Project Gutenberg's Les affinites electives, by Johann Wolfgang Goethe

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Title: Les affinites electives
       Suivies d'un choix de pensees du meme

Author: Johann Wolfgang Goethe

Release Date: January 4, 2004 [EBook #10604]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AFFINITES ELECTIVES ***




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LES AFFINITS LECTIVES


PAR GOETHE


SUIVIES D'UN CHOIX DE PENSES DU MME;


Traduction nouvelle par Mme A. DE CARLOWITZ.




LES AFFINITS LECTIVES


PREMIRE PARTIE




CHAPITRE PREMIER.


Un riche Baron, encore  la fleur de son ge et que nous appellerons
douard, venait de passer dans sa ppinire les plus belles heures
d'une riante journe d'avril. Les greffes prcieuses qu'il avait fait
venir de trs-loin taient employes, et, satisfait de lui-mme, il
renferma dans leur tui ses outils de ppiniriste. Le jardinier
survint et admira trs-sincrement le travail de son matre.

--Est-ce que tu n'as pas vu ma femme? lui demanda douard en faisant
un mouvement pour s'loigner.

--Si, Monseigneur, Madame est dans les nouvelles plantations. La
cabane de mousse qu'elle fait faire sur la montagne, en face du
chteau, sera termine aujourd'hui. Quel dlicieux point de vue
vous aurez l! Au fond, le village; un peu  droite, l'glise et le
clocher, au-dessus duquel, de cette hauteur, le regard se glisse au
loin. En face, le chteau et les jardins.

--C'est bien, rpliqua douard. A quelques pas d'ici j'ai vu
travailler les ouvriers.

--Et plus loin,  droite, continua le jardinier, s'ouvre la riche
valle avec ses prairies couvertes d'arbres, dans un joyeux lointain.
Quant au sentier  travers les rochers, je n'ai jamais rien vu de
mieux dispos. En vrit, Madame s'y entend, c'est un plaisir de
travailler sous ses ordres.

--Va la prier de ma part de m'attendre; je veux qu'elle me fasse
admirer ses nouvelles crations.

Le jardinier s'loigna en hte. Le Baron le suivit lentement, visita
en passant les terrasses et les serres, traversa le ruisseau et arriva
bientt  la place o la route se divisait en deux sentiers: l'un et
l'autre conduisaient aux plantations nouvelles; le plus court passait
par le cimetire, le plus long par un bosquet touffu. douard choisit
le dernier et se reposa sur un banc, judicieusement plac au point o
le chemin commenait  devenir pnible, puis il gravit la monte qui,
par plusieurs marches et points d'arrts, le conduisit, par un sentier
troit et plus ou moins rapide, jusqu' la cabane de mousse.

Charlotte reut son poux  l'entre de cette cabane, et le fit
asseoir de manire qu' travers la porte et les fentres ouvertes, les
diffrents points de vue se prsentrent  lui dans toute leur beaut,
mais resserrs dans des cadres troits. Ces tableaux le charmrent
d'autant plus, que son imagination les voyait dj pars de tout
l'clat printanier, que quelques semaines de plus ne pouvaient manquer
de leur donner en effet.

--Je n'ai qu'une observation  faire, lui dit-il: la cabane me parat
un peu trop petite.

--Il y a assez de place pour nous deux, rpondit Charlotte.

--Sans doute, peut-tre mme pour un troisime ...

--Pourquoi pas?  la rigueur, on pourrait encore admettre un
quatrime. Quant aux socits plus nombreuses, nous avons pour elles
d'autres points de runion.

--Puisque nous voil seuls, tranquilles et contents, dit douard, je
veux te confier quelque chose qui, depuis longtemps, me pse sur le
coeur. Jusqu'ici j'ai vainement cherch l'occasion de te le dire.

--Je n'ai pas t sans m'en apercevoir.

--Je dois te l'avouer, mon amie, si j'avais pu retarder encore la
rponse dfinitive qu'on me demande, si je n'tais pas forc de la
donner demain au matin, j'aurais peut-tre encore continu  me taire.

--Voyons, de quoi s'agit-il? demanda Charlotte avec une prvenance
gracieuse.

--De mon ami, le capitaine! Tu sais qu'il n'a pas mrit l'humiliation
qu'on vient de lui faire subir, et tu comprends tout ce qu'il souffre.
tre mis  la retraite  son ge, avec ses talents, son esprit actif,
son rudition ... Mais pourquoi envelopper mes voeux  son sujet dans
un long prambule? Je voudrais qu'il pt venir passer quelque temps
avec nous.

--Ce projet, mon ami, demande de mres rflexions; il faut l'envisager
sous ses diffrents points de vue.

--Je suis prt  te donner tous les claircissements que tu pourras
dsirer. La dernire lettre du capitaine annonce une profonde
tristesse. Ce n'est pas sa position financire qui l'afflige, ses
besoins sont si borns! Au reste, ma bourse est la sienne, et il ne
craint pas d'y puiser. Dans le cours de notre vie, nous nous sommes
rendu tant de services, qu'il nous sera toujours impossible d'arrter
dfinitivement nos comptes. Son seul chagrin est de se voir rduit 
l'inaction, car il ne connat d'autre bonheur que d'employer utilement
ses hautes facults. Que lui reste-t-il  faire dsormais? se plonger
dans l'oisivet ou acqurir des connaissances nouvelles, quand celles
qu'il possde si compltement lui sont devenues inutiles? En un mot,
chre enfant, il est trs-malheureux, et l'isolement dans lequel il
vit augmente son malheur.

--Mais je l'ai recommand  nos connaissances,  nos amis; ces
recommandations ne sont pas restes sans rsultat; on lui a fait des
offres avantageuses.

--Cela, est vrai; mais ces offres augmentent son tourment, car
aucune d'elles ne lui convient. Ce n'est pas l'utile emploi, c'est
l'abngation de ses principes, de ses capacits, de sa manire d'tre
qu'on lui demande. Un pareil sacrifice est au-dessus de ses forces.
Plus je rflchis sur tout cela, plus je sens le dsir de le voir prs
de nous.

--Il est beau, il est gnreux de ta part de t'intresser ainsi au
sort d'un ami; mais permets-moi de te rappeler que tu dois aussi
quelque chose  toi-mme,  moi.

--Je ne l'ai pas oubli, mais je suis convaincu que le capitaine sera
pour nous une socit aussi utile qu'agrable. Je ne parlerai pas des
dpenses qu'il pourrait nous occasionner, puisque son sjour ici les
diminuerait au lieu de les augmenter. Quant  l'embarras, je n'en
prvois aucun. L'aile gauche de notre chteau est inhabite, il pourra
s'y tablir comme il l'entendra, le reste s'arrangera tout seul. Nous
lui rendrons un service immense, et il nous procurera  son tour plus
d'un plaisir, plus d'un avantage. J'ai depuis longtemps le dsir de
faire lever un plan exact de mes domaines, il dirigera ce travail.
Tu veux faire cultiver toi-mme nos terres, ds que les baux de nos
fermiers seront expirs; mais avons-nous les connaissances ncessaires
pour une pareille entreprise? lui seul pourra nous aider  les acqurir;
je ne sens que trop combien j'ai besoin d'un pareil ami. Les agronomes
qui ont tudi cette matire dans les livres et dans les tablissements
spciaux, raisonnent plus qu'ils n'instruisent, car leurs thories n'ont
pas pass au creuset de l'exprience; les campagnards tiennent trop aux
vieilles routines, et leurs enseignements sont toujours confus, et
souvent mme volontairement faux. Mon ami runit l'exprience  la
thorie sur ce point, et sur une foule d'autres dont je me promets les
plus heureux rsultats, surtout par rapport  toi. Maintenant je te
remercie de l'attention avec laquelle tu as bien voulu m'couter; dis-moi
 ton tour franchement ce que tu penses, je te promets de ne pas
t'interrompre.

--Dans ce cas, rpondit Charlotte, je dbuterai par une observation
gnrale. Les hommes s'occupent surtout des faits isols et du
prsent, parce que leur vie est tout entire dans l'action, et par
consquent dans le prsent. Les femmes, au contraire, ne voient
que l'enchanement des divers vnements, parce que c'est de cet
enchanement que dpend leur destine et celle de leur famille, ce
qui les jette naturellement dans l'avenir et mme dans le pass.
Associe-toi un instant  cette manire de voir, et tu reconnatras
que la prsence du capitaine chez nous, drangera la plupart de nos
projets et de nos habitudes.

--J'aime  me rappeler nos premires relations, continua-t-elle, et,
surtout,  t'en faire souvenir. Dans notre premire jeunesse, nous
nous aimions tendrement; et l'on nous a spars parce que ton pre, ne
comprenant d'autre bonheur que la fortune, te fit pouser une femme
ge, mais riche; le mien me maria avec un homme que j'estimais sans
pouvoir l'aimer, mais qui m'assura une belle position. Nous sommes
redevenus libres, toi le premier, et ta femme, qu'on aurait pu appeler
ta mre, te fit l'hritier de son immense fortune. Tu profitas de
ta libert pour satisfaire ton amour pour les voyages;  ton retour
j'tais veuve. Nous nous revmes avec plaisir, avec bonheur. Le pass
nous offrait d'agrables souvenirs, nous aimions ces souvenirs, et
nous pouvions impunment nous y livrer ensemble. Tu m'offris ta main,
j'hsitai longtemps ... Nous sommes  peu prs du mme ge; les femmes
vieillissent plus vite que les hommes; tu me paraissais trop jeune ...
Enfin, je n'ai pas voulu te refuser ce que tu regardais comme ton
unique bonheur ... Tu voulais te ddommager des agitations et des
fatigues de la cour, de la carrire militaire et des voyages; tu
voulais jouir enfin de la vie  mes cts, mais avec moi seule.

Je me rsignai  placer ma fille unique dans un pensionnat, o elle
pouvait, au reste, recevoir une ducation plus convenable qu' la
campagne. Je pris le mme parti pour ma chre nice Ottilie, qui et,
peut-tre, t plus  sa place prs de moi et m'aidant  diriger ma
maison. Tout cela s'est fait de ton consentement, et dans le seul but
de pouvoir vivre pour nous seuls, et jouir dans toute sa plnitude du
bonheur que nous avons vainement dsir dans notre premire jeunesse,
et que la marche des vnements venait enfin de nous accorder.
C'est dans ces dispositions que nous sommes arrivs dans ce sjour
champtre; je me suis charge des dtails et de l'intrieur, et toi
de l'ensemble et des relations extrieures. Je me suis arrange de
manire  prvenir chacun de tes dsirs, et  ne vivre que pour toi.
Laisse-nous essayer, du moins pendant quelque temps encore, jusqu'
quel point nous pourrons ainsi nous suffire  nous-mmes.

--Il n'est que trop vrai, s'cria le Baron, l'enchanement des
vnements, voil l'lment des femmes, aussi ne faut-il jamais vous
laisser enchaner vos objections, o se rsigner d'avance  vous
donner gain de cause. Je conviens donc que tu as eu compltement
raison jusqu' ce jour. Tout ce que nous avons plant et bti depuis
notre sjour ici est bon et utile, mais n'y ajouterons-nous plus rien?
Tous ces beaux plans n'auront-ils pas d'autres dveloppements? Tout ce
que je fais dans les jardins, tes embellissements dans le parc et
les alentours, ne serviront-ils jamais qu' la satisfaction de deux
ermites?

--Je te comprends, mon ami; mais songe que nous devons, avant tout,
viter d'introduire dans notre cercle troit, quelque chose d'tranger
et par consquent de nuisible. Tous nos projets ne peuvent se raliser
qu' condition que nous ne serons jamais que nous deux. Tu voulais me
communiquer avec suite ton journal de voyages, et y ajouter,  cette
occasion, certains papiers qui en font partie. Encourag par l'intrt
que m'inspirent ces prcieuses feuilles, parses et confuses, tu te
proposais d'en faire un tout aussi agrable pour nous que pour les
autres. J'ai promis de t'aider  copier, et nous tions dj heureux
par la pense, en songeant que nous pourrions parcourir ainsi
ensemble, commodment, mystrieusement et idalement ce monde, dont
nous nous sommes exils par notre propre volont. Et puis, n'as-tu
pas repris ta flte afin de m'accompagner sur le piano pendant les
soires? Ne comptes-tu pour rien les voisins qui viennent nous voir
souvent, et que nous visitons  notre tour? Quant  moi, j'ai trouv
dans tout ceci des ressources suffisantes pour passer l't le plus
agrable de ma vie.

douard passa la main sur son front.

--Tout ce que tu me dis l est aussi sage qu'aimable, et cependant je
ne puis m'empcher de croire que la prsence du capitaine, loin de
troubler notre paisible bonheur, lui prterait un charme nouveau. Il
m'a suivi dans une partie de mes voyages, et il a recueilli, de son
ct, des notes qui feraient de ma relation un ensemble aussi complet
qu'amusant.

--Tu me forces  t'avouer toute la vrit, dit Charlotte avec un
lger signe d'impatience, un secret pressentiment m'avertit qu'il ne
rsultera rien de bon de ton projet.

--Allons, rpondit douard en souriant, il faut en prendre son
parti, les femmes sont invulnrables: d'abord si senses, qu'il est
impossible de les contredire; si aimantes, qu'on leur cde avec
bonheur; si sensibles, qu'on craint de les affliger; elles finissent
par devenir prophtiques au point de nous effrayer.

--Je ne suis pas superstitieuse, rpliqua Charlotte, et je ne ferais
aucun cas des vagues pressentiments, s'ils n'taient que cela;
mais ils sont presque toujours un souvenir confus des consquences
heureuses ou malheureuses que nous avons vues dcouler, chez les
autres, des actions que nous sommes sur le point de commettre
nous-mmes. Il n'y a rien de plus important dans la vie intrieure
que l'admission d'un tiers. J'ai connu des parents, des poux, dont
l'existence a t entirement bouleverse par une pareille admission.

--Cela peut arriver chez des individus qui vivent au hasard, mais
jamais chez des personnes qui, claires par l'exprience, ont la
conscience d'elles-mmes.

--Cette conscience, mon ami, est rarement une arme suffisante, et
souvent mme elle est dangereuse pour celui qui s'en sert. Au reste,
puisque nous n'avons pu nous convaincre, ne prcipitons rien,
accorde-moi quelques jours.

--Au point o en sont les choses, ce dlai n'empcherait point la
prcipitation. Nous nous sommes expos nos raisons, il s'agit de
dcider lesquelles mritent la prfrence, et je crois que ce que nous
aurions de plus sage  faire, serait de tirer au sort.

--Je sais que, dans les cas douteux, tu aimes  te confier aux chances
d'un coup de dez; mais dans une circonstance aussi grave, un pareil
moyen serait un sacrilge.

--Mais le messager attend, s'cria douard, que faut-il que je rponde
au capitaine?

--Une lettre calme, sage, amicale.

--C'est--dire des riens?

--Il est des cas o il vaut mieux rpondre des riens que de ne pas
rpondre du tout.




CHAPITRE II


En rappelant  son mari les principaux vnements de leur pass, et
les plans qu'ils avaient arrts ensemble pour leur bonheur prsent et
 venir, Charlotte avait veill en lui des souvenirs fort agrables.
Ce fut sous l'empire de ces souvenirs qu'il entra dans sa chambre pour
rpondre au capitaine. Forc de convenir que jusqu' ce moment il
avait trouv dans la socit exclusive de sa femme, l'accomplissement
parfait de ses voeux les plus chers, il se promit d'crire  son
ami l'ptre la plus affectueuse et la plus insignifiante du monde.
Lorsqu'il s'approcha de son bureau, le hasard lui fit tomber sous la
main la dernire lettre de cet ami. Il la relut machinalement. La
triste situation de cet homme excellent se prsenta de nouveau  sa
pense, les sentiments douloureux qui l'assigeaient depuis plusieurs
jours se rveillrent, et il lui parut impossible d'abandonner son ami
 la cruelle position o il se trouvait rduit; sans se l'tre attire
par une faute ni mme par une imprudence.

Le Baron n'tait pas accoutum  se refuser une satisfaction
quelconque. Enfant unique de parents fort riches, tout avait
constamment cd  ses caprices et  ses fantaisies. C'tait  force
de les flatter qu'on l'avait dcid  devenir le mari d'une vieille
femme, qui avait cherch  son tour  faire oublier son ge par des
attentions et des prvenances infinies. Devenu libre par la mort de
cette femme, et matre d'une grande fortune, naturellement modr dans
ses dsirs, libral, gnreux, bienfaisant et brave, il n'avait jamais
connu les obstacles que la socit oppose  la plupart de ses membres.
Jusqu'alors, tout avait march au gr de ses dsirs; une fidlit
opinitre et romanesque avait fini par lui assurer la main de
Charlotte, et la premire opposition ouverte qui se posait franchement
devant lui et qui l'empchait d'offrir un asile  l'ami de son
enfance, et de rgler ainsi les comptes de toute sa vie, venait de
cette mme Charlotte. Il tait de mauvaise humeur, impatient, il prit
et reprit plusieurs fois la plume, et ne put se mettre d'accord
avec lui-mme sur ce qu'il devait crire. Contrarier sa femme, lui
paraissait aussi impossible que de se contrarier lui-mme ou de faire
ce qu'elle dsirait; et dans l'agitation o il se trouvait, il lui
tait impossible d'crire une lettre calme. Il tait donc bien naturel
qu'il chercht  gagner du temps. A cet effet il adressa quelques mots
 son ami, et le pria de lui pardonner de ne pas lui avoir crit plus
tt et de ne pas lui en dire davantage en ce moment. Puis il promit de
lui envoyer incessamment une lettre explicative et tranquillisante.

Le lendemain matin, Charlotte profita d'une promenade qu'elle fit avec
son mari, pour faire revenir l'entretien sur le sujet de la veille;
car elle tait convaincue que le meilleur moyen de combattre une
rsolution prise, tait d'en parler souvent.

douard reprit cette discussion avec plaisir. D'un caractre
impressionnable, il s'animait facilement, et la vivacit de ses
dsirs allait souvent jusqu' l'impatience; mais, craignant toujours
d'offenser ou de blesser, il tait encore aimable lors mme qu'il se
rendait importun. N'ayant pu convaincre sa femme, il parvint  la
charmer, presque  la sduire.

--Je te devine! s'cria-t-elle, tu veux que j'accorde aujourd'hui 
l'amant ce que j'ai refus hier au mari. Si j'ai encore la force de
rsister  des voeux que tu m'exprimes d'une manire si sduisante,
il faut du moins que je te fasse une rvlation  peu prs semblable
 la tienne. Oui, je me trouve dans le mme cas que toi, et je me
suis volontairement impos le sacrifice que j'ai os esprer de ta
tendresse.

--Voil qui est charmant, rpondit douard, il parat que, dans le
mariage, rien n'est plus utile que les discussions, puisque c'est par
elles que l'on apprend  se connatre.

--C'est possible. Apprends donc qu'Ottilie est pour moi ce que le
capitaine est pour toi. La pauvre enfant est trs-malheureuse dans son
pensionnat. Ma fille Luciane, ne pour briller dans un monde lgant,
s'y forme pour ce monde. Elle apprend les langues trangres,
l'histoire, et autres sciences semblables, comme elle joue des sonates
et des variations  livre ouvert. Doue d'une grande vivacit et d'une
mmoire heureuse, on peut dire d'elle que, dans le mme instant, elle
oublie tout et se souvient de tout. Ses allures faciles et gracieuses,
sa danse lgre, sa conversation anime la distinguent de toutes ses
compagnes, et un certain esprit de domination inn chez elle, en font
la reine de ce petit cercle. La matresse du pensionnat voit en elle
une petite divinit qui se dveloppe sous sa main, et dont l'clat
rejaillira sur sa maison et y amnera une foule de jeunes personnes
que leurs parents voudront faire arriver  ce mme degr de
perfection. Aussi les lettres que l'on m'crit sur son compte, ne
sont-elles que des hymnes  sa louange, qu'heureusement je sais fort
bien traduire en prose. Quant  la pauvre Ottilie, on ne m'en parle
que pour accuser la nature de n'avoir plac aucune disposition
artistique, aucun germe de perfectionnement intellectuel dans une
crature si bonne et si jolie. Cette erreur ne m'tonne point, car je
retrouve dans Ottilie l'image vivante de sa mre, ma meilleure amie,
qui a grandi  mes cts. Je suis persuade que sa fille serait
bientt une femme accomplie, s'il m'tait possible de l'avoir sous ma
direction.

Nos conventions ne me le permettent pas, et je sais qu'il est
dangereux de tirailler sans cesse le cadre dans lequel on a cru devoir
enfermer sa vie. Je me soumets  cette ncessit; je fais plus: je
souffre que ma fille, trop fire de ses avantages sur une parente qui
doit tout  ma bienfaisance, en abuse parfois. Hlas! qui de nous a
rellement assez de supriorit pour ne jamais la faire peser sur
personne? et qui de nous est plac assez haut pour ne jamais tre
rduit  se courber sous une domination injuste? Le malheur d'Ottilie
la rend plus chre  mes yeux; ne pouvant l'appeler prs de moi, je
cherche  la placer dans une autre institution. Voil o j'en suis.
Tu vois, mon bien-aim, que nous nous trouvons dans le mme embarras;
supportons-le avec courage, puisque nous ne pourrions sans danger le
faire disparatre l'un par l'autre.

--Je reconnais bien l les bizarreries de la nature humaine, dit
douard en souriant, nous croyons avoir fait merveille, quand nous
sommes, parvenus  carter les objets de nos inquitudes. Dans les
considrations d'ensemble, nous sommes capables de grands sacrifices;
mais une abngation dans les dtails de chaque instant, est presque
toujours au-dessus de nos forces: ma mre m'a fourni le premier
exemple de cette vrit. Tant que j'ai vcu prs d'elle, il lui a t
impossible de matriser les craintes de chaque instant dont j'tais
l'objet. Si je rentrais une heure plus tard que je ne l'avais promis,
elle s'imaginait qu'il m'tait arriv quelque grand malheur; et quand
la pluie ou la rose avait mouill mes vtements, elle prvoyait pour
moi une longue suite de maladies. Je me suis tabli chez moi, j'ai
voyag, et elle a toujours t aussi tranquille sur mon compte que si
je ne lui avais jamais appartenu.

--Examinons notre position de plus prs, continua-t-il, et nous
reconnatrons, bientt qu'il serait aussi insens qu'injuste de
laisser, sans autre motif que celui de ne pas dranger nos petits
calculs personnels, deux tres qui nous regardent de si prs, sous
l'empire d'un malheur qu'ils n'ont pas mrit. Oui, ce serait l de
l'gosme, ou je ne sais plus de quel nom il faudrait qualifier cette
conduite. Fais venir ton Ottilie, souffre que mon Capitaine s'installe
ici, et remettons-nous  la garde de Dieu pour ce qui pourra en
rsulter.

--S'il ne s'agissait que de nous, dit Charlotte, j'hsiterais moins;
mais songe que le Capitaine est  peu prs de ton ge, c'est--dire 
cet ge (il faut bien que je te dise cette flatterie en face) o les
hommes commencent  devenir rellement dignes d'un amour constant et
vrai. Est-il prudent de le mettre en contact avec une jeune fille
aussi aimable, aussi intressante qu'Ottilie?

--En vrit, rpondit le Baron, l'opinion que tu as de ta nice me
paratrait inexplicable, si je n'y voyais pas le reflet de ta vive
tendresse pour sa mre. Elle est gentille, j'en conviens, je me
rappelle mme que le Capitaine me la fit remarquer, lorsque je la vis
chez ta tante, il y a un an environ. Ses yeux, surtout, sont fort
bien, et cependant ils ne m'ont nullement impressionn.

--Cela est trs-flatteur pour moi, car j'tais prsente. Ton amour
pour ta premire amie t'avait rendu insensible aux charmes naissants
d'une enfant; je sens le prix de tant de constance, aussi ne
voudrais-je jamais vivre que pour toi.

Charlotte tait sincre, et cependant elle cachait  son mari qu'alors
elle avait eu l'intention de lui faire pouser Ottilie, et qu' cet
effet elle avait pri le Capitaine de la lui faire remarquer, car elle
n'osait se flatter qu'il ft rest fidle  l'amour qui les avait unis
jadis. De son ct le Baron tait tout entier sous l'empire du bonheur
que lui causait la disparition inattendue du double obstacle qui
l'avait spar de Charlotte, et il ne songeait qu' former enfin un
lien qu'il avait pendant si longtemps vainement dsir.

Les poux allaient retourner au chteau par les plantations nouvelles,
lorsqu'un domestique accourut au-devant d'eux et leur cria en riant:

--Revenez bien vite, Monseigneur; M. Mittler vient d'entrer au galop
dans la cour du chteau. Sans se donner le temps de mettre pied 
terre, il nous a tous rassembls par ses cris: Allez! courez! nous
a-t-il dit, appelez votre matre et votre matresse, demandez-leur
s'il y a vraiment pril dans la demeure, entendez-vous, s'il y a pril
dans la demeure? Vite, vite, courez!

--Le drle d'homme, dit douard, il me semble pourtant qu'il arrive 
propos, qu'en penses-tu, Charlotte? Dis  notre ami, continua-t-il en
s'adressant au domestique, qu'il y a, en effet, pril dans la demeure,
et que nous te suivons de prs. En attendant, conduis-le dans la salle
 manger, fais-lui servir un bon djeuner, et n'oublie pas son cheval.

Puis il pria sa femme de se rendre avec lui au chteau par le chemin
le plus court. Ce chemin traversait le cimetire, aussi ne le
prenait-il jamais que lorsqu'il y tait forc. Quelle ne fut pas sa
surprise lorsqu'il vit que l, aussi, Charlotte avait su prvenir ses
dsirs et deviner ses sentiments! En mnageant autant que possible les
anciens monuments funraires, elle avait fait niveler le terrain, et
tout dispos de manire que cette enceinte lugubre n'tait plus qu'un
enclos agrable, sur lequel l'oeil et l'imagination se reposaient avec
plaisir.

Rendant  la pierre la plus ancienne l'honneur qui lui tait d,
elle les avait fait ranger toutes, par ordre de date, le long de la
muraille; plusieurs d'entre elles mme avaient servi  orner le socle
de l'glise. A cette vue, douard agrablement surpris pressa la main
de Charlotte, et ses yeux se remplirent de larmes.

Leur hte extravagant ne tarda pas  les faire partir de ce lieu.
N'ayant pas voulu les attendre au chteau, il donna de l'peron  son
cheval, traversa le village et s'arrta  la porte du cimetire d'o
il leur adressa ces paroles en criant de toutes ses forces.

--Est-ce que vous ne vous moquez pas de moi? y a-t-il vraiment pril!
en la demeure? En ce cas je reste  dner avec vous, mais ne me
retenez pas en vain, j'ai encore tant de choses  faire aujourd'hui.

--Puisque vous vous tes donn la peine de venir jusqu'ici, dit douard
sur le mme ton, faites quelques pas de plus, et voyez comment Charlotte
a su embellir ce lieu de deuil.

--Je n'entrerai ici ni  pied, ni cheval, ni en carrosse, rpondit le
cavalier; je ne veux rien avoir  dmler avec ceux qui dorment l, en
paix; c'est dj bien assez que d'tre oblig de souffrir qu'un jour on
m'y porte les pieds en avant. Allons, voyons, avez-vous srieusement
besoin de moi?

--Trs-srieusement, rpondit Charlotte. C'est pour la premire fois,
depuis notre mariage, que mon mari et moi, nous nous trouvons dans un
embarras dont nous ne savons comment nous tirer.

--Vous ne m'avez pas l'air d'tre rduits  cette extrmit-l; mais
puisque vous le dites, je veux bien le croire. Si vous m'avez prpar
une dception, je ne m'occuperai plus jamais de vous. Suivez-moi aussi
vite que vous le pourrez; je ralentirai le pas de mon cheval, cela le
reposera.

Arrivs dans la salle  manger o le djeuner tait servi, Mittler
raconta avec feu ce qu'il avait fait et ce qu'il lui restait encore
 faire dans le courant de la journe.

Cet homme singulier avait t pendant sa jeunesse ministre d'une
grande paroisse de campagne, o, par son infatigable activit, il
avait apais toutes les querelles de mnage et termin tous les
procs. Tant qu'il fut dans l'exercice de ses fonctions, il n'y eut
pas un seul divorce dans sa paroisse, et pas un procs ne fut port
devant les tribunaux. Pour atteindre ce but il avait t forc
d'tudier les lois, et il tait devenu capable de tenir tte aux
avocats les plus habiles. Au moment o le gouvernement venait d'ouvrir
les yeux sur son mrite, et allait l'appeler dans la capitale, afin de
le mettre  mme d'achever, dans une sphre plus leve, le bien qu'il
avait commenc dans son modeste cercle d'activit, le hasard lui fit
gagner  la loterie une somme qu'il employa aussitt  l'achat d'une
petite terre o il rsolut de passer sa vie. S'en remettant, pour
l'exploitation de cette terre, aux soins de son fermier, il se
consacra tout entier  la tche pnible d'touffer les haines et les
msintelligences ds leur point de dpart. A cet effet, il s'tait
promis de ne jamais s'arrter sous un toit o il n'y avait rien 
calmer, rien  apaiser, rien  rconcilier. Les personnes qui aiment
 trouver des indices prophtiques dans les noms propres soutenaient
qu'il avait t prdestin  cette carrire parce qu'il s'appelait
Mittler (_mdiateur_).

On servit le dessert et Mittler pria srieusement les poux de ne pas
retarder davantage les confidences qu'ils avaient  lui faire, parce
qu'immdiatement aprs le caf, il serait forc de partir.

Les poux s'excutrent alternativement et de bonne grce. Il les
couta d'abord avec attention, puis il se leva d'un air contrari,
ouvrit la fentre et demanda son cheval.

--En vrit, dit-il, ou vous ne me connaissez point, ou vous tes
de mauvais plaisants. Il n'y a ici ni querelle ni division, et, par
consquent, rien  faire pour moi. Me croiriez-vous n, par hasard,
pour donner des conseils? Grand merci d'un pareil mtier, c'est le
plus mauvais de tous. Que chacun se conseille soi-mme et fasse ce
dont il ne peut s'abstenir: s'il s'en trouve bien, qu'il se flicite
de sa haute sagesse et jouisse de son bonheur; s'il s'en trouve mal,
alors je suis l. Celui qui veut se dbarrasser d'un mal quelconque,
sait toujours ce qu'il veut; mais celui qui cherche le mieux, est
aveugle. Oui, oui, riez tant que vous voudrez, il joue  colin-maillard;
 force de ttonner il saisit bien quelque chose, mais quoi? Voil la
question. Faites ce que vous voudrez, cela reviendra au mme; oui,
appelez vos amis prs de vous ou laissez-les o ils sont, qu'importe?
J'ai vu manquer les combinaisons les plus sages, j'ai vu russir les
projets les plus absurdes. Ne vous cassez pas la tte d'avance; ne vous
la cassez mme pas quand il sera rsult quelque grand malheur du parti
que vous prendrez; bornez-vous  me faire appeler, je vous tirerai
d'affaire; d'ici l, je suis votre serviteur.

A ces mots il sortit brusquement et s'lana sur son cheval, sans
avoir voulu attendre le caf.

--Tu le vois maintenant, dit Charlotte  son mari, l'intervention d'un
tiers est nulle, quand deux personnes troitement unies ne peuvent
plus s'entendre. Nous voil plus embarrasss, plus indcis que jamais.

Les poux seraient sans doute rests longtemps dans cette incertitude,
sans l'arrive d'une lettre du Capitaine qui s'tait croise avec
celle du Baron.

Fatigu de sa position quivoque, ce digne officier s'tait dcid 
accepter l'offre d'une riche famille qui l'avait appel prs d'elle,
parce qu'elle le croyait assez spirituel et assez gai pour l'arracher
 l'ennui qui l'accablait. douard sentit vivement tout ce que son ami
aurait  souffrir dans une pareille situation.

--L'y exposerons-nous, s'cria-t-il, parle; Charlotte, en auras-tu la
cruaut?

--Je ne sais, rpondit-elle; mais il me semble que, tout bien
considr, notre ami Mittler a raison. Les rsultats de nos actions
dpendent des chances du hasard qu'il ne nous est pas donn de
prvoir; chaque relation nouvelle peut amener beaucoup de bonheur ou
beaucoup de malheur, sans que nous ayons le droit de nous en accuser
ou de nous en faire un mrite. Je ne me sens pas la force de te
rsister plus longtemps. Souviens-toi seulement que l'essai que nous
allons faire n'est pas dfinitif; j'insisterai de nouveau auprs de
mes amis, afin d'obtenir pour le Capitaine un poste digne de lui et
qui puisse le rendre heureux.

douard exprima sa reconnaissance avec autant d'enthousiasme que
d'amabilit. L'esprit dbarrass de tout souci, il s'empressa d'crire
 son ami, et pria Charlotte d'ajouter quelques lignes  sa lettre.
Elle y consentit. Mais au lieu de s'acquitter de cette tche avec la
facilit gracieuse qui la caractrisait, elle y mit une prcipitation
passionne qui ne lui tait pas ordinaire. Il lui arriva mme de
faire sur le papier une tache d'encre qui s'agrandit  mesure qu'elle
cherchait  l'effacer, ce qui la contraria beaucoup.

douard la plaisanta sur cet accident, et, comme il y avait encore de
la place pour un second _Post-Scriptum_, il pria son ami de voir dans
cette tache d'encre, la preuve de l'impatience avec laquelle Charlotte
attendait son arrive, et de mettre autant d'empressement dans ses
prparatifs de voyage qu'on en avait mis  lui crire.

Un messager emporta la lettre, et le Baron crut devoir exprimer sa
reconnaissance  sa femme, en l'engageant de nouveau  retirer Ottilie
du pensionnat, pour la faire venir prs d'elle. Charlotte ne jugea
pas  propos de prendre une pareille dtermination avant d'y avoir
mrement rflchi. Pour dtourner l'entretien de ce sujet, elle
engagea son mari  l'accompagner au piano avec sa flte, dont il
jouait fort mdiocrement. Quoique n avec des dispositions musicales,
il n'avait eu ni le courage ni la patience de consacrer  ce travail
le temps qu'exige toujours le dveloppement d'un talent quelconque.
Allant toujours ou trop vite ou trop doucement, il et t impossible
 toute autre qu' Charlotte, de tenir une partie avec lui. Matresse
absolue de l'instrument sur lequel elle avait acquis une grande
supriorit, elle pressait et ralentissait tour  tour la mesure sans
altrer la nature du morceau, et remplissait ainsi, envers son mari,
la double tche de chef d'orchestre et de femme de mnage, puisqu'il
est du devoir de l'un et de l'autre de maintenir l'ensemble dans son
mouvement rgulier, en dpit des dviations ritres des dtails.




CHAPITRE III.


Le Capitaine arriva enfin, il s'tait fait prcder par une lettre
tellement sage et sense, que Charlotte se sentit compltement
rassure. La justesse avec laquelle il envisageait sa position et
celle de ses amis, leur permit  tous d'esprer un heureux avenir.

Pendant les premires heures la conversation fut anime, presque
fatigante, comme cela arrive toujours entre amis qui ne se sont pas
vus depuis longtemps. Vers le soir, Charlotte proposa d'aller visiter
les plantations nouvelles. Le Capitaine se montra trs-sensible aux
diverses beauts de la contre que les ingnieux plans de Charlotte
faisaient ressortir d'une manire saillante. Son oeil tait juste et
exerc, mais il ne demandait pas l'impossible; et tout en ayant
la conscience du mieux, il n'affligeait pas les personnes qui lui
montraient ce qu'elles avaient fait pour embellir un site, en leur
vantant les travaux suprieurs de ce genre qu'il avait eu occasion de
voir ailleurs.

Lorsqu'ils arrivrent dans la cabane de mousse, ils la trouvrent
agrablement dcore. Les fleurs et les guirlandes taient
artificielles; mais des touffes de seigle vert et autres produits
champtres de la saison, entrecoupaient ces guirlandes avec tant
d'adresse, qu'on ne pouvait s'empcher d'admirer le sentiment
artistique qui avait prsid  cette dcoration.

--Je sais, dit Charlotte, que mon mari n'aime pas  clbrer les
anniversaires de naissance ou de nom, j'espre cependant qu'il me
pardonnera ces guirlandes et ces couronnes, en faveur de la triple
fte que nous offre ce jour.

--Une triple fte! s'cria le Baron.

--Sans doute. Est-ce que l'arrive de ton ami n'est pas une fte, et
ne vous appelez-vous pas tous deux Othon? Si vous aviez regard le
calendrier, vous auriez vu que c'est aujourd'hui la fte de ce saint.

Les deux amis se donnrent la main par-dessus la petite table qui se
trouvait au milieu de la cabane.

--Cette aimable attention de ma femme, dit le Baron au Capitaine, me
rappelle un sacrifice que je t'ai fait dans le temps. Pendant notre
enfance nous nous appelions tous deux Othon; mais arrivs au collge,
cette conformit de noms fit natre une foule de quiproquos
dsagrables, et je te cdai avec plaisir celui d'Othon, si laconique
et si beau.

--Ce n'tait pas une grande gnrosit de ta part, dit le Capitaine,
je me souviens fort bien que celui d'douard te paraissait plus beau.
Je conviens au reste que ce nom n'est pas sans charme, surtout quand
il est prononc par une belle bouche.

Tous trois taient assis trs-commodment autour de cette mme table
auprs de laquelle, quelques jours plutt, Charlotte avait si vivement
protest contre l'arrive de leur hte. douard se sentait trop
heureux pour lui rappeler leurs discussions  ce sujet, mais il ne put
s'empcher de lui faire remarquer qu'il y avait encore de la place
pour une quatrime personne.

Des cors de chasse, qui, en ce moment, se firent entendre dans la
direction du chteau, semblaient applaudir aux sentiments et aux
souhaits des amis qui coutaient en silence, se renfermaient dans
leurs souvenirs, et gotaient doublement leur bonheur personnel dans
cette heureuse runion. douard prit le premier la parole, se leva et
sortit de la cabane.

--Conduisons notre ami sur les hauteurs, dit-il  sa femme, car il ne
faut pas qu'il s'imagine que cette troite valle est notre unique
sjour et renferme toutes nos possessions. Sur ces hauteurs le regard
est plus libre et la poitrine s'largit.

--Je le veux bien, rpondit Charlotte, mais il faudra vous dcider 
gravir le vieux sentier rapide et incommode; j'espre que bientt les
degrs et la route que je me propose de faire faire nous y conduiront
plus facilement.

Ils montrent gament  travers les buissons, les pines et les
pointes de rocher, jusqu' la cime la plus leve qui ne formait pas
un plateau, mais la continuation d'une pente fertile. L'on ne tarda
pas  perdre de vue le village et le chteau. Dans le fond on voyait
trois larges tangs; au-del, des collines boises qui se glissaient
le long des rivages, puis des masses arides servant de cadre dfinitif
au miroir des eaux, dont la surface immobile rflchissait les formes
imposantes de ces masses. A l'entre d'un ravin d'o un ruisseau se
prcipitait dans l'tang avec l'imptuosit d'un torrent, on voyait
un moulin qui,  demi cach par des touffes d'arbres, promettait un
agrable lieu de repos. Toute l'tendue du demi-cercle qu'embrassait
le regard offrait une varit agrable de bas-fonds et de tertres, de
bosquets et de forts, dont les feuillages naissants promettaient
de riches masses de verdure. a et l, des touffes d'arbres isols
attiraient l'attention. Parmi ces derniers, se distinguait un groupe
de peupliers et de platanes qui s'levaient sur les bords de l'tang
du milieu, et tendaient leurs vertes branches avec la vigueur d'une
vgtation puissante et robuste. Ce fut sur ce groupe qu'douard
attira l'attention de son ami.

--Regarde ces beaux arbres, lui dit-il, je les ai plants moi-mme
pendant mon enfance. Mon pre les avait trouvs si faibles, qu'il ne
voulut pas leur donner une place dans le grand jardin du chteau, dont
il s'occupait alors. Il les avait fait jeter; je les ramassai pour les
planter sur les bords de cet tang. Ils me donnent chaque anne une
preuve nouvelle de leur reconnaissance en devenant toujours plus
grands et plus beaux. J'espre que cette anne, ils ne seront pas plus
ingrats.

On retourna au chteau heureux et contents. L'aile gauche avait t
mise  la disposition du Capitaine, qui s'y installa commodment avec
ses papiers, ses livres et ses instruments de mathmatiques, afin de
pouvoir continuer ses occupations habituelles. Pendant les premiers
jours douard cependant venait  chaque instant l'en arracher pour lui
faire visiter ses domaines tantt  pied et tantt  cheval. Dans le
cours de ces promenades, il lui parlait sans cesse de son dsir de
trouver un moyen d'exploitation plus avantageux.

--Il me semble, lui dit un jour le Capitaine, que tu devrais, avant
tout, te faire une ide juste de l'tendue de tes possessions.
A l'aide de l'aiguille aimante, ce travail serait aussi facile
qu'agrable; si sous le rapport de l'exactitude, il laisse  dsirer,
il suffit pour un aperu gnral. Nous trouverons toujours plus tard
le moyen de faire un plan plus minutieusement exact.

Le Capitaine qui tait trs-vers dans ce genre d'arpentage, et avait
apport avec lui tous les instruments ncessaires, se mit aussitt 
l'oeuvre. Les gardes-forestiers, les paysans et le Baron lui-mme, le
secondrent de leur mieux en qualit d'aides  divers degrs. Cette
occupation employait toutes les journes; le soir le Capitaine passait
ses dessins au lavis, et bientt douard eut le plaisir de voir ses
domaines reproduits sur le papier avec tant de vrit, qu'il croyait
les avoir acquis de nouveau. Il comprit qu'en envisageant l'ensemble
d'une terre, il tait plus facile d'amliorer et d'embellir, que
lorsqu'on est rduit  chercher, sur les lieux mmes, les points
susceptibles d'amlioration ou d'embellissement. Dans cette conviction,
il pria son ami de dcider sa femme  travailler de concert avec eux
d'aprs un plan gnral, au lieu d'excuter au hasard des travaux isols.

Le Capitaine, naturellement sage et prudent, n'aimait pas  opposer
ses convictions  celles d'autrui; l'exprience lui avait appris qu'il
y a dans l'esprit humain trop de manires de voir diffrentes, pour
qu'il soit possible de les runir toutes sur un seul et mme point.

--Si je faisais ce que tu me demandes, dit-il, je jetterais du trouble
et de l'incertitude dans les ides de ta femme, sans aucun rsultat
utile. C'est en amateur qu'elle s'occupe de l'embellissement de
tes domaines; l'important est donc pour elle, comme pour tous les
amateurs, de faire quelque chose sans s'inquiter de ce que pourra
valoir la chose faite. Est-ce que tu ne connais pas les prtendus amis
de la vie champtre? ils ttent la nature, ils ont des prdilections
pour telle ou telle petite place, ils manquent de hardiesse pour
faire disparatre un obstacle, et de courage pour sacrifier un petit
agrment  une grande beaut. Ne pouvant se faire d'avance une juste
ide du rsultat de leurs entreprises, ils font des essais: les uns
manquent, les autres russissent; alors ils changent ce qu'il faudrait
conserver, conservent ce qu'il faudrait changer, et n'arrivent jamais
qu' un rhabillage qui plat et attire, mais qui ne satisfait point.

--Avoue-le sans dtour, tu n'es pas content des plans de ma femme.

--Je le serais si l'excution tait au niveau de la pense. Elle 
voulu s'lever sur la cime de la montagne, cela est fort bien; mais
elle fatigue tous ceux qu'elle y fait monter avec elle. Sur ses
routes, soit qu'on y marche cte  cte ou l'un aprs l'autre, on
ne se sent pas indpendant et libre; la mesure des pas est rompue 
chaque instant ... et ... mais en voil assez.

--Est-ce qu'elle aurait pu faire mieux? demanda douard.

--Rien n'et t plus facile. Il aurait fallu abattre un pan de rocher
fort peu apparent, par l elle aurait obtenu une pente gracieusement
incline, et les dbris du rocher auraient servi pour donner des
saillies pittoresques aux parties mutiles du sentier ... Que tout ceci
reste entre nous, mes observations la blesseraient sans l'clairer; en
pareil cas, il faut laisser intact ce qui est fait: mais si tu avais
encore du temps et de l'argent  consacrer  de pareilles entreprises,
il y aurait une foule de belles choses  faire sur les hauteurs qui
dominent la cabane de mousse.

C'est ainsi que le prsent leur offrait d'intressants sujets de
conversation; les joyeux souvenirs du pass ne leur manquaient pas
davantage; pour l'avenir, on se proposait la rdaction du journal
de voyage, travail d'autant plus agrable que Charlotte devait y
contribuer.

Quant aux entretiens intimes des poux, ils devenaient toujours plus
rares et plus gns, surtout depuis qu'douard avait entendu blmer
les travaux de sa femme. Aprs avoir longtemps renferm en lui-mme
les remarques du Capitaine, qu'il s'tait appropries, il les rpta
brusquement  Charlotte qui venait de lui parler des petits escaliers
mesquins, et des petits sentiers fatigants qu'elle voulait faire
construire pour arriver de la cabane de mousse sur le haut de la
montagne. Cette critique la surprit et l'affligea en mme temps, car
elle en comprit la justesse et sentit que tout ce qu'elle avait fait
jusque l, et qui lui avait paru si beau, n'tait en effet qu'une
tentative manque. Mais elle se rvolta contre cette dcouverte,
dfendit avec chaleur ses petites crations et accusa les hommes de
voir tout en grand, et de vouloir convertir un simple amusement en
oeuvre importante et dispendieuse. mue, embarrasse, contrarie mme,
elle ne voulait ni renoncer  ce qui tait fait, ni rejeter ce qu'on
aurait d faire.

La fermet naturelle de son caractre ne tarda pas  venir  son
secours, elle renona aux travaux projets et interrompit tous ceux
qui taient commencs. Rduite  l'inaction par ce sacrifice, elle en
souffrit d'autant plus, que les hommes la laissaient presque toujours
seule pour s'occuper des vergers, des jardins et des serres, pour
aller  la chasse ou faire des promenades  cheval, pour acheter ou
troquer des quipages, essayer ou dresser des chevaux. Ne sachant plus
comment occuper ses heures d'ennui, la pauvre Charlotte tendit ses
correspondances, dont au reste le Capitaine tait souvent l'objet;
car elle continuait  demander pour lui  ses nombreux amis et
connaissances un emploi convenable.

Elle tait dans cette disposition d'esprit, lorsqu'elle reut une
lettre dtaille du pensionnat, sur les progrs merveilleux de la
brillante Luciane. Cette lettre tait suivie d'un _post-scriptum_
d'une sous-matresse, et d'un billet d'un des professeurs de la
maison. Nous croyons devoir insrer ici ces deux pices.


POST-SCRIPTUM DE LA SOUS-MAITRESSE.

Pour ce qui concerne Ottilie, je ne puis que vous rpter, Madame, ce
que j'ai dj eu l'honneur de vous apprendre sur son compte. Je ne
voudrais pas me plaindre d'elle, et cependant il m'est impossible de
dire que j'en suis satisfaite. Elle est, comme toujours, modeste et
soumise; mais cette modestie, cette soumission ont quelque chose qui
choque et dplat. Vous lui avez envoy de l'argent et des toffes; eh
bien! tout cela est encore intact. Ses vtements lui durent un temps
infini, car elle ne les change que lorsque la propret l'exige. Sa
trop grande sobrit me parat galement blmable. Il n'y a rien de
superflu sur notre table, mais j'aime  voir les enfants manger avec
plaisir, et en quantit suffisante, des mets sains et nourrissants.
Jamais Ottilie ne nous a donn cette satisfaction; elle saisit au
contraire les prtextes les plus spcieux pour se dispenser de
recevoir sa part d'un plat ou d'un dessert. Au reste, elle a souvent
mal au ct gauche de la tte. Cette incommodit, quoique passagre,
revient souvent et parait la faire souffrir beaucoup, sans que l'on
puisse en dcouvrir la cause. Voil, Madame, ce que j'ai cru devoir
vous dire,  l'gard de cette belle et bonne enfant.


BILLET DU PROFESSEUR.

La digne matresse du pensionnat a l'habitude de me communiquer les
lettres par lesquelles elle rend compte aux parents des succs de ses
lves, et je lis surtout avec plaisir celles qu'elle vous adresse.
Permettez-moi donc, Madame, de vous fliciter personnellement sur le
bonheur de possder une fille doue de tant de qualits suprieures;
mais votre nice aussi me semble prdestine  un bel avenir, celui
de faire le bonheur de tout ce qui l'entoure. C'est la seule de nos
lves sur laquelle je ne partage pas les opinions de la matresse
du pensionnat. Je conois que cette femme si active aime  voir se
dvelopper promptement les fruits qu'elle cultive avec tant de soins;
mais il est des fruits qui se cachent longtemps sous leur corce, et
ce sont toujours l les meilleurs. Je crois, Madame, que votre
nice est de ce nombre. Depuis qu'elle suit ma classe, elle avance
lentement, mais elle avance toujours, et ne rtrograde jamais. C'est
avec elle, surtout, qu'il est indispensable de commencer par le
commencement. Tout ce qui ne dcoule pas d'un enseignement prcdent
est inconcevable pour elle, et on la voit s'arrter avec toutes les
apparences de l'incapacit, du mauvais vouloir mme, devant les choses
les plus faciles, ds qu'elles ne lui offrent point d'enchanement.
Mais si l'on parvient  lui faire trouver cet enchanement, elle
conoit les dmonstrations les plus difficiles. Avec cette manire
d'tre, elle est constamment devance par ses compagnes qui conoivent
et retiennent facilement un enseignement morcel, et savent l'employer
 propos. Avec les mthodes htives elle n'apprend rien du tout, ainsi
que cela lui arrive en certaines classes tenues par des professeurs
distingus, mais vifs et impatients. On s'est plaint de son criture
et de son incapacit  saisir les rgles de la grammaire. Je suis
remont  la source de ces plaintes. Il est vrai qu'elle crit
doucement et que ses caractres manquent de souplesse et d'assurance,
mais ils ne sont point difformes. Quoique la langue franaise ne fasse
point partie de mes classes, je me suis charg de la lui enseigner
graduellement, et elle me comprend sans peine. Ce qui parat
singulier, surtout, c'est qu'elle sait beaucoup; mais ds qu'on
l'interroge, elle semble ne plus rien savoir.

S'il m'tait permis de terminer par une observation gnrale, je
dirais qu'elle apprend, non pour apprendre, mais pour pouvoir
enseigner un jour; ce qui est  mes yeux un trs-grand mrite, car
je suis professeur. Votre haute raison, Madame, et votre profonde
connaissance du coeur humain, sauront rduire mes paroles  leur juste
valeur. Puissiez-vous tre convaincue qu'un jour cette aimable enfant
aussi vous donnera de la satisfaction. Veuillez me permettre de
vous crire de nouveau, ds que j'aurai quelque chose d'agrable ou
d'important  vous apprendre.


Ce billet fit beaucoup de plaisir  Charlotte, car il s'accordait
parfaitement avec ses propres opinions sur le caractre d'Ottilie. Le
langage du professeur la fit sourire; elle y reconnut un intrt plus
vif que celui que l'on prend  une lve qui n'a pas mme l'avantage
de flatter la vanit de son matre par la rapidit de ses progrs.

Mais d'aprs ses manires de voir calmes et au-dessus des prjugs,
un pareil sentiment ne pouvait rien avoir d'alarmant pour elle.
L'affection de ce digne homme pour sa pauvre nice lui tait au
contraire trs-prcieuse, parce qu'elle savait que dans le monde
o vivait cette intressante enfant, on ne rencontre jamais que de
l'indiffrence ou de la dissimulation.




CHAPITRE IV.


Le Capitaine venait de terminer la carte topographique du domaine de
ses amis et des environs. En levant ce plan, d'aprs les calculs de la
trigonomtrie, il l'avait rendu exact; la beaut du dessin et l'clat
des couleurs lui donnaient de la vie. Ce travail cependant avait t
promptement termin, car il dormait peu et utilisait chaque instant du
jour.

--Maintenant, dit-il, en remettant cette carte  son ami, occupons-nous
d'autres choses: de l'estimation des terres, par exemple, et de la
manire d'en tirer le meilleur parti possible. Je te recommande seulement
de sparer toujours les affaires, de la vie proprement dite. Les
premires ont besoin d'tre traites svrement et srieusement, tandis
que la seconde s'embellit par l'inconsquence et la lgret. Plus on met
de rgularit dans les affaires, plus on a de libert dans la vie
ordinaire; en les mlant elles se nuisent mutuellement.

Ces dernires phrases taient presque un reproche pour douard. Jamais
il n'avait eu le courage de classer ses papiers; mais, aid par un
second lui-mme, la sparation  laquelle il n'avait pu se rsigner
fut bientt faite.

Aprs ce travail prliminaire, le Capitaine convertit plusieurs pices
de l'aile qu'il habitait, en bureau pour les affaires courantes, et en
archives pour les affaires termines. Au bout de quelques jours les
documents qu'il avait trouvs dans les armoires, les cartons et les
caisses, figuraient dans le plus bel ordre possible, sur des tablettes
dont chacune avait sa destination. Un vieux secrtaire, dont le Baron
avait toujours t fort mcontent, dploya tout  coup un zle, et une
activit infatigables. Ce changement l'tonna beaucoup; son ami lui en
expliqua la cause.

--Cet homme est utile maintenant, lui dit-il, parce que nous le
laissons terminer commodment un travail avant de le charger d'un
autre. Le dsordre l'avait rendu incapable.

L'emploi rgulier de leur journe permit aux deux amis de consacrer
les soires  Charlotte. Parfois ils trouvaient chez elle des voisines
qui venaient lui rendre visite; mais quand ils restaient seuls, leur
conversation roulait toujours sur les rformes par lesquelles on
pourrait augmenter le bien-tre des classes moyennes.

En voyant son mari plus satisfait et plus gai qu' l'ordinaire,
Charlotte aussi se sentait heureuse. Au reste, le Capitaine ne
ngligeait rien pour lui tre agrable dans ses arrangements
domestiques. En commentant avec elle des livres de botanique et de
mdecine lmentaire, il l'avait mise  mme de complter sa pharmacie
de mnage, et d'tre plus efficacement utile aux pauvres malades de
la contre. Le voisinage des tangs et des rivires l'avait engag
 s'attacher spcialement aux mesures  prendre pour secourir les
personnes tombes dans l'eau, sortes d'accidents qui n'arrivaient que
trop souvent dans le pays. La prdilection avec laquelle il s'occupait
de ces sortes de secours, autorisa douard  dire qu'un accident
semblable avait fait poque dans la vie de son ami. Celui-ci ne
rpondit rien, car il craignait de rveiller ce triste souvenir. Le
Baron le comprit, et Charlotte qui connaissait cet vnement, se hta
de changer de conversation. Un soir le Capitaine leur avoua que les
dispositions qu'on avait prises pour secourir les noys, quoiqu'aussi
sagement combines que bien excutes, ne produiraient aucun rsultat,
si on ne se dcidait pas  les placer sous la direction d'un homme
capable de les utiliser  propos.

--Je connais, ajouta-t-il, un chirurgien des hpitaux militaires,
qui est en ce moment sans emploi et qu'on pourrait s'attacher  des
conditions trs-modiques. Quant  son talent, je puis en rpondre, il
m'a t souvent fort utile, mme dans des maladies intrieures. Au
reste, ce qui manque le plus  la campagne, ce sont les secours
immdiats, et sous ce rapport il est parfait.

Les deux poux le prirent de faire venir ce chirurgien le plus tt
possible, car ils s'estimaient heureux de pouvoir consacrer une partie
de leur superflu  une dpense aussi gnralement utile.

--Ce fut ainsi que la socit du Capitaine devint peu  peu agrable
 Charlotte. En utilisant  sa manire ses vastes connaissances, elle
acheva de se tranquilliser sur les suites de sa prsence au chteau.
Elle prit mme insensiblement l'habitude de le consulter sur une foule
de prcautions hyginiques, car elle aimait la vie. Plus d'une fois
dj le vernis de certaines poteries dans lequel il entre du plomb et
le vert de gris qui s'attache aux vases de cuivre, lui avaient caus de
l'inquitude. Le Capitaine lui donna  ce sujet des claircissements
qui les conduisirent  d'instructifs entretiens sur la physique et la
chimie.

douard aimait  faire des lectures; sa voix tait sonore et son
dbit donnait un charme de plus aux crivains dont il se faisait
l'interprte. Jusque l il n'avait employ son talent qu' des
productions purement littraires; la tournure que le Capitaine venait
de donner aux causeries du soir, lui fit choisir de prfrence des
traits de physique et de chimie, que son petit auditoire coutait
avec le plus vif intrt.

Accoutum  produire des effets agrables par des inflexions de voix
et des pauses mnages avec art, le Baron avait toujours eu soin de se
placer de manire  ce que personne ne pt regarder dans son livre.
Charlotte et le Capitaine connaissaient cette manie, aussi ne
songea-t-il point  prendre cette prcaution avec eux. Un soir,
cependant, sa femme se plaa derrire lui, et regarda dans le livre;
il s'en aperut et interrompit brusquement sa lecture.

--En vrit, dit-il avec humeur, je ne comprends pas comment une femme
bien leve peut se permettre une pareille inconvenance. Une personne
qui lit ne se trouve-t-elle pas dans le mme cas qu'une personne qui
parle? Et se donnerait-on la peine de parler si l'on avait au front ou
au coeur une petite fentre  travers laquelle ceux qui nous coutent
pourraient lire nos sensations avant que nous ayons eu le temps de les
exprimer?

Charlotte possdait au plus haut degr le don de renouer ou de ranimer
les conversations qu'un malentendu ou un propos imprudent avaient
interrompues ou rendues languissantes et embarrasses. Cette facult
si prcieuse ne l'abandonna pas dans cette circonstance.

--Tu me pardonneras, mon ami, sans doute, quand tu sauras, lui
dit-elle, qu'au moment o tu as prononc les mots de parent
et d'affinit, je pensais  un de mes cousins qui me proccupe
dsagrablement. Lorsque j'ai voulu revenir  ta lecture, je me suis
aperue qu'il n'tait question que de choses inanimes, et je me suis
place derrire toi pour mieux te comprendre, en lisant le passage que
ma distraction m'avait empch d'entendre.

--Tu t'es laisse garer par une expression comparative. Il n'est
question dans ce livre que de terre et de minraux. Mais l'homme est
un vritable Narcisse, il se mire partout, et voudrait que le monde
entier refltt ses couleurs.

--Rien n'est plus vrai, ajouta le Capitaine, l'homme prte sa sagesse
et ses folies, sa volont et ses caprices aux animaux, aux plantes,
aux lments, aux dieux.

--Je ne veux pas vous loigner de l'objet qui captive en ce moment
votre attention, dit Charlotte, veuillez seulement m'expliquer le sens
que l'on attache, dans le livre que nous lisons, au mot affinit?

--Je ne pourrais vous dire l-dessus, rpondit le Capitaine, que ce
que j'ai appris il y a dix ans environ. J'ignore si, dans le monde
savant on admet encore aujourd'hui ce qu'on enseignait alors.

--Rien n'est plus douteux, s'cria le Baron; nous vivons  une poque
o l'on ne saurait plus rien apprendre pour le reste de sa vie. Nos
anctres taient bien plus heureux, ils s'en tenaient  l'instruction
qu'ils avaient reue pendant leur jeunesse, tandis que nous autres, si
nous ne voulons pas passer de mode, nous sommes obligs de recommencer
nos tudes tous les cinq ans au moins.

--Les femmes n'y regardent pas de si prs, dit Charlotte; quant  moi,
je me borne  vous demander l'explication de la valeur scientifique
du mot dont vous venez de vous servir, parce qu'il n'y a rien de plus
ridicule dans la socit que de ne pas connatre toutes les acceptions
des termes que l'on emploie. J'abandonne le reste aux discussions
des savants qui, l'exprience me l'a dj prouv plus d'une fois, ne
sauraient jamais tre d'accord entre eux.

Le Baron rflchit un moment, puis il dit  son ami:

--Comment nous y prendrons-nous pour lui donner, sans prambule
fatigant, une explication claire et prcise?

--Si Madame voulait me permettre un petit dtour, rpondit le
Capitaine, nous arriverions trs-promptement au but.

--Comptez sur mon attention, dit Charlotte en dposant l'ouvrage
qu'elle tenait  la main.

Le Capitaine reprit:

--Ce que nous remarquons avant tout, dans les diverses productions de
la nature, c'est qu'elles ont entre elles des rapports dtermins. Il
peut vous paratre bizarre de m'entendre dire ainsi, ce que tout le
monde sait; mais ce n'est jamais que par le connu qu'on peut arriver
 l'inconnu.

--Sans doute, interrompit douard, laisse-moi lui citer quelques
exemples vulgaires qui nous seconderont  merveille. L'eau, l'huile,
le mercure ont, dans chacune de leurs parties, un principe d'unit et
d'union. La violence ou d'autres incidents dtermins peuvent dtruire
cette union; mais elle reprend toute sa force ds que ces causes ont
disparu.

--Rien n'est plus vrai, dit Charlotte, les gouttes de pluie se
runissent et forment des rivires. Je me souviens mme que, dans
mou enfance, j'ai souvent cherch  sparer une petite masse de
vif-argent, mais les globules se rapprochaient toujours malgr moi.

--Permettez-moi, continua le Capitaine, de mentionner un point
important dont vous venez de constater la vrit. C'est que le rapport
pur, devenu possible par la fluidit, se manifeste toujours sous la
forme de globules. La goutte d'eau et celle du vif-argent sont rondes;
le plomb fondu mme s'arrondit, s'il tombe d'assez haut pour se
refroidir avant de toucher un autre corps.

--Je vais vous prouver, dit Charlotte, que je vous ai devin. Vous
vouliez me dire que, puisque chaque corps a des rapports avec les
parties dont il se compose, il doit en avoir aussi avec les autres
corps ...

--Et ces rapports, reprit vivement le Baron, ne sont pas les mmes
pour tous les corps. Les uns se rencontrent comme de bons amis,
d'anciennes connaissances qui se confondent sans se rduire
mutuellement  changer de nature, tels que l'eau et le vin. Les autres
restent trangers, ennemis mme, en dpit du mlange, du frottement
ou de tout autre procd mcanique par lesquels on voudrait les unir,
telles que l'eau et l'huile; en les secouant ensemble on les confond
un instant, mais elles se sparent aussitt.

--Cette petite leon de chimie, dit Charlotte, est presque l'image de
la socit dans laquelle nous vivons. J'y reconnais toutes les classes
dont elle se compose; la noblesse et le tiers-tat, le clerg et les
paysans, les soldats et les bourgeois.

--Sans doute, reprit douard, et, s'il y a dans ce socit des lois
et des moeurs qui rapprochent et unissent les classes naturellement
opposes les unes aux autres, il y a dans le monde chimique des
mdiateurs qui rapprochent et unissent les corps qui se repoussent
mutuellement ...

--C'est ainsi, interrompit le Capitaine, que nous unissons l'huile 
l'eau par le sel alkali.

--N'allez pas si vite, Messieurs, je veux rester au pas avec vous; il
me semble que nous touchons de bien prs aux affinits?

--J'en conviens, Madame, et c'est l'instant de vous les faire
connatre dans toute leur force. Nous appelons affinit la facult de
certaines substances, qui, ds qu'elles se rencontrent, les oblige 
se saisir et  se dterminer mutuellement. Cette affinit est surtout
remarquable et visible chez les acides et les alkalis qui, quoique
opposs les uns aux autres, et peut-tre  cause de cette opposition,
se cherchent, se saisissent, se modifient et forment ensemble un corps
nouveau. La chaux, par exemple, a un penchant prononc pour tous les
acides. Quand notre laboratoire de chimie sera mont nous ferons
devant vous des expriences qui vous instruiront mieux que des mots,
des noms et des termes techniques.

--Permettez-moi de vous faire observer, dit Charlotte, que si cette
singulire facult mrite le nom d'affinit, ce n'est pas du moins une
consanguinit, mais une parent d'esprit et d'me. C'est ainsi qu'il
peut y avoir parmi les hommes de sincres et relles amitis; car les
qualits opposes n'empchent pas les personnes qui les possdent de
se rapprocher et de s'aimer. J'attendrai, puisque vous le voulez, les
expriences qui doivent me dmontrer plus clairement les miraculeux
effets de vos mystrieuses affinits. Maintenant, mon ami,
continua-t-elle en s'adressant  son mari, reprends ta lecture, je
l'couterai avec plus d'intrt qu'avant cette digression.

--Puisque tu l'as provoque, rpondit douard en souriant, tu ne la
termineras pas si vite. Il me reste  te parler des cas les plus
compliqus et qui sont les plus intressants. C'est par eux que l'on
apprend  connatre les divers degrs des affinits et leurs rapports
plus ou moins puissants ou faibles, plus ou moins intimes ou loigns.
Oui, les affinits ne sont rellement intressantes que lorsqu'elles
oprent des sparations, des divorces.

--Ces vilains mots, que l'on entend trop souvent prononcer dans le
monde, figurent donc aussi dans le vocabulaire de la chimie?

--Sans doute, et cette science elle-mme, lorsque la langue allemande
n'avait pas encore adopt la foule de mots trangers dont elle se sert
aujourd'hui, s'appelait l'art de sparer (scheidekunst).

--On a bien fait de lui donner un autre nom, et, pour ma part, je
prfrerai toujours l'art d'unir  celui de sparer. Mais voyons,
puisque vous le voulez, Messieurs, citez-moi un exemple de ces
malheureuses affinits qui engendrent des divorces.

--Nous continuerons  cet effet, dit le Capitaine,  vous citer les
exemples dont nous nous sommes dj servis. Ce que nous appelons
pierre calcaire, n'est qu'une terre calcaire plus ou moins pure et
trs-troitement unie  un acide subtil que nous ne pouvons saisir que
sous la forme d'air. En mettant un morceau de cette pierre dans de
l'acide sulfureux liqufi, cet acide s'empare de la chaux et se
mtamorphose avec elle en pltre, tandis que l'acide subtil s'envole.
Pourrait-on ne pas voir dans ce phnomne la sparation d'une ancienne
union et la formation d'une union nouvelle? Nous appelons ces sortes
d'affinits des affinits lectives, car il y a eu choix, prfrence,
lection, puisqu'un ancien lien a t bris, afin qu'un autre lien,
qu'on lui a prfr, ait pu se former.

--Pardonnez-moi, dit Charlotte, mais je ne vois rien l qui ressemble
 une lection,  un choix; c'est tout au plus une ncessit de la
nature, ou un rsultat de l'occasion qui a fait non-seulement les
larrons, mais encore les amis et les amants. Quant  l'exemple que
vous venez de me citer, si l'on pouvait admettre qu'il y a eu en effet
un choix, ce serait au chimiste qu'il faudrait l'attribuer, puisqu'il
a rapproch les corps dont il connaissait les proprits. Qu'ils
s'arrangent ces corps, ils m'intressent fort peu, je ne plains que le
pauvre acide arien rduit  errer dans l'infini.

--Il ne tient qu' lui, rpondit vivement le Capitaine, de s'unir
 l'eau et de reparatre en source minrale pour la plus grande
satisfaction des malades et mme de ceux qui se portent bien.

--Vous parlez comme pourrait le faire votre pltre; il n'a rien perdu
lui, puisqu'il s'est complt de nouveau; mais l'infortun souffle,
banni, qui sait ce qui pourra lui arriver avant qu'il trouve  se
caser une seconde fois? douard se mit  rire.

--Ou je me trompe fort, dit-il  sa femme, ou tu te moques de moi.
Oui, oui, j'ai devin ta malicieuse allusion. Tu me compares 
la chaux, et notre ami le Capitaine  l'acide sulfureux qui, en
s'emparant de moi, sous la forme d'acide sulfurique, m'a arrach 
ta douce socit et mtamorphos en pltre rfractaire. Puisque ta
conscience t'accuse ainsi, mon ami, je puis tre tranquille. Au reste,
les apologues sont toujours amusants, et tout le monde aime  jouer
avec eux. Conviens cependant que l'homme est au-dessus de toutes les
substances de la nature, et que, si, en sa qualit de chimiste, il
prodigue des mots qui ne devraient appartenir qu'aux relations du
sang et du coeur, il faut du moins, qu'en sa qualit d'tre moral, il
rflchisse parfois sur la vritable acception de ces mots. N'oublions
jamais que plus d'une union intime entre deux personnes heureuses de
cette union, a t brise par l'intervention fortuite d'une troisime
personne, et que cette sparation isole et dsespre toujours une des
deux premires.

--Les chimistes sont trop galants pour ne pas remdier  cet
inconvnient, dit douard; car ils ont toujours  leur disposition
une quatrime substance, afin que pas une ne se trouve rduite 
l'isolement et au dsespoir.

--Ces expriences, ajouta le Capitaine, sont les plus remarquables.
Elles nous montrent les attractions, les affinits et les rpulsions
d'une manire palpable et dans leur action croise, puisque deux
substances unies brisent, au premier contact de deux autres substances
galement unies, leur ancien lien pour former un lien nouveau de deux
 deux, avec les deux substances nouvellement survenues. C'est dans
ce besoin d'abandonner et de fuir, de chercher et de saisir, que nous
croyons reconnatre l'influence d'une destine suprme qui, en donnant
 ces substances la facult de vouloir et de choisir, justifie
compltement le mot affinit lective adopt par les chimistes.

--Citez-moi, je vous prie, un de ces cas, dit Charlotte.

--Je vous le rpte, Madame, ce n'est pas par des paroles, mais par
des expriences chimiques que je me propose de satisfaire votre
curiosit; je ne veux pas vous effrayer par des termes techniques,
mais vous clairer par des faits. Il faut voir devant ses yeux les
matires inertes en apparence, et cependant toujours prtes  agir
selon les impulsions de leurs facults intrieures. Il faut les voir,
dis-je, se chercher, s'attirer, se saisir, se dvorer, se dtruire,
s'anantir et reparatre, aprs une nouvelle et mystrieuse alliance,
sous des formes nouvelles et inattendues. C'est alors, seulement, que
nous pouvons leur accorder une vie immortelle, des sens, de la
raison mme, car nos sens et notre raison suffisent  peine pour les
observer, pour les juger.

--Je conviens, dit douard, que les termes techniques, lorsqu'on ne
vient pas  leur secours par des objets que la vue puisse saisir, ont
quelque chose de fatigant, de ridicule mme. Il me semble pourtant,
qu'en attendant mieux, nous pourrions donner  ma femme une ide des
_affinits lectives_, en nous servant de lettres alphabtiques  la
place de substances.

--Je crains que cette manire de s'exprimer ne vous paraisse trop
pdantesque, dit le Capitaine  Charlotte; je m'en servirai pourtant 
cause de sa prcision. Figurez-vous _A_ si troitement uni  _B_,
que plus d'une exprience dj a prouv qu'ils taient insparables;
supposez les mmes rapports entre _C_ et _D_, mettez les deux couples
en contact, et vous verrez _A_ s'unir  _D_, et _C_  _B_, sans qu'il
soit possible de dire lequel a le premier abandonn l'autre, lequel a
le premier cherch et form un lien nouveau.

--Puisque nous ne pouvons pas encore voir tout cela s'oprer sous
nos yeux, s'cria douard, tchons, en attendant, de tirer de cette
charmante formule un enseignement utile et applicable  notre
position. Il est vident, ma chre Charlotte, que tu es _A_ et que
je suis _B_, dpendant de toi, et trs-irrvocablement attach  ta
suite. Le Capitaine reprsente le mchant _C_ qui m'attire assez
puissamment pour nous loigner, sous certains rapports, bien entendu.
Il est donc trs-juste de te procurer un _D_ qui t'empche de te
perdre dans le vague, et ce _D_ indispensable, c'est la pauvre petite
Ottilie que tu es dans la ncessit d'appeler enfin auprs de toi.

--Ta parabole ne me parat pas entirement exacte, rpondit Charlotte;
mais je n'en sais pas moins trs-bon gr  tes _affinits lectives_,
puisqu'elles ont amen entre nous une explication que je redoutais.
Oui, je te l'avoue, depuis ce matin je suis dcide  faire venir
Ottilie au chteau. Ma femme de charge m'a annonc qu'elle allait
se marier et par consquent me quitter, voil ce qui justifie ma
rsolution sous le rapport de mon intrt personnel. Quant  l'intrt
d'Ottilie, tu vas en juger par ces papiers que je te prie de lire tout
haut. Je te promets de ne pas y jeter les yeux pendant que tu les
liras, mais je dois t'avertir que j'en connais le contenu.

A ces mots elle remit  son mari les deux lettres suivantes:




CHAPITRE V.


LETTRE DE LA MAITRESSE DE PENSION.

Pardonnez-moi, Madame, si je suis force d'tre aujourd'hui
trs-concise. La distribution des prix vient d'avoir lieu, et je dois
en faire connatre le rsultat aux parents de toutes mes lves. Au
reste, je pourrai vous dire beaucoup en peu de mots. Mademoiselle
votre fille a t toujours et en tout la _premire_. Vous en trouverez
la preuve dans les certificats ci-joints. Mademoiselle Luciane s'est
charge de vous donner elle-mme les dtails de cette distribution
de prix, et de vous exprimer en mme temps la joie que lui cause ses
clatants succs, que vous ne pouvez manquer de partager. Mon bonheur
serait sans gal, si je n'tais pas force de me dire que bientt on
retirera de ma maison cette brillante lve  laquelle je n'ai plus
rien  enseigner.

Veuillez, Madame, me continuer vos bonts, et permettez-moi de vous
communiquer, sous peu, un projet concernant mademoiselle votre fille.
Il parat runir toutes les chances de bonheur que vous pouvez
souhaiter pour elle.

Le professeur qui a dj eu l'honneur de vous parler d'Ottilie, se
charge de vous rendre compte de sa position actuelle.


LETTRE DU PROFESSEUR.

La matresse du pensionnat m'a pri de vous instruire, Madame, de tout
ce qui concerne mademoiselle votre nice, non-seulement parce qu'il
lui serait pnible de vous dire ce que vous devez savoir enfin,
mais parce que, sous certains rapports du moins, elle vous doit des
excuses, qu'elle a prfr vous faire faire par mon organe.

Je sais, plus que tout autre, combien la bonne Ottilie est incapable
de manifester publiquement ce qu'elle sait et ce qu'elle vaut;
aussi ai-je trembl pour elle  mesure que je voyais approcher la
distribution des prix. Nous ne tolrons point, dans notre institution,
les mille petites ruses par lesquelles on vient ailleurs au secours
des jeunes personnes ignorantes ou timides; au reste, Ottilie ne s'y
serait pas prte. En un mot, mes sinistres pressentiments se sont
raliss, la pauvre enfant n'a pas eu un seul prix! Pour l'criture,
toutes ses camarades la surpassaient; car, si ses lettres, prises
isolment sont nettes et belles, l'ensemble manque de rgularit
et d'assurance; elle calcule avec exactitude, mais beaucoup plus
lentement que ses compagnes. Des examens sur des points plus
importants o elle aurait pu se distinguer, ont t supprims faute
de temps. Pour la langue franaise, elle s'est intimide; tandis que
d'autres, moins avances qu'elle, parlaient, proraient mme sans se
troubler. Quant  l'histoire, sa mmoire se refuse  retenir les
dates et les noms; et dans la gographie, elle oublie toujours les
classifications politiques. En musique, elle ne conoit que des
mlodies touchantes et modestes que l'on n'a pas juges dignes de
faire entendre. Je suis persuad qu'elle aurait emport, du moins,
le prix de dessin, car ses lignes sont correctes et pures, et son
excution soigne et spirituelle, mais elle avait entrepris un travail
trop grand; il ne lui a pas t possible de le terminer.

Lorsqu'avant de distribuer les prix les examinateurs consultrent
les professeurs, je vis avec chagrin que l'on ne me parlait point
d'Ottilie. J'esprais qu'un expos fidle de son caractre lui
rendrait ses juges favorables, et je m'exprimai avec d'autant plus de
chaleur, que je pensais en effet tout ce que je disais, et que dans
ma premire jeunesse je m'tais trouv dans le mme cas que mon
intressante protge. On m'couta avec attention, puis le chef des
examinateurs me dit d'un air bienveillant, mais trs-dcid:

Les dispositions sont sous-entendues, et l'on ne peut les admettre
que lorsqu'elles s'annoncent par l'habilet. C'est vers ce but que
tendent et doivent tendre sans cesse les instituteurs, les parents
et les levs eux-mmes. Le devoir des examinateurs se borne  juger
jusqu' quel point les professeurs et les lves suivent cette route.
Ce que vous venez de nous apprendre sur la jeune personne si mal
partage aujourd'hui, nous fait bien augurer de son avenir, et nous
vous flicitons sincrement du soin que vous mettez  saisir les
dispositions les plus caches de vos lves. Tchez que l'anne
prochaine, celles de votre protge puissent tre visibles pour nous,
et notre suffrage ne lui manquera pas.

Aprs cette espce de rprimande, je ne pouvais plus esprer devoir
prononcer le nom d'Ottilie  la distribution des prix, mais je ne
croyais pas que cet chec dt avoir des rsultats aussi fcheux pour
elle.

La matresse du pensionnat, qui, semblable  une bonne bergre, veut
que chacun de ses agneaux ait sa parure spciale, n'eut pas la force
de cacher son dpit, lorsqu'aprs le dpart des examinateurs elle
vit Ottilie regarder tranquillement par la fentre, tandis que ses
camarades se flicitaient mutuellement des prix qu'elles avaient
obtenus.

Au nom du Ciel, lui dit-elle, apprenez-moi comment on peut avoir l'air
si bte, quand on ne l'est pas.

--Pardonnez-moi, chre mre, rpondit tranquillement Ottilie, j'ai en
ce moment mon mal de tte, et mme plus fort que jamais.

--Il est fcheux que cela ne se voie pas, car on n'est pas oblig de
vous croire sur parole, s'cria avec emportement cette femme que j'ai
toujours vue si bonne et si compatissante; puis elle s'loigna avec
dpit.

Malheureusement il est impossible en effet de s'apercevoir des
souffrances d'Ottilie; ses traits ne subissent aucune altration, on
ne la voit pas mme porter, parfois, la main sur le ct de la tte o
elle souffre.

Ce n'est pas tout encore. Mademoiselle votre fille, naturellement
vive et ptulante, exalte par le sentiment de son triomphe, tait ce
jour-l d'une gat folle; sautant et courant  travers la maison,
elle montrait ses prix  tout venant, et finit par les passer assez
rudement sous les yeux d'Ottilie.

--Tu as bien mal dirig ton char aujourd'hui, lui dit-elle d'un air
moqueur.

Sa cousine lui rpondit avec calme que ce n'tait pas la dernire
distribution des prix.

--Et que t'importe! tu n'en seras pas moins toujours la dernire,
s'cria votre trop heureuse fille en s'loignant d'un bond.

Tout autre que moi aurait pu croire qu'Ottilie tait parfaitement
indiffrente, mais le sentiment vif et pnible contre lequel elle
luttait se trahit  mes yeux par la couleur ingale de son visage. Je
remarquai que sa joue droite venait de plir et que la gauche s'tait
couverte d'un vif incarnat. Je tirai la matresse du pensionnat 
l'cart et je lui communiquai mes craintes sur l'tat de cette jeune
fille qu'elle avait si cruellement blesse. Elle reconnut la faute
qu'elle avait commise, et nous convnmes ensemble que je vous
prierais, en son nom, de rappeler Ottilie prs de vous, pour quelque
temps du moins, car mademoiselle votre fille ne tardera pas  nous
quitter. Alors tout sera oubli, et votre intressante nice pourra,
sans inconvnient, revenir dans notre maison o elle sera traite avec
tous les gards qu'elle mrite.

Permettez-moi maintenant, Madame, de vous donner un avis important. Je
n'ai jamais entendu Ottilie exprimer un dsir et encore moins formuler
une prire pour obtenir quelque chose, mais parfois il lui arrive de
refuser de faire ce qu'on lui demande; alors elle accompagne ce refus
d'un geste irrsistible ds qu'on en comprend la porte. Ses deux
mains jointes, qu'elle lve d'abord vers le ciel, se rapprochent
insensiblement de sa poitrine, tandis que son corps se penche en avant
et que son regard prend une expression si suppliante que l'esprit le
plus indiffrent, le coeur le plus insensible devrait comprendre que
ce qu'on lui a demand, n'importe  quel titre, lui est en effet
impossible. Si jamais vous la voyez ainsi devant vous, ce qui n'est
pas prsumable, oh! alors, Madame, souvenez-vous de moi et mnagez la
pauvre Ottilie.

       *       *       *       *       *

Pendant cette lecture douard avait souri malignement; parfois mme
il avait hoch la tte d'un air de doute, et s'tait interrompu pour
faire des observations ironiques.

--En voil assez! s'cria-t-il enfin, tout est dcid, ma chre
Charlotte, tu vas avoir une aimable compagne. Cela m'enhardit  te
communiquer mon projet. coute-moi bien: Le Capitaine a besoin que je
le seconde dans ses travaux, et je dsire m'tablir dans l'aile gauche
qu'il habite, afin de pouvoir lui consacrer les premires heures de la
matine et les dernires de la soire qui sont les plus favorables
au travail. Cet arrangement te procurera en mme temps l'avantage de
pouvoir installer ta nice commodment auprs de toi.

Charlotte ne s'opposa point  ce dsir, et le Baron peignit avec feu
la vie dlicieuse qu'ils allaient mener dsormais.

--Sais-tu bien, ma chre Charlotte, dit-il en s'interrompant tout
 coup, que c'est bien aimable de la part de ta nice d'avoir mal
prcisment au ct gauche de la tte, car je souffre fort souvent du
ct droit. Si nos accs nous prennent quelquefois en mme temps, je
m'appuierai sur le coude droit, elle sur le coude gauche, et nos ttes
suivront chacune une direction oppose. Te fais-tu une juste ide de
la suave harmonie d'un pareil tableau?

Le Capitaine assura en riant que cette opposition apparente pourrait
finir par un rapprochement dangereux.

--Ne songe qu' toi, mon cher ami, s'cria gaiement douard, oui, oui,
surveille-toi de prs, garde-toi du _D_; que deviendrait le _B_, si on
lui arrachait son _C_?

--Il me semble, dit Charlotte, que sa position ne serait ni
embarrassante ni malheureuse.

--C'est juste, rpondit douard, il reviendrait tout entier  son _A_
chri.

Et se levant vivement, il pressa sa femme dans ses bras.




CHAPITRE VI.


La voiture qui ramenait Ottilie venait d'entrer dans la cour du
chteau, et Charlotte s'empressa d'aller recevoir l'aimable enfant qui
se prosterna devant elle et enlaa ses genoux.

--Pourquoi t'humilier ainsi? dit Charlotte en la relevant d'un air
embarrass.

--Je n'ai pas l'intention de m'humilier, rpondit Ottilie, sans
changer de position; mais j'aime  me rappeler le temps o ma tte
s'levait  peine  vos genoux, car alors dj j'tais sre de votre
tendresse maternelle.

Charlotte l'attira sur son coeur, puis elle la prsenta  son mari
et au Capitaine qui la reurent avec une politesse affectueuse. Elle
tait belle, et la beaut trouve toujours et partout un accueil
favorable.

Ottilie couta attentivement, mais elle ne prit aucune part  la
conversation.

Le lendemain matin douard dit  sa femme:

--Ta nice est trs-aimable et sa conversation est fort amusante.

--Fort amusante? mais elle n'a pas ouvert la bouche, rpondit
Charlotte en riant.

--C'est singulier! murmura le Baron, comme s'il cherchait  recueillir
ses souvenirs.

Quelques indications gnrales sur les habitudes et les allures de
la maison, suffirent  Ottilie pour la mettre bientt  mme de
la diriger sans le secours de sa tante. Saisissant avec un tact
merveilleux ce qui pouvait tre agrable  chacun, elle donnait des
ordres sans avoir l'air de commander; on lui obissait avec plaisir,
et lorsqu'elle s'apercevait d'un oubli ou d'une ngligence, elle
y remdiait sans gronder et en faisant elle-mme ce qu'elle avait
ordonn de faire.

Ses fonctions de mnagre lui laissant beaucoup d'heures de loisir,
elle pria sa tante de lui aider  les employer  la continuation
des tudes qui, au pensionnat, occupaient toutes ses journes. Elle
travaillait avec ordre, et de manire  confirmer tout ce que le
professeur avait dit de ses facults intellectuelles. Pour donner
plus d'assurance  sa main, Charlotte lui glissait des plumes dj
fatigues, mais la jeune fille les retaillait aussitt pour les rendre
dures et pointues.

Les dames taient convenues de ne parler entre elles qu'en franais;
c'tait un moyen d'exercer Ottilie en cette langue qui semblait avoir
le pouvoir de la rendre plus communicative, parce qu'en employant cet
idiome, elle accomplissait le devoir qu'on lui avait impos de se le
rendre plus familier par la pratique. Quand elle s'en servait, elle
disait souvent plus qu'elle n'en avait l'intention. Le tableau
spirituel, quoique toujours bienveillant, qu'elle faisait de la vie et
des intrigues du pensionnat, amusa beaucoup Charlotte; et la bont
qui dominait dans tous ses rcits et que sa conduite justifiait, lui
prouva que bientt cette jeune fille serait pour elle une amie aussi
sre que fidle.

Voulant comparer les rapports du professeur et de la sous-matresse
sur Ottilie avec ce que cette enfant disait et faisait sous ses yeux,
Charlotte relisait souvent ces rapports. Selon ses principes, on
ne pouvait jamais apprendre trop tt  connatre le caractre des
personnes avec lesquelles on devait vivre, parce que c'est le seul
moyen de savoir ce que l'on peut craindre ou esprer de leur part;
quels travers il faut se rsigner  pardonner, et de quels dfauts
il est possible de les corriger. Cet examen ne lui apprit rien de
nouveau; mais ce qu'elle savait sur son compte lui devint plus clair
et elle y attacha plus d'importance. Ce fut ainsi que la trop grande
sobrit de cette enfant lui donna des inquitudes srieuses.

S'occupant avant tout de la toilette de sa nice, Charlotte exigea
qu'elle mt plus d'lgance et de richesse dans sa mise.

A peine lui eut-elle exprim ce dsir, que la jeune fille tailla
elle-mme les belles toffes qu'elle avait refus d'employer au
pensionnat, et elle leur donna les formes les plus gracieuses et les
plus varies. Ces vtements  la mode rehaussaient les charmes de sa
personne. Les grces naturelles embellissent les costumes les plus
simples; mais lorsqu'une femme doue de ces grces y ajoute des
parures bien choisies et souvent renouveles, ces sduisantes qualits
semblent se multiplier et varier sous nos yeux.

Cette innocente coquetterie qui n'tait chez Ottilie que l'effet
de l'obissance, lui valut l'attention spciale d'douard et du
Capitaine; tous deux prouvaient en la regardant un plaisir doux et
bienfaisant. Si, par sa magnifique couleur, l'meraude rjouit la vue
et exerce sur cet organe une influence salutaire, pourquoi la beaut
de la forme humaine n'agirait-elle pas en mme temps et avec une
puissance irrsistible sur tous nos sens et mme sur nos facults
morales? La simple contemplation de cette beaut ne suffit-elle pas
pour nous faire croire que nous sommes  l'abri de tout mal, et pour
nous mettre en harmonie avec l'univers et avec nous-mme?

Le sjour d'Ottilie au chteau y amena plus d'un changement favorable
pour tous. Les deux amis ne se faisaient plus attendre pour les heures
des repas ou des promenades; ils se montraient, surtout, beaucoup
moins empresss  quitter la table, et ne parlaient jamais que de
choses qui pouvaient intresser ou amuser la jeune fille. Ce dsir de
lui tre agrable se rvlait aussi dans le choix des lectures qu'ils
faisaient  haute voix; ils poussaient mme l'attention jusqu'
suspendre ces lectures, ds qu'elle s'loignait, et ils ne les
reprenaient que lorsqu'elle rentrait au salon.

Ce changement n'avait point chapp  Charlotte: aussi dsirait-elle
savoir lequel des deux hommes l'avait principalement amen, et se
mit-elle  les observer avec une attention scrupuleuse; mais elle ne
dcouvrit rien, sinon que tous deux taient devenus plus sociables,
plus doux et plus communicatifs.

Ottilie avait appris  connatre les habitudes et mme les manies
et les caprices de chacune des personnes au milieu desquelles elle
vivait. Devinant mieux qu'elles-mmes ce qui pouvait leur tre
agrable, elle accomplissait leurs souhaits sans leur donner le temps
de les exprimer; un mot, un geste, un regard suffisait pour la
guider. Cette persvrance active resta cependant toujours calme et
tranquille. Le service le plus rgulier se faisait par ses ordres,
et souvent par elle-mme, sans aucune apparence d'empressement ou
d'inquitude. Sa dmarche tait si lgre, qu'on ne l'entendait ni
s'en aller, ni revenir; et ses allures, quoique toujours paisibles,
taient si gracieuses, que nos amis se sentaient heureux en la voyant
se mouvoir sans cesse pour prvenir leurs dsirs. Cette obligeance
infatigable, ces attentions permanentes devaient ncessairement plaire
 Charlotte, ce qui ne l'empcha pas de remarquer que, sur un point du
moins, sa jeune parente poussait la prvenance trop loin, et elle lui
en fit l'observation.

--C'est sans doute une attention fort aimable, lui dit-elle, que de se
baisser  l'instant pour relever un objet qu'une personne place prs
de nous a laiss tomber par mgarde; mais, dans la bonne socit,
cette attention est soumise  certaines rgles de biensance qu'il
faut respecter. Tu es si jeune encore que tu peux, sans inconvnient,
rendre  toutes les femmes ce petit service que l'on doit toujours aux
personnes ges ou d'un rang lev. Envers ses pareils, il est une
gracieuse politesse; envers ses infrieurs, il devient une preuve de
bont et d'humanit; mais il est une inconvenance de la part d'une
femme envers des hommes encore jeunes, quel que soit leur rang.

--Je ferai tout mon possible pour ne plus m'en rendre coupable,
rpondit Ottilie. Permettez-moi cependant de mriter  l'instant mme
votre pardon de cette mauvaise habitude, en vous racontant comment je
l'ai contracte:

J'ai retenu fort peu de choses du cours d'histoire qu'on m'a fait
faire au pensionnat, parce que je ne concevais pas  quoi cette
science pouvait m'tre utile; les faits isols, seuls, sont rests
dans ma mmoire et je vais vous en citer un:

Lorsque Charles Ier, roi d'Angleterre, se trouva devant ses prtendus
juges, la pomme d'or de la canne qu'il tenait  la main se dtacha et
tomba par terre. Accoutum  voir, en pareille circonstance, tout
le monde s'empresser autour de lui, il regarda avec une surprise
douloureuse les hommes au milieu desquels il se trouvait en ce moment,
et dont pas un ne songea  relever cette pomme. Il fut oblig del
ramasser lui-mme.

Je ne sais si j'ai eu tort ou raison: mais cette anecdote m'a si
fortement impressionne, la position de ce roi m'a paru si cruelle,
qu'il m'est presque impossible de voir tomber quelque chose sans
le relever  l'instant. Cependant, puisque cela n'est pas toujours
convenable, je me surveillerai dsormais; car, ajouta-t-elle en
souriant, je ne pourrais pas expliquer ma conduite  tout le monde,
comme je viens de le faire avec vous, en racontant mon anecdote.

Le Baron et le Capitaine continurent  s'occuper de la ralisation
de leurs projets de rforme et d'embellissement; et souvent des
circonstances imprvues leur en suggrrent de nouveaux.

Un jour qu'ils traversaient le village, ils ne purent s'empcher de
remarquer qu'il offrait un contraste aussi frappant que dsagrable
avec les jolis villages suisses dont ils avaient souvent admir
ensemble l'aspect riant et propre. Le Capitaine fit observer 
son ami, que l'ordre et la propret rsultent naturellement de la
ncessit d'utiliser un espace troit.

--Tu n'as sans doute pas oubli, continua-t-il, que pendant notre
tourne en Suisse, tu t'es promis d'tablir, dans tes domaines, des
hameaux semblables  ceux que tu y avais remarqus. Cette ressemblance
ne devait pas consister dans la construction, mais dans l'ordre et la
propret qui rgnent dans les chalets?

--Je m'en souviens fort bien, rpondit douard, et je crois qu'il
serait facile de raliser cette intention. La montagne qui porte le
chteau descend en angle saillant jusqu'au village, et ce village
forme un demi-cercle assez rgulier,  travers lequel serpente le
ruisseau. Malheureusement chaque pluie d'orage fait sortir ce ruisseau
de son lit; nos paysans se dfendent contre ces petites inondations
chacun  sa faon; loin de s'aider mutuellement, ils prennent  tche
de se contrarier et de se nuire. Nous venons de nous convaincre par
nous-mmes des inconvnients qui rsultent de ce dfaut d'harmonie.
Presque  chaque maison, nous sommes forcs de descendre ou de monter
brusquement; et s'il tait tomb de l'eau cette nuit, nous marcherions
tantt sur des amas de grosses pierres, tantt sur des poutres
entasses ou sur des planches vacillantes, et souvent mme dans des
mares bourbeuses. Si ces gens-l voulaient me seconder, il serait
facile d'enfermer le ruisseau dans un lit mur, d'unir la route et
d'lever des trottoirs de chaque ct des maisons; par l nous ferions
disparatre la foule de petits inconvnients qui empoisonnent leur
vie, et donnent  leurs habitations et  l'ensemble du village un air
de malpropret et de confusion qui attriste.

--Nous pourrions essayer du moins, dit le Capitaine, en laissant errer
ses regards autour de lui; car dj sa pense calculait les avantages
et les difficults qu'offrait la situation du terrain.

--Je n'aime pas  avoir affaire aux paysans, surtout dans les cas o
je ne puis pas leur donner des ordres positifs, rpliqua douard.

--Tu n'as pas tort, rpondit le Capitaine, et je conviens que de
semblables entreprises m'ont caus plus d'un chagrin. Les hommes
comprennent en gnral trs-difficilement l'importance d'un petit
sacrifice en faveur d'un grand avantage; il est rare de tendre vers un
but sans ddaigner les moyens qui peuvent y conduire. Souvent mme
ils se trompent aussi compltement sur les moyens que sur le but.
Persuads qu'il faut remdier au mal  la place o ils le voient et
o ils le sentent, ils s'inquitent fort peu du point d'o part
son action malfaisante. Au reste, ce point est presque toujours
insaisissable pour la multitude dont l'intelligence, souvent
trs-grande pour l'instant actuel, ne va jamais jusqu' prvoir le
lendemain. Ajoute  cela que les rformes qui favorisent le bien-tre
gnral froissent toujours quelques intrts particuliers, et tu
comprendras sans peine pourquoi il est si difficile de les excuter
quand on n'est pas arm du pouvoir d'une souverainet absolue.

Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, un homme robuste, d'un extrieur
effront, leur demanda l'aumne. douard, qui n'aimait pas  tre
interrompu, chercha plusieurs fois  s'en dbarrasser tranquillement
et finit par l'apostropher avec emportement. Le mendiant se retira
 petits pas et en injuriant les deux amis, il poussa mme l'audace
jusqu' les menacer de Dieu et des lois, qui, disait-il, protgent le
mendiant aussi bien que le grand seigneur. Il ajouta que lorsqu'on
avait le coeur dur on pouvait refuser un pauvre, mais qu'on n'avait
pas le droit de l'insulter.

La colre aurait, sans doute, fait commettre au Baron
quelqu'imprudence, si son ami n'avait pas cherch  le calmer.

--Que ce fcheux incident, lui dit-il, devienne pour nous une leon
utile; prenons une mesure sage et prudente qui en rende le retour
impossible. Tu ne peux te dispenser de faire l'aumne aux pauvres
qui passent tes terres; mais il n'est ni ncessaire ni prudent de
distribuer tes dons toi-mme ni chez toi. Il faut tre juste et modr
en tout, mme dans la bienfaisance: des dons trop frquents et trop
considrables sont plutt un appt qu'un secours pour le pauvre,
tandis qu'il est juste et bon de lui apparatre parfois sur la route,
sous la forme d'un hasard heureux qui lui procure un soulagement
momentan. J'ai conu  ce sujet un projet dont la situation du
chteau et du village rend l'excution trs-facile. Le cabaret est
situ  l'une des extrmits du village,  l'autre demeure un vieux
couple honnte et sdentaire; dpose dans ces deux maisons une petite
somme que tu renouvelleras priodiquement, et dont chaque mendiant qui
passera aura sa part; il faudra surtout qu'elle lui soit remise non en
entrant, mais en sortant du village.

--Viens, dit douard, et arrangeons cela  l'instant. Il sera temps
plus tard de nous occuper des dtails.

Ils se rendirent aussitt chez l'aubergiste, puis chez le vieux
couple, et la sage mesure propose par le Capitaine eut un
commencement d'excution.

--Tu viens de me prouver de nouveau, dit le Baron en reprenant le
chemin du chteau, que tout en ce monde dpend d'une bonne pense et
d'une forte rsolution. C'est ainsi qu'en jugeant sainement et au
premier coup d'oeil les promenades et les plantations de ma femme, tu
m'as suggr des ides pour corriger ses mprises. Je me suis empress
de les lui communiquer et ...

--Oh! je m'en suis aperu, interrompit le Capitaine en riant, et tu as
fait l une grande faute, car tu l'as offense, blesse mme sans
la convaincre. Depuis le jour o tu lui as fait cette imprudente
rvlation, elle a entirement abandonn des travaux qui lui
procuraient une distraction agrable. N'as-tu pas remarqu qu'elle ne
nous mne plus jamais dans la cabane de mousse, qu'elle visite parfois
en secret avec Ottilie?

--Cette petite bouderie ne me dcourage point. Quand j'ai la certitude
qu'un projet est utile et bon, je n'ai de repos que lorsqu'il est
excut. Avec un peu d'adresse et beaucoup de prvenances, nous
parviendrons facilement  faire adopter  Charlotte nos manires de
voir. Montrons-lui d'abord la nouvelle carte de mes domaines que tu
viens d'achever. Tu arriveras ensuite avec des dessins et des gravures
reprsentant des tablissements et des promenades qui pourraient
trouver place sur ce plan. Commenons par des suppositions et des
plaisanteries qu'il nous sera facile de convertir en entreprises
relles.

D'aprs cette convention, on chercha les livres dans lesquels se
trouvaient les plans de la contre, sous le rapport rural, et dans
son tat naturel, puis on indiqua sur des feuilles spares les
changements que l'art pourrait lui faire subir, en profitant sagement
des avantages qu'elle offrait dj, et en crant des beauts
nouvelles. Le passage de ces suppositions  leur ralisation devenait
facile.

C'tait une occupation agrable que de prendre la carte du Capitaine
pour base de tous ces projets; mais on ne s'arracha qu'avec peine
aux premires ides d'aprs lesquelles Charlotte avait dirig ses
plantations. On finit cependant par trouver une route plus facile pour
arriver au haut de la montagne. Sur le penchant de cette montagne, 
l'entre d'un petit bois, on se proposa de construire une maison d't
qui devait communiquer avec le chteau, par la vue du moins; car il
tait convenu que des fentres de l'une, le regard embrasserait
l'autre.

Aprs avoir bien pris ses mesures, le Capitaine parla de nouveau d'un
chemin  travers le village, et d'un mur qui maintiendrait le ruisseau
dans son lit.

--Un chemin plus commode creus dans la montagne, dit-il, me fournira
les pierres ncessaires pour ce mur. Ds que les entreprises se
tiennent et s'enchanent, tout se fait plus facilement, plus vite et 
moins de frais.

--Le reste me regarde dit Charlotte. Il faudra, avant tout, se faire
une juste ide des dpenses; lorsque nous serons d'accord sur ce
point, nous les diviserons, sinon par semaine, du moins par mois. La
caisse sera sous ma direction, je paierai les mmoires et je tiendrai
les comptes.

--Il parat, dit douard en souriant, que tu n'as pas beaucoup de
confiance en notre modration?

--J'en conviens, mon ami. Les femmes accoutumes  se dominer
toujours, savent beaucoup mieux que vous autres, Messieurs, renfermer
leurs volonts et leurs dsirs dans les bornes de la raison et du
devoir.

Les mesures prliminaires furent bientt prises et les travaux
commencrent. Le Capitaine les dirigea seul, et Charlotte, que la
curiosit amenait sans cesse sur les lieux o s'excutaient ces
travaux, ne tarda pas  se convaincre de la supriorit de cet homme
dans lequel, jusque l, elle n'avait vu qu'un tre ordinaire. De son
ct le Capitaine, en voyant plus souvent et plus intimement la femme
de son ami, apprit  la connatre et  l'apprcier. Tous deux se
demandaient des conseils et des avis, ils se communiquaient les motifs
de leurs manires de voir, et bientt ils n'avaient plus qu'une seule
et mme opinion.

Il en est des affaires et des relations sociales comme de la danse:
les personnes qui vont toujours en mesure ensemble se deviennent
bientt indispensables, et se sentent entranes l'une vers l'autre
par une bienveillance rciproque. Charlotte tait tellement sous
l'empire de ce charme, qu'elle n'prouva ni chagrin ni regret lorsque
le Capitaine dtruisit un de ses lieux de repos favoris, et qu'elle
s'tait plue  dcorer de toutes les beauts champtres. Cette
retraite gnait son ami dans l'excution de ses plans, et elle y
renona sans chagrin.




CHAPITRE VII.


Tandis que le Capitaine et Charlotte se rapprochaient toujours plus
intimement, un tendre penchant entranait douard vers Ottilie. Cette
affection naissante lui avait fait remarquer que la belle enfant, si
prvenante pour tout le monde, n'en avait pas moins trouv le moyen de
s'occuper de lui plus et autrement que des autres. Elle connaissait
les mets qu'il prfrait, et savait, au juste, la quantit de sucre
qu'il lui fallait pour une tasse de th. Jamais elle n'oubliait de le
garantir des courants d'air dont il avait une crainte exagre, qui
amenait plus d'une altercation dsagrable entre lui et sa femme; car
Charlotte ne trouvait jamais les appartements assez ars.

Dans les ppinires et dans les jardins,  la promenade et  la
maison, partout, enfin, Ottilie prvenait les dsirs d'douard:
semblable  un gnie protecteur, elle loignait les objets qui
auraient pu lui dplaire, et ne mettait jamais  sa porte que ce
qu'elle savait lui tre agrable. Aussi ne se sentait-il vivre
qu' ses cts, et prs de lui la silencieuse jeune fille devenait
communicative.

Le caractre du Baron avait conserv quelque chose d'enfantin et de
naf, parfaitement en rapport avec l'extrme jeunesse d'Ottilie. Tous
deux aimaient  se rappeler l'poque o ils s'taient vus pour la
premire fois, et qui se rattachait aux amours de Charlotte et
d'douard. Ottilie soutenait qu'elle les avait admirs alors, comme
le plus beau couple de la ville et de la cour; et quand son ami
lui rpondait qu'alors elle tait encore trop enfant pour avoir pu
conserver un souvenir net et clair de ce pass, elle lui racontait le
fait suivant, que lui aussi n'avait point oubli:

Un soir le Baron tait entr brusquement chez Charlotte, et la petite
Ottilie, qui se trouvait prs de sa belle tante, se rfugia dans ses
bras, par enfantillage, par timidit, disait elle; mais son coeur
ajoutait tout bas que la beaut du jeune homme l'avait si vivement
mue, qu'elle craignait de trahir cette motion en s'exposant  ses
regards.

Tout entiers  leurs nouvelles relations, douard et son ami
ngligrent la correspondance et la tenue des livres, dont ils
s'taient d'abord occups avec tant de zle. La marche des affaires
leur fit enfin comprendre la ncessit de reprendre ces travaux.
Ils se donnrent rendez-vous au bureau, o ils trouvrent le vieux
secrtaire que le dfaut de direction avait fait retomber dans son
ancienne apathie. Ne se sentant pas la force de travailler eux-mmes,
ils l'accablrent de besogne, ce qui acheva de le dcourager: pour le
ranimer par leur exemple, le Capitaine se mit  rdiger un mmoire sur
les nouvelles rformes  faire, et douard se disposa  rpondre 
quelques-unes des lettres reues depuis longtemps; mais il fut si
peu satisfait de sa rdaction, qu'il dchira plusieurs fois ses
brouillons, et finit par demander l'heure  son ami.

Pour la premire fois depuis bien des annes, le Capitaine avait
oubli de monter sa montre chronomtrique, et tous deux sentirent que
le cours des heures commenait  leur devenir indiffrent.

Si sous certains rapports l'activit des hommes diminuait, celle des
dames semblait s'augmenter chaque jour.

Lorsqu'une passion naissante ou contrarie vient se mler aux allures
habituelles d'une famille, la fermentation que cause ce nouvel lment
reste toujours si longtemps imperceptible, que l'on ne s'en aperoit
que lorsqu'il est trop tard pour l'arrter.

Les liens nouveaux qui commenaient  se former entre nos quatre
amis produisirent d'abord les rsultats les plus heureux; les coeurs
s'panouissaient et les penchants particuliers s'annonaient sous la
forme d'une bienveillance gnrale. Chaque couple se sentait heureux
et s'applaudissait du bonheur de l'autre. De semblables situations
lvent l'esprit, dilatent le coeur et donnent  toutes les facults
intellectuelles un vague dsir de l'immense, un pressentiment de
l'infini.

Nos amis subirent cette loi jusque dans les circonstances les plus
insignifiantes; ils se confinrent beaucoup moins souvent au chteau,
et poussrent leurs promenades beaucoup plus loin qu' l'ordinaire.
douard et Ottilie prenaient presque toujours le devant, tantt pour
aller chercher une voiture, et tantt pour dcouvrir des lieux de
repos inconnus. Le Capitaine et Charlotte suivaient sans dfiance
et sans inquitude les traces des deux aventuriers; souvent ils les
oubliaient compltement, tant leur conversation calme et grave en
apparence avait de charme pour eux.

Un jour ils dirigrent leur promenade vers l'auberge du village,
passrent les ponts et arrivrent auprs des tangs dont ils suivirent
les bords que fermaient les collines boises jusqu'au point o des
rochers arides les rendaient impraticables. Il paraissait impossible
de pousser la promenade plus loin. douard cependant gravit la
montagne avec Ottilie; car il savait que dans cette agreste solitude
il trouverait un moulin aussi remarquable par sa situation que par
l'anciennet de sa structure.

Aprs avoir err pendant quelque temps au milieu de rochers couverts
de mousse, il s'aperut qu'il s'tait gar, ce qui l'inquita
d'autant plus, qu'il n'osa l'avouer  sa compagne. Heureusement il ne
tarda pas  entendre le bruit du traquet du moulin et le bruissement
d'un torrent. En suivant la direction de ce bruit, ils s'avancrent
sur la pointe d'un roc d'o ils aperurent  leurs pieds, au fond d'un
ravin que traversait un ruisseau rapide, une noire et antique maison
de bois ombrage par des arbres centenaires et des rochers  pic.
Ottilie se dcida courageusement  descendre vers cet abme, douard
marcha devant elle; se retournant  chaque instant, il admirait
l'quilibre gracieux avec lequel cette jeune fille se balanait, pour
ainsi dire, au-dessus de sa tte; mais ds que les pierres qui lui
servaient de marches se trouvaient  des distances trop loignes,
il lui tendait la main et elle y posait la sienne. Parfois mme elle
s'appuyait sur son paule, et alors il lui semblait qu'un tre cleste
daignait le toucher pour se mettre en rapport avec lui. Dans son
exaltation, il aurait voulu la voir chanceler, afin d'avoir un
prtexte pour la recevoir dans ses bras et la presser sur son coeur,
et cependant il n'aurait pas os appuyer sa poitrine sur la sienne; il
aurait craint non-seulement de l'offenser, mais mme de la blesser.

Nous ne tarderons pas  apprendre  connatre la cause de cette
crainte.

Arriv enfin au moulin, il s'assit en face d'Ottilie devant une petite
table sur laquelle la meunire venait de placer une jatte de lait,
tandis que le meunier courait au-devant de Charlotte et du Capitaine
pour les amener par un sentier commode et sr.

Aprs avoir contempl un instant en silence sa charmante compagne,
douard lui dit avec un trouble visible:

--J'ai une grce  vous demander, chre Ottilie, et si vous croyez
devoir me la refuser, pardonnez-moi, du moins, de ne pas avoir eu le
courage de me taire. Vous portez sur votre poitrine le portrait de
votre pre, homme excellent que vous avez  peine connu, et qui,
certes, mrite une place sur votre coeur; mais le mdaillon est si
grand ... je tremble quand vous prenez un enfant sur vos bras, quand
la voiture penche, quand un valet passe trop prs de vous, quand vous
marchez sur un sentier raboteux ... Si le verre venait  se briser!...
Cette ide me torture sans cesse!... J'ai souffert horriblement tout
 l'heure en vous voyant descendre les rochers ... Ne bannissez pas ce
portrait de votre pense, donnez-lui la place la plus belle dans votre
chambre, au chevet de votre lit; mais loignez-le de votre sein ...
Ma crainte est exagre peut-tre, mais il m'est impossible de la
surmonter.

Ottilie l'avait cout en silence et les yeux fixs vers la terre. Ds
qu'il cessa de parler, elle dtacha le portrait de la chane qui le
retenait, le pressa contre son front, leva les yeux vers le ciel
plutt que vers son ami, et lui remit le mdaillon sans hsitation et
sans empressement.

--Prenez-le, lui dit-elle, vous me le rendrez quand nous serons de
retour au chteau, ou plutt, lorsque je lui aurai trouv une place
convenable dans ma chambre. Voil tout ce que je puis faire pour vous
prouver que je sais apprcier votre bienveillante sollicitude.

douard n'osa appuyer ses lvres sur le mdaillon; mais il saisit la
main de la jeune fille et la porta sur ses yeux. C'taient les deux
plus belles mains qui se fussent jamais unies. Il lui semblait qu'une
barrire mystrieuse qui, jusque l, l'avait spar d'elle, venait de
disparatre pour toujours.

Le meunier revint en ce moment suivi de Charlotte et du Capitaine. Les
amis se retrouvrent avec plaisir: on se rafrachit en buvant du lait,
on se reposa sur le gazon, et le temps s'coula au milieu d'une douce
conversation.

Il fallut songer au retour. Suivre le chemin que le meunier avait fait
prendre  Charlotte et au Capitaine, et t trop monotone, douard
proposa un sentier qui conduisait  travers les rochers jusque sur les
bords de l'tang. On le prit sans hsiter, et tous eurent lieu d'en
tre satisfaits. Cette route, quoique fatigante, n'avait rien de
dangereux, et offrait  chaque instant les points de vue les plus
pittoresques et les plus inattendus. Ici s'tendaient des villages,
des bourgs et des prairies; l, des collines boises s'chelonnaient
avec grce, et plus loin une charmante mtairie se cachait au milieu
des arbres qui couronnaient la plus haute de ces collines.

Un bois touffu borna tout  coup la vue, et lorsque nos promeneurs
l'eurent travers, ils se trouvrent,  leur grande satisfaction, sur
la montagne en face du chteau, et  la place o, d'aprs les plans du
Capitaine, devait bientt s'lever une jolie maison d't. Aprs une
courte halte, on descendit jusqu' la cabane de mousse, et, pour la
premire fois, les quatre amis s'y trouvrent runis. La conversation
roula naturellement sur les difficults du terrain que l'on venait de
parcourir. Le Capitaine assura que rien n'tait plus facile que d'y
tracer une route commode et pittoresque. Chacun donna son opinion sur
cette route, et les imaginations s'exaltrent au point que, de la
pense du moins, on la voyait dj finie, et l'on s'y promenait avec
dlices. Charlotte dtruisit tout  coup ces rves charmants en
calculant la dpense qu'occasionnerait un pareil travail.

--Il sera facile de lever cette difficult, rpliqua douard: la
petite mtairie si pittoresquement situe sur la colline ne me
rapporte presque rien, je la vendrai, et ce capital, employ  nous
procurer un plaisir de tous les jours, sera mieux plac que dans ce
bien dont j'ai tant de peine  me faire payer le mince fermage.

Charlotte ne trouva plus d'objection  faire, et le Capitaine proposa
de vendre les terres en dtail, afin d'en tirer une somme plus forte.
Les tracasseries insparables d'un pareil morcellement effrayrent
douard et l'on dcida, d'un commun accord, que la mtairie serait
vendue  un bon fermier qui la dsirait depuis longtemps. On savait
qu'il faudrait lui accorder des termes, ce qui tait facile, puisqu'on
pouvait rgler la marche des travaux d'aprs les poques du paiement.

A peine nos amis furent-ils de retour au chteau, que le Capitaine
tala ses plans et ses cartes sur une grande table; on les consulta
afin d'harmoniser les nouveaux projets avec les anciens. Plusieurs
changements taient en effet devenus indispensables; mais la place
de la maison d't resta irrvocablement fixe sur le penchant de la
montagne en face du chteau.

Ottilie qui ne se permettait jamais de donner son avis avait gard un
profond silence. Le Baron poussa devant elle les cartes et les plans
que le Capitaine ne semblait avoir tals que pour Charlotte, et la
pria si instamment et avec tant de bont de dire sa pense, puisque
rien n'tait fait encore, qu'elle se laissa entraner.

--C'est l, dit-elle, en posant le bout de son doigt sur le point le
plus lev de la montagne, oui, c'est l que je ferais construire la
maison d't. Il est vrai qu'on n'y verrait pas le chteau, mais on
jouirait d'un avantage rel, celui d'avoir sous ses yeux des sites
nouveaux et des objets tout  fait diffrents de ceux que nous voyons
tous les jours ici. Sur cette plate-forme, la vue est vraiment
admirable; j'en ai t frappe, et cependant je n'ai fait qu'y passer.

--Elle a raison, s'cria douard, comment cette ide ne nous est-elle
pas venue? N'est-ce pas, Ottilie, continua-t-il en posant  son tour
le doigt sur la carte, c'est bien l que doit s'lever la maison
d't?

Ottilie fit un signe affirmatif, et le Baron traa un grand carr
long, au crayon, sur le point indiqu. Le Capitaine se sentit bless
au coeur en voyant ainsi salir sa carte si soigneusement dessine et
lave. Il se contint cependant, et eut mme la gnrosit d'approuver
l'avis d'Ottilie.

--Oui, oui, dit-il, ce n'est pas seulement pour prendre une tasse de
caf ou pour manger un poisson avec plus d'apptit qu' l'ordinaire
qu'on fait de longues promenades et qu'on construit des maisons de
campagne. Nous demandons de la varit et des objets nouveaux. Tes
anctres, mon cher douard, ont sagement plac ce chteau  l'abri des
vents et  la porte de toutes les choses ncessaires  la vie. Une
demeure spcialement consacre aux parties de plaisir ne saurait tre
mieux situe que sur la plate-forme qu'Ottilie vient de dsigner; nous
y passerons certainement des heures fort agrables.

douard tait triomphant, la certitude que l'ide de sa jeune amie
tait rellement bonne, le rendait plus fier et plus heureux que s'il
avait eu lui-mme cette ide.




CHAPITRE VIII.


Ds le lendemain matin, le Capitaine visita le lieu indiqu, et il le
trouva en effet le seul convenable. Dans le courant de la journe, il
y conduisit ses amis; on fit et on refit des dessins, des plans et des
calculs, puis on s'occupa srieusement de la vente de la mtairie. Ce
fut ainsi que les deux hommes se trouvrent jets de nouveau dans une
vie active et agite.

L'anniversaire de la naissance de Charlotte n'tait pas trs-loign,
et le Capitaine chercha  persuader  son ami qu'il tait de son
devoir de clbrer ce jour en faisant poser  sa femme la premire
pierre de la maison d't. Connaissant l'aversion du Baron pour ces
sortes de solennits, il s'tait attendu  une vive opposition; mais
douard cda sans difficults. Il s'tait dit  lui-mme qu'une fte
en l'honneur de sa femme, l'autoriserait  en donner une plus tard
pour clbrer l'anniversaire de la naissance d'Ottilie.

Tant d'entreprises projetes, qui toutes avaient dj un commencement
d'excution, occuprent srieusement Charlotte; parfois mme elles lui
causrent de graves inquitudes, et alors elle passait une partie de
ses journes  calculer les dpenses probables en les comparant 
l'tat de leur fortune. On se voyait peu pendant le jour, mais le soir
on se cherchait avec plus d'empressement.

Pendant ce temps Ottilie acheva de s'assurer, sans le savoir, le
gouvernement absolu de la maison; et pouvait-il en tre autrement? La
nature l'avait cre pour la vie domestique, l'intrieur du mnage
tait son univers, l seulement elle se sentait heureuse et libre.
Le Baron ne tarda pas  s'apercevoir qu'elle ne se prtait que par
complaisance aux longues excursions, et qu'elle aimait, surtout, 
revenir le soir assez tt pour diriger et surveiller les apprts du
souper. Toujours empress de prvenir ses moindres dsirs, il abrgea
les heures de promenades, et remplit les soires par la lecture de
posies passionnes dont il augmentait le charme dangereux par la
chaleur de son dbit.

Une convention tacite semblait avoir fix la place que chacun des
quatre amis devait occuper pendant ces lectures: Charlotte tait
assise sur le canap; Ottilie, en face d'elle sur une chaise, avait
le Capitaine  sa gauche et douard  sa droite. Quand il lisait, il
poussait la bougie du ct de la jeune fille qui s'approchait toujours
plus prs de lui, et suivait les lignes des yeux; car elle aimait
mieux se fier  sa vue qu' la voix d'un autre. Loin de se fcher,
ainsi qu'il en avait l'habitude, en pareille occasion, il penchait son
livre vers elle, s'arrtait quand il tait arriv  la fin de la page,
et attendait, pour la retourner, qu'elle l'et averti par un regard
qu'il le pouvait sans la gner. Ce mange n'chappa ni  Charlotte ni
au Capitaine, qui se bornrent  en plaisanter entre eux. L'amour
qui unissait douard et Ottilie ne commena  les inquiter,
que lorsqu'une circonstance fortuite leur en rvla tout  coup
l'existence et la force.

Un soir, une visite importune les avait tous mis de mauvaise humeur.
douard proposa de chasser cette fcheuse disposition en faisant de la
musique, et il demanda sa flte dont il ne s'tait pas servi depuis
trs-longtemps. Charlotte chercha les sonates qu'elle avait l'habitude
d'excuter avec son mari; mais elle ne les trouva pas, et Ottilie
finit par avouer en balbutiant qu'elle les avait emportes dans sa
chambre pour les tudier.

--En ce cas, vous pourriez m'accompagner? s'cria douard dont les
yeux tincelrent de joie.

--Je l'espre, rpondit la jeune fille.

Elle courut chercher les sonates, et revint se placer au piano. Son
jeu frappa le petit auditoire de surprise, presque d'admiration, car
elle s'tait identifie avec les manires d'douard, qu'elle avait
quelquefois entendu excuter ces morceaux avec sa femme.

Si Charlotte savait presser et ralentir le mouvement et se plier 
toutes les imperfections musicales de son mari, par complaisance et
peut-tre aussi pour lui donner une preuve de la supriorit de son
talent, Ottilie ne jouait que pour accompagner l'ami dont les dfauts
taient devenus les siens; elle se les tait appropries, parce que
tout ce qui venait de cet ami lui tait cher et lui paraissait une
perfection. Les morceaux excuts, avec cette harmonie de coeur,
formaient un tout souvent trs-irrgulier, et si agrable, pourtant,
que le compositeur lui-mme n'aurait pu, sans un vif plaisir, entendre
son oeuvre ainsi dfigure et embellie en mme temps.

Aprs ce singulier vnement Charlotte et le capitaine se regardrent
en silence, et avec le sentiment qu'on prouve en voyant des enfants
commettre certaines inconsquences qui peuvent avoir des suites
fcheuses. Cependant on n'ose les leur dfendre, dans la crainte
de les clairer sur des dangers qu'ils ignorent, et qu'un hasard
favorable peut faire disparatre, tandis qu'un avertissement direct
hte souvent la catastrophe que l'on veut prvenir, et a toujours
l'inconvnient de prouver l'existence d'un mal dont il ne faudrait pas
mme supposer la possibilit.

Au reste, en lisant ainsi dans ces coeurs nafs, Charlotte et son ami
furent forcs de reconnatre qu'un penchant semblable les unissait.
Chez eux il tait peut-tre plus dangereux encore, car ils le
prenaient au srieux, et la nature de leur caractre les autorisait 
compter l'un sur l'autre, dans toutes les ventualits possibles.

Ds le lendemain, le Capitaine vita de se trouver sur les lieux o
s'excutaient les travaux,  l'heure o Charlotte avait l'habitude de
s'y rendre. La premire fois elle attribua son absence au hasard, puis
elle devina son intention, et l'estime, l'admiration se mlrent 
l'amour qu'il lui avait inspir malgr lui.

Si le Capitaine vitait Charlotte, il cherchait  se ddommager de
cette privation, en s'occupant plus activement des prparatifs de la
fte dont elle devait tre l'hrone. Sous prtexte de faire tirer
les pierres dont il avait besoin pour la maison, il fit travailler
secrtement aux deux routes qui devaient conduire  la montagne en
face du chteau, car il voulait qu'elles fussent prtes pour la veille
de cette fte. La cave de la maison d't tait creuse, et une belle
pierre semblait attendre l'instant d'tre pose. Cette activit
mystrieuse, la rsolution qu'il avait prise de vaincre son amour, le
rendait silencieux et embarrass, lorsque le soir il se trouvait pour
ainsi dire seul avec Charlotte, le Baron ne s'occupant que d'Ottilie.

Un soir cependant douard s'aperut que sa femme et son ami
ne s'adressaient que des monosyllabes, et  des intervalles
trs-loigns. Attribuant leur silence  l'ennui, il les engagea
 excuter ensemble un morceau de piano et de violon. Il et t
difficile de justifier un refus; ils choisirent une ouverture
difficile qu'ils aimaient tous deux et qu'ils excutrent avec autant
d'ensemble que de talent. L'autre couple les couta avec satisfaction.

--Ils sont plus forts que nous, chre Ottilie, murmura le Baron 
l'oreille de la jeune fille; admirons-les et soyons heureux ensemble.




CHAPITRE IX.


Tout avait russi au gr des dsirs du Capitaine. Un mur enfermait le
ruisseau, une route nouvelle traversait le village, passait  ct
de l'glise, se confondait avec l'ancien sentier de Charlotte, le
quittait pour s'lever en serpentant, laissait la cabane de mousse 
gauche, et montait doucement, et par un dtour nouveau, jusqu'au haut
de la montagne.

Ds le matin le chteau tait rempli par les htes invits pour la
fte de Charlotte. Tout le monde se rendit  l'glise, o l'on trouva
les habitants de la commune vtus de leurs plus beaux habits. Le
sermon termin, le cortge se mit en marche dans l'ordre indiqu par
le Capitaine. Les enfants mles, les jeunes garons et les hommes
ouvraient le marche; les matres du chteau et leurs invits suivaient
cette avant-garde; les femmes de Charlotte, les petites filles, les
jeunes villageoises et leurs mres, fermaient le cortge.

A un dtour de la route on arriva sur un plateau de rochers o le
Capitaine fit faire une courte halte  ses amis et  leurs htes,
autant pour les reposer que pour leur faire remarquer la beaut du
coup d'oeil dont on jouissait de ce point de vue si adroitement
mnag. En levant les yeux vers la cime de la montagne, ils voyaient
les hommes gravir lentement et en bon ordre vers cette cime;
en laissant errer leurs regards dans le fond, ils dcouvraient
non-seulement une campagne riche et fertile, mais le gracieux cortge
des femmes qui montaient lgrement vers eux. Un beau soleil clairait
ce tableau, et Charlotte, mue jusqu'aux larmes, pressa en silence la
main de son ami.

Lorsqu'on atteignit enfin la plate-forme o devait s'lever la maison
d't, les hommes s'taient dj placs en demi-cercle autour des
fosss destins aux murs des fondements. Un maon, en costume de fte
et dcor de tous les insignes de son tat, invita Charlotte et sa
suite  descendre dans ces fosss. Personne ne se fit rpter cette
invitation. Une belle pierre de taille tait dispose de manire 
tre facilement pose. Le maon, tenant le marteau d'une main et la
truelle de l'autre, pronona en vers nafs un discours dont nous ne
donnons ici que le rsum en prose.

Lorsqu'on veut lever un btiment, il ne faut jamais perdre de
vue trois points principaux, sans lesquels il n'y a pas de bonne
construction possible. Le premier est le choix d'un emplacement
convenable, le second la solidit des fondements, le troisime la
perfection de l'excution des dtails et de l'ensemble.

Le premier dpend de celui qui fait btir. Dans les villes, les
souverains ou les autorits lgales dterminent la place que doit
occuper telle ou telle maison, tel ou tel difice. A la campagne, le
seigneur du canton a, seul, le droit de dire, sans autre considration
que celle de sa volont: C'est ici et non ailleurs que s'lvera mon
chteau ou ma maison de plaisance.

douard et Ottilie, placs trs-prs l'un de l'autre, n'osrent ni se
regarder, ni lever les yeux sur le Capitaine et sur Charlotte, dans la
crainte de lire sur leurs traits que ce n'tait pas le seigneur, mais
une jeune fille qui avait choisi la place de la maison d't.

Le troisime point, continua l'orateur, c'est--dire, la perfection
de l'excution des dtails et de l'ensemble, demande le concours de
tous les mtiers. Le second, c'est--dire la solidit des fondements,
ne regarde que le maon; et ce point, une fausse modestie ne
m'empchera pas de le proclamer hautement, est le plus important.
C'est un travail solennel, aussi est-ce solennellement que nous vous
invitons  le sanctionner par votre prsence et par votre concours. Il
s'accomplit dans les profondeurs mystrieuses que nous creusons aprs
de longues et graves mditations. Bientt les nobles tmoins qui
tiennent de nous faire l'honneur de descendre ici avec nous pour voir
poser la premire pierre, remonteront sur la surface de la terre.
Bientt ils seront remplacs dans ces galeries souterraines par des
pierres cimentes, qui en rendront l'entre impossible.

Cette pierre fondamentale dont les angles rguliers indiquent la
rgularit du btiment, et dont la position perpendiculaire doit faire
pressentir quel sera l'aplomb des murailles et l'quilibre parfait de
l'ensemble de l'difice, nous pourrions nous borner  la poser sur le
sol, ainsi que toutes celles qui vont la suivre. Leur surface polie
et uniforme et leur pesanteur suffiraient pour les consolider, et
cependant nous ne leur refuserons pas la chaux qui les unira plus
troitement encore. C'est ainsi que les poux que l'amour a rapprochs
deviennent insparables quand la loi a ciment les liens du coeur.

Il est peu agrable de rester oisifs au milieu de travailleurs
ardents; nous esprons donc que vous ne nous refuserez pas l'honneur
de travailler avec nous.

A ces mots il prsenta  Charlotte sa truelle remplie de chaux mle
de sable, et lui fit signe d'tendre ce mlange sous la pierre; ce
qu'elle excuta avec autant de grce que d'adresse. Le Baron, le
Capitaine, Ottilie et une partie des invits se prtrent avec la mme
bonne volont  cette crmonie. La pierre tomba sur la couche de
chaux; le maon prsenta le marteau  Charlotte et la pria d'annoncer,
par trois coups vigoureusement frapps, l'union insparable de la
pierre avec le sol qui portera la construction nouvelle. Cette
formalit remplie, le maon reprit son discours.

Le travail du maon, dit-il, est prdestin d'avance  passer
inaperu. La terre cache les fondements qu'il a construits avec tant
de peines et tant d'intelligence; il n'a pas mme le droit de se
plaindre, quand le menuisier, le peintre et le sculpteur dcorent ses
plus hardies murailles, et font oublier ainsi son oeuvre en faveur des
leurs. Pour lui point de gloire, point de triomphe de vanit!
S'il fait bien, c'est pour sa propre satisfaction; il faut que le
tmoignage de sa conscience lui suffise, il n'a pas d'autre rcompense
 esprer. Lorsqu'il passe prs d'un palais qu'il a bti, lui seul
reconnat son ouvrage dans les murs et les votes, dcors avec tant
d'clat; si, en les construisant, il avait commis la plus lgre
faute, ils s'crouleraient et feraient rentrer dans le nant tous
ces ornements fragiles qui, seuls cependant, attirent l'attention et
obtiennent des loges.

Celui qui fait le mal  l'ombre du mystre, vit dans la crainte
perptuelle qu'un vnement imprvu vienne le trahir; pourquoi celui
qui fait le bien sans qu'on daigne s'en apercevoir, n'esprerait-il
pas qu'un jour on lui rendra justice?

Les hommes qui vivront longtemps aprs nous fouilleront peut-tre ces
fondements, et alors leur solidit tmoignera de notre zle, de notre
adresse et de notre mrite. Qu'ils trouvent auprs de ces pierres
quelques autres tmoins de notre existence, et que ces tmoins soient
d'une nature moins svre et moins grave. Voyez ces botes de mtal,
elles renferment des narrations crites; sur ces plaques de cuivre,
on lit plus d'une inscription curieuse; ce beau flacon de cristal
contient un vin gnreux, et l'on trouvera dans l'tui qui le renferme
le nom de son cru, la date de l'anne o il fut port au pressoir; ces
pices de monnaies, toutes frappes depuis peu, donneront la date de
cette construction.

Nous tenons tous ces objets de la libralit du noble seigneur qui
fait btir. Si quelques-uns des spectateurs prouvaient le dsir
d'envoyer  la postrit un messager de leurs penses, une preuve de
leur passage sur la terre, il y a encore de la place prs de la pierre
que nous venons de poser!

L'orateur se tut et regarda autour de lui; mais, ainsi que cela arrive
presque toujours en pareil cas, personne ne s'tait prpar, et tout
le monde garda le silence, honteux de s'tre laiss surprendre ainsi.
Tout  coup un jeune officier sortit de la foule et s'cria gament:

--Je ne laisserai pas ce dpt mystrieux se fermer pour toujours,
sans y ensevelir mon offrande. Arrachant aussitt un des boutons de
son uniforme, il le remit au maon.

--J'espre, continua-t-il, que cet insigne belliqueux vaut bien la
peine de parler un jour de nous  ceux qui n'existent pas encore.

Cette heureuse ide trouva de nombreux imitateurs; les dames surtout
se dpouillaient avec un empressement passionn de leurs flacons, de
leurs bijoux, petits peignes et autres objets de toilette. Ottilie
seule n'avait rien donn encore. A un signe d'douard, elle ta de son
cou la chane dont elle avait dj dtach le portrait de son pre, et
la posa doucement sur les autres objets jets ple-mle dans un coffre
solide. Le Baron ferma aussitt le couvercle, le fit cimenter et le
couvrit lui-mme de chaux.

La crmonie tait termine, et le maon reprit la parole d'un air
grave:

En posant ces fondements nous croyons travailler pour l'ternit,
et cependant la conscience de la fragilit des choses humaines nous
domine malgr nous; le petit trsor que nous venons de renfermer dans
ce coffre en est une preuve certaine. Nous pressentons qu'un jour on
l'ouvrira, et pour qu'on puisse l'ouvrir, il faut qu'il soit dtruit,
le btiment qui n'est pas encore termin!

Nous le terminerons cependant! pour nous en donner le courage,
repoussons les penses d'avenir, revenons au prsent! Aprs la joyeuse
fte de ce jour, nous reprendrons notre travail avec une ardeur
nouvelle. Que les nombreux artisans qui ne peuvent exercer leurs
talents qu'aprs nous, ne soient pas rduits  attendre que la maison
s'lve promptement, et que bientt, par les fentres qui n'existent
pas encore, le matre qui fait btir, sa noble dame et ses htes,
puissent admirer la belle et fertile contre que l'on dcouvre du haut
de cette montagne. Qu'ils me permettent tous de boire  leur sant.

Un de ses camarades lui prsenta un grand et beau verre  patte. Il le
vida d'un trait et le lana en l'air, car en brisant le vase o l'on a
bu dans un moment de joie, on prouve que cette joie tait excessive et
sans pareille.

Les dbris du verre ne retombrent point sur la terre; on allait
crier au miracle, lorsqu'on dcouvrit la cause toute naturelle de ce
singulier incident.

Le ct du btiment oppos  celui dont l'on venait de poser la
premire pierre, tait dj fort avanc, et les murs si hauts qu'on
ne pouvait y travailler que sur des chafaudages. Une partie des
habitants de la contre tait monte sur ces chafaudages, et l'un
d'eux reut le verre que le maon avait lanc dans cette direction.

Voyant dans ce hasard un heureux pronostic pour son avenir, il montra
en triomphe le verre sur lequel taient graves les lettres _E, O_,
initiales des prnoms du Baron (douard-Othon). Ce verre tait un
prsent qu'un de ses parents lui avait fait dans sa premire jeunesse,
et comme il n'y attachait pas un trs-grand prix, il avait permis
qu'on le donnt au maon pour la crmonie.

La foule avait quitt l'chafaudage. Les invits du chteau les plus
jeunes et les plus lestes s'empressrent d'y monter; ils savaient
combien une belle vue dont on jouit sur le haut d'une montagne,
s'embellit encore quand on peut s'lever de quelques toises de plus.
Ils dcouvrirent en effet plusieurs villages nouveaux, et prtendirent
qu'ils distinguaient le long sillon d'argent du fleuve qui coulait 
plusieurs lieues de l; quelques-uns furent jusqu' soutenir qu'ils
voyaient les clochers de la capitale.

Lorsqu'on se tournait vers les collines boises derrire lesquelles
s'levait une longue chane de montagnes bleutres, on se croyait
transport dans un autre monde; car le regard se reposait avec
bonheur sur la large et paisible valle o dormaient, entre de vertes
prairies, trois tangs entours d'aulnes, de platanes et de peupliers.

--Si ces nappes d'eau taient runies et formaient un seul lac,
s'cria un jeune homme, ce point de vue ne laisserait plus rien 
dsirer, il aurait le cachet de grandeur qui lui manque.

--La chose serait faisable, dit le Capitaine.

--C'est possible, rpondit vivement douard; mais je m'y opposerais
formellement, s'il fallait sacrifier mes platanes et mes peupliers.
Voyez comme ils se groupent dlicieusement autour de l'tang du
milieu. Tous ces beaux arbres, ajouta-t-il en se penchant  l'oreille
d'Ottilie, je les ai plants moi-mme.

--En ce cas, ils sont encore bien jeunes.

--Ils ont  peu prs votre ge. Oui, chre Ottilie, je plantais dj
lorsque vous n'tiez encore qu'au berceau.

Un dner splendide avait t prpar au chteau; les convives y firent
honneur. En sortant de table l'on fut visiter le village, o, d'aprs
les ordres du Capitaine, chaque famille s'tait runie sur le seuil de
sa demeure: les vieillards taient assis sur des bancs neufs, et les
jeunes gens se tenaient debout sous les arbres nouvellement plants,
comme si le hasard seul les et groups ainsi. Il tait impossible de
ne pas admirer la mtamorphose subite qui, d'un hameau sale, pauvre
et irrgulier, avait fait un village o tout respirait la propret,
l'ordre et l'aisance.

Lorsque les invits se furent retirs, et que nos quatre amis se
retrouvrent seuls dans la grande salle que quelques instants plus tt
une socit bruyante avait encombre, ils respirrent plus librement;
car un petit cercle que des affections sincres ont form, souffre
toujours quand une socit nombreuse le force  s'tendre. Leur
satisfaction cependant ne fut pas de longue dure, le Baron reut une
lettre qui lui annonait de nouveaux htes.

--Le Comte arrive demain, s'cria-t-il aprs avoir lu cette lettre.

--En ce cas la Baronne n'est pas loin, rpondit Charlotte.

--Elle arrivera deux heures aprs le Comte, et ils partiront ensemble
aprs avoir pass une journe et une nuit avec nous.

--Il faut nous prparer de suite  les recevoir;  peine en avons-nous
le temps. Qu'en penses-tu, Ottilie? dit Charlotte.

La jeune fille demanda  sa tante quelques instructions gnrales sur
ses intentions, et s'loigna aussitt pour les faire excuter.

Le Capitaine profita de son absence pour demander  Charlotte et  son
mari quels taient ces deux personnages qu'il ne connaissait que de
nom. Les poux lui apprirent que le Comte et la Baronne, quoique
maris chacun de leur ct, n'avaient pu se voir sans s'aimer
passionnment. Cet amour, qui avait troubl deux mnages, avait caus
tant de scandale, que le divorce tait devenu ncessaire. La Baronne
seule avait pu l'obtenir, et le Comte s'tait vu forc de rompre avec
elle, en apparence du moins, car s'il ne pouvait plus la voir en
ville et  la cour, il se ddommageait de cette privation aux eaux et
pendant les voyages auxquels il consacrait la plus grande partie de sa
vie.

Si douard et sa femme n'approuvaient pas entirement cette conduite,
ils ne se sentaient pas le courage de condamner des personnes avec
lesquelles ils taient lis depuis leur premire jeunesse, aussi
avaient-ils conserv avec elles des relations de bonne amiti. En ce
moment cependant leur arrive au chteau causa  Charlotte une vague
inquitude, dont sa nice tait l'objet involontaire; car elle
craignait l'influence qu'un pareil exemple pourrait exercer sur
l'esprit de cette enfant. douard aussi tait peu satisfait de cette
visite, mais pour des causes bien diffrentes.

--Ils auraient mieux fait de venir quelques jours plus tard, dit-il au
moment o Ottilie rentrait dans la salle, nous aurions eu au moins le
temps de terminer la vente de la mtairie. Le projet du contrat est
rdig, j'en ai fait une copie, il nous en faudrait une seconde, et le
vieux secrtaire est malade.

Charlotte et le Capitaine offrirent de faire cette copie, mais
il refusa, parce qu'il ne voulait pas, dit-il, abuser de leur
complaisance.

--Je me charge de ce travail, s'cria Ottilie.

--Toi? dit Charlotte, mais tu n'en finiras jamais.

--Il est vrai, ajouta le Baron, que cet acte est fort long, et qu'il
me faudrait la copie aprs-demain matin.

--Vous l'aurez.

Et s'emparant du papier qu'il tenait  la main, Ottilie sortit avec
prcipitation.

Le lendemain matin nos amis se placrent de bonne heure aux fentres
du salon, et leurs regards se fixrent sur la route par laquelle le
Comte et la Baronne devaient arriver. Bientt douard aperut un
cavalier dont les allures ne lui taient pas inconnues; craignant
de se tromper, il pria son ami, dont la vue tait meilleure que la
sienne, de lui dcrire le costume et la tournure de ce voyageur.
Le Capitaine s'empressa de lui donner ces dtails, mais le Baron
l'interrompit et s'cria:

--C'est lui! oui, c'est Mittler! Par quel hasard inexplicable
permet-il  son cheval de marcher ainsi d'un pas tranquille et lent?

C'tait en effet Mittler; on l'accueillit avec une joie cordiale.

--Pourquoi n'tes-vous pas venu hier? lui demanda le Baron.

--Parce que je n'aime pas les ftes bruyantes. J'arrive aujourd'hui,
pour clbrer avec vous seuls, et en paix, le lendemain de
l'anniversaire de la naissance de notre excellente amie.

--Comment vous a-t-il t possible de trouver assez de temps pour nous
faire ce plaisir? dit douard en riant.

--Je dsire que ma visite vous soit en effet agrable; en tout cas,
vous la devez  une observation que je me suis faite  moi-mme ce
matin. J'ai tout rcemment rtabli l'harmonie dans une famille qu'un
malentendu avait divise, et j'y ai fort gament pass une partie de
la journe d'hier. Ce matin je me suis dit: Tu ne partages jamais
que le bonheur qui est ton ouvrage, c'est de l'gosme, c'est de
l'orgueil. Rjouis-toi donc aussi avec les amis dont jamais rien n'a
troubl la bonne intelligence. Aussitt dit, aussitt fait, je savais
qu'on venait de clbrer ici une fte de famille, et me voil.

--Je conois, dit Charlotte, qu'une socit bruyante et nombreuse vous
dplaise et vous fatigue; mais j'aime  croire que vous verrez avec
plaisir les amis que nous attendons aujourd'hui. Ils ne vous sont pas
inconnus; je dirai plus, ils ont dj plus d'une fois mis votre esprit
conciliant  l'preuve; vos efforts ont chou contre une passion
obstine ... Enfin, le Comte et la Baronne ne tarderont pas  arriver.

Mittler saisit son chapeau et sa cravache, et s'cria avec colre:

--Ma mauvaise toile ne me laissera donc pas un instant de repos!
Aussi, pourquoi suis-je sorti de mon caractre? pourquoi suis-je venu
ici sans y avoir t appel? J'ai mrit d'en tre chass! Oui, je
suis chass d'ici par ces gens-l, car je ne resterai pas un seul
instant sous le toit qui les abrite. Prenez garde  vous, ils portent
malheur! Leur prsence est un levain qui met tout en fermentation!

Charlotte chercha vainement  le calmer; il continua avec une
vhmence toujours croissante:

--Celui qui par ses paroles ou par ses actions attaque le mariage,
cette base fondamentale de toute socit civilise, de toute morale
possible, celui-l, dis-je, a affaire  moi! Si je ne puis le
convaincre, le matriser, je n'ai plus rien  dmler avec lui! Le
mariage est le premier et le dernier chelon de la civilisation; il
adoucit l'homme sauvage et fournit  l'homme civilis des moyens
nobles et grands pour pratiquer les vertus les plus difficiles. Aussi
faut-il qu'il soit indissoluble, car il donne tant de bonheur gnral
qu'on ne saurait faire attention au malheur individuel. Ce malheur,
au reste, existe-t-il en effet? Non, mille fois non! On cde 
un mouvement d'impatience, on cde  un caprice et on se croit
malheureux! Calmez votre impatience, domptez votre caprice, et vous
vous applaudirez d'avoir laiss exister ce qui doit tre toujours! Il
n'est point de motifs assez puissants pour justifier une sparation!
Le cours de la vie humaine amne avec lui tant de joies et tant de
douleurs, qu'il est impossible de dterminer la dette que deux poux
contractent l'un envers l'autre; ce compte-l ne peut se rgler que
dans l'ternit. Je conviens que le mariage gne quelquefois, et
cela doit tre ainsi. Ne sommes-nous pas aussi maris avec notre
conscience, qui souvent nous tourmente plus que ne pourrait le faire
le plus mauvais mari ou la plus mchante femme? et qui oserait dire
hautement qu'il a divorc avec sa conscience?

Mittler aurait sans doute encore continu pendant longtemps ce
discours passionn, si le roulement de deux voitures et le son du cor
des postillons ne lui avaient pas annonc la visite qu'il voulait
viter. Le Comte et la Baronne entrrent en effet, et en mme temps,
dans la cour du chteau, mais chacun par une porte diffrente.

Charlotte et son mari se htrent d'aller les recevoir. Mittler
descendit par un escalier drob, traversa le jardin et se rendit au
cabaret du village. Un domestique du chteau,  qui il en avait donn
l'ordre, lui amena son cheval, il le monta prcipitamment, partit au
galop et de trs-mauvaise humeur.




CHAPITRE X.


Le Comte et la Baronne revirent avec plaisir le chteau o ils avaient
pass plus d'une agrable journe, et leur prsence rappela d'heureux
souvenirs aux poux. Au reste, tous deux plaisaient gnralement.
Grands, bien faits et d'un extrieur imposant, ils taient du petit
nombre des personnes qui arrivent  l'ge mr sans avoir rien perdu,
parce qu'elles n'ont jamais possd la fracheur et les grces naves
de la premire jeunesse.

Les avantages qui leur manquaient taient amplement compenss par une
bont digne, qui attire les coeurs et inspire une confiance illimite.
L'aisance de leurs manires, et leur gat tempre par une haute
convenance, rendaient leur commerce aussi facile qu'agrable. Leur
costume et tout ce qui les entourait respirait un parfum de cour et
de grand monde, ce qui ne laissait pas de former un certain contraste
avec les allures des poux, auxquels la vie de campagne avait dj
donn quelque chose de champtre. Ils ne tardrent pourtant pas 
se mettre  l'unisson avec leurs anciens amis, qui facilitrent ce
rapprochement par une foule de gracieuses concessions, que leur
dlicatesse exquise savait rendre imperceptibles.

La conversation ne tarda pas  devenir gnrale et trs-anime, et
cette petite socit ne semblait plus faire qu'une seule et mme
famille.

Au bout de quelques heures, les dames se retirrent dans l'aile du
chteau qui leur tait spcialement rserve; elles avaient tant de
choses  se dire! La coupe des robes, la couleur des toffes et
la forme des chapeaux  la mode jourent un grand rle dans leurs
causeries confidentielles. De leur ct, les hommes se montrrent
leurs chevaux, leurs voitures, leurs quipages de chasse, et se
mirent  troquer,  vendre et  acheter selon leurs caprices et leurs
fantaisies.

A l'heure du dner on se retrouva avec un plaisir nouveau. Le
changement que le Comte et la Baronne avaient fait subir  leur
toilette, annoncrent un tact parfait, car s'ils ne possdaient que
des vtements  la dernire mode, et par consquent encore inconnus
aux habitants du chteau, ils avaient su les ajuster de manire 
modifier le cachet de nouveaut et d'lgance qui aurait pu choquer
leurs amis ou blesser leur amour-propre.

On parla franais, afin de ne pas tre compris par les domestiques qui
servaient  table. Il tait bien naturel qu'aprs une assez longue
sparation on et beaucoup de choses  se demander et  s'apprendre.
Charlotte s'informa avec intrt d'une amie qui, depuis qu'elle
l'avait perdue de vue, s'tait avantageusement marie. Le comte lui
dit qu'elle tait sur le point de divorcer.

--Voici une nouvelle, s'cria-t-elle, qui m'afflige autant qu'elle me
surprend. Rien n'est plus douloureux que d'apprendre qu'une personne
qui nous intresse et que l'on croyait heureuse et tranquille au port,
a t jete de nouveau sur une mer incertaine et orageuse.

--De pareils changements, reprit le Comte, nous tonneraient moins,
si nous n'attachions pas aux relations de cette vie passagre, et
principalement aux liens du mariage, une ide de stabilit impossible.
Le mariage, surtout, nous apparat toujours tel qu'on nous le
reprsente au thtre, c'est--dire, comme un but final vers lequel
les hros tendent pendant toute la dure de la pice, et dont une
foule d'obstacles, sans cesse renaissants, les repoussent malgr eux,
jusqu'au moment o le rideau va et doit tomber: car, ds que ce
but est atteint, la pice est finie. Les spectateurs emportent un
sentiment de satisfaction complet, qu'ils voudraient retrouver dans
la vie relle. Mais comment le pourraient-ils? Dans la vie relle,
l'action continue derrire le rideau, et quand il se relve enfin,
elle est arrive  des rsultats dont on dtourne la tte avec dpit,
et souvent mme avec horreur.

--Vous exagrez un peu, dit Charlotte en souriant, je connais plus
d'un acteur qui, aprs avoir fini son rle dans ces sortes de drames,
reparat avec plaisir dans une pice du mme genre.

--J'en conviens, rpondit le Comte, car il est toujours agrable de
jouer un rle nouveau. Quiconque connat le monde, sait que les divers
liens sociaux, et surtout ceux du mariage, ne deviennent fatigants et
souvent mme insupportables, que parce qu'on a eu la folie de vouloir
les rendre immuables au milieu du mouvement perptuel de la vie. Un de
mes amis, qui, dans ses moments de gat, se pose en lgislateur
et propose des lois nouvelles, prtendit un jour que le mariage ne
devrait tre valable que pour cinq ans.

Ce nombre impair et sacr, disait-il, suffit pour apprendre  se
connatre, pour donner le jour  deux ou trois enfants, pour se
brouiller, et, ce qui est le plus charmant, pour se rconcilier. Les
premires annes seraient infailliblement heureuses; si, pendant la
dernire, l'amour diminuait chez un des contractants, l'autre, stimul
par la crainte de perdre l'objet de ses affections, redoublerait
d'gards et d'amabilit. De pareils procds touchent et sduisent
toujours, et l'on oublierait, au milieu de ce charmant petit commerce,
l'poque fixe pour la rsiliation du contrat d'association, comme on
oublie dans une bonne socit l'heure  laquelle on s'tait promis
de se retirer. Je suis persuad qu'on ne s'apercevrait de cet oubli
qu'avec un sentiment de bonheur, parce qu'il aurait tacitement
renouvel le contrat.

Ces paroles qui, sous les apparences d'une plaisanterie gracieuse,
agitaient une haute question morale, inquitrent Charlotte par
rapport  Ottilie. Elle savait que rien n'est plus dangereux pour une
jeune fille que des conversations dans lesquelles on regarde comme peu
importantes, et parfois mme comme louables, les actions qui blessent
les principes et les conventions regardes, plus ou moins justement,
comme sacres et inviolables; et certes, toutes celles qui ont rapport
au mariage se trouvent en ce cas.

Aprs avoir vainement cherch  dtourner l'entretien, elle regarda
autour d'elle pour trouver quelque chose  blmer dans le service,
afin de mettre sa nice dans la ncessit de sortir pour donner des
ordres. Malheureusement il n'y avait pas moyen de faire la plus lgre
observation. Depuis le matre d'htel jusqu' deux valets maladroits
qui endossaient la livre pour la premire fois, tous lisaient
dans les yeux de l'aimable enfant ce qu'ils avaient  faire, et le
faisaient ponctuellement et avec intelligence.

Dans tout autre moment, le Comte se serait aperu que la lgret avec
laquelle il parlait contre un lien aussi sacr que celui du mariage,
blessait Charlotte. Mais les obstacles toujours renaissants qui
s'opposaient  son divorce avec sa femme, l'avaient tellement irrit
contre ce lien, que cependant il tait trs-dispos  former de
nouveau avec la Baronne, qu'il saisissait avec empressement toutes les
occasions qui lui permettaient d'exprimer sa colre sous le masque de
la raillerie.

--Ce mme ami, continua-t-il, disait encore, et toujours en
plaisantant, que si l'on voulait absolument un mariage indissoluble,
il fallait regarder comme tel un troisime essai; parce qu'en
renouvelant deux fois les mmes engagements, soit avec la mme, soit
avec une autre personne, on avait proclam, pour ainsi dire, qu'on le
regardait comme indispensable par rapport  soi du moins. Il ajoutait,
pour donner plus de poids  cet argument, que deux essais ou deux
divorces prcdents, fournissaient  la personne qui voudrait s'engager
dans un lien indissoluble, avec celle qui avait demand ou subi ses
essais et ses divorces, le moyen de s'assurer si les ruptures taient
le rsultat d'un travers d'esprit, d'un vice de coeur ou de caractre,
ou d'une fatalit indpendante de la volont humaine.

Une pareille loi, continuait mon ami, aurait en outre l'avantage de
reporter l'intrt et l'attention de la socit sur les personnes
maries, puisqu'on pourrait un jour aspirer  leur possession si on
les trouvait dignes d'amour et d'estime.

--Il faut avouer, dit vivement douard, que cette rforme donnerait
aux relations sociales plus de vie et plus de mouvement. Dans l'ordre
actuel des choses, le mariage est une espce de mort; ds que le lien
conjugal est authentiquement form, on ne s'occupe plus ni de nos
vices, ni de nos vertus.

--Si les suppositions de l'ami du Comte taient une ralit,
interrompit la Baronne avec un sourire malin, nos aimables htes
auraient dj subi les deux premires preuves, et il ne leur
resterait plus qu' se prparer  la troisime.

--C'est juste, dit le Comte, mais il faut convenir, du moins, que
les deux premires leur ont t trs-faciles; la mort a fait
volontairement ce que le consistoire ne fait presque jamais que malgr
lui.

--Laissons les morts en paix, murmura Charlotte d'un air mcontent.

--Et pourquoi? reprit le Comte, je ne vois rien qui puisse vous
empcher d'en parler, puisque vous n'avez qu' vous louer d'eux.
En change du bien qu'ils vous ont fait, ils ne vous ont pris que
quelques annes ...

--Oui, mais les plus belles, interrompit Charlotte avec un soupir mal
touff.

--Je conviens que cela serait dsesprant, continua le Comte, si en
ce monde il ne fallait pas s'attendre toujours et partout  voir
nos esprances dues. Les enfants ne deviennent jamais ce qu'ils
promettaient de devenir, les jeunes gens fort rarement; et s'ils
restent fidles  eux-mmes, le monde les trahit.

Charlotte s'applaudit de voir enfin la conversation prendre une autre
tournure, et elle rpondit gament:

--Ce que vous venez de dire, cher Comte, prouve que nous ne saurions
nous accoutumer trop tt  nous contenter d'un bonheur imparfait qui
nous arrive par pices et par morceaux.

--Cela vous est plus facile qu' tout autre, car vous et votre mari
vous avez eu de brillantes annes, on vous appelait le plus beau
couple de la cour. Quand vous dansiez ensemble, on ne regardait que
vous, tandis que vous vous miriez l'un dans l'autre; et chacun se
rptait tout bas: Il ne voit qu'elle! elle ne voit que lui! douard a
manqu de persvrance, je l'en ai souvent blm, car je suis sr que
ses parents auraient fini par cder. Dix annes de bonheur perdu,
perdu! par sa propre faute, certes, il y a l de quoi se repentir!

--Charlotte n'est pas tout--fait exempte de reproches, ajouta la
Baronne. Je conviens qu'elle aimait douard de tout son coeur; mais,
pour exciter sa jalousie sans doute, ses regards s'arrtaient parfois
sur un autre. Elle poussait cette manie bien loin; tourmenter son
amant tait pour elle un bonheur. Ils ont eu des moments d'orage
pendant lesquels il a t trs-facile de dcider le pauvre douard
 former un autre lien, afin de se sparer  jamais de celle qui se
faisait un jeu de ses souffrances.

douard remercia la Baronne par un signe de tte, elle feignit de ne
pas s'en apercevoir, et continua d'un air gracieux:

--Je dois ajouter cependant, non-seulement pour justifier Charlotte,
mais pour rendre hommage  la vrit, que son premier mari, qui ds
cette poque cherchait  obtenir sa main, tait un homme d'un mrite
rare et possdait des qualits suprieures. Oui, suprieures, vous
avez beau sourire, messieurs, aujourd'hui comme alors vous chercheriez
en vain  les nier.

--Convenez, chre amie, dit vivement le Comte, que cet homme ne vous
tait pas indiffrent, et que vous tiez pour Charlotte une rivale
redoutable? Je ne vous fais pas un crime du souvenir que vous en avez
conserv. Le temps et la sparation n'effacent jamais dans le coeur
des femmes l'amour que nous avons eu le bonheur de leur inspirer, ne
ft-ce que pour quelques jours, et c'est l un des plus beaux traits
de leur caractre.

--Il existe aussi chez les hommes, chez vous surtout, cher Comte,
rpliqua la Baronne. L'exprience m'a prouv que personne n'a plus
d'empire sur vous que les femmes pour lesquelles vous avez eu
autrefois un tendre penchant. Tout rcemment encore, vous ftes,  la
recommandation d'une de ces dames, et en faveur de sa protge, des
dmarches auxquelles vous ne vous seriez pas dcid si je vous en
avais pri.

--Un pareil reproche, rpondit le Comte en souriant, est un compliment
trs-flatteur; mais revenons au premier mari de Charlotte. Je n'ai
jamais pu l'aimer parce qu'il a spar un beau couple prdestin 
sortir victorieux des deux premires preuves de cinq annes, pour
conclure hardiment la troisime et irrvocable union.

--Nous essaierons du moins, dit Charlotte, de regagner le temps que
nous avons perdu.

--Et je vous conseille de ne rien ngliger  cet effet, s'cria le
Comte. Vos premiers mariages taient  coup sr de l'espce la plus
dtestable. Au reste, tous les mariages ont quelque chose de grossier
qui gte et empoisonne les relations les plus dlicates et les plus
douces. Ce n'est pas la faute du mariage, mais de la scurit vulgaire
et matrielle qu'il procure. Grce  cette scurit, l'amour et la
fidlit ne sont plus qu'un _sous-entendu_, dont il est inutile de
parler; enfin, les amants ne semblent s'tre maris que pour avoir le
droit de ne plus s'occuper l'un de l'autre.

Cette nouvelle et brusque sortie contre le mariage dplut tellement
 Charlotte, qu'elle jeta tout  coup, et par un dtour non moins
brusque, la conversation sur un terrain o tout le monde pouvait y
placer son mot, sans mme en excepter Ottilie. Dans cette nouvelle
disposition d'esprit, on se sentit assez calme pour admirer et
savourer le dessert, qui se distinguait surtout par un luxe peu
ordinaire de fruits et de fleurs. On parla beaucoup des promenades et
des plantations nouvelles, aussi s'empressa-t-on d'aller les visiter
immdiatement aprs le dner. Ottilie resta au chteau, sous prtexte
qu'elle avait des ordres  donner pour faire prparer les appartements
et rgler le souper; mais ds que tout le monde fut parti, elle courut
s'enfermer dans sa chambre pour travailler  la copie qu'elle avait
promise  douard.

Pendant la promenade le Comte s'tait trouv assez prs du Capitaine
pour engager avec lui une conversation particulire qui dut
l'intresser beaucoup, car elle se prolongea trs-longtemps. Lorsqu'il
revint enfin auprs de Charlotte, il lui dit avec chaleur:

--Cet homme m'a tonn au plus haut degr; il est aussi profondment
instruit que srieusement actif. S'il employait dans un cercle plus
vaste les grandes facults qu'il prodigue ici  de simples amusements,
il pourrait rendre des services incalculables. J'espre, au reste, que
le hasard qui la fait trouver sur mon passage, nous sera utile  tous
deux. Je lui destine un poste qui lui assurera un sort digne de son
mrite, et rendra en mme temps un service  un ami puissant que je
m'applaudis de pouvoir obliger ainsi.

Charlotte avait cout l'loge du Capitaine avec un sentiment
d'orgueil et de bonheur, que le respect des convenances put seul lui
donner la force de renfermer en elle-mme; mais les dernires paroles
du Comte la frapprent comme un coup de foudre. Il ne s'en aperut
point et continua avec beaucoup de vivacit:

--Quand j'ai pris une rsolution, il faut que je l'excute 
l'instant. La lettre par laquelle je vais annoncer  mon ami le trsor
que j'ai trouv pour lui, est faite dans ma tte, je vais aller
l'crire; procurez-moi, avant la fin du jour, un messager  cheval qui
puisse la porter  son adresse.

Cruellement blesse au coeur, mais accoutume, ainsi que toutes les
femmes bien leves,  matriser ses motions, Charlotte ne laissa
point deviner ce qu'elle souffrait, et le Comte continua  lui
dtailler tous les avantages de la position qu'il allait assurer  son
ami, et dont elle ne pouvait pas douter.

Le Capitaine, qui tait all chercher ses plans et ses cartes, vint
les rejoindre et mit le comble au trouble de Charlotte. L'ide qu'il
allait, selon toutes les probabilits, la quitter pour toujours,
lui donna  ses yeux un charme si puissant, qu'elle se serait
infailliblement trahie si elle ne s'tait pas loigne, sous prtexte
de le laisser libre de montrer au Comte ses dessins, sur les lieux
mmes o ils avaient t levs.

perdue, hors d'elle, la malheureuse Charlotte descendit vers la
cabane de mousse, et s'enfermant dans ce rduit solitaire, elle clata
en sanglots et s'abandonna  un dsespoir dont quelques heures plus
tt elle ne supposait pas mme la possibilit.

De son ct, douard avait conduit la Baronne vers les tangs.
Cette femme spirituelle, qui ne laissait jamais chapper l'occasion
d'exercer sa pntration, ne tarda pas  s'apercevoir qu'douard
prouvait un plaisir extraordinaire  parler d'Ottilie et de ses
perfections. En laissant l'entretien suivre cette pente naturelle,
elle reconnut bientt qu'il ne s'agissait pas d'un amour naissant,
mais d'une passion dj forme.

Il existe entre les femmes maries, mme entre celles qui se hassent
et se calomnient, un pacte instinctif et tacite, qui les liguent
contre les jeunes filles. Il tait donc bien naturel que la Baronne
prt, dans sa pense, le parti de Charlotte contre Ottilie. Dans la
matine du mme jour, elle avait parl  son amie de cette enfant,
elle l'avait mme blme de l'avoir appele prs d'elle et de la
rduire ainsi  une vie de campagne monotone, qui ne servait qu'
l'affermir dans le penchant qu'elle avait pour la retraite et pour
les occupations domestiques; penchant qu'il tait indispensable de
combattre, puisqu'il ne pouvait manquer de l'empcher d'acqurir les
qualits ncessaires pour faire un mariage sortable. Charlotte avait
trouv ses observations fort justes, en ajoutant, toutefois, qu'elle
tait trs-embarrasse, ne sachant quel parti prendre  l'gard de
sa nice. Cet aveu avait rappel  la Baronne qu'une dame de ses
connaissances cherchait une jeune personne douce et aimable qui,  la
seule condition de tenir compagnie  sa fille unique, recevrait la
mme ducation qu'elle et serait traite en tout comme l'enfant de la
maison. Il dpendait d'elle de faire obtenir  Ottilie cette position
qui, sous tous les rapports, tait trs-favorable pour elle. Charlotte
l'avait compris; aussi, sans accepter dfinitivement cette offre, elle
avait promis d'y rflchir.

Le regard pntrant que la Baronne venait de jeter dans le coeur
d'douard, lui rappela l'entretien qu'elle avait eu le matin avec
Charlotte, et elle comprit qu'il tait indispensable de la dcider
 tout prix  loigner Ottilie. Mais plus elle tait dcide 
contrarier la passion du Baron, plus elle feignit de partager son
enthousiasme pour celle qui en tait l'objet; car personne ne
possdait  un plus haut degr qu'elle cet art que dans les grands
vnements on appelle la force de se commander  soi-mme, et
qui, dans les circonstances ordinaires de la vie, n'est que de la
dissimulation. Les personnes doues de cette facult, au point de
l'appliquer aux incidents les plus simples, cherchent toujours 
exercer sur les autres le pouvoir qu'elles ont sur elles-mmes, pour
se ddommager, sans doute, des sacrifices qu'elles sont souvent
forces de s'imposer. Les caractres francs et nafs leur inspirent
une piti ddaigneuse; c'est avec une joie maligne qu'elles les voient
courir au-devant des piges qu'elles aiment  leur tendre; et ce n'est
presque jamais l'espoir d'un succs, mais celui de prparer aux autres
une grande humiliation, qui leur cause cette joie.

La Baronne poussa ce genre de malice jusqu' prier douard de venir,
avec sa femme, passer la prochaine saison des vendanges dans son
chteau, et  faire cette invitation en termes si perfidement
calculs, que le Baron pouvait facilement croire qu'Ottilie y tait
comprise. Dj il revoyait de la pense la magnifique contre o il se
flattait de pouvoir la conduire, et qui sans doute lui paratrait plus
belle encore lorsqu'il l'admirerait  ses cts. L'impression que le
fleuve majestueux qui traverse cette contre, les hautes montagnes
avec leurs ruines du moyen ge, les vignobles et le tumulte joyeux des
vendanges, ne pourraient manquer de faire sur l'imagination neuve et
impressionnable de sa jeune amie, lui causa une joie d'enfant qu'il
exprima sans dtour et avec beaucoup d'exaltation.

En ce moment Ottilie s'avana vers eux; il allait courir au-devant
d'elle pour lui annoncer ce voyage, mais la Baronne le retint.

--Ne lui parlez pas de ce projet, lui dit-elle, et vous-mme n'y
songez plus, si vous ne voulez pas qu'il manque. L'exprience m'a
prouv que les parties de plaisir arrtes longtemps d'avance et dont
on se promet beaucoup de bonheur, russissent rarement et ne rpondent
jamais  notre attente.

douard promit de se taire et pressa le pas pour arriver plus vite
prs d'Ottilie. La Baronne contrarie ralentit le sien. douard,
oubliant alors les convenances les plus vulgaires, dgagea brusquement
son bras, courut au-devant de la jeune fille, lui baisa la main et
lui remit le petit bouquet de fleurs des champs qu'il avait cueillies
pendant sa promenade.

La Baronne regarda Ottilie avec une malveillance jalouse. Si la
passion d'douard lui avait d'abord paru coupable, elle la trouvait
en ce moment absurde et offensante pour toutes les femmes d'un
vrai mrite. L'enfant simple et timide qui tait devant elle, lui
paraissait tout  fait indigne d'inspirer un autre sentiment que celui
de la piti, et il lui tait impossible de comprendre comment le beau,
le brillant douard pouvait prodiguer tant d'attentions dlicates 
une petite niaise.

Lorsqu'on se runit le soir au chteau, o l'on venait de servir le
souper, chacun se trouva dans une disposition d'esprit bien diffrente
de celle qui avait prsid au dner. Le Comte, qui avait fait partir
sa lettre, ne s'occupa que du Capitaine. Altr par la promenade,
douard ne mnagea point le vin; aussi sa tte ne tarda-t-elle pas 
s'exalter au point que, sans songer aux tmoins dont il tait entour,
il approcha sa chaise toujours plus prs de celle d'Ottilie et lui
parla comme s'ils eussent t entirement seuls. Charlotte fit de
vains efforts pour cacher les angoisses qui dchiraient son coeur et
que la vue du Capitaine redoublait. La Baronne, place entre douard
et le Comte, et par consquent inoccupe, devait ncessairement
remarquer que son amie souffrait; elle attribua naturellement son
chagrin  la conduite de son mari envers Ottilie, dans laquelle il
tait impossible de ne pas reconnatre une vritable passion.

On se leva de table, et la socit se divisa plus compltement encore.
Naturellement laconique et calme, le Capitaine n'avait pas entirement
satisfait la juste curiosit du Comte. Excit par cette rserve, il
s'tait promis de s'en ddommager aprs le souper. Ce fut dans cette
intention qu'il le conduisit  une des extrmits de la salle, o il
russit  l'engager dans une conversation suivie qui ne tarda pas 
devenir si intressante, qu'ils oublirent entirement tout ce qui se
passait autour d'eux. De son ct douard, enhardi par le vin, riait
et plaisantait avec Ottilie qu'il avait attire dans l'embrasure d'une
fentre. Les deux dames entirement abandonnes  elles-mmes, se
promenaient l'une  ct de l'autre dans la salle, mais en silence; la
pense de Charlotte tait prs du Capitaine, et la Baronne rvait au
moyen de faire partir Ottilie le plus tt possible.

L'isolement des deux dames finit par tre remarqu par les autres
membres de la socit, ce qui les embarrassa pniblement. Aussi ne
tarda-t-on pas  se retirer, les dames dans l'aile gauche, et
les hommes dans l'aile droite du chteau. Les plaisirs comme les
inquitudes de la journe paraissaient termins.




CHAPITRE XI.


douard avait accompagn le Comte dans sa chambre, et comme ni l'un
ni l'autre n'avaient envie de dormir, ils se laissrent aller  une
conversation intime, dans laquelle ils se rappelrent mutuellement
diverses aventures de leur premire jeunesse. La beaut de Charlotte
occupa de droit la place d'honneur dans ces souvenirs, le Comte en
parla en connaisseur enthousiaste.

--Oui, dit-il aprs avoir pos mthodiquement toutes les conditions
de la beaut, ta belle matresse les runissait toutes. Une seule est
reste intacte, celle-l brave toujours le temps, je veux parler
du pied. J'ai remarqu aujourd'hui celui de Charlotte lorsqu'elle
marchait devant moi, et je l'ai retrouv aussi parfait qu'il y a dix
ans. Convenons-en, cet usage, des Sarmates qui, pour honorer leurs
belles, leur prenaient un soulier dans lequel ils buvaient  leur
sant, est barbare sans doute, mais le sentiment sur lequel il est
fond est juste; car c'est un culte d'admiration rendu  un beau pied.

Entre deux amis intimes qui parlent d'une femme aime, la conversation
ne se borne pas longtemps  faire l'loge de son pied. Les charmes de
Charlotte,  l'poque ou douard n'tait encore que son amant, furent
vants et dcrits avec exaltation, puis on parla des difficults que
le Baron tait oblig de surmonter pour obtenir un instant d'entretien
avec sa bien-aime.

--Te souvient-il encore, dit le Comte, de l'aventure o je te secondai
d'une manire bien dsintresse, ma foi? Nous venions d'arriver dans
le vieux chteau o notre souverain s'tait rendu avec toute la cour
pour y recevoir la visite de son oncle. La journe s'tait passe en
crmonies et en reprsentations ennuyeuses. Il ne t'avait pas t
possible de t'entretenir avec Charlotte; une heure de douce causerie
pendant la nuit devait vous ddommager de cette privation.

--Oui, oui, rpondit douard, et tu connaissais si bien les sombres
dtours par lesquels on arrivait aux appartements des filles
d'honneur, que je te choisis pour guide. Tu ne te fis pas prier, et
nous arrivmes sans accident chez ma belle ...

--Qui, songeant beaucoup plus aux convenances qu' mon plaisir, avait
garde prs d'elle la plus laide des ses amies. Certes, ma position
tait fort triste tandis que vous tiez si heureux, vous autres.

--Notre retour aurait pu me faire expier ce bonheur. Nous nous
trompmes de route, et quelle ne fut pas notre surprise, lorsqu'en
ouvrant une porte, la seule de la galerie o nous nous tions gars,
nous vmes le plancher d'une grande chambre garni de matelas,
sur lesquels ronflaient les gardes du palais, dont les tailles
gigantesques nous avaient plus d'une fois tonns. Un seul ne dormait
pas, et il nous regarda avec une muette surprise, tandis que,
n'coutant que l'audace de la jeunesse, nous passmes, sans faon, sur
les bottes de ces enfants d'nac[1], dont aucun ne se rveilla.

--Je t'avoue, continua le Comte en riant, que je fus plus d'une fois
tent de butter et de me laisser tomber sur les dormeurs. Si tous
ces gants s'taient levs tout  coup ple-mle, quelle dlicieuse
rsurrection cela aurait fait!

En ce moment la cloche du chteau sonna minuit.

--Voici l'heure des tendres aventures, reprit gaiement le Comte.
Voyons, cher Baron, feras-tu aujourd'hui pour moi ce qu'autrefois j'ai
fait pour toi, me conduiras-tu chez la Baronne? Nous avons t depuis
bien longtemps privs du plaisir de nous rencontrer chez de vrais
amis, et nous avons besoin de quelques heures d'entretien intime.
Montre-moi seulement le chemin pour y aller; quant au retour, je me
tirerai d'affaire tout seul ... En tout cas, je ne serai pas expos
chez toi  enjamber quelques douzaines de paires de bottes emmanches
dans les jambes de gigantesques gardes du palais.

--Je te rendrais volontiers ce petit service, rpondit douard,
mais les dames habitent seules l'aile gauche du chteau. Peut-tre
sont-elles encore ensemble; et Dieu sait  quelles suppositions
bizarres notre excursion pourrait donner lieu.

--Oh! ne crains rien, la Baronne est avertie, je suis sr de la
trouver seule dans sa chambre.

douard prit un bougeoir, et, marchant devant son ami, il descendit
le grand escalier, traversa un long vestibule et monta ensuite un
escalier drob qui les conduisit dans un passage fort troit. L, il
remit le bougeoir au Comte, et lui indiqua du doigt une petite porte
en tapisserie; cette porte s'ouvrit au premier signal, se referma
aussitt, et laissa douard seul, dans une profonde obscurit et 
quelques pas d'une autre porte drobe, donnant dans la chambre 
coucher de sa femme.

Le Baron prta l'oreille, car il venait d'entendre Charlotte demander
 sa femme de chambre qui venait de la dshabiller, si Ottilie tait
couche.

--Non, madame, elle est encore occupe  crire, rpondit la femme de
chambre.

--C'est bien. Allumez la veilleuse, j'teindrai moi-mme la bougie; il
est tard, retirez-vous.

La femme de chambre sortit par les appartements donnant sur le grand
escalier, et Charlotte resta seule dans sa chambre  coucher.

En apprenant qu'Ottilie travaillait pour lui, le Baron s'tait laiss
aller  un mouvement de joie; son imagination s'exalta, il voyait la
jeune fille assise devant lui, il entendait les battements de son
coeur, il respirait son haleine. Un dsir brlant, irrsistible le
poussa vers elle; mais sa chambre ne donnait pas sur ce passage
secret, elle n'avait point de communication mystrieuse, La porte
drobe devant laquelle il se trouvait conduisait chez sa femme, chez
cette belle Charlotte, dont la conversation intime avec le Comte lui
avait rappel les charmes; ce souvenir donna le change  son dlire,
et il frappa  cette porte.

Charlotte n'entendit rien, car elle se promenait  grands pas dans la
pice voisine. La douleur que lui causait l'ide du prochain dpart du
Capitaine tait si vive, qu'elle en fut effraye. Pour rappeler son
courage, elle se rptait  elle-mme que le temps gurit toutes les
blessures du coeur; et si, dans un instant, elle dsirait que cette
gurison ft dj acheve, elle maudissait presque aussitt le jour o
cette oeuvre de destruction serait accomplie. Elle aimait sa douleur,
car son amour pour celui qui en tait l'objet, tait d'autant plus
violent, qu'elle s'tait promis de le vaincre. Au milieu de cette
lutte cruelle, des larmes abondantes se firent jour; puise de
fatigue elle se jeta sur un canap et pleura amrement.

L'attente et les obstacles avaient tellement irrit la bizarre
exaltation d'douard, qu'il se sentit comme enchan  la porte de la
chambre  coucher de sa femme. Dj il avait frapp une seconde, une
troisime, une quatrime fois, lorsque Charlotte l'entendit enfin.

C'est le Capitaine! telle fut la premire pense de son coeur, mais sa
raison ajouta aussitt: C'est impossible!

Quoique persuade qu'une illusion l'avait abuse, il lui semblait
qu'elle avait entendu frapper; elle le craignait, elle le dsirait!

Rentrant aussitt dans sa chambre  coucher, elle s'approcha doucement
de la porte drobe.

La Baronne peut-tre a besoin de moi, se dit-elle machinalement.

Puis elle demanda d'une voix touffe:

--Y a-t-il quelqu'un?

--C'est moi, rpondit douard, mais si doucement qu'elle ne reconnut
point sa voix.

--Qui? demanda-t-elle de nouveau.

Et l'image du Capitaine tait devant ses yeux, dans son me!

Son mari rpondit d'une voix plus distincte:--C'est douard.

Elle ouvrit la porte. Il plaisanta sur sa visite inattendue, et elle
eut la force de rpondre sur le mme ton.

--Tu veux savoir ce qui m'amne, dit-il enfin, eh bien, je vais te
l'avouer. J'ai fait voeu, ce soir, de baiser ton soulier.

--Cette pense-l ne t'est pas venue depuis bien longtemps.


--Tant pis, ou peut-tre tant mieux.

Charlotte s'tait blottie dans une grande bergre, afin de ne pas
attirer l'attention de son mari sur son lger dshabill. Ce mouvement
de pudeur produisit l'effet contraire, douard se prosterna devant
elle, baisa son soulier, et pressa sur son coeur ce beau pied qui
quelques instants plus tt avait fait le sujet de sa conversation avec
le Comte.

Charlotte tait une de ces femmes naturellement modestes et calmes,
qui conservent encore dans le rle d'pouse quelque chose de la
rserve d'une chaste amante. Si elle n'excitait et ne prvenait
jamais les dsirs de son mari, elle ne leur opposait pas non plus une
froideur qui blesse et rvolte; en un mot, elle tait reste la
marie de la veille qui tremble encore devant ce que Dieu et les lois
viennent de permettre.

Ce fut ainsi, et peut-tre plus que jamais, que ce soir-l elle se
montra  son poux; car l'image arienne du Capitaine tait toujours
devant elle, et semblait lui demander une fidlit impossible. Son
agitation tait visible, et la rougeur de ses yeux prouvait qu'elle
avait pleur. Si les larmes ennuient et fatiguent chez les personnes
faibles qui en rpandent  tout propos, elles ont un attrait
irrsistible quand nous en dcouvrons les traces chez une femme que
nous avons toujours connue forte et matresse de ses motions; aussi
douard se montra-t-il plus aimable, plus empress que jamais.

Plaisantant et suppliant tour  tour, mais sans jamais invoquer
ses droits, il feignit de renverser la bougie par maladresse; son
intention avait t de l'teindre, et il russit.

A la faible clart de la veilleuse, les penchants du coeur reprirent
leurs droits, et l'imagination mit l'idal  la place de la ralit:
C'tait Ottilie qu'douard tenait dans ses bras, et l'me de Charlotte
se confondait avec celle du Capitaine. Ce fut ainsi, et par un
singulier mlange de vrit et d'illusion, que les absents et les
prsents s'unirent et se confondirent par un lien plein de charmes et
de bonheur!

Le prsent sait toujours rentrer dans l'exercice plein et entier de
son immense privilge. Les deux poux passrent une partie de la nuit
dans des conversations d'autant plus gracieuses, que le coeur n'y
tait pour rien.

douard se rveilla au point du jour; en se voyant dans les bras de sa
femme, il lui sembla que le soleil ne se levait que pour clairer le
crime de la nuit, et il s'enfuit avec garement.

Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'en se rveillant 
son tour elle se trouva seule!




CHAPITRE XII.


Un observateur attentif aurait facilement devin les diverses
sensations de nos amis, dans la manire dont ils s'abordrent en
entrant dans la salle  manger o le djeuner les attendait.

Le Comte et la Baronne se salurent avec la douce satisfaction de deux
amants qui, aprs une longue sparation, ont pu se renouveler leurs
serments d'amour, et de fidlit. Les terreurs du repentir, du remords
mme altraient les traits d'douard et de Charlotte; et quand leurs
regards rencontraient ceux d'Ottilie et du Capitaine, un tremblement
involontaire agitait leurs membres.

L'amour est insatiable dans ses exigences; il ne se borne pas  se
croire des droits sans limites, il veut encore anantir tous les
autres droits, quelle que soit leur nature.

Ottilie tait candidement gaie et presque communicative, mais le
Capitaine avait quelque chose de grave et de srieux. Sans parler du
poste qu'il lui destinait, le Comte lui avait fait sentir que la vie
qu'il menait au chteau n'tait qu'une agrable oisivet, et que cette
vie, si elle se prolongeait, l'amollirait au point, qu'en dpit de
ses hautes facults, il ne tarderait pas  devenir incapable de les
employer d'une manire rellement utile pour lui et pour les autres.

Aprs le djeuner, le Comte et la Baronne montrent en voiture et
continurent leur voyage. A peine taient-ils sortis de la cour du
chteau, que de nouveaux htes y entrrent,  la grande satisfaction
de Charlotte, qui ne cherchait qu' s'arracher  elle-mme. Mais
douard qui dsirait tre seul avec Ottilie, en fut trs-contrari;
pour la jeune fille aussi, cette visite tait importune, car elle
n'avait pas encore termin sa copie. Vers la fin du jour elle courut
s'enfermer dans sa chambre, tandis que Charlotte, douard et le
Capitaine reconduisaient les visiteurs jusqu' la grande route, o
leur voiture les avait devancs. La soire tait belle, et nos amis,
qui dsiraient prolonger la promenade, se dcidrent  revenir au
chteau par un sentier qui passait devant les tangs.

Le Baron avait fait venir de la ville,  grands frais, un lgant
bateau, afin de procurer aux siens le plaisir de la promenade sur
l'eau, et l'on se proposa de 'essayer pour s'assurer qu'il tait lger
et facile  mouvoir. Ce bateau tait attach prs d'une touffe de
chnes, sous laquelle on devait, par la suite, tablir un point de
dbarquement, et lever un lieu de repos architectonique, vers lequel
pourraient se diriger tous ceux qui navigueraient sur le lac.

--Et que ferons-nous sur la rive oppose? demanda douard, il me
semble que c'est sous mes platanes chris qu'il faut crer le lieu de
dbarquement qui doit rpondre  celui-ci?

--Ce point, rpondit le Capitaine, est un peu trop loign du chteau;
au reste, nous avons encore le temps d'y songer.

Tout en prononant ces mots, il entra dans le bateau, y fit monter
Charlotte et saisit une rame. Dj douard avait pris l'autre rame,
lorsqu'il pensa tout  coup que cette promenade sur l'eau retarderait
l'instant o il pourrait revoir Ottilie. Sa rsolution fut bientt
prise: jetant au hasard un mot d'excuse que personne ne comprit, il
sauta sur la rive et se rendit en hte au chteau. L on lui apprit
qu'Ottilie s'tait enferme dans sa chambre.

La certitude qu'elle travaillait pour lui le flattait, mais le
dsir de l'entretenir avant le retour de sa femme et du Capitaine,
l'emportait sur tout autre sentiment. Chaque instant de retard
augmentait son impatience. Il commenait  faire nuit, on venait
d'allumer les bougies, lorsque la jeune fille entra enfin au salon. La
vive satisfaction qui brillait sur ses traits lui donnait un charme
nouveau, l'ide d'avoir pu faire quelque chose agrable  son ami
l'levait au-dessus d'elle-mme.

--Voulez-vous collationner cet acte avec moi? dit-elle, en posant
l'original et la copie sur la table.

Surpris et embarrass, le Baron feuilleta la copie en silence. Il
remarqua d'abord une gracieuse et timide criture de femme, mais peu
 peu le trait devenait plus hardi et se rapprochait du sien; sur les
dernires pages enfin, la ressemblance tait si parfaite qu'il en fut
presque effray.

--Au nom du Ciel! s'cria-t-il, qu'est-ce que cela? On dirait que ces
pages ont t crites par moi.

La jeune fille le regarda avec une expression ineffable de joie et de
satisfaction intrieure.

--Tu m'aimes donc? murmura douard, oui, Ottilie, tu m'aimes!

Ils taient dans les bras l'un de l'autre, sans savoir lequel des deux
avait le premier ouvert ou tendu les siens.

Le monde avait chang de face pour le Baron. Debout devant la jeune
fille, son regard brlant plongeait dans le regard timide de la belle
enfant; ses mains tremblantes pressaient les siennes, il allait de
nouveau l'attirer sur son coeur ...

La porte s'ouvrit, Charlotte et le Capitaine entrrent et cherchrent
 justifier leur retard. douard sourit ddaigneusement.

--Hlas! se dit-il  lui-mme, vous tes arrivs trop tt, beaucoup
trop tt.

On se mit  table, et la conversation roula sur les voisins qui
avaient pass une partie de la journe au chteau. Trop heureux pour
tre malveillant, le Baron n'avait que du bien  en dire. Charlotte
tait loin de partager son opinion, et son indulgence l'tonna; il ne
l'y avait point accoutume, car d'ordinaire il critiquait svrement
et sans piti. Elle lui en fit l'observation.

--Ce changement est fort naturel, rpondit-il; quand on aime de toutes
les forces de son me une noble crature humaine, toutes les autres
nous paraissent aimables.

Ottilie baissa les yeux, Charlotte resta pensive. Le Capitaine prit la
parole.

--Je crois, dit-il, qu'il en est de mme de l'estime que de la
vnration; quand on a trouv un tre digne que l'on fixe ses
sentiments sur lui, on aime  les tendre sur tous les autres.

Charlotte ne tarda pas  se retirer dans ses appartements o elle
s'abandonna au souvenir de ce qui s'tait pass entre elle et le
Capitaine dans le cours de la soire.

En sautant sur le rivage, douard avait pouss la nacelle sur l'tang
qu'enveloppait le crpuscule du soir, et Charlotte regarda avec une
douce tristesse l'ami pour lequel elle avait dj tant souffert et qui
la guidait seul en ce moment. Le balancement du bateau, le bruit des
rames, le souffle du vent du soir sous lequel la surface mobile de
l'tang se ridait lgrement, le murmure des roseaux qu'il agitait,
le vol inquiet des oiseaux attards qui cherchaient un refuge pour la
nuit, le scintillement des premires toiles, la pose gracieuse de son
conducteur dont elle ne pouvait dj plus distinguer les traits, si
profondment gravs dans son coeur, tout, jusqu'au silence solennel
de la nature, donnait  sa position quelque chose d'idal et de
fantastique. Il lui semblait que son ami la conduisait loin, bien loin
de l, pour la laisser seule sur quelque plage aride et inconnue.
Une motion profonde et douloureuse l'agitait, et cependant elle ne
pouvait pas pleurer.

De son ct, le Capitaine, trop mu pour s'exposer au danger du
silence dans un pareil moment, fit l'loge du bateau, qui tait assez
lger pour tre facilement gouvern par une seule personne.

--Il faudra apprendre  ramer, ajouta-t-il. Rien n'est plus agrable
que d'errer parfois seul sur l'eau, et de se servir  soi-mme de
rameur, de timonier et de pilote.

Charlotte vit dans ces paroles une allusion  leur prochaine
sparation.

--A-t-il tout devin? se dit-elle, ou serait-il prophte sans le
savoir?

Un sentiment douloureux ml d'impatience s'empara d'elle et lui fit
dsirer d'arriver au chteau le plus tt possible. A peine avait-elle
exprim ce dsir, que le Capitaine, accoutum  lui obir aveuglment,
chercha du regard un point o il pourrait aborder. C'tait pour la
premire fois qu'il traversait l'tang dans un bateau, et s'il en
avait sond et calcul la profondeur en gnral, plus d'une place lui
tait entirement inconnue; aussi suivait-il prudemment la route sur
laquelle il tait sr de ne pas se tromper.

Bientt Charlotte le pria de nouveau d'abrger la promenade; alors il
rama plus directement vers le point qu'elle-mme lui dsigna. Au bout
de quelques instants le bateau s'arrta, il venait de toucher le fond,
et, malgr ses efforts vigoureux et ritrs, il lui fut impossible de
le remettre  flot. Que faire? un seul parti lui restait, il n'hsita
pas  le prendre. Sautant dans l'eau, assez basse pour qu'il pt y
marcher srement, il prit Charlotte dans ses bras pour la porter vers
le rivage.

Aussi robuste qu'adroit, il ne fit pas un mouvement qui pt lui donner
de l'inquitude, et cependant elle enlaait son cou et il la pressait
tendrement contre sa poitrine. Arriv sur le rivage, il la dposa sur
un tertre couvert de gazon. Son agitation tenait du dlire; ses bras
qui enlaaient le corps de son amie, toujours suspendue  son cou, ne
pouvaient se dtacher. Eperdu, hors de lui, il l'attira sur son coeur,
et imprima sur ses lvres un baiser brlant; mais presque au mme
instant il se jeta  ses pieds.

--Me pardonnerez-vous! oh! me pardonnerez-vous, Charlotte?
s'cria-t-il avec dsespoir.

Le baiser qu'elle avait reu, qu'elle avait rendu, rappela Charlotte
 elle-mme. Sans relever le Capitaine, elle posa une main dans les
siennes et appuya l'autre sur son paule.

--Il n'est pas au pouvoir humain, dit-elle, d'effacer cet instant de
notre vie, il y fera poque; que cette poque du moins soit honorable!
Sous peu le Comte va vous assurer un sort digne de votre mrite. Je
ne devais vous en parler que lorsque tout serait dcid; la faute que
nous venons de commettre, me force  trahir ce secret. Oui, pour nous
pardonner  nous-mmes, il faut que nous ayons le courage de changer
de position; car dsormais il ne dpend plus de nous de changer le
sentiment qui nous a rapprochs.

Elle le releva, prit son bras, s'y appuya avec confiance, et tous deux
retournrent au chteau sans changer une parole.

Lorsque Charlotte fut seule dans sa chambre  coucher, elle sentit
la ncessit de revenir entirement aux sensations et aux penses
convenables  l'pouse d'douard. Son caractre prouv, l'habitude de
se juger elle-mme et de se dicter des lois, la secondrent si bien,
qu'elle crut  la possibilit de rtablir bientt et compltement,
non-seulement dans son coeur, mais encore dans celui de tous les
siens, l'quilibre troubl par un instant d'oubli. Le souvenir de la
visite nocturne de son mari qui lui avait t d'abord si pnible, lui
causa un frmissement mystrieux auquel succda bientt un pieux et
doux espoir. Domine par cet espoir, elle s'agenouilla, et rpta au
fond de son me le serment qu'elle avait prononc au pied des autels,
le jour de son union avec douard. Les inclinations, les penchants
contraires  ce serment, n'taient plus pour elle que des visions
fantastiques, que la force de sa volont relguait dans un lointain
tnbreux; et elle se retrouva tout  coup telle qu'elle avait t, et
que dsormais elle voulait rester toujours. Une douce fatigue s'empara
de ses sens et elle ne tarda pas  s'endormir d'un sommeil bienfaisant
et tranquille.


[1] nac tait un gant qui demeurait  Hbron. Lorsque Moyse envoya
reconnatre la terre promise, ses messagers revinrent lui dire qu'ils
avaient vu en ce pays les enfants d'nac, qui taient si grands,
qu'auprs d'eux ils ressemblaient  des sauterelles. (_Note du
Traducteur_.)




CHAPITRE XIII.


Le Baron se trouvait dans une situation d'esprit bien diffrente.
Le sommeil tait si loin de lui, qu'il ne songeait pas mme  se
dshabiller. Tenant toujours dans ses mains l'acte copi par Ottilie,
il couvrait les premires pages de baisers, et regardait avec une
muette admiration celles qui paraissaient crites de sa main  lui.
L'ide que ce papier tait un contrat de vente, l'avait dsespr
d'abord; mais il se rappela bientt que ce contrat accomplissait un de
ses plus chers dsirs, et que la copie qui lui tait si chre
devait rester entre ses mains. Quoique profane par des signatures
authentiques, son coeur pourrait toujours reconnatre dans cette copie
les caractres de la main d'Ottilie, et cette conviction le consola.

La lune venait de se lever au-dessus des plus grands arbres de la
fort. L'air tait tide: entran par un vague besoin de mouvement,
douard descendit au jardin. Il s'y trouva trop  l'troit, et se mit
 courir  travers la campagne, et la campagne lui parut trop vaste;
c'est qu'il tait  la fois le plus heureux et le plus agit des
mortels. L'instinct le ramena sous les murs du chteau, sous les
fentres d'Ottilie.

--Des murailles et des verroux nous sparent, se dit-il, mais nos
coeurs sont unis. Si elle tait l, devant moi, elle volerait dans mes
bras, je me prcipiterais dans les siens! Cette certitude ne doit-elle
pas suffire  mon bonheur?

Autour de lui, tout tait silence et repos, et s'il n'avait pas t
absorb par des rves sduisants, il aurait pu entendre le travail
nocturne de ces animaux infatigables, ennemis ns des jardiniers, et
pour lesquels il n'y a ni jour ni nuit.

Berc par ses heureuses illusions, il s'assit sur les premires
marches d'une terrasse o il finit enfin par s'endormir. Lorsqu'il se
rveilla, les brouillards du matin fuyaient dj devant les premiers
rayons du soleil.

Tandis que tout dormait encore dans ses domaines, il fut visiter les
constructions nouvelles; les ouvriers n'y arrivrent qu'aprs lui.
Leur nombre lui parut insuffisant, et il donna l'ordre d'en faire
venir le double. On le satisfit dans le courant de la mme journe;
concession inutile: les travaux marchaient toujours trop lentement
pour son impatience. Il et voulu finir tout  la fois, afin
qu'Ottilie pt jouir  l'instant mme de la maison d't, des
promenades et des plantations nouvelles, du lac form par les
trois tangs, et de tous les embelissements projets. Au reste,
l'anniversaire de la naissance de cette jeune fille n'tait pas
trs-loign, et rien ne lui paraissait assez grand, assez beau, pour
clbrer dignement cette fte. Ses voeux n'avaient plus de bornes, ses
dsirs plus de limites, la certitude d'aimer et d'tre aim le jetait
dans l'incommensurable.

L'agitation de son esprit tait telle, qu'il ne reconnaissait plus ni
ses domaines, ni son chteau; Ottilie y tait, il ne voyait qu'elle.
Pour lui, tout s'absorbait dans cette enfant, tout, jusqu' la voix
de la conscience. Les divers liens qui semblaient avoir enchan
et dompt son ardente nature s'taient rompus brusquement; et la
surabondance de ses forces aimantes se prcipitait au-devant d'Ottilie
avec l'imptuosit d'un torrent qui vient de rompre ses digues.

L'activit passionne du Baron n'avait pu chapper au Capitaine,
qui s'en alarma srieusement. On tait convenu de faire marcher les
travaux lentement et, d'un commun accord, douard les faisait aller 
pas de gant et au gr de ses dsirs  lui. La mtairie tait vendue,
Charlotte avait encaiss le premier paiement, et cette somme, qui
devait suffire jusqu'au second terme, se trouva puise en peu de
semaines. tait-il juste, tait-il possible de l'abandonner dans
un pareil embarras? Lors mme que le Capitaine n'aurait eu que de
l'amiti pour elle, il se serait cru oblig de la seconder. Il lui
expliqua donc franchement ses craintes et ses inquitudes. Tous deux
comprirent qu'ils chercheraient en vain  arrter douard, et qu'au
reste il valait mieux terminer les travaux tant que le Capitaine
pouvait encore les diriger. Ces divers motifs leur firent prendre la
rsolution d'emprunter une somme suffisante pour achever tout ce qui
tait commenc, dans le plus court dlai possible.

Ces arrangements les avaient rapproches de nouveau, et ils
s'expliqurent sur la passion d'douard pour Ottilie. Dj Charlotte
avait sond le coeur de cette jeune fille, et acquis la certitude
qu'elle partageait cette passion. Dans un pareil tat de choses il n'y
avait pas d'autre moyen de salut possible que de sparer les amants.
Le hasard venait de lui fournir un prtexte pour rendre cette
sparation simple et facile, car la grande tante de Luciane, charme
des brillantes qualits de cette jeune personne, l'avait appele prs
d'elle pour l'introduire dans le grand monde, ce qui rendait le retour
d'Ottilie  la pension aussi simple que naturel.

Constamment guide par la raison, Charlotte se croyait en droit
d'esprer qu'aprs le dpart d'Ottilie et du Capitaine, elle
parviendrait facilement  rtablir ses rapports avec son mari, tels
qu'ils taient avant l'arrive des deux personnes qui les avaient
troubls. Enfin, ses projets taient si bien combins, ses rsolutions
si sages et si prudentes, qu'elle ne supposa pas mme combien il est
difficile de rentrer dans une position borne, quand ces bornes ont
t brises par une explosion violente.

douard ne tarda pas  s'apercevoir qu'on cherchait  l'loigner
d'Ottilie, car il ne pouvait presque plus l'entretenir sans tmoins,
ce qui l'irrita au point que quand il pouvait lui glisser quelques
mots, c'tait moins pour l'assurer de son amour que pour se plaindre
de la tyrannie que sa femme et son ami se permettaient d'exercer
contre eux. Sans songer que par son empressement  terminer les
travaux il avait lui-mme puis la caisse, il accusa sa femme et son
ami d'avoir viol leurs premires conventions, et poussa l'injustice
jusqu' leur faire un crime de l'emprunt qu'ils venaient de ngocier
et que cependant il avait approuv.

La haine est partiale, l'amour l'est plus encore; aussi la douce et
bonne Ottilie devint-elle malveillante pour Charlotte et pour le
Capitaine. Lorsqu'un jour douard se plaignait amrement de ce
dernier, elle lui rpondit qu'elle avait depuis longtemps la preuve de
sa perfidie.

--Plus d'une fois, lui dit-elle, je l'ai entendu se plaindre 
Charlotte de votre obstination  leur dchirer les oreilles avec votre
flte; vous pouvez vous imaginer combien cette injustice m'a blesse,
moi qui aime tant  vous accompagner, et surtout  vous entendre.

A peine avait elle prononc ces mots, qu'elle sentit la faute qu'elle
venait de commettre, car une colre concentre altra les traits
du Baron; jamais rien ne l'avait aussi douloureusement offens.
Il faisait de la musique sans prtention et pour s'amuser. Ne pas
respecter un plaisir aussi innocent, c'tait manquer non-seulement aux
devoirs de l'amiti, mais encore  ceux de l'humanit, dans son dpit,
il ne songeait pas que pour des oreilles musicales il n'y a pas de
tortures plus cruelles que d'couter une excution au-dessous du
mdiocre. Il tait offens et exalta sa colre jusqu' la fureur, afin
de ne point pardonner. Il lui semblait que Charlotte et le Capitaine
venaient de le dgager de tous ses devoirs envers eux.

Le besoin de confier toutes ses penses  Ottilie devint chaque jour
plus dominant chez douard. Les difficults toujours croissantes
contre lesquelles il tait oblig de lutter pour lui adresser quelques
mots, lui suggrrent l'ide de lui crire et de l'engager  une
correspondance secrte. Il venait d'exprimer laconiquement ce dsir
sur un petit morceau de papier, lorsque son valet de chambre entra
pour lui friser les cheveux. Le courant d'air qu'il avait occasionn
en ouvrant la porte, fit tomber ce papier sur le parquet; le valet de
chambre le ramassa pour essayer le degr de chaleur du fer  friser;
douard le lui arracha des mains, mais trop tard: une partie de
l'criture tait brle.

Un second billet qu'il crivit dans la mme journe lui parut moins
bien; il prouva mme quelques scrupules sur la dmarche dans laquelle
il allait engager sa jeune amie. Il hsita et se promit d'attendre;
mais ds qu'il en trouva l'occasion, il lui glissa son billet dans la
main. Dans la mme soire, Ottilie trouva le moyen de lui remettre sa
rponse; ne pouvant la lire  l'instant, il la cacha dans la poche de
son gilet. Mais ce gilet, fait  la dernire mode, tait trs-court et
la poche si petite, qu'au premier mouvement qu'il fit, le papier tomba
par terre. Charlotte le releva et y jeta un regard fugitif.

--Voici, dit-elle, en lui remettant ce billet, quelque chose de ton
criture que tu ne serais peut-tre pas content de perdre.

douard la remercia d'un air embarrass.

--Est-ce de la dissimulation, se dit-il  lui-mme, ou prend-elle en
effet l'criture d'Ottilie pour la mienne?

Ce hasard et plusieurs autres du mme genre qu'on peut regarder comme
des avertissements par lesquels la Providence daigne quelquefois
chercher a nous garantir contre les dangers qui nous menacent,
taient perdus pour lui. Les entraves que l'on opposait  sa passion
l'irritrent toujours plus fortement, et bientt un sentiment de
malveillance, de haine, remplaa son ancienne affection pour sa femme
et pour son ami. Parfois, cependant, il se reprochait ce changement,
et alors il cherchait  cacher ses remords sous une gat folle; mais
comme cette gat ne partait pas du coeur, elle dgnrait en ironie
amre.

Charlotte supporta toutes ces boutades avec patience et courage.
Irrvocablement dcide  renoncer au Capitaine, ce sacrifice la
rendait satisfaite et fire d'elle-mme, et lui inspirait le dsir
de venir en aide au couple qui marchait si imprudemment vers l'abme
qu'elle avait su viter. Elle sentait que pour teindre une passion
arrive  un aussi haut degr de violence, il ne suffit pas de sparer
les amants, elle essaya de donner quelques conseils gnraux 
Ottilie. Malheureusement ces conseils se rapportaient aussi bien 
sa propre position qu' celle de sa nice; et plus elle cherchait
 dtourner cette jeune fille de la route funeste o elle s'tait
engage, plus elle sentait qu'elle-mme tait bien loin encore de se
retrouver sur le chemin du devoir.

Force ainsi de garder le silence, elle se borna  tenir les amants
loigns l'un de l'autre, ce qui ne rendit pas la position meilleure.
Les allusions dlicates par lesquelles elle cherchait parfois 
avertir Ottilie, ne produisirent aucun effet; car douard tait
parvenu  lui prouver que sa femme aimait le Capitaine, et que,
par consquent, elle aussi dsirait le divorce, pour lequel il ne
s'agissait plus que de trouver un prtexte dcent. Soutenue par le
sentiment de son innocence, elle croyait pouvoir sans crime s'avancer
vers le but o elle devait trouver un bonheur si ardemment dsir;
elle ne respirait plus que pour douard: cet amour l'affermissait
dans le bien, embellissait sou cercle d'activit et la rendait plus
expansive envers tout le monde; elle se croyait au ciel sur la terre.

C'est ainsi que nos quatre amis continurent  vivre, en apparence du
moins, de leur vie habituelle. Rien dans leurs allures n'tait chang,
ainsi que cela arrive souvent dans les positions les plus terribles;
tout est remis en question, les habitudes quotidiennes suivent leur
cours ordinaire, comme si rien ne menaait cette existence paisible.




CHAPITRE XIV.


Le Capitaine venait de recevoir deux lettres du Comte: l'une, qu'il
devait montrer  ses amis, contenait des promesses, des esprances;
l'autre, crite pour lui seul, renfermait l'offre positive d'une
charge importante d'administration et de cour, le grade de major, de
forts appointements et plusieurs autres avantages brillants. Comme il
tait indispensable de tenir cette offre secrte pendant quelque temps
encore, le Capitaine ne parla  ses amis que des esprances que lui
donnait la premire de ces deux lettres.

S'occupant avec toutes les prcautions ncessaires, des prparatifs de
son prochain dpart, il chercha surtout  hter les travaux commencs.
douard le seconda de son mieux, car il dsirait que tout ft fini
pour la fte d'Ottilie.

Le projet de runir les trois tangs pour en former un lac, avait dj
eu un commencement d'excution; il tait donc impossible d'y renoncer.
Sachant qu'il ne pourrait le mener  fin lui-mme, le Capitaine fit
venir, sous un prtexte spcieux, un jeune architecte, autrefois
son lve, et qu'il savait tre capable d'achever dignement cette
entreprise difficile.

Le Capitaine avait un mrite rel et un caractre noble et gnreux,
aussi tait-il loin de ressembler  ces tres vaniteux qui, pour mieux
faire sentir leur importance, jettent le dsordre et la confusion dans
les entreprises qu'ils doivent cesser de diriger, afin de laisser
aprs eux la certitude qu'il est impossible de les remplacer.

Le Baron ne pouvait avouer la vritable de cause l'ardeur fivreuse
avec laquelle il htait les travaux, car il savait que sa femme ne
consentirait jamais  clbrer avec clat et ostensiblement le jour
anniversaire de la naissance d'Ottilie. Au reste, il comprit lui-mme
que l'ge de cette jeune fille et sa position de protge qui devait
tout  la bienfaisance de sa tante, ne lui permettait pas de paratre
publiquement en reine d'une grande fte. Aussi les prparatifs et les
invitations se firent-ils sous le prtexte de l'inauguration de la
maison d't et des promenades nouvelles.

Dcid  prouver  Ottilie par tous les moyens qui taient en son
pouvoir, que tout se faisait pour elle, il lui destinait des prsents
qu'il voulait mettre en harmonie avec la force de sa passion. Les
conseils que Charlotte lui donnait  ce sujet taient si opposs  ses
intentions, qu'il prit le parti de s'adresser  son valet de chambre,
qui soignait sa garde-robe, et se trouvait, par consquent, en
relation avec les marchands de nouveauts. Cet adroit serviteur
commanda aussitt un coffre d'une forme lgante, couvert eu maroquin
rouge et garni de clous d'acier; les parures et les objets de toilette
dont il le fit remplir, rpondaient  la magnificence de ce coffre. Il
avait depuis longtemps devin la passion de son matre, et, sans lui
en parler directement, il la servait toutes les fois que l'occasion
s'en prsentait. Ce fut dans ce but qu'il rappela au Baron qu'il avait
depuis longtemps au chteau tous les matriaux ncessaires pour un feu
d'artifice, et que si on s'en servait pour clbrer l'anniversaire
de la naissance d'Ottilie, cette fte n'en aurait que plus d'clat.
douard saisit cette proposition avec empressement, et le valet de
chambre se chargea des prparatifs, qui devaient se faire avec le plus
grand mystre afin de surprendre la socit.

De son ct, le Capitaine prenait toutes les mesures de prcaution
ncessaires pour prvenir les accidents qui troublent presque toujours
les solennits auxquelles assiste une foule nombreuse.

douard et son confident ne s'occuprent que du feu d'artifice.
L'chafaudage devait s'lever sur les bords de l'tang et au milieu
des chnes centenaires. La place des spectateurs tait naturellement
en face, sous les platanes, d'o l'on pourrait, sans danger, voir
l'ensemble du feu, ainsi que ses merveilleux effets dans l'eau.
Lorsqu'on dbarrassa cette place des plantes et des buissons qui
l'embarrassaient, douard remarqua avec plaisir que ses arbres chris
taient plus beaux et plus robustes encore qu'il ne le croyait.

--C'est  peu prs dans cette saison que je les ai plants, se dit-il
 lui-mme, mais dans quelle anne?

La date prcise lui tait chappe, il se souvint toutefois qu'elle
se rapportait  un vnement de famille qui tait rest grav dans sa
mmoire. Il chercha cet vnement sur le journal dans lequel son pre
enregistrait tout ce qui lui arrivait d'important. Quel ne fut pas
son ravissement, lorsqu'il reconnut que, par le plus merveilleux des
hasards, le jour et l'anne o il avait plant ces arbres taient le
jour et l'anne de la naissance d'Ottilie!




CHAPITRE XV.


Ds les premires heures de la matine, si impatiemment attendue,
les invits arrivrent en foule au chteau du Baron. Les personnes
prsentes  la pose de la premire pierre de la maison d't, avaient
conserv un agrable souvenir de cette crmonie, et celles qui
n'avaient pu y assister en avaient entendu parler avec beaucoup
d'loges; aussi chacun s'empressa-t-il de venir prendre sa part d'une
nouvelle fte de ce genre.

Au moment o on allait se mettre  table, les charpentiers, prcds
par une joyeuse musique, firent leur entre solennelle dans la cour du
chteau. L'un d'eux pronona une courte harangue et fit circuler une
immense couronne de chne, orne de mouchoirs et de rubans de soie.
Les dames s'empressrent d'enrichir cette couronne de toutes sortes
de dons gracieux qu'elles y attachrent elles-mmes. Puis on se mit 
table, et les charpentiers, heureux et fiers, continurent leur marche
 travers le village, o ils enlevrent aux jeunes filles leurs plus
beaux mouchoirs, leurs plus beaux rubans; et le cortge grossi par
la foule des curieux arriva, au milieu des cris de joie,  la maison
d't, dont le toit fut aussitt orn de la couronne de chne
surcharge d'offrandes de tout genre.

Aprs le dner, Charlotte, qui ne voulait ni cortge ni marche
rgulire, se borna  proposer  ses htes une promenade sur la
montagne de la maison d't, o l'on arriva par groupes isols et sans
ordre; Ottilie, qu'elle avait retenue afin de l'empcher de jouer
un rle dans cette fte, arriva la dernire sur la plate-forme,
circonstance qui causa prcisment le mal que Charlotte avait voulu
viter. Les trompettes et les cymbales qui devaient saluer la socit,
et qui avaient attendu qu'elle ft toute runie, n'entonnrent leurs
bruyantes fanfares qu'au moment o la jeune fille parut, et ils la
proclamrent ainsi la reine de la fte.

Pour mettre la maison d't en harmonie avec la solennit de ce jour,
on l'avait dcore de guirlandes de fleurs disposes selon les rgles
architectoniques. Le Baron avait fait placer sur le fronton, des
chiffres en fleurs qui indiquaient la date de cette inauguration. Il
avait en mme temps donn l'ordre de faire figurer le nom d'Ottilie
dans le tympan du fronton; heureusement le Capitaine tait arriv
assez tt pour enlever les lettres en fleurs et les remplacer par
d'autres ornements.

Les rubans et les mouchoirs bigarrs qui ornaient la couronne
flottaient dans l'air, et le vent emporta la nouvelle et courte
allocution du charpentier. La crmonie tait termine et la place
devant la maison avait t nivele et entoure de branches d'arbres,
afin de la disposer en salle de danse.

Un jeune charpentier prsenta au Baron une svelte et jolie
villageoise, et pria fort poliment Ottilie de lui faire l'honneur
d'ouvrir le bal avec lui. Les deux couples trouvrent de nombreux
imitateurs, et douard ne tarda pas  changer sa rustique danseuse
contre la charmante Ottilie. Les invits pour lesquels ce genre de
plaisir n'avait point d'attrait, se dispersrent dans les alentours et
admirrent les promenades et les plantations nouvelles; mais avant de
se sparer, on s'tait donn rendez-vous sous les platanes,  la chute
du jour.

douard arriva le premier  ce rendez-vous, et donna ses derniers
ordres au valet de chambre, qui se rendit aussitt, avec l'artificier,
sur la rive oppose de l'tang o dj tout tait prt pour la
surprise que l'on rservait  la socit. Ce ne fut qu'en ce moment
que le Capitaine devina le mystre qu'on lui avait cach jusqu'ici.
Prvoyant que la foule allait se porter sur les bords de l'tang, il
allait faire prendre des mesures de prcaution; mais le Baron lui
dit schement qu il voulait diriger seul un divertissement de son
invention.

Ainsi que le Capitaine l'avait prvu, les campagnards, qui ne
croyaient jamais pouvoir s'approcher assez prs du lieu o devait
s'oprer la merveille qu'on venait de leur annoncer, se pressrent sur
les digues auxquelles l'on avait dj commenc  ter une partie de
leurs soutiens, la runion des trois tangs en un seul ayant rendu
leur destruction ncessaire.

Le soleil venait enfin du se coucher, le crpuscule du soir
enveloppait dj la contre, et les nobles spectateurs, runis sous
les platanes o l'on venait de servir une magnifique collation,
attendaient fort commodment une obscurit plus complte. La soire
tait calme, pas un souffle n'agitait le feuillage, et tout permettait
d'esprer que le feu d'artifice russirait compltement.

Tout  coup des cris horribles se firent entendre, d'immenses mottes
de terre s'taient dtaches des digues, et des hommes, des femmes,
des enfants roulaient avec elles dans l'eau. On se prcipita vers le
lieu du dsastre, pour voir plutt que pour secourir, car le malheur
paraissait sans remde. Les digues, dgarnies et trop faibles pour
supporter le poids qui les surchargeait, s'affaissaient de plus en
plus. Enfin la confusion tait telle, que tous ceux qui se trouvaient
sur ces digues ne pouvaient plus ni avancer ni reculer. Le Capitaine
seul conserva assez de prsence d'esprit pour faire chasser, de
force, de ces digues, la foule perdue, ce qui empcha de nouveaux
boulements, et donna aux hommes courageux dont il s'tait entour
assez de place pour secourir les malheureux qui luttaient contre les
flots. Au bout de quelques minutes, tous avaient t ramens sur le
rivage. Un jeune garon seul avait t pouss trop avant dans l'eau
pour gagner la terre, et les efforts qu'il fit pour s'en approcher
l'loignrent toujours davantage; ses forces l'abandonnrent, et l'on
n'aperut plus que ses bras qu'il levait vers le Ciel comme pour
implorer son secours. Le bateau tait rempli de pices d'artifice
qu'on devait brler sur l'eau, et le temps que l'on aurait mis  le
dcharger tait plus que suffisant pour rendre certaine la mort du
malheureux enfant. La rsolution du Capitaine fut bientt prise, il se
dpouilla en hte de son habit et se prcipita dans l'tang.

Un long cri de surprise et d'admiration retentit dans la foule; tous
les yeux taient fixs sur l'intrpide nageur qui, aprs avoir plong
plusieurs fois, reparut avec l'enfant. Il l'amena sur le rivage et le
remit au chirurgien, car il ne donnait plus aucun signe de vie; puis
il demanda s'il ne manquait plus personne et fit faire  ce sujet une
enqute svre. En vain Charlotte le supplia de retourner au chteau
et de s'y faire donner les soins ncessaires, il ne consentit 
s'loigner qu'aprs avoir acquis la certitude que tout le monde tait
sauv; le chirurgien le suivit avec l'enfant qui avait repris l'usage
de ses sens.

A peine les eut-on perdus de vue que Charlotte se souvint que le th,
le sucre, le vin et les autres objets dont ils avaient besoin taient
enferms sous clef, et que par consquent sa prsence et celle
d'Ottilie taient ncessaires au chteau. Pour y retourner il fallait
passer sous les platanes, o elle vit son mari occup  runir et
 retenir la socit, en l'assurant que le feu d'artifice allait
commencer. Elle le supplia de remettre un plaisir dont personne en ce
moment n'tait en tat de profiter, et lui fit sentir qu'il serait
inhumain de s'amuser avant de savoir qu'il n'y avait en effet plus
rien  craindre pour le malheureux enfant et pour son gnreux
sauveur.

--Le chirurgien fera son devoir, rpondit schement le Baron, il a
tout ce qu'il faut pour cela et notre prsence au chteau ne ferait
que le gner.

Charlotte n'insista pas davantage, mais elle fit signe  Ottilie de la
suivre; elle allait obir, douard la retint.

--Je ne veux pas, s'cria-t-il, qu'on la traite en soeur de charit;
cette journe est trop belle pour la terminer  l'hpital! L'enfant
noy est sauv et le Capitaine se schera fort bien sans nous.

Charlotte partit seule et en silence; quelques invits la suivirent
d'abord, et aprs une courte hsitation, toute la socit prit le
chemin du chteau. Reste seule sous les platanes avec douard, la
tremblante Ottilie le supplia d'imiter l'exemple qu'on venait de leur
donner.

--Non, non, dit-il, restons ici ensemble: les choses exceptionnelles
ne se font pas sur les routes ordinaires. Que la catastrophe de ce
soir hte notre union, tu m'appartiens, je te l'ai jur assez de fois,
que les actions succdent enfin aux paroles!

Le bateau traversa l'tang et s'approcha des platanes: c'tait le
valet de chambre qui venait demander  son matre ce que deviendrait
le feu d'artifice.

--Fais-le partir, s'cria le Baron.

Et le valet de chambre retourna  son poste. douard prit les deux
mains d'Ottilie.

--C'est pour toi seule qu'il a t prpar, qu'il s'excute pour toi
seule, permets-moi seulement de l'admirer  tes cts.

Puis il s'assit prs d'elle d'un air tendrement mu, mais avec une
rserve respectueuse.

Au milieu des explosions principales et terribles comme le tonnerre
des canons, on entendait le sifflement des fuses, des balles
luisantes et des serpenteaux, le craquement des roues et des soleils,
et le bruissement des pluies de feu.

douard suivait avec ravissement du regard et de la pense tous ces
mtores qui s'lanaient dans les airs, tantt les uns aprs les
autres, et tantt tous  la fois. Mais pour la tendre et douce
Ottilie, dj intimide par tout ce qui avait prcd cet instant, ces
apparitions bruyantes et phmres furent plutt un objet d'effroi que
de plaisir. Domine par la peur, elle se rapprocha de son ami, qui
ne vit dans ce mouvement qu'une preuve de confiance, et la promesse
ritre de lui appartenir pour toujours.

La nuit avait repris ses droits que l'clat du feu d'artifice venait
de lui disputer; la lune argentait seule les tangs, et clairait
l'troit sentier sur lequel les deux amants retournaient au chteau.
Tout  coup un homme se prsenta devant eux et leur demanda l'aumne,
et douard reconnut l'insolent qui l'avait forc  prendre des mesures
contre l'importunit des mendiants. Trop heureux pour ne pas chercher
 tendre ce bonheur sur tout ce qui l'entourait, il jeta une pice
d'or dans le chapeau de cet homme.

Grce  l'habilet du chirurgien et aux soins empresss de Charlotte,
l'enfant tait presque entirement remis, et la sant du Capitaine et
des hommes qui l'avaient second ne courait plus aucun danger; toutes
les mesures de prcaution ncessaires en pareil cas ayant t prises a
temps.

La catastrophe de l'tang avait laiss une certaine inquitude dans
l'esprit de tout le monde, aussi les invits s'tait-ils empresss de
regagner leurs demeures.

Rest seul avec Charlotte, le Capitaine l'informa de son prochain
dpart; cette nouvelle inattendue la surprit sans la troubler. La
soire avait t si fertile en vnements graves et extraordinaires,
que tout ce qui pouvait les suivre n'tait plus pour elle que la
ralisation de l'avenir solennel dont ces mmes vnements lui avaient
paru le prsage certain. Telle tait la disposition de son esprit
lorsqu'elle vit entrer douard et Ottilie. Son premier soin fut de
leur apprendre que le Capitaine tait sur le point de les quitter pour
aller remplir un poste brillant. Le Baron ne vit dans ce changement de
fortune subit, qu'un hasard favorable qui ne pouvait manquer de
hter l'accomplissement de ses voeux. Son imagination devanant les
vnements, lui montrait d'un ct Charlotte heureuse et fire de son
nouvel poux, et de l'autre Ottilie tablie par lui en qualit de
matresse lgitime du chteau et de ses vastes domaines.

blouie par des rves semblables, la jeune fille s'tait retire dans
sa chambre, o elle trouva le riche coffre qui contenait les cadeaux
de son ami. Les mousselines, les soieries, les dentelles, les schalls
taient aussi riches qu'lgants; de magnifiques bijoux compltaient
ce trousseau. Elle devina sans peine que l'intention d'douard tait
de l'habiller d'une manire digne du rang qu'il lui destinait; mais
tous ces objets taient si bien rangs et surtout si brillants,
qu'elle osa  peine les soulever, et encore moins se les approprier
mme de la pense.




CHAPITRE XVI.


Le lendemain matin le Capitaine avait quitt le chteau, laissant
au Baron quelques lignes par lesquelles il lui exprimait sa
reconnaissance et son invariable attachement. La veille, dj,
il avait fait  demi mot ses adieux  Charlotte; elle avait le
pressentiment que cette sparation serait ternelle, et elle eut la
force de s'y rsigner.

Le Comte ne s'tait pas born  lever son protg  un poste
honorable; il voulait encore lui faire faire un mariage brillant; il
s'en occupa avec tant d'ardeur, que, dans la pense de Charlotte,
cette seconde affaire lui parut tout aussi certaine que la premire.
En un mot, elle avait compltement et pour jamais renonc  un homme
qui n'tait plus  ses yeux que le mari d'une autre femme.

Convaincue que tout le monde avait son courage, et que ce qui n'avait
pas t impossible pour elle ne devait l'tre pour personne, elle
prit la rsolution d'amener son mari, par une explication franche et
sincre, au point o elle tait arrive elle-mme.

--Notre ami, lui dit-elle, vient de nous quitter, et avec lui
disparatra une partie des changements survenus dans notre manire
d'tre. Il dpend de nous maintenant de redevenir, sous tous les
rapports, ce que nous tions nagure.

N'coutant que la voix de la passion, douard crut voir dans ces
paroles une allusion  leur veuvage et  un divorce prochain qui les
rendrait libres comme ils l'taient alors.

--Rien, en effet, dit-il, ne parait plus facile et plus juste, il
s'agit seulement de bien nous entendre afin d'viter le scandale.

--Je conviens, reprit Charlotte, qu'il faut, avant tout, assurer 
Ottilie une position avantageuse. Deux partis se prsentent  cet
effet: nous pouvons la renvoyer  la pension, puisque ma tante a fait
venir prs d'elle Luciane, qu'elle veut introduire dans le grand
monde. D'un autre ct, une dame respectable, riche et noble, est
prte  la recevoir chez elle, en qualit de compagne de sa fille
unique, et de la traiter, sous tous les rapports, comme sa propre
enfant.

douard reconnut enfin qu'il s'tait tromp sur les intentions de sa
femme, et rpondit avec nu calme affect:

--Depuis son sjour au chteau, Ottilie a contract des habitudes qui
lui rendraient, je le crois du moins, un changement de position fort
peu agrable.

--Nous avons tous contract des habitudes folles, funestes! toi
surtout, dit vivement Charlotte. Cependant il arrive une poque o
l'on se rveille de ses rves dangereux, o l'on sent la ncessit de
les sacrifier  ses devoirs de famille.

--Tu conviendras, sans doute, qu'il serait injuste de sacrifier
Ottilie  ces prtendus devoirs de famille? Et, certes, la repousser,
l'envoyer loin de nous, ce serait la sacrifier. La fortune est venue
chercher le Capitaine ici, aussi avons-nous pu le voir partir sans
regret et mme avec joie. Attendons; qui sait si un avenir brillant
n'est pas rserv  Ottilie?

Charlotte ne chercha pas  matriser son motion, car elle tait
dcide  s'expliquer sans dtour.

--L'avenir qui nous est rserv est assez clair: tu aimes Ottilie;
elle aussi nourrit depuis long temps pour toi un penchant qui dj
touche de prs  la passion. Ce langage te dplat? Pourquoi ne pas
rendre en termes prcis ce que chaque instant nous rvle? Pourquoi
n'oserais-je pas te demander quel sera le dnouement de ce drame?

--Il est impossible de rpondre  une pareille question, dit douard
avec un dpit concentr. Notre position est une de celles o il est
indispensable d'attendre la marche des vnements. Qui peut deviner
les secrets du destin?

--Pour ce qui nous concerne, on le peut sans tre dou d'une haute
sagesse ou d'une grande pntration, rpliqua Charlotte. Au reste,
nous ne sommes plus assez jeunes pour nous avancer au hasard sur une
route que nous ne devons pas suivre. Personne ne cherchera  nous en
dtourner, car,  notre ge, on doit savoir se gouverner soi-mme.
Oui, il ne nous est pas permis de nous garer; on ne nous pardonnera
plus ni fautes ni ridicules.

Incapable d'imiter, ni mme d'apprcier la noble franchise de sa
femme, douard rpondit avec un sourire affect:

--Peux-tu blmer l'intrt que je prends au bonheur de ta nice? non 
son bonheur  venir qui dpend toujours des chances du hasard, mais 
son bonheur actuel? Ne te fais pas illusion  toi-mme. Pourrais-tu
te figurer sans chagrin cette pauvre enfant arrache  notre cercle
domestique et jete dans un monde tranger? Moi, du moins, je n'ai pas
le courage de supposer la possibilit d'un pareil changement.

Charlotte sentit pour la premire fois toute la distance qui sparait
le coeur d'douard du sien.

--Ottilie, s'cria-t-elle, ne peut tre heureuse ici, puisqu'elle
arrache un mari  sa femme, un pre  ses enfants.

--Quant  nos enfants, rpondit le Baron d'un air moqueur, nous
aurions tort de nous alarmer pour eux, puisqu'ils ne sont pas encore
ns. Au reste, pourquoi se perdre ainsi dans des suppositions
exagres?

--Parce que les passions drgles engendrent l'exagration. Il en est
temps encore, ne repousse pas les conseils, l'assistance sincre que
je t'offre. Lorsqu'on cherche sa route  travers l'obscurit, le rle
de guide appartient de droit au plus clairvoyant, et, certes, dans le
cas o nous nous trouvons, j'y vois mieux que toi. douard, mon ami,
mon bien-aim, laisse-moi tout essayer, tout entreprendre pour te
conserver. Ne me suppose pas capable de renoncer  un bonheur dont
j'ose me croire digne, au seul bien que j'ambitionne en ce monde, 
toi enfin.

--Et qui parle de cela? dit douard d'un air embarrass.

--Mais puisque tu veux garder Ottilie auprs de toi, mon ami,
pourrais-tu ne pas prvoir les consquences invitables d'une pareille
conduite? Je n'insisterai pas davantage; mais si tu ne veux pas te
vaincre, bientt du moins tu ne pourras plus te tromper.

douard fut forc de s'avouer qu'elle avait raison, mais il ne se
sentit pas la force de le dclarer ouvertement. Un mot qui formule
tout  coup d'une manire positive ce que le coeur s'est permis
vaguement et par degrs, est terrible  prononcer; aussi ne
chercha-t-il qu' luder ce mot.

--Tu me demandes une rsolution, dit-il, et je ne sais mme pas encore
quel est en effet ton projet  l'gard d'Ottilie.

--Mon projet, rpondit Charlotte, est de peser avec toi lequel des
deux partis dont je t'ai parl pour elle offre le plus d'avantages.

Aprs avoir peint la vie du pensionnat sous tous ses rapports, elle
s'tendit avec chaleur sur la douce existence qu'elle pourrait trouver
prs de la dame qui voulait l'associer  sa fille.

--Je voterais pour cette dernire position, dit elle, non-seulement
parce que la pauvre enfant sera plus heureuse, mais parce qu'en
la renvoyant  la pension, nous nous exposons  faire renatre et
augmenter l'amour, qu' son insu elle a inspir  son professeur.

Le Baron feignit de l'approuver, mais dans le seul but de gagner du
temps; et Charlotte, qui dj se croyait sre de sa victoire, fixa le
dpart d'Ottilie pour la fin de la semaine.

Ne voyant plus dans la conduite de sa femme qu'une perfidie
adroitement combine pour lui enlever  jamais son bonheur, il prit le
parti dsespr de quitter lui-mme sa maison, afin de ne pas en faire
chasser Ottilie, ce qui, pour l'instant du moins, lui paraissait le
point principal. La crainte de voir Charlotte s'opposer  son dpart,
le poussa  lui dire qu'il allait s'absenter pour quelques jours,
parce qu'une sage prudence lui faisait craindre de revoir Ottilie et
d'tre tmoin de son dpart.

Cette ruse eut tout l'effet qu'il en avait attendu, Charlotte se
chargea elle-mme des prparatifs de son voyage, ce qui lui donna le
temps d'crire le billet suivant:


DOUARD A CHARLOTTE.

Je ne sais si le mal qui est venu nous frapper est gurissable ou non,
mais je sens que pour chapper au dsespoir, j'ai besoin d'un dlai,
et le sacrifice que je m'impose me donne le droit de l'exiger. Je
quitterai ma maison jusqu' ce que notre avenir  tous soit dcid. En
attendant cette dcision, tu en seras la matresse absolue, mais  la
condition expresse que tu partageras cet empire avec Ottilie. Ce n'est
pas au milieu d'trangers, c'est  tes cts que je veux qu'elle vive.
Continue  tre bonne et douce pour elle, redouble d'gards et de
dlicatesse envers cette chre enfant; je te promets, en change, de
n'entretenir avec elle aucune relation. Je veux mme rester, pour
un certain temps, dans une ignorance complte sur tout ce qui vous
concernera toutes deux. Mon imagination rvera que tout va pour le
mieux, et vous pourrez en penser autant sur mon compte.

Je te prie, je te conjure encore une fois de ne pas loigner Ottilie.
Si elle dpasse le cercle dans lequel se trouve ce domaine et
ses dpendances, si elle entre dans une sphre trangre, elle
n'appartient plus qu' moi, et je saurai m'emparer de mon bien. Si tu
respectes mes voeux, mes esprances, mes douleurs, mes illusions, eh
bien! alors je ne repousserai peut-tre pas la gurison, si toutefois
elle venait s'offrir  mon coeur malade ...


A peine sa plume avait-elle trac cette dernire phrase, que son me
tout entire la dmentit; en la voyant sur le papier, trace par sa
main, il clata en sanglots. Une puissance irrsistible lui disait
plus clairement que jamais qu'il n'tait pas en son pouvoir de cesser
d'aimer Ottilie, soit que cet amour ft un bonheur ou un malheur pour
lui.

En ce moment d'agitation fivreuse, il se rappela tout  coup qu'il
allait s'loigner de son amie, sans savoir mme si jamais il lui
serait possible de la revoir. Mais il avait promis de partir, et dans
son trouble il lui semblait que l'absence le rapprochait du but de ses
dsirs, tandis qu'en restant il lui serait impossible d'empcher sa
femme d'loigner Ottilie de la maison. Pouss par cette dernire
pense, il descendit rapidement l'escalier et s'lana sur le cheval
qui l'attendait dans la cour.

En passant devant l'auberge du village, il reconnut, sous un berceau
en fleurs et devant une table bien servie, le mendiant auquel il avait
donn la veille une pice d'or. Cette vue lui rappela douloureusement
les plus belles heures de sa vie, et l'immensit de sa perte.

Combien j'envie ton sort! se dit-il  lui-mme, sans dtourner les
yeux du mendiant. Tu jouis encore aujourd'hui du bien que je t'ai fait
hier; mais moi, il ne me reste plus rien du bonheur dont je m'enivrais
alors.




CHAPITRE XVII.


Le bruit des pas d'un cheval au trot avait attir Ottilie  sa
fentre, o elle tait arrive assez tt pour voir sortir douard de
la cour. Ne pouvant s'expliquer pourquoi il s'loignait ainsi sans
l'en avertir, et mme sans l'avoir vue une seule fois dans la matine,
elle devint triste et pensive; et son inquitude augmenta lorsque
Charlotte vint la prendre et lui lit faire une longue promenade,
pendant laquelle elle vita avec une affectation visible de parler de
son mari. Mais quand  son retour au chteau elle entra dans la salle
 manger, sa surprise toucha de prs  l'effroi, car elle ne vit que
deux couverts sur la table.

Il est toujours pnible de se voir dranger dans ses habitudes
quelqu'insignifiantes qu'elles puissent tre; mais quand ces habitudes
tiennent  vos affections, y renoncer, c'est renoncer au bonheur. Au
reste, tout contribuait  jeter Ottilie dans un autre monde. Charlotte
avait, pour la premire fois, ordonn elle-mme le dner; son
extrieur cependant annonait le calme et la tranquillit d'esprit,
et elle parlait de la nouvelle position du Capitaine, comme d'un
vnement heureux, tout en assurant qu'elle le mettait dans
l'impossibilit de jamais revenir au chteau.

Remise enfin de son premier mouvement de terreur, Ottilie se flatta
qu'douard avait t reconduire son ami, et qu'il ne tarderait pas 
revenir. Cette consolation lui fut bientt enleve, car, en sortant
de table, elle s'approcha de la fentre et vit une berline de voyage
arrte dans la cour.

Charlotte demanda pourquoi cette voiture n'tait pas encore partie;
le domestique rpondit que le valet de chambre du Baron l'avait fait
attendre, parce qu'il lui manquait encore une foule de petites choses
dont son matre pourrait avoir besoin en voyage. Ottilie eut recours 
toute sa prsence d'esprit pour cacher sa surprise et sa douleur.

En ce moment le valet de chambre entra d'un air affair et rclama
plusieurs objets peu importants, mais qui faisaient deviner
l'intention d'une longue absence.

--Je ne comprends pas ce que vous venez faire ici, lui dit Charlotte
d'un ton irrit; vous avez toujours t charg seul de tout ce qui
concerne le service personnel de votre matre, et vous n'avez besoin
de personne pour vous procurer les choses qui vous sont ncessaires.

L'adroit valet s'excusa de son mieux, mais sans renoncer  l'espoir de
faire sortir Ottilie; car c'tait l le seul but de sa dmarche. Elle
le devina et allait s'loigner avec lui, mais Charlotte la retint et
ordonna schement au valet de chambre de se retirer. Il fut forc
d'obir, et bientt la berline sortit du chteau.

Quel instant terrible pour la pauvre jeune fille! elle ne comprit,
elle ne sentit rien, sinon qu'douard venait de lui tre arrach pour
un temps illimit. Sa souffrance tait telle que Charlotte en eut
piti et la laissa seule.

Qui oserait dcrire sa douleur, ses larmes, ses angoisses? Elle pria
Dieu de lui aider  passer cette cruelle journe; la nuit fut plus
terrible encore, mais elle y survcut, et le lendemain matin il lui
semblait qu'elle avait chang d'existence et de nature. Elle ne
s'tait pas rsigne  son malheur; elle l'avait approfondi, elle
avait acquis la certitude qu'il pouvais s'augmenter encore. Le dpart
d'douard ne lui paraissait que le prlude du sien; car elle ignorait
la menace par laquelle il avait su forcer sa femme  garder sa rivale
prs d'elle, et  la traiter avec indulgence et bont.

Charlotte s'acquitta noblement de la tche difficile que son mari lui
avait impose. Pour arracher Ottilie  elle-mme, elle la surchargeait
d'occupations, et ne la laissait que fort rarement seule. Sans se
flatter qu'il serait possible de combattre une grande passion par
des paroles, elle chercha du moins  lui donner une juste ide de la
puissance de la volont et d'une sage rsolution.

--Sois persuade, mon enfant, lui dit elle un jour, que rien n'gale
la reconnaissance d'un noble coeur, quand nous avons eu le courage de
lui aider  dompter les emportements d'une passion mal entendue.
J'ai os entreprendre un pareil ouvrage, ose me seconder, aide-moi
 l'achever. C'est  la modration,  la patience de la femme qu'il
appartient de conserver ce que l'homme veut dtruire par sa violence
et par ses excs.

--Puisque vous parlez de modration, chre tante, rpondit Ottilie,
je dois vous dire que je me suis aperue avec chagrin que cette vertu
manque absolument aux hommes; ils ne savent pas mme l'exercer  table
quand le vin leur plat. Les plus remarquables d'entre eux troublent
ainsi pour plusieurs heures leur raison, perdent toutes les aimables
qualits qui les distinguent, et semblent ne plus aimer que le
dsordre et la confusion. Je suis sre que plus d'un funeste projet a
t arrt et excut dans un pareil moment.

Charlotte fut de son avis; mais elle changea d'entretien, car elle
avait compris qu'il ramenait la pense de la jeune fille sur douard,
qui cherchait, sinon habituellement, du moins plus souvent qu'elle ne
l'aurait voulu,  augmenter sa gaiet en  chasser un souvenir fcheux
en buvant quelques verres de vin de trop. Pour achever de dtourner la
pense de sa nice d'un pareil sujet, elle parla du prochain mariage
du Capitaine avec la femme que le Comte lui destinait, et ses discours
et sa contenance annonaient qu'elle regardait cette union comme un
bonheur qui devait achever de consolider l'avenir d'un ami pour lequel
elle avait l'affection d'une soeur.

Cette rvlation inattendue jeta l'imagination d'Ottilie dans une
sphre bien diffrente de celle qu'douard lui avait fait envisager.
Ds ce moment, elle observa et commenta chaque parole de sa tante; le
malheur l'avait rendue souponneuse.

Charlotte persista dans la route qu'elle s'tait trace avec la
persvrance, l'adresse et la pntration qui faisaient la base
fondamentale de son caractre. A peine tait-elle parvenue  faire
rentrer ses penchants dans les bornes troites du devoir, qu'elle
soumit sa vie extrieure et toute sa maison  la mme rforme. Au
milieu du calme monotone et de la paix rgulire qui rgnaient autour
d'elle, elle s'applaudit des incidents qui avaient si violemment
troubl son intrieur, puisqu'ils avaient mis un terme  des travaux
et  des projets d'embellissement devenus si vastes qu'ils menaaient
de compromettre sa fortune et celle de son mari. Trop sage pour
arrter ce qu'il tait indispensable d'achever, elle suspendit les
travaux au point o ils pouvaient, sans danger, attendre le retour
du matre; car elle voulait laisser  son mari le plaisir de mener
paisiblement  fin ce qui avait t entrepris dans un tat d'agitation
fivreuse. L'architecte comprit ses intentions et les seconda avec
autant de sagesse que de rserve.

Dj les trois tangs ne formaient plus qu'un lac, dont on
embellissait les bords par des plantations utiles, au milieu
desquelles on pouvait, plus tard, placer facilement des points de
repos, des pavillons et des retraites pittoresques. La maison d't
tait finie autant qu'elle avait besoin de l'tre pour braver la
rigueur des saisons, et le soin de la dcorer fut remis  une autre
poque.

Satisfaite d'elle-mme, Charlotte tait rellement heureuse et
tranquille. Ottilie s'effora de le paratre; mais, au fond de son me
elle ne prenait part  ce qui se passait autour d'elle, que pour y
chercher un prsage du prochain retour d'douard. Aussi vit-elle avec
un vif plaisir qu'on venait d'excuter une mesure dont elle l'avait
souvent entendu parler comme d'un projet favori.

Ce projet consistait  runir les petits garons du village pendant
les longues soires d't, pour leur faire nettoyer les plantations et
les promenades nouvelles. Peu de semaines avaient suffi  Charlotte
pour les faire habiller tous d'une espce d'uniforme qui restait
dpos au chteau, car ils ne devaient s'en servir que pendant les
heures de travail. L'architecte, qui les guidait avec une rare
intelligence, ne tarda pas  donner  l'ensemble de cette petite
troupe quelque chose de rgulier et de gracieux. Rien, en effet,
n'tait plus agrable  voir que ces enfants. Les uns, arms de
serpettes, de rteaux de bches et de balais, parcouraient les routes,
les sentiers et les massifs, tandis que les autres les suivaient avec
des paniers, dans lesquels ils entassaient les pierres, les pines
et les branches de bois mort. Leurs diverses attitudes fournissaient
presque chaque jour  l'architecte des modles de groupes gracieux
pour des bas-reliefs, dont il se proposait d'orner les frises de la
premire belle maison de campagne qu'il aurait  construire.

Pour Ottilie, ce corps de petits jardiniers si bien disciplins,
n'tait qu'une attention par laquelle ou se proposait de surprendre
agrablement le matre que, sans doute, on attendait sous peu. Ranime
par cette pense, elle se promit d'offrir  son ami un tablissement
d'utilit de son invention.

L'embellissement du village, ainsi que le Capitaine l'avait prvu,
avait inspir  tous les habitants l'amour de la propret, de l'ordre
et du travail. Ce fut ce penchant qu'Ottilie se proposa de dvelopper
chez les petites filles. A cet effet, elle les runit au chteau  des
heures fixes, et leur enseigna  filer,  coudre et d'autres travaux
analogues  leur sexe. On ne saurait enrgimenter les petites
Elles comme les petits garons. Ottilie le sentit, aussi ne leur
imposa-t-elle aucune uniformit de costume ou de mouvement, mais elle
s'effora d'augmenter leur activit et de les rendre plus attaches 
leurs familles, plus utiles dans leurs maisons. Chez une seule de ses
lves, la plus vive et la plus veille de toutes, ses conseils ne
produisirent pas le rsultat qu'elle en avait attendu. La petite
espigle se dtacha entirement de ses parents, pour ne plus vivre que
pour sa belle et bonne matresse.

Comment Ottilie aurait-elle pu rester insensible  tant d'affection?
Bientt la petite Nanny, qu'elle avait tolre d'abord, devint sa
compagne insparable, et, par consquent, commensale du chteau. Sans
cesse  ses cts, elle aimait surtout  la suivre dans les jardins,
o la petite gourmande se rgalait avec les cerises et les fraises
tardives dont le Baron avait su se procurer les espces les plus
rares. Les arbres fruitiers, qui promettaient pour l'automne une riche
rcolte, fournissaient au jardinier l'occasion de parler de son matre
dont il dsirait le prochain retour. Ottilie l'coutait avec plaisir,
car il connaissait son tat et aimait sincrement douard.

Un jour qu'elle lui faisait remarquer avec satisfaction que tout ce
que le Baron avait greff pendant le printemps avait parfaitement
russi, il lui rpondit d'un air soucieux:

--Je dsire que ce bon seigneur en recueille beaucoup de joie; mais
s'il nous revient pour l'automne, il verra qu'il y a dans l'ancien
jardin du chteau des espces prcieuses qui datent du temps de
feu son pre. Les ppiniristes d'aujourd'hui ne sont pas aussi
consciencieux que les Chartreux. Leurs catalogues sont remplis de
noms curieux, on achte, on greffe, on cultive, et quand les fruits
arrivent, on reconnat que de pareils arbres ne mritent pas la place
qu'ils occupent.

Le fidle serviteur demandait surtout  Ottilie l'poque du retour
d'douard, et lorsqu'elle lui disait qu'elle l'ignorait, il devenait
triste et pensif, car il croyait qu'elle le jugeait indigne de sa
confiance. Et cependant elle ne pouvait se sparer des plates-bandes,
des carrs o tout ce qu'elle avait sem et plant avec son ami tait
en pleine fleur, et n'avait plus besoin d'autres soins que d'un peu
d'eau, que Nanny, qui la suivait toujours un arrosoir  la main,
versait avec prodigalit. Les fleurs d'automne, encore en boutons, lui
causaient surtout une douce motion. Il tait certain que pour la fte
d'douard elles brilleraient dans tout leur clat, et elle esprait
s'en servir  cette occasion, comme d'autant de tmoins de son amour
et de sa reconnaissance. Mais l'espoir de clbrer cette fte n'tait
pour elle qu'une ombre vacillante: le doute et les soucis entouraient
sans cesse de leurs tristes murmures l'me de la pauvre fille.

Dans de pareilles dispositions d'esprit, un rapprochement sincre
entre elle et sa tante tait impossible. Au reste, la position de ces
deux femmes devait naturellement les loigner l'une de l'autre. Un
retour complet au pass et dans la vie lgale, rendait  Charlotte
tout ce qu'elle pouvait jamais avoir espr, tandis qu'il enlevait 
Ottilie tout ce que la vie pouvait lui promettre, et dont elle n'avait
eu aucune ide avant sa liaison avec douard. Cette liaison lui avait
appris  connatre la joie et le bonheur; et sa situation actuelle
n'tait plus qu'un vide effrayant.

Un coeur qui cherche, sent vaguement qu'il lui manque quelque chose;
un coeur qui a trouv et perdu ce qu'il cherchait, a la conscience du
malheur; et, alors, les tendres rveries, les dsirs incertains qui
le beraient doucement deviennent des regrets amers, du dpit, du
dcouragement. Alors le caractre de la femme, quoique faonn pour
l'attente, sort de ce cercle passif pour entreprendre, pour faire
quelque chose qui puisse lui rendre son bonheur.

Ottilie n'avait point renonc  douard; Charlotte cependant fut
assez prudente pour feindre de regarder comme une chose convenue et
certaine, qu'il ne pouvait plus dsormais y avoir entre sa nice et
son mari que des relations de protection bienveillante, d'amiti
paisible.

Ottilie passait une partie de ses nuits  genoux devant le coffre
ouvert o les riches prsents d'douard se trouvaient encore tels
qu'il les y avait placs lui-mme. Pour elle, tous ces objets taient
tellement sacrs, qu'elle aurait craint de les profaner en s'en
servant. Aprs ces nuits cruelles, elle sortait, avec les premiers
rayons du jour, du chteau o, nagure; elle avait t si heureuse, et
se rfugiait dans les solitudes les plus agrestes. Parfois mme il lui
semblait que le sol ne la portait qu' regret; alors elle se jetait
dans la nacelle, la faisait glisser jusqu'au milieu du lac, tirait une
relation de voyage de sa poche; et doucement berce par les vagues,
elle se laissait aller  des rves qui la transportaient dans les pays
lointains dont parlait son livre, et o elle rencontrait toujours
l'ami que rien ne pouvait loigner de son coeur.




CHAPITRE XVIII.


Mittler, dont nos lecteurs connaissent dj l'humeur bizarre et
l'activit inquite, avait entendu parler sourdement des troubles
survenus au chteau de ses bons amis, dont il croyait le bonheur 
l'abri de tout orage. Persuad que le mari ou la femme ne tarderait
pas  rclamer son intervention, qu'il tait trs-dispos  leur
accorder, il s'attendait  chaque instant  recevoir un message
de l'un ou de l'autre. Leur silence l'tonna sans diminuer ses
bienveillantes intentions  leur gard, et il finit par se dcider 
aller leur offrir ses services. Cependant il remettait cette dmarche
de jour en jour; l'exprience lui avait prouv que rien n'est plus
difficile que de ramener des personnes doues d'une intelligence
suprieure, sur la route dont elles n'ont pu s'loigner sans le
savoir. Aprs une assez longue hsitation, il prit enfin le parti
d'aller trouver douard, dont il venait de dcouvrir la retraite.

La route qu'il fallait suivre pour se rendre prs de ce mari gar,
le conduisit  travers une agrable valle tapisse de prairies que
sillonnait un rapide et bruyant ruisseau. Des champs et des vergers
sparaient les villages qui s'levaient  et l sur le penchant des
collines, et donnaient  la contre quelque chose de paisible et de
riant. Rien dans cette vaste valle ne frappait l'imagination, tout y
dveloppait l'amour de la vie.

Bientt une grande mtairie, entoure de jardins, attira l'attention
de Mittler par son air de propret et d'lgance champtre; et il
devina sans peine que c'tait en ce lieu que le Baron se cachait 
tous les siens.

douard avait en effet choisi cette demeure silencieuse, o il
s'abandonnait entirement  tous les rves que lui suggrait sa
passion. Souvent il se flattait qu'Ottilie pourrait partager avec lui
cette retraite, s'il trouvait le moyen de l'y attirer. Plus souvent
encore, il bornait ses voeux  lui assurer la proprit de ce joli
petit domaine, afin qu'elle pt y vivre tranquille, indpendante
surtout. Parfois mme il poussait la rsignation jusqu' supporter
l'ide qu'elle pourrait redevenir heureuse, en partageant cette
existence paisible avec un autre que lui. C'tait ainsi que ses
journes s'coulaient dans un passage perptuel de l'esprance  la
douleur, de la rsignation au dsespoir.

L'arrive de Mittler ne l'tonna point; il s'tait attendu  le voir
plus tt, mais en qualit de messager de Charlotte; aussi s'tait-il
prpar d'avance  le charger de propositions assez claires et assez
tranches, pour terminer enfin leurs incertitudes mutuelles. L'ide
qu'il ne pouvait manquer de lui donner des nouvelles d'Ottilie acheva
de lui faire regarder la visite de ce vieil ami comme l'apparition
d'un messager du ciel.

Lorsqu'il apprit que non-seulement Mittler ne venait pas de la part
de Charlotte, mais qu'il ignorait compltement ce qui se passait au
chteau, o il n'tait pas retourn depuis le jour o il en avait t
chass par l'arrive du Comte et de la Baronne, son coeur se serra et
il se renferma dans un silence absolu.

Mittler comprit que pour l'instant, du moins, il fallait renoncer au
rle de mdiateur, et accepter franchement celui de confident. Le
Baron cda au besoin d'pancher ses douleurs, et son vieil ami
l'couta sans le blmer; il se borna seulement  lui reprocher
avec beaucoup de douceur la retraite absolue  laquelle il s'tait
condamn.

--Et comment, s'cria douard, pourrais-je supporter l'existence
ailleurs que dans la solitude? l, du moins, je puis toujours penser
 elle, je la vois marcher et agir, et mon imagination lui fait faire
tout ce que mon coeur dsire. Elle m'crit des lettres pleines d'amour
et m'avoue qu'elle cherche le moyen d'arriver jusqu' moi! Eh!
n'est-ce pas ainsi, en effet, qu'elle devrait se conduire? J'ai promis
de m'abstenir de toute dmarche qui pourrait nous rapprocher; mais
elle, rien ne la retient! Ou bien Charlotte aurait-elle eu la cruaut
de lui arracher le serment de ne point m'crire, de ne point chercher
 me revoir? c'est probable, c'est naturel; et cependant, si cela
tait, je ne pourrais m'empcher de dire que cela est inou, horrible!

Ottilie m'aime, je le sais, qu'elle vienne donc se jeter dans mes
bras! Cette pense me domine au point qu'au plus lger bruit mes
regards se fixent vers la porte, comme si je devais la voir entrer. Je
m'y attends, je l'espre, je le crois; il me semble que tout ce qui
est impossible doit devenir facile. Si la vie vulgaire a pour nous des
obstacles insurmontables, rien au moins ne doit tre impossible dans
la vie intellectuelle. Qu'Ottilie trouve dans son amour la force de
faire pour moi, intellectuellement, ce que des causes matrielles
l'empchent de faire matriellement. Que, pendant la nuit, quand la
veilleuse rpand dans ma chambre une lueur incertaine, son me vienne
parler  la mienne, qu'elle m'apparaisse en fantme vaporeux, et me
prouve ainsi qu'elle pense  moi, qu'elle m'appartient.

Une seule consolation me reste. Depuis que j'ai fait connaissance avec
quelques femmes aimables qui demeurent dans le voisinage, Ottilie
occupe plus exclusivement mes rves, comme si elle voulait me dire:
Tu as beau chercher, tu ne trouveras jamais une amie aussi gracieuse,
aussi aimante que moi. Les plus lgers incidents de nos doux rapports
se reproduisent ple-mle dans ces phmres crations de mon cerveau,
mais elles ne sont pas toujours sans amertume. Parfois, nous signons
ensemble notre contrat de mariage, nos mains se confondent et effacent
alternativement nos noms enlacs. Souvent mme il y a quelque chose de
contraire  la puret anglique que j'adore en elle, et alors je sens
plus que jamais combien elle m'est chre, car mon chagrin touche de
prs au dsespoir. Dans un de mes derniers rves encore elle m'agaait
et me tourmentait d'une manire tout  fait oppose  son caractre.
Il est vrai que son beau visage rond et candide s'tait allong, ses
traits avaient chang d'expression, enfin ce n'tait pas elle, c'tait
une autre femme. Je n'en ai pas moins t troubl, boulevers,
ananti!

Souriez, mon cher Mittler, je vous le permets, je ne rougis pas
de cette passion. Appelez-la folle, extravagante, furieuse, que
m'importe; je sens qu'elle est mon premier, mon seul amour! Tout
ce que j'ai prouv jusqu'ici n'tait qu'un prlude, qu'un
divertissement, qu'un jeu; maintenant j'aime! Ma femme et mon ami ont
eu la bont de dire, non devant moi, mais entre eux, que j'tais et
que je serais toujours mdiocre en tout. Ils se sont tromps; je suis
arriv, en fort peu de temps,  la perfection dans l'art d'aimer,
jamais personne ne m'y surpassera! Je conviens que c'est un talent qui
ne vaut  celui qui le possde que des larmes et des souffrances, mais
il m'est si naturel que je ne pourrais plus y renoncer.

En se laissant aller ainsi au plaisir d'exprimer ses douloureuses
sensations  un ami qu'il croyait dispos  le plaindre, douard
s'tait affaibli au point qu'il clata en sanglots.

Naturellement vif et impatient, et dou d'une raison impitoyable,
Mittler blma d'autant plus cette explosion d'une passion coupable,
qu'elle renversait toutes ses prvisions, et semblait le jeter pour
toujours loin du but qu'il s'tait propos en se rendant prs du
Baron. L'imminence du danger lui donna cependant la force de se
contraindre.

Aprs avoir exhort douard  se remettre, il lui dit de ne pas
oublier ainsi sa dignit d'homme, de se rappeler que le courage honore
le malheur, et que, pour conserver l'estime de soi-mme et celle des
autres, il faut savoir supporter les souffrances avec rsignation et
modrer son dsespoir.

Le Baron ne pouvait voir dans ces gnralits que des paroles vides de
sens; elles irritaient sa douleur au lieu de la calmer.

--Il est facile  l'homme heureux, s'cria-t-il, de sermonner celui
qui souffre, et s'il savait tout le mal qu'il lui fait, il aurait
honte de lui-mme! Rien ne lui parat plus simple, plus facile qu'une
patience infinie, tandis qu'il ne croit pas  la possibilit d'une
douleur infinie, pour laquelle la consolation est une bassesse et le
dsespoir un devoir. L'immortel chantre de la Grce, lui qui savait si
bien peindre les hros, ne craignait pas de les faire pleurer. Il dit
mme trs-positivement qu'il n'y a de vritablement bon que les hommes
riches en larmes. Qu'il fuie loin de moi celui dont les yeux sont
toujours secs, car son coeur est sec aussi! Qu'il soit maudit l'homme
heureux qui ne cherche dans l'homme malheureux qu'un spectacle
difiant! qu'un hros de thtre qu'il n'applaudit qu'autant qu'il
exprime ses angoisses par des paroles mesures, par des gestes et des
attitudes nobles et imposantes! qu'un gladiateur qui sait mourir avec
grce sous les yeux du spectateur.

Je vous sais gr cependant de votre visite, mon cher Mittler, mais je
crois qu'en ce moment nous devrions faire, chacun de notre ct, une
petite promenade dans les jardins; quand nous nous retrouverons, je
serai plus calme.

Mittler savait qu'il lui serait difficile de faire revenir la
conversation sur le mme terrain, aussi chercha-t-il  la continuer
en promettant plus d'indulgence; et le Baron se laissa entraner par
l'espoir d'arriver  une solution quelconque.

--Je conviens, dit-il, que les longs pourparlers et les diverses
combinaisons de la rflexion ne servent  rien; c'est par la rflexion
cependant que je suis arriv  savoir ce que je veux, ce que je dois
faire. J'ai pes le prsent et l'avenir, et je n'y ai vu que
des malheurs inous ou un bonheur ineffable. Dans une pareille
alternative, le choix peut-il tre difficile? Non, non, vous comprenez
vous-mme la ncessit d'un divorce. Il existe dj de fait,
aidez-nous  le lgaliser, obtenez le consentement de Charlotte et
assurez ainsi notre bonheur  tous.

Mittler garda le silence, et le Baron continua avec une chaleur
toujours croissante.

--Mon sort est dsormais insparable de celui d'Ottilie. Regardez ce
verre o nos chiffres sont enlacs depuis longtemps et sans notre
participation. Il a t lanc en l'air en signe de rjouissance, et
devait se briser en retombant sur le sol rocailleux. Un tmoin de la
fte a eu le bonheur de recevoir dans ses mains ce verre prophtique;
il me l'a vendu fort cher, j'y bois chaque jour et je me rpte sans
cesse, que les arrts forms par le destin sont seuls indissolubles.

--Malheur  moi! s'cria Mittler, la superstition a toujours t 
mes yeux l'ennemie la plus funeste  l'homme, et me voil rduit  la
combattre chez vous. Songez donc qu'en jouant avec des pronostics, des
pressentiments, des rves, on donne une importance dangereuse mme aux
choses et aux positions les plus vulgaires. Mais quand notre position
est importante par elle-mme, quand tout autour de nous est agit,
tumultueux, menaant, ces fantmes-l rendent l'orage plus terrible.

--Oh! permettez du moins au malheureux qui lutte au milieu de ces
orages, de lever ses regards vers un fanal protecteur. Qu'importe que
ce fanal ne soit qu'une illusion, puisqu'il aura toujours le pouvoir
rel de soutenir ses forces.

C'est possible, et je pourrais peut-tre excuser ces sortes de folies,
si je n'avais pas remarqu que l'homme ne s'y abandonne que pour
s'affermir dans ses erreurs. Jamais il ne voit les symptmes qui
pourraient tre pour lui un avertissement utile, il ne se confie, il
ne croit qu' ceux qui flattent sa passion.

Le caractre que l'entretien venait de prendre jeta Mittler dans des
rgions tnbreuses pour lesquelles il avait une aversion inne. Ne
cherchant plus qu' le terminer le plus tt possible, et persuad
enfin qu'il n'obtiendrait rien du Baron, il lui proposa d'aller
trouver Charlotte. douard accepta avec plaisir, et Mittler partit,
plein d'espoir dans la dmarche qu'il allait faire; car elle avait
l'avantage certain de gagner du temps, et de lui fournir le moyen de
connatre la situation d'esprit, les projets et les esprances des
deux femmes.

Lorsqu'il arriva au chteau, il trouva Charlotte telle qu'il l'avait
toujours vue. Elle lui raconta avec calme et franchise les vnements
dont douard ne lui avait fait connatre que les rsultats, et il vit
le mal dans toute sa gravit, dans toute son tendue. Aucun remde
possible ne se prsenta  son esprit, et cependant il ne parla point
du divorce que le Baron lui avait si fortement recommand de proposer.
Quelle ne fut pas sa joie quand Charlotte lui dit avec un doux
sourire:

--Rassurez-vous, mon ami, j'ai lieu d'esprer que mon mari ne tardera
pas  revenir  moi. Comment pourrait-il songer  m'abandonner, quand
il saura que je vais tre bientt mre?

--Vous ai-je bien comprise? s'cria Mittler.

--Il me semble que l'quivoque est impossible, rpondit Charlotte en
rougissant.

--Qu'elle soit bnie mille fois, cette bienheureuse nouvelle! Quel
argument irrsistible ne pourra-t-on pas en tirer? J'en connais la
toute-puissance sur l'esprit des hommes! Il est vrai que pour ma part
je n'ai pas lieu de m'en rjouir; je perds tous mes droits  votre
reconnaissance, puisque votre rconciliation se fera d'elle-mme. Je
ressemble  un de mes amis, excellent mdecin quand il traite les
pauvres pour l'amour de Dieu, mais incapable de gurir un riche qui le
paierait gnreusement. Puisque tel est mon sort, il est heureux
que vous n'ayez pas besoin de mon intervention, car elle et t
impuissante pour vous, puisque vous tes riche.

Charlotte le pria de porter une lettre de sa part  son mari, et
de chercher  connatre le parti qu'il prendrait en apprenant le
changement survenu dans leur position respective. Mittler lui refusa
ce service.

--Tout est fait, tout est arrang, s'cria-t-il, vous pouvez lui
envoyer votre lettre par un messager quelconque. J'ai affaire
ailleurs, je ne reviendrai que pour vous faire mon compliment sur
votre rconciliation, et pour assister au baptme.

A ces mots il sortit avec prcipitation, laissant Charlotte fort
mcontente et trs-inquite; elle savait que la ptulance de cet homme
bizarre lui avait valu presque autant de dfaites que de succs, et
qu'il avait, en gnral, la funeste habitude de regarder comme des
faits accomplis les esprances que lui suggraient les impressions du
moment; aussi tait-elle loin de partager sa confiance et sa scurit.

douard s'tait flatt que Mittler lui apporterait la rponse de sa
femme, et la lettre qui lui fut remise par un messager lui causa un
mouvement de terreur. Aprs l'avoir longtemps tenue dans ses mains
sans oser l'ouvrir, il la dcacheta enfin et la parcourut des yeux.
Qui oserait peindre les motions contradictoires dont son me fut
bouleverse en lisant le passage suivant de la lettre de Charlotte:

Souviens-toi de l'heure nocturne o tu vins visiter ta femme en amant
aventureux, o tu l'attiras presque malgr elle dans tes bras, sur ton
coeur!... Ne voyons plus dsormais dans cet vnement bizarre qu'un
arrt de la Providence. Oui, la Providence a resserr nos rapports par
un lien nouveau, au moment mme o le bonheur de notre vie tait sur
le point de s'anantir!

Lorsqu'un gentilhomme se trouve rduit  chercher les moyens de
s'arracher  lui-mme et de tuer le temps, la chasse et la guerre se
prsentent naturellement  son esprit.

Nous ne chercherons pas  donner une juste ide de tout ce qui se
passait alors dans le coeur d'douard. Craignant de succomber dans le
combat qu'il se livrait  lui-mme, il prouva le besoin de braver des
prils matriels. Au reste, la vie lui tait devenue si insupportable,
qu'il se fortifiait avec complaisance dans l'ide que sa mort seule
pouvait rendre le repos  ses amis, et surtout  sa chre Ottilie.

Ses sinistres projets ne rencontrrent aucun obstacle, car il ne les
confia  personne. Son premier soin fut de faire son testament avec
toutes les formalits ncessaires, et il se sentit presque heureux en
dictant la clause par laquelle il lguait  Ottilie, la mtairie qu'il
habitait depuis sa fuite du chteau; puis il rgla les intrts de
Charlotte et de son enfant, assura l'avenir du Capitaine, et fit des
pensions  tous ses serviteurs.

Une guerre nouvelle venait de succder  un court intervalle de paix.
Dans sa premire jeunesse, le Baron s'tait trouv sous les ordres
d'un chef d'un mrite trs-mdiocre qui l'avait dgot du service.
Un grand Capitaine tait en ce moment  la tte de l'arme; il fut se
ranger sous sa bannire, car l, la mort tait probable et la gloire
certaine.

Lorsqu'Ottilie fut instruite de l'tat de Charlotte, elle se refoula
compltement sur elle-mme. Malgr son inexprience, elle avait
compris qu'il ne lui tait plus ni possible ni permis d'esprer. Un
regard rapide que nous jetterons plus tard sur son journal, nous
donnera quelques claircissements sur ce qui se passait alors dans son
coeur.




DEUXIME PARTIE.




CHAPITRE PREMIER.


Nous voyons souvent dans la vie ordinaire ce que dans l'pope nous
appelons un artifice de pote. Les figures principales s'loignent, se
voilent ou restent dans l'inaction, afin de laisser  celles que l'on
avait  peine remarques jusque l, le temps et la place d'agir et de
mriter  leur tour la louange ou le blme.

C'est ainsi qu'immdiatement aprs le dpart du Capitaine et du Baron
l'Architecte se fit remarquer par sa sage activit dans les affaires,
et par son empressement  distraire les dames pendant les heures de
loisir.

Son extrieur seul aurait suffi pour inspirer un bienveillant intrt.
Jeune, svelte, grand et bienfait, il tait modeste sans timidit, et
prvenant sans jamais importuner. Toujours prt  se rendre utile et
agrable, il ne tarda pas  tendre sa bienfaisante influence
jusque sur les affaires domestiques. Lui seul recevait les visites
dsagrables ou importunes, et lorsqu'il ne pouvait entirement les
pargner aux dames, il savait prendre pour lui ce qu'elles avaient de
plus fcheux.

Un jour sa complaisance  cet gard fut mise  une cruelle preuve,
par un jeune avocat qu'un gentilhomme du voisinage avait envoy
au chteau pour traiter une affaire qui, sans tre importante par
elle-mme, occupait Charlotte trs-dsagrablement. Ce dernier motif
nous oblige de la rapporter avec tous ses dtails.

L'on n'a pas oubli sans doute les changements que Charlotte avait
fait excuter dans le cimetire du village: les croix et les monuments
avaient t rangs contre la muraille du fond et le socle de l'glise;
le reste du terrain nivel et sem de trfle formait une riante
prairie traverse par une seule route qui conduisait de la porte du
cimetire  celle de l'glise. Les nouveaux tombeaux taient creuss
au fond prs du mur et sans former de tertre; Charlotte avait mme
ordonn de semer sur la terre nouvellement remue, du trfle et de
l'herbe afin de cacher, autant que possible, l'image de la mort aux
yeux des vivants. Le vieux pasteur, attach aux anciennes routines,
avait d'abord blm cette mesure. Mais lorsque le soir, semblable 
Philmon, il venait s'asseoir avec sa Baucis sur les tilleuls qui
ornaient l'entre du presbytre, il comprit qu'il tait plus agrable
d'avoir en face de lui une belle prairie dont l'herbe servait  la
nourriture de ses vaches, qu'un champ de mort hriss de tertres et
d'insignes lugubres.

Quelques habitants du village continuaient cependant  blmer une
rforme qui leur enlevait la consolation de voir la place o l'on
avait enterr leurs pres. Les croix et les monuments rangs avec
ordre, leur disaient toujours les noms des personnes qu'ils avaient
perdues et la date de leur mort; mais ces noms et ces dates les
intressaient beaucoup moins que la place o reposaient leurs restes.
Telle tait aussi l'opinion du gentilhomme qui protestait contre
les rformes de Charlotte; car il avait dans ce cimetire une place
rserve pour sa famille, privilge en change duquel il avait assez
gnreusement dot l'glise.

L'avocat charg de faire valoir ses droits les exposa avec chaleur,
mais avec convenance; Charlotte l'couta avec attention.

--Je suis persuad, Madame, lui dit-il enfin, que vous tes maintenant
convaincue vous-mme que l'homme, dans toutes les positions sociales,
prouve le besoin de connatre la place o dorment les siens. Le
campagnard le plus pauvre veut pouvoir planter une croix de bois
sur la tombe de son enfant, pour y suspendre une couronne; l'une et
l'autre dure autant que sa douleur, son modeste deuil n'en demande pas
davantage. Les classes plus aises convertissent ces croix de bois en
fer qu'elles entourent et protgent de diffrentes manires. Voici
dj la prtention d'une dure de plusieurs annes. Mais ces croix
de fer aussi finissent par tomber et disparatre, voil pourquoi les
riches ont conu l'ide d'lever des monuments de pierre qui survivent
 plusieurs gnrations et qu'on peut relever de leurs ruines. Est-ce
le monument qui demande et obtient la vnration? Non, c'est la
cendre qu'il couvre. Il ne reprsente donc pas un souvenir, mais une
personne; il n'appartient pas au pass, mais au prsent. Ce n'est pas
dans le monument, mais dans la terre que l'imagination cherche et
retrouve un mort chri; c'est autour de cette terre que se runissent
les amis, les parents; il est donc bien naturel qu'ils demandent le
droit d'en exclure ceux qui ont t hostiles ou trangers  ce mort.

Selon moi, Madame, mon client donnerait une grande preuve de
modration s'il se contentait du remboursement de la somme dont il a
dot l'glise; rien ne saura jamais le ddommager du mal que vous avez
fait  tous les membres de sa famille, puisque vous les avez privs
du bonheur douloureux de pleurer sur les tombes de leurs pres, et de
l'espoir de dormir un jour  leurs cts.

--Je ne me repens pas de ce que j'ai fait, rpondit Charlotte,
l'glise rendra le don qu'elle a reu, je me charge de l'en
ddommager. C'est donc une affaire termine; permettez-moi seulement
d'ajouter que vos arguments ne m'ont point convaincue: la pense qui
se fonde sur une galit parfaite, du moins aprs la mort, me
parat plus juste et plus consolante que celle qui perptue les
individualits et les distinctions sociales, mme au-del de la tombe.
N'est-ce pas l aussi votre avis? continua-t-elle en s'adressant 
l'Architecte.

--Je ne me crois pas capable de dcider une pareille question,
rpondit l'artiste; mais puisque vous l'exigez, Madame, je vous dirai
l'opinion qui m'a t suggre  ce sujet par mes sentiments et par
mon art: on nous a privs de l'avantage inapprciable de renfermer les
cendres des objets de nos regrets dans des urnes cinraires que nous
pouvions presser sur notre coeur; nous ne sommes pas assez riches pour
embaumer leurs restes et les exposer, magnifiquement pars, dans de
superbes sarcophages, et nous sommes devenus si nombreux, que nos
glises ne sauraient plus contenir tous nos morts. Il faut donc
ncessairement leur creuser des fosses en plein air. Dans un pareil
tat de choses, je me vois forc d'approuver compltement votre
rforme. Oui, Madame, faire dormir ensemble tous les membres d'une
mme commune, c'est rapprocher ce qui doit tre uni, et puisque nous
sommes rduits  dposer nos morts dans la terre, il est juste et
naturel de ne point la hrisser de tertres disgracieux.

Au reste, en tendant sur tous une seule et mme couverture, elle
devient plus lgre pour chacun.

--Ainsi, dit Ottilie, tout sera termin pour nous, sans que nous ayons
laiss une marque, un signe qui puisse aller au-devant de la mmoire,
pour lui rappeler que nous avons t.

--Non, non, rpondit vivement l'Architecte, ce n'est pas au dsir de
perptuer le souvenir de notre existence, mais  la place o nous
avons cess d'tre, qu'il faudrait renoncer. L'architecture, la
sculpture, la plupart des arts, enfin, ont besoin que l'homme leur
demande une marque durable de ce qu'il a t. Pourquoi donc les
placer au hasard, dans des lieux exposs  toutes les intempries des
saisons? tandis qu'il serait possible, facile mme de les runir dans
des monuments spciaux, et de leur donner ainsi plus de noblesse et de
dure. Depuis que les grands ne jouissent plus du privilge de faire
dposer leurs restes dans les glises, ils s'y font lever des
monuments! Que cet exemple nous claire enfin. Il y a mille et mille
formes pour ennoblir un difice consacr  de pareils souvenirs.


--Puisque l'imagination des artistes est si riche, dit Charlotte, vous
devriez bien m'apprendre comment ils pourraient faire autre chose que
des urnes, des oblisques et des colonnes. Quant  moi, je n'ai jamais
vu, au milieu des mille et mille formes dont vous venez de me parler,
que mille et mille rptitions de ces trois types.

--Cette uniformit dsesprante existe chez nous, Madame, mais elle
est loin d'tre universelle. Je conviens, au reste, qu'il est fort
difficile de rendre un sentiment grave d'une manire gracieuse et
d'exprimer agrablement la tristesse. Je possde une assez jolie
collection de dessins reprsentant les ornements funraires des genres
les plus opposs; mais il me semble que le plus beau de tous sera
toujours l'image de l'homme, dont on veut perptuer le souvenir. Elle
seule donne une juste ide de ce qu'il a t, et devient un texte
inpuisable pour les notes et les commentaires les plus varis. Il est
vrai qu'elle ne saurait remplir ces conditions que si elle a t faite
 l'poque la plus favorable de la vie de celui qu'elle reprsente,
ce qui arrive fort rarement, car on ne songe point  reproduire des
formes encore vivantes. Quand on a moul la tte d'un cadavre et pos
un pareil marbre sur un pidestal, on ose lui donner le nom de buste.
Hlas! o sont-ils, les artistes capables de rendre le cachet de la
vie aux empreintes de la forme que la mort a frappe?

Vous dfendez mes opinions sans le vouloir et sans le savoir
peut-tre, dit Charlotte. L'image de l'homme est indpendante du lieu
o on la place; partout o elle est, elle est pour elle-mme; il
serait donc impossible de la rduire  orner des tombes vritables,
c'est--dire le coin de terre dans lequel se dcompose l'tre qu'elle
reprsente. Faut-il vous dire ma pense tout entire  ce sujet? Les
bustes et les statues, considrs comme monuments funraires, ont
quelque chose qui me rpugne. J'y vois un reproche perptuel qui, en
nous rappelant ce qui n'est plus, nous accuse de ne pas assez honorer
ce qui est. Et comment pourrait-on, en effet, ne pas rougir de
soi-mme, quand nous songeons au grand nombre de personnes que nous
avons vues et connues, et dont nous avons fait si peu de cas?
Combien de fois n'avons-nous pas rencontr sur notre route des tres
spirituels, sans nous apercevoir de leur esprit? des savants, sans
utiliser leur science; des voyageurs, sans profiter de leurs rcits;
des coeurs aimants, sans chercher  mriter leur affection? Cette
vrit ne s'applique pas seulement aux individus que nous avons vus
passer; non, elle est l'exacte mesure de la conduite des familles
envers leurs plus dignes parents, des cits envers leurs plus
estimables habitants, des peuples envers leurs meilleurs princes, des
nations envers leurs plus grands citoyens.

J'ai entendu plusieurs fois demander pourquoi on louait les morts sans
restriction, tandis qu'un peu de blme se mle toujours au bien qu'on
dit des vivants; et alors des hommes sages et francs rpondaient qu'on
agissait ainsi parce qu'on n'avait rien  craindre des morts, et qu'on
tait toujours expos  rencontrer, dans les vivants, un rival sur la
route que l'on suivait soi-mme. En faut-il davantage pour prouver que
notre sollicitude  entretenir des rapports vivants entre nous et ceux
qui ne sont plus, ne dcoule point d'une abngation grave et sacre de
nous-mmes, mais d'un gosme railleur.




CHAPITRE II.


Excits par la conversation de la veille, on visita, ds le lendemain
matin, le cimetire, et l'Architecte donna plus d'un heureux conseil
pour embellir ce lieu. L'glise, qui dj avait attir son attention,
devait galement devenir l'objet de ses soins. Cet difice, d'un style
minemment allemand, existait depuis plusieurs sicles. Il tait
facile de reconnatre la manire et le gnie de l'architecte qui, dans
la mme contre, avait construit un magnifique monastre. Malgr les
changements intrieurs rendus indispensables par les exigences du
culte protestant, l'ensemble du temple avait conserv une partie de
son ancien cachet de majest calme et imposante.

L'Architecte sollicita et obtint sans peine de Charlotte la somme
ncessaire pour restaurer cette glise dans le style antique et, pour
la mettre en harmonie avec les rformes qu'avaient subies le cimetire
dont elle tait entoure. Assez adroit pour faire beaucoup de choses
par lui-mme, il se fit seconder par les ouvriers que la suspension
de la construction de la maison d't avait laisss sans ouvrage, et
qu'on lui permit de garder pour achever sa pieuse entreprise.

En examinant cet difice et ses dpendances, il dcouvrit,  sa grande
satisfaction, une chapelle latrale d'un style remarquable et dcore
par des ornements d'un travail exquis. Ce lieu renfermait une foule
d'objets peints ou sculpts  l'aide desquels le catholicisme clbre
et dsigne spcialement la fte de chacun de ses saints.

Entrevoyant la possibilit de faire de ce lieu un monument dans le
got artistique des sicles passs, le jeune Architecte se promit
d'orner la partie vide des murailles de peintures  fresque, car il
n'tait pas novice dans ce bel art. Mais, pour l'instant, il jugea 
propos de garder le silence sur ses intentions.

Les dames l'avaient dj pri plusieurs fois de leur montrer ses
copies et ses projets de monuments funraires, et il se dcida 
mettre sous leurs yeux les portefeuilles qui contenaient ses dessins.
Pendant qu'il les leur faisait examiner, la conversation tomba
naturellement sur les tombeaux des anciens peuples du Nord, ce qui
l'autorisa  produire, ds le lendemain, sa collection d'armes et
autres antiquits trouves dans ces tombeaux.

Tous ces objets taient fixs sur des planches couvertes de drap, et
avec tant d'art et d'lgance, qu'au premier abord on aurait pu les
prendre pour des cartons d'un marchand de nouveauts. La solitude
profonde dans laquelle les dames vivaient leur rendait une distraction
ncessaire, et comme il s'tait dcid une fois  leur montrer ses
trsors, il arriva presque chaque soir avec une curiosit nouvelle.
Ces curiosits taient presque toutes d'origine germaine, et se
composaient spcialement de bractates, de monnaies, de sceaux et
autres objets semblables;  et l, seulement, il y avait quelques
modles des premiers essais de l'imprimerie et de la gravure sur bois
et sur cuivre.

Si l'examen de cette collection et les souvenirs du pass qu'elle
suggrait, occupaient agrablement les soires des dames, elles
jouissaient pendant le jour du plaisir plus grand encore de voir
l'glise reculer, pour ainsi dire, vers ce mme pass, sous
l'influence magique de l'Architecte. Aussi taient-elles souvent
tentes de lui demander si elles ne vivaient pas, en effet,  une
autre poque, et si les moeurs, les habitudes et les croyances
qu'elles voyaient se drouler, s'agiter et vivre autour d'elles,
n'taient pas une illusion prophtique, un rve de l'avenir.

Un dernier portefeuille contenant des personnages dessins au trait
seulement, et dont le jeune artiste tournait, chaque soir, quelques
feuillets, acheva de les plonger toujours plus avant dans cette
disposition d'esprit. Ces divers personnages calqus sur les originaux
avaient conserv leur caractre d'antiquit, de noblesse et de
puret. L'amour et la rsignation, une douce sociabilit, une
pieuse vnration pour l'tre invisible qui est au-dessus de nous,
respiraient sur tous ces visages, se manifestaient dans chaque pose,
dans chaque mouvement. Le vieillard  la tte chauve, et l'enfant  la
riche chevelure boucle, l'adolescent courageux et l'homme grave et
rflchi, les saints aux corps transfigurs et les anges planant dans
les nuages, tous enfin semblaient jouir du mme bonheur, parce que
tous taient sous l'empire de la mme satisfaction innocente, de la
mme esprance pieuse et calme. Les actions les plus vulgaires de
ces personnages paraissaient se rapporter  la vie cleste, et une
offrande en l'honneur de la divinit semblait dcouler d'elle-mme de
la nature de ces tres si saintement sublimes.

La plupart d'entre nous lvent leurs regards vers de semblables
rgions comme vers un paradis perdu; Ottilie seule s'y sentait dans sa
sphre et au milieu de cratures semblables  elle.

L'Architecte promit de dcorer la chapelle de peintures d'aprs ses
esquisses, afin de perptuer son souvenir dans un lieu o il avait t
si heureux, et que bientt il serait forc de quitter. Sur ce dernier
point il s'exprima avec une motion visible, car tout lui prouvait
qu'il ne jouissait que momentanment d'une aussi aimable socit.

Au reste, si les jours offraient peu d'vnements remarquables, ils
fournissaient de nombreux sujets pour de graves entretiens. Nous
profiterons de ce moment pour signaler ici les extraits de ses
conversations que nous avons trouvs dans les feuilles du Journal
d'Ottilie. Nous ne croyons pouvoir mieux prparer nos lecteurs  ce
passage, qu'en leur communiquant la comparaison que ces gracieuses
feuilles nous ont suggre.

En Angleterre tous les cordages de la marine royale sont traverss
par un fil rouge qu'on ne saurait faire disparatre sans dtruire le
travail du cordier qui ne les a enlacs ainsi, que pour prouver  tout
le monde que ces cordages appartiennent  la couronne de la grande
Bretagne. C'est ainsi qu' travers le Journal d'Ottilie rgne le fil
d'un tendre penchant qui unit entre elles les observations et
les sentences, et fait de leur ensemble un tout qui appartient
spcialement  cette jeune fille!

Nous esprons que les extraits de ce Journal, que nous citerons 
plusieurs reprises, suffiront pour justifier notre comparaison.

       *       *       *       *       *

EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

Toutes les fois que la pense de l'homme dpasse la vie d'ici bas,
il ne saurait rien esprer de plus doux que de dormir auprs des
personnes qu'il a aimes. Comme elle est chaleureuse, comme elle part
sincrement du coeur, cette phrase si simple: Aller rejoindre les
siens!

Il y a plus d'une manire de perptuer le souvenir d'une personne
morte ou absente; la meilleure de toutes est, sans contredit, le
portrait. Lors mme qu'il ne serait pas parfaitement ressemblant, il
charme et attire; et l'on aime  s'entretenir avec lui, comme on
aime parfois  discuter avec un ami; car alors, seulement, on sent
distinctement qu'on est  deux, et qu'il serait impossible de se
sparer.

Combien de fois l'ami prsent n'est-il pour nous autre chose qu'un
portrait! Il ne nous parle pas, il ne s'occupe pas de nous, mais nous
nous occupons de lui en nous abandonnant au plaisir de le regarder;
nous sentons ce qu'il est pour nous, et souvent notre affection
augmente sans qu'il ait contribu  ce rsultat plus que n'aurait pu
le faire son portrait.

On n'est jamais content du portrait d'une personne qu'on aime, voil
ce qui me fait plaindre sincrement les peintres de portraits. On leur
demande l'impossible; on veut qu'ils reprsentent la personne non
telle qu'ils la voient, ou qu'elle est en effet, mais telle que
l'exige la nature de ses rapports avec les individus qui regardent
cette reprsentation, et qui y cherchent, non la vrit, mais la
justification de leur affection ou de leur haine. Il est donc
bien naturel que les peintres de portraits finissent par devenir
indiffrents, capricieux, opinitres, et que, par consquent, un bon
portrait de l'tre qui nous est le plus cher au monde, est presque une
impossibilit.

La collection d'armes et d'autres objets trouvs dans les tombes
antiques que fermaient d'immenses blocs de rochers, et que
l'Architecte nous a montrs n'est  mes yeux qu'une preuve de
la futilit des efforts humains pour la conservation de notre
individualit aprs la mort. Quelle n'est pas la force de l'esprit
de contradiction, et qui de nous peut se flatter d'en tre exempt,
puisque ce sage Architecte, aprs avoir fouill lui-mme plusieurs de
ces tombes, o il n'a pu trouver que des insignes indpendants de la
personne du mort, n'en continue pas moins  s'occuper de monuments
funraires?

Mais pourquoi nous juger si svrement? Ne pouvons, ne devons-nous
donc travailler que pour l'ternit? Ne nous habillons-nous pas le
matin pour nous dshabiller le soir? Ne nous mettons-nous pas en
voyage avec l'espoir de revenir au lieu du dpart? Pourquoi ne
souhaiterions-nous pas de reposer auprs des ntres, quand ce ne
serait que pour un sicle ou deux?

Les pierres mortuaires uses par les genoux des fidles, les glises
dont les votes se sont croules sur ces lugubres monuments, nous
montrent, pour ainsi dire, une seconde poque de la vie de souvenir
que nous aimons  faire  nos morts, et, en gnral, cette vie est
plus longue que la vie d'action. Mais elle aussi a un terme et finit
par s'vanouir. Pourquoi le temps, dont l'inflexible tyrannie est
toujours sans piti pour l'homme, serait-il plus indulgent pour
l'oeuvre de ses mains ou de son intelligence?




CHAPITRE III.


Il est si agrable de s'occuper d'une chose qu'on ne sait qu' demi,
que nous ne devrions jamais nous permettre de rire aux dpens de
l'amateur qui s'occupe srieusement d'un art qu'il ne possdera
jamais, ni blmer l'artiste qui dpasse les limites de l'art o son
talent a acquis droit de cit, pour s'garer dans les champs voisins
o il est tranger.

C'est avec cette disposition bienveillante que nous allons juger les
peintures dont l'Architecte se disposa  orner la vote et les places
vides des murailles de la chapelle. Ses couleurs taient prtes, ses
mesures prises, ses cartons dessins. Trop modeste pour prtendre 
la cration, il se borna  reproduire avec got et intelligence les
dlicieuses figures et les ornements antiques dont il possdait les
esquisses et les plans.

L'chafaudage tait dress et son travail s'avanait rapidement,
car les frquentes visites de Charlotte et d'Ottilie doublaient son
courage et enflammaient son imagination. De leur ct, les dames ne
pouvaient se lasser d'admirer ces vivantes figures d'anges dont les
draperies savamment claires, se dtachaient si bien de l'azur du
ciel, et qui, par leur cachet de pit simple et calme, invitaient 
une douce mditation.

Un jour l'artiste avait fait monter Ottilie prs de lui sur son
chafaudage. La vue d'objets commodment tals, et dont elle avait
appris  se servir  la pension, veilla tout  coup chez cette
jeune fille un sentiment artistique dont elle n'avait jamais suppos
l'existence; et, saisissant la palette et les pinceaux, elle termina
trs-heureusement une draperie commence.

Satisfaite de voir sa nice s'occuper ainsi, Charlotte devint plus
solitaire; l'isolement tait un besoin pour elle, car l, seulement,
il lui tait possible de se livrer aux tristes penses qu'elle ne
pouvait communiquer  personne.

L'agitation fivreuse et les tourments outrs que les vnements les
plus communs causent aux hommes vulgaires, nous font sourire de piti;
mais nous nous sentons pntrs d'un saint respect quand nous voyons
devant nous un noble coeur o le destin mrit une de ses plus
mystrieuses combinaisons, sans lui permettre d'en hter le
dveloppement et d'aller ainsi au-devant du bien ou du mal qui doit en
rsulter pour lui et pour les autres.

douard avait rpondu  la lettre de sa femme, avec calme, avec
rsignation, mais sans abandon, sans amour surtout. Quelques jours
aprs avoir crit cette lettre, il disparut de sa retraite, et cacha
si bien les traces de la route qu'il avait prise qu'il fut impossible
de les dcouvrir. La voie de la publicit, celle des journaux
apprit enfin  Charlotte que son mari tait rentr dans la carrire
militaire, car son nom figurait avec honneur dans le rcit d'une
bataille o il s'tait distingu. La pauvre femme osa  peine se
fliciter du bonheur avec lequel il venait d'chapper  tant de
dangers, car elle savait qu'il en chercherait de nouveaux, non
par amour pour la gloire, mais parce qu'il prfrait la mort  la
ncessit de renouer ses anciennes relations avec sa femme. Plus elle
s'affermissait dans cette conviction, si douloureuse pour elle, plus
elle s'efforait de la cacher au fond de son me.

Ignorant toujours le parti extrme que le Baron avait pris, et
heureuse de cette ignorance, Ottilie s'tait passionne pour la
peinture. Charlotte lui avait accord avec plaisir la permission de
travailler avec l'Architecte au plafond de la chapelle, et le ciel que
reprsentait ce plafond se peupla rapidement de gracieux habitants.
Devenus plus habiles par l'exercice et par l'mulation, les deux
artistes faisaient des progrs visibles  mesure qu'ils avanaient
dans leur travail. Les figures, surtout, dont l'Architecte s'tait
spcialement charg, avaient une ressemblance plus ou moins grande
avec Ottilie. Sa prsence constante impressionnait le jeune artiste
au point qu'il ne pouvait plus rver d'autre physionomie que celle de
cette belle enfant. Un seul ange restait encore  faire, il devait
tre le plus beau, et il le devint en effet: en le voyant, on et dit
qu'Ottilie planait dans les sphres clestes.

L'Architecte s'tait promis d'abord de laisser les murs tels qu'ils
taient, en les couvrant toutefois d'une couche de brun clair, sur
laquelle les gracieuses colonnes et les riches boiseries sculptes
devaient ressortir naturellement par leur ton plus fonc. Mais, ainsi
que cela arrive presque toujours en pareil cas, il modifia son
premier plan, et dcora ces places de corbeilles, de guirlandes et
de couronnes de fruits et de fleurs; la reprsentation de ces dons
prcieux de la nature unissait, pour ainsi dire, le ciel  la terre.
Dans ce dernier travail, Ottilie surpassa presque son matre: les
jardins lui fournissaient les modles les plus riches et les plus
varis, et quoiqu'ils dotassent trs-richement ces corbeilles et ces
couronnes, les peintures se trouvrent acheves plus tt qu'ils ne
l'auraient dsir tous deux.

Tout tait termin enfin; mais les bois des chafaudages et autres
objets dont on s'tait servi pour peindre gisaient ple-mle sur les
pavs, casss et bariols de couleurs, et l'Architecte pria les deux
dames de ne revenir dans la chapelle que lorsqu'il l'aurait fait
dbarrasser et nettoyer. Pendant une belle soire, il vint les prier
de s'y rendre, demanda la permission de ne pas les accompagner, et
s'loigna aussitt.

--Quelle que soit la surprise qui nous est rserve, dit Charlotte, je
ne me sens pas dispose  en profiter en ce moment. Va voir, seule, ce
qu'il a fait, et tu m'en rendras compte. Je suis sre que tu vas jouir
d'un coup d'oeil agrable; mais je veux le juger d'abord par ce que tu
m'en diras, je verrai ensuite avec mes propres yeux.

Ottilie, qui savait que sa tante vitait avec soin tout ce qui pouvait
l'impressionner ou la surprendre, partit aussitt et se dtourna
plusieurs fois dans l'espoir de voir l'Architecte, mais il ne parut
point. L'glise qui tait acheve depuis longtemps n'avait rien de
neuf  lui offrir; elle s'avana donc vers la porte de la chapelle,
qui, quoique surcharge d'airain, s'ouvrit sans effort; et l'aspect
de ce lieu, qu'elle croyait connatre parfaitement, lui causa un
tonnement ml d'admiration: a travers la haute et unique fentre qui
l'clairait, tombait un jour grave et bizarrement nuanc; les vitraux
taient peints, ce qui donnait  l'ensemble un ton trange, et
disposait l'me  des impressions mlancoliques. Les pavs casss
avaient t remplacs par des briques de forme diffrente, et unies
entre elles par une couche de pltre, de manire  former des dessins
allgoriques. Ce double ornement, que l'Architecte avait fait prparer
et excuter en secret, rehaussait la beaut des peintures. Les stalles
antiques savamment sculptes, qu'on avait trouves parmi les bois et
les meubles qui encombraient cette chapelle, taient symtriquement
ranges contre la muraille et offraient de solennels lieux de repos.

Ottilie contemplait avec plaisir ces dtails connus, qui se
prsentaient devant elle comme un tout inconnu; elle fut s'asseoir
dans une des stalles, et ses regards errrent autour d'elle sans
se fixer sur aucun objet; il lui semblait qu'elle tait et qu'elle
n'tait point; qu'elle sentait et qu'elle ne sentait point; que tout
disparaissait devant elle, et qu'elle disparaissait devant tout.

Lorsque le soleil, qui avait fait briller les vitraux peints d'un
clat singulier, disparut, Ottilie se rveilla tout  coup de
l'inconcevable rverie dans laquelle elle s'tait abme, et retourna
en hte au chteau. Son motion tait d'autant plus vive, que ce jour
tait la veille de l'anniversaire de la naissance d'douard, fte
qu'elle s'tait flatte de clbrer dans une autre disposition
d'esprit, et dans une situation bien diffrente. Les magnifiques
fleurs d'automne brillaient encore sur leurs tiges; le tournesol
levait toujours vers les cieux sa tte altire, et les marguerites aux
mille couleurs s'inclinaient modestement vers la terre. Si une faible
partie de ce luxe de la nature avait t cueillie, ce n'tait pas
pour tresser des couronnes  douard, mais pour servir de modle aux
peintures qui dcoraient un lieu destin  recevoir des monuments
funraires.

La tristesse et la mlancolie de cette soire rappelaient cruellement
 la jeune fille la joie bruyante que le Baron avait fait rgner le
jour de l'anniversaire de sa naissance  elle; le feu d'artifice,
surtout, ptillait encore  ses oreilles, et brillait  ses yeux;
illusion pleine de charmes et de dsespoir, car elle tait seule! Son
bras ne se reposait plus sur celui de son ami; il ne lui restait pas
mme le vague espoir de retrouver tt ou tard en lui une consolation,
un appui.

       *       *       *       *       *

EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

Il faut que je signale ici une observation de notre jeune Architecte,
car elle m'a paru trs-juste: Lorsque nous examinons de prs la
destine de l'artiste, et mme celle de l'artisan, nous reconnaissons
qu'il n'est pas permis  l'homme de s'approprier un objet quelconque,
pas mme celui qui semble lui appartenir de droit, puisqu'il mane de
lui. Ses oeuvres l'abandonnent comme l'oiseau abandonne le nid o il
est clos.

Sous ce rapport la destine de l'Architecte est la plus cruelle
de toutes. Il consacre une partie de son existence et toutes les
ressources de son gnie  construire et  dcorer un difice; mais ds
qu'il est achev, il en est banni. C'est  lui que les rois doivent
la magnificence et la pompe imposante des salles de leurs palais; et,
cependant, ils ne lui permettent pas de jouir de l'effet merveilleux
de son oeuvre. Dans les temples, une limite infranchissable l'exile
du sanctuaire dont la beaut imposante est son ouvrage, et il lui est
dfendu de monter les marches qu'il a poses, de mme que l'orfvre ne
peut adorer que de loin l'ostensoir qu'il a fabriqu de ses mains.
En remettant aux riches la clef d'un palais termin, il leur donne 
jamais la jouissance exclusive de tout ce qu'il a pu inventer pour
rendre la vie de tous les jours commode, agrable et brillante.
L'art ne doit-il pas s'loigner de l'artiste, puisque ses oeuvre
ne ragissent plus sur lui, et se dtachent de lui comme la fille
richement dote se dtache du pre  qui elle doit cette dot? Ces
rflexions nous expliquent pourquoi l'art avait plus de puissance,
lorsqu'il tait presque entirement consacr au public, c'est--dire,
aux choses qui continuent  appartenir  l'artiste, parce qu'elles
appartiennent  tout le monde.

Les anciens peuples du Nord se sont form, sur la vie au-del de la
tombe, des ides imposantes et graves; on peut mme dire qu'elles ont
quelque chose d'effrayant. Ils se figuraient leurs anctres runis
dans d'immenses cavernes, assis sur des trnes et plongs dans de
muets entretiens, puisqu'ils ne se parlaient que de la pense. Et
lorsqu'un nouveau venu, digne d'eux par sa valeur et par ses vertus,
se prsentait dans cette majestueuse runion, tous se levaient et
s'inclinaient devant lui. Hier j'tais assise dans la chapelle, dans
une stalle sculpte, et, en face et prs de moi, je voyais beaucoup de
stalles semblables, mais vides. Alors les ides de ces anciens peuples
me sont revenues  la mmoire, et je les ai trouves douces et
bienfaisantes. Pourquoi, me suis-je dit, ne peux-tu rester assise ici,
silencieuse et pensive, jusqu' ce qu'il arrive le bien-aim devant
lequel tu te lveras avec joie pour lui assigner une place  tes
cts?

Les vitraux peints font du jour un crpuscule solennel; mais il
faudrait inventer une lampe permanente, afin que la nuit ne ft pas
aussi noire.

Oui, l'homme a beau faire, il ne peut se concevoir que voyant, et
je crois qu'il ne rve pendant son sommeil que pour ne pas cesser de
voir. Peut-tre aussi portons-nous en nous-mmes une lumire cache et
prdestine  sortir un jour de ces profondeurs mystrieuses, afin de
rendre toute autre clart inutile.

L'anne touche  sa fin, le vent passe sur le chaume et ne trouve
plus de moissons  faire ondoyer. Les baies rouges de ces jolis arbres
au feuillage dentel semblent seules vouloir nous retracer quelques
images riantes de la saison passe, comme les coups mesurs du batteur
en grange nous rappellent que dans les pis dors tombs sous
la faucille du moissonneur, il y avait un principe de vie et de
nourriture.




CHAPITRE IV.


Lorsqu'il ne fut plus possible de cacher  Ottilie qu'douard tait
all braver les chances incalculables de la guerre, elle en fut
d'autant plus vivement affecte que, depuis longtemps dj, elle
n'prouvait plus que des sensations qui lui rappelaient la fragilit
des choses humaines. Heureusement, notre nature ne peut accepter
qu'une certaine dose de malheur; tout ce qui dpasse cette dose
l'anantit ou ne l'atteint point. Oui, il est des positions o la
crainte et l'esprance ne font plus qu'un mme sentiment morne et
silencieux, qu'on pourrait presque appeler de l'insensibilit. S'il
n'en tait pas ainsi, comment pourrions-nous continuer  vivre de la
vie vulgaire, et suivre le cours de nos habitudes et nos travaux,
tout en sachant que des dangers, sans cesse renaissants, enveloppent
l'objet de nos affections qui vit loin de nous.

Ottilie allait pour ainsi dire s'abmer dans la solitude silencieuse
au milieu de laquelle elle vivait, lorsque le bon gnie, qui veillait
encore sur elle, introduisit au chteau une espce de horde sauvage.
Le dsordre qu'elle y causa, rappela les forces actives de la jeune
fille sur les objets extrieurs, et lui rendit la conscience de son
tre.

Luciane, la brillante fille de Charlotte, avait, ainsi que nous
l'avons dj dit, quitt le pensionnat, pour aller habiter avec sa
grande-tante, qui s'tait empresse de l'introduire dans le monde
lgant. L, le dsir de plaire qui l'animait, devint une fascination
qui captiva bientt un jeune et riche seigneur, auquel il ne manquait,
pour runir tout ce qu'il y avait de mieux en tout genre, qu'une
femme accomplie, dont tout le monde lui envierait la possession. Pour
arrter dfinitivement cet avantageux mariage, il fallait entrer dans
des explications et des dtails sans nombre, et tablir des relations
nouvelles; ce qui augmenta tellement la correspondance de Charlotte,
qu'elle ne pouvait plus s'occuper d'autre chose.

On savait que les jeunes fiancs devaient venir voir leur mre; mais
l'poque de cette visite n'tait pas fixe. Ottilie se borna donc 
faire lentement et par degrs les prparatifs de cette rception. Rien
n'tait termin encore, lorsque le tourbillon s'abattit  l'improviste
sur le chteau.

Des voitures dcouvertes amenrent d'abord un monde de femmes de
chambre et de valets; des brancards chargs de caisses et de cartons
suivaient de prs cette bruyante avant-garde,  laquelle succda
immdiatement le gros de l'arme, c'est--dire, la grande-tante,
Luciane, plusieurs de ses jeunes amies du pensionnat et un nombre
considrable de gentilshommes des plus  la mode. Le prtendu s'tait
galement entour d'un cortge d'amis de son ge et de son rang. Une
pluie battante survenue tout  coup augmenta le dsordre de cette
entre tumultueuse et imprvue. Les bagages gisaient ple-mle dans
les vestibules et les antichambres, il n'y avait pas assez de bras
pour les porter, pas assez de voix pour dire  qui appartenaient telle
ou telle malle, caisse ou porte-manteau; les htes encombraient les
salons et chacun voulait tre log le premier. Ottilie seule resta
calme et tranquille. Son activit impassible domina la confusion
gnrale; en peu d'heures tout le monde fut convenablement cas,
et s'il tait impossible de servir tant de personnes  la fois, on
laissait du moins  chacun la libert de se servir soi-mme.

La route, quoique courte, avait t fatigante, les voyageurs avaient
besoin de repos, et le futur dsirait passer, du moins les premires
journes, dans la socit intime de sa belle-mre, afin de lui parler
de son amour pour sa fille et de son dsir de la rendre heureuse.
Luciane en avait dcid autrement. Son prtendu avait amen plusieurs
magnifiques chevaux de selle qu'elle ne connaissait pas encore, et
elle les essaya  l'instant, en dpit de la tempte et de la pluie; il
lui semblait que l'on n'tait au monde que pour se mouiller et pour se
scher.

Les constructions et les promenades nouvelles dans les environs du
chteau et dont on lui avait parl souvent, piquaient galement sa
curiosit; elle voulait tout voir, tout examiner dans le plus court
dlai possible. Sans gard pour ses vtements ou pour ses chaussures,
elle visitait  pied les lieux o on ne pouvait se rendre ni  cheval
ni en voiture. Aussi les femmes de chambre taient-elles forces de
consacrer, non-seulement les journes, mais encore une partie des
nuits  dcrotter, laver et repasser.

Quand il ne lui resta plus rien  voir dans la contre, elle se mit 
faire des visites dans le voisinage; et comme elle allait toujours
au galop, les limites de ce voisinage s'tendaient fort loin. On
s'empressa de venir la voir  son tour, ce qui acheva d'encombrer le
chteau. Parfois ces visites arrivaient pendant que Luciane tait
absente; pour remdier  cet inconvnient, elle fixa des jours de
rception, et dans ces jours, une foule aussi brillante que nombreuse
accourait de tous cts.

Pendant ce temps, Charlotte rglait avec sa tante et le charg
d'affaires du futur les intrts du jeune couple; Ottilie entretenait,
par son esprit d'ordre et sa bont, le zle des domestiques, des
chasseurs, des jardiniers, des pcheurs et des fournisseurs de toute
espce, afin de pouvoir satisfaire aux besoins et aux caprices de
cette nombreuse socit.

Semblable  une comte vagabonde qui trane aprs elle une crinire
enflamme, Luciane n'accordait de repos  personne. A peine les
visiteurs les plus gs et les plus calmes avaient-ils arrang leurs
parties de jeu, qu'elle renversait les tables et forait tout ce qui
pouvait se mouvoir  prendre part aux danses et aux divertissements
bruyants. Et qui aurait os rester immobile, quand une aussi
sduisante jeune fille exigeait le mouvement et l'action?

Toutefois, si elle ne voyait et ne demandait jamais que son plaisir
 elle, les autres trouvaient aussi leur compte dans son humeur
bruyante; les hommes surtout; car, grce au tact merveilleux avec
lequel elle distribuait ses prvenances et ses agaceries, chacun d'eux
se croyait le mieux partag. Domine par le besoin de plaire toujours
et  tout le monde, elle n'pargna pas mme les hommes d'un caractre
grave ou avancs en ge, quand leur rang ou leur position sociale leur
donnait quelqu'importance. Pour les captiver, elle avait recours 
toutes sortes d'attentions dlicates, telles que de clbrer leurs
ftes de naissance ou de nom, dont elle s'tait procure les dates par
des dtours adroits.

Chez elle la malignit tait pour ainsi dire rige en systme; peu
satisfaite d'humilier la sagesse et le mrite, en les rduisant 
rendre hommage  ses extravagances, elle aimait  se jouer des hommes
jeunes et tourdis, en les enchanant  son char, au jour et  l'heure
qu'elle avait fixs d'avance pour leur dfaite.

L'Architecte avait attir son attention, beaucoup moins par ses
manires distingues, que par sa chevelure noire et boucle,  travers
laquelle il regardait avec tant d'ingnuit; mais il continua  se
tenir loign d'elle, rpondit laconiquement  ses questions, et
l'vita avec un calme si parfait, qu'elle se sentit presque offense
de sa conduite. Pour l'en punir et le forcer  grossir le cortge de
ses adorateurs, elle se promit de le faire le hros d'une brillante
journe.

Ce n'tait pas seulement par manie qu'elle se faisait toujours
prcder dans ses voyages par une immense quantit de malles et de
caisses; elle en avait rellement besoin pour satisfaire les nombreux
caprices dont la prompte ralisation tait pour elle un besoin. Jamais
elle ne faisait moins de quatre toilettes par jour, et souvent mme il
ne lui suffisait pas de varier ainsi les costumes que les usages du
monde lgant assignent  chaque partie de la journe, elle inventait
encore les dguisements les plus extraordinaires, qu'elle ralisait
dans les moments o on s'y attendait le moins. C'est ainsi qu'aprs
une courte absence des salons, elle s'y glissait furtivement vtue en
paysanne, en fe, en bouquetire, et mme en vieille femme, car il lui
tait agrable d'entendre les cris d'admiration qui retentissaient de
toutes parts, quand elle rejetait brusquement le capuchon qui cachait
son joli visage. Ses allures naturellement gracieuses, s'accordaient
toujours si bien avec les personnages qu'elle reprsentait, qu'on ne
pouvait la regarder sans se croire sous l'empire du plus charmant et
du plus espigle des farfadets.

Ces sortes de dguisements lui valaient encore un autre genre de
triomphe, auquel elle attachait le plus grand prix; celui de faire
paratre dans tout son clat, le talent avec lequel elle excutait des
danses de caractre et des pantomimes.

Un jeune cavalier de sa suite, qui s'tait exerc  accompagner sur le
piano ses attitudes et ses gestes par des airs analogues, savait si
bien lire ses dsirs dans ses yeux, qu'il lui suffisait d'un coup
d'oeil pour deviner sa pense.

Au milieu d'une brillante soire dansante, elle jeta sur lui un de
ces regards significatifs; il la comprit et la supplia aussitt de
surprendre la socit par une reprsentation improvise. Cette demande
part l'embarrasser; elle se fit prier longtemps contre son habitude,
feignit d'hsiter sur le choix du sujet et finit,  l'exemple de tous
les improvisateurs, par demander qu'on lui en donnt un; le jeune
cavalier lui indiqua celui d'Artmise au tombeau de son mari.

Luciane s'loigna et reparut bientt sous le costume de la royale
veuve. Sa dmarche tait grave et imposante, une marche funbre
savamment excute sur le piano soutenait ses gestes et ses attitudes,
et ses yeux ne quittaient point l'urne funbre qu'elle tenait dans
ses mains. Deux pages en grand deuil la suivaient, portant un grand
tableau noir et un morceau de crayon blanc. Un autre cavalier de sa
suite, qui tait galement dans le secret, poussa l'Architecte au
milieu du cercle qui s'tait form autour d'Artmise; mais il avait eu
soin de l'avertir qu'il ne pouvait se dispenser de jouer, dans cette
scne, le rle qui lui appartenait de droit, c'est--dire de dessiner
sous les yeux de la reine un mausole digne de sa douleur et du mort
qui en tait l'objet.

Cette exigence lui fut d'autant plus dsagrable que son costume noir,
il est vrai, mais troit et  la mode, contrastait d'une manire
bizarre avec la couronne, les franges, les glands de jais, les voiles
de crpe et les draperies de velours de la reine. Prenant toutefois
son parti en homme d'esprit et de bonne compagnie, il s'avana
gravement vers le tableau, prit le crayon qu'un des pages lui prsenta
et dessina un mausole imposant et beau, mais qui semblait plutt
appartenir  un prince lombard qu' un roi de Carie.

Tout entier  son travail il ne fit aucune attention  la reine, et ce
ne fut qu'aprs avoir donn le dernier coup de crayon qu'il se tourna
vers elle, pour lui annoncer, par une respectueuse inclination, qu'il
avait accompli ses ordres. Persuad que son rle tait jou, il allait
se retirer; mais Luciane lui montra l'urne qu'elle tenait  la main,
en cherchant  lui faire comprendre qu'elle voulait la voir reproduite
sur le haut du monument.

L'Architecte n'obit qu' regret et d'un air contrari, car ce nouvel
ornement ne s'accordait nullement avec le caractre de son esquisse.
De son ct, la reine tait mcontente, presque humilie: elle s'tait
flatte qu'il tracerait en hte quelque chose de semblable  un
tombeau, pour ne s'occuper que d'elle, et lui tmoigner ainsi qu'il
tait sensible  la prfrence marque qu'elle venait de lui accorder
sur tous les autres jeunes hommes de la socit, en le choisissant
pour jouer cette pantomime avec elle. Stimule par sa vanit blesse,
elle chercha plusieurs fois  tablir des rapports directs avec
lui, tantt en admirant son travail avec enthousiasme, et tantt en
l'engageant indirectement  la consoler en partageant sa douleur.

Malgr ces avances, l'Architecte resta immobile et froid, ce qui la
mit dans la ncessit d'occuper seule les spectateurs par l'expression
de son dsespoir. Plusieurs fois dj elle avait press l'urne sur son
coeur, lev ses regards vers le ciel, et fait plusieurs autres gestes
semblables; en cherchant  les varier, elle les exagra au point,
qu'elle finit par ressembler beaucoup plus  la matrone d'phse qu'
la royale veuve de Carie.

Cette scne s'tait tellement prolonge, que le pianiste ne savait
plus comment varier ses airs de deuil; aussi passa-t-il tout  coup
 des mlodies gaies et bruyantes qui forcrent Luciane  donner
un autre caractre  ses attitudes, au moment mme o elle allait
exprimer  l'artiste sa larmoyante reconnaissance. On se pressa autour
d'elle en l'accablant d'loges et de remercments, et l'Architecte eut
sa part du succs; car son dessin excita une admiration gnrale et
sincre. Le futur, surtout, en fut trs-satisfait et le lui tmoigna
en termes flatteurs.

--Il est fcheux, continua-t-il, que, dans peu de jours, il ne restera
plus rien de ce beau dessin. Je vais le faire porter dans ma chambre,
afin d'en jouir du moins aussi longtemps que possible.

--Si vous le dsirez, rpondit l'Architecte, je vous montrerai une
collection de monuments funraires dont cette esquisse n'est qu'une
rminiscence trs-imparfaite.

Ottilie, qui se trouvait prs d'eux, s'empressa de lui dire qu'il
ne pourrait jamais montrer ses chefs-d'oeuvre  un connaisseur plus
capable de les apprcier.

Luciane accourut en ce moment et demanda quel tait le sujet de leur
conversation.

--Nous parlions d'une collection de dessins, lui dit son futur, que
cet aimable artiste m'a promis de me montrer incessamment.

--Qu'il l'apporte tout de suite, s'cria Luciane.

Et saisissant les deux mains de l'artiste, elle ajouta d'une voix
caressante:

--N'est-il pas vrai, Monsieur, que vous l'apporterez tout de suite?

--Il me semble, Madame, que cet instant est peu convenable pour un
pareil examen.

--Quoi! Monsieur, dit-elle d'un ton ironiquement imprieux, vous
oseriez rsister aux ordres de votre reine!

Puis elle se remit  le prier et  lui prodiguer les plus gracieuses
flatteries.

--N'y mettez pas d'obstination, murmura Ottilie en se penchant 
l'oreille de l'artiste, qui s'loigna aussitt aprs avoir fait une
inclination respectueuse, mais qui ne promettait rien.

Ds qu'il fut sorti, Luciane se mit  jouer  travers le salon avec
un grand lvrier. Le pauvre animal se rfugia auprs de Charlotte.
La jeune tourdie le poursuivit avec tant d'ardeur qu'elle manqua de
renverser sa mre.

--Ah! que je suis malheureuse de ne pas avoir amen mon singe!
s'cria-t-elle tout  coup. J'en avais l'intention, on m'en a dtourn
pour flatter la paresse de mes gens; mais je veux qu'on aille le
chercher ds demain. Si j'avais seulement son portrait! Oh! je le
ferai faire, et son image du moins ne me quittera jamais; elle me
consolera, quand je ne pourrai pas avoir l'original prs de moi.

--Je puis ds ce moment t'offrir cette consolation, dit Charlotte, car
j'ai dans ma bibliothque un grand nombre de gravures reprsentant
toutes les varits de singes.

Luciane poussa un cri de joie, et un domestique apporta l'in-folio
qu'elle se mit aussitt  feuilleter avec enthousiasme, trouvant 
chacune de ces hideuses cratures, qu'on regarde  juste titre comme
la plus laide parodie de l'homme, une ressemblance frappante avec les
diverses personnes de sa connaissance.

--Regardez celui-ci, dit-elle, n'est-ce pas le vritable portrait de
mon oncle? Et cet autre? Ah! c'est le clbre marchand de nouveauts
M----. Voici le Cur S----. Et celui-l? Ne reconnaissez-vous pas
Monsieur ... Monsieur ... chose ...? En vrit, les singes sont les vrais
_incroyables_[2] de la bonne socit; et je ne sais de quel droit on
se permet de les en exclure.

Et c'tait au milieu d'une bonne socit qu'elle parlait ainsi, sans
supposer la possibilit qu'elle pouvait blesser quelqu'un. On avait
commenc par tant pardonner  ses grces et  son esprit, qu'on tait
arriv  tout pardonner  son impertinence.

Ce genre de plaisanterie avait peu d'attraits pour le futur, qui
s'entretenait dans un coin avec Ottilie sur le mrite de l'Architecte,
dont la jeune fille attendait le retour avec impatience; car elle
esprait qu'il mettrait un terme  l'inconvenant babillage de Luciane
 l'occasion des singes. A son grand tonnement, il se fit encore
attendre longtemps, et lorsqu'il reparut, il se perdit dans la foule.
Non-seulement il n'avait point apport ses dessins, mais il semblait
avoir oubli qu'on les lui avait demands. Ottilie l'accusa
intrieurement et avec chagrin du peu de cas qu'il faisait de sa
prire. Au reste, elle ne lui avait adress cette prire que pour
procurer  son futur cousin une distraction agrable; car il tait
facile de voir que, malgr son amour sans bornes pour Luciane, il
souffrait parfois de ses extravagances.

Bientt les singes firent place  une splendide collation,  laquelle
succdrent des danses animes. Puis il y eut un moment de causerie
paisible, et les jeux bruyants recommencrent de nouveau et se
prolongrent bien avant dans la nuit. Luciane, que le pensionnat avait
accoutume  une vie rgle, s'tait promptement faonne aux allures
du monde lgant et dissip, et jamais elle ne pouvait ni se coucher
ni se lever assez tard.

Malgr les nombreuses occupations dont elle tait surcharge, Ottilie
ne ngligea point son journal; elle n'y inscrivit cependant pas des
vnements, mais des penses et des maximes que nous n'osons pas lui
attribuer. Il est probable qu'elle les puisa dans un livre qu'on lui
avait prt, et dont elle s'appropria tout ce qui portait le cachet de
son caractre; car on y retrouve toujours le fil rouge des cordages de
la marine royale d'Angleterre.

       *       *       *       *       *

EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

Nous aimons  regarder dans l'avenir, parce que nous esprons que nos
voeux secrets dirigeront en notre faveur les chances du hasard qui s'y
agitent.

Nous ne nous trouvons presque jamais dans une socit nombreuse sans
croire, vaguement du moins, que le hasard, qui rapproche tant de
choses, y amnera quelques-uns de nos amis.

On a beau vivre dans une retraite profonde, on devient tt ou tard,
et sans s'y attendre, crancier ou dbiteur.

Quand nous rencontrons une personne qui nous doit de la
reconnaissance, nous nous en souvenons  l'instant; mais nous pouvons
rencontrer plus de cent fois celles qui ont le droit d'en exiger de
notre part, sans nous le rappeler.

La nature nous pousse  communiquer nos sensations; l'ducation nous
apprend  recevoir les communications des autres pour ce qu'ils nous
les donnent.

Nous parlerions fort peu en socit, si nous savions que nous
comprenons presque toujours nous-mmes fort mal ceux qui nous
parlent.

C'est sans doute parce que nous ne comprenons jamais compltement
les paroles des autres, que nous les changeons toujours en les
rapportant.

Celui qui parle longtemps seul sans flatter son auditoire, excite sa
malveillance.

Chaque parole prononce veille naturellement une antinomie.

La contradiction est aussi nuisible au charme de la conversation que
la flatterie.

Une runion n'est rellement agrable, que lorsque tous ceux qui la
composent s'estiment et se respectent sans se craindre.

L'homme ne dessine jamais plus compltement son caractre, que par ce
qui lui parat ridicule.

Le ridicule n'est autre chose qu'une opposition aux convenances
sociales, opposition qui s'harmonise avec nos penchants naturels d'une
manire inoffensive.

L'homme qui se laisse aller  ses penchants naturels, rit souvent
l, o les autres ne voient rien de risible. C'est que, pour lui, la
satisfaction intrieure domine toujours les impressions qu'il reoit
des objets extrieurs.

Tout est ridicule pour l'homme raisonnable, rien ne l'est pour le
sage.

On reprocha un jour  un homme g d'adresser toujours ses hommages
aux jeunes personnes. C'est le seul moyen de se rajeunir, rpondit-il;
et qui de nous oserait prtendre que se rajeunir n'est pas ce qu'il
dsire le plus au monde?

Nous nous laissons tranquillement reprocher nos dfauts, nous
supportons mme avec patience les chtiments et autres maux qu'ils
entranent; mais on nous indigne, on nous dsespre, quand on veut
nous contraindre  nous en corriger.

Il est des dfauts ncessaires au bien-tre des existences
individuelles, et nous serions nous-mmes peu satisfaits, si nos
anciens amis se dbarrassaient tout  coup des bizarreries qui les
caractrisent.

Lorsqu'un individu se conduit d'une manire entirement oppose  ses
habitudes, on dit: Il mourra bientt.

Quels sont les travers d'esprit que nous devons plutt chercher 
cultiver qu' draciner en nous? Ceux qui flattent les personnes au
milieu desquelles nous vivons, au lieu de les offenser.

Les passions sont des dfauts et des vertus exagrs.

Chaque passion est un phnix qui, au moment mme o on le croit
consum, renat de sa cendre.

Les passions sont des maladies sans espoir de gurison, car les
moyens qui devraient les gurir, ne servent presque jamais qu' les
augmenter.

Lorsque nous faisons l'aveu d'une passion qui nous domine, nous en
augmentons la force; mais parfois aussi cet aveu l'affaiblit.

Un juste quilibre n'est nulle part plus ncessaire et plus
difficile, que dans notre conduite envers un objet aim; car nous y
mettons presque toujours ou trop de confiance ou trop de rserve.


Note:

[2] Ce mot est en franais dans le texte. C'est une allusion aux
jeunes lgants de la France du temps de la Rpublique, que l'on
dsignait sous le nom d'_incroyables_.




CHAPITRE V.


Entrane par le tourbillon des plaisirs les plus bruyants et les plus
bizarres, Luciane continua  fouetter devant elle l'ivresse de la vie
au milieu du tourbillon des plaisirs sociaux. Son cortge grossissait
de jour en jour; car elle savait s'attacher, par sa bienveillance et
par sa gnrosit, tous ceux qu'elle n'avait pu russir  attirer par
son extravagance et ses folies.

Sa grande-tante et son futur rivalisaient entre eux pour prvenir
ses dsirs, aussi ne connaissait-elle pas mme la valeur des choses
qu'elle prodiguait. Lorsqu'une dame de sa socit lui paraissait moins
richement habille que les autres, elle l'affublait  l'instant d'un
chle magnifique ou de toute autre parure qui lui manquait; et elle
imposait ces dons avec tant d'adresse et de bont, qu'il tait aussi
impossible de les refuser que de s'en offenser.

Quand elle se transportait d'un lieu  un autre, un des jeunes
gentilshommes qui l'accompagnaient toujours, tait spcialement charg
d'aller  la dcouverte des vieillards et des malades indigents, et de
leur distribuer, de sa part, de riches aumnes; ce qui lui donnait la
rputation d'ange tutlaire, de seconde providence des malheureux.
Cette rputation flattait agrablement sa vanit, mais elle l'exposait
en mme temps  des inconvnients graves et rels; car cette
orgueilleuse bienfaisance la rendait le point de mire, non-seulement
des pauvres, mais des paresseux et des intrigants.

Le hasard qui semblait lui tre toujours favorable, fit qu'on parla un
jour devant elle d'un jeune homme du voisinage fort beau et fort bien
fait, mais qui avait perdu la main droite dans une bataille. Cette
mutilation, quoiqu'honorable, l'avait rendu si misanthrope qu'il
s'tait consacr tout entier  l'tude, et ne voyait qu'un trs-petit
nombre d'anciens amis avec lesquels il ne se trouvait pas rduit  la
fcheuse ncessit d'expliquer toujours de nouveau la catastrophe qui
l'avait priv de sa main.

Luciane se promit d'attirer ce jeune homme au chteau. Elle russit
d'abord  le faire assister  ses runions intimes, o elle le traita
avec tant de prvenances et tant d'gards, qu'il finit par se dcider
 venir  ses assembles quotidiennes, et mme  ses ftes brillantes.
Dans toutes les circonstances possibles, elle avait toujours soin de
le placer  ses cts, et toutes ses attentions taient pour lui. A
table, elle le servait elle-mme; et quand la prsence de quelque
personnage important la forait  l'loigner, les domestiques avaient
ordre de prvenir tous ses dsirs. Enfin elle tmoigna tant d'gards
pour son malheur, et semblait chercher si sincrement  le lui faire
oublier, qu'il finit par s'en applaudir. Pour mettre le comble 
ses sductions, elle l'engagea  crire de la main gauche et  lui
adresser ses essais. Le malheureux jeune homme sentit que par ce moyen
il pourrait prolonger ses rapports avec la plus sduisante des femmes,
mme lorsqu'il serait loin d'elle. Aussi se livra-t-il avec passion au
travail qu'elle lui avait conseill, et il lui semblait qu'il venait
de s'veiller  une vie nouvelle et pleine de charmes. Les lettres et
les vers qu'il adressait  Luciane, et la prfrence marque qu'elle
continuait  lui accorder, loin d'exciter la jalousie du futur,
n'taient  ses yeux qu'une preuve nouvelle du haut mrite de sa
fiance. Au reste, il avait assez observ son caractre pour tre
certain que la plupart de ses bizarreries taient de nature  dtruire
les soupons  mesure qu'elle les faisait natre. Elle aimait  se
jouer de tout le monde,  railler et  tourmenter tantt l'un, tantt
l'autre;  pousser, heurter, culbuter tous ceux qui l'entouraient,
sans distinction de sexe, d'ge ou de rang; mais elle n'accordait 
personne le droit d'en agir de mme envers elle. S'offensant de la
moindre libert, elle savait tenir les autres dans les bornes de la
plus svre biensance, que cependant elle dpassait  chaque instant.
Etait-ce lgret ou principe? mais si elle aimait passionnment les
louanges, elle savait braver le blme; et si elle cherchait  captiver
les coeurs par ses prvenances, elle ne craignait pas de les blesser
par son humeur moqueuse et satirique.

Dans tous les chteaux de la contre on s'empressait de lui faire,
ainsi qu' sa socit, l'accueil le plus gracieux et le plus
distingu, et cependant elle ne revenait jamais de ses visites sans
prouver, par ses observations railleuses, que son esprit ne saisissait
jamais que le ct ridicule des diverses situations de la vie.

L, c'taient trois frres qui avaient vieilli dans le clibat parce
que chacun d'eux aurait cru manquer  la politesse, s'il n'avait pas
cd  l'autre le privilge de se marier le premier. Ici une petite
jeune femme tourbillonnait autour d'un mari vieux et grand, et
ailleurs un petit homme veill vivait  l'ombre d'une gante
disgracieuse. Ailleurs encore on butait  chaque pas dans les jambes
d'un enfant, tandis qu'un autre chteau, malgr la nombreuse socit
qu'elle y runissait, lui avait sembl vide, parce qu'il n'y avait pas
d'enfants.

--Les vieux poux, disait-elle, devraient se faire ensevelir le plus
tt possible, afin que l'on pt du moins entendre, dans leur lugubre
demeure, les bruyants clats de rire des collatraux. Quant aux
jeunes poux, il faut qu'ils voyagent, car la vie de mnage les rend
souverainement ridicules.

Les choses inanimes ne trouvaient pas chez elle plus d'indulgence;
sa malignit s'excitait sur les antiques tapisseries de haute lisse,
comme sur les tentures les plus modernes; sur les respectables
tableaux de famille, comme sur les plus frivoles gravures des modes du
jour.

Tous ces travers, cependant, n'taient pas le rsultat d'une
mchancet rflchie, mais d'une ptulance folle et prsomptueuse.
Jamais encore elle ne s'tait montre malveillante pour personne,
Ottilie seule lui inspira ce sentiment, et elle ne chercha pas mme
 le dguiser. Tout le monde remarquait et louait son activit
infatigable, tandis que Luciane n'en parlait jamais qu'avec une
amertume ddaigneuse. Pour la convaincre du mrite de cette jeune
fille, on lui apprit qu'elle tendait ses soins jusque sur les jardins
et sur les serres, et ds le lendemain Luciane se plaignit de la
raret des fleurs et des fruits, comme si elle avait oubli que l'on
tait au milieu de l'hiver. Elle poussa mme la malice jusqu' faire
enlever chaque jour, sous prtexte d'orner les appartements et les
tables, les fleurs en boutons et les branches vertes des arbres, afin
de dtruire ainsi, pour toute la saison prochaine, les esprances
d'Ottilie et du jardinier dont elle secondait les intelligents
travaux.

Persuade que la pauvre enfant ne pouvait se mouvoir  son aise que
dans le cercle domestique, Luciane l'en arracha malgr elle, tantt
pour aller aux assembles ou aux bals du voisinage, tantt pour
grossir le cortge de ses promenades en traneau et  cheval,
 travers la neige, la glace et la tempte. En vain Ottilie
chercha-t-elle  lui faire comprendre que ses devoirs de mnagre la
retenaient  la maison, et que sa sant tait trop dlicate pour un
pareil genre de vie, Luciane avait pour principe que tout ce qui lui
convenait ne devait gner ni incommoder personne.

Bientt cependant elle eut lieu de se repentir de ce despotisme; car
Ottilie, quoique toujours la moins pare, tait, aux yeux des hommes
du moins, la plus belle. Sa mlancolie pensive les attirait, et sa
douceur inaltrable les fixait. Le futur lui-mme subissait, sans le
savoir, cette fascination; il aimait  s'entretenir avec elle, et  la
consulter sur un projet qui le proccupait fortement.

L'Architecte S'tait dcid enfin  lui montrer ses dessins et sa
collection d'objets d'antiquit, il consentit mme  lui faire voir
les travaux qu'il avait excuts dans les domaines du Baron, ainsi
que les restaurations et les peintures de l'glise et de la chapelle.
Cette complaisance eut le rsultat qu'elle ne pouvait manquer d'avoir:
le futur de Luciane conut une haute ide du talent et du caractre de
l'Architecte.

Riche, et amateur passionn des arts, ce jeune seigneur tait assez
sage pour sentir qu'il perdrait son temps et son argent, s'il suivait
au hasard le penchant qui le poussait  faire btir et  runir des
objets curieux. La direction d'un homme prudent et expriment lui
tait indispensable, et personne ne pouvait mieux remplir son but que
l'Architecte, dont il venait de faire connaissance d'une manire si
inattendue: il en parla  Luciane qui l'excita  s'attacher sans dlai
ce jeune artiste.

En allant ainsi au-devant des dsirs de son futur, elle n'avait
d'autre intention que d'enlever  Ottilie un homme remarquable qui
lui avait vou une amiti si tendre, qu'on ne pouvait manquer d'y
reconnatre un commencement d'amour. L'ide que les conseils et les
secours d'un artiste aussi distingu pourraient lui tre utiles 
elle-mme, n'entrait pour rien dans sa conduite. Cependant il avait
dj plus d'une fois donn  ses ftes improvises un mrite rel;
mais loin de lui en savoir gr, elle ne supposait pas mme la
possibilit qu'elle pt avoir besoin de ses avis; elle se croyait
suprieure en tout et  tout le monde. Au reste, l'intelligence et
l'adresse de son valet de chambre qui lui avaient suffi jusque l,
taient en effet tout ce qu'il fallait pour excuter ses inventions
vulgaires et bornes; car jamais elle ne voyait, pour clbrer les
anniversaires ou tout autre jour remarquable, qu'un autel o brlait
l'encens et la flamme du sacrifice, un buste, des couronnes, des
guirlandes et des transparents.

Ottilie tait parfaitement  mme de donner  son futur cousin une
juste ide de la position dans laquelle se trouvait l'Architecte. Elle
savait que Charlotte ne pouvait ni ne voulait plus l'employer, et que,
sans l'arrive de Luciane et de sa brillante suite, il aurait dj
quitt le chteau; la rigueur de la saison rendant d'ailleurs toute
construction impossible, lors mme qu'on aurait voulu en faire
excuter. L'intelligent artiste avait donc plus que jamais besoin d'un
protecteur qui et le pouvoir et la volont d'utiliser son talent.

Les rapports de cet artiste avec l'aimable Ottilie taient nobles et
purs comme elle. La jeune fille aimait  le voir dployer sous ses
yeux les forces actives de sa belle intelligence, comme on aime  tre
tmoin des utiles travaux et des honorables succs d'un frre. Son
affection calme et paisible ne sortait pas de ses limites; une passion
quelconque ne pouvait plus trouver de place dans son coeur qu'douard
remplissait tout entier; Dieu, lui qui pntre partout, pouvait seul y
rgner avec lui.

Plus l'hiver devenait rigoureux et les routes impraticables, plus on
s'applaudissait du hasard qui avait mis tout le voisinage  mme de
passer, en bonne compagnie, cette triste saison avec ses courtes
journes et ses nuits interminables. Le torrent des visiteurs qui
inondait le chteau allait toujours en croissant; on avait tant parl
de la vie joyeuse qu'on y menait, que ces bruits attirrent les
officiers en garnison dans les environs. Les uns, aussi bien levs
que bien ns augmentrent la satisfaction gnrale, tandis que les
autres causrent plus d'un dsordre par leur manque d'usage et leur
grosse gat.

Au milieu de ce mouvement perptuel, le Comte et la Baronne arrivrent
de la manire la plus inattendue; leur prsence convertit tout 
coup cette cohue bigarre en une vritable cour. Les hommes les plus
distingus par leur rang et leurs manires se grouprent autour
du Comte, et la Baronne donna l'impulsion aux dames qui, toutes,
rendaient justice  son mrite suprieur.

On avait t surpris d'abord de les voir arriver ensemble et
publiquement. L'air de satisfaction qui respirait sur leur visage
avait mis le comble  cette surprise. En apprenant que la femme du
Comte venait de mourir, et que, par consquent, il pouvait pouser
la Baronne ds que les convenances sociales le lui permettraient, on
comprit leur gat et on la partagea franchement.

Ottilie seule se rappela avec une vive douleur leur premire visite,
et tout ce qui avait t dit alors sur le mariage et le divorce, sur
le devoir et les penchants, sur les dsirs et sur la rsignation.
Ces deux amants dont,  cette poque, rien encore n'autorisait les
esprances, se reprsentaient devant elle, srs enfin de leur bonheur,
au moment mme o tout lui imposait la loi de renoncer au sien. Il
tait donc bien naturel qu'elle ne pt les revoir sans touffer un
soupir et essuyer furtivement une larme de regret.

A peine Luciane eut-elle appris que le Comte aimait la musique,
qu'elle organisa des concerts, o elle esprait briller par son chant
qu'elle accompagnait de la guitare, instrument dont elle se servait
avec art. Quant  sa voix, elle tait belle et bien cultive; mais il
tait aussi impossible de comprendre les paroles qu'elle chantait que
celles de toutes les belles chanteuses allemandes qui font les dlices
des salons. Un soir son triomphe fut troubl par un incident peu
flatteur pour son amour-propre.

Au nombre des auditeurs se trouvait un jeune pote qui, pour
l'instant, tait l'objet de ses prfrences, parce qu'elle voulait le
mettre dans la ncessit de composer des vers pour elle, et de les lui
ddier authentiquement. Pour hter ce rsultat, elle avait pris le
parti de ne chanter que les vers de ce pote. Ds que le premier
morceau fut fini, il vint comme tout le monde, ainsi que la politesse
l'exige, la fliciter sur son admirable talent. Luciane, qui en
avait espr davantage de sa part, hasarda, mais en vain, plusieurs
allusions sur le choix des paroles. Force enfin de reconnatre qu'il
ne la comprenait pas, ou qu'il ne voulait pas la comprendre, elle
chargea un des gentilshommes de sa suite, accoutum  excuter ses
ordres, de demander directement au pote rcalcitrant si ses vers,
chants par une si belle bouche et une voix si sduisante, ne lui
avaient pas paru plus beaux qu' l'ordinaire.--Mes vers? demanda le
pote surpris, mais je n'ai entendu que des voyelles, et pas mme
nettement articules! N'importe, il est de mon devoir de remercier
cette dame de son aimable attention, et je m'en acquitterai.

Le Courtisan tait trop bien appris pour rendre  sa souveraine un
compte fidle de sa mission, le pote paya sa dette par des phrases
sonores, mais banales, et Luciane lui exprima assez clairement le
dsir de pouvoir chanter  la premire occasion une romance compose
par lui et pour elle. Piqu de cette demande, il eut un instant la
pense de lui prsenter un alphabet, et de lui conseiller de prendre
au hasard les premires lettres venues, avec l'intention d'en former
un hymne  sa louange, qu'elle pourrait ensuite appliquer au premier
air qu'il lui plairait de choisir; mais il sentit  temps que cette
ironie et t trop amre, et mme inconvenante. La soire cependant
ne devait pas se passer sans faire subir  Luciane une humiliation
complte, car on ne tarda pas  lui apprendre que le jeune pote
venait de glisser dans le cahier de musique d'Ottilie un charmant
petit pome qu'il avait compos sur un des airs favoris de la jeune
fille, et dans lequel respirait un sentiment trop tendre pour qu'il
ft possible de ne l'attribuer qu' la simple galanterie.

Les personnes avides de louanges et domines par le besoin de briller,
se croient ordinairement aptes  tout, et s'attachent presque toujours
de prfrence  ce qu'elles font mal. Luciane tait plus que toute
autre soumise  cette loi; aussi ne tarda-t-elle pas  chercher de
nouveaux succs dans la dclamation. Sa mmoire tait bonne, mais son
dbit tait calcul sans intelligence, et exalt sans passion. Elle
avait, en outre, contract la mauvaise habitude de ne jamais rien
rciter sans faire des gestes qui confondaient dsagrablement le
genre lyrique et pique avec le genre dramatique.

Le Comte, dont l'esprit pntrant avait saisi en peu de jours tous les
travers de la socit dont il tait, pour ainsi dire, le chef et le
directeur, suggra  Luciane un projet qui devait lui fournir le moyen
de se poser d'une manire nouvelle devant ses admirateurs.

--Vous avez autour de vous, lui dit-il, beaucoup de personnes
spirituelles et gracieuses, et je suis tonn qu'avec leur secours
vous n'ayez pas encore reprsent quelques tableaux clbres. Ces
sortes de reprsentations demandent une foule de soins et d'apprts,
j'en conviens, mais elles ont un charme infini.

Ce genre d'amusement convenait parfaitement au got et au caractre de
Luciane, aussi s'empressa-t-elle de suivre le conseil indirect que le
Comte venait de lui donner, et dont elle avait le droit d'esprer de
grands succs. Sa taille lgante, ses formes arrondies, sa figure
rgulire et expressive, ses beaux cheveux bruns, son cou blanc et
souple, tout en elle enfin tait parfait et digne de servir de modle
au plus grand peintre; et son penchant pour les tableaux vivants
serait sans doute devenu une passion exclusive, si elle avait su
qu'elle tait plus belle encore quand elle tait tranquille et calme,
que lorsqu'elle se mouvait sans cesse; car alors elle avait quelque
chose de turbulent qui devenait parfois disgracieux.

Ne pouvant se procurer les tableaux des grands matres que l'on
voulait reprsenter, on se contenta des gravures qui se trouvaient au
chteau. On choisit d'abord le Blisaire de Van-Dick. Le personnage
assis du vieux gnral aveugle fut confi  un gentilhomme dj avanc
en ge, grand, bien fait et d'une physionomie noble. L'Architecte se
chargea du guerrier qui, debout devant le gnral, le regarde avec une
tristesse compatissante; par un hasard singulier, il avait rellement
beaucoup de ressemblance avec ce guerrier. Luciane s'tait modestement
contente de la jolie jeune femme que l'on voit au fond du tableau,
faisant passer de sa bourse dans sa main, l'aumne qu'elle destine 
l'aveugle. La vieille qui semble lui dire qu'elle va trop donner, et
la troisime femme qui dj remet son offrande  Blisaire ne furent
point oublies.

Les prparatifs ncessaires pour excuter ce tableau et ceux qui
devaient le suivre, conduisirent beaucoup plus loin qu'on ne l'avait
pens d'abord;  chaque instant on avait besoin d'une foule de choses
qu'il tait difficile de se procurer  la campagne, et surtout au
milieu de l'hiver, o les communications sont lentes et souvent mme
impossibles.

Tout retard tait antipathique  Luciane, aussi sacrifia-t-elle sans
hsiter tous les objets de sa garde-robe qui pouvaient servir pour
faire des draperies et des costumes tels que les exigeaient les
tableaux. L'Architecte s'occupa activement de la construction du
thtre et de la manire de l'clairer; le Comte le seconda de son
mieux, et lui donna souvent d'utiles et sages conseils.

Lorsque tout fut prt enfin, on runit une socit nombreuse et
brillante qui, depuis longtemps dj, attendait avec impatience la
premire reprsentation.

Aprs avoir prpar les spectateurs par une musique approprie au
sujet du tableau de Blisaire, on leva le rideau. Les attitudes
taient si justes, les couleurs si heureusement harmonises, la
lumire si savamment dispose, qu'on se croyait transport dans un
autre monde. Au premier abord cependant, cette ralit, mise ainsi 
la place d'une fiction artistique, avait quelque chose d'inquitant.

Le rideau retomba, mais les voeux unanimes des spectateurs le firent
relever plus d'une fois. Bientt la musique les occupa de nouveau, et
jusqu'au moment o tout fut prt pour la reprsentation d'un second
tableau d'un genre plus lev. Ce tableau causa une surprise gnrale
et agrable, car c'tait la clbre Esther, du Poussin, devant
Assurus. Dans le personnage de la reine  demi vanouie, Luciane
parut dans tout l'clat de sa beaut et de ses grces. Les filles
qui la soutenaient taient jolies, mais elle les avait si prudemment
choisies, qu'aucune ne pouvait lui porter ombrage. Il est inutile,
sans doute, d'ajouter qu'Ottilie fut toujours exclue par elle de
la reprsentation de tous ces tableaux. L'homme le plus beau de la
socit, et le plus imposant en mme temps, avait t charg d'occuper
le trne d'or du grand roi, si semblable  Jupiter; ce qui acheva de
donner  l'ensemble un cachet de perfection qui tenait du merveilleux.

La rprimande paternelle de Terburg, que la belle gravure de Wille a
rendue familire  tous les amis des arts, tait le sujet du troisime
tableau, aussi intressant dans son genre que les deux premiers.

Un vieux chevalier assis et les jambes croises semble parler  sa
fille avec l'intention de toucher sa conscience. L'expression de ses
traits et de son attitude prouve, toutefois, qu'il ne lui dit rien
d'humiliant, et qu'il est plutt pein qu'irrit. La contenance de la
jeune personne, debout devant lui, mais dont on ne voit pas le visage,
annonce qu'elle cherche  matriser une vive motion. La mre, tmoin
de la rprimande, a l'air embarrasse; elle regarde au fond d'un verre
plein de vin blanc qu'elle tient  la main et dans lequel elle parait
boire  longs traits.

En choisissant la position de la fille rprimande, Luciane savait
sans doute qu'elle lui fournirait l'occasion de faire ressortir tous
ses avantages. Il tait en effet impossible de voir quelque chose de
plus beau et de plus suave que les tresses de ses longs cheveux bruns,
que les contours de sa tte, de son cou, de ses paules. Sa taille,
que les modes du jour cachaient et dguisaient si dsagrablement,
se dessinait avec une grce parfaite sous ce costume du moyen-ge.
L'Architecte avait eu soin de draper lui-mme les nombreux plis de sa
robe de satin blanc; et il ne put s'empcher de convenir que cette
copie vivante tait infiniment suprieure  l'original jet sur la
toile par le pinceau d'un grand artiste. L'admiration qu'elle excita
fut telle qu'on ne cessa de faire relever le rideau. Le bonheur
qu'prouvaient les spectateurs en contemplant cette belle personne qui
leur tournait le dos, devait ncessairement faire natre le dsir de
voir son visage; mais personne n'osait exprimer ce dsir. Tout  coup
un jeune gentilhomme, vif jusqu' l'audace, pronona  haute voix
cette formule qu'on met parfois  la fin des pages: _Tournez, s'il
vous plat_! Tous les spectateurs la rptrent aussitt en choeur,
mais en vain. Les personnages du tableau connaissaient trop bien leurs
intrts pour rpondre  un appel aussi contraire  l'esprit et  la
nature de l'oeuvre d'art dont ils voulaient donner une juste ide. La
jeune fille resta immobile, le chevalier conserva l'attitude d'un pre
qui gronde doucement un enfant chri, et la mre ne dtourna point ses
regards du fond du verre dans lequel elle buvait toujours sans faire
diminuer le vin qu'il contenait.

Nous croyons pouvoir nous dispenser de donner le dtail d'une foule
d'autres reprsentations qui taient presque toutes empruntes aux
dlicieuses scnes de cabarets et de foires que nous devons aux
meilleurs peintres de l'cole flamande.

Le Comte et la Baronne annoncrent enfin leur dpart, en promettant
de venir passer au chteau les premires semaines de leur mariage; et
Charlotte vit avec plaisir que Luciane et sa suite ne tarderaient pas
 imiter cet exemple. Le sjour de plus de deux mois que sa fille
venait de faire prs d'elle, l'avait suffisamment convaincue que son
union avec l'homme qu'on lui destinait, lui assurerait un heureux
avenir. Ce jeune gentilhomme, en effet, ne se bornait pas  l'aimer
tendrement, il tait fier d'elle. Riche, mais modr dans ses dsirs,
toute son ambition se renfermait dans la possession d'une femme
gnralement admire. Son besoin de voir tout en cette femme, et de
n'tre quelque chose que pour et par elle, tait si prononc, qu'il se
sentait douloureusement affect, lorsqu'une connaissance nouvelle ne
donnait pas toute son attention  Luciane, et cherchait plutt  se
mettre en rapport avec lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois,
surtout avec les hommes d'un certain ge et d'un caractre grave,
dont il gagnait l'estime et la bienveillance par son mrite et son
amabilit.

Les arrangements du futur avec l'Architecte n'avaient pas t longs
 conclure. Aprs le nouvel an, l'artiste devait venir rejoindre
le jeune couple dans la capitale, o il se proposait de passer le
carnaval. Luciane se promettait d'exploiter cette poque de folies par
les plaisirs les plus vifs et les plus varis. La reprsentation
des tableaux qui lui avaient dj valu tant de brillants succs,
occupaient le premier rang sur la liste de ses projets d'amusement.
Elle ne songea pas mme  l'argent que pourrait coter la ralisation
de ces projets, car sa grande-tante et son futur l'avaient accoutume
 n'attacher aucune importance aux sommes qu'elle dissipait pour ses
plaisirs.

Le dpart de Luciane et de sa suite tait dfinitivement arrt; mais
il ne pouvait s'effectuer de la manire habituelle et vulgaire, car
chez elle tout avait un cachet en dehors des allures ordinaires de la
vie.

A la fin d'un splendide dner qui avait surexcit la gat des
convives, on railla la matresse du chteau sur la rapidit avec
laquelle on avait dvor toutes ses provisions d'hiver, et sur la
fausse honte qui l'empchait d'avouer franchement  ses htes qu'ils
n'avaient qu' chercher fortune ailleurs puisqu'elle ne pouvait plus
les nourrir.

Le gentilhomme qui, dans la reprsentation des tableaux, s'tait
charg du personnage de Blisaire, aspirait depuis longtemps au
bonheur de possder la charmante Luciane chez lui; son immense fortune
lui permettait de satisfaire toutes les fantaisies de cet objet de son
adoration. Encourag par la plaisanterie que l'on venait de faire, il
osa exprimer nettement ce dsir.

--Puisque la famine vous chasse d'ici, belle dame, lui dit-il, ayez le
courage d'en agir  la polonaise: venez me dvorer chez moi, et ainsi
de suite  la ronde, jusqu' ce que vous ayez affam la contre tout
entire.

Cette proposition charma la jeune tourdie; on fit les paquets  la
hte et, ds le lendemain, l'essaim s'abattit dans sa nouvelle ruche.
On y trouva plus d'espace, plus d'abondance et de profusion, et par
consquent moins d'ordre, de commodit et de bien-tre rel; d'o
il rsultait une foule de quiproquo et de situations comiques, qui
achevrent d'enchanter Luciane.

La vie qu'elle menait et qu'elle faisait mener aux siens, devenait
toujours plus dsordonne et plus sauvage: des battues dans les
forts, des courses  pied et  cheval, des collations et des danses
en plein air au milieu des neiges et des glaces, enfin tout ce qu'il
tait possible d'imaginer de plus fatigant, de plus bizarre et de plus
anti-civilis, remplissait ses jours et une partie de ses nuits. Ne
pas assister  ses folles parties, c'tait lui dplaire; et qui aurait
os braver un pareil anathme?

Ce fut ainsi qu'elle s'avana de chteau en chteau, chassant,
chantant, dansant, courant en traneau,  pied et  cheval. Toujours
entoure de cris de joie et d'admiration, elle arriva enfin  la
capitale, o les rcits des aventures galantes et les plaisirs de
la cour et de la ville donnrent enfin une autre direction  son
imagination. Au reste, sa grande-tante, qui avait eu soin de la
prcder de plusieurs semaines, s'tait empresse de prendre toutes
les mesures ncessaires, pour la faire rentrer sous le joug des
habitudes du monde lgant.

       *       *       *       *       *

EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

Le monde prend les hommes pour ce qu'ils veulent tre, mais il faut
du moins qu'ils aient l'intention d'tre quelque chose. On aime, en
gnral, beaucoup mieux supporter ceux qui nous importunent, que de
souffrir ceux qui nous semblent nuls.

On peut tout imposer  la socit; elle accepte tout, hors les
consquences de ce qu'elle a accept.

On ne connat jamais que trs-superficiellement les personnes qui
viennent nous voir: pour juger leur valeur relle, il faut les
observer chez elles.

Rien ne me parait plus naturel que de trouver des sujets de blme
et des dfauts aux personnes qui nous visitent, et de les juger
svrement quand ils nous ont quitt; car en venant chez nous elles
nous ont, pour ainsi dire, donn le droit de les mesurer d'aprs nos
manires de voir. C'est une censure dont, en pareil cas, les personnes
les plus justes ne s'abstiennent que fort rarement. Mais lorsqu'on
va chez les autres, et que l'on voit leur entourage, les ncessits
qui les enchanent, les obstacles qui les retiennent, les devoirs
qu'ils accomplissent et les contrarits qu'ils supportent, il
faudrait tre draisonnable ou malveillant pour s'apercevoir de
ce qu'il peut y avoir de mal ou de ridicule chez des personnes
respectables sous tant de rapports.

Ce que nous appelons la dcence et les moeurs, n'est qu'un moyen pour
faire arriver les hommes, de bon gr,  des rsultats o il ne serait
pas mme toujours possible de les conduire par la force brutale.

La socit des femmes est l'lment o se dveloppent les bonnes
moeurs.

Serait-il possible de faire accorder l'individualit avec le
savoir-vivre?

Oui, mais il faudrait pour cela que le savoir-vivre ne ft qu'un
moyen pour faire ressortir l'individualit. Malheureusement tout le
monde aime et dsire les hommes et les choses qui ont de la valeur et
de l'importance, mais on ne veut pas en tre gn ou contrari.

La position sociale la plus agrable est celle d'un militaire
instruit et bien lev.

Les militaires les plus grossiers savent du moins rester dans leur
sphre, et, en cas de besoin, ils sont toujours prts  se rendre
utiles; car la conscience de la force est insparable d'une certaine
bont instinctive.

Il n'y a rien de si insupportable qu'un homme du civil gauche et
lourd. Puisqu'il ne se trouve jamais en contact avec des tres
grossiers, on a le droit de lui demander de le politesse et de
l'lgance.

Lorsque nous vivons avec des personnes qui ont, pour ainsi dire,
l'instinct du convenable, nous souffrons pour elles, ds qu'on fait en
leur prsence quelque chose d'inconvenant. C'est ainsi que je souffre
toujours pour Charlotte, quand je vois quelqu'un se balancer sur sa
chaise, parce que je sais que cela lui dplat souverainement.

Les hommes n'entreraient jamais avec des lunettes sur le nez dans un
appartement o il y a des femmes, s'ils savaient que par l ils nous
tent l'envie de les regarder et de leur parler.

Ils devraient galement se garder de dposer leurs chapeaux,
lorsqu'ils ont  peine fini de saluer. Cela leur donne quelque chose
de comique, parce que la familiarit qui succde immdiatement  un
tmoignage de respect est toujours ridicule.

Il n'est point de signe extrieur de politesse qui ne tire son
origine des moeurs; la meilleure ducation, sous ce rapport, serait
donc celle qui enseignerait en mme temps et les signes et leur
origine.

Les manires sont un miroir dans lequel se reflte notre propre
image.

Il y a une certaine politesse de coeur qui tient de prs  l'amour;
c'est elle qui donne les manires les plus agrables et les plus
gracieuses.

La plus belle relation de la vie est une dpendance volontaire; mais
sans amour cette dpendance serait une impossibilit.

Nous ne sommes jamais plus loin de l'accomplissement de nos dsirs,
que lorsque nous possdons ce que nous avons dsir.

Personne n'est plus rellement esclave que celui qui se croit libre
sans l'tre en effet.

Celui qui ose se dclarer libre, se sent enchan de toutes parts;
mais ds qu'il a le courage de se reconnatre enchan, il se sent
libre.

L'amour est la seule arme qu'il soit possible d'opposer  la
supriorit.

Quand des tres stupides s'enorgueillissent d'un homme suprieur, ils
le font har.

On prtend qu'il n'y a pas de hros en face de son valet de chambre.
C'est qu'un hros ne peut tre compris que par des hros, et que les
valets de chambre ne savent apprcier que leurs pareils.

Il n'y a pas de plus grande consolation pour les hommes mdiocres,
que la certitude que les hommes de gnie ne sont pas immortels.

Les plus grands hommes tiennent toujours  leur sicle par
quelques-uns de ses travers, de ses faiblesses.

On croit, en gnral, les hommes plus dangereux qu'ils ne le sont en
effet.

Ce ne sont ni les fous ni les sages qu'il faut redouter, mais les
demi-fous et les demi-sages, car ceux-l seuls sont rellement
dangereux.

Il n'y a pas de meilleur moyen possible pour chapper aux hommes, que
de se consacrer aux arts. Et cependant, par ce mme moyen, on leur
appartient plus compltement que jamais, puisque, dans les moments de
prosprit comme dans les jours de chagrin et de douleur, tous ont
besoin de l'artiste.

L'art est la ralisation du difficile, du beau et du bon.

Lorsque nous voyons le difficile s'excuter facilement, nous
concevons l'ide de la possibilit de l'impossible.

Les difficults augmentent  mesure qu'on approche du but.

Il faut moins de peine et de travail pour semer que pour rcolter.




CHAPITRE VI.


Charlotte se sentait compltement ddommage des fatigues, des
tourments et des tribulations que lui avaient causs le sjour de
sa fille au chteau, puisqu'ils l'avaient mise  mme d'apprendre 
connatre parfaitement cette jeune personne. Grce  son exprience
raisonne du monde, le caractre de Luciane n'avait rien de neuf pour
elle; mais c'tait pour la premire fois qu'elle le voyait se dessiner
avec tant de franchise et de nettet, ce qui ne l'empcha pas d'avoir
la conviction que de semblables jeunes filles peuvent, en passant par
les diverses preuves de la vie, arriver  une maturit d'autant
plus remarquable et plus mritoire, que le sentiment outr de
l'individualit, et l'activit turbulente qui les caractrisaient au
dbut de leur carrire, deviennent des qualits suprieures, quand le
temps leur a fait prendre une direction sage et dtermine. Il est, au
reste, fort naturel qu'une mre supporte avec plaisir ce qui choque
et importune les autres. Elle cherche et trouve instinctivement des
sujets d'esprance heureuse, dans le caractre de ses enfants, que les
tranges ne jugent favorablement que lorsqu'ils en tirent quelques
avantages, ou que, du moins, ils n'en prouvent aucune contrarit.

L'orgueil maternel de Charlotte ne tarda cependant pas tre vivement
bless par un incident fcheux dont sa fille tait la cause. Ce
malheur n'tait pas le rsultat de ses bizarreries que l'on avait
rellement le droit de blmer, mais d'un trait caractristique, que
tout le monde aimait et approuvait en elle. Luciane ne se bornait pas
 rire avec les heureux, elle aimait  s'affliger avec les malheureux;
elle poussait mme l'esprit d'opposition jusqu' faire tous ses
efforts pour attrister les premiers et pour gayer les derniers. Ds
qu'on l'accueillait intimement dans une famille dont un ou plusieurs
membres se trouvaient par leur grand ge ou par leur mauvaise sant
forcs de garder leur chambre, elle affectait pour eux une tendre
sollicitude; les visitait dans leurs rduits solitaires, et, vantant
ses hautes connaissances en mdecine, elle les forait, pour ainsi
dire,  prendre quelques-unes des drogues dont se composait la
pharmacie de voyage qu'elle portait partout avec elle. Il est
facile de deviner que ces sortes de remdes, distribus au hasard,
augmentaient plutt les maux qu'ils ne les soulageaient.

Les sages reprsentations par lesquelles on cherchait  la dtourner
de ce genre de bienfaisance, ne produisaient aucun rsultat; car
c'tait prcisment sous ce rapport qu'elle se croyait non-seulement 
l'abri de tout reproche, mais encore digne de l'admiration gnrale.
Convaincue de la puissance salutaire de ses drogues contre les
infirmits du corps, elle avait tendu ses essais curatifs jusque
sur le domaine de l'intelligence. Le mauvais succs d'une cure de ce
genre, qu'elle avait tente dans les environs du chteau de sa mre,
eut des suites si dplorables, que l'on en parla dans toute la
contre. Ces bruits fcheux ne tardrent pas  arriver aux oreilles de
Charlotte, qui pria Ottilie de l'clairer sur ce sujet dlicat; car la
jeune fille avait t tmoin de l'accident que l'on interprtait de
tant de manires diverses. Nous allons le rapporter tel qu'il s'tait
pass:

La fille ane du propritaire d'un chteau du voisinage avait caus,
involontairement, la mort de sa jeune soeur. Affecte par ce malheur
au point que sa raison en tait presque altre, elle se tenait
renferme dans sa chambre o elle ne recevait ses parents et ses amis
qu'isolment et les uns aprs les autres; car ds qu'elle voyait
plusieurs personnes runies, elle s'imaginait qu'ils venaient pour la
punir de son crime. Dans toutes les autres circonstances, sa conduite
tait sense, et sa conversation annonait la pieuse rsignation d'une
me blesse, qui se soumet aux arrts de la Providence.

A peine Luciane eut-elle entendu parler de cette jeune infortune,
qu'elle conut le projet de la rendre  la socit, et de donner ainsi
une preuve clatante du pouvoir merveilleux de son intervention. Comme
elle attachait un trs-grand prix  la ralisation de ce projet, elle
y procda avec plus de prudence qu' l'ordinaire, et se fit prsenter
secrtement  la malade dont elle captiva bientt l'affection, en
chantant et en excutant devant elle, et pour elle seule, des morceaux
de musique en harmonie avec la disposition de son esprit. Se croyant
sre d'un succs qui, d'aprs ses manires de voir, tait dj trop
longtemps rest un secret de famille, elle voulut enfin en jouir en
public. A cet effet elle trana, un soir, la ple et tremblante jeune
fille qu'elle croyait avoir gurie, au milieu des salons du chteau
encombrs d'une brillante socit. Cette apparition inattendue excita
une si vive curiosit chez les uns, et causa tant de crainte aux
autres, que tout le monde se conduisit de la manire la plus
maladroite et la plus dplace. On ne regardait que la malade, on se
chuchotait  l'oreille, on se pressait autour d'elle ou on la fuyait
avec affectation. Dj blouie par l'clat des lumires et des
parures, par le bruit et les apprts d'une fte, cet accueil acheva de
troubler sa raison. Elle s'enfuit pouvante en poussant des cris
de terreur, comme si elle venait d'apercevoir un monstre prt  la
dvorer. A peine eut-elle fait quelques pas, qu'elle tomba sans
connaissance; Ottilie la reut dans ses bras et, seconde par le peu
d'amis qui avaient os la suivre, elle la porta dans sa chambre.

Luciane rprimanda svrement la socit sur l'inconsquence de sa
conduite, sans songer le moins du monde qu'elle tait l'unique cause
du malheur dont elle accusait les autres. Cette triste exprience
n'tait pas la premire, et, selon toutes les probabilits, elle ne
suffit pas pour la faire renoncer  la funeste manie de se poser en
mdecin de l'me et du corps.

Depuis ce jour l'tat de la malade avait tellement empir, que ses
parents s'taient vus forcs de la placer dans une maison d'alins.
Malheureusement Charlotte ne pouvait offrir que des consolations
striles, en change du mal que sa fille avait caus. Ottilie,
surtout, dplorait l'tat de la pauvre malade, car elle avait la
conviction qu'en continuant de la traiter comme on l'avait fait, elle
n'et pas tard  tre compltement gurie.

Cette fcheuse circonstance rappela pniblement  la jeune fille tout
ce qui lui tait arriv de dsagrable pendant le sjour de sa cousine
au chteau, et elle ne put s'empcher de reprocher  l'Architecte le
refus qu'il lui avait fait de montrer ses dessins et sa collection
d'antiquits au futur de Luciane. Ce refus lui avait laiss une
impression dsagrable et trs-naturelle, car elle sentait vaguement
que ce qu'elle voulait bien se donner la peine de demander, ne devait
pas tre refus par un homme tel que ce jeune artiste. Il s'empressa
de se justifier.

--Si vous saviez, lui dit-il, que les personnes les plus distingues
traitent presque toujours trs-cavalirement les objets d'art les plus
curieux et les plus fragiles, vous me pardonneriez de n'avoir pas
voulu exposer ma collection  la brutalit de la foule. Au lieu de
tenir une mdaille par ses bords, la plupart des personnes appuient
lourdement leurs doigts sur les plus belles empreintes, sur les fonds
les plus purs; elles prennent  pleines mains les chef-d'oeuvre les
plus dlicats, comme si l'on pouvait juger le mrite des formes
artistiques en les ttant. On dirait qu'elles ignorent qu'une grande
feuille de papier doit toujours tre soutenue par les deux extrmits;
elles font circuler entre le pouce et 'index, les gravures, les
dessins les plus prcieux, semblables  un politique prsomptueux,
qui, en saisissant son journal, prononce d'avance, par le froissement
du papier, son jugement sur les vnements que rapporte ce journal.
En un mot, lorsque vingt curieux ont examin un objet d'art et
d'antiquit, le vingt-unime ne peut plus y voir grand chose.

--Je vous ai sans doute caus moi-mme plus d'un chagrin, en
endommageant ainsi, sans le savoir, vos prcieux trsors, que
j'admirais si sincrement?

--Jamais! s'cria l'Architecte, non, jamais! le sentiment du juste et
du convenable est inn chez vous.

--Il n'en serait pas moins fort utile, rpondit Ottilie en souriant,
d'ajouter, au trait de _la civilit purile et honnte_, aprs le
chapitre qui nous indique la manire de nous conduire  table, un
chapitre indiquant, avec tous les dtails ncessaires, comment on doit
examiner les collections des artistes.

--Et alors les artistes les montreraient avec plus d'empressement et
de plaisir, rpondit gravement l'Architecte.

Ottilie avait depuis longtemps oubli ce petit dml, mais
l'Architecte cherchait toujours de nouvelles occasions pour se
justifier, et lui renouvelait sans cesse l'assurance qu'il aimait,
pardessus tout,  contribuer  l'amusement de ses amis. Cette
persistance lui prouva que ses reproches l'avaient bless au coeur; se
croyant coupable,  son tour elle n'eut pas le courage de refuser la
faveur qu'il lui demanda avec beaucoup d'instance; et cependant un
sentiment intime l'avertissait qu'il lui serait difficile de tenir
l'engagement qu'elle venait de prendre.

Cette faveur concernait la reprsentation des tableaux. L'Architecte
avait remarqu avec chagrin qu'Ottilie en avait t exclue par la
jalousie de Luciane, et que Charlotte n'avait vu que les premiers
essais, parce que des indispositions, naturelles dans son tat, la
retenaient fort souvent dans ses appartements. Aussi s'tait-il promis
de ne point quitter le chteau sans avoir donn une reprsentation
de ce genre, suprieure  toutes celles o Luciane avait figur.
Il esprait ainsi procurer une distraction agrable  la tante,
et contraindre sa charmante nice  faire valoir,  son tour, les
brillants avantages que la nature lui avait prodigus. Peut-tre aussi
cherchait-il un moyen de retarder son dpart; car plus l'poque de ce
dpart approchait, plus il lui paraissait impossible de se sparer
de cette jeune fille, dont le regard doux et calme tait devenu
ncessaire  son existence.

L'approche des ftes de Nol lui rappela que l'imitation des
tableaux par des figures en relief, tirait son origine des pieuses
reprsentations dites _prspes_, dans lesquelles on montrait l'enfant
Jsus et sa Mre, recevant, malgr la bassesse apparente de sa
condition, d'abord les hommages des bergers, et bientt aprs ceux de
trois grands rois.

Un semblable tableau s'tait si fortement grav dans son imagination,
qu'il ne douta point de la possibilit de le raliser. L'enfant fut
bientt trouv ainsi que les bergers et les bergres; mais, selon lui,
Ottilie seule pourrait donner une juste ide de la Mre de Dieu, car
depuis longtemps dj la pense du jeune artiste l'avait leve 
cette hauteur. Lorsqu'il la pria de se charger de ce personnage, elle
lui dit d'en demander la permission  sa tante qui l'accorda sans
difficult, et combattit mme avec autant de bont que de raison
les scrupules de sa nice; car la modeste jeune fille craignait de
commettre une profanation, en imitant la cleste figure que l'on
voulait lui faire reprsenter.

Sr enfin du succs, l'Architecte travailla sans relche afin que,
la veille de Nol, tout ft prt pour la reprsentation dont il se
promettait tant de bonheur. Depuis longtemps dj, la seule prsence
d'Ottilie semblait suffire  la satisfaction de tous ses besoins, et
l'on et dit que, tandis qu'il ne s'occupait que d'elle et pour elle,
le sommeil et la nourriture lui taient devenus inutiles.

Enfin, grce  son infatigable activit, tout avait march au gr
de ses dsirs; il tait mme parvenu  runir un certain nombre
d'instruments  vent dont les sons, savamment combins, devaient
disposer les coeurs aux motions qu'il voulait leur faire prouver.

Au jour et  l'heure indiqus le rideau se leva devant les
spectateurs, qui se composaient de Charlotte et de quelques commensaux
du chteau. Le tableau par lui-mme tait si connu, qu'on ne devait
pas s'attendre  en recevoir une impression nouvelle, et cependant il
causa, non-seulement de la surprise, mais encore de l'admiration; cet
effet n'tait pas produit par le tableau, mais par la perfection des
ralits qui l'imitaient. L'ensemble tait plutt un effet de nuit que
de crpuscule, et pourtant chaque dtail se voyait et se dessinait
distinctement. L'artiste avait eu l'heureuse ide de faire de
l'Enfant-Dieu, le centre de lumire,  l'aide d'un mcanisme savant
qui portait les lampions. Ce mcanisme tait cach par les figures
places sur le premier plan et  demi claires par des rayons
obliques. D'autres lampions placs au-dessous clairaient vivement, de
bas en haut, les frais visages des jeunes filles et des jeunes garons
poss  et l, sur les divers points du tableau. Des anges, dont
l'clat plissait et dont l'enveloppe brillante et arienne paraissait
paisse et sombre devant la transparente clart que rpandait le Dieu
qui venait de natre, contribuaient puissamment  la perfection de
l'ensemble.

Par un hasard favorable, l'enfant s'tait endormi dans une gracieuse
position, et le regard pouvait, sans rencontrer aucune distraction,
se reposer sur la mre. claire par les faisceaux de lumire que son
fils refltait sur elle, elle relevait, avec une grce infinie et
modeste, un pan du voile qui enveloppait cet enfant prcieux. Tous
les personnages secondaires du tableau, matriellement blouis par
la lumire, et moralement pntrs de respect, paraissaient avoir un
instant dtourn leurs regards fatigus par tant d'clat, pour les
reporter aussitt, avec une curiosit invincible, sur le miracle qui
semblait leur causer plus de surprise et de plaisir que d'admiration
et de terreur. Mais pour ne pas exclure entirement ces deux
sentiments, insparables de la nature d'un pareil sujet, l'Architecte
avait eu soin d'en confier l'expression  quelques vieillards, dont
les ttes antiques se dessinaient dans un clair obscur merveilleux.

L'attitude, le regard, le visage, toute la personne enfin d'Ottilie
surpassait l'idal le plus parfait qu'et jamais rv le peintre
le plus habile. Si un connaisseur avait t tmoin de cette
reprsentation, il aurait craint de la voir changer de nature
en perdant son immobilit; mais l'Architecte seul tait capable
d'apprcier cette grande et merveilleuse beaut artistique; il en
jouissait rellement, et cependant il ne pouvait la contempler sous
son vritable point de vue, car il y figurait lui-mme en qualit de
berger.

Qui oserait dcrire ce qu'il y avait de vraiment sublime dans Ottilie?
Son me pure sentait tout ce que la reine du ciel avait d prouver en
ce moment, o tant d'honneurs inattendus, tant de bonheur ineffable
taient venus la surprendre; aussi ses traits exprimaient-ils
l'humilit la plus anglique, la modestie la plus douce et la plus
aimable.

Charlotte rendit justice  la beaut de ce tableau mais elle fut
surtout impressionne par l'enfant, et ses yeux se remplirent de
larmes, en songeant que bientt elle bercerait sur ses genoux une
aussi charmante petite crature.

On baissa le rideau, car les personnages avaient besoin de repos, et
le machiniste procda aux changements ncessaires pour passer
d'un tableau de nuit et d'humilit,  une image de gloire et de
transfiguration.

La certitude que pas une personne trangre n'assistait  cette pieuse
momerie artistique, avait tranquillis Ottilie sur le rle qu'elle
y jouait; aussi fut-elle dsagrablement affecte lorsque pendant
l'entr'acte on lui apprit qu'un tranger, dont personne ne savait le
nom, venait d'arriver au chteau; que Charlotte l'avait accueilli avec
joie et fait placer  ct d'elle. La crainte d'enlever  l'Architecte
la plus belle partie de son triomphe, put seule lui donner le courage
de reprendre sa place dans la seconde partie du tableau qui offrait un
spectacle blouissant. Plus d'ombres, plus de demi-teintes; l'heureuse
varit des couleurs rompait seule les torrents de lumire qui
inondaient la scne.

Ottilie chercha en vain  reconnatre l'homme qu'elle voyait assis
prs de sa tante, car son rle la forait  tenir ses longues
paupires baisses. Il parlait avec feu et sa voix lui rappelait son
professeur de la pension. Cette voix lui causa une vive motion: il
s'tait pass tant de choses depuis qu'elle avait frapp son oreille
pour la dernire fois! Le souvenir des joies et des douleurs qui
avaient rempli cet intervalle traversa son me en dtours rapides
et capricieux, comme l'clair quand il fend et sillonne les sombres
nuages qui obscurcissent le ciel.

--Pourrai-je tout lui avouer? se demanda-t-elle; suis-je digne de ce
saint entourage? et que dira-t-il de cette mascarade, lui qui est
l'ennemi de tout dguisement?

Pendant que le sentiment et la rflexion se croisaient ainsi dans son
coeur, elle s'effora de rester une statue immobile; mais ses yeux
se remplirent de larmes; et elle se sentit soulage d'un grand poids
lorsque le rveil de l'enfant mit fin  la reprsentation.

Le rideau tait tombe, et Ottilie, devenue libre, se trouva dans un
nouvel embarras. Fallait-il donner  son ancien professeur une preuve
du plaisir que sa prsence lui causait en se montrant  lui sous son
costume thtral, ou devait-elle changer de vtements? Elle ne choisit
point et prit instinctivement le dernier parti. En se revoyant avec
ses habits ordinaires, elle se sentit assez calme pour faire  son
digne matre l'accueil qu'il avait droit d'attendre d'elle.




CHAPITRE VII.


Tout ce qui pouvait contribuer  la satisfaction de Charlotte et
d'Ottilie, tait naturellement agrable  l'Architecte, et en ce sens,
du moins, il s'applaudit de l'arrive du Professeur. Cependant sa
modestie, et peut-tre aussi un peu d'gosme, lui firent regretter de
se voir sitt remplac auprs des dames. Il alla mme jusqu' craindre
de se survivre  lui-mme par un plus long sjour au chteau, et cette
crainte lui donna la force de hter son dpart.

Lorsqu'il prit cong des dames, elles lui firent prsent d'un gilet de
soie qu'il leur avait vu broder alternativement, en enviant en secret
le sort de l'heureux mortel auquel elles le destinaient. Pour un homme
dont le coeur est accessible aux tendres sentiments, de pareils dons
sont d'un prix inestimable, car il ne pense jamais aux jolis doigts
qui travaillaient pour lui avec tant de grces et de persvrance,
sans se flatter que parfois, du moins, le coeur les guidait.

Charlotte et sa nice estimaient sincrement le bon Professeur, aussi
faisaient-elles tout ce qui tait en leur pouvoir pour rendre son
sjour au chteau aussi agrable que possible. Les femmes nourrissent
au fond de leur coeur des penses et des sensations qui leur sont
particulires et dont rien au monde ne saurait les dtourner; mais
dans les relations sociales, elles se laissent facilement aller aux
impulsions que l'homme dont elles s'occupent pour l'instant, juge
 propos de leur donner. C'est par ce mlange de rpulsion et
d'attraction, qu'elles exercent un empire absolu auquel, dans le
monde civilis, pas un homme ne peut se soustraire, sans se donner 
lui-mme un brevet de brutalit et de grossiret.

L'Architecte avait mis ses talents au service des dames, autant
pour leur plaire, que pour leur tre rellement utile, ce qui avait
resserr les travaux comme les causeries dans le domaine des arts.
La prsence du Professeur les jeta tout  coup dans une sphre
diffrente. Cet homme, qui avait consacr sa vie  l'ducation, se
distinguait par une loquence facile et gracieuse, dont les diverses
relations sociales, et surtout celles qui concernent la jeunesse,
taient toujours le but et l'objet. Il parlait trop bien pour ne pas
tre cout avec plaisir, et ses discours amenrent une rvolution
d'autant plus complte dans la manire d'tre  laquelle l'Architecte
avait accoutum les dames, que toutes les distractions que cet artiste
leur avait procures pendant son long sjour au chteau, taient
entirement opposes aux opinions de ce digne professeur.

Craignant sans doute de blmer avec trop d'amertume les tableaux
vivants dont il avait vu une reprsentation au moment de son arrive,
il n'en parlait jamais; mais il s'expliquait franchement sur les
embellissements de l'glise et de la chapelle qu'on lui montra dans la
certitude qu'il les trouverait dignes d'admiration.

--Je ne connais rien de plus dplac, de plus dangereux mme, dit-il,
que le mlange du sacr et du profane, et je blmerai toujours la
manie d'orner et de consacrer telle ou telle enceinte, afin que les
fidles viennent s'y abandonner  des sentiments de pit. Est-ce que
ces sentiments ne sont pas gravs dans nos coeurs au point de nous
suivre au milieu des objets les plus vulgaires; des tres les plus
grossiers dont le hasard peut nous entourer? Oui, ds que nous le
voulons srieusement, chaque point de l'univers devient un temple, un
sanctuaire. J'aime  voir les exercices de pit s'accomplir dans la
mme pice o la famille se runit pour manger, travailler, danser.
Tout ce qu'il y a de plus grand, de plus sublime dans l'homme, n'a
point de formes et ne saurait tre reprsent que par de grandes et
sublimes actions.

Peu de jours avaient suffi  Charlotte pour saisir toutes les nuances
d'un caractre que, depuis longtemps, elle connaissait dans son
ensemble. Persuade que pour tre rellement agrable  cet excellent
homme, il fallait l'occuper  sa manire, elle avait fait runir dans
la grande salle du chteau les petits jardiniers, enrgiments et
dresss par l'Architecte qui, avant son dpart, les avait une dernire
fois passs en revue. Leur uniforme tait propre et bien tenu, et
leurs allures, naturellement vives et animes, annonaient encore
l'habitude de se conformer aux rgles d'une sage discipline.

Se sentant dans son vritable cercle d'activit, le Professeur
interrogea ces enfants. Par des dtours aussi ingnieux qu'imprvus,
il s'claira sur leurs caractres et leurs facults; il fit plus, car,
en moins d'une heure, il avana leur jugement de plusieurs annes, et
rendit leur raison accessible  plus d'une utile vrit. Ce rsultat
presque merveilleux n'chappa point  Charlotte.

--Je vous ai cout avec attention, lui dit-elle, et cependant je ne
comprends pas votre mthode. Vous n'avez parl que de choses que tout
le monde peut et doit connatre; mais comment est-il possible d'agiter
et de rsoudre tant de questions, et avec tant d'ordre et de suite
en si peu de temps, et  travers une foule de propos qui semblaient
toujours vous jeter sur un autre terrain?

--Il est peut-tre imprudent, rpondit en souriant le Professeur, de
trahir les secrets de son mtier. N'importe, je vais vous expliquer
le procd par lequel le rsultat qui vient de vous tonner devient
facile, naturel mme. Pntrez-vous d'un objet, d'une matire, d'une
pense, car je ne tiens pas au nom qu'on juge  propos de donner au
sujet d'une dmonstration, saisissez-le dans son ensemble, examinez-le
dans toutes ses parties, attachez-vous-y avec fermet, avec
opinitret mme, puis interrogez un certain nombre d'enfants sur ce
sujet, et vous reconnatrez sans peine ce qu'ils savent dj, et ce
qu'il faudra leur apprendre encore. Qu'importe que leurs rponses
soient incohrentes ou relatives  des sujets trangers; si vos
questions les ramnent, si vous restez inbranlable dans le cercle que
vous vous tes trac, vous finirez par les contraindre  ne penser, 
ne concevoir,  ne comprendre que ce que vous voulez leur enseigner.
Le plus grand, le plus dangereux dfaut que puisse avoir l'homme qui
se consacre  l'enseignement, est de se laisser entraner par ses
lves, et de divaguer avec eux, au lieu de les forcer  s'arrter
avec lui sur le point qu'il s'est propos de traiter. Si vous pouviez,
Madame, vous dcidera faire un essai de ce genre, je crois que vous en
seriez trs-satisfaite.

--Il parat, rpondit Charlotte, que les rgles de la bonne pdagogie
sont entirement opposes  celles du savoir-vivre. S'arrter
longtemps et avec opinitret sur une mme question, est une
inconvenance dans le monde, tandis que la premire loi de
l'instituteur est d'viter toute digression.

--Je crois que la varit sans digression serait toujours et partout
agrable et utile, malheureusement il est difficile de trouver et de
conserver cet admirable quilibre.

Il allait continuer, mais Charlotte venait d'apercevoir les petits
jardiniers qui traversaient la cour, et elle le fit mettre  la
fentre pour les voir passer. Il admira de nouveau leur bonne tenue,
et approuva, surtout, l'uniformit de leurs vtements.

--Les hommes, dit-il, devraient depuis leur enfance, s'accoutumer 
un costume commun  tous. Cela leur apprendrait  agir ensemble,  se
perdre au milieu de leurs pareils,  obir en masse, et  travailler
pour le bien gnral. L'uniforme a, en outre, l'avantage de dvelopper
l'esprit militaire et de donner  nos allures quelque chose de dcid
et de martial, analogue  notre caractre, car chaque petit garon
est n soldat. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner les jeux de
notre enfance, qui, tous, se renferment dans le domaine des siges et
des batailles.

--J'espre que vous me pardonnerez, dit Ottilie, de ne pas avoir
soumis mes petites lves  l'uniformit du costume. Je vous les
prsenterai un de ces jours, et vous verrez que la bigarrure aussi
peut avoir son charme.

--J'approuve trs-fort la libert que vous leur avez laisse  ce
sujet: la femme doit toujours s'habiller  son gr, non-seulement
parce qu'elle seule sait ce qui lui sied et lui convient le mieux,
mais parce qu'elle est destine  agir seule et par elle-mme.

--Cette opinion me parat paradoxale, observa Charlotte, car nous ne
vivons jamais pour nous ...

--Toujours, au contraire, interrompit le Professeur; je dois ajouter
cependant que ce n'est que par rapport aux autres femmes. Examinez
l'amante, la fiance, l'pouse, la mnagre, la mre de famille;
toujours et partout elle est et veut rester seule; la femme du monde
elle-mme prouve ce besoin que toutes tiennent de la nature. Oui,
chaque femme doit ncessairement viter le contact d'une autre femme,
car chacune d'elles remplit  elle seule les devoirs que la nature a
imposs  l'ensemble de leur sexe. Il n'en est pas ainsi de l'homme,
il a besoin d'un autre homme, et s'il n'existait pas il le crerait,
tandis que la femme pourrait vivre pendant toute une ternit sans
songer  produire son semblable.

--Lorsqu'on a l'habitude d'noncer des vrits d'une manire
originale, dit Charlotte, on finit par donner,  ce qui n'est
qu'original, les apparences de la vrit. Votre opinion, au reste,
est juste sous quelques rapports, nous devrions toutes en faire notre
profit, en cherchant  nous soutenir et  nous seconder, afin de ne
pas donner aux hommes trop d'avantages sur nous. Convenez cependant
que les hommes ne sont pas toujours parfaitement d'accord entr'eux, et
que plus ils nous reprochent nos petites msintelligences, plus ils
nous autorisent  nous gayer malignement aux dpens des leurs.

Aprs cette conversation, le sage et prudent Professeur observa
Ottilie,  son insu, dans ses fonctions d'institutrice, et il ne tarda
pas  lui exprimer sa satisfaction sur la manire dont elle s'en
acquittait.

--Vous avez parfaitement raison, lui dit-il, de maintenir vos lves
dans les troites limites de l'utile, du ncessaire, et de leur
faire contracter des habitudes d'ordre et de propret. Par l elles
apprennent  faire cas d'elles-mmes, et l'on peut fonder de grandes
esprances sur les enfants qui savent s'apprcier.

Ce qui le charma, surtout, dans la mthode d'Ottilie, c'est qu'elle ne
sacrifiait rien aux apparences; tous ses soins se portaient sur les
besoins du coeur et sur les devoirs de chaque instant.

--Si l'on avait des oreilles pour entendre, s'cria-t-il aprs avoir
assist  l'une des leons de la jeune fille, il serait facile de
donner en peu de mots tout un systme d'ducation.

--Je vous entendrais, moi, dit Ottilie d'un air caressant, si vous
vouliez me parler.

--Trs-volontiers, mais ne me trahissez pas; voici mon systme: Il
faut lever les hommes pour en faire des serviteurs, et les femmes
pour en faire des mres!

--Les femmes pourraient se soumettre  votre arrt, rpondit Ottilie
en souriant, car si toutes ne deviennent pas mres, toutes en
remplissent les devoirs envers les divers objets de leur affection;
mais nos jeunes hommes! comment pourraient-ils adopter un principe qui
les condamne  servir? Leurs moindres paroles, leurs gestes mmes ne
prouvent-ils pas que chacun d'eux se croit n pour commander.

--Voil pourquoi il faut se garder de leur parler de ce principe. Tout
le monde cherche  se glisser  travers la vie en la cajolant, mais
elle ne cajole jamais personne. Qui de nous aurait eu le courage de
faire volontairement, et au dbut de sa carrire, les concessions que
le temps finit toujours par nous arracher malgr nous? Mais brisons
sur un sujet qui n'a rien de commun avec le cercle d'activit que vous
vous tes cr ici, et laissez-moi plutt vous fliciter de n'avoir
affaire qu' des lves dont l'ducation se renferme dans le domaine
de l'indispensable. Quand vos petites filles promnent leurs poupes
et faufilent de jolis chiffons pour les habiller, quand leurs soeurs
anes cousent, tricotent et filent pour elles et pour le reste de la
famille, dont chaque membre s'utilise  sa faon, le mnage marche
pour ainsi dire de lui-mme; et la jeune fille n'a presque rien 
apprendre pour diriger  son tour un mnage, car elle retrouvera chez
son mari tout ce qu'elle a quitt chez ses parents.

Dans les classes leves la tche est plus difficile, car elles
envisagent les relations sociales sous un autre point de vue. L, on
demande aux instituteurs de s'occuper des apparences, de cultiver
l'extrieur, et d'largir sans cesse devant leurs lves le cercle de
l'activit et des connaissances humaines. Cela serait facile encore,
si l'on savait mutuellement se poser de sages limites; mais  force de
vouloir tendre l'intelligence, on la pousse, sans le vouloir, dans
le vague, et l'on finit par oublier entirement ce qu'exige chaque
individualit par rapport  elle-mme et par rapport aux autres
individualits avec lesquelles elle peut se trouver en contact. viter
cet cueil est un problme que chaque systme d'ducation cherche 
rsoudre, et que pas un n'a rsolu compltement. Pour ma part, je me
vois  regret forc d'enseigner  nos pensionnaires, une foule
de choses qui ne leur servent qu' perdre un temps prcieux, car
l'exprience m'a prouv qu'elles cessent de s'en occuper ds qu'elles
deviennent pouses et mres. Si une compagne sage et fidle pouvait un
jour s'associer  ma destine, je serais le plus heureux des hommes,
car elle m'aiderait  dvelopper chez les jeunes personnes toutes les
facults ncessaires  la vie de famille, et je pourrais me dire que,
sous ce rapport du moins, l'ducation que l'on recevrait dans ma
maison serait complte. Sous tous les autres rapports l'ducation
recommence presque avec chaque anne de notre vie; mais celle-l ne
dpend ni de notre volont, ni de celle de nos instituteurs, mais de
la marche des vnements.

Ottilie trouva cette dernire observation d'autant plus juste que,
dans l'espace de moins d'une anne, une passion inattendue lui avait
fait, pour ainsi dire, recommencer son pass tout entier; et quand sa
pense s'arrtait sur l'avenir le plus prs comme le plus loign,
elle ne voyait partout que de nouvelles preuves  subir.

Ce n'tait pas sans intention que le Professeur venait de parler d'une
compagne, d'une pouse enfin. Malgr sa modestie et sa rserve, il
voulait laisser deviner  Ottilie le vritable motif de sa prsence au
chteau. Il avait t pouss  cette dmarche dcisive par un incident
imprvu, et sans lequel peut-tre il se serait toujours born 
esprer en secret.

La matresse de la pension dj avance en ge et sans enfants,
cherchait depuis longtemps une personne digne de la remplacer un jour,
et de devenir en mme temps son hritire. Son choix s'tait arrt
sur le professeur, mais il ne pouvait compltement rpondre  ses
esprances, qu'en se mariant avec une jeune personne capable de
remplir les devoirs difficiles qui, dans un pareil tablissement,
ne peuvent tre confis qu' une femme. Le coeur du professeur
appartenait  son ancienne lve, des considrations de sang lui
faisaient croire qu'on ne la lui accorderait pas, quand tout  coup un
vnement fortuit sembla lui prouver le contraire.

Dj le mariage de Luciane l'avait autoris  esprer le retour
d'Ottilie  la pension, et les bruits qui circulaient sur l'amour du
Baron pour la nice de sa femme rendaient pour ainsi dire ce retour
indispensable. Ce fut en ce moment que le Comte et la Baronne vinrent
visiter le pensionnat. Dans toutes les phases de la vie sociale,
l'apparition de quelque personnage important amne toujours de graves
et subits changements.

Les nobles poux, que deux fois dj nous avons vus au chteau
de Charlotte, avaient t si souvent consults sur le mrite des
pensionnats o leurs amis voulaient placer leurs enfants, qu'ils
avaient pris le parti d'apprendre  connatre par eux-mmes le plus
clbre de tous, celui o s'tait forme la brillante Luciane. Leur
mariage rcent leur permettait de se livrer ensemble  cet examen qui,
chez la Baronne, avait un motif secret et presque personnel.

Pendant son dernier sjour au chteau d'douard, Charlotte l'avait
initie  toutes ses inquitudes et consulte sur les moyens de
sortir de l'embarras dans lequel elle se trouvait; car si d'un ct
l'loignement d'Ottilie lui paraissait plus que jamais ncessaire,
de l'autre les menaces de son mari la mettaient dans l'impossibilit
d'agir. La Baronne tait femme  comprendre que dans une pareille
situation on ne pouvait employer que des moyens dtourns, et lorsque
son amie lui parla de l'amour d'un des professeurs du pensionnat pour
Ottilie, elle se promit d'exploiter ce sentiment pour arriver  un
rsultat dcisif. Lorsqu'elle visita ce pensionnat, ce professeur seul
captiva son attention; elle l'interrogea sur Ottilie dont le Comte fit
aussitt un loge pompeux. Cette jeune personne l'avait distingu
de la foule des htes insignifiants dont se composait le cortge
de Luciane, et s'tait presque toujours entretenu avec lui. En lui
parlant, elle apprenait  connatre le monde qu'douard lui avait fait
oublier. Un mme penchant les rapprochait, il ressemblait  celui qui
unit un pre  sa fille, et cependant la Baronne s'en tait offense.
Si elle et encore t  cette poque de la vie o les passions
sont violentes, elle aurait sans doute perscut la pauvre Ottilie.
Heureusement pour cette jeune fille l'ge l'avait rendue plus calme et
elle ne forma contre elle d'autres projets que celui de l'tablir le
plus tt possible, afin de la mettre dans l'impossibilit de nuire aux
femmes maries.

Ce fut dans ce but qu'elle encouragea avec autant de prudence que
d'adresse les voeux du Professeur, qui finit par lui confier ses
esprances; et elle les fortifia au point qu'il prit la rsolution de
se rendre au chteau de Charlotte, autant pour revoir son lve que
pour la demander  sa tante. La matresse du pensionnat approuva ce
voyage, et il partit le coeur plein de joie; car il croyait devoir
compter sur l'affection de son lve. Quant  la distinction des
rangs, l'esprit de l'poque l'effaait naturellement, surtout parce
qu'Ottilie tait pauvre, considration que la Baronne n'avait pas
manqu de faire valoir, en ajoutant que sa proche parent avec
une famille riche n'tait qu'un avantage illusoire. En effet, les
personnes les plus favorises par la fortune se croient rarement
le droit de priver leurs hritiers directs d'une somme un peu
considrable pour en disposer en faveur de parents plus loigns. Par
une bizarrerie qui tire sans doute son origine d'un respect instinctif
pour les droits de la naissance, nous semblons craindre de laisser,
aprs notre mort, ce que nous possdions pendant notre vie aux
personnes que nous aimions le mieux; car nous le lguons presque
toujours  celles  qui la loi l'aurait accord, si nous n'avions
dsign personne. C'est ainsi que le dernier acte de notre existence
n'est point un choix libre et indpendant, mais un hommage rendu aux
institutions et aux convenances sociales.

L'accueil bienveillant que la tante et la nice firent au Professeur
l'affermit dans la conviction qu'il pouvait, sans tmrit, prtendre
 la main de son ancienne lve. S'il trouva moins de laisser-aller
dans la conduite de cette jeune personne envers lui, elle lui parut,
en gnral, plus communicative; il remarqua avec plaisir qu'elle
avait grandi, et que, sous tous les rapports, elle s'tait forme
 son avantage. Cependant une crainte indfinissable l'empchait
toujours de laisser deviner le vritable but de sa visite, et il
aurait continu  garder le silence, si Charlotte,  la suite d'un
entretien familier, ne lui avait pas fourni l'occasion de s'expliquer.

--Vous avez vu et examin tout ce qui agit et se meut autour de moi,
lui dit-elle. Que pensez-vous d'Ottilie? J'espre que cette question,
faite en sa prsence, ne vous embarrasse pas?

Le Professeur nona son opinion avec beaucoup de sagesse, sur les
divers points sur lesquels la jeune fille s'tait perfectionne. Il
convint que ses allures avaient pris de l'aisance et qu'il le s'tait
forme, sur les choses de ce monde, des principes dont la justesse
se manifestait beaucoup plus encore dans ses actions que dans ses
paroles. Mais il ajouta que ces heureux changements, rsultat de
l'ducation morcele et superficielle que l'on puise dans le contact
du monde, avaient besoin d'tre consolids et complts par une
instruction sagement combine.

--Je crois donc, continua-t-il, que votre aimable nice, devrait, pour
quelque temps du moins, retourner  la pension. Il est inutile de
faire l'numration des avantages qu'elle y trouverait, car elle ne
peut pas encore avoir oubli ce qu'il y a d'utile et de juste dans
l'enchanement de thories et de pratiques auxquelles elle a t
arrache par une circonstance indpendante de notre volont.

Ottilie comprit que tout le monde approuverait ncessairement les
paroles du Professeur, ce qui l'affligea profondment; car il ne
lui tait pas permis de dire que, pour trouver tout dans la vie
admirablement enchan et combin, il lui suffisait d'arrter sa
pense sur douard, tandis qu'en la dtournant de cet homme ador,
elle ne voyait partout que dsordre et confusion.

Charlotte rpondit au Professeur avec une bienveillance adroite et
calcule.

--Ma nice et moi nous dsirons depuis longtemps ce que vous venez de
nous offrir. Dans l'tat o je me trouve en ce moment, la prsence de
cette chre enfant m'est indispensable; mais si aprs ma dlivrance
elle dsire encore retourner  la pension pour y achever son ducation
si heureusement commence, je m'empresserai de l'y conduire moi-mme.

Cette promesse, quoique conditionnelle, pntra le Professeur de la
joie la plus vive; mais elle fit tressaillir Ottilie, car elle sentait
qu'elle ne pourrait opposer aucun motif raisonnable  la ralisation
de cette promesse. De son ct Charlotte n'avait cherch qu' retarder
la demande formelle du Professeur, tout en s'assurant de la ralit de
ses intentions, dans lesquelles elle voyait un moyen favorable pour
assurer l'avenir de sa nice. Il est vrai qu'elle ne pouvait prendre
ce parti qu'avec le consentement de son mari, dont elle attendait le
retour immdiatement aprs la naissance de son enfant, se flattant
toujours que le titre de pre suffirait pour rveiller dans son
coeur tous les devoirs et toutes les affections du mari, et qu'il
s'estimerait heureux de pouvoir ddommager Ottilie de ses esprances
trompes, on la mariant  un homme, si digne d'un amour qu'elle ne
pourrait manquer de lui accorder.

Lorsque des personnes qui cherchent depuis longtemps  s'expliquer sur
une affaire importante et grave, sont parvenues enfin  la mettre en
question, et se sont convaincues que l'instant de la traiter  fond
n'est pas venu encore, leur entretien est toujours suivi d'un silence
qui ressemble  l'embarras,  la gne.

Charlotte et sa nice ne trouvaient plus rien  dire, et le Professeur
se mit  feuilleter le volume de gravures contenant les diverses
espces de singes, rest au salon depuis qu'on l'y avait apport pour
amuser Luciane. Ce recueil tait peu de son got sans doute, car il
le referma presque aussitt; mais il parat avoir donn lieu  une
conversation dont nous retrouvons les principaux traits dans le
journal d'Ottilie.

       *       *       *       *       *

EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

Je ne comprends pas comment on peut consacrer son temps et son art 
retracer l'image d'un singe. Il me semble qu'il est presque avilissant
d'accorder  ces vilaines cratures une place dans la famille des
animaux; mais il faut tre mchant et malicieux pour retrouver sous
ces masques hideux des tres humains, et surtout ceux dont se compose
le cercle de nos amis et de nos connaissances.

C'est toujours par un travers d'esprit que nous aimons  nous
occuper des charges et des caricatures. Je remercie beaucoup mon bon
professeur de ne m'avoir pas impos l'tude de l'histoire naturelle;
je n'aurais jamais pu me familiariser avec les vers et les scarabes.

Il vient de m'avouer qu'il est de mon avis  ce sujet, et que nous
ne devrions connatre la nature qu'en ce qu'elle fait immdiatement
mouvoir et vivre autour de nous. Chaque arbre qui verdit, fleurit et
porte ses fruits sous nos yeux, chaque plante que nous trouvons sur
notre passage, chaque brin d'herbe que nous foulons  nos pieds, ont
des rapports directs avec nous et sont nos vritables compatriotes.
Les oiseaux qui sautent de branche en branche dans nos jardins et qui
chantent dans nos bosquets, nous appartiennent et parlent un langage
que, ds notre enfance, nous apprenons  connatre. Mais, qu'on se
le demande  soi-mme, chaque tre tranger arrach  son entourage
naturel, ne produit-il pas sur nous une impression inquitante et
dsagrable que l'habitude seule peut vaincre? Il faut s'tre faonn
 un genre de vie tumultueux et bizarre, pour souffrir tranquillement
autour de soi des singes, des perroquets et des ngres.

Quand parfois une curiosit instinctive me fait dsirer de voir des
objets trangers, j'envie le sort des voyageurs; car ils peuvent
observer ces merveilles dans leur harmonie avec d'autres merveilles
vivantes, et qui ne sont pour elles que des relations ordinaires et
indispensables. Au reste, le voyageur lui-mme doit se sentir autre
chose que ce qu'il tait au foyer paternel. Oui, les penses et les
sensations doivent changer de caractre dans un pays o l'on se
promne sous des palmiers o naissent les lphants et les tigres.

Le naturaliste ne devient rellement estimable, que lorsqu'il nous
reprsente les objets inconnus et les plus rares avec les localits
et l'entourage qui forme leur vritable lment. Que je m'estimerais
heureuse, si je pouvais une seule fois entendre Humbold raconter une
partie de ce qu'il a vu!

Un cabinet d'histoire naturelle ressemble  un spulcre gyptien,
o l'on voit les plantes et les animaux dont on a fait des dieux
soigneusement embaums et symtriquement classs. Que la secte des
prtres s'occupe sous le voile du mystre religieux d'une pareille
collection, je le conois; mais jamais rien de semblable ne devrait
entrer dans l'enseignement universel, o son moindre inconvnient est
d'occuper une place qui pourrait tre remplie par quelque chose de
ncessaire et d'utile.

L'instituteur qui parvient  pntrer ses lves d'un sentiment
d'admiration profond et vrai pour une bonne action, pour un beau
pome, leur rend plus de services qu'en gravant dans leur mmoire, une
longue srie des productions de la nature avec leurs noms et leurs
qualits. Le plus beau rsultat d'une pareille tude est de nous
apprendre ce que nous savons dj, c'est--dire que, de tout ce qui
existe dans la cration, l'homme seul porte en lui l'image de la
Divinit.

Chaque individu, pris isolment, est libre de s'occuper de prfrence
des choses qui lui plaisent le plus; mais l'homme est et sera toujours
le vritable but des tudes de l'espce humaine.




CHAPITRE VIII.


L'homme s'occupe rarement des vnements de la veille. Quand le
prsent ne l'absorbe pas tout entier, il se perd dans un pass
lointain, et use ses forces  vouloir faire revenir ce qui ne peut et
ne doit plus tre. C'est ainsi que dans les grandes et riches familles
qui doivent tout  leurs anctres, on parle plus souvent du grand-pre
que du pre, du bisaeul que de l'aeul.

Cette rflexion avait t inspire au Professeur par la promenade
qu'il venait de faire dans l'ancien grand jardin du chteau; le
temps tait doux et beau, c'tait une de ces journes par lesquelles
l'hiver, prt  s'enfuir devant le printemps, semble vouloir emprunter
les allures de son jeune et brillant successeur. Les alles rgulires
que le pre d'douard avait fait planter dans ce jardin lui donnait
quelque chose d'imposant; les tilleuls et tous les autres arbres
avaient prospr au-del de toute esprance et cependant personne
ne daignait plus leur accorder la moindre attention; d'autres gots
avaient donn lieu  d'autres genres d'embellissements. Les penchants
et les dpenses s'taient fixs sur un champ plus vaste. Peu accoutum
 dguiser sa pense, le Professeur communiqua les impressions de sa
promenade  Charlotte qui ne s'en offensa point.

--Hlas! lui dit-elle, nous croyons agir d'aprs nos propres
inspirations et choisir nous-mme nos plaisirs et nos travaux, mais
c'est la vie qui nous entrane; nous cdons  l'esprit de notre
poque, et nous suivons ses tendances sans le savoir.

--Et qui pourrait rsister  ses tendances? rpondit le Professeur;
le temps marche toujours, et les opinions, les manires de voir, les
prjugs et les penchants marchent avec lui. Si la jeunesse du fils
tombe  une poque de raction, il est certain qu'il n'aura rien de
commun avec son pre. Supposons que pendant la vie de ce pre on ne
songeait qu' acqurir,  consolider,  limiter la proprit et  s'en
assurer la jouissance exclusive, en sparant l'intrt individuel
de l'intrt gnral, le fils cherchera  tendre,  largir ces
jouissances,  les communiquer et  renverser les barrires qui les
renferment dans l'arne de la personnalit.

--Ce que vous dites de ce pre et de ce fils peut s'appliquer aux
divers ges de la socit. Qui de nous, aujourd'hui, pourrait se faire
une juste ide des sicles o chaque petite ville avait ses remparts
et ses fosss, chaque marais sa gentilhommire, et le plus modeste
castel son pont-levis? car nos plus grandes cits dtruisent leurs
fortifications et les souverains comblent les fosss qui entouraient
leurs demeures, comme si la paix gnrale tait scelle pour toujours,
comme si l'ge d'or devait commencer demain. Pour se plaire dans son
jardin, il faut qu'il ressemble  une vaste campagne, il faut que
l'art qui l'embellit soit cach comme les murs qui l'enferment. On
veut agir et respirer  son aise et sans contrainte. Vous parat-il
possible, mon ami, que d'un pareil tat on puisse revenir au pass?

--Pourquoi pas, puisque chaque tat a ses inconvnients. Celui dans
lequel nous vivons exige l'abondance et conduit  la prodigalit; la
prodigalit engendre la misre, et ds que la misre se fait sentir,
chacun se refoule sur lui-mme. Le propritaire forc d'utiliser son
terrain, s'empresse de relever les murailles que son pre a abattues;
peu  peu tout se prsente sous un autre point de vue, l'utile
reparat, la crainte de se le voir enlever domine tous les esprits, et
le riche lui-mme finit par croire qu'il a besoin de tout utiliser, de
tout dfendre. Qui sait si un jour votre fils ne fera pas passer la
charrue dans vos pittoresques promenades, pour se retirer derrire les
sombres murailles et sous les tilleuls majestueux du jardin de son
grand-pre?

Charme de s'entendre ainsi prdire un fils, Charlotte pardonna
volontiers au Professeur le triste sort qu'il craignait pour ses
promenades favorites.

--J'espre, dit-elle, que nous ne serons pas rduits  voir de
semblables changements; mais lorsque je me rappelle les lamentations
des vieillards que j'ai connus pendant mon enfance, je suis force de
reconnatre la justesse de vos observations. Ne serait-il donc
pas possible de remdier d'avance  l'opposition systmatique des
gnrations  venir, pour celles qui les ont prcdes? Faudra-t-il
que les gots du fils que vous m'avez annonc soient en contradiction
avec ceux de son pre, et qu'il dtruise ce qu'il trouvera fait ou
commenc au lieu de l'achever et de le perfectionner?

--Ce rsultat pourrait s'obtenir par un moyen fort simple, mais il est
peu de personnes assez raisonnables pour l'employer. Il suffirait
de faire de son fils l'associ, le compagnon de ses travaux, de ses
projets, de btir, de planter de concert avec lui, et de lui permettre
des essais, des fantaisies comme on s'en permet  soi-mme. Une
activit peut se joindre  une autre activit, mais elle ne consentira
jamais  lui succder et  lui servir, pour ainsi dire, de rallonge et
de rapicetage. Un jeune bourgeon s'unit facilement  un vieux tronc,
sur lequel on chercherait vainement  faire prendre une grande
branche.

Le Professeur s'estima heureux d'avoir trouv le moyen de dire quelque
chose d'agrable  Charlotte, au moment ou il allait la quitter; car
il sentait que par l il s'assurait de nouveaux droits  ses bonnes
grces. Son absence s'tait dj prolonge trop longtemps, et
cependant il ne put se dcider  retourner au pensionnat, qu'aprs
avoir obtenu la conviction que Charlotte ne prendrait un parti dcisif
 l'gard d'Ottilie qu'aprs ses couches. Forc de se soumettre
 cette ncessite, il prit cong des deux dames, le coeur rempli
d'heureuses esprances.

L'poque de la dlivrance de Charlotte approchait, aussi ne
sortait-elle presque plus de ses appartements, o quelques amis
intimes lui tenaient constamment socit. Ottilie continuait 
gouverner la maison avec le mme zle, mais sans oser penser 
l'avenir. Sa rsignation tait si complte qu'elle aurait voulu
pouvoir toujours tre utile  Charlotte,  son mari et  leur enfant;
malheureusement elle n'en prvoyait pas la possibilit, et ce n'tait
qu'en accomplissant chaque jour les devoirs qu'elle s'tait imposs,
qu'elle parvenait  faire rgner une harmonie apparente entre ses
penses et ses actions.

La naissance d'un fils rpandit la joie dans le chteau; toutes les
amies de Charlotte soutenaient qu'il tait le portrait vivant de son
pre; mais Ottilie ne pouvait trouver un seul trait d'douard sur le
visage de l'enfant dont elle venait de saluer l'entre dans la vie
avec une motion bienveillante et sincre.

Les nombreuses dmarches que ncessitaient le mariage de Luciane
avaient dj plus d'une fois forc Charlotte  dplorer l'absence de
son mari; elle en fut bien plus afflige encore, en songeant qu'il ne
serait pas prsent au baptme de son enfant, et que tout, jusqu'au nom
qu'on donnerait  cet enfant, devait ncessairement se faire sans sa
participation.

Mittler vint le premier complimenter la mre, car il avait si bien
pris ses mesures, que rien d'important ne pouvait se passer au chteau
sans qu'il en ft instruit  l'instant. Son air tait triomphant, et
il ne modra sa joie en prsence d'Ottilie qu' la prire ritre de
Charlotte. Au reste, cet homme singulier possdait l'activit et la
rsolution ncessaires pour faire disparatre les difficults que
soulevait la naissance de l'enfant. Il hta les apprts du baptme,
car le vieux pasteur avait dj un pied dans la tombe, et la
bndiction de ce digne vieillard lui paraissait plus efficace pour
rattacher l'avenir au pass, que celle d'un jeune successeur. Quant au
nom, il choisit celui d'Othon, car c'tait, disait-il, celui du pre
et de son meilleur ami.

La persvrance seule et t insuffisante pour vaincre les scrupules,
les hsitations, les conseils timides, les avis opposs et les
ttonnements qui renaissent  chaque instant dans les positions
dlicates o l'on ne veut blesser aucune exigence; il fallait de
l'opinitret, et Mittler tait opinitre. Lui-mme crivit les
lettres de faire part, et les fit porter par des messagers  cheval,
car il tenait  faire connatre, le plus tt possible, aux voisins
malveillants et aux amis vritables un vnement qui, selon lui, ne
pouvait manquer de rtablir la paix dans une famille trop visiblement
trouble par la passion d'douard, pour n'tre pas devenue l'objet de
l'attention gnrale; le monde, au reste, est toujours prt  croire
que tout ce qui se fait n'arrive que pour lui fournir des sujets de
conversation. Les apprts du baptme furent bientt termins; il
devait avoir lieu d'une manir imposante, mais sans pompe. Au jour et
 l'heure indiqus, le vieux pasteur, soutenu par un servant, entra
dans la salle du chteau, o quelques amis intimes s'taient runis
pour assister  la crmonie. Ottilie devait tre la marraine et
Mittler le parrain.

Ds que la premire prire fut termine, la jeune fille prit l'enfant
sur ses bras pour le prsenter au baptme; ses regards s'arrtrent
sur lui avec une douce tendresse, et rencontrrent ses grands yeux
qu'il venait d'ouvrir pour la premire fois. En ce moment elle
crut voir ses propres yeux, et cette ressemblance frappante la fit
tressaillir. Lorsque Mittler prit l'enfant  son tour, il prouva une
surprise tout aussi grande, mais d'une nature bien diffrente; car il
reconnut sur ce jeune visage les traits du Capitaine reproduits avec
une fidlit dont il n'avait pas encore vu d'exemple.

Le bon pasteur se sentit trop faible pour ajouter  la liturgie
d'usage, une allocution que la circonstance rendait indispensable.
Mittler, qui avait pass une partie de sa vie dans l'exercice de
ces pieuses fonctions, ne voyait jamais s'accomplir une crmonie
quelconque, sans se mettre par la pense  la place de l'officiant.
Dans la situation o il se trouvait en ce moment, son imagination
devait ncessairement agir avec plus de force que jamais, et il se
laissa entraner d'autant plus facilement, qu'il n'avait devant lui
qu'un auditoire peu nombreux et compos d'amis intimes.

Exposant d'abord avec beaucoup de simplicit ses devoirs et ses
esprances, en sa qualit de parrain, il s'anima par degrs, car il se
sentit encourag par la vive satisfaction qui panouissait les traits
de Charlotte. Sans s'apercevoir que le vieux pasteur, puis de
fatigue, faisait des efforts inous pour continuer  se tenir debout,
il tendit le sujet de son discours sur tous les assistants, et
peignit les obligations qu'ils venaient de contracter envers le
nouveau-n avec tant de feu et d'exagration, qu'il les embarrassa
visiblement; pour Ottilie, surtout, son nergique et imprudente
loquence fut une vritable torture. Trop mu lui-mme pour craindre
de causer aux autres des motions dangereuses, il se tourna tout 
coup vers le vieux pasteur en s'criant d'un ton d'inspir:

--Et toi, vnrable Patriarche, tu peux dire avec Simon[3]:
Seigneur, laisse maintenant aller ton serviteur en paix selon ta
parole, car mes yeux ont vu le Sauveur de cette maison!

Il allait terminer enfin son discours par quelque trait brillant, mais
au mme instant le pasteur,  qui il allait remettre l'enfant, se
pencha en avant et tomba dans les bras du servant. On se pressa autour
de lui, on le dposa dans un fauteuil, le chirurgien accourut, et on
lui prodigua les secours les plus empresss: vains efforts, le bon
vieillard avait cess de vivre.

La naissance et la mort, le berceau et le cercueil ainsi rapprochs,
non par la puissance de l'imagination, mais par un fait rel, tait un
de ces vnements capables de rpandre la terreur au milieu de la joie
la plus vive. Ottilie seule resta calme et tranquille; le visage du
mort avait conserv son expression de douceur vanglique, et la jeune
fille le contempla avec un sentiment d'admiration qui ressemblait
presque  de l'envie. Elle sentait que chez elle aussi la vie de l'me
tait teinte, et elle se demandait avec douleur pourquoi son corps se
conservait toujours.

Depuis longtemps ces tristes penses occupaient ses journes et les
remplissaient de pressentiments de mort et de sparation; mais ses
nuits taient consolantes et douces. Des visions merveilleuses lui
prouvaient que son bien-aim appartenait encore  cette terre et l'y
rattachaient elle-mme. Chaque soir ces visions lui apparaissaient
au moment o, couche dans son lit, elle n'tait plus entirement
veille, et pas encore tout  fait endormie. Sa chambre lui
paraissait alors trs-claire, et elle y voyait douard revtu du
costume militaire, debout ou couch,  pied ou  cheval, toujours
enfin dans des attitudes diffrentes et qui n'avaient rien de
fantastique. Il agissait et se mouvait naturellement devant elle, et
sans qu'elle et cherch  surexciter son imagination par le plus
lger effort. Parfois il tait entour d'objets moins lumineux que
le fond du tableau, et dont les uns taient mouvants et les autres
immobiles, tels que des hommes, des chevaux, des arbres, des
montagnes. Ces images cependant restaient toujours vagues et confuses;
en cherchant  les dfinir, le sommeil la surprenait, d'heureux rves
continuaient les visions qui les avaient prcdes, et le matin elle
se rveillait avec la douce certitude que non-seulement douard
vivait, mais que leurs rapports mutuels taient toujours les mmes.


Note:

[3] C'est le nom d'un vieillard respectable de Jrusalem qui avait t
averti par le Saint-Esprit qu'il ne mourrait point sans avoir vu le
Christ. Il se trouva au temple quand on y apporta Jsus pour le faire
circoncire, et pronona les paroles que Goethe met ici dans la bourbe
de Mittler. (_Note du Traducteur_.)


CHAPITRE IX.


Le printemps tait venu plus tard qu' l'ordinaire, et la vgtation
se dveloppa avec une rapidit si merveilleuse, qu'Ottilie se trouva
amplement rcompense des soins qu'elle avait donns aux jardins et
aux serres, car tout y verdissait et fleurissait  l'poque voulue.
Les arbustes et les plantes cachs depuis si longtemps derrire les
vitraux, s'panouissaient sous l'influence extrieure de l'air auquel
on venait de les exposer; et tout ce qui restait encore  faire
n'tait plus un travail fond sur de vagues esprances, mais un soin
plein de charmes, puisque le plaisir le suivait de si prs.

Ottilie cependant se voyait fort souvent rduite  consoler le
jardinier, car l'insatiabilit sauvage de Luciane qui avait demand de
la verdure et des fleurs  la neige et aux glaces, avait dcouronn
plus d'un arbuste et drang la symtrie de plus d'une famille de
plantes grasses ou de fleurs d'oignons. En vain la jeune fille
s'efforait-elle de persuader au vieux serviteur que la belle saison
rparerait promptement ces dsastres, il avait un sentiment
trop profond et trop consciencieux de son art, pour trouver des
consolations dans ces phrases banales.

Le jardinier digne de ce nom ne se laisse dtourner par aucun autre
penchant du soin qu'exige la culture des plantes, dont rien ne doit
interrompre la marche rgulire vers leur tat de perfection, que cet
tat soit durable ou phmre. Les plantes, en gnral, ressemblent
 quelques personnes opinitres dont on n'obtient rien en les
contrariant, et tout, quand on sait les prendre; aussi personne
n'a-t-il plus, que le jardinier, besoin de l'esprit d'observation
svre et calme, et de cette consquence dans les ides qui nous fait
faire chaque jour ce qui doit tre fait.

Le bon vieux serviteur, devenu le favori d'Ottilie, possdait ces
qualits au suprme degr, ce qui ne l'empchait pas depuis quelque
temps de se sentir gn dans l'exercice de ses fonctions. Aussi zl
qu'instruit, il soignait et dirigeait  la fois les vergers et les
potagers, l'antique jardin  la franaise, l'orangerie et les serres
chaudes. Son adresse dfiait la nature  varier et  multiplier
les espces de fleurs d'oignons, d'oeillets, d'auricules et autres
vgtaux semblables; mais les fleurs et les arbustes  la mode lui
taient rests trangers, et la botanique, dont le domaine infini
s'enrichissait chaque jour de quelque dcouverte importante, de
quelque nom nouveau, lui inspirait une crainte mle d'aversion.
L'argent que ses matres dpensaient depuis prs d'un an, pour acheter
des plantes qui lui taient inconnues, lui paraissait une prodigalit
d'autant plus dplace, qu'on ngligeait celles qu'il cultivait depuis
son enfance, et qui lui semblaient beaucoup plus prcieuses. Il allait
mme jusqu' douter de la bonne foi des jardiniers qui vendaient ces
curiosits dont il tait incapable d'apprcier la valeur.

Aprs avoir adress plusieurs fois de vaines rclamations  ce sujet 
Charlotte, il concentra toutes ses esprances sur le prochain retour
du Baron. Ottilie le maintint de son mieux dans ces dispositions; il
lui tait bien doux d'entendre dire que l'absence d'douard laissait
un vide affligeant dans les jardins, car cette absence produisait le
mme effet dans son coeur.

A mesure que les plantations et les greffes du Baron se dveloppaient
dans toute leur beaut, elles devenaient plus chres  Ottilie; c'est
ainsi qu'elle les avait vues le jour de son arrive au chteau. Elle
n'tait alors qu'une orpheline sans importance, combien n'avait-elle
pas gagn et perdu depuis cette poque? Jamais elle ne s'tait sentie
ni aussi riche ni aussi pauvre. Le sentiment de son bonheur et celui
de sa misre se croisait sans cesse dans son me, et l'agitaient au
point qu'elle ne pouvait retrouver un peu de calme qu'en s'attachant
avec passion  tout ce qui nagure avait occup douard. Esprant
toujours qu'il ne tarderait pas  revenir, elle se flattait qu'il lui
saurait gr d'avoir pris soin, pendant son absence, des objets de ses
prdilections.

Ce mme besoin de lui tre agrable la poussait  veiller jour et nuit
sur l'enfant qui venait de natre. Elle seule prparait son lait et le
lui faisait boire, car Charlotte, n'ayant pu le nourrir, n'avait pas
voulu de nourrice; elle seule aussi le portait  l'air, afin de
lui faire respirer le parfum fortifiants des fleurs et des jeunes
feuilles. En promenant ainsi cette jeune crature endormie, et qui ne
vivait encore que de la vie des plantes,  travers les plantations
nouvelles qui devaient grandir avec lui, son imagination lui retraait
vivement toute l'tendue des richesses destines  ce faible enfant;
car tout ce que ses regards pouvaient embrasser, devait lui appartenir
un jour. Alors son coeur lui disait que malgr tant de prosprit il
ne pourrait jamais tre compltement heureux, s'il ne s'avanait pas
dans la vie sous la double direction de son pre et de sa mre, d'o
elle arrivait naturellement  la triste conclusion, que le Ciel
n'avait fait natre cet enfant que pour devenir le gage d'une union
nouvelle et dsormais indissoluble entre Charlotte et son mari. Cette
conviction, close sous le ciel pur et le beau soleil du printemps,
lui apparaissait avec tant de force et de clart, qu'elle comprit
la ncessit de purifier son amour pour douard de toute esprance
personnelle. Parfois mme elle croyait que ce grand sacrifice tait
accompli, qu'elle avait renonc  son ami, et qu'elle se rsignerait 
ne plus jamais le revoir, si  cette condition il pouvait retrouver
le repos et le bonheur; mais elle n'en persista pas moins dans la
rsolution qu'elle avait prise de ne jamais appartenir  un autre
homme.

L'automne ne pouvait manquer d'tre aussi riche en fleurs que le
printemps, car on avait sem une grande quantit de ces fleurs dites
plantes d't, qui fleurissent non-seulement tant que dure l'automne,
mais qui ouvrent hardiment leurs corolles aux mille nuances devant les
premires geles, et couvrent ainsi de tout l'clat des toiles et
des pierres prcieuses, la terre qui se cachera bientt sous le tapis
d'argent de la neige.

       *       *       *       *       *

EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

Lorsqu'un passage, un mot, une pense nous ont frapp dans un livre
ou dans une conversation, nous l'inscrivons aussitt dans notre
journal. Les pages de ce recueil s'enrichiraient bien plus vite
si nous nous donnions la peine d'extraire les observations
caractristiques, les ides originales, les mots spirituels qui
se trouvent toujours dans les lettres que nous crivent nos amis.
Malheureusement nous nous bornons  les conserver sans jamais les
relire; souvent mme nous les dtruisons par une discrtion mal
entendue, et le souffle le plus beau et le plus immdiat de la vie se
perd ainsi dans le nant pour nous et pour les autres. Je me promets
bien de rparer cette faute, puisqu'il en est encore temps pour moi.

Le livre des saisons recommence la srie de ses contes charmants;
grces au Ciel, nous voil revenus  son plus gracieux chapitre: il a
pour frontispice et pour vignette les violettes et le muguet qu'on ne
retrouve jamais sans plaisir sur les pages de sa vie, que malgr soi
on tourne et on retourne priodiquement.

C'est  tort que nous accusons les pauvres et surtout les enfants
qui mendient  travers la campagne, car ils cherchent  s'occuper
utilement ds qu'ils en trouvent la possibilit. A peine la nature
ouvre-t-elle une partie de ses riants trsors, que les enfants
l'exploitent comme une branche d'industrie qui leur appartient
de droit. Ce n'est plus l'aumne qu'ils demandent quand nous les
rencontrons dans nos promenades, non, ils nous prsentent un bouquet
qu'ils se sont donns la peine de cueillir pour nous, pendant que nous
dormions encore; et le regard qui accompagne ce bouquet quand ils nous
le prsentent, est suave et gracieux comme lui; c'est qu'on n'a jamais
l'air humble ou craintif quand on se sent le droit d'exiger ce qu'on
demande.

Pourquoi la dure d'une anne nous parat-elle  la fois si courte et
si longue? Courte en ralit et longue par le souvenir! C'est ainsi du
moins qu'a t pour moi l'anne qui vient de s'couler. En visitant
les jardins je sens plus que partout ailleurs jusqu' quel point le
passager et le durable se touchent et se confondent. Cependant il n'y
a rien d'assez passager pour ne pas laisser aprs soi une trace, un
semblable qui rappelle son souvenir.

On s'accommode de l'hiver. Nous croyons avoir plus de place dans la
nature quand les arbres dpouills se posent devant nous comme autant
de fantmes transparents. Ils ne sont rien, mais aussi ils ne couvrent
rien. Ds que les premiers bourgeons paraissent, notre impatience
devance le temps et demande que le feuillage se dveloppe, que les
arbres prennent des formes dtermines, que le paysage se corporifie.

Toute perfection, n'importe dans quel genre, doit dpasser les
limites de ce genre, et devenir quelque chose d'incomparable. Le
rossignol a beaucoup de sons qui appartiennent  l'oiseau, mais il en
a d'autres qui s'lvent au-dessus de tous ceux que peuvent produire
les espces ailes, et qui semblent vouloir leur enseigner ce que
c'est que le chant.

La vie sans amour ou sans la prsence de l'objet aim, n'est qu'une
comdie  tiroir. Ouvrant et fermant au hasard, tantt l'un, tantt
l'autre de ces tiroirs, on peut y trouver parfois des choses bonnes et
remarquables; mais elles ne sont jamais lies entr'elles que par un
lien fragile et accidentel.

On doit toujours et partout commencer par le commencement, tandis
qu'on ne cherche toujours et partout que la fin.




CHAPITRE X.


La sant de Charlotte s'tait parfaitement remise. Heureuse et fire
du robuste garon auquel elle avait donn la vie, ses yeux et sa
pense suivaient chaque dveloppement de la physionomie expressive de
cet enfant. Sa naissance l'avait rattache au monde et  ses divers
rapports, et rveill son ancienne activit; tout ce qu'elle avait
fait, cr, tabli pendant l'anne coule lui revenait  la mmoire
et lui causait un plaisir nouveau, puisque tout cela devait profiter 
son fils.

Domine par ce sentiment de mre, elle se rendit un jour dans la
cabane de mousse avec Ottilie et l'enfant qu'elle fit dposer sur la
petite table comme sur un autel domestique. En voyant auprs de cette
table deux places vides, occupes nagure par douard et par le
Capitaine, le pass se prsenta vivement devant elle, et fit germer
dans sa pense un nouvel espoir pour elle et pour Ottilie.

Les jeunes filles examinent probablement, dans leur silence pudique,
les jeunes hommes de leur socit habituelle, en se demandant 
elles-mmes lequel elles dsireraient pour poux. Mais la femme
charge de l'avenir d'une fille ou d'une jeune parente tend ses
recherches sur un cercle plus vaste; Charlotte se trouvait dans ce
cas: aussi son imagination lui reprsenta-t-elle le Capitaine qui,
quelques mois plus tt, avait occup un des siges rests vides dans
la cabane, et elle crut voir en lui le futur mari d'Ottilie; car elle
savait qu'il n'y avait plus aucun espoir de conclure le brillant
mariage que le Comte avait projet pour lui.

La jeune fille prit l'enfant dans ses bras et suivit Charlotte qui
venait de sortir brusquement de la cabane pour continuer sa promenade,
pendant laquelle elle s'abandonna  une foule de rflexions.

--La terre ferme a aussi ses naufrages, se dit-elle  elle-mme, et
il est aussi louable qu'utile de chercher  rparer ces dsastres
invitables le plus promptement possible. La vie est-elle autre chose
qu'un change perptuel de pertes et de gains? Qui de nous n'a pas t
arrt dans un projet favori? dtourn de la route qu'il croyait avoir
choisie pour toujours? Que de fois n'avons-nous pas abandonn le but
vers lequel nous tendions depuis longtemps, pour aspirer  un prix
plus noble et plus grand? Lorsqu'un voyageur brise sa voiture en
route, cet accident lui parat fcheux, et cependant il lui vaut
parfois une connaissance, un lien nouveau qui embellira le reste de sa
vie. Oui, le destin se plat  raliser nos voeux, mais  sa manire;
il aime  nous donner plus que nous ne demandions d'abord.

En arrivant sur le haut de la montagne, prs de la maison d't,
Charlotte trouva pour ainsi dire la ralisation des penses auxquelles
elle venait de se livrer, car le tableau qui se droulait sous ses
yeux dpassait ses esprances. Tout ce qui aurait pu nuire  l'effet
de l'ensemble en lui donnant un cachet de petitesse ou de confusion,
avait disparu. La beaut calme et grandiose du paysage se dessinait
nettement aux regards tonns, qui se reposaient avec plaisir sur
la verdure naissante des plantations nouvelles, destines  unir
agrablement les parties trop coupes.

La vue dont on jouissait des fentres du premier tage de la maison
tait aussi belle que varie, et faisait pressentir le charme que
devaient ncessairement lui prter les variations des effets de
lumire, de soleil et de lune. La maison tait presque habitable;
quelques journes de menuisier, de peintre en btiments et de
tapissier suffisaient pour terminer ce qui restait  faire. Charlotte
donna des ordres en consquence, puis elle y fit apporter des meubles
et approvisionner la cave et les cuisines, car le chteau tait trop
loign pour aller  chaque instant y chercher les objets de premire
ncessit.

Ces prparatifs achevs, les dames s'installrent avec l'enfant dans
cette charmante demeure, environne de tous cts de promenades
aussi pittoresques qu'intressantes. Dans ces rgions leves, elles
respiraient avec bonheur l'air frais et embaum du printemps.

Ottilie cependant descendait toujours de prfrence, tantt seule et
tantt avec l'enfant dans ses bras, le sentier commode qui conduisait
vers les platanes, et de l  l'une des places o l'on trouvait la
nacelle pour traverser le lac. Ce plaisir avait beaucoup d'attrait
pour elle, mais elle ne se le permettait que lorsqu'elle tait seule;
car Charlotte, que la plus lgre apparence de danger faisait trembler
pour son enfant, lui avait recommand de ne jamais le promener sur
l'eau. Le jardinier, accoutum  voir la jeune fille partager sa
sollicitude pour les fleurs, ne fut point nglig; elle laissait
rarement passer une journe sans aller le visiter dans ses jardins.

A cette poque Charlotte reut la visite d'un Anglais qu'douard avait
rencontr plusieurs fois dans ses voyages. Ils s'taient promis de
venir se voir si l'un se trouvait dans le pays de l'autre, et le Lord,
 qui l'on avait parl des embellissements que le Baron avait fait
faire dans ses domaines, s'tait empress de raliser sa promesse.
Muni d'une lettre de recommandation du Comte, il arriva chez Charlotte
et lui prsenta son compagnon de voyage, homme d'un caractre aimable
et doux, qui le suivait partout.

Ce nouvel hte visita la contre, tantt avec les dames ou avec son
compagnon, tantt avec le jardinier ou les gardes forestiers, parfois
mme seul; et ses remarques prouvaient qu'il savait apprcier les
travaux achevs et ceux qui ne l'taient pas encore; et que lui-mme
avait fait excuter de semblables embellissements dans ses proprits.
Au reste, tout ce qui pouvait donner de l'importance ou un charme
quelconque  la vie, l'intressait, et il y prenait une part active,
quoiqu'il ft dj avanc en ge.

Sa prsence fit sentir plus vivement aux dames la beaut des sites qui
les entouraient. Son oeil exerc saisissait chaque point remarquable
del contre qui le frappait d'autant plus vivement, que ne l'ayant
pas vue avant les changements excuts, il ne pouvait savoir ce
qu'il devait a l'art ou  la nature. On peut dire en gnral que ses
observations agrandissaient et enrichissaient la contre, car cet
amateur passionn jouissait d'avance du charme qu'y ajouteraient les
plantations nouvelles que son imagination voyait dj telles qu'elles
seraient quelques annes plus tard. Mais s'il admirait tout ce qui
tait et tout ce qui ne pouvait manquer d'tre bientt, aucun oubli
n'chappait  sa pntration. Indiquant ici une source qui n'avait
besoin que d'tre dblaye pour en faire l'ornement d'un vaste bocage,
et l un creux de montagne, qui, un peu largi, formerait un lieu
de repos d'o l'on pourrait, en abattant seulement quelques arbres,
apercevoir de magnifiques masses de rochers pittoresquement entasss,
il flicitait Charlotte de ce qu'il lui restait encore quelque chose
 faire, et l'engageait  ne pas aller trop vite, afin de prolonger
aussi longtemps que possible le plaisir de crer et d'embellir.

Cet homme si sociable ne se rendait jamais importun, car il savait
s'occuper utilement. A l'aide d'une chambre obscure qu'il portait
partout avec lui, il reproduisait les points de vue les plus saillants
des contres qu'il visitait, et se procurait ainsi un recueil de
dessins aussi agrable pour lui que pour les autres. Pendant les
soires qu'il passait avec les dames, il leur montrait ses dessins qui
les amusaient d'autant plus, que les rcits et les explications dont
l'aimable Lord les accompagnait, faisaient passer sous leurs yeux,
au milieu de la profonde solitude dans laquelle elles vivaient, les
rivages et les ports, les mers et les fleuves, les montagnes et
les valles les plus clbres, ainsi que les castels et les autres
localits immortaliss par les vnements historiques dont ils avaient
t le thtre. Cet intrt cependant tait d'une nature diffrente
chez chacune des deux dames. L'importance historique captivait
Charlotte, tandis qu'Ottilie aimait a s'arrter sur les contres dont
douard lui avait parl souvent, et avec prdilection; car nous avons
tous des souvenirs de faits ou de localits plus ou moins loigns,
auxquels nous revenons toujours avec plaisir parce qu'ils se trouvent
en harmonie avec certaine particularit de notre caractre, ou avec
certains incidents de notre vie, que l'habitude ou nos penchants
naturels nous ont rendus chers.

Lorsque les dames demandaient au noble Lord dans laquelle des
charmantes contres dont il leur montrait les dessins il se fixerait
de prfrence, s'il avait la libert du choix, il ludait une rponse
directe et se bornait  raconter les aventures agrables qui lui
taient arrives dans les unes ou les autres de ces contres, et il en
vantait le charme, avec une prononciation en franais pittoresque, qui
donnait  son langage quelque chose de piquant. Un jour Charlotte lui
ayant demand positivement quel tait son domicile actuel, il rpondit
avec une franchise  laquelle elle tait loin de s'attendre.

--J'ai contract l'habitude de me croire partout dans mes propres
foyers, au point que je ne trouve rien de plus commode que de voir les
autres btir, planter et tenir mnage pour moi. Je n'ai nulle envie de
revoir mes proprits, d'abord pour certaines raisons politiques,
et puis parce que mon fils, pour lequel je les avais embellies dans
l'espoir de l'en voir jouir avec moi, ne s'y intresse nullement. Il
s'est embarqu pour les Indes, afin d'y utiliser ou gaspiller sa vie
comme l'ont fait et le feront tant d'autres avant et aprs lui.
J'ai remarqu, en gnral, que nous nous occupons beaucoup trop de
l'avenir. Au lieu de nous installer commodment dans une position
mdiocre, nous cherchons toujours  nous tendre, ce qui ne sert qu'
nous mettre plus mal  l'aise nous-mmes, sans aucun avantage pour les
autres. Qui est-ce qui profite maintenant des btiments que j'ai fait
lever, des parcs et des jardins que j'ai fait planter? Certes ce
n'est pas moi, ce n'est pas mme mon fils, mais des trangers, des
voyageurs que la curiosit attire, et que le besoin de voir toujours
quelque chose de nouveau pousse sans cesse en avant. Au reste, malgr
tous nos efforts pour nous trouver bien chez nous, nous ne le sommes
jamais qu' demi, surtout  la campagne o il nous manque,  chaque
instant, quelque chose que la ville seule peut nous fournir. Le livre
que nous dsirons le plus ne se trouve jamais dans notre bibliothque,
et les objets de premire ncessit, du moins selon nous, sont
prcisment ceux qu'on a oubli de mettre  notre porte. Oui,
nous passons notre vie  arranger telle ou telle demeure dont nous
dmnageons avant d'avoir pu terminer nos apprts. C'est rarement
notre faute, et presque toujours celle des circonstances, des
passions, du hasard, de la ncessit.

Le Lord tait loin de prsumer que ces observations pouvaient
s'appliquer  la situation de la tante et de la nice. Les gnralits
les plus indtermines deviennent toujours des allusions, quand on
les nonce devant plusieurs personnes, lors mme que l'on connatrait
parfaitement l'ensemble de leurs rapports de famille et de socit.

Charlotte avait si souvent t blesse de la sorte par les amis les
mieux intentionns, et sa haute raison envisageait le monde sous un
point de vue si juste, qu'elle supportait, sans en souffrir, les
attaques involontaires qui la foraient  reporter ses regards sur tel
ou tel point fcheux de son existence. Mais pour Ottilie qui rvait
et pressentait plutt qu'elle ne jugeait, et que son extrme jeunesse
autorisait  dtourner les yeux de ce qu'elle ne voulait ou ne devait
pas voir; pour Ottilie, disons-nous, les remarques de l'Anglais
avaient quelque chose d'effrayant. Il lui semblait qu'il venait de
dchirer le voile gracieux sous lequel l'avenir se cachait encore pour
elle. Le chteau, les promenades, les constructions nouvelles, ne lui
paraissaient plus que de froides inutilits, puisque leur vritable
propritaire n'en jouissait pas, et qu'il errait  travers le monde,
non en voyageur et pour sa propre satisfaction, mais expos  tous les
dangers de la carrire militaire dans laquelle il avait t pouss
par dvouement pour les objets de ses affections. Accoutum depuis
longtemps  couter en silence, elle ne rpondit rien, mais son coeur
tait dchir. Loin de prsumer l'effet qu'il avait produit, le Lord
continua gaiement la conversation sur le mme sujet.

--Je me crois enfin sur la bonne route, car je suis arriv  ne plus
voir en moi qu'un voyageur perptuel qui renonce  beaucoup pour jouir
de plus encore. Me voil fait au changement, il est mme devenu un
besoin pour moi; je m'y attends sans cesse, comme on s'attend, 
l'Opra,  une dcoration nouvelle, par la seule raison qu'on en a
dj vu une grande quantit. Je sais d'avance ce que je dois esprer
de la meilleure comme de la plus mauvaise auberge; et que le bien et
le mal seront en dehors de mes habitudes. Mais qu'on soit esclave de
ses habitudes ou des caprices du hasard, le rsultat est le mme,
except cependant que, dans le dernier cas, on n'est pas expos  se
fcher parce qu'un objet de prdilection a t gar ou perdu;  ne
pas dormir pendant plusieurs nuits, parce que l'on est oblig de
coucher dans une autre chambre jusqu' ce que les rparations devenues
indispensables dans la ntre soient termines; ou  trouver fort
longtemps son djeuner mauvais, parce qu'on ne peut plus le prendre
dans la tasse qu'on affectionnait et qu'un valet maladroit a casse.
Cette foule de petits malheurs et d'autres plus rels, ne sauraient
plus m'atteindre. Quand le feu prend  une maison, j'ordonne  mes
gens de faire les paquets; je monte tranquillement en voiture, et
je sors de cette maison et de la ville pour aller chercher un gte
ailleurs. Et lorsqu' la fin de l'anne j'arrte mon compte, je trouve
que je n'ai pas dpens davantage que si je fusse rest chez moi.

Ce tableau retraait  Ottilie l'image d'douard luttant pniblement
contre les incommodits, les privations et les dangers de la vie
des camps, lui qui s'tait habitu  trouver chez lui la scurit,
l'aisance et mme les superfluits de la vie de famille la plus
lgante la plus commode et la plus libre. Pour cacher sa douleur elle
se rfugia dans la solitude. Jamais encore elle n'avait t aussi
malheureuse, car elle sentait clairement qu'elle tait la cause qui
avait loign douard de sa maison, et qui l'empchait d'y revenir.
Cette conviction tait plus cruelle pour elle que les doutes les
plus pnibles, et cependant elle cherchait toujours  s'y affermir
davantage. Lorsque nous nous jetons une fois sur la route des
tourments, nous en augmentons l'horreur en nous tourmentant
nous-mmes.

La situation de Charlotte, qu'elle jugea d'aprs ses propres
sensations, lui parut si cruelle qu'elle se promit de hter de tout
son pouvoir la rconciliation des poux, d'ensevelir son amour et sa
douleur dans quelque retraite obscure, et de tromper ses amis en leur
faisant croire qu'elle avait trouv le repos et le bonheur dans une
occupation utile.

Le compagnon de voyage du Lord joignait aux nombreuses qualits qui
le distinguaient, un esprit d'observation aussi juste que profond.
S'intressant spcialement aux vnements qui rsultent d'un conflit
entre les lois et la libert, les relations sociales et naturelles, la
raison et la sagesse, les passions et les prjugs, il avait devin
sans peine ce qui s'tait pass au chteau avant leur arrive.
Persuad que les dernires conversations du Lord avaient afflig les
dames, il s'tait empress de l'en avertir, et le noble voyageur se
promit de ne plus commettre de pareilles fautes. Il savait cependant
qu'il n'avait pas t rellement coupable, et qu'il faudrait se taire
toujours si l'on ne voulait jamais rien dire qui pt affecter l'une ou
l'autre des personnes devant lesquelles on parle; car les observations
les plus vulgaires peuvent rveiller des douleurs assoupies, blesser
des intrts vivants.

--J'viterai autant que possible, dit-il  son compagnon, toute
nouvelle mprise de ce genre, tchez de me seconder en racontant 
ces dames quelques-unes des charmantes anecdotes dont, pendant votre
voyage, vous avez enrichi votre portefeuille et votre mmoire.

Ce louable dessein n'eut pas tout le succs que les deux trangers en
avaient espr. Les dames coutrent le narrateur avec beaucoup de
plaisir. Flatt de l'intrt qu'elles prenaient  ses rcits et  son
dbit, il voulut achever de les charmer par une petite histoire aussi
singulire que touchante. Comment aurait-il pu deviner qu'elles y
prendraient un intrt personnel?

       *       *       *       *       *

LES SINGULIERS ENFANTS DE VOISINS.

NOUVELLE.


Deux enfants ns de riches propritaires dont les domaines se
touchaient, grandissaient ensemble sous les yeux de leurs parents qui,
pour resserrer les liens de bon voisinage, avaient form le projet
de les unir un jour. Sous le rapport de l'ge, de la fortune, de la
position sociale, ce mariage ne laissait rien  dsirer; aussi les
parents le regardaient-ils dj comme une affaire irrvocablement
arrte. Bientt cependant ils furent forcs de reconnatre que
chaque jour augmentait l'antipathie instinctive qui sparait ces
deux enfants, dont, sous tous les autres rapports, les dispositions
annonaient les caractres les plus heureux. Peut-tre se
ressemblaient-ils trop pour pouvoir vivre en paix ensemble. Chacun
d'eux ne s'appuyait que sur lui-mme, nonait clairement sa volont,
et y tenait avec une fermet inbranlable. Chris, presque vnrs par
tous leurs petits camarades pour lesquels ils avaient une affection
sincre, ils ne se montraient malveillants, emports et querelleurs,
que lorsqu'ils se trouvaient en face l'un de l'autre. Les mmes
dsirs, les mmes esprances les animaient sans cesse; mais an lieu
d'y tendre par une mulation salutaire, ils cherchaient  s'arracher
la victoire par une lutte opinitre.

Cette disposition singulire des deux enfants se trahissait surtout
dans leurs jeux. Le petit garon, pouss par les penchants de son
sexe, organisait des batailles. Un jour l'arme ennemie, qu'il avait
dj vaincue plusieurs fois, allait fuir de nouveau devant ce vaillant
chef, quand tout  coup l'audacieuse jeune fille se mit  la tte du
bataillon dispers, le ramena au combat et se dfendit avec tant de
courage, qu'elle serait reste matresse du champ de bataille, si son
jeune voisin, abandonn de tous les siens, ne lui avait pas seul tenu
tte. Luttant corps  corps avec elle, il la dsarma et la dclara
prisonnire. L'hrone refusa de se rendre, et son vainqueur, forc
de choisir entre l'alternative de se laisser arracher les yeux ou
de blesser srieusement son indomptable ennemie, prit le parti de
dtacher sa cravate pour lui lier les mains, et les lui attacher sur
le dos.

Depuis ce jour, elle ne rva qu'aux moyens de venger l'affront qu'elle
avait reu. A cet effet, elle fit, en secret, une foule de tentatives
qui auraient pu avoir pour son petit voisin les rsultats les plus
fcheux. Une pareille inimiti ne pouvait manquer d'attirer enfin
l'attention des parents. Aprs une sincre et loyale explication,
ils reconnurent que non-seulement ils devaient renoncer  l'union
projete, mais qu'il tait urgent de sparer au plus vite ces petits
et irrconciliables ennemis.

On loigna le jeune homme de la maison paternelle, et ce changement
de position eut pour lui les consquences les plus heureuses. Aprs
s'tre distingu dans divers genres d'tudes, les conseils de ses
protecteurs et ses propres penchants lui firent embrasser la carrire
militaire. Estim et chri partout et par tout le monde, il semblait
prdestin  ne jamais employer ses forces actives que pour son
bonheur  lui et pour la satisfaction des autres. Sans se l'avouer
ouvertement, il s'applaudissait d'avoir enfin t dbarrass du seul
adversaire que la nature lui avait donn dans la personne de sa petite
voisine.

De son ct, la jeune fille se montra tout  coup sous un jour
diffrent. Un sentiment intime l'avertit qu'elle tait trop grande
pour continuer  partager les jeux des petits garons. Il lui semblait
en mme temps qu'il lui manquait quelque chose, car depuis le dpart
de son ennemi n, elle ne voyait plus autour d'elle aucun objet assez
fort, assez noble pour exciter sa haine, et jamais encore personne ne
lui avait paru aimable.

Un jeune homme plus g de quelques annes que son ancien ennemi, et
qui joignait  une naissance distingue de la fortune et de grands
mrites personnels, ne tarda pas  lui accorder toute son affection.
Les socits les plus lgantes cherchaient  l'attirer et toutes les
femmes dsiraient lui plaire. La prfrence marque d'un tel homme sur
une foule de jeunes filles plus riches et plus brillantes qu'elle, ne
pouvait manquer de la flatter. Les soins qu'il lui rendait taient
constants, mais sans importunit, et elle pouvait, dans toutes les
ventualits possibles, compter sur son appui. Il avait positivement
demand sa main  ses parents, en prenant toutefois l'engagement
d'attendre aussi longtemps qu'on le jugerait convenable, puisqu'elle
tait encore trop jeune pour se marier immdiatement. L'habitude de le
voir chaque jour et d'entendre sa famille et ses amis parler de lui
comme de son fianc, l'amenrent insensiblement  croire qu'il l'tait
en effet. Les anneaux furent changs, et personne n'avait song que
les jeunes gens ne se connaissaient pas encore assez pour que l'on
pt, sans imprudence, les unir par une crmonie qui est presque un
mariage.

Les fianailles ne changrent rien  la situation calme et paisible
des futurs poux; des deux cts les relations restrent les mmes,
on s'estimait heureux de vivre ainsi ensemble et de prolonger aussi
longtemps que possible le printemps de la vie, qui n'est toujours que
trop tt remplac par les chaleurs fatigantes et par les orages de
l't.

Pendant ce temps le jeune homme absent tait devenu un officier
distingu; un grade mrit venait de lui tre accord, et il obtint
sans peine la permission d'aller passer quelques semaines avec ses
parents, ce qui le plaa de nouveau en face de sa belle voisine.

Cette jeune personne n'avait encore prouv que des affections de
famille, et le sentiment paisible d'une fiance qui accepte sans
rpugnance l'homme qu'on lui destine. En harmonie parfaite avec son
entourage, elle se croyait heureuse, et, sous certains rapports
du moins, elle l'tait en effet. Cette uniformit fut tout  coup
interrompue par l'arrive de l'ennemi de son enfance. Elle ne le
hassait plus, son coeur s'tait ferm  la haine. Au reste, cette
ancienne aversion n'avait jamais t que la conscience confuse du
mrite de l'enfant dans lequel elle avait vu un rival. Lorsque devenu
un remarquable jeune homme, il se prsenta devant elle, elle prouva
une joyeuse surprise, et le besoin involontaire d'un rapprochement
sincre, d'autant plus facile  satisfaire, que le jeune officier
partageait,  son insu, toutes les sensations de son ancienne ennemie.
Les annes pendant lesquelles ils avaient vcu loigns l'un de
l'autre, leur fournissaient des sujets interminables pour de longs et
intressants rcits. Parfois aussi ils se plaisantaient mutuellement
sur leurs querelles d'enfance; et tous deux se croyaient, au fond
de leurs coeurs, obligs de rparer leurs torts par des attentions
aimables. Il leur semblait mme qu'ils ne s'taient jamais mconnus,
et qu'ils n'avaient t qu'gars par une rivalit naturelle entre
deux enfants auxquels la nature a donn les mmes dsirs, les mmes
prtentions. Puisqu'ils avaient enfin appris  s'apprcier, leur
ancienne hostilit n'tait plus  leurs yeux qu'une lutte pour
tablir l'quilibre d'o devaient naturellement natre l'estime et
l'affection.

Ce changement se fit dans l'me du jeune homme d'une manire vague
et calme. Proccup des devoirs de son tat dans lequel il esprait
arriver  un grade lev; anim du dsir de perfectionner ses
connaissances acquises, et d'approfondir toutes les sciences en
rapport avec la carrire militaire, il accepta la bienveillance
marque de la belle fiance, comme un plaisir passager, une
distraction de voyageur. Voyant dj en elle la femme d'un autre, il
ne supposa pas mme qu'il ft possible d'envier le bonheur du futur
avec lequel il vivait dans une intimit qui touchait de prs 
l'amiti.

La jeune fille tait dans une disposition d'esprit bien diffrente, il
lui semblait qu'elle venait de se rveiller d'un long rve. Son petit
voisin avait t l'objet de sa premire, de sa seule passion; en se
rappelant la guerre ouverte dans laquelle elle avait vcu avec lui,
elle reconnut qu'elle y avait t pousse par un sentiment violent,
mais agrable, d'o elle conclut que sa prtendue haine tait de
l'amour; et qu'elle n'avait jamais aim que lui. Bientt elle arriva
 se convaincre que sa manie de l'attaquer les armes  la main, et de
lui tendre des piges, au risque de le blesser, lui avait t inspire
par le besoin de s'occuper de lui et d'attirer son attention. Elle
crut mme se souvenir distinctement que pendant la lutte o il tait
parvenu  la dompter et  lui lier les mains, elle s'tait laiss
aller  une sensation enivrante que jamais rien depuis ne lui avait
fait prouver.

Ne voyant plus qu'un malheur dans la mprise qui avait loign son
jeune voisin, elle dplora l'aveuglement d'un amour qui s'tait
manifest sous les apparences de la haine, et maudit la puissance
assoupissante de l'habitude, puisque cette puissance lui avait fait
accepter pour futur le plus insignifiant des hommes. Enfin elle tait
compltement mtamorphose. Avait-elle dpass l'avenir ou tait-elle
revenue sur le pass? On pourrait rpondre affirmativement  l'une et
 l'autre de ces deux questions.

Lors mme qu'il et t possible de lire au fond de l'me de cette
jeune fille, on n'aurait os blmer son changement  l'gard de son
futur, car il tait tellement au-dessous du jeune officier, que la
comparaison ne pouvait que lui tre dfavorable. Si l'on accordait
volontiers  l'un une certaine confiance, l'autre inspirait une
scurit complte; si l'on aimait  associer l'un  tous les plaisirs
de la socit, on voyait dans l'autre un ami aussi sr qu'aimable;
et lorsqu'on se les figurait tous deux dans une de ces positions
srieuses et graves, qui font dpendre le sort de toute une famille de
la rsolution et de la sagesse d'un homme, on doutait de l'un, tandis
que l'on comptait sur l'autre comme sur un appui inbranlable. Les
femmes ont, pour sentir et pour juger ces sortes de diffrences, un
tact particulier que leur position sociale les met sans cesse dans la
ncessit de dvelopper et de perfectionner.

Personne ne songea  plaider la cause du futur auprs de sa belle
fiance, ni  lui rappeler les devoirs que lui imposaient  son gard
les convenances de famille et de socit; car on ne supposait pas
qu'elle nourrissait un penchant oppos  ces devoirs. Son coeur
cependant se laissait aller  ce penchant en dpit du lien qui
l'enchanait, et qu'elle avait sanctionn par un consentement positif
et volontaire. Elle ne se laissa pas mme dcourager par le peu de
sympathie qu'elle rencontrait chez le jeune officier. Se conduisant en
frre bienveillant plutt que tendre, il lui fit voir que toutes
ses esprances se bornaient  avancer promptement dans la carrire
militaire, ce qui devait ncessairement l'loigner bientt et pour
toujours peut-tre. Il alla jusqu' lui parler de ses projets et de
son prochain dpart avec une tranquillit parfaite.

Ce prochain dpart, surtout, alarma la jeune fille, et l'irritation
qui avait agit son enfance se rveilla chez elle avec ses ruses
malfaisantes et ses funestes emportements, pour causer des maux plus
grands sur un degr plus lev de l'chelle de la vie. Afin de punir
de sa froide indiffrence l'homme qu'elle n'avait tant ha que pour
l'aimer davantage encore, elle prit la rsolution de mourir. Ne
pouvant tre  lui, elle voulait au moins vivre dans son imagination
comme un ternel sujet de repentir, laisser dans sa mmoire l'image
ineffaable de ses restes inanims, et le rduire ainsi  se reprocher
toujours de n'avoir su ni apprcier ni deviner le sentiment qu'elle
lui avait vou.

Tout entire sous l'empire de cette cruelle dmence, qui se manifesta
sous les formes les plus capricieuses, elle tonna tout le monde; mais
personne ne fut assez sage, assez pntrant pour deviner la cause de
ce singulier changement.

Les parents, les amis, les simples connaissances mme, s'taient
entendus entr'eux afin de surprendre presque chaque jour les jeunes
fiancs par quelque fte nouvelle; la plupart des sites des environs
avaient dj t exploits  cette occasion. Le jeune officier
cependant ne voulait pas quitter le pays sans avoir fait aux futurs
poux une galanterie semblable, et il les invita, avec toute leur
socit,  une promenade en bateau.

Au jour indiqu tous les invits montrent sur un de ces jolis yachts
qui offrent sur l'eau presque toutes les commodits de la terre ferme,
et l'on descendit le fleuve au son d'une joyeuse musique. Le salon et
les petits appartements qui l'entouraient offraient un refuge agrable
contre l'ardeur du soleil; aussi la socit ne tarda-t-elle pas  s'y
retirer et  organiser de petits jeux.

Le jeune officier, dont le premier besoin tait de s'occuper
utilement, resta sur le pont. S'apercevant que le patron, accabl par
la fatigue et par la chaleur, tait sur le point de cder au sommeil,
il prit le gouvernail  sa place. Sa tche tait d'abord facile et
douce, car le yacht suivait seul le cours de l'eau; mais bientt il
s'approcha d'une place o le fleuve se trouvait resserr entre deux
les qui tendaient sous les flots leurs rivages plats et sablonneux,
ce qui rendait ce passage fort dangereux. L'officier ne manquait pas
d'habilet, et cependant il se demandait, tout en se dirigeant vers le
dtroit, s'il ne serait pas plus prudent de rveiller le patron. En
ce moment sa belle ennemie parut sur le pont, arracha la couronne de
fleurs dont on venait d'orner ses cheveux, et la lui jeta en s'criant
d'une voix altre:

--Reois ce souvenir!

--Ne me distrais pas, rpondit le jeune homme en saisissant la
couronne au vol, j'ai en ce moment besoin de toutes mes forces, de
toute ma prsence d'esprit.

--Je ne te distrairai pas longtemps! tu ne me reverras plus jamais!

A peine avait-elle prononc ces mots, qu'elle se prcipita dans le
fleuve.

--Au secours! au secours! elle se noie, s'crirent plusieurs voix
confuses.

On courut  et l, le tumulte tait au comble. L'officier ne pouvait
quitter le gouvernail sans exposer la vie de tous ceux qui se
trouvaient sur le yacht, et s'il continuait  le diriger, la jeune
fille tait perdue; car, au lieu de la secourir, on se bornait
 crier. Ces cris venaient de rveiller le patron; il saisit le
gouvernail que le jeune homme lui abandonna pour se dpouiller de ses
vtements, et se prcipiter dans le fleuve afin de sauver sa belle
ennemie.

Dans les moments critiques, le changement de la main qui gouverne
amne toujours une catastrophe funeste, et le bateau, malgr
l'exprience et l'habilet du patron, choua sur le sable.

Pour le nageur habile, l'eau est un lment ami; elle porta docilement
l'officier qui rejoignit bientt la jeune fille; il la saisit et
la soutint avec tant de force, qu'elle semblait nager  ses cts:
c'tait l'unique secours qu'il pt lui donner pour l'instant, car le
courant tait si fort, que toute tentative pour gagner le rivage les
et rendus la proie des flots. Au bout de quelques instants il avait
laiss derrire lui le yacht chou, le dtroit et les les; le fleuve
tait redevenu calme, car il coulait de nouveau dans un vaste lit; le
danger le plus grand tait pass, et le jeune homme, qui n'avait agi
jusque l qu'instinctivement, retrouva enfin la force de calculer ses
actions. Ses yeux cherchrent et dcouvrirent bientt le point du
rivage le moins loign. Redoublant d'efforts il se dirigea vers ce
point qui tait garni d'arbres et qui s'avanait dans le fleuve.
Il l'atteignit facilement et y dposa la jeune fille. Ce fut alors
seulement qu'il s'aperut qu'elle ne donnait aucun signe de vie.
Regardant autour de lui avec dsespoir, comme s'il demandait des
secours au hasard, il vit un sentier battu qui conduisait  travers le
bois. L'espoir de trouver un lieu habit ranima son courage.

Charg du doux fardeau qu'il cherchait  disputer  la mort, il
s'avana  grands pas sur ce sentier qui ne tarda pas  le conduire 
la demeure solitaire d'un jeune couple nouvellement mari. Sa position
n'avait pas besoin de commentaires, et le mari et la femme firent tout
ce qui tait en leur pouvoir pour l'aider  secourir sa compagne; l'un
alluma du feu, l'autre dbarrassa la jeune fille de ses vtements
mouills, et l'enveloppa dans des couvertures et des peaux de mouton
qu'elle faisait chauffer. Enfin, on ne ngligea rien de tout ce que
l'on pouvait faire pour ranimer ce beau corps nu et toujours immobile
et glac.

Tant de soins ne restrent pas sans rcompense: la jeune fille ouvrit
enfin les yeux, jeta ses beaux bras nus autour du cou de son sauveur
et clata en sanglots. Cette explosion de sensibilit acheva de la
sauver. Pressant plus fortement son ami sur sa poitrine, elle lui dit
avec exaltation:

--Je t'ai retrouv une seconde fois, veux-tu encore m'abandonner?

--Non, non, rpondit l'officier qui ne savait plus ce qu'il faisait ni
ce qu'il disait; mais au nom du Ciel, mnage-toi, songe  ta sant,
pour toi, pour moi surtout.

En jetant un regard sur elle-mme, elle s'aperut de l'tat o elle
se trouvait et pria son ami de s'loigner. Cette prire ne lui avait
pas t inspire uniquement par la pudeur, comment aurait-elle pu
avoir honte devant son amant, devant son sauveur? mais elle voulait
lui donner le temps de prendre soin de lui-mme et de scher ses
vtements.

Le costume de noce des jeunes maris tait encore frais et beau,
ils s'empressrent d'en parer leurs htes qui, en se revoyant, se
regardrent un instant avec une joyeuse surprise; puis, entrans
par la violence d'une passion devenue enfin rciproque, ils se
prcipitrent dans les bras l'un de l'autre. Soutenus par la force de
la jeunesse et par l'exaltation de l'amour, ils n'prouvaient aucun
malaise; et, s'ils avaient entendu de la musique, ils se seraient mis
 danser.

Se trouver tout  coup transport du milieu de l'eau sur une terre
hospitalire, et du cercle de la famille dans une solitude agreste;
passer de la mort  la vie, de l'indiffrence  la passion, du
dsespoir  l'ivresse du bonheur, ce sont l de ces changements qui
altreraient la tte la plus forte, si le coeur ne venait pas  son
secours par ses tendres panchements.

Absorbs, pour ainsi dire, l'un dans l'autre, les deux anciens ennemis
avaient oubli leur famille et leur position sociale; et, lorsqu'ils
songrent enfin  l'inquitude que leur disparition ne pouvait manquer
de causer  leurs parents, ils se demandrent avec effroi comment ils
oseraient reparatre devant eux.

--Faut-il fuir? faut-il pour toujours nous soustraire  leurs
recherches? demanda le jeune homme.

--Que m'importe! rpondit-elle, pourvu que nous restions ensemble.

Et elle se jeta de nouveau dans ses bras.

Le villageois  qui ils avaient appris l'accident arriv au yacht,
s'tait rendu  leur insu sur le bord du fleuve o il esprait
l'apercevoir, car il prsumait qu'on s'tait empress de le remettre 
flot. Cet espoir ne tarda pas  se raliser, et il fit tant de signes
qu'il attira l'attention des parents des jeunes gens qui taient tous
runis sur le pont et cherchaient des yeux un indice qui pt leur
faire dcouvrir les traces de leurs malheureux enfants.

Le yacht se dirigea en hte vers le rivage, o le jeune paysan
continuait  faire des signaux. On dbarqua avec prcipitation, on
apprit que les jeunes cens taient sauvs, et au mme instant tous
deux sortirent des buissons. Leur costume rustique les rendait presque
mconnaissables.

Est-ce bien eux? s'crirent les mres.

--Est-ce bien eux? rptrent les pres.

--Oui, ce sont vos enfants, rpondirent-ils tous deux, en se jetant 
genoux.

--Pardonnez-nous, dit la jeune fille.

--Bnissez notre union, ajouta le jeune homme.

--Bnissez notre union, rptrent-ils tous deux.

Pas une voix ne rpondit. Les jeunes gens demandrent une troisime
fois la bndiction de leurs parents: comment auraient-ils pu la leur
refuser?




CHAPITRE XI.


Le narrateur se tut, et remarqua avec surprise que Charlotte tait en
proie  une vive motion. Craignant de s'y abandonner d'une manire
trop visible, elle quitta brusquement le salon.

Le jeune officier, le hros de l'histoire que l'Anglais venait de
raconter, n'tait autre que le Capitaine. Les traits principaux
taient rigoureusement vrais, les dtails seuls avaient subi quelques
modifications, ainsi que cela arrive toujours quand un fait qui a dj
pass par plusieurs bouches, est rapport par un conteur gracieux et
spirituel.

Ottilie suivit sa tante, et le Lord put  son tour faire remarquer 
son compagnon de voyage que sans doute il avait commis une faute, et
rveill par son rcit quelques souvenirs douloureux danse coeur de
Charlotte.

--Il parat, continua-t-il, que malgr notre bonne volont, nous ne
pouvons rendre  ces dames que le mal pour le bien; ce qui nous reste
de mieux  faire est donc de partir le plus tt possible.

--J'en conviens. Je dois cependant vous avouer, Milord, que je me sens
retenu ici par un fait singulier que je voudrais pouvoir claircir.
Hier, pendant notre promenade, vous tiez beaucoup trop absorb par
votre chambre obscure, pour vous occuper de ce qui se passait autour
de vous. Un point peu visit des bords opposs du lac vous avait
spcialement frapp, et vous vous y tes rendu par un sentier
dtourn. Au lieu de prendre ce mme sentier, Ottilie m'a propos de
vous rejoindre en traversant le lac, et je suis mont dans la nacelle
qu'elle dirigeait avec tant d'adresse, que je n'ai pu m'empcher de
lui exprimer mon admiration. Je l'ai assure que depuis notre dpart
de la Suisse, o de charmantes jeunes filles servent souvent de
bateliers aux voyageurs, je n'avais encore jamais t balanc sur les
flots d'une manire aussi agrable. Je lui ai demand ensuite pourquoi
elle n'avait pas voulu suivre le sentier que vous aviez choisi, car
je m'tais aperu qu'il lui inspirait un sentiment de crainte
insurmontable.

--Si vous me promettez de ne pas vous moquer de moi, m'a-t-elle
rpondu, je vous dirai mes motifs, autant que cela est en mon pouvoir,
puisqu'ils sont un mystre pour moi-mme. Je ne puis marcher sur cette
route sans tre saisie d'une terreur qu'aucune autre cause ne saurait
me faire prouver et que je ne puis m'expliquer. Cette sensation est
d'autant plus dsagrable, qu'elle est presque aussitt suivie d'une
violente douleur au ct gauche de la tte, incommodit  laquelle je
suis au reste trs-sujete.

Pendant cette explication nous sommes arrivs prs de vous, Ottilie
s'est occupe de votre travail et je suis all visiter le sentier qui
exerce sur elle une si singulire influence. Quelle n'a pas t ma
surprise, lorsque j'ai reconnu les indices certains de la prsence du
charbon de terre. Oui, j'en suis convaincu, si l'on voulait faire des
fouilles  cette place, on dcouvrirait bientt une abondante mine de
houille.

Vous souriez, Milord? Je sais que vous avez pour mes opinions sur ce
sujet l'indulgence d'un sage et d'un ami. Vous me croyez domin par
une folie inoffensive, continuez  l'envisager sous ce point de
vue, et laissez-moi soumettre la charmante Ottilie  l'preuve des
oscillations du pendule.

Le Lord n'entendait jamais parler de cette preuve sans rpter
les principes et les raisonnements sur lesquels il fondait son
incrdulit. Son compagnon l'coutait avec patience, mais il restait
inbranlable dans ses convictions. Parfois, seulement, il rpondait
tranquillement qu'au lieu de renoncer  des essais, dont on obtient
rarement les rsultats esprs, il fallait s'y livrer avec plus
d'ardeur et de persvrance. Selon lui c'tait l'unique moyen de
dcouvrir, tt ou tard, les rapports et les affinits encore inconnus
que les corps organiss et non organiss ont entre eux, et les uns
envers les autres.

Dj il avait tal sur une table les anneaux d'or, les marcassites
et autres substances mtalliques dont se composait l'appareil de son
exprience, et qu'il portait toujours sur lui renferms dans une bote
lgante. Sans se laisser dconcerter par le sourire ironique du
Lord, il attacha plusieurs morceaux de mtaux  des fils, et les tint
suspendus au-dessus d'autres mtaux poss sur la table.

--Je ne trouve pas mauvais, Milord, dit-il, que vous vous gayiez aux
dpens de mon impuissance. Je sais depuis longtemps que pour et par
moi rien ne s'agite, aussi mon exprience n'est-elle en ce moment
qu'un prtexte pour piquer la curiosit des dames, qui ne tarderont
pas  revenir.

Bientt elles rentrrent en effet au salon. Charlotte devina 
l'instant le but de l'opration de l'Anglais.

--J'ai souvent entendu parler de ces sortes d'expriences, dit elle,
mais je n'en ai jamais vu faire. Puisque vous vous y livrez en
ce moment, laissez-moi essayer si je pourrais obtenir un effet
quelconque.

Et prenant le pendule  la main, elle le soutint sans motion et avec
le dsir sincre de le voir s'agiter; tout resta immobile. Ottilie
essaya  son tour. Ignorant ce qu'elle faisait, son esprit tait plus
tranquille et plus calme encore que celui de sa tante; mais  peine
eut-elle approch le mtal suspendu au bout du pendule, du morceau
de mtal pos sur la table, que le premier se mit en mouvement comme
entran par un tourbillon irrsistible. Tantt il tournait  droite
ou  gauche, en cercle ou en ellipses, et tantt il prenait son lan
en lignes perpendiculaires, selon la nature du mtal pos sur la
table, et que l'Anglais ne pouvait se lasser de changer afin de varier
et de multiplier les expriences. Ce succs, presque merveilleux,
causa au Lord une vive surprise et dpassa toutes les esprances de
son compagnon de voyage.

Ottilie qui s'tait prte avec beaucoup de complaisance  une
opration dans laquelle elle ne voyait qu'un jeu insignifiant, ne
tarda cependant pas  prier l'Anglais de mettre un terme  ce jeu,
parce que son mal de tte venait de la reprendre avec une violence
inaccoutume. Cette dernire circonstance acheva d'enchanter
l'Anglais. Dans son enthousiasme il promit  la jeune fille que, si
elle voulait avoir confiance au procd qui pour l'instant venait
d'augmenter son mal, il l'en gurirait promptement et pour toujours.
Charlotte repoussa cette offre bienveillante avec beaucoup de
vivacit, elle avait toujours eu une apprhension instinctive pour
cette exprience, et il n'entrait pas dans ses principes de laisser
faire aux siens ce qu'elle n'approuvait pas compltement.

Les deux voyageurs venaient d'excuter leur projet de dpart, et
les dames, que plus d'une fois ils avaient pniblement affectes,
dsiraient cependant pouvoir un jour les retrouver dans la socit.

Devenue entirement libre, Charlotte profita de la belle saison
pour rendre les nombreuses visites par lesquelles tous ses voisins
s'taient empresss de lui prouver leur intrt et leur amiti. Le peu
d'heures que l'accomplissement de ce devoir lui permettait de passer
chez elle, tait consacr  son enfant qui, sous tous les rapports,
mritait une affection et des soins extraordinaires. Tout le monde,
au reste, voyait en lui un don merveilleux de la Providence, et il
justifiait cette opinion. Dou d'une sant robuste, il grandissait et
se dveloppait rapidement, et la double ressemblance qui, le jour de
son baptme, avait caus tant de surprise, devenait toujours plus
frappante. La coupe de son visage et le caractre de ses traits, le
rendaient l'image vivante du Capitaine; mais ses yeux semblaient avoir
t models sur ceux d'Ottilie, et la mme me s'y rflchissait.

Cette singulire parent et surtout le sentiment qui pousse les femmes
 tendre l'amour qu'elles ont vou au pre sur les enfants dont elles
ne sont pas les mres, rendaient le fils d'douard cher  Ottilie.
L'entourant des soins les plus tendres, elle tait pour lui une
seconde mre, ou plutt une mre d'une nature plus leve, plus noble
que celle qui lui avait donn la vie. Cette affection avait excit la
jalousie de Nanny, qui s'tait loigne peu  peu de sa matresse, et
qui avait fini par pousser l'obstination jusqu' retourner chez ses
parents, o elle vivait dans un isolement volontaire.

Ottilie continua  promener l'enfant et s'accoutuma ainsi  de longues
excursions; aussi avait-elle soin d'emporter toujours un petit flacon
de lait pour donner  son petit favori la nourriture dont il avait
besoin. Comme elle oubliait rarement de se munir d'un livre, elle
formait une gracieuse _Penserosa_, quand elle marchait ainsi lisant et
tenant ce bel enfant sur ses bras.




CHAPITRE XII.


Le principal but que le souverain s'tait propos en entrant
en campagne tait atteint, et le Baron charg de dcorations
honorablement gagnes, se retira de nouveau dans la mtairie o il
avait cherch un refuge lors de son dpart du chteau. Il savait tout
ce qui s'tait pass pendant son absence, car il avait trouv moyen
de faire observer les dames de trs-prs, et si adroitement, qu'elles
n'en avaient jamais eu le plus lger soupon. La sjour de la ferme
lui parut d'autant plus agrable, qu'on y avait fidlement excut les
ordres qu'il avait donns avant son dpart, pour amliorer et embellir
cette retraite. Enfin, il la trouva telle qu'il l'avait dsire,
c'est--dire, remplaant par son utilit et la varit de ses
agrments, ce qui lui manquait en tendue.

L'activit tumultueuse et la promptitude dcide de la vie militaire
avaient accoutum douard  mettre plus de fermet dans sa manire
d'agir, et il se sentit enfin le courage de raliser un projet sur
lequel il croyait avoir suffisamment mdit. Son premier soin fut
de faire venir le Major prs de lui, et tous deux prouvrent en se
revoyant une joie gale. Les amitis d'enfance et les liens du sang
ont, sur toutes les autres affections, l'avantage inapprciable
qu'aucun malentendu ne peut les rompre entirement, et qu'il suffit
d'une courte absence pour rtablir les anciennes relations telles
qu'elles taient autrefois.

douard apprit avec le plus vif plaisir que la position de fortune
de son ami ralisait, surpassait mme toutes ses esprances, et il
s'empressa de lui demander s'il n'avait pas quelque riche mariage
en perspective. Le Major rpondit ngativement et d'un air grave et
srieux.

--Je ne veux ni ne dois rien te cacher, lui dit-il, apprends tout
de suite quelles sont mes intentions et mes projets. Tu connais ma
passion pour Ottilie, et tu as compris que c'est cette passion qui
m'a prcipit au milieu des prils de la guerre. J'avoue que j'aurais
voulu pouvoir me dbarrasser honorablement, dans cette carrire, d'une
existence qui m'tait devenue insupportable, puisque je ne devais pas
la consacrer  mon amie. Cependant je n'ai jamais entirement perdu
l'espoir. La vie  ct d'Ottilie me paraissait si belle, qu'il
m'a t impossible d'en faire une abngation complte; mille
pressentiments, mille signes mystrieux, m'affermissaient malgr moi
dans la vague croyance qu'un jour elle pourrait m'appartenir. Un verre
qui porte son chiffre et le mien, a t jet en l'air le jour ou on a
pos la premire pierre de la maison d't, et il ne s'est pas bris,
et il a t remis entre mes mains! Que de combats cruels et inutiles
n'ai-je pas soutenus contre moi-mme dans ce lieu o nous nous
revoyons aujourd'hui! Fatigu de tant de luttes striles, j'ai fini
par me dire: Mets-toi  la place de ce verre prophtique, deviens
toi-mme la pierre de touche de ton avenir; va chercher la mort, non
en homme dsespr, mais en homme qui croit encore  la possibilit
de vivre; combats pour Ottilie, qu'elle soit le prix d'une bataille
gagne, d'une forteresse prise d'assaut; fais des prodiges pour
mriter ce prix! Tels sont les sentiments qui m'ont anim pendant
toute la campagne. Aujourd'hui je me sens arriv au but, car j'ai
vaincu les obstacles, j'ai renvers les difficults qui me barraient
le passage. Ottilie est enfin mon bien  moi, et ce qui me reste 
faire pour passer de cette pense  la ralisation, n'est plus rien 
mes yeux.

--Tu viens de repousser d'avance les observations que je puis et que
je dois te faire, rpondit le Major, cela ne m'empchera pas de te
parler en ami sincre. Je te laisse le soin de peser le bonheur que
tu as trouv nagure auprs de ta femme; il ne t'est pas possible de
t'aveugler sur ce point, mais je te rappellerai que le Ciel vous a
donn un fils, et que par consquent vous tes dsormais insparables;
car ce n'est plus trop de vos efforts runis pour veiller sur son
ducation et assurer son avenir.

--C'est par pure vanit, s'cria douard, que les parents se croient
indispensables  leurs enfants: tout ce qui existe trouve autour de
soi la nourriture et les soins dont il a besoin. Si la mort prmature
d'un pre rend la jeunesse du fils moins douce, ce fils gagne, en
rsum plus qu'il ne perd, car son esprit se dveloppe et se forme
plus vite, parce qu'il est de bonne heure rduit  se plier devant la
volont d'autrui; ncessit cruelle  laquelle nous sommes tous forcs
de nous soumettre tt ou tard. Au reste, le besoin ne pourra jamais
atteindre mon fils, je suis assez riche pour assurer un sort
convenable  plusieurs enfants, et je ne vois point de considration
qui puisse me faire un devoir de laisser mon immense fortune  un seul
hritier.

Le Major essaya de retracer  son ami le tableau de son premier
et constant amour pour Charlotte: l'impatient mari l'interrompit
vivement.

--Nous avons fait tous deux une haute folie, s'cria-t-il; oui, c'est
toujours une folie de vouloir raliser dans un ge plus avanc, les
rves de la premire jeunesse. Chaque ge a des esprances, des vues,
des besoins qui lui sont particuliers. Malheur  l'homme que les
circonstances ou l'erreur poussent  chercher le bonheur avant ou
aprs l'poque de la vie o il se trouve. Mais si nous avons commis
une imprudence, faut-il qu'elle empoisonne toute notre existence? De
vains scrupules doivent-ils nous empcher de profiter d'un avantage
que la loi elle-mme nous offre? Que de fois ne revenons-nous pas sur
une rsolution prise qui ne concerne que des intrts de dtails, que
des parties de la vie? Pourquoi seraient-elles irrvocables quand il
s'agit de l'ensemble, de l'enchanement de cette vie?

Le Major redoubla d'adresse et d'loquence pour rappeler a son ami
l'utilit des rapports de famille et de socit qu'il devait  sa
femme; mais il lui fut impossible de se faire couter avec intrt.

--Tout cela, mon cher ami, rpondit douard, je me le suis rpt 
satit au milieu des batailles, quand le tonnerre du canon faisait
trembler le sol, quand les balles sifflaient  droite et  gauche,
claircissaient nos rangs, tuaient mon cheval sous moi et peraient
mon chapeau! Et quand j'tais assis seul sous la vote toile, prs
du foyer d'un bivouac, tous ces devoirs de convention, toutes ces
exigences sociales passaient devant ma pense. Je les ai examins sous
tous les points de vue, j'ai fait la part du coeur et de la raison, je
ne leur dois plus rien, j'ai rgl mes comptes  plusieurs reprises,
et pour toujours enfin.

Dans ces moments solennels, pourquoi te le cacherai-je, mon ami, toi
aussi tu m'as occup, car tu faisais partie de mon cercle domestique,
et longtemps avant dj nous nous appartenions de coeur. Si dans le
cours de notre vie je suis rest ton dbiteur, le moment est venu de
te payer avec usure; si tu es le mien, je vais te fournir le moyen de
t'acquitter noblement. Tu aimes Charlotte, elle est digne de toi et tu
ne lui es pas indiffrent; comment aurait-elle pu te voir intimement
sans t'apprcier? Reois-la de ma main, conduis Ottilie dans mes bras,
et nous serons les deux couples les plus heureux de la terre.

--Ce don prcieux que tu m'offres, rpondit le Major, loin de
m'blouir, double ma prudence, et je vois avec chagrin que ta
proposition, au lieu de trancher les difficults, les augmente. Elle
jetterait le jour le plus dfavorable sur la rputation, sur l'honneur
de deux hommes qui, jusque l, se sont montrs  l'abri de tout
reproche.

--Mais c'est prcisment parce que nous sommes  l'abri du reproche,
que nous pouvons le braver sans crainte, s'cria douard. Celui qui
n'a jamais fait douter de soi ennoblit une action qu'on blmerait, si
elle tait commise par un homme qui se serait dj rendu coupable de
plus d'une faute. Quant  moi, je me suis soumis  tant d'preuves
cruelles, j'ai tant fait pour les autres que je me sens enfin le droit
de faire quelque chose pour moi. Charlotte et toi, vous pourrez 
votre aise prendre conseil du temps et des circonstances, mais rien
ne pourra modifier ma rsolution en ce qui me concerne. Si l'on veut
m'aider, je saurai me montrer reconnaissant; si l'on m'oppose des
obstacles, je saurai les faire disparatre par les moyens les plus
extrmes; il n'en est point qui pourraient me faire reculer.

Persuad qu'il tait de son devoir de combattre aussi longtemps que
possible les projets d'douard, le Major dirigea l'entretien sur
les formalits judiciaires qu'exigeraient le divorce et un nouveau
mariage; et il fit ressortir vivement tout ce que ces dmarches
indispensables avaient de pnible, de fatigant, d'inconvenant mme.

--Je le crois, dit douard avec humeur, et je vois avec chagrin que ce
n'est pas seulement  ses ennemis, mais encore  ses amis qu'il faut
enlever d'assaut les avantages que le prjug nous refuse. Eh bien!
puisqu'il le faut, je vous arracherai malgr vous l'objet de mes
dsirs sur lequel mes yeux restent fixs. Je sais que d'anciens noeuds
ne se brisent pas sans dplacer, sans renverser plus d'un accessoire
qui aurait prfr ne pas tre drang. Mais, dans de semblables
situations, les sages discours ne servent  rien; tous les droits sont
gaux dans la balance de la raison, et si l'un d'eux pouvait la faire
pencher, il serait facile de jeter dans le bassin oppos un autre
droit qui l'emporterait  son tour. Dcide-toi donc, mon ami,  agir
dans mon intrt, dans le tien,  dnouer ce qui doit tre rompu, 
resserrer ce qui est dj uni. Qu'aucune considration ne te retienne;
dj le monde s'est occup de nous, nous le ferons parler une seconde
fois; puis il nous oubliera comme il oublie tout ce qui a cess d'tre
nouveau pour lui.

Craignant d'irriter son ami par des objections nouvelles, le Major
garda le silence. douard continua  parler de son divorce comme d'une
chose convenue, il plaisanta mme sur les formalits qu'il serait
forc de remplir; mais tout en en raillant, il redevint srieux
et pensif, car il ne pouvait se dissimuler ce qu'elles avaient de
dsagrable et de pnible.

--Il n'est pourtant pas possible, dit-il, d'esprer que notre
existence bouleverse se remettra d'elle-mme, ou qu'un caprice du
hasard viendra  notre secours. En nous faisant ainsi illusion, nous
ne pourrions jamais retrouver le bonheur et le repos; et, comment
pourrais-je me consoler, moi qui suis l'unique cause de nos maux 
tous? C'est d'aprs mes instantes prires que Charlotte s'est dcide
 te recevoir au chteau; l'arrive d'Ottilie n'tait, pour ainsi
dire, que le rsultat, la consquence de la tienne. Il n'est pas au
pouvoir humain de rendre comme non avenus les vnements qui se sont
succds depuis, mais nous pouvons les faire contribuer  notre
satisfaction. Dtourne tes regards du riant avenir qu'il nous serait
si facile de nous prparer, impose-nous  tous une abngation
complte, terrible, et dont je veux bien, pour un instant, admettre
la possibilit; mais lors mme que nous aurions pris la rsolution de
rentrer dans une ancienne position qu'on a violemment quitte,
est-il facile, est-il possible de la raliser? Et quel avantage
y trouverait-on en change des mille et mille inconvnients, des
tourments rels qu'on y rapporte malgr soi? Commenons par toi, et
conviens que la fortune t'aurait souri en vain en te donnant un poste
brillant, puisque tu ne pourrais jamais passer une seule journe sous
mon toit. Et Charlotte et moi quel prix pourrions-nous attacher  nos
richesses aprs le sacrifice que nous nous serions fait mutuellement?
Si tu partages l'opinion des gens du monde, si tu crois que l'ge
finit par amortir les passions les plus violentes et les plus nobles,
par effacer les sentiments le plus profondment gravs dans notre me,
n'oublie pas; du moins, que la lutte contre ces passions, contre ces
sentiments, empoisonne prcisment cette poque de la vie que l'on ne
voudrait pas passer dans l'abngation et la souffrance, mais dans la
joie et dans le bonheur; de cette poque de la vie enfin, 
laquelle on attache d'autant plus de prix, que l'on commence dj 
s'apercevoir qu'elle n'est point ternelle.

Laisse-moi maintenant parler du point le plus important. Lors mme
que nous pourrions nous rsigner tous  souffrir sans aucun espoir
de compensation, que deviendrait Ottilie? car je serais forc de la
bannir de ma maison et de souffrir qu'elle vive au milieu de ce monde
maudit qui ne sent, qui ne comprend, qui n'apprcie rien. Cherche,
trouve, invente, s'il le faut, une situation o elle pourrait tre
heureuse sans moi, et tu m'auras oppos un argument qui, lors mme
qu'il ne me convaincrait pas  l'instant, me ferait rflchir de
nouveau sur le parti qui me reste  prendre.

La solution de ce problme n'tait pas facile, le Major n'en trouva
point  sa porte: il se borna donc  rpter  son ami, pour
l'endormir plutt que pour le convaincre, tout ce qu'il y avait
d'important, de difficile, de dangereux mme dans la ralisation de
ses projets; et qu'il fallait au moins peser chaque dmarche
dcisive avant de l'entreprendre. douard se rendit  ces prudentes
observations, mais  la condition expresse que son ami ne le
quitterait que lorsqu'ils auraient arrt ensemble la conduite qu'ils
devaient tenir, et fait les premires dmarches qui rendraient
impossible tout retour sur le pass.




CHAPITRE XIII.


Lorsque de simples connaissances se rencontrent aprs une longue
sparation, le besoin de se communiquer les changements survenus dans
leurs positions respectives, fait natre entre elles une certaine
intimit qui tient de prs  l'abandon. Il est donc bien naturel
qu'douard et son ami se confiassent tout ce que l'un devait encore
ignorer du pass de l'autre. Ce fut ainsi que le Major avoua qu'
l'poque du retour d'douard de ses voyages, Charlotte lui avait
confi le projet de marier sa jolie nice au jeune veuf et qu'il avait
promis de la seconder de tout son pouvoir. En apprenant que, ds cette
poque, ses amis avaient reconnu qu'Ottilie tait la compagne qui
convenait  son ge et  son caractre, douard crut pouvoir parler
sans dtour d'une sympathie semblable entre sa femme et son ami,
et qui lui paraissait d'autant plus vraie et plus juste qu'elle
favorisait ses desseins.

Le Major ne pouvait nier compltement l'existence de cette sympathie,
mais il n'osa pas l'avouer ouvertement; ses hsitations affermirent
les convictions d'douard:  ses yeux, son divorce et les mariages
qui devaient s'en suivre, n'taient plus des choses  faire, mais des
faits accomplis, et il se proposait de voyager avec Ottilie.

Parmi tous les rves de l'imagination, il n'en est point de plus
sduisant que celui qui place de jeunes amants ou de nouveaux poux
dans une position qui leur permet de se familiariser avec les liens
durables qui les unissent, au milieu d'un monde nouveau et des
changements les plus bizarres. Une pareille existence leur semble,
pour ainsi dire, la preuve la plus positive de la solidit de ces
liens.

Continuant  exposer ses projets  son ami, douard lui dit qu'avant
de se mettre en route avec Ottilie, il lui laisserait, ainsi qu'
Charlotte, tous les pouvoirs ncessaires pour rgler pendant son
absence les affaires d'intrt matriel, selon leur bon vouloir, car
sa confiance en leur justice et en leur quit tait sans bornes. Mais
ce qui le charmait surtout, c'tait l'ide que son fils, qu'il se
proposait de laisser  sa mre, serait lev par le Major qui ne
pouvait manquer d'en faire un homme de mrite. Il soutenait mme que
le nom d'Othon, sous lequel cet enfant avait t baptis, tait un
indice certain que celui des deux amis qui avait continu  porter ce
nom, devait lui servir de pre.

Tous ces projets taient si mrs et si vivants dans l'imagination
d'douard, qu'il ne voulait pas en retarder l'excution d'un seul
jour. Il se mit en route avec son ami et arriva bientt dans une
petite ville o il possdait une maison; c'est l qu'il voulait
attendre le retour du Major qui devait aller sonder les intentions de
Charlotte. Il lui fut impossible cependant de descendre dans cette
maison, car il voulait accompagner son ami, du moins jusqu'au-del de
la ville. Tous deux taient  cheval et s'entretenaient d'objets qui
les intressaient si vivement, qu'ils ne s'aperurent point de la
longueur de la route qu'ils venaient de faire.

A un brusque dtour de cette route, ils aperurent tout  coup la
maison d't dont le toit de tuiles brillait pour la premire fois 
leurs regards. douard ne se sentit plus le courage de retourner  la
ville; il conjura son ami d'insister fortement auprs de Charlotte,
afin que tout ft termin dans la soire mme, et promit de se cacher,
en attendant, dans un hameau voisin. Forc de s'en remettre  sa femme
pour la russite de ses voeux les plus chers, if se persuada sans
peine qu'en ce jour, comme autrefois, leurs dsirs taient les mmes,
et que, par consquent, la dmarche du Major serait suivie d'un plein
succs. Dans cette conviction, il pria son ami de l'avertir de sa
russite  l'instant mme par un signal convenu, tel qu'un coup de
canon, s'il faisait encore jour, ou quelques fuses si la nuit tait
dj venue.

Le Major dirigea son cheval vers le chteau. Lorsqu'il y arriva, on
lui apprit que Charlotte l'avait quitt pour aller habiter la maison
d't; on ajouta qu'en ce moment il ne l'y trouverait pas parce
qu'elle tait alle faire une visite dans les environs. Contrari de
cette absence, il retourna au cabaret du village o il avait laiss
son cheval, et o il se promit d'attendre le retour de Charlotte.

Pendant ce temps, douard pouss par une impatience irrsistible,
quitta sa retraite, suivit des sentiers tortueux et touffus, connus
seulement par les chasseurs et les pcheurs du voisinage; et qui le
conduisirent dans les nouvelles plantations de ses domaines. Vers la
fin du jour, il arriva enfin dans un des bosquets qui bordaient le
lac, dont le vaste miroir immobile s'offrit pour la premire fois 
ses regards dans toute son tendue.

Dans la mme soire Ottilie s'tait engage dans une longue promenade
sur les rives du lac. L'enfant sur ses bras, et tenant un livre  la
main, elle lisait en marchant, suivant son habitude. Arrive prs de
la touffe de vieux chnes qui ombrageait la place d'embarquement de
cette rive, elle s'aperut que l'enfant s'tait endormi. Se sentant
fatigue elle-mme, elle le dposa sur le gazon, s'assit  ses cts
et continua sa lecture. Ce livre tait un de ceux qui captivent et
intressent les caractres impressionnables au point de leur faire
oublier la marche du temps. Tout entire sous l'empire de ce charme,
Ottilie ne songea point aux heures qui s'coulaient ni  la longueur
du chemin qu'elle avait  faire pour revenir par terre  la maison
d't. Abme ainsi dans sa lecture et en elle-mme, elle tait si
sduisante, que si les arbres et les buissons d'alentour avaient eu
des yeux, ils n'auraient pu s'empcher de l'admirer et de se rjouir 
sa vue. En ce moment un rayon oblique et rougetre du soleil couchant
tombait sur son paule et dorait ses joues.

douard avait russi  's'avancer dans ses domaines sans rencontrer
personne. Enhardi par ce succs, il pntra toujours plus avant et
sortit tout  coup des buissons qui croissaient sous le bouquet de
chnes et lui drobaient la vue du lac.

Au bruit des branches froisses, Ottilie dtourna la tte, tous deux
se reconnurent! douard se prcipita vers elle et tomba  ses pieds.
Aprs un silence plein de charmes dont tous deux avaient besoin pour
se remettre, il lui expliqua enfin comment et pourquoi il se trouvait
en ce lieu.

--J'ai envoy le Major auprs de Charlotte, continua-t-il; notre sort
 tous se dcide sans doute en ce moment. Jamais je n'ai dout de ton
amour, tu as d compter sur le mien; ose me dire enfin que tu veux
m'appartenir; consens  notre union.

Elle hsita, il insista plus fortement, et, s'appuyant sur ses anciens
droits, il allait l'attirer dans ses bras; elle lui dsigna d'un geste
l'enfant endormi. douard jeta sur lui un regard fugitif, et une
surprise mle d'effroi se peignit sur ses traits.

--Grand Dieu! s'cria-t-il, si je pouvais douter de ma femme, de mon
ami, quelle preuve terrible ne trouverais-je pas sur la figure de
cet enfant! ce sont les traits du Major, jamais je n'ai vu une
ressemblance aussi frappante.

--Non, non, dit Ottilie, tout le monde soutient que c'est  moi qu'il
ressemble.

--C'est impossible, rpondit douard.

Mais au mme instant l'enfant ouvrit ses grands yeux noirs,
pntrants, anims et tendres; il semblait regarder dans le monde avec
intelligence et amour. On et dit qu'il connaissait les deux personnes
debout devant lui. Fascin par ce regard, douard se prosterna devant
l'enfant comme s'il se jetait une seconde fois aux genoux d'Ottilie.

--C'est toi! s'cria-t-il; oui, ce sont tes yeux clestes! qu'importe,
je ne veux voir que les tiens, jetons un voile impntrable sur
l'instant funeste qui donna le jour  cette fatale crature. Pourquoi
troublerai-je ton me chaste et pure par la pense terrible que le
mari et la femme, mme quand leurs coeurs se sont loigns l'un de
l'autre, peuvent encore s'enlacer de leurs bras, et profaner un lien
sacr par des dsirs opposs  ces liens! Mais puisque je touche
au terme de mes voeux, puisque mes rapports avec Charlotte doivent
ncessairement tre rompus, puisque tu vas m'appartenir enfin,
pourquoi ne te dirais-je pas tout? Pourquoi n'aurais-je pas le courage
de te faire un aveu terrible? coute et tche, de me comprendre. Cet
enfant est le fruit d'un double adultre! Au lieu de resserrer les
liens qui m'attachaient  ma femme et ma femme  moi, il les brise
pour toujours! Que cet enfant tmoigne contre moi, que m'importe,
pourvu que ses yeux clestes disent aux tiens que dans les bras d'une
autre je t'appartenais! pourvu que tu puisses comprendre et sentir que
cette faute, ce crime, je ne puis l'expier que sur ton coeur!

coutons! s'cria-t-il en se levant avec prcipitation, car il venait
d'entendre un coup de fusil qu'il prit pour un signal du Major.

C'tait l'explosion de l'arme  feu d'un chasseur qui parcourait les
montagnes voisines. Rien n'interrompit plus le silence solennel de la
contre, douard devint impatient et inquiet.

Ottilie s'aperut enfin que le soleil venait de disparatre derrire
la cime des rochers; mais ses derniers rayons rfracts tincelaient
encore sur les vitres de la maison d't.

--loigne-toi, douard, lui dit la jeune fille, songe que nous avons
souffert depuis bien longtemps avec patience et courage; n'anticipons
pas sur un avenir que Charlotte seule a le droit de rgler. Je suis
 toi si elle le permet; si elle veut conserver ses droits je me
rsignerai. Puisque tu as la certitude que nous touchons  l'instant
dcisif, ayons le courage de l'attendre. Retourne au hameau, o
peut-tre dj le Major te cherche en vain; car il n'est pas naturel
qu'il veuille avoir recours au moyen brutal d'un coup de canon pour
t'annoncer le succs de sa dmarche. Je sais qu'il n'a pas trouv
Charlotte chez elle; mais il peut tre all  sa rencontre, et avoir
besoin maintenant de te parler. Que sais-je tout ce qui peut tre
arriv. Laisse-moi, Charlotte va revenir, elle m'attend l haut  la
maison d't, moi et surtout son enfant.

Ottilie parlait avec un dsordre et une vivacit extraordinaires;
elle se sentait si heureuse en prsence d'douard, et cependant elle
comprenait la ncessit de l'loigner.

--Je t'en conjure, mon bien-aim, retourne au hameau, va attendre le
Major.

--Je t'obis, rpondit douard, en arrtant sur elle un regard
passionn; puis il l'attira dans ses bras: la jeune fille l'enlaa des
siens et le pressa tendrement sur son coeur.

L'esprance passa sur leurs ttes comme une toile qui se dtache
du ciel pour clairer la terre de plus prs. Se sentant unis ils
changrent pour la premire fois, et sans contrainte, des baisers
brlants; puis ils se sparrent avec violence et douloureusement.

Le crpuscule du soir et les exhalaisons humides du lac enveloppaient
la contre. Reste seule, Ottilie tremblante et confuse leva les yeux
vers la maison d't; il lui semblait, qu'elle voyait flotter sur le
balcon la robe blanche de Charlotte. La route qui conduisait  cette
maison, en faisant le tour du lac, tait longue; et elle savait
combien sa tante tait sujette  s'inquiter quand, en rentrant chez
elle, elle ne trouvait pas son enfant. Les platanes de la place de
dbarquement de la rive oppose se balanaient  ses regards, l'espace
troit du lac la sparait seule de cette place et du sentier court et
commode qui, de l, conduisait  la maison d't. Dj ses regards
et sa pense avaient pass l'eau, et la crainte de s'y hasarder avec
l'enfant disparut devant la crainte plus forte encore d'arriver trop
tard. S'avanant rapidement vers la nacelle, elle ne sentit point que
son coeur battait avec violence, que ses jambes tremblaient sous elle,
que ses sens taient prs de l'abandonner.

D'un bond elle s'lana vers la nacelle et saisit la rame. Pour mettre
 flot la lgre embarcation, elle a besoin de toutes ses forces, et
renouvelle le coup de rame. La nacelle se balance et glisse en avant.
Tenant sur son bras et dans sa main gauche l'enfant et le livre, elle
agite la rame de la main droite, chancelle et tombe au fond du bateau.
La rame lui chappe et en cherchant  la retenir, elle laisse glisser
l'enfant et le livre, et tout tombe dans le lac. Par un mouvement
spontan elle saisit la robe de l'enfant, mais la position dans
laquelle elle est tombe l'empche de se relever; la main droite, qui
seule est reste libre, ne lui suffit pas pour se retourner et se
redresser. Aprs de longs et cruels efforts, elle y russit enfin et
retire l'enfant de l'eau; ses yeux sont ferms, il ne respire plus!

En ce moment terrible, elle retrouva toute sa prsence d'esprit, et sa
douleur n'en fut que plus cruelle. La nacelle tait arrive presqu'au
milieu du lac, la rame flottait sur sa surface immobile, pas un
tre vivant ne paraissait sur le rivage: au reste, quels secours
aurait-elle pu attendre dans cette nacelle qui la balanait au milieu
d'un lment inaccessible et perfide?

Ce n'tait qu'en elle-mme que la malheureuse Ottilie pouvait trouver
des ressources, elle avait souvent entendu parler des moyens par
lesquels on rappelait les noys  la vie; elle les avait mme vu
appliquer  la suite du feu d'artifice par lequel douard avait
clbr l'anniversaire de sa naissance.

Encourage par ces souvenirs, elle dshabille l'enfant, l'essuie avec
la robe de mousseline dont elle tait vtue, dcouvre pour la premire
fois  la face du ciel son chaste sein, y presse l'infortune petite
crature dont le froid glacial engourdit son coeur. Les larmes
brlantes dont elle inonde les membres raides et immobiles de l'enfant
lui rendent quelque apparence de chaleur et de vie. Ivre de joie, elle
l'entoure de son schall, le couvre de baisers, le rchauffe de son
haleine, lui communique son souffle et croit avoir remplac ainsi les
secours plus efficaces que son isolement ne lui permet pas de lui
prodiguer.

Vains efforts! l'enfant reste sans vie dans les bras d'Ottilie, et
la nacelle semble enracine au milieu du lac! Dans cette situation
terrible, elle trouve encore des ressources dans sa belle me qui
s'adresse au Ciel. Agenouille au fond de la nacelle, elle lve
l'enfant glac au-dessus de sa poitrine dcouverte, blanche et froide
comme celle d'une statue de marbre. Ses yeux humides s'attachent aux
nuages et demandent assistance et protection, l o les nobles coeurs
placent leurs esprances quand tout leur manque sur la terre.

Ottilie n'avait pas en vain invoqu les toiles, qui,  et l,
tincelaient au firmament. Une lgre brise s'leva tout  coup et
poussa doucement la nacelle vers les platanes.




CHAPITRE XIV.


Ottilie se dirigea en hte vers la maison d't. Ds qu'elle y fut
arrive, elle fit appeler le chirurgien et lui remit l'enfant. Cet
homme expriment et toujours prt  remdier  tous les accidents
possibles, prodigua  cette frle crature des secours proportionns
 sa constitution. La jeune fille le seconda avec activit; apportant
elle-mme les objets qu'il demandait, elle allait, venait et donnait
des ordres avec suite et prcision. En la voyant se mouvoir ainsi,
on et dit qu'elle marchait, agissait et vivait dans un autre monde;
c'est que les grands vnements, qu'ils soient heureux ou malheureux,
nous font croire que tout autour de nous a chang de nature.

L'habile chirurgien continua ses efforts gradus; Ottilie chercha 
lire ses esprances dans ses yeux, car il ne rpondait rien  ses
questions ritres. Bientt cependant il secoua la tte d'un air de
doute, et lorsqu'elle lui demanda positivement s'il croyait pouvoir
sauver le malheureux enfant, il laissa chapper de ses lvres un non
 peine articul. Au mme instant Ottilie quitta l'appartement, qui
tait la chambre a coucher de sa tante, pour passer dans la pice
voisine; mais,  quelques pas du canap, elle tomba sans mouvement sur
le tapis.

On entendit la voiture de Charlotte entrer dans la cour, et le
chirurgien courut au-devant d'elle pour la prparer au malheur qui
venait d'arriver. Il ne la rencontra pas; car, au lieu de monter
directement  sa chambre  coucher, elle entra au salon o elle vit sa
nice tendue par terre sans apparence de vie. Une femme de chambre
accourut du ct oppos en poussant des cris lamentables; le
chirurgien arriva presque aussitt et fut forc de tout avouer.
Charlotte cependant croyait encore  la possibilit de rappeler son
enfant  la vie; le prudent chirurgien s'en applaudit et se borna 
la prier de ne pas demander  voir son fils en ce moment, puis il
s'loigna pour l'entretenir dans son erreur, en lui faisant croire que
sa prsence tait ncessaire auprs de son petit malade.

Charlotte s'est assise sur le canap, Ottilie est toujours couche sur
le tapis. Sa malheureuse tante la soulve par un effort pnible, et
attire sur ses genoux la belle tte de la jeune fille. Le chirurgien
entre et sort  chaque instant; il feint de redoubler d'efforts pour
l'enfant, tandis qu'il ne s'occupe plus que des deux dames. Minuit
vient de sonner, le silence de la mort rgne dans la contre et dans
la maison. Charlotte comprend enfin qu'elle a perdu son enfant, elle
veut du moins avoir prs d'elle ses restes inanims, et l'on dpose
sur le canap un panier o repose ce petit corps glac, envelopp
dans des mouchoirs de laine chauds et blancs; son visage seul est
dcouvert; il semble dormir.

Le bruit de cette catastrophe ne tarda pas  mettre tout le village en
moi. Ds qu'il arriva au Major, il quitta l'auberge et se rendit 
la maison d't. N'osant y entrer, il interrogea les domestiques qui
couvaient  et l, et finit par dire  l'un d'eux de faire descendre
le chirurgien. Celui-ci ne se fit pas long-temps attendre; quelle
ne fut pas sa surprise, en reconnaissant son ancien protecteur! Sa
prsence dans un pareil moment lui parut de bonne augure; aussi se
chargea-t-il avec plaisir de prparer Charlotte  le recevoir. Voulant
s'acquitter de cette tche dlicate avec toute la prudence ncessaire,
il commena par lui parler de plusieurs personnes absentes qui
ne pouvaient manquer de partager sa juste douleur. Ce genre de
conversation l'amena naturellement  prononcer le nom du Major; et il
l'imposa pour ainsi dire  la pense de la malheureuse mre, en lui
rappelant le dvouement sans bornes dont cet ami sincre lui avait
dj donn tant de preuves. Passant du rcit  la ralit, il lui
apprit qu'il tait l,  sa porte, et n'attendait qu'un mot pour
paratre.

Au mme instant le Major entra, Charlotte l'accueillit avec un sourire
douloureux. Il s'avana doucement et s'arrta en face d'elle. Elle
releva la couverture de soie verte qui couvrait le cadavre de
l'enfant, et,  la faible lueur d'une seule bougie, le Major reconnut
avec une secrte terreur, dans les traits de cet enfant, sa propre
image immobilise par la mort. D'un geste, Charlotte lui dsigna
un sige prs d'elle, et tous deux restrent ainsi en face l'un de
l'autre pendant toute la nuit, sans prononcer un seul mot. Ottilie
tait toujours appuye sur les genoux de sa tante, dans une attitude
calme et respirant doucement. Elle dormait ou semblait dormir.

La bougie s'tait teinte, le crpuscule du matin clairait
l'appartement, et semblait arracher le Major et son amie  un rve
lugubre. Charlotte le regarda d'un air rsign et lui dit  voix
basse, comme si elle craignait de rveiller Ottilie:

--Dites-moi, mon ami, quelle combinaison du destin vous a fait arriver
ici, pour tre tmoin d'une pareille scne de deuil et de douleur?

--Je crois, rpondit-il sur le mme ton, que la rserve et les moyens
prparatoires seraient en ce moment inutiles et dplacs. Je vous
trouve dans une situation si terrible, que la mission dont je suis
charg et que je croyais importante et grave, ne me parait plus qu'un
vnement ordinaire.

Puis il l'instruisit avec calme et simplicit de l'arrive d'douard
et du but dans lequel il l'avait envoy prs d'elle. Il lui parla mme
des esprances personnelles qu'douard l'avait autoris  concevoir,
si tous ses projets pouvaient se raliser. Son langage tait franc,
mais aussi dlicat que l'exigeaient les circonstances. Charlotte
l'couta tranquillement, et sans manifester ni surprise ni irritation.

--Je ne me suis encore jamais trouve dans un cas semblable, dit-elle
d'une voix si faible, que, pour l'entendre, le Major fut oblig
d'approcher son sige du canap; mais j'ai toujours eu l'habitude,
quand il s'agissait de prendre une dtermination grave, de me
demander: Que ferai-je demain? Je sens que le sort de plusieurs
personnes qui me sont chres est en ce moment entre mes mains; je ne
doute plus de ce que je dois faire, et je vais l'noncer clairement:
Je consens au divorce. Ce consentement, j'aurais d le donner plus
tt; mes hsitations, ma rsistance ont tu ce malheureux enfant!
Quand le destin veut une chose qui nous parat mal, elle se fait en
dpit de tous les obstacles que nous nous croyons obligs d'y opposer
par raison, par vertu, par devoir. Au reste, je ne puis plus me le
dissimuler, le destin n'a ralis que mes propres intentions, dont
j'ai eu l'imprudence de me laisser dtourner. Oui, j'ai cherch 
rapprocher Ottilie d'douard, j'ai voulu les marier; et vous, mon ami,
vous avez t le confident, le complice de ce projet. Comment ai-je
pu voir dans l'enttement d'douard un amour invariable? Pourquoi,
surtout, ai-je consenti  devenir sa femme, puisqu'on restant son amie
je faisais son bonheur et celui de la malheureuse enfant qui dort l,
 mes pieds? Je tremble de la voir sortir de ce sommeil lthargique!
Comment pourra-t-elle supporter la vie, si nous ne lui donnons pas
l'espoir de rendre un jour  douard plus qu'elle ne lui a fait
perdre, par la catastrophe dont elle a t l'aveugle instrument?
Et elle le lui rendra, j'en ai la certitude, car je connais toute
l'tendue de sa passion pour lui. L'amour qui donne la force de tout
supporter, peut tout remplacer. Quant  ce qui me concerne, il ne doit
pas en tre question en ce moment. Eloignez-vous en silence, cher
Major, dites  votre ami que je consens au divorce, que je m'en
remets, pour le raliser,  lui,  vous,  Mittler. Je signerai tout
ce que l'on voudra; qu'on me dispense seulement d'agir, de donner des
conseils, des avis.

Le Major se leva et pressa sur ses lvres la main que Charlotte lui
tendit par-dessus la tte d'Ottilie.

--Et moi, murmura-t-il d'une voix  peine intelligible, que puis-je
esprer?

--Dispensez-moi de vous rpondre, mon ami; nous n'avons pas mrit
d'tre toujours malheureux, mais sommes-nous dignes de trouver le
bonheur ensemble?

Le Major s'loigna, vivement pntr de la douleur de Charlotte; mais
il lui fut impossible de s'affliger, comme elle, de la mort de son
fils, qui n'tait,  ses yeux, qu'un sacrifice, indispensable pour
assurer le bonheur de tous. Dj il voyait de la pense, d'un ct, la
jeune Ottilie tenant dans ses bras un bel enfant plus cher au Baron
que celui dont elle avait innocemment caus la mort; et de l'autre,
Charlotte berant sur ses genoux un fils dont les traits anims lui
offriraient,  plus juste titre, la ressemblance qu'il avait reconnue
avec effroi sur le visage glac de la jeune victime du sort.

Proccup de ces riants tableaux qui passaient devant son me, il
descendit vers le hameau o il esprait trouver douard. Il le
rencontra avant d'y arriver. Lui aussi avait pass la nuit dans une
cruelle agitation. Esprant toujours entendre ou voir le signal
qui devait lui annoncer l'accomplissement de ses voeux, il s'tait
constamment promen dans les environs de la maison d't; aussi
n'avait-il pas tard  apprendre la mort de l'enfant. Cette
catastrophe le touchait de plus prs que le Major, et cependant il ne
pouvait s'empcher de l'envisager sous le mme point de vue. Le compte
fidle que son ami lui rendit de son entrevue avec Charlotte, acheva
de le convaincre que rien ne s'opposait plus  ses dsirs, et il
se dcida sans peine  retourner avec lui au hameau. De l ils se
rendirent  la petite ville, lieu de leur premier rendez-vous, o ils
se proposaient de combiner ensemble les moyens les plus convenables
pour raliser enfin ce divorce depuis si longtemps demand et refus.

Aprs le dpart du Major, Charlotte resta plonge dans ses rflexions,
mais elle en fut bientt arrache par le rveil d'Ottilie. La jeune
fille leva la tte et regarda sa tante avec de grands yeux tonns.
Puis elle s'appuya sur ses genoux, se redressa et se tint debout
devant elle.

--C'est pour la seconde fois de ma vie, dit la noble enfant avec une
imposante et douce gravit, que je me trouve dans l'tat auquel je
viens de m'arracher. Tu m'as dit souvent que les mmes choses nous
arrivent parfois de la mme manire et toujours dans des moments
solennels. L'exprience vient de me convaincre que tu disais vrai;
pour te le prouver, il faut que je te fasse un aveu.

Peu de jours aprs la mort de ma mre, j'tais bien jeune alors, et
pourtant je m'en souviendrai toujours, j'avais approch mon tabouret
du sopha o tu tais assise avec une de tes amies; la tte appuye sur
tes genoux, je n'tais ni veille ni endormie, j'entendais tout, mais
il m'tait impossible de faire un mouvement, d'articuler un son. Tu
parlais de moi avec ton amie, et vous dploriez le sort de la pauvre
petite orpheline, reste seule dans le monde, o elle ne pourrait
trouver que dception et malheur, si le Ciel, par une grce spciale,
ne lui donnait pas un caractre et des gots en harmonie avec sa
position. Je compris parfaitement le sens de vos paroles, et je me
posai  moi-mme des lois, trop svres peut-tre, mais que je croyais
conformes  tes voeux pour moi. Je les ai religieusement observes
pendant tout le temps que ton amour maternel a veill sur moi, et je
leur suis reste fidle, mme quand tu m'as fait venir dans ta maison,
pendant les premiers mois, du moins.

J'ai fini par sortir de la route que je devais suivre, j'ai viol les
lois que je m'tais impose, j'ai t jusqu' oublier qu'elles taient
pour moi un devoir sacr, et maintenant qu'une catastrophe terrible
m'en a punie, c'est encore toi qui viens de m'clairer sur ma
position, cent fois plus dplorable que celle de la pauvre orpheline
qui retrouvait une mre en toi. Couche comme je l'tais alors sur tes
genoux, et plonge dans la mme inexplicable lthargie, j'ai entendu
ta voix, comme si elle sortait d'un autre monde, parler de moi et me
rvler ainsi ce que je suis devenue. J'ai eu horreur de moi-mme;
mais aujourd'hui, comme autrefois, je me suis, pendant mon sommeil de
mort, trac la route sur laquelle je dois marcher.

Oui, ma rsolution est irrvocablement prise, et tu vas la connatre
 l'instant: Je ne serai jamais la femme d'douard! Dieu vient de
m'ouvrir les yeux d'une manire terrible sur les crimes que j'ai
commis; je veux les expier! Ne cherche pas  me faire revenir de cette
rsolution, prends tes mesures en consquence, rappelle le Major ou
cris-lui  l'instant que le divorce est impossible! Combien n'ai-je
pas souffert pendant mon immobilit! car  chaque mot que tu lui
disais, je voulais me relever et m'crier: Ne lui donne pas d'aussi
sacrilges esprances!

Charlotte comprit l'tat d'Ottilie, tout en croyant toutefois qu'il
serait facile de la faire changer de rsolution, quand le sentiment
qui la lui avait fait prendre se serait mouss; mais  peine eut-elle
prononc quelques phrases dont le but tait de faire entrevoir les
consolations et les esprances que le temps apporte naturellement aux
plus grandes infortunes, que la jeune fille s'cria avec une lvation
d'me qui tenait de l'exaltation:

--Ne cherchez jamais  m'mouvoir,  me tromper! au moment o
j'apprendrai que tu as consenti au divorce, je me punirai de mes
fautes, de mes crimes, en me prcipitant dans ce mme lac o s'est
teinte la vie de ton enfant!




CHAPITRE XV.


Dans le cours ordinaire et paisible de la vie domestique, les parents,
les amis aiment  parler entre eux, mme au risque de s'ennuyer
mutuellement, de leurs travaux, de leurs entreprises, de leurs
projets; d'o il rsulte que tout se fait d'un commun accord, sans que
l'on ait song  se demander des conseils ou des avis. Mais dans les
moments graves, importants, o l'homme a plus que jamais besoin de
l'approbation d'un autre homme digne de sa confiance, chacun se
refoule sur lui-mme et agit suivant ses propres inspirations; tous
se cachent les moyens qu'ils emploient, et ce n'est que par les
rsultats, par les faits accomplis dont chacun est forc d'accepter sa
part, que la communaut de pense et d'action se rtablit.

C'est ainsi qu'aprs une foule d'vnements aussi singuliers que
malheureux, chacune des deux dames s'tait renferme dans une gravit
imposante, qui ne les empcha cependant pas d'avoir l'une pour l'autre
les procds les plus dlicats. Charlotte avait fait dposer en
silence et presque avec mystre son malheureux enfant dans la
chapelle, o il dormait comme une premire victime d'un avenir encore
gros de catastrophes funestes.

Mille autres soins, plus ou moins importants et dont elle s'acquittait
avec une exactitude scrupuleuse, prouvaient que le sentiment du devoir
avait donn  Charlotte la force d'agir de nouveau dans la vie active.
L, elle trouva d'abord Ottilie qui, plus que tout autre, avait besoin
de sa sollicitude, et elle ne s'occupa plus que d'elle, mais avec tant
de dlicatesse, que la noble enfant ne put pas mme s'apercevoir
de cette prfrence. Elle savait enfin combien cette enfant aimait
douard, et par les aveux qui lui chappaient malgr elle, et par les
lettres que le Major lui crivait chaque jour.

De son ct, Ottilie faisait tout ce qui tait en son pouvoir pour
rendre plus douce la position actuelle de sa tante. Elle tait
franche, communicative mme; mais jamais elle ne parlait du prsent
ou d'un pass trop rapproch. Elle avait toujours beaucoup cout,
beaucoup observ, et elle recueillit enfin les fruits de cette louable
habitude; car elle lui fournit le moyen d'amuser, de distraire
Charlotte qui, au fond de son coeur, nourrissait l'espoir de voir uni,
tt ou tard, le couple qui lui tait devenu si cher.

L'me d'Ottilie tait dans une situation bien diffrente. Elle avait
rvl le secret de sa vie  sa tante, qui tait devenue enfin son
amie; et elle se sentait affranchie de la servitude dans laquelle elle
avait vcu jusque l; le repentir et la rsolution qu'elle avait prise
la dbarrassaient du fardeau de ses fautes et du crime dont le destin
l'avait rendue coupable. Elle n'avait plus besoin de se dominer
elle-mme, elle s'tait pardonne au fond de son coeur,  la
condition de renoncer  tout bonheur personnel: aussi cette condition
devait-elle ncessairement tre irrvocable.

Plusieurs semaines s'coulrent ainsi, et Charlotte finit par sentir
que cette dlicieuse maison d't, son lac, ses rochers et ses
promenades pittoresques n'avaient plus que des souvenirs pnibles pour
elle et pour sa jeune amie; qu'enfin il fallait changer de demeure:
mais il tait plus facile d'prouver ce besoin que de le satisfaire.

Les deux dames devaient-elles rester insparables? La premire
dclaration d'douard leur en avait fait un devoir, et les menaces
qui avaient suivi cette dclaration en rendaient ncessaire l'exact
accomplissement. Cependant il tait facile de voir que, malgr leur
bonne volont, leur raison et leur complte abngation, elles ne
pouvaient plus, en face l'une de l'autre, prouver que des sensations
pnibles. Les entretiens les plus trangers  leur position, amenaient
parfois des allusions que la rflexion repoussait en vain, car le
coeur les avait senties. Enfin, plus elles craignaient de s'affliger
et de se blesser, plus elles devenaient faciles  s'affliger,  se
blesser mutuellement.

Mais ds que Charlotte songeait  changer de demeure et  se sparer
momentanment d'Ottilie, les anciennes difficults renaissaient, et
elle tait force de se demander en quel lieu elle placerait cette
jeune personne. Le poste honorable de compagne d'tude, de soeur
adoptive d'une jeune et riche hritire tait encore vacant, la
Baronne ne cessait d'en parler  Charlotte dans ses lettres, et elle
crut devoir enfin s'en expliquer franchement avec sa nice. La pauvre
enfant refusa avec beaucoup de fermet, non-seulement cette offre,
mais encore toutes celles qui la rduiraient  vivre dans ce qu'on est
convenu d'appeler le grand monde.

--N'allez cependant pas, continua-t-elle, m'accuser d'aveuglement,
d'obstination, et permettez-moi de vous donner des explications que,
dans toute autre circonstance, il serait de mon devoir de passer
sous silence. Un tre coupable, lors mme qu'il ne l'est pas devenu
volontairement, est marqu du sceau de la rprobation; sa prsence
inspire une terreur mle d'une curiosit dsesprante, car chacun
dsire et croit dcouvrir dans ses traits, dans ses gestes, dans ses
paroles les plus insignifiantes, les indices du monstre qu'il porte
dans son sein et qui l'a pouss au crime. C'est ainsi qu'une maison,
une ville o a t commise une action monstrueuse, reste un objet de
terreur pour quiconque en franchit le seuil. On s'imagine que l,
le jour est plus sombre et que les toiles ont perdu leur clat.
L'importunit par laquelle certains amis aussi maladroits que
bienveillants cherchent  rendre au monde ces infortuns qu'il
repousse, est presque un crime, quoiqu'il soit excusable.

Pardonnez-moi, chre tante; mais je ne puis m'empcher de vous dire
ce qui s'est pass en moi, lorsque Luciane jeta brusquement au milieu
d'une fte joyeuse la pauvre jeune fille condamne  l'isolement et au
repentir, parce qu'elle avait involontairement caus la mort de son
jeune frre. Effraye par l'clat des lumires et des parures, et
surtout par l'aspect des danses et des jeux auxquels on voulait
lui faire prendre part, elle resta d'abord interdite; puis sa tte
s'gara, elle s'enfuit perdue et tomba sans connaissance dans mes
bras. Eh bien, le croiriez-vous! cette catastrophe augmenta la
curiosit de la socit, chacun voulait voir de plus prs la pauvre
criminelle! je ne croyais pas alors qu'un sort semblable m'tait
rserv; mais ma compassion tait si vive que je souffrais plus
qu'elle peut-tre, et je me htai de la ramener dans sa chambre. Qu'il
me soit permis aujourd'hui d'avoir piti de moi, et d'viter toute
position o je pourrais devenir l'hrone d'une scne semblable.

--Songe, du moins, chre enfant, rpondit Charlotte, qu'il n'en est
point qui puisse entirement te cacher au monde. Les couvents qui,
dans de semblables extrmits, offrent aux catholiques un refuge
paisible, n'existent pas pour nous autres protestants.

--La solitude et l'isolement, chre tante, ne font pas le seul mrite
d'un refuge;  mes yeux, il n'en est de vritablement estimable que
celui qui nous offre la possibilit de nous occuper utilement. Les
pnitences et les macrations ne sauraient nous soustraire aux arrts
de la Providence, quand elle les a prononcs sur nous. L'attention
du monde ne serait mortelle pour moi que s'il fallait lui servir
de spectacle, plonge dans une coupable oisivet. Si son regard
malveillant me trouve infatigable au travail et remplissant un devoir
utile, je le soutiendrai sans rougir, car alors je ne serai plus
rduite  trembler devant le regard de Dieu!

--Ou je me trompe fort, dit Charlotte, ou tes voeux te rappellent au
pensionnat.

--J'en conviens. Il me parat beau de guider les autres sur les routes
ordinaires de la vie, quand on s'est forme soi-mme  l'cole de
l'adversit et de l'erreur. L'histoire nous apprend que les hommes
pousss dans les dserts par le remords ou la perscution, n'y sont
pas rests oisifs et ignors. On les a rappels dans le monde pour y
soutenir les faibles, ramener les gars, consoler les malheureux!
Et cette tche, le Ciel lui-mme la leur imposait; car ils pouvaient
seuls l'accomplir dignement, ces nobles initis aux fautes, aux
faiblesses dont ils avaient su se relever, ces martyrs de la vie,
malheureux au point qu'aucun malheur terrestre ne pouvait plus les
frapper.

--La carrire que tu choisis est pnible! n'importe; je ne m'opposerai
point  ton dsir, me flattant toutefois que tu ne tarderas pas  y
renoncer pour revenir prs de moi.

--Je vous remercie d'un consentement qui me permet d'essayer mes
forces; j'en espre trop peut-tre, car il me semble que je russirai.
Qu'est-ce que les preuves du pensionnat que nagure je trouvais si
cruelles, auprs de celles que j'ai subies depuis? Quel ne sera pas
mon bonheur, lorsque je pourrai diriger de jeunes lves  travers
cette foule d'embarras qui causent leurs premires douleurs et dont
j'ai dj acquis le droit de sourire? Les heureux ne savent pas
conseiller et guider les heureux, car il est dans notre nature
d'augmenter nos exigences pour nous et pour les autres, en proportion
des faveurs que le Ciel nous accorde. Celui qui a souffert et qui a su
se relever, sait seul dvelopper dans de jeunes coeurs le sentiment
qui empche le sien de se briser, en lui faisant accepter le plus
petit bienfait comme un grand bonheur.

--Je te le rpte, chre enfant, je ne m'oppose point  ton projet;
mais je dois te faire une observation dont tu comprendras toi-mme
l'importance, car elle ne porte pas sur toi, mais sur cet excellent
et sage Professeur qui ne m'a pas laiss ignorer ses sentiments  ton
gard. En te destinant  la carrire o il voulait te voir marcher 
ses cts, tu lui deviendras chaque jour plus chre, et lorsqu'il
se sera accoutum  ta coopration et  ta prsence, tu le rendras
malheureux et incapable en l'abandonnant.

--Le sort a t si svre envers moi, dit Ottilie, que tous ceux qui
osent m'aimer, sont peut-tre condamns d'avance  de rudes preuves.
Au reste, l'ami dont vous venez de me parler est si noble et si
gnreux, que j'ose esprer qu'il finira par ne plus ressentir pour
moi que le saint respect qu'on doit  une personne voue  une pieuse
expiation. Oui, il comprendra que je suis un tre consacr, qui ne
peut conjurer le mal immense qui plane sans cesse sur elle et sur les
autres, qu'en ne respirant plus que pour les puissances suprieures
qui nous entourent d'une manire invisible, et peuvent seules nous
protger contre les puissances malfaisantes dont nous sommes sans
cesse assigs.

Chaque entretien dans lequel l'aimable enfant dvoilait ainsi ses
penses, devint pour Charlotte un sujet de graves rflexions.
Plusieurs fois dj elle avait cherch  la rapprocher d'douard;
mais le plus lger espoir, la plus faible allusion  ce rapprochement
n'avaient servi qu' blesser la jeune fille au point qu'un jour elle
se crut force de renouveler l'assurance positive qu'elle avait pour
toujours renonc  lui.

--Si ta rsolution est en effet irrvocable, rpondit Charlotte, tu
dois avant tout viter de revoir douard. Tant que l'objet de nos
affections est loin de nous, il nous semble facile de dominer la
passion qu'il nous inspire, car plus elle a de force, plus elle nous
refoule alors sur nous-mmes, et augmente les facults nergiques qui
nous rendent matres de nos actions; mais ds que cet objet dont nous
croyons pouvoir nous sparer reparat devant nous, nous sentons de
nouveau, et plus fortement que jamais, qu'il nous est indispensable.
Fais en ce moment ce que tu crois convenable  ta situation, interroge
ton coeur, reviens sur ta rsolution s'il le faut, mais que ce soit de
ta propre volont et non dans l'entranement d'une passion aveugle. Si
tu renouais tes relations passes par surprise, C'est alors que tu
ne pourrais plus te retrouver d'accord avec toi-mme, et que ta vie
s'coulerait dans des contradictions perptuelles, qui seules la
rendent rellement insupportable. En un mot, avant de te sparer de
moi pour entrer dans une carrire qui te conduira peut-tre plus
loin que tu ne penses et sur des routes que nous ne prvoyons pas,
demande-toi une dernire fois si tu peux renoncer pour toujours 
douard. Si tu te reconnais cette force, formons ensemble une alliance
indissoluble dont la principale condition est que tu ne lui rpondras
pas un seul mot, si,  force de tmrit, il trouvait le moyen de
pntrer jusqu' toi et de te parler.

Ottilie n'hsita pas un instant, et fit  sa tante la promesse qu'elle
s'tait dj faite  elle-mme.

Charlotte, cependant, se souvenait toujours avec une secrte
inquitude des menaces par lesquelles son mari l'avait mise nagure
dans l'impossibilit de se sparer d'Ottilie. Les graves vnements
qui s'taient passs depuis pouvaient lui faire prsumer qu'il
souffrirait aujourd'hui l'loignement de cette jeune personne, sans
se croire pour cela autoris  s'emparer d'elle par tous les moyens
possibles. La crainte de l'offenser l'emporta nanmoins sur toute
autre considration, et elle prit le parti de le faire sonder par
Mittler, sur l'effet que pourrait produire sur lui le retour d'Ottilie
 la pension.

Mittler avait toujours continu  venir la voir souvent, mais pour
quelques instants seulement, surtout depuis la mort de l'enfant. Ce
malheur l'avait d'autant plus vivement affect, qu'il rendait la
runion des poux moins certaine. La rsolution d'Ottilie ranima
bientt toutes ses esprances, et persuad que le pouvoir bienfaisant
du temps ferait le reste, il se reprsenta de nouveau douard heureux
et content auprs de Charlotte. Les passions qui les avaient jets un
instant hors de la route du devoir, n'taient plus  ses yeux, que
des preuves dont la fidlit conjugale ne pouvait manquer de sortir
triomphante et plus forte que jamais.

Charlotte s'tait empresse d'crire au Major pour lui faire connatre
les intentions qu'Ottilie avait manifestes en revenant  la vie,
et pour le prier d'engager douard  s'abstenir de toute dmarche
relative au divorce, du moins jusqu' ce que la pauvre enfant et
retrouv plus de calme et de tranquillit d'esprit. Elle avait
galement eu soin de l'instruire de tout ce qui se passait chaque
jour, et cependant ce fut  Mittler, qu'elle crut devoir confier la
tche difficile de prparer son mari au changement total de leur
position respective.

L'exprience avait plus d'une fois prouv  ce mdiateur passionn,
qu'il est plus facile de nous faire accepter un malheur devenu un fait
accompli, que d'obtenir notre consentement  une dmarche qui nous
contrarie; il persuada donc  Charlotte que le parti le plus sage
tait d'envoyer Ottilie  la pension.

A peine avait-il quitt la maison, qu'on disposa tout pour ce dpart
prcipit. Ottilie aida elle-mme  faire les paquets; mais il tait
facile de voir qu'elle ne voulait emporter ni le beau coffre qu'elle
avait reu d'douard ni aucun des objets qu'il contenait. Charlotte
laissa agir la silencieuse enfant au gr de ses dsirs. Le voyage
devait se faire dans sa voiture, et l'on tait convenu qu'elle
passerait la premire nuit  moiti chemin, dans une auberge o
Charlotte et les siens avaient l'habitude de descendre; la seconde
nuit elle ne pouvait manquer d'arriver  la pension; Nanny devait
l'accompagner et rester prs d'elle en qualit de domestique.

Immdiatement aprs la mort de l'enfant, cette impressionnable jeune
fille tait revenue prs d'Ottilie, qu'elle paraissait aimer plus
passionnment que jamais. Cherchant  la distraire par son babil et
l'entourant des soins les plus tendres, elle ne respirait plus que
pour sa chre matresse. En apprenant qu'on lui permettait de la
suivre et de rester prs d'elle, et qu'elle verrait des contres
inconnues, car elle n'tait jamais sortie de son village, elle ne
se connaissait plus de joie, et courait  chaque instant chez ses
parents, chez ses amis et ses connaissances pour prendre cong d'eux
et leur faire part de son bonheur. Malheureusement elle entra dans
une chambre o il y avait des enfants malades de la rougeole, et elle
ressentit aussitt l'effet de la contagion.

Charlotte ne voulait pas retarder le dpart de sa nice qui,
elle-mme, ne le dsirait point. Au reste, elle connaissait la route
et les matres de l'auberge o elle devait passer la premire nuit.
Le cocher du chteau  qui l'on avait confi la tche de la conduire
tait un homme sr, il n'y avait donc rien  craindre.

Depuis longtemps Charlotte dsirait quitter la maison d't et
s'arracher ainsi aux images qu'elle lui retraait; mais, avant de
retourner au chteau, elle voulait faire remettre les appartements
qu'Ottilie y avait habite, dans l'tat o ils taient lorsqu'douard
les occupait avant l'arrive du Major.

L'espoir de ressaisir un bonheur perdu vient souvent nous surprendre
malgr nous, et Charlotte pouvait se croire de nouveau autorise 
nourrir cet espoir.




CHAPITRE XVI.


Lorsque Mittler arriva prs du Baron pour lui faire part du dpart
d'Ottilie, il le trouva seul, et la tte appuye dans sa main droite.
Il paraissait souffrir.

--Est-ce que votre mal de tte vous tourmente encore? lui dit-il.

--Oui, et j'aime cette souffrance, car elle me rappelle Ottilie.
Peut-tre est-elle en ce moment appuye sur sa main gauche; car, vous
le savez, pour elle, le mal est au ct gauche de la tte. Il est sans
doute plus fort que le mien, pourquoi ne le supporterais-je pas avec
autant de patience qu'elle? Au reste, cette souffrance a pour moi
quelque chose d'utile, de salutaire; elle me rappelle puissamment la
patience anglique qui complte toutes les perfections dont elle est
doue. Ce n'est que lorsque nous souffrons que nous comprenons combien
il faut de grandes et hautes qualits pour supporter la douleur.

Enhardi par l'air de rsignation de son jeune ami, Mittler s'acquitta
de sa commission par degrs, et en racontant comment le retour
d'Ottilie  la pension n'avait d'abord t chez les deux dames
qu'une pense, un vague dsir, puis un projet, et bientt aprs une
rsolution dfinitivement arrte.

douard ne rpondit que par des monosyllabes qui semblaient prouver
qu'il laissait Charlotte et sa nice matresses de faire ce qu'elles
Voulaient, et que pour l'instant son mal de tte l'absorbait au point
de le rendre indiffrent  tout.

Mais  peine Mittler l'eut-il quitt qu'il se leva et se promena 
grands pas dans sa chambre. Jet violemment en dehors de lui-mme,
il ne sentait plus son mal de tte, son imagination d'amant tait
surexcite; il voyait Ottilie seule, sur une route qu'il connaissait
parfaitement et dans une auberge dont il avait successivement habit
toutes les chambres. Il pensait, il rflchissait, ou plutt il ne
pensait, il ne rflchissait point; il dsirait, il voulait, quoi? la
voir, lui parler? mais pourquoi, dans quel but? comment aurait-il
pu se le demander? Il ne chercha pas mme  lutter; une puissance
irrsistible l'entrana machinalement.

Son premier soin fut de se confier  son valet de chambre, qui se
procura en peu d'heures tous les renseignements ncessaires.

Ds le lendemain matin, douard se rendit seul et  cheval  l'auberge
ou Ottilie devait passer la nuit. Il y arriva beaucoup trop tt.
L'htesse l'accueillit avec des transports de joie; elle lui devait un
grand bonheur de famille, son fils avait servi sous ses ordres et
fait une action d'clat dont lui seul avait t tmoin. Guid par la
justice, le Baron avait fait valoir cette action auprs du gnral en
chef, et obtenu pour le jeune soldat une dcoration mrite, et que
l'envie et la jalousie avaient cherch  lui disputer. L'heureuse
mre ne ngligea rien pour lui prouver sa reconnaissance, et pour
le recevoir dignement; elle fit nettoyer en hte son salon qui,
malheureusement, lui servait en mme temps de garde-meuble et
d'office. Il refusa d'en prendre possession, lui dit de le rserver
pour une jeune dame qu'il attendait; et se fit arranger pour lui un
petit cabinet qui donnait sur le corridor.

L'htesse prsuma que ces mesures cachaient quelque mystre, et elle
s'estima heureuse de trouver sitt l'occasion de faire quelque chose
qui pt tre agrable au protecteur de son fils.

Pendant le reste de la journe douard fut en proie aux sensations les
plus contradictoires; tantt il visitait la chambre qui devait servir
de demeure  Ottilie, et qui, malgr son singulier mlange d'lgance
et de rusticit, lui paraissait un sjour cleste, et tantt il
formait des projets sur la manire de se prsenter  elle, et il se
demandait s'il devait la surprendre ou la prparer  sa prsence.
Cette dernire opinion lui parut la plus sage, et il se mit  lui
crire le billet suivant.


DOUARD A OTTILIE.

Pendant que tu liras ce billet, ma bien-aime, je serai l, tout prs
de toi. Ne t'en effraie point; que pourrais-tu craindre de ton ami? Je
ne te contraindrai pas  me recevoir, non; je ne me prsenterai devant
toi que lorsque tu me l'auras permis.

Avant de m'accorder ou de me refuser cette grce, songe  ta
position,  la mienne. Je te remercie de t'tre abstenue jusqu'ici de
toute dmarche irrvocable; celle que tu es sur le point de faire,
cependant, est grave, significative. Je t'en conjure, reviens sur tes
pas, car tu marches vers un point o nous serons forcs de dire: L
notre route nous spare! Demande-toi de nouveau si tu peux, si tu
veux tre  moi. Si tu le peux, tu nous accorderas  tous un grand
bienfait, pour moi surtout, il sera incommensurable.

Souffre que je te revoie, de ton consentement et avec joie. Que ma
bouche puisse t'adresser cette douce question: Veux-tu m'appartenir?
et que ta belle me y rponde. Ma poitrine, Ottilie, cette poitrine
sur laquelle tu t'es appuye quelquefois, c'est l ta place pour
toujours!...


Tout en traant ces mots, l'ide que l'objet de ses plus chres
affections ne tarderait pas  arriver le saisit avec tant de force,
qu'il la croyait dj  ses cts.

--C'est par cette porte qu'elle entrera, se dit-il; elle lira ce
billet, je la verrai en ralit, ce ne sera plus une douce vision
comme il m'en est apparu tant de fois; mais sera-t-elle toujours la
mme? Son extrieur, ses sentiments seraient-ils changs?

Tenant toujours la plume  la main, il allait jeter sur le papier les
penses qui se prsentaient  son imagination. Au mme instant une
voiture entra dans la cour et il ajouta en hte les mots suivants:

C'est toi, je t'entends arriver, adieu, pour un instant seulement,
adieu!

Puis il plia le billet et crivit l'adresse; mais il tait trop tard
pour le cacheter, et il se sauva dans un cabinet qui donnait sur le
corridor, Se souvenant tout  coup qu'il avait laiss sur la table
sa montre et le cachet qui y tait attach, il sentit qu'Ottilie ne
devait pas voir ces objets avant d'avoir lu sa lettre, et il retourna
sur ses pas pour les enlever. Dj il les tenait dans sa main, quand
il entendit la voix de l'htesse qui dsignait  la jeune voyageuse
la chambre o elle allait l'introduire. Craignant d'tre surpris, il
s'lana vers le cabinet; mais avant de l'atteindre, un courant d'air
en ferma violemment la porte, et la clef qui tait reste en dedans,
tomba sur le plancher du cabinet. Hors de lui il secoua la porte avec
violence, mais elle ne cda point. Combien n'envia-t-il pas alors le
sort des fantmes qui se glissent  travers les serrures! Ne sachant
plus ce qu'il voulait o ce qu'il devait faire, il se cacha le visage
contre le chambranle de la porte. Ottilie entra du ct oppos, et
l'htesse qui la suivait se retira presque aussitt, car la prsence
inattendue et l'attitude singulire d'douard l'avait surprise et mme
effraye.

La jeune fille aussi venait de le reconnatre, et il se tourna vers
elle, car il avait conserv assez de prsence d'esprit pour sentir
qu'elle devait l'avoir vu. Ce fut ainsi que les deux amants se
trouvrent de nouveau en face l'un de l'autre.

Muette et immobile, Ottilie le regarda d'un air srieux et calme; mais
au premier mouvement qu'il fit pour s'approcher d'elle, elle recula
jusqu' la table.

--Ottilie! s'cria-t-il, pourquoi ce terrible silence? Ne sommes-nous
dj plus que des ombres qui se dressent en face l'une de l'autre?
coute-moi, c'est par un hasard funeste que tu me trouves ici.
Regarde, l, sur cette table, je t'ai crit, j'y ai dpos le billet
qui devait te prparer  ma prsence. Je t'en conjure, lis-le, et puis
dcide, prononce notre arrt.

Elle baissa les yeux vers le billet, le prit aprs une courte
hsitation, le dploya, le lut sans aucune motion apparente, le
replia et le replaa en silence sur la table. Puis elle leva ses
mains jointes vers le ciel, les rapprocha de sa poitrine, s'inclina
en avant comme si elle voulait se prosterner devant douard, et le
regarda avec une expression si dchirante, qu'il s'enfuit dsespr,
et chargea l'htesse, qui tait reste dans la salle d'entre, d'aller
veiller sur la malheureuse jeune fille.

Ne sachant plus que faire, que devenir, il se promena  grands pas
dans cette salle. La nuit tait venue et le plus morne silence rgnait
chez Ottilie. L'htesse sortit enfin et ferma la porte  clef. La
pauvre femme tait mue, embarrasse. Aprs un instant d'hsitation,
elle offrit au Baron la clef de la chambre d'Ottilie; il la refusa
d'un geste dsespr. L'htesse posa la chandelle sur une table et se
retira.

douard se jeta sur le seuil de la porte d'Ottilie et l'arrosa de ses
larmes. Jamais encore deux amants n'ont pass si prs l'un de l'autre
une nuit aussi cruelle.

Le jour parut enfin, le cocher tait press de partir; l'htesse vint
ouvrir la chambre d'Ottilie et y entra. En voyant la jeune fille qui
s'tait jete tout habille sur son lit, o elle paraissait dormir
paisiblement, elle revint sur ses pas et invita douard par un sourire
compatissant  s'approcher. Il se tint un instant debout devant son
lit, mais il lui fut impossible de soutenir la vue de la malheureuse
enfant qui l'avait banni de sa prsence. L'htesse n'eut pas le
courage de la rveiller; elle prit une chaise et s'assit en face
d'elle. Bientt Ottilie ouvrit ses beaux yeux et se leva. L'htesse
lui offrit  djeuner, elle refusa d'un geste. douard renvoya
l'htesse qui venait de rassembler toutes ses forces, et se prsenta
devant la jeune fille.

--Je t'en supplie, lui dit-il, adresse-moi un mot, un seul mot.
Fais-moi du moins connatre ta volont? donne-moi tes ordres, je
t'obirai.

Elle garda le silence. Il lui demanda de nouveau avec amour, avec
dlire, si elle voulait lui appartenir. Elle baissa les yeux et sa
belle tte s'agita avec une grce ineffable, mais ce mouvement tait
un signe ngatif.

--Veux-tu te rendre  la pension? lui demanda douard avec garement.

Elle secoua la tte d'un air indiffrent; mais lorsqu'il lui demanda
si elle voulait lui permettre de la ramener prs de Charlotte, elle y
consentit par un geste plein de confiance. Il ouvrit la fentre pour
donner des ordres au cocher, Ottilie profita de ce moment pour glisser
rapidement derrire lui. Sortant de la chambre avec la rapidit de
l'clair, elle descendit l'escalier et s'lana dans la voiture. Le
cocher prit le chemin du chteau; douard suivit la voiture  cheval,
mais  une certaine distance.




CHAPITRE XVII.


Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'elle vit entrer en
mme temps dans la cour du chteau la voiture qui ramenait Ottilie,
et son mari qui la suivait  cheval. Sans se rendre compte de ce
singulier vnement, elle courut recevoir ces htes inattendus. La
jeune fille s'avana vers elle avec douard, saisit les mains des
poux, les unit avec un geste passionn, et s'enfuit dans sa chambre.

Le malheureux douard se jette au cou de sa femme, clate en sanglots,
la supplie d'avoir piti de lui, et de secourir Ottilie. Charlotte
s'empresse d'aller la rejoindre dans sa chambre; mais en y entrant
elle frmit malgr elle. On en avait dj emport tous les meubles, 
l'exception du magnifique coffre dont on ne savait que faire et qu'on
avait laiss au milieu de l'appartement. Ottilie s'tait jete par
terre  ct de ce fatal objet; elle y appuyait sa tte et l'entourait
de ses bras. Charlotte la relve et l'interroge, mais en vain; la
Jeune fille ne rpond pas. Une femme de chambre vient apporter des
sels et des fortifiants propres  la tirer de son tat de stupeur,
et Charlotte court prs d'douard qu'elle trouve au salon, mais hors
d'tat de l'instruire de ce qui vient de se passer. Il se prosterne
devant elle, baigne ses mains de larmes et finit par s'enfuir dans son
appartement. En voulant le suivre, elle rencontre son valet de chambre
qui lui en apprend enfin assez pour lui faire deviner le reste.
Toujours matresse d'elle-mme, elle s'occupe avant tout des exigences
du moment, et fait rapporter les meubles dans les appartements
d'Ottilie. Quant  douard, il a retrouv les siens dans l'tat o il
les avait quitts; pas un meuble, pas un papier n'avait t drang.

Tous trois semblaient s'entendre et ne vivre que les uns pour les
autres. Ottilie cependant persista  se renfermer dans un silence
dsesprant. douard continua  exhorter sa femme  la patience, car
la sienne l'abandonnait  chaque instant. Charlotte envoya un messager
 Mittler et l'autre au Major pour les appeler prs d'elle; il fut
impossible de trouver Mittler, mais le Major accourut en hte. douard
ouvrit son coeur  cet ami fidle et lui raconta jusque dans les plus
petits dtails tout ce qui venait de se passer. Ce fut par lui que
Charlotte apprit enfin  connatre les causes secrtes qui avaient de
nouveau troubl leurs esprits et chang leur position. Entourant son
mari des soins les plus tendres et les plus dlicats, elle ne cessa
de le supplier de ne pas importuner la malheureuse enfant en lui
demandant une rsolution qu'elle n'tait pas en tat de prendre.

douard apprcia plus que jamais la haute raison de sa femme, mais
sa passion pour Ottilie le dominait toujours exclusivement. En
vain Charlotte chercha-t-elle  entretenir ses esprances, en lui
promettant de consentir au divorce, il souponna sa sincrit et
s'abandonna aux conjectures les plus bizarres. Pouss par le doute
et la dfiance, il exigea qu'elle prt formellement l'engagement
d'pouser le Major. Elle consentit  tout pour le conserver et le
tranquilliser, car le dsordre de son esprit tenait de la dmence.
Cependant elle mit, au consentement de son mariage avec le Major, la
condition expresse qu'Ottilie deviendrait la femme d'douard, et que,
pour l'instant, les deux amis feraient ensemble un voyage de quelques
mois.

Cette derrire condition tait facile  remplir, car le Major venait
d'tre charg d'une mission secrte pour une cour trangre, et le
Baron promit de l'accompagner. On fit aussitt les apprts du voyage,
ce qui leur procura  tous une distraction salutaire.

Malgr cette activit inquite, on s'aperut qu'Ottilie ne prenait
presque plus de nourriture; ses amis lui firent les reprsentations
les plus douces et les plus tendres, mais sans rompre le silence
absolu qu'elle s'tait impos, elle trouva moyen de leur faire
comprendre que leurs soins l'importunaient et l'affligeaient. Ils
n'insistrent plus, car, par une faiblesse inexplicable, nous
craignons toujours de tourmenter les personnes que nous aimons, mme
lorsque nous sommes convaincus que c'est pour leur bien.

Aprs avoir longtemps cherch dans sa pense un nouveau moyen d'action
sur l'esprit malade d'Ottilie, Charlotte conut l'ide de faire venir
le Professeur, dont elle connaissait l'influence sur son ancienne
lve. Dj elle avait eu soin de l'instruire du retour de la jeune
fille  la pension, et comme elle ne s'y tait pas rendue, il avait
crit  Charlotte pour lui demander la cause de ce retard. Cette
lettre qui exprimait la tendre inquitude d'un vritable ami, tait
reste sans rponse.

Trop prudente pour vouloir surprendre la malade par une visite qui
pouvait ne pas lui tre agrable, elle parla devant elle du projet
d'engager le Professeur  venir passer quelque temps au chteau. Un
mcontentement douloureux se manifesta sur les traits d'Ottilie; elle
devint pensive comme si elle cherchait  prendre une rsolution, puis
elle se leva et se retira en hte dans sa chambre. Bientt ses amis
encore runis au salon, reurent le billet suivant:


OTTILIE A SES AMIS.

Pourquoi, mes bien-aims, faut-il que je vous dise clairement ce que
vous devez dj avoir devin? Je me suis laisse carter de la route
que je devais suivre, et je ne puis plus y rentrer. Le dmon qui m'a
gare a pris tant d'empire sur moi, que j'ai beau tre d'accord
avec moi-mme au fond de mon me, il fait surgir des circonstances
extrieures par lesquelles il m'empche d'excuter mes bonnes
rsolutions.

Je m'tais sincrement promis de renoncer  douard et de ne plus
jamais le revoir. Le sort en a dcid autrement; nous nous sommes
revus malgr moi, malgr lui-mme. J'ai peut-tre trop fidlement
tenu la promesse que j'avais faite de ne plus jamais lui parler. Dans
l'agitation cruelle du moment terrible o je l'ai vu en face de moi,
ma conscience m'a dit que je devais agir comme je l'ai fait. J'ai
gard le silence, je suis devenue muette devant mon ami, et je n'ai
plus rien  dire  personne. Les voeux de certains ordres religieux
peuvent, parfois, peser pniblement sur celui qui les a accepts
volontairement; le mien m'a t impos par l'impression du moment,
souffrez donc que j'y persiste tant que mon coeur m'y obligera. Ne
mettez aucun mdiateur entre nous, ne cherchez ni  me faire parler ni
 me faire prendre plus de nourriture que je n'en ai rigoureusement
besoin. Que votre indulgence, que votre bont m'aident  sortir de
cette cruelle poque de ma vie! je suis jeune, et la jeunesse se remet
facilement et au moment o on s'y attend le moins. Supportez-moi dans
votre cercle, consolez-moi par votre amour, clairez-moi par vos
entretiens, mais permettez  ma conscience de ne suivre que ses
propres inspirations pour tout ce qui ne concerne qu'elle.

       *       *       *       *       *

Le voyage projet des deux amis ne se ralisa point, car la mission
du Major fut remise  une poque indtermine. Ce contre-temps charma
douard, car le billet d'Ottilie avait ranim toutes ses esprances;
se sentant de nouveau la force de persvrer et d'attendre, il dclara
positivement que, sous aucun prtexte, il ne consentirait  s'loigner
du chteau.

--Il n'y a rien de plus extravagant, s'cria-t-il, qu'une renonciation
volontaire et anticipe; quand un bien prcieux est sur le point de
nous chapper, ne vaut-il pas mieux chercher  le ressaisir? Une
pareille folie ne peut dcouler que de la sotte prtention de
conserver du moins les apparences de la libert du choix. Trop de fois
dj je me suis laiss garer par cette vanit insense. Elle m'a fait
fuir des amis qui m'taient chers et dont je ne m'loignais que parce
que je savais que tt ou tard je serais contraint de me sparer d'eux,
et que je ne voulais pas avoir l'air de cder  la ncessit. Pourquoi
m'loignerais-je d'elle? Ne sommes-nous pas dj que trop spars? Je
n'ose plus ni presser sa main ni l'attirer sur mon coeur, je ne puis
pas mme le penser sans tressaillir! Elle ne s'est pas dtourne de
moi, non, elle s'est leve au-dessus de moi!

Ce fut ainsi que tout resta sur l'ancien pied. Rien n'galait le
bonheur d'douard lorsqu'il se trouvait prs d'Ottilie, et la jeune
fille aussi prouvait une douce sensation qu'elle ne pouvait chercher
 viter, puisqu'elle lui devenait toujours plus indispensable. Le
magntisme mystrieux qu'ils avaient toujours exerc l'un sur l'autre,
n'avait rien perdu de sa puissance. Quoiqu'habitant sous le mme
toit, ils ne pensaient pas toujours exclusivement l'un  l'autre,
s'occupaient souvent d'objets diffrents et suivaient les impulsions
opposes de leur entourage, et cependant ils se trouvaient et se
rapprochaient toujours. Quand ils entraient au salon, on les voyait
bientt debout ou assis cte  cte: pour se sentir calmes et heureux,
ils avaient besoin de se tenir ainsi le plus prs possible; mais
ce rapprochement leur suffisait, sans leur faire dsirer les
communications plus positives du regard et de la parole. Alors
ce n'taient plus que deux personnes runies en une seule par le
sentiment instinctif d'un bien-tre parfait, et qui se sentaient aussi
contentes d'elles-mmes que du monde. Si l'un d'eux s'tait trouv
retenu malgr lui  une extrmit de l'appartement, l'autre se
serait aussitt dirig vers ce point, sans avoir la conscience de ce
mouvement. La vie tait pour eux une nigme dont ils ne comprenaient
le mot que lorsqu'ils taient ensemble.

Ottilie semblait avoir retrouv un calme parfait et une entire
srnit d'esprit, au point que l'on croyait n'avoir plus rien 
redouter pour elle. Jamais elle ne se dispensait de paratre aux
runions de la famille, la table seule excepte. Elle avait si
vivement manifest le dsir de manger seule dans sa chambre, qu'on
s'tait cru oblig de cder  cette fantaisie. Nanny seule tait
charge de la servir.

Les choses qui arrivent ordinairement  tels ou tels individus, se
reprsentent plus souvent que nous ne le croyons, parce qu'elles
sont pour ainsi dire une consquence de leur nature. Le sentiment de
l'individualit, les penchants, les tendances, les localits, les
entourages et l'habitude, forment un lment, une atmosphre o seuls
nous vivons et respirons  notre aise. Voil pourquoi nous retrouvons
presque toujours, aprs une longue absence, les amis dont la
versatilit nous a souvent dsesprs, tels que nous les avons
quitts.

C'tait ainsi que nos amis semblaient, dans leurs rapports de chaque
jour, se mouvoir dans le mme cercle. Malgr son silence obstin,
Ottilie trouvait moyen de prouver par une foule de petites prvenances
qu'elle tait toujours serviable et bonne, et chacun avait repris
ses allures et son caractre. Enfin, cet intrieur refltait si
parfaitement l'image du pass, qu'il tait possible, permis mme
de croire que rien n'y tait chang, ou que, du moins, tous s'y
remettraient bientt compltement sur l'ancien pied.

On tait en automne et les jours ressemblaient par leur dure  ceux
du printemps, o le Capitaine et Ottilie furent appels au chteau.
Les heures de promenades et celles des runions au salon taient les
mmes; et les fruits et les fleurs de la saison actuelle paraissaient
tre les produits de cet heureux printemps. On croyait les avoir
cultivs et sems ensemble; tout ce qui s'tait pass entre ces deux
poques tait tomb dans l'oubli.

Le Major allait et venait sans cesse du chteau  la rsidence, et de
la rsidence au chteau; Mittler aussi venait souvent voir les amis.
Les amusements des soires avaient repris leur cours rgulier. douard
mettait, dans ses lectures habituelles, plus de feu et de sentiment
que jamais, on aurait dit qu'il cherchait, tantt par la gat
et tantt par le sentiment,  faire revenir Ottilie de son
engourdissement et  triompher de son silence obstin. Tenant comme
autrefois son livre de manire  ce qu'elle pt y lire, il tait
inquiet, distrait chaque fois qu'il n'avait pas la certitude qu'elle
devanait du regard chaque mot qu'il prononait.

Les soupons, les inquitudes, les susceptibilits du pass s'taient
compltement vanouis. Le violon du Major s'unissait instinctivement
au piano, quand Charlotte le tenait, et la flte d'douard se mariait
avec bonheur au jeu d'Ottilie, quand les touches de cet instrument
vibraient sous les doigts de la jeune fille.

Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'on vit approcher
l'anniversaire de la naissance du Baron, pour laquelle l'anne
prcdente on avait vainement espr son retour au chteau. Cette fois
on s'tait promis de clbrer ce jour dans une douce et silencieuse
intimit. A mesure qu'il approchait, Ottilie devenait plus grave et
plus solennelle. Quand elle visitait les jardins, elle semblait passer
les fleurs en revue, et faisait signe au jardinier de veiller avec
soin sur elles, et, surtout, sur les marguerites, qui, cette anne,
donnaient avec une abondance extraordinaire.




CHAPITRE XVIII.


Les amis ne tardrent pas  s'apercevoir avec bonheur qu'Ottilie
s'tait dcide enfin  ouvrir le riche coffre, et  en tirer
plusieurs objets et pices d'toffes qu'elle disposa et tailla
elle-mme, afin d'en composer un habillement aussi complet qu'lgant.

En aidant  sa matresse  replacer dans ce coffre les effets parmi
lesquels se trouvaient beaucoup de gants, de jarretires, de bas, de
souliers, Nanny s'aperut qu'il serait difficile de les replier assez
adroitement pour les faire tenir tous dans ce mme coffre, et elle
la pria de lui donner quelques-unes de ces bagatelles qui avaient
vivement excit sa coquetterie et sa cupidit. Ottilie refusa
positivement, mais elle lui fit signe de prendre dans sa commode tout
ce qu'elle y trouverait  son got. Charme de cette permission,
elle en usa avec autant d'indiscrtion que de maladresse, et courut
aussitt montrer son butin  tous les domestiques du chteau.

Pendant ce temps, Ottilie replaa si adroitement tous les dons
d'douard dans le riche coffre, qu'ils ne paraissaient pas avoir t
drangs. Puis elle ouvrit le tiroir secret plac dans le couvercle,
qui contenait divers billets d'douard, une boucle de ses cheveux, des
fleurs sches qu'ils avaient cueillies ensemble dans des moments de
bonheur et d'esprance, et plusieurs autres souvenirs de ce genre.
Elle y ajouta le portrait de son pre, ferma le tiroir et le coffre,
et passa son lgante clef  une petite chane d'or qu'elle portait au
cou.

Les changements survenus dans les allures d'Ottilie, avaient fait
natre les plus heureuses esprances chez ses amis. Charlotte surtout
tait convaincue que le jour de la fte d'douard elle se remettrait
 parler, car elle avait cru reconnatre dans son sourire la joie
secrte qu'on cherche vainement  cacher quand on prpare une heureuse
surprise aux objets de ses affections. Personne ne savait que la
pauvre enfant passait des heures entires dans un tat voisin de
l'anantissement, et que la force qui la soutenait en prsence de ses
amis tait factice.

Mittler venait souvent au chteau et s'y arrtait plus longtemps qu'
l'ordinaire. Cet homme opinitre savait qu'il est des moments o
l'excution des projets les plus difficiles devient facile. Le refus
d'Ottilie d'pouser douard et le silence qu'elle s'obstinait  garder
taient  ses yeux des augures favorables. Aucune dmarche concernant
le divorce n'avait t faite, il pouvait donc esprer encore que la
jeune fille trouverait  se placer dans le monde sans troubler l'union
des deux poux. Mais il se borna  observer, il cda mme parfois et
se contenta de laisser deviner, de donner  entendre; en un mot, il se
conduisit assez sagement, du moins d'aprs son caractre.

Ce caractre cependant le dominait toutes les fois que l'occasion de
raisonner sur des matires importantes se prsentait. Depuis longtemps
il vivait presque toujours seul, et lorsqu'il se trouvait en contact
avec les autres, ce n'tait que pour agir; mais lorsque dans un cercle
d'amis il se laissait aller au plaisir de parler, sa parole, ainsi que
nous avons dj eu occasion de le voir, roulait comme un torrent, sans
songer s'il blessait ou s'il gurissait, s'il faisait du bien ou du
mal.

La veille de l'anniversaire de la naissance d'douard Charlotte et le
Major taient runis au salon, en attendant le retour du Baron qui
tait all faire une promenade  cheval. Ottilie tait reste dans sa
chambre, o elle travaillait  la parure du lendemain, seconde par
Nanny, qui comprenait et excutait  merveille les ordres muets de sa
matresse.

Mittler, qui venait d'arriver au chteau, se promena d'abord  grands
pas dans le salon, puis la conversation tomba sur un de ses sujets
favoris. Selon lui, il n'y avait rien de plus barbare et de plus
contraire  l'ducation des enfants, et mme  celle des peuples,
que de leur imposer des lois qui commandent ou dfendent certaines
actions.

--L'homme est naturellement actif, dit-il, et, pour le faire bien
agir, il suffit de le bien diriger. Quant  moi, j'aime mieux
supporter un dfaut jusqu' ce qu'il se soit converti en qualit, que
de le faire disparatre pour ne rien mettre de bon  sa place. Nous
aimons tous  faire ce qui est bien et juste, pourvu qu'on nous en
fournisse l'occasion; alors nous le faisons, uniquement pour avoir
quelque chose  faire, et sans y attacher plus d'importance qu'aux
sottises et aux absurdits dont nous ne nous rendons coupables que
pour chapper  l'ennui et  l'oisivet.

--Quel avantage, par exemple, continua-t-il, les enfants peuvent-ils
tirer des dix commandements de Dieu qu'on leur enseigne au catchisme?
Passe encore pour le quatrime commandement: _Honore ton pre et ta
mre_. Que l'enfant se pntre bien de ce commandement pendant
la leon, il trouvera, le long du jour, le moyen de le mettre en
pratique; mais le cinquime,  quoi bon: _Tu ne tueras pas_: comme si
c'tait une chose toute simple et trs-rcrative que de s'entre-tuer.
Un homme fait s'abandonne  la colre,  la haine,  d'autres funestes
passions, et peut, gar par elles et par la force des circonstances,
aller jusqu' tuer son semblable; mais n'est-ce pas une atroce folie
que de dfendre  de pauvres enfants le meurtre et l'assassinat? Si
on leur disait: Occupe-toi du bien-tre des autres, cherche  leur
procurer ce qui leur est utile,  loigner d'eux ce qui peut leur
nuire; expose ta vie pour sauver la leur, et songe que le mal que
tu pourrais leur faire retomberait sur toi-mme, ce serait l des
enseignements tels qu'on doit en donner  des peuples civiliss,
et cependant on leur accorde  peine une petite place dans les
instructions supplmentaires du catchisme.

--Et le sixime commandement! N'est-il pas horrible? Attirer la
curiosit des enfants sur les mystres les plus dangereux, et
enflammer leur imagination par des paroles nigmatiques, n'est-ce pas
les jeter de force au milieu des cueils qu'on veut leur faire viter?
et ne vaudrait-il pas cent fois mieux abandonner au bon plaisir d'un
tribunal secret le chtiment de pareils crimes, que d'en bavarder en
pleine glise devant la commune runie?

Ottilie entra doucement et Mittler continua avec feu:

--_Tu ne commettras point d'adultre_! Que c'est grossier! Que c'est
inconvenant! Est-ce que cela ne sonnerait pas mieux aux oreilles si
l'on disait: Respecte les liens du mariage, et quand tu verras des
poux heureux, rjouis-toi de leur bonheur comme de l'clat d'un beau
jour; s'il existe quelque sujet de msintelligence entre eux, fais-les
disparatre, rapproche leurs coeurs, rconcilie-les; fais-leur sentir
les avantages de leur position avec un gnreux dsintressement;
fais-leur comprendre surtout que si l'accomplissement de chaque
devoir est une source de bonheur, celui de ce devoir qui unit
indissolublement le mari et la femme est la base de tous les autres
devoirs, de tous les autres bonheurs de la vie sociale.

Charlotte tait sur des charbons ardents, sa position tait d'autant
plus pnible qu'elle savait que Mittler n'avait pas la conscience de
ce qu'il disait et devant qui il prononait ces imprudentes paroles.
Elle allait l'interrompre lorsque Ottilie, dont le visage avait tout 
coup chang d'expression, se retira brusquement.

--J'espre, mon cher Mittler, dit Charlotte en s'efforant de sourire,
que vous me ferez grce du septime commandement.

--Des neuf commandements, si vous voulez, pourvu que celui qui
concerne le mariage soit respect, car c'est le plus important de
tous.

Au mme instant Nanny se prcipita hors d'elle dans le salon en
poussant ces cris terribles:

--Au secours! au secours! mademoiselle va mourir, mademoiselle se
meurt!

Ottilie tait retourne dans sa chambre en se soutenant  peine, les
vtements dont elle voulait se parer le lendemain taient encore
tals sur les chaises, et Nanny qui venait de les contempler de
nouveau, avait exprim son admiration  sa matresse en disant que
c'tait une vritable parure de fiance. A peine avait-elle prononc
ces mots qu'Ottilie tait tombe sur le canap sans apparence de vie.
Egare par la terreur, la jeune villageoise s'tait prcipite dans le
salon pour appeler des secours.

Charlotte se rend en hte chez sa nice, accompagne du Chirurgien
qui, attribuant l'tat de la malade  la faiblesse, fait apporter
un consomm. Ottilie le repousse avec dgot, presque avec horreur.
Surpris de cette rpugnance il demande quels aliments elle peut avoir
pris dans le cours de la journe. Nanny hsite, se trouble, et finit
par avouer que sa matresse  refus toute espce de nourriture. Son
agitation excite les soupons du Chirurgien; il l'entrane dans une
pice voisine, Charlotte les suit. La jeune fille se jette  leurs
pieds et confesse que depuis longtemps dj c'tait elle qui mangeait
les mets qu'on apportait  Ottilie pour ses repas.

--Mademoiselle m'y a force par des gestes tantt suppliants et tantt
menaants, et puis, ajouta-elle dans toute l'innocence de son coeur,
j'avais tant de plaisir  manger ces mets dlicats!

Lorsque le Major et Mittler vinrent prendre des nouvelles de la
malade, ils trouvrent le Chirurgien et Charlotte autour d'elle.
La cleste enfant, malgr sa pleur mortelle, n'avait pas perdu
connaissance; mais elle tait toujours muette et immobile. On la pria
de se coucher; elle refusa d'un geste et fit approcher le coffre sur
lequel elle appuya ses pieds. Ainsi  demi tendue sur le canap,
elle paraissait plus  son aise, et son regard et sa physionomie
annonaient l'amour, la reconnaissance et le dsir de dire  tous ses
amis un dernier et tendre adieu.

En rentrant au chteau douard apprend ce qui vient de s'y passer;
il se prcipite dans la chambre d'Ottilie, se prosterne devant elle,
saisit sa main et l'inonde de larmes. Aprs un long et terrible
silence, il s'crie tout  coup:

--N'entendrai-je plus jamais le son de ta voix? Ne peux-tu revenir 
la vie pour m'adresser un mot, un seul? Eh bien! soit, je te suivrai!
au-del de la tombe nous parlerons un autre langage!

Ottilie lui pressa la main avec force et arrta sur lui un regard
plein de vie et d'amour; les lvres s'agitrent longtemps en vain,
elle respira profondment et laissa enfin chapper ces paroles:

--Promets-moi de vivre ...

Epuise par ce dernier effort de sa tendresse, elle retomba sur ses
coussins.

--Je le promets, murmura douard.

Cette promesse ne la rencontra plus sur la terre, elle la suivit dans
un meilleur monde: Ottilie avait cess de vivre!...

La nuit se passa dans les larmes, Charlotte se chargea du triste soin
de faire ensevelir sa nice. Le Major et Mittler la secondrent de
tout leur pouvoir. Le dsespoir semblait avoir ananti douard, il ne
s'arracha  cet tat que pour dfendre positivement que l'on sortt
sa bien-aime du chteau; puis il donna des ordres afin qu'elle ft
traite comme une malade, car il soutenait qu'elle n'tait pas
morte, qu'elle ne pouvait pas l'tre. Craignant de l'irriter par la
contradiction, on laissa le corps d'Ottilie au chteau, et il ne
demanda point  le voir.

Un nouvel incident se joignit bientt  tant de sujets de douleur et
d'alarmes, Nanny venait de disparatre. Aprs de longues recherches
on la retrouva enfin, mais dans un tat d'garement qui tenait de la
folie. Les reproches du Chirurgien lui avaient fait voir que, sous
plus d'un rapport, elle avait contribu  la mort de sa matresse. On
la ramena chez ses parents; les consolations et les procds les plus
doux restrent sans effet, et pour l'empcher de s'chapper de nouveau
on fut oblig de l'enfermer.

On russit peu  peu  arracher douard  la stupeur o il tait tomb
d'abord, et par l on augmenta son malheur; car il ne pouvait plus se
dissimuler que tout espoir tait  jamais perdu pour lui. Le voyant
plus tranquille en apparence, on chercha  lui faire comprendre qu'il
tait indispensable de dposer dans la chapelle les restes d'Ottilie,
en ajoutant, toutefois, que dans cette silencieuse et riante demeure
qu'elle-mme avait aid  dcorer, elle ne cesserait pas de compter
parmi les vivants. Il y consentit, mais  la condition expresse
qu'elle serait dpose dans un cercueil ouvert qui ne pourrait jamais
tre ferm que par un couvercle de verre, et qu'une lampe, toujours
allume, serait suspendue au plafond de la chapelle.

Le beau corps d'Ottilie fut revtu de la parure qu'elle s'tait
prpare elle-mme, et l'on entoura son front d'une couronne de
marguerites, dont les nuances varies formaient autour de sa tte une
aurole prophtique. Pour orner le cercueil, l'glise et la chapelle,
on avait dpouill les jardins de toutes leurs parures; ils taient
sombres et dserts, comme si dj l'hiver avait engourdi la
vgtation.

Ds les premiers rayons du jour, ou emporta Ottilie du chteau dans un
cercueil dcouvert, et le soleil levant claira pour la dernire fois
son beau visage et lui prta les nuances de la vie. La foule se pressa
autour d'elle; on ne voulait ni la devancer ni la suivre, mais la
voir, la regarder et lui adresser un dernier adieu. L'motion fut
gnrale; mais les jeunes filles surtout, dont elle avait t la
protectrice, taient inconsolables. Nanny manquait au cortge; pour ne
pas augmenter son irritation par des images douloureuses, on lui avait
cach le jour et l'heure de l'enterrement. Quoique enferme chez ses
parents dans une chambre qui donnait sur le jardin, elle entendit le
son des cloches qui lui fit deviner ce qui allait se passer. La garde
charge de veiller sur elle l'avait imprudemment quitte pour assister
 la crmonie. Reste seule, elle s'chappa par une fentre qui
donnait sur le corridor, d'o elle monta au grenier, car toutes les
autres portes de la maison taient fermes.

En ce moment le cortge s'avanait lentement sur la route jonche de
feuilles et de fleurs qui traversait le village. Bientt il passa sous
la lucarne du grenier par laquelle Nanny voyait sa matresse mieux
et plus distinctement que tous ceux qui suivaient le cortge. Il lui
semblait qu'elle tait porte sur des nuages et que, par un geste
surnaturel, elle l'appelait, et la jeune fille perdue, hors d'elle,
se prcipita par la lucarne.

La foule se dispersa de tous cts avec des cris d'effroi, et les
porteurs dposrent le cercueil auprs duquel Nanny tait tombe sans
mouvement et comme si tous ses membres eussent t briss. On la
releva, et soit hasard, soit prdestination, on l'appuya sur le
cadavre; car le dernier souffle de sa vie semblait vouloir rejoindre
celui de sa matresse bien-aime. Mais  peine ses membres flottants
eurent-ils touch les vtements d'Ottilie, qu'elle se redressa d'un
bond, leva les bras et les yeux vers le ciel, s'agenouilla devant le
cercueil et contempla la morte dans une pieuse extase. Puis elle se
leva comme anime d'une vie nouvelle, et s'cria avec une sainte joie:

--Oui, elle m'a pardonn le crime dont personne en ce monde n'aurait
pu m'absoudre, que je ne me serais jamais pardonn  moi-mme, Dieu
vient de me le remettre par son regard, par son geste, par sa bouche 
elle!... La voil redevenue silencieuse et immobile; mais vous l'avez
vue tous se redresser et me bnir les mains djointes et leves sur
moi! Vous l'avez vue me sourire avec bont, vous l'avez entendue! Oui,
vous tes tous tmoins qu'elle m'a dit: _Tout est pardonn_!... Je ne
suis plus une meurtrire parmi vous. Elle m'a absous, Dieu a confirm
ce pardon, personne n'a plus le droit de m'adresser le moindre
reproche.

La foule qui s'tait runie de nouveau, se tint immobile; tout le
monde tait surpris; on prtait l'oreille, on regardait  et l, on
ne savait plus que faire ni que devenir.

Portez-la maintenant  l'asile du repos, continua Nanny, elle a
courageusement support sa part d'action et de souffrance; elle ne
peut plus demeurer parmi nous.

Le cercueil se remit en marche, la jeune villageoise le suivit de prs
et arriva avec lui  la chapelle.

En dposant les restes d'Ottilie dans cette chapelle, on avait plac 
sa tte le cercueil de l'enfant, et  ses pieds le magnifique coffre
renferm dans une caisse de chne. Une garde spciale devait pendant
les premiers jours veiller sur le corps qui,  travers le couvercle
de verre du cercueil, charmait encore tous les yeux. Mais Nanny ne
voulait pas se laisser enlever ce qu'elle appelait son droit, elle
demanda  rester seule auprs de sa matresse et  veiller sur la
lampe qu'on alluma pour la premire fois. L'accent passionn dont elle
exprima ce dsir, fit qu'on y cda dans la crainte de porter  sa
raison une atteinte dangereuse.

Nanny cependant ne resta pas longtemps seule dans la chapelle. Ds que
la nuit fut venue, et que la lumire vacillante de la lampe y rpandit
sa clart lugubre, la porte s'ouvrit, et l'Architecte franchit le
seuil de ce lieu dont les murs pieusement dcors par lui et doucement
clairs par la lampe nocturne, se prsentaient  ses regards sous
un aspect d'antiquit prophtique, dont il ne les aurait jamais crus
susceptibles.

Nanny, assise prs du cercueil, le reconnut aussitt, et lui indiqua
par un geste silencieux les restes inanims de sa matresse.
L'extrieur de l'Architecte annonait la force et les grces de la
jeunesse, mais une puissance surnaturelle semblait l'avoir tout  coup
refoul sur lui-mme. Muet, immobile, les regards fixs sur le corps
d'Ottilie, il la contemplait en joignant ou plutt en se tordant les
mains avec un mouvement de dsespoir compatissant.

C'est ainsi que nagure il s'tait tenu debout devant Blisaire; en ce
moment ce n'tait pas l'art, c'tait la nature qui le faisait retomber
dans la mme position. Ottilie, morte comme Blisaire aveugle,
offrait un exemple terrible des abmes o s'engloutissent toutes les
esprances de la terre. Si Blisaire nous force  regretter la valeur,
la sagesse, le rang et la richesse perdus par la volont du mme
prince qui avait d'abord cherch  dvelopper,  utiliser ses rares
qualits; on ne peut s'empcher de voir dans Ottilie l'exemple de
toutes les vertus modestes et bienfaisantes,  peine sorties des
profondeurs mystrieuses o la nature se plat  les cacher. Sa main
froide et ddaigneuse, les avait dtruites presqu'aussitt comme
si elle se plaisait  se jouer de l'espce humaine, qui accueille
toujours avec une joyeuse satisfaction, ces aimables et rares vertus
dont l'influence lui est si ncessaire; tandis qu'elle dplore leur
absence par un deuil sincre.

L'Architecte garda le silence, Nanny ne profra pas une parole; mais
lorsqu'elle le vit fondre en larmes et prt  succomber sous le poids
de sa douleur, elle lui parla avec tant de force et de vrit, tant
de bienveillance et de persuasion, que tout en s'tonnant du pouvoir
qu'elle exerait sur lui, il voyait avec elle la belle Ottilie planer
et agir dans les rgions clestes. Ses larmes s'arrtrent, sa douleur
s'adoucit, il se prosterna devant le cercueil, prit cong de Nanny par
un cordial serrement de main, s'lana sur son cheval, et franchit
avant le jour les limites de la contre o il n'avait t ni vu, ni
reconnu par personne.

Le Chirurgien, qui avait,  l'insu de Nanny, pass la nuit dans
l'glise, se rendit de bonne heure auprs d'elle, et s'tonna beaucoup
de la trouver calme et sense; car il s'attendait  l'entendre parler
de visions et d'entretiens nocturnes avec Ottilie. Mais si elle
avait retrouv compltement le souvenir du pass et la conscience du
prsent, sous tous les autres rapports elle persistait  croire  la
ralit de ce qui lui tait arriv pendant l'enterrement de sa jeune
matresse, et elle rptait sans cesse, avec autant de joie que de
conviction, que le cadavre s'tait redress sur son cercueil pour
l'appeler, lui pardonner et la bnir.

Ottilie continua  paratre endormie, aucun symptme de destruction ne
se fit sentir, et ce phnomne, joint au miracle que Nanny racontait 
tout venant, attira les habitants de la contre. Les uns venaient
pour se moquer, les autres pour se confirmer dans leurs doutes, un
trs-petit nombre pour esprer et croire.

Tout besoin dont la satisfaction matrielle est impossible engendre la
foi. Nanny, brise par une chute terrible aux yeux de la population
de tout un village, avait t rappele  la vie par le simple
attouchement des restes d'Ottilie, pourquoi d'autres malades ne
jouiraient-ils pas du mme bonheur? Cette pense devait ncessairement
germer dans la tte des jeunes mres dont les enfants souffraient
de quelque mal incurable, elles les apportrent en secret prs
du cercueil, et les gurisons subites, qui peut-tre n'taient
qu'imaginaires, augmentrent tellement la confiance gnrale, que
l'affluence des infirmes devint telle, qu'on se vit forc de leur
interdire l'entre de la chapelle.

douard n'avait os une seule fois aller visiter Ottilie. Ne vivant
plus que de la vie animale, la source des larmes s'tait tarie dans
son coeur, il semblait tre devenu inaccessible  la douleur morale.
Ne prenant plus aucun intrt  ce qui se passait autour de lui, on
le voyait chaque jour diminuer la dose de nourriture qu'il avait
l'habitude de prendre. S'il se ranimait parfois, ce n'tait qu'en
buvant dans le verre qui, malheureusement, n'avait t pour lui qu'un
faux prophte. Cependant il contemplait toujours avec plaisir ses
chiffres enlacs, et son regard semblait dire qu'il continuait  y
voir le pronostic d'une prochaine runion.

Si l'homme heureux s'appuie sur chaque hasard, sur chaque circonstance
fortuite, pour s'lever toujours plus haut dans la sphre de son
bonheur, les incidents les plus lgers suffisent pour abattre et
dsesprer ceux qui souffrent.

Un jour qu'douard allait porter  ses lvres son verre chri, il
l'loigna tout  coup avec effroi, car il venait de s'apercevoir de
l'absence d'un signe particulier dont il l'avait marqu, et que lui
seul connaissait. Le valet de chambre fut forc d'avouer que le
vritable verre avait t cass et remplac par un autre parfaitement
semblable et qui datait galement de la premire jeunesse du Baron.

douard ne manifesta ni colre ni chagrin; convaincu, que le sort
venait de prononcer son arrt, l'emblme de cet arrt ne pouvait
l'mouvoir; cependant, si jusque l il s'tait abstenu de manger,
il tait facile de voir que, ds ce moment, les boissons ne lui
plaisaient plus; et bientt aprs il cessa de parler.

Une inquitude cruelle le dominait de temps en temps, alors il
redemandait de la nourriture et se remettait  parler.

--Hlas! dit-il, dans un de ces moments au Major qui ne le quittait
jamais, que je suis malheureux! tous mes efforts pour l'imiter ne
sont qu'une vaine parodie. Ce qui tait un bonheur pour elle, est une
torture pour moi. C'est par respect pour ce bonheur que je supporte
cette torture, il faut que je la suive sur la route qu'elle a choisie
pour me quitter; mais la force de ma constitution, et la promesse que
j'ai eu l'imprudence de lui faire me retiennent. Quelle terrible tche
que de vouloir imiter ce qui est inimitable! Je le sens, cher ami, il
faut du gnie pour tout, mme pour subir le martyre.

L'tat d'douard tait si dsespr qu'il nous parat inutile de
parler de la tendresse conjugale, des attentions, de l'amiti et des
secours de l'art qui, pendant quelque temps encore, entourrent cet
infortun.

Un matin Mittler le trouva mort dans son lit; il appela le Chirurgien
et examina, avec sa prsence d'esprit habituelle, toutes les
circonstances de ce trpas subit. Charlotte accourut, le soupon d'un
suicide se prsenta  sa pense; elle accusa tout le monde et s'accusa
elle-mme d'une ngligence impardonnable. Mittler et le Chirurgien la
convainquirent bientt du contraire. L'un s'appuyait sur des causes
morales et l'autre sur des preuves matrielles. Il tait facile de
voir qu'douard avait t surpris par la mort. Un petit coffre et un
portefeuille contenant des fleurs qu'Ottilie avait cueillies pour lui
dans des moments de bonheur; les billets qu'il lui avait crits, sans
en excepter celui que Charlotte avait relev et qu'elle lui avait
remis d'une manire si prophtique; une boucle de ses cheveux
et plusieurs autres souvenirs de son amie qu'il avait toujours
soigneusement cachs, taient ouverts devant lui; et, certes, il ne
pouvait pas avoir eu l'ide d'exposer ces prcieux trsors aux regards
indiscrets du premier valet que le hasard aurait pu conduire dans sa
chambre.

Ce coeur, que la veille encore des motions violentes faisaient
tressaillir, avait enfin trouv le repos, et l'on pouvait croire  son
salut ternel, puisqu'il avait cess de battre en s'occupant d'une
bienheureuse, d'une sainte.

Charlotte lui accorda une place  ct d'Ottilie, et donna des ordres,
pour que jamais personne ne ft  l'avenir dpos dans cette chapelle.
Ce fut  cette condition expresse qu'elle dota richement l'glise et
l'cole, le pasteur et le matre d'cole.

Les deux amants reposent enfin l'un  ct de l'autre; la paix rgne
dans leur ternelle demeure, et, du haut de la vote de cette demeure,
des anges, auxquels une mystrieuse parent semble les unir, les
regardent avec un sourire cleste. Quel ne sera pas le bonheur de ces
amants lorsqu'un jour ils se rveilleront ensemble, et si prs l'un de
l'autre!


FIN DES AFFINITS LECTIVES.


       *       *       *       *       *


MAXIMES ET RFLEXIONS

DE

GOTHE.


Les sciences naturelles ont des problmes qu'on ne saurait rsoudre
sans appeler la mtaphysique a son secours, non cette mtaphysique
d'cole qui n'est qu'un bavardage vide de sens; mais la science
relle qui tait, qui est et qui sera, avant, avec et aprs la
physique.


L'autorit qui s'appuie sur des choses qui ont dj t faites ou
dites , sans doute, un trs-grand prix; mais les sots seuls
demandent toujours et partout une semblable autorit.


Il est bon de respecter les anciennes fondations, mais il ne faut
pas pour cela renoncer au droit de fonder quelque chose  son tour.


Maintiens-toi l o tu es! Cette maxime devient chaque jour plus
ncessaire; car si d'un ct les hommes forment d'immenses
associations, de l'autre chaque individu cherche  se faire valoir
selon ses vues et ses facults individuelles.


Il vaut toujours mieux exprimer tout simplement son opinion que de
l'appuyer sur des preuves, car les preuves ne sont que les variations
de l'opinion, et nos adversaires n'coutent volontiers ni le thme ni
les variations.


Je me familiarise chaque jour davantage avec l'histoire naturelle et
avec sa marche progressive, ce qui me suggre une foule de rflexions
sur les pas que nous faisons  la fois en avant et en arrire. Je
n'exprimerai qu'une seule de ces rflexions: _La science ne saurait
vous dbarrasser des erreurs mmes reconnues comme telles_. La cause
de cette singularit est un secret  la porte et connu de tout le
monde.


J'appelle erreur la fausse interprtation d'un vnement, les faux
enchanements auxquels il a donn lieu, et la fausse consquence
qu'on en tire. Il arrive pourtant parfois, dans la marche de
l'exprience et de la pense humaine, qu'un vnement ait t
consquemment nou et dduit d'un autre vnement. Le monde tolre
ce redressement d'une erreur sans y attacher une grande importance;
aussi l'erreur reste-t-elle intacte  ct de la vrit. Je connais
un petit magasin de ces sortes d'erreurs que l'on garde
trs-soigneusement.


L'homme ne s'intresse rellement qu' ses propres opinions; aussi
ds qu'il en nonce une, le voit on chercher de tous cts des
moyens d'appui. Tant que le vrai peut lui tre utile, il l'accepte
et s'en sert; mais quand le faux se trouve dans le mme cas, sa
rhtorique passionne s'en empare et l'exploite, lors mme qu'elle
n'y trouverait que des demi-arguments qui blouissent, des
remplissages et des lieux communs qui donnent une apparence d'unit
aux choses le plus bizarrement morceles. En dcouvrant cette
vrit, je me suis d'abord mis en colre, puis je me suis afflig;
maintenant j'en ris avec une joie maligne, et je me suis promis 
moi-mme de ne plus jamais dvoiler de semblables perfidies.


Chaque chose qui existe est analogue  tout ce qui existe, voil
pourquoi l'existence nous parat si unie et si morcele. Si l'on
s'attache  l'analogie, tout se confond dans l'identit; si on
l'vite, tout se disperse dans l'infini. Dans l'un et l'autre cas,
la rflexion reste stagnante, tantt dans une vitalit surexcite,
et tantt dans une mort apparente.


L'esprit s'occupe de ce qui sera, sans demander pourquoi cela sera
ainsi; la raison s'attache  ce qui est, sans s'inquiter des motifs
qui font que cela est ainsi. L'esprit se plat dans les dveloppements;
la raison veut tout fixer afin que tout puisse tre utile.


Par une particularit inne chez l'homme, ce qui est le plus prs de
lui ne saurait lui suffire. Cependant ce que nous voyons nous-mmes,
et qui, par consquent, est, pour l'instant du moins, le plus prs
de nous, peut, si nous le voulons fortement, s'expliquer par lui-mme.


Voil pourtant ce que les hommes ne comprendront jamais, parce que
cela est contraire  leur nature. Les plus instruits eux-mmes,
lorsqu'ils dcouvrent quelque part une vrit, ne la rattachent
jamais aux choses qui leur sont les plus prs et les plus connues,
mais  celles qui leur sont les plus loignes et les plus inconnues.
D'o il rsulte une foule d'erreurs. Le phnomne qui se passe prs
de nous ne tient  celui qui se passe au loin, que sous un seul
rapport: celui qui fait que tout, dans la nature, se rattache au
petit nombre de lois fondamentales qui se manifestent partout.


Qu'est-ce qui est gnral? Un fait isol. Qu'est-ce qui est
particulier? Des millions de faits semblables.


L'analogie doit se garder de deux cueils galement dangereux. Si
elle se laisse aller aux saillies, aux jeux d'esprit, aux pointes,
elle se rduit  rien; quand elle s'enveloppe de tropes et de
comparaisons, elle est moins funeste, mais compltement inutile.


La science ne peut admettre ni les mythologies ni les lgendes;
elles appartiennent au pote qui a mission de les exploiter pour
notre amusement. Le savant se renferme dans le prsent le plus
positif et le plus clair. S'il puise aux mmes sources que le pote,
il devient rhteur, ce qu'au reste on n'a pas le droit de
lui dfendre.


Pour me garantir de l'erreur, je cherche  rendre les vnements
indpendants les uns des autres et  les isoler; puis je les
considre comme autant de corrlatifs, et ils s'unissent aussitt
et s'animent d'une vie positive. J'applique surtout ce procd  la
nature; mais il est galement utile dans l'tude de l'histoire du
monde agissant et vivant autour de nous.


Tout ce que nous pouvons inventer ou dcouvrir dans le sens le plus
lev, n'est que l'action spontane du sentiment primitif du vrai
qui dormait en nous, et qu'un vnement imprvu convertit tout 
coup en intuition. Ce rveil est une rvlation qui agit de
l'intrieur  l'extrieur, et donne  l'homme la conscience de sa
ressemblance avec Dieu; c'est la synthse de la matire et de
l'esprit qui conduit  l'heureuse certitude de l'ternelle harmonie
de l'existence.


Si l'homme ne croyait pas que l'inconcevable est concevable, il ne
ferait jamais usage de son entendement.


Chaque particularit qui peut s'appliquer d'une manire dtermine,
est concevable; en envisageant l'inconcevable sous ce point de vue,
il peut devenir utile.


Il existe un empyrisme pur qui s'identifie tellement avec son
objet, qu'il devient une thorie; mais cette gradation des facults
intellectuelles n'appartient qu'aux poques de haute civilisation.


Il n'y a rien de plus fcheux que les observateurs malveillants et
les thoriciens fantasques. Leurs essais son mesquins et compliqus,
et leurs hypothses obstrues et bizarres.


Il est des pdants qui sont en mme temps des fripons, et c'est la
pire espce.


Il n'est pas besoin de faire le tour du monde pour se convaincre que
le ciel est bleu partout.


Le gnral et le particulier se tiennent, car le particulier n'est
que le gnral qui se prsente  nous sous des conditions
diffrentes.


Il n'est pas ncessaire d'avoir tout vu, tout prouv par soi-mme;
et lorsqu'on veut se confier aux rcits d'un autre, il ne faut pas
oublier qu'alors on a  faire  trois choses:  l'objet et  deux
sujets.


Les proprits fondamentales de l'unit vivante sont: se sparer et
se runir, se rpandre dans les faits gnraux et se fixer dans les
faits particuliers; se mtamorphoser, se spcifier, se manifester
enfin sous les mille conditions diverses qui caractrisent la vie,
et qui consistent  s'avancer et  disparatre,  se consolider ou
 se dissoudre,  s'tendre ou  se concentrer. Puisque ces divers
effets s'accomplissent  des poques semblables, tout pourrait se
passer dans un seul et mme moment. Paratre et disparatre, crer
et dtruire, natre et mourir, prouver de la joie ou de la douleur,
tout cela agit ple-mle dans le mme sens et dans la mme mesure;
voil pourquoi les vnements qui nous paraissent les plus
extraordinaires, ne sont que l'image et la comparaison des
gnralits les plus vulgaires.


L'existence dans son ensemble n'est qu'une sparation et une runion
perptuelle, d'o il rsulte que les hommes, en considrant de prs
cet tat monstrueux, ne songeront bientt plus qu' sparer et 
runir.


Tout ce qui est spar doit se poser sparment devant nous, c'est
ainsi que la physique ne doit rien avoir de commun avec les
mathmatiques. La premire doit se maintenir dans son indpendance
dtermine, et s'armer de toutes les forces que peuvent lui prter
l'amour, la pit et la vnration, pour pntrer dans la vie sacre
de la nature, sans s'inquiter de ce que les mathmatiques pourront
faire et prouver de leur ct. Les mathmatiques doivent se dtacher
de toute influence extrieure, marcher librement sur la grande route
intellectuelle qui leur est propre, et s'y perfectionner avec une
puret qu'elles n'atteindront jamais, tant qu'elles continueront 
s'occuper de ce qui est, pour lui enlever ou pour lui faire adopter
quelque chose.


On peut tudier la nature et la morale sans adopter un mode
catgoriquement impratif; mais il ne faudrait pas se croire arriv
 la fin, car alors on n'en est encore qu'au commencement.


Le plus haut degr de perfection serait de comprendre que tout ce
qui est factice est une thorie. La couleur bleue du ciel nous
rvle la loi fondamentale du chromatisme. Ne cherchez jamais rien
au-del d'un phnomne; il est lui-mme un enseignement complet.


Les sciences renferment beaucoup de certitudes, quand on ne se
laisse pas garer par les exceptions et qu'on sait respecter les
problmes.


Si je suis parvenu  envisager avec calme les inexplicables phnomnes
primitifs, c'est que j'ai appris  me rsigner; mais il y aura toujours
une diffrence immense entre la rsignation qui nous arrte devant les
limites de l'humanit, et celle qui nous renferme dans l'arne
hypothtique _d'une ralit_ borne.


Lorsqu'on rflchit sur les problmes d'Aristote, on s'tonne du
merveilleux don d'observation qui mettait, pour ainsi dire, les
anciens Grecs  mme de tout savoir. Mais on ne tarde pas  les
accuser de prcipitation, car ils passent immdiatement du phnomne
 son explication, et tombent ainsi dans des dcisions thoriques
trs-insuffisantes. Htons-nous d'ajouter que c'est encore l
aujourd'hui notre dfaut dominant.


Les hypothses sont des chants de berceuses par lesquels les matres
endorment leurs lves. L'observateur sincre et consciencieux se
pntre toujours plus intimement de son insuffisance, et il sent que
les problmes augmentent  mesure qu'il tend son savoir.


Notre plus grand dfaut est de douter du certain et de vouloir fixer
l'incertain. Mon principe  moi, surtout dans l'tude de la nature,
est de fixer le certain, et d'tre toujours en garde contre
l'incertain.


J'appelle une hypothse dtestable, celle que l'on tablit, pour
ainsi dire, malicieusement, afin de la faire rfuter par la nature.


Comment pourrait-on se faire accepter comme matre dans une
profession quelconque, si l'on n'enseignait jamais rien d'inutile?


Ce qu'il y a de plus fou en ce monde, c'est que chacun se croit
oblig d'enseigner aux autres ce qu'il croit savoir.


Le discours didactique doit tre dcid. Les auditeurs ne veulent
pas qu'on leur parle de doute et d'incertitude, ce qui met l'orateur
dans l'impossibilit de laisser certains problmes sans les rsoudre
ou de les tourner  distance. Quand on a entendu arrter, affirmer
quelque chose, on croit avoir conquis un terrain immense, et l'on
conserve cette croyance jusqu' ce qu'un nouveau venu resserre ou
agrandisse ce terrain, en reculant ou en rapprochant les bornes que
le premier avait poses.


Les questions vives sur les causes, le mlange confus des causes et
des effets, tranquillisent celui qui se perd dans de fausses
thories; mais leurs consquences sont incalculables et
impossibles  viter.


Il est des personnes qui auraient entirement chang de caractre,
si elles n'avaient pas pens qu'il tait de leur devoir de soutenir
et de rpter un mensonge, uniquement parce qu'elles l'ont dit
une fois.


Le faux a l'avantage de fournir d'inpuisables sujets de causeries;
le vrai ne peut qu'tre utilis, sans cela il serait comme
non avenu.


Celui qui ne reconnat pas combien le vrai facilite la pratique, le
fausse et le tiraille afin de fournir des aliments  son pnible
besoin d'activit.


Les Allemands possdent le don de rendre les sciences inaccessibles,
mais ce n'est cependant pas l une proprit exclusive.


Les Anglais profitent  l'instant mme de chaque dcouverte, jusqu'
ce qu'elle les mne  une dcouverte nouvelle. Que l'on se demande
encore pourquoi ils nous devancent toujours et en tout.


L'homme pensant possde la facult bizarre de rver une image
fantastique, l o il voit un problme qui n'est pas encore rsolu.
Et quand le problme est rsolu, et que la vrit s'est fait jour,
il cherche en vain  se dbarrasser de cette image.


Il faut une disposition d'esprit particulire pour saisir la ralit
sans forme, telle qu'elle est, et pour la distinguer des vagues
crations du cerveau qui ne laissent pas de s'imposer vivement et
avec une certaine apparence de ralit.


En observant la nature dans ses plus grands comme dans ses plus
petits effets, je me suis constamment demand: Est-ce l'objet de
tes observations, ou bien est-ce toi qui te prononces ainsi? J'ai
toujours envisag mes prdcesseurs et mes collaborateurs sous le
mme point de vue.


Chacun de nous ne voit dans la cration acheve, rgle, accomplie,
qu'un lment avec lequel il s'efforce de crer un monde  sa guise.
Les hommes robustes s'emparent sans hsiter de cet lment, et le
forcent  enfanter tant bien que mal; les faibles jouent et badinent
avec lui en tremblant, il y en a qui vont jusqu' douter de son
existence.


Si nous pouvions nous pntrer compltement de cette vrit
fondamentale, on ne disputerait plus; car on ne verrait dans les
opinions des autres comme dans les siennes, que des phnomnes de
diverses espces. L'exprience, au reste, ne nous prouve-t-elle pas,
chaque jour, que tel homme pense facilement ce que tel autre ne
saurait jamais penser? et cette diffrence existe non seulement dans
les questions relatives au bien ou au mal rel, mais encore dans les
choses qui nous sont compltement indiffrentes.


Tout ce qu'on sait, on ne le sait que pour soi-mme. Ds que je
m'entretiens avec quelqu'un sur une chose que je crois savoir, il
croit la savoir mieux que moi, et je me vois forc de refouler mon
savoir sur moi-mme.


Le vrai hte et favorise le bien; l'erreur ne dveloppe rien et
embrouille tout.


L'homme se trouve jet au milieu de tant d'effets, qu'il ne peut
s'empcher d'en demander la cause; la premire venue lui tant la
plus commode, il la croit la meilleure et s'en contente. C'est ainsi
du moins qu'agit le sens commun gnral.


Ds qu'on voit un mal on se met  le combattre, c'est--dire qu'on
exerce l'art de gurir sur les symptmes et non sur la maladie.


L'entendement n'a d'empire que sur ce qui vit. Le monde dont s'occupe
la gognosie est mort; il n'y a donc pas de gologie, car cette science
serait inaccessible  l'entendement.


Lorsque je vois les parties parses d'un squelette, je puis les
rassembler et les replacer dans l'ordre voulu; car l'entendement me
parle d'aprs les analogies ternelles et immuables, lors mme que
ce squelette serait celui du Lviathan.


Il ne nous est pas possible de voir natre en penses, ce qui ne
nat plus sous nos yeux. Une cration dfinitivement accomplie,
acheve et sans variation, n'est pas concevable pour nous.


Le systme des vulcanistes modernes, n'est qu'un effet hardi pour
rattacher l'inconcevable monde prsent au monde pass qui nous est
entirement inconnu.


Les forces actives de la nature produisent souvent des effets
semblables par des moyens diffrents.


Rien n'est plus absurde que la majorit, car elle se compose d'un
trs-petit nombre de prdcesseurs nergiques, de fripons qui
s'accommodent entre eux, de faibles qui cherchent  s'assimiler, et
d'une masse qui trotte toujours  la suite de quiconque veut bien se
donner la peine de la faire mouvoir.


Les mathmatiques sont, comme la dialectique, l'organe d'un sens
noble et lev; dans la pratique elles deviennent un art semblable
 celui de l'loquence, car, pour l'un comme pour l'autre, la forme
est tout, et l'objet n'est rien: il est aussi indiffrent aux
mathmatiques de calculer des oboles ou des guines, qu' la
rhtorique de servir  la dfense du vrai ou du faux.


En pareil cas tout dpend du mrite de l'homme qui pratique cette
science, qui exerce cet art. L'avocat loquent et entranant qui
dfend et gagne une cause juste, et le mathmaticien profond qui
calcule avec justesse la marche des toiles, sont deux tres
galement divins.


Il n'y a d'exact dans les mathmatiques que l'exactitude qui n'est
elle-mme qu'une consquence du sentiment inn du vrai.


Les mathmatiques ne sauraient faire disparatre les prjugs,
modifier l'enttement ou calmer l'esprit de parti; elles sont
impuissantes pour tout ce qui concerne le monde moral.


Pour tre un mathmaticien parfait, il faut tre avant tout un homme
accompli. Ce n'est qu'en sentant tout ce qu'il y a de beau dans le
vrai qu'il devient profond, pntrant, clair, gracieux et mme
lgant; car il faut tre tout cela pour ressembler  un Lagrange.


Ce n'est pas le langage par lui-mme qui est juste, nergique ou
agrable, mais l'esprit qui se corporifie pour ainsi dire par le
langage. Il ne dpend pas de nous de donner  nos calculs,  nos
discours,  nos pomes, les qualits dsirables, si la nature nous
a refus les qualits morales et intellectuelles ncessaires pour
arriver  ce rsultat. Les qualits intellectuelles consistent dans
la pntration et dans le pouvoir de mditer; et les qualits
morales, dans la force de conjurer le mauvais esprit qui nous
empche de rendre hommage  la vrit.


Expliquer le simple par le compos, le facile par le difficile, est
un mal profondment enracin dans le corps des sciences; la plupart
des savants le savent, mais fort peu en conviennent.


En mditant consciencieusement sur la physique, on reconnat que les
phnomnes et les expriences qui lui servent de base n'ont pas tous
la mme valeur.


Les phnomnes originels et les expriences primitives sont de la
plus haute importance, et tout ce qui en dcoule immdiatement est
immuable. En accordant le mme droit aux phnomnes et aux expriences
secondaires, on confond et on obscurcit tout ce que les premiers
avaient expliqu et clairci.


Rien n'est plus funeste  la science que les hommes qui, sans
possder un grand fonds d'ides qui leur soient propres, se
permettent d'tablir des thories; car ils ne conoivent pas que
mme beaucoup de savoir acquis ne suffit pas pour leur donner ce
droit. Dans leurs premires tentatives ils sont,  la vrit,
toujours guids par le bon sens; mais ce bon sens a des limites fort
troites, et, quand ils les dpassent, ils tombent dans l'absurde;
son vritable domaine est l'action. Oui, le bon sens agissant ne
s'gare jamais, mais il n'est pas propre  argumenter, 
conjecturer,  juger; les hautes spculations de la pense, les
fonctions leves de l'esprit lui sont interdites.


L'exprience est d'abord utile  la science, puis elle lui devient
nuisible, parce qu'elle enseigne  la fois le lois et les
exceptions; et c'est toujours en vain qu'on croira trouver la vrit
dans le rsultat d'une rgle de proportion entre les unes et
les autres.


On prtend communment qu'entre deux opinions opposes, la vrit se
trouve dans le centre. Rien n'est plus faux; ce n'est pas la vrit
qu'on y trouve, c'est le problme, c'est la vie invisible et
ternellement active suppose visible et en tat de repos.


       *       *       *       *       *


DERNIER CONSEIL.


Rien de ce qui est ne peut tre rduit  ne plus tre; l'ternit se
meut en tout. Sois heureux d'exister, l'existence est ternelle; des
lois ternelles veillent sur les trsors vivants o le grand tout
puise ses parures.

Depuis longtemps il a t trouv, le vrai, et de nobles esprits se
sont unis en lui. Fils de la terre, attache-toi  cet ancien vrai,
et remercie les sages qui lui ont montr le chemin qui tourne autour
du soleil et des toiles.

Concentre tes regards sur toi-mme, tu y trouveras le centre dont
pas un noble coeur n'ose douter. Tu comprendras toutes les rgles et
toutes les exceptions; la conscience indpendante et ne subsistant
que par elle-mme, est le soleil qui claire chaque jour de ta
vie morale.

Que ta raison veille toujours et tu pourras te confier  tes sens,
ils ne te feront rien voir de faux. Observe tout d'un regard
satisfait et marche d'un pas ferme et sr  travers les monts et les
vallons de ce monde si richement dot.

Jouis avec modration et avec sagesse de tant de biens, de tant de
richesses. Quand la vie se rjouit de la vie, le pass s'arrte,
l'avenir s'anime d'avance et le prsent est ternel!

Et quand tu auras russi  te pntrer de la conviction que l'utile
seul est vrai; quand tu auras tudi le mouvement de la foule qui
tourne toujours dans le mme cercle, alors tu la laisseras se
mouvoir  sa manire et tu viendras te runir au plus petit nombre.

Et, semblable au pote, au philosophe qui depuis l'antiquit la plus
recule, se sont cr en silence une oeuvre chrie s'harmonisant
avec leurs penchants et leurs dsirs, tu arriveras par degrs  ce
rsultat si heureux et si beau! Prcder les belles mes sur la
route de leurs plus nobles sensations, n'est-ce pas l une destine
digne d'envie?


       *       *       *       *       *


Tout ce qui est raisonnable a dj t pens, mais il faut essayer
de le penser de nouveau.


Comment peut-on apprendre  se connatre soi-mme? Ce n'est pas par
le raisonnement, c'est par l'action. Essaie de faire ton devoir, et
tu verras tout de suite ce que tu vaux.


Qu'est-ce que ton devoir? L'exigence de chaque jour.


La partie pensante de l'espce humaine doit tre regarde comme une
grande et immortelle individualit qui, en faisant sans cesse
l'indispensable et le ncessaire, finit par se rendre matre de
l'ventuel.


Plus j'avance dans la vie, plus je me dpite, quand je vois l'homme
plac assez haut sur l'chelle de la cration pour commander  la
nature et s'affranchir de ses imprieuses ncessits, manquer 
cette vocation en se laissant entraner par de fausses ides  faire
prcisment le contraire de ce qu'il veut; quand je le vois,
surtout, gter volontairement l'ensemble, et se rduire ainsi  se
dbattre pniblement au milieu d'une foule de dtails gnants
et mesquins.


Sois utilement actif, tu auras mrit d'obtenir et tu pourras
t'attendre  trouver: chez les grands, des grces; chez les
puissants, des faveurs; chez les hommes actifs et utiles, de
l'appui, dans la multitude, de la sympathie; chez les individus
isols, de l'affection.


Dis-moi qui tu hantes, je dirai qui tu es, dit un vieux proverbe.
J'ajouterai: dis-moi de quoi tu t'occupes, et je te dirai ce que tu
pourras devenir.


Chaque individu doit penser  sa faon, car il trouve toujours sur
sa route une vrit ou une espce de vrit qui lui sert de guide;
mais il ne doit pas se laisser aller sans aucun contrle: le pur
instinct ne suffit pas  l'homme, il le ravale au-dessous de
sa dignit.


L'activit sans frein, quelle que soit sa nature, finit par faire
banqueroute  la raison.


Dans les oeuvres des hommes comme dans celles de la nature, il n'y a
de rellement digne de notre attention que les intentions.


L'homme ne se trompe si souvent par rapport  lui et par rapport aux
autres, que parce qu'il voit un but dans un moyen; et qu' force de
vouloir agir en ce sens, il ne fait rien, ou fait le contraire de ce
qu'il devrait faire.


Quand nous avons rflchi sur une chose, et que nous avons pris la
rsolution de l'excuter, elle devrait tre si pure et si belle, que
le monde ne pourrait plus que gter notre oeuvre; par l nous
conserverions toujours intact l'immense avantage de rtablir ce qui
a t dtruit, de rassembler ce qui a t dispers.


Les erreurs, lors mme qu'elles ne seraient pas compltes, sont
toujours difficiles  rectifier; car il faut conserver ce qu'il y
avait de vrai et le mettre  la place o il doit tre.


Le vrai n'a pas toujours besoin de se corporifier; c'est dj
beaucoup quand il plane  et l comme un pur esprit et veille des
sympathies intellectuelles, quand il vibre dans l'air doux et grave
comme le son d'une cloche.


Les ides gnrales et les grandes vanits sont toujours sur le
point de causer d'immenses malheurs.


Souffler dans une flte, ce n'est pas en jouer; il faut remuer les
doigts.


Les botanistes admettent une classe de plantes qu'ils appellent
incompltes. On pourrait dire avec autant de justesse qu'il y a une
classe d'hommes incomplets; et j'appelle ainsi tous ceux qui ne
savent pas mettre leurs dsirs et leurs tendances en harmonie avec
leurs facults. L'homme le plus insignifiant est complet s'il sait
se renfermer dans le cercle de ses capacits, tandis que les plus
belles qualits s'obscurcissent, s'anantissent mme sans cette
indispensable loi de proportion. L'absence de cette loi est un mal
que l'esprit des temps modernes augmente chaque jour; car qui
pourrait suffire  la marche rapide et aux exigences d'un prsent
toujours progressif?


Les hommes sagement actifs, qui connaissent leurs forces et qui les
utilisent avec prudence, prosprent toujours dans les affaires de
ce monde.


C'est un grand dfaut de se croire plus qu'on n'est, ou de s'estimer
moins qu'on ne vaut.


Je rencontre de temps en temps des jeunes gens auxquels je ne trouve
rien  changer, rien  corriger, et cependant ils me donnent des
inquitudes, parce que je les vois disposs  suivre le torrent de
leur poque. C'est prcisment de cette disposition que je voudrais
les garantir. Il n'a t donn une rame  l'homme, rduit  naviguer
dans une nacelle fragile, que pour qu'il puisse se guider selon sa
volont et son jugement, au lieu de suivre le cours aveugle
des flots.


Comment un jeune homme pourrait-il trouver blmable et nuisible ce
que tout le monde fait et approuve? Pourquoi rsisterait-il seul 
la tendance de tous?


Le plus grand mal de notre poque o rien ne peut arriver  sa
maturit, est de consommer chaque jour le produit de chaque jour,
sans jamais songer  garder quelque chose pour l'avenir. Nous avons
des journaux pour le soir et d'autres pour le matin, et l'on ne
tardera sans doute pas  en inventer pour les heures intermdiaires.
Cette manie trane  la barre du public tout ce que chacun rve ou
se propose de faire; on ne peut plus ni souffrir ni se rjouir que
pour amuser les autres. Les vnements les plus intimes sont
colports de maison en maison, de ville en ville, et d'empire en
empire; bientt ils passeront d'une partie du monde  l'autre 
l'aide de quelques vlocifres.


Il serait aussi impossible d'teindre les machines  vapeur du monde
matriel, que d'arrter ce mouvement du monde moral. La vivacit du
commerce, le froissement du papier qui remplace l'argent monnay, la
recrudescence de la dette pour payer des dettes, voil les lments
monstrueux au milieu desquels les jeunes hommes se trouvent jets
aujourd'hui. Qu'ils rendent grce  la nature si elle leur a donn
un esprit assez juste et assez calme pour ne pas se laisser
entraner par le monde, ou pour ne pas lui demander l'impossible.


Dans chaque cercle d'activit l'esprit de l'poque poursuit et
menace les jeunes hommes; aussi ne saurait-on leur montrer trop tt
le point vers lequel ils doivent diriger leur volont.


Plus on avance en ge, plus on sent l'importance des paroles et des
actions les plus innocentes. Cette conviction m'engage  faire
remarquer  tous ceux qui m'entourent, la diffrence qui existe
entre la sincrit, la confiance et l'indiscrtion; c'est--dire,
qu'il n'y a pas de diffrence, mais une gradation lente comme celle
qui conduit de la chose la plus indiffrente  la plus nuisible, et
qu'il faut sentir, car elle ne peut se raisonner.


C'est sur cette gradation qu'il faut rgler notre conduite, si nous
ne voulons pas perdre la bienveillance des hommes, sur la mme route
o nous sommes parvenus  la gagner. L'exprience nous apprend
toujours cette vrit, mais elle la fait payer par un cher
apprentissage, que par malheur on cherche toujours vainement 
pargner  ses descendants.


L'influence des arts et des sciences sur la vie, est tellement
soumise au degr de perfection de l'esprit du temps, et  mille
autres circonstances fortuites, qu'il est impossible de la
dterminer.


La posie est toute-puissante dans les dbuts de la socit, que ces
dbuts soient la barbarie, la demi-civilisation, une rorganisation,
ou un changement rsult du contact d'une civilisation trangre;
d'o l'on peut conclure que l'influence de la posie se fait sentir
dans tout ce qui est nouveau.


La musique a moins besoin de cette nouveaut; elle lui est presque
nuisible, car plus elle est ancienne, plus on y est accoutum, plus
elle a de puissance.


C'est dans la musique, surtout, que la dignit de l'art est
minente, car il n'y a en elle rien de matriel  dduire;  la fois
forme et fond, elle ennoblit tout ce qu'elle exprime.


La musique est ou profane ou sacre. Le caractre sacr, surtout,
lui convient; il lui donne sur la vie une haute influence, qui reste
invariable  travers toutes les variations de l'esprit des temps. La
musique profane devrait toujours tre joyeuse et gaie.


La musique qui mle le sacr au profane est impie; celle qui exprime
des sensations faibles, lamentables ou mesquines est absurde; car
n'tant pas assez imposante et assez grave pour tre sacre, il lui
manque la gat qui fait le seul mrite de la musique profane.


La saintet de la musique d'glise et l'espiglerie des chants
populaires sont les deux pivots, sur lesquels la musique doit
toujours rouler, c'est l'unique moyen de produire les deux grands
effets qui lui sont propres: la prire et la danse. Si elle confond
les genres, elle jette de la confusion dans l'me; si elle les
affaiblit, elle devient fade; si elle veut s'associer  la posie
didactique ou descriptive, elle glace et ennuie.


La plastique ne peut agir que sur un degr lev de l'chelle
artistique. Le mdiocre peut, sous plus d'un rapport, avoir quelque
chose d'imposant; mais une oeuvre d'art mdiocre sera toujours plus
propre  induire en erreur qu' plaire. Voil pourquoi la sculpture
doit s'associer un intrt matriel qu'elle trouvera sans peine dans
la reprsentation des personnages importants; mais, malgr ce
secours, il lui faut encore un haut degr de perfection pour tre 
la fois vraie et digne.


La peinture est de tous les arts le plus nonchalant et le plus
commode. Lors mme qu'elle n'est que du mtier, elle plat  cause
de son sujet. Son excution, ne serait-elle que mcanique et par
consquent dpourvue d'intelligence, a quelque chose de si
merveilleux qu'elle tonne les esprits les plus cultivs comme les
plus vulgaires; et ds qu'elle s'lve sur l'chelle artistique,
elle est prfre aux autres arts arrivs au mme degr de
perfection. La vrit dans la couleur, dans les superficies et dans
les rapports que les objets visibles ont entre eux, suffit pour la
rendre agrable. Et comme les yeux ont t forcs de s'accoutumer 
tout voir, mme le laid, une difformit ne les affecte pas aussi
pniblement que la dissonance blesse l'oreille; ils supportent une
mauvaise copie de la ralit, parce qu'il y a des ralits plus
vilaines encore. Enfin, le peintre mdiocrement artiste aura
toujours plus d'amis, plus de partisans dans le public, que le
musicien qui ne serait pas plus avanc que lui dans son art. En
tous cas, le peintre peu habile a du moins l'avantage de pouvoir
travailler seul et pour lui seul, tandis que le musicien est
toujours oblig de s'associer d'autres musiciens, car ce n'est que
par l'association qu'il peut produire des effets.


On se demande si, en examinant les diverses productions artistiques,
il faut les comparer entre elles? Je rpondrai que le connaisseur
parfait peut et doit juger par comparaison, car la pense
fondamentale de l'art plane devant lui, et il a la conscience de
tout ce que l'on pourrait, de tout ce que l'on devrait faire. Mais
l'amateur, qui en est encore aux premiers pas sur la route de
l'apprciation du vrai beau, doit considrer isolment chaque genre
de mrite; par l seulement le sens et le sentiment s'accoutument
par degrs  agir sur les gnralits. En tous cas, la manie de
comparer n'est qu'une paresse de l'esprit qui veut s'pargner la
peine de juger.


Le propre de l'amour de la vrit est de nous faire dcouvrir et
apprcier le bon partout o il est.


Le sentiment humain peut s'appeler historique, quand il s'est
perfectionn au point de faire entrer le pass en ligne de compte,
dans l'apprciation des mrites du prsent.


Ce qu'il y a de mieux dans l'histoire, c'est l'enthousiasme qu'elle
excite en nous.


L'individualit engendre l'individualit.


Il ne faut jamais oublier qu'il y a une foule de personnes qui
veulent absolument dire ou produire quelque chose de remarquable,
sans avoir pour cela les facults ncessaires, et que de l doit
ncessairement rsulter le bizarre, l'extravagant.


Les penseurs profonds et srieux sont rarement bien vus du public.


Si l'on veut que j'coute avec attention l'opinion d'un autre, il
faut du moins qu'elle soit positivement nonce; car j'ai toujours
en moi-mme un assez grand fonds de donnes problmatiques.


La superstition fait pour ainsi dire partie de l'homme, et il se
flatte en vain de pouvoir la bannir compltement; au lieu de le
quitter, elle se rfugie dans les profondeurs les plus mystrieuses
de son tre, d'o elle reparat tout  coup ds qu'elle se sent
moins rigoureusement poursuivie.


Que de choses nous pourrions savoir mieux, si nous ne voulions pas
les savoir trop bien. Ce n'est que dans l'angle de quarante-cinq
degrs que les objets deviennent accessibles  notre vue.


Les microscopes et les lunettes d'approche ne servent qu' garer le
bon sens.


Je garde le silence sur beaucoup de choses, car je ne veux causer ni
trouble ni dsordre. Je vois mme sans dplaisir les hommes se
rjouir des choses qui me scandalisent et me chagrinent.


Tout ce qui affranchit l'esprit sans lui donner un pouvoir absolu
sur nous-mmes est nuisible.


Quand les hommes examinent et jugent une production de l'art, ils
cherchent plus tt  savoir ce qu'elle est, que pourquoi et comment
elle est. Guid par ce sentiment, on s'attache aux dtails, on fait
des extraits. Il est vrai que par ce procd on finit toujours par
saisir l'ensemble, mais c'est toujours sans le savoir.


L'art, et surtout celui de la posie, a seul le pouvoir de soumettre
l'imagination aux rgles qui lui sont indispensables, car l'imagination
sans got est une monstruosit.


Le manir est la subjectivit de l'ide; voil pourquoi il a toujours
quelque chose de spirituel.


La tche du philologue consiste  approfondir le contenu des traditions
crites. Il examine un manuscrit et il y voit des lacunes, des erreurs
ou des omissions de copiste, et d'autres fautes semblables qui nuisent
 la clart du texte. On dcouvre une seconde, une troisime copie du
mme manuscrit; il les compare entre elles et arrive ainsi  savoir ce
qu'il y a de croyable, de sens dans la tradition. Il va plus loin, il
demande  sa propre raison de saisir et de rendre, sans le secours des
moyens extrieurs, et avec une perfection toujours croissante, les
convenances et les rapports qu'ont entre elles les matires qu'il
traite; les vrits, les erreurs et les mensonges qu'elles contiennent.
Pour arriver  ce rsultat, il a besoin de beaucoup de tact, d'une tude
approfondie des auteurs morts, et mme d'un certain degr d'imagination.
Il n'est donc pas tonnant que le philologue arrive  se croire juge
comptent dans le domaine du got; malheureusement il y russit rarement.


Le pote doit tout mettre en action, en reprsentation, et il n'est au
niveau de sa tche que lorsque ses reprsentations rivalisent avec la
ralit, et sduisent l'esprit au point que tout le monde croit voir
et entendre ce qu'il dcrit ou reprsente. Quand la posie a atteint
ce haut degr de perfection, elle parat n'appartenir qu'au monde
extrieur; et cela est si vrai, que, lorsqu'elle se refoule dans le
monde intrieur, elle est en dcadence. La posie qui ne reprsente
que des sensations intrieures sans les corporifier par des objets
extrieurs, ou celle qui ne reprsente que des objets extrieurs, sans
les animer par des sensations intrieures, sont toutes deux arrives
au plus bas degr de l'chelle potique, d'o il ne leur reste plus
qu' entrer dans la vie vulgaire.


L'loquence jouit de toutes les faveurs, de tous les privilges de
la posie, elle s'en empare; elle en abuse mme pour s'assurer dans
la vie sociale un avantage momentan, moral o immoral, juste
ou injuste.


La littrature n'est qu'un fragment des fragments de l'esprit
humain. On n'a crit que la plus petite partie de ce qui a t fait
et dit, et l'on n'a conserv que la plus petite partie de ce qui a
t crit.


Le talent de lord Byron a une vrit et une grandeur naturelles qui
se sont dveloppes dans une sauvagerie dont le principal effet est
d'tonner et de mettre mal  son aise; aussi son talent ne peut-il
tre compar  aucun autre talent.


Le vritable mrite des chants populaires est d'avoir pris
immdiatement leurs motifs dans la nature. Les potes les plus
avancs en civilisation pourraient tirer de grands avantages de
cette source s'ils savaient y puiser.


J'ajouterai cependant qu'ils n'en seraient pas moins infrieurs 
ces grands modles, du moins sous le rapport de la concision; car
l'homme de la nature sera toujours plus laconique que l'homme
civilis.


L'tude de Shakespeare est fort dangereuse pour les talents
naissants, car elles les force  l'imiter quand ils se flattent
de crer.


Pour apprcier l'histoire, il faut qu'il y ait eu de l'histoire dans
notre vie. Il en est de mme des nations: les Allemands ne peuvent
juger la littrature que depuis qu'ils en ont une.


On ne vit rellement, que lorsqu'on se sent heureux par la
bienveillance et l'affection dont on est l'objet.


La pit n'est pas un but, mais un moyen pour arriver  un haut
degr de civilisation par une douce tranquillit d'esprit.


On peut conclure de l que tous ceux qui font de la pit un but
sont des hypocrites.


On a plus de devoirs  remplir dans la vieillesse que dans la
jeunesse.


Un devoir contract est une crance perptuelle, car il est
impossible de la solder complment.


La malveillance seule voit les imperfections et les dfauts, il faut
donc se faire malveillant pour les voir; mais gardons-nous de le
devenir plus que cela n'est rigoureusement ncessaire.


Le plus grand bonheur qui puisse nous arriver, est celui qui corrige
nos imperfections et rpare nos fautes.


Si tu sais lire, il faut que tu comprennes; si tu sais crire, il
faut que tu saches quelque chose; si tu crois, tu es forc de
concevoir; si tu dsires, tu t'imposes des obligations; si tu
exiges, tu obtiendras; si tu as de l'exprience, on te demande
d'tre utile.


Nous ne reconnaissons de l'autorit qu' ceux qui nous sont utiles.
Si nous nous soumettons  nos souverains, c'est parce qu'ils nous
assurent la tranquille possession de nos proprits, et qu'ils nous
protgent contre tout ce qui pourrait nous arriver de dsagrable.


Le ruisseau est l'ami du meunier qui l'utilise. Il aime mieux se
prcipiter par-dessus les roues qu'il fait mouvoir, que de rouler
 travers la valle avec une tranquillit strile.


Celui qui se contente de rgler sa conduite sur une simple
exprience, est toujours dans le vrai. Considr sous ce point de
vue, l'enfant qui commence  raisonner est un grand sage.


La thorie n'a d'autre mrite rel que celui de nous faire croire
 la concidence des vnements.


Toutes les choses abstraites deviennent inaccessibles au sens
commun, lorsqu'on veut les mettre en oeuvre; et le sens commun
arrive toujours  l'abstrait par l'action et par l'observation.


Lorsqu'on demande trop et qu'on se plat datas les combinaisons
compliques, on s'expose  s'garer dans le dsordre.


Il est bon de penser par analogie, car l'analogie ne conclue rien.
L'induction est dangereuse, car elle se pose un but dtermin
qu'elle ne perd jamais de vue, et vers lequel elle entrane
indistinctement le faux et le vrai.


L'intuition juste mais vulgaire des choses terrestres, est une
proprit du simple sens commun. L'intuition pure des objets
extrieurs et intrieurs est fort rare.


La premire se manifeste d'une manire tout  fait pratique,
c'est--dire par l'action immdiate; la seconde, par symboles, tels
que les chiffres, les formules de mathmatiques, et la parole ou
plutt les tropes, que l'on peut regarder comme la posie du gnie
et la manifestation proverbiale du sens commun.


Le pass ne peut agir sur nous que par la narration crite ou
parle. La plus ordinaire, la plus sense est historique; celle qui
tient le plus prs  l'imagination est mythique. Ds que l'on
cherche dans cette dernire quelque chose d'important et de cach,
elle devient mystique, et prend un cachet si sentimental, que nous
n'en acceptons que ce qui concerne le sentiment.


Si nous voulons rellement arriver  quelque chose, il faut soutenir
notre activit par les facults qui prparent, accompagnent,
concident, secondent, acclrent, fortifient, arrtent et
ragissent.


Pour observer comme pour agir, il faut sparer l'accessible de
l'inaccessible, sans cela notre vie et notre savoir seront toujours
galement striles.


Un Franais a dit: Le sens commun est le gnie de l'humanit. mais
avant d'accepter ce sens commun comme le gnie de l'humanit, il
faudrait du moins l'examiner dans ses divers modes de manifestation.
Si nous nous demandons en quoi il est utile aux hommes, nous
arrivons aux rsultats suivants:


L'humanit est soumise  des besoins; si elle ne peut les satisfaire,
elle s'agite et s'impatiente; ds qu'ils sont satisfaits, elle redevient
calme, indiffrente. L'homme de la nature est donc toujours dans l'un
ou l'autre de ces deux tats, et il doit ncessairement employer la
simple raison, c'est--dire le sens commun des Franais, pour trouver
le moyen de satisfaire ses besoins. Ces moyens, il les trouve toujours
tant que ses besoins restent dans les limites du ncessaire; mais s'ils
s'tendent, s'ils s'lvent au-dessus du commun, le sens commun devient
insuffisant, il cesse d'tre un gnie protecteur; car les rgions de
l'erreur se sont ouverte devant l'humanit.


Il ne se fait rien de draisonnable que la raison ou le hasard ne
puissent rparer; il ne se fait rien de raisonnable que le hasard ou
la draison ne puissent gter.


Toute ide vaste et grande qui vient de surgir, agit tyranniquement:
voil pourquoi les prjugs qu'elle fait natre deviennent si vite
nuisibles, et qu'il n'y a point d'institution qu'on ne puisse
dfendre et louer, si l'on remonte  son origine; il ne s'agit que
de faire valoir ce qu'elle avait alors de bon, et ce qu'elle en a su
conserver.


Lessing, qui s'indignait sincrement contre toute espce d'entraves,
fait dire  un de ses personnages: Personne ne doit _devoir_ faire
ou penser une chose; un homme fort spirituel rpondit: Celui qui
_le veut le doit_. Un troisime, penseur plus subtil, ajouta: Celui
qui peut comprendre _doit vouloir_. On croyait avoir termin ainsi
la discussion sur le _vouloir_ et le _devoir_, sans songer qu'en
gnral les actions des hommes sont dtermines par le degr de leur
intelligence et de leur instruction; aussi n'y a-t-il rien de si
pouvantable que l'ignorance et la stupidit en action.


Il existe deux substances pacifiques: le d et le convenable.


La justice demande le d, la police le convenable; la justice
examine et juge, la police surprend et ordonne. La justice s'occupe
des individus, la police de l'ensemble d'une population.


L'histoire est une longue fugue dans laquelle chaque peuple lve la
voix  son tour.


L'homme ne pourrait satisfaire  ce qu'on exige de lui, que s'il se
croyait beaucoup plus qu'il n'est. C'est, au reste, une erreur qu'on
lui pardonne volontiers tant qu'elle ne tombe pas dans l'absurde.


Il est des livres qui semblent avoir t crits non pour apprendre
quelque chose, mais pour prouver que l'auteur savait quelque chose.


J'ai vu des gens qui fouettaient du lait dans l'espoir de le faire
tourner en crme.


Il est plus facile de se faire une juste ide de l'tat d'un cerveau
qui nourrit les erreurs les plus compltes, que de celui qui s'attache
 des demi-vrits.


Le penchant des Allemands pour l'indfini et pour le vague dans les
arts, vient de leur peu d'habilet.


L'artiste mdiocre doit rejeter les lois du vrai beau qui
rduiraient son talent  rien.


Il est triste de voir un homme remarquable lutter toute sa vie
contre lui-mme, contre l'esprit de son poque, et contre les
vnements, sans pouvoir sortir de la foule o le prjug le
retient. La bourgeoisie nous offre plus d'un pareil exemple.


Un auteur ne saurait mieux prouver son estime pour le public, qu'en
lui donnant, non ce qu'il demande, mais ce que lui-mme trouve
juste et bon.


La sagesse n'est que dans la vrit.


Quand nous commettons une erreur, tout le monde peut s'en
apercevoir; il n'en est pas de mme quand nous avanons un mensonge.


Les Allemands ont de la libert dans la pense, voil pourquoi ils
ne s'aperoivent pas quand ils manquent de libert dans le got et
dans l'esprit.


N'y a-t-il donc pas assez d'nigmes en ce monde? Et pourquoi
cherche-t-on  convertir en nigmes les choses les plus simples?


Le cheveu le plus fin projette une ombre.


J'ai souvent essay de faire des choses vers lesquelles je n'avais
t pouss que par de fausses tendances, et cependant j'ai toujours
fini par les concevoir.


La libralit excite toujours la bienveillance, surtout quand elle
est accompagne par la modestie.


La poussire ne se soulve jamais avec plus de force, qu'au moment
o l'orage qui va la faire retomber pour longtemps, est sur le point
d'clater.


Les hommes se connaissent fort difficilement entre eux, lors mme
qu'ils en ont rellement l'intention; le mauvais vouloir qui les
guide presque toujours achve de les aveugler.


On apprendrait plus facilement  connatre les autres, si on n'avait
pas toujours la manie de se comparer  eux.


Voil pourquoi les hommes les plus distingus sont les plus
maltraits; n'osant se comparer  eux on cherche  leur trouver
des dfauts.


Pour parvenir en ce monde, il n'est pas ncessaire de connatre les
hommes, mais d'tre plus fin et plus adroit que celui auquel on a
affaire pour l'instant. Les charlatans qui,  chaque foire, dbitent
une grande quantit de mauvaises marchandises, sont une preuve
palpable de cette vrit.


Il n'y a pas des grenouilles partout o il y a de l'eau, mais il y a
de l'eau partout o l'on entend croasser des grenouilles.


Quand on ne sait aucune langue trangre on ne sait pas la sienne.


Il est des erreurs qui ne vont pas mal aux jeunes gens; mais il ne
faut pas qu'ils les tranent aprs eux jusque dans la vieillesse.


Quand un travers a vieilli, il est aussi inutile que dsagrable 
tout le monde.


La despotique draison du cardinal de Richelieu, a fait douter
Corneille de lui-mme.


La nature s'gare quelquefois dans des spcifications o elle se
trouve arrte comme dans une impasse. C'est ce qui nous explique
l'opinitret avec laquelle chaque peuple se renferme dans son
caractre national.


Les mtamorphoses dans le sens le plus lev, c'est--dire celles
qui s'oprent par la perte ou le gain, par l'action de donner ou de
prendre, sont admirablement dpeintes par le Dante.


Chacun de nous a, dans sa nature, quelque chose qui, s'il osait
l'avouer publiquement, lui attirerait le blme gnral.


Toutes les fois que l'homme se met  rflchir sur son tat physique
ou moral, il se trouve malade.


L'assoupissement sans sommeil est une situation dont la nature a
fait  l'homme un besoin, ce qui explique son got pour le tabac,
l'eau-de-vie et l'opium.


L'important pour l'homme d'action est de faire ce qui est justes
sans s'inquiter si ce qui est juste se fait partout.


Il est des personnes qui frappent au hasard avec leur marteau contre
la muraille, en s'imaginant que chaque coup tombe sur la tte d'un
clou.


Les mots franais ne tirent pas leur origine de la langue latine
crite, mais de la langue latine parle.


Nous appelons ralit vulgaire, celle qui se prsente fortuitement
et sans que nous puissions y reconnatre, pour l'instant du moins,
une loi de la nature.


Le tatouage du corps humain est un retour vers l'tat de brute.


crire l'histoire, c'est se dbarrasser utilement du pass.


On ne saurait possder ce qu'on ne comprend pas.


Les choses les plus vulgaires, lorsqu'elles sont dites d'une manire
burlesque, peuvent paratre piquantes.


Nous conservons toujours assez de force pour agir, lorsque nous
sommes guids par une conviction profonde.


La mmoire peut nous faire dfaut impunment, pourvu qu'au mme
instant le jugement ne nous abandonne pas aussi.


Les potes qui ne reconnaissent ou n'admettent d'autres lois que
celles de leur propre nature, sont des talents frais et neufs,
rejets par l'esprit d'une poque artistique, qui,  force de
vouloir cultiver et perfectionner les arts, est devenu stagnant et
manir. Comme il est impossible  ces talents d'viter toujours la
platitude, on peut, sous ce rapport, les regarder comme rtrogrades;
mais, sous tous les autres, ils mritent le titre de rgnrateurs,
car ils font entrer les autres dans la voie du progrs.


Le jugement d'une nation ne se dveloppe que lorsqu'elle peut se
juger elle-mme, avantage dont elle ne commence  jouir que dans
l'ge mr de la civilisation.


Lorsqu'on met la nature  la torture, elle devient muette; lorsqu'on
l'interroge loyalement, elle se borne  rpondre oui ou non.


La plupart des hommes trouvent la vrit trop simple; ils devraient
se souvenir qu'il est dj assez difficile de la pratiquer utilement
telle qu'elle est.


Je maudis tous ceux qui, se faisant de l'erreur un monde  leur
usage, osent demander encore que tout ce que l'homme fait
soit utile.


Il faut considrer une cole comme un seul homme qui, pendant tout
un sicle, se parle  lui-mme et s'admire, lors mme que ce qu'il
dit est absurde et niais.


On ne saurait rfuter un faux enseignement, parce qu'il se fonde sur
la conviction que le faux est vrai; mais il est possible, il est
ncessaire mme de le combattre par une opposition directe
et ritre.


Prenez deux petites baguettes; peignez l'une en rouge et l'autre en
bleu; mettez-les dans l'eau l'une  ct de l'autre, et toutes deux
vous paratront brises. Rien n'est plus facile que de se convaincre
de cette vrit avec les yeux du corps; celui qui pourrait la voir
avec les yeux de l'intelligence, y trouverait une garantie prcieuse
contre une foule d'erreurs et de paradoxes.


Les adversaires d'une cause bonne et spirituelle, frappent sur des
charbons ardents pour faire voler de tous cts des tincelles, et
porter ainsi l'incendie sur des points que, sans ce procd, ils
n'auraient pu atteindre.


L'homme ne serait pas ce qu'il y a de plus noble sur la terre, s'il
n'tait pas trop noble pour elle.


Le temps n'enfouit les anciennes dcouvertes que pour nous rduire 
les dcouvrir de nouveau. Par combien d'efforts pnibles Tycho-Brah
n'a-t-il pas cherch  nous prouver que les comtes taient des
corps rguliers, tandis que depuis bien des sicles, dj, Snque
les regardait comme tels?


Depuis combien de temps n'a-t-on pas discut en tous sens sur
l'existence des antipodes?


Il est des esprits auxquels il faut laisser leurs allures et leur
idiotisme.


Rien n'est plus commun aujourd'hui que des productions littraires
nulles sans tre mauvaises. Elles sont nulles, parce qu'elles n'ont
point de valeur; elles ne sont pas mauvaises, parce que l'auteur
s'est renferm dans les formes gnrales des bons modles.


La neige est une propret mensongre.


Celui qui craint la porte d'une pense, finit par devenir incapable
de la concevoir.


On ne doit appeler son matre que celui dont on peut toujours
apprendre quelque chose. Aussi tous ceux qui nous ont appris quelque
chose ne mritent-ils pas le titre de matre.


Les compositions lyriques doivent tre raisonnables dans leur
ensemble, et un peu draisonnables dans les dtails.


Il en est des hommes comme des ocans; on leur donne des noms
diffrents, et, cependant, ce n'est toujours et partout que de
l'eau sale.


On dit que les louanges qu'on se donne  soi-mme ne sont pas de bon
aloi; c'est possible: mais quelle est la valeur d'une critique
injuste? Le public ne songe pas  la qualifier.


Le roman est une pope subjective dans laquelle l'auteur s'arroge
le droit d'arranger le monde  sa manire. Il ne s'agit que de
savoir s'il a en effet une manire  lui, le reste va tout seul.


Il est des natures problmatiques qui ne suffisent  aucune position
et auxquelles aucune position ne saurait suffire, d'o il rsulte
une lutte dans laquelle la vie s'use sans plaisir et sans profit.


Le vritable bien se fait presque toujours _clam, vi et precario_.


Un ami joyeux est une chaise roulante pour le chemin de la vie.


Les ordures mmes brillent quand le soleil les claire.


Le meunier s'imagine que le bl ne croit que pour faire marcher son
moulin.


Il est difficile d'tre juste envers l'instant actuel; s'il est
insignifiant, il nous ennuie; s'il est heureux, il faut le soutenir;
s'il est malheureux, il faut le traner.


L'homme le plus heureux est celui qui peut mettre la fin de sa vie
en rapport avec le commencement.


L'homme est tellement entt et contrariant, qu'il ne veut pas qu'on
le contraigne  tre heureux, tandis qu'il cde au pouvoir qui le
force  tre malheureux.


Tant qu'on ne regarde que devant soi, on n'a qu'un seul point de
vue; mais ds qu'on jette ses regards en arrire, on en a plusieurs.


Toute position qui nous cause chaque jour quelque chagrin nouveau,
est fausse.


Lorsqu'on commet une imprudence, on se flatte toujours de la
possibilit de s'en tirer par des dtours.


Une vrit insuffisante se maintient pendant quelque temps; une
brillante erreur la remplace, et le monde s'en contente et
l'accepte. C'est ainsi qu'on s'aveugle et qu'on s'tourdit pendant
une longue suite de sicles.


Il est fort utile dans les sciences de rechercher les vrits
insuffisantes connues des anciens, pour les utiliser et les
complter.


Les opinions avances ressemblent aux figures de l'chiquier par
lesquelles on commence l'attaque; elles peuvent tre forces  la
retraite, mais elles ont engag la partie.


La vrit et l'erreur dcoulent de la mme source; cette conformit,
aussi singulire que certaine, nous fait un devoir de mnager plus
d'une erreur, par respect pour la vrit qui prirait avec elle.


La vrit appartient aux hommes, et l'erreur au temps; voil
pourquoi on a dit d'un homme remarquable: Le malheur des temps a
caus son erreur, mais la force de son me l'en a fait sortir avec
gloire.[1]


Note:

[1] Cette phrase est en franais dans le texte.


Chacun de nous a ses bizarreries dont il ne peut se dbarrasser, et
souvent les plus inoffensives de toutes causent notre perte.


Celui qui ne s'estime pas trop haut vaut plus qu'il ne croit.


Dans les arts, dans les sciences, comme dans la vie vulgaire, le
point le plus important est de voir les objets tels qu'ils sont, et
de les traiter selon leur nature.


Les hommes gs, mais sages et raisonnables, ne ddaignent les
sciences que parce qu'ils ont trop demand d'elles et d'eux-mmes.


Je plains sincrement les hommes qui se plaignent sans cesse de
l'instabilit des choses de ce monde, et du nant de la vie
terrestre. Est-ce que nous ne sommes pas venus sur cette terre pour
rendre le prissable imprissable? Et pourrions-nous remplir cette
tche, si nous ne savions pas apprcier l'un et l'autre?


Un phnomne, une exprience pris isolment, ne prouvent rien: c'est
l'anneau d'une grande chane dont la valeur ne peut tre dtermine
que par son ensemble. Celui qui cherche  vendre un collier de
perles, trouverait difficilement un acqureur, s'il ne voulait
montrer que la plus belle de ses perles, en soutenant que les
autres, qu'il cache, sont de la mme qualit.


Des images, des descriptions, des mesures, des nombres, des signes,
ne seront jamais les quivalents d'un phnomne. Le systme de
Newton ne s'est si longtemps conserv intact, que parce que les
erreurs qu'il contient ont t embaumes dans l'in-4 de la
traduction latine.


On ne saurait rpter trop souvent sa profession de foi, et noncer
tout haut son approbation et son blme; car nos adversaires usent
toujours trs-amplement de ce moyen.


A l'poque o nous vivons, on ne doit ni se taire ni cder; il faut
parler et agir, non pour vaincre, mais pour se maintenir  sa place.
Il importe peu que ce poste soit dans la majorit ou dans
la minorit.


Ce que les Franais appellent tournure, n'est qu'une prtention
gracieuse. Chez les Allemands, la prtention est toujours rude et
dure, et leurs grces sont tendres et douces, c'est--dire, opposes
 la prtention et par consquent incapables de s'unir avec elle. On
voit par l que les Allemands ne sauraient avoir de la tournure.


Quand l'arc-en-ciel se maintient pendant un quart d'heure seulement,
personne ne le regarde plus.


Une oeuvre d'art au-dessus de ma porte me dplat au premier coup
d'oeil; mais le sentiment de sa valeur me pousse  l'examiner de
plus prs, ce qui me procure toujours un double plaisir; car je
dcouvre des mrites nouveaux dans cette oeuvre et des facults
nouvelles en moi.


La foi est un capital secret et domestique, qui ne diffre que sur
un point des fonds publics destins  secourir des malheureux: dans
les jours de calamits, chaque individu reoit avec pompe la part
des intrts de ses fonds publics, tandis qu'on prend soi-mme et en
silence celle de son capital domestique.


Malgr ses apparences vulgaires et sa facilit  se contenter de la
satisfaction des besoins les plus urgents, la vie a des exigences
nobles et leves qu'elle cherche toujours  satisfaire secrtement.


L'obscurantisme ne rsulte pas des obstacles qui empchent la
propagation du vrai et de l'utile, mais des efforts que l'on fait
pour accrditer le faux.


Depuis que je m'occupe de biographie, je me suis dit que, dans le
grand tissu des vnements gnraux, les hommes remarquables sont la
chane, et les hommes ordinaires la trame. Les premiers marquent la
largeur de ce tissu, les seconds lui donnent de la solidit, et les
ciseaux de la Parque en dterminent la longueur; arrt auquel les
uns et les autres sont forcs de se soumettre.


Les Allemands du dix-septime sicle dsignaient leur bien-aime par
ce mot pittoresque: _(mannrauschlein) petite ivresse d'homme_[2].


Note:

[2] La traduction littrale de ce mot n'en donne qu'une ide
trs-imparfaite, une longue priphrase mme serait insuffisante; une
explication grammaticale remplira mieux ce but. On ne dit pas
seulement en allemand. Je suis ou il est ivre; mais on dit encore,
J'ai ou il a une ivresse, comme on dit en franais: J'ai ou il a une
indigestion. Aimer une femme et en tre aim, est donc pour l'homme
une petite ivresse, c'est--dire un tat o la raison, sans tre
entirement trouble, n'est plus assez matresse d'elle-mme pour
nous montrer les dangers du bonheur que l'on convoite. On comprendra
maintenant tout ce qu'il y a de gracieux et de fin dans ce nom de
_petite ivresse d'homme_, appliqu  une matresse. (_Note du
Traducteur_.)


_Chre petite me bien lave_, est l'expression la plus tendre qu'
Hiodense on puisse adresser  une femme.


Le vrai est un flambeau immense qui nous blouit, et la crainte de
nous brler fait que nous cherchons  passer le plus vite possible
et en clignant des yeux.


Le plus grand tort des hommes senss, est de ne pas savoir mettre 
leur place les paroles des personnes incapables d'exprimer nettement
leurs penses.


Quiconque parle, croit pouvoir raisonner sur les langues.


L'ge rend indulgent: Je ne vois plus aujourd'hui commettre une
faute sans me dire que je m'en suis moi-mme rendu coupable dans le
cours de ma vie.


La chaleur de l'action touffe les scrupules; la contemplation rend
consciencieux.


Les gens heureux s'imagineraient-ils que les malheureux sont forcs
de succomber sous leurs yeux, avec la grce et la noblesse, que la
populace de Rome demandait aux gladiateurs, qui devaient vaincre ou
mourir pour l'amuser?


Un pre de famille consulta Timon sur l'ducation qu'il devait
donner  ses enfants, et Timon rpondit: Fais-les instruire sur ce
qu'ils ne pourront jamais concevoir.


Il est des personnes  qui je veux tant de bien, que je voudrais
pouvoir leur en souhaiter davantage.


L'habitude nous fait jeter les yeux sur une horloge arrte, comme
si elle marchait encore; c'est ainsi que nous regardons une infidle
comme si elle nous aimait toujours.


La haine est un mcontentement actif; l'envie n'est que le mme
sentiment dans un tat passif; il ne faut donc pas s'tonner si
l'envie dgnre si souvent en haine.


Le rythme a un pouvoir si magique, qu'il parvient  nous faire
regarder le sublime comme une proprit individuelle.


Le dilettantisme pris au srieux, et les sciences traites
machinalement dgnrent en pdantisme.


Les matres seuls peuvent faire avancer les arts; les grands et les
riches ne savent que protger les artistes. Il est juste et bon de
les protger, mais cela ne tourne pas toujours au profit des arts.


La clart consiste dans une sage distribution de l lumire et des
ombres.


Il n'est point d'erreur plus folle, que celle qui pousse les jeunes
gens  croire qu'ils renonceraient  leur individualit, s'ils
admettaient des vrits reconnues par leurs prdcesseurs.


Lorsqu'un savant rfute une opinion errone, il prend presque
toujours le ton de la haine; car il est dans sa nature de voir un
ennemi personnel dans l'homme qui se trompe.


Il est plus facile de reconnatre une erreur que de dcouvrir une
vrit. La premire glisse sur la surface que l'on peut mesurer sans
peine, la seconde dort dans des profondeurs qu'il n'est pas donn 
tout le monde de sonder.


Nous vivons du pass et le pass nous tue.


Ds qu'il s'agit d'apprendre quelque chose de grand, nous nous
rfugions dans notre pauvret inne, et cependant nous avons appris
quelque chose.


Les Allemands tiennent beaucoup moins  l'union qu' l'individualit.
Chacun d'eux est pour lui-mme une proprit  laquelle il ne
renoncerait pas facilement.


Le monde moral empirique ne se compose gure que d'envie et de
mauvais vouloir.


La superstition est la posie de la vie, voil pourquoi il est
permis au pote d'tre superstitieux.


C'est une chose bien singulire que la confiance! Un individu isol
peut nous tromper ou se tromper lui-mme; parmi plusieurs individus
runis, l'un ou l'autre peut tre en ce cas; au reste, chacun est
presque toujours d'un avis diffrent, ce qui rend la vrit plus
difficile  dcouvrir.


On ne doit pas dsirer une position exceptionnelle; mais lorsque
nous y avons t jets malgr nous, elle devient la pierre de touche
de notre caractre et de notre valeur morale.


L'honnte homme le plus born, devin et fait chouer parfois les
roueries du faiseur le plus habile.


Celui qui ne sait pas aimer, doit apprendre  flatter s'il veut
arriver  quelque chose.


Il est impossible d'chapper  la critique: le seul moyen de la
dsarmer est de la braver.


La multitude ne saurait se passer d'hommes capables, et cependant
ils lui sont presque toujours  charge.


Celui qui supporte mes dfauts, lors mme que ce serait mon
domestique, est mon matre.


Il faut payer cher les gens, quand on leur impose des devoirs sans
leur accorder des droits.


Une contre est romantique quand elle veille en nous le sentiment
de la grandeur du pass, ou, en d'autres termes, quand elle nous
donne de la solitude, des souvenirs et des regrets.


Le beau est la manifestation d'une loi secrte de la nature qui,
sans cette manifestation nous serait rest inconnu.


On peut promettre d'tre sincre; mais il ne dpend pas de nous
d'tre impartial.


L'ingratitude est une faiblesse; les caractres forts ne sont jamais
ingrats.


Nos facults sont tellement bornes que nous croyons toujours avoir
raison; c'est ce qui explique l'opinitret de certains esprits
distingus, qui se plaisent dans l'erreur.


Il est difficile de trouver une coopration sincre pour
l'accomplissement du bien; en ce cas, on ne rencontre presque jamais
que le pdantisme qui veut nous arrter, ou l'audace qui veut
nous devancer.


La parole et l'image sont deux corrlatifs qui se cherchent sans
cesse, comme les tropes et la comparaison; voil pourquoi il serait
utile de mettre sous les yeux ce que l'on dit aux oreilles, ainsi
que cela se pratique dans les livres destins  la premire enfance,
o les images et le texte se balancent; mais il faut se borner 
peindre ce qui peut se dire, et dire ce qui ne saurait se peindre.
Malheureusement on parle souvent quand il faudrait peindre, d'o il
rsulte des monstruosits  double face, parce qu'elles sont  la
fois symboliques et mystiques.


Lorsqu'on se destine aux arts, il faut lutter d'abord contre le
mauvais vouloir des hommes qui n'attachent jamais aucun prix  nos
premiers travaux, et, plus tard, contre leurs prtentions
orgueilleuses, qui les poussent  feindre que tout ce que nous
pouvons faire de mieux leur tait dj connu.


Il n'y a pas de trsor plus prcieux pour l'homme du monde, qu'un
recueil d'anecdotes et de maximes; pourvu qu'il sache les placer
 propos.


On dit  l'artiste: Etudie la nature! comme s'il tait si facile de
trouver le noble dans le vulgaire, et le beau dans le difforme.


La mmoire diminue avec l'intrt que nous inspirent les hommes et
les choses.


Le monde est une cloche fle; elle fait du bruit, mais elle ne
rsonne pas.


Il faut supporter avec patience les importunits des jeunes amateurs
d'arts; en avanant en ge ils deviennent toujours des connaisseurs
utiles, et des admirateurs zls des artistes habiles.


Quand les hommes deviennent tout  fait mchants, ils n'ont plus
d'autre plaisir que celui de faire ou de voir faire le mal.


Les hommes d'esprit sont les meilleurs dictionnaires de la
conversation.


Il est des personnes qui ne se trompent jamais, parce qu'elles ne se
proposent jamais rien de raisonnable.


Lorsque je connais parfaitement ma position envers moi-mme et
envers les autres, je dis que je suis dans la vrit. C'est ainsi
que chacun peut avoir sa vrit  soi, qui n'est cependant que celle
de tout le monde.


La spcialit se perd toujours dans la gnralit, et la gnralit
est toujours force de s'adjoindre la spcialit.


Ce qui est vritablement productif, n'appartient  personne en
particulier; on a beau faire, il faut souffrir que tout le monde
en profite.


Ds que la nature commence  nous rvler ses secrets visibles, nous
nous passionnons pour l'art, son digne interprte.


Le temps est un lment.


L'homme ne comprendra jamais jusqu' quel point il est
anthropomorphite.


Une diffrence qui ne prouve rien  la raison n'en est pas une.


On ne peut pas vivre pour tout le monde, et, surtout, pour les
personnes avec lesquelles on ne voudrait pas vivre.


L'appel  la postrit, est le rsultat de la conviction noble et
pure qu'il existe quelque chose d'imprissable, qui, longtemps
mconnu, puis senti par la minorit, finit par runir la majorit.


Les secrets ne sont pas des miracles.


J'avais, dans ma jeunesse, le dfaut d'accorder aux talents
problmatiques une protection inconsidre et passionne; et je n'ai
jamais pu me corriger entirement de ce dfaut.


Les auteurs libraux ont beau jeu par le temps qui court, le public
tout entier est leur supplant.


Les hommes ne prouvent jamais plus clairement qu'ils ne comprennent
pas la valeur des mots dont ils se servent, que lorsqu'ils font
l'loge des ides librales. Une ide ne doit pas tre librale,
mais forte, nergique, arrte, afin qu'elle puisse remplir sa
vocation divine, c'est--dire produire le bon, le vrai, l'utile.


L'intention elle-mme ne doit pas tre librale, elle a une autre
mission  remplir. C'est dans les sentiments qu'il faut chercher le
libralisme; et c'est prcisment l qu'on ne le trouve presque
jamais, car les sentiments sont personnels et dcoulent
immdiatement de nos relations, de nos besoins.


Un homme d'esprit ne fera jamais une folie insignifiante.


Dans une oeuvre d'art, tout dpend de la conception.


Tout ce qui approche de la perfection, quel que soit l'usage qu'on
en fasse, ne saurait tre approfondi.


C'est en mditant sur la marche gnrale des vnements, que j'ai
appris  apprcier les services que chaque homme remarquable rend en
particulier.


On ne sait quelque chose que lorsqu'on sait peu de chose; plus on
sait, plus on doute.


Il est des hommes qui ne sont aimables que par leurs erreurs.


Certains caractres aiment et recherchent les caractres qui leur
ressemblent; tandis que d'autres aiment et recherchent ceux qui leur
sont opposs.


Celui qui aurait toujours vu le monde tel que les misanthropes le
reprsentent, serait ncessairement devenu un misrable.


Quand la pntration est guide par la malveillance et par la haine,
elle ne voit jamais que la superficie des choses; mais quand la
bienveillance et l'amour la dirigent, elle approfondit les hommes et
les choses, et il lui est permis d'esprer qu'elle pourra atteindre
les mystres les plus levs.


Il serait  dsirer que chaque Allemand ft dou d'une certaine dose
de posie; ce serait le seul moyen de donner un peu de grce et de
valeur  sa position sociale.


La matire est  la porte de tout le monde; quiconque veut
l'utiliser, apprend  en connatre les proprits; la forme seule
est le secret des matres.


Il est dans la nature de l'homme de fixer ses penchants sur ce qui
vit; la jeunesse prend toujours la jeunesse pour modle.


Nous avons beau apprendre  connatre le monde sous diffrents
points de vue, il n'aura jamais que deux aspects bien tranchs:
celui du jour et celui de la nuit.


Puisque l'erreur se rpte toujours par les actions, ne nous lassons
pas du moins de rpter le vrai par la parole.


Il y avait  Rome, non-seulement des Romains, mais encore tout un
peuple de statues. C'est ainsi qu'au-del du monde rel il y a un
monde d'illusions tout-puissant, et dans lequel nous vivons
presque tous.


Les hommes ressemblent aux flots de la mer Rouge;  peine la
baguette du Prophte les a-t-il spars, qu'ils se runissent et se
confondent.


Le devoir de l'historien est de sparer le vrai du faux, le certain
de l'incertain, le douteux du mensonger.


Les chroniques n'ont t crites que par des hommes qui attachaient
beaucoup de prix au prsent.


Les penses renaissent, les convictions se transmettent, les
vnements seuls passent pour ne plus jamais revenir avec le mme
entourage.


De tous les peuples de la terre, les Grecs ont le plus noblement
rv le rve de la vie.


Les traducteurs sont des espces d'entremetteurs; ce n'est jamais
qu' travers un voile qu'ils nous montrent la beaut dont ils nous
vantent les attraits, et ils excitent ainsi en nous le dsir
irrsistible de connatre l'original.


Nous consentons volontiers  placer au-dessous de nous ce qui nous a
prcds, il n'en est pas de mme de ce qui doit nous survivre; un
pre seul n'envie jamais le talent de son fils.


Le difficile n'est pas de se subordonner  ce qui est au-dessus de
nous, mais  ce qui est au-dessous.


Nos artifices se bornent  sacrifier notre existence au besoin
d'exister.


Toutes nos actions, tous nos efforts, ne sont qu'une fatigue
perptuelle; heureux celui qui ne se lasse point.


L'esprance est la seconde me des malheureux.


L'amour est un vrai recommenceur[3].


Note:

[3] Cette phrase est en franais dans le texte.


Il y a quelque chose dans l'homme qui semble demander la servitude,
voil pourquoi il y avait du servage dans la chevalerie
des Franais.


Au thtre, le plaisir de voir et d'entendre domine la rflexion.


L'exprience peut s'tendre  l'infini; l'univers s'ouvre devant
elle avec ses routes innombrables; il n'en est pas de mme des
thories que les bornes de l'entendement humain entourent de toutes
parts. Aussi, toutes les manires de voir, tous les systmes
reviennent-ils successivement; il arrive mme parfois, quoique cela
soit fort bizarre, que les thories les plus bornes s'accordent de
nouveau au milieu de l'exprience la plus tendue.


Le monde, objet de nos contemplations et de nos pressentiments, est
toujours le mme; et ce sont toujours les mmes hommes qui tantt
vivent dans le vrai, et tantt dans le faux, et qui, dans cette
dernire manire d'tre, se sentent plus  leur aise.


La vrit est en contradiction avec notre nature; il n'en est pas de
mme de l'erreur, et par une raison fort simple: la vrit nous
force  voir les limites de notre intelligence, tandis que l'erreur
nous permet de croire que, sous quelques rapports du moins, cette
intelligence est illimite.


Voici bientt vingt ans que les Allemands continuent  marcher sur
la route du transcendantalisme; si, un jour, ils viennent  s'en
apercevoir, ils se trouveront bien singuliers.


Il est bien naturel de croire que l'on sait encore ce qu'on a su
autrefois; il est moins naturel, mais non moins rare, de s'imaginer
que l'on sait ce qu'on n'a jamais su.


En tout temps ce sont les hommes et non l'esprit de l'poque qui ont
fait faire des progrs aux sciences. C'est l'esprit de l'poque qui
a fait boire la cigu  Socrate; c'est l'esprit d'une autre poque
qui a dress un bcher  Jean Hus. Tous ces esprits se ressemblent;
c'est toujours le mme.


Le vritable symbole est celui qui reprsente le gnral par le
particulier, non comme un rve, une ombre, mais comme une rvlation
vivante et spontane de l'inconcevable.


Lorsque l'idal veut prendre la place de la ralit, il la dvore et
prit avec elle. C'est ainsi que le crdit et le papier-monnaie font
disparatre l'argent, et finissent par perdre eux-mmes leur
valeur factice.


L'exercice du droit de matre, passe souvent pour de l'gosme.


Quand les bonnes oeuvres et ce qu'elles ont de mritoire
disparaissent, on les remplace par la sentimentalit, ainsi que cela
arrive chez les protestants.


Quand on vient de recevoir un bon conseil, on se sent assez fort
pour le suivre.


Le despotisme favorise l'autocratie de tous; car en tendant la
responsabilit des individus depuis le premier jusqu'au dernier, il
dveloppe un haut degr d'activit.


Les erreurs cotent trs-cher, quand on veut s'en dbarrasser:
heureux, cependant, celui qui peut y parvenir!


Lorsqu'autrefois un littrateur allemand voulait dominer sa nation,
il lui suffisait de le dire; car cela l'intimidait au point qu'elle
s'estimait heureuse d'tre domine par lui.


Les arts ont des dilettanti et des spculateurs; les premiers les
cultivent pour leur plaisir, les seconds, pour leur profit.


Je suis naturellement sociable; aussi ai-je toujours eu soin de me
donner des collaborateurs, et de me faire le leur; c'est ce qui m'a
valu le plaisir de me voir perptuer par eux, et eux par moi.


L'action de mes forces intrieures s'est toujours manifeste comme
une prophtie vivante, qui, admettant un principe inconnu, mais
pressenti, cherche  le trouver dans le monde extrieur, pour l'y
faire adopter et propager.


Il existe une rflexion enthousiaste qui est de la plus grande
utilit, quand on ne se laisse pas entraner par elle.


On ne se prpare  l'tude que par l'tude elle-mme.


Il en est de l'erreur et de la vrit comme du sommeil et du rveil.
J'ai toujours remarqu qu'on se sent revivre, lorsqu'on se rveille
d'une erreur pour revenir  la vrit.


On souffre toujours quand on ne travaille pas pour soi. Celui qui
travaille pour les autres veut en profiter avec eux.


Le concevable appartient  la sensation et  la raison, et il
s'adjoint toujours le d et le convenable, son proche parent. Le d,
cependant, n'est lui-mme qu'une convention propre  certaines
poques et  certaines circonstances dtermines.


Nous ne pouvons apprendre quelque chose que dans les livres que nos
facults intellectuelles ne nous permettent pas de juger; l'auteur
d'un livre que nous sommes en tat de juger, pourrait s'instruire
auprs de nous.


La Bible n'est un livre ternellement utile, que parce qu'il ne
s'est encore trouv personne au monde qui ait pu dire: Je conois
l'ensemble et je comprends chaque dtail. Quant  nous, nous disons
humblement: L'ensemble est vnrable, et les dtails sont d'une
grande utilit pratique.


La mysticit consiste  s'lever au-dessus de certains objets
qu'elle laisse derrire elle, et dont elle se dtache compltement.
Plus ces objets sont grands et importants, plus la mysticit se
croit grande et importante.


La posie mystique des Orientaux, a l'immense avantage de laisser
toujours  la disposition de ses adeptes, les richesses de ce monde
qu'elle leur apprend  ddaigner. C'est ainsi qu'ils se trouvent
toujours dans l'abondance qu'ils veulent fuir, et profitent sans
cesse des biens dont ils cherchent  se dbarrasser.


Il ne devrait pas y avoir de mystiques chrtiens, car la religion
elle-mme a assez de mystres; voil pourquoi ses mystiques tombent
dans l'abstrus, et s'abment au fond du sujet.


Un homme spirituel a dit que la mysticit moderne tait la
dialectique du coeur, et qu'elle mettait en question des choses dont
l'homme ne peut se faire aucune ide en suivant les routes
intellectuelles et religieuses ordinaires. Que celui qui se sent le
courage de se livrer  une pareille tude, sans se donner des
vertiges, s'enfonce,  ses risques et prils, dans cette caverne de
Trophonios.


Les Allemands devraient s'abstenir, pendant trente ans, au moins, de
prononcer les mots _sentiments affectueux_; alors, peut-tre, ils
renatraient. Maintenant on se borne  dire: indulgence pour les
faiblesses! pour celles d'autrui comme pour les ntres.


Les prjugs de chaque individu dpendent de son caractre, et sont
troitement lis  tout son tre, c'est ce qui les rend invulnrables;
l'vidence, l'esprit et la raison n'y peuvent rien.


Il est des caractres qui rigent la faiblesse en loi. Certains
observateurs profonds du monde ont dit: La sagesse qui se cache
derrire la peur est seule invulnrable. Les hommes faibles ont
souvent des principes rvolutionnaires; persuads qu'ils seraient
heureux si on ne les gouvernait pas, ils oublient qu'ils ne savent
gouverner ni eux-mmes, ni les autres.


Les artistes allemands modernes se trouvent en ce cas; car ils
dclarent nuisibles les branches de l'art qu'ils ne possdent pas,
et conseillent de les abattre.


Le bon sens est n avec l'homme bien organis; il se dveloppe de
lui-mme et se manifeste par la connaissance du ncessaire et de
l'utile. Cette connaissance est employe avec assurance et succs
par les hommes et par les femmes; et quand le bon sens leur manque,
les uns et les autres regardent comme ncessaire ce qu'ils dsirent,
et comme utile ce qui leur plat.


Ds que les hommes parviennent  se rendre libres, ils mettent leurs
dfauts en vidence; celui des forts est de tout exagrer; celui des
faibles est de tout ngliger.


La lutte de l'ancien, du stable, du constant avec ses dveloppements
et ses transformations, est toujours la mme. L'ordre engendre le
pdantisme; pour se dbarrasser de l'un on dtruit l'autre, et l'on
marche au hasard jusqu' ce qu'on prouve de nouveau le besoin de
l'ordre. Le classique et le romantique, la matrise et la libert du
travail, la centralisation et le morcellement de la proprit foncire,
ne sont qu'un seul et mme conflit qui en produit plusieurs autres.
La plus haute sagesse des gouvernants serait de modifier ce combat
de manire  ce que les parties pussent se mettre en quilibre sans
qu'aucune d'elles prt. Mais il n'est pas donn  l'homme d'obtenir
ce rsultat, et Dieu ne parat pas le vouloir.


Quelle est la meilleure mthode d'ducation? Celle des hydriotes. En
leur qualit d'insulaires et de navigateurs, ils emmnent leurs
enfants mles avec eux sur leurs navires o ils les laissent grandir.
Ds qu'ils peuvent se rendre utiles, ils ont leur part des bnfices;
aussi s'intressent-ils de bonne heure au commerce, au butin, et
deviennent des navigateurs savants, des ngociants habiles, des pirates
intrpides. D'un pareil peuple doit ncessairement sortir, parfois, un
de ces hros qui lance de sa propre main la torche de l'incendie sur
le vaisseau de l'amiral ennemi.


Toute innovation, lors mme qu'elle serait excellente, nous gne
d'abord, parce que nous ne sommes pas  sa hauteur; elle ne devient
utile et prcieuse que lorsque nous l'avons introduite dans notre
civilisation, et mis nos facults intellectuelles  son niveau.


Nous nous plaisons tous plus ou moins dans le mdiocre, parce qu'il
nous laisse en repos, et nous procure cette douce satisfaction que
l'on prouve dans la socit de son semblable.


Ne cherchons jamais rien dans le commun, il est toujours le mme.


Quand nous nous trouvons en contradiction avec nous-mmes, nous
sommes toujours forcs de nous remettre d'accord; il n'en est pas
ainsi quand les autres nous contredisent, cela ne nous regarde pas,
c'est leur affaire  eux.


On se demande quel serait le meilleur des gouvernements? Je rponds:
Celui qui nous apprendrait  nous gouverner nous-mmes.


Les hommes qui ne s'occupent que des femmes, finissent par
ressembler  des fuseaux dont toute la poupe a t file.


Les plus grandes probabilits de l'accomplissement d'un dsir, ont
toujours quelque chose de douteux; voil pourquoi l'esprance la
mieux fonde, quand elle devient une ralit, nous surprend
malgr nous.


Il faut savoir pardonner quelque chose  tous les arts; c'est envers
l'art grec seul qu'on reste ternellement dbiteur.


La sentimentalit des Anglais est capricieuse et tendre, celle des
Franais populaire et pleureuse, celle des Allemands nave et
_ralistique_.


Quand on reprsente l'absurde avec got, on excite  la fois de la
rpugnance et de l'admiration.


Lorsqu'on veut faire l'loge d'une socit, on dit que la
conversation tait instructive, et le silence convenable.


On ne saurait mieux louer les productions littraires d'une femme,
qu'en disant qu'il y a plus d'nergie que d'enthousiasme, plus de
caractre que de sentiment, plus de rhtorique que de posie; que le
tout enfin a un cachet mle.


Rien n'est plus effroyable qu'une ignorance active.


Il faut se tenir en garde contre l'esprit et contre la beaut, si
l'on ne veut pas devenir leur esclave.


Le mysticisme est la scholastique du coeur, et la dialectique du
sentiment.


On mnage les vieillards, comme on mnage les enfants.


Les vieillards ont perdu le plus beau privilge de l'humanit, celui
d'tre jugs par leurs semblables.


Il m'est arriv dans les sciences, ce qui arrive  un homme qui se
lve de trs-bon matin; au milieu du crpuscule qui l'entoure, il
attend le soleil avec impatience, et cependant il en est bloui
quand il parat.


On a dj beaucoup discut et l'on discutera encore beaucoup sur le
bien et sur le mal qui rsultent de la propagation de la Bible. Quant
 moi, je dis que si on la considre sous le rapport dogmatique et
fantastique elle fera toujours beaucoup de mal; tandis qu'elle fera
toujours beaucoup de bien, si on la prend didactiquement et
sentimentalement.


Rien n'agit plus activement que les grandes forces primitives, et
celles que le temps a dveloppes; mais l'influence de cette action
sur nos destines, soit en bien soit en mal, est purement fortuite.


L'ide est unique, ternelle, et nous avons tort de nous servir du
pluriel pour l'exprimer. Tout ce que nous voyons, tout ce dont nous
pouvons parler, n'est qu'une des diverses manifestations de l'ide.
Nous exprimons des intuitions, et, en ce sens, l'ide n'est qu'une
intuition.


On ne devrait pas, en matire esthtique, se servir de cette
locution: _ide du beau_, car par-l on isole le beau qu'on ne
saurait concevoir isolment. Les notions sur le beau peuvent tre
compltes et transmissibles.


La manifestation de l'ide du beau est aussi fugitive que celle du
sublime, du spirituel, du gai, du ridicule; voil pourquoi il est si
difficile d'en parler.


On pourrait tre rellement esthtique dans le sens didactique, si
on faisait glisser ses lves sur tout ce qui concerne le sentiment,
ou si on le leur faisait concevoir au moment o ils en sont le plus
susceptibles. Mais comme il est impossible de remplir cette
condition, l'ambition d'un professeur doit se borner  donner  ses
lves des notions d'un nombre suffisant de manifestations pour les
rendre accessibles  tout ce qui est beau, grand et vrai, et les
disposer  les recevoir avec joie quand ils l'aperoivent au moment
convenable. C'est ainsi que l'on poserait,  leur insu, la base des
ides fondamentales d'o sortent tout les autres.


Plus on voit d'hommes distingus, plus on reconnat que la plupart
ne sont accessibles qu' une seule manifestation des principes
primitifs, et cela est suffisant. Le talent dveloppe tout dans la
pratique et n'a pas besoin de s'occuper des particularits
thoriques. Le musicien peut, sans danger pour sa profession,
ignorer l'art du sculpteur; il en est ainsi de tous les arts.


On devrait toujours penser pratiquement, cela tablirait une troite
parent entre les diverses manifestations de la grande pense, qui
doivent tre mises en action et harmonises entre elles par les
hommes. La peinture, la plastique, la mimique, sont des arts
insparables, et cependant, l'artiste appel  exercer un de ces
arts, doit se garder de l'influence trop prononce des autres. Le
peintre, le sculpteur et le mimique peuvent s'garer mutuellement au
point de tomber tous les trois  la fois.


La danse mimique l'emporterait sur tous les autres arts si, par
bonheur pour eux, l'effet qu'elle produit sur les sens, n'tait pas
si fugitif qu'elle est force d'avoir recours  l'exagration. C'est
cette exagration qui effraie les autres artistes; mais s'ils
taient sages et prudents, la danse mimique leur fournirait de
grands et utiles enseignements.


Lorsqu'on conduisit Mme Roland  l'chafaud, elle demanda de l'encre
et du papier pour crire les penses qui pourraient se prsenter 
elle pendant ses derniers pas en ce monde. Il est fcheux qu'on lui
ait refus cette faveur, car lorsqu'un esprit ferme touche  la fin
de sa carrire, il conoit des ides qui, jusque-l, taient restes
inimaginables pour lui-mme. Ce sont des dmons bienheureux qui
viennent se poser avec clat sur les points les plus levs
du pass.


On prtend qu'il ne faut pas trop varier ses occupations, et que,
plus on avance en ge, moins on doit s'aventurer dans des affaires
nouvelles. Mais on a beau dire, vieillir c'est commencer une affaire
nouvelle; toutes les relations changent et il faut cesser d'agir, ou
accepter volontairement et avec connaissance de cause ce
rle nouveau.


Vivre pour une ide, c'est traiter l'impossible comme s'il tait
possible. Quand la force de caractre se joint  celle de l'ide, il
en rsulte des vnements qui remplissent le monde d'une
stupfaction de plusieurs sicles.


Napolon ne vivait que par l'ide, et cependant il ne pouvait pas la
saisir d'une manire dtermine, car il niait l'existence de
l'idalisme et cherchait  en paralyser les effets. Lui-mme
s'exprime avec autant d'originalit que de grce sur cette
contradiction perptuelle qui rvoltait sa raison, car cette raison
est aussi juste qu'incorruptible.


Il considre l'ide comme une chose spirituelle, sans ralit et qui
pourtant, lorsqu'elle s'est vapore, laisse aprs elle un rsidu
auquel on ne saurait contester une certaine ralit. Un pareil
raisonnement peut nous paratre sec et matriel, mais il n'en est
pas de mme quand il parle des consquences de ses actions. Alors on
sent qu'il a foi et confiance en lui; il convient que la vie
engendre des choses vivantes, et que l'action d'une fructification
fondamentale se perptue  travers le temps. Il se plat  avouer
qu'il donne  la marche du monde une impulsion forte, une
impulsion nouvelle.


La rpugnance des hommes, dont l'individualit est toute dans une
ide, pour ce qui est idal, sera toujours un fait singulier et
digne de notre attention. C'est ainsi que Hamann ne trouvait rien de
plus insupportable que de parler des _choses de l'autre monde_. Il a
exprim cette opinion dans un certain paragraphe dont, sans doute,
il n'tait pas satisfait, puisqu'il l'a chang quatorze fois. Deux
de ces variantes sont arrives jusqu' nous; j'ai moi-mme os en
faire une troisime que les rflexions prcdentes m'autorisent 
insrer ici.


L'homme est une ralit place au centre d'un monde rel, il a t
dou d'organes qui lui permettent de connatre l'arbitraire et le
possible. Tout homme en tat de sant a la conscience de son
existence et de toutes les existences qui l'entourent; cependant il
y a toujours une place creuse dans son cerveau, c'est--dire une
place o ne se reflte aucun objet, comme il y a dans l'oeil un
point qui ne voit point. L'homme qui s'occupe trop de cette place et
prend plaisir  s'y perdre, s'attire ainsi une maladie d'esprit, et
pressent des choses d'un _autre monde_, qui ne sont que des riens
sans force et sans limites, et qui pourtant poursuivent, comme
autant de fantmes terribles, celui qui n'a pas la force de
s'arracher  leur nocturne empire.


Il est inutile de demander si l'historien est au-dessus du pote, ou
le pote au-dessus de l'historien, car ce ne sont ni des rivaux ni
des concurrents; chacun d'eux a sa couronne qui lui est propre.


L'historien a un double devoir  remplir, d'abord envers lui-mme,
puis envers ses lecteurs. Pour se satisfaire lui-mme, il est oblig
de s'assurer que les faits qu'il rapporte sont rellement arrivs;
pour satisfaire ses lecteurs, il est oblig de le prouver. La
manire dont il agit envers lui-mme est l'affaire de ses collgues,
le public ne doit pas tre initi dans le secret de la grande
question qui est de savoir ce que l'on peut admettre comme
incontestable dans l'histoire.


Il en est des livres nouveaux comme des connaissances nouvelles: au
premier abord une conformit gnrale ou un rapprochement partiel
sur un seul point de notre existence, nous suffisent; mais un
commerce plus intime nous fait dcouvrir une foule de diffrences et
d'oppositions. Alors il ne faut pas,  l'exemple de la jeunesse
inconsidre, reculer d'pouvante; la raison nous ordonne au
contraire de fixer les conformits et de s'clairer sur les
diffrences, sans songer toutefois,  tablir une union parfaite.


Lorsqu'on vit familirement avec les enfants, on reconnat que, chez
eux, chaque impression extrieure est suivie d'une contre-impression,
toujours passionne et souvent nergique.


Voil pourquoi les enfants jugent avec prcipitation et avant
l'vnement. Le temps seul peut modifier cette prcipitation et
tendre sur les gnralits, le jugement qui d'abord ne saisit qu'un
seul ct. L'tude de cette particularit est le premier devoir de
tous ceux qui se destinent  l'ducation.


On ne devrait opposer au travers du jour que la grande masse de
l'histoire du monde.


On ne peut ni ne doit rvler les secrets du sentier de la vie, car
il s'y trouve des pierres d'achoppement contre lesquelles chaque
voyageur est forc de butter. Le pote seul peut faire pressentir la
place o elles se trouvent.


Si aux yeux de Dieu toute la sagesse humaine n'tait que de la
folie, ce ne serait pas la peine d'arriver jusqu' l'ge de
soixante-dix ans.


Le vrai est comme le divin, il ne nous apparat pas immdiatement,
et nous sommes forcs de le deviner dans ses manifestations.


Le vritable disciple apprend  dvelopper l'inconnu du connu et
s'approche ainsi du matre.


Mais il est fort difficile  la plupart des hommes de trouver
l'inconnu dans le connu, car ils ne savent pas que leur entendement
opre avec autant d'art que la nature elle-mme.


Les Dieux nous ont appris  imiter leurs oeuvres; mais nous ne
savons pas ce que nous faisons, et nous ne connaissons pas ce que
nous imitons.


Tout est semblable et diffrent; tout est utile et nuisible; tout
est muet et parlant; tout est sens et draisonnable; et les faibles
notions que nous avons sur les choses, se contredisent sans cesse.


Les hommes se sont donn des lois sans savoir sur quoi ils les
imposaient; la nature a t rgle par les Dieux.


Ce qui a t tabli par les hommes, que ce soit juste ou injuste, ne
cadre jamais assez bien pour rester toujours  la mme place: ce qui
a t tabli par les Dieux, que ce soit juste ou injuste,
est immuable.


Quant  moi je soutiens que les arts connus des hommes, ressemblent
aux vnements secrets ou visibles de la nature.


Il en est ainsi de l'art de prdire l'avenir. Il consiste  voir le
cach dans le dcouvert, l'avenir dans le prsent, le vivant dans le
mort, le sens dans l'insens.


C'est ainsi que l'homme instruit juge toujours bien la nature de
l'homme, tandis que l'ignorant la voit tantt d'une faon et tantt
d'une autre; chacun d'eux l'imite  sa manire.


Quand un homme s'approche d'une femme et qu'il en rsulte un enfant
mle, l'inconnu sort du connu; mais quand l'esprit, d'abord obscur
et faible de l'enfant, commence  percevoir clairement les choses,
il apprend  connatre l'avenir par le prsent.


Ce qui est immortel ne saurait se comparer  ce qui ne vit que d'une
vie mortelle, et cependant ce qui vit ainsi ne manque pas de raison;
l'estomac, par exemple, sait fort bien quand il a besoin d'aliments.


Tels sont les rapports de l'art de prdire l'avenir avec la nature
humaine. L'homme  vues leves s'accommode de l'un et de l'autre.


Le forgeron amollit le fer en soufflant le feu qui enlve  ce fer
des substances superflues; puis il le frappe et le contraint 
redevenir fort en s'unissant aux substances de l'eau qui lui sont
trangres. Voil ce que chacun de nous a prouv de la part de ses
instituteurs.


Nous sommes convaincus que celui qui contemple le monde
intellectuel, et y voit la vritable beaut intellectuelle, peut
aussi voir le pre de cette beaut, qui cependant est inaccessible 
nos sens. Voil ce qui nous engage  employer toutes nos forces pour
comprendre et pour nous expliquer  nous-mmes, autant que cela est
possible, de quelle manire nous pouvons contempler la beaut de
l'esprit et celle du monde.


Supposons que deux masses de pierre aient t places l'une en face
de l'autre. La premire est reste brute; l'art a converti la
seconde en une statue d'homme ou de dieu. Si cette statue reprsente
une divinit, c'est une Muse ou une Grce; si elle reprsente un
homme, ce n'est pas un homme ordinaire, c'est un tre exceptionnel,
sur lequel l'art a runi toutes les conditions de la beaut.


La pierre convertie en statue paratra la plus belle, non parce
qu'elle est pierre, car alors l'autre masse ne pourrait lui tre
infrieure, mais parce qu'elle a une forme que l'art lui a donne.


Cette forme cependant n'appartient pas  la matire; car avant de se
manifester sur la pierre, elle tait dans la pense de l'artiste,
non parce qu'il a des pieds et des mains, mais parce qu'il a le
sentiment de l'art.


Il y avait dans cet art une beaut bien plus grande, car la pense
n'a pu faire passer sur la pierre la forme que l'art renfermait en
lui; elle y est reste tout entire, et la manifestation sur la
pierre n'est qu'une forme infrieure, mme au dsir de l'artiste,
qui n'a fait qu'obir aux principes de l'art.


Si l'art pouvait rendre tout ce qu'il est et tout ce qu'il possde,
s'il pouvait rendre le beau avec la mme raison qu'il agit, celui
qui possderait en lui-mme une plus grande, une plus parfaite
beaut artistique, serait toujours suprieur  toutes les
manifestations extrieures.


La forme qui passe dans la matire se dtend et devient plus faible
que celle qui est reste enferme dans la pense; car tout ce qui
dans cette pense est susceptible d'loignement, s'loigne de
soi-mme. C'est ainsi que la force sort de la force, la chaleur de
la chaleur, la beaut de la beaut. C'est ce qui explique pourquoi
la facult productive est toujours plus excellente que l'objet
produit. Ce n'est pas la musique primitive qui fait le musicien,
mais la musique; et la musique, qui est au-del de nos sens, produit
la musique accessible  nos sens.


Si quelqu'un voulait ddaigner les arts, parce qu'ils ne sont qu'une
imitation de la nature, on pourrait rpondre que les arts n'imitent
pas simplement ce que voient nos yeux, mais qu'ils remontent aux
lois de la raison qui font la stabilit de la nature et dirigent
ses actes.


Les arts, au reste, puisent fort souvent dans leur propre fonds; ils
prtent  la nature des perfections qu'elle n'a pas et qu'ils
possdaient, puisqu'ils ont en eux le vrai beau. C'est ainsi que
Phidias a pu faire un dieu sans imiter ce qu'il avait matriellement
vu; car sa pense d'artiste avait conu Jupiter, tel qu'il pourrait
et devrait tre, s'il apparaissait  nos yeux.


Il n'est pas tonnant que les idalistes de tous les temps,
insistent sur la conservation intacte de l'unit d'o dcoule toute
chose et vers laquelle tout retourne; car le principe ordonnateur et
producteur est serr de si prs par les manifestations, qu'il ne
sait plus que devenir. Cependant nous resserrons la porte de notre
entendement, quand nous renvoyons  une unit inaccessible  nos
sens extrieurs et intrieurs, non seulement ce qui produit la
forme, mais la forme elle-mme.


L'homme est forc de se borner  l'extension et au mouvement; aussi
est-ce par ces deux formes que se manifestent toutes les autres
formes, surtout celles qui sont visibles et accessibles  nos sens.
La forme spirituelle seule ne perd rien en se manifestant, en
admettant, toutefois, que cette manifestation est relle et viable.
En ce cas, le produit n'est jamais infrieur au principe producteur,
il peut mme tre plus excellent que lui.


Il serait bon, sans doute, de dvelopper cette opinion, et de la
rendre pour ainsi dire palpable, afin qu'elle pt passer dans la
pratique; mais un pareil dveloppement exigerait, de la part des
lecteurs, une attention trop grande, et qu'il serait injuste de
leur demander.


Nous avons beau vouloir jeter loin de nous ce qui nous est propre,
nous ne parvenons jamais  nous en dbarrasser.


La philosophie moderne de nos voisins de l'ouest, prouve que les
individus comme les nations retournent toujours, quelle que soit
leur rsistance,  ce qui leur est inn. Comment en serait-il
autrement, puisque ce qui est inn rgle notre nature et nos
manires d'tre? Les Franais ont renonc au matrialisme et accord
plus d'intelligence et de vie aux points de dpart primitifs. Ils se
sont galement dtachs du sensualisme pour reconnatre qu'il y a
dans les profondeurs de la nature humaine, quelque chose qui se
dveloppe par lui-mme. Ils accordent enfin  cette nature humaine
une force productive, et ne font plus consister l'art dans la simple
imitation des objets extrieurs. Puissent-ils continuer  suivre
cette direction.


Il ne peut pas y avoir de philosophie, mais des philosophes
clectiques.


Tout homme qui s'approprie dans son entourage ce qui convient  sa
nature est clectique. Ceci peut s'appliquer  tout ce qu'on appelle
civilisation, progrs, soit qu'on le considre sous le point de vue
thorique ou pratique.


Deux philosophes clectiques peuvent devenir des adversaires
passionns, s'ils sont ns avec des dispositions diffrentes; car
alors chacun prendra dans toutes les philosophies connues tout ce
qui lui convient et ne convient pas  l'autre. Qu'on regarde autour
de soi et l'on verra que la plupart des hommes en agissent ainsi, ce
qui nous explique pourquoi il nous est si difficile de comprendre
comment les autres ne peuvent pas se convertir  nos opinions
 nous.


Il est rare que, dans un ge trs-avanc, on consente  se regarder
soi-mme et les autres sous le point de vue historique; d'o il
rsulte qu'on ne veut et qu'on ne peut plus se mettre en harmonie
avec personne.


En envisageant ce travers de plus prs, on reconnat que l'historien
lui-mme voit rarement l'histoire historiquement. Lorsqu'on raconte,
on croit voir passer les faits sous ses yeux, et l'on oublie de se
pntrer de ce qui tait et agissait  l'poque o se passaient ces
faits. Quant au chroniqueur, il ne dsigne que les limites, les
particularits de sa ville, de son monastre, de son temps.


Plusieurs dictons des anciens, que l'on rpte souvent, ont une tout
autre signification que celle que nous leur donnons.


Par exemple, cette phrase: Celui qui ne s'est pas familiaris avec
la gomtrie, ne doit pas songer  se prsenter  l'cole de la
philosophie; ne veut pas dire qu'il faut tre un mathmaticien pour
pouvoir devenir un sage.


La gomtrie est prise ici dans le sens lmentaire, telle que nous
la trouvons dans Euclide, et qu'elle convient  tous les
commenants; en ce sens, elle est la meilleure tude prparatoire,
la meilleure introduction possible  la philosophie.


Lorsque l'enfant commence  concevoir qu'un point visible doit tre
prcd par un point invisible, et qu'il faut avoir pens la ligne
la plus droite et la plus courte entre deux points, avant de la
tracer avec le crayon, il est satisfait et fier de lui-mme, et il
en a le droit; car la route de la pense vient de s'ouvrir devant
lui. L'ide est la ralisation, _potentia_ et _actu_, ne sont plus
pour lui des mots vides de sens. Le philosophe n'a rien de nouveau 
lui rvler; le gomtre lui a dvoil la base de toutes les
manires de penser.


Il ne faut pas interprter dans le sens asctique cette phrase:
Apprends  te connatre toi-mme. Elle veut dire tout simplement:
Fais attention  toi-mme, surveille-toi, afin que tu puisses
toujours connatre ta position par rapport  tes semblables et par
rapport au monde. Chaque individu sens peut comprendre cela; c'est
un bon conseil pratique dont il est facile de profiter sans se
tourmenter par des subtilits psychologiques.


Les coles des anciens, et surtout celle de Socrate, ne se perdaient
pas en vaines spculations, mais elles dcouvraient les sources de
toute vitalit, de toute action, et apprenaient ainsi  vivre et 
agir. Voil ce qui les rendait rellement grandes et utiles.


Nos coles modernes nous renvoient sans cesse aux anciens, et
imposent l'tude des langues grecque et latine. Heureusement pour
nous ce retour perptuel au pass, n'a rien qui puisse imprimer  la
civilisation une marche rtrograde.


Lorsque nous contemplons l'antiquit avec le dsir sincre de la
prendre pour modle, il nous semble que, ds ce moment seulement,
nous comprenons notre dignit.


Quand le savant parle latin ou crit en cette langue, il a une plus
haute opinion de lui-mme, que lorsqu'il se renferme dans sa vie et
dans sa langue de tous les jours.


Les intelligences potiques et artistiques se croient, lorsqu'elles
contemplent l'antiquit, transportes dans le plus noble et le plus
idal tat de nature. Les chants d'Homre ont encore aujourd'hui
l'avantage immense de nous dbarrasser, momentanment du moins, du
fardeau dont les traditions de plusieurs milliers d'annes nous
ont chargs.


Socrate s'tait born  appeler  lui l'homme moral, pour lui donner
des notions simples et faciles sur sa propre essence; Platon et
Aristote, se croyant des tres privilgis par la nature, se
placrent en face d'elle; l'un pour se l'approprier avec son coeur
et son intelligence, l'autre pour la commenter par l'esprit
d'observation et la mthode. Aussi toute relation d'ensemble ou de
dtail qui nous rapproche de ces trois hommes, sera-t-elle toujours
un vnement agrable  nos sensations intrieures, et un moteur
puissant pour notre perfectionnement moral et intellectuel.


L'histoire naturelle moderne est tellement complique et morcele,
que pour revenir  une vrit simple on est oblig de se demander:
Qu'aurait fait Platon de cette nature, telle que nous la considrons
aujourd'hui, avec son unit fondamentale et ses immenses varits?


Nous avons la conviction que la route que nous suivons nous conduira
d'une manire organique jusqu'au dernier embranchement de
l'entendement; et que, sur ce point fondamental, nous levons par
degrs le plus haut difice possible de tout savoir. Cette
conviction nous met dans la ncessit d'examiner chaque jour le
degr d'assistance ou d'opposition que nous pouvons trouver dans
l'esprit de notre poque, sans quoi nous serions exposs  repousser
l'utile pour accepter le nuisible.


On vante surtout le dix-huitime sicle, parce qu'il s'est
spcialement occup d'analyses; la tche du dix-neuvime sicle est
donc de dcouvrir les fausses synthses de son prdcesseur, et de
les analyser de nouveau.


Il n'y a que deux vritables religions, celle qui laisse sans forme
ce qu'il y a de sacr en nous, et celle qui ne le reconnat et ne
l'adore que sous la plus belle des formes; toutes les autres sont
des idoltries.


Il est certain que l'esprit humain a cherch  s'affranchir par la
rformation. En nous clairant sur les anciennes glises grecque et
romaine, nous avons conu le besoin d'une vie plus libre, plus
lgante et plus gracieuse. Mais ce qui favorisa surtout ce
changement, c'est que le coeur demande toujours  retourner  un
certain tat de nature simple et noble; et que l'imagination cherche
sans cesse  se concentrer sur quelque chose digne d'elle.


Tous les saints furent tout  coup chasss du ciel, et le coeur, la
pense et les sens se dirigrent vers une mre divine et un faible
enfant, pour se fixer ensuite sur cet enfant devenu homme, modle de
morale, d'abord injustement perscut, bientt aprs vnr comme un
demi-dieu, finalement reconnu Dieu vritable et ador comme tel.


Sur le fond qu'occupe ce Dieu, le Crateur tend l'univers, et
l'action morale qu'il fait dcouler de lui s'tend de tous cts.
On s'appropria ses souffrances en les prenant pour exemple, et sa
transfiguration devint le garant d'une vie ternelle.


L'encens rveille la vie d'un charbon prt  s'teindre; c'est ainsi
que la prire rveille les esprances du coeur.


Je suis convaincu que la Bible s'embellit  mesure que nous apprenons
 la comprendre, c'est--dire,  mesure que nous sentons que les
passages que nous saisissons dans l'ensemble, et que nous nous
appliquons particulirement, avaient, d'aprs certaines circonstances
de temps et de lieu, des rapports immdiats et individuels.


En nous examinant de prs, nous reconnaissons que nous avons besoin
chaque jour de nous rformer et de protester contre les autres,
quoique ce ne soit pas toujours dans le sens religieux.


Nous prouvons le besoin incessant, srieux et sans cesse
renaissant, de saisir la parole dans son accord immdiat avec tout
ce que l'on a senti, pens, prouv, imagin et reconnu comme sens.


Mais cela est plus difficile qu'on ne le croit; les mots ne sont
pour l'homme que des surrogats; il sait et pense toujours mieux
qu'il ne dit.


Il n'en faut pas moins persister dans le dsir de faire disparatre,
par la clart et la probit de nos discours et de notre conduite,
tout ce qui aurait pu s'introduire chez nous ou chez les autres de
faux, de dplac ou d'insuffisant.


Lorsque je suis contraint de cesser d'tre convenable, je cesse
d'tre fort.


La censure et la libert de la presse seront toujours en guerre
ensemble. Le suprieur demande et exerce la censure, l'infrieur
demande la libert de la presse; car l'un ne veut pas tre troubl
dans ses projets et dans son activit par des observations et des
contradictions prmatures; c'est de l'obissance qu'il lui faut,
tandis que l'autre prouve le besoin de faire connatre publiquement
les motifs par lesquels il compte lgitimer sa dsobissance.


Il ne faut pas oublier cependant que lorsque le parti faible et
opprim conspire et craint d'tre trahi, il cherche galement 
gner,  sa faon, la libert de la presse.


On n'est jamais tromp, mais on se trompe soi-mme.


Nous ne demandons jamais de quel droit nous rgnons, et si le peuple
n'aurait pas le droit de nous destituer; tous nos efforts se bornent
 le mettre dans l'impossibilit de le faire.


Si l'on pouvait abolir la mort, personne ne s'y opposerait; mais il
sera toujours difficile d'abolir la peine de mort: si cela arrive
parfois, on y revient tt ou tard.


La socit ne peut renoncer au droit d'infliger la peine de mort,
sans rendre  la dfense personnelle tous ses droits; et alors
l'expiation du sang par le sang vient frapper  chaque porte.


Les lois ont t faites par les anciens et par des hommes; les
adolescents et les femmes demandent des exceptions, les anciens s'en
tiennent  la rgle.


Ce n'est pas l'homme spirituel, c'est l'esprit; ce n'est pas l'homme
raisonnable, c'est la raison qui gouverne.


On se compare toujours  la personne qu'on loue.


Il ne suffit pas de savoir, il faut vouloir; il ne suffit pas de
vouloir, il faut faire.


Il n'y a ni sciences ni arts patriotiques; les unes et les autres
appartiennent, ainsi que tout ce qui est souverainement bien, au
monde entier, o ils ne peuvent se propager que par un change
perptuel entre tous les contemporains. Il ne faut cependant jamais
perdre de vue ce qui tait dj connu dans le pass, et ce qui nous
en est rest.


La femme la plus digne du titre de femme de mrite, est celle qui,
si ses enfants venaient  perdre leur pre, serait capable de le
remplacer.


Les trangers qui se mettent aujourd'hui  tudier srieusement
notre littrature, ont l'avantage immense de passer par-dessus les
maladies de dveloppement que nous avons t forcs de supporter
pendant prs d'un sicle. S'ils savaient s'y prendre, notre exemple
achverait leur ducation littraire de la manire la plus
dsirable.


L o les Franais du dix-huitime sicle dtruisaient, Wieland
raillait.


Le talent potique a t accord au paysan aussi bien qu' son
seigneur; la grande question est que chacun se renferme dans son
tat et s'y comporte dignement.


Les tragdies ne sont autre chose que la mise en vers des passions
de certaines personnes, qui font de tous les objets extrieurs un je
ne sais quoi.


Yoric Stern est un des meilleurs esprits qui ait jamais agi sur ses
contemporains. Sa gat est inimitable, et toutes les gats ne
soulagent pas l'me oppresse.


La vue est le plus noble des sens; les quatre autres ne nous
instruisent qu' l'aide du toucher; c'est par le toucher que nous
entendons, que nous sentons, que nous gotons; la vue s'lve plus
haut; se purifiant pour ainsi dire de la matire, elle s'approche
des facults intellectuelles.


Si nous nous mettions  la place des personnes qui excitent notre
jalousie et notre haine, nous cesserions de les envier et de les
har; et si nous les mettions  la ntre, elles auraient moins de
prsomption et d'orgueil.


La pense et l'action peuvent se comparer  Rachel et  Lia; l'une
tait plus gracieuse et l'autre plus fertile.


Aprs la sant et la vertu, il n'y a rien de plus dsirable que la
connaissance et le savoir; et rien n'est plus facile  obtenir. Le
travail consiste  se tenir tranquille, et la dpense se borne au
temps, qu'en tout cas on ne saurait utiliser sans le dpenser.


Si l'on pouvait entasser le temps comme on entasse l'argent qu'on
laisse dormir chez soi, les oisifs auraient du moins une excuse;
mais elle serait toujours trs-imparfaite, car, en ce cas mme, leur
conduite ressemblerait  celle d'un mnage qui vivrait aux dpens du
capital, au lieu de chercher  lui faire rapporter des intrts.


Les potes modernes mettent beaucoup d'eau dans leur encre.


De toutes les bizarres absurdits des coles, les discussions sur
l'authenticit des vieux manuscrits me parat la plus ridicule.
Est-ce l'auteur ou le manuscrit que nous admirons ou que nous
blmons? Ce n'est jamais que le manuscrit que nous avons devant
nous; et que nous importent les noms, quand il s'agit de juger une
production de l'esprit?


Qui oserait dire qu'il voit Virgile ou Homre, quand nous lisons les
crits qu'on leur attribue? Nous voyons ces crits, que nous faut-il
davantage? Les savants qui mettent tant d'importance  une chose si
insignifiante, me rappellent une jeune et belle femme qui me demanda
un jour avec un de ses plus sduisants sourires, quel pouvait avoir
t l'auteur des pices de thtre de Shakespeare.


Il vaut mieux s'occuper de la plus grande futilit du monde, que de
regarder comme sans importance une demi-heure perdue.


Le courage et la modestie sont les moins quivoques de toutes les
vertus, car l'hypocrisie ne saurait les imiter. Elles ont encore
cela de commun entre elles, que toutes deux se montrent sous la
mme couleur.


Les fous sont les voleurs les plus dangereux, car ils nous volent le
temps et les dispositions d'esprit ncessaires au travail.


L'estime que nous avons pour nous-mmes dcide de notre moralit;
l'estime que nous avons pour les autres rgle notre conduite.


L'art et la science sont des mots dont on se sert souvent, sans en
connatre la vritable signification; aussi les emploie-t-on presque
toujours l'un pour l'autre.


Les dfinitions qu'on nous donne de ces deux mots ne me plaisent
pas. J'ai lu quelque part une comparaison de la science avec l'art;
elle m'a donn une ide de la diffrence qui spare l'une de
l'autre, et non des proprits qui les caractrisent tous deux.


Je crois qu'on pourrait appeler science, la connaissance gnrale,
le savoir abstrait; tandis que l'art est la science en action. On
pourrait ajouter que la science est la raison et l'art son
mcanisme, c'est--dire la science pratique. Par l, la science
deviendrait le thorme et l'art le problme.


On m'objectera peut-tre que la posie est un art, et que pourtant
elle n'a rien de mcanique; mais je nie que la posie soit un art et
mme une science. Les arts et les sciences s'apprennent par la
pense, et la posie ne s'apprend jamais; elle est inspire, et ses
premiers mouvements se font sentir dans l'me; voil pourquoi il ne
faudrait l'appeler ni une science ni un art, mais un gnie.


Toutes les personnes bien leves devraient se remettre  lire
Stern, afin que le dix-neuvime sicle aussi apprenne ce qu'il lui
doit et ce qu'il pourrait lui devoir encore.


La marche de la littrature a cela de particulier qu'elle plonge
dans l'oubli les oeuvres qui ont exerc le plus d'influence, et
qu'elle donne toujours plus de valeur et d'tendue aux effets
qu'elles ont produit; aussi devrions-nous, de temps en temps,
regarder derrire nous. Le meilleur moyen de conserver l'originalit
que nous pouvons avoir, est de ne pas perdre nos prdcesseurs
de vue.


Puisse l'tude de la littrature grecque et latine rester toujours
la base d'une ducation distingue.


Les antiquits chinoises, indiennes, gyptiennes, ne sont que des
curiosits. Il est toujours bon de les faire connatre au reste du
monde; mais elles ne sont jamais d'aucune utilit pour notre
perfectionnement moral et esthtique.


Rien n'est plus dangereux pour la nation allemande, que de vouloir
s'lever avec et par ses voisins. Il n'est peut-tre pas de nation
plus propre  se dvelopper d'elle-mme, et elle peut s'estimer
trs-heureuse que les trangers aient tant tard  vouloir bien la
prendre en considration.


Si nous regardons en arrire dans notre littrature, d'un
demi-sicle seulement, nous trouvons que rien n'a t fait par
rapport aux trangers.


Les Allemands ont t piqus du ddain du grand Frdric qui les
regardait comme non avenus; aussi ont-ils fait leur possible pour
tre quelque chose  ses yeux.


En ce moment une littrature universelle est sur le point de
s'organiser. Tout bien considr, les Allemands y perdront le plus;
je les engage  prendre cet avertissement  coeur.


Dsormais on sera fort embarrass si on ne possde pas un art ou un
mtier. Le savoir ne suffit plus au milieu du mouvement rapide du
monde; on s'y perd jusqu' ce qu'on ait pu parvenir  prendre des
notions sur tout.


La civilisation gnrale nous est impose par le monde, sans que
nous ayons besoin d'y contribuer; bornons-nous donc  acqurir des
connaissances spciales.


Les plus grandes difficults sont toujours l o nous ne les
cherchons pas.


Les auteurs modernes et plus originaux, ne le sont pas parce qu'ils
disent quelque chose de neuf, mais par ce qu'ils disent des choses
qui semblent ne jamais encore avoir t dites.


La plus grande preuve d'originalit est de faire fructifier et de
dvelopper une pense qui nous a t suggre, de manire qu'on ne
puisse pas facilement deviner que tant de choses y taient
enfermes.


Il est des penses qui sortent de la civilisation gnrale, comme
les fleurs sortent des branches vertes d'un arbre. Dans la saison
des roses, on voit partout fleurir des roses.


Tout dpend de la manire de sentir; elle fait surgir les penses et
leur donne son caractre.


Rien ne peut tre reproduit avec une fidlit parfaite. On dira
peut-tre que le miroir du moins fait une exception, je rpondrai
que le miroir ne rend jamais parfaitement notre visage; il fait
plus, il renverse toute notre personne, au point que la main droite
devient la main gauche. Que ceci nous serve de guide pour nos
observations sur nous-mmes.


Au printemps et dans l'automne, on songe rarement  se chauffer, et
cependant, lorsqu'on passe par hasard prs d'un feu de chemine, on
trouve la sensation qu'il procure si agrable qu'on s'y laisse
aller. N'en est-il pas de mme de toutes les sensations?


Ne t'impatiente jamais quand on ne veut pas admettre tes arguments.


Il n'arrive pas,  celui qui occupe longtemps une position
importante, tout ce qui peut arriver aux hommes, mais tout ce qui
est analogue  tout ce qui peut arriver et parfois mme il lui
arrive ce qui est sans exemple.


Les sciences dans leur ensemble s'loignent de la vie, mais elles y
reviennent par un dtour.


Elles sont les vritables abrgs de la vie qui unissent entre elles
les expriences de la pense et de l'action.


Cependant l'intrt qu'elles inspirent ne peut se rveiller que dans
un monde  part, c'est--dire, dans le monde scientifique. Associer
le reste du monde  cet intrt, est une manie des temps modernes
plus nuisible qu'utile; car les sciences sont naturellement
sotriques et ne peuvent devenir exotriques que par l'amlioration
d'un faire quelconque. Toute autre participation du monde vulgaire
au monde scientifique ne sert  rien.


Cependant la culture des sciences dpend, mme dans leur sphre
intrieure, d'un intrt actuel et momentan. Une forte impulsion
donne par quelque chose de neuf, d'inou ou de puissamment second,
excite un intrt gnral qui peut durer longtemps, et qui, de nos
jours surtout, produit de grands effets.


Un fait important, un simple aperu du gnie occupe toujours un
grand nombre d'individus. On veut d'abord savoir ce que c'est, puis
on l'tudie, on y travaille et on cherche  le faire aller
plus loin.


A chaque nouvelle dcouverte, la foule demande: A quoi cela
pourra-t-il servir? et elle a raison, car elle ne peut juger de
l'importance d'une chose que par son utilit.


Les vrais sages ne s'occupent que des rapports d'une dcouverte
nouvelle avec elle-mme et avec les choses existantes, sans songer
 son utilit, c'est--dire,  son application aux choses connues et
ncessaires. Trouver cette application est la tche des esprits plus
pntrants, plus techniquement exercs et plus amoureux de la vie.


Les faux sages ne cherchent qu' exploiter  leur profit et le plus
vite possible chaque dcouverte nouvelle. Leur vanit mal entendue
leur fait croire qu'ils s'immortaliseront par la propagation, la
correction ou la rapide prise de possession de ces dcouvertes. De
pareils efforts prmaturs donnent  la vritable science quelque
chose d'incertain et de confus, qui appauvrit la plus belle de ces
consquences, la fleur pratique.


Croire qu'il serait possible d'exciter ou de supprimer un acte
quelconque de la nature, est le plus funeste des prjugs.


L'observateur doit se regarder comme un individu appel  faire
partie du jury; sa tche se borne  examiner la fidlit des
rapports et l'authenticit des preuves sur lesquelles il forme sa
conviction et donne sa voix. Peu lui importe que cette conviction
soit conforme ou oppose  celle du rfrendaire.


Que la majorit se range de son ct ou le jette dans la minorit,
il peut tre galement tranquille; il a fait son devoir en donnant
son opinion, il n'est pas le matre de celle des autres.


Dans les sciences, au contraire, l'opinion n'est rien: l il s'agit
de dominer ou de se laisser dominer; et comme les hommes forts par
eux-mmes sont rares, le plus grand nombre entrane presque toujours
les individus isols.


L'histoire de la philosophie, des sciences et de la religion prouve
que toutes les opinions se rpandent par degrs, mais qu'on accorde
toujours la prfrence  la plus saisissable, c'est--dire,  celle
qui s'accorde le plus facilement et le plus commodment avec l'esprit
humain dans son tat vulgaire. L'homme qui a su s'lever au-dessus de
cet tat, doit s'attendre  avoir la majorit contre lui.


Comment la nature pourrait-elle arriver  la vue incommensurable et
incalculable, si, dans ses points de dpart inanims, elle n'tait
pas si svrement stro-mtrique?


L'homme, par lui-mme et jouissant du libre exercice de tous ses
sens, est le plus grand et le plus exact appareil de physique qui
puisse exister; c'est un grand dfaut de la physique moderne d'avoir
isol, dtach toutes les expriences de cet appareil, et de vouloir
sonder, prouver et limiter les forces de la nature, d'aprs les
expriences faites avec des instruments artificiels.


Il en est de mme des calculs. Que de vrits qu'on ne saurait prouver
mathmatiquement! Beaucoup d'autres se refuseront toujours  l'preuve
d'une exprience physique.


Il y a quelque chose de si lev dans l'homme, qu'il reprsente ce
qui, sans lui, ne saurait tre reprsent. Qu'est-ce que la corde
d'un instrument et ses divisions mcaniques,  ct de l'oreille du
musicien? Que sont mme les vnements lmentaires de la nature,
auprs de l'homme qui les dompte et les modifie afin de pouvoir se
les assimiler?


Vouloir qu'une exprience scientifique produise de suite tout ce
qu'elle est susceptible de produire, c'est trop en exiger.
L'lectricit ne se manifesta d'abord que par le frottement;
aujourd'hui, ses plus grands phnomnes s'obtiennent par un simple
attouchement.


Personne ne contestera  la langue franaise l'avantage d'tre la
langue des cours et du grand monde, et de se propager de plus en
plus en cette qualit. Il en est de mme de la langue des
mathmaticiens; c'est par elle qu'ils traitent les affaires les plus
importantes de ce monde et rglent, dterminent et distinguent tout
ce qui, mme dans le sens le plus lev, peut tre soumis au nombre
et  la mesure.


Tout tre pensant qui consulte son calendrier ou sa montre, se
souvient avec reconnaissance qu'il doit ces guides bienfaisants aux
mathmaticiens. Mais si nous les laissons respectueusement rgler le
temps, ils n'en doivent pas moins reconnatre que nous voyons
quelque chose de plus lev qui appartient  tout le monde, et sans
quoi ils ne pourraient rien voir eux-mmes: ce quelque chose c'est
l'ide et l'amour.


Rien n'est plus nuisible  une vrit nouvelle qu'une ancienne
erreur.


Un joyeux naturaliste disait un jour: Ou ne s'aperoit de l'existence
de l'lectricit que lorsqu'on caresse un chat dans les tnbres, ou
lorsque le tonnerre gronde et que les clairs brillent autour de nous.
Mais alors mme que vaut le peu ou le beaucoup que nous en savons?


La passion des voyageurs  gravir les montagnes, a pour moi quelque
chose de barbare et d'impie. Les montagnes sont une preuve de la
force de la nature et non de la bont de la Providence, car de
quelle utilit sont-elles pour l'homme? S'il veut y demeurer, il est
englouti en hiver par une avalanche, en t par un rocher qui glisse
dans la valle; un torrent entrane ses troupeaux, un coup de vent
enlve ses moissons. S'il se met en route, chaque monte est pour
lui la torture de Sisyphe, et chaque descente, la chute de Vulcain.
Ses sentiers sont encombrs de pierres, et le torrent refuse de
porter sa nacelle. Si les lments pargnent ses troupeaux nains
qu'il nourrit pniblement, les btes froces les dvorent; il vgte
seul et tristement comme la mousse sur une pierre spulcrale! Enfin
tous ces zigzags perptuels, ces hautes murailles de montagnes, ces
rochers pyramidaux qui rpandent sur les plus belles contres les
terreurs des ples, quel tre bienveillant, quel ami des hommes
pourrait les voir avec plaisir?


On peut rpondre  ce paradoxe d'un digne homme, que s'il avait plu
 Dieu de continuer les montagnes de la Nubie jusqu' l'Ocan et de
les entrecouper de valles, plus d'un patriarche Abraham y aurait
trouv un Chanaan o ses descendants auraient pu se multiplier 
leur aise.


Les pierres sont des instituteurs muets, l'observateur reste muet
devant elles, et leurs muets enseignements ne peuvent se redire.


Ce que je sais le mieux, je ne le sais que pour moi. Les paroles par
lesquelles on essaie de rendre ce que l'on sait n'excitent presque
jamais que de la contradiction, de l'hsitation et du silence.


La cristallographie considre comme science, mne  des vues
singulires. Toujours improductive, elle n'est que par elle-mme et
n'a point de consquences, surtout depuis qu'on a dcouvert plusieurs
corps isomorphes, et trs-diffrents entre eux cependant par leurs
substances. C'est prcisment parce que la cristallographie n'est
applicable nulle part, qu'elle se complte par elle-mme. Si elle ne
procure  l'esprit qu'une satisfaction limite, elle a, dans ses
dtails, une varit inpuisable, voil pourquoi, sans doute, elle
captive parfois, et pour trs-longtemps, des hommes d'un grand mrite.


On pourrait dire qu'elle a quelque chose de l'orgueil et de la
suffisance des moines et des clibataires, puisqu'elle se suffit 
elle-mme. Son influence pratique sur la vie est nulle; les plus
beaux produits de son domaine, les pierres prcieuses cristallines,
ont besoin d'tre polies avant que nous puissions en parer
nos femmes.


Il n'en est pas de mme de la chimie; son influence sur la vie est
universelle et illimite.


Les ides prcises sur la formation primitive nous manquent
totalement, aussi croyons-nous, quand nous voyons quelque chose se
former, que cela existait dj, du moins en partie.


Nous voyons tant de choses importantes se former et se composer de
diffrentes parties, que les ides anatomiques se prsentent
naturellement  nous, et que nous ne craignons pas de les appliquer
aux corps organiss.


Celui qui ne sait pas faire la diffrence entre le fantastique et
l'idal, le lgal et l'hypothtique, sera toujours un mauvais
observateur de la nature.


Il est des hypothses o l'esprit et l'imagination se mettent  la
place de l'ide.


Il ne faut pas s'arrter trop longtemps aux choses abstraites.
L'sotrique n'est nuisible que lorsqu'il cherche  devenir
exotrique. La vie ne s'enseigne que par ce qui est vivant.


Le mot cole, tel qu'on l'emploie dans l'histoire des arts, o il
est question d'cole vnitienne, florentine, romaine, etc. ne peut
plus s'appliquer au thtre allemand. Il y a trente ou quarante ans
on le pouvait encore, car alors il tait possible de se figurer un
art qui se dveloppe dans des limits troites selon les rgles de
la nature et de l'art. Tout bien considr, le mot cole ne peut
s'appliquer qu'aux dbutants; car ds qu'une cole a produit de
grands matres, elle s'en dtache pour exercer son influence
ailleurs. C'est ainsi que Florence exerce son influence sur la
France et sur l'Espagne: les Flamands et les Allemands doivent aux
Italiens plus de libert d'esprit et de sentiment, tandis que les
mridionaux ont appris des habitants du nord  mettre plus
d'exactitude dans leur excution.


Le thtre allemand est arriv  cette poque, de conclusion o la
culture gnrale est tellement rpandue, qu'elle n'appartient plus
 aucun pays, et ne peut avoir aucun point de dpart dtermin.


Le vrai et le naturel sont la base fondamentale de l'art dramatique
et de tous les autres arts. L'lvation du thtre dpend du point
de vue sous lequel le pote et l'acteur envisagent et pratiquent
leur art. Heureusement pour l'Allemagne on y a pris l'habitude de
dire avec talent de bons vers, mme en dehors du thtre.


La dclamation et la mimique se fondent sur le dbit, et comme ce
dernier est seul employ lorsqu'on lit haut, on peut en conclure que
des lectures  haute voix sont la meilleure cole pour l'artiste
dramatique qui, pntr de la dignit de sa vocation, tient toujours
 tre naturel et vrai.


Shakespeare et Calderon ont fait un brillant loge de ces lectures.
Mais il ne faut pas oublier qu'un talent tranger imposant et pouss
jusqu' l'exagration, peut devenir funeste au dveloppement de
l'art allemand.


L'individualit dans l'expression, est le commencement et la fin de
tout art. Chaque nation a son individualit diffrente, sous
certains rapports, de l'individualit humaine en gnral. Au premier
abord, elle rpugne  une autre nation, mais peu  peu on s'y
accoutume, et si l'on n'y prend garde, on court risque d'y perdre sa
propre nature caractristique et nationale.


C'est aux littrateurs de l'avenir  prouver historiquement tout ce
que Shakespeare et Calderon nous ont transmis de faux et de nuisible,
et jusqu' quel point ces deux grandes lumires du ciel potique
n'taient pour nous que des feux follets qui garent le voyageur au
lieu de l'clairer.


Je n'approuverai jamais ceux qui placent le thtre espagnol aussi
haut que le ntre. Le sublime Calderon est si conventionnel qu'il
est difficile de deviner le talent du grand pote  travers son
tiquette thtrale. En donnant de pareilles oeuvres  un autre
public, on est forc de lui supposer assez de bonne volont pour
renoncer momentanment  ses gots et  ses habitudes, afin
d'admettre l'existence de ce qui lui est compltement tranger, et
de s'amuser des manires de voir et de sentir, du ton et du rhythme
d'un autre peuple.


       *       *       *       *       *


VERS INSPIRS PAR LA VUE DU CRANE DE SCHILLER.


Au milieu d'un amas d'ossements humains j'appris comment les crnes
aligns s'ajustent et s'accordent; et je pensai au temps qui n'est
plus, au temps qui s'est perdu dans le lointain gristre du pass.
Les voil debout, troitement rangs sur une mme file, ceux qui
nagure se hassaient, et les bras robustes qui se sont port des
coups meurtriers, on les a entasss ple-mle, afin que, tranquilles
et paisibles, ils puissent se reposer ici. Omoplates arraches des
paules qui vous devaient leur vigueur, qui songe  vous demander
quel fardeau il vous a fallu porter? Et vous qui ftes plus
gracieusement actifs, vos mains, vos pieds dlicats ont t jets
loin des sillons de la vie! Pauvres plerins puiss de fatigues,
c'est en vain que vous avez espr trouver le repos dans la nuit des
spulcres, on vous a fait revenir  la lumire du jour! Quelque
prcieux qu'ait t lenoyau, qui peut aimer l'corce sche et vide?
Elle a t trace pour moi, adepte bienheureux, l'criture dont le
sens sacr ne se rvle pas  tout le monde! Je l'ai saisi ce sens
sacr lorsqu'au milieu d'une masse d'ossements inertes j'ai reconnu
une image prcieuse, inestimable. A son aspect, l'troit espace qui
renfermait ces ossements s'est largi pour moi, ces murs glacs
couverts de moisissures se sont chauffs, embaums, et je me suis
senti ranim comme si une source de vie venait de s'chapper tout 
coup du sein de la mort! Comme elle m'enchantait mystrieusement la
forme qui portait encore la trace de la pense divine! Son aspect
m'a transport sur les rives de cette mer dont les vagues agites
charrient sans cesse des crations phmres et gonfles comme elle!
Vase mystrieux! toi qui prononas des oracles, suis-je digne de te
tenir dans ma main? O toi, le plus grand des trsors, je veux te
voler pieusement  la destruction, je veux te porter  l'air libre
et me tourner dvotement avec toi vers les rayons du soleil. Quel
plus grand bien l'homme peut-il esprer en ce monde, si ce n'est que
la nature daigne se rvler  lui, en lui montrant comment elle fait
s'vaporer en pur esprit ce qui tait solide, et comment elle
solidifie les productions du pur esprit.



FIN DES MAXIMES ET RFLEXIONS.















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or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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collection are in the public domain in the United States.  If an
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are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
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the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
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- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
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Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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