The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rvolution franaise,
tme 1 by Adolphe Thiers

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Title: Histoire de la Rvolution franaise, tme 1

Author: Adolphe Thiers

Release Date: February, 2006 [EBook #9945]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on November 3, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***




Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen and the PG
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Bibliothque Nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.





HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE


_PAR M.A. THIERS_
DE L'ACADMIE FRANAISE

       *       *       *       *       *

NEUVIME DITION

       *       *       *       *       *



TME PREMIER.




DISCOURS
PRONONC
PAR
M. THIERS,

LE JOUR DE SA RCEPTION
A L'ACADMIE FRANAISE.
(l3 DCEMBRE 1834.)



MESSIEURS,

En entrant dans cette enceinte, j'ai senti se rveiller en moi les plus
beaux souvenirs de notre patrie. C'est ici que vinrent s'asseoir tour 
tour Corneille, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, esprits immortels qui
feront  jamais la gloire de notre nation. C'est ici que, nagure encore,
sigeaient Laplace et Cuvier. Il faut s'humilier profondment devant ces
hommes illustres; mais  quelque distance qu'on soit plac d'eux, il
faudrait tre insensible  tout ce qu'il y a de grand, pour n'tre pas
touch d'entrer dans leur glorieuse compagnie. Rarement, il est vrai, on en
soutient l'clat, mais on en perptue du moins la dure, en attendant que
des gnies nouveaux viennent lui rendre sa splendeur.

L'Acadmie Franaise n'est pas seulement le sanctuaire des plus beaux
souvenirs patriotiques, elle est une noble et utile institution, que
l'ancienne royaut avait fonde, et que la rvolution franaise a pris soin
d'lever et d'agrandir. Cette institution, en donnant aux premiers
crivains du pays la mission de rgler la marche de la langue, d'en fixer
le sens, non d'aprs le caprice individuel, mais d'aprs le consentement
universel, a cr au milieu de vous une autorit qui maintient l'unit de
la langue, comme ailleurs les autorits rgulatrices maintiennent l'unit
de la justice, de l'administration, du gouvernement.

L'Acadmie Franaise contribue ainsi, pour sa part,  la conservation de
cette belle unit franaise, caractre essentiel et gloire principale de
notre nation. Si le vritable objet de la socit humaine est de runir en
commun des milliers d'hommes, de les amener  penser, parler, agir comme un
seul individu, c'est--dire avec la prcision de l'unit et la
toute-puissance du nombre, quel spectacle plus grand, plus magnifique, que
celui d'un peuple de trente-deux millions d'hommes, obissant  une seule
loi, parlant une seule langue, presque toujours saisis au mme instant de
la mme pense, anims de la mme volont, et marchant tous ensemble du
mme pas au mme but! Un tel peuple est redoutable, sans doute, par la
promptitude et la vhmence de ses rsolutions; la prudence lui est plus
ncessaire qu' aucun autre; mais dirige par la sagesse, sa puissance pour
le bien de lui-mme et du monde, sa puissance est immense, irrsistible!
Quant  moi, messieurs, je suis fier pour mon pays de cette grande unit,
je la respecte partout; je regarde comme srieuses toutes les institutions
destines  la maintenir, et je ressens vivement l'honneur d'avoir t
appel  faire partie de cette noble Acadmie, rendez-vous des esprits
distingus de notre nation, centre d'unit pour notre langue.

Ds qu'il m'a t permis de me prsenter  vos suffrages, je l'ai fait.
J'ai consacr dix annes de ma vie  crire l'histoire de notre immense
rvolution; je l'ai crite sans haine, sans passion, avec un vif amour pour
la grandeur de mon pays; et quand cette rvolution a triomph dans ce
qu'elle avait de bon, de juste, d'honorable, je suis venu dposer  vos
pieds le tableau que j'avais essay de tracer de ses longues vicissitudes.
Je vous remercie de l'avoir accueilli, d'avoir dclar que les amis de
l'ordre, de l'humanit, de la France, pouvaient l'avouer; je vous remercie
surtout, vous, hommes paisibles, heureusement trangers pour la plupart aux
troubles qui nous agitent, d'avoir discern, au milieu du tumulte des
partis, un disciple des lettres, passagrement enlev  leur culte, de lui
avoir tenu compte d'une jeunesse laborieuse, consacre  l'tude, et
peut-tre aussi de quelques luttes soutenues pour la cause de la raison et
de la vraie libert. Je vous remercie de m'avoir introduit dans cet asile
de la pense libre et calme. Lorsque de pnibles devoirs me permettront d'y
tre, ou que la destine aura report sur d'autres ttes le joug qui pse
sur la mienne, je serai heureux de me runir souvent  des confrres
justes, bienveillans, pleins des lumires.

S'il m'est doux d'tre admis  vos cts, dans ce sanctuaire des lettres,
il m'est doux aussi d'avoir  louer devant vous un prdcesseur, homme
d'esprit et de bien, homme de lettres vritable, que notre puissante
rvolution saisit un instant, emporta au milieu des orages, puis dposa,
pur et irrprochable, dans un asile tranquille, o il enseigna utilement la
jeunesse pendant trente annes.

M. Andrieux tait n  Strasbourg, vers le milieu du dernier sicle, d'une
famille simple et honnte, qui le destinait au barreau. Envoy  Paris pour
y tudier la jurisprudence, il l'tudiait avec assiduit; mais il
nourrissait en lui un got vif et profond, celui des lettres, et il se
consolait souvent avec elles de l'aridit de ses tudes. Il vivait seul et
loin du monde, dans une socit de jeunes gens spirituels, aimables et
pauvres, comme lui destins par leurs parens  une carrire solide et
utile, et, comme lui, rvant une carrire d'clat et de renomme.

L se trouvait le bon Collin d'Harleville, qui, plac  Paris pour y
apprendre la science du droit, affligeait son vieux pre en crivant des
pices de thtre. L se trouvait aussi Picard, jeune homme franc, ouvert,
plein de verve. Ils vivaient dans une troite intimit, et songeaient 
faire une rvolution sur la scne comique. Si,  cette poque, le gnie
philosophique avait pris un essor extraordinaire, et soumis  un examen
redoutable les institutions sociales, religieuses et politiques, les arts
s'taient abaisss avec les moeurs du sicle. La comdie, par exemple,
avait contract tous les caractres d'une socit oisive et raffine; elle
parlait un langage faux et apprt. Chose singulire! on n'avait jamais t
plus loin de la nature en la clbrant avec enthousiasme. Eloigns de cette
socit, o la littrature tait venue s'affadir, Collin d'Harleville,
Picard, Andrieux, se promettaient de rendre  la comdie un langage plus
simple, plus vrai, plus dcent. Ils y russirent, chacun suivant son got
particulier.

Collin d'Harleville, lev aux champs dans une bonne et douce famille,
reproduisit dans _l'Optimiste_ et _les Chteaux en Espagne_ ces caractres
aimables, faciles, gracieux, qu'il avait pris, autour de lui, l'habitude de
voir et d'aimer. Picard, frapp du spectacle trange de notre rvolution,
transporta sur la scne le bouleversement bizarre des esprits, des moeurs,
des conditions. M. Andrieux, vivant au milieu de la jeunesse des coles,
quand il crivait la clbre comdie des _tourdis_, lui emprunta ce
tableau de jeunes gens chapps rcemment  la surveillance de leurs
familles, et jouissant de leur libert avec l'entranement du premier ge.
Aujourd'hui ce tableau, sans doute, a un peu vieilli; car les tourdis de
M. Andrieux ne ressemblent pas aux ntres: quoiqu'ils aient vingt ans, ils
n'oseraient pas prononcer sur la meilleure forme de gouvernement  donner 
leur pays; ils sont vifs, spirituels, dissips, et livrs  ces dsordres
qu'un pre blme et peut encore pardonner. Ce tableau trac par M. Andrieux
attache et amuse. Sa posie, pure, facile, piquante, rappelle les posies
lgres de Voltaire. La comdie des _tourdis_ est incontestablement la
meilleure production dramatique de M. Andrieux, parce qu'il l'a compose en
prsence mme du modle. C'est toujours ainsi qu'un auteur rencontre son
chef-d'oeuvre. C'est ainsi que Lesage a cr _Turcaret_, Piron _la
Mtromanie_, Picard _les Marionnettes_. Ils reprsentaient ce qu'ils
avaient vu de leurs yeux. Ce qu'on a vu on le peint mieux, cela donne de la
vrit; on le peint plus volontiers, cela donne la verve du style.
M. Andrieux n'a pas autrement compos _les tourdis_.

Il obtint sur-le-champ une rputation littraire distingue. Ecrire avec
esprit, puret, lgance, n'tait pas ordinaire, mme alors. M. Collin
d'Harleville avait quitt le barreau, mais M. Andrieux, qui avait une
famille  soutenir, et qui se montra toujours scrupuleux observateur
de ses devoirs, n'avait pu suivre cet exemple. Il s'tait rsign au
barreau, lorsque la rvolution le priva de son tat, puis l'obligea de
chercher un asile  Maintenon, dans la douce retraite o Collin
d'Harleville tait n, o il tait revenu, o il vivait ador des habitans
du voisinage, et recueillait le prix des vertus de sa famille et des
siennes, en gotant au milieu d'une terreur gnrale une scurit profonde.

M. Andrieux, runi  son ami, trouva dans les lettres ces douceurs tant
vantes il y a deux mille ans par Cicron proscrit, toujours les mmes dans
tous les sicles, et que la Providence tient constamment en rserve pour
les esprits levs que la fortune agite et poursuit. Revenu  Paris quand
tous les hommes paisibles y revenaient, M. Andrieux y trouva un emploi
utile, devint membre de l'Institut, bientt juge au tribunal de cassation,
puis dput aux cinq-cents, et enfin membre de ce corps singulier que, dans
la longue histoire de nos constitutions, on a nomm le tribunat. Dans ces
situations diverses, M. Andrieux, svre pour lui-mme, ne sacrifia jamais
ses devoirs  ses gots personnels. Jurisconsulte savant au tribunal de
cassation, dput zl aux cinq-cents, il remplit partout sa tche, telle
que la destine la lui avait assigne. Aux cinq-cents, il soutint le
directoire, parce qu'il voyait encore dans ce gouvernement la cause de la
rvolution. Mais il ne crut plus la reconnatre dans le premier consul, et
il lui rsista au sein du tribunat.

Tout le monde,  cette poque, n'tait pas d'accord sur le vritable
enseignement  tirer de la rvolution franaise. Pour les uns, elle
contenait une leon frappante; pour les autres, elle ne prouvait rien, et
toutes les opinions de 89 demeuraient vraies, mme aprs l'vnement. Aux
yeux de ces derniers, le gouvernement consulaire tait coupable.
M. Andrieux penchait pour cet avis. Ayant peu souffert de la rvolution, il
en tait moins mu que d'autres. Avec un esprit calme, fin, nullement
enthousiaste, il tait peu expos aux sductions du premier consul, qu'il
admirait modrment, et que jamais il ne put aimer. Il contribuait  la
Dcade philosophique avec MM. Cabanis, Chnier, Ginguen, tous
continuateurs fidles de l'esprit du dix-huitime sicle, qui pensaient
comme Voltaire  une poque o peut-tre Voltaire n'et plus pens de mme,
et qui crivaient comme lui, sinon avec son gnie, du moins avec son
lgance. Vivant dans cette socit o l'on regardait comme oppressive
l'nergie du gouvernement consulaire, o l'on considrait le concordat
comme un retour  de vieux prjugs, et le Code civil comme une compilation
de vieilles lois, M. Andrieux montra une rsistance dcente, mais ferme.

A ct de ces philosophes de l'cole du dix-huitime sicle, qui avaient au
moins le mrite de ne pas courir au-devant de la fortune, il y en avait
d'autres qui pensaient trs diffremment, et parmi eux s'en trouvait un
couvert de gloire, qui avait la plume, la parole, l'pe, c'est--dire tous
les instrumens  la fois, et la ferme volont de s'en servir: c'tait le
jeune et brillant vainqueur de Marengo. Il affichait hautement la
prtention d'tre plus novateur, plus philosophe, plus rvolutionnaire que
ses dtracteurs. A l'entendre, rien n'tait plus nouveau que d'difier une
socit dans un pays o il ne restait plus que des ruines; rien n'tait
plus philosophique que de rendre au monde ses vieilles croyances; rien
n'tait plus vritablement rvolutionnaire que d'crire dans les lois et de
propager par la victoire le grand principe de l'galit civile.

Devant vous, messieurs, on peut exposer ces prtentions diverses; il ne
serait pas sant de les juger.

Le tribunat tait le dernier asile laiss  l'opposition. La parole avait
exerc tant de ravage qu'on avait voulu se donner contre elle des
garanties, en la sparant de la dlibration. Dans la constitution
consulaire, un corps lgislatif dlibrait sans parler; et  ct de lui un
autre corps, le tribunat, parlait sans dlibrer. Singulire prcaution, et
qui fut vaine! Ce tribunat, institu pour parler, parla en effet. Il
combattit les mesures proposes par le premier consul; il repoussa le Code
civil; il dit timidement, mais il dit enfin ce qu'au dehors mille journaux
rptaient avec violence. Le gouvernement, dans un coupable mouvement de
colre, brisa ses rsistances, touffa le tribunat, et fit succder un
profond silence  ces dernires agitations.

Aujourd'hui, messieurs, rien de pareil n'existe: on n'a point spar les
corps qui dlibrent des corps qui discutent; deux tribunes retentissent
sans cesse; la presse lve ses cent voix. Livr  soi, tout cela marche.
Un gouvernement pacifique supporte ce que ne put pas supporter un
gouvernement illustr par la victoire. Pourquoi, messieurs? parce que la
libert, possible aujourd'hui  la suite d'une rvolution pacifique, ne
l'tait pas alors  la suite d'une rvolution sanglante.

Les hommes de ce temps avaient  se dire d'effrayantes vrits. Ils avaient
vers le sang les uns des autres; ils s'taient rciproquement dpouills;
quelques-uns avaient port les armes contre leur patrie. Ils ne pouvaient
tre en prsence avec la facult de parler et d'crire, sans s'adresser des
reproches cruels. La libert n'et t pour eux qu'un change d'affreuses
rcriminations.

Messieurs, il est des temps o toutes choses peuvent se dire impunment, o
l'on peut sans danger reprocher aux hommes publics d'avoir opprim les
vaincus, trahi leur pays, manqu  l'honneur; c'est quand ils n'ont rien
fait de pareil; c'est quand ils n'ont ni opprim les vaincus, ni trahi leur
pays, ni manqu  l'honneur. Alors cela peut se dire sans danger, parce que
cela n'est pas: alors la libert peut affliger quelquefois les coeurs
honntes; mais elle ne peut pas bouleverser la socit. Mais
malheureusement en 1800 il y avait des hommes qui pouvaient dire 
d'autres: Vous avez gorg mon pre et mon fils, vous dtenez mon bien,
vous tiez dans les rangs de l'tranger. Napolon ne voulut plus qu'on
pt s'adresser de telles paroles. Il donna aux haines les distractions de
la guerre; il condamna au silence dans lequel elles ont expir, les
passions fatales qu'il fallait laisser teindre. Dans ce silence, une
France nouvelle, forte, compacte, innocente, s'est forme, une France qui
n'a rien de pareil  se dire, dans laquelle la libert est possible, parce
que nous, hommes du temps prsent, nous avons des erreurs, nous n'avons pas
de crimes  nous reprocher.

M. Andrieux sorti du tribunal, et t rduit  une vritable pauvret sans
les lettres, qu'il aimait, et qui le payrent bientt de son amour. Il
composa quelques ouvrages pour le thtre, qui eurent moins de succs que
_les tourdis_, mais qui confirmrent sa rputation d'excellent crivain.
Il composa surtout des contes qui sont aujourd'hui dans la mmoire de tous
les apprciateurs de la saine littrature, et qui sont des modles de grce
et de bon langage. Le frre du premier consul, cherchant  dpenser
dignement une fortune inespre, assura  M. Andrieux une existence douce
et honorable en le nommant son bibliothcaire. Bientt,  ce bienfait, la
Providence en ajouta un autre: M. Andrieux trouva l'occasion que ses gots
et la nature de son esprit lui faisaient rechercher depuis long-temps,
celle d'exercer l'enseignement. Il obtint la chaire de littrature de
l'cole polytechnique, et plus tard celle du Collge de France.

Lorsqu'il commena la carrire du professorat, M. Andrieux tait g de
quarante ans. Il avait travers une longue rvolution, et il avait t
rendu plein de souvenirs  une vie paisible. Il avait des gots modrs,
une imagination douce et enjoue, un esprit fin, lucide, parfaitement
droit, et un coeur aussi droit que son esprit. S'il n'avait pas produit des
ouvrages d'un ordre suprieur, il s'tait du moins assez essay dans les
divers genres de littrature pour connatre tous les secrets de
l'art; enfin, il avait conserv un talent de narrer avec grce, presque
gal  celui de Voltaire. Avec une telle vue, de telles facults, une
bienveillance extrme pour la jeunesse, on peut dire qu'il runissait
presque toutes les conditions du critique accompli.

Aujourd'hui, messieurs, dans cet auditoire qui m'entoure, comme dans tous
les rangs de la socit, il y a des tmoins qui se rappellent encore
M. Andrieux enseignant la littrature au Collge de France. Sans leon
crite, avec sa simple mmoire, avec son immense instruction toujours
prsente, avec les souvenirs d'une longue vie, il montait dans sa chaire,
toujours entoure d'un auditoire nombreux. On faisait, pour l'entendre un
silence profond. Sa voix faible et casse, mais claire dans le silence,
s'animait par degr, prenait un accent naturel et pntrant. Tour  tour
mlant ensemble la plus saine critique, la morale la plus pure, quelquefois
mme des rcits piquans, il attachait, entranait son auditoire, par un
enseignement qui tait moins une leon qu'une conversation pleine d'esprit
et de grce. Presque toujours son cours se terminait par une lecture; car
on aimait surtout  l'entendre lire avec un art exquis, des vers ou de la
prose de nos grands crivains. Tout le monde s'en allait charm de ce
professeur aimable, qui donnait  la jeunesse la meilleure des
instructions, celle d'un homme de bien, clair, spirituel, prouv par la
vie, panchant ses ides, ses souvenirs, son me enfin, qui tait si bonne
 montrer tout entire.

Je n'aurais pas achev ma tche, si je ne rappelais devant vous les
opinions littraires d'un homme qui a t si long-temps l'un de nos
professeurs les plus renomms. M. Andrieux avait un got pur, sans
toutefois tre exclusif. Il ne condamnait ni la hardiesse d'esprit, ni les
tentatives nouvelles. Il admirait beaucoup le thtre anglais; mais en
admirant Shakspeare, il estimait beaucoup moins ceux qui se sont inspirs
de ses ouvrages. L'originalit du grand tragique anglais, disait-il, est
vraie. Quand il est singulier ou barbare, ce n'est pas qu'il veuille
l'tre; c'est qu'il l'est naturellement, par l'effet de son caractre, de
son temps, de son pays. M. Andrieux pardonnait au gnie d'tre quelquefois
barbare, mais non pas de chercher  l'tre. Il ajoutait que quiconque se
fait ce qu'il n'est pas, est sans gnie. Le vrai gnie consiste disait-il,
 tre tel que la nature vous a fait, c'est--dire hardi, incorrect, dans
le sicle et la patrie de Shakspeare; pur, rgulier et poli, dans le sicle
et la patrie de Racine. tre autrement, disait-il, c'est imiter. Imiter
Racine ou Shakspeare, tre classique  l'cole de l'un ou  l'cole de
l'autre, c'est toujours imiter; et imiter, c'est n'avoir pas de gnie.

En fait de langage, M. Andrieux tenait  la puret,  l'lgance, et il en
tait aujourd'hui un modle accompli. Il disait qu'il ne comprenait pas les
essais faits sur une langue dans le but de la renouveler. Le propre d'une
langue c'tait, suivant lui, d'tre une convention admise et comprise de
tout le monde. Ds-lors, disait-il, la fixit est de son essence, et la
fixit, ce n'est pas la strilit. On peut faire une rvolution complte
dans les ides, sans tre oblig de bouleverser la langue pour les
exprimer. De Bossuet et Pascal  Montesquieu et Voltaire, quel immense
changement d'ides! A la place de la foi, le doute;  la place du respect
le plus profond pour les institutions existantes, l'agression la plus
hardie: eh bien, pour rendre des ides si diffrentes, a-t-il fallu crer
ou des mots nouveaux ou des constructions nouvelles? Non; c'est dans la
langue pure et coulante de Racine que Voltaire a exprim les penses les
plus trangres au sicle de Racine. Dfiez-vous, ajoutait M. Andrieux, des
gens qui disent qu'il faut renouveler la langue; c'est qu'ils cherchent 
produire avec des mots, des effets qu'ils ne savent pas produire avec des
ides. Jamais un grand penseur ne s'est plaint de la langue comme d'un lien
qu'il fallt briser. Pascal, Bossuet, Montesquieu, crivains caractriss
s'il en fut jamais, n'ont jamais lev de telles plaintes; ils ont
grandement pens, naturellement crit, et l'expression naturelle de leurs
grandes penses en a fait de grands crivains.

Je ne reproduis qu'en hsitant ces maximes d'une orthodoxie fort conteste
aujourd'hui, et je ne les reproduis que parce qu'elles sont la pense
exacte de mon savant prdcesseur; car, messieurs, je l'avouerai, la
destine m'a rserv assez d'agitations, assez de combats d'un autre genre,
pour ne pas rechercher volontiers de nouveaux adversaires. Ces
belles-lettres, qui furent mon sol natal, je me les reprsente comme un
asile de paix. Dieu me prserve d'y trouver encore des partis et leurs
chefs, la discorde et ses clameurs! Aussi, je me hte de dire que rien
n'tait plus bienveillant et plus doux que le jugement de M. Andrieux sur
toutes choses, et que ce n'est pas lui qui et ml du fiel aux questions
littraires de notre poque. Disciple de Voltaire, il ne condamnait que ce
qui l'ennuyait; il ne repoussait que ce qui pouvait corrompre les esprits
et les mes.

M. Andrieux s'est doucement teint dans les travaux agrables et faciles de
renseignement et du secrtariat perptuel; il s'est teint au milieu d'une
famille chrie, d'amis empresss; il s'est teint sans douleurs, presque
sans maladie, et, si j'ose le dire, parce qu'il avait assez vcu, suivant
la nature et suivant ses propres dsirs.

Il est mort, content de laisser ses deux filles unies  deux hommes
d'esprit et de bien, content de sa mdiocre fortune, de sa grande
considration, content de voir la rvolution franaise triomphant sans
dsordre et sans excs.

En terminant ce simple tableau d'une carrire pure et honore,
arrtons-nous un instant devant ce sicle orageux qui entrana dans son
cours la modeste vie de M. Andrieux; contemplons ce sicle immense qui
emporta tant d'existences et qui emporte encore les ntres.

Je suis ici, je le sais, non devant une assemble politique, mais devant
une Acadmie. Pour vous, messieurs, le monde n'est point une arne, mais un
spectacle, devant lequel le pote s'inspire, l'historien observe, le
philosophe mdite. Quel temps, quelles choses, quels hommes, depuis cette
mmorable anne 1789 jusqu' cette autre anne non moins mmorable de 1830!
La vieille socit franaise du dix-huitime sicle, si polie, mais si mal
ordonne, finit dans un orage pouvantable. Une couronne tombe avec fracas,
entranant la tte auguste qui la portait. Aussitt, et sans intervalle,
sont prcipites les ttes les plus prcieuses et les plus illustres:
gnie, hrosme, jeunesse, succombent sous la fureur des factions, qui
s'irritent de tout ce qui charme les hommes. Les partis se suivent, se
poussent  l'chafaud, jusqu'au terme que Dieu a marqu aux passions
humaines; et de ce chaos sanglant, sort tout  coup un gnie
extraordinaire, qui saisit cette socit agite, l'arrte, lui donne  la
fois l'ordre, la gloire, ralise le plus vrai de ses besoins, l'galit
civile, ajourne la libert qui l'et gn dans sa marche, et court porter 
travers le monde les vrits puissantes de la rvolution franaise. Un jour
sa bannire  trois couleurs clate sur les hauteurs du Mont-Thabor, un
jour sur le Tage, un dernier jour sur le Borysthne. Il tombe enfin,
laissant le monde rempli de ses oeuvres, l'esprit humain plein de son
image; et le plus actif des mortels va mourir, mourir d'inaction, dans une
le du grand Ocan!

Aprs tant et de si magiques vnemens, il semble que le monde puis doive
s'arrter; mais il marche et marche encore. Une vieille dynastie,
proccupe de chimriques regrets, lutte avec la France, et dchane
de nouveaux orages; un trne tombe de nouveau; les imaginations
s'branlent, mille souvenirs effrayans se rveillent, lorsque, tout  coup
cette destine mystrieuse qui conduit la France  travers les cueils
depuis quarante annes, cherche, trouve, lve un prince, qui a vu,
travers, conserv en sa mmoire tous ces spectacles divers, qui fut
soldat, proscrit, instituteur; la destine le place sur ce trne entour de
tant d'orages, et aussitt le calme renat, l'esprance rentre dans les
coeurs, et la vraie libert commence.

Voil, messieurs, les grandeurs auxquelles nous avons assist. Quel que
soit ici notre ge, nous en avons tous vu une partie, et beaucoup d'entre
nous les ont vues toutes. Quand on nous enseignait, dans notre enfance, les
annales du monde, on nous parlait des orages de l'antique Forum, des
proscriptions de Sylla, de la mort tragique de Cicron; on nous parlait des
infortunes des rois, des malheurs de Charles 1er, de l'aveuglement de
Jacques II, de la prudence de Guillaume III; on nous entretenait aussi du
gnie des grands capitaines, on nous entretenait d'Alexandre, de Csar, on
nous charmait du rcit de leur grandeur, des sductions attaches  leur
gnie, et nous aurions dsir connatre de nos propres yeux ces hommes
puissans et immortels.

Eh bien! messieurs, nous avons rencontr, vu, touch nous-mmes en ralit
toutes ces choses et ces hommes; nous avons vu un Forum aussi sanglant que
celui de Rome, nous avons vu la tte des orateurs porte  la tribune aux
harangues; nous avons vu des rois plus malheureux que Charles 1er, plus
tristement aveugls que Jacques II; nous voyons tous les jours la prudence
de Guillaume; et nous avons vu Csar, Csar lui-mme! Parmi vous qui
m'coutez, il y a des tmoins qui ont eu la gloire de l'approcher, de
rencontrer son regard tincelant, d'entendre sa voix, de recueillir ses
ordres de sa propre bouche, et de courir les excuter  travers la fume
des champs de bataille. S'il faut des motions au pote, des scnes
vivantes  l'historien, des vicissitudes instructives au philosophe, que
vous manque-t-il, potes, historiens, philosophes de notre ge, pour
produire des oeuvres dignes d'une postrit recule!

Si, comme on l'a dit souvent, des troubles, puis un profond repos, sont
ncessaires pour fconder l'esprit humain, certes ces deux conditions sont
bien remplies aujourd'hui. L'histoire dit qu'en Grce les arts fleurirent
aprs les troubles d'Athnes, et sous l'influence paisible de Pricls;
qu' Rome, ils se dvelopprent aprs les dernires convulsions de la
rpublique mourante, et sous le beau rgne d'Auguste; qu'en Italie ils
brillrent sous les derniers Mdicis, quand les rpubliques italiennes
expiraient, et chez nous, sous Louis XIV, aprs la Fronde. S'il en devait
toujours tre ainsi, nous devrions esprer, Messieurs, de beaux fruits de
notre sicle.

Il ne m'est pas permis de prendre ici la parole pour ceux de mes
contemporains qui ont consacr leur vie aux arts, qui animent la toile ou
le marbre, qui transportent les passions humaines sur la scne; c'est  eux
 dire s'ils se sentent inspirs par ces spectacles si riches! Je
craindrais moins de parler ici pour ceux qui cultivent les sciences, qui
retracent les annales des peuples, qui tudient les lois du monde
politique. Pour ceux-l, je crois le sentir, une belle poque s'avance.
Dj trois grands hommes, Laplace, Lagrange, Cuvier, ont glorieusement
ouvert le sicle. Des esprits jeunes et ardens se sont lancs sur leurs
traces. Les uns tudient l'histoire immmoriale de notre plante, et se
prparent  clairer l'histoire de l'espce humaine par celle du globe
qu'elle habite. D'autres, saisis d'un ardent amour de l'humanit, cherchent
 soumettre les lmens  l'homme pour amliorer sa condition. Dj nous
avons vu la puissance de la vapeur traverser les mers, runir les mondes;
nous allons la voir bientt parcourir les continens eux-mmes, franchir
tous les obstacles terrestres, abolir les distances, et rapprochant l'homme
de l'homme, ajouter des quantits infinies  la puissance de la socit
humaine!

A ct de ces vastes travaux sur la nature physique, il s'en prpare
d'aussi beaux encore sur la nature morale. On tudie  la fois tous les
temps et tous les pays. De jeunes savans parcourent toutes les contres.
Champollion expire, lisant dj les annales jusqu'alors impntrables de
l'antique gypte. Abel Remusat succombe au moment ou il allait nous rvler
les secrets du monde oriental. De nombreux successeurs se disposent  les
suivre. J'ai devant moi le savant vnrable qui enseigne aux gnrations
prsentes les langues de l'Orient. D'autres rudits sondent les profondeurs
de notre propre histoire, et tandis que ces matriaux se prparent, des
esprits crateurs se disposent  s'en emparer pour refaire les annales des
peuples. Quelques-uns plus hardis cherchent aprs Vico, aprs Herder, 
tracer l'histoire philosophique du monde; et peut-tre notre sicle
verra-t-il le savant heureux qui, profitant des efforts de ses
contemporains, nous donnera enfin cette histoire gnrale, o seront
rvles les ternelles lois de la socit humaine. Pour moi, je n'en doute
pas, notre sicle est appel  produire des oeuvres dignes des sicles qui
l'ont prcd.

Les esprits de notre temps sont profondment rudits, et ils ont de plus
une immense exprience des hommes et des choses. Comment ces deux
puissances, l'rudition et l'exprience, ne fconderaient-elles pas leur
gnie? Quand on a t lev, abaiss par les rvolutions, quand on a vu
tomber ou s'lever des rois, l'histoire prend une tout autre signification.
Oserai-je avouer, Messieurs, un souvenir tout personnel? Dans cette vie
agite qui nous a t faite a tous depuis quatre ans, j'ai trouv une seule
fois quelques jours de repos dans une retraite profonde. Je me htai de
saisir Thucydide, Tacite, Guichardin; et, en relisant ces grands
historiens, je fus surpris d'un spectacle tout nouveau. Leurs personnages
avaient,  mes yeux, une vie que je ne leur avais jamais connue. Ils
marchaient, parlaient, agissaient devant moi, je croyais les voir vivre
sous mes yeux, je croyais les reconnatre, je leur aurais donn des noms
contemporains. Leurs actions, obscures auparavant, prenaient un sens clair
et profond; c'est que je venais d'assister  une rvolution, et de
traverser les orages des assembles dlibrantes.

Notre sicle, Messieurs, aura pour guides l'rudition et l'exprience.
Entre ces deux muses austres, mais puissantes, il s'avancera glorieusement
vers des vrits nouvelles et fcondes. J'ai, du moins, un ardent besoin
de l'esprer: je serais malheureux si je croyais  la strilit de mon
temps. J'aime ma patrie, mais j'aime aussi, et j'aime tout autant mon
sicle. Je me fais de mon sicle une patrie dans le temps, comme mon pays
en est une dans l'espace, et j'ai besoin de rver pour l'un et pour l'autre
un vaste avenir.

Au milieu de vous, fidles et constans amis de la science, permettez-moi de
m'crier: Heureux ceux qui prendront part aux nobles travaux de notre
temps! heureux ceux qui pourront tre rendus  ces travaux, et qui
contribueront  cette oeuvre scientifique, historique et morale, que notre
ge est destin  produire! La plus belle des gloires leur est rserve, et
surtout la plus pure, car les factions ne sauraient la souiller. En
prononant ces dernires paroles, une image me frappe. Vous vous rappelez
tous qu'il y a deux ans, un flau cruel ravageait la France, et, atteignant
 la fois tous les ges et tous les rangs, mit tour  tour en deuil
l'arme, la science, la politique. Deux cercueils s'en allrent en terre
presque en mme temps; ce fut le cercueil de M. Casimir Prier et celui de
M. Cuvier. La France fut mue en voyant disparatre le ministre dvou qui
avait puis sa noble vie au service du pays. Mais, quelle ne fut pas son
motion en voyant disparatre le savant illustre qui avait jet sur elle
tant de lumires! Une douleur universelle s'exprima par toutes les bouches:
les partis eux-mmes furent justes! Entre ces deux tombes, celle du savant
ou de l'homme politique, personne n'est appel  faire son choix, car c'est
la destine qui, sans nous, malgr nous, ds notre enfance, nous achemine
vers l'une ou vers l'autre; mais je le dis sincrement, au milieu de vous,
heureuse la vie qui s'achve dans la tombe de Cuvier, et qui se recouvre,
en finissant, des palmes immortelles de la science!




       *       *       *       *       *





HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE.




Je me propose d'crire l'histoire d'une rvolution mmorable, qui a
profondment agit les hommes, et qui les divise encore aujourd'hui. Je
ne me dissimule pas les difficults de l'entreprise, car des passions que
l'on croyait touffes sous l'influence du despotisme militaire, viennent
de se rveiller. Tout--coup des hommes accabls d'ans et de travaux ont
senti renatre en eux des ressentimens qui paraissaient apaiss, et nous
les ont communiqus,  nous, leurs fils et leurs hritiers. Mais si nous
avons  soutenir la mme cause, nous n'avons pas  dfendre leur conduite,
et nous pouvons sparer la libert de ceux qui l'ont bien ou mal servie,
tandis que nous avons l'avantage d'avoir entendu et observ ces vieillards,
qui, tout pleins encore de leurs souvenirs, tout agits de leurs
impressions, nous rvlent l'esprit et le caractre des partis, et nous
apprennent  les comprendre. Peut-tre le moment o les acteurs vont
expirer est-il le plus propre  crire l'histoire: on peut recueillir
leur tmoignage sans partager toutes leurs passions.

Quoi qu'il en soit, j'ai tch d'apaiser en moi tout sentiment de haine, je
me suis tour  tour figur que, n sous le chaume, anim d'une juste
ambition, je voulais acqurir ce que l'orgueil des hautes classes m'avait
injustement refus; ou bien qu'lev dans les palais, hritier d'antiques
privilges, il m'tait douloureux de renoncer  une possession que je
prenais pour une proprit lgitime. Ds lors je n'ai pu m'irriter; j'ai
plaint les combattans, et je me suis ddommag en adorant les mes
gnreuses.





ASSEMBLE CONSTITUANTE.




CHAPITRE PREMIER.


TAT MORAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE A LA FIN DU DIX-HUITIEME SIECLE.

--AVNEMENT DE LOUIS XVI.--MAUREPAS, TURGOT ET NECKER, MINISTRES. CALONNE.
ASSEMBLE DES NOTABLES.--DE BRIENNE MINISTRE.--OPPOSITION DU PARLEMENT,
SON EXIL ET SON RAPPEL.--LE DUC D'ORLANS EXIL.--ARRESTATION DU CONSEILLER
D'ESPRMNIL.--NECKER EST RAPPEL ET REMPLACE DE BRIENNE.--NOUVELLE
ASSEMBLE DES NOTABLES.--DISCUSSIONS RELATIVES AUX TATS-GNRAUX.
--FORMATION DES CLUBS.--CAUSES DE LA RVOLUTION.--PREMIRES LECTIONS DES
DPUTS AUX TATS-GNRAUX.--INCENDIE DE LA MAISON RVEILLON.--LE DUC
D'ORLANS; SON CARACTRE.


On connat les rvolutions de la monarchie franaise; on sait qu'au milieu
des Gaules  moiti sauvages, les Grecs, puis les Romains, apportrent
leurs armes et leur civilisation; qu'aprs eux, les barbares y tablirent
leur hirarchie militaire; que cette hirarchie, transmise des personnes
aux terres, y fut comme immobilise, et forma ainsi le systme fodal.
L'autorit s'y partagea entre le chef fodal appel roi, et les chefs
secondaires appels vassaux, qui  leur tour taient rois de leurs propres
sujets. Dans notre temps, o le besoin de s'accuser a fait rechercher les
torts rciproques, on nous a suffisamment appris que l'autorit fut d'abord
dispute par les vassaux, ce que font toujours ceux qui sont le plus
rapprochs d'elle; que cette autorit fut ensuite partage entre eux, ce
qui forma l'anarchie fodale; et qu'enfin elle retourna au trne, o elle
se concentra en despotisme sous Louis XI, Richelieu et Louis XIV. La
population franaise s'tait progressivement affranchie par le travail,
premire source de la richesse et de la libert. Agricole d'abord, puis
commerante et manufacturire, elle acquit une telle importance qu'elle
forma la nation tout entire. Introduite en suppliante dans les
tats-gnraux, elle n'y parut qu' genoux, pour y tre taille  merci et
misricorde; bientt mme Louis XIV annona qu'il ne voulait plus de ces
assembles si soumises, et il le dclara aux parlemens, en bottes et le
fouet  la main. On vit ds lors  la tte de l'tat un roi muni d'un
pouvoir mal dfini en thorie, mais absolu dans la pratique; des grands qui
avaient abandonn leur dignit fodale pour la faveur du monarque, et qui
se disputaient par l'intrigue ce qu'on leur livrait de la substance des
peuples; au-dessous une population immense, sans autre relation avec cette
aristocratie royale qu'une soumission d'habitude et l'acquittement des
impts. Entre la cour et le peuple se trouvaient des parlemens investis du
pouvoir de distribuer la justice et d'enregistrer les volonts royales.
L'autorit est toujours dispute: quand ce n'est pas dans les assembles
lgitimes de la nation, c'est dans le palais mme du prince. On sait qu'en
refusant de les enregistrer, les parlemens arrtaient l'effet des volonts
royales; ce qui finissait par un lit de justice et une transaction, quand
le roi tait faible, et par une soumission entire, quand le roi tait
fort. Louis XIV n'eut pas mme  transiger, car sous son rgne aucun
parlement n'osa faire des remontrances: il entrana la nation  sa suite,
et elle le glorifia des prodiges qu'elle faisait elle-mme dans la guerre,
dans les arts et les sciences. Les sujets et le monarque furent unanimes,
et tendirent vers un mme but. Mais Louis XIV tait  peine expir, que le
rgent offrit aux parlemens l'occasion de se venger de leur longue nullit.
La volont du monarque, si respecte de son vivant, fut viole aprs sa
mort, et son testament cass. L'autorit fut alors remise en litige, et une
longue lutte commena entre les parlemens, le clerg et la cour, en
prsence d'une nation puise par de longues guerres, et fatigue de
fournir aux prodigalits de ses matres, livrs tour  tour au got des
volupts ou des armes. Jusque-l elle n'avait eu du gnie que pour le
service et les plaisirs du monarque; elle en eut alors pour son propre
usage, et s'en servit  examiner ses intrts. L'esprit humain passe
incessamment d'un objet  l'autre. Du thtre, de la chaire religieuse et
funbre, le gnie franais se porta vers les sciences morales et
politiques; et alors tout fut chang. Qu'on se figure, pendant un sicle
entier, les usurpateurs de tous les droits nationaux se disputant une
autorit use; les parlemens poursuivant le clerg, le clerg poursuivant
les parlemens; ceux-ci contestant l'autorit de la cour; la cour,
insouciante et tranquille au sein de cette lutte, dvorant la substance des
peuples au milieu des plus grands dsordres; la nation, enrichie et
veille, assistant  ces divisions, s'armant des aveux des uns contre les
autres, prive de toute action politique, dogmatisant avec audace et
ignorance, parce qu'elle tait rduite  des thories; aspirant surtout 
recouvrer son rang en Europe, et offrant en vain son or et son sang pour
reprendre une place que la faiblesse de ses matres lui avait fait perdre:
tel fut le dix-huitime sicle.

Le scandale avait t pouss  son comble lorsque Louis XVI, prince
quitable, modr dans ses gots, ngligemment lev, mais port au bien
par un penchant naturel, monta fort jeune sur le trne[1]. Il appela auprs
de lui un vieux courtisan pour lui donner le soin de son royaume, et
partagea sa confiance entre Maurepas et la reine, jeune princesse
autrichienne, vive, aimable, et exerant sur lui le plus grand ascendant.
Maurepas et la reine ne s'aimaient pas; le roi, cdant tantt  son
ministre, tantt  son pouse, commena de bonne heure la longue carrire
de ses incertitudes. Ne se dissimulant pas l'tat de son royaume, il en
croyait les philosophes sur ce point; mais, lev dans les sentimens les
plus chrtiens, il avait pour eux le plus grand loignement. La voix
publique, qui s'exprimait hautement, lui dsigna Turgot, de la socit des
conomistes, homme simple, vertueux, dou d'un caractre ferme, d'un gnie
lent, mais opinitre et profond. Convaincu de sa probit, charm de ses
projets de rformes, Louis XVI a rpt souvent: Il n'y a que moi et
Turgot qui soyons les amis du peuple. Les rformes de Turgot chourent
par la rsistance des premiers ordres de l'tat, intresss  conserver
tous les genres d'abus que le ministre austre voulait dtruire. Louis XVI
le renvoya avec regret. Pendant sa vie, qui ne fut qu'un long martyre, il
eut toujours la douleur d'entrevoir le bien, de le vouloir sincrement, et
de manquer de la force ncessaire pour l'excuter.

Le roi, plac entre la cour, les parlemens et le public, expos aux
intrigues et aux suggestions de tout genre, changea tour  tour de
ministres: cdant encore une fois  la voix publique et  la ncessit
des rformes, il appela aux finances Necker[2], Gnevois enrichi par des
travaux de banque, partisan et disciple de Colbert, comme Turgot l'tait de
Sully; financier conome et intgre, mais esprit vain, ayant la prtention
d'tre modrateur en toutes choses, philosophie, religion, libert, et,
tromp par les loges de ses amis et du public, se flattant de conduire et
d'arrter les esprits au point o s'arrtait le sien.

Necker rtablit l'ordre dans les finances, et trouva les moyens de suffire
aux frais considrables de la guerre d'Amrique. Gnie moins vaste, mais
plus flexible que Turgot, disposant surtout de la confiance des
capitalistes, il trouva pour le moment des ressources inattendues, et fit
renatre la confiance. Mais il fallait plus que des artifices financiers
pour terminer les embarras du trsor, et il essaya le moyen des rformes.
Les premiers ordres ne furent pas plus faciles pour lui qu'ils ne l'avaient
t pour Turgot: les parlemens, instruits de ses projets, se runirent
contre lui, et l'obligrent  se retirer.

La conviction des abus tait universelle; on en convenait partout; le roi
le savait et en souffrait cruellement. Les courtisans, qui jouissaient de
ces abus, auraient voulu voir finir les embarras du trsor, mais sans qu'il
leur en cott un seul sacrifice. Ils dissertaient  la cour, et y
dbitaient des maximes philosophiques; ils s'apitoyaient  la chasse sur
les vexations exerces  l'gard du laboureur; on les avait mme vus
applaudir  l'affranchissement des Amricains, et recevoir avec honneur les
jeunes Franais qui revenaient du Nouveau-Monde. Les parlemens invoquaient
aussi l'intrt du peuple, allguaient avec hauteur les souffrances du
pauvre, et cependant s'opposaient  l'gale rpartition de l'impt, ainsi
qu' l'abolition des restes de la barbarie fodale. Tous parlaient du bien
public, peu le voulaient; et le peuple, ne dmlant pas bien encore ses
vrais amis, applaudissait tous ceux qui rsistaient au pouvoir, son ennemi
le plus apparent.

En cartant Turgot et Necker, on n'avait pas chang l'tat des choses; la
dtresse du trsor tait la mme: on aurait consenti long-temps encore  se
passer de l'intervention de la nation, mais il fallait exister, il fallait
fournir aux prodigalits de la cour. La difficult carte un moment par la
destitution d'un ministre, par un emprunt, ou par l'tablissement forc
d'un impt, reparaissait bientt plus grande, comme tout mal nglig. On
hsitait comme il arrive toujours lorsqu'il faut prendre un parti redout,
mais ncessaire. Une intrigue amena au ministre M. de Calonne, peu
favoris de l'opinion parce qu'il avait contribu  la perscution de La
Chalotais[3]. Calonne, spirituel, brillant, fcond en ressources, comptait
sur son gnie, sur la fortune et sur les hommes, et se livrait  l'avenir
avec la plus singulire insouciance. Son opinion tait qu'il ne fallait
point s'alarmer d'avance, et ne dcouvrir le mal que la veille du jour o
on voulait le rparer. Il sduisit la cour par ses manires, la toucha par
son empressement  tout accorder, procura au roi et  tous quelques instans
plus faciles, et fit succder aux plus sinistres prsages un moment de
bonheur et d'aveugle confiance.

Cet avenir sur lequel on avait compt approchait; il fallait enfin prendre
des mesures dcisives. On ne pouvait charger le peuple de nouveaux impts,
et cependant les caisses taient vides. Il n'y avait qu'un moyen d'y
pourvoir, c'tait de rduire la dpense par la suppression des grces, et,
ce moyen ne suffisant pas, d'tendre l'impt sur un plus grand nombre de
contribuables, c'est--dire sur la noblesse et le clerg. Ces projets,
successivement tents par Turgot et par Necker, et repris par Calonne, ne
parurent  celui-ci susceptibles de russir qu'autant qu'on obtiendrait le
consentement des privilgis eux-mmes. Calonne imagina donc de les runir
dans une assemble, appele des notables, pour leur soumettre ses plans et
arracher leur consentement, soit par adresse, soit par conviction[4].
L'assemble tait compose de grands, pris dans la noblesse, le clerg et
la magistrature; d'une foule de matres des requtes et de quelques
magistrats des provinces. Au moyen de cette composition, et surtout avec le
secours des grands seigneurs populaires et philosophes, qu'il avait eu soin
d'y faire entrer, Calonne se flatta de tout emporter.

Le ministre trop confiant s'tait mpris. L'opinion publique ne lui
pardonnait pas d'occuper la place de Turgot et de Necker. Charme surtout
qu'on obliget un ministre  rendre des comptes, elle appuya la rsistance
des notables. Les discussions les plus vives s'engagrent. Calonne eut le
tort de rejeter sur ses prdcesseurs, et en partie sur Necker, l'tat du
trsor. Necker rpondit, fut exil, et l'opposition n'en devint que plus
vive. Calonne suffit  tout avec prsence d'esprit et avec calme. Il fit
destituer M. de Miromnil, garde-des-sceaux, qui conspirait avec les
parlemens. Mais son triomphe ne fut que de deux jours. Le roi, qui
l'aimait, lui avait promis plus qu'il ne pouvait, en s'engageant  le
soutenir. Il fut branl par les reprsentations des notables, qui
promettaient d'obtemprer aux plans de Calonne, mais  condition qu'on en
laisserait l'excution  un ministre plus moral et plus digne de confiance.
La reine, par les suggestions de l'abb de Vermont, proposa et fit accepter
au roi un ministre nouveau, M. de Brienne, archevque de Toulouse, et l'un
des notables qui avaient le plus contribu  la perte de Calonne, dans
l'espoir de lui succder[5].

L'archevque de Toulouse, avec un esprit obstin et un caractre faible,
rvait le ministre depuis son enfance, et poursuivait par tous les moyens
cet objet de ses voeux. Il s'appuyait principalement sur le crdit des
femmes, auxquelles il cherchait et russissait  plaire. Il faisait vanter
partout son administration du Languedoc. S'il n'obtint pas en arrivant
au ministre la faveur qui aurait entour Necker, il eut aux yeux du public
le mrite de remplacer Calonne. Il ne fut pas d'abord premier ministre,
mais il le devint bientt. Second par M. de Lamoignon, garde-des-sceaux,
ennemi opinitre des parlemens, il commena sa carrire avec assez
d'avantage. Les notables, engags par leurs promesses, consentirent avec
empressement  tout ce qu'ils avaient d'abord refus: impt territorial,
impt du timbre, suppression des corves, assembles provinciales, tout fut
accord avec affectation. Ce n'tait point  ces mesures, mais  leur
auteur, qu'on affectait d'avoir rsist; l'opinion publique triomphait.
Calonne tait poursuivi de maldictions, et les notables, entours du
suffrage public, regrettaient cependant un honneur acquis au prix des plus
grands sacrifices. Si M. de Brienne et su profiter des avantages de sa
position, s'il et poursuivi avec activit l'excution des mesures
consenties par les notables, s'il les et toutes  la fois et sans dlai
prsentes au parlement,  l'instant o l'adhsion des premiers ordres
semblait oblige, c'en tait fait peut-tre: le parlement, press de toutes
parts, aurait consenti  tout, et cette transaction, quoique partielle et
force, et probablement retard pour long-temps la lutte qui s'engagea
bientt.

Rien de pareil n'eut lieu. Par des dlais imprudens, on permit les retours;
on ne prsenta les dits que l'un aprs l'autre; le parlement eut le temps
de discuter, de s'enhardir, et de revenir sur l'espce de surprise faite
aux notables. Il enregistra, aprs de longues discussions, l'dit portant
la seconde abolition des corves, et un autre permettant la libre
exportation des grains. Sa haine se dirigeait surtout contre la subvention
territoriale; mais il craignait, par un refus, d'clairer le public, et de
lui laisser voir que son opposition tait tout intresse. Il hsitait,
lorsqu'on lui pargna cet embarras en prsentant ensemble l'dit sur le
timbre et sur la subvention territoriale, mais surtout en commenant la
dlibration par celui du timbre. Le parlement put ainsi refuser le premier
sans s'expliquer sur le second; et, en attaquant l'impt du timbre qui
affectait la majorit des contribuables, il sembla dfendre les intrts
publics. Dans une sance o les pairs assistrent, il dnona les abus, les
scandales et les prodigalits de la cour, et demanda des tats de dpenses.
Un conseiller, jouant sur le mot, s'cria: Ce ne sont pas des tats, mais
des tats-gnraux qu'il nous faut! Cette demande inattendue frappa tout
le monde d'tonnement. Jusqu'alors on avait rsist parce qu'on souffrait;
on avait second tous les genres d'opposition, favorables ou non  la cause
populaire, pourvu qu'ils fussent dirigs contre la cour,  laquelle on
rapportait tous les maux. Cependant on ne savait trop ce qu'il fallait
dsirer: on avait toujours t si loin d'influer sur le gouvernement, on
avait tellement l'habitude de s'en tenir aux plaintes, qu'on se plaignait
sans concevoir l'ide d'agir ni de faire une rvolution. Un seul mot
prononc offrit un but inattendu; chacun le rpta, et les tats-gnraux
furent demands  grands cris.

D'Esprmnil, jeune conseiller, orateur emport, agitateur sans but,
dmagogue dans les parlemens, aristocrate dans les tats-gnraux, et qui
fut dclar en tat de dmence par un dcret de l'assemble constituante,
d'Esprmnil se montra dans cette occasion l'un des plus violens
dclamateurs parlementaires. Mais l'opposition tait conduite secrtement
par Duport, jeune homme dou d'un esprit vaste, d'un caractre ferme et
persvrant, qui seul peut-tre, au milieu de ces troubles, se proposait un
avenir, et voulait conduire sa compagnie, la cour et la nation,  un but
tout autre que celui d'une aristocratie parlementaire.

Le parlement tait divis en vieux et jeunes conseillers. Les premiers
voulaient faire contre-poids  l'autorit royale pour donner de
l'importance  leur compagnie; les seconds, plus ardens et plus sincres,
voulaient introduire la libert dans l'tat, sans bouleverser nanmoins le
systme politique sous lequel ils taient ns. Le parlement fit un aveu
grave: il reconnut qu'il n'avait pas le pouvoir de consentir les impts;
qu'aux tats-gnraux seuls appartenait le droit de les tablir; et il
demanda au roi la communication des tats de recettes et de dpenses.

Cet aveu d'incomptence et mme d'usurpation, puisque le parlement s'tait
jusqu'alors arrog le droit de consentir les impts, cet aveu dut tonner.
Le prlat-ministre, irrit de cette opposition, manda aussitt le parlement
 Versailles, et fit enregistrer les deux dits dans un lit de justice[6].
Le parlement, de retour  Paris, fit des protestations, et ordonna des
poursuites contre les prodigalits de Calonne. Sur-le-champ une dcision du
conseil cassa ses arrts et l'exila  Troyes[7].
Telle tait la situation des choses le 15 aot 1787. Les deux frres du
roi, Monsieur et le comte d'Artois, furent envoys, l'un  la cour des
comptes, et l'autre  la cour des aides, pour y faire enregistrer les
dits. Le premier, devenu populaire par les opinions qu'il avait
manifestes dans l'assemble des notables, fut accueilli par les
acclamations d'une foule immense, et reconduit jusqu'au Luxembourg au
milieu des applaudissemens universels. Le comte d'Artois, connu pour avoir
soutenu Calonne, fut accueilli par des murmures; ses gens furent attaqus,
et on fut oblig de recourir  la force arme.

Les parlemens avaient autour d'eux une clientle nombreuse, compose de
lgistes, d'employs du palais, de clercs, d'tudians, population active,
remuante et toujours prte  s'agiter pour leur cause. A ces allis
naturels des parlemens se joignaient les capitalistes, qui craignaient la
banqueroute; les classes claires, qui taient dvoues  tous les
opposans; et enfin la multitude, qui se range toujours  la suite des
agitateurs. Les troubles furent trs graves, et l'autorit eut beaucoup de
peine  les rprimer.

Le parlement, sant  Troyes, s'assemblait chaque jour, et appelait les
causes. Ni avocats ni procureurs ne paraissaient, et la justice tait
suspendue, comme il tait arriv tant de fois dans le courant du sicle.
Cependant les magistrats se lassaient de leur exil, et M. de Brienne tait
sans argent. Il soutenait avec assurance qu'il n'en manquait pas, et
tranquillisait la cour inquite sur ce seul objet; mais il n'en avait plus,
et, incapable de terminer les difficults par une rsolution nergique, il
ngociait avec quelques membres du parlement. Ses conditions taient un
emprunt de 440 millions, rparti sur quatre annes,  l'expiration
desquelles les tats-gnraux seraient convoqus. A ce prix, Brienne
renonait aux deux impts, sujet de tant de discordes. Assur de quelques
membres, il crut l'tre de la compagnie entire, et le parlement fut
rappel le 10 septembre.

Une sance royale eut lieu le 20 du mme mois. Le roi vint en personne
prsenter l'dit portant la cration de l'emprunt successif, et la
convocation des tats-gnraux dans cinq ans. On ne s'tait point expliqu
sur la nature de cette sance, et on ne savait si c'tait un lit de
justice. Les visages taient mornes, un profond silence rgnait, lorsque le
duc d'Orlans se leva, les traits agits, et avec tous les signes d'une
vive motion; il adressa la parole au roi, et lui demanda si cette sance
tait un lit de justice ou une dlibration libre. C'est une sance
royale, rpondit le roi. Les conseillers Frteau, Sabatier, d'Esprmnil,
prirent la parole aprs le duc d'Orlans, et dclamrent avec leur violence
ordinaire. L'enregistrement fut aussitt forc, les conseillers Frteau et
Sabatier furent exils aux les d'Hyres, et le duc d'Orlans 
Villers-Cotterets. Les tats-gnraux furent renvoys  cinq ans.

Tels furent les principaux vnemens de l'anne 1787. L'anne 1788 commena
par de nouvelles hostilits. Le 4 janvier, le parlement rendit un arrt
contre les lettres de cachet, et pour le rappel des personnes exiles. Le
roi cassa cet arrt; le parlement le confirma de nouveau.

Pendant ce temps, le duc d'Orlans, consign  Villers-Cotterets, ne
pouvait se rsigner  son exil. Ce prince, brouill avec la cour, s'tait
rconcili avec l'opinion, qui d'abord ne lui tait pas favorable. Dpourvu
 la fois de la dignit d'un prince et de la fermet d'un tribun, il ne sut
pas supporter une peine aussi lgre; et, pour obtenir son rappel, il
descendit jusqu'aux sollicitations, mme envers la reine, son ennemie
personnelle. Brienne tait irrit par les obstacles, sans avoir l'nergie
de les vaincre. Faible en Europe contre la Prusse,  laquelle il sacrifiait
la Hollande, faible en France contre les parlemens et les grands de l'tat,
il n'tait plus soutenu que par la reine, et en outre se trouvait souvent
arrt dans ses travaux par une mauvaise sant. Il ne savait ni rprimer
les rvoltes, ni faire excuter les rductions dcrtes par le roi; et,
malgr l'puisement trs-prochain du trsor, il affectait une inconcevable
scurit. Cependant, au milieu de tant de difficults, il ne ngligeait pas
de se pourvoir de nouveaux bnfices, et d'attirer sur sa famille de
nouvelles dignits.

Le garde-des-sceaux Lamoignon, moins faible, mais aussi moins influent que
l'archevque de Toulouse, concerta avec lui un plan nouveau pour frapper la
puissance politique des parlemens, car c'tait l le principal but du
pouvoir en ce moment. Il importait de garder le secret. Tout fut prpar en
silence: des lettres closes furent envoyes aux commandans des provinces;
l'imprimerie o se prparaient les dits fut entoure de gardes. On voulait
que le projet ne ft connu qu'au moment mme de sa communication aux
parlemens. L'poque approchait, et le bruit s'tait rpandu qu'un grand
acte politique s'apprtait. Le conseiller d'Esprmnil parvint  sduire 
force d'argent un ouvrier imprimeur, et  se procurer un exemplaire des
dits. Il se rendit ensuite au palais, fit assembler ses collgues, et leur
dnona hardiment le projet ministriel[8]. D'aprs ce projet, six grands
bailliages, tablis dans le ressort du parlement de Paris, devaient
restreindre sa juridiction trop tendue. La facult de juger en dernier
ressort, et d'enregistrer les lois et les dits, tait transporte  une
cour plnire, compose de pairs, de prlats, de magistrats, de chefs
militaires, tous choisis par le roi. Le capitaine des gardes y avait mme
voix dlibrative. Ce plan attaquait la puissance judiciaire du parlement,
et anantissait tout  fait sa puissance politique. La compagnie, frappe
de stupeur, ne savait quel parti prendre. Elle ne pouvait dlibrer sur un
projet qui ne lui avait pas t soumis; et il lui importait cependant de ne
pas se laisser surprendre. Dans cet embarras elle employa un moyen tout 
la fois ferme et adroit, celui de rappeler et de consacrer dans un arrt
tout ce qu'elle appelait lois constitutives de la monarchie, en ayant soin
de comprendre dans le nombre son existence et ses droits. Par cette mesure
gnrale, elle n'anticipait nullement sur les projets supposs du
gouvernement, et garantissait tout ce qu'elle voulait garantir.

En consquence, il fut dclar, le 5 mai, par le parlement de Paris:

Que la France tait une monarchie gouverne par le roi, suivant les lois;
et que de ces lois, plusieurs, qui taient fondamentales, embrassaient
et consacraient:

1 le droit de la maison rgnante au trne, de mle en mle, par ordre de
primogniture;
2 le droit de la nation d'accorder librement des subsides par l'organe des
tats-gnraux, rgulirement convoqus et composs;
3 les coutumes et les capitulations des provinces;
4 l'inamovibilit des magistrats;
5 le droit des cours de vrifier dans chaque province les volonts du
roi, et de n'en ordonner l'enregistrement qu'autant qu'elles taient
conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu'aux lois
fondamentales de l'tat;
6 le droit de chaque citoyen de n'tre jamais traduit en aucune manire
par-devant d'autres juges que ses juges naturels, qui taient ceux que la
loi dsignait; et
7 le droit, sans lequel tous les autres taient inutiles, de n'tre
arrt, par quelque ordre que ce ft, que pour tre remis sans dlai entre
les mains des juges comptens. Protestait ladite cour contre toute atteinte
qui serait porte aux principes ci-dessus exprims.

A cette rsolution nergique le ministre rpondit par le moyen d'usage,
toujours mal et inutilement employ: il svit contre quelques membres
du parlement. D'Esprmnil et Goislart de Monsalbert, apprenant qu'ils
taient menacs, se rfugirent au sein du parlement assembl. Un officier,
Vincent d'Agoult, s'y rendit  la tte d'une compagnie, et, ne connaissant
pas les magistrats dsigns, les appela par leur nom. Le plus grand silence
rgna d'abord dans l'assemble; puis les conseillers s'crirent qu'ils
taient tous d'Esprmnil. Enfin le vrai d'Esprmnil se nomma, et suivit
l'officier charg de l'arrter. Le tumulte fut alors  son comble; le
peuple accompagna les magistrats en les couvrant d'applaudissemens. Trois
jours aprs, le roi, dans un lit de justice, fit enregistrer les dits;
et les princes et les pairs assembls prsentrent l'image de cette cour
plnire qui devait succder aux parlemens.

Le Chtelet rendit aussitt un arrt contre les dits. Le parlement de
Rennes dclara infmes ceux qui entreraient dans la cour plnire. A
Grenoble, les habitans dfendirent leurs magistrats contre deux rgimens;
les troupes elles-mmes, excites  la dsobissance par la noblesse
militaire, refusrent bientt d'agir. Lorsque le commandant du Dauphin
assembla ses colonels, pour savoir si on pouvait compter sur leurs soldats,
ils gardrent tous le silence. Le plus jeune, qui devait parler le
premier, rpondit qu'il ne fallait pas compter sur les siens,  commencer
par le colonel. A cette rsistance le ministre opposa des arrts du grand
conseil qui cassaient les dcisions des cours souveraines, et il frappa
d'exil huit d'entre elles.

La cour, inquite par les premiers ordres, qui lui faisaient la guerre en
invoquant l'intrt du peuple et en provoquant son intervention, eut
recours, de son ct, au mme moyen; elle rsolut d'appeler le tiers-tat 
son aide, comme avaient fait autrefois les rois de France pour anantir la
fodalit. Elle pressa alors de tous ses moyens la convocation des
tats-gnraux. Elle prescrivit des recherches sur le mode de leur runion;
elle invita les crivains et les corps savans  donner leur avis; et,
tandis que le clerg assembl dclarait de son ct qu'il fallait
rapprocher l'poque de la convocation, la cour, acceptant le dfi,
suspendit en mme temps la runion de la cour plnire, et fixa l'ouverture
des tats-gnraux au 1er mai 1789. Alors eut lieu la retraite de
l'archevque de Toulouse[9], qui, par des projets hardis faiblement
excuts, avait provoqu une rsistance qu'il fallait ou ne pas exciter ou
vaincre. En se retirant, il laissa le trsor dans la dtresse, le paiement
des rentes de l'Htel-de-Ville suspendu, toutes les autorits
en lutte, toutes les provinces en armes. Quant  lui, pourvu de huit cent
mille francs de bnfices, de l'archevch de Sens, et du chapeau de
cardinal, s'il ne fit pas la fortune publique, il fit du moins la sienne.
Pour dernier conseil, il engagea le roi  rappeler Necker au ministre des
finances, afin de s'aider de sa popularit contre des rsistances devenues
invincibles.

C'est pendant les deux annes 1787 et 1788 que les Franais voulurent
passer des vaines thories  la pratique. La lutte des premires autorits
leur en avait donn le dsir et l'occasion. Pendant toute la dure du
sicle, le parlement avait attaqu le clerg et dvoil ses penchans
ultramontains; aprs le clerg, il avait attaqu la cour, signal ses abus
de pouvoir et dnonc ses dsordres. Menac de reprsailles, et inquit 
son tour dans son existence, il venait enfin de restituer  la nation des
prrogatives que la cour voulait lui enlever  lui-mme pour les
transporter  un tribunal extraordinaire. Aprs avoir ainsi averti la
nation de ses droits, il avait exerc ses forces en excitant et protgeant
l'insurrection. De leur ct, le haut clerg en faisant des mandemens, la
noblesse en fomentant la dsobissance des troupes, avaient runi leurs
efforts  ceux de la magistrature, et appel le peuple aux armes pour la
dfense de leurs privilges.

La cour, presse par ces divers ennemis, avait rsist faiblement. Sentant
le besoin d'agir, et en diffrant toujours le moment, elle avait dtruit
parfois quelques abus, plutt au profit du trsor que du peuple, et ensuite
tait retombe dans l'inaction. Enfin, attaque en dernier lieu de toutes
parts, voyant que les premiers ordres appelaient le peuple dans la lice,
elle venait de l'y introduire elle-mme en convoquant les tats-gnraux.
Oppose, pendant toute la dure du sicle,  l'esprit philosophique, elle
lui faisait un appel cette fois, et livrait  son examen les constitutions
du royaume. Ainsi les premires autorits de l'tat donnrent le singulier
spectacle de dtenteurs injustes, se disputant un objet en prsence du
propritaire lgitime, et finissant mme par l'invoquer pour juge.

Les choses en taient  ce point lorsque Necker rentra au ministre[10]. La
confiance l'y suivit, le crdit fut rtabli sur-le-champ, les difficults
les plus pressantes furent cartes. Il pourvut,  force d'expdiens, aux
dpenses indispensables, en attendant les tats-gnraux, qui taient le
remde invoqu par tout le monde.

On commenait  agiter de grandes questions relatives  leur organisation.
On se demandait quel y serait le rle du tiers-tat: s'il y paratrait en
gal ou en suppliant; s'il obtiendrait une reprsentation gale en nombre 
celle des deux premiers ordres; si on dlibrerait par tte ou par ordre,
et si le tiers n'aurait qu'une seule voix contre les deux voix de la
noblesse et du clerg.

La premire question agite fut celle du nombre des dputs. Jamais
controverse philosophique du dix-huitime sicle n'avait excit; une
pareille agitation. Les esprits s'chauffrent par l'importance tout
actuelle de la question. Un crivain concis, nergique, amer, prit dans
cette discussion la place que les grands gnies du sicle avaient occupe
dans les discussions philosophiques. L'abb; Siyes, dans un livre qui
donna une forte impulsion  l'esprit public, se demanda: Qu'est le
tiers-tat? Et il rpondit: Rien.--Que doit-il tre?--Tout.

Les tats du Dauphin; se runirent malgr; la cour. Les deux premiers
ordres, plus adroits et plus populaires dans cette contre que partout
ailleurs, dcidrent que la reprsentation du tiers serait gale  celle de
la noblesse et du clerg. Le parlement de Paris, entrevoyant dj la
consquence de ses provocations imprudentes, vit bien que le tiers-tat
n'allait pas arriver en auxiliaire, mais en matre, et en enregistrant
l'dit de convocation, il enjoignit pour clause expresse le maintien des
formes de 1614, qui annulaient tout  fait le rle du troisime ordre. Dj
dpopularis; par les difficults qu'il avait opposes  l'dit qui
rendait l'tat civil aux protestans, il fut en ce jour compltement
dvoil, et la cour entirement venge. Le premier, il fit l'preuve de
l'instabilit des faveurs populaires; mais si plus tard la nation put
paratre ingrate envers les chefs qu'elle abandonnait l'un aprs l'autre,
cette fois elle avait toute raison contre le parlement, car il s'arrtait
avant qu'elle et recouvr aucun de ses droits.

La cour, n'osant dcider elle-mme ces questions importantes, ou plutt
voulant dpopulariser  son profit les deux premiers ordres, leur demanda
leur avis, dans l'intention de ne pas le suivre, si, comme il tait
probable, cet avis tait contraire au tiers-tat. Elle convoqua donc une
nouvelle assemble de notables[11], dans laquelle toutes les questions
relatives  la tenue des tats-gnraux furent mises en discussion. La
dispute fut vive: d'une part on faisait valoir les anciennes traditions, de
l'autre les droits naturels et la raison. En se reportant mme aux
traditions, la cause du tiers-tat avait encore l'avantage; car aux formes
de 1614, invoques par les premiers ordres, on opposait des formes plus
anciennes. Ainsi, dans certaines runions, et sur certains points, on avait
vot par tte; quelquefois on avait dlibr par province et non par ordre;
souvent les dputs du tiers avaient gal en nombre les dputs de la
noblesse et du clerg. Comment donc s'en rapporter aux anciens usages? Les
pouvoirs de l'tat n'avaient-ils pas t dans une rvolution continuelle?
L'autorit royale, souveraine d'abord, puis vaincue et dpouille, se
relevant de nouveau avec le secours du peuple, et ramenant tous les
pouvoirs  elle, prsentait une lutte perptuelle, et une possession
toujours changeante. On disait au clerg, qu'en se reportant aux anciens
temps, il ne serait plus un ordre; aux nobles, que les possesseurs de fiefs
seuls pourraient tre lus, et qu'ainsi la plupart d'entre eux seraient
exclus de la dputation; aux parlemens eux-mmes, qu'ils n'taient que des
officiers infidles de la royaut;  tous enfin, que la constitution
franaise n'tait qu'une longue rvolution, pendant laquelle chaque
puissance avait successivement domin; que tout avait t innovation, et
que, dans ce vaste conflit, la raison seule devait dcider.

Le tiers-tat comprenait la presque totalit de la nation, toutes les
classes utiles, industrieuses et claires; s'il ne possdait qu'une partie
des terres, du moins il les exploitait toutes; et, selon la raison,
ce n'tait pas trop que de lui donner un nombre de dputs gal  celui des
deux autres ordres.

L'assemble des notables se dclara contre ce qu'on appelait le doublement
du tiers. Un seul bureau, celui que prsidait Monsieur, frre du roi, vota
pour ce doublement. La cour alors, prenant, disait-elle, en considration
l'avis de la minorit, l'opinion prononce de plusieurs princes du sang, le
voeu des trois ordres du Dauphin, la demande des assembles provinciales,
l'exemple de plusieurs pays d'tats, _l'avis de divers publicistes_, et le
voeu exprim par un grand nombre d'adresses, la cour ordonna que le nombre
total des dputs serait de mille au moins; qu'il serait form en raison
compose de la population et des contributions de chaque bailliage, et que
le nombre particulier des dputs du tiers-tat serait gal  celui des
deux premiers ordres runis. (_Arrt du conseil du 27 dcembre 1788_.)

Cette dclaration excita un enthousiasme universel. Attribue  Necker,
elle accrut  son gard la faveur de la nation et la haine des grands.
Cependant cette dclaration ne dcidait rien quant au vote par tte ou par
ordre, mais elle le renfermait implicitement; car il tait inutile
d'augmenter les voix si on ne devait pas les compter; et elle laissait au
tiers-tat le soin d'emporter de vive force ce qu'on lui refusait dans le
moment. Elle donnait ainsi une ide de la faiblesse de la cour et de celle
de Necker lui-mme. Cette cour offrait un assemblage de volonts qui
rendait tout rsultat dcisif impossible. Le roi tait modr, quitable,
studieux, et se dfiait trop de ses propres lumires; aimant le peuple,
accueillant volontiers ses plaintes, il tait cependant atteint quelquefois
de terreurs paniques et superstitieuses, et croyait voir marcher, avec la
libert et la tolrance, l'anarchie et l'impit. L'esprit philosophique,
dans son premier essor, avait d commettre des carts, et un roi timide et
religieux avait d s'en pouvanter. Saisi  chaque instant de faiblesses,
de terreurs, d'incertitudes, l'infortun Louis XVI, rsolu pour lui  tous
les sacrifices, mais ne sachant pas les imposer aux autres, victime de sa
facilit pour la cour, de sa condescendance pour la reine, expiait toutes
les fautes qu'il n'avait pas commises, mais qui devenaient les siennes
parce qu'il les laissait commettre. La reine, livre aux plaisirs, exerant
autour d'elle l'empire de ses charmes, voulait que son poux ft
tranquille, que le trsor ft rempli, que la cour et ses sujets
l'adorassent. Tantt elle tait d'accord avec le roi pour oprer des
rformes, quand le besoin en paraissait urgent; tantt, au contraire, quand
elle croyait l'autorit menace, ses amis de cour dpouills, elle arrtait
le roi, cartait les ministres populaires, et dtruisait tout moyen et
toute esprance de bien. Elle cdait surtout aux influences d'une partie de
la noblesse qui vivait autour du trne et s'y nourrissait de grces et
d'abus. Cette noblesse de cour dsirait sans doute, comme la reine
elle-mme, que le roi et de quoi faire des prodigalits; et, par ce motif,
elle tait ennemie des parlemens quand ils refusaient les impts, mais elle
devenait leur allie quand ils dfendaient ses privilges en refusant, sous
de spcieux prtextes, la subvention territoriale. Au milieu de ces
influences contraires, le roi, n'osant envisager en face les difficults,
juger les abus, les dtruire d'autorit, cdait alternativement  la cour
ou  l'opinion, et ne savait satisfaire ni l'une ni l'autre.

Si, pendant la dure du dix-huitime sicle, lorsque les philosophes,
runis dans une alle des Tuileries, faisaient des voeux pour Frdric et
les Amricains, pour Turgot et pour Necker; si, lorsqu'ils n'aspiraient
point  gouverner l'tat, mais seulement  clairer les princes, et
prvoyaient tout au plus des rvolutions lointaines que des signes de
malaise et l'absurdit des institutions faisaient assez prsumer; si, 
cette poque, le roi et spontanment tabli une certaine galit dans
les charges, et donn quelques garanties, tout et t apais pour
long-temps, et Louis XVI aurait t ador  l'gal de Marc-Aurle. Mais
lorsque toutes les autorits se trouvrent avilies par une longue lutte, et
tous les abus dvoils par une assemble de notables; lorsque la nation,
appele dans la querelle, eut conu l'espoir et la volont d'tre quelque
chose, elle le voulut imprieusement. On lui avait promis les
tats-gnraux, elle demanda que le terme de la convocation ft rapproch;
le terme rapproch, elle y rclama la prpondrance: on la lui refusa;
mais, en doublant sa reprsentation, on lui donna le moyen de la conqurir.
Ainsi donc on ne cdait jamais que partiellement et seulement lorsqu'on ne
pouvait plus lui rsister; mais alors ses forces taient accrues et
senties, et elle voulait tout ce qu'elle croyait pouvoir. Une rsistance
continuelle, irritant son ambition, devait bientt la rendre insatiable.
Mais alors mme, si un grand ministre, communiquant un peu de force au roi,
se conciliant la reine, domptant les privilgis, et devanc et rassasi
tout  coup les prtentions nationales, en donnant lui-mme une
constitution libre; s'il et satisfait ce besoin d'agir qu'prouvait la
nation, en l'appelant tout de suite, non  rformer l'tat, mais  discuter
ses intrts annuels dans un tat tout constitu, peut-tre la lutte ne se
ft pas engage. Mais il fallait devancer la difficult au lieu d'y cder,
et surtout immoler des prtentions nombreuses. Il fallait un homme d'une
conviction forte, d'une volont gale  sa conviction; et cet homme sans
doute audacieux, puissant, passionn peut-tre, et effray la cour, qui
n'en aurait pas voulu. Pour mnager  la fois l'opinion et les vieux
intrts, elle prit des demi-mesures; elle choisit, comme on l'a vu, un
ministre demi-philosophe, demi-audacieux, et qui avait une popularit
immense, parce qu'alors des intentions demi-populaires dans un agent du
pouvoir surpassaient toutes les esprances, et excitaient l'enthousiasme
d'un peuple que bientt la dmagogie de ses chefs devait  peine
satisfaire. Les esprits taient dans une fermentation universelle. Des
assembles s'taient formes dans toute la France,  l'exemple de
l'Angleterre et sous le mme nom, celui de _clubs_. On ne s'occupait l
que des abus  dtruire, des rformes  oprer, et de la constitution 
tablir. On s'irritait par un examen svre de la situation du pays. En
effet, son tat politique et conomique tait intolrable. Tout tait
privilge dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les
mtiers eux-mmes. Tout tait entrave pour l'industrie et le gnie de
l'homme. Les dignits civiles, ecclsiastiques et militaires taient
exclusivement rserves  quelques classes, et dans ces classes  quelques
individus. On ne pouvait embrasser une profession qu' certains titres et 
certaines conditions pcuniaires. Les villes avaient leurs privilges pour
l'assiette, la perception, la quotit de l'impt, et pour le choix des
magistrats. Les grces mme, converties par les survivances en proprits
de famille, ne permettaient presque plus au monarque de donner des
prfrences. Il ne lui restait de libert que pour quelques dons
pcuniaires, et on l'avait vu oblig de disputer avec le duc de Coigny pour
l'abolition d'une charge inutile[12]. Tout tait donc immobilis dans
quelques mains, et partout le petit nombre rsistait au grand nombre
dpouill. Les charges pesaient sur une seule classe. La noblesse et le
clerg possdaient  peu prs les deux tiers des terres; l'autre tiers,
possd par le peuple, payait des impts au roi, une foule de droits
fodaux  la noblesse, la dme au clerg, et supportait de plus les
dvastations des chasseurs nobles et du gibier. Les impts sur les
consommations pesaient sur le grand nombre, et par consquent sur le
peuple. La perception tait vexatoire; les seigneurs taient impunment en
retard; le peuple, au contraire, maltrait, enferm, tait condamn 
livrer son corps  dfaut de ses produits. Il nourrissait donc de ses
sueurs, il dfendait de son sang les hautes classes de la socit, sans
pouvoir exister lui-mme. La bourgeoisie, industrieuse, claire, moins
malheureuse sans doute que le peuple, mais enrichissant le royaume par son
industrie, l'illustrant par ses talens, n'obtenait aucun des avantages
auxquels elle avait droit. La justice, distribue dans quelques provinces
par les seigneurs, dans les juridictions royales par des magistrats
acheteurs de leurs charges, tait lente, souvent partiale, toujours
ruineuse, et surtout atroce dans les poursuites criminelles. La libert
individuelle tait viole par les lettres de cachet, la libert de la
presse par les censeurs royaux. Enfin l'tat, mal dfendu au dehors,
trahi par les matresses de Louis XV, compromis par la faiblesse des
ministres de Louis XVI, avait t rcemment dshonor en Europe par le
sacrifice honteux de la Hollande et de la Pologne.

Dj les masses populaires commenaient  s'agiter; des troubles s'taient
manifests plusieurs fois, pendant la lutte des parlemens, et surtout  la
retraite de l'archevque de Toulouse. On avait brl l'effigie de celui-ci;
la force arme avait t insulte, et mme attaque; la magistrature avait
faiblement poursuivi des agitateurs qui soutenaient sa cause. Les esprits
mus, pleins de l'ide confuse d'une rvolution prochaine, taient dans une
fermentation continuelle. Les parlemens et les premiers ordres voyaient
dj se diriger contre eux les armes qu'ils avaient donnes au peuple. En
Bretagne, la noblesse s'tait oppose au doublement du tiers, et avait
refus de nommer des dputs. La bourgeoisie, qui l'avait si puissamment
servie contre la cour, s'tait alors tourne contre elle, et des combats
meurtriers avaient eu lieu. La cour, qui ne se croyait pas assez venge de
la noblesse bretonne[13], lui avait non-seulement refus ses secours, mais
encore avait enferm quelques-uns de ses membres venus  Paris pour
rclamer.

Les lmens eux-mmes semblaient s'tre dchans. Une grle du 13 juillet
avait dvast les rcoltes, et devait rendre l'approvisionnement de Paris
plus difficile, surtout au milieu des troubles qui se prparaient. Toute
l'activit du commerce suffisait  peine pour concentrer la quantit de
subsistances ncessaire  cette grande capitale; et il tait  craindre
qu'il ne devnt bientt trs difficile de la faire vivre, lorsque les
agitations politiques auraient branl la confiance et interrompu les
communications. Depuis le cruel hiver qui suivit les dsastres de Louis
XIV, et qui immortalisa la charit de Fnelon, on n'en avait pas vu de plus
rigoureux que celui de 88  89. La bienfaisance, qui alors clata de la
manire la plus touchante, ne fut pas suffisante pour adoucir les misres
du peuple. On avait vu accourir de tous les points de la France une
quantit de vagabonds sans profession et sans ressources, qui talaient de
Versailles  Paris leur misre et leur nudit. Au moindre bruit, on les
voyait paratre avec empressement pour profiter des chances toujours
favorables  ceux qui ont tout  acqurir, jusqu'au pain du jour.

Ainsi tout concourait  une rvolution. Un sicle entier avait contribu 
dvoiler les abus et  les pousser  l'excs; deux annes  exciter la
rvolte, et  aguerrir les masses populaires en les faisant intervenir dans
la querelle des privilgis. Enfin des dsastres naturels, un concours
fortuit de diverses circonstances amenrent la catastrophe, dont l'poque
pouvait bien tre diffre, mais dont l'accomplissement tait tt ou tard
infaillible.

C'est au milieu de ces circonstances qu'eurent lieu les lections. Elles
furent tumultueuses en quelques provinces, actives partout, et trs calmes
 Paris, o il rgna beaucoup d'accord et d'unanimit. On distribuait des
listes, on tchait de s'unir et de s'entendre. Des marchands, des avocats,
des hommes de lettres, tonns de se voir runis pour la premire fois,
s'levaient peu  peu  la libert. A Paris, ils renommrent eux-mmes les
bureaux forms par le roi, et, sans changer les personnes, firent acte de
leur puissance en les confirmant. Le sage Bailly quitte sa retraite de
Chaillot: tranger aux intrigues, pntr de sa noble mission, il se rend
seul et  pied  l'assemble. Il s'arrte en route sur la terrasse des
Feuillans; un jeune homme inconnu l'aborde avec respect. Vous serez nomm,
lui dit-il.--Je n'en sais rien, rpond Bailly; cet honneur ne doit ni se
refuser ni se solliciter. Le modeste acadmicien reprend sa marche, il se
rend  l'assemble, et il est nomm successivement lecteur et dput.

L'lection du comte de Mirabeau fut orageuse: rejet par la noblesse,
accueilli par le tiers-tat, il agita la Provence, sa patrie, et vint
bientt se montrer  Versailles.

La cour ne voulut point influencer les lections; elle n'tait point fche
d'y voir un grand nombre de curs; elle comptait sur leur opposition aux
grands dignitaires ecclsiastiques, et en mme temps sur leur respect pour
le trne. D'ailleurs elle ne prvoyait pas tout, et dans les dputs du
tiers elle apercevait encore plutt des adversaires pour la noblesse que
pour elle-mme. Le duc d'Orlans fut accus d'agir vivement pour faire
lire ses partisans, et pour tre lui-mme nomm. Dj signal parmi les
adversaires de la cour, alli des parlemens, invoqu pour chef, de son gr
ou non, par le parti populaire, on lui imputa diverses menes. Une scne
dplorable eut lieu au faubourg Saint-Antoine; et comme on veut donner un
auteur  tous les vnemens, on l'en rendit responsable. Un fabricant de
papiers peints, Rveillon, qui par son habilet entretenait de vastes
ateliers, perfectionnait notre industrie et fournissait la subsistance 
trois cents ouvriers, fut accus d'avoir voulu rduire les salaires 
moiti prix. La populace menaa de brler sa maison. On parvint  la
disperser, mais elle y retourna le lendemain; la maison fut envahie,
incendie, dtruite[14]. Malgr les menaces faites la veille par les
assaillans, malgr le rendez-vous, donn, l'autorit n'agit que fort tard,
et agit alors avec une vigueur excessive. On attendit que le peuple ft
matre de la maison; on l'y attaqua avec furie, et on fut oblig d'gorger
un grand nombre de ces hommes froces et intrpides, qui depuis se
montrrent dans toutes les occasions, et qui reurent le nom de _brigands_.

Tous les partis qui taient dj forms s'accusrent: on reprocha  la cour
son action tardive d'abord, et cruelle ensuite; on supposa qu'elle avait
voulu laisser le peuple s'engager, pour faire un exemple et exercer ses
troupes. L'argent trouv sur les dvastateurs de la maison de Rveillon,
les mots chapps  quelques-uns d'entre eux, firent souponner qu'ils
taient suscits et conduits par une main cache; et les ennemis du parti
populaire accusrent le duc d'Orlans d'avoir voulu essayer ces bandes
rvolutionnaires.

Ce prince tait n avec des qualits heureuses; il avait hrit de
richesses immenses; mais, livr aux mauvaises moeurs, il avait abus de
tous ces dons de la nature et de la fortune. Sans aucune suite dans le
caractre, tour  tour insouciant de l'opinion ou avide de popularit, il
tait hardi et ambitieux un jour, docile et distrait le lendemain. Brouill
avec la reine, il s'tait fait ennemi de la cour. Les partis commenant 
se former, il avait laiss prendre son nom, et mme, dit-on, jusqu' ses
richesses. Flatt d'un avenir confus, il agissait assez pour se faire
accuser, pas assez pour russir, et il devait, si ses partisans avaient
rellement des projets, les dsesprer de son inconstante ambition.


NOTES:

[1] 1774.
[2] 1777.
[3] 1783.
[5] Avril 1787.
[6] 6 aot.
[7] 15 aot.
[8] Mai.
[9] 24 aot.
[10] Aot.
[11] Elle s'ouvrit  Versailles le 6 novembre, et ferma sa session le 8
     dcembre suivant.
[12] Voyez les mmoires de Bouill.
[13] Voyez Bouill.
[14] 27 avril.




CHAPITRE II.


CONVOCATION ET OUVERTURE DES TATS-GNRAUX.--DISCUSSION SUR LA
VRIFICATION DES POUVOIRS ET SUR LE VOTE PAR ORDRE ET PAR TTE. L'ORDRE DU
TIERS-TAT SE DCLARE ASSEMBLE NATIONALE.--LA SALLE DES TATS EST FERME,
LES DPUTS SE RENDENT DANS UN AUTRE LOCAL.--SERMENT DU JEU DE PAUME.
--SANCE ROYALE DU 23 JUIN.--L'ASSEMBLE CONTINUE SES DLIBRATIONS MALGR
LES ORDRES DU ROI.--RUNION DFINITIVE DES TROIS ORDRES.--PREMIERS TRAVAUX
DE L'ASSEMBLE.--AGITATIONS POPULAIRES A PARIS.--LE PEUPLE DLIVRE DES
GARDES FRANAISES ENFERMS A L'ABBAYE.--COMPLOTS DE LA COUR; DES TROUPES
S'APPROCHENT DE PARIS.--RENVOI DE NECKER.--JOURNES DES 12, l3 ET 14
JUILLET.--PRISE DE LA BASTILLE.--LE ROI SE REND A L'ASSEMBLE, ET DE L A
PARIS.--RAPPEL DE NECKER.


Le moment de la convocation des tats-gnraux arrivait enfin; dans ce
commun danger, les premiers ordres, se rapprochant de la cour, s'taient
groups autour des princes du sang et de la reine. Ils tchaient de gagner
par des flatteries les gentilshommes campagnards, et en leur absence ils
raillaient leur rusticit. Le clerg tchait de capter les plbiens de son
ordre, la noblesse militaire ceux du sien. Les parlemens, qui avaient cru
occuper le premier rle dans les tats-gnraux, commenaient  craindre
que leur ambition ne ft trompe. Les dputs du tiers-tat, forts de la
supriorit de leurs talens, de l'nergique expression de leurs cahiers,
soutenus par des rapprochemens continuels, stimuls mme par les doutes que
beaucoup de gens manifestaient sur le succs de leurs efforts, avaient pris
la ferme rsolution de ne pas cder.

Le roi seul, qui n'avait pas got un moment de repos depuis le
commencement de son rgne, entrevoyait les tats-gnraux comme le terme de
ses embarras. Jaloux de son autorit, plutt pour ses enfans, auxquels il
croyait devoir laisser ce patrimoine intact, que pour lui-mme, il n'tait
pas fch d'en remettre une partie  la nation, et de se dcharger sur elle
des difficults du gouvernement. Aussi faisait-il avec joie les apprts de
cette grande runion. Une salle avait t prpare  la hte. On avait mme
dtermin les costumes, et impos au tiers-tat une tiquette humiliante.
Les hommes ne sont pas moins jaloux de leur dignit que de leurs droits:
par une fiert bien juste, les cahiers dfendaient aux dputs de
condescendre  tout crmonial outrageant. Cette nouvelle faute de la cour
tenait, comme toutes les autres, au dsir de maintenir au moins le signe
quand les choses n'taient plus. Elle dut causer une profonde irritation
dans un moment o, avant de s'attaquer, on commenait par se mesurer des
yeux.

Le 4 mai, veille de l'ouverture, une procession solennelle eut lieu. Le
roi, les trois ordres, tous les dignitaires de l'tat, se rendirent 
l'glise de Notre-Dame. La cour avait dploy une magnificence
extraordinaire. Les deux premiers ordres taient vtus avec pompe. Princes,
ducs et pairs, gentilshommes, prlats, taient pars de pourpre, et avaient
la tte couverte de chapeaux  plumes. Les dputs du tiers, vtus de
simples manteaux noirs, venaient ensuite, et, malgr leur extrieur
modeste, semblaient forts de leur nombre et de leur avenir. On observa que
le duc d'Orlans, plac  la queue de la noblesse, aimait  demeurer en
arrire et  se confondre avec les premiers dputs du tiers.

Cette pompe nationale, militaire et religieuse, ces chants pieux, ces
instrumens guerriers, et surtout la grandeur de l'vnement, murent
profondment les coeurs. Le discours de l'vque de Nancy, plein de
sentimens gnreux, fut applaudi avec enthousiasme, malgr la saintet du
lieu et la prsence du roi. Les grandes runions lvent l'me,
elles nous dtachent de nous-mmes, et nous rattachent aux autres; une
ivresse gnrale se rpandit, et tout  coup plus d'un coeur sentit
dfaillir ses haines, et se remplit pour un moment d'humanit et de
patriotisme[1].

L'ouverture des tats-gnraux eut lieu le lendemain, 5 mai 1789. Le roi
tait plac sur un trne lev, la reine auprs de lui, la cour dans les
tribunes, les deux premiers ordres sur les deux cts, le tiers-tat dans
le fond de la salle et sur des siges infrieurs. Un mouvement s'leva  la
vue du comte de Mirabeau; mais son regard, sa dmarche imposrent 
l'assemble. Le tiers-tat se couvrit avec les autres ordres, malgr
l'usage tabli. Le roi pronona un discours dans lequel il conseillait le
dsintressement aux uns, la sagesse aux autres, et parlait  tous de son
amour pour le peuple. Le garde-des-sceaux Barentin prit ensuite la parole,
et fut suivi de Necker, qui lut un mmoire sur l'tat du royaume, o il
parla longuement de finances, accusa un dficit de 56 millions, et fatigua
de ses longueurs ceux qu'il n'offensa pas de ses leons.

Ds le lendemain il fut prescrit aux dputs de chaque ordre de se rendre
dans le local qui leur tait destin. Outre la salle commune, assez vaste
pour contenir les trois ordres runis, deux autres salles avaient t
construites pour la noblesse et le clerg. La salle commune tait destine
au tiers, et il avait ainsi l'avantage, en tant dans son propre local, de
se trouver dans celui des tats. La premire opration  faire tait celle
de la vrification des pouvoirs; il s'agissait de savoir si elle aurait
lieu en commun ou par ordre. Les dputs du tiers, prtendant qu'il
importait  chaque partie des tats-gnraux de s'assurer de la lgitimit
des deux autres, demandaient la vrification en commun. La noblesse et le
clerg, voulant maintenir la division des ordres, soutenaient qu'ils
devaient se constituer chacun  part. Cette question n'tait pas encore
celle du vote par tte, car on pouvait vrifier les pouvoirs en commun et
voter ensuite sparment, mais elle lui ressemblait beaucoup; et ds le
premier jour, elle fit clater une division qu'il et t facile de
prvoir, et de prvenir en terminant le diffrend d'avance. Mais la cour
n'avait jamais la force ni de refuser ni d'accorder ce qui tait juste,
et d'ailleurs elle esprait rgner en divisant.

Les dputs du tiers-tat demeurrent assembls dans la salle commune,
s'abstenant de prendre aucune mesure, et attendant, disaient-ils, la
runion de leurs collgues. La noblesse et le clerg, retirs dans leur
salle respective, se mirent  dlibrer sur la vrification. Le clerg vota
la vrification spare  la majorit de 133 sur 114, et la noblesse  la
majorit de 188 sur 114. Le tiers-tat, persistant dans son immobilit,
continua le lendemain sa conduite de la veille. Il tenait  viter toute
mesure qui pt le faire considrer comme constitu en ordre spar. C'est
pourquoi, en adressant quelques-uns de ses membres aux deux autres
chambres, il eut soin de ne leur donner aucune mission expresse. Ces
membres taient envoys  la noblesse et au clerg pour leur dire qu'on les
attendait dans la salle commune. La noblesse n'tait pas en sance dans le
moment; le clerg tait runi, et il offrit de nommer des commissaires pour
concilier les diffrends qui venaient de s'lever. Il les nomma en effet,
et fit inviter la noblesse  en faire autant. Le clerg dans cette lutte
montrait un caractre bien diffrent de celui de la noblesse. Entre toutes
les classes privilgies, il avait le plus souffert des attaques du
dix-huitime sicle; son existence politique avait t conteste; il tait
partag  cause du grand nombre de ses curs; d'ailleurs son rle oblig
tait celui de la modration et de l'esprit de paix; aussi, comme on vient
de le voir, il offrit une espce de mdiation.

La noblesse, au contraire, s'y refusa en ne voulant pas nommer des
commissaires. Moins prudente que le clerg, doutant moins de ses droits, ne
se croyant point oblige  la modration, mais  la vaillance, elle se
rpandait en refus et en menaces. Ces hommes, qui n'ont excus aucune
passion, se livraient  toutes les leurs, et ils subissaient, comme toutes
les assembles, la domination des esprits les plus violens. Casals,
d'Esprmnil, rcemment anoblis, faisaient adopter les motions les plus
fougueuses, qu'ils prparaient d'abord dans des runions particulires. En
vain une minorit compose d'hommes ou plus sages ou plus prudemment
ambitieux, s'efforait d'clairer cette noblesse; elle ne voulait rien
entendre, elle parlait de combattre et de mourir, et, ajoutait-elle, pour
les lois et la justice. Le tiers-tat, immobile, dvorait avec calme tous
les outrages; il s'irritait en silence, se conduisait avec la prudence et
la fermet de toutes les puissances qui commencent, et recueillait les
applaudissemens des tribunes, destines d'abord  la cour et envahies
bientt par le public.

Plusieurs jours s'taient dj couls. Le clerg avait tendu des piges au
tiers-tat en cherchant  l'entraner  certains actes qui le fissent
qualifier d'ordre constitu. Mais le tiers-tat s'y tait refus
constamment; et, ne prenant que des mesures indispensables de police
intrieure, il s'tait born  choisir un doyen et des adjoints pour
recueillir les avis. Il refusait d'ouvrir les lettres qui lui taient
adresses, et il dclarait former non un ordre, mais une _assemble de
citoyens runis par une autorit lgitime pour attendre d'autres citoyens_.

La noblesse, aprs avoir refus de nommer des commissaires conciliateurs,
consentit enfin  en envoyer pour se concerter avec les autres ordres; mais
la mission qu'elle leur donnait devenait inutile, puisqu'elle les chargeait
en mme temps de dclarer qu'elle persistait dans sa dcision du 6 mai,
laquelle enjoignait la vrification spare. Le clerg, tout au contraire,
fidle  son rle, avait suspendu la vrification dj commence dans sa
propre chambre, et il s'tait dclar non constitu, en attendant les
confrences des commissaires conciliateurs. Les confrences taient
ouvertes: le clerg se taisait, les dputs des communes faisaient valoir
leurs raisons avec calme, ceux de la noblesse avec emportement. On se
sparait aigri par la dispute, et le tiers-tat, rsolu  ne rien cder,
n'tait sans doute pas fch d'apprendre que toute transaction devenait
impossible. La noblesse entendait tous les jours ses commissaires assurer
qu'ils avaient eu l'avantage, et son exaltation s'en augmentait encore.
Par une lueur passagre de prudence, les deux premiers ordres dclarrent
qu'ils renonaient  leurs privilges pcuniaires. Le tiers-tat accepta la
concession, mais il persista dans son inaction, exigeant toujours la
vrification commune. Les confrences se continuaient encore, lorsqu'on
proposa enfin, comme accommodement, de faire vrifier les pouvoirs par des
commissaires pris dans les trois ordres. Les envoys de la noblesse
dclarrent en son nom qu'elle ne voulait pas de cet arrangement, et se
retirrent sans fixer de jour pour une nouvelle confrence. La transaction
fut ainsi rompue. Le mme jour, la noblesse prit un arrt par lequel elle
dclarait de nouveau que, pour cette session, on vrifierait sparment, en
laissant aux tats le soin de dterminer un autre mode pour l'avenir. Cet
arrt fut communiqu aux communes le 27 mai. On tait runi depuis le 5;
vingt-deux jours s'taient donc couls, pendant lesquels on n'avait rien
fait; il tait temps de prendre une dtermination. Mirabeau, qui donnait
l'impulsion au parti populaire, fit observer qu'il tait urgent de se
dcider, et de commencer le bien public trop long-temps retard. Il proposa
donc, d'aprs la rsolution connue de la noblesse, de faire une sommation
au clerg pour qu'il s'expliqut sur-le-champ, et dclart s'il voulait ou
non se runir aux communes. La proposition fut aussitt adopte. Le dput
Target se mit en marche  la tte d'une dputation nombreuse, et se rendit
dans la salle du clerg: Messieurs des communes invitent, dit-il,
messieurs du clerg, AU NOM DU DIEU DE PAIX, et dans l'intrt national, 
se runir avec eux dans la salle de l'assemble, pour aviser aux moyens
d'oprer la concorde, si ncessaire en ce moment au salut de la chose
publique. Le clerg fut frapp de ces paroles solennelles; un grand nombre
de ses membres rpondirent par des acclamations, et voulurent se rendre de
suite  cette invitation; mais on les en empcha, et on rpondit aux
dputs des communes qu'il en serait dlibr. Au retour de la dputation,
le tiers-tat, inexorable, se dtermina  attendre, sance tenante, la
rponse du clerg. Cette rponse n'arrivant point, on lui envoya dire qu'on
l'attendait. Le clerg se plaignit d'tre trop vivement press, et demanda
qu'on lui laisst le temps ncessaire. On lui rpondit avec modration
qu'il en pouvait prendre, et qu'on attendrait, s'il le fallait, tout le
jour et toute la nuit.

La situation tait difficile; le clerg savait qu'aprs sa rponse les
communes se mettraient  l'oeuvre, et prendraient un parti dcisif. Il
voulait temporiser pour se concerter avec la cour; il demanda donc jusqu'au
lendemain, ce qui fut accord  regret. Le lendemain en effet, le roi, si
dsir des premiers ordres, se dcida  intervenir. Dans ce moment toutes
les inimitis de la cour et des premiers ordres commenaient  s'oublier, 
l'aspect de cette puissance populaire qui s'levait avec tant de rapidit.
Le roi, se montrant enfin, invita les trois ordres  reprendre les
confrences en prsence de son garde-des-sceaux. Le tiers-tat, quoi qu'on
ait dit de ses projets qu'on a jugs d'aprs l'vnement, ne poussait pas
ses voeux au-del de la monarchie tempre. Connaissant les intentions de
Louis XVI, il tait plein de respect pour lui; d'ailleurs, ne voulant nuire
 sa propre cause par aucun tort, il rpondit que, par dfrence pour le
roi, il consentait  la reprise des confrences; quoique, d'aprs les
dclarations de la noblesse, on pt les croire inutiles. Il joignit  cette
rponse une adresse qu'il chargea son doyen de remettre au prince. Ce doyen
tait Bailly, homme simple et vertueux, savant illustre et modeste, qui
avait t transport subitement des tudes silencieuses de son cabinet au
milieu des discordes civiles. Choisi pour prsider une grande assemble, il
s'tait effray de sa tche nouvelle, s'tait cru indigne de la remplir, et
ne l'avait subie que par devoir. Mais lev tout  coup  la libert, il
trouva en lui une prsence d'esprit et une fermet inattendues; au milieu
de tant de conflits, il fit respecter la majest de l'assemble, et
reprsenta pour elle avec toute la dignit de la vertu et de la raison.

Bailly eut la plus grande peine  parvenir jusqu'au roi. Comme il insistait
afin d'tre introduit, les courtisans rpandirent qu'il n'avait pas mme
respect la douleur du monarque, afflig de la mort du dauphin. Il fut
enfin prsent, sut carter tout crmonial humiliant, et montra autant de
fermet que de respect. Le roi l'accueillit avec bont, mais sans
s'expliquer sur ses intentions.

Le gouvernement, dcid  quelques sacrifices pour avoir des fonds,
voulait, en opposant les ordres, devenir leur arbitre, arracher  la
noblesse ses privilges pcuniaires avec le secours du tiers-tat, et
arrter l'ambition du tiers-tat au moyen de la noblesse. Quant  la
noblesse, n'ayant point  s'inquiter des embarras de l'administration, ne
songeant qu'aux sacrifices qu'il allait lui en coter, elle voulait amener
la dissolution des tats-gnraux, et rendre ainsi leur convocation
inutile. Les communes, que la cour et les premiers ordres ne voulaient pas
reconnatre sous ce titre, et appelaient toujours du nom de tiers-tat,
acquraient sans cesse des forces nouvelles, et, rsolues  braver tous les
dangers, ne voulaient pas laisser chapper une occasion qui pouvait ne plus
s'offrir.

Les confrences demandes par le roi eurent lieu. Les commissaires de la
noblesse levrent des difficults de tout genre, sur le titre de communes
que le tiers-tat avait pris, sur la forme et la signature du
 procs-verbal. Enfin ils entrrent en discussion, et ils taient presque
rduits au silence par les raisons qu'on leur opposait, lorsque Necker, au
nom du roi, proposa un nouveau moyen de conciliation. Chaque ordre devait
examiner sparment les pouvoirs, et en donner communication aux autres;
dans le cas o des difficults s'lveraient, des commissaires en feraient
rapport  chaque chambre, et si la dcision des divers ordres n'tait pas
conforme, le roi devait juger en dernier ressort. Ainsi la cour vidait le
diffrend  son profit. Les confrences furent aussitt suspendues pour
obtenir l'adhsion des ordres. Le clerg accepta le projet purement et
simplement. La noblesse l'accueillit d'abord avec faveur; mais, pousse par
Ses instigateurs ordinaires, elle carta l'avis des plus sages de ses
membres, et modifia le projet de conciliation. De ce jour datent tous ses
malheurs.

Les communes, instruites de cette rsolution, attendaient, pour s'expliquer
 leur tour, qu'elle leur ft communique; mais le clerg, avec son astuce
ordinaire, voulant les mettre en demeure aux yeux de la nation, leur envoya
une dputation pour les engager  s'occuper avec lui de la misre du
peuple, tous les jours plus grande, et  se hter de pourvoir ensemble  la
raret et  la chert des subsistances. Les communes, exposes  la
dfaveur populaire si elles paraissaient indiffrentes  une telle
proposition, rendirent ruse pour ruse, et rpondirent que, pntres des
mmes devoirs, elles attendaient le clerg dans la grande salle pour
s'occuper avec lui de cet objet important. Alors la noblesse arriva et
communiqua solennellement son arrt aux communes; elle adoptait,
disait-elle, le plan de conciliation, mais en persistant dans la
vrification spare, et en ne dfrant aux ordres runis et  la
juridiction suprme du roi que les difficults qui pourraient s'lever sur
les dputations entires de toute une province.

Cet arrt mit fin  tous les embarras des communes. Obliges ou de cder,
ou de se dclarer seules en guerre contre les premiers ordres et le trne,
si le plan de conciliation avait t adopt, elles furent dispenses de
s'expliquer, le plan n'tant accept qu'avec de graves changemens. Le
moment tait dcisif. Cder sur la vrification spare n'tait pas, il est
vrai, cder sur le vote par ordre; mais faiblir une fois, c'tait faiblir
toujours. Il fallait ou se soumettre  un rle  peu prs nul, donner de
l'argent au pouvoir, et se contenter de dtruire quelques abus lorsqu'on
voyait la possibilit de rgnrer l'tat, ou prendre une rsolution forte
et se saisir violemment d'une portion du pouvoir lgislatif. C'tait l le
premier acte rvolutionnaire, mais l'assemble n'hsita pas. En
consquence, tous les procs-verbaux signs, les confrences finies,
Mirabeau se lve: Tout projet de conciliation rejet par une partie,
dit-il, ne peut plus tre examin par l'autre. Un mois s'est coul, il
faut prendre un parti dcisif; un dput de Paris a une motion importante 
faire, qu'on l'coute. Mirabeau, ayant ouvert la dlibration par son
audace, introduit  la tribune Sieys, esprit vaste, systmatique, et
rigoureux dans ses dductions. Sieys rappelle et motive en peu de mots la
conduite des communes. Elles ont attendu et se sont prtes  toutes les
conciliations proposes; leur longue condescendance est devenue inutile;
elles ne peuvent diffrer plus long-temps sans manquer  leur mission; en
consquence, elles doivent faire une dernire invitation aux deux autres
ordres, afin qu'ils se runissent  elles pour commencer la vrification.
Cette proposition rigoureusement motive[2] est accueillie avec
enthousiasme; on veut mme sommer les deux ordres de se runir dans une
heure[3]. Cependant le terme est prorog. Le lendemain jeudi tant un jour
consacr aux solennits religieuses, on remet au vendredi. Le vendredi,
la dernire invitation est communique; les deux ordres rpondent qu'ils
vont dlibrer; le roi, qu'il fera connatre ses intentions. L'appel des
bailliages commence: le premier jour, trois curs se rendent, et sont
couverts d'applaudissemens; le second, il en arrive six; le troisime et le
quatrime, dix, au nombre desquels se trouvait l'abb Grgoire.

Pendant l'appel des bailliages et la vrification des pouvoirs, une dispute
grave s'leva sur le titre que devait prendre l'assemble. Mirabeau proposa
celui de _reprsentans du peuple franais_; Mounier, celui de _la majorit
dlibrant en l'absence de la minorit;_ le dput Legrand, celui
_d'assemble nationale._ Ce dernier fut adopt aprs une discussion assez
longue, qui se prolongea jusqu'au 16 juin dans la nuit. Il tait une heure
du matin, et il s'agissait de savoir si on se constituerait sance tenante,
ou si on remettrait au lendemain. Une partie des dputs voulait qu'on ne
perdt pas un instant, afin d'acqurir un caractre lgal qui impost  la
cour. Un petit nombre, dsirant arrter les travaux de l'assemble,
s'emportait et poussait des cris furieux. Les deux partis, rangs des deux
cts d'une longue table, se menaaient rciproquement; Bailly, plac au
centre, tait somm par les uns de sparer l'assemble, par les autres de
mettre aux voix le projet de se constituer. Impassible au milieu des cris
et des outrages, il resta pendant plus d'une heure immobile et silencieux.
Le ciel tait orageux, le vent soufflait avec violence au milieu de la
salle, et ajoutait au tumulte. Enfin les furieux se retirrent; alors
Bailly, s'adressant  l'assemble devenue calme par la retraite de ceux qui
la troublaient, l'engagea  renvoyer au jour l'acte important qui tait
propos. Elle adopta son avis, et se retira en applaudissant  sa fermet
et  sa sagesse.

Le lendemain 17 juin, la proposition fut mise en dlibration, et,  la
majorit de 491 voix contre 90, les communes se constiturent en _assemble
nationale_. Sieys, charg encore de motiver cette dcision, le fit avec sa
rigueur accoutume.

L'assemble, dlibrant aprs la vrification des pouvoirs, reconnat
qu'elle est dj compose de reprsentans envoys directement par les
quatre-vingt-seize centimes au moins de la nation. Une telle masse de
dputations ne saurait rester inactive par l'absence des dputs de
quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens; car les absens _qui
ont t appels_ ne peuvent empcher les prsens d'exercer la plnitude de
leurs droits, surtout lorsque l'exercice de ces droits est un devoir
imprieux et pressant.

De plus, puisqu'il n'appartient qu'aux reprsentans vrifis de concourir
au voeu national, et que tous les reprsentans vrifis doivent tre dans
cette assemble, il est encore indispensable de conclure qu'il lui
appartient et qu'il n'appartient qu' elle d'interprter et de reprsenter
la volont gnrale de la nation.

Il ne peut exister entre le trne et l'assemble aucun _veto_, aucun
pouvoir ngatif.

L'assemble dclare donc que l'oeuvre commune de la restauration nationale
peut et doit tre commence sans retard par les dputs prsens, et qu'ils
doivent la suivre sans interruption comme sans obstacle.

La dnomination d'assemble nationale est la seule qui convienne 
l'assemble dans l'tat actuel des choses, soit parce que les membres qui
la composent sont les seuls reprsentans lgitimement et publiquement
connus et vrifis, soit parce qu'ils sont envoys par la presque totalit
de la nation, soit enfin parce que la reprsentation tant une et
indivisible, aucun des dputs, dans quelque ordre ou classe qu'il soit
choisi, n'a le droit d'exercer ses fonctions sparment de cette assemble.

L'assemble ne perdra jamais l'espoir de runir dans son sein tous les
dputs aujourd'hui absens; elle ne cessera de les appeler  remplir
l'obligation qui leur est impose de concourir  la tenue des
tats-gnraux. A quelque moment que les dputs absens se prsentent dans
la session qui va s'ouvrir, elle dclare d'avance qu'elle s'empressera de
les recevoir, et de partager avec eux, aprs la vrification des pouvoirs,
la suite des grands travaux qui doivent procurer la rgnration de la
France.

Aussitt aprs cet arrt, l'assemble, voulant tout  la fois faire un
acte de sa puissance, et prouver qu'elle n'entendait point arrter la
marche de l'administration, lgalisa la perception des impts, quoique
tablis sans le consentement national; prvenant sa sparation elle ajouta
qu'ils cesseraient d'tre perus le jour o elle serait spare; prvoyant
en outre la banqueroute, moyen qui restait au pouvoir pour terminer les
embarras financiers, et se passer du concours national, elle satisfit  la
prudence et  l'honneur en mettant les cranciers de l'tat sous la
sauvegarde de la loyaut franaise. Enfin elle annona qu'elle allait
s'occuper incessamment des causes de la disette et de la misre publique.

Ces mesures, qui montraient autant de courage que d'habilet, produisirent
une impression profonde. La cour et les premiers ordres taient pouvants
de tant d'audace et d'nergie. Pendant ce temps le clerg dlibrait en
tumulte s'il fallait se runir aux communes. La foule attendait au dehors
le rsultat de sa dlibration; les curs l'emportrent enfin, et on apprit
que la runion avait t vote  la majorit de 149 voix sur 115. Ceux qui
avaient vot pour la runion furent accueillis avec des transports; les
autres furent outrags et poursuivis par le peuple.

Ce moment devait amener la rconciliation de la cour et de l'aristocratie.
Le danger tait gal pour toutes deux. La dernire rsolution nuisait
autant au roi qu'aux premiers ordres eux-mmes dont les communes
dclaraient pouvoir se passer. Aussitt on se jeta aux pieds du roi; le duc
de Luxembourg, le cardinal de Larochefoucauld, l'archevque de Paris, le
supplirent de rprimer l'audace du tiers-tat, et de soutenir leurs droits
attaqus. Le parlement lui fit offrir de se passer des tats, en promettant
de consentir tous les impts. Le roi fut entour par les princes et par la
reine; c'tait plus qu'il ne fallait pour sa faiblesse; enfin on l'entrana
 Marly, pour lui arracher une mesure vigoureuse.

Le ministre Necker, attach  la cause populaire, se contentait de
reprsentations inutiles, que le roi trouvait justes quand il avait
l'esprit libre, mais dont la cour avait soin de dtruire bientt l'effet.
Des qu'il vit l'intervention de l'autorit royale ncessaire, il forma un
projet qui parut trs-hardi  son courage: il voulait que le monarque, dans
une sance royale, ordonnt la runion des ordres, mais seulement pour
toutes les mesures d'intrt gnral; qu'il s'attribut la sanction de
toutes les rsolutions prises par les tats-gnraux; qu'il improuvt
d'avance tout tablissement contre la monarchie tempre, tel que celui
d'une assemble unique; qu'il promt enfin l'abolition des privilges,
l'gale admission de tous les Franais aux emplois civils et militaires,
etc. Necker, qui n'avait pas eu la force de devancer le temps pour un plan
pareil, n'avait pas mieux celle d'en assurer l'excution.

Le conseil avait suivi le roi  Marly. L, le plan de Necker, approuv
d'abord, est remis en discussion: tout  coup un billet est transmis au
roi; le conseil est suspendu, repris et renvoy au lendemain, malgr le
besoin d'une grande clrit. Le lendemain, de nouveaux membres sont
ajouts au conseil; les frres du roi sont du nombre. Le projet de Necker
est modifi; le ministre rsiste, fait quelques concessions, mais il se
voit vaincu et retourne  Versailles. Un page vient trois fois lui remettre
des billets, portant de nouvelles modifications; son plan est tout--fait
dfigur, et la sance royale est fixe pour le 22 juin.

On n'tait encore qu'au 20, et dj on ferme la salle des tats, sous le
prtexte des prparatifs qu'exige la prsence du roi. Ces prparatifs
pouvaient se faire en une demi-journe; mais le clerg avait rsolu la
veille de se runir aux communes, et on voulait empcher cette runion. Un
ordre du roi suspend aussitt les sances jusqu'au 22. Bailly, se croyant
oblig d'obir  l'assemble, qui, le vendredi 19, s'tait ajourne au
lendemain samedi, se rend  la porte de la salle. Des gardes-franaises
l'entouraient avec ordre d'en dfendre l'entre; l'officier de service
reoit Bailly avec respect, et lui permet de pntrer dans une cour pour y
rdiger une protestation. Quelques dputs jeunes et ardens veulent forcer
la consigne; Bailly accourt, les apaise, et les emmne avec lui, pour ne
pas compromettre le gnreux officier qui excutait avec tant de modration
les ordres de l'autorit. On s'attroupe en tumulte, on persiste  se
runir; quelques-uns parlent de tenir sance sous les fentres mmes du
roi, d'autres proposent la salle du jeu de paume; on s'y rend aussitt; le
matre la cde avec joie.

Cette salle tait vaste, mais les murs en taient sombres et dpouills; il
n'y avait point de siges. On offre un fauteuil au prsident, qui le refuse
et veut demeurer debout avec l'assemble; un banc sert de bureau; deux
dputs sont placs  la porte pour la garder, et sont bientt relevs par
la prvt de l'htel, qui vient offrir ses services. Le peuple accourt en
foule, et la dlibration commence. On s'lve de toutes parts contre cette
suspension des sances, et on propose divers moyens pour l'empcher 
l'avenir. L'agitation augmente, et les partis extrmes commencent 
s'offrir aux imaginations. On propose de se rendre  Paris: cet avis,
accueilli avec chaleur, est agit vivement; dj mme on parle de s'y
transporter en corps et  pied. Bailly est pouvant des violences que
pourrait essuyer l'assemble pendant la route; redoutant d'ailleurs une
scission, il s'oppose  ce projet. Alors Mounier propose aux dputs de
s'engager par serment  ne pas se sparer avant l'tablissement d'une
constitution. Cette proposition est accueillie avec transport, et on rdige
aussitt la formule du serment. Bailly demande l'honneur de s'engager le
premier, et lit la formule ainsi conue: Vous prtez le serment solennel
de ne jamais vous sparer, de vous rassembler partout o les circonstances
l'exigeront, jusqu' ce que la constitution du royaume soit tablie et
affermie sur des fondemens solides. Cette formule, prononce  haute et
intelligible voix, retentit jusqu'au dehors. Aussitt toutes les bouches
profrent le serment; tous les bras sont tendus vers Bailly, qui, debout
et immobile, reoit cet engagement solennel d'assurer par des lois
l'exercice des droits nationaux. La foule pousse aussitt des cris de _vive
l'assemble! vive le roi!_ comme pour prouver que, sans colre et sans
haine, mais par devoir, elle recouvre ce qui lui est d. Les dputs se
disposent ensuite  signer la dclaration qu'ils viennent de faire. Un
seul, Martin d'Auch, ajoute  son nom le mot d'opposant. Il se forme autour
de lui un grand tumulte. Bailly, pour tre entendu, monte sur une table,
s'adresse avec modration au dput, et lui reprsente qu'il a le droit de
refuser sa signature, mais non celui de former opposition. Le dput
persiste; et l'assemble, par respect pour sa libert, souffre le mot, et
le laisse exister sur le procs-verbal.

Ce nouvel acte d'nergie excita l'pouvante de la noblesse, qui le
lendemain vint porter ses dolances aux pieds du roi, s'excuser en quelque
sorte des restrictions qu'elle avait apportes au plan de conciliation,
et lui demander son assistance. La minorit noble protesta contre cette
dmarche, soutenant avec raison qu'il n'tait plus temps de demander
l'intervention royale, aprs l'avoir si mal  propos refuse. Cette
minorit, trop peu coute, se composait de quarante-sept membres; on y
comptait des militaires, des magistrats clairs; le duc de Liancourt,
gnreux ami de son roi et de la libert; le duc de Larochefoucauld,
distingu par une constante vertu et de grandes lumires; Lally-Tolendal,
clbre dj par les malheurs de son pre et ses loquentes rclamations;
Clermont-Tonnerre, remarquable par le talent de la parole; les frres
Lameth, jeunes colonels, connus par leur esprit et leur bravoure; Duport,
dj cit pour sa vaste capacit et la fermet de son caractre; enfin le
marquis de Lafayette, dfenseur de la libert amricaine, unissant  la
vivacit franaise la constance et la simplicit de Washington.

L'intrigue ralentissait toutes les oprations de la cour. La sance, fixe
d'abord au lundi 22, fut remise au 23. Un billet, crit fort tard  Bailly
et  l'issue du grand conseil, lui annonait ce renvoi, et prouvait
l'agitation qui rgnait dans les ides. Necker tait rsolu  ne pas se
rendre  la sance, pour ne pas autoriser de sa prsence des projets qu'il
dsapprouvait.

Les petits moyens, ressource ordinaire d'une autorit faible, furent
employs pour empcher la sance du lundi 22; les princes firent retenir la
salle du jeu de paume pour y jouer ce jour-l. L'assemble se rendit 
l'glise de Saint-Louis, o elle reut la majorit du clerg,  la tte de
laquelle se trouvait l'archevque de Vienne. Cette runion, opre avec la
plus grande dignit, excita la joie la plus vive. Le clerg venait s'y
soumettre, disait-il,  la vrification commune.

Le lendemain 23 tait le jour fix pour la sance royale. Les dputs des
communes devaient entrer par une porte dtourne, et diffrente de celle
qui tait rserve  la noblesse et au clerg. A dfaut de la violence, on
ne leur pargnait pas les humiliations. Exposs  la pluie, ils attendirent
longtemps: le prsident, rduit  frapper  cette porte, qui ne s'ouvrait
pas, frappa plusieurs fois; on lui rpondit qu'il n'tait pas temps. Dj
les dputs allaient se retirer, Bailly frappa encore; la porte s'ouvrit
enfin, les dputs entrrent et trouvrent les deux premiers ordres en
possession de leurs siges, qu'ils avaient voulu s'assurer en les occupant
d'avance. La sance n'tait point, comme celle du 5 mai, majestueuse et
touchante  la fois, par une certaine effusion de sentimens et
d'esprances. Une milice nombreuse, un silence morne, la distinguaient de
cette premire solennit. Les dputs des communes avaient rsolu de garder
le plus profond silence. Le roi prit la parole, et trahit sa faiblesse en
employant des expressions beaucoup trop nergiques pour son caractre. On
lui faisait profrer des reproches, et donner des commandemens. Il
enjoignait la sparation par ordre, cassait les prcdens arrts du
tiers-tat, en promettant de sanctionner l'abdication des privilges
pcuniaires quand les possesseurs l'auraient donne. Il maintenait tous les
droits fodaux, tant utiles, qu'honorifiques, comme proprits inviolables;
il n'ordonnait pas la runion pour les matires d'intrt gnral, mais il
la faisait esprer de la modration des premiers ordres. Ainsi il forait
L'obissance des communes, et se contentait de prsumer celle de
l'aristocratie. Il laissait la noblesse et le clerg juges de ce qui les
concernait spcialement, et finissait par dire que, s'il rencontrait de
nouveaux obstacles, il ferait tout seul le bien de son peuple, et se
regarderait comme son unique reprsentant. Ce ton, ce langage, irritrent
profondment les esprits, non contre le roi, qui venait de reprsenter avec
faiblesse des passions qui n'taient pas les siennes, mais contre
l'aristocratie dont il tait l'instrument.

Aussitt aprs son discours, il ordonne  l'assemble de se sparer
sur-le-champ. La noblesse le suit, avec une partie du clerg. Le plus grand
nombre des dputs ecclsiastiques demeurent; les dputs des communes,
immobiles, gardent un profond silence. Mirabeau, qui toujours s'avanait
le premier, se lve: Messieurs, dit-il, j'avoue que ce que vous venez
d'entendre pourrait tre le salut de la patrie, si les prsens du
despotisme n'taient pas toujours dangereux.... L'appareil des armes, la
violation du temple national, pour vous commander d'tre heureux!... O
sont les ennemis de la nation? Catilina est-il  nos portes?... Je demande
qu'en vous couvrant de votre dignit, de votre puissance lgislative, vous
vous renfermiez dans la religion de votre serment; il ne vous permet de
vous sparer qu'aprs avoir fait la constitution.

Le marquis de Brz, grand-matre des crmonies, rentre alors et s'adresse
 Bailly: Vous avez entendu, lui dit-il, les ordres du roi; et Bailly lui
rpond: Je vais prendre ceux de l'assemble. Mirabeau s'avance: Oui,
monsieur, s'crie-t-il, nous avons entendu les intentions qu'on a suggres
au roi; mais vous n'avez ici ni voix, ni place, ni droit de parler.
Cependant, pour viter tout dlai, allez dire  votre matre que nous
sommes ici par la puissance du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que
par la puissance des baonnettes. M. de Brz se retire. Sieys prononce
ces mots: Nous sommes aujourd'hui ce que nous tions hier; dlibrons.
L'assemble se recueille pour dlibrer sur le maintien de ses prcdens
arrts. Le premier de ces arrts, dit Barnave, a dclar ce que vous
tes; le second statue sur les impts, que vous seuls avez droit de
consentir; le troisime est le serment de faire votre devoir. Aucune de ces
mesures n'a besoin de sanction royale. Le roi ne peut empcher ce qu'il n'a
pas  consentir. Dans ce moment, des ouvriers viennent pour enlever les
banquettes, des troupes armes traversent la salle, d'autres l'entourent au
dehors; les gardes-du-corps s'avancent mme jusqu' la porte. L'assemble,
sans s'interrompre, demeure sur les bancs et recueille les voix: il y a
unanimit pour le maintien de tous les arrts prcdens. Ce n'est pas
tout: au sein de la ville royale, au milieu des serviteurs de la cour, et
prive des secours de ce peuple depuis si redoutable, l'assemble pouvait
tre menace. Mirabeau reparat  la tribune et propose de dcrter
l'inviolabilit de chaque dput. Aussitt l'assemble, n'opposant  la
force qu'une majestueuse volont, dclare inviolable chacun de ses membres,
proclame tratre, infme et coupable de crime capital, quiconque
attenterait  leur personne.

Pendant ce temps la noblesse, qui croyait l'tat sauv par ce lit de
justice, prsentait ses flicitations au prince qui en avait donn l'ide,
et les portait du prince  la reine. La reine, tenant son fils dans ses
bras, le montrant  ces serviteurs si empresss, recevait leurs sermens, et
s'abandonnait malheureusement  une aveugle confiance. Dans ce mme instant
on entendit des cris: chacun accourut, et on apprit que le peuple, runi en
foule, flicitait Necker de n'avoir pas assist  la sance royale.
L'pouvante succda aussitt  la joie; le roi et la reine firent appeler
Necker, et ces augustes personnages furent obligs de le supplier de
conserver son portefeuille. Le ministre y consentit, et rendit  la cour
une partie de la popularit qu'il avait conserve en n'assistant pas 
cette funeste sance.

Ainsi venait de s'oprer la premire rvolution. Le tiers-tat avait
recouvr le pouvoir lgislatif, et ses adversaires l'avaient perdu pour
avoir voulu le garder tout entier. En quelques jours, cette rvolution
lgislative fut entirement consomme. On employa encore quelques petits
moyens, tels que de gner les communications intrieures dans les salles
des tats; mais ils furent sans succs. Le 24, la majorit du clerg se
rendit  l'assemble, et demanda la vrification en commun pour dlibrer
ensuite sur les propositions faites par le roi dans la sance du 23 juin.
La minorit du clerg continuait  dlibrer dans sa chambre particulire.
L'archevque de Paris, Juign, prlat vertueux, bienfaiteur du peuple, mais
privilgi opinitre, fut poursuivi, et contraint de promettre sa runion;
il se rendit en effet  l'assemble nationale, accompagn de l'archevque
de Bordeaux, prlat populaire et qui devait plus tard devenir ministre.

Le plus grand trouble se manifesta dans les rangs de la noblesse. Ses
agitateurs ordinaires enflammaient ses passions; d'Esprmnil proposa de
dcrter le tiers-tat, et de le faire poursuivre par le procureur-gnral;
la minorit proposa la runion. Cette motion fut rejete au milieu du
tumulte. Le duc d'Orlans appuya la proposition, aprs avoir, la veille,
promis le contraire aux Polignac[4]. Quarante-sept membres, rsolus de se
runir  l'assemble gnrale malgr la dcision de la majorit, s'y
rendirent en corps, et furent reus au milieu de la joie publique.
Cependant, malgr cette allgresse cause par leur prsence, leurs visages
taient tristes. Nous cdons  notre conscience, dit Clermont-Tonnerre,
mais c'est avec douleur que nous nous sparons de nos frres. Nous venons
concourir  la rgnration publique; chacun de nous vous fera connatre le
degr d'activit que lui permet son mandat.

Chaque jour amenait de nouvelles runions, et l'assemble voyait
s'accrotre le nombre de ses membres. Des adresses arrivaient de toutes
parts, exprimant le voeu et l'approbation des villes et des provinces.
Mounier suscita celles du Dauphin. Paris fit la sienne; et le Palais-Royal
lui-mme envoya une dputation, que l'assemble, entoure encore de
dangers, reut pour ne pas s'aliner la multitude. Alors elle n'en
prvoyait pas les excs; elle avait besoin au contraire de prsumer son
nergie et d'en esprer un appui; beaucoup d'esprits en doutaient, et le
courage du peuple n'tait encore qu'un rve heureux. Ainsi les
applaudissemens des tribunes, importuns souvent  l'assemble, l'avaient
pourtant soutenue, et on n'osa pas les empcher. Bailly voulut rclamer, on
touffa sa voix et sa motion par de bruyans applaudissemens.

La majorit de la noblesse continuait ses sances au milieu du tumulte et
du plus violent dchanement. L'pouvante se rpandit chez ceux qui la
dirigeaient, et le signal de la runion partit de ceux mmes qui lui
persuadaient nagure la rsistance. Mais ces passions, dj trop excites,
n'taient point faciles  conduire. Le roi fut oblig d'crire une lettre;
la cour, les grands, furent rduits  supplier; la runion sera passagre,
disait-on aux plus obstins; des troupes s'approchent, cdez pour sauver le
roi. Le consentement fut arrach au milieu du dsordre, et la majorit de
la noblesse, accompagne de la minorit du clerg, se rendit le 27 juin 
l'assemble gnrale. Le duc de Luxembourg, y parlant au nom de tous, dit
qu'ils venaient pour donner au roi une marque de respect, et  la nation
une preuve de patriotisme. La famille est complte, rpondit Bailly.
Supposant que la runion tait entire, et qu'il s'agissait, non de
vrifier, mais de dlibrer en commun, il ajouta: Nous pourrons nous
occuper, sans relche et sans distraction, de la rgnration du royaume et
du bonheur public.

Plus d'un petit moyen fut encore employ pour paratre n'avoir pas fait ce
que la ncessit avait oblig de faire. Les nouveaux arrivs se rendaient
toujours aprs l'ouverture des sances, tous en corps, et de manire 
figurer un ordre. Ils affectaient de se tenir debout derrire le prsident,
et de manire  paratre ne pas siger. Bailly, avec beaucoup de mesure et
de fermet, finit par vaincre toutes les rsistances, et parvint  les
faire asseoir. On voulut aussi lui disputer la prsidence, non de vive
force, mais tantt par une ngociation secrte, tantt par une supercherie.
Bailly la retint, non par ambition, mais par devoir; et on vit un simple
citoyen, connu seulement par ses vertus et ses talens, prsider tous les
grands du royaume et de l'glise.

Il tait trop vident que la rvolution lgislative tait acheve. Quoique
le premier diffrend n'et d'autre objet que le mode de vrification et non
la manire de voter, quoique les uns eussent dclar ne se runir que pour
la vrification commune, et les autres pour obir aux intentions royales
exprimes le 23 juin, il tait certain que le vote par tte devenait
invitable; toute rclamation tait donc inutile et impolitique. Pourtant
le cardinal de Larochefoucauld protesta au nom de la minorit, et assura
qu'il ne s'tait runi que pour dlibrer sur les objets gnraux, et en
conservant toujours le droit de former un ordre. L'archevque de Vienne
rpliqua avec vivacit que la minorit n'avait rien pu dcider en l'absence
de la majorit du clerg, et qu'elle n'avait pas le droit de parler au nom
de l'ordre. Mirabeau s'leva avec force contre cette prtention, dit qu'il
tait trange qu'on protestt dans l'assemble contre l'assemble; qu'il
fallait en reconnatre la souverainet, ou se retirer.

Alors s'leva la question des mandats impratifs. La plupart des cahiers
exprimaient le voeu des lecteurs  l'gard des rformes  oprer, et
rendaient ce voeu obligatoire pour les dputs. Avant d'agir, il fallait
fixer jusqu' quel point on le pouvait; cette question devait donc tre la
premire. Elle fut prise et reprise plusieurs fois. Les uns voulaient qu'on
retournt aux commettans; les autres pensaient qu'on ne pouvait recevoir
des commettans que la mission de voter pour eux, aprs que les objets
auraient t discuts et claircis par les envoys de toute la nation, mais
ils ne croyaient pas qu'on pt recevoir d'avance un avis tout fait. Si on
croit en effet ne pouvoir faire la loi que dans un conseil gnral, soit
parce qu'on trouve plus de lumires en s'levant, soit parce qu'on ne peut
avoir un avis que lorsque toutes les parties de la nation se sont
rciproquement entendues, il s'ensuit qu'alors les dputs doivent tre
libres et sans mandat obligatoire. Mirabeau, acrant la raison par
l'ironie, s'cria que ceux qui croyaient les mandats impratifs avaient eu
tort de venir, et n'avaient qu' laisser leurs cahiers sur leurs bancs, et
que ces cahiers sigeraient tout aussi bien qu'eux. Sieys, avec sa
sagacit ordinaire, prvoyant que, malgr la dcision trs juste de
l'assemble, un grand nombre de membres se replieraient sur leurs sermens,
et qu'en se rfugiant dans leur conscience ils se rendraient inattaquables,
proposa l'ordre du jour, sur le motif que chacun tait juge de la valeur du
serment qu'il avait prt. Ceux qui se croient obligs par leurs cachiers,
dit-il, seront regards comme absens, tout comme ceux qui avaient refus de
faire vrifier leurs pouvoirs en assemble gnrale. Cette sage opinion
fut adopte. L'assemble, en contraignant les opposans, leur et fourni des
prtextes, tandis qu'en les laissant libres, elle tait sre de les amener
 elle, car sa victoire tait dsormais certaine.

L'objet de la nouvelle convocation tait la rforme de l'tat,
c'est--dire, l'tablissement d'une constitution, dont la France manquait,
malgr tout ce qu'on a pu dire. Si on appelle ainsi toute espce de
rapports entre les gouverns et le gouvernement, sans doute la France
possdait une constitution; un roi avait command et des sujets obi; des
ministres avaient emprisonn arbitrairement; des traitans avaient peru
jusqu'aux derniers deniers du peuple; des parlemens avaient condamn des
malheureux  la roue. Les peuples les plus barbares ont de ces espces de
constitution. Il y avait eu en France des tats-gnraux, mais sans
attributions prcises, sans retours assurs, et toujours sans rsultats.
Il y avait eu une autorit royale, tour  tour nulle ou absolue. Il y avait
eu des tribunaux ou cours souveraines qui souvent joignaient au pouvoir
judiciaire le pouvoir lgislatif; mais il n'y avait aucune loi qui assurt
la responsabilit des agens du pouvoir, la libert de la presse, la libert
individuelle, toutes les garanties enfin qui, dans l'tat social,
remplacent la fiction de la libert naturelle[5].

Le besoin d'une constitution tait avou, et gnralement senti; tous les
cahiers l'avaient nergiquement exprim, et s'taient mme expliqus
formellement sur les principes fondamentaux de cette constitution. Ils
avaient unanimement prescrit le gouvernement monarchique, l'hrdit de
mle en mle, l'attribution exclusive du pouvoir excutif au roi, la
responsabilit de tous les agens, le concours de la nation et du roi pour
la confection des lois, le vote de l'impt, et la libert individuelle.
Mais ils taient diviss sur la cration d'une ou de deux chambres
lgislatives; sur la permanence, la priodicit, la dissolution du corps
lgislatif; sur l'existence politique du clerg et des parlemens; sur
l'tendue de la libert de la presse. Tant de questions, ou rsolues ou
proposes par les cahiers, annoncent assez combien l'esprit public tait
alors veill dans toutes les parties du royaume, et combien tait gnral
et prononc le voeu de la France pour la libert[6]. Mais une constitution
entire  fonder au milieu des dcombres d'une antique lgislation, malgr
toutes les rsistances, et avec l'lan dsordonn des esprits, tait une
oeuvre grande et difficile. Outre les dissentimens que devait produire la
diversit des intrts, il y avait encore  redouter la divergence
naturelle des opinions. Une lgislation tout entire  donner  un grand
peuple excite si fortement les esprits, leur inspire des projets si vastes
des esprances si chimriques, qu'on devait s'attendre  des mesures ou
vagues ou exagres, et souvent hostiles. Pour mettre de la suite dans les
travaux, on nomma un comit charg d'en mesurer l'tendue et d'en ordonner
la distribution. Ce comit tait compos des membres les plus modrs de
l'assemble. Mounier, esprit sage, quoique opinitre, en tait le membre le
plus laborieux et le plus influent; ce fut lui qui prpara l'ordre du
travail.

La difficult de donner une constitution n'tait pas la seule qu'eut 
vaincre cette assemble. Entre un gouvernement mal dispos et un peuple
affam qui exigeait de prompts soulagemens, il tait difficile qu'elle ne
se mlt pas de l'administration. Se dfiant de l'autorit, presse de
secourir le peuple, elle devait, mme sans ambition, empiter peu  peu sur
le pouvoir excutif. Dj le clerg lui en avait donn l'exemple, en
faisant au tiers-tat la proposition insidieuse de s'occuper immdiatement
des subsistances. L'assemble  peine forme nomma un comit des
subsistances, demanda au ministre des renseignemens sur cette matire,
proposa de favoriser la circulation des denres de province  province, de
les transporter d'office sur les lieux o elles manquaient, de faire des
aumnes, et d'y pourvoir par des emprunts. Le ministre fit connatre les
mesures efficaces qu'il avait prises, et que Louis XVI, administrateur
soigneux, avait favorises de tout son pouvoir. Lally-Tolendal proposa de
faire des dcrets sur la libre circulation;  quoi Mounier objecta que de
tels dcrets exigeraient la sanction royale, et que cette sanction, n'tant
pas rgle, exposerait  des difficults graves. Ainsi tous les obstacles
se runissaient. Il fallait faire des lois sans que les formes lgislatives
fussent fixes, surveiller l'administration sans empiter sur l'autorit
excutive, et suffire  tant d'embarras, malgr la mauvaise volont du
pouvoir, l'opposition des intrts, la divergence des esprits, et
l'exigence d'un peuple rcemment veill, et s'agitant  quelques lieues de
l'assemble dans le sein d'une immense capitale.

Un trs petit espace spare Paris de Versailles, et on peut le franchir
plusieurs fois en un jour. Toutes les agitations de Paris se faisaient donc
ressentir immdiatement  Versailles,  la cour et dans l'assemble. Paris
offrait alors un spectacle nouveau et extraordinaire. Les lecteurs, runis
en soixante districts, n'avaient pas voulu se sparer aprs les lections,
et taient demeurs assembls, soit pour donner des instructions  leurs
dputs, soit par ce besoin de se runir, de s'agiter, qui est toujours
dans le coeur des hommes, et qui clate avec d'autant plus de violence
qu'il a t plus longtemps comprim. Ils avaient eu le mme sort que
l'assemble nationale: le lieu de leurs sances ayant t ferm, ils
s'taient rendus dans un autre; enfin ils avaient obtenu l'ouverture de
l'Htel-de-ville, et l ils continuaient de se runir et de correspondre
avec leurs dputs. Il n'existait point encore de feuilles publiques,
rendant compte des sances de l'assemble nationale; on avait besoin de se
rapprocher pour s'entretenir et s'instruire des vnemens. Le jardin du
Palais-Royal tait le lieu des plus frquens rassemblemens. Ce magnifique
jardin, entour des plus riches magasins de l'Europe, et formant une
dpendance du palais du duc d'Orlans, tait le rendez-vous des trangers,
des dbauchs, des oisifs, et surtout des plus grands agitateurs. Les
discours les plus hardis taient profrs dans les cafs ou dans le jardin
mme. On voyait un orateur monter sur une table, et, runissant la foule
autour de lui, l'exciter par les paroles les plus violentes, paroles
toujours impunies, car la multitude rgnait l en souveraine. Des hommes
qu'on supposait dvous au duc d'Orlans s'y montraient des plus ardens.
Les richesses de ce prince, ses prodigalits connues, ses emprunts normes,
son voisinage, son ambition, quoique vague, tout a d le faire accuser.
L'histoire, sans dsigner aucun nom, peut assurer du moins que l'or a t
rpandu. Si la partie saine de la nation voulait ardemment la libert, si
la multitude inquite et souffrante voulait s'agiter et faire son sort
meilleur, il y a eu aussi des instigateurs qui ont quelquefois excit cette
multitude et dirig peut-tre quelques-uns de ses coups. Du reste, cette
influence n'est point  compter parmi les causes de la rvolution, car ce
n'est pas avec un peu d'or et des manoeuvres secrtes qu'on branle une
nation de vingt-cinq millions d'hommes.

Une occasion de troubles se prsenta bientt. Les gardes-franaises,
troupes d'lite destines  composer la garde du roi, taient  Paris.
Quatre compagnies se dtachaient alternativement, et venaient faire leur
service  Versailles. Outre la svrit barbare de la nouvelle discipline,
ces troupes avaient encore  se plaindre de celle de leur nouveau colonel.
Dans le pillage de la maison Rveillon, elles avaient bien montr quelque
acharnement contre le peuple; mais plus tard elles en avaient prouv du
regret, et, mles tous les jours  lui, elles avaient cd  ses
sductions. D'ailleurs, soldats et sous-officiers sentaient que toute
carrire leur tait ferme; ils taient blesss de voir leurs jeunes
officiers ne faire presque aucun service, ne figurer que les jours de
parade, et, aprs les revues, ne pas mme accompagner le rgiment dans les
casernes. Il y avait l comme ailleurs un tiers-tat qui suffisait  tout
et ne profitait de rien. L'indiscipline se manifesta, et quelques soldats
furent enferms  l'Abbaye.

On se runit au Palais-Royal en criant: _A l'abbaye!_ La multitude y courut
aussitt. Les portes en furent enfonces, et on conduisit en triomphe les
soldats qu'on venait d'en arracher [Note: 30 juin]. Tandis que le peuple
les gardait au palais-Royal, une lettre fut crite  l'assemble pour
demander leur libert. Place entre le peuple d'une part, et le
gouvernement de l'autre, qui tait suspect puisqu'il allait agir dans sa
propre cause, l'assemble ne pouvait manquer d'intervenir, et de commettre
un empitement en se mlant de la police publique. Prenant une rsolution
tout  la fois adroite et sage, elle exprima aux Parisiens ses voeux pour
le maintien du bon ordre, leur recommanda de ne pas le troubler, et en mme
temps elle envoya une dputation au roi pour implorer sa clmence, comme un
moyen infaillible de rtablir la concorde et la paix. Le roi, touch de l
modration de l'assemble, promit sa clmence quand l'ordre serait rtabli.
Les gardes-franaises furent sur-le-champ replacs dans les prisons, et une
grce du roi les en fit aussitt sortir.

Tout allait bien jusque-l; mais la noblesse, en se runissant aux deux
ordres, avait cd avec regret, et sur la promesse que sa runion serait de
courte dure. Elle s'assemblait tous les jours encore, et protestait contre
les travaux de l'assemble nationale; ses runions taient progressivement
moins nombreuses; le 3 juillet on avait compt 138 membres prsens; le 10
ils n'taient plus que 93, et le 11, 80. Cependant les plus obstins
avaient persist, et le 11 ils avaient rsolu une protestation que les
vnemens postrieurs les empchrent de rdiger. La cour, de son ct,
n'avait pas cd sans regret et sans projet. Revenue de son effroi aprs
la sance du 23 juin, elle avait voulu la runion gnrale pour entraver la
marche de l'assemble au moyen des nobles, et dans l'esprance de la
dissoudre bientt de vive force. Necker n'avait t conserv que pour
couvrir par sa prsence les trames secrtes qu'on ourdissait. A une
certaine agitation,  la rserve dont on usait envers lui, il se doutait
d'une grande machination. Le roi mme n'tait pas instruit de tout, et on
se proposait sans doute d'aller plus loin qu'il ne voulait. Necker, qui
croyait que toute l'action d'un homme d'tat devait se borner  raisonner,
et qui avait tout juste la force ncessaire pour faire des reprsentations,
en faisait inutilement. Uni avec Mounier, Lally-Tolendal et
Clermont-Tonnerre, ils mditaient tous ensemble l'tablissement de la
constitution anglaise. Pendant ce temps la cour poursuivait des
prparatifs secrets; et les dputs nobles ayant voulu se retirer, on les
retint en leur parlant d'un vnement prochain.

Des troupes s'approchaient; le vieux marchal de Broglie en avait reu le
commandement gnral, et le baron de Besenval avait reu le commandement
particulier de celles qui environnaient Paris. Quinze rgimens, la plupart
trangers, taient aux environs de la capitale. La jactance des courtisans
rvlait le danger, et ces conspirateurs, trop prompts  menacer,
compromettaient ainsi leurs projets. Les dputs populaires, instruits, non
pas de tous les dtails d'un plan qui n'tait pas connu encore en entier,
et que le roi lui-mme n'a connu qu'en partie, mais qui certainement
faisait craindre l'emploi de la violence, les dputs populaires taient
irrits et songeaient aux moyens de rsistance. On ignore et on ignorera
probablement toujours quelle a t la part des moyens secrets dans
l'insurrection du 14 juillet; mais peu importe. L'aristocratie conspirait,
le parti populaire pouvait bien conspirer aussi. Les moyens employs tant
les mmes, reste la justice de la cause, et la justice n'tait pas pour
ceux qui voulaient revenir sur la runion des trois ordres, dissoudre la
reprsentation nationale, et svir contre ses plus courageux dputs.

Mirabeau pensa que le plus sr moyen d'intimider le pouvoir, c'tait de le
rduire  discuter publiquement les mesures qu'on lui voyait prendre. Il
fallait pour cela les dnoncer ouvertement. S'il hsitait  rpondre, s'il
ludait, il tait jug; la nation tait avertie et souleve. Mirabeau fait
suspendre les travaux de la constitution, et propose de demander au roi le
renvoi des troupes. Il mle dans ses paroles le respect pour le monarque
aux reproches les plus svres pour le gouvernement. Il dit que tous les
jours des troupes nouvelles s'avancent; que tous les passages sont
intercepts; que les ponts, les promenades sont changs en postes
militaires; que des faits publics et cachs, des ordres et des
contre-ordres prcipits frappent tous les yeux et annoncent la guerre.
Ajoutant  ces faits des reproches amers: On montre, dit-il, plus de
soldats menaans  la nation, qu'une invasion de l'ennemi n'en
rencontrerait peut-tre, et mille fois plus du moins qu'on n'en a pu runir
pour secourir des amis martyrs de leur fidlit, et surtout pour conserver
cette alliance des Hollandais, si prcieuse, si chrement conquise, et si
honteusement perdue.

Son discours est aussitt couvert d'applaudissemens, l'adresse qu'il
propose est adopte. Seulement, comme en invoquant le renvoi des troupes
il avait demand qu'on les remplat par des gardes bourgeoises, cet
article est supprim; l'adresse est vote  l'unanimit moins quatre voix.
Dans cette adresse, demeure clbre, qu'il n'a, dit-on, point crite, mais
dont il avait fourni toutes les ides  un de ses amis, Mirabeau prvoyait
presque tout ce qui allait arriver: l'explosion de la multitude et la
dfection des troupes par leur rapprochement avec les citoyens. Aussi
adroit qu'audacieux, il osait assurer au roi que ses promesses ne seraient
point vaines: Vous nous avez appels, lui disait-il, pour rgnrer le
royaume; vos voeux seront accomplis, malgr les piges, les difficults,
les prils..., etc.

L'adresse fut prsente par une dputation de vingt-quatre membres. Le roi,
ne voulant pas s'expliquer, rpondit que ce rassemblement de troupes
n'avait d'autre objet que le maintien de la tranquillit publique, et la
protection due  rassemble; qu'au surplus, si celle-ci avait encore des
craintes, il la transfrerait  Soissons ou  Noyon, et que lui-mme se
rendrait  Compigne.

L'assemble ne pouvait se contenter d'une pareille rponse, surtout de
l'offre de l'loigner de la capitale pour la placer entre deux camps. Le
comte de Crillon proposa de s'en fier  la parole d'un roi honnte homme.
La parole d'un roi honnte homme, reprit Mirabeau, est un mauvais garant
de la conduite de son ministre; notre confiance aveugle dans nos rois nous
a perdus; nous avons demand la retraite des troupes et non  fuir devant
elles; il faut insister encore, et sans relche.

Cette opinion ne fut point appuye. Mirabeau insistait assez sur les moyens
ouverts, pour qu'on lui pardonnt les machinations secrtes, s'il est vrai
qu'elles aient t employes.

C'tait le 11 juillet; Necker avait dit plusieurs fois au roi que si ses
services lui dplaisaient, il se retirerait avec soumission. Je prends
votre parole, avait rpondu le roi. Le 11 au soir, Necker reut un billet
o Louis XVI le sommait de tenir sa parole, le pressait de partir, et
ajoutait qu'il comptait assez sur lui pour esprer qu'il cacherait son
dpart  tout le monde. Necker, justifiant alors l'honorable confiance du
monarque, part sans en avertir sa socit, ni mme sa fille, et se trouve
en quelques heures fort loin de Versailles. Le lendemain 12 juillet tait
un dimanche. Le bruit se rpandit  Paris que Necker avait t renvoy,
ainsi que MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Puysgur et de Saint-Priest.
On annonait, pour les remplacer, MM. de Breteuil, de La Vauguyon, de
Broglie, Foulon et Damcourt, presque tous connus par leur opposition  la
cause populaire. L'alarme se rpand dans Paris. On se rend au Palais-Royal.
Un jeune homme, connu depuis par son exaltation rpublicaine, n avec une
me tendre, mais bouillante, Camille Desmoulins, monte sur une table,
montre des pistolets en criant aux armes, arrache une feuille d'arbre dont
il fait une cocarde, et engage tout le monde  l'imiter.

Les arbres sont aussitt dpouills, et on se rend dans un muse renfermant
des bustes en cire. On s'empare de ceux de Necker et du duc d'Orlans,
menac, dit-on, de l'exil, et on se rpand ensuite dans les quartiers de
Paris. Cette foule parcourait la rue Saint-Honor, lorsqu'elle rencontre,
vers la place Vendme, un dtachement de Royal-Allemand qui fond sur elle,
blesse plusieurs personnes, et entre autres un soldat des
gardes-franaises. Ces derniers, tout disposs pour le peuple et contre le
Royal-Allemand, avec lequel ils avaient eu une rixe les jours prcdens,
taient caserns prs de la place Louis XV; ils font feu sur
Royal-Allemand. Le prince de Lambesc, qui commandait ce rgiment, se replie
aussitt sur le jardin des Tuileries, charge la foule paisible qui s'y
promenait, tue un vieillard au milieu de la confusion, et fait vacuer le
jardin. Pendant ce temps, les troupes qui environnaient Paris se
concentrent sur le Champ-de-Mars et la place Louis XV. La terreur alors n'a
plus de bornes et se change en fureur. On se rpand dans la ville en criant
aux armes. La multitude court  l'Htel- de-Ville pour en demander. Les
lecteurs composant l'assemble gnrale y taient runis. Ils livrent les
armes qu'ils ne pouvaient plus refuser, et qu'on pillait dj  l'instant
o ils se dcidaient  les accorder. Ces lecteurs composaient en ce moment
la seule autorit tablie. Privs de tout pouvoir actif, ils prennent ceux
que la circonstance exigeait, et ordonnent la convocation des districts.
Tous les citoyens s'y rendent pour aviser aux moyens de se prserver  la
fois de la fureur de la multitude et de l'attaque des troupes royales.
Pendant la nuit, le peuple, qui court toujours  ce qui l'intresse, force
et brle les barrires, disperse les commis et rend toutes les entres
libres. Les boutiques des armuriers sont pillies. Ces brigands, dj
signals chez Rveillon, et qu'on vit, dans toutes les occasions, sortir
comme de dessous terre, reparaissent arms de piques et de btons, et
rpandent l'pouvante. Ces vnemens avaient eu lieu pendant la journe du
dimanche 12 juillet, et dans la nuit du dimanche au lundi 13. Dans la
matine du lundi, les lecteurs, toujours runis  l'Htel-de-Ville,
croient devoir donner une forme plus lgale  leur autorit; ils appellent,
en consquence, le prvt des marchands, administrateur ordinaire de la
cit. Celui-ci ne consent  cder que sur une rquisition en forme. On le
requiert en effet, et on lui adjoint un certain nombre d'lecteurs; on
compose ainsi une municipalit revtue de tous les pouvoirs. Cette
municipalit mande auprs d'elle le lieutenant de police, et rdige en
quelques heures un plan d'armement pour la milice bourgeoise.

Cette milice devait tre compose de quarante-huit mille hommes, fournis
par les districts. Le signe distinctif devait tre, au lieu de la cocarde
verte, la cocarde parisienne, rouge et bleue. Tout homme surpris en armes
et avec cette cocarde, sans avoir t enrl par son district dans la garde
bourgeoise, devait tre arrt, dsarm et puni. Telle fut la premire
origine des gardes nationales. Ce plan fut adopt par tous les districts,
qui se htrent de le mettre  excution. Dans le courant de la mme
matine, le peuple avait dvast la maison de Saint-Lazare pour y chercher
des grains; il avait forc le Garde-Meuble pour y prendre des armes, et en
avait exhum des armures antiques dont il s'tait revtu. On voyait la
foule, portant des casques et des piques, inonder la ville. Le peuple se
montrait maintenant ennemi du pillage; avec sa mobilit ordinaire, il
affectait le dsintressement, il respectait l'or, ne prenait que les
armes, et arrtait lui-mme les brigands. Les gardes-franaises et les
milices du guet avaient offert leurs services, et on les avait enrls dans
la garde bourgeoise.

On demandait toujours des armes  grands cris. Le prvt Flesselles, qui
d'abord avait rsist  ses concitoyens, se montrait zl maintenant, et
promettait 12,000 fusils pour le jour mme, davantage pour les jours
suivans. Il prtendait avoir fait un march avec un armurier inconnu. La
chose paraissait difficile en songeant au peu de temps qui s'tait coul.
Cependant le soir tant arriv, les caisses d'artillerie annonces par
Flesselles sont conduites  l'Htel-de-Ville; on les ouvre, et on les
trouve pleines de vieux linges. A cette vue la multitude s'indigne contre
le prvt, qui dit avoir t tromp. Pour l'apaiser, il la dirige vers les
Chartreux, en assurant qu'elle y trouvera des armes. Les Chartreux tonns
reoivent cette foule furieuse, l'introduisent dans leur retraite, et
parviennent  la convaincre qu'ils ne possdaient rien de ce qu'avait
annonc le prvt.

Le peuple, plus irrit que jamais, revient en criant  la trahison. Pour le
satisfaire, on ordonne la fabrication de cinquante mille piques. Des
poudres destines pour Versailles descendaient la Seine sur des bateaux; on
s'en empare, et un lecteur en fait la distribution au milieu des plus
grands dangers.

Une horrible confusion rgnait  cet Htel-de-Ville, sige des autorits,
quartier-gnral de la milice, et centre de toutes les oprations. Il
fallait  la fois y pourvoir  la sret extrieure menace par la cour, 
la sret intrieure menace par les brigands; il fallait  chaque instant
calmer les soupons du peuple, qui se croyait trahi, et sauver de sa fureur
ceux qui excitaient sa dfiance. On voyait l des voitures arrtes, des
convois intercepts, des voyageurs attendant la permission de continuer
leur route. Pendant la nuit, l'Htel-de-Ville fut encore une fois menac
par les brigands; un lecteur, le courageux Moreau de Saint-Mry, charg
d'y veiller, ft apporter des barils de poudre, et menaa de le faire
sauter. Les brigands s'loignrent  cette vue. Pendant ce temps, les
citoyens retirs chez eux se tenaient prts  tous les genres d'attaque;
ils avaient dpav les rues, ouvert des tranches, et pris tous les moyens
de rsister  un sige.

Pendant ces troubles de la capitale, la consternation rgnait dans
l'assemble. Elle s'tait forme le 13 au matin, alarme des vnemens qui
se prparaient, et ignorant encore ce qui s'tait pass  Paris. Le dput
Mounier s'lve le premier contre le renvoi des ministres. Lally-Tolendal
lui succde  la tribune, fait un magnifique loge de Necker, et tous deux
s'unissent pour proposer une adresse dans laquelle on demandera au roi le
rappel des ministres disgracis. Un dput de la noblesse, M. de Virieu,
propose mme de confirmer les arrts du 17 juin par un nouveau serment. M.
de Clermont-Tonnerre s'oppose  cette proposition, comme inutile, et,
rappelant les engagemens dj pris par l'assemble, s'crie: La
constitution sera, ou nous ne serons plus.  La discussion s'tait dj
prolonge lorsqu'on apprend les troubles de Paris pendant la matine du 13,
et les malheurs dont la capitale tait menace, entre des Franais
indisciplins qui, selon l'expression du duc de Larochefoucauld, n'taient
dans la main de personne, et des trangers disciplins, qui taient dans la
main du despotisme. On arrte aussitt d'envoyer une dputation au roi,
pour lui peindre la dsolation de la capitale, et le supplier d'ordonner le
renvoi des troupes et l'tablissement des gardes bourgeoises. Le roi fait
une rponse froide et tranquille qui ne s'accordait pas avec son coeur, et
rpte que Paris ne pouvait pas se garder. L'assemble alors s'levant au
plus noble courage, rend un arrt mmorable dans lequel elle insiste sur
le renvoi des troupes, et sur l'tablissement des gardes bourgeoises,
dclare les ministres et tous les agens du pouvoir responsables, fait peser
sur les conseils du roi, _de quelque rang_ qu'ils puissent tre, la
responsabilit des malheurs qui se prparent; consolide la dette publique,
dfend de prononcer le nom infme de banqueroute, persiste dans ses
prcdens arrts, et ordonne au prsident d'exprimer ses regrets  M.
Necker, ainsi qu'aux autres ministres. Aprs ces mesures pleines d'nergie
et de prudence, l'assemble, pour prserver ses membres de toute violence
personnelle, se dclare en permanence, et nomme M. de Lafayette
vice-prsident, pour soulager le respectable archevque de Vienne,  qui
son ge ne permettait pas de siger jour et nuit.

La nuit du 13 au 14 s'coula ainsi au milieu du trouble et des alarmes. A
chaque instant, des nouvelles funestes taient donnes et contredites; on
ne connaissait pas tous les projets de la cour, mais on savait que
plusieurs dputs taient menacs, que la violence allait tre employe
contre Paris et les membres les plus signals de l'assemble. Suspendue un
instant, la sance fut reprise  cinq heures du matin, 14 juillet.
L'assemble, avec un calme imposant, reprit les travaux de la constitution,
discuta avec beaucoup de justesse les moyens d'en acclrer l'excution et
de la conduire avec prudence. Un comit fut nomm pour prparer les
questions; il se composait de MM. l'vque d'Autun, l'archevque de
Bordeaux, Lally, Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieys, Chapelier et Bergasse.
La matine s'coula; on apprenait des nouvelles toujours plus sinistres; le
roi, disait-on, devait partir dans la nuit, et l'assemble rester livre 
plusieurs rgimens trangers. Dans ce moment, on venait de voir les
princes, la duchesse de Polignac et la reine, se promenant  l'Orangerie,
flattant les officiers et les soldats, et leur faisant distribuer des
rafrachissemens. Il parat qu'un grand dessein tait conu pour la nuit du
14 au 15, que Paris devait tre attaqu sur sept points, le Palais-Royal
envelopp, l'assemble dissoute, et la dclaration du 23 juin porte au
parlement; qu'enfin il devait tre pourvu aux besoins du trsor par la
banqueroute et les billets d'tat. Il est certain que les commandans des
troupes avaient reu l'ordre de s'avancer du 14 au 15, que les billets
d'tat avaient t fabriqus, que les casernes des Suisses taient pleines
de munitions, et que le gouverneur de la Bastille avait dmnag, ne
laissant dans la place que quelques meubles indispensables. Dans
l'aprs-midi, les terreurs de l'assemble redoublrent; on venait de voir
passer le prince de Lambesc  toute bride; on entendait le bruit du canon,
et on appliquait l'oreille  terre pour saisir les moindres bruits.
Mirabeau proposa alors de suspendre toute discussion, et d'envoyer une
seconde dputation au roi. La dputation partit aussitt pour faire de
nouvelles instances. Dans ce moment, deux membres de l'assemble, venus de
Paris en toute hte, assurrent qu'on s'y gorgeait; l'un d'eux attesta
qu'il avait vu un cadavre dcapit et revtu de noir. La nuit commenait 
se faire; on annona l'arrive de deux lecteurs. Le plus profond silence
rgnait dans la salle; on entendait le bruit de leurs pas dans l'obscurit;
et on apprit de leur bouche que la Bastille tait attaque, que le canon
avait tir, que le sang coulait, et qu'on tait menac des plus affreux
malheurs. Aussitt une nouvelle dputation fut envoye avant le retour de
la prcdente. Tandis qu'elle partait, la premire arrivait et rapportait
la rponse du roi. Le roi avait ordonn, disait-il, l'loignement des
troupes campes au Champ-de-Mars, et, ayant appris la formation de la garde
bourgeoise, il avait nomm des officiers pour la commander.

A l'arrive de la seconde dputation, le roi, toujours plus troubl, lui
dit: Messieurs, vous dchirez mon coeur de plus en plus par le rcit que
vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est pas possible que les ordres
donns aux troupes en soient la cause.  On n'avait obtenu encore que
l'loignement de l'arme. Il tait deux heures aprs minuit. On rpondit 
la ville de Paris que deux dputations avaient t envoyes, et que les
instances seraient renouveles le lendemain, jusqu' ce qu'elles eussent
obtenu le succs qu'on avait droit d'attendre du coeur du roi, lorsque des
impressions trangres n'en arrteraient plus les mouvemens. La sance fut
un moment suspendue, et on apprit le soir les vnemens de la journe du
14.

Le peuple, ds la nuit du 13, s'tait port vers la Bastille; quelques
coups de fusil avaient t tirs, et il parat que des instigateurs avaient
profr plusieurs fois le cri: _A l bastille!_ Le voeu de sa destruction
se trouvait dans quelques cahiers; ainsi, les ides avaient pris d'avance
cette direction. Oh demandait toujours des armes. Le bruit s'tait rpandu
que l'Htel des Invalides en contenait un dpt considrable. On s'y rend
aussitt. Le commandant, M. de Sombreuil, en fait dfendre l'entre, disant
qu'il doit demander des ordres  Versailles. Le peuple ne veut rien
entendre, se prcipite dans l'Htel, enlve les canons et une grande
quantit de fusils. Dj dans ce moment une foule considrable assigeait
la Bastille. Les assigeans disaient que le canon de la place tait dirig
sur la ville, et qu'il fallait empcher qu'on ne tirt sur elle. Le dput
d'un district demande  tre introduit dans la forteresse, et l'obtient du
commandant. En faisant la visite, il trouve trente-deux Suisses et
quatre-vingt-deux invalides, et reoit la parole de la garnison de ne pas
faire feu si elle n'est attaque. Pendant ces pourparlers le peuple, ne
voyant pas paratre son dput, commence  s'irriter, et celui-ci est
oblig de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers
onze heures du matin. Une demi-heure s'tait  peine coule, qu'une
nouvelle troupe arrive en armes, en criant: Nous voulons la Bastille! La
garnison somme les assaillans de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux
hommes montent avec intrpidit sur le toit du corps-de-garde, et brisent 
coups de hache les chanes du pont, qui retombe. La foule s'y prcipite, et
court  un second pont pour le franchir de mme. En ce moment une dcharge
de mousqueterie l'arrte: elle recule, mais en faisant feu. Le combat dure
quelques instans. Les lecteurs runis  l'Htel-de-Ville, entendant le
bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux
dputations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser
introduire dans la place un dtachement de milice parisienne, sur le motif
que toute force militaire dans Paris doit tre sous la main de la ville.
Ces deux dputations arrivent successivement. Au milieu de ce sige
populaire, il tait trs difficile de se faire entendre. Le bruit du
tambour, la vue d'un drapeau suspendent quelque temps le feu. Les dputs
s'avancent; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer.
Des coups de fusils sont tirs, on ne sait d'o. Le peuple, persuad qu'il
est trahi, se prcipite pour mettre le feu  la place; la garnison tire
alors  mitraille. Les gardes-franaises arrivent avec du canon et
commencent une attaque en forme.

Sur ces entrefaites, un billet adress par le baron de Besenval  Delaunay,
commandant de la Bastille, est intercept et lu  l'Htel-de-Ville.
Besenval engageait Delaunay  rsister, lui assurant qu'il serait bientt
secouru. C'tait en effet dans la soire de ce jour que devaient s'excuter
les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'tant point secouru, voyant
l'acharnement du peuple, se saisit d'une mche allume et veut faire sauter
la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige  se rendre: les signaux sont
donns, un pont est baiss. Les assigeans s'approchent en promettant de ne
commettre aucun mal; mais la foule se prcipite et envahit les cours. Les
Suisses parviennent  se sauver. Les invalides assaillis ne sont arrachs 
la fureur du peuple que par le dvouement des gardes-franaises. En ce
moment, une fille, belle, jeune et tremblante, se prsente: on la suppose
fille de Delaunay; on la saisit, et elle allait tre brle, lorsqu'un
brave soldat se prcipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en
sret, et retourne  la mle.

Il tait cinq heures et demie. Les lecteurs taient dans la plus cruelle
anxit, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolong. Une foule
se prcipite en criant victoire. La salle est envahie; un garde-franaise,
couvert de blessures, couronn de lauriers, est port en triomphe par le
peuple. Le rglement et les cls de la Bastille sont au bout d'une
baonnette; une main sanglante, s'levant au-dessus de la foule, montre une
boucle de col: c'tait celle du gouverneur Delaunay qui venait d'tre
dcapit. Deux gardes-franaises, lie et Hullin, l'avaient dfendu jusqu'
la dernire extrmit. D'autre victimes avaient succomb, quoique dfendues
avec hrosme contre la frocit de la populace. Une espce de fureur
commenait  clater contre Flesselles, le prvt des marchands, qu'on
accusait de trahison. On prtendait qu'il avait tromp le peuple en lui
promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La
salle tait pleine d'hommes tout bouillans d'un long combat, et presss par
cent mille autres qui, rests au dehors, voulaient entrer  leur tour. Les
lecteurs s'efforaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude.
Il commenait  perdre son assurance, et dj tout ple il s'crie:
Puisque je suis suspect, je me retirerai.--Non, lui dit-on, venez au
Palais-Royal, pour y tre jug. Il descend alors pour s'y rendre. La
multitude s'branle, l'entoure, le presse. Arriv au quai Pelletier, un
inconnu le renverse d'un coup de pistolet. On prtend qu'on avait saisi une
lettre sur Delaunay, dans laquelle Flesselles lui disait: Tenez bon,
tandis que j'amuse les Parisiens avec des cocardes.

Tels avaient t les malheureux vnemens de cette journe. Un mouvement de
terreur succda bientt  l'ivresse de la victoire. Les vainqueurs de la
Bastille, tonns de leur audace, et croyant retrouver le lendemain
l'autorit formidable, n'osaient plus se nommer. A chaque instant on
rpandait que les troupes s'avanaient, pour saccager Paris. Moreau de
Saint-Mry, le mme qui la veille avait menac les brigands de faire sauter
l'Htel-de-Ville, demeura inbranlable, et donna plus de trois mille ordres
en quelques heures. Ds que la prise de la Bastille avait t connue 
l'Htel-de-Ville, les lecteurs en avaient fait informer l'assemble, qui
l'avait apprise vers le milieu de la nuit. La sance tait suspendue, mais
la nouvelle se rpandit avec rapidit. La cour jusque-l, ne croyant point
 l'nergie du peuple, se riant des efforts d'une multitude aveugle qui
voulait prendre une place vainement assige autrefois par le grand Cond,
la cour tait paisible et se rpandait en railleries. Cependant le roi
commenait  tre inquiet; ses dernires rponses avaient mme dcel sa
douleur. Il s'tait couch. Le duc de Liancourt, si connu par ses sentimens
gnreux, tait l'ami particulier de Louis XVI, et, en sa qualit de
grand-matre de la garde-robe, il avait toujours accs auprs de lui.
Instruit des vnemens de Paris, il se rendit en toute hte auprs du
monarque, l'veilla malgr les ministres, et lui apprit ce qui s'tait
Pass. Quelle rvolte! s'cria le prince.--Sire, reprit le duc de
Liancourt, dites rvolution. Le roi, clair par ses reprsentations,
consentit  se rendre ds le matin  l'assemble. La cour cda aussi, et
cet acte de confiance fut rsolu. Dans cet intervalle, l'assemble avait
repris sance. On ignorait les nouvelles dispositions inspires au roi, et
il s'agissait de lui envoyer une dernire dputation, pour essayer de le
toucher, et obtenir de lui tout ce qui restait encore  accorder. Cette
dputation tait la cinquime depuis ces funestes vnemens. Elle se
composait de vingt-quatre membres, et allait se mettre en marche, lorsque
Mirabeau, plus vhment que jamais, l'arrte: Dites au roi, s'crie-t-il,
dites-lui bien que les hordes trangres dont nous sommes investis ont reu
hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et
leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs prsens. Dites-lui que
Toute la nuit ces satellites trangers, gorgs d'or et de vin, ont prdit,
dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs voeux
brutaux invoquaient la destruction de l'assemble nationale. Dites-lui que
dans son palais mme, les courtisans ont ml leurs danses au son de cette
musique barbare, et que telle fut l'avant-scne de la Saint-Barthlemi!

Dites-lui que ce Henri dont l'univers bnit la mmoire, celui de ses aeux
qu'il voulait prendre pour modle, faisait passer des vivres dans Paris
rvolt, qu'il assigeait en personne; et que ses conseillers froces font
rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidle et
affam.

La dputation allait se rendre auprs du roi, lorsqu'on apprend qu'il
arrive de son propre mouvement, sans garde et sans escorte. Des
applaudissemens retentissent: Attendez, reprend Mirabeau avec gravit,
que le roi nous ait fait connatre ses bonnes dispositions. Qu'un morne
respect soit le premier accueil fait au monarque dans ce moment de douleur.
Le silence des peuples est la leon des rois!

Louis XVI se prsente alors accompagn de ses deux frres. Son discours
simple et touchant excite le plus vif enthousiasme. Il rassure l'assemble,
qu'il nomme pour la premire fois assemble nationale; se plaint avec
douceur des mfiances qu'on a conues: Vous avez craint, leur dit-il; eh
bien! c'est moi qui me fie  vous. Ces mots sont couverts
d'applaudissemens.

Aussitt les dputs se lvent, entourent le monarque, et le reconduisent
 pied jusqu'au chteau. La foule se presse autour de lui, les larmes
coulent de tous les yeux, et il peut  peine s'ouvrir un passage  travers
ce nombreux cortge. La reine, en ce moment, place avec la cour sur un
balcon, contemplait de loin cette scne touchante. Son fils tait dans ses
bras; sa fille, debout  ses cts, jouait navement avec les cheveux de
son frre. La princesse, vivement mue, semblait se complaire dans cet
amour des Franais. Hlas! combien de fois un attendrissement rciproque
n'a-t-il pas rconcili les coeurs pendant ces funestes discordes! Pour un
instant tout semblait oubli; mais le lendemain, le jour mme, la cour
tait rendue  son orgueil, le peuple  ses mfiances, et l'implacable
haine recommenait son cours.

La paix tait faite avec l'assemble, mais il restait  la faire avec
Paris. L'assemble envoya d'abord une dputation  l'Htel-de-Ville, pour
porter la nouvelle de l'heureuse rconciliation opre avec le roi. Bailly,
Lafayette, Lally-Tolendal, taient du nombre des envoys. Leur prsence
rpandit la plus vive allgresse. Le discours de Lally fit natre des
transports si vifs, qu'on le porta en triomphe  une fentre de
l'Htel-de-Ville pour le montrer au peuple. Une couronne de fleurs fut
place sur sa tte, et il reut ces hommages vis--vis la place mme o
avait expir son pre avec un billon sur la bouche. La mort de l'infortun
Flesselles, chef de la municipalit, et le refus du duc d'Aumont d'accepter
le commandement de la milice bourgeoise, laissaient un prvt et un
commandant-gnral  nommer. Bailly fut dsign, et au milieu des plus
vives acclamations il fut nomm successeur de Flesselles, sous le titre de
maire de Paris. La couronne qui avait t sur la tte de Lally passa sur
celle du nouveau maire; il voulut l'en arracher, mais l'archevque de Paris
l'y retint malgr lui. Le vertueux vieillard laissa alors chapper des
larmes, et il se rsigna  ses nouvelles fonctions. Digne reprsentant
d'une grande assemble en prsence de la majest du trne, il tait moins
capable de rsister aux orages d'une commune, o la multitude luttait
tumultueusement contre ses magistrats. Faisant nanmoins abngation de
lui-mme, il allait se livrer au soin si difficile des subsistances, et
nourrir un peuple qui devait l'en payer par tant d'ingratitude. Il restait
 nommer un commandant de la milice. Il y avait dans la salle un buste
envoy par l'Amrique affranchie  la ville de Paris. Moreau de Saint-Mry
le montra de la main, tous les yeux s'y portrent, c'tait celui du marquis
de Lafayette. Un cri gnral le proclama commandant. On vota aussitt un
_Te Deum_, et on se transporta en foule  Notre-Dame. Les nouveaux
magistrats, l'archevque de Paris, les lecteurs, mls  des
gardes-franaises,  des soldats de la milice, marchant sous le bras des
uns des autres, se rendirent  l'antique cathdrale, dans une espce
d'ivresse. Sur la route, des enfans-trouvs tombrent aux pieds de Bailly,
qui avait beaucoup travaill pour les hpitaux; ils l'appelrent leur pre.
Bailly les serra dans ses bras, en les nommant ses enfans. On arriva 
l'glise, on clbra la crmonie, et chacun se rpandit ensuite dans la
cit, o une joie dlirante avait succd  la terreur de la veille. Dans
ce moment, le peuple venait visiter l'antre, si long-temps redout, dont
l'entre tait maintenant ouverte. On parcourait la Bastille avec une
avide curiosit et une sorte de terreur. On y cherchait des instrumens de
supplice, des cachots profonds. On y venait voir surtout une norme pierre
place au milieu d'une prison obscure et marcageuse, et au centre de
laquelle tait fixe une pesante chane.

La cour, aussi aveugle dans ses craintes qu'elle l'avait t dans sa
confiance, redoutait si fort le peuple, qu' chaque instant elle
s'imaginait qu'une arme parisienne marchait sur Versailles. Le comte
d'Artois, la famille de Polignac, si chre  la reine, quittrent alors la
France, et furent les premiers migrs. Bailly vint rassurer le roi, et
l'engagea au voyage de Paris, qui fut rsolu malgr la rsistance de la
reine et de la cour.

Le roi se disposa  partir. Deux cents dputs furent chargs de
l'accompagner. La reine lui fit ses adieux avec une profonde douleur. Les
gardes-du-corps l'escortrent jusqu' Svres, o ils s'arrtrent pour
l'attendre. Bailly,  la tte de la municipalit, le reut aux portes de
Paris, et lui prsenta les cls, offertes jadis  Henri IV. Ce bon roi,
lui dit Bailly, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui le peuple qui a
reconquis son roi. La nation, lgislatrice  Versailles, tait arme 
Paris. Louis XVI, en entrant, se vit entour d'une multitude silencieuse et
enrgimente. Il arriva  l'Htel-de-Ville[7], en passant sous une vote
d'pes croises sur sa tte en signe d'honneur. Son discours fut simple et
touchant. Le peuple, qui ne pouvait plus se contenir, clata enfin, et
prodigua au roi ses applaudissemens accoutums. Ces acclamations
soulagrent un peu le coeur du prince; il ne put nanmoins dissimuler un
mouvement de joie en apercevant les gardes-du-corps placs sur les hauteurs
de Svres; et  son retour la reine, se jetant  son cou, l'embrassa comme
si elle avait craint de ne plus le revoir.

Louis XVI, pour satisfaire en entier le voeu public, ordonna le retour de
Necker et le renvoi des nouveaux ministres. M. de Liancourt, ami du roi,
et son conseiller si utile, fut lu prsident de l'assemble. Les dputs
nobles, qui, tout en assistant aux dlibrations, refusaient encore d'y
prendre part, cdrent enfin, et donnrent leur vote. Ainsi s'acheva la
confusion des ordres. Ds cet instant on pouvait considrer la rvolution
comme accomplie. La nation, matresse du pouvoir lgislatif par
l'assemble, de la force publique par elle-mme, pouvait dsormais raliser
tout ce qui tait utile  ses intrts. C'est en refusant l'galit de
l'impt qu'on avait rendu les tats-gnraux ncessaires; c'est en refusant
un juste partage d'autorit dans ces tats qu'on y avait perdu toute
influence; c'est enfin en voulant recouvrer cette influence qu'on avait
soulev Paris, et provoqu la nation tout entire  s'emparer de la force
publique.


NOTES:

[1] Voyez la note 1  la fin du volume.
[2] Voyez la note 2  la fin du volume.
[3] Sance du 10 juin.
[4] Voyez Ferrires.
[5] Voyez la note 3  la fin du volume.
[6] Note 4  la fin du volume.
[7] 17 juillet.




CHAPITRE III.


TRAVAUX DE LA MUNICIPALIT DE PARIS.--LAFAYETTE COMMANDANT DE LA GARDE
NATIONALE; SON CARACTRE ET SON RLE DANS LA RVOLUTION.--MASSACRE DE
FOULON ET DE BERTHIER.--RETOUR DE NECKER.--SITUATION ET DIVISION DES PARTIS
ET DE LEURS CHEFS.--MIRABEAU; SON CARACTRE, SON PROJET ET SON GNIE.
--LES BRIGANDS.--TROUBLES DANS LES PROVINCES ET LES CAMPAGNES.--NUIT DU
4 AOUT.--ABOLITION DES DROITS FODAUX ET DE TOUS LES PRIVILGES.
--DCLARATION DES DROITS DE L'HOMME.--DISCUSSION SUR LA CONSTITUTION ET SUR
LE _veto_.--AGITATION A PARIS. RASSEMBLEMENT TUMULTUEUX AU PALAIS-ROYAL.


Cependant tout s'agitait dans le sein de la capitale, o une nouvelle
autorit venait de s'tablir. Le mme mouvement qui avait port les
lecteurs  se mettre en action, poussait toutes les classes  en faire
autant. L'assemble avait t imite par l'Htel-de-Ville, l'Htel-de-Ville
par les districts, et les districts par toutes les corporations. Tailleurs,
cordonniers, boulangers, domestiques, runis au Louvre,  la place Louis
XV, aux Champs-lyses, dlibraient en forme, malgr les dfenses
ritres de la municipalit. Au milieu de ces mouvemens contraires,
l'Htel-de-Ville, combattu par les districts, inquit par le Palais-Royal,
tait entour d'obstacles, et pouvait  peine suffire aux soins de son
immense administration. Il runissait  lui seul l'autorit civile,
judiciaire et militaire. Le quartier-gnral de la milice y tait fix. Les
juges, dans le premier moment, incertains sur leurs attributions, lui
adressaient les accuss. Il avait mme la puissance lgislative, car il
tait charg de se faire une constitution. Bailly avait pour cet objet
demand  chaque district deux commissaires qui, sous le nom de
reprsentans de la commune, devaient en rgler la constitution. Pour
suffire  tant de soins, les lecteurs s'taient partags en divers
comits: l'un, nomm comit des recherches, s'occupait de la police;
l'autre, nomm comit des subsistances, s'occupait des approvisionnemens,
tche la plus difficile et la plus dangereuse de toutes. Bailly fut oblig
de s'en occuper jour et nuit. Il fallait oprer des achats continuels de
bl, le faire moudre ensuite, et puis le porter  Paris  travers les
campagnes affames. Les convois taient souvent arrts, et on avait besoin
de dtachemens nombreux pour empcher les pillages sur la route et dans les
marchs. Quoique l'tat vendt les bls  perte, afin que les boulangers
pussent rabaisser le prix du pain, la multitude n'tait pas satisfaite: il
fallait toujours diminuer ce prix, et la disette de Paris augmentait par
cette diminution mme, parce que les campagnes couraient s'y
approvisionner. La crainte du lendemain portait chacun  se pourvoir
abondamment, et ce qui s'accumulait dans les mains des uns manquait aux
autres. C'est la confiance qui hte les travaux du commerce, qui fait
arriver les denres, et qui rend leur distribution gale et facile; mais
Quand la confiance disparat, l'activit commerciale cesse; les objets
n'arrivant plus au-devant des besoins, ces besoins s'irritent, ajoutent la
confusion  la disette, et empchent la bonne distribution du peu qui
reste. Le soin des subsistances tait donc le plus pnible de tous. De
cruels soucis dvoraient Bailly et le comit. Tout le travail du jour
suffisait  peine au besoin du jour, et il fallait recommencer le lendemain
avec les mmes inquitudes.

Lafayette, commandant de la milice bourgeoise[1], n'avait pas moins de
peines. Il avait incorpor dans cette milice les gardes-franaises dvous
 la rvolution, un certain nombre de Suisses, et une grande quantit de
soldats qui dsertaient les rgimens dans l'espoir d'une solde plus forte.
Le roi en avait lui-mme donn l'autorisation. Ces troupes runies
composrent ce qu'on appela les compagnies du centre. La milice prit le nom
de _garde nationale_, revtit l'uniforme, et ajouta aux deux couleurs rouge
et bleue de la cocarde parisienne la couleur blanche, qui tait celle du
roi. C'est l cette cocarde tricolore dont Lafayette prdit les destines
en annonant qu'elle ferait le tour du monde.

C'est  la tte de cette troupe que Lafayette s'effora pendant deux annes
conscutives de maintenir la tranquillit publique, et de faire excuter
les lois que l'assemble dcrtait chaque jour. Lafayette, issu d'une
famille ancienne et demeure pure au milieu de la corruption des grands,
dou d'un esprit droit, d'une me ferme, amoureux de la vraie gloire,
s'tait ennuy des frivolits de la cour et de la discipline pdantesque de
nos armes. Sa patrie ne lui offrant rien de noble  tenter, il se dcida
pour l'entreprise la plus gnreuse du sicle, et il partit pour l'Amrique
le lendemain du jour o l'on rpandait en Europe qu'elle tait soumise. Il
y combattit  ct de Washington, et dcida l'affranchissement du
Nouveau-Monde par l'alliance dans la France. Revenu dans son pays avec un
nom europen, accueilli  la cour comme une nouveaut, il s'y montra simple
et libre comme un Amricain. Lorsque la philosophie, qui n'avait t pour
des nobles oisifs qu'un jeu d'esprit, exigea de leur part des sacrifices,
Lafayette presque seul persista dans ses opinions, demanda les
tats-gnraux, contribua puissamment  la runion des ordres, et fut
nomm, en rcompense, commandant-gnral de la garde nationale. Lafayette
n'avait pas les passions et le gnie qui font souvent abuser de la
puissance: avec une me gale, un esprit fin, un systme de
dsintressement invariable, il tait surtout propre au rle que les
circonstances lui avaient assign, celui de faire excuter les lois. Ador
de ses troupes sans les avoir captives par la victoire, plein de calme et
de ressources au milieu des fureurs de la multitude, il maintenait l'ordre
avec une vigilance infatigable. Les partis, qui l'avaient trouv
incorruptible, accusaient son habilet, parce qu'ils ne pouvaient accuser
son caractre. Cependant il ne se trompait pas sur les vnemens et sur les
hommes, n'apprciait la cour et les chefs de parti que ce qu'ils valaient,
les protgeait au pril de sa vie sans les estimer, et luttait souvent sans
espoir contre les factions, mais avec la constance d'un homme qui ne doit
jamais abandonner la chose publique, alors mme qu'il n'espre plus pour
elle.

Lafayette, malgr toute sa vigilance, ne russit pas toujours  arrter les
fureurs populaires. Car quelque active que soit la force, elle ne peut se
montrer partout contre un peuple partout soulev, qui voit dans chaque
homme un ennemi. A chaque instant les bruits les plus ridicules taient
rpandus et accrdits. Tantt on disait que les soldats des
gardes-franaises avaient t empoisonns, tantt que les farines avaient
t volontairement avaries, ou qu'on dtournait leur arrive; et ceux qui
se donnaient les plus grandes peines pour les amener dans la capitale,
taient obligs de comparatre devant un peuple aveugle qui les accablait
d'outrages ou les couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions du
moment. Cependant il est certain que la fureur du peuple qui, en gnral,
ne sait ni choisir ni chercher long-temps ses victimes, paraissait souvent
dirige soit par des misrables pays, comme on l'a dit, pour rendre les
troubles plus graves en les ensanglantant, soit seulement par des hommes
plus profondment haineux. Foulon et Berthier furent poursuivis et
arrts loin de Paris, avec une intention vidente. Il n'y eut de spontan
 leur gard que la fureur de la multitude qui les gorgea. Foulon, ancien
intendant, homme dur et avide, avait commis d'horribles exactions, et avait
t un des ministres dsigns pour succder  Necker et  ses collgues. Il
fut arrt  Viry, quoiqu'il et rpandu le bruit de sa mort. On le
conduisit  Paris, en lui reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger
du foin au peuple. On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons 
la main, et une botte de foin derrire le dos. C'est en cet tat qu'il fut
tran  l'Htel-de-Ville. Au mme instant, Berthier de Sauvigny, son
gendre, tait arrt  Compigne, sur de prtendus ordres de la commune de
Paris, qui n'avaient pas t donns. La commune crivit aussitt pour le
faire relcher, ce qui ne fut pas excut. On l'achemina vers Paris, dans
le moment o Foulon tait  l'Htel-de-Ville, expos  la rage des furieux.
La populace voulait l'gorger; les reprsentations de Lafayette l'avaient
un peu calme, et elle consentait  ce que Foulon ft jug; mais elle
demandait que le jugement ft rendu  l'instant mme, pour jouir
sur-le-champ de l'excution. Quelques lecteurs avaient t choisis pour
servir de juges; mais, sous divers prtextes, ils avaient refus cette
terrible magistrature. Enfin, on avait dsign Bailly et Lafayette, qui se
trouvaient rduits  la cruelle extrmit de se dvouer  la rage de la
populace, ou de sacrifier une victime. Cependant Lafayette, avec beaucoup
d'art et de fermet, temporisait encore; il avait plusieurs fois adress la
parole  la multitude avec succs. Le malheureux Foulon, plac sur un sige
 ses cots, eut l'imprudence d'applaudir  ses dernires paroles.
Voyez-vous, dit un tmoin, ils s'entendent! A ce mot, la foule s'branle
et se prcipite sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le
soustraire aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortun
vieillard est pendu  un rverbre. Sa tte est coupe, mise au bout d'une
pique, et promene dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans un
cabriolet conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude. On lui
montre la tte sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tte de son
beau-pre. On le conduit  l'Htel-de-Ville, o il prononce quelques mots
pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude,
il se dgage un moment, s'empare d'une arme, se dfend avec fureur, et
succombe bientt comme le malheureux Foulon[2]. Ces meurtres avaient t
conduits par des ennemis ou de Foulon, ou de la chose publique; car, si la
fureur du peuple  leur aspect avait t spontane, comme la plupart de ses
mouvemens, leur arrestation avait t combine. Lafayette, rempli de
douleur et d'indignation, rsolut de donner sa dmission. Bailly et la
municipalit, effrays de ce projet, s'empressrent de l'en dtourner. Il
fut alors convenu qu'il la donnerait pour faire sentir son mcontentement
au peuple, mais qu'il se laisserait gagner par les instances qu'on ne
manquerait pas de lui faire. En effet, le peuple et la milice
l'entourrent, et lui promirent la plus grande obissance. Il reprit le
commandement  ces conditions; et depuis, il eut la satisfaction d'empcher
la plupart des troubles, grce  son nergie et au dvouement de sa troupe.

Pendant ce temps, Necker avait reu  Ble les ordres du roi et les
instances de l'assemble. Ce furent les Polignac qu'il avait laisss
triomphans  Versailles, et qu'il rencontra fugitifs  Ble, qui, les
premiers, lui apprirent les malheurs du trne et le retour subit de faveur
qui l'attendait. Il se mit en route, et traversa la France, tran en
triomphe par le peuple, auquel, selon son usage, il recommanda la paix et
le bon ordre. Le roi le reut avec embarras, l'assemble avec empressement;
et il rsolut de se rendre  Paris, o il devait aussi avoir son jour de
triomphe. Le projet de Necker tait de demander aux lecteurs la grce et
l'largissement du baron de Besenval, quoiqu'il ft son ennemi. En vain
Bailly, non moins ennemi que lui des mesures de rigueur, mais plus juste
apprciateur des circonstances, lui reprsenta le danger d'une telle
mesure, et lui fit sentir que cette faveur, obtenue par l'entranement,
serait rvoque le lendemain comme illgale, parce qu'un corps
administratif ne pouvait ni condamner ni faire grce: Necker s'obstina, et
fit l'essai de son influence sur la capitale. Il se rendit 
l'Htel-de-Ville le 30 juillet. Ses esprances furent outrepasses, et il
dut se croire tout-puissant, en voyant les transports de la multitude. Tout
mu, les yeux pleins de larmes, il demanda une amnistie gnrale, qui fut
aussitt accorde par acclamation. Les deux assembles des lecteurs et des
reprsentans se montrrent galement empresses; les lecteurs dcrtrent
l'amnistie gnrale, les reprsentans de la commune ordonnrent la libert
de Besenval. Necker se retira enivr, prenant pour lui les applaudissemens
qui s'adressaient  sa disgrce. Mais, ds ce jour, il allait tre
dtromp: Mirabeau lui prparait un cruel rveil. Dans l'assemble, dans
les districts, un cri gnral s'leva contre la sensibilit du ministre,
excusable, disait-on, mais gare. Le district de l'Oratoire, excit,  ce
qu'on assure, par Mirabeau, fut le premier  rclamer. On soutint de toutes
parts qu'un corps administratif ne pouvait ni condamner ni absoudre. La
mesure illgale de l'Htel-de-Ville fut rvoque, et la dtention du baron
de Besenval maintenue. Ainsi se vrifiait l'avis du sage Bailly, que Necker
n'avait pas voulu suivre.

Dans ce moment, les partis commenaient  se prononcer davantage. Les
parlemens, la noblesse, le clerg, la cour, menacs tous de la mme ruine,
avaient confondu leurs intrts et agissaient de concert. Il n'y avait plus
 la cour ni le comte d'Artois ni les Polignac. Une sorte de consternation,
mle de dsespoir, rgnait dans l'aristocratie. N'ayant pu empcher ce
qu'elle appelait le mal, elle dsirait maintenant que le peuple en commt
le plus possible, pour amener le bien par l'excs mme de ce mal. Ce
systme ml de dpit et de perfidie, qu'on appelle le pessimisme
politique, commence chez les partis ds qu'ils ont fait assez de pertes
pour renoncer  ce qui leur reste, dans l'espoir de tout recouvrer.
L'aristocratie se mit ds lors  l'employer, et souvent on la vit voter
avec les membres les plus violens du parti populaire.

Les circonstances font surgir les hommes. Le pril de la noblesse avait
fait natre un dfenseur pour elle. Le jeune Cazals, capitaine dans les
dragons de la reine, avait trouv en lui une force d'esprit et une facilit
d'expression inattendues. Prcis et simple, il disait promptement et
convenablement ce qu'il fallait dire; et on doit regretter que son esprit
si juste ait t consacr  une cause qui n'a eu quelques raisons  faire
valoir qu'aprs avoir t perscute. Le clerg avait trouv son dfenseur
dans l'abb Maury. Cet abb, sophiste exerc et inpuisable, avait des
saillies heureuses et beaucoup de sang-froid; il savait rsister
courageusement au tumulte, et audacieusement  l'vidence. Tels taient les
moyens et les dispositions de l'aristocratie.

Le ministre tait sans vues et sans projets. Necker, ha de la cour qui le
souffrait par obligation, Necker seul avait non un plan, mais un voeu. Il
avait toujours dsir la constitution anglaise, la meilleure sans doute
qu'on pt adopter comme accommodement entre le trne, l'aristocratie et le
peuple; mais cette constitution, propose par l'vque de Langres avant
l'tablissement d'une seule assemble, et refuse par les premiers ordres,
tait devenue impossible. La haute noblesse ne voulait pas des deux
chambres, parce que c'tait une transaction; la petite noblesse, parce
qu'elle ne pouvait entrer dans la chambre haute; le parti populaire, parce
que, tout effray encore de l'aristocratie, il ne voulait lui laisser
aucune influence. Quelques dputs seulement, les uns par modration, les
autres parce que cette ide leur tait propre, dsiraient les institutions
anglaises, et formaient tout le parti du ministre, parti faible, parce
qu'il n'offrait que des vues conciliatoires  des passions irrites, et
qu'il n'opposait  ses adversaires que des raisonnemens et aucun moyen
d'action.

Le parti populaire commenait  se diviser, parce qu'il commenait 
vaincre. Lally-Tolendal, Mounier, Mallouet et les autres partisans de
Necker, approuvaient tout ce qui s'tait fait jusque-l, parce que tout ce
qui s'tait fait avait amen le gouvernement  leurs ides, c'est--dire 
la constitution anglaise. Maintenant ils jugeaient que c'tait assez;
rconcilis avec le pouvoir, ils voulaient s'arrter. Le parti populaire ne
croyait pas au contraire devoir s'arrter encore. C'tait dans le club
Breton[3] qu'il s'agitait avec le plus de vhmence. Une conviction sincre
tait le mobile du plus grand nombre de ses membres; des prtentions
personnelles commenaient nanmoins  s'y montrer, et dj les mouvemens
de l'intrt individuel succdaient aux premiers lans du patriotisme.
Barnave, jeune avocat de Grenoble, dou d'un esprit clair, facile, et
possdant au plus haut degr le talent de bien dire, formait avec les deux
Lameth un triumvirat qui intressait par sa jeunesse, et qui bientt influa
par son activit et ses talens. Duport, ce jeune conseiller au parlement,
qu'on a dj vu figurer, faisait partie de leur association. On disait
alors que Duport pensait tout ce qu'il fallait faire, que Barnave le
disait, et que les Lameth l'excutaient. Cependant ces jeunes dputs
taient amis entre eux, sans tre encore ennemis prononcs de personne.

Le plus audacieux des chefs populaires, celui qui, toujours en avant,
ouvrait les dlibrations les plus hardies, tait Mirabeau. Les absurdes
institutions de la vieille monarchie avaient bless des esprits justes et
indign des coeurs droits; mais il n'tait pas possible qu'elles n'eussent
froiss quelque me ardente et irrit de grandes passions. Cette me fut
celle de Mirabeau, qui, rencontrant ds sa naissance tous les despotismes,
celui de son pre, du gouvernement et des tribunaux, employa sa jeunesse 
les combattre et  les har. Il tait n sous le soleil de la Provence, et
issu d'une famille noble. De bonne heure il s'tait fait connatre par
ses dsordres, ses querelles et une loquence emporte. Ses voyages, ses
observations, ses immenses lectures, lui avaient tout appris, et il avait
tout retenu. Mais outr, bizarre, sophiste mme quand il n'tait pas
soutenu par la passion, il devenait tout autre par elle. Promptement excit
par la tribune et la prsence de ses contradicteurs, son esprit
s'enflammait: d'abord ses premires vues taient confuses, ses paroles
entrecoupes, ses chairs palpitantes, mais bientt venait la lumire; alors
son esprit faisait en un instant le travail des annes; et  la tribune
mme, tout tait pour lui dcouverte, expression vive et soudaine.
Contrari de nouveau, il revenait plus pressant et plus clair, et
prsentait la vrit en images frappantes ou terribles. Les circonstances
taient-elles difficiles, les esprits fatigus d'une longue discussion ou
intimids par le danger, un cri, un mot dcisif s'chappait de sa bouche,
sa tte se montrait effrayante de laideur et de gnie, et l'assemble
claire ou raffermie rendait des lois, ou prenait des rsolutions
magnanimes.

Fier de ses hautes qualits, s'gayant de ses vices, tour  tour altier ou
souple, il sduisait les uns par ses flatteries, intimidait les autres par
ses sarcasmes, et les conduisait tous  sa suite par une singulire
puissance d'entranement. Son parti tait partout, dans le peuple, dans
l'assemble, dans la cour mme, dans tous ceux enfin auxquels il
s'adressait dans le moment. Se mlant familirement avec les hommes, juste
quand il fallait l'tre, il avait applaudi au talent naissant de Barnave,
quoiqu'il n'aimt pas ses jeunes amis; il apprciait l'esprit profond de
Sieys, et caressait son humeur sauvage; il redoutait dans Lafayette une
vie trop pure; il dtestait dans Necker un rigorisme extrme, une raison
orgueilleuse, et la prtention de gouverner une rvolution qu'il savait lui
appartenir. Il aimait peu le duc d'Orlans et son ambition incertaine; et
comme on le verra bientt, il n'eut jamais avec lui aucun intrt commun.
Seul ainsi avec son gnie, il attaquait le despotisme qu'il avait jur de
dtruire. Cependant, s'il ne voulait pas les vanits de la monarchie, il
voulait encore moins de l'ostracisme des rpubliques; mais n'tant pas
assez veng des grands et du pouvoir, il continuait de dtruire.
D'ailleurs, dvor de besoins, mcontent du prsent, il s'avanait vers un
avenir inconnu, faisant tout supposer de ses talens, de son ambition, de
ses vices, du mauvais tat de sa fortune, et autorisant, par le cynisme de
ses propos, tousles soupons et toutes les calomnies.

Ainsi se divisaient la France et les partis. Les premiers diffrends entre
les dputs populaires eurent lieu  l'occasion des excs de la multitude.
Mounier et Lally-Tolendal voulaient une proclamation solennelle au peuple,
pour improuver ses excs. L'assemble, sentant l'inutilit de ce moyen et
la ncessit de ne pas indisposer la multitude qui l'avait soutenue, s'y
refusa d'abord; mais, cdant ensuite aux instances de quelques-uns de ses
membres, elle finit par faire une proclamation qui, comme elle l'avait
prvu, fut tout  fait inutile, car on ne calme pas avec des paroles un
peuple soulev.

L'agitation tait universelle. Une terreur subite s'tait rpandue. Le nom
de ces brigands qu'on avait vus apparatre dans les diverses meutes tait
dans toutes les bouches, leur image dans tous les esprits. La cour
reprochait leurs ravages au parti populaire, le parti populaire  la cour.
Tout  coup des courriers se rpandent, et, traversant la France en tous
sens, annoncent que les brigands arrivent et qu'ils coupent les moissons
avant leur maturit. On se runit de toutes parts, et en quelques jours la
France entire est en armes, attendant les brigands qui n'arrivent pas. Ce
stratagme, qui rendit universelle la rvolution du 14 juillet, en
provoquant l'armement de la nation, fut attribu alors  tous les partis,
et depuis il a t surtout imput au parti populaire, qui en a recueilli
les rsultats. Il est tonnant qu'on se soit ainsi rejet la responsabilit
d'un stratagme plus ingnieux que coupable. On l'a mis sur le compte de
Mirabeau, qui se ft applaudi d'en tre l'auteur, et qui l'a pourtant
dsavou. Il tait assez dans le caractre de l'esprit de Sieys, et
quelques-uns ont cru que ce dernier l'avait suggr au duc d'Orlans.
D'autres enfin en ont accus la cour. Ils ont pens que ces courriers
eussent t arrts  chaque pas, sans l'aveu du gouvernement; que la cour
n'ayant jamais cru la rvolution gnrale, et la regardant comme une simple
meute des Parisiens, avait voulu armer les provinces pour les opposer 
Paris. Quoi qu'il en soit, ce moyen tourna au profit de la nation, qu'il
mit en armes et en tat de veiller  sa sret et  ses droits.

Le peuple des villes avait secou ses entraves, le peuple des campagnes
voulait aussi secouer les siennes. Il refusait de payer les droits fodaux;
il poursuivit ceux des seigneurs qui l'avaient opprim; il incendiait les
chteaux, brlait les titres de proprit, et se livrait dans quelques pays
 des vengeances atroces. Un accident dplorable avait surtout excit cette
effervescence universelle. Un sieur de Mesmai, seigneur de Quincey, donnait
une fte autour de son chteau. Tout le peuple des campagnes y tait
rassembl, et se livrait  la joie, lorsqu'un baril de poudre, s'enflammant
tout  coup, produisit une explosion meurtrire. Cet accident, reconnu
depuis pour un effet de l'imprudence, et non de la trahison, fut imput 
crime au sieur de Mesmai. Le bruit s'en rpandit bientt, et provoqua
partout les cruauts de ces paysans, endurcis par une vie misrable, et
rendus froces par de longues souffrances. Les ministres vinrent en corps
faire  l'assemble un tableau de l'tat dplorable de la France, et lui
demander les moyens de rtablir l'ordre. Ces dsastres de tout genre
s'taient manifests depuis le 14 juillet. Le mois d'aot commenait, et il
devenait indispensable de rtablir l'action du gouvernement et des lois.
Mais pour le tenter avec succs, il fallait commencer la rgnration de
l'tat par la rforme des institutions qui blessaient le plus vivement le
peuple et le disposaient davantage  se soulever. Une partie de la nation,
soumise  l'autre, supportait une foule de droits appels fodaux. Les uns,
qualifis utiles, obligeaient les paysans  des redevances ruineuses; les
autres, qualifis honorifiques, les soumettaient envers leurs seigneurs 
des respects et  des services humilians. C'taient l les restes de la
barbarie fodale, dont l'abolition tait due  l'humanit. Ces privilges,
regards comme des proprits, appels mme de ce nom par le roi, dans la
dclaration du 23 juin, ne pouvaient tre abolis par une discussion. Il
fallait, par un mouvement subit et inspir, exciter les possesseurs  s'en
dpouiller eux-mmes.

L'assemble discutait alors la fameuse dclaration des droits de l'homme.
On avait d'abord agit s'il en serait fait une, et on avait dcid le 4
aot au matin, qu'elle serait faite et place en tte de la constitution.
Dans la soire du mme jour, le comit fit son rapport sur les troubles et
les moyens de les faire cesser. Le vicomte de Noailles et le duc
d'Aiguillon, tous deux membres de la noblesse, montent alors  la tribune,
et reprsentent que c'est peu d'employer la force pour ramener le peuple,
qu'il faut dtruire la cause de ses maux, et que l'agitation qui en est la
suite sera aussitt calme. S'expliquant enfin plus clairement, ils
proposent d'abolir tous les droits vexatoires qui, sous le titre de droits
fodaux, crasent les campagnes. M. Leguen de Kerendal, propritaire dans
la Bretagne, se prsente  la tribune, en habit de cultivateur, et fait un
tableau effrayant du rgime fodal. Aussitt la gnrosit excite chez les
uns, l'orgueil engag chez les autres, amnent un dsintressement subit;
chacun s'lance  la tribune pour abdiquer ses privilges. La noblesse
donne le premier exemple; le clerg, non moins empress, se hte de le
suivre. Une espce d'ivresse s'empare de l'assemble; mettant de ct une
discussion superflue, et qui n'tait certainement pas ncessaire pour
dmontrer la justice de pareils sacrifices, tous les ordres, toutes les
classes, tous les possesseurs de prrogatives quelconques, se htent de
faire aussi leurs renonciations. Aprs les dputs des premiers ordres,
ceux des communes viennent  leur tour faire leurs offrandes. Ne pouvant
immoler des privilges personnels, ils offrent ceux des provinces et des
villes. L'galit des droits, rtablie entre les individus, l'est ainsi
entre toutes les parties du territoire. Quelques-uns apportent des
pensions, et un membre du parlement, n'ayant rien  donner, promet son
dvouement  la chose publique. Les marches du bureau sont couvertes
de dputs qui viennent dposer l'acte de leur renonciation; on se contente
pour le moment d'numrer les sacrifices, et on remet au jour suivant la
rdaction des articles. L'entranement tait gnral; mais au milieu de cet
enthousiasme il tait facile d'apercevoir que certains privilgis peu
sincres voulaient pousser les choses au pire. Tout tait  craindre de
l'effet de la nuit et de l'impulsion donne, lorsque Lally-Tolendal,
apercevant le danger, fait passer un billet au prsident. Il faut tout
redouter, lui dit-il, de l'entranement de l'assemble: levez la sance.
Au mme instant, un dput s'lance vers lui, et, lui serrant la main avec
motion, lui dit: Livrez-nous la sanction royale, et nous sommes amis.
Lally-Tolendal, sentant alors le besoin de rattacher la rvolution au roi,
propose de le proclamer restaurateur de la libert franaise. La
proposition est accueillie avec enthousiasme; un _Te Deum_ est dcrt, et
on se spare enfin vers le milieu de la nuit.

On avait arrt pendant cette nuit mmorable:

L'abolition de la qualit de serf;

La facult de rembourser les droits seigneuriaux;

L'abolition des juridictions seigneuriales;

La suppression des droits exclusifs de chasse, de colombiers, de garenne,
etc.;

Le rachat de la dme;

L'galit des impts;

L'admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires;

L'abolition de la vnalit des offices;

La destruction de tous les privilges de villes et de provinces;

La rformation des jurandes;

Et la suppression des pensions obtenues sans titres.

Ces rsolutions avaient t arrtes sous forme gnrale, mais il restait 
les rdiger en dcrets; et c'est alors que le premier lan de gnrosit
tant pass, chacun tant rendu  ses penchans, les uns devaient chercher 
tendre, les autres  resserrer les concessions obtenues. La discussion
devint vive, et une rsistance tardive et mal entendue fit vanouir toute
reconnaissance.

L'abolition des droits fodaux avait t convenue, mais il fallait
distinguer, entre ces droits, lesquels seraient abolis ou rachets. En
abordant jadis le territoire, les conqurans, premiers auteurs de la
noblesse, avaient impos aux hommes des services, et aux terres des
tributs. Ils avaient mme occup une partie du sol, et ne l'avaient que
successivement restitu aux cultivateurs, moyennant des rentes
perptuelles. Une longue possession, suivie de transmissions nombreuses,
constituant la proprit, toutes les charges imposes aux hommes et aux
terres en avaient acquis le caractre. L'assemble constituante tait donc
rduite  attaquer les proprits. Dans cette situation, ce n'tait pas
comme plus ou moins bien acquises, mais comme plus ou moins onreuses  la
socit, qu'elle avait  les juger. Elle abolit les services personnels; et
plusieurs de ces services ayant t changs en redevance, elle abolit ces
redevances. Parmi les tributs imposs aux terres, elle supprima ceux qui
taient videmment le reste de la servitude, comme le droit impos sur les
transmissions; et elle dclara rachetables toutes les rentes perptuelles,
qui taient le prix auquel la noblesse avait jadis cd aux cultivateurs
une partie du territoire. Rien n'est donc plus absurde que d'accuser
l'assemble constituante d'avoir viol les proprits, puisque tout l'tait
devenu; et il est trange que la noblesse, les ayant si long-temps violes,
soit en exigeant des tributs, soit en ne payant pas les impts, se montrt
tout  coup si rigoureuse sur les principes, quand il s'agissait de ses
prrogatives. Les justices seigneuriales furent aussi appeles proprits,
puisque depuis des sicles elles taient transmises en hritage; mais
l'assemble ne s'en laissa pas imposer par ce titre, et les abolit, en
ordonnant cependant qu'elles fussent maintenues jusqu' ce qu'on et pourvu
 leur remplacement.

Le droit exclusif de chasse fut aussi un objet de vives disputes. Malgr la
vaine objection que bientt toute la population serait en armes, si le
droit de chasse tait accord, il fut rendu  chacun dans l'tendue de ses
champs. Les colombiers privilgis furent galement dfendus. L'assemble
dcida que chacun pourrait en avoir, mais qu' l'poque des moissons les
pigeons pourraient tre tus, comme le gibier ordinaire, sur le territoire
qu'ils iraient parcourir. Toutes les capitaineries furent abolies, et on
ajouta cependant qu'il serait pourvu aux plaisirs personnels du roi, par
des moyens compatibles avec la libert et la proprit.

Un article excita surtout de violens dbats,  cause des questions plus
importantes dont il tait le prlude, et des intrts qu'il attaquait:
c'est celui des dmes. Dans la nuit du 4 aot, l'assemble avait dclar
les dmes rachetables. Au moment de la rdaction, elle voulut les abolir
sans rachat, en ayant soin d'ajouter qu'il serait pourvu par l'tat 
l'entretien du clerg. Sans doute il y avait un dfaut de forme dans cette
dcision, car c'tait revenir sur une rsolution dj prise. Mais Garat
rpondit  cette objection que c'tait l un vritable rachat, puisqu'au
lieu du contribuable c'tait l'tat qui rachetait la dme, en se chargeant
de pourvoir aux besoins du clerg. L'abb Sieys, qu'on fut tonn de voir
parmi les dfenseurs de la dme, et qu'on ne jugea pas dfenseur
dsintress de cet impt, convint, en effet, que l'tat rachetait
vritablement la dme, mais qu'il faisait un vol  la masse de la nation,
en lui faisant supporter une dette qui ne devait peser que sur les
propritaires fonciers. Cette objection, prsente d'une manire
tranchante, fut accompagne de ce mot si amer et depuis souvent rpt:
Vous voulez tre libres, et vous ne savez pas tre justes. Quoique Sieys
ne crt pas qu'il ft possible de rpondre  cette objection, la rponse
tait facile. La dette du culte est celle de tous; convient-il de la faire
supporter aux propritaires fonciers plutt qu' l'universalit des
contribuables? C'est  l'tat  en juger. Il ne vole personne en faisant de
l'impt la rpartition qu'il juge la plus convenable. La dme, en crasant
les petits propritaires, dtruisait l'agriculture; l'tat devait donc
dplacer cet impt; c'est ce que Mirabeau prouva avec la dernire vidence.
Le clerg, qui prfrait la dme parce qu'il prvoyait bien que le salaire
adjug par l'tat serait mesur sur ses vrais besoins, se prtendit
propritaire de la dme par des concessions immmoriales; il renouvela
cette raison si rpte de la longue possession qui ne prouve rien, car
tout, jusqu' la tyrannie, serait lgitim par la possession. On lui
rpondit que la dme n'tait qu'un usufruit; qu'elle n'tait point
transmissible, et n'avait pas les principaux caractres de la proprit;
qu'elle tait videmment un impt tabli en sa faveur, et que cet impt,
l'tat se chargeait de le changer en un autre. L'orgueil du clerg fut
rvolt de l'ide de recevoir un salaire, il s'en plaignit avec violence;
et Mirabeau, qui excellait  lancer des traits dcisifs de raison et
d'ironie, rpondit aux interrupteurs qu'il ne connaissait que trois moyens
d'exister dans la socit: tre ou voleur, ou mendiant, ou salari. Le
clerg sentit qu'il lui convenait d'abandonner ce qu'il ne pouvait plus
dfendre. Les curs surtout, sachant qu'ils avaient tout  gagner de
l'esprit de justice qui rgnait dans l'assemble, et que c'tait l'opulence
des prlats qu'on voulait particulirement attaquer, furent les premiers 
se dsister. L'abolition entire des dmes fut donc dcrte, sous la
condition que l'tat se chargerait des frais du culte, mais qu'en attendant
la dme continuerait d'tre perue. Cette dernire clause pleine d'gards
devint, il est vrai, inutile. Le peuple ne voulut plus payer, mais il ne le
voulait dj plus, mme avant le dcret, et quand l'assemble abolit le
rgime fodal, il tait dj renvers de fait. Le 13 aot, tous les
articles furent prsents au monarque, qui accepta le titre de restaurateur
de la libert franaise, et assista au _Te Deum_, ayant  sa droite le
prsident, et  sa suite tous les dputs.

Ainsi fut consomme la plus importante rforme de la rvolution.
L'assemble avait montr autant de force que de mesure. Malheureusement un
peuple ne sait jamais rentrer avec modration dans l'exercice de ses
droits. Des violences atroces furent commises dans tout le royaume. Les
chteaux continurent d'tre incendis, les campagnes furent inondes par
des chasseurs qui s'empressaient d'exercer des droits si nouveaux pour eux.
Ils se rpandirent dans les champs nagure rservs aux plaisirs de leurs
seuls oppresseurs, et commirent d'affreuses dvastations. Toute usurpation
a un cruel retour, et celui qui usurpe devrait y songer, du moins pour ses
enfans, qui presque toujours portent sa peine. De nombreux accidens eurent
lieu. Ds le 7 du mois d'aot, les ministres s'taient de nouveau prsents
 l'assemble pour lui faire un rapport sur l'tat du royaume. Le
gardes-des-sceaux avait dnonc les dsordres alarmans qui avaient clat;
Necker avait rvl le dplorable tat des finances. L'assemble reut ce
double message avec tristesse, mais sans dcouragement. Le 10, elle rendit
un dcret sur la tranquillit publique, par lequel les municipalits
taient charges de veiller au maintien de l'ordre, en dissipant tous les
attroupemens sditieux. Elles devaient livrer les simples perturbateurs aux
tribunaux, mais emprisonner ceux qui avaient rpandu des alarmes, allgu
de faux ordres, ou excit des violences, et envoyer la procdure 
l'assemble nationale, pour qu'on pt remonter  la cause des troubles. Les
milices nationales et les troupes rgles taient mises  la disposition
des municipalits, et elles devaient prter serment d'tre fidles  la
nation, au roi et  la loi, etc. C'est ce serment qui fut appel depuis le
serment civique.

Le rapport de Necker sur les finances fut extrmement alarmant. C'tait le
besoin des subsides qui avait fait recourir  une assemble nationale;
cette assemble  peine runie tait entre en lutte avec le pouvoir, et,
ne songeant qu'au besoin pressant d'tablir des garanties, elle avait
nglig celui d'assurer les revenus de l'tat. Necker seul avait tout le
souci des finances. Tandis que Bailly, charg des subsistances de la
capitale, tait dans les plus cruelles angoisses, Necker, tourment de
besoins moins pressans, mais bien plus tendus, Necker, enferm dans ses
pnibles calculs, dvor de mille peines, s'efforait de pourvoir  la
dtresse publique; et, tandis qu'il ne songeait qu' des questions
financires, il ne comprenait pas que l'assemble ne songet qu' des
questions politiques. Necker et l'assemble, proccups chacun de leur
objet, n'en voyaient pas d'autres. Cependant, si les alarmes de Necker
taient justifies par la dtresse actuelle, la confiance de l'assemble
l'tait par l'lvation de ses vues. Cette assemble, embrassant la France
et son avenir, ne pouvait pas croire que ce beau royaume, obr un instant,
ft  jamais frapp d'indigence.

Necker, en entrant au ministre, en aot 1788, ne trouva que 400,000 francs
au trsor. Il avait,  force de soins, pourvu au plus pressant; et depuis,
les circonstances avaient accru les besoins en diminuant les ressources. Il
avait fallu acheter des bls, les revendre au-dessous du prix cotant,
faire des aumnes considrables, tablir des travaux publics pour occuper
des ouvriers. Il tait sorti du trsor, pour ce dernier objet, jusqu'
12,000 francs par jour. En mme temps que les dpenses s'taient
augmentes, les recettes avaient baiss. La rduction du prix du sel, le
retard des paiemens, et souvent le refus absolu d'acquitter des impts, la
contrebande  force arme, la destruction des barrires, le pillage mme
des registres et le meurtre des commis, avaient ananti une partie des
revenus. En consquence, Necker demanda un emprunt de trente millions. La
premire impression fut si vive, qu'on voulut voter l'emprunt par
acclamation; mais ce premier mouvement se calma bientt. On tmoigna de la
rpugnance pour de nouveaux emprunts, et on commit une espce de
contradiction en invoquant les cahiers auxquels on avait dj renonc, et
qui dfendaient de consentir l'impt avant d'avoir fait la constitution; on
alla mme jusqu' faire le calcul des sommes reues depuis l'anne
prcdente, comme si on s'tait dfi du ministre. Cependant la ncessit
de pourvoir aux besoins de l'tat fit adopter l'emprunt; mais on changea le
plan du ministre, et on rduisit l'intrt  quatre et demi pour cent, par
la fausse esprance d'un patriotisme qui tait dans la nation, mais qui
ne pouvait se trouver chez les prteurs de profession, les seuls qui se
livrent ordinairement  ces sortes de spculations financires. Cette
premire faute fut une de celles que commettent ordinairement les
assembles, quand elles remplacent les vues immdiates du ministre qui
agit, par les vues gnrales de douze cents esprits qui spculent. Il fut
facile d'apercevoir aussi que l'esprit de la nation commenait dj  ne
plus s'accommoder de la timidit du ministre.

Aprs ces soins indispensables donns  la tranquillit publique et aux
finances, on s'occupa de la dclaration des droits. La premire ide en
avait t fournie par Lafayette, qui lui-mme l'avait emprunte aux
Amricains. Cette discussion, interrompue par la rvolution du 14 juillet,
renouvele au 1er aot, interrompue de nouveau par l'abolition du rgime
fodal, fut reprise et dfinitivement arrte le 12 aot. Cette ide avait
quelque chose d'imposant qui saisit l'assemble. L'lan des esprits les
portait  tout ce qui avait de la grandeur; cet lan produisait leur bonne
foi, leur courage, leurs bonnes et leurs mauvaises rsolutions. Ils
saisirent donc cette ide, et voulurent la mettre  excution. S'il ne
s'tait agi que d'noncer quelques principes particulirement mconnus par
l'autorit dont on venait de secouer le joug, comme le vote de l'impt, la
libert religieuse, la libert de la presse, la responsabilit
ministrielle, rien n'et t plus facile. Ainsi avaient fait jadis
l'Amrique et l'Angleterre. La France aurait pu exprimer en quelques
maximes nettes et positives les nouveaux principes qu'elle imposait  son
gouvernement; mais la France, rompant avec le pass, et voulant remonter 
l'tat de nature, dut aspirer  donner une dclaration complte de tous les
droits de l'homme et du citoyen. On parla d'abord de la ncessit et du
danger d'une pareille dclaration. On discuta beaucoup et inutilement sur
ce sujet, car il n'y avait ni utilit ni danger  faire une dclaration
compose de formules auxquelles le peuple ne comprenait rien; elle n'tait
quelque chose que pour un certain nombre d'esprits philosophiques, qui ne
prennent pas une grande part aux sditions populaires. Il fut enfin dcid
qu'elle serait faite et place en tte de l'acte constitutionnel. Mais il
fallait la rdiger, et c'tait l le plus difficile. Qu'est-ce qu'un droit?
c'est ce qui est d aux hommes. Or, tout le bien qu'on peut leur faire leur
est d; toute mesure sage de gouvernement est donc un droit. Aussi tous les
projets proposs renfermaient la dfinition de la loi, la manire dont elle
doit se faire, le principe de la souverainet, etc. On objectait que ce
n'tait pas l des droits, mais des maximes gnrales. Cependant il
importait d'exprimer ces maximes. Mirabeau, impatient, s'cria enfin:
N'employez pas le mot de droits, mais dites: Dans l'intrt de tous, il a
t dclar.... Nanmoins on prfra le titre plus imposant de dclaration
des droits, sous lequel on confondit des maximes, des principes, des
dfinitions. Du tout on composa la dclaration clbre place en tte de la
constitution de 91. Au reste, il n'y avait l qu'un mal, celui de perdre
quelques sances  un lieu commun philosophique. Mais qui peut reprocher
aux esprits de s'enivrer de leur objet? Qui a le droit de mpriser
l'invitable proccupation des premiers instans?

Il tait temps de commencer enfin les travaux de la constitution. La
fatigue des prliminaires tait gnrale, et dj on agitait hors de
l'assemble les questions fondamentales. La constitution anglaise tait le
modle qui s'offrait naturellement  beaucoup d'esprits, puisqu'elle tait
la transaction intervenue en Angleterre,  la suite d'un dbat semblable,
entre le roi, l'aristocratie et le peuple. Cette constitution consistait
essentiellement dans l'tablissement de deux chambres et dans la sanction
royale. Les esprits dans leur premier lan vont aux ides les plus simples:
un peuple qui dclare sa volont, un roi qui l'excute, leur paraissait la
seule forme lgitime de gouvernement. Donner  l'aristocratie une part
gale  celle de la nation, au moyen d'une chambre-haute; confrer au roi
le droit d'annuler la volont nationale, au moyen de la sanction, leur
semblait une absurdit. _La nation veut, le roi fait_: les esprits ne
sortaient pas de ces lmens simples, et ils croyaient vouloir la
monarchie, parce qu'ils laissaient un roi comme excuteur des volonts
nationales. La monarchie relle, telle qu'elle existe mme dans les tats
rputs libres, est la domination d'un seul,  laquelle on met des bornes
au moyen du concours national. La volont du prince y fait rellement
presque tout, et celle de la nation est rduite  empcher le mal, soit en
disputant sur l'impt, soit en concourant pour un tiers  la loi. Mais ds
l'instant que la nation peut ordonner tout ce qu'elle veut, sans que le roi
puisse s'y opposer par le _veto_, le roi n'est plus qu'un magistrat. C'est
alors la rpublique avec un seul consul au lieu de plusieurs. Le
gouvernement de Pologne, quoiqu'il y et un roi, ne fut jamais nomm une
monarchie, mais une rpublique; il y avait aussi un roi  Lacdmone.

La monarchie bien entendue exige donc de grandes concessions de la part des
esprits. Mais ce n'est pas aprs une longue nullit et dans leur premier
enthousiasme qu'ils sont disposs  les faire. Aussi la rpublique tait
dans les opinions sans y tre nomme, et on tait rpublicain sans le
croire.

On ne s'expliqua point nettement dans la discussion: aussi, malgr le gnie
et le savoir rpandus dans l'assemble, la question fut mal traite et peu
entendue. Les partisans de la constitution anglaise, Necker, Mounier,
Lally, ne surent pas voir en quoi devait consister la monarchie; et quand
ils l'auraient vu, ils n'auraient pas os dire nettement  l'assemble que
la volont nationale ne devait point tre toute-puissante, et qu'elle
devait empcher plutt qu'agir. Ils s'puisrent  dire qu'il fallait que
le roi pt arrter les usurpations d'une assemble; que pour bien excuter
la loi, et l'excuter volontiers, il fallait qu'il y et coopr; et
qu'enfin il devait exister des rapports entre les pouvoirs excutif et
lgislatif. Ces raisons taient mauvaises ou tout au moins faibles. Il
tait ridicule en effet, en reconnaissant la souverainet nationale, de
vouloir lui opposer la volont unique du roi[4].

Ils dfendaient mieux les deux chambres, parce qu'en effet, mme dans une
rpublique, il y a de hautes classes qui doivent s'opposer au mouvement
trop rapide des classes qui s'lvent, en dfendant les institutions
anciennes contre les institutions nouvelles. Mais cette chambre-haute, plus
indispensable encore que la prrogative royale, puisqu'il n'y a pas
d'exemple de rpublique sans un snat, tait plus repousse que la
sanction, parce qu'on tait plus irrit contre l'aristocratie que contre la
royaut. La chambre-haute tait impossible alors, parce que personne n'en
voulait: la petite noblesse s'y opposait, parce qu'elle n'y pouvait trouver
place; les privilgis dsesprs, parce qu'ils dsiraient le pire en
toutes choses; le parti populaire, parce qu'il ne voulait pas laisser 
l'aristocratie un poste d'o elle dominerait la volont nationale. Mounier,
Lally, Necker taient presque seuls  dsirer cette chambre-haute. Sieys,
par l'erreur d'un esprit absolu, ne voulait ni des deux chambres ni de la
sanction royale. Il concevait la socit tout unie: selon lui la masse,
sans distinction de classes, devait tre charge de vouloir, et le roi,
comme magistrat unique, charg d'excuter. Aussi tait-il de bonne foi
quand il disait que la monarchie ou la rpublique taient la mme chose,
puisque la diffrence n'tait pour lui que dans le nombre des magistrats
chargs de l'excution. Le caractre d'esprit de Sieys tait
l'enchanement, c'est--dire la liaison rigoureuse de ses propres ides. Il
s'entendait avec lui-mme, mais ne s'entendait ni avec la nature des choses
ni avec les esprits diffrens du sien. Il les subjuguait par l'empire de
ses maximes absolues, mais les persuadait rarement; aussi, ne pouvant ni
morceler ses systmes, ni les faire adopter en entier, il devait bientt
concevoir de l'humeur. Mirabeau, esprit juste, prompt, souple, n'tait pas
plus avanc en fait de science politique que l'assemble elle-mme; il
repoussait les deux chambres, non point par conviction, mais par la
connaissance de leur impossibilit actuelle, et par haine de
l'aristocratie. Il dfendait la sanction par un penchant monarchique; et il
s'y tait engag ds l'ouverture des tats, en disant que, sans la
sanction, il aimerait mieux vivre  Constantinople qu' Paris. Barnave,
Duport et Lameth ne pouvaient vouloir la mme chose que Mirabeau. Ils
n'admettaient ni la chambre-haute, ni la sanction royale; mais ils
n'taient pas aussi obstins que Sieys, et consentaient  modifier leur
opinion, en accordant au roi et  la chambre-haute un simple _veto_
suspensif, c'est--dire le pouvoir de s'opposer temporairement  la volont
nationale, exprime dans la chambre-basse.

Les premires discussions s'engagrent le 28 et le 29 aot. Le parti
Barnave voulut traiter avec Mounier, que son opinitret faisait chef du
parti de la constitution anglaise. C'tait le plus inflexible qu'il fallait
gagner, et c'est  lui qu'on s'adressa. Des confrences eurent lieu. Quand
on vit qu'il tait impossible de changer une opinion devenue en lui
une habitude d'esprit, on consentit alors  ces formes anglaises qu'il
chrissait tant, mais  condition qu'en opposant  la chambre populaire une
chambre-haute et le roi, on ne donnerait aux deux qu'un _veto_ suspensif,
et qu'en outre le roi ne pourrait pas dissoudre l'assemble. Mounier fit la
rponse d'un homme convaincu: il dit que la vrit ne lui appartenait pas,
et qu'il ne pouvait en sacrifier une partie pour sauver l'autre. Il perdit
ainsi les deux institutions, en ne voulant pas les modifier. Et s'il tait
vrai, ce qu'on verra n'tre pas, que la constitution de 91, par la
suppression de la chambre-haute, ruina le trne, Mounier aurait de grands
reproches  se faire. Mounier n'tait pas passionn, mais obstin; il tait
aussi absolu dans son systme que Sieys dans le sien, et prfrait tout
perdre plutt que de cder quelque chose. Les ngociations furent rompues
avec humeur. On avait menac Mounier de Paris, de l'opinion publique, et on
partit, dit-il, pour aller exercer l'influence dont on l'avait menac[5].

Ces questions divisaient le peuple comme les reprsentans, et, sans les
comprendre, il ne se passionnait pas moins pour elles. On les avait toutes
rsumes sous le mot si court et si expditif de _veto_. On voulait, ou on
ne voulait pas le _veto_, et cela signifiait qu'on voulait ou qu'on ne
voulait pas la tyrannie. Le peuple, sans mme entendre cela, prenait le
_veto_ pour un impt qu'il fallait abolir, ou pour un ennemi qu'il fallait
pendre, et il voulait le mettre  la lanterne[6].

Le Palais-Royal tait surtout dans la plus grande fermentation. L se
runissaient des hommes ardens, qui, ne pouvant pas mme supporter les
formes imposes dans les districts, montaient sur une chaise, prenaient la
parole sans la demander, taient siffls ou ports en triomphe par un
peuple immense, qui allait excuter ce qu'ils avaient propos. Camille
Desmoulins, dj nomm dans cette histoire, s'y distinguait par la verve,
l'originalit et le cynisme de son esprit; et, sans tre cruel, il
demandait des cruauts. On y voyait encore Saint-Hurugue, ancien marquis,
dtenu long-temps  la Bastille pour des diffrends de famille, et irrit
contre l'autorit jusqu' l'alination. L, chaque jour, ils rptaient
tous qu'il fallait aller  Versailles, pour y demander compte au roi et 
l'assemble de leur hsitation  faire le bien du peuple. Lafayette avait
la plus grande peine  les contenir par des patrouilles continuelles. La
garde nationale tait dj accuse d'aristocratie. Il n'y avait pas,
disait Desmoulins, de patrouille au Cramique. Dj mme le nom de
Cromwell avait t prononc  ct de celui de Lafayette. Un jour, le
dimanche 30 aot, une motion est faite au Palais-Royal; Mounier y est
accus, Mirabeau y est prsent comme en danger, et l'on propose d'aller 
Versailles veiller sur les jours de ce dernier. Mirabeau cependant
dfendait la sanction, mais sans cesser son rle de tribun populaire, sans
le paratre moins aux yeux de la multitude. Saint-Hurugue,  la tte de
quelques exalts, se porte sur la route de Versailles. Ils veulent,
disent-ils, engager l'assemble  casser ses infidles reprsentans pour
en nommer d'autres, et supplier le roi et le dauphin de venir  Paris se
mettre en sret au milieu du peuple. Lafayette accourt, les arrte, et les
oblige de rebrousser chemin. Le lendemain lundi 31, ils se runissent de
nouveau. Ils font une adresse  la commune, dans laquelle ils demandent la
convocation des districts pour improuver le _veto_ et les dputs qui le
soutiennent, pour les rvoquer et en nommer d'autres  leur place. La
commune les repousse deux fois avec la plus grande fermet.

Pendant ce temps l'agitation rgnait dans l'assemble. Les mcontens
avaient crit aux principaux dputs des lettres pleines de menaces et
d'invectives; l'une d'elles tait signe du nom de Saint-Hurugue. Le lundi
31,  l'ouverture de la sance, Lally dnona une dputation qu'il avait
reue du Palais-Royal. Cette dputation l'avait engag  se sparer des
mauvais citoyens qui dfendaient le _veto_, et elle avait ajout qu'une
arme de vingt mille hommes tait prte  marcher. Mounier lut aussi des
lettres qu'il avait reues de son ct, proposa de poursuivre les auteurs
secrets de ces machinations, et pressa l'assemble d'offrir cinq cent mille
francs  celui qui les dnoncerait. La lutte fut tumultueuse. Duport
soutint qu'il n'tait pas de la dignit de l'assemble de s'occuper de
pareils dtails. Mirabeau lut des lettres qui lui taient aussi adresses,
et dans lesquelles les ennemis de la cause populaire ne le traitaient pas
mieux que Mounier. L'assemble passa  l'ordre du jour, et Saint-Hurugue,
signataire de l'une des lettres dnonces, fut enferm par ordre de la
commune.

On discutait  la fois les trois questions de la permanence des assembles,
des deux chambres, et du _veto_. La permanence fut vote  la presque
unanimit. On avait trop souffert de la longue interruption des assembles
nationales, pour ne pas les rendre permanentes. On passa ensuite  la
grande question de l'unit du corps lgislatif. Les tribunes taient
occupes par un public nombreux et bruyant. Beaucoup de dputs se
retiraient. Le prsident, qui tait alors l'vque de Langres, s'efforce
en vain de les retenir; ils sortent en grand nombre. De toutes parts on
demande  grands cris d'aller aux voix. Lally rclame encore une fois la
parole: on la lui refuse, en accusant le prsident de l'avoir envoy  la
tribune; un membre va mme jusqu' demander au prsident s'il n'est pas las
de fatiguer l'assemble. Offens de ces paroles, le prsident quitte le
fauteuil, et la discussion est encore remise. Le lendemain 10 septembre, on
lit une adresse de la ville de Rennes, dclarant le _veto_ inadmissible,
tratres  la patrie ceux qui le voteraient. Mounier et les siens
s'irritent, et proposent de gourmander la municipalit. Mirabeau rpond que
l'assemble n'est pas charge de donner des leons  des officiers
municipaux, et qu'il faut passer  l'ordre du jour. La question des deux
chambres est enfin mise aux voix, et, au bruit des applaudissemens, l'unit
de l'assemble est dcrte. Quatre cent quatre-vingt-dix-neuf voix se
dclarent pour une chambre, quatre-vingt-neuf pour deux; cent vingt-deux
voix sont perdues, par l'effet de la crainte inspire  beaucoup de
dputs. Enfin arrive la question du _veto_. On avait trouv un terme
moyen, celui du _veto_ suspensif, qui n'arrtait que temporairement la loi,
pendant une ou plusieurs lgislatures. On considrait cela comme un appel
au peuple, parce que le roi, recourant  de nouvelles assembles, et leur
cdant si elles persistaient, semblait en appeler rellement  l'autorit
nationale. Mounier et les siens s'y opposrent; ils avaient raison dans le
systme de la monarchie anglaise, o le roi consulte la reprsentation
nationale et n'obit jamais; mais ils avaient tort dans la situation
o ils s'taient placs. Ils n'avaient voulu, disaient-ils, qu'empcher une
rsolution prcipite. Or le _veto_ suspensif produisait cet effet aussi
Bien que le _veto_ absolu. Si la reprsentation persistait, la volont
nationale devenait manifeste; et, en admettant sa souverainet, il tait
difficile de lui rsister indfiniment.

Le ministre sentit en effet que le _veto_ suspensif produisait
matriellement l'effet du _veto_ absolu, et Necker conseilla au roi de se
donner les avantages d'un sacrifice volontaire, en adressant un mmoire 
l'assemble, dans lequel il demandait le _veto_ suspensif. Le bruit s'en
rpandit, et on connut d'avance le but et l'esprit du mmoire. Il fut
prsent le 11 septembre; chacun en connaissait le contenu. Il semble que
Mounier, soutenant l'intrt du trne, aurait d n'avoir pas d'autres vues
que le trne lui-mme; mais les partis ont bientt un intrt distinct de
ceux qu'ils servent. Mounier repoussa cette communication, en disant que,
si le roi renonait  une prrogative utile  la nation, on devait la lui
donner malgr lui et dans l'intrt public. Les rles furent renverss, et
les adversaires du roi soutinrent ici son intervention; mais leur effort
fut inutile, et le mmoire fut durement repouss. On s'expliqua de nouveau
ncessaire pour la constitution. Aprs avoir spcifi que le pouvoir
constituant tait suprieur aux pouvoirs constitus, il fut tabli que la
sanction ne pourrait s'exercer que sur les actes lgislatifs, mais point du
tout sur les actes constitutifs, et que les derniers ne seraient que
promulgus. Six cent soixante-treize voix se dclarrent pour le _veto_
suspensif, trois cent vingt-cinq pour le _veto_ absolu. Ainsi furent
rsolus les articles fondamentaux de la nouvelle constitution. Meunier et
Lally-Tolendal donnrent aussitt leur dmission de membres du comit de
constitution.

On avait port jusqu'ici une foule de dcrets sans jamais en offrir aucun 
l'acceptation royale. Il fut rsolu de prsenter au roi les articles du 4
aot. La question tait de savoir si on demanderait la sanction ou la
simple promulgation, en les considrant comme lgislatifs ou constitutifs.
Maury et mme Lally-Tolendal eurent la maladresse de soutenir qu'ils
taient lgislatifs, et de requrir la sanction, comme s'ils eussent
attendu quelque obstacle de la puissance royale. Mirabeau, avec une rare
justesse, soutint que les uns abolissaient le rgime fodal et taient
minemment constitutifs; que les autres taient une pure munificence de la
noblesse et du clerg, et que sans doute le clerg et la noblesse ne
voulaient pas que le roi pt rvoquer leurs libralits. Chapelier ajouta
qu'il ne fallait pas mme supposer le consentement du roi ncessaire,
puisqu'il les avait approuvs dj, en acceptant le titre de restaurateur
de la libert franaise, et en assistant au _Te Deum_. En consquence on
pria le roi de faire une simple promulgation[7].

Un membre proposa tout  coup l'hrdit de la couronne et l'inviolabilit
de la personne royale. L'assemble, qui voulait sincrement du roi comme
son premier magistrat hrditaire, vota ces deux articles par acclamation.
On proposa l'inviolabilit de l'hritier prsomptif; mais le duc de
Mortemart remarqua aussitt que les fils avaient quelquefois essay de
dtrner leur pre, et qu'il fallait se laisser le moyen de les frapper.
Sur ce motif, la proposition fut rejete. Le dput Arnoult,  propos de
l'article sur l'hrdit de mle en mle et de branche en branche, proposa
de confirmer les renonciations de la branche d'Espagne, faites dans le
trait d'Utrecht. On soutint qu'il n'y avait pas lieu  dlibrer, parce
qu'il ne fallait pas s'aliner un alli fidle; Mirabeau se rangea de cet
avis, et l'assemble passa  l'ordre du jour. Tout  coup Mirabeau, pour
faire une exprience qui a t mal juge, voulut ramener la question qu'il
avait contribu lui-mme  loigner. La maison d'Orlans se trouvait en
concurrence avec la maison d'Espagne, dans le cas d'extinction de la
branche rgnante. Mirabeau avait vu un grand acharnement  passer  l'ordre
du jour. tranger au duc d'Orlans quoique familier avec lui, comme il
savait l'tre avec tout le monde, il voulait nanmoins connatre l'tat
des partis, et voir quels taient les amis et les ennemis du duc. La
question de la rgence se prsentait: en cas de minorit, les frres du roi
ne pouvaient pas tre tuteurs de leur neveu, puisqu'ils taient hritiers
du pupille royal, et par consquent peu intresss  sa conservation. La
rgence appartenait donc au plus proche parent; c'tait ou la reine, ou le
duc d'Orlans, ou la famille d'Espagne. Mirabeau propose donc de ne donner
la rgence qu' un homme n en France. La connaissance, dit-il, que j'ai
de la gographie de l'assemble, le point d'o sont partis les cris
d'ordre du jour, me prouvent qu'il ne s'agit de rien moins ici que d'une
domination trangre, et que la proposition de ne pas dlibrer, en
apparence espagnole, est peut-tre une proposition autrichienne. Les
cris s'lvent  ces mots; la discussion recommence avec une violence
extraordinaire; tous les opposans demandent encore l'ordre du jour. En
vain Mirabeau leur rpte-t-il  chaque instant qu'ils ne peuvent avoir
qu'un motif, celui d'amener en France une domination trangre; ils ne
rpondent point, parce qu'en effet ils prfreraient l'tranger au duc
d'Orlans. Enfin, aprs une discussion de deux jours, on dclara de
nouveau qu'il n'y avait pas lieu  dlibrer. Mais Mirabeau avait obtenu
ce qu'il voulait, en voyant se dessiner les partis. Cette tentative ne
pouvait manquer de le faire accuser, et il passa ds lors pour un agent du
parti d'Orlans[8].

Tout agite encore de cette discussion, l'assemble reut la rponse du roi
aux articles du 4 aot. Le roi en approuvait l'esprit, ne donnait 
quelques-uns qu'une adhsion conditionnelle, dans l'espoir qu'on les
modifierait en les faisant excuter; il renouvelait sur la plupart les
objections faites dans la discussion, et repousses par l'assemble.
Mirabeau reparut encore  la tribune: Nous n'avons pas, dit-il, examin la
supriorit du pouvoir constituant sur le pouvoir excutif; nous avons en
quelque sorte jet un voile sur ces questions (l'assemble en effet avait
expliqu en sa faveur la manire dont elles devaient tre entendues, sans
rien dcrter  cet gard); mais si l'on combat notre puissance
constituante, on nous obligera  la dclarer. Qu'on en agisse franchement
et sans mauvaise foi. Nous convenons des difficults de l'excution, mais
nous ne l'exigeons pas. Ainsi nous demandons l'abolition des offices, mais
en indiquant pour l'avenir le remboursement et l'hypothque du
remboursement; nous dclarons l'impt qui sert de salaire au clerg
destructif de l'agriculture, mais en attendant son remplacement nous
ordonnons la perception de la dme; nous abolissons les justices
seigneuriales, mais en les laissant exister jusqu' ce que d'autres
tribunaux soient tablis. Il en est de mme des autres articles; ils ne
renferment tous que des principes qu'il faut rendre irrvocables en les
promulguant. D'ailleurs, fussent-ils mauvais, les imaginations sont en
possession de ces arrts, on ne peut plus les leur refuser. Rptons
ingnument au roi ce que le fou de Philippe II disait  ce prince si
absolu: Que ferais-tu, Philippe, si tout le monde disait oui quand tu dis
non?

L'assemble ordonna de nouveau  son prsident de retourner vers le roi,
pour lui demander sa promulgation. Le roi l'accorda. De son ct,
l'assemble dlibrant sur la dure du _veto_ suspensif, l'tendit
 deux lgislatures; mais elle eut le tort de laisser voir que c'tait en
quelque sorte une rcompense donne  Louis XVI, pour les concessions
qu'il venait de faire  l'opinion.

Tandis qu'au milieu des obstacles suscits par la mauvaise volont des
privilgis et par les emportemens populaires, l'assemble poursuivait son
but, d'autres embarras s'accumulaient devant elle, et ses ennemis en
triomphaient. Ils espraient qu'elle serait arrte par la dtresse des
finances, comme l'avait t la cour elle-mme. Le premier emprunt de trente
millions n'avait pas russi: un second de quatre-vingts, ordonn sur une
nouvelle proposition de Necker[9], n'avait pas eu un rsultat plus heureux.

Discutez, dit un jour M. Degouy d'Arcy, laissez s'couler les dlais, et
 l'expiration des dlais, nous ne serons plus... Je vais vous apprendre
des vrits terribles.--A l'ordre!  l'ordre! s'crient les uns.--Non, non,
parlez! rpondent les autres. Un dput se lve: Continuez, dit-il  M.
Degouy, rpandez l'alarme et la terreur! Eh bien! qu'en arrivera-t-il? nous
donnerons une partie de notre fortune, et tout sera fini. M. Degouy
continue: Les emprunts que vous avez vots n'ont rien fourni; il n'y a pas
dix millions au trsor. A ces mots, on l'entoure de nouveau, on le blme,
on lui impose silence. Le duc d'Aiguillon, prsident du comit des
finances, le dment en prouvant qu'il devait y avoir vingt-deux millions
dans les caisses de l'tat. Cependant on dcrte que les samedis et
vendredis seront spcialement consacrs aux finances.

Necker arrive enfin. Tout souffrant de ses efforts continuels, il
renouvelle ses ternelles plaintes; il reproche  l'assemble de n'avoir
rien fait pour les finances, aprs cinq mois de travail. Les deux emprunts
n'avaient pas russi, parce que les troubles avaient dtruit le crdit. Les
capitaux se cachaient; ceux de l'tranger n'avaient point paru dans les
emprunts proposs. L'migration, l'loignement des voyageurs, avaient
encore diminu le numraire; et il n'en restait pas mme assez pour les
besoins journaliers. Le roi et la reine avaient t obligs d'envoyer leur
vaisselle  la Monnaie. En consquence Necker demande une contribution du
quart du revenu, assurant que ces moyens lui paraissent suffisans. Un
comit emploie trois jours  examiner ce plan, et l'approuve entirement.
Mirabeau, ennemi connu du ministre, prend le premier la parole, pour
engager l'assemble  consentir ce plan sans le discuter. N'ayant pas,
dit-il, le temps de l'apprcier, elle ne doit pas se charger de la
responsabilit de l'vnement, en approuvant ou en improuvant les moyens
proposs. D'aprs ce motif il conseille de voter de suite et de confiance.
L'assemble entrane adhre  cette proposition, et ordonne  Mirabeau de
se retirer pour rdiger le dcret. Cependant l'enthousiasme se calme, les
ennemis du ministre prtendent trouver des ressources o il n'en a pas vu.
Ses amis au contraire attaquent Mirabeau, et se plaignent de ce qu'il a
voulu l'craser de la responsabilit des vnemens. Mirabeau rentre et lit
son dcret. Vous poignardez le plan du ministre! s'crie M. de Virieu.
Mirabeau, qui ne savait jamais reculer sans rpondre, avoue franchement ses
motifs; il convient qu'on le devine quand on a dit qu'il voulait faire
peser sur M. Necker seul la responsabilit des vnemens; il dit qu'il n'a
point l'honneur d'tre son ami; mais que, ft-il son ami le plus tendre,
citoyen avant tout, il n'hsiterait pas  le compromettre, lui, plutt que
l'assemble; qu'il ne croit pas que le royaume ft en pril quand M. Necker
se serait tromp, et qu'au contraire le salut public serait trs compromis
si l'assemble avait perdu son crdit et manqu une opration dcisive. Il
propose ensuite une adresse pour exciter le patriotisme national et appuyer
le projet du ministre.

On l'applaudit, mais on discute encore. On fait mille propositions, et le
temps s'coule en vaines subtilits. Fatigu de tant de contradictions,
frapp de l'urgence des besoins, il remonte une dernire fois  la tribune,
s'en empare, fixe de nouveau la question avec une admirable nettet, et
montre l'impossibilit de se soustraire  la ncessit du moment. Son gnie
s'enflammant alors, il peint les horreurs de la banqueroute; il la prsente
comme un impt dsastreux qui, au lieu de peser lgrement sur tous, ne
pse que sur quelques-uns qu'elle crase; il la montre comme un gouffre o
l'on prcipite des victimes vivantes, et qui ne se referme pas mme aprs
les avoir dvores, car on n'en doit pas moins, mme aprs avoir refus de
payer. Remplissant enfin l'assemble de terreur: L'autre jour, dit-il, 
propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, on s'est cri: Catilina est
aux portes de Rome, et vous dlibrez! et certes, il n'y avait ni Catilina,
ni pril, ni Rome; et aujourd'hui la hideuse banqueroute est l, elle
menace de consumer, vous, votre honneur, vos fortunes, et vous
dlibrez[10]!

A ces mots, l'assemble transporte se lve en poussant des cris
d'enthousiasme. Un dput veut rpondre; il s'avance, mais, effray de sa
tche, il demeure immobile et sans voix. Alors l'assemble dclare que, ou
le rapport du comit, elle adopte de confiance le plan du ministre des
finances. C'tait l un bonheur d'loquence; mais il ne pouvait arriver
qu' celui qui avait tout  la fois la raison et les passions de Mirabeau.


NOTES:

[1] Il avait t nomm  ce poste le 15 juillet,  l'Htel-de-Ville.
[2] Ces scnes eurent lieu le 22 juillet.
[3] Ce club s'tait form dans les derniers jours de juin. Il s'appela
plus tard _Socit des amis de la Constitution_.
[4] Voyez la note 5  la fin du volume.
[5] Voyez la note 6  la fin du volume.
[6] Deux habitans de la campagne parlaient du _veto_. --Sais-tu ce
que c'est que le _veto_? dit l'un.--Non.--Eh bien, tu as ton cuelle
remplie de soupe; le roi te dit: Rpands ta soupe, et il faut que tu la
rpandes.
[7] Ces articles lui furent prsents le 20 septembre.
[8] Voyez la note 7  la fin du volume.
[9] Dcret du 27 aot.
[10] Sances des 22 au 24 septembre.




CHAPITRE IV.


INTRIGUES DE LA COUR.--REPAS DES GARDES-DU-CORPS ET DES OFFICIERS DU
RGIMENT DE FLANDRE A VERSAILLES.--JOURNES DES 4, 5, ET 6 OCTOBRE; SCNES
TUMULTUEUSES ET SANGLANTES. ATTAQUE DU CHATEAU DE VERSAILLES PAR LA
MULTITUDE.--LE ROI VIENT DEMEURER A PARIS.--TAT DES PARTIS.--LE DUC
D'ORLANS QUITTE LA FRANCE.--NGOCIATION DE MIRABEAU AVEC LA COUR.
--L'ASSEMBLE SE TRANSPORTE A PARIS.--LOI SUR LES BIENS DU CLERG.
--SERMENT CIVIQUE,--TRAIT DE MIRABEAU AVEC LA COUR.--BOUILL.
--AFFAIRE FAVRAS.--PLANS CONTRE-RVOLUTIONNAIRES.--CLUBS DES JACOBINS
ET DES FEUILLANTS.


Tandis que l'assemble portait ainsi les mains sur toutes les parties de
l'difice, de grands vnemens se prparaient. Par la runion des ordres,
la nation avait recouvr la toute-puissance lgislative et constituante.
Par le 14 juillet, elle s'tait arme pour soutenir ses reprsentans. Ainsi
le roi et l'aristocratie restaient isols et dsarms, n'ayant plus pour
eux que le sentiment de leurs droits, que personne ne partageait, et placs
en prsence d'une nation prte  tout concevoir et  tout excuter. La cour
cependant, retire dans une petite ville uniquement peuple de ses
serviteurs, tait en quelque sorte hors de l'influence populaire, et
pouvait mme tenter un coup de main sur l'assemble. Il tait naturel que
Paris, situ a quelques lieues de Versailles, Paris, capitale du royaume,
et sjour d'une immense multitude, tendt  ramener le roi dans son sein,
pour le soustraire  toute influence aristocratique, et pour recouvrer les
avantages que la prsence de la cour et du gouvernement procure  une
ville. Aprs avoir rduit l'autorit du roi, il ne restait plus qu'
s'assurer de sa personne. Ainsi le voulait le cours des vnemens, et de
toutes parts on entendait ce cri: _Le roi  Paris!_ L'aristocratie ne
songeait plus  se dfendre contre de nouvelles pertes. Elle ddaignait
trop ce qui lui restait pour s'occuper de le conserver; elle dsirait donc
un violent changement, tout comme le parti populaire. Une rvolution est
infaillible, quand deux partis se runissent pour la vouloir. Tous deux
contribuent  l'vnement, et le plus fort profite du rsultat. Tandis que
les patriotes dsiraient conduire le roi  Paris, la cour mditait de le
conduire  Metz. L, dans une place forte, il et ordonn ce qu'il et
voulu, ou pour mieux dire, tout ce qu'on aurait voulu pour lui. Les
courtisans formaient des plans, faisaient courir des projets, cherchaient 
enrler du monde, et, se livrant  de vaines esprances, se trahissaient
par d'imprudentes menaces. D'Estaing, nagure si clbre  la tte de nos
escadres, commandait la garde nationale de Versailles. Il voulait tre
fidle  la nation et  la cour, rle difficile, toujours calomni, et
qu'une grande fermet peut seule rendre honorable. Il apprit les menes des
courtisans. Les plus grands personnages taient au nombre des machinateurs;
les tmoins les plus dignes de foi lui avaient t cits, et il crivit 
la reine une lettre trs connue, o il lui parlait avec une fermet
respectueuse de l'inconvenance et du danger de telles menes. Il ne dguisa
rien et nomma tout le monde[1]. La lettre fut sans effet. En essayant de
pareilles entreprises, la reine devait s'attendre  des remontrances,
et ne pas s'en tonner.

A la mme poque, une foule d'hommes nouveaux parurent  Versailles; on y
vit mme des uniformes inconnus. On retint la compagnie des
gardes-du-corps, dont le service venait d'tre achev; quelques dragons et
chasseurs des Trois-vchs furent appels. Les gardes-franaises, qui
avaient quitt le service du roi, irrits qu'on le confit  d'autres,
voulurent se rendre  Versailles pour le reprendre. Sans doute ils
n'avaient aucune raison de se plaindre, puisqu'ils avaient eux-mmes
abandonn ce service; mais ils furent, dit-on, excits  ce projet. On a
prtendu, dans le temps, que c'tait la cour qui avait voulu par ce moyen
effrayer le roi, et l'entraner  Metz. Un fait prouve assez cette
intention: depuis les meutes du Palais-Royal, Lafayette, pour dfendre le
passage de Paris  Versailles, avait plac un poste  Svres. Il fut oblig
de l'en retirer, sur la demande des dputs de la droite. Lafayette parvint
 arrter les gardes-franaises, et  les dtourner de leur projet. Il
crivit confidentiellement au ministre Saint-Priest, pour lui apprendre ce
qui s'tait pass, et le rassurer entirement. Saint-Priest, abusant de la
lettre, la montra  d'Estaing; celui-ci la communiqua aux officiers de la
garde nationale de Versailles et  la municipalit, pour les instruire des
dangers qui avaient menac la ville, et de ceux qui pourraient la menacer
encore. On proposa d'appeler le rgiment de Flandre; grand nombre de
bataillons de la garde de Versailles s'y opposrent, mais la municipalit
n'en fit pas moins sa rquisition, et le rgiment fut appel. C'tait peu
qu'un rgiment contre l'assemble, mais c'tait assez pour enlever le roi
et protger son vasion. D'Estaing instruisit l'assemble nationale des
mesures qui avaient t prises, et obtint son approbation. Le rgiment
arriva: l'appareil militaire qui le suivait, quoique peu considrable, ne
laissa pas que d'exciter des murmures. Les gardes-du-corps, les courtisans
s'em parrent des officiers, les comblrent de caresses, et, comme avant le
14 juillet, on parut se coaliser, s'entendre, et concevoir de grandes
esprances.

La confiance de la cour augmentait la mfiance de Paris, et bientt des
ftes irritrent la misre du peuple. Le 2 octobre, les gardes-du-corps
imaginent de donner un repas aux officiers de la garnison. Ce repas est
servi dans la salle du thtre. Les loges sont remplies de spectateurs de
la cour. Les officiers de la garde nationale sont au nombre des convives;
une gaiet trs vive rgne pendant le festin, et bientt les vins la
changent en exaltation. On introduit alors les soldats des rgimens. Les
convives, l'pe nue, portent la sant de la famille royale; celle de la
nation est refuse, ou du moins omise; les trompettes sonnent la charge, on
escalade les loges en poussant des cris; on entonne ce chant si expressif
et si connu: _O Richard!  mon roi! l'univers t'abandonne!_ on se promet de
mourir pour le roi, comme s'il et t dans le plus grand danger; enfin le
dlire n'a plus de bornes. Des cocardes blanches ou noires, mais toutes
d'une seule couleur, sont partout distribues. Les jeunes femmes, les
jeunes hommes, s'animent de souvenirs chevaleresques. C'est dans ce moment
que la cocarde nationale est, dit-on, foule aux pieds. Ce fait a t ni
depuis, mais le vin ne rend-il pas tout croyable et tout excusable? Et
d'ailleurs, pourquoi ces runions qui ne produisent d'une part qu'un
dvouement trompeur, et qui excitent de l'autre une irritation relle et
terrible? dans ce moment on court chez la reine; elle consent  venir au
repas. On entoure le roi qui venait de la chasse, et il est entran aussi;
on se prcipite aux pieds de tous deux, et on les reconduit comme en
triomphe jusqu' leur appartement. Sans doute, il est doux, quand on se
croit dpouill, menac, de retrouver des amis; mais pourquoi faut-il qu'on
se trompe ainsi sur ses droits, sur sa force et sur ses moyens?

Le bruit de cette fte se rpandit bientt, et sans doute l'imagination
populaire, en rapportant les faits, ajouta sa propre exagration  celle
qu'avait produite le festin. Les promesses faites au roi furent prises pour
des menaces faites  la nation; cette prodigalit fut regarde comme une
insulte  la misre publique, et les cris: _ Versailles!_ recommencrent
plus violens que jamais. Ainsi les petites causes se runissaient pour
aider l'effet des causes gnrales. Des jeunes gens se montrrent  Paris
avec des cocardes noires, ils furent poursuivis; l'un d'eux fut tran par
le peuple, et la commune se vit oblige de dfendre les cocardes d'une
Seule couleur.

Le lendemain du funeste repas, une nouvelle scne  peu prs pareille eut
lieu dans un djeuner donn par les gardes-du-corps, dans la salle du
mange. On se prsenta de nouveau  la reine, qui dit qu'elle avait t
satisfaite de la journe du jeudi; on l'coutait volontiers, parce que,
moins rserve que le roi, on attendait de sa bouche l'aveu des sentimens
de la cour; et toutes ses paroles taient rptes. L'irritation fut au
comble, et on dut s'attendre aux plus sinistres vnemens. Un mouvement
convenait au peuple et  la cour: au peuple, pour s'emparer du roi;  la
cour, pour que l'effroi l'entrant  Metz. Il convenait aussi au duc
d'Orlans, qui esprait obtenir la lieutenance du royaume, si le roi venait
 s'loigner; on a mme dit que ce prince allait jusqu' esprer la
couronne, ce qui n'est gure croyable, car il n'avait pas assez d'audace
d'esprit pour une si grande ambition. Les avantages qu'il avait lieu
d'attendre de cette nouvelle insurrection l'ont fait accuser d'y avoir
particip; cependant il n'en est rien. Il ne peut avoir dtermin
l'impulsion, car elle rsultait de la force des choses; il parat tout au
plus l'avoir seconde; et, mme  cet gard, une procdure immense, et le
temps qui apprend tout, n'ont manifest aucune trace d'un plan concert.
Sans doute le duc d'Orlans n'a t l, comme pendant toute la rvolution,
qu' la suite du mouvement populaire, rpandant peut-tre un peu d'or,
donnant lieu  des propos, et n'ayant que de vagues esprances.

Le peuple, mu par les discussions sur le _veto_, irrit par les cocardes
noires, vex par les patrouilles continuelles, et souffrant de la faim,
tait soulev. Bailly et Necker n'avaient rien oubli pour faire abonder
les subsistances; mais, soit la difficult des transports, soit les
pillages qui avaient lieu sur la route, soit surtout l'impossibilit de
suppler au mouvement spontan du commerce, les farines manquaient. Le 4
octobre, l'agitation fut plus grande que jamais. On parlait du dpart du
roi pour Metz, et de la ncessit d'aller le chercher  Versailles; on
piait les cocardes noires, on demandait du pain. De nombreuses patrouilles
russirent  contenir le peuple. La nuit fut assez calme. Le lendemain 5,
les attroupemens recommencrent ds le matin. Les femmes se portrent chez
les boulangers: le pain manquait, et elles coururent  l'Htel-de-Ville
pour s'en plaindre aux reprsentans de la commune. Ceux-ci n'taient pas
encore en sance, et un bataillon de la garde nationale tait rang sur la
place. Des hommes se joignirent  ces femmes, mais elles n'en voulurent
pas, disant que les hommes ne savaient pas agir. Elles se prcipitrent
alors sur le bataillon, et le firent reculer  coups de pierres. Dans ce
moment, une porte ayant t enfonce, l'Htel-de-Ville fut envahi, les
brigands  piques s'y prcipitrent avec les femmes, et voulurent y mettre
le feu. On parvint  les carter, mais ils s'emparrent de la porte qui
conduisait  la grande cloche, et sonnrent le tocsin. Les faubourgs alors
se mirent en mouvement. Un citoyen nomm Maillard, l'un de ceux qui
s'taient signals  la prise de la Bastille, consulta l'officier qui
commandait le bataillon de la garde nationale, pour chercher un moyen de
dlivrer l'Htel-de-Ville de ces femmes furieuses. L'officier n'osa
approuver le moyen qu'il proposait; c'tait de les runir, sous prtexte
d'aller  Versailles, mais sans cependant les y conduire. Nanmoins
Maillard se dcida, prit un tambour, et les entrana bientt  sa suite.
Elles portaient des btons, des manches  balai, des fusils et des
coutelas. Avec cette singulire arme, il descendit le quai, traversa le
Louvre, fut forc malgr lui de conduire ces femmes  travers les
Tuileries, et arriva aux Champs-lyses. L, il parvint  les dsarmer, en
leur faisant entendre qu'il valait mieux se prsenter  l'assemble comme
des suppliantes que comme des furies en armes. Elles y consentirent, et
Maillard fut oblig de les conduire  Versailles, car il n'tait pas
possible de les en dtourner. Tout en ce moment tendait vers ce but. Des
hordes partaient en tranant des canons; d'autres entouraient la garde
nationale, qui elle mme entourait son chef pour l'entraner  Versailles,
but de tous les voeux.

Pendant ce temps, la cour tait tranquille; mais l'assemble recevait en
tumulte un message du roi. Elle avait prsent  son acceptation les
articles constitutionnels et la dclaration des droits. La rponse devait
tre une acceptation pure et simple, avec la promesse de promulguer. Pour
la seconde fois, le roi, sans trop s'expliquer, adressait des observations
 l'assemble; il donnait son _accession_ aux articles constitutionnels,
sans cependant les approuver; il trouvait de bonnes maximes dans la
dclaration des droits, mais elles avaient besoin d'explications; le tout
enfin ne pouvait tre jug, disait-il, que lorsque l'ensemble de la
constitution serait achev. C'tait l sans doute une opinion soutenable;
beaucoup de publicistes la partageaient; mais convenait-il de l'exprimer
dans le moment? A peine cette rponse est-elle lue, que des plaintes
s'lvent. Robespierre dit que le roi n'a pas  critiquer l'assemble;
Duport, que cette rponse devait tre contre-signe d'un ministre
responsable. Ption en prend occasion de rappeler le repas des
gardes-du-corps, et il dnonce les imprcations profres contre
l'assemble. Grgoire parle de la disette, et demande pourquoi une lettre a
t adresse  un meunier avec promesse de deux cents livres par semaine
s'il voulait ne pas moudre. La lettre ne prouvait rien, car tous les partis
pouvaient l'avoir crite; cependant elle excite un grand tumulte, et M. de
Monspey somme Ption de signer sa dnonciation. Alors Mirabeau, qui avait
dsapprouv  la tribune mme la dmarche de Ption et de Grgoire, se
prsente pour rpondre  M. de Monspey. J'ai dsapprouv tout le premier,
dit-il, ces dnonciations impolitiques; mais, puisqu'on insiste, je
dnoncerai moi-mme, et je signerai, quand on aura dclar qu'il n'y a
d'inviolable en France que le roi. A cette terrible apostrophe, on se
tait, et on revient  la rponse du roi. Il tait onze heures du matin; on
apprend les mouvemens de Paris. Mirabeau s'avance vers le prsident
Mounier, qui, rcemment lu malgr le Palais-Royal, et menac d'une chute
glorieuse, allait dployer dans cette triste journe une indomptable
fermet; Mirabeau s'approche de lui: Paris, lui dit-il, marche sur nous;
trouvez-vous mal, allez au chteau dire au roi d'accepter purement et
simplement.--Paris marche, tant mieux, rpond Mounier; qu'on nous tue tous,
mais tous; l'tat y gagnera.--Le mot est vraiment joli, reprend Mirabeau,
et il retourne  sa place. La discussion continue jusqu' trois heures, et
on dcide que le prsident se rendra auprs du roi, pour lui demander son
acceptation pure et simple. Dans le moment o Mounier allait sortir pour
aller au chteau, on annonce une dputation; c'tait Maillard et les femmes
qui l'avaient suivi. Maillard demande  entrer et  parler; il est
introduit, les femmes se prcipitent  sa suite et pntrent dans la salle.
Il expose alors ce qui s'est pass, le dfaut de pain et le dsespoir du
peuple; il parle de la lettre adresse au meunier, et prtend qu'une
personne rencontre en route leur a dit qu'un cur tait charg de la
dnoncer. Ce cur tait Grgoire, et, comme on vient de le voir, il avait
fait la dnonciation. Une voix accuse alors l'vque de Paris, Juign,
d'tre l'auteur de la lettre. Des cris d'indignation s'lvent pour
repousser l'imputation faite au vertueux prlat. On rappelle  l'ordre
Maillard et sa dputation. On lui dit que des moyens ont t pris pour
approvisionner Paris, que le roi n'a rien oubli, qu'on va le supplier de
prendre de nouvelles mesures, qu'il faut se retirer, et que le trouble
n'est pas le moyen de faire cesser la disette. Mounier sort alors pour se
rendre au chteau; mais les femmes l'entourent, et veulent l'accompagner;
il s'y refuse d'abord, mais il est oblig d'en admettre six. Il traverse
les hordes arrives de Paris, qui taient armes de piques, de haches, de
btons ferrs. Il pleuvait abondamment. Un dtachement de gardes-du-corps
fond sur l'attroupement qui entourait le prsident, et le disperse; mais
les femmes rejoignent bientt Mounier, et il arrive au chteau, o le
rgiment de Flandre, les dragons, les Suisses et la milice nationale de
Versailles taient rangs en bataille. Au lieu de six femmes, il est
oblig d'en introduire douze; le roi les accueille avec bont, et dplore
leur dtresse; elle sont mues. L'une d'elles, jeune et belle, est
interdite  la vue du monarque, et peut  peine prononcer ce mot: _Du
pain_. Le roi, touch, l'embrasse, et les femmes s'en retournent attendries
par cet accueil. Leurs compagnes les reoivent  la porte du chteau; elles
ne veulent pas croire leur rapport, disent qu'elles se sont laiss sduire,
et se prparent  les dchirer. Les gardes-du-corps, commands par le comte
de Guiche, accourent pour les dgager; des coups de fusil partent de divers
cts, deux gardes tombent, et plusieurs femmes sont blesses. Non loin de
l, un homme du peuple  la tte de quelques femmes, pntre  travers les
rangs des bataillons, et s'avance jusqu' la grille du chteau. M. de
Savonnires le poursuit, mais il reoit un coup de feu qui lui casse le
bras. Ces escarmouches produisent de part et d'autre une plus grande
irritation. Le roi, instruit du danger, fait ordonner  ses gardes de ne
pas faire feu, et de se retirer dans leur htel. Tandis qu'ils se retirent,
quelques coups de fusil sont changs entre eux et la garde nationale de
Versailles, sans qu'on puisse savoir de quelle part ont t tirs les
premiers coups.

Pendant ce dsordre, le roi tenait conseil, et Mounier attendait
impatiemment sa rponse. Ce dernier lui faisait rpter  chaque instant
que ses fonctions l'appelaient  l'assemble, que la nouvelle de la
sanction calmerait tous les esprits, et qu'il allait se retirer, si on ne
lui rpondait point, car il ne voulait pas s'absenter plus long-temps de
son poste. On agitait au conseil si le roi partirait; le conseil dura de
six  dix heures du soir, et le roi, dit-on, ne voulut pas laisser la place
vacante au duc d'Orlans. On voulait faire partir la reine et les enfans,
mais la foule arrta les voitures  l'instant o elles parurent, et
d'ailleurs la reine tait courageusement rsolue  ne pas se sparer de son
poux. Enfin, vers les dix heures, Mounier reut l'acceptation pure et
simple, et retourna  l'assemble. Les dputs s'taient spars, et les
femmes occupaient la salle. Il leur annona l'acceptation du roi, ce
qu'elles reurent  merveille, en lui demandant si leur sort en serait
meilleur, et surtout si elles auraient du pain. Mounier leur rpondit le
mieux qu'il put, et leur fit distribuer tout le pain qu'il fut possible de
se procurer. Dans cette nuit, o les torts sont si difficiles  fixer, la
municipalit eut celui de ne pas pourvoir aux besoins de cette foule
affame, que le dfaut de pain avait fait sortir de Paris, et qui depuis
n'avait pas d en trouver sur les routes.

Dans ce moment, on apprit l'arrive de Lafayette. Il avait lutt pendant
huit heures contre la milice nationale de Paris, qui voulait se porter 
Versailles. Un de ses grenadiers lui avait dit: Gnral, vous ne nous
trompez pas, mais on vous trompe. Au lieu de tourner nos armes contre les
femmes, allons  Versailles chercher le roi, et nous assurer de ses
dispositions en le plaant au milieu de nous. Lafayette avait rsist aux
instances de son arme et aux flots de la multitude. Ses soldats n'taient
point  lui par la victoire, mais par l'opinion; et, leur opinion
l'abandonnant, il ne pouvait plus les conduire. Malgr cela, il tait
parvenu  les arrter jusqu'au soir; mais sa voix ne s'tendait qu' une
petite distance, et au-del rien n'arrtait la fureur populaire. Sa tte
avait t plusieurs fois menace, et nanmoins il rsistait encore.
Cependant il savait que des hordes partaient continuellement de Paris;
l'insurrection se transportait  Versailles, son devoir tait de l'y
suivre. La commune lui ordonna de s'y rendre, et il partit. Sur la route il
arrta son arme, lui fit prter serment d'tre fidle au roi, et arriva 
Versailles vers minuit. Il annona  Mounier que l'arme avait promis de
remplir son devoir, et que rien ne serait fait de contraire  la loi. Il
courut au chteau. Il y parut plein de respect et de douleur, fit connatre
au roi les prcautions qui avaient t prises, et l'assura de son
dvouement et de celui de l'arme. Le roi parut tranquillis, et se retira
pour se livrer au repos. La garde du chteau avait t refuse  Lafayette,
on ne lui avait donn que les postes extrieurs. Les autres postes taient
destins au rgiment de Flandre, dont les dispositions n'taient pas sres,
aux Suisses et aux gardes-du-corps. Ceux-ci d'abord avaient reu ordre de
se retirer, ils avaient t rappels ensuite, et n'ayant pu se runir, ils
ne se trouvaient qu'en petit nombre  leur poste. Dans le trouble qui
rgnait, tous les points accessibles n'avaient pas t dfendus; une grille
mme tait demeure ouverte. Lafayette fit occuper les postes extrieurs
qui lui avaient t confis, et aucun d'eux ne fut forc ni mme attaqu.

L'assemble, malgr le tumulte, avait repris sa sance, et elle poursuivait
une discussion sur les lois pnales avec l'attitude la plus imposante. De
temps en temps, le peuple interrompait la discussion en demandant du pain.
Mirabeau, fatigu, s'cria d'une voix forte que l'assemble n'avait 
recevoir la loi de personne, et qu'elle ferait vider les tribunes. Le
peuple couvrit son apostrophe d'applaudissemens; nanmoins il ne convenait
pas  l'assemble de rsister davantage. Lafayette, ayant fait dire 
Mounier que tout lui paraissait tranquille, et qu'il pouvait renvoyer les
dputs, l'assemble se spara vers le milieu de la nuit, en s'ajournant au
lendemain 6,  onze heures.

Le peuple s'tait rpandu  et l, et paraissait calm. Lafayette avait
lieu d'tre rassur par le dvouement de son arme, qui en effet ne se
dmentit point, et par le calme qui semblait rgner partout. Il avait
assur l'htel des gardes-du-corps, et rpandu de nombreuses patrouilles. A
cinq heures du matin il tait encore debout. Croyant alors tout apais, il
prit un breuvage, et se jeta sur un lit, pour prendre un repos dont il
tait priv depuis vingt-quatre heures[2].

Dans cet instant, le peuple commenait  se rveiller, et parcourait dj
les environs du chteau. Une rixe s'engage avec un garde-du-corps qui fait
feu des fentres; les brigands s'lancent aussitt, traversent la grille
qui tait reste ouverte, montent un escalier qu'ils trouvent libre, et
sont enfin arrts par deux gardes-du-corps qui se dfendent hroquement,
et ne cdent le terrain que pied  pied, en se retirant de porte en porte.
L'un de ces gnreux serviteurs tait Miomandre. Sauvez la reine!
s'crie-t-il. Ce cri est entendu, et la reine se sauve tremblante auprs du
roi. Tandis qu'elle s'enfuit, les brigands se prcipitent, trouvent la
couche royale abandonne, et veulent pntrer au-del; mais ils sont
arrts de nouveau par les gardes-du-corps retranchs en grand nombre sur
ce point. Dans ce moment, les gardes-franaises appartenant  Lafayette, et
posts prs du chteau, entendent le tumulte, accourent, et dispersent les
brigands. Ils se prsentent  la porte derrire laquelle taient retranchs
les gardes-du-corps: Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-franaises n'ont
pas oubli qu' Fontenoi vous avez sauv leur rgiment! On ouvre, et on
s'embrasse.

Le tumulte rgnait au dehors. Lafayette, qui reposait  peine depuis
quelques instans, et qui ne s'tait par mme endormi, entend du bruit,
s'lance sur le premier cheval, se prcipite au milieu de la mle, et y
trouve plusieurs gardes-du-corps qui allaient tre gorgs. Tandis qu'il
les dgage, il ordonne  sa troupe de courir au chteau, et demeure presque
seul au milieu des brigands. L'un d'eux le couche en joue; Lafayette, sans
se troubler, commande au peuple de le lui amener; le peuple saisit aussitt
le coupable, et, sous les yeux de Lafayette, brise sa tte contre les
pavs. Lafayette, aprs avoir sauv les gardes-du-corps, vole au chteau
avec eux, et y trouve ses grenadiers qui s'y taient dj rendus. Tous
l'entourent et lui promettent de mourir pour le roi. En ce moment, les
gardes-du-corps arrachs  la mort criaient _vive Lafayette!_ La cour
entire, qui se voyait sauve par lui et sa troupe, reconnaissait lui
devoir la vie; les tmoignages de reconnaissance taient universels.
Madame Adlade, tante du roi, accourt, le serre dans ses bras en lui
disant: Gnral, vous nous avez sauvs!

Le peuple en ce moment demandait  grands cris que Louis XVI se rendt 
Paris. On tient conseil. Lafayette, invit  y prendre part, s'y refuse
pour n'en pas gner la libert. Il est enfin dcid que la cour se rendra
au voeu du peuple. Des billets portant cette nouvelle sont jets par les
fentres. Louis XVI se prsente alors au balcon, accompagn du gnral, et
les cris de _vive le roi!_ l'accueillent. Mais il n'en est pas ainsi pour
la reine; des voix menaantes s'lvent contre elle. Lafayette l'aborde:
Madame, lui dit-il, que voulez-vous faire?--Accompagner le roi, dit la
reine avec courage.--Suivez-moi donc, reprend le gnral, et il la conduit
tout tonne sur le balcon. Quelques menaces sont faites par des hommes du
peuple. Un coup funeste pouvait partir; les paroles ne pouvaient tre
entendues, il fallait frapper les yeux. S'inclinant alors, et prenant la
main de la reine, le gnral la baise respectueusement. Ce peuple de
Franais est transport  cette vue, et il confirme la rconciliation par
les cris de _vive la reine! vive Lafayette!_ La paix n'tait pas encore
faite avec les gardes-du-corps. Ne ferez-vous rien pour mes gardes? dit
le roi  Lafayette. Celui-ci en prend un, le conduit sur le balcon, et
l'embrasse en lui mettant sa bandoulire. Le peuple approuve de nouveau, et
ratifie par ses applaudissemens cette nouvelle rconciliation.

L'assemble n'avait pas cru de sa dignit de se rendre auprs du monarque,
quoiqu'il l'et demand. Elle s'tait contente d'envoyer auprs de lui une
dputation de trente-six membres. Ds qu'elle apprit son dpart, elle fit
un dcret portant qu'elle tait insparable de la personne du monarque,
et dsigna cent dputs pour l'accompagner  Paris. Le roi reut le dcret
et se mit en route.

Les principales bandes taient dj parties. Lafayette les avait fait
suivre par un dtachement de l'arme pour les empcher de revenir sur
leurs pas. Il avait donn ordre qu'on dsarmt les brigands qui portaient
au bout de leurs piques les ttes de deux gardes-du-corps. Cet horrible
trophe leurfut arrach, et il n'est point vrai qu'il ait prcd la
voiture du roi.

Louis XVI revint enfin au milieu d'une affluence considrable, et fut reu
par Bailly  l'Htel-de-Ville. Je reviens avec confiance, dit le roi, au
milieu de mon peuple de Paris. Bailly rapporte ces paroles  ceux qui ne
pouvaient les entendre, mais il oublie le mot _confiance_. Ajoutez _avec
confiance_, dit la reine.--Vous tes plus heureux, reprend Bailly, que si
je l'avais prononc moi-mme.

La famille royale se rendit au palais des Tuileries, qui n'avait pas t
habit depuis un sicle, et dans lequel on n'avait eu le temps de faire
aucun des prparatifs ncessaires. La garde en fut confie aux milices
parisiennes, et Lafayette se trouva ainsi charg de rpondre envers la
nation de la personne du roi, que tous les partis se disputaient. Les
nobles voulaient le conduire dans une Place forte pour user en son nom du
despotisme; le parti populaire, qui ne songeait point encore  s'en passer,
voulait le garder pour complter la constitution, et ter un chef  la
guerre civile. Aussi la malveillance des privilgis appela-t-elle
Lafayette un gelier; et pourtant sa vigilance ne prouvait qu'une chose,
le dsir sincre d'avoir un roi.

Ds ce moment la marche des partis se prononce d'une manire nouvelle.
L'aristocratie, loigne de Louis XVI, et ne pouvant excuter aucune
entreprise  ses cts, se rpand  l'tranger et dans les provinces. C'est
depuis lors que l'migration commence  devenir considrable. Un grand
nombre de nobles s'enfuirent  Turin, auprs du comte d'Artois, qui avait
trouv un asile chez son beau-pre. L, leur politique consiste  exciter
les dpartemens du Midi et  supposer que le roi n'est pas libre. La reine,
qui est Autrichienne, et de plus ennemie de la nouvelle cour forme 
Turin, tourne ses esprances vers l'Autriche. Le roi, au milieu de ces
menes, voit tout, n'empche rien, et attend son salut de quelque part
qu'il vienne. Par intervalle, il fait les dsaveux exigs par l'assemble,
et n'est rellement pas libre, pas plus qu'il ne l'et t  Turin ou 
Coblentz, pas plus qu'il ne l'avait t sous Maurepas, car le sort de la
faiblesse est d'tre partout dpendante.

Le parti populaire triomphant dsormais, se trouve partag entre le duc
d'Orlans, Lafayette, Mirabeau, Barnave et les Lameth. La voix publique
accusait le duc d'Orlans et Mirabeau d'tre auteurs de la dernire
insurrection. Des tmoins, qui n'taient pas indignes de confiance,
assuraient avoir vu le duc et Mirabeau sur le dplorable champ de bataille
du 6 octobre. Ces faits furent dmentis plus tard; mais, dans le moment, on
y croyait. Les conjurs avaient voulu loigner le roi, et mme le tuer,
disaient les plus hardis calomniateurs. Le duc d'Orlans, ajoutait-on,
avait voulu tre lieutenant du royaume, et Mirabeau ministre. Aucun de ces
projets n'ayant russi, Lafayette paraissant les avoir djous par sa
prsence, passait pour sauveur du roi et pour vainqueur du duc d'Orlans et
de Mirabeau. La cour, qui n'avait pas encore eu le temps de devenir
ingrate, avouait Lafayette comme son sauveur, et dans cet instant la
puissance du gnral semblait immense. Les patriotes exalts en taient
effarouchs, et murmuraient dj le nom de Cromwell. Mirabeau, qui, comme
on le verra bientt, n'avait rien de commun avec le duc d'Orlans, tait
jaloux de Lafayette, et l'appelait Cromwell-Grandisson. L'aristocratie
secondait ces mfiances, et y ajoutait ses propres calomnies. Mais
Lafayette tait dtermin, malgr tous les obstacles,  soutenir le roi et
la constitution. Pour cela, il rsolut d'abord d'carter le duc d'Orlans,
dont la prsence donnait lieu  beaucoup de bruits, et pouvait fournir,
sinon les moyens, du moins le prtexte des troubles. Il eut une entrevue
avec le prince, l'intimida par sa fermet, et l'obligea  s'loigner. Le
roi, qui tait dans ce projet, feignit, avec sa faiblesse ordinaire, d'tre
contraint  cette mesure; et en crivant au duc d'Orlans, il lui dit qu'il
fallait que lui ou M. de Lafayette se retirassent; que dans l'tat des
opinions le choix n'tait pas douteux, et qu'en consquence il lui donnait
une commission pour l'Angleterre. On a su depuis que M. de Montmorin,
ministre des affaires trangres, pour se dlivrer de l'ambition du duc
d'Orlans, l'avait dirige sur les Pays-Bas, alors insurgs contre
l'Autriche, et qu'il lui avait fait esprer le titre de duc de Brabant[3].


Ses amis, en apprenant cette rsolution, s'irritrent de sa faiblesse. Plus
ambitieux que lui, ils ne voulaient pas qu'il cdt; ils se portrent chez
Mirabeau, et l'engagrent  dnoncer  la tribune les violences que
Lafayette exerait envers le prince. Mirabeau, jaloux dj de la popularit
du gnral, fit dire au duc et  lui, qu'il allait les dnoncer tous deux 
la tribune, si le dpart pour l'Angleterre avait lieu. Le duc d'Orlans fut
branl; une nouvelle sommation de Lafayette le dcida; et Mirabeau,
recevant  l'assemble un billet qui lui annonait la retraite du prince,
s'cria avec dpit: _Il ne mrite pas la peine qu'on se donne pour lui_[4].
Ce mot et beaucoup d'autres aussi inconsidrs l'ont fait accuser souvent
d'tre un des agens du duc d'Orlans; cependant il ne le fut jamais. Sa
dtresse, l'imprudence de ses propos, sa familiarit avec le duc d'Orlans,
qui tait d'ailleurs la mme avec tout le monde, sa proposition pour la
succession d'Espagne, enfin son opposition au dpart du duc, devaient
exciter les soupons; mais il n'en est pas moins vrai que Mirabeau tait
sans parti, sans mme aucun autre but que de dtruire l'aristocratie et le
pouvoir arbitraire.

Les auteurs de ces suppositions auraient d savoir que Mirabeau tait
rduit alors  emprunter les sommes les plus modiques, ce qui n'aurait pas
eu lieu s'il et t l'agent d'un prince immensment riche, et qu'on disait
presque ruin par ses partisans. Mirabeau avait dj pressenti la
dissolution prochaine de l'tat. Une conversation avec un ami intime, qui
dura une nuit tout entire, dans le parc de Versailles, dtermina chez lui
un plan tout nouveau; et il se promit pour sa gloire, pour le salut de
l'tat, pour sa propre fortune enfin (car Mirabeau tait homme  conduire
tous ces intrts ensemble), de demeurer inbranlable entre les
dsorganisateurs et le trne, et de consolider la monarchie en s'y faisant
une place. La cour avait tent de le gagner, mais on s'y tait pris
gauchement et sans les mnagemens convenables avec un homme d'une grande
fiert, et qui voulait conserver sa popularit,  dfaut de l'estime qu'il
n'avait pas encore. Malouet, ami de Necker et li avec Mirabeau, voulait
les mettre tous deux en communication. Mirabeau s'y tait souvent
refus[5], persuad qu'il ne pourrait jamais s'accorder avec le ministre.

Il y consentit cependant. Malouet l'introduisit, et l'incompatibilit des
deux caractres fut mieux sentie encore aprs cet entretien, o, de l'aveu
de tous ceux qui taient prsens, Mirabeau dploya la supriorit qu'il
avait dans la vie prive aussi bien qu' la tribune. On rpandit qu'il
avait voulu se faire acheter, et que, Necker ne lui ayant fait aucune
ouverture, il avait dit en sortant: _Le ministre aura de mes nouvelles._
C'est encore l une interprtation des partis, mais elle est fausse.
Malouet avait propos  Mirabeau, qu'on savait satis fait de la libert
acquise, de s'entendre avec le ministre, et rien de plus. D'ailleurs, c'est
 cette mme poque qu'une ngociation directe s'entamait avec la cour. Un
prince tranger, li avec les hommes de tous les partis, fit les premires
ouvertures. Un ami, qui servit d'intermdiaire, fit sentir qu'on
n'obtiendrait de Mirabeau aucun sacrifice de ses principes; mais que si on
voulait s'en tenir  la constitution, on trouverait en lui un appui
inbranlable; que quant aux conditions elles taient dictes par sa
situation; qu'il fallait, dans l'intrt mme de ceux qui voulaient
l'employer, rendre cette situation honorable et indpendante, c'est--dire
acquitter ses dettes; qu'enfin on devait l'attacher au nouvel ordre social,
et sans lui donner actuellement le ministre, le lui faire esprer dans
l'avenir[6]. Les ngociations ne furent entirement termines que deux ou
trois mois aprs, c'est--dire dans les premiers mois de 1790. Les
historiens, peu instruits de ces dtails, et tromps par la persvrance de
Mirabeau  combattre le pouvoir, ont plac l'instant de ce trait plus
tard. Cependant il fut  peu prs conclu ds le commencement de 1790. Nous
le ferons connatre en son lieu.

Barnave et les Lameth ne pouvaient rivaliser avec Mirabeau que par un plus
grand rigorisme patriotique. Instruits des ngociations qui avaient lieu;
ils accrditrent le bruit dj rpandu qu'on allait lui donner le
ministre, pour lui ter par l la facult de l'accepter. Une occasion de
l'en empcher se prsenta bientt. Les ministres n'avaient pas le droit de
parler dans l'assemble. Mirabeau ne voulait pas, en arrivant au ministre,
perdre la parole, qui tait son plus grand moyen d'influence; il dsirait
d'ailleurs amener Necker  la tribune pour l'y craser. Il proposa donc de
donner voix consultative aux ministres; Le parti populaire alarm s'y
opposa sans motif plausible, et parut redouter les sductions
ministrielles. Mais ses craintes n'taient pas raisonnables, car ce n'est
point par leurs communications publiques avec les chambres que les
ministres corrompent ordinairement la reprsentation nationale. La
proposition de Mirabeau fut rejete, et Lanjuinais, poussant le rigorisme
encore plus loin, proposa d'interdire aux dputs actuels d'accepter le
ministre. La discussion fut violente. Quoique le motif de ces propositions
ft connu, il n'tait pas avou; et Mirabeau,  qui la dissimulation
n'tait pas possible, s'cria enfin qu'il ne fallait pas pour un seul homme
prendre une mesure funeste  l'tat; qu'il adhrait au dcret,  condition
qu'on, interdirait le ministre, non  tous les dputs actuels, mais
seulement  M. de Mirabeau, dput de la snchausse d'Aix. Tant de
franchise et d'audace restrent sans effet, et le dcret fut adopt 
l'unanimit.

On voit comment se divisait l'tat entre les migrs, la reine, le roi, et
les divers chefs populaires, tels que Lafayette, Mirabeau, Barnave et
Lameth. Aucun vnement dcisif, comme celui du 14 juillet ou du 5 octobre,
n'tait plus possible de longtemps. Il fallait que de nouvelles
contrarits irritassent la cour et le peuple, et amenassent une
rupture clatante.

L'assemble s'tait, transporte  Paris[7], aprs avoir reu des
assurances ritres de tranquillit de la part de la commune, et la
promesse d'une entire libert dans les suffrages. Mounier et
Lally-Tolendal, indigns des vnemens des 5 et 6 octobre, avaient donn
leur dmission, disant qu'ils ne voulaient tre ni spectateurs ni complices
Des crimes des factieux. Ils durent regretter cette dsertion du bien
public, surtout en voyant Maury et Cazals, qui s'taient loigns de
l'assemble, y rentrer bientt pour soutenir courageusement et jusqu'au
bout la cause qu'ils avaient embrasse. Mounier, retir en Dauphin,
assembla les tats de la province; mais bientt un dcret les fit
dissoudre, sans aucune rsistance. Ainsi Mounier et Lally, qui 
l'poque de la runion des ordres et du serment du Jeu de Paume taient
les hros du peuple, ne valaient maintenant plus rien  ses yeux. Les
parlemens avaient t dpasss les premiers par la puissance populaire;
Mounier, Lally et Necker l'avaient t aprs eux, et beaucoup d'autres
allaient bientt l'tre.

La disette, cause exagre mais pourtant relle des agitations, donna
encore lieu  un crime. Le boulanger Franois fut gorg par quelques
brigands[8]. Lafayette parvint  saisir les coupables, et les livra au
Chtelet, tribunal investi d'une juridiction extraordinaire sur tous les
dlits relatifs  la rvolution. L taient en jugement Besenval, et tous
ceux qui taient accuss d'avoir pris part  la conspiration aristocratique
djoue le 14 juillet. Le Chtelet devait juger suivant des formes
nouvelles. En attendant l'emploi du jury qui n'tait pas encore institu,
l'assemble avait ordonn la publicit, la dfense contradictoire, et
toutes les mesures prservatrices de l'innocence. Les assassins de Franois
furent condamns, et la tranquillit rtablie. Lafayette et Bailly
proposrent  cette occasion; la loi martiale. Vivement combattue par
Robespierre, qui ds lors se montrait chaud partisan du peuple et des
pauvres, elle fut cependant adopte par la majorit (dcret du 21 octobre).
En vertu de cette loi, les municipalits rpondaient de la tranquillit
publique; en cas de troubles, elles taient charges de requrir les
troupes ou les milices; et, aprs trois sommations, elles devaient ordonner
l'emploi de la force contre les rassemblemens sditieux. Un comit des
recherches fut tabli  la commune de Paris, et dans l'assemble nationale,
pour surveiller les nombreux ennemis dont les menes se croisaient en tout
sens. Ce n'tait pas trop de tous ces moyens pour djouer les projets de
tant d'adversaires conjurs contre la nouvelle rvolution.

Les travaux constitutionnels se poursuivaient avec activit. On avait aboli
la fodalit, mais il restait encore  prendre une dernire mesure pour
dtruire ces grands corps, qui avaient t des ennemis, constitus de
l'tat contre l'tat. Le clerg possdait d'immenses proprits. Il les
avait reues des princes  titre de gratifications fodales, ou des fidles
 titre de legs. Si les proprits des individus, fruit et but du travail,
devaient tre respectes, celles qui avaient t donnes  des corps pour
un certain objet pouvaient recevoir de la loi une autre destination.
C'tait pour le service de la religion qu'elles avaient t donnes, ou du
moins sous ce prtexte; on, la religion tant un service public, la loi
pouvait rgler le moyen d'y subvenir d'une manire toute diffrente. L'abb
Maury dploya ici sa faconde imperturbable; il sonna l'alarme chez les
propritaires, les menaa d'un envahissement prochain, et prtendit qu'on
sacrifiait les provinces aux agioteurs de la capitale. Son sophisme est
assez singulier pour tre rapport. C'tait pour payer la dette qu'on
disposait des biens du clerg; les cranciers de cette dette taient les
grands capitalistes de Paris; les biens qu'on leur sacrifiait se trouvaient
dans les provinces: de l, l'intrpide raisonneur concluait que c'tait
immoler la province  la capitale; comme si la province ne gagnait pas au
contraire  une nouvelle division de ces immenses terres, rserves
jusqu'alors au luxe de quelques ecclsiastiques oisifs. Tous ces efforts
furent inutiles. L'vque d'Autun, auteur de la proposition, et le dput
Thouret, dtruisirent ces vains sophismes. Dj on allait dcrter que les
biens du clerg appartenaient  l'tat; nanmoins les opposans insistaient
encore sur la question de proprit. On leur rpondait que, fussent-ils
propritaires, on pouvait se servir de leurs biens, puisque souvent ces
biens avaient t employs dans des cas urgens au service de l'tat. Ils ne
le niaient point. Profitant alors de leur aveu, Mirabeau proposa de changer
ce mot _appartiennent_ en cet autre: sont _ la disposition de l'tat_, et
la discussion fut termine sur-le-champ  une grande majorit (loi du 2
novembre). L'assemble dtruisit ainsi la redoutable puissance du clerg,
le luxe des grands de l'ordre, et se mnagea ces immenses ressources
financires qui firent si long-temps subsister la rvolution. En mme temps
elle assurait l'existence des curs, en dcrtant que leurs appointemens ne
pourraient pas tre moindres de douze cents francs, et elle y ajoutait en
outre la jouissance d'une maison curiale et d'un jardin. Elle dclarait ne
plus reconnatre les voeux religieux, et rendait la libert  tous les
clotrs, en laissant toutefois  ceux qui le voudraient la facult de
continuer la vie monastique; et comme leurs biens taient supprims, elle y
supplait par des pensions. Poussant mme la prvoyance plus loin encore,
elle tablissait une diffrence entre les ordres riches et les ordres
mendians, et proportionnait le traitement des uns et des autres  leur
ancien tat. Elle fit de mme pour les pensions; et, lorsque le jansniste
Camus, voulant revenir  la simplicit vanglique, proposa de rduire
toutes les pensions  un mme taux infiniment modique, l'assemble, sur
l'avis de Mirabeau, les rduisit proportionnellement  leur valeur
actuelle, et convenablement  l'ancien tat des pensionnaires. On ne
pouvait donc pousser plus loin le mnagement des habitudes, et c'est en
cela que consiste le _vritable respect_ de la proprit. De mme, quand
les protestans expatris depuis la rvocation de l'dit de Nantes
rclamrent leurs biens, l'assemble ne leur rendit que ceux qui n'taient
pas vendus.

Prudente et pleine de mnagemens pour les personnes, elle traitait
audacieusement les choses, et se montrait beaucoup plus hardie dans les
matires de constitution. On avait fix les prrogatives des grands
pouvoirs: il s'agissait de diviser le territoire du royaume. Il avait
toujours t partag en provinces, successivement unies  l'ancienne
France. Ces provinces, diffrant entre elles de lois, de privilges,
de moeurs, formaient l'ensemble le plus htrogne. Sieys eut l'ide de
les confondre par une nouvelle division qui anantt les dmarcations
anciennes, et rament toutes les parties du royaume aux mmes lois et au
mme esprit. C'est ce qui fut fait par la division en dpartemens. Les
dpartemens furent diviss en districts, et les districts en municipalits.
A tous ces degrs, le principe de la reprsentation fut admis.
L'administration dpartementale, celle de district et celle des communes,
taient confies  un conseil dlibrant et  un conseil excutif,
galement lectifs. Ces diverses autorits relevaient les unes des autres,
et avaient dans l'tendue de leur ressort les mmes attributions. Le
dpartement faisait la rpartition de l'impt entre les districts, le
district entre les communes, et la commune entre les individus.

L'assemble fixa ensuite la qualit de citoyen jouissant des droits
politiques. Elle exigea vingt-cinq ans et la contribution du marc d'argent.
Chaque individu runissant ces conditions avait le titre de citoyen actif,
et ceux qui ne l'avaient pas se nommaient citoyens passifs. Ces
dnominations assez simples furent tournes en ridicule, parce que c'est
aux dnominations qu'on s'attache quand on veut dprcier les choses; mais
elles taient naturelles et exprimaient bien leur objet. Le citoyen actif
concourait aux lections pour la formation des administrations et de
l'assemble. Les lections des dputs avaient deux degrs. Aucune
condition n'tait exige pour tre ligible; car, comme on l'avait dit 
l'assemble, on est lecteur par son existence dans la socit, et on doit
tre ligible par la seule confiance des lecteurs.

Ces travaux, interrompus par mille discussions de circonstance, taient
cependant pousss avec une grande ardeur. Le ct droit n'y contribuait
que par son obstination  les empcher, ds qu'il s'agissait de disputer
quelque portion d'influence  la nation. Les dputs populaires, au
contraire, quoique formant divers partis, se confondaient ou se sparaient
sans choc, suivant leur opinion personnelle. Il tait facile d'apercevoir
que chez eux la conviction dominait les alliances. On voyait Thouret,
Mirabeau, Duport, Sieys, Camus, Chapelier, tour  tour se runir ou se
diviser, suivant leur opinion dans chaque discussion. Quant aux membres de
la noblesse et du clerg, ils ne se montraient que dans les discussions de
parti. Les parlemens avaient-ils rendu des arrts contre l'assemble, des
dputs ou des crivains l'avaient-ils offense, ils se montraient prts 
les appuyer. Ils soutenaient les commandans militaires contre le peuple,
les marchands ngriers contre les ngres; ils opinaient contre l'admission
des juifs et des protestans  la jouissance des droits communs. Enfin,
quand Gnes s'leva contre la France,  cause de l'affranchissement de la
Corse et de la runion de cette le au royaume, ils furent pour Gnes
contre la France. En un mot, trangers, indiffrens dans toutes les
discussions utiles, n'coutant pas, s'entretenant entre eux, ils ne se
levaient que lorsqu'il y avait des droits ou de la libert  refuser[9].

Nous l'avons dj dit, il n'tait plus possible de tenter une grande
conspiration  ct du roi, puisque l'aristocratie tait mise en fuite, et
que la cour tait environne de l'assemble, du peuple et de la milice
nationale. Des mouvemens partiels taient donc tout ce que les mcontens
pouvaient essayer. Ils fomentaient les mauvaises dispositions des officiers
qui tenaient  l'ancien ordre de choses, tandis que les soldats, ayant tout
 gagner, penchaient pour le nouveau. Des rixes violentes avaient lieu
entre l'arme et la populace: souvent les soldats livraient leurs chefs 
la multitude, qui les gorgeait; d'autres fois, les mfiances taient
heureusement calmes, et tout rentrait en paix quand les commandans des
villes avaient su se conduire avec un peu d'adresse, et avaient prt
serment de fidlit  la nouvelle constitution. Le clerg avait inond la
Bretagne de protestations contre l'alination de ses biens. On tchait
d'exciter un reste de fanatisme religieux dans les provinces o l'ancienne
superstition rgnait encore. Les parlemens furent aussi employs, et on
tenta un dernier essai de leur autorit. Leurs vacances avaient t
proroges par l'assemble, parce qu'en attendant de les dissoudre, elle ne
voulait pas avoir  discuter avec eux. Les chambres des vacations rendaient
la justice en leur absence. A Rouen,  Nantes,  Rennes, elles prirent des
arrts, o elles dploraient la ruine de l'ancienne monarchie, la
violation de ses lois; et, sans nommer l'assemble, semblaient l'indiquer
comme la cause de tous les maux. Elles furent appeles  la barre et
censures avec mnagement. Celle de Rennes, comme plus coupable, fut
dclare incapable de remplir ses fonctions. Celle de Metz avait insinu
que le roi n'tait pas libre; et c'tait l, comme nous l'avons dit, la
politique des mcontens. Ne pouvant se servir du roi, ils cherchaient  le
reprsenter comme en tat d'oppression, et voulaient annuler ainsi toutes
les lois qu'il paraissait consentir. Lui-mme semblait seconder cette
politique. Il n'avait pas voulu rappeler ses gardes-du-corps renvoys aux 5
et 6 octobre, et se faisait garder par la milice nationale, au milieu de
laquelle il se savait en sret. Son intention tait de paratre captif. La
commune de Paris djoua cette trop petite ruse, en priant le roi de
rappeler ses gardes, ce qu'il refusa sous de vains prtextes, et par
l'intermdiaire de la reine[10].

L'anne 1790 venait de commencer, et une agitation gnrale se faisait
sentir. Trois mois assez calmes s'taient couls depuis les 5 et 6
octobre, et l'inquitude semblait se renouveler. Les grandes agitations
sont suivies de repos, et ces repos de petites crises, jusqu' des crises
plus grandes. On accusait de ces troubles le clerg, la noblesse, la cour,
l'Angleterre mme, qui chargea son ambassadeur de la justifier. Les
compagnies soldes de la garde nationale furent elles-mmes atteintes de
cette inquitude gnrale. Quelques soldats runis aux Champs-Elyses
demandrent une augmentation de paye. Lafayette, prsent partout, accourut,
les dispersa, les punit, et rtablit le calme dans sa troupe toujours
fidle, malgr ces lgres interruptions de discipline.

On parlait surtout d'un complot contre l'assemble et la municipalit, dont
le chef suppos tait le marquis de Favras. Il fut arrt avec clat, et
livr au Chtelet. On rpandit aussitt que Bailly et Lafayette avaient d
tre assassins; que douze cents chevaux taient prts  Versailles pour
enlever le roi; qu'une arme, compose de Suisses et de Pimontais, devait
le recevoir, et marcher sur Paris. L'alarme se rpandit; on ajouta que
Favras tait l'agent secret des personnages les plus levs. Les soupons
se dirigrent sur Monsieur, frre du roi. Favras avait t dans ses gardes,
et avait de plus ngoci un emprunt pour son compte. Monsieur, effray de
l'agitation des esprits, se prsenta  l'Htel-de-Ville, protesta contre
les insinuations dont il tait l'objet, expliqua ses rapports avec Favras,
rappela ses dispositions populaires, manifestes autrefois dans l'assemble
des notables, et demanda  tre jug, non sur les bruits publics, mais sur
son patriotisme connu et point dmenti[11]. Des applaudissemens universels
couvrirent son discours, et il fut reconduit par la foule jusqu' sa
demeure.

Le procs de Favras fut continu. Ce Favras avait couru l'Europe, pous
une princesse trangre, et faisait des projets pour rtablir sa fortune.
Il en avait fait au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, et dans les premiers
mois de 1790. Les tmoins qui l'accusaient prcisaient son dernier plan.
L'assassinat de Bailly et de Lafayette, l'enlvement du roi, paraissaient
faire partie de ce plan; mais on n'avait aucune preuve que les douze cents
chevaux fussent prpars, ni que l'arme suisse ou pimontaise ft en
mouvement. Les circonstances taient peu favorables  Favras. Le Chtelet
venait d'largir Besenval et autres impliqus dans le complot du 14
juillet; l'opinion tait mcontente. Nanmoins Lafayette rassura les
messieurs du Chtelet, leur demanda d'tre justes, et leur promit que leur
jugement, quel qu'il ft, serait excut.

Ce procs fit renatre les soupons contre la cour. Ces nouveaux projets la
faisaient paratre incorrigible; car, au milieu mme de Paris, on la voyait
conspirer encore. On conseilla donc au roi une dmarche clatante qui pt
satisfaire l'opinion publique.

Le 4 fvrier 1790, l'assemble fut tonne de voir quelques changemens dans
la disposition de la salle. Un tapis  fleurs de lis recouvrait les marches
du bureau. Le fauteuil des secrtaires tait rabaiss: le prsident tait
debout  ct du sige o il tait ordinairement assis. Voici le roi,
s'crient tout--coup les huissiers; et Louis XVI entre aussitt dans la
salle. L'assemble se lve  son aspect, et il est reu au milieu des
applaudissemens. Une foule de spectateurs rapidement accourus occupent les
tribunes, envahissent toutes les parties de la salle, et attendent avec la
plus grande impatience les paroles royales. Louis XVI parle debout 
l'assemble assise: il rappelle d'abord les troubles auxquels la France
s'est trouve en proie, les efforts qu'il a faits pour les calmer, et pour
assurer la subsistance du peuple; il rcapitule les travaux des
reprsentans, en dclarant qu'il avait tent les mmes choses dans
les assembles provinciales; il montre enfin qu'il avait jadis manifest
lui-mme les voeux qui viennent d'tre raliss. Il ajoute qu'il croit
devoir plus spcialement s'unir aux reprsentans de la nation, dans un
moment o on lui a soumis les dcrets destins a tablir dans le royaume
une organisation nouvelle. Il favorisera, dit-il, de tout son pouvoir le
succs de cette vaste organisation; toute tentative contraire serait
coupable et poursuivie par tous les moyens. A ces mots, des applaudissemens
retentissent. Le roi poursuit; et, rappelant ses propres sacrifices, il
engage tous ceux qui ont perdu quelque chose  imiter sa rsignation, et 
se ddommager de leurs pertes par les biens que la constitution nouvelle
promet  la France. Mais, lorsque, aprs avoir promis de dfendre cette
constitution, il ajoute qu'il fera davantage encore, et que, de concert
avec la reine, il prparera de bonne heure l'esprit et le coeur de son fils
au nouvel ordre de choses, et l'habituera  tre heureux du bonheur des
Franais, des cris d'amour s'chappent de toutes parts, toutes les mains
sont tendues vers le monarque, tous les yeux cherchent la mre et l'enfant,
toutes les voix les demandent: les transports sont universels. Enfin le roi
termine son discours en recommandant la concorde et la paix  ce _bon
peuple dont on l'assure qu'il est aim, quand on veut le consoler de ses
peines_[12]. A ces derniers mots, tous les assistans clatent en tmoignages
de reconnaissance. Le prsident fait une courte rponse o il exprime le
dsordre de sentiment qui rgne dans tous les coeurs. Le prince est
reconduit aux Tuileries par la multitude. L'assemble lui vote des
remercmens  lui et  la reine. Une nouvelle ide se prsente: Louis XVI
venait de s'engager  maintenir la constitution; c'tait le cas pour les
dputs de prendre cet engagement  leur tour. On propose donc le serment
civique, et chaque dput vient jurer d'tre fidle _ la nation,  la loi
et au roi; et de maintenir de tout son pouvoir la constitution dcrte par
l'assemble nationale et accepte par le roi_. Les supplans, les dputs
du commerce demandent  prter le serment  leur tour; les tribunes, les
amphithtres, les imitent, et de toutes parts on n'entend plus que ces
mots: _Je le jure._

Le serment fut rpt  l'Htel-de-Ville, et de communes en communes par
toute la France. Des rjouissances furent ordonnes; l'effusion parut
gnrale et sincre. C'tait le cas sans doute de recommencer une nouvelle
conduite, et de ne pas rendre cette rconciliation inutile comme toutes les
autres; mais le soir mme, tandis que Paris brillait des feux allums pour
clbrer cet heureux vnement, la cour tait dj revenue  son humeur, et
les dputs populaires y recevaient un accueil tout diffrent de celui qui
tait rserv aux dputs nobles. En vain Lafayette, dont les avis pleins
de sens et de zle n'taient pas suivis, rptait  la cour que le roi ne
pouvait plus balancer, et qu'il devait s'attacher entirement au parti
populaire, et s'efforcer de gagner sa confiance; que pour cela il fallait
que ses intentions ne fussent pas seulement proclames  l'assemble, mais
qu'elles fussent manifestes par ses moindres actions; qu'il devait
s'offenser du moindre propos quivoque tenu devant lui, et repousser le
moindre doute exprim sur sa volont relle; qu'il ne devait montrer
ni contrainte, ni mcontentement, ni laisser aucune esprance secrte aux
aristocrates; et enfin que les ministres devaient tre unis, ne se
permettre aucune rivalit avec l'assemble, et ne pas l'obliger  recourir
sans cesse  l'opinion publique. En vain Lafayette rptait-il ces sages
conseils avec des instances respectueuses; le roi recevait ses lettres,
le trouvait honnte homme; la reine les repoussait avec humeur, et semblait
mme s'irriter des respects du gnral. Elle accueillait bien mieux
Mirabeau, plus influent, mais certainement moins irrprochable que
Lafayette.

Les communications de Mirabeau avec la cour avaient continu. Il avait mme
entretenu des rapports avec Monsieur, que ses opinions rendaient plus
accessible au parti populaire, et il lui avait rpt ce qu'il ne cessait
d'exprimer  la reine et  M. de Montmorin, c'est que la monarchie ne
pouvait tre sauve que par la libert. Mirabeau fit enfin des conventions
avec la cour, par le secours d'un intermdiaire. Il nona ses principes
dans une espce de profession de foi; il s'engagea  ne pas s'en carter,
et  soutenir la cour tant qu'elle demeurerait sur la mme ligne. On lui
donnait en retour un traitement assez considrable. La morale sans doute
condamne de pareils traits, et on veut que le devoir soit fait pour le
devoir seul. Mais tait-ce l se vendre? Un homme faible se ft vendu sans
doute, en sacrifiant ses principes; mais le puissant Mirabeau, loin de
sacrifier les siens, y amenait le pouvoir, et recevait en change les
secours que ses grands besoins et ses passions dsordonnes lui rendaient
indispensables. Diffrent de ceux qui livrent fort cher de faibles talens
et une lche conscience, Mirabeau, inbranlable dans ses principes,
combattait alternativement son parti ou la cour, comme s'il n'avait pas
attendu du premier la popularit, et de la seconde ses moyens d'existence.
Ce fut  tel point que les historiens, ne pouvant pas le croire alli de la
cour qu'il combattait, n'ont plac que dans l'anne 1791 son trait, qui a
t fait cependant ds les premiers mois de 1790. Mirabeau vit la reine, la
charma par sa supriorit, et en reut un accueil qui le flatta beaucoup.
Cet homme extraordinaire tait sensible  tous les plaisirs,  ceux de la
vanit comme  ceux des passions. Il fallait le prendre avec sa force et
ses faiblesses, et l'employer au profit de la cause commune. Outre
Lafayette et Mirabeau, la cour avait encore Bouill, qu'il est temps de
faire connatre.

Bouill, plein de courage, de droiture et de talens, avait tous les
penchans de l'aristocratie, et ne se distinguait d'elles que par moins
d'aveuglement et une plus grande habitude des affaires. Retir  Metz,
commandant l une vaste tendue de frontires et une grande partie de
l'arme, il tchait d'entretenir la mfiance entre ses troupes et les
gardes nationales, afin de conserver ses soldats  la cour[13]. Plac l en
expectative, il effrayait le parti populaire, et semblait le gnral de la
monarchie, comme Lafayette celui de la constitution. Cependant
l'aristocratie lui dplaisait, la faiblesse du roi le dgotait du service,
et il l'et quitt s'il n'avait t press par Louis XVI d'y demeurer.
Bouill tait plein d'honneur. Son serment prt, il ne songea plus qu'
servir le roi et la constitution. La cour devait donc runir Lafayette,
Mirabeau et Bouill; et par eux elle aurait eu les gardes nationales,
l'assemble et l'arme, c'est--dire les trois puissances du jour. Quelques
motifs, il est vrai, divisaient ces trois personnages. Lafayette, plein de
bonne volont, tait prt  s'unir avec tous ceux qui voudraient servir le
roi et la constitution; mais Mirabeau jalousait la puissance de Lafayette,
redoutait sa puret si vante, et semblait y voir un reproche. Bouill
hassait en Lafayette une conviction exalte, et peut-tre un ennemi
irrprochable; il prfrait Mirabeau, qu'il croyait plus maniable, et moins
rigoureux dans sa foi politique. C'tait  la cour  unir ces trois
hommes, en dtruisant leurs motifs particuliers d'loignement. Mais il n'y
avait qu'un moyen d'union, la monarchie libre. Il fallait donc s'y rsigner
franchement, et y tendre de toutes ses forces. Mais la cour toujours
incertaine, sans repousser Lafayette, l'accueillait froidement, payait
Mirabeau qui la gourmandait par intervalles, entretenait l'humeur de
Bouill contre la rvolution, regardait l'Autriche avec esprance, et
laissait agir l'migration de Turin. Ainsi fait la faiblesse: elle cherche
 se donner des esprances plutt qu' s'assurer le succs, et elle ne
parvient de cette manire qu' se perdre, en inspirant des soupons qui
irritent autant les partis que la ralit mme, car il vaut mieux les
frapper que les menacer.

En vain Lafayette, qui voulait faire ce que la cour ne faisait pas,
crivait-il  Bouill, son parent, pour l'engager  servir le trne en
commun, et par les seuls moyens possibles, ceux de la franchise et de la
libert; Bouill, mal inspir par la cour, rpondait froidement et d'une
manire vasive, et, sans rien tenter contre la constitution, continuait 
se rendre imposant par le secret de ses intentions et la force de son
arme.

Cette rconciliation du 4 fvrier, qui aurait pu avoir de si grands
rsultats, fut donc vaine et inutile. Le procs de Favras fut achev, et
soit crainte, soit conviction, le Chtelet le condamna  tre pendu. Favras
montra, dans ces derniers momens, une fermet digne d'un martyr, et non
d'un intrigant. Il protesta de son innocence, et demanda  faire une
dclaration avant de mourir. L'chafaud tait dress sur la place de Grve.
On le conduisit  l'Htel-de-Ville, o il demeura jusqu' la nuit. Le
peuple voulait voir pendre un marquis, et attendait avec impatience cet
exemple de l'galit dans les supplices. Favras rapporta qu'il avait eu
des communications avec un grand de l'tat, qui l'avait engag  disposer
les esprits en faveur du roi. Comme il fallait faire quelques dpenses, ce
seigneur lui avait donn cent louis qu'il avait accepts. Il assura que son
crime se bornait l, et il ne nomma personne. Cependant il demanda si
l'aveu des noms pourrait le sauver. La rponse qu'on lui fit ne l'ayant pas
satisfait. En ce cas, dit-il, je mourrai avec mon secret; et il
s'achemina vers le lieu du supplice avec une grande fermet. La nuit
rgnait sur la place de l'excution, et on avait clair jusqu' la
potence. Le peuple se rjouit de ce spectacle, content de trouver de
l'galit mme  l'chafaud; il y mla d'atroces railleries, et parodia de
diverses manires le supplice de cet infortun. Le corps de Favras fut
rendu  sa famille, et de nouveaux vnemens firent bientt oublier sa mort
 ceux qui l'avaient puni, et  ceux qui s'en taient servis.

Le clerg dsespr continuait d'exciter de petites agitations sur toute la
surface de la France. La noblesse comptait beaucoup sur son influence parmi
le peuple. Tant que l'assemble s'tait contente, par un dcret, de mettre
les biens ecclsiastiques  la disposition de la nation, le clerg avait
espr que l'excution du dcret n'aurait pas lieu; et, pour la rendre
inutile, il suggrait mille moyens de subvenir aux besoins du trsor.
L'abb Maury avait propos un impt sur le luxe, et l'abb de Salsde lui
avait rpondu en proposant,  son tour, qu'aucun ecclsiastique ne pt
avoir plus de mille cus de revenus. Le riche abb se tut  une motion
pareille. Une autre fois, en discutant sur la dette de l'tat, Cazals
avait conseill d'examiner, non pas la validit des titres de chaque
crance, mais la crance elle-mme, son origine et son motif; ce qui tait
renouveler la banqueroute par le moyen si odieux et si us des chambres
ardentes. Le clerg, ennemi des cranciers de l'tat auxquels il se croyait
sacrifi, avait soutenu la proposition malgr le rigorisme de ses principes
en fait de proprit. Maury s'tait emport avec violence et avait manqu 
l'assemble, en disant  une partie de ses membres, qu'ils n'avaient que le
courage de la honte. L'assemble en avait t offense, et voulait
l'exclure de son sein. Mais Mirabeau, qui pouvait se croire attaqu,
reprsenta  ses collgues que chaque dput appartenait  ses commettans,
et qu'on n'avait pas le droit d'en exclure un seul. Cette modration
convenait  la vritable supriorit; elle russit, et Maury fut plus puni
par une censure qu'il ne l'et t par l'exclusion. Tous ces moyens
invents par le clerg, pour mettre les cranciers de l'tat  sa place, ne
lui servirent de rien, et l'assemble dcrta la vente de 400 millions de
biens du domaine et de l'glise. Dsespr alors, le clerg fit courir des
crits parmi le peuple, et rpandit que le projet des rvolutionnaires
tait d'attaquer la religion catholique. C'est dans les provinces du Midi
qu'il esprait obtenir le plus de succs. On a vu que la premire
migration s'tait dirige vers Turin. C'est avec le Languedoc et la
Provence qu'elle entretenait ses principales communications. Calonne, si
clbre sous les notables, tait le ministre de la cour fugitive. Deux
partis la divisaient: la haute noblesse voulait maintenir son empire, et
redoutait l'intervention de la noblesse de province, et surtout de la
bourgeoisie. Aussi ne voulait-elle recourir qu' l'tranger pour rtablir
le trne. D'ailleurs, user de la religion, comme le proposaient les
missaires des provinces, lui semblait ridicule  elle qui s'tait gaye
pendant un sicle des plaisanteries de Voltaire. L'autre parti, compos de
petits nobles, de bourgeois expatris, voulait combattre la passion de la
libert par une autre plus forte, celle du fanatisme, et vaincre avec ses
seules forces, sans se mettre  la merci de l'tranger. Les premiers
allguaient les vengeances personnelles de la guerre civile, pour excuser
l'intervention de l'tranger; les seconds soutenaient que la guerre civile
comportait l'effusion du sang, mais qu'il ne fallait pas se souiller d'une
trahison. Ces derniers, plus courageux, plus patriotes, mais plus froces,
ne devaient pas russir dans une cour o rgnait Calonne. Cependant, comme
on avait besoin de tout le monde, les communications furent continues
entre Turin et les provinces mridionales. On se dcida  attaquer la
rvolution par la guerre trangre et par la guerre civile, et pour cela on
tenta de rveiller l'ancien fanatisme de ces contres[14].

Le clerg ne ngligea rien pour seconder ce plan. Les protestans excitaient
dans ces pays l'envie des catholiques. Le clerg profita de ces
dispositions, et surtout des solennits de Pques. A Montpellier,  Nmes,
 Montauban, l'antique fanatisme fut rveill par tous les moyens.

Charles Lameth se plaignit  la tribune de ce qu'on avait abus de la
quinzaine de Pques pour garer le peuple et l'exciter contre les lois
nouvelles. A ces mots, le clerg se souleva, et voulut quitter
l'assemble. L'vque de Clermont en fit la menace, et une foule
d'ecclsiastiques dj debout allaient sortir, mais on appela Charles
Lameth  l'ordre, et le tumulte s'apaisa. Cependant la vente des biens du
clerg tait mise  excution: il en tait aigri et ne ngligeait aucune
occasion de faire clater son ressentiment. Don Gerle, chartreux plein de
bonne foi dans ses sentimens religieux et patriotiques, demande un jour la
parole et propose de dclarer la religion catholique la seule religion de
l'tat[15]. Une foule de dputs se lvent aussitt, et se disposent  voter
par acclamation, en disant que c'est le cas pour l'assemble de se
justifier du reproche qu'on lui a fait d'attaquer la religion catholique.
Cependant que signifiait une proposition pareille? Ou le dcret avait pour
but de donner un privilge  la religion catholique, et aucune ne doit en
avoir; ou il tait la dclaration d'un fait, c'est que la majorit
franaise tait catholique; et le fait n'avait pas besoin d'tre dclar.
Une telle proposition ne pouvait donc tre accueillie. Aussi, malgr les
efforts de la noblesse et du clerg, la discussion fut renvoye au
lendemain. Une foule immense tait accourue; Lafayette, averti que des
malveillans se disposaient  exciter du trouble, avait doubl la garde. La
discussion s'ouvre: un ecclsiastique menace l'assemble de maldiction;
Maury pousse ses cris accoutums; Menou rpond avec calme  tous les
reproches faits  l'assemble, et dit qu'on ne peut raisonnablement pas
l'accuser de vouloir abolir la religion catholique,  l'instant o elle va
mettre les dpenses de son culte au rang des dpenses publiques, il propose
donc de passer  l'ordre du jour. Don Gerle, persuad, retire alors sa
motion, et s'excuse d'avoir excit un pareil tumulte. M. de Larochefoucauld
prsente une rdaction nouvelle, et sa proposition succde  celle de
Menou. Tout  coup un membre du ct droit se plaint de n'tre pas libre,
interpelle Lafayette, et lui demande pourquoi il a doubl la garde. Le
motif n'tait pas suspect, car ce n'tait pas le ct gauche qui pouvait
redouter le peuple, et ce n'tait pas ces amis que Lafayette cherchait 
protger. Cette interpellation augmente le tumulte; nanmoins la discussion
continue. Dans ces dbats, on cite Louis XVI: Je ne suis pas tonn,
s'crie alors Mirabeau, qu'on rappelle le rgne o a t rvoqu l'dit de
Nantes; mais songez que de cette tribune o je parle, j'aperois la fentre
fatale d'o un roi, assassin de ses sujets, mlant les intrts de la terre
 ceux de la religion, donna le signal de la Saint-Barthlemy! Cette
terrible apostrophe ne termine pas la discussion qui se prolonge encore. La
proposition du duc de Larochefoucauld est enfin adopte. L'assemble
dclare que ses sentimens sont connus, mais que, par respect pour la
libert des consciences, elle ne peut ni ne doit dlibrer sur la
proposition qui lui est soumise. Quelques jours taient  peine couls,
qu'un autre moyen fut encore employ pour menacer l'assemble et la
dissoudre. La nouvelle organisation du royaume tait acheve, le peuple
allait tre convoqu pour lire ses magistrats, et on imagina de lui faire
nommer en mme temps de nouveaux dputs, pour remplacer ceux qui
composaient l'assemble actuelle. Ce moyen, propos et discut une autre
fois, avait dj t repouss. Il fut renouvel en avril 1790. Quelques
cahiers bornaient les pouvoirs  un an; il y avait en effet prs d'une
anne que l'assemble tait runie. Ouverte en mai 1789, elle touchait au
mois d'avril 1790. Quoique les cahiers eussent t annuls, quoiqu'on et
pris l'engagement de ne pas se sparer avant l'achvement de la
constitution, ces hommes pour lesquels il n'y avait ni dcret rendu, ni
serment prt, quand il s'agissait d'aller  leur but, proposent de faire
lire d'autres dputs et de leur cder la place. Maury, charg de cette
journe, s'acquitte de son rle avec autant d'assurance que jamais, mais
avec plus d'adresse qu' son ordinaire. Il en appelle lui-mme  la
souverainet du peuple, et dit qu'on ne peut pas plus long-temps se mettre
 la place de la nation, et prolonger des pouvoirs qui ne sont que
temporaires. Il demande  quel titre on s'est revtu d'attributions
souveraines; il soutient que cette distinction entre le pouvoir lgislatif
et constituant est une distinction chimrique, qu'une convention souveraine
ne peut exister qu'en l'absence de tout gouvernement; et que si l'assemble
est cette convention, elle n'a qu' dtrner le roi et dclarer le trne
vacant. Des cris l'interrompent  ces mots, et manifestent l'indignation
gnrale. Mirabeau se lve alors avec dignit: On demande, dit-il, depuis
quand les dputs du peuple sont devenus convention nationale? Je rponds:
C'est le jour o, trouvant l'entre de leurs sances environne de soldats,
il allrent se runir dans le premier endroit o ils purent se rassembler,
pour jurer de plutt prir que de trahir et d'abandonner les droits de la
nation. Nos pouvoirs, quels qu'ils fussent, ont chang ce jour de nature.
Quels que soient les pouvoirs que nous avons exercs, nos efforts, nos
travaux les ont lgitims: l'adhsion de toute la nation les a sanctifis.
Vous vous rappelez tous le mot de ce grand homme de l'antiquit qui avait
nglig les formes lgales pour sauver la patrie. Somm par un tribun
factieux de dire s'il avait observ les lois, il rpondit: Je jure que j'ai
sauv la patrie. Messieurs (s'crie alors Mirabeau en s'adressant aux
dputs des communes), je jure que vous avez sauv la France.

A ce magnifique serment, dit Ferrires, l'assemble tout entire, comme
entrane par une in spiration subite, ferme la discussion, et dcrte que
les runions lectorales ne s'occuperont point de l'lection des nouveaux
dputs.

Ainsi ce nouveau moyen fut encore inutile, et l'assemble put continuer ses
travaux. Mais les troubles n'en continurent pas moins par toute la France.
Le commandant De Voisin fut massacr par le peuple; les forts de Marseille
furent envahis par la garde nationale. Des mouvemens en sens contraires
eurent lieu  Nmes et  Montauban. Les envoys de Turin avaient excit les
catholiques; ils avaient fait des adresses, dans lesquelles ils dclaraient
la monarchie en danger, et demandaient que la religion catholique ft
dclare religion de l'tat. Une proclamation royale avait en vain rpondu;
ils avaient rpliqu. Les protestans en taient venus aux prises avec les
catholiques; et ces derniers, attendant vainement les secours promis par
Turin, avaient t enfin repousss. Diverses gardes nationales s'taient
mises en mouvement, pour secourir les patriotes contre les rvolts; la
lutte s'tait ainsi engage, et le vicomte de Mirabeau, adversaire dclar
de son illustre frre, annonant lui-mme la guerre civile du haut de la
tribune, sembla, par son mouvement, son geste, ses paroles, la jeter dans
l'assemble.

Ainsi, tandis que la partie la plus modre des dputs tchait d'apaiser
l'ardeur rvolutionnaire, une opposition indiscrte excitait une fivre que
le repos aurait pu calmer, et fournissait des prtextes aux orateurs
populaires les plus violens. Les clubs en devenaient plus exagrs. Celui
des Jacobins, issu du club breton, et d'abord tabli  Versailles, puis 
Paris, l'emportait sur les autres par le nombre, les talens et la
violence[16]. Ses sances taient suivies comme celles de l'assemble
elle-mme. Il devanait toutes les questions que celle-ci devait traiter,
et mettait des dcisions, qui taient dj une prvention pour les
lgislateurs eux-mmes. L se runissaient les principaux dputs
populaires, et les plus obstins y trouvaient des forces et des
excitations. Lafayette, pour combattre cette terrible influence, s'tait
concert avec Bailly et les hommes les plus clairs, et avait form
un autre club, dit de 89, et plus tard des Feuillans[17]. Mais le moyen
tait impuissant; une runion de cent hommes calmes et instruits ne pouvait
appeler la foule comme le club des Jacobins, o on se livrait  toute la
vhmence des passions populaires. Fermer les clubs et t le seul moyen,
mais la cour avait trop peu de franchise et inspirait trop de dfiance,
pour que le parti populaire songet  employer une ressource pareille. Les
Lameth dominaient au club des Jacobins. Mirabeau se montrait galement dans
l'un et dans l'autre; il tait vident  tous les yeux que sa place tait
entre tous les partis. Une occasion se prsenta bientt o son rle fut
encore mieux prononc, et o il remporta pour la monarchie un avantage
mmorable, comme le verrons ci-aprs.


NOTES:

[1] Voyez la note 8  la fin du volume.
[2] Voyez la note 9  la fin du volume.
[3] Voyez les Mmoires de Dumouriez.
[4] Voyez la note 10  la fin du volume.
[5] MM. Malouet et Bertrand de Molleville n'ont pas craint d'crire
    le contraire, mais le fait que nous avanons est attest par les tmoins
    les plus dignes de foi.
[6] Voyez la note 11  fin du volume.
[7] Elle tint sa premire sance  l'Archevch, le 19 octobre.
[8] 20 octobre.
[9] Sur la manire d'tre des dputs de la droite, voyez un extrait
    des Mmoires de Ferrires, note 12,  la fin du volume.
[10] Voyez la note 13  la fin du volume.
[11] Voyez la note 14  la fia du volume.
[12] Voyez la note 15  la fin du volume.
[13] C'est lui qui le dit dans ses mmoires.
[14] Voyez la note 16  la fin du volume.
[15] Sance du 12 avril.
[16] Ce club, dit des _Amis de la constitution,_ fut transfr  Paris
     en octobre 1789, et fut connu alors sous le nom de _club des Jacobins;_
     parce qu'il se runissait dans une salle du couvent des Jacobins, rue
     Saint-Honor.
[17] Form le 12 mai.







CHAPITRE V.


TAT POLITIQUE ET DISPOSITIONS DES PUISSANCES TRANGRES EN 1790.
--DISCUSSION SUR LE DROIT DE LA PAIX ET DE LA GUERRE.--PREMIRE
INSTITUTION DU PAPIER-MONNAIE OU DES ASSIGNATS.--ORGANISATION JUDICIAIRE.
--CONSTITUTION CIVILE DU CLERG.--ABOLITION DES TITRES DE NOBLESSE.
--ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET.--FTE DE LA PREMIRE FDRATION.--RVOLTE
DES TROUPES A NANCY.--RETRAITE DE NECKER.--PROJETS DE LA COUR ET DE
MIRABEAU.--FORMATION DU CAMP DE JALS.--SERMENT CIVIQUE IMPOS AUX
ECCLSIASTIQUES.


A l'poque o nous sommes arrivs, la rvolution franaise commenait
d'attirer les regards des souverains trangers; son langage tait si lev,
si ferme; il avait un caractre de gnralit qui semblait si bien le
rendre propre  plus d'un peuple, que les princes trangers durent s'en
effrayer. On avait pu croire jusque-l  une agitation passagre, mais les
succs de l'assemble, sa fermet, sa constance inattendue, et surtout
l'avenir qu'elle se proposait et qu'elle proposait  toutes les nations,
durent lui attirer plus de considration et de haine, et lui mriter
l'honneur d'occuper les cabinets. L'Europe alors tait divise en deux
grandes ligues ennemies: la ligue anglo-prussienne d'une part, et les cours
impriales de l'autre.

Frdric-Guillaume avait succd au grand Frdric sur le trne de la
Prusse. Ce prince mobile et faible, renonant  la politique de son
illustre prdcesseur, avait abandonn l'alliance de la France pour celle
de l'Angleterre. Uni  cette puissance, il avait form cette fameuse ligue
anglo-prussienne, qui tenta de si grandes choses et n'en excuta aucune;
qui souleva la Sude, la Pologne, la Porte, contre la Russie et l'Autriche,
abandonna tous ceux qu'elle avait soulevs, et contribua mme  les
dpouiller, en partageant la Pologne.

Le projet de l'Angleterre et de la Prusse runies avait t de ruiner la
Russie et l'Autriche, en suscitent contre elles la Sude o rgnait le
chevaleresque Gustave, la Pologne gmissant d'un premier partage, et la
Porte courrouce des invasions russes. L'intention particulire de
l'Angleterre, dans cette ligue, tait de se venger des secours fournis aux
colonies amricaines par la France, sans lui dclarer la guerre. Elle en
avait trouv le moyen en mettant aux prises les Turcs et les Russes. La
France ne pouvait demeurer neutre entre ces deux peuples sans s'aliner les
Turcs, qui comptaient sur elle, et sans perdre ainsi sa domination
commerciale dans le Levant. D'autre part, en participant  la guerre, elle
perdait l'alliance de la Russie, avec laquelle elle venait de conclure un
trait infiniment avantageux, qui lui assurait les bois de construction, et
tous les objets que le Nord fournit abondamment  la marine. Ainsi, dans
les deux cas, la France essuyait un dommage. En attendant, l'Angleterre
disposait ses forces et se prparait  les dployer au besoin. D'ailleurs,
voyant le dsordre des finances sous les notables, le dsordre populaire
sous la constituante, elle croyait n'avoir pas besoin de la guerre, et on
a pens qu'elle aimait encore mieux dtruire la France par les troubles
intrieurs que par les armes. Aussi l'a-t-on accuse toujours de favoriser
nos discordes.

Cette ligue anglo-prussienne avait fait livrer quelques batailles, dont le
succs fut balanc. Gustave s'tait tir en hros d'une position o il
s'tait engag en aventurier. La Hollande insurge avait t soumise au
stathouder par les intrigues anglaises et les armes prussiennes. L'habile
Angleterre avait ainsi priv la France d'une puissante alliance maritime;
et le monarque prussien, qui ne cherchait que des succs de vanit, avait
veng un outrage fait par les tats de Hollande  l'pouse du stathouder,
qui tait sa propre soeur. La Pologne achevait de se constituer, et allait
prendre les armes. La Turquie avait t battue par la Russie. Cependant la
mort de l'empereur d'Autriche, Joseph II, survenue en janvier 1790, changea
la face des vnemens. Lopold, ce prince clair et pacifique, dont la
Toscane avait bni l'heureux rgne, lui succda. Lopold, adroit autant que
sage, voulait mettre fin  la guerre, et pour y russir il employa les
ressources de la sduction, si puissantes sur la mobile imagination de
Frdric-Guillaume. On fit valoir  ce prince les douceurs du repos, les
maux de la guerre qui depuis si long-temps pesaient sur son peuple, enfin
les dangers de la rvolution franaise qui proclamait de si funestes
principes. On rveilla en lui des ides de pouvoir absolu, on lui fit mme
concevoir l'esprance de chtier les rvolutionnaires franais, comme il
avait chti ceux de Hollande; et il se laissa entraner,  l'instant o il
allait retirer les avantages de cette ligue si hardiment conue par son
ministre Hertzberg. Ce fut en juillet 1790 que la paix fut signe 
Reichenbach. En aot, la Russie fit la sienne avec Gustave, et n'eut plus
affaire qu' la Pologne peu redoutable, et aux Turcs battus de toutes
parts. Nous ferons connatre plus tard ces divers vnemens. L'attention
des puissances finissait donc par se diriger presque tout entire sur la
rvolution de France. Quelque temps avant la conclusion de la paix entre la
Prusse et Lopold, lorsque la ligue anglo-prussienne menaait les deux
cours impriales, et poursuivait se crtement la France, ainsi que
l'Espagne, notre constante et fidle allie, quelques navires anglais
furent saisis dans la baie de Notka par les Espagnols. Des rclamations
trs-vives furent leves, et suivies d'un armement gnral dans les ports
De l'Angleterre. Aussitt l'Espagne, invoquant les traits, demanda le
secours de la France, et Louis XVI ordonna l'quipement de quinze
vaisseaux. On accusa l'Angleterre de vouloir, dans cette occasion,
augmenter nos embarras. Les clubs de Londres, il est vrai, avaient
plusieurs fois compliment l'assemble nationale; mais le cabinet laissait
quelques philanthropes se livrer  ces panchemens philosophiques, et
pendant ce temps payait, dit-on, ces tonnans agitateurs qui reparaissaient
partout, et donnaient tant de peine aux gardes nationales du royaume. Les
troubles intrieurs furent plus grands encore au moment de l'armement
gnral, et on ne put s'empcher de voir une liaison entre les menaces
de l'Angleterre et la renaissance du dsordre. Lafayette surtout, qui ne
prenait gure la parole dans l'assemble que pour les objets qui
intressaient la tranquillit publique, Lafayette dnona  la tribune une
influence secrte. Je ne puis, dit-il, m'empcher de faire remarquer 
l'assemble cette fermentation nouvelle et combine, qui se manifeste de
Strasbourg  Nmes, et de Brest  Toulon, et qu'en vain les ennemis du
peuple voudraient lui attribuer, lorsqu'elle porte tous les caractres
d'une influence secrte. S'agit-il d'tablir les dpartemens, on dvaste
les campagnes; les puissances voisines arment-elles, aussitt le dsordre
est dans nos ports et dans nos arsenaux. On avait en effet gorg
plusieurs commandans, et par hasard ou par choix nos meilleurs officiers de
marine avaient t immols. L'ambassadeur anglais avait t charg par sa
cour de repousser ces imputations. Mais on sait quelle confiance mritent
de pareils messages. Calonne avait aussi crit au roi[1] pour justifier
l'Angleterre, mais Calonne, en parlant pour l'tranger, tait suspect. Il
disait vainement que toute dpense est connue dans un gouvernement
reprsentatif; que mme les dpenses secrtes sont du moins avoues comme
telles, et qu'il n'y avait dans les budgets anglais aucune attribution de
ce genre. L'exprience a prouv que l'argent ne manque jamais  des
ministres mme responsables. Ce qu'on peut dire de mieux, c'est que le
temps, qui dvoile tout, n'a rien dcouvert  cet gard, et que Necker, qui
tait plac pour en bien juger, n'a jamais cru  cette secrte
influence[2].

Le roi, comme on vient de le voir, avait fait notifier  l'assemble
l'quipement de quinze vaisseaux de ligne, pensant, disait-il, qu'elle
approuverait cette mesure, et qu'elle voterait les dpenses ncessaires.
L'assemble accueillit parfaitement le message; mais elle y vit une
question constitutionnelle, qu'elle crut devoir rsoudre avant de rpondre
au roi. Les mesures sont prises, dit Alexandre Lameth, notre discussion ne
peut les retarder; il faut donc fixer auparavant  qui du roi ou de
l'assemble on attribuera le droit de faire la paix ou la guerre. En
effet, c'tait presque la dernire attribution importante  fixer, et l'une
de celles qui devaient exciter le plus d'intrt. Les imaginations taient
toutes pleines des fautes des cours, de leurs alternatives d'ambition ou de
faiblesse, et on ne voulait pas laisser au trne le pouvoir ou d'entraner
la nation dans des guerres dangereuses, ou de la dshonorer par des
lchets. Cependant, de tous les actes du gouvernement, le soin de la
guerre et de la paix est celui o il entre le plus d'action, et o le
pouvoir excutif doit exercer le plus d'influence, c'est celui o il faut
lui laisser le plus de libert pour qu'il agisse volontiers et bien.
L'opinion de Mirabeau, qu'on disait gagn par la cour, tait annonce
d'avance. L'occasion tait favorable pour ravir  l'orateur cette
popularit si envie. Les Lameth l'avaient senti, et avaient charg Barnave
d'accabler Mirabeau. Le cot droit se retira pour ainsi dire, et laissa
le champ libre  ces deux rivaux.

La discussion tait impatiemment attendue; elle s'ouvre[3]. Aprs quelques
orateurs qui ne rpandent que des ides prliminaires, Mirabeau est
entendu et pose la question d'une manire toute nouvelle. La guerre,
suivant lui, est presque toujours imprvue; les hostilits commencent avant
les menaces; le roi, charg du salut public, doit les repousser, et la
guerre se trouve ainsi commence avant que l'assemble ait pu intervenir.
Il en est de mme pour les traits: le roi peut seul saisir le moment de
ngocier, de confrer, de disputer avec les puissances; l'assemble ne peut
que ratifier les conditions obtenues. Dans les deux cas, le roi peut seul
agir, et l'assemble approuver ou improuver. Mirabeau veut donc que le
pouvoir excutif soit tenu de soutenir les hostilits commences, et que
le pouvoir lgislatif, suivant les cas, souffre la continuation de la
guerre, ou bien require la paix. Cette opinion est applaudie, parce que la
voix de Mirabeau l'tait toujours. Cependant Barnave prend la parole; et,
ngligeant les autres orateurs, ne rpond qu' Mirabeau. Il convient que
souvent le fer est tir avant que la nation puisse tre consulte: mais il
soutient que les hostilits ne sont pas la guerre, que le roi doit les
repousser et avertir aussitt l'assemble, qui alors dclare en souveraine
ses propres intentions. Ainsi toute la diffrence est dans les mots, car
Mirabeau donne  l'assemble le droit d'improuver la guerre et de requrir
la paix, Barnave celui de dclarer l'une ou l'autre; mais, dans les deux
cas, le voeu de l'assemble tait obligatoire, et Barnave ne lui donnait
pas plus que Mirabeau. Nanmoins Barnave est applaudi et port en triomphe
par le peuple, et on rpand que son adversaire est vendu. On colporte par
les rues et  grands cris un pamphlet intitul: _Grande trahison du comte
de Mirabeau_. L'occasion tait dcisive, chacun attendait un effort du
terrible athlte. Il demande la rplique, l'obtient, monte  la tribune
en prsence d'une foule immense runie pour l'entendre, et dclare, en y
montant, qu'il n'en descendra que mort ou victorieux. Moi aussi, dit-il
en commenant, on m'a port en triomphe, et pourtant on crie aujourd'hui
_la grande trahison du comte de Mirabeau_! Je n'avais pas besoin de cet
exemple pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Capitole  la roche
Tarpienne. Cependant ces coups de bas en haut ne m'arrteront pas dans ma
carrire. Aprs cet imposant dbut, il annonce qu'il ne rpondra qu'
Barnave, et ds le commencement: Expliquez-vous, lui dit-il: vous avez
dans votre opinion rduit le roi  notifier les hostilits commences, et
vous avez donn  l'assemble toute seule le droit de dclarer  cet gard
la volont nationale. Sur cela je vous arrte et vous rappelle  nos
principes, qui partagent l'expression de la volont nationale entre
l'assemble et le roi.... En ne l'attribuant qu' l'assemble seule, vous
avez forfait  la constitution; je vous rappelle  l'ordre.... Vous ne
rpondez pas...; je continue....

Il n'y avait en effet rien  rpondre. Barnave demeure expos pendant une
longue rplique  ces foudroyantes apostrophes. Mirabeau lui rpond article
par article, et montre que son adversaire n'a rien donn de plus 
l'assemble que ce qu'il lui avait donn lui-mme; mais que seulement, en
rduisant le roi  une simple notification, il l'avait priv de son
concours ncessaire  l'expression de la volont nationale; il termine
enfin en reprochant  Barnave ces coupables rivalits entre des hommes
qui devraient, dit-il, vivre en vrais compagnons d'armes. Barnave avait
numr les partisans de son opinion, Mirabeau numre les siens  son
tour; il y montre ces hommes modrs, premiers fondateurs de la
constitution, et qui entretenaient les Franais de libert, lorsque ces
vils calomniateurs suaient le lait des cours (il dsignait les Lameth,
qui avaient reu des bienfaits de la reine); des hommes, ajoute-t-il, qui
s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et de leurs ennemis.

Des applaudissemens unanimes couvrent la voix de Mirabeau. Il y avait dans
l'assemble une portion considrable de dputs qui n'appartenaient ni  la
droite ni  la gauche, mais qui, sans aucun parti pris, se dcidaient sur
l'impression du moment. C'tait par eux que le gnie et la raison
rgnaient, parce qu'ils faisaient la majorit en se portant vers un ct ou
vers l'autre. Barnave veut rpondre, l'assemble s'y oppose et demande
d'aller aux voix. Le dcret de Mirabeau, suprieurement amend par
Chapelier, a la priorit, et il est enfin adopt (22 mai),  la
satisfaction gnrale; car ces rivalits ne s'tendaient pas au-del du
cercle o elles taient nes, et le parti populaire croyait vaincre aussi
bien avec Mirabeau qu'avec les Lameth.

Le dcret confrait au roi et  la nation le droit de faire la paix et la
guerre. Le roi tait charg de la disposition des forces, il notifiait les
hostilits commences, runissait l'assemble si elle ne l'tait pas, et
proposait le dcret de paix ou de guerre; l'assemble dlibrait sur sa
proposition expresse, et le roi sanctionnait ensuite sa dlibration. C'est
Chapelier qui, par un amendement trs raisonnable, avait exig la
proposition expresse et la sanction dfinitive. Ce dcret, conforme  la
raison et aux principes dj tablis, excita une joie sincre chez les
constitutionnels, et des esprances folles chez les contre-
rvolutionnaires, qui crurent que l'esprit public allait changer, et
que cette victoire de Mirabeau allait devenir la leur. Lafayette, qui dans
cette circonstance s'tait uni  Mirabeau, en crivit  Bouill, lui fit
entrevoir des esprances de calme et de modration, et tcha, comme il le
faisait toujours, de le concilier  l'ordre nouveau.

L'assemble continuait ses travaux de finances. Ils consistaient  disposer
le mieux possible des biens du clerg, dont la vente, depuis long-temps
dcrte, ne pouvait tre empche ni par les protestations, ni par les
mandemens, ni par les intrigues. Dpouiller un corps trop puissant d'une
grande partie du territoire, la rpartir le mieux possible, et de manire 
la fertiliser par sa division; rendre ainsi propritaire une portion
considrable du peuple qui ne l'tait pas; enfin teindre par la mme
opration les dettes de l'tat, et rtablir l'ordre dans les finances, tel
tait le but de l'assemble, et elle en sentait trop l'utilit, pour
s'effrayer des obstacles. L'assemble avait dj ordonn la vente de
400,000,000 de biens du domaine et de l'glise, mais il fallait trouver le
moyen de vendre ces biens sans les discrditer par la concurrence, en les
offrant tous  la fois. Bailly proposa, au nom de la municipalit de Paris,
un projet parfaitement conu; c'tait de transmettre ces biens aux
municipalits, qui les achteraient en masse pour les revendre en suite peu
 peu, de manire que la mise en vente n'et pas lieu tout  la fois. Les
municipalits n'ayant pas des fonds pour payer sur-le-champ, prendraient
des engagemens  temps, et on paierait les cranciers de l'tat avec des
bons sur les communes, qu'elles seraient charges d'acquitter
successivement. Ces bons, qu'on appela dans la discussion _papier
municipal_, donnrent la premire ide des _assignats_. En suivant le
projet de Bailly, on mettait la main sur les biens ecclsiastiques: ils
taient dplacs, diviss entre les communes, et les cranciers se
rapprochaient de leur gage, en acqurant un titre sur les municipalits,
au lieu de l'avoir sur l'tat. Les srets taient donc augmentes, puisque
le paiement tait rapproch; il dpendait mme des cranciers de
l'effectuer eux-mmes, puisque avec ces bons ou assignats ils pouvaient
acqurir une valeur proportionnelle des biens mis en vente. On avait ainsi
beaucoup fait pour eux, mais ce n'tait pas tout encore. Ils pouvaient ne
pas vouloir convertir leurs bons en terre, par scrupule ou par tout autre
motif, et, dans ce cas, ces bons, qu'il leur fallait garder, ne pouvant pas
circuler comme de la monnaie, n'taient pour eux que de simples titres non
acquitts. Il ne restait plus qu'une dernire mesure  prendre, c'tait de
donner  ces bons ou titres la facult de circulation; alors ils devenaient
une vritable monnaie, et les cranciers, pouvant les donner en paiement,
taient vritablement rembourss. Une autre considration tait dcisive.
Le numraire manquait; on attribuait cette disette  l'migration qui
emportait beaucoup d'espces, aux paiemens qu'on tait oblig de faire 
l'tranger, et enfin  la malveillance. La vritable cause tait le dfaut
de confiance produit par les troubles. C'est par la circulation que le
numraire devient apparent; quand la confiance rgne, l'activit des
changes est extrme, le numraire marche rapidement, se montre partout, et
on le croit plus considrable, parce qu'il sert davantage; mais quand les
troubles politiques rpandent l'effroi, les capitaux languissent, le
numraire marche lentement; il s'enfouit souvent, et on accuse  tort son
absence.

Le dsir de suppler aux espces mtalliques, que l'assemble croyait
puises, celui de donner aux cranciers autre chose qu'un titre mort dans
leurs mains, la ncessit de pourvoir en outre  une foule de besoins
pressans, fit donner  ces bons ou assignats le cours forc de monnaie. Le
crancier tait pay par l, puisqu'il pouvait faire accepter le papier
qu'il avait reu, et suffire ainsi  tous ses engagemens. S'il n'avait pas
voulu acheter des terres, ceux qui avaient reu de lui le papier circulant
devaient finir par les acheter eux-mmes. Les assignats qui rentraient par
cette voie taient destins  tre brls; ainsi les terres du clerg
devaient bientt se trouver distribues et le papier supprim. Les
assignats portaient un intrt  tant le jour, et acquraient une valeur,
en sjournant dans les mains des dtenteurs.

Le clerg, qui voyait l un moyen d'excution pour l'alination de ses
biens, le repoussa fortement. Ses allis nobles et autres, contraires 
tout ce qui facilitait la marche de la rvolution, s'y opposrent aussi et
crirent au papier-monnaie. Le nom de Law devait tout naturellement
retentir, et le souvenir de sa banqueroute tre rveill. Cependant la
comparaison n'tait pas juste, parce que le papier de Law n'tait
hypothqu que sur les succs  venir de la Compagnie des Indes, tandis que
les assignats reposaient sur un capital territorial, rel et facilement
occupable. Law avait fait pour la cour des faux considrables, et avait
excd de beaucoup la valeur prsume du capital de la Compagnie:
l'assemble au contraire ne pouvait pas croire, avec les formes nouvelles
qu'elle venait d'tablir, que des exactions pareilles pussent avoir lieu.
Enfin la somme des assignats crs ne reprsentait qu'une trs petite
partie du capital qui leur tait affect. Mais, ce qui tait vrai, c'est
que le papier, quelque sr qu'il soit, n'est pas, comme l'argent, une
ralit, et, suivant l'expression de Bailly, une _actualit physique_. Le
numraire porte avec lui sa propre valeur; le papier, au contraire, exige
encore une opration, un achat de terre, une ralisation. Il doit donc tre
au-dessous du numraire, et ds qu'il est au-dessous, le numraire, que
personne ne veut donner pour du papier, se cache, et finit par disparatre.
Si, de plus, des dsordres dans l'administration des biens, des missions
immodres de papier, dtruisent la proportion entre les effets circulant
et le capital, la confiance s'vanouit; la valeur nominale est conserve,
mais la valeur relle n'est plus; celui qui donne cette monnaie
conventionnelle vole celui qui la reoit, et une grande crise a lieu. Tout
cela tait possible, et avec plus d'exprience aurait paru certain. Comme
mesure financire, l'mission des assignats tait donc trs critiquable,
mais elle tait ncessaire comme mesure politique, car elle fournissait 
des besoins pressans, et divisait la proprit sans le secours d'une loi
agraire. L'assemble ne devait donc pas hsiter; et, malgr Maury et les
siens, elle dcrta, 400,000,000 d'assignats forcs avec intrt[4].
Necker depuis long-temps avait perdu la confiance du roi, l'ancienne
dfrence de ses collgues et l'enthousiasme de la nation. Renferm dans
ses calculs, il discutait quelquefois avec l'assemble. Sa rserve 
l'gard des dpenses extraordinaires avait fait demander le livre rouge,
registre fameux o l'on trouvait, disait-on, la liste de toutes les
dpenses secrtes. Louis XVI cda avec peine, et fit cacheter les feuillets
o taient portes les dpenses de son prdcesseur Louis XV. L'assemble
respecta sa dlicatesse, et se borna aux dpenses de ce rgne. On n'y
trouva rien de personnel au roi; les prodigalits taient toutes relatives
aux courtisans. Les Lameth s'y trouvrent ports pour un bienfait de 60,000
francs, consacrs par la reine  leur ducation. Ils firent reporter cette
somme au trsor public. On rduisit les pensions sur la double proportion
des services et de l'ancien tat des personnes. L'assemble montra partout
la plus grande modration; elle supplia le roi de fixer lui-mme la liste
civile, et elle vota par acclamation les 25,000,000 qu'il avait demands.

Cette assemble, forte de son nombre, de ses lumires, de sa puissance, de
ses rsolutions, avait conu l'immense projet de rgnrer toutes les
parties de l'tat, et elle venait de rgler le nouvel ordre judiciaire.
Elle avait distribu les tribunaux de la mme manire que les
administrations, par districts et dpartemens. Les juges taient laisss
 l'lection populaire. Cette dernire mesure avait t fortement
combattue. La mtaphysique politique avait t encore dploye ici pour
prouver que le pouvoir judiciaire relevait du pouvoir excutif,
et que le roi devait nommer les juges. On avait trouv des raisons de part
et d'autre; mais la seule  donner  l'assemble, qui tait dans
l'intention de faire une monarchie, c'est que la royaut, successivement
dpouille de ses attributions, devenait une simple magistrature, et l'tat
une rpublique. Mais dire ce qu'tait la monarchie tait trop hardi; elle
exige des concessions qu'un peuple ne consent jamais  faire, dans le
premier moment du rveil. Le sort des nations est de demander ou trop,
ou rien. L'assemble voulait sincrement le roi, elle tait pleine de
dfrence pour lui, et le prouvait  chaque instant; mais elle chrissait
la personne, et, sans s'en douter, dtruisait la chose.

Aprs cette uniformit introduite dans la justice et l'administration, il
restait  rgulariser le service de la religion, et  le constituer comme
tous les autres. Ainsi, quand on avait tabli un tribunal d'appel et une
administration suprieure dans chaque dpartement, il tait naturel d'y
placer aussi un vch. Comment, en effet, souffrir que certains vchs
embrassassent quinze cents lieues carres, tandis que d'autres n'en
embrassaient que vingt; que certaines cures eussent dix lieues de
circonfrence, et que d'autres comptassent  peine quinze feux; que
beaucoup de curs eussent au plus sept cents livres, tandis que prs d'eux
il existait des bnficiers qui comptaient dix et quinze mille livres
de revenus? L'assemble, en rformant les abus, n'empitait pas sur les
doctrines ecclsiastiques, ni sur l'autorit papale, puisque les
circonscriptions avaient toujours appartenu au pouvoir temporel. Elle
voulait donc former une nouvelle division, soumettre comme jadis les curs
et les vques  l'lection populaire; et en cela encore elle n'empitait
que sur le pouvoir temporel, puisque les dignitaires ecclsiastiques
taient choisis par le roi et institus par le pape. Ce projet, qui fut
nomm _constitution civile du clerg_, et qui fit calomnier l'assemble
plus que tout ce qu'elle avait fait, tait pourtant l'ouvrage des dputs
les plus pieux. C'tait Camus et autres jansnistes qui, voulant raffermir
la religion dans l'tat, cherchaient  la mettre en harmonie avec les lois
nouvelles. Il est certain que la justice tant rtablie partout, il tait
trange qu'elle ne le ft pas dans l'administration ecclsiastique aussi
bien qu'ailleurs. Sans Camus et quelques autres, les membres de
l'assemble, levs  l'cole des philosophes, auraient trait le
christianisme comme toutes les autres religions admises dans l'tat et ne
s'en seraient pas occups. Ils se prtrent  des sentimens que dans nos
moeurs nouvelles il est d'usage de ne pas combattre, mme quand on ne les
partage pas. Ils soutinrent donc le projet religieux et sincrement
chrtien de Camus. Le clerg se souleva, prtendit qu'on empitait sur
l'autorit spirituelle du pape, et en appela  Rome. Les principales bases
du projet furent nanmoins adoptes[1], et aussitt prsentes au roi, qui
demanda du temps pour en rfrer au grand pontife. Le roi, dont la religion
claire reconnaissait la sagesse de ce plan, crivit au pape avec le dsir
sincre d'avoir son consentement, et de renverser par l toutes les
objections du clerg. On verra bientt quelles intrigues empchrent le
succs de ses voeux.

Le mois de juillet approchait; il y avait bientt un an que la Bastille
tait prise, que la nation s'tait empare de tous les pouvoirs, et qu'elle
prononait ses volonts par l'assemble, et les excutait elle-mme, ou les
faisait excuter sous sa surveillance. Le 14 juillet tait considr comme
le jour qui avait commenc une re nouvelle, et on rsolut d'en clbrer
l'anniversaire par une grande fte. Dj les provinces, les villes, avaient
donn l'exemple de se fdrer, pour rsister en commun aux ennemis de
la rvolution. La municipalit de Paris proposa pour le 14 juillet une
fdration gnrale de toute la France, qui serait clbre au milieu de la
capitale par les dputs de toutes les gardes nationales et de tous les
corps de l'arme. Ce projet fut accueilli avec enthousiasme, et des
prparatifs immenses furent faits pour rendre la fte digne de son objet.

Les nations, ainsi qu'on l'a vu, avaient depuis ong-temps les yeux sur la
France; les souverains ommenaient  nous har et  nous craindre, les
peuples  nous estimer. Un certain nombre d'trangers nthousiastes se
prsentrent  l'assemble, chacun avec le costume de sa nation. Leur
orateur, Anacharsis Clootz, Prussien de naissance, dou d'une imagination
folle, demanda au nom du genre humain  faire partie de la fdration. Ces
scnes, qui paraissent ridicules  ceux qui ne les ont pas vues, meuvent
profondment ceux qui y assistent. L'assemble accorda la demande, et le
prsident rpondit  ces trangers qu'ils seraient admis, pour qu'ils
pussent raconter  leurs compatriotes ce qu'ils avaient vu, et leur faire
connatre les joies et les bienfaits de la libert.

L'motion cause par cette scne en amena une autre. Une statue questre de
Louis XIV le reprsentait foulant aux pieds l'image de plusieurs provinces
vaincues: Il ne faut pas souffrir, s'cria l'un des Lameth, ces monumens
d'esclavage dans les jours de libert. Il ne faut pas que les
Francs-Comtois, en arrivant  Paris, voient leur image ainsi enchane.
Maury combattit une mesure qui tait peu importante, et qu'il fallait
accorder  l'enthousiasme public. Au mme instant une voix proposa d'abolir
les titres de comte, marquis, baron, etc., de dfendre les livres, enfin
de dtruire tous les titres hrditaires. Le jeune Montmorency soutint la
proposition. Un noble demanda ce qu'on substituerait  ces mots: un tel a
t fait comte pour avoir servi l'tat? On dira simplement, rpondit
Lafayette, qu'un tel a sauv l'tat un tel jour. Le dcret fut adopt[6],
malgr l'irritation extraordinaire de la noblesse, qui fut plus courrouce
de la suppression de ses titres que des pertes plus relles qu'elle avait
faites depuis le commencement de la rvolution. La partie la plus modre
de l'assemble aurait voulu qu'en abolissant les titres, on laisst la
libert de les porter  ceux qui le voudraient. Lafayette s'empressa
d'avertir la cour, avant que le dcret ft sanctionn, et l'engagea de le
renvoyer  l'assemble qui consentait  l'amender. Mais le roi se hta de
le sanctionner, et on crut y voir l'intention peu franche de pousser les
choses au pire.

L'objet de la fdration fut le serment civique. On demanda si les fdrs
et l'assemble le prteraient dans les mains du roi, ou si le roi,
considr comme le premier fonctionnaire public, jurerait avec tous les
autres sur l'autel de la patrie. On prfra le dernier moyen. L'assemble
acheva aussi de mettre l'tiquette en harmonie avec ses lois, et le roi ne
fut dans la crmonie que ce qu'il tait dans la constitution. La cour, 
qui Lafayette inspirait des dfiances continuelles, s'effraya d'une
nouvelle qu'on rpandait, et d'aprs laquelle il devait tre nomm
commandant de toutes les gardes nationales du royaume. Ces dfiances, pour
qui ne connaissait pas Lafayette, taient naturelles, et ses ennemis de
tous les cts, s'attachaient  les augmenter. Comment se persuader en
effet qu'un homme jouissant d'une telle popularit, chef d'une force aussi
considrable, ne voult pas en abuser? Cependant il ne le voulait pas; il
tait rsolu  n'tre que citoyen; et, soit vertu, soit ambition bien
entendue, le mrite est le mme. Il faut que l'orgueil humain soit plac
quelque part; la vertu consiste  le placer dans le bien. Lafayette,
prvenant les craintes de la cour, proposa qu'un mme individu ne pt
commander plus d'une garde de dpartement. Le dcret fut accueilli avec
acclamation, et le dsintressement du gnral couvert d'applaudissemens.
Lafayette fut cependant charg de tout le soin de la fte, et nomm chef de
la fdration en sa qualit de commandant de la garde parisienne.

Le jour approchait, et les prparatifs se faisaient avec la plus grande
activit. La fte devait avoir lieu au Champ-de-Mars, vaste terrain qui
s'tend entre l'cole Militaire et le cours de la Seine. On avait projet
de transporter la terre du milieu sur les cts, de manire  former un
amphithtre qui pt contenir la masse des spectateurs. Douze mille
ouvriers y travaillaient sans relche; et cependant il tait  craindre que
les travaux ne fussent pas achevs le 14. Des habitans veulent alors se
joindre eux-mmes aux travailleurs. En un instant toute la population est
transforme en ouvriers. Des religieux, des militaires, des hommes de
toutes les classes, saisissent la pelle et la bche; des femmes lgantes
contribuent elles-mmes aux travaux. Bientt l'entranement est gnral; on
s'y rend par sections, avec des bannires de diverses couleurs, et au son
du tambour. Arriv, on se mle et on travaille en commun. La nuit venue et
le signal donn, chacun se rejoint aux siens et retourne  ses foyers.
Cette douce union rgna jusqu' la fin des travaux. Pendant ce temps les
fdrs arrivaient continuellement, et taient reus avec le plus grand
empressement et la plus aimable hospitalit. L'effusion tait gnrale, et
la joie sincre, malgr les alarmes que le trs petit nombre d'hommes
rests inaccessibles  ces motions s'efforaient de rpandre. On disait
que des brigands profiteraient du moment o le peuple serait  la
fdration pour piller la ville. On supposait au duc d'Orlans, revenu de
Londres, des projets sinistres; cependant la gaiet nationale fut
inaltrable, et on ne crut  aucune de ces mchantes prophties.

La 14 arrive enfin: tous les fdrs dputs des provinces et de l'arme,
rangs sous leurs chefs et leurs bannires, partent de la place de la
Bastille et se rendent aux Tuileries. Les dputs du Bnar, en passant dans
la rue de la Ferronnerie, o avait t assassin Henri IV, lui rendent un
hommage, qui, dans cet instant d'motion, se manifeste par des larmes. Les
fdrs, arrivs au jardin des Tuileries, reoivent dans leurs rangs la
municipalit et l'assemble. Un bataillon de jeunes enfans, arms comme
leurs pres, devanait l'assemble: un groupe de vieillards la suivait, et
rappelait ainsi les antiques souvenirs de Sparte. Le cortge s'avance
au milieu des cris et des applaudissemens du peuple. Les quais taient
couverts de spectateurs, les maisons en taient charges. Un pont jet en
quelques jours sur la Seine, conduisait, par un chemin jonch de fleurs,
d'une rive  l'autre, et aboutissait en face du champ de la fdration. Le
cortge le traverse, et chacun prend sa place. Un amphithtre magnifique,
dispos dans le fond, tait destin aux autorits nationales. Le roi et le
prsident taient assis  ct l'un de l'autre sur des siges pareils,
sems de fleurs de lis d'or. Un balcon lev derrire le roi portait la
reine et la cour. Les ministres taient  quelque distance du roi, et les
dputs rangs des deux cts. Quatre cent mille spectateurs remplissaient
les amphithtres latraux; soixante mille fdrs arms faisaient leurs
volutions dans le champ intermdiaire, et au centre s'levait, sur une
base de vingt-cinq pieds, le magnifique autel de la patrie. Trois cents
prtres revtus d'aubes blanches et d'charpes tricolores en couvraient les
marches, et devaient servir la messe.

L'arrive des fdrs dura trois heures. Pendant ce temps le ciel tait
couvert de sombres nuages, et la pluie tombait par torrens. Ce ciel, dont
l'clat se marie si bien  la joie des hommes, leur refusait en ce moment
la srnit et la lumire. Un des bataillons arrivs dpose ses armes, et a
l'ide de former une danse; tous l'imitent aussitt, et en un seul instant
le champ intermdiaire est encombr par soixante mille hommes, soldats et
citoyens, qui opposent la gaiet  l'orage. Enfin la crmonie commence; le
ciel, par un hasard heureux, se dcouvre et illumine de son clat cette
scne solennelle. L'vque d'Autun commence la messe; des coeurs
accompagnent la voix du pontife; le canon y mle ses bruits solennels. Le
saint sacrifice achev, Lafayette descend de cheval, monte les marches du
trne, et vient recevoir les ordres du roi, qui lui confie la formule du
serment. Lafayette la porte  l'autel, et dans ce moment toutes les
bannires s'agitent, tous les sabres tincellent. Le gnral, l'arme, le
prsident, les dputs crient: _Je le jure!_ Le roi debout, la main tendue
vers l'autel, dit: _Moi, roi des Franais, je jure d'employer le pouvoir
que m'a dlgu l'acte constitutionnel de l'tat  maintenir la
constitution dcrte par l'assemble nationale et accepte par moi_.
Dans ce moment la reine, entrane par le mouvement gnral, saisit dans
ses bras l'auguste enfant, hritier du trne, et du haut du balcon o elle
est place, le montre  la nation assemble. A cette vue, des cris
extraordinaires de joie, d'amour, d'enthousiasme, se dirigent vers la mre
et l'enfant, et tous les coeurs sont  elle. C'est dans ce mme instant que
la France tout entire, runie dans les quatre-vingt-trois chefs-lieux des
dpartemens, faisait le mme serment d'aimer le roi qui les aimerait.
Hlas! dans ces momens, la haine mme s'attendrit, l'orgueil cde, tous
sont heureux du bonheur commun, et fiers de la dignit de tous. Pourquoi
ces plaisirs si profonds de la concorde sont-ils si tt oublis?

Cette auguste crmonie acheve, le cortge reprit sa marche, et le peuple
se livra  toutes les inspirations de la joie. Les rjouissances durrent
plusieurs jours. Une revue gnrale des fdrs eut lieu ensuite. Soixante
mille hommes taient sous les armes, et prsentaient un magnifique
spectacle, tout  la fois militaire et national. Le soir, Paris offrit une
fte charmante. Le principal lieu de runion tait aux Champs-Elyses et 
la Bastille. On lisait sur le terrain de cette ancienne prison, chang en
une place: _Ici l'on danse_. Des feux brillans, rangs en guirlandes,
remplaaient l'clat du jour. Il avait t dfendu  l'opulence de troubler
cette paisible fte par le mouvement des voitures. Tout le monde devait se
faire peuple, et se trouver heureux de l'tre. Les Champs-lyses
prsentaient une scne touchante. Chacun y circulait sans bruit, sans
tumulte, sans rivalit, sans haine. Toutes les classes confondues s'y
promenaient au doux clat des lumires, et paraissaient satisfaites d'tre
ensemble. Ainsi, mme au sein de la vieille civilisation, on semblait avoir
retrouv les temps de la fraternit primitive.

Les fdrs, aprs avoir assist aux imposantes discussions de l'assemble
nationale, aux pompes de la cour, aux magnificences de Paris, aprs avoir
t tmoins de la bont du roi, qu'ils visitrent tous, et dont ils
reurent de touchantes expressions de bont, retournrent chez eux,
transportes d'ivresse, pleins de bons sentimens et d'illusions. Aprs
tant de scnes dchirantes, et prt  en raconter de plus terribles encore,
l'historien s'arrte avec plaisir sur ces heures si fugitives, o tous les
coeurs n'eurent qu'un sentiment, l'amour du bien public [7].

La fte si touchante de la fdration ne fut encore qu'une motion
passagre. Le lendemain, les coeurs voulaient encore tout ce qu'ils avaient
voulu la veille, et la guerre tait recommence. Les petites querelles avec
le ministre s'engagrent de nouveau. On se plaignit de ce qu'on avait
donn passage aux troupes autrichiennes qui se rendaient dans le pays de
Lige. On accusa Saint-Priest d'avoir favoris l'vasion de plusieurs
accuss suspects de machinations contre-rvolutionnaires. La cour, en
revanche, avait remis  l'ordre du jour la procdure commence au Chtelet
contre les auteurs des 5 et 6 octobre. Le duc d'Orlans et Mirabeau s'y
trouvaient impliqus. Cette procdure singulire, plusieurs fois abandonne
et reprise, se ressentait des diverses influences sous lesquelles elle
avait t instruite. Elle tait pleine de contradictions, et n'offrait
aucune charge suffisante contre les deux accuss principaux. La cour, en se
conciliant Mirabeau, n'avait cependant aucun plan suivi  son gard. Elle
s'en approchait, s'en cartait tour  tour, et cherchait plutt  l'apaiser
qu' suivre ses conseils. En renouvelant la procdure des 5 et 6 octobre,
ce n'tait pas lui qu'elle poursuivait, mais le duc d'Orlans, qui avait
t fort applaudi  son retour de Londres, et qu'elle avait durement
repouss lorsqu'il demandait  rentrer en grce auprs du roi[8]. Chabroud
devait faire le rapport  l'assemble, pour qu'elle juget s'il y avait
lieu ou non  accusation. La cour dsirait que Mirabeau gardt le silence,
et qu'il abandonnt le duc d'Orlans, le seul  qui elle en voulait.
Cependant il prit la parole, et montra combien taient ridicules les
imputations diriges contre lui. On l'accusait en effet d'avoir averti
Mounier que Paris marchait sur Versailles, et d'avoir ajout ces mots:
Nous voulons un roi, mais qu'importe que ce soit Louis XVI ou Louis XVII;
d'avoir parcouru le rgiment de Flandre, le sabre  la main, et de s'tre
cri,  l'instant du dpart du duc d'Orlans: Ce j... f..... ne mrite
pas la peine qu'on se donne pour lui. Rien n'tait plus futile que de
pareils griefs. Mirabeau en montra la faiblesse et le ridicule, ne dit que
peu de mots sur le duc d'Orlans, et s'cria en finissant: Oui, le secret
de cette infernale procdure est enfin dcouvert; il est l tout entier
(en montrant le ct droit); il est dans l'intrt de ceux dont les
tmoignages et les calomnies en ont form le tissu; il est dans les
ressources qu'elle a fournies aux ennemis de la rvolution; il est ... il
est dans le coeur des juges, tel qu'il sera bientt burin dans l'histoire
par la plus juste et la plus implacable vengeance.

Les applaudissemens accompagnrent Mirabeau jusqu' sa place; les deux
inculps furent mis hors d'accusation par l'assemble, et la cour eut la
honte d'une tentative inutile. La rvolution devait s'accomplir partout,
dans l'arme comme dans le peuple. L'arme, dernier appui du pouvoir, tait
aussi la dernire crainte du parti populaire. Tous les chefs militaires
taient ennemis de la rvolution, parce que, possesseurs exclusifs des
grades et des faveurs, ils voyaient le mrite admis  les partager avec
eux. Par le motif contraire, les soldats penchaient pour l'ordre de choses
nouveau; et sans doute la haine de la discipline, le dsir d'une plus forte
paie, agissaient aussi puissamment sur eux que l'esprit de libert. Une
dangereuse insubordination se manifestait dans presque toute l'arme.
L'infanterie surtout, peut-tre parce qu'elle se mle davantage au peuple
et qu'elle a moins d'orgueil militaire que la cavalerie, tait dans un tat
complet d'insurrection. Bouill, qui voyait avec peine son arme lui
chapper, employait tous les moyens possibles pour arrter cette contagion
de l'esprit rvolutionnaire. Il avait reu de Latour-du-Pin, ministre de
la guerre, les pouvoirs les plus tendus; il en profitait en dplaant
continuellement ses troupes, et en les empchant de se familiariser avec le
peuple par leur sjour sur les mmes lieux. Il leur dfendait surtout de se
rendre aux clubs, et ne ngligeait rien enfin pour maintenir la
subordination militaire. Bouill, aprs une longue rsistance, avait enfin
prt serment  la constitution; et comme il tait plein d'honneur, ds cet
instant il parut avoir pris la rsolution d'tre fidle au roi et  la
constitution. Sa rpugnance pour Lafayette, dont il ne pouvait mconnatre
le dsintressement, tait vaincue, et il tait plus dispos  s'entendre
avec lui. Les gardes nationales de la vaste contre o il commandait
avaient voulu le nommer leur gnral; il s'y tait refus dans sa premire
Humeur, et il en avait du regret en songeant au bien qu'il aurait pu faire.
Nanmoins, malgr quelques dnonciations des clubs, il se maintenait dans
les faveurs populaires.

La rvolte clata d'abord  Metz. Les soldats enfermrent leurs officiers,
s'emparrent des drapeaux et des caisses, et voulurent mme faire
contribuer la municipalit. Bouill courut le plus grand danger, et parvint
 rprimer la sdition. Bientt aprs, une rvolte semblable se manifesta 
Nancy. Des rgimens suisses y prirent part, et on eut lieu de craindre, si
cet exemple tait suivi, que bientt tout le royaume ne se trouvt livr
aux excs runis de la soldatesque et de la populace. L'assemble elle mme
en trembla. Un officier fut charg de porter le dcret rendu contre les
rebelles. Il ne put le faire excuter, et Bouill reut ordre de marcher
sur Nancy pour que force restt  la loi. Il n'avait que peu de soldats sur
lesquels il pt compter. Heureusement les troupes, nagure rvoltes 
Metz, humilies de ce qu'il n'osait pas se fier  elles, offrirent de
marcher contre les rebelles. Les gardes nationales firent la mme offre, et
il s'avana avec ces forces runies et une cavalerie assez nombreuse sur
Nancy. Sa position tait embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir
sa cavalerie, et que son infanterie n'tait pas suffisante pour attaquer
les rebelles seconds de la populace. Nanmoins il parla  ceux-ci avec la
plus grande fermet, et parvint  leur imposer. Ils allaient mme cder et
sortir de la ville, conformment  ses ordres, lorsque des coups de fusil
furent tirs, on ne sait de quel ct. Ds-lors l'engagement devint
invitable. Les troupes de Bouill, se croyant trahies, combattirent avec
la plus grande ardeur; mais l'action fut opinitre, et elles ne pntrrent
que pas  pas,  travers un feu meurtrier[9]. Matre enfin des principales
places, Bouill obtint la soumission des rgimens, et les fit sortir de la
ville. Il dlivra les officiers et les autorits emprisonns, fit choisir
les principaux coupables, et les livra  l'assemble nationale.

Cette victoire rpandit une joie gnrale, et calma les craintes qu'on
avait conues pour la tranquillit du royaume. Bouill reut du roi et de
l'assemble des flicitations et des loges. Plus tard on le calomnia, et
on accusa sa conduite de cruaut.

Cependant elle tait irrprochable, et dans le moment elle fut applaudie
comme telle. Le roi augmenta son commandement, qui devint fort
considrable, car il s'tendait depuis la Suisse jusqu' la Sambre, et
comprenait la plus grande partie de la frontire. Bouill, comptant plus
sur la cavalerie que sur l'infanterie, choisit pour se cantonner les
bords de la Seille, qui tombe dans la Moselle; il avait l des plaines pour
faire agir sa cavalerie, des fourrages pour la nourrir, des places assez
fortes pour se retrancher, et surtout peu de population  craindre. Bouill
tait dcid  ne rien faire contre la constitution; mais il se dfiait des
patriotes, et il prenait des prcautions pour venir au secours du roi, si
les circonstances le rendaient ncessaire.

L'assemble avait aboli les parlemens, institu les jurs, dtruit les
jurandes, et allait ordonner une nouvelle mission d'assignats. Les biens
du clerg offrant un capital immense, et les assignats le rendant
continuellement disponible, il tait naturel qu'elle en ust. Toutes les
objections dj faites furent renouveles avec plus de violence; l'vque
d'Autun lui-mme se pronona contre cette mission nouvelle, et prvit avec
sagacit tous les rsultats financiers de cette mesure[10]. Mirabeau,
envisageant surtout les rsultats politiques, insista avec opinitret, et
russit. Huit cents millions d'assignats furent dcrts; et cette fois il
fut dcid qu'ils ne porteraient pas intrt. Il tait inutile en effet
d'ajouter un intrt  une monnaie. Qu'on fasse cela pour un titre qui ne
peut circuler et demeure oisif dans les mains de celui qui le possde, rien
n'est plus juste; mais pour une valeur qui devient actuelle par son cours
forc, c'est une erreur que l'assemble ne commit pas une seconde fois.
Necker s'opposa  cette nouvelle mission, et envoya un mmoire qu'on
n'couta point. Les temps taient bien changs pour lui, et il n'tait plus
ce ministre  la conservation duquel le peuple attachait son bonheur, un an
auparavant. Priv de la confiance du roi, brouill avec ses collgues,
except Montmorin, il tait nglig par l'assemble, et n'en obtenait pas
tous les gards qu'il et pu en attendre. L'erreur de Necker consistait 
croire que la raison suffisait  tout, et que, manifeste avec un mlange
de sentiment et de logique, elle devait triompher de l'enttement des
aristocrates et de l'irritation des patriotes. Necker possdait cette
raison un peu fire qui juge les carts des passions et les blme; mais il
manquait de cette autre raison plus leve et moins orgueilleuse, qui ne se
borne pas  les blmer mais qui sait aussi les conduire. Aussi, plac au
milieu d'elles, il ne fut pour toutes qu'une gne et point un frein.
Demeur sans amis depuis le dpart de Mounier et de Lally, il n'avait
conserv que l'inutile Malouet. Il avait bless l'assemble, en lui
rappelant sans cesse et avec des reproches le soin le plus difficile de
tous, celui des finances; il s'tait attir en outre le ridicule par la
manire dont il parlait de lui-mme. Sa dmission fut accepte avec plaisir
par tous les partis[11]. Sa voiture fut arrte  la sortie du royaume par
le mme peuple qui l'avait nagure trane en triomphe; il fallut un ordre
de l'assemble pour que la libert d'aller en Suisse lui ft accorde. Il
l'obtint bientt; et se retira  Coppet pour y contempler de loin une
rvolution qu'il tait plus propre  observer qu' conduire.

Le ministre s'tait rduit  la nullit du roi lui-mme, et se livrait
tout au plus  quelques intrigues ou inutiles ou coupables. Saint-Priest
communiquait avec les migrs; Latour-du-Pin se prtait  toutes les
volonts des chefs militaires; Montmorin avait l'estime de la cour, mais
non sa confiance, et il tait employ dans des intrigues auprs des chefs
populaires, avec lesquels sa modration le mettait en rapport. Les
ministres furent tous dnoncs  l'occasion de nouveaux complots: Moi
aussi, s'cria Cazals, je les dnoncerais, s'il tait gnreux de
poursuivre des hommes aussi faibles; j'accuserais le ministre des finances
de n'avoir pas clair l'assemble sur les vritables ressources de
l'tat, et de n'avoir pas dirig une rvolution qu'il avait provoque;
j'accuserais le ministre de la guerre d'avoir laiss dsorganiser l'arme;
le ministre des provinces de n'avoir pas fait respecter les ordres du roi,
tous enfin de leur nullit et des lches conseils donns  leur matre.
L'inaction est un crime aux yeux des partis qui veulent aller  leur but:
aussi le ct droit condamnait-il les ministres, non pour ce qu'ils avaient
fait, mais pour ce qu'ils n'avaient pas fait. Cependant Cazals et les
siens, tout en les condamnant, s'opposaient  ce qu'on demandt au roi leur
loignement, parce qu'ils regardaient cette demande comme une atteinte  la
prrogative royale. Ce renvoi ne fut pas rclam, mais ils donnrent
successivement leur dmission, except Montmorin, qui fut seul
conserv. Duport-du-Tertre, simple avocat, fut nomm garde-des-sceaux.
Duportail, dsign au roi par Lafayette, remplaa Latour-du-Pin  la
guerre, et se montra mieux dispos en faveur du parti populaire. L'une des
mesures qu'il prit fut de priver Bouill de toute la libert dont il usait
dans son commandement, et particulirement du pouvoir de dplacer les
troupes  sa volont, pouvoir dont Bouill se servait, comme on l'a vu,
pour empcher les soldats de fraterniser avec le peuple.

Le roi avait fait une tude particulire de l'histoire de la rvolution
anglaise. Le sort de Charles Ier l'avait toujours singulirement frapp, et
il ne pouvait pas se dfendre de pressentimens sinistres. Il avait surtout
remarqu le motif de la condamnation de Charles Ier; ce motif tait la
guerre civile. Il en avait contract une horreur invincible pour toute
mesure qui pouvait faire couler le sang; et il s'tait constamment oppos 
tous les projets de fuite proposs par la reine et la cour.

Pendant l't pass  Saint-Cloud, en 1790, il aurait pu s'enfuir; mais il
n'avait jamais voulu en entendre parler. Les amis de la constitution
redoutaient comme lui ce moyen, qui semblait devoir amener la guerre
civile. Les aristocrates seuls le dsiraient, parce que, matres du roi en
l'loignant de l'assemble, ils se promettaient de gouverner en son nom, et
de rentrer avec lui  la tte des trangers, ignorant encore qu'on ne va
jamais qu' leur suite. Aux aristocrates se joignaient peut-tre quelques
imaginations prcoces, qui dj commenaient  rver la rpublique, 
laquelle personne ne songeait encore, dont on n'avait jamais prononc le
nom, si ce n'est la reine dans ses emportemens contre Lafayette et contre
l'assemble, qu'elle accusait d'y tendre de tous leurs voeux. Lafayette,
chef de l'arme constitutionnelle, et de tous les amis sincres de la
libert, veillait constamment sur la personne du monarque. Ces deux
ides, loignement du roi et guerre civile, taient si fortement associes
dans les esprits depuis le commencement de la rvolution, qu'on regardait
ce dpart comme le plus grand malheur  craindre.

Cependant l'expulsion du ministre, qui, s'il n'avait la confiance de Louis
XVI, tait du moins de son choix, l'indisposa contre l'assemble, et lui
fit craindre la perte entire du pouvoir excutif. Les nouveaux dbats
religieux, que la mauvaise foi du clerg fit natre  propos de la
constitution civile, effrayrent sa conscience timore, et ds lors il
songea au dpart. C'est vers la fin de 1790 qu'il en crivit  Bouill, qui
rsista d'abord, et qui cda ensuite, pour ne point rendre son zle suspect
 l'infortun monarque. Mirabeau, de son ct, avait fait un plan pour
soutenir la cause de la monarchie. En communication continuelle avec
Montmorin, il n'avait jusque-l rien entrepris de srieux, parce que la
cour, hsitant entre l'tranger, l'migration et le parti national, ne
voulait rien franchement, et de tous les moyens redoutait surtout celui qui
la soumettrait  un matre aussi sincrement constitutionnel que Mirabeau.
Cependant elle s'entendit entirement avec lui, vers cette poque. On lui
promit tout s'il russissait, et toutes les ressources possibles furent
mises  sa disposition. Talon, lieutenant-civil au Chtelet, et Laporte,
appel rcemment auprs du roi pour administrer la liste civile, eurent
ordre de le voir et de se prter  l'excution de ses plans. Mirabeau
condamnait la constitution nouvelle. Pour une monarchie elle tait, selon
lui, trop dmocratique, et pour une rpublique il y avait un roi de trop.
En voyant surtout le dbordement populaire qui allait toujours croissant,
il rsolut de l'arrter. A Paris, sous l'empire de la multitude et d'une
assemble toute-puissante, aucune tentative n'tait possible. Il ne vit
qu'une ressource, c'tait d'loigner le roi de Paris, et de le placer 
Lyon. L, le roi se ft expliqu; il aurait nergiquement exprim les
raisons qui lui faisaient condamner la constitution nouvelle, et en aurait
donn une autre qui tait toute prpare. Au mme instant, on et convoqu
une premire lgislature. Mirabeau, en confrant par crit avec les membres
les plus populaires, avait eu l'art de leur arracher  tous l'improbation
d'un article de la constitution actuelle. En runissant ces divers avis, la
constitution tout entire se trouvait condamne par ses auteurs
eux-mmes[12]. Il voulait les joindre au manifeste du roi, pour en assurer
l'effet, et faire mieux sentir la ncessit d'une nouvelle constitution. On
ne connat pas tous ses moyens d'excution; on sait seulement que, par la
police de Talon, lieutenant-civil, il s'tait mnag des pamphltaires, des
orateurs de club et de groupe; que par son immense correspondance, il
devait s'assurer trente-six dpartemens du Midi. Sans doute il songeait 
s'aider de Bouill, mais il ne voulait pas se mettre  la merci de ce
gnral. Tandis que Bouill campait  Montmdy, il voulait que le roi se
tnt  Lyon; et lui-mme devait, suivant les circonstances, se porter 
Lyon ou  Paris. Un prince tranger, ami de Mirabeau, vit Bouill de la
part du roi, et lui fit part de ce projet, mais  l'insu de Mirabeau[13],
qui ne songeait pas  Montmdy, o le roi s'achemina plus tard. Bouill,
frapp du gnie de Mirabeau, dit qu'il fallait tout faire pour s'assurer un
homme pareil, et que pour lui il tait prt  le seconder de tous ses
moyens. M. de Lafayette tait tranger  ce projet. Quoiqu'il ft
sincrement dvou  la personne du roi, il n'avait point la confiance de
la cour, et d'ailleurs il excitait l'envie de Mirabeau, qui ne voulait pas
se donner un compagnon pareil. En outre, M. de Lafayette tait connu pour
ne suivre que le droit chemin, et ce plan tait trop hardi, trop dtourn
des voies lgales, pour lui convenir. Quoi qu'il en soit, Mirabeau voulut
tre le seul excuteur de son plan, et en effet, il le conduisit tout seul
pendant l'hiver de 1790  1791. On ne sait s'il et russi; mais il est
certain que, sans faire rebrousser le torrent rvolutionnaire, il et du
moins influ sur sa direction, et sans changer sans doute le rsultat
invitable d'une rvolution telle que la ntre, il en et modifi les
vnemens par sa puissante opposition. On se demande encore si, mme en
parvenant  dompter le parti populaire, il et pu se rendre matre de
l'aristocratie et de la cour. Un de ses amis lui faisait cette dernire
objection. Ils m'ont tout promis, disait Mirabeau.--Et s'ils ne vous
tiennent point parole?--S'ils ne me tiennent point parole, je les f... en
rpublique.

Les principaux articles de la constitution civile, tels que la
circonscription nouvelle des vchs, et l'lection de tous les
fonctionnaires ecclsiastiques, avaient t dcrts. Le roi en avait
rfr au pape, qui, aprs lui avoir rpondu avec un ton moiti svre et
moiti paternel, en avait appel  son tour au clerg de France. Le clerg
profita de l'occasion, et prtendit que le spirituel tait compromis par
les mesures de l'assemble. En mme temps, il rpandit des mandemens,
dclara que les vques dchus ne se retireraient de leurs siges que
contraints et forcs; qu'ils loueraient des maisons, et continueraient
leurs fonctions ecclsiastiques; que les fidles demeurs tels ne devraient
s'adresser qu' eux. Le clerg intriguait surtout dans la Vende et dans
certains dpartemens du Midi, o il se concertait avec les migrs. Un camp
fdratif s'tait form  Jallez[14], o, sous le prtexte apparent des
fdrations, les prtendus fdrs voulaient tablir un centre d'opposition
aux mesures de l'assemble. Le parti populaire s'irrita de ces menes; et,
fort de sa puissance, fatigu de sa modration, il rsolut d'employer un
moyen dcisif. On a dj vu les motifs qui avaient influ sur l'adoption de
la constitution civile. Cette constitution avait pour auteurs les chrtiens
les plus sincres de l'assemble; ceux-ci, irrits d'une injuste
rsistance, rsolurent de la vaincre.

On sait qu'un dcret obligeait tous les fonctionnaires publics  prter
serment  la constitution nouvelle. Lorsqu'il avait t question de ce
serment civique, le clerg avait toujours voulu distinguer la constitution
politique de la constitution ecclsiastique; on avait pass outre. Cette
fois l'assemble rsolut d'exiger des ecclsiastiques un serment rigoureux
qui les mt dans la ncessit de se retirer s'ils ne le prtaient pas, ou
de remplir fidlement leurs fonctions s'ils le prtaient. Elle eut soin de
dclarer qu'elle n'entendait pas violenter les consciences, qu'elle
respecterait le refus de ceux qui, croyant la religion compromise par les
lois nouvelles, ne voudraient pas prter le serment; mais qu'elle voulait
les connatre pour ne pas leur confier les nouveaux piscopats. En cela ses
prtentions taient justes et franches. Elle ajoutait  son dcret que ceux
qui refuseraient de jurer seraient privs de fonctions et de traitemens; en
outre, pour donner l'exemple, tous les ecclsiastiques qui taient dputs
devaient prter le serment dans l'assemble mme, huit jours aprs la
sanction du nouveau dcret.

Le ct droit s'y opposa; Maury se livra  toute sa violence, fit tout ce
qu'il put pour se faire interrompre et avoir lieu de se plaindre. Alexandre
Lameth, qui occupait le fauteuil, lui maintint la parole, et le priva du
plaisir d'tre chass de la tribune. Mirabeau, plus loquent que jamais,
dfendit l'assemble. Vous, s'cria-t-il, les perscuteurs de la religion!
vous qui lui avez rendu un si noble et si touchant hommage, dans le plus
beau de vos dcrets! vous qui consacrez  son culte une dpense publique,
dont votre prudence et votre justice vous eussent rendus si conomes!
vous qui avez fait intervenir la religion dans la division du royaume, et
qui avez plant le signe de la croix sur toutes les limites des
dpartemens! vous, enfin, qui savez que Dieu est aussi ncessaire aux
hommes que la libert!

L'assemble dcrta le serment[15]. Le roi en rfra tout de suite  Rome.
L'archevque d'Aix, qui avait d'abord combattu la constitution civile,
sentant la ncessit d'une pacification, s'unit au roi et  quelques-uns
de ses collgues plus modrs pour solliciter le consentement du pape. Les
migrs de Turin et les vques opposans de France crivirent  Rome, en
sens tout contraire, et le pape, sous divers prtextes, diffra sa rponse.
L'assemble, irrite de ces dlais, insista pour avoir la sanction du roi
qui, dcid  cder, usait des ruses ordinaires de la faiblesse. Il voulait
se laisser contraindre pour paratre ne pas agir librement. En effet, il
attendit une meute, et se hta alors de donner sa sanction. Le dcret
sanctionn, l'assemble voulut le faire excuter, et elle obligea ses
membres ecclsiastiques  prter le serment dans son sein. Des hommes et
des femmes, qui jusque-l s'taient montrs fort peu attachs  la
religion, se mirent tout  coup en mouvement pour provoquer le refus des
ecclsiastiques[16]. Quelques vques et quelques curs prtrent le
serment. Le plus grand nombre rsista avec une feinte modration et un
attachement apparent  ses principes. L'assemble n'en persista pas moins
dans la nomination des nouveaux vques et curs, et fut parfaitement
seconde par les administrations. Les anciens fonctionnaires
ecclsiastiques eurent la libert d'exercer leur culte  part, et ceux qui
taient reconnus par l'tat prirent place dans les glises. Les dissidens
lourent  Paris l'glise des Thatins pour s'y livrer  leurs exercices.
L'assemble le permit, et la garde nationale les protgea autant qu'elle
put contre la fureur du peuple, qui ne leur laissa pas toujours exercer en
repos leur ministre particulier.

On a condamn l'assemble d'avoir occasionn ce schisme, et d'avoir ajout
une cause nouvelle de division  celles qui existaient dj. D'abord, quant
 ses droits, il est vident  tout esprit juste que l'assemble ne les
excdait pas en s'occupant du temporel de l'glise. Quant aux
considrations de prudence, on peut dire qu'elle ajoutait peu aux
difficults de sa position. Et en effet, la cour, la noblesse et le clerg,
avaient assez perdu, le peuple assez acquis, pour tre des ennemis
irrconciliables, et pour que la rvolution et son issue invitable, mme
sans les effets du nouveau schisme. D'ailleurs, quand on dtruisait tous
les abus, l'as semble pouvait-elle souffrir ceux de l'ancienne
organisation ecclsiastique? Pouvait-elle souffrir que des oisifs vcussent
dans l'abondance, tandis que les pasteurs, seuls utiles, avaient  peine le
ncessaire?


NOTES:

[1] Voyez  l'armoire de fer, pice n 25, lettre de Calonne au roi,
    du 9 avril 1790.
[2] Voyez ce que dit madame de Stal dans ses Considrations sur la
    rvolution franaise.
[3] Sances du 14 au 22 mai.
[4] Avril.
[5] Dcret du 12 juillet.
[6] Dcret et sance du 19 juin.
[7] Voyez la note 17  la fin du volume.
[8] Voyez les Mmoires de Bouill.
[9] 31 aot.
[10] Voyez la note 18  la fin du volume.
[11] Necker se dmit le 4 septembre.
[12] Voyez la note 19  la fin du volume.
[13] Bouill semble croire, dans ses Mmoires, que c'est de la part de
     Mirabeau et du roi qu'on lui fit des ouvertures. Mais c'est l une erreur.
     Mirabeau ignorait cette double mene, et ne pensait pas  se mettre dans
     les mains de Bouill.
[14] Ce camp s'tait form dans les premiers jours de septembre.
[15] Dcret du 27 novembre.
[16] Voyez la note 20  la fin du volume.




CHAPITRE VI.


PROGRS DE L'MIGRATION.--LE PEUPLE SOULEV ATTAQUE LE DONJON DE VINCENNES.
--CONSPIRATION DES _Chevaliers du Poignard_.--DISCUSSION SUR LA LOI CONTRE
LES MIGRS.--MORT DE MIRABEAU.--INTRIGUES CONTRE-RVOLUTIONNAIRES.--FUITE
DU ROI ET DE SA FAMILLE; IL EST ARRT A VARENNES ET RAMEN A PARIS.
--DISPOSITION DES PUISSANCES TRANGRES; PRPARATIFS DES MIGRS.
--DCLARATIONS DE PILNITZ.--PROCLAMATION DE LA LOI MARTIALE AU
CHAMP-DE-MARS.--LE ROI ACCEPTE LA CONSTITUTION.--CLTURE DE L'ASSEMBLE
CONSTITUANTE.


La longue et dernire lutte entre le parti national et l'ordre privilgi
du clerg, dont nous venons de raconter les principales circonstances,
acheva de tout diviser. Tandis que le clerg travaillait les provinces de
l'Ouest et du Midi, les rfugis de Turin faisaient diverses tentatives,
que leur faiblesse et leur anarchie rendaient inutiles. Une conspiration
fut tente  Lyon. On y annonait l'arrive des princes, et une abondante
distribution de grces; on promettait mme  cette ville de devenir
capitale du royaume,  la place de Paris, qui avait dmrit de la cour. Le
roi tait averti de ces menes, et n'en prvoyant pas le succs, ne le
dsirant peut-tre pas, car il dsesprait de gouverner l'aristocratie
victorieuse, il fit tout ce qu'il put pour l'empcher. Cette conspiration
fut dcouverte  la fin de 1790, et ses principaux agens livrs aux
tribunaux. Ce dernier revers dcida l'migration  se transporter de Turin
 Coblentz, o elle s'tablit dans le territoire de l'lecteur de Trves,
et aux dpens de son autorit, qu'elle envahit tout entire. On a dj vu
que les membres de cette noblesse chappe de France taient diviss en
deux partis: les uns, vieux serviteurs, nourris de faveurs, et composant ce
qu'on appelait la cour, ne voulaient pas, en s'appuyant sur la noblesse de
province, entrer en partage d'influence avec elle, et pour cela ils
n'entendaient recourir qu' l'tranger; les autres, comptant davantage sur
leur pe, voulaient soulever les provinces du Midi, en y rveillant le
fanatisme. Les premiers l'emportrent, et on se rendit  Coblentz, sur la
frontire du Nord, pour y attendre les puissances. En vain ceux qui
voulaient combattre dans le Midi insistrent-ils pour qu'on s'aidt du
Pimont, de la Suisse et de l'Espagne, allis fidles et dsintresss, et
pour qu'on laisst dans leur voisinage un chef considrable. L'aristocratie
que dirigeait Calonne ne le voulut pas. Cette aristocratie n'avait pas
chang en quittant la France: frivole, hautaine, incapable, et prodigue 
Coblentz comme  Versailles, elle fit encore mieux clater ses vices au
milieu des difficults de l'exil et de la guerre civile. Il faut du
_bourgeois_ dans votre brevet, disait-elle  ces hommes intrpides qui
offraient de se battre dans le Midi, et qui demandaient sous quel titre ils
serviraient[1]. On ne laissa  Turin que des agens subalternes, qui, jaloux
les uns des autres, se desservaient rciproquement, et empchaient toute
tentative de russir. Le prince de Cond, qui semblait avoir conserv toute
l'nergie de sa branche, n'tait point en faveur auprs d'une partie de la
noblesse; il se plaa prs du Rhin, avec tous ceux qui, comme lui, ne
voulaient pas intriguer, mais se battre.

L'migration devenait chaque jour plus considrable, et les routes taient
couvertes d'une noblesse qui semblait remplir un devoir sacr en courant
prendre les armes contre sa patrie. Des femmes mme croyaient devoir
attester leur horreur contre la rvolution, en abandonnant le sol de la
France. Chez une nation o tout se fait par entranement, on migrait par
vogue; on faisait  peine des adieux, tant on croyait que le voyage serait
court et le retour prochain. Les rvolutionnaires de Hollande, trahis par
leur gnral, abandonns pas leurs allis, avaient cd en quelques jours;
ceux de Brabant n'avaient gure tenu plus longtemps; ainsi donc, suivant
ces imprudens migrs, la rvolution franaise devait tre soumise en une
courte campagne, et le pouvoir absolu refleurir sur la France asservie.
L'assemble, irrite plus qu'effraye de leur prsomption, avait propos
des mesures, et elles avaient toujours t diffres. Les tantes du roi,
trouvant leur conscience compromise  Paris, crurent devoir aller chercher
leur salut auprs du pape. Elles partirent pour Rome[2], et furent arrtes
en route par la municipalit d'Arnay-le-duc. Le peuple se porta aussitt
chez Monsieur, qu'on disait prt  s'enfuir. Monsieur parut, et promit de
ne pas abandonner le roi. Le peuple se calma; et l'assemble prit en
dlibration le dpart de Mesdames. La dlibration se prolongeait, lorsque
Menou la termina par ce mot plaisant: L'Europe, dit-il, sera bien tonne
quand elle saura qu'une grande assemble a mis plusieurs jours  dcider si
deux vieilles femmes entendraient la messe  Rome ou  Paris. Le comit de
constitution n'en fut pas moins charg de prsenter une loi sur la
rsidence des fonctionnaires publics et sur l'migration. Ce dcret, adopt
aprs de violentes discussions, obligeait les fonctionnaires publics  la
rsidence dans le lieu de leurs fonctions. Le roi, comme premier de tous,
tait tenu de ne pas s'loigner du corps lgislatif pendant chaque session,
et en tout autre temps de ne pas aller au-del du royaume. En cas de
violation de cette loi, la peine pour tous les fonctionnaires tait la
dchance. Un autre dcret sur l'migration fut demand au comit.

Pendant ce temps, le roi, ne pouvant plus souffrir la contrainte qui lui
tait impose, et les rductions de pouvoir que l'assemble lui faisait
subir, n'ayant surtout aucun repos de conscience depuis les nouveaux
dcrets sur les prtres, le roi tait dcid  s'enfuir. Tout l'hiver avait
t consacr en prparatifs; on excitait le zle de Mirabeau; on le
comblait de promesses s'il russissait  mettre la famille royale en
libert, et, de son ct, il poursuivait son plan avec la plus grande
activit. Lafayette venait de rompre avec les Lameth. Ceux-ci le trouvaient
trop dvou  la cour; et ne pouvant suspecter son intgrit, comme celle
de Mirabeau, ils accusaient son esprit, et lui reprochaient de se laisser
abuser. Les ennemis des Lameth les accusrent de jalouser la puissance
militaire de Lafayette, comme ils avaient envi la puissance oratoire de
Mirabeau. Ils s'unirent ou parurent s'unir aux amis du duc d'Orlans, et on
prtendit qu'ils voulaient mnager  l'un d'eux le commandement de la garde
nationale; c'tait Charles Lameth qui, disait-on, avait l'ambition de
l'obtenir, et on attribua  ce motif les difficults sans cesse
renaissantes qui furent suscites depuis  Lafayette.

Le 28 fvrier, le peuple, excit, disait-on, par le duc d'Orlans, se porta
au donjon de Vincennes, que la municipalit avait destin  recevoir les
prisonniers trop accumuls dans les prisons de Paris. On attaqua ce donjon
comme une nouvelle Bastille. Lafayette y accourut  temps, et dispersa le
faubourg Saint-Antoine, conduit par Santerre  cette expdition. Tandis
qu'il rtablissait l'ordre dans cette partie de Paris, d'autres difficults
se prparaient pour lui aux Tuileries. Sur le bruit d'une meute, une
grande quantit des habitus du chteau s'y taient rendus au nombre de
plusieurs centaines. Ils portaient des armes caches, telles que des
couteaux de chasse et des poignards. La garde nationale, tonne de cette
affluence, en conut des craintes, dsarma et maltraita quelques-uns de ces
hommes. Lafayette survint, fit vacuer le chteau et s'empara des armes. Le
bruit s'en rpandit aussitt; on dit qu'ils avaient t trouvs porteurs de
poignards, d'o ils furent nomms depuis chevaliers du poignard. Ils
soutinrent qu'ils n'taient venus que pour dfendre la personne du roi
menace. On leur reprocha d'avoir voulu l'enlever; et, comme d'usage,
l'vnement se termina par des calomnies rciproques. Cette scne dtermina
la vritable situation de Lafayette. On vit mieux encore cette fois que,
plac entre les partis les plus prononcs, il tait l pour protger la
personne du roi et la constitution. Sa double victoire augmenta sa
popularit, sa puissance, et la haine de ses ennemis. Mirabeau, qui avait
le tort d'augmenter les dfiances de la cour  son gard, prsenta cette
conduite comme profondment hypocrite. Sous les apparences de la modration
et de la guerre  tous les partis, elle tendait, selon lui,  l'usurpation.
Dans son humeur, il signalait les Lameth comme des mchans et des insenss,
unis  d'Orlans, et n'ayant dans l'assemble qu'une trentaine de
partisans. Quant au ct droit, il dclarait n'en pouvoir rien faire, et se
repliait sur les trois ou quatre cents membres, libres de tout engagement,
et toujours disposs  se dcider par l'impression de raison et d'loquence
qu'il oprait dans le moment.

Il n'y avait de vrai dans ce tableau que son valuation de la force
respective des partis, et son opinion sur les moyens de diriger
l'assemble. Il la gouvernait en effet, en dominant tout ce qui n'avait
pas d'engagement pris. Ce mme jour, 28 fvrier, il exerait, presque pour
la dernire fois, son empire, signalait sa haine contre les Lameth, et
dployait contre eux sa redoutable puissance.

La loi sur l'migration allait tre discute. Chapelier la prsenta au nom
du comit. Il partageait, disait-il, l'indignation gnrale contre ces
Franais qui abandonnaient leur patrie; mais il dclarait qu'aprs
plusieurs jours de rflexions, le comit avait reconnu l'impossibilit de
faire une loi sur l'migration. Il tait difficile en effet d'en faire une.
Il fallait se demander d'abord si on avait le droit de fixer l'homme au
sol. On l'avait sans doute, si le salut de la patrie l'exigeait; mais il
fallait distinguer les motifs des voyageurs, ce qui devenait inquisitorial;
il fallait distinguer leur qualit de Franais ou d'trangers, d'migrans
ou de simples commerans. La loi tait donc trs difficile, si elle n'tait
pas impossible. Chapelier ajouta que le comit, pour obir  l'assemble,
en avait rdig une; que, si on le voulait, il allait la lire; mais qu'il
avertissait d'avance qu'elle violait tous les principes. Lisez.... Ne
lisez pas.... s'crie-t-on de toutes parts. Une foule de dputs veulent
prendre la parole. Mirabeau la demande  son tour, l'obtient, et, ce qui
est mieux, commande le silence. Il lit une lettre fort loquente, adresse
autrefois  Frdric-Guillaume, dans laquelle il rclamait la libert
d'migration, comme un des droits les plus sacrs de l'homme, qui, n'tant
point attach par des racines  la terre, n'y devait rester attach que par
le bonheur. Mirabeau, peut-tre pour satisfaire la cour, mais surtout par
conviction, repoussait comme tyrannique toute mesure contre la libert
d'aller et de venir. Sans doute on abusait de cette libert dans le moment;
mais l'assemble, s'appuyant sur sa force, avait tolr tant d'excs de la
presse commis contre elle-mme, elle avait souffert tant de vaines
tentatives, et les avait si victorieusement repousses par le mpris, qu'on
pouvait lui conseiller de persister dans le mme systme. Mirabeau est
applaudi dans son opinion, mais on s'obstine  demander la lecture du
projet de loi. Chapelier le lit enfin: ce projet propose, pour les cas de
troubles, d'instituer une commission dictatoriale, compose de trois
membres, qui dsigneront nommment et  leur gr ceux qui auront la libert
de circuler hors du royaume. A cette ironie sanglante, qui dnonait
l'impossibilit d'une loi, des murmures s'lvent. Vos murmures m'ont
soulag, s'crie Mirabeau, vos coeurs rpondent au mien, et repoussent
cette absurde tyrannie. Pour moi, je me crois dli de tout serment envers
ceux qui auront l'infamie d'admettre une commission dictatoriale. Des cris
s'lvent du ct gauche. Oui, rpte-t-il, je jure.... Il est interrompu
de nouveau.... Cette popularit, reprend-il avec une voix tonnante, que
j'ai ambitionne, et dont j'ai joui comme un autre, n'est pas un faible
roseau; je l'enfoncerai profondment en terre ... et je le ferai germer sur
le terrain de la justice et de la raison.... Les applaudissemens clatent
de toutes parts. Je jure, ajoute l'orateur, si une loi d'migration est
vote, je jure de vous dsobir.

Il descend de la tribune aprs avoir tonn l'assemble et impos  ses
ennemis. Cependant la discussion se prolonge encore; les uns veulent
l'ajournement, pour avoir le temps de faire une loi meilleure; les autres
exigent qu'il soit dclar de suite qu'on n'en fera pas, afin de calmer le
peuple et de terminer ses agitations. On murmure, on crie, on applaudit.
Mirabeau demande encore la parole, et semble l'exiger. Quel est, s'crie
M. Goupil, le titre de la dictature qu'exerce ici M. de Mirabeau?
Mirabeau, sans l'couter, s'lance  la tribune. Je n'ai pas accord la
parole, dit le prsident; que l'assemble dcide. Mais, sans rien dcider,
l'assemble coute. Je prie les interrupteurs, dit Mirabeau, de se
souvenir que j'ai toute ma vie combattu la tyrannie, et que je la
combattrai partout o elle sera assise; et en prononant ces mots, il
promne ses regards de droite  gauche. Des applaudissemens nombreux
accompagnent sa voix; il reprend: Je prie M. Goupil de se souvenir qu'il
s'est mpris jadis sur un Catilina dont il repousse aujourd'hui la
dictature[3]; je prie l'assemble de remarquer que la question de
l'ajournement, simple en apparence, en renferme d'autres, et, par exemple,
qu'elle suppose qu'une loi est  faire. De nouveaux murmures s'lvent 
Gauche. Silence aux trente voix! s'crie l'orateur en fixant ses regards
sur la place de Barnave et des Lameth. Enfin, ajoute-t-il, si l'on veut, je
vote aussi l'ajournement, mais  condition qu'il soit dcrt que d'ici 
l'expiration de l'ajournement il n'y aura pas de sdition. Des
acclamations unanimes couvrent ces derniers mots. Nanmoins l'ajournement
l'emporte, mais  une si petite majorit, que l'on conteste le rsultat, et
qu'une seconde preuve est exige.

Mirabeau dans cette occasion frappa surtout par son audace; jamais
peut-tre il n'avait plus imprieusement subjugu l'assemble. Mais sa fin
approchait, et c'taient l ses derniers triomphes. Des pressentimens de
mort se mlaient  ses vastes projets, et quelquefois en arrtaient
l'essor. Cependant sa conscience tait satisfaite; l'estime publique
s'unissait  la sienne, et l'assurait que, s'il n'avait pas encore assez
fait pour le salut de l'tat, il avait du moins assez fait pour sa propre
gloire. Ple et les yeux profondment creuss, il paraissait tout chang 
la tribune, et souvent il tait saisi de dfaillances subites. Les excs de
plaisir et de travail, les motions de la tribune, avaient us en peu de
temps cette existence si forte. Des bains qui renfermaient une dissolution
de sublim avaient produit cette teinte verdtre qu'on attribuait au
poison. La cour tait alarme, tous les partis tonns; et, avant sa mort,
on s'en demandait la cause. Une dernire fois, il prit la parole  cinq
reprises diffrentes, sortit puis, et ne reparut plus. Le lit de mort le
reut et ne le rendit qu'au Panthon. Il avait exig de Cabanis qu'on
n'appelt pas de mdecins; nanmoins on lui dsobit, et ils trouvrent la
mort qui s'approchait, et qui dj s'tait empare des pieds. La tte fut
atteinte la dernire, comme si la nature avait voulu laisser briller son
gnie jusqu'au dernier instant. Un peuple immense se pressait autour de sa
demeure, et encombrait toutes les issues dans le plus profond silence. La
cour envoyait missaire sur missaire; les bulletins de sa sant se
transmettaient de bouche en bouche, et allaient rpandre partout la douleur
 chaque progrs du mal. Lui, entour de ses amis, exprimait quelques
regrets sur ses travaux interrompus, quelque orgueil sur ses travaux
Passs: Soutiens, disait-il  son domestique, soutiens cette tte, la plus
forte de la France. L'empressement du peuple le toucha; la visite de
Barnave, son ennemi, qui se prsenta chez lui au nom des Jacobins, lui
causa une douce motion. Il donna encore quelques penses  la chose
publique. L'assemble devait s'occuper du droit de tester; il appela
M. de Talleyrand et lui remit un discours qu'il venait d'crire. Il sera
plaisant, lui dit-il, d'entendre parler contre les testamens un homme qui
n'est plus et qui vient de faire le sien. La cour avait voulu en effet
qu'il le ft, promettant d'acquitter tous les legs. Reportant ses vues sur
l'Europe, et devinant les projets de l'Angleterre: Ce Pitt, dit-il, est le
ministre des prparatifs; il gouverne avec des menaces: je lui donnerais de
la peine si je vivais. Le cur de sa paroisse venant lui offrir ses soins,
il le remercia avec politesse, et lui dit, en souriant, qu'il les
accepterait volontiers s'il n'avait dans sa maison son suprieur
ecclsiastique, M. l'vque d'Autun. Il fit ouvrir ses fentres: Mon ami,
dit-il  Cabanis, je mourrai aujourd'hui: il ne reste plus qu'
s'envelopper de parfums, qu' se couronner de fleurs, qu' s'environner
de musique, afin d'entrer paisiblement dans le sommeil ternel. Des
douleurs poignantes interrompaient; de temps en temps ces discours si
nobles et si calmes. Vous aviez promis, dit-il  ses amis, de m'pargner
des souffrances inutiles. En disant ces mots, il demande de l'opium avec
instance. Comme on le lui refusait, il l'exige avec sa violence accoutume.
Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui prsente une coupe, en lui
persuadant qu'elle contenait de l'opium. Il la saisit avec calme, avale le
breuvage qu'il croyait mortel, et parat satisfait. Un instant aprs il
expire. C'tait le 2 avril 1791. Cette nouvelle se rpand aussitt  la
cour,  la ville,  l'assemble. Tous les partis espraient en lui, et
tous, except les envieux, sont frapps de douleur. L'assemble interrompt
ses travaux, un deuil gnral est ordonn, des funrailles magnifiques sont
prpares. On demande quelques dputs: Nous irons tous, s'crient-ils.
L'glise de Sainte-Genevive est rige en Panthon, avec cette
inscription, qui n'est plus  l'instant o je raconte ces faits:

AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE[4].

Mirabeau y fut le premier admis  ct de Descartes. Le lendemain, ses
funrailles eurent lieu. Toutes les autorits, le dpartement, les
municipalits, les socits populaires, l'assemble, l'arme,
accompagnaient le convoi. Ce simple orateur obtenait plus d'honneurs que
jamais n'en avaient reu les pompeux cercueils qui allaient jadis 
Saint-Denis. Ainsi finit cet homme extraordinaire, qui, aprs avoir
audacieusement attaqu et vaincu les vieilles races, osa retourner ses
efforts contre les nouvelles qui l'avaient aid  vaincre, les arrter de
sa voix, et la leur faire aimer en l'employant contre elles; cet homme
enfin qui fit son devoir par raison, par gnie, mais non pour quelque peu
d'or jet  ses passions, et qui eut le singulier honneur, lorsque toutes
les popularits finirent par le dgot du peuple, de voir la sienne ne
cder qu' la mort. Mais et-il fait entrer la rsignation dans le coeur de
la cour, la modration dans le coeur des ambitieux? et-il dit  ces
tribuns populaires qui voulaient briller  leur tour: _Demeurez dans ces
faubourgs obscurs?_ et-il dit  Danton, cet autre Mirabeau de la populace:
_Arrtez-vous dans cette section, et ne montez pas plus haut?_ On l'ignore;
mais, au moment de sa mort, tous les intrts incertains s'taient remis en
ses mains, et comptaient sur lui. Longtemps on regretta sa prsence. Dans
la confusion des disputes, on portait les regards sur cette place qu'il
avait occupe, et on semblait invoquer celui qui les terminait d'un mot
victorieux. Mirabeau n'est plus ici, s'cria un jour Maury en montant  la
tribune; on ne m'empchera pas de parler.

La mort de Mirabeau enleva tout courage  la cour. De nouveaux vnemens
vinrent prcipiter sa rsolution de fuir. Le 18 avril, le roi voulut se
rendre  Saint-Cloud. On rpandit le bruit que, ne voulant pas user d'un
prtre asserment pour les devoirs de la Pque, il avait rsolu de
s'loigner pendant la semaine-sainte; d'autres prtendirent qu'il voulait
fuir. Le peuple s'assemble aussitt et arrte les chevaux. Lafayette
accourt, supplie le roi de demeurer en voiture, en l'assurant qu'il va lui
ouvrir un passage. Le roi nanmoins descend et ne veut permettre aucune
tentative; c'tait son ancienne politique de ne paratre pas libre. D'aprs
l'avis de ses ministres, il se rend  l'assemble pour se plaindre de
l'outrage qu'il venait de recevoir. L'assemble l'accueille avec son
empressement ordinaire, en promettant de faire tout ce qui dpendra d'elle
pour assurer sa libert. Louis XVI sort applaudi de tous les cts, except
du ct droit. Le 23 avril, sur le conseil qu'on lui donne, il fait crire
par M. de Montmorin une lettre aux ambassadeurs trangers, dans laquelle il
dment les intentions qu'on lui suppose au dehors de la France, dclare
aux puissances qu'il a prt serment  la constitution, et qu'il est
dispos  le tenir, et proclame comme ses ennemis tous ceux qui insinueront
le contraire. Les expressions de cette lettre taient volontairement
exagres pour qu'elle part arrache par la violence; c'est ce que le roi
dclara lui-mme  l'envoy de Lopold. Ce prince parcourait alors l'Italie
et se trouvait dans ce moment  Mantoue. Calonne ngociait auprs de lui.
Un envoy, M. Alexandre de Durfort, vint de Mantoue auprs du roi et de la
reine s'informer de leurs dispositions. Il les interrogea d'abord sur la
lettre crite aux ambassadeurs, et ils rpondirent qu'au langage on devait
voir qu'elle tait arrache; il les questionna ensuite sur leurs
esprances, et ils rpondirent qu'ils n'en avaient plus depuis la mort de
Mirabeau; enfin sur leurs dispositions envers le comte d'Artois, et ils
assurrent qu'elles taient excellentes.

Pour comprendre le motif de ces questions, il faut savoir que le baron de
Breteuil tait l'ennemi dclar de Calonne; que son inimiti n'avait pas
fini dans l'migration; et que, charg auprs de la cour de Vienne des
pleins pouvoirs de Louis XVI[5], il contrariait toutes les dmarches des
princes. Il assurait  Lopold que le roi ne voulait pas tre sauv par les
migrs, parce qu'il redoutait leur exigence, et que la reine
personnellement tait brouille avec le comte d'Artois. Il proposait
toujours pour le salut du trne le contraire de ce que proposait Calonne;
et il n'oublia rien pour dtruire l'effet de cette nouvelle ngociation. Le
comte de Durfort retourna  Mantoue; et, le 20 mai 1791, Lopold promit de
faire marcher trente-cinq mille hommes en Flandre, et quinze mille en
Alsace. Il annona qu'un nombre gal de Suisses devaient se porter vers
Lyon, autant de Pimontais sur le Dauphin, et que l'Espagne rassemblerait
vingt mille hommes. L'empereur promettait la coopration du roi de Prusse
et la neutralit de l'Angleterre. Une protestation, faite au nom de la
maison de Bourbon, devait tre signe par le roi de Naples, le roi
d'Espagne, par l'infant de Parme, et par les princes expatris. Jusque l
le plus grand secret tait exig. Il tait aussi recommand  Louis XVI
de ne pas songer  s'loigner, quoiqu'il en et tmoign le dsir; tandis
que Breteuil, au contraire, conseillait au roi de partir. Il est possible
que de part et d'autre les conseils fussent donns de bonne foi; mais il
faut remarquer cependant qu'ils taient donns dans le sens des intrts de
chacun. Breteuil, qui voulait combattre la ngociation de Calonne 
Mantoue, conseillait le dpart; et Calonne, qui n'aurait plus rgn si
Louis XVI s'tait transport  la frontire, lui faisait insinuer de
rester. Quoi qu'il en soit, le roi se dcida  partir, et il a dit souvent,
avec humeur: C'est Breteuil qui l'a voulu[6]. Il crivit donc  Bouill
qu'il tait rsolu  ne pas diffrer davantage. Son intention n'tait pas
de sortir du royaume, mais de se retirer  Montmdy, d'o il pouvait, au
besoin, s'appuyer sur Luxembourg, et recevoir les secours trangers. La
route de Chlons par Clermont et Varennes fut prfre, malgr l'avis de
Bouill. Tous les prparatifs furent faits pour partir le 20 juin. Le
gnral rassembla les troupes sur lesquelles il comptait le plus, prpara
un camp  Montmdy, y amassa des fourrages, et donna pour prtexte de
toutes ces dispositions, des mouvements qu'il apercevait sur la frontire.
La reine s'tait charge des prparatifs depuis Paris jusqu' Chlons; et
Bouill de Chlons jusqu' Montmdy. Des corps de cavalerie peu nombreux
devaient, sous prtexte d'escorter un trsor, se porter sur divers points,
et recevoir le roi  son passage. Bouill lui-mme se proposait de
s'avancer  quelque distance de Montmdy. La reine s'tait assur une porte
drobe pour sortir du chteau. La famille royale devait voyager sous un
nom tranger et avec un passeport suppos. Tout tait prt pour le 20;
cependant une crainte fit retarder le voyage jusqu'au 21, dlai qui fut
fatal  cette famille infortune. M. de Lafayette tait dans une complte
ignorance du voyage; M. de Montmorin lui-mme, malgr la confiance de la
cour, l'ignorait absolument; il n'y avait dans la confidence de ce projet
que les personnes indispensables  son excution. Quelques bruits de fuite
avaient cependant couru, soit que le projet et transpir, soit que ce ft
une de ces alarmes si communes alors. Quoi qu'il en soit, le comit de
recherches en avait t averti, et la vigilance de la garde nationale en
tait augmente.

Le 20 juin, vers minuit, le roi, la reine, madame lisabeth, madame de
Tourzel, gouvernante des enfans de France, se dguisent, et sortent
successivement du chteau. Madame de Tourzel avec les enfans se rend au
petit Carrousel, et monte dans un voiture conduite par M. de Fersen, jeune
seigneur tranger, dguis en cocher. Le roi les joint bientt. Mais la
reine, qui tait sortie avec un garde-du-corps, leur donne  tous les plus
grandes inquitudes. Ni elle ni son guide ne connaissaient les quartiers de
Paris; elle s'gare, et ne retrouve le petit Carrousel qu'une heure aprs;
en s'y rendant, elle rencontre la voiture de M. de Lafayette, dont les gens
marchaient avec des torches. Elle se cache sous les guichets du Louvre, et,
sauve de ce danger, parvient  la voiture o elle tait si impatiemment
attendue. Aprs s'tre ainsi runie, toute la famille se met en route; elle
arrive, aprs un long trajet et une seconde erreur de route,  la porte
Saint-Martin, et monte dans une berline attele de six chevaux, place l
pour l'attendre. Madame de Tourzel, sous le nom de madame de Korff, devait
passer pour une mre voyageant avec ses enfans; le roi tait suppos son
valet de chambre; trois gardes-du-corps dguiss devaient prcder la
voiture en courriers, ou la suivre comme domestiques. Ils partent enfin,
accompagns des voeux de M. de Fersen, qui rentra dans Paris pour prendre
le chemin de Bruxelles. Pendant ce temps, Monsieur se dirigeait vers la
Flandre avec son pouse, et suivait une autre route pour ne point exciter
les soupons et ne pas faire manquer les chevaux dans les relais.

Le roi et sa famille voyagrent toute la nuit sans que Paris ft averti. M.
de Fersen courut  la municipalit pour voir ce qu'on en savait:  huit
heures du matin on l'ignorait encore. Mais bientt le bruit s'en rpandit
et circula avec rapidit. Lafayette runit ses aides-de-camp, leur ordonna
de partir sur-le-champ, en leur disant qu'ils n'atteindraient sans doute
pas les fugitifs, mais qu'il fallait faire quelque chose; il prit sur lui
la responsabilit de l'ordre qu'il donnait, et supposa, dans la rdaction
de cet ordre, que la famille royale avait t enleve par les ennemis de la
chose publique. Cette supposition respectueuse fut admise par l'assemble,
et constamment adopte par toutes les autorits. Dans ce moment, le peuple
ameut reprochait  Lafayette d'avoir favoris l'vasion du roi, et plus
tard le parti aristocrate l'a accus d'avoir laiss fuir le roi pour
l'arrter ensuite, et pour le perdre par cette vaine tentative. Cependant,
si Lafayette avait voulu laisser fuir Louis XVI, aurait-il envoy, sans
aucun ordre de l'assemble, deux aides-de-camp  sa suite? Et si, comme
l'ont suppos les aristocrates, il ne l'avait laiss fuir que pour le
reprendre, aurait-il donn toute une nuit d'avance  la voiture? Le peuple
fut bientt dtromp et Lafayette rtabli dans ses bonnes grces.

L'assemble se runit  neuf heures du matin. Elle montra une attitude
aussi imposante qu'aux premiers jours de la rvolution. La supposition
convenue fut que Louis XVI avait t enlev. Le plus grand calme, la plus
parfaite union, rgnrent pendant toute cette sance. Les mesures prises
spontanment par Lafayette furent approuves. Le peuple avait arrt ses
aides-de-camp aux barrires; l'assemble, partout obie, leur en fit ouvrir
les portes. L'un d'eux, le jeune Romeuf, emporta avec lui le dcret qui
confirmait les ordres dj donns par le gnral, et enjoignait  tous les
fonctionnaires publics _d'arrter_, par tous les moyens possibles, _les
suites dudit enlvement, et d'empcher que la route ft continue_. Sur le
voeu et les indications du peuple, Romeuf prit la route de Chlons, qui
tait la vritable, et que la vue d'une voiture  six chevaux avait
indique comme telle. L'assemble fit ensuite appeler les ministres, et
dcrta qu'ils ne recevraient d'ordre que d'elle seule. En partant, Louis
XVI avait ordonn au ministre de la justice de lui envoyer le sceau de
l'tat; l'assemble dcida que le sceau serait conserv pour tre appos 
ses dcrets; elle dcrta en mme temps que les frontires seraient mises
en tat de dfense, et chargea le ministre des relations extrieures
d'assurer aux puissances que les dispositions de la nation franaise
n'taient point changes  leur gard.

M. de Laporte, intendant de la liste civile, fut ensuite entendu. Il avait
reu divers messages du roi, entre autres un billet, qu'il pria l'assemble
de ne pas ouvrir, et un mmoire contenant les motifs du dpart.
L'assemble, prte  respecter tous les droits, restitua, sans l'ouvrir, le
billet que M. de Laporte ne voulait pas rendre public, et ordonna la
lecture du mmoire. Cette lecture fut coute avec le plus grand calme, et
ne produisit presque aucune impression. Le roi s'y plaignait de ses pertes
de pouvoir sans assez de dignit, et s'y montrait aussi bless d'tre
rduit  trente millions de liste civile que d'avoir perdu toutes ses
prrogatives. On couta toutes les dolances du monarque, on plaignit sa
faiblesse, et on passa outre.

Dans ce moment, peu de personnes dsiraient l'arrestation de Louis XVI. Les
aristocrates voyaient dans sa fuite le plus ancien de leurs voeux ralis,
et se flattaient d'une guerre civile trs prochaine. Les membres les plus
prononcs du parti populaire, qui dj commenaient  se fatiguer du roi,
trouvaient dans son absence l'occasion de s'en passer, et concevaient
l'ide et l'esprance d'une rpublique. Toute la partie modre, qui
gouvernait en ce moment l'assemble, dsirait que le roi se retirt sain
et sauf  Montmdy; et, comptant sur son quit, elle se flattait qu'un
accommodement en deviendrait plus facile entre le trne et la nation. On
s'effrayait beaucoup moins  prsent qu'autrefois, de voir le monarque
menaant la constitution du milieu d'une arme. Le peuple seul, auquel on
n'avait pas cess d'inspirer cette crainte, la conservait encore lorsque
l'assemble ne la partageait plus, et il faisait des voeux ardens pour
l'arrestation de la famille royale. Tel tait l'tat des choses  Paris.

La voiture, partie dans la nuit du 20 au 21, avait franchi heureusement une
grande partie de la route et tait parvenue sans obstacle  Chlons, le 21,
vers les cinq heures de l'aprs-midi. L, le roi, qui avait le tort de
mettre souvent sa tte  la portire, fut reconnu; celui qui fit cette
dcouverte voulait d'abord rvler le secret, mais il en fut empch par le
maire, qui tait un royaliste fidle. Arrive  Pont-de-Sommeville, la
famille royale ne trouva pas les dtachemens qui devaient l'y recevoir; ces
dtachemens avaient attendu plusieurs heures; mais le soulvement du
peuple, qui s'alarmait de ce mouvement de troupes, les avait obligs de se
retirer. Cependant le roi arriva  Sainte-Menehould. L, montrant toujours
la tte  la portire, il fut aperu par Drouet, fils du matre de poste,
et chaud rvolutionnaire. Aussitt ce jeune homme, n'ayant pas le temps de
faire arrter la voiture  Sainte-Menehould, court  Varennes. Un brave
marchal-des-logis, qui avait aperu son empressement et qui souponnait
ses motifs, vole  sa suite pour l'arrter, mais ne peut l'atteindre.
Drouet fait tant de diligence qu'il arrive  Varennes avant la famille
infortune; sur-le-champ il avertit la municipalit, et fait prendre sans
dlai toutes les mesures ncessaires pour l'arrestation. Varennes est btie
sur le bord d'une rivire troite, mais profonde; un dtachement de
hussards y tait de garde; mais l'officier, ne voyant pas arriver le trsor
qu'on lui avait annonc, avait laiss sa troupe dans les quartiers. La
voiture arrive enfin et passe le pont. A peine est-elle engage sous une
vote qu'il fallait traverser, que Drouet, aid d'un autre individu, arrte
les chevaux:_Votre passeport_, s'crie-t-il, et avec un fusil il menace
les voyageurs, s'ils s'obstinent  avancer. On obit  cet ordre, et on
livre le passeport. Drouet s'en saisit, et dit que c'est au procureur
de la commune  l'examiner; et la famille royale est conduite chez ce
procureur, nomm Sausse. Celui-ci, aprs avoir examin ce passeport, feint
de le trouver en rgle, et, avec beaucoup d'gards, prie le roi d'attendre.
On attend en effet assez longtemps. Lorsque Sausse est enfin assur qu'un
nombre suffisant de gardes nationaux ont t runis, il cesse de reconnu et
arrt. Une contestation s'engage; Louis prtend n'tre pas ce qu'on
suppose, et la dispute devenant trop vive:--Puisque vous le reconnaissez
pour votre roi, s'crie la reine impatiente, parlez-lui donc avec le
respect que vous lui devez.

Le roi, voyant que toute dngation tait inutile, renonce  se dguiser
plus long-temps. La petite salle tait pleine de monde; il prend la parole
et s'exprime avec une chaleur qui ne lui tait pas ordinaire. Il proteste
de ses bonnes intentions, il assure qu'il n'allait  Montmdy que pour
couter plus librement les voeux des peuples, en s'arrachant  la tyrannie
de Paris; il demande enfin  continuer sa route, et  tre conduit au but
de son voyage. Le malheureux prince, tout attendri, embrasse Sausse et lui
demande le salut de son pouse et de ses enfans; la reine se joint  lui,
et, prenant le dauphin dans ses bras, conjure Sausse de les sauver. Sausse
est touch, mais il rsiste, et les engage  retourner  Paris pour viter
une guerre civile. Le roi, au contraire, effray de ce retour, persiste 
vouloir marcher vers Montmdy. Dans ce moment, MM. de Damas et de Goguelas
taient arrivs avec les dtachemens placs sur divers points. La famille
royale se croyait dlivre, mais on ne pouvait compter sur les hussards.
Les officiers les runissent, leur annoncent que le roi et sa famille sont
arrts, et qu'il faut les sauver; mais ceux-ci rpondent qu'ils sont pour
la nation. Dans le mme instant, les gardes nationales, convoques dans
tous les environs, affluent et remplissent Varennes. Toute la nuit se passe
dans cet tat;  six heures du matin, le jeune Romeuf arrive, portant le
dcret de l'assemble; il trouve la voiture attele de six chevaux et
dirige vers Paris. Il monte et remet le dcret avec douleur. Un cri de
toute la famille s'lve contre M. de Lafayette qui la fait arrter. La
reine mme parat tonne de ce qu'il n'a pas pri de la main du peuple; le
jeune Romeuf rpond que lui et son gnral ont fait leur devoir en les
poursuivant, mais qu'ils ont espr ne pas les atteindre. La reine se
saisit du dcret, le jette sur le lit de ses enfans, puis l'en arrache, en
disant qu'il les souillerait. Madame, lui dit Romeuf qui lui tait dvou,
aimeriez-vous mieux qu'un autre que moi ft tmoin de ces emportemens?
La reine alors revient  elle et recouvre toute sa dignit. On annonait au
mme instant l'arrive des divers corps placs aux environs par Bouill.
Mais la municipalit ordonna alors le dpart, et la famille royale fut
oblige de remonter sur-le-champ en voiture, et de reprendre la route
de Paris, cette route fatale et si redoute.

Bouill, averti au milieu de la nuit, avait fait monter un rgiment 
cheval, et il tait parti au cri de _vive le roi!_ Ce brave gnral,
dvor d'inquitude, marcha en toute hte, et fit neuf lieues en quatre
heures; il arriva  Varennes, o il trouva dj divers corps runis, mais
le roi en tait parti depuis une heure et demie. Varennes tait barricade
et dfendue par d'assez bonnes dispositions; car on avait bris le pont, et
la rivire n'tait pas guable. Ainsi, pour sauver le roi, Bouill devait
d'abord livrer un combat pour enlever les barricades, puis traverser la
rivire, et aprs cette grande perte de temps, pouvoir atteindre la
voiture, qui avait dj une avance d'une heure et demie. Ces obstacles
rendaient toute tentative impossible; et il ne fallait pas moins qu'une
telle impossibilit pour arrter un homme aussi dvou et aussi
entreprenant que Bouill. Il se retira donc dchir de regret et de
douleur.

Lorsqu'on apprit  Paris l'arrestation du roi, on le croyait dj hors
d'atteinte. Le peuple en ressentit une joie extraordinaire. L'assemble
dputa trois commissaires, choisis dans les trois sections du ct gauche,
pour accompagner le monarque et le reconduire  Paris. Ces commissaires
taient Barnave, Latour-Maubourg et Ption. Ils se rendirent  Chlons, et,
ds qu'ils eurent joint la cour, tous les ordres manrent d'eux seuls.
Madame de Tourzel passa dans une voiture de suite avec Latour-Maubourg.
Barnave et Ption montrent dans la voiture de la famille royale.
Latour-Maubourg, homme distingu, tait ami de Lafayette, et comme lui
dvou autant au roi qu' la constitution. En cdant  ses deux collgues
l'honneur d'tre avec la famille royale, son intention tait de les
intresser  la grandeur malheureuse. Barnave s'assit dans le fond, entre
le roi et la reine; Ption sur le devant, entre madame Elisabeth et madame
Royale. Le jeune dauphin reposait alternativement sur les genoux des uns et
des autres. Tel avait t le cours rapide des vnemens! Un jeune avocat de
vingt et quelques annes, remarquable seulement par ses talens; un autre,
distingu par ses lumires, mais surtout par le rigorisme de ses principes,
taient assis  ct du prince nagure le plus absolu de l'Europe, et
commandaient  tous ses mouvemens! Le voyage tait lent, parce que la
voiture suivait le pas des gardes nationales. Il dura huit jours de
Varennes  Paris. La chaleur tait extrme, et une poussire brlante,
souleve par la foule, suffoquait les voyageurs. Les premiers instans
furent silencieux; la reine ne pouvait dguiser son humeur. Le roi finit
par engager la conversation avec Barnave. L'entretien se porta sur tous les
objets, et enfin sur la fuite  Montmdy. Les uns et les autres
s'tonnrent de se trouver tels. La reine fut surprise de la raison
suprieure et de la politesse dlicate du jeune Barnave; bientt elle
releva son voile et prit part  l'entretien. Barnave fut touch de la bont
du roi et de la gracieuse dignit de la reine. Ption montra plus de
rudesse; il tmoigna et il obtint moins d'gards. En arrivant, Barnave
tait dvou  cette famille malheureuse, et la reine, charme du mrite et
du sens du jeune tribun, lui avait donn toute son estime. Aussi, dans les
relations qu'elle eut depuis avec les dputs constitutionnels, ce fut 
lui qu'elle accorda le plus de confiance. Les partis se pardonneraient
s'ils pouvaient se voir et s'entendre[7].

A Paris, on avait prpar la rception qu'on devait faire  la famille
royale. Un avis tait rpandu et affich partout: _Quiconque applaudira
le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu._ L'ordre fut
ponctuellement excut, et l'on n'entendit ni applaudissemens ni insultes.
La voiture prit un dtour pour ne pas traverser Paris. On la fit entrer par
les Champs-Elyses, qui conduisent directement au chteau. Une foule
immense la reu en silence et le chapeau sur la tte. Lafayette, suivi
d'une garde nombreuse, avait pris les plus grandes prcautions. Les trois
gardes-du-corps qui avaient aid la fuite taient sur le sige, exposs 
la vue et  la colre du peuple; nanmoins ils n'essuyrent aucune
violence. A peine arrive au chteau, la voiture fut entoure. La famille
royale descendit prcipitamment, et marcha au milieu d'une double haie de
gardes nationaux, destins  la protger. La reine, demeure la dernire,
se vit presque enleve dans les bras de MM. de Noailles et d'Aiguillon,
ennemis de la cour, mais gnreux amis du malheur. En les voyant
s'approcher, elle eut d'abord quelques doutes sur leurs intentions, mais
elle s'abandonna  eux, et arriva saine et sauve au palais.

Tel fut ce voyage, dont la funeste issue ne peut tre justement attribue 
aucun de ceux qui l'avaient prpar. Un accident le fit manquer, un
accident pouvait le faire russir. Si, par exemple, Drouet avait t joint
et arrt par celui qui le poursuivait, la voiture tait sauve. Peut-tre
aussi le roi manqua-t-il d'nergie lorsqu'il fut reconnu. Quoi qu'il en
soit, ce voyage ne doit tre reproch  personne, ni  ceux qui l'ont
conseill, ni  ceux qui l'ont excut, il tait le rsultat de cette
fatalit qui poursuit la faiblesse au milieu des crises rvolutionnaires.

L'effet du voyage de Varennes fut de dtruire tout respect pour le roi,
d'habituer les esprits  se passer de lui, et de faire natre le voeu de la
rpublique. Ds le matin de son arrive, l'assemble avait pourvu  tout
par un dcret[8]. Louis XVI tait suspendu de ses fonctions; une garde
tait donne  sa personne,  celle de la reine et du dauphin. Cette garde
tait charge d'en rpondre. Trois dputs, d'Andr, Tronchet, Duport
taient commis pour recevoir les dclarations du roi et de la reine. La
plus grande mesure tait observe dans les expressions, car jamais cette
assemble ne manqua aux convenances; mais le rsultat tait vident, et
le roi tait provisoirement dtrn.

La responsabilit impose  la garde nationale la rendit svre et souvent
importune dans son service auprs des personnes royales. Des sentinelles
veillaient continuellement  leur porte, et ne les perdaient jamais de vue.
Le roi, voulant un jour s'assurer s'il tait rellement prisonnier, se
prsente  une porte; la sentinelle s'oppose  son passage: Me
reconnaissez-vous? lui dit Louis XVI.--Oui, sire, rpond la sentinelle. Il
ne restait au roi que la facult de se promener le matin dans les
Tuileries, avant que le jardin ft ouvert au public.

Barnave et les Lameth firent alors ce qu'ils avaient tant reproch 
Mirabeau, ils prtrent secours au trne et s'entendirent avec la cour. Il
est vrai qu'ils ne reurent aucun argent; mais c'tait moins le prix de
l'alliance que l'alliance elle-mme qu'ils avaient reproch  Mirabeau; et
aprs avoir t autrefois si svres, ils subissaient maintenant la loi
commune  tous les chefs populaires, qui les force  s'allier
successivement au pouvoir,  mesure qu'ils y arrivent. Nanmoins, rien
n'tait plus louable, en l'tat des choses, que le service rendu au roi par
Barnave et les Lameth, et jamais ils ne montrrent plus d'adresse, de force
et de talent, Barnave dicta la rponse du roi aux commissaires nomms par
l'assemble. Dans cette rponse, Louis XVI motivait sa fuite sur le dsir
de mieux connatre l'opinion publique; il assurait l'avoir mieux tudie
dans son voyage, et il prouvait par tous les faits qu'il n'avait pas voulu
sortir de France. Quant  ses protestations contenues dans le mmoire remis
 l'assemble, il disait avec raison qu'elles portaient, non sur les
principes fondamentaux de la constitution, mais sur les moyens d'excution
qui lui taient laisss. Maintenant, ajoutait-il, que la volont gnrale
lui tait manifeste, il n'hsitait pas  s'y soumettre et  faire tous les
sacrifices ncessaires pour le bien de tous[9].

Bouill, pour attirer sur sa personne la colre de l'assemble, lui adressa
une lettre qu'on pourrait dire insense, sans le motif gnreux qui la
dicta. Il s'avouait seul auteur du voyage du roi, tandis qu'au contraire il
s'y tait oppos; il dclarait au nom des souverains que Paris rpondrait
de la sret de la famille royale, et que le moindre mal commis contre elle
serait veng d'une manire clatante. Il ajoutait, ce qu'il savait n'tre
pas, que les moyens militaires de la France taient nuls; qu'il connaissait
d'ailleurs les voies d'invasion, et qu'il conduirait lui-mme les armes
ennemies au sein de sa patrie. L'assemble se prta elle-mme  cette
gnreuse bravade, et jeta tout sur Bouill, qui n'avait rien  craindre,
car il tait dj  l'tranger.

La cour d'Espagne, apprhendant que la moindre dmonstration n'irritt les
esprits et n'expost la famille royale  de plus grands dangers, empcha
une tentative prpare sur la frontire du Midi, et  laquelle les
chevaliers de Malte devaient concourir avec deux frgates. Elle dclara
ensuite au gouvernement franais que ses bonnes dispositions n'taient pas
changes  son gard. Le Nord se conduisit avec beaucoup moins de mesure.
De ce ct, les puissances excites par les migrs taient menaantes. Des
envoys furent dpchs par le roi  Bruxelles et  Coblentz. Ils devaient
tcher de s'entendre avec l'migration, lui faire connatre les bonnes
dispositions de l'assemble, et l'esprance qu'on avait conue d'un
arrangement avantageux. Mais  peine arrivs, ils furent indignement
traits, et revinrent aussitt  Paris. Les migrs levrent des corps au
nom du roi, et l'obligrent ainsi  leur donner un dsaveu formel. Ils
prtendirent que Monsieur, alors runi  eux, tait rgent du royaume; que
le roi, tant prisonnier, n'avait plus de volont  lui, et que celle qu'il
exprimait n'tait que celle de ses oppresseurs. La paix de Catherine avec
les Turcs, qui se conclut dans le mois d'aot, excita encore davantage leur
joie insense, et ils crurent avoir  leur disposition toutes les
puissances de l'Europe. En considrant le dsarmement des places fortes, la
dsorganisation de l'arme abandonne par tous les officiers, ils ne
pouvaient douter que l'invasion n'et lieu trs prochainement et ne
russt. Et cependant il y avait dj prs de deux ans qu'ils avaient
quitt la France, et, malgr leurs belles esprances de chaque jour, ils
n'taient point encore rentrs en vainqueurs, comme ils s'en flattaient!
Les puissances semblaient promettre beaucoup; mais Pitt attendait; Lopold,
puis par la guerre, et mcontent des migrs, dsirait la paix; le roi de
Prusse promettait beaucoup et n'avait aucun intrt  tenir; Gustave tait
jaloux de commander une expdition contre la France, mais il se trouvait
fort loign; et Catherine, qui devait le seconder,  peine dlivre des
Turcs, avait encore la Pologne  comprimer. D'ailleurs, pour oprer cette
coalition, il fallait mettre tant d'intrts d'accord, qu'on ne pouvait
gure se flatter d'y parvenir.

La dclaration de Pilnitz aurait d surtout clairer les migrs sur le
zle des souverains[10].

Cette dclaration, faite en commun par le roi de Prusse et l'empereur
Lopold, portait que la situation du roi de France tait d'un intrt
commun  tous les souverains, et que sans doute ils se runiraient pour
donner  Louis XVI les moyens d'tablir un gouvernement convenable aux
intrts du trne et du peuple; que dans ce cas, le roi de Prusse et
l'empereur se runiraient aux autres princes, pour parvenir au mme but. En
attendant, leurs troupes devaient tre mises en tat d'agir. On a su depuis
que cette dclaration renfermait des articles secrets. Ils portaient que
l'Autriche ne mettrait aucun obstacle aux prtentions de la Prusse sur une
partie de la Pologne. Il fallait cela pour engager la Prusse  ngliger ses
plus anciens intrts en se liant avec l'Autriche contre la France. Que
devait-on attendre d'un zle qu'il fallait exciter par de pareils moyens?
Et s'il tait si rserv dans ses expressions, que devait-il tre dans ses
actes? La France, il est vrai, tait en dsarmement, mais tout un peuple
debout est bientt arm; et comme le dit plus tard le clbre Carnot, qu'y
a-t-il d'impossible  vingt-cinq millions d'hommes? A la vrit, les
officiers se retiraient; mais pour la plupart jeunes et placs par faveur,
ils taient sans exprience et dplaisaient  l'arme. D'ailleurs, l'essor
donn  tous les moyens allait bientt produire des officiers et des
gnraux. Cependant, il faut en convenir, on pouvait, mme sans avoir la
prsomption de Coblentz, douter de la rsistance que la France opposa plus
tard  l'invasion.

En attendant, l'assemble envoya des commissaires  la frontire, et
ordonna de grands prparatifs. Toutes les gardes nationales demandaient 
marcher; plusieurs gnraux offraient leurs services, et entre autres
Dumouriez, qui plus tard sauva la France dans les dfils de l'Argonne.

Tout en donnant ses soins  la sret extrieure de l'tat, l'assemble se
htait d'achever son oeuvre constitutionnelle, de rendre au roi ses
fonctions, et, s'il tait possible, quelques-unes de ses prrogatives.

Toutes les subdivisions du ct gauche, except les hommes qui venaient de
prendre le nom tout nouveau de rpublicains, s'taient rallies  un mme
systme de modration. Barnave et Malouet marchaient ensemble et
travaillaient de concert. Ption, Robespierre, Buzot, et quelques autres
encore, avaient adopt la rpublique mais ils taient en petit nombre. Le
ct droit continuait ses imprudences et protestait, au lieu de s'unir 
la majorit modre. Cette majorit n'en dominait pas moins l'assemble.
Ses ennemis, qui l'auraient accuse si elle et dtrn le roi, lui ont
cependant reproch de l'avoir ramen  Paris, et replac sur un trne
chancelant. Mais que pouvait-elle faire? remplacer le roi par la rpublique
tait trop hasardeux. Changer la dynastie tait inutile, car  se donner un
roi, autant valait garder celui qu'on avait; d'ailleurs le duc d'Orlans ne
mritait pas d'tre prfr  Louis XVI. Dans l'un et l'autre cas,
dpossder le roi actuel, c'tait manquer  des droits reconnus, et envoyer
 l'migration un chef prcieux pour elle, car il lui aurait apport des
titres qu'elle n'avait pas. Au contraire, rendre  Louis XVI son autorit,
lui restituer le plus de prrogatives qu'on le pourrait, c'tait remplir sa
tche constitutionnelle, et ter tout prtexte  la guerre civile; en un
mot, c'tait faire son devoir, car le devoir de l'assemble, d'aprs tous
les engagemens qu'elle avait pris, c'tait d'tablir le gouvernement libre,
mais monarchique.

L'assemble n'hsita pas, mais elle eut de grands obstacles  vaincre. Le
mot nouveau de rpublique avait piqu les esprits dj un peu blass sur
ceux de monarchie et de constitution. L'absence et la suspension du roi
avaient, comme on l'a vu, appris  se passer de lui. Les journaux et les
clubs dpouillrent aussitt le respect dont sa personne avait toujours t
l'objet. Son dpart, qui, aux termes du dcret sur la rsidence des
fonctionnaires publics, rendait la dchance imminente, fit dire qu'il
tait dchu. Cependant, d'aprs ce mme dcret, il fallait pour la
dchance la sortie du royaume et la rsistance aux sommations du corps
lgislatif; mais ces conditions importaient peu aux esprits exalts, et ils
dclaraient le roi coupable et dmissionnaire. Les Jacobins, les
Cordeliers, s'agitaient violemment, et ne pouvaient comprendre qu'aprs
s'tre dlivrs du roi, on se l'impost de nouveau et volontairement. Si le
duc d'Orlans avait eu des esprances, c'est alors qu'elles purent se
rveiller. Mais il dut voir combien son nom avait peu d'influence, et
combien surtout un nouveau souverain, quelque populaire qu'il ft,
convenait peu  l'tat des esprits. Quelques pamphltaires qui lui taient
dvous, peut-tre  son insu, essayrent, comme Antoine fit pour Csar, de
mettre la couronne sur sa tte; ils proposrent de lui donner la rgence,
mais il se vit oblig de la repousser par une dclaration qui fut aussi peu
considre que sa personne. _Plus de roi_, tait le cri gnral, aux
Jacobins, aux Cordeliers, dans les lieux et les papiers publics.

Les adresses se multipliaient: il y en eut une affiche sur tous les murs
de Paris, et mme sur ceux de l'assemble. Elle tait signe du nom
d'Achille Duchtelet, jeune colonel. Il s'adressait aux Franais; il leur
rappelait le calme dont on avait joui pendant le voyage du monarque, et il
concluait que l'absence du prince valait mieux que sa prsence; il ajoutait
que sa dsertion tait une abdication, que la nation et Louis XVI taient
dgags de tout lien l'un envers l'autre; qu'enfin l'histoire tait pleine
des crimes des rois, et qu'il fallait renoncer  s'en donner encore un.

Cette adresse, attribue au jeune Achille Duchtelet, tait de Thomas
Payne, Anglais, et acteur principal dans la rvolution amricaine. Elle fut
dnonce  l'assemble, qui, aprs de vifs dbats, pensa qu'il fallait
passer  l'ordre du jour, et rpondre par l'indiffrence aux avis et aux
injures, ainsi qu'on avait toujours fait.

Enfin les commissaires chargs de faire leur rapport sur l'affaire de
Varennes, le prsentrent le 16 juillet. Le voyage, dirent-ils, n'avait
rien de coupable; d'ailleurs, le ft-il, le roi tait inviolable. Enfin la
dchance ne pouvait en rsulter, puisque le roi n'tait point demeur
assez long-temps loign, et n'avait pas rsist aux sommations du corps
lgislatif.

Robespierre, Buzot, Ption, rptrent tous les argumens connus contre
l'inviolabilit. Duport, Barnave et Salles, leur rpondirent, et il fut
enfin dcrt que le roi ne pouvait tre mis en cause pour le fait de son
vasion. Deux articles furent seulement ajouts au dcret d'inviolabilit.
A peine cette dcision fut-elle rendue, que Robespierre se leva et protesta
hautement au nom de l'humanit.

Il y eut dans la soire qui prcda cette dcision un grand tumulte aux
Jacobins. On y rdigea une ptition adresse  l'assemble, pour qu'elle
dclart le roi dchu comme perfide et tratre  ses sermens, et qu'elle
pourvt  son remplacement par tous les moyens constitutionnels. Il fut
rsolu que cette ptition serait porte le lendemain au Champ-de-Mars, o
chacun pourrait la signer sur l'autel de la patrie. Le lendemain, en effet,
elle fut porte au lieu convenu, et  la foule des sditieux se joignit
celle des curieux qui voulaient tre tmoins de l'vnement. Dans ce
moment, le dcret tait rendu, et il n'y avait plus lieu  une ptition.
Lafayette arriva, brisa les barricades dj leves, fut menac, et reut
mme un coup de feu qui, quoique tir  bout portant, ne l'atteignit pas.
Les officiers municipaux s'tant runis  lui, obtinrent de la populace
qu'elle se retirt. Des gardes nationaux furent placs pour veiller  sa
retraite, et on espra un instant qu'elle se dissiperait; mais bientt
le tumulte recommena. Deux invalides qui se trouvaient, on ne sait
pourquoi, sous l'autel de la patrie, furent gorgs, et alors le dsordre
n'eut plus de bornes. L'assemble fit appeler la municipalit, et la
chargea de veiller  l'ordre public. Bailly se rendit au Champ-de-Mars, fit
dployer le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la
force, quoi qu'on ait dit, tait juste. On voulait, ou on ne voulait pas
les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent
excutes, qu'il y et quelque chose de fixe, que l'insurrection ne ft pas
perptuelle, et que la volont de l'assemble ne pt tre rforme par les
plbiscites de la multitude. Bailly devait donc faire excuter la loi. Il
s'avana avec ce courage impassible qu'il avait toujours montr, reut sans
tre atteint plusieurs coups de feu, et au milieu de tumulte ne put faire
toutes les sommations voulues. D'abord Lafayette ordonna de tirer quelques
coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais se rallia
bientt. Rduit alors  l'extrmit, il commanda le feu. La premire
dcharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre en fut exagr. Les
uns l'ont rduit  trente, d'autres l'ont lev  quatre cents, et les
furieux  quelques mille. Ces derniers furent crus dans le premier moment,
et la terreur devint gnrale. Cet exemple svre apaisa pour quelques
instans les agitateurs[11]. Comme d'usage, on accusa tous les partis d'avoir
excit ce mouvement; et il est probable que plusieurs y avaient concouru,
car le dsordre convenait  plusieurs. Le roi, la majorit de l'assemble,
la garde nationale, les autorits municipales et dpartementales, taient
d'accord alors pour tablir l'ordre constitutionnel; et ils avaient 
combattre la dmocratie au dedans, l'aristocratie au dehors. L'assemble et
la garde nationale composaient cette nation moyenne, riche claire et
sage, qui voulait l'ordre et les lois; et elles devaient dans ces
circonstances s'allier naturellement au roi, qui de son ct semblait se
rsigner  une autorit limite. Mais s'il leur convenait de s'arrter au
point o elles en taient arrives, cela ne convenait pas  l'aristocratie,
qui dsirait un bouleversement, ni au peuple, qui voulait acqurir et
s'lever davantage. Barnave, comme autrefois Mirabeau, tait l'orateur de
cette bourgeoisie sage et modre; Lafayette en tait le chef militaire.
Danton, Camille Desmoulins taient les orateurs, et Santerre le gnral de
cette multitude qui voulait rgner  son tour. Quelques esprits ardens ou
fanatiques la reprsentaient, soit  l'assemble, soit dans les
administrations nouvelles, et htaient son rgne par leurs dclamations.

L'excution du Champ-de-Mars fut fort reproche  Lafayette et  Bailly.
Mais tous deux, plaant leur devoir dans l'observation de la loi, en
sacrifiant leur popularit et leur vie  son excution, n'eurent aucun
regret, aucune crainte de ce qu'ils avaient fait. L'nergie qu'ils
montrrent imposa aux factieux. Les plus connus songeaient dj  se
soustraire aux coups qu'ils croyaient dirigs contre eux. Robespierre,
qu'on a vu jusqu' prsent soutenir les propositions les plus exagres,
tremblait dans son obscure demeure; et, malgr son inviolabilit de dput,
demandait asile  tous ses amis. Ainsi l'exemple eut son effet, et, pour un
instant, toutes les imaginations turbulentes furent calmes par la crainte.

L'assemble prit  cette poque une dtermination qui a t critique
depuis, et dont le rsultat n'a pas t aussi funeste qu'on l'a pens. Elle
dcrta qu'aucun de ses membres ne serait rlu. Robespierre fut l'auteur
de la proposition, et on l'attribua chez lui  l'envie qu'il prouvait
contre des collgues parmi lesquels il n'avait pas brill. Il tait au
moins naturel qu'il leur en voult, ayant toujours lutt avec eux; et dans
ses sentimens il put y avoir tout  la fois de la conviction, de l'envie et
de la haine. L'assemble, qu'on accusait de vouloir perptuer ses pouvoirs,
et qui d'ailleurs dplaisait dj  la multitude par sa modration,
s'empressa de rpondre  toutes les attaques par un dsintressement
peut-tre exagr, en dcidant que ses membres seraient exclus de la
prochaine lgislature. La nouvelle assemble se trouva ainsi prive
d'hommes dont l'exaltation tait un peu amortie et dont la science
lgislative avait mri par une exprience de trois ans. Cependant, en
voyant plus tard la cause des rvolutions qui suivirent, on jugera mieux
quelle a pu tre l'im portance de cette mesure si souvent condamne.

C'tait le moment d'achever les travaux constitutionnels, et de terminer
dans le calme une si orageuse carrire. Les membres du ct gauche avaient
le projet de s'entendre pour retoucher certaines parties de la
constitution. Il avait t rsolu qu'on la lirait tout entire pour juger
de l'ensemble, et qu'on mettrait en harmonie ses diverses parties; c'tait
l ce qu'on nomma la rvision, et ce qui fut plus tard, dans les jours de
la ferveur rpublicaine, regard comme une mesure de calamit. Barnave et
les Lameth s'taient entendus avec Malouet pour rformer certains articles
qui portaient atteinte  la prrogative royale, et  ce qu'on nommait la
stabilit du trne. On dit mme qu'ils avaient le projet de rtablir les
deux chambres. Il tait convenu qu' l'instant o la lecture serait
acheve, Malouet ferait son attaque; que Barnave ensuite lui rpondrait
avec vhmence pour mieux couvrir ses intentions, mais qu'en dfendant la
plupart des articles, il en abandonnerait certains comme videmment
dangereux et condamns par une exprience reconnue. Telles taient les
conditions arrtes, lorsqu'on apprit les ridicules et dangereuses
protestations du ct droit, qui avait rsolu de ne plus voter. Il n'y eut
plus alors aucun accommodement possible. Le ct gauche ne voulut plus rien
entendre; et lorsque la tentative convenue eut lieu, les cris qui
s'levrent de toutes parts empchrent Malouet et les siens de
poursuivre[12]. La constitution fut donc acheve avec quelque hte, et
prsente au roi pour qu'il l'acceptt. Ds cet instant, sa libert lui fut
rendue, ou, si l'on veut, la consigne svre du chteau fut leve, et il
eut la facult de se retirer o il voudrait, pour examiner l'acte
constitutionnel, et l'accepter librement. Que pouvait faire ici Louis XVI?
Refuser la constitution c'tait abdiquer en faveur de la rpublique. Le
plus sr, mme dans son systme, tait d'accepter et d'attendre du temps
les restitutions de pouvoir qu'il croyait lui tre dues. En consquence,
aprs un certain nombre de jours, il dclara qu'il acceptait la
constitution (13 septembre). Une joie extraordinaire clata  cette
nouvelle, comme si en effet on avait redout quelque obstacle de la part
du roi, comme si son consentement et t une concession inespre. Il se
rendit  l'assemble, o il fut accueilli comme dans les plus beaux jours.
Lafayette, qui n'oubliait jamais de rparer les maux invitables des
troubles politiques, proposa une amnistie gnrale pour tous les faits
relatifs  la rvolution. Cette amnistie fut proclame au milieu des cris
de joie, et les prisons furent aussitt ouvertes. Enfin, le 30 septembre,
Thouret, dernier prsident, dclara que l'assemble constituante
avait termin ses sances.


NOTES:

[1] Voyez la note 21  la fin du volume.
[2] Elles partirent le 19 fvrier 1791.
[3] M. Goupil, poursuivant autrefois Mirabeau, s'tait cri avec le
    ct droit: Catilina est  nos portes!
[4] La rvolution de 1830 a rtabli cette inscription, et rendu ce
    Monument  la destination dcrte par l'assemble nationale.
[5] Voyez  cet gard Bertrand de Molleville.
[6] Voyez Bertrand de Melleville.
[7] Voyez la note 22  la fin du volume.
[8] Sance du samedi 25 juin
[9] Voyez la note 23  la fin du volume.
[10] Elle est du 27 aot.
[11] Cet vnement eut lieu dans la soire du dimanche 37 juillet.
[12] Voyez la note 24  la fin du volume



FIN DU TOME PREMIER.




NOTES ET PICES JUSTIFICATIVES DU TOME PREMIER.




NOTE 1


Je ne citerais pas le passage suivant des Mmoires de Ferrires, si de bas
dtracteurs n'avaient tch de tout rapetisser dans les scnes de la
rvolution franaise. Le passage que je vais extraire fera juger de l'effet
que produisirent sur les coeurs les moins plbiens les solennits
nationales de cette poque.

Je cde au plaisir de retracer ici l'impression que fit sur moi cette
auguste et touchante crmonie; je vais copier la relation que j'crivis
alors, encore plein de ce que j'avais senti. Si ce morceau n'est pas
historique, il aura peut-tre pour quelques lecteurs un intrt plus vif.

La noblesse en habit noir, veste et paremens de drap d'or, manteau de
soie, cravate de dentelle, le chapeau  plumes retrouss  la Henri IV; le
clerg en soutane, grand manteau, bonnet carr; les vques avec leurs
robes violettes et leurs rochets; le tiers vtu de noir, manteau de soie,
cravate de batiste. Le roi se plaa sur une estrade richement dcore;
Monsieur, Monsieur comte d'Artois, les princes, les ministres, les
grands-officiers de la couronne taient assis au-dessous du roi: la reine
se mit vis--vis du roi; Madame, Madame comtesse d'Artois, les princesses,
les dames de la cour, superbement pares et couvertes de diamans, lui
composaient un magnifique cortge. Les rues taient tendues de tapisseries
de la couronne; les rgimens des gardes-franaises et des gardes-suisses
formaient une ligne depuis Notre-Dame jusqu' Saint-Louis; un peuple
immense nous regardait passer dans un silence respectueux; les balcons
taient orns d'toffes prcieuses, les fentres remplies de spectateurs de
tout ge, de tout sexe, de femmes charmantes, vtues avec lgance: la
varit des chapeaux, des plumes, des habits; l'aimable attendrissement
peint sur tous les visages; la joie brillant dans tous les yeux; les
battemens de mains, les expressions du plus tendre intrt: les regards qui
nous devanaient, qui nous suivaient encore, aprs nous avoir perdus de
vue.... Tableau ravissant, enchanteur, que je m'efforcerais vainement de
rendre! Des choeurs de musique, disposs de distance en distance, faisaient
retentir l'air de sons mlodieux; les marches militaires, le bruit des
tambours, le son des trompettes, le chant noble des prtres, tour  tour
entendus sans discordance, sans confusion, animaient cette marche
triomphante de l'ternel.

Bientt plong dans la plus douce extase, des penses sublimes, mais
mlancoliques, vinrent s'offrir  moi. Cette France, ma patrie, je la
voyais, appuye sur la religion, nous dire: Etouffez vos puriles
querelles; voil l'instant dcisif qui va me donner une nouvelle vie, ou
m'anantir  jamais....  Amour de la patrie, tu parlas  mon coeur.... Quoi!
des brouillons, d'insenss ambitieux, de vils intrigans, chercheront par
des voies tortueuses  dsunir ma patrie; ils fonderont leurs systmes
destructeurs sur d'insidieux avantages: ils te diront: Tu as deux intrts;
et toute ta gloire, et toute ta puissance, si jalouse de tes voisins, se
dissipera comme une lgre fume chasse par le vent du midi....! Non, j'en
prononce devant toi le serment; que ma langue dessche s'attache  mon
palais, si jamais j'oublie tes grandeurs et tes solennits.

Que cet appareil religieux rpandait d'clat sur cette pompe tout
humaine! Sans toi, religion vnrable, ce n'et t qu'un vain talage
d'orgueil; mais tu pures et sanctifies, tu agrandis la grandeur mme; les
rois, les puissans du sicle, rendent aussi, eux, par des respects au moins
simuls, hommage au Roi des rois.... Oui, a Dieu seul appartient honneur,
empire, gloire.... Ces crmonies saintes, ces chants. Ces prtres revtus
de l'habit du sacrifice, ces parfums, ce dais, ce soleil rayonnant d'or et
de pierreries.... Je me rappelais les paroles du prophte: Filles de
Jrusalem, votre roi s'avance; prenez vos robes nuptiales et courez
au-devant de lui.... Des larmes de joie coulaient de mes yeux. Mon Dieu, ma
patrie, mes concitoyens, taient devenus moi....

Arrivs  Saint-Louis, les trois ordres s'assirent sur des banquettes
places dans la nef. Le roi et la reine se mirent sous un dais de velours
violet, sem de fleurs de lis d'or; les princes, les princesses, les
grands-officiers de la couronne, les dames du palais, occupaient l'enceinte
rserve  Leurs Majests. Le saint-sacrement fut port sur l'autel au son
de la plus expressive musique. C'tait un _ salutaris hostia_. Ce chant
naturel, mais vrai, mlodieux, dgag du fatras d'instrumens qui touffent
l'expression; cet accord mnag de voix, qui s'levaient vers le ciel, me
confirma que le simple est toujours beau, toujours grand, toujours
sublime.... Les hommes sont fous, dans leur vaine sagesse, de traiter de
puril le culte que l'on offre  l'ternel: comment voient-ils avec
indiffrence cette chane de morale qui unit l'homme  Dieu, qui le rend
visible  l'oeil, sensible au tact...? M. de La Farc, vque de Nancy,
pronona le discours.... La religion fait la force des empires; la religion
fait le bonheur des peuples. Cette vrit, dont jamais homme sage ne douta
un seul moment, n'tait pas la question importante  traiter dans l'auguste
assemble; le lieu, la circonstance, ouvraient un champ plus vaste:
l'vque de Nancy n'osa ou ne put le parcourir.

Le jour suivant, les dputs se runirent  la salle des Menus.
L'assemble ne fut ni moins imposante, ni le spectacle moins magnifique que
la veille. 

(_Mmoires du marquis de Ferrires, Tom._ Ier, _pag._ 18 _et suiv._)





NOTE 2.


Je crois devoir rapporter ici les motifs sur lesquels l'assemble des
communes fonda la dtermination qu'elle allait prendre. Ce premier acte,
qui commena la rvolution, tant d'une haute importance, il est essentiel
d'en justifier la ncessit, et je crois qu'on ne peut mieux le faire que
par les considrans qui prcdaient l'arrt des communes. Ces considrans,
ainsi que l'arrt, appartiennent  l'abb Sieys.

L'assemble des communes, dlibrant sur l'ouverture de conciliation
propose par MM. les commissaires du roi, a cru devoir prendre en mme
temps en considration l'arrt que MM. de la noblesse se sont hts de
faire sur la mme ouverture.

Elle a vu que MM. de la noblesse, malgr l'acquiescement annonc d'abord,
tablissent bientt une modification qui le rtracte presque entirement,
et qu'ainsi leur arrt,  cet gard, ne peut tre regard que comme
un refus positif.

Par cette considration, et attendu que MM. de la noblesse ne se sont pas
mme dsists de leurs prcdentes dlibrations, contraires  tout projet
de runion, les dputs des communes pensent qu'il devient absolument
inutile de s'occuper davantage d'un moyen qui ne peut plus tre dit
conciliatoire ds qu'il a t rejet par une des parties  concilier.

Dans cet tat des choses, qui replace les dputs des communes dans leur
premire position, l'assemble juge qu'elle ne peut plus attendre dans
l'inaction les classes privilgies, sans se rendre coupable envers la
nation, qui a droit sans doute d'exiger d'elle un meilleur emploi de son
temps.

Elle juge que c'est un devoir pressant pour les reprsentans de la nation,
quelle que soit la classe de citoyens  laquelle ils appartiennent, de se
former, sans autre dlai, en assembl active capable de commencer et de
remplir l'objet de leur mission.

L'assemble charge MM. les commissaires qui ont suivi les confrences
diverses, dites conciliatoires, d'crire le rcit des longs et vains
efforts des dputs des communes pour tcher d'amener les classes des
privilgis aux vrais principes; elle se charge d'exposer les motifs qui la
forcent de passer de l'tat d'attente  celui d'action; enfin elle arrte
que ce rcit et ces motifs seront imprims  la tte de la prsente
dlibration.

Mais puisqu'il n'est pas possible de se former en assemble active sans
reconnatre au pralable ceux qui ont le droit de la composer, c'est--dire
ceux qui ont la qualit pour voter comme reprsentans de la nation, les
mmes dputs des communes croient devoir faire une dernire tentative
auprs de MM. du clerg et de la noblesse, qui nanmoins ont refus jusqu'
prsent de se faire reconnatre.

Au surplus, l'assemble ayant intrt  constater le refus de ces deux
classes de dputs, dans le cas o ils persisteraient  vouloir rester
inconnus, elle juge indispensable de faire une dernire invitation qui leur
sera porte par des dputs chargs de leur en faire lecture, et de leur en
laisser copie dans les termes suivans:

Messieurs, nous sommes chargs par les dputs des communes de France de
vous prvenir qu'ils ne peuvent diffrer davantage de satisfaire 
l'obligation impose  tous les reprsentans de la nation. Il est temps
assurment que ceux qui annoncent cette qualit se reconnaissent par une
vrification commune de leurs pouvoirs, et commencent enfin  s'occuper de
l'intrt national, qui seul, et  l'exclusion de tous les intrts
particuliers, se prsente comme le grand but auquel tous les dputs
doivent tendre d'un commun effort. En consquence, et dans la ncessit o
sont les reprsentans de la nation de se mettre en activit, les dputs
des communes vous prient de nouveau, Messieurs, et leur devoir leur
prescrit de vous faire, tant individuellement que collectivement, une
dernire sommation de venir dans la salle des tats pour assister,
concourir et vous soumettre comme eux  la vrification commune des
pouvoirs. Nous sommes en mme temps chargs de vous avertir que l'appel
gnral de tous les bailliages convoqus se fera dans une heure, que de
suite il sera procd  la vrification, et donn dfaut contre les
non-comparans.




NOTE 3.


Je n'appuie de citations et de notes que ce qui est susceptible d'tre
contest. Cette question de savoir si nous avions une constitution me
semble une des plus importantes de la rvolution, car c'est l'absence d'une
loi fondamentale qui nous justifie d'avoir voulu nous en donner une. Je
crois qu'on ne peut  cet gard citer une autorit qui soit plus
respectable et moins suspecte que celle de M. Lally-Tolendal. Cet excellent
citoyen pronona le 15 juin 1789, dans la chambre de la noblesse, un
discours dont voici la plus grande partie:

On a fait, Messieurs, de longs reproches, mls mme de quelque amertume,
aux membres de cette assemble qui, avec autant de douleur que de rserve,
ont manifest quelques doutes sur ce qu'on appelle notre constitution. Cet
objet n'avait peut-tre pas un rapport trs direct avec celui que nous
traitons; mais puisqu'il a t le prtexte de l'accusation, qu'il devienne
aussi celui de la dfense, et qu'il me soit permis d'adresser quelques mots
aux auteurs de ces reproches.

Vous n'avez certainement pas de loi qui tablisse que les tats-gnraux
sont partie intgrante de la souverainet, car vous en demandez une, et
jusqu'ici tantt un arrt du conseil leur dfendait de dlibrer, tantt
l'arrt d'un parlement cassait leurs dlibrations.

Vous n'avez pas de loi qui ncessite le retour priodique de vos
tats-gnraux, car vous en demandez une, et il y a cent soixante-quinze
ans qu'ils n'avaient t assembls.

Vous n'avez pas de loi qui mette votre sret, votre libert individuelle
 l'abri des atteintes arbitraires, car vous en demandez une, et sous le
rgne d'un roi dont l'Europe entire connat la justice et respecte la
probit, des ministres ont fait arracher vos magistrats du sanctuaire des
lois par des satellites arms. Sous le rgne prcdent, tous les magistrats
du royaume ont encore t arrachs  leurs sances,  leurs foyers, et
disperss par l'exil, les uns sur la cime des montagnes, les autres dans la
fange des marais, tous dans des endroits plus affreux que la plus horrible
des prisons. En remontant plus haut, vous trouverez une profusion de cent
mille lettres de cachet, pour de misrables querelles thologiques. En vous
loignant davantage encore, vous voyez autant de commissions sanguinaires
que d'emprisonnemens arbitraires; et vous ne trouverez  vous reposer qu'au
rgne de votre bon Henri.

Vous n'avez pas de loi qui tablisse la libert de la presse, car vous en
demandez une, et jusqu'ici vos penses ont t asservies, vos voeux
enchans, le cri de vos coeurs dans l'oppression a t touff, tantt par
le despotisme des particuliers, tantt par le despotisme plus terrible des
corps.

Vous n'avez pas ou vous n'avez plus de loi qui ncessite votre
consentement pour les impts, car vous en demandez une, et depuis deux
sicles vous avez t chargs de plus de trois ou quatre cents millions
d'impts, sans en avoir consenti un seul.

Vous n'avez pas de loi qui rende responsables tous les ministres du
pouvoir excutif, car vous en demandez une, et les cratures de ces
commissions sanguinaires, les distributeurs de ces ordres arbitraires, les
dilapidateurs du trsor public, les violateurs du sanctuaire de la justice,
ceux qui ont tromp les vertus d'un roi, ceux qui ont flatt les passions
d'un autre, ceux qui ont caus le dsastre de la nation, n'ont rendu aucun
compte, n'ont subi aucune peine.

Enfin, vous n'avez pas une loi gnrale, positive, crite, un diplme
national et royal tout  la fois, une grande charte, sur laquelle repose un
ordre fixe et invariable, o chacun apprenne ce qu'il doit sacrifier de
sa libert et de sa proprit pour conserver le reste, qui assure tous les
droits, qui dfinisse tous les pouvoirs. Au contraire, le rgime de votre
gouvernement a vari de rgne en rgne, souvent de ministre en ministre;
il a dpendu de l'ge, du caractre d'un homme. Dans les minorits, sous un
prince faible, l'autorit royale, qui importe au bonheur et  la dignit de
la nation, a t indcemment avilie, soit par des grands qui d'une main
branlaient le trne et de l'autre foulaient le peuple, soit par des corps
qui dans un temps envahissaient avec tmrit ce que dans un autre ils
avaient dfendu avec courage. Sous des princes orgueilleux qu'on a flatts,
sous des princes vertueux qu'on a tromps, cette mme autorit a t
pousse au-del de toutes les bornes. Vos pouvoirs secondaires, vos
pouvoirs intermdiaires, comme vous les appelez, n'ont t ni mieux dfinis
ni plus fixs. Tantt les parlemens ont mis en principe qu'ils ne pouvaient
pas se mler des affaires d'tat, tantt ils ont soutenu qu'il leur
appartenait de les traiter comme reprsentans de la nation. On a vu d'un
ct des proclamations annonant les volonts du roi, et de l'autre des
arrts dans lesquels les officiers du roi dfendaient au nom du roi
l'excution des ordres du roi. Les cours ne s'accordent pas mieux entre
elles; elles se disputent leur origine, leurs fonctions; elles se
foudroient mutuellement par des arrts.

Je borne ces dtails, que je pourrais tendre jusqu' l'infini; mais si
tous ces faits sont constans, si vous n'avez aucune de ces lois que vous
demandez, et que je viens de parcourir, ou si, en les ayant (et faites bien
attention  ceci), ou si, en les ayant, vous n'avez pas celle qui force 
les excuter, celle qui en garantit l'accomplissement et qui en maintient
la stabilit, dfinissez-nous donc ce que vous entendez par le mot de
constitution, et convenez au moins qu'on peut accorder quelque indulgence
 ceux qui ne peuvent se prserver de quelques doutes sur l'existence de la
ntre. On parle sans cesse de se rallier  cette constitution; ah! plutt
perdons de vue ce fantme pour y substituer une ralit. Et quant  cette
expression d'_innovations_, quant  cette qualification de _novateurs_ dont
on ne cesse de nous accabler, convenons encore que les premiers novateurs
sont dans nos mains, que les premiers novateurs sont nos cahiers;
respectons, bnissons cette heureuse innovation qui doit tout mettre  sa
place, qui doit rendre tous les droits inviolables, toutes les autorits
bienfaisantes, et tous les sujets heureux.

C'est pour cette constitution, Messieurs, que je forme des voeux; c'est
cette constitution qui est l'objet de tous nos mandats, et qui doit tre le
but de tous nos travaux; c'est cette constitution qui rpugne  la seule
ide de l'adresse qu'on nous propose, adresse qui compromettrait le roi
autant que la nation, adresse enfin qui me parat si dangereuse que non
seulement je m'y opposerai jusqu'au dernier instant, mais que, s'il tait
possible qu'elle fut adopte, je me croirais rduit  la douloureuse
ncessit de protester solennellement contre elle.




NOTE 4.


Je crois utile de rapporter ici le rsum des cahiers fait  l'assemble
nationale par M. de Clermont-Tonnerre. C'est une bonne statistique de
l'tat des opinions  cette poque dans toute l'tendue de la France. Sous
ce rapport, le rsum est extrmement important; et quoique Paris et
influ sur la rdaction de ces cahiers, il n'est pas moins vrai que les
provinces y eurent la plus grande part.

_Rapport du comit de constitution contenant le rsum des cahiers relatifs
 cet objet, lu  l'assemble nationale, par M. le comte de
Clermont-Tonnerre, sance du_ 27 _juillet_ 1789.

Messieurs, vous tes appels  rgnrer l'empire franais; vous apportez
 ce grand oeuvre et votre propre sagesse et la sagesse de vos commettans.

Nous avons cru devoir d'abord rassembler et vous prsenter les lumires
parses dans le plus grand nombre de vos cahiers; nous vous prsenterons
ensuite et les vues particulires de votre comit, et celles qu'il a pu ou
pourra recueillir encore dans les divers plans, dans les diverses
observations qui ont t ou qui lui seront communiques ou remises par les
membres de cette auguste assemble.

C'est de la premire partie de ce travail, Messieurs, que nous allons vous
rendre compte.

Nos commettans, Messieurs, sont tous d'accord sur un point: ils veulent la
rgnration de l'tat; mais les uns l'ont attendue de la simple rforme
des abus et du rtablissement d'une constitution existant depuis quatorze
sicles, et qui leur a paru pouvoir revivre encore si l'on rparait les
outrages que lui ont faits le temps et les nombreuses insurrections de
l'intrt personnel contre l'intrt public.

D'autres ont regard le rgime social existant comme tellement vici,
qu'ils ont demand une constitution nouvelle, et qu' l'exception du
gouvernement et des formes monarchiques, qu'il est dans le coeur de tout
Franais de chrir et de respecter, et qu'ils vous ont ordonn de
maintenir, ils vous ont donn tous les pouvoirs ncessaires pour crer une
constitution et asseoir sur des principes certains, et sur la distinction
et constitution rgulire de tous les pouvoirs, la prosprit de l'empire
franais; ceux-l, Messieurs, ont cru que le premier chapitre de la
constitution devrait contenir la dclaration des droits de l'homme, de ces
droits imprescriptibles pour le maintien desquels la socit fut tablie.

La demande de cette dclaration des droits de l'homme, si constamment
mconnue, est pour ainsi dire la seule diffrence qui existe entre les
cahiers qui dsirent une constitution nouvelle et ceux qui ne demandent que
e rtablissement de ce qu'ils regardent comme la constitution existante.

Les uns et les autres ont galement fix leurs ides sur les principes du
gouvernement monarchique, sur l'existence du pouvoir et sur l'organisation
du corps lgislatif, sur la ncessit du consentement national  l'impt,
sur l'organisation des corps administratifs, et sur les droits des
citoyens.

Nous allons, Messieurs, parcourir ces divers objets, et vous offrir sur
chacun d'eux, comme dcision, les rsultats uniformes, et, comme questions,
les rsultats diffrens ou contradictoires que nous ont prsents ceux
de vos cahiers dont il nous a t possible de faire ou de nous procurer le
dpouillement.

1 Le gouvernement monarchique, l'inviolabilit de la personne sacre du
roi, et l'hrdit de la couronne de mle en mle, sont galement reconnus
et consacrs par le plus grand nombre des cahiers, et ne sont mis en
question dans aucun.

2 Le roi est galement reconnu comme dpositaire de toute la plnitude du
pouvoir excutif.

3 La responsabilit de tous les agens de l'autorit est demande
gnralement.

4 Quelques cahiers reconnaissent au roi le pouvoir lgislatif, limit par
les lois constitutionnelles et fondamentales du royaume; d'autres
reconnaissent que le roi, dans l'intervalle d'une assemble
d'tats-gnraux  l'autre, peut faire seul les lois de police et
d'administration qui ne seront que provisoires, et pour lesquelles ils
exigent l'enregistrement libre dans les cours souveraines; un bailliage a
mme exig que l'enregistrement ne pt avoir lieu qu'avec le consentement
des deux tiers des commissions intermdiaires des assembles de districts.
Le plus grand grand nombre des cahiers reconnat la ncessit de la
sanction royale pour la promulgation des lois.

Quant au pouvoir lgislatif, la pluralit des cahiers le reconnat comme
rsidant dans la reprsentation nationale, sous la clause de la sanction
royale; et il parat que cette maxime ancienne des Capitulaires: _Lex fit
consensu populi et constitutione regis_, est presque gnralement consacre
par vos commettans.

Quant  l'organisation de la reprsentation nationale, les questions sur
lesquelles vous avez  prononcer se rapportent  la convocation, ou  la
dure, ou  la composition de la reprsentation nationale, ou au mode de
dlibration que lui proposaient vos commettans.

Quant  la convocation, les uns ont dclar que les tats-gnraux ne
pouvaient tre dissous que par eux-mmes; les autres, que le droit de
convoquer, proroger et dissoudre, appartenait au roi, sous la seule
condition, en cas de dissolution, de faire sur-le-champ une nouvelle
convocation.

Quant  la dure, les uns ont demand la priodicit des tats-gnraux,
et ils ont voulu que le retour priodique ne dpendt ni des volonts ni de
l'intrt des dpositaires de l'autorit; d'autres, mais en plus petit
nombre, ont demand la permanence des tats-gnraux, de manire que la
sparation des membres n'entrant pas la dissolution des tats.

Le systme de la priodicit a fait natre une seconde question:
Y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas de commission intermdiaire pendant
l'intervalle des sances? La majorit de vos commettans a regard
l'tablissement d'une commission intermdiaire comme un tablissement
dangereux.

Quant  la composition, les uns ont tenu  la sparation des trois ordres;
mais,  cet gard, l'extension des pouvoirs qu'ont dj obtenus plusieurs
reprsentans laisse sans doute une plus grande latitude pour la solution
de cette question.

Quelques bailliages ont demand la runion des deux premiers ordres dans
une mme chambre; d'autres, la suppression du clerg et la division de ses
membres dans les deux autres ordres; d'autres, que la reprsentation de la
noblesse ft double de celle du clerg, et que toutes deux runies fussent
gales  celle des communes.

Un bailliage, en demandant la runion des deux premiers ordres, a demand
l'tablissement d'un troisime, sous le titre d'ordre des campagnes. Il a
t galement demand que toute personne exerant charge, emploi ou place 
la cour, ne pt tre dput aux tats-gnraux. Enfin, l'inviolabilit de
la personne des dputs est reconnue par le grand nombre des bailliages, et
n'est conteste par aucun. Quant au mode de dlibration, la question de
l'opinion par tte et de l'opinion par ordre est rsolue: quelques
bailliages demandent les deux tiers des opinions pour former une
rsolution.

La ncessit du consentement national  l'impt est gnralement reconnue
par vos commettans, tablie par tous vos cahiers; tous bornent la dure de
l'impt au terme que vous lui aurez fix, terme qui ne pourra jamais
s'tendre au-del d'une tenue  l'autre; et cette clause imprative a paru
 tous vos commettans le garant le plus sr de la perptuit de vos
assembles nationales.

L'emprunt, n'tant qu'un impt indirect, leur a paru devoir tre assujetti
aux mmes principes.

Quelques bailliages ont except des impts  terme ceux qui auraient pour
objet la liquidation de la dette nationale, et ont cru qu'ils devraient
tre perus jusqu' son entire extinction.

Quant aux corps administratifs ou tats provinciaux, tous les cahiers
demandent leur tablissement, et la plupart s'en rapportent  votre sagesse
sur leur organisation.

Enfin, les droits des citoyens, la libert, la proprit, sont rclams
avec force par toute la nation franaise. Elle rclame pour chacun de ses
membres l'inviolabilit des proprits particulires, comme elle rclame
pour elle-mme l'inviolabilit de la proprit publique; elle rclame dans
toute son tendue la libert individuelle, comme elle vient d'tablir 
jamais la libert nationale; elle rclame la libert de la presse, ou la
libre communication des penses; elle s'lve avec indignation contre les
lettres de cachet, qui disposaient arbitrairement des personnes, et contre
la violation du secret de la poste, l'une des plus absurdes et des plus
infmes inventions du despotisme.

Au milieu de ce concours de rclamations, nous avons remarqu, Messieurs,
quelques modifications particulires relatives aux lettres de cachet et 
la libert de la presse. Vous les pserez dans votre sagesse; vous
rassurerez sans doute ce sentiment de l'honneur franais, qui, par son
horreur pour la honte, a quelquefois mconnu la justice, et qui mettra sans
doute autant d'empressement  se soumettre  la loi lorsqu'elle commandera
aux forts, qu'il en mettait  s'y soustraire lorsqu'elle ne pesait que sur
le faible; vous calmerez les inquitudes de la religion, si souvent
outrage par des libelles dans le temps du rgime prohibitif, et le clerg,
se rappelant que la licence fut long-temps la compagne de l'esclavage,
reconnatra lui-mme que le premier et le naturel effet de la libert est
le retour de l'ordre, de la dcence et du respect pour les objets de la
vnration publique.

Tel est, Messieurs, le compte que votre comit a cru devoir vous rendre de
la partie de vos cahiers qui traite de la constitution. Vous y trouverez
sans doute toutes les pierres fondamentales de l'difice que vous tes
chargs d'lever  toute sa hauteur; mais vous y dsirerez peut-tre cet
ordre, cet ensemble de combinaisons politiques, sans lesquelles le rgime
social prsentera toujours de nombreuses dfectuosits: les pouvoirs y sont
indiqus, mais ne sont pas encore distingus avec la prcision ncessaire;
l'organisation de la reprsentation nationale n'y est pas suffisamment
tablie; les principes de l'ligibilit n'y sont pas poss: c'est de votre
travail que natront ces rsultats. La nation a voulu tre libre, et c'est
vous qu'elle a chargs de son affranchissement; le gnie de la France a
prcipit, pour ainsi dire, la marche de l'esprit public. Il a accumul
pour vous en peu d'heures l'exprience qu'on pouvait  peine attendre de
plusieurs sicles. Vous pouvez, Messieurs, donner une constitution  la
France; le roi et le peuple la demandent; l'un et l'autre l'ont mrite.

_Rsultat du dpouillement des cahiers_.

PRINCIPES AVOUS.

Art. 1er. Le gouvernement franais est un gouvernement monarchique.

2. La personne du roi est inviolable et sacre.

3. Sa couronne est hrditaire de mle en mle.

4. Le roi est dpositaire du pouvoir excutif.

5. Les agens de l'autorit sont responsables.

6. La sanction royale est ncessaire pour la promulgation des lois.

7. La nation fait la loi avec la sanction royale.

8. Le consentement, national est ncessaire  l'emprunt et  l'impt.

9. L'impt ne peut tre accord que d'une tenue d'tats-gnraux  l'autre.

10. La proprit sera sacre.

11. La libert individuelle sera sacre.

_Questions sur lesquelles l'universalit des cahiers ne s'est point
explique d'une manire uniforme_.

Art. 1er. Le roi a-t-il le pouvoir lgislatif limit par les lois
constitutionnelles du royaume?

2. Le roi peut-il faire seul des lois provisoires de police et
d'administration, dans l'intervalle des tenues des tats-gnraux?

3. Ces lois seront-elles soumises  l'enregistrement libre des cours
souveraines?

4. Les tats-gnraux ne peuvent-ils tre dissous que par eux-mmes?

5. Le roi peut-il seul convoquer, proroger et dissoudre les tats-gnraux?

6. En cas de dissolution, le roi n'est-il pas oblig de faire sur-le-champ
une nouvelle convocation?

7. Les tats-gnraux seront-ils permanens ou priodiques?

8. S'ils sont priodiques, y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas une commission
intermdiaire?

9. Les deux premiers ordres seront-ils runis dans une mme chambre?

10. Les deux chambres seront-elles formes sans distinction d'ordres?

11. Les membres de l'ordre du clerg seront-ils rpartis dans les deux
autres?

12. La reprsentation du clerg, de la noblesse et des communes,
sera-t-elle dans la proportion d'une, deux et trois?

13. Sera-t-il tabli un troisime ordre sous le titre d'ordre des
campagnes?

14. Les personnes possdant des charges, emplois ou places  la cour,
peuvent-elles tre dputs aux tats-gnraux?

15. Les deux tiers des voix seront-ils ncessaires pour former une
rsolution?

16. Les impts ayant pour objet la liquidation de la dette nationale
seront-ils perus jusqu' son entire extinction?

17. Les lettres de cachet seront-elles abolies ou modifies?

18. La libert de la presse sera-t-elle indfinie ou modifie?




NOTE 5.


On trouvera au commencement du second volume, et au dbut de l'histoire de
l'assemble lgislative, un jugement, qui me semble juste, sur les fautes
imputes  la constitution de 91. Je n'ai ici qu'un mot  dire sur le
projet d'tablir en France,  cette poque, le gouvernement anglais. Cette
forme de gouvernement est une transaction entre les trois intrts qui
divisent les tats modernes, la royaut, l'aristocratie et la dmocratie.
Or, cette transaction n'est possible qu'aprs l'puisement des forces,
c'est--dire aprs le combat, c'est--dire encore aprs la rvolution. En
Angleterre, en effet, elle ne s'est opre qu'aprs une longue lutte, aprs
la dmocratie et l'usurpation. Vouloir oprer la transaction avant le
combat, c'est vouloir faire la paix avant la guerre. Cette vrit est
triste, mais elle est incontestable; les hommes ne traitent que quand ils
ont puis leurs forces. La constitution anglaise n'tait donc possible en
France qu'aprs la rvolution. On faisait bien sans doute de prcher, mais
on s'y prit mal; et s'y serait-on mieux pris, on n'aurait pas plus russi.
J'ajouterai, pour diminuer les regrets, que quand mme on et crit sur
notre table de la loi la constitution anglaise tout entire, ce trait
n'et pas apais les passions; qu'on en serait venu aux mains tout de mme,
et que la bataille aurait t donne malgr ce trait prliminaire. Je le
rpte donc, il fallait la guerre, c'est--dire la rvolution. Dieu n'a
donn la justice aux hommes qu'au prix des combats.




NOTE 6.


Je suis loin de blmer l'obstination du dput Meunier, car rien n'est plus
respectable que la conviction; mais c'est un fait assez curieux 
constater; Voici  cet gard un passage extrait de son _Rapport  ses
commettans_:

Plusieurs dputs, dit-il, rsolurent d'obtenir de moi e sacrifice de ce
principe (_la sanction royale_), ou, en le sacrifiant eux-mmes, de
m'engager, par reconnaissance,  leur accorder quelque compensation; ils me
conduisirent chez un zl partisan de la libert, qui dsirait une
coalition entre eux; et moi, afin que la libert prouvt moins
d'obstacles, et qui voulait seulement tre prsent  nos confrences, sans
prendre part  la dcision. Pour tenter de les convaincre, ou pour
m'clairer moi-mme, j'acceptai ces confrences. On dclama fortement
contre les prtendus inconvniens du droit illimit qu'aurait le roi
d'empcher une loi nouvelle, et l'on m'assura que si ce droit tait reconnu
par l'assemble, il y aurait guerre civile. Ces confrences, deux fois
renouveles, n'eurent aucun succs; elles furent recommences chez un
Amricain, connu par ses lumires et ses vertus, qui avait tout  la fois
l'exprience et la thorie des institutions propres  maintenir la libert.
Il porta, en faveur de mes principes, un jugement favorable. Lorsqu'ils
eurent prouv que tous les efforts pour me faire abandonner mon opinion
taient inutiles, ils me dclarrent enfin qu'ils mettaient peu
d'importance  la question de la _sanction royale_, quoiqu'ils l'eussent
prsente quelques jours auparavant comme un sujet de guerre civile; ils
offrirent de voter pour la _sanction_ illimite, et de voter galement pour
deux chambres, mais sous la condition que je ne soutiendrais pas, en faveur
du roi, le droit de dissoudre l'assemble des reprsentans; que je ne
rclamerais, pour la premire chambre, qu'un _veto_ suspensif, et que je ne
m'opposerais pas  une loi fondamentale qui tablirait des _conventions
nationales_  des poques fixes, ou sur la rquisition de l'assemble des
reprsentans, ou sur celle des provinces, pour revoir la constitution et y
faire tous les changemens qui seraient jugs ncessaires. Ils entendaient,
par _conventions nationales_, des assembles dans lesquelles on aurait
transport tous les droits de la nation, qui auraient runi tous les
pouvoirs, et consquemment auraient ananti par leur seule prsence
l'autorit du monarque et de la lgislature ordinaire; qui auraient pu
disposer arbitrairement de tous les genres d'autorit, bouleverser  leur
gr la constitution, rtablir le despotisme ou l'anarchie. Enfin, on
voulait en quelque sorte laisser  une seule assemble, qui aurait port le
nom de convention nationale, la dictature suprme, et exposer le royaume 
un retour priodique de factions et de tumulte.

Je tmoignai ma surprise de ce qu'on voulait m'engager  traiter sur les
intrts du royaume comme si nous en tions les matres absolus; j'observai
qu'en ne laissant que le _veto_ suspensif  une premire chambre, si elle
tait compose de membres ligibles, il serait difficile de pouvoir la
former de personnes dignes de la confiance publique; alors tous les
citoyens prfreraient d'tre nomms reprsentans; et que la chambre, juge
des crimes d'tat, devait avoir une trs grande dignit, et consquemment
que son autorit ne devait pas tre moindre que celle de l'autre chambre.
Enfin, j'ajoutai que, lorsque je croyais un principe vrai, j'tais oblig
de le dfendre, et que je ne pouvais pas en disposer, puisque la vrit
appartenait  tous les citoyens.




NOTE 7.


Les particularits de la conduite de Mirabeau  l'gard de tous les partis
ne sont pas encore bien connues, et sont destines  l'tre bientt. J'ai
obtenu de ceux mmes qui doivent les publier des renseignemens positifs;
j'ai tenu dans les mains plusieurs pices importantes, et notamment la
pice crite en forme de profession de foi, qui constituait son trait
secret avec la cour. Il ne m'est permis de donner au public aucun de ces
documens, ni d'en citer les dpositaires. Je ne puis qu'affirmer ce que
l'avenir dmontrera suffisamment, lorsque tous les renseignemens auront t
publis. Ce que j'ai pu dire avec sincrit, c'est que Mirabeau n'avait
jamais t dans les complots supposs du duc d'Orlans. Mirabeau partit de
Provence avec un seul projet, celui de combattre le pouvoir arbitraire dont
il avait souffert, et que sa raison autant que ses sentimens lui faisaient
regarder comme dtestable. Arriv  Paris, il frquenta beaucoup un
banquier alors trs connu, et homme d'un grand mrite. L, on s'entretenait
beaucoup de politique, de finances et d'conomie publique. Il y puisa
beaucoup de connaissances sur ces matires, et il s'y lia avec ce qu'on
appelait la colonie genevoise exile, dont Clavire, depuis ministre des
finances, tait membre. Cependant Mirabeau ne forma aucune liaison intime.
Il avait dans ses manires beaucoup de familiarit, et il la devait au
sentiment de sa force, sentiment qu'il portait souvent jusqu'
l'imprudence. Grce  cette familiarit, il abordait tout le monde, et
semblait li avec tous ceux auxquels il s'adressait. C'est ainsi qu'on le
crut souvent l'ami et le complice de beaucoup d'hommes avec lesquels il
n'avait aucun intrt commun. J'ai dit, et je rpte qu'il tait sans
parti. L'aristocratie ne pouvait songer  Mirabeau; le parti Necker et
Mounier ne surent pas l'entendre. Le duc d'Orlans a pu seul paratre
s'unir  lui. On l'a cru ainsi, parce que Mirabeau traitait familirement
avec le duc, et que tous deux tant supposs avoir une grande ambition,
l'un comme prince, l'autre comme tribun, paraissaient devoir s'allier. La
dtresse de Mirabeau et la fortune du duc d'Orlans semblaient aussi un
motif d'alliance. Nanmoins Mirabeau resta pauvre jusqu' ses liaisons avec
la cour. Alors il observait tous les partis, tchait de les faire
expliquer, et sentait trop son importance pour s'engager trop lgrement.
Une seule fois, il eut un commencement de rapport avec un des agens
supposs du duc d'Orlans. Il fut invit  dner par cet agent prtendu, et
lui, qui ne craignait jamais de s'aventurer, accepta plutt par curiosit
que par tout autre motif. Avant de s'y rendre, il en fit part  son
confident intime, et parut fort satisfait de cette entrevue, qui lui
faisait esprer de grandes rvlations. Le repas eut lieu, et Mirabeau vint
rapporter ce qui s'tait pass: il n'avait t tenu que des propos vagues
sur le duc d'Orlans, sur l'estime qu'il avait pour les talens de Mirabeau,
et sur l'aptitude qu'il lui supposait pour gouverner un tat. Cette
entrevue fut donc trs insignifiante, et elle put indiquer tout au plus
qu'on ferait volontiers un ministre de Mirabeau. Aussi ne manqua-t-il pas
de dire  son ami, avec sa gaiet accoutume: Je ne puis pas manquer
d'tre ministre, car le duc d'Orlans et le roi veulent galement me
nommer. Ce n'taient l que des plaisanteries, et Mirabeau lui-mme n'a
jamais cru aux projets du duc. J'expliquerai dans une note suivante
quelques autres particularits.




NOTE 8.


La lettre du comte d'Estaing  la reine est un monument curieux, et qui
devra toujours tre consult relativement aux journes des 5 et 6 octobre.
Ce brave marin, plein de fidlit et d'indpendance (deux qualits qui
semblent contradictoires, mais qu'on trouve souvent runies chez les hommes
de mer), avait conserv l'habitude de tout dire  ses princes qu'il aimait.
Son tmoignage ne saurait tre rvoqu en doute, lorsque, dans une lettre
confidentielle, il expose  la reine les intrigues qu'il a dcouvertes et
qui l'ont alarm. On y verra si en effet la cour tait sans projet  cette
poque.

Mon devoir et ma fidlit l'exigent, il faut que je mette aux pieds de la
reine le compte du voyage que j'ai fait  Paris. On me loue de bien dormir
la veille d'un assaut ou d'un combat naval. J'ose assurer que je ne suis
point timide en affaires. lev auprs de M. le dauphin qui me distinguait,
accoutum  dire la vrit  Versailles ds mon enfance, soldat et marin,
instruit des formes, je les respecte sans qu'elles puissent altrer ma
franchise ni ma fermet.

Eh bien! il faut que je l'avoue  Votre Majest, je n'ai pu fermer l'oeil
de la nuit. On m'a dit dans la bonne socit, dans la bonne compagnie (et
que serait-ce, juste ciel, si cela se rpandait dans le peuple!), l'on m'a
rpt que l'on prend des signatures dans le clerg et dans la noblesse.
Les uns prtendent que c'est d'accord avec le roi; d'autres croient que
c'est  son insu. On assure qu'il y a un plan de form; que c'est par la
Champagne ou par Verdun que le roi se retirera ou sera enlev; qu'il ira 
Metz. M. de Bouill est nomm, et par qui? par M. de Lafayette, qui me l'a
dit tous bas chez M. Jauge,  table. J'ai frmi qu'un seul domestique ne
l'entendt; je lui ai observ qu'un seul mot de sa bouche pouvait devenir
un signal de mort. Il est froidement positif M. de Lafayette: il m'a
rpondu qu' Metz comme ailleurs les patriotes taient les plus forts, et
qu'il valait mieux qu'un seul mourt pour le salut de tous.

M. le baron de Breteuil, qui tarde  s'loigner, conduit le projet. On
accapare l'argent, et l'on promet de fournir un million et demi par mois.
M. le comte de Mercy est malheureusement cit, comme agissant de concert.
Voil les propos; s'ils se rpandent dans le peuple, leurs effets sont
incalculables: cela se dit encore tout bas. Les bons esprits m'ont paru
pouvants des suites: le seul doute de la ralit peut en produire de
terribles. J'ai t chez M. l'ambassadeur d'Espagne, et certes je ne le
cache point  la reine, o mon effroi a redoubl. M. Fernand-Nuns a caus
avec moi de ces faux bruits, de l'horreur qu'il y avait  supposer un plan
impossible, qui entranerait la plus dsastreuse et la plus humiliante des
guerres civiles, qui occasionnerait la sparation ou la perte totale de la
monarchie, devenue la proie de la rage intrieure et de l'ambition
trangre, qui ferait le malheur irrparable des personnes les plus chres
 la France. Aprs avoir parl de la cour errante, poursuivie, trompe par
ceux qui ne l'ont pas soutenue lorsqu'ils le pouvaient, qui veulent
actuellement l'entraner dans leur chute..., afflige d'une banqueroute
gnrale, devenue ds-lors indispensable, et tout pouvantable..., je me
suis cri que du moins il n'y aurait d'autre mal que celui que produirait
cette fausse nouvelle, si elle se rpandait, parce qu'elle tait une ide
sans aucun fondement. M. l'ambassadeur d'Espagne a baiss les yeux  cette
dernire phrase. Je suis devenu pressant; il est enfin convenu que
quelqu'un de considrable et de croyable lui avait appris qu'on lui avait
propos de signer une association. Il n'a jamais voulu me le nommer; mais,
soit par inattention, soit pour le bien de la chose, il n'a point
heureusement exig ma parole d'honneur, qu'il m'aurait fallu tenir. Je n'ai
point promis de ne dire  personne ce fait. Il m'inspire une grande terreur
que je n'ai jamais connue. Ce n'est pas pour moi que je l'prouve. Je
supplie la reine de calculer dans sa sagesse tout ce qui pourrait arriver
d'une fausse dmarche: la premire cote assez cher. J'ai vu le bon coeur
de la reine donner des larmes au sort des victimes immoles; actuellement
ce seraient des flots de sang vers inutilement qu'on aurait  regretter.
Une simple indcision peut tre sans remde. Ce n'est qu'en allant
au-devant du torrent, ce n'est qu'en le caressant, qu'on peut parvenir
 le diriger en partie. Rien n'est perdu. La reine peut reconqurir au roi
son royaume. La nature lui en a prodigu les moyens; ils sont seuls
possibles. Elle peut imiter son auguste mre: sinon je me tais.... Je
supplie votre majest de m'accorder une audience pour un des jours de cette
semaine.




NOTE 9.


L'histoire ne peut pas s'tendre assez pour justifier jusqu'aux individus,
surtout dans une rvolution o les rles, mme les premiers, sont
extrmement nombreux. M. de Lafayette a t si calomni, et son caractre
est si pur, si soutenu, que c'est un devoir de lui consacrer au moins une
note. Sa conduite pendant les 5 et 6 octobre est un dvouement continuel,
et cependant elle a t prsente comme un attentat par des hommes qui lui
devaient la vie. On lui a reproch d'abord jusqu' la violence de la garde
nationale qui l'entrana malgr lui  Versailles. Rien n'est plus injuste;
car si on peut matriser avec de la fermet des soldats qu'on a conduits
longtemps  la victoire, des citoyens rcemment et volontairement enrls,
et qui ne vous sont dvous que par l'exaltation de leurs opinions, sont
irrsistibles quand ces opinions les emportent. M. de Lafayette lutta
contre eux pendant toute une journe, et certainement on ne pouvait dsirer
davantage. D'ailleurs rien n'tait plus utile que son dpart, car sans la
garde nationale le chteau tait pris d'assaut, et on ne peut prvoir quel
et t le sort de la famille royale au milieu du dchanement populaire.
Comme on l'a vu, sans les grenadiers nationaux les gardes-du-corps taient
forcs. La prsence de M. de Lafayette et de ses troupes  Versailles tait
donc indispensable. Aprs lui avoir reproch de s'y tre rendu, on lui a
reproch surtout de s'y tre livr au sommeil; et ce sommeil a t l'objet
du plus cruel et du plus ritr de tous les reproches. M. de Lafayette
resta debout jusqu' cinq heures du matin, employa toute la nuit  rpandre
des patrouilles,  rtablir l'ordre et la tranquillit; et ce qui prouve
combien ses prcautions taient bien prises, c'est qu'aucun des postes
confis  ses soins ne fut attaqu. Tout paraissait calme, et il fit une
chose que personne n'et manqu de faire  sa place, il se jeta sur un lit
pour reprendre quelques forces dont il avait besoin, car il luttait depuis
vingt-quatre heures contre la populace. Son repos ne dura pas une
demi-heure; il arriva aux premiers cris, et assez tt pour sauver les
gardes-du-corps qu'on allait gorger. Qu'est-il donc possible de lui
reprocher...? De n'avoir pas t prsent  la premire minute? mais la mme
chose pouvait avoir lieu de toute autre manire; un ordre  donner ou un
poste  visiter pouvait l'loigner pour une demi-heure du point o aurait
lieu la premire attaque; et son absence, dans le premier instant de
l'action, tait le plus invitable de tous les accidens. Mais arriva-t-il
assez tt pour dlivrer presque toutes les victimes, pour sauver le chteau
et les augustes personnes qu'il contenait? se dvoua-t-il gnreusement aux
plus grands dangers? voil ce qu'on ne peut nier, et ce qui lui valut 
cette poque des actions de grces universelles. Il n'y eut qu'une voix
alors parmi tous ceux qu'il avait sauvs. Madame de Stal, qui n'est pas
suspecte de partialit en faveur de M. de Lafayette, rapporte qu'elle
entendit les gardes-du-corps crier _Vive Lafayette!_ Mounier, qui n'tait
pas suspect davantage, loue son dvouement; et M. de Lally-Tolendal
regrette qu'on ne lui ait pas attribu dans ce moment une espce de
dictature (voyez son Rapport  ses commettans); ces deux dputs se sont
assez prononcs contre les 5 et 6 octobre, pour que leur tmoignage soit
accueilli avec toute confiance. Personne, au reste, n'osa nier dans les
premiers momens un dvouement qui tait universellement reconnu. Plus
tard, l'esprit de parti, sentant le danger d'accorder des vertus  un
constitutionnel, nia les services de M. de Lafayette; et alors commena
cette longue calomnie dont il n'a depuis cess d'tre l'objet.




NOTE 10.


J'ai dj expos quels avaient t les rapports  peu prs nuls de Mirabeau
avec le duc d'Orlans. Voici quel est le sens de ce mot fameux: _Ce j...
f..... ne mrite pas la peine qu'on se donne pour lui_. La contrainte
exerce par Lafayette envers le duc d'Orlans indisposa le parti populaire,
mais irrita surtout les amis du prince condamn  l'exil. Ceux-ci
songeaient  dtacher Mirabeau contre Lafayette, en profitant de la
jalousie de l'orateur contre le gnral. Un ami du duc, Lauzun, vint un
soir chez Mirabeau pour le presser de prendre la parole ds le lendemain
matin. Mirabeau qui souvent se laissait entraner, allait cder, lorsque
ses amis, plus soigneux que lui de sa propre conduite, l'engagrent de n'en
rien faire. Il fut donc rsolu qu'il se tairait. Le lendemain, 
l'ouverture de la sance, on apprit le dpart du duc d'Orlans; et
Mirabeau, qui lui en voulait de sa condescendance envers Lafayette, et qui
songeait aux efforts inutiles de ses amis, s'cria: _Ce j... f..... ne
mrite pas la peine qu'on se donne pour lui._




NOTE 11.


Il y avait chez Mirabeau, comme chez tous les hommes suprieurs, beaucoup
de petitesse  ct de beaucoup de grandeur. Il avait une imagination vive
qu'il fallait occuper par des esprances. Il tait impossible de lui donner
le ministre sans dtruire son influence, et par consquent sans le perdre
lui-mme, et le secours qu'on en pouvait retirer. D'autre part, il fallait
cette amorce  son imagination. Ceux donc qui s'taient placs entre lui et
la cour conseillrent de lui laisser au moins l'esprance d'un
portefeuille. Cependant les intrts personnels de Mirabeau n'taient
jamais l'objet d'une mention particulire dans les diverses communications
qui avaient lieu: on n'y parlait jamais en effet ni d'argent ni de faveurs,
et il devenait difficile de faire entendre  Mirabeau ce qu'on voulait lui
apprendre. Pour cela, on indiqua au roi un moyen fort adroit. Mirabeau
avait une rputation si mauvaise que peu de personnes auraient voulu lui
servir de collgues. Le roi, s'adressant  M. de Liancourt, pour lequel
il avait une estime particulire, lui demanda si, pour lui tre utile, il
accepterait un portefeuille en compagnie de Mirabeau. M. de Liancourt,
dvou au monarque, rpondit qu'il tait dcid  faire tout ce
qu'exigerait le bien de son service. Cette question, bientt rapporte 
l'orateur, le remplit de satisfaction, et il ne douta plus que, ds que les
circonstances le permettraient, on ne le nommt ministre.




NOTE 12.


Il ne sera pas sans intrt de connatre l'opinion de Ferrires sur la
manire dont les dputs de son propre parti se conduisaient dans
l'assemble.

Il n'y avait  l'assemble nationale, dit Ferrires, qu' peu prs trois
cents membres vritablement hommes probes, exempts d'esprit de parti,
trangers  l'un et  l'autre club, voulant le bien, le voulant pour
lui-mme, indpendamment d'intrts d'ordres, de corps; toujours prts 
embrasser la proposition la plus juste et la plus utile, n'importe de qui
elle vnt et par qui elle ft appuye. Ce sont des hommes dignes de
l'honorable fonction  laquelle ils avaient t appels, qui ont fait le
peu de bonnes lois sorties de l'assemble constituante; ce sont eux qui
ont empch tout le mal qu'elle n'a pas fait. Adoptant toujours ce qui
tait bon, et loignant toujours ce qui tait mauvais, ils ont souvent
donn la majorit  des dlibrations qui, sans eux, eussent t rejetes
par un esprit de faction; ils ont souvent repouss des motions qui, sans
eux; eussent t adoptes par un esprit d'intrt.

Je ne saurais m'empcher  ce sujet de remarquer la conduite impolitique
des nobles et des vques. Comme ils ne tendaient qu' dissoudre
l'assemble, qu' jeter de la dfaveur sur ses oprations, loin de
s'opposer aux mauvais dcrets, ils taient d'une indiffrence  cet gard
que l'on ne saurait concevoir. Ils sortaient de la salle lorsque le
prsident posait la question, invitant les dputs de leur parti  les
suivre; ou bien, s'ils demeuraient, ils leur criaient de ne point
dlibrer. Les clubistes, par abandon, devenus la majorit de l'assemble,
dcrtaient tout ce qu'ils voulaient. Les vques et les nobles croyant
fermement que le nouvel ordre de choses ne subsisterait pas, htaient, avec
une sorte d'impatience, dans l'espoir d'en avancer la chute, et la ruine de
la monarchie, et leur propre ruine. A cette conduite insense ils
joignaient une insouciance insultante, et pour l'assemble, et pour le
peuple qui assistait aux sances. Ils n'coutaient point, riaient,
parlaient haut, confirmant ainsi le peuple dans l'opinion peu favorable
qu'il avait conue d'eux; et au lieu de travailler  regagner sa confiance
et son estime, ils ne travaillaient qu' acqurir sa haine et son mpris.
Toutes ces sottises venaient de ce que les vques et les nobles ne
pouvaient se persuader que l'a rvolution tait faite depuis long-temps
dans l'opinion et dans le coeur de tous les Franais. Ils s'imaginaient, 
l'aide de ces digues, contenir un torrent qui grossissait chaque jour. Ils
ne faisaient qu'amonceler ses eaux, qu'occasionner plus de ravage,
s'enttant avec opinitret  l'ancien rgime, base de toutes leurs
actions, de toutes leurs oppositions, mais dont personne ne voulait. Ils
foraient, par cette obstination maladroite, les rvolutionnaires  tendre
leur systme de rvolution au-del mme du but qu'ils s'taient propos.
Les nobles et les vques criaient alors  l'injustice,  la tyrannie. Ils
parlaient de l'anciennet et de la lgitimit de leurs droits  des hommes
qui avaient sap la base de tous les droits.

(_Ferrires. Tom. II, page._ 122).




NOTE 13.


Le rappel des gardes-du-corps donna lieu  une anecdote qui mrite d'tre
rapporte. La reine se plaignait  M. de Lafayette de ce que le roi n'tait
pas libre, et elle en donnait pour preuve que le service du chteau tait
fait par la garde nationale et non par les gardes-du-corps. M. de Lafayette
lui demanda aussitt si elle verrait avec plaisir le rappel de ces
derniers. La reine hsita d'abord  lui rpondre, mais n'osa pas refuser
l'offre que lui fit le gnral de provoquer ce rappel. Aussitt il se
rendit  la municipalit, qui,  son instigation, fit la demande officielle
au roi de rappeler ses gardes-du-corps, en offrant de partager avec eux le
service du chteau. Le roi et la reine ne virent par cette demande avec
peine; mais on leur en fit bientt sentir les consquences, et ceux qui ne
voulaient pas qu'ils parussent libres les engagrent  rpondre par un
refus. Cependant le refus tait difficile  motiver, et la reine, 
laquelle on confiait souvent des commissions difficiles, fut charge de
dire  M. de Lafayette qu'on n'acceptait pas la proposition de la
municipalit. Le motif qu'elle en donna, c'est qu'on ne voulait pas exposer
les gardes-du-corps  tre massacrs. Cependant M. de Lafayette venait d'en
rencontrer un qui se promenait en uniforme au Palais-Royal. Il rapporta ce
fait  la reine, qui fut encore plus embarrasse, mais qui persista dans
l'intention qu'elle tait charge d'exprimer.




NOTE 14.


Le discours de Monsieur,  l'Htel-de-Ville, renferme un passage trop
important pour n'tre pas rappel ici.

Quant  mes opinions personnelles, dit ce personnage auguste, j'en
parlerai avec confiance  mes concitoyens. Depuis le jour o, dans la
seconde assemble des notables, je me dclarai sur la question fondamentale
qui divisait les esprits, je n'ai cess de croire qu'une grande rvolution
tait prte; que le roi, par ses intentions, ses vertus et son rang
suprme, devait en tre le chef, puis qu'elle ne pouvait tre avantageuse 
la nation sans l'tre galement au monarque; enfin, que l'autorit royale
devait tre le rempart de la libert nationale; et la libert nationale la
base de l'autorit royale. Que l'on cite une seule de mes actions, un seul
de mes discours qui ait dmenti ces principes, qui ait montr que, dans
quelque circonstance o j'aie t plac, le bonheur du roi, celui du
peuple, aient cess d'tre l'unique objet de mes penses et de mes vues:
jusque-l, j'ai le droit d'tre cru sur ma parole, je n'ai jamais chang de
sentimens et de principes, et je n'en changerai jamais.




NOTE 15.


Le discours prononc par le roi dans celle circonstance est trop
remarquable pour n'tre pas cit avec quelques observations. Ce prince,
excellent et trop malheureux, tait dans une continuelle hsitation, et,
pendant certains instans, il voyait avec beaucoup de justesse ses propres
devoirs et les torts de la cour. Le ton qui rgne dans le discours prononc
le 4 fvrier prouve suffisamment que dans cette circonstance ses paroles
n'taient pas imposes et qu'il s'exprimait avec un vritable sentiment de
sa situation prsente.

Messieurs, la gravit des circonstances o se trouve la France m'attire
au milieu de vous. Le relchement progressif de tous les liens de l'ordre
et de la subordination, la suspension ou l'inactivit de la justice, les
mcontentemens qui naissent des privations particulires, les oppositions,
les haines malheureuses qui sont la suite invitable des longues
dissensions, la situation critique des finances et les incertitudes sur la
fortune publique, enfin l'agitation gnrale des esprits, tout semble se
runir pour entretenir l'inquitude des vritables amis de la prosprit et
du bonheur du royaume.

Un grand but se prsente  vos regards; mais il faut y atteindre sans
accroissement de trouble et sans nouvelles convulsions. C'tait, je dois le
dire, d'une manire plus douce et plus tranquille que j'esprais vous y
conduire lorsque je formai le dessein de vous rassembler, et de runir pour
la flicit publique les lumires et les volonts des reprsentans de la
nation; mais mon bonheur et ma gloire ne sont pas moins troitement lis au
succs de vos travaux.

Je les garantis, par une continuelle vigilance, de l'influence funeste
que pouvaient avoir sur eux les circonstances malheureuses au milieu
desquelles vous vous trouviez placs. Les horreurs de la disette que la
France avait  redouter l'anne dernire ont t loignes par des soins
multiplis et des approvisionnemens immenses. Le dsordre que l'tat ancien
des finances, le discrdit, l'excessive raret du numraire et le
dprissement graduel des revenus, devaient naturellement amener; ce
dsordre, au moins dans son clat et dans ses excs, a t jusqu' prsent
cart. J'ai adouci partout, et principalement dans la capitale, les
dangereuses consquences du dfaut de travail; et, nonobstant
l'affaiblissement de tous les moyens d'autorit, j'ai maintenu le royaume,
non pas, il s'en faut bien, dans le calme que j'eusse dsir, mais dans un
tat de tranquillit suffisant pour recevoir le bienfait d'une libert sage
et bien ordonne; enfin, malgr notre situation intrieure gnralement
connue, et malgr les orages politiques qui agitent d'autres nations, j'ai
conserv la paix au dehors, et j'ai entretenu avec toutes les puissances de
l'Europe les rapports d'gard et d'amiti qui peuvent rendre cette paix
durable.

Aprs vous avoir ainsi prservs des grandes contrarits qui pouvaient
aisment traverser vos soins et vos travaux, je crois le moment arriv o
il importe  l'intrt de l'tat que je m'associe d'une manire encore plus
expresse et plus manifeste  l'excution et  la russite de tout ce que
vous avez concert pour l'avantage de la France. Je ne puis saisir une plus
grande occasion que celle o vous prsentez  mon acceptation des dcrets
destins  tablir dans le royaume une organisation nouvelle, qui doit
avoir une influence si importante et si propice pour le bonheur de mes
sujets et pour la prosprit de cet empire.

Vous savez, messieurs, qu'il y a plus de dix ans, et dans un temps ou le
voeu de la nation ne s'tait pas encore expliqu sur les assembles
provinciales, j'avais commenc  substituer ce genre d'administration 
celui qu'une ancienne et longue habitude avait consacr. L'exprience
m'ayant fait connatre que je ne m'tais point tromp dans l'opinion que
j'avais conue de l'utilit de ces tablissemens, j'ai cherch  faire
jouir du mme bienfait toutes les provinces de mon royaume; et, pour
assurer aux nouvelles administrations la confiance gnrale, j'ai voulu que
les membres dont elles devaient tre composes fussent nomms librement par
tous les citoyens. Vous avez amlior ces vues de plusieurs manires, et la
plus essentielle, sans doute, est cette subdivision gale et sagement
motive, qui, en affaiblissant les anciennes sparations de province 
province, et en tablissant un systme gnral et complet d'quilibre,
runit davantage  un mme esprit et  un mme intrt toutes les parties
du royaume. Cette grande ide, ce salutaire dessein, vous sont entirement
dus: il ne fallait pas moins qu'une runion des volonts de la part des
reprsentans de la nation; il ne fallait pas moins que leur juste ascendant
sur l'opinion gnrale, pour entreprendre avec confiance un changement
d'une si grande importance, et pour vaincre au nom de la raison les
rsistances de l'habitude et des intrts particuliers.

Tout ce que dit ici le roi est parfaitement juste et trs bien senti. Il
est vrai que toutes les amliorations, il les avait autrefois tentes de
son propre mouvement, et qu'il avait donn un rare exemple chez les
princes, celui de prvenir les besoins de leurs sujets. Les loges qu'il
donne  la nouvelle division territoriale portent encore le caractre d'une
entire bonne foi, car elle tait certainement utile au gouvernement, en
dtruisant les rsistances que lui avaient souvent opposes les localits.
Tout porte donc  croire que le roi parle ici avec une parfaite sincrit.
Il continue:

Je favoriserai, je seconderai par tous les moyens qui sont en mon pouvoir
le succs de cette vaste organisation; d'o dpend le salut de la France;
et, je crois ncessaire de le dire, je suis trop occup de la situation
intrieure du royaume, j'ai les yeux trop ouverts sur les dangers de tout
genre dont nous sommes environns, pour ne pas sentir fortement que, dans
la disposition prsente des esprits, et en considrant l'tat o se
trouvent les affaires publiques, il faut qu'un nouvel ordre de choses
s'tablisse avec calme et avec tranquillit ou que le royaume soit expos 
toutes les calamits de l'anarchie.

Que les vrais citoyens y rflchissent, ainsi que je l'ai fait, en fixant
uniquement leur attention sur le bien de l'tat, et ils verront que, mme
avec des opinions diffrentes, un intrt minent doit les runir tous
aujourd'hui. Le temps rformera ce qui pourra rester de dfectueux dans la
collection des lois qui auront t l'ouvrage de cette assemble (_cette
critique indirecte et mnage prouve que le roi ne voulait pas flatter,
mais dire la vrit, tout en employant la mesure ncessaire_); mais toute
entreprise qui tendrait  branler les principes de la constitution mme,
tout concert qui aurait pour but de les renverser ou d'en affaiblir
l'heureuse influence, ne serviraient qu' introduire au milieu de nous les
maux effrayans de la discorde; et, en supposant le succs d'une semblable
tentative contre mon peuple et moi, le rsultat nous priverait, sans
remplacement, des divers biens dont un nouvel ordre de choses nous offre la
perspective.

Livrons-nous donc de bonne foi aux esprances que nous pouvons concevoir,
et ne songeons qu' les raliser par un accord unanime. Que partout on
sache que le monarque et les reprsentans de la nation sont unis d'un mme
intrt et d'un mme voeu, afin que cette opinion, cette ferme croyance,
rpandent dans les provinces un esprit de paix et de bonne volont, et que
tous les citoyens recommandables par leur honntet, tous ceux qui peuvent
servir l'tat essentiellement par leur zle et par leurs lumires,
s'empressent de prendre part aux diffrentes subdivisions de
l'administration gnrale, dont l'enchanement et l'ensemble doivent
concourir efficacement au rtablissement de l'ordre et  la prosprit du
royaume.

Nous ne devons point nous le dissimuler, il y a beaucoup  faire pour
arriver  ce but. Une volont suivie, un effort gnral et commun, sont
absolument ncessaires pour obtenir un succs vritable. Continuez donc
vos travaux sans d'autre passion que celle du bien; fixez toujours votre
premire attention sur le sort du peuple et sur la libert publique, mais
occupez-vous aussi d'adoucir, de calmer toutes les dfiances, et mettez
fin, le plus tt possible, aux diffrentes inquitudes qui loignent de la
France un si grand nombre de ses concitoyens, et dont l'effet contraste
avec les lois de sret et de libert que vous voulez tablir: la
prosprit ne reviendra qu'avec le contentement gnral. Nous apercevons
partout des esprances; soyons impatiens de voir aussi partout le bonheur.

Un jour, j'aime  le croire, tous les Franais indistinctement
reconnatront l'avantage de l'entire suppression des diffrences d'ordre
et d'tat, lorsqu'il est question de travailler en commun au bien public, 
cette prosprit de la patrie qui intresse galement les citoyens, et
chacun doit voir sans peine que, pour tre appel dornavant  servir
l'tat de quelque manire, il suffira de s'tre rendu remarquable par ses
talens et par ses vertus.

En mme temps, nanmoins, tout ce qui rappelle  une nation l'anciennet
et la continuit des services d'une race honore est une distinction que
rien ne peut dtruire; et, comme elle s'unit aux devoirs de la
reconnaissance, ceux qui, dans toutes les classes de la socit, aspirent 
servir efficacement leur patrie, et ceux qui ont eu dj le bonheur d'y
russir, ont un intrt  respecter cette transmission de titres ou de
souvenirs, le plus beau de tous les hritages qu'on puisse faire passer 
ses enfans.

Le respect d aux ministres de la religion ne pourra non plus s'effacer;
et lorsque leur considration sera principalement unie aux saintes vrits
qui sont sous la sauvegarde de l'ordre et de la morale, tous les citoyens
honntes et clairs auront un gal intrt  la maintenir et  la
dfendre.

_Sans doute ceux qui ont abandonn leurs privilges pcuniaires, ceux qui
ne formeront plus comme autrefois un ordre politique dans l'tat, se
trouvent soumis  des sacrifices dont je connais toute l'importance; mais,
j'en ai la persuasion, ils auront assez de gnrosit pour chercher un
ddommagement dans tous les avantages publics dont l'tablissement des
assembles nationales prsente l'esprance_.

Le roi continue, comme on le voit,  exposer  tous les partis les
avantages des nouvelles lois, et en mme temps la ncessit de conserver
quelque chose des anciennes. Ce qu'il adresse aux privilgis prouve son
opinion relle sur la ncessit et la justice des sacrifices qu'on leur
avait imposs, et leur rsistance sera ternellement condamne par les
paroles que renferme ce discours. Vainement dira-t-on que le roi n'tait
pas libre: le soin qu'il prend ici de balancer les concessions, les
conseils et mme les reproches, prouve qu'il parlait sincrement. Il
s'exprima bien autrement lorsque plus tard il voulut faire clater l'tat
de contrainte dans lequel il croyait tre. Sa lettre aux ambassadeurs,
rapporte plus bas, le prouvera suffisamment. L'exagration toute populaire
qui y rgne dmontre l'intention de ne plus paratre libre. Mais ici la
mesure ne laisse aucun doute, et ce qui suit est si touchant, si dlicat,
qu'il n'est pas possible de ne l'avoir pas senti, quand on a consenti 
l'crire et  le prononcer.

J'aurais bien aussi des pertes  compter, si, au milieu des plus grands
intrts de l'tat, je m'arrtais  des calculs personnels; mais je trouve
une compensation qui me suffit, une compensation pleine et entire, dans
l'accroissement du bonheur de la nation, et c'est du fond de mon coeur que
j'exprime ici ce sentiment.

Je dfendrai donc, je maintiendrai la libert constitutionnelle, dont le
voeu gnral, d'accord avec le mien, a consacr les principes. _Je ferai
davantage; et, de concert avec la reine qui partage tous mes sentimens, je
prparerai de bonne heure l'esprit et le coeur de mon fils au nouvel ordre
de choses que les circonstances ont amen. Je l'habituerai ds ses premiers
ans  tre heureux du bonheur des Franais_, et  reconnatre toujours,
malgr le langage des flatteurs, qu'une sage constitution le prservera
des dangers de l'inexprience; et qu'une juste libert ajoute un nouveau
prix aux sentimens d'amour et de fidlit dont la nation, depuis tant de
sicles, donne  ses rois des preuves si touchantes.

Je dois ne point le mettre en doute: en achevant votre ouvrage, vous vous
occuperez srement avec sa gesse et avec candeur de l'affermissement du
pouvoir excutif, cette condition sans laquelle il ne saurait exister aucun
ordre durable au dedans, ni aucune considration au dehors. Nulle dfiance
ne peut raisonnablement vous rester: ainsi, il est de votre devoir, comme
citoyens et comme fidles reprsentans de la nation, d'assurer au bien de
l'tat et  la libert publique cette stabilit qui ne peut driver que
d'une autorit active et tutlaire. Vous aurez srement prsent  l'esprit
que, sans une telle autorit, toutes les parties de votre systme de
constitution resteraient  la fois sans lien et sans correspondance; et, en
vous occupant de la libert, que vous aimez et que j'aime aussi, vous ne
perdrez pas de vue que le dsordre en administration, en amenant la
confusion des pouvoirs, dgnre souvent, par d'aveugles violences, dans la
plus dangereuse et la plus alarmante de toutes: les tyrannies.

Ainsi, non pas pour moi, messieurs, qui ne compte point ce qui m'est
personnel prs des lois et des institutions qui doivent rgler le destin de
l'empire, mais pour le bonheur mme de notre patrie, pour sa prosprit,
pour sa puissance, je vous invite  vous affranchir de toutes les
impressions du moment qui pourraient vous dtourner de considrer dans son
ensemble ce qu'exige un royaume tel que la France, et par sa vaste tendue,
et par son immense population, et par ses relations invitables au dehors.

Vous ne ngligerez pas non plus de fixer votre attention sur ce qu'exigent
encore des lgislateurs les moeurs, le caractre et les habitudes d'une
nation devenue trop clbre en Europe par la nature de son esprit et de son
gnie, pour qu'il puisse paratre indiffrent d'entretenir ou d'altrer en
elle les sentimens: de douceur, de confiance et de bont, qui lui ont valu
tant de renomme.

Donnez-lui l'exemple aussi de cet esprit de justice qui sert de sauvegarde
 la proprit, ce droit respect de toutes les nations, qui n'est pas
l'ouvrage du hasard, qui ne drive point des privilges d'opinion, mais qui
se lie troitement aux rapports les plus essentiels de l'ordre public et
aux premires conditions de l'harmonie sociale.

Par quelle fatalit, lorsque le calme commenait  renatre, de nouvelles
inquitudes se sont-elles rpandues dans les provinces! Par quelle fatalit
s'y livre-t-on  de nouveaux excs! Joignez-vous  moi pour les arrter, et
empchons de tous nos efforts que des violences criminelles ne viennent
souiller ces jours o le bonheur de la nation se prpare. Vous qui pouvez
influer par tant de moyens sur la confiance publique, _clairez sur ses
vritables intrts le peuple qu'on gare, ce bon peuple qui m'est si cher,
et dont on m'assure que je suis aim quand on veut me consoler de mes
peines_. Ah! s'il savait  quel point je suis malheureux  la nouvelle d'un
attentat contre les fortunes, ou d'un acte de violence contre les
personnes, peut-tre il m'pargnerait cette douloureuse amertume!

Je ne puis vous entretenir des grands intrts de l'tat, sans vous
presser de vous occuper, d'une manire instante et dfinitive, de tout ce
qui tient au rtablissement de l'ordre dans les finances, et  la
tranquillit de la multitude innombrable de citoyens qui sont unis par
quelque lien  la fortune publique.

Il est temps d'apaiser toutes les inquitudes; il est temps de rendre  ce
royaume la force de crdit  laquelle il a droit de prtendre. Vous ne
pouvez pas tout entreprendre  la fois: aussi je vous invite  rserver
pour d'autres temps une partie des biens dont la runion de vos lumires
vous prsente le tableau; mais quand vous aurez ajout  ce que vous avez
dj fait un plan sage et raisonnable pour l'exercice de la justice; quand
vous aurez assur les bases d'un quilibre parfait entre les revenus et les
dpenses de l'tat; enfin quand vous aurez achev l'ouvrage de la
constitution, vous aurez acquis de grands droits  la reconnaissance
publique; et, dans la continuation successive des assembles nationales,
continuation fonde dornavant sur cette constitution mme, il n'y aura
plus qu' ajouter d'anne en anne de nouveaux moyens de prosprit. Puisse
cette journe, o votre monarque vient s'unir  vous de la manire la plus
franche et la plus intime, tre une poque mmorable dans l'histoire de cet
empire! Elle le sera, je l'espre, si mes voeux ardents, si mes instantes
exhortations peuvent tre un signal de paix et de rapprochement entre vous.
_Que ceux qui s'loigneraient encore d'un esprit de concorde devenu si
ncessaire, me fassent le sacrifice de tous les souvenirs qui les
affligent; je les paierai par ma reconnaissance et mon affection_.

Ne professons tous,  compter de ce jour, ne professons tous, je vous en
donne l'exemple, qu'une seule opinion, qu'un seul intrt, qu'une seule
volont, l'attachement  la constitution nouvelle, et le dsir ardent de la
paix, du bonheur et de l prosprit de la France!




NOTE 16.


Je ne puis mieux faire que de citer les Mmoires de M. Froment lui-mme,
pour donner une juste ide de l'migration et des opinions qui la
divisaient: dans un volume intitul _Recueil de divers crits relatifs  la
rvolution_, M. Froment s'exprime comme il suit, page 4 et suivantes:

Je me rendis secrtement  Turin (janvier 1790) auprs des princes
franais, pour solliciter leur approbation et leur appui. Dans un conseil,
qui fut tenu  mon arrive, je leur dmontrai que, _s'ils voulaient armer
les partisans de l'autel et du trne, et faire marcher de pair les intrts
de la religion avec ceux de la royaut, il serait ais de sauver l'un et
l'autre_. Quoique fortement attach  la foi de mes pres, ce n'tait pas
aux non-catholiques que je voulais faire la guerre, mais aux ennemis
dclars du catholicisme et de la royaut,  ceux qui disaient hautement
que depuis trop long-temps on parlait de Jsus-Christ et des Bourbons, 
ceux qui prtendaient trangler le dernier des rois avec les boyaux du
dernier des prtres. Les non-catholiques _rests fidles_  la monarchie
ont toujours trouv en moi le citoyen le plus tendre, les catholiques
_rebelles_ le plus implacable ennemi.

Mon plan tendait uniquement  lier un parti, et  lui donner, autant qu'il
serait en moi, de l'extension et de la consistance. Le vritable argument
des rvolutionnaires tant la force, je sentais que la vritable rponse
tait la force; _alors, comme  prsent_, j'tais convaincu de cette grande
vrit, _qu'on ne peut touffer une forte passion que par une plus forte
encore, et que le zle religieux pouvait seul touffer le dlire
rpublicain_. Les miracles que le zle de la religion a oprs depuis lors
dans la Vende et en Espagne, prouvent que les philosopheurs et les
rvolutionnaires de tous les partis ne seraient jamais venus  bout
d'tablir leur systme anti-religieux et anti-social, pendant quelques
annes, sur la majeure partie de l'Europe, si les ministres de Louis XVI
avaient conu un projet tel que le mien, ou si les conseillers des princes
migrs l'avaient sincrement adopt et rellement soutenu.

Mais malheureusement la plupart des personnages qui dirigeaient Louis XVI
et les princes de sa maison ne raisonnaient et n'agissaient que sur des
principes philosophiques, quoique les philosophes et leurs disciples
fussent la cause des agens de la rvolution. Ils auraient cru se couvrir de
ridicule et de dshonneur, s'ils avaient prononc le seul mot de
_religion_, s'ils avaient employ les puissans moyens qu'elle prsente, et
dont les plus grands politiques se sont servis dans tous les temps avec
succs. Pendant que l'assemble nationale cherchait  garer le peuple et 
se l'attacher par la suppression des droits fodaux, de la dme, de la
gabelle, etc., etc., ils voulaient le ramener  la soumission et 
l'obissance par l'expos de l'incohrence des nouvelles lois, par le
tableau des malheurs du roi, par des crits au-dessus de son intelligence.
Avec ces moyens ils croyaient faire renatre dans le coeur de tous les
Franais un amour pur et dsintress pour leur souverain; ils croyaient
que les clameurs des mcontens arrteraient les entreprises des factieux,
et permettraient au roi _de marcher droit au but qu'il voulait atteindre_.
La valeur de mes conseils fut taxe vraisemblablement au poids de mon
existence, et l'opinion des grands de la cour sur leur titre et leur
fortune.

M. Froment poursuit son rcit, et caractrise ailleurs les partis qui
divisaient la cour fugitive, de la manire suivante,

Ces titres honorables et les gards qu'on avait gnralement pour moi 
Turin, m'auraient fait oublier le pass et concevoir les plus flatteuses
esprances pour l'avenir, si j'avais aperu de grands moyens aux
conseillers des princes, et un parfait accord parmi les hommes les plus
influens dans nos affaires, mais je voyais avec douleur l'_migration
divise en deux partis_, dont l'un ne voulait tenter la contre-rvolution
que _par le secours des puissances trangres_, et l'autre _par les
royalistes de l'intrieur_.

_Le premier parti_ prtendait qu'en cdant quelques provinces aux
puissances, elles fourniraient aux princes franais des armes assez
nombreuses pour rduire les factieux; qu'avec le temps on reconquerrait
aisment les concessions qu'on aurait t forc de faire; et que la cour,
en ne contractant d'obligation _envers aucun des corps de l'tat_, pourrait
dicter des lois  tous les Franais... Les courtisans tremblaient que la
noblesse des provinces et les royalistes du tiers-tat n'eussent l'honneur
de remettre sur son sant la monarchie dfaillante. Ils sentaient qu'ils ne
seraient plus les dispensateurs des grces et des faveurs, et que leur
rgne finirait ds que la noblesse des provinces aurait rtabli, au prix de
son sang, l'autorit royale, et mrit par l les bienfaits et la confiance
de son souverain. La crainte de ce nouvel ordre de choses les portait  se
runir, sinon pour dtourner les princes d'employer en aucune manire les
royalistes de l'intrieur, du moins pour fixer principalement leur
attention sur les cabinets de l'Europe, et les porter  fonder leurs plus
grandes esprances sur les secours trangers. Par une suite de cette
crainte, ils mettaient _secrtement_ en oeuvre les moyens les plus
efficaces pour ruiner les ressources intrieures, faire chouer les plans
proposs, entre lesquels plusieurs pouvaient amener le rtablissement de
l'ordre, s'ils eussent t sagement dirigs et rellement soutenus. C'est
ce dont j'ai t moi-mme le tmoin: c'est ce que je dmontrerai un jour
par des faits et des tmoignages authentiques; mais le moment n'est pas
encore venu. Dans une confrence qui eut lieu  peu prs  cette poque, au
sujet du parti qu'on pouvait tirer des dispositions favorables des Lyonnais
et des Francs-Comtois, j'exposai sans dtour les moyens qu'on devait
employer, _en mme temps_, pour assurer le triomphe des royalistes du
Gvaudan, des Cvennes, du Vivarais, du Comtat-Venaissin, du Languedoc et
de la Provence. Pendant la chaleur de la discussion, M. le marquis
d'Autichamp, marchal-de-camp, _grand partisan des puissances_, me dit:
Mais les opprims et les parens des victimes ne chercheront-ils pas  se
venger?...--Eh! qu'importe? lui dis-je, pourvu que nous arrivions  notre
but!--Voyez-vous, s'cria-t-il, comme je lui ai fait avouer qu'on
exercerait des vengeances particulires! Plus qu'tonn de cette
observation, je dis  M. le marquis de la Rouzire, mon voisin: Je ne
croyais pas qu'une guerre civile dt ressembler  une mission de capucins!
C'est ainsi qu'en inspirant aux princes la crainte de se rendre odieux 
leurs plus cruels ennemis, les courtisans les portaient  n'employer que
des demi-mesures, suffisantes sans doute pour provoquer le zle des
royalistes de l'intrieur, mais trs insuffisantes pour, aprs les avoir
compromis, les garantir de la fureur des factieux. Depuis lors il m'est
revenu que, pendant le sjour de l'arme des princes en Champagne, M. de la
Porte, aide-de-camp du marquis d'Autichamp, ayant fait prisonnier un
rpublicain, crut, d'aprs le systme de son gnral, qu'il le ramnerait 
son devoir par une exhortation pathtique, et en lui rendant ses armes et
la libert; mais  peine le rpublicain eut fait quelques pas, qu'il
tendit par terre son vainqueur. M. le marquis d'Autichamp, oubliant alors
la modration qu'il avait manifeste  Turin, incendia plusieurs villages,
pour venger la mort de son missionnaire imprudent.

_Le second parti_ soutenait que, puisque les puissances avaient pris
plusieurs fois les armes pour humilier les Bourbons, et surtout pour
empcher Louis XIV d'assurer la couronne d'Espagne  son petit-fils, bien
loin de les appeler  notre aide, il fallait au contraire ranimer le zle
du clerg, le dvouement de la noblesse, l'amour du peuple pour le roi, _et
se hter d'touffer une querelle de famille_, dont les trangers seraient
peut-tre tents de profiter....

C'est  cette funeste division parmi les chefs de l'migration, et 
l'impritie ou  la perfidie des ministres de Louis XVI, que les
rvolutionnaires doivent leurs premiers succs. Je vais plus loin, et je
soutiens que ce n'est point l'assemble nationale qui a fait la rvolution,
mais bien les entours du roi et des princes; je soutiens que les ministres
ont livr Louis XVI aux ennemis de la royaut, comme certains faiseurs ont
livr les princes et Louis XVIII aux ennemis de la France; je soutiens
que la plupart des courtisans qui entouraient les rois Louis XVI,
Louis XVIII et les princes de leurs maisons, taient et sont
_des charlatans, de vrais eunuques politiques_, que c'est  leur inertie, 
leur lchet ou  leur trahison que l'on doit imputer tous les maux que la
France a soufferts, et ceux qui menacent encore le monde entier. Si je
portais un grand nom et que j'eusse t du conseil des Bourbons, je ne
survivrais pas  l'ide qu'une horde de vils et de lches brigands, dont
pas un n'a montr dans aucun genre ni gnie, ni talent suprieur, soit
parvenue  renverser le trne,  tablir sa domination dans les plus
puissans tats de l'Europe,  faire trembler l'univers; et lorsque cette
ide me poursuit, je m'ensevelis dans l'obscurit de mon existence, pour me
mettre  l'abri du blme, comme elle m'a mis dans l'impuissance d'arrter
les progrs de la rvolution.




NOTE 17.


J'ai dj cit quelques passages des Mmoires de Ferrires, relativement 
la premire sance des tats-gnraux. Comme rien n'est plus important que
de constater les vrais sentimens que la rvolution excitait dans les
coeurs, je crois devoir donner la description de la fdration par ce mme
Ferrires. On y verra si l'enthousiasme tait vrai, s'il tait
communicatif, et si cette rvolution tait aussi hideuse qu'on a voulu la
faire.

Cependant les fdrs arrivaient de toutes les parties de l'empire. On les
logeait chez des particuliers, qui s'empressaient de fournir lits, draps,
bois, et tout ce qui pouvait contribuer  rendre le sjour de la capitale
agrable et commode. La municipalit prit des mesures pour qu'une si grande
affluence d'trangers ne troublt pas la tranquillit publique. Douze mille
ouvriers travaillaient sans relche  prparer le Champ-de-Mars. Quelque
activit que l'on mt  ce travail, il avanait lentement. On craignait
qu'il ne pt tre achev le 14 juillet, jour irrvocablement fix pour la
crmonie, parce que c'tait l'poque fameuse de l'insurrection de Paris et
de la prise de la Bastille. Dans cet embarras, les districts invitent, au
nom de la patrie, les bons citoyens  se joindre aux ouvriers. Cette
invitation civique lectrise toutes les ttes; les femmes partagent
l'enthousiasme et le propagent; on voit des sminaristes, des coliers, des
soeurs du pot, des chartreux vieillis dans la solitude, quitter leurs
clotres et courir au Champ-de-Mars, une pelle sur le dos, portant des
bannires ornes d'emblmes patriotiques. L, tous les citoyens, mls,
confondus, forment un atelier immense et mobile dont chaque point prsente
un groupe vari; la courtisane chevele se trouve  ct de la citoyenne
pudibonde, le capucin trane le baquet avec le chevalier de Saint-Louis, le
porte-faix avec le petit-matre du Palais-Royal, la robuste harengre
pousse la brouette remplie par la femme lgante et  vapeurs; le peuple
ais, le peuple indigent, le peuple vtu, le peuple en haillons,
vieillards, enfans, comdiens, cent-suisses, commis, travaillant et
reposant, acteurs et spectateurs, offrent  l'oeil tonn une scne pleine
de vie et de mouvement; des tavernes ambulantes, des boutiques portatives,
augmentent le charme et la gaiet de ce vaste et ravissant tableau; les
chants, les cris de joie, le bruit des tambours, des instrumens militaires,
celui des bches, des brouettes, les voix des travailleurs qui s'appellent,
qui s'encouragent..... L'me se sentait affaisse sous le poids d'une
dlicieuse ivresse  la vue de tout un peuple redescendu aux doux sentimens
d'une fraternit primitive. Neuf heures sonnes, les groupes se dmlent.
Chaque citoyen regagne l'endroit o s'est place sa section, se rejoint 
sa famille,  ses connaissances. Les bandes se mettent en marche au son des
tambours, reviennent  Paris, prcdes de flambeaux, lchant de temps en
temps des sarcasmes contre les aristocrates, et chantant le fameux air _a
ira_.

Enfin le 14 juillet, jour de la fdration, arrive parmi les esprances
des uns, les alarmes et les terreurs des autres. Si cette grande crmonie
n'eut pas le caractre srieux et auguste d'une fte  la fois nationale et
religieuse, caractre presque inconciliable avec l'esprit franais, elle
offrit cette douce et vive image de la joie et de l'enthousiasme mille fois
plus touchante. Les fdrs, rangs par dpartemens sous quatre-vingt-trois
bannires, partirent de l'emplacement de la Bastille; les dputs des
troupes de ligne, des troupes de mer, la garde nationale parisienne, des
tambours, des choeurs de musique, les drapeaux des sections, ouvraient et
fermaient la marche.

Les fdrs traversrent les rues Saint-Martin, Saint-Denis, Saint-Honor,
et se rendirent par le Cours-la-Reine  un pont de bateaux construit sur la
rivire. Ils reurent  leur passage les acclamations d'un peuple immense
rpandu dans les rues, aux fentres des maisons, sur les quais. La pluie
qui tombait  flots ne drangea ni ne ralentit la marche. Les fdrs,
dgouttant d'eau et de sueur, dansaient des farandoles, criaient: Vivent
nos frres les Parisiens! On leur descendait par les fentres du vin, des
jambons, des fruits, des cervelas; on les comblait de bndictions.
L'assemble nationale joignit le cortge  la place Louis XV, et marcha
entre le bataillon des vtrans et celui des jeunes lves de la patrie:
image expressive qui semblait runir  elle seule tous les ges et tous les
intrts.

Le chemin qui conduit au Champ-de-Mars tait couvert de peuple qui battait
des mains, qui chantait _a ira_. Le quai de Chaillot et les hauteurs de
Passy prsentaient un long amphithtre, o l'lgance de l'ajustement,
les charmes, les grces des femmes, enchantaient l'oeil, et ne lui
laissaient pas mme la facult d'asseoir une prfrence. La pluie
continuait de tomber; personne ne paraissait s'en apercevoir; la gaiet
franaise triomphait et du mauvais temps, et des mauvais chemins, et de la
longueur de la marche.

M. de Lafayette montant un superbe cheval, et entour de ses
aides-de-camp, donnait des ordres et recevait les hommages du peuple et des
fdrs. La sueur lui coulait sur le visage. Un homme que personne ne
connat, perce la foule, s'avance, tenant une bouteille d'une main, un
verre de l'autre: _Mon gnral, vous avez chaud, buvez un coup_. Cet homme
lve sa bouteille, emplit un grand verre, le prsente  M. de Lafayette. M.
de Lafayette reoit le verre, regarde un moment l'inconnu, avale le vin
d'un seul trait. Le peuple applaudit. Lafayette promne un sourire de
complaisance et un regard bnvole et confiant sur la multitude; et ce
regard semble dire: Je ne concevrai jamais aucun soupon, je n'aurai
jamais aucune inquitude, tant que je serai au milieu de vous.

Cependant plus de trois cent mille hommes et femmes de Paris et des
environs, rassembls ds les six heures du matin au Champ-de-Mars, assis
sur des gradins de gazon qui formaient un cirque immense, mouills,
crotts, s'armant de parasols contre les torrens d'eau qui les
inondaient, s'essuyant le visage, au moindre rayon du soleil, rajustant
leurs coiffures, attendaient en riant et en causant les fdrs et
l'assemble nationale. On avait lev un vaste amphithtre pour le roi, la
famille royale, les ambassadeurs et les dputs. Les fdrs les premiers
arrivs commencent  danser des farandoles; ceux qui suivent se joignent 
eux, en formant une ronde qui embrasse bientt une partie du Champ-de-Mars.
C'tait un spectacle digne de l'observateur philosophe, que cette foule
d'hommes, venus des parties les plus opposes de la France, entrans par
l'impulsion du caractre national, bannissant tout souvenir du pass, toute
ide du prsent, toute crainte de l'avenir, se livrant  une dlicieuse
insouciance, et trois cent mille spectateurs de tout ge, de tout sexe,
suivant leurs mouvemens, battant la mesure avec les mains, oubliant la
pluie, la faim, et l'ennui d'une longue attente. Enfin tout le cortge
tant entre au Champ-de-Mars, la danse cesse; chaque fdr va rejoindre sa
bannire. L'vque d'Autun se prpare  clbrer la messe  un autel 
l'antique dress au milieu du Champ-de-Mars. Trois cents prtres vtus
d'aubes blanches, coupes de larges ceintures tricolores, se rangent aux
quatre coins de l'autel. L'vque d'Autun bnit l'oriflamme et les
quatre-vingt-trois bannires: il entonne le _Te Deum_. Douze cents
musiciens excutent ce cantique. Lafayette,  la tte de l'tat-major de
la milice parisienne et des dputs des armes de terre et de mer, monte 
l'autel, et jure, au nom des troupes et des fdrs, d'tre fidle  la
nation,  la loi, au roi. Une dcharge de quatre pices de canon annonce 
la France ce serment solennel. Les douze cents musiciens font retentir
l'air de chants militaires; les drapeaux, les bannires s'agitent; les
sabres tirs tincellent. Le prsident de l'assemble nationale rpte le
mme serment. Le peuple et les dputs y rpondent par des cris de _Je le
jure_. Alors le roi se lve, et prononce d'une voix forte: _Moi, roi des
Franais, je jure d'employer le pouvoir que m'a dlgu l'acte
constitutionnel de l'tal,  maintenir la constitution dcrte par
l'assemble nationale et, accepte par moi.._ La reine prend le dauphin
dans ses bras le prsente au peuple, et dit: _Voil mon fils; il se
runit, ainsi que moi, dans ces mmes sentimens._ Ce mouvement inattendu
fut pay par mille cris, de Vive le roi! Vive la reine! Vive M. le
Dauphin! Les canons continuaient de mler leurs sons majestueux aux sons
guerriers des instrumens militaires et aux acclamations du peuple; le temps
s'tait clairci: le soleil se montrait dans tout son clat; il semblait
que l'Eternel mme voult tre tmoin de ce mutuel engagement, et le
ratifier par sa prsence... Oui, il le vit, il l'entendit; et les maux
affreux qui depuis ce jour n'ont cess de dsoler la France,  Providence
toujours active et toujours fidle! sont le juste chtiment d'un parjure.
Tu as frapp et le monarque et les sujets qui ont viol leur serment!

L'enthousiasme et les ftes ne se bornrent pas au jour de la fdration.
Ce fut, pendant le sjour des fdrs  Paris, une suite continuelle de
repas, de danses et de joie. On alla encore au Champ-de-Mars; on y but,
on y chanta, on y dansa. M. de Lafayette passa en revue une partie de la
garde nationale des dpartemens et de l'arme de ligne. Le roi, la reine et
M. le Dauphin se trouvrent  cette revue. Ils y furent accueillis avec
acclamations. La reine donna, d'un air gracieux, sa main  baiser aux
fdrs, leur montra M. le Dauphin. Les fdrs avant de quitter la
capitale, allrent rendre leurs hommages au roi; tous lui tmoignrent le
plus profond respect, le plus entier dvouement. Le chef des Bretons mit un
genou en terre, et prsentant son pe  Louis XVI: Sire, je vous remets,
pure et sacre, l'pe des fidles Bretons: elle ne se teindra que du sang
de vos ennemis.--Cette pe ne peut tre en de meilleures mains que
dans les mains de mes chers Bretons, rpondit Louis XVI en relevant le chef
des Bretons et en lui rendant son pe; je n'ai jamais dout de leur
tendresse et de leur fidlit: assurez-les que je suis le pre, le frre,
l'ami de tous les Franais. Le roi vivement mu, serre la main du chef des
Bretons et l'embrasse. Un attendrissement mutuel prolonge quelques instans
cette scne touchante. Le chef des Bretons reprend le premier la parole:
Sire, tous les Franais, si j'en juge par nos coeurs, vous chrissent et
vous chriront, parce que vous tes un roi citoyen.

La municipalit de Paris voulut aussi donner une fte aux fdrs. Il y
eut joute sur la rivire, feu d'artifice, illumination, bal et
rafrachissemens  la halle au bl, bal sur remplacement de la Bastille. On
lisait  l'entre de l'enceinte ces mots en gros caractres: _Ici l'on
danse_; rapprochement heureux qui contrastait d'une manire frappante avec
l'antique image d'horreur et de dsespoir que retraait le souvenir de
cette odieuse prison. Le peuple allait et venait de l'un  l'autre endroit,
sans trouble, sans embarras. La police, en dfendant la circulation des
voitures, avait prvu les accidens si communs dans les ftes, et ananti le
bruit tumultueux des chevaux, des roues, des cris de gare; bruit qui
fatigue, tourdit les citoyens, leur laisse  chaque instant la crainte
d'tre crass, et donne  la fte la plus brillante et la mieux ordonne
l'apparence d'une fuite. Les ftes publiques sont essentiellement pour le
peuple. C'est lui seul qu'on doit envisager. Si les riches veulent en
partager les plaisirs, qu'ils se fassent peuple ce jour-l; ils y gagneront
des sensations inconnues, et ne troubleront pas la joie de leurs
oncitoyens.

Ce fut aux Champs-lyses que les hommes sensibles jouirent avec plus de
satisfaction de cette charmante fte populaire. Des cordons de lumires
pendaient  tous les arbres, des guirlandes de lampions les enlaaient les
uns aux autres; des pyramides de feu, places de distance en distance,
rpandaient un jour pur que l'norme masse des tnbres environnantes
rendait encore plus clatant par son contraste. Le peuple remplissait les
alles et les gazons. Le bourgeois, assis avec sa femme au milieu de ses
enfans, mangeait, causait, se promenait, et sentait doucement son
existence. Ici, des jeunes filles et de jeunes garons dansaient au son de
plusieurs orchestres disposs dans les clairires qu'on avait mnages.
Plus loin, quelques mariniers en gilet et en caleon, entours de groupes
nombreux qui les regardaient avec intrt, s'efforaient de grimper le long
des grands mts frotts de savon, et de gagner un prix rserv  celui qui
parviendrait  enlever un drapeau tricolore attach  leur sommet. Il
fallait voir les rires prodigus  ceux qui se voyaient contraints
d'abandonner l'entreprise, les encouragemens donns  ceux qui, plus
heureux ou plus adroits, paraissaient devoir atteindre le but. ...Une joie
douce, sentimentale, rpandue sur tous les visages, brillant dans tous les
yeux, retraait les paisibles jouissances des ombres heureuses dans les
Champs-lyses des anciens. Les robes blanches d'une multitude de femmes
errant sous les arbres de ces belles alles, augmentaient encore
l'illusion.

_(Ferrires, tome II, p. 89.)_





NOTE 18.


M. de Talleyrand avait prdit d'une manire trs remarquable les rsultats
financiers du papier-monnaie. Dans son discours il montre d'abord la nature
de cette monnaie, la caractrise avec la plus grande justesse, et dmontre
les raisons de sa prochaine infriorit.

L'assemble nationale, dit-il, ordonnera-t-elle une mission de deux
milliards d'assignats-monnaie? On prjuge de cette seconde mission par le
succs de la premire, mais on ne veut pas voir que les besoins du
commerce, ralenti par la rvolution, ont d faire accueillir avec avidit
notre premier numraire conventionnel; et ces besoins taient tels, que
dans mon opinion, il et t adopt, ce numraire, mme quand il n'et pas
t forc: faire militer ce premier succs, qui mme n'a pas t complet,
puisque les assignats perdent, en faveur d'une seconde et plus ample
mission, c'est s'exposer  de grands dangers; car l'empire de la loi a sa
mesure, et cette mesure c'est l'intrt que les hommes ont  la respecter
ou  l'enfreindre.

Sans doute les assignats auront des caractres de sret que n'a jamais
eus aucun papier-monnaie; nul n'aura t cr sur un gage aussi prcieux,
revtu d'une hypothque aussi solide: je suis loin de le nier. L'assignat,
considr comme titre de crance, a une valeur positive et matrielle;
cette valeur de l'assignat est prcisment la mme que celle du domaine
qu'il reprsente; mais cependant il faut convenir, avant tout, que jamais
aucun papier national ne marchera de pair avec les mtaux; jamais le signe
supplmentaire du premier signe reprsentatif de la richesse, n'aura la
valeur exacte de son modle; le titre mme constate le besoin, et le besoin
porte crainte et dfiance autour de lui.

Pourquoi l'assignat-monnaie sera-t-il toujours au-dessous de l'argent?
C'est d'abord parce qu'on doutera toujours de l'application exacte de ses
rapports entre la masse des assignats et celle des biens nationaux, c'est
qu'on sera long-temps incertain sur la consommation des ventes; c'est qu'on
ne conoit pas  quelle poque deux milliards d'assignats, reprsentant 
peu prs la valeur des domaines, se trouveront teints; c'est, parce que,
l'argent tant mis en concurrence avec le papier, l'un et l'autre
deviennent marchandise; et plus une marchandise est abondante, plus elle
doit perdre de son prix; c'est qu'avec de l'argent on pourra toujours se
passer d'assignats, tandis qu'il est impossible avec des assignats de se
passer d'argent; et heureusement le besoin absolu d'argent conservera dans
la circulation quelques espces, car le plus grand de tous les maux serait
d'en tre absolument priv.

Plus loin l'orateur ajoute;

Crer un assignat-monnaie, ce n'est pas assurment reprsenter un mtal
marchandise, c'est uniquement reprsenter un mtal-monnaie: or un mtal
simplement monnaie ne peut, quelque ide qu'on y attache, reprsenter celui
qui est en mme temps monnaie et marchandise. L'assignat-monnaie, quelque
sr, quelque solide qu'il puisse tre, est donc une abstraction de la
monnaie mtallique; il n'est donc que le signe libre ou forc, non pas de
la richesse, mais simplement du crdit. Il suit de l que donner au papier
les fonctions de monnaie, en le rendant, comme l'autre monnaie,
intermdiaire entre tous les objets d'change, c'est changer la quantit
reconnue pour unit, autrement appele dans cette matire _l'talon de la
monnaie_; c'est oprer en un moment ce que les sicles oprent  peine dans
un tat qui s'enrichit; et si, pour emprunter l'expression d'un savant
tranger, la monnaie fait  l'gard du prix des choses la mme fonction que
les degrs, minutes et secondes  l'gard des angles, ou les chelles 
l'gard des cartes gographiques ou plans quelconques, je demande ce qui
doit rsulter de cette altration dans la mesure commune.

Aprs avoir montr ce qu'tait la monnaie nouvelle, M. de Talleyrand prdit
avec une singulire prcision la confusion qui en rsulterait dans les
transactions prives:

Mais enfin suivons les assignats dans leur marche, et voyons quelle route
ils auront  parcourir. Il faudra donc que le crancier rembours achte
des domaines avec des assignats, ou qu'il les garde, ou qu'il les emploie
 d'autres acquisitions. S'il achte des domaines, alors votre but sera
rempli: je m'applaudirai avec vous de la cration des assignats, parce
qu'ils ne seront pas dissmins dans la circulation, parce qu'enfin ils
n'auront fait que ce que je vous propose de donner aux crances publiques,
la facult d'tre changes contre les domaines publics. Mais si ce
crancier dfiant prfre de perdre des intrts en conservant un titre
inactif: mais s'il convertit des assignats en mtaux pour les enfouir, ou
en effets sur l'tranger pour les transporter; mais si ces dernires
classes sont beaucoup plus nombreuses que la premire; si, en un mot, les
assignats s'arrtent long-temps dans la circulation avant de venir
s'anantir dans la caisse de l'extraordinaire; s'ils parviennent forcment
et sjournent dans les mains d'hommes obligs de les recevoir au pair, et
qui, ne devant rien, ne pourront s'en servir qu'avec perte; s'ils sont
l'occasion d'une grande injustice commise par tous les dbiteurs vis--vis
les cranciers antrieurs, que la loi obligera  recevoir les assignats au
pair de l'argent, tandis qu'elle sera dmentie dans l'effet qu'elle
ordonne, puis qu'il sera impossible d'obliger les vendeurs  les prendre au
pair des espces, c'est--dire sans augmenter le prix de leurs marchandises
en raison de la perte des assignats; alors combien cette opration
ingnieuse aurait-elle tromp le patriotisme de ceux dont la sagacit l'a
prsente, et dont la bonne foi la dfend; et  quels regrets inconsolables
ne serions-nous pas condamns!

On ne peut donc pas dire que l'assemble constituante ait compltement
ignor le rsultat possible de sa dtermination; mais  ces prvisions on
pouvait opposer une de ces rponses qu'on n'ose jamais faire sur le moment,
mais qui seraient premptoires, et qui le deviennent dans la suite: cette
rponse tait la ncessit; la ncessit de pourvoir aux finances, et de
diviser les proprits.




NOTE 19.


Il n'est pas possible que sur un ouvrage compos collectivement, et par un
grand nombre d'hommes, il n'y ait diversit d'avis. L'unanimit n'ayant
jamais lieu, except sur certains points trs rares, il faut que chaque
partie soit improuve par ceux qui ont vot contre. Ainsi chaque article de
la constitution de 91 devait trouver des improbateurs dans les auteurs
mmes de cette constitution; mais nanmoins l'ensemble tait leur ouvrage
rel et incontestable. Ce qui arrivait ici tait invitable dans tout corps
dlibrant, et le moyen de Mirabeau n'tait qu'une supercherie. On peut
mme dire qu'il y avait peu de dlicatesse dans son procd; mais il faut
beaucoup excuser chez un tre puissant, dsordonn, que la moralit du but
rend trs facile sur celle des moyens; je dis moralit du but, car
Mirabeau croyait sincrement  la ncessit d'une constitution modifie; et
bien que son ambition, ses petites rivalits personnelles contribuassent 
l'loigner du parti populaire, il tait sincre dans sa crainte de
l'anarchie. D'autres que lui redoutaient la cour et l'aristocratie plus que
le peuple. Ainsi partout il y avait, selon les positions, des craintes
diffrentes, et partout vraies. La conviction change avec les points de
vue, et la moralit, c'est--dire l sincrit, se trouve galement dans
les cts les plus opposs.




NOTE 20.


Ferrires, tmoin oculaire des intrigues de cette poque, rapporte lui-mme
celles qui furent employes pour empcher le serment des prtres. Cette
page me semble trop caractristique pour n'tre pas cite:

Les vques et les rvolutionnaires s'agitrent et intrigurent, les uns
pour faire prter le serment, les autres pour empcher qu'on ne le prtt.
Les deux partis sentaient l'influence qu'aurait dans les provinces la
conduite que tiendraient les ecclsiastiques de l'assemble. Les vques se
rapprochrent de leurs curs; les dvots et les dvotes se mirent en
mouvement. Toutes les conversations ne roulrent plus que sur le serment du
clerg. On et dit que le destin de la France et le sort de tous les
Franais dpendaient de sa prestation ou de sa non-prestation. Les hommes
les plus libres dans leurs opinions religieuses, les femmes les plus
dcries par leurs moeurs, devinrent tout  coup de svres thologiens,
d'ardens missionnaires de la puret et de l'intgrit de la foi romaine.

Le _Journal de Fontenay_, l'_Ami du roi_, la _Gazette de Durosoir_,
employrent leurs armes ordinaires, l'exagration, le mensonge, la
calomnie. On rpandit une foule d'crits dans lesquels la constitution
civile du clerg tait taite de schismatique, d'hrtique, de destructive
de a religion. Les dvotes colportrent des crits de maison en maison;
elles priaient, conjuraient, menaaient, elon les penchans et les
caractres. On montrait aux uns e clerg triomphant, l'assemble dissoute,
les ecclsiastiques rvaricateurs dpouills de leurs bnfices, enferms
dans leurs maisons de correction; les ecclsiastiques idles couverts de
gloire, combls de richesses. Le ape allait lancer ses foudres sur une
assemble sacrilge et sur des prtres apostats. Les peuples dpourvus de
sacremens se soulveraient, les puissances trangres entreraient en
France, et cet difice d'iniquit et de sclratesse s'croulerait sur ses
propres fondemens.

(_Ferrires, tome II, page_ 198.)




NOTE 21.


M. Froment rapporte le fait suivant dans son crit dj cit:

Dans ces circonstances, les princes projetaient de former dans l'intrieur
du royaume, aussitt qu'ils le pourraient, des lgions de tous les fidles
sujets du roi, pour s'en servir jusqu'au moment o les troupes de ligne
seraient entirement rorganises. Dsireux d'tre  la tte des royalistes
que j'avais dirigs et commands en 1789 et 1790, j'crivis  Monsieur,
comte d'Artois, pour supplier son altesse royale de m'accorder un brevet de
colonel-commandant, conu de manire que tout royaliste qui, comme moi,
runirait sous ses ordres un nombre suffisant de vrais citoyens pour former
une lgion, pt se flatter d'obtenir la mme faveur. Monsieur, comte
d'Artois, applaudit  mon ide, et accueillit favorablement ma demande;
mais les membres du conseil ne furent pas de son avis: ils trouvaient si
trange qu'un bourgeois prtendt  un brevet militaire, que l'un d'eux
me dit avec humeur: _Pourquoi ne demandez-vous pas un vch_? Je ne
rpondis  l'observateur que par des clats de rire qui dconcertrent un
peu sa gravit. Cependant la question fut dbattue de nouveau chez M. de
Flaschslanden; les dlibrans furent d'avis de qualifier ces nouveaux corps
de _lgions bourgeoises_. Je leur observai: Que sous cette dnomination
ils recreraient simplement les gardes nationales; que les princes ne
pourraient les faire marcher partout o besoin serait, parce qu'elles
prtendraient n'tre tenues de dfendre que leurs propres foyers; qu'il
tait  craindre que les factieux ne parvinssent  les mettre aux prises
avec les troupes de ligne; qu'avec de vains mots ils avaient arm le peuple
contre les dpositaires de l'autorit publique; qu'il serait donc plus
politique de suivre leur exemple, et de donner  ces nouveaux corps la
dnomination de _milices royales_; que...

M. l'vque d'Arras m'interrompant brusquement, me dit: Non, non,
monsieur, il faut qu'il y ait du _bourgeois_ dans votre brevet; et le
baron de Flachslanden, qui le rdigea, y mit du _bourgeois_.

(_Recueil de divers crits relatifs  la rvolution, page_ 62.)




NOTE 22.


Voici des dtails sur le retour de Varennes, que madame Campan tenait de
la bouche de la reine mme:

Ds le jour de mon arrive, la reine me fit entrer dans son cabinet, pour
me dire qu'elle aurait grand besoin de moi pour des relations qu'elle avait
tablies avec MM. Barnave, Duport et Alexandre Lameth. Elle m'apprit que M.
J*** tait son intermdiaire avec ces dbris du parti constitutionnel, qui
avaient de bonnes intentions malheureusement trop tardives, et me dit que
Barnave tait un homme digne d'inspirer de l'estime. Je fus tonne
d'entendre prononcer ce nom de Barnave avec tant de bienveillance. Quand
j'avais quitt Paris, un grand nombre de personnes n'en parlaient qu'avec
horreur. Je lui fis cette remarque; elle ne s'en tonna point, mais elle me
dit qu'il tait bien chang; que ce jeune homme, plein d'esprit et de
sentimens nobles, tait de cette classe distingue par l'ducation, et
seulement gare par l'ambition que fait natre un mrite rel. Un
sentiment d'orgueil que je ne saurais trop blmer dans un jeune homme du
tiers-tat, disait la reine en parlant de Barnave, lui a fait applaudir 
tout ce qui aplanissait la route des honneurs et de la gloire pour la
classe dans laquelle il est n: si jamais la puissance revient dans nos
mains, le pardon de Barnave est d'avance crit dans nos coeurs... La
reine ajoutait qu'il n'en tait pas de mme  l'gard des nobles qui
s'taient jets dans le parti de la rvolution, eux qui obtenaient toutes
les faveurs, et souvent au dtriment des gens d'un ordre infrieur, parmi
lesquels se trouvaient les plus grands talens; enfin que les nobles, ns
pour tre le rempart de la monarchie, taient trop coupables d'avoir trahi
sa cause pour en mriter leur pardon. La reine m'tonnait de plus en plus
par la chaleur avec laquelle elle justifiait l'opinion favorable qu'elle
avait conue de Barnave. Alors elle me dit que sa conduite en route avait
t parfaite, tandis que la rudesse rpublicaine de Ption avait t
outrageante; qu'il mangeait, buvait dans la berline du roi avec
malpropret, jetant les os de volaille par la portire, au risque de les
envoyer jusque sur le visage du roi; haussant son verre, sans dire un mot,
quand madame Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait
assez; que ce ton offensant tait calcul, puisque cet homme avait reu de
l'ducation; que Barnave en avait t rvolt. Press par la reine de
prendre quelque chose: Madame, rpondit Barnave, les dputs de
l'assemble nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent
occuper Vos Majests que de leur mission, et nullement de leurs besoins.
Enfin ses respectueux gards, ses attentions dlicates et toutes ses
paroles avaient gagn non-seulement sa bienveillance, mais celle de madame
Elisabeth.

Le roi avait commenc  parler  Ption sur la situation de la France et
sur les motifs de sa conduite, qui taient fonds sur la ncessit de
donner au pouvoir excutif une force ncessaire  son action pour le bien
mme de l'acte constitutionnel, puisque la France ne pouvait tre
rpublique... Pas encore,  la vrit, lui rpondit Ption, parce que les
Franais ne sont pas assez mrs pour cela. Cette audacieuse et cruelle
rponse imposa silence au roi, qui le garda jusqu' son arrive  Paris.
Ption tenait dans ses genoux le petit Dauphin; il se plaisait  rouler
dans ses doigts les beaux cheveux blonds de l'intressant enfant; et
parlant avec action, il tirait ses boucles assez fort pour le faire
crier... Donnez-moi mon fils, lui dit la reine; il est accoutum  des
soins,  des gards qui le disposent peu  tant de familiarits.

Le chevalier de Dampierre avait t tu prs de la voiture du roi, en
sortant de Varennes. Un pauvre cur de village,  quelques lieues de
l'endroit o ce crime venait d'tre commis, eut l'imprudence de s'approcher
pour parler au roi; les cannibales qui environnaient la voiture se jettent
sur lui. Tigres, leur cria Barnave, avez-vous cess d'tre Franais?
Nation de braves, tes-vous devenus un peuple d'assassins?... Ces seules
paroles sauvrent d'une mort certaine le cur dj terrass. Barnave, en
les prononant, s'tait jet presque hors de la portire, et madame
lisabeth, touche de ce noble lan, le retenait par son habit. La reine
disait, en parlant de cet vnement, que dans les momens des plus grandes
crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours; et que, dans cette
circonstance, la pieuse Elisabeth retenant Barnave par le pan de son habit,
lui avait paru la chose la plus surprenante. Ce dput avait prouv un
autre genre d'tonnement. Les dissertations de madame lisabeth sur la
situation de la France, son loquence douce et persuasive, la noble
simplicit avec laquelle elle entretenait Barnave, sans s'carter en rien
de sa dignit, tout lui parut cleste dans cette divine princesse, et son
coeur dispos sans doute  de nobles sentimens, s'il n'et pas suivi le
chemin de l'erreur, fut soumis par la plus touchante admiration. La
conduite des deux dputs fit connatre  la reine la sparation totale
entre le parti rpublicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges
o elle descendait, elle eut quelques entretiens particuliers avec Barnave.
Celui-ci parla beaucoup des fautes des royalistes dans la rvolution, et
dit qu'il avait trouv les intrts de la cour si faiblement, si mal
dfendus, qu'il avait t tent plusieurs fois d'aller lui offrir un
athlte courageux qui connt l'esprit du sicle et celui de la nation. La
reine lui demanda quels auraient t les moyens qu'il lui aurait conseill
d'employer.--La popularit, madame.--Et comment pouvais-je en avoir?
repartit sa majest; elle m'tait enleve.-- Ah! madame, il vous tait bien
plus facile  vous de la conqurir qu' moi de l'obtenir. Cette assertion
fournirait matire  commentaire; je me borne  rapporter ce curieux
entretien.

(_Mmoires de madame Campan, tome II, pages 150 et suivantes_.)




NOTE 23.


Voici la rponse elle-mme, ouvrage de Barnave, et modle de raison,
d'adresse et de dignit.

Je vois, messieurs, dit Louis XVI aux commissaires, je vois par l'objet de
la mission qui vous est donne, qu'il ne s'agit point ici d'un
interrogatoire, ainsi je veux bien rpondre aux dsirs de l'assemble. Je
ne craindrai jamais de rendre publics les motifs de ma conduite. Ce sont
les outrages et les menaces qui m'ont t faits,  ma famille et  moi, le
18 avril, qui sont la cause de ma sortie de Paris. Plusieurs crits ont
cherch  provoquer les violences contre ma personne et contre ma famille.
J'ai cru qu'il n'y avait plus de sret ni mme de dcence pour moi de
rester plus long-temps dans cette ville. Jamais mon intention n'a t de
quitter le royaume; je n'ai eu aucun concert sur cet objet, ni avec les
puissances trangres, ni avec mes parens, ni avec aucun des Franais
migrs. Je puis donner en preuve de mes intentions que des logemens
taient prpars  Montmdy pour me recevoir. J'avais choisi cette place,
parce qu'tant fortifie, ma famille y serait plus en sret; qu'tant prs
de la frontire, j'aurais t plus  porte de m'opposer  toute espce
d'invasion en France, si on avait voulu en tenter quelqu'une. Un de mes
principaux motifs, en quittant Paris, tait de faire tomber l'argument de
ma non-libert: ce qui pouvait fournir une occasion de troubles. Si j'avais
eu l'intention de sortir du royaume, je n'aurais pas publi mon mmoire le
jour mme de mon dpart; j'aurais attendu d'tre hors des frontires; mais
je conservais toujours le dsir de retourner  Paris. C'est dans ce sens
que l'on doit entendre la dernire phrase de mon mmoire, dans laquelle il
est dit: Franais, et vous surtout, Parisiens, quel plaisir n'aurais-je pas
 me retrouver au milieu de vous!... Je n'avais dans ma voiture que trois
mille louis en or et cinquante-six mille livres en assignats. Je n'ai
prvenu Monsieur de mon dpart que peu de temps auparavant. Monsieur n'est
pass dans le pays tranger que parce qu'il tait convenu avec moi que nous
ne suivrions pas la mme route: il devait revenir en France aprs moi. Le
passeport tait ncessaire pour faciliter mon voyage; il n'avait t
indiqu pour le pays tranger que parce qu'on n'en donne pas au bureau des
affaires trangres pour l'intrieur du royaume. La route de Francfort n'a
pas mme t suivie. Je n'ai fait aucune protestation que dans le mmoire
que j'ai laiss avant mon dpart. Cette protestation ne porte pas, ainsi
que son contenu l'atteste, sur le fond des principes de la constitution,
mais sur la forme des sanctions, c'est--dire, sur le peu de libert dont
je paraissais jouir, et sur ce que les dcrets, n'ayant pas t prsents
en masse, je ne pouvais juger de l'ensemble de la constitution. Le
principal reproche contenu dans le mmoire se rapporte aux difficults dans
les moyens d'administration et d'excution. J'ai reconnu dans mon voyage
que l'opinion publique tait dcide en faveur de la constitution; je ne
croyais pas pouvoir juger pleinement cette opinion publique  Paris, mais
dans les notions que j'ai recueillies personnellement pendant ma route, je
me suis convaincu combien il est ncessaire au soutien de la constitution
de donner de la force aux pouvoirs tablis pour maintenir l'ordre public.
Aussitt que j'ai reconnu la volont gnrale, je n'ai point hsit, comme
je n'ai jamais hsit  faire le sacrifice de tout ce qui m'est personnel.
Le bonheur du peuple a toujours t l'objet de mes dsirs. J'oublierai
volontiers tous les dsagrmens que j'ai essuys, si je puis assurer la
paix et la flicit de la nation.




NOTE 24.


Bouill avait un ami intime dans le comte de Gouvernet; et, quoique leur
opinion ne ft pas  beaucoup prs la mme, ils avaient beaucoup d'estime
l'un pour l'autre. Bouill, qui mnage peu les constitutionnels, s'exprime
de la manire la plus honorable  l'gard de M. Gouvernet, et semble lui
accorder toute confiance. Pour donner dans ses mmoires une ide de ce qui
se passait dans l'assemble  cette poque, il cite la lettre suivante,
crite  lui-mme par le comte de Gouvernet, le 26 aot 1791:

Je vous avais donn des esprances que je n'ai plus. Cette fatale
constitution, qui devait tre rvise, amliore, ne le sera pas. Elle
restera ce qu'elle est, un code d'anarchie, une source de calamits; et
notre malheureuse toile fait qu'au moment o les dmocrates eux-mmes
sentaient une partie de leurs torts, ce sont les aristocrates qui, en leur
refusant leur appui, s'opposent  la rparation. Pour vous clairer, pour
me justifier vis--vis de vous, de vous avoir peut-tre donn un faux
espoir, il faut reprendre les choses de plus haut, et vous dire tout ce qui
s'est pass, puisque j'ai aujourd'hui une occasion sre pour vous crire.

Le jour et le lendemain du dpart du roi, les deux cts de l'assemble
restrent en observation sur leurs mouvemens respectifs. Le parti populaire
tait fort constern; le parti royaliste fort inquiet. La moindre
indiscrtion pouvait rveiller la fureur du peuple. Tous les membres du
ct droit se turent, et ceux du ct gauche laissrent  leurs chefs la
proposition des mesures qu'ils appelrent de _sret_, et qui ne furent
contredites par personne. Le second jour du dpart, les jacobins devinrent
menaans, et les constitutionnels modrs. Ils taient alors et ils sont
encore bien plus nombreux que les jacobins. Ils parlrent d'accommodement,
de dputation au roi. Deux d'entre eux proposrent  M. Malouet des
confrences qui devaient s'ouvrir le lendemain: mais on apprit
l'arrestation du roi, et il n'en fut plus question. Cependant leurs
opinions s'tant manifestes, ils se virent par l mme spars plus que
jamais des enrags. Le retour de Barnave, le respect qu'il avait tmoign
au roi et  la reine, tandis que le froce Ption insultait  leurs
malheurs, la reconnaissance que leurs majests marqurent  Barnave, ont
chang en quelque sorte le coeur de ce jeune homme, jusqu'alors
impitoyable. C'est, comme vous savez, le plus capable et un des plus
influens de son parti. Il avait donc ralli  lui les quatre cinquimes
du ct gauche, non seulement pour sauver le roi de la fureur des jacobins,
mais pour lui rendre une partie de son autorit et lui donner aussi les
moyens de se dfendre  l'avenir, en se tenant dans la ligne
constitutionnelle. Quant  cette dernire partie du plan de Barnave, il n'y
avait dans le secret que Lameth et Duport: car la tourbe constitutionnelle
leur inspirait encore assez d'inquitude pour qu'ils ne fussent srs de la
majorit de l'assemble qu'en comptant sur le ct droit: et ils croyaient
pouvoir y compter, lorsque, dans la rvision de leur constitution, ils
donneraient plus de latitude  l'autorit royale.

Tel tait l'tat des choses, lorsque je vous ai crit. Mais, tout
convaincu que je suis de la maladresse des aristocrates et de leurs
contre-sens continuels, je ne prvoyais pas encore jusqu'o ils pouvaient
aller.

Lorsqu'on apprit la nouvelle de l'arrestation du roi  Varennes, le ct
droit, dans les comits secrets, arrta de ne plus voter, de ne plus
prendre aucune part aux dlibrations ni aux discussions de l'assemble.
Malouet ne fut pas de cet avis. Il leur reprsenta que tant que la session
durerait et qu'ils y assisteraient, ils avaient l'obligation de s'opposer
activement aux mesures attentatoires  l'ordre public et aux principes
fondamentaux de la monarchie. Toutes ses instances furent inutiles; ils
persistrent dans leur rsolution, et rdigrent secrtement un acte de
protestation contre tout ce qui s'tait fait. Malouet protesta qu'il
continuerait  protester  la tribune, et  faire ostensiblement tous ses
efforts pour empcher le mal. Il m'a dit qu'il n'avait pu ramener  son
avis que trente-cinq  quarante membres du ct droit, et qu'il craignait
bien que cette fausse mesure des plus zls royalistes n'et les plus
funestes consquences.

Les dispositions gnrales de l'assemble taient alors si favorables au
roi, que, pendant qu'on le conduisait  Paris, Thouret tant mont  la
tribune pour dterminer la manire dont le roi serait gard (j'tais  la
sance), le plus grand silence rgnait dans la salle et dans les galeries.
Presque tous les dputs, mme du ct gauche, avaient l'air constern en
entendant lire ce fatal dcret; mais personne ne disait rien. Le prsident
allait le mettre aux voix; tout  coup Malouet se leva, et, d'un air de
dignit, s'cria:--Qu'allez-vous faire, messieurs? Aprs avoir arrt le
roi, on vous propose de le constituer prisonnier par un dcret! O vous
conduit cette dmarche? Y pensez-vous bien? Vous ordonneriez d'emprisonner
le roi!--_Non! Non_! s'crirent plusieurs membres du ct gauche en se
levant en tumulte: _nous n'entendons pas que le roi soit prisonnier_; et
le dcret allait tre rejet  la presque unanimit, lorsque Thouret
s'empressa d'ajouter:

L'opinant a mal saisi les termes et l'objet du dcret. Nous n'avons pas
plus que lui le projet d'emprisonner le roi; c'est pour sa sret et celle
de la famille royale que nous proposons des mesures. Et ce ne fut que
d'aprs cette explication que le dcret passa, quoique l'emprisonnement
soit devenu trs rel, et se prolonge aujourd'hui sans pudeur.

A la fin de juillet, les constitutionnels, qui souponnaient la
protestation du ct droit, sans cependant en avoir la certitude,
poursuivaient mollement leur plan de rvision. Ils redoutaient plus que
jamais les jacobins et les aristocrates. Malouet se rendit  leur comit de
rvision. Il leur parla d'abord comme  des hommes  qui il n'y avait rien
 apprendre sur les dangers et les vices de leur constitution; mais il les
vit moins disposs  de grandes rformes. Ils craignaient de perdre leur
popularit. Target et Duport argumentrent contre lui pour dfendre leur
ouvrage. Il rencontra le lendemain Chapellier et Barnave, qui refusrent
d'abord ddaigneusement de rpondre  ses provocations, et se prtrent
enfin au plan d'attaque dont il allait courir tous les risques. Il proposa
de discuter, dans la sance du 8, tous les points principaux de l'acte
constitutionnel, et d'en dmontrer tous les vices. Vous, messieurs, leur
dit-il, rpondez-moi, accablez-moi d'abord de votre indignation; dfendez
votre ouvrage avec avantage sur les articles les moins dangereux, mme sur
la pluralit des points auxquels s'adressera ma censure, et, quant  ceux
que j'aurai signals comme antimonarchiques, comme empchant l'acte du
gouvernement, dites alors que ni l'assemble ni le comit n'avaient besoin
de mes observations  cet gard; que vous entendiez bien en proposer la
rforme, et sur-le-champ proposez-la. Croyez que c'est peut-tre notre
seule ressource pour maintenir la monarchie et revenir avec le temps  lui
donner tous les appuis qui lui sont ncessaires. Cela fut ainsi convenu;
mais la protestation du ct droit ayant t connue, et sa persvrance 
ne plus voter tant toute esprance aux constitutionnels de russir dans
leur projet de rvision, que les jacobins contrariaient de toutes leurs
forces, ils y renoncrent. Malouet, qui n'avait pas eu avec eux de
communications rgulires, n'en fit pas moins son attaque. Il rejeta
solennellement l'acte constitutionnel comme antimonarchique, et d'une
excution impraticable sur plusieurs points. Le dveloppement de ces motifs
commenait  faire une grande impression, lorsque Chapellier, qui
n'esprait plus rien de l'excution de la convention, la rompit et cria au
blasphme, en interrompant l'orateur, et demandant qu'on le ft descendre
de la tribune; ce qui fut ordonn. Le lendemain il avoua qu'il avait eu
tort; mais il dit que lui et les siens avaient perdu toute esprance, du
moment o il n'y avait aucun secours  attendre du ct droit.

Il fallait bien vous faire cette longue histoire, pour que vous ne
perdissiez pas toute confiance en mes pronostics. Ils sont tristes
maintenant; le mal est extrme; et, pour le rparer, je ne vois ni au
dedans ni au-dehors qu'un seul remde, qui est la runion de la force  la
raison.

(_Mmoires de Bouill, page 282 et suiv._)




FIN DES NOTES DU TOME PREMIER.




TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME PREMIER.




CHAPITRE PREMIER.


tat moral et politique de la France  la fin du dix-huitime sicle.
--Avnement de Louis XVI.--Maurepas, Turgot et Necker ministres.--Calonne.
Assemble des notables.--De Brienne ministre.--Opposition du parlement,
son exil et son rappel.--Le duc d'Orlans exil.--Arrestation du conseiller
d'Esprmnil--Necker est rappel et remplace de Brienne.-- Nouvelle
assemble des notables.--Discussions relatives aux tats-gnraux.
--Formation des clubs,--Causes de la rvolution.--Premires lections des
dputs aux tats-gnraux.--Incendie de la maison Rveillon.--Le duc
d'Orlans; son caractre.


CHAPITRE II.


Convocation et ouverture des tats-gnraux.--Discussion sur la
vrification des pouvoirs et sur le vote par ordre et par tte.--L'ordre du
tiers-tat se dclare assemble nationale.--La salle des tats est ferme,
les dputs se rendent dans un autre local.--Serment du Jeu de Paume.
--Sance royale du 23 juin.--L'assemble continue ses dlibrations malgr
les ordres du roi.--Runion dfinitive des trois ordres.--Premiers travaux
de l'assemble.--Agitations populaires  Paris--Le peuple dlivre des
gardes-franaises enferms  l'Abbaye.--Complots de la cour; des troupes
s'approchent de Paris.--Renvoi de Necker.--Journes des 12, 13 et 14
juillet. Prise de la Bastille.--Le roi se rend  l'assemble, et de l 
Paris.--Rappel de Necker.


CHAPITRE III.


Travaux de la municipalit de Paris.--Lafayette commandant de la garde
nationale; son caractre, et son rle dans la rvolution.--Massacre de
Foulon et Berthier.--Retour de Necker.--Situation et division des partis et
de leurs chefs.--Mirabeau; son caractre, ses projets et son gnie.--Les
brigands.--Troubles dans les provinces et les campagnes.--Nuit du 4 aot.
--Abolition des droits fodaux et de tous les privilges.--Dclaration des
droits de l'homme.--Discussions sur la constitution et sur le _veto_.
--Agitation  Paris. Rassemblement tumultueux au Palais-Royal.


CHAPITRE IV.


Intrigues de la cour.--Repas des gardes-du-corps et des officiers du
rgiment de Flandre  Versailles.--Journes des 4, 5 et 6 octobre; scnes
tumultueuses et sanglantes. Attaque du chteau de Versailles par la
multitude.--Le roi vient demeurer  Paris--tat des partis--Le duc
d'Orlans quitte la France.--Ngociations de Mirabeau avec la cour.
--L'assemble se transporte  Paris.--Loi sur les biens du clerg.
--Serment civique.--Trait de Mirabeau avec la cour.--Bouill.
--Affaire Favras.--Plans contre-rvolutionnaires.--Clubs des Jacobins
et des Feuillans.


CHAPITRE V.


Etat politique et dispositions des puissances trangres en 1790.
--Discussion sur le droit de la paix et de la guerre.--Premire institution
du papier-monnaie ou des assignats.--Organisation judiciaire.--Constitution
civile du clerg.--Abolition des titres de noblesse.--Anniversaire du 14
juillet. Fte de la premire fdration.--Rvolte des troupes  Nancy.
--Retraite de Necker.--Projets de la cour et de Mirabeau.--Formation du
camp de Jals.--Serment civique impos aux ecclsiastiques.


CHAPITRE VI.


Progrs de l'migration--Le peuple soulev attaque le donjon de Vincennes.
Conspiration des _Chevaliers du poignard_.--Discussion sur la loi contre
les migrs.--Mort de Mirabeau.--Intrigues contre-rvolutionnaires. Fuite
du roi et de sa famille; il est arrt  Varennes et ramen  Paris.
--Dispositions des puissances trangres; prparatifs des migrs
--Dclaration de Pilnitz.--Proclamation de la loi martiale au
Champ-de-Mars.--Le roi accepte la constitution.--Clture de l'assemble
constituante.








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tme 1, by Adolphe Thiers

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Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
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