The Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard

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Title: Recits d'un soldat
       Une Armee Prisonniere; Une Campagne Devant Paris

Author: Amedee Achard

Release Date: January 21, 2004 [EBook #10774]
[Date last updated: October 4, 2004]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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RCITS D'UN SOLDAT


UNE ARME PRISONNIRE

UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS

PAR

AMDE ACHARD

PARIS

1871




PRFACE


Les pages qu'on va lire sont extraites d'un cahier de notes crites
par un engag volontaire. Il n'y faut point chercher de graves tudes
sur les causes qui ont amen les dsastres sous lesquels notre pays a
failli succomber, ni de longues dissertations sur les fautes commises.
Non; c'est ici le rcit d'un soldat qui raconte simplement ce qu'il a
vu, ce qu'il a fait, ce qu'il a senti, au milieu de ces armes
s'croulant dans un abme. A ce point de vue, ces souvenirs, qui ont
au moins le mrite de la sincrit, ont leur intrt; c'est un nouveau
chapitre de l'histoire de cette funeste guerre de 1870 que nous
offrons  nos lecteurs.




RCITS D'UN SOLDAT

       *       *       *       *       *

PREMIRE PARTIE




UNE ARME PRISONNIRE

I


Au mois de juillet 1870, j'achevais la troisime anne de mes tudes 
l'cole centrale des arts et manufactures. C'tait le moment o la
guerre, qui allait tre dclare, remplissait Paris de tumulte et de
bruit. Dans nos thtres, tout un peuple fouett par les excitations
d'une partie de la presse, coutait debout, en le couvrant
d'applaudissements frntiques, le refrain terrible de cette
_Marseillaise_ qui devait nous mener  tant de dsastres. Des
rgiments passaient sur les boulevards, accompagns par les clameurs
de milliers d'oisifs qui croyaient qu'on gagnait des batailles avec
des cris. La ritournelle de la chanson des _Girondins_ se promenait
par les rues, psalmodie par la voix des gavroches. Cette agitation
factice pouvait faire supposer  un observateur inattentif que la
grande ville dsirait, appelait la guerre; le gouvernement, qui
voulait tre tromp, s'y trompa.

Un dcret appela au service la garde mobile de l'Empire, cette mme
garde mobile que le mauvais vouloir des soldats qui la composaient,
ajout  l'opposition aveugle et tenace de la gauche, semblaient
condamner  un ternel repos. En un jour elle passa du sommeil des
cartons  la vie agite des camps. L'cole centrale se hta de fermer
ses portes et d'expdier les diplmes  ceux des concurrents dsigns
par leur numro d'ordre. Ingnieur civil depuis quelques heures,
j'tais soldat et faisais partie du bataillon de Passy portant le no
13.

La garde mobile de la Seine n'tait pas encore organise, qu'il tait
facile dj de reconnatre le mauvais esprit qui l'animait. Elle
poussait l'amour de l'indiscipline jusqu' l'absurde. Qui ne se
rappelle encore ces dparts bruyants qui remplissaient la rue
Lafayette de voitures de toute sorte conduisant  la gare du chemin de
fer de l'Est des bataillons composs d'lments de toute nature?
Quelles attitudes! quel tapage! quels cris! A la vue de ces bandes qui
partaient en fiacre aprs boire, il tait ais de pressentir quel
triste exemple elles donneraient.

Mon bataillon partit le 6 aot pour le camp de Chlons; ce furent,
jusqu' la gare de la Villette, o il s'embarqua, les mmes cris, les
mmes voitures, les mmes chants. Des voix enroues chantaient encore
 Chteau-Thierry. Les chefs de gare ne savaient auquel entendre, les
hommes d'quipe taient dans l'ahurissement. A chaque halte nouvelle,
c'tait une dbandade. Les moblots s'envolaient des voitures et
couraient aux buvettes, quelques-uns s'y oubliaient. On faisait  ceux
d'entre nous qui avaient conserv leur sang-froid des rcits
lamentables de ce qui s'tait pass la veille et les jours prcdents.
Un certain nombre de ces enfants de Paris avaient excut de
vritables razzias dans les buffets, o tout avait disparu, la
vaisselle aprs les comestibles; les plus factieux emportaient les
verres et les assiettes, qu'ils jetaient, chemin faisant, par la
portire des wagons; histoire de faire du bruit et de rire un peu. Des
courses imptueuses lanaient les officiers zls  la poursuite des
soldats qui s'garaient dans les fermes voisines, trouvant drle de
cueillir  et l des lapins et des poules. On se mettait aux
fentres pour les voir.

A mon arrive  Chlons, la gare et les salles d'attente, les cours,
les hangars, taient remplis d'clops et de blesss couchs par
terre, tendus sur des bancs, s'appuyant aux murs. L taient les
dbris vivants des meurtrires rencontres des premiers jours: dragons,
zouaves, chasseurs de Vincennes, turcos, soldats de la ligne,
hussards, lanciers, tous hves, silencieux, mornes, tranant ce qui
leur restait de souffle. Point de paille, point d'ambulance, point de
mdecins. Ils attendaient qu'un convoi les prt. Des centaines de
wagons encombraient la voie. Il fallait dix manoeuvres pour le passage
d'un train. Le personnel de la gare ne dormait plus, tait sur les
dents.

Au moment o nous allions quitter Paris, nous avions eu la nouvelle
de ces dfaites, sitt suivies d'irrparables dsastres. Maintenant
j'avais sous les yeux le tmoignage sanglant et mutil de ces chocs
terribles au devant desquels on avait couru d'un coeur si lger. Mon
ardeur n'en tait pas diminue; mais la piti me prenait  la gorge 
la vue de ces malheureux, dont plusieurs attendaient encore un premier
pansement. Quoi! tant de misres et si peu de secours!

Le chemin de fer tabli pour le service du camp emmena les mobiles au
Petit-Mourmelon, d'o une premire tape les conduisit  leur
campement, le sac au dos. Pour un garon qui, la veille encore,
voyageait  Paris en voiture et n'avait fatigu ses pieds que sur
l'asphalte du boulevard, la transition tait brusque. Ce ne fut donc
pas sans un certain sentiment de bonheur que j'aperus la tente dans
laquelle je devais prendre gte, moi seizime. L'espace n'tait pas
immense, et quelques vents coulis, qui avaient, quoique au coeur de
l't, des fracheurs de novembre, passaient bien par les fentes de la
toile et les interstices laisss au ras du sol; mais il y avait de la
paille, et, serrs les uns contre les autres, se servant mutuellement
de calorifres, les mobiles, la fatigue aidant, dormirent comme des
soldats.

Aux premires lueurs du jour, un coup de canon retentit: c'tait le
rveil. Comme des abeilles sortent des ruches, des milliers de mobiles
s'chappaient des tentes, en s'tirant. L'un avait le bras endolori,
l'autre la jambe engourdie. Le concert des plaintes commena.
L'lment comique s'y mlait  haute dose; quelques-uns s'tonnrent
qu'on les et rveills si tt, d'autres se plaignirent de n'avoir pas
de caf  la crme. Au nombre de ces conscrits de quelques jours si
mticuleux sur la question du confortable, j'en avais remarqu un qui,
la veille au soir, avait paru surpris de ne point trouver de souper
dress sous la tente.

--A quoi songe-t-on?--s'tait-il cri.

Les yeux ouverts, sa surprise devint de l'indignation. Le djeuner
n'arrivait pas.

--Si c'est comme cela qu'on nous traite, murmura-t-il, que sera-ce en
campagne?

Je ne doutais pas que ce ne ft quelque fils de famille, comte ou
marquis, tomb du faubourg Saint-Germain en pleine dmocratie. Un
camarade discrtement interrog m'apprit que le gentilhomme inconnu
s'essayait la veille encore dans l'art utile de tirer le cordon.
C'est, au reste, une remarque que je n'eus pas seul occasion de faire.
Les exigences des mobiles de Paris croissaient en raison inverse des
positions qu'ils avaient occupes: tous ceux qui avaient eu les
carrefours pour rsidence et les mansardes pour domicile poussaient
les hauts cris. Le menu du soldat leur paraissait insuffisant; les
objets de campement ne venaient pas de chez le bon faiseur.

Le spectacle que prsentait le camp de Chlons aux clarts du matin ne
manquait ni de grandeur, ni de majest. Aussi loin que la vue pouvait
s'tendre, les cnes blancs des tentes se profilaient dans la plaine.
Leurs longues lignes disparaissaient dans les ondulations du terrain
pour reparatre encore dans les profondeurs de l'horizon. Un
grouillement d'hommes animait cette ville mouvante dont un pote de
l'antiquit aurait dit qu'elle renfermait le printemps de la grande
ville: triste printemps qui avait toutes les lassitudes et la
scheresse de l'hiver avant d'avoir donn la moisson de l't! Mais,
si le camp avait cette grce imposante qui se dgage des grandes
lignes, il prsentait des inconvnients qui en diminuaient les charmes
pittoresques. Des vents terribles en parcouraient la vaste tendue et
nous aveuglaient de tourbillons de poussire;  la chaleur accablante
du jour succdaient les froids pntrants des nuits. Une rose
abondante et glaciale mouillait les tentes, et, si l'on ne respirait
pas au coucher du soleil, le matin on grelottait.

--Le gouvernement sait bien ce qu'il fait, disaient les mobiles; nous
sommes rpublicains, il nous tue en dtail!

Le premier coup de canon tir, la vie militaire s'emparait du camp.
Les tambours battaient, les clairons sonnaient, et les officiers qui
avaient eu cette chance heureuse d'attraper des fusils pour leurs
bataillons, s'efforaient d'enseigner  leurs hommes l'exercice qu'ils
ne savaient pas. On voyait bon nombre de compagnies o, les fusils 
tabatire manquant, on s'exerait avec des btons. Les mobiles qui
n'avaient que leur paye vivaient de l'ordinaire du soldat. Quant aux
fils de famille, ils se runissaient au Petit-Mourmelon, o l'on
trouvait un peu de tout, depuis des pts de foie gras et du vin de
Champagne pour les gourmets jusqu' des cuvettes pour les dlicats.

Je devais une visite au Petit-Mourmelon; l rgnait le tapage en
permanence. Qu'on se figure une longue rue dont les bas cts
offraient une srie interminable de cabarets, de guinguettes, d'htels
garnis, de boutiques louches, de magasins borgnes, de cafs et de
restaurants, entre lesquels s'agitait incessamment une cohue de kpis
et de tuniques, de pantalons rouges et de galons d'or. On y faisait
tous les commerces, la traite des montres et l'escompte des lettres de
change.  et l, on jouait la comdie; dans d'autres coins, on
dansait. Ce Petit-Mourmelon, qui tait dans le camp comme une verrue,
n'a pas peu contribu  entretenir et  dvelopper l'indiscipline. On
y prenait des leons de dissipation et d'ivrognerie. On s'entretenait
encore  l'ombre de ces tablissements interlopes de l'accueil
insolent que les bataillons de Paris avaient fait  un marchal de
France. Des mes de gavroches s'en faisaient un sujet de gloire.
Peut-tre aurait-il fallu qu'une main de fer plit ces caractres
qu'on avait levs dans le culte de l'insubordination; on eut le tort
de croire que l'indulgence porterait de meilleurs fruits.

Un coeur un peu bien plac et sur lequel pesait le sang rpandu 
Reichshoffen devait tre bien vite dgot de cette platitude et de
ces criailleries. Parmi les jeunes gens que j'avais connus  Paris, et
qui faisaient comme moi leur apprentissage du mtier des armes,
beaucoup ne se gnaient pas pour manifester leurs sentiments
d'indignation et souffraient de leur inutilit. L'uniforme que je
portais devenait lourd  mes paules. Sur ces entrefaites, j'entendis
parler du 3e zouaves, dont les dbris ralliaient le camp de Chlons.
Le colonel, M. Alfred Bocher, se trouvait parmi les paves du plus
brave des rgiments. Je l'avais connu dans mon enfance, mon parti fut
pris sur-le-champ. Il ne s'agissait plus que de dcouvrir le 3e
zouaves et son colonel.

Quiconque n'a pas vu le plateau de Chlons peut croire que la
dcouverte d'un rgiment est une chose aise; mais, pour l'atteindre,
il faut avoir la patience d'un voyageur qui poursuit une tribu dans
les interminables prairies du _Far-West_. C'tait au moment o le
marchal de Mac-Mahon, plein d'une incommensurable tristesse,
rassemblait l'arme qui devait disparatre  Sedan aprs avoir
combattu  Beaumont. Partout des soldats et des tentes partout: un
dsert peupl de bataillons. Dj se formait ce groupe norme d'isols
qui allait toujours grossissant. Les dfaites des jours prcdents
largissaient cette plaie des armes en campagne. Ils formaient un
camp dans le camp.

Des tentes d'un rgiment de ligne, je passais aux tentes d'un
bataillon de chasseurs de Vincennes; je tombais d'un escadron de
cuirassiers dans un escadron de hussards; je me perdais entre des
batteries dont les canons luisaient au soleil. Si je demandais un
renseignement, je n'obtenais que des rponses vagues. Enfin, aprs
trois ou quatre heures de marche dans cette solitude anime par le
bruit des clairons, j'arrivai au campement du 3e zouaves. Quelques
centaines d'hommes y taient runis portant la veste au tambour jaune.
Quand il avait quitt l'Afrique, le rgiment comptait prs de trois
mille hommes. Le colonel Bocher tait l, assis sur un pliant, entour
de trois ou quatre officiers  qui des bottes de paille servaient de
siges. Je me nommai, et prsentai ma requte.

--Savez-vous bien ce que vous me demandez? dit-il alors; c'est une
longue suite de misres, de fatigues, de souffrances. Tous les soldats
les connaissent: mais au 3e zouaves ce sont les compagnons de tous
les jours. Mon rgiment a une rputation dont il est fier, mais qui
lui vaut le dangereux honneur d'tre toujours le premier au feu. Si
vous cdez  une ardeur juvnile, prenez le temps de rflchir.

Ma rsolution tait bien arrte, le colonel cda. Il me remit une
carte avec quelques mots crits  la hte, par lesquels il
m'autorisait  faire partie des compagnies actives sans passer par les
lenteurs et les ennuis du dpt, et me congdia. Peu de jours aprs,
j'tais  Paris, o je n'avais plus qu' m'enrler et  m'quiper.
C'tait plus difficile que je ne pensais. Rien n'avait t chang pour
rendre plus rapides et plus faciles les engagements. Aucun tailleur de
Paris n'a jamais employ ses ciseaux et ses aiguilles  couper et 
coudre des vtements de zouave. Quant au tailleur officiel du
rgiment, il habitait Mostaganem; enfin, toutes les difficults
vaincues, ma veste sur le dos et ma feuille de route dans la poche,
le 28 aot, en qualit de zouave de deuxime classe au 3e rgiment, je
partis pour Rethel avec un billet qui ne me garantissait le voyage que
jusqu' Reims. Je n'avais d'ailleurs ni fusil, ni cartouches. Tout mon
bagage se composait d'un tartan qui renfermait deux chemises de
flanelle, trois ou quatre paires de chaussettes de laine et quelques
mouchoirs. Ma fortune tait cache dans une ceinture, o, en cherchant
bien, on et trouv un assez bon nombre de pices d'or.

Il y avait dans le compartiment dans lequel j'tais mont, une femme
enveloppe d'un manteau qui pleurait sous son voile et un ingnieur
qui prenait des notes. Ma voisine m'apprit entre deux sanglots qu'elle
avait un fils et un frre  l'arme. Elle n'en avait point de
nouvelles depuis quinze jours. L'ingnieur voyageait pour la
destruction des oeuvres d'art, telles que viaducs, ponts et tunnels.
Il en avait une centaine  faire sauter. C'tait une mission de
confiance. Son crayon voltigeait sur le calepin et il honorait
quelquefois son voisin d'un sourire modestement orgueilleux.

La guerre et ses consquences, la guerre et ses probabilits faisaient
tous les frais de la conversation. On n'avait rien  apprendre et on
parlait toujours. Chaque voyageur qui montait apportait son contingent
de nouvelles. La plupart reposaient sur des renseignements fournis par
le hasard. Ils ne mentaient pas moins que les dpches. Le blme avait
plus de part  l'entretien que l'loge. L'un attaquait l'tat-major,
un autre l'intendance. On improvisait des plans de campagne
magnifiques qui n'avaient d'autre dfaut que d'tre impraticables.
Leurs auteurs retournaient  leurs affaires  et l; celui-l dans
son chteau, celui-ci dans sa boutique.

A la station de Reims, o l'on n'attendait pas encore le roi
Guillaume, tous mes compagnons de route descendirent. Un officier
d'artillerie, qui semblait avoir fait cent lieues  travers champs,
monta, tendit ses jambes crottes sur les coussins, soupira, se
retourna, et se mit  ronfler comme une batterie. Vers deux heures du
matin, le convoi s'arrta  Rethel. Il ne s'agissait plus maintenant
que de dcouvrir le 3e zouaves. Il pleuvait beaucoup, et la ville
tait encore dans l'pouvante d'une visite qu'elle avait reue la
veille. Quatre uhlans avaient pris Rethel; mais, trop peu nombreux
pour garder cette sous-prfecture, ils taient repartis comme ils
taient arrivs, lentement, au pas. Tout en discutant les chances du
retour des quatre uhlans avec l'aubergiste qui m'avait accord
l'hospitalit d'une chambre et d'un lit, j'appris que le 3e zouaves
tait parti depuis trois jours. Personne ne savait o il tait all.
Je voulais  la fois des renseignements et un fusil. La matine
s'coula en recherches vaines. Point d'armes  me fournir, aucune
information non plus. Sr enfin que le chemin de fer ne marchait plus,
et bien dcid  rejoindre mon rgiment, j'obtins d'un loueur une
voiture avec laquelle il s'engageait  me faire conduire  Mzires.




II


Nous n'avions pas fait un demi-kilomtre sur la route de Mzires, que
dj nous rencontrions des groupes de paysans marchant d'un air
effar. Quelques-uns tournaient la tte en pressant le pas. Leur
nombre augmentait  mesure que la voiture avanait. Bientt la route
se trouva presque encombre par les malheureux qui poussaient devant
eux leur btail, et fuyaient en escortant de longues files de
charrettes sur lesquelles ils avaient entass des ustensiles, quelques
provisions et leurs meubles les plus prcieux. Les femmes et les
enfants, assis sur la paille et le foin, pleuraient et se lamentaient.
Je pensai alors aux chants qui avaient salu la nouvelle de la
dclaration de guerre,  l'enthousiasme nerveux de Paris,  cette
fivre des premiers jours. J'tais non plus  l'Opra, mais au milieu
de campagnes dsoles que leurs habitants abandonnaient. La ruine et
l'incendie les balayaient comme un troupeau. L'un de ces fugitifs que
je questionnai au passage, me rpondit que les Prussiens arrivaient en
grand nombre: ils avaient coup la route entre Mzires et Rethel, et
me conseilla de rebrousser chemin. Cela dit, il reprit sa course.

De sourdes et lointaines dtonations prtaient une loquence plus
srieuse au discours du paysan: c'tait la voix grave du canon qui
tonnait dans la direction de Vouziers. Je ne l'avais jamais entendue
qu' Paris pendant les rjouissances des ftes officielles. Elle
empruntait au silence des campagnes et au spectacle de cette route o
fuyait une foule en dsordre, un accent formidable qui faisait passer
un frisson dans mes veines. Plus tard je devais me familiariser avec
ce bruit. Une ferme brlait aux environs, et l'on n'avait besoin que
de se dresser un peu pour apercevoir derrire les haies les coureurs
franais et prussiens qui changeaient des coups de fusil.

A six heures du soir, la voiture atteignit les portes de Mzires. Mon
premier soin fut de me rendre  la place o je voulais, comme 
Rethel, obtenir tout  la fois un fusil et des renseignements sur le
3e zouaves; mais le dsordre et le trouble que j'avais dj remarqus
 Rethel n'taient pas moindres  Mzires. Un employ prs duquel je
parvins  me glisser aprs de longs efforts, me jura, sur ses
dossiers, que personne dans l'administration ne savait o pouvait
camper dans ce moment le rgiment que je cherchais. Il n'y avait plus
qu' trancher la question du fusil. Mon insistance parut tonner
beaucoup l'honnte bureaucrate. Prenant alors un air doux:

--Je comprends votre empressement  servir votre pays, reprit-il,
c'est pourquoi je vous engage  partir pour Lille.

--Pour Lille! pour Lille en Flandres?

--Oui, monsieur, Lille, dpartement du Nord, o l'on forme un rgiment
qui sera compos d'lments divers trs-bien choisis. Vous y serez
admis d'emble, et l certainement vous trouverez enfin ce fusil qu'on
n'a pu vous procurer ni  Rethel, ni  Mzires. D'ailleurs il y a des
ordres.

L'entretien tait fini; la voix de l'autorit venait de se faire
entendre. Pour un volontaire qui avait rv de se trouver en face des
Prussiens quelques heures aprs son dpart de Paris, elle n'tait ni
douce, ni consolante. Au lieu de la bataille, le dpt! L'oreille
basse, je poussai devant moi tristement  travers les rues. Des
militaires portant tous les uniformes les encombraient, allant et
venant, sortant du cabaret pour entrer chez les marchands de vin. Il y
avait comme du dsenchantement dans l'air.

A la nuit tombante, un passant m'indiqua la rue que dsignait mon
billet de logement, et je ne tardai pas  frapper  la modeste porte
de la maison o je devais passer la nuit. Une servante, sa chandelle 
la main, me conduisit dans une espce de galetas dont un vieux lit mal
quilibr occupait tout le plancher. Ce n'tait pas l'heure de faire
des rflexions. La fatigue, du reste, avait la parole, et non plus la
dlicatesse. Cinq minutes aprs je dormais tout habill.

Vers deux heures du matin cependant, une tempte de fanfares clata.
Je sautai sur mes pieds et courus vers le palier. Une servante qui
regardait par une lucarne se retourna.--C'est le prince imprial qu'on
veille, me dit-elle. Les trompettes sonnaient partout le boute-selle
pour un dpart qui ne devait point avoir de retour. Des cavaliers
passaient au galop dans la rue; les escadrons se rangeaient en ordre
de marche; un cliquetis d'armes s'leva ml au roulement lointain
d'une voiture, puis tout s'teignit: l'hritier d'un empire s'en
allait vers l'abme!

Le train qui devait partir  six heures de la station de Charleville
n'tait pas encore form au moment o j'arrivai. La gare tait remplie
de soldats fivreux et fourbus o l'on comptait non moins de tranards
que de malades, et que l'administration aux abois versait dans les
dpts du Nord et les divers hpitaux qui pouvaient disposer de
quelques lits encore. Les wagons ne furent pleins qu' neuf heures. On
y entassait les dbris de vingt rgiments. A neuf heures et demie, la
locomotive s'branla lourdement. On voyait  et l des grappes de
pantalons garance sur les plates-formes et les marchepieds, ceux-ci
debout, ceux-l couchs. De temps  autres, des convois chargs de
soldats, de canons et de chevaux saluaient au passage le convoi qui
s'loignait de Mzires. C'tait l'arme du gnral Vinoy, qui allait
appuyer l'arme du marchal Mac-Mahon, et qui devait presque aussitt
battre en retraite et s'enfermer dans Paris. Un de ces convois
s'arrta  la station de Harrison vers deux heures en mme temps que
celui sur lequel j'tais mont. On causa de wagon  wagon entre
cavaliers et fantassins; c'est ainsi que j'appris qu'un dtachement du
3e zouaves venait de prendre place dans un train montant, et ne devait
pas tarder  passer. Je rsolus d'attendre l'arrive de mes camarades
inconnus.

Au bout de quatre heures, le dtachement du 3e zouaves parut enfin.
D'un bond je m'lanai auprs du lieutenant qui le commandait.

--Monsieur? lui dis-je.

--On m'appelle mon lieutenant, rpliqua l'officier d'un ton sec; puis
me regardant le sourcil dj fronc:

--Que voulez-vous? et surtout soyez bref.

Je lui exposai ma demande en termes nets et prcis.

--Montez! dit le lieutenant.

Je pris subitement place dans un wagon o quinze zouaves allongeaient
leurs gutres. Des regards curieux se dirigrent vers le nouveau-venu,
qui mlait tout  coup sa jeune barbiche au rassemblement farouche de
ces moustaches rouges et noires. L'instant tait critique: il y avait
l un cueil  franchir. Une magnifique pipe que je tirai et que
j'offris tour  tour  chacun me gagna le coeur de mes compagnons de
route. En signe d'adoption, ils me tutoyrent spontanment. Vers dix
heures du soir, le train s'arrta  Charleville: le dtachement des
zouaves quitta les wagons, et vint camper sur une promenade au-dessus
de la station. L'influence de la pipe, dont le tuyau d'ambre sortait
de ma poche, me permit l'entre d'une tente o l'hospitalit la plus
cordiale m'accueillit sur un pan de gazon. Mon tartan, que je n'avais
pas quitt depuis mon dpart de Paris, me servit de matelas et de
couverture, et je m'endormis entre mes camarades. Lorsque par hasard
j'entrouvrais les yeux, et qu' la lueur ple de quelques tisons
brlant  et l j'apercevais ce ple-mle de jambes enfouies dans
d'immenses culottes, et de ttes caches  demi sous le fez rouge, des
rires silencieux me prenaient. Je fus rveill par la rose qui
transperait mes vtements et me glaait. Les zouaves, qui, dans des
attitudes diverses, ronflaient sous la tente, secourent leurs
oreilles comme des chiens qui viennent de recevoir une onde, et,
sifflant des airs bizarres mls de couplets saugrenus, se mirent en
devoir de plier les tentes et de faire les sacs pour tre prts 
partir au premier signal. Je m'employai avec eux tant bien que mal.
Allant et venant, je fis la dcouverte d'un superbe capuchon de drap
tout neuf qui gisait sur l'herbe et semblait orphelin. Je soulevai le
capuchon, l'examinai, et ne put lui refuser les louanges qu'il
mritait au double point de vue de la solidit et de la conservation.

--A qui le capuchon? m'criai-je en le tenant suspendu au bout de mon
bras.

--A toi, parbleu! s'cria un vieux zouave chevronn jusqu' l'paule.

Je le regardai un peu surpris.

--Tu ne comprends donc pas? reprit-il; c'est pourtant bien clair. Tu
as droit  un capuchon et tu n'en as pas, ce qui est la faute du
gouvernement; cependant en voici un qui se balance entre tes doigts.
Quelqu'un le rclame-t-il? non; ma conclusion est qu'il t'appartient.

Et toujours parlant il m'en coiffa. Un coup de clairon retentit.

--C'est l'assemble qui sonne, ajouta-t-il, en route  prsent, le
lieutenant n'aime pas qu'on le fasse attendre.

A sept heures et demie, un train prit le dtachement, et la locomotive
courut sur la voie qui aboutissait  Sedan. Ici le verbe courir doit
se prendre dans le sens le plus modeste. Le convoi marchait, parfois
mme il se tranait. D'une main, le mcanicien, debout sur sa machine,
serrait le frein; du regard, il sondait l'horizon. On ne savait pas au
juste o taient les Prussiens, et  toute minute on craignait de
trouver la voie coupe. Tout  ct des rails, en contre-bas, filait
une route sur laquelle passaient en toute hte des familles de paysans
chasses par la peur et le dsespoir. Des femmes qui pleuraient
portaient des petits enfants. Ces malheureux pressaient la fuite de
quelques bestiaux. On entendait le grincement des charrettes toutes
charges de ce qu'ils avaient pu sauver. Des dtonations roulaient
dans la campagne. On voyait  et l, au-dessus des haies, des
panaches de fume blanche; toutes les ttes taient aux portires. Le
convoi allait au devant de la bataille. Un mlange d'angoisse et
d'impatience m'agitait. En ce moment, un zouave parut sur le
marchepied, et avertit ses camarades, de la part du lieutenant, qu'ils
devaient se tenir prts  tirer. En un clin d'oeil, tous les
chassepots furent chargs et arms. Le wagon s'en trouva hriss, et
la locomotive prit une allure plus rapide. On n'apercevait au loin que
quelques groupes noirs ondulant dans la plaine. Des yeux perants
croyaient y reconnatre le casque  pointe des Prussiens. Tout  coup
un obus parti d'un point invisible s'enfona dans le remblai du chemin
de fer; un autre, qui le suivait, corna l'angle d'un wagon. Le convoi
en fut quitte pour la secousse. Les zouaves rpondirent  cette
agression par quelques coups de fusil tirs dans la direction des
masses noires qu'on voyait au loin. Une heure aprs, le convoi tait
en vue de Sedan, et s'arrtait bientt  la gare, qui est situe  un
kilomtre  peu prs du corps de place. Dj les bataillons prussiens
couronnaient certaines hauteurs voisines. Les promenades qui m'avaient
fatigu  Mzires et  Rethel m'attendaient  Sedan. J'avais  peine
fait quelques pas dans la ville, qu'un fourrier de zouaves m'engagea,
ainsi que plusieurs de mes camarades,  retourner  la gare, o des
caisses de fusils taient arrives, disait-il. Je m'y rendis en
courant. A la gare, point de caisses et point de fusils, mais des amas
de pains et des monceaux de sacs remplis de biscuits. Je regardai le
fourrier.

--Vous n'y comprenez rien, n'est-ce pas? me dit-il en riant: ne me
fallait-il pas des hommes de bonne volont pour enlever ces
provisions? M'auriez-vous suivi, si je ne vous avais pas promis des
armes?

Il n'y avait rien  rpliquer  ce raisonnement. Ployant bientt sous
le poids du sac et portant un pain sous chaque bras, je repris le
chemin de Sedan, o mon dtachement avait ordre d'attendre sur la
place Stanislas. Un ordre vint en effet qui le fit retourner  la
porte de Paris, par laquelle il tait entr. Une rumeur effroyable
remplissait la ville. Des aides de camp circulaient, des estafettes
passaient portant des dpches, des groupes se formaient au coin des
rues; un homme vint criant qu'on avait remport une grande victoire.
Quelques incrdules hochrent la tte. Une canonnade furieuse ne
cessait pas de retentir dans la direction nord-est de Sedan. On avait
le sentiment qu'une partie formidable se jouait de ce ct-l. Toutes
les oreilles taient tendues, tous les coeurs oppresss. Brusquement
un sergent me tira de mon repos, et, faisant l'appel des hommes qui
n'taient pas arms, me conduisit avec quelques-uns de mes camarades
 la citadelle, o enfin on nous distribua des fusils. Le commandant
de place, qui assistait  cette distribution, fit aux zouaves une
courte allocution pour les engager  s'en bravement servir, et au pas
gymnastique le sergent nous ramena  la porte de Paris, o l'on se
disposait  recevoir une attaque. Des bourgeois effars allaient et
venaient. Il y avait de grands silences interrompus par de sourdes
dtonations. Un cortge passa portant un uhlan  moiti mort couch
sur deux fusils. De ces tres abrutis et vils comme il s'en trouve
dans toutes les foules, se rurent autour de la civire en criant et
vocifrant. Le visage ple du bless ne remua pas; peut-tre
n'entendait-il plus ces insultes. Sur sa poitrine ensanglante, et que
laissait voir sa chemise entr'ouverte, pendait une plaque de cuir dont
la vue m'intrigua beaucoup. tait-ce, comme quelques-uns le
supposaient, une espce de cuirasse destine  protger les soldats
du roi Guillaume contre les balles des fusils franais? tait-ce plus
simplement une sorte d'tiquette solide sur laquelle taient inscrits
le numro matricule du combattant, avec ceux du rgiment, du bataillon
et de la compagnie, et qui devait le faire reconnatre en cas de mort?




III


Le bruit du canon qui grondait toujours ne me permit pas d'approfondir
plus longtemps cette question. Un sergent disposait nos hommes le long
du mur d'enceinte, de cinq mtres en cinq mtres, en nous recommandant
de ne pas tirer sans voir et sans bien viser. Il tait  peu prs six
heures du soir quand je pris possession du poste qui m'avait t
assign. On nous avait prvenus que nous serions relevs  minuit:
c'tait une faction de six heures pour mes dbuts; mais j'avais un bon
chassepot  la main, tout battant neuf, et je n'aurais pas troqu mon
coin o soufflait la bise contre un fauteuil d'orchestre  l'Opra.
Mes camarades et moi, nous tions tous couchs sur le rempart dans
l'herbe et la rose, observant un silence profond et l'oeil au guet.
Mon attention tait quelquefois distraite par des mouvements qui se
faisaient autour de nous. Deux compagnies de lignards firent abaisser
le pont-levis, et filrent, l'arme sur l'paule, vers la gare du
chemin de fer, o elles allaient prendre une grand'garde. On entendait
leur pas dans l'ombre, et leur masse noire s'effaait lentement dans
une sorte d'ondulation cadence.

Le froid pntrant de la nuit se faisait sentir. Mes vtements de
laine et mon capuchon lui-mme s'imbibaient de rose; des frissons me
couraient sous la peau. Dix heures sonnrent, puis onze. Rien ne
bougeait dans la plaine. Mes yeux se fatiguaient  regarder la nuit.
Je me serais peut-tre endormi sans le froid glacial qui, du bout de
mes pieds tremps dans l'eau, montait jusqu' mes paules. A droite
et  gauche, les corps inertes de mes compagnons de garde
s'allongeaient pesamment dans le gazon terne et dtremp. De temps 
autre, des monosyllabes rudes sortaient de leurs lvres, puis tout
rentrait dans le silence. Minuit arriva; toutes les oreilles en
comptrent les douze coups. Mon enthousiasme s'tait adouci. Plusieurs
d'entre nous tournrent la tte du ct par lequel nous tions venus.
Rien n'y parut. Quand la demie tinta:

--A prsent, murmura l'un de mes voisins que l'exprience avait rendu
sceptique, ce sera comme a jusqu' demain.

Il ne se trompait pas. A six heures du matin, nous tions encore
immobiles aux mmes places. Pour secouer la somnolence qui faisait
parfois tomber nos paupires alourdies, nous avions la distraction de
quelques alertes. Ainsi, par exemple, vers une heure, des mobiles
camps dans notre voisinage, entendant marcher, sautrent sur leurs
faisceaux, crirent aux armes  tue-tte, et commencrent un feu
violent. Les officiers exasprs couraient partout en criant: Ne tirez
pas! ne tirez pas! mais les fusils partaient toujours. Ce beau tapage
dura cinq minutes. Il s'agissait tout simplement d'une compagnie de
ligne qui rentrait aprs une reconnaissance. Un malheureux caporal fut
victime de cette fausse alerte.

Il y eut encore deux ou trois algarades semblables. La dernire me
laissa sans motion. Vers quatre heures et demie du matin, aux
premires lueurs du jour, partit un coup de canon tir des remparts de
Sedan. Ce premier coup de canon marquait le commencement d'une journe
qui devait compter parmi les plus irrparables dsastres. Bientt des
dcharges violentes suivirent cette premire dtonation. Je regardais,
dans l'ombre qui s'clairait, les rayons rouges de ces coups de feu
retentissants. Dj mon oreille tait faite  ce bruit terrible.
Appuy sur le coude, j'en coutais le grondement, qui ne cessait plus
et redoublait d'intensit en se rapprochant. La bataille faisait rage.
Cette fois j'y avais ma place marque d'avance. Vers six heures, on
vint relever le dtachement qui avait pass la nuit sur le rempart.

--C'est le moment de casser une crote, me dit le sergent,
dpche-toi; tout  l'heure il va faire chaud.

Je ne me le fis pas dire deux fois, et, prenant ma course du ct de
la ville, tout en cherchant une auberge, j'aperus dans le _Caf de la
Comdie_, sur la place Stanislas, six officiers suprieurs qui
jouaient au billard. Ils faisaient des carambolages, et semblaient
s'amuser beaucoup tandis que des boulets prussiens frappaient les
murailles voisines. J'avais aval je ne sais quoi, je ne sais o, en
quatre minutes, et retournai, toujours courant,  la porte de Paris,
o tout de suite je fus mis de garde avec un autre zouave en dehors du
pont-levis. Mon lieutenant,--je ne l'appelais plus monsieur,--nous
avait donn pour consigne d'empcher tout individu de passer le pont
et mme de se prsenter de l'autre ct du foss. Le bombardement de
la ville venait de commencer: les obus sifflaient et tombaient  et
l avec ce bruit strident qu'on n'oublie jamais. C'tait la premire
fois que je voyais le feu, je n'tais pas compltement rassur. Mon
coeur battait  coups profonds, et malgr moi je serrai la batterie de
mon chassepot tout arm d'une main nerveuse. Ceux qui jurent qu'aucune
motion ne les a effleurs dans un tel moment me laissent des doutes
sur leur franchise. Peut-tre ont-ils plus d'orgueil que de sincrit;
peut-tre aussi ont-ils cet avantage d'tre ptris d'un limon
particulier. Quant  moi, sans que la pense de dserter mon poste me
vnt un instant  l'esprit, j'tais en proie  des sensations
indfinissables et complexes o l'inquitude et la curiosit avaient
une gale part.

Les obus broyaient la pierre des murailles ou fouettaient l'eau des
fosss. Les clats volaient partout. Une pice de canon place sur le
rempart, un peu  gauche de la porte, rpondait aux batteries
prussiennes avec une rapidit et une prcision qui attirrent bientt
leur attention de son ct. Une grle de projectiles mit hors de
service quelques artilleurs. Il tait clair que les ennemis
s'appliquaient  teindre le feu de leur pice. Ils y russirent
bientt sans mrite aucun. Le pauvre canon se tut de lui-mme faute de
munitions. L'un des artilleurs qui restaient debout jeta son
couvillon avec rage; un autre se croisa les bras sur la poitrine,
quelques-uns se retirrent lentement poursuivis par les obus.

Pendant ce duel ingal, j'allais et venais devant mon pont-levis. Les
obus et les boulets, qui tout  l'heure arrivaient seuls, taient
maintenant accompagns d'une pluie de balles qui s'aplatissaient en
aurole contre les murailles, ou ricochaient sur le fer des garde-fous
avec un ptillement qui agaait mes oreilles. Nous tions, mon
camarade et moi, en sentinelle sur le bord du foss, comme des cibles
vivantes contre lesquelles des Bavarois qui venaient de s'emparer de
la gare exeraient leur adresse. Ils y mettaient une grande activit.
Jusqu'alors leur prcipitation mme nous avait prservs; mais l'un
d'eux ne pouvait-il pas rectifier son tir et atteindre enfin le point
de mire offert  leurs coups? Nous n'changions pas un mot, nos
regards parlaient pour nous. Deux ou trois jets de poussire arrachs
par des balles  la crte du foss avaient dj vol sur mes
jambires, lorsque le lieutenant, tout en laissant le pont-levis
abaiss, nous fit rentrer sous le rempart. Un soupir d'allgement, je
l'avoue, souleva ma poitrine.

Cela fait, il demanda trente hommes de bonne volont pour occuper les
crneaux de l'avance au del du pont-levis. En ce moment, la route
par laquelle il fallait ncessairement passer tait balaye par une
pluie d'obus et de balles qui en labouraient le sol et les abords.
Cinquante zouaves se prsentrent, et les trente premiers s'lancrent
au pas de course. Retenu sous la vote par la consigne, je les
regardai partir. J'avais le coeur serr: il me semblait qu'aucun d'eux
ne pourrait traverser cet ouragan de fer et de plomb; mais dj leur
course furieuse les avait ports aux crneaux. Deux ou trois gisaient
par terre; un autre se dbattait dans le foss. A peine accroupis 
leur poste d'observation, ils rendaient balle pour balle. On tirait
aussi de dessus les remparts, o des compagnies de mobiles taient
alignes; malheureusement tous les coups, dans la prcipitation du
feu, ne portaient pas sur les Prussiens. Quelques-uns frappaient
autour des crneaux; un zouave atteint entre les paules, resta sur
place. La fusillade ne faisait plus qu'un long roulement touff par
les dcharges de l'artillerie. Le lieutenant fit sonner la retraite.
Il fallait de nouveau passer le pont-levis o le tourbillon des
projectiles s'abattait. Un lan ramena les volontaires qui avaient si
bravement fait leur devoir; mais leur groupe vaillant paya sa dme 
la mort. J'en vis tomber trois encore, et le reste disparut sous la
vote: ma gorge tait prise comme dans un tau.

Mon tour de servir tait venu. Sur un signe du lieutenant, et 
l'instant mme o les derniers zouaves passaient sur le tablier du
pont-levis, je m'lanai avec cinq ou six camarades compltement en
dehors et me suspendis aux chanes du pont qu'il s'agissait de
relever. Les Prussiens, qui n'taient plus tenus en respect, se
prcipitrent du ct des palissades et firent un feu d'enfer. Je ne
voyais plus. Autour de cette grappe d'hommes qui pesaient de toutes
leurs forces sur les deux chanes, les balles traaient un cercle en
s'aplatissant contre le mur. Il me semblait que huit ou dix allaient
me traverser le corps. Elles ricochaient partout; leur choc contre la
pierre et le fer ne s'en dtachait pas en coups isols, mais faisait
un bruissement continuel. Je m'tonnais de la pesanteur du pont, bien
que j'eusse mis  l'preuve la solidit de mes muscles, et de la
lenteur maladroite des chanes  glisser dans leurs ramures, et
cependant cette opration qui me paraissait interminable ne dura pas
plus de quinze secondes. Quand les balles trourent le lourd bouclier
qui fermait la vote, je me secouai: je n'avais pas une gratignure.
Aucun de mes camarades non plus n'avait t touch.

--C'est la chance, murmura un caporal qui s'essuyait le front.

Un de mes voisins me tapa sur l'paule, et m'engagea  le suivre sur
le rempart.

--Tu comprends, me dit-il, qu'il n'y a plus rien  faire ici; l-haut,
nous verrons tout: ce doit tre drle.

Cette dernire observation me dcida. On avait bien l-haut, comme
disait le zouave, l'inconvnient des obus qui tombaient  et l; mais
on pouvait aisment se dfiler des balles. Je m'tendis sur l'herbe,
et me mis  fumer quelques cigarettes, tout en ne perdant aucun dtail
du spectacle que j'avais sous les yeux. Des nuages de fume montaient
dans l'air, des fermes brlaient; on distinguait des ondulations
noires parmi les champs.  et l, des hommes isols couraient. Des
masses profondes s'avanaient au loin.

--a, c'est l'infanterie, me dit mon voisin, qui savourait ma pipe...
Ces gueux-l en ont des tas.

Il s'interrompit pour m'emprunter une pince de tabac, et, allongeant
le bras dans la direction d'un hameau:

--Cette poussire qui roule tout l-bas, c'est des uhlans; plus on en
tue, plus il y en a.

J'tais sur mon rempart comme dans une stalle d'orchestre; mais les
drames militaires que j'avais vus au thtre ne m'avaient donn qu'une
mdiocre ide du spectacle terrible dont les scnes se droulaient
sous mes yeux: je ne comptais plus les cadavres pars dans les champs.
Quelque chose qui se passait  ma gauche me fit tout  coup me relever
 demi. Sur un plateau qui s'tend au-dessus de Sedan et qui fait face
 la Belgique, un rgiment de cuirassiers lanc au galop excutait une
charge. Les rayons du soleil frappaient leur masse clatante. Les
cuirasses semblaient en flammes: c'tait comme une nappe d'clairs qui
courait. On voyait leurs sabres tinceler parmi les casques.
L'avalanche des escadrons tombait sur les lignes noires de
l'infanterie bavaroise, lorsque les batteries prussiennes aperurent
nos cuirassiers. Soudain le vol des obus qui battait le rempart passa
avec un bruit strident au-dessus de nos ttes et tourbillonna sur le
plateau. Je vis des rangs s'ouvrir et des chevaux tomber. Je sentais
mon coeur battre  m'touffer. Il arrive souvent que les motions
n'atteignent pas au niveau de ce qu'on esprait ou redoutait; mais au
milieu de ce bruit formidable, en prsence de ces fourmilires
d'hommes qui marchaient dans le sang, celles qui m'agitaient
dpassaient en violence tout ce que j'avais pu supposer.

Pendant toute la matine, on avait cru dans Sedan que nous tions
vainqueurs; c'tait moins cependant une croyance qu'un espoir.
Quelques officiers essayrent mme de relever le moral des soldats par
des rcits fantastiques.

--Courage, mes enfants, disaient-ils, Bazaine arrive!

Hlas! ce ne fut point Bazaine, mais un nouveau Blcher avec 100,000
hommes encore! Vers midi, le bruit se rpandit parmi les groupes que
l'arme prussienne, augmente subitement d'un gros renfort de troupes
fraches, avait pris l'offensive, et que les ntres, fatigus d'une
lutte ingale, battaient en retraite. A deux heures  peu prs, la
dbandade commena. Du sommet du rempart, o j'tais toujours plac
avec les autres zouaves de mon dtachement, j'assistais  cette
retraite, qui prenait de minute en minute l'aspect d'une droute. Les
rgiments que j'apercevais au loin flottaient indcis. Les rangs
taient confondus; plus d'ordre. Dans cette foule, les projectiles
faisaient des troues. Des bataillons s'effondraient ou s'miettaient.
Je ne perdais pas l'occasion de faire le coup de feu. Nous tirions 
volont, et nous mnagions nos cartouches. Je me sentais pris de rage
 la vue des Prussiens, dont les casques pointus s'avanaient de
toutes parts. Il en tombait quelques-uns; mais la masse de leurs
tirailleurs affluait toujours. De singulires ides vous traversent
l'esprit en ces moments-l. Tout en chargeant et dchargeant mon
chassepot avec la sage lenteur d'un homme qui a beaucoup chass, je me
rappelai ces grandes battues de livres auxquelles j'avais assist
dans le pays de Bade pendant la saison d'automne. J'y prenais un
plaisir extrme; je ne me doutais pas qu'un jour viendrait o ces
mmes coups que j'envoyais  d'innocentes btes, je les dirigerais
contre des hommes.

Je voyais mes voisins relever la tte par un mouvement vif aprs
chaque coup, et regarder au loin pour voir s'il avait port. Parfois
un rire clatant tmoignait de leur contentement, un juron de leur
dconvenue. De malheureux blesss se tranaient le long des haies,
usant ce qui leur restait de force pour chercher un abri. Des soldats
tombaient lourdement comme des masses, les bras en avant, et ne
remuaient plus; d'autres pirouettaient sur eux-mmes, ou bondissaient
comme des chevreuils surpris dans leur course et se dbattaient dans
l'herbe. Je pus remarquer l'effroyable dose de frocit qui se
rveille dans le coeur de l'homme quand il a une arme dans les mains.
On a soif de sang humain; on ne pense plus qu' tuer. Cette frocit
qui prcipite l'attaque n'a d'gale que la peur qui prcipite la
fuite.

--_a mord_, dit  ct de moi un zouave.

Je me demandais ce que pouvait signifier ce verbe, quand j'aperus un
soldat prussien qui, rampant le long d'un talus, cherchait  gagner la
palissade que nous venions d'abandonner. De temps en temps il paulait
et tirait. J'attendis un passage o l'ondulation du terrain le
forait  se mettre  dcouvert. Au moment o il s'y engageait, je fis
feu. Il lcha son fusil et roula dans le creux.

--Tu as mordu, me dit le zouave.

J'prouvai un frmissement profond dans tout mon tre; mais l'affaire
tait trop chaude pour me permettre d'analyser mes sensations. Les
projectiles ne cessaient pas d'gratigner la crte du rempart contre
lequel nous tions couchs. Il y avait  ma gauche un engag
volontaire qui avait voulu, comme moi, faire partie du 3e zouaves. Je
l'avais rencontr dans le wagon pris  Harrison. Le premier obus qui
clata dans son voisinage ne lui fit pas cligner les yeux. Un moment
vint o il manqua de cartouches. Un caporal, qui en avait une
provision, lui en jeta un paquet; mon jeune voisin se leva sur les
genoux pour le ramasser. Sa tte dpassa un instant le niveau du
parapet. Je vis tout  coup son visage tomber sur sa main, qui devint
rouge; une balle lui tait entre par la nuque et sortie par la
bouche; je m'lanai vers lui.

--Il est mordu! reprit mon vieux voisin.

J'avais le coeur un peu lourd. Un mouvement machinal m'avait fait
allonger les doigts vers le paquet de cartouches qu'un filet de sang
gagnait. J'en mis une partie sur l'herbe autour de moi, et le reste
dans mes larges poches.

--Tu n'as donc pas de ceinturon? me dit l'homme qui conjuguait si bien
le verbe mordre. Et sur ma rponse ngative:

--Quelle brute! fit-il en haussant les paules.

Dbouclant alors le ceinturon du pauvre mort, froidement il l'ajusta
autour de ma taille. Nous continuions  tirailler.

--Trente hommes de bonne volont! cria tout  coup notre lieutenant.

Je fus sur pied aussitt. La plupart de mes camarades taient debout.

--Il s'agit de retourner aux crneaux et vivement! cria le lieutenant.

Nous partmes tous en courant. Dj les chanes du pont-levis
s'abaissaient. Notre lan fut si rapide, que plusieurs d'entre nous se
trouvrent sur le tablier, suspendus dans le vide, avant qu'il et
touch le bord oppos. Arrivs l, un bond nous porta vers les
crneaux. Les Prussiens, embusqus de l'autre ct, nous envoyaient
des dcharges terribles presque  bout portant. On a la fivre dans
ces moments-l, et la bouche d'un canon ne vous ferait pas peur; mais
quelle ne fut pas ma stupfaction d'apercevoir, en arrivant  mon
poste, que le revers du crneau tait habit! Devant moi soufflait un
visage rouge que coupait en deux une longue paire de moustaches
hrisses. Un casque luisait au sommet de ce visage qui grimaait.
Deux canons de fusil s'abattirent dans l'ouverture du crneau presque
en mme temps, l'un menaant l'autre; mais le mien partit le premier.
J'entendis un cri touff, et le visage rouge disparut. Je ne me
risquai pas  regarder de l'autre ct. Les mobiles rangs le long du
rempart tiraient toujours, et quelques-unes de leurs balles arrivaient
dans le clos o nous restions accroupis; mais les Prussiens nous
donnaient trop de besogne pour qu'aucun de nous et le temps de
s'occuper de ce qui se passait derrire lui.

Une violente dtonation cependant me fit tourner la tte: c'tait le
canon, dont un premier coup avait attir l'attention des batteries
prussiennes, qui envoyait des paquets de mitraille aux maisons
voisines pour en dloger les Bavarois. Des cartouches de chassepot lui
avaient fourni la poudre et les balles. A la premire dcharge, les
soldats  la veste bleue ou couverts de la lourde capote grise,
sautrent comme des rats surpris par une explosion dans leur grenier.
Les plus agiles bondissaient par-dessus les murs et les enclos; les
plus fins ou les plus timides rampaient  et l, profitant du moindre
pan de muraille, des plis du terrain, des obstacles pars sur la
route, pour dissimuler leur prsence. D'autres, qui ne voulaient pas
reculer, se faisaient un abri de quelque bout de haie ou d'une borne
jete  l'angle d'une maison, et continuaient  tirailler. Prussiens
et Franais, nous tions tous en embuscade. Je n'avais qu'un petit
nombre de cartouches, et je les mnageais. Mes camarades et moi, nous
n'changions que de rares monosyllabes. Les yeux, les oreilles, les
penses, l'me et le coeur, tout appartenait  la bataille. On voulait
tuer, tuer encore, toujours tuer. Du bout du fusil, on cherchait sa
proie; on avait des joies subites et des sourires nerveux quand un
corps tombait et augmentait la ceinture de cadavres qui bordait la
palissade. On m'avait parl de la fivre pouvantable que donne la
chasse  l'homme: j'en avais l'abominable feu dans les veines.




IV


Nous ne savions rien de la bataille, dont les bruits retentissaient
depuis le matin. Un horizon de fume nous entourait; mais on
comprenait,  la violence des dtonations, qu'elle se rapprochait de
plus en plus. Nous sentions vaguement que l'arme allait tre prise
dans Sedan. Elle s'y engouffrait lentement. Autour des remparts, des
tourbillons d'hommes s'agitaient ple-mle, les cavaliers avec les
fantassins. On y voyait les rgiments s'parpiller et se dissoudre. Un
coup de clairon nous rappela sur les remparts; il y avait deux heures
que je brlais de la poudre. Deux heures aprs, un coup de clairon me
renvoya aux palissades: j'avais renouvel ma provision de cartouches.
Je ne sentais plus ni la fatigue, ni le soleil, ni la faim.

Tout  coup la nouvelle qu'un armistice de vingt-quatre heures venait
d'tre sign circula avec la rapidit de l'tincelle lectrique.
Presque aussitt le drapeau blanc fut arbor sur le rempart.

--Voil le chiffon! me dit un zouave d'Afrique en me poussant du
coude.

Tous, nous nous mmes  le regarder d'un air d'hbtement. A la furie
de la bataille succdait une sorte d'anantissement. J'essuyai
machinalement mon fusil, dont la culasse tait noire de poudre et dont
le canon fumait. Mes camarades grondaient entre eux:

--Et l'homme aux graines d'pinard de ce matin, o donc est-il? En
voil des gnraux qui ne valent pas un caporal! murmura l'un d'eux.

Je me rappelai en effet que, dans la matine, un officier suprieur,
gnral ou colonel, je ne sais lequel, qui commandait  la porte de
Paris, tait pass dans nos rangs, et, relevant la tte d'un air
d'importance, prenant une pose fastueuse:

--Mes enfants, avait-il dit, vous tes les zouaves d'Afrique; je
m'engage  vous faire passer sur le ventre des Prussiens et  vous
ramener  Paris!

Nous n'avions plus  passer sur le ventre de personne, et de soldats
nous allions devenir prisonniers.

Les batteries prussiennes continuaient  tirer, tandis que le drapeau
blanc continuait  flotter. Mon pauvre dtachement, diminu de
quelques hommes, descendit le rempart et s'engagea dans la rue de
Paris, o, runi  d'autres compagnies, il forma une haie d'honneur.
Les obus clataient  et l, faisant voler le pltre et les briques.
Nous avions l'arme au pied. Les plus vieux hochaient la tte. On ne
leur avait rien dit, et ils avaient la certitude que c'tait fini.
Aucun de nous ne savait ce que nous faisions l. Que nous importait,
du reste? Le vol des obus qui ricochaient sur les pavs ou
gratignaient au passage la faade des maisons nous laissait
indiffrents. Des officiers, des aides de camp montaient et
descendaient la rue. L'un d'eux se dirigea vers le rempart et fit
appeler le portier-consigne, qui requit une corve de quelques hommes.

--Bien sr on attend un parlementaire, me dit mon voisin.

Mes regards se portrent vers la vote que j'avais si souvent
traverse, et o l'on distinguait sur la pierre noire la trace blanche
des balles.

Le pont-levis abaiss, les barrires ouvertes, un colonel bavarois
accompagn d'un trompette traversa nos rangs. Des officiers franais
lui faisaient escorte. Tous les yeux le suivaient; il portait le
casque et la grande capote grise. C'tait un homme grand, maigre et
blond. Ses yeux ples, couleur de faence, clignotaient sous ses
lunettes d'or en nous regardant. Un trompette, qui le suivait d'un pas
mthodique, avait une longue figure blafarde sur laquelle deux normes
favoris rouges traaient un arc de cercle. Il portait une sorte de
bonnet  poil et l'uniforme rouge des hussards prussiens. Son rayon
visuel, maintenu par la discipline, avait pour objectif les paules de
son colonel. L'attitude de celui-ci offrait un mlange d'insolence et
d'embarras. Il avait  peine fait une centaine de pas, lorsqu'un obus,
parti des lignes prussiennes, vint tomber  dix mtres de lui. Il eut
un tressaillement, et se tournant vers ceux qui l'accompagnaient:

--Messieurs, je vous demande mille pardons; c'est une impolitesse que
nous faisons l. Nos batteries n'ont certainement pas vu le drapeau
blanc... C'est incroyable!

Cette impolitesse, comme disait le colonel prussien, avait cot la
vie  deux pauvres diables, et, comme on les emportait sur quatre
fusils:

--Ah! mille pardons! rpta-t-il tout en continuant sa route.

Un peu moins d'obus et un peu plus de silence eussent mieux fait
l'affaire de Sedan. Les projectiles y tombaient toujours, tuant,
blessant, effondrant. Le drapeau blanc hiss sur le rempart ne mettait
point de terme  l'attaque, et n'empchait que la dfense. Cependant,
vers six heures du soir, le feu se ralentit, et, petit  petit, il
s'teignit. Un silence morne, plein de bourdonnements et de rumeurs
tristes, s'abattit sur la ville. On nous avait dfendu de remonter
sur les remparts. Malgr cette interdiction formelle, les soldats s'y
pressaient. L'un d'eux, dans une minute d'exaspration, lcha un coup
de fusil. Des hurlements froces lui rpondirent. Nos officiers
accoururent. Un capitaine se dvoua, et, pour viter une rixe
imminente, se rendit auprs d'un colonel prussien qui avait le
commandement hors des murs, et lui porta des excuses. Le pont-levis
auprs duquel j'avais brl mes premires cartouches tait rest
abaiss. Deux sentinelles franaises se promenaient sous la vote, et
deux sentinelles prussiennes leur faisaient vis--vis sur le revers du
foss. Je ne savais que faire. J'allais de long en large, quelquefois
seul, quelquefois avec un camarade. On changeait quelques mots au
passage. La colre faisait tous les frais de l'entretien. Je n'tais
plus soutenu par l'ardeur de la lutte. Une immense raction se
faisait, suivie d'un immense accablement. Je tombai par terre plus
que je ne m'y couchai, et m'endormis d'un lourd sommeil.

Une clameur horrible me rveilla vers neuf heures. A peine ouverts,
mes yeux furent blouis par la clart d'un incendie que l'arme
prussienne saluait d'un hurrah frntique. Trois ou quatre maisons
flambaient dans la nuit. Envelopp de mon fidle tartan, je restai
tendu sur le dos, regardant brler cet incendie qui projetait de
grandes lueurs sur le ciel. La voix du canon aurait pu seule me tirer
de mon immobilit. Je n'avais pas bien le sentiment de mon existence.
Des zouaves, dans toutes les attitudes, dormaient ou fumaient la pipe
autour de moi. Que de choses s'taient passes depuis deux jours! Je
regardais mes mains noires de poudre. Un bruit sourd et continu me
tira de cet anantissement. Des masses paisses et sombres marchaient
dans l'obscurit de la nuit et passaient devant moi: c'taient les
dbris de l'arme qui avait perdu la bataille suprme. Vaincue et
brise, elle se rangeait autour des remparts. Des rgiments de ligne
entiers suivaient l'infanterie de marine, qui avait si vaillamment
pay la dette du sang. Beaucoup d'entre eux n'avaient mme pas donn.
Des mots sans suite nous apprenaient que le marchal de Mac-Mahon
avait t bless,--quelques-uns le disaient mort,--et que des mains du
gnral Ducrot le commandement avait pass aux mains du gnral
Wimpfen. L'clair vacillant des baonnettes reluisait au-dessus des
kpis. Cette foule norme marchait d'un pas lourd: elle portait le
poids d'une dfaite. Une partie de la nuit se passa dans ce tumulte.
J'ouvrais et je fermais les yeux tour  tour: des bataillons suivaient
des bataillons; je les entrevoyais comme dans un rve.

Le matin me trouva sur pied. Il y avait dans la ville un encombrement
de soldats de toutes armes confusment rassembls dans les rues et
sur les places publiques. Cette multitude, o l'on ne sentait plus les
liens de la discipline, bourdonnait partout. Des soldats qui portaient
des lambeaux d'uniforme erraient  l'aventure. C'tait moins une arme
qu'un troupeau. Soudain un mouvement se fit dans cette masse. Une
voiture parut attele  la Daumont. Un homme en petite tenue s'y
faisait voir portant le grand cordon de la Lgion d'honneur; un
frisson parcourut nos rangs: c'tait l'empereur. Il jetait autour de
lui ces regards froids que tous les Parisiens connaissent. Il avait le
visage fatigu; mais aucun des muscles de ce visage ple ne remuait.
Toute son attention semblait absorbe par une cigarette qu'il roulait
entre ses doigts. On devinait mal ce qu'il allait faire. A ct de lui
et devant lui, trois gnraux changeaient quelques paroles 
demi-voix. La calche marchait au pas. Il y avait comme de
l'pouvante et de la colre autour de cette voiture qui emportait un
empire. Un piqueur  la livre verte la prcdait. Derrire venaient
des cuyers chamarrs d'or. C'tait le mme appareil qu'au temps o il
allait sur la pelouse de Longchamps assister aux courses du grand
prix. Deux mois  peine l'en sparaient. On penchait la tte en avant
pour mieux voir Napolon III et son tat-major. Une voix cria: _Vive
l'empereur!_ une voix unique. Toute cette foule arme et silencieuse
avait le vague sentiment d'une catastrophe. Un homme s'lana au
devant des chevaux, et, saisissant par les jambes un cadavre tendu au
milieu de la rue, le tira violemment de ct. La calche passa;
j'touffais. Quand je ne vis plus celui que plus tard on devait
appeler l'homme de Sedan, un grand soupir souleva ma poitrine. Celui
qui avait dit: L'Empire, c'est la paix, disparaissait dans la guerre.

Le spectacle que prsentait alors Sedan tait navrant. On se figure
mal une ville de quelques milliers d'mes envahie par une arme en
droute. Des soldats endormis gisaient au coin des rues. Plus
d'ordres, plus de commandement. Des familles pleuraient devant les
portes de leurs maisons visites par les obus. Il y avait un
fourmillement d'hommes partout; ils taient, comme moi, dans la
stupeur de cet pouvantable dnouement. J'errai  l'aventure dans la
ville. Des figures de connaissance m'arrtaient  et l. Des
exclamations s'chappaient de nos lvres, puis de grands soupirs. Le
bruit commenait  se rpandre que l'empereur s'tait rendu au
quartier gnral du roi Guillaume. Les soldats, furieux, ne lui
pargnaient pas les pithtes. On lui faisait un crime d'tre vivant.
Les officiers ne le mnageaient pas davantage. On questionnait
ceux,--et le nombre en tait grand,--qui l'avaient vu passer dans sa
calche. L'histoire de la cigarette soulevait des explosions de
colre.--Un Bonaparte! disait-on.

Vers deux heures, un caporal de ma compagnie m'avertit que les zouaves
qui occupaient la porte de Paris avaient reu ordre de rallier ce qui
restait du rgiment, camp sur la gauche de la citadelle en faisant
face  la Belgique. J'y trouvai quelques centaines d'hommes sur
lesquels la furieuse bataille qu'ils venaient de traverser avait
laiss d'pouvantables traces. Quelques-uns, accroupis par terre,
rafistolaient des lambeaux d'uniforme; d'autres pansaient des
blessures qu'ils ddaignaient de porter  l'ambulance.

Un commandant dont j'avais fait la connaissance au camp de Chlons, et
qui gracieusement m'avait promis de faire tout ce qui dpendrait de
lui pour rendre moins dures les premires fatigues du noviciat
militaire, vint  moi, un triste sourire aux lvres.

--Eh bien! me dit-il, vous avais-je tromp?

--Ma foi! tout y est, la misre, les privations, le sang!...

--Et vous ne comptez pas ce que nous rservent les consquences d'une
dfaite que mon exprience du mtier n'allait pas jusqu' prvoir.

Je l'interrogeai du regard.

--Vous verrez, reprit-il. Et tout ce que vous pouviez rver de pire
sera dpass.

Il soupira, et se mettant  marcher:

--Vous n'tes pas bless au moins?

--Non, pas une gratignure, rien.

--C'est une chance! que de braves gens qui sont morts depuis que je ne
vous ai vu! Sedan, aprs Reichshoffen! notre rgiment est en poudre.
Vous savez, tous ceux que vous avez vus prs du colonel il y a quinze
ou vingt jours, tous morts... morts ou disparus!... Il tait devenu
trs-ple.

--Vous n'avez besoin de rien? reprit-il brusquement.

--Non, merci, commandant.

--Au reste, nous n'allons pas nous quitter de quelques jours; si je
puis vous tre bon  quelque chose, disposez de moi.

Je le remerciai et il s'loigna lentement, jetant  et l des regards
sur la bande vtue de vtements en loques qui avait t un rgiment.

Le lendemain,--je ne l'oublierai jamais,--on afficha partout la
proclamation du gnral de Wimpfen, qui avait sign la capitulation de
la ville et de l'arme. Tous nous tions prisonniers de guerre.

Il n'y eut plus ni frein, ni discipline; l'arme tait comme affole.
Des groupes normes s'arrtaient aux places o l'affiche tait colle;
il en sortait des imprcations. Ce mot dont on a tant abus depuis,
_trahison_! volait de bouche en bouche. On tait livr, vendu! Aprs
avoir t de la chair  canon, le soldat devenait de la chair 
monnaie: tant d'hommes, tant d'or. Un bourdonnement terrible
remplissait la ville. On ne saluait plus les gnraux. Des bandes
passaient en vocifrant le long des rues, et s'agitaient dans cette
enceinte trop troite pour leur foule. Il y avait  et l comme des
houles faites de cuirassiers, de hussards, d'artilleurs, de dragons,
de lignards. L'ivresse s'abattait partout. Un mot ne me sortait pas de
la tte: Prisonnier! et j'avais fait une campagne de trois jours! Je
rencontrai mon commandant:

--Eh bien? me dit-il.

Je ne trouvai pas une parole  lui rpondre. Il me serra la main et
passa. Il y avait des visages sur lesquels on lisait un dsespoir
terrible. Il me semblait qu'avec un rgiment de ces visages-l on
aurait fait une troue partout. Avec quel plaisir n'aurais-je pas
saut sur mon fusil, si le signal de l'attaque avait t donn! mais
rien! Des cohues qui tournaient dans une ceinture de remparts!

On s'accostait, on se quittait, on se reprenait. Le vieux zouave qui
m'avait pris en amiti depuis les palissades, marchait  ct de moi.
Il riait dans sa barbe seme de fils d'argent.

--Prisonnier! sais-tu ce que c'est, petit? me disait-il. C'est du pain
noir, de l'eau, des casemates, de la terre  remuer, quelquefois des
coups... Et pas un brin de tabac  fumer! a ne s'tait jamais vu! Et
dire qu'on m'a fait venir d'Afrique pour a! tre pris dans son pays
comme un rat dans une souricire quand on a pass par Inkermann et
Solferino, c'est drle tout de mme! Ce sont les Arabes qui vont rire!
Mon vieux rgiment abm, les officiers morts, adieu les zouaves du
3e! Toi, tu viens de Paris; a se voit  ton air; moi, j'arrive
d'Oran, et toi et moi nous tomberons en Allemagne!... Est-ce qu'on n'a
pas fait ce qu'on a pu, dis? voyons, dis-le pour voir!

Je crus un instant qu'il allait me chercher querelle; il me regardait
avec des yeux furibonds. Je me htai de le calmer en lui jurant que
c'tait aussi mon avis.

--Alors, vois-tu, c'est la faute des gnraux, avoue-le, reprit-il.

Un tapage abominable interrompit notre conversation. C'tait
l'administration qui donnait  piller les subsistances de l'arme. On
courait, on se bousculait, on se battait: c'tait une crise aigu dans
le dsordre. Je perdis mon vieux zouave dans la foule comme on perd de
vue un chevreuil dans une fort. Des bandes se ruaient autour des
caisses de biscuits et des barils de salaisons en poussant des cris
formidables. On dfonait  coups de crosse les tonneaux de vin et
d'eau-de-vie. Le liquide coulait dans les rues. Les plus proches en
avaient jusqu'aux chevilles. A cent mtres de ce gaspillage hideux des
rgiments mouraient de faim. Les repus vendaient le produit de leur
rapine aux affams. On mettait aux enchres les pains de munition et
les pices de lard. Je me tirai comme je pus de cette cohue qui
trbuchait. Aprs l'indignation, le dgot.




V


Ce sommeil de plomb qui m'avait surpris sur l'herbe aux approches de
la citadelle, m'attendait dans le mme campement. Une lassitude
extrme m'accablait, une lassitude nerveuse qui venait du cerveau plus
que des membres. J'tais littralement bris. Au rveil, je devais
entrer dans un cauchemar plus terrible. Les rgiments reurent l'ordre
de livrer leurs armes. Non, jamais je n'oublierai le spectacle  la
fois superbe et lugubre qui frappa mes yeux. Un frmissement parcourut
la ville. La mesure tait comble; c'tait comme le dshonneur inflig
 ceux qui restaient des hroques journes de Spickeren et de
Reischoffen, de Wissembourg et de Beaumont. Ce fut bientt un tumulte
effroyable. Les vieux soldats d'Afrique faisaient piti. Ils se
demandaient entre eux si c'tait bien possible. On en voyait qui
pleuraient. Moi-mme,--et je n'tais qu'un conscrit,--j'avais des
larmes dans les yeux. Ce chassepot que je n'avais gure que depuis
trois jours et avec lequel j'avais fait mes premires armes, ce
chassepot auquel j'avais adapt, en guise de bretelle, un lambeau de
ma ceinture de zouave, et qui sentait encore la poudre, il fallait
donc le livrer! Je le pris par le canon, et, le faisant tournoyer
au-dessus de ma tte, je le rompis en deux morceaux contre le tronc
d'un arbre. Je ne faisais d'ailleurs que ce que faisaient la plupart
de mes camarades. C'tait partout un grand bruit de coups de crosses
contre les murs et les pavs. On n'apercevait que soldats arms de
tournevis qui dmontaient la culasse mobile de leurs fusils, et en
jetaient les dbris. Les artilleurs, attels aux mitrailleuses, en
arrachaient  la hte un boulon, une vis, en brisaient un ressort pour
les mettre hors de service. D'autres, fous de rage, silencieusement,
enclouaient leurs pices. C'tait dans tout Sedan comme un grand
atelier de destruction; les officiers laissaient faire. Les cavaliers
jetaient dans la Meuse les sabres et les cuirasses, les casques et les
pistolets: on marchait sur des monceaux de dbris. Chaque pas
arrachait au sol un bruit de mtal; c'tait la folie du dsespoir.

Il fallut enfin que la sinistre promenade comment. Je revis la porte
de Paris et le pont-levis o j'avais fait le coup de feu. La longue
cohue des prisonniers arriva devant le petit bourg, au del des
palissades d'o nous avions essay de dloger les Bavarois. Les
maisons en taient cribles de balles, quelques-unes taient
effondres; mais dj les corves prussiennes en avaient retir les
cadavres. Des familles tremblaient autour de leurs demeures. Un
officier d'tat-major  cheval attendait la colonne des pantalons
rouges. A mesure que nous passions:

--Par ici, messieurs de l'infanterie! Par l, messieurs de la
cavalerie! criait-il d'une voix forte. Fantassins et cavaliers
s'branlaient et se rangeaient  droite et  gauche. Pendant une
heure, ces grands troupeaux d'hommes attendirent dans la boue. Cet
abattement qui suit les grands dsastres les avait saisis. Les plus
las se couchaient sur les tas de pierres. La faim l'emporta sur mon
marasme, et, tirant de ma poche un biscuit et un morceau de lard cru,
j'y mordis  belles dents. Personne autour de moi ne savait o nous
allions. Au bout d'une heure, la colonne se remit en marche. La route
tait dtrempe de flaques d'eau dans lesquelles nous entrions jusqu'
mi-jambe. chelonns le long de cette route, des pelotons composs
d'une vingtaine de soldats prussiens montaient la garde de 50 mtres
en 50 mtres. Immobiles, ces soldats nous regardaient passer. Ils
portaient devant eux une cartouchire ouverte o nous pouvions voir
des cartouches admirablement ranges. Pendant que l'infanterie
veillait sur la masse mouvante des prisonniers, des cavaliers, le
pistolet au poing, couraient  travers champs, et ramenaient ceux qui
s'garaient. Les coups de plat de sabre pleuvaient. Nous marchions
sans ordre, officiers et soldats ple-mle. Le respect avait disparu
avec la discipline. Les capotes grises ne se gnaient pas pour heurter
au passage les manches galonnes d'or. Les cavaliers bousculaient
leurs capitaines. C'tait l'anarchie sous l'uniforme, la pire de
toutes; des rixes s'ensuivaient quelquefois.

A l'extrmit de la route que nous suivions s'ouvrait un pont qui
enjambait un canal, et donnait accs dans une sorte d'le forme par
une grande courbe de la Meuse, qui dessine un omga. Les deux pointes
de l'omga sont relies par ce canal, qui ferme hermtiquement l'le
vers laquelle on nous poussait par troupes. Nous tions dans l'le
d'Iges, ou presqu'le de Glaires, comme dans une prison. Une rivire
lui sert de murailles. Une ceinture d'eau n'est pas un obstacle moins
infranchissable souvent qu'une ceinture de briques et de moellons. Il
m'a t facile d'en faire l'exprience pendant les quelques jours que
j'ai passs dans l'le, tournant autour de mon domaine avec la
monotone et patiente rgularit des animaux en cage, qui fatiguent le
regard par la constance de leur marche inutile.

Les vieux zouaves jetaient un coup d'oeil autour d'eux froidement. Les
plus jeunes pressaient le pas pour mesurer l'tendue du champ qu'on
leur livrait. Une tristesse sombre se peignait sur quelques visages;
d'autres, en plus grand nombre, exprimaient l'abattement. La colre
tait tombe.

--C'est  prsent que les taquineries vont commencer, me dit mon
voisin.

Le vieux qui m'avait fait un discours la veille vint  moi, et, me
frappant sur l'paule:

--Tu dois tre content, me dit-il, on arrange tes dbuts  toutes les
sauces. Puis se reprenant: As-tu du tabac?

J'en avais encore une mince provision au fond de mes poches; je lui en
offris une pince. Je compris alors  l'panouissement de son visage
quelle place le tabac tient dans la vie du soldat; une pipe bourre,
c'est l'oubli de toutes les misres.

--Tu es un bon garon, me dit-il en me serrant la main d'une faon 
me briser les os.

Je venais de conqurir un ami qui se serait fait tuer pour moi
pendant cinq minutes.

La presqu'le de Glaires se compose d'une lgre minence dont les
deux versants s'abaissent vers la Meuse; on y dcouvre un petit
village, une assez grande maison d'habitation et un moulin. Au point
de jonction de la rivire et du canal, un barrage alimente les cluses
de ce moulin; de l'autre ct de la Meuse, de grandes prairies
s'tendent jusqu'au pied de collines boises qui couronnent l'horizon,
et que l'arme prussienne occupait encore.

Des officiers prussiens allaient et venaient dans l'le d'un pas
mthodique et roide, indiquant  chacun des corps dont se composait
cette arme de prisonniers quel emplacement il devait occuper. Point
d'hsitation, point d'embarras. Un jeune lieutenant, mince et fluet,
ple et blond, nous servait de guide. Nous nous avancions et nous nous
arrtions sur un signe de sa main; par moments,  ce signe muet il
ajoutait un mot. Il tenait un carnet  la main, o je suppose que les
vaincus dont il rpondait taient classs par numros d'ordre. Une
dernire fois nous fmes halte sur l'un des versants de l'minence.
D'une voix claire et nous montrant le sol du bout du doigt:

--C'est ici, messieurs, nous dit l'officier.

Il tait huit heures du soir. Sous nos pieds des touffes d'herbes
humides s'tendaient sur un lit de boue.

--As-tu choisi ta place? me dit un camarade. Et d'un air de
philosophie gouailleuse:--Si tu veux la moiti de mon lit, prends,
ajouta-t-il.

Il venait de se coucher tout de son long par terre; je l'imitai.

Quand j'ouvris les yeux, la rose et la pluie m'avaient perc
jusqu'aux os; je pouvais croire que le tartan qui me servait de
couverture tait tomb dans la rivire. Je grelottais. Il faisait
encore nuit; mais des lueurs ternes qui dessinaient la crte des
collines me faisaient comprendre que le jour n'allait pas tarder 
paratre. Je me levai, et pour me rchauffer autant que pour assouvir
ma faim, j'allai dans les champs arracher des pommes de terre. J'avais
eu beau fouiller dans mes poches, je n'y avais pas trouv une miette
de biscuit ni une parcelle de lard: je n'avais plus d'autre
fournisseur que le hasard. Je n'avais pas fait cinquante pas dans la
campagne, que j'aperus des ombres errant  et l  l'aventure. Elles
se baissaient vers la terre, et se relevaient par mouvements
alternatifs et irrguliers. Je compris que cette mme pense dont
j'tais fier avait germ dans l'esprit d'un nombre respectable de
soldats. Tous les pieds de pommes de terre avaient t proprement
secous.

--Un peu plus loin, il y en aura encore pour tout le monde si tu te
presses, me dit un grenadier.

Je m'cartai. La pluie tombait toujours. A la premire clart du
matin, mes yeux ravis reconnurent un troupeau de moutons broutant
l'herbe  l'extrmit d'un champ voisin.

--Des ctelettes! me cria un camarade qui m'avait suivi.

J'avais dj pris ma course du ct du berger. C'tait un petit vieux
grisonnant qui rvait sous sa limousine, les deux mains sur son bton.

--Combien le mouton? lui dis-je.

--C'est que je ne suis pas le matre, et je ne sais pas si le
propritaire,... me rpondit-il en se grattant l'oreille.

--Dis toujours.

--Dame! rpliqua-t-il en clignant de l'oeil, on pourra croire tout de
mme que des maraudeurs en ont vol un,... a s'est vu.

--Certainement.

--Alors c'est quatre francs.

Je lui donnai cent sous, et j'emportai le mouton sur mes paules. On
me vit passer en courant avec ma proie vivante. Le bruit se rpandit,
comme une trane de poudre dans les campements, qu'un troupeau de
moutons paissait aux environs. Zouaves et chasseurs d'Afrique se
mirent en campagne comme des gens pour qui aucune razzia n'a de
mystres. La clientle du berger augmenta  vue d'oeil. Il prit got 
sa spculation, et, ses prtentions augmentant avec ses scrupules, la
bte que j'avais eue pour quatre francs en valait quarante une heure
aprs: le troupeau s'vanouit comme un brouillard.

J'avais bien l'animal, et il n'tait pas maigre, l'le me fournissait
assez de broussailles pour avoir du feu; mais o trouver du sel ou du
poivre? O dcouvrir du pain surtout? Recherches, offres brillantes,
supplications, rien ne me russit. Mon compagnon n'avait pas t plus
heureux. Il fallut se rsigner  s'asseoir autour d'un quartier de
mouton accommod  la diable dans sa graisse. On l'avalait, on ne le
mangeait pas. Quelques pommes de terre cuites sous la cendre me
consolaient un peu. Nous emes du mouton,  dner et  djeuner,
pendant trois jours. La faim seule pouvait combattre l'aversion qu'il
m'inspirait. Une heure vint o il n'en resta plus un dbris. J'eus
l'ingratitude de m'en rjouir. Les tristesses et la sobrit farouche
des jours suivants l'ont bien veng. Pendant le rgne du mouton,
j'avais eu des instants de volupt; ils m'taient offerts par des
camarades sous la forme d'un quart de biscuit ou d'un peu de caf. Ces
magnificences m'blouissaient. Elles ne durrent qu'un temps; mais ce
qui mettait le comble  mon extase, c'tait une cigarette. J'avais us
de ma petite provision de tabac avec la prodigalit d'un fils de
famille qui croit que les cantines suivent le soldat dans toutes ses
aventures; j'avais compt sans la captivit.

Un matin, errant sur la lisire de mon campement, j'aperus un groupe
de soldats qui gesticulaient avec une animation singulire. Des
exclamations sortaient de ce groupe. Je m'approchai, et vis un zouave
qui, debout au milieu d'un cercle avide, mettait aux enchres une
cigarette dont l'enveloppe de papier contenait un mlange bizarre de
poussire de tabac et de mie de pain ramasses avec les ongles au fond
des cavits que recelait son large pantalon. On offrait ce qu'on
avait, quatre sous, cinq sous, dix sous, quinze sous, non pas pour
l'acqurir et en faire sa proprit exclusive, mais pour obtenir le
droit prcieux d'aspirer un certain nombre de bouffes. On poussait
comme dans une salle de vente. Un caporal offrit un franc. Je doublai
son enchre, un frmissement parcourut l'auditoire, et, au prix de
quarante sous pays comptant, le droit de fumer un tiers de la
cigarette, avec le privilge de commencer, me fut adjug. Les autres
adjudicataires se rangrent autour de moi, et la cigarette mesure et
marque d'un cercle noir au tiers de sa longueur, dix paires d'yeux
suivaient les progrs du feu tandis que je la tenais entre mes lvres.

Pendant les deux ou trois premiers jours, il y avait eu des heures de
pluie et des heures de soleil. On employait celles-ci  scher
l'insupportable humidit occasionne par celles-l; mais un matin le
ciel parut tout noir, et la pluie se mit  tomber avec une persistance
et une rgularit qui pouvaient aisment faire croire qu'elle
tomberait toujours. Vers le soir, mouill comme une ponge qui aurait
fait une chute dans une rivire, on me recueillit dans une tente. Sept
ou huit soldats se pressaient dans un espace o trois ou quatre
auraient peut-tre pu s'tendre. J'tais en outre arriv le dernier,
et je dus m'allonger au bas bout de la tente. Aprs une heure de
sommeil, de larges gouttes d'eau froide qui s'aplatissaient sur mon
visage me rveillrent. Un sergent que mes mouvements tracassaient
ouvrit les paupires nonchalamment.

--a, me dit-il, c'est la pluie.

--Merci, rpliquai-je, et, prenant une autre posture, je me fis un
rempart de mon capuchon. Au bout d'une autre heure, j'prouvai
vaguement la sensation d'un homme qu'on plongerait brusquement dans un
bain froid. Il me semblait qu'un robinet invisible versait avec
obstination un torrent d'eau glace autour de mon corps. Un frisson
acheva de me rveiller. Le rve ne m'avait pas tromp: j'tais dans
une mare. L'eau clapotait le long de mes paules et de mes jambes. Je
sautai sur mes genoux. Le sergent qui dj m'avait parl risqua un
coup d'oeil de mon ct, et m'aperut dans ma baignoire.

--a, reprit-il, c'est les rigoles.

Je n'en pouvais douter. La pluie avait rempli les rigoles creuses
autour de la tente et au bord desquelles je me trouvais. Elles
dbordaient sur moi.

Il tait dix heures, je ruisselais. Autour de moi, on ronflait.
J'abandonnai la tente et achevai ma nuit en promenades. C'est dans ces
moments-l que l'on devine la douceur des occupations qui vous
paraissaient fatigantes autrefois. Je revoyais en esprit la petite
chambre voisine de la rue de Turenne, la chemine flambante, la tasse
de th, la table auprs desquelles j'avais pass des heures  la
clart d'une lampe place entre des livres.--Et j'avais pu me plaindre
du travail nocturne!

Le jour arriva. La pluie continuait  tomber avec la mme abondance et
la mme tranquillit. Les rives de la Meuse s'enveloppaient d'un
rideau de brume. Les Prussiens avaient commenc une sorte de
distribution sommaire; elle se composait d'un demi-biscuit par homme
et pour deux jours. On y courait cependant. C'tait une distraction
encore plus qu'un soulagement. Malheur  qui laissait traner un
morceau de cette maigre pitance! On avait pour boisson l'eau de la
rivire,  laquelle on allait par troupes remplir ses bidons. Ce
rgime et cette temprature faisaient des vides parmi les prisonniers;
qui tombait malade tait perdu. Un cas de fivre tait un cas de mort.
Point de mdecins et point de mdicaments. On avait la terre pour
dormir et un quart de biscuit pour ne pas mourir de faim.

J'avais fait la connaissance d'un chasseur d'Afrique, engag
volontaire comme moi. C'tait un garon qui avait le visage d'une
jeune fille, et avec cela vif comme un oiseau et brave comme un chien
de berger. Rien n'avait de prise sur ce caractre robuste, ni la
fatigue, ni les msaventures. A chaque nouvelle preuve, il secouait
ses paules comme un terre-neuve qui sort de l'eau. Didier ne
tarissait pas en histoires incroyables. J'ai toujours pens que ma
nouvelle connaissance tait de cette famille de Parisiens qui, leur
patrimoine croqu, s'arrangent d'un sabre pour avoir un cheval. Il
tait port pour la croix. Un jour il m'offrit son quart de biscuit.

--Et toi? lui dis-je.

--Je n'ai pas faim.

Et comme j'hsitais:

--Un de ces jours tu me rendras un gigot, si tu trouves encore un
mouton, reprit-il en riant.

Il me tendit la main, et s'loigna. Je remarquai qu'il avait les yeux
tristes. Le souvenir de ces yeux me poursuivit tout le soir. Le
lendemain, errant sur un chemin, j'avisai quatre soldats qui
portaient un mort sur une civire.

--Sais-tu qui passe l? me dit un sergent de ma compagnie.

--Non.

--C'est ton chasseur.

Je courus vers la civire: c'tait Didier, en effet.

--On savait chez nous qu'il tait perdu, me dit l'un des cavaliers qui
le portaient.

Je me mis  marcher derrire lui, les yeux gros de larmes.

On ne pouvait sortir sans rencontrer un de ces cortges sinistres.
Ordinairement le cadavre tait couch sur un brancard fait de deux
morceaux de bois relis par deux traverses. Quelquefois encore quatre
soldats le prenaient par les jambes et les bras, et le jetaient dans
une fosse creuse  la hte et recouverte bien vite de quelques
pelletes de terre. Deux ou trois camarades suivaient le corps. Le
lendemain, on n'y pensait plus... C'tait comme une grande loterie.




VI


Les heures dans cette pluie et cette inaction taient longues et
lourdes. On en perdait le plus qu'on pouvait en promenades  et l.
Les bords de la Meuse nous attiraient. On ne pouvait faire une
centaine de pas sur la rive sans voir, descendant au fil de l'eau, des
cadavres d'hommes et de chevaux. On en rencontrait d'autres chous
dans des touffes d'herbe, l un chasseur de Vincennes, l un uhlan.
Tous les corps des deux armes y avaient laiss quelques-uns de leurs
reprsentants. On y faisait un cours d'uniformes _in anima vili_. Il y
avait des heures, quand il ne pleuvait pas, o je ne pouvais
m'arracher  ce lugubre spectacle. Je regardais les cadavres que le
cours du flot emportait lentement, ou qui restaient pris entre les
joncs dans des attitudes terribles. Il en tait parmi eux qui, vivants
au mois de juillet, avaient peut-tre chant _le Rhin allemand_ sur
les boulevards de Paris. Leur agonie s'tait termine dans la vase.

La premire fois que je m'tais avanc du ct du moulin, j'avais vu
sur le barrage, accrochs parmi les pierres, les corps de deux
soldats, un Franais et un Prussien, que le remous des eaux balanait.
Ce mouvement vague, qui faisait par intervalles rouler leurs ttes et
leurs bras, leur prtait un semblant de vie qui avait quelque chose
d'effrayant. Ils y taient encore quatre jours aprs. Des oiseaux
voletaient au-dessus du barrage. Le soir, aux lueurs incertaines qui
tombaient d'un ciel gris, ces formes vagues qu'on voyait flotter sur
la rivire prenaient des aspects tranges. L'imagination y avait sa
part; mais le spectacle dans sa ralit crue avait par lui-mme un
caractre pouvantable.

Je me rappelle qu'un matin, en allant remplir mon bidon dans un pli du
rivage o jusqu'alors le hasard ne m'avait pas conduit, un de mes
camarades me poussa le coude:

--Regarde, me dit-il.

Je levai les yeux et aperus sur un lot de sable,  quelques mtres
du rivage, le corps d'un cuirassier dont la tte disparaissait  demi
sous un lit de longues herbes. Ses jambes, chausses de lourdes
bottes, et son corps, sur lequel tincelait la cuirasse, saillaient
hors de l'eau. Sa main gante reposait sur la vase et s'tait noue
autour d'une touffe de glaeuls. Deux ou trois corbeaux battaient de
l'aile autour de l'lot; on pouvait croire  l'attitude du pauvre
cuirassier que la mort l'avait surpris l. Il avait le visage
dchiquet. L'image de ce cuirassier me poursuivit longtemps. Quand
je portai  mes lvres le bidon rempli de l'eau puise dans l'anse qui
l'abritait, ma main le laissa retomber sans pouvoir en avaler une
gorge.

Il n'tait pas rare de rencontrer dans nos promenades des groupes de
soldats accroupis autour du cadavre d'un cheval qu'ils avaient tir de
la rivire, et sur lequel ils taillaient des lanires de chair avec
leurs couteaux. Quelquefois ils grondaient comme des dogues qu'on
drange dans leur immonde repas. Je n'avais jamais voulu de cette
chair nausabonde; mais la faim me tourmentait. On a vite fini de
broyer entre ses dents le quart d'un biscuit, si dur qu'il soit; on ne
dcouvrait presque plus de pommes de terre, tant des mains par
milliers en avaient retourn les champs. Un jour que je serrais ma
ceinture aprs avoir vainement fouill vingt sillons:

--coute, me dit un camarade avec lequel j'avais partag quelques
lambeaux de mon mouton, il y a le moulin.

--Je le connais; j'ai mme rd par l hier encore. Ni poules, ni
canard, rien.

--Pas sr; moi, j'ai l'oeil.

Et mon Marseillais porta le doigt  l'organe dont il parlait, avec ce
geste expressif que connaissent tous ceux qui ont travers la
Canebire. C'tait un garon avis, qui avait le flair d'un chien de
chasse pour la nourriture.

--Explique-toi, repris-je.

--Eh bien! s'il n'y a plus de volailles au moulin, le meunier a encore
quelque chose.

--De la farine! m'criai-je avec joie, du pain peut-tre!

--Non, mais du son; viens voir.

Mon enthousiasme s'tait refroidi, cependant je suivis le camarade.

--Et il y en aura pour moi, n'est-ce pas? car a se paye, me dit-il en
courant.

Je lui rpondis par un signe de tte affirmatif, et nous arrivmes au
moulin. Il y avait dj queue.

--Voil ce que je craignais! s'cria mon Marseillais avec un accent
dsespr rendu plus vif par le dpit.

Le meunier vendait  tout venant muni de pices blanches le son de son
moulin, qu'il dbitait parcimonieusement par petites portions. La
livre de son cotait quarante-quatre sous, et, pour en avoir, il
fallait attendre deux ou trois heures. Ma livre de son paye, je
l'emportai et la dlayai dans une gamelle pleine d'eau... J'avais
ainsi deux services  mon menu, un quart de biscuit sec et une cuelle
de son mouill.

Cette existence, irrite par la misre, commenait  me peser
lourdement. Rien ne me faisait prvoir qu'elle dt bientt prendre
fin. Des officiers auxquels on avait d'abord remis la garde des
prisonniers, la surveillance tait passe aux sous-officiers: ils
avaient la charge des distributions, qui n'arrivaient plus intactes
aux soldats. Le grand dcouragement amenait un grand dsordre. Chacun
tirait  soi. Qui pouvait voler la part d'un camarade la gardait. Il y
avait des querelles pour un biscuit perdu. Quelques gnraux faisaient
ce qu'ils pouvaient pour amliorer le sort de leurs soldats, le
gnral Ducrot entre autres, qui jusqu'au bout mit tout en oeuvre pour
leur venir en aide; mais l'autorit allemande faisait la sourde
oreille  leurs rclamations. On prissait dans la fange. A ces
privations, qui avaient le caractre d'une torture, s'ajoutaient des
spectacles qui me faisaient monter le rouge au front. Des officiers
prussiens visitaient l'le  toute heure, et, sans faon, avec des
airs d'arrogance, pour les besoins de leur remonte personnelle,
faisaient descendre les officiers franais de leurs montures et s'en
emparaient avec la selle et les harnais. Je voyais mes malheureux
compatriotes mordre leurs lvres et mcher leurs moustaches.
Quelques-uns devenaient tout blancs. L'un d'eux mit la main  sa
ceinture, et demanda  celui qui le dpouillait s'il ne voulait pas
aussi sa montre.

--_Ich vorstche nicht_ (je ne comprends pas), rpondit le Prussien,
qui savait parfaitement le franais.

Il y a des choses qu'il faut avoir vues pour y croire. On a le coeur
serr quand on y songe. Un de ces Prussiens arms d'perons qui
parcouraient l'le, rencontra un jour un officier franais qui passait
 cheval, et l'invita  descendre. Un prisonnier n'a presque plus le
caractre d'un homme. L'officier obit. Le Prussien se mit en selle,
et, aprs avoir fait marcher, trotter, galoper le cheval, inclinant
la tte d'un air froid:

--C'est bien, monsieur, je le garde.

Aucune rsistance n'tait possible. Il fallait se soumettre  tout;
mais on avait la mort dans l'me. Je commenai srieusement  penser 
une vasion. Malheureusement il tait plus facile d'y songer que de
l'excuter. Un seul pont jet sur le canal donnait accs dans l'le.
Ce pont tait gard par deux pices de canon mises en batterie, la
gueule tourne vers nos campements. On savait qu'ils taient chargs.
Un poste nombreux veillait tout autour, les armes prtes. De ce
ct-l, rien  esprer; de l'autre ct de la Meuse, courbe en arc
de cercle, des pelotons de soldats bivouaquaient de distance en
distance, et dans l'intervalle de ces bivouacs, spars les uns des
autres par un espace de cinq cents mtres  peu prs, se promenaient,
le fusil sur l'paule, deux ou trois sentinelles qui ne perdaient pas
notre le de vue. Quand la nuit venait, on doublait le nombre de ces
sentinelles. Des dtonations qui me rveillaient pendant mon sommeil
ou troublaient mes promenades sous la pluie nocturne, et dont je
comprenais la sinistre signification, m'indiquaient suffisamment que
ces sentinelles faisaient bonne garde.

Une nuit cependant, n'y tenant plus et redoutant de trouver en
Allemagne des les plus tristes encore, je me dcidai  tenter
l'aventure. Je me dirigeai donc vers la Meuse. Le ciel tait sombre,
la rive dserte. De l'autre ct de l'eau, on voyait les feux de
bivouac allums. Malgr l'obscurit qui tendait un voile gris sur le
fleuve, on distinguait  la surface claire des eaux des formes
incertaines qui flottaient mollement. Elles s'effaaient et
reparaissaient. J'hsitai un instant, puis enfin, me dshabillant de
la tte aux pieds et ne gardant qu'un caleon, j'entrai dans la
Meuse; j'avais dj de l'eau jusqu' mi-corps, et la pente du sol o
je marchais m'indiquait que j'allais bientt perdre pied, lorsqu'une
masse noire passa lentement devant moi et m'effleura la poitrine,
contre laquelle je la sentis flchir et s'enfoncer. Un horrible
frisson me parcourut le corps: cette perspective de nager au milieu
d'un fleuve noir qui m'offrait des cadavres pour compagnons de route
me fit trembler. Je venais d'tre saisi d'une peur nerveuse, d'une
peur irrsistible, et, reculant malgr moi, les yeux sur cette masse
indcise qui s'en allait  la drive,  demi paralys, je regagnai le
bord, o je m'assis.

Le lendemain, au plein jour, je retournai  l'endroit mme o j'avais
tent le passage de la Meuse. A quelques pas de la rive, o l'on
distinguait encore l'empreinte de mes pieds nus, en aval, sur un banc
de vase tapiss de quelques joncs, le corps d'un jeune turco, que je
n'y avais pas vu la veille en inspectant les lieux, tait chou, le
visage dans l'eau qui le dcouvrait et le recouvrait  demi dans son
balancement doux. Ses deux mains, tendues en avant, plongeaient dans
la vase. On me raconta qu'il avait essay de s'vader dans la soire,
et que les sentinelles prussiennes l'avaient fusill. Atteint de deux
ou trois balles, il n'avait pas eu la force de regagner le bord.
Peut-tre tait-ce l ce corps qui m'avait effleur au moment o
j'allais me jeter en plein fleuve; peut-tre encore ai-je d la vie 
ce pauvre mort. Je renonai  ma premire ide de demander  la Meuse
des moyens d'vasion, sans renoncer toutefois  mon projet: il ne
s'agissait que de trouver une occasion meilleure.

Si la Meuse charriait des cadavres huit jours encore aprs la
bataille, notre le vomissait des morts: on en comptait par centaines.
C'tait comme une pidmie. L'autorit prussienne finit par
s'inquiter de cet tat de choses. La contagion pouvait gagner l'arme
victorieuse comme elle dcimait l'arme vaincue.

--Tu sais, me dit un jour l'un de mes compagnons de tente, les trains
de plaisir pour la Prusse vont commencer bientt!

Le lendemain, en effet, on faisait vacuer les malades. J'en vis
partir qui se tranaient  peine. Le tour des officiers devait venir
aprs celui des malades. Chacun d'eux avait le droit d'emmener une
ordonnance. Ce fut pour moi comme un trait de lumire, et je courus
auprs du commandant H... pour obtenir la faveur insigne d'tre promu
aux fonctions de brosseur. Il accueillit favorablement ma demande, et
me prsenta  un capitaine. J'arrivai  propos; ce poste de confiance
tait sollicit par un grand nombre de candidats, et quelques-uns
avaient des titres peut-tre plus srieux  faire valoir que les
miens. Je l'emportai cependant, grce  l'appui du commandant. J'en
donnai la nouvelle  mes camarades de lit sous cette tente dans
laquelle il pleuvait tant.

--Brosseur dj! s'cria le plus vieux de la bande.

Dans la soire, on m'avertit de me tenir prt  la premire heure du
jour. Je comptai sur la pluie pour m'empcher de dormir; elle ne
trompa point mon esprance, et le 10 septembre, au matin, je pris le
chemin du pont, aprs une dernire visite au moulin. Les deux pices
de canon taient  leur place, les Prussiens sous les armes. La troupe
de ceux qui devaient former un nouveau convoi s'y rassemblait. Il
avait t dcid que les officiers,  partir du grade de capitaine
inclusivement, monteraient dans des espces de chariots garnis de
planches. Les lieutenants et les sous-lieutenants, avec les
ordonnances, devaient marcher  pied.

Un colonel prussien qui tait en surveillance  l'entre du pont
donna un ordre, un aide de camp cria: En route! et la colonne se mit
en mouvement. Le pont franchi, nous suivmes, pour rentrer  Sedan, le
mme chemin que nous avions pris pour en sortir. La colonne s'y arrta
un instant. Une pice de monnaie  la main, et profitant de cette
halte, je me prsentai devant la boutique d'un boulanger,  la porte
duquel s'allongeait une queue de prisonniers. Des soldats prussiens se
mlaient  cette foule. L'un d'eux ne se gnait pas pour bousculer ses
voisins. On se rcria. Il tait brutal, il devint insolent. La
discussion entre gens que la faim talonne dgnre bien vite en
querelle. Au moment o la querelle prenait les proportions d'une rixe,
un officier intervint. Il s'enquit de ce que se passait. Les
prisonniers dclarrent d'une commune voix, et c'tait vrai, que le
Prussien avait voulu se faire servir avant son tour, et qu'il s'tait
jet  travers les rangs comme un furieux, frappant et cognant.

L'officier donna l'ordre au soldat de se retirer. Celui-ci avait bu
quelques verres d'eau-de-vie, un de trop peut-tre. Il s'cria qu'il
ne cderait pas, et qu'il aurait son pain parce qu'il le voulait. Sans
rpondre, l'officier prit  sa ceinture un revolver, l'arma, et
froidement cassa la tte au soldat. Il tomba comme une masse. Aucun
des camarades du mort ne remua; je commenai  comprendre ce que
c'tait que la discipline prussienne.

Rentrs  Sedan par la porte de Paris, nous en sortmes par la porte
de Balan. Cette ville, que j'avais vue encombre de troupes
franaises, tait alors occupe par une garnison de soldats de la
landwehr. Des malades et des blesss se tranaient ici et l. Les
habitants nous regardaient passer d'un air morne. Quand ils pensaient
n'tre pas vus par nos gardiens, quelques-uns d'entre eux
s'approchaient de nous pour nous donner du pain ou des morceaux de
viande, aumne de la ruine  la misre. Notre colonne, compose de
huit cents hommes  peu prs, comptait des officiers de toutes armes.
La cavalerie et l'artillerie y avaient un grand nombre de
reprsentants. Leurs uniformes ne les eussent-ils pas dsigns, on les
aurait reconnus  la pesanteur de leur marche, alourdie par leurs
grosses bottes et la basane de leurs pantalons. C'tait au tour des
fantassins de payer en sourires les railleries des cavaliers; mais qui
pensait  sourire en ce moment-l? Il ne restait plus trace de la
vieille gaiet gauloise. Ce sentiment qu'on tait prisonnier crasait
tout. Des officiers qui portaient la mdaille de Crime et d'Italie
essuyaient des larmes furtivement. Il semblait que cette troupe dont
la file s'allongeait sur la route portt le deuil de cent annes de
victoires effaces en un jour par un dsastre. Nous avions pour
escorte deux forts pelotons d'infanterie prussienne portant le casque
 pointe, et qui marchaient l'un en tte de la colonne, l'autre en
queue. Et sur les bas cts de la route, la flanquant de deux mtres
en deux mtres, des sentinelles nous accompagnaient, le fusil charg
sur l'paule. On nous avait prvenus qu' la moindre alerte, elles
avaient ordre de faire feu. Des uhlans, le pistolet au poing,
faisaient la navette, et passaient au grand trot de l'avant-garde 
l'arrire-garde de la colonne, bousculant tout.

La route tait dfonce, les chariots cahotaient dans les ornires.
Nous marchions dans la boue. On ne voyait partout que chaumires
brles, arbres abattus, champs ravags. C'est ainsi que nous
arrivmes  Bazeilles. Qui a vu ce spectacle ne l'oubliera jamais. Il
semblait qu'une trombe se ft jete sur le village. Tout y tait par
terre. Un amoncellement de toitures effondres, et de murailles
tombes au ras du sol, des dbris de meubles calcins, des poutrelles
rompues, des charrettes en morceaux, des charrues et des herses
brises par le milieu, des lambeaux de volets et de portes pendant sur
leurs gonds, des carcasses d'animaux atteints par les balles et
surpris par le feu, les jardins en ruine avec leurs treilles et leurs
pommiers noircis, partout les traces de l'incendie. On marchait sur
des clats d'obus. Il y avait  et l sur des pans de mur de larges
taches d'un brun noirtre. Une main sanglante avait appliqu
l'empreinte de ses cinq doigts sur un enduit de pltre; des lambeaux
de vtement restaient accrochs entre les haies; sur un buisson, on
apercevait deux petits bas d'enfant qu'on y avait mis scher. Sur la
faade d'une maison laboure par un paquet de mitraille, l'appui d'une
fentre  laquelle il ne restait pas une vitre supportait deux jolis
pots de fleurs en faence bleue. Quelques malheureux se promenaient
parmi ces dcombres. Il s'en dgageait une odeur affreuse de cadavres
en putrfaction. Des fragments d'armes jonchaient le sol. C'tait
navrant, horrible, hideux. Le village tait comme ventr. Une famille
vtue de loques s'tait blottie sous un appentis: elle nous regardait
passer avec des frmissements effars. Peut-tre cherchait-elle son
foyer; son malheur dpassait le ntre: des soldats lui jetrent des
morceaux de biscuit.




VII


Bazeilles travers, notre marche continua. On ne pouvait ni s'arrter,
ni se reposer. Chaque tape tait marque d'avance avec un temps
dtermin pour la parcourir. Nous tions partis de Sedan  onze heures
un quart, et nous arrivions  Stenay  huit heures du soir, aprs une
halte d'une demi-heure. Une surprise heureuse m'attendait  Stenay.
L'officier  qui je servais d'ordonnance, et qui poussait la bont
jusqu' me traiter en ami plus qu'en soldat, voulut bien me prsenter
 un ancien capitaine de zouaves qui avait obtenu du prfet prussien
l'autorisation de loger les camarades du 3e rgiment, auquel il avait
appartenu. Une place me fut offerte  la table hospitalire autour de
laquelle M. D... les reut. Je m'empressai d'accepter. Quelle faim!
Jamais soupe fumante, jamais boeuf bouilli ne dgagrent armes plus
savoureux; mes narines les aspiraient non moins que mes lvres. Il y
avait huit ou dix jours  peu prs qu'une bouche de nourriture
honnte ne les avait traverses. On parlait beaucoup  mes cts, et
les rcits s'entre-croisaient avec les questions; je n'entendais rien,
je mangeais. On ne sait pas quel vide peuvent creuser dans l'estomac
d'un volontaire, majeur depuis un an  peine, l'abus du son dlay
dans l'eau pure, et trente-deux kilomtres avals d'une traite! Rien
ne le comble; M. D... riait de mon apptit. La nappe enleve et le
caf pris, il me permit de m'tendre sur le tapis d'une chambre 
coucher. Les lits, les canaps, les matelas, appartenaient
naturellement aux officiers. A peine tendu, je dormis les poings
ferms. Une inquitude me restait; pourrais-je me lever le lendemain
matin? Il y avait l un problme que l'exprience seule pouvait
rsoudre.

A sept heures, le bruit qu'on faisait dans la maison me rveilla.
J'essayai de me dresser. Ce ne fut pas sans une certaine difficult
que j'y parvins. Mon officier m'encourageait du geste et de la voix.

--La courbature, ce n'est rien, quoiqu'il me semble avoir fait une
ample provision de rhumatismes du ct de Glaires; mais c'est le pied
qui ne va plus! lui dis-je.

C'tait vrai. Il faut avoir t chasseur ou soldat pour savoir ce que
c'est qu'une plaie au talon,  la cheville, au cou-de-pied. Mieux
vaudrait avoir un bras cass ou une balle dans l'paule. Comme disent
les marins, on est atteint dans ses oeuvres vives. L'aspect d'une
table servie me rendit un peu de force; lorsqu'on se runit pour le
dpart, je demandai la permission d'emporter les morceaux de pain
qu'on oubliait. Laisser du pain sur une table quand la veille encore
j'aurais t chercher un quart de biscuit en rampant sur le ventre! On
me l'accorda, et j'en remplis mes poches. Bien m'en prit. A neuf
heures prcises, on se remit en route. Toujours les mmes ornires,
toujours les mmes cailloux, toujours la mme boue! Pendant le premier
kilomtre, ce fut terrible. Je me tranais; mais enfin le pied
s'chauffa, et je retrouvai en partie l'lasticit de mon pas.

Les misres de cette pouvantable route devaient presque me faire
oublier les misres de mon sjour dans l'le que j'avais maudite. Vers
midi, la colonne, qui marchait avec des ondulations de serpent,
prsentait un spectacle lamentable. On trbuchait, on tombait. Les
tranards se laissaient aller sur les tas de pierres. Quelques-uns
peut-tre manquaient d'nergie, beaucoup manquaient de force. Tous
les prisonniers n'avaient pas rencontr  Stenay des capitaines comme
les zouaves du 3e rgiment. Le besoin faisait dans la colonne autant
de ravages que la fatigue. Les retardataires s'en dtachaient comme
les feuilles mortes d'un arbre que le vent secoue. Ces malheureux
tendus par terre, les gardiens accouraient et les frappaient  coups
de crosse. Un coup, deux coups, trois coups, jusqu' ce qu'ils fussent
remis sur pied. Autant de coups qu'il en fallait, et, si les coups de
crosse ne suffisaient pas, les coups de baonnette venaient aprs. La
peau fendue, la chair dchire, on se relevait; mais l'puisement
tait quelquefois plus fort que la douleur. Quelques-uns de ceux qui
s'taient relevs retombaient bientt. Les coups et les menaces ne
pouvant plus rien sur ces corps inertes, la colonne avec son escorte
de sentinelles continuait sa marche. On laissait au peloton prussien
qui la suivait le soin de balayer la route.

--Elle a ordre de ne rien laisser traner, me disait un chasseur
d'Afrique qui enfonait ses perons dans la boue auprs de moi.

On m'a racont que ces malheureux, tendus dans les fosss ou sur les
talus du chemin, taient impitoyablement fusills par ce dernier
peloton,  qui incombait la terrible et suprme police de la colonne.
Je n'ose pas affirmer le fait dans sa sanglante brutalit. Traitait-on
en dserteurs les prisonniers qui restaient en arrire, et la
discipline impitoyable que l'arme prussienne applique aux vaincus
aprs l'avoir subie elle-mme l'engageait-elle  ne voir dans
l'puisement qu'un prtexte? Je l'ignore; mais ce que je sais bien,
c'est que jamais aux tapes prochaines je n'ai revu aucun de ceux qui
tombaient, et que des chariots pouvaient recueillir. Nous tions
partis  neuf heures. Aprs la halte d'une demi-heure qu'on nous
accorda vers midi, j'eus quelque peine  me mettre debout. L'un de mes
pieds, le pied gauche, avait la pesanteur du plomb. Il me devenait
impossible de conserver ma bottine, qui me blessait et m'occasionnait
 chaque pas d'intolrables souffrances. Je jetais des regards d'envie
sur les talus gazonns du chemin. Les animaux avaient le droit de s'y
reposer. Je voyais au milieu des champs des boeufs tendus dans
l'herbe, et il me fallait marcher toujours; n'en pouvant plus, je
tombai sur un tas de pierres et retirai ma chaussure. Les soldats
prussiens, chausss de bottes excellentes, me regardaient faire, tout
prts  mettre le doigt sur la gchette de leur fusil, si j'avais fait
un pas dans les prs voisins. L'heure n'en tait pas venue, car je
n'avais pas renonc  mon projet d'vasion. Je ne faisais qu'y songer,
au contraire, et cette pense me donnait du coeur. Un sentiment
d'amour-propre aussi me soutenait. D'autres, qui ne souffraient pas
moins que moi, ne marchaient-ils pas? Et pourquoi un engag
volontaire, qui avait pass trois annes sur les bancs de l'cole de
la rue de Turenne, ne ferait-il pas ce que faisaient tant de braves
gens ramasss dans les greniers d'un faubourg ou les granges d'une
ferme? Et puis n'avais-je pas l'honneur d'appartenir au 3e zouaves,
les zouaves au tambour jaune?

--Tu clampines donc! me dit en passant un camarade qui me vit assis
sur mes cailloux.

Je tirai l-dessus ma bottine et me relevai. Je ne souffrais plus.
C'tait magnifique; malheureusement au bout d'un quart d'heure il ne
restait rien de mes chaussettes de laine; je marchais  nu sur la
plante des pieds. Quand on n'en a pas l'habitude, c'est odieux.

Vers la tombe du jour, nous arrivions  Damvilliers. Ces chaumires
qui nous indiquaient que le moment de la halte tait venu me parurent
superbes; je faisais mon choix en esprit, caressant de l'oeil les plus
confortables, lorsqu'on nous dirigea vers l'glise, tous en masse. La
porte s'ouvrit toute grande, on nous y poussa et la porte se referma:
nous venions de trouver le gte que nous destinait la discipline
prussienne. Il y avait l dans la nef et le choeur huit cents hommes 
peu prs. Il pleuvait depuis quarante-huit heures avec des
intermittences de rafales et d'averses; il et fallu un feu de forge
pour scher nos vtements. Les poches de mon vaste pantalon taient
pleines d'eau; quand j'y plongeais les mains, il me semblait qu'elles
entraient dans le bassin d'une fontaine. Je ruisselais, et nous tions
huit cents comme cela, moins des hommes que des gouttires.

--Tant pis! dit un zouave, je lche mon robinet.

Il dfit sa veste, son gilet, son pantalon, et les tordit comme on
fait d'une serviette. Le mot avait fait rire; l'action parut sage, on
l'imita. En un instant, le sol de l'glise fut comme une mare; c'tait
l dedans que nous devions nous coucher. Chacun chercha la place o il
devait tre  peu prs le moins mal. Toutes se valaient pour
l'incommodit: des dalles de pierre froides pour matelas, des bancs de
bois pour oreillers. Le pauvre cur de cette malheureuse glise nous
prit en piti. Grce  lui, nous emes un peu de pain et quelques
boisseaux de pommes de terre. Il allait et venait parmi nous, les
lvres pleines de bonnes paroles et nous consolant de son mieux. Une
vive clart pntra tout  coup dans l'glise; c'tait le bois du bon
cur qui brlait. Franais et Prussiens, ple-mle, fraternisaient
autour de ce feu, aliment par de nombreuses bourres: nous trouvions
pour une heure des camarades parmi nos ennemis; mais au moment mme o
les soldats prussiens traitaient de leur mieux les pauvres hres
qu'ils surveillaient, si un officier survenait, le camarade redevenait
soudain le gelier, et pour un mot il passait des amitis aux coups de
plat de sabre.

Je m'tais accroupi devant le feu, auquel je prsentais tour  tour
mes jambes et mon dos. Des bues sortaient de mes vtements de laine
alourdis par l'eau du ciel; mais la pluie mouillait de nouveau ce que
le feu avait sch. Cet exercice pouvait durer toute la nuit. Un
instant, il me sembla que le calorique l'emportait sur l'humidit;
j'en profitai pour rentrer dans l'glise et y choisir un gte. Deux
bancs en firent les frais, et, la fatigue aidant, je m'endormis. Un
frisson me rveilla. Le jour filtrait par les ouvertures ogivales o
quelque dbris de vitrail restait encore. Un engourdissement gnral
paralysait mes membres. Les deux jambes surtout avaient la roideur du
bois. J'abaissai lentement un regard mlancolique sur mon pied.
tait-ce bien celui que je possdais la veille? Il et suffi aux
ambitions d'un gant. Il tait norme, enfl, tumfi. Il fallait
cependant le poser par terre. On devait partir  huit heures un quart.
Et comment ferais-je, si un apprentissage n'habituait pas mon
malheureux pied aux tortures de la marche? Je touchai les dalles
timidement par le talon, et par de lentes progressions j'arrivai  le
poser  plat. Le pied pos, il fallait se lever; lev, il fallait se
mouvoir. Au premier effort que je tentai, j'eus comme un
blouissement. Tout mon corps plia. Pour me donner du coeur, je pensai
aux coups de crosse et aux coups de baonnette que l'escorte
prussienne tenait en rserve pour les tranards. J'avais encore dans
les oreilles le sinistre retentissement de certaines dtonations dont
la signification pouvait m'tre facilement donne. Debout au premier
signal, je me mis  marcher. Une sueur froide mouilla subitement la
paume de mes mains. Il fallait continuer cependant: j'avanai avec la
conviction qu'une balle me jetterait bientt dans un foss.

Mais le mouvement, la terreur peut-tre, et aussi cette sve de
jeunesse qui fait des miracles, rendirent un peu de jeu  mes muscles;
les kilomtres succdaient aux kilomtres, et je ne tombais pas. La
fivre me soutenait. Le mouvement machinal qui me poussait en avant ne
laissait  ma pense aucune libert. Les paysages que nous traversions
m'apparaissaient au travers d'un voile gris. Je me rappelle que des
paysans, mus de compassion sur le passage de cette colonne qui se
tranait avec des cassures intermittentes et des mouvements d'animal
bless, venaient quelquefois sur les bords de la route placer  notre
porte des vases pleins d'eau et des cuelles de lait. Si l'un des
prisonniers, harcel par la fatigue et la soif, s'approchait, les
soldats prussiens renversaient les cuelles et les vases d'un coup de
pied, ou bien les officiers, du bout de leurs bottes, se chargeaient
de cette besogne froce, et si le vase de terre se brisait en
morceaux, si l'cuelle de fer-blanc rebondissait de place en place, un
rire clatant ouvrait leurs moustaches.

Vers trois heures,--je m'en souviendrai toujours,--en traversant un
pauvre village, j'avisai un paysan qui, debout sur le seuil de sa
porte, dcoupait en petits morceaux une robuste miche de pain. Il en
offrait aux misrables qui passaient, j'esprais profiter de cette
aumne; mais au moment o je m'cartai de la route, la main tendue, le
soldat prussien qui me suivait leva la crosse de son fusil et la
laissa retomber sur mes reins avec une telle violence, que du coup je
me trouvai par terre, tendu sur la face. Cette secousse et cette
chute me donnrent la mesure de mon accablement. Je me relevai les
mains remplies de boue, sans penser  me rebiffer; je crois mme que
je ne tournai pas la tte pour voir qui m'avait frapp. Il y a des
heures d'crasement o de l'homme il ne reste plus que l'animal: cet
aplatissement de tout mon tre me valut de n'tre pas fusill au coin
d'un mur.

Il tait sept heures  peu prs quand j'aperus le clocher d'tain, o
nous devions passer la nuit. Je n'allais plus. Deux ou trois fois,
pris d'une lassitude sans nom, j'avais failli me laisser choir sur un
tas de pierres; mais j'entendais derrire moi le pas lourd de mon
gardien, et une pre volont de vivre me poussait en avant. La colonne
entire arrte dans la grande rue, le chef du dtachement fit ranger
les officiers devant lui, et d'une voix glapissante:

--Messieurs les officiers donnent leur parole de se trouver demain 
neuf heures et demie sur la place du march?

Personne ne rpondit.

--A demain donc, messieurs, reprit-il, et il s'loigna.

Les officiers se sparrent, cherchant un asile au hasard. Il n'avait
pas t question des simples ordonnances. Le soin de trouver un gte
nous regardait. Dans l'tat o m'avait mis cette dernire tape, la
question de la distance l'emportait sur toutes les autres. Mes yeux
interrogeaient les maisons pour y dcouvrir la branche de pin
symbolique ou l'enseigne d'une auberge, lorsqu'une main douce me tira
par la manche de ma veste. Un jeune garon qui rougissait tait devant
moi.

--N'tes-vous pas du 3e zouaves? me dit-il. Et sur ma rponse
affirmative:

--Ma mre a un frre au rgiment, reprit-il; elle serait bien
heureuse, si les officiers qui sont ici voulaient bien accepter
l'hospitalit chez elle. C'est de bon coeur qu'elle la leur offre.

Je me mis  hler un camarade, et, mon capitaine tant prvenu, sept
officiers de zouaves et cinq officiers d'artillerie se runirent chez
madame L... Les ordonnances suivaient les officiers, si bien qu'il y
avait vingt-quatre personnes dans la maison. C'tait beaucoup, et dj
quelques-uns d'entre nous battaient en retraite; mais madame L...
avait un coeur de mre. Elle se mit devant la porte, et dclara
nettement qu'aucun de nous ne sortirait. L'excellente femme! Aucun de
nous ne se fit prier, et je donnai l'exemple en me dirigeant vers le
grenier, cahin-caha. C'tait non pas une botte de paille qui m'y
attendait, mais un matelas, le premier que j'apercevais depuis mon
dpart de Paris. Aucun produit de l'industrie ne pouvait me paratre
plus beau en un tel moment. Je m'tendis sur la toile rebondissante
avec dlices et tirai de ma poche cette pipe qui dj si souvent avait
t ma suprme consolation. La fume s'envolait et le sommeil venait,
je crois, quand la porte du grenier tourna sur ses vieux gonds
rouills.

--Vous n'avez besoin de rien, messieurs?

Ainsi parlait une jeune fille, qui venait de la part de la matresse
de la maison. Elle avait seize ou dix-sept ans, le sourire aimable, le
regard doux, un air de candeur qui inspirait le respect. Chacun se
leva un peu lentement. Ses yeux nous interrogeaient.

--Mademoiselle, dis-je alors, si vous pouviez me procurer des bandes
de toile, vous me rendriez un grand service.

Je venais de poser mon pied malade sur le bord du matelas. Elle
joignit les mains et d'un air de piti:

--Je vais appeler ma mre, reprit-elle, elle vous fera un pansement.

Elle disparut avec la lgret d'un oiseau, et, deux minutes aprs,
madame L... tait auprs de moi, portant  la main un paquet de
linge.

--C'est donc vous qui tes bless? me dit-elle en s'agenouillant sur
le matelas.

J'avais allong ma jambe que je venais de baigner dans un baquet
d'eau. Elle retint une exclamation. Puis d'un air de piti, en
prparant son linge:

--Ah! le pauvre pied! dit-elle.

Elle essuya une larme du bout de ses doigts, et se mit  me
questionner avec une bont qui me touchait. Tout en parlant, elle
roulait des bandes autour de mon pied. Je l'aurais embrasse de bon
coeur.

--Vous n'avez pas dn? reprit-elle doucement.

Je secouai la tte.

--Eh bien! descendez avec moi, la table est assez grande pour vous
recevoir tous.

--Laissez-moi vous remercier et permettez-moi de refuser.

--Pourquoi?

--Et la discipline? et la hirarchie militaire? Il n'y a pas un pauvre
galon de laine sur la manche de ma veste et vous voulez que je
m'asseoie  ct des galons d'or. Jamais! Les officiers de zouaves qui
me connaissent y consentiraient certainement,--il y a entre les hommes
du rgiment et dans le malheur commun qui nous frappe une sorte de
camaraderie qui a fait presque le niveau,--mais vous avez chez vous
des officiers d'artillerie et ceux-l trouveraient dplace la
prsence d'un soldat  leur table.

--Je n'insiste pas. Je veux cependant que vous ne manquiez de rien.

--Laissez faire le fantassin; il se dbrouillera.

Le pansement tait achev. J'en prouvai un soulagement subit. Que
bnies soient les mains qui m'ont touch! La souffrance teinte, les
choses m'apparurent sous un aspect moins triste. Il y avait encore du
bon dans la vie. L'apptit se rveilla, et avec cet apptit la volont
de m'vader.--Dnons d'abord, me dis-je, aprs quoi je songerai  mon
projet.

Dj ragaillardi, je descendis  la cuisine o j'aperus une fille
maigre qui se dmenait devant un grand feu. La broche tournait, les
casseroles pleines jusqu'au bord mijotaient sur les fourneaux; il se
dgageait de tout cela une odeur qui me montait aux narines.

--Il y aura bien ici un coin pour moi? lui dis-je.

--Je crois bien! cria la fille.

Et de ses mains agiles elle eut bientt fait de dresser mon couvert
sur le coin d'une nappe de toile bise fort propre; plongeant alors la
louche d'tain dans la marmite o fumait le pot-au-feu, elle remplit
mon assiette jusqu'au bord.

--Avalez-moi a d'abord... aprs vous me direz des nouvelles du
reste.

Jamais je n'ai mieux dn; mon apptit attendrissait la bonne
fille.--Faut-il qu'il ait jen, bon Dieu! rptait-elle entre ses
dents.

--coutez donc! deux poignes de son dlay dans de l'eau... et de
l'eau o croupissaient des morts!

--C'est une piti!... et ce sont des chrtiens qui permettent a!

--Des chrtiens  leur manire.

Elle se mit  rire, puis  pleurer, et s'essuyant les yeux avec le
coin de son tablier d'un air de tristesse:--A quoi a sert-il la
guerre? me dit-elle.

Je dormis tout d'un trait jusqu'au matin. Les yeux ouverts, entour de
mes camarades qui ronflaient ou s'tiraient, je m'assis sur mon sant,
et me mis  rflchir. Je me sentais dispos et en belle humeur. O et
quand trouverais-je une occasion meilleure pour m'vader? La
surveillance semblait s'tre dtendue; j'avais dans ma ceinture assez
d'or pour tre assur que le concours de quelque habitant du pays ne
me manquerait pas.--Ce sera pour aujourd'hui, me dis-je.




VIII


La chose bien rsolue, je descendis de mon grenier. Les officiers
s'taient runis dans la salle  manger pour faire leurs adieux  la
matresse du logis; je me coulai de ce ct. Madame L... avait les
yeux rouges. Sa fille et son fils se tenaient  ses cts. On tait
fort mu de part et d'autre. Savait-on si on se reverrait jamais? Un
officier qui frottait sa moustache grisonnante donna le premier le
signal du dpart.

--Merci, madame, et adieu! cria-t-il.

Chacun fila vers la porte. Au moment de les suivre, je sentis une
petite main qui pressait la mienne. C'tait la jeune fille qui, de la
part de sa mre, m'offrait un petit paquet de bandes. Je les serrai
dans ma poche, et me trouvai dans la rue sans oser regarder derrire
moi. Il tait neuf heures, et l'on devait partir  neuf heures et
demie. Il fallait se hter. Je pris au hasard  travers le bourg. Au
bout d'un quart d'heure, tandis que de tous cts on allait et venait,
j'avisai un paysan qui comptait des sous devant une porte. Il avait
l'air bonhomme et paraissait solide; j'allai droit  lui, et la bouche
 son oreille:

--Si vous voulez me conduire en Belgique, il y a deux cents francs
pour vous.

Tout en parlant, j'avais mis sous ses yeux une main o brillaient dix
pices d'or. Le paysan se gratta le menton, fit tomber ses sous dans
une bourse de cuir, me regarda du coin de l'oeil, puis, voyant que
personne ne l'observait:

--Venez, me dit-il brusquement.

Je le suivis. Il marchait d'un air tranquille, et sifflait entre ses
dents. Chemin faisant,  travers des ruelles qui me semblaient
interminables, nous rencontrions des soldats prussiens qui me
regardaient; mais il n'tait pas neuf heures et demie encore, et aucun
d'eux ne songea  m'arrter. Le coeur me battait  m'touffer. Une
femme vint qui se mit  causer avec mon guide; je l'aurais trangle;
il ralentit son pas, puis la congdia, et reprit sa course le long des
ruelles. O me menait-il donc? Il entra enfin dans une maison petite
et pauvre, et me pria de monter dans le grenier.

--Et vous n'en bougerez que quand vous me verrez.

En un clin d'oeil, j'atteignis le sommet de l'escalier, et me jetai
dans le trou noir qu'il appelait un grenier. J'attendis l quinze
minutes qui me parurent longues comme des nuits sans sommeil.
J'coutai, l'oreille colle aux fentes des murailles. Un bruit sourd
remplissait tain; il me semblait qu'un corps de troupe tait en
marche. Ne s'apercevrait-on pas de mon absence? La porte s'ouvrit, et
mon paysan parut.

--Il est temps, me dit-il en jetant par terre un paquet qu'il avait
sous le bras.

Je me dpouillai de mon uniforme, veste, large pantalon, ceinture,
calotte. Je dus mme me sparer de mon fidle tartan. En un tour de
main, j'endossai un costume d'ouvrier besoigneux; rien n'y manquait,
ni le pantalon de toile bleue, ni le gilet, ni la blouse use aux
coudes et blanchie aux coutures, ni mme la casquette de peau de
loutre rpe o l'on cherchait vainement vestige de poils. Mes pieds
disparaissaient dans de gros sabots. Mon guide avait vid deux ou
trois bouteilles pour augmenter son courage: il en restait quelque
chose, dont sa marche se ressentait; mais la finesse de l'esprit
campagnard surnageait.

--Et les moustaches? et la barbiche? me dit-il.

Une paire de mauvais ciseaux m'aida  faire tomber de mon visage cet
ornement qui pouvait rveiller l'attention, et je quittai le grenier.

--La pipe et le bton  prsent, reprit mon homme.

J'achetai une pipe de terre que je bourrai de caporal, et me munis
d'un fort bton qu'un cordonnet de cuir attachait  mon poignet.

--Maintenant, en route sans avoir l'air de rien! ajouta-t-il.

Une chose cependant m'inquitait. Dans la ferveur de mon zle et pour
me donner l'apparence envie d'un vieux zouave, au moment de mon
dpart de Paris, je m'tais fait raser cette partie du crne qui
touche au front. Les cheveux recommenaient  pousser un peu, mais
pas assez pour cacher la diffrence de niveau. J'enfonai donc ma
casquette, dont je rabattis la visire raille sur mes sourcils, me
jurant bien de ne saluer personne, le gnral de Moltke vnt-il 
passer devant moi  la tte de son tat-major. Les plus tranges ides
me traversaient l'esprit. Il me semblait que tout le monde me
reconnaissait, ceux mme qui ne m'avaient jamais vu. Quiconque me
regardait n'allait-il pas s'crier: C'est un zouave, un fugitif?
J'vitai de rencontrer les yeux des passants. La vue des Prussiens que
je croisais dans les ruelles d'tain me donnait le frisson. L'un deux
n'allait-il pas me mettre la main au collet? Par exemple, j'tais
dcid  me faire tuer sur place. Je m'efforais d'imiter de mon mieux
la tournure et la marche pesante de mon guide.

--a, me disais-je, tain est donc grand comme une ville?

Nous marchions  peine depuis cinq minutes, et il me semblait que
j'avais parcouru dj deux ou trois kilomtres de maisons.

La dernire m'apparut enfin; un soupir de satisfaction saluait dj ma
sortie d'tain, lorsque sur la route se dessina la silhouette d'une
sentinelle allemande qui se promenait de long en large. Mon compagnon
me jeta un coup d'oeil expressif; fusill ou libre, la question se
posait nettement. Encore trente pas, et nous tions devant la
sentinelle, dont la promenade barrait le chemin. Je ne songeai mme
plus  fumer. Toutes les facults de mon esprit taient tendues vers
un but unique: avoir la dmarche, le visage, le geste d'un paysan. Le
Prussien n'allait-il pas deviner le zouave sous la blouse et croiser
baonnette, et, si je faisais un mouvement, se gnerait-il pour me
casser la tte d'un coup de fusil? Les battements de mon coeur me
faisaient mal. Mon compagnon sifflait toujours; je l'admirais.
Comment faisait-il? Enfin nous approchons, lui sifflant, moi tranant
mes lourds sabots dans la boue et balanant mes paules: nous voil
juste en face du soldat; il nous regarde et continue sa marche; nous
passons lentement, d'un pas gal et pesant. Il ne m'arrte pas, il se
tait. Il m'a donc pris pour un vrai paysan? Quel triomphe! Le reste ne
me parat plus rien. La respiration me revient; le paysan cligne de
l'oeil, et, comme il me voit rire:

--Ah! ce n'est pas fini! me dit-il.

Au premier coude de la route nous prenons une allure plus rapide.
Bientt aprs une voiture arrive au grand trot.

--Regardez, me dit mon guide, qui me pousse du coude.

Un officier prussien tait assis dans la voiture, les deux mains sur
la poigne de son sabre. Un propritaire du voisinage, dsireux de lui
plaire, pressait le cheval  coups de fouet. Quoi! des officiers
encore aprs des sentinelles! La voiture nous atteint et nous dpasse.
L'officier ne tourne mme pas la tte. Le propritaire qui lui sert de
cocher sourit d'un air agrable. Je suis sauv!

Les sabots que portent mes pieds sont incommodes et pesants; ils me
gnent un peu, et je les perds dans les ornires quelquefois, mais
qu'est-ce que cela auprs des tortures de la veille. Nous marchons
d'un pas vif; j'ai rallum ma pipe teinte, je la fume avec dlices.
Le pays que je traverse me parat charmant, jamais je n'ai vu nature
si belle; les arbres ont une verdure qui rjouit les yeux, les eaux
qui courent  et l invitent  boire par leur frache limpidit, le
vent est doux, la pluie tide. A mesure que nous laissons derrire
nous les fermes et les hameaux, nous rencontrons sur la route,
quelquefois longeant les sentiers  travers champs, des
contrebandiers belges et franais chargs de hottes d'osier que leurs
paules portent allgrement. Tous profitent du dsarroi gnral pour
introduire en grande hte leurs chargements de tabac. Aucun d'eux ne
semblait songer aux douaniers. C'tait un mtier tout trouv et qui
allait  merveille  notre costume. Depuis ce moment-l, si,
d'aventure, nous tions accosts par quelque voyageur qui s'avisait de
nous questionner, la rponse tait toute prte, nous tions
contrebandiers et nous allions en Belgique faire provision de tabac.

Cette voiture rapide o j'avais vu l'officier prussien nous rattrapa.
Le propritaire qui la conduisait, malgr son empressement  servir de
cocher  notre ennemi, avait l'air d'un brave homme. Je me hasardai
sur la mine  lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre avec
lui.

--Volontiers, rpliqua-t-il.

Le propritaire aimait  causer; il ne se gna pas pour nous demander
ce que nous faisions et o nous allions. Le tabac rpondait  tout.
J'aurais voyag ainsi jusqu'au bout du monde; malheureusement le
propritaire et le cheval demeuraient  Spincourt o force nous fut de
leur dire adieu.

Je rattrapai donc mes sabots que j'avais laisss au fond de la
carriole et me remis  marcher, cherchant des yeux si quelque autre
voiture ne se montrerait pas aux environs. Mon compagnon, qui tait 
sa manire une espce de philosophe, bourra sa pipe et hochant la
tte:

--Nous en avons trouv une, nous en trouverons bien une autre, allons
toujours, me dit-il.

J'allongeai le pas de faon  lui prouver que mes jambes n'avaient
rien perdu de leur activit. Mais tout m'arrivait  souhait depuis
mon entre  tain. Un vhicule qui tenait de la tapissire et du
char--bancs se prsenta, tran par un fort cheval qui faisait tinter
un collier de grelots. Je demandai au conducteur s'il y avait place
auprs de lui pour deux voyageurs un peu fatigus.

--Cela dpend, rpliqua-t-il d'un air narquois.

Je tirai une pice blanche du fond de ma poche; l'homme sourit et la
voiture s'arrta.

--Je vois ce que c'est, continua-t-il en se tenant dans son coin, vous
tes presss d'arriver en Belgique?

--Un peu, lui dis-je.

--Malheureusement je ne vais qu' Longuyon.

C'tait autant de gagn;  Longuyon mon guide me fit prendre un
sentier derrire le village et me conduisit chez un paysan qui
connaissait la contre comme s'il en avait dress le cadastre. Je
m'expliquai cette science gomtrique en voyant entre ses jambes un
fusil dont il astiquait la platine. Un chien de chasse dormait, le
museau dans les pattes, sur le carreau de l'tre.

--Je comprends, mes bons amis, ne parlez point, dit le braconnier...
vous voulez gagner la frontire?... je vais vous mettre dans le bon
chemin.

Il prit  travers champs, accompagn de son chien qui qutait la queue
au vent, et, tout en marchant, il donnait  mon guide d'utiles
renseignements sur l'itinraire qu'il nous fallait suivre.

--As-tu compris? dit-il enfin. Et sur un signe de l'homme d'tain:

--Quand vous serez  un village qu'on appelle la Malmaison, demandez
M. le maire; c'est un brave homme qui vous donnera un coup d'paule.

J'changeai une rude poigne de main avec le braconnier de Longuyon et
m'engageai dans un pays magnifique. Encore une promenade de quelques
lieues et j'tais en Belgique.

Le maire de Malmaison tait bien l'homme que m'avait indiqu mon ami
de la dernire heure. Le regard amical et compatissant qu'il me jeta
m'encouragea  ce point que, pour la premire fois depuis mon dpart
d'tain, j'enlevai la vieille casquette de loutre qui me couvrait. Il
sourit en voyant la trace noire de mes cheveux rass.

--Ah! un zouave! murmura-t-il.

--Et du 3e, rpondis-je.

--Et qu'est-ce qui reste du rgiment?

--De quoi faire une compagnie, je crois.

Il soupira.

--Voyons, reprit-il, c'est de vous qu'il s'agit... Plt  Dieu qu'on
pt sauver la France comme je vous sauverai!...

Le guide que j'avais pris  tain, assis sur une chaise, s'essuyait le
front et me regardait d'un air qui semblait dire: J'ai fait mon
devoir, faites le vtre. Je tirai de ma ceinture, cache sous ma
blouse, dix pices d'or et les mis dans sa main. Il les compta une 
une, et les faisant passer dans sa bourse de cuir:--C'est bien, me
dit-il. Quatre verres taient sur la table, chacun de nous prit le
sien et l'avala d'un trait aprs l'avoir choqu contre ceux de ses
voisins.

--En route  prsent, dit le maire.




IX


Le nouveau guide qu'il m'avait procur allait droit devant lui comme
un cerf, mais l'oeil au guet, l'oreille tendue, et profitant des pans
de mur, des haies vives, des plis de terrain, des taillis, pour
dissimuler sa marche.

--La prcaution vous tonne, me dit-il, c'est qu'on a vu des uhlans
par ici et ils ne se gnent pas pour mettre leurs pistolets sous le
nez des gens.

Nous marchions depuis un assez long temps, lorsqu'au dtour d'un
chemin creux il me montra du bout de son bton un bois devant lequel
s'levait un poteau. Un mot crit en lettres blanches sur un criteau
noir me sauta aux yeux.--La Belgique! c'est la Belgique! Tout en
criant j'avais pris ma course. Les sabots ne me gnaient plus.

--Oui, vous y tes, me dit le guide, qui pntra sur mes talons dans
le petit bois, la frontire est passe; l est Virton qui est  la
Belgique, ici Montmdy qui est  la France. Vous n'avez plus 
craindre maintenant que d'tre pris par une patrouille belge et
intern au camp de Beverloo. Mais, soyez tranquille, je sais un homme
qui saura vous faire traverser les lignes belges  la barbe des
chasseurs et des lanciers.

L'homme que nous cherchions,--c'tait un garde,--vidait un pot de
bire dans l'auberge voisine;  la vue de mon guide il en fit venir un
second, j'en demandai un troisime et la connaissance fut bientt
faite.

Il avait dj tir vingt Franais des griffes des Prussiens et
comptait bien ne pas s'en tenir l. Aprs m'avoir fait raconter mon
histoire, dont je ne lui cachai aucun dtail, il m'engagea  aller me
coucher et me conduisit lui-mme dans ma chambre. La vue du lit o il
y avait des draps blancs me donna subitement envie de dormir.--Nous
partons demain matin  six heures. A cinq heures et demie je vous
rveillerai, me dit le garde. Et d'un air gai: Je n'ai pas besoin de
vous souhaiter bonne nuit, n'est-ce pas?

Le fait est que je dormais tout debout. Il faut avoir eu les jambes
endolories par de longues tapes, les pieds meurtris, les jointures
brises, le corps puis par d'excessives fatigues, et subi des
sommeils lourds et pnibles sur la terre humide et dure, pour
comprendre l'ineffable sensation d'tendre et d'tirer ses membres
dans la fracheur des draps. Je m'en donnai la joie pendant un quart
d'heure, luttant avec volupt contre ma lassitude. Puis mes yeux se
fermrent, et, berc par la chanson de quelques buveurs, je ne sentis
bientt plus que la tide chaleur du lit qui m'engourdissait.

Je dormais encore les poings ferms lorsque, de grand matin, mon guide
entra pour me prvenir qu'une voiture m'attendait  la porte.

--Et je vous jure que nous arriverons  temps  la station o vous
pourrez prendre le chemin de fer.

Il s'interrompit pour prendre dans sa poche son brevet de garde
particulier des proprits de M. le comte X., et me le
prsentant:--Avec ce bout de papier nous irons jusqu' Bruxelles,
reprit-il.

Des escouades de soldats  cheval ou  pied passaient sur la route;
nous traversions des villages qui en fourmillaient; personne ne nous
demanda rien. Il arrivait quelquefois que des pitons, ou des
campagnards qui filaient en cabriolet, nous saluaient d'un grand
bonjour bruyant. Le garde y rpondait d'une voix joyeuse en faisant
claquer son fouet.

--Ce n'est pas plus difficile que a, me dit-il enfin en arrtant son
cheval au village de Marbrehau, o il y avait une station de chemin de
fer.

La maison devant laquelle la voiture qui nous portait fit son dernier
tour de roue, appartenait  une famille de gros cultivateurs. Ces
braves gens m'accueillirent de leur mieux et insistrent avec bonhomie
pour me faire asseoir  leur table. En un tour de main le couvert fut
dress. Ils ne se lassaient pas de me questionner et il fallut leur
raconter mon histoire de point en point. Leur curiosit ne se
fatiguait pas et la franchise de leur hospitalit m'engageait  tout
dire; volontiers ils m'auraient retenu jusqu'au lendemain, mais un
coup de cloche m'avertit que le train allait partir. Toute la famille
me fit des adieux qui me touchrent et voulut m'accompagner jusqu' la
gare comme si j'avais t l'un des leurs. C'tait  qui me donnerait
la plus vigoureuse poigne de main.

Au moment o j'arrivai sur le quai de gare, un visage m'apparut qui me
fit tressaillir. Je venais de retrouver  la station de Marbrehau l'un
de mes compagnons de tente, un zouave du 3e. Il portait un chapeau de
feutre mou, une veste de grosse bure, un pantalon de drap effiloqu.

--Tu t'es donc sauv?

--Je crois bien! Et toi aussi.

--Pardine! Et comment as-tu fait?

--Je n'en sais rien.

--C'est comme moi! Et tu vas  Paris?

--Tout droit.

Un wagon de troisime classe nous prit tous deux. Il tait plein, nous
n'changemes plus un mot.

Le train s'arrtait  Namur; chemin faisant,  l'une des stations
intermdiaires, et pendant les quelques minutes que l'on donne aux
voyageurs, j'eus l'occasion inattendue de rencontrer un convoi
prussien rempli de blesss. Quelle installation! Tout y tait agenc
pour le confort et le bien-tre de ces malheureux! Point de paille
dans d'horribles wagons  bestiaux, mais des hamacs suspendus auquels
la marche n'imprime aucune secousse. Le train emportait avec lui les
fourneaux pour les bouillons, les tisanes, l'eau chaude, sa pharmacie,
sa lingerie, son personnel d'infirmiers et de mdecins. Et je pensais
 mon pauvre pays qui avait donn tant de preuves d'imprvoyance et
qui devait en donner tant d'autres encore!

Aprs un adieu muet chang entre mon camarade et moi, chacun de nous
tira de son ct; c'tait le moyen d'veiller le moins possible
l'attention.

Le quai de Namur tait tout rempli de dames belges empresses autour
des malheureux qui sortaient des wagons. Elles faisaient connaissance
avec les plus effroyables misres. Quelques-unes joignaient les mains
 notre aspect.

--Ces pauvres soldats franais! rptaient-elles.

Parmi ceux auxquels elles voulaient prodiguer leurs soins et leurs
aumnes, plusieurs tombaient d'inanition. On les voyait s'abattre sur
les bancs ou se traner, avec de longs efforts. On en recueillit un
certain nombre dans une caserne voisine o ils trouvrent  manger,
mais ils y restrent prisonniers. J'tais rsolu  n'avoir affaire 
personne et  me suffire  moi-mme. Cependant une dame qui devait
appartenir au monde le plus lgant de Namur, si j'en juge par la
toilette, me voyant boiter trs-bas, s'approcha et d'un air de piti
s'offrit  me panser.

--Merci, madame, ce n'est rien, lui dis-je.

Elle me suivit et voulut glisser dans ma main une pice de monnaie:

--Prenez au moins cela, ce sera pour vous acheter du pain et du tabac,
reprit-elle doucement.

Je ne pus m'empcher de sourire et, lui rendant sa pice blanche, je
l'engageai  la donner  de plus misrables que moi. Elle parut un peu
surprise; mais la laissant l, les deux mains dans les poches de mon
pantalon de toile bleue, je sortis de la gare.

Un htel se trouvait en face. Je me dirigeai vers cet htel et
demandai une chambre au garon qui attendait devant la porte. Il prit
une attitude et me toisant de la tte aux pieds:

--Nous ne recevons pas de mendiants, me dit-il.

J'avais bonne envie de lever le pied qui m'obissait encore et de lui
en faire sentir la vigueur, mais ce n'tait pas le moment de faire une
algarade; je tournai le dos au garon fris et cherchai fortune
ailleurs. Il me semblait que je marchais dans un rve. tais-je bien
dans la ralit? Une boutique dans laquelle on vendait du tabac se
trouva devant moi, j'y entrai. La marchande tait jeune et avait l'air
avenant; j'avanai une pice d'or sur le comptoir et lui exposai ma
situation.

--Ah! je comprends, dit-elle en me regardant, suivez-moi...

Elle se leva, et d'un pied leste me conduisit dans une maison garnie
du voisinage assez propre o les petits marchands et les ouvriers
tranquilles trouvaient gte.

--Une nuit est bientt passe, me dit-elle alors.

Le sommeil en prit la totalit; j'avais un besoin de dormir dont rien
ne pouvait combler l'arrir. Il fallut me secouer au petit jour pour
me faire prendre le train qui partait  six heures et devait me
conduire  Bruxelles.

Mon premier soin en descendant de wagon fut de sauter dans une
voiture et de prier le cocher de me conduire chez les fournisseurs
dont j'avais besoin. Il sourit d'un air malin.

--Alors, monsieur me prend  l'heure et me fait faire des courses
_d'vad?_ me dit-il en appuyant sur le mot.

Habill  neuf de pied en cap et laissant ma dfroque dans la voiture,
je me prsentai chez le consul franais qui me reut avec la plus
aimable courtoisie et se mit tout entier  ma disposition. J'avais eu
soin de le prvenir, il est vrai, que je n'avais aucun besoin
d'argent. La prcaution le fit sourire.

--Eh! dit-il, tous les vads n'en peuvent pas dire autant.--Et vous
voulez rentrer en France! reprit-il en se mettant en devoir de remplir
les blancs d'une feuille de papier imprime qu'il avait devant lui.

--Ds aujourd'hui, si je peux.

Le consul me fit donner ma parole d'honneur que j'appartenais au 3e
rgiment de zouaves et me remit mon laisser-passer.

Je le remerciai et, me htant de courir  la gare, je sautai dans le
premier train qui filait vers l'ouest; une ou deux heures aprs
j'avais franchi la frontire; mais,  la premire gare franaise o le
train s'arrta, un visage ami frappa mes regards: c'tait encore un
zouave du 3e rgiment, un de ceux que j'avais vus  Sedan et avec qui
j'avais partag les misres de la presqu'le de Glaires! Il n'y a plus
ni grade ni hirarchie dans ces moments-l; il me tendit la main et je
la serrai vigoureusement; je ne savais pas encore que le lieutenant
R.... devait tre un jour mon capitaine et que nous nous
retrouverions sous la tente comme nous nous tions rencontrs dans un
wagon.

Nous avions tant de choses  nous dire que les paroles n'y suffisaient
pas; quelquefois nous interrompions nos rcits par de longs regards
jets sur les plaines de la Flandre; le paysage avait une monotone
placidit; qui ne connat les lignes plates de ces interminables
campagnes dont l'uniformit grasse se noie dans un horizon lointain!
Elles nous paraissaient les plus charmantes du monde: c'tait les
campagnes du pays. Je comprenais  prsent la valeur profonde et douce
de ce mot cher aux soldats! Je le revoyais mon pays, et une motion
indfinissable me pntrait.

Mais cette motion mme devint craintive  Creil. Le train resta
longtemps immobile  la gare; le bruit se rpandit que la ligne tait
coupe et qu'il n'tait plus possible d'avancer! Ce fut un quart
d'heure d'angoisse atroce; les voyageurs s'interrogeaient les uns les
autres. Fallait-il donc perdre l'espoir d'arriver; mais enfin la
locomotive siffla, le train repartit  toute vapeur, et  deux heures
du matin j'entrai  Paris. Non, il faut avoir pass par ces dures
anxits pour savoir ce que la vue des longues ranges de maisons
peut remuer le coeur. On touffe!

C'tait le 14 septembre; trois ou quatre jours aprs Paris tait
investi; le sige allait commencer.




DEUXIEME PARTIE

UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS




X


Quand j'arrivai  Paris, aucun de mes amis ne m'attendait plus. On me
croyait mort ou  l'agonie dans quelque ambulance prussienne. Les
optimistes supposaient que j'avais eu la chance d'tre au nombre des
cent mille prisonniers ramasss dans le grand coup de filet de Sedan
et que je mangeais du pain noir dans quelque forteresse d'Allemagne.
Ils ne se trompaient qu' demi. On me traitait en ressuscit.

Bientt il fallut songer  rentrer au rgiment. Mon pied me faisait
grand mal encore et je boitais bel et bien; mais toute la question
pour moi tait de dcouvrir ce qui restait du 3e zouaves, qui venait
de passer par le double creuset de Reischoffen et de Sedan.

Ces mmes promenades qui avaient marqu mon engagement recommencrent.
L'administration, dans mon cher pays, n'a-t-elle pas l'art de
compliquer les choses les plus aises et de rendre obscures les plus
claires? A la place, o je me prsentai d'abord, on me rpondit, aprs
une longue attente, qu'il fallait me rendre  l'intendance. L,
nouvelle attente aux portes des bureaux, aprs quoi un commis qui
rangeait des papiers m'assura, sans me regarder, que j'avais fait
fausse route, et que je devais bien vite courir au Gros-Caillou o
j'aurais  demander le bureau de recrutement.--Et il ajouta 
demi-voix:

--Ces imbciles de la place n'en font pas d'autres!

Au Gros-Caillou, un garon de salle me dclara que les bureaux taient
ferms et que j'aurais  revenir le lendemain.

Le lendemain, l'employ auquel je m'adressai au bureau de recrutement,
rit beaucoup de l'tourderie de ces messieurs de l'intendance et me
conseilla d'aller aux Isols,  la caserne de Latour-Maubourg. J'y
courus.

Un triste spectacle m'y attendait. C'tait le lendemain du jour
nfaste de Chtillon. Un rassemblement d'hommes s'agitait dans les
cours. Ils respiraient l'accablement. Mon coeur se mit  battre quand
je reconnus parmi ces vaincus l'uniforme des zouaves. La plupart
appartenaient aux 1er et 2e rgiments. Ils taient encore sous le coup
de cette retraite et, comme toujours dans les mmes circonstances, on
prononait le mot de trahison. Dans cette troupe de fugitifs qui
appartenaient  diffrents corps, aucune cohsion, plus de lien. Le
moral avait disparu. Je ne tirai de toutes ces bouches que des
plaintes et des lamentations. C'est alors que je compris la force
secrte de ce qu'on appelle l'esprit de corps. Ma vue s'tait trouble
 l'aspect de l'uniforme que j'avais choisi. J'en avais reu comme une
blessure.

N'ayant plus rien  faire aux _Isols_ je pris le parti vigoureux de
retourner  la place. L le commis auquel j'avais eu affaire tout
d'abord faillit se fcher tout rouge contre les animaux--je
raconte--qui encombraient les bureaux de l'intendance, et me poussa
dehors. Je me rendis donc  l'intendance pour la seconde fois,
dtermin  faire la navette de l'intendance au Gros-Caillou et du
Gros-Caillou  la caserne des Isols aussi longtemps qu'on le
voudrait.

Dans les antichambres de l'intendance je rencontrai un camarade qui
avait partag la pluie et les demi-biscuits de la presqu'le de
Glaires et qui tait parvenu, comme moi,  s'vader. Il appartenait 
l'arme de l'infanterie et c'tait, comme moi, un engag volontaire.

--Ce n'est pas fini, me dit-il, et vous en verrez bien d'autres! Ne
vient-on pas de me dlivrer une feuille de route pour le dpt de mon
rgiment, et savez-vous o il fait l'exercice, ce dpt?

--Je ne m'en doute pas.

--A Strasbourg, qui est investi depuis trois semaines! Me voyez-vous
tout seul en face de l'arme du gnral Werder et voulant en enfoncer
les lignes! Mais voil! les registres portent que le dpt de mon
rgiment est  Strasbourg, on m'envoie  Strasbourg et il faudra bien
des paroles pour faire entendre raison aux bureaux.

Et quand on pense que ces choses-l se passaient  la mme heure d'un
bout de la France  l'autre!

J'entrai  mon tour dans le bureau o l'on m'avait dj reu et, 
force d'explications--et non sans peine--j'obtins une feuille de route
pour le dpt du 3e zouaves--qu'on reconstituait provisoirement 
Montpellier. Ce n'tait pas mon affaire; mais, bien rsolu  faire
partie de la garnison de Paris, j'attendis. Vingt-quatre heures aprs
j'avais la certitude que les trains de la ligne de Lyon ne marchaient
plus. Dsormais, j'appartenais au corps d'arme du gnral Vinoy.
Cette fois, instruit par l'exprience, je ne pris conseil que de
moi-mme. Un zouave  tambour jaune, rencontr par hasard me raconta
qu'une poigne de ceux qui avaient fait la troue de Sedan se trouvait
 la caserne de la rue de la Ppinire avec quelques dbris des 1er et
2e rgiments et de petits dtachements envoys des trois dpts. Je
m'y rendis. On m'y reut  bras ouverts, mais pour ne pas subir de
nouveaux retards une seconde fois, je me htai de me faire habiller 
mes frais.

L'aspect de la grande ville tait chang. Ce n'tait dj plus le
Paris que j'avais quitt. Il y avait un air d'effarement partout; les
mnagres couraient aux provisions; on chantait encore _la
Marseillaise_, mais d'une voix moins haute; on savait  quel ennemi on
avait affaire. Cependant l'orgueil national, l'orgueil parisien,
pourrais-je dire, se tendait. On avait t battu, c'est vrai, mais
sous les murs de la grande ville on pouvait, on devait vaincre. La
population tout entire tait debout, elle avait des armes. La
bourgeoisie et le peuple semblaient ne faire qu'un. Les remparts et
les forts se hrissaient de canons. Le tambour battait, le clairon
sonnait; on faisait l'exercice sur toutes les places. Et puis la
Rpublique n'avait-elle pas t proclame? C'tait la panace;
quelques-uns mme, les enthousiastes, s'tonnaient que l'arme du
prince royal ne se ft pas disperse aux quatre vents  cette
nouvelle. Ce miracle ne pouvait tarder. D'autres, il est vrai, mais
n'osant pas exprimer leur sentiment, estimaient que c'tait un
dsastre, et que ce mot seul paralyserait la dfense en province. Que
d'orages d'ailleurs dans ces quatre syllabes qui portaient la marque
de 93! mais cela tait en dessous et ne se faisait jour que dans les
conversations intimes. Le peuple, qui ne travaillait plus et jouait au
soldat, agitait ses fusils  tabatire. Il y avait une grande
effervescence. Le gouvernement du 4 septembre n'avait qu' commander;
il tait obi. On attendait avec anxit, avec une impatience
fivreuse o il y avait de la joie, le retentissement du premier coup
de canon. On l'entendit, et la population qui courait au Trocadro sut
enfin que le cercle de fer de l'arme prussienne se fermait autour de
Paris.

J'appartenais alors  la 1re compagnie du 3e bataillon du 4e zouaves.
Le capitaine R..., qui en avait le commandement, avait t  Sedan,
comme on sait, et j'avais fait sa connaissance  l'le de Glaires.
C'tait entre les vads qui en avaient partag les misres comme une
franc-maonnerie. Ce nouveau rgiment de zouaves dans lequel je venais
d'tre incorpor, se composait de trois bataillons forms avec les
dbris des 1er, 2e et 3e rgiments d'Afrique. Il portait le n4; mais
il n'avait pas de drapeau. Il fut question de lui dlivrer celui que
les zouaves du 3e avaient sauv de Sedan. Ce qui restait de ce
rgiment s'y opposa si nergiquement, que le drapeau trou de balles
fut vers au muse d'artillerie.

Bientt aprs, le rgiment fut envoy  Courbevoie, o les trois
bataillons furent cantonns, et le 3e reut ordre de rpartir son
monde dans les petites maisons qui sont groupes entre le village et
le remblai du chemin de fer. Des pioches nous avaient t distribues,
et sous la surveillance des officiers une centaine de bras se mirent
 l'oeuvre pour crneler les pauvres habitations o restaient encore
quelques meubles. Quelques coups vigoureux suffisaient pour percer les
murailles et faire jouer le vent de chambre en chambre. En un tour de
main, le village fut mis en tat de dfense; briques et moellons
tombaient de ci, de l, et des lucarnes s'ouvraient partout, propres 
recevoir le bout des chassepots. C'tait comme si l'on se ft attendu
 l'arrive subite des Prussiens.

Au moment de notre arrive  Courbevoie, on n'y voyait pas autres
cratures vivantes que quelques chiens errant  l'aventure d'un air
dsorient. Les hommes leur manquaient; mais le soldat a une force
d'attraction qui lui est propre.

Un rgiment est comme une colonie qui marche. Le soir mme je vis une
lumire briller  la fentre d'une maison dont les propritaires, plus
soucieux de leur vie que de leur immeuble, avaient fait comme leurs
voisins. Je m'approchai. Un marchand de vin s'y tait install avec
ses verres et ses brocs, suivi d'une servante solidement btie. Elle
connaissait de longue date les grenadiers et les voltigeurs de
l'ex-garde et n'avait pas peur des zouaves. Aprs le marchand de vin,
qui ralluma les fourneaux d'une cuisine o les officiers tablirent
leur popotte, vint un marchand de tabac, et Dieu sait si la clientle
lui fit dfaut; puis un picier qui rouvrit sa boutique et rapporta sa
marchandise. Cet exemple fut suivi, et petit  petit, sans savoir d'o
ils arrivaient, les fournisseurs rentrrent dans leurs pnates. Il y
eut mme une blanchisseuse. La civilisation reprenait possession de la
ville morte.

On ne peut pas percer des murs continuellement, mme quand c'est
inutile; la besogne de crneler la partie du village que nous
occupions avait t faite en un jour. Nous ne savions rien de ce qui
se passait  Paris. Les journes s'coulaient lentement, pesamment;
nous n'avions pour distraction que les grand'gardes qu'on nous
envoyait monter sur les bords de la Seine. On avait l'motion de la
surveillance. On nous employait aussi aux travaux de la redoute de
Charlebourg; mais les zouaves qui manient le mieux le fusil manient
trs-mal la pelle et la pioche. On faisait grand bruit autour des
brouettes, et la besogne n'avanait pas. Une chanson, un rcit, une
calembredaine faisaient abandonner les outils, et, quand on les avait
abandonns, on ne les reprenait plus. Aprs quelques jours d'essai, on
nous remplaa par des soldats de la ligne et des mobiles. L'ennui
devenait endmique et quotidien. Un exercice de deux heures en coupait
la longue monotonie.

Un jour vint cependant, le 16 octobre, o le bataillon crut qu'on
allait avoir quelque chose  faire; quelque chose  faire, en langage
de zouave, signifiait qu'on avait l'esprance d'un combat. On prit les
armes avec un frmissement de joie, et l'on nous dirigea vers le
rond-point de Courbevoie, o des batteries de campagne nous avaient
prcds. L on mit l'arme au pied, et on attendit. Aucun bruit ne
venait de la plaine. Si on ne nous attaquait pas, c'est que nous
allions attaquer. On attendit encore; un contre-ordre arriva, et on
nous ramena la tte basse dans nos cantonnements.

Le lendemain, l'ennui reprit de plus belle. Il y avait dj plus d'un
mois que l'investissement avait commenc, et je n'avais pas encore
tir un coup de fusil. On vidait les gamelles deux fois par jour, on
jouait au bouchon, on se promenait les mains dans les poches, on
pchait  la ligne, on bourrait sa pipe, on la fumait, on la bourrait
de nouveau, on regardait les petits nuages blancs qui s'levaient
au-dessus du Mont-Valrien aprs chaque coup de canon, on
s'intressait au vol des obus, on cherchait une place o dormir au
soleil dans l'herbe.




XI


Cependant le 21 octobre on nous fit prendre les armes de grand matin.
Le bataillon s'branla; il avait le pas lger. Pour ma part, je
n'tais point fch de voir ce que c'tait qu'une affaire en ligne.
Tout m'intressait dans cette marche au clair soleil d'automne. Le
remblai du chemin de fer franchi, on nous fit faire halte. Pourquoi?
L'esprit frondeur qui, sous le premier Empire, avait rempli la vieille
garde de grognards, s'exhalait dj dans nos rangs en quolibets et en
rflexions ironiques, et comme mon serre-file demandait  voix basse
la cause de ce temps d'arrt:

--Ah! tu veux savoir, toi qui es curieux, pourquoi on nous fait
attendre les pieds dans la rose, au risque de nous faire attraper des
rhumes de cerveau? dit un caporal; je vais te le dire en confidence,
mais  la condition que tu garderas ce secret pour toi.

Et, sans attendre la rponse du camarade, le caporal, se faisant de
ses deux mains un porte-voix, reprit d'une voix sourde:

--Vois-tu, petit, on attend pour donner aux Prussiens, qui sont 
flner sur une longue ligne, le loisir de se rassembler en tas...
C'est une ruse de guerre.

Les soldats se mirent  rire, les officiers firent semblant de n'avoir
rien entendu.

J'ai pu remarquer depuis lors que cet esprit gouailleur, pour me
servir du terme parisien, est une des habitudes, je pourrais dire des
traditions de l'arme. Elle n'a point d'influence sur le courage
personnel du soldat ni mme sur la discipline. Le soldat entretient
sa gaiet aux dpens de ses chefs; mais, bien command, il marche
bravement, et, s'il russit, il se moque au bivouac de sa propre
raillerie.

Vers onze heures, le bataillon reprit sa marche. Le contre-ordre qu'on
redoutait n'tait pas venu. Nanterre fut travers. Il n'y avait
personne sur le pas des maisons. Le village des rosires avait un
aspect dsol. Les magasins taient ferms, les fentres closes, le
silence partout. Le bruit de notre marche cadence sonnait entre la
double range des maisons vides. Parfois cependant les ttes de
quelques habitants obstins apparaissaient derrire un pan de rideau.
Nous avancions le long de la leve du chemin de fer de Saint-Germain
dans la direction de Chatou, laissant derrire nos files la station de
Rueil-Bougival.

Il me serait impossible d'exprimer ce qui se passait en moi, tandis
que je parcourais, le chassepot sur l'paule, en compagnie de
quelques milliers de soldats, ce pays charmant dont je connaissais les
moindres dtails. Mes yeux regardaient en avant, et ma pense
regardait en arrire.

Une partie du 3e bataillon servait de soutien  l'artillerie, qui
tirait  voles sur la Malmaison et la Celle-Saint-Cloud, d'o les
batteries prussiennes rpondaient faiblement. Les obus qu'elles nous
envoyaient dpassaient nos canons et tombaient prs de nous; mais,
reus par une terre humide et meuble, ces projectiles n'clataient pas
tous et nous faisaient peu de mal. J'avais oubli Bougival et les
promenades faites en canot en d'autres temps pour ne plus m'occuper
que des obus: ils sifflaient l'un aprs l'autre et continuaient 
tomber, tantt plus loin, tantt plus prs. Cette immobilit 
laquelle nous tions tous condamns est l'une des choses les plus
insupportables qui se puissent imaginer. Elle constitue, je le sais,
l'une des vertus essentielles de toute arme, la constance et le
sang-froid dans le pril; mais quelle anxit et surtout quelle
irritation! Les nerfs se prennent, et l'on a sous la peau des frissons
qui ne s'effacent que pour revenir. J'avais pass par Sedan o les
balles et les projectiles pleuvaient et faisaient voler la pierre et
les briques des murailles, l'eau des fosss, la poussire du chemin;
mais l j'tais dans l'action, je faisais le coup de feu, j'avais le
mouvement avec le danger. J'affectai cependant une tranquillit qui
n'tait pas dans mon coeur. C'tait comme un nouveau baptme que je
recevais, et je voulais m'en montrer digne. Nos yeux cherchaient 
dcouvrir la batterie d'o nous venaient ces obus; ils n'apercevaient
rien qu'un peu de fume blanche s'levant en flocons derrire un
bouquet d'arbres.

L'ordre de pousser plus avant arriva enfin, et bientt aprs le
bataillon tait dploy en tirailleurs dans la plaine qui s'tend
entre le chemin de fer amricain et la Seine. Nous tions tous couchs
 plat ventre, l'un derrire un buisson, l'autre dans un foss,
celui-l  l'abri d'un arbre, celui-ci dans le creux d'un sillon.
Chacun cherchait un abri, chargeait et tirait. J'avais devant moi, au
bord du chemin de halage, la guinguette du pre Maurice, si chre aux
peintres, et sur ma droite, dans l'le de Croissy, cette Grenouillre
d'o partent tant de rires en t. Les magnifiques trembles de l'le
s'taient revtus de teintes superbes, on distinguait  travers les
arbrisseaux de la rive les cabanes si bruyantes encore au mois d'aot,
et maintenant le roulement du canon et le crpitement de la fusillade
remplaaient la gaiet d'autrefois.

On tirait sur nous des maisons de Bougival; nous nous mmes  tirer
sur Bougival. Le mal que nous faisions n'tait pas grand. Quelquefois
nous avancions, quelquefois nous reculions; l'intensit plus ou moins
vive du feu y tait pour quelque chose, les ordres qu'on nous donnait
pour le reste. Un pauvre zouave de seconde classe, qui n'avait vu
qu'une dfaite et une capitulation, n'a pas d'avis  mettre sur des
oprations de guerre; il me semblait pourtant que cette affaire tait
mene sans vigueur et surtout sans ensemble. Cependant on se battait
ferme autour de la Malmaison. Le parc tait en feu; les pierres et le
pltre du mur d'enceinte sautaient en clats. Je tiraillais toujours.
Je regardais tomber les branches des arbrisseaux coupes par les
balles comme avec une serpe.

C'est l que pour la premire fois j'ai remarqu cet air de
stupfaction que prend le visage d'un homme frapp  mort. C'est de
l'effarement. Il y en a qui restent foudroys. J'avais prs de moi un
zouave qui chargeait et dchargeait son chassepot accroupi derrire
un saule. Il en appuyait le bout sur la fourche de deux branches, et
ne lchait son coup qu'aprs avoir vis. De temps  autre, je le
regardais. Un instant vint o, ne l'entendant plus tirer, je me
retournai de son ct. Il tait immobile, la tte penche sur la
crosse de son fusil, le doigt  la gchette, dans l'attitude d'un
soldat qui va faire feu. Un filet de sang coulait sur son visage d'un
trou qu'il avait au front. Il tait mort. Aucun de ses membres n'avait
remu.

Une sonnerie de clairon nous fit commencer un mouvement de retraite.
On reculait, puis sur un nouveau signal on s'arrtait. Des obus
passaient sur nos ttes; mais, chemin faisant, nos baonnettes
trouvaient  s'occuper. Elles nous servaient  fouiller les champs et
 en arracher de bonnes pommes de terre que nous glissions dans nos
poches. L'ordinaire se faisait incertain, et quelques lgumes venaient
 propos pour en varier la maigreur. Un temps se passa ml de haltes
et de marches, aprs lequel un ordre dfinitif nous fit rentrer dans
nos cantonnements.

Le village de Nanterre, que nous avions travers une premire fois en
tenue de campagne, devint un lieu de promenade. Ce village avait une
physionomie particulire qui brillait par l'originalit. On ne pouvait
pas dire qu'il ft peupl; on ne pouvait pas dire non plus qu'il ft
dsert. Il y avait des habitants; quelques-uns taient de Nanterre
certainement, mais d'autres avaient t conduits l par les hasards de
la guerre; Nanterre me rappelait ces pays frontires dont il est
question dans les romans de Walter Scott, et que les gens de la plaine
et de la montagne pillaient alternativement. Un certain commerce
interlope s'tait tabli dans le village, situ  gale distance de
Courbevoie et de Rueil. Patrouilles franaises et reconnaissances
prussiennes s'y promenaient avec la mme ardeur. On y changeait des
coups de fusil, mais dans l'intervalle les habitants vendaient du
tabac aux uns et aux autres sur le pied de la plus parfaite galit.
Si les coups de feu partaient, les habitants rentraient chez eux et se
tenaient cois. La bourrasque teinte, ils ouvraient la fentre,
risquaient un oeil dans la rue, et, srs que tout danger avait
momentanment disparu, quittaient leurs maisons comme des lapins leurs
terriers aprs le dpart des chasseurs.

On nous envoyait de grand'garde aux bords de la Seine. Nous passions
l ordinairement vingt-quatre heures, quelquefois quarante-huit.
C'taient pour les zouaves du 3e bataillon des jours de fte. A peine
arrivs autour de la redoute qui nous servait de quartier gnral,
chacun de nous se faufilait du ct d'une sorte de tranche creuse au
bord de l'eau, en ayant soin de se dfiler des balles, et on ne
perdait plus de vue la rive oppose. C'tait la chasse  l'homme.
J'avais trop lu les romans de Fenimore Cooper pour ne pas me rappeler
les pages palpitantes o il raconte les prouesses du Cerf-Agile, du
Renard-Subtil et de la Longue-Carabine; mais qui m'et dit  cette
poque qu'un jour viendrait o, embusqu moi-mme dans un trou fait en
plein champ, j'attendrais le passage d'un ennemi pour lui envoyer une
balle, et cela  une lieue d'Asnires!

La nuit venue, des distractions nouvelles nous taient offertes. La
presqu'le de Gennevilliers, qui s'ouvrait devant nous entre les
replis de la Seine, tait un champ ouvert  de longues promenades.
Quelquefois ces reconnaissances partaient sous la conduite d'un
sergent; quelquefois un caporal runissait quatre hommes et se mettait
en marche  la tte de son petit corps d'arme. La consigne tait
courte et svre: tout regarder et se taire. On parcourait l'le en
tout sens, silencieusement, comme des Peaux-Rouges. Quand nous
suivions le bord de la rivire, o les Prussiens pouvaient avoir
l'ide de jeter un pont de bateaux, on se glissait  plat ventre; de
temps en temps on s'arrtait et on coutait; puis on rentrait et on
dormait comme des souches. Au rveil, nous nous arrachions les
journaux pour savoir ce qui se passait  Paris.

Je commenais  m'expliquer comment il se fait qu'on peut tre ml 
tous les hasards d'une bataille sans en rien savoir. Un soldat ne voit
jamais que le point prcis o il charge et dcharge son fusil, le
capitaine peut raconter l'histoire de sa compagnie, un colonel celle
de son rgiment; l'un a combattu le long d'un ruisseau, l'autre auprs
d'un bouquet de bois. Il y a des bataillons entiers qui, tenus en
rserve dans un pli de terrain, n'ont vu que de la fume et entendu
que du bruit. C'est pourquoi un caporal a pu me dire en toute vrit
et avec l'accent de la conviction: La bataille de Wissembourg, o
j'tais, c'est un champ de betteraves autour duquel on s'est beaucoup
battu... A six heures, il a fallu l'abandonner... Un de mes hommes y
a perdu son sac. Il n'y a que le gnral en chef qui puisse dire
comment les choses se sont passes, et encore seulement aprs que les
rapports des chefs de corps lui sont arrivs.

J'obtenais quelquefois, mais rarement et non sans peine, une
permission pour venir voir mes parents. Paris avait un aspect
tranquille. Si on n'avait pas entendu une furieuse canonnade, on
aurait pu croire que rien d'extraordinaire ne s'y passait. Il fallait
parfois faire un effort de mmoire pour se rappeler que trois ou
quatre cent mille Prussiens campaient aux environs. On croyait  la
victoire. Je ne pouvais pas m'empcher d'avoir moins de confiance:
j'avais vu Sedan. Je ne faisais part de mes apprhensions qu' un
petit nombre d'amis particuliers. En dehors de leur cercle intime, on
m'et pris pour un fou ou pour un agent de M. de Bismarck. On tait
encore dans la priode de l'enthousiasme joyeux.

Paris, avec sa ceinture de forts, paraissait une ville inexpugnable.
Le moyen qu'une arme de quatre cent mille hommes, soldats, mobiles et
gardes nationaux, ft force dans ses retranchements, et la Prusse,
malgr la landwehr et le landsturm, empcherait-elle la province
souleve de donner la main  Paris? Les orateurs ne manquaient pas
pour dvelopper ce thme, qui renfermait en germe l'espoir d'un
triomphe clatant. Chaque restaurant possdait un groupe de ces
stratgistes, qui prenaient des redoutes et brisaient des lignes entre
un beefsteak de cheval et une mince tranche de fromage. Les Prussiens
repousss et le caf pris, on tait fort gai.

Aprs la malheureuse affaire du Bourget, vers le 15 ou 20 novembre, le
4e zouaves reut dans ses cadres un certain nombre de zouaves et de
chasseurs de l'ex-garde qui taient en dpt  Saint-Denis: ils furent
rpartis dans les 1er et 2e bataillons; quant au 3e, on en complta
l'effectif par une compagnie de turcos, dont la plupart taient ns en
France et plus spcialement  Paris. Cependant, parmi ces recrues, on
comptait  peu prs une cinquantaine de vritables Africains, Arabes
ou Kabyles, rompus au mtier des armes, et qui avaient vu les
batailles de l'Est. Dsormais il n'y eut plus dans la ville assige
d'autres zouaves que ceux du 4e rgiment.




XII


Dans les derniers jours du mois de novembre un frmissement parcourut
nos bataillons. Des bruits circulaient qui nous faisaient croire qu'on
allait se battre. D'o venaient-ils? On n'avait aucun renseignement
officiel, et on sentait qu'ils ne mentaient pas. Ceux qui comptaient
le plus sur la bataille faisaient semblant de n'y pas croire.

--Ce sont des mots en l'air pour nous amuser! disaient les uns.

--On a dj perdu trop de temps pour n'en pas perdre encore,
reprenaient les autres.

Mais tous ceux qui grondaient et ceux qui raillaient, astiquaient
leurs armes et passaient la revue de leurs chaussures, cette grande
proccupation du fantassin. On ne s'ennuyait plus; on allait voir les
Prussiens. Ce ne serait pas comme dans la plaine de Gennevilliers, o
pas un ne se montrait jamais.

Enfin, au plus fort de cette agitation et de cette impatience, le 28
novembre on reut l'ordre de partir. Le matin, au point du jour, on
forma le cercle, et la fameuse proclamation du gnral Ducrot fut lue
aux compagnies. Quel silence partout! Arriv au passage clbre: Je
ne rentrerai  Paris que mort ou victorieux! un tranglement subit
coupa la voix de mon capitaine. Il porta la main  ses yeux, qui ne
voyaient plus. J'tais auprs de lui.

--Fourrier, me dit-il en me passant la proclamation, lisez pour moi.

J'achevai cette lecture d'une voix nerveuse que l'motion faisait
trembler un peu. Il y eut un frisson dans les rangs. J'avais chaud
dans la poitrine.

Le gnral Ducrot n'est pas mort et n'a pas t victorieux; mais
faut-il lui faire un crime de quelques paroles inutiles crites avec
trop de prcipitation? C'tait un peu la mode alors, une sorte de
manie qui s'tait empare des gnraux aussi bien que des orateurs de
carrefour et des gardes nationaux. Tous parlaient et prenaient  la
hte ces engagements superbes que les vnements ne permettent pas
toujours de tenir. Souvent la mort ne rpond pas  ceux qui
l'appellent. Dix fois le gnral Ducrot a charg bravement  la tte
de ses troupes, et dix fois les balles et les obus ont tourn autour
de lui sans l'atteindre. Quoi qu'il en soit, l'effet produit par les
paroles du gnral Ducrot fut trs-grand; elles lectrisaient tout le
monde, elles flattaient l'orgueil national. C'est un peu la faute de
la France si on lui en prodigue en toute occasion; elle les aime,
elle se paye de mots, et croit tout sauv quand des phrases clatantes
sonnent  ses oreilles; mais ensuite, quand les Franais se rveillent
en face de la ralit triste et nue, ils crient  la trahison.

Le rgiment se rendit de Courbevoie  la porte Maillot; il marchait
d'un pas ferme et lger malgr le poids des sacs. L le chemin de fer
de ceinture nous prit, et nous descendit  Charonne. Il tait six
heures et demie du soir au dpart; la nuit tait donc tout  fait
noire quand nous atteignmes, rangs en colonne de marche, le bois de
Vincennes, que nous devions traverser. On apercevait dans les
profondeurs du bois et le long des avenues les feux de bivouac
allums. Il faisait un froid pre et dur. Le vent qui secouait les
rameaux dpouills des arbres faisait osciller les flammes et
projetait dans l'ombre des lueurs bizarres et flottantes. Des massifs
taient soudainement clairs, d'autres plongs dans les tnbres.
Les armes en faisceau brillaient et semblaient lancer des clairs
subits. Tout autour des brasiers, des groupes de soldats taient
couchs. Les uns dormaient rouls dans leur couverture; on les voyait
comme des boules, la tte cache sous un pli de laine; d'autres,
assis, les coudes sur les genoux, le visage  la flamme, qui les
couvrait de clarts rouges, semblaient rflchir, le menton pris dans
les mains. D'autres encore, accroupis, tisonnaient et faisaient
jaillir du foyer des gerbes d'tincelles qui les couvraient de reflets
pourpres: c'tait un spectacle  la fois triste et doux. Il devenait
terrible par la pense quand l'esprit se reprsentait cette masse
d'hommes se levant et se jetant sur d'autres hommes pour les tuer. Le
bruit de notre marche cadence qui se prolongeait sous les futaies
rveillait  demi les soldats ou attirait l'attention de ceux qui
veillaient. Ils tournaient la tte, nous contemplaient un instant en
silence, puis retombaient dans leur sommeil ou leur rverie.

Le bois de Vincennes travers, je ne vis plus derrire moi qu'un
rideau noir baign d'une lueur rouge qui s'teignait dans la nuit, et
que piquaient des points lumineux; nous marchions toujours. C'est
ainsi que nous traversmes Nogent, le village aprs le bois; mais
alors des ordres transmis  la hte nous faisaient faire de courtes
haltes. Les zouaves en profitaient pour soulager leurs paules par
cette secousse rapide qui relve le sac, et dont leurs muscles ont
l'habitude. Les deux mains sur le canon de leur fusil, ils
attendaient, et, aprs quelques minutes, ils reprenaient leur marche.
Un moment vint cependant o toute la colonne s'arrta. Je dposai mon
sac avec une sorte de volupt; mes reins pliaient sous le poids.

Les officiers passrent sur le front des compagnies, et firent former
les faisceaux en assignant leur lieu de campement  chacune
d'elles.--Inutile de dresser les tentes, et surtout pas de feu, nous
dit-on.--L'action devait donc s'engager de bonne heure? l'ennemi tait
donc bien prs? Des chuchotements lgers coururent dans les rangs,
puis chacun commena ses prparatifs. Savait-on combien de nuits on
avait encore  dormir? Le froid piquait ferme, je pris ma couverture
et mon capuchon avec lesquels je m'enveloppai, et, bien serrs l'un
contre l'autre pour nous tenir chauds, mon sergent-major et moi, nous
nous tendmes sur l'herbe trempe de rose. Presque aussitt nous
dormions.

Ce sentiment de froid qui prcde le matin nous rveilla. Le rgiment
fut sur pied en quelques minutes. A genoux dans la rose, chacun roula
sa couverture encore humide et la boucla sur le sac. Il faisait
presque nuit; nos regards interrogeaient l'horizon. Les compagnies se
rangeaient dans l'ombre, on en voyait confusment les lignes noires;
des murmures de voix en sortaient. Une anxit sourde nous dvorait;
des soldats essuyaient le canon de leur fusil avec les pans de leur
capuchon, ou cherchaient des chiffons gras pour en nettoyer la
culasse; d'autres serraient leurs gutres. Il se faisait de place en
place des mouvements pleins de sourdes rumeurs; des officiers
toussaient en se promenant; l'obscurit s'en allait; deux heures se
passrent ainsi. La route par laquelle nous tions venus et qui
s'tendait derrire nous, tait encombre de convois de vivres, de
rgiments en marche et de trains d'artillerie. On entendait le cahot
des roues dans les ornires et les jurons des conducteurs; les soldats
filaient par les bas cts.

Les crtes voisines s'clairrent, tout le paysage m'apparut; nous
avions camp entre les forts de Nogent et de Rosny. Une fort de
baonnettes tincelait, et des files de canons passaient. A huit
heures, l'ordre vint de mettre sac au dos. La colonne s'branla, on se
regarda; chaque regard semblait dire: a va chauffer! Nous coutions
toujours; le canon allait gronder certainement. Les minutes, les
quarts d'heure s'coulaient; quelques sons rares fendaient l'air; nous
marchions alors sur une sorte de petit plateau qui descendait en pente
douce jusqu'au remblai du chemin de fer de l'Est. L tout  coup le
rgiment s'arrta, noua avions parcouru 800 mtres.

--Ce sera pour tout  l'heure, se dit-on.

Quelques minutes aprs, nous avions mis bas nos sacs, et nos
officiers, prvenus par l'tat-major, nous invitaient  faire la
soupe. Cette invitation est toujours une chose  laquelle le soldat se
rend avec plaisir: ces cuisines en plein vent, si tt creuses au pied
d'un mur et sur les talus d'une haie, l'gayent et le rconfortent;
mais en ce moment elle fut reue avec de sourds murmures. tait-ce
donc pour manger la soupe qu'on nous avait fait venir de Courbevoie 
Nogent! A quoi pensaient nos gnraux? Leur mollesse deviendrait-elle
de la paralysie? Tout en grondant et grognant, on ramassait du bois et
on allumait le feu. Les marmites bouillaient, les gamelles se
remplissaient; mais on avait l'oeil et l'oreille au guet, prt  les
renverser au moindre signal. Les officiers fumaient, allant et venant
d'un air ennuy. La soupe avale, chacun de nous grimpa sur un tertre
ou sur le remblai du chemin de fer pour regarder au loin. Quelques
coups de fusil clataient par intervalles. tait-ce le commencement de
l'action? A deux heures, on nous donna l'ordre de camper. Ce fut comme
un coup de massue. Plus de bataille  esprer. Ceux-ci se plaignaient,
ceux-l juraient. Pourquoi ne pas nous faire planter des pommes de
terre? Les philosophes, il y en a mme parmi les zouaves, se
couchaient au soleil sur le revers d'un foss. Les curieux s'en
allaient en qute de renseignements. J'appris enfin que le coup tait
manqu. On remettait la bataille au lendemain. La Marne, disait-on,
avait subi une crue dans la nuit, et le pont de chevalets s'tait
trouv trop court. Le tablier mme en avait t emport. C'tait
encore un tour de cette malchance qui nous poursuivait depuis
Wissembourg. Ce pont trop court m'tait suspect. Il me sembla qu'on
mettait au compte de la Marne une msaventure dont la responsabilit
retombait sur nos ingnieurs. Les chuchotements de bivouac me firent
supposer bientt que, dans leurs calculs, les constructeurs du pont
s'taient tromps d'une douzaine de mtres  peu prs.

--En somme, ce n'est qu'un retard de quelques heures, disaient les
optimistes.

Il est vrai que ce retard profitait aux Prussiens en raison directe
du tort qu'il nous faisait.

--A prsent ils sont avertis; nous en aurons demain des bandes sur le
dos, rptaient les vieux.

Le jour tomba;  six heures, l'avis passa de rang en rang qu'une
distribution serait faite  Montreuil.

--Ici les hommes de corve! cria mon sergent.

C'tait une promenade de trois kilomtres qu'on nous proposait, et il
ne dpendait pas de moi de la refuser. Un camarade me fit observer que
trois kilomtres pour aller et trois kilomtres pour revenir, cela
faisait six kilomtres. Il m'tait impossible de discuter l'vidence
de ce calcul, mais ce n'tait pas une raison pour rester. Il faisait
un froid vif qui rendait la marche facile. Qui sait? on aurait
peut-tre la chance de rencontrer un cheval mort sur lequel on
taillerait un bon morceau.

Tout en causant, on avance; point de cheval mort. Des corbeaux qui
volent, et autour d'une ferme en ruine pas une poule. Nous arrivons
enfin et prparons nos sacs. Rien, ni pain ni viande. Dans ces
occasions, le soldat ne mnage pas l'intendance; les pithtes
pleuvent. Cependant on apprend tout  coup qu'il y a quelque chose.
Quoi? Les sourires reviennent. On retourne aux sacs, et l'on nous
distribue quelques morceaux de sucre et quelques grains de caf.
Tristement il fallut reprendre le chemin que nous avions parcouru.
Bientt la magnificence du spectacle qui se droulait sous mes yeux me
fit oublier ma fatigue. Je ne regrettai plus d'tre venu. Tout
l'horizon tait constell de feux. On en voyait dans la nuit obscure
les lueurs vacillantes, qui se profilaient en longues lignes et
disparaissaient dans l'loignement. Ici c'taient des brasiers; l des
tincelles. Un vent lger secouait ces feux de bivouac qui couvraient
la nuit de clarts rouges. Dans l'ombre passaient les silhouettes des
sentinelles. On entrevoyait des squelettes d'arbres et vaguement les
cnes blancs des tentes. J'tais seul. Derrire moi, j'entendais le
pas tranant et les chuchotements irrits de mes camarades. Du ct
des Prussiens, rien; la nuit noire et profonde. Je rentrai sous la
tente avec un sentiment de bien-tre indfinissable; encore bloui par
l'tranget de ce spectacle, o les jeux de la lumire donnaient 
l'ombre des apparences fantastiques, je me roulais dans ma couverture;
nous devions nous lever le lendemain  quatre heures. Aucune ide de
mort ne me proccupait: j'avais cette ide bizarre, mais enracine,
que rien jamais ne m'arriverait.

A quatre heures, nous tions tous debout; c'tait la fameuse journe
du 30 novembre qui allait commencer. Un mouvement silencieux animait
notre campement. Accroupi comme les autres dans la rose, je
dfaisais ma tente et en ajustais les piquets sur le sac. On n'y
voyait presque pas. Quelques tisons fumaient encore; des zouaves
prsentaient leurs mains  la chaleur qui s'en dgageait. Quelques-uns
parlaient bas. Il y avait comme de la gravit dans l'air. Nos
officiers, la cigarette aux lvres, allaient autour de nous comme des
chiens de berger. Quelques soldats se promenaient lentement  l'cart;
ils ne savaient pas pourquoi; des tristesses leur passaient par
l'esprit. Vers cinq heures, on dfit les faisceaux et chaque compagnie
prit son rang. Une demi-heure aprs, nous tions en route; nos pas
sonnaient sur la terre dure.

Le chemin tait encombr de voitures et de fourgons. Il fallait
descendre dans les champs. La clart se faisait; nous voyions des
colonnes passer,  demi perdues dans la brume du matin. Il s'levait
de partout comme un bourdonnement. Les crtes voisines se
couronnaient de troupes; des pices d'artillerie prenaient position.

Notre rgiment s'arrta sur un petit plateau,  200 mtres sur la
gauche de Neuilly-sur-Marne. Nous tions entre le village et la ligne
du chemin de fer. Un soleil radieux se leva; il faisait un temps
splendide. Un sentiment de joie parcourut le rgiment. Quelques-uns
d'entre nous pensrent au soleil lgendaire d'Austerlitz. tait-ce le
mme soleil qui brillait? Deux heures se passrent pour nous dans
l'immobilit,  cette mme place, sous Neuilly. Tantt on dposait les
sacs, tantt on les reprenait. Les alertes suivaient les alertes. On
avait des accs de fivre.

Un premier coup de canon partit, le rgiment tressaillit; la bataille
s'engageait. Bientt les coups se suivirent avec rapidit. On
regardait les flocons de fume blanche. Du ct des Prussiens, rien
ne rpondait. Ce silence inquitait plus que le vacarme de
l'artillerie. Il tait clair que nous devions traverser la Marne. De
la place o je me dressais sur la pointe des pieds pour mieux saisir
l'ensemble des mouvements, je voyais parfaitement le pont jet sur la
rivire. On en calculait la longueur.

--C'est l qu'on va danser! me dit un voisin.

Quelle cible en effet pour des paquets de mitraille! pas un obstacle,
pas un pli de terrain, un plancher nu!

Le 1er et le 2e bataillon s'branlrent; on les dirigea du ct de
Villiers. J'avais des amis dans ces deux bataillons. Le 3e ne les
accompagnait pas. On les suivit des yeux aussi longtemps qu'on put les
distinguer. Des ondulations du terrain, puis des tranes de fume
nous les cachaient. Le soir, au bivouac, j'appris qu'on les avait
mens devant le mur crnel d'un parc qu'on n'eut jamais la pense
d'abattre  coups de canon. L'attaque de ce mur avait, me dit-on,
cot 670 hommes au rgiment, tant tus que blesss. Un officier que
j'avais rencontr  la frontire y avait eu le ventre emport, par un
obus.

Je n'en tais pas encore aux rflexions mlancoliques, je ne pensais
qu' la bataille; le canon faisait rage. L'action la plus violente
tait engage sur notre droite. Nous ne perdions pas un des mouvements
qui se passaient sur les crtes qui couronnent la Marne. Un grand
nombre de soldats, disposs en tirailleurs rampaient  et l. Un
rideau de fume les prcdait; mais au del tout se confondait.
Qu'avions-nous au loin devant nous, des Franais ou des Prussiens? Les
uns et les autres peut-tre; mais o taient les pantalons rouges et
les capotes noires? A cette distance, les couleurs s'effaaient, et
nos officiers, qui n'avaient pas de lorgnettes, ne pouvaient faire que
des conjectures. Ne savais-je pas dj que les officiers de l'arme
de Sedan n'avaient pas plus de cartes que n'en avaient eu ceux de
l'arme de Metz?

Cette indcision, les artilleurs du fort de Nogent la partageaient.
Ils ne savaient pas de quel ct faire jouer leurs pices, et il
arriva mme qu'un obus lanc un peu au hasard vint tomber au milieu
d'une colonne de mobiles qui s'efforaient de dbusquer des
tirailleurs prussiens rpandus sur le coteau. Il y avait dans le
bataillon des trpignements d'impatience. La batterie qui tirait sur
notre front appuyait le travail des pontonniers qu'on voyait sur les
deux rives et dans l'eau, ajustant les barques et les cordes; nous
avions repris nos sacs. Trois mitrailleuses furent amenes sur le bord
de la Marne et fouillrent les taillis qui nous faisaient face sur la
rive oppose. On voyait sauter les branches et des paquets de terre;
rien n'en sortit. On nous avait dissimuls derrire des maisons. Les
ponts taient prts.




XIII


--En avant! crirent nos officiers.

C'tait  la 1re compagnie qu'appartenait le prilleux honneur de
prendre la tte de la colonne. Le gnral Carr de Bellemare et son
tat-major nous prcdaient. Le pont plia sous notre marche. Je ne
sais pourquoi, mais en ce moment je me mis  penser au pont d'Arcole,
dont j'avais vu tant de gravures, avec le grenadier qui tombe, les
bras en avant. Mon coeur se mit  battre. Je serrai nerveusement la
crosse de mon fusil. J'avais un peu peur. Par combien d'obus et par
quels milliers de balles n'allions-nous pas tre accueillis sur ce
tablier ouvert  tous les vents! Je me voyais dj faisant la culbute
comme le soldat de la gravure et plongeant dans la rivire. J'ai
toujours admir ceux qui parlent de leur indiffrence en pareille
occasion; mais est-elle aussi magnifique qu'ils le racontent? Quant 
moi, ma vertu n'avait point le temprament aussi solide, et, si
j'tais rsolu  faire mon devoir, ma force n'allait point jusqu' cet
oubli de la crainte.

Cependant nous avancions toujours; ni boulets, ni mitraille, rien.
Quelle surprise diabolique nous rservait-on? Le fer et le plomb
allaient certainement tomber tout  coup dru comme grle. Point. Le
gnral, qui avait pris la tte, marchait au pas de son cheval, le
poing sur la hanche. J'avais les yeux sur son kpi aux galons d'or.
N'allait-il pas voler dans l'espace? Toujours mme silence. Dcidment
les Prussiens ont le caractre mieux fait que je ne le supposais.
Est-ce ngligence ou mansutude? Le pont est franchi; le cheval du
gnral pose ses sabots sur la terre. Nous respirons. Il nous semble
que le plus gros de la besogne est fait. Tous  terre et le coeur
soulag, on nous disperse en tirailleurs, et je me porte en avant
parmi ces buissons que les mitrailleuses ont fouills. C'est  prsent
que les chassepots vont jouer! Les zouaves se jettent de droite 
gauche  travers les taillis comme un troupeau de chvres. Les
branches violemment fendues nous couvrent le visage d'clats de givre.
Je vois briller l'pe nue de nos officiers, qui donnent l'exemple.

--C'est comme en Afrique! me dit un vieux zouave tout charg de
chevrons et de mdailles, qui s'est vad comme moi de la presqu'le
de Glaires.

Un coup de clairon sonne; nous nous arrtons net. Pourquoi ce coup de
clairon? Immdiatement nous battons en retraite, et ordre nous vient
de repasser le pont. Je marche tout en regardant mon voisin, qui
regarde le sien. Que se passe-t-il donc? Le canon tonnait toujours.
Allait-on nous engager d'un autre ct? Le pont travers en sens
inverse, cinq minutes aprs on nous le fait repasser en grande hte;
mais alors pourquoi ce premier mouvement de retraite?

Nous tions de nouveau lancs en tirailleurs, et cette fois nous
marchions bon train. On ne paraissait pas dispos  nous rappeler;
nous avions cette ide, qu'en poussant loin en avant on nous
laisserait faire. Le taillis que nous traversions tait assez grand et
assez pais. Les balles commencrent  siffler, brisant les branches
et faisant pleuvoir les feuilles mortes. Les tirailleurs prussiens
nous attendaient. Aussitt qu'on distinguait un casque  pointe ou une
casquette plate, les ntres rpondaient. J'tais trop vieux chasseur,
quoique jeune, pour tirer ainsi ma poudre aux moineaux. J'attendais
l'occasion de faire un beau coup; il s'en prsentait rarement.

Il y avait devant nous un vaste parc dont l'artillerie avait renvers
les murs; les Prussiens s'y taient logs. Un capitaine qui courait
nous le montra du bout de son pe. En avant! On s'lance aprs lui
par-dessus les pierres boules, on entre par les brches; on se
prcipite au milieu des massifs et des avenues. Le parc est vide,
l'ennemi a dcamp, laissant quelques morts, le nez dans l'herbe. Il y
avait de l'autre ct du parc une route o le passage de l'artillerie
et des fourgons avait creus des ornires. A l'appel du clairon, les
zouaves s'y rallient. Le beau soleil nous animait et nous gayait,
nous avions chaud; nous pensions que rien ne nous tait impossible.
Afin de ne pas perdre une minute, on se mit  fouiller des maisons qui
bordaient la route. Pauvres maisons! les portes en taient ouvertes,
les fentres enfonces. On n'y trouva point d'habitants, et cependant
il tait clair que les Prussiens s'y taient installs il n'y avait
pas longtemps encore. Une pipe chaude reposait sur une table, une
belle pipe en porcelaine blanche avec un portrait de la Marguerite de
Faust; j'allais tendre la main sur ce souvenir, il tait dj aux
lvres d'un caporal. Des bouts de cigare encore allums s'teignaient
partout. Sur le coin d'une table, une omelette entame refroidissait 
ct d'un saucisson dont il ne restait qu'une moiti. Dans la maison
voisine, o il y avait encore une persienne qui achevait de brler
dans la chemine avec les dbris d'une commode, un ronflement qui
partait d'un coin attira mon attention. Je tirai  moi, avec le
sabre-baonnette de mon chassepot, une couverture qui s'arrondissait
sur une boule. Un grognement en sortit. J'avais eu le mouvement un peu
brusque: la boule remua, et j'aperus sur son sant un grand grenadier
saxon qui se frottait les yeux; il tait ivre-mort, et riait 
dsarticuler sa mchoire.

--C'est un farceur! cria un zouave de Paris qui ne croyait  rien, pas
mme  l'ivrognerie. Il le piqua lgrement de sa baonnette.

--_Ya! ya!_ murmura le Saxon, et, roulant sur le ct, il s'endormit
derechef.

Cependant quelques balles tires des crtes, dont nous n'tions plus
spars que par quelques centaines de mtres, cassaient les tuiles et
frappaient les murs. Il fallut quitter les maisons et se dployer de
nouveau en tirailleurs. Tout en cheminant, nous dbusquions quelques
vedettes prussiennes qui se repliaient sur les hauteurs en faisant
feu. Nous ripostions, et chaque fois que ces vedettes s'en allaient,
il tombait quelques-uns des leurs. Les forts tiraient pour appuyer
notre mouvement, et les obus qui passaient en sifflant clataient dans
le parc de Villiers. C'tait superbe.

Une partie de l'action, vigoureusement engage, se passait sous nos
yeux. C'tait plus vif qu' la Malmaison. Toute ma compagnie tait
dploye dans les vignes; les compagnies de soutien nous rejoignirent,
et la marche en avant se dessina. Il m'tait difficile de tirer  coup
sr; je tirai au jug et en m'efforant de calculer mes distances. Les
Prussiens tenaient ferme et renvoyaient balle pour balle. Elles
faisaient sauter les chalas, et souvent rencontraient des jambes et
des bras. Quelques zouaves atteints descendaient la cte en tranant
le pied; d'autres se couchaient dans les sillons. Des camarades
allaient quelquefois les chercher pour les mener aux ambulances, mais
pas toujours. a me fendait le coeur d'en voir qui remuaient sous les
ceps avec un reste de vie, et qu'un pansement aurait pu sauver; mais
j'avais du feu dans le sang, et ne songeais qu' pousser mes
cartouches dans le canon de mon fusil. De l'artillerie qui avait pass
le pont aprs nous envoyait des voles d'obus sur Villiers. C'tait un
beau tapage; on devient fou dans ces moments-l.

Nous tions lentement revenus sur la route; des canons s'y taient mis
en batterie; la nuit commenait  tomber. La batterie tirait par
voles. On voyait sortir de la gueule des canons de longues gerbes de
feu rouge. Ils taient placs derrire nous,  30 mtres  peine de
nos paules. Les clairs larges et flamboyants passaient sur nos
ttes, illuminant tout. Quand la rafale partait, nous prouvions une
secousse terrible; mon dos pliait; il me semblait que j'avais la
colonne vertbrale casse par la dcharge. A la nuit noire, on nous
fit entrer dans un grand parc o nous devions prendre gte. Les postes
furent dsigns, et on plaa les sentinelles. Le sac nous pesait
horriblement; les jambes taient un peu lasses; nous avions march
depuis le matin dans les terres laboures, et le sac au dos, c'est
dur. Les tentes montes, il fallut songer au dner. Je n'avais pas
fait mon stage sur les bords de la Meuse pour m'endormir dans le
gmissement. Il y avait des champs autour du parc. J'y courus et
ramassai des pommes de terre en assez grande quantit pour remplir mon
capuchon. Ce n'tait pas un magnifique souper, mais enfin c'tait
quelque chose, et ces pommes de terre cuites sous la cendre, avec un
peu de caf par-dessus, m'aidrent  trouver le sommeil.

Quand on est dans les villes, on ne peut pas croire qu'on puisse
dormir en face de centaines de canons prts  tirer, avec les pieds
dans l'herbe froide, une pierre sous la tte, et le ventre creux. On
se fait  tout. Il faisait encore noir au moment o je m'veillai. Il
tait cinq heures du matin. Les toiles brillaient d'un clat vif, des
bues nous sortaient des narines. Le froid tait piquant. Chacun de
nous s'agitait autour des tentes qu'on roulait et qu'on chargeait sur
les sacs.

--Tu sais, me dit un sergent tandis que j'arrangeais mon petit bagage,
nous vacuons nos positions.

--Celles que nous avons prises hier?

--Oui.

--Ce n'est pas possible!

--Tu vas voir.

C'tait vrai. L'ordre en tait venu dans la nuit. Chacun de nous
esprait qu'on marcherait en avant et nous battions en retraite! Cette
Marne que nous avions traverse aprs tant d'hsitation, il fallut la
retraverser. Nos officiers sifflaient entre leurs dents. On nous
arrta  l'endroit mme o la veille nous avions camp et de nouveau
on y dressa les tentes. Le froid devenait terrible. On avait le
sentiment de ce qu'on allait souffrir. On n'avait pas besoin d'appeler
des corves pour chercher du bois. Chacun en demandait aux maisons
abandonnes ou en coupait dans les taillis. Nous n'tions pas gais.
J'avais fait la connaissance d'un soldat qui s'appelait Michel. Me
voyant flner  l'cart, les mains dans mes poches, la tte basse, ce
garon, qui m'avait pris en affection pour quelques paquets de tabac,
vint  moi en largissant un sourire bonasse qu'il avait toujours sur
les lvres. Je vois encore sa tte ronde, ses petits yeux gris et ses
grosses oreilles rouges qui saillaient derrire ses joues luisantes.
Il avait la mine d'un chantre.

--a ne va pas? me dit-il.

--Pas beaucoup.

--C'est l'effet de la retraite. On a froid quand on recule, mais c'est
une habitude  prendre. Je ne suis pas un garon instruit, comme il y
en a dans le rgiment, vois-tu, mais je crois que reculer est dans le
rglement.

Alors, regardant autour de lui comme s'il avait eu peur d'tre
entendu, il se mit  rire en gonflant ses joues.

Le lendemain matin, une vigoureuse fusillade nous rveilla en
sursaut. On sortit des tentes et on courut aux armes. C'taient les
Prussiens qui taient tombs sur les grand'gardes d'un rgiment de
ligne, et les avaient surprises. Les soldats qui dormaient, les fusils
en faisceau, avaient t tus ou faits prisonniers. Vingt expriences
ne les avaient pas corrigs. Personne n'avait appris l'art d'clairer
une arme. Tout ce bruit venait du ct de Petit-Bry. J'y connaissais
une petite maison sous les arbres. Un pan de la faade tait crev.
Les fentres, sans volets et toutes grandes ouvertes, semblaient me
regarder. L'ordre nous fut donn de partir immdiatement. Le bataillon
passa sous le fort de Nogent, tourna sur la gauche et gagna en grande
hte Joinville-le-Pont en longeant la redoute de Gravelle, qui lanait
des obus.

--Tiens! des gardes nationaux, me dit Michel.

Il y en avait en effet plusieurs bataillons runis autour du village.
C'tait la premire fois que j'en voyais en ligne. Ils paraissaient
fort agits, parlaient, gesticulaient, quittaient les rangs. Leurs
officiers couraient de tous cts pour les ramener. Les cantinires ne
savaient auquel entendre. Quelques-uns djeunaient, assis sur des tas
de pierres. A la vue des zouaves, les gardes nationaux poussrent de
grandes acclamations. Le petit vin blanc matinal y tait pour quelque
chose. Ces manifestations enthousiastes redoublrent de vivacit quand
ils nous virent traverser la Marne, aprs quoi ils se remirent 
djeuner et  causer.

La rivire passe, on nous fit prendre une route qui traverse un bois
et gagner les hauteurs de Petit-Bry. Les clameurs des gardes nationaux
ne nous arrivaient plus, mais les traces du combat se voyaient
partout; des arbres briss pendaient sur les fosss; des dbris de
toute sorte jonchaient la terre; une roue de caisson auprs d'un kpi;
un pan de mur crnel, noirci par les feux du bivouac, s'appuyait 
une maison crevasse. Sur la route, nous nous croisions avec les
brancardiers qui revenaient des champs voisins. Ces pauvres frres de
la doctrine chrtienne donnaient l'exemple du devoir rempli
modestement et sans relche. Ils l'avaient fait ds le commencement du
sige, ils le firent jusqu' la fin. Ils passaient lentement dans
leurs robes noires, portant les morts et les blesss. Leur vue nous
rendait graves; nous nous rangions pour leur laisser le bon ct du
chemin.

La route tait dure et sche et s'allongeait devant nous. Nous la
foulions d'un pas rapide, lorsqu'un gnral parut, suivi d'un nombreux
tat-major. C'tait le gnral Trochu. En nous voyant, il s'arrta,
et, nous saluant d'une voix o perait un accent de satisfaction:--Ah!
voil les zouaves, dit-il; mais le rgiment tait si press d'en venir
aux mains que personne ne cria. Il y eut dans les rangs comme un
froissement d'armes, et notre marche, dj rapide, prit une allure
plus leste.

Presque aussitt, et le gnral en chef toujours en selle, immobile
sur le bas ct de la route, un brancard passa portant un soldat
bless. C'tait un garon qui paraissait avoir une vingtaine d'annes,
un blond presque sans barbe. Il se souleva sur le coude, et la main
sur le canon de son fusil:

--_En avant!_ cria-t-il, _en avant!_

L'effort l'avait puis, il retomba.

Les brancards suivaient les brancards. On ne les comptait plus,
c'tait une file. Il y avait des blesss qui ne remuaient pas,
d'autres ouvraient les yeux tout grands pour nous regarder,
quelques-uns gmissaient. D'autres brancards venaient portant des
formes roides sur lesquelles on avait tendu des capotes. Nous tions
srieux. De petits nuages blancs faisaient la boule sur les hauteurs
voisines. Un grondement continu remplissait l'espace, il s'y
produisait par intervalles des dchirements.

A un kilomtre  peu prs au-dessus de Petit-Bry, on nous arrta. Il
fallut, sur l'ordre des officiers, se coucher  plat ventre et
attendre. Nous tions en quelque sorte sur la lisire de la bataille,
mais  porte des balles. Il en sifflait par douzaines autour de nous
qui nous taient envoyes par des ennemis invisibles. Quelques-unes
corchaient nos sacs en passant; il ne fallait pas trop souvent lever
la tte. Quand on distinguait derrire l'abri d'une haie de petits
flocons de fume blanche, nous tirions au jug; c'tait un amusement
qui faisait prendre patience. Il y en avait parmi nous qui fumaient
des cigarettes, accouds sur les deux bras; c'est la pose que prennent
les chasseurs quand ils sont  l'afft du canard. J'ai bien vu alors
que la curiosit tait une passion. On joue sa vie pour mieux voir.

Un grand bruit me fit regarder de ct. C'taient deux ou trois
bataillons de mobiles qu'on dirigeait sur notre gauche. Ils arrivaient
tumultueusement, sans ordre, et couraient parmi nous. Je crois bien
que dans leur effarement ils ne se doutaient mme pas de notre
prsence. Ils nous marchaient bravement sur le corps. Ce fut alors une
explosion; chacun de nous avait un pied de mobile sur la jambe ou sur
le bras. On criait, on jurait; les mobiles sautaient de tous cts. Le
rire nous prit; eux couraient toujours. Malheureusement, ce mouvement
qui faisait prvoir une attaque avait t vu par les Prussiens; leurs
batteries commencrent  tirer. Bientt les obus arrivrent par
paquets, ceux-l sifflant, ceux-ci clatant. Ce fut alors au-dessus de
nous une volution de chutes et de soubresauts qui alternaient avec
une sorte de rgularit. Ces jeunes mobiles, qui n'avaient
certainement jamais vu le feu, se jetaient  plat ventre, tous en
bloc, officiers et soldats, puis se relevaient quand la vole de fer
avait pass.

--En avant! cria une voix forte.

--En avant! rptrent nos officiers. En un clin d'oeil nous fmes sur
pied comme enlevs par une secousse lectrique, et un vif lan nous
porta du ct de l'ennemi. En quelques bonds, ceux qui couraient le
plus vite touchrent aux tranches o la veille nos grand'gardes
avaient t surprises; quelques-uns n'y parvinrent pas. Au moment o
j'y arrivais, un grand zouave qui me prcdait s'effaa subitement. Je
n'eus que le temps, emport par ma course, de sauter par-dessus son
corps qu'un dernier spasme agitait.

Aucun Prussien dans les tranches; mais quel spectacle nous y
attendait! Partout des sacs, des kpis, des bidons, des ustensiles de
campement, des cartouchires, et parmi tous ces objets des hommes
tendus ple-mle! Tous les sacs taient ventrs, laissant parses
sur le sol des lettres par douzaines. Je me baissai et en pris une au
hasard. Elle commenait par ces mots: Mon cher fils, comme c'est ta
fte dans quatre jours, je t'envoie dix francs... ta petite soeur y
est pour vingt sous. Quand tu criras, n'en dis rien  ton pre...
Je laissai tomber la lettre. Il y avait par terre, devant moi, un
pauvre grenadier dont la tte tait brise.




XIV


Une halte nous runit prs d'une espce de remblai o chacun se tint
sur le qui-vive, le doigt sur la gchette, prt  faire feu et le
faisant quelquefois. Nous avions devant nous des lignes de fume
blanche d'o sortaient des projectiles. J'tais fait  ce bruit, qui
n'avait plus le don de m'mouvoir; je savais que la mort qui vole dans
ce tapage ne s'en dgage pas aussi souvent qu'on le croit. Tout
siffle, tout clate, et on se retrouve vivant et debout aprs la
bataille, comme le matin au sortir de la tente; mais ce qui m'tonnait
encore, c'tait le temps qu'on passait  chercher un ennemi qu'on ne
dcouvrait jamais. On ne se doutait de sa prsence que par les obus
qu'il nous envoyait. Il en venait du fond des bois, des coteaux, des
vallons, des villages, et par rafales, et personne ne savait au juste
o manoeuvraient les rgiments que ces feux violents protgeaient.
J'avais prsents  la mmoire ces tableaux et ces images o l'on voit
des soldats qui combattent  l'arme blanche et se chargent avec furie;
au lieu de ces luttes hroques, j'avais le spectacle de longs duels
d'artillerie auxquels l'infanterie servait de tmoin ou de complice,
selon les heures et la disposition du terrain.

L'inquitude des premiers moments teinte, ce que j'prouvais, c'tait
l'impatience. Ces temps d'arrt toujours renouvels, ces courses qui
n'aboutissaient  aucune rencontre, me causaient une sorte
d'exaspration morale dont j'avais peine  me dfendre. Je commenai 
comprendre le sens profond d'un mot qui m'avait t dit par un vieux
compagnon  qui je demandais  quoi sert une baonnette.--Cela sert 
faire peur, m'avait-il rpondu. Au plus fort de mes rflexions, une
balle gratigna la terre  cinq pouces de ma tte, sur ma gauche, et
un clat d'obus rebondit sur un caillou qu'il brisa  ma droite.

--Toi, tu peux tre tranquille, me dit un camarade, jamais rien ne
t'corchera la peau.

La nuit se faisait. Un capitaine prit avec lui une section et la plaa
en grand'garde. J'tais de ceux qui restaient sur le remblai. On nous
permit de nous tendre par terre,  la condition de ne rien dboucler,
ni du sac ni de l'quipement, et d'avoir toujours le fusil  porte de
la main. J'eus bientt fait de mettre bas mon sac et de me coucher
dans un creux, le chassepot entre les jambes. J'avais les paupires
lourdes, et mes yeux se fermaient malgr moi. Il fallait que la
fatigue ft terrible pour nous permettre de dormir par le froid qu'il
faisait depuis deux ou trois jours. La terre avait la duret du
caillou; le thermomtre,  ce qu'on me dit aprs, marquait 14 degrs.
Au bout d'un certain temps, j'ouvris les yeux; un ciel brillant
resplendissait au-dessus de ma tte; les toiles taient comme des
pointes de feu. Rien ne remuait autour de moi; je me sentais glac. Je
me levai pour marcher un peu et ramener la circulation par l'exercice;
mes mains avaient la roideur du bois, elles ne m'obissaient plus.
Comment aurais-je fait s'il m'avait fallu prendre mon chassepot?
Quelques coups de canon retentissaient au loin, un grand silence
m'entourait.

Je m'cartai du remblai. Mes pieds tout  coup heurtrent un obstacle
qui avait la rigidit d'un tronc d'arbre. Je trbuchai; c'tait un
cadavre roide et froid, parfaitement gel. Le corps, que je soulevai,
retomba lourdement, tout d'une pice, sur le sol, avec un bruit dur;
d'autres cadavres taient rpandus  et l dans toutes les
attitudes. La vue d'un mur crnel dont la ligne blanche apparaissait
vaguement dans la nuit, me fit reconnatre l'endroit o l'avant-veille
on avait dchan la moiti du rgiment contre le parc de Villiers.
Que de morts! Ils portaient presque tous l'uniforme des zouaves. On
reconnaissait  la torsion de leurs membres ceux qui avaient fait
quelques pas avant d'expirer; d'autres tenaient encore leur fusil avec
le geste menaant du combat. Plusieurs, tendus sur le dos, tournaient
leur visage blanc vers le ciel; leurs lvres ouvertes avaient laiss
chapper un dernier cri. Toutes les sensations de la dernire minute
se refltaient comme figes par la mort sur leurs traits immobiliss.
Il y avait de la stupeur, du dsespoir, de la colre, de l'effroi,
puis les contractions de l'agonie. Le sentiment d'une tristesse sans
bornes s'empara de moi, tandis que j'errais parmi ces cadavres dans la
transparente obscurit de la nuit.

J'allai de l'un  l'autre, cherchant  reconnatre ceux de mes amis
que j'avais perdus; il en tait deux que je tenais  revoir. Il me
fallut retourner un certain nombre de ces morts couchs sur le ventre.
Quelques-uns, frapps  la tte, taient mconnaissables; ils avaient
comme un masque rouge sur un visage dfigur. Je me penchai pour les
mieux voir: un frisson me prit quand l'un des deux amis que je
cherchais m'apparut tordu et repli sur lui-mme dans un creux. Il
avait trois blessures faites par trois balles: l'une  la jambe,
l'autre au bas-ventre; la troisime balle, entre par la tempe, avait
travers la cervelle. Je m'agenouillai auprs de ce corps durci par la
gele; je n'y voyais plus bien. En passant mes mains sur sa veste, je
sentis sous l'paisseur du drap un objet qui avait chapp aux
maraudeurs; c'tait le portefeuille du pauvre mort. Je le pris et le
serrai dans ma poche; je pleurais et me laissais pleurer. Un jour
vint o je pus rapporter ce souvenir  sa famille; elle ne devait
avoir pour consolation que de savoir que celui qu'elle regrettait
tait mort  l'ennemi.

Quand je me relevai, j'avais froid jusqu' la moelle des os. J'arrivai
 un endroit o les cadavres des ntres avaient t ramasss et
couchs sur deux rangs. J'en comptai quarante-sept, parmi lesquels
vingt-deux zouaves; le reste appartenait  la ligne et  la mobile,
qui avaient solidement donn; je ne savais ce que je faisais en les
comptant. Parmi ces morts tendus dans les poses les plus terribles,
il y avait un lieutenant-colonel de la mobile ventr par un obus; il
paraissait dans la force de l'ge; l'une de ses mains tait gante,
l'autre portait la trace d'une abominable mutilation: le quatrime
doigt, le doigt annulaire, manquait; la trace de l'amputation tait
frache encore, on le lui avait coup pour avoir la bague. Je jetai un
dernier coup d'oeil sur ce champ funbre tout rempli de misres, et
retournai vers ma compagnie, l'esprit noir, le coeur malade. Je
marchai comme un homme ivre, voyant toujours ces faces livides, ces
mains violettes, ces yeux teints, et tous ces morts qui devaient
attendre pendant huit jours leur spulture. Je tombai sur mon sac
comme une masse. Il n'y avait pas une demi-heure que je dormais d'un
sommeil lourd, lorsqu'un soldat vint me rveiller, et me prvint de la
part de l'adjudant qu'une distribution de vivres allait avoir lieu 
Petit-Bry, place de l'glise,  une heure du matin. Je me frottai les
yeux. Il tait onze heures. Si je me rendormais, tais-je bien sr de
me rveiller  temps? La prudence me conseillait de marcher. C'tait
deux heures de cigarettes  fumer; mais l'ide de m'loigner du
bivouac ne me vint plus.

Un peu avant une heure, grelottant sous ma couverture, je commenai 
faire la revue des hommes qui devaient m'accompagner. Je n'y mettais
pas moins de rudesse que d'activit; mais ceux que je secouais par les
paules se rendormaient tandis que je tirais leurs camarades par les
jambes. L'un grognait, l'autre ronflait, aucun ne bougeait. Je me mis
 jouer des pieds et des mains au hasard, marchant dans le tas. Le
premier qui se leva voulut crier, je le fis taire d'un coup de poing;
en une minute, la corve tait debout, presque veille. Marcher en
tte de mes hommes, c'tait m'exposer  en perdre la moiti chemin
faisant. Je pris la queue du cortge et arrivai au lieu du
rendez-vous. Il n'y avait personne sur la place de l'glise; j'en fis
le tour une fois, deux fois, trois fois;--rien, pas un soldat, pas un
comptable; le village semblait mort. La corve maugrait, battait la
semelle, courait, frappait du pied. Deux heures sonnrent, rien
encore. Mes hommes allaient et venaient, cognant aux portes.
Quelques-uns tombaient dans les coins et s'y rendormaient; j'aurais
voulu faire comme eux. Le froid tait abominable. J'envoyai dans
toutes les directions et, bien sr enfin qu'il n'y aurait point de
distribution  Petit-Bry, je m'en retournai au campement.

Vers six heures du matin, le ptillement de quelques coups de fusil me
rveilla; ils partaient de la tranche, o une section de ma compagnie
tait de grand'garde et nous couvrait. Chacun de nous prit son rang,
sac au dos. La fusillade devint bientt rapide et vive; les balles
prussiennes passaient au-dessus de nos ttes par voles, avec de longs
sifflements; tout  coup notre capitaine donna le signal de l'attaque,
et criant  gorge dploye: _Attaou! attaou!_ ce mot terrible qui
avait retenti  Reischoffen et dont les syllabes arabes signifient
_Tue! tue!_ il se prcipita en avant. Nous le suivmes. Il y eut un
instant terrible o les balles s'parpillaient au milieu de nous dru
comme la grle. Comment passe-t-on  travers cette pluie? Mais nous
tions lchs comme une meute de chiens courants, et, bondissant 
ct de ceux qui tombaient, toujours guids par le farouche _attaou_
du capitaine, nous atteignmes en un instant la tranche o les fusils
 aiguille et les chasse-pots changeaient leurs coups. Allais-je
enfin avoir la joie d'un combat corps  corps? Les Prussiens, qui
avaient jou le mme jeu que la veille, mais avec moins de succs, et
pouss en avant jusqu' nos postes, resteraient-ils  porte de notre
lan?

En attendant qu'un peu de clart nous permt de les reconnatre, nous
tirions  volont. Ceux-l brlaient vingt cartouches en cinq minutes;
ceux-ci quatre seulement en un quart d'heure. C'est une affaire de
temprament. Les plus lents ne sont pas les moins redoutables; ils
ajustent. Ah! si tous les soldats, quand ils paulent, tiraient
seulement  hauteur d'homme, que les batailles finiraient vite!

--a ne va pas! me dit Michel en me faisant remarquer que le feu des
Prussiens commenait  mollir.

J'esprais qu'un mouvement imptueux les amnerait jusqu' la tranche
ou nous jetterait sur eux; mais il fallut enfin me rendre 
l'vidence: ils ne tiraient presque plus, bientt ils ne tirrent plus
du tout, et ordre nous fut donn de cesser le feu. C'tait encore une
occasion perdue.

Ceux d'entre nous qui avaient de bons yeux se levaient sur la pointe
du pied pour regarder au loin dans la plaine; nous tions  demi
consols quand nous avions devin plus que dcouvert des points noirs
pars dans l'ombre vague qui en estompait l'tendue. Des discussions
s'engageaient alors pour savoir si chacun de ces points reprsentait
un ennemi mort. Les plus fougueux voulaient s'en assurer par
eux-mmes; mais on avait ordre de ne point quitter la tranche.

On la quitta cependant vers neuf heures pour aller tremper quelques
dbris de biscuit dans du caf,  cette mme place o la veille tant
d'obus avaient plu sur nous, et,  quatre heures, les rgiments, les
brigades, les divisions, toute l'arme s'branla. Je demandai  mon
capitaine ce que cela signifiait.

--Cela signifie, me dit-il, que nous abandonnons les positions
conquises, et que les hommes tus sont morts.

Le bataillon n'tait pas content; il avait compt sur une victoire, et
c'tait une retraite qu'on lui offrait. On lui fit repasser la Marne
sur le mme pont de bateaux qu'il connaissait, et il fut ramen 
Nogent; on allait retomber dans l'ennui et l'immobilit comme 
Courbevoie,  cette diffrence prs qu'au lieu de monter les
grand'gardes sur les bords de la Seine, on les monterait dans l'le
des Loups,  ct du grand viaduc du chemin de fer.

Sur ce fond d'ennui et de dcouragement courait une trame lgre de
mauvaises nouvelles qui nous arrivaient de la province. Comment? Je ne
sais pas; c'taient des rumeurs qui disaient la vrit. Nos
conversations le soir, autour d'un morceau de cheval tique, dans les
malheureuses maisons o nous avions abrit nos fourniments, n'taient
pas gaies. On riait encore quelquefois, mais pas beaucoup; on sentait
que l'tat-major ne croyait pas  la possibilit ni mme  l'utilit
de la dfense. Son scepticisme le paralysait, en mme temps que la
jactance du gouvernement endormait Paris. Aucun de nous ne faisait
plus attention  l'change continuel d'obus qui se faisait entre les
lignes prussiennes et la ligne des forts.

Ces jours noirs de dcembre, mls de coups de vent et de rafales de
neige, me semblaient interminables. A des matins brumeux succdaient
des soires froides et des nuits glaciales. Le regard se fatiguait 
suivre les lignes sombres des arbres courant aux deux cts des routes
blanches: partout la neige, on songeait  la Russie. La pense n'avait
plus ni ressort, ni chaleur.

Sur ces entrefaites, j'appris qu'on formait un bataillon de
francs-tireurs au moyen de quatre compagnies prises dans chacun des
quatre rgiments de la division, qui se composait alors du 4e rgiment
de zouaves et du rgiment des mobiles de Seine-et-Marne runis sous le
commandement du gnral Fourns, et du 135e de ligne avec les mobiles
du Morbihan embrigads sous les ordres du colonel Colonieu, faisant
fonction de gnral. J'avais t nomm caporal-fourrier  l'affaire de
Champigny; mais, pour entrer dans le corps des francs-tireurs, je
n'hsitai pas  dposer un galon et  redevenir simplement caporal.
Je voyais dans ces quatre mots: bataillon des francs-tireurs, toute
une perspective de combats et d'aventures o les coups de fusil ne
manqueraient pas. Je ne voulais pas d'ailleurs me sparer de mon
capitaine.

Le hasard donna raison  mes prvisions, et rompit la monotonie de
notre existence. La nouvelle se rpandit un soir que le lendemain, 20
dcembre, nous entrerions en expdition. Comment le savait-on? quelle
bouche indiscrte faisait ainsi descendre  l'avance du gnral en
chef au soldat le jour et l'heure des prises d'armes? C'est ce qu'il
nous tait impossible de deviner; mais quelqu'un, fe ou femme, se
chargeait toujours d'avertir l'arme, et le secret, qui avait toute
libert d'aller et de venir, ne tardait pas  franchir les
avant-postes. Que de choses ne racontait-on pas entre camarades, le
soir, en fumant une pauvre pipe! La confiance tait partie. La
nouvelle de cette prochaine sortie fut donc accueillie avec une ardeur
hsitante; on n'y voyait que l'occasion de remuer un peu. Un sergent,
qui tisonnait le feu dans une chambre sans fentre, o il ne restait
qu'un vase de fleurs artificielles sous son globe de verre, se tourna
du ct du narrateur, et d'une voix sche:

--O doit-on reculer demain? dit-il.

Ce mot sanglant traduisait les sentiments du soldat. Il ne croyait
plus  la victoire, parce qu'il ne croyait plus aux chefs. Dans de
telles conditions, les rgiments marchent avec la droute suspendue 
la semelle de leurs souliers.




XV


Un mouvement rapprocha mon bataillon du village de Rosny, o les
maraudeurs n'avaient laiss ni une porte, ni une persienne, ni un
volet. Les maisons avec leurs fentres bantes ne cachaient plus un
habitant, si ce n'est  et l quelques misrables fugitifs qui
remuaient dans les caves.

Le lendemain,  quatre heures du matin, le rgiment s'branla, et  la
faveur de la nuit noire, traversant le canal de l'Ourcq, il vint
camper  2 kilomtres de la ferme de Groslay,  l'abri de quelques
maisons. On savait  peu prs que l'affaire du Bourget allait
recommencer.

--Et ds qu'on nous aura donn ordre de prendre une position, me dit
Michel, on s'empressera de nous engager  l'abandonner.

Je haussai les paules.

--Tu verras, reprit-il.

Il y avait dans le corps de logis derrire lequel ma compagnie se
massait, des claireurs d'un corps franc; on ne manqua pas de les
questionner. Un officier, qui avait de grandes bottes molles et des
moustaches farouches avec deux revolvers pendus  la ceinture, hocha
la tte d'un air d'importance.

--Les Prussiens ont l des retranchements et une pice de canon,
dit-il.

Nous devions nous en emparer cote que cote et nous y maintenir.
L'ordre vint subitement de nous dployer en tirailleurs. C'tait une
besogne qui revenait de droit  la compagnie des francs-tireurs. Mon
lieutenant prit la gauche; j'tais en serre-file  la droite, et nous
marchions fort vite. La rapidit, dans ces occasions, diminue le
pril. A peine avais-je fait une centaine de pas, qu'une patrouille de
cavalerie vint faire le tour de la ferme. On envoya quelques balles
dans le tas, et la patrouille disparut au galop. Il ne fallait plus
perdre une minute. Nos officiers nanmoins, qui avaient la
responsabilit du mouvement, agissaient avec une certaine
circonspection, et nous engageaient, tout en avanant,  nous dfiler
de la mitraille.

--Gare au canon! disions-nous, et nous marchions toujours.

Rien ne remuait dans la ferme. On en distinguait parfaitement les
btiments et les enclos. Je vis alors un homme qui tait en sentinelle
sur un toit; mais  peine l'avais-je aperu qu'il disparut par une
lucarne avec la promptitude d'une grenouille qui saute dans une mare.

On se mit  courir; l'imprudence devenait de la prudence. Il ne
fallait pas laisser au fameux canon le loisir de nous viser. Chacun
de nous jouait des jambes  qui mieux mieux. Je tenais la tte de
l'attaque avec cinq ou six camarades. Les balles allaient partir sans
doute. Rien encore; nous redoublons d'lan, nous touchons aux murs,
nous entrons et nous apercevons un cheval mort auprs d'un bon feu. De
canon point, et d'ennemis pas davantage. Nous tions exasprs. Il
fallait cependant mettre la ferme en tat de dfense au cas d'un
retour offensif; chacun s'y employa. Je roulai force tonneaux le long
des murs sur lesquels j'ajustai force planches, ce qui formait un
assemblage de trteaux bons pour la fusillade. Quand j'avais les mains
engourdies par le froid, j'allais les rchauffer  un grand feu qui
brlait dans la cour et qu'on alimentait avec mille dbris.

Le gnie arriva et pratiqua des meurtrires avec des tranches auprs
desquelles on plaa des sentinelles. Au plus fort de cette besogne,
et Dieu sait si on la menait bon train, le colonel Colonieu vint nous
rendre visite. On apprit ainsi qu'on se battait du ct du Bourget.

A son tour, un officier d'tat-major arriva au grand galop et nous
demanda o tait le gnral de Bellemare. Nous n'en savions rien. Un
autre survint, puis un autre encore, puis un quatrime, puis un
cinquime. Toujours mme rponse. Il y en avait parmi nous qui
trouvaient singulier qu'un officier ne st pas o rencontrer le
gnral qui commandait la division.

Avec le cinquime officier arriva un premier obus. Il clata en
arrire de la ferme.

--Trop long, dit Michel.

Un second clata en avant.

--Trop court, reprit-il.

Un troisime tomba sur un toit qu'il effondra; les Prussiens avaient
rectifi leur tir.

Un peu d'infanterie se montra au loin; on courut aux meurtrires. L,
je fis connaissance avec un nouveau genre de supplice qui avait son
pret. Un courant d'air terrible s'tablit dans ces ouvertures
pratiques en pleins moellons, et, quand le thermomtre descend  12
degrs, il acquiert une violence qui coupe le visage et le rend bleu.
Les yeux s'enflamment et n'y voient plus.

Cette infanterie que nous avions aperue n'arrivait pas, mais les obus
ne cessaient pas de pleuvoir avec une prcision qui ne se dmentait
plus. Un projectile abattait un pan de mur qui s'croulait sur ses
dfenseurs; un autre clatait dans une tranche d'o il faisait voler
des lambeaux de chair avec des paquets de terre. Un seul obus nous
vint en aide en tuant un cheval qui servit au ravitaillement de la
compagnie. Nous tenions bon cependant, et, depuis quelques heures, de
cinq minutes en cinq minutes, on relayait les camarades aux
meurtrires, lorsque,  six heures du soir, ordre vint d'vacuer la
ferme. Une main frappa mon paule.

--Te l'avais-je dit? s'cria Michel.

Je n'avais rien  rpondre, et  mon rang, le fusil sur l'paule, je
suivis ma compagnie, qui avait pour mission de couvrir la retraite de
la division de Bellemare. Vers neuf heures, nous arrivions  Bondy,
o, en attendant les ordres, quelques-uns de nos hommes, harasss de
fatigue, dormaient debout, le sac au dos, les mains sur le fusil.

Deux ou trois jours se passrent l en pleine misre; parfois on avait
l'abri de quelque maison  laquelle on arrachait une poutre ou un
reste de parquet pour faire du feu; parfois on campait sur la route et
dans la neige. Le froid nous rongeait. Il semblait s'immobiliser dans
son intensit. On attendait le matin, on attendait le soir; les heures
se passaient dans ces longues attentes, l'arme au pied ou les fusils
en faisceaux. On s'engourdissait dans l'puisement.

Ce fut le moment que mon capitaine choisit pour tomber malade. Il
tranait depuis quelque temps malgr sa jeunesse et son nergie. Un
soir, la fivre le prit; il eut froid, il eut chaud; il se laissa
tomber sur quelques brins de paille et y resta  demi mort. Un mdecin
qui passait par l s'arrta et me dclara qu'il avait la petite
vrole.--S'il en revient, ce sera drle.--Il faisait un froid de 14
degrs. Pour remde rien que de l'eau-de-vie et de la neige fondue que
je lui faisais boire alternativement. Quand il avait faim, il mchait
un morceau de cheval cru; je lui donnais ce que j'avais sous la main.
Je lui demandai s'il voulait tre port  l'ambulance.--Jamais!
cria-t-il.--La fivre le secouait toujours, et ses dents claquaient.
Son visage tait d'un rouge sombre; mais, comme je n'y voyais pas de
boutons, je croyais que le docteur s'tait tromp. Le bataillon
cependant campait de ci, de l, un jour au bord du canal de l'Ourcq,
en plein air, un jour  Noisy-le-Sec, dans une salle de bal. Je ne
quittais pas mon capitaine, qui de son ct m'offrait toujours la
moiti de sa botte de paille, quand il en avait une; nous dormions
sous la mme couverture. Le cinquime jour, il tait  peu prs
rtabli. Le docteur revint et le trouva dchirant  coups de dents un
beefsteak de cheval cuit sur un lit de braise et buvant dans une tasse
de fer-blanc un mlange de glace et d'eau-de-vie. Il n'en voulait pas
croire ses yeux.

--Ma foi, dit-il, vous avez tu la petite vrole, c'est un miracle!

Nous tions alors en cantonnement  la ferme de Londeau,  mi-chemin
entre le fort de Rosny et le fort de Noisy-le-Sec. Chacune des
compagnies du bataillon des francs-tireurs devait tre de grand'garde
 tour de rle le long du chemin de fer, entre les stations de Rosny
et le fort de Noisy. Il se passait quelquefois d'tranges choses
autour de ces cantonnements lointains. Si les Prussiens ne se
gnaient pas pour frapper de rquisitions les villages qu'ils
occupaient, ceux qui groupaient leurs maisons  l'ombre de nos forts
avaient d'autres ennemis  redouter. Les soldats se chauffaient comme
ils pouvaient, et il est bien difficile de se montrer d'une svrit
absolue envers des malheureux qui cherchaient  et l, aux dpens des
propritaires, quelques pices de bois pour rendre un peu de vie 
leurs membres engourdis. Certes, ils ne respectaient pas toujours les
portes et les fentres des habitations abandonnes; mais le
thermomtre marquait 14 et 15 degrs, nous tions souvent sans abri,
et, par les nuits glaciales que nous subissions, les cas de
conglation taient frquents. Que ceux qui n'ont jamais pch nous
jettent la premire pierre! Mais que dire des spculateurs que nous
envoyait Paris?

Un matin j'ai vu, de mes yeux vu, un officier de la garde nationale
arriver en tapissire, et, accompagn d'un ami, excuter une
vritable razzia aux dpens des portes et des persiennes du voisinage.
Il choisissait son butin, ne ddaignait pas d'y comprendre quelques
volets mls de jalousies, et, sa tapissire bien charge, il s'en
retournait faisant claquer son fouet, le kpi sur l'oreille. C'tait
probablement un entrepreneur qui faisait provision pour la saison
prochaine, et ne voulait pas que sa clientle et  souffrir d'aucun
retard. D'autres industriels venaient  la suite, que les scrupules
n'embarrassaient pas davantage.

Notre situation  cette extrmit de nos lignes et les promenades
qu'elle entranait donnaient  notre vie un caractre en quelque sorte
monacal. Si Paris ne savait rien de ce qui se passait en province,
nous ne savions rien de ce qui se passait  Paris; nous sentions
cependant que cela ne pouvait pas durer toujours, faute de cheval.

Que peut-on faire l dedans? disions-nous quelquefois, tout en rendant
visite aux postes avancs chelonns le long de la ligne,  cinq cents
mtres les uns des autres, et gards eux-mmes par des sentinelles
fixes et des sentinelles volantes qui n'taient pas  plus de cent
mtres des vedettes prussiennes. Ces sentinelles, tapies dans un trou
ou dissimules derrire un bouquet d'arbres, avaient ordre de ne
jamais allumer de feu pour ne pas attirer l'attention de l'ennemi. Si
le froid les engourdissait, les obus les rveillaient. Il en tombait
toujours quelqu'un en de ou au del du remblai du chemin de fer.
C'tait l'aubaine accoutume quand on allait relever les sentinelles
ou porter les vivres aux postes avancs. Les prcautions diminuaient
le pril, mais ne le faisaient pas disparatre; trop de lunettes nous
observaient.

Un matin, au moment o ma corve dbouchait d'un chemin creux, sept ou
huit obus clatrent. Chacun de nous se crut mort. La corve n'y
perdit qu'un bidon enlev des mains d'un zouave. En revanche, combien
de nos pauvres camarades qu'on ramenait les pieds gels des tranches
o ils passaient la nuit!

La ferme de Londeau avait eu le sort de la ferme de Groslay. Prise
pour point de mire, elle tait effondre en dix endroits. Le bataillon
des francs-tireurs, qui en avait fait son quartier-gnral, dut
l'abandonner pour se cantonner  Malassise, tandis que la division
tout entire se retirait  Noisy-le-Sec, et de Noisy-le-Sec 
Montreuil et  Bagnolet. Il ne fallait pas tre un stratgiste de
premier ordre pour comprendre que le cercle dans lequel l'arme
prussienne treignait Paris allait se rtrcissant.

J'avais profit d'un jour de rpit pour demander  mon commandant
l'autorisation de me rendre  Paris, que je n'avais pas vu depuis plus
d'un mois. Il me l'accorda volontiers, et je pris le chemin de la
porte de Romainville, o un hasard propice me fit rencontrer un de mes
amis qui, en sa nouvelle qualit d'officier d'tat-major du secteur,
me fit passer tout de suite.

Il me sembla que je tombais d'une fournaise dans une baignoire. On
n'avait de la guerre que le bruit loign de la canonnade. Les omnibus
roulaient; il y avait du monde sur les boulevards, les cafs taient
pleins; partout les mmes habitudes et les mmes conversations; dans
les rues seulement, une dbauche de gardes nationaux.

--Trop de kpis! trop de kpis! me disais-je.




XVI


Quand je retournai  Malassise, le bataillon des francs-tireurs,
exempt du service des tranches et des grand'gardes, allait
entreprendre un service plus actif. Il s'agissait d'expditions
nocturnes o les qualits individuelles trouveraient des occasions de
se manifester. Mon capitaine me prit  part pour m'apprendre qu'un de
nos trois sergents ayant t bless j'tais appel  l'honneur de le
remplacer, et que je remplirais en mme temps les fonctions de
sergent-major.

--Et soyez tranquille, ajouta-t-il, vous aurez votre part des
expditions de nuit.

Un soir, en effet, le bataillon prit les armes tout  coup. Il pouvait
tre dix heures. Il faisait une nuit claire. C'tait le temps o l'on
avait abandonn un peu lestement le plateau d'Avron en y laissant des
masses de munitions, ce mme plateau dont la possession devait porter
un coup funeste  l'arme prussienne,--aprs avoir rempli de joie le
coeur des Parisiens, si prompt aux esprances.

Tout en marchant, on cherchait  deviner quel motif nous avait fait
mettre sac au dos; mais un flair particulier anime le soldat dans ces
sortes d'occasions et lui fait tout comprendre sans qu'on lui ait rien
dit. Certains obus arrivaient depuis quelque temps qui nous gnaient
et nous inquitaient. D'o venaient-ils? On eut bientt dans la
compagnie le sentiment qu'on nous envoyait  la dcouverte de la
batterie mystrieuse qui les tirait; on savait en outre que toute la
brigade devait sortir.

Malassise abandonn, on piqua droit vers le fort de Rosny, sur lequel
pleuvaient les obus; on en voyait passer par douzaines comme d'normes
toiles filantes. C'tait la plus jolie des illuminations: c'tait
parmi nous une affaire d'amour-propre de ne plus y prendre garde; mais
tous n'y russissaient pas malgr une bravoure inconteste.

Nous tions alors sur la gauche du fort, suivant la route qui conduit
au village. Des obus mal points ngligeaient le fort et tombaient de
ci de l sur les deux cts de la route; il s'agissait de ne pas
baisser la tte. Chacun de nous observait son voisin; des paris
s'engageaient. Ce n'tait rien, et c'tait beaucoup. Qui russissait
une premire fois chouait un moment aprs. C'taient soudain de
grands clats de rire et des hues. Mon vieux mdaill de Crime y
trouvait moyen de faire ample provision de petits verres. Il avait des
nerfs d'acier; je crois qu'il et allum sa pipe  la mche d'une
bombe.

Ainsi pariant et riant, la compagnie arrive  Rosny. Le village tait
mort; le vent se jouait  travers les maisons. Nous commencions  nous
engager dans les tranches qui creusaient le plateau d'Avron; la
brigade nous suivait et les occupait tour  tour aprs nous. Il ne
fallait plus ni rire, ni crier.

Bientt, nous tions  ct de Villemonble, devant le parc de
Beausjour. Deux douzaines de petites maisons, spares les unes des
autres par des enclos ferms de murs, s'levaient  et l.

Le moment tait venu de reconnatre le terrain, lorsqu'un _Ver da_
vigoureusement accentu nous arrta net. Chaque soldat resta immobile
 sa place, attendant le signal; un coup de sifflet lanc par notre
lieutenant le donna. Quels bonds alors!

Huit ou dix coups de feu partirent sans nous atteindre, mais nos
baonnettes ne trouvrent rien devant elles. La vedette ennemie avait
dcamp; un sac cependant resta en notre pouvoir, un sac seulement,
mais quel sac! Il est devenu lgendaire dans l'histoire de la
campagne. Un zouave en fit l'inventaire  haute voix comme un
commissaire-priseur, devant un cercle de curieux qui riaient aux
clats. Ah! le bon pre de famille et l'aimable poux! Il y avait l
dedans, mls  une petite provision de tabac et  un gros morceau de
lard, une paire de souliers vernis, trois paires de bas de soie, deux
jupons de femme, un autre en laine, un encore en fine toile garni de
valencienne, deux cravates de satin, une robe de petite fille orne
d'effils, de bonnes pantoufles bien chaudes, que sais-je encore? une
camisole, deux bonnets, quatre mouchoirs de batiste, une garde-robe
complte enfin, et de plus un portefeuille contenant les photographies
de la famille entire. Le sac vid, il fut impossible de le remplir
de nouveau, tant ces objets taient empils avec art.

La capture d'un Saxon, qui s'tait blotti dans le grenier d'une maison
o brlait un bon petit feu, acheva de nous mettre en gaiet. Je
m'aperus en cet instant que le capitaine de la compagnie tait en
confrence avec le commandant du bataillon.

--Tu vas voir, me dit tout bas le mdaill, on attend quelque chose,
et on va nous inviter  nous reposer.

Il ne se trompait pas, on attendait une compagnie de francs-tireurs de
la division Butter qui devait flanquer notre droite, et on nous donna
l'ordre de nous coucher  plat ventre dans la neige. Il faisait un
clair de lune magnifique; le plateau d'Avron tait tout blanc; nous
regardions devant nous, ne soufflant mot, si ce n'est  l'oreille d'un
camarade. Une voix m'appela; le commandant avait demand  mon
capitaine de lui dsigner un sous-officier pour aller  la recherche
de cette compagnie qui n'arrivait pas et l'amener. Le capitaine
m'avait nomm. Je reus ordre de battre le plateau dans tous les sens.

--Allez, et bonne chance! me dit mon capitaine, qui ne semblait pas
tranquille.

Je mis le sabre-baonnette au bout de mon chassepot, et m'loignai 
grandes enjambes.

J'tais certainement flatt du choix que le ressuscit,--c'tait ainsi
que dans nos heures d'intimit j'appelais le capitaine R...,--avait
fait de ma personne; mais je n'tais que mdiocrement rassur. Au bout
de quelques minutes, je me trouvai seul dans l'immensit du plateau,
errant sur un linceul de neige paisse qui touffait le bruit de mes
pas. Je me faisais l'effet d'un fantme. Rien autour moi; j'avais
perdu de vue mes compagnons. Un silence sans bornes, intense, profond,
m'entourait; j'entendais les battements de mon coeur. Un coup de fusil
dont j'aurais  peine le temps de voir l'clair n'allait-il pas tout
 l'heure me jeter par terre, ou bien n'aurais-je pas la malechance de
tomber brusquement dans une embuscade qui me ferait prisonnier? Ces
rflexions ne m'empchaient pas de marcher au hasard, tantt le long
d'une muraille, et profitant de la zone d'ombre qu'elle rpandait,
tantt  travers champs. Des rires silencieux me prenaient au souvenir
de Deerslayer cherchant la piste des Sioux dans les prairies du
continent amricain, des rires un peu nerveux. J'avanais toujours, le
regard inquiet, l'oreille tendue. Quelquefois je m'arrtais;
j'coutais, je prenais le vent; rien, toujours rien, et je continuais,
bien rsolu  ne rentrer qu'aprs avoir parcouru l'tendue entire du
plateau.

Il y avait dj plus d'une demi-heure que j'errais ainsi, et cette
demi-heure m'avait paru plus longue qu'une longue nuit, lorsqu' une
distance de 600 mtres  peu prs j'aperus aux vifs reflets de la
neige le scintillement de quelques baonnettes qui semblaient se
mouvoir. Elles brillaient et s'teignaient tour  tour rapidement au
clair de la lune. Je m'tais accroupi  l'abri d'une broussaille; ce
ne pouvait tre des Prussiens. En gens pratiques qui vitent l'clat
et le bruit, ils n'arment leurs fantassins que de baonnettes en acier
bruni qui ne lancent point d'clairs, et les glissent dans des
fourreaux de cuir qui ne dgagent aucun son, quelle que soit la
vivacit de la marche. Tout  fait raffermi par cette courte
rflexion, je m'avanai jusqu' 300 mtres, et la main sur la
gchette, le fusil arm, d'une voix de Stentor, je criai: _Qui vive!_
Une voix rpondit: France! Mais je ne voulais pas tre la victime
d'une ruse de guerre. Savais-je si je n'avais pas affaire  une
patrouille ennemie imitant nos allures et parlant notre langue? Je
criai donc  la patrouille de venir me reconnatre; une ombre se
dtacha du groupe indcis qui faisait tache sur la neige devant moi,
et s'avana: c'tait le capitaine de la compagnie que je cherchais. Si
j'tais content de l'avoir dcouvert, il ne l'tait pas moins de
m'avoir rencontr. J'avais t claireur, je devins guide, et la
compagnie des francs-tireurs que nous attendions opra son mouvement.

Pendant que je marchais  ct du capitaine, un change de coups de
fusil m'annona que nos avant-postes causaient avec les avant-postes
ennemis. On avait commenc le long des murailles du parc de Beausjour
le travail de la mine. Le gnie et les pioches taient  l'oeuvre; les
pierres tombaient; on allait faire l'essai de la dynamite sur un gros
pan de mur. J'arrivai  temps pour assister  cette exprience. Je ne
veux pas dire du mal de ce nouvel agent chimique, ni nuire  sa
rputation; mais ses dbuts dans la carrire de la destruction ne me
semblrent pas heureux: deux dtonations pareilles  deux coups de
canon nous apprirent que la dynamite venait de faire explosion. On
courut au mur qu'elle avait pour mission de mettre en poudre; on y
dcouvrit deux trous de 50 centimtres carrs chacun: c'tait un
mdiocre rsultat, aprs deux heures de travail surtout. Il marqua
cette nuit la fin de notre expdition.

Ces promenades aventureuses se renouvelaient trois fois par semaine 
peu prs. On n'tait prvenu du dpart qu'au moment de prendre les
armes. Le pril tait l'assaisonnement de ces expditions; il n'tait
dplaisant que lorsqu'une ngligence en tait la cause, et je dois
ajouter tristement que les balles prussiennes n'taient pas toujours
les seules qu'on et  craindre.

Il arrivait quelquefois que l'officier de grand'garde, envelopp dans
sa couverture, confiait la surveillance de ses hommes au
sergent-major; celui-ci, qu'un tel exemple encourageait, passait la
consigne au caporal, qui s'en dchargeait sur un soldat, et de chute
en chute la garde du campement incombait  une sentinelle qui
s'endormait. Quant  nos ennemis, ils ne se laissaient jamais prendre
en flagrant dlit de ngligence. Point de lacune dans leur discipline;
ils reculaient souvent devant nos attaques, mais jamais ils n'taient
surpris.

On pouvait constater chaque jour le rtrcissement du cercle meurtrier
trac par leurs obus. Le campement o l'on tait presque  l'abri la
veille recevait de telles visites le lendemain, qu'il fallait prendre
gte ailleurs. C'tait le mtier du soldat, et aucun de nous ne
songeait  s'en plaindre; mais les pauvres habitants qui gardaient
leurs toits jusqu' la dernire heure, gmissaient et ne se dcidaient
 dmnager que lorsque quelques-uns d'entre eux avaient arros de
leur sang leurs foyers menacs.

Quel tumulte un matin et quel dsespoir  Montreuil! Pendant la nuit,
les obus prussiens, passant par-dessus les forts, taient tombs
jusque sur la place du village. Le jour ne sembla que donner plus de
certitude et plus de rapidit  leur vol. Il fallut en toute hte
enlever les meubles les plus prcieux, atteler les charrettes, fermer
les portes et abandonner ces espaliers cultivs avec tant d'amour. Les
malheureux migrants ne se crurent en sret qu' l'ombre du donjon de
Vincennes.

Quelque temps aprs, au moment o le sommeil engourdissait les
francs-tireurs de la compagnie,  dix heures du soir, un appel me fit
sauter sur mes jambes. Ordre tait donn de prendre les armes. Le
chassepot sur l'paule, la cartouchire au flanc, le sabre-baonnette
pass dans la ceinture pour viter le cliquetis mtallique du
fourreau, sans sacs, nous marchions lestement. Je me glissai du ct
du capitaine, et j'appris que la compagnie avait pour mission de
pousser jusqu' Villemonble par la droite du plateau d'Avron et de
rabattre par le versant gauche. Tout en filant vers Rosny en belle
humeur, nous regardions les obus qui coupaient la route  intervalles
ingaux, tantt en avant, tantt en arrire.

Les grand'gardes traverses, la compagnie, soutenue par des
francs-tireurs du Morbihan, si brillamment conduits par M. G. de C...,
aborda le plateau. Le capitaine alors me confia huit hommes avec
ordre de les parpiller en tirailleurs. Dans ces sortes de
reconnaissances, on avait pour coutume de choisir des Alsaciens et des
Lorrains, dont le langage pouvait tromper l'ennemi; j'avais moi-mme
attrap quelques mots d'allemand dont je me servais dans les occasions
dlicates.

L'un des tirailleurs vint me dire tout bas qu'il avait aperu des
ombres errant parmi les maisons et les enclos dont le damier
s'tendait autour de nous. Je n'hsitai pas, et puisant dans mon
vocabulaire: _For wart, schnell, sacrament!_ m'criai-je.

Mes huit Alsaciens s'lancent et fouillent les maisons. Rien dans les
appartements, rien dans les cours; mais des empreintes de pas se
voyaient dans la neige frachement creuses. C'tait une indication
suffisante pour nous engager  continuer notre marche, et j'allai
toujours rptant _Schnell, schnell!_

Je venais d'obliquer  gauche sur le commandement du capitaine,
lorsqu'aprs avoir franchi 200 mtres  peu prs quelques balles nous
sifflrent dans le dos. Il fallait qu'il y et par l des fusils
Dreyse. Mes tirailleurs pirouettrent sur leurs talons, allongeant le
pas. Quelque chose alors attira mon attention. J'avais devant moi,
dans la douteuse clart du plateau, sept ou huit ombres qui avaient
l'apparence immobile de troncs d'arbre. Je m'tais arrt, les
regardant.

--_Ya, ya!_ me dit un Alsacien.

A peine avait-il parl, que deux de ces arbres se mirent  courir 
toutes jambes. Je m'lanai sur leurs traces, et, pris malgr moi d'un
rire fou, j'entremlai ma course de tous les mots germains que me
fournissait ma mmoire. Les Alsaciens s'en mlant, la fuite des troncs
d'arbre se ralentit; quand je ne me vis plus qu' 15 mtres de leur
ombre, criant  tue-tte: _A la baonnette!_ je sautai sur eux.

Ce cri franais fut pour les fugitifs un coup de foudre. Ils se virent
perdus, et, tombant de peur et tendant leurs fusils:--Halte,
camarades, halte, pas Prussiens, Saxons! Saxons! Ils taient plus
morts que vifs, et croyaient qu'on allait les fusiller. Le plus petit
d'entre eux,--ils taient cinq,--me dpassait de toute la tte. Leur
surprise galait leur suffocation. Ils parlaient par monosyllabes et
tressaillaient au moindre mouvement que faisaient les zouaves de leur
escorte.

Ce ne fut qu'aprs avoir aval quelques gorges de caf et fum la
pipe dans notre cantonnement qu'ils reprirent leurs sens et se mirent
 causer. En entendant prononcer le nom du gnral Ducrot, le sergent
de la bande poussa un cri: _Tugrot! ya, ya, Tugrot! Ich kenne ihn!_
dit-il. C'tait lui,  ce qu'il prtendait, qui avait mont la garde 
la porte du gnral  Sedan; c'tait peut-tre vrai.




XVII


On tait au mois de janvier, et une attaque contre les lignes
prussiennes, du ct de Montretout, avait t dcide dans les
conseils de la dfense. On racontait vaguement que la garde nationale
serait de la fte. Il tait impossible qu'en pareille circonstance le
4e zouaves ft oubli. Ds le lendemain, un billet d'invitation nous
arriva, et,  la tte de la division, le rgiment tout entier rentra
par la barrire du Trne, traversa le faubourg et la rue
Saint-Antoine, la rue de Rivoli, les Champs-lyses, et ne s'arrta
qu' Courbevoie. Nous avions ce pressentiment que nous allions tirer
nos derniers coups de fusil, et que nous les tirerions inutilement.

Il tait quatre heures et demie,--c'tait le 17,--quand on forma les
faisceaux auprs du rond-point de Courbevoie. Ah! j'en connaissais
toutes les maisons! Pendant la nuit et la journe du lendemain, de
grandes colonnes d'infanterie et d'artillerie passrent auprs de
nous. Des bataillons de marche pris dans la garde nationale parurent
enfin. C'tait la premire fois qu'on les menait au feu. Ils
marchaient en bon ordre et d'un pas ferme.

A minuit, mon capitaine reut ordre de se rendre chez le commandant du
bataillon; je l'accompagnai. Quand il sortit:

--C'est pour demain, me dit-il.

La compagnie fut avertie de se tenir prte  quatre heures du matin.

A quatre heures du matin, elle tait range en bataille. Il faisait
une nuit paisse. On entendait partout dans la plaine que commandait
la batterie du Gibet, le bruissement sourd des rgiments en marche.
Le 4e zouaves avait t le premier  s'branler; il s'avanait
lentement dans les champs dtremps, o le poids norme de notre
quipement nous faisait enfoncer  chaque pas; parfois, mais pour
quelques minutes, on s'arrtait, et les hommes, appuyant le sac sur le
canon de leur fusil, se reposaient.

Des lueurs ples commenaient  blanchir l'horizon; les squelettes des
arbres se dessinaient en noir dans cette clart. La masse obscure du
Mont-Valrien s'arrondissait  notre gauche comme une bosse
gigantesque. Le ppiement des moineaux sortait des haies, des corbeaux
voletaient lourdement  et l, et s'abattaient dans les champs,
remplis encore de ce silence qui donne  la nuit sa majest.

Qui le croirait? dans cette ombre incertaine, nous cherchions La
Fouilleuse, que les troupes franaises occupaient depuis un mois, et
aucun officier d'tat-major ne savait o cette fameuse ferme pouvait
se trouver. Des marches mles de contre-marches nous la firent enfin
dcouvrir.

Il faisait encore sombre. Des brouillards rampaient dans la plaine,
des paquets de boue s'attachaient  mes bottes, car j'avais de grandes
bottes comme les officiers: on n'tait plus au temps o l'on se
renfermait dans la stricte observation des ordonnances; mais cette
Fouilleuse tant cherche et troue par tant de projectiles ne devait
pas nous retenir. Un mouvement rapide nous fit pousser plus avant, et,
la laissant sur notre gauche, nous vnmes prendre position en face du
parc de Buzenval. Michel me serra la main; il avait l'air triste.

--Qui sait! me dit-il.

Le spectacle que j'avais sous les yeux tait grandiose. La clart
commenait  se dgager de l'ombre; les lignes du paysage s'accusaient
dj; derrire le mur crnel du parc, les cimes des futaies
faisaient des masses noires estompes sur le ciel gris; les faades
blanches des villas s'clairaient. Je voyais  une petite distance une
compagnie de la ligne qui, vaguement voile par un lger rideau de
brume et l'arme au pied, me rappelait le fameux tableau de Pils;
c'tait la mme attente, la mme attitude. Au loin, sur les flancs du
Mont-Valrien, des colonnes d'infanterie s'allongeaient et
descendaient dans la plaine; elles taient paisses et noires. On en
distinguait les lentes ondulations. Il me semblait impossible que de
telles masses nergiquement lances ne fissent pas une troue jusqu'
Versailles.

Une fuse partit du Mont-Valrien. A ce signal, les zouaves
s'lancrent en tirailleurs. A peine avaient-ils fait cinquante pas,
que le mur du parc s'claira de points rouges. Les Prussiens taient 
leur poste. Des soldats tombrent dans les vignes. On n'avait pas
oubli l'affaire du parc de Villiers, l'une des plus meurtrires de la
campagne. Allait-elle se renouveler devant le parc de Buzenval, d'o
partait une grle de balles? Le rgiment savait par une douloureuse
exprience qu'une charge  la baonnette ne ferait qu'augmenter le
nombre des morts, et dj bien des pantalons rouges restaient
immobiles, couchs dans les chalas. Disperss parmi les abris que
prsentait le terrain, nous tirions contre les ouvertures d'o
l'incessante fusillade nous dcimait.

Des bataillons de gardes nationaux partirent pour tourner le parc. A
leur mine,  leur allure, au visage des hommes qui les composaient, on
comprenait que ces bataillons appartenaient aux quartiers
aristocratiques de Paris. Ils firent bravement leur devoir, comme
s'ils avaient voulu effacer le souvenir de ce qu'avaient fait ceux de
Belleville  l'autre extrmit de nos lignes. Ce mouvement prononc,
l'affaire devint plus chaude. Un rideau de fume s'tendait au loin
sur notre gauche; le mur du parc en tait voil. Il en sortait un
ptillement infernal. Je cherchais toujours  envoyer des balles dans
les trous d'o s'lanaient des langues de feu.

Mon capitaine, qui allait des uns aux autres, me cria de prendre avec
moi quelques hommes et d'enfoncer une porte qu'on voyait dans le mur,
cote que cote. Je criai comme lui: En avant!  une poigne de
camarades qui m'entouraient. Ils sautrent comme des chacals, le vieux
Crimen en tte.

Une poutrelle se trouva par terre  dix pas des murs; des mains
furieuses s'en emparrent, et d'un commun effort,  coups redoubls,
on battit la porte. Les coups sonnaient dans le bois, qui pliait, se
fendait et n'clatait pas. On y allait bon jeu, bon argent, avec une
rage sourde, la fivre dans les yeux, des cris rauques  la bouche;
mais les Prussiens tiraient toujours, et nos bras frappaient 
dcouvert. Je ne pensais qu' briser la porte et  passer. Les balles
sautaient sur le bois et en dtachaient des clats; les ais craquaient
sans se rompre. L'un de nous tombait, puis un autre; un autre encore
s'loignait le bras cass ou tranant la jambe. La poutre ne frappait
plus avec la mme force. Un instant vint o elle pesa trop lourdement
 nos mains puises, elle tomba dans l'herbe rouge; nous n'tions
plus que deux rests debout, le Crimen et moi. Des larmes de fureur
jaillirent de mes yeux; lui, reprit froidement son chassepot, et
passant la main sur son front baign de sueur:--En route! dit-il.

Quelques zouaves tiraillaient  cent mtres de nous. Pour les
rejoindre, il fallait passer le long d'une route qui filait
paralllement au mur derrire lequel les Prussiens tiraient. Un
sergent de zouaves qui bat en retraite ne court pas; l'amour-propre
et la tradition le veulent. Vingt paires d'yeux me regardaient; je
leur devais l'exemple. Le Crimen me suivait, se retournait de dix pas
en dix pas, brlant des cartouches. Je portais un surtout de peau de
mouton blanc qui me donnait l'apparence d'un officier et me dsignait
aux balles. A mi-chemin, je compris qu'on me visait. Une balle passa 
deux pouces de mon visage, suivie presque aussitt d'une seconde qui
s'aplatit contre un arbre dont je frlais l'corce. Une troisime
effleura ma poitrine, enlevant quelques touffes de laine frise.
Dcidment un ennemi invisible m'en voulait.--Je venais de rejoindre
mes zouaves, toujours accompagn du Crimen.

--Par ici! me cria Michel, qui chargeait et dchargeait son fusil. Je
me retournai. Une balle qui me cherchait, la quatrime, passa au ras
de mes paules et siffla; un grand soupir lui rpondit. Michel venait
de tomber sur les genoux et les mains. Il essaya de se relever; le
poids du sac le fit retomber, et il resta immobile, le nez en terre.
Je courus vers lui. Une mare de sang coulait autour de sa veste. Le
pauvre garon fit un effort pour retourner sa tte  demi et me dire
adieu. Je vis la clart s'teindre dans ses yeux. Sa tte pose sur
mes genoux, je le regardais. Une clameur de joie me tira de ma
stupeur.

Un groupe de zouaves plus heureux que nous avait russi  renverser
une porte mal barricade; ils entraient ple-mle par cette brche. Je
m'lanai de ce ct, la rage au coeur. Dj mes camarades couraient
au plus pais des taillis, d'o les Prussiens dbusqus s'chappaient
 toutes jambes. Des balles en faisaient rouler dans l'herbe. Je
sautai par-dessus leurs corps avec l'lan d'un animal sauvage;
j'aurais voulu en tenir un au bout de ma baonnette. Les projectiles
cassaient les branches autour de moi ou labouraient le sol; des hommes
s'abattaient lourdement; d'autres, blesss, s'accroupissaient dans les
creux. On criait, on s'appelait. Au milieu de ma course, un chevreuil
affol par tout ce bruit se jeta presque dans mes jambes. L'instinct
du chasseur l'emporta, et je le mis en joue. Un peu plus loin, un cri
bien connu frappa mon oreille, et deux coqs faisans qui venaient de
partir d'une cpe s'envolrent  tire-d'aile. Cette fois on chassait
 l'homme; la battue tait plus sanglante.

Quelques bonds nous amenrent  l'autre extrmit du parc, au pied du
mur que les Prussiens dans leur fuite venaient d'escalader. Aussitt
on employa les sabres-baonnettes  desceller les pierres pour
pratiquer contre eux les crneaux qu'ils nous avaient opposs sur le
front d'attaque. Chaque trou recevait un fusil. Il pouvait tre alors
onze heures  peu prs. Devant nous, La Bergerie soutenait un feu
terrible; des balles par centaines volaient par-dessus notre tte et
tombaient dans le parc. La Bergerie enleve, la route de Versailles
tait ouverte; il n'y avait plus qu' descendre. Un fouillis d'hommes
anims par l'ardeur de la lutte grouillait dans le parc,--de la ligne,
de la mobile, de la garde nationale,--tous prts  s'lancer o l'on
voudrait. On m'a racont que le corps du gnral Ducrot tait arriv
en retard, et que ce retard avait compromis, en l'enrayant, le succs
du mouvement, que l'on avait perdu plusieurs heures devant une
tranche qu'il aurait t facile de tourner, puisque nous tions  500
mtres au-dessus de cet obstacle, prservs nous-mmes par le mur du
parc; mais que de choses ne dit-on pas pour expliquer un chec!

Les zouaves attendaient toujours. Cette position qu'on nous avait dit
de prendre, elle tait prise. N'avait-on pas  nous faire donner
encore un coup de collier? Le jour et une moiti de la nuit se
passrent sans ordre nouveau. Des accs de colre nous empchaient de
dormir. Le bruit de la bataille tait mort. Vers une heure du matin,
un ordre arriva qui nous fit abandonner la position conquise au prix
de tant de sang. Quelle fureur alors parmi nous! Sur la route qui nous
ramenait  La Fouilleuse, nous marchions fivreusement au travers des
mobiles rouls dans leurs couvertures. Il y avait prs de vingt-quatre
heures que nous tions sur pied, le ventre creux, et la folie de
l'attaque ne nous soutenait plus. Je mourais de soif. Le Crimen me
passa un bidon pris je ne sais o, et qui, par miracle, se trouva
plein. Je bus  longs traits.

--Sais-tu ce que tu as bu, dis? me demanda-t-il en riant dans sa
barbe.

--De l'eau, je crois.

--C'est de l'eau-de-vie, camarade! flaire un peu!

Et c'tait vrai. Je ne m'en tais pas aperu. Le froid produit de ces
phnomnes. Une heure aprs, il fallut de nouveau quitter La
Fouilleuse et regagner Courbevoie en suivant la leve du chemin de
fer. L'affaire tait manque, et cependant,  l'heure mme o l'on
prenait possession du parc de Buzenval,--des habitants du pays, me
l'ont affirm plus tard,--on attelait les chevaux aux fourgons du roi,
et Versailles allait tre vacu,--C'est toujours au moment o il ne
fallait plus qu'une attaque  fond pour nous forcer  reculer, disait
un officier prussien aprs l'armistice, que le mouvement de retraite
commenait dans votre arme. Pourquoi?

Chacun sentait que la campagne tait finie. Paris ne mangeait plus.
Les illusions s'taient envoles. On ne croyait plus  la dlivrance
par la province. Les zouaves, un instant camps  Belleville-Villette,
o l'on craignait une manifestation, avaient repris leurs
cantonnements  Malassise.

L'armistice venait d'tre sign. Il fallut ramener le 4e zouaves dans
Paris, o il devait tre dsarm. Un effroyable accablement nous avait
saisis. Quoi! tant de morts et perdre jusqu' ses fusils! Notre
dernire heure militaire se passa  Belleville, o notre patience fut
mise  une rude preuve. Ces mmes hommes qui devaient plus tard
lever tant de barricades contre l'arme de Versailles aprs avoir
respect l'arme prussienne, rdaient autour des baraques, et nous
raillaient grossirement:

--Tiens! encore des chassepots!... Va les cacher... On va te les
prendre! disaient-ils aux soldats isols.

Sans l'intervention des officiers, combien de ces misrables que les
zouaves exasprs auraient chtis d'importance! Dj l'abominable
esprit qui a fait explosion le 18 mars fermentait dans ce coin
gangren de Paris.

Je ne m'tais engag que pour le temps de la guerre. La guerre tait
finie. La fivre me prit. Je payai le froid, la fatigue, les dures
privations, les longues insomnies, les motions surtout, les
tristesses, les colres de cette dsastreuse campagne de six mois.
J'avais vu la catastrophe de Sedan, je voyais la chute de Paris.
C'tait trop. J'entrai  l'ambulance de l'cole centrale. J'y allais
chercher le repos aprs le travail; mes forces en partie revenues, un
invincible besoin de quitter la ville  laquelle une dernire
humiliation allait tre inflige s'empara de moi. Voir, les mains
lies et sans armes, ceux que j'avais combattus dans la mesure de mes
forces m'tait impossible; je pris un dguisement et traversai les
lignes prussiennes sans retourner la tte pour ne pas voir le
Mont-Valrien, o ne flottaient plus les couleurs franaises.

FIN




TABLE


Prface

Une arme prisonnire

Une campagne devant Paris





End of the Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RECITS D'UN SOLDAT ***

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