez le
torrent, arrtez l'avalanche, arrtez l'Italie, arrtez 89, arrtez
le monde prcipit par Dieu dans la lumire! (_Applaudissements
frntiques._)

Victor Hugo avait,  propos de John Brown, prdit la guerre civile 
l'Amrique, et,  propos de Garibaldi, prdit l'unit  l'Italie. Ces
deux prdictions se ralisrent.

Aprs le meeting, un banquet eut lieu; ce banquet se termina par un
toast  Victor Hugo.

Victor Hugo rpondit:

Messieurs,

Puisque je suis debout, permettez-moi de ne point me rasseoir. Je sens
le besoin de remercier immdiatement l'homme inspir et cordial [note:
Le pasteur N. Martin.] que nous venons d'entendre. Je dirai peu de
mots. Les sentiments profonds abrgent volontiers, et les coeurs
pntrs ont pour loquence leur motion mme. Eh bien, je suis trs
mu.

La meilleure manire de vous remercier, c'est de vous dire que j'aime
Jersey. Je vous l'ai dit hier, vous l'avez entendu au meeting et
lu dans les journaux, je vous le rpte aujourd'hui; mais c'est 
l'oreille d'un peuple, c'est au coeur d'un peuple que je parle, et les
nations sont comme les femmes, elles ne se lassent pas de s'entendre
dire: Je vous aime. J'ai quitt Jersey avec regret, je la retrouve
avec bonheur. Les librateurs ont cela de merveilleux et de charmant
qu'ils dlivrent quelquefois au del de leur effort. Sans s'en douter,
Garibaldi a fait d'une pierre deux coups; il a fait sortir les
Bourbons de la Sicile, et il m'a fait rentrer  Jersey.

Vos applaudissements et vos interruptions cordiales en ce moment me
touchent au point que les mots me manquent pour vous le dire. Je
ne sais comment rpondre  une bienvenue si universelle et si
gracieusement souriante de toutes parts, et  tant d'acclamations et
 tant de sympathie. Je vous dirais presque: pargnez-moi. Vous tes
tous contre un. Il y a un certain monstre fabuleux qui me parat 
cette heure fort dou. J'envie ce monstre. Il s'appelait Briare. Je
voudrais avoir comme lui cent bras pour vous donner cent poignes de
main.

Ce que j'aime dans Jersey, je vais vous le dire; j'en aime tout.
J'aime ce climat o l'hiver et l't s'amortissent, ces fleurs qui
ont toujours l'air d'tre en avril, ces arbres qui sont normands, ces
roches qui sont bretonnes, ce ciel qui me rappelle la France, cette
mer qui me rappelle Paris. J'aime cette population qui travaille et
qui lutte, tous ces braves hommes qu'on rencontre  chaque instant
dans vos rues et dans vos champs, et dont la physionomie se compose
de la libert anglaise et de la grce franaise, qui est aussi une
libert.

Quand je suis arriv ici, il y a huit ans, au sortir des plus
prodigieuses luttes politiques du sicle, moi, naufrag encore tout
ruisselant de la catastrophe de dcembre, tout effar de cette
tempte, tout chevel de cet ouragan, savez-vous ce que j'ai trouv 
Jersey? Une chose sainte, sublime, inattendue, la paix. Oui, le plus
grand crime politique des temps modernes, la libert touffe dans
le pays mme de la lumire, en pleine France, hlas! ce monstrueux
attentat venait d'tre accompli; j'avais lutt contre cet
asservissement d'un peuple par un homme, tout ce combat convulsif
tremblait encore en moi de la tte aux pieds; j'tais indign, perdu
et haletant. Eh bien, Jersey m'a calm. J'ai trouv, je le rpte,
la paix, le repos, un apaisement svre et profond dans cette douce
nature de vos campagnes, dans ce salut affectueux de vos laboureurs,
dans ces valles, dans ces solitudes, dans ces nuits qui sur la mer
semblent plus largement toiles, dans cet ocan ternellement mu qui
semble palpiter directement sous l'haleine de Dieu. Et c'est ainsi
que, tout en gardant la colre sacre contre le crime, j'ai senti
l'immensit mler  cette colre son largissement serein, et ce qui
grondait en moi s'est pacifi. Oui, je rends grces  Jersey. Je vous
rends grces. Je sentais sous vos toits et dans vos villes la bont
humaine, et dans vos champs et sur vos mers je sentais la bont
divine. Oh! je ne l'oublierai jamais, ce majestueux apaisement
des premiers jours de l'exil par la nature! Nous pouvons le dire
aujourd'hui, la fiert ne nous dfend plus cet aveu, et aucun de mes
compagnons de proscription ne me dmentira, nous avons tous souffert
en quittant Jersey. Nous y avions tous des racines. Des fibres
de notre coeur taient entres dans votre sol et y tenaient.
L'arrachement a t douloureux. Nous aimions tous Jersey. Les uns
l'aimaient pour y avoir t heureux, les autres pour y avoir t
malheureux. La souffrance n'est pas une attache moins profonde que la
joie. Hlas! on peut prouver de telles douleurs dans une terre de
refuge, qu'il devient impossible de s'en sparer, quand mme la patrie
s'offrirait. Tenez, une chose que j'ai vue hier traverse en ce moment
mon esprit, cette runion est  la fois solennelle et intime, et ce
que je vais vous dire convient  ce double caractre. coutez. Hier,
j'tais all, avec quelques amis chers, visiter cette le, revoir les
lieux aims, les promenades prfres jadis, et tous ces rayonnants
paysages qui taient rests dans notre mmoire comme des visions. En
revenant, une pense pieuse nous restait  satisfaire, et nous avons
voulu finir notre visite par ce qui est la fin, par le cimetire.

Nous avons fait arrter la voiture qui nous menait devant ce champ de
Saint-Jean o sont plusieurs des ntres. Au moment o nous arrivions,
savez-vous ce qui nous a fait tressaillir, savez-vous ce que nous
avons vu? Une femme, ou, pour mieux dire, une forme humaine sous
un linceul noir, tait l,  terre, plus qu'agenouille, plus que
prosterne, tendue, et en quelque sorte abme sur une tombe. Nous
sommes rests immobiles, silencieux, mettant le doigt sur nos bouches
devant cette majestueuse douleur. Cette femme, aprs avoir pri, s'est
releve, a cueilli une fleur dans l'herbe du spulcre, et l'a cache
dans son coeur. Nous l'avons reconnue alors. Nous avons reconnu cette
face ple, ces yeux inconsolables et ces cheveux blancs. C'tait une
mre! c'tait la mre d'un proscrit! du jeune et gnreux Philippe
Faure, mort il y a quatre ans sur la brche sainte de l'exil. Depuis
quatre ans, tous les jours, quelque temps qu'il fasse, cette mre
vient l; depuis quatre ans, cette mre s'agenouille sur cette pierre
et la baise. Essayez donc de l'en arracher. Montrez-lui la France,
oui, la France elle-mme! Que lui importe  cette mre! Dites-lui: Ce
n'est pas ici votre pays; elle ne vous croira pas. Dites-lui: Ce
n'est pas ici que vous tes ne; elle vous rpondra: C'est ici que
mon fils est mort. Et vous vous tairez devant cette rponse, car la
patrie d'une mre, c'est le tombeau de son enfant.

Messieurs, voil comment il se fait qu'on aime une terre avec sa
chair, avec son sang, avec son me. Notre me  nous est mle 
celle-ci. Nous y avons nos amis morts. Sachez-le, il n'y a pas de
terre trangre; partout la terre est la mre de l'homme, sa mre
tendre, svre et profonde. Dans tous les lieux o il a aim, o il a
pleur, o il a souffert, c'est--dire partout, l'homme est chez lui.

Messieurs, je rponds au toast qui m'est port par un toast  Jersey.
Je bois  Jersey,  sa prosprit,  son enrichissement,  son
amlioration,  son agrandissement industriel et commercial, et aussi
et plus encore  son agrandissement intellectuel et moral.

Il y a deux choses qui font les peuples grands et charmants, ces deux
choses sont la libert et l'hospitalit, l'hospitalit tait la
gloire des nations antiques, la libert est la splendeur des nations
modernes. Jersey a ces deux couronnes, qu'elle les garde!

Qu'elle les garde  jamais! C'est de la libert qu'il convient de
parler d'abord. Veillez, oui, veillez jalousement sur votre libert.
Ne souffrez plus que qui que ce soit ose y toucher. Cette le est
une terre de beaut, de bonheur et d'indpendance. Vous n'y tes pas
seulement pour y vivre et pour en jouir, vous y tes pour y faire
votre devoir. Dieu se chargera de la maintenir belle; vos femmes se
chargeront de la maintenir heureuse; vous, les hommes, chargez-vous de
la conserver libre.

Et quant  votre hospitalit, conservez-la, elle aussi, religieusement.
Les nations hospitalires ont, entre toutes, une sorte de grce auguste
et vnrable. Elles donnent l'exemple; dans le vaste et tumultueux
mouvement des peuples, elles ne font pas seulement de l'hospitalit,
elles font de l'ducation; l'hospitalit des nations est le commencement
de la fraternit des hommes. Or, la fraternit humaine, c'est l le but.
Soyez  jamais hospitaliers. Que cette fonction sacre, l'hospitalit,
honore ternellement cette le; et, permettez-moi de lui associer
Guernesey, sa soeur, et tout l'archipel de la Manche. C'est l une
grande terre d'asile; grande, non par l'tendue, mais par le nombre de
rfugis de tous les partis et de toutes les patries que depuis trois
sicles elle a abrits et consols. Oh! rien au monde n'est plus beau
que cela, tre l'asile! Soyez l'asile. Continuez d'accueillir tout ce qui
vient  vous. Soyez l'archipel bni et sauveur. Dieu vous a mis ici pour
ouvrir vos ports  toutes les voiles battues par la tempte, et vos
coeurs  tous les hommes battus par la destine.

Et pas de limites  cette hospitalit sainte; ne discutez pas celui
qui vient  vous; recevez-le sans l'examiner. L'hospitalit a cela de
grand, que quiconque souffre est digne d'elle. Nous qui sommes ici,
tous les proscrits de France, nous n'avons fait de mal  personne,
nous avons dfendu les droits et les lois de notre pays, nous avons
rempli nos mandats et cout nos consciences, nous souffrons pour ce
qui est juste et pour ce qui est vrai; vous nous accueillez, et c'est
bien; mais il faut prvoir d'autres naufrags que nous. Si les bons
ont leurs dsastres, les coupables ont leurs cueils; parce qu'on fait
le mal, ce n'est pas une raison pour triompher toujours. coutez ceci:
s'il vous arrive jamais des vaincus de la cause injuste, recevez-les
comme vous nous recevez. Le malheur est une des formes saintes du
droit; et, entendez-le bien, de ces vaincus possibles, je n'excepte
personne. Il se peut qu'un jour,--car les vnements sont dans la main
divine, et la main divine, c'est la main inpuisable,--il se peut que,
parmi ceux que les grandes temptes ou les grandes mares de l'avenir
jetteront sur vos bords, il y ait notre propre prescripteur  nous
qui sommes ici, chass  son tour et malheureux. Eh bien! soyez-lui
clments comme vous nous tes justes;--s'il frappe  votre porte,
ouvrez-la-lui, et dites-lui: Ce sont ceux que vous avez proscrits qui
nous ont demand pour vous cet asile que nous vous donnons.




II


Le _Progrs_, de Port-au-Prince, publia la lettre suivante, crite
par Victor Hugo  M. Heurtelou, rdacteur en chef de ce journal, en
rponse aux remercments que M. Heurtelou lui avait adresss pour la
dfense de John Brown:

Hauteville-House, 31 mars 1860.

Vous tes, monsieur, un noble chantillon de cette humanit noire si
longtemps opprime et mconnue.

D'un bout  l'autre de la terre, la mme flamme est dans l'homme; et
les noirs comme vous le prouvent. Y a-t-il eu plusieurs Adam? Les
naturalistes peuvent discuter la question; mais ce qui est certain,
c'est qu'il n'y a qu'un Dieu.

Puisqu'il n'y a qu'un pre, nous sommes frres.

C'est pour cette vrit que John Brown est mort; c'est pour cette
vrit que je lutte. Vous m'en remerciez, et je ne saurais vous dire
combien vos belles paroles me touchent.

Il n'y a sur la terre ni blancs ni noirs, il y a des esprits; vous en
tes un. Devant Dieu, toutes les mes sont blanches.

J'aime votre pays, votre race, votre libert, votre rvolution, votre
rpublique. Votre le magnifique et douce plat  cette heure aux
mes libres; elle vient de donner un grand exemple; elle a bris le
despotisme.

Elle nous aidera  briser l'esclavage.

Car la servitude, sous toutes ses formes, disparatra. Ce que les
tats du sud viennent de tuer, ce n'est pas John Brown, c'est
l'esclavage.

Ds aujourd'hui, l'Union amricaine peut, quoi qu'en dise le honteux
message du prsident Buchanan, tre considre comme rompue. Je le
regrette profondment, mais cela est dsormais fatal; entre le Sud et
le Nord, il y a le gibet de Brown. La solidarit n'est pas possible.
Un tel crime ne se porte pas  deux.

Ce crime, continuez de le fltrir, et continuez de consolider votre
gnreuse rvolution. Poursuivez votre oeuvre, vous et vos dignes
concitoyens. Hati est maintenant une lumire. Il est beau que parmi
les flambeaux du progrs, clairant la route des hommes, on en voie un
tenu par la main d'un ngre.

Votre frre,

VICTOR HUGO.





1861

_L'Expdition de Chine._


AU CAPITAINE BUTLER

Hauteville-House, 25 novembre 1861.

Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l'expdition de Chine. Vous
trouvez cette expdition honorable et belle, et vous tes assez bon
pour attacher quelque prix  mon sentiment; selon vous, l'expdition
de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de
l'empereur Napolon, est une gloire  partager entre la France
et l'Angleterre, et vous dsirez savoir quelle est la quantit
d'approbation que je crois pouvoir donner  cette victoire anglaise et
franaise.

Puisque vous voulez connatre mon avis, le voici:

Il y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde; cette
merveille s'appelait le Palais d't. L'art a deux principes, l'Ide,
qui produit l'art europen, et la Chimre, qui produit l'art oriental.
Le Palais d't tait  l'art chimrique ce que le Parthnon est 
l'art idal. Tout ce que peut enfanter l'imagination d'un peuple
presque extra-humain tait l. Ce n'tait pas, comme le Parthnon,
une oeuvre rare et unique; c'tait une sorte d'norme modle de la
chimre, si la chimre peut avoir un modle. Imaginez on ne sait
quelle construction inexprimable, quelque chose comme un difice
lunaire, et vous aurez le Palais d't. Btissez un songe avec du
marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois
de cdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici
sanctuaire, l harem, l citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des
monstres, vernissez-le, maillez-le, dorez-le, fardez-le, faites
construire par des architectes qui soient des potes les mille et un
rves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des
jaillissements d'eau et d'cume, des cygnes, des ibis, des paons,
supposez en un mot une sorte d'blouissante caverne de la fantaisie
humaine ayant une figure de temple et de palais, c'tait l ce
monument. Il avait fallu, pour le crer, le long travail de deux
gnrations. Cet difice, qui avait l'normit d'une ville, avait t
bti par les sicles, pour qui? pour les peuples. Garce que fait le
temps appartient  l'homme. Les artistes, les potes, les philosophes,
connaissaient le Palais d't; Voltaire en parle. On disait: le
Parthnon en Grce, les Pyramides en gypte, le Colise  Rome,
Notre-Dame  Paris, le Palais d't en Orient. Si on ne le voyait pas,
on le rvait. C'tait une sorte d'effrayant chef-d'oeuvre inconnu
entrevu au loin dans on ne sait quel crpuscule comme une silhouette
de la civilisation d'Asie sur l'horizon de la civilisation d'Europe.

Cette merveille a disparu.

Un jour, deux bandits sont entrs dans le Palais d't. L'un a pill,
l'autre a incendi. La victoire peut tre une voleuse,  ce qu'il
parat. Une dvastation en grand du Palais d't s'est faite de compte
 demi entre les deux vainqueurs. On voit ml  tout cela le nom
d'Elgin, qui a la proprit fatale de rappeler le Parthnon. Ce
qu'on avait fait au Parthnon, on l'a fait au Palais d't, plus
compltement et mieux, de manire  ne rien laisser. Tous les trsors
de toutes nos cathdrales runies n'galeraient pas ce formidable
et splendide muse de l'orient. Il n'y avait pas seulement l des
chefs-d'oeuvre d'art, il y avait un entassement d'orfvreries. Grand
exploit, bonne aubaine. L'un des deux vainqueurs a empli ses poches,
ce que voyant, l'autre a empli ses coffres; et l'on est revenu en
Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l'histoire des
deux bandits.

Nous europens, nous sommes les civiliss, et pour nous les chinois
sont les barbares. Voil ce que la civilisation a fait  la barbarie.

Devant l'histoire, l'un des deux bandits s'appellera la France,
l'autre s'appellera l'Angleterre. Mais je proteste, et je vous
remercie de m'en donner l'occasion; les crimes de ceux qui mnent
ne sont pas la faute de ceux qui sont mens; les gouvernements sont
quelquefois des bandits, les peuples jamais.

L'empire franais a empoch la moiti de cette victoire, et il tale
aujourd'hui, avec une sorte de navet de propritaire, le splendide
bric--brac du Palais d't. J'espre qu'un jour viendra o la France,
dlivre et nettoye, renverra ce butin  la Chine spolie.

En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate.

Telle est, monsieur, la quantit d'approbation que je donne 
l'expdition de Chine.

VICTOR HUGO.





1862


_Barbs  Victor Hugo. Continuation de la lutte pour l'inviolabilit
de la vie humaine; en Belgique et en Suisse contre la peine de mort,
en France contre la torture. Charleroi. Genve.--Affaire Doise.--Les
Misrables. tablissement du Dner des Enfants pauvres._



I

LES CONDAMNS DE CHARLEROI


Plusieurs journaux belges ayant attribu  Victor Hugo des vers
adresss au roi des Belges pour demander la grce des neuf condamns 
mort de Charleroi, Victor Hugo crivit  ce sujet la lettre que voici:

Hauteville-House, 21 janvier 1862.

Monsieur,

Je vis dans la solitude, et, depuis deux mois particulirement, le
travail,--un travail pressant,--m'absorbe  ce point que je ne sais
plus rien de ce qui se passe au dehors.

Aujourd'hui, un ami m'apporte plusieurs journaux contenant de fort
beaux vers o est demande la grce de neuf condamns  mort. Au bas
de ces vers, je lis ma signature.

Ces vers ne sont pas de moi.

Quel que soit l'auteur de ces vers, je le remercie.

Quand il s'agit de sauver des ttes, je trouve bon qu'on use de mon
nom, et mme qu'on en abuse.

J'ajoute que, pour une telle cause, il me parait presque impossible
d'en abuser. C'est ici,  coup sr, que la fin justifie les moyens.

Que l'auteur pourtant me permette de lui reporter l'honneur de ces
vers, qui, je le rpte, me semblent fort beaux.

Et au premier remercment que je lui adresse, j'en joins un second;
c'est de m'avoir fait connatre cette lamentable affaire de Charleroi.

Je regarde ces vers comme un appel qu'il m'adresse; c'est une manire
de m'inviter  lever la voix en me remettant sous les yeux les
efforts que j'ai faits dans d'autres circonstances analogues, et je le
remercie de cette gnreuse mise en demeure.

Je rponds  son appel; je m'unis  lui pour tcher d'pargner  la
Belgique cette chute de neuf ttes sur l'chafaud. Il s'est tourn
vers le roi, je connais peu les rois; je me tourne vers la nation.

Cette affaire du Hainaut est pour la Belgique, au point de vue du
progrs, une de ces occasions d'o les peuples sortent amoindris ou
agrandis.

Je supplie la nation belge d'tre grande. Il dpend d'elle videmment
que cette hideuse guillotine  neuf colliers ne fonctionne point
sur la place publique. Aucun gouvernement ne rsiste  ces saintes
pressions de l'opinion vers la douceur. Ne point vouloir de
l'chafaud, ce doit tre la premire volont d'un peuple. On dit: Ce
que veut le peuple, Dieu le veut. Il dpend de vous, belges, de faire
dire: Ce que Dieu veut, le peuple le veut.

Nous traversons en ce moment l'heure mauvaise du dix-neuvime sicle.
Depuis dix ans, il y a un recul apparent de civilisation; Venise
enchane, la Hongrie garrotte, la Pologne torture; partout la
peine de mort. Les monarchies ont des Haynau, les rpubliques ont des
Tallaferro. La peine de mort est leve  la dignit d'_ultima ratio_.
Les races, les couleurs, les partis, se la jettent  la tte et s'en
servent comme d'une rplique. Les blancs l'utilisent contre les
ngres; les ngres, reprsaille lugubre, l'aiguisent contre les
blancs.

Le gouvernement espagnol fusille les rpublicains, et le gouvernement
italien fusille les royalistes. Rome excute un innocent. L'auteur
du meurtre se nomme et rclame en vain; c'est fait; le bourreau ne
revient pas sur son travail. L'Europe croit en la peine de mort et s'y
obstine; l'Amrique se bat  cause d'elle et pour elle. L'chafaud est
l'ami de l'esclavage. L'ombre d'une potence se projette sur la guerre
fratricide des tats-Unis.

Jamais l'Amrique et l'Europe n'ont eu un tel paralllisme et ne se
sont entendues  ce point; toutes les questions les divisent, except
celle-l, tuer; et c'est sur la peine de mort que les deux mondes
tombent d'accord. La peine de mort rgne; une espce de droit divin de
la hache sort pour les catholiques romains de l'vangile et pour les
protestants virginiens de la bible. Penn construisait par la pense,
comme trait d'union, un arc de triomphe idal entre les deux mondes;
sur cet arc de triomphe, il faudrait aujourd'hui placer l'chafaud.

Cette situation tant donne, l'occasion est admirable pour la
Belgique.

Un peuple qui a la libert doit avoir aussi la volont. Tribune libre,
presse libre, voil l'organisme de l'opinion complet. Que l'opinion
parle; c'est ici un moment dcisif. Dans les circonstances o nous
sommes, en rpudiant la peine de mort, la Belgique peut, si elle veut,
devenir brusquement, elle petit peuple presque annul, la nation
dirigeante.

L'occasion, j'y insiste, est admirable. Car il est vident que, s'il
n'y a pas d'chafaud pour les criminels du Hainaut, il n'y en aura
dsormais pour personne, et que la guillotine ne pourra plus germer
dans la libre terre de Belgique. Vos places publiques ne seront plus
sujettes  cette apparition sinistre. Par l'irrsistible logique des
choses, la peine de mort, virtuellement abolie chez vous aujourd'hui,
le sera lgalement demain.

Il serait beau que le petit peuple fit la leon aux grands, et, par ce
seul fait, ft plus grand qu'eux; il serait beau, devant la croissance
abominable des tnbres, en prsence de la barbarie recrudescente,
que la Belgique, prenant le rle de grande puissance en civilisation,
donnt tout  coup au genre humain l'blouissement de la vraie
lumire, en proclamant, dans les conditions o clate le mieux la
majest du principe, non  propos d'un dissident rvolutionnaire ou
religieux, non  propos d'un ennemi politique, mais  propos de
neuf misrables indignes de toute autre piti que de la piti
philosophique, l'inviolabilit de la vie humaine, et en refoulant
dfinitivement vers la nuit cette monstrueuse peine de mort, qui
a pour gloire d'avoir dress sur la terre deux crucifix, celui de
Jsus-Christ sur le vieux monde, celui de John Brown sur le nouveau.

Que la gnreuse Belgique y songe; c'est  elle, Belgique, que
l'chafaud de Charleroi ferait dommage. Quand la philosophie et
l'histoire mettent en balance une civilisation, les ttes coupes
psent contre.

En crivant ceci, je remplis un devoir. Aidez-moi, monsieur, et
prtez-moi, pour ce douloureux et suprme intrt, votre publicit.

VICTOR HUGO.


Cette lettre fut publie dans les journaux anglais et belges. Une
commutation eut lieu. Sept ttes sur neuf furent sauves.




II

ARMAND BARBS


En 1839, Barbs fut condamn  mort. Victor Hugo envoya au roi
Louis-Philippe les quatre vers que l'on connat, et obtint la vie de
Barbs. Les deux lettres qu'on va lire ont trait  ce fait.


A VICTOR HUGO

Cher et illustre citoyen,

Le condamn dont vous parlez dans le septime volume des _Misrables_
doit vous paratre un ingrat.

Il y a vingt-trois ans qu'il est votre oblig! ... et il ne vous a
rien dit.

Pardonnez-lui! pardonnez-moi!

Dans ma prison d'avant fvrier, je m'tais promis bien des fois de
courir chez vous, si un jour la libert m'tait rendue.

Rves de jeune homme! Ce jour vint pour me jeter, comme un brin de
paille rompue, dans le tourbillon de 1848.

Je ne pus rien faire de ce que j'avais si ardemment dsir.

Et depuis, pardonnez-moi ce mot, cher citoyen, la majest de votre
gnie a toujours arrt la manifestation de ma pense.

Je fus fier, dans mon heure de danger, de me voir protg par un rayon
de votre flamme. Je ne pouvais mourir, puisque vous me dfendiez.

Que n'ai-je eu la puissance de montrer que j'tais digne que votre
bras s'tendt sur moi! Mais chacun a sa destine, et tous ceux
qu'Achille a sauvs n'taient pas des hros.

Vieux maintenant, je suis, depuis un an, dans un triste tat de sant.
J'ai cru souvent que mon coeur ou ma tte allait clater. Mais je me
flicite, malgr mes souffrances, d'avoir t conserv, puisque sous
le coup de votre nouveau _bienfait_ [note: Voir _les Misrables_,
tome VII, livre I. Le mot _bienfait_ est soulign dans la lettre de
Barbs.], je trouve l'audace de vous remercier de l'ancien.

Et puisque j'ai pris la parole, merci aussi, mille fois merci pour
notre sainte cause et pour la France, du grand livre que vous venez de
faire.

Je dis: la France, car il me semble que cette chre patrie de Jeanne
d'Arc et de la Rvolution tait seule capable d'enfanter votre coeur
et votre gnie, et, fils heureux, vous avez pos sur le front glorieux
de votre mre une nouvelle couronne de gloire!

A vous, de profonde affection.

A. BARBS.

La Haie, le 10 juillet 1862.


A ARMAND BARBS

Hauteville-House, 15 juillet 1862.

Mon frre d'exil,

Quand un homme a, comme vous, t le combattant et le martyr du
progrs; quand il a, pour la sainte cause dmocratique et humaine,
sacrifi sa fortune, sa jeunesse, son droit au bonheur, sa libert;
quand il a, pour servir l'idal, accept toutes les formes de la lutte
et toutes les formes de l'preuve, la calomnie, la perscution, la
dfection, les longues annes de la prison, les longues annes de
l'exil; quand il s'est laiss conduire par son dvouement jusque
sous le couperet de l'chafaud, quand un homme a fait cela, tous lui
doivent, et lui ne doit rien  qui que ce soit. Qui a tout donn au
genre humain est quitte envers l'individu.

Il ne vous est possible d'tre ingrat envers personne. Si je n'avais
pas fait, il y a vingt-trois ans, ce dont vous voulez bien me
remercier, c'est moi, je le vois distinctement aujourd'hui, qui aurais
t ingrat envers vous.

Tout ce que vous avez fait pour le peuple, je le ressens comme un
service personnel.

J'ai,  l'poque que vous me rappelez, rempli un devoir, un devoir
troit. Si j'ai t alors assez heureux pour vous payer un peu de la
dette universelle, cette minute n'est rien devant votre vie entire,
et tous, nous n'en restons pas moins vos dbiteurs.

Ma rcompense, en admettant que je mritasse une rcompense, a t
l'action elle-mme. J'accepte nanmoins avec attendrissement les
nobles paroles que vous m'envoyez, et je suis profondment touch de
votre reconnaissance magnanime.

Je vous rponds dans l'motion de votre lettre. C'est une belle chose
que ce rayon qui vient de votre solitude  la mienne. A bientt, sur
cette terre ou ailleurs. Je salue votre grande me.

VICTOR HUGO.




III

_LES MISRABLES_

16 septembre 1862.


Aprs la publication des _Misrables_, Victor Hugo alla  Bruxelles.
Ses diteurs, MM. Lacroix et Verboeckhoven, lui offrirent un banquet.
Ce fut une occasion de rencontre pour les crivains clbres de tous
les pays. (Voir aux Notes.) Victor Hugo, entour de tant d'hommes
gnreux, dont quelques-uns taient si illustres, rpondit  la
salutation de toutes ces nobles mes par les paroles qu'on va lire.
Ceux qui assistrent  cette svre et douce fte offerte  un
proscrit se souviennent que Victor Hugo ne put rprimer ses larmes au
moment o la pense d'Aspromonte lui traversa l'esprit.

Messieurs,

Mon motion est inexprimable; si la parole me manque, vous serez
indulgents.

Si je n'avais  rpondre qu' l'honorable bourgmestre de Bruxelles,
ma tche serait simple; je n'aurais, pour glorifier le magistrat si
dignement, populaire et la ville si noblement hospitalire, qu'
rpter ce qui est dans toutes les bouches, et il me suffirait
d'tre un cho; mais comment remercier les autres voix loquentes
et cordiales qui m'ont parl? A ct de ces diteurs considrables,
auxquels on doit l'ide fconde d'une librairie internationale, sorte
de lien prparatoire entre les peuples, je vois ici, runis, des
publicistes, des philosophes, d'minents crivains, l'honneur des
lettres, l'honneur du continent civilis. Je suis troubl et confus
d'tre le centre d'une telle fte d'intelligences, et de voir tant
d'honneur s'adresser  moi, qui ne suis rien qu'une conscience
acceptant le devoir et un coeur rsign au sacrifice.

Remercier cette ville dans son premier magistrat serait simple, mais,
je le rpte, comment vous remercier tous? comment serrer toutes vos
mains dans une seule treinte? Eh bien, le moyen est simple aussi.
Vous tous, qui tes ici, crivains, journalistes, diteurs,
imprimeurs, publicistes, penseurs, que reprsentez-vous? Toutes les
nergies de l'intelligence, toutes les formes de la publicit, vous
tes l'esprit-lgion, vous tes l'organe nouveau de la socit
nouvelle, vous tes la Presse. Je porte un toast  la presse!

A la presse chez tous les peuples!  la presse libre!  la presse
puissante, glorieuse et fconde!

Messieurs, la presse est la clart du monde social; et, dans tout ce
qui est clart, il y a quelque chose de la providence.

La pense est plus qu'un droit, c'est le souffle mme de l'homme. Qui
entrave la pense, attente  l'homme mme. Parler, crire, imprimer,
publier, ce sont l, au point de vue du droit, des identits; ce sont
l les cercles, s'largissant sans cesse, de l'intelligence en action;
ce sont l les ondes sonores de la pense.

De tous ces cercles, de tous ces rayonnements de l'esprit humain,
le plus large, c'est la presse. Le diamtre de la presse, c'est le
diamtre mme de la civilisation.

A toute diminution de la libert de la presse correspond une
diminution de civilisation; l o la presse libre est intercepte, on
peut dire que la nutrition du genre humain est interrompue. Messieurs,
la mission de notre temps, c'est de changer les vieilles assises de la
socit, de crer l'ordre vrai, et de substituer partout les ralits
aux fictions. Dans ce dplacement des bases sociales, qui est le
colossal travail de notre sicle, rien ne rsiste  la presse
appliquant sa puissance de traction au catholicisme, au militarisme, 
l'absolutisme, aux blocs de faits et d'ides les plus rfractaires.

La presse est la force. Pourquoi? parce qu'elle est l'intelligence.

Elle est le clairon vivant, elle sonne la diane des peuples, elle
annonce  voix haute l'avnement du droit, elle ne tient compte de la
nuit que pour saluer l'aurore, elle devine le jour, elle avertit le
monde. Quelquefois, pourtant, chose trange, c'est elle qu'on avertit.
Ceci ressemble au hibou rprimandant le chant du coq.

Oui, dans certains pays, la presse est opprime. Est-elle esclave?
Non. Presse esclave! c'est l un accouplement de mots impossible.

D'ailleurs, il y a deux grandes manires d'tre esclave, celle de
Spartacus et celle d'pictte. L'un brise ses fers, l'autre prouve son
me. Quand l'crivain enchan ne peut recourir  la premire manire,
il lui reste la seconde.

Non, quoi que fassent les despotes, j'en atteste tous les hommes
libres qui m'coutent, et cela, vous l'avez rcemment dit en termes
admirables, monsieur Pelletan, et de plus, vous et tant d'autres,
vous l'avez prouv par votre gnreux exemple, non, il n'y a point
d'asservissement pour l'esprit!

Messieurs, au sicle ou nous sommes, sans la libert de la presse,
point de salut. Fausse route, naufrage et dsastre partout.

Il y a aujourd'hui de certaines questions, qui sont les questions du
sicle, et qui sont l devant nous, invitables. Pas de milieu; il
faut s'y briser, ou s'y rfugier. La socit navigue irrsistiblement
de ce ct-l. Ces questions sont le sujet du livre douloureux dont il
a t parl tout  l'heure si magnifiquement. Pauprisme, parasitisme,
production et rpartition de la richesse, monnaie, crdit, travail,
salaire, extinction du proltariat, dcroissance progressive de la
pnalit, misre, prostitution, droit de la femme, qui relve de
minorit une moiti de l'espce humaine, droit de l'enfant, qui
exige--je dis exige--l'enseignement gratuit et obligatoire, droit de
l'me, qui implique la libert religieuse; tels sont les problmes.
Avec la presse libre, ils ont de la lumire au-dessus d'eux, ils sont
praticables, on voit leurs prcipices, on voit leurs issues, on peut
les aborder, on peut y pntrer. Abords et pntrs, c'est--dire
rsolus, ils sauveront le monde. Sans la presse, nuit profonde; tous
ces problmes sont sur-le-champ redoutables, on ne distingue plus que
leurs escarpements, on peut en manquer l'entre, et la socit peut y
sombrer. Eteignez le phare, le port devient l'cueil.

Messieurs, avec la presse libre, pas d'erreur possible, pas de
vacillation, pas de ttonnement dans la marche humaine. Au milieu des
problmes sociaux, ces sombres carrefours, la presse est le doigt
indicateur. Nulle incertitude. Allez  l'idal, allez  la justice
et  la vrit. Car il ne suffit pas de marcher, il faut marcher en
avant. Dans quel sens allez-vous? L est toute la question. Simuler le
mouvement, ce n'est point accomplir le progrs; marquer le pas sans
avancer, cela est bon pour l'obissance passive; pitiner indfiniment
dans l'ornire est un mouvement machinal indigne du genre humain.
Ayons un but, sachons o nous allons, proportionnons l'effort au
rsultat, et que dans chacun des pas que nous faisons il y ait une
ide, et qu'un pas s'enchane logiquement  l'autre, et qu'aprs
l'ide vienne la solution, et qu' la suite du droit vienne la
victoire. Jamais de pas en arrire. L'indcision du mouvement dnonce
le vide du cerveau. Vouloir et ne vouloir pas, quoi de plus misrable!
Qui hsite, recule et atermoie, ne pense pas. Quant  moi, je n'admets
pas plus la politique sans tte que l'Italie sans Rome.

Puisque j'ai prononc ce mot, Rome, souffrez que je m'interrompe,
et que ma pense, dtourne un instant, aille  ce vaillant qui est
l-bas sur un lit de douleur. Certes, il a raison de sourire. La
gloire et le droit sont avec lui. Ce qui confond, ce qui accable,
c'est qu'il se soit trouv, c'est qu'il ait pu se trouver en Italie,
dans cette noble et illustre Italie, des hommes pour lever l'pe
contre cette vertu. Ces italiens-l n'ont donc pas reconnu un romain?

Ces hommes se disent les hommes de l'Italie; ils crient qu'elle est
victorieuse, et ils ne s'aperoivent pas qu'elle est dcapite. Ah!
c'est l une sombre aventure, et l'histoire reculera indigne devant
cette hideuse victoire qui consiste  tuer Garibaldi afin de ne pas
avoir Rome!

Le coeur se soulve. Passons.

Messieurs, quel est l'auxiliaire du patriote? La presse. Quel est
l'pouvantail du lche et du tratre? La presse.

Je le sais, la presse est hae, c'est l une grande raison de l'aimer.

Toutes les iniquits, toutes les superstitions, tous les fanatismes
la dnoncent, l'insultent et l'injurient comme ils peuvent. Je me
rappelle une encyclique clbre dont quelques mots remarquables me
sont rests dans l'esprit. Dans cette encyclique, un pape, notre
contemporain, Grgoire XVI, ennemi de son sicle, ce qui est un peu
le malheur des papes, et ayant toujours prsents  la pense l'ancien
dragon et la bte de l'Apocalypse, qualifiait ainsi la presse dans son
latin de moine camaldule: _Gula ignea, caligo, impetus _immanis cum
strepitu horrendo_. Je ne conteste rien de cela; le portrait est
ressemblant. Bouche de feu, fume, rapidit prodigieuse, bruit
formidable. Eh oui, c'est la locomotive qui passe! c'est la presse,
c'est l'immense et sainte locomotive du progrs!

O va-t-elle? o entrane-t-elle la civilisation? o emporte-t-il
les peuples, ce puissant remorqueur? Le tunnel est long, obscur et
terrible. Car on peut dire que l'humanit est encore sous terre,
tant la matire l'enveloppe et l'crase, tant les superstitions, les
prjugs et les tyrannies font une vote paisse, tant elle a
de tnbres au-dessus d'elle! Hlas, depuis que l'homme existe,
l'histoire entire est souterraine; on n'y aperoit nulle part le
rayon divin. Mais au dix-neuvime sicle, mais aprs la rvolution
franaise, il y a espoir, il y a certitude. L-bas, loin devant nous,
un point lumineux apparat. Il grandit, il grandit  chaque instant,
c'est l'avenir, c'est la ralisation, c'est la fin des misres, c'est
l'aube des joies, c'est Chanaan! c'est la terre future o l'on n'aura
plus autour de soi que des frres et au-dessus de soi que le ciel.
Courage  la locomotive sacre! courage  la pense! courage  la
science! courage  la philosophie! courage  la presse! courage  vous
tous, esprits! L'heure approche o l'humanit, dlivre enfin de ce
noir tunnel de six mille ans, perdue, brusquement face  face avec le
soleil de l'idal, fera sa sortie sublime dans l'blouissement!

Messieurs, encore un mot, et permettez, dans votre indulgence
cordiale, que ce mot soit personnel.

tre au milieu de vous, c'est un bonheur. Je rends grce  Dieu qui
m'a donn, dans ma vie svre, cette heure charmante. Demain je
rentrerai dans l'ombre. Mais je vous ai vus, je vous ai parl, j'ai
entendu vos voix, j'ai serr vos mains, j'emporte cela dans ma
solitude.

Vous, mes amis de France,--et mes autres amis qui sont ici trouveront
tout simple que ce soit  vous que j'adresse mon dernier mot,--il y a
onze ans, vous avez vu partir presque un jeune homme, vous retrouvez
un vieillard. Les cheveux ont chang, le coeur non. Je vous remercie
de vous tre souvenus d'un absent; je vous remercie d'tre venus.
Accueillez,--et vous aussi, plus jeunes, dont les noms m'taient
chers de loin et que je vois ici pour la premire fois,--accueillez
mon profond attendrissement. Il me semble que je respire parmi vous
l'air natal, il me semble que chacun de vous m'apporte un peu de
France, il me semble que je vois sortir de toutes vos mes groupes
autour de moi, quelque chose de charmant et d'auguste qui ressemble 
une lumire et qui est le sourire de la patrie.

Je bois  la presse!  sa puissance,  sa gloire,  son efficacit!
 sa libert en Belgique, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en
Espagne, en Angleterre, en Amrique!  sa dlivrance ailleurs!




IV

LE BANQUET DES ENFANTS


A L'DITEUR CASTEL

Hauteville-House, 5 octobre 1862.

Mon cher monsieur Castel,

Le hasard a fait tomber sous vos yeux quelques espces d'essais de
dessins faits par moi,  des heures de rverie presque inconsciente,
avec ce qui restait d'encre dans ma plume, sur des marges ou des
couvertures de manuscrits. Ces choses, vous dsirez les publier;
et l'excellent graveur, M. Paul Chenay, s'offre  en faire les
_fac-simil_. Vous me demandez mon consentement. Quel que soit le
beau talent de M. Paul Chenay, je crains fort que ces traits de plume
quelconques, jets plus ou moins maladroitement sur le papier par un
homme qui a autre chose  faire, ne cessent d'tre des dessins du
moment qu'ils auront la prtention d'en tre. Vous insistez pourtant,
et je consens. Ce consentement  ce qui est peut-tre un ridicule veut
tre expliqu. Voici donc mes raisons:

J'ai tabli depuis quelque temps dans ma maison,  Guernesey, une
petite institution de fraternit pratique que je voudrais accrotre
et surtout propager. Cela est si peu de chose que je puis en parler.
C'est un repas hebdomadaire d'enfants indigents. Toutes les semaines,
des mres pauvres me font l'honneur d'amener leurs enfants dner
chez moi. J'en ai eu huit d'abord, puis quinze; j'en ai maintenant
vingt-deux [note: Plus tard le nombre fut port  quarante.]. Ces
enfants dnent ensemble; ils sont tous confondus, catholiques,
protestants, anglais, franais, irlandais, sans distinction de
religion ni de nation. Je les invite  la joie et au rire, et je
leur dis: Soyez libres. Ils ouvrent et terminent le repas par un
remercment  Dieu, simple et en dehors de toutes les formules
religieuses pouvant engager leur conscience. Ma femme, ma fille, ma
belle-soeur, mes fils, mes domestiques et moi, nous les servons. Ils
mangent de la viande et boivent du vin, deux grandes ncessits pour
l'enfance. Aprs quoi ils jouent et vont  l'cole. Des prtres
catholiques, des ministres protestants, mls  des libres penseurs
et  des dmocrates proscrits, viennent quelquefois voir cette humble
cne, et il ne me parat pas qu'aucun soit mcontent. J'abrge; mais
il me semble que j'en ai dit assez pour faire comprendre que cette
ide, l'introduction des familles pauvres dans les familles moins
pauvres, introduction  niveau et de plain-pied, fconde par des
hommes meilleurs que moi, par le coeur des femmes surtout, peut n'tre
pas mauvaise; je la crois pratique et propre  de bons fruits, et
c'est pourquoi j'en parle, afin que ceux qui pourront et voudront
l'imitent. Ceci n'est pas de l'aumne, c'est de la fraternit. Cette
pntration des familles indigentes dans les ntres nous profite comme
 eux; elle bauche la solidarit; elle met en action et en mouvement,
et fait marcher pour ainsi dire devant nous la sainte formule
dmocratique, Libert, galit, Fraternit. C'est la communion
avec nos frres moins heureux. Nous apprenons  les servir, et ils
apprennent  nous aimer.

C'est en songeant  cette petite oeuvre, monsieur, que je crois
pouvoir faire un sacrifice d'amour-propre et autoriser la publication
souhaite par vous. Le produit de cette publication contribuera 
former la liste civile de mes petits enfants indigents. Voici l'hiver;
je ne serais pas fch de donner des vtements  ceux qui sont en
haillons et d'offrir des souliers  ceux qui vont pieds nus. Votre
publication m'y aidera. Ceci m'absout d'y consentir. J'avoue que je
n'eusse jamais imagin que mes dessins, comme vous voulez bien les
appeler, pussent attirer l'attention d'un diteur connaisseur tel
que vous, et d'un artiste tel que M. Paul Chenay; que votre volont
s'accomplisse; ils se tireront comme ils pourront du grand jour pour
lequel ils n'taient point faits; la critique a sur eux dsormais un
droit dont je tremble pour eux; je les lui abandonne; je suis sr
toujours que mes chrs petits pauvres les trouveront trs bons.

Publiez donc ces dessins, monsieur Castel, et recevez tous mes voeux
pour votre succs.

VICTOR HUGO.





V

GENVE ET LA PEINE DE MORT


Dans les derniers mois de 1862, la rpublique de Genve revisa sa
constitution. La question de la peine de mort se prsenta. Un
premier vote maintint l'chafaud; mais il en fallait un second. Les
rpublicains progressistes de Genve songrent  Victor Hugo. Un
membre de l'glise rforme, M. Bost, auteur de plusieurs ouvrages
estims, lui crivit une lettre dont voici les dernires lignes:

La constituante genevoise a vot le maintien de la peine de mort par
quarante-trois voix contre cinq; mais la question doit reparatre
bientt dans un nouveau dbat. Quel appui ce serait pour nous, quelle
force nouvelle; si par quelques mots vous pouviez intervenir! car
ce n'est pas l une question cantonale ou fdrale, mais bien une
question sociale et humanitaire, o toutes les interventions sont
lgitimes. Pour les grandes questions, il faut de grands hommes. Nos
discussions auraient besoin d'tre claires par le gnie; et ce nous
serait  tous un grand secours qu'un coup de main qui nous viendrait
de ce rocher vers lequel se tournent tant de regards.

Cette lettre parvint  Victor Hugo le 16 novembre. Le 17 il rpondait:


Hauteville-House, 17 novembre 1862.

Monsieur,

Ce que vous faites est bon; vous avez besoin d'aide, vous vous
adressez  moi, je vous remercie; vous m'appelez, j'accours.
Qu'y'a-t-il? Me voil.

Genve est  la veille d'une de ces crises normales qui, pour les
nations comme pour les individus, marquent les changements d'ge. Vous
allez reviser votre constitution. Vous vous gouvernez vous-mmes; vous
tes vos propres matres; vous tes des hommes libres; vous tes une
rpublique. Vous allez faire une action considrable, remanier votre
pacte social, examiner o vous en tes en fait de progrs et de
civilisation, vous entendre de nouveau entre vous sur les questions
communes; la dlibration va s'ouvrir, et, parmi ces questions, la
plus grave de toutes, l'inviolabilit de la vie humaine, est  l'ordre
du jour.

C'est de la peine de mort qu'il s'agit.

Hlas, le sombre rocher de Sisyphe! quand donc cessera-t-il de rouler
et de retomber sur la socit humaine, ce bloc de haine, de tyrannie,
d'obscurit, d'ignorance et d'injustice qu'on nomme pnalit? quand
donc au mot peine substituera-t-on le mot enseignement? quand donc
comprendra-t-on qu'un coupable est un ignorant? Talion, oeil pour
oeil, dent pour dent, mal pour mal, voil  peu prs tout notre code.
Quand donc la vengeance renoncera-t-elle  ce vieil effort qu'elle
fait de nous donner le change en s'appelant vindicte? Croit-elle nous
tromper? Pas plus que la flonie quand elle s'appelle raison d'tat.
Pas plus que le fratricide quand il met des paulettes et qu'il
s'appelle la guerre. De Maistre a beau farder Dracon; la rhtorique
sanglante perd sa peine, elle ne parvient pas  dguiser la difformit
du fait qu'elle couvre; les sophistes sont des habilleurs inutiles;
l'injuste reste injuste, l'horrible reste horrible. Il y a des mots
qui sont des masques; mais  travers leurs trous on aperoit la sombre
lueur du mal.

Quand donc la loi s'ajustera-t-elle au droit? quand donc la justice
humaine prendra-t-elle mesure sur la justice divine? quand donc ceux
qui lisent la bible comprendront-ils la vie sauve de Can? quand donc
ceux qui lisent l'vangile comprendront-ils le gibet du Christ? quand
donc prtera-t-on l'oreille  la grande voix vivante qui, du fond de
l'inconnu, crie  travers nos tnbres: Ne tue point! quand donc ceux
qui sont en bas, juge, prtre, peuple, roi, s'apercevront-ils qu'il
y a quelqu'un au-dessus d'eux? Rpubliques  esclaves, monarchies 
soldats, socits  bourreaux; partout la force, nulle part le
droit. O les tristes matres du monde! chenilles d'infirmits, boas
d'orgueil.

Une occasion se prsente o le progrs peut faire un pas. Genve va
dlibrer sur la peine de mort. De l votre lettre, monsieur. Vous me
demandez d'intervenir, de prendre part  la discussion, de dire un
mot. Je crains que vous ne vous abusiez sur l'efficacit d'une chtive
parole isole comme la mienne. Que suis-je? Que puis-je? Voil bien
des annes dj,--cela date de 1828,--que je lutte avec les faibles
forces d'un homme contre cette chose colossale, contradictoire et
monstrueuse, la peine de mort, compose d'assez de justice pour
satisfaire la foule et d'assez d'iniquit pour pouvanter le penseur.
D'autres ont fait plus et mieux que moi. La peine de mort a cd un
peu de terrain; voil tout. Elle s'est sentie honteuse dans Paris, en
prsence de toute cette lumire. La guillotine a perdu son assurance,
sans abdiquer pourtant; chasse de la Grve, elle a reparu barrire
Saint-Jacques; chasse de la barrire Saint-Jacques, elle a reparu 
la Roquette. Elle recule, mais elle reste.

Puisque vous rclamez mon concours, monsieur, je vous le dois. Mais ne
vous faites pas illusion sur le peu de part que j'aurai au succs si
vous russissez. Depuis trente-cinq ans, je le rpte, j'essaye de
faire obstacle au meurtre en place publique. J'ai dnonc sans relche
cette voie de fait de la loi d'en bas sur la loi d'en haut. J'ai
pouss  la rvolte la conscience universelle; j'ai attaqu cette
exaction par la logique, et par la piti, cette logique suprme; j'ai
combattu, dans l'ensemble et dans le dtail, la pnalit dmesure
et aveugle qui tue; tantt traitant la thse gnrale, tchant
d'atteindre et de blesser le fait dans son principe mme, et
m'efforant de renverser, une fois pour toutes, non un chafaud, mais
l'chafaud; tantt me bornant  un cas particulier, et ayant pour but
de sauver tout simplement la vie d'un homme. J'ai quelquefois russi,
plus souvent chou. Beaucoup de nobles esprits se sont dvous  la
mme tche; et, il y a dix mois  peine, la gnreuse presse belge,
me venant nergiquement en aide lors de mon intervention pour les
condamns de Charleroi, est parvenue  sauver sept ttes sur neuf.

Les crivains du dix-huitime sicle ont dtruit la torture; les
crivains du dix-neuvime, je n'en doute pas, dtruiront la peine de
mort. Ils ont dj fait supprimer en France le poing coup et le
fer rouge; ils ont fait abroger la mort civile; et ils ont suggr
l'admirable expdient provisoire des circonstances attnuantes.
--C'est  d'excrables livres comme _le Dernier jour d'un Condamn_,
disait le dput Salverte, qu'on doit la dtestable introduction des
circonstances attnuantes. Les circonstances attnuantes, en effet,
c'est le commencement de l'abolition. Les circonstances attnuantes
dans la loi, c'est le coin dans le chne. Saisissons le marteau divin,
frappons sur le coin sans relche, frappons  grands coups de vrit,
et nous ferons clater le billot.

Lentement, j'en conviens. Il faudra du temps, certes. Pourtant ne
nous dcourageons pas. Nos efforts, mme dans le dtail, ne sont pas
toujours inutiles. Je viens de vous rappeler le fait de Charleroi; en
voici un autre. Il y a huit ans,  Guernesey, en 1854, un homme, nomm
Tapner, fut condamn au gibet; j'intervins, un recours en grce fut
sign par six cents notables de l'le, l'homme fut pendu; maintenant
coutez: quelques-uns des journaux d'Europe qui contenaient la lettre
crite par moi aux guernesiais pour empcher le supplice arrivrent en
Amrique  temps pour que cette lettre pt tre reproduite utilement
par les journaux amricains; on allait pendre un homme  Qubec, un
nomm Julien; le peuple du Canada considra avec raison comme adresse
 lui-mme la lettre que j'avais crite au peuple de Guernesey, et,
par un contre-coup providentiel, cette lettre sauva, passez-moi
l'expression, non Tapner qu'elle visait, mais Julien qu'elle ne visait
pas. Je cite ces faits; pourquoi? parce qu'ils prouvent la ncessit
de persister. Hlas! le glaive persiste aussi.

Les statistiques de la guillotine et de la potence conservent leurs
hideux niveaux; le chiffre du meurtre lgal ne s'est amoindri dans
aucun pays. Depuis une dizaine d'annes mme, le sens moral ayant
baiss, le supplice a repris faveur, et il y a recrudescence. Vous
petit peuple, dans votre seule ville de Genve, vous avez vu deux
guillotines dresses en dix-huit mois. En effet, ayant tu Vary,
pourquoi ne pas tuer Elcy? En Espagne, il y a le garrot; en Russie,
la mort par les verges. A Rome, l'glise ayant horreur du sang, le
condamn est assomm, _ammazzato_. L'Angleterre, o rgne une femme,
vient de pendre une femme.

Cela n'empche pas la vieille pnalit de jeter les hauts cris, de
protester qu'on la calomnie, et de faire l'innocente. On jase sur son
compte, c'est affreux. Elle a toujours t douce et tendre; elle
fait des lois qui ont l'air svre, mais elle est incapable de les
appliquer. Elle, envoyer Jean Valjean au bagne pour le vol d'un pain!
Allons donc! il est bien vrai qu'en 1816 elle envoyait aux travaux
forcs  perptuit les meutiers affams du dpartement de la Somme;
il est bien vrai qu'en 1846....--Hlas! ceux qui me reprochent le
bagne de Jean Valjean oublient la guillotine de Buzanais.

La faim a toujours t vue de travers par la loi.

Je parlais tout  l'heure de la torture abolie. Eh bien! en 1849, la
torture existait encore. O? en Chine? Non, en Suisse. Dans votre
pays, monsieur. En octobre 1849,  Zug, un juge instructeur, voulant
faire avouer un vol d'un fromage (vol d'un comestible. Encore la
faim!)  une fille appele Mathilde Wildemberg, lui serra les pouces
dans un tau, et, au moyen d'une poulie, et d'une corde attache  cet
tau, fit hisser la misrable jusqu'au plafond. Ainsi suspendue par
les pouces, un valet de bourreau la btonnait. En 1862,  Guernesey
que j'habite, la peine tortionnaire du fouet est encore en vigueur.
L't pass, on a, par arrt de justice, fouett un homme de cinquante
ans.

Cet homme se nommait Torode. C'tait, lui aussi, un affam, devenu
voleur.

Non, ne nous lassons point. Faisons une meute de philosophes
pour l'adoucissement des codes. Diminuons la pnalit, augmentons
l'instruction. Par les pas dj faits, jugeons des pas  faire! Quel
bienfait que les circonstances attnuantes! elles eussent empch ce
que je vais vous raconter.

A Paris, en 1818 ou 19, un jour d't, vers midi, je passais sur
la place du Palais de justice. Il y avait l une foule autour d'un
poteau. Je m'approchai. A ce poteau tait lie, carcan au cou,
criteau sur la tte, une crature humaine, une jeune femme ou une
jeune fille. Un rchaud plein de charbons ardents tait  ses pieds
devant elle, un fer  manche de bois, plong dans la braise, y
rougissait, la foule semblait contente. Cette femme tait coupable
de ce que la jurisprudence appelle _vol domestique_ et la mtaphore
banale, _danse de l'anse du panier_. Tout  coup, comme midi sonnait,
en arrire de la femme et sans tre vu d'elle, un homme monta sur
l'chafaud; j'avais remarqu que la camisole de bure de cette femme
avait par derrire une fente rattache par des cordons; l'homme dnoua
rapidement les cordons, carta la camisole, dcouvrit jusqu' la
ceinture le dos de la femme, saisit le fer dans le rchaud, et
l'appliqua, en appuyant profondment, sur l'paule nue. Le fer et le
poing du bourreau disparurent dans une fume blanche. J'ai encore dans
l'oreille, aprs plus de quarante ans, et j'aurai toujours dans l'me
l'pouvantable cri de la supplicie. Pour moi, c'tait une voleuse,
ce fut une martyre. Je sortis de l dtermin--j'avais seize ans--
combattre  jamais les mauvaises actions de la loi.

De ces mauvaises actions la peine de mort est la pire. Et que
n'a-t-on pas vu, mme dans notre sicle, et sans sortir des tribunaux
ordinaires et des dlits communs! Le 20 avril 1849, une servante,
Sarah Thomas, une fille de dix-sept ans, fut excute  Bristol pour
avoir, dans un moment de colre, tu d'un coup de bche sa matresse
qui la battait. La condamne ne voulait pas mourir. Il fallut sept
hommes pour la traner au gibet. On la pendit de force. Au moment o
on lui passait le noeud coulant, le bourreau lui demanda si elle avait
quelque chose  faire dire  son pre. Elle interrompit son rle pour
rpondre: _oui, oui, dites-lui que je l'aime_. Au commencement du
sicle, sous George III,  Londres, trois enfants de la classe des
_ragged_ (dguenills) furent condamns  mort pour vol. Le plus g,
le _Newgate Calendar_ constate le fait, n'avait pas quatorze ans. Les
trois enfants furent pendus.

Quelle ide les hommes se font-ils donc du meurtre? Quoi! en habit, je
ne puis tuer; en robe je le puis! comme la soutane de Richelieu, la
toge couvre tout! Vindicte publique? Ah! je vous en prie, ne me vengez
pas! Meurtre, meurtre! vous dis-je. Hors le cas de lgitime dfense
entendu dans son sens le plus troit (car, une fois votre agresseur
bless par vous et tomb, vous lui devez secours), est-ce que
l'homicide est jamais permis? est-ce que ce qui est interdit 
l'individu est permis  la collection? Le bourreau, voil une sinistre
espce d'assassin! l'assassin officiel, l'assassin patent, entretenu,
rent, mand  certains jours, travaillant en public, tuant au soleil,
ayant pour engins les bois de justice, reconnu assassin de l'tat!
l'assassin fonctionnaire, l'assassin qui a un logement dans la loi,
l'assassin au nom de tous! Il a ma procuration et la vtre, pour tuer.
Il trangle ou gorge, puis frappe sur l'paule de la socit, et
lui dit: Je travaille pour toi, paye-moi. Il est l'assassin _cum
privilegio legis,_ lassassin dont lassassinat est dcrt par le
lgislateur, dlibr par le jur, ordonn par le juge, consenti
par le prtre, gard par le soldat, contempl par le peuple. Il est
lassassin qui a parfois pour lui lassassin; car jai discut,
moi qui parle, avec un condamn  mort appel Marquis, qui tait en
thorie partisan de la peine de mort; de mme que, deux ans avant un
procs clbre, jai discut avec un magistrat nomm Teste qui tait
partisan des peines infamantes. Que la civilisation y songe, elle
rpond du bourreau. Ah! vous hassez lassassinat jusqu tuer
lassassin; moi je hais le meurtre jusqu vous empcher de devenir
meurtrier. Tous contre un, la puissance sociale condense en
guillotine, la force collective employe  une agonie, quoi de plus
odieux? Un homme tu par un homme effraye la pense, un homme tu par
les hommes la consterne.

Faut-il vous le redire sans cesse? cet homme, pour se reconnatre et
samender, et se dgager de la responsabilit accablante qui pse sur
son me, avait besoin de tout ce qui lui restait de vie. Vous lui
donnez quelques minutes! de quel droit? Comment osez-vous prendre sur
vous cette redoutable abrviation des phnomnes divers du repentir?
Vous rendez-vous compte de cette responsabilit damne par vous, et
qui se retourne contre vous, et qui devient la vtre? vous faites plus
que tuer un homme, vous tuez une conscience.

De quel droit consituez-vous Dieu juge avant son heure? quelle qualit
avez-vous pour le saisir? est-ce que cette justice-l est un des
degrs de la vtre? est-ce qu'il y a plain-pied de votre barre 
celle-l? De deux choses l'une: ou vous tes croyant, ou vous ne
l'tes pas. Si vous tes croyant, comment osez-vous jeter une
immortalit  l'ternit? Si vous ne l'tes pas, comment osez-vous
jeter un tre au nant?

Il existe un criminaliste qui a fait cette distinction:--On a tort
de dire _excution_; on doit se borner  dire _rparation_. La socit
ne tue pas, elle retranche. --Nous sommes des laques, nous autres,
nous ne comprenons pas ces finesses-l.

On prononce ce mot: justice. La justice! oh! cette ide entre toutes
auguste et vnrable, ce suprme quilibre, cette droiture rattache
aux profondeurs, ce mystrieux scrupule puis dans l'idal, cette
rectitude souveraine complique d'un tremblement devant l'normit
ternelle bante devant nous, cette chaste pudeur de l'impartialit
inaccessible, cette pondration o entre l'impondrable, cette
acception faite de tout, cette sublimation de la sagesse combine avec
la piti, cet examen des actions humaines avec l'oeil divin, cette
bont svre, cette rsultante lumineuse de la conscience universelle,
cette abstraction de l'absolu se faisant ralit terrestre, cette
vision du droit, cet clair d'ternit apparu  l'homme, la justice!
cette intuition sacre du vrai qui dtermine, par sa seule prsence,
les quantits relatives du bien et du mal et qui,  l'instant o elle
illumine l'homme, le fait momentanment Dieu, cette chose finie qui a
pour loi d'tre proportionne  l'infini, cette entit cleste dont
le paganisme fait une desse et le christianisme un archange, cette
figure immense qui a les pieds sur le coeur humain et les ailes dans
les toiles, cette Yungfrau des vertus humaines, cette cime de l'me,
cette vierge,  Dieu bon, Dieu ternel, est-ce qu'il est possible
de se l'imaginer debout sur la guillotine? est-ce qu'on peut se
l'imaginer bouclant les courroies de la bascule sur les jarrets d'un
misrable? est-ce qu'on peut se l'imaginer dfaisant avec ses doigts
de lumire la ficelle monstrueuse du couperet? se l'imagine-t-on
sacrant et dgradant  la fois ce valet terrible, l'excuteur? se
l'imagine-t-on tale, dplie et colle par l'afficheur sur le poteau
infme du pilori? se la reprsente-t-on enferme et voyageant dans ce
sac de nuit du bourreau Calcraft o est mle  des chaussettes et 
des chemises la corde avec laquelle il a pendu hier et avec laquelle
il pendra demain!

Tant que la peine de mort existera, on aura froid en entrant dans une
cour d'assises, et il y fera nuit.

En janvier dernier, en Belgique,  l'poque des dbats de
Charleroi,--dbats dans lesquels, par parenthse, il sembla rsulter
des rvlations d'un nomm Rabet que deux guillotins des annes
prcdentes, Goethals et Coecke, taient peut-tre innocents (quel
peut-tre!)--au milieu de ces dbats, devant tant de crimes ns des
brutalits de l'ignorance, un avocat crut devoir et pouvoir dmontrer
la ncessit de l'enseignement gratuit et obligatoire. Le procureur
gnral l'interrompit et le railla: _Avocat_, dit-il, _ce n'est point
ici la chambre_. Non, monsieur le procureur gnral, c'est ici la
tombe.

La peine de mort a des partisans de deux sortes, ceux qui l'expliquent
et ceux qui l'appliquent; en d'autres termes, ceux qui se chargent de
la thorie et ceux qui se chargent de la pratique. Or la pratique
et la thorie ne sont pas d'accord; elles se donnent trangement la
rplique. Pour dmolir la peine de mort, vous n'avez qu' ouvrir
le dbat entre la thorie et la pratique. coutez plutt. Ceux qui
veulent le supplice, pourquoi le veulent-ils? Est-ce parce que le
supplice est un exemple? Oui, dit la thorie. Non, dit la pratique. Et
elle cache l'chafaud le plus qu'elle peut, elle dtruit Montfaucon,
elle supprime le crieur public, elle vite les jours de march, elle
btit sa mcanique  minuit, elle fait son coup de grand matin; dans
de certains pays, en Amrique et en Prusse, on pend et on dcapite 
huis clos. Est-ce parce que la peine de mort est la justice? Oui, dit
la thorie; l'homme tait coupable, il est puni. Non, dit la pratique;
car l'homme est puni, c'est bien, il est mort, c'est bon; mais
qu'est-ce que cette femme? c'est une veuve. Et qu'est-ce que ces
enfants? ce sont des orphelins. Le mort a laiss cela derrire lui.
Veuve et orphelins, c'est--dire punis et pourtant innocents. O
est votre justice? Mais si la peine de mort n'est pas juste, est-ce
qu'elle est utile? Oui, dit la thorie; le cadavre nous laissera
tranquilles. Non, dit la pratique; car ce cadavre vous lgue une
famille; famille sans pre, famille sans pain; et voil la veuve
qui se prostitue pour vivre, et voil les orphelins qui volent pour
manger.

Dumolard, voleur  l'ge de cinq ans, tait orphelin d'un guillotin.

J'ai t fort insult, il y a quelques mois, pour avoir os dire que
c'tait l une circonstance attnuante.

On le voit, la peine de mort n'est ni exemplaire, ni juste, ni utile.
Qu'est-elle donc? Elle est. _Sum qui sum_. Elle a sa raison d'tre en
elle-mme. Mais alors quoi! la guillotine pour la guillotine, l'art
pour l'art!

Rcapitulons.

Ainsi toutes les questions, toutes sans exception, se dressent autour
de la peine de mort, la question sociale, la question morale, la
question philosophique, la question religieuse. Celle-ci surtout,
cette dernire, qui est l'insondable, vous en rendez-vous compte? Ah!
j'y insiste, vous qui voulez la mort, avez-vous rflchi? Avez-vous
mdit sur cette brusque chute d'une vie humaine dans l'infini, chute
inattendue des profondeurs, arrive hors de tour, sorte de surprise
redoutable faite au mystre? Vous mettez un prtre l, mais il tremble
autant que le patient. Lui aussi, il ignore. Vous faites rassurer la
noirceur par l'obscurit.

Vous ne vous tes donc jamais penchs sur l'inconnu? Comment osez-vous
prcipiter l dedans quoi que ce soit? Ds que, sur le pav de nos
villes, un chafaud apparat, il se fait dans les tnbres autour de
ce point terrible un immense frmissement qui part de votre place de
Grve et ne s'arrte qu' Dieu. Cet empitement tonne la nuit. Une
excution capitale, c'est la main de la socit qui tient un homme
au-dessus du gouffre, s'ouvre et le lche. L'homme tombe. Le penseur,
 qui certains phnomnes de l'inconnu sont perceptibles, sent
tressaillir la prodigieuse obscurit. O hommes, qu'avez-vous fait? qui
donc connat les frissons de l'ombre? o va cette me? que savez-vous?

Il y a prs de Paris un champ hideux, Clamart. C'est le lieu des
fosses maudites; c'est le rendez-vous des supplicis; pas un squelette
n'est l avec sa tte. Et la socit humaine dort tranquille  ct de
cela! Qu'il y ait sur la terre des cimetires faits par Dieu, cela
ne nous regarde pas, et Dieu sait pourquoi. Mais peut-on songer sans
horreur  ceci,  un cimetire fait par l'homme!

Non, ne nous lassons pas de rpter ce cri: Plus d'chafaud! mort  la
mort!

C'est  un certain respect mystrieux de la vie qu'on reconnat
l'homme qui pense.

Je sais bien que les philosophes sont des songe-creux.--A qui en
veulent-ils? Vraiment, ils prtendent abolir la peine de mort! Ils
disent que la peine de mort est un deuil pour l'humanit. Un deuil!
qu'ils aillent donc un peu voir la foule rire autour de l'chafaud!
qu'ils rentrent donc dans la ralit! O ils affirment le deuil, nous
constatons le rire. Ces gens-l sont dans les nuages. Ils crient  la
sauvagerie et  la barbarie parce qu'on pend un homme et qu'on coupe
une tte de temps en temps. Voil des rveurs! Pas de peine de mort,
y pense-t-on? peut-on rien imaginer de plus extravagant? Quoi! plus
d'chafaud, et en mme temps, plus de guerre! ne plus tuer personne,
je vous demande un peu si cela a du bon sens! qui nous dlivrera des
philosophes? quand aura-t-on fini des systmes, des thories, des
impossibilits et des folies? Folies au nom de quoi, je vous prie?
au nom du progrs? mot vide; au nom de l'idal? mot sonore. Plus de
bourreau, o en serions-nous? Une socit n'ayant pas la mort pour
code, quelle chimre! La vie, quelle utopie! Qu'est-ce que tous ces
faiseurs de rformes? des potes. Gardons-nous des potes. Ce qu'il
faut au genre humain, ce n'est pas Homre, c'est M. Fulchiron.

Il ferait beau voir une socit mene et une civilisation conduite par
Eschyle, Sophocle, Isae, Job, Pythagore, Pindare, Plaute, Lucrce,
Virgile, Juvnal, Dante, Cervantes, Shakespeare, Milton, Corneille,
Molire et Voltaire. Ce serait  se tenir les ctes.

Tous les hommes srieux clateraient de rire. Tous les gens graves
hausseraient les paules; John Bull aussi bien que Prudhomme. Et de
plus ce serait le chaos; demandez  tous les parquets possibles, 
celui des agents de change comme  celui des procureurs du roi.

Quoi qu'il en soit, monsieur, cette question norme, le meurtre lgal,
vous allez la discuter de nouveau. Courage! Ne lchez pas prise. Que
les hommes de bien s'acharnent  la russite.

Il n'y a pas de petit peuple. Je le disais il y a peu de mois  la
Belgique  propos des condamns de Charleroi; qu'il me soit permis
de le rpter  la Suisse aujourd'hui. La grandeur d'un peuple ne se
mesure pas plus au nombre que la grandeur d'un homme ne se mesure 
la taille. L'unique mesure, c'est la quantit d'intelligence et la
quantit de vertu. Qui donne un grand exemple est grand. Les petites
nations seront les grandes nations le jour o,  ct des peuples
forts en nombre et vastes en territoire qui s'obstinent dans les
fanatismes et les prjugs, dans la haine, dans la guerre, dans
l'esclavage et dans la mort, elles pratiqueront doucement et firement
la fraternit, abhorreront le glaive, anantiront l'chafaud,
glorifieront le progrs, et souriront, sereines comme le ciel. Les
mots sont vains si les ides ne sont pas dessous. Il ne suffit pas
d'tre la rpublique, il faut encore tre la libert; il ne suffit pas
d'tre la dmocratie, il faut encore tre l'humanit. Un peuple doit
tre un homme, et un homme doit tre une me. Au moment o l'Europe
recule, il serait beau que Genve avant. Que la Suisse y songe, et
votre noble petite rpublique en particulier, une rpublique plaant
en face des monarchies la peine de mort abolie, ce serait admirable.
Ce serait grand de faire revivre sous un aspect nouveau le vieil
antagonisme instructif, Genve et Rome, et d'offrir aux regards et 
la mditation du monde civilis, d'un ct Rome avec sa papaut qui
condamne et damne, de l'autre Genve avec son vangile qui pardonne.

O peuple de Genve, votre ville est sur un lac de l'den, vous tes
dans un lieu bni; toutes les magnificences de la cration vous
environnent; la contemplation habituelle du beau rvle le vrai et
impose des devoirs; la civilisation doit tre harmonie comme la
nature; prenez conseil de toutes ces clmentes merveilles, croyez-en
votre ciel radieux, la bont descend de l'azur, abolissez l'chafaud.
Ne soyez pas ingrats. Qu'il ne soit pas dit qu'en remercment et en
change, sur cet admirable coin de terre o Dieu montre  l'homme la
splendeur sacre des Alpes, l'Arve et le Rhne, le Lman bleu, le mont
Blanc dans une aurole de soleil, l'homme montre  Dieu la guillotine!


Si rapide qu'eut t la rponse de Victor Hugo, la dlibration du
comit constituant fut plus htive encore, et, quand la lettre arriva,
le travail tait termin. Le projet de constitution maintenait la
peine de mort. Victor Hugo ne se dcouragea pas. Le peuple n'ayant pas
encore vot, tout n'tait pas fini. Victor Hugo crivit  M. Bost:


Hauteville-House, 29 novembre 1862.

Monsieur,

La lettre que j'ai eu l'honneur de vous envoyer le 17 novembre vous
est parvenue, je pense, le 19 ou le 20. Le lendemain mme du jour o
je dictais cette lettre, a clat, devant la cour d'assises de la
Somme, cette affaire Doise-Gardin qui non seulement a tout  coup mis
en lumire certaines ventualits pouvantables de la peine de mort,
mais encore a rendu palpable l'urgence d'une grande rvision pnale;
les faits monstrueux ont une manire  eux de dmontrer la ncessit
des rformes.

Aujourd'hui, 20 novembre, je lis dans la _Presse_ ces lignes dates du
24, et de Berne:

Vous avez reproduit la lettre adresse par M. Victor Hugo  M. Bost,
de Genve, au sujet de la peine de mort. La publication de cette
lettre est venue un peu tard; depuis quinze jours la constituante
genevoise a termin ses travaux. La constitution qu'elle a labore ne
donne point satisfaction aux voeux du pote, puisqu'elle n'abolit pas
la peine de mort, sinon pour dlit politique.

Non, il n'est pas trop tard.

En crivant, je m'adressais moins au comit constituant, qui prpare,
qu'au peuple, qui dcide.

Dans quelques jours, le 7 dcembre, le projet de constitution sera
soumis au peuple. Donc il est temps encore.

Une constitution qui, au dix-neuvime sicle, contient une quantit
quelconque de peine de mort, n'est pas digne d'une rpublique; qui dit
rpublique, dit expressment civilisation; et le peuple de Genve, en
rejetant, comme c'est son droit et son devoir, le projet qu'on va lui
soumettre, fera un de ces actes doublement grands qui ont tout  la
fois l'empreinte de la souverainet et l'empreinte de la justice.

Vous jugerez peut-tre utile de publier cette lettre.

Je vous offre, monsieur, la nouvelle assurance de ma haute estime et
de ma vive cordialit.

V. H.


La lettre fut publie, le peuple vota, il rejeta le projet de
constitution.

Quelques jours aprs, Victor Hugo reut cette lettre:

... Nous avons triomph, la constitution des conservateurs est
rejete. Votre lettre a produit son effet, tous les journaux l'ont
publie, les catholiques l'ont combattue, M. Bost l'a imprime 
part  mille exemplaires, et le comit radical  quatre mille. Les
radicaux, M. James Fazy en tte, se sont fait de votre lettre une arme
de guerre, et les indpendants se sont aussi prononcs  votre suite
pour l'abolition. Votre prpondrance a t complte. Quelques
radicaux n'taient pas trs dcids auparavant; c'est un radical, M.
Hroi, qui passe pour avoir dtermin les deux excutions de Vary et
d'Elcy, et le grand conseil, qui a refus ces deux grces, est tout
radical.

Cependant, en somme, les radicaux sont gens de progrs et, maintenant
que les voil engags contre la peine de mort, ils ne reculeront pas.
On regarde ici l'abolition de l'chafaud comme certaine, et l'honneur,
monsieur, vous en revient. J'espre que nous arriverons aussi  cet
autre grand progrs, la sparation de l'glise et de l'tat.

Je ne suis qu'un homme bien obscur, monsieur, mais je suis heureux;
je vous flicite et je nous flicite. L'immense effet de votre lettre
nous honore. La patrie de M. de Sellon ne pouvait tre insensible  la
voix de Victor Hugo.

Excusez cette lettre crite en hte, et veuillez agrer mon profond
respect.

A. GAYET (de Bonneville).



VI

AFFAIRE DOISE


A M. LE RDACTEUR DU _TEMPS_

Monsieur,

Veuillez, je vous prie, m'inscrire dans la souscription Doise. Mais il
ne faut pas se borner  de l'argent. Quelque chose de pire peut-tre
que Lesurques, la question rtablie en France au dix-neuvime sicle,
l'aveu arrach par l'asphyxie, la camisole de force  une femme
grosse, la prisonnire pousse  la folie, on ne sait quel effroyable
infanticide lgal, l'enfant tu par la torture dans le ventre de la
mre, la conduite du juge d'instruction, des deux prsidents et des
deux procureurs gnraux, l'innocence condamne, et, quand elle est
reconnue, insulte en pleine cour d'assises au nom de la justice qui
devrait tomber  genoux devant elle, tout cela n'est point une affaire
d'argent.

Certes, la souscription est bonne, utile et louable, mais il faut une
indemnit plus haute. La socit est plus atteinte encore que Rosalie
Doise. L'outrage  la civilisation est profond. La grande insulte
ici, c'est la JUSTICE.

Souscrire, soit; mais il me semble que les anciens gardes des sceaux
et les anciens btonniers ont autre chose  faire, et quant  moi,
j'ai un devoir, et je n'y faillirai pas.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 2 dcembre 1862.


L'appel fait par Victor Hugo ne fut pas entendu. On a raison de
dire que l'exil vit d'illusions. Victor Hugo se trompait en croyant
qu'avertis de la sorte, les gardes des sceaux et les btonniers
prendraient en main cette affaire. Aucune suite judiciaire ne
fut donne aux effroyables rvlations de l'affaire Doise. Ceci,
d'ailleurs, n'a rien que de normal; jamais la justice n'a fait le
procs  la justice.

Disons ici, pour que l'on s'en souvienne, de quelle faon Rosalie
Doise avait t traite. Il est bon de mettre ces dtails sous les
yeux des penseurs. Les penseurs prcdent les lgislateurs. La lumire
faite d'abord dans les consciences se fait plus tard dans les codes.

Rosalie Doise tait accuse, sur de trs vagues prsomptions, d'avoir
tu son pre, Martin Doise. Rosalie Doise n'avait point support
cette accusation patiemment. Chaque fois qu'on l'interrogeait, elle
s'emportait, ce qui choquait la gravit des magistrats. Elle perdait
toute mesure, s'il faut en croire le rquisitoire, et s'indignait au
point de sembler furieuse et folle. Ds qu'on cessait de l'accuser,
elle se calmait et devenait muette et immobile sous l'accablement:
_Elle avait l'air_, dit un tmoin, _d'une sainte de pierre_.

La justice dsirait que Rosalie Doise s'avout parricide. Pour
obtenir cet aveu, on la mit dans un cachot de huit pieds de long sur
sept de haut et sept de large [1]. Ce cachot tait ferm d'une double
porte. Pas de jour et d'air que ce qui passait par un trou grand
comme une brique [2], perc dans l'une des deux portes et donnant
dans une salle intrieure de la prison; le cachot tait pav de
carreaux; pas de chaise; la prisonnire tait force de se tenir
debout ou de se coucher sur le carreau; la nuit, on lui donnait une
paillasse qu'on lui tait le matin. Dans un coin, le baquet des
excrments. Elle ne sortait jamais. Elle n'est sortie que deux fois en
six semaines. Parfois on lui mettait la camisole de force [3]. Elle
tait grosse.

Sentant remuer son enfant, elle avoua.

Elle fut condamne aux travaux forcs  perptuit. L'enfant mourut.

Elle tait innocente.

Voici un fragment d'un de ses interrogatoires aprs qu'elle fut
reconnue innocente; on lui parle encore comme  une coupable:

D. Mais enfin, on ne voit pas quels sont les moyens de contrainte qui
ont t exercs contre vous.

R. On m'a dit: avouez, ou vous resterez dans le trou noir, o l'on
m'avait mise, o je n'avais mme pas d'air.

D. C'est--dire qu'on vous a mise au secret, ce qui est le droit et
le devoir du magistrat. Vous avez persist pendant cinq semaines dans
vos aveux, aprs votre sortie du secret.

R. _Avec vivacit_. Eh sans doute, je ne voulais pas retourner au
cachot!

Le procureur gnral: Mais vous n'avez pas t mise au cachot?

R. Oh! je ne sais pas; ce que je sais, c'est qu'il y avait deux
portes au trou et pas d'air.

Le procureur gnral: Vous n'tiez spare que par une porte de la
salle commune des dtenus.

Le prsident: Sortiez-vous dans le jour?

R. Je ne suis sortie que deux fois pendant tout le temps.

D. C'est que vous ne le demandiez pas.

R. Pardon, je ne demandais que a. On me disait: Dites la vrit et
vous sortirez.

D. Le procureur gnral: Pas de confusion, sortiez-vous deux fois par
jour?

R. Je ne suis sortie que deux fois en six ou sept semaines.

D. Le prsident: Mais demandiez-vous  sortir?

R. Je demandais tant de choses et on ne m'accordait rien. Le
commis-greffier me disait toujours: Avouez et vous sortirez.

D. Le mdecin vous visitait?

R. Je ne l'ai vu que deux fois en deux mois. La premire fois, il m'a
saigne, la seconde, il a dit de me faire sortir.

D. Combien de jours tes-vous accouche aprs votre sortie du secret?

R. Quatre semaines aprs.

D. Vous avez perdu votre enfant?

R. Oui. (_Elle pleure_). Mon enfant a vcu vingt-quatre jours.
Comment aurait-il vcu?... je ne dormais jamais au cachot. (_Elle
pleure._)


Notes:

[1] Longueur, 2 m, 50; largeur; 2 m, 15; hauteur, 2 m, 40 (dposition
du gardien chef).

[2] Le procureur gnral au gardien chef:--Il y avait un jour
quelconque dans cette chambre? Le gardien chef:--Mais oui, monsieur
le procureur gnral, il y avait une ouverture de la grandeur d'une
brique carre.

[3] Le dfenseur au gardien chef:--Ne lui a-t-on pas mis deux jours et
deux nuits la camisole de force? Le gardien chef:--Oui, parce qu'elle
voulait se suicider.


ARRT DE LA COUR DE CASSATION

DU 9 OCTOBRE 1862

La Cour

Dclare inconciliables les arrts de Cour d'assises qui ont condamn,
comme coupables d'assassinat de Martin Doise

D'une part: Rosalie Doise, femme Cardin. (Travaux forcs 
perptuit.)

D'autre part: Vanhalvyn et Verhamme. (Pour le mme fait.)

Disons, ds aujourd'hui, que Victor Hugo compte revenir sur cette
affaire Doise dans un ouvrage intitul _Dossier de la Peine de Mort_.
Justice sera faite.





1863

_La lutte des nations. La Pologne contre le czar.--L'Italie contre le
pape. Le Mexique contre Bonaparte_.


I

A L'ARME RUSSE


La Pologne, indomptable comme le droit, venait de se soulever.
L'arme russe l'crasait. Alexandre Herzen, le vaillant rdacteur du
_Kolokol_, crivit  Victor Hugo cette simple ligne:

Grand frre, au secours! Dites le mot de la civilisation.

Victor Hugo publia dans les journaux libres de l'Europe l'Appel 
l'arme russe qu'on va lire:

Soldats russes, redevenez des hommes.

Cette gloire vous est offerte en ce moment, saisissez-la.

Pendant qu'il en est temps encore, coutez:

Si vous continuez cette guerre sauvage; si, vous, officiers, qui
tes de nobles coeurs, mais qu'un caprice peut dgrader et jeter
en Sibrie; si, vous, soldats, serfs hier, esclaves aujourd'hui,
violemment arrachs  vos mres,  vos fiances,  vos familles,
sujets du knout, maltraits, mal nourris, condamns pour de longues
annes et pour un temps indfini au service militaire, plus dur en
Russie que le bagne ailleurs; si, vous qui tes des victimes, vous
prenez parti contre les victimes; si,  l'heure sainte o la Pologne
vnrable se dresse,  l'heure suprme ou le choix vous est donn
entre Ptersbourg o est le tyran et Varsovie o est la libert; si,
dans ce conflit dcisif, vous mconnaissez votre devoir, votre devoir
unique, la fraternit; si vous faites cause commune contre les
polonais avec le czar, leur bourreau et le vtre; si, opprims,
vous n'avez tir de l'oppression d'autre leon que de soutenir
l'oppresseur; si de votre malheur vous faites votre honte; si, vous
qui avez l'pe  la main, vous mettez au service du despotisme,
monstre lourd et faible qui vous crase tous, russes aussi bien que
polonais, votre force aveugle et dupe; si, au lieu de vous retourner
et de faire face au boucher des nations, vous accablez lchement,
sous la supriorit des armes et du nombre, ces hroques populations
dsespres, rclamant le premier des droits, le droit  la patrie;
si, en plein dix-neuvime sicle, vous consommez l'assassinat de la
Pologne, si vous faites cela, sachez-le, hommes de l'arme russe,
vous tomberez, ce qui semble impossible, au-dessous mme des bandes
amricaines du sud, et vous soulverez l'excration du monde civilis!
Les crimes de la force sont et restent des crimes; l'horreur publique
est une pnalit.

Soldats russes, inspirez-vous des polonais, ne les combattez pas.

Ce que vous avez devant vous en Pologne, ce n'est pas l'ennemi, c'est
l'exemple.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 11 fvrier 1863.




II

GARIBALDI


A VICTOR HUGO

Caprera, aot 1863.

Cher ami,

J'ai besoin d'un autre million de fusils pour les italiens.

Je suis certain que vous m'aiderez  recueillir les fonds ncessaires.

L'argent sera plac dans les mains de M. Adriano Lemari, notre
trsorier.

Votre,

G. GARIBALDI.


AU GNRAL GARIBALDI

Hauteville-House, Guernesey, 18 novembre 1863.

Cher Garibaldi,

J'ai t absent, ce qui fait que j'ai eu tard votre lettre, et que
vous aurez tard ma rponse.

Vous trouverez sous ce pli ma souscription.

Certes, vous pouvez compter sur le peu que je suis et le peu que je
puis. Je saisirai, puisque vous le jugez utile, la premire occasion
d'lever la voix.

Il vous faut le million de bras, le million de coeurs, le million
d'mes. Il vous faut la grande leve des peuples. Elle viendra.

Votre ami,

VICTOR HUGO.




III

LA GUERRE DU MEXIQUE


Quoique digne de toutes les svrits de l'histoire, le premier empire
avait fait de la gloire; le second fit de la honte. La guerre du
Mexique clata, odieuse voie de fait contre un peuple libre. Le
Mexique rsista, et fut trait militairement; l'assaut de Puebla fut
un crime dans ce crime, ce fut un de ces crasements de villes qui
dshonoreraient une cause juste, et qui compltent l'infamie d'une
guerre inique. Puebla se dfendit hroquement. Tant que le sige
dura, Puebla publia un journal imprim sur deux colonnes, l'une
en franais, l'autre en espagnol. Tous les numros de ce journal
commenaient par une page de _Napolon le Petit_. Les combattants de
Puebla expliquaient ainsi  l'arme de l'empire ce que c'tait que
l'empereur. Ce journal contenait un appel  Victor Hugo [note: Voici
le texte: _Que ereis? Los soldados de un tiranno. La mejor Francia es
con nosotros. Habeis Napolon, habemos Victor Hugo_.]. Il y rpondit.

Hommes de Puebla,

Vous avez raison de me croire avec vous.

Ce n'est pas la France qui vous fait la guerre, c'est l'empire.
Certes, je suis avec vous. Nous sommes debout contre l'empire, vous de
votre ct, moi du mien, vous dans la patrie, moi dans l'exil.

Combattez, luttez, soyez terribles, et, si vous croyez mon nom bon
 quelque chose, servez-vous-en. Visez cet homme  la tte, que la
libert soit le projectile.

Il y a deux drapeaux tricolores, le drapeau tricolore de la rpublique
et le drapeau tricolore de l'empire; ce n'est pas le premier qui se
dresse contre vous, c'est le second.

Sur le premier on lit: _Libert, galit, Fraternit_. Sur le second
on lit: _Toulon. 18 brumaire.--2 dcembre. Toulon_.

J'entends le cri que vous poussez vers moi, je voudrais me mettre
entre nos soldats et vous, mais que suis-je? une ombre. Hlas! nos
soldats ne sont pas coupables de cette guerre; ils la subissent comme
vous la subissez, et ils sont condamns  l'horreur de la faire en
la dtestant. La loi de l'histoire, c'est de fltrir les gnraux et
d'absoudre les armes. Les armes sont des gloires aveugles; ce sont
des forces auxquelles on te la conscience; l'oppression des peuples
qu'une arme accomplit, commence par son propre asservissement; ces
envahisseurs sont des enchans; et le premier esclave que fait le
soldat, c'est lui-mme. Aprs un 18 brumaire ou un 2 dcembre, une
arme n'est plus que le spectre d'une nation.

Vaillants hommes du Mexique, rsistez.

La Rpublique est avec vous, et dresse au-dessus de vos ttes aussi
bien son drapeau de France o est l'arc-en-ciel, que son drapeau
d'Amrique o sont les toiles.

Esprez. Votre hroque rsistance s'appuie sur le droit, et elle a
pour elle cette grande certitude, la justice.

L'attentat contre la rpublique mexicaine continue l'attentat contre
la rpublique franaise. Un guet-apens complte l'autre. L'empire
chouera, je l'espre, dans sa tentative infme, et vous vaincrez.
Mais, dans tous les cas, que vous soyez vainqueurs ou que vous soyez
vaincus, notre France reste votre soeur, soeur de votre gloire comme
de votre malheur, et quant  moi, puisque vous faites appel  mon nom,
je vous le redis, je suis avec vous, et je vous apporte, vainqueurs,
ma fraternit de citoyen, vaincus, ma fraternit de proscrit.

VICTOR HUGO.





1864

_Le centenaire de Shakespeare_.


I

LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE


Paris, 11 avril 1864.

LE COMIT DE SHAKESPEARE A VICTOR HUGO

Cher et illustre matre,

Une runion d'crivains, d'auteurs et d'artistes dramatiques, et de
reprsentants de toutes les professions librales, a eu lieu dans le
but d'organiser,  Paris, pour le 23 avril, une fte  l'occasion du
trois centime anniversaire de la naissance de Shakespeare.

Ont t nomms membres du comit shakespearien franais:

MM. Auguste Barbier, Barye, Charles Bataille (du Conservatoire),
Hector Berlioz, Alexandre Dumas, Jules Favre, George Sand, Jules
Janin, Thophile Gautier, Franois-V. Hugo, Legouv, Littr, Paul
Meurice, Michelet, Eugne Pelletan, Rgnier (de la Comdie franaise).
Secrtaires: MM. Laurent Pichat, Leconte de Lisle, Flicien
Mallefille, Paul de Saint-Victor, Thor.

La prsidence vous a t dcerne  l'unanimit.

Elle tait due au grand pote et au grand citoyen.

Nous attendons avec confiance une adhsion qui donnera  cette fte sa
complte signification.

Les dlgus du comit:

LAURENT PICHAT. HENRI ROCHEFORT. LOUIS ULBACH. AUGUSTE VACQUERIE. E.
VALNAY.


AU COMIT POUR SHAKESPEARE

Hauteville-House, 16 avril 1864.

Messieurs,

Il me semble que je rentre en France. C'est y tre que de se sentir
parmi vous. Vous m'appelez, et mon me accourt.

En glorifiant Shakespeare, vous, franais, vous donnez un admirable
exemple. Vous le mettez de plain-pied avec vos illustrations
nationales; vous le faites fraterniser avec Molire que vous lui
associez, et avec Voltaire que vous lui ramenez. Au moment o
l'Angleterre fait Garibaldi bourgeois de la cit de Londres, vous
faites Shakespeare citoyen de la rpublique des lettres franaises.
C'est qu'en effet Shakespeare est vtre. Vous aimez tout dans cet
homme; d'abord ceci, qu'il est un homme; et vous couronnez en lui le
comdien qui a souffert, le philosophe qui a lutt, le pote qui a
vaincu. Vos acclamations honorent dans sa vie la volont, dans son
gnie la puissance, dans son art la conscience, dans son thtre
l'humanit.

Vous avez raison, et c'est juste. La civilisation bat des mains autour
de cette noble fte.

Vous tes les potes glorifiant la posie, vous tes les penseurs
glorifiant la philosophie, vous tes les artistes glorifiant
l'art; vous tes autre chose encore, vous tes la France saluant
l'Angleterre. C'est la magnanime accolade de la soeur  la soeur, de
la nation qui a eu Vincent de Paul  la nation qui a eu Wilberforce,
et de Paris o est l'galit  Londres o est la libert. De cet
embrassement jaillira l'change. L'une donnera  l'autre ce qu'elle a.

Saluer l'Angleterre dans son grand homme au nom de la France,
c'est beau; vous faites plus encore. Vous dpassez les limites
gographiques; plus de franais, plus d'anglais; vous tes les frres
d'un gnie, et vous le ftez; vous ftez ce globe lui-mme, vous
flicitez la terre qui,  pareil jour, il y a trois cents ans, a vu
natre Shakespeare. Vous consacrez ce principe sublime de l'ubiquit
des esprits, d'o sort l'unit de civilisation; vous tez l'gosme du
coeur des nationalits; Corneille n'est pas  nous, Milton n'est pas
 eux, tous sont  tous; toute la terre est patrie  l'intelligence;
vous prenez tous les gnies pour les donner  tous les peuples; en
tant la barrire entre les potes vous l'tez entre les hommes, et
par l'amalgame des gloires vous commencez l'effacement des frontires.
Sainte promiscuit! Ceci est un grand jour!

Homre, Dante, Shakespeare, Molire, Voltaire, indivis; la prise de
possession des grands hommes par le genre humain tout entier; la mise
en commun des chefs-d'oeuvre; tel est le premier pas. Le reste suivra.

C'est l l'oeuvre que vous inaugurez; oeuvre cosmopolite, humaine,
solidaire, fraternelle, dsintresse de toute nationalit, suprieure
aux dmarcations locales; magnifique adoption de l'Europe par la
France, et du monde entier par l'Europe. D'une fte comme celle-ci, il
dcoule de la civilisation.

Pour prsider cette runion mmorable, vous aviez le choix des plus
hautes renommes; les noms illustres et populaires abondent parmi
vous; votre liste en rayonne; les clatantes incarnations de l'art, du
drame, du roman, de l'histoire, de la posie, de la philosophie, de
l'loquence, sont groupes presque toutes dans cette solennit autour
du pidestal de Shakespeare; mais vous avez eu sans doute cette
pense, qu'afin de donner  la clbration de cet anniversaire son
caractre particulirement externe, afin que cette manifestation
ft en dehors et au del de toute frontire, il vous fallait pour
prsident un homme plac lui-mme dans cette exception, un franais
hors de France,  la fois absent et prsent, ayant le pied en
Angleterre et le coeur  Paris, espce de trait d'union possible,
situ  la distance voulue, et  porte en quelque sorte de mettre
l'une dans l'autre les deux mains augustes des deux nations. Il s'est
trouv, par un arrangement de la destine, que cette position tait la
mienne, et le choix glorieux que vous avez fait de moi, je le dois 
ce hasard, heureux aujourd'hui.

Je vous rends grce, et je vous propose ce toast:--A Shakespeare
et  l'Angleterre. A la russite dfinitive des grands hommes de
l'intelligence, et  la communion des peuples dans le progrs et dans
l'idal!

VICTOR HUGO.

Le gouvernement de Bonaparte s'inquita de la fte de Shakespeare, et
crut devoir l'interdire.




II

LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS


A M. A. QUEYROY

Hauteville-House, 17 avril 1864.

Monsieur, je vous remercie. Vous venez de me faire revivre dans le
pass. Le 17 avril 1825, il y a trente-neuf ans aujourd'hui mme
(laissez-moi noter cette petite concidence intressante pour moi),
j'arrivais  Blois. C'tait le matin. Je venais de Paris. J'avais
pass la nuit en malle-poste, et que faire en malle-poste? J'avais
fait la ballade des _Deux Archers_; puis, les derniers vers achevs,
comme le jour ne paraissait pas encore, tout en regardant  la lueur
de la lanterne passer  chaque instant des deux cts de la voiture
des troupes de boeufs de l'Orlanais descendant vers Paris, je
m'tais endormi. La voix du conducteur me rveilla.--Voil Blois! me
cria-t-il. J'ouvris les yeux et je vis mille fentres  la fois, un
entassement irrgulier et confus de maisons, des clochers, un chteau,
et sur la colline un couronnement de grands arbres et une range de
faades aigus  pignons de pierre au bord de l'eau, toute une vieille
ville en amphithtre, capricieusement rpandue sur les saillies d'un
plan inclin, et,  cela prs que l'Ocan est plus large que la Loire
et n'a pas de pont qui mne  l'autre rive, presque pareille  cette
ville de Guernesey que j'habite aujourd'hui. Le soleil se levait sur
Blois.

Un quart d'heure aprs, j'tais rue du Foix, n 73. Je frappais  une
petite porte donnant sur un jardin; un homme qui travaillait au jardin
venait m'ouvrir. C'tait mon pre.

Le soir, mon pre me mena sur le monticule qui dominait sa maison et
o est l'arbre de Gaston; je revis d'en haut la ville que le matin
j'avais vue d'en bas; l'aspect, autre, tait, quoique svre, plus
charmant encore. La ville, le matin, m'avait sembl avoir le gracieux
dsordre et presque la surprise du rveil; le soir avait calm les
lignes. Bien qu'il ft encore jour, le soleil venant  peine de se
coucher, il y avait un commencement de mlancolie; l'estompe du
crpuscule moussait les pointes des toits; de rares scintillements de
chandelles remplaaient l'blouissante diffusion de l'aurore sur
les vitres; les profils des choses subissaient la transformation
mystrieuse du soir; les roideurs perdaient, les courbes gagnaient; il
y avait plus de coudes et moins d'angles. Je regardais avec motion,
presque attendri par cette nature. Le ciel avait un vague souffle
d't. La ville m'apparaissait, non plus comme le matin, gaie et
ravissante, ple-mle, mais harmonieuse; elle tait coupe en
compartiments d'une belle masse, se faisant quilibre; les plans
reculaient, les tages se superposaient avec -propos et tranquillit.
La cathdrale, l'vch, l'glise noire de Saint-Nicolas, le chteau,
autant citadelle que palais, les ravins mls  la ville, les montes
et les descentes o les maisons tantt grimpent, tantt dgringolent,
le pont avec son oblisque, la belle Loire serpentante, les bandes
rectilignes de peupliers,  l'extrme horizon Chambord indistinct avec
sa futaie de tourelles, les forts o s'enfonce l'antique voie dite
ponts romains marquant l'ancien lit de la Loire, tout cet ensemble
tait grand et doux. Et puis mon pre aimait cette ville.

Vous me la rendez aujourd'hui.

Grce  vous, je suis  Blois. Vos vingt eaux-fortes montrent la ville
intime, non la ville des palais et des glises, mais la ville des
maisons [note: _Les Rues et Maisons du vieux Blois_, eaux-fortes par
A. Queyroy.]. Avec vous, on est dans la rue; avec vous, on entre dans
la masure; et telle de ces btisses dcrpites, comme le logis en bois
sculpt de la rue Saint-Lubin, comme l'htel Denis-Dupont avec sa
lanterne d'escalier  baies obliques suivant le mouvement de la vis
de saint Gilles, comme la maison de la rue Haute, comme l'arcade
surbaisse de la rue Pierre-de-Blois, tale toute la fantaisie
gothique ou toutes les grces de la renaissance, augmentes de la
posie du dlabrement. tre une masure, cela n'empche pas d'tre un
bijou. Une vieille femme qui a du coeur et de l'esprit, rien n'est
plus charmant. Beaucoup des exquises maisons dessines par vous sont
cette vieille femme-l. On fait avec bonheur leur connaissance. On
les revoit avec joie, quand on est, comme moi, leur vieil ami. Que de
choses elles ont  vous dire, et quel dlicieux rabchage du pass!
Par exemple, regardez cette fine et dlicate maison de la rue des
Orfvres, il semble que ce soit un tte--tte. On est en bonne
fortune avec toute cette lgance. Vous nous faites tout reconnatre,
tant vos eaux-fortes sont des portraits. C'est la fidlit
photographique, avec la libert du grand art. Votre rue Chemonton est
un chef-d'oeuvre. J'ai mont, en mme temps que ces bons paysans de
Sologne peints par vous, les grands degrs du chteau. La maison 
statuettes de la rue Pierre-de-Blois est comparable  la prcieuse
maison des Musiciens de Weymouth. Je retrouve tout. Voici la tour
d'Argent, voici le haut pignon sombre, coin des rues des Violettes et
de Saint-Lubin, voici l'htel de Guise, voici l'htel de Cheverny,
voici l'htel Sardini avec ses votes en anse de panier, voici l'htel
d'Alluye avec ses galantes arcades du temps de Charles VIII, voici
les degrs de Saint-Louis qui mnent  la cathdrale, voici la rue
du Sermon, et au fond la silhouette presque romane de Saint-Nicolas;
voici la jolie tourelle  pans coups dite Oratoire de la reine
Anne. C'est derrire cette tourelle qu'tait le jardin o Louis XII,
goutteux, se promenait sur son petit mulet. Ce Louis XII a, comme
Henri IV, des cts aimables. Il fit beaucoup de sottises, mais
c'tait un roi bonhomme. Il jetait au Rhne les procdures commences
contre les vaudois. Il tait digne d'avoir pour fille cette vaillante
huguenote astrologue Rene de Bretagne, si intrpide devant la
Saint-Barthlemy et si fire  Montargis. Jeune, il avait pass trois
ans  la tour de Bourges, et il avait tt de la cage de fer. Cela,
qui et rendu un autre mchant, le fit dbonnaire. Il entra  Gnes,
vainqueur, avec une ruche d'abeilles dore sur sa cotte d'armes et
cette devise: _Non utitur aculeo_. Et tant bon, il tait brave: A
Aignadel,  un courtisan qui disait: _Vous vous exposez, sire_, il
rpondait: _Mettez-vous derrire moi_. C'est lui aussi qui disait:
_Bon roi, roi avare. J'aime mieux tre ridicule aux courtisans que
lourd au peuple_. Il disait: _La plus laide bte  voir passer, c'est
un procureur portant ses sacs_. Il hassait les juges dsireux de
condamner et faisant effort pour agrandir la faute et envelopper
l'accus. _Ils sont_, disait-il, _comme les savetiers qui allongent le
cuir en tirant dessus avec leurs dents_. Il mourut de trop aimer sa
femme, comme plus tard Franois II, doucement tus l'un et l'autre
par une Marie. Cette noce fut courte. Le 1er janvier 1515, aprs
quatrevingt-trois jours ou plutt quatrevingt-trois nuits de mariage,
Louis XII expira, et comme c'tait le jour de l'an, il dit  sa femme:
_Mignonne, je vous donne ma mort pour vos trennes_. Elle accepta, de
moiti avec le duc de Brandon.

L'autre fantme qui domine Blois est aussi hassable que Louis XII est
sympathique. C'est ce Gaston, Bourbon coup de Mdicis, florentin du
seizime sicle, lche, perfide, spirituel, disant de l'arrestation de
Longueville, de Conti et de Cond: _Beau coup de filet! prendre 
la fois un renard, un singe et un lion!_ Curieux, artiste, collectionneur,
pris de mdailles, de filigranes et de bonbonnires, passant sa matine
 admirer le couvercle d'une bote en ivoire, pendant qu'on coupait la
tte  quelqu'un de ses amis trahi par lui.

Toutes ces figures, et Henri III, et le duc de Guise, et d'autres,
y compris ce Pierre de Blois qui a pour gloire d'avoir prononc le
premier le mot _transsubstantiation_, je les ai revues, monsieur, dans
sa confuse vocation de l'histoire, en feuilletant votre prcieux
recueil. Votre fontaine de Louis XII m'a arrt longtemps. Vous l'avez
reproduite comme je l'ai vue, toute vieille, toute jeune, charmante.
C'est une de vos meilleures planches. Je crois bien que la _Rouennerie
en gros_, constate par vous vis--vis l'htel d'Amboise, tait dj
l de mon temps. Vous avez un talent vrai et fin, le coup d'oeil qui
saisit le style, la touche ferme, agile et forte, beaucoup d'esprit
dans le burin et beaucoup de navet, et ce don rare de la lumire
dans l'ombre. Ce qui me frappe et me charme dans vos eaux-fortes,
c'est le grand jour, la gat, l'aspect souriant, cette joie du
commencement qui est toute la grce du matin. Des planches semblent
baignes d'aurore. C'est bien l Blois, mon Blois  moi, ma ville
lumineuse. Car la premire impression de l'arrive m'est reste. Blois
est pour moi radieux. Je ne vois Blois que dans le soleil levant. Ce
sont l des effets de jeunesse et de patrie.

Je me suis laiss aller  causer longuement avec vous, monsieur, parce
que vous m'avez fait plaisir. Vous m'avez pris par mon faible, vous
avez touch le coin sacr des souvenirs. J'ai quelquefois de la
tristesse amre, vous m'avez donn de la tristesse douce. tre
doucement triste, c'est l le plaisir. Je vous en suis reconnaissant.
Je suis heureux qu'elle soit si bien conserve, si peu dfaite, et si
pareille encore  ce que je l'ai vue il y a quarante ans, cette
ville  laquelle m'attache cet invisible cheveau des fils de l'me,
impossible  rompre, ce Blois qui m'a vu adolescent, ce Blois o les
rues me connaissent, o une maison m'a aim, et o je viens de me
promener en votre compagnie, cherchant les cheveux blancs de mon pre
et trouvant les miens.

Je vous serre la main, monsieur.

VICTOR HUGO.





1865


_Ce que c'est que la mort. L'enterrement d'une jeune fille. La statue
de Beccaria.--Le centenaire de Dante. Fraternit des peuples._



I

EMILY DE PUTRON


CIMETIRE DES INDPENDANTS DE GUERNESEY

19 janvier 1865.

En quelques semaines, nous nous sommes occups des deux soeurs; nous
avons mari l'une, et voici que nous ensevelissons l'autre. C'est l
le perptuel tremblement de la vie. Inclinons-nous, mes frres, devant
la svre destine.

Inclinons-nous avec esprance. Nos yeux sont faits pour pleurer, mais
pour voir; notre coeur est fait pour souffrir, mais pour croire. La
foi en une autre existence sort de la facult d'aimer. Ne l'oublions
pas, dans cette vie inquite et rassure par l'amour, c'est le coeur
qui croit. Le fils compte retrouver son pre; la mre ne consent pas
 perdre  jamais son enfant. Ce refus du nant est la grandeur de
l'homme.

Le coeur ne peut errer. La chair est un songe, elle se dissipe;
cet vanouissement, s'il tait la fin de l'homme, terait  notre
existence toute sanction. Nous ne nous contentons pas de cette fume
qui est la matire; il nous faut une certitude. Quiconque aime sait et
sent qu'aucun des points d'appui de l'homme n'est sur la terre; aimer,
c'est vivre au del de la vie; sans cette foi, aucun don profond du
coeur ne serait possible. Aimer, qui est le but de l'homme, serait
son supplice; ce paradis serait l'enfer. Non! disons-le bien haut, la
crature aimante exige la crature immortelle; le coeur a besoin de
l'me.

Il y a un coeur dans ce cercueil, et ce coeur est vivant. En ce
moment, il coute mes paroles.

Emily de Putron tait le doux orgueil d'une respectable et patriarcale
famille. Ses amis et ses proches avaient pour enchantement sa grce,
et pour fte son sourire. Elle tait comme une fleur de joie
panouie dans la maison. Depuis le berceau, toutes les tendresses
l'environnaient; elle avait grandi heureuse, et, recevant du bonheur,
elle en donnait; aime, elle aimait. Elle vient de s'en aller!

O s'en est-elle alle? Dans l'ombre? Non.

C'est nous qui sommes dans l'ombre. Elle, elle est dans l'aurore.

Elle est dans le rayonnement, dans la vrit, dans la ralit, dans
la rcompense. Ces jeunes mortes qui n'ont fait aucun mal dans la vie
sont les bienvenues du tombeau, et leur tte monte doucement hors de
la fosse vers une mystrieuse couronne. Emily de Putron est alle
chercher l-haut la srnit suprme, complment des existences
innocentes. Elle s'en est alle, jeunesse, vers l'ternit; beaut,
vers l'idal; esprance, vers la certitude; amour, vers l'infini;
perle, vers l'ocan; esprit, vers Dieu.

Va, me!

Le prodige de ce grand dpart cleste qu'on appelle la mort, c'est
que ceux qui partent ne s'loignent point. Ils sont dans un monde
de clart, mais ils assistent, tmoins attendris,  notre monde de
tnbres. Ils sont en haut et tout prs. Oh! qui que vous soyez, qui
avez vu s'vanouir dans la tombe un tre cher, ne vous croyez pas
quitts par lui. Il est toujours l. Il est  ct de vous plus que
jamais. La beaut de la mort, c'est la prsence. Prsence inexprimable
des mes aimes, souriant  nos yeux en larmes. L'tre pleur est
disparu, non parti. Nous n'apercevons plus son doux visage; nous nous
sentons sous ses ailes. Les morts sont les invisibles, mais ils ne
sont pas les absents.

Rendons justice  la mort. Ne soyons point ingrats envers elle. Elle
n'est pas, comme on le dit, un croulement et une embche. C'est une
erreur de croire qu'ici, dans cette obscurit de la fosse ouverte,
tout se perd. Ici, tout se retrouve. La tombe est un lieu de
restitution. Ici l'me ressaisit l'infini; ici elle recouvre sa
plnitude; ici elle rentre en possession de toute sa mystrieuse
nature; elle est dlie du corps, dlie du besoin, dlie du fardeau,
dlie de la fatalit. La mort est la plus grande des liberts. Elle
est aussi le plus grand des progrs. La mort, c'est la monte de tout
ce qui a vcu au degr suprieur. Ascension blouissante et sacre.
Chacun reoit son augmentation. Tout se transfigure dans la lumire
et par la lumire. Celui qui n'a t qu'honnte sur la terre devient
beau, celui qui n'a t que beau devient sublime, celui qui n'a t
que sublime devient bon.

Et maintenant, moi qui parle, pourquoi suis-je ici? Qu'est-ce que
j'apporte  cette fosse? De quel droit viens-je adresser la parole 
la mort? Qui suis-je? Rien. Je me trompe, je suis quelque chose. Je
suis un proscrit. Exil de force hier, exil volontaire aujourd'hui.
Un proscrit est un vaincu, un calomni, un perscut, un bless de la
destine, un dshrit de la patrie; un proscrit est un innocent sous
le poids d'une maldiction. Sa bndiction doit tre bonne. Je bnis
ce tombeau.

Je bnis l'tre noble et gracieux qui est dans cette fosse. Dans le
dsert on rencontre des oasis, dans l'exil on rencontre des mes.
Emily de Putron a t une des charmantes mes rencontres. Je viens
lui payer la dette de l'exil consol. Je la bnis dans la profondeur
sombre. Au nom des afflictions sur lesquelles elle a doucement
rayonn, au nom des preuves de la destine, finies pour elle,
continues pour nous, au nom de tout ce qu'elle a espr autrefois et
de tout ce qu'elle obtient aujourd'hui, au nom de tout ce qu'elle
a aim, je bnis cette morte; je la bnis dans sa beaut, dans sa
jeunesse, dans sa douceur, dans sa vie et dans sa mort; je te bnis,
jeune fille, dans ta blanche robe du spulcre, dans ta maison que tu
laisses dsole, dans ton cercueil que ta mre a rempli de fleurs et
que Dieu va remplir d'toiles!




II

LA STATUE DE BECCARIA


Une commission est nomme en Italie pour lever un monument 
Beccaria. Victor Hugo est invit  faire partie de cette commission.

Hauteville-House, 4 mars 1865.

J'accepte et je remercie.

Je serai fier de voir mon nom parmi les noms miments des membres de
la commission du monument  Beccaria.

Le pays o se dressera un tel monument est heureux et bni, car,
en prsence de la statue de Beccaria, la peine de mort n'est plus
possible.

Je flicite l'Italie.

Elever la statue de Beccaria, c'est abolir l'chafaud.

Si, une fois qu'elle sera l, l'chafaud sortait de terre, la statue y
rentrerait.

VICTOR HUGO.




III

LE CENTENAIRE DE DANTE


Hauteville-House, 1er mai 1865.

Monsieur le Gonfalonier de Florence,

Votre honorable lettre me touche vivement. Vous me conviez  une noble
fte. Votre comit national veut bien dsirer que ma voix se fasse
entendre dans cette solennit; solennit auguste entre toutes.
Aujourd'hui l'Italie,  la face du monde, s'affirme deux fois, en
constatant son unit et en glorifiant son pote. L'unit, c'est la vie
d'un peuple; l'Italie une, c'est l'Italie. S'unifier c'est natre. En
choisissant cet anniversaire pour solenniser son unit, il semble que
l'Italie veuille natre le mme jour que Dante. Cette nation veut
avoir la mme date que cet homme. Rien n'est plus beau.

L'Italie en effet s'incarne en Dante Alighieri. Comme lui, elle est
vaillante, pensive, altire, magnanime, propre au combat, propre 
l'ide. Comme lui, elle amalgame, dans une synthse profonde, la
posie et la philosophie. Comme lui, elle veut la libert. Il a, comme
elle, la grandeur, qu'il met dans sa vie, et la beaut, qu'il met
dans son oeuvre. L'Italie et Dante se confondent dans une sorte de
pntration rciproque qui les identifie; ils rayonnent l'un dans
l'autre. Elle est auguste comme il est illustre. Ils ont le mme
coeur, la mme volont, le mme destin. Elle lui ressemble par cette
redoutable puissance latente que Dante et l'Italie ont eue dans
le malheur. Elle est reine, il est gnie. Comme lui, elle a t
proscrite; comme elle, il est couronn.

Comme lui, elle sort de l'enfer.

Gloire  cette sortie radieuse!

Hlas! elle a connu les sept cercles; elle a subi et travers le
morcellement funeste, elle a t une ombre, elle a t un terme de
gographie! Aujourd'hui elle est l'Italie. Elle est l'Italie, comme la
France est la France, comme l'Angleterre est l'Angleterre; elle est
ressuscite, blouissante et arme; elle est hors du pass obscur et
tragique, elle commence son ascension vers l'avenir; et il est beau,
et il est bon qu' cette heure clatante, en plein triomphe, en
plein progrs, en plein soleil de civilisation et de gloire, elle se
souvienne de cette nuit sombre o Dante a t son flambeau.

La reconnaissance des grands peuples envers les grands hommes est de
bon exemple. Non, ne laissons pas dire que les peuples sont ingrats.
A un moment donn, un homme a t la conscience d'une nation. En
glorifiant cet homme, la nation atteste sa conscience. Elle prend,
pour ainsi dire,  tmoin son propre esprit. Italiens, aimez,
conservez et respectez vos illustres et magnifiques cits, et vnrez
Dante. Vos cits ont t la patrie, Dante a t l'me.

Six sicles sont dj le pidestal de Dante. Les sicles sont les
avatars de la civilisation. A chaque sicle surgit en quelque sorte un
autre genre humain, et l'on peut dire que l'immortalit d'Alighieri a
t dj six fois affirme par six humanits nouvelles. Les humanits
futures continueront cette gloire.

L'Italie a vcu en Alighieri, homme lumire.

Une longue clipse a pes sur l'Italie, clipse pendant laquelle le
monde a eu froid; mais l'Italie vivait. Je dis plus, mme dans cette
ombre, l'Italie brillait. L'Italie a t dans le cercueil, mais n'a
pas t morte. Elle avait comme signes de vie, les lettres, la posie,
la science, les monuments, les dcouvertes, les chefs-d'oeuvre. Quel
rayonnement sur l'art, de Dante  Michel-Ange! Quelle immense et
double ouverture de la terre et du ciel, faite en bas par Christophe
Colomb et en haut par Galile! C'est l'Italie, cette morte, qui
accomplissait ces prodiges. Ah! certes, elle vivait! Du fond de son
spulcre, elle protestait par sa clart. L'Italie est une tombe d'o
est sortie l'aurore.

L'Italie, accable, enchane, sanglante, ensevelie, a fait l'ducation
du monde. Un billon dans la bouche, elle a trouv moyen de faire
parler son me. Elle drangeait les plis de son linceul pour rendre des
services  la civilisation. Qui que nous soyons qui savons lire et crire,
nous te vnrons, mre! nous sommes romains avec Juvnal et florentins
avec Dante.

L'Italie a cela d'admirable qu'elle est la terre des prcurseurs.
On voit partout chez elle,  toutes les poques de son histoire, de
grands commencements. Elle entreprend sans cesse la sublime bauche
du progrs. Qu'elle soit bnie pour cette initiative sainte! Elle est
aptre et artiste. La barbarie lui rpugne. C'est elle qui la premire
a fait le jour sur les excs de pnalit, hors de la vie comme sur la
terre. C'est elle qui,  deux reprises, a jet le cri d'alarme contre
les supplices, d'abord contre Satan, puis contre Farinace. Il y a
un lien profond entre la _Divine Comdie_ dnonant le dogme, et le
_Trait des Dlits et des Peines_ dnonant la loi. L'Italie hait le
mal. Elle ne damne ni ne condamne. Elle a combattu le monstre sous ses
deux formes, sous la forme enfer et sous la forme chafaud. Dante a
fait le premier combat, Beccaria le second.

A d'autres points de vue encore, Dante est un prcurseur.

Dante couvait au treizime sicle l'ide close au dix-neuvime. Il
savait qu'aucune ralisation ne doit manquer au droit et  la justice,
il savait que la loi de croissance est divine, et il voulait l'unit
de l'Italie. Son utopie est aujourd'hui un fait. Les rves des
grands hommes sont les gestations de l'avenir. Les penseurs songent
conformment  ce-qui doit tre.

L'unit, que Grard Groot et Reuchlin rclamaient pour l'Allemagne
et que Dante voulait pour l'Italie, n'est pas seulement la vie des
nations, elle est le but de l'humanit. L o les divisions s'effacent,
le mal s'vanouit. L'esclavage va disparatre en Amrique, pourquoi?
parce que l'unit va renatre. La guerre tend  s'teindre en Europe,
pourquoi? parce que l'unit tend  se former. Paralllisme saisissant
entre la dchance des flaux et l'avnement de l'humanit une.

Une solennit comme celle-ci est un magnifique symptme. C'est la fte
de tous les hommes clbre par une nation  l'occasion d'un gnie.
Cette fte, l'Allemagne la clbre pour Schiller, puis l'Angleterre
pour Shakespeare, puis l'Italie pour Dante. Et l'Europe est de la
fte. Ceci est la communion sublime. Chaque nation donne aux autres
une part de son grand homme. L'union des peuples s'bauche par la
fraternit des gnies.

Le progrs marchera de plus en plus dans cette voie qui est la voie
de lumire. Et c'est ainsi que nous arriverons, pas  pas, et sans
secousse,  la grande ralisation; c'est ainsi que, fils de la
dispersion, nous entrerons dans la concorde; c'est ainsi que tous,
par la seule force des choses, par la seule puissance des ides, nous
aboutirons  la cordialit,  la paix,  l'harmonie. Il n'y aura plus
d'trangers. Toute la terre sera compatriote. Telle est la vrit
suprme; tel est l'achvement ncessaire. L'unit de l'homme
correspond  l'unit de Dieu.

Je m'associe finalement  la fte de l'Italie.

VICTOR HUGO.




IV

CONGRS DES TUDIANTS


Un congrs des tudiants se fait en Belgique. Victor Hugo est pri d'y
assister.

Bruxelles, 23 octobre 1865.

Votre honorable invitation me parvient au moment de mon dpart pour
Guernesey. C'est un regret pour moi de ne pouvoir assister  votre
noble et touchante runion.

Votre congrs d'tudiants prend une gnreuse initiative. Vous tes
dans le sens du sicle et vous marchez. Vous prouvez le mouvement.
C'est bien.

Par la fraternit des coles, vous faites l'annonce de la fraternit
des peuples, vous ralisez aujourd'hui ce que nous rvons pour demain.
Qui serait l'avant-garde si ce n'est vous, jeunes gens? L'union
des nations, ce grand but, lointain encore, des penseurs et des
philosophes, est, ds  l'instant, visible en vous. J'applaudis 
votre oeuvre de concorde et  cette paix des hommes dj signe entre
nos enfants. J'aime dans la jeunesse sa ressemblance avec l'avenir.

Une porte est ouverte devant nous. Sur cette porte on lit: _Paix et
libert_! Passez-y les premiers; vous en tes dignes, c'est l'arc de
triomphe du progrs.

Je suis avec vous du fond du coeur.

VICTOR HUGO.




1866


_Le Droit  la libert--Le droit  la vie. Le droit  la patrie._



I

LA LIBERT


Hauteville-House, 19 mars 1866.

A M. CLMENT DUVERNOIS

Monsieur,

Vous souhaitez, en termes magnifiques et avec l'accent d'une sympathie
fire, la bienvenue  mon livre, _les Travailleurs de la mer_. Je vous
remercie.

Vous, intelligence minente et conscience ferme, vous faites partie
d'un vaillant groupe puissamment command. Vous arborez l'ternel
drapeau, vous jetez l'ternel cri, vous revendiquez l'ternel droit:
libert!

La libert, c'est l aujourd'hui l'immense soif des consciences. La
libert est de tous les partis, tant le mode vital de la pense.
Toute me veut la libert comme toute prunelle veut la lumire. Aussi,
ds le premier jour, la foule s'est tourne vers vous.

Je veux, comme vous, la libert; je partage  cette heure son exil.

J'ai crit: _Le jour o la libert rentrera, je rentrerai_. J'attends
la libert avec une grande patience personnelle et une grande
impatience nationale.

La France sans la libert, c'est encore la desse, ce n'est plus
l'me.

En quoi je diffre de vous, le voici: je suis un rvolutionnaire. Pour
moi la rvolution continue.

Tous les deux ou trois mille ans, le progrs a besoin d'une secousse;
l'alanguissement humain le gagne, et un _quid divinum_ est ncessaire.
Il lui faut une nouvelle impulsion presque initiale. Dans l'histoire,
telle que la courte mmoire des peuples nous la donne, la raction
chante par Homre, de l'Europe sur l'Asie, a t la premire
secousse, le christianisme a t la seconde, la rvolution franaise
est la troisime.

Toute rvolution a un caractre double, et c'est  cela qu'on la
reconnat; c'est une formation sous une limination.

On ne peut vouloir l'une sans vouloir l'autre, cette double
acceptation caractrise le rvolutionnaire.

Les rvolutions ne crent point, elles sont des explosions de
calorique latent, pas autre chose. Elles mettent hors de l'homme le
fait ternel et intrieur dont la sortie est devenue ncessaire. C'est
pour l'humanit une question d'ge. Ce fait, elles le dgagent; on
le croit nouveau parce qu'on le voit; auparavant on le sentait. S'il
tait nouveau, il serait injuste; il ne peut y avoir rien de nouveau
dans le droit. L'lment qui apparait et se rvle principe, telle est
l'closion magnifique des rvolutions; le droit occulte devient droit
public; il passe de l'tat confus  l'tat prcis; il couvait, il
clate; il tait sentiment, il devient vidence. Cette simplicit
sublime est propre aux actes de souverainet du progrs.

Les deux dernires grandes secousses du progrs ont mis en lumire et
dress  jamais au-dessus des socits modifiables les deux grands
faits de l'homme: le christianisme a dgag l'galit; la rvolution
franaise a dgag la libert.

L o ces deux faits manquent, la vie n'est pas.

tre tous frres, tre tous libres, c'est vivre; ce sont les deux
mouvements de poumons de la civilisation.

galit, libert, aspiration et respiration du genre humain.

Cela pos, il est trange d'entendre raisonner sur les _liberts
accessoires_ et sur les _liberts ncessaires_.

L'un dit: Vous respirerez quand on pourra.

L'autre dit: Vous respirerez comme on voudra.

_Les liberts_, cette nonciation est un non-sens. La libert est.
Elle a cela de commun avec Dieu, qu'elle exclut le pluriel.

Elle aussi, elle dit: _sum qui sum_.

Tenez donc haut votre drapeau. Votre cri _libert_, c'est le verbe
mme de la civilisation. C'est le sublime _fiat lux_ de l'homme, c'est
le profond et mystrieux appel qui fera lever l'astre. L'astre est
derrire l'horizon, et il vous entend. Courage!

Pardonnez au solitaire si, provoqu par vos loquentes et graves
paroles et par votre puissant mot de ralliement, il est sorti un
moment de son silence. Je me hte d'y rentrer, mais auparavant,
monsieur, laissez-moi vous serrer la main.

VICTOR HUGO.




II

LE CONDAMN A MORT DE JERSEY BRADLEY

LETTRE A UN AMI


Bruxelles, 27 juillet 1866.

Je suis en voyage, et vous aussi. Je ne sais o vous adresser ma
lettre. Vous arrivera-t-elle? La vtre pourtant m'est parvenue,
mais pas un des journaux dont vous me parlez. Vous me demandez
d'intervenir; mais je ne sais pas le premier mot de cette lugubre
affaire Bradley. Et puis, hlas! que dire? Bradley n'est qu'un
dtail; son supplice se perd dans le grand supplice universel. La
civilisation, en ce moment, est sur le chevalet. En Angleterre,
on rtablit la fusillade; en Russie, la torture; en Allemagne, le
banditisme. A Paris, abaissement de la conscience politique, de la
conscience littraire, de la conscience philosophique. La guillotine
franaise travaille de faon  piquer d'honneur le gibet anglais.

Partout le progrs est remis en question. Partout la libert est
renie. Partout l'idal est insult. Partout la raction prospre sous
ses divers pseudonymes, bon ordre, bon got, bon sens, bonnes lois,
etc.; mots qui sont des mensonges.

Jersey, la petite le, tait en avant des grands peuples. Elle tait
libre, honnte, intelligente, humaine. Il parat que Jersey, voyant
que le monde recule, tient  reculer, elle aussi. Paris a dcapit
Philippe, Jersey va pendre Bradley. mulation en sens inverse du
progrs.

Jersey affirmait le progrs; Jersey va affirmer la raction.

Le 11 aot, fte dans l'le. On tranglera un homme. Jersey tient 
avoir, comme un roi de Prusse ou un empereur de Russie, son accs de
frocit. O pauvre petit coin de terre!

Quel dmenti  Dieu, qui a tant fait pour ce charmant pays! Quelle
ingratitude envers cette douce, sereine et bienfaisante nature! Un
gibet  Jersey! Qui est heureux devrait tre clment.

J'aime Jersey, je suis navr.

Publiez ma lettre si vous voulez. Tout aujourd'hui s'efforce
d'touffer la lumire. Ne nous lassons pas cependant; et, si le
prsent est sourd, jetons dans l'avenir, qui nous entendra, les
protestations de la vrit et de l'humanit contre l'horrible nuit.

V.H.




III

LA CRTE


Un cri m'arrive d'Athnes.

Dans la ville de Phidias et d'Eschyle un appel m'est fait, des voix
prononcent mon nom.

Qui suis-je pour mriter un tel honneur? Rien. Un vaincu.

Et qui est-ce qui s'adresse  moi? Des vainqueurs.

Oui, candiotes hroques, opprims d'aujourd'hui, vous tes les
vainqueurs de l'avenir. Persvrez. Mme touffs, vous triompherez.
La protestation de l'agonie est une force. C'est l'appel devant Dieu,
qui casse ... quoi? les rois.

Ces toutes-puissances que vous avez contre vous, ces coalitions de
forces aveugles et de prjugs tenaces, ces antiques tyrannies armes,
ont pour principal attribut une remarquable facilit de naufrage. La
tiare en poupe, le turban en proue, le vieux navire monarchique fait
eau. Il sombre  cette heure au Mexique, en Autriche, en Espagne, en
Hanovre, en Saxe,  Rome, et ailleurs. Persvrez.

Vaincus, vous ne pouvez l'tre.

Une insurrection touffe n'est point un principe supprim.

Il n'y a pas de faits accomplis. Il n'y a que le droit.

Les faits ne s'accomplissent jamais. Leur inachvement perptuel est
l'en-cas laiss au droit. Le droit est insubmersible. Des vagues
d'vnements passent dessus; il reparat. La Pologne noye surnage.
Voil quatre vingt-quatorze ans que la politique europenne charrie
ce cadavre, et que les peuples regardent flotter, au-dessus des faits
accomplis, cette me.

Peuple de Crte, vous aussi vous tes une me.

Grecs de Candie, vous avez pour vous le droit, et vous avez pour vous
le bon sens. Le _pourquoi_ d'un pacha en Crte chappe  la raison.
Ce qui est vrai de l'Italie est vrai de la Grce. Venise ne peut
tre rendue  l'une sans que la Crte soit rendue  l'autre. Le mme
principe ne peut affirmer d'un ct, et mentir de l'autre. Ce qui est
l l'aurore ne peut tre ici le spulcre.

En attendant, le sang coule, et l'Europe laisse faire. Elle en prend
l'habitude. C'est aujourd'hui le tour du sultan. Il extermine une
nationalit.

Existe-t-il un droit divin turc, vnrable au droit divin chrtien? Le
meurtre, le vol, le viol, s'abattent  cette heure sur Candie comme
ils se ruaient, il y a six mois, sur l'Allemagne. Ce qui ne serait pas
permis  Schinderhannes est permis  la politique. Avoir l'pe au
ct et assister tranquillement  des massacres, cela s'appelle tre
homme d'tat. Il parat que la religion est intresse  ce que les
turcs fassent paisiblement l'gorgement de Candie, et que la socit
serait branle si, entre Scarpento et Cythre, on ne passait point
les petits enfants au fil de l'pe. Saccager les moissons et brler
les villages est utile. Le motif qui explique ces exterminations et
les fait tolrer est au-dessus de notre pntration. Ce qui s'est fait
en Allemagne cet t nous tonne galement. Une des humiliations des
hommes qu'un long exil a rendus stupides--j'en suis un--c'est de ne
point comprendre les grandes raisons des assassins actuels.

N'importe. La question crtoise est dsormais pose.

Elle sera rsolue, et rsolue, comme toutes les questions de ce
sicle, dans le sens de la dlivrance.

La Grce complte, l'Italie complte, Athnes au sommet de l'une, Rome
au sommet de l'autre; voil ce que nous, France, nous devons  nos
deux mres.

C'est une dette, la France l'acquittera. C'est un devoir, la France le
remplira.

Quand?

Persvrez.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 2 dcembre 1866.




1867


_La Turquie sur la Crte. L'Angleterre sur l'Irlande. Le Mexique
recule. Le Portugal avance. Maximilien.--John Brown.--Hernani.
Garibaldi.--Mentana.--Louis Bonaparte. Les petits enfants pauvres_.



I

LA CRTE


LE PEUPLE CRTOIS A VICTOR HUGO

Omalos (parchie de Cydonie), Crte, 16 janvier 1867.

Un souffle de ton me puissante est venu vers nous et a sch nos
pleurs.

Nous avions dit  nos enfants: Par del les mers il est des peuples
gnreux et forts, qui veulent la justice et briseront nos fers.

Si nous prissons dans la lutte, si nous vous laissons orphelins,
errant dans la montagne avec vos mres affames, ces peuples vous
adopteront et vous n'aurez plus  souffrir.

Cependant, nous regardions en vain vers l'occident. De l'occident,
aucun secours ne nous venait. Nos enfants disaient: Vous nous avez
tromps. Ta lettre est venue, plus prcieuse pour nous que la
meilleure arme.

Car elle affirme notre droit.

C'est parce que nous savions notre droit que nous nous sommes
soulevs.

Pauvres montagnards,  peine arms, nous n'avions pas la prtention
de vaincre  nous seuls ces deux grands empires allis contre nous,
l'gypte et la Turquie.

Mais nous voulions faire appel  l'opinion publique, seule matresse,
nous a-t-on dit, du monde actuel, faire appel aux grandes mes qui,
comme toi, dirigent cette opinion.

Grce aux dcouvertes de la science, la force matrielle appartient
aujourd'hui  la civilisation.

Il y a quatre sicles l'Europe tait impuissante contre les barbares.
Aujourd'hui, elle leur fait la loi.

Aussi n'y aura-t-il plus d'oppression dans l'humanit quand l'Europe
le voudra.

Pourquoi donc, en vue des ctes italiennes, au centre de la
Mditerrane,  trente heures de la France, laisse-t-elle subsister
un pacha? comme au temps o les turcs assigeaient Otrante en Italie,
Vienne en Allemagne!

L'esclavage de la race noire vient d'tre aboli en Amrique. Mais le
ntre est bien plus odieux, bien plus insupportable que ne l'tait
celui des ngres. Malgr toutes les chartes, un turc est toujours un
matre plus dur qu'un citoyen des tats-Unis.

Si tu pouvais connatre l'histoire de chacune de nos familles, comme
tu connais celle de notre malheureux pays, tu y verrais partout
l'exil, la perscution, la mort, le pre gorg par le sabre de nos
tyrans, la mre enleve  ses petits enfants pour le plus avilissant
des esclavages, les soeurs souilles, les frres blesss ou tus.

A ceux qui nous laissent tant souffrir et qui pourraient nous sauver,
nous ne dirons que ceci: Vous ne savez donc pas la vrit?

Quand deux vaisseaux, l'un anglais, l'autre russe, ont dbarqu au
Pire quelques-unes de nos familles, il y avait l des trangers. Ces
trangers ont vu que nous n'avions pas exagr nos souffrances.

Pote, tu es lumire. Nous t'en conjurons, claire ceux qui nous
ignorent, ceux que des imposteurs ont prvenus contre notre sainte
cause.

Pote, notre belle langue le dit, tu es crateur, crateur des
peuples, comme les chantres antiques.

Par tes chants splendides des _Orientales_, tu as dj grandement
travaill  crer le peuple hellne moderne.

Achve ton oeuvre.

Tu nous appelles vainqueurs. C'est par toi que nous vaincrons.

Au nom du peuple crtois, et par dlgation des capitaines du pays, Le
commandant des quatre dpartements de la Cane,

J. ZIMBRAKAKIS.


Hauteville-House, 17 fvrier 1867.

En crivant ces lignes, j'obis  un ordre venu de haut;  un ordre
venu de l'agonie.

Il m'est fait de Grce un deuxime appel.

Une lettre, sortie du camp des insurgs, date d'Omalos, parchie de
Cydonie, teinte du sang des martyrs, crite au milieu des ruines, au
milieu des morts, au milieu de l'honneur et de la libert, m'arrive.
Elle a quelque chose d'hroquement impratif. Elle porte cette
suscription: _Le peuple crtois  Victor Hugo_. Cette lettre me dit:
_Continue ce que tu as commenc_.

Je continue, et, puisque Candie expirante le veut, je reprends la
parole.

Cette lettre est signe: _Zimbrakakis_.

Zimbrakakis est le hros de cette insurrection candiote dont Zirisdani
est le tratre.

A de certaines heures vaillantes, les peuples s'incarnent dans des
soldats, qui sont en mme temps des esprits; tel fut Washington, tel
fut Botzaris, tel est Garibaldi.

Comme John Brown s'est lev pour les noirs, comme Garibaldi s'est lev
pour l'Italie, Zimbrakakis se lve pour la Crte.

S'il va jusqu'au bout, et il ira, soit qu'il succombe comme John
Brown, soit qu'il triomphe comme Garibaldi, Zimbrakakis sera grand.

Veut-on savoir o en est la Crte? Voici des faits.

L'insurrection n'est pas morte. On lui a repris la plaine, mais elle a
gard la montagne.

Elle vit, elle appelle, elle crie au secours.

Pourquoi la Crte s'est-elle rvolte? Parce que Dieu l'avait faite le
plus beau pays du monde, et les turcs le plus misrable; parce qu'elle
a des produits et pas de commerce, des villes et pas de chemins, des
villages et pas de sentiers, des ports et pas de cales, des rivires
et pas de ponts, des enfants et pas d'coles, des droits et pas de
lois, le soleil et pas de lumire. Les turcs y font la nuit.

Elle s'est rvolte parce que la Crte est Grce et non Turquie, parce
que l'tranger est insupportable, parce que l'oppresseur, s'il est de
la race de l'opprim, est odieux, et, s'il n'en est pas, horrible;
parce qu'un matre baragouinant la barbarie dans le pays d'tarque et
de Minos est impossible; parce que tu te rvolterais, France!

La Crte s'est rvolte et elle a bien fait.

Qu'a produit cette rvolte? je vais le dire. Jusqu'au 3 janvier,
quatre batailles, dont trois victoires. Apo corona, Vaff, Castel
Selino, et un dsastre illustre, Arcadion! l'le coupe en deux
par l'insurrection, moiti aux turcs, moiti aux grecs; une ligne
d'oprations allant par Sciffo et Rocoli, de Kissamos  Lassiti et
mme  Girapetra. Il y a six semaines, les turcs refouls n'avaient
plus que quelques points du littoral, et le versant occidental des
monts Psiloriti o est Ambelirsa. En cette minute, le doigt lev de
l'Europe et sauv Candie. Mais l'Europe n'avait pas le temps. Il y
avait une noce en cet instant-l, et l'Europe regardait le bal.

On connat ce mot, Arcadion, on connat peu le fait. En voici les
dtails prcis et presque ignors. Dans Arcadion, monastre du
mont Ida, fond par Hraclius, seize mille turcs attaquent cent
quatrevingt-dix-sept hommes, et trois cent quarante-trois femmes, plus
les enfants. Les turcs ont vingt-six canons et deux obusiers, les
grecs ont deux cent quarante fusils. La bataille dure deux jours
et deux nuits; le couvent est trou de douze cents boulets; un mur
s'croule, les turcs entrent, les grecs continuent le combat, cent
cinquante fusils sont hors de service, on lutte encore six heures dans
les cellules et dans les escaliers, et il y a deux mille cadavres dans
la cour. Enfin la dernire rsistance est force; le fourmillement
des turcs vainqueurs emplit le couvent. Il ne reste plus qu'une salle
barricade o est la soute aux poudres, et dans cette salle, prs
d'un autel, au centre d'un groupe d'enfants et de mres, un homme de
quatrevingts ans, un prtre, l'igoumne Gabriel, en prire. Dehors on
tue les pres et les maris; mais ne pas tre tus, ce sera la misre
de ces femmes et de ces enfants, promis  deux harems. La porte,
battue de coups de hache, va cder et tomber. Le vieillard prend sur
l'autel un cierge, regarde ces enfants et ces femmes, penche le cierge
sur la poudre et les sauve. Une intervention terrible, l'explosion,
secourt les vaincus, l'agonie se fait triomphe, et ce couvent
hroque, qui a combattu comme une forteresse, meurt comme un volcan.

Psara n'est pas plus pique, Missolonghi n'est pas plus sublime.

Tels sont les faits. Qu'est-ce que font les gouvernements dits
civiliss? Qu'est-ce qu'ils attendent? Ils chuchotent: Patience, nous
ngocions.

Vous ngociez! Pendant ce temps-l on arrache les oliviers et les
chtaigniers, on dmolit les moulins  huile, on incendie les
villages, on brle les rcoltes, on envoie des populations entires
mourir de faim et de froid dans la montagne, on dcapite les maris,
on pend les vieillards, et un soldat turc, qui voit un petit enfant
gisant  terre, lui enfonce dans les narines une chandelle allume
pour s'assurer s'il est mort. C'est ainsi que cinq blesss ont t, 
Arcadion, rveills pour tre gorgs.

Patience! dites-vous. Pendant ce temps-l les turcs entrent au village
Mournis, o il ne reste que des femmes et des enfants, et, quand ils
en sortent, on ne voit plus qu'un monceau de ruines croulant sur un
monceau de cadavres, grands et petits.

Et l'opinion publique? que fait-elle? que dit-elle? Rien. Elle est
tourne d'un autre ct. Que voulez-vous? Ces catastrophes ont un
malheur; elles ne sont pas  la mode.

Hlas!

La politique patiente des gouvernements se rsume en deux rsultats:
dni de justice  la Grce, dni de piti  l'humanit.

Rois, un mot sauverait ce peuple. Un mot de l'Europe est vite dit.
Dites-le. A quoi tes-vous bons, si ce n'est  cela?

Non. On se tait, et l'on veut que tout se taise. Dfense de parler
de la Crte. Tel est l'expdient. Six ou sept grandes puissances
conspirent contre un petit peuple. Quelle est cette conspiration? La
plus lche de toutes. La conspiration du silence.

Mais le tonnerre n'en est pas.

Le tonnerre vient de l-haut, et, en langue politique, le tonnerre
s'appelle rvolution.

VICTOR HUGO.




II

LES FENIANS


Aprs la Crte, l'Irlande se tourne vers l'habitant de Guernesey. Les
femmes des Fenians condamns lui crivent. De l une lettre de Victor
Hugo  l'Angleterre.


A L'ANGLETERRE

L'angoisse est  Dublin. Les condamnations se succdent, les grces
annonces ne viennent pas. Une lettre que nous avons sous les yeux
dit:--... La potence va se dresser; le gnral Burke d'abord;
viendront ensuite le capitaine Mac Afferty, le capitaine Mac Clure,
puis trois autres, Kelly, Joice et Cullinane ... Il n'y a pas une
minute  perdre ... Des femmes, des jeunes filles vous supplient ...
Notre lettre vous arrivera-t-elle  temps? ...  Nous lisons cela,
et nous n'y croyons pas. On nous dit: L'chafaud est prt. Nous
rpondons: Cela n'est pas possible. Calcraft n'a rien  voir  la
politique. C'est dj trop qu'il existe  ct. Non, l'chafaud
politique n'est pas possible en Angleterre. Ce n'est pas pour imiter
les gibets de la Hongrie que l'Angleterre a acclam Kossuth; ce n'est
pas pour recommencer les potences de la Sicile que l'Angleterre a
glorifi Garibaldi. Que signifieraient les hourras de Londres et
de Southampton? Supprimez alors tous vos comits polonais, grecs,
italiens. Soyez l'Espagne.

Non, l'Angleterre, en 1867, n'excutera pas l'Irlande. Cette lisabeth
ne dcapitera pas cette Marie Stuart.

Le dix-neuvime sicle existe.

Pendre Burke! Impossible. Allez-vous copier Tallaferro tuant John
Brown, Chacon tuant Lopez, Geffrard tuant le jeune Delorme, Ferdinand
tuant Pisacane?

Quoi! aprs la rvolution anglaise! quoi! aprs la rvolution
franaise! quoi! dans la grande et lumineuse poque o nous sommes! il
n'a donc t rien dit, rien pens, rien proclam, rien fait, depuis
quarante ans!

Quoi! nous prsents, qui sommes plus que des spectateurs, qui sommes
des tmoins, il se passerait de telles choses! Quoi! les vieilles
pnalits sauvages sont encore l! Quoi!  cette heure, il se prononce
de ces sentences: Un tel, tel jour, vous serez tran sur la claie
au lieu de votre supplice, puis votre corps sera coup en quatre
quartiers, lesquels seront laisss  la disposition de sa majest qui
en ordonnera selon son bon plaisir! Quoi! un matin de mai ou de juin,
aujourd'hui, demain, un homme, parce qu'il a une foi politique ou
nationale, parce qu'il a lutt pour cette foi, parce qu'il a t
vaincu, sera li de cordes, masqu du bonnet noir, et pendu et
trangl jusqu' ce que mort s'ensuive! Non! vous n'tes pas
l'Angleterre pour cela.

Vous avez actuellement sur la France cet avantage d'tre une nation
libre. La France, aussi grande que l'Angleterre, n'est pas matresse
d'elle-mme, et c'est l un sombre amoindrissement. Vous en tirez
vanit. Soit. Mais prenez garde. On peut en un jour reculer d'un
sicle. Rtrograder jusqu'au gibet politique! vous, l'Angleterre!
Alors, dressez une statue  Jeffryes.

Pendant ce temps-l, nous dresserons une statue  Voltaire.

Y pensez-vous? Quoi! vous avez Sheridan et Fox qui ont fond
l'loquence parlementaire, vous avez Howard qui a ar la prison et
attendri la pnalit, vous avez Wilberforce qui a aboli l'esclavage,
vous avez Rowland Hill qui a vivifi la circulation postale, vous
avez Cobden qui a cr le libre change, vous avez donn au
monde l'impulsion colonisatrice, vous avez fait le premier cble
transatlantique, vous tes en pleine possession de la virilit
politique, vous pratiquez magnifiquement sous toutes les formes le
grand droit civique, vous avez la libert de la presse, la libert de
la tribune, la libert de la conscience, la libert de l'association,
la libert de l'industrie, la libert domiciliaire, la libert
individuelle, vous allez par la rforme arriver au suffrage universel,
vous tes le pays du vote, du poll, du meeting, vous tes le puissant
peuple de l'_habeas corpus_. Eh bien!  toute cette splendeur ajoutez
ceci, Burke pendu, et, prcisment parce que vous tes le plus grand
des peuples libres, vous devenez le plus petit!

On ne sait point le ravage que fait une goutte de honte dans la
gloire. De premier, vous tomberiez dernier! Quelle est cette ambition
en sens inverse? Quelle est cette soif de dchoir? Devant ces gibets
dignes de la dmence de George III, le continent ne reconnatrait plus
l'auguste Grande-Bretagne du progrs. Les nations dtourneraient leur
face. Un affreux contre-sens de civilisation aurait t commis, et par
qui? par l'Angleterre! Surprise lugubre. Stupeur indigne. Quoi de
plus hideux qu'un soleil d'o, tout  coup, il sortirait de la nuit!

Non, non, non! je le rpte, vous n'tes pas l'Angleterre pour cela.

Vous tes l'Angleterre pour montrer aux nations le progrs, le
travail, l'initiative, la vrit, le droit, la raison, la justice, la
majest de la libert! Vous tes l'Angleterre pour donner le spectacle
de la vie et non l'exemple de la mort.

L'Europe vous rappelle au devoir.

Prendre  cette heure la parole pour ces condamns, c'est venir au
secours de l'Irlande; c'est aussi venir au secours de l'Angleterre.

L'une est en danger du ct de son droit, l'autre du ct de sa
gloire.

Les gibets ne seront point dresss.

Burke, M'Clure, M'Afferty, Kelly, Joice, Cullinane, ne mourront point.
pouses et filles qui avez crit  un proscrit, il est inutile de vous
couper des robes noires. Regardez avec confiance vos enfants
dormir dans leurs berceaux. C'est une femme en deuil qui gouverne
l'Angleterre. Une mre ne fera pas des orphelins, une veuve ne fera
pas des veuves.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 28 mai 1867.

Cette parole fut entendue. Les Fenians ne furent pas excuts.




III

L'EMPEREUR MAXIMILIEN


AU PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE MEXICAINE

Juarez, vous avez gal John Brown.

L'Amrique actuelle a deux hros, John Brown et vous. John Brown, par
qui est mort l'esclavage; vous, par qui a vcu la libert.

Le Mexique s'est sauv par un principe et par un homme. Le principe,
c'est la rpublique; l'homme, c'est vous.

C'est, du reste, le sort de tous les attentats monarchiques d'aboutir
 l'avortement. Toute usurpation commence par Puebla et finit par
Queretaro.

L'Europe, en 1863, s'est rue sur l'Amrique. Deux monarchies ont
attaqu votre dmocratie; l'une avec un prince, l'autre avec une
arme; l'arme apportant le prince. Alors le monde a vu ce spectacle:
d'un ct, une arme, la plus aguerrie des armes de l'Europe, ayant
pour point d'appui une flotte aussi puissante sur mer qu'elle sur
terre, ayant pour ravitaillement toutes les finances de la France,
recrute sans cesse, bien commande, victorieuse en Afrique, en
Crime, en Italie, en Chine, vaillamment fanatique de son drapeau,
possdant  profusion chevaux, artillerie, provisions, munitions
formidables. De l'autre ct, Juarez.

D'un ct, deux empires; de l'autre, un homme. Un homme avec une
poigne d'autres. Un homme chass de ville en ville, de bourgade en
bourgade, de fort en fort, vis par l'infme fusillade des conseils
de guerre, traqu, errant, refoul aux cavernes comme une bte fauve,
accul au dsert, mis  prix. Pour gnraux quelques dsesprs,
pour soldats quelques dguenills. Pas d'argent, pas de pain, pas de
poudre, pas de canons. Les buissons pour citadelles. Ici l'usurpation
appele lgitimit, l le droit appel bandit. L'usurpation, casque
en tte et le glaive imprial  la main, salue des vques, poussant
devant elle et tranant derrire elle toutes les lgions de la force.
Le droit, seul et nu. Vous, le droit, vous avez accept le combat.

La bataille d'Un contre Tous a dur cinq ans. Manquant d'hommes, vous
avez pris pour projectiles les choses. Le climat, terrible, vous a
secouru; vous avez eu pour auxiliaire votre soleil. Vous avez eu pour
dfenseurs les lacs infranchissables, les torrents pleins de camans,
les marais pleins de fivres, les vgtations morbides, le vomito
prieto des terres chaudes, les solitudes de sel, les vastes sables
sans eau et sans herbe o les chevaux meurent de soif et de faim, le
grand plateau svre d'Anahuac qui se garde par sa nudit comme la
Castille, les plaines  gouffres, toujours mues du tremblement des
volcans, depuis le Colima jusqu'au Nevado de Toluca; vous avez appel
 votre aide vos barrires naturelles, l'pret des Cordillres, les
hautes digues basaltiques, les colossales roches de porphyre. Vous
avez fait la guerre des gants en combattant  coups de montagnes.

Et un jour, aprs ces cinq annes de fume, de poussire et
d'aveuglement, la nue s'est dissipe, et l'on a vu les deux empires
 terre, plus de monarchie, plus d'arme, rien que l'normit de
l'usurpation en ruine, et sur cet croulement un homme debout, Juarez,
et,  ct de cet homme, la libert.

Vous avez fait cela, Juarez, et c'est grand. Ce qui vous reste  faire
est plus grand encore.

coutez, citoyen prsident de la rpublique mexicaine.

Vous venez de terrasser les monarchies sous la dmocratie. Vous leur
en avez montr la puissance; maintenant montrez-leur-en la beaut.
Aprs le coup de foudre, montrez l'aurore. Au csarisme qui massacre,
montrez la rpublique qui laisse vivre. Aux monarchies qui usurpent et
exterminent, montrez le peuple qui rgne et se modre. Aux barbares
montrez la civilisation. Aux despotes montrez les principes.

Donnez aux rois, devant le peuple, l'humiliation de l'blouissement.

Achevez-les par la piti.

C'est surtout par la protection de notre ennemi que les principes
s'affirment. La grandeur des principes, c'est d'ignorer. Les hommes
n'ont pas de noms devant les principes; les hommes sont l'Homme. Les
principes ne connaissent qu'eux-mmes. Dans leur stupidit auguste,
ils ne savent que ceci: _la vie humaine est inviolable_.

O vnrable impartialit de la vrit! le droit sans discernement,
occup seulement d'tre le droit, que c'est beau!

C'est devant ceux qui auraient lgalement mrit la mort qu'il importe
d'abjurer cette voie de fait. Le plus beau renversement de l'chafaud
se fait devant le coupable.

Que le violateur des principes soit sauvegard par un principe. Qu'il
ait ce bonheur, et cette honte! Que le perscuteur du droit soit
abrit par le droit. En le dpouillant de sa fausse inviolabilit,
l'inviolabilit royale, vous mettez  nu la vraie, l'inviolabilit
humaine. Qu'il soit stupfait de voir que le ct par lequel il est
sacr, c'est le ct par lequel il n'est pas empereur. Que ce prince,
qui ne se savait pas homme, apprenne qu'il y a en lui une misre, le
prince, et une majest, l'homme.

Jamais plus magnifique occasion ne s'est offerte. Osera-t-on frapper
Berezowski en prsence de Maximilien sain et sauf? L'un a voulu tuer
un roi, l'autre a voulu tuer une nation.

Juarez, faites faire  la civilisation ce pas immense. Juarez,
abolissez sur toute la terre la peine de mort.

Que le monde voie cette chose prodigieuse: la rpublique tient en
son pouvoir son assassin, un empereur; au moment de l'craser, elle
s'aperoit que c'est un homme, elle le lche et lui dit: Tu es du
peuple comme les autres. Va!

Ce sera l, Juarez, votre deuxime victoire. La premire, vaincre
l'usurpation, est superbe; la seconde, pargner l'usurpateur, sera
sublime.

Oui,  ces rois dont les prisons regorgent, dont les chafauds sont
rouills de meurtres,  ces rois des gibets, des exils, des prsides
et des Sibries,  ceux-ci qui ont la Pologne,  ceux-ci qui ont
l'Irlande,  ceux-ci qui ont la Havane,  ceux-ci qui ont la Crte, 
ces princes obis par les juges,  ces juges obis par les bourreaux,
 ces bourreaux obis par la mort,  ces empereurs qui font si
aisment couper une tte d'homme, montrez comment on pargne une tte
d'empereur!

Au-dessus de tous les codes monarchiques d'o tombent des gouttes de
sang, ouvrez la loi de lumire, et, au milieu de la plus sainte page
du livre suprme, qu'on voie le doigt de la Rpublique pos sur cet
ordre de Dieu: _Tu ne tueras point_.

Ces quatre mots contiennent le devoir.

Le devoir, vous le ferez.

L'usurpateur sera sauv, et le librateur n'a pu l'tre, hlas! Il y
a huit ans, le 2 dcembre 1859, j'ai pris la parole au nom de la
dmocratie, et j'ai demand aux tats-Unis la vie de John Brown. Je
ne l'ai pas obtenue. Aujourd'hui je demande au Mexique la vie de
Maximilien. L'obtiendrai-je?

Oui. Et peut-tre  cette heure est-ce dj fait.

Maximilien devra la vie  Juarez.

Et le chtiment? dira-t-on.

Le chtiment, le voil.

Maximilien vivra par la grce de la Rpublique.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 20 juin 1867.


Cette lettre fut crite et envoye le 20 juin 1867. En ce moment-l
mme, et pour ainsi dire  l'heure o Victor Hugo crivait, avait
lieu  Paris la premire reprsentation de la reprise d'_Hernani_.
La lettre  Juarez fut publie le 21 par les journaux anglais et les
journaux belges. En mme temps une dpche tlgraphique expdie
de Londres par l'ambassade d'Autriche et par ordre spcial du vieil
empereur Ferdinand II annonait  Juarez que Victor Hugo demandait la
grce de Maximilien. Cette dpche arriva trop tard. Maximilien venait
d'tre excut. La rpublique mexicaine perdit l une grande occasion
de gloire.




IV

VOLTAIRE


En 1867, le _Sicle_ ouvrit une souscription populaire pour lever
une statue  Voltaire. Victor Hugo envoya la liste de souscription
du groupe des proscrits de Guernesey. Il crivit au rdacteur du
_Sicle_:


Souscrire pour la statue de Voltaire est un devoir public.

Voltaire est prcurseur.

Porte-flambeau du dix-huitime sicle, il prcde et annonce la
rvolution franaise. Il est l'toile de ce grand matin.

Les prtres ont raison de l'appeler Lucifer.

VICTOR HUGO.




V

JOHN BROWN


Les grants d'un journal de Paris, _la Coopration_, organisrent,
il y a quelques mois, une souscription limite  un penny, afin de
prsenter une mdaille  la veuve d'Abraham Lincoln. Ayant accompli
cet objet, ils ont ouvert une souscription semblable afin de prsenter
un testimonial pareil  la veuve de John Brown; ils viennent
d'adresser la lettre suivante  M. Victor Hugo:

(_Courrier de l'Europe_.)

Paris, le 30 juin 1867.

Monsieur,

Nous ouvrons une souscription  dix centimes pour offrir une mdaille
 la veuve de John Brown.

Votre nom doit figurer en tte de nos listes.

Nous vous inscrivons d'office le premier.

Salutations fraternelles et respectueuses,

PAUL BLANC,

L'un des grants de la _Coopration_.

M. Victor Hugo a envoy la rponse suivante:


Monsieur,

Je vous remercie.

Mon nom appartient  quiconque veut s'en servir pour le progrs et
pour la vrit.

Une mdaille  Lincoln appelle une mdaille  John Brown. Acquittons
cette dette, en attendant que l'Amrique acquitte la sienne.
L'Amrique doit  John Brown une statue aussi haute que la statue de
Washington. Washington a fond la rpublique, John Brown a promulgu
la libert.

Je vous serre la main.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 3 juillet 1867.




VI

LA PEINE DE MORT

ABOLIE EN PORTUGAL


On sait que le jeune roi dom Luiz de Portugal, avant de quitter son
pays pour aller visiter l'Exposition universelle, a eu l'honneur de
signer une loi vote par les deux chambres du parlement, qui abolit la
peine de mort.

Cet vnement considrable dans l'histoire de la civilisation a donn
lieu, entre un noble portugais et Victor Hugo,  la correspondance
qu'on va lire.

(_Courrier de l'Europe_, 10 aot 1867.)


A M. VICTOR HUGO

Lisbonne, le 27 juin 1867.

On vient de remporter un grand triomphe! Encore mieux; la civilisation
a fait un pas de gant, le progrs s'est acquis un solide fondement de
plus! La lumire a rayonn plus vive. Et les tnbres ont recul.

L'humanit compte une victoire immense. Les nations rendront
successivement hommage  la vrit; et les peuples apprendront  bien
connatre leurs vrais amis, les vrais amis de l'humanit.

Matre! votre voix qui se fait toujours entendre lorsqu'il faut
dfendre un grand principe, mettre en lumire une grande ide, exalter
les plus nobles actions; votre voix qui ne se fatigue jamais de
plaider la cause de l'opprim contre l'oppresseur, du faible contre le
fort; votre voix, qu'on coute avec respect de l'orient  l'occident,
et dont l'cho parvient jusqu'aux endroits les plus reculs de
l'univers; votre voix qui, tant de fois, se dtacha forte, vigoureuse,
terrible, comme celle d'un prophte gant de l'humanit, est arrive
jusqu'ici, a t comprise ici, a parl aux coeurs, a t traduite en
un grand fait ici ... dans ce recoin, quoique bni, presque invisible
dans l'Europe, microscopique dans le monde; dans cette terre de
l'extrme occident, si clbre jadis, qui sut inscrire des pages
brillantes et ineffaables dans l'histoire des nations, qui a ouvert
les ports de l'Inde au commerce du monde, qui a dvoil des contres
inconnues, dont les hauts faits sont aujourd'hui presque oublis et
comme effacs par les modernes conqutes de la civilisation, dans
cette petite contre enfin qu'on appelle le Portugal!

Pourquoi les petits et les humbles ne se lveraient-ils pas, quand
le dix-neuvime sicle est dj si prs de son terme, pour crier aux
grands et aux puissants: L'humanit est gmissante, rgnrons-la;
l'humanit se remue, calmons-la; l'humanit va tomber dans l'abme,
sauvons-la?

Pourquoi les petits ne pourraient-ils pas montrer aux grands le chemin
de la perfection? Pourquoi ne pourraient-ils, seulement parce qu'ils
sont petits, apprendre aux puissants le chemin du devoir?

Le Portugal est une contre petite, sans doute; mais l'arbre de la
libert s'y est dj vigoureusement panoui; le Portugal est une
contre petite, sans doute, mais on n'y rencontre plus un seul
esclave; le Portugal est une contre petite, c'est vrai; mais, c'est
vous qui l'avez dit, c'est une grande nation.

Matre! on vient de remporter un grand triomphe, je vous l'annonce.
Les deux chambres du parlement ont vot dernirement l'abolition de la
peine de mort.

Cette abolition, qui depuis plusieurs annes existait de fait, est
aujourd'hui de droit. C'est dj une loi. Et c'est une grande loi dans
une nation petite. Noble exemple! Sainte leon!

Recevez l'embrassement respectueux de votre dvou ami et trs humble
disciple,

PEDRO DE BRITO ARANHA.


A M. PEDRO DE BRITO ARANHA

Hauteville-House, 15 juillet.

Votre noble lettre me fait battre le coeur.

Je savais la grande nouvelle; il m'est doux d'en recevoir par vous
l'cho sympathique.

Non, il n'y a pas de petits peuples.

Il y a de petits hommes, hlas!

Et quelquefois ce sont ceux qui mnent les grands peuples.

Les peuples qui ont des despotes ressemblent  des lions qui auraient
des muselires.

J'aime et je glorifie votre beau et cher Portugal. Il est libre, donc
il est grand.

Le Portugal vient d'abolir la peine de mort.

Accomplir ce progrs, c'est faire le grand pas de la civilisation.

Ds aujourd'hui le Portugal est  la tte de l'Europe.

Vous n'avez pas cess d'tre, vous portugais, des navigateurs
intrpides. Vous allez en avant, autrefois dans l'ocan, aujourd'hui
dans la vrit. Proclamer des principes, c'est plus beau encore que de
dcouvrir des mondes.

Je crie: Gloire au Portugal, et  vous: Bonheur!

Je presse votre cordiale main.

V.H.




VII

_HERNANI_


Les exils se composent de dtails de tous genres qu'il faut noter,
quelle que soit la petitesse du prescripteur. L'histoire se complte
par ces curiosits-l. Ainsi M. Louis Bonaparte ne proscrivit pas
seulement Victor Hugo, il proscrivit encore _Hernani_; il proscrivit
tous les drames de l'crivain banni. Exiler un homme ne suffit pas,
il faut exiler sa pense. On voudrait exiler jusqu' son souvenir.
En 1853, le portrait de Victor Hugo fut une chose sditieuse; il fut
interdit  MM. Pelvey et Marescq de le publier en tte d'une dition
nouvelle qu'ils mettaient en vente.

Les purilits finissent par s'user; l'opinion s'impatiente et
rclame. En 1867,  l'occasion de l'Exposition universelle, M.
Bonaparte permit _Hernani_.

On verra un peu plus loin que ce ne fut pas pour longtemps.

Depuis la deuxime interdiction, _Hernani_ n'a pas reparu au
Thtre-Franais.

Du reste, disons-le en passant, aujourd'hui encore, en 1875, beaucoup
de choses faites par l'empire semblent avoir force de loi sous la
rpublique. La rpublique que nous avons vit de l'tat de sige et
s'accommode de la censure, et un peu d'empire mle  la libert ne
lui dplat pas. Les drames de Victor Hugo continuent d'tre  peu
prs interdits; nous disons  peu prs, car ce qui tait patent sous
l'empire est latent sous la rpublique. C'est la franchise de moins,
voil tout. Les thtres officiels semblent avoir,  l'gard de Victor
Hugo, une consigne qu'ils excutent silencieusement. Quelquefois
cependant le naturel militaire clate, et la censure a la bonhomie
soldatesque de s'avouer. Le censeur sabreur renonce aux petites
dcences btes du sbire civil, et se montre. Ainsi M. le gnral
Ladmirault ne s'est pas cach pour interdire, au nom de l'tat
de sige, _le Roi s'amuse_. Il ne s'est mme pas donn la peine
d'expliquer en quoi Triboulet mettait Marie Alacoque en danger. Cela
lui a paru vident, et cela lui a suffi; cela doit nous suffire aussi.

On se souvient qu'il y a deux ans un autre fonctionnaire, sous-prfet
celui-l, a fait effacer _le Revenant_ de l'affiche d'un thtre de
province, en dclarant que, pour dire sur un thtre quoi que ce soit
qui ft de Victor Hugo, il fallait une permission spciale du ministre
de l'intrieur, _renouvelable tous les soirs_.

Revenons  1867.

La reprise de _Hernani_, faite en 1867, eut lieu le 20 juin, au moment
mme o Victor Hugo intercdait pour Maximilien.

Les jeunes potes contemporains dont on va lire les noms adressrent 
Victor Hugo la lettre que voici:

Cher et illustre matre,

Nous venons de saluer des applaudissements les plus enthousiastes la
rapparition au thtre de votre _Hernani_.

Le nouveau triomphe du plus grand pote franais a t une joie
immense pour toute la jeune posie; la soire du Vingt Juin fera
poque dans notre existence.

Il y avait cependant une tristesse dans cette fte. Votre absence
tait pnible  vos compagnons de gloire de 1830, qui ne pouvaient
presser la main du matre et de l'ami; mais elle tait plus
douloureuse encore pour les jeunes,  qui il n'avait jamais t donn
de toucher cette main qui a crit la _Lgende des sicles_.

Ils tiennent du moins, cher et illustre matre,  vous envoyer
l'hommage de leur respectueux attachement et de leur admiration sans
bornes.

SULLY PRUDHOMME, ARMAND SILVESTRE, FRANOIS COPPE, GEORGES
LAFENESTRE, LON VALADE, LON DIERX, JEAN AICARD, PAUL VERLAINE,
ALBERT MHAT, ANDR THEURIET, ARMAND RENAUD, LOUIS-XAVIER DE RICARD,
H. CAZALIS, ERNEST D'HERVILLY.


Victor Hugo rpondit:

Bruxelles, 22 juillet 1867.

Chers potes,

La rvolution littraire de 1830, corollaire et consquence de la
rvolution de 1789, est un fait propre  notre sicle. Je suis
l'humble soldat de ce progrs. Je combats pour la rvolution sous
toutes ses formes, sous la forme littraire comme sous la forme
sociale. J'ai la libert pour principe, le progrs pour loi, l'idal
pour type.

Je ne suis rien, mais la rvolution est tout. La posie du
dix-neuvime sicle est fonde. 1830 avait raison, et 1867 le
dmontre. Vos jeunes renommes sont des preuves  l'appui.

Notre poque a une logique profonde, inaperue des esprits
superficiels, et contre laquelle nulle raction n'est possible. Le
grand art fait partie de ce grand sicle. Il en est l'me.

Grce  vous, jeunes et beaux talents, nobles esprits, la lumire se
fera de plus en plus. Nous, les vieux, nous avons eu le combat; vous,
les jeunes, vous aurez le triomphe.

L'esprit du dix-neuvime sicle combine la recherche dmocratique du
Vrai avec la loi ternelle du Beau. L'irrsistible courant de notre
poque dirige tout vers ce but souverain, la Libert dans les
intelligences, l'Idal dans l'art. En laissant de ct tout ce qui
m'est personnel, ds aujourd'hui, on peut l'affirmer et on vient de le
voir, l'alliance est faite entre tous les crivains, entre tous les
talents, entre toutes les consciences, pour raliser ce rsultat
magnifique. La gnreuse jeunesse, dont vous tes, veut, avec un
imposant enthousiasme, la rvolution tout entire, dans la posie
comme dans l'tat. La littrature doit tre  la fois dmocratique et
idale; dmocratique pour la civilisation, idale pour l'me.

Le Drame, c'est le Peuple. La Posie, c'est l'Homme. L est la
tendance de 1830, continue par vous, comprise par toute la grande
critique de nos jours. Aucun effort ractionnaire, j'y insiste, ne
saurait prvaloir contre ces vidences. La haute critique est d'accord
avec la haute posie.

Dans la mesure du peu que je suis, je remercie et je flicite cette
critique suprieure qui parle avec tant d'autorit dans la presse
politique et dans la presse littraire, qui a un sens si profond de la
philosophie de l'art, et qui acclame unanimement 1830 comme 1789.

Recevez aussi, vous, mes jeunes confrres, mon remercment.

A ce point de la vie o je suis arriv, on voit de prs la fin,
c'est--dire l'infini. Quand elle est si proche, la sortie de la terre
ne laisse gure place dans notre esprit qu'aux proccupations svres.
Pourtant, avant ce mlancolique dpart dont je fais les prparatifs,
dans ma solitude, il m'est prcieux de recevoir votre lettre
loquente, qui me fait rver une rentre parmi vous et m'en donne
l'illusion, douce ressemblance du couchant avec l'aurore. Vous me
souhaitez la bienvenue,  moi qui m'apprtais au grand adieu.

Merci. Je suis l'absent du devoir, et ma rsolution est inbranlable,
mais mon coeur est avec vous.

Je suis fier de voir mon nom entour des vtres. Vos noms sont une
couronne d'toiles.

VICTOR HUGO.




VIII

    MENTANA

    A GARIBALDI


    I

    Ces jeunes gens, ces fils de Brutus, de Camille,
    De Thrasas, combien taient-ils? quatre mille.
    Combien sont morts? six cents. Six cents! comptez, voyez.
    Une dispersion de membres foudroys,
    Des bras rompus, des yeux trous et noirs, des ventres
    O fouillent en hurlant les loups sortis des antres,
    De la chair mitraille au milieu des buissons,
    C'est l tout ce qui reste, aprs les trahisons,
    Aprs le pige, aprs les guets-apens infmes,
    Hlas, de ces grands coeurs et de ces grandes mes!
    Voyez. On les a tous fauchs d'un coup de faulx.
    Leur crime? ils voulaient Rome et ses arcs triomphaux;

    Ils dfendaient l'honneur et le droit, ces chimres.
    Venez, reconnaissez vos enfants, venez, mres!
    Car, pour qui l'allaita, l'homme est toujours l'enfant.
    Tenez; ce front hagard, qu'une balle ouvre et fend,
    C'est l'humble tte blonde o jadis, pauvre femme,
    Tu voyais rayonner l'aurore et poindre l'me;
    Ces lvres, dont l'cume a souill le gazon,
    O nourrice, aprs toi bgayaient ta chanson;
    Cette main froide, auprs de ces paupires closes,
    Fit jaillir ton lait sous ses petits doigts roses;
    Voici le premier-n, voici le dernier-n.
    O d'esprance teinte amas infortun!
    Pleurs profonds! ils vivaient; ils rclamaient leur Tibre;
    tre jeune n'est pas complet sans tre libre;
    Ils voulaient voir leur aigle immense s'envoler;
    Ils voulaient affranchir, rparer, consoler;
    Chacun portait en soi, pieuse idoltrie,
    Le total des affronts soufferts par la patrie,
    Ils savaient tout compter, tout, hors les ennemis.
    Hlas! vous voil donc pour jamais endormis!
    Les heures de lumire et d'amour sont passes,
    Vous n'effeuillerez plus avec vos fiances
    L'humble toile des prs qui rayonne et fleurit....
    Que de sang sur ce prtre,  ple Jsus-Christ!

    Pontife lu que l'ange a touch de sa palme,
    A qui Dieu commanda de tenir, doux et calme,
    Son vangile ouvert sur le monde orphelin,
    O frre universel  la robe de lin,
    A demi dans la chaire,  demi dans la tombe,
    Serviteur de l'agneau, gardien de la colombe,
    Qui des cieux dans ta main portes le lys tremblant,
    Homme prs de ta fin, car ton front est tout blanc
    Et le vent du spulcre en tes cheveux se joue,
    Vicaire de celui qui tendait l'autre joue,
    A cette heure,  semeur des pardons infinis,
    Ce qui plat  ton coeur et ce que tu bnis
    Sur notre sombre terre o l'me humaine lutte,
    C'est un fusil tuant douze hommes par minute!

    Jules deux reparat sous sa mitre de fer.
    La papaut froce avoue enfin l'enfer.

    Certes, l'outil du meurtre a bien rempli sa tche;
    Ces rois! leur foudre est tratre et leur tonnerre est lche.
    Avoir t trop grands, franais, c'est importun.
    Jadis un contre dix, aujourd'hui dix contre un.
    France, on te dshonore, on te trane, on te lie,
    Et l'on te force  mettre au bagne l'Italie.
    Voil ce qu'on te fait, colosse en proie aux nains!
    Un ruisseau fumant coule au flanc des Apennins.


    II

    O sinistre vieillard, te voil responsable
    Du vautour dterrant un crne dans le sable,
    Et du croassement lugubre des corbeaux!
    Emplissez dsormais ses visions, tombeaux,
    Paysages hideux o rdent les belettes,
    Silhouettes d'oiseaux perchs sur des squelettes!
    S'il dort, apparais-lui, champ de bataille noir!

    Les canons sont tout chauds; ils ont fait leur devoir,
    La mitraille invoque a tenu sa promesse;
    C'est fait. Les morts sont morts. Maintenant dis la messe.
    Prends dans tes doigts l'hostie en t'essuyant un peu,
    Car il ne faudrait pas mettre du sang  Dieu!
    Du reste tout est bien. La France n'est pas fire;
    Le roi de Prusse a ri; le denier de Saint-Pierre
    Prospre, et l'irlandais donne son dernier sou;
    Le peuple cde et met en terre le genou;
    De peur qu'on ne le fauche, il plie, tant de l'herbe;
    On reprend Frosinone et l'on rentre  Viterbe;
    Le czar a command son service divin;
    Partout o quelque mort blmit dans un ravin,
    Le rat joyeux le ronge en tremblant qu'il ne bouge;
    Ici la terre est noire; ici la plaine est rouge;

    Garibaldi n'est plus qu'un vain nom immortel,
    Comme Lonidas, comme Guillaume Tell;
    Le pape,  la Sixtine, au Gsu, chez les Carmes,
    Met tous ses diamants; tendre, il rpand des larmes
    De joie; il est trs doux; il parle du succs
    De ses armes, du sang vers, des bons franais,
    Des quantits de plomb que la bombarde jette,
    Modestement, les yeux baisss, comme un pote
    Se fait un peu prier pour rciter ses vers.
    De convois de blesss les chemins sont couverts.
    Partout rit la victoire.

    Utilit des tratres.

    Dans les perles, la soie et l'or, parmi tes retres
    Qu'hier, du doigt, aux champs de meurtre tu guidais,
    Pape, assis sur ton trne et sigeant sous ton dais,
    Coiff de ta tiare aux trois couronnes, prtre,
    Tu verras quelque jour au Vatican peut-tre
    Entrer un homme triste et de haillons vtu,
    Un pauvre, un inconnu. Tu lui diras:--Qu'es-tu,
    Passant? que me veux-tu? sors-tu de quelque gele?
    Pourquoi voit-on ces brins de laine  ton paule?
    --Une brebis tait tout  l'heure dessus,
    Rpondra-t-il. Je viens de loin. Je suis Jsus.


    III

    Une chane au hros! une corde  l'aptre!
    John Brown, Garibalbi, passez l'un aprs l'autre.
    Quel est ce prisonnier? c'est le librateur.
    Sur la terre, en tous lieux, du ple  l'quateur,
    L'iniquit prvaut, rgne, triomphe, et mne
    De force aux lchets la conscience humaine.
    O prodiges de honte! tranges impudeurs!
    On accepte un soufflet par des ambassadeurs.
    On jette aux fers celui qui nous a fait l'aumne.
    --Tu sais, je t'ai blm de lui donner-ce trne!
    On tait gentilhomme, on devient alguazil.
    Dbiteur d'un royaume, on paie avec l'exil.

    Pourquoi pas? on est vil. C'est qu'on en reoit l'ordre.
    Rampons. Lcher le matre est plus sr que le mordre.
    D'ailleurs tout est logique. O sont les contre-sens?
    La gloire a le cachot, mais le crime a l'encens;
    De quoi vous plaignez-vous? L'infme tant l'auguste,
    Le vrai doit tre faux, et la balance est juste.
    On dit au soldat: frappe! il doit frapper. La mort
    Est la servante sombre aux ordres du plus fort.
    Et puis, l'aigle peut bien venir en aide au cygne!
    Mitrailler est le dogme et croire est la consigne.

    Qu'est pour nous le soldat? du fer sur un valet.
    Le pape veut avoir son Sadowa; qu'il l'ait.
    Quoi donc! en viendra-t-on dans le sicle o nous sommes
    A mettre en question le vieux droit qu'ont les hommes
    D'obir  leur prince et de s'entre-tuer?
    Au prtendu progrs pourquoi s'vertuer
    Quand l'humble populace est surtout coutumire?
    La masse a plus de calme ayant moins de lumire.
    Tous les grands intrts des peuples, l'chafaud,
    La guerre, le budget, l'ignorance qu'il faut,
    Courent moins de dangers, et sont en quilibre
    Sur l'homme garrott mieux que sur l'homme libre.
    L'homme libre se meut et cause un tremblement.
    Un Garibaldi peut tout rompre  tout moment;
    Il entrane aprs lui la foule, qui dserte
    Et passe  l'Idal. C'est grave. On comprend, certe,
    Que la socit, sur qui veillent les cours,
    Doit trembler et frmir et crier au secours,
    Tant qu'un hros n'est pas mis hors d'tat de nuire.

    Le phare, aux yeux de l'ombre, est coupable de luire.


    IV

    Votre Garibaldi n'a pas trouv le joint.
    , le but de tout homme ici-bas n'est-il point
    De tcher d'tre dupe aussi peu que possible?
    Jouir est bon. La vie est un tir  la cible.
    Le scrupule en haillons grelotte; je le plains.
    Rien n'a plus de vertu que les coffres-forts pleins.
    Il est de l'intrt de tous qu'on ait des princes
    Qui fassent refluer leur or dans les provinces;
    C'est pour cela qu'un roi doit tre riche; avoir
    Une liste civile norme est son devoir;
    Le pape, qu'on voudrait confiner dans les astres,
    Est un roi comme un autre. Il a besoin de piastres,
    Que diable! L'opulence est le droit du saint lieu;
    Il faut dorer le pape afin de prouver Dieu;
    N'avoir pas une pierre o reposer sa tte
    Est bon pour Jsus-Christ. La loque est dshonnte.
    Voyons la question par le ct moral;
    Le but du colonel est d'tre gnral,
    Le but du marchal est d'tre conntable!
    Avant tout, mon paiement. Mettons cartes sur table.
    Un rengat a tort tant qu'il n'est pas muchir;
    Alors il a raison. S'arrondir, s'enrichir,
    Tout est l. Regardez, nous prenons les Hanovres.
    Et quant  ces bandits qui veulent rester pauvres,
    Ils sont les ennemis publics. Sus! hors la loi!
    Ils donnent le mauvais exemple. Coffrez-moi
    Ce gueux, qui, dictateur, n'a rien mis dans sa poche.

    On se heurte au battant lorsqu'on touche  la cloche,
    Et lorsqu'on touche au prtre on se heurte au soudard.
    Morbleu, la papaut n'est pas un objet d'art!

    Par le sabre en Espagne, en Prusse par la schlague,
    Par la censure en France, on modre, on lague
    L'excs de rverie et de tendance au droit.
    Le peuple est pour le prince un soulier fort troit;
    L'largir en l'usant aux marches militaires
    Est utile. Un pontife en ses sermons austres,
    Sait rattacher au ciel nos lois, qu'on nomme abus,
    Et le knout en latin s'appelle Syllabus.
    L'ordre est tout. Le fusil Chassepot est suave.
    Le progrs est bni; dans quoi? dans le zouave!
    Les boulets sont bnis dans leurs coups; le chacal
    Est bni dans sa faim, s'il est pontifical.
    Nous trouvons excellent, quant  nous, que le pape
    Rie au nez de ce sicle inepte, crase, frappe;
    Et, du moment qu'on veut lui prendre son argent,
    Se fasse carrment recruteur et sergent,
    Pousse  la guerre, et crie:  mort quiconque est libre!
    Qu'il recommande au prne un obus de calibre,
    Qu'il dise en achevant sa prire: gorgez!
    Envoie aux combattants force fourgons chargs,
    De la poudre, du fer, du plomb, et ravitaille
    L'extermination sur les champs de bataille!


    V

    Qu'il aille donc! qu'il aille, emportant son mandat,
    Ce chevalier errant des peuples, ce soldat.
    Ce paladin, ce preux de l'idal! qu'il parte.
    Nous, les proscrits d'Athne,  ce proscrit de Sparte,
    Ouvrons nos seuils; qu'il soit notre hte maintenant;
    Qu'en notre maison sombre il entre rayonnant.
    Oui, viens, chacun de nous, frre  l'me meurtrie,
    Veut avec son exil te faire une patrie!
    Viens, assieds-toi chez ceux qui n'ont plus de foyer.
    Viens, toi qu'on a pu vaincre et qu'on n'a pu ployer!
    Nous chercherons quel est le nom de l'esprance;
    Nous dirons: Italie! et tu rpondras: France!
    Et nous regarderons, car le soir fait rver,
    En attendant les droits, les astres se lever.
    L'amour du genre humain se double d'une haine
    gale au poids du joug, au froid noir de la chane,
    Aux mensonges du prtre, aux cruauts du roi.
    Nous sommes rugissants et terribles. Pourquoi?
    Parce que nous aimons. Toutes ces humbles ttes,
    Nous voulons les voir crotre et nous sommes des btes
    Dans l'antre, et nous avons les peuples pour petits.
    Jets au mme cueil, mais non pas engloutis,
    Frre, nous nous dirons tous les deux notre histoire;
    Tu me raconteras Palerme et ta victoire,
    Je te dirai Paris, sa chute et nos sanglots,
    Et nous lirons ensemble Homre au bord des flots.
    Puis tu continueras ta marche pre et hardie.

    Et, l-bas, la lueur deviendra l'incendie.


    VI

    Ah! race italienne, il tait ton appui!
    Ah! vous auriez eu Rome,  peuples, grce  lui,
    Grce au bras du guerrier, grce au coeur du prophte.
    D'abord il l'et donne, ensuite il l'et refaite.

    Oui, calme, ayant en lui de la grandeur assez
    Pour s'ajouter sans trouble aux hros trpasss,
    Il et reforg Rome; il et ml l'exemple
    Du vieux spulcre avec l'exemple du vieux temple;
    Il et ml Turin, Pise, Albe, Velletri,
    Le Capitole avec le Vsuve, et ptri
    L'me de Juvnal avec l'me de Dante;
    Il et tremp d'airain la fibre indpendante;
    Il vous et des titans montr les fiers chemins.
    Pleurez, italiens! il vous et faits romains.


    VII

    Le crime est consomm. Qui l'a commis? Ce pape?
    Non. Ce roi? non. Le glaive  leur bras faible chappe.
    Qui donc est le coupable alors? Lui. L'homme obscur;
    Celui qui s'embusqua derrire notre mur;
    Le fils du Sinon grec et du Judas biblique;
    Celui qui, souriant, guetta la rpublique,
    Son serment sur le front, son poignard  la main.

    Il est parmi vous, rois,  groupe  peine humain,
    Un homme que l'clair de temps en temps regarde.
    Ce condamn, qui triple autour de lui sa garde,
    Perd sa peine. Son tour approche. Quand? Bientt.
    C'est pourquoi l'on entend un grondement l-haut.
    L'ombre est sur vos palais,  rois. La nuit l'apporte.
    Tel que l'excuteur frappant  votre porte,
    Le tonnerre demande  parler  quelqu'un.

    Et cependant l'odeur des morts, affreux parfum
    Qui se mle  l'encens des Tedeums superbes,
    Monte du fond des bois, du fond des prs pleins d'herbes,
    Des steppes, des marais, des vallons, en tous lieux!
    Au fatal boulevard de Paris oublieux,
    Au Mexique, en Pologne, en Crte o la nuit tombe,
    En Italie, on sent un miasme de tombe,
    Comme si, sur ce globe et sous le firmament,
    tant dans sa saison d'panouissement,
    Vaste mancenillier de la terre en dmence,
    Le carnage vermeil ouvrait sa fleur immense.
    Partout des gorgs! des massacrs partout!
    Le cadavre est  terre et l'ide est debout.

    Ils gisent tendus dans les plaines farouches,
    L'appel aux armes flotte au-dessus de leurs bouches.
    On les dirait sems. Ils le sont. Le sillon
    Se nomme libert. La mort est l'aquilon,
    Et les morts glorieux sont la graine sublime
    Qu'elle disperse au loin sur l'avenir, abme.
    Germez, hros! et vous, cadavres, pourrissez.
    Fais ton oeuvre,  mystre! pars, nus, hrisss,
    Bants, montrant au ciel leurs bras coups qui pendent,
    Tous ces extermins immobiles attendent.

    Et tandis que les rois, joyeux et dsastreux,
    Font une fte auguste et triomphale entre eux,
    Tandis que leur olympe abonde, au fond des nues,
    En fanfare, en festins, en joie, en gorges nues,
    Rit, chante, et, sur nos fronts, montre aux hommes contents
    Une fraternit de czars et de sultans,
    De son ct, l-bas, au dsert, sous la bise,
    Dans l'ombre avec la mort le vautour fraternise;
    Les btes du spulcre ont leur vil rendez-vous;
    Le freux, la louche orfraie, et le pygargue roux,
    L'pre autour, les milans, froces hirondelles,
    Volent droit aux charniers, et tous  tire-d'ailes.
    Se htent vers les morts, et ces rauques oiseaux
    S'abattent, l'un mordant la chair, l'autre les os,
    Et, criant, s'appelant, le feu sous les paupires,
    Viennent boire le sang qui coule entre les pierres.


    VIII

    O peuple, noir dormeur, quand t'veilleras-tu?
    Rester couch sied mal  qui fut abattu.
    Tu dors, avec ton sang sur les mains, et, stigmate
    Que t'a laiss l'abjecte et dure casemate,
    La marque d'une corde autour de tes poignets.
    Qu'as-tu fait de ton me,  toi qui t'indignais?
    L'empire est une cave, et toutes les espces
    De nuit te tiennent pris sous leurs brumes paisses.
    Tu dors, oubliant tout, ta grandeur, son complot,
    La libert, le droit, ces lumires d'en haut;
    Tu fermes les yeux, lourd, gisant sous d'affreux voiles,
    Sans souci de l'affront que tu fais aux toiles!
    Allons, remue. Allons, mets-toi sur ton sant.
    Qu'on voie enfin bouger le torse du gant.
    La longueur du sommeil devient ignominie.
    Es-tu las? es-tu sourd? es-tu mort? Je le nie.
    N'as-tu pas conscience en ton accablement
    Que l'opprobre s'accrot de moment en moment?
    N'entends-tu pas qu'on marche au-dessus de ta tte?
    Ce sont les rois. Ils font le mal. Ils sont en fte.
    Tu dors sur ce fumier! Toi qui fus citoyen,
    Te voil devenu bte de somme. Eh bien,
    L'ne se lve, et brait; le boeuf se dresse, et beugle.
    Cherche donc dans ta nuit puisqu'on t'a fait aveugle!

    O toi qui fus si grand, debout! car il est tard.
    Dans cette obscurit l'on peut mettre au hasard
    La main sur de la honte ou bien sur de la gloire;
    tends le bras le long de la muraille noire;
    L'inattendu dans l'ombre ici peut se cacher;
    Tu parviendras peut-tre  trouver,  toucher,
    A saisir une pe entre tes poings funbres,
    Dans le ttonnement farouche des tnbres!


Hauteville-House, novembre 1867.

Un mois ne s'tait pas coul depuis la publication de ce pome, que
dix-sept traductions en avaient dj paru, dont quelques-unes en vers.
Le dchanement de la presse clricale augmenta le retentissement.

Garibaldi rpondit  Victor Hugo par un pome en vers franais, noble
remerciement d'une grande me.

La publication du pome de Victor Hugo donna lieu  un incident. En ce
moment-l (novembre 1867), on jouait _Hernani_ au Thtre-Franais,
et l'on allait jouer _Ruy Blas_  l'Odon. Les reprsentations
d'_Hernani_ furent arrtes, et Victor Hugo reut  Guernesey la
lettre suivante:

Le directeur du Thtre imprial de l'Odon a l'honneur d'informer M.
Victor Hugo que la reprise de _Ruy Blas_ est interdite.

CHILLY.


Victor Hugo rpondit:

_A M. Louis Bonaparte, aux Tuileries_.

Monsieur, je vous accuse rception de la lettre signe CHILLY.

VICTOR HUGO.




IX

LES ENFANTS PAUVRES


Nol. Dcembre 1867.

J'prouve toujours un certain embarras  voir tant de personnes
runies autour d'une chose si simple et si petite. Moi, solitaire, une
fois par an j'ouvre ma maison. Pourquoi? Pour montrer  qui veut la
voir une humble fte, une heure de joie donne, non par moi, mais par
Dieu,  quarante enfants pauvres. Toute l'anne la misre, un jour la
joie. Est-ce trop!

Mesdames, c'est  vous que je m'adresse, car  qui offrir la joie des
enfants, si ce n'est au coeur des femmes?--Pensez toutes  vos enfants
en voyant ceux-ci, et, dans la mesure de vos forces, et pour commencer
ds l'enfance la fraternit des hommes, faites, vous qui tes des
mres heureuses et favorises, faites que les petits riches ne soient
pas envis par les petits pauvres! Semons l'amour. C'est ainsi que
nous apaiserons l'avenir.

Comme je le disais l'an dernier,  pareille occasion, faire du bien
 quarante enfants est un fait insignifiant; mais si ce nombre de
quarante enfants pouvait, par le concours de tous les bons coeurs,
s'accrotre indfiniment, alors il y aurait un exemple utile. Et c'est
dans ce but de propagande que j'ai consenti  laisser se rpandre
un peu de publicit sur le Dner des enfants pauvres institu 
Hauteville-House.

Cette petite fondation a donc deux buts principaux, un but d'hygine
et un but de propagande.

Au point de vue de l'hygine, russit-elle? Oui. La preuve la
voici: depuis six ans que ce Dner des enfants pauvres est fond 
Hauteville-House, sur quarante enfants qui y prennent part, deux
seulement sont morts. Deux en six ans! Je livre ce fait aux rflexions
des hyginistes et des mdecins.

Au point de vue de la propagande, russit-elle? Oui. Des Dners
hebdomadaires pour l'enfance pauvre, fonds sur le modle de celui-ci,
commencent  s'tablir un peu partout; en Suisse, en Angleterre,
surtout en Amrique. J'ai reu hier un journal anglais, le _Leith
Pilot_, qui en recommande vivement l'tablissement.

L'an dernier je vous lisais une lettre, insre dans le _Times_,
annonant  Londres la fondation d'un dner de 320 enfants.
Aujourd'hui voici une lettre que m'crit lady Thompson, trsorire
d'un Dner d'enfants pauvres dans la paroisse de Marylebone, o
sont admis 6,000 enfants. De 300  6,000, c'est l une progression
magnifique, d'une anne  l'autre. Je flicite et je remercie ma noble
correspondante, lady Thompson. Grce  elle et  ses honorables amis,
l'ide du solitaire a fructifi. Le petit ruisseau de Guernesey est
devenu  Londres un grand fleuve.

Un dernier mot.

Tous, tant que nous sommes, nous avons ici-bas des devoirs de diverses
sortes. Dieu nous impose d'abord les devoirs svres. Nous devons,
dans l'intrt de tous les hommes, lutter; nous devons combattre les
forts et les puissants, les forts quand ils abusent de la force, les
puissants quand ils emploient au mal la puissance; nous devons prendre
au collet le despote, quel qu'il soit, depuis le charretier qui
maltraite un cheval jusqu'au roi qui opprime un peuple. Rsister et
lutter, ce sont de rudes ncessits. La vie serait dure si elle ne se
composait que de cela.

Quelquefois,  bout de forces, on demande, en quelque sorte, grce au
devoir. On se tourne vers la conscience: Que veux-tu que j'y fasse?
rpond la conscience; le devoir est de continuer. Pourtant on
interrompt un moment la lutte, on se met  contempler les enfants, les
pauvres petits, les frais visages que fait lumineux et roses l'aube
auguste de la vie, on se sent mu, on passe de l'indignation 
l'attendrissement, et alors on comprend la vie entire, et l'on
remercie Dieu, qui, s'il nous donne les puissants et les mchants 
combattre, nous donne aussi les innocents et les faibles  soulager,
et qui,  ct des devoirs svres, a plac les devoirs charmants. Les
derniers consolent des premiers.





1868


_Manin au tombeau.--Flourens en prison. La libert, comprime en
Crte, reparat en Espagne. Aprs le devoir envers les hommes, le
devoir envers les enfants_.




I

MANIN


Victor Hugo, invit par les patriotes vnitiens  venir assister  la
crmonie de la translation des cendres de Manin  Venise, rpondit
par la lettre suivante:

Hauteville-House, 16 mars 1868.

On m'crit de Venise, et l'on me demande si j'ai une parole  dire
dans cette illustre journe du 22 mars.

Oui. Et cette parole, la voici:

Venise a t arrache  Manin comme Rome  Garibaldi.

Manin mort reprend possession de Venise. Garibaldi vivant rentrera 
Rome.

La France n'a pas plus le droit de peser sur Rome que l'Autriche n'a
eu le droit de peser sur Venise.

Mme usurpation, qui aura le mme dnoment.

Ce dnoment, qui accrotra l'Italie, grandira la France.

Car toutes les choses justes que fait un peuple sont des choses
grandes.

La France libre tendra la main  l'Italie complte.

Et les deux nations s'aimeront. Je dis ceci avec une joie profonde,
moi qui suis fils de la France et petit-fils de l'Italie.

Le triomphe de Manin aujourd'hui prdit le triomphe de Garibaldi
demain.

Ce jour du 22 mars est un jour prcurseur.

De tels spulcres sont pleins de promesses. Manin fut un combattant et
un proscrit du droit; il a lutt pour les principes; il a tenu haut
l'pe de lumire. Il a eu, comme Garibaldi, la douceur hroque. La
libert de l'Italie, visible, quoique voile, est debout derrire son
cercueil. Elle tera son voile.

Et alors elle deviendra la paix tout en restant la libert.

Voil ce qu'annonce Manin rentrant  Venise.

Dans un mort comme Manin il y a de l'esprance.

VICTOR HUGO.




II

GUSTAVE FLOURENS


En prsence de certains faits, un cri d'indignation chappe.

M. Gustave Flourens est un jeune crivain de talent. Fils d'un pre
dvou  la science, il est dvou au progrs. Quand l'insurrection de
Crte a clat, il est all en Crte. La nature l'avait fait penseur,
la libert l'a fait soldat. Il a pous la cause crtoise, il a lutt
pour la runion de la Crte  la Grce; il a finalement adopt cette
Candie hroque; il a saign et souffert sur cette terre infortune,
il y a eu chaud et froid, faim et soif; il a guerroy, ce parisien,
dans les monts Blancs de Sphakia, il a subi les durs ts et les rudes
hivers, il a connu les sombres champs de bataille, et plus d'une fois,
aprs le combat, il a dormi dans la neige  ct de ceux qui dormaient
dans la mort. Il a donn son sang, il a donn son argent. Dtail
touchant, il lui est arriv de prter trois cents francs  ce
gouvernement de Crte, ddaign, on le comprend, des gouvernements qui
s'endettent de treize milliards [note: C'tait  cette poque la dette
de la France sous l'empire. Depuis, Sedan et ses suites ont accru
cette dette de dix milliards. Grce  l'aventure finale de l'empire,
la France doit dix milliards de plus; il est vrai qu'elle a deux
provinces de moins.]. Aprs des annes d'un opinitre dvouement, ce
franais a t fait crtois. L'assemble nationale candiote s'est
adjoint M. Gustave Flourens; elle l'a envoy en Grce faire acte
de fraternit, et l'a charg d'introduire les dputs crtois au
parlement hellnique. A Athnes, M. Gustave Flourens a voulu voir
Georges de Danemark, qui est roi de Grce,  ce qu'il parat. M.
Gustave Flourens a t arrt.

Franais, il avait un droit; crtois, il avait un devoir. Devoir
et droit ont t mconnus. Le gouvernement grec et le gouvernement
franais, deux complices, l'ont embarqu sur un paquebot de passage,
et il a t apport de force  Marseille. L, il tait difficile de ne
pas le laisser libre; on a d le lcher. Mis en libert, M. Gustave
Flourens est immdiatement reparti pour la Grce. Moins de huit jours
aprs avoir t expuls d'Athnes, il y rentrait. C'tait son devoir.
M. Gustave Flourens a accept une mission sacre, il est le dput
d'un peuple qui expire, il est porteur d'un cri d'agonie, il est
dpositaire du plus auguste des fidicommis, du droit d'une nation;
ce fidicommis, il veut y faire honneur; cette mission, il veut la
remplir. De l son obstination intrpide. Or, sous de certains rgnes,
qui fait son devoir, fait un crime. A cette heure, M. Gustave Flourens
est hors la loi. Le gouvernement grec le traque, le gouvernement
franais le livre, et voici ce que ce lutteur stoque m'crit
d'Athnes, o il est cach: _Si je suis pris, je m'attends au poison
dans quelque cachot_.

Dans une autre lettre, qu'on nous crit de Grce, nous lisons:
_Gustave Flourens est abandonn_.

Non, il n'est pas abandonn. Que les gouvernements le sachent, ceux
qui se croient forts comme la Russie, et ceux qui se sentent faibles
comme la Grce, ceux qui torturent la Pologne, comme ceux qui
trahissent la Crte, qu'ils le sachent, et qu'ils y songent, la France
est une immense force inconnue. La France n'est pas un empire, la
France n'est pas une arme, la France n'est pas une circonscription
gographique, la France n'est pas mme une masse de trente-huit
millions d'hommes plus ou moins distraits du droit par la fatigue; la
France est une me. O est-elle? Partout. Peut-tre mme en ce moment
est-elle plutt ailleurs qu'en France. Il arrive quelquefois  une
patrie d'tre exile. Une nation comme la France est un principe,
et son vrai territoire c'est le droit. C'est l qu'elle se rfugie,
laissant la terre, devenue glbe, au joug, et le domaine matriel 
l'oppression matrielle. Non, la Crte, qu'on met hors les nations,
n'est pas abandonne. Non, son dput et son soldat, Gustave Flourens,
qu'on met hors la loi, n'est pas abandonn. La vrit, cette grande
menace, est l, et veille. Les gouvernements dorment ou font semblant,
mais il y a quelque part des yeux ouverts. Ces yeux voient et jugent.
Ces yeux fixes sont redoutables. Une prunelle o est la lumire est
une attaque continue  tout ce qui est faux, inique et nocturne.
Sait-on pourquoi les csars, les sultans, les vieux rois, les vieux
codes et les vieux dogmes se sont crouls? C'est parce qu'ils avaient
sur eux cette lumire. Sait-on pourquoi Napolon est tomb? C'est
parce que la justice, debout dans l'ombre, le regardait.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 9 juillet 1868.


Trois semaines aprs la publication de cette lettre, Victor Hugo reut
le billet que voici:

Naples, 25 juillet 1868.

Matre,

Grce  vous je suis hors de prison et de danger. Les gouvernements
ont t forcs, par la conscience publique, de lcher l'homme rclam
par Victor Hugo. Barbs vous a d la vie; je vous dois la libert.

GUSTAVE FLOURENS.




III

L'ESPAGNE


En 1868, l'homme exil fut frapp deux fois; il perdit coup sur
coup sa femme et son petit-fils, le premier-n de son fils Charles.
L'enfant mourut en mars et Mme Victor Hugo en aot. Victor Hugo put
garder l'enfant prs de lui; on l'enterra dans la terre d'exil; mais
Mme Victor Hugo rentra en France. La mre avait exprim le voeu de
dormir prs de sa fille; on l'enterra au cimetire de Villequier. Le
proscrit ne put suivre la morte. De loin, et debout sur la frontire,
il vit le cercueil disparatre  l'horizon. L'adieu suprme fut dit
en son nom sur la tombe de Villequier par une noble voix. Voici les
hautes et grandes paroles que pronona Paul Meurice:

Je voudrais seulement lui dire adieu pour nous tous.

Vous savez bien, vous qui l'entourez,--pour la dernire fois!--ce
qu'tait, ce qu'est cette me si belle et si douce, cet adorable
esprit, ce grand coeur.

Ah! ce grand coeur surtout! Comme elle aimait aimer! comme elle
aimait  tre aime! comme elle savait souffrir avec ceux qu'elle
aimait!

Elle tait la femme de l'homme le plus grand qui soit, et, par le
coeur, elle se haussait  ce gnie. Elle l'galait presque  force de
le comprendre.

Et il faut qu'elle nous quitte! il faut que nous la quittions!

Elle a dj, elle, retrouv  aimer. Elle a retrouv ses deux
enfants, ici (_montrant la fosse_)--et l (_montrant le ciel_).

Victor Hugo m'a dit  la frontire, hier soir: Dites  ma fille
qu'en attendant je lui envoie sa mre. C'est dit, et je crois que
c'est entendu.

Et maintenant, adieu donc! adieu pour les prsents! adieu pour les
absents! adieu, notre amie; adieu, notre soeur!

Adieu, mais au revoir!

Mais le devoir ne lche pas prise. Il a d'imprieuses urgences. Mme
Victor Hugo, on vient de le voir, tait morte en aot. En octobre,
l'croulement de la royaut en Espagne redonnait la parole  Victor
Hugo. Mis en demeure par de si dcisifs vnements, il dut, quel que
ft son deuil, rompre le silence.


A L'ESPAGNE

Un peuple a t pendant mille ans, du sixime au seizime sicle, le
premier peuple de l'Europe, gal  la Grce par l'pope,  l'Italie
par l'art,  la France par la philosophie; ce peuple a eu Lonidas
sous le nom de Plage, et Achille sous le nom de Cid; ce peuple a
commenc par Viriate et a fini par Riego; il a eu Lpante, comme
les grecs ont eu Salamine; sans lui Corneille n'aurait pas cr la
tragdie et Christophe Colomb n'aurait pas dcouvert l'Amrique; ce
peuple est le peuple indomptable du Fuero-Juzgo; presque aussi dfendu
que la Suisse par son relief gologique, car le Mulhacen est au
mont Blanc comme 18 est  24, il a eu son assemble de la fort,
contemporaine du forum de Rome, meeting des bois o le peuple rgnait
deux fois par mois,  la nouvelle lune et  la pleine lune; il a eu
les corts  Lon soixante-dix-sept ans avant que les anglais eussent
le parlement  Londres; il a eu son serment du Jeu de Paume  Mdina
del Campo, sous Don Sanche; ds 1133, aux corts de Borja, il a eu le
tiers tat prpondrant, et l'on a vu dans l'assemble de cette nation
une seule ville, comme Saragosse, envoyer quinze dputs; ds 1307,
sous Alphonse III, il a proclam le droit et le devoir d'insurrection;
en Aragon il a institu l'homme appel Justice, suprieur  l'homme
appel Roi; il a dress en face du trne le redoutable _sino no_; il
a refus l'impt  Charles-Quint. Naissant, ce peuple a tenu en chec
Charlemagne, et, mourant, Napolon. Ce peuple a eu des maladies et
subi des vermines, mais, en somme, n'a pas t plus dshonor par les
moines que les lions par les poux. Il n'a manqu  ce peuple que deux
choses, savoir se passer du pape, et savoir se passer du roi. Par la
navigation, par l'aventure, par l'industrie, par le commerce, par
l'invention applique au globe, par la cration des itinraires
inconnus, par l'initiative, par la colonisation universelle, il a t
une Angleterre, avec l'isolement de moins et le soleil de plus. Il a
eu des capitaines, des docteurs, des potes, des prophtes, des hros,
des sages. Ce peuple a l'Alhambra, comme Athnes a le Parthnon, et
a Cervantes, comme nous avons Voltaire. L'me immense de ce peuple
a jet sur la terre tant de lumire que pour l'touffer il a fallu
Torquemada; sur ce flambeau, les papes ont pos la tiare, teignoir
norme. Le papisme et l'absolutisme se sont ligus pour venir  bout
de cette nation. Puis toute sa lumire, ils la lui ont rendue en
flamme, et l'on a vu l'Espagne lie au bcher. Ce _quemadero_ dmesur
a couvert le monde, sa fume a t pendant trois sicles le nuage
hideux de la civilisation, et, le supplice fini, le brlement achev,
on a pu dire: Cette cendre, c'est ce peuple.

Aujourd'hui, de cette cendre cette nation renat. Ce qui est faux du
phnix est vrai du peuple.

Ce peuple renat. Renatra-t-il petit? Renatra-t-il grand? Telle est
la question.

Reprendre son rang, l'Espagne le peut. Redevenir l'gale de la France
et de l'Angleterre. Offre immense de la providence. L'occasion est
unique. L'Espagne la laissera-t-elle chapper?

Une monarchie de plus sur le continent,  quoi bon? L'Espagne sujette
d'un roi sujet des puissances, quel amoindrissement! D'ailleurs
tablir  cette heure une monarchie, c'est prendre de la peine pour
peu de temps. Le dcor va changer.

Une rpublique en Espagne, ce serait le hol en Europe; et le hol
dit aux rois, c'est la paix; ce serait la France et la Prusse
neutralises, la guerre entre les monarchies militaires impossible par
le seul fait de la rvolution prsente, la muselire mise  Sadowa
comme  Austerlitz, la perspective des tueries remplace par la
perspective du travail et de la fcondit, Chassepot destitu au
profit de Jacquart; ce serait l'quilibre du continent brusquement
fait aux dpens des fictions par ce poids dans la balance, la vrit;
ce serait cette vieille puissance, l'Espagne, rgnre par cette
jeune force, le peuple; ce serait, au point de vue de la marine et
du commerce, la vie rendue  ce double littoral qui a rgn sur la
Mditerrane avant Venise et sur l'Ocan avant l'Angleterre; ce serait
l'industrie fourmillant l o croupit la misre; ce serait Cadix gale
 Southampton, Barcelone gale  Liverpool, Madrid gale  Paris. Ce
serait le Portugal,  un moment donn, faisant retour  l'Espagne, par
la seule attraction de la lumire et de la prosprit; la libert
est l'aimant des annexions. Une rpublique en Espagne, ce serait
la constatation pure et simple de la souverainet de l'homme sur
lui-mme, souverainet indiscutable, souverainet qui ne se met pas
aux voix; ce serait la production sans tarif, la consommation sans
douane, la circulation sans ligature, l'atelier sans proltariat, la
richesse sans parasitisme, la conscience sans prjugs, la parole sans
billon, la loi sans mensonge, la force sans arme, la fraternit sans
Can; ce serait le travail pour tous, l'instruction pour tous, la
justice pour tous, l'chafaud pour personne; ce serait l'idal devenu
palpable, et, de mme qu'il y a l'hirondelle-guide, il y aurait la
nation-exemple. De pril point. L'Espagne citoyenne, c'est l'Espagne
forte; l'Espagne dmocratie, c'est l'Espagne citadelle. La rpublique
en Espagne, ce serait la probit administrant, la vrit gouvernant,
la libert rgnant; ce serait la souveraine ralit inexpugnable; la
libert est tranquille parce qu'elle est invincible, et invincible
parce qu'elle est contagieuse. Qui l'attaque la gagne. L'arme envoye
contre elle ricoche sur le despote. C'est pourquoi on la laisse en
paix. La rpublique en Espagne, ce serait,  l'horizon, l'irradiation
du vrai, promesse pour tous, menace pour le mal seulement; ce serait
ce gant, le droit, debout en Europe, derrire cette barricade, les
Pyrnes.

Si l'Espagne renat monarchie, elle est petite.

Si elle renat rpublique, elle est grande.

Qu'elle choisisse.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 22 octobre 1868.




IV

SECONDE LETTRE A L'ESPAGNE


De plusieurs points de l'Espagne, de la Corogne, par l'organe du
comit dmocratique, d'Ovido, de Sville, de Barcelone, de Saragosse,
la ville patriote, de Cadix, la ville rvolutionnaire, de Madrid, par
la gnreuse voix d'Emilio Castelar, un deuxime appel m'est fait. On
m'interroge. Je rponds.

De quoi s'agit-il? De l'esclavage.

L'Espagne, qui d'une seule secousse vient de rejeter tous les
vieux opprobres, fanatisme, absolutisme, chafaud, droit divin,
gardera-t-elle de tout ce pass ce qu'il y a de plus odieux,
l'esclavage? Je dis: Non!

Abolition, et abolition immdiate. Tel est le devoir.

Est-ce qu'il y a lieu d'hsiter? Est-ce que c'est possible? Quoi! ce
que l'Angleterre a fait en 1838, ce que la France a fait en 1848, en
1868 l'Espagne ne le ferait pas! Quoi! tre une nation affranchie,
et avoir sous ses pieds une race asservie et garrotte! Quoi! ce
contresens! tre chez soi la lumire, et hors de chez soi la nuit!
tre chez soi la justice, et hors de chez soi l'iniquit! citoyen ici,
ngrier l! faire une rvolution qui aurait un ct de gloire et
un ct d'ignominie! Quoi! aprs la royaut chasse, l'esclavage
resterait! il y aurait prs de vous un homme qui serait  vous, un
homme qui serait votre chose! vous auriez sur la tte un bonnet de
libert pour vous et  la main une chane pour lui! Qu'est-ce que
le fouet du planteur? c'est le sceptre du roi, naf et ddor. L'un
bris, l'autre tombe.

Une monarchie  esclaves est logique. Une rpublique  esclaves est
cynique. Ce qui rehausse la monarchie dshonore la rpublique. La
rpublique est une virginit.

Or, ds  prsent, et sans attendre aucun vote, vous tes rpublique.
Pourquoi? parce que vous tes la grande Espagne. Vous tes rpublique;
l'Europe dmocratique en a pris acte. O espagnols! vous ne pouvez
rester fiers qu' la condition de rester libres. Dchoir vous est
impossible. Crotre est dans la nature; se rapetisser, non.

Vous resterez libres. Or la libert est entire. Elle a la sombre
jalousie de sa grandeur et de sa puret. Aucun compromis. Aucune
concession. Aucune diminution. Elle exclut en haut la royaut et en
bas l'esclavage.

Avoir des esclaves, c'est mriter d'tre esclave. L'esclave au-dessous
de vous justifie le tyran au-dessus de vous.

Il y a dans l'histoire de la traite une anne hideuse, 1768. Cette
anne-l le maximum du crime fut atteint; l'Europe vola  l'Afrique
cent quatre mille noirs, qu'elle vendit  l'Amrique. Cent quatre
mille! jamais si effroyable chiffre de vente de chair humaine ne
s'tait vu. Il y a de cela juste cent ans. Eh bien! clbrez ce
centenaire par l'abolition de l'esclavage; qu' une anne infme
une anne auguste rponde; et montrez qu'entre l'Espagne de 1768 et
l'Espagne de 1868 il y a plus qu'un sicle, il y a un abme, il y a
l'infranchissable profondeur qui spare le faux du vrai, le mal du
bien, l'injuste du juste, l'abjection de la gloire, la monarchie de
la rpublique, la servitude de la libert. Prcipice toujours ouvert
derrire le progrs; qui recule y tombe.

Un peuple s'augmente de tous les hommes qu'il affranchit. Soyez la
grande Espagne complte. Ce qu'il vous faut, c'est Gibraltar de plus
et Cuba de moins.

Un dernier mot. Dans la profondeur du mal, despotisme et esclavage
se rencontrent et produisent le mme effet. Pas d'identit plus
saisissante. Le joug de l'esclavage est plus encore peut-tre sur le
matre que sur l'esclave. Lequel des deux possde l'autre? question.
C'est une erreur de croire qu'on est le propritaire de l'homme
qu'on achte ou qu'on vend; on est son prisonnier. Il vous tient. Sa
rudesse, sa grossiret, son ignorance, sa sauvagerie, vous devez les
partager; sinon, vous vous feriez horreur  vous-mme. Ce noir, vous
le croyez  vous; c'est vous qui tes  lui. Vous lui avez pris son
corps, il vous prend votre intelligence et votre honneur. Il s'tablit
entre vous et lui un mystrieux niveau. L'esclave vous chtie d'tre
son matre. Tristes et justes reprsailles, d'autant plus terribles
que l'esclave, votre sombre dominateur, n'en a pas conscience. Ses
vices sont vos crimes; ses malheurs deviendront vos catastrophes. Un
esclave dans une maison, c'est une me farouche qui est chez vous,
et qui est en vous. Elle vous pntre et vous obscurcit, lugubre
empoisonnement. Ah! l'on ne commet pas impunment ce grand crime,
l'esclavage! La fraternit mconnue devient fatalit. Si vous tes un
peuple clatant et illustre, l'esclavage, accept comme institution,
vous fait abominable. La couronne au front du despote, le carcan au
cou de l'esclave, c'est le mme cercle, et votre me de peuple y est
enferme. Toutes vos splendeurs ont cette tache, le ngre. L'esclave
vous impose ses tnbres. Vous ne lui communiquez pas la civilisation,
et il vous communique la barbarie. Par l'esclave, l'Europe s'inocule
l'Afrique.

O noble peuple espagnol! c'est l, pour vous, la deuxime libration.
Vous vous tes dlivr du despote; maintenant dlivrez-vous de
l'esclave.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 22 novembre 1868.




V

LES ENFANTS PAUVRES


Nol 1868.

Les deuils qui nous prouvent n'empchent pas qu'il y ait des pauvres.
Si nous pouvions oublier ce que souffrent les autres, ce que nous
souffrons nous-mmes nous en ferait souvenir; le deuil est un appel au
devoir.

La petite institution d'assistance pour l'enfance, que j'ai fonde
il y a sept ans,  Guernesey, dans ma maison, fructifie, et vous,
mesdames, qui m'coutez avec tant de grce, vous serez sensibles 
cette bonne nouvelle.

Ce n'est pas de ce que je fais ici qu'il est question, mais de ce qui
se fait au dehors. Ce que je fais n'est rien, et ne vaut pas la peine
d'en parler.

Cette fondation du Dner des Enfants pauvres n'a qu'une chose pour
elle, c'est d'tre une ide simple. Aussi a-t-elle t tout de suite
comprise, surtout dans les pays de libert, en Angleterre, en Suisse
et en Amrique; l elle est applique sur une grande chelle.--Je
note le fait sans y insister, mais je crois qu'il y a une certaine
affinit entre les ides simples et les pays libres.

Pour que vous jugiez du progrs que fait l'ide du Dner des Enfants
pauvres, je vous citerai seulement deux ou trois chiffres. Ces
chiffres, je les prends en Angleterre, je les prends  Londres,
c'est--dire chez vous.

Vous avez pu lire dans les journaux la lettre que m'a adresse
l'honorable lady Thompson. Dans la seule paroisse de Marylebone, en
l'anne 1868, le nombre des enfants assists s'est lev de 5,000
 7,850. Une socit d'assistance, intitule _Childrens' Provident
Society_, vient de se fonder, Maddox street, Regent's street, au
capital de vingt mille livres sterling. Enfin, troisime fait, vous
vous rappelez que l'an dernier,  pareil jour, je me flicitais de
lire dans les journaux anglais que l'ide de Hauteville-House avait
fructifi  Londres, au point qu'on y secourait trente mille enfants.
Eh bien, lisez aujourd'hui l'excellent journal _l'Express_ du 17
dcembre, vous y constaterez une progression magnifique. En 1866, il
y avait  Londres six mille enfants secourus de la faon que j'ai
indique; en 1867, trente mille; en 1868, il y en a cent quinze mille.

A ces 115,000 ajoutez les 7,850 de Marylebone, socit distincte, et
vous aurez un total de 122,850 enfants secourus.

Ce que c'est qu'un grain mis dans le sillon, quand Dieu consent  le
fconder! Combien voyez-vous ici d'enfants? Quarante. C'est bien peu.
Ce n'est rien. Eh bien, chacun de ces quarante enfants en produit
au dehors trois mille, et les quarante enfants de Hauteville-House
deviennent  Londres cent vingt mille.

Je pourrais citer d'autres faits encore, je m'arrte. Je parle de moi,
mais c'est malgr moi. Dans tout ceci aucun honneur ne me revient,
et mon mrite est nul. Toutes les actions de grces doivent tre
adresses  mes admirables cooprateurs d'Angleterre et d'Amrique.

Un mot pour terminer.

Je trouve l'exil bon. D'abord, il m'a fait connatre cette le
hospitalire; ensuite, il m'a donn le loisir de raliser cette
ide que j'avais depuis longtemps, un essai pratique d'amlioration
immdiate du sort des enfants--des pauvres enfants--au point de vue de
la double hygine, c'est--dire de la sant physique et de la sant
intellectuelle. L'ide a russi. C'est pourquoi je remercie l'exil.

Ah! je ne me lasserai jamais de le dire:--Songeons aux enfants!

La socit des hommes est toujours, plus ou moins, une socit
coupable. Dans cette faute collective que nous commettons tous, et qui
s'appelle tantt la loi, tantt les moeurs, nous ne sommes srs que
d'une innocence, l'innocence des enfants.

Eh bien, aimons-la, nourrissons-la, vtissons-la, donnons-lui du pain
et des souliers, gurissons-la, clairons-la, vnrons-la.

Quant  moi,--tes-vous curieux de savoir mon opinion politique?--je
vais vous la dire. Je suis du parti de l'innocence. Surtout du parti
de l'innocence punie--pourquoi, mon Dieu?--par la misre.

Quelles que soient les douleurs de cette vie, je ne m'en plaindrai
pas, s'il m'est donn de raliser les deux plus hautes ambitions qu'un
homme puisse avoir sur la terre. Ces deux ambitions, les voici: tre
esclave, et tre serviteur. Esclave de la conscience, et serviteur des
pauvres.





1869

_La Grce se tourne vers l'Amrique. Dclaration de guerre prochaine
et de paix future. Le_ Rappel.--_Le congrs de Lausanne.--Peabody
mort. Charles Hugo condamn.--Le 29 octobre  Paris. Symptmes de
l'croulement de l'empire. Les enfants pauvres_.




I

LA CRTE


A M. VOLOUDAKI

PRSIDENT DU GOUVERNEMENT DE LA CRTE

Monsieur,

Votre lettre loquente m'a vivement touch. Oui, vous avez raison de
compter sur moi. Le peu que je suis et le peu que je puis appartient 
votre noble cause. La cause de la Crte est celle de la Grce, et
la cause de la Grce est celle de l'Europe. Ces enchanements-l
chappent aux rois et sont pourtant la grande logique. La diplomatie
n'est autre chose que la ruse des princes contre la logique de Dieu.
Mais, dans un temps donn, Dieu a raison.

Dieu et droit sont synonymes. Je ne suis qu'une voix, opinitre, mais
perdue dans le tumulte triomphal des iniquits rgnantes. Qu'importe?
cout ou non, je ne me lasserai pas. Vous me dites que la Crte me
demande ce que l'Espagne m'a demand. Hlas! je ne puis que pousser un
cri. Pour la Crte, je l'ai fait dj, je le ferai encore.

Puisque vous le croyez utile, l'Europe tant sourde, je me tournerai
vers l'Amrique. Esprons de ce ct-l.

Je vous serre la main.

VICTOR HUGO.


APPEL A L'AMRIQUE

Le sombre abandon d'un peuple au viol et  l'gorgement en pleine
civilisation est une ignominie qui tonnera l'histoire. Ceux qui font
de telles taches  ce grand dix-neuvime sicle sont responsables
devant la conscience universelle. Les prsents gouvernements mettent
la rougeur au front de l'Europe.

A l'heure o nous sommes, d'un ct il y a des massacres, de l'autre
une conversation de diplomates; d'un ct on tue, on dcapite, on
mutile, on ventre des femmes, des vieillards et des enfants, qu'on
laisse pourrir dans la neige ou au soleil, de l'autre on rdige des
protocoles; les dpches de chancellerie, envoles de tous les points
de l'horizon, s'abattent sur la table verte de la confrence, et les
vautours sur Arcadion. Tel est le spectacle.

Trahir et livrer la Crte, c'est une mauvaise action, et c'est une
mauvaise politique.

De deux choses l'une: ou l'insurrection candiote persistera, ou elle
expirera; ou la Crte attisera et continuera son flamboiement superbe,
ou elle s'teindra. Dans le premier cas, ce pays sera un hros; dans
le second cas, il sera un martyr. Redoutable complication future. Il
faut, tt ou tard, compter avec les hros, et plus encore avec les
martyrs. Les hros triomphent par la vie, les martyrs par la mort.
Voyez Baudin. Craignez les spectres. La Crte morte aura l'importunit
terrible du spulcre. Ce sera un miasme de plus dans votre politique.
L'Europe aura dsormais deux Polognes, l'une au nord, l'autre au midi.
L'ordre rgnera dans les monts Sphakia comme il rgne  Varsovie, et,
rois de l'Europe, vous aurez une prosprit entre deux cadavres.

Le continent en ce moment n'appartient pas aux nations, mais aux rois.
Disons-le nettement, pour l'instant, la Grce et la Crte n'ont plus
rien  attendre de l'Europe.

Tout espoir est-il donc perdu pour elles?

Non.

Ici la question change d'aspect. Ici se dclare, incident admirable,
une phase nouvelle.

L'Europe recule, l'Amrique avance.

L'Europe refuse son rle, l'Amrique le prend.

Abdication compense par un avnement.

Une grande chose va se faire.

Cette rpublique d'autrefois, la Grce, sera soutenue et protge par
la rpublique d'aujourd'hui, les Etats-Unis. Thrasybule appelle  son
secours Washington. Rien de plus grand.

Washington entendra et viendra. Avant peu le libre pavillon amricain,
n'en doutons pas, flottera entre Gibraltar et les Dardanelles.

C'est le point du jour. L'avenir blanchit l'horizon. La fraternit des
peuples s'bauche. Solidarit sublime.

Ceci est l'arrive du nouveau monde dans le vieux monde. Nous saluons
cet avnement. Ce n'est pas seulement au secours de la Grce que
viendra l'Amrique, c'est au secours de l'Europe. L'Amrique sauvera
la Grce du dmembrement et l'Europe de la honte.

Pour l'Amrique, c'est la sortie de la politique locale. C'est
l'entre dans la gloire.

Au dix-huitime sicle, la France a dlivr l'Amrique; au
dix-neuvime sicle, l'Amrique va dlivrer la Grce. Remboursement
magnifique.

Amricains, vous tiez endetts envers nous de cette grande dette, la
libert! Dlivrez la Grce, et nous vous donnons quittance. Payer  la
Grce, c'est payer  la France.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 6 fvrier 1869.




II

AUX CINQ RDACTEURS-FONDATEURS DU _RAPPEL_

[Note: Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Henri Rochefort, Charles Hugo,
Franois Hugo.]


Chers amis,

Ayant t investi d'un mandat, qui est suspendu, mais non termin,
je ne pourrais reparatre, soit  la tribune, soit dans la presse
politique, que pour y reprendre ce mandat au point o il a t
interrompu, et pour exercer un devoir svre, et il me faudrait pour
cela la libert comme en Amrique. Vous connaissez ma dclaration 
ce sujet, et vous savez que, jusqu' ce que l'heure soit venue, je ne
puis cooprer  aucun journal, de mme que je ne puis accepter aucune
candidature. Je dois donc demeurer tranger au _Rappel_.

Du reste, pour d'autres raisons, rsultant des complications de la
double vie politique et littraire qui m'est impose, je n'ai
jamais crit dans l'_vnement_. L'_vnement_, en 1851, tirait 
soixante-quatre mille exemplaires.

Ce vivant journal, vous allez le refaire sous ce titre: le _Rappel_.

Le _Rappel_. J'aime tous les sens de ce mot. Rappel des principes,
par la conscience; rappel des vrits, par la philosophie; rappel du
devoir, par le droit; rappel des morts, par le respect; rappel du
chtiment, par la justice; rappel du pass, par l'histoire; rappel de
l'avenir, par la logique; rappel des faits, par le courage; rappel de
l'idal dans l'art, par la pense; rappel du progrs dans la science,
par l'exprience et le calcul; rappel de Dieu dans les religions,
par l'limination des idoltries; rappel de la loi  l'ordre, par
l'abolition de la peine de mort; rappel du peuple  la souverainet,
par le suffrage universel renseign; rappel de l'galit, par
l'enseignement gratuit et obligatoire; rappel de la libert, par le
rveil de la France; rappel de la lumire, par le cri: _Fiat jus!_

Vous dites: Voil notre tche; moi je dis: Voil votre oeuvre.

Cette oeuvre, vous l'avez dj faite, soit comme journalistes, soit
comme potes, dans le pamphlet, admirable mode de combat, dans le
livre, au thtre, partout, toujours; vous l'avez faite, d'accord et
de front avec tous les grands esprits de ce grand sicle. Aujourd'hui,
vous la reprenez, ce journal au poing, le _Rappel_. Ce sera un journal
lumineux et acr; tantt pe, tantt rayon. Vous allez combattre en
riant. Moi, vieux et triste, j'applaudis.

Courage donc, et en avant! Le rire, quelle puissance! Vous allez
prendre place, comme auxiliaires de toutes les bonnes volonts, dans
l'tincelante lgion parisienne des journaux du rire.

Je connais vos droitures comme je connais la mienne, et j'en ai en moi
le miroir; c'est pourquoi je sais d'avance votre itinraire. Je ne le
trace pas, je le constate. tre un guide n'est pas ma prtention; je
me contente d'tre un tmoin. D'ailleurs, je n'en sais pas bien long,
et une fois que j'ai prononc ce mot: devoir, j'ai  peu prs dit tout
ce que j'avais  dire.

Avant tout, vous serez fraternels. Vous donnerez l'exemple de la
concorde. Aucune division dans nos rangs ne se fera par votre faute.
Vous attendrez toujours le premier coup. Quand on m'interroge sur ce
que j'ai dans l'me, je rponds par ces deux mots: _conciliation_ et
_rconciliation_. Le premier de ces mots est pour les ides, le second
est pour les hommes.

Le combat pour le progrs veut la concentration des forces. Bien viser
et frapper juste. Aucun projectile ne doit s'garer. Pas de balle
perdue dans la bataille des principes. L'ennemi a droit  tous nos
coups; lui faire tort d'un seul, c'est tre injuste envers lui. Il
mrite qu'on le mitraille sans cesse, et qu'on ne mitraille que lui.
Pour nous, qui n'avons qu'une soif, la justice, la raison, la vrit,
l'ennemi s'appelle Tnbres.

La lgion dmocratique a deux aspects, elle est politique et
littraire. En politique, elle arbore 89 et 92; en littrature, elle
arbore 1830. Ces dates  rayonnement double, illuminant d'un ct le
droit, de l'autre la pense, se rsument en un mot: rvolution.

Nous, issus des nouveauts rvolutionnaires, fils de ces catastrophes
qui sont des triomphes, nous prfrons au crmonial de la tragdie le
ple-mle du drame, au dialogue altern des majests le cri profond du
peuple, et  Versailles Paris. L'art, en mme temps que la socit,
est arriv au but que voici: _omnia et omnes_. Les autres sicles ont
t des porte-couronnes; chacun d'eux s'incarne pour l'histoire dans
un personnage o se condense l'exception. Le quinzime sicle, c'est
le pape; le seizime, c'est l'empereur; le dix-septime, c'est le roi;
le dix-neuvime, c'est l'homme.

L'homme, sorti, debout et libre, de ce gouffre sublime, le
dix-huitime sicle.

Vnrons-le, ce dix-huitime sicle, le sicle concluant qui commence
par la mort de Louis XIV et qui finit par la mort de la monarchie.

Vous accepterez son hritage. Ce fut un sicle gai et redoutable.

tre souriants et dsagrables, telle est votre intention. Je l'approuve.
Sourire, c'est combattre. Un sourire regardant la toute-puissance a une
trange force de paralysie. Lucien dconcertait Jupiter. Jupiter pourtant,
dieu d'esprit, n'aurait pas eu recours, quoique fch,  M. ... (J'ouvre
une parenthse. Ne vous gnez pas pour remplacer ma prose par des lignes
de points partout o bon vous semblera. Je ferme la parenthse.) La
raillerie des encyclopdistes a eu raison du molinisme et du papisme.
Grands et charmants exemples. Ces vaillants philosophes ont rvl la
force du rire. Tourner une hydre en ridicule, cela semble trange. Eh
bien, c'est excellent. D'abord beaucoup d'hydres sont en baudruche. Sur
celles-l, l'pingle est plus efficace que la massue. Quant aux hydres
pour de bon, le csarisme en est une, l'ironie les consterne. Surtout
quand l'ironie est un appel  la lumire. Souvenez-vous du coq chantant
sur le dos du tigre. Le coq, c'est l'ironie. C'est aussi la France.

Le dix-huitime sicle a mis en vidence la souverainet de l'ironie.
Confrontez la vigueur matrielle avec la vigueur spirituelle; comptez
les flaux vaincus, les monstres terrasss et les victimes protges;
mettez d'un ct Lerne, Nme, Erymanthe, le taureau de Crte, le
dragon des Hesprides, Ante touff, Cerbre enchan, Augias
nettoy, Atlas soulag, Hsione sauve, Alceste dlivre, Promthe
secouru; et, de l'autre, la superstition dnonce, l'hypocrisie
dmasque, l'inquisition tue, la magistrature musele, la torture
dshonore, Calas rhabilit, Labarre veng, Sirven dfendu, les
moeurs adoucies, les lois assainies, la raison mise en libert, la
conscience humaine dlivre, elle aussi, du vautour, qui est le
fanatisme; faites cette vocation sacre des grandes victoires
humaines, et comparez aux douze travaux d'Hercule les douze travaux de
Voltaire. Ici le gant de force, l le gant d'esprit. Qui l'emporte?
Les serpents du berceau, ce sont les prjugs. Arouet a aussi bien
touff ceux-ci qu'Alcide ceux-l.

Vous aurez de vives polmiques. Il y a un droit qui est tranquille
avec vous, et qui est sr d'tre respect, c'est le droit de rplique.
Moi qui parle, j'en ai us,  mes risques et prils, et mme abus.
Jugez-en. Un jour,--vous devez d'ailleurs vous en souvenir,--en 1851,
du temps de la rpublique, j'tais  la tribune de l'Assemble, je
parlais, je venais de dire: _Le prsident Louis Bonaparte conspire_.
Un honorable rpublicain d'autrefois, mort snateur, M. Vieillard, me
cria, justement indign: _Vous tes un infme calomniateur_. A quoi je
rpondis par ces paroles insenses: _Je dnonce un complot qui a pour
but le rtablissement de l'empire_. Sur ce, M. Dupin me menaa d'un
rappel  l'ordre, peine terrible et mrite. Je tremblais. J'ai,
heureusement pour moi, la rputation d'tre bte. Ceci me sauva. _M.
Victor Hugo ne sait ce qu'il dit!_ cria un membre compatissant de la
majorit. Cette parole indulgente jeta un charme, tout s'apaisa, M.
Dupin garda sa foudre dans sa poche. (C'est l que volontiers il
mettait son drapeau. Vaste poche. Dans l'occasion, il se ft cach
dedans s'il avait pu.) Mais convenez que j'avais abus du droit de
rplique. Donc, respectons-le.

C'tait du reste un temps singulier. On tait en rpublique, et _vive
la rpublique_ tait un cri sditieux. Vous, vous tiez en prison,
tous, except Rochefort, qui tait alors au collge, mais qui
aujourd'hui est en Belgique.

Vous encouragerez le jeune et rayonnant groupe de potes qui se lve
aujourd'hui avec tant d'clat, et qui appuie de ses travaux et de ses
succs toutes les grandes affirmations du sicle. Aucune gnrosit ne
manquera  votre oeuvre. Vous donnerez le mot d'ordre de l'esprance 
cette admirable jeunesse d'aujourd'hui qui a sur le front la candeur
loyale de l'avenir. Vous rallierez dans l'incorruptible foi commune
cette studieuse et fire multitude d'intelligences toutes frmissantes
de la joie d'clore, qui, le matin peuple les coles, et le soir les
thtres, ces autres coles; le matin, cherchant le vrai dans la
science; le soir, applaudissant ou rclamant le grand dans la posie
et le beau dans l'art. Ces nobles jeunes hommes d' prsent, je les
connais et je les aime. Je suis dans leur secret et je les remercie
de ce doux murmure que, si souvent, comme une lointaine troupe
d'abeilles, ils viennent faire  mon oreille. Ils ont une volont
mystrieuse et ferme, et ils feront le bien, j'en rponds. Cette
jeunesse, c'est la France en fleur, c'est la Rvolution redevenue
aurore. Vous communierez avec cette jeunesse. Vous veillerez avec
tous les mots magiques, devoir, honneur, raison, progrs, patrie,
humanit, libert, cette fort d'chos qui est en elle. Rpercussion
profonde, prte  toutes les grandes rponses.

Mes amis, et vous, mes fils, allez! Combattez votre vaillant combat.
Combattez-le sans moi et avec moi. Sans moi, car ma vieille plume
guerroyante ne sera pas parmi les vtres; avec moi, car mon me y
sera. Allez, faites, vivez, luttez! Naviguez intrpidement vers votre
ple imperturbable, la libert; mais tournez les cueils. Il y en a.
Dsormais, j'aurai dans ma solitude, pour mettre de la lumire dans
mes vieux songes, cette perspective, le rappel triomphant. Le rappel
battu, cela peut se rver aussi.

Je ne reprendrai plus la parole dans ce journal que j'aime, et,
 partir de demain, je ne suis plus que votre lecteur. Lecteur
mlancolique et attendri. Vous serez sur votre brche, et moi sur la
mienne. Du reste, je ne suis plus gure bon qu' vivre tte  tte
avec l'ocan, vieux homme tranquille et inquiet, tranquille parce
que je suis au fond du prcipice, inquiet parce que mon pays peut y
tomber. J'ai pour spectacle ce drame, l'cume insultant le rocher.
Je me laisse distraire des grandeurs impriales et royales par la
grandeur de la nature. Qu'importe un solitaire de plus ou de moins!
les peuples vont  leurs destines. Pas de dnoment qui ne soit
prcd d'une gestation. Les annes font leur lent travail de
maturation, et tout est prt. Quant  moi, pendant qu' l'occasion de
sa noce d'or l'glise couronne le pape, j'miette sur mon toit du pain
aux petits oiseaux, ne me souciant d'aucun couronnement, pas mme d'un
couronnement d'difice.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 25 avril 1869.




III

CONGRS DE LA PAIX A LAUSANNE


Bruxelles, 4 septembre 1869.

Concitoyens des Etats-Unis d'Europe,

Permettez-moi de vous donner ce nom, car la rpublique europenne
fdrale est fonde en droit, en attendant qu'elle soit fonde en
fait. Vous existez, donc elle existe. Vous la constatez par votre
union qui bauche l'unit. Vous tes le commencement du grand avenir.

Vous me confrez la prsidence honoraire de votre congrs. J'en suis
profondment touch.

Votre congrs est plus qu'une assemble d'intelligences; c'est une
sorte de comit de rdaction des futures tables de la loi. Une lite
n'existe qu' la condition de reprsenter la foule; vous tes cette
lite-l. Ds  prsent, vous signifiez  qui de droit que la guerre
est mauvaise, que le meurtre, mme glorieux, fanfaron et royal, est
infme, que le sang humain est prcieux, que la vie est sacre.
Solennelle mise en demeure.

Qu'une dernire guerre soit ncessaire, hlas! je ne suis, certes, pas
de ceux qui le nient. Que sera cette guerre? Une guerre de conqute.
Quelle est la conqute  faire? La libert.

Le premier besoin de l'homme, son premier droit, son premier devoir,
c'est la libert.

La civilisation tend invinciblement  l'unit d'idiome,  l'unit
de mtre,  l'unit de monnaie, et  la fusion des nations dans
l'humanit, qui est l'unit suprme. La concorde a un synonyme,
simplification; de mme que la richesse et la vie ont un synonyme,
circulation. La premire des servitudes, c'est la frontire.

Qui dit frontire, dit ligature. Coupez la ligature, effacez la
frontire, tez le douanier, tez le soldat, en d'autres termes, soyez
libres; la paix suit.

Paix dsormais profonde. Paix faite une fois pour toutes. Paix
inviolable. tat normal du travail, de l'change, de l'offre et de la
demande, de la production et de la consommation, du vaste effort en
commun, de l'attraction des industries, du va-et-vient des ides, du
flux et reflux humain.

Qui a intrt aux frontires? Les rois. Diviser pour rgner. Une
frontire implique une gurite, une gurite implique un soldat. _On ne
passe pas_, mot de tous les privilges, de toutes les prohibitions, de
toutes les censures, de toutes les tyrannies. De cette frontire, de
cette gurite, de ce soldat, sort toute la calamit humaine.

Le roi, tant l'exception, a besoin, pour se dfendre, du soldat,
qui  son tour a besoin du meurtre pour vivre. Il faut aux rois des
armes, il faut aux armes la guerre. Autrement, leur raison d'tre
s'vanouit. Chose trange, l'homme consent  tuer l'homme sans savoir
pourquoi. L'art des despotes, c'est de ddoubler le peuple en arme.
Une moiti opprime l'autre.

Les guerres ont toutes sortes de prtextes, mais n'ont jamais qu'une
cause, l'arme. Otez l'arme, vous tez la guerre. Mais comment
supprimer l'arme? Par la suppression des despotismes.

Comme tout se tient! abolissez les parasitismes sous toutes leurs
formes, listes civiles, fainantises payes, clergs salaris,
magistratures entretenues, sincures aristocratiques, concessions
gratuites des difices publics, armes permanentes; faites cette
rature, et vous dotez l'Europe de dix milliards par an. Voil d'un
trait de plume le problme de la misre simplifi.

Cette simplification, les trnes n'en veulent pas. De l les forts de
bayonnettes.

Les rois s'entendent sur un seul point, terniser la guerre. On croit
qu'ils se querellent; pas du tout, ils s'entr'aident. Il faut, je le
rpte, que le soldat ait sa raison d'tre. terniser l'arme, c'est
terniser le despotisme; logique excellente, soit, et froce. Les
rois puisent leur malade, le peuple, par le sang vers. Il y a une
farouche fraternit des glaives d'o rsulte l'asservissement des
hommes.

Donc, allons au but, que j'ai appel quelque part _la rsorption du
soldat dans le citoyen_. Le jour o cette reprise de possession aura
eu lieu, le jour o le peuple n'aura plus hors lui l'homme de guerre,
ce frre ennemi, le peuple se retrouvera un, entier, aimant, et la
civilisation se nommera harmonie, et aura en elle, pour crer, d'un
ct la richesse et de l'autre la lumire, cette force, le travail, et
cette me, la paix.

VICTOR HUGO.


Des affaires de famille retenaient Victor Hugo  Bruxelles. Cependant,
sur la vive insistance du Congrs, il se dcida  aller  Lausanne.

Le 14 septembre, il ouvrit le Congrs. Voici ses paroles:

Les mots me manquent pour dire  quel point je suis touch de
l'accueil qui m'est fait. J'offre au congrs, j'offre  ce gnreux et
sympathique auditoire, mon motion profonde. Citoyens, vous avez eu
raison de choisir pour lieu de runion de vos dlibrations ce noble
pays des Alpes. D'abord, il est libre; ensuite, il est sublime. Oui,
c'est ici, oui, c'est en prsence de cette nature magnifique qu'il
sied de faire les grandes dclarations d'humanit, entre autres
celles-ci: Plus de guerre!

Une question domine ce congrs.

Permettez-moi, puisque vous m'avez fait l'honneur insigne de me
choisir pour prsident, permettez-moi de la signaler. Je le ferai en
peu de mots. Nous tous qui sommes ici, qu'est-ce que nous voulons? La
paix. Nous voulons la paix, nous la voulons ardemment. Nous la voulons
absolument. Nous la voulons entre l'homme et l'homme, entre le peuple
et le peuple, entre la race et la race, entre le frre et le frre,
entre Abel et Can. Nous voulons l'immense apaisement des haines.

Mais cette paix, comment la voulons-nous? La voulons-nous  tout prix?
La voulons-nous sans conditions? Non! nous ne voulons pas de la paix
le dos courb et le front baiss; nous ne voulons pas de la paix sous
le despotisme; nous ne voulons pas de la paix sous le bton; nous ne
voulons pas de la paix sous le sceptre!

La premire condition de la paix, c'est la dlivrance: Pour cette
dlivrance, il faudra,  coup sr, une rvolution, qui sera la
suprme, et peut-tre, hlas! une guerre, qui sera la dernire. Alors
tout sera accompli. La paix, tant inviolable, sera ternelle. Alors,
plus d'armes, plus de rois. vanouissement du pass. Voil ce que
nous voulons.

Nous voulons que le peuple vive, laboure, achte, vende, travaille,
parle, aime et pense librement, et qu'il y ait des coles faisant des
citoyens, et qu'il n'y ait plus de princes faisant des mitrailleuses.
Nous voulons la grande rpublique continentale, nous voulons les
tats-Unis d'Europe, et je termine par ce mot: La libert, c'est le
but; la paix, c'est le rsultat.


Les dlibrations des Amis de la paix durrent quatre jours. Victor
Hugo fit en ces termes la clture du Congrs:

Citoyens,

Mon devoir est de clore ce congrs par une parole finale. Je tcherai
qu'elle soit cordiale. Aidez-moi.

Vous tes le congrs de la paix, c'est--dire de la conciliation. A ce
sujet, permettez-moi un souvenir.

Il y a vingt ans, en 1849, il y avait  Paris ce qu'il y a aujourd'hui
 Lausanne, un congrs de la paix. C'tait le 24 aot, date sanglante,
anniversaire de la Saint-Barthlmy. Deux prtres, reprsentant les
deux formes du christianisme, taient l; le pasteur Coquerel et l'abb
Deguerry. Le prsident du congrs, celui qui a l'honneur de vous parler
en ce moment, voqua le souvenir nfaste de 1572, et, s'adressant aux
deux prtres, leur dit: Embrassez-vous!

En prsence de cette date sinistre, aux acclamations de l'assemble,
le catholicisme et le protestantisme s'embrassrent.
(_Applaudissements._)

Aujourd'hui quelques jours  peine nous sparent d'une autre date,
aussi illustre que la premire est infme, nous touchons au 21
septembre. Ce jour-l, la rpublique franaise a t fonde, et, de
mme que le 24 aot 1572 le despotisme et le fanatisme avaient dit
leur dernier mot: _Extermination_,--le 21 septembre 1792 la dmocratie
a jet son premier cri: _Libert, galit, fraternit!_ (_Bravo!
bravo!_)

Eh bien! en prsence de cette date sublime, je me rappelle ces deux
religions reprsentes par deux prtres, qui se sont embrasses, et je
demande un autre embrassement. Celui-l est facile et n'a rien  faire
oublier. Je demande l'embrassement de la rpublique et du socialisme.
(_Longs applaudissements._)

Nos ennemis disent: le socialisme, au besoin, accepterait l'empire.
Cela n'est pas. Nos ennemis disent: la rpublique ignore le
socialisme. Cela n'est pas.

La haute formule dfinitive que je rappelais tout  l'heure, en mme
temps qu'elle exprime toute la rpublique, exprime aussi tout le
socialisme.

A ct de la libert, qui implique la proprit, il y a l'galit,
qui implique le droit au travail, formule superbe de 1848!
(_applaudissements_) et il y a la fraternit, qui implique la
solidarit.

Donc, rpublique et socialisme, c'est un. (_Bravos rpts._)

Moi qui vous parle, citoyens, je ne suis pas ce qu'on appelait
autrefois un rpublicain de la veille, mais je suis un socialiste de
l'avant-veille. Mon socialisme date de 1828. J'ai donc le droit d'en
parler.

Le socialisme est vaste et non troit. Il s'adresse  tout le problme
humain. Il embrasse la conception sociale tout entire. En mme temps
qu'il pose l'importante question du travail et du salaire, il proclame
l'inviolabilit de la vie humaine, l'abolition du meurtre sous toutes
ses formes, la rsorption de la pnalit par l'ducation, merveilleux
problme rsolu. (_Trs bien!_) Il proclame l'enseignement gratuit et
obligatoire. Il proclame le droit de la femme, cette gale de l'homme.
(_Bravos!_) Il proclame le droit de l'enfant, cette responsabilit
de l'homme. (_Trs bien!--Applaudissements._) Il proclame enfin la
souverainet de l'individu, qui est identique  la libert.

Qu'est-ce que tout cela? C'est le socialisme. Oui. C'est aussi la
rpublique! (_Longs applaudissements._)

Citoyens, le socialisme affirme la vie, la rpublique affirme le
droit. L'un lve l'individu  la dignit d'homme, l'autre lve
l'homme  la dignit de citoyen. Est-il un plus profond accord?

Oui, nous sommes tous d'accord, nous ne voulons pas de csar, et je
dfends le socialisme calomni!

Le jour o la question se poserait entre l'esclavage avec le
bien-tre, _panem et circenses_, d'un ct, et, de l'autre, la libert
avec la pauvret,--pas un, ni dans les rangs rpublicains, ni dans les
rangs socialistes, pas un n'hsiterait! et tous, je le dclare, je
l'affirme, j'en rponds, tous prfreraient au pain blanc de la
servitude le pain noir de la libert. (_Bravos prolongs_.)

Donc, ne laissons pas poindre et germer l'antagonisme. Serrons-nous
donc, mes frres socialistes, mes frres rpublicains, serrons-nous
troitement autour de la justice et de la vrit, et faisons front 
l'ennemi. (_Oui, oui! bravo!_)

Qu'est l'ennemi?

L'ennemi, c'est plus et moins qu'un homme. (_Mouvement._) C'est un
ensemble de faits hideux qui pse sur le monde et qui le dvore.
C'est un monstre aux mille griffes, quoique cela n'ait qu'une tte.
L'ennemi, c'est cette incarnation sinistre du vieux crime militaire et
monarchique, qui nous billonne et nous spolie, qui met la main sur
nos bouches et dans nos poches, qui a les millions, qui a les budgets,
les juges, les prtres, les valets, les palais, les listes civiles,
toutes les armes,--et pas un seul peuple. L'ennemi, c'est ce qui
rgne, gouverne, et agonise en ce moment. (_Sensation profonde._)

Citoyens, soyons les ennemis de l'ennemi, et soyons nos amis! Soyons
une seule me pour le combattre et un seul coeur pour nous aimer. Ah!
citoyens: fraternit! (_Acclamation._)

Encore un mot et j'ai fini.

Tournons-nous vers l'avenir. Songeons au jour certain, au jour
invitable, au jour prochain peut-tre, o toute l'Europe sera
constitue comme ce noble peuple suisse qui nous accueille  cette
heure. Il a ses grandeurs, ce petit peuple; il a une patrie qui
s'appelle la Rpublique, et il a une montagne qui s'appelle la Vierge.

Ayons comme lui la Rpublique pour citadelle, et que notre libert,
immacule et inviole, soit, comme la Jungfrau, une cime vierge en
pleine lumire. (_Acclamation prolonge._)

Je salue la rvolution future.




IV

RPONSE A FLIX PYAT

[Note: Voir aux Notes.]


Bruxelles, 12 septembre 1869.

Mon cher Flix Pyat,

J'ai lu votre magnifique et cordiale lettre.

Je n'ai pas le droit, vous le comprenez, de parler au nom de nos
compagnons d'exil. Je borne ma rponse  ce qui me concerne.

Avant peu, je pense, tombera la barrire d'honneur que je me suis
impose  moi-mme par ce vers:

    Et, s'il n'en reste qu'un, je serai celui-l.

Alors je rentrerai.

Et, aprs avoir fait le devoir de l'exil, je ferai l'autre devoir.

J'appartiens  ma conscience et au peuple.

VICTOR HUGO.




V

LA CRISE D'OCTOBRE 1869


L'empire dclinait. On distinguait clairement dans tous ses actes les
symptmes qui annoncent les choses finissantes. En octobre 1869, Louis
Bonaparte viola sa propre constitution. Il devait convoquer le 29 ce
qu'il appelait ses chambres. Il ne le fit pas. Le peuple eut la bont
de s'irriter pour si peu. Il y eut menace d'meute. On supposa que
Victor Hugo tait pour quelque chose dans cette colre, et l'on parut
croire un moment que la situation dpendait de deux hommes, l'un,
empereur, qui violait la constitution, l'autre, proscrit, qui excitait
le peuple.

M. Louis Jourdan publia, le 12 octobre, dans le _Sicle_ un article
dont le retentissement fut considrable et qui commenait par ces
lignes:

En ce moment, deux hommes placs aux ples extrmes du monde politique
encourent la plus lourde responsabilit que puisse porter une
conscience humaine. L'un d'eux est assis sur le trne, c'est Napolon
III; l'autre, c'est Victor Hugo.


Victor Hugo, mis de la sorte en demeure, crivit  M. Louis Jourdan.

Bruxelles, 12 octobre 1869.

Mon cher et ancien ami,

On m'apporte le _Sicle_. Je lis votre article qui me touche, m'honore
et m'tonne.

Puisque vous me donnez la parole, je la prends.

Je vous remercie de me fournir le moyen de faire cesser une quivoque.

Premirement, je suis un simple lecteur du _Rappel_. Je croyais
l'avoir assez nettement dit pour n'tre pas contraint de le redire.

Deuximement, je n'ai conseill et je ne conseille aucune
manifestation populaire le 26 octobre.

J'ai pleinement approuv le _Rappel_ demandant aux reprsentants de
la gauche un acte, auquel Paris et pu s'associer. Une dmonstration
expressment _pacifique et sans armes_, comme les dmonstrations du
peuple de Londres en pareil cas, comme la dmonstration des cent vingt
mille fenians  Dublin il y a trois jours, c'est l ce que demandait
le _Rappel_.

Mais, la gauche s'abstenant, le peuple doit s'abstenir.

Le point d'appui manque au peuple.

Donc pas de manifestation.

Le droit est du ct du peuple, la violence est du ct du pouvoir.
Ne donnons au pouvoir aucun prtexte d'employer la violence contre le
droit.

Personne, le 26 octobre, ne doit descendre dans la rue.

Ce qui sort virtuellement de la situation, c'est l'abolition du
serment.

Une dclaration solennelle des reprsentants de la gauche se dliant
du serment en face de la nation, voil la vraie issue de la crise.
Issue morale et rvolutionnaire. J'associe  dessein ces deux mots.

Que le peuple s'abstienne, et le chassepot est paralys; que les
reprsentants parlent, et le serment est aboli.

Tels sont mes deux conseils, et, puisque vous voulez bien me demander
ma pense, la voil tout entire.

Un dernier mot. Le jour o je conseillerai une insurrection, j'y
serai.

Mais cette fois, je ne la conseille pas.

Je vous remercie de votre loquent appel. J'y rponds en hte, et je
vous serre la main.

VICTOR HUGO.




VI

GEORGE PEABODY


AU PRSIDENT DU COMIT AMRICAIN DE LONDRES

Hauteville-House, 2 dcembre 1869.

Monsieur,

Votre lettre me parvient aujourd'hui, 2 Dcembre. Je vous remercie.
Elle m'arrache  ce souvenir. J'oublie l'empire et je songe 
l'Amrique. J'tais tourn vers la nuit, je me tourne vers le jour.

Vous me demandez une parole pour George Peabody. Dans votre
sympathique illusion, vous me croyez ce que je ne suis pas, la voix
de la France. Je ne suis, je l'ai dit dj, que la voix de l'exil.
N'importe, monsieur, un noble appel comme le vtre veut tre entendu;
si peu que je sois, j'y dois rpondre et je rponds.

Oui, l'Amrique a raison d'tre fire de ce grand citoyen du monde,
de ce grand frre des hommes, George Peabody. Peabody a t un homme
heureux qui souffrait de toutes les souffrances, un riche qui sentait
le froid, la faim et la soif des pauvres. Ayant sa place prs de
Rothschild, il a trouv moyen de la changer en une place prs de
Vincent de Paul. Comme Jsus-Christ il avait une plaie au flanc; cette
plaie tait la misre des autres; ce n'tait pas du sang qui coulait
de cette plaie, c'tait de l'or; or qui sortait d'un coeur.

Sur cette terre il y a les hommes de la haine et il y a les hommes de
l'amour, Peabody fut un de ceux-ci. C'est sur le visage de ces hommes
que nous voyons le sourire de Dieu. Quelle loi pratiquent-ils? Une
seule, la loi de fraternit--loi divine, loi humaine, qui varie les
secours selon les dtresses, qui ici donne des prceptes, et qui l
donne des millions, qui trace  travers les sicles dans nos tnbres
une trane de lumire, et qui va de Jsus pauvre  Peabody riche.

Que Peabody s'en retourne chez vous, bni par nous! Notre monde
l'envie au vtre. La patrie gardera sa cendre et nos coeurs sa
mmoire. Que l'immensit mue des mers vous le rapporte! Le libre
pavillon amricain ne dploiera jamais assez d'toiles au-dessus de ce
cercueil.

Rapprochement que je ne puis m'empcher de faire, il y a aujourd'hui
juste dix ans, le 2 dcembre 1859, j'adressais, suppliant, isol,
une prire pour le condamn d'Harper's Ferry  l'illustre nation
amricaine; aujourd'hui, c'est une glorification que je lui adresse.
Depuis 1859, de grands vnements se sont accomplis, la servitude a
t abolie en Amrique; esprons que la misre, cette autre servitude,
sera aussi abolie un jour et dans le monde entier; et, en attendant
que le second progrs vienne complter le premier, vnrons-en les
deux aptres, en accouplant dans une mme pense de reconnaissance et
de respect John Brown, l'ami des esclaves,  George Peabody, l'ami des
pauvres.

Je vous serre la main, monsieur.

VICTOR HUGO.

A M. le colonel Berton, prsident du comit amricain de Londres.




VII

A CHARLES HUGO


Hauteville-House, 18 dcembre 1869.

Mon fils, te voil frapp pour la seconde fois. La premire fois, il y
a dix-neuf ans, tu combattais l'chafaud; on t'a condamn. La deuxime
fois, aujourd'hui, en rappelant le soldat  la fraternit, tu
combattais la guerre; on t'a condamn. Je t'envie ces deux gloires.

En 1851, tu tais dfendu par Crmieux, ce grand coeur loquent,
et par moi. En 1860, tu as t dfendu par Gambetta, le puissant
vocateur du spectre de Baudin, et par Jules Favre, le matre superbe
de la parole, que j'ai vu si intrpide au 2 dcembre.

Tout est bien. Sois content.

Tu commets le crime de prfrer comme moi  la socit qui tue la
socit qui claire et qui enseigne, et aux peuples s'entr'gorgeant
les peuples s'entr'aidant; tu combats ces sombres obissances
passives, le bourreau et le soldat; tu ne veux pas pour l'ordre social
de ces deux cariatides;  une extrmit l'homme-guillotine,  l'autre
extrmit l'homme-chassepot. Tu aimes mieux Guillaume Penn que Joseph
de Maistre, et Jsus que Csar. Tu ne veux de hache qu'aux mains du
pionnier dans la fort et de glaive qu'aux mains du citoyen devant la
tyrannie. Au lgislateur tu montres comme idal Beccaria, et au soldat
Garibaldi. Tout cela vaut bien quatre mois de prison et mille francs
d'amende.

Ajoutons que tu es suspect de ne point approuver le viol des lois 
main arme, et que peut-tre tu es capable d'exciter  la haine des
arrestations nocturnes et au mpris du faux serment.

Tout est bien, je le rpte.

J'ai t enfant de troupe. A ma naissance j'ai t inscrit par mon
pre sur les contrles du Royal-Corse (oui, Corse. Ce n'est pas ma
faute). C'est pourquoi, puisque j'entre dans la voie des aveux, je
dois convenir que j'ai une vieille sympathie pour l'arme. J'ai crit
quelque part:

    J'aime les gens d'pe en tant moi-mme un.

A une condition pourtant. C'est que l'pe sera sans tache.

L'pe que j'aime, c'est l'pe de Washington, l'pe de John Brown,
l'pe de Barbs.

Il faut bien dire une chose  l'arme d'aujourd'hui, c'est qu'elle se
tromperait de croire qu'elle ressemble  l'arme d'autrefois. Je parle
de cette grande arme d'il y a soixante ans, qui s'est d'abord appele
arme de la rpublique, puis arme de l'empire, et qui tait 
proprement parler,  travers l'Europe, l'arme de la rvolution. Je
sais tout ce qu'on peut dire contre cette arme-l, mais elle avait
son grand ct. Cette arme-l dmolissait partout les prjugs et les
bastilles. Elle avait dans son havre-sac l'Encyclopdie. Elle semait
la philosophie avec le sans-gne du corps de garde. Elle appelait
le bourgeois pkin, mais elle appelait le prtre calotin. Elle
brutalisait volontiers les superstitions, et Championnet donnait une
chiquenaude  saint Janvier.

Quand l'empire voulut s'tablir, qui vota surtout contre lui? l'arme.
Cette arme avait eu dans ses rangs Oudet et les Philadelphes. Elle
avait eu Mallet, et Guidal, et mon parrain, Victor de Lahorie, tous
trois fusills en plaine de Grenelle. Paul-Louis Courier tait de
cette arme. C'taient les anciens compagnons de Hoche, de Marceau, de
Klber et de Desaix.

Cette arme-l, dans sa course  travers les capitales, vidait sur son
passage toutes les geles, encore pleines de victimes, en Allemagne
les chambres de torture des Landgraves,  Rome les cachots du chteau
Saint-Ange, en Espagne les caves de l'Inquisition. De 1792  1800,
elle avait ventr  coups de sabre la vieille carcasse du despotisme
europen.

Plus tard, hlas! elle fit des rois ou en laissa faire, mais elle
en destituait. Elle arrtait le pape. On tait loin de Mentana. En
Espagne et en Italie, qui est-ce qui la combattait? des prtres. _El
pastor, el frayle, el cura_, tels taient les noms des chefs de bande;
qu'on te Napolon, comme cette arme reste grande! Au fond, elle
tait philosophe et citoyenne. Elle avait la vieille flamme de la
rpublique. Elle tait l'esprit de la France, arm.

Je n'tais qu'un enfant alors, mais j'ai des souvenirs. En voici un.

J'tais  Madrid du temps de Joseph. C'tait l'poque o les prtres
montraient aux paysans espagnols, qui voyaient la chose distinctement,
la sainte vierge tenant Ferdinand VII par la main dans la comte de
1811. Nous tions, mes deux frres et moi, au sminaire des Nobles,
collge San Isidro. Nous avions pour matres deux jsuites, un doux et
un dur, don Manuel et don Basilio. Un jour, nos jsuites, par ordre
sans doute, nous menrent sur un balcon pour voir arriver quatre
rgiments franais qui faisaient leur entre dans Madrid. Ces
rgiments avaient fait les guerres d'Italie et d'Allemagne, et
revenaient de Portugal. La foule, bordant les rues sur le passage des
soldats, regardait avec anxit ces hommes qui apportaient dans la
nuit catholique l'esprit franais, qui avaient fait subir  l'glise
la voie de fait rvolutionnaire, qui avaient ouvert les couvents,
dfonc les grilles, arrach les voiles, ar les sacristies, et tu
le saint-office. Pendant qu'ils dfilaient sous notre balcon, don
Manuel se pencha  l'oreille de don Basilio et lui dit: _Voil
Voltaire qui passe_.

Que l'arme actuelle y songe, ces hommes-l eussent dsobi, si on
leur et dit de tirer sur des femmes et des enfants. On n'arrive pas
d'Arcole et de Friedland pour aller  Ricamarie.

J'y insiste, je n'ignore pas tout ce qu'on peut dire contre cette
grande arme morte, mais je lui sais gr de la troue rvolutionnaire
qu'elle a faite dans la vieille Europe thocratique. La fume
dissipe, cette arme a laiss une trane de lumire.

Son malheur, qui se confond avec sa gloire, c'est d'avoir t
proportionne au premier empire. Que l'arme actuelle craigne d'tre
proportionne au second.

Le dix-neuvime sicle prend son bien partout ou il le trouve, et son
bien c'est le progrs. Il constate la quantit de recul, comme la
quantit de progrs, faite par une arme. Il n'accepte le soldat
qu' la condition d'y retrouver le citoyen. Le soldat est destin 
s'vanouir, et le citoyen  survivre.

C'est parce que tu as cru cela vrai que tu as t condamn par
cette magistrature franaise qui, soit dit en passant, a du malheur
quelquefois, et  qui il arrive de ne pouvoir plus retrouver des
prvenus de haute trahison. Il parat que le trne cache bien.

Persistons. Soyons de plus en plus fidles  l'esprit de ce grand
sicle. Ayons l'impartialit d'aimer toute la lumire. Ne la chicanons
pas sur le point de l'horizon o elle se lve. Moi qui parle ici,  la
fois solitaire et isol, comme je l'ai dit dj; solitaire par le lieu
que j'habite, isol par les escarpements qui se sont faits autour de
ma conscience, je suis profondment tranger  des polmiques qui ne
m'arrivent souvent que longtemps aprs leur date; je n'cris et je
n'inspire rien de ce qui agite Paris, mais j'aime cette agitation.
J'y mle de loin mon me. Je suis de ceux qui saluent l'esprit de la
rvolution partout o ils le rencontrent, j'applaudis quiconque l'a en
lui, qu'il se nomme Jules Favre ou Louis Blanc, Gambetta ou Barbs,
Bancel ou Flix Pyat, et je sens ce souffle puissant dans la robuste
loquence de Pelletan comme dans l'clatant sarcasme de Rochefort.

Voil ce que j'avais  te dire, mon fils.

Mon dix-neuvime hiver d'exil commence. Je ne m'en plains pas. A
Guernesey, l'hiver n'est qu'une longue tourmente. Pour une me
indigne et calme, c'est un bon voisinage que cet ocan en plein
quilibre quoique en pleine tempte, et rien n'est fortifiant comme
ce spectacle de la colre majestueuse.

VICTOR HUGO.




VIII

LES ENFANTS PAUVRES


Victor Hugo, selon son habitude, ferma cette anne 1869 par la fte
des enfants pauvres. Cette anne 1869 tait l'avant-dernire anne de
l'exil. Les journaux anglais publirent les paroles de Victor Hugo 
ce Christmas de Hauteville-House. Nous les reproduisons.

Mesdames,

Je ne veux pas faire languir ces enfants qui attendent des jouets, et
je tcherai de dire peu de paroles. Je l'ai dj dit, et je dois le
rpter, cette petite oeuvre de fraternit pratique, limite ici 
quarante enfants seulement, est bien peu de chose par elle-mme, et
ne vaudrait pas la peine d'en parler, si elle n'avait pris au dehors,
comme la presse anglaise et amricaine le constate d'anne en anne,
une extension magnifique, et si le Dner des enfants pauvres, fond il
y a huit ans par moi dans ma maison, mais sur une trs petite chelle,
n'tait devenu, grce  de bons et grands coeurs qui s'y sont dvous,
une vritable institution, considrable par le chiffre norme des
enfants secourus. En Angleterre et en Amrique, ce chiffre s'accrot
sans cesse. C'est par centaines de mille qu'il faut compter les dners
de viande et de vin donns aux enfants pauvres. Vous connaissez les
admirables rsultats obtenus par l'honorable lady Kate Thompson et par
le rvrend Wood. _L'Illustrated London News_ a publi des estampes
reprsentant les vastes et belles salles o se fait  Londres le Dner
des enfants pauvres. Dans tout cela, Hauteville-House n'est rien, que
le point de dpart. Il ne lui revient que l'humble honneur d'avoir
commenc.

Grce  la presse, la propagande se fait en tout pays; partout se
multiplient d'autres efforts, meilleurs que les miens; partout
l'institution d'assistance aux enfants se greffe avec succs. J'ai
 remercier de leur chaude adhsion plusieurs loges de la
franc-maonnerie, et cette utile socit des instituteurs de la Suisse
romande qui a pour devise: _Dieu, Humanit, Patrie_. De toutes parts,
je reois des lettres qui m'annoncent les essais tents. Deux de ces
lettres m'ont particulirement mu; l'une vient d'Hati, l'autre de
Cuba.

Permettez-moi, puisque l'occasion s'en prsente, d'envoyer une parole
de sympathie  ces nobles terres qui, toutes deux, ont pouss un cri
de libert. Cuba se dlivrera de l'Espagne comme Hati s'est dlivr
de la France. Hati, ds 1792, en affranchissant les noirs, a fait
triompher ce principe qu'un homme n'a pas le droit de possder un
autre homme. Cuba fera triompher cet autre principe, non moins grand,
qu'un peuple n'a pas le droit de possder un autre peuple.

Je reviens  nos enfants. C'est faire aussi un acte de dlivrance que
d'assister l'enfance. Dans l'assainissement et dans l'ducation, il
y a de la libration. Fortifions ce pauvre petit corps souffrant;
dveloppons cette douce intelligence naissante; que faisons-nous? Nous
affranchissons de la maladie le corps et de l'ignorance l'esprit.
L'ide du Dner des enfants pauvres a t partout bien accueillie.
L'accord s'est fait tout de suite sur cette institution de fraternit.
Pourquoi? c'est qu'elle est conforme, pour les chrtiens,  l'esprit
de l'vangile, et, pour les dmocrates,  l'esprit de la rvolution.

En attendant mieux. Car secourir les pauvres par l'assistance,
ce n'est qu'un palliatif. Le vrai secours aux misrables, c'est
l'abolition de la misre.

Nous y arriverons.

Aidons le progrs par l'assistance  l'enfance. Assistons l'enfant par
tous les moyens, par la bonne nourriture et par le bon enseignement.
L'assistance  l'enfance doit tre, dans nos temps troubls, une de
nos principales proccupations. L'enfant doit tre notre souci. Et
savez-vous pourquoi? Savez-vous son vrai nom? L'enfant s'appelle
l'avenir.

Exerons la sainte paternit du prsent sur l'avenir. Ce que nous
aurons fait pour l'enfance, l'avenir le rendra au centuple. Ce jeune
esprit, l'enfant, est le champ de la moisson future. Il contient
la socit nouvelle. Ensemenons cet esprit, mettons-y la justice;
mettons-y la joie.

En levant l'enfant, nous levons l'avenir. Elever, mot profond! En
amliorant cette petite me, nous faisons l'ducation de l'inconnu.
Si l'enfant a la sant, l'avenir se portera bien; si l'enfant est
honnte, l'avenir sera bon. clairons et enseignons cette enfance qui
est l sous nos yeux, le vingtime sicle rayonnera. Le flambeau dans
l'enfant, c'est le soleil dans l'avenir.





1870


_vnements d'Amrique.--Aux femmes de Cuba. La rvolution littraire
mle aux rvolutions politiques. George Sand et Victor Hugo. Mort
d'un proscrit. Les sauveteurs et les travailleurs. Le plbiscite.--Aux
femmes de Guernesey. vnements d'Europe_.




I

CUBA


L'Europe, o couvaient de redoutables vnements, commenait  perdre
de vue les choses lointaines. A peine savait-on, de ce ct de
l'Atlantique, que Cuba tait en pleine insurrection. Les gouverneurs
espagnols rprimaient cette rvolte avec une brutalit sauvage.
Des districts entiers furent excuts militairement. Les femmes
s'enfuyaient. Beaucoup se rfugirent  New-York. Au commencement de
1870, une adresse des femmes de Cuba, couverte de plus de trois cents
signatures, fut envoye de New-York  Victor Hugo pour le prier
d'intervenir dans cette lutte. Il rpondit:

AUX FEMMES DE CUBA

Femmes de Cuba, j'entends votre plainte. O dsespres, vous vous
adressez  moi. Fugitives, martyres, veuves, orphelines, vous demandez
secours  un vaincu. Proscrites, vous vous tournez vers un proscrit;
celles qui n'ont plus de foyer appellent  leur aide celui qui n'a
plus de patrie. Certes, nous sommes bien accabls; vous n'avez plus
que votre voix, et je n'ai plus que la mienne; votre voix gmit, la
mienne avertit. Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le
conseil, voil tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous? La faiblesse.
Non, nous sommes la force. Car vous tes le droit, et je suis la
conscience.

La conscience est la colonne vertbrale de l'me; tant que la
conscience est droite, l'me se tient debout; je n'ai en moi que cette
force-l, mais elle sufft. Et vous faites bien de vous adresser 
moi.

Je parlerai pour Cuba comme j'ai parl pour la Crte.

Aucune nation n'a le droit de poser son ongle sur l'autre, pas plus
l'Espagne sur Cuba que l'Angleterre sur Gibraltar. Un peuple ne
possde pas plus un autre peuple qu'un homme ne possde un autre
homme. Le crime est plus odieux encore sur une nation que sur un
individu; voil tout. Agrandir le format de l'esclavage, c'est en
accrotre l'indignit. Un peuple tyran d'un autre peuple, une race
soutirant la vie  une autre race, c'est la succion monstrueuse de
la pieuvre, et cette superposition pouvantable est un des faits
terribles du dix-neuvime sicle. On voit  cette heure la Russie sur
la Pologne, l'Angleterre sur l'Irlande, l'Autriche sur la Hongrie, la
Turquie sur l'Herzgovine et sur la Crte, l'Espagne sur Cuba. Partout
des veines ouvertes, et des vampires sur des cadavres.

Cadavres, non. J'efface le mot. Je l'ai dit dj, les nations
saignent, mais ne meurent pas. Cuba a toute sa vie et la Pologne a
toute son me.

L'Espagne est une noble et admirable nation, et je l'aime; mais je ne
puis l'aimer plus que la France. Eh bien, si la France avait encore
Hati, de mme que je dis  l'Espagne: Rendez Cuba! je dirais  la
France: Rends Hati!

Et en lui parlant ainsi, je prouverais  ma patrie ma vnration. Le
respect se compose de conseils justes. Dire la vrit, c'est aimer.

Femmes de Cuba, qui me dites si loquemment tant d'angoisses et tant
de souffrances, je me mets  genoux devant vous, et je baise vos pieds
douloureux. N'en doutez pas, votre persvrante patrie sera paye de
sa peine, tant de sang n'aura pas coul en vain, et la magnifique Cuba
se dressera un jour libre et souveraine parmi ses soeurs augustes,
les rpubliques d'Amrique. Quant  moi, puisque vous me demandez ma
pense, je vous envoie ma conviction. A cette heure o l'Europe est
couverte de crimes, dans cette obscurit o l'on entrevoit sur des
sommets on ne sait quels fantmes qui sont des forfaits portant des
couronnes, sous l'amas horrible des vnements dcourageants, je
dresse la tte et j'attends. J'ai toujours eu pour religion la
contemplation de l'esprance. Possder par intuition l'avenir, cela
suffit au vaincu. Regarder aujourd'hui ce que le monde verra demain,
c'est une joie. A un instant marqu, quelle que soit la noirceur du
moment prsent, la justice, la vrit et la libert surgiront, et
feront leur entre splendide sur l'horizon. Je remercie Dieu de m'en
accorder ds  prsent la certitude; le bonheur qui reste au proscrit
dans les tnbres, c'est de voir un lever d'aurore au fond de son me.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House.




II

POUR CUBA


En mme temps, les chefs de l'le belligrante demandaient  Victor
Hugo de proclamer leur droit. Il le fit.


Ceux qu'on appelle les insurgs de Cuba me demandent une dclaration,
la voici:

Dans ce conflit entre l'Espagne et Cuba, l'insurge c'est l'Espagne.

De mme que dans la lutte de dcembre 1851, l'insurg c'tait
Bonaparte.

Je ne regarde pas o est la force, je regarde o est la justice.

Mais, dit-on, la mre patrie! est-ce que la mre patrie n'a pas un
droit?

Entendons-nous.

Elle a le droit d'tre mre, elle n'a pas le droit d'tre bourreau.

Mais, en civilisation, est-ce qu'il n'y a pas les peuples ans et
les peuples puns? Est-ce que les majeurs n'ont pas la tutelle des
mineurs?

Entendons-nous encore.

En civilisation, l'anesse n'est pas un droit, c'est un devoir. Ce
devoir,  la vrit, donne des droits; entre autres le droit  la
colonisation. Les nations sauvages ont droit  la civilisation, comme
les enfants ont droit  l'ducation, et les nations civilises la leur
doivent. Payer sa dette est un devoir; c'est aussi un droit. De l,
dans les temps antiques, le droit de l'Inde sur l'gypte, de l'gypte
sur la Grce, de la Grce sur l'Italie, de l'Italie sur la Gaule. De
l,  l'poque actuelle, le droit de l'Angleterre sur l'Asie, et de
la France sur l'Afrique;  la condition pourtant de ne pas faire
civiliser les loups par les tigres;  la condition que l'Angleterre
n'ait pas Clyde et que la France n'ait pas Plissier.

Dcouvrir une le ne donne pas le droit de la martyriser; c'est
l'histoire de Cuba; il ne faut pas partir de Christophe Colomb pour
aboutir  Chacon.

Que la civilisation implique la colonisation, que la colonisation
implique la tutelle, soit; mais la colonisation n'est pas l'exploitation;
mais la tutelle n'est pas l'esclavage.

La tutelle cesse de plein droit  la majorit du mineur, que le mineur
soit un enfant ou qu'il soit un peuple. Toute tutelle prolonge au
del de la minorit est une usurpation; l'usurpation qui se fait
accepter par habitude ou tolrance est un abus; l'usurpation qui
s'impose par la force est un crime.

Ce crime, partout o je le vois, je le dnonce.

Cuba est majeure.

Cuba n'appartient qu' Cuba.

Cuba,  cette heure, subit un affreux et inexprimable supplice. Elle
est traque et battue dans ses forts, dans ses valles, dans ses
montagnes. Elle a toutes les angoisses de l'esclave vad.

Cuba lutte, effare, superbe et sanglante, contre toutes les frocits
de l'oppression. Vaincra-t-elle? oui. En attendant, elle saigne
et souffre. Et, comme si l'ironie devait toujours tre mle aux
tortures, il semble qu'on entrevoit on ne sait quelle raillerie dans
ce sort froce qui, dans la srie de ses gouverneurs diffrents, lui
donne toujours le mme bourreau, sans presque prendre la peine de
changer le nom, et qui, aprs Chacon, lui envoie Concha, comme un
saltimbanque qui retourne son habit.

Le sang coule de Porto-Principe  Santiago; le sang coule aux
montagnes de Cuivre, aux monts Carcacunas, aux monts Guajavos; le sang
rougit tous les fleuves, et Canto, et Ay la Chica; Cuba appelle au
secours.

Ce supplice de Cuba, c'est  l'Espagne que je le dnonce, car
l'Espagne est gnreuse. Ce n'est pas le peuple espagnol qui est
coupable, c'est le gouvernement. Le peuple d'Espagne est magnanime et
bon. Otez de son histoire le prtre et le roi, le peuple d'Espagne
n'a fait que du bien. Il a colonis, mais comme le Nil dborde, en
fcondant.

Le jour o il sera le matre, il reprendra Gibraltar et rendra Cuba.

Quand il s'agit d'esclaves, on s'augmente de ce qu'on perd. Cuba
affranchie accrot l'Espagne, car crotre en gloire c'est crotre.
Le peuple espagnol aura cette ambition d'tre libre chez lui et grand
hors de chez lui.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House.




III

_LUCRECE BORGIA_


GEORGE SAND A VICTOR HUGO

Mon grand ami, je sors de la reprsentation de _Lucrce Borgia_, le
coeur tout rempli d'motion et de joie. J'ai encore dans la pense
toutes ces scnes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le
sourire amer d'Alfonse d'Este, l'arrt effrayant de Gennaro, le cri
maternel de Lucrce; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette
foule qui criait: Vive Victor Hugo! et qui vous appelait, hlas!
comme si vous alliez venir, comme si vous pouviez l'entendre.

On ne peut pas dire, quand on parle d'une oeuvre consacre telle que
_Lucrce Borgia_: le drame a eu un immense succs; mais je dirai: vous
avez eu un magnifique triomphe. Vos amis du _Rappel_, qui sont mes
amis, me demandent si je veux tre la premire  vous donner la
nouvelle de ce triomphe. Je le crois bien que je le veux! Que cette
lettre vous porte donc, cher absent, l'cho de cette belle soire.

Cette soire m'en a rappel une autre, non moins belle. Vous ne
savez pas que j'assistais  la premire reprsentation de _Lucrce
Borgia_,--il y a aujourd'hui, me dit-on, trente-sept ans, jour pour
jour.

Je me souviens que j'tais au balcon, et le hasard m'avait place 
ct de Bocage que je voyais ce jour-l pour la premire fois. Nous
tions, lui et moi, des trangers l'un pour l'autre; l'enthousiasme
commun nous fit amis. Nous applaudissions ensemble; nous disions
ensemble: Est-ce beau! Dans les entr'actes, nous ne pouvions
nous empcher de nous parler, de nous extasier, de nous rappeler
rciproquement tel passage ou telle scne.

Il y avait alors dans les esprits une conviction et une passion
littraires qui tout de suite vous donnaient la mme me et craient
comme une fraternit de l'art. A la fin du drame, quand le rideau se
baissa sur le cri tragique: Je suis ta mre! nos mains furent vite
l'une dans l'autre. Elles y sont restes jusqu' la mort de ce grand
artiste, de ce cher ami.

J'ai revu aujourd'hui _Lucrce Borgia_ telle que je l'ai vue alors.
Le drame n'a pas vieilli d'un jour; il n'a pas un pli, pas une ride.
Cette belle forme, aussi nette et aussi ferme que du marbre de Paros,
est reste absolument intacte et pure.

Et puis, vous avez touch l, vous avez exprim l avec votre
incomparable magie le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles;
vous avez incarn et ralis la mre. C'est ternel comme le coeur.

_Lucrce Borgia_ est peut-tre, dans tout votre thtre, l'oeuvre la
plus puissante et la plus haute. Si _Ruy Blas_ est par excellence
le drame heureux et brillant, l'ide de _Lucrce Borgia_ est plus
pathtique, plus saisissante et plus profondment humaine.

Ce que j'admire surtout, c'est la simplicit hardie qui sur les
robustes assises de trois situations capitales a bti ce grand drame.
Le thtre antique procdait avec cette largeur calme et forte.

Trois actes, trois scnes, suffisent  poser,  nouer et  dnouer
cette tonnante action:

La mre insulte en prsence du fils;

Le fils empoisonn par la mre;

La mre punie et tue par le fils.

La superbe trilogie a d tre coule d'un seul jet, comme un groupe de
bronze. Elle l'a t, n'est-ce pas? Je crois mme me rappeler comment
elle l'a t.

Je me rappelle dans quelles conditions et dans quelles circonstances
_Lucrce Borgia_ fut en quelque sorte improvise, au commencement de
1833.

Le Thtre-Franais avait donn,  la fin de 1832, la premire et
unique reprsentation du _Roi s'amuse_. Cette reprsentation avait t
une rude bataille et s'tait continue et acheve entre une tempte
de sifflets et une tempte de bravos. Aux reprsentations suivantes,
qu'est-ce qui allait l'emporter, des bravos ou des sifflets? Grande
question, importante preuve pour l'auteur....

Il n'y eut pas de reprsentations suivantes.

Le lendemain de la premire reprsentation, le _Roi s'amuse_ tait
interdit par ordre, et attend encore, je crois, sa seconde
reprsentation. Il est vrai qu'on joue tous les jours _Rigoletto_.

Cette confiscation brutale portait au pote un prjudice immense. Il
dut y avoir l pour vous, mon ami, un cruel moment de douleur et de
colre.

Mais, dans ce mme temps, Harel, le directeur de la
Porte-Saint-Martin, vient vous demander un drame pour son thtre et
pour Mlle Georges. Seulement, ce drame, il le lui faut tout de
suite, et _Lucrce Borgia_ n'est construite que dans votre cerveau,
l'excution n'en est pas mme commence.

N'importe! vous aussi, vous voulez tout de suite votre revanche. Vous
vous dites  vous-mme ce que vous avez dit depuis au public dans la
prface mme de _Lucrce Borgia_:

Mettre au jour un nouveau drame, six semaines aprs le drame
proscrit, ce sera encore une manire de dire son fait au gouvernement.
Ce sera lui montrer qu'il perd sa peine. Ce sera lui prouver que l'art
et la libert peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui
les crase.

Vous vous mettez aussitt  l'oeuvre. En six semaines, votre nouveau
drame est crit, appris, rpt, lou. Et le 2 fvrier 1833, deux mois
aprs la bataille du _Roi s'amuse_, la premire reprsentation de
_Lucrce Borgia_ est la plus clatante victoire de votre carrire
dramatique.

Il est tout simple que cette oeuvre d'une seule venue soit solide,
indestructible et  jamais durable, et qu'on l'ait applaudie hier
comme on l'a applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans
quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours.

L'effet, trs grand ds le premier acte, a grandi de scne en scne,
et a eu au dernier acte toute son explosion.

Chose trange! ce dernier acte, on le connat, on le sait par coeur,
on attend l'entre des moines, on attend l'apparition de Lucrce
Borgia, on attend le coup de couteau de Gennaro.

Eh bien! on est pourtant saisi, terrifi, haletant, comme si on
ignorait tout ce qui va se passer; la premire note du _De Profundis_
coupant la chanson  boire vous fait passer un frisson dans les
veines, on espre que Lucrce Borgia sera reconnue et pardonne par
son fils, on espre que Gennaro ne tuera pas sa mre. Mais non, vous
ne le voudrez pas, matre inflexible; il faut que le crime soit expi,
il faut que le parricide aveugle chtie et venge tous ces forfaits,
aveugles aussi peut-tre.

Le drame a t admirablement mont et jou sur ce thtre o il se
retrouvait chez lui.

Mme Laurent a t vraiment superbe dans _Lucrce_. Je ne mconnais pas
les grandes qualits de beaut, de force et de race que possdait
Mlle Georges; mais j'avouerai que son talent ne m'mouvait que quand
j'tais mue par la situation mme. Il me semble que Marie Laurent me
ferait pleurer  elle seule. Elle a eu comme Mlle Georges, au premier
acte, son cri terrible de lionne blesse: Assez! assez! Mais au
dernier acte, quand elle se trane aux pieds de Gennaro, elle est si
humble, si tendre, si suppliante, elle a si peur, non d'tre tue,
mais d'tre tue par son fils, que tous les coeurs se fondent comme le
sien et avec le sien. On n'osait pas applaudir, on n'osait pas bouger,
on retenait son souffle. Et puis toute la salle s'est leve pour la
rappeler et pour l'acclamer en mme temps que vous.

Vous n'avez eu jamais un Alfonse d'Este aussi vrai et aussi beau que
Mlingue. C'est un Bonington, ou, mieux, c'est un Titien vivant. On
n'est pas plus prince, et prince italien, prince du seizime sicle.
Il est froce et il est raffin. Il prpare, il compose et il savoure
sa vengeance en artiste, avec autant d'lgance que de cruaut. On
l'admire avec pouvante faisant griffe de velours comme un beau tigre
royal.

Taillade a bien la figure tragique et fatale de Gennaro. Il a trouv
de beaux accents d'pret hautaine et farouche, dans la scne o
Gennaro est excuteur et juge.

Brsil, admirablement costum en faux hidalgo, a une grande allure
dans le personnage mphistophlique de Gubetta.

Les cinq jeunes seigneurs,--que des artistes de relle valeur, Charles
Lematre en tte, ont tenu  honneur de jouer,--avaient l'air d'tre
descendus de quelque toile de Giorgione ou de Bonifazio.

La mise en scne est d'une exactitude, c'est--dire d'une richesse qui
fait revivre  souhait pour le plaisir des yeux toute cette splendide
Italie de la Renaissance. M. Raphal Flix vous a trait--bien plus
que royalement--artistement.

Mais--il ne m'en voudra pas de vous le dire--il y a quelqu'un qui vous
a ft encore mieux que lui, c'est le public, ou plutt le peuple.

Quelle ovation  votre nom et  votre oeuvre!

J'tais toute heureuse et fre pour vous de cette juste et lgitime
ovation. Vous la mritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas
louer ici votre puissance et votre gnie, mais on peut vous remercier
d'tre le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous tes.

Quand on pense  ce que vous aviez fait dj en 1833! Vous aviez
renouvel l'ode; vous aviez, dans la prface de _Cromwell_, donn le
mot d'ordre  la rvolution dramatique; vous aviez le premier rvl
l'Orient dans les _Orientales_, le moyen ge dans _Notre-Dame de
Paris_.

Et, depuis, que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre! que d'ides
remues, que de formes inventes! que de tentatives, d'audaces et de
dcouvertes!

Et vous ne vous reposez pas! Vous saviez hier l-bas  Guernesey qu'on
reprenait _Lucrce Borgia_  Paris, vous avez caus doucement et
paisiblement des chances de cette reprsentation, puis  dix heures,
au moment o toute la salle rappelait Mlingue et Mme Laurent aprs le
troisime acte, vous vous endormiez afin de pouvoir vous lever selon
votre habitude  la premire heure, et on me dit que dans le mme
instant o j'achve cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous
vous remettez tranquille  votre oeuvre commence.

GEORGE SAND.


VICTOR HUGO A GEORGE SAND

Hauteville-House, 8 fvrier 1870.

Grce  vous, j'ai assist  cette reprsentation. A travers votre
admirable style, j'ai tout vu: ce thtre, ce drame, l'blouissement
du spectacle, cette salle clatante, ces puissants et pathtiques
acteurs soulevant les frmissements de la foule, toutes ces ttes
attentives, ce peuple mu, et vous, la gloire, applaudissant.

Depuis vingt ans je suis en quarantaine. Les sauveurs de la proprit
ont confisqu ma proprit. Le coup d'tat a squestr mon rpertoire.
Mes drames pestifrs sont au lazaret; le drapeau noir est sur moi. Il
y a trois ans, on a laiss sortir du bagne _Hernani_; mais on l'y a
fait rentrer le plus vite qu'on a pu, le public n'ayant pas montr
assez de haine pour ce brigand. Aujourd'hui c'est le tour de _Lucrce
Borgia_. La voil libre. Mais elle est bien dnonce; elle est bien
suspecte de contagion. La laissera-t-on longtemps dehors?

Vous venez de lui donner, vous, un _laisser-passer_ inviolable. Vous
tes la grande femme de ce sicle, une me noble entre toutes, une
sorte de postrit vivante, et vous avez le droit de parler haut. Je
vous remercie.

Votre lettre magnifique a t la bienvenue. Ma solitude est souvent
fort insulte; on dit de moi tout ce qu'on veut; je suis un homme
qui garde le silence. Se laisser calomnier est une force. J'ai cette
force. D'ailleurs il est tout simple que l'empire se dfende par tous
les moyens. Il est ma cible, et je suis la sienne. De l, beaucoup de
projectiles contre moi, qui, vu la mer  traverser, ont, il est vrai,
la chance de tomber dans l'eau. Quels qu'ils soient, ils ne servent
qu' constater mon insensibilit, l'outrage m'endurcit dans ma
certitude et dans ma volont, je souris  l'injure; mais, devant la
sympathie, devant l'adhsion, devant l'amiti, devant la cordialit
mle et tendre du peuple, devant l'applaudissement d'une ville comme
Paris, devant l'applaudissement d'une femme comme George Sand, moi
vieux bonhomme pensif, je sens mon coeur se fondre. C'est donc vrai
que je suis un peu aim!

En mme temps que _Lucrce Borgia_ sort de prison, mon fils Charles va
y rentrer. Telle est la vie. Acceptons-la.

Vous, de votre vie, prouve aussi par bien des douleurs, vous aurez
fait une lumire. Vous aurez dans l'avenir l'aurole auguste de la
femme qui a protg la Femme. Votre admirable oeuvre tout entire est
un combat; et ce qui est combat dans le prsent est victoire dans
l'avenir. Qui est avec le progrs est avec la certitude. Ce qui
attendrit lorsqu'on vous lit, c'est la sublimit de votre coeur. Vous
le dpensez tout entier en pense, en philosophie, en sagesse, en
raison, en enthousiasme. Aussi quel puissant crivain vous tes! Je
vais bientt avoir une joie, car vous allez avoir un succs. Je sais
qu'on rpte une pice de vous.

Je suis heureux toutes les fois que j'change une parole avec vous; ma
rverie a besoin de ces clats de lumire que vous m'envoyez, et je
vous rends grce de vous tourner de temps en temps vers moi du haut de
cette cime o vous tes, grand esprit.

Mon illustre amie, je suis  vos pieds.

VICTOR HUGO.




IV

WASHINGTON


On lit dans le _Courrier de l'Europe_ du 12 mars 1870:

Des citoyens des tats-Unis se sont runis au Langham Htel pour la
commmoration du jour de naissance de Washington. Parmi les toasts
nombreux qui ont t ports, se trouvait le suivant:

A Victor Hugo, l'ami de l'Amrique et le rgnrateur prdestin du
vieux monde!

Les citoyens chargrent le colonel Berton, prsident du banquet, de
transmettre  l'exil de Guernesey le toast des citoyens d'Amrique.

Victor Hugo s'est empress de rpondre:

Hauteville-House, 27 fvrier 1870.

Monsieur,

Je suis profondment touch du noble toast que vous m'avez transmis.
Je vous remercie, vous et vos honorables amis. Oui!  ct des
tats-Unis d'Amrique, nous devons avoir les tats-Unis d'Europe; les
deux mondes devraient faire une seule Rpublique. Ce jour viendra,
et alors la paix des peuples sera fonde sur cette base, la seule
fondation solide, la libert des hommes.

Je suis un homme qui veut le droit. Rien de plus. Votre confiance
m'honore et me touche; je serre vos mains cordiales.

VICTOR HUGO.




V

HENNETT DE KESLER


L'anne 1870 s'ouvrit pour Victor Hugo par la mort d'un ami. Il avait
recueilli chez lui, depuis plusieurs annes, un vaillant vaincu de
dcembre, Hennett de Kesler. Kesler et Victor Hugo avaient chang
leur premier serrement de main le 3 dcembre au matin, rue
Sainte-Marguerite,  quelques pas de la barricade Baudin, qui venait
d'tre enleve au moment mme o Victor Hugo y arrivait. Cette
fraternit commence dans les barricades s'tait continue dans
l'exil.

Kesler, dvor par la nostalgie, mais inbranlable, mourut le 6
avril 1870. Sa tombe est au cimetire du Foulon, prs de la ville de
Saint-Pierre. C'est une pierre avec cette inscription

    A KESLER.

et au bas on peut lire:

    _Son compagnon d'exil_,

    _Victor Hugo_.

Le 7 avril, Victor Hugo pronona sur la fosse de Kesler les paroles
que voici:

Le lendemain du guet-apens de 1851, le 3 dcembre, au point du jour,
une barricade se dressa dans le faubourg Saint-Antoine, barricade
mmorable o tomba un reprsentant du peuple. Cette barricade, les
soldats crurent la renverser, le coup d'tat crut la dtruire; le coup
d'tat et ses soldats se trompaient. Dmolie  Paris, elle fut refaite
par l'exil.

La barricade Baudin reparut immdiatement, non plus en France, mais
hors de France; elle reparut, btie, non plus avec des pavs, mais
avec des principes; de matrielle qu'elle tait, elle devint idale,
c'est--dire terrible; les proscrits la construisirent, cette
barricade altire, avec les dbris de la justice et de la libert.
Toute la ruine du droit y fut employe, ce qui la fit superbe et
auguste. Depuis, elle est l, en face de l'empire; elle lui barre
l'avenir, elle lui supprime l'horizon. Elle est haute comme la vrit,
solide comme l'honneur, mitraille comme la raison; et l'on continue
d'y mourir. Aprs Baudin,--car, oui, c'est la mme barricade!--Pauline
Roland y est morte, Ribeyrolles y est mort, Charras y est mort, Xavier
Durieu y est mort, Kesler vient d'y mourir.

Si l'on veut distinguer entre les deux barricades, celle du faubourg
Saint-Antoine et celle de l'exil, Kesler en tait le trait d'union,
car, ainsi que plusieurs autres proscrits, il tait des deux.

Laissez-moi glorifier cet crivain de talent et ce vaillant homme. Il
avait toutes les formes du courage, depuis le vif courage du combat
jusqu'au lent courage de l'preuve, depuis la bravoure qui affronte
la mitraille jusqu' l'hrosme qui accepte la nostalgie. C'tait un
combattant et un patient.

Comme beaucoup d'hommes de ce sicle, comme moi qui parle en ce
moment, il avait t royaliste et catholique. Nul n'est responsable
de son commencement. L'erreur du commencement rend plus mritoire la
vrit de la fin.

Kesler avait t victime, lui aussi, de cet abominable enseignement
qui est une sorte de pige tendu  l'enfance, qui cache l'histoire aux
jeunes intelligences, qui falsifie les faits et fausse les esprits.
Rsultat: les gnrations aveugles. Vienne un despote, il pourra tout
escamoter aux nations ignorantes, tout jusqu' leur consentement; il
pourra leur frelater mme le suffrage universel. Et alors on voit
ce phnomne, un peuple gouvern par extorsion de signature. Cela
s'appelle un plbiscite.

Kesler avait, comme plusieurs de nous, refait son ducation; il avait
rejet les prjugs sucs avec le lait; il avait dpouill, non le
vieil homme, mais le vieil enfant; pas  pas, il tait sorti des ides
fausses et entr dans les ides vraies; et mri, grandi, averti par
la ralit, rectifi par la logique, de royaliste il tait devenu
rpublicain. Une fois qu'il eut vu la vrit, il s'y dvoua. Pas de
dvouement plus profond et plus tenace que le sien. Quoique atteint du
mal du pays, il a refus l'amnistie. Il a affirm sa foi par sa mort.

Il a voulu protester jusqu'au bout. Il est rest exil par adoration
pour la patrie. L'amoindrissement de la France lui serrait le coeur.
Il avait l'oeil fix sur ce mensonge qui est l'empire; il s'indignait,
il frmissait de honte, il souffrait. Son exil et sa colre ont dur
dix-neuf ans. Le voil enfin endormi.

Endormi. Non. Je retire ce mot. La mort ne dort pas. La mort vit. La
mort est une ralisation splendide. La mort touche  l'homme de deux
faons. Elle le glace, puis elle le ressuscite. Son souffle teint,
oui, mais il rallume. Nous voyons les yeux qu'elle ferme, nous ne
voyons pas ceux qu'elle ouvre.

Adieu, mon vieux compagnon.--Tu vas donc vivre de la vraie vie! Tu
vas aller trouver la justice, la vrit, la fraternit, l'harmonie et
l'amour dans la srnit immense. Te voil envol dans la clart. Tu
vas connatre le mystre profond de ces fleurs, de ces herbes que le
vent courbe, de ces vagues qu'on entend l-bas, de cette grande nature
qui accepte la tombe dans sa nuit et l'me dans sa lumire. Tu vas
vivre de la vie sacre et inextinguible des toiles. Tu vas aller o
sont les esprits lumineux qui ont clair et qui ont vcu, o sont les
penseurs, les martyrs, les aptres, les prophtes, les prcurseurs,
les librateurs. Tu vas voir tous ces grands coeurs flamboyants dans
la forme radieuse que leur a donne la mort. coute, tu diras 
Jean-Jacques que la raison humaine est battue de verges; tu diras 
Beccaria que la loi en est venue  ce degr de honte qu'elle se cache
pour tuer; tu diras  Mirabeau que Quatrevingt-neuf est li au pilori;
tu diras  Danton que le territoire est envahi par une horde pire que
l'tranger; tu diras  Saint-Just que le peuple n'a pas le droit de
parler; tu diras  Marceau que l'arme n'a pas le droit de penser;
tu diras  Robespierre que la Rpublique est poignarde; tu diras 
Camille Desmoulins que la justice est morte; et tu leur diras  tous
que tout est bien, et qu'en France une intrpide lgion combat plus
ardemment que jamais, et que, hors de France, nous, les sacrifis
volontaires, nous, la poigne des proscrits survivants, nous tenons
toujours, et que nous sommes l, rsolus  ne jamais nous rendre,
debout sur cette grande brche qu'on appelle l'exil, avec nos
convictions et avec leurs fantmes!




VI

AUX MARINS DE LA MANCHE


J'ai reu, des mains de l'honorable capitaine Harvey, la lettre
collective que vous m'adressez; vous me remerciez d'avoir ddi,
d'avoir donn  cette mer de la Manche, un livre. [Note: _Les
Travailleurs de la mer_.] O vaillants hommes, vous faites plus que de
lui donner un livre, vous lui donnez votre vie.

Vous lui donnez vos jours, vos nuits, vos fatigues, vos insomnies,
vos courages; vous lui donnez vos bras, vos coeurs, les pleurs de vos
femmes qui tremblent pendant que vous luttez, l'adieu des enfants, des
fiances, des vieux parents, les fumes de vos hameaux envoles dans
le vent; la mer, c'est le grand danger, c'est le grand labeur, c'est
la grande urgence; vous lui donnez tout; vous acceptez d'elle cette
poignante angoisse, l'effacement des ctes; chaque fois qu'on part,
question lugubre, reverra-t-on ceux qu'on aime? La rive s'en va comme
un dcor de thtre qu'une main emporte. Perdre terre, quel mot
saisissant! on est comme hors des vivants. Et vous vous dvouez,
hommes intrpides. Je vois parmi vos signatures les noms de ceux qui,
dernirement,  Dungeness, ont t de si hroques sauveteurs [note:
Aldridge et Windham.]. Rien ne vous lasse. Vous rentrez au port, et
vous repartez.

Votre existence est un continuel dfi  l'cueil, au hasard,  la
saison, aux prcipices de l'eau, aux piges du vent. Vous vous en
allez tranquilles dans la formidable vision de la mer; vous vous
laissez cheveler par la tempte; vous tes les grands opinitres du
recommencement perptuel; vous tes les rudes laboureurs du sillon
boulevers; l, nulle part la limite et partout l'aventure; vous allez
dans cet infini braver cet inconnu; ce dsert de tumulte et de bruit
ne vous fait pas peur; vous avez la vertu superbe de vivre seuls avec
l'ocan dans la rondeur sinistre de l'horizon; l'ocan est inpuisable
et vous tes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous n'aurez pas
son dernier ouragan et il aura votre dernier souffle. De l votre
fiert, je la comprends. Vos habitudes de tmrit ont commenc ds
l'enfance, quand vous couriez tout nus sur les grves; mls aux
vastes plis des mares montantes et brunis par le hle, grandis par
la rafale, vieillis dans les orages, vous ne craignez pas l'ocan, et
vous avez droit  sa familiarit farouche, ayant jou tout petits avec
son normit.

Vous me connaissez peu. Je suis pour vous une silhouette de l'abme
debout au loin sur un rocher. Vous apercevez par instants dans la
brume cette ombre, et vous passez. Pourtant,  travers vos fracas de
houles et de bourrasques, l'espce de vague rumeur que peut faire un
livre est venue jusqu' vous. Vous vous tournez vers moi entre deux
temptes et vous me remerciez.

Je vous salue.

Je vais vous dire ce que je suis. Je suis un de vous. Je suis
un matelot, je suis un combattant du gouffre. J'ai sur moi un
dchanement d'aquilons. Je ruisselle et je grelotte, mais je souris,
et quelquefois comme vous je chante. Un chant amer. Je suis un guide
chou, qui ne s'est pas tromp, mais qui a sombr,  qui la boussole
donne raison et  qui l'ouragan donne tort, qui a en lui la quantit
de certitude que produit la catastrophe traverse, et qui a droit de
parler aux pilotes avec l'autorit du naufrag. Je suis dans la nuit,
et j'attends avec calme l'espce de jour qui viendra, sans trop y
compter pourtant, car si Aprs-demain est sr, Demain ne l'est pas;
les ralisations immdiates sont rares, et, comme vous, j'ai plus
d'une fois, sans confiance, vu poindre la sinistre aurore. En
attendant, je suis comme vous dans la tourmente, dans la nue, dans
le tonnerre; j'ai autour de moi un perptuel tremblement d'horizon,
j'assiste au va-et-vient de ce flot qu'on appelle le fait; en proie
aux vnements comme vous aux vents, je constate leur dmence
apparente et leur logique profonde; je sens que la tempte est une
volont, et que ma conscience en est une autre, et qu'au fond elles
sont d'accord; et je persiste, et je rsiste, et je tiens tte aux
despotes comme vous aux cyclones, et je laisse hurler autour de moi
toutes les meutes du cloaque et tous les chiens de l'ombre, et je fais
mon devoir, pas plus mu de la haine que vous de l'cume.

Je ne vois pas l'toile, mais je sais qu'elle me regarde, et cela me
sufft.

Voil ce que je suis. Aimez-moi.

Continuons. Faisons notre tche; vous de votre ct, moi du mien; vous
parmi les flots, moi parmi les hommes. Travaillons aux sauvetages.
Oui, accomplissons notre fonction qui est une tutelle; veillons et
surveillons, ne laissons se perdre aucun signal de dtresse, tendons
la main  tous ceux qui s'enfoncent, soyons les vigies du sombre
espace, ne permettons pas que ce qui doit disparatre revienne,
regardons fuir dans les tnbres, vous le vaisseau-fantme, moi
le pass. Prouvons que le chaos est navigable. Les surfaces sont
diverses, et les agitations sont innombrables, mais il n'y a qu'un
fond, qui est Dieu. Ce fond, je le touche, moi qui vous parle. Il
s'appelle la vrit et la justice. Qui tombe pour le droit tombe dans
le vrai. Ayons cette scurit. Vous suivez la boussole, je suis la
conscience. O intrpides lutteurs, mes frres, ayons foi, vous dans
l'onde, moi dans la destine. O sera la certitude si ce n'est dans
cette mobilit soumise au niveau? Votre devoir est identique au mien.
Combattons, recommenons, persvrons, avec cette pense que la haute
mer se prolonge au del de la vue humaine, que, mme hors de la vie,
l'immense navigation continue, et qu'un jour nous constaterons la
ressemblance de l'ocan o sont les vagues avec la tombe o sont les
mes. Une vague qui pense, c'est l'me humaine.

VICTOR HUGO.




VII

LES SAUVETEURS


Hauteville-House, 14 avril 1870.

Messieurs les conntables de Saint-Pierre-Port,

En ce moment de naufrages et de sinistres, il faut encourager les
sauveteurs. Chacun, dans la mesure de ce qu'il peut, doit les honorer
et les remercier. Dans les ports de mer, le sauvetage est toujours 
l'ordre du jour.

J'ai en ma possession une boue et une ceinture de sauvetage modles,
excutes spcialement pour moi par l'excellent fabricant Dixon, de
Sunderland. M'en servir pour moi-mme, cela peut se faire attendre;
il me semble meilleur d'en user ds aujourd'hui, en offrant, comme
publique marque d'estime, ces engins de conservation de la vie
humaine  l'homme de cette le auquel on doit le plus grand nombre de
sauvetages.

Vous tes ncessairement mieux renseigns que moi. Veuillez me le
dsigner. J'aurai l'honneur de vous remettre immdiatement la ceinture
et la boue pour lui tre transmises.

Recevez l'assurance de ma cordialit,

VICTOR HUGO.

A la suite de cette lettre, le capitaine Abraham Martin, matre
du port, a t dsign comme ayant opr dans sa vie environ
quarante-cinq sauvetages. C'est  lui qu'ont t remis les engins de
sauvetage, sur lesquels M. Victor Hugo a crit de sa main:

_Donn comme publique marque d'estime au capitaine Abraham Martin_.




VIII

LE TRAVAIL EN AMRIQUE


Hauteville-House, 22 avril 1870.

Vous m'annoncez, gnral, une bonne nouvelle, la coalition des
travailleurs en Amrique; cela fera pendant  la coalition des rois
en France.

Les travailleurs sont une arme;  une arme il faut des chefs; vous
tes un des hommes dsigns comme guides par votre double instinct de
rvolution et de civilisation.

Vous tes de ceux qui savent conseiller au peuple tout le possible,
sans sortir du juste et du vrai.

La libert est un moyen en mme temps qu'un but, vous le comprenez.
Aussi les travailleurs vous ont-ils lu pour leur reprsentant en
Amrique. Je vous flicite et les flicite.

Le travail est aujourd'hui le grand droit comme il est le grand
devoir.

L'avenir appartient dsormais  deux hommes, l'homme qui pense et
l'homme qui travaille.

A vrai dire, ces deux hommes n'en font qu'un, car penser c'est
travailler.

Je suis de ceux qui ont fait des classes souffrantes la proccupation
de leur vie. Le sort de l'ouvrier, partout, en Amrique comme
en Europe, fixe ma plus profonde attention et m'meut jusqu'
l'attendrissement. Il faut que les classes souffrantes deviennent les
classes heureuses, et que l'homme qui jusqu' ce jour a travaill dans
les tnbres travaille dsormais dans la lumire.

J'aime l'Amrique comme une patrie. La grande rpublique de Washington
et de John Brown est une gloire de la civilisation. Qu'elle n'hsite
pas  prendre souverainement sa part du gouvernement du monde. Au
point de vue social, qu'elle mancipe les travailleurs; au point de
vue politique, qu'elle dlivre Cuba.

L'Europe a les yeux fixs sur l'Amrique. Ce que l'Amrique fera
sera bien fait. L'Amrique a ce double bonheur d'tre libre comme
l'Angleterre et logique comme la France.

Nous l'applaudirons patriotiquement dans tous ses progrs. Nous sommes
les concitoyens de toute nation qui est grande.

Gnral, aidez les travailleurs dans leur coalition puissante et
sainte.

Je vous serre la main.

VICTOR HUGO.




IX

LE PLBISCITE


Au printemps de 1870, Louis Bonaparte, sentant peut-tre on ne sait
quel branlement mystrieux, prouva le besoin de se faire tayer par
le peuple. Il demanda  la nation de confirmer l'empire par un vote.
On consulta de France Victor Hugo, on lui demanda de dire quel devait
tre ce vote. Il rpondit:

Non.

En trois lettres ce mot dit tout.

Ce qu'il contient remplirait un volume.

Depuis dix-neuf ans bientt, cette rponse se dresse devant l'empire.

Ce sphinx obscur sent que c'est l le mot de son nigme.

A tout ce que l'empire est, veut, rve, croit, peut et fait, Non
suffit.

Que pensez-vous de l'empire? Je le nie.

Non est un verdict.

Un des proscrits de dcembre, dans un livre, publi hors de France en
1853, s'est qualifi la bouche qui dit Non.

Non a t la rplique  ce qu'on appelle l'amnistie.

Non sera la rplique  ce qu'on appelle le plbiscite.

Le plbiscite essaye d'oprer un miracle: faire accepter l'empire  la
conscience humaine.

Rendre l'arsenic mangeable. Telle est la question.

L'empire a commenc par ce mot: Proscription. Il voudrait bien finir
par celui-ci: Prescription. Ce n'est qu'une toute petite lettre 
changer. Rien de plus difficile.

S'improviser Csar, transformer le serment en Rubicon et l'enjamber,
faire tomber au pige en une nuit tout le progrs humain, empoigner
brusquement le peuple sous sa grande forme rpublique et le mettre 
Mazas, prendre un lion dans une souricire, casser par guet-apens le
mandat des reprsentants et l'pe des gnraux, exiler la vrit,
expulser l'honneur, crouer la loi, dcrter d'arrestation la
rvolution, bannir 89 et 92, chasser la France de France, sacrifier
sept cent mille hommes pour dmolir la bicoque de Sbastopol,
s'associer  l'Angleterre pour donner  la Chine le spectacle de
l'Europe vandale, stupfier de notre barbarie les barbares, dtruire
le palais d't de compte  demi avec le fils de lord Elgin qui a
mutil le Parthnon, grandir l'Allemagne et diminuer la France par
Sadowa, prendre et lcher le Luxembourg, promettre Mexico  un
archiduc et lui donner Queretaro, apporter  l'Italie une dlivrance
qui aboutit au concile, faire fusiller Garibaldi par des fusils
italiens  Aspromonte et par des fusils franais  Mentana, endetter
le budget de huit milliards, tenir en chec l'Espagne rpublicaine,
avoir une haute cour sourde aux coups de pistolet, tuer le respect des
juges par le respect des princes, faire aller et venir les armes,
craser les dmocraties, creuser des abmes, remuer des montagnes,
cela est ais. Mais mettre un _e_  la place d'un _o_, c'est
impossible.

Le droit peut-il tre proscrit? Oui. Il l'est. Prescrit? Non.

Un succs comme le Deux-Dcembre ressemble  un mort en ceci qu'il
tombe tout de suite en pourriture et en diffre en cela qu'il ne tombe
jamais en oubli. La revendication contre de tels actes est de droit
ternel.

Ni limite lgale, ni limite morale. Aucune dchance ne peut tre
oppose  l'honneur,  la justice et  la vrit, le temps ne peut
rien sur ces choses. Un malfaiteur qui dure ne fait qu'ajouter au
crime de son origine le crime de sa dure.

Pour l'histoire, pas plus que pour la conscience humaine, Tibre ne
passe jamais  l'tat de fait accompli.

Newton a calcul qu'une comte met cent mille ans  se refroidir; de
certains crimes normes mettent plus de temps encore.

La voie de fait aujourd'hui rgnante perd sa peine. Les plbiscites
n'y peuvent rien. Elle croit avoir le droit de rgner; elle n'a pas le
droit.

C'est trange, un plbiscite. C'est le coup d'tat qui se fait morceau
de papier. Aprs la mitraille, le scrutin. Au canon ray succde
l'urne fle. Peuple, vote que tu n'existes pas. Et le peuple vote. Et
le matre compte les voix. Il en a tout ce qu'il a voulu avoir; et il
met le peuple dans sa poche. Seulement il ne s'est pas aperu que ce
qu'il croit avoir saisi est insaisissable. Une nation, cela n'abdique
pas. Pourquoi? parce que cela se renouvelle. Le vote est toujours
 recommencer. Lui faire faire une alination quelconque de
souverainet, extraire de la minute l'hrdit, donner au suffrage
universel, born  exprimer le prsent, l'ordre d'exprimer l'avenir,
est-ce que ce n'est pas nul de soi? C'est comme si l'on commandait 
Demain de s'appeler Aujourd'hui.

N'importe, on a vot. Et le matre prend cela pour un consentement. Il
n'y a plus de peuple. Ces pratiques font rire les anglais. Subir
le coup d'tat! subir le plbiscite! comment une nation peut-elle
accepter de telles humiliations? L'Angleterre a en ce moment-ci le
bonheur de mpriser un peu la France. Alors mprisez l'ocan. Xercs
lui a donn le fouet.

On nous invite  voter sur ceci: le perfectionnement d'un crime.

L'empire, aprs dix-neuf ans d'exercice, se croit tentant. Il nous
offre ses progrs. Il nous offre le coup d'tat accommod au point
de vue dmocratique, la nuit de Dcembre ajuste  l'inviolabilit
parlementaire, la tribune libre embote dans Cayenne, Mazas modifi
dans le sens de l'affranchissement, la violation de tous les droits
arrange en gouvernement libral.

Eh bien, non.

Nous sommes ingrats.

Nous, les citoyens de la rpublique assassine, nous, les justiciers
pensifs, nous regardons avec l'intention d'en user, l'affaiblissement
d'autorit propre  l vieillesse d'une trahison. Nous attendons.

Et en attendant, devant le mcanisme dit plbiscite, nous haussons les
paules.

A l'Europe sans dsarmement,  la France, sans influence,  la Prusse
sans contre-poids,  la Russie sans frein,  l'Espagne sans point
d'appui,  la Grce sans la Crte,  l'Italie sans Rome,  Rome sans
les Romains,  la dmocratie sans le peuple, nous disons Non.

A la libert poinonne par le despotisme,  la prosprit drivant
d'une catastrophe,  la justice rendue au nom d'un accus,  la
magistrature marque des lettres L. N. B.,  89 vis par l'empire, au
14 Juillet complt par le 2 Dcembre,  la loyaut jure par le faux
serment, au progrs dcrt par la rtrogradation,  la solidit
promise par la ruine,  la lumire octroye par les tnbres, 
l'escopette qui est derrire le mendiant, au visage qui est derrire
le masque, au spectre qui est derrire le sourire, nous disons Non.

Du reste, si l'auteur du coup d'tat tient absolument  nous adresser
une question  nous, peuple, nous ne lui reconnaissons que le droit de
nous faire celle-ci:

Dois-je quitter les Tuileries pour la Conciergerie et me mettre  la
disposition de la justice?

NAPOLON.

Oui.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 27 avril 1870.




X

LA GUERRE EN EUROPE


En juillet 1870, la guerre clate. Le pige Hohenzollern est tendu par
la Prusse  la France, et la France y tombe. Victor Hugo croyait la
France arme, et, par consquent, d'avance il la croyait victorieuse.
Il dplorait pourtant cette guerre, et il songeait au sang qu'elle
allait rpandre.

Il crivit aux femmes de Guernesey la lettre qu'on va lire et qui fut
reproduite par les journaux anglais comme adresse  toutes les femmes
d'Angleterre.

Pendant le sige de Paris, des ballots de charpie, expdis
d'Angleterre  Victor Hugo, furent partags par lui, comme il s'y
tait engag dans sa lettre, en deux parts gales, l'une pour les
blesss franais, l'autre pour les blesss allemands. M. de Flavigny,
prsident de la commission internationale, se chargea de transmettre
au quartier gnral de Versailles les ballots de charpie destins par
Victor Hugo aux ambulances allemandes.


AUX FEMMES DE GUERNESEY

Hauteville-House, 22 juillet 1870.

Mesdames,

Il a plu  quelques hommes de condamner  mort une partie du genre
humain, et une guerre  outrance se prpare. Cette guerre n'est ni
une guerre de libert, ni une guerre de devoir, c'est une guerre
de caprice. Deux peuples vont s'entre-tuer pour le plaisir de deux
princes. Pendant que les penseurs perfectionnent la civilisation, les
rois perfectionnent la guerre. Celle-ci sera affreuse.

On annonce des chefs-d'oeuvre. Un fusil tuera douze hommes, un canon
en tuera mille. Ce qui va couler  flots dans le Rhin, ce n'est plus
l'eau pure et libre des grandes Alpes, c'est le sang des hommes.

Des mres, des soeurs, des filles, des femmes vont pleurer. Vous allez
toutes tre en deuil, celles-ci  cause de leur malheur, celles-l 
cause du malheur des autres.

Mesdames, quel carnage! quel choc de tous ces infortuns combattants!
Permettez-moi de vous adresser une prire. Puisque ces aveugles
oublient qu'ils sont frres, soyez leurs soeurs, venez-leur en aide,
faites de la charpie. Tout le vieux linge de nos maisons, qui ici
ne sert  rien, peut l-bas sauver la vie  des blesss. Toutes les
femmes de ce pays s'employant  cette oeuvre fraternelle, ce sera
beau; ce sera un grand exemple et un grand bienfait. Les hommes font
le mal, vous femmes, faites le remde; et puisque sur cette terre il y
a de mauvais anges, soyez les bons.

Si vous le voulez, et vous le voudrez, en peu de temps on peut avoir
une quantit considrable de charpie. Nous en ferons deux parts
gales, et nous enverrons l'une  la France et l'autre  la Prusse.

Je mets  vos pieds mon respect.

VICTOR HUGO.




NOTES


1853

CALOMNIES IMPRIALES


LETTRE DE CHARLES HUGO

La lettre qui suit, adresse aux journaux honntes hors de France,
donne une ide des calomnies de la presse bonapartiste contre les
proscrits:

Jersey, 2 juin 1853.

Monsieur le rdacteur,

Le journal la _Patrie_ a publi l'article suivant, reproduit par les
journaux officiels des dpartements et que je lis dans l'_Union de la
Sarthe_, du 11 mai.

Il vient de se passer  Jersey un fait qui mrite d'tre rapport 
titre d'enseignement. Un franais, intern dans l'le, tant mort, M.
Victor Hugo a prononc sur sa tombe un discours qui a t imprim dans
le journal du pays, et dans lequel il a reprsent la France comme
tant en ce moment couverte d'chafauds politiques. On nous crit que
ce mensonge grossier, d'aprs lequel il n'y a plus  rclamer pour son
auteur que le sjour d'une maison d'alins, a produit une si grande
indignation parmi les habitants de Jersey, toujours si calmes, qu'une
ptition a t rdige et couverte de signatures pour demander qu'on
interdise les manifestations de ce genre que font sans cesse les
rfugis franais, et qui inspirent  la population entire le plus
profond dgot.

CH. SCHILLER.

Cet article contient deux allgations, l'une concernant le discours
de M. Victor Hugo, l'autre concernant l'effet qu'il aurait produit 
Jersey.

Pour ce qui est du discours, la rponse est simple. Puisque ce
discours,--dans lequel M. Victor Hugo, au nom des proscrits de
Jersey, qui lui en avaient donn la mission, et avec l'adhsion de la
proscription rpublicaine tout entire, a dclar que les proscrits
rpublicains, fidles au grand prcdent de Fvrier, abjuraient 
jamais, quel que ft l'avenir, toute ide d'chafauds politiques et de
reprsailles sanglantes,--puisque ce discours a caus, au dire de
la _Patrie_, une si _grande indignation_  Jersey, il n'excitera
certainement pas moins d'indignation en France, et la _Patrie_ ne
saurait mieux faire que de le reproduire. Nous l'en dfions.

Je mets  la poste aujourd'hui mme,  l'adresse du rdacteur de la
_Patrie_, un exemplaire du discours.

Quant  l'effet produit  Jersey, pour toute rponse, je me borne
aux faits. Il y a quatre journaux  Jersey crits en franais. Ces
journaux sont: la _Chronique de Jersey_, l'_Impartial de Jersey_, le
_Constitutionnel_ (de Jersey), la _Patrie_ (de Jersey). Ces quatre
journaux ont tous publi textuellement le discours de mon pre et ont
constat le jour mme l'effet produit par ce discours. Je les cite:

La _Chronique_ dit:

Un puissant intrt s'attachait  la crmonie. On savait que M.
Victor Hugo devait prendre la parole en cette occasion, et chacun
voulait entendre cette grande et puissante voix. Aussi, longtemps
avant l'arrive du convoi funbre, un grand concours de personnes,
venues de la ville  pied et en voitures, se pressait dj autour de
la tombe. La procession, en entrant dans le cimetire, a fait le tour
de la fosse creuse pour recevoir la dpouille du dfunt, et le
corps ayant t dpos dans sa dernire demeure, tout le monde s'est
dcouvert, et c'est au milieu du silence le plus solennel que M. Hugo
a prononc, d'une voix fortement accentue, l'admirable discours que
nous reproduisons ici:

(Suit le discours.)

Tous les proscrits ont rpt ce cri; puis chacun d'eux est venu,
morne et silencieux, dposer une poigne de terre sur la bire de leur
dfunt frre. Le discours prononc dans cette occasion fera poque
dans les annales du petit cimetire des Indpendants de la paroisse de
Saint-Jean. Le jour viendra o l'on montrera aux trangers l'endroit
o Victor Hugo, le grand orateur, le grand pote, adressa  ses
frres exils les nobles et touchantes paroles qui vont avoir un
retentissement universel et seront soigneusement recueillies par
l'histoire.

Le _Constitutionnel_ (de Jersey), aprs avoir reproduit le discours,
dit:

Un grand nombre de jersiais, venus au cimetire de Saint-Jean, ont
t heureux d'entendre un pareil langage dans la bouche de notre hte
illustre.

La _Patrie_ (de Jersey) fait prcder le discours des lignes que
voici:

Le convoi s'est achemin vers Saint-Jean, dans le plus grand ordre et
dans un silence religieux.

L, en prsence d'une foule nombreuse venue pour entendre sa parole,
M. Victor Hugo a prononc le beau discours que nous reproduisons.

Enfin _l'Impartial_:

Le cadavre, retir du corbillard, fut port  bras sur le bord de la
fosse, et quand il y eut t descendu et avant qu'on le couvrit
de terre, Victor Hugo, que chacun tait si impatient d'entendre,
pronona, au milieu du plus religieux silence et de plus de quatre
cents auditeurs, de cette voix mle avec laquelle il dfendait la
rpublique, avec cet accent irrsistible qui est le rsultat de la
conviction, de la foi dans ses opinions, Victor Hugo, disons-nous,
pronona le discours suivant, dont la gravit s'augmentait encore du
lieu o il tait prononc et des circonstances. Aussi fut-il cout
avec une avidit que nous ne saurions dpeindre et qui ne peut tre
compare qu' la vive impression qu'il produisit.

Ce dernier journal, _l'Impartial de Jersey_, se faisait du reste une
ide assez juste de la bonne foi d'une certaine espce de journaux
en France; seulement, dans cette occasion, il attribuait  tort au
_Constitutionnel_ une ide qui ne devait venir qu' la _Patrie_. Voici
ce que disait, en publiant le discours de mon pre et en rendant
compte de l'effet produit, l'_Impartial_:

Le vridique _Constitutionnel_ de Paris nous dira sans doute, dans
quelques jours, combien il aura fallu employer de sergents de ville et
de gendarmes pour maintenir le bon ordre, durant les funrailles de
Jean Bousquet, le second proscrit du 2 dcembre qui meurt depuis dix
jours; il nous racontera, bien certainement, avec sa franchise et
sa loyaut habituelles, combien les autorits auront t obliges
d'appeler de bataillons pour rprimer l'meute excite par les
chaleureuses paroles du grand orateur, par cette voix si puissante et
si mouvante.

Je pourrais, monsieur le rdacteur, borner l cette rponse;
permettez-moi pourtant d'ajouter encore, non une rflexion, mais
un fait. Le journal la _Patrie_, qui insulte aujourd'hui mon pre
proscrit, publia, il y a deux ans, au mois de juillet 1851, un article
injurieux contre l'_vnement_. Nous fmes demander  la _Patrie_ ou
une rtractation ou une rparation par les armes; la _Patrie_ prfra
une rtractation. Elle s'excuta en ces termes:

En prsence des explications changes entre les tmoins de M.
Charles Hugo et ceux de M. Mayer, M. Mayer dclare retirer purement et
simplement son article.

On remarquera que le rdacteur de la _Patrie_, auteur de l'offense et
endosseur de la rtractation, se nomme M. Mayer; il a fait plus tard
un acte de courage; il a publi,  Paris, en dcembre 1851, l'ouvrage
intitul: HISTOIRE DU 2 DCEMBRE.

En 1851, la _Patrie_ insultait, puis se rtractait; nous tions
prsents. Aujourd'hui, la _Patrie_ recommence ses insultes; nous
sommes absents.

Vous voudrez sans doute, monsieur le rdacteur, aider la proscription
 repousser la calomnie et prter votre publicit  cette lettre.

Recevez, je vous prie, avec tous mes remercments, l'assurance de ma
vive et fraternelle cordialit.

CHARLES HUGO.




1854

AFFAIRE TAPNER


Nous extrayons de la _Nation_ du 8 fvrier ce qui suit:

Nous revenons une dernire fois, pour le mouvement mmorable qui l'a
prcde, sur l'excution de Tapner.

Le 10 janvier, Victor Hugo adresse  la population de Guernesey
l'appel de la dmocratie. La parole chrtienne du proscrit rpublicain
est entendue; elle retentit dans toutes les mes. Sept cents citoyens
anglais adressent  la reine une demande en grce en faveur du
condamn.

Le 21, la _Chronique de Jersey_ annonce que le jeudi, 19, la
ptition, prise en considration par la cour, a t renvoye au
secrtaire d'tat. Lord Palmerston avait accord un sursis de huit
jours. Commencement de triomphe pour la dmocratie et esprance d'un
triomphe complet sur le bourreau, dans cette circonstance solennelle.

Dans leur demande en grce, en rponse  l'appel de Victor Hugo,
les sept cents citoyens anglais proclamaient le principe de
_l'inviolabilit de la vie humaine. La peine de mort_, disaient-ils,
_doit tre abolie_.

Le 28, le _Star_ de Guernesey nous apportait la sentence de Tapner,
disant que l'excution aurait lieu le 3 fvrier. Et le 3 fvrier
Tapner tait pendu (_le 10 fvrier, aprs nouveau sursis_).

La dmocratie avait compt sans l'ambassadeur de M. Bonaparte 
Londres.

Cette lutte autour d'un gibet ne saurait tre oublie dans les
annales du temps.

Avec Tapner  Guernesey, c'est le monde paen qui nous semble monter
au gibet. La rvolution prochaine a, par l'organe de Victor Hugo,
fait entendre  la socit nouvelle la voix de l'avenir et port
la sentence de l'humanit contre les lois de sang de la socit
monarchique.

Le bourreau anglais a eu une nouvelle tte d'homme, mais la
dmocratie a, du haut des rochers de l'exil, fltri le bourreau et
remport sur lui une de ces victoires morales que ne balance pas la
tte d'un assassin.

L'ambassadeur de l'empire a gagn la cause du gibet auprs de lord
Palmerston; mais le reprsentant de la rpublique a gagn devant
l'Europe la cause de l'avenir.

A qui l'honneur de la journe?

A qui la responsabilit d'une nouvelle strangulation d'homme?

Et qui des deux, devant le cadavre de Tapner, aura eu droit de
regarder l'autre en face, de Victor Hugo ou de M. Waleski, de la
dmocratie proscrite ou de l'empire debout, et assez puissant pour
attacher un cadavre humain en trophe au gibet de Guernesey?

On lit dans l'_Homme_, du 15 fvrier:

C'est assez l'habitude des gouvernements et des puissances de la
terre de repousser la prire des ides, ces grandes suppliantes. Tout
ce qui est autorit, pouvoir, tat, est en gnral fort avare soit de
liberts  fonder, soit de grces  rpandre: la force est jalouse;
et quand elle n'gorge pas comme  Paris, de haute lutte, ou par
guet-apens, elle a, comme  Londres, ses petites fins de non-recevoir,
ses ncessits politiques, ses justices lgales.

Il arrive parfois, pourtant, que cela cote cher, et que l'autorit
qui ne sait pas le pardon est cruellement chtie, c'est lorsqu'un
grand esprit profondment humain veille derrire les chafauds,
derrire les gouvernements.

Ainsi, l'homme qu'on vient de pendre  Guernesey, Victor Hugo l'avait
dfendu vivant; il l'avait abrit, quand il tait dj dans le froid
de la mort, sous la piti sainte; il avait jet, sur cette misre
souille de crimes, la riche hermine de l'esprance et la grande
charte de l'inviolabilit qui permet l'expiation et le repentir. Mais
 Londres la puissance est reste sourde  cette voix, comme aux sept
cents chos qu'elle avait veills dans la petite le mue, et l'on
a pendu Tapner, aprs trois sursis qui, pour cet homme de la mort,
avaient t trois renaissances, trois aurores! Eh bien, voil
maintenant qu'aussi tenace que la loi, l'esprit vengeur de la
philosophie revient, se penche sur le cadavre encore tout chaud, sonde
les plaies, raconte les luttes terribles de cette agonie dsespre,
ses bonds, ses gestes, ses convulsions suprmes, ses regards presque
teints  travers le sang, et les pitis indignes de la foule et ses
anathmes!

Qu'aura gagn la loi, qu'aura gagn le gouvernement, dites-le-nous,
qu'aura gagn _l'exemple_  cette excution qui n'a pas os affronter
la grande place, publique et libre, qui par ses dtails hideux
rappelle  tous les tragdies de l'abattoir, et qu'un formidable
rquisitoire vient de dnoncer au monde?

Ces pages loquentes, nous le savons, n'emporteront point la peine
de mort et ne rendront pas  la vie le condamn que la justice vient
d'abattre; mais le gibet de Guernesey sera vu de tous les points de la
terre; mais la conscience humaine, qu'avaient peut-tre endormie les
succs du crime, sera de nouveau remue dans toutes ses profondeurs,
et tt ou tard, la corde de Tapner cassera, comme au sicle dernier se
brisa la roue, sous Calas.

Quant  nous, gens de la religion nouvelle, quels que puissent tre
l'avenir et les destines, nous sommes heureux et fiers que de tels
actes et de si grandes paroles sortent de nos rangs; c'est une
esprance, c'est une joie, c'est pour nous une consolation suprme,
puisque la patrie nous est ferme, de voir l'ide franaise rayonner
ainsi sur nos tentes de l'exil, l'ide de France n'est-ce pas encore
le soleil de France?

Et voyez; pour que l'enseignement, sans doute, soit entier et
dcisif, comme les rles s'clairent! Lie par les textes, il faut le
reconnatre, la justice condamne; souveraine et libre, la politique
maintient, elle assure son cours  la loi de sang; aptres de charit,
missionnaires de misricorde, les prtres de toutes les religions se
drobent, ils n'arrivent que pour l'agonie;--et qui vient  la grce?
L'opinion publique;--et qui la demande? Un proscrit. Honneur  lui!

Ainsi, d'une part, les religions et les gouvernements; de l'autre,
les peuples et les ides; avec nous la vie, avec eux la mort.... Les
destins s'accompliront!

CH. RIBEYROLLES.

On lit dans la _Nation_ du 12 avril 1854:

L'affaire Tapner, dont le retentissement a t si grand, vient
d'avoir en Amrique une consquence des plus frappantes et des plus
inattendues. Nous livrons le fait  la mditation des esprits srieux.

Dans les premiers jours de fvrier dernier, un nomm Julien fut
condamn  mort  Qubec (Canada), pour assassinat sur la personne
d'un nomm Pierre Dion, son beau-pre. C'est en ce moment-l
prcisment que les journaux d'Europe apportrent au Canada la lettre
adresse au peuple de Guernesey, par Victor Hugo, pour demander la
grce de Tapner.

Le _Moniteur canadien_ du 16 fvrier, que nous avons sous les yeux,
publia l'adresse de Victor Hugo aux Guernesiais, et la fit suivre de
la rflexion qu'on va lire. Nous citons:

Cette sublime rfutation de la peine de mort ne vient-elle pas 
propos pour enseigner la conduite qu'on devrait tenir envers le
malheureux assassin de Pierre Dion?

Voici maintenant ce que,  quelques jours de distance, nous lisons
dans le _Pays_ de Montral:

La sentence de mort prononce contre Julien, pour le meurtre de son
beau-pre,  Qubec, a t commue en une dtention perptuelle dans
le pnitentiaire provincial.

Et le journal canadien ajoute:

Victor Hugo avait lev sa voix loquente, juste au moment o la vie
et la mort de Julien taient dans la balance.

Tous ceux qui aiment et respectent l'humanit; tous ceux qui voient
l'expiation du crime, non dans un meurtre de sang-froid, mais dans
de longues heures de repentir accordes au coupable, ont appris avec
bonheur la nouvelle d'un vnement qui rgle implicitement une haute
question de philosophie sociale.

On peut dire qu'au Canada la peine de mort est, de fait, abolie.

Sainte puissance de la pense! elle va s'largissant comme les
fleuves; filet d'eau  sa source, ocan  son embouchure; souffle 
deux pas, ouragan  deux mille lieues. La mme parole qui, partie
de Jersey, semble n'avoir pu branler le gibet de Guernesey, passe
l'Atlantique et dracine la peine de mort au Canada. Victor Hugo ne
peut rien en Europe pour Tapner qui agonise sous ses yeux, et il
sauve en Amrique Julien qu'il ne connat pas. La lettre crite pour
Guernesey arrive  son adresse  Qubec.

Disons  l'honneur des magistrats du Canada que le procureur gnral,
qui avait condamn  mort Julien, s'est chaudement entremis pour que
la condamnation ne ft pas excute; et glorifions le digne gouverneur
du bas Canada, le gnral Rowan, qui a compris et consacr le progrs.
Avec quel sentiment de devoir accompli et de responsabilit vite il
doit lire en ce moment mme la lettre  lord Palmerston par laquelle
Victor Hugo a clos sa lutte au pied du gibet de Guernesey.

Une chose plus grande encore que le fait lui-mme rsulte pour
nous de ce que nous venons de raconter. A l'heure qu'il est, ce que
l'autorit et le despotisme touffent sur un continent renat 
l'instant mme sur l'autre; et cette mme pulsation du grand coeur de
l'humanit qu'on comprimait  Guernesey, a son contre-coup au Canada.
Grce  la dmocratie, grce  la pense, grce  la presse, le moment
approche o le genre humain n'aura plus qu'une me.


SAUVAGERIES DE LA GUERRE DE CRIME

Extrait d'une lettre du 16 septembre 1854:

Un vnement trs extraordinaire qui mrite une svre censure a eu
lieu hier vendredi. Signal fut fait du vaisseau _l'Empereur_  tous
les navires d'envoyer leurs malades  bord du _Kanguroo_. Dans le
cours de la journe, ce dernier fut entour par des centaines de
bateaux chargs d'hommes malades et promptement rempli jusqu'
suffocation (_speedily crowded to suffocation_). Avant la soire il
contenait environ quinze cents invalides de tout rang souffrant 
bord. Le spectacle qui s'offrait tait pouvantable (_appalling_)
et les dtails en sont trop effrayants pour que j'y insiste. Quand
l'heure d'appareiller fut venue, _le Kanguroo_, en rplique  l'ordre
de partir, hissa le signal: C'est une tentative dangereuse. (_It
is a dangerous experiment._) _L'Empereur_ rpondit par signal: Que
voulez-vous dire? _Le Kanguroo_ riposta: Le navire ne peut pas
manoeuvrer. (_The ship is unmanageable._) Toute la journe, _le
Kanguroo_ resta  l'ancre avec ce signal: Envoyez des bateaux au
secours. A la fin, des ordres furent donns pour transporter une
partie de ce triste chargement sur d'autres navires partant aussi pour
Constantinople.

Beaucoup de morts ont eu lieu  bord; il y a eu bien des scnes
dchirantes, mais, hlas! il ne sert  rien de les dcrire. Il est
vident, toutefois, que ni  bord ni  terre le service mdical n'est
suffisant. J'ai vu, _de mes yeux_, des hommes mourir sur le rivage,
sur la ligne de marche et au bivouac, sans aucun secours mdical;
et cela  la porte d'une flotte de cinq cents voiles, en vue des
quartiers gnraux! Nous avons besoin d'un plus grand nombre de
chirurgiens, et sur la flotte et dans l'arme; souvent, trop souvent,
le secours mdical fait entirement dfaut, et il arrive frquemment
trop tard.

(_Times_ du samedi 30 septembre 1854.)

Extrait d'une lettre de Constantinople, du 28 septembre 1854:

Il est impossible pour personne d'assister aux tristes scnes de ces
derniers jours, sans tre surpris et indign de l'insuffisance de
notre service mdical. La manire dont nos blesss et nos malades sont
traits n'est digne que des sauvages de Dahomey. Les souffrances 
bord du _Vulcain_ ont t cruelles. Il y avait l trois cents blesss
et cent soixante-dix cholriques, et tout ce monde tait assist
par quatre chirurgiens! C'tait un spectacle effrayant. Les blesss
prenaient les chirurgiens par le pan de leur habit quand ceux-ci se
frayaient leur chemin  travers des monceaux de morts et de mourants;
mais les chirurgiens leur faisaient lcher prise! On devait s'attendre,
avec raison peut-tre,  ce que les officiers recevraient les premiers
soins et absorberaient sans doute  eux seuls l'assistance des quatre
hommes de l'art; c'tait donc ncessairement se mettre en dfaut que
d'embarquer des masses de blesss sans avoir personne pour leur donner
les secours de la chirurgie et pour suffire mme  leurs besoins les
plus pressants. Un grand nombre sont arrivs  Scutari sans avoir t
touchs par le chirurgien, depuis qu'ils taient tombs, frapps des
balles russes, sur les hauteurs de l'Alma. Leurs blessures taient
tendues _(stiff)_ et leurs forces puises quand on les a hisss des
bateaux pour les transporter  l'hpital, o heureusement ils ont pu
obtenir les secours de l'art.

Mais toutes ces horreurs s'effacent, compares  l'tat des
malheureux passagers du _Colombo_. Ce navire partit de la Crime le
24 septembre. Les blesss avaient t embarqus deux jours avant de
mettre  la voile; et, quand on leva l'ancre, le bateau emportait
vingt-sept officiers blesss, quatre cent vingt-deux soldats blesss
et cent quatre prisonniers russes; en tout, cinq cent cinquante-trois
personnes. La moiti environ des blesss avaient t panss avant
d'tre mis  bord. Pour subvenir aux besoins de cette masse de
douleurs, il y avait _quatre_ mdecins dont le chirurgien du btiment,
dj suffisamment occup  veiller sur un quipage qui donne presque
toujours des malades dans cette saison et dans ces parages. Le navire
tait littralement couvert de _formes_ couches  terr. Il tait
impossible de manoeuvrer. Les officiers ne pouvaient se baisser pour
trouver leurs sextants et le navire marchait  l'aventure. On est
rest douze heures de plus en mer  cause de cet empchement. Les plus
malades taient mis sur la dunette et, au bout d'un jour ou de deux,
ils n'taient plus qu'un tas de pourritures! Les coups de feu ngligs
rendaient des vers qui couraient dans toutes les directions et
empoisonnaient la nourriture des malheureux passagers. La matire
animale pourrie exhalait une odeur si nausabonde que les officiers
et l'quipage manquaient de se trouver mal, et que le capitaine est
aujourd'hui malade de ces cinq jours de misres. Tous les draps de
lit, au nombre de quinze cents, avaient t jets  la mer. Trente
hommes sont morts pendant la traverse. Les chirurgiens travaillaient
aussi fort que possible, mais ils pouvaient bien peu parmi tant de
malades; aussi beaucoup de ces malheureux ont pass pour la premire
fois entre les mains du mdecin  Scutari, six jours aprs la
bataille!

C'est une pnible tche que de signaler les fautes et de parler de
l'insuffisance d'hommes qui font de leur mieux, mais une dplorable
ngligence a eu lieu depuis l'arrive du steamer. Quarante-six hommes
ont t laisss  bord deux jours de plus, quand, avec quelque
surcrot d'efforts, on aurait pu les mettre en lieu sr  l'hpital.
Le navire est tout  fait infect; un grand nombre d'hommes vont tre
immdiatement employs  le nettoyer et  le fumiger, pour viter
le danger du typhus qui se dclare gnralement dans de pareilles
conditions. Deux transports taient remorqus par _le Colombo_, et
leur tat tait presque aussi dsastreux.

(_Times_, no. du vendredi 13 octobre 1854.)

... Les turcs ont rendu de bons services dans les retranchements. Les
pauvres diables souffrent de la dyssenterie, des fivres, du typhus.
Leur service mdical est nul, et nos chirurgiens n'ont pas le loisir
de s'occuper d'eux.

(_Times_, correspondance date du 29 octobre 1854.)

Ce qui suit est extrait d'une correspondance adresse au _Morning
Herald_ et date de Balaklava, 8 novembre 1854:

Mais il est inutile d'insister sur ces dtails dchirants; qu'il
suffise de dire que parmi les carcasses d'environ deux cents chevaux
tus ou blesss, sont couchs les cadavres de nos braves artilleurs
anglais et franais, tous plus ou moins horriblement mutils.
Quelques-uns ont la tte dtache du cou, comme par une hache;
d'autres ont la jambe spare de la hanche, d'autres les bras
emports; d'autres encore, frapps  la poitrine ou dans l'estomac,
ont t littralement broys comme s'ils avaient t crass par une
machine. Mais ce ne sont pas les allis seulement qui sont tendus
l; au contraire, il y a dix cadavres russes pour un des ntres, avec
cette diffrence que les russes ont tous t tus par la mousqueterie
avant que l'artillerie ait donn. Sur cette place l'ennemi a maintenu
constamment une pluie de bombes pendant toute la nuit, mais, les
bombes n'clataient que sur des morts.

En traversant la route qui mne  Sbastopol, entre des monceaux
de morts russes, on arrive  la place o les gardes ont t obligs
d'abandonner la dfense du retranchement qui domine la valle
d'Inkermann. L nos morts sont aussi nombreux que ceux de l'ennemi. En
travers du sentier, cte  cte, sont tendus cinq gardes qui ont t
tus par le mme boulet en chargeant l'ennemi. Ils sont couchs dans
la mme attitude, serrant leur mousquet de leurs mains crispes, ayant
tous sur le visage le mme froncement douloureux et terrible. Au del
de ce groupe, les fantassins de la ligne et de la garde russe sont
couchs pais comme des feuilles au milieu des cadavres.

Sur la droite du retranchement est la route qui mne  la batterie
des Deux-Canons. Le sentier passe  travers un fourr pais, mais le
sentier est glissant de sang, et le fourr est couch contre terre et
encombr de morts. La scne vue de la batterie est terrible, terrible
au del de toute description. Je me suis tenu sur le parapet vers
neuf heures du soir, et j'ai senti mon coeur s'enfoncer comme si
j'assistais  la scne mme du carnage. La lune tait  son plein et
clairait toute chose presque comme de jour. En face de moi tait la
valle d'Inkermann, avec la Tchernaya serpentant gracieusement, entre
les hauteurs, comme une bande d'argent. C'tait une vue splendide qui,
pour la varit et le pittoresque, pouvait lutter avec les plus belles
du monde. Pourtant je ne me rappellerai jamais la valle d'Inkermann
qu'avec un sentiment de rpulsion et d'horreur; car autour de la place
o je regardais taient couchs plus de cinq mille cadavres. Beaucoup
de blesss aussi taient l; et les lents et pnibles gmissements de
leur agonie frappaient mon oreille avec une prcision sinistre, et,
ce qui est plus douloureux encore, j'entendais les cris enrous et le
rle dsespr de ceux qui se dbattaient avant d'expirer.

Les ambulances aussi vite qu'elles pouvaient venir, recevaient leur
charge de souffrants, et on employait jusqu' des couvertures pour
transporter les blesss.

En dehors de la batterie, les russes sont couchs par deux ou
trois les uns sur les autres. En dedans, la place est littralement
encombre des gardes russes, du 55e et du 20e rgiment. Les belles et
hautes formes de nos pauvres compatriotes pouvaient tre distingues
d'un coup d'oeil, quoique les grands habits gris tachs de leur sang
fussent devenus semblables  l'extrieur. Les hommes sont couchs
comme ils sont tombs, en tas; ici un des ntres sur trois ou quatre
russes, l un russe sur trois ou quatre des ntres. Quelques-uns s'en
sont alls avec le sourire aux lvres et semblent comme endormis;
d'autres sont horriblement contracts; leurs yeux hors de tte et
leurs traits enfls annoncent qu'ils sont morts agonisants, mais
menaants jusqu'au bout. Quelques-uns reposent comme s'ils taient
prpars pour l'ensevelissement et comme si la main d'un parent avait
arrang leurs membres mutils, tandis que d'autres sont encore dans
des positions de combat,  moiti debout ou  demi agenouills,
serrant leur arme ou dchirant une cartouche. Beaucoup sont tendus,
les mains leves vers le ciel, comme pour dtourner un coup ou pour
profrer une prire, tandis que d'autres ont le froncement hostile
de la crainte ou de la haine, comme si vraiment ils taient morts
dsesprs. La clart de la lune rpandait sur ces formes une pleur
surnaturelle, et le vent froid et humide qui balayait les collines
agitait les branches d'arbres au-dessus de ces faces retournes, si
bien que l'ombre leur donnait une apparence horrible de vitalit; et
il semblait que les morts riaient et allaient parler. Ce n'tait pas
seulement une place qui semblait ainsi anime, c'tait tout le champ
de bataille.

Le long de la colline, de petits groupes avec des brancards
cherchaient ceux qui vivaient encore; d'autres avec des lanternes
retournaient les morts pour dcouvrir les officiers qu'on savait tus,
mais qu'on n'avait pas retrouvs. L aussi il y avait des femmes
anglaises dont les maris ou les parents n'taient pas revenus; elles
couraient partout avec des cris lamentables, tournant avidement le
visage de nos morts vers la clart de la lune, dsespres, et bien
plus  plaindre que ceux qui taient gisants.

(_Morning Herald_ du vendredi 24 novembre 1854.)

... On entendait le choc des verres et le bruit des bouteilles
brises.  et l, dans l'ombre, une bougie de cire jaune ou une
lanterne  la main, des femmes rdaient parmi les cadavres, regardant
l'une aprs l'autre ces faces ples et cherchant celle-ci son fils,
celle-l son mari.

(_Napolon le Petit_, p. 196.)




1860

ADRESSE DE L'LE DE JERSEY A VICTOR HUGO


Monsieur,

Le comit des amis de la Sicile, devant convoquer une runion publique
des habitants de Jersey le 13 juin 1860,  l'effet d'exprimer leur
sympathie pour le peuple sicilien, luttant les armes  la main pour
la libert contre un despotisme excrable et excr, les soussigns
sollicitent respectueusement la faveur de votre prsence et de votre
prcieuse assistance  la manifestation projete.

La cause de la Sicile se recommande  tous ceux qui mritent
vritablement le nom d'hommes,  tout homme estimant les institutions
libres,  tout ami de la libert et du genre humain, et nous sommes
persuads qu'une cause si sainte a votre plus ardente sympathie. Vous
avez consacr votre gnie  la libert,  la justice,  l'humanit;
votre loquente voix leve  Jersey en faveur des siciliens honorera
notre petite le et contribuera  exciter encore les sympathies de
l'Angleterre, de la France et de l'Europe entire en faveur de ce
vaillant peuple luttant contre des forces grandement suprieures pour
le bien le plus prcieux de cette vie. Ce n'est pas aller trop loin
que d'affirmer que votre loquence infusera une nouvelle force dans
le coeur des combattants de la libert, victorieux mais fatigus, et
portera la terreur dans l'me de leurs ennemis.

Oui, monsieur, vos fervents plaidoyers en faveur de la libert et de
l'humanit, vos protestations contre la tyrannie et les cruauts,
feront cho dans le camp de Garibaldi et sonneront le glas du
dsespoir aux oreilles de l'infme roi de Naples.

Nous sollicitons de nouveau votre coopration, et, en vous exprimant
notre sincre respect et admiration, nous avons l'honneur d'tre, etc.

(_Suivent les signatures._)




1862

LE BANQUET DE BRUXELLES


Un des plus excellents crivains de la presse belge et franaise, M.
Gustave Frdrix, a publi, en 1862, sur le banquet de Bruxelles, de
remarquables pages qui eurent alors un grand retentissement et
qui seront consultes un jour, car elles font partie  la fois de
l'histoire politique et de l'histoire littraire de notre temps [note:
_Souvenir du banquet donn  Victor Hugo_. Bruxelles.]. Le banquet de
Bruxelles fut une mmorable rencontre d'intelligences et de renommes
venues de tous les points du monde civilis pour protester autour
d'un proscrit contre l'empire. On trouve dans l'loquent crit de M.
Gustave Frdrix tous les dtails de cette manifestation clatante. M.
Victor Hugo prsidait le banquet, ayant  sa droite le bourgmestre de
Bruxelles et  sa gauche le prsident de la chambre des reprsentants.
De grandes voix parlrent, Louis Blanc, Eugne Pelletan; puis, au nom
de la presse de tous les pays, d'minents journalistes, M. Brardi
pour la Belgique, M. Nefftzer pour la France, M. Cuesta pour l'Espagne,
M. Ferrari pour l'Italie, M. Low pour l'Angleterre. Les honorables
diteurs des _Misrables_, MM. Lacroix et Verbockhoven remercirent
l'auteur du livre au nom de la Librairie internationale. Champfleury
salua Victor Hugo au nom des prosateurs, et Thodore de Banville le
salua au nom des potes. Jamais de plus nobles paroles ne furent
entendues. Cette fte fut grave et solennelle.

Dans ce temps-l, le bourgmestre de Bruxelles tait un honnte homme;
il s'appelait Fontainas. Ce fut lui qui porta le toast  Victor Hugo;
il le fit en ces termes:

Il m'est agrable de vous souhaiter la bienvenue,  vous, messieurs,
qui visitez la Belgique, si nergiquement dvoue  sa nationalit, si
profondment heureuse des librales institutions qui la gouvernent; 
vous, messieurs, dont le talent charme, console ou lve nos esprits.
Mais, parmi tant de noms illustres, il en est un plus illustre encore;
j'ai nomm Victor Hugo, dont la gloire peut se passer de mes loges.

Je porte un toast au grand crivain, au grand pote,  Victor Hugo!


Victor Hugo se leva, et rpondit:

Messieurs,

Je porte la sant du bourgmestre de Bruxelles.

Je n'avais jamais rencontr M. Fontainas; je le connais depuis
vingtquatre heures, et je l'aime. Pourquoi? regardez-le, et vous
comprendrez. Jamais plus franche nature ne s'est peinte sur un visage
plus cordial; son serrement de main dit toute son me; sa parole est
de la sympathie. J'honore et je salue dans cet homme excellent et
charmant la noble ville qu'il reprsente.

J'ai du bonheur, en vrit, avec les bourgmestres de Bruxelles; il
semble que je sois destin  toujours les aimer. Il y a onze ans,
quand j'arrivai  Bruxelles, le 12 dcembre 1851, la premire visite
que je reus, fut celle du bourgmestre, M. Charles de Brouckere.
Celui-l aussi tait une haute et pntrante intelligence, un esprit
ferme et bon, un coeur gnreux.

J'habitais la Grand' Place, de Bruxelles, qui, soit dit en passant,
avec son magnifique htel de ville encadr de maisons magnifiques,
est tout entire un monument. Presque tous les jours, M. Charles de
Brouckere, en allant  l'htel de ville, poussait ma porte et entrait.
Tout ce que je lui demandais pour mes vaillants compagnons d'exil
tait immdiatement accord. Il tait lui-mme un vaillant; il avait
combattu dans les barricades de Bruxelles. Il m'apportait de la
cordialit, de la fraternit, de la gat, et, en prsence des maux
de ma patrie, de la consolation. L'amertume de Dante tait de monter
l'escalier de l'tranger; la joie de Charles de Brouckere tait de
monter l'escalier du proscrit. C'tait l un homme brave, noble et
bon. Eh bien, le chaud et vif accueil de M. de Brouckere, je l'ai
retrouv dans M. Fontainas; mme grce, mme esprit, mme bienvenue
charmante, mme ouverture d'me et de visage; les deux hommes sont
diffrents, les deux coeurs sont pareils. Tenez, je viens de faire
une promenade en Belgique; j'ai t un peu partout, depuis les dunes
jusqu'aux Ardennes. Eh bien, partout, j'ai entendu parler de M.
Fontainas; j'ai rencontr partout son nom et son loge; il est aim
dans le moindre village, comme dans la capitale; ce n'est pas l une
popularit de clocher, c'est une popularit de nation. Il semble
que ce bourgmestre de Bruxelles soit le bourgmestre de la Belgique.
Honneur  de tels magistrats! ils consolent des autres.

Je bois  l'honorable M. Fontainas, bourgmestre de Bruxelles; et je
flicite cette illustre ville d'avoir  sa tte un de ces hommes en
qui se personnifient l'hospitalit et la libert, l'hospitalit, qui
tait la vertu des peuples antiques, et la libert, qui est la force
des peuples nouveaux.




1863

AUX MEMBRES DU MEETING DE JERSEY POUR LA POLOGNE


Hauteville-House, 27 mars 1863.

Messieurs,--je suis atteint en ce moment d'un accs d'une angine
chronique qui m'empche de me rendre  votre invitation, dont je
ressens tout l'honneur. Croyez  mon regret profond.

La sympathie est une prsence; je serai donc en esprit au milieu de
vous. Je m'associe du fond de l'me  toutes vos gnreuses penses.

L'assassinat d'une nation est impossible. Le droit, c'est l'astre; il
s'clipse, mais il reparat. La Hongrie le prouve, Venise le prouve,
la Pologne le prouve.

La Pologne,  l'heure o nous sommes, est clatante; elle n'est pas en
pleine vie, mais elle est en pleine gloire; toute sa lumire lui est
revenue, la Pologne, accable, sanglante et debout, blouit le monde.

Les peuples vivent et les despotes meurent; c'est la loi d'en haut. Ne
nous lassons pas de la rappeler  ce coupable empereur qui pse en cet
instant sur deux nations, pour le malheur de l'une et pour la honte de
l'autre. La plus  plaindre des deux, ce n'est pas la Pologne qu'il
gorge, c'est la Russie qu'il dshonore. C'est dgrader un peuple que
d'en faire le massacreur d'un autre peuple. Je souhaite  la Pologne
la rsurrection  la libert, et  la Russie la rsurrection 
l'honneur.

Ces deux rsurrections, je fais plus que les souhaiter, je les
attends.

Oui, le doute serait impie et presque complice, oui, la Pologne
triomphera. Sa mort dfinitive serait un peu notre mort  tous. La
Pologne fait partie du coeur de l'Europe. Le jour o le dernier
battement de vie s'teindrait en Pologne, la civilisation tout entire
sentirait le froid du spulcre.

Laissez-moi vous jeter de loin ce cri qui aura de l'cho dans vos
mes!--Vive la Pologne! Vive le droit! Vivent la libert des hommes et
l'indpendance des peuples!

Permettez qu' cette occasion, j'envoie tous mes voeux de bonheur 
l'le de Jersey qui m'est bien chre et  votre excellente population,
et recevez, mes amis, mon salut cordial.

VICTOR HUGO.




1864

LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE


Louis Blanc avait fait part  Victor Hugo du dsir qu'avait le Comit
du centenaire de Shakespeare de le compter parmi ses membres ainsi que
son fils Franois-Victor Hugo, le traducteur de Shakespeare.

Victor Hugo crivit  M. N.-Hepworth Dixon, secrtaire du Comit de
Shakespeare  Londres:

Hauteville-House, 20 janvier 1864.

Monsieur,

La lettre que vous a communique mon noble et cher ami M. Louis Blanc
est, je pense, la rponse que voici  une lettre de lui:

Hauteville-House, 11 octobre 1863.

Cher Louis Blanc,

Pendant les mois de juin, de juillet et d'aot, les journaux ont
publi un certain nombre d'acceptations de personnes distingues,
invites  faire partie du Comit de Shakespeare. Mon fils, le
traducteur de Shakespeare, n'a pas t invit. Il l'est aujourd'hui.
Je trouve que c'est trop tard.

Dans cet espace de trois mois, je n'ai pas t invit non plus, mais
peu importe. Il s'agit de mon fils, et c'est dans mon fils que je me
sens atteint. Quant  moi, je ne suis pas offens, ni offensable.

Je ne serai point du Comit de Shakespeare, mais puisque dans
le Comit il y aura Louis Blanc, la France sera admirablement
reprsente.

VICTOR HUGO.

La courtoise lettre que vous m'crivez, monsieur, en date du 19
janvier 1864, au nom du Comit de Shakespeare, vient modifier
ma situation vis--vis du Comit, en me laissant pourtant un
regret,--regret,  la vrit, qui n'est sensible que pour moi.

Ce regret, permettez-moi de vous l'indiquer.

Si le cordial appel que vous me faites l'honneur de m'adresser
aujourd'hui m'avait t fait il y a six mois, comme aux diverses
personnes honorables dont vous citez les noms, j'aurais pu,  ce
moment-l, prvenu d'avance, disposer mes occupations de faon 
pouvoir prendre part aux sances du Comit; c'et t pour moi un
devoir et un bonheur; mais n'tant point convi  en faire partie,
je n'ai vu nulle difficult  accepter, depuis cette poque, des
propositions et des engagements qui maintenant absorbent tout
mon temps et me crent des obligations de travail imprieux. Ces
engagements, pris par suite du malentendu que vous voulez bien
m'expliquer, ne me laissent plus la libert de siger parmi vous, et,
par l'urgence des travaux qu'ils m'imposent, me priveront, selon
toute apparence, de l'honneur d'assister  Londres,  votre grandiose
solennit du 23 avril.

C'est un inconvnient, fcheux pour moi, mais pour moi seulement, je
le rpte, et trs lger  tous les points de vue. Ma prsence, comme
mon absence, est un fait indiffrent.

A cet inconvnient prs, qui est peu de chose, le malentendu, si
courtoisement expliqu dans votre lettre, est tout  fait rparable.
Le Comit de Shakespeare, dont vous tes l'organe, veut bien dsirer
que mon nom soit inscrit sur son honorable liste, je m'empresse d'y
consentir, en regrettant de ne pouvoir complter cette coopration
nominale par une coopration effective. Quant  la fte illustre que
vous prparez  votre grand homme, je n'y pourrai assister que de
coeur, mais j'y serai prsent pourtant dans la personne de mon
fils Franois-Victor, heureux de prendre parmi vous, aprs votre
explication excellente, la place glorieuse que vous lui offrez.

Le jubil du 23 avril sera la vraie fte de l'Angleterre. Cette noble
Angleterre, reprsente par sa fire et loquente tribune, et par son
admirable presse libre et souveraine, a toutes les gloires qui font
les grands peuples dignes des grands potes. L'Angleterre mrite
Shakespeare.

Veuillez, monsieur, communiquer cette lettre au Comit, et recevoir
l'assurance de mes sentiments trs distingus.

VICTOR HUGO.




1865

LA PEINE DE MORT


Ce qui suit est extrait du _Courrier de l'Europe_:

Les symptmes prcurseurs de l'abolition de la peine de mort se
prononcent de plus en plus, et de tous les cts  la fois. Les
excutions elle-mmes, en se multipliant, htent la suppression
de l'chafaud par le soulvement de la conscience publique. Tout
rcemment, M. Victor Hugo a reu, dans la mme semaine,  quelques
jours d'intervalle, deux lettres relatives  la peine de mort, venant
l'une d'Italie, l'autre d'Angleterre. La premire, crite  Victor
Hugo par le comit central italien, tait signe comte _Ferdinand
Trivulzio_, docteur _Georges de Giulini_, avocat _Jean Capretti_,
docteur _Albert Sarola_, docteur _Joseph Mussi_, conseiller
provincial, docteur _Frdric Bonola_. Cette lettre, date de Milan,
1er fvrier, annonait  Victor Hugo la convocation d'un grand meeting
populaire  Milan, pour l'abrogation de la peine capitale, et priait
l'exil de Guernesey d'envoyer, par tlgramme, immdiatement, au
peuple de Milan assembl; quelques paroles destines, nous citons la
lettre,  produire une commotion lectrique dans toute l'Italie. Le
comit ignorait qu'il n'y a malheureusement point de fil tlgraphique
 Guernesey. La deuxime lettre, envoye de Londres, mane d'un
philanthrope anglais distingu, M. Lilly, contenait le dtail du
procs d'un italien nomm Polioni, condamn au gibet pour un coup
de couteau donn dans une rixe de cabaret, et priait Victor Hugo
d'intervenir pour empcher l'excution de cet homme.

M. Victor Hugo a rpondu au message venu d'Italie la lettre qu'on va
lire:

A MM. LES MEMBRES DU COMIT CENTRAL ITALIEN POUR L'ABOLITION DE LA
PEINE DE MORT

Hauteville-House, samedi 4 fvrier 1865.

Messieurs,--Il n'y a point de tlgraphe lectrique  Guernesey. Votre
lettre m'arrive aujourd'hui 4, et la poste ne repart que lundi 6. Mon
regret est profond de ne pouvoir rpondre en temps utile  votre noble
et touchant appel. J'eusse t heureux que mon applaudissement arrivt
au peuple de Milan faisant un grand acte.

L'inviolabilit de la vie humaine est le droit des droits. Tous les
principes dcoulent de celui-l. Il est la racine, ils sont les
rameaux. L'chafaud est un crime permanent. C'est le plus insolent des
outrages  la dignit humaine,  la civilisation, au progrs. Toutes
les fois que l'chafaud est dress, nous recevons un soufflet. Ce
crime est commis en notre nom.

L'Italie a t la mre des grands hommes, et elle est la mre des
grands exemples. Elle va, je n'en doute pas, abroger la peine de mort.
Votre commission, compose de tant d'hommes distingus et gnreux,
russira. Avant peu, nous verrons cet admirable spectacle: l'Italie,
avec l'chafaud de moins et Rome et Venise de plus.

Je serre vos mains dans les miennes, et je suis votre ami.

VICTOR HUGO.


A la lettre venue d'Angleterre, Victor Hugo a rpondu:

A M. LILLY, 9, SAINT-PETER'S TERRACE, NOTTING-HILL, LONDRES.

Hauteville-House, 12 fvrier 1865.

Monsieur,--Vous me faites l'honneur de vous tourner vers moi, je vous
en remercie.

Un chafaud va se dresser; vous m'en avertissez. Vous me croyez la
puissance de renverser cet chafaud. Hlas! je ne l'ai pas. Je n'ai
pu sauver Tapner, je ne pourrais sauver Polioni. A qui m'adresser? Au
gouvernement? au peuple? Pour le peuple anglais je suis un tranger,
et pour le gouvernement anglais un proscrit. Moins que rien, vous
le voyez. Je suis pour l'Angleterre une voix quelconque, importune
peut-tre, impuissante  coup sr. Je ne puis rien, monsieur; plaignez
Polioni et plaignez-moi.

En France, Polioni et t condamn, pour meurtre sans prmditation,
 une peine temporaire. La pnalit anglaise manque de ce grand
correctif, _les circonstances attnuantes_.

Que l'Angleterre, dans sa fiert, y songe;  l'heure qu'il est,
sa lgislation criminelle ne vaut pas la lgislation criminelle
franaise, si imparfaite pourtant. De ce ct, l'Angleterre est en
retard sur la France. L'Angleterre veut-elle regagner en un instant
tout le terrain perdu, et laisser la France derrire elle? Elle le
peut. Elle n'a qu' faire ce pas: _Abolir la peine de mort_.

Cette grande chose est digne de ce grand peuple. Je l'y convie.

La peine de mort vient d'tre abolie dans plusieurs rpubliques de
l'Amrique du Sud. Elle va l'tre, si elle ne l'est dj, en Italie,
en Portugal, en Suisse, en Roumanie, en Grce. La Belgique ne
tardera point  suivre ces beaux exemples. Il serait admirable que
l'Angleterre prt la mme initiative, et prouvt, par la suppression
de l'chafaud, que la nation de la libert est aussi la nation de
l'humanit.

Il va sans dire, monsieur, que je vous laisse matre de faire de cette
lettre l'usage que vous voudrez.

Recevez l'assurance de mes sentiments trs distingus.

VICTOR HUGO.

Aprs avoir cit ces deux lettres, le _Courrier de l'Europe_ ajoute:

Il y a vraiment quelque chose de touchant  voir les adversaires du
bourreau se tourner tous vers le rocher de Guernesey, pour demander
aide et assistance  celui dont la main puissante a dj branl
l'chafaud et finira par le renverser, Le beau, serviteur du vrai
est le plus grand des spectacles. Victor Hugo se faisant l'avocat de
Dieu pour revendiquer ses droits immuables--usurps par la justice
humaine--sur la vie de l'homme, c'est naturel. Qui parlera au nom de
la divinit; si ce n'est le gnie!




1866

LES INSURRECTIONS TOUFFES


Hauteville-House, 18 novembre 1866.

J'ai t bien sensible au gnreux appel de l'honorable et loquent
rdacteur en chef du journal _l'Orient_. Malheureusement il est trop
tard. De toutes parts on annonce l'insurrection comme touffe. Encore
un cercueil de peuple qui s'ouvre, hlas! et qui se ferme.

Quant  moi, c'est la quatrime fois qu'un appel de ce genre m'arrive
trop tard depuis deux ans. Les insurgs de Hati, de Roumanie et de
Sicile se sont adresss  moi, et toujours trop tard. Dieu sait si
je les eusse servis avec zle! Mais ne pourrait-on mieux s'entendre?
Pourquoi les hommes de mouvement ne prviennent-ils pas les hommes de
progrs? Pourquoi les combattants de l'pe ne se concertent-ils
pas avec les combattants de l'ide? C'est avant et non aprs qu'il
faudrait rclamer notre concours. Averti  temps, j'crirais  propos,
et tous s'entr'aideraient pour le succs gnral de la rvolution et
pour la dlivrance universelle. Communiquez ceci  notre honorable
ami, et recevez mon htif et cordial serrement de main.

VICTOR HUGO.


LE DINER DES ENFANTS PAUVRES

Pour faire tout  fait comprendre ce qu'on a pu lire dans ce livre
sur la petite institution du Dner des Enfants pauvres, il n'est pas
inutile de reproduire un des comptes rendus de la presse anglaise.

Voici la lettre de lady Thompson et l'article de _l'Express_ dont il
est question dans le discours de Victor Hugo:

A VICTOR HUGO

35, Wimpole Street, London, 30 novembre 1866.

Cher Monsieur,--Aprs l'intrt que vous avez pris au succs de nos
dners aux pauvres enfants, j'ai beaucoup de plaisir  vous envoyer le
compte rendu de l'anne passe. Notre plan marche toujours bien, et je
viens de recommencer pour l'anne qui vient. J'aime  croire que vous
vous portez bien, et que vous trouvez votre gnreuse ide de plus en
plus rpandue.

Croyez  mon profond respect,

KATE THOMPSON.

Cette fondation des dners pour les enfants pauvres a ce rare mrite
parmi les institutions d'assistance d'tre simple, directe, pratique,
aisment imitable, sans aucune prtention de secte ni de systme. Il
ne faut pas oublier l'homme qui le premier a eu l'ide de ces dners
d'enfants indigents. L'Angleterre a d beaucoup dans les temps passs
aux exils politiques franais. Cette socit des dners d'enfants
pauvres doit sa cration au coeur gnreux du plus grand pote de
notre temps,  Victor Hugo, qui, depuis des annes, donne toutes les
semaines, dans sa maison de Guernesey,  ses propres frais, des dners
pour quarante pauvres enfants, dont il ne considre ni la nationalit,
ni la religion, mais seulement la misre. A Nol, Victor Hugo augmente
le nombre de ses petits convives et les pourvoit, non seulement de
quoi manger et boire, mais d'un choix de jolies trennes pour gayer
et consoler leurs jeunes coeurs et leurs imaginations enfantines, sans
oublier de nourrir leurs bouches affames et de couvrir leurs membres
grelottants. Une socit qui a t forme  Londres d'aprs l'exemple
de Victor Hugo, s'adresse  tous ceux qui ont de la sympathie pour
les misres des enfants en haillons et demi-morts de faim dans cette
vaste mtropole.

Le nombre des dners donns en 1867, dans trente-sept salles  manger
spciales, a t a peu prs de 85,000. Depuis ce temps, des dons
nouveaux ont t faits reprsentant 30,000 dners. La somme entire
dpense alors a t 1,146 livres, et le nombre entier des dners
115,000.

(_Express_ du 17 dcembre 1866.)


LA NOL A HAUTEVILLE-HOUSE

La page qui suit est extraite de la _Gazette de Guernesey_, en date du
29 dcembre 1866:

Jeudi dernier, une foule lgante et distingue se pressait chez M.
Victor Hugo pour tre tmoin de la distribution annuelle de vtements
et de jouets que M. Victor Hugo fait aux petits enfants pauvres qu'il
a pris sous ses soins. La fte se composait comme d'usage: 1r d'un
goter de _sandwiches_, de gteaux, de fruits et de vin; 2e d'une
distribution de vtements; 3e d'un arbre de Nol sur lequel taient
arranges des masses de jouets. Avant la distribution de vtements,
M. Victor Hugo a adress un speech aux personnes prsentes. Voici le
rsum de ce que nous avons pu recueillir:

Mesdames,

Vous connaissez le but de cette petite runion. C'est ce que
j'appelle,  dfaut d'un mot plus simple, la fte des petits enfants
pauvres. Je voudrais en parler dans les termes les plus humbles, je
voudrais pouvoir emprunter pour cela la simplicit d'un des petits
enfants qui m'coutent.

Faire du bien aux enfants pauvres, dans la mesure de ce que je puis,
voil mon but. Il n'y a aucun mrite, croyez-le bien, et ce que je dis
l je le pense profondment, il n'y a aucun mrite  faire pour les
pauvres ce que l'on peut; car ce que l'on peut, c'est ce que l'on
doit. Connaissez-vous quelque chose de plus triste que la souffrance
des enfants? Quand nous souffrons, nous hommes, c'est justement,
nous avons ce que nous mritons, mais les enfants sont innocents, et
l'innocence qui souffre, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus de triste
au monde? Ici, la providence nous confie une partie de sa propre
fonction. Dieu dit  l'homme, je te confie l'enfant. Il ne nous confie
pas seulement nos propres enfants; car il est trop simple d'en prendre
soin, et les animaux s'acquittent de ce devoir de la nature mieux
parfois que les hommes eux-mmes; il nous confie tous les enfants qui
souffrent. tre le pre, la mre des enfants pauvres, voil notre plus
haute mission. Avoir pour eux un sentiment maternel, c'est avoir un
sentiment fraternel pour l'humanit.

M. Victor Hugo rappelle ensuite les conclusions d'un travail fait par
l'Acadmie de mdecine de Paris, il y a dix-huit ans, sur l'hygine
des enfants. L'enqute faite  ce sujet constate que la plupart des
maladies qui emportent tant d'enfants pauvres tiennent uniquement 
leur mauvaise nourriture, et que s'ils pouvaient manger de la viande
et boire du vin seulement une fois par mois, cela suffirait pour les
prserver de tous les maux qui tiennent  l'appauvrissement du sang,
c'est--dire non seulement des maladies scrofuleuses, mais aussi
des affections du coeur, des poumons et du cerveau. _L'anmie_ ou
appauvrissement du sang rend en outre les enfants sujets  une foule
de maladies contagieuses, telles que le croup et l'angine couenneuse,
dont une bonne nourriture prise une fois par mois suffirait pour les
exempter.

Les conclusions de ce travail fait par l'Acadmie ont frapp
profondment M. Victor Hugo. Distrait  Paris par les occupations de
la vie publique, il n'a pas eu le temps d'organiser dans sa patrie des
dners d'enfants pauvres. Mais il a, dit-il, profit du loisir que
l'empereur des Franais lui a fait  Guernesey pour mettre son ide 
excution.

Pensant que si un bon dner par mois peut faire tant de bien, un bon
dner tous les quinze jours doit en faire encore plus, il nourrit
quarante-deux enfants pauvres, dont la moiti, vingt et un, viennent
chez lui chaque semaine.--Puis, quand arrive la fin de l'anne, il
veut leur donner la petite joie que tous les enfants riches ont dans
leurs familles; ils veut qu'ils aient leur _Christmas_. Cette petite
fte annuelle se compose de trois parties: d'un luncheon, d'une
distribution de vtements, et d'une distribution de jouets. Car la
joie, dit M. Victor Hugo, fait partie de la sant de l'enfance. C'est
pourquoi je leur ddie tous les ans un petit arbre de Nol. C'est
aujourd'hui la cinquime clbration de cette fte.

Maintenant, continue M. Victor Hugo, pourquoi dis-je tout cela? Le
seul mrite d'une bonne action (si bonne action il y a) c'est de la
taire. Je devrais me taire en effet si je ne pensais qu' moi. Mais
mon but n'est pas seulement de faire du bien  quarante pauvres petits
enfants. Mon but est surtout de donner un exemple utile. Voil mon
excuse.

L'exemple que donne M. Victor Hugo est si bien suivi, que les
rsultats obtenus sont vraiment admirables. Il pourrait citer
l'Amrique, la Sude, la Suisse, o un nombre considrable d'enfants
pauvres sont rgulirement nourris, l'Italie, et mme l'Espagne, o
cette bonne oeuvre commence; il ne parlera que de l'Angleterre, que de
Londres, avec les preuves en main.

Ici M. Victor Hugo lit des extraits d'une lettre crite par un
_gentleman_ anglais au _Petit Journal_.

Donc, frapps du spectacle navrant qu'offrent les coles des
quartiers pauvres de Londres, profondment mus  la vue des enfants
blmes et chtifs qui les frquentent, alarms des rapides progrs que
fait la dbilit parmi les gnrations des villes, dbilit qui tend 
remplacer notre vigoureuse race anglo-saxonne par une race nerve et
fbrile, des hommes charitables,  la tte desquels se trouve le comte
de Shaftesbury, ont fond la socit du dner des enfants pauvres.

La charit est si douce chose; donner un peu de son superflu est un
acte qui rapporte de si douces jouissances, que, croyant tre utile,
nous ne rsistons pas au dsir de faire connatre  la France cette
invention de la charit, le nouvel essai que vient d'inaugurer notre
vieille Angleterre.

M. Victor Hugo a ajout:--Dans cette cole seule, il y a trois cent
vingt enfants. Vous figurez-vous ce nombre multipli; quel immense
bien cela doit faire  l'enfance!

Puis M. Victor Hugo a lu une autre lettre crite au _Times_ par M.
Fuller, secrtaire de l'institution tablie  Londres,  l'instar de
celle de _Hauteville-House_, par le Rv. Woods:

A L'DITEUR DU _Times_,

Monsieur,

Vous avez t assez bon l'anne dernire pour insrer dans le
_Times_ une lettre dans laquelle je dmontrais la trs remarquable
amlioration de la sant des enfants pauvres de _l'cole des
dguenills de Westminster_, amlioration rsultant du systme
rgulier du dner par quinzaine  chaque enfant, et o je provoquais
les autres personnes qui en ont l'occasion  faire la mme chose, si
possible, dans leurs coles.

Une anne de plus d'exprience a confirm plus fortement encore tout
ce que je disais sur le bon rsultat de ces dners, qui a t aussi
grand que les annes prcdentes, _la sant de l'cole ayant t
gnralement bonne, et le cholra n'ayant frapp aucun de ces
enfants_.

Je regrette cependant d'avoir  dire que les fonds souscrits pour ce
dner, qui n'ont jamais manqu depuis trois ans, seront prochainement
puiss, et j'espre que vous voudrez bien dans votre journal faire un
appel  l'assistance, afin que je puisse continuer pendant cet hiver
qui approche le mme nombre de dners.

WILLIAM FULLER.

(Suit le compte de revient de chaque dner et de celui de Nol.)
--_Times_, 27 dcembre 1866.

M. Victor Hugo a exprim l'espoir que le mot dplorable _ragged_
disparatrait bientt de la belle et noble langue anglaise et aussi
que la classe elle-mme ne tarderait pas galement  disparatre.

M. Victor Hugo a fait vivement ressortir ce fait que le cholra n'a
frapp aucun des enfants ainsi nourris au milieu des terribles ravages
que cette pidmie a faits  Londres l't dernier. Il ne croit pas
que l'on puisse rien dire de plus fort en faveur de l'institution et
il livre ce rsultat aux rflexions des personnes prsentes.

Voil, mesdames, dit M. Victor Hugo on terminant, voil ce qui
m'autorise  raconter ce qui se passe ici. Voil ce qui justifie la
publicit donne  ce dner de quarante enfants. C'est que de cette
humble origine sort une amlioration considrable pour l'innocence
souffrante. Soulager les enfants, faire des hommes, voil notre
devoir. Je n'ajouterai plus qu'un mot. Il y a deux manires de
construire des glises; on peut les btir en pierre, et on peut les
btir en chair et en os. Un pauvre que vous avez soulag, c'est une
glise que vous avez btie et d'o la prire et la reconnaissance
montent vers Dieu. (_Applaudissements prolongs._)




1867

LE DINER DES ENFANTS PAUVRES


Ce qui suit est extrait des journaux anglais:

L'ide de M. Victor Hugo,--le dner hebdomadaire des enfants,--a t
adopte  Londres sur une trs grande chelle et donne d'admirables
rsultats. Six MILLE petits enfants sont secourus  Londres seulement.
Nous publions la lettre crite  M. Victor Hugo par lady Thompson,
trsorire du _Children's Dinner Table_.

Londres, 23 octobre 1867, 39, Wimpole Street.

Cher monsieur,--Je prends la libert de vous adresser le prospectus
qui annonce la seconde saison du dner des enfants (_Children's Dinner
Table_) de la paroisse de Marylebone,  Londres.

La dernire saison a eu le plus grand succs, et si vous avez la
bont de lire le compte rendu ci-joint, vous y trouverez que prs
de six mille enfants ont dn pendant le peu de mois qui ont suivi
l'organisation de cette oeuvre (l'excution du plan).

C'est parce que la cration de ce dner dans cette paroisse est due
entirement  vos ides,  votre initiative, aux paroles que vous avez
prononces sur ce sujet, et pour rendre tmoignage  la valeur et 
la popularit de ces dners auprs de toutes les personnes qui en ont
pris connaissance, que je prends la libert de vous entretenir de ces
dtails.

Permettez-moi de vous exprimer le profond respect et la reconnaissance
que m'inspire votre gnreuse sympathie pour les pauvres,

Et croyez, etc.

KATE THOMPSON.

Suit le compte rendu duquel il rsulte qu'en soixante-dix-sept jours,
pendant neuf mois, on a fourni un, plusieurs fois deux, et quelquefois
trois dners  cause du grand nombre de demandes.

Le total des dners fournis est de 5,442, dont 4,820 ont t mangs
dans la salle et dont 722 ont t envoys  domicile  des enfants
malades. L'avantage de la bonne nourriture s'est clairement manifest
dans l'une et l'autre condition, et on a remarqu que l'habitude de
s'asseoir  une table proprement servie a produit un excellent effet
sur les enfants, car ces dners sont aussi pour eux une source de
bonheur et de joie, outre la bonne chre qu'ils font, ce qui leur
arrive rarement. La joie que cela leur cause vaut  elle seule la
peine et le prix que cela cote.

(_Courrier de l'Europe_, 22 novembre 1867.)




1869


On lit dans le _Courrier de l'Europe:_

Une lettre _authentique_ [note: Ce mot est soulign dans le journal,
 cause de la quantit de fausses lettres de Victor Hugo, mises en
circulation par une certaine presse calomniatrice.] de Victor Hugo
nous tombe sous les yeux; elle est adresse  l'auteur du livre _Marie
Dorval_, qui avait envoy son volume  Victor Hugo:

Entre votre lettre et ma rponse, monsieur, il y a le deuil, et vous
avez compris mon silence. Je sors aujourd'hui de cette nuit profonde
des premires angoisses, et je commence  revivre.

J'ai lu votre livre excellent. Mme Dorval a t la plus grande
actrice de ce temps; Mlle Rachel seule l'a gale, et l'et dpasse
peut-tre, si, au lieu de la tragdie morte, elle et interprt l'art
vivant, le drame, qui est l'homme; le drame, qui est la femme; le
drame, qui est le coeur. Vous avez dignement parl de Mme Dorval, et
c'est avec motion que je vous en remercie. Mme Dorval fait partie de
notre aurore. Elle y a rayonn comme une toile de premire grandeur.

Vous tiez enfant quand j'tais jeune. Vous tes homme aujourd'hui
et je suis vieillard, mais nous avons des souvenirs communs. Votre
jeunesse commenante confine  ma jeunesse finissante; de l, pour
moi, un charme profond dans votre bon et noble livre. L'esprit, le
coeur, le style, tout y est, et ce grand et saint enthousiasme qui est
la vertu du cerveau.

Le _romantisme_ (mot vide de sens impos par nos ennemis et
ddaigneusement accept par nous) c'est la rvolution franaise faite
littrature. Vous le comprenez, je vous en flicite.

Recevez mon cordial serrement de main.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 15 janvier 1869.


A M. GASTON TISSANDIER

Je crois, monsieur,  tous les progrs. La navigation arienne est
conscutive  la navigation ocanique; de l'eau l'homme doit passer 
l'air. Partout o la cration lui sera respirable, l'homme pntrera
dans la cration. Notre seule limite est la vie. L o cesse la
colonne d'air, dont la pression empche notre machine d'clater,
l'homme doit s'arrter. Mais il peut, doit et veut aller jusque-l, et
il ira. Vous le prouvez. Je prends le plus grand intrt  vos utiles
et vaillants voyages. Votre ingnieux et hardi compagnon, M. de
Fonvielle, a l'instinct suprieur de la science vraie. Moi aussi,
j'aurais le got superbe de l'aventure scientifique. L'aventure dans
le fait, l'hypothse dans l'ide, voil les deux grands procds de
dcouvertes. Certes l'avenir est  la navigation arienne et le
devoir du prsent est de travailler  l'avenir. Ce devoir, vous
l'accomplissez. Moi, solitaire mais attentif, je vous suis des yeux et
je vous crie courage.

Avril 1869.


On lit dans la _Chronique de Jersey_:

VICTOR HUGO SUR LA PEINE DU FOUET

Nous recevons d'un correspondant la lettre suivante, rponse par le
grand pote  la prire de notre correspondant d'user de son influence
et de son crdit pour faire interdire dans tous les tribunaux des
possessions anglaises les condamnations  la peine du fouet. Nous
remercions Victor Hugo de son empressement.

Hauteville-House, 19 avril 1869.

J'ai reu, monsieur, votre excellente lettre. J'ai dj rclam
nergiquement et publiquement (dans ma lettre au journal _Post_)
contre cette ignominie, la peine du fouet, qui dshonore le juge plus
encore que le condamn. Certes, je rclamerai encore. Le moyen ge
doit disparatre; 89 a sonn son hallali.

Vous pouvez, si vous le jugez  propos, publier ma lettre.

Recevez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments distingus.

VICTOR HUGO.


Hauteville-House, 30 mai 1869.

Mon cher Alphonse Karr,

Cette lettre n'aura que la publicit que vous voudrez. Quant  moi, je
n'en demande pas. Je ne me justifie jamais. C'est un renseignement de
mon amiti  la vtre. Rien de plus.

On me communique une page de vous, charmante du reste, o vous me
montrez comme trs _assidu  l'Elyse_ jadis. Laissez-moi vous dire,
en toute cordialit, que c'est une erreur. Je suis all  l'Elyse en
tout _quatre fois_. Je pourrais citer les dates. A partir du dsaveu
de la _lettre  Edgar Ney_, je n'y ai plus mis les pieds.

En 1848, je n'tais que libral; c'est en 1849 que je suis devenu
rpublicain. La vrit m'est apparue, vaincue. Aprs le 13 juin, quand
j'ai vu la rpublique  terre, son droit m'a frapp et touch d'autant
plus qu'elle tait agonisante. C'est alors que je suis all  elle; je
me suis rang du ct du plus faible.

Je raconterai peut-tre un jour cela. Ceux qui me reprochent de n'tre
pas un rpublicain de la veille ont raison; je suis arriv dans le
parti rpublicain assez tard, juste  temps pour avoir part d'exil. Je
l'ai. C'est bien.

Votre vieil ami,

VICTOR HUGO.

Hugo n'a pas dout un moment de la publicit que je donnerais  sa
rponse.

Il y a bien de la bonne grce et presque de la coquetterie  un homme
d'une si haute intelligence d'avouer qu'il s'est tromp; c'est presque
comme une femme d'une beaut incontestable qui vous dit: Je suis 
faire peur aujourd'hui.

ALPHONSE KAHR.


Voici des extraits de la trs belle lettre de Flix Pyat. Malgr
les loquentes incitations de Flix Pyat, Victor Hugo, on le sait,
maintint sa rsolution.

DEHORS OU DEDANS

Mon cher Victor Hugo,

Les tyrans qui savent leur mtier font de leurs sujets comme l'enfant
fait de ses cerises, ils commencent par les plus rouges. Ils suivent
la bonne vieille leon de leur matre Tarquin, ils abattent les plus
hauts pis du champ. Ils s'installent et se maintiennent ainsi en
excluant de leur mieux l'lite de leurs ennemis. Ils tuent les uns,
chassent les autres et gardent le reste. Ayant banni l'me, ils
tiennent le corps. Les voil srs pour vingt ans. L'histoire prouve
que tout parvenu monte par l'limination des libres et ne tombe que
par leur rintgration.

Si c'est vrai, je me demande donc quel est le devoir des proscrits.
Le devoir? non, le mot n'est pas juste ici, car il s'agit moins de
principe, Dieu merci! que de moyen. La conduite? pas mme; il y a
encore l une nuance morale qui est de trop. Je dis donc la tactique
des proscrits. Eh bien, leur tactique me semble toute trace par celle
du proscripteur. Ils n'ont qu' prendre le contre-pied de ses actes.
La dictature les chasse quand elle les croit forts? qu'ils rentrent
quand elle les croit faibles. En ralit, la tyrannie n'a  craindre
que les revenants ... les prsents plus que les absents. Les
librateurs viennent toujours du dehors, mais ils ne russissent qu'au
dedans. C'est du moins l'histoire du pass. Et le pass dit l'avenir.

....Sans doute, l'exil du dehors a bien mrit de la patrie. Il a ses
services et ses dangers. Votre fils Charles les a montrs avec une
posie toute naturelle, hrditaire, et qui me ferait recroire au
droit de noblesse, si j'tais moins vilain.

Mais, soyons juste envers les mrites du dedans. Ceux du dehors n'ont
pas besoin d'tre surfaits pour tre reconnus. Qui nie les vtres nie
le soleil! Pour moi, caillou erratique, ballott de prison en prison,
en Suisse, en Savoie, en France, en Hollande, en Belgique, j'ai connu
toute la gendarmerie europenne et je ne m'en vante ni ne m'en plains,
il n'y a pas de quoi. Mes amis et moi, dnoncs en Angleterre comme
des Marat par un snateur dlateur et comme des Peltier par un
dlateur ambassadeur, travestis en Guy-Fawkes et pendus en efligie
pour les _Lettres  la reine_, un peu cause de vos troubles  Jersey,
saisis, jugs et menacs de l'_alien bill_ pour l'affaire Orsini et
trois fois d'extradition pour la _Commune rvolutionnaire_, nous avons
eu aussi notre part d'preuves; et, comme vous  Jersey, nous avons eu
la _scurit_ de l'exil  Londres.

... Le devoir, j'ai dit, est hors de cause comme le pril. Il
s'accomplit bravement en Angleterre comme en France, dehors comme
dedans, mais moins utilement, j'ose le croire; avec plus d'clat, mais
avec moins d'effet; avec plus de libert et de gloire prive, mais
avec moins de salut public. Si le procs Baudin, le procs d'un
revenant mort, a rveill Paris, que ne ferait pas le procs de la
grande ombre, comme vous nomme le _Constitutionnel_, le procs d'un
revenant vivant, le procs de Victor Hugo! Tyrte a soulev Sparte.
Puis le procs Ledru, Louis Blanc, Quinet, Barbs ... le Palais de
Justice sauterait! Sophocle a eu son procs, qu'il a gagn. Il avait
vos cheveux blancs et vous avez ses lauriers!

Le frre de Charles et son gal en talent, votre fils Franois, a
reconnu lui-mme, avec le coup d'oeil paternel, le mal que nous a fait
l'amnistie. L'arme de l'exil, a-t-il dit justement, avait son ordre,
ses guides et guidons. L'amnistie l'a licencie, dbande, disperse
au dedans, avec ses guides au dehors. L'arme est battue. Rentre
d'Achille, chute d'Hector. Achille meurt, c'est vrai, mais Troie
tombe. Si le plus fort attend la victoire du plus faible, c'est le
monde renvers. Adieu Patrocle et ses myrmidons!

Loin de moi l'ide que vous reposez sous, votre tente! Vos armes,
comme la foudre, brillent dans l'immensit. Mais elles s'y perdent
aussi. Elles gagneraient  se concentrer du dehors au dedans.
Excusez-moi! franchise est rpublicaine. Et la mienne n'est pas bouche
d'or comme la vtre. Elle est de fer. Quel choc dans Paris, si vous
rentriez tous le 22 septembre!

Vous avez fait l'_Homme qui Rit_, un vnement. Vous feriez l'_Homme
qui Pleure_, un tremblement!

Toutefois, ce n'est l qu'une opinion. L'histoire mme n'a point
d'ordre  donner. A peine un conseil. Et ce conseil ne gagne pas en
autorit, venant de moi. Je vous propose, ou plutt je vous soumets
mon avis aussi humblement que tmrairement. Prenez-le pour ce qu'il
vaut. J'ajouterai mme qu'il n'y a rien d'absolu de ce qui est humain;
que les faits du pass peuvent avoir tort pour l'avenir.

Ainsi donc, en dfinitive,  chacun l'apprciation de sa propre
utilit. Respect  toute conviction! libert  toute conscience! A la
vtre surtout. Vous avez prrogative d'astre, plus splendide encore
 votre couchant qu' votre lever! Peut-tre vaut-il mieux que vous
restiez dans votre ciel de feu, comme le dieu d'Homre, pour clairer
le combat. Chacun sa tche; le phare porte la flamme et le flot la
nef; soit! Mais, quelle que soit la dcision prise, qu'on agisse en
dtail ou en bloc, sur un mme point ou  diffrents postes, pars ou
masss, de loin ou de prs, dedans ou dehors, en France ou en Chine,
peu importe! le devoir sera rempli, l'honneur sauf partout--sinon la
victoire!

Ce qui importe surtout et avant tout, c'est que nous soyons unis.
Sinon, nous sommes morts.

Pour l'amour du droit, dehors ou dedans, soyons unis! J'ai admir et
bni votre recommandation magistrale au dbut du _Rappel_. C'est le
salut.

En avant donc tous ensemble! absents ou prsents, tout ce qui vibre,
tout ce qui vit, tout ce qui hait; tout ce qui a vcu au nom du droit,
de l'ordre, de la paix, de la vie de la France; tout ce qui prfre
le droit aux hommes, le principe  tout; tout ce qui est prt 
leur sacrifier corps, biens et me, art, gloire et nom, colonies et
mmoire, tout, hors la conscience; tout ce qui se donnerait au diable
mme pour alli, s'il pouvait s'attaquer dans sa pire forme; tout ce
qui n'a qu'une colre et qui l'pargne, l'amasse, l'accumule et la
capitalise en avare, sans en rien distraire, sans en rien prter mme
 la plus mortelle injure; tout ce qui ne se sent pas trop de tout son
tre contre l'ennemi commun! En avant tous contre lui seul, avec un
seul coeur, un seul bras, un seul cri, un seul but, le but des pres
comme des fils, le but d'aujourd'hui comme d'hier, le but idal et
ternel de la France et du monde, le but  jamais glorieux, 
jamais sacr du 22 de ce grand mois de septembre: Libert, galit,
Fraternit.

FLIX PYAT.

Londres, 9 septembre 1869.




1870

_LUCRCE BORGIA_


A M. RAPHAL FLIX

Monsieur,

Je suis heureux d'tre rentr  mon grand et beau thtre, et d'y
tre rentr avec vous, digne membre de cette belle famille d'artistes
qu'illumine la gloire de Rachel.

Remerciez, je vous prie, et flicitez en mon nom Mme Laurent qui, dans
cette cration, a gal, dpass peut-tre, le grand souvenir de Mlle
Georges. L'cho de son triomphe est venu jusqu' moi.

Dites  M. Mlingue, dont le puissant talent m'est connu, que je le
remercie d'avoir t charmant, superbe et terrible.

Dites  M. Taillade que j'applaudis  son lgitime succs.

Dites  tous que je leur renvoie et que je leur restitue l'acclamation
du public.

Vous tes, monsieur, une rare et belle intelligence. A un grand peuple,
il faut le grand art; vous saurez faire raliser  votre thtre cet
idal.

VICTOR HUGO.


LE NAUFRAGE DU NORMANDY

Nous extrayons d'une lettre de Victor Hugo cet pisode poignant et
touchant du naufrage du _Normandy_.

(_Le Rappel_, 26 mars 1870.)

Hauteville-House, 22 mars 1860.

....On m'crit pour me demander quelle impression a produite sur
moi la mort de Montalembert. Je rponds: Aucune; indiffrence
absolue.--Mais voici qui m'a navr.

Dans le steamer _Normandy_, sombr en pleine mer il y a quatre jours,
il y avait un pauvre charpentier avec sa femme; des gens d'ici, de la
paroisse Saint-Sauveur. Ils revenaient de Londres, o le mari tait
all pour une tumeur qu'il avait au bras. Tout  coup dans la nuit
noire, le bateau, coup en deux, s'enfonce.

Il ne restait plus qu'un canot dj plein de gens qui allaient casser
l'amarre et se sauver. Le mari crie: Attendez-nous, nous allons
descendre. On lui rpond du canot: Il n'y a plus de place que pour
une femme. Que votre femme descende.

Va, ma femme, dit le mari.

Et la femme rpond: _Nenni. Je n'irai pas. Il n'y a pas de place pour
toi. Je mourrons ensemble._ Ce _nenni_ est adorable. Cet hrosme qui
parle patois serre le coeur. _Un doux nenni avec un doux sourire_
devant le tombeau.

Et la pauvre femme a jet ses bras autour du col de son mari, et tous
deux sont morts.

Et je pleure en vous crivant cela, et je songe  mon admirable gendre
Charles Vacquerie....

VICTOR HUGO.

Les journaux anglais publient la lettre suivante crite au sujet de la
catastrophe du _Normandy_.

_(Courrier de l'Europe.)_

AU RDACTEUR DU _Star_.

Hauteville-House, 5 avril 1870.

Monsieur,

Veuillez, je vous prie, m'inscrire dans la souscription pour les
familles des marins morts dans le naufrage du _Normandy_, mmorable
par l'hroque conduite du capitaine Harvey.

Et  ce propos, en prsence de ces catastrophes navrantes, il importe
de rappeler aux riches compagnies, telles que celle du _South
Western_, que la vie humaine est prcieuse, que les hommes de mer
mritent une sollicitude spciale, et que, si le _Normandy_ avait t
pourvu, premirement, de cloissons tanches, qui eussent localis la
voie d'eau; deuximement de ceintures de sauvetage  la disposition
des naufrags; troisimement, d'appareils Silas, qui illuminent la
mer, quelles que soient la nuit et la tempte, et qui permettent de
voir clair dans le sinistre; si ces trois conditions de solidit pour
le navire, de scurit pour les hommes, et d'clairage de la mer,
avaient t remplies, personne probablement n'aurait pri dans le
naufrage du _Normandy_.

Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingus.

VICTOR HUGO.




1883


En tte de la premire dition de PENDANT L'EXIL (1875), se trouvait
la Note qui suit.

Dans ce livre, comme dans _l'Anne terrible_, on pourra remarquer (en
trois endroits) des lignes de points. Ces lignes de points constatent
le genre de libert que nous avons. Des choses publies pendant
l'empire ne peuvent tre imprimes aprs l'empire. Ces lignes de
points sont la marque de l'tat de sige. Cette marque s'effacera des
livres, et non de l'histoire. Ceux qui doivent garder cette marque la
garderont.

En ce qui touche ce livre, le dtail est de peu d'importance; mais les
petitesses du moment prsent veulent tre signales, par respect pour
la libert qu'il ne faut pas laisser prescrire.

V.H.

Paris, novembre 1875.

Il va sans dire que les lignes supprimes en 1875 ont t rtablies
dans l'dition dfinitive.




TABLE

CE QUE C'EST QUE L'EXIL.


PENDANT L'EXIL


1852

I.   En quittant la Belgique

II.  En arrivant  Jersey

III. Dclaration  propos de l'empire

IV.  Banquet polonais


1853

I.   Sur la tombe de Jean Bousquet

II.  Sur la tombe de Louise Julien

III. Anniversaire de la rvolution polonaise


1854

I.   Affaire Tapner.--Aux habitants de Guernesey

II.                 --A lord Palmerston

III. Cinquime anniversaire de 1848

IV.  Appel aux concitoyens

V.   Sur la tombe de Flix Bony

VI.  La guerre d'Orient

VII. Avertissement  Bonaparte


1855

I.   Sixime anniversaire de 1848

II.  Lettre  Louis Bonaparte

III. Expulsion de Jersey
     Dclaration
     Le conntable de Saint-Clment
     Aux anglais


1856

I.   A l'Italie

II.  La Grce


1859

I.   L'amnistie.--Dclaration

II.  John Brown


1860

I.   Rentre  Jersey

II.  Les noirs et John Brown


1861

L'Expdition de Chine.--Au capitaine Butler


1862

I.   Les condamns de Charleroi

II.  Armand Barbs

III. _Les Misrables_

IV.  tablissement du dner des enfants pauvres. A lditeur Castel

V.   Genve et la peine de mort

VI.  Affaire Doise


1863

I.   A larme russe

II.  Garibaldi

III. La guerre du Mexique


1864

I.   Le Centenaire de Shakespeare

II.  Les rues et maisons du vieux Blois


1865

I.   Emily de Putron

II.  La statue de Beccaria

III. Le centenaire de Dante

IV.  Congrs des tudiants belges


1866

I.   La libert. Lettre  M. Duvernois

II.  Le condamn  mort Bradley

III. La Crte


1867

I.   La Crte
     Le peuple crtois  Victor Hugo
     Rponse  lAppel des crtois

II.  Les Fenians.--A l'Angleterre

III. L'empereur Maximilien.--A Juarez

IV.  La statue de Voltaire

V.   La mdaille de John Brown

VI.  La peine de mort abolie en Portugal

VII. _Hernani._--Lettre aux jeunes potes

VIII.Mentana

IX.  Les enfants pauvres


1868

I.   Manin

II.  Gustave Flourens

III. A l'Espagne

IV.  Seconde lettre  l'Espagne

V.   Les enfants pauvres


1869

I.   La Crte.--Appel  l'Amrique

II.  _Le Rappel_

III. Congrs de la paix  Lausanne
     Lettre aux Amis de la paix
     Discours d'ouverture
     Discours de clture

IV.  Rponse  Flix Pyat

V.   La crise d'octobre 1869

VI.  Georges Peabody

VII. A Charles Hugo

VIII.Les enfants pauvres


1870

I.   Aux femmes de Cuba

II.  Pour Cuba

III. _Lucrce Borgia_
     George Sand  Victor Hugo
     Victor Hugo  George Sand

IV.  Washington

V.   Sur la tombe d'Hennett de Kesler

VI.  Aux marins de la Manche

VII. Les sauveteurs

VIII.Le travail en Amrique

IX.  Le plbiscite

X.   La guerre en Europe


NOTES

1853. Calomnies impriales. Lettre de Charles Hugo

1854. Affaire Tapner. Extraits des journaux de Guernesey
      Sauvageries de la guerre de Crime

1860. Adresse de l'le de Jersey  Victor Hugo

1862. Le banquet de Bruxelles

1863. Aux membres du meeting de Jersey pour la Pologne.

1864. Victor Hugo au comit de Shakespeare

1865. La peine de mort

1866. Les insurrections touffes
      Le dner des enfants pauvres
      La Nol  Hauteville-House

1867. Le dner des enfants pauvres

1869. Marie Dorval
      La navigation arienne
      La peine du fouet
      Lettre  M. Alphonse Karr
      Lettre de Flix Pyat: _Dehors ou dedans_

1870. _Lucrce Borgia._ Lettre  M. Raphal Flix
      Le naufrage du _Normandy_

       *       *       *       *       *

1883. Note prliminaire de la premire dition






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